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If you are not located in the United States, you -will have to check the laws of the country where you are located before -using this eBook. - -Title: Les aventures du capitaine Magon - ou une exploration phénicienne mille ans avant l'ère - chrétienne - -Author: Léon Cahun - -Illustrator: Paul Philippoteaux - -Release Date: September 19, 2022 [eBook #69007] - -Language: French - -Produced by: Aurēliānus Agricola - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES AVENTURES DU CAPITAINE -MAGON *** - - -Les Aventures du Capitaine Magon -Ouvrages du même auteur publiés par la librairie Hachette et cie - -La bannière bleue. Aventures d’un musulman, d’un chrétien et d’un -païen à l’époque des croisades et de la conquête mongole. 1 vol in-8º -jésus avec 73 gravures d’après J. Lix, et une carte en couleurs. -Broché, 7 fr. ; cartonné 10 fr. - -Les pilotes d’Ango. 1 vol in-8º raisin avec 45 gravures d’après -Sahib. Broché, 2 fr. 60 ; cartonné, 3 fr. 90. - -Les mercenaires. 1 vol in-8º raisin avec 54 gravures d’après Fritel. -Broché, 4 fr. ; cartonné, 6 fr. - -3122. — Imprimeries réunies, A, rue Mignon, 2, Paris. - -Léon Cahun -Les Aventures du Capitaine Magon ou une Exploration Phénicienne mille -ans avant l’ère chrétienne - -Ouvrage illustré de 72 gravures dessinées sur bois - -par P. Philippoteaux - -Troisième édition - -Paris - -Librairie Hachette et cie - -79, Boulevard Saint-Germain, 79 - -1891 - -Droits de reproduction et de traduction réservés - - - -Les Aventures du Capitaine Magon - - -I Pourquoi Bodmilcar, marin de Tyr, détesta Hannon, scribe de Sidon. - - -En l’année troisième de son règne, Hiram[1], roi de Tyr, me fit -venir, moi marin de la ville des pêcheurs, de Sidon[2], la métropole -des Phéniciens*. Ayant appris mes voyages, et comment j’avais été à -Malte la Ronde, et à Botsra[3] fondée par les Sidoniens, que les -Tyriens appellent aujourd’hui Carthada[4], et jusqu’à la lointaine -Gadès, sur la terre de Tarsis[5], le roi Hiram me connaissait pour un -marin expérimenté. L’astre de Sidon déclinait. Tyr couvrait la mer de -ses vaisseaux et la terre de ses caravanes. Les Tyriens avaient fondé -la monarchie, et leur roi gouvernait, avec l’aide des suffètes[6], -nos autres villes phéniciennes ; la fortune de Tyr croissait sans -cesse et beaucoup de marins et de marchands de Sidon, de Guébal, -d’Arvad et de Byblos se mettaient au service des puissantes -corporations tyriennes. - -Hiram m’apprit que son allié et ami David, roi des Juifs, rassemblait -des matériaux pour construire, en sa ville de Jérusalem, un temple à -son Dieu, que les enfants d’Israël appellent Adonaï ou Notre -Seigneur. Il me proposa d’équiper des navires pour le compte du roi -David, et de faire, à sa solde, le voyage de Tarsis, afin d’en -rapporter de l’argent et des objets rares et précieux, nécessaires à -l’ornement du temple projeté. - -Ayant le désir de revoir Tarsis et les pays de l’Ouest, j’acceptai -les offres du roi Hiram et je lui dis que j’étais prêt à partir, dès -que j’aurais rassemblé mes matelots, construit et équipé mes navires. - -Il me restait deux mois jusqu’à la fête du Printemps, époque de -l’ouverture de la navigation. Ce temps me suffisait pour mes -préparatifs ; comme le roi me demandait d’aller d’abord à Jaffa, port -peu distant de Jérusalem, pour recevoir les instructions du roi -David, je n’avais à m’occuper que des navires et des matelots, -comptant faire les approvisionnements et recruter des gens de guerre -dans la fertile et belliqueuse Judée. - -Le roi fut très-content de mon acceptation. Il me fit immédiatement -délivrer par son trésorier mille sicles d’argent[7] pour mes premiers -frais et donna l’ordre aux gouverneurs des arsenaux de me remettre le -bois, le cuivre et le chanvre que je leur demanderais. - -Après que j’eus pris congé de lui, je retrouvai à la porte de son -palais mon scribe Hannon et Himilcon le pilote, qui avait toujours -navigué avec moi dans mes précédents voyages. Tous deux -m’attendaient, assis sur le banc qui est à côté de la grande porte, -impatients de savoir pourquoi le roi de Tyr nous avait fait venir -tous trois de Sidon et pensant bien qu’il s’agissait de navigation à -entreprendre et d’aventures à courir. A la vue de mon air joyeux, -Hannon s’écria : - -« Maître, le roi a dû te donner ce que ton cœur désire. - -— Et que penses-tu que mon cœur désire ? lui dis-je. - -— Un navire pour remplacer celui que tu as perdu sur les écueils de -la grande Syrte, des marchandises pour le charger, qu’est-ce qu’un -enfant de Sidon peut souhaiter de plus ? - -— Tu as raison, Hannon, et nous allons tous trois au temple -d’Astarté[8] remercier la déesse du bienfait qu’elle nous envoie par -la main du roi et lui demander sa protection, pour bien construire -les navires qui nous porteront à Jaffa d’abord et ensuite à la -lointaine Tarsis. - -— Tarsis ! s’écria Himilcon en levant au ciel son œil unique, car il -avait perdu l’autre dans un combat ; Tarsis ! O dieux Cabires[9], -vous que je contemple la nuit quand je reste assis sur l’avant de mon -vaisseau, dieux Cabires qui guidez la proue des navires sidoniens, il -me reste vingt sicles d’argent, je veux les dépenser à vous offrir un -sacrifice. Si je puis retrouver en Tarsis le coquin qui m’a crevé -l’œil avec sa lance, — maudit soit-il ! — et le chatouiller sous la -côte avec la pointe d’une bonne épée de Chalcis, je vous sacrifierai -un bœuf plus beau qu’Apis, le dieu des Égyptiens imbéciles. - -— Et moi, dit Hannon, il me suffira de vendre aux sauvages de Tarsis -assez de mauvais vin de Judée et de pacotille de Sidon et d’en -retirer assez de bel argent blanc. Je me ferai bâtir un palais au -bord de la mer, j’aurai un navire de plaisance en bois de cèdre avec -des voiles de pourpre et je passerai le reste de ma vie en festins et -en réjouissances. - -— D’ici au jour où tu bâtiras ton palais, lui répondis-je, nous -coucherons encore plus d’une fois sous le ciel froid de l’Ouest, et -d’ici au jour où nous mangerons tes festins, nous avalerons encore -plus d’un mauvais repas. - -— Nous n’aurons que plus de plaisir à nous le rappeler, reprit -Hannon, et d’agrément à le raconter, quand nous serons assis, dans -des fauteuils ornés de peintures, une table en bois précieux entourée -de joyeux convives, qui oublieront de manger en écoutant le récit des -choses extraordinaires que nous aurons vues. » - -Tenant ces propos, nous arrivâmes au bois de cyprès où le temple -d’Astarté élève son toit couvert de tuiles d’argent. Le soleil était -près de finir sa course et ses rayons obliques faisaient étinceler le -sommet des colonnes peintes et chargées de dorures qui soutiennent le -faîte du temple. Des essaims de colombes consacrées à la déesse -voltigeaient dans le bois sacré, ou se posaient sur les barreaux -dorés qui joignent les colonnes entre elles. Des groupes de jeunes -filles vêtues de robes de lin brodées de pourpre et de fils d’argent, -la tête couverte de longs voiles de pourpre lamée d’argent et -frangée, venaient, des pommes de grenade à la main, sacrifier à la -dame Astarté ou se promener dans ses jardins. De la porte ouverte du -temple s’échappait, en joyeuses bouffées, le bruit des sistres, des -flûtes et des tambourins que les prêtres et les prêtresses sonnaient -en l’honneur de la déesse. Cette musique, se mêlant au roucoulement -des colombes, aux voix et aux rires joyeux de toutes ces jeunes -femmes, formait un murmure confus et doux, un murmure délicieux à -l’oreille de gens de mer comme nous, habitués au grondement des -flots, aux craquements du navire et au sifflement du vent dans les -cordages. - -J’allai avec Himilcon lire sur la tablette qui est entre les pieds -d’une grande colombe de marbre, à droite de la porte d’entrée du -temple, le tarif des sacrifices. Comme je venais de choisir une -oblation de fruits et de gâteaux, qui ne coûte qu’un sicle, et que je -me retournais pour appeler Hannon, je me heurtai contre un homme vêtu -d’un costume de marine sale et râpé, qui marchait précipitamment en -maugréant entre ses dents. - -« Baal Chamaïm, seigneur des cieux ! m’écriai-je, n’est-ce pas -Bodmilcar le Tyrien ? » - -L’homme s’arrêta, me reconnaissant aussi, et nous nous jetâmes dans -les bras l’un de l’autre. Bodmilcar était mon plus vieux compagnon ; -il avait commandé un navire à côté de moi en maintes occasions, -faisant la guerre ou le commerce. Himilcon le reconnut aussi, et tous -deux nous pleurâmes à son cou, le voyant en si triste équipage. - -« Quel mauvais sort as-tu rencontré, lui dis-je, que je te trouve en -kitonet[10] déchiré, toi qui possédais deux gaouls[11] et quatre -galères sur le port de Tyr ? - -— Que le Moloch[12] confonde les Chaldéens ! s’écria Bodmilcar ; que -Nergal[13], leur dieu à face de coq, les brûle et les rôtisse ! -J’avais la plus belle cargaison d’esclaves que jamais gaoul tyrien -ait portée dans son entrepont ; j’avais des hommes du Caucase forts -comme des bœufs et des filles de la Grèce souples comme des joncs ; -j’avais des cuisiniers, des coiffeuses et des musiciennes de Syrie ; -j’avais des paysans de Judée habiles à cultiver le froment et la -vigne.... - -— Où sont-ils, Bodmilcar ? interrompis-je. Combien de sicles -t’ont-ils rapportés ? - -— Où ils sont ? Combien ils m’ont rapporté ? Ils sont sur le marché -de quelque ville des Chaldéens maudits, de l’autre côté de Rehoboth ; -et ils m’ont rapporté des coups et des horions dont j’ai encore la -tête endolorie et les côtes moulues. Si le suffète amiral ne m’avait -donné quelques zeraas[14] pour soulager ma détresse, je n’aurais pas -eu un morceau de pain à me mettre sous la dent depuis trois jours que -je suis arrivé en cette ville de Tyr. J’ai les pieds engourdis -d’avoir tant marché pour y venir. - -— Marché ? dit Himilcon attendri. Tu n’as pas même trouvé une barque -pour voyager jusqu’ici ? - -— Où veux-tu que j’aie trouvé une barque, pilote, gronda Bodmilcar en -colère, pour aller de Rehoboth en Phénicie ? Est-ce que les barques -naviguent à travers champs à présent ? Je te dis que je reviens de -Rehoboth, du pays des Chaldéens maudits ! J’avais cinq beaux navires. -J’ai d’abord été à la côte, chez les Philistins, acheter quelques -esclaves et puis chez les Juifs acheter du blé et de l’huile. Ensuite -je m’en suis allé faire quelques échanges du côté de la Grèce. -J’avais ramassé par là quelques-uns de leurs mauvais canots ioniens -et j’y avais fait du butin. J’eus alors l’idée de passer le détroit -et d’aller querir du fer et des esclaves au Caucase. Ma fortune était -faite, et je me préparais au retour, quand aux embouchures du Phase, -la côte des Chalybes, quelques dieux à moi inconnus m’envoyèrent une -terrible tempête ; car ni Melkarth, ni le Moloch n’auraient pu -traiter de la sorte un honnête marin de Tyr. Je parvins à sauver mon -équipage et ma marchandise à deux pieds : mais la cargaison et mes -pauvres navires !... Enfin je pris mon parti de me rapatrier par -terre, de traverser l’Arménie et la Chaldée, me disant qu’après tout -je pourrais me défaire de mon bétail humain en route. Nous étions -cinquante marins bien armés pour garder quatre cents esclaves ; mais -les dieux ennemis nous firent attaquer par une troupe de Chaldéens, -et j’eus beau battre mes esclaves, les exhorter, les supplier, les -rouer de coups, jamais ils ne voulurent se défendre. Si bien que, les -deux tiers de mes matelots étant hors de combat, je fus pris avec -tout mon bien. Les Chaldéens se proposaient de nous vendre au roi de -Ninive, et j’eus le désagrément de faire partie de ma propre -cargaison. — Et comment t’en es-tu tiré ? » dis-je à mon vieux -camarade. Bodmilcar leva le pan de son kitonet graisseux et rapiécé -et me fit voir un long couteau à poignée d’ivoire qui pendait à la -ceinture de son caleçon. - -« Les Chaldéens avaient oublié de me fouiller, dit-il, et de -m’attacher. Or, la première nuit sans lune, comme je racontais aux -deux coquins qui veillaient sur moi l’histoire des serpents de la -Libye et des hommes de Tarsis qui ont la bouche au milieu de la -poitrine et les yeux au bout des mains, et comme ils écoutaient mes -mensonges bouche béante, je profitai du moment où ils étaient sans -défiance pour éventrer l’un, couper la gorge à l’autre et prendre la -fuite. Les niais ont perdu ma trace, si bien que me voilà, et quant à -eux, que Moloch les écrase ! Mais que vais-je devenir maintenant ? -Qui sait si je ne serai pas forcé de m’engager comme pilote, ou même -comme matelot, sur quelque navire tyrien ? - -— Non ! m’écriai-je, ami Bodmilcar, non, grâce la protection -d’Astarté, qui t’envoie à moi en ce jour heureux. J’ai l’ordre -d’équiper des navires pour Tarsis, je suis le chef de cette -flottille, et je te prends pour mon second. Himilcon est mon pilote, -tu le connais ; et voici mon scribe Hannon, qui, devant la déesse, va -rédiger immédiatement l’acte qui doit être fait entre nous pour cette -expédition. - -— Que les dieux te protégent, ami Magon ! merci, frère ! s’écria -Bodmilcar. Si les Chaldéens ne m’avaient tant battu, je leur rendrais -grâce volontiers pour le plaisir qu’ils me donnent de faire ce voyage -avec toi. A nous deux avec Himilcon, plaise à Melkarth que nous ayons -un bon navire, et le bout du monde ne sera pas trop loin pour nous. » - -Cependant Hannon, qui nous avait rejoints, tira de sa ceinture son -écritoire de cuivre. Il l’ouvrit et en sortit une feuille toute -blanche de papyrus d’Égypte, du noir, des calames[15], une pierre à -broyer, et, s’asseyant sur les marches du temple, rédigea -l’engagement qui nous liait ensemble, moi Magon comme amiral, -Bodmilcar comme vice-amiral et Himilcon comme chef des pilotes. -Chacun de nous cacheta de son sceau, excepté Bodmilcar, qui, en -voulant machinalement prendre le sien, se rappela que les Chaldéens -le lui avaient volé. Mais je lui donnai immédiatement vingt sicles -pour s’en acheter un autre et s’habiller de neuf ; puis, ayant fait -une oblation de fruits et de gâteaux à la dame Astarté, nous partîmes -joyeusement, Himilcon et moi, pour le port de guerre, où notre navire -léger, le Gaditan, nous attendait à quai. - - -Illustration : Hannon rédigea l’engagement. - - -Le lendemain, de bon matin, nous nous répartîmes la besogne. J’avais -le plan de mes navires dans la tête et je le dessinai immédiatement -sur une feuille de papyrus. Je gardais mon Gaditan comme bâtiment -léger. Je résolus de construire un gaoul, ou transport rond marchant -à la voile, pour porter les marchandises, et deux barques[16] pour le -service du gaoul, que son grand tirant d’eau empêche d’approcher de -terre. Je choisis pour bâtiments d’escorte et de combat deux grandes -galères à deux ponts et à cinquante rameurs[17], telles qu’elles -viennent d’être récemment inventées à Sidon. Les Tyriens avaient déjà -dans leur port de guerre trois galères amirales taillées sur ce -modèle, navires rapides, tirant peu d’eau, marchant à la voile et à -la rame, doublés de cuivre, armés d’un puissant éperon et propres à -la bataille comme à l’exploration. - -Je désignai pour matériaux le bois de cèdre pour la quille et les -flancs, le chêne qui vient de Bazan, en Judée, pour la mâture et les -avirons. Au lieu de faire tisser ma voilure en roseaux de Galilée, à -l’ancienne mode, ou en fibres de papyrus, je pris notre magnifique -chanvre de Phénicie, que les gens d’Arvad et de Tyr savent -aujourd’hui si bien filer et serrer en trame solide. C’est en chanvre -aussi que je décidai de faire faire tous mes cordages. Je trouvai -dans l’arsenal une immense quantité de cuivre et un peu de ce bel -étain blanc que les Celtes tirent d’îles lointaines du nord-ouest. -Ces îles sont restées inconnues jusqu’à mon voyage, et je puis dire -que par leur découverte j’ai enrichi les Phéniciens autant qu’ils le -furent il y a deux cents ans par la découverte des mines d’argent de -Tarsis. J’avais pensé depuis longtemps à renforcer de cuivre la -quille et les flancs immergés des navires, comme on fait pour les -éperons. La solidité du vaisseau est ainsi augmentée et le bois -pourrit moins vite à la mer. Je résolus donc de revêtir les éperons -de mes galères d’un alliage de cuivre durci par de l’étain et de -doubler la quille et les flancs des quatre bâtiments avec des lames -de cuivre forgé. Je renonçai au cuivre de Chypre comme étant trop mou -et spongieux et à celui du Liban comme trop cassant ; le métal ferme -et ductile de la Cilicie me convenait le mieux, et Khelesbaal, le -fameux fondeur tyrien, se fit fort de m’en forger des plaques de -trois coudées[18] de long sur deux de large. - -Pour tous ces travaux, le roi avait mis deux cents ouvriers à ma -disposition. Je me logeai, avec mes trois amis, dans une maison qui -faisait le coin de la rue des Calfats, juste en face de l’Arsenal, -pour être mieux à même d’y surveiller les travailleurs, que je -pouvais très-bien voir à leurs chantiers du haut du quatrième étage -que mon hôte m’avait loué. Himilcon et Hannon s’occupèrent plus -spécialement de réunir les marchandises de troc, dont je fis écrire -la liste par Hannon, et Bodmilcar, vaguant sur le port avec deux de -mes matelots, recruta quelques bonnes acquisitions pour l’équipage -parmi les gens de mer désœuvrés qu’on voyait flâner sur les dalles -des quais, le bonnet sur les yeux et le nez en l’air, la recherche -d’un engagement. - -Le premier jour du mois de Nissan[19], vingt-huit jours après le -commencement de mes travaux, comme je rentrais à la maison pour -prendre le repas du soir, voilà que je trouvai tout le monde en -dispute. - -« Qu’y a-t-il, demandai-je en entrant, et qui sème la discorde ici ? - -— Je dis à Bodmilcar, répondit Hannon, qu’il a la cervelle d’un bœuf -et la bonne grâce d’un chameau de la Bactriane. - -— Me laisserai-je ainsi traiter par cet adolescent ! s’écria -Bodmilcar en colère, par un marin d’eau douce qui gémira comme une -femme au premier coup de vent et qui pleurera en redemandant la -terre ? par une tortue de jardins qui n’a jamais vu le danger et qui -a vécu entre la robe des femmes et l’écritoire des bavards ? - -— Sans doute, dit tranquillement Hannon, je n’ai pas eu comme toi -l’avantage d’être battu par les Chaldéens et rossé par mes propres -esclaves. Mais je suis dans ma vingtième année, et le jour où tu me -verras avoir peur à la mer, je t’autorise à m’y jeter comme une -sandale usée. J’ai déjà navigué jusqu’à Kittim[20] et jusque chez les -Ioniens, dont je connais la langue mieux que toi, soit dit en -passant. - -— Je te défends de parler des Ioniens, cria Bodmilcar furieux, ou je -te casse bras et jambes. » - -Disant cela, il mit la main à son couteau ; mais Hannon, sans -reculer, saisit une grande cruche qui se trouvait au milieu de la -table. - - -Illustration : Hannon saisit une grande cruche. - - - -Ne renverse pas le nectar[21] ! exclama Himilcon, se précipitant -entre eux les bras levés. Ne renverse pas ce qui reste de nectar dans -cette cruche, excellent Hannon ! - -J’arrêtai le bras de Bodmilcar et lui fis rengainer son couteau, -pendant qu’Himilcon s’emparait de la cruche de vin et allait la -déposer précieusement dans un coin. - -« Voyons, dis-je aux adversaires, il ne faut ni vous tailler les -côtes, ni vous fendre la fête. Vous êtes Phéniciens, vous êtes -marins, vous faites partie d’une même expédition sous mes ordres ; il -faut vivre ensemble comme des amis, ou je me mettrai contre le -premier qui troublera la paix, aussi vrai que Moloch luit sur nous. -D’abord, qu’avez-vous à brouiller d’Ioniens ensemble, et qu’est-ce -que les Ioniens viennent faire ici ? » - -Hannon vint à moi les deux mains ouvertes, et me dit : - -« Je suis fâché d’avoir fait de la peine à Bodmilcar, qui est ton -ami, et qui a le pouvoir de me donner des ordres. Ce que j’en ai dit -était en plaisantant. - -Allons, Bodmilcar, dis-je à mon tour, tu dois traiter Hannon en frère -tant que tu n’as pas à lui commander sur la flotte. Que t’a-t-il dit -de si grave ? » - -Bodmilcar, tortillant sa barbe, me répondit, sans regarder Hannon : - -« J’avais une jeune Ionienne parmi mes esclaves, et je la pleure tous -les jours, car je voulais la prendre pour femme et en faire l’honneur -de ma maison, quand les Chaldéens me l’enlevèrent. Voici maintenant -qu’Hannon, à qui je l’ai raconté, me dit des paroles de raillerie et -me couvre de confusion, proclamant que l’Ionienne m’a vu de mauvais -œil et a suivi volontairement les Chaldéens, plutôt qu’un maître -comme moi. Je me suis irrité : n’ai-je pas eu raison ? - -— J’ai peut-être parlé inconsidérément, répliqua Hannon, mais que -Bodmilcar me pardonne. Qu’ai-je dit autre que son âge et sa figure -n’étaient plus pour une jeune fille et que les Ioniennes préféraient -l’odeur des aromates et des fleurs à celle du goudron ? - -— Tu as eu tort, dis-je sévèrement à Hannon, bien que l’irritation de -Bodmilcar à propos des plaisanteries qu’on faisait sur sa figure et -sa rudesse me donnât envie de rire. Faites votre paix, buvez ensemble -une coupe de vin, et n’en parlons plus. - -— Bien volontiers, Bodmilcar, s’écria Hannon allant à sa rencontre, -et qu’Astarté la jolie, la chère dame Astarté me confonde, si jamais -je plaisante encore ta barbe grise ! » - -Bodmilcar lui toucha les deux mains d’un air contraint et Himilcon -rapporta la cruche, voyant qu’elle ne courait plus de danger. A -partir de ce moment, il ne fut plus question d’Ionienne ni de -querelle. Seulement je crus remarquer que Bodmilcar gardait rancune à -Hannon, évitant de lui parler autant que possible. - -Huit jours après cette dispute, j’étais à l’arsenal en train de -choisir des cordages pour mon gréement, quand Himilcon accourut, me -disant qu’un serviteur du roi demandait à me parler. J’allai à sa -rencontre et je vis un grand eunuque syrien, les cheveux frisés, des -anneaux d’or aux oreilles, la figure fardée et vêtu d’une longue robe -brodée, à la mode de son pays. Cet officier tenait à la main une -longue canne terminée par une pomme de grenade en or et parlait en -grasseyant et d’un ton languissant. - -« Tu es le capitaine marin Magon, le serviteur du roi ? me dit-il en -me toisant. - -— Je le suis, répondis-je. - -— Je suis Hazaël, de sa maison, continua l’eunuque, et voici l’anneau -avec le cachet royal pour qu’on m’obéisse. Je viens voir les navires -que tu construis et donner mes ordres pour mon installation et celle -d’une esclave que le roi me charge de conduire auprès du grand -Pharaon d’Égypte. Tu dois te rendre auprès de ce souverain et lui -remettre cette esclave après ton voyage à Jérusalem : voilà ce que -dit le roi. - -— Quelle installation ? dis-je, étonné. Un navire est un navire, et -chaque chose, chaque homme embarqué, a sa place désignée par le -capitaine et le pilote. - -— Oh ! reprit l’eunuque, il faut que l’esclave du roi ait un logement -séparé, ainsi que moi, avec des tentures et des tapis. Nous ne -pouvons coucher grossièrement, comme les gens de mer, et vivre en -contact avec des matelots goudronnés. » - -Il me prit une forte envie d’envoyer l’eunuque Hazaël s’allonger sur -un monceau de tessons de tonneaux qui se trouvait par là, pour voir -s’il s’y jugerait couché mollement, mais je me contins, et je lui -répondis : - -« Si tout se borne à faire une cloison dans un coin de l’entrepont, -ou bâtir sur le pont une cahute de planches, cela m’est indifférent. -Je m’arrangerai pour la disposer de façon que cela ne gêne pas la -manœuvre, et tu pourras la radouber, la gréer, la calfater, la tendre -à ton aise. Par les gros temps, quand nous embarquerons de la lame, -tes belles tentures seront perdues, et voilà tout. C’est ton affaire. - -— Je veux deux chambres de douze coudées de long sur six de large, -avec six siéges en bois de santal incrustés d’ivoire, des lits en -marqueterie, des fenêtres encadrées..... - -— Oh ! interrompis-je, tu y mettras tout ce que tu pourras y faire -tenir et tu l’arrimeras de façon que le roulis y mette le moins de -désordre possible. Mais pour la grandeur des cabines et leur -emplacement, moi seul j’ai à la fixer, car à mon bord c’est moi seul -qui commande, après les dieux. Par ainsi, tu diras au roi que -l’installation de l’esclave et la tienne seront bien disposées par -son serviteur et tu ne te mêleras plus de m’ordonner comment je dois -l’entendre. » - - -Illustration : C’est moi qui commande. - - -L’eunuque me regarda, surpris de ma hardiesse, mais il vit bien à mon -air que je ne me laissais pas troubler sur mon terrain. Il balbutia -donc quelques paroles pour me recommander de tout arranger au mieux -et s’en alla d’un pas nonchalant, en négligeant de me saluer. Je le -suivis des yeux un instant, puis je dis à Himilcon, qui avait tout -entendu : - -« Voilà un homme qui nous causera des embarras, ou je me trompe fort. - -— Celui-là ? s’écria Himilcon, ce chien fardé et frisé ? Je le -tremperai plutôt dans l’eau la tête la première et je l’y laisserai -de Jaffa à Tarsis. Sommes-nous des chiens, capitaine, pour nous -laisser pourchasser par un être pareil ? - -— Bah ! dis-je, le Moloch luit pour tous, et Astarté protége les -marins de Sidon. Une fois sur l’eau salée, nous verrons. Je redoute -seulement les colères de Bodmilcar et les plaisanteries d’Hannon. - -— Bodmilcar sera sans doute sur le gaoul, reprit Himilcon, et Hannon -avec nous, sur l’une des galères ? - -— Oui, je l’ai décidé ainsi, pour les tenir séparés l’un de l’autre. -Pour l’eunuque et l’esclave, je ne sais si je dois les mettre sur le -gaoul, où j’aurais plus de place pour installer deux cabines, ou bien -sur notre galère, où je serai mieux pour veiller sur eux..... - -— Une esclave, un eunuque ! s’écria Hannon qui arrivait, un grand -rouleau de papyrus à la main ; j’en fais mon affaire. Ne t’embarrasse -pas autrement de leur garde ; je les prends dans mes bagages. Le soin -des esclaves femelles et des eunuques est expressément dévolu aux -scribes, et je connais les paroles magiques qui conjurent l’esprit -capricieux des unes et la mauvaise humeur des autres, ayant quelque -peu étudié pour être prêtre, ou tout au moins magicien. - -— Non, lui répondis-je ; c’est un présent du roi pour le Pharaon ; -c’est l’affaire des magiciens d’Égypte de les conjurer. En attendant, -c’est moi qui les garderai en cage. - -— Alors, dit Hannon en riant, je renonce à leur enseigner -l’éloquence, la calligraphie et la versification et je me rabats sur -ma comptabilité. Voici donc ces papyrus, sur lesquels j’ai inscrit le -décompte de la solde de nos matelots et rameurs, ainsi que la liste -des objets de troc que nous avons achetés jusqu’au présent jour. » - -Le talent[22] du roi se trouvait de beaucoup dépassé : j’avais dit à -Hannon de ne pas s’en inquiéter, attendu que le roi m’avait -recommandé lui-même d’acheter sans crainte, et qu’il me donnerait -l’argent au fur et mesure de mes besoins. J’envoyai donc Hannon chez -lui, pour lui porter mes comptes et lui demander des fonds, qui me -furent généreusement accordés. Puis j’allai m’occuper avec Himilcon -de faire poser aux flancs de mes navires des planchers en sapin de -Scénir[23] et de faire gréer pour mes mâts en chêne un peu lourd, des -vergues en bois de cèdre plus léger. Ma construction avançait à -souhait. - -Le Gaditan était déjà entièrement réparé et renouvelé. J’avais fait -peindre en rouge la tête de cheval de l’avant et je lui avais fait -mettre de grands yeux en émail. Les bordages étaient peints -pareillement en rouge et se détachaient sur les flancs noirs. Douze -boucliers en bronze poli, ornés au Centre d’un grand soleil de cuivre -rouge, étaient suspendus en dehors des bordages. Je fis conduire le -navire en grande pompe, au son de la trompette et des cymbales, dans -le bassin du port de guerre. Le suffète amiral m’avait prêté, pour la -circonstance, une voile de parade en pourpre ; douze matelots armés, -la lance au poing, se tenaient derrière chaque bouclier ; vingt-deux -rameurs, maniant leurs avirons en cadence, faisaient glisser -rapidement le navire sur l’eau ; le pilote Gisgon, maniant habilement -son aviron de barre, se tenait penché à l’arrière, les yeux fixés sur -Himilcon qui, debout à l’avant, lui indiquait du geste les détours à -faire ; et moi, avec Bodmilcar et Hannon, superbement vêtus, nous -étions au sommet de la poupe, jouissant de ce spectacle et de -l’admiration des marins, debout sur les quais, sur les bordages des -navires, sur les terrasses des arsenaux, des cales, des magasins et -du palais Amiral. Le suffète amiral nous regardait lui-même, assis -sous la grande porte de son palais, en haut de l’escalier qui descend -à son embarcadère privé, et il se montra si satisfait de l’aspect de -notre Gaditan qu’il nous fit inviter, dès que notre navire fut à -quai, à le visiter dans son palais et à souper avec lui. Il envoyait -aussi un mouton, une grande jarre de vin, deux paniers de pain, deux -paniers de figues et de raisins secs, et douze fromages, pour régaler -nos matelots. - -Nous nous rendîmes au palais, et, passant par les escaliers étroits -et les corridors sombres de la tour de l’Est, nous arrivâmes dans la -grande salle ronde au dôme élevé de laquelle est suspendue une lampe -de cuivre. Le suffète amiral nous complimenta, et, apprenant que dans -dix jours nous serions prêts à appareiller, il m’autorisa à choisir, -dès le lendemain, des armes à l’arsenal de guerre pour tout mon -monde. - -En sortant, à la nuit, du palais du suffète, nous descendîmes dans -notre barque, au bas du propre embarcadère amiral, pour retourner à -terre ; mais Bodmilcar était si enchanté du Gaditan qu’il ne voulut -pas nous suivre et préféra coucher à bord. Pendant que la barque -filait silencieusement sur les eaux du canal, entre l’île et la terre -ferme, Hannon se mit à chanter. - -« Qu’est-ce que tu chantes là, lui dis-je, étonné ? - -— Je chante en ionien ; ne le comprends-tu pas ? - -— Pas grand’chose ; j’ai peu navigué de ce côté. Tu n’en finiras donc -pas avec tes Ioniens ? - -— Bodmilcar n’est pas ici pour maugréer à propos de sa femme future, -et l’esclave du roi n’est pas encore à bord pour que mes chansons lui -troublent la tête. - -— Comment sais-tu qu’elle est Ionienne ? remarquai-je, fort surpris. -Je ne t’en ai rien dit, je n’en sais rien moi-même. » - -Hannon se mit à rire et ne répondit pas. J’insistai. - -« L’eunuque Hazaël est un bavard, me dit-il. - -— Tu l’as donc vu ? - -— En allant chez le roi demander de l’argent. - -— Et il t’a parlé de l’esclave que nous devons emmener ? - -— Tant que j’ai voulu. J’ai pu savoir qu’elle avait été achetée à des -marchands chaldéens, qu’elle avait été enlevée de son pays par un -pirate tyrien, et beaucoup d’autres choses encore..... - -— Que je te défends de dire à Bodmilcar, interrompis-je. Allons, -décidément, je logerai l’esclave et le maudit eunuque sur ma propre -galère, ou sans cela il pleuvra des discordes. Enfin, tu vas me -promettre de tenir ta langue, toi, Hannon, et toi, Himilcon, aussi. - -— Moi, déclara Himilcon, j’ai tant pêché de poissons dans ma vie que -je suis devenu muet comme eux. - -— Et moi, dit Hannon, si j’en dis un mot dès que nous serons en -Égypte, je me coupe la langue et je cours me faire prêtre d’Horus, -dieu du silence. - -— Tais-toi du moins jusqu’à ce que nous soyons en Égypte, repris-je, -et que je sois débarrassé de mes incommodes passagers. Voilà ce que -je te demande. - -— Je le promets, capitaine, répondit Hannon, et je te jure d’obéir -fidèlement à tout ce que tu me commanderas. » - -Là-dessus nous débarquâmes et notre conversation se termina, Les -jours suivants, nous avions tant à faire qu’il ne fut plus question -de rien ; nous n’avions pas le temps de causer. - -Je surveillai le tissage de mes voiles suivant les règles qu’inventa -la déesse Tannat[24] ; je fis tresser et goudronner nos cordages ; je -plaçai les bancs de mes rameurs, en les disposant de telle façon -qu’il n’y eût que la largeur de la main d’intervalle entre le siége -du rameur du banc supérieur et la tête du rameur du banc inférieur. -Je renforçai mes mâts et mes vergues d’anneaux de cuir de bœuf -disposés à intervalles égaux, et enfin je revêtis la coque des -navires de plaques de cuivre battues au marteau et retenues par des -boulons de bronze. Jamais plus fiers vaisseaux n’avaient flotté sur -la Grande Mer[25]. - - 1. Hiram Ier régna de 930 à 947. - 2. Sidon, ou plutôt Tsidon, signifie la pêche en phénicien. - 3. Botsra, d’où Byrsa, la citadelle. - 4. Carthage, Kart-Khadecht, la ville neuve. - 5. Tarsis, d’où le Tartessos des Grecs, l’Espagne. - 6. Suffète ou choupheth (au pluriel chophethim), magistrature - \ phénicienne et hébraïque, qui précéda la monarchie. Chez les - \ Phéniciens, les suffètes persistèrent côté des rois. - 7. Le sicle* d’argent est monnaie étalon phénicienne. Il vaut - \ environ 3 fr. 50. L’argent est à l’or comme 1 à 10. - 8. Astarté, l’Aphrodite des Grecs. C’est la déesse de la mer et - \ de la navigation, la divinité nationale des Sidoniens. - 9. Les Cabires, dieux protecteurs de la navigation. Ce sont les - \ étoiles du Chariot. Le huitième Cabire est la Polaire, que les - \ Grecs appelaient la Phénicienne. - 10. Kitonet, la tunique courte, vêtement national des marins - \ phéniciens. - 11. Gaoul*, navire rond, navire de commerce. - 12. Baal Moloch, le dieu Soleil. - 13. Nergal, dieu du feu et de la guerre chez les Chaldéens. Il - \ est représenté avec une tête de coq. - 14. Petite monnaie de cuivre. - 15. Plumes de roseau - 16. Barca* en phénicien. - 17. Le vaisseau sidonien par excellence. Voir, pour tous ces - \ détails de construction de navire, les notes à la fin du - \ volume. - 18. La coudée ordinaire vaut 0m,479. - 19. Mars-avril - 20. Le Citium classique, colonie phénicienne de l’île de Chypre. - 21. Nectar ou Nector, vin sucré et parfumé chez les Phéniciens. - \ Les Grecs en ont fait la boisson des dieux. - 22. Mille sicles. - 23. Dans le Liban. Aujourd’hui, Djebel Sannin. - 24. La Tannith égyptienne. Suivant la légende des Phéniciens, - \ c’est elle qui aurait inventé la voile. - 25. Iam Gadal, la Grande Mer, la Méditerranée. - - -II Du sacrifice que nous fîmes à Astarté et de notre départ. - - -L’avant-veille de la fête de la Navigation[1], nos navires étaient -complétement terminés sur chantiers et en trois heures de travail ils -furent mis à l’eau. - -Les deux galères mesuraient soixante-douze coudées ordinaires de -long, soit soixante-deux coudées sacrées sur dix-sept coudées -ordinaires de large. Le gaoul, dont la quille était faite d’un seul -tronc de cèdre, mesurait soixante-sept coudées de long sur vingt -coudées de large ; il était à trois ponts et avait deux bancs de -rameurs ; la distance de ses ponts était de quatre coudées, -l’élévation totale au milieu, au-dessus de l’eau, de douze coudées, -et l’avant comme l’arrière de seize coudées. Les deux galères, deux -rangs de rameurs, deux étages, s’élevaient de huit coudées au-dessus -de la flottaison, à pleine charge. Elles avaient place chacune pour -cent cinquante matelots et cinquante rameurs. Mais je n’avais encore -pour elles deux que deux cents matelots, comptant recruter en route -une centaine d’hommes d’armes et archers qui pourraient aussi aider à -la manœuvre. Les cent cinquante matelots et rameurs du gaoul étaient -au complet, ainsi que les trente-sept hommes du Gaditan et les huit -hommes des deux barques. Chacun des navires, sauf naturellement les -deux barques auxquelles on donnait la remorque, avait deux pilotes, -l’un pour l’avant, l’autre pour l’arrière, Himilcon restant pilote en -chef ; et au sommet de chacun des mâts était une guette en bois de -sapin de Scénir, pour placer une vigie. Les sabords des rameurs -s’ouvraient à égales distances et tous les navires étaient -soigneusement calfatés, goudronnés et peints en noir avec des -bordages rouges. Sur les listes que chacun des capitaines avait entre -les mains, Hannon avait inscrit les rôles des équipages, la place de -chaque objet du gréement de rechange et celle de chaque colis ou -ballot de la cargaison. Tous les objets usuels, armes, tapis de -couchage, barriques d’eau, ustensiles de cuisine, avaient aussi leur -place soigneusement désignée et inscrite d’avance. Le logement des -équipages dans les entre ponts portait marquées les places de chaque -matelot ou rameur. Sous l’arrière surélevé était la cabine des -capitaines et des pilotes, et sous l’avant celle des chefs de -chiourme et des chefs de dix et de vingt matelots ou soldats. Enfin, -sur la galère que j’avais choisie pour moi, j’avais fait ménager sur -l’arrière une cabine de planches, séparée en deux par une cloison et -percée de deux petites fenêtres, pour l’esclave ionienne et l’eunuque -du roi. - -Hannon se chargea de trouver de beaux noms pour les navires. Le -gaoul, que commandait Bodmilcar, et sur lequel se trouvaient le plus -de Tyriens, reçut le nom de Melkarth, dieu de Tyr. L’une des galères -fut mise sous l’invocation de Dagon, dieu des Philistins, qui est le -roi des poissons, et la galère sur laquelle nous nous embarquions fut -consacrée à la dame Astarté, la patronne des Sidoniens, pour laquelle -nous avions une dévotion particulière. Le Gaditan ne pouvait -conserver son nom, en compagnie de ces divinités ; comme il était -chargé de guider notre route, à la requête d’Himilcon, il fut appelé -le Cabire. Bodachmoun, grand prêtre d’Astarté, nous promit de nous -donner des images de chacun de ces dieux, pour les mettre sur les -navires qui leur étaient consacrés. - -Bodmilcar reçut le commandement du Melkarth et de ses deux barques. -Asdrubal, Sidonien, fut désigné pour capitaine du Dagon, et le Cabire -fut confié à mon ancien pilote Amilcar, Sidonien aussi, marin, hardi -et expérimenté. Sur l’Astarté je plaçai mon pavillon amiral, ayant, -avec Hannon pour scribe et Himilcon pour pilote en chef, Hannibal -d’Arvad, homme fort et courageux, pour capitaine des hommes d’armes. -Cet Hannibal avait placé à l’avant et à l’arrière de chaque navire, -aussi bien du Daoul que des deux galères, deux machines de son -invention faites pour lancer des traits et deux autres pour lancer -des pierres ; on les nomme scorpions. Chaque navire eut donc quatre -scorpions, sauf le Cabire qui, étant plus petit, n’en eut que deux. - -Nous passâmes durement la nuit et la matinée suivante à compléter le -chargement et l’arrimage de la flottille, à quai sur l’arrière bassin -du port de commerce Le Cabire était venu nous y rejoindre pour -prendre son chargement et ses provisions. Vers le midi du lendemain, -qui se trouvait la veille du départ, nous pûmes enfin prendre quelque -repos, et nous fîmes apporter notre nourriture sous une tente qu’on -avait dressée sur le quai. Nous étions assis sur le tapis, en train -de manger, mes trois capitaines, mon capitaine des gens de guerre, -mon chef pilote, mon scribe et moi, quand la portière de la tente se -souleva et qu’un de mes matelots m’annonça l’eunuque Hazaël. - -Il entra de son air languissant. Derrière lui étaient six esclaves -porteurs de coffres, de paquets et de paniers, et un esclave ouvrier -avec un marteau et des outils. Au dehors, sur des ânes blancs deux -femmes étaient assises, l’une tellement enveloppée de voiles qu’on ne -pouvait même distinguer ses pieds, l’autre le visage découvert. A la -calotte rouge cerclée d’or de celle-ci, au voile blanc qu’elle -portait par-dessus, ses cheveux noirs artistement frisés, à l’air de -son visage, je reconnus tout de suite une fille d’Israël. - - -Illustration : Le Syrien entra d’un air languissant. - - -« Nous venons, dit l’eunuque, prendre possession de nos logements sur -le navire et y installer nos bagages. » - -Hannon se leva vivement. - -« Où vas-tu ? fis-je en le retenant. - -— Faire leur arrimage, si tu le veux bien, capitaine. - -— Non, non, lui répondis-je ; toi, tu vas rester ici ; j’aurai besoin -de toi tout à l’heure. Himilcon s’y entend bien mieux. Va, pilote, -aider le seigneur eunuque à disposer son bagage et installer la dame -et sa servante. » - -Himilcon vida sa coupe et partit, en jetant un coup d’œil de regret -sur la grande cruche placée au milieu de nous. Hannon se rassit d’un -air indifférent. - -« Où faut-il que j’aille présentement ? me demanda-t-il. - -— Mais au temple d’Astarté, tout préparer pour le sacrifice de -demain. Ensuite tu chercheras les oiseaux qu’on embarque, pour que, -par les temps de brume ou au large, ils indiquent la direction des -côtes en s’envolant vers la terre. Il faudra aussi que tu remettes au -suffète amiral le rôle des équipages et l’état de la cargaison, puis -encore que tu rendes nos comptes au trésorier du roi. - -— Je n’ai pas de temps à perdre alors, » dit Hannon en prenant ses -papyrus ; et il sortit en courant. - -Il me sembla, par la portière entrebâillée de la tente, voir qu’au -lieu de remonter vers la ville pour aller au temple, il prenait la -direction du bassin où se trouvaient nos navires. Mais quand il -revint le soir, il s’était fort exactement acquitté de sa besogne. - -Avec lui était un serviteur du temple portant sur la tête de grandes -cages en baguettes de palmier, et lui-même en portait une plus -petite, dans laquelle on voyait quatre pigeons* de couleur -chatoyante, des plus jolis et des plus rares. - -« Voilà mes oiseaux, me dit-il en me les montrant, et je peux dire -que ceux ci nous porteront certainement bonheur. Ils viennent du -temple d’Astarté, et c’est la prêtresse elle-même qui me les a -donnés. Aussi je lui ai promis de bien les soigner. » - -Chacun des capitaines choisit une cage, à l’exception de Bodmilcar. - -« Eh bien, capitaine, lui demanda Hannon, est-ce qu’ils ne te -plaisent pas ? - -— Je ne prends pas de pigeons, scribe, lui répondit Bodmilcar. J’ai -déjà embarqué mes oiseaux, des corbeaux, qui sont plus à mon goût. » - -Hannon s’inclina sans répondre. - -« Eh bien, dit Himilcon, qui rentrait juste ce moment, il est heureux -que nos passagers ne soient pas embarqués sur le Melkarth, car les -roucoulements des colombes seront certainement plus agréables que les -croassements des corbeaux pour les oreilles de l’Ionienne. - -— L’Ionienne ! s’écria Bodmilcar en se dressant tout pâle. Notre -passagère est Ionienne ! » - -Je donnai, par derrière, un fort coup de poing dans les reins du -malencontreux pilote. - -« Non, non, exclama vivement Himilcon en se frappant le front. -Qu’est-ce que je dis ? Qui a parlé d’Ionienne ? Est-ce que nous -sommes des gens à embarquer des Ioniennes ? J’ai dit la Lydienne, -oui, la Lydienne, une Lydienne de la Lydie ; pas vrai, capitaine ? » - -Je fis de la tête un signe que Bodmilcar put prendre pour un -acquiescement. Il se tut et, un instant après, sortit en maugréant -entre ses dents, suivant sa coutume. Hannon, qui déroulait -silencieusement ses papyrus dans un coin, lui fit un grand salut dès -qu’il eut le dos tourné, ce qui fit éclater de rire Himilcon. - -« Il me semble, remarqua le capitaine Hannibal, que le capitaine -Bodmilcar est d’humeur sombre et colérique. - -— Je puis t’assurer, seigneur Hannibal, répondit Hannon, qu’on ne vit -jamais homme plus gai que le capitaine Bodmilcar. Mais que nous -importe, nous ? Nous ne sommes pas sur son navire. - -— C’est fort juste, dit Hannibal ; pour moi, comme militaire et comme -natif d’Arvad, j’aime fort la gaieté. » - -Là-dessus, l’heure étant venue de nous coucher, nous bûmes une -dernière coupe d’amitié, et nous allâmes chacun à notre lit, pleins -d’émotions diverses, en attendant la grande journée du lendemain. - -De bon matin je me rendis à l’arsenal, où tous mes matelots se -réunirent, chacun autour de son capitaine, et mes archers et hommes -d’armes autour d’Hannibal. Chaque capitaine avait avec lui son -sonneur de trompette, vêtu d’une tunique écarlate, et le sonneur de -la troupe des gens de guerre tenait une trompette deux fois plus -grande que les autres. Hannibal avait magnifiquement rangé ses -soldats sur trois rangs également espacés, le premier rang composé de -vingt archers vêtus de tuniques blanches et coiffés de bonnets de lin -serrés par un bandeau de cuir garni de clous et dont les bouts -flottaient par derrière. Ces archers étaient ceints de ceintures -d’étoffe écarlate dans lesquelles étaient passées de larges et -courtes épées à poignée d’ivoire ; leurs carquois pendaient des -baudriers de cuir de bœuf ornés de plaques et de gros clous de -cuivre, et ils tenaient à la main de grands arcs de Chaldée, dont le -bout supérieur était façonné en forme de tête d’oie. Derrière les -archers étaient deux rangs de vingt hommes d’armes chacun. Ils -portaient des cuirasses en petites lames de cuivre étincelant et des -casques ronds de même métal. Sous leur cuirasse on voyait dépasser -leurs tuniques rouges, et dans leurs ceintures étaient passées, à -gauche, de larges et fortes épées de Chalcis[2], à droite, des -poignards à manche d’ivoire. Ils tenaient d’une main leurs grands -boucliers ronds, au centre desquels était un soleil de cuivre rouge, -et de l’autre leurs lances terminées par des pointes aiguës en -bronze. Hannibal se tenait à leur tête, coiffé d’un casque à la -lydienne. Ce casque était surmonté d’un cimier en argent, qui -lui-même était orné de panaches en crin écarlate. Le soleil de son -bouclier était pareillement en argent, et autour du soleil étaient -incrustées les onze planètes. La poignée de son épée représentait un -lion debout, la tête du lion formant la garde, et, comme tous ses -gens de guerre, il était chaussé de hauts brodequins de cuir lacés -par devant, à la mode juive, et la pointe relevée. Du plus loin qu’il -me vit, il dégaina son épée, et aussitôt son sonneur de trompette -sonna par trois fois, après quoi les autres sonneurs de trompette -sonnèrent aussi, et tous les capitaines et les pilotes vinrent me -saluer. - -Nos matelots à nous ne portaient ni ceintures, ni casques, ni -boucliers, mais, suivant la coutume des gens de mer, ils avaient -leurs grands coutelas attachés à la ceinture de leurs caleçons, sous -le kitonet, et sur la tête des bonnets pointus couvre-nuque, comme on -les porte à Sidon. Hannibal me proposa de les faire ranger en bonne -ordonnance, suivant l’art et science de la guerre ; mais je lui dis -de les laisser groupés à leur manière, attendu que leur ordonnance à -eux était sur les navires, où chacun avait son poste désigné. - -Hannon et Himilcon, que j’avais envoyés chercher ce qu’il fallait -pour le sacrifice, nous rejoignirent à leur tour. Avec eux étaient -deux hommes qui conduisaient deux bœufs des plus beaux, couverts -d’une housse de pourpre et les cornes ornées de bandelettes brodées, -de clochettes et de grelots. A côté marchait aussi mon esclave, -portant sur la tête un grand panier rempli de pommes de grenade et -recouvert d’une belle étoffe lamée d’argent. - -Hannibal courut aussitôt chercher notre quatres sonneurs de trompette -qu’il plaça, deux par deux, derrière le sien, et, me regardant, il -vit que je donnais le signal en levant la main. Il fit sur-le-champ -un commandement d’une voix retentissante, et ses archers et hommes -d’armes doublèrent leurs files et se tournèrent avec une célérité que -nous admirâmes tous. Les trompettes ouvrirent la marche, sonnant des -fanfares triomphales. Les archers suivirent, marchant deux par deux, -puis Hannibal, l’épée au poing, la tête des hommes d’armes, la lance -sur l’épaule. Je venais après, accompagné d’Hannon, d’Himilcon, des -bœufs et de mon esclave, et derrière nous s’avançaient les quatre -troupes confuses des matelots, précédée chacune de son capitaine et -de ses pilotes. - -Les rues à travers lesquelles nous passions étaient déjà tendues et -couvertes de voiles rouges, bleus, verts et jaunes, en l’honneur de -la fête de Melkarth, fête de l’ouverture de la navigation, à laquelle -se rendait toute la ville. Aux fenêtres pendaient des banderoles -multicolores de lin, des palmes et des branches de cèdre. Le peuple, -en habits de fête, qui sortait de tous côtés pour se rendre à l’île -où est le temple de Melkarth, se rangeait dans l’entre-colonnement -des portes, pour nous laisser passer, et nous pressait de questions. -A mesure qu’on apprenait que nous montions au temple d’Astarté, au -sommet de la ville, pour sacrifier avant un voyage en Tarsis, on -faisait retentir l’air d’acclamations en notre honneur. Les hommes -admiraient le nombre de nos matelots, la beauté de nos bœufs de -sacrifice ; les femmes louaient à haute voix la belle mine de nos -gens et surtout celle d’Hannon, l’éclat de nos vêtements, et les -enfants couraient après le panache d’Hannibal et les tuniques rouges -des trompettes. Enfin, et la voix du peuple était unanime, jamais on -n’avait vu si belle troupe de gens de mer sortir d’une ville -phénicienne pour les lointains voyages. - -Sur la place où est le palais du roi, passant sous les sycomores, la -foule qui s’assemblait pour la procession s’écarta pour nous livrer -passage. Les trompettes et les cymbaliers royaux, déjà rangés devant -la porte, nous saluèrent de leur musique, et un serviteur sortit en -courant du palais pour nous dire de nous arrêter. Hannibal fit -immédiatement faire front à ses soldats, mes marins se tournèrent -vers le palais et je m’avançai devant tout le monde, accompagné -d’Hannon et d’Himilcon, en face de la grande fenêtre par laquelle le -roi se fait voir au peuple, fenêtre facile à reconnaître aux dorures, -aux peintures et aux riches voiles d’étoffes qui la décorent. En même -temps nos trompettes, répondant aux musiques de la place et à celles -du palais, sonnèrent la marche royale. - -Le roi ne tarda pas à paraître à sa fenêtre. Sur sa tête un serviteur -tenait un parasol de pourpre brodé d’or et enrichi de pierreries. -Derrière lui, on voyait briller les casques et les cuirasses de ses -hommes d’armes. Ce grand roi m’appelant en présence du peuple -assemblé, je me prosternai devant lui, puis je me tins debout, les -mains croisées. - -« Magon, me dit-il, je suis content de ce que tu as fait, -construisant des navires et assemblant des matelots et des gens de -guerre pour le service de mon ami et allié le roi David. Tu vas dans -le pays lointain de Tarsis. Mon serviteur Hazaël te portera sur tes -navires des lettres écrites par moi et cachetées, pour être remises -aux rois mes alliés, ainsi que des papyrus contenant mes -instructions. Je verrai moi-même ta flotte à ton départ, après que -j’aurai sacrifié à Melkarth. Va donc et sacrifie à ta déesse, la dame -Astarté ; je te donnerai encore, au moment de ton départ, des marques -de ma faveur. » - -Je me prosternai une seconde fois devant le roi, qui disparut -aussitôt, et me relevant, je repris la route du temple d’Astarté, au -son des trompettes et au bruit des acclamations du peuple. Au même -instant, la porte du palais s’ouvrit et la grande procession sortit, -avec ses cymbales, ses sistres, ses tambourins et ses flûtes, pour -descendre vers l’île où sont les colonnes et le temple de Melkarth, -dieu fort, dieu étincelant, dieu chéri des Tyriens. - -Avant que nous eussions tourné le coin de la place, Bodmilcar, -doublant le pas, vint à moi, et me dit d’un air inspiré : - -« Melkarth est un grand dieu ? - -— Oui, sans doute, lui répondis-je. - -— Melkarth est le dieu des Tyriens, et veut des sacrifices plus -grands qu’Astarté ; on va aujourd’hui sacrifier des enfants à -Melkarth ; Melkarth veut les mêmes offrandes que Moloch. - -— Certainement, dis-je encore, ne sachant où il voulait en venir. - -— Permets qu’en ce jour j’aille avec mes Tyriens sacrifier à -Melkarth. » - -Il me déplaisait de voir ma troupe diminuée pour arriver au temple de -la dame Astarté ; mais je n’avais rien à répliquer à Bodmilcar : je -ne pouvais pas l’empêcher d’aller sacrifier à son dieu de -prédilection le jour même de sa grande fête. Je lui fis donc signe -que je consentais. - -En me retournant, vers le milieu de la rue en pente qui conduit aux -hauts lieux où sont les bocages de Baaltis[3] Astarté, je pus voir -Bodmilcar et une trentaine de matelots quitter notre cortége et se -joindre à la procession qui entourait un char élevé, chargé de -dorures et surmonté d’un dais empanaché de plumes d’autruche. Dans ce -char, étaient les enfants destinés au sacrifice. Autour, les cris du -peuple et le vacarme des cymbales redoublèrent. - -« Je n’aime pas les sacrifices d’enfants, me dit Hannon. - -— Moi non plus, répondis-je ; mais Moloch et Melkarth les réclament : -ils sont agréables à ces dieux, il faut leur obéir. - -— Il me plaît, reprit Hannon, qu’Astarté, déesse des Sidoniens, n’en -demande pas autant, et que nous allions lui sacrifier à elle. Que -Moloch me le pardonne ! » - -Disant cela, nous débouchâmes dans l’allée sinueuse qui conduit, à -travers le bocage, à la maison de Baaltis. - -Il n’y avait que six prêtres et quatre prêtresses, car la plupart des -prêtres s’étaient portés, avec toute la ville, à la grande fête de -Melkarth. L’aspect du bocage et du temple dans la buée du soleil -levant était plus charmant que jamais et on se surprenait presque à -regretter de quitter la terre ferme en voyant qu’on y trouve de si -belles choses. Je comprenais qu’un pareil séjour amollisse les âmes -et rende les hommes impropres aux dures épreuves de la navigation ; -mais je pensais aussi que les Phéniciens ne posséderaient pas de -semblables lieux de délices, si leur trafic ne leur donnait pas les -richesses, si leur hardiesse et leur habileté dans l’industrie et la -navigation ne leur donnaient pas la sécurité contre les rois -puissants, leurs armées conquérantes et leurs guerres dévastatrices. - -Hannon sembla deviner ma pensée, - -« Oui, me dit-il, que le Pharaon, ou le Malik[4] David, ou les -Chaldéens et les Assyriens assemblent leurs gens de guerre, leurs -chariots et leurs cavaliers, et qu’ils attaquent les Phéniciens. Les -vieux poissons se jetteront à l’eau et les braveront sur leurs -navires. Qu’ils les poursuivent de Sidon à Tyr, ils iront à Kittim, -et si, par la multitude de leurs gens, ils pouvaient construire des -navires et lutter sur mer contre nous, derrière Kittim nous avons -Utique, et derrière Utique, Carthada, et plus loin que Carthada, -Tarsis et l’Océan immense. Nous avons le monde ! - -— Oui, nous avons le monde, répondis-je, car nous avons le travail et -l’industrie. Nos rois ne nous conduisent pas, comme une meute de -chiens, à la curée des empires, mais nous allons hardiment sur nos -vaisseaux à la découverte de peuples inconnus, de richesses -mystérieuses, ne dépendant que de notre courage, de notre habileté et -de la protection des dieux. Aussi les plus puissants nous respectent. -Qui donc oserait nous attaquer ? Qui donne au Malik David les bois -précieux, l’or et l’argent ? Qui donne au Pharaon les pierres rares, -le baume, le cuivre, l’étain et le fer des Chalybes ? Qui donne aux -Assyriens la pourpre et le verre, l’ivoire et les broderies ? Qui -donne tout, qui vend tout, qui sont les rois du monde ? Les marins de -Sidon, les marchands de Phénicie ! - -— Les Cabires m’entendent, s’écria Himilcon, qu’étant sur la proue de -ma galère, je ne donnerais point ma place pour le trône du Pharaon, -et que je préfère mon bonnet pointu et mon kitonet goudronné à la -tiare fleurdelisée[5] et aux robes brodées du roi de Ninive, monarque -d’Assur et d’Accad[6]. » - -Pendant que nous causions ainsi, les prêtres avaient allumé le feu -sur l’autel, disposé les bassins, les uns vides, les autres remplis -d’eau, et Hannibal avait rangé ses gens sur les degrés plus -magnifiquement que jamais. Il les avait placés en forme de croissant, -les archers aux extrémités, en haut des degrés, sur deux rangs, et -les hommes d’armes, sur les degrés, sur quatre rangs, et au milieu, -au dernier degré en bas, ils laissaient une ouverture par où nous -pouvions passer. Les bœufs furent conduits dans le temple par une -porte de derrière, et nos trompettes ayant sonné une éclatante -fanfare, les sistres et les flûtes cachés dans le temple leur -répondirent. - -Le chef des prêtres, s’avançant sur les degrés, dit d’une voix -forte : - -« Que Magon, l’amiral, le capitaine de navire, fils de Maharbaal, -Sidonien, se présente devant la déesse, et que ses gens le -suivent ! » - -Je montai aussitôt les degrés, ayant à ma droite Hannibal et Hannon, -à ma gauche Asdrubal, Amilcar et Himilcon. Mon esclave me suivait, et -derrière moi venait la foule des matelots et des rameurs. Sur un -signe d’Hannibal, les soldats haussèrent leurs arcs et leurs lances, -puis, se tournant de côté, entrèrent par les deux portes latérales et -garnirent le pourtour du temple, qui fut bientôt encombré. - -« Voyons, cria le prêtre appariteur, faisons un peu d’ordre et de -silence. Magon, fils de Maharbaal, fera l’offrande pour tous les -siens. » - -Les deux bœufs ayant été amenés, abattus et dépecés, mon esclave nous -distribua des pommes de grenade, et le prêtre-chef m’ayant présenté -une épaule des victimes, je plaçai dessus une bourse de dix sicles -monnayés, suivant le tarif*. Alors le scribe des prêtres inscrivit -sur le registre du temple mon nom et celui des capitaines et notre -offrande, pendant que le prêtre-appariteur proclamait à haute voix ma -libéralité. Le prêtre-chef plaça les poitrines des deux victimes sur -l’autel, et la fumée monta vers la lucarne ronde ouverte au dôme du -toit. La musique se tut, et ce prêtre, se rendant au fond du temple, -devant la statue de la déesse, — car à Tyr ils n’ont qu’une statue, -tandis que nous, à Sidon, nous avons une pierre noire qui est la -déesse elle-même, — le prêtre donc fit une invocation et chanta des -prières. - -Pendant ce temps, les autres morceaux des bœufs, ayant été lavés dans -les bassins, furent mis à bouillir dans de grands chaudrons, les uns -sur les réchauds dans la cuisine du temple, les autres en plein air -dans les bosquets. Nos matelots eurent bientôt fait de prêter la main -pour allumer du feu et dresser les marmites. - -Le prêtre-chef prit ensuite une des poitrines et me la donna. Je -l’élevai devant la déesse sur mes deux mains. Il la reprit et la fit -tournoyer trois fois pour moi. Il fit élever l’autre poitrine par -Hannon et la fit tournoyer sept fois pour nous tous. Alors nous nous -prosternâmes l’un après l’autre devant la dame Astarté, et je remis -cinq sicles au prêtre-scribe pour qu’il nous cherchât du pain. -Amilcar lui remit, au nom des capitaines, pilotes et matelots, huit -sicles, partie pour du vin, partie par pur don gracieux à la déesse. -Le prêtre-appariteur ayant encore proclamé notre libéralité après que -le prêtre-scribe l’eût inscrite, le prêtre-chef fit une courte -invocation. Tout le monde alors sortit joyeux dans les bosquets et, -sur un signe d’Hannibal, ses soldats, qui étaient restés immobiles -jusqu’au bout, se débandèrent et se précipitèrent tumultueusement -hors du temple, pour aider nos matelots à faire la cuisine. - -Je m’assis au pied d’un cyprès, ayant à mes côtés Hannon, Asdrubal, -Amilcar et Gisgon. Himilcon voulut aller lui-même faire préparer -notre vin dans un grand vase de terre cuite qu’on apporta tout près, -pendant que mon esclave disposait autour ma coupe à mufle de lion, la -coupe d’Hannibal qui était en cuivre argenté, avec un pied, deux -anses, et portait autour des fleurons repoussés et des images de -grappes de raisin, enfin les coupes des autres capitaines. On apporta -aussi une corbeille remplie de pains, et Hannibal étant arrivé, -précédé de deux soldats qui portaient une marmite, s’assit par terre -avec un bruit de bronze, que firent les lames de sa cuirasse en -s’entrechoquant. Alors chacun tira de sa ceinture de dessous sa -spatule de bois et son couteau, et Hannibal, ayant ôté son casque, -découvrit la marmite. Nous mangeâmes de bon appétit, et mon esclave -ayant donné les coupes, je levai la mienne et saluai l’assistance. - -« Ceci, dit Hannibal en vidant sa coupe, est du vin de ma ville, du -vin d’Arvad. Il invite à la gaieté et donne du courage ; c’est -pourquoi la ville d’Arvad est réputée pour ses hommes d’armes et les -bons mots de ses habitants. - -— Je sais, dis-je au capitaine, que tu as fait des guerres -nombreuses, tant sur mer que sur terre. Tes aventures t’ont peut-être -conduit dans la Judée, que nous allons d’abord visiter ? - -— Cette épée que tu vois, et ce baudrier orné de pourpre, répondit -Hannibal la bouche pleine, sont un présent de Joab, général des -armées du Malik David et son cousin. Je commandais vingt archers sous -ses ordres à la bataille de Gabaon, où les Philistins furent défaits -dans le bois des mûriers. J’ai tenu garnison deux ans à Hamath dans -les troupes de Naharaï, écuyer de Joab, et l’un des trente-sept -vaillants du roi. C’est en revenant de là que je commandai les hommes -d’armes sur le navire du bon Asdrubal, ici présent, quand les galères -de Sidon firent l’expédition contre les Ciliciens. - -— J’ai beaucoup entendu parler de cette expédition, dit Himilcon. -Nous étions ce moment-là du côté de Gadès. - -— Et nous, dit Amilcar, nous faisions la course sur les côtes des -Ethiopiens, au sud de la mer des Roseaux[7], pour le service du -Pharaon. C’est dans ces mers qu’on trouve les coquillages où sont les -perles et les poissons monstrueux qui avalent un homme tout entier. » - -En ce moment, une jeune femme, une prêtresse du temple, parut dans -notre cercle. - -« Voici l’image de Baaltis, ami marin, dit-elle à Hannon, en lui -tendant un paquet enveloppé de linges. J’ai fait sur elle des -incantations, j’ai brûlé des parfums, je l’ai ointe d’onguents -précieux. Je l’ai présentée à la déesse, qui l’a favorisée. -Prends-la, Sidonien, et qu’elle porte bonheur à ton navire, aux -navires qui l’accompagnent et à tous ceux qui seront dessus. » - -Le prêtre-chef revint lui-même et nous apporta les autres images, -sauf celle de Melkarth que Bodmilcar s’était chargé de chercher. -Himilcon réclama celle des Cabires qu’il voulait porter jusqu’au quai -avant de la céder au capitaine du navire consacré à ces dieux, et la -prêtresse s’offrit à nous accompagner et à faire, avant notre départ, -des aspersions sur toutes les divinités. - -« Eh bien, et ton vœu aux Cabires ? dis-je à Himilcon quand nous nous -levâmes. - -— Quel vœu ? - -— Tes vingt sicles et ton bœuf. - -— Ah oui, quand nous serons à Tarsis. Les Cabires me connaissent bien -et ne veulent pas que je paye d’avance. Il faut d’abord que -j’attrappe mon éborgneur. - -— Tu as raison, lui dit Hannon qui venait de démailloter la dame -Astarté et la tenait à deux mains, la regardant amoureusement, — elle -était en albâtre, ornée d’un triple collier de perles d’or et portant -sur la tête un bonnet pointu de marin, sous lequel passaient les -épais bandeaux de ses cheveux ondulés. — Moi aussi, je fais un vœu à -la déesse, et je suis convenu avec elle de ne le remplir que quand -elle m’aura exaucé. » - -A ces mots, il baisa la face de l’image, et il me sembla que les -feuillages des cyprès frémirent doucement. La prêtresse aussi dut -l’entendre, car, posant sa main sur l’épaule d’Hannon et me souriant, -elle s’écria : - -« Allons, amiral Magon, marchons ! Le moment de s’embarquer est venu. -Le moment est heureux, je le sens, la déesse me le dit. Marchons. - -— Oui, marchons ! répétai-je. A nos vaisseaux, enfants ! Adieu, -Baaltis Tyrienne ; adieu, dame des cieux. Cette nuit, tu nous -regarderas du ciel sur la Grande Mer, et non plus en tes bosquets. » - -Hannibal, qui avait remis son casque, fit un signe et les trompettes -sonnèrent leur fanfare. Hannon et la prêtresse vinrent se placer d’un -côté, et de l’autre, Himilcon serrant les Cabires entre ses bras. De -toutes parts accoururent soldats et matelots et le cortége se -reformant dans l’ordre où il était venu, nous descendîmes vers le -port, par les rues pavoisées en l’honneur de la fête du Printemps. -Les quais et les rues avoisinantes du port étaient tellement remplis -de monde que nous eûmes peine à nous frayer un passage. Au milieu de -la foule des Phéniciens, on voyait des Syriens en robe frangée, des -Chaldéens à la barbe frisée, des Juifs en tunique courte et aux hauts -brodequins, portant la peau de panthère sur l’épaule, des Lydiens au -front entouré d’un bandeau, des Égyptiens, la tête rasée ou portant -une grande perruque, des Chalibes sauvages à demi nus, des hommes du -Caucase gigantesques, enfin toutes les nations, car les peuples les -plus éloignés se rencontrent dans nos villes phéniciennes, où les -conduisent le commerce et l’industrie des nôtres. - -Des Arabes et des Madianites nomades regardaient avec étonnement le -mouvement de la foule et la hauteur des maisons. Des Scythes de -Thogarma, aux jambes entourées de courroies, à la démarche pesante, -semblaient surpris de ne voir ni chevaux ni chariots dans les rues -étroites. - -Tout ce peuple riait, criait, chantait en vingt langues différentes, -se poussait et se bousculait à chaque nouveau flot de gens qui -descendaient d’une rue ou qui venaient d’un autre quai, et se -précipitait à chaque nouvelle bande de musiciens, à chaque nouvelle -troupe de prêtres, chaque disque peint porté en procession. Nos -trompettes et nos soldats eurent leur part de curiosité, et c’est au -milieu d’un véritable remous que nous pénétrâmes, par l’arsenal, sur -le quai réservé où nos navires, la poupe tournée vers la terre, nous -attendaient avec les quelques matelots qu’on y avait laissés de -garde. - -Bodmilcar et l’eunuque étaient en avance, debout contre l’échelle qui -montait à la poupe du Melkarth et causant avec animation. Dès qu’ils -nous virent, ils se turent et l’eunuque vint vers moi, tandis que -Bodmilcar sifflait pour rassembler ses matelots. - -« Eh bien, dis-je à l’eunuque, votre embarquement est fait ? - -— Oui, répondit-il, et je regrette que tu n’aies pas choisi pour nous -ce grand navire rond. Nous y eussions été plus à l’aise, et s’il -était temps encore, au premier port de relâche on pourrait changer -l’installation. C’est l’avis du capitaine Bodmilcar. - -— Non pas, interrompis-je aussitôt. Je suis l’amiral chef de -l’expédition et personnellement chargé d’amener la dame esclave au -Pharaon. C’est sur mon navire et sous ma surveillance qu’elle -restera. Le Melkarth est un transport et son capitaine n’a rien à y -voir. Présentement, le roi t’a donné des lettres pour moi : où -sont-elles ? » - -L’eunuque ne répliqua rien et me tendit un coffret en bois de santal. -Je l’ouvris et, y ayant trouvé les papyrus, je dis à mon trompette de -sonner pour faire faire silence à tout le monde. - -Au même moment, Bodmilcar s’avança et se jeta dans mes bras. Puis, -élevant la voix : - -« Je ne veux pas, s’écria-t-il, m’embarquer l’âme embarrassée, après -avoir sacrifié au dieu Melkarth. Si j’ai eu des discussions avec -quelqu’un et si j’ai montré de la colère, qu’il me le pardonne. Pour -moi, je n’y pense plus. » - -Hannon, lui prenant la main, la serra dans la sienne. - -« Je puis t’assurer, Bodmilcar, s’écria-t-il, que je ne garde aucun -souvenir de nos querelles, et je te jure de me conduire envers toi en -fidèle compagnon et en scribe obéissant. Après ce que m’a dit Magon -de ta personne, je n’ai jamais douté de ton bon cœur. - -— Allons, dis-je à mon tour, maintenant tout est bien et nous nous -embarquerons l’âme contente. - -— Maudit soit, reprit Bodmilcar, qui cherchera des dissensions ! - -— Et que celui qui tend un piége aux autres y tombe lui-même ! » -ajouta Hannon. - -Cependant tous les capitaines avaient assemblé leurs matelots et fait -l’appel. La prêtresse plaçait les dieux sur chaque navire, suivant -les rites. Hannibal avait partagé ses archers et hommes d’armes, en -gardant dix archers et dix soldats pour notre navire. Mon hôte -arrivait dans l’enceinte réservée, malgré les gardes, pour nous faire -ses adieux. - -« Adieu, brave Magon, me dit-il en me serrant dans ses bras. Voici un -panier de gâteaux et un autre de raisins secs de Béryte, et deux -outres de vrai vin de nectar que je t’apporte ; je veux que tu les -acceptes ; adieu et bon voyage ! - -— Adieu, dit à Himilcon la femme de mon hôte, adieu, honnête pilote. -Voici une outre de vin de Byblos que j’ai achetée pour toi ; je sais -que c’est le vin que tu préfères. - -— Merci, répondit Himilcon. De tous les vins, ce sont ceux de la -Phénicie qui me sont le plus précieux. Merci, bonne hôtesse, et s’il -plaît aux Cabires que je revienne, je te rapporterai des pays -lointains quelque parure qui fera crever de jalousie toutes les -femmes de Tyr. » - -Le fils de notre hôte, jeune homme de seize ans, qui s’était attaché -d’amitié à Hannon, ne pouvait se séparer de nous. Il eût voulu -absolument partir aussi. Il remit à son ami un gros paquet de roseaux -les plus fins, des calames pour écrire, et ils s’embrassèrent -tendrement. - -Il vint aussi un vieux prêtre, devant lequel tout le monde s’écartait -avec respect. Ce prêtre, nommé Sanchoniaton[8], écrivait les -chroniques, et les histoires du temps passé, et quoiqu’il n’eût -jamais voyagé, il connaissait le monde entier. Sa science était quasi -divine, et je le saluai profondément. - -« Magon, me dit ce vieux, ton scribe Hannon, que j’aime beaucoup, m’a -promis de mettre par écrit tout ce que vous verriez de curieux dans -les pays lointains. Hannon est rempli de génie mais, par son âge, il -est encore oublieux et étourdi comme une jeune chèvre. Tu le feras -penser à tenir sa promesse. - -— Je t’assure, bon père, dit Hannon en lui baisant les deux mains, -que, pour te complaire, je contiendrai mes capricieux écarts. Les -leçons que tu m’as données, je ne les oublierai pas plus que ton -souvenir ; je tâcherai, par mon calame, d’être digne d’un maître -comme toi, et je ferai en sorte que les Phéniciens soient informés -des merveilles du monde. » - -Le vieux Sanchoniaton nous bénit tous et, comme il finissait, la -prêtresse d’Astarté revint de nos vaisseaux. En passant à côté -d’Hannon, elle lui dit rapidement, et moi seul je l’entendis : - -« Elle est aussi bonne que belle ! - -— Tais-toi, murmura Hannon. Mon devoir est de l’oublier. Que Pharaon -soit heureux ! » - -En ce moment, je donnai le signal, nos trompettes sonnèrent et nous -montâmes sur nos vaisseaux. Celui qui monta le premier fut le pilote -du Cabire, le vieux Gisgon, qu’on appelait le Celte, et aussi -Gisgon-sans-oreilles ; car, ayant fait huit fois le voyage du Rhône, -il avait épousé là-bas une femme celte, aux cheveux jaunes, qui -l’attendait dans ses forêts, et les Sicules, dont il avait été le -prisonnier, lui avaient coupé les deux oreilles. Ce Gisgon, montant -donc sur la poupe du Cabire, agita son bonnet au-dessus de sa tête -et, le visage riant, cria d’une voix forte : - -« Allons, les vieux poissons de mer ! avec la permission du seigneur -amiral, en route, vous autres ! A bord les rois de l’océan ! à bord -les enfants d’Astarté ! A l’eau et en avant les Sidoniens et les -Tyriens, et vive l’amiral Magon ! » - -Aussitôt tout le monde se précipita sur les navires et je pris place -sur le banc élevé de la poupe. Les échelles furent levées, je fis -tournoyer mon pavillon pour signal, les gaffes nous repoussèrent du -quai, le Cabire abattit ses vingt-deux rames et prit rapidement les -devants ; l’Astarté suivit, le Dagon donna sa remorque au Melkarth -qui ne pouvait hisser sa voile que hors du port, et notre flotte -s’avança majestueusement hors de la foule des navires à quai, au -milieu des barques et des canots qui glissaient en tous sens sur le -bassin, se rendant à la fête ou revenant de l’île et du temple de -Melkarth. Mille acclamations de bons souhaits et de joie nous -saluèrent en même temps, quand on vit nos cent vingt-deux avirons -battre l’eau en cadence, et nos trompettes, sur chaque navire, -sonnèrent la fanfare du départ. - - -Illustration : Le Cabire. - - -Du haut de ma poupe je dominais le pont de mes navires. Himilcon, -debout à l’avant, assisté du pilote, donnait ses ordres au timonier. -Hannon, à côté de moi, assistait au spectacle. Hannibal faisait -suspendre les boucliers de ses hommes hors des bordages. Chacun était -à son poste, y compris l’eunuque, puisqu’il avait disparu dans sa -cabine. Bientôt nous passâmes l’entrée du port de commerce et les -deux tours des guetteurs. Nous entrâmes dans le canal de l’île, -couvert de barques tendues et pavoisées d’étoffes. Je vis le palais -amiral tout pavoisé et ses terrasses fourmillant d’une foule -bariolée. Je vis, au centre de l’île, les dômes et les terrasses du -temple de Melkarth, peint d’ocre jaune, et la fumée bleue des -sacrifices qui sortait en haute colonne de ses toits. J’entendis le -bruit furieux des cymbales et des instruments qui s’en échappait. Je -vis aussi la Galère amirale, précédant la Galère royale, qui venaient -à nous. Sur la poupe de cette dernière était une estrade couverte -d’étoffes d’or et d’argent, tellement qu’elle brillait comme si elle -avait été en métal massif. Les rames étaient ornées d’un placage -d’ivoire, ses voiles de pourpre avaient des broderies en fil de métal -représentant Melkarth, Astarté, Moloch. Au milieu, on voyait brodé -sur une voile d’hyacinthe, avec des ondulations vertes qui -représentaient les flots, l’image d’Astarté protégeant les poissons -contre le dieu Dagon en fureur. Sur l’avant, les musiciens vêtus -d’écarlate faisaient rage. Sur le pont, de belles femmes coiffées de -tiares de cérémonie et portant de triples colliers, agitaient des -bâtons ornés de grelots, de flocs de pourpre et d’hyacinthe et des -tambourins peints de couleurs bariolées. Sur l’arrière était assis le -roi Hiram, portant un bonnet phénicien, mais la barbe frisée à la -syrienne et les bras ornés chacun de deux bracelets d’or. Son trône -était d’or et d’émail ; le dossier représentait un navire et les bras -des dauphins. A ses côtés se tenaient son scribe et son garde des -sceaux, les mains croisées, et derrière lui deux officiers portaient, -l’un un parasol de pourpre frangé d’or, et l’autre l’étendard royal, -qui était un grand disque d’hyacinthe où l’on voyait, en or et en -argent, le soleil et les planètes et, au-dessus, le croissant de la -lune. - -Les gardes qui entouraient les suffètes, sur la galère amirale, -avaient des casques lydiens, et des boucliers et des cuirasses -d’argent éblouissants à voir au soleil. - -Devant le cortége royal, je donnai le commandement aussitôt répété -par les autres capitaines ; nos rameurs bordèrent leurs avirons et -nos vaisseaux s’arrêtèrent. Les deux vaisseaux, royal et amiral, -imitèrent sur-le-champ notre manœuvre. - -Un ponton d’ébène s’abattit de la galère royale sur la mienne et des -esclaves le recouvrirent d’un tapis bariolé. Le roi se leva et vint -lui-même sur mon navire, dont je lui fis voir toutes les parties, lui -montrant les deux ponts, l’arrimage des marchandises et des effets et -celui de l’eau dans les grands tonneaux de terre cuite. Il visita -seul l’installation de l’esclave et, avant de retourner sur son -vaisseau, me fit donner, par son trésorier qui était avec lui, deux -talents d’argent. Dès qu’il fut remonté sur son trône et que la -passerelle fut retirée, je donnai le signal : nos cent vingt-deux -rames tombèrent à l’eau en même temps, sans faire jaillir une goutte, -nos fanfares sonnèrent, matelots, soldats et rameurs firent trois -grandes acclamations, et du haut de mon banc je criai d’une voix -forte : - -« Adieu, roi ; adieu, Tyr ; adieu, Phénicie. Enfants d’Astarté, -serviteurs des Cabires, en avant ! » - -Nos vaisseaux filèrent rapidement et tournèrent les deux tours -avancées du port de guerre, où deux guetteurs veillent -perpétuellement. Je jetai un dernier coup d’œil sur les ports et le -canal, scintillant de barques de parade et fourmillant de beaux -habits ; je regardai l’amphithéâtre blanc de la ville coupé par les -fils noirs et tortueux des rues qui serpentent ; je vis au bas le -massif temple jaune de Melkarth et le noir palais amiral, au niveau -de l’eau. Au loin, en haut de la ville, je vis encore scintiller la -maison bariolée de Baaltis-Astarté, et derrière, le Liban, vert et -noir, se découpant sur le ciel. Je reportai mes regards sur mes -navires devant la proue desquels blanchissait l’écume, sur le Cabire -qui coupait les flots en bondissant comme un dauphin, sur le Dagon, -sur le Melkarth qui avait lâché sa remorque et qui se couvrait de -toile. Je commandai de hisser les voiles de nos galères et de les -tendre au vent favorable qui nous poussait vers le sud-ouest, je fis -border la moitié des avirons pour reposer mes rameurs, et je m’assis -sur mon banc, le dos tourné la terre, les yeux fixés sur la mer -immense et brillante de soleil. - -Nous étions en route pour Tarsis. - - 1. La fête du Printemps ou de l’ouverture de la navigation, fête - \ nationale chez ce peuple de navigateurs. - 2. Les lames de Chalcis étaient très-réputées. - 3. Féminin de Baal, seigneur. - 4. Malik, roi, était le titre des rois de Judée, comme Pharaon - \ celui des rois d’Égypte. - 5-6. Voir les notes à la fin du volume. - 7. Iam Souph, la mer Rouge. - 8. Je me permets un anachronisme, pour présenter au lecteur le - \ chroniqueur tyrien. - - -III Comment la servante de la dame ionienne reconnut le capitaine -Chamaï. - - -Je coupais diagonalement la baie au nord de laquelle se trouve Tyr, -pour passer au large du cap Blanc, qui la ferme au sud-ouest. De là -je comptais reconnaître de loin le cap du mont Carmel, pour éviter de -longer la baie profonde qui le borne au nord, reprendre le voisinage -de la côte au mont Carmel et me diriger directement sur Jaffa, en -serrant la côte tout le temps. - -Le Cabire était capable de faire treize cents stades[1] en -vingt-quatre heures, mais nos galères et surtout le gaoul, qui -marchait la voile en temps ordinaire et qui était lourdement chargé, -ne pouvaient prétendre cette vitesse. Avec le vent favorable qui me -poussait, et dans des parages si connus, je comptais sur mille stades -en vingt-quatre heures. En marchant cette vitesse, trois heures après -mon départ je doublais le cap Blanc et, à la tombée de la nuit, je -perdais vue de terre et je continuais ma route vers le sud-ouest. -Vers le milieu de la nuit, Himilcon vint me réveiller pour me -signaler le mont Carmel, dont on voyait très-bien briller les sommets -escarpés aux rayons de la lune ; je fis reprendre aussitôt la -direction du sud franc et, par mesure de précaution, je fis signal au -Melkarth de carguer sa voile et de marcher à la rame, puisque nous -allions vers la terre. Le matin, par une bonne brise, nous vîmes la -côte basse et plate de la Palestine et, vers le milieu du jour, une -tour élevée et des bouquets de palmiers et de figuiers sauvages nous -firent reconnaître Jaffa. - -Après que nous eûmes passé l’embouchure d’une rivière qui est -quarante stades au nord de ce port, le Cabire alla longer la côte, -les deux galères et le Melkarth restant à un stade et demi sur leurs -ancres, cause du peu de profondeur des fonds. - -Le port de Jaffa n’a ni bassins, ni jetée, ni môles. C’est une plage -où se voient quelques cabanes et des hangars délabrés, autour d’un -fortin et d’une tour en blocage que le roi David fit construire quand -il se mit en relations avec les Phéniciens et que Ceux de Tyr et -Sidon coupèrent pour lui des bois de cèdre et de sapin et amenèrent -des trains flottés en Judée par cette voie. Une grande barque -phénicienne et un assez piètre navire égyptien à proue terminée en -cou d’oie étaient envasés à un trait d’arc de la plage, sur laquelle -on avait tiré quelques méchants canots des pêcheurs de la Judée. Je -descendis à terre dans une barque, accompagné d’Hannibal et d’Hannon, -pour aller rendre visite au gouverneur, qui commandait une petite -garnison dans le fortin et dans la tour. Il nous épargna le chemin, -car nous le vîmes bientôt sortir lui-même de la tour, suivi