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-The Project Gutenberg eBook of Les aventures du capitaine Magon, by
-Léon Cahun
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
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-using this eBook.
-
-Title: Les aventures du capitaine Magon
- ou une exploration phénicienne mille ans avant l'ère
- chrétienne
-
-Author: Léon Cahun
-
-Illustrator: Paul Philippoteaux
-
-Release Date: September 19, 2022 [eBook #69007]
-
-Language: French
-
-Produced by: Aurēliānus Agricola
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES AVENTURES DU CAPITAINE
-MAGON ***
-
-
-Les Aventures du Capitaine Magon
-Ouvrages du même auteur publiés par la librairie Hachette et cie
-
-La bannière bleue. Aventures d’un musulman, d’un chrétien et d’un
-païen à l’époque des croisades et de la conquête mongole. 1 vol in-8º
-jésus avec 73 gravures d’après J. Lix, et une carte en couleurs.
-Broché, 7 fr. ; cartonné 10 fr.
-
-Les pilotes d’Ango. 1 vol in-8º raisin avec 45 gravures d’après
-Sahib. Broché, 2 fr. 60 ; cartonné, 3 fr. 90.
-
-Les mercenaires. 1 vol in-8º raisin avec 54 gravures d’après Fritel.
-Broché, 4 fr. ; cartonné, 6 fr.
-
-3122. — Imprimeries réunies, A, rue Mignon, 2, Paris.
-
-Léon Cahun
-Les Aventures du Capitaine Magon ou une Exploration Phénicienne mille
-ans avant l’ère chrétienne
-
-Ouvrage illustré de 72 gravures dessinées sur bois
-
-par P. Philippoteaux
-
-Troisième édition
-
-Paris
-
-Librairie Hachette et cie
-
-79, Boulevard Saint-Germain, 79
-
-1891
-
-Droits de reproduction et de traduction réservés
-
-
-
-Les Aventures du Capitaine Magon
-
-
-I Pourquoi Bodmilcar, marin de Tyr, détesta Hannon, scribe de Sidon.
-
-
-En l’année troisième de son règne, Hiram[1], roi de Tyr, me fit
-venir, moi marin de la ville des pêcheurs, de Sidon[2], la métropole
-des Phéniciens*. Ayant appris mes voyages, et comment j’avais été à
-Malte la Ronde, et à Botsra[3] fondée par les Sidoniens, que les
-Tyriens appellent aujourd’hui Carthada[4], et jusqu’à la lointaine
-Gadès, sur la terre de Tarsis[5], le roi Hiram me connaissait pour un
-marin expérimenté. L’astre de Sidon déclinait. Tyr couvrait la mer de
-ses vaisseaux et la terre de ses caravanes. Les Tyriens avaient fondé
-la monarchie, et leur roi gouvernait, avec l’aide des suffètes[6],
-nos autres villes phéniciennes ; la fortune de Tyr croissait sans
-cesse et beaucoup de marins et de marchands de Sidon, de Guébal,
-d’Arvad et de Byblos se mettaient au service des puissantes
-corporations tyriennes.
-
-Hiram m’apprit que son allié et ami David, roi des Juifs, rassemblait
-des matériaux pour construire, en sa ville de Jérusalem, un temple à
-son Dieu, que les enfants d’Israël appellent Adonaï ou Notre
-Seigneur. Il me proposa d’équiper des navires pour le compte du roi
-David, et de faire, à sa solde, le voyage de Tarsis, afin d’en
-rapporter de l’argent et des objets rares et précieux, nécessaires à
-l’ornement du temple projeté.
-
-Ayant le désir de revoir Tarsis et les pays de l’Ouest, j’acceptai
-les offres du roi Hiram et je lui dis que j’étais prêt à partir, dès
-que j’aurais rassemblé mes matelots, construit et équipé mes navires.
-
-Il me restait deux mois jusqu’à la fête du Printemps, époque de
-l’ouverture de la navigation. Ce temps me suffisait pour mes
-préparatifs ; comme le roi me demandait d’aller d’abord à Jaffa, port
-peu distant de Jérusalem, pour recevoir les instructions du roi
-David, je n’avais à m’occuper que des navires et des matelots,
-comptant faire les approvisionnements et recruter des gens de guerre
-dans la fertile et belliqueuse Judée.
-
-Le roi fut très-content de mon acceptation. Il me fit immédiatement
-délivrer par son trésorier mille sicles d’argent[7] pour mes premiers
-frais et donna l’ordre aux gouverneurs des arsenaux de me remettre le
-bois, le cuivre et le chanvre que je leur demanderais.
-
-Après que j’eus pris congé de lui, je retrouvai à la porte de son
-palais mon scribe Hannon et Himilcon le pilote, qui avait toujours
-navigué avec moi dans mes précédents voyages. Tous deux
-m’attendaient, assis sur le banc qui est à côté de la grande porte,
-impatients de savoir pourquoi le roi de Tyr nous avait fait venir
-tous trois de Sidon et pensant bien qu’il s’agissait de navigation à
-entreprendre et d’aventures à courir. A la vue de mon air joyeux,
-Hannon s’écria :
-
-« Maître, le roi a dû te donner ce que ton cœur désire.
-
-— Et que penses-tu que mon cœur désire ? lui dis-je.
-
-— Un navire pour remplacer celui que tu as perdu sur les écueils de
-la grande Syrte, des marchandises pour le charger, qu’est-ce qu’un
-enfant de Sidon peut souhaiter de plus ?
-
-— Tu as raison, Hannon, et nous allons tous trois au temple
-d’Astarté[8] remercier la déesse du bienfait qu’elle nous envoie par
-la main du roi et lui demander sa protection, pour bien construire
-les navires qui nous porteront à Jaffa d’abord et ensuite à la
-lointaine Tarsis.
-
-— Tarsis ! s’écria Himilcon en levant au ciel son œil unique, car il
-avait perdu l’autre dans un combat ; Tarsis ! O dieux Cabires[9],
-vous que je contemple la nuit quand je reste assis sur l’avant de mon
-vaisseau, dieux Cabires qui guidez la proue des navires sidoniens, il
-me reste vingt sicles d’argent, je veux les dépenser à vous offrir un
-sacrifice. Si je puis retrouver en Tarsis le coquin qui m’a crevé
-l’œil avec sa lance, — maudit soit-il ! — et le chatouiller sous la
-côte avec la pointe d’une bonne épée de Chalcis, je vous sacrifierai
-un bœuf plus beau qu’Apis, le dieu des Égyptiens imbéciles.
-
-— Et moi, dit Hannon, il me suffira de vendre aux sauvages de Tarsis
-assez de mauvais vin de Judée et de pacotille de Sidon et d’en
-retirer assez de bel argent blanc. Je me ferai bâtir un palais au
-bord de la mer, j’aurai un navire de plaisance en bois de cèdre avec
-des voiles de pourpre et je passerai le reste de ma vie en festins et
-en réjouissances.
-
-— D’ici au jour où tu bâtiras ton palais, lui répondis-je, nous
-coucherons encore plus d’une fois sous le ciel froid de l’Ouest, et
-d’ici au jour où nous mangerons tes festins, nous avalerons encore
-plus d’un mauvais repas.
-
-— Nous n’aurons que plus de plaisir à nous le rappeler, reprit
-Hannon, et d’agrément à le raconter, quand nous serons assis, dans
-des fauteuils ornés de peintures, une table en bois précieux entourée
-de joyeux convives, qui oublieront de manger en écoutant le récit des
-choses extraordinaires que nous aurons vues. »
-
-Tenant ces propos, nous arrivâmes au bois de cyprès où le temple
-d’Astarté élève son toit couvert de tuiles d’argent. Le soleil était
-près de finir sa course et ses rayons obliques faisaient étinceler le
-sommet des colonnes peintes et chargées de dorures qui soutiennent le
-faîte du temple. Des essaims de colombes consacrées à la déesse
-voltigeaient dans le bois sacré, ou se posaient sur les barreaux
-dorés qui joignent les colonnes entre elles. Des groupes de jeunes
-filles vêtues de robes de lin brodées de pourpre et de fils d’argent,
-la tête couverte de longs voiles de pourpre lamée d’argent et
-frangée, venaient, des pommes de grenade à la main, sacrifier à la
-dame Astarté ou se promener dans ses jardins. De la porte ouverte du
-temple s’échappait, en joyeuses bouffées, le bruit des sistres, des
-flûtes et des tambourins que les prêtres et les prêtresses sonnaient
-en l’honneur de la déesse. Cette musique, se mêlant au roucoulement
-des colombes, aux voix et aux rires joyeux de toutes ces jeunes
-femmes, formait un murmure confus et doux, un murmure délicieux à
-l’oreille de gens de mer comme nous, habitués au grondement des
-flots, aux craquements du navire et au sifflement du vent dans les
-cordages.
-
-J’allai avec Himilcon lire sur la tablette qui est entre les pieds
-d’une grande colombe de marbre, à droite de la porte d’entrée du
-temple, le tarif des sacrifices. Comme je venais de choisir une
-oblation de fruits et de gâteaux, qui ne coûte qu’un sicle, et que je
-me retournais pour appeler Hannon, je me heurtai contre un homme vêtu
-d’un costume de marine sale et râpé, qui marchait précipitamment en
-maugréant entre ses dents.
-
-« Baal Chamaïm, seigneur des cieux ! m’écriai-je, n’est-ce pas
-Bodmilcar le Tyrien ? »
-
-L’homme s’arrêta, me reconnaissant aussi, et nous nous jetâmes dans
-les bras l’un de l’autre. Bodmilcar était mon plus vieux compagnon ;
-il avait commandé un navire à côté de moi en maintes occasions,
-faisant la guerre ou le commerce. Himilcon le reconnut aussi, et tous
-deux nous pleurâmes à son cou, le voyant en si triste équipage.
-
-« Quel mauvais sort as-tu rencontré, lui dis-je, que je te trouve en
-kitonet[10] déchiré, toi qui possédais deux gaouls[11] et quatre
-galères sur le port de Tyr ?
-
-— Que le Moloch[12] confonde les Chaldéens ! s’écria Bodmilcar ; que
-Nergal[13], leur dieu à face de coq, les brûle et les rôtisse !
-J’avais la plus belle cargaison d’esclaves que jamais gaoul tyrien
-ait portée dans son entrepont ; j’avais des hommes du Caucase forts
-comme des bœufs et des filles de la Grèce souples comme des joncs ;
-j’avais des cuisiniers, des coiffeuses et des musiciennes de Syrie ;
-j’avais des paysans de Judée habiles à cultiver le froment et la
-vigne....
-
-— Où sont-ils, Bodmilcar ? interrompis-je. Combien de sicles
-t’ont-ils rapportés ?
-
-— Où ils sont ? Combien ils m’ont rapporté ? Ils sont sur le marché
-de quelque ville des Chaldéens maudits, de l’autre côté de Rehoboth ;
-et ils m’ont rapporté des coups et des horions dont j’ai encore la
-tête endolorie et les côtes moulues. Si le suffète amiral ne m’avait
-donné quelques zeraas[14] pour soulager ma détresse, je n’aurais pas
-eu un morceau de pain à me mettre sous la dent depuis trois jours que
-je suis arrivé en cette ville de Tyr. J’ai les pieds engourdis
-d’avoir tant marché pour y venir.
-
-— Marché ? dit Himilcon attendri. Tu n’as pas même trouvé une barque
-pour voyager jusqu’ici ?
-
-— Où veux-tu que j’aie trouvé une barque, pilote, gronda Bodmilcar en
-colère, pour aller de Rehoboth en Phénicie ? Est-ce que les barques
-naviguent à travers champs à présent ? Je te dis que je reviens de
-Rehoboth, du pays des Chaldéens maudits ! J’avais cinq beaux navires.
-J’ai d’abord été à la côte, chez les Philistins, acheter quelques
-esclaves et puis chez les Juifs acheter du blé et de l’huile. Ensuite
-je m’en suis allé faire quelques échanges du côté de la Grèce.
-J’avais ramassé par là quelques-uns de leurs mauvais canots ioniens
-et j’y avais fait du butin. J’eus alors l’idée de passer le détroit
-et d’aller querir du fer et des esclaves au Caucase. Ma fortune était
-faite, et je me préparais au retour, quand aux embouchures du Phase,
-la côte des Chalybes, quelques dieux à moi inconnus m’envoyèrent une
-terrible tempête ; car ni Melkarth, ni le Moloch n’auraient pu
-traiter de la sorte un honnête marin de Tyr. Je parvins à sauver mon
-équipage et ma marchandise à deux pieds : mais la cargaison et mes
-pauvres navires !... Enfin je pris mon parti de me rapatrier par
-terre, de traverser l’Arménie et la Chaldée, me disant qu’après tout
-je pourrais me défaire de mon bétail humain en route. Nous étions
-cinquante marins bien armés pour garder quatre cents esclaves ; mais
-les dieux ennemis nous firent attaquer par une troupe de Chaldéens,
-et j’eus beau battre mes esclaves, les exhorter, les supplier, les
-rouer de coups, jamais ils ne voulurent se défendre. Si bien que, les
-deux tiers de mes matelots étant hors de combat, je fus pris avec
-tout mon bien. Les Chaldéens se proposaient de nous vendre au roi de
-Ninive, et j’eus le désagrément de faire partie de ma propre
-cargaison. — Et comment t’en es-tu tiré ? » dis-je à mon vieux
-camarade. Bodmilcar leva le pan de son kitonet graisseux et rapiécé
-et me fit voir un long couteau à poignée d’ivoire qui pendait à la
-ceinture de son caleçon.
-
-« Les Chaldéens avaient oublié de me fouiller, dit-il, et de
-m’attacher. Or, la première nuit sans lune, comme je racontais aux
-deux coquins qui veillaient sur moi l’histoire des serpents de la
-Libye et des hommes de Tarsis qui ont la bouche au milieu de la
-poitrine et les yeux au bout des mains, et comme ils écoutaient mes
-mensonges bouche béante, je profitai du moment où ils étaient sans
-défiance pour éventrer l’un, couper la gorge à l’autre et prendre la
-fuite. Les niais ont perdu ma trace, si bien que me voilà, et quant à
-eux, que Moloch les écrase ! Mais que vais-je devenir maintenant ?
-Qui sait si je ne serai pas forcé de m’engager comme pilote, ou même
-comme matelot, sur quelque navire tyrien ?
-
-— Non ! m’écriai-je, ami Bodmilcar, non, grâce la protection
-d’Astarté, qui t’envoie à moi en ce jour heureux. J’ai l’ordre
-d’équiper des navires pour Tarsis, je suis le chef de cette
-flottille, et je te prends pour mon second. Himilcon est mon pilote,
-tu le connais ; et voici mon scribe Hannon, qui, devant la déesse, va
-rédiger immédiatement l’acte qui doit être fait entre nous pour cette
-expédition.
-
-— Que les dieux te protégent, ami Magon ! merci, frère ! s’écria
-Bodmilcar. Si les Chaldéens ne m’avaient tant battu, je leur rendrais
-grâce volontiers pour le plaisir qu’ils me donnent de faire ce voyage
-avec toi. A nous deux avec Himilcon, plaise à Melkarth que nous ayons
-un bon navire, et le bout du monde ne sera pas trop loin pour nous. »
-
-Cependant Hannon, qui nous avait rejoints, tira de sa ceinture son
-écritoire de cuivre. Il l’ouvrit et en sortit une feuille toute
-blanche de papyrus d’Égypte, du noir, des calames[15], une pierre à
-broyer, et, s’asseyant sur les marches du temple, rédigea
-l’engagement qui nous liait ensemble, moi Magon comme amiral,
-Bodmilcar comme vice-amiral et Himilcon comme chef des pilotes.
-Chacun de nous cacheta de son sceau, excepté Bodmilcar, qui, en
-voulant machinalement prendre le sien, se rappela que les Chaldéens
-le lui avaient volé. Mais je lui donnai immédiatement vingt sicles
-pour s’en acheter un autre et s’habiller de neuf ; puis, ayant fait
-une oblation de fruits et de gâteaux à la dame Astarté, nous partîmes
-joyeusement, Himilcon et moi, pour le port de guerre, où notre navire
-léger, le Gaditan, nous attendait à quai.
-
-
-Illustration : Hannon rédigea l’engagement.
-
-
-Le lendemain, de bon matin, nous nous répartîmes la besogne. J’avais
-le plan de mes navires dans la tête et je le dessinai immédiatement
-sur une feuille de papyrus. Je gardais mon Gaditan comme bâtiment
-léger. Je résolus de construire un gaoul, ou transport rond marchant
-à la voile, pour porter les marchandises, et deux barques[16] pour le
-service du gaoul, que son grand tirant d’eau empêche d’approcher de
-terre. Je choisis pour bâtiments d’escorte et de combat deux grandes
-galères à deux ponts et à cinquante rameurs[17], telles qu’elles
-viennent d’être récemment inventées à Sidon. Les Tyriens avaient déjà
-dans leur port de guerre trois galères amirales taillées sur ce
-modèle, navires rapides, tirant peu d’eau, marchant à la voile et à
-la rame, doublés de cuivre, armés d’un puissant éperon et propres à
-la bataille comme à l’exploration.
-
-Je désignai pour matériaux le bois de cèdre pour la quille et les
-flancs, le chêne qui vient de Bazan, en Judée, pour la mâture et les
-avirons. Au lieu de faire tisser ma voilure en roseaux de Galilée, à
-l’ancienne mode, ou en fibres de papyrus, je pris notre magnifique
-chanvre de Phénicie, que les gens d’Arvad et de Tyr savent
-aujourd’hui si bien filer et serrer en trame solide. C’est en chanvre
-aussi que je décidai de faire faire tous mes cordages. Je trouvai
-dans l’arsenal une immense quantité de cuivre et un peu de ce bel
-étain blanc que les Celtes tirent d’îles lointaines du nord-ouest.
-Ces îles sont restées inconnues jusqu’à mon voyage, et je puis dire
-que par leur découverte j’ai enrichi les Phéniciens autant qu’ils le
-furent il y a deux cents ans par la découverte des mines d’argent de
-Tarsis. J’avais pensé depuis longtemps à renforcer de cuivre la
-quille et les flancs immergés des navires, comme on fait pour les
-éperons. La solidité du vaisseau est ainsi augmentée et le bois
-pourrit moins vite à la mer. Je résolus donc de revêtir les éperons
-de mes galères d’un alliage de cuivre durci par de l’étain et de
-doubler la quille et les flancs des quatre bâtiments avec des lames
-de cuivre forgé. Je renonçai au cuivre de Chypre comme étant trop mou
-et spongieux et à celui du Liban comme trop cassant ; le métal ferme
-et ductile de la Cilicie me convenait le mieux, et Khelesbaal, le
-fameux fondeur tyrien, se fit fort de m’en forger des plaques de
-trois coudées[18] de long sur deux de large.
-
-Pour tous ces travaux, le roi avait mis deux cents ouvriers à ma
-disposition. Je me logeai, avec mes trois amis, dans une maison qui
-faisait le coin de la rue des Calfats, juste en face de l’Arsenal,
-pour être mieux à même d’y surveiller les travailleurs, que je
-pouvais très-bien voir à leurs chantiers du haut du quatrième étage
-que mon hôte m’avait loué. Himilcon et Hannon s’occupèrent plus
-spécialement de réunir les marchandises de troc, dont je fis écrire
-la liste par Hannon, et Bodmilcar, vaguant sur le port avec deux de
-mes matelots, recruta quelques bonnes acquisitions pour l’équipage
-parmi les gens de mer désœuvrés qu’on voyait flâner sur les dalles
-des quais, le bonnet sur les yeux et le nez en l’air, la recherche
-d’un engagement.
-
-Le premier jour du mois de Nissan[19], vingt-huit jours après le
-commencement de mes travaux, comme je rentrais à la maison pour
-prendre le repas du soir, voilà que je trouvai tout le monde en
-dispute.
-
-« Qu’y a-t-il, demandai-je en entrant, et qui sème la discorde ici ?
-
-— Je dis à Bodmilcar, répondit Hannon, qu’il a la cervelle d’un bœuf
-et la bonne grâce d’un chameau de la Bactriane.
-
-— Me laisserai-je ainsi traiter par cet adolescent ! s’écria
-Bodmilcar en colère, par un marin d’eau douce qui gémira comme une
-femme au premier coup de vent et qui pleurera en redemandant la
-terre ? par une tortue de jardins qui n’a jamais vu le danger et qui
-a vécu entre la robe des femmes et l’écritoire des bavards ?
-
-— Sans doute, dit tranquillement Hannon, je n’ai pas eu comme toi
-l’avantage d’être battu par les Chaldéens et rossé par mes propres
-esclaves. Mais je suis dans ma vingtième année, et le jour où tu me
-verras avoir peur à la mer, je t’autorise à m’y jeter comme une
-sandale usée. J’ai déjà navigué jusqu’à Kittim[20] et jusque chez les
-Ioniens, dont je connais la langue mieux que toi, soit dit en
-passant.
-
-— Je te défends de parler des Ioniens, cria Bodmilcar furieux, ou je
-te casse bras et jambes. »
-
-Disant cela, il mit la main à son couteau ; mais Hannon, sans
-reculer, saisit une grande cruche qui se trouvait au milieu de la
-table.
-
-
-Illustration : Hannon saisit une grande cruche.
-
-
-
-Ne renverse pas le nectar[21] ! exclama Himilcon, se précipitant
-entre eux les bras levés. Ne renverse pas ce qui reste de nectar dans
-cette cruche, excellent Hannon !
-
-J’arrêtai le bras de Bodmilcar et lui fis rengainer son couteau,
-pendant qu’Himilcon s’emparait de la cruche de vin et allait la
-déposer précieusement dans un coin.
-
-« Voyons, dis-je aux adversaires, il ne faut ni vous tailler les
-côtes, ni vous fendre la fête. Vous êtes Phéniciens, vous êtes
-marins, vous faites partie d’une même expédition sous mes ordres ; il
-faut vivre ensemble comme des amis, ou je me mettrai contre le
-premier qui troublera la paix, aussi vrai que Moloch luit sur nous.
-D’abord, qu’avez-vous à brouiller d’Ioniens ensemble, et qu’est-ce
-que les Ioniens viennent faire ici ? »
-
-Hannon vint à moi les deux mains ouvertes, et me dit :
-
-« Je suis fâché d’avoir fait de la peine à Bodmilcar, qui est ton
-ami, et qui a le pouvoir de me donner des ordres. Ce que j’en ai dit
-était en plaisantant.
-
-Allons, Bodmilcar, dis-je à mon tour, tu dois traiter Hannon en frère
-tant que tu n’as pas à lui commander sur la flotte. Que t’a-t-il dit
-de si grave ? »
-
-Bodmilcar, tortillant sa barbe, me répondit, sans regarder Hannon :
-
-« J’avais une jeune Ionienne parmi mes esclaves, et je la pleure tous
-les jours, car je voulais la prendre pour femme et en faire l’honneur
-de ma maison, quand les Chaldéens me l’enlevèrent. Voici maintenant
-qu’Hannon, à qui je l’ai raconté, me dit des paroles de raillerie et
-me couvre de confusion, proclamant que l’Ionienne m’a vu de mauvais
-œil et a suivi volontairement les Chaldéens, plutôt qu’un maître
-comme moi. Je me suis irrité : n’ai-je pas eu raison ?
-
-— J’ai peut-être parlé inconsidérément, répliqua Hannon, mais que
-Bodmilcar me pardonne. Qu’ai-je dit autre que son âge et sa figure
-n’étaient plus pour une jeune fille et que les Ioniennes préféraient
-l’odeur des aromates et des fleurs à celle du goudron ?
-
-— Tu as eu tort, dis-je sévèrement à Hannon, bien que l’irritation de
-Bodmilcar à propos des plaisanteries qu’on faisait sur sa figure et
-sa rudesse me donnât envie de rire. Faites votre paix, buvez ensemble
-une coupe de vin, et n’en parlons plus.
-
-— Bien volontiers, Bodmilcar, s’écria Hannon allant à sa rencontre,
-et qu’Astarté la jolie, la chère dame Astarté me confonde, si jamais
-je plaisante encore ta barbe grise ! »
-
-Bodmilcar lui toucha les deux mains d’un air contraint et Himilcon
-rapporta la cruche, voyant qu’elle ne courait plus de danger. A
-partir de ce moment, il ne fut plus question d’Ionienne ni de
-querelle. Seulement je crus remarquer que Bodmilcar gardait rancune à
-Hannon, évitant de lui parler autant que possible.
-
-Huit jours après cette dispute, j’étais à l’arsenal en train de
-choisir des cordages pour mon gréement, quand Himilcon accourut, me
-disant qu’un serviteur du roi demandait à me parler. J’allai à sa
-rencontre et je vis un grand eunuque syrien, les cheveux frisés, des
-anneaux d’or aux oreilles, la figure fardée et vêtu d’une longue robe
-brodée, à la mode de son pays. Cet officier tenait à la main une
-longue canne terminée par une pomme de grenade en or et parlait en
-grasseyant et d’un ton languissant.
-
-« Tu es le capitaine marin Magon, le serviteur du roi ? me dit-il en
-me toisant.
-
-— Je le suis, répondis-je.
-
-— Je suis Hazaël, de sa maison, continua l’eunuque, et voici l’anneau
-avec le cachet royal pour qu’on m’obéisse. Je viens voir les navires
-que tu construis et donner mes ordres pour mon installation et celle
-d’une esclave que le roi me charge de conduire auprès du grand
-Pharaon d’Égypte. Tu dois te rendre auprès de ce souverain et lui
-remettre cette esclave après ton voyage à Jérusalem : voilà ce que
-dit le roi.
-
-— Quelle installation ? dis-je, étonné. Un navire est un navire, et
-chaque chose, chaque homme embarqué, a sa place désignée par le
-capitaine et le pilote.
-
-— Oh ! reprit l’eunuque, il faut que l’esclave du roi ait un logement
-séparé, ainsi que moi, avec des tentures et des tapis. Nous ne
-pouvons coucher grossièrement, comme les gens de mer, et vivre en
-contact avec des matelots goudronnés. »
-
-Il me prit une forte envie d’envoyer l’eunuque Hazaël s’allonger sur
-un monceau de tessons de tonneaux qui se trouvait par là, pour voir
-s’il s’y jugerait couché mollement, mais je me contins, et je lui
-répondis :
-
-« Si tout se borne à faire une cloison dans un coin de l’entrepont,
-ou bâtir sur le pont une cahute de planches, cela m’est indifférent.
-Je m’arrangerai pour la disposer de façon que cela ne gêne pas la
-manœuvre, et tu pourras la radouber, la gréer, la calfater, la tendre
-à ton aise. Par les gros temps, quand nous embarquerons de la lame,
-tes belles tentures seront perdues, et voilà tout. C’est ton affaire.
-
-— Je veux deux chambres de douze coudées de long sur six de large,
-avec six siéges en bois de santal incrustés d’ivoire, des lits en
-marqueterie, des fenêtres encadrées.....
-
-— Oh ! interrompis-je, tu y mettras tout ce que tu pourras y faire
-tenir et tu l’arrimeras de façon que le roulis y mette le moins de
-désordre possible. Mais pour la grandeur des cabines et leur
-emplacement, moi seul j’ai à la fixer, car à mon bord c’est moi seul
-qui commande, après les dieux. Par ainsi, tu diras au roi que
-l’installation de l’esclave et la tienne seront bien disposées par
-son serviteur et tu ne te mêleras plus de m’ordonner comment je dois
-l’entendre. »
-
-
-Illustration : C’est moi qui commande.
-
-
-L’eunuque me regarda, surpris de ma hardiesse, mais il vit bien à mon
-air que je ne me laissais pas troubler sur mon terrain. Il balbutia
-donc quelques paroles pour me recommander de tout arranger au mieux
-et s’en alla d’un pas nonchalant, en négligeant de me saluer. Je le
-suivis des yeux un instant, puis je dis à Himilcon, qui avait tout
-entendu :
-
-« Voilà un homme qui nous causera des embarras, ou je me trompe fort.
-
-— Celui-là ? s’écria Himilcon, ce chien fardé et frisé ? Je le
-tremperai plutôt dans l’eau la tête la première et je l’y laisserai
-de Jaffa à Tarsis. Sommes-nous des chiens, capitaine, pour nous
-laisser pourchasser par un être pareil ?
-
-— Bah ! dis-je, le Moloch luit pour tous, et Astarté protége les
-marins de Sidon. Une fois sur l’eau salée, nous verrons. Je redoute
-seulement les colères de Bodmilcar et les plaisanteries d’Hannon.
-
-— Bodmilcar sera sans doute sur le gaoul, reprit Himilcon, et Hannon
-avec nous, sur l’une des galères ?
-
-— Oui, je l’ai décidé ainsi, pour les tenir séparés l’un de l’autre.
-Pour l’eunuque et l’esclave, je ne sais si je dois les mettre sur le
-gaoul, où j’aurais plus de place pour installer deux cabines, ou bien
-sur notre galère, où je serai mieux pour veiller sur eux.....
-
-— Une esclave, un eunuque ! s’écria Hannon qui arrivait, un grand
-rouleau de papyrus à la main ; j’en fais mon affaire. Ne t’embarrasse
-pas autrement de leur garde ; je les prends dans mes bagages. Le soin
-des esclaves femelles et des eunuques est expressément dévolu aux
-scribes, et je connais les paroles magiques qui conjurent l’esprit
-capricieux des unes et la mauvaise humeur des autres, ayant quelque
-peu étudié pour être prêtre, ou tout au moins magicien.
-
-— Non, lui répondis-je ; c’est un présent du roi pour le Pharaon ;
-c’est l’affaire des magiciens d’Égypte de les conjurer. En attendant,
-c’est moi qui les garderai en cage.
-
-— Alors, dit Hannon en riant, je renonce à leur enseigner
-l’éloquence, la calligraphie et la versification et je me rabats sur
-ma comptabilité. Voici donc ces papyrus, sur lesquels j’ai inscrit le
-décompte de la solde de nos matelots et rameurs, ainsi que la liste
-des objets de troc que nous avons achetés jusqu’au présent jour. »
-
-Le talent[22] du roi se trouvait de beaucoup dépassé : j’avais dit à
-Hannon de ne pas s’en inquiéter, attendu que le roi m’avait
-recommandé lui-même d’acheter sans crainte, et qu’il me donnerait
-l’argent au fur et mesure de mes besoins. J’envoyai donc Hannon chez
-lui, pour lui porter mes comptes et lui demander des fonds, qui me
-furent généreusement accordés. Puis j’allai m’occuper avec Himilcon
-de faire poser aux flancs de mes navires des planchers en sapin de
-Scénir[23] et de faire gréer pour mes mâts en chêne un peu lourd, des
-vergues en bois de cèdre plus léger. Ma construction avançait à
-souhait.
-
-Le Gaditan était déjà entièrement réparé et renouvelé. J’avais fait
-peindre en rouge la tête de cheval de l’avant et je lui avais fait
-mettre de grands yeux en émail. Les bordages étaient peints
-pareillement en rouge et se détachaient sur les flancs noirs. Douze
-boucliers en bronze poli, ornés au Centre d’un grand soleil de cuivre
-rouge, étaient suspendus en dehors des bordages. Je fis conduire le
-navire en grande pompe, au son de la trompette et des cymbales, dans
-le bassin du port de guerre. Le suffète amiral m’avait prêté, pour la
-circonstance, une voile de parade en pourpre ; douze matelots armés,
-la lance au poing, se tenaient derrière chaque bouclier ; vingt-deux
-rameurs, maniant leurs avirons en cadence, faisaient glisser
-rapidement le navire sur l’eau ; le pilote Gisgon, maniant habilement
-son aviron de barre, se tenait penché à l’arrière, les yeux fixés sur
-Himilcon qui, debout à l’avant, lui indiquait du geste les détours à
-faire ; et moi, avec Bodmilcar et Hannon, superbement vêtus, nous
-étions au sommet de la poupe, jouissant de ce spectacle et de
-l’admiration des marins, debout sur les quais, sur les bordages des
-navires, sur les terrasses des arsenaux, des cales, des magasins et
-du palais Amiral. Le suffète amiral nous regardait lui-même, assis
-sous la grande porte de son palais, en haut de l’escalier qui descend
-à son embarcadère privé, et il se montra si satisfait de l’aspect de
-notre Gaditan qu’il nous fit inviter, dès que notre navire fut à
-quai, à le visiter dans son palais et à souper avec lui. Il envoyait
-aussi un mouton, une grande jarre de vin, deux paniers de pain, deux
-paniers de figues et de raisins secs, et douze fromages, pour régaler
-nos matelots.
-
-Nous nous rendîmes au palais, et, passant par les escaliers étroits
-et les corridors sombres de la tour de l’Est, nous arrivâmes dans la
-grande salle ronde au dôme élevé de laquelle est suspendue une lampe
-de cuivre. Le suffète amiral nous complimenta, et, apprenant que dans
-dix jours nous serions prêts à appareiller, il m’autorisa à choisir,
-dès le lendemain, des armes à l’arsenal de guerre pour tout mon
-monde.
-
-En sortant, à la nuit, du palais du suffète, nous descendîmes dans
-notre barque, au bas du propre embarcadère amiral, pour retourner à
-terre ; mais Bodmilcar était si enchanté du Gaditan qu’il ne voulut
-pas nous suivre et préféra coucher à bord. Pendant que la barque
-filait silencieusement sur les eaux du canal, entre l’île et la terre
-ferme, Hannon se mit à chanter.
-
-« Qu’est-ce que tu chantes là, lui dis-je, étonné ?
-
-— Je chante en ionien ; ne le comprends-tu pas ?
-
-— Pas grand’chose ; j’ai peu navigué de ce côté. Tu n’en finiras donc
-pas avec tes Ioniens ?
-
-— Bodmilcar n’est pas ici pour maugréer à propos de sa femme future,
-et l’esclave du roi n’est pas encore à bord pour que mes chansons lui
-troublent la tête.
-
-— Comment sais-tu qu’elle est Ionienne ? remarquai-je, fort surpris.
-Je ne t’en ai rien dit, je n’en sais rien moi-même. »
-
-Hannon se mit à rire et ne répondit pas. J’insistai.
-
-« L’eunuque Hazaël est un bavard, me dit-il.
-
-— Tu l’as donc vu ?
-
-— En allant chez le roi demander de l’argent.
-
-— Et il t’a parlé de l’esclave que nous devons emmener ?
-
-— Tant que j’ai voulu. J’ai pu savoir qu’elle avait été achetée à des
-marchands chaldéens, qu’elle avait été enlevée de son pays par un
-pirate tyrien, et beaucoup d’autres choses encore.....
-
-— Que je te défends de dire à Bodmilcar, interrompis-je. Allons,
-décidément, je logerai l’esclave et le maudit eunuque sur ma propre
-galère, ou sans cela il pleuvra des discordes. Enfin, tu vas me
-promettre de tenir ta langue, toi, Hannon, et toi, Himilcon, aussi.
-
-— Moi, déclara Himilcon, j’ai tant pêché de poissons dans ma vie que
-je suis devenu muet comme eux.
-
-— Et moi, dit Hannon, si j’en dis un mot dès que nous serons en
-Égypte, je me coupe la langue et je cours me faire prêtre d’Horus,
-dieu du silence.
-
-— Tais-toi du moins jusqu’à ce que nous soyons en Égypte, repris-je,
-et que je sois débarrassé de mes incommodes passagers. Voilà ce que
-je te demande.
-
-— Je le promets, capitaine, répondit Hannon, et je te jure d’obéir
-fidèlement à tout ce que tu me commanderas. »
-
-Là-dessus nous débarquâmes et notre conversation se termina, Les
-jours suivants, nous avions tant à faire qu’il ne fut plus question
-de rien ; nous n’avions pas le temps de causer.
-
-Je surveillai le tissage de mes voiles suivant les règles qu’inventa
-la déesse Tannat[24] ; je fis tresser et goudronner nos cordages ; je
-plaçai les bancs de mes rameurs, en les disposant de telle façon
-qu’il n’y eût que la largeur de la main d’intervalle entre le siége
-du rameur du banc supérieur et la tête du rameur du banc inférieur.
-Je renforçai mes mâts et mes vergues d’anneaux de cuir de bœuf
-disposés à intervalles égaux, et enfin je revêtis la coque des
-navires de plaques de cuivre battues au marteau et retenues par des
-boulons de bronze. Jamais plus fiers vaisseaux n’avaient flotté sur
-la Grande Mer[25].
-
- 1. Hiram Ier régna de 930 à 947.
- 2. Sidon, ou plutôt Tsidon, signifie la pêche en phénicien.
- 3. Botsra, d’où Byrsa, la citadelle.
- 4. Carthage, Kart-Khadecht, la ville neuve.
- 5. Tarsis, d’où le Tartessos des Grecs, l’Espagne.
- 6. Suffète ou choupheth (au pluriel chophethim), magistrature
- \ phénicienne et hébraïque, qui précéda la monarchie. Chez les
- \ Phéniciens, les suffètes persistèrent côté des rois.
- 7. Le sicle* d’argent est monnaie étalon phénicienne. Il vaut
- \ environ 3 fr. 50. L’argent est à l’or comme 1 à 10.
- 8. Astarté, l’Aphrodite des Grecs. C’est la déesse de la mer et
- \ de la navigation, la divinité nationale des Sidoniens.
- 9. Les Cabires, dieux protecteurs de la navigation. Ce sont les
- \ étoiles du Chariot. Le huitième Cabire est la Polaire, que les
- \ Grecs appelaient la Phénicienne.
- 10. Kitonet, la tunique courte, vêtement national des marins
- \ phéniciens.
- 11. Gaoul*, navire rond, navire de commerce.
- 12. Baal Moloch, le dieu Soleil.
- 13. Nergal, dieu du feu et de la guerre chez les Chaldéens. Il
- \ est représenté avec une tête de coq.
- 14. Petite monnaie de cuivre.
- 15. Plumes de roseau
- 16. Barca* en phénicien.
- 17. Le vaisseau sidonien par excellence. Voir, pour tous ces
- \ détails de construction de navire, les notes à la fin du
- \ volume.
- 18. La coudée ordinaire vaut 0m,479.
- 19. Mars-avril
- 20. Le Citium classique, colonie phénicienne de l’île de Chypre.
- 21. Nectar ou Nector, vin sucré et parfumé chez les Phéniciens.
- \ Les Grecs en ont fait la boisson des dieux.
- 22. Mille sicles.
- 23. Dans le Liban. Aujourd’hui, Djebel Sannin.
- 24. La Tannith égyptienne. Suivant la légende des Phéniciens,
- \ c’est elle qui aurait inventé la voile.
- 25. Iam Gadal, la Grande Mer, la Méditerranée.
-
-
-II Du sacrifice que nous fîmes à Astarté et de notre départ.
-
-
-L’avant-veille de la fête de la Navigation[1], nos navires étaient
-complétement terminés sur chantiers et en trois heures de travail ils
-furent mis à l’eau.
-
-Les deux galères mesuraient soixante-douze coudées ordinaires de
-long, soit soixante-deux coudées sacrées sur dix-sept coudées
-ordinaires de large. Le gaoul, dont la quille était faite d’un seul
-tronc de cèdre, mesurait soixante-sept coudées de long sur vingt
-coudées de large ; il était à trois ponts et avait deux bancs de
-rameurs ; la distance de ses ponts était de quatre coudées,
-l’élévation totale au milieu, au-dessus de l’eau, de douze coudées,
-et l’avant comme l’arrière de seize coudées. Les deux galères, deux
-rangs de rameurs, deux étages, s’élevaient de huit coudées au-dessus
-de la flottaison, à pleine charge. Elles avaient place chacune pour
-cent cinquante matelots et cinquante rameurs. Mais je n’avais encore
-pour elles deux que deux cents matelots, comptant recruter en route
-une centaine d’hommes d’armes et archers qui pourraient aussi aider à
-la manœuvre. Les cent cinquante matelots et rameurs du gaoul étaient
-au complet, ainsi que les trente-sept hommes du Gaditan et les huit
-hommes des deux barques. Chacun des navires, sauf naturellement les
-deux barques auxquelles on donnait la remorque, avait deux pilotes,
-l’un pour l’avant, l’autre pour l’arrière, Himilcon restant pilote en
-chef ; et au sommet de chacun des mâts était une guette en bois de
-sapin de Scénir, pour placer une vigie. Les sabords des rameurs
-s’ouvraient à égales distances et tous les navires étaient
-soigneusement calfatés, goudronnés et peints en noir avec des
-bordages rouges. Sur les listes que chacun des capitaines avait entre
-les mains, Hannon avait inscrit les rôles des équipages, la place de
-chaque objet du gréement de rechange et celle de chaque colis ou
-ballot de la cargaison. Tous les objets usuels, armes, tapis de
-couchage, barriques d’eau, ustensiles de cuisine, avaient aussi leur
-place soigneusement désignée et inscrite d’avance. Le logement des
-équipages dans les entre ponts portait marquées les places de chaque
-matelot ou rameur. Sous l’arrière surélevé était la cabine des
-capitaines et des pilotes, et sous l’avant celle des chefs de
-chiourme et des chefs de dix et de vingt matelots ou soldats. Enfin,
-sur la galère que j’avais choisie pour moi, j’avais fait ménager sur
-l’arrière une cabine de planches, séparée en deux par une cloison et
-percée de deux petites fenêtres, pour l’esclave ionienne et l’eunuque
-du roi.