d’une -quinzaine d’hommes armés de lances et d’épées, portant des boucliers -carrés, la taille entourée de ceintures de fil de lin, auxquelles -pendait de côté la courroie terminée par une olive de silex avec -laquelle on les serre. Ces hommes avaient les cheveux nattés en une -foule de petites tresses, la tête nue, les pieds et les jambes -chaussés de hauts brodequins lacés et la peau de panthère sur -l’épaule, à la mode juive. Leur chef seul portait une cuirasse de -lames de cuivre assez mal ajustées. J’allai immédiatement à sa -rencontre, et à cinq pas je m’arrêtai en le saluant. - - -Illustration : Je m’arrêtai pour le saluer. - - -« Homme phénicien, me dit-il en me rendant mon salut, es-tu le -capitaine que doit envoyer le roi Hiram vers notre roi ? - -— Je le suis, répondis-je. - -— Ton arrivée m’est annoncée, ainsi que celle de tes navires. Que la -paix soit avec toi. Je suis ici pour t’attendre et pour te conduire à -la ville de Jérusalem. Viens présentement dans la forteresse, te -rafraîchir avec tes gens. » - -Enchanté de son bon accueil, nous le suivîmes à la tour, où l’on -entre par une porte voûtée. Il nous conduisit à une salle haute, d’où -l’on avait vue sur la mer, et fit étendre un tapis sur le pavage -irrégulier de la chambre. Les murs en blocage grossier étaient nus et -toute la construction fort misérable. On nous apporta aussitôt de -l’eau, du pain, des figues sèches, du fromage et un peu d’assez bon -vin d’Helbon, que les Juifs se procurent depuis qu’ils ont assujetti -la Syrie de Damas. - -Après nous être mutuellement enquis de notre santé et de celle de nos -rois, le capitaine juif nous donna l’exemple en se fourrant dans la -bouche un gros morceau de fromage. - -« Ah ! me dit-il, en me voyant regarder la chambre, nous ne sommes -pas d’habiles constructeurs comme vous autres Phéniciens. Aussi bien, -nous n’avons pas vos matériaux de construction et vos richesses, et -nous sommes ici dans une bourgade. Mais tu verras, allant à -Jérusalem, un pays gras et fertile et de belles villes populeuses. - -— Je connais la Judée, capitaine, dit Hannibal, et je puis dire que -c’est une terre bien cultivée, la terre des olives et du blé, des -dattes et du vin. Chaque peuple a ses talents. Vous autres êtes -guerriers, bergers, cultivateurs ; les Phéniciens sont industrieux, -commerçants et marins, quoique je puisse dire, sans orgueil, que -quelques villes de Phénicie, et particulièrement Arvad, ont vu naître -des hommes habiles à ranger les troupes en bataille. - -— Je le vois, dit l’autre, admirant la cuirasse et les armes -d’Hannibal, et je vois aussi que les guerriers de Phénicie sont bien -équipés. - -— J’ai servi ton roi, répondit Hannibal, malgré votre coutume de ne -point entretenir de troupes en temps de paix et de ne point prendre -d’étrangers à votre solde. Mais ayant passé fort jeune dans la ville -de Kana, dans l’héritage de la tribu des enfants d’Ascer, j’y fus -considéré moi-même comme un enfant de la tribu, et j’ai ainsi -combattu dans vos guerres. » - -Le capitaine juif se leva aussitôt pour embrasser Hannibal, et ils -burent tous deux à la coupe d’amitié, qu’on nous fit passer ensuite à -Hannon et moi. - -« Je suis, dit ce capitaine, de la tribu des enfants de Juda sur -l’héritage de laquelle nous passons pour aller à Jérusalem. Tu sauras -que présentement le roi entretient quelques troupes, dont je fais -partie, comme chef de vingt hommes. Je vous attends ici, où l’on a -préparé des chevaux et des ânes pour votre voyage, et dès ce soir -nous pourrons partir. - -— Je le veux bien, répondis-je. Mais je désire aussi prendre quelques -dispositions à bord de mes navires, avant de les quitter pour -quelques jours. Nous partirons donc demain matin. - -— Alors, s’écria le Juif, veux-tu nous permettre de visiter tes -vaisseaux ? Vous êtes Phéniciens, vous devez avoir des objets à -vendre, et nous avons, nous, des emplettes à faire. - -— Bien volontiers, dis-je au capitaine. Mais étant au service du roi -qui est notre armateur, nous n’avons emporté de marchandises que pour -le troc, et non pour le commerce. Nous ne faisons donc aucun -bénéfice, et nous voulons ici seulement compléter notre chargement et -nos provisions. - -— Nous trouverons dans les montagnes et dans les villages des -troupeaux de chèvres, des oliviers, des arbres à baume, dit aussitôt -le capitaine. Mon nom est Chamaï, fils de Rehaïa ; il est connu dans -le pays. Je me mets à ta disposition pour ton chargement de vivres. » - -J’acceptai de bon cœur les offres du capitaine Chamaï, qui nous -suivit sur nos navires. Nos matelots avaient déjà étalé sur la plage -les marchandises que je leur avais permis d’emporter pour leur -commerce particulier, et ils discutaient activement avec des pêcheurs -et quelques bergers rassemblés autour d’eux. Sur le Melkarth on fit -déballer d’autres marchandises, appartenant à l’expédition. J’avais -fait dresser par Hannon l’état de ce que nous voulions céder et celui -de ce que nous voulions acquérir, savoir : dix mesures de grain, deux -d’huile, un baril d’olives, une demi-mesure de baume, six paniers de -figues sèches, six de dattes et cinquante fromages. Pour les grandes -provisions, je comptais sur ce que je trouverais jusqu’à Jérusalem et -sur la libéralité du roi David. J’ordonnai aussi à Bodmilcar, qui -était chargé de la vente et des emplettes, d’acheter quelques moutons -et chevreaux, pour que nos hommes eussent de la viande fraîche -jusqu’en Égypte. - -Chamaï ne pouvait se lasser d’admirer nos navires et leur ordonnance, -le soin et la propreté avec lesquels tout était rangé, l’obéissance -de chacun et la stricte discipline, la beauté et l’étrangeté des -agrès et des instruments. Tout était nouveau pour lui, et à chaque -pas il faisait des exclamations de surprise. Je le retins à souper, -et quand nous fûmes assis sur la poupe de l’Astarté, il soupira -profondément. - -« Ah ! dit-il, que la navigation et les voyages lointains sont une -belle chose, et quelle source inépuisable de richesses est la Grande -Mer ! Pour nous, nous vivons dans nos montagnes aussi ignorants que -des bouquetins sauvages, et quand nous avons mis à sac quelque ville -ou village des ennemis, qu’est-ce que notre maigre butin en -comparaison de ce que vous acquérez par le commerce ? Sans compter -que le roi et les principaux du peuple prennent la meilleure part. - -— Et les choses rares et merveilleuses qu’on voit, lui répondis-je, -les comptes-tu pour rien ? - -— Non sans doute, s’écria Chamaï. J’ai entendu parler par vos -marchands phéniciens des vallées où sont les pierreries et les -serpents de deux stades de long, des mines d’argent et d’or, et des -pierreries qui flottent sur la mer, des poissons de cinquante -coudées, des géants et des montagnes qui jettent du feu. - -— Il y a beaucoup à rabattre là-dessus, lui dis-je en riant ; mais -dans nos voyages nous voyons pourtant des choses extraordinaires et -des peuples bien singuliers. - -— Vraiment ! s’écria Chamaï ; je passe pour un brave guerrier et la -force de mon bras a renversé plus d’un Syrien, plus d’un Moabite et -plus d’un Philistin. Dans vos aventures lointaines, vous devez avoir -de rudes combats à soutenir. Veux-tu m’emmener, capitaine -sidonien ? » - -Hannibal, lui mettant la main sur l’épaule, lui dit d’une voix -retentissante : - -« Brave Chamaï, il me manque quarante hommes d’armes et archers. Te -fais-tu fort de les recruter ? - -— Je m’en fais fort, par le nom de El, mon dieu, le dieu des -guerriers. - -— Bien parlé, dis-je à mon tour. Amène-nous quarante braves garçons, -hardis et robustes, tu les commanderas sous les ordres d’Hannibal, -sur nos navires. Et je te fais immédiatement présent d’une cuirasse -neuve et d’un poignard des Chalybes, d’un poignard manche d’ivoire. - -— Vive le roi ! s’écria Chamaï. Je suis votre homme. - -— Ah ! ah ! fit Hannibal en se frottant les mains, voici mon armée -qui augmente. Nous finirons par conquérir des royaumes. - -— Le royaume que je conquerrai, conclut Hannon, je le vends aux -enchères, terre, ville et sujets. J’aime mieux mon futur palais, et -j’y nomme d’avance Himilcon pour mon grand échanson. Le bouc pour -jardinier, les outres verront beau jeu ! - -— Tâtons de celle-ci en attendant les tiennes, » dit Himilcon, -s’asseyant à la vue du repas qu’on apportait. - -En ce moment, un matelot vint me dire de la part de Bodmilcar que ses -échanges étaient faits. - -« Pourquoi ne vient-il pas manger avec nous ? demandai-je. - -— Je l’ignore, répondit le matelot. Le seigneur capitaine a fait -faire son repas à son bord, où il a invité l’eunuque passager. » - -Hannon pâlit. - -« La malédiction soit de l’eunuque ! m’écriai-je dès que le matelot -fut parti. Il se brasse encore quelque machination. Pourvu que les -filles ne soient pas parties avec lui. » - -Hannon se précipita vers la cabine, mais au même instant la porte -s’ouvrit, et la servante parut, suivie de la dame esclave -complétement voilée. - -« Ne crains rien, dit la servante en riant, ne crains rien, seigneur. -Le vilain oiseau est envolé, mais les colombes restent. Nous lui -avons refusé de le suivre. - -— Il vous l’a donc demandé ? dis-je, furieux. - -— Non, il s’est borné à nous l’offrir, sans insister. Mais nous -aimons mieux rester sur ton joli navire, où nous sommes si bien, que -nous en aller sur ce navire tout noir, là-bas. - -— C’est bon, c’est bon, lui répondis-je. Jusqu’à l’arrivée, je ne -veux pas absolument que vous me quittiez. Vous avez bien fait de -rester et je tancerai vigoureusement l’eunuque. - -— Pouvons-nous prendre le frais sur le pont, capitaine ? me demanda -la jolie servante. - -— Comme il vous plaira, » lui répondis-je. - -Chamaï, qui était absorbé dans une conversation qu’il avait engagée -avec Hannibal sur leurs actions de guerre, leva la tête, et se -dressant sur ses pieds : - -« Comment, mais n’est-ce pas toi, Abigaïl, que je vois ? - -— Et n’est-ce pas toi, Chamaï, du village de Guédor ? » - -Ils se prirent les mains et, se regardant l’un l’autre, comme des -amis qui ne se sont pas vus depuis longtemps, pleurèrent tous les -deux. - -« Comment es-tu ici, sur ce navire phénicien, Abigaïl ? dit enfin -Chamaï. - -— Ignores-tu donc que j’ai été enlevée de mon village lors d’une -incursion des Philistins d’Ascalon, et qu’ils m’ont vendue aux -Tyriens ? - -— J’étais à la guerre dans le nord, contre le roi de Tsoba, et je ne -suis pas revenu au pays depuis mon retour : comment pourrais-je le -savoir ? - -— Sache donc, dit Abigaïl en reprenant son air joyeux, que le roi -Hiram m’acheta et me donna pour servante à cette dame ionienne qu’il -a achetée pareillement et dont il fait présent au Pharaon d’Égypte. -Le bon capitaine Magon est chargé de nous conduire. - -— Hélas ! s’écria Chamaï, je suis des vôtres ; je te retrouve, et il -faudra encore nous séparer. Que je regrette donc à présent que la -route vers l’Égypte soit si courte ! Je voudrais que notre voyage -durât aussi longtemps que celui de nos pères, quand ils vinrent de -cette même terre d’Égypte en cette terre de Kanaan que nous voyons -d’ici. » - -J’invitai Abigaïl à s’asseoir avec nous, touché de cette rencontre, -et je priai Hannon de faire la même invitation à la dame ionienne, -puisqu’il savait parler sa langue. Celle-ci fit une profonde -inclination et s’assit sur un coussin qu’on lui avait préparé. - -Pendant le repas, qui fut des plus gais, Abigaïl et Chamaï nous -racontèrent comment ils avaient gardé les chèvres ensemble pendant -leur enfance et quel attachement ils avaient l’un pour l’autre. Je me -sentais presque fâché de la conduire au Pharaon. - -« Peut-être, dit Abigaïl, le Pharaon aura-t-il pitié de moi et ne -voudra-t-il pas me garder. Je ne suis qu’une servante, et c’est la -dame ionienne qui lui est destinée. Qu’est-ce qu’un si grand monarque -ferait de moi ? Il a des servantes par milliers. Il me renverra. - -— Oui, oui, dit Chamaï en serrant ses poings robustes, N’est-ce pas -vrai, capitaine Magon ? - -— Je pense en moi, répondis-je, qu’Abigaïl n’est point envoyée au -Pharaon, mais doit accompagner la dame ionienne pour la désennuyer en -route. - -— D’autant plus, ajouta Hannibal, que c’est nécessaire, car son -eunuque paraît l’amuser médiocrement. » - -Pendant tout ce temps, Hannon et la dame ionienne causaient ensemble. -Comme on remplissait les coupes de vin : - -« Hannon, lui dis-je, pour mettre fin à cette conversation qui -m’alarmait, tu sais jouer du psaltérion ? - -— Oui, dit Hannon. Tu m’as déjà entendu. - -— La dame doit savoir chanter des chansons de son pays et ne nous -refusera pas de nous en chanter une ? » - -La dame, qui comprenait quelque peu le phénicien, me répondit qu’elle -chanterait bien volontiers. - -« Eh bien ! Hannon, mon ami, lui dis-je, va-t’en querir ton -psaltérion et accompagne les chants de cette dame ; après quoi nous -irons chacun à nos affaires. Allons, va. » - -Hannon ayant accordé son instrument, la dame écarta son voile et nous -fit voir un visage d’une beauté merveilleuse. Elle était vêtue et -parée à la phénicienne, portant robe de pourpre lamée d’argent, -triple collier en perles d’or, perles fines et perles émaillées de -dessins divers, mais coiffée à la mode de son pays, la tête nue, et -les cheveux relevés sur le front et attachés par le milieu. Nous -fûmes tous frappés de sa beauté et nous restâmes silencieux. - -Mon esclave apporta deux lampes de terre qu’il accrocha sur des -bâtons dressés contre les bordages et l’Ionienne commença. - -Elle nous chanta, d’une voix harmonieuse, des vers où étaient -racontées les actions de la guerre que les Achaïens de son pays -firent, il y a longtemps maintenant, au roi et à la ville d’Ilion. Je -comprenais moi-même quelques mots d’ionien, comme en apprennent les -marins dans leurs voyages, mais je n’entendais pas grand’chose à son -récit. Pourtant, par instants, sa voix devenait vibrante, et je -voyais briller les yeux de Chamaï et Hannibal caresser la garde de -son épée. Nous étions émus par sa beauté, par sa voix, par l’harmonie -de ses chants, sans comprendre ce qu’elle disait. Quand elle se leva -pour rentrer dans sa cabine, sa démarche était si majestueuse qu’il -me sembla que la déesse Astarté devait marcher ainsi sur les flots. - - -Illustration : L’Ionienne chanta d’une voix harmonieuse. - - -Hannon se leva aussi, sans la regarder, et alla s’appuyer contre le -bordage, où il resta en silence la tête tournée vers la mer, comme -quelqu’un qui a le cœur oppressé. Depuis quelque temps je ne -retrouvais plus sa gaieté et ses plaisanteries d’autrefois. J’allai -m’appuyer à côté de lui. - -« Allons, Hannon, mon enfant, lui dis-je, je vois que tu as du -chagrin. - -— Je ne le nierai pas, capitaine, me répondit-il. Cela se passera. - -— Il ne faut rien dire de tout cela à Bodmilcar, appuyai-je. Je n’ai -pas confiance en son serment et je crains quelque malice de -l’eunuque. - -— Oh ! reprit Hannon vivement, qu’il fasse ce qu’il voudra. Pour moi, -j’ai fait un serment et j’y resterai fidèle. Je n’ai plus qu’un -désir, c’est d’être au plus tôt à Tarsis, d’y courir les aventures et -d’y faire des découvertes. Me voilà en passe de devenir un vrai -marin, crois-moi, bon capitaine. » - -Nous nous serrâmes la main. Je me sentais tous les jours plus attaché -à Hannon. Quand je revins vers la compagnie, je trouvai Chamaï qui se -disposait à descendre dans la barque, pour revenir à terre. - -« Allons, bonne nuit, capitaine Chamaï, lui dis-je, et à demain, de -bon matin. - - -Illustration - - -— Bonne nuit, capitaine Magon, et toi, capitaine Hannibal, et toi, -joyeux pilote. Bonne nuit, Abigaïl, mon joli pigeon, cria-t-il encore -d’une voix retentissante, quand il fut dans la barque. - -— Bonne nuit, Chamaï, mon agneau, » répondit de la cabine la voix -rieuse d’Abigaïl. - -En ce moment, l’eunuque, accompagné de Bodmilcar, mettait le pied sur -le côté opposé du bateau. - -« Il a une belle voix, ricana l’eunuque en se dirigeant vers la -cabine ; il a les poumons puissants, mais le Pharaon trouvera -peut-être mauvais qu’on fasse voir ses servantes à tout le monde. - -— Et que les capitaines de navire, en compagnie de leurs scribes, -donnent des festins aux esclaves royales, ajouta Bodmilcar, en -poussant du pied le psaltérion qu’Hannon avait oublié sur le coussin -de la belle Ionienne. - -— Absolument comme moi je trouve mauvais, répondis-je, exaspéré par -l’insolence de l’eunuque et la méchanceté de Bodmilcar, qu’un eunuque -syrien, un esclave, vienne se mêler de donner des avis à un homme -libre, à un capitaine sidonien sur son bord, et cherche à débaucher -ses passagères pour les conduire sur le navire d’un subordonné. - -— Hazaël est maître de diriger les esclaves comme il l’entend, dit -aigrement Bodmilcar. Il a l’ordre du roi pour cela. » - -Je regardai Bodmilcar dans le blanc des yeux. Il me jeta un regard de -défi. - -« Oui, reprit-il, cette femme ionienne est mon ancienne esclave. Le -roi l’a achetée, c’est bien ; il l’envoie au Pharaon, c’est bien -encore, et je n’ai rien à y dire. Mais, comme serviteur du roi, je -dois empêcher que ses présents ne changent de destination et ne s’en -aillent aux mains d’un scribe quelconque. - -— Et moi, répliquai-je, comme capitaine de ces navires, je dois -veiller à ce que la discipline y soit observée et ce que nul ne -prétende y donner des ordres en dehors des miens. C’est à moi qu’il -appartient d’interpréter les commandements du roi et de juger qui a -tort ou qui a raison. - -— Bien dit, s’écria Hannibal. La discipline et l’obéissance doivent -être observées ! Voilà qui est bravement parlé, selon les règles de -la guerre et de la navigation ! - -— Je saurai ce qui me reste à faire, dit Bodmilcar d’une voix -étranglée par la colère. - -— A retourner à ton bord et t’occuper de tes matelots qui ont cinq -jours à passer ici, voilà ce qu’il te reste à faire, » répondis-je -tranquillement. - -Bodmilcar descendit aussitôt dans sa barque, et je l’entendis -proférer des menaces et des malédictions en s’en allant. Mais je fis -semblant de ne pas y prendre garde. - -« En attendant, dit l’eunuque, je vais châtier cette servante. - -— Toi ? lui dis-je, en lui arrêtant le bras. - -— Moi-même, » répliqua-t-il en se dégageant. - -Là-dessus il ouvrit la porte de la cabine ; mais, avant qu’il ne -l’eût refermée, la main vigoureuse d’Hannibal s’abattit sur son -épaule, le fit pirouetter et le poussa devant moi. - - -Illustration : La main vigoureuse d’Hannibal s’abattit sur son -épaule. - - -« Eh bien ! eh bien ! que me veut-on ? balbutia-t-il tout effaré, en -regardant tour à tour Hannibal qui le tenait toujours, et moi, qui -étais debout en face de lui, les bras croisés. - -— On te veut ceci, lui dis-je : celui qui, à bord d’un navire -phénicien, lève la main sur qui que ce soit sans l’ordre du -capitaine, est lié, suspendu à une corde et plongé trois fois dans la -mer du haut de la vergue. As-tu compris clairement ? » L’eunuque, -tremblant de peur, baissa la tête. - -« Eh bien, ajoutai-je, puisque tu as compris clairement, tâche de ne -pas oublier. Je te dirai de plus : celui qui, à bord d’un navire -phénicien, maudit quelqu’un, est attaché au mât et reçoit vingt-cinq -coups de corde. As-tu encore compris clairement ? » - -L’eunuque fit signe que oui. - -« Eh bien, lui dis-je, tâche de ne pas oublier non plus. Tu dois -savoir qu’Abigaïl a la langue bien pendue, et que moi je ne suis par -sourd. Penses-y bien ; et maintenant, lâche-le, Hannibal. » - -L’eunuque rentra dans sa cabine en courbant le dos et Hannibal me -quitta, enchanté. - -« Nous les ferons marcher droit, sois tranquille, capitaine, me -dit-il, et je ne m’y épargnerai pas. Qu’est-ce qu’un navire où on -désobéit ? C’est comme une compagnie de gens de guerre où on -raisonne. Ah ! ah ! mais nous sommes là, nous autres. » Le lendemain, -de bon matin, je fis venir Bodmilcar. - -« Écoute, lui dis-je, tu es un vieux marin phénicien. Je crains que -ta passion et les mauvais conseils de l’eunuque ne t’aient tourné la -tête. J’espère que quand nous serons débarrassés de lui et de cette -Ionienne, je te retrouverai tel que je t’ai connu autrefois. Veux-tu -me promettre de renoncer à semer le trouble ? - -— Ce n’est pas moi qui le sème, répondit Bodmilcar. - -— Si fait, c’est toi. Il faut me promettre. - -— Je ne ferai rien pour cela, en tout cas, me dit-il, d’un air -embarrassé. - -— Eh bien, j’y compte, lui dis-je. Voici les dispositions que j’ai -prises. Tu vas rester ici, avec le commandement de la flotte en -compagnie d’Asdrubal, d’Amilcar, d’Himilcon et sous la protection des -hommes d’armes. Hannibal, Hannon et moi, nous allons à Jérusalem. Tu -n’auras rien à acheter en nous attendant : nous ferons les -approvisionnements dans l’intérieur du pays. Tu vois que ta tâche -n’est pas lourde. - -— Et les deux femmes ? dit vivement Bodmilcar. - -— Oh ! les deux femmes, je verrai à les installer à terre. Cela me -regarde, et ne t’en inquiète pas. - -— C’est bien, répondit Bodmilcar. Et quand pars-tu ? - -— Tout de suite. Ainsi, au revoir. » - -Je descendis aussitôt dans la barque, en compagnie d’Hannibal, -d’Hannon, de mon esclave et de deux matelots portant notre bagage. -Quand Hannon passa devant Bodmilcar, celui-ci cracha, en le regardant -d’un air haineux. Hannon leva les épaules. - -Je fis descendre ensuite devant moi l’eunuque et les deux femmes dans -l’autre barque et je donnai ordre à deux matelots de porter à terre -ce que l’eunuque demanderait. Celui-ci voulut s’attarder, pour -rassembler le bagage. - -« Non, non, lui dis-je. Les matelots reviendront le chercher tout à -l’heure. Ils le trouveront bien tout seuls, sois tranquille. Allons, -nage ! » criai-je aux rameurs. - -Les deux barques filèrent vers la côte. Bodmilcar, debout sur le -couronnement de la poupe, nous suivait des yeux d’un air sombre. - -« A bientôt ! cria Himilcon, debout à côté de lui. - -— A bientôt, vieux pilote ! » lui répondîmes-nous. - -Nous accostâmes en quelques coups d’aviron. Chamaï nous attendait -avec impatience, et courut à la barque pour aider Abigaïl à -descendre. On se dirigea tout de suite vers le village, à deux traits -d’arc de la tour : il est bâti au milieu des figuiers sauvages et on -y voit une assez belle citerne. Devant la meilleure maison étaient -attachés deux chevaux et une douzaine d’ânes, les deux chevaux bien -parés, la tête ornée d’un réseau de fils de lin écarlates, garni de -pompons multicolores et de grelots, la bride brodée, la queue relevée -et nouée par des fils écarlates. Les ânes avaient la crinière et la -queue teintes de henné, comme il convient : c’étaient des montures -bien harnachées. - -« Ceci, dit Chamaï, est la maison de Bicri, un de mes hommes d’armes, -que j’emmène pour faire ce voyage. Ce jeune homme est vigoureux et -adroit au maniement de l’arc, de l’épée et du bouclier. Il connaît -aussi très-bien la manière de faire le vin, ayant été vigneron dans -la montagne. » - -Bicri parut et nous salua. Avec lui était un autre homme et une jeune -femme. - -« Celui-ci, dit Chamaï, est Barzillaï, chef d’une de mes dizaines, et -avec lui est Milca, sœur de Bicri, femme de Barzillaï, qui excelle à -faire des gâteaux de miel. - -— Très-bien, dit Hannibal. Emmènerons-nous aussi Barzillaï et sa -femme Milca, pour qu’elle nous fasse des gâteaux de miel ? - -— Barzillaï ne désire point voyager en mer, répondit Chamaï. - -— C’est dommage, observa Hannibal. - -— Et qui commandera ici pendant que tu vas nous conduire à -Jérusalem ? demandai-je à Chamaï. - -— C’est Barzillaï, répondit-il, dans lequel j’ai mis ma confiance. - -— Eh bien, dis-je, nous logerons les deux femmes, soit dans la tour, -soit dans la maison de Bicri ; Barzillaï et ses hommes d’armes les -garderont et Milca leur tiendra compagnie. - -— Abigaïl ne vient donc pas à Jérusalem avec nous ? s’écria Chamaï. - -— Non. Je tiens à ce qu’elle reste ici, avec la dame ionienne. Tu as -tout loisir de lui faire tes adieux ce matin. - -— Du moment que c’est l’ordre, dit Chamaï, il faut obéir. Et que -devra faire Barzillaï en notre absence ? - -— Empêcher qui que ce soit de voir la dame ionienne, soit par ruse, -soit par force, à l’exception de cet eunuque ici. - -— C’est bon, dit Barzillaï en frappant sur la garde de son épée. J’ai -compris. - -— Et moi, dit l’eunuque, où logerai-je ? - -— Où tu voudras, lui répondis-je. Dans la maison de Bicri, s’il veut. - -— Un Syrien de Tsoba dans ma maison ! dit Bicri ; non, non, s’il te -plaît, seigneur amiral. - -— Et pourquoi donc ? glapit l’eunuque. Est-ce qu’un Syrien de Tsoba -ne vaut pas les gens de ta nation ? - -— Des Syriens, s’écria Bicri ! Qu’est-ce que des Syriens ? Nous avons -battu ceux de Tsoba et ceux de Damas, et notre roi les a faits ses -esclaves. Quels hommes êtes-vous ? Des puces, des chiens crevés. - -— Parle-nous, dit Chamaï, des Philistins de Gaza et d’Askalon, ou des -Iduméens du sud : encore que nous les ayons vaincus et assujettis, ce -sont des guerriers et des hommes forts. Mais des Syriens ! J’avais -pour coutume d’en enfiler une douzaine dans ma lance et de les -emporter sur mon épaule. - -— Chamaï, remarqua Hannibal, est un homme rempli d’esprit et qui fait -des mots très-bons et très-plaisants. Il sera un compagnon -divertissant pendant notre voyage. - -— Les femmes pourront-elles sortir ? dit Barzillaï. - -— Abigaïl, qui est du pays, pourra courir avec Milca, si elle veut. -Mais l’Ionienne ne doit pas sortir jusqu’à mon retour. - -— Bien, dit Barzillaï. Ma femme fera en sorte qu’elle passe -agréablement son temps. - -— Je lui apprêterai autant de gâteaux qu’elle désirera et des pâtes -frites dans l’huile aussi, » déclara Milca. - -Les choses étant ainsi réglées, nous prîmes place dans la maison pour -manger un peu avant notre départ. Barzillaï s’étant engagé à faire -nourrir dans le village quinze hommes, Hannibal envoya chercher -quinze de ses archers à bord, qui, joints aux hommes d’armes de -Barzillaï, faisaient une garde suffisante. Je fis informer en même -temps Himilcon, Amilcar, Asdrubal et Gisgon de ma résolution. Tout -coup de tête de la part de Bodmilcar et toute machination de -l’eunuque étaient ainsi prévenus. - -Celui-ci ne voulut pas manger avec nous et se retira sur les -vaisseaux. L’Ionienne se rendit dans sa chambre avec Milca qui ne -tarda pas à revenir pour nous apporter de ses fameux gâteaux au miel. -Il y en eut trois pour chaque convive, mais Abigaïl et Chamaï étaient -tellement contents de se revoir et causaient tellement qu’ils -oublièrent les leurs et qu’Hannibal les mangea pour eux. - -Nous prîmes congé de Barzillaï, d’Abigaïl, ce qui fut un peu long -pour Chamaï, et de Milca, pendant que Bicri détachait les ânes et les -chevaux. En ma qualité de bon Sidonien, je refusai la bête par trop -fringante que m’offrait le Juif, ayant plus accoutumé le mouvement -des vaisseaux que le trémoussement des chevaux, et j’enfourchai un -âne de mine très-pacifique. Avant de partir, Hannon donna de ma part -une belle pièce d’étoffe rouge à notre hôte et des boucles d’oreilles -d’argent à notre hôtesse, qui ne pouvait se lasser de les admirer. -Chamaï fit don de sa vieille cuirasse à Barzillaï et endossa une -cuirasse écaillée toute neuve que je lui donnai, suivant ma promesse. -Nous distribuâmes aussi quelques poupées de terre cuite et de bois -aux enfants qui grouillaient autour de nous, et Chamaï étant venu -pour la vingtième fois embrasser Abigaïl, sous prétexte de donner -encore des instructions à ses hommes, finit par se décider à monter à -cheval, après qu’Hannon eut décliné à son tour l’offre d’un coursier. -Hannibal caracolait déjà sur le sien. Nos deux matelots, mon esclave -et Hannon enfourchèrent leurs ânes, après avoir chargé nos bagages -sur quatre baudets, et Bicri, allongeant les jambes, prit la tête de -la caravane de son pas alerte de montagnard, pour nous montrer le -chemin. - - 1. 1300 stades, soit 32 1/2 milles géographiques. C’est la - \ vitesse donnée par Hérodote. - - -IV Le roi David. - - -Après avoir traversé les plaines basses parsemées de champs de blé, -de bouquets de figuiers et de dattiers, et d’arbres de Judée au tronc -rabougri, au parasol de feuillage étendu à plat comme un pain, nous -commençâmes à gravir la montagne par des sentiers étroits, bordés -alternativement de bois de chênes, de grandes plantations d’oliviers -et de vignes. Par cette route ombreuse on arrive sur la crête, dans -la petite ville de Timna, où Chamaï avait un hôte qui nous logea, -nous et nos bêtes. Timna est une petite ville irrégulièrement bâtie, -les maisons entourées de jardins et très-basses, n’ayant pas plus -d’un étage. Elle possède un mur crénelé en pisé, deux portes et douze -tours rondes. Nous y fûmes tourmentés par les puces, qui sont en -Judée d’une abondance et d’un acharnement extraordinaires, et par les -mouches, qui sont aussi très-nombreuses. - -« Les hommes d’ici, remarqua judicieusement Hannibal, qui avait ôté -sa cuirasse pour mieux se gratter, devraient adorer, non pas le grand -dieu El, dieu du ciel et de la terre, mais le dieu Baal-Zébub, dieu -des mouches et autres insectes, pour qu’il les débarrasse du fléau de -la vermine. » - -Le lendemain, de bon matin, après avoir traversé bon nombre de ravins -et grimpé des côtes, car tout ce pays est montagneux, mais fertile et -bien cultivé, nous vîmes une vallée profonde et encaissée, toute -stérile et déserte. Au fond et sur les flancs pierreux de cette -vallée blanchissaient des ossements humains, en grand nombre ; vers -l’est, on voyait des mamelons couronnés d’un fort, et la vallée -remontait vers les crêtes au sud. - -« La vallée des Géants, dit Bicri en s’arrêtant, et en faisant rouler -un crâne du bout de son bâton. - -— J’y étais, dit Chamaï, comme fort jeune homme, écuyer de Bénaïa, -capitaine de cent hommes, un des trente-sept vaillants du roi, qui a -tué un lion dans une fosse, dans un jour de neige, et un géant -égyptien armé de pied en cap, lui Bénaïa n’ayant que son bâton à la -main. Nous y battîmes les Philistins de telle façon, que depuis ce -temps ceux d’Achdod nous payent tribut. - -— Oui, oui, dit Hannibal, les Philistins étaient là-haut, sur les -hauteurs à notre droite et voulaient attaquer le château par devant -nous. Mais le roi, descendant dans la vallée, leur épargna la moitié -du chemin et monta ensuite sur les hauteurs en les poursuivant. C’est -dans la vallée que fut le fort de la bataille, et sur le versant, de -l’autre côté des crêtes, que fut la fuite des Philistins et le -carnage. » - -Nous traversâmes la vallée des Géants, et sur le revers opposé -Hannibal nous fit voir les trente pieux aigus auxquels le roi David -fit attacher par la poitrine les trente chefs des Philistins faits -prisonniers. Des débris de leurs squelettes y pendaient encore. - -« Ah ! s’écria Chamaï, notre roi est un bon roi ! Aussi, quand son -fils Absalom fit sédition contre lui, je pris le parti des gens du -roi. - -— Et moi aussi, dit Bicri. Et dans la bataille qui s’ensuivit, je -perçai d’une flèche à travers les tempes Hothniel, fils de Tsiba, et -je pris ses dépouilles. Voilà sa belle ceinture de fils d’hyacinthe -que j’ai encore autour des reins. » - -Nous continuâmes ainsi notre route, Chamaï, Hannibal et Bicri nous -faisant voir les endroits remarquables. Des villes et villages près -desquels nous passions, il sortait bon nombre de gens qui, nous -reconnaissant pour Phéniciens à nos habits, couraient après nous, -nous offrant du lait, des raisins secs, des figues, du vin et -d’autres rafraîchissements, et nous demandaient si nous n’avions rien -à vendre. Mais Bicri leur répondait : - -« Allez à Jérusalem, frères, car nous y allons, ou descendez à Jaffa, -car nous en venons. C’est là que vous trouverez nos marchandises. » - -Les bergers, ayant des troupeaux de belles chèvres, venaient aussi -nous parler, mais nous n’achetâmes rien d’eux, sauf deux fromages, -qu’ils font excellents dans ce pays, et des rayons de miel qu’ils -nous vendirent pour quelques zeraas. Des jeunes filles, pendant que -nous mangions nos fromages à l’ombre d’un chêne, vinrent nous -apporter dans leurs cruches de l’eau très-fraîche. Hannon leur donna -quelques perles de verre qui les comblèrent de joie. - -Peu avant le coucher du soleil du deuxième jour, nous arrivions à -Jérusalem, ville forte, bâtie avantageusement sur un plateau escarpé. -Les beaux jardins d’oliviers qui entourent cette ville, la blancheur -de ses murailles, les dômes nombreux qu’on voit dans le feuillage des -faubourgs, font une impression agréable. De loin on voit la ville -comme bosselée de dômes et de terrasses, car elle est bâtie sur un -terrain fort inégal. Après avoir passé un chemin qu’on voit se perdre -au loin du côté du désert, et qui est bordé par le torrent de Kidron, -nous franchîmes une dernière montagne couverte d’oliviers, puis un -ravin, et nous montâmes par une rue assez large, où trois cavaliers -peuvent aller de front. Cette rue est dallée, bordée de maisons -bâties en briques et de jardins entourés de petits murs de torchis. A -la nuit, Chamaï qui avait galopé devant, en laissant Bicri nous -conduire, nous attendait sur la porte d’un grand jardin, au fond -duquel était une belle maison de briques à deux étages. C’était la -maison de Hira, un des principaux officiers du roi, chargé de -recevoir les ambassadeurs étrangers. Les esclaves vinrent tout de -suite à notre rencontre, prirent nos bêtes et transportèrent nos -bagages dans une grande salle basse, où ils nous apportèrent de l’eau -pour nous laver les pieds. Hira vint après nous souhaiter la -bienvenue et nous fit apprêter à manger. Je lui appris qui j’étais et -pourquoi je venais, et lui fis voir la lettre du roi Hiram au roi -David : il l’éleva sur sa tête en signe de respect et me promit de -prévenir le roi de mon arrivée, dès le lendemain matin. - - -Illustration : De loin on voit la ville. - - -Tout de suite après le repas, je préparai mes présents pour le roi -David. Je choisis une tunique de dessous du lin d’Égypte le plus fin, -teinte en hyacinthe, une tunique de dessus en pourpre, avec le tour -du cou brodé de fleurons, les manches brodées pareillement et tout le -pourtour garni de franges d’argent. Je pris une ceinture ornée -d’orfévrerie, ouvrage égyptien curieux à voir, et le coulant de -ceinture était une tête de lion en or avec des yeux d’émail. J’avais -acheté quatre ceintures pareilles à un artiste égyptien, pour en -faire présent à des rois. Je pris aussi une coupe à deux anses et à -pied, en argent, avec des incrustations d’or relevé en bosse et -figurant des fleurons et des grappes de raisin. Je déposai le tout -dans un grand coffre en bois de santal qui vient d’Ophir, incrusté de -filigrane d’or et de petits morceaux de nacre. Enfin, sachant que le -roi se plaisait à la musique et jouait des instruments lui-même, -j’ajoutai à tout cela une harpe en bois de santal, une harpe à trois -cordes, et le bois était orné de pompons multicolores et surmonté -d’un oiseau en or, le bec ouvert et les ailes étendues. Cette harpe -venait pareillement d’Ophir et n’avait pas de semblable en Phénicie. -Je l’avais eue de Khelesbaal, capitaine sidonien, auquel la reine -d’Ophir l’avait donnée, pour le récompenser de lui avoir construit -des navires tenant la pleine mer. - -Le lendemain, Hira vint de bon matin m’annoncer qu’il se rendait chez -le roi. Je lui fis voir les présents et il fut émerveillé. Il -m’assura qu’ils seraient tout à fait trouvés agréables et que le roi -attendait mon arrivée avec impatience. Deux heures après, des -esclaves du palais nous amenèrent un veau pour nous régaler, de la -part du roi David. Ils portaient aussi des pains, des gâteaux, des -fromages, des figues, une grande jarre d’olives et une très-grande -jarre de vin d’Helbon. L’un d’eux ayant demandé qui était -l’ambassadeur d’Hiram, je me nommai. - -« Le roi, me dit cet homme, m’a chargé de te mener devant lui, toi et -ta suite. Viens donc à présent. » - -Mes deux matelots prirent le coffre où étaient les présents destinés -à David, Hannibal revêtit sa cuirasse et coiffa son casque, Hannon -passa son écritoire dans sa ceinture, et nous partîmes, à la grande -joie de Chamaï et surtout de Bicri, qui n’avait jamais vu le roi. - -« Il a fait bien du mal aux enfants de Benjamin dont je fais partie, -disait-il. Mais il a réparé ce mal par ses bontés envers la -descendance du feu roi Saül, et il est l’honneur et le rempart de -toutes les douze tribus. Je suis content de le voir. - -— Le mal qu’il a fait aux enfants de Benjamin, répondit Chamaï, il -l’a fait contre son cœur. N’était-il pas l’ami de Jonathan, fils du -roi, et le mari de Mical, sa fille ? Et n’a-t-il pas pleuré le feu -roi, et ne l’a-t-il pas vengé ? - -— C’est un roi très-vaillant, dit Hannibal, et qui connaît les choses -et l’art de la guerre. Et son général Joab, fils de Tsérouia, est un -bon général. Leurs faits d’armes à tous deux sont illustres et -mémorables. » - -Nous marchions par des rues étroites et montueuses, toujours -entourées de jardins et de maisons à un ou deux étages. Les gens qui -nous voyaient accompagnés des serviteurs du roi, qu’ils connaissaient -à leurs habits, lesquels sont blancs, bordés d’hyacinthe, nous -saluaient en passant : ce qui nous fit voir que le roi était -très-respecté de son peuple. - -Après avoir traversé un quartier de la ville qui s’appelle Millo, -nous arrivâmes à un canal qui sort vers la campagne et qui est dominé -par une élévation du plateau nommée Sion. Tout l’espace entre Sion et -Millo a été bâti de maisons neuves par le roi David et, de ce côté, -le mur d’enceinte porte encore la brèche qu’y fit le roi quand il -prit la ville sur les Jébusiens. Sur la hauteur de Sion est la -forteresse que le roi prit aussi et dans laquelle est bâti son -palais. Ce palais a été construit dans une cour intérieure par des -architectes tyriens : il est à trois étages avec un dôme au milieu, -entouré de terrasses. On y a employé pour matériaux le bois de cèdre -et la pierre de taille, et des deux côtés de la porte sont deux -belles colonnes de bronze. A la droite de l’une d’elles, on voit -contre le mur le banc sur lequel le roi vient s’asseoir quand il rend -la justice au peuple, et deux potences toutes neuves. Derrière le -palais sont des jardins où se trouvent des constructions plus basses, -dans lesquelles habitent les femmes du roi. - -Hira nous attendait à la porte et nous fit monter, par un escalier en -vis, dans une salle carrée et bien éclairée. Au fond de cette salle -est une estrade de bois de cèdre à laquelle on monte par trois -degrés. Les murs sont tendus d’étoffes où l’on voit représentés des -fleurs et des oiseaux. Sur l’estrade est une peau de lion, aux pieds -du trône du roi, lequel est en bois de santal, sans peintures ni -dorures. A côté du trône était Joab, général de l’armée, revêtu de sa -cuirasse et coiffé de son casque ; et derrière le trône on voyait la -lance du roi appuyée contre le mur, et son écuyer, debout, portant -l’épée du roi dans sa main. Sur les degrés de l’estrade étaient -plusieurs officiers du palais et quatre hommes vaillants debout, -l’épée nue à la main. - -Le roi lui-même était assis sur son trône, très-simplement vêtu. -C’était un homme âgé, de stature moyenne et de corpulence maigre ; -mais malgré son âge on voyait qu’il était encore leste et vigoureux. -Sa barbe était toute blanche, sans frisure, et ses cheveux nattés -comme ceux des autres. Il ne porte ni bandeau ni couronne. A ses bras -il n’a pas de bracelets ; au lieu de patins élevés, comme les autres -rois, il a aux pieds des sandales de montagnard et pas d’anneaux aux -orteils. Sa tunique est blanche, bordée d’hyacinthe et sans broderie. -C’est un roi sans pompe et vêtu comme les gens du commun ; mais à ses -yeux gris bleu, à son regard clair et perçant, on voit bien qu’il est -le roi. - -Mes gens se rangèrent sur une seule ligne et, m’avançant devant eux -jusqu’au pied de l’estrade, je me prosternai. Puis je me tins debout, -les mains croisées. - - -Illustration : Je me tins debout, les mains croisées. - - -« Magon le Sidonien, dit le roi. - -— Me voici, répondis-je. - -— Sois le bienvenu, As-tu voyagé en paix ? - -— J’ai voyagé en paix. - -— Comment se porte le roi Hiram ? - -— Il se porte bien. - -— Et comment se porte le peuple de Tyr, et aussi le roi de Sidon et -le peuple de Sidon ? - -— Ils se portent bien. - -— Je suis satisfait. Donne-moi les lettres du roi Hiram. » - -Je remis le papyrus scellé à un des officiers, qui le présenta au -roi. Il le lut avec attention, et me regardant d’un air -bienveillant : - -« Magon, fils de Maharbaal, je suis content de te voir, me dit-il. -Qui sont ces gens avec toi ? » - -Je les nommai l’un après l’autre. - -« Je suis satisfait que tu emmènes Chamaï et Bicri, et que tes -guerriers soient sous les ordres d’Hannibal, que je reconnais à -présent. J’aime que mes jeunes gens voyagent par toute la terre : ils -rapporteront de l’expérience et de la sagesse dans ce pays. -Jéhochaphat, le secrétaire, préparera la liste des objets que tu dois -rapporter. Tu y ajouteras, suivant ton jugement, ce que tu trouveras -de rare et de curieux. Que désires-tu de moi avant de partir ? - -— O roi, lui répondis-je, je désire que Chamaï ici présent puisse -recruter quarante archers et hommes d’armes experts et vigoureux. Je -désire aussi du blé, de l’huile, du vin et ce qu’il faut en choses -pouvant se conserver, afin de nourrir tous mes gens sur la Grande -Mer. - -— Tes demandes sont justes, dit le roi. Joab choisira quarante hommes -bien armés pour les mettre sous les ordres de Chamaï et d’Hannibal, -et tu les commanderas par-dessus eux. Mon trésorier te délivrera de -l’argent pour leur solde, suivant l’état que tu en feras. Hira te -conduira dans mes magasins, où tu prendras les vivres qui te seront -nécessaires, et il rassemblera aussi des hommes et des ânes pour -porter les provisions jusqu’à tes navires. Et tout ce qu’il te faudra -encore, demande-le-moi, je te le donnerai. » - -Je me prosternai devant le roi pour le remercier, puis je lui offris -mon présent, qu’il trouva fort beau. - -Il se fit expliquer par moi l’origine de chaque objet ; puis s’étant -levé, il nous ordonna de le suivre dans une salle voisine, où l’on -avait préparé du vin et des coupes. On lui apporta son trône et il -voulut boire dans la coupe dont je lui avais fait don. - -Il me questionna beaucoup sur mes voyages et sur les pays lointains -et fut content de mes réponses. Il me demanda aussi si dans les pays -de l’ouest on trouvait des paons et des singes. Je lui répondis que -ces animaux venaient d’Ophir et qu’à mon retour je ferais, s’il le -voulait, un voyage dans cette direction. - -« Tu es un homme hardi, me dit-il, de songer à de nouveaux voyages au -moment où tu entreprends celui-ci. J’aime les hommes hardis, et je -loue Hiram de t’avoir envoyé à mon service. Je veux te faire voir -présentement l’emplacement du temple que je veux construire à mon -Dieu. » - -Nous sortîmes du palais, le roi marchant d’un pas aussi alerte qu’un -jeune homme. Il nous conduisit sur une colline voisine du palais, où -se trouvait une aire à battre le blé. On appelle cette colline le -mont Moriah. - -« J’ai acheté cette aire et deux bœufs, nous dit le roi, à Arauna le -Jébusien, pour cinquante sicles d’argent. C’est un lieu élevé, propre -à bâtir un temple et un fort. - -— J’ai entendu, dit Hannon, que le roi prenait plus de forts qu’il -n’en bâtissait et que son épée était la véritable forteresse de son -peuple. - -— Tu es un flatteur, scribe, répondit le roi en souriant. Mais je -pense que des poitrines vaillantes défendent mieux un pays que des -tas de pierres : c’est la vérité. - -— Ma flatterie, dit Hannon, est donc d’avoir deviné la pensée du roi. -C’est un peuple heureux celui chez lequel il suffit de dire les -actions du roi pour le louer. - -— Si, reprit le roi, tu as une langue aussi dorée auprès des femmes, -je te prédis que tu épouseras quelque princesse. » - -Hannon rougit et le roi se mit à rire. - -« Tu as là, me dit-il, un scribe qui sait bien tourner les paroles et -son éloquence me plaît. - -— O roi, répondit Hannon, nous passerons bientôt chez tant de peuples -sauvages et parlant tant de langues bizarres, nous aurons avec eux -des conversations si brutales à coups de lance et à coups d’épée, -nous soutiendrons contre les hurlements de la mer et les sifflements -du vent de si rudes dialogues, que nous dépensons ici nos dernières -belles paroles en langue cananéenne. Nous vidons le trésor de notre -politesse, afin d’être à même de causer avec les gens de Tarsis. » - -Le roi fut très-content des paroles d’Hannon. - -« Je veux, lui dit-il, que tu mettes par écrit les singularités de -ton voyage et que tu me les apportes. As-tu ici quelque papyrus écrit -par toi ? » - -Hannon lui tendit un rouleau sur lequel étaient des vers de sa -composition en l’honneur d’une dame. Le roi loua beaucoup l’harmonie -des vers et la beauté de l’écriture et fit donner à Hannon un papyrus -sur lequel il avait écrit des poésies de sa propre main ; car il s’y -entend très-bien et passe pour un excellent poëte et un habile -calligraphe. - -« Mais, dit Hannon, les poésies que le roi a écrites dans la vallée -des Géants et dans tant d’autres endroits, il ne peut pas me les -donner ? » - -Le roi prit aussitôt son épée des mains de son écuyer et la -présentant à Hannon : - -« Emporte donc celle-ci ; avec ce calame de bronze, tu écriras des -poésies comme j’en ai écrites en l’honneur de mon Dieu et de mon -peuple dans la vallée des Géants. - -— La parole du roi est une prophétie, dit Hannon en baisant l’épée. -Je n’ai garde de la faire mentir. » - -Après avoir pris congé de ce bon roi, je me rendis immédiatement dans -ses magasins, avec Hira, pendant qu’Hannibal, Chamaï et Bicri -suivaient Joab. - -Les magasins sont un long bâtiment en briques, à un étage où l’on -arrive par un chemin dallé et bordé de sycomores. Ils sont construits -sur citerne, à la manière phénicienne, et sont flanqués, à droite et -à gauche, de hangars et de prés où sont les chariots, les chevaux, -les ânes et le bétail du roi. Hannon avait dressé la liste de ce -qu’il nous fallait. Je choisis donc cent mesures de grain, cinquante -mesures d’huile et autant de vin, des fromages, des figues et des -raisins secs, vingt-cinq barils d’olives, et je fis peser deux mille -sicles de viande salée et séchée. Je pris aussi du sel, des fèves, -des dattes. Hannon fit en double l’état de ce que nous emportions, -pour être remis au roi, et Hira nous assura que les ânes et leurs -conducteurs seraient prêts le lendemain matin. - -En revenant dans la maison de Hira, je trouvai des serviteurs du roi -qui nous apportaient des présents : un bouclier, une lance, un -poignard et une hache d’armes égyptienne pour moi, une épée et une -masse d’armes chaldéenne pour Hannibal, un bouclier et un casque pour -Chamaï, un bel arc, un carquois et un bandeau d’archer pour Bicri, et -une épée pour Hannon. Le roi David est connu pour sa libéralité. - -Vers le soir, Hannibal revint avec toute sa troupe et Jéhochaphat, le -secrétaire, m’apporta les lettres du roi. Le lendemain, de bon matin, -je trouvai la rue encombrée d’ânes chargés de ballots et de -conducteurs. Nous n’avions plus qu’à prendre congé de notre hôte, ce -que je fis en lui remettant un présent et en lui donnant deux fioles -d’onguent royal pour ses femmes, et nous partîmes sur-le-champ. - -Notre retour à Jaffa se passa sans incidents. Bicri nous y donna -plusieurs fois les preuves de son adresse, perçant de ses flèches des -perdreaux et d’autres oiseaux qu’il tirait au vol. Hannon, qui avait -mis sa ceinture à la mode juive, en passant son épée sur le côté, -était redevenu gai comme à l’ordinaire et chantait tout le temps. - -« Le roi est prophète, me disait-il sans cesse ; tout le monde sait -qu’il prédit l’avenir en prose et en vers. Maintenant que j’ai son -épée, je crois que je me battrais contre l’univers entier. - -— Est-ce que tu aurais l’intention de percer le flanc au Pharaon ? -lui dis-je, inquiet de son humeur belliqueuse. - -— Bah ! me répondit il, tu sais bien que ma belle, c’est la dame -Astarté, la reine des cieux et de la mer, la déesse en personne, et -celle-là se moque bien du Pharaon et de Bodmilcar par-dessus le -marché. - -— Dis-moi, seigneur amiral, me demanda Bicri en m’apportant un -perdreau qu’il venait d’abattre, est-ce qu’ils ont des vignes, -là-bas, en Tarsis ? - -— Non, lui répondis-je, et cela ennuie fort nos colons phéniciens. - -— Eh bien, reprit Bicri, puisqu’on m’a dit qu’il fait chaud là-bas -presque autant qu’ici, j’ai bien fait d’en emporter des boutures. -Nous en planterons et plus tard ils pourront dire qu’ils boivent de -notre vin - -— C’est bien vu, archer, dis-je à Bicri, et tu as là une bonne idée, -dont je te félicite. » - -Comme nous approchions de Jaffa, et que je distinguais de loin la -tour et les mâts de nos navires, Abigaïl courut à notre rencontre et -Chamaï, sautant de son cheval, la prit dans ses bras. - -« Quoi de nouveau ? lui criai-je en hâtant le pas. - -— Tout est bien, » me cria-t-elle. - -Rassuré, je descendis vers la plage. Barzillaï vint à ma rencontre et -m’apprit que l’eunuque n’avait pas reparu dans le village et que -personne n’avait tenté de communiquer avec l’Ionienne. Bientôt -Himilcon, Asdrubal, Amilcar, Gisgon et Bodmilcar lui-même vinrent me -souhaiter le bonjour. Je fis aussitôt procéder à l’embarquement de -nos vivres et de nos recrues ; je gardais ces dernières sur ma -galère, ce qui complétait mon effectif à deux cent dix hommes, -cinquante rameurs, soixante-dix matelots, quatre-vingts soldats et -dix officiers. Comme les âniers aidaient à l’embarquement, l’un d’eux -vint à moi. C’était un homme de très-haute taille et gros à -proportion, avec un cou de taureau enfoncé dans des épaules -démesurées, des cheveux crépus qui lui descendaient sur les sourcils -et une barbe épaisse, courte et frisée, qui lui montait jusqu’aux -yeux. Cet homme se mit devant moi, les bras ballants et me regarda -fixement. - -« Qu’est-ce que tu veux, toi ? lui dis-je. - -— Je suis Jonas, me dit le colosse d’une voix de tonnerre. - -— Eh bien, et après ? lui dis-je surpris. - -— Eh bien, Jonas, de la tribu de Dan, Jonas du village d’Eltéké. - -— Alors, toi Jonas, du village d’Eltéké, dis-moi ce que tu me veux. - -— Je veux partir aussi ; je veux aller dans le pays des bêtes -curieuses. » - -Je regardai Jonas, de plus en plus surpris. - -« Et qu’est-ce que tu veux faire dans le pays des bêtes curieuses ? -lui demandai-je. - -— Je ne sais pas, répondit le géant ; je veux y aller. - -— Oui, mais pourquoi veux-tu y aller ? - -— Je ne sais pas, » mugit Jonas. - -Décidément, Jonas était stupéfiant. - -« Et que sais-tu faire ? lui dis-je. - -— Je suis de la descendance de Samson, de Samson l’homme fort, tu -sais bien ? - -— Mais enfin, sais-tu faire quelque chose par laquelle tu puisses te -rendre utile sur mes vaisseaux ? lui répétai-je. - -— Je sais sonner de la trompette, s’écria Jonas en se donnant un -formidable coup de poing dans la poitrine, et je peux porter un bœuf -sur mon dos. » - -Hannibal, qui le contemplait d’un air connaisseur, exclama : - -« Je n’aurai jamais de cuirasse assez large pour ce gaillard-là. - -— Voyons, reprit Hannibal, moi, j’ai un bon sonneur de trompette. Je -vais te faire donner une trompette, tu sonneras avec lui, et si tu -sonnes mieux, je t’emmène, avec la permission de l’amiral. » - -Je fis un signe d’assentiment. On envoya chercher le trompette -d’Hannibal et je fis prendre dans la cargaison un énorme clairon -qu’on remit à Jonas. On plaça les deux rivaux en face l’un de -l’autre, un cercle de curieux se forma autour d’eux, et Hannibal leur -dit : - -« Allons, sonnez maintenant tous les deux, mais sonnez fort, aussi -fort que vous pourrez. » - -Aussitôt les deux combattants embouchèrent leurs trompettes et en -tirèrent des sons éclatants. Bientôt le son enfla, grossit, et l’on -vit les deux sonneurs, les joues gonflées, le cou tendu, s’animer et -se défier. Au bout d’un quart d’heure, les yeux du sonneur d’Hannibal -commençaient à lui sortir de la tête et il donnait des signes de -fatigue. Les veines du cou de Jonas étaient devenues grosses comme le -doigt, mais il soufflait avec aisance. La musique du sonneur -d’Hannibal dégénérait en beuglements. Celle du géant hurlait à nous -déchirer les oreilles. Au bout d’un autre quart d’heure, la trompette -d’Hannibal poussa un dernier gémissement plaintif et le sonneur se -laissa tomber sur une pierre, affaissé et étouffé. Jonas tira de son -instrument des mugissements de triomphe, le nez en l’air et le poing -sur la hanche. Il avait l’air parfaitement à l’aise. - - -Illustration : Jonas, le sonneur de trompette. - - -« Assez, assez ! criâmes-nous au vainqueur. - -— Qu’on lui apporte la plus grande des casaques rouges qu’on pourra -trouver, dit Hannibal ; il l’a bien gagnée. - -— Est-ce que tu m’emmènes ? dit Jonas. - -— Oui, oui, » s’écria Hannibal. - -Himilcon tourna autour du sonneur pendant qu’il endossait sa casaque, -en faisant craquer toutes les coutures. - -« Je serais curieux de voir ce que ce bœuf peut avoir dans la -poitrine, dit-il. Je n’ai jamais entendu tonnerre pareil. - -— J’ai soif, voilà ce que j’ai, » tonna le géant. - -On lui apporta une énorme coupe de vin. - -« Est-ce là ce que vous appelez une coupe de vin, vous autres ? -cria-t-il après l’avoir engloutie. C’est ce qu’on donne aux petits -enfants de ma famille. Ma soif est plus grande que cela. Donnez-moi -quelque cruche ou quelque baril, que je puisse boire. - -— Cet homme est étonnant, dit Himilcon, en faisant remplir de nouveau -la coupe et en le regardant avec une admiration mêlée de terreur ; -mais il nous coûtera cher à nourrir et à désaltérer. » - -Là-dessus, le chargement étant fini, nous commençâmes à nous -embarquer, après avoir fait nos adieux à nos hôtes et les avoir -cordialement embrassés. L’Ionienne embrassa tendrement Milca, qui lui -avait prodigué les soins et les gâteaux, et Abigaïl, ayant jeté un -long regard sur les montagnes de son pays, quitta la plage la -dernière. - -Le lendemain soir de notre départ de Jaffa, nous passions au large de -la pointe de Péluse, facile à reconnaître à un bouquet de palmiers -qu’on distingue de loin sur la côte plate et basse, et nous dirigeant -directement vers l’ouest, par une mer un peu houleuse qui incommoda -beaucoup nos nouveaux passagers, nous aperçûmes vers le midi du -lendemain, l’eau trouble que produit la décharge des embouchures du -Nil. - - -V Où le Pharaon* arrive un peu tard. - - -Bientôt je vis l’embouchure Tanitique elle-même, et au loin, dans les -terres, les hauts pylônes et les obélisques qui décorent la ville de -Tanis. Le Cabire, envoyé pour reconnaître la barre, nous annonça que -les eaux étaient très-basses et que le passage serait difficile pour -le Melkarth. Je poussai donc ma navigation plus loin et, un peu avant -la nuit, je m’arrêtai à l’entrée de l’embouchure de Mendès, qui est -plus large et conduit directement à Memphis. Celle de Tanis devient -de jour en jour plus étroite par suite des apports du Nil et, d’autre -part, le vent de la mer et le ressac forment une plage aux deux -pointes du golfe au fond duquel est la ville et tendent à le fermer. -Je m’arrêtai à un trait d’arc du bord et je remis au lendemain ma -route en amont du fleuve, dont le courant est assez rapide. - -L’eunuque Hazaël vint me demander la permission de passer cette nuit -à bord du navire de son ami Bodmilcar ; je la lui accordai, étonné de -le voir si soumis. Mais, ayant vérifié moi-même que l’Ionienne était -dans la cabine et voyant Abigaïl assise sur le pont avec Chamaï, je -n’avais aucune inquiétude. Toutefois, comme nous étions en pays -étranger et que nous n’avions pas encore communiqué avec la terre, je -fis doubler les hommes de quart et je recommandai à Hannibal de faire -faire bonne garde. Nous nous plaçâmes dans l’ordre suivant, sur la -rive droite : - -Le Cabire, plus en avant vers le sud et tiré sur le rivage ; - -L’Astarté, à un demi-trait d’arc du Cabire, amarré à deux poteaux -contre le rivage ; - -Sur la rive gauche, où il y avait plus de fond, le Melkarth et le -Dagon, amarrés au bord. L’une des barques était avec le Melkarth, -l’autre avec moi. Au sud étaient amarrés plusieurs navires égyptiens, -et un plus grand nombre tirés à terre. - -Cet encombrement m’avait un peu surpris dans un mouillage aussi -irrégulier ; mais le capitaine du Cabire, que j’avais envoyé aux -informations, m’apprit qu’une escadre du Pharaon devait prendre la -mer le lendemain matin, pour réprimer des troubles qui avaient éclaté -à Péluse. Deux officiers égyptiens étaient venus à mon bord, -accompagnés de soldats armés de haches et d’une troupe d’archers, -pour savoir qui nous étions, et, après m’avoir interrogé, s’étaient -retirés satisfaits de mes réponses. Dès la tombée de la nuit, je vis -les fanaux et torches de deux assez grandes galères qui croisaient -dans le chenal resté libre et, peu de temps après, un autre Égyptien -vint à bord m’ordonner d’éteindre mes fanaux, ce que je fis -immédiatement. - -Il faisait très-chaud ; le vent de l’est, qui souffle du désert, nous -arrivait par rafales brûlantes et chargées de sable. Le ciel était -très-couvert, comme il arrive quand souffle ce vent, de sorte que la -nuit était sombre et qu’on ne distinguait absolument dans les -ténèbres que la lueur des feux d’un grand camp qu’on voyait vers le -sud, sur la rive droite, quelques feux isolés de troupes ou de -villages qui brillaient comme des étoiles, assez loin, à droite et à -gauche, et les fanaux des deux galères et de quelques barques qu’on -voyait monter et descendre le courant. - -Vers le milieu de la nuit, environ cinq ou six heures après notre -arrivée, je passai le quart à Himilcon et j’allai me reposer. Tout -était silencieux à bord et je jetai un coup d’œil sur la rive droite, -où l’ombre plus épaisse me montrait une masse confuse de navires. -J’étais à peine endormi depuis une demi-heure qu’Himilcon vint -brusquement me réveiller. - -« Qu’y a-t-il ? lui dis-je, sautant sur mes pieds. - -— Nous dérivons, » me dit rapidement le pilote. - -D’un bond je fus à nos amarres. Elles étaient coupées. - -« Tout le monde debout ! criai-je pleins poumons. Allumez les -fanaux ! » - -Au même instant, une voix lointaine m’arriva de la rive gauche : - -« Ho hé, l’Astarté ! - -— Ho hé, vous autres ! répondis-je. - -— Nous allons à la dérive, nos amarres sont coupées. » - -Le pont de l’Astarté se couvrait déjà de monde, et trois ou quatre -fanaux s’allumaient. - -« Tout le monde à son poste ! Rameurs à vos avirons ! criai-je. Rame -à rester en place ! » - -En même temps je vis des lumières s’allumer sur la rive gauche. - -« Traverse à nous ! » criai-je de toutes mes forces. - -A quatre portées d’arc derrière nous, je vis hisser les fanaux du -Cabire, et j’entendis la voix de son capitaine et le bruit des -matelots qui se dépêchaient de le pousser à l’eau. Quelques instants -après, j’entendis les rames d’un grand navire, je vis les fanaux -s’approcher rapidement, et le Dagon, sortant de l’ombre, arriva bord -à bord avec nous. Je vis tout de suite Asdrubal, debout sur le -bordage. - -« Et le Melkarth ? lui criai-je immédiatement. - -— Le Melkarth ? je ne sais pas où il est, me répondit Asdrubal. - -— La proue à droite ! commandai-je aussitôt, les trois navires ! » - -Le Dagon piqua directement sur la rive gauche, j’y arrivai -obliquement, et le Cabire, passant devant moi sur mon ordre, y courut -à toute vitesse, descendant vers le sud, pour remonter ensuite vers -le nord en longeant la berge. - -Pendant que nous traversions, je vis qu’Hannibal avait fait prendre -les armes à ses hommes. En même temps, et à ma grande surprise, dans -un moment pareil et avec ce tumulte, les Égyptiens ne donnaient pas -signe de vie. Tous leurs feux étaient éteints, et je ne voyais plus -leurs croiseurs. - -Nous arrivâmes à la rive gauche avec précaution dans cette obscurité. -Le Cabire la redescendit jusqu’à nous : il n’avait rien vu. Nous -descendîmes tous les trois encore l’espace de deux stades : rien. Il -n’y avait même plus de navires égyptiens. Ce n’est qu’en descendant -encore un stade environ, près du débouché dans la mer dont on -entendait déjà bruire les flots, que nous faillîmes nous heurter à -une masse noire qu’on apercevait à peine dans l’ombre. - -Du milieu des ténèbres, une voix forte nous cria en langue -égyptienne : - -« On ne sort pas des embouchures la nuit. Retournez à vos mouillages, -gens phéniciens. - -— Nous n’avons pas envie de nous sauver comme des voleurs, -répondis-je aux Égyptiens. Mais on nous a coupé nos amarres et nous -dérivons. Un de nos navires a disparu. - -— Par ordre du Pharaon, on ne bouge pas cette nuit, reprit la voix -égyptienne. Retournez à la rive droite, et remettez d’autres amarres. -On verra au matin. » - -Il n’y avait rien répliquer. J’envoyai la barque mettre des hommes à -terre avec des torches, et, après beaucoup de peine, nous retrouvâmes -un mouillage. Nous venions de nous y placer quand une voix haletante -cria, du milieu du fleuve, en langue phénicienne : - -« Au secours, Sidoniens ! » - -En quelques coups de rame, la barque se dirigea vers le point d’où -partait la voix. - -Un second appel retentit, plus près de nous, et peu d’instants après, -la barque vint à mon bord, et on hissa sur le pont un de nos matelots -à demi mort, ruisselant d’eau, la tête fendue en deux ou trois -endroits et le visage ensanglanté. - -« Trahison, capitaine ! s’écria ce matelot en chancelant, trahison ! -Nous sommes trahis, Bodmilcar nous a trahis ! » - -Il n’eut pas la force d’en dire davantage et tomba épuisé sur le -pont. Je le fis aussitôt étendre sur un tapis, Abigaïl lui frotta le -visage avec de l’onguent et Himilcon lui fit avaler un peu de vin. On -put ainsi lui faire reprendre ses esprits et un homme le soutint pour -qu’il parlât plus facilement. - - -Illustration : Un homme le soutint. - - -Hannon, Hannibal, Himilcon, Chamaï et moi nous l’entourâmes, -attentifs à ses paroles. Abigaïl, et l’Ionienne qui était sortie de -sa cabine, s’accroupirent à ses côtés, avec de l’onguent et du vin. -Les autres veillaient : après ce qui venait de se passer, il y avait -grand besoin de faire bonne garde. Je fis aussi éteindre toutes les -lumières, à l’exception d’une torche et d’une lampe par chaque -navire. - -« Voici, nous dit le matelot. Je suis allé voir un ami sur le -Melkarth. Bodmilcar a séduit les gens du Melkarth, qui sont presque -tous des Tyriens. Bodmilcar a vu le général du Pharaon : il a dit que -vous étiez des espions au compte des révoltés de Péluse, et que vous -cachiez une esclave transfuge de son bord, une esclave destinée au -Pharaon. Mon camarade a voulu m’entraîner avec eux : j’ai refusé ; -ils ont voulu me tuer, mais j’ai sauté à l’eau et j’ai plongé. Une -barque égyptienne m’a poursuivi. J’ai reçu deux coups d’aviron sur la -tête, et comme je plongeais encore et qu’il fait très-noir, ils m’ont -cru mort et sont retournés. Nous devons être attaqués au matin, et -les Égyptiens ont l’ordre de nous amener prisonniers au Pharaon. -C’est tout. » - -Là-dessus le brave matelot perdit connaissance. Mon premier mouvement -fut de courir à ma cabine chercher les lettres du roi : les lettres -n’y étaient plus. Elles avaient été volées pendant mon voyage à -Jérusalem. Nous restâmes atterrés. - -Hannon prit la parole le premier : - -« Le plan de Bodmilcar est clair, dit-il. Il a volé les lettres. -Hazaël a l’anneau du roi, tu te le rappelles. Ils ont ouvert les -papyrus, les ont falsifiés, ont scellé avec l’anneau de l’eunuque, et -comme le Pharaon est sans doute à ce camp là-bas, lui ont présenté -les lettres comme si Bodmilcar était le chef et que toi, tu trahisses -le roi et lui pour le compte des Pélusiens. Quand ils nous auront -attrapés avec l’aide des Égyptiens, on nous fera mourir dans les -tourments et on donnera Abigaïl au Pharaon. - -— Donner Abigaïl au Pharaon ! s’écria Chamaï en frappant du pied. Il -y aura des épées en l’air d’abord, et des poitrines trouées ! - -— Oui, continua tranquillement Hannon, et Bodmilcar gardera Chryséis -pour prix de ses honnêtes machinations. - -— Tu as raison, lui répondis-je, et tu as très-bien deviné le plan de -Bodmilcar : c’est parfaitement clair. » - -Chamaï frémissait et Hannibal tordait sa moustache avec fureur. - -« Oui, continuai-je, c’est parfaitement clair. Mais tu es un jeune -homme, et tu n’as pas encore navigué avec les vieux poissons de mer -de Tarsis, sans cela tu connaîtrais une chanson des marins de -Sidon. » - -Là-dessus je me mis à siffler l’air et Himilcon, partant d’un grand -éclat de rire, entonna joyeusement le vieux refrain : - - « Les têtes de bœuf d’Égypte n’ont jamais pendu personne avant de - \ l’avoir attrapé ! » - -« Tu vois qu’Himilcon la sait, repris-je. Eh bien, nous l’apprendrons -aux Égyptiens tout à l’heure. » - -Je faillis être étouffé du coup. Hannon s’était jeté à mes genoux, et -me baisait une main ; Abigaïl me baisait l’autre ; Hannibal me -serrait sur sa cuirasse d’un côté, et Chamaï m’étranglait de l’autre, -à force de m’embrasser. L’Ionienne, qui avait compris quelques mots, -me regardait avec ses yeux doux et intelligents, sans pouvoir -exprimer sa reconnaissance et sa joie autrement que par ses regards. - -Après m’être, à grand’peine, dégagé de l’étreinte de mes admirateurs, -je leur montrai la masse confuse des navires égyptiens, qu’on voyait -à l’aube blanchissante. - -« S’il ne s’agissait que de couler une demi-douzaine de ces mauvaises -tortues d’eau douce, leur dis-je, avec le Cabire, le Dagon et -l’Astarté, elles seraient au fond du Nil avant d’avoir seulement -compris si nous les avons abordées par la droite ou par la gauche. -Mais ils sont nombreux, le fleuve n’est déjà pas trop large pour -manœuvrer, ils ont des gens à terre, et je connais mon Bodmilcar ; -c’est un vieux routier : il les dirigera. Heureusement, le Melkarth -n’est pas taillé pour le combat ; mais il est bien commandé et monté -par des Tyriens. Donc, pas d’impatience, et laissez-moi faire. - -— Je suis maintenant ton homme jusqu’à la mort, s’écria Hannon. -Mets-moi à l’épreuve. - -— Je voudrais bien voir, gronda Hannibal, que quelqu’un s’avisât de -désobéir. Nous sommes là, et tout marchera dans l’ordre, par ma -barbe ! - -— Bataille ! s’écria Chamaï fou de joie, en serrant Abigaïl dans ses -bras ; bataille pour Abigaïl ! Par le Dieu vivant, Abigaïl, pourvu -qu’ils viennent à l’abordage et qu’on puisse se joindre de près. Le -premier qui me vient à longueur de bras, quand ce serait le Pharaon -en personne, je t’apporte sa tête et ses dépouilles. » - -Amilcar, Asdrubal et son pilote Gisgon étaient venus à bord pour -prendre mes ordres. - -« Eh bien, dit Amilcar, il va falloir s’en tirer. Je m’étais toujours -méfié du Tyrien. Nous allons en découdre : tant pis pour lui ; tout -le monde est de bonne humeur à mon bord, et mes gens ne demandent que -la bataille. - -— Ha ! ha ! Himilcon, dit Gisgon-sans-Oreilles, nous allons donc rire -un peu. - -— Oui, vieux Celte, répondit Himilcon nous allons leur apprendre à -nager. » - -Je serrai la main à Asdrubal, Gisgon et à Amilcar, qui retournèrent à -leur bord. Le jour était tout à fait levé. Un coup d’œil jeté sur le -fleuve me fit voir les dispositions de nos ennemis. En aval, les deux -galères égyptiennes étaient sous rames. En face de nous, sur la rive -gauche, il y avait une quarantaine de barques, montées chacune par -quatre rameurs et cinq soldats. A côté de nous, sur la berge de la -rive droite, il y avait une troupe d’environ cent archers, qui se -rassemblaient en toute hâte. En amont, sur la rive droite, à environ -deux stades de nous, je comptai six galères. Sur la rive gauche, deux -assez grands navires, hauts de bord, mais lourds et pontés d’un pont -volant, descendaient le fleuve à la voile, et dans le chenal, au -milieu, je vis le Melkarth, avec ses hautes murailles de bois et son -avant arrondi, dominer le pont d’un navire égyptien tout bas et non -ponté qui le remorquait à force de rames. Le Melkarth avait sa voile -carguée et ses avirons bordés. Le camp, dont nous n’avions vu que la -lueur, était trop loin pour qu’on pût le distinguer maintenant. Des -deux côtés, la berge était plate, déboisée et couverte de grandes -prairies de trèfle et de blé mûr, car la moisson était proche. A deux -traits d’arc du fleuve, sur la rive gauche, était une haute digue -faite pour l’inondation, sur laquelle passait une chaussée. Au loin, -vers le sud, on voyait la blancheur d’une ville, et au nord on -distinguait très-bien la barre blanc-jaunâtre du fleuve et la surface -verte de la grande mer. Nous n’étions pas plus loin de l’embouchure -que d’environ six stades ; sur le fleuve, nous avions pour nous le -courant, et dehors le vent d’est continuait à souffler avec force. -Une fois dehors, nous n’avions donc pas grand’chose à craindre. - -Ma résolution fut prise immédiatement d’attaquer avant que le -Melkarth ne pût nous dépasser. Si celui-ci se trouvait en aval de -notre retraite, par ses hautes murailles, par sa solidité massive, il -pouvait nous accabler de traits et de pierres, défier une tentative -d’abordage et jeter une masse de monde sur notre pont, qu’il -surplombait de cinq coudées. Je fis aussitôt larguer mes amarres, -gagner le milieu du chenal, où j’étais à l’abri des traits des -Égyptiens placés sur la rive, virer de bord le Dagon, la proue vers -le nord, et je me plaçai à un demi-trait d’arc en amont, à gauche du -Cabire, la proue tournée vers le sud. Hannibal posta ses archers à -l’avant et à l’arrière et fit grouper ses hommes d’armes au milieu, -autour du mât. Toutes nos voiles étaient carguées ; nos rameurs -sciaient l’eau à rester en place, et chaque pilote était venu se -placer à côté des timoniers, pour mieux diriger les avirons de -gouvernail. Je montai sur la proue avec Hannon, ayant à côté de moi -mon sonneur de trompette. L’énorme Jonas restait avec Hannibal ; il -n’avait jamais voulu endosser de cuirasse, ni prendre d’épée ou de -lance, mais il tenait sa grande trompette à la main et regardait -curieusement tous ces préparatifs. - -J’avais fait à l’avance garnir les scorpions et apprêter sur chaque -navire des pots de terre remplis de poix et de soufre et des -planchettes armées d’une broche aiguë, sur lesquelles on avait placé -des outres bien graissées et pareillement remplies d’un mélange -incendiaire. Tout était prêt, il ne me restait plus qu’à attendre. - -Je n’attendis pas longtemps. Le son aigu des petites trompettes -égyptiennes se fit bientôt entendre et les ponts de leurs navires se -couvrirent de monde. Du haut de ma galère qui les dominait, je voyais -les faces brunes et imberbes de leurs soldats, leurs grands boucliers -triangulaires et leurs haches d’armes. Leurs rameurs demi-nus, -n’ayant qu’une ceinture autour des reins, se tenaient debout avec -leurs pagayes, car ils ne se servent pas d’avirons comme nous et -pagayent debout. Leurs archers, vêtus de tuniques blanches rayées de -bleu, les jambes nues, le poignard passé à la ceinture, s’alignaient -sur les bordages. Sur l’avant du Melkarth, je distinguai très-bien -Bodmilcar, s’agitant beaucoup et paraissant donner des explications à -un officier égyptien vêtu de vert, coiffé d’une grande perruque. On -voyait de loin la face et les bras de cet homme peints de cinabre, -comme c’est la coutume chez leurs grands personnages. - -Sur les barques il y avait des soldats demi-nus, n’ayant qu’une -étoffe disposée en jupon sur leur corps bronzé, des poignards dans la -ceinture, et armés de haches et de grands bâtons à deux bouts que les -Égyptiens manient fort adroitement. Tout ce monde se donnait beaucoup -de mouvement, mais n’avançait pas vers nous. Ils avaient l’air -d’attendre quelque chose ou quelqu’un. - -Je ne tardai pas à savoir à quoi m’en tenir. Une grande barque se -détacha de la masse des navires en amont de nous. Sur l’arrière et -l’avant, très-relevés, de cette barque, étaient huit rameurs, -pagayant debout ; au milieu, une douzaine de soldats ayant une espèce -de plaque de bronze carrée retenue au milieu de la poitrine par des -courroies, et armés de courtes épées en forme de croissant, et de -poignards. Parmi eux se tenait un officier égyptien de haut rang, -ayant deux tuniques de gaze rayée croisées sur la poitrine ; l’une -par-dessus l’autre, une ceinture garnie de plaques d’émail et un -grand oiseau les ailes étendues, fait d’or et d’émail, suspendu sur -la poitrine par des chaînes d’or qui lui passaient par-dessus les -épaules. Cet homme portait aussi un haut bonnet avec une plaque -d’émail où le nom du Pharaon était inscrit en caractères sacrés -égyptiens, et sa barbe était enfermée dans un étui d’étoffe rouge. Il -tenait à la main une hache d’armes de caractères et de figures -d’animaux en émail ; enfin il était très-somptueux. A ses côtés était -un prêtre ou scribe égyptien vêtu de blanc, la tête complétement -rasée ; il tenait une écritoire avec des papyrus, et derrière eux, -notre eunuque Hazaël en personne, armé de pied en cap à la syrienne. -Sur la barque on voyait un tas de chaînes et de menottes, qui me fit -rire quelque peu. - -L’officier égyptien m’ayant crié, dans sa langue, qu’il voulait me -parler, je le laissai approcher. Quand il fut contre nous, il monta -sur mon bord avec assurance, suivi de son scribe et de cinq soldats. -L’eunuque resta prudemment dans la barque. Je saluai poliment le -seigneur égyptien, à la manière et dans la langue de son pays. Mais -il se tint devant moi d’un air insolent et, sans me rendre mon salut, -me dit brusquement : - -« Voleurs phéniciens, prosternez-vous et implorez la grâce du -Pharaon ! » - -Voyant qu’il le prenait sur ce ton, je lui répondis sans me gêner : - -« Nous ne sommes pas des voleurs, nous n’avons rien fait au Pharaon, -et nous n’avons pas de grâce à demander de lui. Mais nous avons à -réclamer sa justice et sa protection contre ceux qui nous ont -calomniés auprès de toi. - -— Obéissez et tremblez ! s’écria l’Égyptien, et n’essayez pas de me -conter des mensonges. N’avez-vous pas tenté de fuir cette nuit ? - - -Illustration : “Obéissez et tremblez.” - - -— Nous n’avons rien tenté du tout, répliquai-je. On nous a coupé nos -amarres et nous avons dérivé. Nous sommes d’honnêtes gens, et j’avais -pour le Pharaon des lettres du roi Hiram, qu’on m’a volées. Les -voleurs, vous les avez parmi vous, c’est le transfuge Bodmilcar, et -ce misérable eunuque que voici. - -— Tais-toi, cria l’Égyptien avec impatience ; tais-toi, pirate. Je -connais vos ruses, à vous autres, pirates sidoniens, et j’ai été -informé des tiennes. Tendez les mains aux menottes, et on vous -conduira vers le Pharaon, vous et l’esclave que vous lui volez et -ainsi vous aurez la vie sauve. Si tu dis vrai, le Pharaon te fera -justice. » - -Le scribe dégaina son écritoire pour inscrire nos noms. Je partis -d’un grand éclat de rire. - -« Et tu crois, dis-je à l’Égyptien, que nous aurons la stupidité -d’aller à terre, et de nous laisser enchaîner, et d’abandonner notre -défense, nos bons navires, pour nous remettre à la justice de ton -Pharaon et nous exposer aux calomnies de ces traîtres. Allons, -allons, homme égyptien, pour un seigneur comme toi vraiment, tu n’es -pas sage. » - -Mes paroles enflammèrent cet Égyptien de colère. Il frappa du pied, -en s’écriant : - -« Je vois maintenant clairement quels pirates et voleurs vous êtes. -Misérables Phéniciens, vous périrez dans les tourments. » - -Pendant que nous parlions, je ne perdais pas de vue les navires qui -étaient en amont. Je vis qu’ils commençaient à manœuvrer. De mon -côté, et sans répondre aux menaces de l’Égyptien, je dis à mon -trompette de sonner l’alarme. - -Aussitôt les soldats égyptiens croisèrent leurs piques pour protéger -la retraite de leur chef et de leur prêtre qui sautèrent dans leur -barque sans s’y faire inviter. Chamaï, Hannibal et Hannon, croyant -que les soldats m’attaquaient, bondirent sur eux, l’épée haute. Le -gigantesque Jonas, voyant qu’on se jetait sur les Égyptiens, courut -après Hannibal, et, lâchant sa trompette, arracha la pique avec -laquelle un Égyptien cherchait à le frapper, empoigna l’homme par les -épaules et lui frappa deux ou trois fois la tête contre le bordage. -On dit que les Égyptiens ont les os de la tête très-durs, mais je -puis assurer que le crâne de celui-ci éclata comme une pastèque mûre. - - -Illustration : Les Égyptiens croisèrent leurs piques. - - -Au même instant, Hannibal, parant avec son bouclier le coup de pique -d’un autre Égyptien, avança le pied droit et riposta par un coup -d’épée qui lui coupa la gorge, et Chamaï se jetant presque à plat -ventre, tant il s’allongea, en éventra un troisième d’un coup furieux -porté au-dessous de la ceinture. J’avais empoigné la lance d’un -autre, et je cherchais à la lui arracher, mais à la vue de nos gens -qui accouraient, il s’empressa de me l’abandonner et fit comme son -camarade resté debout, qui sauta à l’eau comme une grenouille pour se -sauver à la nage. Bicri, debout sur le bordage, perça un des nageurs -d’un coup de flèche, et nos rameurs assommèrent l’autre qui passait à -portée de leurs avirons. - -Voyant la bagarre, une des galères égyptiennes de la rive droite se -dirigea sur nous, et, des barques égyptiennes qui se groupèrent pour -nous entourer, il nous arriva une volée de flèches dont les unes -piquèrent dans les bordages et dont les autres nous sifflèrent -au-dessus de la tête. Le combat commençait. - -Je n’eus pas de peine à voir que le Melkarth se faisait remorquer -vers la rive droite, pour descendre en aval de nous et nous barrer le -chemin. En même temps, pour nous occuper, deux navires égyptiens -suivaient la côte de la rive gauche et cherchaient à nous joindre, et -toute la flottille des barques nous entourait en nous lançant des -flèches, prête à nous donner l’assaut. Sur mon ordre, Hannibal fit -jouer ses machines et jeta par-dessus le Cabire des traits, des -pierres et des pots de poix et de soufre enflammés sur les deux -navires égyptiens, et tout de suite après, par un double mouvement en -sens inverse, le Cabire et le Dagon, virant de bord, passèrent à ma -gauche et à ma droite, le premier se dirigeant au nord vers les deux -galères qui nous barraient le chemin, le second au sud, juste sur le -remorqueur du Melkarth. Je vis Bodmilcar, se démenant sur l’avant de -son gaoul, tâcher de faire comprendre aux Égyptiens le danger qu’ils -couraient, et se dépêcher de faire mettre ses rames à l’eau ; mais il -était trop tard. Notre manœuvre les surprit complètement. Le Dagon -passa de toute sa vitesse au milieu des barques égyptiennes, -chavirant ou broyant celles qui n’eurent pas le temps de se garer sur -son chemin. L’Astarté, dégagée par le mouvement du Cabire, courut sur -les deux navires qui cherchaient à passer en aval, et le Cabire, -filant vers le nord, jeta dans le courant cinq ou six brûlots qui -dérivèrent vers les deux grandes galères chargées de nous barrer le -chemin. Le coup réussit parfaitement. L’un des navires égyptiens, -abordé en plein travers par l’Astarté, fut effondré et coula tout de -suite. Son compagnon, accablé de pots à feu, effrayé par le -tourbillon qu’il creusait en s’engloutissant, alla s’échouer sur la -berge. - -Le Dagon, se jetant sur le remorqueur par la droite de son avant, le -défonça comme une planche pourrie, et me retournant, j’eus la -satisfaction de voir les gens de Bodmilcar qui coupaient leur -remorque en toute hâte. Aussitôt le Dagon et moi nous virâmes de bord -et nous courûmes à toute vitesse sur la galère égyptienne qui avait -renoncé à nous attaquer et qui se repliait sur le Melkarth. La -froissant des deux côtés, en répondant à la grêle de flèches qu’elle -nous envoyait, nous lui brisâmes les deux tiers de ses rames, puis -nous filâmes vers le nord, dans la direction du Cabire, qui -échangeaient des flèches avec les deux autres galères et laissait -dériver sur elles un brûlot après l’autre. - -L’affaire n’avait pas été longue. En moins d’une heure, nous avions -mis le Melkarth hors de combat, coulé deux navires égyptiens, envoyé -le troisième s’échouer sur la berge, où il avait fort à faire -d’éteindre l’incendie allumé par nos pots à feu, écrasé ou chaviré -une quinzaine de barques. L’eau était déjà couverte de débris, de -nageurs qui dérivaient au fil du courant. Les navires égyptiens, -stupéfaits par la soudaineté de l’attaque, s’empêtraient les uns dans -les autres et ne faisaient que gêner le Melkarth, qui cherchait une -remorque au milieu de tous ces maladroits. Sans m’occuper d’eux, je -lâchai du coup une douzaine de brûlots, que les gens du Cabire, armés -de gaffes, écartaient de leurs flancs pour les faire dériver vers les -deux galères, et de concert avec le Dagon, je me dirigeai vers le -nord, tranquillement et sans me presser, laissant vers le sud mes -assaillants dans le plus parfait désordre et Bodmilcar, qui -gesticulait sur la poupe de son Melkarth paralysé, dans la plus belle -fureur. Bicri aurait bien voulu lui envoyer une flèche, mais il était -décidément hors de portée. - -« C’est partie remise, dit le brave archer en remontant vers l’avant. - -— Oui, lui dis-je. Le coquin sent qu’il a mal emmanché sa journée. -Mais il attendra son occasion, et nous nous reverrons. - -— Je l’espère bien ! » dit Hannon. - -En même temps, il se fit un grand mouvement dans les navires -égyptiens, et trois d’entre eux, qui avaient réussi à se débrouiller, -se remirent à notre poursuite, accompagnés d’une multitude de -barques. Levant les yeux vers le rivage, je vis, sur la chaussée de -la digue, un nuage de poussière dans lequel s’avançait rapidement une -file de chariots* étincelants de bronze et de dorures ; des cavaliers -couraient le long de la berge et galopaient vers nous. C’était sans -doute le Pharaon qui venait assister à notre défaite et à notre -capture. Il arrivait un peu tard. - - -Illustration : C’était le Pharaon. - - -Des quarante ou cinquante brûlots que nous avions lancés, deux -avaient fini par s’accrocher à l’une des galères, et l’on voyait -l’incendie à son bord et son équipage qui courait, effaré, de droite -et de gauche. Elle se jeta tout de suite sur la berge : c’est la -grande manœuvre maritime des Égyptiens. Nous avions deux stades -d’avance sur ceux qui nous poursuivaient lourdement et tout le temps -d’arriver à notre aise sur la deuxième galère chargée de nous barrer -la route : son compte était bon. - -« A l’abordage, amiral Magon ! s’écria Hannibal. Tombons dessus, elle -est à nous. - -— A l’abordage ! répétèrent Hannon et Chamaï. - -— Ce n’est pas la peine, répondis-je. Nous n’avons pas le loisir de -nous amuser. Nous allons nous borner à la couler. - -— Comme un caillou, » appuya Himilcon. - -Le Cabire, voyant où nous en étions, passa tranquillement sous la -proue de la galère qui lui envoya quelques flèches et pierres par -acquit de conscience, et se dirigea vers la mer en hissant sa voile. -Je fis le signal à Amilcar, et nous jetant sur le navire égyptien qui -cherchait à fuir, le Dagon par l’arrière et moi par le travers, nous -le coupâmes littéralement en deux. Il disparut aussitôt dans un -tourbillon d’écume, et hissant nos voiles, nous sortîmes rapidement -dans la mer, en sonnant toutes nos trompettes en signe de victoire et -de défi. - -Derrière nous s’éleva un concert de cris et de malédictions. Avec le -Melkarth sans remorque et attardé, avec leurs coquilles de noix -égyptiennes, c’était tout ce qu’ils pouvaient nous envoyer. Nous -piquâmes vers le nord-est, et nos proues victorieuses fendirent les -flots blanchissants d’écume. Nous n’avions que deux morts et une -quinzaine de blessés, presque tous légèrement, et ils devaient en -avoir trois ou quatre cents, embrochés par nos archers et nos -machines, grillés par nos pots à feu, ou noyés par le Nil, fleuve du -Pharaon d’Égypte. - -En prenant la mer et en tournant vers l’ouest, je vis, derrière les -côtes plates et basses, les mâts des navires rester immobiles. - -Les Égyptiens, probablement sur le conseil de Bodmilcar, renonçaient -à nous poursuivre. Nos avaries étaient peu de chose et faciles à -réparer. Un aviron cassé à mon bord et deux à ceux du Dagon furent -remplacés par des rechanges. Le pont fut nettoyé, les blessés -installés en bas, les morts jetés à l’eau, après qu’on eut invoqué -Menath, Hokk et Rhadamath[1], les trois juges du Chéol, du monde -souterrain, pour les nôtres, et proprement dépouillé les corps des -trois Égyptiens. On raffermit aussi les étais, on répara quelques -cordages cassés par le choc, on recueillit les flèches piquées dans -le gréement, le pont et les bordages. En deux heures tout était fait, -et il n’y paraissait plus. Chryséis et Abigaïl, qui avaient assisté -bravement au combat, ne pouvaient se lasser de se réjouir de leur -liberté, en compagnie de Chamaï et d’Hannon, dont la verve était -devenue intarissable. - -Je fis venir Amilcar à mon bord, pour tenir conseil avec Himilcon et -lui. - - -Illustration : Le conseil de guerre. - - -« Voici, dis-je. Ils nous poursuivront certainement. Comme ils ont -des haleurs tant qu’ils veulent, ils remonteront la branche orientale -du Nil, puis redescendront la branche occidentale, et ressortiront -ensuite, soit par la bouche de Canope, soit par celle du Phare ; par -terre, il leur est facile d’envoyer des courriers dans ces deux -directions, pour qu’on nous y crée des obstacles. Le Pharaon a sans -doute des vaisseaux à Canope et au Phare. Nous ne pouvons pas y être -avant au moins vingt-quatre heures, en marchant à toute vitesse. Avec -leurs courriers et leurs relais, ils auront prévenu déjà demain -matin. De plus, nous n’avons presque plus d’eau. Hier soir, nous -aurions dû en faire : mais enfin je ne m’attendais pas à tout cela et -la bagarre nous a surpris. - -— Nous avons du vin, insinua Himilcon. - -— Mon avis, dis-je en haussant les épaules, est que nous fassions de -l’eau à la bouche la plus proche, celle de Sebennys, où ils ne -songeront pas à prévenir, car ils ne pensent pas que nous osions si -tôt revenir à terre, et leur plus court, pour nous poursuivre, est de -sortir par Canope ou par le Phare. Dans deux heures, nous serons à -l’eau douce ; dans deux autres heures notre provision sera faite. Le -point est une petite localité ; si on y est prévenu, eh bien, on -prendra de l’eau de vive force. - -— C’est bien vu, dirent Amilcar et Himilcon. Et après ? - -— Après, repris-je, Bodmilcar sait très-bien où nous allons, Tarsis. -Il est homme à nous suivre jusque-là. Faut-il y renoncer, parce que -nous n’avons plus le gaoul et la plus grande partie des -marchandises ? - -— Non, non, par Astarté, dame de la mer ! s’écrièrent mes -lieutenants. - -— S’ils nous manquent à Canope et au Phare, ils vont nous suivre tout -le long de la côte, guettant une occasion favorable. Bodmilcar a dû -recevoir des renforts du Pharaon, pour prix de sa trahison : Ils ne -peuvent manquer de nous rattraper, d’une façon ou de l’autre. - -— Tant pis pour eux, dit Amilcar. - -— Oh ! observai-je, ils nous causeront encore bien du trouble. Le -mieux serait, à mon avis, de leur faire perdre complétement notre -trace. Si c’est la volonté des dieux que nous les retrouvions plus -tard, eh bien, nous les retrouverons, et que ce soit pour leur -malheur. - -— Mais comment faire ? demanda Amilcar. - -— Écoutez bien. En naviguant continuellement vers le nord-est, -c’est-à-dire en tenant le grand Cabire devant nous et un peu à gauche -la nuit, en réglant notre course sur le soleil le jour, nous pouvons, -en quatre jours et quatre nuits, arriver à la grande île de Crète. » - -Himilcon me regarda, plein d’admiration, ainsi qu’Amilcar. - -« Voilà qui est beau, s’écria le capitaine du Dagon, mais on n’a -jamais tenté, jusqu’à ce jour, d’aller d’Égypte en Crète par la -pleine mer. - -— On a tenté des choses plus difficiles, lui répondis-je. Nous avons -bon vent d’est, et dans cette saison il ne change guère avant la -prochaine lune. Si nous manquons la Crète, nous tomberons, soit sur -la terre ferme, soit sur une des îles de l’Archipel, et de là je me -charge, en doublant le cap Malée, d’arriver sans encombre en Sicile. -Une fois en Sicile, nous arrivons aisément à Carthada, et nous sommes -sur la bonne route de Tarsis. - -— Astarté nous voit, s’écria mon lieutenant, ton plan est bien -combiné. Pendant ce temps, ils barboteront dans les Syrtes. - -— Jolie navigation ! dit Himilcon ; c’est la plus mauvaise partie de -la Grande Mer. Nous avons failli y périr il y a deux ans. Que -pareille chance arrive à Bodmilcar et tous les Tyriens ! O Tyriens -maudits, quand vous verrai-je tous enfilés par les ouïes, comme des -poissons fraîchement pêchés ? » - -Sur ces entrefaites, nous arrivâmes devant la petite ville de -Sebennys. Le Cabire, envoyé à terre, nous rapporta que tout était -tranquille. J’envoyai donc nos matelots faire provision d’eau, après -avoir payé la redevance nécessaire au chef égyptien de la ville ; on -acheta aussi quelques paniers d’oignons et de la viande fraîche, et -vers la fin du jour je tournai le dos à la terre et je mis hardiment -mes proues au nord-ouest. - -« Où allons-nous ? me dit Hannon, voyant que nous changions notre -route. - -— Dans le pays de ta Chryséis, lui répondis-je. Allons, qu’on apporte -les plats. J’ai faim. » - -Nous nous assîmes joyeusement sur l’arrière. Tout le monde était -content, y compris les matelots et les soldats qui avaient reçu une -ration de vin pour fêter la victoire du matin. Notre cercle était -grand maintenant, avec Chryséis et Abigaïl qui mangeaient en notre -société. - -« Il paraît, dit Hannibal, que nous changeons d’itinéraire et que -nous allons dans la grande Ile ? - -— Tout juste, répondis-je. - -— Et qu’est-ce qu’on voit dans cette grande île ? demanda Chamaï ; -est-ce l’île de Kittim ? - -— Non, c’est une autre ; et pour ce qu’on y voit, je t’apprendrai -qu’elle est remplie de hautes montagnes, qu’on y trouve des boucs -sauvages dont les cornes sont aussi grandes que celles des bouquetins -de l’Arabie, et que les habitants sont fort habiles archers. - -— Bon, dit Chamaï, Bicri trouvera à qui parler. Et quels peuples sont -ces sauvages ? - -— Ce sont les Phrvgiens et les Doriens, hommes grands, blancs et -beaux de visage, et bien faits de corps. Ils savent bâtir des villes, -et les Sidoniens ont des comptoirs et des marchands parmi eux. On y -va par Kittim et l’île de Rhodes, pays des Rhodanim, et la langue des -Doriens est la même que celle que parle Chryséis. - -— Ah, vraiment ! s’écria Chamaï, qui s’était pris d’affection pour -Chryséis ; je suis content que les Doriens soient parents des Ioniens -et que Chryséis trouve des gens de sa nation. Savent-ils faire la -guerre, Hannibal ? - -— Ma foi, dit celui-ci, je ne connais pas ce peuple. » - -Chryséis, en se faisant aider un peu par Hannon, nous apprit que les -Doriens, comme les Ioniens des îles et ceux de la terre ferme qui -s’appellent Achéens, sont braves à la guerre et vigoureux à manier -les armes, et qu’ils avaient fait de grandes guerres et conquêtes. - -« Que le monde est donc vaste ! s’écria Hannibal. Voici un peuple que -je connais à peine de nom, et je ne sais pas même l’histoire de ses -batailles. Présentement, nous le verrons, et je m’en réjouirai. -N’est-ce pas de Crète que viennent les épées de Chalcis ? - -— Non, lui dis-je en riant ; les épées de Chalcis viennent de -Chalcis, une autre île, où les Phéniciens exploitent le plus beau -cuivre et le plus propre à recevoir la trempe. - -— Demande donc à la belle Chryséis, dit Hannibal à Hannon, quelle est -la tactique et l’ordonnance des Ioniens et des Doriens, comment ils -partagent et disposent les troupes de leurs gens de guerre, et -comment ils les soldent. - -— Que veux-tu qu’une femme sache de tout cela, capitaine Hannibal ? -lui dit Abigaïl. C’est affaire aux hommes. Une femme sait que les -hommes de son pays se battent fort et courageusement, qu’ils -défendent la ville et les champs, et quand ils reviennent de leurs -guerres, elle sait quel butin ils rapportent et les noms des plus -vaillants, — et c’est tout. » - -Chryséis approuva en souriant, et nous dit les noms de rois et de -capitaines vaillants dans son pays. Je l’entendis nommer un roi qui -s’appelait Agamemnon, et un autre, Achillis — ou Achillès, et un -autre aussi Aïak. Elle nous dit aussi qu’il y avait eu dans son pays -deux fameux rois, qui avaient navigué extraordinairement et étaient -experts en la navigation, et que l’un s’appelait Jason, et l’autre -Odyssous. - -« Oh ! pour ceux-là, dit Himilcon, ce seront quelques marins d’eau -douce qui se seront traînés le long des côtes, d’une île à l’autre, -aussi loin qu’un trait d’arc par jour. Je connais leurs canots. Je -n’en voudrais pas pour aller de Sidon à Kittim, et leurs gens ne -savent même pas lire leur route dans les étoiles. » - -Chryséis avoua que dans son pays elle n’avait rien vu qui fût -comparable, même de loin, aux navires des Phéniciens, et que les -Phéniciens étaient vraiment semblables à des dieux marins. - -« Alors, tu es la déesse Astarté en personne, s’écria Hannon, et tu -commandes à la troupe des dieux. Mais nous sommes moins divins que -cela, et si nous l’étions, je voudrais redevenir homme, pour être -mortel comme toi. - -— Tu aurais dû lui dire toutes ces belles choses en ionien, dit -Hannibal, bâillant à se décrocher la mâchoire. Elle n’a rien compris -à ton discours. » - -Mais Chryséis fit très-joliment signe de la tête à Hannibal qu’elle -avait compris, et dit en très-bon phénicien : - -« J’ai compris, Hannon, ô guerrier ! » - -Là-dessus, tout le monde se mit à rire, Hannibal comme les autre, et -le brave capitaine s’écria : - -« Les femmes comprennent toujours quand on leur dit des paroles -flatteuses. - -— Je voudrais bien voir Hannon essayer de se faire comprendre par la -femme celte de Gisgon, dit Himilcon. En voilà une belle langue, le -celte : c’est comme le croassement des corbeaux de Bodmilcar. » - -A ces mots, la nuit étant venue, Himilcon courut vers son poste à -l’avant, et je m’assis attentif sur le couronnement de la poupe. - -Cette nuit et le jour suivant, le vent fraîchit et souffla -violemment, toujours dans la même direction. Je n’étais pas inquiet -de cette bourrasque, qui servait mes desseins. Il n’en fut pas de -même de mes passagers, effrayés de ne voir sans cesse que le ciel et -l’eau, et secoués par des vagues énormes où ils croyaient s’abîmer à -chaque instant, quand le navire descendait la lame et qu’ils le -sentaient fuir sous leurs pieds. Je les entendis plusieurs fois -invoquer leurs dieux, et ils mangèrent de mauvais appétit. La nuit -suivante, la bourrasque augmenta encore, et le lendemain le vent -tourna au sud, nous poussant franchement vers le nord, avec une -rapidité que je ne puis pas estimer à moins de dix-huit cents stades -en vingt-quatre heures. Nos trois navires tenaient très-bien la -conserve et semblaient voler ensemble sur la surface agitée de la -mer. Vers le soir, le vent tomba un peu, et le matin du quatrième -jour il était devenu tout fait maniable. Cette matinée-là, par un -ciel très-clair, à la grande joie de nos passagers et à la mienne, le -guetteur cria du haut de son mât : « Terre ! terre droit devant -nous ! ». J’allai rejoindre Himilcon à la proue, et nous distinguâmes -très-bien les sommets neigeux et dentelés des montagnes qui -étincelaient au soleil. Dans l’après-midi, la terre devint visible -pour des yeux moins exercés que les nôtres, et vers le soir nous -commençâmes, à la clarté des étoiles, à longer une côte rocheuse qui -ne nous présentait d’accès nulle part. Ce n’est qu’au milieu de la -nuit que nous trouvâmes un mouillage dans une petite baie mal -abritée, au fond de laquelle une rivière se jette dans la mer, à -travers des plages de sable fin et brillant. A l’est, on voyait -s’élever vers l’intérieur des terres le massif noir de hautes -montagnes boisées, desquelles sortaient des montagnes plus élevées -encore, et dont le sommet était blanc de neige. Le Cabire se hala sur -la plage, à l’embouchure de la rivière, et les deux galères purent -s’approcher assez près pour s’amarrer sur de gros rochers dont la -plage est parsemée, car les fonds sont excellents dans cette baie. La -côte était d’ailleurs parfaitement déserte et on n’y voyait pas trace -d’habitations. - - 1. Les Grecs ont fait de ces trois dieux phéniciens, qui jugent - \ les morts dans le Chéol, c’est-à-dire dans le monde - \ souterrain, Minos, Éaque et Rhadamanthe. - - -VI De l’île de Crète et de ses habitants. - - -Himilcon et moi, nous allâmes prendre un peu de repos bien -nécessaire, car nous avions passé toutes les nuits précédentes -debout, pour bien veiller à notre direction. Tout le monde était -accablé de fatigue, et je ne me réveillai que quand le soleil était -déjà monté au-dessus de l’horizon. - -Un coup d’œil jeté sur la plage nous montra qu’elle était -parfaitement déserte. Il n’y avait pas trace d’habitation. - -Les montagnes, rocheuses et très-escarpées, semblaient sortir de la -mer, tant elles étaient près du rivage, et la petite vallée par -laquelle passait la rivière s’étranglait tout de suite en gorge -profonde, couverte de bois touffus de myrtes et d’yeuses. Je fis -immédiatement descendre à terre une compagnie d’archers et de -soldats, en cas de besoin, et des escouades de matelots pour remplir -d’eau nos outres et nos barils. Bicri partit à la découverte avec dix -archers et remonta le cours de la rivière, vers la gorge et les -montagnes. Comme le bois ne nous manquait pas, je fis allumer les -feux sur la plage, pour faire la cuisine à terre, et je fis dresser -deux tentes, sous l’une desquelles on déballa quelques marchandises, -dans le cas où Bicri trouverait des naturels. Le grand Jonas se -montra très-utile, enlevant à lui seul un baril d’eau et portant sur -son dos la charge de bois de trois hommes. - -« Je voudrais, disait-il en portant ses barils, qu’ils continssent -aussi bien du vin que de l’eau, et je porterais une charge encore -deux fois plus lourde, si on me la laissait boire. » - -Vers le milieu de la journée, Bicri revint avec ses hommes, -très-fatigué ; mais il avait réussi. Il avait vu dans les montagnes -plusieurs naturels qui s’étaient sauvés à son approche, et il les -avait poursuivis, étant lui-même un montagnard adroit à sauter d’un -rocher à l’autre. Il avait fini par en attraper un qu’il m’amenait. -Les autres leur avaient jeté des pierres, en les suivant de loin, -mais sans leur faire de mal et sans oser les attaquer à fond. Sur mes -ordres, Bicri était d’ailleurs resté sur la stricte défensive et ne -leur avait pas répondu à coups de flèches. Le sauvage que m’amenait -Bicri était un grand gaillard bien découplé ; sa figure était aussi -brune que celle d’un Madianite ; il avait la face large, les -pommettes saillantes, les yeux noirs et obliques et le menton pointu. -Ses cheveux étaient lisses, épais et très-noirs. Il était vêtu d’une -peau de bouc sauvage, retenue par une corde autour des épaules et -autour des reins, et sur sa poitrine et ses bras nus il portait des -colliers et des bracelets de coquillages. Bicri lui avait pris une -hache, faite d’une pierre verdâtre, très-bien polie et emmanchée d’un -manche de bois très-dur, avec laquelle il avait essayé de se -défendre. - - -Illustration : Le sauvage que m’amenait Bicri. - - -Quand on me l’amena, il se mit à gesticuler et à parler beaucoup, -mais dans une langue que je ne comprenais pas. Je lui fis rendre sa -hache et je lui fis présent d’un morceau d’étoffe rouge ; puis, -l’ayant conduit sous une tente, je lui montrai différentes -marchandises, après quoi on le laissa libre. Il courut aussitôt vers -ses montagnes et disparut dans les bois. - -Deux heures après, il revint, accompagné de plusieurs autres -sauvages, vêtus comme lui et portant de courtes lances, des arcs et -des flèches mal faits. Ils s’arrêtèrent à cent pas de notre campement -et agitèrent des branches de myrte. Je leur fis faire le même signe, -et je m’avançai vers eux, accompagné de Hannon, qui leur montrait des -pièces d’étoffes et des rangées de perles de verre. Peu à peu ils se -rassurèrent et vinrent jusqu’à notre campement. L’un d’eux, qui -paraissait être leur chef, essayait de se faire comprendre. Il nous -montrait le ciel et disait : Britomartis ; puis il nous montrait -toujours la même direction vers les montagnes, répétant : Phalasarna, -Phalasarna. Il semblait aussi avoir déjà vu des Phéniciens, car il -disait, en désignant les navires : Sidon, Sidon, et il nous montrait -nos habits, qu’il appelait très-bien kiton. - -Nous donnâmes au chef un vieux kitonet et aux autres des perles de -verre, moyennant quoi ils nous apportèrent deux bouquetins et des -perdrix, qu’ils appellent, dans leur langue, hamalla. - -Vers le soir, il en vint un vieux, vêtu d’un kitonet par-dessus -lequel il portait sa peau de bouquetin et chaussé de vieilles -sandales. Il savait un peu de phénicien et nous expliqua que sa -nation était celle des Kydoniens*, qui possédait autrefois toute -l’île ; mais qu’il était venu des Phrygiens de l’est et des Lélèges -du nord qui leur avaient fait la guerre, et que maintenant ils -s’étaient réfugiés dans ces montagnes que je voyais à l’ouest et qui -étaient inaccessibles, et que dans les montagnes inaccessibles de -l’est il y avait aussi d’autres Kydoniens. Tous les plateaux du -centre et toute la côte, et toutes les vallées fertiles du nord et du -sud, étaient occupés par ces Phrygiens et Lélèges, et par d’autres -peuples qui étaient venus plus tard, gens de la nation des Doriens, -et ils exterminaient la race des Kydoniens. Je m’expliquai alors -pourquoi, n’ayant jamais abordé en Crète que par la côte nord, en -venant de Carie et de Rhodes, je n’avais vu que des Doriens, et -pourquoi d’autres capitaines de Tyr et de Sidon, ayant abordé à -l’extrémité orientale de l’île, et ayant fondé des comptoirs où l’on -achetait un peu de minerai, ou autour desquels on exploitait quelques -mines fort peu riches, avaient été en relation avec des sauvages -kydoniens. - -Le vieux nous dit aussi que Britomartis, qui signifie dans leur -langue « la douce Vierge », était leur déesse, et que Phalasarna -était leur ville, sur un haut plateau des montagnes blanches. Je lui -fis boire du vin pour le remercier, et il fut enchanté. On lui donna -en présent deux pointes de lances et un collier de perles de terre -émaillée, et il nous promit que le lendemain il nous procurerait des -vivres frais tant que nous voudrions. - -Là-dessus, la nuit étant venue, les sauvages grimpèrent à leurs -montagnes, et Hannibal fit doubler les sentinelles par mesure de -précaution. - -Nos Kydoniens arrivèrent, le matin, nous amenant quelques chèvres. -Comme ils ne cultivent pas la terre, ils ne pouvaient nous apporter -ni grains, ni légumes ; mais ils avaient des fruits sauvages, assez -aigres, et du miel doux et parfumé. Comme je leur demandais des bœufs -et que j’essayais de me faire comprendre en leur montrant une figure -de cet animal, ils me dirent qu’ils n’avaient pas de bêtes pareilles -dans leurs montagnes et qu’elles étaient même inconnues dans l’île -avant l’arrivée des Phrygiens. Leur déesse Britomartis est dans les -bois, et c’est la déesse de la chasse. La nuit, ils me firent voir le -croissant de la lune et me dirent que c’était Britomartis. Chryséis -connaissait aussi cette déesse, mais elle l’appelait Artemis. Je -crois que ce sont les Kydoniens qui ont appris à la révérer aux -Doriens, lesquels l’auront appris aux Ioniens. Ils lui sacrifient des -biches et des cerfs et aussi, autant que j’ai pu comprendre, des -jeunes garçons ; mais je n’en suis pas bien sûr. Bien que cette -déesse soit la lune, ce n’est pas Astarté, parce qu’Astarté leur -aurait certainement enseigné la navigation, et que Britomartis -Artemis leur a enseigné la chasse : cela est certain. - -Ils connaissent aussi le dieu des Phrygiens, de ceux qu’on appelle -Kurètes et Korybantes, qui ont une ville appelée Knosse, avec un -temple. Ce dieu est un taureau blanc, et on le voit aussi sous la -figure d’un homme. Les Doriens disent que c’est le dieu de cette île, -mais les Kydoniens croient que les Kurètes l’ont apporté avec eux. -Toujours est-il que je ne connais pas ce dieu, et que ce n’est pas -non plus l’Apis des Égyptiens, ni notre Moloch, quoiqu’il soit un -bœuf. Chryséis le connaissait et disait qu’il avait traversé le -détroit entre la mer Noire et la mer des Ioniens, avec une femme sur -son dos, et elle l’appelait Dzeus. Les Phrygiens de la Crète -l’honorent par des danses, des hurlements et le son des tambourins, -et ses prêtres sont de la tribu des Korybantes, enfants de Korybas. -C’est un très-grand dieu. Chryséis disait aussi qu’un taureau avait -eu un enfant demi-homme, demi-bœuf, d’une reine de cette île, nommée -Pasiphaï, mais que cet enfant avait été vaincu par un roi ou dieu de -la nation des Doriens ou des Ioniens, je n’ai pas pu bien comprendre. -Mais je pense qu’ils veulent rappeler par là quelque victoire des -Doriens ou Ioniens sur les Phrygiens, Kurètes et Daktyles, lorsque -les Doriens les chassèrent des plaines et des vallées en venant -s’établir dans l’île, et j’infère aussi que ce taureau n’était pas -Dzeus, ou que ce dieu n’est pas le Moloch ; car autrement, comment le -Moloch n’aurait-il pas donné la victoire à ses enfants contre des -étrangers ? Le Moloch n’est-il pas plus puissant que les dieux des -Doriens et des Ioniens ? Maintenant, il se peut que leurs dieux aient -été plus forts que ceux des Phrygiens, ou que les Phrygiens n’ayant -pas bien honoré leur dieu, le Dzeus taureau, que leurs danses, cris, -hurlements et tambourins ne lui ayant pas été agréables, celui-ci ait -passé du côté des Doriens et les ait protégés contre leurs ennemis, -rejetant les Phrygiens du nombre de ses peuples. Cela est possible. - -« Qu’est-ce que ces dieux ? s’écria Chamaï. Il n’y a qu’un Dieu, le -Dieu vivant, qui s’appelle El, et qui a encore un autre nom qu’on ne -doit pas prononcer. Et tous ces dieux, le Moloch et Artemis, Dzeus et -Melkarth, sont moins forts que lui. Est-ce que Kémos, le dieu de -Moab, a protégé Moab contre nous ? Est-ce que Dagon a défendu les -Philistins de Gaza et d’Askelon ? Est-ce que Nitsroc a pu faire -triompher les Syriens de Tsoba, et Adramélec ceux de Damas ? Et tous -leurs Baal ont-ils pu faire résister les enfants de Hamalek, et les -Iduméens et tant d’autres ? Non ; mais c’est El, le Dieu des armées -et des guerriers, qui a fait le ciel, la terre et les mers, qui nous -a délivrés de la puissance des Égyptiens et nous a donné la victoire -sur tous les peuples depuis le torrent d’Égypte jusqu’au Liban et à -l’Euphrate, et leurs dieux ne sont que des mauvais dieux. Ainsi, El -est le seul, l’unique ; c’est un Dieu fort, un Dieu jaloux, le Dieu -de nos vengeances et de nos guerres. - -— Je penserais volontiers, dit Hannibal, que El est un dieu de -montagnes et aussi de vallées, car dans les pays montagneux il a -toujours montré sa puissance. Mais on ne peut pas dire qu’Astarté -n’ait pas manifesté sa grandeur sur mer en faveur des Sidoniens et de -ceux d’Arvad. Et ainsi, on doit honorer Astarté sur mer, et El dans -les montagnes ; et pour ce qui est des plaines, j’y ai vu El comme -étant aussi un dieu très-puissant. Mais pour le Moloch et pour -Melkarth, je ne les révère pas. Seulement, Achmoun, dieu d’Arvad, et -Baal Péor, dieu de Béryte, ont grandement protégé les Phéniciens en -Libye et en Tarsis, et il est bon de les honorer dans ces pays-là. - -— Et les Cabires ! s’écria Himilcon. Qui donc conduirait les proues -de nos navires, si les Cabires ne luisaient pas pour nous ? Les -Cabires sont les dieux favorables aux pilotes sidoniens. - -— Ah ! dit Chamaï, pour des dieux de pilote, moi, cela ne me regarde -pas. Je me contente d’adorer El sur terre et sur mer ; mais les -pilotes doivent connaître leur affaire mieux que moi. » - -Là-dessus, nous allâmes nous coucher, après avoir chacun prié son -dieu. J’étais décidé à partir le lendemain, ayant complété mon -chargement en vivres frais et n’ayant pas grand’chose à retirer des -sauvages kydoniens. De bon matin, on fit donc les préparatifs du -départ, après avoir acheté encore quelques provisions aux naturels. -Mon intention était de contourner la pointe occidentale de la grande -île, de tourner vers le nord, de reconnaître la petite et la grande -Cythère, de longer la côte de terre ferme jusqu’à l’embouchure de -l’Acheloüs, où je comptais faire de l’eau et communiquer avec les -naturels, puis de là passer entre Zacynthe et Céphallénie, et me -diriger à l’ouest, pour passer entre la grande terre et l’île des -Sicules. Une fois là, je n’avais plus qu’à longer la côte nord de -l’île pour arriver au promontoire de Lilybée, d’où il est facile de -passer au promontoire de Carthada, car il n’y a pas plus de trois -cent quatre-vingts stades. Les dieux en décidèrent autrement. -Quelqu’un d’eux fut-il irrité de ce qu’avaient dit Hannibal et -Chamaï, ou voulaient-ils éprouver notre constance et la bonté de nos -navires ? Toujours est-il qu’au moment où nous partions le temps -était lourd et menaçant. - -Himilcon me fit remarquer la formation de petits nuages livides dans -la région du sud-ouest. - -« Raison de plus pour partir, lui dis-je. Le coup de vent qui -s’annonce de ce côté va nous pousser à la côte, dont les atterrages -sont fort dangereux, comme tu vois. Ici nous ne sommes pas abrités. -Je sais qu’il n’y a guère, sur la côte du sud, de bon mouillage, et -j’en connais sur la côte du nord. Hâtons-nous donc de passer à -l’ouest de l’île avant que l’ouragan n’arrive, et précédons-le vers -le nord, au lieu de nous laisser précéder par lui. » - -Le temps était d’un calme inquiétant. Je mis tout le monde aux rames, -et les trois navires coururent rapidement vers l’ouest. Il me fallut -environ douze heures pour dépasser l’île dans ce sens, d’où j’infère -que la distance est d’environ quatre cent cinquante stades. Le ciel -était maintenant complétement couvert de nuages très-bas ; l’ouragan -ne pouvait tarder. Je continuai de courir à l’ouest, m’éloignant de -terre vers la pleine mer, pour être plus en mesure de lutter. -J’allais avoir besoin de toutes nos forces, car à la nuit la -bourrasque nous arriva brusquement et la tempête éclata avec fureur. -J’avais calculé que nous avions dépassé l’île d’environ cent -cinquante stades ; la tempête venait du sud-ouest ; en nous -abandonnant, nous devions donc être poussés au nord de l’île, en -passant entre la Crète, assez au large, et la petite Cythère. Je fis -donc hisser les voiles pour courir devant le vent. - -Cette nuit, il nous fut impossible de savoir où nous étions. La pluie -tombait à torrents, les coups de mer se suivaient rapidement, nous -jetant des masses d’eau et d’écume par-dessus bord, et nos timoniers -avaient fort à faire pour empêcher la lame de nous prendre par le -travers. Le tonnerre éclatait incessamment, et à la lueur des éclairs -nous voyions la mer, blanche d’écume, se déchirer et se creuser en -gouffres noirs et profonds. - -Nous embarquions beaucoup d’eau, mais les navires ne fatiguaient -pas : ils se comportèrent admirablement. Je mis les soldats et les -rameurs au travail des écopes, sous la direction du maître rameur et -d’Hannibal, qui n’épargnèrent ni les encouragements ni les coups de -bâton pour les faire bravement travailler. - -« Eh bien ! criai-je à Chamaï, car le vent, la pluie, le tonnerre, la -mer, faisaient un tel fracas qu’on avait bien de la peine à -s’entendre, eh bien ! voici le moment de crier à ton Dieu. - -— Sommes-nous vraiment en danger ? demanda Bicri. - -— La lame, dans l’Océan, est autrement grosse que cela, répondis-je. -Ici elle est courte, mais rageuse. Les navires tiennent bon, et j’en -ai vu d’autres dans les Syrtes et passé le détroit de Gadès. » - -Abigaïl et Chryséis se tenaient étroitement embrassées, dans leur -cabine. Chamaï et Bicri, quoique non habitués à la mer et fortement -secoués, se conduisirent en hommes vaillants, aidant à raffermir les -cordes et à maintenir l’arrimage tant qu’ils pouvaient ; mais l’épais -Jonas s’était laissé tomber dans l’entre-pont, où il roulait au gré -du tangage et du roulis, comme un énorme ballot. - -« Il faut m’arrimer cela, dit Hannibal en lui détachant un grand coup -de pied dans les côtes. Il va défoncer quelque chose. - -— Hélas, hélas ! gémissait Jonas, que je regrette d’être venu ! -Hélas, qu’on mangeait de bon pain et de bonne viande dans mon -village ! Oh, oh, oh ! les poissons vont nous manger, à présent ! -Ahi ! on ne peut pas se tenir debout, et nous sommes sous l’eau. -Aidez-moi mes bons frères. Ho, ho ! - -— Te tairas-tu, bœuf, chameau, chien crevé ? lui cria Hannibal en -colère. Attachez-le au pied du mât, vous autres. Il roule ici à -droite et à gauche, et il a déjà manqué de me faire tomber. » On -attacha Jonas, qui se laissa ballotter comme une masse inerte. Je -remontai sur le pont, où Himilcon, à côté des timoniers, faisait de -son mieux. - -« Je ne vois plus le Dagon, » me cria-t-il. - -En ce moment, le Cabire faillit être jeté contre nous, par une vague -qui le prenait trop en travers. A la lueur d’un éclair, je vis -Amilcar et Gisgon encourageant leurs hommes du geste. - -« Elle va bien, nous cria Gisgon en passant, c’est le commencement du -voyage ! - -— Et ce ne sera pas la fin, lui répondis-je. C’est nous qui serons -les plus forts. » - -Hannon, cramponné à une corde, cherchait à percer l’obscurité. - -« Bon courage, Hannon ! lui dis-je. - -— Sois sans crainte, s’écria le vaillant scribe. J’en ai pour -Chryséis et pour moi, mais je n’ai jamais vu de temps pareil. - -— Attention ! cria Himilcon, attention à la voile ! » - -Nous fûmes près d’être chavirés. Une vague nous avait jetés de côté -et le vent plaquait la voile contre le mât. Nos matelots s’élancèrent -sur la vergue. - -Tout à coup, dans un éclair plus éblouissant que les autres, je vis -un grand navire rond droit devant nous. Himilcon ne put retenir un -cri : - -« Le Melkarth ! » - -« Bodmilcar ! » s’écria Hannon à son tour. - -Un second éclair me fit voir le navire : c’était bien le Melkarth ! -Je ne pouvais pas ne pas le reconnaître, et sur la poupe, la tête -levée et bravant la tempête, Bodmilcar semblait commander à la mer. - - -Illustration : C’était bien le Melkarth. - - -Un troisième éclair, accompagné d’un violent coup de tonnerre, ne -nous montra plus rien : le Melkarth avait disparu dans les ténèbres. - -« Khousor Phtah[1] travaille ferme là-haut, avec son marteau, cria -Himilcon. Va, Khousor Phtah, frappe, éclaire, gronde, tu ne me fais -pas peur. Les Cabires sont pour nous. » - -Il me semblait que la tempête infléchissait notre course vers le -nord, mais je n’avais aucun repère pour me guider. Je passai près -d’une heure dans l’angoisse. Les coups de mer menaçaient à chaque -instant de nous défoncer ; le Cabire se tenait dans nos eaux et nous -l’entrevoyions de temps en temps, tantôt au-dessus de nos têtes, -tantôt au-dessous. Un paquet de mer, plus fort que les autres, vint -subitement balayer le pont ; j’étais à ce moment à l’arrière, sur le -toit de la cabine, avec Himilcon et les deux timoniers ; je me retins -au bordage ; quand je me redressai, tout étourdi et aveuglé par la -masse d’eau qui avait passé sur moi, Himilcon et l’un des timoniers -avaient disparu. - -Je me jetai aussitôt sur le timon, qui n’avait pas été emporté, et je -donnai un fort coup d’aviron pour tenir le navire arrière à la lame. -En même temps, un maître matelot sauta sur la poupe ; je lui passai -le timon, et me penchant vers le pont, je criai d’une voix forte : - -« Himilcon, Himilcon ! » - -Je ne vis que Chamaï, car le jour commençait à se lever, et on -distinguait assez clairement. Au coup de mer qui avait manqué -d’effondrer la cabine, il s’était jeté devant la porte, la couvrant -de son corps et montrant les deux poings à la vague. - -« Adonaï ! Notre Seigneur, Dieu des enfants d’Israël qui as fait le -ciel et la terre, cria le brave capitaine, envoie la colère de tes -eaux contre nous autres hommes, mais sauve les deux femmes qui sont -ici ! » - -Hannon accourut à moi, entendant mon appel. - -« Le bon pilote a-t-il donc été entraîné par la mer ? s’écria-t-il. - -— Je le crains, » lui dis-je. - -Mais au même instant une voix joyeuse, partant de dessous, nous -répondit : - -« Il n’y a pas de mal : je suis tombé sur la tête ! » Et Himilcon -émergea de l’entrepont, tenant une outre entre ses bras. - -« Voilà ! dit-il ; la lame m’a jeté tout juste sur l’ouverture du -panneau, par où je suis descendu dans la cale la tête en bas. Cette -outre, mal arrimée, a paré le choc et, chose merveilleuse, n’a point -souffert. Il y a des Cabires en cette affaire. Et où est le timonier -Kadmos ? » - -Je haussai les épaules et lui montrai la mer furieuse. Là-dessus, -Himilcon s’assit sur le pont et se mit à teter consciencieusement son -outre. - -Tout à coup Bicri vint à moi. - -« Amiral, me dit-il, puis-je parler ? - -— Qu’as-tu à dire ? lui demandai-je. - -— Je te demande pardon, seigneur, de mon audace de parler ici des -choses de la mer ; mais j’ai les yeux excellents, et il me semble -voir des sommets de montagne, là, derrière la poupe, un peu à -droite. » - -Himilcon, sans lâcher son outre, sauta sur ses pieds, et de son œil -unique regarda attentivement dans la direction indiquée. - -« L’archer a raison, dit-il, et mon œil ne m’a pas habitué à me -tromper. Nous sommes sous le vent de la terre. » - -La bourrasque faiblissait un peu, et malgré la pluie constante il me -semblait aussi voir des montagnes derrière nous, à notre droite. - -Je me fis ce raisonnement : le vent paraît tourner en cercle, du -sud-ouest au sud franc, nous poussant vers le nord. La terre que je -crois voir ne peut être qu’un promontoire de la côte nord de Crète. -J’aurais donc ainsi la direction de l’est à ma droite. Faisons un -effort pour sortir du tourbillon et nous diriger de ce côté. - -Je fis aussitôt le signal au Cabire. Je doublai le nombre des -rameurs, à l’aide des soldats, mettant deux hommes à chaque rame. Je -m’assurai par moi-même de l’arrimage, qui avait presque partout tenu -bon, et je fis pousser vigoureusement du côté supposé de l’est. - -Je ne m’étais pas trompé. Bientôt nous sortîmes de l’action du vent. -Au bout d’une heure, il diminuait sensiblement ; au bout de deux -heures, il tombait tout à fait ; au bout d’une autre heure, la pluie -cessait, et un rayon de soleil, dardant à travers les nuages, nous -montrait en même temps la franche lumière et notre route. - -« Vive le roi ! cria Chamaï. Adonaï nous a sauvés, mais j’ai eu une -belle peur. - -— Permission de teter un peu l’outre avec l’archer Bicri, qui a vu le -bon chemin le premier ? demanda Himilcon en secouant son kitonet -trempé. - -— Va, lui dis-je, vous l’avez bien gagné. » - -Hannon et Chamaï firent sortir de la cabine les deux femmes, qui -tremblaient bien encore un peu, mais qui souriaient déjà. - -« Les voilà comme le temps, dit le scribe gaiement : moitié -effarouché, et moitié riant. - -— C’est égal, c’est égal, dit Chamaï ; j’aimerais encore mieux avoir -affaire à une douzaine de guerriers qu’à la mer en fureur. - -— Tu t’y feras, capitaine Chamaï, lui dis-je, et pour une première -épreuve, tu t’en es fort bien tiré : mais il ne faut plus médire des -dieux. » - -Hannibal sortant de l’entre-pont, son casque d’une main et sa -cuirasse de l’autre, s’écria d’une voix retentissante : - -« J’ai craint, pendant toute cette nuit et affreuse tempête, que mon -armure ne fût perdue ou bosselée tout au moins. Mais j’avais tant à -faire pour maintenir une stricte discipline et bâtonner les esclaves -rameurs afin de leur donner de l’ardeur et du courage, que je n’ai pu -visiter mes armes que ce matin. Les voici saines et sauves, grâce -Adonaï El, à Astarté, à Achmoun, aux Cabires amis d’Himilcon, et à -tous les autres dieux qui auront bien voulu s’en mêler. Maintenant, -j’ai très-faim. Salut, belles jeunes filles ! j’espère que vous avez -très-faim aussi ? » - - -Illustration : Hannibal, son casque d’une main. - - -Disant cela, Hannibal aperçut l’outre d’Himilcon et de Bicri et se -dirigea sur-le-champ de leur côté. - -A mesure que nous avancions, le beau temps venait à notre rencontre. -Dans l’après-midi, les nuages se dissipèrent tout à fait, et un -soleil radieux éclaira la mer bleue et des côtes verdoyantes à moins -de trente stades de nous. J’envoyai le Cabire en avant, à la -recherche d’un mouillage, car nous avions bien du dégât à réparer. -Bientôt, comme nous étions assis au soleil et que nous nous séchions, -en prenant notre repas, qui se composait de quelques figues sèches et -de pain sans levain, avec de nos oignons tout crus, je vis, à ma -grande joie, le Dagon derrière nous. Il avait été entraîné par la -bourrasque et avait vigoureusement lutté, ayant eu sa vergue et sa -voile emportées. Heureusement que nous avions des voiles de rechange. -A la hauteur d’un cap assez élevé, nous trouvâmes le Cabire qui nous -annonça qu’au sud de ce cap se trouvait une belle baie, dans laquelle -une rivière descendait d’une vallée large et verdoyante. Nous -longeâmes de conserve la côte du nord au sud, et au soir nous -arrivâmes au fond de la baie, où la côte se dirige vers l’est. Le -mouillage était excellent, le temps superbe. On jeta l’ancre -sur-le-champ et le Cabire fut tiré à la côte. Nous nous couchâmes -rompus de fatigue, à la nuit tombée. On voyait dans les terres les -feux de plusieurs villages, ce qui nous réjouit grandement, et cette -nuit-là tout le monde dormit de bon cœur. - - 1. Dieu du feu souterrain et du marteau. Comparez Phtah à - \ l’Hephaistos des Grecs. - - -VII Comment la belle Chryséis préféra le scribe Hannon à cinquante -vaches. - - -Dès le matin on se mit à l’œuvre pour réparer nos avaries. La -cargaison, parfaitement arrimée et emballée, n’avait pas souffert ; -je fis transporter dans une prairie verdoyante et émaillée de fleurs -les marchandises qu’on étala sous un bouquet d’arbres, et je fis -descendre Jonas et sa trompette. - -Quand le sonneur se vit à terre, il manifesta sa joie par des sauts -et des cris formidables. - -« Où sont-ils ? s’écria-t-il. Maintenant je ne suis plus sous l’eau, -dans la gueule du Léviathan. Où sont les bêtes curieuses qui doivent -lutter avec moi ? Maintenant je n’ai plus peur. Sur la terre solide, -il n’est pas de bête que je craigne, si curieuse qu’elle soit. » - -J’ordonnai à Jonas de sonner de sa grande trompette, aussi fort qu’il -pourrait, et le fracas qu’il fit ne tarda pas à nous amener les -habitants d’un village qu’on voyait de loin et de nombreux bergers -dispersés dans la campagne. Tous ces gens accouraient vers nous sans -défiance, voyant nos préparatifs pacifiques, et de loin ils -s’appelaient les uns les autres, criant « Pheaki ! Pheaki ! » pour se -dire qu’il y avait là des marchands phéniciens. C’étaient des hommes -Doriens, hommes grands et bien faits, blancs de visage, ayant le nez -très-droit, le front élevé, les cheveux noirs et bouclés ; la plupart -étaient sans armes. Les uns étaient vêtus d’un vieux kitonet, de -provenance évidemment phénicienne ; d’autres avaient essayé de s’en -faire un avec la toile grossière qu’ils tissent : mais leurs -imitations étaient informes et mal cousues. Le plus grand nombre -avait la tête nue ; quelques-uns étaient coiffés d’une espèce de -parasol fait avec de la paille tressée. Il y avait aussi des femmes -avec eux, belles de corps et de visage. Elles étaient vêtues de -longues robes sans manches, faites de deux morceaux de toile cousus -ensemble, à peu près comme un sac, dans le fond duquel on aurait fait -trois trous pour passer la tête et les bras, et par-dessus ces robes -elles avaient une robe plus courte, fendue sur les côtés, qui leur -descendait un peu au-dessous de la ceinture. Ils n’avaient d’ailleurs -ni bijoux ni ornements. - - -Illustration : Jonas sonna de la trompette. - - -Je fis aussitôt, à l’aide de piquets, tendre une corde autour de nos -marchandises, et je dis à Hannon d’expliquer aux naturels qu’ils ne -devaient pas franchir la corde, ce qu’ils comprirent très-bien. Ils -me parurent, en toutes choses, très-réservés et très-intelligents. - -L’un d’eux, qui avait autour de la tête un bandeau d’étoffe et -portait à la main un long bâton terminé par une pomme de cuivre, pour -faire reconnaître qu’il était leur chef, se mit à parler pour tous -les autres. Les siens l’écoutaient dans le plus profond silence. Ce -chef se tint devant nous, les yeux baissés et les mains croisées, et -nous fit un long discours, car les Doriens sont grands parleurs et -amis des harangues. Je le comprenais assez bien, et d’ailleurs -j’avais Hannon pour m’aider. Il nous souhaitait la bienvenue et nous -faisait beaucoup de compliments, nous appelant des demi-dieux, et -célébrant tout ensemble les dieux nos parents et nos navires, ce qui -fait toujours plaisir à des marins. Finalement, il nous demanda de -faire voir, à lui et à son peuple, les belles choses que nous avions -apportées de la ville divine de Sidon. - -Je connaissais depuis longtemps l’idée qu’ont les Doriens, les -Ioniens, et en général tous les peuples qui s’appellent entre eux du -nom commun d’Hellènes. Ils croient que les Phéniciens ne sont pas des -hommes comme les autres et pensent volontiers que nous sommes -d’origine ou de parenté divine. Le lointain mystérieux de nos villes, -nos navires, nos voyages, les marchandises que nous leur apportons, -toutes choses extraordinaires pour eux, leur ont donné cette idée, et -on comprend bien que ce n’est pas nous qui les détrompons : au -contraire. Ce qui finira par les détromper, c’est la vue de nos -colonies, les coups de main de nos capitaines et matelots et les -collisions qui s’ensuivent quelquefois. Toujours est-il qu’ils nous -regardent comme une espèce d’hommes bien supérieure et qu’ils -avalent, avec la plus parfaite candeur, toutes les bourdes que nous -leur racontons. - -Je fis répondre à ce chef, par Hannon, que nous rapportions toutes -sortes de choses extraordinaires du Caucase, où habitent des géants, -de la Cilicie où sont des montagnes enflammées et les bouches du -monde souterrain, de Sidon, ville divine, d’Arabie où sont des -hommes, qui vivent trois cents ans, d’Égypte où vivent les dieux et -les crocodiles, serpents de deux stades de long. - -« En attendant, ajoutai-je, si vous avez des cuirs de bœuf, du cuivre -de Chalcis, de la laine filée, des cornes de bouquetin, -apportez-les-moi. Je vous donnerai en échange des habits, des perles -de verre, des parfums, du nectar, ou toute autre chose que votre cœur -pourra désirer. - -— Qu’est-ce que tu leur racontes là, me disait Chamaï, stupéfait, à -mesure que je parlais ? Les Madianites sont les plus justes des -hommes, et les enfants d’Ismaël vivent trois cents ans, et on -rencontre des dieux qui se promènent en Égypte ? » - -La stupéfaction de Chamaï m’amusait beaucoup. - -« Tais-toi donc, lui dit Himilcon, tu en entendras bien d’autres. - -— Mais ce sont des mensonges gros comme des montagnes ! - -— Du moment qu’ils font plaisir à ces sauvages et qu’ils leur font -acheter nos marchandises, ce ne sont plus des mensonges. » - -Le chef envoya aussitôt des hommes vers le village pour chercher ce -qui pourrait être à ma convenance. Il me proposa aussi des pilegech -ou jeunes filles esclaves, qu’ils appellent pellex, car ils ne savent -pas bien prononcer notre langue ; ils écorchent les mots, disant -pellex pour pilegech, kiton pour kitonet, kephos pour koph, -kassiteros pour kastira, ou bien ils allongent les mots et en -défigurent le sens. Par exemple, quand on leur parle de la grande mer -qui est passé Gadès et qui fait le tour du monde, au lieu de -l’appeler mer de Og, ils la prennent pour une rivière nommée Ogeanos -ou Okeanos, et ils croient aussi que c’est un dieu. C’est ce qui -arrive toujours avec des gens demi-sauvages, qui ne comprennent pas -bien ce qu’on leur explique. Enfin, le chef me proposa donc des -pilegech, me disant qu’ils avaient fait des prisonnières dans une -expédition de guerre récente sur la terre ferme et qu’on leur en -donnait aussi en tribut. Mais je les refusai, n’ayant pas à -m’embarrasser d’esclaves femelles qui ne sont pas de défaite dans nos -colonies de Libye, ni en Tarsis. - -On m’apporta bientôt une assez grande quantité de bon cuivre, des -peaux de bœuf et de grandes cornes propres à faire des arcs et des -manches de couteaux. J’eus tout cela à bon compte, ainsi que de bonne -laine filée qui venait de terre ferme. Pour ne pas être -continuellement encombré sur la plage, j’envoyai des marchandises -dans l’intérieur du pays, sous l’escorte de Bicri, qui ne demandait -qu’à courir, et en compagnie de Jonas dont la trompette retentissante -devait annoncer nos produits et attirer les chalands. Cette trompette -fit l’admiration des Doriens, qui ne pouvaient se lasser d’écouter -ses fanfares. Je mis toute l’expédition sous la direction du maître -matelot Hadlaï, que je chargeai de la vente, car il s’y entendait -fort bien, avec recommandation d’être de retour dans les -quarante-huit heures : c’était le temps qu’il me fallait pour réparer -nos avaries. - -Dans la journée, j’envoyai huit hommes m’abattre un chêne dans une -forêt, sur les flancs de la vallée, pour refaire une vergue au Dagon. -Les Doriens me laissaient couper tout le bois que je voulais, sans -rétribution. Ils se croyaient assez récompensés quand on les laissait -regarder nos travaux de charpentage, qu’ils suivaient avec une vive -curiosité, et quand ceux de nos matelots, qui savaient un peu leur -langue, leur contaient des histoires de voyages, mêlées de contes -faits à plaisir. Ils nous aidaient à transporter notre bois de -cuisine et de construction, notre eau, tout ce que nous voulions. Ce -sont de fort bonnes gens pour les marins phéniciens : j’ignore ce -qu’ils peuvent être avec les autres. - -Chryséis, heureuse d’entendre parler sa langue, ne pouvait suffire à -satisfaire la curiosité de ces Doriens. Ils voulaient savoir comment -était fait le pays des Phéaciens, leur ville, leur roi, et se -pâmaient de surprise quand elle leur disait les splendeurs des palais -et les magnificences des temples. Ils n’ont d’ailleurs aucune idée -juste de la Phénicie, qu’ils prennent pour une île, la confondant -avec notre colonie de Kittim, et même avec nos établissements de -Chalcis, qui sont pourtant bien près de chez eux. Ils voient -d’ailleurs des Phéniciens partout. Ainsi, ils appellent la côte de -Carie, le pays des Lélèges Cariens, où nous avons des comptoirs, -« Phénicie. » Ce sont ces Lélèges Cariens et les Phrygiens qui les -ont précédés dans l’île, commençant à refouler les Kydoniens dans les -hautes vallées ; ils disent même que sur la terre ferme les Lélèges -et les Pélasges vivaient avant eux, et qu’il en reste beaucoup. Je -crois volontiers que les Cariens, Éoliens et autres, que nous avons -chassés des côtes, ont pu venir en Crète, d’autant plus que les -Cariens connaissent un peu la navigation, et que dans cet archipel, -semé d’îles, le voyage de la côte d’Asie en Crète n’est pas bien -difficile, même pour les barques de ces gens-là. Toujours est-il que -la plus grande montagne de leur île de Crète porte un nom -pélasge-éolien, le même que celui de la montagne qui est en Éolie, au -fond du golfe en face de l’île de Mytilène : elle s’appelle le mont -Ida. Ainsi, les Pélasges et les Lélèges, de la nation des Cariens, -Éoliens, Lyciens, Dardaniens, et autres, auraient occupé autrefois, -non-seulement tout le pays et la côte depuis le détroit des Traces et -l’île de Mytilène jusqu’en face de l’île de Rhodes, mais aussi les -îles et la terre ferme depuis le pays des Traces jusqu’au cap Malée. -Encore y aurait-il eu d’autres habitants avant eux, dont les -Kydoniens sont un reste. Les Doriens, Ioniens et autres ne seraient -venus qu’après eux, et maintenant ils viennent aussi, en sens -inverse, s’établir de terre ferme dans les îles et à la côte d’Asie. -La chose me paraît vraisemblable, car tout le monde sait que nos -ancêtres connaissaient les Pélasges bien avant de connaître les -Doriens et les Ioniens, et qu’il y a encore des villes pélasges, mal -bâties et fortifiées, mais grandes, populeuses et anciennes, comme -Plakia et Skylaké en Propontide, au nord de la Dardanie et de la -petite île de Ténédos. - -Je n’expliquerais point toutes ces choses si je ne croyais utile, -pour un bon marin phénicien, de connaître non-seulement la -configuration des terres et des mers, la marche des astres, le -commerce et la navigation, mais aussi la parenté des peuples, leur -langue, leurs dieux et leurs coutumes. Mon expérience m’a toujours -appris que c’étaient là des choses très-utiles sur terre et sur mer -et que les capitaines de navires devaient s’en informer et -l’apprendre aux gens de leur ville, en le cachant, comme de juste, -aux peuples étrangers. - -Les Doriens se reconnaissent frères des Ioniens ; ils font partie -d’une seule et même famille de peuples qui se désignent entre eux par -le nom d’Hellènes, et aussi de Ræki ou Græki. Les Hellènes ou Græki -comprennent douze peuples ou tribus, comme les enfants d’Israël. Ce -sont les Thessaliens, les Béotiens, les Doriens, les Ioniens, les -Perrhébiens, les Magnètes, les Lokriens, les Étéens, les Achéens, les -Phokiens, les Dolopes et les Maliens. Il en est encore parmi eux qui, -au lieu d’Hellènes, se servent du nom plus ancien de Helli et de Graï -ou Græki. Toujours est-il qu’ils sont d’accord pour dire que leurs -douze tribus, en arrivant au sud du pays des Traces, habitèrent -d’abord le pays d’Hellopia, qu’ils possèdent encore maintenant, d’où -ils se sont répandus dans la presqu’île et dans les îles. C’est le -pays qui entoure le fleuve d’Acheloüs ; bien connu des marins, ce -fleuve qui débouche sur la côte ouest, au nord du golfe, dans le -canal qui sépare l’île de Céphallénie de la terre ferme. Leur plus -ancienne ville est dans le pays d’Hellopia : c’est Dodone, et, après -celle-ci, ils ont aussi Delphi. Ce sont leurs deux villes sacrées, où -sont leurs dieux les plus puissants. C’est de là que nous les -appelons tantôt Ioniens, enfants de Ion où Iavan, parce que nous -connaissons plutôt les Ioniens des îles et de la côte d’Asie, et -tantôt Dodanim, gens de Dodone, à cause de leur ville de Dodone en -Hellopia ; mais entre eux ils se désignent par les noms de Helli ou -Hellènes, et de Graï ou Græki. - -Tous les Helli reconnaissent entre eux les quatre fraternités -suivantes : - -Fraternité de sang et de race ; - -Fraternité de langage ; - -Fraternité par l’habitation de leurs dieux et les sacrifices qu’ils -demandent, parce que les douze tribus ont les mêmes dieux ; - -Fraternité de coutumes et de caractères. - -Tous les Helli envoient à Dodone, et peut-être à Delphi, leurs plus -sages Anciens et Chefs, qui jugent leurs différends communs. C’est là -qu’ils prêtent un serment et jurent de ne détruire aucune ville de -celles qui sont entrées dans le serment et la fraternité, de -n’empêcher aucune de ces villes de communiquer avec l’eau courante ; -de punir par la main et le pied ceux qui feront chose pareille. C’est -ainsi qu’ils jurent. - -Leur plus grand dieu est Dzeus, qui habite à Dodone. Ils croient que -c’est le même que le Dzeus des Lélèges et des Pélasges, que les -Kurètes de la Crète honorent par des danses, chants et hurlements. -C’est un dieu comme Baal Chamaïm, dieu des cieux et des éléments de -l’air, fils du temps, du ciel et de la terre. C’est lui aussi qui, -sous la forme d’un taureau, porta la déesse des Phrygiens, Europê, -dans cette île de Crète ; les Doriens ont sur le versant sud des -montagnes, dans la vallée du petit fleuve Léthé, une ville qu’ils -appellent Hellotis ou ville des Helli, que je n’ai point vue. Ils -disent que dans cette ville, à côté d’une source, est un platane sous -lequel se reposèrent Dzeus et Europê. Dans l’île est encore une autre -ville, Knosse, que je crois fondée par les Phrygiens, et où Dzeus -habite aussi. - -Le plus grand dieu des Helli, avec Dzeus, est Apollo, devin et -lanceur de flèches. C’est le dieu particulier des Doriens, qu’il a -conduits sur mer sous la forme d’un dauphin, et il habite à Delphi. -C’est là qu’il prédit l’avenir et révèle toutes choses ; c’est -pourquoi il s’appelle le Pythien ou devin. Peut-être est-il le même -que le Baal Chillekh, dieu lanceur de flèches, que nous connaissons -en Phénicie et est-ce nous qui avons appris à l’honorer aux Helli. -Ainsi penseraient-ils qu’il est un dauphin, leur ayant enseigné la -navigation. - -Ils révèrent aussi Hermès, dieu mystérieux des forces cachées de la -nature, et à moins qu’ils ne l’aient connu des Égyptiens, je pense -que ce dieu les a protégés et s’est fait connaître à eux de toute -antiquité. - -Les Kydoniens leur ont appris le culte d’Artémis, et nous leur -faisons tous les jours connaître Astarté, qu’ils apprennent ainsi à -vénérer par-dessus les autres. - -Pour ce qui est de Baal Zébub, de Baal Péor, de El Adonaï, de Kémos, -ils ne les connaissent point, ni les Cabires non plus. Ils ne savent -pas même reconnaître les Cabires au ciel et ne naviguent point les -yeux fixés sur le septième Cabire, qui est le pôle autour duquel -tournent les autres étoiles. Aussi ce sont des marins timides qui -n’osent pas perdre la terre de vue et rampent péniblement le long des -côtes, sur leurs grandes barques non pontées, mal construites, mal -lestées, mal gréées, et manœuvrant aussi pitoyablement à la voile -qu’à la rame. Le moindre gros temps, le plus faible courant, sont des -obstacles pour eux. Ils ignorent les distances et la figure des -terres. Pour la navigation, ils sont tout à fait sauvages. - -Leurs villes sont fortifiées grossièrement, par des amas de pierres -non liées avec du ciment, et placées dans des lieux d’accès -difficile, dont l’escarpement les défend. Leurs maisons sont faites -de pierres sèches ou de briques cuites au soleil : ce sont des -cabanes, à vrai dire. Ils n’ont point d’industrie et savent, tout au -plus, travailler un peu le cuivre, dont ils font, tant bien que mal, -des pointes de lance, des haches, des casques informes, mais couverts -d’ornements, et des plaques de cuirasse. La lance est leur vraie arme -de combat : leurs chefs la jettent du haut de leurs chariots, ou à -pied. Ils ont très-peu d’archers et point de cavaliers, et ne se -battent point avec l’épée. Corps à corps, ils se servent d’une espèce -de poignard, qui est, chez les Doriens, recourbé en forme d’hameçon -et tranchant par la face concave. Hannibal et Chamaï, qui se -divertissaient à montrer à Hannon le maniement de l’épée, étaient -toujours entourés d’un cercle d’admirateurs doriens, en extase devant -les parades, les voltes, les coups de pointe subtilement lancés, et -autres adresses d’escrime en usage parmi les gens d’Assur et de -Chaldée, les Phéniciens, les Philistins et les enfants d’Israël. - -Les boucliers des Doriens sont ronds et faits de peaux de bœufs. Ceux -des chefs sont revêtus de lames de cuivre et portent des ornements et -des peintures. Pour un bouclier de bronze travaillé et repoussé au -marteau, le roi des Doriens de Hellotis, qui vint nous voir avant -notre départ, nous proposa vingt-cinq bœufs. Je le lui cédai pour une -bonne provision de pierres d’agate, propres à être employées en -bijouterie, et pour deux énormes défenses de sanglier qu’il avait -rapportées de la terre ferme, pièce curieuse qu’on peut voir dans le -temple d’Astarté, à Sidon, à côté du troisième pilier à main droite. - -Le troisième jour après notre arrivée dans l’île, un de nos matelots, -blessé d’un coup de flèche pendant le combat que nous avions livré -aux Égyptiens, mourut des suites de sa blessure. Je fis, suivant -l’usage, tendre les navires d’étoffes noires, et je m’informai, -auprès des Doriens, s’il se trouvait quelque caverne dans le -voisinage. Ils m’en indiquèrent une, sur une montagne, à une -vingtaine de stades de notre mouillage. Nous y portâmes le défunt, au -milieu d’un grand concours de Doriens, parmi lesquels les femmes -s’affligeaient et se lamentaient. Ce peuple a beaucoup de respect -pour les morts et les inhume avec soin : ils ont même une peur -effroyable qu’on ne fasse pas les cérémonies religieuses autour de -leur corps, et c’est une des choses qui les font tellement craindre -de périr en mer, d’être engloutis dans les eaux loin de leurs proches -et de la terre et d’être privés des rites funéraires. La caverne -était petite, mais profonde. Nous y déposâmes notre mort, après -l’avoir bien lavé, et avec le corps on laissa les deux avirons et la -planche sur lesquels on l’avait porté. On boucha ensuite l’entrée de -la caverne avec de grosses pierres, et Hannon invoqua, à haute voix, -Menath, Hokk et Rhadamath, qui jugent les morts dans le Chéol. - - -Illustration : Nous y portâmes le défunt. - - -Les Doriens connaissent ces trois dieux, mais ils prononcent mal -leurs noms, disant : Minos, Éaque et Rhadamante. Ils croient aussi -qu’avant de juger dans le monde souterrain, Minos était roi de toute -leur île, très-expert dans la navigation, et que ses vaisseaux -allaient en terre ferme, chez les Ioniens, qui lui payaient un tribut -de jeunes filles et de jeunes garçons. Pour Rhadamanthe, ils croient -que des Phéniciens demi-dieux l’ont emmené sur leurs navires dans -l’île de Chalcis. Ayant appris à les connaître par des capitaines -sidoniens, ils ont tout brouillé ensemble, et ont confondu les dieux -et les marins qui les leur avaient apportés. C’est ainsi que je pense -aussi que la peine Pasiphaï, qu’Europê, la déesse apportée par le -taureau Dzeus, et même Ariadnê, espèce de déesse qu’un de leurs rois -ou demi-dieux connut en Crète, et qui connut ensuite Dionysos, dieu -de la vigne et du vin, ne sont que des noms différents d’Astarté et -des souvenirs de ce que leur avaient dit les Phéniciens qui leur -apportent du vin. De même encore leur avons-nous enseigné Khousor -Phtah, dieu du feu et du marteau qu’ils nomment Phtos ou Phaistos. -Enfin, tout ce que savent ces peuples, ils l’ont appris des -Sidoniens. Les Sidoniens leur ont enseigné l’usage des métaux, du -vin, et leur enseignent l’usage des lettres. Nos anciens ne -disent-ils pas que nous-mêmes, il y a longtemps, bien longtemps, nous -apprîmes la connaissance des dieux et de la navigation de Uso, le -chasseur sauvage, et de Tannat, déesse et reine égyptienne, et -qu’ainsi nos connaissances nous viennent des Égyptiens ? Et celles -des Égyptiens eux-mêmes viendraient des Atlantes, plus anciens -encore, des Atlantes de l’ouest qui passèrent du couchant et des -terres disparues, en Libye, puis en Égypte, et jusqu’en Éthiopie, -quand la Grande Mer était encore au sud de la Libye ? Tout cela -prouve que les nations se succèdent et que les dieux sont éternels. - -Après avoir inhumé notre matelot, dont les Doriens nous promirent de -respecter le sépulcre, nous retournâmes à nos vaisseaux, que je -laissai tendus de noir jusqu’à la nuit. Vers le soir, Hadlaï revint -avec son monde, ayant fait quelques bonnes acquisitions. Jonas, -bouffi d’orgueil, était entouré d’une suite d’admirateurs qui -l’escortaient depuis la montagne ; il portait un veau sur son dos. - -« Que prétends-tu faire de ce veau ? lui dis-je. - -— Je prétends le manger. Je l’ai bien gagné. - -— Et comment as-tu gagné un veau ? Est-ce en sonnant de la -trompette ? - -— Non. Leurs hommes forts ont voulu s’essayer avec moi, et je les ai -terrassés l’un après l’autre. Alors ils m’ont donné un veau. S’ils -veulent m’en donner toujours ainsi, je les terrasserai tant qu’ils -voudront. Tant qu’ils auront des veaux, je ne me las- serai pas de -les terrasser ; c’est un fameux pays ! » - -Là-dessus, voyant le roi des Doriens accompagné d’un troupeau de -bœufs, Jonas lui cria : - -« Si tu veux me donner un bœuf, je te renverserai et je te battrai -dos et ventre ; et pour deux bœufs, je te casserai bras et jambes. » - -Le roi, qui ne comprenait pas le phénicien, demandait ce que disait -Jonas. J’eus beaucoup de peine à faire taire l’obtus sonneur de -trompette et à lui faire comprendre sa sottise. - -« Puisque c’est leur plaisir d’être jetés par terre, disait-il, et -qu’ils vous donnent de bonnes choses à manger quand on les bat ! Quel -beau pays que ce Dodanim ! si je m’avisais de battre quelqu’un de la -tribu de Dan, ou de Juda, il me frapperait avec son couteau. Chez -nous, on donne des coups de couteau, et ici on donne des veaux. Je -suis bien content d’être venu : c’est un fameux pays ! » - -Cette nuit-là, le vent se mit à souffler des régions du nord et du -nord-ouest, mais non point assez fort pour nous inquiéter sur notre -départ. Au matin, les Doriens étaient bien étonnés quand ils nous -virent nous préparer à prendre la mer ; avec leurs canots, ils -n’auraient jamais osé le faire. - -« Allez-vous donc partir maintenant, contre la volonté du vent et des -flots ? nous dit celui de leurs chefs qui savait un peu le phénicien. - -— Sans doute, lui dis-je. - -— J’aurais dû penser, fit-il, que vous êtes arrivés par cette tempête -épouvantable et qu’il fallait être des demi-dieux comme vous pour -conduire sûrement vos noirs navires sur cette mer déchaînée. La nuit -où la tempête était dans son fort, vous étiez sur les flots furieux. - -— Nous y étions assurément, homme Dorien, lui dis-je, et nous tenions -tête aux coups de mer, comme doivent le faire des enfants d’Astarté -et des Cabires. - -— A telles enseignes, ajouta Himilcon, qu’au milieu de la tempête, -l’eau salée m’ayant fort altéré, les Cabires m’envoyèrent une outre -du meilleur vin. - -— Les dieux marins protégent les Phéniciens, qui sont leurs enfants, -s’écria le chef ; je le sais, je le sais. Je les ai vus, dans cette -terrifiante tempête, voler au sommet des flots, à la lueur des -éclairs. Oui, j’ai vu leur char qui courait sur la crête des vagues, -pour aller à votre secours, et je me le rappellerai toute ma vie. - -— Et comment est-il fait, le char des dieux ? exclama Himilon, -surpris à son tour. - -— Tu le sais bien, dit le chef d’une voix émue. Il est fort élevé, et -rond, en formé de coquillage multicolore, et des monstres marins le -traînent sur les lames, blanches d’écume. - -— Il a vu le gaoul de Bodmilcar, dis-je à voix basse à Himilcon. A la -lueur des éclairs, il lui aura paru de toutes les couleurs. - -— Si je pouvais tordre le cou à ce dieu marin là, me dit Himilcon de -même, je consentirais bien volontiers à boire de l’eau pendant un -mois. » - -En ce moment, je vis qu’Amilcar, Gisgon et quelques autres -examinaient attentivement des épaves que la mer jetait sur la plage. -J’allai les voir avec eux, et nous reconnûmes des débris du -couronnement de poupe et de l’avant d’un navire. - -« Ce n’est pas un phénicien, pour sûr, dit Amilcar en me montrant les -débris de chevillage que conservait une planche. - -— Non, lui répondis-je, et je me tromperais fort si ce n’était pas un -égyptien. Voilà bien leur manière d’assembler les planches, avec des -chevilles sans taquet, et leur épaisseur de bois. - -— Et tiens, dit Asdrubal, tiens, le cou d’oie, là-bas : c’était un -égyptien. - -— Vraisemblablement, Bodmilcar en a emmené en sa compagnie, dis-je -aux autres. La partie de plaisir a mal commencé pour eux et paraît -s’être terminée dans ces parages. - -— C’est bien fait, dit Gisgon. Mais je mentirais si je disais que -j’en souhaite autant au tyrien. Il a les trois quarts des -marchandises dans ses flancs, et si nous le rejoignons, je tiens à le -rejoindre non endommagé. La destinée de ces coquins étant de périr, -je suis d’avis qu’une bonne corde est préférable pour eux à -vingt-quatre heures de séjour au fin fond de la mer. Voilà ce que je -pense. - -— Et tu penses bien, lui dis-je. Présentement, embarquons. Nous -allons dans l’île des Sicules, voir si tu n’y retrouverais pas par -hasard tes oreilles, et jusqu’à ce que le vent change, il va falloir -courir des bordées et louvoyer comme des hommes. » - -Au moment où l’on terminait les préparatifs du départ, le roi dorien, -qui se trouvait là en compagnie de tous ses gens, vint à moi -brusquement, et comme quelqu’un qui a des choses importantes à dire : - -« Tu es un Phénicien, un roi des navires et de la mer, me dit-il. Moi -je suis un Dorien, un roi des peuples. Nous pouvons nous entendre. Tu -vois ces bœufs, ces chevaux, ce char, tout cela est à moi. Je -commande à trente villages et douze mille guerriers. Je suis puissant -et favorisé des dieux. - -— Il a quelque chose à me demander, celui-là, » pensai-je. - -Regardant autour de moi, je vis nos vaisseaux tout prêts, quarante -hommes d’Hannibal à terre, outre Hannon, Chamaï, Bicri et Jonas ; -Abigaïl et Chryséis ne comptant pas ; et autour du roi, une trentaine -d’hommes à lance. - -« Bon, pensai-je encore. En tout cas, il ne me le prendra pas de vive -force. - -— Roi des Phéniciens, reprit mon Dorien, veux-tu me vendre la -Pilegech qui est ici, Chryséis l’Ionienne ? Je t’en donnerai ce ce -que tu voudras. » - -Hannon fit vivement deux pas en avant. Je le retins. - -« Roi des Doriens, répondis-je, Chryséis n’est pas à vendre. -Toutefois parle-lui : si elle veut venir avec toi, je passerai -marché. En considération de la bienveillance de ton peuple, je -consens à te la céder, à la condition expresse qu’elle y consente -elle-même. » - -Hannon regarda Chryséis d’un air effaré, puis me regarda moi-même. Le -Dorien s’avança vers elle, et élevant le bras, il lui dit : - -« Fille hellène, sœur par le sang, veux-tu être la reine des Doriens -d’Hellotis ? » - -Chryséis, les yeux fixés à terre, ne répondit pas. - -« Que Dzeus et Apollo le devin t’inspirent ta réponse, s’écria le -roi. Vois, les filles des Doriens m’admirent quand je passe. -Heureuse, disent-elles, la femme que Dzeus lui fera choisir ! Tu -auras douze jeunes filles esclaves qui te serviront, et fileront la -laine autour de toi. Tu choisiras ta nourriture parmi mes trois cents -chèvres, et cinquante vaches te donneront du lait. Ma maison est -bâtie en pierres, comme les maisons des Égyptiens, et j’ai dans un -coffre des colliers et des épingles de tête en or que m’ont vendus -des Phéniciens pareils à ceux-ci. Chryséis, tu seras honorée entre -toutes les femmes des Doriens de la Crète ! » - -Chryséis leva les yeux, et regarda le Dorien d’un air assuré. Puis, -mettant la main sur l’épaule d’Hannon, elle dit fermement : - -« Dzeus m’a donnée à celui-ci ; c’est avec lui que je veux rester. » - -Le Dorien frappa du pied avec dépit. - -« Ce n’est qu’un petit parmi les Phéniciens, et je suis un grand roi -parmi les Hellènes ! s’écria-t-il. - -— Le scribe d’un navire sidonien, répondit fièrement Hannon, est -l’égal des rois de la terre. Je ne reconnais au-dessus de moi que les -dieux et mon capitaine. - -— Quand il serait le dernier des matelots, dit Chryséis, mon cœur est -à lui. Dzeus le veut ainsi, et sa déesse Astarté m’a déjà sauvée du -péril. - -— Tu veux donc encore, s’écria le Dorien, t’exposer à la fureur des -mers et courir au-devant de la colère des dieux qui envoient des -monstres ? Regarde là-bas, la mer sombre et menaçante, et ici, les -fraîches montagnes, les riantes prairies, les forêts ombreuses. - -— Roi des Doriens, dit Chryséis en souriant, la mer contient des -merveilles que tu ne connais pas, et la déesse Astarté, qu’Hannon -m’apprit à révérer, la déesse qui m’unit à lui, me montre dans les -vagues des pays aussi riants que les prairies et les montagnes. - -— Vive Astarté ! s’écria Hannon en attirant Chryséis sur sa poitrine. -Un marin de Sidon, n’eût-il que son écritoire, lui plaît davantage -qu’un roi entouré de guerriers. Chryséis, Chryséis, regarde nos -navires qui se balancent là-bas ; vois comme ils sont beaux et -gracieux ! N’entends-tu pas la déesse t’appeler du fond des eaux ? Fi -de la terre ! - -— Et toi, roi des Phéaciens, me dit le Dorien, t’en tiens-tu là ? -C’est ton dernier mot ? - -— La fille a parlé, répondis-je. La volonté des dieux s’est révélée -par sa bouche. J’en rends grâce à mon Astarté et ton Dzeus ! » - -Le roi monta sur son char avec colère, et s’éloigna rapidement, sans -détourner la tête. - -« Aujourd’hui, dit Hannon à Chryséis en revenant à bord, je t’ai -vraiment conquise. Maintenant, que pouvons-nous craindre ? La dame -des cieux t’a faite sa prêtresse, et tu protéges nos navires. - -— Haute la voile ! criai-je de mon banc, et vous, rameurs, nagez -ferme ! » - -Nos vaisseaux s’éloignèrent vers le nord-ouest, courant largement des -bordées pour prendre le dessus du vent. Cinq heures après, nous -avions connaissance de l’extrémité occidentale de l’île, et dans la -nuit nous rangions par le nord les rochers de la petite Cythère. - -Deux jours d’une navigation fatigante, mais sûre, nous conduisirent à -l’embouchure du grand fleuve Achéloüs, que nos marins appellent la -rivière Blanche, à cause de la couleur de ses eaux. Nous passions -entre les côtes agréablement découpées et verdoyantes de la terre -ferme et les îles de grande Cythère, Zacynthe et Céphallénie. Nous -rencontrâmes aussi un assez grand nombre de barques hellènes, grandes -et petites, car dans ces parages d’une navigation facile, où l’on ne -perd jamais la côte de vue, les gens du pays font un cabotage -très-actif, alimenté par les productions naturelles de leur sol et -par nos produits manufacturés. - -J’arrivai à l’embouchure de l’Achéloüs par une mer tranquille et une -jolie brise du nord-est, qui me servait à souhait pour me rendre au -détroit de Sicile. Je ne comptais pas longer la côte jusque vers -l’île de Corcyre, comme on fait quelquefois pour avoir moins de -pleine mer à traverser, et les circonstances favorables me décidèrent -à profiter du vent. Je renonçai donc à visiter la métropole des -Helli, et comme j’avais de l’eau et des vivres en abondance, je -m’abandonnai au vent grand largue et je fis voile pour la pointe -méridionale de l’Italie. En passant dans le canal entre l’île de -Céphallénie et la petite île d’Ithaque, je rencontrai deux grands -gaouls sidoniens et une galère, avec lesquels je communiquai. Leur -capitaine, qui s’appelait Bodachmoun, me proposa de m’arrêter à la -pointe d’Ithaque, pour prendre nos commissions, car il retournait à -Sidon. J’y consentis bien volontiers, et je me rendis à bord d’un de -ses gaouls. Il revenait du fond de la mer de Iapygie, des bouches de -l’Éridan, où il s’était procuré une bonne quantité d’or, tant en -poudre qu’en pépites. Il avait aussi du cristal de roche, que les -riverains de l’Eridan se procurent chez les habitants des hautes -montagnes d’où ce grand fleuve descend. Comme le capitaine Bodachmoun -n’était pas très-encombré, je lui offris un échange, après lui avoir -raconté la trahison de Bodmilcar et la perte de mon gaoul. - -Mon récit indigna Bodachmoun. - -« Pareille trahison, s’écria-t-il, n’est jamais arrivée entre -Sidoniens et Tyriens. Je la dénoncerai par toute la Phénicie, et je -la raconterai au roi Hiram, de façon que si Bodmilcar revenait -pendant ton voyage, soit en Phénicie, soit dans une colonie voisine, -à Kittim, à Rhodes, à Melos, à Thera ou à Thasos, il reçoive le -châtiment qu’il mérite. Quant à l’échange que tu m’offres, je suis -tout disposé à le traiter avec toi. - -— J’ai, lui dis-je, du cuivre de Crète, des peaux de bœuf, de la -laine filée et des cornes de bouquetins sauvages d’une grandeur peu -commune. Je pense que tu te déferas avantageusement de ces objets en -Égypte et en Phénicie. En outre, et comme renseignement, ils ont en -Crète des jeunes filles esclaves à vendre, que tu auras à bon compte. - -— Je ferai mon profit du renseignement, répondit Bodachmoun, et pour -ce qui est du marché, il me convient. Nous allons le régler ensemble -au plus juste prix. Maintenant, si tu as un peu de vin, je serai bien -content d’en boire, car le mien est épuisé depuis six mois, et ce -n’est pas chez les Iapyges, les Ombres et les Hénètes que j’en ai pu -trouver. » - -J’invitai aussitôt Bodachmoun, ses deux capitaines et ses pilotes à -venir manger de la viande fraîche, des oignons, des figues sèches, -des fromages, et à boire du vin à mon bord, car nous étions -surabondamment ravitaillés de vivres et de boisson. Avant le repas, -nos compatriotes visitèrent nos navires, dont ils louèrent grandement -la construction, le gréement et l’aménagement. Bodachmoun visita -aussi les marchandises que je voulais lui céder et m’en donna un prix -fort avantageux en pépites d’or et en cristal de roche. - -Au moment où nous allions nous asseoir pour manger, Bodachmoun -s’écria : - -« Par Astarté ! Il faut, puisque tu nous régales de vin, que je te -régale d’un spectacle curieux. J’ai ici, à mon bord, un vieil -Héllène, à moitié aveugle, que j’ai embarqué à Corcyre pour le -débarquer en Crète, où il veut aller. Ce vieux est tout à fait -vénérable, et il connaît toutes les histoires du monde aussi bien que -Sanchoniaton le Tyrien et Elhana l’homme d’Israël. Il chante, en -s’accompagnant d’une cithare, les histoires des dieux et des -guerriers de son pays, et me paye son passage en chansons. Il nous -chantera des choses extraordinaires. » - -On alla chercher le vieillard, qui s’appelait Homêros*. Il avait une -grande barbe blanche et l’air tout à fait majestueux, et il portait -dans sa main sa cithare, qui était faite d’une écaille de tortue : - -« Phéaciens, nous dit-il, rois de la mer, vous qui voyez les -merveilles du monde, que les dieux conduisent vos vaisseaux noirs. -Pour moi, mes yeux sont fatigués. Je ne puis plus voir les campagnes, -les troupeaux, les guerriers et leurs belles armures. A peine puis-je -apercevoir la lumière du soleil. Mais les déesses Mousae, qui -habitent le fleuve Pénée et ses fraîches montagnes, m’ont appris les -chants et l’harmonie, et je vais partout, célébrant les exploits des -guerriers et des rois conducteurs de peuples. » - - -Illustration : Homéros chante les exploits des guerriers et des rois. - - -Je fis boire du meilleur nectar au vieil Homêros et il eut le cœur -tout réjoui. Je comprenais peu de chose de ce qu’il nous chantait, -mais Hannon, qui comprenait tout, était transporté d’admiration. - -« Je n’ai jamais entendu rien de pareil, s’écria le scribe, et ce -vieillard est vraiment divin. Les peuples qui ont de pareils hommes -ne sont point si sauvages, encore qu’ils ne sachent point naviguer, -fabriquer ou trafiquer comme nous. » - -Dans la joie qu’il avait de connaître ces beaux chants, Hannon fit -présent au vieillard de son propre manteau, qui était de la laine la -plus fine d’Helbon et brodé à grands ramages. - -« J’ai, dit Hannibal, vu dans la ville de Our en Naharan un homme -extraordinaire. C’était un Égyptien qui voyageait, comme celui-ci, -mais il n’était point si vieux. Il avait un singe, il jouait de la -flûte et il chantait, et toutes les actions qu’il chantait, le singe -les faisait. Ainsi tout le monde comprenait ses chants. Quand -Chryséis chante les exploits des guerriers, je ne comprends point ses -paroles, mais à son ton, à je ne sais quoi, je me sens transporté -d’ardeur. Mais ce vieux, je n’entends pas un mot de ce qu’il dit. Il -devrait avoir un singe comme l’Égyptien. - - -Illustration : Homêros. - - -— La sagesse