-
-Hannon se chargea de trouver de beaux noms pour les navires. Le
-gaoul, que commandait Bodmilcar, et sur lequel se trouvaient le plus
-de Tyriens, reçut le nom de Melkarth, dieu de Tyr. L’une des galères
-fut mise sous l’invocation de Dagon, dieu des Philistins, qui est le
-roi des poissons, et la galère sur laquelle nous nous embarquions fut
-consacrée à la dame Astarté, la patronne des Sidoniens, pour laquelle
-nous avions une dévotion particulière. Le Gaditan ne pouvait
-conserver son nom, en compagnie de ces divinités ; comme il était
-chargé de guider notre route, à la requête d’Himilcon, il fut appelé
-le Cabire. Bodachmoun, grand prêtre d’Astarté, nous promit de nous
-donner des images de chacun de ces dieux, pour les mettre sur les
-navires qui leur étaient consacrés.
-
-Bodmilcar reçut le commandement du Melkarth et de ses deux barques.
-Asdrubal, Sidonien, fut désigné pour capitaine du Dagon, et le Cabire
-fut confié à mon ancien pilote Amilcar, Sidonien aussi, marin, hardi
-et expérimenté. Sur l’Astarté je plaçai mon pavillon amiral, ayant,
-avec Hannon pour scribe et Himilcon pour pilote en chef, Hannibal
-d’Arvad, homme fort et courageux, pour capitaine des hommes d’armes.
-Cet Hannibal avait placé à l’avant et à l’arrière de chaque navire,
-aussi bien du Daoul que des deux galères, deux machines de son
-invention faites pour lancer des traits et deux autres pour lancer
-des pierres ; on les nomme scorpions. Chaque navire eut donc quatre
-scorpions, sauf le Cabire qui, étant plus petit, n’en eut que deux.
-
-Nous passâmes durement la nuit et la matinée suivante à compléter le
-chargement et l’arrimage de la flottille, à quai sur l’arrière bassin
-du port de commerce Le Cabire était venu nous y rejoindre pour
-prendre son chargement et ses provisions. Vers le midi du lendemain,
-qui se trouvait la veille du départ, nous pûmes enfin prendre quelque
-repos, et nous fîmes apporter notre nourriture sous une tente qu’on
-avait dressée sur le quai. Nous étions assis sur le tapis, en train
-de manger, mes trois capitaines, mon capitaine des gens de guerre,
-mon chef pilote, mon scribe et moi, quand la portière de la tente se
-souleva et qu’un de mes matelots m’annonça l’eunuque Hazaël.
-
-Il entra de son air languissant. Derrière lui étaient six esclaves
-porteurs de coffres, de paquets et de paniers, et un esclave ouvrier
-avec un marteau et des outils. Au dehors, sur des ânes blancs deux
-femmes étaient assises, l’une tellement enveloppée de voiles qu’on ne
-pouvait même distinguer ses pieds, l’autre le visage découvert. A la
-calotte rouge cerclée d’or de celle-ci, au voile blanc qu’elle
-portait par-dessus, ses cheveux noirs artistement frisés, à l’air de
-son visage, je reconnus tout de suite une fille d’Israël.
-
-
-Illustration : Le Syrien entra d’un air languissant.
-
-
-« Nous venons, dit l’eunuque, prendre possession de nos logements sur
-le navire et y installer nos bagages. »
-
-Hannon se leva vivement.
-
-« Où vas-tu ? fis-je en le retenant.
-
-— Faire leur arrimage, si tu le veux bien, capitaine.
-
-— Non, non, lui répondis-je ; toi, tu vas rester ici ; j’aurai besoin
-de toi tout à l’heure. Himilcon s’y entend bien mieux. Va, pilote,
-aider le seigneur eunuque à disposer son bagage et installer la dame
-et sa servante. »
-
-Himilcon vida sa coupe et partit, en jetant un coup d’œil de regret
-sur la grande cruche placée au milieu de nous. Hannon se rassit d’un
-air indifférent.
-
-« Où faut-il que j’aille présentement ? me demanda-t-il.
-
-— Mais au temple d’Astarté, tout préparer pour le sacrifice de
-demain. Ensuite tu chercheras les oiseaux qu’on embarque, pour que,
-par les temps de brume ou au large, ils indiquent la direction des
-côtes en s’envolant vers la terre. Il faudra aussi que tu remettes au
-suffète amiral le rôle des équipages et l’état de la cargaison, puis
-encore que tu rendes nos comptes au trésorier du roi.
-
-— Je n’ai pas de temps à perdre alors, » dit Hannon en prenant ses
-papyrus ; et il sortit en courant.
-
-Il me sembla, par la portière entrebâillée de la tente, voir qu’au
-lieu de remonter vers la ville pour aller au temple, il prenait la
-direction du bassin où se trouvaient nos navires. Mais quand il
-revint le soir, il s’était fort exactement acquitté de sa besogne.
-
-Avec lui était un serviteur du temple portant sur la tête de grandes
-cages en baguettes de palmier, et lui-même en portait une plus
-petite, dans laquelle on voyait quatre pigeons* de couleur
-chatoyante, des plus jolis et des plus rares.
-
-« Voilà mes oiseaux, me dit-il en me les montrant, et je peux dire
-que ceux ci nous porteront certainement bonheur. Ils viennent du
-temple d’Astarté, et c’est la prêtresse elle-même qui me les a
-donnés. Aussi je lui ai promis de bien les soigner. »
-
-Chacun des capitaines choisit une cage, à l’exception de Bodmilcar.
-
-« Eh bien, capitaine, lui demanda Hannon, est-ce qu’ils ne te
-plaisent pas ?
-
-— Je ne prends pas de pigeons, scribe, lui répondit Bodmilcar. J’ai
-déjà embarqué mes oiseaux, des corbeaux, qui sont plus à mon goût. »
-
-Hannon s’inclina sans répondre.
-
-« Eh bien, dit Himilcon, qui rentrait juste ce moment, il est heureux
-que nos passagers ne soient pas embarqués sur le Melkarth, car les
-roucoulements des colombes seront certainement plus agréables que les
-croassements des corbeaux pour les oreilles de l’Ionienne.
-
-— L’Ionienne ! s’écria Bodmilcar en se dressant tout pâle. Notre
-passagère est Ionienne ! »
-
-Je donnai, par derrière, un fort coup de poing dans les reins du
-malencontreux pilote.
-
-« Non, non, exclama vivement Himilcon en se frappant le front.
-Qu’est-ce que je dis ? Qui a parlé d’Ionienne ? Est-ce que nous
-sommes des gens à embarquer des Ioniennes ? J’ai dit la Lydienne,
-oui, la Lydienne, une Lydienne de la Lydie ; pas vrai, capitaine ? »
-
-Je fis de la tête un signe que Bodmilcar put prendre pour un
-acquiescement. Il se tut et, un instant après, sortit en maugréant
-entre ses dents, suivant sa coutume. Hannon, qui déroulait
-silencieusement ses papyrus dans un coin, lui fit un grand salut dès
-qu’il eut le dos tourné, ce qui fit éclater de rire Himilcon.
-
-« Il me semble, remarqua le capitaine Hannibal, que le capitaine
-Bodmilcar est d’humeur sombre et colérique.
-
-— Je puis t’assurer, seigneur Hannibal, répondit Hannon, qu’on ne vit
-jamais homme plus gai que le capitaine Bodmilcar. Mais que nous
-importe, nous ? Nous ne sommes pas sur son navire.
-
-— C’est fort juste, dit Hannibal ; pour moi, comme militaire et comme
-natif d’Arvad, j’aime fort la gaieté. »
-
-Là-dessus, l’heure étant venue de nous coucher, nous bûmes une
-dernière coupe d’amitié, et nous allâmes chacun à notre lit, pleins
-d’émotions diverses, en attendant la grande journée du lendemain.
-
-De bon matin je me rendis à l’arsenal, où tous mes matelots se
-réunirent, chacun autour de son capitaine, et mes archers et hommes
-d’armes autour d’Hannibal. Chaque capitaine avait avec lui son
-sonneur de trompette, vêtu d’une tunique écarlate, et le sonneur de
-la troupe des gens de guerre tenait une trompette deux fois plus
-grande que les autres. Hannibal avait magnifiquement rangé ses
-soldats sur trois rangs également espacés, le premier rang composé de
-vingt archers vêtus de tuniques blanches et coiffés de bonnets de lin
-serrés par un bandeau de cuir garni de clous et dont les bouts
-flottaient par derrière. Ces archers étaient ceints de ceintures
-d’étoffe écarlate dans lesquelles étaient passées de larges et
-courtes épées à poignée d’ivoire ; leurs carquois pendaient des
-baudriers de cuir de bœuf ornés de plaques et de gros clous de
-cuivre, et ils tenaient à la main de grands arcs de Chaldée, dont le
-bout supérieur était façonné en forme de tête d’oie. Derrière les
-archers étaient deux rangs de vingt hommes d’armes chacun. Ils
-portaient des cuirasses en petites lames de cuivre étincelant et des
-casques ronds de même métal. Sous leur cuirasse on voyait dépasser
-leurs tuniques rouges, et dans leurs ceintures étaient passées, à
-gauche, de larges et fortes épées de Chalcis[2], à droite, des
-poignards à manche d’ivoire. Ils tenaient d’une main leurs grands
-boucliers ronds, au centre desquels était un soleil de cuivre rouge,
-et de l’autre leurs lances terminées par des pointes aiguës en
-bronze. Hannibal se tenait à leur tête, coiffé d’un casque à la
-lydienne. Ce casque était surmonté d’un cimier en argent, qui
-lui-même était orné de panaches en crin écarlate. Le soleil de son
-bouclier était pareillement en argent, et autour du soleil étaient
-incrustées les onze planètes. La poignée de son épée représentait un
-lion debout, la tête du lion formant la garde, et, comme tous ses
-gens de guerre, il était chaussé de hauts brodequins de cuir lacés
-par devant, à la mode juive, et la pointe relevée. Du plus loin qu’il
-me vit, il dégaina son épée, et aussitôt son sonneur de trompette
-sonna par trois fois, après quoi les autres sonneurs de trompette
-sonnèrent aussi, et tous les capitaines et les pilotes vinrent me
-saluer.
-
-Nos matelots à nous ne portaient ni ceintures, ni casques, ni
-boucliers, mais, suivant la coutume des gens de mer, ils avaient
-leurs grands coutelas attachés à la ceinture de leurs caleçons, sous
-le kitonet, et sur la tête des bonnets pointus couvre-nuque, comme on
-les porte à Sidon. Hannibal me proposa de les faire ranger en bonne
-ordonnance, suivant l’art et science de la guerre ; mais je lui dis
-de les laisser groupés à leur manière, attendu que leur ordonnance à
-eux était sur les navires, où chacun avait son poste désigné.
-
-Hannon et Himilcon, que j’avais envoyés chercher ce qu’il fallait
-pour le sacrifice, nous rejoignirent à leur tour. Avec eux étaient
-deux hommes qui conduisaient deux bœufs des plus beaux, couverts
-d’une housse de pourpre et les cornes ornées de bandelettes brodées,
-de clochettes et de grelots. A côté marchait aussi mon esclave,
-portant sur la tête un grand panier rempli de pommes de grenade et
-recouvert d’une belle étoffe lamée d’argent.
-
-Hannibal courut aussitôt chercher notre quatres sonneurs de trompette
-qu’il plaça, deux par deux, derrière le sien, et, me regardant, il
-vit que je donnais le signal en levant la main. Il fit sur-le-champ
-un commandement d’une voix retentissante, et ses archers et hommes
-d’armes doublèrent leurs files et se tournèrent avec une célérité que
-nous admirâmes tous. Les trompettes ouvrirent la marche, sonnant des
-fanfares triomphales. Les archers suivirent, marchant deux par deux,
-puis Hannibal, l’épée au poing, la tête des hommes d’armes, la lance
-sur l’épaule. Je venais après, accompagné d’Hannon, d’Himilcon, des
-bœufs et de mon esclave, et derrière nous s’avançaient les quatre
-troupes confuses des matelots, précédée chacune de son capitaine et
-de ses pilotes.
-
-Les rues à travers lesquelles nous passions étaient déjà tendues et
-couvertes de voiles rouges, bleus, verts et jaunes, en l’honneur de
-la fête de Melkarth, fête de l’ouverture de la navigation, à laquelle
-se rendait toute la ville. Aux fenêtres pendaient des banderoles
-multicolores de lin, des palmes et des branches de cèdre. Le peuple,
-en habits de fête, qui sortait de tous côtés pour se rendre à l’île
-où est le temple de Melkarth, se rangeait dans l’entre-colonnement
-des portes, pour nous laisser passer, et nous pressait de questions.
-A mesure qu’on apprenait que nous montions au temple d’Astarté, au
-sommet de la ville, pour sacrifier avant un voyage en Tarsis, on
-faisait retentir l’air d’acclamations en notre honneur. Les hommes
-admiraient le nombre de nos matelots, la beauté de nos bœufs de
-sacrifice ; les femmes louaient à haute voix la belle mine de nos
-gens et surtout celle d’Hannon, l’éclat de nos vêtements, et les
-enfants couraient après le panache d’Hannibal et les tuniques rouges
-des trompettes. Enfin, et la voix du peuple était unanime, jamais on
-n’avait vu si belle troupe de gens de mer sortir d’une ville
-phénicienne pour les lointains voyages.
-
-Sur la place où est le palais du roi, passant sous les sycomores, la
-foule qui s’assemblait pour la procession s’écarta pour nous livrer
-passage. Les trompettes et les cymbaliers royaux, déjà rangés devant
-la porte, nous saluèrent de leur musique, et un serviteur sortit en
-courant du palais pour nous dire de nous arrêter. Hannibal fit
-immédiatement faire front à ses soldats, mes marins se tournèrent
-vers le palais et je m’avançai devant tout le monde, accompagné
-d’Hannon et d’Himilcon, en face de la grande fenêtre par laquelle le
-roi se fait voir au peuple, fenêtre facile à reconnaître aux dorures,
-aux peintures et aux riches voiles d’étoffes qui la décorent. En même
-temps nos trompettes, répondant aux musiques de la place et à celles
-du palais, sonnèrent la marche royale.
-
-Le roi ne tarda pas à paraître à sa fenêtre. Sur sa tête un serviteur
-tenait un parasol de pourpre brodé d’or et enrichi de pierreries.
-Derrière lui, on voyait briller les casques et les cuirasses de ses
-hommes d’armes. Ce grand roi m’appelant en présence du peuple
-assemblé, je me prosternai devant lui, puis je me tins debout, les
-mains croisées.
-
-« Magon, me dit-il, je suis content de ce que tu as fait,
-construisant des navires et assemblant des matelots et des gens de
-guerre pour le service de mon ami et allié le roi David. Tu vas dans
-le pays lointain de Tarsis. Mon serviteur Hazaël te portera sur tes
-navires des lettres écrites par moi et cachetées, pour être remises
-aux rois mes alliés, ainsi que des papyrus contenant mes
-instructions. Je verrai moi-même ta flotte à ton départ, après que
-j’aurai sacrifié à Melkarth. Va donc et sacrifie à ta déesse, la dame
-Astarté ; je te donnerai encore, au moment de ton départ, des marques
-de ma faveur. »
-
-Je me prosternai une seconde fois devant le roi, qui disparut
-aussitôt, et me relevant, je repris la route du temple d’Astarté, au
-son des trompettes et au bruit des acclamations du peuple. Au même
-instant, la porte du palais s’ouvrit et la grande procession sortit,
-avec ses cymbales, ses sistres, ses tambourins et ses flûtes, pour
-descendre vers l’île où sont les colonnes et le temple de Melkarth,
-dieu fort, dieu étincelant, dieu chéri des Tyriens.
-
-Avant que nous eussions tourné le coin de la place, Bodmilcar,
-doublant le pas, vint à moi, et me dit d’un air inspiré :
-
-« Melkarth est un grand dieu ?
-
-— Oui, sans doute, lui répondis-je.
-
-— Melkarth est le dieu des Tyriens, et veut des sacrifices plus
-grands qu’Astarté ; on va aujourd’hui sacrifier des enfants à
-Melkarth ; Melkarth veut les mêmes offrandes que Moloch.
-
-— Certainement, dis-je encore, ne sachant où il voulait en venir.
-
-— Permets qu’en ce jour j’aille avec mes Tyriens sacrifier à
-Melkarth. »
-
-Il me déplaisait de voir ma troupe diminuée pour arriver au temple de
-la dame Astarté ; mais je n’avais rien à répliquer à Bodmilcar : je
-ne pouvais pas l’empêcher d’aller sacrifier à son dieu de
-prédilection le jour même de sa grande fête. Je lui fis donc signe
-que je consentais.
-
-En me retournant, vers le milieu de la rue en pente qui conduit aux
-hauts lieux où sont les bocages de Baaltis[3] Astarté, je pus voir
-Bodmilcar et une trentaine de matelots quitter notre cortége et se
-joindre à la procession qui entourait un char élevé, chargé de
-dorures et surmonté d’un dais empanaché de plumes d’autruche. Dans ce
-char, étaient les enfants destinés au sacrifice. Autour, les cris du
-peuple et le vacarme des cymbales redoublèrent.
-
-« Je n’aime pas les sacrifices d’enfants, me dit Hannon.
-
-— Moi non plus, répondis-je ; mais Moloch et Melkarth les réclament :
-ils sont agréables à ces dieux, il faut leur obéir.
-
-— Il me plaît, reprit Hannon, qu’Astarté, déesse des Sidoniens, n’en
-demande pas autant, et que nous allions lui sacrifier à elle. Que
-Moloch me le pardonne ! »
-
-Disant cela, nous débouchâmes dans l’allée sinueuse qui conduit, à
-travers le bocage, à la maison de Baaltis.
-
-Il n’y avait que six prêtres et quatre prêtresses, car la plupart des
-prêtres s’étaient portés, avec toute la ville, à la grande fête de
-Melkarth. L’aspect du bocage et du temple dans la buée du soleil
-levant était plus charmant que jamais et on se surprenait presque à
-regretter de quitter la terre ferme en voyant qu’on y trouve de si
-belles choses. Je comprenais qu’un pareil séjour amollisse les âmes
-et rende les hommes impropres aux dures épreuves de la navigation ;
-mais je pensais aussi que les Phéniciens ne posséderaient pas de
-semblables lieux de délices, si leur trafic ne leur donnait pas les
-richesses, si leur hardiesse et leur habileté dans l’industrie et la
-navigation ne leur donnaient pas la sécurité contre les rois
-puissants, leurs armées conquérantes et leurs guerres dévastatrices.
-
-Hannon sembla deviner ma pensée,
-
-« Oui, me dit-il, que le Pharaon, ou le Malik[4] David, ou les
-Chaldéens et les Assyriens assemblent leurs gens de guerre, leurs
-chariots et leurs cavaliers, et qu’ils attaquent les Phéniciens. Les
-vieux poissons se jetteront à l’eau et les braveront sur leurs
-navires. Qu’ils les poursuivent de Sidon à Tyr, ils iront à Kittim,
-et si, par la multitude de leurs gens, ils pouvaient construire des
-navires et lutter sur mer contre nous, derrière Kittim nous avons
-Utique, et derrière Utique, Carthada, et plus loin que Carthada,
-Tarsis et l’Océan immense. Nous avons le monde !
-
-— Oui, nous avons le monde, répondis-je, car nous avons le travail et
-l’industrie. Nos rois ne nous conduisent pas, comme une meute de
-chiens, à la curée des empires, mais nous allons hardiment sur nos
-vaisseaux à la découverte de peuples inconnus, de richesses
-mystérieuses, ne dépendant que de notre courage, de notre habileté et
-de la protection des dieux. Aussi les plus puissants nous respectent.
-Qui donc oserait nous attaquer ? Qui donne au Malik David les bois
-précieux, l’or et l’argent ? Qui donne au Pharaon les pierres rares,
-le baume, le cuivre, l’étain et le fer des Chalybes ? Qui donne aux
-Assyriens la pourpre et le verre, l’ivoire et les broderies ? Qui
-donne tout, qui vend tout, qui sont les rois du monde ? Les marins de
-Sidon, les marchands de Phénicie !
-
-— Les Cabires m’entendent, s’écria Himilcon, qu’étant sur la proue de
-ma galère, je ne donnerais point ma place pour le trône du Pharaon,
-et que je préfère mon bonnet pointu et mon kitonet goudronné à la
-tiare fleurdelisée[5] et aux robes brodées du roi de Ninive, monarque
-d’Assur et d’Accad[6]. »
-
-Pendant que nous causions ainsi, les prêtres avaient allumé le feu
-sur l’autel, disposé les bassins, les uns vides, les autres remplis
-d’eau, et Hannibal avait rangé ses gens sur les degrés plus
-magnifiquement que jamais. Il les avait placés en forme de croissant,
-les archers aux extrémités, en haut des degrés, sur deux rangs, et
-les hommes d’armes, sur les degrés, sur quatre rangs, et au milieu,
-au dernier degré en bas, ils laissaient une ouverture par où nous
-pouvions passer. Les bœufs furent conduits dans le temple par une
-porte de derrière, et nos trompettes ayant sonné une éclatante
-fanfare, les sistres et les flûtes cachés dans le temple leur
-répondirent.
-
-Le chef des prêtres, s’avançant sur les degrés, dit d’une voix
-forte :
-
-« Que Magon, l’amiral, le capitaine de navire, fils de Maharbaal,
-Sidonien, se présente devant la déesse, et que ses gens le
-suivent ! »
-
-Je montai aussitôt les degrés, ayant à ma droite Hannibal et Hannon,
-à ma gauche Asdrubal, Amilcar et Himilcon. Mon esclave me suivait, et
-derrière moi venait la foule des matelots et des rameurs. Sur un
-signe d’Hannibal, les soldats haussèrent leurs arcs et leurs lances,
-puis, se tournant de côté, entrèrent par les deux portes latérales et
-garnirent le pourtour du temple, qui fut bientôt encombré.
-
-« Voyons, cria le prêtre appariteur, faisons un peu d’ordre et de
-silence. Magon, fils de Maharbaal, fera l’offrande pour tous les
-siens. »
-
-Les deux bœufs ayant été amenés, abattus et dépecés, mon esclave nous
-distribua des pommes de grenade, et le prêtre-chef m’ayant présenté
-une épaule des victimes, je plaçai dessus une bourse de dix sicles
-monnayés, suivant le tarif*. Alors le scribe des prêtres inscrivit
-sur le registre du temple mon nom et celui des capitaines et notre
-offrande, pendant que le prêtre-appariteur proclamait à haute voix ma
-libéralité. Le prêtre-chef plaça les poitrines des deux victimes sur
-l’autel, et la fumée monta vers la lucarne ronde ouverte au dôme du
-toit. La musique se tut, et ce prêtre, se rendant au fond du temple,
-devant la statue de la déesse, — car à Tyr ils n’ont qu’une statue,
-tandis que nous, à Sidon, nous avons une pierre noire qui est la
-déesse elle-même, — le prêtre donc fit une invocation et chanta des
-prières.
-
-Pendant ce temps, les autres morceaux des bœufs, ayant été lavés dans
-les bassins, furent mis à bouillir dans de grands chaudrons, les uns
-sur les réchauds dans la cuisine du temple, les autres en plein air
-dans les bosquets. Nos matelots eurent bientôt fait de prêter la main
-pour allumer du feu et dresser les marmites.
-
-Le prêtre-chef prit ensuite une des poitrines et me la donna. Je
-l’élevai devant la déesse sur mes deux mains. Il la reprit et la fit
-tournoyer trois fois pour moi. Il fit élever l’autre poitrine par
-Hannon et la fit tournoyer sept fois pour nous tous. Alors nous nous
-prosternâmes l’un après l’autre devant la dame Astarté, et je remis
-cinq sicles au prêtre-scribe pour qu’il nous cherchât du pain.
-Amilcar lui remit, au nom des capitaines, pilotes et matelots, huit
-sicles, partie pour du vin, partie par pur don gracieux à la déesse.
-Le prêtre-appariteur ayant encore proclamé notre libéralité après que
-le prêtre-scribe l’eût inscrite, le prêtre-chef fit une courte
-invocation. Tout le monde alors sortit joyeux dans les bosquets et,
-sur un signe d’Hannibal, ses soldats, qui étaient restés immobiles
-jusqu’au bout, se débandèrent et se précipitèrent tumultueusement
-hors du temple, pour aider nos matelots à faire la cuisine.
-
-Je m’assis au pied d’un cyprès, ayant à mes côtés Hannon, Asdrubal,
-Amilcar et Gisgon. Himilcon voulut aller lui-même faire préparer
-notre vin dans un grand vase de terre cuite qu’on apporta tout près,
-pendant que mon esclave disposait autour ma coupe à mufle de lion, la
-coupe d’Hannibal qui était en cuivre argenté, avec un pied, deux
-anses, et portait autour des fleurons repoussés et des images de
-grappes de raisin, enfin les coupes des autres capitaines. On apporta
-aussi une corbeille remplie de pains, et Hannibal étant arrivé,
-précédé de deux soldats qui portaient une marmite, s’assit par terre
-avec un bruit de bronze, que firent les lames de sa cuirasse en
-s’entrechoquant. Alors chacun tira de sa ceinture de dessous sa
-spatule de bois et son couteau, et Hannibal, ayant ôté son casque,
-découvrit la marmite. Nous mangeâmes de bon appétit, et mon esclave
-ayant donné les coupes, je levai la mienne et saluai l’assistance.
-
-« Ceci, dit Hannibal en vidant sa coupe, est du vin de ma ville, du
-vin d’Arvad. Il invite à la gaieté et donne du courage ; c’est
-pourquoi la ville d’Arvad est réputée pour ses hommes d’armes et les
-bons mots de ses habitants.
-
-— Je sais, dis-je au capitaine, que tu as fait des guerres
-nombreuses, tant sur mer que sur terre. Tes aventures t’ont peut-être
-conduit dans la Judée, que nous allons d’abord visiter ?
-
-— Cette épée que tu vois, et ce baudrier orné de pourpre, répondit
-Hannibal la bouche pleine, sont un présent de Joab, général des
-armées du Malik David et son cousin. Je commandais vingt archers sous
-ses ordres à la bataille de Gabaon, où les Philistins furent défaits
-dans le bois des mûriers. J’ai tenu garnison deux ans à Hamath dans
-les troupes de Naharaï, écuyer de Joab, et l’un des trente-sept
-vaillants du roi. C’est en revenant de là que je commandai les hommes
-d’armes sur le navire du bon Asdrubal, ici présent, quand les galères
-de Sidon firent l’expédition contre les Ciliciens.
-
-— J’ai beaucoup entendu parler de cette expédition, dit Himilcon.
-Nous étions ce moment-là du côté de Gadès.
-
-— Et nous, dit Amilcar, nous faisions la course sur les côtes des
-Ethiopiens, au sud de la mer des Roseaux[7], pour le service du
-Pharaon. C’est dans ces mers qu’on trouve les coquillages où sont les
-perles et les poissons monstrueux qui avalent un homme tout entier. »
-
-En ce moment, une jeune femme, une prêtresse du temple, parut dans
-notre cercle.
-
-« Voici l’image de Baaltis, ami marin, dit-elle à Hannon, en lui
-tendant un paquet enveloppé de linges. J’ai fait sur elle des
-incantations, j’ai brûlé des parfums, je l’ai ointe d’onguents
-précieux. Je l’ai présentée à la déesse, qui l’a favorisée.
-Prends-la, Sidonien, et qu’elle porte bonheur à ton navire, aux
-navires qui l’accompagnent et à tous ceux qui seront dessus. »
-
-Le prêtre-chef revint lui-même et nous apporta les autres images,
-sauf celle de Melkarth que Bodmilcar s’était chargé de chercher.
-Himilcon réclama celle des Cabires qu’il voulait porter jusqu’au quai
-avant de la céder au capitaine du navire consacré à ces dieux, et la
-prêtresse s’offrit à nous accompagner et à faire, avant notre départ,
-des aspersions sur toutes les divinités.
-
-« Eh bien, et ton vœu aux Cabires ? dis-je à Himilcon quand nous nous
-levâmes.
-
-— Quel vœu ?
-
-— Tes vingt sicles et ton bœuf.
-
-— Ah oui, quand nous serons à Tarsis. Les Cabires me connaissent bien
-et ne veulent pas que je paye d’avance. Il faut d’abord que
-j’attrappe mon éborgneur.
-
-— Tu as raison, lui dit Hannon qui venait de démailloter la dame
-Astarté et la tenait à deux mains, la regardant amoureusement, — elle
-était en albâtre, ornée d’un triple collier de perles d’or et portant
-sur la tête un bonnet pointu de marin, sous lequel passaient les
-épais bandeaux de ses cheveux ondulés. — Moi aussi, je fais un vœu à
-la déesse, et je suis convenu avec elle de ne le remplir que quand
-elle m’aura exaucé. »
-
-A ces mots, il baisa la face de l’image, et il me sembla que les
-feuillages des cyprès frémirent doucement. La prêtresse aussi dut
-l’entendre, car, posant sa main sur l’épaule d’Hannon et me souriant,
-elle s’écria :
-
-« Allons, amiral Magon, marchons ! Le moment de s’embarquer est venu.
-Le moment est heureux, je le sens, la déesse me le dit. Marchons.
-
-— Oui, marchons ! répétai-je. A nos vaisseaux, enfants ! Adieu,
-Baaltis Tyrienne ; adieu, dame des cieux. Cette nuit, tu nous
-regarderas du ciel sur la Grande Mer, et non plus en tes bosquets. »
-
-Hannibal, qui avait remis son casque, fit un signe et les trompettes
-sonnèrent leur fanfare. Hannon et la prêtresse vinrent se placer d’un
-côté, et de l’autre, Himilcon serrant les Cabires entre ses bras. De
-toutes parts accoururent soldats et matelots et le cortége se
-reformant dans l’ordre où il était venu, nous descendîmes vers le
-port, par les rues pavoisées en l’honneur de la fête du Printemps.
-Les quais et les rues avoisinantes du port étaient tellement remplis
-de monde que nous eûmes peine à nous frayer un passage. Au milieu de
-la foule des Phéniciens, on voyait des Syriens en robe frangée, des
-Chaldéens à la barbe frisée, des Juifs en tunique courte et aux hauts
-brodequins, portant la peau de panthère sur l’épaule, des Lydiens au
-front entouré d’un bandeau, des Égyptiens, la tête rasée ou portant
-une grande perruque, des Chalibes sauvages à demi nus, des hommes du
-Caucase gigantesques, enfin toutes les nations, car les peuples les
-plus éloignés se rencontrent dans nos villes phéniciennes, où les
-conduisent le commerce et l’industrie des nôtres.
-
-Des Arabes et des Madianites nomades regardaient avec étonnement le
-mouvement de la foule et la hauteur des maisons. Des Scythes de
-Thogarma, aux jambes entourées de courroies, à la démarche pesante,
-semblaient surpris de ne voir ni chevaux ni chariots dans les rues
-étroites.
-
-Tout ce peuple riait, criait, chantait en vingt langues différentes,
-se poussait et se bousculait à chaque nouveau flot de gens qui
-descendaient d’une rue ou qui venaient d’un autre quai, et se
-précipitait à chaque nouvelle bande de musiciens, à chaque nouvelle
-troupe de prêtres, chaque disque peint porté en procession. Nos
-trompettes et nos soldats eurent leur part de curiosité, et c’est au
-milieu d’un véritable remous que nous pénétrâmes, par l’arsenal, sur
-le quai réservé où nos navires, la poupe tournée vers la terre, nous
-attendaient avec les quelques matelots qu’on y avait laissés de
-garde.
-
-Bodmilcar et l’eunuque étaient en avance, debout contre l’échelle qui
-montait à la poupe du Melkarth et causant avec animation. Dès qu’ils
-nous virent, ils se turent et l’eunuque vint vers moi, tandis que
-Bodmilcar sifflait pour rassembler ses matelots.
-
-« Eh bien, dis-je à l’eunuque, votre embarquement est fait ?
-
-— Oui, répondit-il, et je regrette que tu n’aies pas choisi pour nous
-ce grand navire rond. Nous y eussions été plus à l’aise, et s’il
-était temps encore, au premier port de relâche on pourrait changer
-l’installation. C’est l’avis du capitaine Bodmilcar.
-
-— Non pas, interrompis-je aussitôt. Je suis l’amiral chef de
-l’expédition et personnellement chargé d’amener la dame esclave au
-Pharaon. C’est sur mon navire et sous ma surveillance qu’elle
-restera. Le Melkarth est un transport et son capitaine n’a rien à y
-voir. Présentement, le roi t’a donné des lettres pour moi : où
-sont-elles ? »
-
-L’eunuque ne répliqua rien et me tendit un coffret en bois de santal.
-Je l’ouvris et, y ayant trouvé les papyrus, je dis à mon trompette de
-sonner pour faire faire silence à tout le monde.
-
-Au même moment, Bodmilcar s’avança et se jeta dans mes bras. Puis,
-élevant la voix :
-
-« Je ne veux pas, s’écria-t-il, m’embarquer l’âme embarrassée, après
-avoir sacrifié au dieu Melkarth. Si j’ai eu des discussions avec
-quelqu’un et si j’ai montré de la colère, qu’il me le pardonne. Pour
-moi, je n’y pense plus. »
-
-Hannon, lui prenant la main, la serra dans la sienne.
-
-« Je puis t’assurer, Bodmilcar, s’écria-t-il, que je ne garde aucun
-souvenir de nos querelles, et je te jure de me conduire envers toi en
-fidèle compagnon et en scribe obéissant. Après ce que m’a dit Magon
-de ta personne, je n’ai jamais douté de ton bon cœur.
-
-— Allons, dis-je à mon tour, maintenant tout est bien et nous nous
-embarquerons l’âme contente.
-
-— Maudit soit, reprit Bodmilcar, qui cherchera des dissensions !
-
-— Et que celui qui tend un piége aux autres y tombe lui-même ! »
-ajouta Hannon.
-
-Cependant tous les capitaines avaient assemblé leurs matelots et fait
-l’appel. La prêtresse plaçait les dieux sur chaque navire, suivant
-les rites. Hannibal avait partagé ses archers et hommes d’armes, en
-gardant dix archers et dix soldats pour notre navire. Mon hôte
-arrivait dans l’enceinte réservée, malgré les gardes, pour nous faire
-ses adieux.
-
-« Adieu, brave Magon, me dit-il en me serrant dans ses bras. Voici un
-panier de gâteaux et un autre de raisins secs de Béryte, et deux
-outres de vrai vin de nectar que je t’apporte ; je veux que tu les
-acceptes ; adieu et bon voyage !
-
-— Adieu, dit à Himilcon la femme de mon hôte, adieu, honnête pilote.
-Voici une outre de vin de Byblos que j’ai achetée pour toi ; je sais
-que c’est le vin que tu préfères.
-
-— Merci, répondit Himilcon. De tous les vins, ce sont ceux de la
-Phénicie qui me sont le plus précieux. Merci, bonne hôtesse, et s’il
-plaît aux Cabires que je revienne, je te rapporterai des pays
-lointains quelque parure qui fera crever de jalousie toutes les
-femmes de Tyr. »
-
-Le fils de notre hôte, jeune homme de seize ans, qui s’était attaché
-d’amitié à Hannon, ne pouvait se séparer de nous. Il eût voulu
-absolument partir aussi. Il remit à son ami un gros paquet de roseaux
-les plus fins, des calames pour écrire, et ils s’embrassèrent
-tendrement.
-
-Il vint aussi un vieux prêtre, devant lequel tout le monde s’écartait
-avec respect. Ce prêtre, nommé Sanchoniaton[8], écrivait les
-chroniques, et les histoires du temps passé, et quoiqu’il n’eût
-jamais voyagé, il connaissait le monde entier. Sa science était quasi
-divine, et je le saluai profondément.
-
-« Magon, me dit ce vieux, ton scribe Hannon, que j’aime beaucoup, m’a
-promis de mettre par écrit tout ce que vous verriez de curieux dans
-les pays lointains. Hannon est rempli de génie mais, par son âge, il
-est encore oublieux et étourdi comme une jeune chèvre. Tu le feras
-penser à tenir sa promesse.
-
-— Je t’assure, bon père, dit Hannon en lui baisant les deux mains,
-que, pour te complaire, je contiendrai mes capricieux écarts. Les
-leçons que tu m’as données, je ne les oublierai pas plus que ton
-souvenir ; je tâcherai, par mon calame, d’être digne d’un maître
-comme toi, et je ferai en sorte que les Phéniciens soient informés
-des merveilles du monde. »
-
-Le vieux Sanchoniaton nous bénit tous et, comme il finissait, la
-prêtresse d’Astarté revint de nos vaisseaux. En passant à côté
-d’Hannon, elle lui dit rapidement, et moi seul je l’entendis :
-
-« Elle est aussi bonne que belle !
-
-— Tais-toi, murmura Hannon. Mon devoir est de l’oublier. Que Pharaon
-soit heureux ! »
-
-En ce moment, je donnai le signal, nos trompettes sonnèrent et nous
-montâmes sur nos vaisseaux. Celui qui monta le premier fut le pilote
-du Cabire, le vieux Gisgon, qu’on appelait le Celte, et aussi
-Gisgon-sans-oreilles ; car, ayant fait huit fois le voyage du Rhône,
-il avait épousé là-bas une femme celte, aux cheveux jaunes, qui
-l’attendait dans ses forêts, et les Sicules, dont il avait été le
-prisonnier, lui avaient coupé les deux oreilles. Ce Gisgon, montant
-donc sur la poupe du Cabire, agita son bonnet au-dessus de sa tête
-et, le visage riant, cria d’une voix forte :
-
-« Allons, les vieux poissons de mer ! avec la permission du seigneur
-amiral, en route, vous autres ! A bord les rois de l’océan ! à bord
-les enfants d’Astarté ! A l’eau et en avant les Sidoniens et les
-Tyriens, et vive l’amiral Magon ! »
-
-Aussitôt tout le monde se précipita sur les navires et je pris place
-sur le banc élevé de la poupe. Les échelles furent levées, je fis
-tournoyer mon pavillon pour signal, les gaffes nous repoussèrent du
-quai, le Cabire abattit ses vingt-deux rames et prit rapidement les
-devants ; l’Astarté suivit, le Dagon donna sa remorque au Melkarth
-qui ne pouvait hisser sa voile que hors du port, et notre flotte
-s’avança majestueusement hors de la foule des navires à quai, au
-milieu des barques et des canots qui glissaient en tous sens sur le
-bassin, se rendant à la fête ou revenant de l’île et du temple de
-Melkarth. Mille acclamations de bons souhaits et de joie nous
-saluèrent en même temps, quand on vit nos cent vingt-deux avirons
-battre l’eau en cadence, et nos trompettes, sur chaque navire,
-sonnèrent la fanfare du départ.
-
-
-Illustration : Le Cabire.
-
-
-Du haut de ma poupe je dominais le pont de mes navires. Himilcon,
-debout à l’avant, assisté du pilote, donnait ses ordres au timonier.