d’Hannibal, dit Hannon, m’a toujours rempli -d’étonnement : j’ai la conviction qu’il serait tout à fait propre à -servir de singe à ce chanteur. - -— Nous sommes tous comme cela à Arvad, répondit modestement Hannibal. -Si je comprenais le langage du vieillard, je pourrais parfaitement -faire tous les gestes, aussi bien et même mieux que n’importe quel -singe. » - - -VIII Des prouesses que nous fîmes contre les Phokiens. - -Dans l’après-midi, après avoir fait nos adieux à nos compatriotes qui -se chargèrent de nos commissions et d’une lettre que je fis écrire -pour le roi Hiram, je fis voile vers l’est, profitant du vent -favorable. Je me dirigeai d’abord au nord, pour passer entre -Céphallénie et Leucade. De là je n’avais plus qu’à courir directement -à l’est, pour arriver sur la pointe sud du grand golfe des Iapyges. -Le Cabire, qui nous précédait d’environ dix stades, contourna le -premier la pointe nord de l’île de Céphallénie. Comme nous arrivions -à notre tour et que la pointe de l’île nous masquait encore le -Cabire, il me sembla que j’entendais, dans sa direction au loin, des -cris et des appels de trompette. Je fis mettre les rameurs en place -et forcer de vitesse. En dépassant la pointe de l’île, les cris et -les sonneries devinrent plus distincts. Je fis aussitôt sonner -l’alarme à mon tour et faire les préparatifs de combat. Quand la côte -de Céphallénie m’eut démasqué la vue, j’aperçus le Cabire, à moins de -six stades de nous, entouré de plus de vingt grandes barques -hellènes, qui grouillaient autour de lui. Il y en avait bien une -cinquantaine d’autres, qui arrivaient en débandade du sud de l’île. -Elles l’avaient contournée par l’ouest, pendant que nous la longions -par l’est, ce qui nous avait empêchés de les voir ; le Cabire, en -doublant la pointe, était tombé au milieu d’elles, comme dans une -embuscade, sans quoi sa vitesse lui aurait permis de se tenir -aisément hors de portée et de ne pas se laisser entourer. - - -Illustration : Le Cabire nous précédait d’environ dix stades. - - -Le tonnage du Cabire était trop faible pour qu’il pût être muni d’un -éperon, de sorte qu’il se défendait à coups de flèches et de traits, -tournant sans cesse en cercle pour éviter les tentatives d’abordage. -Il avait d’ailleurs été complétement surpris, n’ayant vu les Hellènes -qu’au moment où il se trouvait déjà au milieu d’eux. - -Il n’y avait pas de temps à perdre. Le Dagon se dirigea immédiatement -vers les barques qui arrivaient du sud, le long de la côte de l’île, -et je courus droit sur les assaillants du Cabire. - -Les barques sur lesquelles le Dagon se jetait ne paraissaient pas des -adversaires bien redoutables. Elles étaient chargées de monde à -couler bas, et encombrées de bestiaux, de sacs, d’instruments -aratoires, de grands tonneaux de terre cuite. C’était évidemment un -convoi d’émigration dans lequel nous tombions. Asdrubal s’en aperçut -comme moi. Je le vis, du geste, faire signe à ses hommes de ne pas -tirer ; puis, son navire décrivant un grand cercle pour prendre le -dessous du vent, je le vis arriver à toute vitesse sur la foule -pressée des barques hellènes. - -Mes adversaires étaient moins nombreux, mais plus redoutables. Il n’y -avait de ce côté-là que des hommes armés. J’eus beau me hâter, je -n’étais pas encore à deux stades du Cabire qui se débattait au milieu -d’eux, qu’ils trouvèrent enfin moyen d’y grimper. En un instant, le -pont de mon brave petit navire fut couvert de monde. Au milieu d’un -fourmillement de têtes et de lances, je pus distinguer Amilcar, -couvert de son bouclier, l’épée au poing, lançant de grands coups de -pointe au milieu d’un cercle d’assaillants, et Gisgon, adossé au -couronnement, tenant sa grande hache à deux mains et fendant le crâne -d’un homme qui voulait se jeter sur lui pour le prendre au corps. - -Cinq ou six grandes barques se mirent en travers de nous, pour nous -empêcher d’arriver au secours de nos camarades. J’entendais les cris -de défi des guerriers qui les montaient et les chants avec lesquels -ils s’excitent les uns les autres, criant sans cessé d’une voix -aiguë : « Io Péane ! Io Péane ! » Sur l’avant de la plus haute de -leurs barques était grimpé un grand gaillard qui paraissait être le -chef. Il avait un casque à panache, un bouclier revêtu de lames de -cuivre, des jambières revêtues de cuivre pareillement, et se démenait -en gesticulant et en brandissant sa lance. Je n’eus pas besoin de le -faire remarquer à Bicri ; le bon archer, un genou sur le bordage et -sa flèche sur la corde, ne le perdait pas des yeux ; dès qu’il fut à -portée, il ramena vivement la corde à son oreille : l’arc vibra, la -flèche partit, et le chef hellène, étendant les deux bras, tomba dans -la mer la tête la première. - - -Illustration : Le Cabire était entouré de barques héllènes. - - -« Allons, à l’eau les sauvages ! criai-je aussitôt. Appuyez à gauche -et tombons dessus. » - -Un choc violent ébranla l’Astarté, qui heurtait de tout son poids la -grande barque hellène ; celle-ci fut effondrée du coup et s’abîma -dans un tourbillon d’écume. Je passai rapidement à côté d’une autre -barque qui se trouvait à ma droite. Les gens de cette barque eurent -la sottise de se jeter tous du même côté, pour grimper sur mon -navire, de sorte qu’en virant de bord, et en passant du côté opposé, -la poussée que je lui donnai au passage la chavira sur place. Des -barques si mal construites et tellement chargées de monde chavirent -au plus petit choc, quand elles sont prises dans un faux mouvement. -Je courus un grand demi-cercle, pour me dégager des assaillants et -prendre de l’élan afin de mieux culbuter ceux qui entouraient le -Cabire : je voyais, sur celui-ci, qu’on se battait vigoureusement. -Hannibal prit en même temps ses dispositions avec intelligence. Il -plaça ses archers sur l’élévation de l’arrière et ses hommes d’armes -en deux groupes : l’un, à l’avant, sous ses ordres, devait sauter sur -le pont du Cabire, quand nous arriverions à nous rapprocher, pour -balayer ses agresseurs ; l’autre restait sous les ordres de Chamaï, -prêt à nous défendre contre toute tentative d’abordage. - -Du côté du Dagon, il n’y avait rien à craindre. Du haut de mon banc -de commandement, je le voyais, à chaque instant, reculer, ramant -arrière, pour prendre de l’élan, puis se jeter en avant de toute sa -vitesse, écrasant, effondrant, chavirant la cohue inerte de ses -adversaires. Je voyais voler les pots à feu et les faisceaux de gros -traits, et j’entendais les cris et les hurlements de rage et de -désespoir qui sortaient de ce fouillis : le Dagon travaillait -terriblement. - -Hannibal, parlant à ses hommes d’une voix brève, leur dit : - -« Tout à l’heure nous allons nous prendre corps à corps. Les plus -alertes, ceux qui sont habitués aux vaisseaux, sauteront avec moi sur -le pont du Cabire. Les autres combattront ici de pied ferme avec -Chamaï. Dans cette presse, on n’a pas de place pour manier la lance : -donc, bas les piques, et aux épées ! - -— Attention ! criai-je, tenez-vous bien ; nous allons choquer : rame -avant, rame ! » - -Au même moment, nous bousculâmes deux des barques qu’ils avaient -détachées et qui cherchaient à se placer contre nous. - -« Aux machines, et vivement ! commandai-je. Archers, tirez ! » - -Bicri, ses archers, et les gens des machines firent pleuvoir sur les -barques qui se jetaient sur nous, de droite et de gauche, une grêle -de pierres, de traits, de flèches et de pots à feu. Hannibal et ses -hommes se pelotonnèrent sur l’avant, l’épée en main, le bouclier -pendu au cou, et prêts à bondir. Chamaï et les siens, groupés autour -du mât, n’attendaient que la vue de l’ennemi pour charger. Bicri et -ses archers jetèrent leurs arcs et tirèrent leurs épées et leurs -couteaux. Jonas, cessant de souffler, plaça proprement sa trompette à -ses pieds et saisit un énorme levier que deux hommes remuaient -difficilement et qui servait à tirer l’ancre du fond. - -« S’ils m’ont, s’écria-t-il, donné un veau pour quelques tapes -amicales et étreintes sans conséquence, que vont-ils me donner à -présent, quand je vais leur décharger cette barre sur la tête et sur -les épaules ? Il faut qu’ils me donnent dix bœufs, trente gâteaux et -cinq outres de vin, car je vais les assommer par douzaines. Dodanim, -préparez votre cuisine ; je vais vous faire voir le moulinet de -Samson, l’homme fort ! - -— Va de l’avant, commandai-je, et choquez ! » - -Un flot d’écume se souleva jusque par-dessus l’avant. Un craquement -formidable se fit entendre, au milieu de cris de terreur et de -fureur. Des mâts oscillèrent à nos côtés, une grande barque, l’avant -soulevé, s’engloutit par l’arrière, une autre s’abîma à notre gauche, -une troisième tournoya et chavira à notre droite. Je vis, à un -demi-trait-d’arc devant nous, Asdrubal, la tête ensanglantée ; Gisgon -les cheveux épars et la hache levée ; une douzaine de nos matelots, -réfugiés tout contre l’arrière du Cabire, et repoussant, d’un dernier -effort, le flot acharné des envahisseurs. - -« A nous, Magon ! à nous, les Sidoniens ! cria Amilcar d’une voix -terrible. - -— Tiens bon ! m’écriai-je ; nous voilà ! Rame à droite, à droite, -timonier, et lève rames ; laisse arriver. » - -Une barque hellène s’effondra sous notre choc ; notre avant s’éleva -un moment, soulevé par la barque que nous abordions, comme si nous la -tenions sous nos genoux. - -« En avant ! » cria Hannibal. - -Je vis, bord à bord, et au-dessous de nous, le pont du Cabire, et les -gens d’Hannibal, leur chef en tête, qui, empoignant des cordages pour -se laisser glisser, ou se donnant de l’élan par-dessus les bordages, -sautaient à corps perdu sur le pont, dans la masse grouillante des -Hellènes. - -« A toi, Magon, les voilà ! » cria Hannon, se précipitant l’épée -haute. - -Deux barques s’étaient collées, l’une à nos flancs, l’autre sous -notre arrière, et les Helli sautaient de tous côtés sur notre pont. -D’un coup de pointe, lancé à bras raccourci, je crevai la poitrine au -premier qui venait sur moi, la lance levée. Je vis Hannon, qui -profitait bien de ses leçons d’escrime, parer du bras gauche le coup -de lance d’un autre et riposter d’un coup d’épée, porté la main -haute, qui le frappa entre le cou et l’épaule. Je vis Chamaï -moulinant son épée, se baissant et se relevant avec une agilité -extraordinaire, un Hellène qui reculait devant lui s’abattre -lourdement sur le pont ; un autre qui, se comprimant le ventre, -chancela, puis tomba sous les pieds des combattants, et un troisième -qui s’accroupissait en se tenant la tête à deux mains, pendant que le -sang coulait entre ses doigts. Je vis Bicri qui sautait du haut de -l’arrière au milieu d’un groupe de trois ou quatre hommes et qui -roulait pêle-mêle avec eux, puis se relevait tout seul, son épée -ensanglantée d’une main et son poignard de l’autre ; je vis Himilcon -qui, saisissant un homme à la gorge, le collait au mât et lui -enfonçait son épée dans le flanc. J’entendis les mugissements de -Jonas et le bruit de son levier qui tournoyait avec un sifflement de -tempête, défonçant les crânes, cassant les bras, effondrant les -poitrines, broyant les omoplates, fracassant les côtes, brisant les -jambes, ruinant les colonnes vertébrales et réduisant les clavicules -en bouillie. - -« Rangez-vous ! tonnait le sonneur ; faites-moi de la place ! J’ai -besoin de place pour bien manier mon bâton ! Écartez-vous de mes -coudes ! Où sont-elles, les bêtes curieuses ? Préparez votre vin, vos -bœufs, vos fromages et vos gâteaux ! Je suis un homme qui gagne ses -repas en conscience ! » - -Trois ou quatre Doriens se jetèrent en même temps sur moi. Je reçus -un coup de lance dans mon bouclier, si violent qu’il me le fit -lâcher. Tandis que d’un revers je taillais la figure à l’homme du -coup de lance, un autre me saisit par la gorge et me renversa contre -le bordage ; je vis devant mes yeux briller son épée en faucille, -avec laquelle il allait me saisir le cou pour me couper la tête, -quand Hannon, se jetant sur lui et l’empoignant par le bras, lui -plongea son épée sous l’aisselle. En tombant, il entraîna Hannon avec -lui, et tous deux glissèrent sur moi. Je vis briller la lance d’un -troisième près de la poitrine d’Hannon ; mais au même instant Chamaï -lui lança un si terrible coup de pointe qu’il le jeta à la renverse à -deux pas de nous. Je me relevai, et Hannon, mettant le pied sur le -dos de celui qu’il avait tué, retira son épée, profondément engagée -dans le corps de l’Hellène. En me relevant, je pus voir Chryséis, -toute pâle, mais ferme, debout, les mains jointes, près de la poupe, -et Abigaïl qui, en vraie fille de Juda, avait empoigné une épée et -frappait à tort et à travers, d’estoc et de taille, sur un Dorien qui -avait perdu sa lance et qui s’abritait d’un air effaré sous son -bouclier, stupéfait d’être attaqué par une femme. Chamaï, voyant le -jeu, passa comme un taureau à travers les combattants, renversant -amis et ennemis, pour courir à l’arrière, et Hannon le rejoignit en -deux bonds. Cependant Himilcon et une quinzaine de mes matelots, -s’étant fait un passage, se placèrent autour de moi, le coutelas et -la hache à la main. A leur tête, je balayai le pont jusqu’à l’avant, -renversant ou jetant par-dessus bord tous ces Doriens, empêtrés dans -leurs grandes lances, trébuchant dans les cordages, dans les -manœuvres et dans les agrès. Sur l’avant, je me retournai, et je pus -voir que Chamaï et Hannon avaient débarrassé l’arrière et se -précipitaient vers le mât où Bicri, avec les autres, se battait -furieusement contre un nouveau flot d’assaillants qui escaladaient -les bordages. Au-dessus de la masse confuse des têtes, des lances, -des haches, des boucliers et des épées, on voyait tournoyer le levier -de Jonas, et par-dessus les cris, les hurlements, le cliquetis des -armes et le fracas du bronze, on l’entendait mugir : - -« Arrivez, arrivez donc, Dodanim ! Vous n’aurez jamais trop de bœufs -pour moi ! Apportez vos têtes et vos dos, en attendant que vous -apportiez vos gâteaux et vos fromages. » - -Un cri général de triomphe me remplit l’âme de joie. Je vis, sur le -pont débarrassé du Cabire, Hannibal, ses gens, Amilcar, Gisgon et le -reste de nos matelots l’épée ou le coutelas en l’air, acclamant -Asdrubal et le Dagon, qui arrivaient comme le tonnerre et entraient -avec un fracas formidable dans la masse, déjà bien réduite, des -barques hellènes. - -L’une de ces barques s’engloutit, brisée par le choc ; une grêle de -pierres, de traits et de pots à feu tomba, du haut du Dagon, sur la -fourmilière qui montait à l’assaut de l’Astarté. - -Je fis un signal aux timoniers et à quelques matelots qui étaient -remontés à l’arrière, déblayé d’ennemis. D’autres se jetèrent aux -rames, par les panneaux ; le peu d’ennemis qui avaient osé descendre -dans l’entrepont furent écharpés en un instant, et l’Astarté, virant -brusquement de bord, bouscula les barques pressées autour d’elle et -vint ranger le Dagon, puis, tournant encore, nous allâmes prendre le -Cabire au milieu de nous. Hannibal remonta sur notre pont avec une -vingtaine d’hommes et aida à dépêcher les Hellènes qui s’y trouvaient -encore et qui firent une défense désespérée. Puis nous coulâmes une -grande barque ; deux autres furent abandonnées par leur équipage qui -se jeta à la mer, saisi de frayeur, et nagea vers celles des barques -qui s’enfuyaient en toute hâte, accompagnées par les flèches de Bicri -et de ses archers. - -Nous nous dirigions vers le grand convoi dont trois barques, -abandonnées par leur équipage, se balançaient au gré des flots. En me -penchant par-dessus la poupe, je vis, à ma grande surprise, notre -barque, attachée derrière nous, qui était remplie d’Hellènes armés. -Je fis signe à Bicri, qui accourut avec quelques archers. L’un des -Hellènes, sa faucille à la main, allait justement couper la -remorque ; une flèche, qui lui traversa la gorge, l’en empêcha. - -« Bas les armes, vous autres ! » criai-je en ionien. - -Les hommes qui s’étaient malencontreusement jetés dans la barque pour -monter à l’abordage, et qui n’avaient pas eu le temps de s’en aller, -me répondirent par une nouvelle tentative de couper la remorque, mais -elle n’eut pas plus de succès que la première ; une nouvelle flèche -de Bicri l’arrêta court. - -« Faut-il les enfiler tous ? me dit l’archer en remettant une flèche -sur sa corde. - -— Non pas, lui répondis-je. Ce sont des hommes vigoureux. Cela se -vend très-bien à Carthage. Ne gâtons pas la marchandise. » - -Je les sommai encore une fois de se rendre, mais inutilement. L’un -d’eux me jeta sa lance, qui me rasa l’épaule, et un autre, voyant -l’affaire désespérée, sauta à la mer, où il s’est vraisemblablement -noyé, car nous étions encore assez loin de la côte. - -Il en restait quinze. Je les fis haranguer en leur langage par -Chryséis et par Hannon, dont l’éloquence eut plus de succès. Hannon, -sur mes ordres, leur promit qu’on les conduirait dans un pays dont le -roi les prendrait à sa solde comme guerriers, et qu’ils y seraient -bien traités et bien nourris. Ils me livrèrent alors leurs armes, que -je fis hisser par un grelin, puis, leur ayant jeté un bout de -manœuvre, ils montèrent sur le pont un à un, très-humiliés et -médiocrement rassurés. - - -Illustration : Je les fis haranguer par Hannon et Chryséis. - - -Quant au reste de nos agresseurs, ils s’en allaient aussi vite qu’ils -pouvaient, les uns entiers, les autres avariés, se cahotant et se -traînant péniblement sur la mer, dans le plus beau désordre, sans -crier ni se vanter. Mais on entendait de loin des hurlements et des -gémissements de femmes qui pleuraient les morts, les guerriers tués -ou noyés. La nuit tombait tout à fait, et pour ces gens-là une -navigation de nuit est une terrible affaire. Ceux qui avaient -réchappé à la bataille devaient se croire perdus une seconde fois, à -l’approche des ténèbres. - -On voyait, dans la masse confuse de ces barques, la lueur de -plusieurs incendies allumés par les pots à feu du Dagon. Amilcar et -Asdrubal obtinrent de moi de se mettre à la poursuite du gros de la -flotte : je fis passer à leur bord trente hommes avec Chamaï et -Bicri, et en les attendant, je m’occupais d’amariner les deux barques -d’escorte qu’ils avaient abandonnées devant nous et les trois du -convoi qui restaient à notre portée. Il n’y restait plus un homme -debout ; je n’y trouvai qu’une quinzaine de morts, que je fis jeter à -l’eau après les avoir dépouillés. Je remis au lendemain matin -l’inspection du butin que nous avions conquis, et je fis débarrasser -le pont de l’Astarté des cadavres des Hellènes et d’une douzaine de -leurs blessés qu’on jeta à l’eau. Onze de mes hommes avaient été tués -et vingt-trois blessés dans cette vive affaire. Nos morts furent -enveloppés d’étoffes et placés à l’avant, les uns à côté des autres, -pour être confiés aux flots le lendemain, après qu’on aurait fait les -invocations et les prières nécessaires. Malgré notre fatigue, nous -dûmes encore passer cette nuit à recueillir les armes et les flèches -éparses sur le navire, à tout remettre en ordre, à laver les flaques -de sang sur le pont, enfin réparer le désordre inévitable après un si -rude combat. Le Dagon et le Cabire revinrent avec trois prises et -vingt-deux prisonniers. Je fis passer les quinze que j’avais déjà sur -le Dagon, qui avait le moins souffert ; et tous les prisonniers -ensemble, après avoir été liés, furent enfermés provisoirement dans -la cale. Le Cabire avait huit morts et dix blessés ; le Dagon, trois -morts et sept blessés. Vingt-trois morts et quarante blessés étaient -une grosse perte pour nous ; elle prouvait le courage et -l’acharnement des Hellènes. Si ces gens avaient eu la moindre notion -des choses de la mer, si leurs bateaux n’avaient pas été si mal -aménagés et si incapables de manœuvrer, s’ils avaient eu un peu -l’habitude de combattre sur des vaisseaux et des armes plus -appropriées que leurs grandes lances à ce genre de combat, nous -eussions été certainement perdus : ils nous auraient tous massacrés. -Parmi nos blessés se trouvaient Amilcar, Gisgon, Hannon qui avait une -estafilade à l’épaule, Chamaï, un coup de lance dans le bras, et -Himilcon, la tête contusionnée. Les blessures des deux premiers, -quoique graves, n’étaient pas dangereuses, et celles des trois -derniers assez légères pour ne pas les empêcher de faire leur -service. Le maître matelot Hadlaï avait été tué raide, et Hannibal -avait eu toutes ses armes faussées. Le grand Jonas avait cinq coups -de lance, qu’il qualifiait d’écorchures. Il se frotta tout le corps -d’huile et d’onguent et déclara que cette lutte, accompagnée d’une -petite saignée, lui avait fait le plus grand bien et donné un -prodigieux appétit et une soif extraordinaire. Quant aux Hellènes, -ils avaient eu au moins cinq cents hommes tués ou noyés. J’avais -trouvé vingt-six cadavres sur le pont de l’Astarté, et le Cabire en -avait jeté trente-huit à l’eau. - -Je pris une heure de repos à la fin de la nuit, et le matin, par une -belle brise de l’est, nos navires tendus de noir se dirigèrent sur la -côte d’Italie, emmenant nos huit prises, sur lesquelles j’avais fait -passer quelques hommes pour alléger la remorque à la voile et à la -rame. - -Après avoir invoqué Menath, Hokk et Rhadamath pour nos morts, je fis -immoler sur chacun des navires un bœuf, de ceux pris sur les barques -du convoi hellène. On les hissa à l’aide d’un grelin, on les abattit, -pendant que chaque capitaine et Hannon qui connaissait bien les -rites, faisaient les prières voulues en l’honneur d’Astarté. On fit -fumer la graisse et une partie de la chair, et avec le reste on -apprêta un repas funéraire. Les enfants d’Israël, qui voulaient -sacrifier à leur dieu El Adonaï, reçurent un mouton et sacrifièrent à -leur manière. Je fis ensuite faire une distribution de vin, puis, -avant le repas, nous jetâmes nos morts dans la mer au son des -trompettes ; après quoi on enleva les tentures noires des navires et -on mangea. Chacun se racontait pendant que nous mangions et buvions, -les épisodes du combat, et, la gaieté nous revenant avec nos forces, -nous oubliâmes nos fatigues, nos blessures et le chagrin de nos -morts. - -« Hannibal, dis-je au capitaine des gens de guerre, toi et les tiens -vous vous êtes vaillamment comportés. Il importe maintenant de -partager le butin suivant la charte partie qu’a rédigée Hannon avant -notre départ. - -— Je cède volontiers, dit Hannibal, la part qui me revient dans le -butin en échange d’une armure neuve, car ma cuirasse est brisée et -faussée et mon casque a perdu son cimier et son panache. Tu as, dans -le bagage, une bonne armure lydienne ; donne-la-moi, et prends ma -part de prise. - -— J’y consens, dis-je à Hannibal, et j’ajoute à l’armure une mesure -de vin de Sarepta. - -— Bien dit, s’écria Himilcon, et puisque nous faisons des marchés, je -vends ma part pour trois outres de vin de Béryte. - -— Et moi, dit Chamaï, j’imite Hannibal et Himilcon. Si tu estimes que -ma part de ce butin vaille un bracelet et des pendants d’oreilles -syriens, tu n’as qu’à les remettre à Abigaïl, et je te tiens quitte -envers moi. - -— Et toi, Hannon, dis-je au scribe, feras-tu aussi quelque marché ? -et contre quoi veux-tu troquer les bœufs, moutons, habits, armes ou -captifs que la chance de la mer t’a donnés ? - -— Par Astarté ! dit le scribe, je ne sais vraiment de quoi je puis -avoir envie en ce moment. Garde donc ma part, capitaine, et divise-la -entre ceux qui sont gravement blessés. Ils seront ainsi consolés de -leurs blessures, et j’aurai le cœur plus content. » - -Un sourire de Chryséis et la cordiale étreinte de Chamaï et -d’Hannibal récompensèrent la générosité du scribe. En même temps, un -des pilotes vint me dire, de la part de l’équipage, que tout le monde -s’en remettait à moi pour la répartition et me priait de vendre le -butin en bloc, suivant l’occasion, et d’en faire le partage en -argent, selon estimation de la valeur que je penserais en tirer. Je -fis aussitôt dresser par Hannon l’état du butin avec le prix que je -donnais en sicles de chaque objet et je fis afficher, en triple -expédition, cet état aux mâts des trois navires. Tout le monde -s’étant déclaré satisfait, je fis faire la paye le soir même. Nos -hommes avaient préféré de l’argent monnayé, pensant bien en faire -usage à Utique, à Carthada et à Gadès, où le bon argent phénicien a -cours et où ils comptaient se divertir. - -Chryséis et Abigaïl passèrent la nuit à soigner nos blessés. Le -lendemain, au matin, je fis venir devant moi les prisonniers hellènes -pour les interroger, après qu’on leur eut donné quelque nourriture. -Ces hommes arrivèrent très-abattus et l’air inquiet. Hannon se tint à -mes côtés comme interprète et je fis avancer celui qui me parut le -plus considérable et le plus intelligent de la bande. - - -Illustration : Interrogatoire du prisonnier. - - -« Voyons, toi, lui dis-je, de quelle nation êtes-vous ? - -— Nous sommes Helli, de la nation des Phokiens, répondit l’homme. - -— Et de quelle ville ? - -— Nous sommes de la campagne, du mont Parnasse ; nous n’avons pas de -ville. - -— Et d’où venez-vous ? et où alliez-vous ? - -— Apollo le devin nous a ordonné de quitter notre pays et d’aller -chercher d’autres établissements. Nous allions au nord, vers l’Épire -et vers l’île de Corcyre la brune, où sont déjà de nos frères les -Ioniens ; nous allions, avec nos femmes et nos enfants, chercher un -séjour heureux. » - -A ces mots, les larmes vinrent aux yeux de cet homme, et tous les -autres éclatèrent en pleurs et en sanglots. - -« Voyons, vous autres, leur dis-je, votre destinée n’est pas si -mauvaise, pour larmoyer de la sorte. Vous êtes tombés entre mes -mains, et je ne suis point un méchant homme. Ne vous a-t-on pas donné -à manger tantôt ? - -— Si, si, me dirent-ils tous. - -— Eh bien, alors ! leur dis-je. Vous êtes des hommes, et vous vouliez -faire la guerre. - -— Si nous avions été en expédition de guerre, répliqua celui qui -paraissait le chef, tu ne nous verrais pas pleurer ainsi ; tu nous -verrais te défier. Mais nous avions avec nous nos femmes et nos -enfants, dont plusieurs ont sans doute péri dans les flots, et leur -souvenir nous vient à la mémoire. Voilà ce qui nous fait pleurer. - -— C’est bon, lui dis-je. Dzeus l’a voulu ainsi, vous n’y pouvez rien -changer. Pourquoi nous avez-vous attaqués ? - -— Écoute, répondit l’homme. Un grand navire phénicien et plusieurs -autres nous ont croisés il y a trois jours et ont demandé à nous -acheter des vivres. Comme nous traitions amicalement avec eux, comme -nous avons toujours fait avec les Phéniciens, que nous regardions -comme des hommes divins, plusieurs montèrent à bord du grand navire -avec les bœufs, le grain et les fruits que nous lui vendions. Hélas ! -parmi eux était mon fils. Voici tout à coup que les Phéniciens, -profitant du vent favorable, déployèrent traîtreusement leurs voiles -et firent force de rames. Nous eûmes beau les poursuivre : tu sais -mieux que moi que nos bateaux ne peuvent pas lutter de vitesse avec -vos grands navires. Alors, nous jurâmes de venger les nôtres sur les -premiers Phéniciens que nous rencontrerions, et les premiers, c’était -vous. - -— Que Moloch brûle, que Khousor Phtah écrase Bodmilcar ! s’écria -Himilcon qui nous écoutait. C’est lui, encore lui, qui aura causé la -mort de vingt-deux braves marins sidoniens et du vaillant maître -Hadlaï. - -— Comment était fait le grand navire ? demandai-je vivement au chef. -Et les autres avec lui ? - -— Il était rond et plus élevé au-dessus de l’eau que celui-ci. Et les -gens qui étaient sur les autres étaient bruns de visage et vêtus -différemment de ceux qui étaient sur le grand ; et ces navires plus -petits étaient terminés par l’image taillée de la tête et du cou -d’une oie. - -— Le Melkarth et ses bons alliés les Égyptiens ! m’écriai-je. -Bodmilcar, il n’y a pas à en douter, c’est Bodmilcar qui a fait le -coup ! » - -Le chef regardait mon agitation avec surprise. - -« Écoute, homme, lui dis-je : as-tu ici, parmi ces prisonniers, -quelques hommes solides et sur lesquels tu comptes ? - -— J’ai mon frère, me répondit-il, et mes cinq cousins, dont l’un a -perdu sa femme, enlevée sur le grand navire. - -— Fais-les avancer, » lui dis-je. - -Je regardai les six hommes ; ils étaient jeunes et vigoureux. - -« Veux-tu ravoir ton fils ou le venger ? » dis-je encore au chef. - -Il bondit en avant, les yeux étincelants. - -« Peux-tu faire cela, dieu phéacien ? me demanda-t-il. - -— Donnez des kitonets et des armes à ces sept hommes, m’écriai-je. -Hannibal les prendra parmi les siens. Quant aux autres, qu’on les -mette avec les rameurs auxquels ils aideront ; on les vendra à Utique -ou à Carthada, où ils ont toujours besoin de soldats mercenaires et -de rameurs. - -— Mon fils, mon fils ! me répétait le chef. Tu m’as dit que je -pourrais retrouver mon fils ? - -— Tu retrouveras ton fils quand je retrouverai mon mortel ennemi, car -c’est lui qui te l’a enlevé, lui répondis-je. D’ici là, toi et tes -six hommes, obéissez exactement à ce grand guerrier que vous voyez -ici, et servez-moi loyalement. » - -Les sept Phokiens m’entourèrent, me baisant les mains et pleurant de -joie. Les autres descendirent dans l’entrepont, beaucoup plus gais -qu’ils n’étaient montés de la cale, quand Hannon leur eut annoncé -qu’ils seraient traités et nourris comme rameurs sur nos vaisseaux. - - -IX La terre des troupeaux. - - -Le lendemain matin, deux jours et demi après le combat, nous -reconnûmes les montagnes de l’Italie. Nous arrivions au sud du grand -golfe, au nord duquel se trouve la presqu’île des Iapyges. Nous ne -tardâmes pas à reconnaître l’embouchure d’une rivière qui serpente à -travers une belle plaine coupée alternativement de pâturages et de -bois de haute futaie, de pins élégants entremêlés de lauriers-roses. -A une centaine de stades dans les terres s’élevaient de hautes -montagnes grises, passablement boisées et surmontées de crêtes de -rochers gris déchiquetés et bizarrement découpés. Les fonds n’étaient -pas mauvais, et je me décidai à mouiller tout de suite, ayant un -besoin urgent d’eau et de fourrage pour mes bestiaux. Le travail fut -long et pénible, car il fallut mettre tout le bétail à terre. Je fis -descendre aussi mes prisonniers helli, les chargeant de pâturer les -bêtes sous la surveillance de Bicri et d’une vingtaine d’hommes -armés. Je comptais me faire suivre de toutes mes bêtes le long de la -côte, jusqu’au détroit de Sicile, où je les embarquerais de nouveau, -si je ne trouvais pas une occasion de m’en défaire avantageusement -d’ici là. - -« Nous aurons de la peine à les vendre ici, me dit Himilcon. Ne -sommes-nous pas dans la Vitalie, dans la terre des troupeaux comme -l’appellent les indigènes ? Si nous leur apportions des chèvres, -comme celles que nous avons introduites dans le pays des Ioniens, ces -animaux, nouveaux pour eux, leur plairaient sans doute. Mais des -bœufs, ils en ont à nous revendre. - -— Tâchons d’abord, dis-je à Himilcon, de trouver quelque endroit -habité. Cette côte me paraît entièrement déserte. Nous devons -pourtant y rencontrer des Vitaliens ou Italiens, et aussi des -Iapyges, car il y en a au sud comme au nord du grand golfe. Sais-tu -le iapyge, toi, Himilcon ? - - -Illustration - - -— Non, mais je sais un peu de la langue des Vitaliens, aussi bien du -dialecte des Opski, Marses, Volskes, Samnites et autres Ombres et -Sabelliens de la montagne et de l’est, que de celui des Latins de la -côte ouest. Pour ce qui est de la langue des Rasennæ du nord-ouest, -Gisgon la sait passablement. » - -Le chef des six Phokiens que j’avais pris comme soldats, et qui -s’appelait Aminoclès, vint moi timidement. - -« Puis-je parler, roi des Phéniciens ? me dit-il. - -— Tu sauras d’abord, lui répondis-je, maintenant que tu sers sur nos -vaisseaux, que je ne suis pas roi, et qu’on m’appelle capitaine et -amiral Magon. A présent, qu’as-tu à dire ? - -— Capitaine amiral Magon, reprit Aminoclès, je voudrais savoir sur -quelle terre nous sommes et quels gens l’habitent ? - -— Nous sommes, lui répondis-je, sur la terre ferme, une très-grande -terre qu’on appelle le pays d’Italie ou Vitalie, ce qui veut dire la -terre des bestiaux et des troupeaux. Les gens qui l’habitent sont par -ici les Vitaliens et leurs nations et tribus ; par là-bas, au -nord-est, de l’autre côté du golfe, les Iapyges, dont il y a aussi -quelques-uns au sud du golfe ; et là-bas, là-bas, fort loin d’ici, -tout à fait au nord, les Rasennæ, qui bâtissent de grandes villes et -ont un royaume au pied des montagnes et dans les vallées fertiles. - -— Je ne connais pas ce pays et ces nations, et personne parmi nous ne -les connaît, dit Aminoclès. - -— Attends un peu, s’écria Himilcon, je vais le faire comprendre tout -de suite. Écoute ici, l’homme helli : connais-tu les Opski ? - -— Nos pères nous ont raconté, répondit Aminoclès, qu’autrefois, il y -a tant d’âges d’homme qu’on ne peut pas le savoir, les Helli avaient -avec eux le peuple des Opiki. Et nos anciens se sont transmis que -c’était encore avant que nous n’eussions bâti Dodone, et même avant -que tous les Hellènes ne fussent réunis sur l’Acheloüs, mais que nous -étions encore bien loin, au nord, dans un pays où il faisait froid, -et voisin des Traces. Alors il y avait, sur la terre ferme et dans -les îles, des Lélèges, des Pélasges et des géants, et il y avait -aussi des nains et des monstres. Les dieux les ont tués, et nous -sommes venus. Si les Opski sont les mêmes que les Opiki, je les -connais. - -— Tu vois bien qu’il ne comprend pas, dis-je à Himilcon. Laisse-le -tranquille. - -— Patience, me répondit le pilote. Tu vas voir s’il ne va pas -comprendre. Ouvre bien tes oreilles, Aminoclès. Connais-tu les -Tyrséniens ? - -— Non, je ne connais pas ceux-là. - -— C’est étrange ! observa Himilcon. J’ai entendu des Hellènes me -désigner assez bien la terre ferme de Vitalie, et m’y nommer un -peuple des Tyrséniens ou Tyrrhéniens. Eh bien, voyons : connais-tu -les Sicules ? - -— Les Sicules ? répéta Aminoclès d’un air effrayé. - -— Oui, les Sicules, reprit le pilote ; et les Kyklopes, et les -Lestrigons ? - -— Oh ! s’écria le Phokien tout effaré, sommes-nous dans le pays de -ces peuples-là ? - -— Tout juste ! répondit Himilcon triomphant. Nous sommes ici dans le -pays des Lestrigons, et là-bas, vers l’ouest, de l’autre côté du -canal, est la grande île des Kyklopes, des Sicaniens et des autres -Lestrigons, où nous allons directement après que nous aurons passé la -Charybde et fait connaissance avec Scylla. - -— Oh ! gémit Aminoclès, pendant qu’Himilcon se tenait les côtes, oh ! -quelle destinée nous envoient les dieux ? Hélas ! pourquoi -n’avons-nous pas péri dans le combat, sous les coups de ces -Phéaciens ! Pourquoi sommes-nous leurs esclaves, pour qu’ils nous -emmènent dans le pays des monstres ! Oh ! malheur, malheur ! Quelles -effrayantes apparitions allons-nous voir, et qu’allons-nous -devenir ! » - -Le rire d’Himilcon me gagna moi-même, quand je vis l’ignorance et les -lamentations de cet homme. - -« Allons, tais-toi, imbécile, lui dis-je. Pour aujourd’hui, les -Lestrigons ne t’ont pas encore avalé, et tu en verras bien d’autres -avant que nous soyons en Tarsis et que j’aie rattrapé Bodmilcar. » - -En ce moment, une sentinelle donna un signal et je vis s’approcher -dans la plaine une cinquantaine d’hommes. Ces gens semblaient -très-méfiants. Ils s’arrêtèrent sur la lisière d’un bois, nous -considérant attentivement, mais ne se décidant pas à venir vers nous. -Suivant ma coutume, j’allai seul vers eux, en leur faisant des signes -d’amitié. Enfin, deux d’entre eux prirent leur parti et s’avancèrent -à ma rencontre. C’étaient des hommes robustes, de taille moyenne, -trapus avec des épaules carrées, la barbe forte, les cheveux frisés, -le front bas et la face large, blancs de visage d’ailleurs. Ils -avaient les bras et les jambes nus, la tête découverte, et étaient -vêtus d’une espèce de kitonet en laine foulée très-grossière, et -d’une grande couverture qu’ils portaient en sautoir, passée sur -l’épaule. Tous étaient armés, chacun tenant à la main deux courtes -lances à pointe de cuivre et portant un poignard, un couteau ou une -espèce d’épée à la ceinture. Une douzaine d’entre eux avaient des -arcs et des frondes. - -L’un des deux qui s’avançaient me cria en langue italienne : - -« Qui êtes-vous ? que voulez-vous ? » - -Himilcon, qui m’avait suivi, lui répondit dans la même langue : - -« Nous sommes des marchands venus des pays lointains : nous voulons -commercer. - -— Ne venez-vous pas pour prendre nos troupeaux ? N’êtes-vous pas des -Rasennæ ? cria l’autre. - -— Non, non, reprit Himilcon. Nous sommes de l’orient ; nous sommes -des Phéniciens. Venez près de la mer : nous vous ferons voir les -belles choses que nous avons apportées. » - -Les deux hommes retournèrent vers les leurs et parurent se consulter -ensemble. Au bout d’un instant, ils revinrent. - -« Voyez-vous ces deux arbres-là, à ma droite et à ma gauche ? nous -cria l’un. Vous ne devez pas aller plus loin. » - - -Illustration : “Vous ne devez pas aller plus loin.” - - -Là-dessus, l’homme s’avança jusque sur la ligne des deux arbres et -d’un geste vigoureux piqua sa lance en terre. - -« Vous ne devez pas franchir ma lance, dit-il, ou je la déterrerai, -et nous serons ennemis ensemble. - -— C’est bon, répliqua Himilcon. Nous ne voulons pas vous faire de -mal. » - -L’homme avança tout à fait vers nous, d’un air hardi. - -« Nous sommes des Samnites Sabellins, dit-il. Que payerez-vous pour -l’herbe que mangent vos troupeaux ? » - -Sur mon ordre, Himilcon leur promit qu’on leur ferait un présent. -Puis on tendit des cordes sur des piquets, et j’interdis à mon tour -aux Samnites de franchir la limite. - -Ils se montrèrent satisfaits et vinrent en grand nombre regarder nos -vaisseaux, les marchandises qu’on déballait, nos visages et nos -habits. Ils nous parurent, en tout, plus rudes et plus méfiants que -les Helli. Avec beaucoup de patience, j’arrivai toutefois à organiser -un commerce avec eux. Ils nous apportèrent des légumes en petite -quantité, car ils cultivent peu la terre et élèvent surtout des -bestiaux, bœufs, moutons et porcs assez sauvages. Les porcs, que -Chamaï et Bicri voyaient pour la première fois, leur causèrent une -grande surprise. Ils ne connaissent point non plus l’usage du pain, -mais mangent une bouillie qu’ils appellent masa ; ils cherchaient -beaucoup à s’enquérir auprès de nous comment nous faisions le pain, -dont les navigateurs phéniciens leur font quelquefois goûter, ainsi -que le vin. Toutefois ils aiment le vin moins que les Helli. - -Le lendemain, dès le matin, ils vinrent en grand nombre. J’avais vu, -toute la nuit, des feux allumés dans les campagnes et sur les -montagnes, par lesquels ils s’appelaient. Par mesure de précaution, -je fis doubler la garde. Mais les Samnites venaient dans des -intentions tout à fait pacifiques, et, sur mon injonction, ils ne se -présentèrent à notre limite que par groupes de cinquante ensemble. -Les autres attendaient derrière leur limite à eux que les premiers -arrivants eussent fini de trafiquer avec nous. Ils sont beaucoup plus -patients et moins bruyants que les Helli, moins questionneurs, mais -aussi moins gais. Ils m’apportèrent, ce jour-là, de bonnes quantités -de corail qu’ils recueillent sur les côtes après les gros temps, ou -qu’ils cherchent avec des plongeurs montés sur de méchants radeaux, -car ils ignorent absolument la navigation, mais sont bons nageurs. -Les meilleurs plongeurs et pêcheurs de corail sont les Iapiges, tant -ceux qui vivent au milieu des Samnites et des Brettiens que ceux de -la Iapygie du nord-est du golfe. Quelques-uns de ces Iapiges, que je -vis parmi eux, étaient des gens grands, la tête ronde, imberbes, -bruns de peau, ressemblant assez aux Kydoniens. Ils me parurent plus -doux, plus gais et plus communicatifs que les autres Italiens. Ils -ressemblent aussi beaucoup aux Sicules, et je crois que les Iapiges, -Sicules, Kydoniens et les anciens habitants de Malte la Ronde, que -virent nos pères quand nous occupâmes l’île, sont les habitants -primitifs de ces pays. Les Pélasges et les Lélèges, si semblables aux -Lydiens, Lyciens, Cariens, vinrent après, de la côte d’Asie dans les -îles, et aussi dans le Dodanim, puis, en dernier lieu, les Italiens -et les Helli, qui sont arrivés du nord, du côté du pays des Traces. -Quant aux Rasennæ, je ne sais pas d’où ils viennent. Toutefois des -navigateurs phéniciens qui ont visité les montagnes au nord de -l’Éridan, tout au fond de la mer des Iapiges[1], ces montagnes d’où -vient le cristal de roche, m’ont dit qu’il y a là un peuple qui -s’appelle les Rètes, et dont le langage ressemble tout à fait à celui -des Rasennæ. - -Je passai deux jours à trafiquer, achetant du corail ; j’arrivai -ainsi à me débarrasser très-avantageusement de tout mon butin, qui me -gênait fort. Je fis briser les barques dont je n’avais que faire et -je fis enlever seulement les planches, mâts et madriers dont on -pouvait faire des espars de rechange. Quand mon butin fut usé, je -payai en vieux habits, en perles de verre et d’émail, en pointes de -lance et en lames d’épée, dont ils se montraient extrêmement avides. -Pour quatre lames d’épée qui valaient bien quatre sicles, j’eus pour -une valeur de quatre cents sicles de beau corail. Je m’étonnais de -leur en voir de si fortes provisions, mais ils m’expliquèrent qu’ils -les accumulaient depuis longtemps pour aller les porter à un des -comptoirs phéniciens que nous avons échelonnés dans le golfe et sur -la côte ouest, et qu’ainsi je leur épargnais le voyage. Ils me -demandèrent aussi si je n’avais pas de chèvres et me dirent que -celles que nous apportions commençaient à se répandre dans les -montagnes plus au nord, chez les Marses et chez les Volskes. - -Les Samnites n’ont pas de villes, mais habitent dans des hameaux -épars, se composant de quelques maisons faites de boue et de branches -et couvertes de chaume. Ils cultivent mal et peu. Les meilleurs -cultivateurs sont les Latins de la côte ouest, particulièrement ceux -de la vallée du Tibre. Ils ont là déjà une ville placée dans un accès -difficile entre une montagne et un petit lac, et qu’ils appellent -Albe. Sur la côte, je ne connais qu’une seule ville port de mer : -c’est Populonia des Rasennæ. Mais les Rasennæ ne sont point de -mauvais marins ; ce sont même de hardis pirates comme je le savais -depuis longtemps, et comme je devais l’apprendre ici, sur cette côte -des Samnites. - -Le troisième jour de mon arrivée, comme j’avais acheté aux Vitaliens -tout ce que je pouvais leur acheter, et que je m’apprêtais à partir -après avoir embarqué mon chargement, un Samnite arriva en courant, et -cria de loin quelque chose aux autres, qui les mit tous en émoi. - -« Qu’est-ce qu’ils ont ? demanda Himilcon. Est-ce que Nergal court -après eux, avec son bec de coq et sa crête de feu ? Qu’est-ce qui -leur prend ? - -— Apprêtez-vous, apprêtez-vous, Phéniciens ! nous crièrent les -Samnites. Voici les forbans qui approchent sur leurs vaisseaux ; -voici les Tyrrheni ! - -— Ils contournent la pointe ; ils ont pillé les villages de nos -alliés, là-bas au nord, et les ont emmenés en esclavage, criaient -d’autres ; ils mettent tout à feu et à sang. Aux armes et à la -montagne ! - -— Jonas ! m’écriai-je ; Jonas, souffle dans ta trompette, brute ! -sonne l’alarme ; tout le monde à bord ! - -— Bon ! dit Chamaï en grimpant sur le pont. Et moi qui ai le bras -droit tout endolori ! Heureusement que je suis bon gaucher ! Je crois -qu’il va en cuire à ces Tyrrheni. » - -Hannibal se dépêcha de coiffer son casque et de grouper ses hommes, -avec lesquels il mit nos sept Phokiens. Les maîtres rameurs, le bâton -à la main, gourmandant et battant leurs rameurs, eurent bientôt fait -de les ranger sur leurs bancs. En quelques instants nous avions -appareillé et nous nous tenions sous rame à trois stades de la côte, -prêts à tout événement. Les Tyrrheni pouvaient venir. - -« Qu’est-ce que c’est que ces nouveaux animaux-là ? me demanda Bicri -en débouclant le couvercle de son carquois et en tendant son arc. - -— Ce sont les Tyrrheni ou Rasennæ, gens du nord-ouest de la Vitalie, -lui répondis-je, assez habiles marins et faisant sur ces côtes le -commerce et la course. Mais ni eux ni leurs vaisseaux ne sont encore -taillés à lutter sur mer contre les Sidoniens, et j’espère que cette -course qu’ils font pourra bien finir à notre avantage, si les flancs -de leurs navires sont suffisamment garnis de cargaison et de butin. - -— Pour des Tyrrhéniens ou Rasennæ, dit Hannibal, je dois déclarer que -je n’ai jamais battu ce peuple-là. Mais s’ils ont seulement de la -chair et des os, des côtes qu’on puisse casser et des crânes qu’on -puisse fendre, nous allons leur donner une leçon de tactique et d’art -militaire à la manière d’Arvad. Je vais essayer sur eux la masse -d’armes chaldéenne que m’a donnée le bon roi David. » - -Le Cabire, sur mon ordre, se porta rapidement en avant, en serrant la -côte autant que possible, pour ne pas être aperçu. - -Il contourna la pointe d’où il avait vue le long de la côte et revint -bientôt me rapporter qu’il avait aperçu cinq assez longs navires qui -suivaient la côte sans avoir l’air de se presser, marchant à la rame -et à la voile, pour tenir le dessus du vent, et avançant en courant -de petites bordées. Nous avions largement une demi-heure devant nous -avant qu’ils ne pussent nous voir. Ils tombaient tout droit dans -notre embuscade. - -En regardant autour de moi, je vis deux de nos barques hellènes qu’on -n’avait pas encore coulées. On avait démoli toutes les autres, et on -avait négligé celles-ci ; ceci me donna une idée. - -« Combien de fond ? demandai-je à Himilcon. - -— Dix coudées et fond de roche, me répondit le pilote. - -— Les Tyrrhéniens calent six coudées pour leurs bateaux de course, -dis-je. - -— Oh ! dit Gisgon, qui était venu me faire le rapport et qui était -encore sur l’Astarté, six coudées au moins. Ils sont très-bas sur -l’eau, mais ils enfoncent beaucoup. C’est pourquoi ils roulent peu et -sont lourds à la manœuvre. - -— Bon, dis-je aussitôt. Vous allez me saborder ces deux mauvaises -carcasses et me les couler là, coque, quille et mâts par mon travers. - -— Compris, s’écrièrent ensemble Himilcon et le Celte sans oreilles. -Ils vont être bien attrapés. » - -En quelques instants, les deux barques furent coulées, faisant -estacade de leurs débris à trois coudées sous l’eau. Le Cabire -abattit sa voile et dépassa lentement la pointe, se traînant comme un -bateau qui a des avaries. - -Le Dagon se plaça à deux stades au large de moi, et je restai en -place, la voile abattue, les rames traînantes, les boucliers rentrés, -après avoir fait coucher tous les hommes d’armes à plat pont. J’avais -l’air d’un inoffensif marchand qui a souffert dans son gréement. Le -Dagon resta sous voile, courant de petites bordées, comme s’il venait -à mon secours. - -Nous étions prêts quand nous vîmes les cinq navires tyrrhéniens au -large de la pointe. - -« Capitaine, me dit Chamaï en levant un peu la tête, à quel singulier -jeu jouons-nous là ? - -— Au jeu du pêcheur qui prend une murène pour un thon, lui -répondis-je. Attends un peu. Tu vas voir tout à l’heure. » - -Les Rasennæ ne tardèrent pas à nous apercevoir. L’un d’eux se mit -tout de suite à la poursuite du Cabire, qui prit chasse ; deux autres -suivirent le Dagon qui courut au large, et les deux derniers se -dirigèrent vers moi, qui restais en place comme un pauvre désemparé. - -Quand ils furent à un stade, on put voir à l’aise leurs longues -barques* à un seul pont, armées de trente rameurs et assez mal -construites. Elles ont l’arrière élevé mais le reste du pont très-bas -et comme à fleur d’eau. A l’avant, on voit peints deux gros yeux -blancs et rouges qui regardent la mer. Les hommes montés sur ces -barques étaient grands et massifs, avec une grosse tête, la face -plate et large, le visage rougeâtre, la barbe rare et clair-semée, -les bras gros et l’allure pesante. Ils étaient armés de grandes -lances, de haches et de boucliers ronds, et portaient des colliers et -des bracelets. Sur leurs têtes étaient des casques ronds et sans -cimier, à leurs pieds des sandales ou des brodequins à bout pointu. -Ils étaient vêtus de robes de couleur sombre, faites sans couture, -moins courtes que nos kitonets, mais moins longues que les robes des -Syriens, et leurs ceintures étaient très larges et garnies de plaques -de bronze brillant. - -A la vue de ces Rasennæ, Abigaïl ne put retenir une exclamation : - -« Seigneur dans le ciel ! s’écria-t-elle, qu’ils sont laids ! -J’aimerais mieux mourir que tomber entre les mains de gens aussi -laids ! » - -Comme elle disait ces mots, les Rasennæ nous crièrent quel- que -chose, mais nous nous gardâmes de bouger. Reconnaissant que leurs -sommations restaient sans réplique, l’un d’eux courut sur mon travers -et l’autre fila sous ma poupe pour passer entre la terre et mon -navire. Mal leur en prit, car celui qui se jetait sur moi talonna -violemment sur une des barques coulées et, après deux ou trois -efforts pour se dégager, resta sur place, couché sur le flanc et son -arrière s’enfonçant visiblement. Au même instant je fis mettre mes -rames à l’eau, sonner mes trompettes et lever tous mes gens qui -poussèrent des cris de guerre et de victoire. - -L’autre Tyrrheni, stupéfait, voulut virer de bord pour nous échapper, -mais son mouvement fut si maladroitement exécuté qu’il alla échouer -son arrière à la côte. Je m’approchai tout à mon aise, et je fis -tomber sur lui la plus jolie pluie de traits, de flèches et de -cailloux qu’il eût certainement reçue jusqu’à ce jour. - -« Tenez, Tyrrheni ou Rasennæ, ou qui que vous soyez, criait Hannibal, -dirigeant le jet de ses scorpions ; prenez pour vous ce paquet de -traits en bois de chêne ; prenez aussi cette manne de cailloux de -rivière : je l’ai fait ramasser en Crète à votre intention ! Et si -vous n’êtes pas encore satisfaits, j’y joins ce faisceau de pieux -pointus qui en ont déjà éborgné d’autres que vous. » - -Bicri, qui avait une marque à ses flèches, choisissait ses victimes -avec le plus grand soin, ne s’adressant qu’à ceux qui avaient une -belle ceinture, des bracelets d’argent ou un casque à sa convenance. - -« En voici un, disait-il, qui porte un collier avec des perles d’or, -des pierres bleues et des pierres jaunes. Celui-ci me plaît ; je vais -le viser à la tête pour ne pas gâter sa robe noire à broderies rouges -et blanches, qui est aussi bonne à prendre. » - -Les Rasennæ, sans défense contre ce déluge de projectiles, car -quelques archers qu’ils avaient ne pouvaient rien faire contre nous à -cause de la position où étaient leurs navires, et aussi du peu de -hauteur de leur pont que nous surplombions de plusieurs coudées, -prirent le parti de se réfugier dans la cale. Aussitôt Hannibal, -Chamaï, Bicri, le grand Jonas et quelques autres sautèrent sur leur -bord. Le grand Jonas tomba sur le pont avec fracas, mais, se relevant -aussitôt, il saisit un Rasennæ qui n’avait pas eu le temps de se -cacher, l’empoigna par les pieds, le fit tournoyer en l’air comme une -fronde et lui brisa la tête contre le plancher du navire. En quelques -instants, tous ceux qui restaient furent dépêchés, et les nôtres, -sortant du panneau, reparurent, conduisant avec eux vingt hommes, -parmi lesquels, à ma grande surprise, je reconnus, à leurs visages et -à leurs habits, onze Phéniciens. En me retournant vers la mer, je vis -que le Dagon avait coulé l’un des Tyrrheni et que lui et le Cabire -chassaient vivement les deux autres qui fuyaient vers la côte. Je me -mis aussitôt à la poursuite et, grâce à mon aide, l’un des Tyrrheni -fut entouré et enlevé après un court combat qui ne nous coûta que -deux hommes, car nous avions d’abord balayé le pont avec nos -projectiles de façon à rendre toute résistance illusoire. L’autre -profita de ce répit pour s’échapper. Nous revînmes ensuite rapidement -vers nos deux prises, près de la côte, et je les fis garnir tout de -suite de monde, à la vue des Samnites qui avaient observé le combat -de loin et qui se précipitaient de tous côtés pour piller les navires -abandonnés. Mais j’y fus avant eux. Ils se tinrent alors à distance, -attendant les miettes du festin. - -On vida en premier lieu le Tyrrheni qui s’était heurté sur une des -barques coulées. Comme il avait déjà deux coudées d’eau dans la cale -à l’arrière et qu’il enfonçait visiblement, il pouvait couler d’un -moment à l’autre. - -On n’y fit pas de prisonniers ; les uns avaient pu se sauver dans une -barque qu’ils avaient, les autres avaient gagné la côte à la nage, -mais ils s’y firent prendre par les Samnites. Le Dagon et le Cabire -avaient trente-trois prisonniers qui, avec neuf que j’avais, -faisaient quarante-deux. On les répartit entre les trois chiourmes, -après leur avoir enlevé tous les objets de valeur qu’ils pouvaient -avoir sur eux, en attendant qu’on les vendît à nos colons de la côte -de Libye, qui achètent à de bonnes conditions les adultes pour en -faire des manœuvres ou des soldats. - -Les onze Phéniciens que j’avais délivrés étaient au comble de la -joie. Ils m’apprirent qu’ils faisaient partie de l’équipage d’un -gaoul sidonien qui avait naufragé en Sardaigne. Ils avaient pu -échapper au naufrage dans leur barque et avaient essayé de gagner un -des établissements que nous avons dans cette île. Mais un très-gros -temps les avait rejetés vers la pleine mer, et finalement à la côte -de terre ferme. Ils se dirigeaient vers un de nos comptoirs du Sud -quand les Rasennæ les avaient enlevés, il y avait de cela huit jours. -Je fis donner à ces hommes, parmi lesquels se trouvaient un timonier -et un maître matelot, de la nourriture et des vêtements, car ils -étaient affamés et tout déchirés, puis, à leur grande joie, je les -reçus parmi nos matelots aux conditions et charte partie des autres. -Avec les sept Phokiens que j’avais enrôlés, nos pertes se trouvaient -ainsi à peu près compensées, tous nos blessés allant d’ailleurs -très-bien et leur état nous faisant espérer une prompte guérison. - -Le dépouillement des morts, la récolte, l’inventaire, l’emballage et -l’arrimage du butin nous retinrent jusqu’au soir. Le soleil se -couchait quand, par un coup de vent favorable, je pris, en longeant -les côtes, la direction du détroit de Sicile, laissant derrière moi -les deux bateaux capturés, car le troisième avait entièrement -disparu. Les Samnites s’y précipitèrent aussitôt, avec des cris de -joie, pour s’emparer des objets trop encombrants ou sans valeur que -nous leur abandonnions. Je fis servir le repas, qui fut naturellement -des plus joyeux après les opérations fructueuses que nous avions -traitées en corail et les bonnes prises que nous venions de faire. - -« La ruse de guerre que tu as montrée à ces Tyrrheni, s’écria -Hannibal aussitôt que je vins m’asseoir, les attirant dans une -embuscade navale et disposant des barques sur lesquelles l’un d’eux -s’est coulé, est digne de louanges. Je proclame qu’elle est tout à -fait agréable, et j’aurai toujours du plaisir à la raconter. - -— C’est un vieux tour, dit Himilcon, un vrai tour de poisson de mer -sidonien. Nous l’avons déjà joué aux Cariens en face de l’île de -Rhodes, quand nous prîmes onze de leurs vaisseaux avec un butin -considérable. Ah ! c’est que nous connaissons les malices et les -stratagèmes, nous autres les anciens de Tarsis, et tu en verras -encore plus d’une ! - -— Capitaine, me demanda Chamaï en me faisant voir des bracelets et un -grand collier faits en façon de corde tordue, et le collier orné -d’une très-grande plaque en forme de croissant, ces bracelets et -colliers, que j’ai pris sur un Rasennæ, sont-ils de l’or ? - -— De l’or le plus fin, capitaine Chamaï, lui répondis-je. De l’or de -l’Éridan ou du Rhône, et tu as bien choisi ton homme pour -t’approprier ces bijoux. - -— Moi, dit Hannon, je n’en ai tué aucun, de sorte que je me -contenterai de ma part générale de butin. Mais j’y ai vu un grand -vase de terre avec des peintures et une coupe qui me plairaient fort. -Les peintures qui sont dessus sont tout à fait réjouissantes, et ces -Rasennæ si laids me paraissent d’habiles artisans. - -— Tu auras ton vase et ta coupe, dis-je à Hannon. Je veux que tout le -monde soit content. En attendant, donne-moi l’inventaire de ce que -nous avons trouvé. » - -Je remarquai que sur cet inventaire il y avait beaucoup plus d’objets -d’or que d’objets d’argent, ce qui n’est pas étonnant, quand on songe -que les Tyrrheni n’ont pas de communications avec Tarsis et les -autres pays argentifères, et qu’ils en ont avec l’Éridan qui roule -des sables d’or, et avec le Rhône, car, en passant les montagnes, ils -trouvent la grande route que nous avons fait construire dans le pays -des Ligures, par des esclaves et des condamnés, depuis ce fleuve du -Rhône jusqu’à la Péninsule. Ils avaient aussi quantité d’objets en -bon cuivre, qui vient de la basse Vitalie, et, parmi ces objets, des -images que je reconnus tout de suite comme étant des dieux. - -Je fis venir à mon bord Gisgon-sans-Oreilles et je lui ordonnai -d’interroger les prisonniers. - -Ceux-ci répondirent, de ce ton sourd particulier à leur langue, -qu’ils montaient des navires de course venant de leur port de -Populonia, et qu’ils étaient sujets du roi Tarchnas, qui règne sur -vingt villes de la Tyrrhénie. « Populonia, me dirent-ils, était leur -seule ville maritime, d’où ils faisaient la course, ayant des Rasennæ -pour guerriers et des Ligures pour matelots et rameurs. » - -Ils m’apprirent encore que leurs deux chefs, qui avaient péri, -s’appelaient Vivenna et Spurinna. Himilcon pensait que c’étaient des -noms de Vitaliens, qui disent autrement Vibius et Spurius. - -Ils reconnurent tout de suite leurs dieux que je leur présentais, et -me les nommèrent. C’étaient Turms, qui est le même que le Hermès des -Helli ; Turan, que je crois être notre Astarté ; Sethlans, qui est le -même que Khousor Phtah ; Fouflouns, qui est le Dionysos des Helli, et -Menrva, que je ne connais pas. Himilcon prétendait que Menrva était -une déesse des Vitaliens, qui la nomment Minerva, mais je l’ignore. -Ils me dirent qu’ils faisaient la guerre contre les Samnites et -qu’ils étaient alliés des Latins et des Opski, dont le nom veut dire -dans notre langue les travailleurs. Les Samnites, disaient-ils, -avaient attaqué la ville des Latins, Novla, qui signifie la ville -neuve, et commis des déprédations sur le fleuve qui roule, sur le -Volturnus. Ainsi, eux, Rasennæ, exerçaient des représailles contre -ces Samnites demi-sauvages, à cause de leurs alliés latins et opski, -bien que ces Opski ou Oski soient de même race et langue que les -Samnites. En ayant assez appris, je fis renvoyer mes Rasennæ à la -chiourme, et nous allâmes nous reposer. - -Un peu avant le jour, je me levai et je pus voir à notre gauche et -derrière nous les éclairs, les flammes et les tourbillons de fumée -rougeâtre que lance la montagne d’Etna. Chamaï, Bicri, les deux -femmes, Aminoclès, tous ceux qui n’avaient pas encore vu ce spectacle -se tenaient sur le pont, les uns surpris, les autres effrayés. -Hannibal n’était pas le moins étonné de tous. - - -Illustration : Tous se tenaient sur le pont. - - -« On penserait, disait-il, que c’est ici l’entrée du Chéol, si les -navigateurs n’assuraient pas que c’est simplement une montagne qui -jette du feu. Il serait ingénieux de recueillir tout le feu que cette -montagne jette inutilement et de le lancer à l’aide de machines de -guerre. Voilà qui serait une belle invention, capable de consumer des -villes entières. - -— Tu n’as pas vu, lui dis-je, les montagnes de Cilicie ? Je les ai -vues embrasées comme celle-ci. - -— Non, dit Hannibal ; j’y aurai passé dans un mauvais jour, car -lorsque je les ai vues, elles ne brûlaient pas. » - -On entendait distinctement le grondement de la montagne. Les deux -femmes, terrifiées, allèrent se cacher dans la cabine. - -« A combien sommes-nous de ce brasier qui tonne si fort ? me demanda -Hannon. - -— A soixante stades au moins, lui répondis-je. - -— Et on le voit de si loin ? - -— Parfaitement ; c’est parce que la montagne est très-élevée et -qu’elle s’éclaire tout à l’aise, comme tu peux t’en apercevoir. Le -jour, nous la verrons moins bien. Je m’en suis rapproché plus que -d’habitude, car je tiens à serrer la côte de l’île des Sicules, pour -donner droit dans la passe. » - -Jonas, fort effrayé d’abord, ne put contenir sa joie, une fois qu’il -fut bien sûr que nous n’allions pas à la montagne. - -« Et nous n’y allons pas ? C’est bien avisé ! De loin, j’aime voir -ces tourbillons, s’écria-t-il. C’est ici la cuisine de Nergal, le coq -flamboyant*, où il ne rôtit que des Léviathans et des Béhémoths ! Le -moindre de ses plats est deux fois plus grand que notre vaisseau ; -mais quand El Adonaï détruira tous ces dieux abominables et jugera -tous les hommes, c’est Nergal qui sera bien attrapé, lui le coq dont -la tête touche au ciel et les pieds la terre, et les Béhémoths, et -les Léviathans ! El Adonaï les servira tout cuits aux enfants -d’Israël et c’est nous qui les mangerons ! - -— Ne te tairas-tu pas, tête de bœuf ? s’écria Chamaï en colère, et -nous rapporteras-tu ici les sottises de vos gens de Dan et les -visions des ivrognes d’Ephraïm ? - -— Seigneur des cieux ! mugit Jonas, ce ne sont pas là des visions, -capitaine, et tu peux l’apercevoir comme moi. Que vont-ils dire, à -Eltéké, quand je leur raconterai que j’ai vu la cuisine de Nergal ? -Voici qui est plus curieux que toutes les bêtes curieuses ! » - -Chamaï lui ferma la bouche d’un fort coup de poing. - -« Bon, bon, grogna Jonas ; je me tais, je me tais ; du moment que -cela te déplaît, je ne dirai plus rien. » - -Nous avancions rapidement vers le nord, au grand désespoir -d’Aminoclès et de ses Phokiens, qu’Himilcon et les matelots se -divertissaient à effrayer. - -« Tiens, disait Himilcon, maintenant que tu as vu la montagne des -Kyklopes et que le jour se lève, regarde bien, là-bas, à droite et à -gauche. C’est la Charybde qui avale les navires, et c’est Scylla qui -les mâche avec ses gueules. Les vois-tu ? Entends-tu leurs -hurlements ? - -— Moi, dit un matelot, j’ai vu la Charybde qui reniflait trois gaouls -et cinq galères aussi aisément que je bois une coupe de vin. - -— Et moi, répliqua un timonier, j’ai vu les têtes de Scylla qui -secouaient une flotte au milieu de l’écume, tellement fort que le -corps de l’amiral, ayant été lancé en l’air, alla retomber dans le -grand fourneau des Kyklopes, là, derrière nous. - -— Et moi, déclara Himilcon* qui tenait à garder le dernier mot, je -les ai vues de bien plus près. Étant assis de nuit sur l’avant du -navire, par un ciel nuageux, et cherchant à distinguer la -constellation des Cabires, voilà qu’une des gueules de Scylla -s’approche tout doucement derrière moi et me saisit mon bonnet, -croyant trouver ma tête dedans, et comme je me retournais, la -Charybde m’avala d’un coup une outre du meilleur vin de Béryte et -trois fromages secs de Judée. - -— Et que lui as-tu dit, pilote ? que lui as-tu dit ? demanda Jonas -stupéfait. Moi, je lui aurais donné un grand coup de poing sur le -museau ! - -— Je ne lui ai rien dit, répondit gravement Himilcon ; elle ne -m’aurait pas compris, car elle n’entend pas le phénicien ; elle ne -sait absolument que le lestrigon. » - -Les six Phokiens, épouvantés, s’enfuirent à fond de cale, et -Aminoclès, accroupi sur le pont, se cacha la tête sous son manteau et -se boucha les oreilles, à la grande joie d’Himilcon et des matelots. - - 1. L’Adriatique. - - -X Où Gisgon retrouve ses oreilles. - - -Nous passâmes le détroit sans difficulté, malgré le courant très-fort -qui porte contre le cap qui le termine à droite, et qui a donné lieu -à toutes ces histoires de Charybde et de Scylla que nos Phéniciens -s’amusent à raconter aux gens pour les effrayer. Mais je connaissais -si bien le bon chenal, mes navires étaient si propres à la manœuvre, -que je ne diminuai pas sensiblement ma vitesse. Bientôt je doublai le -cap et je longeai la côte vers l’ouest, laissant à ma droite les -montagnes enflammées des îles volcaniques. - -Toute cette côte, des deux côtés, est couverte de belles montagnes -boisées, couronnées par des rochers gris, à pic et déchiquetés comme -des créneaux de forteresse. Elle présente partout de très-beaux -mouillages, surtout la baie magnifique qui est sur la côte de l’île -dans le détroit. J’avançais rapidement, comptant arriver vers la rade -qui précède le promontoire de Lilybée avant la nuit. Les Sicules ont -quelques cabanes dans cette rade, où les Phéniciens ont l’habitude de -se rendre régulièrement pour acheter du soufre et des pierres de -lave ; car les Sicules de la côte nord sont moins farouches que ceux -de la côte ouest et sud. Le contact fréquent des navigateurs, le flot -croissant de l’immigration des Italiens-Latins, les ont beaucoup -adoucis, tout en réduisant leur nombre, et je crois que les Sicules -finiront par disparaître entièrement devant les Latins. - -A la nuit, je reconnus ma baie, et j’y mouillai commodément, sur bon -fond, à deux traits d’arc de la côte. Comme il faut néanmoins se -défier un peu dans ces parages, je n’envoyai ni marchandises ni -hommes à terre, me réservant de communiquer le lendemain. Mais il -vint encore des hommes avec des torches qui nous firent des signes -d’amitié sur le bord. Je leur répondis, en langue italienne, que -j’entrerais en relation avec eux au matin et que, s’ils avaient du -soufre, du corail, de la nacre, je leur en achèterais à de bonnes -conditions. Ils insistèrent pour venir à bord ; mais, voyant que -j’étais inflexible, ils s’en allèrent, en me promettant de revenir de -bonne heure avec leurs marchandises. - -Peu après, Himilcon me signala plusieurs bancs de thons à notre -portée et me demanda la permission d’aller à la pêche. Comme il y -avait longtemps que nos équipages n’avaient eu de poisson frais, je -la lui accordai volontiers. Quelques matelots, adroits pêcheurs, -descendirent dans la barque avec des tridents et des harpons. Bicri -se joignit à eux avec deux archers ; nos harponneurs leur avaient -donné des flèches à pointes barbelées et leur avaient enseigné à les -attacher à une ligne, pour ne pas perdre le poisson piqué. Jonas les -accompagna par goinfrerie, dès qu’il entendit parler de grands -poissons bons à manger. On lui fit emporter sa trompette et les -torches qui servent à attirer le poisson curieux. - -Aminoclès, qui, paraît-il, était bon pêcheur, se décida lui-même, -quand on lui eut bien promis qu’il ne verrait aucun monstre. - -« Mais, dit-il à Himilcon, comment avons-nous échappé à la Charybde ? -J’ai bien regardé un petit peu par-dessous mon manteau, et je n’ai -rien vu. - -— Moi non plus, répondit Himilcon d’un air sérieux. La Charybde n’y -est pas tous les jours. Elle s’était probablement cachée : peut-être -a-t-elle eu peur de la trompette de Jonas, ou du panache du capitaine -Hannibal. On ne sait pas : ces monstres sont si bizarres ! - -— Elle a bien fait d’avoir eu peur, s’écria Jonas. Moi, maintenant -que j’ai vu la cuisine de Nergal, je n’ai plus peur de rien. Je -l’aurais assommée, si elle avait eu l’audace de se montrer. - -— Ces flammes que nous avons vues là-bas en passant, demanda encore -Aminoclès, effrayé de nouveau au souvenir du volcan, sont-elles bien -loin ? - -— Oh ! très-loin, reprit Himilcon. A six cents stades au moins. Nous -n’avons vu que leur reflet dans les nuages, et non pas les montagnes -elles-mêmes. - - -Illustration - - -— Ne crains donc rien, dit Jonas. Ce sont les autres cuisines de -Nergal. Il cuit et fricasse sans relâche ; il a des cuisines partout -de ce côté. C’est un fameux cuisinier. » - -Himilcon traduisit à Aminoclès les propos insensés de Jonas, ce qui -redoubla l’hilarité de nos matelots. - -La pêche fut très-fructueuse. On nous ramena, à trois reprises, la -barque pleine de poisson. Au matin, nos pêcheurs allèrent se reposer, -après une nuit si bien employée. Dès l’aube, nos hommes de la veille -arrivèrent avec bon nombre d’autres, et l’un d’eux, s’étant mis à la -nage, traversa hardiment et vint à mon bord. C’était un homme de -haute taille, le front déprimé, le nez et les lèvres minces, le crâne -allongé, la face cuivrée et le menton imberbe, un vrai Sicule. Il -parlait l’italien des Latins, et commença par nous informer tout de -suite que les Latins occupaient toute la partie orientale de l’île et -étaient leurs ennemis. - -Je lui répondis que j’étais Phénicien et qu’Italiens-Latins ou -Italiens-Samnites, Ombres et Sabelliens m’étaient complétement -indifférents ; que je voulais simplement du corail, du soufre, de la -pierre de lave, et que ce qu’ils apporteraient serait bien payé. - -« Nous sommes, me dit le Sicule, sujets du roi Morgés, qui ne veut -pas qu’on prenne les marchandises autrement qu’à terre. Nous avons -quantité des objets que tu désires. Vous n’avez qu’à venir sur la -montagne, là-bas, avec vos marchandises, et nous ferons l’échange. » - -Cette insistance pour nous faire venir à terre éveilla sur-le-champ -ma défiance, mais je n’en fis rien voir. Je feignis de me rendre aux -raisons du Sicule et je descendis avec des ballots et soixante hommes -bien armés. En même temps, je fis monter tous les archers sur le -Cabire, qui put se rapprocher à quelques coudées du rivage, machines -prêtes et paquets de flèches posés sur le pont. - -« Pourquoi tant d’hommes ? dit le Sicule. Nous porterons très-bien -vos ballots. - -— Oh ! lui répondis-je, nous ne voulons pas vous donner cette peine. -Portez les vôtres simplement de la montagne à la plage, car nous -n’irons pas plus loin dans les terres. » - -Le Sicule retourna vers les siens, de fort méchante humeur, à ce -qu’il me sembla. Je profitai des négociations qu’il avait l’air -d’entamer avec eux pour faire remplir nos barriques au beau ruisseau -qui est au fond de la rade. - -Bientôt mon sauvage revint avec deux camarades et me fit de nouvelles -invitations. - -« Ne craignez pas de vous fatiguer pour monter, nous disaient-ils. -Nous vous porterons, vous et vos bagages. Venez là-haut, nous vous -ferons voir de belles choses : nous y avons tout le corail, la nacre -et le soufre que vous pouvez désirer. - -— Cela nous est impossible, leur répondis-je ; il faut que nous -partions ce soir même, et nous n’aurions pas le temps d’aller et de -venir. Apportez vous-mêmes vos objets. » - -Disant cela, je fis étaler devant eux tant de chaudrons brillants, -tant de verroteries et d’émail, tant de flacons, tant d’étoffes -chatoyantes, que la convoitise fut plus forte et qu’ils se décidèrent -à nous apporter de quoi trafiquer avec nous. - -C’étaient des gens rudes et brutaux, marchandant beaucoup, puis -essayant de nous arracher brusquement des mains l’objet qui les -tentait, ou de l’escamoter subtilement s’il était de petite -dimension. Mais nous les connaissions, et ils étaient bien -surveillés. A mesure que j’avais un chargement de barque complet, je -l’envoyais tout de suite au Dagon et l’Astarté, pour ne pas être pris -à l’improviste sur la plage. Peu à peu le nombre de ces gens-là -grossissait, ils devenaient plus arrogants et les contestations se -multipliaient. Je fis rejoindre Chamaï, Bicri, Himilcon et vingt -hommes. Mes Sicules devenaient de plus en plus menaçants, et je -m’attendais à une attaque d’un moment à l’autre. - -Tout à coup Gisgon, qui les observait assis sur la plage et sans dire -un mot, se leva brusquement, et mettant la main sur l’épaule -d’Himilcon, lui désigna du doigt un remous qui se faisait dans la -foule des Sicules. Je suivis des yeux la direction qu’indiquait le -pilote, et je vis s’avancer, parmi les autres qui s’écartaient sur -son passage, un de leurs chefs ou rois, devant lequel on portait des -bâtons peints de rouge et ornés de corail, de nacre et d’autres -objets voyants. Au bout d’un de ces bâtons, du plus grand, pendillait -un objet informe, qui me fit d’abord l’effet d’une guirlande de -feuilles d’arbre. Mais Gisgon était plus clairvoyant que moi. - -« Mes oreilles ! capitaine, me dit-il d’une voix étranglée par -l’émotion, en me montrant le bâton. - -— Tes oreilles ? lui répondis-je surpris. Où vois-tu des oreilles ? - -— Là, sur le bâton, enfilées parmi les autres. Ce sont leurs trophées -de guerre, murmura le pilote. Oh ! je les reconnais bien. » - -J’écarquillai les yeux pour voir à quoi Gisgon pouvait reconnaître -ses propres oreilles parmi les cartilages desséchés qu’exhibaient les -Sicules, mais je dus lui déclarer que je ne voyais absolument rien -qui me prouvât que c’étaient ses oreilles à lui plutôt que les -oreilles d’un autre. - -« Oh ! dit vivement Gisgon, je reconnais l’homme qui me les a -coupées : c’est le chef ; cela me suffit. » - -Le chef, propriétaire des oreilles de mon pilote, m’apportait une -bonne quantité de soufre et de nacre, que je lui achetai. Mais quand -on commença à les embarquer, la contestation recommença. Le chef -voulait absolument avoir une cuirasse comme celle d’Hannibal en sus -du marché, et je ne voulais pas la lui donner. Là-dessus, il saisit -le bord de celle que portait Hannibal et se mit à la tirer à lui de -toutes ses forces, croyant qu’il pourrait l’arracher. Le capitaine le -repoussa si rudement qu’il trébucha et tomba. Il nous arriva -aussitôt, et comme à un signal convenu, une grêle de lances et de -pierres. Je fis donner le signal à mon tour, et le Cabire commença de -balayer vivement la plage, envoyant ses projectiles par-dessus nos -têtes dans la masse des Sicules. En même temps, Hannibal et Chamaï, -prenant à droite et à gauche, les chargèrent rudement à la tête de -leurs hommes. - -Mais quelqu’un avait été plus rapide que le Cabire et qu’Hannibal ; -c’était Gisgon. Avant que le roi des Sicules ne fût relevé, il était -sur lui, la hache au poing. Son ami Himilcon le rejoignit, et l’un -maniant son épée, l’autre sa hache, en deux tours de main ils eurent -fendu le crâne du roi et jeté par terre, tués ou grièvement blessés, -deux de ses porte-bâtons. - -Pour moi, voyant mon chargement terminé et la barque prête à partir, -je fis sonner en retraite à mes hommes d’armes qui avaient fait -reculer les Sicules d’un bon demi-stade. Ils revinrent, et les -Sicules firent volte-face et les suivirent, leur jetant des lances et -des pierres, mais sans oser les aborder. Je fis embarquer peu à peu -mes hommes sur le Cabire et sur la barque. Comme celle-ci faisait son -dernier voyage et que nous n’étions plus qu’une quinzaine sur la -plage, les Sicules nous serrèrent d’assez près, et sans la protection -du Cabire, qui leur lançait ses projectiles dès qu’ils se groupaient -à bonne portée, ils se seraient certainement jetés sur nous. Enfin, -nous nous embarquâmes les derniers, le Cabire démarra et la barque -fit force de rames. Les Sicules nous suivirent dans l’eau aussi loin -qu’ils purent, poussant des cris furieux et jetant des pierres à la -main. Sans notre prudence et les précautions que j’avais prises, ils -nous auraient attirés dans une embuscade ou enlevés sur la plage. -Enfin, tout s’était bien terminé. Je n’avais perdu qu’un Phokien tué, -un autre était grièvement atteint et huit des nôtres étaient -légèrement blessés ou contusionnés, mais j’emportais pour quinze -cents sicles de corail, de nacre et de soufre. - -Le plus content de tous était Gisgon. Il vint sur l’Astarté me faire -voir les deux bâtons conquis sur le roi. A chacun d’eux était une -paire d’oreilles fraîchement coupées et encore saignantes : le brave -pilote avait vengé les siennes. - -Au reste, il fut persuadé qu’il avait retrouvé ses cartilages à lui, -et il les conserva précieusement dans sa bourse, ce qui est une façon -comme une autre de les porter. - -Dans la nuit, nous passâmes au milieu des îles Ægates, où les -Phéniciens ont une station maritime, au large du promontoire de -Lilybée. Après avoir communiqué au passage avec l’un des -stationnaires, je me dirigeai vers le sud-ouest, par une mer -favorable et un vent d’est assez faible. Je comptais arriver dans -l’après-midi à la grande baie où se trouve, d’un côté, la rade -d’Utique, et de l’autre celle de Botsra la ville neuve, ce nouvel -établissement qui commence à rivaliser avec Utique, métropole et -place d’armes de tous nos établissements de Libye. - -Au matin, tout le monde était sur le pont, impatient d’arriver à -notre première étape. - -« Ha ! ha ! dit Hannibal ; je vais donc enfin voir Utique et -Carthada. Il y a longtemps que j’ai envie de voir ces deux places. -Carthada n’a-t-elle pas été fondée il y a une vingtaine d’années, et -ne s’appelait-elle pas d’abord Botsra ? - -— Si fait, lui répondis-je. C’était d’abord une botsra, une -citadelle. Mais Utique existe depuis plus de cent ans, à l’embouchure -du grand fleuve Macar, qu’on appelle aussi Bagrada. C’est une belle -et grande ville et la rade est magnifique. Le Cothôn ou port de -guerre contient soixante cales sèches et autant de magasins -construits au-dessus ; et la ville, du côté de la terre, est -fortifiée par une triple enceinte, tellement que la place passe pour -imprenable. » - -Avant de débarquer, je voulus visiter mes esclaves pour voir s’ils -étaient en bon état. Je les fis nettoyer, et on leur donna double -ration, pour qu’ils eussent meilleure apparence. Les Rasennæ, qui ont -toujours l’imagination remplie de toutes les images effroyables de -leurs dieux et de leur Chéol, et qui ne voient partout que nains, -géants, tortures et supplices, n’étaient pas rassurés du tout dans la -demi-obscurité de la cale, pensant que nous allions les sacrifier à -quelque dieu. Ils s’attendaient à voir apparaître Turms avec ses -grandes ailes qui conduit les âmes dans le séjour des morts, et -croyaient déjà sentir les fouets et les serpents avec lesquels les -nains les torturent dans le monde souterrain. Je leur annonçai que -j’allais les vendre dans une grande ville, où ils seraient employés -comme guerriers ou comme travailleurs, suivant leurs aptitudes, -qu’ils seraient bien vêtus, bien nourris, et que, s’ils se -conduisaient bien, on leur ferait plus tard des présents et qu’ils -auraient une petite part du butin ramassé à la guerre. Tous furent -dans une grande joie et mangèrent de bon appétit, sauf le regret qui -leur était commun, aux Helli comme aux Rasennæ, d’être loin de leur -Hestia, déesse de leur foyer, car les Vitaliens, qui ont une Hestia -comme les Helli, ont appris à la révérer aux Rasennæ. Mais ils -comprirent aussi que sur la terre lointaine ils auraient une autre -Hestia, car les dieux sont partout, et ainsi ils se consolèrent. Je -promis aussi aux Phokiens d’Aminoclès, enrôlés sous Hannibal, de leur -procurer un terrain où ils pourraient donner la sépulture à leur mort -suivant leurs rites, car ils l’avaient emporté avec eux sur le -vaisseau. Quand ils furent assurés qu’à proximité de terre nous ne -laisserions pas leurs morts sans sépulture, ils se réjouirent -beaucoup et se déclarèrent prêts à affronter tous les dangers avec -nous. Ce qui les avait aussi beaucoup encouragés, c’est qu’Himilcon -leur avait expliqué que les Sicules, les gens qu’ils venaient de -combattre, n’étaient autres que les Lestrigons : mais ils eurent -quelque peine à le croire. - - -XI Pourquoi Adonibal*, amiral d’Utique, nous voulait faire décoller. - - -Quand je remontai sur le pont, on distinguait déjà très-bien le -promontoire d’Utique, que l’on nomme aussi promontoire d’Hermès, -pointe extrême de la Libye, vis-à-vis l’île des Sicules. Je revêtis -mon plus beau kitonet et je coiffai mon bonnet brodé. Tout le monde -fit toilette, content d’arriver, et Hannibal mit son casque à panache -et une tunique magnifique sous sa cuirasse. - -A mesure que nous avancions, nous voyions distinctement la pointe -d’Hermès, la Grande Baie, la ville d’Utique, et à l’autre pointe de -la baie, au sud, une blancheur confuse, qui était Carthada. Nous -courions maintenant à l’ouest franc et nous entrions droit dans la -baie, laissant Carthada à notre gauche et Utique à notre droite. -Après avoir contourné la pointe extrême du cap qui fait face au cap -Hermès, je longeai la côte basse qui conduit aux ports d’Utique et je -vis bientôt la blanche ville qui s’élève en gradins, depuis les eaux -bleues de la mer jusqu’à la Botsra placée sur les hauteurs du côté -des terres. Les dômes rouges et bruns des maisons et des édifices, -les hauts créneaux de la citadelle se découpant sur l’azur du ciel, -les massifs de verdure qui entourent la ville faisaient ressortir la -blancheur des murs, peints à la chaux par-dessus une couche de -goudron. - -Quand j’eus laissé derrière nous l’île couverte d’édifices imposants -et séparée de la terre ferme par un canal qui sert de port marchand, -j’entrai tout droit dans le port de guerre, au centre duquel -s’élèvent, au-dessus de la mâture des vaisseaux, les murailles -massives et percées de meurtrières, les tours, les créneaux et les -coupoles du palais amiral. J’amenai mes navires au quai de gauche où -il y avait de la place, et prenant avec moi Hannon, je descendis tout -de suite dans la barque pour me rendre au fond du port, à la jetée -qui réunit le palais amiral à la terre, faisant suite aux quais qui -entourent tout le palais. Nous montâmes sur cette jetée, qui est -dallée, d’une belle largeur et toujours encombrée de gens affairés -qui vont au palais ou en viennent. - -Nous franchîmes entre deux tours une première porte haute et voûtée -par laquelle on pénètre dans l’avant-cour. Là des gardes, nous ayant -demandé qui nous étions, nous firent passer par une autre porte haute -et étroite dans une salle tendue de tapisseries alternativement -rouges et jaunes, puis dans un couloir sombre, au bout duquel, à -travers la porte entre-bâillée, on voyait la grande cour intérieure. -On nous la fit traverser, puis nous entrâmes dans un autre couloir -pareil à celui par lequel nous étions venus. Par la porte latérale de -ce couloir on entre dans une grande salle basse, carrée et voûtée, au -fond de laquelle se trouve une autre porte, petite et carrée ; on -nous introduisit par là dans une grande salle très-sombre, ronde et -en dôme. De cette salle nous passâmes, par un escalier très-étroit et -par un couloir très-sombre, deux autres escaliers tout aussi étroits -et des couloirs non moins sombres. Enfin nous arrivâmes sur une -petite plate-forme, au pied d’un dôme et aux deux tiers d’une haute -tour. Nous entrâmes dans cette tour, nous redescendîmes quelques -marches, nous traversâmes un autre couloir, et ayant, au fond de ce -couloir, monté encore un escalier, nous arrivâmes finalement dans une -belle salle ronde, voûtée et largement éclairée par les meurtrières -qui sont percées tout autour. Nous étions dans la tour de gauche de -la façade nord du palais dans laquelle sont engagées quatre tours -pareilles, deux de chaque côté de la porte et deux aux extrémités. -Elles donnent sur le bassin réservé de l’amiral, par-dessus lequel je -reconnus, dans le Cothôn, nos navires à quai. Cette salle haute est -tendue de tapisseries alternativement rouges et jaunes, et son -dallage est recouvert de nattes. Devant une fenêtre, je reconnus tout -de suite, assis dans sa chaise de bois peint, le suffète amiral, le -vieux Adonibal. Les gardes qui nous avaient accompagnés restèrent à -la porte de la salle et je m’avançai avec Hannon au-devant du -suffète. - -On sait que nos villes de Libye ne sont pas gouvernées par des rois -comme les autres nations, mais par des suffètes, comme l’étaient les -enfants d’Israël il n’y a pas longtemps, avant Saül, leur premier -roi. On sait aussi que le conseil des suffètes, nommé par le peuple, -choisit deux des siens, révocables par lui, qui gouvernent par-dessus -les autres et qui sont le suffète amiral, qui juge des choses de la -mer, et le suffète sacré, qui juge des choses de la terre. Ce que -tout le monde ne sait pas, c’est que, depuis une dizaine d’années, -les suffètes de Libye ne sont plus soumis à la sanction des rois de -Tyr et de Sidon et qu’ils sont choisis par les Sidoniens, Tyriens et -leurs descendants parmi les plus anciennes familles sidoniennes, avec -exclusion des Tyriens pour Utique, colonie sidonienne, et des -Sidoniens pour Carthada, colonie tyrienne, car ce sont les Tyriens -qui ont agrandi notre ancienne Botsra, bâti tout autour et fondé la -ville neuve. Adonibal, fils d’Adoniram, était à notre passage suffète -amiral pour Utique et Carthada depuis huit ans, et on peut dire qu’il -tenait sa magistrature dignement et d’une main ferme. - -Ce vieux, après beaucoup de traverses et d’aventures sur terre et sur -mer, était venu s’établir à Utique, d’où il avait fait, avec succès, -le commerce et la course. Il avait commandé les armées de la ville -contre les Libyens, avait guerroyé sur les côtes de Tarsis et -contribué, dans le pays des Celtes, à la fondation de Massalie ou la -ville des Salies, à l’embouchure du Rhône. Les gens d’Utique, en -considération des grands services qu’il leur avait rendus, et pleins -de confiance dans son expérience, sa justice et sa fermeté, avaient -voulu l’avoir pour suffète amiral : ils n’auraient pu en choisir de -meilleur, et entre ses mains la ville et ses dépendances prospérèrent -extraordinairement. Je connaissais de longue date la sagesse -d’Adonibal et j’avais eu occasion de converser avec lui plusieurs -fois dans mes voyages. C’était un habile commerçant, courageux -navigateur, heureux corsaire et hardi forban, un vrai Phénicien. -J’eus donc plaisir à le voir assis dans son fauteuil, la moustache -rasée à l’ancienne mode de Kittim et ne portant qu’une grande barbe -blanche au menton, avec son bonnet de marin enfoncé jusqu’aux -oreilles et le nez un peu plus gros et un peu plus rouge -qu’autrefois, par suite du grand usage qu’il faisait des bons vins de -Béryte et d’Helbon. - -Après l’avoir salué, je le complimentai sur sa bonne santé. Il me -reconnut tout de suite. - -« Hé ! me dit-il du ton facétieux qui lui était habituel, n’est-ce -pas toi, Magon ? Magon le Sidonien, le plus fin capitaine et hardi -navigateur qui ait jamais conduit une quille de bois de cèdre en -Tarsis ? - -— C’est moi-même, maître, lui répondis-je. - -— Et quel est ce jeune homme avec toi ? - -— C’est mon scribe Hannon ; Sidonien pareillement. - -— Hé ! hé ! Magon, dit le vieux en se caressant la barbe, comment -vont les braves gens que tu avais avec toi la dernière fois que je -t’ai vu, Himilcon le borgne, et Gisgon-sans-Oreilles, et Amilcar ? Et -comment va ta brave barque, le Gaditan ? - -— Tout le monde va bien, maître, lui répondis-je, enchanté de son -souvenir. Tous ceux dont tu parles sont avec moi, y compris mon bon -Gaditan, qui s’appelle à présent le Cabire, et si tu veux regarder -par ta fenêtre, tu peux voir mes bateaux à quai du Cothôn. » - -Le vieux se mit à rire. - -« Je les verrai, je les verrai, fit-il d’un air joyeux. Comme suffète -amiral je dois les voir, tout comme j’ai vu le Melkarth quand il a -passé ici il y a trois jours. - -— Le Melkarth ! m’écriai-je. Le Melkarth et Bodmilcar ? - -— Le Melkarth et Bodmilcar, répéta le suffète d’un ton goguenard. -Ah ! tu les connais bien, Magon, et tu es un vieux poisson de mer, -expert en toutes choses. Mais il est imprudent pour toi de te -présenter ici après que Bodmilcar a passé. - -— Imprudent ! m’écriai-je. Si le misérable Bodmilcar était présent, -je le confondrais devant toi ! Ne sais-tu pas ce qu’il a fait ? - -— Je sais, répondit Adonibal, que toi et ton scribe, vous allez -rendre les épées que vous avez au côté, et qu’on va vous conduire -dans les cachots du palais amiral, où vos gens ne tarderont pas à -vous rejoindre. » - -Je restai stupéfait, mais Hannon, dont la patience n’était pas le -mérite, mit hardiment la main à la garde de son arme. - - -Illustration : Hannon mit la main à la garde de son épée. - - -« Cette épée, fit-il d’un ton assuré, m’a été donnée par David, malik -de la Judée. A qui me la demande, je la rends par la pointe, et dans -le ventre. » - -Deux gardes se jetèrent sur lui. Le vieux Adonibal se dressa de son -fauteuil, pâle de fureur. - -« Lâchez-le, cria-t-il, d’une voix tonnante, lâchez-le ! Il n’est pas -besoin qu’on tienne les bras d’un homme devant moi ! Vos épées, -sur-le-champ, ou je jure par Baal-Peor, dieu de Béryte, qu’avant -qu’il soit un quart d’heure vos têtes seront pendues au plus haut -créneau de cette tour ! » - -Je savais qu’Adonibal n’était pas homme à prendre en vain le nom de -son dieu de prédilection, surtout lorsqu’il s’agissait de faire -abattre une tête ou deux. Mais ce n’était pas le moment de reculer. - -« Maître suffète, amiral et juge des gens de mer, lui dis-je avec -fermeté, tu dois justice à tous les marins. Tu ne feras pas jeter un -capitaine sidonien au cachot avant d’avoir entendu ses raisons. » - -Le vieux avait repris immédiatement son calme. Il n’était pas homme à -s’émouvoir beaucoup pour une mise aux chaînes et une exécution de -plus ou de moins dans sa vie. - -« Allons, me dit-il de son ton railleur, dépense tes dernières -paroles avant qu’on apporte les menottes, en attendant mieux. Je suis -curieux de savoir ce que tu diras, après la trahison sans exemple que -tu as faite à ton capitaine Bodmilcar, marin de Tyr, sous les ordres -duquel tu as été mis par le roi Hiram, comme je l’ai vu par ses -propres lettres ? - -— Une question, maître, une seule, m’écriai-je aussitôt, et après, tu -pourras nous faire décapiter, pendre ou mettre en croix à loisir. -As-tu ici le sceau et signature de Bodmilcar ? » - -Adonibal étendit la main vers un sac qui pendait à côté de lui et en -tira un papyrus qu’il déroula. - -« Ceci, me dit-il, est la déposition de Bodmilcar, écrite, signée et -cachetée par lui. Te voilà confondu, chien maudit ! - -— Bodmilcar est confondu lui-même, et par ses propres artifices, » -répondis-je tranquillement. - -Et prenant des mains d’Hannon notre charte-partie que je lui avais -fait apporter, je la tendis à Adonibal. - -« Qu’est-ce que c’est que cela ? demanda le suffète surpris. - -— C’est notre charte-partie et acte de navigation, lui dis-je, où tu -verras que Bodmilcar était sous mes ordres, et au bas de laquelle tu -trouveras la signature, sceau et cachet qu’il y apposa à Tyr, avec le -cachet qu’il a acheté de mes propres deniers, quand je l’ai ramassé -crevant de faim sur les dalles ! Compare-le à celui des mensonges -écrits dans sa déposition. » Le vieux Adonibal se leva tout ému. - -« Magon, mon fils Magon, s’écria-t-il, je vois maintenant les preuves -de la trahison de ce Tyrien. Aussi bien étais-je surpris d’une telle -action de la part d’un homme comme toi, et de la complicité d’hommes -comme Amilcar, Himilcon et Gisgon. Raconte-moi ce qui s’est passé. Je -regrette ce que j’ai dit étant en colère, et sois tranquille, justice -te sera rendue. » - -Quand le suffète eut entendu mon récit, il ne put contenir son -indignation. - -« Par Baal-Péor, dieu de Béryte, que j’ai toujours honoré, dit-il, si -Bodmilcar et ses Tyriens me tombent entre les mains, je les ferai -attacher en croix une heure après, et tu me connais assez pour savoir -si je tiens mes promesses. Or çà, brave scribe, avance ici ; tu me -parais un homme hardi et déterminé, malgré ton jeune âge. - -— Maître, répondit Hannon, je n’eusse point été si hardi si par Magon -je n’avais appris ton renom de justice et de sagesse. Qu’avais-je à -craindre ? Je pensais bien que tu saurais démêler la vérité. - -— Bien répondu, dit le vieux en souriant. Magon, tu as trouvé là un -habile homme. Holà ! vous autres, qu’on apporte le vin. Vous allez -présentement vous rafraîchir avec moi, mes enfants ; et tout à -l’heure, ceux des tiens que tu me désigneras, Magon, prendront leur -repas avec vous et moi, et nous causerons tout à l’aise de nos -affaires. » - -Je le remerciai, et remis à un garde la liste de ceux que j’invitais, -après qu’Hannon l’eut écrite. - -« J’ai beaucoup à vous apprendre sur le compte de ce Bodmilcar, -ajouta le suffète. Nous en parlerons, nous en parlerons. » - -Là-dessus, comme on avait apporté le vin, il me tendit une grande et -belle coupe de l’ivoire le plus blanc, cerclée d’argent de Tarsis, et -on en offrit une semblable à Hannon. - -« Eh bien, Magon, mon fils, me dit le vieux après que nous eûmes bu, -je ne pense pas que tu sois venu dans cette ville d’Utique les mains -vides. Tu fais ta cargaison pour le roi David, c’est fort bien ; mais -tu es trop habile homme pour n’avoir pas quelque chose à nous vendre -en passant. Hé ! hé ! que dis-tu, vieux poisson de mer ? - -— J’ai, répondis-je, quelques mesures de soufre en fleur et des -pierres de laves, qui étaient les bienvenues à la côte de Libye dans -mon temps. - -— Et qui le sont toujours, reprit Adonibal. Nous t’achèterons ton -soufre et tes pierres à de bonnes conditions. Est-ce tout ? - -— Ho ! lui dis-je humilié, crois-tu, maître suffète, que j’aie passé -les côtes d’Ionie et de Sicile, combattant trois fois, sans avoir -ramassé quelque autre petite chose ? - -— Ha ha ! s’écria le vieux en riant, tu es un vrai marin de Sidon. Tu -ne laisses rien traîner. Et qu’as-tu encore de beau ? - -— J’ai, repris-je, soixante et un esclaves, gens forts et vigoureux, -que je céderai au conseil des suffètes pour le plus juste prix, -préférant les vendre en bloc à la république qu’au détail à des -particuliers. - -— Excellent ! s’écria Adonibal. Nous avons justement besoin de -soldats, ayant eu dans ces derniers temps quelques rudes affaires -avec les Lybiens. Quand les Helli sont commandés par des Phéniciens, -ils sont très-bons pour tenir garnison dans les forts du Macar ; et -quand ils y périssent, la perte est moindre. C’est de l’argent bien -employé. Je les mettrai avec les brutes égyptiennes que m’a vendues -ce scélérat de Bodmilcar, et on fera un tri : les uns pour les -garnisons, les autres pour les bâtisses, les autres pour les coupes -de bois, selon leurs aptitudes. Les Égyptiens sont bons pour la -bâtisse. - -— Bodmilcar t’a vendu des Égyptiens ? dis-je, confondu des -scélératesses de cet homme. Mais il avait des Égyptiens avec lui, me -poursuivant par ordre du Pharaon ; j’ai vu les épaves d’un de leurs -navires, naufragé en Crète ! - -— Tout juste, me répondit le vieux, tout juste ! Ah ! ce Bodmilcar -est un rusé compagnon, et c’est un bon tour. Il aura trouvé un moyen -quelconque de désarmer ses Égyptiens ; quand ils sont venus ici, il -me les a vendus, corps et biens, Égyptiens et navires. Ils ont crié -tant qu’ils ont pu ; mais tu comprends que je les ai laissés crier, -et que deux jours de cachot et de diète accompagnés d’une salutaire -fustigation, les ont calmés. Depuis ce matin ils ne disent plus rien. - -— De fait, c’est un joli tour, et de bonne guerre, dis-je, ne pouvant -m’empêcher de rire moi-même, en pensant à l’adresse et à la subtilité -de Bodmilcar avec ses Égyptiens. - -— Oui, reprit Adonibal, mais ce n’est pas tout, et je devine -maintenant un autre tour que le coquin m’a joué à moi-même. - -— Te jouer, te tromper, toi, Adonibal ! m’écriai-je. Ah ! ceci est -trop fort, et je n’y puis pas croire ! - -— Moi-même Adonibal, suffète amiral de la ville d’Utique, et connu -dans le monde entier comme un homme assez difficile à frauder, dit le -vieux, moitié goguenard, moitié vexé. Mais qu’y a-t-il de surprenant -à cela ? Il t’a bien trompé, toi, Magon, un vieux poisson de mer -sidonien qui connaît les choses et qui est réputé pour le plus avisé -capitaine allant en Tarsis ! - -— Oh ! je le lui revaudrai, m’écriai-je. Je finirai bien par -l’attraper. - -— Je l’espère, me répondit le suffète ; mais il te donnera du câble à -défaire. Figure-toi que ce renard d’eau salée est arrivé à me -soutirer deux bonnes galères et trois cents solides Phéniciens ! - -— Par Astarté, voilà qui est habile ! exclamai-je. Et comment a-t-il -fait, ce Tyrien de malheur ? - -— Comment il a fait ? dit Adonibal après avoir vidé sa coupe. J’avais -trois cents criminels de la métropole, condamnés à la déportation, et -faisant escale ici. Mes prisons étant encombrées d’esclaves, je -n’attendais qu’une occasion de les expédier aux mines en Tarsis, -quand le Bodmilcar est venu. Trois cents hommes, des Sidoniens, des -gens de Béryte, de Byblos et d’Arvad, des malfaiteurs, tous frais et -solides comme des dauphins. J’ai chargé Bodmilcar de me les emmener -là-bas, et je lui ai donné deux galères, et je lui ai écrit, signé, -scellé, cacheté sa commission, et que Khousor-Phtah l’écrase ! Il -aura, tout simplement, dans l’espoir de te rencontrer, armé mes -galères avec ses malfaiteurs mis en liberté. - -— Ils sont faits pour s’entendre, m’écriai-je ; mais que j’arrive -dans ses eaux, et je m’en charge. » - -Sur ces entrefaites entrèrent Hannibal, Asdrubal, Amilcar, Chamaï, -Himilcon et Gisgon. - -« Hé ! vous voilà, mes enfants, dit Adonibal ; approchez, que je vous -voie. Vous vous êtes toujours bien portés, m’a-t-on dit ? - -— Nous nous sommes bien portés, notre maître, répondirent-ils. - -— Voici Amilcar, que j’ai vu mousse sur mon navire, reprit le vieux -suffète, et à présent il est capitaine ! Et Himilcon, qui connaît si -bien les constellations. Aimes-tu toujours le bon vin, Himilcon ? - -— Toujours, maître, répondit le pilote. Le bon vin me conserve la vue -et l’entendement. - -— Tu as raison, tu as raison, dit le vieux. Et toi, Gisgon, n’as-tu -pas encore retrouvé tes oreilles ? - -— Les voici, dit Gisgon, dans cette bourse, et j’y ai ajouté trois -jolies paires d’autres, celles des Sicules qui me les ont coupées. » - -Adonibal se fit raconter notre combat chez les Sicules, et rit de bon -cœur au récit de Gisgon. Ensuite on apporta le pain et la viande, et -nous mangeâmes. - -« Je suis content de vous voir, mes enfants, dit le suffète, et aussi -de voir Asdrubal et ces deux capitaines ici. Je visiterai vos navires -demain. Quand je les regarde par cette fenêtre, ils me paraissent -beaux et bien construits. - -— Maître suffète, lui dis-je, parmi ces Égyptiens que t’a vendus si -subtilement Bodmilcar, ne se trouvait-il pas aussi quelques Helli, -des Phokiens ? - -— Une douzaine, mon fils, répondit le suffète. - -— Et parmi ceux-ci, n’y avait-il pas une femme et un jeune garçon ? - -— L’un et l’autre, reprit Adonibal ; mais que veux-tu que nous -fassions de Pilegech et de jeunes garçons ici ? Il nous faut des -hommes forts et vigoureux. Les Libyennes ne nous manquent pas. J’ai -donc laissé à Bodmilcar la femme et le jeune enfant, et il les a -emmenés avec lui. N’a-t-il pas un eunuque pour les garder ? - -— Ah ! m’écriai-je, tu as vu l’eunuque ? - -— Oui, un grand Syrien couard, qui m’a fort déplu. Je ne sais trop -combien de fois il m’a demandé s’il était possible de revenir d’ici à -Tyr. Mais Bodmilcar le traîne à sa suite, et ne le lâche pas. Oh ! il -tient bien ce qu’il tient ! » - -Après le repas, des hommes, avec des torches, vinrent nous -reconduire. Nous descendîmes directement l’escalier de la tour, -jusqu’au premier étage. De là, par une petite porte carrée, nous -arrivâmes sur la galerie intérieure d’une courtine ; sur cette -galerie en pente ouvrent les portes et les fenêtres des logements -construits dans l’épaisseur du mur pour les soldats. Au bas de la -courtine, nous traversâmes une grande salle voûtée, puis un corridor -qui nous conduisit sous la porte nord du palais amiral. Au bas de -l’escalier qui monte du quai à la plateforme de cette porte, la -propre barque du suffète amiral nous attendait. Elle nous conduisit -hors du bassin réservé ; nous longeâmes le môle et nous fûmes bientôt -à nos navires où les matelots, consignés par mon ordre, attendaient -le lendemain avec impatience, en faisant toutes sortes de beaux -projets. Les trompettes, autour de nous, sonnaient la retraite pour -faire revenir sur les navires les marins attardés, et les fanaux -allumés de tous côtés faisaient voir la masse des navires encombrant -le quai, les hautes fenêtres éclairées de la ville au loin, et près -de nous le palais amiral, massif et sombre, par les meurtrières -duquel perçaient quelques rares et faibles lumières. - -Dès le matin, je fis tout mettre en ordre pour recevoir la visite de -l’amiral. Il ne tarda pas ; je vis bientôt sa grande barque à douze -rameurs, qui sortait du bassin réservé. Dès qu’il fut sur le pont de -l’Astarté, il se retourna d’un air impatient du côté des créneaux de -son palais. - -« Est-ce qu’ils n’ont pas encore fini, grommela-t-il, ces imbéciles ? -Je leur avais pourtant donné mes ordres en partant. Ah ! tout va mal, -tout va mal, maintenant que nous vieillissons ! Au temps de notre -jeunesse on était plus expéditif. » - -Comme il disait cela, des hommes parurent au haut de la tour et on -attacha une dizaine de têtes aux créneaux. - -« Ce n’est pas malheureux ! dit le suffète. Ils ne savent plus couper -une tête à présent. Il y a un grand quart d’heure que la chose -devrait être faite. » - -Après que l’amiral eut compté ses têtes du doigt, sa bonne humeur lui -revint. J’en profitai pour lui écouler sur-le-champ ma marchandise et -mes esclaves. Le vieux suffète avait le cœur généreux et la main -ouverte. Il me paya largement. Quand on commande à des gens de mer, -il faut savoir ne pas marchander à l’occasion, et peu de gens étaient -propres à commander et à gouverner comme Adonibal, amiral d’Utique. -Il visita ensuite mes navires dans toutes leurs parties et loua fort -la construction et l’aménagement. - -« Tu pourras, me dit-il, les faire entrer en cale sèche et visiter -ton doublage et tes éperons. Il ne t’en coûtera rien. Je te donne -cette marque de ma satisfaction, en compensation du mauvais quart -d’heure que je t’ai fait passer à ton arrivée. Allons, qu’on enlève -ces marchandises et qu’on emmène ces esclaves. Il faut maintenant que -j’aille à Carthada, de l’autre côté de la baie, rendre un peu la -justice à ces Tyriens et régler leurs contestations. Où est mon -bourreau et ses aides ? - -— Nous voici, répondirent ses gens. - -— Avez-vous vos fouets, vos cordes et vos instruments ? - -— Nous les avons, seigneur amiral, répondit le bourreau. - -— Bien, partons. Au revoir, Magon ; au revoir, vous autres ; d’autant -que je vois que tous ces braves gens sont impatients de courir la -ville ; leurs sicles les démangent dans la bourse. Ah ! la jeunesse, -la jeunesse ! nous avons été jeune aussi ! » - -Disant cela, le bon Adonibal descendit dans sa barque suivi de ses -gardes, scribes et bourreaux, et s’éloigna rapidement dans la -direction de l’île où est bâtie la vieille Utique. Des gardes vinrent -par le quai, avec des manœuvres, enlever le soufre et les pierres de -lave et emmener les esclaves. - -Je donnai aussitôt congé à tous les hommes qui n’étaient pas -nécessaires à la garde des navires. Les Phokiens partirent, emportant -leur mort enveloppé dans une grande étoffe, vers le cimetière, où un -de nos matelots se chargea de les conduire. Comme j’avais été -satisfait d’Aminoclès, je lui remis, pour lui et les siens, deux -sicles d’argent. Il les regarda surpris. - -« Pour quoi faire, ces images en argent ? me demanda-t-il. - -— C’est juste, dis-je ; les sauvages de ton pays ne connaissent pas -l’usage de l’argent monnayé. Va, le matelot qui est avec toi ne -tardera pas à te l’apprendre : sois tranquille ! » - -Je descendis sur le quai, accompagné d’Hannon, d’Hannibal, de Chamaï, -de Bicri et des deux femmes. Himilcon et son ami Gisgon partirent -avec Asdrubal et Amilcar. Nous avions tous la bourse bien garnie, et -mes nouveaux compagnons étaient impatients de visiter les curiosités -de la célèbre ville d’Utique. A quelques pas de l’endroit où étaient -mes vaisseaux, je me rendis d’abord au temple d’Astarté qui est à -l’entrée du port, au rez-de-chaussée d’un des forts qui défendent le -passage. Chamaï, Bicri et Abigaïl, qui ne voulaient pas sacrifier à -la déesse, m’attendirent sur le quai, s’amusant à regarder le -mouvement des navires qui entrent et qui sortent du Cothôn et du port -marchand, dont on voit, de ce coin, la tour d’angle à droite et -l’avant-bassin à gauche. - -Le temple d’Astarté est fort simple, comme il convient pour un temple -bâti dans un fort. Il est supporté par huit pilastres sans ornements, -revêtus, comme les murs, d’un stucage d’ocre jaune. Au fond, on voit -une statue de la déesse qui est représentée couchée, avec un -croissant d’or sur la tête. La tablette du tarif des sacrifices est à -l’entrée, à droite, et j’eus bientôt expédié le mien, qui me coûta -cinq sicles. Le commandant du fort, qui me connaissait, me permit de -monter sur la terrasse, du haut de laquelle on a une fort belle vue. -Chamaï, Bicri et Abigaïl vinrent m’y rejoindre. De cette terrasse, -quand on est tourné vers la mer, on voit à sa gauche le palais amiral -et le Cothôn, à sa droite la partie de la ville qui touche à la mer, -l’île, berceau d’Utique, et le port marchand qui la sépare de la -terre ferme. Quand on regarde vers la terre, on voit le tapis blanc -de la ville, coupé par les rubans noirs et tortueux des rues, parsemé -de dômes bruns et rouges qui se détachent sur la blancheur des -terrasses et des murs, la double ligne brune des fortifications qui -enserrent la ville par terre et par mer, et au sud, au sommet de la -ville, sur une hauteur, la forte et massive Botsra, où réside le -suffète sacré. Tout autour de la ville, au delà d’un mouvement de -terrain le long duquel serpentent un fossé et une palissade, -troisième ligne avancée des fortifications, on voit la campagne -verdoyante et jaunissante, couverte d’arbres et de moissons, parmi -lesquels on distingue les terrasses blanches et les dômes bruns des -maisons de campagne, des fermes et des citernes[1]. - -Le Cothôn d’Utique, sans pouvoir être comparé à ceux des métropoles -Tyr et Sidon, est encore magnifique ; c’est le plus beau de nos -établissements de l’ouest, tant pour la commodité des dispositions -que pour leur appropriation au climat. Ce Cothôn est carré, à angles -arrondis. Il peut contenir quatre cents navires de guerre. A droite, -en venant de la mer, il a pour annexe un petit bassin au fond duquel -s’ouvre, entre deux grandes colonnes, la large porte de l’Arsenal. Le -fond du Cothôn, du côté de la terre, a quatre cent quatre-vingts -coudées, soit près de trois quarts de stade de façade. La longueur, -depuis le fond du Cothôn jusqu’au môle qui le ferme du côté de la -mer, est pareillement de quatre cent quatre-vingts coudées. Sur trois -faces, au fond, à droite et à gauche, on voit, presque à fleur d’eau, -d’abord les quais qui ont plus de douze coudées de large et sont -dallés ; derrière ces quais, on voit un mur en blocage, revêtu d’un -parement de pierre de Malte, uni et plat, évidé régulièrement par les -ouvertures des voûtes et les baies des portes de cales. Ces cales, -comme je l’ai dit, sont au nombre de soixante. Leur profondeur -n’étant que de quarante coudées et leur largeur de douze, elles ne -peuvent recevoir que de petits vaisseaux, comme le Cabire. On conduit -les grands navires à radouber dans le bassin annexe qui est devant -l’Arsenal. La hauteur des cales est de seize coudées. Elles sont -recouvertes d’une terrasse plate et dallée, qui forme ainsi, -au-dessus du quai à fleur d’eau, un deuxième quai. Sur ce deuxième -quai, large comme le quai inférieur, sont bâtis en retraite les -magasins superposés aux cales, lesquels ont quatorze coudées de haut -et sont disposés symétriquement à l’étage inférieur. Les terrasses de -ces magasins forment un troisième quai, qui est au niveau de la -ville, et toutes ces constructions sont bâties sur citernes. Ce sont -vraiment de beaux édifices. - - -Illustration : Utique. - - -Le fond du port est interrompu au milieu par une jetée dallée, qui -fait suite aux quais inférieurs, de niveau avec eux, et les rejoint -au quai pareil qui fait le tour du palais amiral. Cette jetée et le -quai forment une belle place au fond du Cothôn, dans l’intervalle des -cales et des magasins. Au fond de cette place, qui est toujours -très-animée, des degrés dallés conduisent aux quais du premier et du -deuxième étage, par les derniers desquels on entre dans la ville, en -passant sous des voûtes percées dans le mur épais et crénelé qui -entoure tout le Cothôn, l’Arsenal et son avant-bassin et rejoint le -môle du côté de la mer. L’entrée du Cothôn est défendue, du côté de -la terre, par le fort dans lequel est le temple d’Astarté, formant -l’extrémité du mur crénelé auquel s’appuient les cales et les -magasins, et en face de ce fort, à soixante coudées de là, par deux -forts reliés par une courtine, formant l’extrémité du môle. La passe, -rétrécie par les quais de halage qui entourent les forts, n’a que -trente coudées de large et cent coudées, soit un demi-trait d’arc, de -long. - -L’entrée du bassin du fond, qui est l’avant-bassin de l’Arsenal, est -pareillement défendue par deux forts dont l’un forme l’autre -extrémité du môle. En face, aux deux angles du fond du Cothôn, sont -aussi deux forts, dont l’un contient un temple ; le mur qui s’appuie -au môle et fait le tour de l’avant-bassin et de l’Arsenal pour venir -rejoindre le fort de gauche du fond du Cothôn et le grand mur -d’enceinte de la ville est épais et crénelé, et l’Arsenal est séparé -de son avant-bassin par un autre mur crénelé dans lequel est percée -une haute porte carrée, flanquée de meurtrières. - -Hannibal, regardant d’abord tout cet ensemble, ces sept forts, ce mur -qui entoure le Cothôn et l’Arsenal, et se joint par un fort au mur -d’enceinte de la ville, le jugea très-bien imaginé, bâti dans toutes -les règles et propre à défier les plus vigoureuses attaques. - -Le môle lui-même est une très-belle construction. Il va de l’entrée -de l’avant-bassin de l’Arsenal à l’entrée du Cothôn, et est élevé sur -pilotis. Il n’a pas moins de vingt-quatre coudées d’épaisseur, et -dans le blocage épais sont percés des évents habilement ménagés pour -diviser, amortir et finalement annuler la force du choc des lames. La -pente de ces petits canaux rejette l’eau vers la mer. C’est un -très-bel ouvrage, et qui fait honneur à la ville d’Utique et à son -suffète amiral Adonibal qui l’a fait construire. - -Au centre du Cothôn s’élève le palais amiral ; ce vaste et superbe -édifice se compose d’un corps de logis principal, flanqué de six -tours rondes et de quatre bastions ou forts latéraux. - -Le corps principal, vaste parallélogramme irrégulier, porte une tour -ronde à chaque angle extérieur. Le centre est une cour rectangulaire -sur laquelle donnent toutes les baies de portes et de fenêtres des -différentes salles de l’édifice. Tout autour de l’intérieur de cette -cour règne une galerie à piliers supportant deux étages de voûtes. - -Au nord du palais, une grande porte surmontée d’un large balcon et -protégée par deux tours engagées, pareilles à celles des angles -extérieurs, s’ouvre sur le bassin réservé au suffète amiral. Au sud, -l’avant-cour, par laquelle nous avions passé pour monter dans une des -tours intérieures dont on ne voit du dehors que le sommet et le dôme, -est précédée d’une haute porte fortifiée, appuyée sur deux tours -rondes semblables aux autres et protégée par des murs crénelés, -percés de meurtrières et engagés dans la façade du palais. - -En sortant du temple, je longeai le quai ; je pris par la place qui -est au bout de la jetée du palais amiral, je montai les degrés qui -conduisent sous les voûtes du mur et nous sortîmes de l’enceinte du -Cothôn vers la ville. Après avoir passé devant le bel établissement -des bains, je pris par la deuxième rue de gauche qui monte, en -serpentant, jusqu’au quartier de la Botsra : dans ce quartier se -trouve, tout en haut, au pied du plateau même où est la Botsra, une -place avec des arbres, des échoppes où l’on vend à boire et à manger, -des musiques et des divertissements de toute espèce. C’est le -rendez-vous ordinaire des gens de mer. A l’une des extrémités de la -place se tient aussi le marché des animaux sauvages, de l’ivoire, des -esclaves et autres produits et curiosités de l’intérieur de la Libye. -Cette place est encombrée à toute heure de gens de toute espèce, des -meilleurs comme des pires, musiciens, montreurs de singes, acrobates, -danseurs et danseuses, marchands de bonnets et de sandales, -perruquiers, vendeurs de gâteaux et de boissons fraîches, chanteuses -et vendeuses de fruits frais et secs, et autres gens qui s’empressent -autour du matelot à terre, quand il a des sicles dans sa bourse. Pour -moi, je n’avais pas eu l’intention d’y aller en sortant du Cothôn, -mais mes pieds m’y avaient porté machinalement, par suite de mes -vieilles habitudes du temps que j’avais été matelot et pilote. - -Et de fait, on s’y amusait à la place de la Botsra. Je ne tardai pas -y rencontrer bon nombre de mes garçons qui s’en allaient par bandes, -comme c’est la coutume des gens de mer, riant, criant, chantant, se -poussant, bousculant les gens et achetant des boissons et du vin à -tous les marchands qu’ils rencontraient. - -« Voici, dit Hannibal, un joli endroit et plein de gaieté. - -— Parles-tu de ce mur ? dit Hannon en lui montrant la muraille -au-dessus de la porte de la Botsra, à laquelle étaient attachées -quelques têtes de la juridiction du suffète sacré. - -— Pour ce qui est de cette muraille crénelée et percée de -meurtrières, répondit Hannibal, elle est d’une bonne construction et -difficile à escalader. Les quatre tours et les huit tourelles qui la -flanquent me réjouissent la vue. Mais, quelle est cette bête ici ? » - -Chamaï, Bicri et les femmes laissèrent échapper une exclamation de -surprise à la vue d’un grand éléphant conduit par des Libyens. - -« Seigneur des cieux ! s’écria Bicri, combien faudrait-il de flèches -pour abattre un monstre pareil ! C’est une bête effroyable. - -— Ce doit être le Béhémoth dont on parle chez nous, dit Chamaï ; mais -je ne l’avais jamais vu. - -— C’est un éléphant, répondis-je, et les grandes dents que vous voyez -dans sa gueule comme des cornes, c’est de l’ivoire, et cette espèce -de câble qu’il a au bout du nez, c’est sa trompe, dont il est adroit -comme d’une main. - - -Illustration : C’est un éléphant, répondis-je. - - -— Une charge d’animaux pareils, s’écria Hannibal, renverserait en -plaine des bataillons entiers, et je ne verrais qu’un moyen d’y -résister, ce serait de s’ouvrir devant eux et de les laisser passer, -en leur jetant des flèches et des lances dans les flancs et par -derrière. - -— On commence, dis-je, à savoir les apprivoiser et à les dresser pour -la guerre. On leur met une tour sur le dos avec des archers dedans. -Ces bêtes viennent du haut Bagrada et des bords du grand lac Triton, -des forêts sauvages de l’intérieur de la Libye. » - -Nous vîmes aussi un hippopotame ou cheval de rivière et deux -rhinocéros, avec des cornes sur le nez, que conduisaient ces Libyens. -Ils les menaient à la Botsra, au suffète sacré, qui impose aux -Libyens soumis du Bagrada un tribut d’ivoire, d’éléphants dressés et -de bêtes curieuses. Chamaï, Hannibal et Bicri ne pouvaient se lasser -d’admirer ces énormes animaux. - -Parmi la foule des spectateurs, je vis Jonas, qui les dépassait des -épaules, entouré de cinq ou six matelots qui riaient grandement. De -loin, on entendait sa grosse voix. - -« Maintenant, s’écria le sonneur, advienne que pourra ! Je suis en -Tarsis et je vois les bêtes curieuses. Je n’aurais jamais cru qu’il y -eût des bêtes pareilles, avec deux queues dont l’une au bout du nez ! -Combien d’hommes faudrait-il pour manger un animal si gros ! Et -combien de marmites pour le cuire ! Et combien d’oignons pour -l’assaisonner ! » - -Nous allâmes au marché, où nous vîmes vendre des Libyens rouges, à -nez aquilin et à longs cheveux tressés. Je m’assis sous une tente, -dans laquelle un homme syrien, qui se trouvait à Utique comme -esclave, vendait, pour le compte de son maître, toute sorte de -nourriture et de boisson. Il nous apporta deux pintades rôties, des -olives, un ragoût de fèves et d’oignons, du bon pain et d’excellent -vin d’Helbon. Hannibal s’assit à portée de son fourneau, où il se -réjouissait de le voir frire des gâteaux de froment et de miel dans -de l’huile. Bientôt je vis paraître Himilcon avec Gisgon, suivis -d’une danseuse, d’une joueuse de flûte et de deux tambourins. - -La danseuse était une Maure de l’ouest, à face cuivrée, à cheveux -tressés semblables à des serpents. Ses ongles, ses mains et ses -sourcils étaient peints de rouge et sa figure était couturée aux -joues de trois barres parallèles, comme s’en font les Mahouârins. La -joueuse de flûte était une Libyenne blanche, une Berbère avec des -cheveux blonds, le front haut et étroit. Elles étaient vêtues, toutes -deux, de robes bariolées et fendues sur le côté à partir du genou, et -portaient des épingles piquées dans les cheveux, les bouts des -épingles formant des figures grotesques, des ceintures et des -colliers de verroteries et d’émail, et des boucles d’oreilles en -forme de croix. Les musiciens étaient fort laids. L’un me parut -Rasenna, et l’autre avait la figure tellement peinte de rouge et de -bleu et faisait tant de grimaces que je ne pus reconnaître sa nation. -La danseuse avait des crotales et des bracelets sonores à ses bras -nus et ses jambes. - -Himilcon vint me saluer, paraissant déjà fort gai. Il m’apprit que -depuis le matin lui et Gisgon promenaient cet orchestre de taverne en -taverne, pour se donner le plaisir de la danse et de la musique -pendant qu’ils buvaient. - -« Ah ! les pauvres filles ! dit Abigaïl. Sont-elles ainsi forcées de -danser pour tous les matelots ? - -— Non, dis-je. Elles dansent pour ceux qui les payent. Il n’y a point -de mal à cela. » - -Nous nous divertîmes beaucoup à voir les danses de la Libyenne. Comme -nous sortions après avoir mangé, je rencontrai Amilcar en compagnie -d’un singe. - -« Où as-tu acheté ton singe, Amilcar ? s’écria Hannibal. Voici -longtemps que j’ai envie d’en avoir un ; je veux lui apprendre le -maniement des armes. - -— Et moi, la danse, dit Hannon. - -— Et moi, à monter au mât et à tirer de l’arc, dit Bicri. - -— Et moi, à faire des grimaces et à imiter Jonas, dit Chamaï. - -— C’est cela, s’écria tout le monde. Achetons un singe : il nous -divertira pendant la navigation. - -— Vous n’avez qu’à descendre près du port marchand, sur la place où -demeure le riche marchand Hamoun. Dans la maison qui fait le coin de -cette place et de la rue qui conduit au temple de Moloch, vous -trouverez un marchand qui en a toute une cargaison, de fauves, de -roux, de gris, de noirs, de verts, avec et sans queue, dressés ou non -dressés : il y a du choix. » - -En descendant du côté du port marchand, j’eus la satisfaction de -rencontrer Aminoclès complétement ivre, entre deux matelots qui -l’emmenaient en chantant à tue-tête. Il avait appris l’usage qu’on -peut faire d’un sicle monnayé. - -Je n’eus pas de peine à trouver le marchand de singes. Hannon fut -chargé de choisir celui qu’il trouverait le plus spirituel, et en -désigna un qui fut honoré de l’approbation générale. - -« Et comment l’appellerons-nous ? dit Hannibal, qui était ponctuel en -toutes choses ; car il lui faut un nom. - -— Ne trouves-tu pas, dit Hannon, qu’il ressemble tout à fait au vieux -Guébal, juge du bas quartier à Sidon, quand il roule ses yeux et se -gratte la tête en rendant ses sentences ? - -— Tout à fait, s’écria Hannibal en éclatant de rire ; c’est tout à -fait lui-même. - -— Eh bien ! appelons-le Guébal. Viens, Guébal ! » - -Nous nous rendîmes ensuite, en compagnie de Guébal, sur le quai, d’où -un canot nous transporta, à travers le port marchand, sur l’île qui -est le quartier des gens les plus riches et où sont les plus belles -maisons. Nous conduisîmes les deux femmes à un bain superbe, qui est -à l’extrémité de l’île, sur le terre-plein du mur, au-dessus du petit -bassin annexe où les gens riches ont leurs bateaux de plaisance ; -car, depuis dix ans, il y a dans Utique quelques marchands qui ont de -grosses fortunes et de belles maisons, et on commence à goûter des -plaisirs plus tranquilles que ceux de gens de mer, toujours en voyage -ou en expédition. Nous nous rendîmes nous-mêmes aux bains des hommes -pour nous faire étuver, arranger la barbe et les cheveux. Nous -allâmes ensuite chercher les deux femmes, et notre canot nous -conduisit à la pointe voisine du Cothôn, où nous visitâmes la tour -des signaux. De là je conduisis mon monde dans les jardins qui sont -entre la basse ville et la Botsra, jardins magnifiques où se voit un -temple d’Achmoun et une grande citerne publique, toujours entourée de -femmes et de bavards, et, la nuit approchant, nous revînmes sur -l’Astarté, dont tous les fanaux étaient allumés. J’y trouvai -l’esclave de mon ancien hôte, que j’avais connu à mes précédents -passages à Utique et qui nous priait de venir manger avec lui le -lendemain : ce que je lui fis promettre. Mon cuisinier nous avait -préparé un festin superbe, qui fut entamé au son des trompettes -sonnant la retraite. Peu à peu mes gens rentrèrent les uns après les -autres, plus ou moins ivres, plus ou moins bruyants ; mais à mesure -qu’ils touchaient le pont du navire, l’habitude de la discipline leur -rendait leur silence accoutumé, et ils allaient se coucher sans -bruit. Himilcon rentra des derniers ; je dois dire, à sa louange, -qu’il revint sur ses pieds et traversa le pont à peu près droit, même -sans le secours de son ami Gisgon. - - 1. Les descriptions d’Utique sont empruntées à l’excellent livre - \ de M. Daux : Fouilles exécutées dans le Zeugis et le Byzacium. - - -XII L’oracle. - - -Le lendemain, je me rendis d’abord à la place qui est près du temple -d’Achmoun et du port marchand. C’est le grand marché d’Utique. Elle -est entourée de hautes maisons à piliers, et sous les piliers il y a -des voûtes où sont les boutiques des marchands. Leurs magasins sont -dans des cours, à l’intérieur des maisons. On peut voir sous ces -voûtes toute espèce de marchandises de Libye, des cuirs crus et -travaillés, des pierres fines propres à la gravure, du cuivre de -Numidie, des peaux de lion de l’Atlas, des lanières de cuir -d’hippopotame du lac Triton, des dents d’éléphant du Macar, des blés -du Zeugis et du Byzacium, des laines de chez les Libyens Garamantes. -Je consacrai une partie de la journée à faire mes achats en ivoire, -dont je me procurai, à de bonnes conditions, une très-grande -quantité. Mes opérations marchaient à souhait. Le soir, je me rendis -chez mon hôte en compagnie d’Hannibal et d’Amilcar. Hannon et Chamaï -préféraient courir la ville avec Abigaïl et Chryséis, et Bicri se -divertissait en compagnie de Gisgon, d’Asdrubal et d’Himilcon. Mon -hôte Barca, riche armateur de la ville, nous avait fait préparer, sur -la terrasse de sa maison, une tente de belles étoffes sous laquelle -on servit un repas magnifique. - -A la fin du festin, on apporta le vin et on fit venir des musiciennes -et des danseuses, pour divertir l’assistance. Parmi les esclaves de -Barca se trouvait un vieux Libyen qui connaissait tous les chants et -traditions de son peuple, et qui nous raconta des choses -extraordinaires sur son origine. - -D’après cet homme, il y aurait eu autrefois au sud de la Libye une -très-grande mer*, recevant plusieurs fleuves. Au sud de cette mer -était le pays des hommes noirs, pareils à des singes. C’était le vrai -lac Triton ou Pallas, et les lacs que nous appelons maintenant -Tritons, et qui forment une chaîne au pied des monts Atlas, depuis le -voisinage de Gadès sur Syrte jusqu’au sud de Karth[1] en Byzacium -sont ou des marais produits par le déversement des deux grands -fleuves qui viennent des montagnes du sud, et dont les eaux sont -arrêtées par l’Atlas, ou des restes de cette mer quand ils sont -salés. Il y a donc un premier gradin de montagnes et de plateaux, -tout au sud, qui versent leurs eaux jusqu’aux Tritons et à l’Atlas, -et un deuxième qui verse les eaux de l’Atlas, comme par exemple le -Macar ou Bagrada, dans la Grande Mer. Mais plus à l’ouest il y a -d’autres fleuves dont la source vient de l’Atlas, qui se tarissent -actuellement dans les sables, et qui se jetaient autrefois dans la -grande mer du sud, laquelle communiquait à l’Océan. Ainsi, il y a des -centaines et des centaines d’années, la Libye était bordée, au sud du -plateau sur lequel l’Atlas s’élève au nord, par l’Atlantique qui -pénétrait jusque dans la Syrte et près de l’Égypte. La Libye était -alors une presqu’île, que le détroit de Gadès ne séparait pas encore -de Tarsis. Mais le détroit de Gadès était un isthme, et la mer -faisait le tour de la Libye par sa côte nord actuelle, par les -Syrtes, la séparant de l’Égypte par un bras assez étroit, par le sud, -où elle occupait la place où sont maintenant les sables, et par -l’ouest, où elle rejoignait l’Océan. - -A la suite de violents tremblements de terre, les Libyens disent que -l’isthme de Gadès fut rompu et changé en détroit, et que la mer, se -déversant d’un côté par les Syrtes et de l’autre par le midi de la -Libye, s’écoula vers la Grande Mer et vers l’Océan ; du côté de la -Grande Mer elle inonda tout, et je le crois volontiers, car les -Sicules racontent qu’il y a de longues, longues années, leur terre -tenait par un isthme celle des Vitaliens, et nous-mêmes, Phéniciens, -nous nous souvenons de ce terrible déluge qui dans ces temps reculés -sépara Kittim de la terre ferme. A l’ouest, la mer, en s’écoulant -dans l’Océan, submergea nombre d’îles dont il ne reste aujourd’hui -que les îles Fortunées, dont je parlerai plus tard. Ces archipels -offraient, même pour des barques, une communication facile avec la -grande terre des Atlantes, à l’ouest de laquelle est encore une autre -grande terre. Mais l’Atlantide a disparu, et avec elle toute -communication avec la grande terre de l’extrême ouest. C’est de là -que disent être venus les Libyens, tant les Libyens rouges que les -Libyens blancs ; ils marchèrent vers l’est, fondant les villes et -répandant le culte de leurs dieux, qui sont le Dionysos et la Minerva -des Helli et des Vitaliens, et aussi le Dzeus Libyen que nous -appelons Baal Hamoun, et ce sont eux qui fondèrent des villes en -Égypte avant les Égyptiens. Puis les Pélasges vinrent à leur tour en -Libye, conduits par Melkarth Ouso, et s’en retournèrent après vers -l’est, comme ils le racontent encore maintenant, et comme les Helli -le racontent d’après eux. Puis les terres se rompirent, les mers se -précipitèrent, le monde devint comme il est maintenant, et les dieux -protégèrent les gens de Sidon, rois de la mer, qu’on vit apparaître -partout sur leurs navires, trafiquant, exploitant les mines, fondant -les villes, répandant les arts et la connaissance de l’écriture. - -Je ne saurais dire combien les récits du vieux Libyen nous -intéressèrent. Hannibal s’écarquillait les yeux à force de l’écouter, -poussant des exclamations de surprise. Pour moi, je n’étais pas -étonné, car j’avais pensé souvent à toutes ces choses, mais jamais je -ne les avais si clairement entendues. Je me couchai la tête troublée, -et dans la nuit je rêvai que je découvrais la terre à l’ouest de -l’Atlantide et que j’y faisais un merveilleux voyage. Quand je me -réveillai de mon rêve, je formai intérieurement la résolution de -pousser une pointe vers l’ouest et d’y faire un voyage de découverte, -après que j’aurais fini mes affaires en Tarsis. - -Le troisième jour de mon arrivée à Utique, Adonibal me fit demander. -Je me rendis aussitôt au palais amiral, dans la grande salle à -coupole d’où l’amiral peut voir la ville, la mer et le port. - -« Quand pars-tu, Magon ? me demanda le suffète. - -— Je compte partir après-demain, lui dis-je. J’ai fait mon -chargement. - -— Bien. Voici des lettres pour les suffètes de Rusadir et de Gadès, -me répondit-il. Je te donne aussi dix bons marins pour compléter ton -équipage, vu les pertes que tu as faites, dans le cas où tu -réussirais à mettre la main sur Bodmilcar. Tu sais que l’homme est de -taille à se défendre. - -— Je te rends grâce, répondis-je au bon Adonibal, et tu peux être -assuré que je ferai de mon mieux. - -— A propos, me dit l’amiral, donne-moi donc cinquante sicles si tu -les portes sur toi. - -— Bien volontiers, maître, répondis-je. Mais me diras-tu pourquoi je -te dois cinquante sicles ? - -— Oh ! ce n’est rien, reprit l’amiral de son ton facétieux : le prix -de deux Ligures que tes hommes m’ont à peu près tués. Je ne t’en -parlerais pas, mais tu sais qu’il faut tenir ses comptes exactement : -c’est le premier principe d’un bon Phénicien. Pour ce qui est de tes -assommeurs de Ligures, tu n’as qu’à les aller réclamer au cachot, là -en bas ; voici l’ordre pour qu’on te les délivre. Ils sont en train -d’y cuver honorablement leur vin. - -— Ah ! ah ! dis-je en riant, tu me les as fait ramasser pour me -prouver que ta police est bien faite. Te souviens-tu, maître suffète, -quand j’étais timonier à bord de ton navire, et que tu vins me -réclamer dans la prison de Kittim, où ils m’avaient mis, parce que -j’avais cassé la tête au gros marchand de Séhir ? - -— Oui, oui, fit joyeusement le suffète. Nous étions jeunes dans ce -temps et je commandais l’Achmoun, un joli bateau. Moi aussi j’ai fait -du bruit quand j’étais matelot et pilote et que j’arrivais à terre la -bourse bien garnie. Maintenant je suis vieux, je ne peux plus -naviguer, et je suis échoué ici sur le rivage comme une vieille -carcasse démâtée. Je rends la justice au peuple : quand on est jeune, -on s’amuse à fendre les têtes, et quand on est vieux, les faire -couper ! - -— Qu’est-ce qu’ils ont fait, mes garçons ? demandai-je. - -— Il paraît, me répondit l’amiral en riant, qu’ils s’étaient mis dans -la tête de faire danser un prêtre de Dionysos. Ils l’avaient emmené -boire avec eux, l’avaient enivré, lui avaient barbouillé la figure de -rouge et de bleu, et voulaient absolument le faire danser. Là-dessus, -des soldats ligures ont tenté de mettre le holà et de protéger le -prêtre. Tu comprends que tes garçons n’ont pas perdu cette belle -occasion de querelle ; deux Ligures sont restés sur le carreau, et la -garde amirale étant survenue au tapage m’a conduit quatre de tes -ivrognes, que je me suis empressé d’envoyer au cachot. Mais je ne les -ai pas fait fouetter : tu sais que je suis indulgent pour les gens de -mer. Délit commis à terre, délit oublié : il faut bien que le marin -s’amuse, et on a beau être vieux et amiral, on se rappelle le temps -où on était jeune et pilote. » - -Je descendis au cachot, qui est dans de grandes salles voûtées et -sans lumière construites sous le palais. Les unes servent de prison -et les autres de dépôt d’armes et de munitions. Dans l’une de ces -caves, je reconnus, à la lueur d’une torche que portait le -guichetier, Bicri et trois de nos matelots, l’oreille fort basse. -Après que je les eus fortement sermonnés, malgré mon envie de rire, -je les envoyai consignés à bord. Ils ne se firent pas prier pour -déguerpir, car les cachots du palais amiral ne sont pas précisément -un lieu de plaisance, et on n’en sort généralement que pour aller à -la croix ou à la potence. - -En remontant sur le quai du Cothôn, je me rendis à l’Arsenal par le -passage souterrain pratiqué sous les quais, et je m’occupai, le reste -de ce jour, du radoub de mes navires, qui fut terminé le soir même. -J’en fus si content, qu’en revenant à bord je fis grâce à mes -tapageurs, leur accordant encore la journée du lendemain pour se -réjouir avant le départ. - -J’employai cette journée à me rendre tout seul, en compagnie de -l’esclave Libyen de mon hôte, à un petit temple de Baal Hamoun qui -est dans la campagne, à peu de distance de la ville d’Utique. - -Ce temple est au milieu d’une vaste et sombre forêt. Il est oblong, -voûté sans porte ni fenêtre, n’ayant qu’une petite ouverture au dôme, -par laquelle sort la fumée des sacrifices. On y pénètre par un -passage souterrain, caché dans des broussailles sous une grosse -pierre*. Trois vieux Libyens demi-nus, qui nous attendaient là, -écartèrent la pierre, après avoir causé à voix basse avec l’esclave. -Par le souterrain, j’arrivai dans une petite salle obscure, d’où -j’entrai dans une seconde salle en me glissant entre le mur et une -pierre plate posée de champ qu’on faisait tourner comme une porte sur -ses gonds. Cette seconde salle était éclairée par deux lampes -rougeâtres et fumeuses. Au fond, il y avait une autre pierre plate -dans laquelle était percé un trou rond. On me fit rester dans cette -salle, et un des Libyens, faisant tourner la pierre, me laissa jeter -un regard dans la troisième salle. Elle était toute petite, et au -fond, dans une niche, était une pierre incisée et tailladée qu’ils me -dirent être le dieu. Sur leur ordre, je me prosternai par trois fois, -puis ils amenèrent devant la niche un mouton noir dont l’esclave -m’avait fait munir, et l’égorgèrent là, en faisant couler son sang -dans une pierre creusée qui était par terre. Après cela, ils -sortirent, refermèrent la pierre de la troisième salle où il ne resta -que la niche, le dieu et le mouton égorgé, puis me dirent d’appliquer -mon oreille contre le trou de la pierre plate, ce que je fis. -Aussitôt ils éteignirent les deux lampes et nous restâmes dans une -obscurité complète. - - -Illustration : Je me prosternai. - - -« Homme phénicien, dit une voix sourde, qui sortait de dessous terre, -du fond du caveau, que me veux-tu ? - -— Oracle du dieu Hamoun, répondis-je saisi d’émotion, je veux savoir -de toi si je dois naviguer à l’ouest, passé le détroit de Gadès, et -s’il s’y trouve des terres ? - -— Elles s’y trouvent, répondit l’oracle. - -— Faut-il aller vers le nord pour les trouver, repris-je, ou vers -l’ouest franc, ou vers le sud ? - -— Elles sont, répondit l’oracle, au nord, elles sont à l’ouest, elles -sont au sud. - -— Mais, dis-je enhardi, quelle est la meilleure route à tenir ? -Doublerai-je le promontoire Sacré, ou reconnaîtrai-je d’abord le cap -de Gadès ? - -— Tu m’en demandes plus qu’un mortel n’en doit savoir. Laisse-moi, je -ne puis plus répondre. » - -Les Libyens firent tourner la première pierre, et nous sortîmes à -tâtons par le souterrain. Je leur fis un beau présent, et je -retournai vers la ville, ému, perplexe, mais plein de confiance, et -résolu à chercher des terres nouvelles en dehors du détroit de Gadès, -dans le grand Océan. - -En revenant, je demandai à mon Libyen s’ils avaient beaucoup de -temples souterrains pareils en Zeugis et en Byzacium. Il me dit -qu’ils en avaient de plus beaux dans l’intérieur du pays, construits -régulièrement avec des voûtes et des dômes, mais que les plus -anciens, les vrais temples des Atlantes, étaient faits comme celui -que nous venions de voir ; qu’il y en avait se composant seulement de -deux pierres plates non taillées, posées de champ, avec une troisième -placée par-dessus ; d’autres d’un plus grand nombre de pierres -forment une allée couverte ; que les uns étaient à découvert, et que -d’autres étaient cachés sous des monceaux de terre formant une -colline ronde. Au sommet de ces collines, ils avaient quelquefois -trois pierres placées deux de champ et l’autre par-dessus, et il y -avait des cercles de grandes pierres autour de la colline. Les unes -étaient des temples, d’autres des tombeaux, et il y en avait qui, par -leur nombre couvraient une grande étendue de terrain. Quand on -suivait ces groupes de temples, tombeaux et collines artificielles, -on pouvait voir que leurs rangées formaient l’image d’un homme, ou -d’un serpent, ou d’un œuf, ou d’un scorpion. Voilà ce que disait mon -Libyen. Mais quand je lui demandai ce que signifiaient ces images, et -pourquoi ces temples étaient les uns souterrains, les autres -découverts, et ce qu’étaient les tombeaux de cette forme, je ne pus -rien tirer de lui, sinon que c’était de la magie et de grands secrets -qu’ils tenaient de leurs pères. C’est tout ce que je pus apprendre. - -Le lendemain, de bonne heure, je m’en fus, avec la permission du -suffète amiral, faire puiser notre provision d’eau dans les belles -citernes du quai. Elles sont à deux compartiments : l’un qui reçoit -l’eau trouble des pluies découlant des rues dallées, des quais et des -terrasses ; l’autre qui reçoit cette eau quand elle a reposé et s’est -clarifiée. Les deux compartiments communiquent par des robinets en -pierre à tête carrée, qu’on tourne au moyen d’une clef de bois. -Toutes les maisons particulières et tous les établissements publics -de nos villes de Libye ont de semblables citernes, et dans les -villages de la campagne il y a aussi des citernes découvertes se -composant de deux cercles accolés, dont l’un sert de réceptacle et -l’autre de réservoir. - -Hannibal, qui s’était diverti à visiter les remparts, me dit qu’ils -étaient aussi bâtis sur citerne. Il les trouvait fort beaux. Ces murs -de blocage n’ont pas moins de vingt-quatre coudées d’épaisseur à la -base et dix-huit au sommet. Aux deux tiers, au-dessus de la portée -des béliers, les logements des soldats sont pratiqués sur deux étages -dans l’épaisseur du mur, et on y monte par des rampes en pente douce. -A trois quarts de portée d’arc en avant est une seconde ligne de murs -moitié moins hauts, et plus avant encore, une palissade avec -retranchement et fossé. Seulement, Hannibal avait observé sur la -droite de la ville, tirant de l’Arsenal vers la campagne, un point -faible, attendu qu’il était dominé par une hauteur, et il jugeait -qu’on devrait y bâtir un fort couvrant cette hauteur et la joignant -aux murs de la place. Sur ce point, je suis de son avis. - -Le cadran solaire établi par le suffète au-dessus du palais amiral -marquait midi, quand, après avoir fait l’appel et trouvé tout le -monde au complet, j’allai prendre congé du bon Adonibal. Le vieux -suffète nous fit ses adieux avec toute sorte de souhaits de -prospérité, et étant retournés à nos navires, je donnai l’ordre du -départ. L’amiral, debout sur son balcon nous regarda partir, et nous -le saluâmes de nos acclamations. Derrière nous sortirent quatre -autres navires, qui se rendaient à Massalie, aux embouchures du -Rhône, avec chargement complet. - - -Illustration - - -On compte d’Utique au détroit huit mille huit cents stades, que les -navires rapides franchissent ordinairement en sept jours. Mais je -trouvai une mer démontée et un vent du sud des plus violents qui nous -contraignirent à une lutte continuelle. Ma navigation fut des plus -rudes et des plus fatigantes. Je n’atteignis que le quatrième jour le -promontoire des Cabires ou des Sept Caps, qu’on reconnaît -ordinairement le deuxième, et je dus tellement courir des bordées au -large pour le doubler que je finis par perdre la terre de vue, et que -je dus fuir devant le temps par une mer furieuse qui me poussait au -nord-ouest. Le septième jour de mon départ d’Utique, je reconnus le -grand cap qui est le premier sur la côte, au sud des îles -Pityuses[2]. - -« Tarsis ! s’écria Himilcon, qui causait peu par le mauvais temps, -ayant autre chose à faire qu’à bavarder, voilà Tarsis ! » - -Tous mes nouveaux se précipitèrent sur le pont ; mais avec les -embruns et la pluie qui nous assaillaient sans relâche, il fallait -nos yeux à nous pour voir quelque chose. - -Je me remis à courir des bordées pour éviter la côte, qui est -dangereuse de ce côté. Heureusement que je m’étais outillé à Utique -pour faire de grandes provisions d’eau, car dans les parages de -l’Ouest on n’atterrit pas comme on veut. J’avais à boire pour quinze -jours. - -Trois jours d’un combat acharné contre la mer me firent atteindre en -même temps la côte de Libye et la fin du mauvais temps. La pluie -cessa, le vent restant au sud-est, mais très-maniable. Le soleil -reparut, et dans la nuit même, pendant que tous mes passagers -dormaient, Himilcon et moi nous reconnûmes les hautes montagnes à pic -de Calpe et d’Abyla. Bientôt nos navires passèrent sous cette -muraille de rochers qui termine Tarsis au sud, et le matin, nous -avions en vue la pointe qui ferme au sud la baie magnifique de Gadès. -Sur cette langue de terre basse et plate, la blanche Gadès nous -apparut avec ses dômes et ses terrasses, tout entourée de verdure, et -bientôt nous rangions l’île où le sémaphore s’élève au milieu des -maisons pressées et à côté du dôme du temple d’Astarté. Nous entrâmes -dans le bassin du port, qui est à la fois port marchand et port de -guerre, tandis que nos trompettes sonnaient et que nous saluions la -terre de trois cordiales acclamations. Nous étions arrivés au premier -but de notre voyage : nous étions en Tarsis. - - 1. Karth, la ville, d’où plus tard Cirtha, la Constantine - \ actuelle. - 2. Cap Palos. - - -XIII Les mines d’argent. - - -La ville de Gadès n’a pas une étendue considérable, mais elle est -coquette et bien bâtie. Les Phéniciens ont introduit aux environs, la -culture du grenadier et du citronnier, et les jardins qui entourent -Gadès produisent en abondance grenades, oranges et limons. Au centre -de la ville, et communiquant directement avec le port par une rue -large et droite, est le marché. C’est l’entrepôt de l’argent en -lingots qui vient des mines de l’intérieur. On y vend aussi des -murènes salées en barils, qu’on pêche et qu’on apprête dans ces -parages, des chats de Tarsis[1] excellents pour la chasse du lapin, -un peu de fer qui vient de la côte nord, et généralement toute espèce -de marchandises et de curiosités. Ce marché est entouré de boutiques -de riches marchands et chargeurs, propriétaires de mines, qui -échangent l’argent contre le cuivre, les objets manufacturés, les -marchandises de pacotille. C’est là que nous nous rendîmes après -avoir fait notre visite au suffète amiral, distribué la paye aux -matelots, rameurs et soldats, et placé nos navires à la place qui -leur fut assignée à quai. - -Je n’eus pas de peine à retrouver la maison du riche marchand -Balsatsar, avec lequel j’avais eu affaire dans mon précédent voyage, -mais je n’y rencontrai que sa veuve Tsiba. Balsatsar lui-même était -mort en mon absence. Tsiba dirigeait son négoce en association avec -plusieurs autres marchands de Gadès. Elle me fit bon accueil, et nous -retint pour marger dans sa maison, avec les capitaines, nos pilotes, -moi et les deux femmes. - -Le repas fut copieux et magnifique. A la fin, j’exposai à Tsiba le -but de mon voyage, et je lui demandai de me conseiller sur la -meilleure manière de me procurer de l’argent en barres ou en lingots. - -« Tu sauras, me dit Tsiba, que le cours de l’argent est actuellement -très-bas, et qu’on peut s’en procurer aisément, soit en l’achetant -ici, soit en faisant le troc avec les sauvages de l’intérieur. On -vient d’en découvrir des mines considérables sur le fleuve Bétis[2], -à quatre journées de marche dans l’intérieur des terres, et si elles -ne sont pas encore toutes exploitées, cela tient au manque de bras, -car nous avons ici peu de monde, et presque tous marchands et gens de -mer. Il nous faudrait beaucoup de soldats, restant à demeure dans le -pays. - -— Voilà qui est bien dit ! s’écria Hannibal ; la prospérité d’un pays -se mesure au nombre de soldats qu’il entretient. Tsiba, tu as -raison ! » - -Tsiba regarda, d’un air étonné, l’étrange figure du bon capitaine, -car, vivant depuis longtemps aux colonies, elle était peu faite à la -mine et aux façons des guerriers qu’on trouve dans les grands -empires. - -« Je dis, reprit la veuve, qu’il nous faudrait beaucoup de soldats, -d’esclaves et de malfaiteurs. » - -Ce fut le tour d’Hannibal d’être surpris. - -« Eh quoi ! s’écria-t-il, qu’est-ce que les troupes des gens de -guerre ont à démêler avec les vils esclaves et les malfaiteurs ? - -— C’est facile à comprendre, répondit Tsiba. Il faudrait que les -marchands s’associassent pour louer ou acheter des soldats, afin de -chasser tous les sauvages des districts argentifères et de s’y -établir solidement. Ensuite, sous la surveillance de trois ou quatre -hommes habiles et entendus en ces sortes d’affaires, on ferait -travailler aux mines les Ibères qu’on aurait faits prisonniers, et on -leur adjoindrait des esclaves de rebut achetés à bas prix, et des -criminels déportés ici, qui ne coûtent que la nourriture. - -— Voilà qui est bien, dis-je à mon tour, coupant la parole à Hannibal -qui s’apprêtait à répondre quelque sottise ; ce qu’il m’importe de -savoir, c’est s’il est possible de se procurer actuellement des -esclaves à bon marché, et si les sauvages des districts argentifères -se montrent pacifiques ou hostiles. - -— Pour ce qui est des esclaves, me répondit Tsiba, tu n’en trouveras -pas un sur le marché ; tous ont été achetés et sont actuellement -employés aux mines. Quant aux sauvages, ils se sont montrés jusqu’ici -pacifiques, mais ils louent cher leurs services, et, sachant le prix -que nous attachons à l’argent, se font payer tant qu’ils peuvent. - -— Pacifiques ! s’écria Himilcon, en montrant la place de son œil -absent ; je ne sais pas ce que vous appelez pacifique ! si vous -entendez par pacifiques les coups de lance dans les yeux et les -cailloux de rivière dans l’estomac, je ne pense pas qu’il y ait des -gens au monde vous donnant plus de pacifique que ces Ibères de -Tarsis. » - -La veuve se mit à rire, car c’était une femme très-gaie, outre -qu’elle était prudente et bien expérimentée dans le négoce. - -« Pilote Himilcon, dit-elle, je connais tes malheurs ; n’est-ce pas -moi-même qui, lors de votre dernier voyage ici, ai pansé tes -blessures avec de l’huile et du romarin ? Mais à présent, crois-moi, -les tribus du Bétis sont plus disposées à recevoir des marchandises -qu’à donner des coups de lance, et avec le temps j’espère qu’ils -finiront par nous être tous assujettis et soumis ! - -— Et alors, m’écriai-je, le Zeugis et le Tarsis seront les deux plus -belles pierreries de la couronne de notre mère, Sidon la grande -ville ! » - -Chacun vida sa coupe, entendant ce nom qui nous était cher. - -« Écoute, me dit Tsiba, nous allons présentement nous rendre chez le -suffète amiral. Peut-être trouvera-t-il quelque moyen de te fournir -des bras pour l’exploitation des mines. Avec ton équipage et ces -hommes d’armes que tu amènes, tu es en force pour protéger tes -travailleurs contre toute velléité hostile des Ibères, et le Bétis -est assez large pour porter tes navires jusqu’à une journée de marche -seulement des districts argentifères les plus riches. » - -Le repas étant fini, la veuve mit aussitôt son voile, et nous -sortîmes tous derrière elle. Elle monta sur une mule richement -caparaçonnée, accompagnée de deux esclaves écuyers bien vêtus, et -précédée d’un coureur armé d’une baguette. Nous la suivîmes, nous -rendant avec elle au palais amiral du suffète. - - -Illustration : Elle montait une mule richement caparaçonnée. - - -Celui-ci nous reçut en sa grand’salle, assis sur un fauteuil de bois -peint. Je lui exposai le but de ma visite. - -« Ah ! me dit-il, si tu étais arrivé quatre jours plus tôt, tu eusses -pu aisément t’entendre avec un capitaine de Tyr qui était ici et qui -est parti pour les mines. - -— Quel capitaine ? lui demandai-je tout de suite, dressant -l’oreille ; ne s’appelait-il pas Bodmilcar ? - -— Justement, me répondit l’amiral, et il était suivi d’une troupe de -gens de fort mauvaise mine ; mais ce qu’on demande aux chercheurs -d’argent n’a rien à faire avec leur conduite passée. Toujours est-il -que les gens de ce Bodmilcar avaient tout à fait la tournure de -voleurs et de meurtriers.... - -— Qu’ils sont en effet ! m’écriai-je ; et leur chef ne vaut pas mieux -qu’eux. Lis toi-même cette lettre que t’adresse Adonibal, amiral -d’Utique, et tu sauras qui est ce Bodmilcar ! - -— Par Astarté ! s’écria le suffète quand il eut fini de lire, cet -homme est un grand scélérat. Je vais te donner avec toi cinquante -marins et guerriers bien armés, pour que tu purges la terre de ce -coquin, si tu viens à le rencontrer. Je ne puis pas me séparer de -plus de monde ; mais au moment de partir pour l’intérieur il est -nécessaire que tu te renforces, car il y a toutes sortes de gens aux -mines, et ils pourraient bien se mettre tous d’accord pour tomber sur -le nouveau venu. Plus tard, quand nous nous renforcerons, j’espère -que nous établirons notre autorité dans ces quartiers ; en attendant, -c’est au plus fort. - -— Nous verrons à être celui-là, dit très-judicieusement Hannibal. - -— J’ai, dit Tsiba, dans le pays des mines, un traité avec le chef -ibère Aitz, moyennant lequel il me fournit des travailleurs, des -porteurs, et laisse mes douze cents esclaves fouiller le sol. Cent -guerriers et mon chef de travaux les surveillent dans un fortin -qu’ils ont construit à mes frais. Si Magon ici présent veut s’engager -à me remettre le cinquième de ce qu’il rapportera, je m’engage, de -mon côté, à lui donner des lettres pour mon chef de travaux et le -faire bénéficier de mon traité et du concours de mes gens. - -— C’est raisonnablement parlé, dit le suffète. - -— J’y souscrirai volontiers, dis-je à mon tour si Tsiba veut réduire -à un sixième sa part dans mon exploitation. » - -Nous débattîmes un instant ce partage. Enfin Tsiba consentit à la -réduction que je demandais. Hannon rédigea sur-le-champ en double les -clauses de notre accord, et nous allâmes au temple d’Astarté faire un -sacrifice à la déesse et lui jurer d’observer fidèlement notre -traité. - -Nous étions dans la bonne saison, et je ne voulais pas perdre de -temps. Quatre jours après notre arrivée à Gadès, nos navires -repartaient déjà, en route pour l’embouchure du Bétis. Deux jours -d’une navigation facile nous y conduisirent. On sait que passé le -détroit de Gadès il y a des marées comme dans le Iam-Souph, et même -bien plus considérables. Je dus donc attendre quelque temps le flot -pour franchir la barre du Bétis. A cette heure où la barre est -praticable, l’entrée du fleuve présente toujours un spectacle des -plus animés. Des navires phéniciens de tout tonnage, depuis le gaoul -jusqu’à la barque de pêche, des pirogues ibères et d’autres grandes -pirogues à voiles d’écorce brunes ou noires, et jusqu’à de longues -pirogues celtes faites de peaux cousues ensemble, glissent sur la mer -et se croisent en tous sens, entrant ou sortant du fleuve. Ces -embarcations ne sont jamais vides ; elles partent chargées de -marchandises et de provisions, et reviennent chargées de minerai, car -tout ce qui se consomme aux mines vient de Gadès. Ma flottille -franchit heureusement la barre, et comme le courant était fort et le -vent nul, je remontai à la rame. - -Le fleuve Bétis, aux eaux rapides et jaunâtres, coule entre des -berges boisées ou des plateaux arides. Le pays est sauvage et -montagneux. De loin en loin, on rencontre quelques villages d’Ibères, -formés de huttes en boue et en branchages ; ces huttes sont peu -élevées, car elles sont construites au-dessus de terriers dont elles -ne sont que le toit. Les villages de nos mineurs sont construits en -huttes plus grandes et plus propres, mais avec les mêmes matériaux. -Seulement, au centre de chacun d’eux se voit un enclos palissadé avec -un réduit ou fortin crénelé, bâti de briques crues et cuites. - -« Voilà, dit Hannon, un pays qui n’est pas gai. Je pense que l’argent -qu’on en rapporte se dépense plus joyeusement qu’il ne s’acquiert. - -— Tous ces lieux que nous voyons, observa Hannibal, sont -naturellement très-forts, et le Bétis serait une très-bonne ligne de -défense. Il a dû se livrer par ici de vigoureux combats. - -— Hélas ! s’écria Himilcon, j’en sais quelque chose ! Dans ce pays de -Tarsis, on a plus vite fait de crever un œil à un honnête homme que -de lui offrir une coupe de vin d’Helbon. Tenez, regardez là-bas : les -voilà, les coquins ! les voilà, les vils sauvages ! » Tout le monde -regarda du côté qu’indiquait le pilote. En effet, une vingtaine de -sauvages marchaient, ou plutôt couraient à la file le long de la -berge, paraissant observer nos vaisseaux. Ils avaient la tête -entourée d’une sorte de turban en tissu d’écorce, un lambeau de la -même étoffe serré autour des reins, et du reste complétement nus. Ces -hommes ont la peau très-hâlée, les cheveux noirs, les yeux petits et -obliques ; ils sont bien faits, de moyenne stature, et extrêmement -agiles. Quelques-uns, parmi eux, semblent être d’une autre race : -ceux-là ont la tête longue, sont très-barbus, de haute taille, -maigres de corps et affreusement laids de visage. Tous étaient armés, -portant des boucliers oblongs et étroits, des casse-tête, des frondes -et des lances ou javelines en bois très-dur, la pointe durcie au feu, -ou garnies d’une pointe de pierre ou d’os. - -Je hélai les sauvages, mais ils ne répondirent pas et continuèrent à -trotter. - -« Bicri, dit Himilcon à l’archer, qui était assis sur le pont entre -son carquois et Jonas, fort occupé de l’éducation du singe Guébal, -Bicri, envoie donc une flèche à l’un de ces gaillards-là, pour voir -si elle ne l’arrêterait pas mieux que la voix du capitaine. » - -L’archer se leva en ramassant son arc. Je m’interposai : - -« Pas de cela, dis-je au rancunier pilote. Les sauvages ne nous -disent rien ; laissons-les tranquilles. S’ils veulent commencer, ils -trouveront à qui parler. - -— Alors je retourne à Guébal, dit Bicri. Guébal fait mes délices ; il -est aussi raisonnable qu’un homme, sauf qu’il m’égratigne un peu trop -souvent, et qu’il me mord bien un peu aussi, sans compter qu’il me -tire les cheveux. Mais il est bien amusant tout de même. - -— Retourne à ton Guébal, dit Hannon, cela ne te changera guère : il -est presque aussi joli que ces Ibères là-bas. » - -Quant à Jonas, il ne se dérangea même pas pour voir les bêtes -curieuses. Une amitié toute particulière s’était établie, dès les -premiers jours, entre le singe et l’épais sonneur de trompette. Le -singe avait trouvé commode de s’installer sur les épaules du géant et -de se cramponner à sa chevelure crépue : de ce poste élevé, il -faisait des grimaces à tout le monde en claquant des dents. Le géant -se pâmait d’admiration devant les grimaces du singe et l’étouffait de -friandises. Quant au remuant Bicri, ce qui l’avait enthousiasmé pour -Guébal, c’était que Guébal était encore plus remuant que lui. L’agile -archer, si adroit, si dévoué, si brave et si intelligent, avait -dix-sept ans d’âge, et douze ans pour le sérieux, de sorte qu’entre -le singe et l’adolescent c’était un assaut perpétuel de tours -d’adresse : c’était à qui grimperait le plus vite au mât, ou se -balancerait le plus lestement au bout d’une corde. C’est ainsi que le -géant, le singe et l’archer s’étaient pris l’un pour l’autre d’une -amitié inaltérable, à peine troublée par quelques égratignures du -singe et quelques soufflets de l’archer. - -Le soir de ce jour-là, nous nous arrêtâmes en face d’un village de -mineurs. Le chef vint au-devant de nous pour nous recevoir. C’était -un homme rude et grossier : il était d’Arvad, et reconnut très-bien -Hannibal. - -« Par Menath, par Hokk, par Rhadamath et par tous les dieux de -l’autre monde, s’écria-t-il en jurant et en blasphémant, c’est donc -la semaine aux gens d’outre-mer ? - -— Et pourquoi cela, homme d’Arvad ? lui demandai-je. - -— Ne vient-il pas de me passer, il y a cinq jours, une bande de -vauriens commandés par un certain Bodmilcar, Tyrien ? Ils ont saccagé -deux maisons ici étant pris de boisson. Et que Khousor-Phtah -m’écrase ! si tous les mineurs ne s’étaient réunis contre eux, ils -mettaient tout à feu et à sang ! Celui qui aura pendu ce Bodmilcar -avec une bonne corde, à une bonne branche, pourra se vanter d’avoir -branché un vrai coquin. Et en matière de coquins, j’ai la prétention -de m’y connaître ! - -— Je le crois, chef de travaux, je le crois, lui répondis-je ; mais -où est ce Bodmilcar, à présent ? - -— Que t’importe ? - -— Il m’importe que j’ai un petit compte à régler avec lui. - -— Eh bien, si tu prétends le trouver, tu iras loin. Il est parti avec -une tribu d’Ibères de l’intérieur, de mauvaises gens, des gens avec -lesquels il n’y a que des coups de lance à attraper. - -— Nous sommes gens à les leur rendre au centuple. - -— Je te conseille de te méfier. Le Bodmilcar me fait l’effet d’un -hardi compagnon, et sa troupe est en nombre. - -— Oh ! s’écria Chamaï impatienté, qu’il soit ce qu’il voudra, cela -nous est fort égal, mais qu’on me le donne à longueur d’épée.... - -— Jeune homme, répondit flegmatiquement le chef des travaux, nous -n’avons que faire ici de vos longueurs et de vos épées. Procurez-moi -plutôt quelque bonne coupe de vin à boire ; et puisque vous êtes -tellement à l’épreuve du danger, je vous indiquerai, moi, de bons -gisements. L’argent est l’argent, n’est-ce pas ? - -— Et le bon vin est le bon vin, répondit Himilcon. Homme d’Arvad, tu -as raison. - -— Or çà, dis-je tout de suite, qu’on apporte une outre du meilleur -vin de Byblos, et nous causerons plus à l’aise avec le seigneur chef -de ces mines en le dégustant ici. - -— Voilà qui est bien parlé, s’écria le chef des travaux, et je ne -veux pas demeurer en reste avec vous. Qu’on m’égorge un jeune bœuf, -des meilleurs, et qu’on fasse un festin à nos compatriotes. Ils nous -donneront des nouvelles de Phénicie, et nous leur dirons des -nouvelles de Tarsis et des gisements argentifères. » - -Là-dessus, l’homme d’Arvad frappa trois fois dans ses mains. -L’intendant de ses esclaves parut aussitôt, et il lui donna des -ordres pour le festin, qu’on nous prépara à l’ombre d’un bouquet -d’arbres. - -« Écoutez, nous dit le mineur, vous me faites l’effet de braves gens, -et puis vous êtes en force. Moi, j’aime les gens qui sont en force, -et je les respecte. Puisque Hannibal est avec vous, et qu’il est de -ma ville d’Arvad, et puisque vous m’offrez de bon vin à boire, je -vais vous donner un bon conseil et un bon renseignement aussi, que -tous les dieux infernaux m’emportent ! Sur le territoire du chef -voisin de celui qui est l’allié de la Tsiba, il y a des filons de la -plus grande richesse. Les sauvages sont hostiles, vous avez de la -pacotille pour les rendre aimables, et au besoin vous avez vos -flèches et vos épées, n’est-il pas vrai ? - -— Tout à fait vrai, répondis-je. A combien de marche est le district -en question de l’endroit où on peut arriver à flot ? - -— Trois petites journées. - -— Et les moyens de communication ? - -— Néant. Pas de route. Des bois et des ravins tout le temps. Ni -chevaux, ni ânes, ni mulets. - -— Joli chemin ! observa Hannibal. Alors nous porterons nos -marchandises sous notre bras ? - -— Vous les ferez porter sur la tête ou sur le dos des Ibères que vous -fournira le chef des travaux de Tsiba. Bête de somme pour bête de -somme, l’Ibère en vaut bien une autre. - -— Et s’il existe encore des bâtons dans cette partie du monde, -s’écria Himilcon, je garantis que les Ibères à moi confiés marcheront -bien. Avec un bâton pas plus gros que deux fois mon pouce, j’écris -couramment la langue ibère sur le dos du premier sauvage de Tarsis -venu. » - -L’homme d’Arvad se mit à rire de la bonne plaisanterie d’Himilcon, et -nous vidâmes une dernière coupe. Le lendemain, au petit jour, nous -repartîmes pour l’intérieur des terres. Vingt-quatre heures après, -nous étions sur le terrain de la veuve Tsiba. J’y pris tout de suite -mes arrangements. - -Le chef des travaux, qui était un homme d’Utique, me réunit deux -cents porteurs et esclaves mineurs. Je les chargeai de mes -marchandises, et les répartis par quatre groupes, sous la -surveillance de mes capitaines et pilotes. Je laissai la flottille -avec une partie