-Hannon, à côté de moi, assistait au spectacle. Hannibal faisait
-suspendre les boucliers de ses hommes hors des bordages. Chacun était
-à son poste, y compris l’eunuque, puisqu’il avait disparu dans sa
-cabine. Bientôt nous passâmes l’entrée du port de commerce et les
-deux tours des guetteurs. Nous entrâmes dans le canal de l’île,
-couvert de barques tendues et pavoisées d’étoffes. Je vis le palais
-amiral tout pavoisé et ses terrasses fourmillant d’une foule
-bariolée. Je vis, au centre de l’île, les dômes et les terrasses du
-temple de Melkarth, peint d’ocre jaune, et la fumée bleue des
-sacrifices qui sortait en haute colonne de ses toits. J’entendis le
-bruit furieux des cymbales et des instruments qui s’en échappait. Je
-vis aussi la Galère amirale, précédant la Galère royale, qui venaient
-à nous. Sur la poupe de cette dernière était une estrade couverte
-d’étoffes d’or et d’argent, tellement qu’elle brillait comme si elle
-avait été en métal massif. Les rames étaient ornées d’un placage
-d’ivoire, ses voiles de pourpre avaient des broderies en fil de métal
-représentant Melkarth, Astarté, Moloch. Au milieu, on voyait brodé
-sur une voile d’hyacinthe, avec des ondulations vertes qui
-représentaient les flots, l’image d’Astarté protégeant les poissons
-contre le dieu Dagon en fureur. Sur l’avant, les musiciens vêtus
-d’écarlate faisaient rage. Sur le pont, de belles femmes coiffées de
-tiares de cérémonie et portant de triples colliers, agitaient des
-bâtons ornés de grelots, de flocs de pourpre et d’hyacinthe et des
-tambourins peints de couleurs bariolées. Sur l’arrière était assis le
-roi Hiram, portant un bonnet phénicien, mais la barbe frisée à la
-syrienne et les bras ornés chacun de deux bracelets d’or. Son trône
-était d’or et d’émail ; le dossier représentait un navire et les bras
-des dauphins. A ses côtés se tenaient son scribe et son garde des
-sceaux, les mains croisées, et derrière lui deux officiers portaient,
-l’un un parasol de pourpre frangé d’or, et l’autre l’étendard royal,
-qui était un grand disque d’hyacinthe où l’on voyait, en or et en
-argent, le soleil et les planètes et, au-dessus, le croissant de la
-lune.
-
-Les gardes qui entouraient les suffètes, sur la galère amirale,
-avaient des casques lydiens, et des boucliers et des cuirasses
-d’argent éblouissants à voir au soleil.
-
-Devant le cortége royal, je donnai le commandement aussitôt répété
-par les autres capitaines ; nos rameurs bordèrent leurs avirons et
-nos vaisseaux s’arrêtèrent. Les deux vaisseaux, royal et amiral,
-imitèrent sur-le-champ notre manœuvre.
-
-Un ponton d’ébène s’abattit de la galère royale sur la mienne et des
-esclaves le recouvrirent d’un tapis bariolé. Le roi se leva et vint
-lui-même sur mon navire, dont je lui fis voir toutes les parties, lui
-montrant les deux ponts, l’arrimage des marchandises et des effets et
-celui de l’eau dans les grands tonneaux de terre cuite. Il visita
-seul l’installation de l’esclave et, avant de retourner sur son
-vaisseau, me fit donner, par son trésorier qui était avec lui, deux
-talents d’argent. Dès qu’il fut remonté sur son trône et que la
-passerelle fut retirée, je donnai le signal : nos cent vingt-deux
-rames tombèrent à l’eau en même temps, sans faire jaillir une goutte,
-nos fanfares sonnèrent, matelots, soldats et rameurs firent trois
-grandes acclamations, et du haut de mon banc je criai d’une voix
-forte :
-
-« Adieu, roi ; adieu, Tyr ; adieu, Phénicie. Enfants d’Astarté,
-serviteurs des Cabires, en avant ! »
-
-Nos vaisseaux filèrent rapidement et tournèrent les deux tours
-avancées du port de guerre, où deux guetteurs veillent
-perpétuellement. Je jetai un dernier coup d’œil sur les ports et le
-canal, scintillant de barques de parade et fourmillant de beaux
-habits ; je regardai l’amphithéâtre blanc de la ville coupé par les
-fils noirs et tortueux des rues qui serpentent ; je vis au bas le
-massif temple jaune de Melkarth et le noir palais amiral, au niveau
-de l’eau. Au loin, en haut de la ville, je vis encore scintiller la
-maison bariolée de Baaltis-Astarté, et derrière, le Liban, vert et
-noir, se découpant sur le ciel. Je reportai mes regards sur mes
-navires devant la proue desquels blanchissait l’écume, sur le Cabire
-qui coupait les flots en bondissant comme un dauphin, sur le Dagon,
-sur le Melkarth qui avait lâché sa remorque et qui se couvrait de
-toile. Je commandai de hisser les voiles de nos galères et de les
-tendre au vent favorable qui nous poussait vers le sud-ouest, je fis
-border la moitié des avirons pour reposer mes rameurs, et je m’assis
-sur mon banc, le dos tourné la terre, les yeux fixés sur la mer
-immense et brillante de soleil.
-
-Nous étions en route pour Tarsis.
-
- 1. La fête du Printemps ou de l’ouverture de la navigation, fête
- \ nationale chez ce peuple de navigateurs.
- 2. Les lames de Chalcis étaient très-réputées.
- 3. Féminin de Baal, seigneur.
- 4. Malik, roi, était le titre des rois de Judée, comme Pharaon
- \ celui des rois d’Égypte.
- 5-6. Voir les notes à la fin du volume.
- 7. Iam Souph, la mer Rouge.
- 8. Je me permets un anachronisme, pour présenter au lecteur le
- \ chroniqueur tyrien.
-
-
-III Comment la servante de la dame ionienne reconnut le capitaine
-Chamaï.
-
-
-Je coupais diagonalement la baie au nord de laquelle se trouve Tyr,
-pour passer au large du cap Blanc, qui la ferme au sud-ouest. De là
-je comptais reconnaître de loin le cap du mont Carmel, pour éviter de
-longer la baie profonde qui le borne au nord, reprendre le voisinage
-de la côte au mont Carmel et me diriger directement sur Jaffa, en
-serrant la côte tout le temps.
-
-Le Cabire était capable de faire treize cents stades[1] en
-vingt-quatre heures, mais nos galères et surtout le gaoul, qui
-marchait la voile en temps ordinaire et qui était lourdement chargé,
-ne pouvaient prétendre cette vitesse. Avec le vent favorable qui me
-poussait, et dans des parages si connus, je comptais sur mille stades
-en vingt-quatre heures. En marchant cette vitesse, trois heures après
-mon départ je doublais le cap Blanc et, à la tombée de la nuit, je
-perdais vue de terre et je continuais ma route vers le sud-ouest.
-Vers le milieu de la nuit, Himilcon vint me réveiller pour me
-signaler le mont Carmel, dont on voyait très-bien briller les sommets
-escarpés aux rayons de la lune ; je fis reprendre aussitôt la
-direction du sud franc et, par mesure de précaution, je fis signal au
-Melkarth de carguer sa voile et de marcher à la rame, puisque nous
-allions vers la terre. Le matin, par une bonne brise, nous vîmes la
-côte basse et plate de la Palestine et, vers le milieu du jour, une
-tour élevée et des bouquets de palmiers et de figuiers sauvages nous
-firent reconnaître Jaffa.
-
-Après que nous eûmes passé l’embouchure d’une rivière qui est
-quarante stades au nord de ce port, le Cabire alla longer la côte,
-les deux galères et le Melkarth restant à un stade et demi sur leurs
-ancres, cause du peu de profondeur des fonds.
-
-Le port de Jaffa n’a ni bassins, ni jetée, ni môles. C’est une plage
-où se voient quelques cabanes et des hangars délabrés, autour d’un
-fortin et d’une tour en blocage que le roi David fit construire quand
-il se mit en relations avec les Phéniciens et que Ceux de Tyr et
-Sidon coupèrent pour lui des bois de cèdre et de sapin et amenèrent
-des trains flottés en Judée par cette voie. Une grande barque
-phénicienne et un assez piètre navire égyptien à proue terminée en
-cou d’oie étaient envasés à un trait d’arc de la plage, sur laquelle
-on avait tiré quelques méchants canots des pêcheurs de la Judée. Je
-descendis à terre dans une barque, accompagné d’Hannibal et d’Hannon,
-pour aller rendre visite au gouverneur, qui commandait une petite
-garnison dans le fortin et dans la tour. Il nous épargna le chemin,
-car nous le vîmes bientôt sortir lui-même de la tour, suivi d’une
-quinzaine d’hommes armés de lances et d’épées, portant des boucliers
-carrés, la taille entourée de ceintures de fil de lin, auxquelles
-pendait de côté la courroie terminée par une olive de silex avec
-laquelle on les serre. Ces hommes avaient les cheveux nattés en une
-foule de petites tresses, la tête nue, les pieds et les jambes
-chaussés de hauts brodequins lacés et la peau de panthère sur
-l’épaule, à la mode juive. Leur chef seul portait une cuirasse de
-lames de cuivre assez mal ajustées. J’allai immédiatement à sa
-rencontre, et à cinq pas je m’arrêtai en le saluant.
-
-
-Illustration : Je m’arrêtai pour le saluer.
-
-
-« Homme phénicien, me dit-il en me rendant mon salut, es-tu le
-capitaine que doit envoyer le roi Hiram vers notre roi ?
-
-— Je le suis, répondis-je.
-
-— Ton arrivée m’est annoncée, ainsi que celle de tes navires. Que la
-paix soit avec toi. Je suis ici pour t’attendre et pour te conduire à
-la ville de Jérusalem. Viens présentement dans la forteresse, te
-rafraîchir avec tes gens. »
-
-Enchanté de son bon accueil, nous le suivîmes à la tour, où l’on
-entre par une porte voûtée. Il nous conduisit à une salle haute, d’où
-l’on avait vue sur la mer, et fit étendre un tapis sur le pavage
-irrégulier de la chambre. Les murs en blocage grossier étaient nus et
-toute la construction fort misérable. On nous apporta aussitôt de
-l’eau, du pain, des figues sèches, du fromage et un peu d’assez bon
-vin d’Helbon, que les Juifs se procurent depuis qu’ils ont assujetti
-la Syrie de Damas.
-
-Après nous être mutuellement enquis de notre santé et de celle de nos
-rois, le capitaine juif nous donna l’exemple en se fourrant dans la
-bouche un gros morceau de fromage.
-
-« Ah ! me dit-il, en me voyant regarder la chambre, nous ne sommes
-pas d’habiles constructeurs comme vous autres Phéniciens. Aussi bien,
-nous n’avons pas vos matériaux de construction et vos richesses, et
-nous sommes ici dans une bourgade. Mais tu verras, allant à
-Jérusalem, un pays gras et fertile et de belles villes populeuses.
-
-— Je connais la Judée, capitaine, dit Hannibal, et je puis dire que
-c’est une terre bien cultivée, la terre des olives et du blé, des
-dattes et du vin. Chaque peuple a ses talents. Vous autres êtes
-guerriers, bergers, cultivateurs ; les Phéniciens sont industrieux,
-commerçants et marins, quoique je puisse dire, sans orgueil, que
-quelques villes de Phénicie, et particulièrement Arvad, ont vu naître
-des hommes habiles à ranger les troupes en bataille.
-
-— Je le vois, dit l’autre, admirant la cuirasse et les armes
-d’Hannibal, et je vois aussi que les guerriers de Phénicie sont bien
-équipés.
-
-— J’ai servi ton roi, répondit Hannibal, malgré votre coutume de ne
-point entretenir de troupes en temps de paix et de ne point prendre
-d’étrangers à votre solde. Mais ayant passé fort jeune dans la ville
-de Kana, dans l’héritage de la tribu des enfants d’Ascer, j’y fus
-considéré moi-même comme un enfant de la tribu, et j’ai ainsi
-combattu dans vos guerres. »
-
-Le capitaine juif se leva aussitôt pour embrasser Hannibal, et ils
-burent tous deux à la coupe d’amitié, qu’on nous fit passer ensuite à
-Hannon et moi.
-
-« Je suis, dit ce capitaine, de la tribu des enfants de Juda sur
-l’héritage de laquelle nous passons pour aller à Jérusalem. Tu sauras
-que présentement le roi entretient quelques troupes, dont je fais
-partie, comme chef de vingt hommes. Je vous attends ici, où l’on a
-préparé des chevaux et des ânes pour votre voyage, et dès ce soir
-nous pourrons partir.
-
-— Je le veux bien, répondis-je. Mais je désire aussi prendre quelques
-dispositions à bord de mes navires, avant de les quitter pour
-quelques jours. Nous partirons donc demain matin.
-
-— Alors, s’écria le Juif, veux-tu nous permettre de visiter tes
-vaisseaux ? Vous êtes Phéniciens, vous devez avoir des objets à
-vendre, et nous avons, nous, des emplettes à faire.
-
-— Bien volontiers, dis-je au capitaine. Mais étant au service du roi
-qui est notre armateur, nous n’avons emporté de marchandises que pour
-le troc, et non pour le commerce. Nous ne faisons donc aucun
-bénéfice, et nous voulons ici seulement compléter notre chargement et
-nos provisions.
-
-— Nous trouverons dans les montagnes et dans les villages des
-troupeaux de chèvres, des oliviers, des arbres à baume, dit aussitôt
-le capitaine. Mon nom est Chamaï, fils de Rehaïa ; il est connu dans
-le pays. Je me mets à ta disposition pour ton chargement de vivres. »
-
-J’acceptai de bon cœur les offres du capitaine Chamaï, qui nous
-suivit sur nos navires. Nos matelots avaient déjà étalé sur la plage
-les marchandises que je leur avais permis d’emporter pour leur
-commerce particulier, et ils discutaient activement avec des pêcheurs
-et quelques bergers rassemblés autour d’eux. Sur le Melkarth on fit
-déballer d’autres marchandises, appartenant à l’expédition. J’avais
-fait dresser par Hannon l’état de ce que nous voulions céder et celui
-de ce que nous voulions acquérir, savoir : dix mesures de grain, deux
-d’huile, un baril d’olives, une demi-mesure de baume, six paniers de
-figues sèches, six de dattes et cinquante fromages. Pour les grandes
-provisions, je comptais sur ce que je trouverais jusqu’à Jérusalem et
-sur la libéralité du roi David. J’ordonnai aussi à Bodmilcar, qui
-était chargé de la vente et des emplettes, d’acheter quelques moutons
-et chevreaux, pour que nos hommes eussent de la viande fraîche
-jusqu’en Égypte.
-
-Chamaï ne pouvait se lasser d’admirer nos navires et leur ordonnance,
-le soin et la propreté avec lesquels tout était rangé, l’obéissance
-de chacun et la stricte discipline, la beauté et l’étrangeté des
-agrès et des instruments. Tout était nouveau pour lui, et à chaque
-pas il faisait des exclamations de surprise. Je le retins à souper,
-et quand nous fûmes assis sur la poupe de l’Astarté, il soupira
-profondément.
-
-« Ah ! dit-il, que la navigation et les voyages lointains sont une
-belle chose, et quelle source inépuisable de richesses est la Grande
-Mer ! Pour nous, nous vivons dans nos montagnes aussi ignorants que
-des bouquetins sauvages, et quand nous avons mis à sac quelque ville
-ou village des ennemis, qu’est-ce que notre maigre butin en
-comparaison de ce que vous acquérez par le commerce ? Sans compter
-que le roi et les principaux du peuple prennent la meilleure part.
-
-— Et les choses rares et merveilleuses qu’on voit, lui répondis-je,
-les comptes-tu pour rien ?
-
-— Non sans doute, s’écria Chamaï. J’ai entendu parler par vos
-marchands phéniciens des vallées où sont les pierreries et les
-serpents de deux stades de long, des mines d’argent et d’or, et des
-pierreries qui flottent sur la mer, des poissons de cinquante
-coudées, des géants et des montagnes qui jettent du feu.
-
-— Il y a beaucoup à rabattre là-dessus, lui dis-je en riant ; mais
-dans nos voyages nous voyons pourtant des choses extraordinaires et
-des peuples bien singuliers.
-
-— Vraiment ! s’écria Chamaï ; je passe pour un brave guerrier et la
-force de mon bras a renversé plus d’un Syrien, plus d’un Moabite et
-plus d’un Philistin. Dans vos aventures lointaines, vous devez avoir
-de rudes combats à soutenir. Veux-tu m’emmener, capitaine
-sidonien ? »
-
-Hannibal, lui mettant la main sur l’épaule, lui dit d’une voix
-retentissante :
-
-« Brave Chamaï, il me manque quarante hommes d’armes et archers. Te
-fais-tu fort de les recruter ?
-
-— Je m’en fais fort, par le nom de El, mon dieu, le dieu des
-guerriers.
-
-— Bien parlé, dis-je à mon tour. Amène-nous quarante braves garçons,
-hardis et robustes, tu les commanderas sous les ordres d’Hannibal,
-sur nos navires. Et je te fais immédiatement présent d’une cuirasse
-neuve et d’un poignard des Chalybes, d’un poignard manche d’ivoire.
-
-— Vive le roi ! s’écria Chamaï. Je suis votre homme.
-
-— Ah ! ah ! fit Hannibal en se frottant les mains, voici mon armée
-qui augmente. Nous finirons par conquérir des royaumes.
-
-— Le royaume que je conquerrai, conclut Hannon, je le vends aux
-enchères, terre, ville et sujets. J’aime mieux mon futur palais, et
-j’y nomme d’avance Himilcon pour mon grand échanson. Le bouc pour
-jardinier, les outres verront beau jeu !
-
-— Tâtons de celle-ci en attendant les tiennes, » dit Himilcon,
-s’asseyant à la vue du repas qu’on apportait.
-
-En ce moment, un matelot vint me dire de la part de Bodmilcar que ses
-échanges étaient faits.
-
-« Pourquoi ne vient-il pas manger avec nous ? demandai-je.
-
-— Je l’ignore, répondit le matelot. Le seigneur capitaine a fait
-faire son repas à son bord, où il a invité l’eunuque passager. »
-
-Hannon pâlit.
-
-« La malédiction soit de l’eunuque ! m’écriai-je dès que le matelot
-fut parti. Il se brasse encore quelque machination. Pourvu que les
-filles ne soient pas parties avec lui. »
-
-Hannon se précipita vers la cabine, mais au même instant la porte
-s’ouvrit, et la servante parut, suivie de la dame esclave
-complétement voilée.
-
-« Ne crains rien, dit la servante en riant, ne crains rien, seigneur.
-Le vilain oiseau est envolé, mais les colombes restent. Nous lui
-avons refusé de le suivre.
-
-— Il vous l’a donc demandé ? dis-je, furieux.
-
-— Non, il s’est borné à nous l’offrir, sans insister. Mais nous
-aimons mieux rester sur ton joli navire, où nous sommes si bien, que
-nous en aller sur ce navire tout noir, là-bas.
-
-— C’est bon, c’est bon, lui répondis-je. Jusqu’à l’arrivée, je ne
-veux pas absolument que vous me quittiez. Vous avez bien fait de
-rester et je tancerai vigoureusement l’eunuque.
-
-— Pouvons-nous prendre le frais sur le pont, capitaine ? me demanda
-la jolie servante.
-
-— Comme il vous plaira, » lui répondis-je.
-
-Chamaï, qui était absorbé dans une conversation qu’il avait engagée
-avec Hannibal sur leurs actions de guerre, leva la tête, et se
-dressant sur ses pieds :
-
-« Comment, mais n’est-ce pas toi, Abigaïl, que je vois ?
-
-— Et n’est-ce pas toi, Chamaï, du village de Guédor ? »
-
-Ils se prirent les mains et, se regardant l’un l’autre, comme des
-amis qui ne se sont pas vus depuis longtemps, pleurèrent tous les
-deux.
-
-« Comment es-tu ici, sur ce navire phénicien, Abigaïl ? dit enfin
-Chamaï.
-
-— Ignores-tu donc que j’ai été enlevée de mon village lors d’une
-incursion des Philistins d’Ascalon, et qu’ils m’ont vendue aux
-Tyriens ?
-
-— J’étais à la guerre dans le nord, contre le roi de Tsoba, et je ne
-suis pas revenu au pays depuis mon retour : comment pourrais-je le
-savoir ?
-
-— Sache donc, dit Abigaïl en reprenant son air joyeux, que le roi
-Hiram m’acheta et me donna pour servante à cette dame ionienne qu’il
-a achetée pareillement et dont il fait présent au Pharaon d’Égypte.
-Le bon capitaine Magon est chargé de nous conduire.
-
-— Hélas ! s’écria Chamaï, je suis des vôtres ; je te retrouve, et il
-faudra encore nous séparer. Que je regrette donc à présent que la
-route vers l’Égypte soit si courte ! Je voudrais que notre voyage
-durât aussi longtemps que celui de nos pères, quand ils vinrent de
-cette même terre d’Égypte en cette terre de Kanaan que nous voyons
-d’ici. »
-
-J’invitai Abigaïl à s’asseoir avec nous, touché de cette rencontre,
-et je priai Hannon de faire la même invitation à la dame ionienne,
-puisqu’il savait parler sa langue. Celle-ci fit une profonde
-inclination et s’assit sur un coussin qu’on lui avait préparé.
-
-Pendant le repas, qui fut des plus gais, Abigaïl et Chamaï nous
-racontèrent comment ils avaient gardé les chèvres ensemble pendant
-leur enfance et quel attachement ils avaient l’un pour l’autre. Je me
-sentais presque fâché de la conduire au Pharaon.
-
-« Peut-être, dit Abigaïl, le Pharaon aura-t-il pitié de moi et ne
-voudra-t-il pas me garder. Je ne suis qu’une servante, et c’est la
-dame ionienne qui lui est destinée. Qu’est-ce qu’un si grand monarque
-ferait de moi ? Il a des servantes par milliers. Il me renverra.
-
-— Oui, oui, dit Chamaï en serrant ses poings robustes, N’est-ce pas
-vrai, capitaine Magon ?
-
-— Je pense en moi, répondis-je, qu’Abigaïl n’est point envoyée au
-Pharaon, mais doit accompagner la dame ionienne pour la désennuyer en
-route.
-
-— D’autant plus, ajouta Hannibal, que c’est nécessaire, car son
-eunuque paraît l’amuser médiocrement. »
-
-Pendant tout ce temps, Hannon et la dame ionienne causaient ensemble.
-Comme on remplissait les coupes de vin :
-
-« Hannon, lui dis-je, pour mettre fin à cette conversation qui
-m’alarmait, tu sais jouer du psaltérion ?
-
-— Oui, dit Hannon. Tu m’as déjà entendu.
-
-— La dame doit savoir chanter des chansons de son pays et ne nous
-refusera pas de nous en chanter une ? »
-
-La dame, qui comprenait quelque peu le phénicien, me répondit qu’elle
-chanterait bien volontiers.
-
-« Eh bien ! Hannon, mon ami, lui dis-je, va-t’en querir ton
-psaltérion et accompagne les chants de cette dame ; après quoi nous
-irons chacun à nos affaires. Allons, va. »
-
-Hannon ayant accordé son instrument, la dame écarta son voile et nous
-fit voir un visage d’une beauté merveilleuse. Elle était vêtue et
-parée à la phénicienne, portant robe de pourpre lamée d’argent,
-triple collier en perles d’or, perles fines et perles émaillées de
-dessins divers, mais coiffée à la mode de son pays, la tête nue, et
-les cheveux relevés sur le front et attachés par le milieu. Nous
-fûmes tous frappés de sa beauté et nous restâmes silencieux.
-
-Mon esclave apporta deux lampes de terre qu’il accrocha sur des
-bâtons dressés contre les bordages et l’Ionienne commença.
-
-Elle nous chanta, d’une voix harmonieuse, des vers où étaient
-racontées les actions de la guerre que les Achaïens de son pays
-firent, il y a longtemps maintenant, au roi et à la ville d’Ilion. Je
-comprenais moi-même quelques mots d’ionien, comme en apprennent les
-marins dans leurs voyages, mais je n’entendais pas grand’chose à son
-récit. Pourtant, par instants, sa voix devenait vibrante, et je
-voyais briller les yeux de Chamaï et Hannibal caresser la garde de
-son épée. Nous étions émus par sa beauté, par sa voix, par l’harmonie
-de ses chants, sans comprendre ce qu’elle disait. Quand elle se leva
-pour rentrer dans sa cabine, sa démarche était si majestueuse qu’il
-me sembla que la déesse Astarté devait marcher ainsi sur les flots.
-
-
-Illustration : L’Ionienne chanta d’une voix harmonieuse.
-
-
-Hannon se leva aussi, sans la regarder, et alla s’appuyer contre le
-bordage, où il resta en silence la tête tournée vers la mer, comme
-quelqu’un qui a le cœur oppressé. Depuis quelque temps je ne
-retrouvais plus sa gaieté et ses plaisanteries d’autrefois. J’allai
-m’appuyer à côté de lui.
-
-« Allons, Hannon, mon enfant, lui dis-je, je vois que tu as du
-chagrin.
-
-— Je ne le nierai pas, capitaine, me répondit-il. Cela se passera.
-
-— Il ne faut rien dire de tout cela à Bodmilcar, appuyai-je. Je n’ai
-pas confiance en son serment et je crains quelque malice de
-l’eunuque.
-
-— Oh ! reprit Hannon vivement, qu’il fasse ce qu’il voudra. Pour moi,
-j’ai fait un serment et j’y resterai fidèle. Je n’ai plus qu’un
-désir, c’est d’être au plus tôt à Tarsis, d’y courir les aventures et
-d’y faire des découvertes. Me voilà en passe de devenir un vrai
-marin, crois-moi, bon capitaine. »
-
-Nous nous serrâmes la main. Je me sentais tous les jours plus attaché
-à Hannon. Quand je revins vers la compagnie, je trouvai Chamaï qui se
-disposait à descendre dans la barque, pour revenir à terre.
-
-« Allons, bonne nuit, capitaine Chamaï, lui dis-je, et à demain, de
-bon matin.
-
-
-Illustration
-
-
-— Bonne nuit, capitaine Magon, et toi, capitaine Hannibal, et toi,
-joyeux pilote. Bonne nuit, Abigaïl, mon joli pigeon, cria-t-il encore
-d’une voix retentissante, quand il fut dans la barque.
-
-— Bonne nuit, Chamaï, mon agneau, » répondit de la cabine la voix
-rieuse d’Abigaïl.
-
-En ce moment, l’eunuque, accompagné de Bodmilcar, mettait le pied sur
-le côté opposé du bateau.
-
-« Il a une belle voix, ricana l’eunuque en se dirigeant vers la
-cabine ; il a les poumons puissants, mais le Pharaon trouvera
-peut-être mauvais qu’on fasse voir ses servantes à tout le monde.
-
-— Et que les capitaines de navire, en compagnie de leurs scribes,
-donnent des festins aux esclaves royales, ajouta Bodmilcar, en
-poussant du pied le psaltérion qu’Hannon avait oublié sur le coussin
-de la belle Ionienne.
-
-— Absolument comme moi je trouve mauvais, répondis-je, exaspéré par
-l’insolence de l’eunuque et la méchanceté de Bodmilcar, qu’un eunuque
-syrien, un esclave, vienne se mêler de donner des avis à un homme
-libre, à un capitaine sidonien sur son bord, et cherche à débaucher
-ses passagères pour les conduire sur le navire d’un subordonné.
-
-— Hazaël est maître de diriger les esclaves comme il l’entend, dit
-aigrement Bodmilcar. Il a l’ordre du roi pour cela. »
-
-Je regardai Bodmilcar dans le blanc des yeux. Il me jeta un regard de
-défi.
-
-« Oui, reprit-il, cette femme ionienne est mon ancienne esclave. Le
-roi l’a achetée, c’est bien ; il l’envoie au Pharaon, c’est bien
-encore, et je n’ai rien à y dire. Mais, comme serviteur du roi, je
-dois empêcher que ses présents ne changent de destination et ne s’en
-aillent aux mains d’un scribe quelconque.
-
-— Et moi, répliquai-je, comme capitaine de ces navires, je dois
-veiller à ce que la discipline y soit observée et ce que nul ne
-prétende y donner des ordres en dehors des miens. C’est à moi qu’il
-appartient d’interpréter les commandements du roi et de juger qui a
-tort ou qui a raison.
-
-— Bien dit, s’écria Hannibal. La discipline et l’obéissance doivent
-être observées ! Voilà qui est bravement parlé, selon les règles de
-la guerre et de la navigation !
-
-— Je saurai ce qui me reste à faire, dit Bodmilcar d’une voix
-étranglée par la colère.
-
-— A retourner à ton bord et t’occuper de tes matelots qui ont cinq
-jours à passer ici, voilà ce qu’il te reste à faire, » répondis-je
-tranquillement.
-
-Bodmilcar descendit aussitôt dans sa barque, et je l’entendis
-proférer des menaces et des malédictions en s’en allant. Mais je fis
-semblant de ne pas y prendre garde.
-
-« En attendant, dit l’eunuque, je vais châtier cette servante.
-
-— Toi ? lui dis-je, en lui arrêtant le bras.
-
-— Moi-même, » répliqua-t-il en se dégageant.
-
-Là-dessus il ouvrit la porte de la cabine ; mais, avant qu’il ne
-l’eût refermée, la main vigoureuse d’Hannibal s’abattit sur son
-épaule, le fit pirouetter et le poussa devant moi.
-
-
-Illustration : La main vigoureuse d’Hannibal s’abattit sur son
-épaule.
-
-
-« Eh bien ! eh bien ! que me veut-on ? balbutia-t-il tout effaré, en
-regardant tour à tour Hannibal qui le tenait toujours, et moi, qui
-étais debout en face de lui, les bras croisés.
-
-— On te veut ceci, lui dis-je : celui qui, à bord d’un navire
-phénicien, lève la main sur qui que ce soit sans l’ordre du
-capitaine, est lié, suspendu à une corde et plongé trois fois dans la
-mer du haut de la vergue. As-tu compris clairement ? » L’eunuque,
-tremblant de peur, baissa la tête.
-
-« Eh bien, ajoutai-je, puisque tu as compris clairement, tâche de ne
-pas oublier. Je te dirai de plus : celui qui, à bord d’un navire
-phénicien, maudit quelqu’un, est attaché au mât et reçoit vingt-cinq
-coups de corde. As-tu encore compris clairement ? »
-
-L’eunuque fit signe que oui.
-
-« Eh bien, lui dis-je, tâche de ne pas oublier non plus. Tu dois
-savoir qu’Abigaïl a la langue bien pendue, et que moi je ne suis par
-sourd. Penses-y bien ; et maintenant, lâche-le, Hannibal. »
-
-L’eunuque rentra dans sa cabine en courbant le dos et Hannibal me
-quitta, enchanté.
-
-« Nous les ferons marcher droit, sois tranquille, capitaine, me
-dit-il, et je ne m’y épargnerai pas. Qu’est-ce qu’un navire où on
-désobéit ? C’est comme une compagnie de gens de guerre où on
-raisonne. Ah ! ah ! mais nous sommes là, nous autres. » Le lendemain,
-de bon matin, je fis venir Bodmilcar.
-
-« Écoute, lui dis-je, tu es un vieux marin phénicien. Je crains que
-ta passion et les mauvais conseils de l’eunuque ne t’aient tourné la
-tête. J’espère que quand nous serons débarrassés de lui et de cette
-Ionienne, je te retrouverai tel que je t’ai connu autrefois. Veux-tu
-me promettre de renoncer à semer le trouble ?
-
-— Ce n’est pas moi qui le sème, répondit Bodmilcar.
-
-— Si fait, c’est toi. Il faut me promettre.
-
-— Je ne ferai rien pour cela, en tout cas, me dit-il, d’un air
-embarrassé.
-
-— Eh bien, j’y compte, lui dis-je. Voici les dispositions que j’ai
-prises. Tu vas rester ici, avec le commandement de la flotte en
-compagnie d’Asdrubal, d’Amilcar, d’Himilcon et sous la protection des
-hommes d’armes. Hannibal, Hannon et moi, nous allons à Jérusalem. Tu
-n’auras rien à acheter en nous attendant : nous ferons les
-approvisionnements dans l’intérieur du pays. Tu vois que ta tâche
-n’est pas lourde.
-
-— Et les deux femmes ? dit vivement Bodmilcar.
-
-— Oh ! les deux femmes, je verrai à les installer à terre. Cela me
-regarde, et ne t’en inquiète pas.
-
-— C’est bien, répondit Bodmilcar. Et quand pars-tu ?
-
-— Tout de suite. Ainsi, au revoir. »
-
-Je descendis aussitôt dans la barque, en compagnie d’Hannibal,
-d’Hannon, de mon esclave et de deux matelots portant notre bagage.
-Quand Hannon passa devant Bodmilcar, celui-ci cracha, en le regardant
-d’un air haineux. Hannon leva les épaules.
-
-Je fis descendre ensuite devant moi l’eunuque et les deux femmes dans
-l’autre barque et je donnai ordre à deux matelots de porter à terre
-ce que l’eunuque demanderait. Celui-ci voulut s’attarder, pour
-rassembler le bagage.
-
-« Non, non, lui dis-je. Les matelots reviendront le chercher tout à
-l’heure. Ils le trouveront bien tout seuls, sois tranquille. Allons,
-nage ! » criai-je aux rameurs.
-
-Les deux barques filèrent vers la côte. Bodmilcar, debout sur le
-couronnement de la poupe, nous suivait des yeux d’un air sombre.
-
-« A bientôt ! cria Himilcon, debout à côté de lui.
-
-— A bientôt, vieux pilote ! » lui répondîmes-nous.
-
-Nous accostâmes en quelques coups d’aviron. Chamaï nous attendait
-avec impatience, et courut à la barque pour aider Abigaïl à
-descendre. On se dirigea tout de suite vers le village, à deux traits
-d’arc de la tour : il est bâti au milieu des figuiers sauvages et on
-y voit une assez belle citerne. Devant la meilleure maison étaient
-attachés deux chevaux et une douzaine d’ânes, les deux chevaux bien
-parés, la tête ornée d’un réseau de fils de lin écarlates, garni de
-pompons multicolores et de grelots, la bride brodée, la queue relevée
-et nouée par des fils écarlates. Les ânes avaient la crinière et la
-queue teintes de henné, comme il convient : c’étaient des montures
-bien harnachées.
-
-« Ceci, dit Chamaï, est la maison de Bicri, un de mes hommes d’armes,
-que j’emmène pour faire ce voyage. Ce jeune homme est vigoureux et
-adroit au maniement de l’arc, de l’épée et du bouclier. Il connaît
-aussi très-bien la manière de faire le vin, ayant été vigneron dans
-la montagne. »
-
-Bicri parut et nous salua. Avec lui était un autre homme et une jeune
-femme.
-
-« Celui-ci, dit Chamaï, est Barzillaï, chef d’une de mes dizaines, et
-avec lui est Milca, sœur de Bicri, femme de Barzillaï, qui excelle à
-faire des gâteaux de miel.
-
-— Très-bien, dit Hannibal. Emmènerons-nous aussi Barzillaï et sa
-femme Milca, pour qu’elle nous fasse des gâteaux de miel ?
-
-— Barzillaï ne désire point voyager en mer, répondit Chamaï.
-
-— C’est dommage, observa Hannibal.
-
-— Et qui commandera ici pendant que tu vas nous conduire à
-Jérusalem ? demandai-je à Chamaï.
-
-— C’est Barzillaï, répondit-il, dans lequel j’ai mis ma confiance.
-
-— Eh bien, dis-je, nous logerons les deux femmes, soit dans la tour,
-soit dans la maison de Bicri ; Barzillaï et ses hommes d’armes les
-garderont et Milca leur tiendra compagnie.
-
-— Abigaïl ne vient donc pas à Jérusalem avec nous ? s’écria Chamaï.
-
-— Non. Je tiens à ce qu’elle reste ici, avec la dame ionienne. Tu as
-tout loisir de lui faire tes adieux ce matin.
-
-— Du moment que c’est l’ordre, dit Chamaï, il faut obéir. Et que
-devra faire Barzillaï en notre absence ?
-
-— Empêcher qui que ce soit de voir la dame ionienne, soit par ruse,
-soit par force, à l’exception de cet eunuque ici.
-
-— C’est bon, dit Barzillaï en frappant sur la garde de son épée. J’ai
-compris.
-
-— Et moi, dit l’eunuque, où logerai-je ?
-
-— Où tu voudras, lui répondis-je. Dans la maison de Bicri, s’il veut.
-
-— Un Syrien de Tsoba dans ma maison ! dit Bicri ; non, non, s’il te
-plaît, seigneur amiral.
-
-— Et pourquoi donc ? glapit l’eunuque. Est-ce qu’un Syrien de Tsoba
-ne vaut pas les gens de ta nation ?
-
-— Des Syriens, s’écria Bicri ! Qu’est-ce que des Syriens ? Nous avons
-battu ceux de Tsoba et ceux de Damas, et notre roi les a faits ses
-esclaves. Quels hommes êtes-vous ? Des puces, des chiens crevés.
-
-— Parle-nous, dit Chamaï, des Philistins de Gaza et d’Askalon, ou des
-Iduméens du sud : encore que nous les ayons vaincus et assujettis, ce
-sont des guerriers et des hommes forts. Mais des Syriens ! J’avais
-pour coutume d’en enfiler une douzaine dans ma lance et de les
-emporter sur mon épaule.
-
-— Chamaï, remarqua Hannibal, est un homme rempli d’esprit et qui fait
-des mots très-bons et très-plaisants. Il sera un compagnon
-divertissant pendant notre voyage.
-
-— Les femmes pourront-elles sortir ? dit Barzillaï.
-
-— Abigaïl, qui est du pays, pourra courir avec Milca, si elle veut.
-Mais l’Ionienne ne doit pas sortir jusqu’à mon retour.
-
-— Bien, dit Barzillaï. Ma femme fera en sorte qu’elle passe
-agréablement son temps.
-
-— Je lui apprêterai autant de gâteaux qu’elle désirera et des pâtes
-frites dans l’huile aussi, » déclara Milca.
-
-Les choses étant ainsi réglées, nous prîmes place dans la maison pour
-manger un peu avant notre départ. Barzillaï s’étant engagé à faire
-nourrir dans le village quinze hommes, Hannibal envoya chercher
-quinze de ses archers à bord, qui, joints aux hommes d’armes de
-Barzillaï, faisaient une garde suffisante. Je fis informer en même
-temps Himilcon, Amilcar, Asdrubal et Gisgon de ma résolution. Tout
-coup de tête de la part de Bodmilcar et toute machination de
-l’eunuque étaient ainsi prévenus.
-
-Celui-ci ne voulut pas manger avec nous et se retira sur les
-vaisseaux. L’Ionienne se rendit dans sa chambre avec Milca qui ne
-tarda pas à revenir pour nous apporter de ses fameux gâteaux au miel.
-Il y en eut trois pour chaque convive, mais Abigaïl et Chamaï étaient
-tellement contents de se revoir et causaient tellement qu’ils
-oublièrent les leurs et qu’Hannibal les mangea pour eux.
-
-Nous prîmes congé de Barzillaï, d’Abigaïl, ce qui fut un peu long
-pour Chamaï, et de Milca, pendant que Bicri détachait les ânes et les
-chevaux. En ma qualité de bon Sidonien, je refusai la bête par trop
-fringante que m’offrait le Juif, ayant plus accoutumé le mouvement
-des vaisseaux que le trémoussement des chevaux, et j’enfourchai un
-âne de mine très-pacifique. Avant de partir, Hannon donna de ma part
-une belle pièce d’étoffe rouge à notre hôte et des boucles d’oreilles
-d’argent à notre hôtesse, qui ne pouvait se lasser de les admirer.
-Chamaï fit don de sa vieille cuirasse à Barzillaï et endossa une
-cuirasse écaillée toute neuve que je lui donnai, suivant ma promesse.
-Nous distribuâmes aussi quelques poupées de terre cuite et de bois
-aux enfants qui grouillaient autour de nous, et Chamaï étant venu
-pour la vingtième fois embrasser Abigaïl, sous prétexte de donner
-encore des instructions à ses hommes, finit par se décider à monter à
-cheval, après qu’Hannon eut décliné à son tour l’offre d’un coursier.
-Hannibal caracolait déjà sur le sien. Nos deux matelots, mon esclave
-et Hannon enfourchèrent leurs ânes, après avoir chargé nos bagages
-sur quatre baudets, et Bicri, allongeant les jambes, prit la tête de
-la caravane de son pas alerte de montagnard, pour nous montrer le
-chemin.
-
- 1. 1300 stades, soit 32 1/2 milles géographiques. C’est la
- \ vitesse donnée par Hérodote.
-
-
-IV Le roi David.