des équipages sous les ordres d’Asdrubal. Le Dagon et -l’Astarté descendirent en aval pour choisir un mouillage convenable. -Le Cabire, qui tirait peu d’eau, fut désigné pour circuler sur la -rivière, en surveiller le cours et nous fournir de vivres. Avec le -reste de ma troupe, je partis le lendemain pour les nouveaux -territoires, précédé par un guide que me fournit le chef des travaux. - -Nous traversâmes un grand plateau, puis des ravins boisés. La -première nuit, on campa dans les bois. Le jour suivant, nous -descendîmes une série de pentes étagées, et nous arrivâmes dans une -vallée profonde que nous suivîmes toute la journée. Ce n’est que le -quatrième jour que je finis par rencontrer de nombreux parcs à -bestiaux, et enfin un grand village ibère. Toute la population nous -reçut en armes, et nous témoigna de très-mauvaises dispositions. A -force de présents, je finis par me concilier les chefs qui -m’accordèrent l’autorisation de m’établir sur une butte dénudée, à -trois stades du village et en plaine. J’y installai aussitôt mon -camp, qu’Hannibal fortifia de fossés et de palissades. Deux jours -après, sous la direction d’un homme expert que nous envoya le chef -des travaux de Tsiba, je commençai à fouiller les mines, et, sauf le -nombre d’hommes strictement nécessaires à la garde du camp, tout le -monde mit la main à l’œuvre. - -Nos travaux durèrent trois mois. Pendant tout ce temps, les Ibères se -montrèrent défiants et peu communicatifs, mais non hostiles. Par la -protection d’Astarté, les fouilles furent des plus fructueuses. La -mine était d’une richesse extraordinaire, et j’en tirai deux mille -talents d’argent. J’en affinai une partie sur place ; j’envoyai tout -le minerai par les porteurs rejoindre l’Astarté, qui m’accusa -réception. Quant aux lingots affinés, je voulais les emporter -moi-même. Les chefs des sauvages me louèrent cent cinquante hommes -comme porteurs, car le chef des travaux de Tsiba ne m’avait pas -renvoyé les siens. Enfin, le 10 du mois de Sin, ma caravane fut -organisée, et je quittai sans regret notre campement pour revenir à -nos navires, chargé de richesses et le cœur joyeux. Les Ibères me -fournirent un guide que je plaçai en tête à côté d’un matelot sûr, et -à peine eûmes-nous le dos tourné qu’ils se précipitèrent sur notre -camp pour démolir les palissades et s’approprier les menus objets que -nous abandonnions dans l’enceinte. - - 1. C’est ainsi qu’on appelait les furets dans l’antiquité. - 2. Le Guadalquivir. - - -XIV L’embuscade. - - -Au bout de deux jours de marche sans incident, j’arrivai au pied des -hauteurs qui conduisent au plateau derrière lequel coule le Bétis. -Nous grimpions le long de la côte comme des chèvres, nous accrochant -aux broussailles et aux rochers. Nous suivions péniblement le sentier -que traçait la tête de la file, écartant les branches et brisant les -ronces et les herbes sèches avec nos pieds ; de droite et de gauche, -la forêt était toute noire : on ne se voyait pas à dix pas. A -mi-chemin de la côte, nous arrivâmes à une clairière où le terrain -s’affaissait brusquement. Il fallait descendre dans cette coupure -dénudée et remonter de l’autre côté. Nous nous arrêtâmes un instant -pour reprendre haleine avant de franchir le ravin. Derrière nous, la -longue file de nos hommes et des porteurs se frayait lentement un -passage dans le fourré. En face de nous était le ravin béant et -escarpé, et sur l’autre bord, le bois touffu, sombre, couvrant la -montagne, jusqu’en haut. Des aigles planaient au-dessus de la -clairière. - -« Bel endroit pour une embuscade ! » dit Hannibal en s’essuyant le -front. - -Himilcon but un bon coup à l’outre qu’il portait en sautoir, puis -soupira profondément. - -« C’est dans un trou de ce genre, dit-il, que les sauvages m’ont -éborgné il y a dix ans. Que la main de celui qui a fait la lance -pourrisse, et aussi la main de celui qui la tenait ! » - -J’envoyai Hannon accompagné de Jonas avec sa trompette à la queue du -convoi, pour accélérer la marche des retardataires et rallier les -traînards qui avaient pu s’égarer dans les bois. En même temps, je -détachai Bicri avec ses dix archers de Benjamin et Aminoclès avec ses -cinq Phokiens pour franchir le ravin et fouiller le bois en face de -nous. Mon habitude de Tarsis et mon expérience du danger que l’on -court dans ces pays me faisaient prendre ces précautions. Hannibal et -Chamaï, gens entendus à la guerre, les approuvèrent tout à fait. - -J’entendis bientôt derrière nous la trompette de Jonas qui sonnait le -ralliement. Presque en même temps, je vis Bicri, Aminoclès et leurs -hommes paraître sur la crête du ravin et s’engager dans le bois. A -peu près rassuré, je donnai l’ordre d’avancer ; je commandai au -guide, toujours accompagné de son matelot, de franchir la clairière -pour rejoindre Bicri et Aminoclès, et toute ma troupe descendit dans -le ravin. Nous étions au fond quand le guide, qui nous précédait -d’environ cinquante pas, s’arrêta tout à coup sur le revers de la -montée. Derrière nous, la file des porteurs, des hommes d’armes et -des matelots descendait lentement, et en débandade, cherchant les -meilleurs passages à travers les rochers. - -A ce moment, j’entendis dans le bois, en face de nous, un coup de -sifflet de mauvais augure. - -Himilcon tressaillit. - -« Gare à nous ! s’écria-t-il. Il y a des coups dans l’air ! » - -Je criai au guide de se dépêcher de monter ; mais au moment où le -matelot qui l’accompagnait allait le saisir par le bras, le sauvage -se baissa vivement et se jeta sur lui. Le matelot roula par terre, le -guide franchit en quelques bonds l’espace qui le séparait de la crête -et disparut sous bois. - -« Qu’est-ce que je disais ? fit Himilcon en tirant son coutelas. Nous -y voilà ! Les sauvages éborgneurs vont se mettre à l’ouvrage. » - -Comme il disait ces mots, j’entendis derrière nous la trompette de -Jonas qui sonnait l’alarme dans l’épaisseur du bois, et en face de -nous, sur la crête du ravin, s’éleva un concert de cris de guerre et -de hurlements, aussitôt suivi d’une véritable avalanche de pierres. -Un matelot tomba près de moi le crâne fendu, et tous les porteurs qui -avaient débouché dans la clairière jetèrent leurs charges par terre -et s’enfuirent dans toutes les directions. - - -Illustration : Ces cris furent suivis d’une avalanche de pierres. - - -« Attention, et en ligne ! » cria Hannibal à ses hommes, en -dégainant. - -Et sautant bravement sur une pointe de rocher, au milieu des pierres -qui arrivaient de toutes parts, il fit tournoyer son épée au-dessus -de sa tête pour grouper ses guerriers. - -Quelques matelots entourèrent les deux femmes, leur faisant un -rempart de leurs corps. Chamaï, pâle de colère, courut se placer à -côté d’Hannibal, l’épée au poing. - -« Eh bien, me dit mélancoliquement Himilcon en ramassant un caillou -gros comme les deux poings qui avait manqué de lui casser la jambe, -eh bien, capitaine, voilà les amandes de Tarsis qui commencent à -tomber ! » - -Comme Himilcon parlait de la sorte, il nous arriva une nouvelle grêle -de ce qu’il appelait des « amandes de Tarsis ». Celle-ci venait de -derrière nous, de la crête du ravin que nous venions de quitter. Nous -étions attaqués en tête et en queue et accablés de projectiles. Deux -ou trois hommes tombèrent. - -« Si nous avions de la cavalerie et des chariots, dit Hannibal, nous -enverrions la cavalerie à notre gauche et les chariots à notre droite -le long du fond du ravin, à la recherche d’un passage, tournant -l’ennemi par ses deux ailes, comme ont fait les Khétas[1] à leur -bataille contre les Assyriens[2].... » - -J’interrompis la dissertation stratégique du brave capitaine en lui -faisant observer que nous n’avions ni cavalerie ni chariots, et que -nous étions lapidés dans notre entonnoir. - -« Il est certain, me répondit Hannibal, que la position où nous -sommes est désavantageuse ; mais je ne désespère pas de tourner le -flanc de ces ennemis, car.... » - -En ce moment, une grosse pierre tomba sur le casque d’Hannibal, -brisant le cimier et faussant la coiffe. Le capitaine chancela et -resta un instant étourdi. - -Il se remit bien vite et se redressa furieux. - -« Par Nergal, dieu de la guerre, s’écria-t-il d’une voix de tonnerre, -par El Adonaï, seigneur des armées, ceci est une impudence grande, -que je veux faire payer à ces vils coquins ! Archers, répandez-vous -sur les deux pentes et percez de vos flèches tout ce qui osera -s’aventurer dans le ravin ! Toi, amiral, avec tes matelots, escalade -la crête d’où nous descendons et balaye tous ceux qui nous attaquent -par derrière ! Hommes d’armes de Juda, suivez Chamaï et montez la -côte en face de vous ! Et vous autres, suivez-moi, à droite, et à -l’assaut ! En avant ! - -— A gauche et en avant ! cria Chamaï à ses hommes. Vive le roi et -tombons dessus ! » - -La moitié des hommes d’Hannibal s’élança derrière lui, grimpant à -droite. L’autre moitié courut derrière Chamaï, grimpant à gauche. Les -archers, avec Amilcar, formèrent un grand cercle autour des deux -femmes et de ce qui restait du bagage, s’échelonnant sur les pentes -et surveillant le fond du ravin. Himilcon, Gisgon et mes matelots se -jetèrent à ma suite à l’assaut de la crête d’où nous venions de -descendre. Nous faisions front de tous côtés. - -De notre côté, le ravin fut escaladé en un instant. Nos matelots -pénétrèrent dans le bois, l’épée, la hache ou le coutelas au poing, -culbutant devant eux les gens de Tarsis. Ces sauvages demi-nus, armés -de mauvais casse-tête et de lances durcies au feu ou terminées par -des pointes d’os, tombaient par douzaines devant nos armes bien -affilées. Ils disparurent de tous côtés dans le fourré, mais nous -nous gardions bien de nous disperser pour les suivre. Bien serrés -ensemble, nous marchions droit devant nous. Eux, nous suivant sous -bois, allaient relever des paquets de lances placés d’avance dans les -broussailles et nous les jetaient de loin. A chaque éclaircie du -fourré, un groupe des nôtres se détachait et poussait vivement sur -les flancs, pour tâcher de saisir quelques-uns de ceux qui nous -harcelaient, mais ils étaient si agiles qu’on ne les rejoignait -guère. Une quinzaine qui s’attardèrent furent attrapés. Naturellement -on ne leur faisait pas de quartier. Après avoir poussé deux stades -dans le bois, je ne trouvai pas trace d’Hannon ni de Jonas ; je fis -arrêter les hommes et former en cercle dans une petite clairière -autour d’un gros chêne. Himilcon, qui était particulièrement acharné, -poussa un stade plus loin sous bois avec Gisgon et une douzaine -d’hommes. Ils nous revinrent au bout d’une heure, n’ayant pu attraper -que deux sauvages, qu’ils avaient tués tout de suite. Mais ils -avaient trouvé, dans un fourré, l’écritoire d’Hannon tachée de sang, -les cadavres d’une dizaine de sauvages et le corps mutilé d’un de nos -matelots. C’était là que notre brave scribe et que le pauvre Jonas -avaient dû être massacrés, après une furieuse défense, comme le -prouvaient le sol foulé tout autour, les flaques de sang et les -hommes de Tarsis tués par eux. Il était probable que les sauvages -avaient emporté leurs corps, après les avoir renversés par le nombre -et égorgés. - - -Illustration : On ne faisait pas de quartier. - - -Nous revenions tristement vers le ravin où nous avions été surpris -par l’embuscade, repoussant sur notre chemin les Ibères qui nous -harcelaient. Au bord du ravin, nous serrâmes nos rangs, et après -avoir constaté qu’Amilcar, les deux femmes et les archers étaient là, -je comptai mon monde. Six hommes étaient tombés en route, sous les -lances de nos ennemis. J’étais inquiet maintenant d’Hannibal et de -Chamaï ; mais j’entendis bientôt leurs trompettes sonner de l’autre -côté de la coupure de terrain et je vis leur troupe se former en bon -ordre sur la crête en face de nous ; Bicri était avec eux et dans -leurs rangs ; ils conduisaient une quarantaine de prisonniers. Je -cherchai des yeux Aminoclès, quand je l’aperçus au milieu des autres, -portant un enfant dans ses bras. Au milieu des prisonniers demi-nus, -je distinguai aussi une femme, deux hommes en kitonet et un autre, -vêtu d’une longue robe la syrienne. Hannibal, debout devant les -autres, me faisait toutes sortes de signes d’amitié et de saluts avec -son épée, et Chamaï, la tête nue et le front ensanglanté, mais le -visage rayonnant, descendit la pente en courant et remonta de mon -côté. Naturellement, il embrassa Abigaïl en passant : je n’y faisais -plus attention. - - -Illustration - - -En courant vers moi, Chamaï me cria hors d’haleine : - -« Nous les avons vus, et de près encore » - -Et il me montra son front traversé par une estafilade et son épée -ensanglantée. - -« Qui avez-vous vu ? lui dis-je. Les Ibères ? nous les avons vus -aussi. - -— Eh ! qui parle des Ibères ? fit Chamaï en soufflant. C’est de nos -Tyriens déserteurs que je parle ! Et du coquin d’Hazaël que voilà -là-bas, et du fils d’Aminoclès qu’ils ont voulu assassiner ! » - -Je ne pus retenir une exclamation. - -« Et Bodmilcar ? m’écriai-je. - -— Bodmilcar ? Il a un joli coup d’épée dans les côtes ; c’est -Hannibal qui le lui a donné, et sans ce revers de coutelas qui m’est -tombé sur la figure, nous l’enlevions. Mais ils ont réussi à nous -l’arracher et à faire leur retraite dans les bois. » - -Dans l’émotion où j’étais, j’oubliai le sort du malheureux Hannon, et -notre position difficile, et nos lingots d’argent par terre. Je ne -pensais plus qu’à mon ennemi, et tout entier au désir de me venger, -je dis à Chamaï et à mes hommes : - -« Passons tout de suite de l’autre côté du ravin. Il faut nous mettre -à la poursuite de Bodmilcar et le retrouver mort ou vif. » - -Nous redescendîmes aussitôt pour franchir la coupure. Amilcar, les -archers et les deux femmes nous suivirent. Chryséis n’avait pas -besoin d’explications pour comprendre la triste vérité. Himilcon lui -fit voir l’écritoire tachée de sang. Abigaïl la soutenait en -pleurant, mais elle marchait en silence, les mains serrées l’une -contre l’autre, et comprimant ses sanglots. Seulement, au mouvement -convulsif de ses épaules, on voyait son émotion extraordinaire. - - -Illustration - - -Chamaï, devinant à moitié la cause d’une si grande douleur, dit -rapidement à Himilcon : - -« Et Hannon ? Et Jonas ? » - -Le pilote haussa les épaules et se borna à montrer à Chamaï le bois -d’où nous descendions. - -Comme j’arrivais auprès d’Hannibal, celui-ci vint à moi l’air -joyeux ; mais, à la vue de Chryséis et d’Abigaïl en pleurs, il -chercha tout de suite qui manquait dans notre troupe. - -« Que veux-tu, dit le brave capitaine en essayant de déguiser son -émotion, c’est le sort de la guerre. Dans une heure, ce sera -peut-être notre tour. Où marchons-nous à présent ? - -— A la poursuite de Bodmilcar, répondis-je tout de suite. C’est notre -route pour revenir. - -— Ceci, dit Hannibal, est moins facile. Le coquin s’est jeté sur nous -suivi d’une troupe de malfaiteurs et de déserteurs phéniciens et -accompagné d’une nuée de ces sauvages à javelines et à casse-tête. A -la façon dont nous les avons reçus, ils ont compris que le jeu ne -tournerait pas à leur avantage. Nous les avons bien frottés, et que -le Tyrien soit mort ou vivant, il a de nos marques. A présent, dans -ces fourrés épais, s’ils ne veulent pas se laisser rejoindre, il leur -sera facile de se tenir hors d’atteinte, car nous ne sommes pas assez -nombreux pour essayer de les cerner ; et nous disperser pour courir -après eux, c’est nous livrer sottement à leurs embuscades. - -— Eh bien, lui dis-je, tu parles prudemment ; mais que faut-il -faire ? - -— Gagner avant la nuit le sommet des hauteurs. Une fois en plaine, -nous sommes à l’abri des surprises et des embuscades. Nous ferons -reposer et manger nos hommes qui sont éreintés, et nous interrogerons -tout à loisir ces prisonniers que voici. - -— C’est bien vu, lui dis-je. Avant de nous remettre en route, qu’on -attache une corde au cou de ces sauvages et qu’on me les mette en -chapelet. Quarante hommes les accompagneront, sous les ordres -d’Himilcon et de Gisgon, prêts à les tuer au moindre geste. - -— Tu peux y compter, capitaine, dit le rancunier pilote. Pour un œil -qu’ils m’ont crevé jadis, l’autre ne les regardera pas tendrement. - -— Vous irez, ajoutai-je, ramasser les charges et les lingots d’argent -qu’ont jetés ces traîtres porteurs, et je ne ferai plus la sottise de -ne pas enchaîner des porteurs ibères dans un cas pareil. En -attendant, ces prisonniers ainsi attachés les remplaceront ; ils en -seront quittes pour porter triple charge. - -— Et voici pour leur donner du cœur aux jambes, dit Gisgon en -brandissant une grosse et forte branche qu’il venait de couper au -tronc d’une yeuse. - -— En route, bêtes brutes ! cria Himilcon en ibère aux prisonniers -qu’on venait d’attacher. Le premier qui bronche, je le tue. - -— Et le premier qui n’est pas content, je l’assomme, » ajouta Gisgon -en moulinant son gourdin. - -Les deux pilotes revinrent bientôt, ayant recueilli toutes les -charges abandonnées, sans avoir rencontré aucun ennemi. Toute notre -troupe réunie reprit aussitôt l’ascension des hauteurs, les -prisonniers et les porteurs au milieu de nous et chacun marchant -attentif et prêt à la défense. En chemin, je questionnai Bicri. - -« Voilà, me dit l’archer. Quand nous sommes entrés dans le bois, nous -n’avons d’abord vu personne. Nous avons fait environ cinq cents pas -bien tranquillement, quand tout à coup les sauvages se sont levés -dans le fourré devant et derrière nous, et les lances et les pierres -ont commencé à tomber de tous côtés. J’ai rapidement couru avec nos -gens jusqu’à un rocher inaccessible devant lequel le terrain était un -peu plus découvert ; nous nous sommes adossés à cette muraille, et à -coups de flèches nous avons tenu les Ibères à distance. Mais voici -qu’une troupe débouche en bon ordre, gens bien armés, et marche droit -à nous. C’était Bodmilcar et ses déserteurs. Nous allions être -enlevés ou massacrés, quand Hannibal et tout de suite après Chamaï -ont paru et se sont jetés sur eux. Dans la bagarre, j’ai vu tomber -Bodmilcar. Nous nous sommes battus autour de son corps, mais Chamaï a -été étourdi d’un coup de coutelas ; les autres étaient nombreux et -ont réussi à emporter leur chef et à s’échapper sous bois pendant que -les sauvages nous harcelaient et couvraient leur retraite. - -— Et cet Hazaël, et cette femme, et cet enfant ? demandai-je. - -— En poursuivant les autres, répondit Bicri, nous sommes arrivés à un -endroit où nous avons trouvé cet enfant lié près d’une pile de bois. -Ils voulaient sans doute le sacrifier à Moloch. Hazaël, tenant un -couteau à la main, s’apprêtait à l’égorger, et une quinzaine d’autres -en armes l’entouraient ; la femme couvrait l’enfant de son corps, et -deux d’entre eux l’avaient saisie et allaient l’arracher de là, quand -Aminoclès, qui était en tête à côté de moi, les a vus le premier. -Aussitôt il est devenu comme fou et s’est précipité vers eux en -criant : « Mon fils, mon fils ! » Nous avons suivi en courant. -L’eunuque a porté un coup de couteau à l’enfant et s’est dépêché de -se sauver. Mais j’ai de bonnes jambes et je l’ai bien vite rattrapé. -Les autres sont tombés sous les coups d’Aminoclès et de ses Phokiens -et sous nos flèches. On a délié l’enfant qui était évanoui. Mais la -blessure qu’il a n’est rien : une simple égratignure ; le bras du -Syrien a trompé sa méchanceté. Voilà comment Aminoclès a retrouvé son -fils, l’un de ses Phokiens sa femme, et moi ce misérable Syrien qui -nous a déjà fait tant de mal. Et maintenant, le pauvre Hannon et -cette brute épaisse de Jonas.... - -— Ont péri, hélas ! dis-je à Bicri. - -— Pauvre Hannon ! s’écria l’archer. Je l’aimais plus fort que je ne -puis le dire. Et ce bœuf de Jonas, je l’aimais aussi. Et Guébal ? - -— Guébal était sans doute cramponné à la chevelure de Jonas, -répondis-je. On ne l’a plus revu. » - -L’archer soupira profondément. - -« Pauvre Hannon ! Malheureux Jonas ! Infortuné Guébal ! » -murmura-t-il en allongeant le pas. - -Évidemment, dans le jeune cœur de ce brave garçon Guébal tenait une -place aussi importante que les autres. - - -Illustration : La femme couvrait l’enfant de son corps. - - -Le plateau où nous arrivions était une grande plaine triste et nue, -parsemée çà et là de quelques rares bouquets d’arbres et de quelques -touffes de chardon. J’estimais que le cours du Bétis était encore à -au moins douze stades. Comme nous avions peu d’eau, nous soupâmes -légèrement, de crainte d’indigestion. Après souper, je fis éteindre -les feux et Hannibal distribua les postes et les sentinelles. En -suite de quoi je fis planter deux torches en terre et j’ordonnai -qu’on amenât devant moi le Syrien. - -J’étais entouré des capitaines et des pilotes. Je fis venir aussi -Bicri, Aminoclès et son fils, ainsi que le Phokien qui avait retrouvé -sa femme, et la femme délivrée. - -Hazaël parut devant moi, pâle et tremblant. Ses beaux habits brodés -étaient déchirés et souillés de sang et de poussière. On lui avait -ramené les bras en arrière et lié les coudes derrière le dos. - -« Me reconnais-tu, Hazaël ? lui dis-je. - -— Oui, seigneur, répondit-il d’une voix chevrotante et les yeux -baissés. - -— Qui t’a porté à te joindre à Bodmilcar et à nous faire ces -trahisons méchantes, en Égypte d’abord, puis Utique et ici à -Tarsis ? » - -L’eunuque garda le silence. - -« Pourquoi, lui dis-je encore, voulais-tu égorger cet enfant ? - -— Bodmilcar m’avait ordonné de le sacrifier au Moloch pour que ce -dieu fût favorable au succès de nos armes, et je n’osais pas désobéir -à Bodmilcar. C’est lui qui m’a entraîné dès notre arrivée à Jaffa ; -c’est lui qui est la cause de tout. - -— Peu importe qui est la cause, répondis-je. Veux-tu maintenant -sauver ta vie ? » - -L’eunuque se prosterna devant moi la face contre terre. - - -Illustration : Le misérable se prosterna devant moi. - - -« Mets ton pied sur ma tête, gémit-il. Je suis ton esclave et ta -chose. Épargne ma vie, et quoi que tu me demandes, je le ferai. » - -Chamaï, qui se tenait près de moi le front bandé, détourna la tête -avec mépris. - -« Je devrais bien, lui dis-je, te sacrifier aux ombres de ceux des -nôtres qui ont péri par tes artifices et ceux de ton maître. Mais si -tu fais bien fidèlement ce que je vais te demander, non-seulement je -t’épargnerai, mais à notre retour à Gadès je te rendrai la liberté, -et tu pourras te rapatrier. - -— Jure-le-moi, répondit le misérable, toujours prosterné le front -dans la poussière. - -— Par Astarté, dame des cieux et de la mer, m’écriai-je, je te le -jure. » - -Il se redressa tout aussitôt, seul et sans aide. - -« Commande, dit-il vivement, j’obéirai. - -— Combien d’hommes nous ont attaqués ? demandai-je. - -— Bodmilcar avait avec lui cent soixante Phéniciens, auxquels il -avait réuni cinq ou six cents Ibères. - -— Eh bien, repris-je, Bodmilcar a dû vous fixer un rendez-vous, dans -le cas où l’attaque échouerait. Où est ce rendez-vous ? - -— S’il le dit, s’écria le bouillant Chamaï, il mérite d’être pendu -vingt fois. » - -La généreuse sottise de Chamaï me fit lever les épaules. - -« Et s’il ne le dit pas, répliquai-je, il sera pendu une seule fois, -mais cela suffira. Himilcon ! une corde ! - -— Voilà, voilà, s’écria le pilote en sortant une corde de dessous son -kitonet, car il en portait toujours une enroulée autour de sa -ceinture ; voilà, capitaine, un bon bout de grelin, filé à trois -brins, et en chanvre de Byblos encore. Où faut-il amarrer ce Syrien -par le cou ? » - -Hazaël fit un soubresaut. - -« Je vais le dire, s’écria-t-il d’une voix étranglée. C’est à la -butte du Loup. - -— Très-bien, répondis-je. Et où est cette butte du Loup ? - -— A deux stades à droite derrière nous, dans le bois. - -— Bon ; tu vas nous y conduire. - -— Je suis ton esclave, dit simplement l’eunuque. J’irai. » - -J’étais brisé de fatigue ; mais l’espoir de saisir Bodmilcar me -soutenait. - -« Cinquante hommes de bonne volonté pour me suivre, m’écriai-je. - -— Moi, moi ! cria tout le monde à la fois. - -— Qu’Hannibal choisisse les meilleurs alors. Les autres resteront ici -à la garde du camp, des femmes, des porteurs et du bagage. » - -Aminoclès et un de ses hommes vinrent à moi. - -« Amiral, me dit le Phokien, ma vie est à toi. Par toi j’ai retrouvé -mon enfant ; mais il est blessé. Permets-moi donc de rester cette -fois avec le bagage, afin de soigner mon fils Dionysos ; et permets -aussi à Démarétès de rester avec sa femme nouvellement retrouvée. -Nous frapperons double à la prochaine occasion. - -— Restez, restez, dis-je à ce brave homme. Et nous, marchons. -Peut-être retrouverons-nous chez ces scélérats les corps de Jonas et -d’Hannon, et pourrons-nous leur rendre les derniers devoirs. » - -A ces mots, Chryséis se leva, droite et pâle, et vint se placer -devant la colonne en armes. - -« Où vas-tu, jeune fille ? lui demandai-je. - -— Chercher le corps de mon fiancé et l’ensevelir si les dieux me le -rendent, répondit Chryséis d’une voix ferme et le front fièrement -levé. - -— Viens alors, lui dis-je ému ; viens avec nous, et qu’Astarté nous -protége tous. - -— En route, » dit Hannibal à ses hommes. - -L’infatigable Bicri courut se placer en fête, tenant Hazaël par la -corde qui lui liait les bras. Gisgon se plaça à côté de lui, la hache -sur l’épaule, et Himilcon par derrière, l’épée au poing. Nous -partîmes aussitôt, et prenant par un fond de terrain plus sombre, où -la lune ne donnait pas, notre troupe s’avança en silence vers le -bois. Bientôt nous vîmes sa masse noire se détacher sur le sol -blanchi par les rayons de la lune, et nous entrâmes sous la futaie en -faisant le moins de bruit possible. A la crête de la côte que nous -avions escaladée le matin, le plateau se relevait brusquement et -formait une butte boisée d’une soixantaine de coudées de haut. C’est -sur cette butte que se cachait la bande de Bodmilcar. Nous nous -arrêtâmes au pied avec toutes sortes de précautions. A travers les -arbres, on ne voyait la lueur d’aucun feu ; tout était morne, noir et -silencieux. - -« Il faudrait voir ce qu’ils font là-haut, avant de prendre nos -dispositions et de donner le signal, dit Hannibal à voix basse. - -— Déliez-moi ! dit l’eunuque. J’irai voir, et je vous rapporterai -ensuite ce que j’aurai vu. - -— Merci, répondit Himilcon. Tu es trop bon. Nous craindrions de te -fatiguer. » - -L’eunuque ne répliqua rien, après ce grotesque essai d’évasion. - -« Écoute, dit Bicri, il y a un moyen. Que l’eunuque me montre le -chemin, et qu’il me conduise à un endroit d’où on peut voir leur -camp. Nous irons sans bruit, et s’il essaye de crier ou de faire un -mouvement, je lui plante mon couteau dans le ventre. - -— C’est bien vu, » dit Hannibal. - -Bicri tira son couteau de la main droite et saisit les coudes de -l’eunuque de la main gauche. - -« Marche ! » dit-il en le poussant devant lui. - -Tous deux disparurent dans le fourré. - -Au bout d’une demi-heure, les branches craquèrent et je les vis -ressortir. - -« Eh bien ? dit tout le monde haletant. - -— Personne ! s’écria Bicri. J’ai été jusqu’à l’autre revers, -personne ! Il faut que ce maudit eunuque nous trompe. - -— Ho ! fit l’eunuque en pleurant, ho ! comment exposerais-je ma vie -pour vous tromper ? Je jure par Nitsroc, mon dieu, et par le Moloch, -et par Melkarth, que Bodmilcar nous avait bien dit la butte du Loup. -Que ma langue pourrisse si je mens ! - -— Assez de serments, dis-je impatienté. Je t’ai donné la vie sauve. -Je te tiendrai parole. Tu nous serviras en quelque autre occasion. - -— Les coquins qui rôdent dans les bois, observa Hannibal auront eu -vent de notre approche et auront décampé sans se vanter. Retournons. -Aussi bien ai-je les jambes rompues. - -— Et moi aussi, dit Himilcon. - -— Et moi aussi, dit Amilcar. - -— Allons, retournons, dis-je à mon tour. Ce sera pour une autre -fois. » - - 1. Les Ilittiens de la Bible. C’est le nom général que les - \ Égyptiens donnaient aux gens de race sémitique. - 2. En 1070. - - -XV Guébal se distingue. - - -A vingt pas du campement, nos sentinelles, qui faisaient bonne garde, -vinrent nous reconnaître. Comme nous arrivions au centre du cercle, -Aminoclès accourut au-devant de nous en faisant de grands gestes. - -« Qu’est-ce qu’il y a ? lui dis-je. - -— Amiral, me dit-il dans son mauvais phénicien, le petit homme est -arrivé, puis il s’est enfui dans le bouquet d’arbres là-bas. - -— Quel petit homme ? répondis-je, ne comprenant pas. - -— Guébal ! s’écria Bicri ; c’est Guébal ! » - -Et sans attendre la réponse d’Aminoclès, il courut à toutes jambes -vers le bouquet d’arbres qu’il lui indiquait. - -« Oui, Guébal, Guébal, » finit par dire Aminoclès. - -Mais Bicri avait déjà disparu dans les ténèbres et nous l’entendions -siffler et appeler son tendre ami sur tous les tons. - -Bientôt il revint, toujours courant et le visage triomphant. Guébal, -Guébal en personne était noblement assis sur son épaule, et nous -salua de cris aigus entremêlés de grimaces affreuses. Malgré la -laideur et les malices de cette vilaine bête, ce n’est pas sans -plaisir que je la revis. - -Tous ses amis allèrent lui dire bonjour. Il tira la barbe d’Hannibal, -égratigna le visage d’Himilcon et mordit le nez de Gisgon, à la -satisfaction générale. Quand Chamaï, qui ne l’aimait guère, -s’approcha, le singe lui donna un grand soufflet, que Chamaï lui -rendit aussitôt, n’étant guère plus patient avec les bêtes qu’avec -les hommes. Pendant que Guébal hurlait en se cramponnant à la -chevelure de Bicri, Chamaï se baissa et ramassa quelque chose. - -« Cette vilaine bête tenait ceci à la main. Il l’a laissé tomber en -me frappant. Voyons donc ce que c’est. Il me semble que c’est une -courroie de sandale. » - -Chamaï s’approcha d’une torche et examina la courroie de plus près. - -« Il y a des caractères écrits dessus, s’écria-t-il ; par le Dieu -vivant, il y a des caractères phéniciens. » - -Je lui pris la courroie des mains, et à la lueur de la torche je -distinguai des caractères écrits avec du sang, ce qu’il me sembla. A -peine eus-je déchiffré une ligne que je poussai un cri. - -« Venez tous ! Hannon n’est pas mort ! C’est une lettre de lui que -nous apporte Guébal ! Écoutez : - - « Nous sommes prisonniers, mais sains et saufs. Les sauvages ont - \ refusé de nous livrer à Bodmilcar. La trompette de Jonas nous - \ a sauvé la vie ; ils vont nous conduire à un roi sauvage du - \ nord, qui a promis sa fille en mariage au chef d’ici, s’il lui - \ amenait un Phénicien joueur de trompette : j’ai passé - \ par-dessus le marché. Méfiez-vous. Bodmilcar a donné l’ordre - \ ce matin de vous dresser une embuscade au petit bras du Bétis - \ et de vous couper le chemin de l’eau si l’attaque manquait. Ne - \ vous occupez pas de nous. A la première occasion, nous verrons - \ à nous évader de chez notre prince. » - -Chryséis se jeta dans les bras d’Abigaïl en sanglotant de joie. -Gisgon lança son bonnet en l’air. Himilcon but à son outre un coup -prodigieux, et Hannibal manifesta son émotion en éternuant par sept -fois. Bicri, dans son enthousiasme, serra Guébal sur son cœur, et -Guébal prit part au contentement général en arrachant une poignée de -cheveux à Bicri. - -« Bravo, Guébal ! s’écria l’archer. Vive Guébal ! Guébal, veux-tu -lâcher mes cheveux ! Quand je disais que Guébal était un compagnon -précieux. » - -Guébal fut comblé de caresses, de félicitations, d’amandes et de -raisins secs, qu’il accepta sans quitter son perchoir humain. - -« Allons, dis-je aussitôt, nous n’avons pas le temps de nous amuser. -La nuit tire à sa fin, la provision d’eau est épuisée, et il faut -arriver sur le Bétis avant ces brigands, si c’est possible. - -— Sinon bataille, s’écrièrent à la fois Hannibal et Chamaï. - -— Nous avons un petit compte à régler d’abord, continuai-je ; ce ne -sera pas long. Toi, Hazaël, tu as entendu cette lettre. Tu nous as -fait cette nuit ta quatrième trahison, te parjurant pour nous faire -perdre du temps et nous tromper sur l’endroit où nous guettait -Bodmilcar. A présent, je n’ai plus de comptes à te demander. Dans un -instant, c’est Menath, Hokk et Rhadamath qui te jugeront ; moi, je -vais t’envoyer devant leur tribunal. » - -Le misérable tomba la face contre terre, poussant des cris -déchirants, entremêlés de larmes et de supplications. Deux matelots -le remirent sur ses pieds. Himilcon lui présenta sa corde, à laquelle -il avait fait un nœud coulant, et la lui passa autour du cou. - -« Choisis ton arbre, lui dit-il. Pour ma part, je te conseille cette -yeuse, qui est tout à fait agréable et où tu seras très-bien. » - -Le Syrien se débattit en hurlant, pendant qu’on le traînait vers -l’yeuse. - -« Cet homme est étrange, remarqua Gisgon. Il ne veut pas être pendu. -Voyons, homme, pourquoi ne veux-tu pas être pendu ? On est très à -l’aise quand on est pendu ; on use beaucoup moins de souliers. - -— Voilà, dit Himilcon quand on fut sous l’arbre. Amarrez-le par le -cou à cette manœuvre dormante, et mettez une fin à sa navigation sur -cette terre. » - -Quelques instants après, le corps inerte du misérable Hazaël se -balançait à une branche. - - -Illustration - - -« En route, dis-je tout de suite. Le compte de l’un est réglé. - -— Et j’espère que celui de l’autre ne tardera pas à l’être, » conclut -Hannibal. - -Notre troupe s’ébranla et se mit en marche vers le Bétis. - -Bientôt le soleil se leva dans un ciel sans nuages. Nous étions -encore loin de la rivière et nous nous traînions péniblement dans la -plaine poussiéreuse, épuisés par vingt-quatre heures de combats, -d’alertes et de marche. J’allais de mon mieux, le gosier desséché et -combattant cette terrible sensation de crampe et de brûlure l’estomac -que connaissent bien tous ceux qui ont souffert de la soif. L’outre -d’Himilcon était complétement tarie, et le pauvre pilote avançait la -tête basse et les bras ballants. Bicri seul ne paraissait pas -fatigué : ce jeune homme avait réellement des jambes de bronze. -Hannibal lui-même avait fini par ôter son casque et par l’accrocher à -sa ceinture. Tout le monde était silencieux. Enfin, dans -l’après-midi, je vis de loin la légère buée de vapeur qui m’indiquait -le cours de la rivière, l’eau tant désirée. Je pris tout de suite les -devants, accompagné de Bicri et de six matelots porteurs d’outres et -de courges, pour désaltérer plus tôt tout ce monde qui se traînait à -peine. A un demi-stade de l’eau, j’eus un si violent mal d’estomac -que je crus que j’allais tomber. A vingt pas de l’eau, comme nous -hâtions le pas, je vis les roseaux qui s’agitaient, j’entendis le -tchap tchap d’une dizaine de lances qui nous arrivaient coup sur -coup, et tout de suite après, le cri de guerre des Ibères. Sans nous -laisser intimider, je mis l’épée à la main, et mes matelots, posant -leurs courges et leurs outres, m’imitèrent. Bicri apprêta son arc, et -nous continuâmes d’avancer. Aussitôt une cinquantaine de sauvages -sortirent des roseaux en nous jetant leurs lances, et une centaine -d’autres, se levant de droite et de gauche, coururent en hurlant vers -les flancs de la colonne qui nous suivait. - -Bicri jeta bas, d’un coup de flèche, le premier qui courait sur nous. -Hannibal et Chamaï, déployant leurs hommes, rejetèrent à droite et à -gauche ceux qui essayaient de leur barrer le chemin. Mais mon -avant-garde fut entourée en un clin d’œil. Un de mes matelots eut le -bras percé d’un coup de lance. Une autre lance traversa mon bouclier -et mon baudrier, paralysant mes mouvements. Bicri eut le mollet -crevé. Nous allions périr, quand le son bien connu de la trompette -sidonienne retentit dans les roseaux et que de grands cris -s’élevèrent. - -« Courage, tenez bon, nous voilà ! » criaient vingt voix ensemble. - -Les sauvages s’enfuirent dans toutes les directions, s’éparpillant -comme un vol d’oiseaux. De loin, je vis une troupe en bon ordre, -celle de Bodmilcar sans doute, se replier précipitamment, et, venant -du côté de la rivière, Asdrubal et nos matelots arrivèrent à nous. - -J’embrassai cordialement le brave Asdrubal. - -« Comment se fait-il, lui dis-je, que tu aies pu les surprendre ainsi -et leur tomber sur le dos ? - -— Depuis ce matin, me dit-il, je voyais leurs mouvements et je les -guettais. J’ai fait démâter le Cabire et je l’ai caché à quatre -stades d’ici, derrière le coude du Bétis, et nous sommes arrivés tout -doucement, trente hommes dans les deux barques, et le reste longeant -la rive. Ils étaient tellement occupés de vous qu’ils ne nous ont -même pas vus. » - -Tout notre monde nous rejoignit, et chacun pensa d’abord à boire. -Pour la première fois de ma vie, je vis Himilcon avaler de l’eau à -pleine gorgée avec un plaisir manifeste. Une heure après, nous étions -embarqués et nous descendions le cours du Bétis, racontant -paisiblement nos aventures à nos camarades ; et après une nuit de -repos bien gagnée, le lendemain dans la journée nous retrouvions au -mouillage notre brave Dagon et notre chère Astarté. - -Je fis distribuer aux matelots cinq sicles par homme et triple ration -de vin, et avant de reprendre la route, je leur accordai vingt-quatre -heures de repos à bord. Ils en avaient bien besoin. Du reste, ils se -reposèrent à leur manière. Leur journée se passa à boire, à crier, à -chanter, à danser et à se battre un peu. Le soir, tout rentra dans -l’ordre accoutumé, et le lendemain matin nous reprenions la mer. Ce -n’est pas sans plaisir que je revis la grande plaine verte et -mouvante et que j’entendis le bruissement du flot et le choc monotone -et régulier des vagues sur les murailles de nos bons navires. - -Deux jours après, nous étions de retour à Gadès. Je fis aussitôt mon -partage avec Tsiba, puis j’ordonnai de préparer un grand festin, et -je réunis mes compagnons sous une tente dressée dans les jardins -autour de la ville. - -« Compagnons, leur dis-je, à présent notre voyage est fait. Les -instructions du roi David sont suivies, les ordres du roi Hiram -exécutés. Les serviteurs du roi David vont retourner dans la riante -Palestine, et je les réunis ici pour leur faire mes adieux. » - -Chamaï se leva, très-pâle. - -« Capitaine, me dit-il en me regardant en face, je ne comprends pas -bien ce que tu veux dire. - -— Je veux dire ceci, lui répondis-je. Je chargerai mon argent sur un -de ces navires, sur le Dagon ; Asdrubal en prendra le commandement et -vous ramènera Jaffa, toi, Abigaïl, Bicri Hannibal et les autres. -Votre mission est finie, et le Dagon est à la disposition de tous -ceux qui veulent à présent se rapatrier. » - -Hannibal se leva à son tour. Le brave capitaine avait l’air tout ému. - -« Eh bien, et toi ? me dit-il d’une voix étranglée. Et Himilcon, le -bon Himilcon ici présent, qui vide en ce moment cette grande coupe ? -Et Amilcar, et Gisgon ? Vous ne retournez donc pas, vous ? - -— Non ; nous, c’est différent, nous restons ; » répondis-je. - -Hannibal me regarda d’un air étrange. De grosses larmes parurent dans -ses yeux. Chamaï donna un si furieux coup de poing sur le dossier de -la chaise de bois peint qu’on m’avait dressée, qu’il la brisa en -morceaux. Quant à Bicri, qui s’était levé aussi et qui écoutait -attentivement, il se mit à siffler entre ses dents la chanson de sa -tribu, ce qui était de sa part une marque de parfait dédain. Il y eut -un moment de silence. - - -Illustration - - -L’impatient Chamaï reprit le premier la parole : - -« Par El Adonaï, mon dieu, s’écria-t-il, je ne te croyais point -capable de cela, capitaine Magon ! - -— Et par Nergal, et par tout ce que tu voudras, cria tumultueusement -Hannibal, que t’avons-nous fait pour que tu nous traites ainsi ? - -— En quoi vous ai-je maltraités ? répondis-je. Nous avons tou- jours -vécu ensemble en bons et loyaux amis. Maintenant que notre voyage est -fini, je mets un navire à votre disposition pour vous ramener dans -votre pays, chargés de richesses. Vous y vivrez paisibles et heureux. - -— Alors, pourquoi ne retournes-tu pas toi-même ? dit Hannibal. - -— Parce que moi, avec mes vieux Sidoniens, je vais faire un voyage de -découvertes par mer, pour chercher s’il n’existe pas au nord des îles -et des continents, et si on ne peut pas atteindre le pays des Celtes -en contournant le Tarsis par l’ouest. - -— Et nous, dit le bouillant Chamaï, nous serions assez lâches et -assez ingrats pour jouir de l’honneur et des richesses que tu nous as -procurés, pendant que tu cours les périls de la mer ? - -— Nous déserterions l’armée avant que la guerre soit finie ? tonna -Hannibal indigné. Retourne qui veut : je reste ! - -— Et moi aussi, dit Chamaï. - -— Si Chamaï reste, je ne m’en vais pas, » dit Abigaïl. - -Saisi d’émotion, je serrai mes dévoués compagnons dans mes bras. - -« Eh bien, m’écriai-je ne nous séparons plus ! Et que les dieux -récompensent votre courage et votre fidélité ! Je vais dresser tout -de suite la liste de ceux qui veulent se rapatrier. Voyons, toi, -Aminoclès, avec ton fils ? et toi, Chryséis ? - -— Mon fils, dit Aminoclès, est en compagnie de guerriers illustres, -de héros vaillants. Il apprendra leurs vertus en partageant leurs -travaux. Je reste aussi. - -— Moi, dit Chryséis, tu m’as délivrée de l’esclavage. Je resterai. -Peut-être les dieux récompenseront-ils ma constance en me rendant mon -fiancé Hannon. » - -Quant à Bicri, il sifflait d’un air tellement méprisant, qu’il était -inutile de l’interroger. - -« Tu n’as rien dit, toi, jeune archer ? lui demandai-je. - -— Je n’avais rien à dire, me répondit-il. J’ai planté quarante pieds -de vigne dans la concession de Tsiba. J’irai au nord avec vous -autres, et quand nous repasserons par Tarsis, je verrai si mes -boutures ont bien pris et si elles donneront de bon vin. - -— Bicri, tu es un homme rempli de vertus ! s’écria Himilcon en -l’embrassant tendrement. Des générations d’ivrognes se transmettront -ton nom en cette terre de Tarsis. Que les Cabires les protégent et -fassent fructifier tes vignes ! - -— C’est bon, ajouta l’archer. Avec Guébal et le petit Dionysos, nous -en ferons encore bien d’autres. C’est seulement dommage que cette -brute de Jonas n’y soit plus. » - -En définitive, personne ne voulut partir. Je traitai avec un -capitaine de Sidon pour qu’il rapportât mon chargement, et je -m’occupai tout de suite de compléter mes équipages et mes provisions -et de faire tous les préparatifs en vue de mon voyage de découvertes. - -Le jour même de notre départ, comme je prenais congé de Tsiba et du -suffète amiral, un grand concours de peuple était assemblé à l’entrée -du port. On y dressait deux splendides colonnes de bronze portant, -l’une l’image du soleil, et l’autre celle du dieu Melkarth. - -« Qu’est-ce que ces colonnes que vous dressez là ? demandai-je. - -— Ce sont les colonnes de Melkarth, qui doivent indiquer les limites -de la terre, me fut-il répondu. Au delà, tu sais bien qu’il n’y a -plus rien que l’océan. - -— C’est ce que nous verrons bien ! » répondis-je. - -Et pensant à l’oracle libyen, je m’embarquai le cœur gonflé d’orgueil -et d’espérance. - - -XVI Sur l’Océan. - - -Pendant huit jours, je naviguai hardiment vers le nord, longeant la -côte ; le huitième jour, je doublai un promontoire élevé et je -tournai à l’est. La côte était formée d’une chaîne de hautes -montagnes, dont le pied était battu par l’océan. Jamais je n’avais -encore vu parages plus difficiles, vagues plus hautes et plus -furieuses. Quinze jours durant, nos navires se débattirent au milieu -de tempêtes sans nom. Il y eut un cap qui nous prit quatre jours à -doubler. Enfin, la côte retourna vers le nord, les montagnes -cessèrent et j’arrivai à des plages basses et sablonneuses et dans -des eaux plus tranquilles. Nous étions tous épuisés. - -En longeant la côte, je trouvai l’embouchure d’une grande rivière, si -large que je la pris d’abord pour un golfe. J’y pénétrai. Elle était -bordée de collines boisées et verdoyantes. Ce pays était gai et de -bon aspect. Je résolus de m’y arrêter, et je n’eus pas de peine à -trouver un excellent mouillage au milieu de l’estuaire où j’avais -pénétré. - -« Sur mon âme, voici un village celte* ! s’écria Gisgon en désignant -sur la plage des huttes de branchages à toit conique fait de chaume -et de roseaux. Je reconnais leurs cabanes ! » - -Le pilote sans oreilles ne voulut pas attendre la fin des préparatifs -de débarquement, et s’en alla dans une des barques avec quatre -rameurs, impatient de revoir ses vieilles connaissances. - -Gisgon ne s’était pas trompé. Une demi-heure après, nos navires -furent entourés de chétives pirogues, montées par des Celtes ; -quelques-uns de ces sauvages étaient si curieux de nous voir que, ne -trouvant pas de place dans les pirogues, ils se jetèrent à la nage. -En un instant, notre pont fut encombré de Celtes croassant leur -langue désagréable, parlant tous la fois, riant, gesticulant, au -demeurant tout à fait pacifiques. Ces hommes n’étaient point aussi -barbares que les gens de Tarsis. Ils sont vêtus d’une espèce de robe -très-courte, faite d’une étoffe grossière qu’ils tissent eux-mêmes. -Leurs jambes sont entourées de deux sortes de manches ou longs -caleçons qui leur descendent jusqu’à la cheville. Ils sont de belle -stature, ont le visage rond, le teint blanc, les yeux clairs et -généralement bleus, les cheveux bruns ou même blonds, la physionomie -riante et les gestes affables. Quelques-uns d’entre eux ont des -armes, des outils et des bijoux de bronze qui leur viennent de -Phénicie par les embouchures du Rhône et la tribu des Salyens ; mais -la plupart en sont encore aux instruments de bois, de pierre ou d’os, -assez bien travaillés d’ailleurs. - -Ces bons Celtes étaient des pêcheurs. Je visitai leur village établi -sur pilotis au milieu des eaux. J’échangeai avec eux diverses -marchandises pour de la poudre d’or. Tous me rapportèrent que leurs -tribus venaient du nord-est et qu’ils étaient établis dans le pays -depuis moins de cent ans. Ils avaient refoulé devant eux des gens -semblables aux Ibères et aux Ligures, grands ou petits ; derrière eux -venaient d’autres Celtes qu’ils nommaient Galls et Kymris. - -Après avoir quitté leur village, ou leur mas, comme ils disent, je -repartis vers le nord. Huit jours d’une navigation passable me -conduisirent dans un dédale d’îles, d’écueils et de rochers tenant la -terre ferme, où je trouvai d’autres Celtes, nommant ce pays Ar-Mor, -c’est-à-dire le pays de la Mer. Ils m’assurèrent qu’au nord de leur -contrée se trouvait une grande île, riche et fertile. Je continuai -donc hardiment ma navigation. - -Au bout de deux jours, je fus pris dans une tempête épouvantable. -Cinq jours durant, j’errai sur la mer dans un brouillard épais, que -mes compagnons appelèrent « le poumon marin ». Traîné au hasard dans -cette mer écumeuse et noire, roulant sans direction dans cet air -épais, sombre et humide, il nous semblait que nous étions dans le -royaume des morts. - -La nuit du sixième jour, j’ignorais absolument ma direction. - -Nous dérivions au gré du vent et des flots. Vers le milieu de la -nuit, accablé de fatigue, je m’assoupissais au pied du mât, quand la -voix stridente d’Himilcon, dominant le bruit de la tempête, me fit -lever en sursaut. - -« Brisants devant nous ! » criait le pilote. - -D’un bond je fus au gouvernail, à côté du timonier. - -« Rame arrière ! m’écriai-je. Faites des signaux aux autres -navires !» - -On alluma à la hâte des torches et des fanaux, mais il était trop -tard. Un long cri de détresse nous apprit que le Dagon venait de -s’échouer. - -Je fis virer de bord pour retourner en arrière, et je vis ce -spectacle douloureux du Cabire couché sur le flanc, au milieu des -brisants. - -L’Astarté restait intacte. J’avais les écueils devant moi et sur les -côtés. Je manœuvrai pour retourner en arrière et retrouver le chenal -par où j’étais entré dans ce cercle de rocs à fleur d’eau. Mais un -courant violent et la force du vent rendaient vains tous mes efforts. -Au bout d’une heure de lutte, j’entendis encore le grondement des -brisants et je vis la mer blanchir sur les roches aiguës. Pour la -vingtième fois, je donnai l’ordre de virer de bord. Mais cette fois, -j’avais à peine commencé à reculer pour la manœuvre qu’un choc -violent et un craquement horrible m’apprirent que l’Astarté -talonnait. Nous venions de toucher par l’arrière. La nuit était -noire, nos trois navires étaient perdus ! - -Le reste de la nuit fut affreux. Au petit jour, le vent tomba et je -pus voir que nous étions enfournés dans un cercle d’écueils, mais à -moins d’un demi-stade d’une plage accessible, à trois jets d’arc de -la terre. Au delà des brisants qui nous avaient arrêtés, la mer était -calme, la terre proche : nous étions relativement hors d’affaire. - -Nous étions naufragés, mais la vie sauve. La plupart de nos hommes -descendirent à terre, et sur mon ordre ceux qui hésitaient encore -abandonnèrent les navires. L’Astarté n’était pas précisément en bonne -situation : la mer la battait furieusement ; le Cabire avait été tiré -à terre : celui-là était sauvé ; quant au Dagon, il me paraissait -bien malade. Quoi qu’il en fût, j’eusse préféré périr mille fois que -de quitter le vaillant navire qui m’avait amené de si loin, avant de -savoir si sa perte était irrémédiable et définitive. Je restai donc -sur le pont de mon Astarté. Malgré mes efforts, Amilcar, Asdrubal, -Gisgon et Himilcon y restèrent avec moi. Quant à Chamaï, qui ne -voulait pas s’en aller, je le chassai de force. C’était affaire à -nous, chefs marins, et non à d’autres, de nous cramponner jusqu’à la -dernière heure aux planches de nos navires. - -Quand le jour se leva, le temps s’était un peu calmé. La mer était -toujours blanchie par l’écume, mais la lame était moins forte et le -vent moins violent. A quelques encablures de nous, je vis la terre -qui me parut verdoyante, le ciel découvert, bleu pâle avec des nuages -blancs. Au bord de la mer, nos compagnons nous faisaient des signes, -et bientôt l’agile Bicri, sautant de roche en roche, s’aventura -jusqu’à notre bateau. Il était suivi de Dionysos, qui ne le quittait -guère. - -Tout bien examiné, la situation était moins mauvaise que je ne -croyais. A marée basse, je pus visiter les coques ; celle de -l’Astarté avait peu souffert, elle était engagée entre deux roches et -solidement maintenue. Je pensai même, tout de suite, qu’à la première -marée un peu forte il serait possible de la renflouer. Quant au -Dagon, il s’était si malheureusement jeté sur les roches aiguës, que -la mer devait le mettre en pièces à courte échéance et à coup sûr. Je -profitai de la marée basse pour organiser immédiatement un -va-et-vient et décharger nos navires. Nos compagnons avaient trouvé à -terre un ruisseau d’eau douce ; un bois voisin nous fournissait du -combustible. On put donc dresser tout de suite un camp. Je le fis -entourer d’un fossé, et Hannibal y distribua les logements et les -postes. A la marée basse suivante, j’achevai mon déchargement, je fis -démâter l’Astarté et enlever du Dagon, que la mer démolissait peu à -peu, tout ce qu’on put enlever, maîtresses planches, bancs de rameurs -et même fragments du doublage en cuivre. Pendant tout ce temps, nous -ne trouvâmes pas trace d’indigènes. - -Enfin, après trois jours d’un travail accablant, la mer monta, sous -l’action d’un fort coup de vent, si bien que l’Astarté, débarrassée -de ses agrès et complétement déchargée, se renfloua toute seule et -flotta joyeusement aux acclamations de tout le monde. Himilcon et -Asdrubal se trouvaient précisément à bord, avec vingt matelots. Ils -la dirigèrent si habilement qu’on put l’échouer sur le sable et, tout -le monde se mettant à l’œuvre, la tirer à terre en sûreté. Quant au -pauvre Dagon, la mer acheva de l’emporter. Amilcar versa des larmes -et je le consolai de mon mieux. - - -Illustration : Je consolai Amilcar de mon mieux. - - -Le jour même, comme je me disposais à envoyer les deux barques à la -pêche, car nous manquions de vivres frais, je vis paraître, au nord -de la pointe qui nous abritait, une longue pirogue, faite, à ce qu’il -me sembla, de cuir tendu sur des cerceaux. Plusieurs sauvages -demi-nus pagayaient cette embarcation. A la vue de nos navires, ils -parurent hésiter ; mais on leur fit tant de signaux d’amitié qu’ils -se décidèrent à ramer de notre côté. Bientôt ils furent près de nous -et sautèrent hardiment sur la plage. - -« Pour sûr, dit Gisgon lorsqu’il vit de près la physionomie et le -costume de ces hommes, pour sûr, voilà des Celtes. » - -Il leur adressa tout de suite la parole en langue celtique. Les -sauvages lui répondirent aussitôt, riant, gesticulant et parlant avec -volubilité. Ils étaient si contents de voir des hommes qui parlaient -leur langue, qu’ils voulurent à toute force nous embrasser. Il fallut -nous résoudre à leur accolade, malgré leur malpropreté et leurs longs -cheveux imprégnés de graisse et de beurre rance. - -« Ce ne sont pas des Celtes du sud et du centre, nous dit Gisgon ; ce -sont des Kymris du nord, dont la langue ressemble beaucoup à celle -des autres. Ils sont parents de ceux du continent et aussi de ceux de -la grande terre que nous avons passée. C’est une île, et ils -l’appellent en leur langue Preudayn. » - -Ces Kymris étaient des hommes gais, remuants et bavards au delà de -toute idée. Ils nous accablèrent de questions. C’était d’ailleurs une -belle race : gens de haute taille, bien faits de corps et beaux de -visage, le teint comme du sang et du lait, les yeux bleus comme le -ciel et les cheveux blonds comme les épis de blé mûr. - -« Voici, dit Hannibal, des hommes de belle apparence et propres à -devenir des guerriers de bonne mine. Je m’en souhaite deux mille -comme cela, bien armés ; que je puisse les instruire pendant six mois -et que je rencontre Bodmilcar après. - -— Ils n’ont pas d’arcs, observa Bicri. - -— Pourtant ils les connaissent, répondit Gisgon. J’en ai vu aux mains -des Celtes. Leurs lances, dagues et haches de pierre sont bien -taillées, polies et affilées, et eux-mêmes sont de braves gens. » - -Sur mon ordre, Gisgon demanda à ces insulaires s’ils connaissaient -les Phéniciens. - -Ils répondirent que leurs frères, les Kymris du continent, leur -avaient parlé d’étrangers à teint brun et barbe noire, venus dans des -navires avec les plus belles choses du monde, mais que nous étions -les premiers qu’ils voyaient. - -Je leur fis des présents et je leur donnai du vin à boire, au grand -regret d’Himilcon, qui voyait notre provision diminuer. Ils avalèrent -avec délices cette boisson nouvelle pour eux. Puis, quand ils eurent -la tête échauffée, ils commencèrent à nous faire des démonstrations -d’amitié, tout en criant, en se démenant et en se disputant entre -eux. Mais ils avaient l’air si bons et si francs qu’ils ne nous -inspiraient aucune crainte. En fin de compte, ils s’en allèrent, -disant qu’ils allaient chercher de belles choses pour nous les -rapporter en échange de nos magnifiques présents et qu’ils -reviendraient avec toute la population de l’île le soir même au plus -tard. Mais ils ne revinrent que le lendemain matin, sans rien nous -apporter. Il est vrai qu’ils arrivaient en troupe, hommes, femmes, -enfants. Ils se précipitèrent dans notre camp avec une telle -expansion d’amitié, tant de bruit, tant de questions, tant -d’accolades, tant de discours et parlant tellement tous à la fois, -que je faillis en perdre la tête. Ils tenaient absolument à se rendre -utiles et mettaient tout en désordre sous prétexte de nous aider à -tout mettre en place. Toutefois, de tous ces objets si nouveaux pour -eux, et qu’ils admiraient à grand renfort d’exclamations et de -gestes, ils ne dérobèrent rien, et se montrèrent scrupuleusement -honnêtes. Bruyants, indiscrets, questionneurs à l’excès, ils furent -insupportables à force de vouloir être agréables et polis. Le pauvre -Hannibal ne savait où se mettre, persécuté par les sauvages qui -voulaient tous toucher à sa cuirasse et regarder son casque de près. -Quant à Chryséis et Abigaïl, il leur fallut se fâcher pour empêcher -les femmes des insulaires de les déshabiller. Mais ce fut bien autre -chose quand ils virent Guébal. Ils s’étouffaient autour du singe, -mettant au comble de l’aise Bicri et Dyonisos, fiers de leur élève à -quatre mains. - - -Illustration : Ils s’étouffaient autour du singe. - - -« Ha ! s’écria Hannibal, en les bousculant à grands coups de poings, -ce qu’ils laissaient faire amicalement et en riant ; ha ! que Jonas -n’est-il ici ! Quel effet ne produirait pas sa figure et sa trompette -sur ces remuants sauvages ! » - -En l’absence de Jonas, le singe, les autres trompettes et la cuirasse -d’Hannibal se partagèrent l’admiration de nos visiteurs. Pour moi, -préoccupé avant tout du double objet de mon voyage, découverte de -terres nouvelles et acquisition d’objets précieux, je les interrogeai -de mon mieux sur la configuration et la situation exacte, tant de -leurs îles que de la grande terre devant laquelle nous avions passé. - -Ces sauvages sont intelligents et même hardis navigateurs, car ils -s’aventurent fort loin sur leurs barques de peaux cousues. J’appris -d’abord que les îles par moi découvertes sont au nombre de douze, et -toutes petites[1]. Nous étions sur la principale. Quant à la grande -terre de Preudayn, d’après ce que m’en dirent les indigènes, elle -serait aussi considérable que le Tarsis, car il ne faut pas à leurs -barques moins de deux mois pour en faire le tour. Je pressai les -sauvages de m’apporter quelques objets de trafic : ils finirent par -se décider, et dès le lendemain mon camp fut régulièrement -approvisionné de poisson, de coquillages et de venaison qu’ils -apportaient de la grande terre. Quant à du grain ou à des légumes, il -n’en était naturellement pas question, car ils ignorent la culture. -Pourtant plus tard il nous arriva de Preudayn une certaine quantité -d’orge et d’un autre grain comestible ; il paraît que dans -l’intérieur quelques tribus commencent à cultiver la terre. - -Une chose qui me frappait, c’était la grande quantité de bijoux et -d’objets en étain que portaient ces insulaires. Je les questionnai -sur la provenance de cet étain si blanc, si pur et si beau. A ma -grande surprise et à ma grande joie, ils me répondirent qu’il venait -de l’île même où nous étions. On comprend que je ne remis pas au -lendemain la visite des gisements. J’y allai sur-le-champ, accompagné -d’Himilcon, de Gisgon, d’Hannibal et de quelques hommes. La -découverte était immense, inappréciable. L’île n’était qu’une vaste -mine d’étain ! - -Je rentrai au camp, le cœur débordant de satisfaction. Mon parti fut -pris tout de suite. Avec le bois de construction qui abondait aux -îles et sur la grande terre voisine, je résolus de construire un gros -navire, pour remplacer le Dagon ; pendant le temps qu’on mettrait à -le construire, j’aurais tout le loisir de réunir des monceaux d’étain -et de ramener en Phénicie un chargement comme on n’en avait jamais -vu. Mes idées soumises à mes compagnons furent approuvées de tous. -Quant aux indigènes, moyennant quelques colifichets et une partie des -débris de cuivre qui avaient servi de doublage au Dagon, ils me -cédèrent le terrain que j’occupais, pour aussi longtemps que je -voudrais, et le droit de fouiller leurs mines. Ils me paraissaient -même désireux de nous faire rester toujours ; au plus petit présent -qu’on leur faisait, ils nous témoignaient leur joie et leur -reconnaissance et nous aidaient volontairement dans tous nos travaux. -Mon camp était littéralement encombré des produits de leur pêche et -de leur chasse. Je puis dire que, de tous les sauvages que j’ai vus, -ces Celtes et Kymris sont les meilleurs, malgré leur humeur -guerroyante, leur mobilité et leur perpétuel bavardage. - -Tout était donc au mieux. Je me mis à l’œuvre. Amilcar partit sur le -Cabire avec Bicri et vingt archers et hommes d’armes pour reconnaître -les îles et la grande terre. Asdrubal et Gisgon se chargèrent de la -fouille des mines. Pour moi, je restai au camp avec Himilcon, pour -diriger la construction du futur navire. Je fis établir aussi des -baraquements et des abris plus solides et mieux appropriés que nos -tentes au climat froid et pluvieux de ce pays. Hannibal et Chamaï, -n’ayant rien à faire, passaient leurs journées à pêcher, chasser, à -prendre part aux jeux des insulaires et à leur apprendre les -manœuvres et la tactique. Jamais on ne vit élèves plus dociles et -plus heureux ; ils ne se lassaient pas d’être commandés et conçurent -pour leurs instructeurs une amitié inaltérable. - -Un beau jour, Hannibal et Chamaï, qui n’avaient pas paru depuis -quarante-huit heures, revinrent le menton rasé et ne portant que la -moustache ; leurs amis les sauvages les avaient accommodés à leur -mode. - -« Eh bien ! vous voilà jolis tous deux, dis-je en riant. On vous -prendrait pour des Kymris : il ne vous manque plus que de vous -peindre la figure ! - -— Il importe, dit Hannibal, qu’en tout pays on se conforme aux -coutumes des indigènes quand elles ne sont point trop déraisonnables. -La coutume des guerriers, en ce pays, étant de raser le menton et de -ne laisser de barbe que sur la lèvre supérieure, il convenait que -nous, qui sommes des guerriers, nous portions, coupions ou taillions -notre barbe de manière qu’on reconnût notre profession. - -— D’ailleurs, dit Chamaï, Abigaïl est d’avis que cela sied mieux. » - -Devant cet argument décisif et concluant je n’avais qu’à m’incliner. -Quand Chamaï avait une fois invoqué l’autorité d’Abigaïl, tout était -dit pour le brave garçon. - - -Illustration - - -Les jours, les semaines et les mois se succédèrent, pendant que nous -poursuivions ces travaux utiles, mais monotones. Amilcar revint de la -grande île, dont il avait reconnu toute la côte occidentale. A -l’ouest de cette île, il en avait découvert une autre moins -considérable, et toute verdoyante, dont il avait fait le tour. Les -indigènes l’appellent Erinn, qui signifie l’île Verte ; je lui -conservai ce nom. L’hiver arriva, morne, glacé. Tous ceux qui -n’étaient pas employés au dehors ne sortaient plus de leurs -baraquements. Je n’essayerai pas de dépeindre la stupéfaction de tous -ceux des nôtres qui n’avaient pas encore été dans le nord, quand ils -virent de la neige et de la glace et les souffrances de Guébal. Les -seuls Bicri et Dionysos ne renoncèrent pas à leurs courses. Imitant -les enfants et les jeunes gens des Kymris, ils se divertissaient à -faire des boules de neige et à les lancer. Ils glissaient sur l’eau -solidifiée par le froid, et revenaient le nez rouge, mais le corps -réchauffé par leurs exercices violents, toujours de bonne humeur, -toujours riants. Dionysos, au contact de Bicri, commençait à devenir -un bon archer et un habile frondeur : maintes fois, au retour de la -chasse, il nous rapporta des preuves de son adresse. - - -Illustration - - -Le plus triste de tous était le pauvre Himilcon ; non que le vaillant -pilote, endurci par de longs voyages, craignît la brume ou le froid. -Mais la provision de vin diminuait de jour en jour, et l’heure où -elle serait épuisée s’approchait avec une rapidité fatale. - -« Hélas ! disait Himilcon à chaque outre qu’on entamait, il serait -barbare et cruel de ne point boite de si bon vin ; mais combien en -reste-t-il ? Douze outres à peine ! Douleur amère ! Quand ce triste -hiver sera terminé, nous saluerons le joyeux printemps en buvant de -l’eau ! Ah ! qu’il serait temps de mettre un terme à ce long voyage, -et de retourner dans la Phénicie, voir les vignes sur les coteaux de -Béryte ! » - -Ainsi gémissait le pilote d’une voix dolente, et Hannibal -compatissait à ses chagrins. Je ne dis pas que plus d’un d’entre nous -ne vît avec ennui approcher le moment où nos outres seraient sèches -et vides. Mais le seul Hannibal s’associait, à haute voix, aux -mélancoliques réflexions de l’altéré pilote. - -Enfin, le soleil oblique remonta dans le ciel, et nous pûmes jouir de -quelques journées plus claires. La mer, presque toujours démontée, -reprit un peu de calme. Notre nouveau navire était terminé, et nous -le lançâmes, en célébrant la fête de l’ouverture de la navigation. -Les Kymris y assistèrent. Nous y vîmes leurs prêtres et prêtresses, -qui, pour nous faire honneur, se dévêtirent et se peignirent le corps -de bleu et de noir. Le soir même, nous fîmes un grand festin de -venaison, de poisson, d’orge et de racines du pays. On servit le -dernier vin qui nous restait. - -« Et maintenant, dit Himilcon, remplissant sa coupe jusqu’au bord, -buvons à notre heureuse navigation et à notre prochain retour. - -— Nous y songerons plus tard, répondis-je. Notre voyage n’est pas -actuellement terminé. » - -Tout le monde me regarda d’un air stupéfait, car chacun croyait -fermement que nous allions prendre la mer pour retourner à Tyr et à -Sidon. - -« Comment, nous allons encore plus loin ? dit Chamaï en faisant la -grimace. Nous allons encore nous plonger dans le poumon marin ? - -— Libre à toi de nous quitter, repris-je, et de repartir pour ton -pays. J’ai fait construire expressément ce navire-ci en place du -Dagon afin de renvoyer, avec le chargement, ceux qu’effrayeraient de -nouveaux voyages en ces pays brumeux. Mais moi, ne me restât-il que -le Cabire, je pousserai encore en avant. - -— Ho ! s’écria le jeune guerrier en se levant tumultueusement, -peux-tu songer que je veuille t’abandonner ? Certainement, l’idée de -rester encore plus longtemps sous ce triste ciel ne me réjouit pas ; -mais où tu iras j’irai, quand tu devrais me conduire à la mort ! » - -J’embrassai cordialement le brave garçon. - -« A présent, continuai-je, je vais vous dire le motif qui me porte à -pousser plus loin. Voyez cette pierre si jolie que je tiens dans ma -main : elle est jaune, translucide et me paraît digne d’être mise à -côté des plus précieuses de nos pays. Le Celte qui me l’a donnée -l’appelle « ambre » et m’assure qu’à trente journées plus loin vers -l’est se trouve un grand continent, et que sur la côte on ramasse -abondance d’ambre ; la mer l’y rejette, et c’est un présent -d’Astarté. Qui sait si cette mer immense, qui communique avec la -Grande Mer à l’ouest par le détroit de Gadès et baigne le Tarsis et -le pays des Celtes, ne communiquerait pas aussi par l’est ? Nous ne -connaissons pas toute la côte nord de la mer Noire. Qui sait si, -après avoir chargé d’ambre nos navires et découvert des terres -immenses, nous ne reviendrons pas à Sidon par le détroit, la côte de -Carie et Kittim ? » - -Les noms familiers de ces pays, voisins du nôtre, réjouirent tous nos -compagnons, et mes projets les enflammèrent. Il fut résolu que nous -reprendrions notre navigation vers l’est et que nous irions à la côte -de l’ambre. - -« Avec ou sans vin, » comme disait Himilcon. - -Notre nouveau navire fut appelé Adonibal, en souvenir du brave -suffète d’Utique. J’y fis charger notre étain. Chaque navire embarqua -provision d’eau et quantité de viande et de poisson fumés et salés. -Je me procurai aussi du grain et quelques fruits aigrelets et assez -mauvais, puis je pris la mer, après que nous eûmes fait nos adieux à -ces bons Kymris qui nous avaient rendu si agréable le séjour de leurs -îles. Quelque temps encore ils nous accompagnèrent sur leurs barques -de peaux cousues, mais nous allions trop vite pour eux. Bientôt nous -les perdîmes de vue, et je doublai le cap occidental de la grande île -de Preudayn. - -Six jours d’une navigation pénible, par une mer rude et fatigante, -nous conduisirent au cap oriental de l’île. De là, nous dirigeant -vers l’est, je rencontrai une côte plate, basse, que je suivis avec -précaution pendant huit jours. Je finis par arriver à l’estuaire d’un -très-grand cours d’eau. A quelques heures de navigation de cet -estuaire, la côte remontait vers le nord. Malgré le vent debout -furieux et la mer démontée qui fatiguait nos navires, je suivis -encore cette côte pendant cinq jours, cherchant obstinément un -passage vers l’est. Plusieurs fois, dans les terres, les feux allumés -me firent voir que le pays était habité : mais je n’entrai pas en -communication avec les habitants. Enfin, après tant d’efforts, le -mauvais temps continuel et l’état des vivres me forcèrent de renoncer -au passage qui, après tout, n’existe peut-être pas. Je revins donc -vers le sud-ouest, cherchant la terre un peu au juger. - -Je finis par retrouver la côte marécageuse que nous avions longée en -partant du cap oriental de Preudayn. Près de cette terre, je fis -rencontre de quatre grandes pirogues kymris, marchant à la voile. Ces -gens nous dirent qu’ils venaient du continent et qu’ils retournaient -en Preudayn, où ils rapportaient de l’ambre. Ils me confirmèrent que -j’en trouverais grande quantité le long de la côte, du côté de l’est. -Je me décidai alors à reprendre ma navigation dans cette direction, -quand nous fûmes enveloppés d’une brume épaisse qui nous réduisit à -nous arrêter. Nos barques, envoyées à la découverte, finirent par -trouver la côte à tâtons. Pour nous faire retrouver, j’avais fait -allumer à bord des fanaux et des torches en grande quantité. - -Enfin, nos barques nous rejoignirent, non sans peine, et, marchant à -la rame, nous finîmes par trouver quelque chose qui ressemblait à la -terre. C’était le pays de l’ambre. - -« Allons, dis-je à mes compagnons, puisque nous ne pouvons rien -trouver par mer, cherchons à trouver quelque chose par une autre -voie, et débarquons. » - -Il nous parut que nous étions entrés, presque au hasard, dans -l’embouchure d’un fleuve. Nous fîmes aussitôt nos préparatifs de -débarquement. L’atterrissage était exécrable, et le débarquement fut -pénible. Nous étions littéralement envasés. Dans ce triste pays, tous -les éléments sont confondus, et la terre, le ciel et l’eau semblent -ne former qu’un. Plongés dans un brouillard humide et froid, nous -avions bien de la peine à reconnaître les limites indécises de la mer -vaseuse et de la terre boueuse. Après quatre ou cinq heures d’un rude -travail, l’Astarté fut enfin solidement liée dans une crique du -fleuve, et les autres navires tirés au sec, si tant est qu’on puisse -appeler secs les sables trempés de ces pays. Le reste du jour fut -employé à creuser un fossé autour de nos navires et à établir un -camp. Bientôt la brume devint plus épaisse et nous enveloppa comme le -poumon marin des îles de l’étain. Le jour terne et la nuit sans lune -combattirent longtemps. Enfin l’obscurité fut complète. - -Bicri, qui était parti à la découverte avec vingt hommes, revint des -bois en grelottant, sans avoir vu personne. Il nous rapportait de -bons fagots d’un bois humide, mais résineux et brûlant assez bien. On -alluma les feux de toutes parts, et malgré l’épaisse fumée qu’ils -dégageaient, on s’assit autour et on prépara le repas du soir. - -Chamaï, enveloppé dans sa couverture, rompit le premier le silence. - -« Quel affreux pays ! s’écria-t-il. Je ne pense pas que des créatures -humaines puissent vivre sur cette terre désolée, dans cet air épais -et sans soleil. Ce doit être vraiment le pays des monstres ! - -— Si le pauvre Jonas était ici, dit Hannibal, il voudrait voir ces -monstres et ces bêtes curieuses ! Et Hannon nous dirait des bons -mots ! - -— Que parles-tu de Jonas et de Hannon ? répondis-je. Ils sont au pays -du soleil et de la lumière. Il y a longtemps qu’ils ont dû se sauver -de chez leur barbare de Tarsis, et retourner à Gadès, pour Sidon la -grande ville ! - -— Plaise aux dieux que nous la revoyions ! s’écria Asdrubal. - -— Oui, repris-je, et maintenant sans doute ils se promènent dans les -rues étincelantes, ou sur le Liban parfumé, baignés le jour dans les -clairs rayons du soleil, et contemplant la nuit les astres d’or dans -le ciel pur. - -— Et buvant de bon vin, soupira Himilcon, de bon vin d’Helbon, et du -vin de Byblos, et du vin de Béryte, et du vin de Sarepta, et du vin -de Nectar.... - -— Tais-toi ! s’écria Hannibal, que cette énumération du pilote -exaspérait. Tais-toi, Himilcon ! Tu me rendrais aussi ivrogne que -toi. - -— Ivrogne, moi ! gémit Himilcon en montrant son gobelet rempli d’une -eau trouble et jaunâtre. Dieux Cabires ! Mais avec quoi donc -m’enivrerais-je ? » - -Tout le monde était comme engourdi par ce ciel brumeux et cette terre -humide. Guébal lui-même restait immobile ; à peine faisait-il des -grimaces, malgré les étoffes de laine dont Bicri et Dionysos -l’entouraient pour le réchauffer. Nous nous couchâmes autour de nos -feux, et la fatigue nous endormit d’un sommeil lourd et pénible. - -Au matin, un jour indécis, gris, terne, sans soleil, finit par nous -éclairer. Le bouillant Chamaï se fâcha tout rouge. - -« Mais il n’y a donc pas de soleil dans ce pays maudit ? -s’écria-t-il. - -— Que veux-tu que le soleil vienne faire par ici ? dit Gisgon. C’est -comme au nord du pays des Celtes ; il vient quelquefois ; mais dès -qu’il a vu comme tout est laid, il se dépêche de retourner sur la -Grande Mer et sur sa chère Phénicie. - -— Oh ! disait Aminoclès que ses craintes prenaient très-vite, c’est -ici certainement l’Hadès et le royaume des ombres. Faisons vite un -sacrifice pour que les dieux du sombre royaume nous soient -favorables. » - -Nous autres et nos marins, nous nous moquions bien de tout cela ; -mais, à vrai dire, la tristesse de ce pays nous pesait sur le cœur. -Je réunis mon monde et je pris la parole. - -« Il s’agit, dis-je, de voir tout d’abord où nous sommes, et de -tâcher d’entrer en relations avec les indigènes, s’il s’en trouve -dans ces parages. Nous allons pousser une reconnaissance le long du -fleuve, sans tarder. Bicri, avec vingt hommes, partira pour -avant-garde. Amilcar, avec trente hommes, servira d’arrière-garde. -Asdrubal et cinquante hommes resteront à la garde du camp et des -navires. Chamaï, Hannibal et moi nous marcherons avec les autres -entre Bicri et Amilcar. Mangeons vite un morceau et partons, le plus -tôt sera le mieux. - -— Quel dommage, dit Bicri, de n’avoir plus ici cette brute de Jonas -et sa trompette ! S’il y a des sauvages, il les attirerait de cinq -stades à la ronde. Enfin, mangeons et marchons ! » - -Nous marchions au milieu des fondrières, ne sachant jamais si nous -étions sur la terre ou sur l’eau. Enfin nous atteignîmes les forêts -de sapins noirs et d’arbres grêlés, au feuillage rare et gris. Dans -ces forêts coupées de flaques d’eau et de marécages il n’y avait pas -créature humaine. Pourtant des hommes devaient y passer, car, dans -quatre endroits différents, je trouvai leurs traces : c’étaient des -débris de cabanes faites avec des roseaux, des tas de cendres, des os -rongés portant la trace du feu et des monceaux de coquillages. En -revanche, s’il n’y avait pas d’hommes, il y avait des bêtes. A chaque -instant, nous apercevions sur le sol des empreintes fourchues -paraissant provenir, les plus grandes de bœufs, les plus petites de -cerfs. A juger d’après ces empreintes, bœufs et cerfs devaient être -vraiment gigantesques. Dans un fourré assez épais, où Bicri suivit -pendant deux cents pas la coulée faite par les animaux sauvages, il -remarqua que des branches d’arbres avaient été brisées par les cornes -de ces animaux, et d’après la hauteur de ces empreintes il inféra -qu’il y avait là des cerfs de deux et même de trois palmes plus hauts -que des chevaux. En revenant vers le camp, nous aperçûmes deux cerfs -de taille beaucoup plus petite. Gisgon les reconnut immédiatement, et -me dit qu’il en avait vu de pareils dans le pays des Celtes, où ils -les appellent renn, et aussi tarenn. Ces renns s’enfuirent de fort -loin, et à leurs allures farouches je conjecturai que les gens du -pays devaient leur faire une chasse active, car moins un animal est -pourchassé par l’homme, moins il montre de défiance. Bicri et -Dionysos, se glissant sous la futaie, parvinrent à rejoindre les deux -cerfs et les abattirent à coups de flèches. Ce fut pour nous une -heureuse conquête, car nous manquions de viande fraîche. Les rennes -sont de la taille d’un âne. Ils ont les jambes très-fines, le sabot -large, le poil gris et fourni, un fanon de poils blancs sur la -poitrine, et les cornes amples, velues et portées en avant. Les deux -cerfs furent mangés le soir même, car nous étions nombreux. - - -Illustration : Ils abattirent les deux cerfs à coups de flèches. - - -Le lendemain, j’envoyai Amilcar, avec deux barques, longer la côte, -et je partis avec Hannibal, Chamaï, Bicri, Aminoclès et Dionysos, -vingt archers et trente hommes d’armes, reconnaître le pays un peu -plus loin. Dans les bois, nous fîmes la rencontre d’un troupeau de -bœufs sauvages. Ces animaux monstrueux furent attaqués immédiatement. -Aux premières flèches qui les piquèrent ils nous chargèrent avec -fureur, et malgré le soin que nous mettions à nous réfugier derrière -les arbres pour éviter leur choc, un des hommes d’Hannibal fut -piétiné, et un autre lancé en l’air d’un coup de corne si -malheureusement qu’il eut deux côtes brisées et les reins cassés. -Trois de ces bœufs furent tués et dépecés, et leur chair emportée à -notre campement. Au retour, Bicri blessa un cerf d’une taille -colossale que Chamaï acheva d’un coup d’épée au défaut de l’épaule. -Gisgon connaissait aussi cette bête-là, et la nommait elenn. Mais il -nous dit qu’elle était rare dans le pays des Celtes. Ces elenns sont -plus grands qu’un cheval ; ils pâturent aux basses branches des -arbres, et ne peuvent atteindre l’herbe par terre que dans les -terrains mous où ils enfoncent jusqu’au genou, parce que leur cou est -court et raide. Leur ramure est aplatie, écartée des deux côtés de la -tête et formidable. Leur force est prodigieuse, et ils n’ont rien de -la timidité des autres cerfs, car ils font tête hardiment aux -chasseurs. Ce sont des animaux qu’il n’est pas prudent d’aborder -l’épée à la main, comme nous avons eu occasion de le voir par la -suite, quand nous en avons abattu plusieurs. - -Amilcar revint au campement, rapportant une bonne quantité d’ambre -qu’il avait ramassée le long de la côte. Nous restâmes quinze jours à -cet endroit, ramassant de l’ambre et abattant des bœufs sauvages, des -renns et des elenns pour notre nourriture. Celui des nôtres qui avait -péri le deuxième jour, tué par un bœuf sauvage, fut enterré à -l’endroit même où le bœuf l’avait percé de ses cornes. Je plaçai sur -son sépulcre un fragment de rocher, où je fis graver profondément son -nom et une invocation aux dieux. - - 1. Ce sont les îles Cassitérides (ou de l’étain) des anciens, les - \ îles Scilly modernes. - - -XVII Qui était le dieu des Souomi*. - - -Le seizième jour, l’ambre devenant plus rare et le gibier plus -farouche, nos navires furent remis à flot, et nous reprîmes notre -navigation dans la direction de l’est. Au bout de cinq jours la -pénurie de vivres frais et le désir de faire de nouvelles découvertes -me décidèrent à pénétrer dans l’embouchure de la grande rivière que -j’avais déjà vue une fois, bien que l’aspect des lieux ne fût pas -plus engageant que celui de notre précédente station. Après avoir -tiré nos navires légers à terre et établi le campement entouré d’un -fossé, je remis au lendemain l’exploration de l’intérieur des terres. - -La nuit se passa tranquillement. Au jour, nous partîmes à la -découverte. Cette fois, nous rencontrâmes tout de suite des traces -fraîches indiquant la présence de l’homme. Près d’un feu encore -allumé, se dressaient une douzaine de cabanes coniques : je fouillai -ces cabanes ; j’y trouvai des armes et des ustensiles de pierre assez -mal polis, deux haches et une marmite de cuivre de fabrication -évidemment tibarénienne, des morceaux de viande crue et cuite et des -poissons séchés. Ces cabanes avaient été évidemment abandonnées à la -hâte. Dans l’une d’elles il y avait un lit de roseaux couverts de -mousse encore chaude. Certain que les naturels