-
-
-Après avoir traversé les plaines basses parsemées de champs de blé,
-de bouquets de figuiers et de dattiers, et d’arbres de Judée au tronc
-rabougri, au parasol de feuillage étendu à plat comme un pain, nous
-commençâmes à gravir la montagne par des sentiers étroits, bordés
-alternativement de bois de chênes, de grandes plantations d’oliviers
-et de vignes. Par cette route ombreuse on arrive sur la crête, dans
-la petite ville de Timna, où Chamaï avait un hôte qui nous logea,
-nous et nos bêtes. Timna est une petite ville irrégulièrement bâtie,
-les maisons entourées de jardins et très-basses, n’ayant pas plus
-d’un étage. Elle possède un mur crénelé en pisé, deux portes et douze
-tours rondes. Nous y fûmes tourmentés par les puces, qui sont en
-Judée d’une abondance et d’un acharnement extraordinaires, et par les
-mouches, qui sont aussi très-nombreuses.
-
-« Les hommes d’ici, remarqua judicieusement Hannibal, qui avait ôté
-sa cuirasse pour mieux se gratter, devraient adorer, non pas le grand
-dieu El, dieu du ciel et de la terre, mais le dieu Baal-Zébub, dieu
-des mouches et autres insectes, pour qu’il les débarrasse du fléau de
-la vermine. »
-
-Le lendemain, de bon matin, après avoir traversé bon nombre de ravins
-et grimpé des côtes, car tout ce pays est montagneux, mais fertile et
-bien cultivé, nous vîmes une vallée profonde et encaissée, toute
-stérile et déserte. Au fond et sur les flancs pierreux de cette
-vallée blanchissaient des ossements humains, en grand nombre ; vers
-l’est, on voyait des mamelons couronnés d’un fort, et la vallée
-remontait vers les crêtes au sud.
-
-« La vallée des Géants, dit Bicri en s’arrêtant, et en faisant rouler
-un crâne du bout de son bâton.
-
-— J’y étais, dit Chamaï, comme fort jeune homme, écuyer de Bénaïa,
-capitaine de cent hommes, un des trente-sept vaillants du roi, qui a
-tué un lion dans une fosse, dans un jour de neige, et un géant
-égyptien armé de pied en cap, lui Bénaïa n’ayant que son bâton à la
-main. Nous y battîmes les Philistins de telle façon, que depuis ce
-temps ceux d’Achdod nous payent tribut.
-
-— Oui, oui, dit Hannibal, les Philistins étaient là-haut, sur les
-hauteurs à notre droite et voulaient attaquer le château par devant
-nous. Mais le roi, descendant dans la vallée, leur épargna la moitié
-du chemin et monta ensuite sur les hauteurs en les poursuivant. C’est
-dans la vallée que fut le fort de la bataille, et sur le versant, de
-l’autre côté des crêtes, que fut la fuite des Philistins et le
-carnage. »
-
-Nous traversâmes la vallée des Géants, et sur le revers opposé
-Hannibal nous fit voir les trente pieux aigus auxquels le roi David
-fit attacher par la poitrine les trente chefs des Philistins faits
-prisonniers. Des débris de leurs squelettes y pendaient encore.
-
-« Ah ! s’écria Chamaï, notre roi est un bon roi ! Aussi, quand son
-fils Absalom fit sédition contre lui, je pris le parti des gens du
-roi.
-
-— Et moi aussi, dit Bicri. Et dans la bataille qui s’ensuivit, je
-perçai d’une flèche à travers les tempes Hothniel, fils de Tsiba, et
-je pris ses dépouilles. Voilà sa belle ceinture de fils d’hyacinthe
-que j’ai encore autour des reins. »
-
-Nous continuâmes ainsi notre route, Chamaï, Hannibal et Bicri nous
-faisant voir les endroits remarquables. Des villes et villages près
-desquels nous passions, il sortait bon nombre de gens qui, nous
-reconnaissant pour Phéniciens à nos habits, couraient après nous,
-nous offrant du lait, des raisins secs, des figues, du vin et
-d’autres rafraîchissements, et nous demandaient si nous n’avions rien
-à vendre. Mais Bicri leur répondait :
-
-« Allez à Jérusalem, frères, car nous y allons, ou descendez à Jaffa,
-car nous en venons. C’est là que vous trouverez nos marchandises. »
-
-Les bergers, ayant des troupeaux de belles chèvres, venaient aussi
-nous parler, mais nous n’achetâmes rien d’eux, sauf deux fromages,
-qu’ils font excellents dans ce pays, et des rayons de miel qu’ils
-nous vendirent pour quelques zeraas. Des jeunes filles, pendant que
-nous mangions nos fromages à l’ombre d’un chêne, vinrent nous
-apporter dans leurs cruches de l’eau très-fraîche. Hannon leur donna
-quelques perles de verre qui les comblèrent de joie.
-
-Peu avant le coucher du soleil du deuxième jour, nous arrivions à
-Jérusalem, ville forte, bâtie avantageusement sur un plateau escarpé.
-Les beaux jardins d’oliviers qui entourent cette ville, la blancheur
-de ses murailles, les dômes nombreux qu’on voit dans le feuillage des
-faubourgs, font une impression agréable. De loin on voit la ville
-comme bosselée de dômes et de terrasses, car elle est bâtie sur un
-terrain fort inégal. Après avoir passé un chemin qu’on voit se perdre
-au loin du côté du désert, et qui est bordé par le torrent de Kidron,
-nous franchîmes une dernière montagne couverte d’oliviers, puis un
-ravin, et nous montâmes par une rue assez large, où trois cavaliers
-peuvent aller de front. Cette rue est dallée, bordée de maisons
-bâties en briques et de jardins entourés de petits murs de torchis. A
-la nuit, Chamaï qui avait galopé devant, en laissant Bicri nous
-conduire, nous attendait sur la porte d’un grand jardin, au fond
-duquel était une belle maison de briques à deux étages. C’était la
-maison de Hira, un des principaux officiers du roi, chargé de
-recevoir les ambassadeurs étrangers. Les esclaves vinrent tout de
-suite à notre rencontre, prirent nos bêtes et transportèrent nos
-bagages dans une grande salle basse, où ils nous apportèrent de l’eau
-pour nous laver les pieds. Hira vint après nous souhaiter la
-bienvenue et nous fit apprêter à manger. Je lui appris qui j’étais et
-pourquoi je venais, et lui fis voir la lettre du roi Hiram au roi
-David : il l’éleva sur sa tête en signe de respect et me promit de
-prévenir le roi de mon arrivée, dès le lendemain matin.
-
-
-Illustration : De loin on voit la ville.
-
-
-Tout de suite après le repas, je préparai mes présents pour le roi
-David. Je choisis une tunique de dessous du lin d’Égypte le plus fin,
-teinte en hyacinthe, une tunique de dessus en pourpre, avec le tour
-du cou brodé de fleurons, les manches brodées pareillement et tout le
-pourtour garni de franges d’argent. Je pris une ceinture ornée
-d’orfévrerie, ouvrage égyptien curieux à voir, et le coulant de
-ceinture était une tête de lion en or avec des yeux d’émail. J’avais
-acheté quatre ceintures pareilles à un artiste égyptien, pour en
-faire présent à des rois. Je pris aussi une coupe à deux anses et à
-pied, en argent, avec des incrustations d’or relevé en bosse et
-figurant des fleurons et des grappes de raisin. Je déposai le tout
-dans un grand coffre en bois de santal qui vient d’Ophir, incrusté de
-filigrane d’or et de petits morceaux de nacre. Enfin, sachant que le
-roi se plaisait à la musique et jouait des instruments lui-même,
-j’ajoutai à tout cela une harpe en bois de santal, une harpe à trois
-cordes, et le bois était orné de pompons multicolores et surmonté
-d’un oiseau en or, le bec ouvert et les ailes étendues. Cette harpe
-venait pareillement d’Ophir et n’avait pas de semblable en Phénicie.
-Je l’avais eue de Khelesbaal, capitaine sidonien, auquel la reine
-d’Ophir l’avait donnée, pour le récompenser de lui avoir construit
-des navires tenant la pleine mer.
-
-Le lendemain, Hira vint de bon matin m’annoncer qu’il se rendait chez
-le roi. Je lui fis voir les présents et il fut émerveillé. Il
-m’assura qu’ils seraient tout à fait trouvés agréables et que le roi
-attendait mon arrivée avec impatience. Deux heures après, des
-esclaves du palais nous amenèrent un veau pour nous régaler, de la
-part du roi David. Ils portaient aussi des pains, des gâteaux, des
-fromages, des figues, une grande jarre d’olives et une très-grande
-jarre de vin d’Helbon. L’un d’eux ayant demandé qui était
-l’ambassadeur d’Hiram, je me nommai.
-
-« Le roi, me dit cet homme, m’a chargé de te mener devant lui, toi et
-ta suite. Viens donc à présent. »
-
-Mes deux matelots prirent le coffre où étaient les présents destinés
-à David, Hannibal revêtit sa cuirasse et coiffa son casque, Hannon
-passa son écritoire dans sa ceinture, et nous partîmes, à la grande
-joie de Chamaï et surtout de Bicri, qui n’avait jamais vu le roi.
-
-« Il a fait bien du mal aux enfants de Benjamin dont je fais partie,
-disait-il. Mais il a réparé ce mal par ses bontés envers la
-descendance du feu roi Saül, et il est l’honneur et le rempart de
-toutes les douze tribus. Je suis content de le voir.
-
-— Le mal qu’il a fait aux enfants de Benjamin, répondit Chamaï, il
-l’a fait contre son cœur. N’était-il pas l’ami de Jonathan, fils du
-roi, et le mari de Mical, sa fille ? Et n’a-t-il pas pleuré le feu
-roi, et ne l’a-t-il pas vengé ?
-
-— C’est un roi très-vaillant, dit Hannibal, et qui connaît les choses
-et l’art de la guerre. Et son général Joab, fils de Tsérouia, est un
-bon général. Leurs faits d’armes à tous deux sont illustres et
-mémorables. »
-
-Nous marchions par des rues étroites et montueuses, toujours
-entourées de jardins et de maisons à un ou deux étages. Les gens qui
-nous voyaient accompagnés des serviteurs du roi, qu’ils connaissaient
-à leurs habits, lesquels sont blancs, bordés d’hyacinthe, nous
-saluaient en passant : ce qui nous fit voir que le roi était
-très-respecté de son peuple.
-
-Après avoir traversé un quartier de la ville qui s’appelle Millo,
-nous arrivâmes à un canal qui sort vers la campagne et qui est dominé
-par une élévation du plateau nommée Sion. Tout l’espace entre Sion et
-Millo a été bâti de maisons neuves par le roi David et, de ce côté,
-le mur d’enceinte porte encore la brèche qu’y fit le roi quand il
-prit la ville sur les Jébusiens. Sur la hauteur de Sion est la
-forteresse que le roi prit aussi et dans laquelle est bâti son
-palais. Ce palais a été construit dans une cour intérieure par des
-architectes tyriens : il est à trois étages avec un dôme au milieu,
-entouré de terrasses. On y a employé pour matériaux le bois de cèdre
-et la pierre de taille, et des deux côtés de la porte sont deux
-belles colonnes de bronze. A la droite de l’une d’elles, on voit
-contre le mur le banc sur lequel le roi vient s’asseoir quand il rend
-la justice au peuple, et deux potences toutes neuves. Derrière le
-palais sont des jardins où se trouvent des constructions plus basses,
-dans lesquelles habitent les femmes du roi.
-
-Hira nous attendait à la porte et nous fit monter, par un escalier en
-vis, dans une salle carrée et bien éclairée. Au fond de cette salle
-est une estrade de bois de cèdre à laquelle on monte par trois
-degrés. Les murs sont tendus d’étoffes où l’on voit représentés des
-fleurs et des oiseaux. Sur l’estrade est une peau de lion, aux pieds
-du trône du roi, lequel est en bois de santal, sans peintures ni
-dorures. A côté du trône était Joab, général de l’armée, revêtu de sa
-cuirasse et coiffé de son casque ; et derrière le trône on voyait la
-lance du roi appuyée contre le mur, et son écuyer, debout, portant
-l’épée du roi dans sa main. Sur les degrés de l’estrade étaient
-plusieurs officiers du palais et quatre hommes vaillants debout,
-l’épée nue à la main.
-
-Le roi lui-même était assis sur son trône, très-simplement vêtu.
-C’était un homme âgé, de stature moyenne et de corpulence maigre ;
-mais malgré son âge on voyait qu’il était encore leste et vigoureux.
-Sa barbe était toute blanche, sans frisure, et ses cheveux nattés
-comme ceux des autres. Il ne porte ni bandeau ni couronne. A ses bras
-il n’a pas de bracelets ; au lieu de patins élevés, comme les autres
-rois, il a aux pieds des sandales de montagnard et pas d’anneaux aux
-orteils. Sa tunique est blanche, bordée d’hyacinthe et sans broderie.
-C’est un roi sans pompe et vêtu comme les gens du commun ; mais à ses
-yeux gris bleu, à son regard clair et perçant, on voit bien qu’il est
-le roi.
-
-Mes gens se rangèrent sur une seule ligne et, m’avançant devant eux
-jusqu’au pied de l’estrade, je me prosternai. Puis je me tins debout,
-les mains croisées.
-
-
-Illustration : Je me tins debout, les mains croisées.
-
-
-« Magon le Sidonien, dit le roi.
-
-— Me voici, répondis-je.
-
-— Sois le bienvenu, As-tu voyagé en paix ?
-
-— J’ai voyagé en paix.
-
-— Comment se porte le roi Hiram ?
-
-— Il se porte bien.
-
-— Et comment se porte le peuple de Tyr, et aussi le roi de Sidon et
-le peuple de Sidon ?
-
-— Ils se portent bien.
-
-— Je suis satisfait. Donne-moi les lettres du roi Hiram. »
-
-Je remis le papyrus scellé à un des officiers, qui le présenta au
-roi. Il le lut avec attention, et me regardant d’un air
-bienveillant :
-
-« Magon, fils de Maharbaal, je suis content de te voir, me dit-il.
-Qui sont ces gens avec toi ? »
-
-Je les nommai l’un après l’autre.
-
-« Je suis satisfait que tu emmènes Chamaï et Bicri, et que tes
-guerriers soient sous les ordres d’Hannibal, que je reconnais à
-présent. J’aime que mes jeunes gens voyagent par toute la terre : ils
-rapporteront de l’expérience et de la sagesse dans ce pays.
-Jéhochaphat, le secrétaire, préparera la liste des objets que tu dois
-rapporter. Tu y ajouteras, suivant ton jugement, ce que tu trouveras
-de rare et de curieux. Que désires-tu de moi avant de partir ?
-
-— O roi, lui répondis-je, je désire que Chamaï ici présent puisse
-recruter quarante archers et hommes d’armes experts et vigoureux. Je
-désire aussi du blé, de l’huile, du vin et ce qu’il faut en choses
-pouvant se conserver, afin de nourrir tous mes gens sur la Grande
-Mer.
-
-— Tes demandes sont justes, dit le roi. Joab choisira quarante hommes
-bien armés pour les mettre sous les ordres de Chamaï et d’Hannibal,
-et tu les commanderas par-dessus eux. Mon trésorier te délivrera de
-l’argent pour leur solde, suivant l’état que tu en feras. Hira te
-conduira dans mes magasins, où tu prendras les vivres qui te seront
-nécessaires, et il rassemblera aussi des hommes et des ânes pour
-porter les provisions jusqu’à tes navires. Et tout ce qu’il te faudra
-encore, demande-le-moi, je te le donnerai. »
-
-Je me prosternai devant le roi pour le remercier, puis je lui offris
-mon présent, qu’il trouva fort beau.
-
-Il se fit expliquer par moi l’origine de chaque objet ; puis s’étant
-levé, il nous ordonna de le suivre dans une salle voisine, où l’on
-avait préparé du vin et des coupes. On lui apporta son trône et il
-voulut boire dans la coupe dont je lui avais fait don.
-
-Il me questionna beaucoup sur mes voyages et sur les pays lointains
-et fut content de mes réponses. Il me demanda aussi si dans les pays
-de l’ouest on trouvait des paons et des singes. Je lui répondis que
-ces animaux venaient d’Ophir et qu’à mon retour je ferais, s’il le
-voulait, un voyage dans cette direction.
-
-« Tu es un homme hardi, me dit-il, de songer à de nouveaux voyages au
-moment où tu entreprends celui-ci. J’aime les hommes hardis, et je
-loue Hiram de t’avoir envoyé à mon service. Je veux te faire voir
-présentement l’emplacement du temple que je veux construire à mon
-Dieu. »
-
-Nous sortîmes du palais, le roi marchant d’un pas aussi alerte qu’un
-jeune homme. Il nous conduisit sur une colline voisine du palais, où
-se trouvait une aire à battre le blé. On appelle cette colline le
-mont Moriah.
-
-« J’ai acheté cette aire et deux bœufs, nous dit le roi, à Arauna le
-Jébusien, pour cinquante sicles d’argent. C’est un lieu élevé, propre
-à bâtir un temple et un fort.
-
-— J’ai entendu, dit Hannon, que le roi prenait plus de forts qu’il
-n’en bâtissait et que son épée était la véritable forteresse de son
-peuple.
-
-— Tu es un flatteur, scribe, répondit le roi en souriant. Mais je
-pense que des poitrines vaillantes défendent mieux un pays que des
-tas de pierres : c’est la vérité.
-
-— Ma flatterie, dit Hannon, est donc d’avoir deviné la pensée du roi.
-C’est un peuple heureux celui chez lequel il suffit de dire les
-actions du roi pour le louer.
-
-— Si, reprit le roi, tu as une langue aussi dorée auprès des femmes,
-je te prédis que tu épouseras quelque princesse. »
-
-Hannon rougit et le roi se mit à rire.
-
-« Tu as là, me dit-il, un scribe qui sait bien tourner les paroles et
-son éloquence me plaît.
-
-— O roi, répondit Hannon, nous passerons bientôt chez tant de peuples
-sauvages et parlant tant de langues bizarres, nous aurons avec eux
-des conversations si brutales à coups de lance et à coups d’épée,
-nous soutiendrons contre les hurlements de la mer et les sifflements
-du vent de si rudes dialogues, que nous dépensons ici nos dernières
-belles paroles en langue cananéenne. Nous vidons le trésor de notre
-politesse, afin d’être à même de causer avec les gens de Tarsis. »
-
-Le roi fut très-content des paroles d’Hannon.
-
-« Je veux, lui dit-il, que tu mettes par écrit les singularités de
-ton voyage et que tu me les apportes. As-tu ici quelque papyrus écrit
-par toi ? »
-
-Hannon lui tendit un rouleau sur lequel étaient des vers de sa
-composition en l’honneur d’une dame. Le roi loua beaucoup l’harmonie
-des vers et la beauté de l’écriture et fit donner à Hannon un papyrus
-sur lequel il avait écrit des poésies de sa propre main ; car il s’y
-entend très-bien et passe pour un excellent poëte et un habile
-calligraphe.
-
-« Mais, dit Hannon, les poésies que le roi a écrites dans la vallée
-des Géants et dans tant d’autres endroits, il ne peut pas me les
-donner ? »
-
-Le roi prit aussitôt son épée des mains de son écuyer et la
-présentant à Hannon :
-
-« Emporte donc celle-ci ; avec ce calame de bronze, tu écriras des
-poésies comme j’en ai écrites en l’honneur de mon Dieu et de mon
-peuple dans la vallée des Géants.
-
-— La parole du roi est une prophétie, dit Hannon en baisant l’épée.
-Je n’ai garde de la faire mentir. »
-
-Après avoir pris congé de ce bon roi, je me rendis immédiatement dans
-ses magasins, avec Hira, pendant qu’Hannibal, Chamaï et Bicri
-suivaient Joab.
-
-Les magasins sont un long bâtiment en briques, à un étage où l’on
-arrive par un chemin dallé et bordé de sycomores. Ils sont construits
-sur citerne, à la manière phénicienne, et sont flanqués, à droite et
-à gauche, de hangars et de prés où sont les chariots, les chevaux,
-les ânes et le bétail du roi. Hannon avait dressé la liste de ce
-qu’il nous fallait. Je choisis donc cent mesures de grain, cinquante
-mesures d’huile et autant de vin, des fromages, des figues et des
-raisins secs, vingt-cinq barils d’olives, et je fis peser deux mille
-sicles de viande salée et séchée. Je pris aussi du sel, des fèves,
-des dattes. Hannon fit en double l’état de ce que nous emportions,
-pour être remis au roi, et Hira nous assura que les ânes et leurs
-conducteurs seraient prêts le lendemain matin.
-
-En revenant dans la maison de Hira, je trouvai des serviteurs du roi
-qui nous apportaient des présents : un bouclier, une lance, un
-poignard et une hache d’armes égyptienne pour moi, une épée et une
-masse d’armes chaldéenne pour Hannibal, un bouclier et un casque pour
-Chamaï, un bel arc, un carquois et un bandeau d’archer pour Bicri, et
-une épée pour Hannon. Le roi David est connu pour sa libéralité.
-
-Vers le soir, Hannibal revint avec toute sa troupe et Jéhochaphat, le
-secrétaire, m’apporta les lettres du roi. Le lendemain, de bon matin,
-je trouvai la rue encombrée d’ânes chargés de ballots et de
-conducteurs. Nous n’avions plus qu’à prendre congé de notre hôte, ce
-que je fis en lui remettant un présent et en lui donnant deux fioles
-d’onguent royal pour ses femmes, et nous partîmes sur-le-champ.
-
-Notre retour à Jaffa se passa sans incidents. Bicri nous y donna
-plusieurs fois les preuves de son adresse, perçant de ses flèches des
-perdreaux et d’autres oiseaux qu’il tirait au vol. Hannon, qui avait
-mis sa ceinture à la mode juive, en passant son épée sur le côté,
-était redevenu gai comme à l’ordinaire et chantait tout le temps.
-
-« Le roi est prophète, me disait-il sans cesse ; tout le monde sait
-qu’il prédit l’avenir en prose et en vers. Maintenant que j’ai son
-épée, je crois que je me battrais contre l’univers entier.
-
-— Est-ce que tu aurais l’intention de percer le flanc au Pharaon ?
-lui dis-je, inquiet de son humeur belliqueuse.
-
-— Bah ! me répondit il, tu sais bien que ma belle, c’est la dame
-Astarté, la reine des cieux et de la mer, la déesse en personne, et
-celle-là se moque bien du Pharaon et de Bodmilcar par-dessus le
-marché.
-
-— Dis-moi, seigneur amiral, me demanda Bicri en m’apportant un
-perdreau qu’il venait d’abattre, est-ce qu’ils ont des vignes,
-là-bas, en Tarsis ?
-
-— Non, lui répondis-je, et cela ennuie fort nos colons phéniciens.
-
-— Eh bien, reprit Bicri, puisqu’on m’a dit qu’il fait chaud là-bas
-presque autant qu’ici, j’ai bien fait d’en emporter des boutures.
-Nous en planterons et plus tard ils pourront dire qu’ils boivent de
-notre vin
-
-— C’est bien vu, archer, dis-je à Bicri, et tu as là une bonne idée,
-dont je te félicite. »
-
-Comme nous approchions de Jaffa, et que je distinguais de loin la
-tour et les mâts de nos navires, Abigaïl courut à notre rencontre et
-Chamaï, sautant de son cheval, la prit dans ses bras.
-
-« Quoi de nouveau ? lui criai-je en hâtant le pas.
-
-— Tout est bien, » me cria-t-elle.
-
-Rassuré, je descendis vers la plage. Barzillaï vint à ma rencontre et
-m’apprit que l’eunuque n’avait pas reparu dans le village et que
-personne n’avait tenté de communiquer avec l’Ionienne. Bientôt
-Himilcon, Asdrubal, Amilcar, Gisgon et Bodmilcar lui-même vinrent me
-souhaiter le bonjour. Je fis aussitôt procéder à l’embarquement de
-nos vivres et de nos recrues ; je gardais ces dernières sur ma
-galère, ce qui complétait mon effectif à deux cent dix hommes,
-cinquante rameurs, soixante-dix matelots, quatre-vingts soldats et
-dix officiers. Comme les âniers aidaient à l’embarquement, l’un d’eux
-vint à moi. C’était un homme de très-haute taille et gros à
-proportion, avec un cou de taureau enfoncé dans des épaules
-démesurées, des cheveux crépus qui lui descendaient sur les sourcils
-et une barbe épaisse, courte et frisée, qui lui montait jusqu’aux
-yeux. Cet homme se mit devant moi, les bras ballants et me regarda
-fixement.
-
-« Qu’est-ce que tu veux, toi ? lui dis-je.
-
-— Je suis Jonas, me dit le colosse d’une voix de tonnerre.
-
-— Eh bien, et après ? lui dis-je surpris.
-
-— Eh bien, Jonas, de la tribu de Dan, Jonas du village d’Eltéké.
-
-— Alors, toi Jonas, du village d’Eltéké, dis-moi ce que tu me veux.
-
-— Je veux partir aussi ; je veux aller dans le pays des bêtes
-curieuses. »
-
-Je regardai Jonas, de plus en plus surpris.
-
-« Et qu’est-ce que tu veux faire dans le pays des bêtes curieuses ?
-lui demandai-je.
-
-— Je ne sais pas, répondit le géant ; je veux y aller.
-
-— Oui, mais pourquoi veux-tu y aller ?
-
-— Je ne sais pas, » mugit Jonas.
-
-Décidément, Jonas était stupéfiant.
-
-« Et que sais-tu faire ? lui dis-je.
-
-— Je suis de la descendance de Samson, de Samson l’homme fort, tu
-sais bien ?
-
-— Mais enfin, sais-tu faire quelque chose par laquelle tu puisses te
-rendre utile sur mes vaisseaux ? lui répétai-je.
-
-— Je sais sonner de la trompette, s’écria Jonas en se donnant un
-formidable coup de poing dans la poitrine, et je peux porter un bœuf
-sur mon dos. »
-
-Hannibal, qui le contemplait d’un air connaisseur, exclama :
-
-« Je n’aurai jamais de cuirasse assez large pour ce gaillard-là.
-
-— Voyons, reprit Hannibal, moi, j’ai un bon sonneur de trompette. Je
-vais te faire donner une trompette, tu sonneras avec lui, et si tu
-sonnes mieux, je t’emmène, avec la permission de l’amiral. »
-
-Je fis un signe d’assentiment. On envoya chercher le trompette
-d’Hannibal et je fis prendre dans la cargaison un énorme clairon
-qu’on remit à Jonas. On plaça les deux rivaux en face l’un de
-l’autre, un cercle de curieux se forma autour d’eux, et Hannibal leur
-dit :
-
-« Allons, sonnez maintenant tous les deux, mais sonnez fort, aussi
-fort que vous pourrez. »
-
-Aussitôt les deux combattants embouchèrent leurs trompettes et en
-tirèrent des sons éclatants. Bientôt le son enfla, grossit, et l’on
-vit les deux sonneurs, les joues gonflées, le cou tendu, s’animer et
-se défier. Au bout d’un quart d’heure, les yeux du sonneur d’Hannibal
-commençaient à lui sortir de la tête et il donnait des signes de
-fatigue. Les veines du cou de Jonas étaient devenues grosses comme le
-doigt, mais il soufflait avec aisance. La musique du sonneur
-d’Hannibal dégénérait en beuglements. Celle du géant hurlait à nous
-déchirer les oreilles. Au bout d’un autre quart d’heure, la trompette
-d’Hannibal poussa un dernier gémissement plaintif et le sonneur se
-laissa tomber sur une pierre, affaissé et étouffé. Jonas tira de son
-instrument des mugissements de triomphe, le nez en l’air et le poing
-sur la hanche. Il avait l’air parfaitement à l’aise.
-
-
-Illustration : Jonas, le sonneur de trompette.
-
-
-« Assez, assez ! criâmes-nous au vainqueur.
-
-— Qu’on lui apporte la plus grande des casaques rouges qu’on pourra
-trouver, dit Hannibal ; il l’a bien gagnée.
-
-— Est-ce que tu m’emmènes ? dit Jonas.
-
-— Oui, oui, » s’écria Hannibal.
-
-Himilcon tourna autour du sonneur pendant qu’il endossait sa casaque,
-en faisant craquer toutes les coutures.
-
-« Je serais curieux de voir ce que ce bœuf peut avoir dans la
-poitrine, dit-il. Je n’ai jamais entendu tonnerre pareil.
-
-— J’ai soif, voilà ce que j’ai, » tonna le géant.
-
-On lui apporta une énorme coupe de vin.
-
-« Est-ce là ce que vous appelez une coupe de vin, vous autres ?
-cria-t-il après l’avoir engloutie. C’est ce qu’on donne aux petits
-enfants de ma famille. Ma soif est plus grande que cela. Donnez-moi
-quelque cruche ou quelque baril, que je puisse boire.
-
-— Cet homme est étonnant, dit Himilcon, en faisant remplir de nouveau
-la coupe et en le regardant avec une admiration mêlée de terreur ;
-mais il nous coûtera cher à nourrir et à désaltérer. »
-
-Là-dessus, le chargement étant fini, nous commençâmes à nous
-embarquer, après avoir fait nos adieux à nos hôtes et les avoir
-cordialement embrassés. L’Ionienne embrassa tendrement Milca, qui lui
-avait prodigué les soins et les gâteaux, et Abigaïl, ayant jeté un
-long regard sur les montagnes de son pays, quitta la plage la
-dernière.
-
-Le lendemain soir de notre départ de Jaffa, nous passions au large de
-la pointe de Péluse, facile à reconnaître à un bouquet de palmiers
-qu’on distingue de loin sur la côte plate et basse, et nous dirigeant
-directement vers l’ouest, par une mer un peu houleuse qui incommoda
-beaucoup nos nouveaux passagers, nous aperçûmes vers le midi du
-lendemain, l’eau trouble que produit la décharge des embouchures du
-Nil.
-
-
-V Où le Pharaon* arrive un peu tard.
-
-
-Bientôt je vis l’embouchure Tanitique elle-même, et au loin, dans les
-terres, les hauts pylônes et les obélisques qui décorent la ville de
-Tanis. Le Cabire, envoyé pour reconnaître la barre, nous annonça que
-les eaux étaient très-basses et que le passage serait difficile pour
-le Melkarth. Je poussai donc ma navigation plus loin et, un peu avant
-la nuit, je m’arrêtai à l’entrée de l’embouchure de Mendès, qui est
-plus large et conduit directement à Memphis. Celle de Tanis devient
-de jour en jour plus étroite par suite des apports du Nil et, d’autre
-part, le vent de la mer et le ressac forment une plage aux deux
-pointes du golfe au fond duquel est la ville et tendent à le fermer.
-Je m’arrêtai à un trait d’arc du bord et je remis au lendemain ma
-route en amont du fleuve, dont le courant est assez rapide.
-
-L’eunuque Hazaël vint me demander la permission de passer cette nuit
-à bord du navire de son ami Bodmilcar ; je la lui accordai, étonné de
-le voir si soumis. Mais, ayant vérifié moi-même que l’Ionienne était
-dans la cabine et voyant Abigaïl assise sur le pont avec Chamaï, je
-n’avais aucune inquiétude. Toutefois, comme nous étions en pays
-étranger et que nous n’avions pas encore communiqué avec la terre, je
-fis doubler les hommes de quart et je recommandai à Hannibal de faire
-faire bonne garde. Nous nous plaçâmes dans l’ordre suivant, sur la
-rive droite :
-
-Le Cabire, plus en avant vers le sud et tiré sur le rivage ;
-
-L’Astarté, à un demi-trait d’arc du Cabire, amarré à deux poteaux
-contre le rivage ;
-
-Sur la rive gauche, où il y avait plus de fond, le Melkarth et le
-Dagon, amarrés au bord. L’une des barques était avec le Melkarth,
-l’autre avec moi. Au sud étaient amarrés plusieurs navires égyptiens,
-et un plus grand nombre tirés à terre.
-
-Cet encombrement m’avait un peu surpris dans un mouillage aussi
-irrégulier ; mais le capitaine du Cabire, que j’avais envoyé aux
-informations, m’apprit qu’une escadre du Pharaon devait prendre la
-mer le lendemain matin, pour réprimer des troubles qui avaient éclaté
-à Péluse. Deux officiers égyptiens étaient venus à mon bord,
-accompagnés de soldats armés de haches et d’une troupe d’archers,
-pour savoir qui nous étions, et, après m’avoir interrogé, s’étaient
-retirés satisfaits de mes réponses. Dès la tombée de la nuit, je vis
-les fanaux et torches de deux assez grandes galères qui croisaient
-dans le chenal resté libre et, peu de temps après, un autre Égyptien
-vint à bord m’ordonner d’éteindre mes fanaux, ce que je fis
-immédiatement.
-
-Il faisait très-chaud ; le vent de l’est, qui souffle du désert, nous
-arrivait par rafales brûlantes et chargées de sable. Le ciel était
-très-couvert, comme il arrive quand souffle ce vent, de sorte que la
-nuit était sombre et qu’on ne distinguait absolument dans les
-ténèbres que la lueur des feux d’un grand camp qu’on voyait vers le
-sud, sur la rive droite, quelques feux isolés de troupes ou de
-villages qui brillaient comme des étoiles, assez loin, à droite et à
-gauche, et les fanaux des deux galères et de quelques barques qu’on
-voyait monter et descendre le courant.
-
-Vers le milieu de la nuit, environ cinq ou six heures après notre
-arrivée, je passai le quart à Himilcon et j’allai me reposer. Tout
-était silencieux à bord et je jetai un coup d’œil sur la rive droite,
-où l’ombre plus épaisse me montrait une masse confuse de navires.
-J’étais à peine endormi depuis une demi-heure qu’Himilcon vint
-brusquement me réveiller.
-
-« Qu’y a-t-il ? lui dis-je, sautant sur mes pieds.
-
-— Nous dérivons, » me dit rapidement le pilote.
-
-D’un bond je fus à nos amarres. Elles étaient coupées.
-
-« Tout le monde debout ! criai-je pleins poumons. Allumez les
-fanaux ! »
-
-Au même instant, une voix lointaine m’arriva de la rive gauche :
-
-« Ho hé, l’Astarté !
-
-— Ho hé, vous autres ! répondis-je.
-
-— Nous allons à la dérive, nos amarres sont coupées. »
-
-Le pont de l’Astarté se couvrait déjà de monde, et trois ou quatre
-fanaux s’allumaient.
-
-« Tout le monde à son poste ! Rameurs à vos avirons ! criai-je. Rame
-à rester en place ! »
-
-En même temps je vis des lumières s’allumer sur la rive gauche.
-
-« Traverse à nous ! » criai-je de toutes mes forces.
-
-A quatre portées d’arc derrière nous, je vis hisser les fanaux du
-Cabire, et j’entendis la voix de son capitaine et le bruit des
-matelots qui se dépêchaient de le pousser à l’eau. Quelques instants
-après, j’entendis les rames d’un grand navire, je vis les fanaux
-s’approcher rapidement, et le Dagon, sortant de l’ombre, arriva bord
-à bord avec nous. Je vis tout de suite Asdrubal, debout sur le
-bordage.
-
-« Et le Melkarth ? lui criai-je immédiatement.
-
-— Le Melkarth ? je ne sais pas où il est, me répondit Asdrubal.
-
-— La proue à droite ! commandai-je aussitôt, les trois navires ! »
-
-Le Dagon piqua directement sur la rive gauche, j’y arrivai
-obliquement, et le Cabire, passant devant moi sur mon ordre, y courut
-à toute vitesse, descendant vers le sud, pour remonter ensuite vers
-le nord en longeant la berge.
-
-Pendant que nous traversions, je vis qu’Hannibal avait fait prendre
-les armes à ses hommes. En même temps, et à ma grande surprise, dans
-un moment pareil et avec ce tumulte, les Égyptiens ne donnaient pas
-signe de vie. Tous leurs feux étaient éteints, et je ne voyais plus
-leurs croiseurs.
-
-Nous arrivâmes à la rive gauche avec précaution dans cette obscurité.
-Le Cabire la redescendit jusqu’à nous : il n’avait rien vu. Nous
-descendîmes tous les trois encore l’espace de deux stades : rien. Il
-n’y avait même plus de navires égyptiens. Ce n’est qu’en descendant
-encore un stade environ, près du débouché dans la mer dont on
-entendait déjà bruire les flots, que nous faillîmes nous heurter à
-une masse noire qu’on apercevait à peine dans l’ombre.
-
-Du milieu des ténèbres, une voix forte nous cria en langue
-égyptienne :
-
-« On ne sort pas des embouchures la nuit. Retournez à vos mouillages,
-gens phéniciens.
-
-— Nous n’avons pas envie de nous sauver comme des voleurs,
-répondis-je aux Égyptiens. Mais on nous a coupé nos amarres et nous
-dérivons. Un de nos navires a disparu.
-
-— Par ordre du Pharaon, on ne bouge pas cette nuit, reprit la voix
-égyptienne. Retournez à la rive droite, et remettez d’autres amarres.
-On verra au matin. »
-
-Il n’y avait rien répliquer. J’envoyai la barque mettre des hommes à
-terre avec des torches, et, après beaucoup de peine, nous retrouvâmes
-un mouillage. Nous venions de nous y placer quand une voix haletante
-cria, du milieu du fleuve, en langue phénicienne :
-
-« Au secours, Sidoniens ! »
-
-En quelques coups de rame, la barque se dirigea vers le point d’où
-partait la voix.
-
-Un second appel retentit, plus près de nous, et peu d’instants après,
-la barque vint à mon bord, et on hissa sur le pont un de nos matelots
-à demi mort, ruisselant d’eau, la tête fendue en deux ou trois
-endroits et le visage ensanglanté.
-
-« Trahison, capitaine ! s’écria ce matelot en chancelant, trahison !
-Nous sommes trahis, Bodmilcar nous a trahis ! »
-
-Il n’eut pas la force d’en dire davantage et tomba épuisé sur le
-pont. Je le fis aussitôt étendre sur un tapis, Abigaïl lui frotta le
-visage avec de l’onguent et Himilcon lui fit avaler un peu de vin. On
-put ainsi lui faire reprendre ses esprits et un homme le soutint pour
-qu’il parlât plus facilement.
-
-
-Illustration : Un homme le soutint.
-
-
-Hannon, Hannibal, Himilcon, Chamaï et moi nous l’entourâmes,
-attentifs à ses paroles. Abigaïl, et l’Ionienne qui était sortie de
-sa cabine, s’accroupirent à ses côtés, avec de l’onguent et du vin.
-Les autres veillaient : après ce qui venait de se passer, il y avait
-grand besoin de faire bonne garde. Je fis aussi éteindre toutes les
-lumières, à l’exception d’une torche et d’une lampe par chaque
-navire.
-
-« Voici, nous dit le matelot. Je suis allé voir un ami sur le
-Melkarth. Bodmilcar a séduit les gens du Melkarth, qui sont presque
-tous des Tyriens. Bodmilcar a vu le général du Pharaon : il a dit que
-vous étiez des espions au compte des révoltés de Péluse, et que vous
-cachiez une esclave transfuge de son bord, une esclave destinée au
-Pharaon. Mon camarade a voulu m’entraîner avec eux : j’ai refusé ;
-ils ont voulu me tuer, mais j’ai sauté à l’eau et j’ai plongé. Une
-barque égyptienne m’a poursuivi. J’ai reçu deux coups d’aviron sur la
-tête, et comme je plongeais encore et qu’il fait très-noir, ils m’ont
-cru mort et sont retournés. Nous devons être attaqués au matin, et
-les Égyptiens ont l’ordre de nous amener prisonniers au Pharaon.
-C’est tout. »
-
-Là-dessus le brave matelot perdit connaissance. Mon premier mouvement
-fut de courir à ma cabine chercher les lettres du roi : les lettres
-n’y étaient plus. Elles avaient été volées pendant mon voyage à
-Jérusalem. Nous restâmes atterrés.
-
-Hannon prit la parole le premier :
-
-« Le plan de Bodmilcar est clair, dit-il. Il a volé les lettres.
-Hazaël a l’anneau du roi, tu te le rappelles. Ils ont ouvert les
-papyrus, les ont falsifiés, ont scellé avec l’anneau de l’eunuque, et
-comme le Pharaon est sans doute à ce camp là-bas, lui ont présenté
-les lettres comme si Bodmilcar était le chef et que toi, tu trahisses
-le roi et lui pour le compte des Pélusiens. Quand ils nous auront
-attrapés avec l’aide des Égyptiens, on nous fera mourir dans les
-tourments et on donnera Abigaïl au Pharaon.
-
-— Donner Abigaïl au Pharaon ! s’écria Chamaï en frappant du pied. Il
-y aura des épées en l’air d’abord, et des poitrines trouées !
-
-— Oui, continua tranquillement Hannon, et Bodmilcar gardera Chryséis
-pour prix de ses honnêtes machinations.
-
-— Tu as raison, lui répondis-je, et tu as très-bien deviné le plan de
-Bodmilcar : c’est parfaitement clair. »
-
-Chamaï frémissait et Hannibal tordait sa moustache avec fureur.
-
-« Oui, continuai-je, c’est parfaitement clair. Mais tu es un jeune
-homme, et tu n’as pas encore navigué avec les vieux poissons de mer
-de Tarsis, sans cela tu connaîtrais une chanson des marins de
-Sidon. »
-
-Là-dessus je me mis à siffler l’air et Himilcon, partant d’un grand
-éclat de rire, entonna joyeusement le vieux refrain :
-
- « Les têtes de bœuf d’Égypte n’ont jamais pendu personne avant de
- \ l’avoir attrapé ! »
-
-« Tu vois qu’Himilcon la sait, repris-je. Eh bien, nous l’apprendrons
-aux Égyptiens tout à l’heure. »
-
-Je faillis être étouffé du coup. Hannon s’était jeté à mes genoux, et
-me baisait une main ; Abigaïl me baisait l’autre ; Hannibal me
-serrait sur sa cuirasse d’un côté, et Chamaï m’étranglait de l’autre,
-à force de m’embrasser. L’Ionienne, qui avait compris quelques mots,
-me regardait avec ses yeux doux et intelligents, sans pouvoir
-exprimer sa reconnaissance et sa joie autrement que par ses regards.
-
-Après m’être, à grand’peine, dégagé de l’étreinte de mes admirateurs,
-je leur montrai la masse confuse des navires égyptiens, qu’on voyait
-à l’aube blanchissante.
-
-« S’il ne s’agissait que de couler une demi-douzaine de ces mauvaises
-tortues d’eau douce, leur dis-je, avec le Cabire, le Dagon et
-l’Astarté, elles seraient au fond du Nil avant d’avoir seulement
-compris si nous les avons abordées par la droite ou par la gauche.
-Mais ils sont nombreux, le fleuve n’est déjà pas trop large pour
-manœuvrer, ils ont des gens à terre, et je connais mon Bodmilcar ;
-c’est un vieux routier : il les dirigera. Heureusement, le Melkarth
-n’est pas taillé pour le combat ; mais il est bien commandé et monté
-par des Tyriens. Donc, pas d’impatience, et laissez-moi faire.
-
-— Je suis maintenant ton homme jusqu’à la mort, s’écria Hannon.
-Mets-moi à l’épreuve.
-
-— Je voudrais bien voir, gronda Hannibal, que quelqu’un s’avisât de
-désobéir. Nous sommes là, et tout marchera dans l’ordre, par ma
-barbe !
-
-— Bataille ! s’écria Chamaï fou de joie, en serrant Abigaïl dans ses
-bras ; bataille pour Abigaïl ! Par le Dieu vivant, Abigaïl, pourvu
-qu’ils viennent à l’abordage et qu’on puisse se joindre de près. Le
-premier qui me vient à longueur de bras, quand ce serait le Pharaon
-en personne, je t’apporte sa tête et ses dépouilles. »
-
-Amilcar, Asdrubal et son pilote Gisgon étaient venus à bord pour
-prendre mes ordres.
-
-« Eh bien, dit Amilcar, il va falloir s’en tirer. Je m’étais toujours
-méfié du Tyrien. Nous allons en découdre : tant pis pour lui ; tout
-le monde est de bonne humeur à mon bord, et mes gens ne demandent que
-la bataille.
-
-— Ha ! ha ! Himilcon, dit Gisgon-sans-Oreilles, nous allons donc rire
-un peu.
-
-— Oui, vieux Celte, répondit Himilcon nous allons leur apprendre à
-nager. »
-
-Je serrai la main à Asdrubal, Gisgon et à Amilcar, qui retournèrent à
-leur bord. Le jour était tout à fait levé. Un coup d’œil jeté sur le
-fleuve me fit voir les dispositions de nos ennemis. En aval, les deux
-galères égyptiennes étaient sous rames. En face de nous, sur la rive
-gauche, il y avait une quarantaine de barques, montées chacune par
-quatre rameurs et cinq soldats. A côté de nous, sur la berge de la
-rive droite, il y avait une troupe d’environ cent archers, qui se
-rassemblaient en toute hâte. En amont, sur la rive droite, à environ
-deux stades de nous, je comptai six galères. Sur la rive gauche, deux
-assez grands navires, hauts de bord, mais lourds et pontés d’un pont
-volant, descendaient le fleuve à la voile, et dans le chenal, au
-milieu, je vis le Melkarth, avec ses hautes murailles de bois et son
-avant arrondi, dominer le pont d’un navire égyptien tout bas et non
-ponté qui le remorquait à force de rames. Le Melkarth avait sa voile
-carguée et ses avirons bordés. Le camp, dont nous n’avions vu que la
-lueur, était trop loin pour qu’on pût le distinguer maintenant. Des
-deux côtés, la berge était plate, déboisée et couverte de grandes
-prairies de trèfle et de blé mûr, car la moisson était proche. A deux
-traits d’arc du fleuve, sur la rive gauche, était une haute digue
-faite pour l’inondation, sur laquelle passait une chaussée. Au loin,
-vers le sud, on voyait la blancheur d’une ville, et au nord on
-distinguait très-bien la barre blanc-jaunâtre du fleuve et la surface
-verte de la grande mer. Nous n’étions pas plus loin de l’embouchure
-que d’environ six stades ; sur le fleuve, nous avions pour nous le
-courant, et dehors le vent d’est continuait à souffler avec force.
-Une fois dehors, nous n’avions donc pas grand’chose à craindre.
-
-Ma résolution fut prise immédiatement d’attaquer avant que le
-Melkarth ne pût nous dépasser. Si celui-ci se trouvait en aval de
-notre retraite, par ses hautes murailles, par sa solidité massive, il
-pouvait nous accabler de traits et de pierres, défier une tentative
-d’abordage et jeter une masse de monde sur notre pont, qu’il
-surplombait de cinq coudées. Je fis aussitôt larguer mes amarres,
-gagner le milieu du chenal, où j’étais à l’abri des traits des
-Égyptiens placés sur la rive, virer de bord le Dagon, la proue vers
-le nord, et je me plaçai à un demi-trait d’arc en amont, à gauche du
-Cabire, la proue tournée vers le sud. Hannibal posta ses archers à
-l’avant et à l’arrière et fit grouper ses hommes d’armes au milieu,
-autour du mât. Toutes nos voiles étaient carguées ; nos rameurs
-sciaient l’eau à rester en place, et chaque pilote était venu se
-placer à côté des timoniers, pour mieux diriger les avirons de
-gouvernail. Je montai sur la proue avec Hannon, ayant à côté de moi
-mon sonneur de trompette. L’énorme Jonas restait avec Hannibal ; il
-n’avait jamais voulu endosser de cuirasse, ni prendre d’épée ou de
-lance, mais il tenait sa grande trompette à la main et regardait
-curieusement tous ces préparatifs.
-
-J’avais fait à l’avance garnir les scorpions et apprêter sur chaque
-navire des pots de terre remplis de poix et de soufre et des
-planchettes armées d’une broche aiguë, sur lesquelles on avait placé
-des outres bien graissées et pareillement remplies d’un mélange
-incendiaire. Tout était prêt, il ne me restait plus qu’à attendre.
-
-Je n’attendis pas longtemps. Le son aigu des petites trompettes
-égyptiennes se fit bientôt entendre et les ponts de leurs navires se
-couvrirent de monde. Du haut de ma galère qui les dominait, je voyais
-les faces brunes et imberbes de leurs soldats, leurs grands boucliers
-triangulaires et leurs haches d’armes. Leurs rameurs demi-nus,
-n’ayant qu’une ceinture autour des reins, se tenaient debout avec
-leurs pagayes, car ils ne se servent pas d’avirons comme nous et
-pagayent debout. Leurs archers, vêtus de tuniques blanches rayées de
-bleu, les jambes nues, le poignard passé à la ceinture, s’alignaient
-sur les bordages. Sur l’avant du Melkarth, je distinguai très-bien
-Bodmilcar, s’agitant beaucoup et paraissant donner des explications à
-un officier égyptien vêtu de vert, coiffé d’une grande perruque. On
-voyait de loin la face et les bras de cet homme peints de cinabre,
-comme c’est la coutume chez leurs grands personnages.
-
-Sur les barques il y avait des soldats demi-nus, n’ayant qu’une
-étoffe disposée en jupon sur leur corps bronzé, des poignards dans la
-ceinture, et armés de haches et de grands bâtons à deux bouts que les
-Égyptiens manient fort adroitement. Tout ce monde se donnait beaucoup
-de mouvement, mais n’avançait pas vers nous. Ils avaient l’air
-d’attendre quelque chose ou quelqu’un.
-
-Je ne tardai pas à savoir à quoi m’en tenir. Une grande barque se
-détacha de la masse des navires en amont de nous. Sur l’arrière et
-l’avant, très-relevés, de cette barque, étaient huit rameurs,
-pagayant debout ; au milieu, une douzaine de soldats ayant une espèce
-de plaque de bronze carrée retenue au milieu de la poitrine par des
-courroies, et armés de courtes épées en forme de croissant, et de
-poignards. Parmi eux se tenait un officier égyptien de haut rang,
-ayant deux tuniques de gaze rayée croisées sur la poitrine ; l’une
-par-dessus l’autre, une ceinture garnie de plaques d’émail et un
-grand oiseau les ailes étendues, fait d’or et d’émail, suspendu sur
-la poitrine par des chaînes d’or qui lui passaient par-dessus les
-épaules. Cet homme portait aussi un haut bonnet avec une plaque
-d’émail où le nom du Pharaon était inscrit en caractères sacrés
-égyptiens, et sa barbe était enfermée dans un étui d’étoffe rouge. Il
-tenait à la main une hache d’armes de caractères et de figures
-d’animaux en émail ; enfin il était très-somptueux. A ses côtés était
-un prêtre ou scribe égyptien vêtu de blanc, la tête complétement
-rasée ; il tenait une écritoire avec des papyrus, et derrière eux,
-notre eunuque Hazaël en personne, armé de pied en cap à la syrienne.
-Sur la barque on voyait un tas de chaînes et de menottes, qui me fit
-rire quelque peu.
-
-L’officier égyptien m’ayant crié, dans sa langue, qu’il voulait me
-parler, je le laissai approcher. Quand il fut contre nous, il monta
-sur mon bord avec assurance, suivi de son scribe et de cinq soldats.
-L’eunuque resta prudemment dans la barque. Je saluai poliment le
-seigneur égyptien, à la manière et dans la langue de son pays. Mais
-il se tint devant moi d’un air insolent et, sans me rendre mon salut,
-me dit brusquement :
-
-« Voleurs phéniciens, prosternez-vous et implorez la grâce du
-Pharaon ! »
-
-Voyant qu’il le prenait sur ce ton, je lui répondis sans me gêner :
-
-« Nous ne sommes pas des voleurs, nous n’avons rien fait au Pharaon,
-et nous n’avons pas de grâce à demander de lui. Mais nous avons à
-réclamer sa justice et sa protection contre ceux qui nous ont
-calomniés auprès de toi.
-
-— Obéissez et tremblez ! s’écria l’Égyptien, et n’essayez pas de me
-conter des mensonges. N’avez-vous pas tenté de fuir cette nuit ?
-
-
-Illustration : “Obéissez et tremblez.”
-
-
-— Nous n’avons rien tenté du tout, répliquai-je. On nous a coupé nos
-amarres et nous avons dérivé. Nous sommes d’honnêtes gens, et j’avais
-pour le Pharaon des lettres du roi Hiram, qu’on m’a volées. Les
-voleurs, vous les avez parmi vous, c’est le transfuge Bodmilcar, et
-ce misérable eunuque que voici.
-
-— Tais-toi, cria l’Égyptien avec impatience ; tais-toi, pirate. Je
-connais vos ruses, à vous autres, pirates sidoniens, et j’ai été
-informé des tiennes. Tendez les mains aux menottes, et on vous
-conduira vers le Pharaon, vous et l’esclave que vous lui volez et
-ainsi vous aurez la vie sauve. Si tu dis vrai, le Pharaon te fera
-justice. »
-
-Le scribe dégaina son écritoire pour inscrire nos noms. Je partis
-d’un grand éclat de rire.
-
-« Et tu crois, dis-je à l’Égyptien, que nous aurons la stupidité
-d’aller à terre, et de nous laisser enchaîner, et d’abandonner notre
-défense, nos bons navires, pour nous remettre à la justice de ton
-Pharaon et nous exposer aux calomnies de ces traîtres. Allons,
-allons, homme égyptien, pour un seigneur comme toi vraiment, tu n’es
-pas sage. »
-
-Mes paroles enflammèrent cet Égyptien de colère. Il frappa du pied,
-en s’écriant :
-
-« Je vois maintenant clairement quels pirates et voleurs vous êtes.
-Misérables Phéniciens, vous périrez dans les tourments. »
-
-Pendant que nous parlions, je ne perdais pas de vue les navires qui
-étaient en amont. Je vis qu’ils commençaient à manœuvrer. De mon
-côté, et sans répondre aux menaces de l’Égyptien, je dis à mon
-trompette de sonner l’alarme.
-
-Aussitôt les soldats égyptiens croisèrent leurs piques pour protéger
-la retraite de leur chef et de leur prêtre qui sautèrent dans leur
-barque sans s’y faire inviter. Chamaï, Hannibal et Hannon, croyant
-que les soldats m’attaquaient, bondirent sur eux, l’épée haute. Le
-gigantesque Jonas, voyant qu’on se jetait sur les Égyptiens, courut
-après Hannibal, et, lâchant sa trompette, arracha la pique avec
-laquelle un Égyptien cherchait à le frapper, empoigna l’homme par les
-épaules et lui frappa deux ou trois fois la tête contre le bordage.
-On dit que les Égyptiens ont les os de la tête très-durs, mais je
-puis assurer que le crâne de celui-ci éclata comme une pastèque mûre.
-
-
-Illustration : Les Égyptiens croisèrent leurs piques.
-
-
-Au même instant, Hannibal, parant avec son bouclier le coup de pique
-d’un autre Égyptien, avança le pied droit et riposta par un coup
-d’épée qui lui coupa la gorge, et Chamaï se jetant presque à plat
-ventre, tant il s’allongea, en éventra un troisième d’un coup furieux
-porté au-dessous de la ceinture. J’avais empoigné la lance d’un
-autre, et je cherchais à la lui arracher, mais à la vue de nos gens
-qui accouraient, il s’empressa de me l’abandonner et fit comme son
-camarade resté debout, qui sauta à l’eau comme une grenouille pour se
-sauver à la nage. Bicri, debout sur le bordage, perça un des nageurs
-d’un coup de flèche, et nos rameurs assommèrent l’autre qui passait à
-portée de leurs avirons.
-
-Voyant la bagarre, une des galères égyptiennes de la rive droite se
-dirigea sur nous, et, des barques égyptiennes qui se groupèrent pour
-nous entourer, il nous arriva une volée de flèches dont les unes
-piquèrent dans les bordages et dont les autres nous sifflèrent
-au-dessus de la tête. Le combat commençait.
-
-Je n’eus pas de peine à voir que le Melkarth se faisait remorquer
-vers la rive droite, pour descendre en aval de nous et nous barrer le
-chemin. En même temps, pour nous occuper, deux navires égyptiens
-suivaient la côte de la rive gauche et cherchaient à nous joindre, et
-toute la flottille des barques nous entourait en nous lançant des
-flèches, prête à nous donner l’assaut. Sur mon ordre, Hannibal fit
-jouer ses machines et jeta par-dessus le Cabire des traits, des
-pierres et des pots de poix et de soufre enflammés sur les deux
-navires égyptiens, et tout de suite après, par un double mouvement en
-sens inverse, le Cabire et le Dagon, virant de bord, passèrent à ma
-gauche et à ma droite, le premier se dirigeant au nord vers les deux
-galères qui nous barraient le chemin, le second au sud, juste sur le
-remorqueur du Melkarth. Je vis Bodmilcar, se démenant sur l’avant de
-son gaoul, tâcher de faire comprendre aux Égyptiens le danger qu’ils
-couraient, et se dépêcher de faire mettre ses rames à l’eau ; mais il
-était trop tard. Notre manœuvre les surprit complètement. Le Dagon
-passa de toute sa vitesse au milieu des barques égyptiennes,
-chavirant ou broyant celles qui n’eurent pas le temps de se garer sur
-son chemin. L’Astarté, dégagée par le mouvement du Cabire, courut sur
-les deux navires qui cherchaient à passer en aval, et le Cabire,
-filant vers le nord, jeta dans le courant cinq ou six brûlots qui
-dérivèrent vers les deux grandes galères chargées de nous barrer le
-chemin. Le coup réussit parfaitement. L’un des navires égyptiens,
-abordé en plein travers par l’Astarté, fut effondré et coula tout de
-suite. Son compagnon, accablé de pots à feu, effrayé par le
-tourbillon qu’il creusait en s’engloutissant, alla s’échouer sur la
-berge.
-
-Le Dagon, se jetant sur le remorqueur par la droite de son avant, le
-défonça comme une planche pourrie, et me retournant, j’eus la
-satisfaction de voir les gens de Bodmilcar qui coupaient leur
-remorque en toute hâte. Aussitôt le Dagon et moi nous virâmes de bord
-et nous courûmes à toute vitesse sur la galère égyptienne qui avait
-renoncé à nous attaquer et qui se repliait sur le Melkarth. La
-froissant des deux côtés, en répondant à la grêle de flèches qu’elle
-nous envoyait, nous lui brisâmes les deux tiers de ses rames, puis
-nous filâmes vers le nord, dans la direction du Cabire, qui
-échangeaient des flèches avec les deux autres galères et laissait
-dériver sur elles un brûlot après l’autre.
-
-L’affaire n’avait pas été longue. En moins d’une heure, nous avions
-mis le Melkarth hors de combat, coulé deux navires égyptiens, envoyé
-le troisième s’échouer sur la berge, où il avait fort à faire
-d’éteindre l’incendie allumé par nos pots à feu, écrasé ou chaviré
-une quinzaine de barques. L’eau était déjà couverte de débris, de
-nageurs qui dérivaient au fil du courant. Les navires égyptiens,
-stupéfaits par la soudaineté de l’attaque, s’empêtraient les uns dans
-les autres et ne faisaient que gêner le Melkarth, qui cherchait une
-remorque au milieu de tous ces maladroits. Sans m’occuper d’eux, je
-lâchai du coup une douzaine de brûlots, que les gens du Cabire, armés
-de gaffes, écartaient de leurs flancs pour les faire dériver vers les
-deux galères, et de concert avec le Dagon, je me dirigeai vers le
-nord, tranquillement et sans me presser, laissant vers le sud mes
-assaillants dans le plus parfait désordre et Bodmilcar, qui
-gesticulait sur la poupe de son Melkarth paralysé, dans la plus belle
-fureur. Bicri aurait bien voulu lui envoyer une flèche, mais il était
-décidément hors de portée.
-
-« C’est partie remise, dit le brave archer en remontant vers l’avant.
-
-— Oui, lui dis-je. Le coquin sent qu’il a mal emmanché sa journée.
-Mais il attendra son occasion, et nous nous reverrons.
-
-— Je l’espère bien ! » dit Hannon.
-
-En même temps, il se fit un grand mouvement dans les navires
-égyptiens, et trois d’entre eux, qui avaient réussi à se débrouiller,
-se remirent à notre poursuite, accompagnés d’une multitude de
-barques. Levant les yeux vers le rivage, je vis, sur la chaussée de
-la digue, un nuage de poussière dans lequel s’avançait rapidement une
-file de chariots* étincelants de bronze et de dorures ; des cavaliers
-couraient le long de la berge et galopaient vers nous. C’était sans
-doute le Pharaon qui venait assister à notre défaite et à notre
-capture. Il arrivait un peu tard.
-
-
-Illustration : C’était le Pharaon.
-
-
-Des quarante ou cinquante brûlots que nous avions lancés, deux
-avaient fini par s’accrocher à l’une des galères, et l’on voyait
-l’incendie à son bord et son équipage qui courait, effaré, de droite
-et de gauche. Elle se jeta tout de suite sur la berge : c’est la
-grande manœuvre maritime des Égyptiens. Nous avions deux stades
-d’avance sur ceux qui nous poursuivaient lourdement et tout le temps
-d’arriver à notre aise sur la deuxième galère chargée de nous barrer
-la route : son compte était bon.
-
-« A l’abordage, amiral Magon ! s’écria Hannibal. Tombons dessus, elle
-est à nous.
-
-— A l’abordage ! répétèrent Hannon et Chamaï.
-
-— Ce n’est pas la peine, répondis-je. Nous n’avons pas le loisir de
-nous amuser. Nous allons nous borner à la couler.
-
-— Comme un caillou, » appuya Himilcon.
-
-Le Cabire, voyant où nous en étions, passa tranquillement sous la
-proue de la galère qui lui envoya quelques flèches et pierres par
-acquit de conscience, et se dirigea vers la mer en hissant sa voile.
-Je fis le signal à Amilcar, et nous jetant sur le navire égyptien qui
-cherchait à fuir, le Dagon par l’arrière et moi par le travers, nous
-le coupâmes littéralement en deux. Il disparut aussitôt dans un
-tourbillon d’écume, et hissant nos voiles, nous sortîmes rapidement
-dans la mer, en sonnant toutes nos trompettes en signe de victoire et
-de défi.
-
-Derrière nous s’éleva un concert de cris et de malédictions. Avec le
-Melkarth sans remorque et attardé, avec leurs coquilles de noix
-égyptiennes, c’était tout ce qu’ils pouvaient nous envoyer. Nous
-piquâmes vers le nord-est, et nos proues victorieuses fendirent les
-flots blanchissants d’écume. Nous n’avions que deux morts et une
-quinzaine de blessés, presque tous légèrement, et ils devaient en
-avoir trois ou quatre cents, embrochés par nos archers et nos
-machines, grillés par nos pots à feu, ou noyés par le Nil, fleuve du
-Pharaon d’Égypte.
-
-En prenant la mer et en tournant vers l’ouest, je vis, derrière les
-côtes plates et basses, les mâts des navires rester immobiles.
-
-Les Égyptiens, probablement sur le conseil de Bodmilcar, renonçaient
-à nous poursuivre. Nos avaries étaient peu de chose et faciles à
-réparer. Un aviron cassé à mon bord et deux à ceux du Dagon furent
-remplacés par des rechanges. Le pont fut nettoyé, les blessés
-installés en bas, les morts jetés à l’eau, après qu’on eut invoqué
-Menath, Hokk et Rhadamath[1], les trois juges du Chéol, du monde
-souterrain, pour les nôtres, et proprement dépouillé les corps des
-trois Égyptiens. On raffermit aussi les étais, on répara quelques
-cordages cassés par le choc, on recueillit les flèches piquées dans
-le gréement, le pont et les bordages. En deux heures tout était fait,
-et il n’y paraissait plus. Chryséis et Abigaïl, qui avaient assisté
-bravement au combat, ne pouvaient se lasser de se réjouir de leur
-liberté, en compagnie de Chamaï et d’Hannon, dont la verve était
-devenue intarissable.
-
-Je fis venir Amilcar à mon bord, pour tenir conseil avec Himilcon et
-lui.
-
-
-Illustration : Le conseil de guerre.
-
-
-« Voici, dis-je. Ils nous poursuivront certainement. Comme ils ont
-des haleurs tant qu’ils veulent, ils remonteront la branche orientale
-du Nil, puis redescendront la branche occidentale, et ressortiront
-ensuite, soit par la bouche de Canope, soit par celle du Phare ; par
-terre, il leur est facile d’envoyer des courriers dans ces deux
-directions, pour qu’on nous y crée des obstacles. Le Pharaon a sans
-doute des vaisseaux à Canope et au Phare. Nous ne pouvons pas y être
-avant au moins vingt-quatre heures, en marchant à toute vitesse. Avec
-leurs courriers et leurs relais, ils auront prévenu déjà demain
-matin. De plus, nous n’avons presque plus d’eau. Hier soir, nous
-aurions dû en faire : mais enfin je ne m’attendais pas à tout cela et
-la bagarre nous a surpris.
-
-— Nous avons du vin, insinua Himilcon.
-
-— Mon avis, dis-je en haussant les épaules, est que nous fassions de
-l’eau à la bouche la plus proche, celle de Sebennys, où ils ne
-songeront pas à prévenir, car ils ne pensent pas que nous osions si
-tôt revenir à terre, et leur plus court, pour nous poursuivre, est de
-sortir par Canope ou par le Phare. Dans deux heures, nous serons à
-l’eau douce ; dans deux autres heures notre provision sera faite. Le
-point est une petite localité ; si on y est prévenu, eh bien, on
-prendra de l’eau de vive force.
-
-— C’est bien vu, dirent Amilcar et Himilcon. Et après ?
-
-— Après, repris-je, Bodmilcar sait très-bien où nous allons, Tarsis.
-Il est homme à nous suivre jusque-là. Faut-il y renoncer, parce que
-nous n’avons plus le gaoul et la plus grande partie des
-marchandises ?
-
-— Non, non, par Astarté, dame de la mer ! s’écrièrent mes
-lieutenants.
-
-— S’ils nous manquent à Canope et au Phare, ils vont nous suivre tout
-le long de la côte, guettant une occasion favorable. Bodmilcar a dû
-recevoir des renforts du Pharaon, pour prix de sa trahison : Ils ne
-peuvent manquer de nous rattraper, d’une façon ou de l’autre.
-
-— Tant pis pour eux, dit Amilcar.
-
-— Oh ! observai-je, ils nous causeront encore bien du trouble. Le
-mieux serait, à mon avis, de leur faire perdre complétement notre
-trace. Si c’est la volonté des dieux que nous les retrouvions plus
-tard, eh bien, nous les retrouverons, et que ce soit pour leur
-malheur.
-
-— Mais comment faire ? demanda Amilcar.
-
-— Écoutez bien. En naviguant continuellement vers le nord-est,
-c’est-à-dire en tenant le grand Cabire devant nous et un peu à gauche
-la nuit, en réglant notre course sur le soleil le jour, nous pouvons,
-en quatre jours et quatre nuits, arriver à la grande île de Crète. »
-
-Himilcon me regarda, plein d’admiration, ainsi qu’Amilcar.
-
-« Voilà qui est beau, s’écria le capitaine du Dagon, mais on n’a
-jamais tenté, jusqu’à ce jour, d’aller d’Égypte en Crète par la
-pleine mer.
-
-— On a tenté des choses plus difficiles, lui répondis-je. Nous avons
-bon vent d’est, et dans cette saison il ne change guère avant la
-prochaine lune. Si nous manquons la Crète, nous tomberons, soit sur
-la terre ferme, soit sur une des îles de l’Archipel, et de là je me
-charge, en doublant le cap Malée, d’arriver sans encombre en Sicile.
-Une fois en Sicile, nous arrivons aisément à Carthada, et nous sommes
-sur la bonne route de Tarsis.
-
-— Astarté nous voit, s’écria mon lieutenant, ton plan est bien
-combiné. Pendant ce temps, ils barboteront dans les Syrtes.
-
-— Jolie navigation ! dit Himilcon ; c’est la plus mauvaise partie de
-la Grande Mer. Nous avons failli y périr il y a deux ans. Que
-pareille chance arrive à Bodmilcar et tous les Tyriens ! O Tyriens
-maudits, quand vous verrai-je tous enfilés par les ouïes, comme des
-poissons fraîchement pêchés ? »
-
-Sur ces entrefaites, nous arrivâmes devant la petite ville de
-Sebennys. Le Cabire, envoyé à terre, nous rapporta que tout était
-tranquille. J’envoyai donc nos matelots faire provision d’eau, après
-avoir payé la redevance nécessaire au chef égyptien de la ville ; on
-acheta aussi quelques paniers d’oignons et de la viande fraîche, et
-vers la fin du jour je tournai le dos à la terre et je mis hardiment
-mes proues au nord-ouest.
-
-« Où allons-nous ? me dit Hannon, voyant que nous changions notre
-route.
-
-— Dans le pays de ta Chryséis, lui répondis-je. Allons, qu’on apporte
-les plats. J’ai faim. »
-
-Nous nous assîmes joyeusement sur l’arrière. Tout le monde était
-content, y compris les matelots et les soldats qui avaient reçu une
-ration de vin pour fêter la victoire du matin. Notre cercle était
-grand maintenant, avec Chryséis et Abigaïl qui mangeaient en notre
-société.
-
-« Il paraît, dit Hannibal, que nous changeons d’itinéraire et que
-nous allons dans la grande Ile ?
-
-— Tout juste, répondis-je.
-
-— Et qu’est-ce qu’on voit dans cette grande île ? demanda Chamaï ;
-est-ce l’île de Kittim ?
-
-— Non, c’est une autre ; et pour ce qu’on y voit, je t’apprendrai
-qu’elle est remplie de hautes montagnes, qu’on y trouve des boucs
-sauvages dont les cornes sont aussi grandes que celles des bouquetins
-de l’Arabie, et que les habitants sont fort habiles archers.
-
-— Bon, dit Chamaï, Bicri trouvera à qui parler. Et quels peuples sont
-ces sauvages ?
-
-— Ce sont les Phrvgiens et les Doriens, hommes grands, blancs et
-beaux de visage, et bien faits de corps. Ils savent bâtir des villes,
-et les Sidoniens ont des comptoirs et des marchands parmi eux. On y
-va par Kittim et l’île de Rhodes, pays des Rhodanim, et la langue des
-Doriens est la même que celle que parle Chryséis.
-
-— Ah, vraiment ! s’écria Chamaï, qui s’était pris d’affection pour
-Chryséis ; je suis content que les Doriens soient parents des Ioniens
-et que Chryséis trouve des gens de sa nation. Savent-ils faire la
-guerre, Hannibal ?
-
-— Ma foi, dit celui-ci, je ne connais pas ce peuple. »
-
-Chryséis, en se faisant aider un peu par Hannon, nous apprit que les
-Doriens, comme les Ioniens des îles et ceux de la terre ferme qui
-s’appellent Achéens, sont braves à la guerre et vigoureux à manier
-les armes, et qu’ils avaient fait de grandes guerres et conquêtes.
-
-« Que le monde est donc vaste ! s’écria Hannibal. Voici un peuple que
-je connais à peine de nom, et je ne sais pas même l’histoire de ses
-batailles. Présentement, nous le verrons, et je m’en réjouirai.
-N’est-ce pas de Crète que viennent les épées de Chalcis ?
-
-— Non, lui dis-je en riant ; les épées de Chalcis viennent de
-Chalcis, une autre île, où les Phéniciens exploitent le plus beau
-cuivre et le plus propre à recevoir la trempe.
-
-— Demande donc à la belle Chryséis, dit Hannibal à Hannon, quelle est
-la tactique et l’ordonnance des Ioniens et des Doriens, comment ils
-partagent et disposent les troupes de leurs gens de guerre, et
-comment ils les soldent.
-
-— Que veux-tu qu’une femme sache de tout cela, capitaine Hannibal ?
-lui dit Abigaïl. C’est affaire aux hommes. Une femme sait que les
-hommes de son pays se battent fort et courageusement, qu’ils
-défendent la ville et les champs, et quand ils reviennent de leurs
-guerres, elle sait quel butin ils rapportent et les noms des plus
-vaillants, — et c’est tout. »
-
-Chryséis approuva en souriant, et nous dit les noms de rois et de
-capitaines vaillants dans son pays. Je l’entendis nommer un roi qui
-s’appelait Agamemnon, et un autre, Achillis — ou Achillès, et un
-autre aussi Aïak. Elle nous dit aussi qu’il y avait eu dans son pays
-deux fameux rois, qui avaient navigué extraordinairement et étaient
-experts en la navigation, et que l’un s’appelait Jason, et l’autre
-Odyssous.
-
-« Oh ! pour ceux-là, dit Himilcon, ce seront quelques marins d’eau
-douce qui se seront traînés le long des côtes, d’une île à l’autre,
-aussi loin qu’un trait d’arc par jour. Je connais leurs canots. Je
-n’en voudrais pas pour aller de Sidon à Kittim, et leurs gens ne
-savent même pas lire leur route dans les étoiles. »
-
-Chryséis avoua que dans son pays elle n’avait rien vu qui fût
-comparable, même de loin, aux navires des Phéniciens, et que les
-Phéniciens étaient vraiment semblables à des dieux marins.
-
-« Alors, tu es la déesse Astarté en personne, s’écria Hannon, et tu
-commandes à la troupe des dieux. Mais nous sommes moins divins que
-cela, et si nous l’étions, je voudrais redevenir homme, pour être
-mortel comme toi.
-
-— Tu aurais dû lui dire toutes ces belles choses en ionien, dit
-Hannibal, bâillant à se décrocher la mâchoire. Elle n’a rien compris
-à ton discours. »
-
-Mais Chryséis fit très-joliment signe de la tête à Hannibal qu’elle
-avait compris, et dit en très-bon phénicien :
-
-« J’ai compris, Hannon, ô guerrier ! »
-
-Là-dessus, tout le monde se mit à rire, Hannibal comme les autre, et
-le brave capitaine s’écria :
-
-« Les femmes comprennent toujours quand on leur dit des paroles
-flatteuses.
-
-— Je voudrais bien voir Hannon essayer de se faire comprendre par la
-femme celte de Gisgon, dit Himilcon. En voilà une belle langue, le
-celte : c’est comme le croassement des corbeaux de Bodmilcar. »
-
-A ces mots, la nuit étant venue, Himilcon courut vers son poste à
-l’avant, et je m’assis attentif sur le couronnement de la poupe.
-
-Cette nuit et le jour suivant, le vent fraîchit et souffla
-violemment, toujours dans la même direction. Je n’étais pas inquiet
-de cette bourrasque, qui servait mes desseins. Il n’en fut pas de
-même de mes passagers, effrayés de ne voir sans cesse que le ciel et
-l’eau, et secoués par des vagues énormes où ils croyaient s’abîmer à
-chaque instant, quand le navire descendait la lame et qu’ils le
-sentaient fuir sous leurs pieds. Je les entendis plusieurs fois
-invoquer leurs dieux, et ils mangèrent de mauvais appétit. La nuit
-suivante, la bourrasque augmenta encore, et le lendemain le vent
-tourna au sud, nous poussant franchement vers le nord, avec une
-rapidité que je ne puis pas estimer à moins de dix-huit cents stades
-en vingt-quatre heures. Nos trois navires tenaient très-bien la
-conserve et semblaient voler ensemble sur la surface agitée de la
-mer. Vers le soir, le vent tomba un peu, et le matin du quatrième
-jour il était devenu tout fait maniable. Cette matinée-là, par un
-ciel très-clair, à la grande joie de nos passagers et à la mienne, le
-guetteur cria du haut de son mât : « Terre ! terre droit devant
-nous ! ». J’allai rejoindre Himilcon à la proue, et nous distinguâmes
-très-bien les sommets neigeux et dentelés des montagnes qui
-étincelaient au soleil. Dans l’après-midi, la terre devint visible
-pour des yeux moins exercés que les nôtres, et vers le soir nous
-commençâmes, à la clarté des étoiles, à longer une côte rocheuse qui
-ne nous présentait d’accès nulle part. Ce n’est qu’au milieu de la
-nuit que nous trouvâmes un mouillage dans une petite baie mal
-abritée, au fond de laquelle une rivière se jette dans la mer, à
-travers des plages de sable fin et brillant. A l’est, on voyait
-s’élever vers l’intérieur des terres le massif noir de hautes
-montagnes boisées, desquelles sortaient des montagnes plus élevées
-encore, et dont le sommet était blanc de neige. Le Cabire se hala sur
-la plage, à l’embouchure de la rivière, et les deux galères purent
-s’approcher assez près pour s’amarrer sur de gros rochers dont la
-plage est parsemée, car les fonds sont excellents dans cette baie. La
-côte était d’ailleurs parfaitement déserte et on n’y voyait pas trace
-d’habitations.
-
- 1. Les Grecs ont fait de ces trois dieux phéniciens, qui jugent
- \ les morts dans le Chéol, c’est-à-dire dans le monde
- \ souterrain, Minos, Éaque et Rhadamanthe.
-
-
-VI De l’île de Crète et de ses habitants.
-
-
-Himilcon et moi, nous allâmes prendre un peu de repos bien
-nécessaire, car nous avions passé toutes les nuits précédentes
-debout, pour bien veiller à notre direction. Tout le monde était
-accablé de fatigue, et je ne me réveillai que quand le soleil était
-déjà monté au-dessus de l’horizon.
-
-Un coup d’œil jeté sur la plage nous montra qu’elle était
-parfaitement déserte. Il n’y avait pas trace d’habitation.
-
-Les montagnes, rocheuses et très-escarpées, semblaient sortir de la
-mer, tant elles étaient près du rivage, et la petite vallée par
-laquelle passait la rivière s’étranglait tout de suite en gorge
-profonde, couverte de bois touffus de myrtes et d’yeuses. Je fis
-immédiatement descendre à terre une compagnie d’archers et de
-soldats, en cas de besoin, et des escouades de matelots pour remplir
-d’eau nos outres et nos barils. Bicri partit à la découverte avec dix
-archers et remonta le cours de la rivière, vers la gorge et les
-montagnes. Comme le bois ne nous manquait pas, je fis allumer les
-feux sur la plage, pour faire la cuisine à terre, et je fis dresser
-deux tentes, sous l’une desquelles on déballa quelques marchandises,
-dans le cas où Bicri trouverait des naturels. Le grand Jonas se
-montra très-utile, enlevant à lui seul un baril d’eau et portant sur
-son dos la charge de bois de trois hommes.
-
-« Je voudrais, disait-il en portant ses barils, qu’ils continssent
-aussi bien du vin que de l’eau, et je porterais une charge encore
-deux fois plus lourde, si on me la laissait boire. »
-
-Vers le milieu de la journée, Bicri revint avec ses hommes,
-très-fatigué ; mais il avait réussi. Il avait vu dans les montagnes
-plusieurs naturels qui s’étaient sauvés à son approche, et il les
-avait poursuivis, étant lui-même un montagnard adroit à sauter d’un
-rocher à l’autre. Il avait fini par en attraper un qu’il m’amenait.
-Les autres leur avaient jeté des pierres, en les suivant de loin,
-mais sans leur faire de mal et sans oser les attaquer à fond. Sur mes
-ordres, Bicri était d’ailleurs resté sur la stricte défensive et ne
-leur avait pas répondu à coups de flèches. Le sauvage que m’amenait
-Bicri était un grand gaillard bien découplé ; sa figure était aussi
-brune que celle d’un Madianite ; il avait la face large, les
-pommettes saillantes, les yeux noirs et obliques et le menton pointu.
-Ses cheveux étaient lisses, épais et très-noirs. Il était vêtu d’une
-peau de bouc sauvage, retenue par une corde autour des épaules et
-autour des reins, et sur sa poitrine et ses bras nus il portait des
-colliers et des bracelets de coquillages. Bicri lui avait pris une
-hache, faite d’une pierre verdâtre, très-bien polie et emmanchée d’un
-manche de bois très-dur, avec laquelle il avait essayé de se
-défendre.
-
-
-Illustration : Le sauvage que m’amenait Bicri.
-
-
-Quand on me l’amena, il se mit à gesticuler et à parler beaucoup,
-mais dans une langue que je ne comprenais pas. Je lui fis rendre sa
-hache et je lui fis présent d’un morceau d’étoffe rouge ; puis,
-l’ayant conduit sous une tente, je lui montrai différentes
-marchandises, après quoi on le laissa libre. Il courut aussitôt vers
-ses montagnes et disparut dans les bois.
-
-Deux heures après, il revint, accompagné de plusieurs autres
-sauvages, vêtus comme lui et portant de courtes lances, des arcs et
-des flèches mal faits. Ils s’arrêtèrent à cent pas de notre campement
-et agitèrent des branches de myrte. Je leur fis faire le même signe,
-et je m’avançai vers eux, accompagné de Hannon, qui leur montrait des
-pièces d’étoffes et des rangées de perles de verre. Peu à peu ils se
-rassurèrent et vinrent jusqu’à notre campement. L’un d’eux, qui
-paraissait être leur chef, essayait de se faire comprendre. Il nous
-montrait le ciel et disait : Britomartis ; puis il nous montrait
-toujours la même direction vers les montagnes, répétant : Phalasarna,
-Phalasarna. Il semblait aussi avoir déjà vu des Phéniciens, car il
-disait, en désignant les navires : Sidon, Sidon, et il nous montrait
-nos habits, qu’il appelait très-bien kiton.