n’étaient pas loin et -qu’ils s’étaient enfuis à notre approche, je fis placer dans la plus -spacieuse de ces cabanes une pièce d’étoffe rouge, des colliers et -des bracelets de bronze, des perles de verre et d’émail, enfin tous -les objets que je croyais propres à exciter la convoitise des -sauvages. Ensuite je me retirai à trois cents pas de là, et nous -fîmes halte. - -Mon calcul ne me trompa point. Les sauvages parurent bientôt et -visitèrent leurs cabanes. Voyant que nous ne bougions pas, ils se -décidèrent à se rapprocher. Nous leur fîmes alors toutes sortes de -signes d’amitié, puis je m’avançai vers eux, accompagné du seul -Gisgon, qui leur adressa la parole en langue celtique. Mais ils ne -l’entendaient point du tout, car ils nous répondirent dans une langue -que ni Gisgon ni moi ne comprenions. Tout ce que je pus deviner, -c’est qu’ils montraient souvent un marais voisin, en disant : -« Souom, Souom, » et ensuite ils mettaient la main sur la poitrine, -en disant : « Souomi ; » je conclus qu’ils appellent un marais -« Souom », et qu’ils s’appellent eux-mêmes « les gens des Marais ». -Ils nous montraient aussi leurs ustensiles de pierre polie et -désignaient le nord-est en nous disant : « Goti. » Je pensai, par là, -que Goti était le nom des gens qui les leur vendaient. C’est la -première fois que j’entendais parler d’un peuple de ce nom, et ce qui -me surprit beaucoup, c’est qu’ils me montraient leurs objets de -bronze tibarénien et qu’ils disaient aussi : « Goti. » -Appelleraient-ils Goti les gens du Caucase ? Je l’ignore. - -Quoi qu’il en soit, j’avais déjà vu bien des sauvages dans ma vie, -mais je n’en avais pas encore vu d’aussi laids. Leur tête grosse, -leur face camarde, leurs yeux obliques et tout petits, leur bouche -énorme, leur teint d’un brun jaunâtre, leur corps trapu et large -planté sur de petites jambes grêles et rabougries en font des êtres -affreux. Il est vrai qu’en répétant « Goti » et en levant la main, -ils nous faisaient entendre que ces « Goti », avec lesquels ils -paraissent avoir de fréquents rapports, étaient plus grands qu’eux et -que nous. - -Pour eux, ils étaient aussi misérables que laids. Couverts de -lambeaux de peaux de bêtes, armés de casse-tête mal travaillés, de -lances de pierre et de harpons à bouts en os, ils n’avaient même pas -les ornements que les sauvages ont d’ordinaire. Un seul portait un -collier de coquillages et de morceaux d’ambre non taillé. Celui-là, -qui semblait être le chef, voulut nous donner une marque de grande -amitié. Il nous tendit une corne de bœuf sauvage remplie d’un liquide -jaunâtre, qu’il tenait à la main. - -J’allais la prendre, lorsque l’éternellement altéré Himilcon s’en -empara lestement, en la portant à sa bouche. Mais à peine eut-il -avalé une gorgée qu’il fit une grimace épouvantable et laissa tomber -la corne, en crachant avec toutes sortes de marques de dégoût. - - -Illustration : Himilcon laissa tomber la corne. - - -« Pouah ! s’écria-t-il, les vilains sauvages ! Fi ! fi donc ! C’est -de l’huile de poisson ! Pouah ! pouah ! » - -Tout le monde se mit rire. Quant au chef, il ne riait pas. Il -paraissait au contraire très-froissé du dédain qu’on témoignait à sa -corne et son huile de poisson, et s’emporta jusqu’à faire des gestes -de menace. J’essayai de le calmer, mais rien n’y fit. Lui et les -siens s’enfoncèrent dans les bois. - -Le pauvre Himilcon restait tout penaud. - -« Capitaine, me dit-il, je suis un ivrogne et un fou. Fais-moi pendre -à cet arbre prochain. Je le mérite pour mon étourderie. - -— Allons, lui répondis-je, il n’y a pas de ta faute. Console-toi. -Pour une occasion perdue de nous aboucher avec ces sauvages, dix de -retrouvées. L’étrangeté du régal explique ta conduite. - -— J’avoue, dit Hannibal, que j’ignore moi-même ce que j’aurais fait, -si, croyant avaler quelque boisson douce et agréable, je m’étais -empli la bouche d’une huile puante et nauséabonde. » - -Nous reprîmes notre route le long du cours d’eau. A mesure que nous -avancions, les traces humaines devinrent plus fréquentes. Nous -rencontrions à chaque instant des groupes de sauvages qui nous -suivaient en criant et en gesticulant. Nous leur faisions quelques -petits présents, qu’ils nous arrachaient des mains plutôt qu’ils ne -les acceptaient ; mais dès que nous essayions de nous approcher -d’eux, ou de prendre quelqu’un de leurs objets en échange, ils -s’enfuyaient à toutes jambes. - -Bientôt le bois s’éclaircit. Nous approchions évidemment d’une grande -agglomération. Enfin j’aperçus une vaste nappe d’eau, au centre de -laquelle, sur une espèce d’îlot, il y avait nombre de cabanes -coniques, groupées autour d’une cabane plus grande. Une étroite -chaussée artificielle reliait la ville sauvage au bord de l’étang. -Nous nous arrêtâmes à l’entrée de la chaussée. - -Après avoir beaucoup crié et beaucoup gesticulé, les sauvages -finirent par nous faire comprendre qu’ils ne voulaient pas nous -laisser pénétrer dans leur ville. En revanche, ils se montrèrent tout -disposés à trafiquer : ils nous apportèrent quantité de morceaux -d’ambre auxquels ils ne paraissaient pas attacher grand prix. Il n’en -était pas de même des objets usuels en leur possession, même des -moindres. Ils ne voulaient se défaire ni d’une lance à pointe -grossière en pierre éclatée, ni d’un hameçon d’os, ni de rien de ce -genre. C’était encore bien autre chose pour les objets en pierre -polie auxquels ils attachaient un prix infini. Ils nous en -demandaient par gestes, en montrant les leurs, et semblaient surpris -que nous n’en eussions pas. Pourtant ils con- naissaient le bronze, -et même nos arcs et nos flèches, car, nous ayant montré des oiseaux -sur des arbres, ils nous faisaient signe de tirer dessus. Bicri ne -résista pas à la tentation de faire montre de son adresse et abattit -plusieurs oiseaux. - - -Illustration - - -Cependant la nuit s’approchait, et il ne paraissait pas prudent de -rester là. Je donnai l’ordre de retourner à nos vaisseaux, et nous -nous mîmes en route, escortés par nos gens des marais. - -La nuit était si noire et le terrain si mauvais que nous nous -égarâmes au milieu des bois, des marais et des fondrières. Le -lendemain, au petit jour, le vent soufflant en tempête, je me -trouvai, moi sixième, avec Hannibal, Chamaï, Himilcon, Bicri et un -matelot, embourbé jusqu’à la ceinture dans un marécage. Nous eûmes -beau appeler, courir de droite et de gauche après nous être dégagés, -nous étions parfaitement perdus au milieu des bois. La situation -était terrible. Elle se compliqua bientôt davantage. Comme nous -cherchions dans la futaie quelque indice qui pût nous guider, nous -fûmes subitement entourés de plus de deux cents sauvages qui se -précipitèrent sur nous de toutes parts, la lance et le casse-tête à -la main. Toute résistance était inutile et n’aurait abouti qu’à nous -faire massacrer. Du reste nous n’eûmes pas le temps d’y songer. La -forêt était si touffue, les Souomi sortirent des broussailles si près -de nous, que nous étions renversés et garrottés avant même d’avoir pu -mettre l’épée à la main. Aussitôt les sauvages nous emportèrent en -dansant et en hurlant. Pour ma part, ils étaient quatre qui me -tenaient, deux par les jambes et deux sous les bras. Un cinquième, -qui dansait derrière moi, en se penchant à chaque instant pour mieux -me voir, me prit mon épée, mon baudrier et mon bonnet. Nos capteurs -paraissaient être préparés à cette expédition : ils avaient tous les -cheveux teints en rouge et la figure barbouillée de noir et de bleu. -J’avais trop pratiqué les barbares pour ne pas reconnaître -immédiatement une peinture de guerre dans ces barbouillages. - - -Illustration - - -Une heure après notre capture, nous traversions, bien malgré nous, la -chaussée qui nous avait été interdite la veille, et nous entrions, -portés et poussés à la fois, sous une des huttes coniques que nous -avions remarquées. Un troupeau de femmes hideuses et une nuée -d’affreux enfants nous accompagnèrent de leurs vociférations jusqu’au -moment où nous fûmes jetés sur la terre froide et humide, dans cette -cabane obscure. Aussitôt on tendit devant la porte un rideau fait de -peaux de bêtes et on nous laissa seuls, plongés dans une obscurité -complète. Un instant après, nous entendîmes, aux trépignements de la -foule que tout le monde s’en allait. Le bruit des voix, des chants et -des pas finit par s’éteindre, et nous restâmes étendus sur le sol, -garrottés, dépouillés, déchirés, au milieu des ténèbres silencieuses. - -Ce n’était pas avec de grosses cordes à travers les nœuds desquelles -il est possible de glisser les mains que nous avions été liés, -c’était avec des cordes d’écorce minces et souples, qui vous entrent -dans les chairs au plus petit mouvement. Chamaï, qui se raidissait -pour essayer de rompre ses liens, s’en aperçut bien vite, car il se -coupa les poignets et ne put retenir un gémissement de douleur. - -« Qui est-ce qui gémit ainsi ? demanda la voix d’Hannibal. - -— C’est moi, répondit Chamaï ; j’essaye de casser mes cordes, et je -ne puis pas. - -— Sottise, de vouloir casser de la corde mince, dit Himilcon : on -romprait plutôt un câble. Amiral Magon, es-tu là ? - -— Oui, pilote, répondis-je. - -— Et toi, Bicri ? reprit le pilote. - -— J’y suis aussi, dit l’archer, mais j’aimerais mieux être ailleurs. -Et Guébal qui est resté au camp avec Dionysos ! Si Guébal était ici, -je suis sûr qu’il nous tirerait d’affaire. - -— Oui, dis-je à mon tour, mais Guébal n’est pas ici. Tâchons donc de -nous tirer d’affaire sans lui, bien que la chose ne paraisse pas -facile. - -— Amilcar et Asdrubal, dit Hannibal, marcheront certainement pour -nous délivrer, dès qu’ils s’apercevront de notre absence. S’ils ne -marchent pas, je déclare qu’ils sont les plus viles et couardes -créatures qui aient jamais chaussé un soulier. - -— Je ne doute pas que nos camarades n’essayent de faire quelque -chose, répondis-je. Mais à l’heure présente ils ont probablement -eux-mêmes les sauvages sur les bras. Qui sait s’ils n’ont pas été -massacrés ou enlevés de la même manière que nous ? Et s’ils peuvent -percer jusqu’à cet étang, comment feront-ils pour traverser cette -chaussée étroite et facile à couper ? - -— Comment ils feront ! s’écria Hannibal indigné ; ils déploieront -leurs archers à droite et gauche de la chaussée pour la balayer à -coups de flèches ; ils formeront leurs pelotons de gens de guerre par -quatre pour marcher à l’attaque ; s’ils ne font pas cela, ils sont -indignes de porter une épée et un bouclier, par Nergal et par le Dieu -des armées ! Oui, et ils sonneront leurs trompettes.... » - -En ce moment, comme à point nommé, le son lointain d’une trompette se -fit entendre. Nous tendîmes tous l’oreille. - -« C’est la trompette ! s’écria Chamaï ; les nôtres attaquent, nous -sommes sauvés ! » - -La sonnerie se prolongea, parfaitement distincte. - -« Seigneur des cieux, reprit Chamaï, étends ta main sur nos braves -compagnons ! - -— Pourvu, s’écria Hannibal à son tour, qu’ils se forment par pelotons -de quatre de front et de huit de profondeur, et qu’ils fassent -alterner les pelotons de piquiers avec les pelotons d’hommes armés -d’épées, et je réponds de tout ! Ah ! si j’étais là pour leur faire -observer les règles de la vraie tactique ! » - -Bicri, que l’enthousiasme gagnait, se mit à exhorter des archers -imaginaires. - -« Mettez le genou en terre, compagnons ! cria-t-il. Archers, visez à -la tête ! » - -Le son de la trompette se prolongeait toujours. - -« Ce n’est pas la trompette phénicienne, dit l’incrédule Himilcon. -Écoutez et taisez-vous : ce n’est pas la trompette de nos navires. - -— Et quelle trompette veux-tu que ce soit, pilote ? fit Hannibal en -colère. Où as-tu vu que ces sauvages aient des trompettes ? - -— Himilcon a raison, dis-je à mon tour. Écoutez attentivement. Cette -trompette ne sonne ni la marche ni la charge, mais des notes confuses -et discordantes. - -— D’ailleurs, reprit le pilote, si je suis bien orienté dans ce trou -où nous sommes, le son ne vient pas du côté de la terre, mais -précisément du centre de ce maudit étang. - -— Je juge comme toi, répondis-je à Himilcon. Et puis, si les nôtres -approchaient et attaquaient, on entendrait les cris de guerre et le -bruit du combat. - -— Alors qu’est-ce donc ? dit Hannibal à demi convaincu, et comment -expliquer le mystère de ce clairon que nous entendons ? » - -En ce moment, les sons de trompette cessèrent et furent immédiatement -suivis de trois grandes acclamations. Ils avaient bien duré un quart -d’heure. - -« Je ne connais qu’une seule poitrine capable de souffler aussi fort -et aussi longtemps, » dit Himilcon. - -Le nom de Jonas fut sur toutes les bouches. - -« Comment cette brute épaisse serait-elle ici ? s’écria Chamaï. - -— Je ne me charge pas de l’expliquer, reprit le pilote, et je ne dis -même pas qu’il y soit. Mais quel autre homme pourrait tirer d’un tube -de bronze des mugissements si prolongés ? - -— Moi, observa Bicri, je crois bien avoir reconnu sa manière de -sonner. Si Guébal était ici, il l’aurait reconnue bien vite. - -— Voyons, dis-je, ne nous laissons pas aller à de sottes rêveries. -Nous ne pouvons être délivrés que de trois manières : ou de vive -force par nos camarades, ou par composition en payant une rançon à -ces sauvages, ou par ruse en nous évadant. Quand ils viendront tout à -l’heure, tâchons de nous faire entendre d’eux et offrons-leur de nous -racheter ; ou cherchons tout de suite quelque moyen de nous -débarrasser de nos liens et de nous échapper de cet étang maudit. - -— Amiral, dit le matelot qui était avec nous, en traversant la -chaussée j’ai vu des pirogues amarrées contre l’îlot. - -— Et moi aussi, dit Himilcon. - -— Voilà qui est bien, répondis-je. Il s’agit donc à présent de nous -délier, de sortir de cette hutte et de nous glisser inaperçus -jusqu’aux pirogues. Ceci est moins facile. - -— Et quand nous serons aux pirogues, dit Hannibal, et si nous -arrivons heureusement à terre, comment ferons-nous pour échapper aux -recherches de ces barbares et pour retrouver les nôtres ? - -— Voyons d’abord à nous défaire de nos liens, s’écria Chamaï ; moi, -ce qui m’ennuie le plus, c’est d’être attaché. Un homme qui a la -libre disposition de ses bras et de ses jambes peut tout -entreprendre. Mais quand je suis garrotté de la sorte, mes pensées -sont obscures et confuses. - -— Ah ! jouer des jambes ! soupira Bicri ; me trouver dans la plaine -ou dans la montagne, avec un bon arc à la main, en face d’une -douzaine de ces hideux sauvages, et même de plus encore ! - -— Personne n’a un couteau ? interrompis-je. - -— Personne, me répondirent mes compagnons l’un après l’autre. Les -sauvages nous ont complétement dépouillés. - -— Toi, Bicri, qui es le plus jeune et le plus souple, essaye de te -rouler de mon côté. - -— Bien, répondit l’archer : je vais essayer. » - -Tout le monde garda le silence. On n’entendit plus que le bruit de la -respiration haletante de Bicri et le choc sourd de ses épaules contre -la terre, à mesure qu’il arrivait à se retourner. Au bout d’une -demi-heure d’efforts, je le sentis contre moi. - -« Nous y voilà, dis-je alors. Maintenant, tâche de placer ta tête sur -mes poignets, et quand tu y seras, ronge la corde si tu peux. - -— J’ai de bonnes dents, dit Bicri. Pourvu que je la tienne, ce sera -vite fait. » - -Un instant après, je sentis la bouche de l’archer sur mes mains et -ses dents qui entamaient la corde, et un peu aussi ma peau ; mais -nous n’en étions pas à ces détails. Bientôt la corde ne tenait plus -qu’à un fil, et en faisant un petit effort je la rompis, et j’étendis -joyeusement mes mains libres. - -« Ouf ! m’écriai-je ; maintenant je peux jouer des mains. Dans cinq -minutes nous serons debout, et alors.... - -— Silence ! dit vivement Himilcon qui était couché en travers de la -porte ; silence, on vient. » - -J’allongeai les bras, en entortillant mes mains dans la corde le -mieux que je pus. Aussitôt la portière de cuir s’écarta et plusieurs -sauvages entrèrent dans la hutte. - - -Illustration : Plusieurs sauvages entrèrent dans la hutte. - - -L’un d’eux fixa la tenture de la porte ; un autre, à l’aide d’une -perche, souleva une espèce de chapeau qui couvrait un trou rond -pratiqué au sommet du toit et destiné à laisser échapper la fumée. -Grâce à cette double ouverture, un peu de jour entra sous la cabane, -et on put y voir à peu près clair. L’intérieur était complétement nu. -Au milieu étaient des débris de cendres de cuisine entre les trois -pierres du foyer. Les parois étaient couvertes de suie. Par -l’ouverture du sommet, une pluie fine et froide pénétra dans cette -tanière, et commença à clapoter sur le sol de terre battue. - -Les sauvages qui nous visitaient étaient barbouillés de leurs plus -belles peintures. L’un d’eux était couvert de la peau d’un ours dont -la tête était rabattue sur la sienne et lui faisait un masque -grimaçant ; j’ai vu de ces masques de bêtes chez les Assyriens. Un -autre avait la tête et les cornes d’un élan sur les épaules. Un -troisième, qui tenait un bâton à la main, conduisit ces deux-là au -milieu de la loge, où ils se mirent à danser gravement en faisant des -contorsions, mais sans prononcer une parole. Quand ils eurent bien -dansé, l’un d’eux, qui avait un collier de dents de bêtes et qui -tenait ma propre épée, s’approcha de moi. - -C’était vraisemblablement le chef. Il me regarda attentivement, puis -prononça un discours auquel naturellement je ne compris rien. Tout ce -que j’entendais, c’est que le mot de « jouno » y revenait -fréquemment, et chaque fois qu’il disait « jouno » tous les autres -faisaient un grand cri. Quand il eut fini, l’un d’eux prit une corne -de bœuf sauvage et nous arrosa chacun d’un liquide nauséabond, après -quoi ils crièrent tous ensemble quelque chose qui finissait par -« jouno » et s’en allèrent en refermant la portière derrière eux. - -« Négociez donc avec des animaux pareils ! m’écriai-je furieux et -perdant toute patience. - -— Attends un peu, dit Hannibal ; tout à l’heure nous aurons les mains -libres, et que Baal Péor me confonde si, même sans armes, je n’écrase -une demi-douzaine de ces singes ! - -— Et moi, dit Himilcon, je ne m’y épargnerai pas ! je vais leur -donner de leur jouno, et de leur huile de poisson, et de leur eau -sale à travers la figure ! - -— Par le Dieu vivant qui nous voit, s’écria Chamaï, fussent-ils plus -nombreux que les palmes à Jéricho et les puces à Chekem, ils ne -m’empêcheront pas de passer à travers eux et de rejoindre Abigaïl. » - -Pendant que mes amis parlaient, j’avais achevé de défaire mes liens -et j’avais défait ceux de Bicri. En un clin d’œil tout le monde fut -délivré et debout. Chacun se détira et frotta ses articulations -engourdies. Puis le premier geste d’Hannibal, de Chamaï et d’Himilcon -fut de s’emparer des pierres du foyer. - -« Massue pour massue, dit Chamaï en levant la sienne, celle-ci en -vaut bien une autre, et fendra suffisamment la tête du premier -sauvage que je rencontrerai. - -— Cette arme, observa Hannibal en contemplant attentivement sa pierre -et en la retournant sur toutes ses faces, cette arme est bizarre et -insolite. Mais, à défaut d’autre chose, elle peut être employée sans -honte ni scrupule ; j’ai entendu dire qu’il y a de longues années nos -pères s’en servirent. - -— Ah ! si j’avais une fronde ! soupira Bicri en ramassant deux ou -trois éclats de pierre que le feu avait détachés. - -— Une fronde ? dit Himilcon ; n’est-ce que cela ? Et mon grelin et un -morceau de mon outre vide ? Elle sera vite faite ! - -— Donne, donne ! » s’écria Bicri en sautant de joie. - -Le jeune archer se mit immédiatement à se confectionner une fronde. -Pendant tous ces préparatifs, la nuit était venue ; la pluie tombait -toujours ; la tourmente soufflait avec force, ébranlant notre hutte. -Le moment était favorable. - -« Préparons-nous, dis-je à mes compagnons, et que chacun invoque son -dieu. Nous allons sortir. S’il n’y a qu’une sentinelle, nous en -aurons aisément raison. S’il y en a plusieurs, nous tâcherons de leur -passer sur le corps. Une fois dehors, vite à la chaussée, et tâchons -de nous saisir d’une pirogue ; sinon, jetons-nous à la nage, et -dirigeons-nous chacun vers la tête de la chaussée. Pour ralliement, -nous imiterons trois fois le cri du corbeau. Personne n’a rien à -objecter ? - -— Personne, » répondirent ensemble mes compagnons. - -J’adressai mentalement une courte invitation à Astarté. Himilcon leva -machinalement les yeux vers le trou du toit pour voir ses Cabires ; -mais il ne vit que la nuit noire et le ciel obscur. - -J’approchai de la tenture et j’y appliquai mon oreille. Tout à coup, -j’entendis le bruit de pas d’hommes qui approchaient, et par la fente -de la portière et de la paroi je distinguai la lueur d’une torche. - -Mon cœur battait violemment. - -« Attention ! dis-je voix basse. Groupons-nous des deux côtés de la -porte, et dès qu’ils entreront, précipitons-nous sur eux. D’après le -bruit de leurs pas, ils ne sont pas plus de trois ou quatre. Il ne -faut pas leur laisser le temps de jeter un cri. » - -Chacun s’effaça contre la paroi, prêt à se ruer sur ceux qui -entreraient. Ils ne se pressaient pas. Nous les entendions très-bien, -arrêtés devant la hutte et causant entre eux. Je distinguai encore à -plusieurs reprises le mot de « jouno ». - -« Est-ce qu’ils veulent encore nous asperger d’eau sale et nous -abreuver d’huile de poisson ? dit Himilcon à voix basse. - -— Attends, répondit Hannibal, je vais les abreuver de coups de pierre -sur la tête. » - -Au même instant, le son assez voisin de la trompette, perçant le -silence de la nuit d’accords discordants, se fit entendre, et bientôt -il fut suivi de hurlements et de vociférations. Comme si cette -trompette et ces cris avaient été un signal, la portière se leva, la -lueur d’une torche éclaira l’intérieur de la hutte, et l’homme qui -portait la torche entra seul, en laissant retomber la portière -derrière lui. - -Il ne fit qu’un pas, un seul ; la main de Chamaï s’abattit sur sa -bouche, étouffant ses cris. Quatre bras vigoureux le saisirent ; je -lui arrachai sa torche, prêt à m’en faire une arme ; Himilcon leva sa -pierre sur sa tête ; mais, au lieu de frapper, il se jeta en arrière -et, les yeux hagards, laissa échapper une exclamation : - -« Dieux Cabires ! » - -Je portai la torche au visage de l’homme, et la laissant tomber de -surprise, je me jetai dans les bras de celui que nous allions -assommer. - -C’était Hannon ! - -Hannon, Hannon lui-même ! Mon matelot ramassa la torche et nous -éclaira. Hannon nous reconnaissait, nous reconnaissions Hannon ! -L’émotion nous empêchait de parler, nous ne pouvions que l’embrasser, -et l’embrasser encore, et lui serrer les mains ; et Astarté sait -quelles cordiales étreintes notre brave scribe nous rendait. - -Enfin il prit la parole. - -« Ouf ! c’est bon de se revoir, dit-il ; à présent, Hannibal, cesse -de m’étouffer, et toi, Chamaï, ne m’étrangle pas ! - -— Fais-nous un bon mot, dit Hannibal, que je sois sûr que c’est toi ! - -— Capitaine, me dit le bon Hannon, où sont nos amis, où est -Chryséis ? - -— A nos navires, répondis-je, à l’embouchure du fleuve voisin, bien -portante et pensant à toi. - -— Astarté soit louée ! » s’écria Hannon les yeux humides. - -En ce moment, on heurta du dehors contre la portière de cuir. Ceci -nous ramena vers la réalité. - -Hannon se tourna vers la portière, l’entre-bâilla et croassa quelque -chose qui fut accueilli par des grognements d’approbation ; puis il -se retourna vers nous. - -« Maintenant, nous dit-il, reprenant son ton joyeux d’autrefois, vous -savez pourquoi je viens ? - -— Non, répondis-je. - -— Eh bien, je viens vous chercher pour vous conduire au grand temple -des Souomi, qui est bâti dans la plus belle architecture, en roseaux -et en os de poissons, et pour vous sacrifier au grand dieu Jouno. - -— Bon, dis-je au scribe. Du moment que tu es sacrificateur, la chose -me paraît un peu moins dangereuse que ce matin. - -— Je le crois, dit Hannon en riant ; mais savez-vous qui est ce grand -dieu Jouno ? - -— Le dieu de l’huile de poisson, s’écria Himilcon, que les Cabires le -plongent à cinq cents brasses au fond de la mer ! - -— Le dieu Jouno, reprit gravement Hannon, respecte-le, mon cher -pilote. Le dieu Jouno méprise l’huile de poisson tout autant que toi, -et chérit le bon vin tout autant que toi. Le dieu Jouno est Jonas -d’Eltéké, Jonas la tête de bœuf, Jonas l’ami de Guébal, Jonas enfin, -le seul, l’incomparable, Jonas le sonneur de trompette ! - -— Qu’est-ce que je disais ! s’écria Himilcon. J’ai reconnu sa -trompette du premier coup ! - -— Et la voilà qui sonne, dit Hannon, dans le temple où le peuple -assemblé attend les victimes. - -— J’espère que tu vas nous procurer des armes, dit Chamaï, et que -nous allons tomber sur les sauvages à bras raccourcis. - -— Doucement, répondit Hannon. Ils sont plus de trois mille ici ; avec -nos armes nous n’arriverions qu’à nous faire mettre en morceaux. Il -s’agit d’user de ruse et de se servir de la légitime influence du -dieu Jouno, de sa trompette et de son prêtre Houno, votre serviteur. -Je vais d’abord leur dire que j’ai fait tomber vos liens, et que rien -qu’en prononçant trois paroles magiques je vous ai rendus obéissants -et soumis. - -— A présent, dis-je à Hannon, as-tu des nouvelles de nos compagnons ? - -— Ils viennent justement de paraître dans les bois et ils marchent -vers nous. C’est pour obtenir la victoire sur eux qu’on veut vous -sacrifier. - -— Brave Amilcar ! vaillant Asdrubal ! s’écria Hannibal. Sauvages -stupides et scélérats ! Je vais les rouer de coups ! - -— Patience, capitaine, reprit Hannon ; modère ton ardeur et -laisse-moi faire. J’ai un plan excellent, et si vous suivez bien -exactement tout ce que je vous dirai, je me charge de le mettre à -exécution. Le tout est de faire parvenir un message aux nôtres. Je -vais l’écrire tout de suite. Je me suis fait un calame avec un roseau -d’ici, de l’encre avec leur peinture de guerre et du papyrus avec de -la peau de renn. Je vais écrire présentement. » - -Hannon s’accroupit et rédigea vivement son message. - -« Maintenant, il n’y a pas de temps à perdre. Suivez-moi et allons au -temple. Le dieu Jouno déclarera par ma bouche qu’il ne veut pas -encore de vous. Nous gagnerons ainsi trois ou quatre heures, pendant -lesquelles je trouverai bien un moyen de faire parvenir ma lettre à -nos compagnons. - -— Marchons, dis-je aussitôt. - -— Ayez bien l’œil sur moi, et ne vous décontenancez pas, quoi que je -fasse, dit encore Hannon. Je vais les étonner de mes prodiges. - -— Si tu nous tires de leurs griffes, répondis-je, tu seras le plus -grand des thaumaturges. - -— Oh ! s’écria Hannon, tu sais que j’ai étudié pour être prêtre et -que j’ai toujours eu des dispositions pour la magie. Tôt ou tard je -devais faire des miracles. Seulement, je ne pensais pas les faire en -un si vilain pays, et les devoir à mon intercession auprès de -Jonas. » - -A ces mots, Hannon prit sa torche, leva la portière et nous fit signe -de le suivre. Nous nous avançâmes la tête basse, et nous sortîmes -derrière lui, à la grande surprise des sauvages qui l’attendaient. - -L’îlot que nous traversions était plus grand qu’il ne nous avait -paru. Les huttes y étaient disposées irrégulièrement, par groupes -entourés de palissades. Nous marchions dans un dédale obscur et -fangeux, où nos pieds clapotaient dans les flaques d’eau, pendant que -la pluie ruisselait sur nos têtes nues et sur nos épaules. Après de -nombreux détours, nous arrivâmes tout à coup sur la place au centre -de la ville sauvage. Cette place, assez spacieuse, éclairée par des -torches, fourmillait de Souomi armés et barbouillés de leurs -peintures. Nous entrâmes sous la grande hutte qui servait de temple, -et qui était ronde et faite comme une ruche. Plus de deux cents -sauvages y grouillaient, parmi les torches et les pots de poterie -grossière remplis d’huile ou de graisse, dans lesquels brûlaient des -mèches d’écorce. Ces lampes fumeuses répandaient une odeur infecte, à -laquelle s’ajoutaient le parfum de l’huile de poisson, dont le corps -et les guenilles de ces Souomis sont toujours imprégnés, et toutes -sortes d’autres senteurs nauséabondes. - -J’eus d’abord de la peine à distinguer la divinité au fond de son -temple. Les lampes et les torches faisaient tant de fumée, les -sauvages s’agitaient et se démenaient tellement dans cette atmosphère -puante et épaisse, que la vue se troublait. Enfin, j’aperçus sur une -espèce d’estrade ou d’autel fait d’os de poissons barbouillés de noir -et de rouge un monstre informe et horrible dont la tête énorme -émergeait d’un tas d’ornements, ou plutôt de détritus de toute -nature. Peaux de bêtes, colliers d’intestins de poissons, vessies de -veaux marins, plumes d’oiseaux formaient une espèce de hutte dans -laquelle était fourrée l’idole, et au-dessus de laquelle on voyait sa -tête hideuse et effroyable. Cette tête à la chevelure noire et crépue -était peinte de rouge et de bleu et ornée de cornes de bœuf et de -défenses de vache marine. Du fouillis des vêtements de l’idole -sortait une main, peinte de rouge également et tenant une grande -trompette que je reconnus tout de suite pour l’avoir achetée chez -Khelesbaal, marchand de la rue des Calfats, à Tyr, moyennant douze -sicles d’argent. La trompette me fit immédiatement reconnaître Jonas. -Sans elle, il eût été parfaitement méconnaissable sous ses peintures -et sous ses ornements. - -Les sauvages s’écartèrent devant nous et on nous poussa en avant, au -pied de l’autel où trônait l’idole. Hannon se plaça aussitôt à côté -et lui fit un signe. Le monstre emboucha sa trompette et en tira des -sons à nous déchirer les oreilles. Ensuite Hannon dit quelques -paroles à l’assistance, qui se prosterna la face contre terre. - -A ce moment, l’idole daigna baisser les yeux et laissa tomber ses -regards sur nous, qui étions restés debout. Rien ne peut rendre la -grimace qu’il fit. Sa bouche s’ouvrit deux ou trois fois, énorme et -béante. Toute sa figure se distendit, écaillant la couche de peinture -rouge dont elle était couverte. Enfin sa voix sortit de son gosier et -s’écria d’un ton rauque : - -« Baal Chamaïm, seigneur des cieux ! » - -Un murmure de terreur parcourut l’assistance prosternée. Le dieu -Jouno avait parlé ! - -« Jonas, triple brute, veux-tu te taire ! » s’écria le prêtre Hannon -d’un ton solennel, mais en bon et intelligible phénicien. - -Le dieu fit un soubresaut et ferma la bouche. Les fidèles -frissonnaient de frayeur. - - -Illustration : Le dieu Jouno. - - -Mais voilà que de grands cris s’élevèrent du dehors, et que quelque -chose de fauve et de velu se précipita en bondissant par la porte -ouverte, et s’élança d’un saut sur la tête crépue de l’idole, lui -tirant les cheveux, l’égratignant, le mordant et l’embrassant à la -fois. Tous les sauvages se levèrent, hurlant, gesticulant et donnant -les marques de la peur la plus insensée. Quelques-uns même -s’enfuirent. Mais le désordre fut à son comble quand l’idole, se -levant tout de son haut, bouscula ses ornements, lâcha sa trompette, -saisit l’être cramponné à sa chevelure et le serra dans ses bras en -s’écriant : - -« Guébal ! Te voilà, petit homme ! Comment vas-tu ? Reconnais-tu ton -ami Jonas ? » - -A l’aspect effroyable du singe, créature si nouvelle pour eux, à la -vue de l’émotion du dieu Jouno, à ses paroles mystérieuses, tous les -sauvages s’enfuirent terrifiés. En un clin d’œil le temple fut vide. - -Aussitôt, et ostensiblement, Chamaï donna un grand coup de poing sur -la figure de la divinité, pendant qu’Hannon lui détachait un grand -coup de pied du côté opposé. Mais Jonas resta insensible à ces -chiquenaudes. - -« Bonjour, capitaine, s’écria-t-il ; bonjour, seigneur Hannibal ; -bonjour, Himilcon, et bonjour aussi, petit Bicri. A présent que je -suis dieu, que voulez-vous que je vous fasse servir à manger ? - -— Je veux, dit vivement Hannon, que tu commences par te taire, que tu -remontes sur ton estrade et que tu y restes complétement immobile -pendant que je parlerai. » - -Jonas parut hésiter. Sa dignité céleste lui montait à la tête et le -rendait très-indiscipliné. - -« J’ai une outre de vin pour toi si tu obéis, » dis-je tout de suite. -Cette fois le dieu fut vaincu. Il s’accroupit sur son estrade sans -murmurer. Hannon se dépêcha de l’envelopper de ses oripeaux et Bicri -siffla le singe qui lui sauta sur l’épaule. - -« Voilà le messager tout trouvé, dit Hannon. Tiens, Guébal, porte, -porte à Amilcar ; vivement, tu auras des gâteaux. » - -Le singe saisit le fragment de cuir que lui tendait Hannon, fit une -grimace, claqua des dents et s’enfuit sur trois mains par la porte du -temple. - -Un murmure de surprise et de peur nous apprit qu’il passait au milieu -des Souomi. - -« A présent, dit Hannon, ma lettre est en route ; tout marche à -souhait ; prosternez-vous devant Jonas : les sauvages peuvent -rentrer. » - -Nous nous empressâmes d’obéir à Hannon malgré Jonas, qui se trémoussa -sur son autel et dit à deux ou trois reprises : - -« Mais non, amiral ; mais non, capitaine, mais.... » Chamaï lui ferma -la bouche d’un nouveau coup de poing, puis se prosterna aussitôt -devant lui, en donnant les marques du plus profond respect. Hannon, -debout à la porte, haranguait les sauvages, les rassurant et les -exhortant à rentrer. - -Les plus hardis se décidèrent peu à peu, et une cinquantaine se -réunirent dans le temple, l’oreille basse et tout tremblants. - -Jonas emboucha sur-le-champ sa trompette et leur sonna des fanfares -cacophoniques ; après quoi Hannon leur fit un beau discours. Son -éloquence eut son succès accoutumé. Ils nous laissèrent seuls, et -j’entendis qu’ils plaçaient des sentinelles à la porte pour empêcher -tout le monde d’entrer. Alors Hannon, après avoir regardé s’il n’y -avait plus de danger d’être dérangé, éteignit toutes les lampes et -les torches, à l’exception de deux, et nous attira dans le coin le -plus obscur du temple. Jonas, lançant ses oripeaux dans toutes les -directions, nous y suivit sans qu’on eût besoin de rien lui dire. - - -XVIII Jonas devient ambitieux. - - -La première parole de Jonas fut : - -« Et mon vin ? - -— Tout à l’heure, lui dis-je ; dans deux ou trois mois ; patiente un -peu. » - -Le sonneur me regarda d’un air hébété. - -Chamaï lui détacha une bourrade amicale dans les côtes. - -« Je suis content de te revoir tout de même, ivrogne, lui dit-il. - -— Et moi aussi, capitaine, et moi aussi, répondit Jonas. Qu’est-ce -que je dois faire à présent ? - -— Tu dois faire, lui répondis-je, exactement ce que te dira Hannon, -pour nous aider à sortir de ce lieu maudit et à rejoindre nos -navires. » - -Jonas parut réfléchir profondément. Son front se rida, tellement il -fit effort pour rassembler ses pensées, et la couche de vernis rouge -qui l’embellissait s’écailla de plus en plus. - -« Alors, dit-il enfin, je retournerai, moi aussi ? - -— Sans doute, répondis-je ; as-tu l’intention de rester ici avec tes -sauvages ? - -— Dans ton huile de poisson ? appuya Himilcon. - -— Ah ! je vais vous dire : ici, je suis dieu. - -— Belle divinité ! dis-je en haussant les épaules. - -— Quand je serai sur les navires, continua Jonas, Chamaï me donnera -des coups de poing et le seigneur Hannibal des coups de pied ; chacun -m’appellera Jonas la bête, Jonas tête de bœuf, Jonas la brute. Ici, -c’est moi qui donne des coups aux autres. J’ai rossé tellement le -dieu des sauvages du Nord, un dieu qui savait siffler et chasser les -nuages, qu’il en est mort une heure après. Les sauvages m’apportent -tout ce que je veux, des bœufs, des renns, de la viande plus qu’un -homme ne peut manger. A Eltéké, les petits garçons couraient après -moi et m’appelaient le simple, le niais, l’idiot ; et les anciens me -donnaient les travaux les plus lourds à faire, outre que je tirais -toute l’eau du puits. Et quand j’avais porté les gros paniers -d’olives sur ma tête et les grands sacs de blé sur mon dos, j’étais -bien content quand on me donnait seulement une petite mesure de vin. -Ici je n’ai qu’à souffler un peu dans ma trompette, et tout le monde -se prosterne, et les vierges du peuple m’apportent un bœuf ou un -grand poisson tout au moins. C’est une belle chose d’être dieu. On ne -fait rien et on mange son soûl ; voilà ! » - -Nous regardâmes tous notre sonneur de trompette avec admiration. -Jamais Jonas n’avait tenu un discours aussi long ; jamais il n’avait -raisonné avec tant d’intelligence et de lucidité. Sa profession de -dieu lui avait évidemment ouvert les idées, et même, d’une certaine -manière, donné de l’ambition. Nous étions stupéfaits. - -« Alors, lui dis-je, tu ne veux pas venir avec nous ? - -— Je ne dis pas cela, capitaine, répondit Jonas avec une vivacité -insolite. Je vous aime bien tous, et surtout Hannon. Où ira Hannon, -j’irai. - -— Tu veux, reprit Himilcon, t’abreuver d’eau puante et d’huile de -poisson, et ne plus jamais goûter de ta vie au bon vin d’Helbon ? - -— Non, non ! s’écria Jonas. - -— Tu veux, dis-je à mon tour, rester sous le ciel brumeux et froid, -et ne plus revoir le soleil de Palestine, et les coteaux de Dan, et -les bois d’oliviers ? - -— Non, non ! gémit le sonneur les larmes aux yeux. - -— Tu veux, dit Bicri, ne plus manger de pain, de bon pain de fleur de -froment et de bons gâteaux frits dans l’huile d’olives, et ne plus -revoir Jaffa et la riante Jérusalem ? - -— Non, non ! pleura Jonas, emmenez-moi ; j’irai, j’irai. - -— Tu veux, reprit Hannon, ne plus revoir Eltéké, et ne pas triompher -en racontant dans ton village les choses extraordinaires que tu as -vues, les Béhémoth, les Léviathans, la cuisine de Nergal et comment -tu as été dieu toi-même ? - -— Ils ne me croiront pas, beugla Jonas, ils me donneront cent coups -de bâton ; mais emmenez-moi vite. Allons, retournons, rentrons chez -nous, allons vite à Eltéké. - -— Sans compter, dit encore Bicri, que nous emmènerons Guébal, et que -nous le ferons voir par toute la tribu de Dan, et par celle de -Benjamin aussi. » - -Cette fois, Jonas n’y tint plus. Il poussa de véritables mugissements -et versa un torrent de larmes. - -« Oh ! dit-il, emmenez-moi avec Guébal et avec vous. Allons-nous-en -de chez ces vilains sauvages. Tuons-les tous ; donnez-moi une canne, -un bâton, une trique, une poutre, que je les assomme ! Je me repens -d’avoir hésité, et je ne le ferai plus jamais. - -— Jonas, observa Hannibal, pleure exactement comme un veau. Je suis -heureux de voir rentrer dans ma troupe un si bon sonneur de -trompette. Tiens, Jonas, voici deux sicles d’argent pour toi ; ce -sera pour te débarbouiller quand nous serons de retour sur nos -navires. Les sauvages qui m’ont dépouillé ont oublié de prendre ma -bourse. - -— Voici, dit Hannon, ce que nous allons faire. J’ai écrit à Amilcar -de ne rien brusquer et de parlementer avec les sauvages, jusqu’au -moment où il entendra sonner la trompette. Alors, qu’il réponde avec -toutes les siennes. Je profiterai de ce moment pour leur expliquer -que les dieux nous appellent et nous disent de leur amener les -victimes. Une fois de l’autre côté de la chaussée et près des nôtres, -nous ne serons pas embarrassés pour nous tirer d’affaire. - -— C’est parfait, répondis-je. Mais comment sauras-tu que nos -compagnons parlementent avec les sauvages ? - -— Oh ! pour cela, ne crains rien. Ils viendront bien vite me le dire. -Rien ne se fait ici sans le dieu Jouno et son prêtre. - -— Alors patientons, dit Hannibal. Toutefois je dois dire que la -patience est pénible ; depuis trente heures mon ventre est vide et je -meurs de faim. - -— Et moi donc ! s’écria Bicri. - -— Et nous ! » dîmes-nous tous. - -Hannon se précipita vers la porte et croassa quelque chose. - -« Qu’est-ce que tu fais ? demandai-je. - -— Je leur dis que le dieu a faim ! Ne crains rien : les mâchoires de -Jonas leur ont appris à ne pas mesurer les offrandes. » - -Un instant après, les sauvages apportaient devant le temple des -entassements de viande qu’Hannon nous repassa. Poissons bouillis, -venaison rôtie, et même grandes cornes remplies de boisson, rien n’y -manquait. Nous tombâmes sur les victuailles en gens affamés ; le dieu -prit modestement sa part du repas, un léger poisson moitié gros comme -un thon et une simple cuisse de renn. - -Hannon mangeait de bon appétit en nous accablant de questions. Puis -il prit une des grandes cornes remplies de liquide qu’il avait -fichées en terre par le bout pointu, et, la portant à sa bouche, se -mit à boire à grands traits. Jonas l’imita. - -« Horreur ! s’écria Himilcon en faisant des gestes qui exprimaient -l’épouvante ; horreur ! Voilà qu’Hannon et Jonas boivent de l’huile -de poisson ! » - -Hannibal partagea l’indignation du pilote. - -« Quels hommes êtes-vous devenus dans vos pérégrinations ! -exclama-t-il. Le gosier humain se peut-il pervertir à ce point ? - -— Mais non, mais non, répondit Hannon en riant, ce n’est pas de -l’huile de poisson ! Les Celtes de l’ouest, et les Kymris, et les -Souomi du nord, et les Goti de l’est, et les Guermani du sud, -fabriquent également cette boisson avec de l’orge fermentée et le suc -d’une autre plante. Ce n’est pas aussi bon que du vin, sans doute, -mais ce n’est pas mauvais ; goûtez-en, et vous verrez que c’est -potable. » - -Hannibal ouvrait de grands yeux. - -« Gisgon m’a parlé d’une boisson de ce genre, s’écria Himilcon, et je -me souviens d’en avoir bu moi-même à l’embouchure du Rhône. Voyons -donc un peu. » - -Il approcha une corne de ses lèvres, non sans méfiance. Chacun de -nous l’imita. - -« C’est aigre, s’écria Bicri. - -— C’est amer, dit Chamaï. - -— Je reconnais cette piquette, déclarai-je. - -— Et moi aussi, dit le matelot ; c’est fade. - -— C’est mauvais, appuya Hannibal en vidant sa corne jusqu’à la -dernière goutte. Est-ce que cela enivre ? - -— Sans doute, répliqua Hannon. - -— C’est exécrable, dit Himilcon le dernier. Tiens, donne-m’en encore -un peu. » - -Hannon lui passa une corne. Le pilote la vida d’un trait. - -« C’est écœurant, conclut-il, mais passe-m’en encore une autre corne. -Après tout, cela vaut toujours mieux que de l’eau. » - -Himilcon et Hannibal finirent par se réconcilier tout à fait avec la -boisson des sauvages. Il me parut même que le pilote se réconciliait -un peu trop. Nous finissions de manger quand on appela Hannon du -dehors. Le jour commençait à poindre. - -« A la trompette, vivement, dit-il en rentrant, et apprêtons-nous ! » -Jonas emboucha aussitôt son instrument et en tira des sons -formidables, pendant qu’Himilcon achevait de vider les cornes, en -protestant que cette boisson était répugnante et qu’il ne l’avalait -que par horreur de l’eau. - -Un instant après, le son lointain de la trompette phénicienne nous -répondit en sonnant joyeusement le ralliement. C’était le signal du -départ. Nous sortîmes, Hannon et Jonas en tête. Les sauvages -s’écartaient sur notre passage, donnant les marques du plus profond -respect. Une demi-heure après, nous étions au milieu de nos -compagnons, Hannon dans les bras de Chryséis, Jonas dans les -étreintes de Guébal, et Chamaï tellement occupé à embrasser Abigaïl, -qu’il ne vit même pas Hannibal, Himilcon et Bicri se donner cette -douce satisfaction de rosser les trois sauvages les plus voisins. - -Cette manière de leur faire nos adieux les indisposa-t-elle contre -nous ? Ou bien, la singularité de notre rencontre avec nos camarades -et le départ de Jonas leur apprirent-ils les qualités terrestres et -l’imposture de leur dieu ? Toujours est-il qu’ils nous accompagnèrent -jusqu’à nos navires à coups de pierres et coups de lance ; mais nous -étions en nombre et bien disposés à les recevoir. Nous pûmes nous -embarquer heureusement, sans perdre personne, et même sans blessures -sérieuses. Parmi ceux qui reçurent des horions, je dois signaler -Jonas, dont le nez fut irrévérencieusement entamé par une pierre, que -lui lança un de ses anciens et fervents adorateurs. - - -Illustration - - -« Enfin, m’écriai-je, dès que nos navires eurent pris la mer et -commencèrent à s’éloigner de cette côte inhospitalière, enfin Hannon, -tu vas nous raconter tes aventures. Je ne doute pas qu’elles ne -soient des plus intéressantes et des plus accidentées. - -— Je le veux, » répondit Hannon. - -Nos navires se dirigeaient vers l’ouest pour revenir dans la -direction de l’île de Preudayn ; la mer était belle, le vent -favorable. Tout le monde se groupa sur l’arrière autour du scribe et -de Jonas pour écouter leur récit. Mais avant qu’Hannon commençât, -Jonas voulut absolument être débarbouillé et endosser des vêtements -phéniciens : ce qui lui fut accordé. Enfin, Hannon ayant pris place -au milieu de nous, et Jonas à son côté, avec son singe sur son -épaule, le scribe commença en ces termes : - -« Vous saurez que quand les sauvages nous capturèrent en Tarsis, il y -a maintenant plus d’un an, nous courûmes d’abord un grand danger. Un -homme phénicien, qui se trouvait là, nous apprit que Bodmilcar était -avec eux, et ils tinrent conseil ensemble pour nous livrer ce -traître. Sur ces entrefaites, un des chefs des sauvages, enthousiasmé -de la trompette de Jonas, nous réclama, et nous refusa à Bodmilcar, -qui, nous dit-on, venait d’être blessé. Sauvé de la méchanceté de ce -scélérat, je pus, dès la tombée de la nuit, écrire sur une de mes -courroies de sandale, à l’aide d’un bout de bois que je trempai dans -mon sang, car j’étais blessé moi-même, un message que je liai à la -patte de Guébal ; je comptais que l’instinct du singe et son amitié -pour Bicri le pousseraient à vous rejoindre. - -— Et tu ne t’es pas trompé, répondis-je. Nous avons, en effet, reçu -le message. - -— Je le pensais bien, ne voyant pas revenir Guébal, reprit Hannon. Le -soir même, nous partions vers le nord, conduits par une troupe -d’Ibères qui nous traitèrent assez bien. Après un long et pénible -voyage, nous arrivâmes à des montagnes d’une hauteur prodigieuse et -couvertes de neige. Elles s’appellent Pyrène et séparent Tarsis du -pays des Celtes. Nous y fûmes remis au chef des Guipuzcoa, auquel -nous étions destinés. Ces Guipuzcoa ou Bascons sont d’agiles et -belliqueux sauvages, qui vivent dans les montagnes au bord de la mer, -combattant les Celtes au nord-est, les Aitzcoa ou hommes des rochers -au nord-ouest et les Ibères au sud. Nous y passâmes deux mois, -guettant une occasion de nous échapper. Enfin elle se présenta : la -plupart des sauvages étaient partis en guerre et nous avaient laissés -à leur village, qui est bâti sur pilotis à l’embouchure d’une petite -rivière. Nous pûmes nous emparer d’une pirogue, y jeter à la hâte -quelques provisions et prendre la mer. C’est ainsi que nous arrivâmes -chez les Celtes. J’appris d’eux qu’il venait de passer de ce côté des -navires, et je reconnus entre leurs mains différents objets vous -ayant appartenu. Je ne doutai pas que ces navires ne fussent les -vôtres, et les Celtes m’ayant fait comprendre que vous aviez pris la -direction du nord, naviguant vers le pays d’Armor, je partis sur une -de leurs barques qui allait vers cette contrée. C’est là que j’appris -un peu la langue celtique. Les gens d’Armor étaient en ce moment en -guerre avec les Kymris de l’île de Preudayn, et refusèrent de m’y -conduire. Je séjournai deux mois dans leur archipel, ne sachant -comment faire pour vous rejoindre à ces îles du nord, où je savais, -de source certaine, que vous aviez abordé. Je finis par trouver une -barque de Kymris, d’une tribu qui n’était pas en guerre avec ceux de -Preudayn, et qui nous offrit de nous y conduire. Je m’embarquai -joyeusement, mais un coup de vent nous poussa vers les régions de -l’est. - - -Illustration : Nous arrivâmes à des montagnes couvertes de neige. - - -— Oui, s’écria Jonas, il nous faisait tourbillonner comme les -feuilles sèches ; et c’est là que je vis des Léviathans, soufflant de -l’eau par le nez plus haut que le mât de ce navire ; et c’est là que -nous restâmes trois jours sans boire ni manger ! - -— C’est vrai, reprit Hannon. La tempête était terrible. Elle nous -jeta sur la côte, dans la vase et dans les marécages, où nous -faillîmes périr. Nos Kymris s’y noyèrent. Pour nous, demi-nus et -mourant de faim, nous avons vécu huit jours dans les bois, mangeant -des racines et des fruits sauvages. - -— Mauvaise nourriture, observa Hannibal. - -— Et que buviez vous, dans ces marais croupis ? dit Himilcon. - -— L’eau vaseuse et saumâtre. - -— Triste boisson, soupira le pilote. Je ne la connais que trop ! - -— A la fin, continua Hannon, Jonas, qui sonnait à chaque instant de -sa trompette pour attirer l’attention des habitants, s’il y en avait, -finit par se faire entendre d’une troupe de Souomi qui émigraient -vers l’est. Ces sauvages fuyaient devant les Kymris, et aussi devant -les Guermani du sud, gens de taille gigantesque, roux de cheveux et -très-féroces. Ils détruisent partout les anciens habitants du pays, -et s’emparent de leurs territoires. Aux éclats retentissants de la -trompette de Jonas, les sauvages nous entourèrent, stupéfaits -d’admiration. Tout en nous les surprenait, mais surtout, pour ces -peuples imberbes et assez chétifs, la barbe et la taille de Jonas -étaient extraordinaires ; trompette et barbe aidant, nous leur -inspirions une terreur superstitieuse. Je ne tardai pas à m’en -apercevoir, et je l’exploitai à notre profit. C’est ainsi que nous -les avons suivis vers leur nouvelle demeure, que nous les avons vus -construire ce village où nous étions et que nous y sommes restés, -Jonas comme dieu et moi comme son prêtre. Mais, dans toute ma -grandeur, je pensais sans cesse à vous, à nos navires, au ciel -brillant des rivages de la Grande Mer et à la chère Sidon. - - -Illustration : Jonas sonnait à chaque instant de sa trompette. - - -— Où nous retournons cette fois, dis-je aussitôt ; car à présent j’ai -été aussi loin qu’un homme peut aller, et l’heure du retour est -arrivée. - -— Vive le roi ! s’écria Chamaï ; nous allons donc revoir le soleil ! - -— Et boire du vin ! s’écria Himilcon en jetant son bonnet en l’air en -signe d’allégresse. - -— Et nous vêtir magnifiquement ! dit Hannibal, car nos habits -commencent à s’user, et bientôt nous ressemblerons plutôt à des -mendiants qu’à des guerriers. » - -Chacun dit son mot, exprimant la joie que lui causait le retour. Le -seul Jonas resta silencieux. - -« Eh bien ! et toi, Jonas, tu ne dis rien ? lui demandai-je. Tu ne te -réjouis pas de revoir Eltéké et le pays de Dan ? - -— Est-ce qu’ils me croiront seulement, répondit le sonneur, quand je -leur dirai comment j’ai vu des Béhémoth, et des Léviathans à la -douzaine, et les cuisines de Nergal ? Et comment les Souomi -m’honoraient et m’apportaient, en un jour, plus de viande qu’on n’en -mange en une année dans la maison de mon père ? Est-ce qu’ils me -croiront ? - -— Nous te porterons tous témoignage, s’écria Chamaï, et le roi -lui-même te verra et voudra t’entendre, et il saura que tu es un -homme bon et fidèle. » - -Bouleversé des marques de tendresse que lui donnait Chamaï et de la -perspective des honneurs qu’on lui promettait, Jonas fondit en -larmes. - -« Est-ce que le roi me verra vraiment ? bégaya-t-il. Le roi me verra -lui-même, en sa propre personne ? Et il verra Guébal aussi ? Et je -sonnerai de la trompette devant lui et devant tous les grands ? Oh ! -oh ! oh ! - -— Ouï, dit Chamaï, il te verra et tu sonneras de la trompette devant -lui. - -— Et il verra aussi Guébal, s’écria Bicri, qui saura le saluer -poliment. - -— Et moi-même, dit Hannibal, je demanderai qu’on te retienne à la -cour, et qu’on t’y donne la charge de sonneur de trompette, et qu’on -t’y habille d’un habit d’écarlate, car tu es le plus fameux homme qui -ait jamais soufflé dans un tube de bronze. - -— Et moi, terminai-je, je m’engage à te faire obtenir cette charge, -et je te ferai présent d’un vêtement complet ! - -— Oh ! mugit Jonas, oh ! je serai vêtu d’écarlate et je sonnerai de -la trompette devant le roi ! Oh ! que diront-ils à Eltéké ? Oh ! que -je suis content d’être venu à Tarsis ! Vive le roi ! Et vive le -roi ! » - -Là-dessus, Jonas s’enfuit à l’avant, pour méditer à son aise sur les -grandeurs qu’on lui promettait, et à partir de ce jour il devint un -autre homme. - - -XIX Encore Bodmilcar. - - -Notre navigation fut d’abord facile et heureuse. Je retrouvai sans -peine le cap oriental de Preudayn, puis le cap occidental, puis les -îles de l’Étain. Sortant de là, je reconnus l’archipel d’Armor, la -haute terre rocheuse et les îles minées par les flots. Le bon Hannon -les reconnut aussi. - -« Voilà, s’écria-t-il, où j’ai appris à croasser ; et voici, là-bas, -le rocher d’où Jonas et moi nous avons pêché tant de poissons avec -des hameçons d’os. Et voilà l’île où sont leurs prêtresses, l’île de -leurs mystères, où les femmes se peignent le visage de bleu et de -noir, et où ils ont voulu nous raser la barbe avec des rasoirs faits -de coquillages tranchants. - -— Ils sont donc les ennemis jurés de toutes les barbes phéniciennes ? -dit Himilcon. Ceux des îles de l’Étain ont déjà nettoyé les mentons -d’Hannibal et de Chamaï. - -— Si, dit Hannon, on pouvait leur confier le menton de Bodmilcar.... - -— Et qu’ils le rasent d’un peu près, interrompit Hannibal, entre les -oreilles et les épaules, à hauteur de la gorge, avec une épée bien -affilée.... - -— A ce propos, demanda Hannon, que peut être devenu ce Tyrien de -malédiction, après que vous avez eu pendu son Hazaël ? - -— Certainement, dit Hannibal, si mon coup d’épée n’avait pas glissé -sur une côte, je l’éventrais aussi sûrement que Joab éventra Abner, -fils de Ner. Mais voilà, j’ai haussé la main en frappant ; je -n’aurais pas dû le faire. - -— Qui sait ? observa Chamaï. Nous le rencontrerons peut-être encore ; -mon cœur me dit que nous le rencontrerons, et alors.... - -— Et alors, dit Hannon, il est à moi et à personne d’autre. La -vengeance sur lui m’appartient, et je ne me laisserai devancer par -personne. - -— Excepté par une flèche, grommela Bicri, assis en compagnie de -Guébal et de Dionysos, sur la vergue, à dix coudées au-dessus de -notre tête. - -— Ce Bicri, dit Hannon en riant, à force de vivre avec un singe, il -est devenu singe lui-même ! Toujours grimpant, toujours sautant, -toujours perché ! Ses pieds ne touchent plus le pont du navire ! Et -Dionysos ne l’abandonne guère : il perd son temps à baguenauder avec -lui. - -— Appelles-tu baguenauder de tirer de l’arc, cria Bicri du haut de -son perchoir, et d’exercer la souplesse de ses membres, et -d’apprendre la culture de la vigne ? - -— Par les dieux Cabires, non ! s’écria Himilcon qui traversait le -navire, allant de l’avant à l’arrière. Cultiver la vigne est presque -une aussi bonne action que boire le jus de son fruit. - -— Or, çà, toi, Dionysos, dit Hannon, profites-tu un peu des leçons de -Bicri, et sais-tu au moins lire le phénicien ? - -— Comment le lui enseignerais-je, exclama Bicri, ne le sachant pas -moi-même ? A-t-on besoin de lire du phénicien pour marcher dans la -montagne, attraper les chèvres sauvages à la course, cultiver un -coteau et mettre une flèche dans la cible à cent pas ? » - -Hannon se mit à rire. - -« Tu sauras plus tard, Bicri, que le roseau dont on fait les plumes -touche le but aussi droit et de plus loin que le roseau dont on fait -les flèches. Mais puisque tu ne sais pas lire, je te l’apprendrai, à -Dionysos et à toi, si vous voulez. - -— Je le veux, dit l’archer. Puisque tu le dis, cela doit être bon. » - -A ces mots, il saisit une corde attachée à la vergue et se laissa -glisser sur le pont. Dionysos le suivit par le même chemin, quittant -à regret Guébal qui s’enfuit au sommet du mât. - -« Or çà, dit Hannon, je ferai un accord avec vous. Je vous -enseignerai à lire à tous deux, et Bicri m’enseignera le tir de -l’arc. - -— Fort bien ! s’écria l’archer enthousiasmé. Je veux qu’en un mois tu -piques ta flèche dans un but pas plus grand que ma main, d’un bout à -l’autre du navire. » - -C’est ainsi que se passaient nos journées. Hannon enseignait les -lettres à l’archer et au jeune Phokien. Himilcon dirigeait le navire, -en gémissant sur sa sobriété forcée. Chamaï et Hannibal bâillaient -ensemble, ou jouaient aux osselets. Les deux femmes bavardaient dans -leur cabine et Jonas causait avec Guébal de leurs grandeurs futures. - -Nous dépassâmes le cap extrême de Tarsis, et enfin, après un mois et -demi de navigation, je reconnaissais les deux colonnes de Melkarth, -et nous rentrions dans le port de Gadès. L’amiral, Tsiba, toutes nos -connaissances, nous croyaient perdus et noyés. Leur joie fut grande -en nous revoyant tous ensemble, et leur admiration ne fut pas moindre -quand je leur montrai mon chargement d’étain et d’ambre. - -Mon premier soin fut de m’enquérir de Bodmilcar. Il avait disparu, -lui et sa troupe, et personne ne put me donner de ses nouvelles. - -« Il faut, dis-je à mes compagnons, que ce scélérat ait péri, -massacré dans l’intérieur des terres. - -— Ou, me dit l’amiral, qu’il ait trouvé des navires par quelque -fourberie. Dans tous les cas, on a trouvé les débris de deux des -siens à l’embouchure de l’Illiturgis, brisés par la mer ; quant au -troisième, au grand gaoul, il est envolé. Personne ne l’a revu. » - -Le jour même de notre arrivée à Gadès, en entrant dans le port, je -voyais Himilcon, impatient, faire des signes d’intelligence à son ami -Gisgon. Je connaissais trop le motif des signaux de l’altéré pilote -borgne et du non moins altéré pilote sans oreilles, pour leur -infliger le supplice de les retenir longtemps à bord. D’ailleurs -dix-huit mois d’un régime aquatique avaient usé la force et la -patience d’Himilcon : il dépérissait, faute d’un arrosage -substantiel. Je le laissai donc aller avec son fidèle ami. -Nous-mêmes, nous n’attendions pas sans impatience une coupe de vin et -un repas tolérable, et la première chose dont s’enquit Hannibal, dès -qu’il fut à terre, ce fut de quelque marchand vendant du vin de -Phénicie. Quant à Jonas, il suivit fidèlement le capitaine, tenant -tout prêts dans sa main quelques sicles dont je l’avais gratifié. - -« Pourquoi ne mets-tu pas cet argent dans ta bourse ? lui dis-je. - -— A quoi bon ? me répondit-il, il aura plus vite fait de passer de ma -main dans celle du marchand, et du cellier du marchand dans mon -gosier, que si j’avais à le chercher au fond d’une bourse. - -— Tu parles bien, trompette ! s’écria Hannibal ; marche derrière moi, -et cherchons quelque endroit où nous régaler. Pour moi, je -t’achèterai, dès ce soir, une tunique magnifique, pour que tu fasses -honneur à ma troupe, maintenant que nous sommes de retour dans des -pays policés. » - -Hannon, Chamaï, les deux femmes et moi, nous allâmes souper chez -Tsiba. Quant à Bicri et Dionysos, ils s’étaient sauvés des premiers, -sans attendre ma permission, pour aller vagabonder dans les rues et -dans les jardins qui entourent la ville. - -Deux jours se passèrent, pour nous, nous restaurer, et à nous -divertir. Le soir du deuxième jour, comme je remontais sur l’Astarté, -je rencontrai Himilcon et Gisgon l’œil brillant et le teint enluminé. -Un matelot phénicien qui m’était inconnu marchait entre eux. - -« Bonnes nouvelles, capitaine ! me cria Himilcon du plus loin qu’il -me vit. Bonnes nouvelles ! Nous avons des nouvelles de Bodmilcar ! » - -Dans mon impatience, je courus au-devant d’eux. - -« Parlez vite ! m’écriai-je, que savez-vous ? - -— Cet homme que tu vois ici, me répondit Himilcon, vient tout droit -des navires de ce scélérat. Voyant à qui il avait affaire, il s’est -enfui. Nous l’avons rencontré à la taverne, fort altéré.... - -— Et comme nous étions fort altérés nous-mêmes, dit Gisgon.... - -— Et qu’on ne doit pas laisser un honnête marin souffrir de la soif, -reprit Himilcon, qui titubait légèrement, nous avons fait venir -double ration pour ce garçon. Voilà ! - -— Mais où est Bodmilcar dans tout ceci ? m’écriai-je, irrité des -lenteurs du pilote ivrogne. Parle donc, et laisse là tes coupes et -tes rations, et ta soif sempiternelle. - -— Laisser ma soif ? dit Himilcon. Par les Cabires ! c’est ma soif qui -ne me laisse pas. Mais il faut me donner le temps de dire les choses -comme il faut, si tu veux les apprendre en ordre et convenablement. - -— Que Khousor Phtah t’écrase ! m’écriai-je exaspéré. Il est entré -tant de vin dans ta bouche qu’il n’en sortira rien de sensé. Parle, -toi, matelot, et dis-moi d’où tu viens ? - -— Il vient du cabaret, de la taverne, comme nous ! » s’écria -Himilcon. - -Je fermai la bouche du pilote d’un coup de poing. Il prit le parti de -se taire. - -« Je viens, dit le matelot, d’une baie peu fréquentée qui est entre -une île et la côte, cent cinquante stades au sud est. - -— La baie de l’Ile-Plate ? - -— C’est cela, la baie de l’Ile-Plate. - -— Bon. Et les navires de Bodmilcar y étaient ? - -— Non ; il n’y avait qu’un seul navire, un gaoul, le Melkarth ; mais -à présent il y a en plus trois galères. - -— Et comment cela ? - -— Bodmilcar a enrôlé, outre son équipage, des sauvages de Tarsis. - -— Tu ne m’avais pas dit cela ! s’écria Himilcon. - -— Te tairas-tu, malencontreux ivrogne ! tonnai-je. - -— Oui, reprit le matelot, il a un équipage de malfaiteurs, de -déserteurs et d’Ibères qu’il retient de gré ou de force. Par un gros -temps, nos galères avaient relâché dans cette baie, où nous l’avons -rencontré. Il s’est fait passer pour un capitaine marchand venant du -Rhône et a su gagner la confiance de nos commandants ; voilà que, -pendant la nuit, il s’est jeté sur nos équipages sans méfiance, a -massacré une partie des nôtres et fait le reste prisonnier. Il nous a -ensuite proposé de rester avec lui. Quelques-uns ont accepté ; les -autres ont refusé : j’étais de ceux-ci. J’ai pu m’échapper et revenir -à pied le long de la côte, et me voilà. J’irai faire ma déposition au -suffète amiral. - -— Depuis combien de temps t’es-tu séparé de Bodmilcar ? demandai-je, -et où se propose-t-il d’aller ? - -— Depuis six jours, et il se proposait d’aller chez les Rasennæ -d’abord, et en Ionie après. - -— C’est bien, dis-je à cet homme. Je t’engage à mon bord. Mon voyage -est de retourner à Tyr et à Sidon, et si jamais nous rencontrons ce -Bodmilcar.... - -— Tu peux compter sur moi, s’écria le matelot, et sur mon désir de me -venger de lui. » - -Trois jours après, nous partions, complétement ravitaillés et -impatients de revoir notre patrie. Le quatrième jour, comme -l’apercevais déjà Calpé et Abyla, le vent fraîchit, et je dus -louvoyer pour entrer dans la passe. A la tombée de la nuit, j’aperçus -une grande galère qui venait en sens inverse. Je la hélai, mais il -nous était difficile d’approcher à cause du temps. Je détachai alors -une des barques, avec six matelots et Himilcon, pour savoir les -nouvelles. Ma nouvelle recrue, qui revenait de la cale, fut des -premiers à sauter dans la barque et à prendre les rames. - -La barque venait à peine de quitter notre bord qu’un homme monta tout -effaré et courut à moi. - -« Capitaine, me dit-il, nous avons une voie d’eau. - -— Une voie d’eau ! répondis-je stupéfait, et comment cela ? - -— Je ne sais, capitaine, me dit le matelot, mais il y a de l’eau là -en bas. » - -Je fis allumer une lampe et je me précipitai dans la cale avec deux -maîtres matelots et un timonier. Un spectacle terrible m’y -attendait : l’eau faisait irruption ! Je m’y jetai aussitôt ; j’en -avais jusqu’aux genoux, et elle montait rapidement. La mer était -très-grosse et le navire roulait violemment. Si, dans un quart -d’heure, nous ne trouvions pas la voie d’eau, et si nous ne -réussissions pas à l’aveugler, nous étions perdus sans ressource. -Dans mon angoisse, j’avais saisi un levier, sondant partout et -courant de droite et de gauche. La fatale nouvelle s’était répandue -et de toutes parts on descendait du pont ; mais je renvoyai tout le -monde, ne gardant avec moi que mes trois hommes et le petit Dionysos, -qui s’était faufilé par là et clapotait bravement dans l’eau -jusqu’aux épaules. - -Tout à coup, des cris confus, partant du pont du navire, attirèrent -mon attention. Il me sembla distinguer les mots de Melkarth et de -Bodmilcar. Le timonier, debout sur l’échelle, la lampe à la main, se -jeta vivement de côté pour éviter quelqu’un qui se ruait par le -panneau, glissant le long de l’échelle plutôt qu’il ne la descendait. -Je regardai l’homme qui se précipitait ainsi, et à la clarté fumeuse -de la lampe je reconnus Himilcon, nu-tête, les cheveux en désordre et -le coutelas à la main. - -Au moment même où Himilcon tombait dans la cale devant moi, -j’entendis au-dessus de ma tête le son de la trompette, des -trépignements confus et la voix éclatante d’Hannibal qui criait : - -« Garnissez les machines ! Les archers aux bordages ! - -— Par tous les dieux ! m’écriai-je, que se passe-t-il ? - -— Il se passe, s’écria Himilcon, que le matelot que nous avions -embarqué était un homme de Bodmilcar, que je me suis dégagé de leur -bord le coutelas à la main, que la barque est sauve et que le -Melkarth et deux autres galères manœuvrent pour nous attaquer. » - -Himilcon n’avait pas fini que le bruit du combat commença sur le -pont. Nous étions attaqués du dehors, et au dedans nous coulions bas. - -« L’homme de Bodmilcar a sabordé le navire ! nous sommes perdus ! » -m’écriai-je. - -Himilcon ne put retenir un cri. Un autre cri lui répondit. C’était la -voix de Dionysos qui le poussait. - -« A moi ! exclamait le jeune garçon ; j’ai le pied dans un trou, je -coule. » - -Au même moment il disparut sous l’eau ; mais au même moment aussi -Himilcon, piquant son coutelas dans l’échelle, criait d’une voix de -triomphe : - -« Nous sommes sauvés ! L’enfant a mis le pied dans la voie d’eau ! » - -D’un bond le brave pilote fut à l’endroit où l’enfant venait de -disparaître, et plongea. D’un bond aussi je fus à l’échelle et je -criai à pleins poumons : - -« Quinze matelots et le charpentier en bas ! » - - -Illustration : D’un bond je fus à l’échelle. - - -Himilcon sortit Dionysos de l’eau et le passa à un matelot, qui le -mit à l’échelle. Pour nous, à la clarté des lampes, dans le -clapotement, sans nous soucier du bruit du combat qui continuait -au-dessus de notre tête, nous travaillâmes avec rage, pour aveugler -la voie d’eau que le traître émissaire de Bodmilcar avait percée au -flanc de notre bon navire. - -Par la protection d’Astarté nos efforts furent couronnés de succès et -le trou fut bouché d’une manière provisoire. Attendant le moment où -le roulis nous penchait sur un flanc et découvrait l’ouverture, nous -arrivâmes enfin à la fermer. Nous venions de finir, et je remontais -sur le pont quand le bruit du combat cessait. Quelques morts étaient -étendus. L’Adonibal et le Cabire nous flanquaient de droite et de -gauche. Les vaisseaux de Bodmilcar avaient disparu dans la nuit. - -« Les misérables ! s’écria Chamaï, furieux. Ils nous échappent encore -cette fois ! - -— Ces chiens, lâches et méchants, dit Hannibal, n’ont pas osé venir à -l’abordage, et se sont enfuis quand nous avons été à eux. Si je les -tenais sur terre ferme, je les hacherais en petits morceaux à moi -tout seul. » - -Hannon, détendant son arc, me dit : - -« Dans cette nuit noire, je cherchais Bodmilcar, et si je l’avais -aperçu, je ne l’aurais pas manqué. - -— Après moi, dit Bicri. Mais on ne distinguait pas un homme de -l’autre. - -— Eh bien, s’écria Himilcon, moi, j’en ai bien distingué un tout à -l’heure à leur bord, et s’ils n’avaient pas été deux ou trois mille -sur moi.... - -— Deux ou trois mille hommes dans un bateau ! dit Hannibal surpris, -te moques-tu, Himilcon ? - -— Oh ! ils étaient bien une demi-douzaine tout de même, reprit -modestement le pilote ; ils étaient bien une demi-douzaine qui se -sont jetés ensemble sur moi. Mais il y en a un que je n’oublierai -pas. - -— Et qui donc ? dis-je à mon tour. - -— L’homme de Tarsis qui m’a crevé l’œil il y a douze ans ! s’écria -Hirnilcon, éclatant de colère. Oui, lui-même, le vil gueux, il est -avec Bodmilcar ; et je n’ai pas pu le prendre à la gorge, et tout à -l’heure je mordais mon frein, pendant que je bouchais la voie d’eau -creusée par l’abominable coquin que Gisgon et moi avons abreuvé à -Gadès ! Un homme auquel j’ai fait boire du vin d’Helbon ! Du vin à un -sicle la mesure ! Perfidie humaine ! Qui jamais aurait cru cela ? Ce -vin était si bon ! » - -Je mis un terme aux doléances du pilote en l’envoyant à son poste. La -bourrasque devenait tempête, et par cette mer furieuse nous avions -dérivé hors de vue de la passe, et nous étions là au hasard, -ballottés dans la nuit, avec un navire avarié qui pouvait refaire de -l’eau d’un moment à l’autre, et sans savoir au juste où nous allions. - -Toute cette nuit, personne ne dormit. On se relayait dans la cale -pour écoper l’eau que nous avions embarquée. Enfin la voie d’eau fut -dégagée, et je pus faire consolider et calfater intérieurement les -matériaux qui la bouchaient. Au bout de cinq heures de travail, nous -étions saufs de ce côté. Au jour, nous ne voyions plus la côte, et la -tempête nous chassait devant elle avec une rapidité effrayante. Je -fis lâcher des pigeons, mais ils ne purent se maintenir contre le -vent, qui dépassait en violence tout ce que j’avais vu jusqu’à ce -jour. Je dus renoncer à lutter, et je me laissai chasser par -l’ouragan qui me poussait vers l’inconnu. - - -Illustration - - -XX Le monde renversé. - - -Huit jours se passèrent dans ces angoisses. Ce n’est que le huitième -que le vent se calma, que le ciel s’éclaircit et que j’aperçus la -terre tout près de moi, une terre haute, un grand cap derrière lequel -la côte fuyait à perte de vue vers le sud. Je continuai ma navigation -de ce côté, et au bout de deux jours j’aperçus une île montueuse, -toute verdoyante et de l’aspect le plus riant. Le temps était clair -et chaud, le soleil rayonnant. Tout, dans ces parages, nous rappelait -la Phénicie. Je résolus de débarquer dans cette île d’un aspect si -engageant, d’autant plus que je tenais à radouber l’Astarté à fond, -car elle faisait toujours un peu d’eau, et après tant de traverses -nos navires avaient tous besoin de réparations. Je trouvai dans l’île -une jolie baie où je débarquai sans retard. Aussitôt nos navires -furent entourés de pirogues montées par des sauvages presque nus. - -A ma grande surprise, ces sauvages nous parlèrent en libyen. -C’étaient des Libyens rouges, à la tête allongée, au front déprimé, -de vrais Libyens Garamantes. Nous étions les premiers hommes de l’Est -qu’ils eussent vus dans leur île, mais un de leurs vieillards, qui -avait été à Rusadir, se souvenait d’avoir vu des Phéniciens. Les -autres nous firent très-bon accueil. Je m’informai d’abord de la -situation de leur île. Ils nous apprirent que cette île était située -au milieu d’un groupe d’autres et à l’ouest de la terre ferme de la -côte de Libye. Mais quand je voulus me renseigner sur les distances, -ces sauvages, peu voyageurs, me répondirent d’une façon tellement -vague que je n’en pus rien tirer. Tout ce qu’ils me dirent, c’est que -la côte de Libye se prolongeait indéfiniment du côté du sud, qu’elle -était habitée par des Libyens comme eux, et que loin, bien loin vers -le sud, vivaient des hommes tout noirs, monstrueux et semblables à -des bêtes. - -« Voilà pour moi ! s’écria tout de suite Bicri. Allons voir les -hommes noirs ; nous leur ferons la chasse et j’en ramènerai un. » - -Pendant que nous parlions, j’observai que plusieurs des Libyens -portaient au cou, aux bras, aux oreilles des ornements faits d’un -métal que je reconnus être de l’or. Je leur demandai si cet or venait -de leurs îles ? - -Ils me répondirent que non, qu’ils le tenaient, soit en poudre, soit -en petits morceaux, des Garamantes de terre ferme qui le -recueillaient dans certaines rivières, à l’aide d’une toison de -mouton. - -Je leur proposai tout de suite de leur acheter leur or, et je leur -offris en échange les plus beaux bijoux de verre, les meilleurs -habits et les plus riches étoffes qui me restaient. Ils se trouvèrent -très-disposés à mon troc et paraissaient attacher un prix médiocre à -leur or. Pour un flacon de verre, j’avais le creux de ma main rempli -de poudre d’or ; pour une épée, une pointe de lance, un couteau, ils -me donnaient le poids égal en or. Quand mes hommes virent qu’il en -était ainsi, leur joie ne connut plus de bornes ; j’eus toutes les -peines du monde à les empêcher de vendre leurs armes, et il ne resta -pas une bouteille à bord. Hannibal vendit son cimier et son panache, -et Jonas sa trompette. - -« Je m’en ferai faire une tout en or, pour sonner devant le roi, -disait-il. Ah ! le merveilleux pays, et comme je suis content d’être -venu ! S’ils veulent me prendre pour dieu, je renonce à tout et je -reste. » - -Je m’établis pendant quinze jours dans cette île, achetant de l’or et -radoubant mes navires. Cette terre admirable produit aussi les plus -beaux fruits du monde. On y rencontre un fruit écailleux délicieux à -manger ; les vallées sont couvertes d’orangers séculaires, et les -montagnes d’arbres magnifiques où voltigent des petits oiseaux au -plumage jaune, dont le chant nous ravissait de plaisir. Bicri, assez -indifférent à l’or une fois qu’il en eut de quoi garnir son carquois -et son baudrier, passait son temps à courir les bois avec Dionysos. -Il attrapa plusieurs de ces oiseaux, pour lesquels il fit une cage : -mais ils sont tous morts pendant la traversée. Quant à Guébal, il se -plaisait tellement dans ce pays, qu’il fallut l’attacher pour -l’empêcher de se sauver. - - -Illustration : Il attrapa plusieurs de ces oiseaux. - - -Enfin, je quittai ce délicieux archipel, bien restauré et bien -ravitaillé. Je le nommai « les Iles Fortunées ». - -Dès que nous eûmes repris la mer, je n’eus pas besoin de demander à -nos compagnons où nous devions aller. - -« Allons au sud, au sud, me cria tout le monde, au pays de l’or et -des merveilles ! - -— Au pays des hommes noirs, insista Bicri. - -— Et quand nous y serons, grommela l’incorrigible Himilcon, que -boirons-nous ? Boirons-nous de l’or potable ? Retournons donc plutôt -au pays du bon vin » - -Pendant trois semaines notre navigation se poursuivit vers le sud. Je -ne m’étonnais pas de voir, plus je m’avançais, le soleil s’élever -au-dessus de ma tête, et la nuit les Cabires s’approcher de -l’horizon. Himilcon se plaignait bien un peu, disant que nous -quittions la protection de ses dieux préférés, mais je n’y faisais -pas attention. La côte finit par tourner à l’est, puis elle retourna -au sud ; puis, à ma grande surprise, le soleil, après avoir été -perpendiculaire au-dessus de ma tête, parut se déplacer. Je n’en -pouvais croire mes yeux, mais il le fallait bien, puisque je le -voyais : j’avais le soleil à ma gauche au lieu de l’avoir ma droite, -et, la nuit, des constellations inconnues paraissaient au ciel. Tout -le monde fut consterné de ce prodige, et je crus devoir réunir mes -capitaines, mes pilotes et mes plus anciens matelots. - -« Il faut, dit Amilcar, que les dieux aient changé la voûte du ciel. - -— Ou bien, dit Asdrubal, que nous soyons dans un autre monde. -Personne n’y comprend rien. - -— Si rien d’extraordinaire ne s’est passé là-haut, dit enfin -Himilcon, il faut que la terre soit une boule, et que nous ayons -passé dans l’hémisphère opposé au nôtre. » - -La réflexion du pilote me frappa, malgré ce qu’elle avait de -déraisonnable et d’absurde. - -« Mais, dis-je, après avoir médité longuement ce que venait de dire -Himilcon, s’il en était ainsi, il faudrait que le soleil et les -astres fussent immobiles, et que ce soit la terre elle-même qui -tourne ? - -— Ah ! s’écria le pilote, nous apprenons des choses étranges. Croyons -plutôt à un prodige qu’à de pareilles absurdités. - -— Enfin, dit Asdrubal, que devons-nous faire ? - -— Écoutez, dis-je finalement, nous allons continuer à pousser au sud. -Si la côte tourne franchement à ce qui me paraît être l’ouest, -puisque tout est bouleversé ici, nous retournerons en arrière vers -les Iles Fortunées. Mais si elle tourne à l’est, nous continuerons à -la suivre et nous reviendrons vers le nord. - -— Et nous aurons fait le tour de la Libye* ! s’écrièrent ensemble nos -capitaines et nos pilotes. Nous arriverons indubitablement à la mer -des Roseaux et à l’Égypte ! Allons, c’est décidé. » - -Hannibal, Chamaï et les autres écoutaient nos raisonnements avec une -anxiété d’autant plus grande qu’ils n’y comprenaient absolument rien. - -« Eh bien, dit Hannibal haletant, quand nous eûmes fini, eh bien, -qu’y a-t-il à présent ? - -— Il y a que nous retournons en Égypte, lui répondis-je, par le -chemin le plus court. » - -Le capitaine me regarda d’un air hébété. - -« Mais puisque nous nous éloignons du détroit de Gadès et de la -Grande Mer ? me dit-il avec effort. - -— Justement, c’est que nous sommes sur la bonne route. - -— Ces choses de la mer sont prodigieuses, s’écria Hannibal, je ne les -comprendrai jamais. - -— Tout s’y fait à rebours, dit Hannon. Ce sont des mystères -insondables. J’ai beau être de Sidon et me creuser la tête, je ne -devine plus. - -— C’est que tu n’as pas encore assez navigué, jeune homme, dit -gravement Himilcon, et que tu ne connais pas le cours des astres. - -— Vraiment, s’écria Hannon, si tu trouves que nous n’avons pas assez -navigué, je ne suis pas de ton avis. La promenade me paraît assez -longue comme cela. - -— Enfin, conclut Chamaï, si Magon et Himilcon le disent, il faut les -croire. Notre affaire à nous est de les écouter, la leur étant de -connaître les choses de la mer et des astres. Voilà ce que je -pense. » - -Vingt fois déjà nous avions essayé de communiquer avec la terre. Mais -nous avions trouvé ou une côte déserte ou des habitants noirs et -horribles, dont les hurlements et l’attitude nous avaient fait -comprendre qu’il n’y avait que des coups à recevoir. Une fois, en -passant devant un cap élevé que j’appelai Chariot des Dieux, je vis, -la nuit, des flammes étranges, et j’entendis des bruits effrayants -qui nous épouvantèrent tous et nous dégoûtèrent de l’envie de -débarquer. Pourtant les vivres commençaient à nous manquer. - -« Mangerons-nous toujours des murènes salées ? disait le patient -Bicri lui-même. Ne descendrons-nous jamais à terre pour tirer quelque -pièce de venaison ? - -— Aussi bien, les fruits commencent à manquer à Guébal, appuyait -Jonas, et le grain à nous-mêmes. - -— Et peut-être trouverons-nous de l’or. » dit Hannibal. - -Je me décidai à débarquer dans l’estuaire d’une rivière comparable au -Nil d’Égypte. D’immenses forêts couvraient ses rives. Des crocodiles -et des hippopotames bondissaient dans ses eaux. Des nuées d’oiseaux -tourbillonnaient au-dessus, en poussant des cris aigus, mais nulle -trace d’habitants ne se montrait. - -Quatre jours durant nous fouillâmes les bois. Nous y recueillîmes -bonne quantité de fruits sauvages. Nos flèches abattirent aussi des -buffles et des antilopes, dont la chair fut salée. Le quatrième jour, -Bicri vint à moi sur la plage, en donnant des marques de la plus vive -agitation. A côté de lui, Dionysos pleurait et Jonas faisait de -grands gestes. - -« Qu’y a-t-il ? dis-je à l’archer ; que se passe-t-il ? - -— Guébal a disparu, s’écria Bicri, enlevé par une troupe de singes -alliés de Bodmilcar. » - -Je ne pus retenir un grand éclat de rire. - -« Oui, reprit l’archer irrité, des singes à grande queue ! -Certainement Guébal ne les a pas suivis de son gré, et il faut qu’il -y ait du Bodmilcar là-dessous. » - -J’essayai de calmer l’archer, mais rien n’y fit. Il voulait -absolument partir à la recherche de son singe. Je lui donnai quelques -hommes pour l’escorter. A la nuit, ils revinrent épuisés de fatigue, -sans avoir vu Guébal ; il avait dû rejoindre très-volontiers les -nombreux singes qui gambadaient