-
-Nous donnâmes au chef un vieux kitonet et aux autres des perles de
-verre, moyennant quoi ils nous apportèrent deux bouquetins et des
-perdrix, qu’ils appellent, dans leur langue, hamalla.
-
-Vers le soir, il en vint un vieux, vêtu d’un kitonet par-dessus
-lequel il portait sa peau de bouquetin et chaussé de vieilles
-sandales. Il savait un peu de phénicien et nous expliqua que sa
-nation était celle des Kydoniens*, qui possédait autrefois toute
-l’île ; mais qu’il était venu des Phrygiens de l’est et des Lélèges
-du nord qui leur avaient fait la guerre, et que maintenant ils
-s’étaient réfugiés dans ces montagnes que je voyais à l’ouest et qui
-étaient inaccessibles, et que dans les montagnes inaccessibles de
-l’est il y avait aussi d’autres Kydoniens. Tous les plateaux du
-centre et toute la côte, et toutes les vallées fertiles du nord et du
-sud, étaient occupés par ces Phrygiens et Lélèges, et par d’autres
-peuples qui étaient venus plus tard, gens de la nation des Doriens,
-et ils exterminaient la race des Kydoniens. Je m’expliquai alors
-pourquoi, n’ayant jamais abordé en Crète que par la côte nord, en
-venant de Carie et de Rhodes, je n’avais vu que des Doriens, et
-pourquoi d’autres capitaines de Tyr et de Sidon, ayant abordé à
-l’extrémité orientale de l’île, et ayant fondé des comptoirs où l’on
-achetait un peu de minerai, ou autour desquels on exploitait quelques
-mines fort peu riches, avaient été en relation avec des sauvages
-kydoniens.
-
-Le vieux nous dit aussi que Britomartis, qui signifie dans leur
-langue « la douce Vierge », était leur déesse, et que Phalasarna
-était leur ville, sur un haut plateau des montagnes blanches. Je lui
-fis boire du vin pour le remercier, et il fut enchanté. On lui donna
-en présent deux pointes de lances et un collier de perles de terre
-émaillée, et il nous promit que le lendemain il nous procurerait des
-vivres frais tant que nous voudrions.
-
-Là-dessus, la nuit étant venue, les sauvages grimpèrent à leurs
-montagnes, et Hannibal fit doubler les sentinelles par mesure de
-précaution.
-
-Nos Kydoniens arrivèrent, le matin, nous amenant quelques chèvres.
-Comme ils ne cultivent pas la terre, ils ne pouvaient nous apporter
-ni grains, ni légumes ; mais ils avaient des fruits sauvages, assez
-aigres, et du miel doux et parfumé. Comme je leur demandais des bœufs
-et que j’essayais de me faire comprendre en leur montrant une figure
-de cet animal, ils me dirent qu’ils n’avaient pas de bêtes pareilles
-dans leurs montagnes et qu’elles étaient même inconnues dans l’île
-avant l’arrivée des Phrygiens. Leur déesse Britomartis est dans les
-bois, et c’est la déesse de la chasse. La nuit, ils me firent voir le
-croissant de la lune et me dirent que c’était Britomartis. Chryséis
-connaissait aussi cette déesse, mais elle l’appelait Artemis. Je
-crois que ce sont les Kydoniens qui ont appris à la révérer aux
-Doriens, lesquels l’auront appris aux Ioniens. Ils lui sacrifient des
-biches et des cerfs et aussi, autant que j’ai pu comprendre, des
-jeunes garçons ; mais je n’en suis pas bien sûr. Bien que cette
-déesse soit la lune, ce n’est pas Astarté, parce qu’Astarté leur
-aurait certainement enseigné la navigation, et que Britomartis
-Artemis leur a enseigné la chasse : cela est certain.
-
-Ils connaissent aussi le dieu des Phrygiens, de ceux qu’on appelle
-Kurètes et Korybantes, qui ont une ville appelée Knosse, avec un
-temple. Ce dieu est un taureau blanc, et on le voit aussi sous la
-figure d’un homme. Les Doriens disent que c’est le dieu de cette île,
-mais les Kydoniens croient que les Kurètes l’ont apporté avec eux.
-Toujours est-il que je ne connais pas ce dieu, et que ce n’est pas
-non plus l’Apis des Égyptiens, ni notre Moloch, quoiqu’il soit un
-bœuf. Chryséis le connaissait et disait qu’il avait traversé le
-détroit entre la mer Noire et la mer des Ioniens, avec une femme sur
-son dos, et elle l’appelait Dzeus. Les Phrygiens de la Crète
-l’honorent par des danses, des hurlements et le son des tambourins,
-et ses prêtres sont de la tribu des Korybantes, enfants de Korybas.
-C’est un très-grand dieu. Chryséis disait aussi qu’un taureau avait
-eu un enfant demi-homme, demi-bœuf, d’une reine de cette île, nommée
-Pasiphaï, mais que cet enfant avait été vaincu par un roi ou dieu de
-la nation des Doriens ou des Ioniens, je n’ai pas pu bien comprendre.
-Mais je pense qu’ils veulent rappeler par là quelque victoire des
-Doriens ou Ioniens sur les Phrygiens, Kurètes et Daktyles, lorsque
-les Doriens les chassèrent des plaines et des vallées en venant
-s’établir dans l’île, et j’infère aussi que ce taureau n’était pas
-Dzeus, ou que ce dieu n’est pas le Moloch ; car autrement, comment le
-Moloch n’aurait-il pas donné la victoire à ses enfants contre des
-étrangers ? Le Moloch n’est-il pas plus puissant que les dieux des
-Doriens et des Ioniens ? Maintenant, il se peut que leurs dieux aient
-été plus forts que ceux des Phrygiens, ou que les Phrygiens n’ayant
-pas bien honoré leur dieu, le Dzeus taureau, que leurs danses, cris,
-hurlements et tambourins ne lui ayant pas été agréables, celui-ci ait
-passé du côté des Doriens et les ait protégés contre leurs ennemis,
-rejetant les Phrygiens du nombre de ses peuples. Cela est possible.
-
-« Qu’est-ce que ces dieux ? s’écria Chamaï. Il n’y a qu’un Dieu, le
-Dieu vivant, qui s’appelle El, et qui a encore un autre nom qu’on ne
-doit pas prononcer. Et tous ces dieux, le Moloch et Artemis, Dzeus et
-Melkarth, sont moins forts que lui. Est-ce que Kémos, le dieu de
-Moab, a protégé Moab contre nous ? Est-ce que Dagon a défendu les
-Philistins de Gaza et d’Askelon ? Est-ce que Nitsroc a pu faire
-triompher les Syriens de Tsoba, et Adramélec ceux de Damas ? Et tous
-leurs Baal ont-ils pu faire résister les enfants de Hamalek, et les
-Iduméens et tant d’autres ? Non ; mais c’est El, le Dieu des armées
-et des guerriers, qui a fait le ciel, la terre et les mers, qui nous
-a délivrés de la puissance des Égyptiens et nous a donné la victoire
-sur tous les peuples depuis le torrent d’Égypte jusqu’au Liban et à
-l’Euphrate, et leurs dieux ne sont que des mauvais dieux. Ainsi, El
-est le seul, l’unique ; c’est un Dieu fort, un Dieu jaloux, le Dieu
-de nos vengeances et de nos guerres.
-
-— Je penserais volontiers, dit Hannibal, que El est un dieu de
-montagnes et aussi de vallées, car dans les pays montagneux il a
-toujours montré sa puissance. Mais on ne peut pas dire qu’Astarté
-n’ait pas manifesté sa grandeur sur mer en faveur des Sidoniens et de
-ceux d’Arvad. Et ainsi, on doit honorer Astarté sur mer, et El dans
-les montagnes ; et pour ce qui est des plaines, j’y ai vu El comme
-étant aussi un dieu très-puissant. Mais pour le Moloch et pour
-Melkarth, je ne les révère pas. Seulement, Achmoun, dieu d’Arvad, et
-Baal Péor, dieu de Béryte, ont grandement protégé les Phéniciens en
-Libye et en Tarsis, et il est bon de les honorer dans ces pays-là.
-
-— Et les Cabires ! s’écria Himilcon. Qui donc conduirait les proues
-de nos navires, si les Cabires ne luisaient pas pour nous ? Les
-Cabires sont les dieux favorables aux pilotes sidoniens.
-
-— Ah ! dit Chamaï, pour des dieux de pilote, moi, cela ne me regarde
-pas. Je me contente d’adorer El sur terre et sur mer ; mais les
-pilotes doivent connaître leur affaire mieux que moi. »
-
-Là-dessus, nous allâmes nous coucher, après avoir chacun prié son
-dieu. J’étais décidé à partir le lendemain, ayant complété mon
-chargement en vivres frais et n’ayant pas grand’chose à retirer des
-sauvages kydoniens. De bon matin, on fit donc les préparatifs du
-départ, après avoir acheté encore quelques provisions aux naturels.
-Mon intention était de contourner la pointe occidentale de la grande
-île, de tourner vers le nord, de reconnaître la petite et la grande
-Cythère, de longer la côte de terre ferme jusqu’à l’embouchure de
-l’Acheloüs, où je comptais faire de l’eau et communiquer avec les
-naturels, puis de là passer entre Zacynthe et Céphallénie, et me
-diriger à l’ouest, pour passer entre la grande terre et l’île des
-Sicules. Une fois là, je n’avais plus qu’à longer la côte nord de
-l’île pour arriver au promontoire de Lilybée, d’où il est facile de
-passer au promontoire de Carthada, car il n’y a pas plus de trois
-cent quatre-vingts stades. Les dieux en décidèrent autrement.
-Quelqu’un d’eux fut-il irrité de ce qu’avaient dit Hannibal et
-Chamaï, ou voulaient-ils éprouver notre constance et la bonté de nos
-navires ? Toujours est-il qu’au moment où nous partions le temps
-était lourd et menaçant.
-
-Himilcon me fit remarquer la formation de petits nuages livides dans
-la région du sud-ouest.
-
-« Raison de plus pour partir, lui dis-je. Le coup de vent qui
-s’annonce de ce côté va nous pousser à la côte, dont les atterrages
-sont fort dangereux, comme tu vois. Ici nous ne sommes pas abrités.
-Je sais qu’il n’y a guère, sur la côte du sud, de bon mouillage, et
-j’en connais sur la côte du nord. Hâtons-nous donc de passer à
-l’ouest de l’île avant que l’ouragan n’arrive, et précédons-le vers
-le nord, au lieu de nous laisser précéder par lui. »
-
-Le temps était d’un calme inquiétant. Je mis tout le monde aux rames,
-et les trois navires coururent rapidement vers l’ouest. Il me fallut
-environ douze heures pour dépasser l’île dans ce sens, d’où j’infère
-que la distance est d’environ quatre cent cinquante stades. Le ciel
-était maintenant complétement couvert de nuages très-bas ; l’ouragan
-ne pouvait tarder. Je continuai de courir à l’ouest, m’éloignant de
-terre vers la pleine mer, pour être plus en mesure de lutter.
-J’allais avoir besoin de toutes nos forces, car à la nuit la
-bourrasque nous arriva brusquement et la tempête éclata avec fureur.
-J’avais calculé que nous avions dépassé l’île d’environ cent
-cinquante stades ; la tempête venait du sud-ouest ; en nous
-abandonnant, nous devions donc être poussés au nord de l’île, en
-passant entre la Crète, assez au large, et la petite Cythère. Je fis
-donc hisser les voiles pour courir devant le vent.
-
-Cette nuit, il nous fut impossible de savoir où nous étions. La pluie
-tombait à torrents, les coups de mer se suivaient rapidement, nous
-jetant des masses d’eau et d’écume par-dessus bord, et nos timoniers
-avaient fort à faire pour empêcher la lame de nous prendre par le
-travers. Le tonnerre éclatait incessamment, et à la lueur des éclairs
-nous voyions la mer, blanche d’écume, se déchirer et se creuser en
-gouffres noirs et profonds.
-
-Nous embarquions beaucoup d’eau, mais les navires ne fatiguaient
-pas : ils se comportèrent admirablement. Je mis les soldats et les
-rameurs au travail des écopes, sous la direction du maître rameur et
-d’Hannibal, qui n’épargnèrent ni les encouragements ni les coups de
-bâton pour les faire bravement travailler.
-
-« Eh bien ! criai-je à Chamaï, car le vent, la pluie, le tonnerre, la
-mer, faisaient un tel fracas qu’on avait bien de la peine à
-s’entendre, eh bien ! voici le moment de crier à ton Dieu.
-
-— Sommes-nous vraiment en danger ? demanda Bicri.
-
-— La lame, dans l’Océan, est autrement grosse que cela, répondis-je.
-Ici elle est courte, mais rageuse. Les navires tiennent bon, et j’en
-ai vu d’autres dans les Syrtes et passé le détroit de Gadès. »
-
-Abigaïl et Chryséis se tenaient étroitement embrassées, dans leur
-cabine. Chamaï et Bicri, quoique non habitués à la mer et fortement
-secoués, se conduisirent en hommes vaillants, aidant à raffermir les
-cordes et à maintenir l’arrimage tant qu’ils pouvaient ; mais l’épais
-Jonas s’était laissé tomber dans l’entre-pont, où il roulait au gré
-du tangage et du roulis, comme un énorme ballot.
-
-« Il faut m’arrimer cela, dit Hannibal en lui détachant un grand coup
-de pied dans les côtes. Il va défoncer quelque chose.
-
-— Hélas, hélas ! gémissait Jonas, que je regrette d’être venu !
-Hélas, qu’on mangeait de bon pain et de bonne viande dans mon
-village ! Oh, oh, oh ! les poissons vont nous manger, à présent !
-Ahi ! on ne peut pas se tenir debout, et nous sommes sous l’eau.
-Aidez-moi mes bons frères. Ho, ho !
-
-— Te tairas-tu, bœuf, chameau, chien crevé ? lui cria Hannibal en
-colère. Attachez-le au pied du mât, vous autres. Il roule ici à
-droite et à gauche, et il a déjà manqué de me faire tomber. » On
-attacha Jonas, qui se laissa ballotter comme une masse inerte. Je
-remontai sur le pont, où Himilcon, à côté des timoniers, faisait de
-son mieux.
-
-« Je ne vois plus le Dagon, » me cria-t-il.
-
-En ce moment, le Cabire faillit être jeté contre nous, par une vague
-qui le prenait trop en travers. A la lueur d’un éclair, je vis
-Amilcar et Gisgon encourageant leurs hommes du geste.
-
-« Elle va bien, nous cria Gisgon en passant, c’est le commencement du
-voyage !
-
-— Et ce ne sera pas la fin, lui répondis-je. C’est nous qui serons
-les plus forts. »
-
-Hannon, cramponné à une corde, cherchait à percer l’obscurité.
-
-« Bon courage, Hannon ! lui dis-je.
-
-— Sois sans crainte, s’écria le vaillant scribe. J’en ai pour
-Chryséis et pour moi, mais je n’ai jamais vu de temps pareil.
-
-— Attention ! cria Himilcon, attention à la voile ! »
-
-Nous fûmes près d’être chavirés. Une vague nous avait jetés de côté
-et le vent plaquait la voile contre le mât. Nos matelots s’élancèrent
-sur la vergue.
-
-Tout à coup, dans un éclair plus éblouissant que les autres, je vis
-un grand navire rond droit devant nous. Himilcon ne put retenir un
-cri :
-
-« Le Melkarth ! »
-
-« Bodmilcar ! » s’écria Hannon à son tour.
-
-Un second éclair me fit voir le navire : c’était bien le Melkarth !
-Je ne pouvais pas ne pas le reconnaître, et sur la poupe, la tête
-levée et bravant la tempête, Bodmilcar semblait commander à la mer.
-
-
-Illustration : C’était bien le Melkarth.
-
-
-Un troisième éclair, accompagné d’un violent coup de tonnerre, ne
-nous montra plus rien : le Melkarth avait disparu dans les ténèbres.
-
-« Khousor Phtah[1] travaille ferme là-haut, avec son marteau, cria
-Himilcon. Va, Khousor Phtah, frappe, éclaire, gronde, tu ne me fais
-pas peur. Les Cabires sont pour nous. »
-
-Il me semblait que la tempête infléchissait notre course vers le
-nord, mais je n’avais aucun repère pour me guider. Je passai près
-d’une heure dans l’angoisse. Les coups de mer menaçaient à chaque
-instant de nous défoncer ; le Cabire se tenait dans nos eaux et nous
-l’entrevoyions de temps en temps, tantôt au-dessus de nos têtes,
-tantôt au-dessous. Un paquet de mer, plus fort que les autres, vint
-subitement balayer le pont ; j’étais à ce moment à l’arrière, sur le
-toit de la cabine, avec Himilcon et les deux timoniers ; je me retins
-au bordage ; quand je me redressai, tout étourdi et aveuglé par la
-masse d’eau qui avait passé sur moi, Himilcon et l’un des timoniers
-avaient disparu.
-
-Je me jetai aussitôt sur le timon, qui n’avait pas été emporté, et je
-donnai un fort coup d’aviron pour tenir le navire arrière à la lame.
-En même temps, un maître matelot sauta sur la poupe ; je lui passai
-le timon, et me penchant vers le pont, je criai d’une voix forte :
-
-« Himilcon, Himilcon ! »
-
-Je ne vis que Chamaï, car le jour commençait à se lever, et on
-distinguait assez clairement. Au coup de mer qui avait manqué
-d’effondrer la cabine, il s’était jeté devant la porte, la couvrant
-de son corps et montrant les deux poings à la vague.
-
-« Adonaï ! Notre Seigneur, Dieu des enfants d’Israël qui as fait le
-ciel et la terre, cria le brave capitaine, envoie la colère de tes
-eaux contre nous autres hommes, mais sauve les deux femmes qui sont
-ici ! »
-
-Hannon accourut à moi, entendant mon appel.
-
-« Le bon pilote a-t-il donc été entraîné par la mer ? s’écria-t-il.
-
-— Je le crains, » lui dis-je.
-
-Mais au même instant une voix joyeuse, partant de dessous, nous
-répondit :
-
-« Il n’y a pas de mal : je suis tombé sur la tête ! » Et Himilcon
-émergea de l’entrepont, tenant une outre entre ses bras.
-
-« Voilà ! dit-il ; la lame m’a jeté tout juste sur l’ouverture du
-panneau, par où je suis descendu dans la cale la tête en bas. Cette
-outre, mal arrimée, a paré le choc et, chose merveilleuse, n’a point
-souffert. Il y a des Cabires en cette affaire. Et où est le timonier
-Kadmos ? »
-
-Je haussai les épaules et lui montrai la mer furieuse. Là-dessus,
-Himilcon s’assit sur le pont et se mit à teter consciencieusement son
-outre.
-
-Tout à coup Bicri vint à moi.
-
-« Amiral, me dit-il, puis-je parler ?
-
-— Qu’as-tu à dire ? lui demandai-je.
-
-— Je te demande pardon, seigneur, de mon audace de parler ici des
-choses de la mer ; mais j’ai les yeux excellents, et il me semble
-voir des sommets de montagne, là, derrière la poupe, un peu à
-droite. »
-
-Himilcon, sans lâcher son outre, sauta sur ses pieds, et de son œil
-unique regarda attentivement dans la direction indiquée.
-
-« L’archer a raison, dit-il, et mon œil ne m’a pas habitué à me
-tromper. Nous sommes sous le vent de la terre. »
-
-La bourrasque faiblissait un peu, et malgré la pluie constante il me
-semblait aussi voir des montagnes derrière nous, à notre droite.
-
-Je me fis ce raisonnement : le vent paraît tourner en cercle, du
-sud-ouest au sud franc, nous poussant vers le nord. La terre que je
-crois voir ne peut être qu’un promontoire de la côte nord de Crète.
-J’aurais donc ainsi la direction de l’est à ma droite. Faisons un
-effort pour sortir du tourbillon et nous diriger de ce côté.
-
-Je fis aussitôt le signal au Cabire. Je doublai le nombre des
-rameurs, à l’aide des soldats, mettant deux hommes à chaque rame. Je
-m’assurai par moi-même de l’arrimage, qui avait presque partout tenu
-bon, et je fis pousser vigoureusement du côté supposé de l’est.
-
-Je ne m’étais pas trompé. Bientôt nous sortîmes de l’action du vent.
-Au bout d’une heure, il diminuait sensiblement ; au bout de deux
-heures, il tombait tout à fait ; au bout d’une autre heure, la pluie
-cessait, et un rayon de soleil, dardant à travers les nuages, nous
-montrait en même temps la franche lumière et notre route.
-
-« Vive le roi ! cria Chamaï. Adonaï nous a sauvés, mais j’ai eu une
-belle peur.
-
-— Permission de teter un peu l’outre avec l’archer Bicri, qui a vu le
-bon chemin le premier ? demanda Himilcon en secouant son kitonet
-trempé.
-
-— Va, lui dis-je, vous l’avez bien gagné. »
-
-Hannon et Chamaï firent sortir de la cabine les deux femmes, qui
-tremblaient bien encore un peu, mais qui souriaient déjà.
-
-« Les voilà comme le temps, dit le scribe gaiement : moitié
-effarouché, et moitié riant.
-
-— C’est égal, c’est égal, dit Chamaï ; j’aimerais encore mieux avoir
-affaire à une douzaine de guerriers qu’à la mer en fureur.
-
-— Tu t’y feras, capitaine Chamaï, lui dis-je, et pour une première
-épreuve, tu t’en es fort bien tiré : mais il ne faut plus médire des
-dieux. »
-
-Hannibal sortant de l’entre-pont, son casque d’une main et sa
-cuirasse de l’autre, s’écria d’une voix retentissante :
-
-« J’ai craint, pendant toute cette nuit et affreuse tempête, que mon
-armure ne fût perdue ou bosselée tout au moins. Mais j’avais tant à
-faire pour maintenir une stricte discipline et bâtonner les esclaves
-rameurs afin de leur donner de l’ardeur et du courage, que je n’ai pu
-visiter mes armes que ce matin. Les voici saines et sauves, grâce
-Adonaï El, à Astarté, à Achmoun, aux Cabires amis d’Himilcon, et à
-tous les autres dieux qui auront bien voulu s’en mêler. Maintenant,
-j’ai très-faim. Salut, belles jeunes filles ! j’espère que vous avez
-très-faim aussi ? »
-
-
-Illustration : Hannibal, son casque d’une main.
-
-
-Disant cela, Hannibal aperçut l’outre d’Himilcon et de Bicri et se
-dirigea sur-le-champ de leur côté.
-
-A mesure que nous avancions, le beau temps venait à notre rencontre.
-Dans l’après-midi, les nuages se dissipèrent tout à fait, et un
-soleil radieux éclaira la mer bleue et des côtes verdoyantes à moins
-de trente stades de nous. J’envoyai le Cabire en avant, à la
-recherche d’un mouillage, car nous avions bien du dégât à réparer.
-Bientôt, comme nous étions assis au soleil et que nous nous séchions,
-en prenant notre repas, qui se composait de quelques figues sèches et
-de pain sans levain, avec de nos oignons tout crus, je vis, à ma
-grande joie, le Dagon derrière nous. Il avait été entraîné par la
-bourrasque et avait vigoureusement lutté, ayant eu sa vergue et sa
-voile emportées. Heureusement que nous avions des voiles de rechange.
-A la hauteur d’un cap assez élevé, nous trouvâmes le Cabire qui nous
-annonça qu’au sud de ce cap se trouvait une belle baie, dans laquelle
-une rivière descendait d’une vallée large et verdoyante. Nous
-longeâmes de conserve la côte du nord au sud, et au soir nous
-arrivâmes au fond de la baie, où la côte se dirige vers l’est. Le
-mouillage était excellent, le temps superbe. On jeta l’ancre
-sur-le-champ et le Cabire fut tiré à la côte. Nous nous couchâmes
-rompus de fatigue, à la nuit tombée. On voyait dans les terres les
-feux de plusieurs villages, ce qui nous réjouit grandement, et cette
-nuit-là tout le monde dormit de bon cœur.
-
- 1. Dieu du feu souterrain et du marteau. Comparez Phtah à
- \ l’Hephaistos des Grecs.
-
-
-VII Comment la belle Chryséis préféra le scribe Hannon à cinquante
-vaches.
-
-
-Dès le matin on se mit à l’œuvre pour réparer nos avaries. La
-cargaison, parfaitement arrimée et emballée, n’avait pas souffert ;
-je fis transporter dans une prairie verdoyante et émaillée de fleurs
-les marchandises qu’on étala sous un bouquet d’arbres, et je fis
-descendre Jonas et sa trompette.
-
-Quand le sonneur se vit à terre, il manifesta sa joie par des sauts
-et des cris formidables.
-
-« Où sont-ils ? s’écria-t-il. Maintenant je ne suis plus sous l’eau,
-dans la gueule du Léviathan. Où sont les bêtes curieuses qui doivent
-lutter avec moi ? Maintenant je n’ai plus peur. Sur la terre solide,
-il n’est pas de bête que je craigne, si curieuse qu’elle soit. »
-
-J’ordonnai à Jonas de sonner de sa grande trompette, aussi fort qu’il
-pourrait, et le fracas qu’il fit ne tarda pas à nous amener les
-habitants d’un village qu’on voyait de loin et de nombreux bergers
-dispersés dans la campagne. Tous ces gens accouraient vers nous sans
-défiance, voyant nos préparatifs pacifiques, et de loin ils
-s’appelaient les uns les autres, criant « Pheaki ! Pheaki ! » pour se
-dire qu’il y avait là des marchands phéniciens. C’étaient des hommes
-Doriens, hommes grands et bien faits, blancs de visage, ayant le nez
-très-droit, le front élevé, les cheveux noirs et bouclés ; la plupart
-étaient sans armes. Les uns étaient vêtus d’un vieux kitonet, de
-provenance évidemment phénicienne ; d’autres avaient essayé de s’en
-faire un avec la toile grossière qu’ils tissent : mais leurs
-imitations étaient informes et mal cousues. Le plus grand nombre
-avait la tête nue ; quelques-uns étaient coiffés d’une espèce de
-parasol fait avec de la paille tressée. Il y avait aussi des femmes
-avec eux, belles de corps et de visage. Elles étaient vêtues de
-longues robes sans manches, faites de deux morceaux de toile cousus
-ensemble, à peu près comme un sac, dans le fond duquel on aurait fait
-trois trous pour passer la tête et les bras, et par-dessus ces robes
-elles avaient une robe plus courte, fendue sur les côtés, qui leur
-descendait un peu au-dessous de la ceinture. Ils n’avaient d’ailleurs
-ni bijoux ni ornements.
-
-
-Illustration : Jonas sonna de la trompette.
-
-
-Je fis aussitôt, à l’aide de piquets, tendre une corde autour de nos
-marchandises, et je dis à Hannon d’expliquer aux naturels qu’ils ne
-devaient pas franchir la corde, ce qu’ils comprirent très-bien. Ils
-me parurent, en toutes choses, très-réservés et très-intelligents.
-
-L’un d’eux, qui avait autour de la tête un bandeau d’étoffe et
-portait à la main un long bâton terminé par une pomme de cuivre, pour
-faire reconnaître qu’il était leur chef, se mit à parler pour tous
-les autres. Les siens l’écoutaient dans le plus profond silence. Ce
-chef se tint devant nous, les yeux baissés et les mains croisées, et
-nous fit un long discours, car les Doriens sont grands parleurs et
-amis des harangues. Je le comprenais assez bien, et d’ailleurs
-j’avais Hannon pour m’aider. Il nous souhaitait la bienvenue et nous
-faisait beaucoup de compliments, nous appelant des demi-dieux, et
-célébrant tout ensemble les dieux nos parents et nos navires, ce qui
-fait toujours plaisir à des marins. Finalement, il nous demanda de
-faire voir, à lui et à son peuple, les belles choses que nous avions
-apportées de la ville divine de Sidon.
-
-Je connaissais depuis longtemps l’idée qu’ont les Doriens, les
-Ioniens, et en général tous les peuples qui s’appellent entre eux du
-nom commun d’Hellènes. Ils croient que les Phéniciens ne sont pas des
-hommes comme les autres et pensent volontiers que nous sommes
-d’origine ou de parenté divine. Le lointain mystérieux de nos villes,
-nos navires, nos voyages, les marchandises que nous leur apportons,
-toutes choses extraordinaires pour eux, leur ont donné cette idée, et
-on comprend bien que ce n’est pas nous qui les détrompons : au
-contraire. Ce qui finira par les détromper, c’est la vue de nos
-colonies, les coups de main de nos capitaines et matelots et les
-collisions qui s’ensuivent quelquefois. Toujours est-il qu’ils nous
-regardent comme une espèce d’hommes bien supérieure et qu’ils
-avalent, avec la plus parfaite candeur, toutes les bourdes que nous
-leur racontons.
-
-Je fis répondre à ce chef, par Hannon, que nous rapportions toutes
-sortes de choses extraordinaires du Caucase, où habitent des géants,
-de la Cilicie où sont des montagnes enflammées et les bouches du
-monde souterrain, de Sidon, ville divine, d’Arabie où sont des
-hommes, qui vivent trois cents ans, d’Égypte où vivent les dieux et
-les crocodiles, serpents de deux stades de long.
-
-« En attendant, ajoutai-je, si vous avez des cuirs de bœuf, du cuivre
-de Chalcis, de la laine filée, des cornes de bouquetin,
-apportez-les-moi. Je vous donnerai en échange des habits, des perles
-de verre, des parfums, du nectar, ou toute autre chose que votre cœur
-pourra désirer.
-
-— Qu’est-ce que tu leur racontes là, me disait Chamaï, stupéfait, à
-mesure que je parlais ? Les Madianites sont les plus justes des
-hommes, et les enfants d’Ismaël vivent trois cents ans, et on
-rencontre des dieux qui se promènent en Égypte ? »
-
-La stupéfaction de Chamaï m’amusait beaucoup.
-
-« Tais-toi donc, lui dit Himilcon, tu en entendras bien d’autres.
-
-— Mais ce sont des mensonges gros comme des montagnes !
-
-— Du moment qu’ils font plaisir à ces sauvages et qu’ils leur font
-acheter nos marchandises, ce ne sont plus des mensonges. »
-
-Le chef envoya aussitôt des hommes vers le village pour chercher ce
-qui pourrait être à ma convenance. Il me proposa aussi des pilegech
-ou jeunes filles esclaves, qu’ils appellent pellex, car ils ne savent
-pas bien prononcer notre langue ; ils écorchent les mots, disant
-pellex pour pilegech, kiton pour kitonet, kephos pour koph,
-kassiteros pour kastira, ou bien ils allongent les mots et en
-défigurent le sens. Par exemple, quand on leur parle de la grande mer
-qui est passé Gadès et qui fait le tour du monde, au lieu de
-l’appeler mer de Og, ils la prennent pour une rivière nommée Ogeanos
-ou Okeanos, et ils croient aussi que c’est un dieu. C’est ce qui
-arrive toujours avec des gens demi-sauvages, qui ne comprennent pas
-bien ce qu’on leur explique. Enfin, le chef me proposa donc des
-pilegech, me disant qu’ils avaient fait des prisonnières dans une
-expédition de guerre récente sur la terre ferme et qu’on leur en
-donnait aussi en tribut. Mais je les refusai, n’ayant pas à
-m’embarrasser d’esclaves femelles qui ne sont pas de défaite dans nos
-colonies de Libye, ni en Tarsis.
-
-On m’apporta bientôt une assez grande quantité de bon cuivre, des
-peaux de bœuf et de grandes cornes propres à faire des arcs et des
-manches de couteaux. J’eus tout cela à bon compte, ainsi que de bonne
-laine filée qui venait de terre ferme. Pour ne pas être
-continuellement encombré sur la plage, j’envoyai des marchandises
-dans l’intérieur du pays, sous l’escorte de Bicri, qui ne demandait
-qu’à courir, et en compagnie de Jonas dont la trompette retentissante
-devait annoncer nos produits et attirer les chalands. Cette trompette
-fit l’admiration des Doriens, qui ne pouvaient se lasser d’écouter
-ses fanfares. Je mis toute l’expédition sous la direction du maître
-matelot Hadlaï, que je chargeai de la vente, car il s’y entendait
-fort bien, avec recommandation d’être de retour dans les
-quarante-huit heures : c’était le temps qu’il me fallait pour réparer
-nos avaries.
-
-Dans la journée, j’envoyai huit hommes m’abattre un chêne dans une
-forêt, sur les flancs de la vallée, pour refaire une vergue au Dagon.
-Les Doriens me laissaient couper tout le bois que je voulais, sans
-rétribution. Ils se croyaient assez récompensés quand on les laissait
-regarder nos travaux de charpentage, qu’ils suivaient avec une vive
-curiosité, et quand ceux de nos matelots, qui savaient un peu leur
-langue, leur contaient des histoires de voyages, mêlées de contes
-faits à plaisir. Ils nous aidaient à transporter notre bois de
-cuisine et de construction, notre eau, tout ce que nous voulions. Ce
-sont de fort bonnes gens pour les marins phéniciens : j’ignore ce
-qu’ils peuvent être avec les autres.
-
-Chryséis, heureuse d’entendre parler sa langue, ne pouvait suffire à
-satisfaire la curiosité de ces Doriens. Ils voulaient savoir comment
-était fait le pays des Phéaciens, leur ville, leur roi, et se
-pâmaient de surprise quand elle leur disait les splendeurs des palais
-et les magnificences des temples. Ils n’ont d’ailleurs aucune idée
-juste de la Phénicie, qu’ils prennent pour une île, la confondant
-avec notre colonie de Kittim, et même avec nos établissements de
-Chalcis, qui sont pourtant bien près de chez eux. Ils voient
-d’ailleurs des Phéniciens partout. Ainsi, ils appellent la côte de
-Carie, le pays des Lélèges Cariens, où nous avons des comptoirs,
-« Phénicie. » Ce sont ces Lélèges Cariens et les Phrygiens qui les
-ont précédés dans l’île, commençant à refouler les Kydoniens dans les
-hautes vallées ; ils disent même que sur la terre ferme les Lélèges
-et les Pélasges vivaient avant eux, et qu’il en reste beaucoup. Je
-crois volontiers que les Cariens, Éoliens et autres, que nous avons
-chassés des côtes, ont pu venir en Crète, d’autant plus que les
-Cariens connaissent un peu la navigation, et que dans cet archipel,
-semé d’îles, le voyage de la côte d’Asie en Crète n’est pas bien
-difficile, même pour les barques de ces gens-là. Toujours est-il que
-la plus grande montagne de leur île de Crète porte un nom
-pélasge-éolien, le même que celui de la montagne qui est en Éolie, au
-fond du golfe en face de l’île de Mytilène : elle s’appelle le mont
-Ida. Ainsi, les Pélasges et les Lélèges, de la nation des Cariens,
-Éoliens, Lyciens, Dardaniens, et autres, auraient occupé autrefois,
-non-seulement tout le pays et la côte depuis le détroit des Traces et
-l’île de Mytilène jusqu’en face de l’île de Rhodes, mais aussi les
-îles et la terre ferme depuis le pays des Traces jusqu’au cap Malée.
-Encore y aurait-il eu d’autres habitants avant eux, dont les
-Kydoniens sont un reste. Les Doriens, Ioniens et autres ne seraient
-venus qu’après eux, et maintenant ils viennent aussi, en sens
-inverse, s’établir de terre ferme dans les îles et à la côte d’Asie.
-La chose me paraît vraisemblable, car tout le monde sait que nos
-ancêtres connaissaient les Pélasges bien avant de connaître les
-Doriens et les Ioniens, et qu’il y a encore des villes pélasges, mal
-bâties et fortifiées, mais grandes, populeuses et anciennes, comme
-Plakia et Skylaké en Propontide, au nord de la Dardanie et de la
-petite île de Ténédos.
-
-Je n’expliquerais point toutes ces choses si je ne croyais utile,
-pour un bon marin phénicien, de connaître non-seulement la
-configuration des terres et des mers, la marche des astres, le
-commerce et la navigation, mais aussi la parenté des peuples, leur
-langue, leurs dieux et leurs coutumes. Mon expérience m’a toujours
-appris que c’étaient là des choses très-utiles sur terre et sur mer
-et que les capitaines de navires devaient s’en informer et
-l’apprendre aux gens de leur ville, en le cachant, comme de juste,
-aux peuples étrangers.
-
-Les Doriens se reconnaissent frères des Ioniens ; ils font partie
-d’une seule et même famille de peuples qui se désignent entre eux par
-le nom d’Hellènes, et aussi de Ræki ou Græki. Les Hellènes ou Græki
-comprennent douze peuples ou tribus, comme les enfants d’Israël. Ce
-sont les Thessaliens, les Béotiens, les Doriens, les Ioniens, les
-Perrhébiens, les Magnètes, les Lokriens, les Étéens, les Achéens, les
-Phokiens, les Dolopes et les Maliens. Il en est encore parmi eux qui,
-au lieu d’Hellènes, se servent du nom plus ancien de Helli et de Graï
-ou Græki. Toujours est-il qu’ils sont d’accord pour dire que leurs
-douze tribus, en arrivant au sud du pays des Traces, habitèrent
-d’abord le pays d’Hellopia, qu’ils possèdent encore maintenant, d’où
-ils se sont répandus dans la presqu’île et dans les îles. C’est le
-pays qui entoure le fleuve d’Acheloüs ; bien connu des marins, ce
-fleuve qui débouche sur la côte ouest, au nord du golfe, dans le
-canal qui sépare l’île de Céphallénie de la terre ferme. Leur plus
-ancienne ville est dans le pays d’Hellopia : c’est Dodone, et, après
-celle-ci, ils ont aussi Delphi. Ce sont leurs deux villes sacrées, où
-sont leurs dieux les plus puissants. C’est de là que nous les
-appelons tantôt Ioniens, enfants de Ion où Iavan, parce que nous
-connaissons plutôt les Ioniens des îles et de la côte d’Asie, et
-tantôt Dodanim, gens de Dodone, à cause de leur ville de Dodone en
-Hellopia ; mais entre eux ils se désignent par les noms de Helli ou
-Hellènes, et de Graï ou Græki.
-
-Tous les Helli reconnaissent entre eux les quatre fraternités
-suivantes :
-
-Fraternité de sang et de race ;
-
-Fraternité de langage ;
-
-Fraternité par l’habitation de leurs dieux et les sacrifices qu’ils
-demandent, parce que les douze tribus ont les mêmes dieux ;
-
-Fraternité de coutumes et de caractères.
-
-Tous les Helli envoient à Dodone, et peut-être à Delphi, leurs plus
-sages Anciens et Chefs, qui jugent leurs différends communs. C’est là
-qu’ils prêtent un serment et jurent de ne détruire aucune ville de
-celles qui sont entrées dans le serment et la fraternité, de
-n’empêcher aucune de ces villes de communiquer avec l’eau courante ;
-de punir par la main et le pied ceux qui feront chose pareille. C’est
-ainsi qu’ils jurent.
-
-Leur plus grand dieu est Dzeus, qui habite à Dodone. Ils croient que
-c’est le même que le Dzeus des Lélèges et des Pélasges, que les
-Kurètes de la Crète honorent par des danses, chants et hurlements.
-C’est un dieu comme Baal Chamaïm, dieu des cieux et des éléments de
-l’air, fils du temps, du ciel et de la terre. C’est lui aussi qui,
-sous la forme d’un taureau, porta la déesse des Phrygiens, Europê,
-dans cette île de Crète ; les Doriens ont sur le versant sud des
-montagnes, dans la vallée du petit fleuve Léthé, une ville qu’ils
-appellent Hellotis ou ville des Helli, que je n’ai point vue. Ils
-disent que dans cette ville, à côté d’une source, est un platane sous
-lequel se reposèrent Dzeus et Europê. Dans l’île est encore une autre
-ville, Knosse, que je crois fondée par les Phrygiens, et où Dzeus
-habite aussi.
-
-Le plus grand dieu des Helli, avec Dzeus, est Apollo, devin et
-lanceur de flèches. C’est le dieu particulier des Doriens, qu’il a
-conduits sur mer sous la forme d’un dauphin, et il habite à Delphi.
-C’est là qu’il prédit l’avenir et révèle toutes choses ; c’est
-pourquoi il s’appelle le Pythien ou devin. Peut-être est-il le même
-que le Baal Chillekh, dieu lanceur de flèches, que nous connaissons
-en Phénicie et est-ce nous qui avons appris à l’honorer aux Helli.