dans les arbres. En revanche, et ce -qui consolait Bicri, il rapportait un être étrange, un géant noir et -tout velu qu’il avait percé de ses flèches et achevé à coups de pique -et d’épée, après une défense désespérée. Je fis écorcher ce monstre, -dont on peut voir la peau empaillée dans le temple d’Astarté, à -Sidon. Il était vraiment épouvantable. - - -Illustration : Le monstre empoigna une pique et la rompit. - - -« Il avait six flèches dans le corps, me dit Bicri, et était étendu -par terre quand je saisis une pique pour l’achever, mais il -l’empoigna et la rompit aussi aisément qu’un roseau. - -— Une pique à hampe en chêne de Basan ! s’écria Hannibal. Voilà une -force prodigieuse ! » - -Nous repartîmes de ce lieu, sans avoir retrouvé Guébal. Au bout de -douze jours de navigation, le grain commençait à manquer : nous nous -regardions consternés et ne sachant que dire, quand Himilcon -s’écria : - -« Un gaoul à l’avant ! » - -Tout le monde se précipita de ce côté. En effet, un gaoul, évidemment -phénicien, flottait sur la mer. Il était démâté et ballottait sur les -eaux s’en allant au hasard. - -« Quelque ruse de Bodmilcar, dit Himilcon. Attention à nous ! » - -Nous nous approchâmes du navire avec toutes sortes de précautions : -il ne donna pas signe de vie. Nous montâmes à bord, il n’y avait -personne ! - -« Je me souviens, dit Gisgon, qu’aux îles Pityuses, dans une tempête, -nous avons abandonné notre navire. Sans doute les marins qui -montaient celui-ci ont fait de même. Mais d’où venaient-ils ? Où -allaient-ils ? Quel courant les a poussés vers ces pays nouveaux où -le soleil luit à rebours ? - -— Qu’importe ? répondis-je. L’épave est de bonne prise. - -— Il est chargé de grains ! s’écria Hannibal, remontant joyeusement -du fond de la cale. Victoire ! Nous aurons à manger ! - -— Il est rempli de vin ! s’écria Himilcon, qui montait derrière lui, -portant une outre à la main. Honneur aux Cabires ! Nous aurons à -boire ! » - -Le soir même, je fis faire une oblation et des prières à Astarté, -pour la remercier de cette rencontre inespérée et de sa protection -manifeste. On transborda sur nos navires tout ce qu’on trouva de bon -à prendre sur le gaoul, et sa coque vide et désemparée fut abandonnée -à la merci des flots. - -Le lendemain, comme nous arrivions en vue d’un cap sur lequel se -trouve une montagne élevée et plate comme une table, une tempête -épouvantable se déchaîna. - -« Vive l’ouragan ! s’écria Jonas. Je n’ai plus peur de lui à présent. -J’ai de l’or plein ma bourse, et nous avons à manger et à boire plein -la cale, et j’aurai un habit d’écarlate ! Nargue la tempête et vive -le roi ! » - -Huit jours de coups de vent furieux nous poussèrent devant eux, sans -que nous pussions nous gouverner. Le huitième, par une mer calme, je -vis la terre à ma gauche. Je la rangeai et je me dirigeai le long de -la côte, allant au nord. Il me semblait que le soleil remontait sur -l’horizon. - -Douze jours après, par une belle nuit, Himilcon vint à moi et me -saisit le bras avec une animation extraordinaire. - -« Regarde, me dit le pilote d’une voix sourde ; regarde là-bas, au -nord : regarde les Cabires ! - -— Les Cabires ! m’écriai-je. Je les vois ! Nous avons fait ce -qu’aucun homme n’a fait encore ! Nous avons tourné la Libye ! - -— Oui, s’écria Himilcon, et demain le soleil luira à notre droite. -Nos proues sont en route vers la mer des Roseaux ! - -— Vers Sidon, vers Sidon la glorieuse, vers la ville des marins sans -pareils ! » m’écriai-je. - -Saisis d’émotion, nous nous jetâmes dans les bras l’un de l’autre et -nous pleurâmes de joie à notre cou. Tout le monde dormait, sauf les -matelots de quart. Seuls debout à l’arrière, Himilcon et moi nous -nous embrassions à la lumière d’Astarté et des Cabires retrouvés. - -Un mois après cet événement, comme je descendais à l’embouchure d’une -rivière pour faire de l’eau, je rencontrai des noirs tout à fait -pareils aux Éthiopiens qu’on voit en Égypte. L’un de ces hommes -comprenait même l’égyptien, et me dit l’avoir appris en Éthiopie, qui -appartient, comme on sait, au Pharaon ; il m’expliqua que la -frontière méridionale d’Éthiopie était à plus de six mois de marche -de son pays ; mais il ne put me donner aucun renseignement sur les -distances du côté de la mer. Il ne connaissait même pas les -Phéniciens, et nous confondit d’abord avec les Égyptiens. Quand nous -eûmes appris à ces noirs, qui s’appellent Kouch, que nous n’étions -pas sujets du Pharaon, mais ennemis des Misraïm, ils nous firent bon -accueil, car ils paraissent détester les Égyptiens, qui ont -grandement ravagé les pays au nord du leur. Nous passâmes trois mois -chez les Kouch, attendant un vent favorable et trafiquant avec eux : -ils nous vendirent de la poudre d’or, de l’ivoire, des perles, des -peaux de lion et de panthère. Tout ce pays est rempli d’éléphants, de -rhinocéros, de girafes et de bêtes féroces. La chasse y fut des plus -fructueuses, et Bicri tua un lion de la peau duquel il se fit un -manteau. Dionysos abattit une panthère. Chacun de nous y fit quelque -beau coup. Enfin nous partîmes, chargés d’immenses richesses. -Maintenant j’étais sûr d’arriver à la mer des Roseaux. - -Le dixième jour après notre départ, par un vent debout très-violent -qui soufflait des régions du nord-est, je vis en avant de nous un -grand gaoul phénicien, qui paraissait avoir des avaries et chasser -devant la bourrasque. Je manœuvrai aussitôt dans sa direction et je -le hélai. Il me répondit qu’il avait perdu une partie de ses avirons, -qu’il avait sa vergue brisée et que je m’approchasse moi-même, parce -qu’il était en détresse. Craignant quelque fourberie, je fis prendre -les armes, garnir les machines, et je l’approchai par un côté, tandis -que l’Adonibal l’approchait par l’autre et le Cabire par derrière. - -A un demi-trait d’arc, je vis le capitaine, debout à l’arrière, lever -les bras au ciel, et je l’entendis s’écrier : - -« Baal Chamaïm ! N’est-ce pas Magon que je vois ? » - -Je jetai les yeux sur le capitaine et je ne pus retenir une -exclamation. - -« Par Astarté ! m’écriai-je, c’est mon cousin Ettbal ; les dieux -soient loués de cette rencontre ! » - -En un instant nous fûmes sur le gaoul désemparé et nous passâmes une -remorque à nos compatriotes. Un moment après, Ettbal était à bord et -dans mes bras. - -« Magon, mon cher Magon, mon bon frère ! s’écriait-il sans cesse. Te -voilà donc, et voilà le bon Himilcon ! Tout le monde en Phénicie te -croyait mort et perdu ! Par tous les dieux, c’est un miracle -manifeste d’Astarté ! et il faut que ce soit vous qui me sauviez du -péril ! » - -Là-dessus, Ettbal m’embrassait encore, puis mettait ses deux mains -sur mes épaules pour bien me regarder. - -« Est-ce bien toi ? s’écriait-il. Et par quelles prodigieuses -aventures te trouves-tu en ces parages ? - -— Tout d’abord, lui dis-je, informe-moi en quels parages je suis, car -je l’ignore moi-même. » - -Ettbal me regarda, de l’air le plus surpris du monde. - -« Tu ignores où tu es ! s’écria-t-il. Te ris-tu de moi ? - -— Aussi vrai que nous ne buvons que de l’eau depuis deux mois, dit -Himilcon, aussi vrai que nous avons bu de l’huile de poisson, et tenu -le soleil à notre gauche, et perdu les Cabires de vue, nous ignorons -absolument où nous sommes ! - -— Tout ce que dit Himilcon est scrupuleusement vrai, » ajoutai-je. - -Ettbal hocha la tête. Il pensait certainement avoir affaire à des -fous. - -« Vous avez tenu le soleil à votre gauche ! dit-il d’un air -stupéfait. Et vous avez perdu les Cabires de vue ? - -— Oui, oui, reprit Himilcon, et nous avons bu de l’huile de poisson, -et bien autre chose, et voici deux mois que nous ne connaissons plus -le vin que de réputation. - -— Oui, répétai-je ; mais par tous les dieux ! informe-nous dans quels -parages nous sommes et d’où tu viens ! - -— Voilà qui est merveilleux, balbutia Ettbal, de trouver Magon à deux -jours de navigation des bouches de la mer des Roseaux, à six jours -d’Ophir, venant du sud quatre ans après qu’il est parti à l’ouest -pour Tarsis, et de l’entendre dire qu’il ne sait pas où il est ! » - -Je poussai un cri de joie. - -« Ah ! m’écriai-je en battant des mains, j’avais donc raison ! -Asdrubal, Amilcar, Himilcon, Gisgon, avais-je raison ? Et toi Hannon, -et toi Hannibal, et toi Chamaï, me croyez-vous à présent ? Et quand -nous partîmes des Iles Fortunées n’étais-je pas sur la bonne route de -l’Égypte ? » - -Cette fois, Ettbal me crut complétement fou. - -« Qu’est-ce que les Iles Fortunées ? murmura-t-il. - -— Et qu’est-ce que l’île Preudayn, et les îles de l’Étain, et le -fleuve des Souomi, et le Chariot des Dieux ? s’écria Himilcon, -triomphant. Ah ! vous autres caboteurs, vous autres côtiers, vous -croyez connaître les choses ? Mais vous n’êtes que des navigateurs de -rivière montés sur des coquilles de noix ! Il faut laisser la -connaissance de la mer à des hauturiers comme nous ! » - -Cette fois, Ettbal se fâcha tout rouge. C’était un bon marin, un vrai -Sidonien, et les poissons de mer de Sidon n’aiment pas qu’on se moque -de leur navigation. - -« Que dis-tu, pilote de malheur, borgne détestable ? s’écria-t-il. -Appelles-tu caboteur un homme qui fait le voyage d’Ophir ? Nommes-tu -coquilles de noix des navires comme ce mien gaoul ici ? Qui -appelles-tu donc un hauturier, si ce n’est moi ? - -— Ha, ha, ha ! fit Himilcon en éclatant de rire. Il se croit un -hauturier et il ne connaît même pas l’archipel d’Armor ! - -— Cesseras-tu de dire des mots en grimoire ? s’écria Ettbal ; es-tu -déjà ivre aujourd’hui, ivrogne au regard louche ? - -— Hélas ! dit Himilcon, rappelé cette fois à la triste réalité ; -hélas ! bon Ettbal, si tu as quelque peu de vin à ton bord, tu ferais -mieux de m’en donner ou de m’en vendre que de m’injurier ; car je -veux que la première gorgée que je boirai m’étouffe, si j’ai bu autre -chose que de l’eau depuis deux longs mois ! » - -Je mis un terme à la discussion d’Ettbal et du pilote. - -« Crois-moi, mon cher cousin, lui dis-je, nos aventures sont si -extraordinaires que tout ce que nous te disons peut te paraître -bizarre ; mais nous ne sommes pas fous. Et pardonne aussi Himilcon : -après ce que nous avons enduré, nous avons bien le droit de nous -vanter un peu. » - -Aussitôt le bon Ettbal, oubliant sa colère, embrassa cordialement -Himilcon, et pour lui prouver qu’il ne lui gardait pas rancune, il -fit tirer de son vaisseau une outre du meilleur vin. Himilcon la -saisit dans ses bras, et l’élevant vers le ciel : - -« Dieux cabires, dit-il d’un ton pénétré, je vous la consacre. Je -vais la répandre en libations à votre honneur ! Seulement je verserai -les libations dans l’intérieur de mon gosier. » - -A ces mots, il porta l’outre à sa bouche et en tira une si longue -gorgée, qu’il semblait à Hannibal, à Gisgon, à Jonas et autres amis -du bon vin qu’elle ne finirait pas ce jour. - -« Hannibal, s’écria Himilcon, ôtant l’embouchoir de l’outre de sa -bouche, Hannibal, il est d’Arvad ! - -— Victoire ! cria le bon capitaine en arrachant l’outre des mains de -Gisgon qui s’en emparait déjà. - -— Patientez, dit Ettbal en riant, patientez. Il y en aura pour tout -le monde ! Je porte justement un chargement de vin à Ophir. - -— Je ne te quitte plus, alors ! s’écria Himilcon. Mon œil et mon -gosier sont à toi. » - - -XXI La reine de Saba*. - - -Cependant le vent s’était calmé. Ettbal nous donna la direction ; le -Cabire a prit en tête, et notre flottille fila joyeusement vers la -côte d’Ophir, remorquant le gaoul de mon cousin. Ettbal fit servir -sur l’arrière de l’Astarté un vrai festin, un festin phénicien. A nos -matelots, il fit distribuer fromages, olives, figues et raisins secs, -et double ration de vin. Nous-mêmes nous assîmes sur des tapis qu’il -fit prendre dans son navire, car les nôtres étaient usés ou vendus, -et pour la première fois depuis des années nous mangeâmes joyeusement -les mets de Tyr et de Sidon, en buvant le vin de Byblos et d’Arvad. -Notre cœur se dilatait d’aise. Bien des fois je vidai et je remplis -ma coupe. Enfin, je dus céder aux instances d’Ettbal et commencer le -récit de nos aventures, qui dura jusque dans la nuit. - -Quand j’eus fini, Ettbal, qui avait écouté en silence, leva les mains -vers le ciel étoilé de constellations amies. - -« Par Astarté ! par tous les dieux ! s’écria-t-il, je suis stupéfait -d’admiration et ton récit mérite d’être écrit en lettres d’or. Nous -avons reçu tes chargements et messages venant de Gadès, mais depuis -ce temps nous te croyions perdu sur l’Océan. Que de merveilles -n’as-tu pas vues ! Quant au scélérat Bodmilcar, personne n’a entendu -parler de lui. Sans doute, les dieux justes l’auront fait périr ! » - -Je fis présent à Ettbal de plusieurs belles perles qu’il ne voulait -pas accepter, mais je le décidai à le faire. Puis, comme le gaoul -n’était avarié que dans ses manœuvres et non dans sa coque, et que le -temps était favorable et la route facile et connue, nous allâmes tous -prendre le repos dont nous avions besoin. - -« Capitaine Ettbal, dit Himilcon en se levant de bon matin, t’es-tu -déjà battu en ce présent voyage ? - -— Non, lui dit Ettbal surpris. Pourquoi me demandes-tu cela ? - -— Eh bien, lui dit Himilcon, cela ne va pas tarder à t’arriver. Avec -nous, il pleut des coups. Nous ne pouvons mettre le pied en aucun -endroit qu’il ne s’y rencontre quelque bagarre. Nous attirons aussi -sûrement les batailles que les caps attirent les gros temps. Quand -nous ne nous battons pas contre les hommes, nous nous battons contre -les bêtes, et quand nous sommes en paix avec les bêtes, nous sommes -en guerre avec la mer. Ainsi, prépare ton cœur, tes bras, et tes -armes. » - -Ettbal se mit à rire. - -« J’espère, dit-il, que vous êtes à la fin de vos traverses, que nous -ferons pacifiquement ensemble le voyage d’Ophir et que nous -reviendrons paisiblement. A ce propos, capitaine Magon, sur quels -objets d’échange comptes-tu à Ophir ? Car c’est précisément de là que -viennent l’or et l’étain, mais non toutefois en si grandes quantités -que tu en apportes. - -— Comptes-tu pour rien, lui dis-je, ma pierre précieuse du Nord, -l’ambre, produit de la mer brumeuse ? Avec une petite portion de mon -ambre, je prétends acheter encore des épices, et des aromates, et du -bois de santal, et des paons, et des singes, et toutes les merveilles -qu’on voit en Ophir. » - -Après six jours de navigation le long des côtes rocheuses de -l’Arabie, nous entrâmes dans le port de Havilah, ville principale du -royaume d’Ophir et de Saba. Ce port n’a point de quai, ni de -défenses, ni d’arsenaux comme ceux des Phéniciens ; mais c’est un bon -port de commerce et bien abrité. Tout autour est bâtie la ville, en -amphithéâtre sur les hauteurs avoisinantes. Ses maisons blanches à -terrasses ou à dômes bruns et rouges, entremêlées de bouquets de -palmiers, produisent sur le ciel bleu le plus heureux effet. Parmi -les maisons, on voit les dômes de temples tout dorés ou revêtus de -bronze qui jettent un éclat éblouissant. Le palais de la reine du -pays est bâti au bord de la mer, car cette reine s'intéresse fort aux -choses de la navigation ; c’est à la mer d’Ophir qu’elle doit sa -prospérité, quoique ses habitants ne naviguent pas eux-mêmes ; mais -leur ville est l’entrepôt entre l’Inde lointaine et nos propres -contrées. - -Le palais de la reine est bâti en bois de cèdre et garni de grillages -et de balcons à jour. Il est tout éclatant de peintures et -d’incrustations précieuses, et orné de voiles et de tentures -d’étoffes bariolées et chatoyantes. C’est à ce palais merveilleux que -je me rendis avec mon cousin et tous mes chefs : je voulais -m’acquérir la bienveillance de la reine par un présent digne d’elle. -Je réunis donc de beaux morceaux d’ambre que je plaçai dans une -grande coupe en argent de Tarsis, et je me présentai au palais, où je -frappai sur le grand tambour qui est à la porte, car c’est ainsi -qu’on demande accès à la reine. - -De la terrasse qui domine la mer, la reine avait vu nos vaisseaux -entrer dans le port, et nous-mêmes arriver au palais. C’est là -qu’elle a coutume de s’asseoir sous un pavillon d’étoffes brochées, -au milieu des princes, des dames et des ministres de son royaume. -Elle ordonna qu’on nous fît entrer, et on nous conduisit par un -jardin que nous ne pouvions nous lasser d’admirer. Les plantes aux -fleurs éclatantes et au vaste feuillage, les eaux vives contenues -dans les bassins, les pavillons tendus entre les arbres, les singes -rares attachés par des chaînes d’or et grimaçant dans les branches, -les oiseaux de l’Inde au plumage brillant et bariolé, les paons qui -se promènent dans les allées en étalant leur queue chatoyante, tout, -dans ce palais enchanté, est digne du royaume le plus riche de la -terre. - - -Illustration : La reine de Saba. - - -Nous nous prosternâmes devant la reine, puis elle nous dit de nous -lever. Elle est elle-même aussi brillante que son palais, étant toute -jeune et belle comme la lune. Elle était entourée de joueuses de -tambourin, de porteuses d’éventails et de coiffeuses, parfumée -d’essences et vêtue avec la dernière richesse. Dans sa chevelure et -son cou étaient des bijoux et des parures qui auraient suffi à payer -l’équipement et l’entretien, pendant une année, d’une flotte de -guerre. Elle portait une robe brodée d’or rouge, sur laquelle étaient -représentés des personnages, des quadrupèdes et des oiseaux, et qui -retombait par-dessus ses autres vêtements ; ses manches étaient -relevées jusqu’au coude, et ses bras chargés de bracelets qui -valaient des milliers de pièces d’or. A sa vue nous fûmes éblouis. -Hannon récita immédiatement les vers suivants : - - « Ses yeux sont comme des lunes : que dis-je, comme des lunes ! - \ Ce sont des soleils. L’arc de ses sourcils lance des flèches - \ qui percent le cœur des mortels ! - - « Voici la reine dont la justice s’étend sur tous les êtres, - \ celle qui a dompté et pacifié tout l’univers ! - - « Je chante ses bienfaits : que dis-je, ses bienfaits ! Plutôt - \ les colliers qui enchaînent le cou des humains ! - - « Je baise ses doigts : que dis-je, ses doigts ! Plutôt les clefs - \ des faveurs divines. » - - -Illustration - - -La reine, qui parlait fort bien le phénicien, car la langue qu’on -parle en Ophir ressemble beaucoup à la nôtre, fut enchantée de -l’éloquence d’Hannon. Elle daigna jeter un regard sur mon présent, et -voulut que moi-même je lui racontasse mes aventures. Ensuite elle se -leva et nous ordonna de la suivre dans son jardin qu’elle nous fit -voir elle-même. Elle s’avançait en se balançant sur ses hanches, -suivie de toute sa cour et pareille à une déesse. Avant que je prisse -congé d’elle, elle me dit de revenir le soir avant mon départ, -attendu qu’elle avait des ordres à me donner. - -Le soir même, la reine envoya des présents magnifiques, des -provisions abondantes pour nos navires, des vêtements brodés pour les -femmes qui étaient avec nous, et une tunique d’écarlate avec une -ceinture d’hyacinthe et un baudrier brodé d’or et de perles pour -Hannon. - -Nous passâmes huit jours à Havilah, faisant nos échanges et admirant -les curiosités de la ville. On y rencontre les peuples les plus -divers, ceux qui viennent de l’Inde et de la Taprobane, ceux qui -viennent de l’Éthiopie et ceux qui viennent des bouches de -l’Euphrate. Les Sabéens eux-mêmes ressemblent beaucoup aux Juifs, aux -Phéniciens et aux Arabes, sauf qu’ils sont plus petits de taille et -plus bruns de visage, mais leur reine est très-blanche. L’or et -l’étain qui existent dans ce pays viennent de l’Inde, ainsi que les -paons, l’écaille et l’ivoire. Les épices, les étoffes précieuses et -les vases de verre opaque viennent de plus loin encore, par l’Inde, -de pays où personne n’est jamais allé. On m’a dit qu’il fallait deux -ans pour y aller, en partant de l’extrémité de l’Inde. - -Le jour de mon départ, je me présentai devant la reine. - -« Magon, me dit cette grande souveraine, tu sauras qu’il y a dix-huit -mois, le vieux roi David qui t’avait envoyé en Tarsis est mort. Son -successeur est un jeune roi, son fils, qui s’appelle Salomon, de la -puissance et de la sagesse duquel on me dit des choses merveilleuses. -Il domine jusqu’au golfe d’Élam, sur la mer des Roseaux, où il -possède le port d’Hetsion-Guéber. Je veux entrer en amitié avec ce -grand roi, et je te chargerai pour lui d’un présent digne de lui et -de moi-même. - -— Votre volonté est ma loi, répondis-je. - -— Mais d’abord, me dit-elle, si tes gens et tes navires, et toi vous -n’êtes pas trop fatigués, veux-tu faire un voyage à mon service ? - -— Quel est-il, ô reine ? demandai-je. - -— J’ai appris que le roi de Babylone, d’Assur et d’Accad marche avec -une puissante armée, pour soumettre les peuples de l’embouchure de -l’Euphrate, qui se sont révoltés contre lui. Tu lui porteras des -lettres et des présents et tu le salueras de ma part. - -— Je le ferai volontiers, ô reine ! répondis-je, d’autant que le -voyage d’ici à l’embouchure de l’Euphrate n’est pas des plus longs, -ni des plus difficiles. - -— Va donc, dit la reine en souriant, et je te récompenserai comme il -convient. » - -Je me prosternai devant elle, et je sortis vers les miens. Une heure -après, je m’embarquai, après avoir pris congé d’Ettbal, qui -retournait à Sidon par Hetsion-Guéber et le canal du Pharaon. - - -Illustration : Je me prosternai devant la reine. - - -XXII Comment le général des Assyriens trouva Bicri trop lourd. - - -Un mois d’une navigation facile me conduisit à l’embouchure de -l’Euphrate, après que j’eus relâché chez les Arabes, et sur la côte -des Gédrosiens ichthyophages qui est en face. Chamaï et ses gens, -auxquels j’avais annoncé la mort de leur roi, prirent le deuil -pendant huit jours, déchirant leurs habits et jeûnant en son honneur, -et ne se peignant ni la barbe ni les cheveux. Après quoi ils se -lavèrent, firent un festin et se réjouirent en l’honneur du nouveau -roi. - -J’entrai dans le fleuve, et de bon matin j’arrivai à la petite ville -consacrée au dieu Oannès, qu'on rencontre d’abord dans les terres. -Cette ville, construite en briques comme toutes celles des bords de -l’Euphrate, car la pierre manque absolument dans ce pays, est -fortifiée d’une enceinte circulaire faite de briques crues et cuites, -séparées par des lits de bitume. Des forêts s’étendent sur sa droite, -débris des immenses forêts de Mésopotamie, où l’éléphant vivait -encore il y a trois cents ans, à ce que m’ont assuré des gens savants -de ce pays. Sur l’autre rive s’étalent, à perte de vue, les champs -cultivés et couverts de moissons et de pâturages. En amont, et des -deux côtés du fleuve, on voyait des centaines et des centaines de -tentes dressées au milieu des moissons ou adossées à la forêt. De -longues files de chevaux étaient entravées à des piquets, et la fumée -de feux innombrables montait en colonnes bleuâtres vers le ciel. Des -barques et deux grands navires de construction phénicienne étaient -amarrés à la berge. Des vedettes à cheval, la lance au poing, l’arc -et le carquois sur la cuisse, étaient placées sur les rives, et plus -loin, les moissons, les prairies et la lisière de la forêt -fourmillaient de soldats. - -« L’armée des Assyriens ! s’écria Himilcon ; voilà l’armée des -Assyriens, là-bas ! - -— Ah ! dit Hannibal en se frottant les mains, je revois donc enfin -une vraie armée, et un vrai camp, et de la cavalerie ! Loué soit -Nergal, dieu de la guerre, et le seigneur des armées ! Quel beau -spectacle ! L’assiette de ce camp est bien choisie et les tentes -heureusement disposées, et les troupes me paraissent habilement -réparties. Je veux savoir qui sont les chefs, et visiter leurs -divisions, milliers, centaines et dizaines. » - -Des cris rauques interrompirent l’effusion d’Hannibal. Des cavaliers -galopèrent sur la berge à notre rencontre, posant la flèche sur la -corde de l’arc. Ils nous crièrent en chaldéen de nous arrêter et de -dire qui nous étions. Je montai sur la proue du navire et je répondis -poliment à leur demande. - -« C’est bon ! nous cria celui qui paraissait être leur chef. Attendez -ici ! Je vais aller consulter le chef de mon millier. » - -Il partit à fond de train dans la direction du camp, et revint, un -quart d’heure après, précédant une autre troupe de cavaliers à la -tête de laquelle trottait un grand gaillard armé de pied en cap d’une -cotte de mailles, de grèves de mailles, d’un casque à gorgerin de -mailles et la lance au poing. - -« Beau cavalier ! dit Hannibal. La cavalerie des Assyriens est -magnifique. - -— Je le reconnais volontiers, dit Chamaï ; mais en ce qui concerne -l’infanterie, je demande la première place pour celle de Juda. » - -Pendant qu’Hannibal et Chamaï discouraient, le Chaldéen s’arrêta sur -la berge, en face de notre navire. - -« Holà ! cria-t-il d’une voix forte ; que vos chefs descendent à -terre, et me suivent pour implorer la miséricorde de notre roi et -déposer leur demande aux pieds de notre général, Balazou. - -— Voilà un général qui a un beau nom, » observa Hannon. - -Effectivement, Balazou, en langue chaldéenne, signifie « le -Terrible ». - -Je pris les lettres de la reine de Saba et je descendis à terre, -accompagné d’Himilcon, d’Hannon, d’Hannibal, de Chamaï et de Bicri. -Huit matelots derrière moi portaient le présent de la reine. - -Le chef chaldéen nous reçut d’un air rogue. C’était un homme de bonne -taille, corpulent et lourdement membré, le teint vermeil, la figure -large, la mâchoire forte, l’œil gros et à fleur de tête, la barbe -épaisse et frisée, comme sont tous ses compatriotes carduques et -chaldéens. Il était d’ailleurs, comme eux, insolent, brutal et -grossier. - -« Allons, vous autres gens de mer, dit-il, marchons et allongez le -pas. Je n’aime pas retenir la bride à mon cheval. » - -Nous suivîmes le cavalier chaldéen, escortés par la troupe de ses -soldats. Bientôt nous passâmes au milieu d’un parc de chariots de -guerre, puis devant un camp d’Assyriens de Mésopotamie, gens de pied -armés de longues lances et de masses d’armes, et pour le visage, -semblables aux gens de Juda. Plus loin, nous vîmes la troupe farouche -des Mèdes récemment soumis à l’empire de Ninive et de Babylone ; ces -Mèdes, dont les pères conquirent autrefois Ninive et lui donnèrent -des rois, nous regardaient passer en faisant de grossières -plaisanteries dans leur langue. Ce sont des hommes à la structure -trapue, à la tête ronde, à la barbe clair-semée et à l’œil oblique. -Armés d’épées suspendues à un baudrier et d’arcs courts, mais -très-forts, leur troupe est redoutable. A côté des Mèdes s’agitaient -des Arabes, venus avec leurs chameaux. Ces Arabes, demi-nus et -criards, font aussi partie du contingent des rois d’Assyrie. Au -milieu d’eux, je reconnus des marchands d’esclaves madianites et -plusieurs Phéniciens qui suivent partout les armées comme -fournisseurs, et aussi pour acheter aux soldats le butin de guerre et -les esclaves. - -Nous nous arrêtâmes au milieu d’un camp de cavaliers chaldéens, -devant une grande tente ronde couverte de belles étoffes. Des -Carduques à pied la gardaient, la masse d’armes ou l’épée au poing. -Ils étaient armés de demi-cuirasses, de jambières, de casques -empanachés et de boucliers ronds. C’était la tente du « Terrible ». - -« Entrez, nous dit le chef de milliers d’un air goguenard ; entrez, -gens marins, et tâchez que le Terrible vous reçoive bien. Peut-être, -en votre honneur, sortira-t-il de ses humeurs. » - -Là-dessus, le Chaldéen éclata bêtement de rire, fit caracoler son -cheval, et partit au galop, suivi de ses hommes. - -« Holà ! cria derrière lui Chamaï furieux ; holà ! grossier brutal, -est-ce ainsi qu’on parle à des capitaines ? Les quitte-t-on sans les -saluer ? sommes-nous moins que toi ? » - -Mais le Chaldéen ne l’entendit pas. Il était déjà loin. - -Les soldats carduques nous considéraient attentivement, échangeant -entre eux des réflexions à voix basse. Les riches vêtements d’Hannon, -présent de la reine de Saba, attiraient surtout leurs regards. - -« C’est toi qui es le chef ? dit l’un d’eux à Hannon. - -— Non, le voici, » répondit Hannon en me désignant. - -Or j’étais vêtu de mes vieux habits de bord, usés et fripés par la -mer. - -Les Carduques me regardèrent avec surprise, et pensèrent tout de -suite à quelque déguisement, car, chez eux, l’autorité ne va pas sans -le luxe des armes et des habits. - -« Et vous venez voir le Balazou ? reprit le soldat. - -— Nous venons le voir, » répondis-je. - -Le soldat pénétra sous la tente en courbant le dos et ressortit un -instant après. - -« Entrez, » dit-il. - -J’entrai hardiment, suivi des miens. - -Au fond de cette tente très-vaste, et où se trouvaient déjà de -nombreux chefs et esclaves, un homme magnifiquement vêtu, mais sans -armure, était assis ou plutôt vautré sur un lit de repos. Des gardes -armés se tenaient à ses côtés, et devant lui deux échansons -présentaient des coupes de vin dont il ne paraissait guère avoir -besoin, car il était parfaitement ivre. C’était le Balazou. - -Nous nous inclinâmes profondément devant lui, à l’exception du seul -Bicri. J’avais déjà maintes fois remarqué que le jeune archer avait -ses idées à lui et n’en faisait guère qu’à sa tête. - -Le Balazou, repoussant un des échansons debout devant lui, nous -considéra attentivement. C’était un homme de haute taille, la barbe -abondante et bien frisée, les cheveux reluisants d’essences, la -mâchoire lourde et les lèvres épaisses. Il était vêtu d’une robe -rouge à ramages et à broderie et d’une tunique frangée. Sa masse -d’armes, terminée par une tête de bœuf, était déposée sur le lit à -côté de lui. Il nous regardait en clignant des yeux, en hochant la -tête et en faisant toutes sortes de mines. Voyant cela, ses gens -ricanaient et l’imitaient pour lui faire leur cour. Nous gardions le -silence, attendant qu’il parlât. - -A la fin, il se décida. - -« Holà ! cria-t-il d’une voix avinée, qu’on me saisisse ces deux -grands-là et le jeune homme armé d’un arc, qu’on leur donne -vingt-cinq coups de fouet et qu’on les enrôle ensuite parmi mes -archers : ils sont bien faits et de bonne mine ! » - -Je restai si stupéfait que je ne sus que répondre. Hannibal fit un -pas en avant, les poings serrés et regardant le Balazou avec des yeux -enflammés. Mais le Balazou ne s’en aperçut pas. - -« Quant à celui qui a un baudrier d’or, continua-t-il, qu’on le -dépouille nu comme un ver et qu’on le mette avec mes esclaves. Et -quant au vieux borgne et à l’autre rabougri, qu’on me les pende ou -qu’on leur coupe la tête ; cela m’est égal ! - -— Hein ? s’écria le premier Himilcon ; c’est moi, pilote Sidonien, -que tu appelles vieux borgne ? Et c’est le fameux amiral Magon que tu -appelles vieux rabougri ? » - -Le Terrible partit d’un éclat de rire. - -« Allez, dit-il, et empoignez-moi ces gens-là. Faites comme j’ai -dit ! » - -Plusieurs hommes s’avancèrent sur nous. Le Balazou prit la coupe des -mains d’un de ses échansons, la vida d’un trait et la lui jeta à la -face. - -Un Chaldéen leva la main sur moi : je le repoussai rudement. En même -temps, je vis Himilcon dégainer son coutelas. Hannibal se jeta sur -l’homme qui venait pour le saisir, et le frappant des deux poings, à -la manière des Kymris de Preudayn, au visage et dans les yeux, il le -terrassa sur place. Chamaï, imitant les Celtes d’Armor, fondit sur un -autre la tête baissée, et d’un furieux coup de tête dans le creux de -l’estomac l’envoya rouler contre la paroi de la tente, où il resta -étendu comme un homme mort. Mais Bicri, l’agile Bicri, plus leste et -plus réfléchi que les autres, bondit comme chat, retomba sur le lit -de repos du Balazou étendu, lui mit le genou sur la poitrine, et -d’une main le saisissant par la barbe, de l’autre il tira son couteau -et lui porta la pointe à la gorge. - -« Bravo, Bicri ! s’écria Hannibal en mettant l’épée à la main. Bien -joué, Bicri ! - -— Vive le roi ! cria Chamaï en se redressant l’épée haute. Tiens -ferme, Bicri ! » - -Hannon et moi dégainâmes aussi. Himilcon, saisissant un Chaldéen par -le cou, le terrassa d’un de ces tours de main de matelot qui -surprennent toujours les gens de terre. - -Mes huit marins, voyant de quoi il retournait, posèrent leurs caisses -à terre et dégainèrent tranquillement leurs coutelas. - -« Faut-il le saigner ? me dit Bicri avec son flegme ordinaire. - -— Attends un peu, répondis-je. Toi, Balazou, si tu cries, mon jeune -homme te coupera la gorge ; et vous, gens de guerre, si vous appelez -à l’aide, ou si vous faites un mouvement contre nous, votre chef est -un homme mort. - -— Restez calmes, restez calmes, restez calmes, ô guerriers ! » dit -par trois fois le Terrible d’une voix moins avinée. Le couteau de -Bicri le dégrisait quelque peu. - -Les Chaldéens, soldats et esclaves, se rangèrent, d’un air effaré, -contre les parois de la tente. Bicri se mit à siffler la chanson de -Benjamin et posa l’autre genou à côté du premier, sur la poitrine du -Balazou. - -« Tu m'étouffes, jeune homme, dit le Balazou d’une voix étranglée. -Laisse-moi ; ce que je disais n’était qu’en plaisantant. - -— Oh ! je t’étouffe, dit Bicri, ce n’est pas vrai. Je ne suis pas -lourd. - -— Par Nitsroc ! râla le Terrible, laisse-moi. Tu auras une splendide -récompense. Je te ferai riche pour la vie. - -— C’est l’affaire de l’amiral Magon, répondit Bicri. Ici comme à son -bord, c’est lui qui est maître après Dieu. - -— Allons, laisse-le un peu respirer, » dis-je à Bicri. - -L’archer remit les pieds par terre, mais sans lâcher la barbe du -Balazou et sans bouger son couteau. Le Terrible souffla bruyamment. -Sa figure était pâle et moite de sueur. Il était tout à fait dégrisé. - -« Chef de ces gens, dit-il d’une voix dolente, où es-tu ? - -— Me voici, répondis-je. - -— Oui, voici le rabougri, ricana Himilcon ; et moi, le vieux borgne, -je suis son pilote. Et nous revenons du pays des Souomi, où on boit -de l’huile de poisson, et nous avons fait le tour de la Libye tout -exprès pour te couper la gorge. Cela t’apprendra à te griser sans -rien offrir aux autres, entends-tu, homme de rien ! » - -Disant ces mots, Himilcon arracha des mains d’un échanson la coupe -pleine qu’il tenait, la vida d’un trait et la jeta au nez du Balazou. - -J’arrêtai le bras d’Himilcon. - -« Silence, pilote ! lui dis-je. Le seigneur Balazou a fait quelque -méprise et ignore qui nous sommes. Ne venons-nous pas apporter des -présents à son roi ? Ne sommes-nous pas ses serviteurs ? » - -Le Terrible fit un furieux soubresaut. Le couteau de Bicri lui -égratigna quelque peu la gorge. - -« Mon roi est illustre, cria-t-il à plein gosier ; mon roi est -Binlikhous, deuxième du nom ! - -— Pas si haut, pas si haut, dis-je vivement. - -— Et quand ton Binlikhous, deuxième du nom, serait troisième ou -quatrième, dit Bicri en lui serrant le cou pour le maintenir, je te -saignerai ici, si tu recommences à te trémousser et à crier si fort. - -— Est-ce ainsi qu’on traite l’illustre amiral Magon, ajouta Hannibal, -et des guerriers comme Chamaï et moi ? - -— J’ai voulu rire, j’ai voulu plaisanter, dit le Terrible. Fais -lâcher prise à ton jeune homme. Je te jure, par mes dieux, que je ne -vous ferai pas de mal. N’as-tu pas confiance en moi ? - -— Pas tout à fait, répondis-je en souriant. Il y aurait un moyen plus -simple de nous entendre. - -— Et lequel ? dit le Balazou. Parle, grand capitaine ! Parle, homme -vaillant ! - -— As-tu jamais vu de vrais vaisseaux phéniciens, incomparable -Balazou, serviteur du roi Binlikhous deuxième ? lui demandai-je ; des -vrais vaisseaux phéniciens faisant le voyage de Tarsis ? - -— Où veux-tu en venir, homme marin ? me dit le Terrible. - -— C’est facile à comprendre, lui répondis-je. Tu vas venir visiter -mes vaisseaux ! - -— Bien volontiers, s’écria le Chaldéen. Tout de suite, tout de suite. - -— Doucement, lui répondis-je. En y allant, tu marcheras entre -Hannibal et Chamaï, qui seront à tes côtés, l’épée nue pour te faire -honneur. Et ton jeune ami Bicri marchera derrière toi, toujours pour -te faire honneur. Et quand tu seras à mon bord, tu auras la -complaisance d’y rester, jusqu’à ce que je me sois acquitté envers -ton roi. Et souviens-toi de ce que te disait tantôt le jeune homme : -que sur un navire phénicien, le capitaine est maître après les dieux. - -— Je comprends, dit le Balazou en soufflant. Je comprends. Si -j’appelle à l’aide jusqu’à tes navires, tu me feras poignarder, et -quand j’y serai, tu me garderas en otage. - -— Tout juste, mon cher ami, lui répondis-je. Tu as parfaitement -compris. - -— Tu es un habile homme et tes gens sont hardis ! soupira le Balazou. - -— On a vu des petits rabougris et des vieux borgnes comme cela, dit -l’incorrigible Himilcon. Dis donc, Balazou, ordonne donc à tes brutes -de me donner encore une coupe de vin. » - -Le Balazou ne répondit pas. Il ferma les yeux comme un homme qui -réfléchit profondément. - -« Oh ! ne te presse pas, dit Bicri en s’asseyant sur lui, prends -toutes tes aises ; je ne suis pas fatigué. - -— Jeune homme, s’écria le Balazou, qui décidément avait une profonde -admiration pour les façons d’agir de Bicri, jeune homme, entre à mon -service et je ferai ta fortune ! Tu es vaillant et tu me plais. Mais -auparavant, ôte ton corps de dessus le mien, car tu es beaucoup plus -lourd que tu ne crois » - -Pour toute réponse, Bicri se mit à siffler une chanson des Kymris. - -« Je m’amuse énormément, » dit Himilcon. - -Après quoi, il arracha une outre de vin des mains d’un échanson et -lui donna deux grands soufflets en échange. - -« Voyons, dis-je, nous ne pouvons pas rester éternellement ici. D’un -moment à l’autre quelqu’un peut entrer. Il faut te décider, -Balazou. » - -Le chef fit un mouvement. Bicri fronça le sourcil et appuya son -couteau. - -« Allons, dit brusquement le Terrible. Allons, vous êtes de braves -gens. Après tout, c’est moi qui ai eu tort. Marchons ! » - -Mes matelots ramassèrent leurs caisses. Hannibal et Chamaï se -placèrent des deux côtés du Balazou, en lui dormant toutes les -marques du respect le plus profond. Bicri le suivit en sifflotant, et -nous accompagnâmes le cortége. Sur notre route les soldats se -prosternaient devant leur général, ce qui me donnait intérieurement -une forte envie de rire. Une demi-heure après, le grand Balazou -mettait le pied sur le pont de l’Astarté, au milieu de mes matelots -qui me saluaient cordialement, à la manière des marins phéniciens. Il -n’avait pas prononcé une parole en chemin. - - -Illustration : Sur notre route les soldats se prosternaient. - - -« Tout le monde à son poste, mes enfants ! m’écriai-je gaiement. Le -seigneur ici présent, général de l’armée du roi d’Assyrie, nous fait -l’honneur de visiter nos navires. - -— Et il distribue double ration de vin à l’équipage pour payer sa -bienvenue, ajouta Himilcon. - -— Vivent le roi d’Assyrie et son général ! » crièrent nos matelots. - -Le Terrible se mit à rire, quoiqu’il fût un peu pâle. - -« Tu as là de braves gens sous tes ordres, capitaine, me dit-il. Et -vous autres, vous aurez votre double ration, et des moutons, et des -bœufs, et un présent en plus ! » - -Les matelots acclamèrent encore une fois notre hôte forcé. Hannibal -le salua poliment, Chamaï haussa les épaules et Bicri dit, sans se -gêner, à son petit ami Dionysos : - -« Cet homme que tu vois ici est un ivrogne, un brutal, un couard et -un fou. Il commande à cinquante mille autres, qu’il conduit à coups -de fouet. - -— Ce ne sont pas des Hellènes alors, répondit Dionysos, car les -Hellènes sont des hommes libres, qui ne se laissent pas donner de -coups de fouet, ni commander par des hommes pareils. » - -Le Balazou se mordit les lèvres. - -« Vous êtes des gens étranges, et comme on en voit peu ici, dit-il. -Les Phéniciens se mêlent d’ordinaire de leur commerce et non de juger -les empires. - -— Nous revenons de très-loin, dit Hannibal. Cela nous a changé le -caractère. - -— Si Adonibal, suffète amiral d’Utique et de Cartage, était ici, dit -Himilcon, il t’apprendrait que les Phéniciens peuvent juger les -empires. Mais tu ne connais pas Utique et tu ne sais pas où est -Carthage. » - -En ce moment, nous eûmes le spectacle d’une partie de l’armée -assyrienne passant de la rive droite sur la rive gauche. Le fleuve -était couvert de radeaux et de barques, sur lesquels on embarquait -les chariots ; les chevaux suivaient à la nage, tenus par des hommes -placés à l’arrière de ces embarcations. Les fantassins traversèrent -sur des outres gonflées d’air. Tout cela se fit au milieu des cris et -de la plus grande confusion. Quelques-uns se noyèrent. Sur une rive, -les officiers, le fouet à la main, frappaient leurs hommes à coups de -lanière pour les faire hâter. Sur l’autre, je vis des prisonniers -qu’on ramenait devant un chef. Celui-ci était assis sur une espèce de -trône, entre des gardes et des officiers. On porta d’abord devant lui -les dieux et le butin de la ville capturée. Puis vinrent les -prisonniers demi-nus, hommes, femmes, enfants, entourés de soldats -qui les frappaient et les maltraitaient. Quelques-uns des hommes -avaient des entraves, des chaînes et des carcans de bronze. La -plupart avaient les coudes liés derrière le dos. On fit prosterner -les principaux d’entre eux devant le chef, qui leur mettait le pied -sur la nuque. Il faisait grâce à quelques-uns, et faisait couper, -devant lui, la tête aux autres. Quatre furent accrochés par la -poitrine sur des pieux aigus qu’on planta sur un tertre, à quelques -pas de là. - -Ce spectacle de désolation était vraiment affreux. Hannibal et -Chamaï, habitués à voir de pareilles scènes dans leurs guerres, y -prêtaient une médiocre attention. Mais Aminoclès et les Phokiens -regardaient avec une véritable colère. - -« Par Dzeuss ! s’écria le brave homme, si jamais une armée pareille -fondait sur l’Hellade, tous les peuples hellènes se feraient tuer -jusqu’au dernier homme, plutôt que de se laisser enlever leurs dieux -et de souffrir qu’on les réduise eux-mêmes en esclavage. Heureusement -l’Hellade est loin ! » - -Ces Hellènes sont un peuple très-courageux, et qui tient, par-dessus -tout, à sa liberté. - -Pendant que le Balazou était à notre bord, il vint un messager du roi -me demander qui nous étions. Je le lui expliquai convenablement. Il -revint une heure après et m’ordonna de l’accompagner devant le grand -Binlikhous. - -Cette fois, je n’emmenai que le seul Hannon avec mes huit matelots. -Hannon marchait à côté de moi, pensif et méditant dans sa tête -quelque beau compliment pour le roi d’Assyrie. Mais il ne nous fut -donné de voir la splendeur de ce fier souverain que de loin. A cent -pas de lui, on nous fit arrêter et prosterner. Il était assis sous un -bouquet d’arbres, tellement entouré de gardes, de porteurs -d’éventails, de porteurs de parasols, d’échansons, de chasse-mouches -et de toute sa pompe, que je ne distinguai d’abord que sa tiare -étincelante de dorures, ses pieds nus chargés de pierreries et sa -robe brodée et frangée. Dans ce rayonnement, je finis par voir sa -tête, fort majestueuse, avec de longs cheveux bouclés et une grande -barbe frisée. - - -Illustration : On nous fit arrêter et prosterner. - - -Une double haie de soldats formait une avenue depuis nous jusqu’à -lui. Des officiers vinrent chercher nos lettres et nos présents, et -les portèrent au roi. On nous emmena ensuite, après nous avoir fait -prosterner encore une fois, et on nous reconduisit à nos vaisseaux. -J’y gardai toujours le Balazou, malgré ses impatiences. - -« Pourquoi ne me relâches-tu pas, à présent ? me disait-il. - -— Parce que je ne suis pas prêt à appareiller, lui répondis-je. Et tu -tiens assez à ta vie pour comprendre que je tienne un peu à la -mienne. » - -Une heure après, on m’apporta dans une cassette en or les lettres du -roi pour la reine de Saba. Quelques esclaves et soldats portaient -aussi, pour moi et mes gens, un assez maigre présent en vivres et en -étoffes. Mes préparatifs étaient terminés : je n’avais plus rien à -faire en ce lieu désagréable et dangereux. - -« Allons, Balazou, dis-je à mon hôte involontaire, le moment est venu -de nous séparer. J’espère que nous nous quitterons en bons amis. » - - -Illustration : « J’espère que nous nous quitterons bons amis. » - - -Le Terrible respira, comme un homme qui sort d’une eau où il a failli -se noyer. - -« Je vois que tu es un homme de parole, dit-il. - -— Est-ce que tu t’imaginais que je voulais te garder ? lui -répondis-je en riant. Qu’est-ce que j’aurais fait de toi ? - -— Oh ! dit le Terrible, un homme est un homme, et chacun aime se -venger. Je t’avais fait bien peur, et j’avais été très-injuste envers -toi. Tu me tenais, tu me lâches. C’est bien. - -— Tu ne me lâcherais pas, toi, si tu me tenais, » repris-je à mon -tour. - -Le Balazou sourit. - -« Il faut baiser la main qu’on ne peut couper, » dit-il. - -Je fis ostensiblement, devant lui, garnir nos machines de traits et -de pierres, puis je le mis à terre avec toutes sortes de respects. -Avant de s’en aller, il demanda encore à Bicri s’il voulait entrer à -son service. Décidément le Balazou était entêté. L’archer refusa -tranquillement. - - -XXIII Où nous réglons nos comptes avec Bodmilcar. - - -Le jour était très-avancé pendant que nous redescendions. N’osant -franchir la barre dans les ténèbres, je m’établis, pour la nuit, -vis-à-vis d’un petit camp chaldéen, après avoir pris toutes les -précautions requises. Je craignais quelque mauvais coup de la part du -Terrible. - -Sur la berge étaient des huttes de feuillage où des marchands -phéniciens vendaient aux soldats assyriens du vin et de la pacotille -et leur achetaient leur butin. Himilcon, Gisgon et quelques autres ne -purent résister à l’envie d’y descendre, pour y boire et y bavarder. -Je les y autorisai, à condition qu’ils ne s’éloigneraient pas du -navire plus loin que la portée de la voix. Environ deux heures après, -je descendis moi-même dans ce marché éclairé de torches nombreuses. -J’étais curieux de voir ce qui s’y passait. Bicri et Jonas -m’accompagnèrent. Au moment où j’arrivais à terre, deux grandes -galères de construction phénicienne descendaient le fleuve pour venir -mouiller en aval de nous. Avec elles était un gaoul que je ne -distinguai que vaguement, car il serrait la rive opposée à celle où -j’étais, et le fleuve était bien large. Je n’y fis d’ailleurs pas -autrement attention, la navigation étant très-active, par suite du -grand trafic d’esclaves qui se faisait avec l’armée du roi d’Assyrie. - - -Illustration : Sur la berge étaient des huttes. - - -Je trouvai Himilcon et Gisgon en discussion avec des guerriers -chaldéens, qui traitaient leurs récits de hâbleries et de mensonges. - - -Illustration : Je trouvai Himilcon et Gisgon en discussion avec des -guerriers chaldéens. - - -« Comment, dit Himilcon à un chef qui était là, tu ne veux pas croire -que nous avons tenu le soleil à notre gauche ? O grand sot ! Demande -plutôt au brave Bicri, ici présent, qui a tué des cerfs de dix palmes -de haut, et à cet honnête Jonas, qui a été dieu dans le pays de -l’huile de poisson ! - -— Que me dis-tu là ? s’écria le Chaldéen en colère. Que me -brouilles-tu de tes cerfs et de ton huile de poisson ? Veux-tu me -faire croire qu’il y a des hommes assez stupides pour adorer un autre -homme comme dieu ? - -— Vous adorez bien Nitsroc, vous autres ! dit Bicri. - -— Et vous vous laissez donner des coups de fouet par votre Binlikhous -et votre Balazou ! ajouta Gisgon. - -— Par le nom du roi ! vieux coquin sans oreilles, s’écria le Chaldéen -furieux, je ne souffrirai pas que tu blasphèmes mes dieux, mon roi et -mon général. Je briserai tous les os que tu as dans le corps ! - -— Essaye un peu ! cria le Celte d’une voix goguenarde. Échangeons -quelques coups : sais-tu donner des coups de poing à la manière de -Preudayn, des coups de tête à la manière d’Armor, des coups de bâton -à la manière d’Aitzcoa, dis, ô homme ignorant qui n’as jamais quitté -la terre ferme ? - -— Connais-tu le fleuve Illiturgis, et les monts Pyrènes, et le cap -Chariot des Dieux, et les Iles Fortunées où l’on donne de l’or pour -des bouteilles vides ? s’écria Himilcon. Réponds, ô tête de bétail. -Connais-tu les Sicules, les Garamantes, les Souomi, les Guermani et -les Goti, tous peuples que nous avons vaincus ? Les connais-tu, bœuf -chaldéen ? » - -Le guerrier courba la tête, abasourdi par ce flot de noms inconnus. -La conscience de son ignorance le rendit muet. - -« Enfin, dit-il après quelques instants de silence, vous autres -Sidoniens, vous allez si loin que vous voyez des choses -extraordinaires. Moi, je suis Carduque, et je trouve que c’est déjà -bien loin de mes montagnes à ce lieu où nous sommes. Je ne savais pas -que la terre était si grande. - -— Eh bien, moi, dit un autre, je connais le Tarsis, et j’ai vu un -homme de ce pays. - -— Tu as vu un homme de Tarsis, toi ? dit Himilcon surpris. Et où cela -l’as-tu vu ? - -— Au camp du roi, répondit l’autre. Je me suis entretenu avec ce -capitaine phénicien, qui est récemment entré au service de notre roi, -et je sais ce que c’est que Tarsis, et j’ai vu un homme de ce pays -avec ce capitaine-là. » - -Un frisson me courut par le corps. Je pensai aux galères et au gaoul -qui venaient de passer devant nous. - -« Le nom de ce capitaine ! m’écriai-je, le nom de ce capitaine, et je -te donne un sicle d’or ! » - -Le Chaldéen cligna de l’œil d’un air sournois. - -« Donne deux sicles et je te dirai le nom, puisque tu y tiens tant, » -répondit-il en tendant la main. - -J’y jetai les deux sicles d’or, que l’homme serra dans sa bourse sans -se presser. Je tressaillais d’impatience. - -« A présent que j’ai mes sicles, dit le Chaldéen, pourquoi te -dirais-je le nom de l’homme ? » - -Furieux, je fus sur le point de le saisir à la gorge. - -« Allons, Rabchaké, cria un des marchands phéniciens qui étaient là, -cesse tes sottes plaisanteries. Capitaine, le nom de notre -compatriote qui est ici, au service du roi, est Bodmilcar Tyrien. » - -Je jetai un cri. - -« A nos navires, et tout de suite ! » - -Je n’eus pas besoin de le dire deux fois. Mes compagnons avaient -entendu le nom de Bodmilcar aussi bien que moi. Un instant après, -nous étions embarqués. - -Je réunis aussitôt tous mes chefs sur l’arrière de l’Astarté, et je -leur rendis compte de tout ce qui venait de se passer. - -« Compagnons, ajoutai-je, à quelques encablures d’ici, Bodmilcar est -là, qui nous guette dans l’ombre. Derrière nous, le Balazou arrive -sans doute avec ses bandes féroces. Nous avons, dans le flanc de nos -navires, de quoi faire notre fortune à tous. Nous laisserons-nous -prendre misérablement au terme de notre voyage ? - -— Non, non ! s’écrièrent-ils tous. Le moment de combattre vaillamment -est arrivé. Aux rames, et tombons dessus ! - -— Que j’arrive à l’abordage, s’écria Chamaï, et Bodmilcar est mon -homme. - -— Il est à moi, cria Hannon, que je vis en colère pour la première -fois de sa vie. Il est à moi seul ; je ne veux pas qu’il m’échappe ! - -— Jeunes fous, leur dis-je, vous aurez assez affaire tout à l’heure -pour ne pas vous quereller maintenant. Il nous reste une heure de -nuit : profitons-en pour nous rapprocher de la mer le plus -possible. » - -Nos navires partirent avec précaution, l’Astarté tenant le milieu du -chenal, l’Adonibal la droite et le Cabire serrant la berge à gauche. -Tout le monde était en armes. Tous nos feux étaient éteints. Nous -étions debout et prêts dans les ténèbres, et le cœur nous battait -plus vite qu’à l’ordinaire. - -Bicri, accroupi à l’avant, avait répandu ses flèches sur le pont -devant lui et tenait son arc tout prêt dans sa main. A ses côtés -étaient Dionysos, l’arc bandé, et Jonas, une grande hache passée dans -la ceinture et la trompette à la main. Himilcon, à l’arrière, -dirigeait les timoniers, le bouclier au bras et le coutelas au poing. -Hannibal et Chamaï, debout à la tête de leurs gens, se dressaient sur -la pointe des pieds pour apercevoir l’ennemi les premiers. - -Enfin le soleil se leva, et en même temps j’entendis le bruit du flot -sur la barre, et je vis les trois navires de Bodmilcar nous barrant -le passage, le Melkarth au milieu. Sur leur pont, c’était un -fourmillement de lances et de casques. Les deux rives étaient -désertes. - -« Nous avons le courant pour nous, dis-je tout de suite. Commençons -par des brûlots. » - -Aussitôt nos matelots lancèrent les planches chargées de matières -inflammables. La trompette de Jonas donna le signal, auquel -répondirent nos autres navires. Des fanfares de défi répondirent du -côté de Bodmilcar. Nous nous rapprochâmes rapidement à portée de -trait. Une volée de flèches nous arriva, à laquelle nous répondîmes. -La bataille était engagée. - -Je connaissais bien le Melkarth, je l’avais construit. Sur ses -robustes flancs, un coup d’éperon ne pouvait avoir d’effet, et dans -une tentative d’abordage, haut comme il l’était, il pouvait -impunément nous accabler de projectiles et effondrer notre pont, en -laissant tomber sur nous de lourdes masses de pierres et de bronze. -Son faible était qu’il était lourd à la manœuvre. En un instant mon -parti fut pris. - -« Tu tiens bien le chenal ? dis-je à Himilcon. - -— Je le tiens, répondit le pilote. Avec son tirant d’eau, le Melkarth -ne peut s’en écarter que d’une encablure à droite ou à gauche. J’ai -passé dix fois sur la barre et je la connais. - -— Bien, répondis-je. Qu’on remplisse nos deux barques de tout ce qui -nous reste de matières inflammables. Qu’on signale au Cabire de me -ranger. Je veux passer à son bord avec toi et le piloter moi-même. » - -Un instant après, je fus à bord du Cabire avec Himilcon, après avoir -donné mes instructions à Asdrubal et à Amilcar. Lesflèches pleuvaient -comme grêle. Bodmilcar combattait sur place, en homme sûr de son -affaire. Il nous barrait le passage et attendait le Balazou. - -Amilcar me remplaça sur l’Astarté. Himilcon et Gisgon prirent les -timons du Cabire et je me mis entre eux deux. Le Cabire pouvait se -vanter d’être gouverné et timonné comme pas un autre navire au monde, -j’ose le dire. - -Je pris la remorque des deux barques, je fis allumer les matières -incendiaires et je gouvernai droit sur le Melkarth. - -A un demi-jet de flèche, Bodmilcar se dressa par-dessus le bord. Je -le vis debout, menaçant. - -« Salut, Magon ! me cria-t-il. Je te revois enfin ! Ici, nous ne -sommes ni en Égypte, ni à Tarsis, ni dans le détroit de Gadès ! J’ai -trois revanches à prendre, et je les prends d’un coup. Je te tiens ! -Avant ce soir, tu seras pendu à ma vergue ! » - -Il n’avait pas fini qu’il se rejeta en arrière d’un bond. Une flèche -venait de le frapper. - -« Touché ! cria la voix de Bicri par-dessus le bruit de la bataille. - -— Manqué ! répondit la voix de Bodmilcar. Ma cuirasse est à l’épreuve -du trait ! - -— Eh bien, m’écriai-je, voyons si elle est à l’épreuve du feu ! » - -Au même instant, le Cabire se glissa entre le Melkarth et la galère -de droite, et Himilcon avec Gisgon donnèrent un double coup de timon -si habile qu’en voulant nous éviter, le gaoul alla se coller contre -nos deux barques. L’incendie y éclatait justement. Un jet de flamme -et de fumée monta par-dessus le bordage du Melkarth. - -Je coupai ma remorque au milieu d’une grêle de flèches, dont une me -blessa à la joue, et dont une autre traversa la cuisse de Gisgon. -Mais le brave pilote continua de gouverner à genoux. - -Le Cabire rasa le flanc opposé du Melkarth si vite qu’une masse de -pierre qu’on nous jeta tomba dans notre sillage, s’engouffrant dans -l’eau avec un bruit terrible. - -« Bodmilcar ! criai-je du haut de ma poupe, te voilà brûlé comme la -galère égyptienne à Tanis. - -— Cela t’apprendra à prendre le dessous du courant, marin d’eau -douce, » ajouta l’impitoyable Himilcon. - -En quelques coups de rame je fus sur l’Astarté. - -« Et maintenant, m’écriai-je, ils sont à nous ! Que l’Adonibal et le -Cabire se jettent sur la galère de droite et forcent de vitesse celle -de gauche ! En avant ! » - -Nous nous jetâmes avec fureur sur l’une des galères. - -Elle fit une manœuvre désespérée pour nous éviter et prendre le -dessus du courant ; mais elle la fit trop tard. Je lui tombai sur le -flanc, et pendant que je l’effondrais d’un côté, le choc la colla -contre le Melkarth et nos barques en flammes de l’autre. Aussitôt je -vis, dans la fumée, que les gens du Melkarth sautaient audacieusement -sur le pont de l’Adonibal, engagé entre l’autre galère et lui. Les -six navires ne faisaient plus qu’une seule masse, qui brûlait à un -bout. A l’autre, les coups de pique, d’épée, de hache et de coutelas -commençaient. - -« A l’abordage ! m’écriai-je, nous les tenons ! - -— A l’abordage ! » répétèrent Hannibal et Chamaï. - -Hannon fut le premier sur le pont de l’Adonibal, où les gens de la -galère intacte et du gaoul se jetaient en même temps que nous et nos -compagnons du Cabire. - -« A moi, Bodmilcar ! à moi ! criait le scribe. Où es-tu ? montre -aujourd’hui que tu es un homme ! - -— Me voici, me voici, mauvais efféminé ! répondit Bodmilcar. Toi le -premier, les autres après. » - -Ils se jetèrent l’un sur l’autre, l’épée haute. Pour moi, entouré -d’un flot d’ennemis, je le perdis de vue. Mais Himilcon, qui ne me -quittait pas, poussa tout à coup un cri terrible. - -« Ah ! coquin, scélérat, gueux très-vil, éborgneur infâme, je te -retrouve enfin ! » - -C’était son homme de Tarsis, son Ibère qu’il cherchait depuis -quatorze ans, et qu’il venait de rencontrer. Il bondit sur lui avec -une telle violence qu’il le renversa du choc. Tous deux roulèrent sur -le pont, cherchant à se maintenir l’un l’autre. - -« Tiens-le bien, Himilcon ! s’écria Bicri qui passait par là, l’épée -ensanglantée à la main ; tiens-le bien ! - -— Le gueux me mord le bras, s’écria le pilote. Tire-moi de -dessous ! » - -En ce moment le bras d’Himilcon passa au-dessus du dos de l’homme de -Tarsis. Bicri lui glissa lestement son couteau dans la main. Le -pilote le planta dans les reins de son adversaire, qui fit un -soubresaut en râlant. - -« Merci, dit Himilcon en se relevant couvert de sang, mais radieux. -Je suis vengé. Toi, chien, crève ! » - -Jonas, armé de sa hache, faisait des prodiges. Aminoclès le secondait -en brave homme. Hannibal et Chamaï, leur armure toute faussée, -finirent par jeter par-dessus bord tout ce qui était à l’avant. -Amilcar fut tué. Asdrubal, quoique blessé, réussit à déblayer le -timon ; je le rejoignis, et faisant manœuvrer au milieu de la -bataille, nous réussîmes à dégager l’Adonibal de l’incendie qui -menaçait de le gagner. L’autre galère, toute vide, s’en allait à la -dérive. Les quelques hommes qui étaient restés sur l’Astarté et le -Cabire les maintenaient sous vent à nous. - -« A moi tout le monde ! » m’écriai-je. - -Comme je disais ces mots, Hannon, couvert de sang, son épée brisée -dans la main, se dressa devant moi. - -« Il m’échappe ! s’écria-t-il. Le flot des combattants nous a -séparés ! - -— Nous le tenons, au contraire, répondis-je. Il est à nous ! » - -Sur mon signal, nous leur abandonnâmes l’avant du navire, où -grouillait leur foule pressée, et maîtres de l’arrière, maîtres de -gouverner, nous laissâmes porter sur l’Astarté et sur le Cabire. - -« Tout le monde à notre bord ! » m’écriai-je. - -Hannibal et Chamaï, à la tête de leurs hommes, formés en rang serré, -barrèrent le passage aux gens de Bodmilcar et nous permirent -d’évacuer le navire. Puis, leur tour, ils se jetèrent qui sur le -Cabire, qui sur l’Astarté, suivis du flot de nos ennemis dont -quelques-uns passèrent sur notre pont avec nous. Mais ils furent tués -tout de suite. - -Cette fois Bodmilcar était pris, et bien pris. Embarrassé sur -l’Adonibal, incapable de manœuvrer au milieu des débris du combat et -des rames en pantenne, il était livré sans défense à nos machines et -à nos flèches. Le Melkarth n’était plus qu’un brasier. L’une des -galères était coulée, et l’autre, entraînée à la dérive, avait -disparu. - -Pendant une demi-heure, je l’accablai de projectiles, malgré sa -défense désespérée. Puis je me jetai de nouveau à l’abordage par son -arrière. Bodmilcar, le visage en sang, nous attendait à l’avant, à la -tête d’une trentaine d’hommes qui restaient debout. - -« Faut-il l’abattre ? dit Bicri en encochant sa flèche. - -— Non, répondis-je en lui arrêtant le bras. Un autre genre de mort -l’attend. » - -Les gens de Bodmilcar vendirent chèrement leur vie. Pour lui, au -moment où il se précipitait sur moi, Jonas le cueillit dextrement et -me l’offrit. - -« Voilà, me dit le bon trompette, voilà ton ennemi. Allons, ne te -trémousse pas ainsi, toi, ou tu feras que je te casserai quelque -membre. » - -Bodmilcar, écumant de fureur, resta immobile. Il ne répondit à aucune -de mes questions et garda un farouche silence jusqu’au moment où on -le pendit. - -C’est ainsi que finit ce scélérat. - - -Illustration : C’est ainsi que finit ce scélérat. - - -Pour nous, nous revînmes sans encombre à Tyr par le canal du Pharaon, -après avoir visité la reine de Saba et le roi Salomon. Notre -navigation fut belle et joyeuse. - -Une foule de peuple nous attendait sur le quai et nous fit une -réception triomphale, et le roi Hiram nous donna une fête splendide, -où il voulut que moi-même je racontasse mes aventures devant tous les -anciens assemblés. - -C’est ainsi que se termina mon long voyage. Le roi me fit pré- sent -des trois bateaux qui avaient servi ma navigation, et le peuple de -Sidon me nomma suffète amiral. Je gardai avec moi Himilcon, Gisgon, -Asdrubal et Hannibal qui fut chef de mes hommes d’armes. - -Ai-je besoin de raconter comment je fis flotter le bois de cèdre et -amenai les matériaux dont le roi Salomon construisit ce temple -magnifique de Jérusalem ? Tous les Sidoniens ne connaissent-ils pas -cela ? et ne connaissent-ils pas mon ami Chamaï, capitaine des gardes -du roi Salomon, quand il vient me rendre visite dans mon palais, -accompagné de sa femme Abigaïl et du grand Jonas, le chef des -trompettes royaux ? Et n’ont-ils pas vu souvent Bicri, le riche -vigneron, quand il vient vendre à Sidon ses outres et ses tonneaux, -et qu’Himilcon et Gisgon les dégustent les premiers ? Et ne -voient-ils pas, tous les ans, le navire qui part en grande pompe pour -aller chercher à Paphos Hannon, grand prêtre d’Astarté, et sa femme, -la belle Chryséis, grande prêtresse de cette déesse chez les -Hellènes ? Hannon vient sacrifier au temple de la métropole. Dionysos -l’accompagne : c’est un guerrier fameux dans son pays ; il enseigne -aux Phokiens la navigation et les lettres phéniciennes. Le vieux -Aminoclès, fier de son fils, fait aussi le voyage pour voir son -ancien amiral, et ce jour-là, quand le Cabire, orné de tentures, va -chercher mes invités au large et les conduit à mon propre -débarcadère, le peuple de Sidon acclame le hardi bateau, et se -réjouit en voyant réunis sur le pont les compagnons qui ont découvert -les îles de l’Étain, la côte de l’Ambre et les Iles Fortunées. - -Le soir d’un pareil jour, Himilcon ne marche pas souvent très-droit, -et Bicri ne manque pas de siffler la chanson des Kymris et la chanson -de Benjamin ; et quand nos hôtes s’en vont, Jonas lui-même veut les -précéder, en sonnant de la trompette en leur honneur. - - -FIN. - - -Illustration - - -NOTES. - -Je ne prétends point faire de ce livre un ouvrage de science pure ; -j’ai voulu simplement présenter, sous une forme courante, un tableau -du monde en l’an 1000 avant Jésus-Christ, et résumer, pour l’usage de -la jeunesse, des notions, des découvertes et des faits épars dans des -ouvrages que leur caractère exclusivement scientifique et technique -et leur prix élevé rendent moins abordables. - -Le but que je me suis proposé m’interdit de surcharger de notes les -Aventures du capitaine Magon. La lecture d’un livre de ce genre -serait fastidieuse à l’excès, s’il fallait à chaque instant quitter -le fil du récit pour consulter une note de bas de page, ou courir à -une pièce justificative placée la fin du volume. J’ai donc -systématiquement évité toute espèce de notes, et je n’ai mis que -celles qui étaient strictement nécessaires pour l’intelligence du -texte. Il faudra bien que le lecteur me croie sur parole. Toutefois, -pour ma justification comme pour répondre au désir des lecteurs qui -prendraient goût à l’étude de l’époque dont j’ai parlé, et en -particulier à l’histoire du peuple phénicien, je donne ici une liste -succincte d’un certain nombre d’ouvrages bons à consulter, et je la -fais suivre de quelques commentaires. Ces commentaires éclaireront -quelques points que la forme du roman m’a fait laisser dans -l’obscurité. Il va sans dire que dans les ouvrages dont je donne la -liste, je ne cite pas les livres de l’antiquité classique, depuis la -Bible jusqu’à Strabon, en passant par Xénophon. Je ne veux renvoyer -le lecteur qu’aux recherches de la science moderne et citer que les -travaux qui m’ont servi plus particulièrement. -Ouvrages à consulter. - - Movers (F. C.). Das Phönizische Alierthum. - Renan. Mission en Phénicie. - Daux. Recherches sur les Emporia phéniciens dans le Zeugis et le - \ Byzacium. - Nathan Davis. Carthage and her remains. - Wilkinson. Manners and Customs of ancient Egyptians. - Hockh. Kreta. - Grote. History of Greece. - Mommsen. Geschichte der Römische Republik (Introduction et Ier - \ chapitre). - Bourguignat. Monuments mégalithiques du nord de l’Afrique. - Fergusson. Rude Stone Monuments. (Très-bien résumé en français - \ par M. Louis Rousselet dans la Revue d’Anthropologie.) - Broca et A. Bertrand. Celtes, Gaulois et Francs (dans la Revue - \ d’Anthropologie). - L’abbé Bargès. Interprétation d’une inscription phénicienne - \ trouvée à Marseille. - Layard. Nineveh and its remains. - Botta. Fouilles de Babylone. - Reuss. Nouvelle traduction de la Bible (en cours de publication). - -Éclaircissements. - -Chapitre I. - -J’ai adopté le mot classique de « Phéniciens » pour être mieux -compris. Le mot national est « Cananéens ». Les gens que les Grecs -ont appelés « Phéniciens », mot qui peut s’interpréter de deux -façons : « les Rouges » ou « les gens du pays des dattes » -s’appelaient entre eux Cananéens, c’est-à-dire « gens de la basse -terre », par opposition aux « Araméens », c’est-à-dire aux « gens de -la haute terre, de la montagne ». Ce n’est pas le lieu ici de me -livrer à une dissertation linguistique et ethnographique sur les deux -mots Khna et Aram, d’où Cananéen et Araméen tirent leur origine. - -Le sens du mot sicle, qui s’orthographie dans le dialecte hébraïque -et se prononçait probablement aussi chekel, est « objet pesé ». On -comprend donc qu’il s’applique à la fois à la monnaie, dont les -marchands phéniciens inventèrent certainement l’usage, et au système -de poids. - -Le mot gaoul signifie « un objet rond, creux ». On voit pourquoi il -s’applique aux navires ronds qui servaient au commerce. Les -Phéniciens appelaient Gozzo : Gaulo Melitta, « Malte la ronde. » - -Le type du gaoul est essentiellement tyrien. Onerariam navem Hippus -Tyrius invenit. (Pline, Hist nat.) - -Pour reconstruire un navire phénicien, je me suis servi -particulièrement : - - De deux planches des fouilles de Layard ; - De la description très-exacte et très-complète qu’en fait le - \ prophète Ézéchiel (Prophétie contre Tyr) ; - D’une description fort intéressante que donne Xénophon (dans les - \ Œconomiques) du grand navire phénicien qui vient tous les ans - \ au Pirée ; - Des planches de l’ouvrage de Wilkinson. - -Enfin, raisonnant par analogie, j’ai usé de la dissertation du -colonel Yule sur les navires génois, pisans et vénitiens du treizième -siècle (dans son édition de Marco Polo). - -Le doublage en cuivre des navires, qui peut paraître un anachronisme, -a parfaitement existé chez les anciens Phéniciens. On en trouvera -mention dans Végèce, De re militari, IV, 34 ; dans Athénée, V, 40. -C’est même à Melkarth, l’Hercule tyrien, que la légende antique -attribue cette invention : Hercules... nave ænea navigavit... habuit -navem ære munitam. (Servius.) - -L’indication des autres matériaux se trouve tout au long dans la -prophétie d’Ézéchiel. - -En dehors du type du gaoul, je donne le navire rapide, la barque, et -le vaisseau long, vaisseau de guerre à cinquante rames. - -Sans entrer dans des détails déplacés, je me bornerai à dire, pour le -premier, que les Grecs l’appelaient hippos, « cheval, » soit à cause -de sa rapidité, soit à cause de la tête de cheval qu’il portait à -l’avant : « Les petits navires de Gadès s’appellent chevaux, à cause -de l’image qu’ils ont à la proue (Strabon) » J’ai baptisé du nom de -gaditan ce navire caractéristique de la colonie phénicienne de Gadès. -Plusieurs monnaies phéniciennes de la côte d’Afrique portent pour -empreinte la tête de cheval, et la légende de la tête de cheval -trouvée dans les fondations de Carthage a peut-être pour origine -l’ornement de proue national des navires rapides phéniciens. - -La barque a un nom tout phénicien. Barek (en hébreu) signifie -« courber », plier un objet tel qu’une planche. Barca est quæ cuncta -navis commercia ad littus portat. (Isidore, Origines.) En berber -moderne, une barque s’appelle ibarko. - -Le vrai vaisseau sidonien est la galère à cinquante rames, la -pentécontore : pentecontoron sidonian (Euripide, Hélène, 1412). -Comment manœuvrait-on avec cinquante avirons un bateau long qui -portait jusqu’à quatre cents hommes ? quel était le tonnage d’un de -ces bateaux ? Je n’ai aucune donnée positive là-dessus, et je répète -que je n’ai pas l’intention de faire ici des dissertations. Si l’on -veut une analogie, on la trouvera dans les grosses jonques chinoises -que l’Arabe Ibn Batouta a vues au quatorzième siècle, qui portaient -six cents hommes et qui étaient manœuvrées par cinquante et même -soixante avirons gigantesques, chaque aviron étant manié par huit -hommes, à l’aide de deux cordes placées des deux côtés. Celles qu’a -vues Marco Polo avaient quatre hommes par rame. Il est possible que -les Phéniciens se soient servis d’un système de ce genre. - -La description que je donne des navires de parade n’a rien -d’imaginaire. On peut voir de ces navires figurés dans le recueil de -Wilkinson. (t. III). Du reste, les auteurs anciens, depuis Hérodote -jusqu’à Plutarque, sont remplis de détails là-dessus. Dans Hérodote, -le navire sidonien où Xercès se place pour passer la revue de sa -flotte est décoré d’une tente en or, c’est-à-dire en étoffes -babyloniennes brochées d’or. - -Chapitre II. - -La tiare fleurdelisée peut se voir dans l’ouvrage de Botta, planches -de la fin, aux détails de costume et d’armement. - -Les tarifs du sacrifice et du rituel sont empruntés à l’ouvrage de -l’abbé Bargès que j’ai mentionné plus haut. - -La coutume d’emporter des oiseaux pour indiquer par leur vol la -direction de la terre se trouve mentionnée par toute l’antiquité. -Dans des temps plus modernes et chez des peuples demi-barbares, nous -voyons le roi de mer Floke Vilgedarson, quand il part de Norvége en -868 pour aller découvrir l’Islande, emporter trois corbeaux. - -Chapitre V. - -Je ne donne pas le nom du Pharaon qui régnait en Égypte à cette -époque, et pour cause : le onzième siècle et le commencement du -dixième sont justement les époques où il y a une lacune à combler -dans l’histoire de l’Égypte. - -Les chariots de guerre qui accompagnent le Pharaon étaient montés par -des Libyens, c’est-à-dire par des Berbères de race tamachek, ou, si -l’on veut un équivalent moderne, des Kabyles et des Touaregs. La -cavalerie et les chariots libyens faisaient la force principale des -armées égyptiennes. - -Chapitre VI. - -Si c’était ici le lieu de faire de l’anthropologie, j’aurais -l’occasion de m’étendre longuement sur le compte des Kydoniens et des -Pélasges ; mais je n’en vois pas l’opportunité. Je me borne donc à -indiquer aux lecteurs l’existence, dans toute l’Europe, de races à -type et à langage distincts qui ont précédé les races aryennes. Deux -surtout méritent mention : l’une à tête ronde, à type mongoloïde, des -Touraniens, comme on est convenu de les appeler, et l’autre à tête -longue, des Australoïdes, si l’on veut. Ces races, en possession -d’une civilisation inférieure, ont laissé partout des traces de leur -présence. Il se trouve justement qu’en Crète les Grecs nous ont -conservé le souvenir des Kydoniens et les quelques mots de leur -langue que je donne. - -Chapitre VII. - -Je demande pardon au lecteur de mon Homéros ; mais vraiment je ne -pouvais pas me dispenser de faire passer dans mon tableau le grand -rhapsode, si problématique qu’il soit. Quant à la date de la guerre -de Troie, comme, même après les fouilles de Schliemann, elle est -encore à fixer, je la donne pour ce qu’elle vaut. - -Chapitre IX. - -La description du navire tyrrhénien est empruntée à une figure qui se -trouve sur un vase du musée Campana. - -Les hâbleries d’Himilcon, à propos de Charybde et de Scylla, sont -strictement phéniciennes. J’ai déjà fait allusion plus haut aux -mystifications habituelles des marchands et des matelots de Tyr et de -Sidon. Pour me justifier, il me suffira de citer le passage -d’Hérodote où le père de l’histoire nous parle de l’île Kyraunis, où -les jeunes filles pêchent l’or à la ligne, et nous dit tenir ce beau -récit d’un Phénicien ! Le Grec est de bonne foi : c’est le loup de -mer phénicien qui s’amusait un peu, ou qui dramatisait ses peines et -ses aventures pour hausser le prix de sa marchandise. - -La superstition du coq gigantesque est empruntée à une légende -rabbinique, citée par Movers. - -Chapitre XI. - -J’avais déjà fini ce livre, lorsque j’ai appris, par les fouilles de -M. Sainte-Marie, qu’Adonibal était le nom le plus ordinairement porté -par les suffètes amiraux d’Utique, ou du moins qu’une longue suite de -ces magistrats s’est appelée Adonibal. C’est une simple coïncidence : -j’ai donné au mien, au hasard, le premier nom phénicien venu. A ce -sujet, je dirai, pour les noms de personnages, que je leur ai donné -la forme sous laquelle ils nous sont plus familiers. A quoi bon -mettre pédantesquement Hanna-Baal (le chéri de Dieu) au lieu -d’Hannibal, Bod Melkarth (face du dieu Melkarth) au lieu de -Bodmilcar, etc. ? Il suffit au lecteur qui n’étudie pas les langues -sémitiques de savoir qu’un vieux nom phénicien ou juif se décompose -comme un nom arabe moderne, et de lui rapprocher, par exemple : -Amilcar, Abd Melkarth, serviteur de Melkarth d’Abd Allah, serviteur -de Dieu. Quant au lecteur qui étudie les langues sémitiques, je -suppose qu’il n’a pas besoin de mon livre pour s’instruire et qu’il -connaît mes sources aussi bien que moi. - -Pour les noms de lieux, j’ai rencontré des difficultés. Si j’avais -voulu les écrire tous à la sémite, je me serais trouvé en face de -trois obstacles. - - D’abord, ils ne nous sont pas tous connus sous cette forme. - Cette forme, quand elle est connue, est peu familière au lecteur. - Son identité, son orthographe et sa prononciation ne pourraient - \ être fixées qu’à l’aide de longues dissertations, fastidieuses - \ pour qui n’en fait pas une étude spéciale, et déplacées ici. - -J’ai donc été très-sobre de ce côté. J’ai mis bravement l’île de -Crète au lieu de Kaptorim, l’Égypte au lieu de Mitsraïm, les Libyens -au lieu de les Machouagh, etc. Je me suis contenté de donner quelques -indications, quand j’ai cru qu’elles étaient en place. - -Chapitre XII. - -Je fais sacrifier Magon dans un dolmen avec allée couverte enfoui -sous un cumulus, et j’emprunte à Bourguignat des détails sur les -dolmens du nord de l’Afrique. M. Daux donne encore la description -d’un temple de ce genre. Mais, par acquit de conscience, je dois dire -ici que je n’accepte en rien les théories de Bourguignat sur des -suites de monuments de pierre brute en forme de serpent, de scorpion, -etc. ; que je ne crois pas un mot d’une histoire de dolmens temples -préhistoriques, et que je suis tout à fait de l’avis de Fergusson, -qui voit dans les monuments de pierre brute des monuments -commémoratifs et funéraires relativement modernes. - -J’ai fait allusion à l’existence d’une mer intérieure en Algérie : -elle n’a pour moi plus rien d’hypothétique. Je n’en dirai pas autant -de l’Atlantide ; mais outre les migrations des Libyens, il fallait -bien mentionner des traditions répandues dans l’antiquité. - -Chapitre XVI. - -Je doute fort qu’à cette époque des Celtes fussent déjà arrivés sur -la côte ouest de France ; mais, en tout cas, il y en avait déjà sur -le Rhône et dans l’Est. J’ai constaté l’existence de races -antérieures, les Mongoloïdes et les Australoïdes des cavernes. J’en -ai présenté en Espagne, et j’en mentionne en Gaule ; j’en montrerai -encore plus loin ; cela suffit, je crois. Il eût été par trop bizarre -pour le goût du lecteur de faire arriver mes Phéniciens en France -sans leur y faire rencontrer des hommes d’une race gauloise ; je -m’accuse donc d’un anachronisme que j’estime à quatre bons siècles. -Les Celtes à tête ronde étaient dans ce temps-là sur le Danube ou -tout au plus sur le Rhône, et les Kymris à tête longue, constructeurs -de tumulus, étaient encore bien plus loin. Mais je pense avoir -disposé les choses de façon que l’anachronisme ne soit pas trop -sensible. - -Chapitre XVII. - -Il n’y a pas à douter de l’existence des Finnois aux embouchures de -l’Elbe où je les place. Faute d’un nom finnois ancien, je me suis -permis de leur donner un nom finnois moderne en les appelant Suomi. - -Chapitre XX. - -Je fais mon mea culpa pour le périple de l’Afrique. La suite du récit -m’a réduit à cet expédient. Que les Phéniciens l’aient fait par -exception, on peut le prouver. Cela n’empêche pas le Périple d’Hannon -d’être apocryphe, comme on l’a prouvé récemment, et d’être l’œuvre -d’un romancier scientifique grec, qui l’a écrit comme j’ai écrit les -Aventures de Magon. Dans ces conditions, je me suis cru autorisé à y -faire des emprunts. - -Chapitre XXI. - -L’identité du royaume de Saba et d’Ophir avec la côte sud d’Arabie -est hors de doute. Les vers qu’Hannon dit à la reine sont arabes ; -mais le goût des Orientaux a si peu changé en ces matières que je -n’ai pas hésité à mettre dans la bouche d’un Phénicien du onzième -siècle avant Jésus-Christ des vers arabes du onzième siècle après. - -Illustration : Itinéraire du capitaine Magon. - -3122. — IMPRIMERIES RÉUNIES, A - -2, RUE MIGNON, 2, PARIS - - -Notes du transcripteur - - -La police utilisée à l'origine ne comportait que le É en matière de -capitale accentuée. La transcription respecte cet état. En revanche, -les quelques É manquants ont été ajoutés. - -Certains points de fin de phrase étaient manquants. Ils ont été -ajoutés. - -Pour des raisons de mise en page, les notes de bas de pages ont été -portées en fin de chapitre, avec le changement de numérotation en -conséquence. - -Nombre d’images étaient à l’origine insérées au milieu de paragraphes -et ne pouvaient, compte tenu des possibilités de mise en page du -support de destination, être remises à leur emplacement d’origine. Il -a donc été décidé de placer ces images le plus près possible de la -scène qu’elles décrivent. - -Quelques coquilles ont été corrigées : - - Il me livrèrent → Ils me livrèrent / chap 8 - un plus rouge → un peu plus rouge (mot oublié) / chap 11 - des maux sauvages → des animaux sauvages / chap 11 - vi joignant aux murs →la joignant aux murs chap 12 - je suis de son alas → je suis de son avis / chap 12 - pour un autre fois → pour une autre fois / chap 14 - tu me les a fait ramasser → tu me les as fait ramasser / chap 12 - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES AVENTURES DU CAPITAINE -MAGON *** - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the -United States without permission and without paying copyright -royalties. 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