-Ainsi penseraient-ils qu’il est un dauphin, leur ayant enseigné la
-navigation.
-
-Ils révèrent aussi Hermès, dieu mystérieux des forces cachées de la
-nature, et à moins qu’ils ne l’aient connu des Égyptiens, je pense
-que ce dieu les a protégés et s’est fait connaître à eux de toute
-antiquité.
-
-Les Kydoniens leur ont appris le culte d’Artémis, et nous leur
-faisons tous les jours connaître Astarté, qu’ils apprennent ainsi à
-vénérer par-dessus les autres.
-
-Pour ce qui est de Baal Zébub, de Baal Péor, de El Adonaï, de Kémos,
-ils ne les connaissent point, ni les Cabires non plus. Ils ne savent
-pas même reconnaître les Cabires au ciel et ne naviguent point les
-yeux fixés sur le septième Cabire, qui est le pôle autour duquel
-tournent les autres étoiles. Aussi ce sont des marins timides qui
-n’osent pas perdre la terre de vue et rampent péniblement le long des
-côtes, sur leurs grandes barques non pontées, mal construites, mal
-lestées, mal gréées, et manœuvrant aussi pitoyablement à la voile
-qu’à la rame. Le moindre gros temps, le plus faible courant, sont des
-obstacles pour eux. Ils ignorent les distances et la figure des
-terres. Pour la navigation, ils sont tout à fait sauvages.
-
-Leurs villes sont fortifiées grossièrement, par des amas de pierres
-non liées avec du ciment, et placées dans des lieux d’accès
-difficile, dont l’escarpement les défend. Leurs maisons sont faites
-de pierres sèches ou de briques cuites au soleil : ce sont des
-cabanes, à vrai dire. Ils n’ont point d’industrie et savent, tout au
-plus, travailler un peu le cuivre, dont ils font, tant bien que mal,
-des pointes de lance, des haches, des casques informes, mais couverts
-d’ornements, et des plaques de cuirasse. La lance est leur vraie arme
-de combat : leurs chefs la jettent du haut de leurs chariots, ou à
-pied. Ils ont très-peu d’archers et point de cavaliers, et ne se
-battent point avec l’épée. Corps à corps, ils se servent d’une espèce
-de poignard, qui est, chez les Doriens, recourbé en forme d’hameçon
-et tranchant par la face concave. Hannibal et Chamaï, qui se
-divertissaient à montrer à Hannon le maniement de l’épée, étaient
-toujours entourés d’un cercle d’admirateurs doriens, en extase devant
-les parades, les voltes, les coups de pointe subtilement lancés, et
-autres adresses d’escrime en usage parmi les gens d’Assur et de
-Chaldée, les Phéniciens, les Philistins et les enfants d’Israël.
-
-Les boucliers des Doriens sont ronds et faits de peaux de bœufs. Ceux
-des chefs sont revêtus de lames de cuivre et portent des ornements et
-des peintures. Pour un bouclier de bronze travaillé et repoussé au
-marteau, le roi des Doriens de Hellotis, qui vint nous voir avant
-notre départ, nous proposa vingt-cinq bœufs. Je le lui cédai pour une
-bonne provision de pierres d’agate, propres à être employées en
-bijouterie, et pour deux énormes défenses de sanglier qu’il avait
-rapportées de la terre ferme, pièce curieuse qu’on peut voir dans le
-temple d’Astarté, à Sidon, à côté du troisième pilier à main droite.
-
-Le troisième jour après notre arrivée dans l’île, un de nos matelots,
-blessé d’un coup de flèche pendant le combat que nous avions livré
-aux Égyptiens, mourut des suites de sa blessure. Je fis, suivant
-l’usage, tendre les navires d’étoffes noires, et je m’informai,
-auprès des Doriens, s’il se trouvait quelque caverne dans le
-voisinage. Ils m’en indiquèrent une, sur une montagne, à une
-vingtaine de stades de notre mouillage. Nous y portâmes le défunt, au
-milieu d’un grand concours de Doriens, parmi lesquels les femmes
-s’affligeaient et se lamentaient. Ce peuple a beaucoup de respect
-pour les morts et les inhume avec soin : ils ont même une peur
-effroyable qu’on ne fasse pas les cérémonies religieuses autour de
-leur corps, et c’est une des choses qui les font tellement craindre
-de périr en mer, d’être engloutis dans les eaux loin de leurs proches
-et de la terre et d’être privés des rites funéraires. La caverne
-était petite, mais profonde. Nous y déposâmes notre mort, après
-l’avoir bien lavé, et avec le corps on laissa les deux avirons et la
-planche sur lesquels on l’avait porté. On boucha ensuite l’entrée de
-la caverne avec de grosses pierres, et Hannon invoqua, à haute voix,
-Menath, Hokk et Rhadamath, qui jugent les morts dans le Chéol.
-
-
-Illustration : Nous y portâmes le défunt.
-
-
-Les Doriens connaissent ces trois dieux, mais ils prononcent mal
-leurs noms, disant : Minos, Éaque et Rhadamante. Ils croient aussi
-qu’avant de juger dans le monde souterrain, Minos était roi de toute
-leur île, très-expert dans la navigation, et que ses vaisseaux
-allaient en terre ferme, chez les Ioniens, qui lui payaient un tribut
-de jeunes filles et de jeunes garçons. Pour Rhadamanthe, ils croient
-que des Phéniciens demi-dieux l’ont emmené sur leurs navires dans
-l’île de Chalcis. Ayant appris à les connaître par des capitaines
-sidoniens, ils ont tout brouillé ensemble, et ont confondu les dieux
-et les marins qui les leur avaient apportés. C’est ainsi que je pense
-aussi que la peine Pasiphaï, qu’Europê, la déesse apportée par le
-taureau Dzeus, et même Ariadnê, espèce de déesse qu’un de leurs rois
-ou demi-dieux connut en Crète, et qui connut ensuite Dionysos, dieu
-de la vigne et du vin, ne sont que des noms différents d’Astarté et
-des souvenirs de ce que leur avaient dit les Phéniciens qui leur
-apportent du vin. De même encore leur avons-nous enseigné Khousor
-Phtah, dieu du feu et du marteau qu’ils nomment Phtos ou Phaistos.
-Enfin, tout ce que savent ces peuples, ils l’ont appris des
-Sidoniens. Les Sidoniens leur ont enseigné l’usage des métaux, du
-vin, et leur enseignent l’usage des lettres. Nos anciens ne
-disent-ils pas que nous-mêmes, il y a longtemps, bien longtemps, nous
-apprîmes la connaissance des dieux et de la navigation de Uso, le
-chasseur sauvage, et de Tannat, déesse et reine égyptienne, et
-qu’ainsi nos connaissances nous viennent des Égyptiens ? Et celles
-des Égyptiens eux-mêmes viendraient des Atlantes, plus anciens
-encore, des Atlantes de l’ouest qui passèrent du couchant et des
-terres disparues, en Libye, puis en Égypte, et jusqu’en Éthiopie,
-quand la Grande Mer était encore au sud de la Libye ? Tout cela
-prouve que les nations se succèdent et que les dieux sont éternels.
-
-Après avoir inhumé notre matelot, dont les Doriens nous promirent de
-respecter le sépulcre, nous retournâmes à nos vaisseaux, que je
-laissai tendus de noir jusqu’à la nuit. Vers le soir, Hadlaï revint
-avec son monde, ayant fait quelques bonnes acquisitions. Jonas,
-bouffi d’orgueil, était entouré d’une suite d’admirateurs qui
-l’escortaient depuis la montagne ; il portait un veau sur son dos.
-
-« Que prétends-tu faire de ce veau ? lui dis-je.
-
-— Je prétends le manger. Je l’ai bien gagné.
-
-— Et comment as-tu gagné un veau ? Est-ce en sonnant de la
-trompette ?
-
-— Non. Leurs hommes forts ont voulu s’essayer avec moi, et je les ai
-terrassés l’un après l’autre. Alors ils m’ont donné un veau. S’ils
-veulent m’en donner toujours ainsi, je les terrasserai tant qu’ils
-voudront. Tant qu’ils auront des veaux, je ne me las- serai pas de
-les terrasser ; c’est un fameux pays ! »
-
-Là-dessus, voyant le roi des Doriens accompagné d’un troupeau de
-bœufs, Jonas lui cria :
-
-« Si tu veux me donner un bœuf, je te renverserai et je te battrai
-dos et ventre ; et pour deux bœufs, je te casserai bras et jambes. »
-
-Le roi, qui ne comprenait pas le phénicien, demandait ce que disait
-Jonas. J’eus beaucoup de peine à faire taire l’obtus sonneur de
-trompette et à lui faire comprendre sa sottise.
-
-« Puisque c’est leur plaisir d’être jetés par terre, disait-il, et
-qu’ils vous donnent de bonnes choses à manger quand on les bat ! Quel
-beau pays que ce Dodanim ! si je m’avisais de battre quelqu’un de la
-tribu de Dan, ou de Juda, il me frapperait avec son couteau. Chez
-nous, on donne des coups de couteau, et ici on donne des veaux. Je
-suis bien content d’être venu : c’est un fameux pays ! »
-
-Cette nuit-là, le vent se mit à souffler des régions du nord et du
-nord-ouest, mais non point assez fort pour nous inquiéter sur notre
-départ. Au matin, les Doriens étaient bien étonnés quand ils nous
-virent nous préparer à prendre la mer ; avec leurs canots, ils
-n’auraient jamais osé le faire.
-
-« Allez-vous donc partir maintenant, contre la volonté du vent et des
-flots ? nous dit celui de leurs chefs qui savait un peu le phénicien.
-
-— Sans doute, lui dis-je.
-
-— J’aurais dû penser, fit-il, que vous êtes arrivés par cette tempête
-épouvantable et qu’il fallait être des demi-dieux comme vous pour
-conduire sûrement vos noirs navires sur cette mer déchaînée. La nuit
-où la tempête était dans son fort, vous étiez sur les flots furieux.
-
-— Nous y étions assurément, homme Dorien, lui dis-je, et nous tenions
-tête aux coups de mer, comme doivent le faire des enfants d’Astarté
-et des Cabires.
-
-— A telles enseignes, ajouta Himilcon, qu’au milieu de la tempête,
-l’eau salée m’ayant fort altéré, les Cabires m’envoyèrent une outre
-du meilleur vin.
-
-— Les dieux marins protégent les Phéniciens, qui sont leurs enfants,
-s’écria le chef ; je le sais, je le sais. Je les ai vus, dans cette
-terrifiante tempête, voler au sommet des flots, à la lueur des
-éclairs. Oui, j’ai vu leur char qui courait sur la crête des vagues,
-pour aller à votre secours, et je me le rappellerai toute ma vie.
-
-— Et comment est-il fait, le char des dieux ? exclama Himilon,
-surpris à son tour.
-
-— Tu le sais bien, dit le chef d’une voix émue. Il est fort élevé, et
-rond, en formé de coquillage multicolore, et des monstres marins le
-traînent sur les lames, blanches d’écume.
-
-— Il a vu le gaoul de Bodmilcar, dis-je à voix basse à Himilcon. A la
-lueur des éclairs, il lui aura paru de toutes les couleurs.
-
-— Si je pouvais tordre le cou à ce dieu marin là, me dit Himilcon de
-même, je consentirais bien volontiers à boire de l’eau pendant un
-mois. »
-
-En ce moment, je vis qu’Amilcar, Gisgon et quelques autres
-examinaient attentivement des épaves que la mer jetait sur la plage.
-J’allai les voir avec eux, et nous reconnûmes des débris du
-couronnement de poupe et de l’avant d’un navire.
-
-« Ce n’est pas un phénicien, pour sûr, dit Amilcar en me montrant les
-débris de chevillage que conservait une planche.
-
-— Non, lui répondis-je, et je me tromperais fort si ce n’était pas un
-égyptien. Voilà bien leur manière d’assembler les planches, avec des
-chevilles sans taquet, et leur épaisseur de bois.
-
-— Et tiens, dit Asdrubal, tiens, le cou d’oie, là-bas : c’était un
-égyptien.
-
-— Vraisemblablement, Bodmilcar en a emmené en sa compagnie, dis-je
-aux autres. La partie de plaisir a mal commencé pour eux et paraît
-s’être terminée dans ces parages.
-
-— C’est bien fait, dit Gisgon. Mais je mentirais si je disais que
-j’en souhaite autant au tyrien. Il a les trois quarts des
-marchandises dans ses flancs, et si nous le rejoignons, je tiens à le
-rejoindre non endommagé. La destinée de ces coquins étant de périr,
-je suis d’avis qu’une bonne corde est préférable pour eux à
-vingt-quatre heures de séjour au fin fond de la mer. Voilà ce que je
-pense.
-
-— Et tu penses bien, lui dis-je. Présentement, embarquons. Nous
-allons dans l’île des Sicules, voir si tu n’y retrouverais pas par
-hasard tes oreilles, et jusqu’à ce que le vent change, il va falloir
-courir des bordées et louvoyer comme des hommes. »
-
-Au moment où l’on terminait les préparatifs du départ, le roi dorien,
-qui se trouvait là en compagnie de tous ses gens, vint à moi
-brusquement, et comme quelqu’un qui a des choses importantes à dire :
-
-« Tu es un Phénicien, un roi des navires et de la mer, me dit-il. Moi
-je suis un Dorien, un roi des peuples. Nous pouvons nous entendre. Tu
-vois ces bœufs, ces chevaux, ce char, tout cela est à moi. Je
-commande à trente villages et douze mille guerriers. Je suis puissant
-et favorisé des dieux.
-
-— Il a quelque chose à me demander, celui-là, » pensai-je.
-
-Regardant autour de moi, je vis nos vaisseaux tout prêts, quarante
-hommes d’Hannibal à terre, outre Hannon, Chamaï, Bicri et Jonas ;
-Abigaïl et Chryséis ne comptant pas ; et autour du roi, une trentaine
-d’hommes à lance.
-
-« Bon, pensai-je encore. En tout cas, il ne me le prendra pas de vive
-force.
-
-— Roi des Phéniciens, reprit mon Dorien, veux-tu me vendre la
-Pilegech qui est ici, Chryséis l’Ionienne ? Je t’en donnerai ce ce
-que tu voudras. »
-
-Hannon fit vivement deux pas en avant. Je le retins.
-
-« Roi des Doriens, répondis-je, Chryséis n’est pas à vendre.
-Toutefois parle-lui : si elle veut venir avec toi, je passerai
-marché. En considération de la bienveillance de ton peuple, je
-consens à te la céder, à la condition expresse qu’elle y consente
-elle-même. »
-
-Hannon regarda Chryséis d’un air effaré, puis me regarda moi-même. Le
-Dorien s’avança vers elle, et élevant le bras, il lui dit :
-
-« Fille hellène, sœur par le sang, veux-tu être la reine des Doriens
-d’Hellotis ? »
-
-Chryséis, les yeux fixés à terre, ne répondit pas.
-
-« Que Dzeus et Apollo le devin t’inspirent ta réponse, s’écria le
-roi. Vois, les filles des Doriens m’admirent quand je passe.
-Heureuse, disent-elles, la femme que Dzeus lui fera choisir ! Tu
-auras douze jeunes filles esclaves qui te serviront, et fileront la
-laine autour de toi. Tu choisiras ta nourriture parmi mes trois cents
-chèvres, et cinquante vaches te donneront du lait. Ma maison est
-bâtie en pierres, comme les maisons des Égyptiens, et j’ai dans un
-coffre des colliers et des épingles de tête en or que m’ont vendus
-des Phéniciens pareils à ceux-ci. Chryséis, tu seras honorée entre
-toutes les femmes des Doriens de la Crète ! »
-
-Chryséis leva les yeux, et regarda le Dorien d’un air assuré. Puis,
-mettant la main sur l’épaule d’Hannon, elle dit fermement :
-
-« Dzeus m’a donnée à celui-ci ; c’est avec lui que je veux rester. »
-
-Le Dorien frappa du pied avec dépit.
-
-« Ce n’est qu’un petit parmi les Phéniciens, et je suis un grand roi
-parmi les Hellènes ! s’écria-t-il.
-
-— Le scribe d’un navire sidonien, répondit fièrement Hannon, est
-l’égal des rois de la terre. Je ne reconnais au-dessus de moi que les
-dieux et mon capitaine.
-
-— Quand il serait le dernier des matelots, dit Chryséis, mon cœur est
-à lui. Dzeus le veut ainsi, et sa déesse Astarté m’a déjà sauvée du
-péril.
-
-— Tu veux donc encore, s’écria le Dorien, t’exposer à la fureur des
-mers et courir au-devant de la colère des dieux qui envoient des
-monstres ? Regarde là-bas, la mer sombre et menaçante, et ici, les
-fraîches montagnes, les riantes prairies, les forêts ombreuses.
-
-— Roi des Doriens, dit Chryséis en souriant, la mer contient des
-merveilles que tu ne connais pas, et la déesse Astarté, qu’Hannon
-m’apprit à révérer, la déesse qui m’unit à lui, me montre dans les
-vagues des pays aussi riants que les prairies et les montagnes.
-
-— Vive Astarté ! s’écria Hannon en attirant Chryséis sur sa poitrine.
-Un marin de Sidon, n’eût-il que son écritoire, lui plaît davantage
-qu’un roi entouré de guerriers. Chryséis, Chryséis, regarde nos
-navires qui se balancent là-bas ; vois comme ils sont beaux et
-gracieux ! N’entends-tu pas la déesse t’appeler du fond des eaux ? Fi
-de la terre !
-
-— Et toi, roi des Phéaciens, me dit le Dorien, t’en tiens-tu là ?
-C’est ton dernier mot ?
-
-— La fille a parlé, répondis-je. La volonté des dieux s’est révélée
-par sa bouche. J’en rends grâce à mon Astarté et ton Dzeus ! »
-
-Le roi monta sur son char avec colère, et s’éloigna rapidement, sans
-détourner la tête.
-
-« Aujourd’hui, dit Hannon à Chryséis en revenant à bord, je t’ai
-vraiment conquise. Maintenant, que pouvons-nous craindre ? La dame
-des cieux t’a faite sa prêtresse, et tu protéges nos navires.
-
-— Haute la voile ! criai-je de mon banc, et vous, rameurs, nagez
-ferme ! »
-
-Nos vaisseaux s’éloignèrent vers le nord-ouest, courant largement des
-bordées pour prendre le dessus du vent. Cinq heures après, nous
-avions connaissance de l’extrémité occidentale de l’île, et dans la
-nuit nous rangions par le nord les rochers de la petite Cythère.
-
-Deux jours d’une navigation fatigante, mais sûre, nous conduisirent à
-l’embouchure du grand fleuve Achéloüs, que nos marins appellent la
-rivière Blanche, à cause de la couleur de ses eaux. Nous passions
-entre les côtes agréablement découpées et verdoyantes de la terre
-ferme et les îles de grande Cythère, Zacynthe et Céphallénie. Nous
-rencontrâmes aussi un assez grand nombre de barques hellènes, grandes
-et petites, car dans ces parages d’une navigation facile, où l’on ne
-perd jamais la côte de vue, les gens du pays font un cabotage
-très-actif, alimenté par les productions naturelles de leur sol et
-par nos produits manufacturés.
-
-J’arrivai à l’embouchure de l’Achéloüs par une mer tranquille et une
-jolie brise du nord-est, qui me servait à souhait pour me rendre au
-détroit de Sicile. Je ne comptais pas longer la côte jusque vers
-l’île de Corcyre, comme on fait quelquefois pour avoir moins de
-pleine mer à traverser, et les circonstances favorables me décidèrent
-à profiter du vent. Je renonçai donc à visiter la métropole des
-Helli, et comme j’avais de l’eau et des vivres en abondance, je
-m’abandonnai au vent grand largue et je fis voile pour la pointe
-méridionale de l’Italie. En passant dans le canal entre l’île de
-Céphallénie et la petite île d’Ithaque, je rencontrai deux grands
-gaouls sidoniens et une galère, avec lesquels je communiquai. Leur
-capitaine, qui s’appelait Bodachmoun, me proposa de m’arrêter à la
-pointe d’Ithaque, pour prendre nos commissions, car il retournait à
-Sidon. J’y consentis bien volontiers, et je me rendis à bord d’un de
-ses gaouls. Il revenait du fond de la mer de Iapygie, des bouches de
-l’Éridan, où il s’était procuré une bonne quantité d’or, tant en
-poudre qu’en pépites. Il avait aussi du cristal de roche, que les
-riverains de l’Eridan se procurent chez les habitants des hautes
-montagnes d’où ce grand fleuve descend. Comme le capitaine Bodachmoun
-n’était pas très-encombré, je lui offris un échange, après lui avoir
-raconté la trahison de Bodmilcar et la perte de mon gaoul.
-
-Mon récit indigna Bodachmoun.
-
-« Pareille trahison, s’écria-t-il, n’est jamais arrivée entre
-Sidoniens et Tyriens. Je la dénoncerai par toute la Phénicie, et je
-la raconterai au roi Hiram, de façon que si Bodmilcar revenait
-pendant ton voyage, soit en Phénicie, soit dans une colonie voisine,
-à Kittim, à Rhodes, à Melos, à Thera ou à Thasos, il reçoive le
-châtiment qu’il mérite. Quant à l’échange que tu m’offres, je suis
-tout disposé à le traiter avec toi.
-
-— J’ai, lui dis-je, du cuivre de Crète, des peaux de bœuf, de la
-laine filée et des cornes de bouquetins sauvages d’une grandeur peu
-commune. Je pense que tu te déferas avantageusement de ces objets en
-Égypte et en Phénicie. En outre, et comme renseignement, ils ont en
-Crète des jeunes filles esclaves à vendre, que tu auras à bon compte.
-
-— Je ferai mon profit du renseignement, répondit Bodachmoun, et pour
-ce qui est du marché, il me convient. Nous allons le régler ensemble
-au plus juste prix. Maintenant, si tu as un peu de vin, je serai bien
-content d’en boire, car le mien est épuisé depuis six mois, et ce
-n’est pas chez les Iapyges, les Ombres et les Hénètes que j’en ai pu
-trouver. »
-
-J’invitai aussitôt Bodachmoun, ses deux capitaines et ses pilotes à
-venir manger de la viande fraîche, des oignons, des figues sèches,
-des fromages, et à boire du vin à mon bord, car nous étions
-surabondamment ravitaillés de vivres et de boisson. Avant le repas,
-nos compatriotes visitèrent nos navires, dont ils louèrent grandement
-la construction, le gréement et l’aménagement. Bodachmoun visita
-aussi les marchandises que je voulais lui céder et m’en donna un prix
-fort avantageux en pépites d’or et en cristal de roche.
-
-Au moment où nous allions nous asseoir pour manger, Bodachmoun
-s’écria :
-
-« Par Astarté ! Il faut, puisque tu nous régales de vin, que je te
-régale d’un spectacle curieux. J’ai ici, à mon bord, un vieil
-Héllène, à moitié aveugle, que j’ai embarqué à Corcyre pour le
-débarquer en Crète, où il veut aller. Ce vieux est tout à fait
-vénérable, et il connaît toutes les histoires du monde aussi bien que
-Sanchoniaton le Tyrien et Elhana l’homme d’Israël. Il chante, en
-s’accompagnant d’une cithare, les histoires des dieux et des
-guerriers de son pays, et me paye son passage en chansons. Il nous
-chantera des choses extraordinaires. »
-
-On alla chercher le vieillard, qui s’appelait Homêros*. Il avait une
-grande barbe blanche et l’air tout à fait majestueux, et il portait
-dans sa main sa cithare, qui était faite d’une écaille de tortue :
-
-« Phéaciens, nous dit-il, rois de la mer, vous qui voyez les
-merveilles du monde, que les dieux conduisent vos vaisseaux noirs.
-Pour moi, mes yeux sont fatigués. Je ne puis plus voir les campagnes,
-les troupeaux, les guerriers et leurs belles armures. A peine puis-je
-apercevoir la lumière du soleil. Mais les déesses Mousae, qui
-habitent le fleuve Pénée et ses fraîches montagnes, m’ont appris les
-chants et l’harmonie, et je vais partout, célébrant les exploits des
-guerriers et des rois conducteurs de peuples. »
-
-
-Illustration : Homéros chante les exploits des guerriers et des rois.
-
-
-Je fis boire du meilleur nectar au vieil Homêros et il eut le cœur
-tout réjoui. Je comprenais peu de chose de ce qu’il nous chantait,
-mais Hannon, qui comprenait tout, était transporté d’admiration.
-
-« Je n’ai jamais entendu rien de pareil, s’écria le scribe, et ce
-vieillard est vraiment divin. Les peuples qui ont de pareils hommes
-ne sont point si sauvages, encore qu’ils ne sachent point naviguer,
-fabriquer ou trafiquer comme nous. »
-
-Dans la joie qu’il avait de connaître ces beaux chants, Hannon fit
-présent au vieillard de son propre manteau, qui était de la laine la
-plus fine d’Helbon et brodé à grands ramages.
-
-« J’ai, dit Hannibal, vu dans la ville de Our en Naharan un homme
-extraordinaire. C’était un Égyptien qui voyageait, comme celui-ci,
-mais il n’était point si vieux. Il avait un singe, il jouait de la
-flûte et il chantait, et toutes les actions qu’il chantait, le singe
-les faisait. Ainsi tout le monde comprenait ses chants. Quand
-Chryséis chante les exploits des guerriers, je ne comprends point ses
-paroles, mais à son ton, à je ne sais quoi, je me sens transporté
-d’ardeur. Mais ce vieux, je n’entends pas un mot de ce qu’il dit. Il
-devrait avoir un singe comme l’Égyptien.
-
-
-Illustration : Homêros.
-
-
-— La sagesse d’Hannibal, dit Hannon, m’a toujours rempli
-d’étonnement : j’ai la conviction qu’il serait tout à fait propre à
-servir de singe à ce chanteur.
-
-— Nous sommes tous comme cela à Arvad, répondit modestement Hannibal.
-Si je comprenais le langage du vieillard, je pourrais parfaitement
-faire tous les gestes, aussi bien et même mieux que n’importe quel
-singe. »
-
-
-VIII Des prouesses que nous fîmes contre les Phokiens.
-
-Dans l’après-midi, après avoir fait nos adieux à nos compatriotes qui
-se chargèrent de nos commissions et d’une lettre que je fis écrire
-pour le roi Hiram, je fis voile vers l’est, profitant du vent
-favorable. Je me dirigeai d’abord au nord, pour passer entre
-Céphallénie et Leucade. De là je n’avais plus qu’à courir directement
-à l’est, pour arriver sur la pointe sud du grand golfe des Iapyges.
-Le Cabire, qui nous précédait d’environ dix stades, contourna le
-premier la pointe nord de l’île de Céphallénie. Comme nous arrivions
-à notre tour et que la pointe de l’île nous masquait encore le
-Cabire, il me sembla que j’entendais, dans sa direction au loin, des
-cris et des appels de trompette. Je fis mettre les rameurs en place
-et forcer de vitesse. En dépassant la pointe de l’île, les cris et
-les sonneries devinrent plus distincts. Je fis aussitôt sonner
-l’alarme à mon tour et faire les préparatifs de combat. Quand la côte
-de Céphallénie m’eut démasqué la vue, j’aperçus le Cabire, à moins de
-six stades de nous, entouré de plus de vingt grandes barques
-hellènes, qui grouillaient autour de lui. Il y en avait bien une
-cinquantaine d’autres, qui arrivaient en débandade du sud de l’île.
-Elles l’avaient contournée par l’ouest, pendant que nous la longions
-par l’est, ce qui nous avait empêchés de les voir ; le Cabire, en
-doublant la pointe, était tombé au milieu d’elles, comme dans une
-embuscade, sans quoi sa vitesse lui aurait permis de se tenir
-aisément hors de portée et de ne pas se laisser entourer.
-
-
-Illustration : Le Cabire nous précédait d’environ dix stades.
-
-
-Le tonnage du Cabire était trop faible pour qu’il pût être muni d’un
-éperon, de sorte qu’il se défendait à coups de flèches et de traits,
-tournant sans cesse en cercle pour éviter les tentatives d’abordage.
-Il avait d’ailleurs été complétement surpris, n’ayant vu les Hellènes
-qu’au moment où il se trouvait déjà au milieu d’eux.
-
-Il n’y avait pas de temps à perdre. Le Dagon se dirigea immédiatement
-vers les barques qui arrivaient du sud, le long de la côte de l’île,
-et je courus droit sur les assaillants du Cabire.
-
-Les barques sur lesquelles le Dagon se jetait ne paraissaient pas des
-adversaires bien redoutables. Elles étaient chargées de monde à
-couler bas, et encombrées de bestiaux, de sacs, d’instruments
-aratoires, de grands tonneaux de terre cuite. C’était évidemment un
-convoi d’émigration dans lequel nous tombions. Asdrubal s’en aperçut
-comme moi. Je le vis, du geste, faire signe à ses hommes de ne pas
-tirer ; puis, son navire décrivant un grand cercle pour prendre le
-dessous du vent, je le vis arriver à toute vitesse sur la foule
-pressée des barques hellènes.
-
-Mes adversaires étaient moins nombreux, mais plus redoutables. Il n’y
-avait de ce côté-là que des hommes armés. J’eus beau me hâter, je
-n’étais pas encore à deux stades du Cabire qui se débattait au milieu
-d’eux, qu’ils trouvèrent enfin moyen d’y grimper. En un instant, le
-pont de mon brave petit navire fut couvert de monde. Au milieu d’un
-fourmillement de têtes et de lances, je pus distinguer Amilcar,
-couvert de son bouclier, l’épée au poing, lançant de grands coups de
-pointe au milieu d’un cercle d’assaillants, et Gisgon, adossé au
-couronnement, tenant sa grande hache à deux mains et fendant le crâne
-d’un homme qui voulait se jeter sur lui pour le prendre au corps.
-
-Cinq ou six grandes barques se mirent en travers de nous, pour nous
-empêcher d’arriver au secours de nos camarades. J’entendais les cris
-de défi des guerriers qui les montaient et les chants avec lesquels
-ils s’excitent les uns les autres, criant sans cessé d’une voix
-aiguë : « Io Péane ! Io Péane ! » Sur l’avant de la plus haute de
-leurs barques était grimpé un grand gaillard qui paraissait être le
-chef. Il avait un casque à panache, un bouclier revêtu de lames de
-cuivre, des jambières revêtues de cuivre pareillement, et se démenait
-en gesticulant et en brandissant sa lance. Je n’eus pas besoin de le
-faire remarquer à Bicri ; le bon archer, un genou sur le bordage et
-sa flèche sur la corde, ne le perdait pas des yeux ; dès qu’il fut à
-portée, il ramena vivement la corde à son oreille : l’arc vibra, la
-flèche partit, et le chef hellène, étendant les deux bras, tomba dans
-la mer la tête la première.
-
-
-Illustration : Le Cabire était entouré de barques héllènes.
-
-
-« Allons, à l’eau les sauvages ! criai-je aussitôt. Appuyez à gauche
-et tombons dessus. »
-
-Un choc violent ébranla l’Astarté, qui heurtait de tout son poids la
-grande barque hellène ; celle-ci fut effondrée du coup et s’abîma
-dans un tourbillon d’écume. Je passai rapidement à côté d’une autre
-barque qui se trouvait à ma droite. Les gens de cette barque eurent
-la sottise de se jeter tous du même côté, pour grimper sur mon
-navire, de sorte qu’en virant de bord, et en passant du côté opposé,
-la poussée que je lui donnai au passage la chavira sur place. Des
-barques si mal construites et tellement chargées de monde chavirent
-au plus petit choc, quand elles sont prises dans un faux mouvement.
-Je courus un grand demi-cercle, pour me dégager des assaillants et
-prendre de l’élan afin de mieux culbuter ceux qui entouraient le
-Cabire : je voyais, sur celui-ci, qu’on se battait vigoureusement.
-Hannibal prit en même temps ses dispositions avec intelligence. Il
-plaça ses archers sur l’élévation de l’arrière et ses hommes d’armes
-en deux groupes : l’un, à l’avant, sous ses ordres, devait sauter sur
-le pont du Cabire, quand nous arriverions à nous rapprocher, pour
-balayer ses agresseurs ; l’autre restait sous les ordres de Chamaï,
-prêt à nous défendre contre toute tentative d’abordage.
-
-Du côté du Dagon, il n’y avait rien à craindre. Du haut de mon banc
-de commandement, je le voyais, à chaque instant, reculer, ramant
-arrière, pour prendre de l’élan, puis se jeter en avant de toute sa
-vitesse, écrasant, effondrant, chavirant la cohue inerte de ses
-adversaires. Je voyais voler les pots à feu et les faisceaux de gros
-traits, et j’entendais les cris et les hurlements de rage et de
-désespoir qui sortaient de ce fouillis : le Dagon travaillait
-terriblement.
-
-Hannibal, parlant à ses hommes d’une voix brève, leur dit :
-
-« Tout à l’heure nous allons nous prendre corps à corps. Les plus
-alertes, ceux qui sont habitués aux vaisseaux, sauteront avec moi sur
-le pont du Cabire. Les autres combattront ici de pied ferme avec
-Chamaï. Dans cette presse, on n’a pas de place pour manier la lance :
-donc, bas les piques, et aux épées !
-
-— Attention ! criai-je, tenez-vous bien ; nous allons choquer : rame
-avant, rame ! »
-
-Au même moment, nous bousculâmes deux des barques qu’ils avaient
-détachées et qui cherchaient à se placer contre nous.
-
-« Aux machines, et vivement ! commandai-je. Archers, tirez ! »
-
-Bicri, ses archers, et les gens des machines firent pleuvoir sur les
-barques qui se jetaient sur nous, de droite et de gauche, une grêle
-de pierres, de traits, de flèches et de pots à feu. Hannibal et ses
-hommes se pelotonnèrent sur l’avant, l’épée en main, le bouclier
-pendu au cou, et prêts à bondir. Chamaï et les siens, groupés autour
-du mât, n’attendaient que la vue de l’ennemi pour charger. Bicri et
-ses archers jetèrent leurs arcs et tirèrent leurs épées et leurs
-couteaux. Jonas, cessant de souffler, plaça proprement sa trompette à
-ses pieds et saisit un énorme levier que deux hommes remuaient
-difficilement et qui servait à tirer l’ancre du fond.
-
-« S’ils m’ont, s’écria-t-il, donné un veau pour quelques tapes
-amicales et étreintes sans conséquence, que vont-ils me donner à
-présent, quand je vais leur décharger cette barre sur la tête et sur
-les épaules ? Il faut qu’ils me donnent dix bœufs, trente gâteaux et
-cinq outres de vin, car je vais les assommer par douzaines. Dodanim,
-préparez votre cuisine ; je vais vous faire voir le moulinet de
-Samson, l’homme fort !
-
-— Va de l’avant, commandai-je, et choquez ! »
-
-Un flot d’écume se souleva jusque par-dessus l’avant. Un craquement
-formidable se fit entendre, au milieu de cris de terreur et de
-fureur. Des mâts oscillèrent à nos côtés, une grande barque, l’avant
-soulevé, s’engloutit par l’arrière, une autre s’abîma à notre gauche,
-une troisième tournoya et chavira à notre droite. Je vis, à un
-demi-trait-d’arc devant nous, Asdrubal, la tête ensanglantée ; Gisgon
-les cheveux épars et la hache levée ; une douzaine de nos matelots,
-réfugiés tout contre l’arrière du Cabire, et repoussant, d’un dernier
-effort, le flot acharné des envahisseurs.
-
-« A nous, Magon ! à nous, les Sidoniens ! cria Amilcar d’une voix
-terrible.
-
-— Tiens bon ! m’écriai-je ; nous voilà ! Rame à droite, à droite,
-timonier, et lève rames ; laisse arriver. »
-
-Une barque hellène s’effondra sous notre choc ; notre avant s’éleva
-un moment, soulevé par la barque que nous abordions, comme si nous la
-tenions sous nos genoux.
-
-« En avant ! » cria Hannibal.
-
-Je vis, bord à bord, et au-dessous de nous, le pont du Cabire, et les
-gens d’Hannibal, leur chef en tête, qui, empoignant des cordages pour
-se laisser glisser, ou se donnant de l’élan par-dessus les bordages,
-sautaient à corps perdu sur le pont, dans la masse grouillante des
-Hellènes.
-
-« A toi, Magon, les voilà ! » cria Hannon, se précipitant l’épée
-haute.
-
-Deux barques s’étaient collées, l’une à nos flancs, l’autre sous
-notre arrière, et les Helli sautaient de tous côtés sur notre pont.
-D’un coup de pointe, lancé à bras raccourci, je crevai la poitrine au
-premier qui venait sur moi, la lance levée. Je vis Hannon, qui
-profitait bien de ses leçons d’escrime, parer du bras gauche le coup
-de lance d’un autre et riposter d’un coup d’épée, porté la main
-haute, qui le frappa entre le cou et l’épaule. Je vis Chamaï
-moulinant son épée, se baissant et se relevant avec une agilité
-extraordinaire, un Hellène qui reculait devant lui s’abattre
-lourdement sur le pont ; un autre qui, se comprimant le ventre,
-chancela, puis tomba sous les pieds des combattants, et un troisième
-qui s’accroupissait en se tenant la tête à deux mains, pendant que le
-sang coulait entre ses doigts. Je vis Bicri qui sautait du haut de
-l’arrière au milieu d’un groupe de trois ou quatre hommes et qui
-roulait pêle-mêle avec eux, puis se relevait tout seul, son épée
-ensanglantée d’une main et son poignard de l’autre ; je vis Himilcon
-qui, saisissant un homme à la gorge, le collait au mât et lui
-enfonçait son épée dans le flanc. J’entendis les mugissements de
-Jonas et le bruit de son levier qui tournoyait avec un sifflement de
-tempête, défonçant les crânes, cassant les bras, effondrant les
-poitrines, broyant les omoplates, fracassant les côtes, brisant les
-jambes, ruinant les colonnes vertébrales et réduisant les clavicules
-en bouillie.
-
-« Rangez-vous ! tonnait le sonneur ; faites-moi de la place ! J’ai
-besoin de place pour bien manier mon bâton ! Écartez-vous de mes
-coudes ! Où sont-elles, les bêtes curieuses ? Préparez votre vin, vos
-bœufs, vos fromages et vos gâteaux ! Je suis un homme qui gagne ses
-repas en conscience ! »
-
-Trois ou quatre Doriens se jetèrent en même temps sur moi. Je reçus
-un coup de lance dans mon bouclier, si violent qu’il me le fit
-lâcher. Tandis que d’un revers je taillais la figure à l’homme du
-coup de lance, un autre me saisit par la gorge et me renversa contre
-le bordage ; je vis devant mes yeux briller son épée en faucille,
-avec laquelle il allait me saisir le cou pour me couper la tête,
-quand Hannon, se jetant sur lui et l’empoignant par le bras, lui
-plongea son épée sous l’aisselle. En tombant, il entraîna Hannon avec
-lui, et tous deux glissèrent sur moi. Je vis briller la lance d’un
-troisième près de la poitrine d’Hannon ; mais au même instant Chamaï
-lui lança un si terrible coup de pointe qu’il le jeta à la renverse à
-deux pas de nous. Je me relevai, et Hannon, mettant le pied sur le
-dos de celui qu’il avait tué, retira son épée, profondément engagée
-dans le corps de l’Hellène. En me relevant, je pus voir Chryséis,
-toute pâle, mais ferme, debout, les mains jointes, près de la poupe,
-et Abigaïl qui, en vraie fille de Juda, avait empoigné une épée et
-frappait à tort et à travers, d’estoc et de taille, sur un Dorien qui
-avait perdu sa lance et qui s’abritait d’un air effaré sous son
-bouclier, stupéfait d’être attaqué par une femme. Chamaï, voyant le
-jeu, passa comme un taureau à travers les combattants, renversant
-amis et ennemis, pour courir à l’arrière, et Hannon le rejoignit en
-deux bonds. Cependant Himilcon et une quinzaine de mes matelots,
-s’étant fait un passage, se placèrent autour de moi, le coutelas et
-la hache à la main. A leur tête, je balayai le pont jusqu’à l’avant,
-renversant ou jetant par-dessus bord tous ces Doriens, empêtrés dans
-leurs grandes lances, trébuchant dans les cordages, dans les
-manœuvres et dans les agrès. Sur l’avant, je me retournai, et je pus
-voir que Chamaï et Hannon avaient débarrassé l’arrière et se
-précipitaient vers le mât où Bicri, avec les autres, se battait
-furieusement contre un nouveau flot d’assaillants qui escaladaient
-les bordages. Au-dessus de la masse confuse des têtes, des lances,
-des haches, des boucliers et des épées, on voyait tournoyer le levier
-de Jonas, et par-dessus les cris, les hurlements, le cliquetis des
-armes et le fracas du bronze, on l’entendait mugir :
-
-« Arrivez, arrivez donc, Dodanim ! Vous n’aurez jamais trop de bœufs
-pour moi ! Apportez vos têtes et vos dos, en attendant que vous
-apportiez vos gâteaux et vos fromages. »
-
-Un cri général de triomphe me remplit l’âme de joie. Je vis, sur le
-pont débarrassé du Cabire, Hannibal, ses gens, Amilcar, Gisgon et le
-reste de nos matelots l’épée ou le coutelas en l’air, acclamant
-Asdrubal et le Dagon, qui arrivaient comme le tonnerre et entraient
-avec un fracas formidable dans la masse, déjà bien réduite, des
-barques hellènes.
-
-L’une de ces barques s’engloutit, brisée par le choc ; une grêle de
-pierres, de traits et de pots à feu tomba, du haut du Dagon, sur la
-fourmilière qui montait à l’assaut de l’Astarté.
-
-Je fis un signal aux timoniers et à quelques matelots qui étaient
-remontés à l’arrière, déblayé d’ennemis. D’autres se jetèrent aux
-rames, par les panneaux ; le peu d’ennemis qui avaient osé descendre
-dans l’entrepont furent écharpés en un instant, et l’Astarté, virant
-brusquement de bord, bouscula les barques pressées autour d’elle et
-vint ranger le Dagon, puis, tournant encore, nous allâmes prendre le
-Cabire au milieu de nous. Hannibal remonta sur notre pont avec une
-vingtaine d’hommes et aida à dépêcher les Hellènes qui s’y trouvaient
-encore et qui firent une défense désespérée. Puis nous coulâmes une
-grande barque ; deux autres furent abandonnées par leur équipage qui
-se jeta à la mer, saisi de frayeur, et nagea vers celles des barques
-qui s’enfuyaient en toute hâte, accompagnées par les flèches de Bicri
-et de ses archers.
-
-Nous nous dirigions vers le grand convoi dont trois barques,
-abandonnées par leur équipage, se balançaient au gré des flots. En me
-penchant par-dessus la poupe, je vis, à ma grande surprise, notre
-barque, attachée derrière nous, qui était remplie d’Hellènes armés.
-Je fis signe à Bicri, qui accourut avec quelques archers. L’un des
-Hellènes, sa faucille à la main, allait justement couper la
-remorque ; une flèche, qui lui traversa la gorge, l’en empêcha.
-
-« Bas les armes, vous autres ! » criai-je en ionien.
-
-Les hommes qui s’étaient malencontreusement jetés dans la barque pour
-monter à l’abordage, et qui n’avaient pas eu le temps de s’en aller,
-me répondirent par une nouvelle tentative de couper la remorque, mais
-elle n’eut pas plus de succès que la première ; une nouvelle flèche
-de Bicri l’arrêta court.
-
-« Faut-il les enfiler tous ? me dit l’archer en remettant une flèche
-sur sa corde.
-
-— Non pas, lui répondis-je. Ce sont des hommes vigoureux. Cela se
-vend très-bien à Carthage. Ne gâtons pas la marchandise. »
-
-Je les sommai encore une fois de se rendre, mais inutilement. L’un
-d’eux me jeta sa lance, qui me rasa l’épaule, et un autre, voyant
-l’affaire désespérée, sauta à la mer, où il s’est vraisemblablement
-noyé, car nous étions encore assez loin de la côte.
-
-Il en restait quinze. Je les fis haranguer en leur langage par
-Chryséis et par Hannon, dont l’éloquence eut plus de succès. Hannon,
-sur mes ordres, leur promit qu’on les conduirait dans un pays dont le
-roi les prendrait à sa solde comme guerriers, et qu’ils y seraient
-bien traités et bien nourris. Ils me livrèrent alors leurs armes, que
-je fis hisser par un grelin, puis, leur ayant jeté un bout de
-manœuvre, ils montèrent sur le pont un à un, très-humiliés et
-médiocrement rassurés.
-
-
-Illustration : Je les fis haranguer par Hannon et Chryséis.
-
-
-Quant au reste de nos agresseurs, ils s’en allaient aussi vite qu’ils
-pouvaient, les uns entiers, les autres avariés, se cahotant et se
-traînant péniblement sur la mer, dans le plus beau désordre, sans
-crier ni se vanter. Mais on entendait de loin des hurlements et des
-gémissements de femmes qui pleuraient les morts, les guerriers tués
-ou noyés. La nuit tombait tout à fait, et pour ces gens-là une
-navigation de nuit est une terrible affaire. Ceux qui avaient
-réchappé à la bataille devaient se croire perdus une seconde fois, à
-l’approche des ténèbres.
-
-On voyait, dans la masse confuse de ces barques, la lueur de
-plusieurs incendies allumés par les pots à feu du Dagon. Amilcar et
-Asdrubal obtinrent de moi de se mettre à la poursuite du gros de la
-flotte : je fis passer à leur bord trente hommes avec Chamaï et
-Bicri, et en les attendant, je m’occupais d’amariner les deux barques
-d’escorte qu’ils avaient abandonnées devant nous et les trois du
-convoi qui restaient à notre portée. Il n’y restait plus un homme
-debout ; je n’y trouvai qu’une quinzaine de morts, que je fis jeter à
-l’eau après les avoir dépouillés. Je remis au lendemain matin
-l’inspection du butin que nous avions conquis, et je fis débarrasser
-le pont de l’Astarté des cadavres des Hellènes et d’une douzaine de
-leurs blessés qu’on jeta à l’eau. Onze de mes hommes avaient été tués
-et vingt-trois blessés dans cette vive affaire. Nos morts furent
-enveloppés d’étoffes et placés à l’avant, les uns à côté des autres,
-pour être confiés aux flots le lendemain, après qu’on aurait fait les
-invocations et les prières nécessaires. Malgré notre fatigue, nous
-dûmes encore passer cette nuit à recueillir les armes et les flèches
-éparses sur le navire, à tout remettre en ordre, à laver les flaques
-de sang sur le pont, enfin réparer le désordre inévitable après un si
-rude combat. Le Dagon et le Cabire revinrent avec trois prises et
-vingt-deux prisonniers. Je fis passer les quinze que j’avais déjà sur
-le Dagon, qui avait le moins souffert ; et tous les prisonniers
-ensemble, après avoir été liés, furent enfermés provisoirement dans
-la cale. Le Cabire avait huit morts et dix blessés ; le Dagon, trois
-morts et sept blessés. Vingt-trois morts et quarante blessés étaient
-une grosse perte pour nous ; elle prouvait le courage et
-l’acharnement des Hellènes. Si ces gens avaient eu la moindre notion
-des choses de la mer, si leurs bateaux n’avaient pas été si mal
-aménagés et si incapables de manœuvrer, s’ils avaient eu un peu
-l’habitude de combattre sur des vaisseaux et des armes plus
-appropriées que leurs grandes lances à ce genre de combat, nous
-eussions été certainement perdus : ils nous auraient tous massacrés.
-Parmi nos blessés se trouvaient Amilcar, Gisgon, Hannon qui avait une
-estafilade à l’épaule, Chamaï, un coup de lance dans le bras, et
-Himilcon, la tête contusionnée. Les blessures des deux premiers,
-quoique graves, n’étaient pas dangereuses, et celles des trois
-derniers assez légères pour ne pas les empêcher de faire leur
-service. Le maître matelot Hadlaï avait été tué raide, et Hannibal
-avait eu toutes ses armes faussées. Le grand Jonas avait cinq coups
-de lance, qu’il qualifiait d’écorchures. Il se frotta tout le corps
-d’huile et d’onguent et déclara que cette lutte, accompagnée d’une
-petite saignée, lui avait fait le plus grand bien et donné un
-prodigieux appétit et une soif extraordinaire. Quant aux Hellènes,
-ils avaient eu au moins cinq cents hommes tués ou noyés. J’avais
-trouvé vingt-six cadavres sur le pont de l’Astarté, et le Cabire en
-avait jeté trente-huit à l’eau.
-
-Je pris une heure de repos à la fin de la nuit, et le matin, par une
-belle brise de l’est, nos navires tendus de noir se dirigèrent sur la
-côte d’Italie, emmenant nos huit prises, sur lesquelles j’avais fait
-passer quelques hommes pour alléger la remorque à la voile et à la
-rame.
-
-Après avoir invoqué Menath, Hokk et Rhadamath pour nos morts, je fis
-immoler sur chacun des navires un bœuf, de ceux pris sur les barques
-du convoi hellène. On les hissa à l’aide d’un grelin, on les abattit,
-pendant que chaque capitaine et Hannon qui connaissait bien les
-rites, faisaient les prières voulues en l’honneur d’Astarté. On fit
-fumer la graisse et une partie de la chair, et avec le reste on
-apprêta un repas funéraire. Les enfants d’Israël, qui voulaient
-sacrifier à leur dieu El Adonaï, reçurent un mouton et sacrifièrent à
-leur manière. Je fis ensuite faire une distribution de vin, puis,
-avant le repas, nous jetâmes nos morts dans la mer au son des
-trompettes ; après quoi on enleva les tentures noires des navires et
-on mangea. Chacun se racontait pendant que nous mangions et buvions,
-les épisodes du combat, et, la gaieté nous revenant avec nos forces,
-nous oubliâmes nos fatigues, nos blessures et le chagrin de nos
-morts.
-
-« Hannibal, dis-je au capitaine des gens de guerre, toi et les tiens
-vous vous êtes vaillamment comportés. Il importe maintenant de
-partager le butin suivant la charte partie qu’a rédigée Hannon avant
-notre départ.
-
-— Je cède volontiers, dit Hannibal, la part qui me revient dans le
-butin en échange d’une armure neuve, car ma cuirasse est brisée et
-faussée et mon casque a perdu son cimier et son panache. Tu as, dans
-le bagage, une bonne armure lydienne ; donne-la-moi, et prends ma
-part de prise.
-
-— J’y consens, dis-je à Hannibal, et j’ajoute à l’armure une mesure
-de vin de Sarepta.
-
-— Bien dit, s’écria Himilcon, et puisque nous faisons des marchés, je
-vends ma part pour trois outres de vin de Béryte.
-
-— Et moi, dit Chamaï, j’imite Hannibal et Himilcon. Si tu estimes que
-ma part de ce butin vaille un bracelet et des pendants d’oreilles
-syriens, tu n’as qu’à les remettre à Abigaïl, et je te tiens quitte
-envers moi.
-
-— Et toi, Hannon, dis-je au scribe, feras-tu aussi quelque marché ?
-et contre quoi veux-tu troquer les bœufs, moutons, habits, armes ou
-captifs que la chance de la mer t’a donnés ?
-
-— Par Astarté ! dit le scribe, je ne sais vraiment de quoi je puis
-avoir envie en ce moment. Garde donc ma part, capitaine, et divise-la
-entre ceux qui sont gravement blessés. Ils seront ainsi consolés de
-leurs blessures, et j’aurai le cœur plus content. »
-
-Un sourire de Chryséis et la cordiale étreinte de Chamaï et
-d’Hannibal récompensèrent la générosité du scribe. En même temps, un
-des pilotes vint me dire, de la part de l’équipage, que tout le monde
-s’en remettait à moi pour la répartition et me priait de vendre le
-butin en bloc, suivant l’occasion, et d’en faire le partage en
-argent, selon estimation de la valeur que je penserais en tirer. Je
-fis aussitôt dresser par Hannon l’état du butin avec le prix que je
-donnais en sicles de chaque objet et je fis afficher, en triple
-expédition, cet état aux mâts des trois navires. Tout le monde
-s’étant déclaré satisfait, je fis faire la paye le soir même. Nos
-hommes avaient préféré de l’argent monnayé, pensant bien en faire
-usage à Utique, à Carthada et à Gadès, où le bon argent phénicien a
-cours et où ils comptaient se divertir.
-
-Chryséis et Abigaïl passèrent la nuit à soigner nos blessés. Le
-lendemain, au matin, je fis venir devant moi les prisonniers hellènes
-pour les interroger, après qu’on leur eut donné quelque nourriture.
-Ces hommes arrivèrent très-abattus et l’air inquiet. Hannon se tint à
-mes côtés comme interprète et je fis avancer celui qui me parut le
-plus considérable et le plus intelligent de la bande.
-
-
-Illustration : Interrogatoire du prisonnier.
-
-
-« Voyons, toi, lui dis-je, de quelle nation êtes-vous ?
-
-— Nous sommes Helli, de la nation des Phokiens, répondit l’homme.
-
-— Et de quelle ville ?
-
-— Nous sommes de la campagne, du mont Parnasse ; nous n’avons pas de
-ville.
-
-— Et d’où venez-vous ? et où alliez-vous ?
-
-— Apollo le devin nous a ordonné de quitter notre pays et d’aller
-chercher d’autres établissements. Nous allions au nord, vers l’Épire
-et vers l’île de Corcyre la brune, où sont déjà de nos frères les
-Ioniens ; nous allions, avec nos femmes et nos enfants, chercher un
-séjour heureux. »
-
-A ces mots, les larmes vinrent aux yeux de cet homme, et tous les
-autres éclatèrent en pleurs et en sanglots.
-
-« Voyons, vous autres, leur dis-je, votre destinée n’est pas si
-mauvaise, pour larmoyer de la sorte. Vous êtes tombés entre mes
-mains, et je ne suis point un méchant homme. Ne vous a-t-on pas donné
-à manger tantôt ?
-
-— Si, si, me dirent-ils tous.
-
-— Eh bien, alors ! leur dis-je. Vous êtes des hommes, et vous vouliez
-faire la guerre.
-
-— Si nous avions été en expédition de guerre, répliqua celui qui
-paraissait le chef, tu ne nous verrais pas pleurer ainsi ; tu nous
-verrais te défier. Mais nous avions avec nous nos femmes et nos
-enfants, dont plusieurs ont sans doute péri dans les flots, et leur
-souvenir nous vient à la mémoire. Voilà ce qui nous fait pleurer.
-
-— C’est bon, lui dis-je. Dzeus l’a voulu ainsi, vous n’y pouvez rien
-changer. Pourquoi nous avez-vous attaqués ?
-
-— Écoute, répondit l’homme. Un grand navire phénicien et plusieurs
-autres nous ont croisés il y a trois jours et ont demandé à nous
-acheter des vivres. Comme nous traitions amicalement avec eux, comme
-nous avons toujours fait avec les Phéniciens, que nous regardions
-comme des hommes divins, plusieurs montèrent à bord du grand navire
-avec les bœufs, le grain et les fruits que nous lui vendions. Hélas !
-parmi eux était mon fils. Voici tout à coup que les Phéniciens,
-profitant du vent favorable, déployèrent traîtreusement leurs voiles
-et firent force de rames. Nous eûmes beau les poursuivre : tu sais
-mieux que moi que nos bateaux ne peuvent pas lutter de vitesse avec
-vos grands navires. Alors, nous jurâmes de venger les nôtres sur les
-premiers Phéniciens que nous rencontrerions, et les premiers, c’était
-vous.
-
-— Que Moloch brûle, que Khousor Phtah écrase Bodmilcar ! s’écria
-Himilcon qui nous écoutait. C’est lui, encore lui, qui aura causé la
-mort de vingt-deux braves marins sidoniens et du vaillant maître
-Hadlaï.
-
-— Comment était fait le grand navire ? demandai-je vivement au chef.
-Et les autres avec lui ?
-
-— Il était rond et plus élevé au-dessus de l’eau que celui-ci. Et les
-gens qui étaient sur les autres étaient bruns de visage et vêtus
-différemment de ceux qui étaient sur le grand ; et ces navires plus
-petits étaient terminés par l’image taillée de la tête et du cou
-d’une oie.
-
-— Le Melkarth et ses bons alliés les Égyptiens ! m’écriai-je.
-Bodmilcar, il n’y a pas à en douter, c’est Bodmilcar qui a fait le
-coup ! »
-
-Le chef regardait mon agitation avec surprise.
-
-« Écoute, homme, lui dis-je : as-tu ici, parmi ces prisonniers,
-quelques hommes solides et sur lesquels tu comptes ?
-
-— J’ai mon frère, me répondit-il, et mes cinq cousins, dont l’un a
-perdu sa femme, enlevée sur le grand navire.
-
-— Fais-les avancer, » lui dis-je.
-
-Je regardai les six hommes ; ils étaient jeunes et vigoureux.
-
-« Veux-tu ravoir ton fils ou le venger ? » dis-je encore au chef.
-
-Il bondit en avant, les yeux étincelants.
-
-« Peux-tu faire cela, dieu phéacien ? me demanda-t-il.
-
-— Donnez des kitonets et des armes à ces sept hommes, m’écriai-je.
-Hannibal les prendra parmi les siens. Quant aux autres, qu’on les
-mette avec les rameurs auxquels ils aideront ; on les vendra à Utique
-ou à Carthada, où ils ont toujours besoin de soldats mercenaires et
-de rameurs.
-
-— Mon fils, mon fils ! me répétait le chef. Tu m’as dit que je
-pourrais retrouver mon fils ?
-
-— Tu retrouveras ton fils quand je retrouverai mon mortel ennemi, car
-c’est lui qui te l’a enlevé, lui répondis-je. D’ici là, toi et tes
-six hommes, obéissez exactement à ce grand guerrier que vous voyez
-ici, et servez-moi loyalement. »
-
-Les sept Phokiens m’entourèrent, me baisant les mains et pleurant de
-joie. Les autres descendirent dans l’entrepont, beaucoup plus gais
-qu’ils n’étaient montés de la cale, quand Hannon leur eut annoncé
-qu’ils seraient traités et nourris comme rameurs sur nos vaisseaux.
-
-
-IX La terre des troupeaux.
-
-
-Le lendemain matin, deux jours et demi après le combat, nous
-reconnûmes les montagnes de l’Italie. Nous arrivions au sud du grand
-golfe, au nord duquel se trouve la presqu’île des Iapyges. Nous ne
-tardâmes pas à reconnaître l’embouchure d’une rivière qui serpente à
-travers une belle plaine coupée alternativement de pâturages et de
-bois de haute futaie, de pins élégants entremêlés de lauriers-roses.
-A une centaine de stades dans les terres s’élevaient de hautes
-montagnes grises, passablement boisées et surmontées de crêtes de
-rochers gris déchiquetés et bizarrement découpés. Les fonds n’étaient
-pas mauvais, et je me décidai à mouiller tout de suite, ayant un
-besoin urgent d’eau et de fourrage pour mes bestiaux. Le travail fut
-long et pénible, car il fallut mettre tout le bétail à terre. Je fis
-descendre aussi mes prisonniers helli, les chargeant de pâturer les
-bêtes sous la surveillance de Bicri et d’une vingtaine d’hommes
-armés. Je comptais me faire suivre de toutes mes bêtes le long de la
-côte, jusqu’au détroit de Sicile, où je les embarquerais de nouveau,
-si je ne trouvais pas une occasion de m’en défaire avantageusement
-d’ici là.
-
-« Nous aurons de la peine à les vendre ici, me dit Himilcon. Ne
-sommes-nous pas dans la Vitalie, dans la terre des troupeaux comme
-l’appellent les indigènes ? Si nous leur apportions des chèvres,
-comme celles que nous avons introduites dans le pays des Ioniens, ces
-animaux, nouveaux pour eux, leur plairaient sans doute. Mais des
-bœufs, ils en ont à nous revendre.
-
-— Tâchons d’abord, dis-je à Himilcon, de trouver quelque endroit
-habité. Cette côte me paraît entièrement déserte. Nous devons
-pourtant y rencontrer des Vitaliens ou Italiens, et aussi des
-Iapyges, car il y en a au sud comme au nord du grand golfe. Sais-tu
-le iapyge, toi, Himilcon ?
-
-
-Illustration
-
-
-— Non, mais je sais un peu de la langue des Vitaliens, aussi bien du
-dialecte des Opski, Marses, Volskes, Samnites et autres Ombres et
-Sabelliens de la montagne et de l’est, que de celui des Latins de la
-côte ouest. Pour ce qui est de la langue des Rasennæ du nord-ouest,
-Gisgon la sait passablement. »
-
-Le chef des six Phokiens que j’avais pris comme soldats, et qui
-s’appelait Aminoclès, vint moi timidement.
-
-« Puis-je parler, roi des Phéniciens ? me dit-il.
-
-— Tu sauras d’abord, lui répondis-je, maintenant que tu sers sur nos
-vaisseaux, que je ne suis pas roi, et qu’on m’appelle capitaine et
-amiral Magon. A présent, qu’as-tu à dire ?
-
-— Capitaine amiral Magon, reprit Aminoclès, je voudrais savoir sur
-quelle terre nous sommes et quels gens l’habitent ?
-
-— Nous sommes, lui répondis-je, sur la terre ferme, une très-grande
-terre qu’on appelle le pays d’Italie ou Vitalie, ce qui veut dire la
-terre des bestiaux et des troupeaux. Les gens qui l’habitent sont par
-ici les Vitaliens et leurs nations et tribus ; par là-bas, au
-nord-est, de l’autre côté du golfe, les Iapyges, dont il y a aussi
-quelques-uns au sud du golfe ; et là-bas, là-bas, fort loin d’ici,
-tout à fait au nord, les Rasennæ, qui bâtissent de grandes villes et
-ont un royaume au pied des montagnes et dans les vallées fertiles.
-
-— Je ne connais pas ce pays et ces nations, et personne parmi nous ne
-les connaît, dit Aminoclès.
-
-— Attends un peu, s’écria Himilcon, je vais le faire comprendre tout
-de suite. Écoute ici, l’homme helli : connais-tu les Opski ?
-
-— Nos pères nous ont raconté, répondit Aminoclès, qu’autrefois, il y
-a tant d’âges d’homme qu’on ne peut pas le savoir, les Helli avaient
-avec eux le peuple des Opiki. Et nos anciens se sont transmis que
-c’était encore avant que nous n’eussions bâti Dodone, et même avant
-que tous les Hellènes ne fussent réunis sur l’Acheloüs, mais que nous
-étions encore bien loin, au nord, dans un pays où il faisait froid,
-et voisin des Traces. Alors il y avait, sur la terre ferme et dans
-les îles, des Lélèges, des Pélasges et des géants, et il y avait
-aussi des nains et des monstres. Les dieux les ont tués, et nous
-sommes venus. Si les Opski sont les mêmes que les Opiki, je les
-connais.
-
-— Tu vois bien qu’il ne comprend pas, dis-je à Himilcon. Laisse-le
-tranquille.
-
-— Patience, me répondit le pilote. Tu vas voir s’il ne va pas
-comprendre. Ouvre bien tes oreilles, Aminoclès. Connais-tu les
-Tyrséniens ?
-
-— Non, je ne connais pas ceux-là.
-
-— C’est étrange ! observa Himilcon. J’ai entendu des Hellènes me
-désigner assez bien la terre ferme de Vitalie, et m’y nommer un
-peuple des Tyrséniens ou Tyrrhéniens. Eh bien, voyons : connais-tu
-les Sicules ?
-
-— Les Sicules ? répéta Aminoclès d’un air effrayé.
-
-— Oui, les Sicules, reprit le pilote ; et les Kyklopes, et les
-Lestrigons ?
-
-— Oh ! s’écria le Phokien tout effaré, sommes-nous dans le pays de
-ces peuples-là ?
-
-— Tout juste ! répondit Himilcon triomphant. Nous sommes ici dans le
-pays des Lestrigons, et là-bas, vers l’ouest, de l’autre côté du
-canal, est la grande île des Kyklopes, des Sicaniens et des autres
-Lestrigons, où nous allons directement après que nous aurons passé la
-Charybde et fait connaissance avec Scylla.
-
-— Oh ! gémit Aminoclès, pendant qu’Himilcon se tenait les côtes, oh !
-quelle destinée nous envoient les dieux ? Hélas ! pourquoi
-n’avons-nous pas péri dans le combat, sous les coups de ces
-Phéaciens ! Pourquoi sommes-nous leurs esclaves, pour qu’ils nous
-emmènent dans le pays des monstres ! Oh ! malheur, malheur ! Quelles
-effrayantes apparitions allons-nous voir, et qu’allons-nous
-devenir ! »
-
-Le rire d’Himilcon me gagna moi-même, quand je vis l’ignorance et les
-lamentations de cet homme.
-
-« Allons, tais-toi, imbécile, lui dis-je. Pour aujourd’hui, les
-Lestrigons ne t’ont pas encore avalé, et tu en verras bien d’autres
-avant que nous soyons en Tarsis et que j’aie rattrapé Bodmilcar. »
-
-En ce moment, une sentinelle donna un signal et je vis s’approcher
-dans la plaine une cinquantaine d’hommes. Ces gens semblaient
-très-méfiants. Ils s’arrêtèrent sur la lisière d’un bois, nous
-considérant attentivement, mais ne se décidant pas à venir vers nous.
-Suivant ma coutume, j’allai seul vers eux, en leur faisant des signes
-d’amitié. Enfin, deux d’entre eux prirent leur parti et s’avancèrent
-à ma rencontre. C’étaient des hommes robustes, de taille moyenne,
-trapus avec des épaules carrées, la barbe forte, les cheveux frisés,
-le front bas et la face large, blancs de visage d’ailleurs. Ils
-avaient les bras et les jambes nus, la tête découverte, et étaient
-vêtus d’une espèce de kitonet en laine foulée très-grossière, et
-d’une grande couverture qu’ils portaient en sautoir, passée sur
-l’épaule. Tous étaient armés, chacun tenant à la main deux courtes
-lances à pointe de cuivre et portant un poignard, un couteau ou une
-espèce d’épée à la ceinture. Une douzaine d’entre eux avaient des
-arcs et des frondes.
-
-L’un des deux qui s’avançaient me cria en langue italienne :
-
-« Qui êtes-vous ? que voulez-vous ? »
-
-Himilcon, qui m’avait suivi, lui répondit dans la même langue :
-
-« Nous sommes des marchands venus des pays lointains : nous voulons
-commercer.
-
-— Ne venez-vous pas pour prendre nos troupeaux ? N’êtes-vous pas des
-Rasennæ ? cria l’autre.
-
-— Non, non, reprit Himilcon. Nous sommes de l’orient ; nous sommes
-des Phéniciens. Venez près de la mer : nous vous ferons voir les
-belles choses que nous avons apportées. »
-
-Les deux hommes retournèrent vers les leurs et parurent se consulter
-ensemble. Au bout d’un instant, ils revinrent.
-
-« Voyez-vous ces deux arbres-là, à ma droite et à ma gauche ? nous
-cria l’un. Vous ne devez pas aller plus loin. »
-
-
-Illustration : “Vous ne devez pas aller plus loin.”
-
-
-Là-dessus, l’homme s’avança jusque sur la ligne des deux arbres et
-d’un geste vigoureux piqua sa lance en terre.
-
-« Vous ne devez pas franchir ma lance, dit-il, ou je la déterrerai,
-et nous serons ennemis ensemble.
-
-— C’est bon, répliqua Himilcon. Nous ne voulons pas vous faire de
-mal. »
-
-L’homme avança tout à fait vers nous, d’un air hardi.
-
-« Nous sommes des Samnites Sabellins, dit-il. Que payerez-vous pour
-l’herbe que mangent vos troupeaux ? »
-
-Sur mon ordre, Himilcon leur promit qu’on leur ferait un présent.
-Puis on tendit des cordes sur des piquets, et j’interdis à mon tour
-aux Samnites de franchir la limite.
-
-Ils se montrèrent satisfaits et vinrent en grand nombre regarder nos
-vaisseaux, les marchandises qu’on déballait, nos visages et nos
-habits. Ils nous parurent, en tout, plus rudes et plus méfiants que
-les Helli. Avec beaucoup de patience, j’arrivai toutefois à organiser
-un commerce avec eux. Ils nous apportèrent des légumes en petite
-quantité, car ils cultivent peu la terre et élèvent surtout des
-bestiaux, bœufs, moutons et porcs assez sauvages. Les porcs, que
-Chamaï et Bicri voyaient pour la première fois, leur causèrent une
-grande surprise. Ils ne connaissent point non plus l’usage du pain,
-mais mangent une bouillie qu’ils appellent masa ; ils cherchaient
-beaucoup à s’enquérir auprès de nous comment nous faisions le pain,
-dont les navigateurs phéniciens leur font quelquefois goûter, ainsi
-que le vin. Toutefois ils aiment le vin moins que les Helli.
-
-Le lendemain, dès le matin, ils vinrent en grand nombre. J’avais vu,
-toute la nuit, des feux allumés dans les campagnes et sur les
-montagnes, par lesquels ils s’appelaient. Par mesure de précaution,
-je fis doubler la garde. Mais les Samnites venaient dans des
-intentions tout à fait pacifiques, et, sur mon injonction, ils ne se
-présentèrent à notre limite que par groupes de cinquante ensemble.
-Les autres attendaient derrière leur limite à eux que les premiers
-arrivants eussent fini de trafiquer avec nous. Ils sont beaucoup plus
-patients et moins bruyants que les Helli, moins questionneurs, mais
-aussi moins gais. Ils m’apportèrent, ce jour-là, de bonnes quantités
-de corail qu’ils recueillent sur les côtes après les gros temps, ou
-qu’ils cherchent avec des plongeurs montés sur de méchants radeaux,
-car ils ignorent absolument la navigation, mais sont bons nageurs.
-Les meilleurs plongeurs et pêcheurs de corail sont les Iapiges, tant
-ceux qui vivent au milieu des Samnites et des Brettiens que ceux de
-la Iapygie du nord-est du golfe. Quelques-uns de ces Iapiges, que je
-vis parmi eux, étaient des gens grands, la tête ronde, imberbes,
-bruns de peau, ressemblant assez aux Kydoniens. Ils me parurent plus
-doux, plus gais et plus communicatifs que les autres Italiens. Ils
-ressemblent aussi beaucoup aux Sicules, et je crois que les Iapiges,
-Sicules, Kydoniens et les anciens habitants de Malte la Ronde, que
-virent nos pères quand nous occupâmes l’île, sont les habitants
-primitifs de ces pays. Les Pélasges et les Lélèges, si semblables aux
-Lydiens, Lyciens, Cariens, vinrent après, de la côte d’Asie dans les
-îles, et aussi dans le Dodanim, puis, en dernier lieu, les Italiens
-et les Helli, qui sont arrivés du nord, du côté du pays des Traces.
-Quant aux Rasennæ, je ne sais pas d’où ils viennent. Toutefois des
-navigateurs phéniciens qui ont visité les montagnes au nord de
-l’Éridan, tout au fond de la mer des Iapiges[1], ces montagnes d’où
-vient le cristal de roche, m’ont dit qu’il y a là un peuple qui
-s’appelle les Rètes, et dont le langage ressemble tout à fait à celui
-des Rasennæ.
-
-Je passai deux jours à trafiquer, achetant du corail ; j’arrivai
-ainsi à me débarrasser très-avantageusement de tout mon butin, qui me
-gênait fort. Je fis briser les barques dont je n’avais que faire et
-je fis enlever seulement les planches, mâts et madriers dont on
-pouvait faire des espars de rechange. Quand mon butin fut usé, je
-payai en vieux habits, en perles de verre et d’émail, en pointes de
-lance et en lames d’épée, dont ils se montraient extrêmement avides.
-Pour quatre lames d’épée qui valaient bien quatre sicles, j’eus pour
-une valeur de quatre cents sicles de beau corail. Je m’étonnais de
-leur en voir de si fortes provisions, mais ils m’expliquèrent qu’ils
-les accumulaient depuis longtemps pour aller les porter à un des
-comptoirs phéniciens que nous avons échelonnés dans le golfe et sur
-la côte ouest, et qu’ainsi je leur épargnais le voyage. Ils me
-demandèrent aussi si je n’avais pas de chèvres et me dirent que
-celles que nous apportions commençaient à se répandre dans les
-montagnes plus au nord, chez les Marses et chez les Volskes.
-
-Les Samnites n’ont pas de villes, mais habitent dans des hameaux
-épars, se composant de quelques maisons faites de boue et de branches
-et couvertes de chaume. Ils cultivent mal et peu. Les meilleurs
-cultivateurs sont les Latins de la côte ouest, particulièrement ceux
-de la vallée du Tibre. Ils ont là déjà une ville placée dans un accès
-difficile entre une montagne et un petit lac, et qu’ils appellent
-Albe. Sur la côte, je ne connais qu’une seule ville port de mer :
-c’est Populonia des Rasennæ. Mais les Rasennæ ne sont point de
-mauvais marins ; ce sont même de hardis pirates comme je le savais
-depuis longtemps, et comme je devais l’apprendre ici, sur cette côte
-des Samnites.
-
-Le troisième jour de mon arrivée, comme j’avais acheté aux Vitaliens
-tout ce que je pouvais leur acheter, et que je m’apprêtais à partir
-après avoir embarqué mon chargement, un Samnite arriva en courant, et
-cria de loin quelque chose aux autres, qui les mit tous en émoi.
-
-« Qu’est-ce qu’ils ont ? demanda Himilcon. Est-ce que Nergal court
-après eux, avec son bec de coq et sa crête de feu ? Qu’est-ce qui
-leur prend ?
-
-— Apprêtez-vous, apprêtez-vous, Phéniciens ! nous crièrent les
-Samnites. Voici les forbans qui approchent sur leurs vaisseaux ;
-voici les Tyrrheni !
-
-— Ils contournent la pointe ; ils ont pillé les villages de nos
-alliés, là-bas au nord, et les ont emmenés en esclavage, criaient
-d’autres ; ils mettent tout à feu et à sang. Aux armes et à la
-montagne !
-
-— Jonas ! m’écriai-je ; Jonas, souffle dans ta trompette, brute !
-sonne l’alarme ; tout le monde à bord !
-
-— Bon ! dit Chamaï en grimpant sur le pont. Et moi qui ai le bras
-droit tout endolori ! Heureusement que je suis bon gaucher ! Je crois
-qu’il va en cuire à ces Tyrrheni. »
-
-Hannibal se dépêcha de coiffer son casque et de grouper ses hommes,
-avec lesquels il mit nos sept Phokiens. Les maîtres rameurs, le bâton
-à la main, gourmandant et battant leurs rameurs, eurent bientôt fait
-de les ranger sur leurs bancs. En quelques instants nous avions
-appareillé et nous nous tenions sous rame à trois stades de la côte,
-prêts à tout événement. Les Tyrrheni pouvaient venir.
-
-« Qu’est-ce que c’est que ces nouveaux animaux-là ? me demanda Bicri
-en débouclant le couvercle de son carquois et en tendant son arc.
-
-— Ce sont les Tyrrheni ou Rasennæ, gens du nord-ouest de la Vitalie,
-lui répondis-je, assez habiles marins et faisant sur ces côtes le
-commerce et la course. Mais ni eux ni leurs vaisseaux ne sont encore
-taillés à lutter sur mer contre les Sidoniens, et j’espère que cette
-course qu’ils font pourra bien finir à notre avantage, si les flancs
-de leurs navires sont suffisamment garnis de cargaison et de butin.
-
-— Pour des Tyrrhéniens ou Rasennæ, dit Hannibal, je dois déclarer que
-je n’ai jamais battu ce peuple-là. Mais s’ils ont seulement de la
-chair et des os, des côtes qu’on puisse casser et des crânes qu’on
-puisse fendre, nous allons leur donner une leçon de tactique et d’art
-militaire à la manière d’Arvad. Je vais essayer sur eux la masse
-d’armes chaldéenne que m’a donnée le bon roi David. »
-
-Le Cabire, sur mon ordre, se porta rapidement en avant, en serrant la
-côte autant que possible, pour ne pas être aperçu.
-
-Il contourna la pointe d’où il avait vue le long de la côte et revint
-bientôt me rapporter qu’il avait aperçu cinq assez longs navires qui
-suivaient la côte sans avoir l’air de se presser, marchant à la rame
-et à la voile, pour tenir le dessus du vent, et avançant en courant
-de petites bordées. Nous avions largement une demi-heure devant nous
-avant qu’ils ne pussent nous voir. Ils tombaient tout droit dans
-notre embuscade.
-
-En regardant autour de moi, je vis deux de nos barques hellènes qu’on
-n’avait pas encore coulées. On avait démoli toutes les autres, et on
-avait négligé celles-ci ; ceci me donna une idée.
-
-« Combien de fond ? demandai-je à Himilcon.
-
-— Dix coudées et fond de roche, me répondit le pilote.
-
-— Les Tyrrhéniens calent six coudées pour leurs bateaux de course,
-dis-je.
-
-— Oh ! dit Gisgon, qui était venu me faire le rapport et qui était
-encore sur l’Astarté, six coudées au moins. Ils sont très-bas sur
-l’eau, mais ils enfoncent beaucoup. C’est pourquoi ils roulent peu et
-sont lourds à la manœuvre.
-
-— Bon, dis-je aussitôt. Vous allez me saborder ces deux mauvaises
-carcasses et me les couler là, coque, quille et mâts par mon travers.
-
-— Compris, s’écrièrent ensemble Himilcon et le Celte sans oreilles.
-Ils vont être bien attrapés. »
-
-En quelques instants, les deux barques furent coulées, faisant
-estacade de leurs débris à trois coudées sous l’eau. Le Cabire
-abattit sa voile et dépassa lentement la pointe, se traînant comme un
-bateau qui a des avaries.
-
-Le Dagon se plaça à deux stades au large de moi, et je restai en
-place, la voile abattue, les rames traînantes, les boucliers rentrés,
-après avoir fait coucher tous les hommes d’armes à plat pont. J’avais
-l’air d’un inoffensif marchand qui a souffert dans son gréement. Le
-Dagon resta sous voile, courant de petites bordées, comme s’il venait
-à mon secours.
-
-Nous étions prêts quand nous vîmes les cinq navires tyrrhéniens au
-large de la pointe.
-
-« Capitaine, me dit Chamaï en levant un peu la tête, à quel singulier
-jeu jouons-nous là ?
-
-— Au jeu du pêcheur qui prend une murène pour un thon, lui
-répondis-je. Attends un peu. Tu vas voir tout à l’heure. »
-
-Les Rasennæ ne tardèrent pas à nous apercevoir. L’un d’eux se mit
-tout de suite à la poursuite du Cabire, qui prit chasse ; deux autres
-suivirent le Dagon qui courut au large, et les deux derniers se
-dirigèrent vers moi, qui restais en place comme un pauvre désemparé.
-
-Quand ils furent à un stade, on put voir à l’aise leurs longues
-barques* à un seul pont, armées de trente rameurs et assez mal
-construites. Elles ont l’arrière élevé mais le reste du pont très-bas
-et comme à fleur d’eau. A l’avant, on voit peints deux gros yeux
-blancs et rouges qui regardent la mer. Les hommes montés sur ces
-barques étaient grands et massifs, avec une grosse tête, la face
-plate et large, le visage rougeâtre, la barbe rare et clair-semée,
-les bras gros et l’allure pesante. Ils étaient armés de grandes
-lances, de haches et de boucliers ronds, et portaient des colliers et
-des bracelets. Sur leurs têtes étaient des casques ronds et sans
-cimier, à leurs pieds des sandales ou des brodequins à bout pointu.
-Ils étaient vêtus de robes de couleur sombre, faites sans couture,
-moins courtes que nos kitonets, mais moins longues que les robes des
-Syriens, et leurs ceintures étaient très larges et garnies de plaques
-de bronze brillant.
-
-A la vue de ces Rasennæ, Abigaïl ne put retenir une exclamation :
-
-« Seigneur dans le ciel ! s’écria-t-elle, qu’ils sont laids !
-J’aimerais mieux mourir que tomber entre les mains de gens aussi
-laids ! »
-
-Comme elle disait ces mots, les Rasennæ nous crièrent quel- que
-chose, mais nous nous gardâmes de bouger. Reconnaissant que leurs
-sommations restaient sans réplique, l’un d’eux courut sur mon travers
-et l’autre fila sous ma poupe pour passer entre la terre et mon
-navire. Mal leur en prit, car celui qui se jetait sur moi talonna
-violemment sur une des barques coulées et, après deux ou trois
-efforts pour se dégager, resta sur place, couché sur le flanc et son
-arrière s’enfonçant visiblement. Au même instant je fis mettre mes
-rames à l’eau, sonner mes trompettes et lever tous mes gens qui
-poussèrent des cris de guerre et de victoire.
-
-L’autre Tyrrheni, stupéfait, voulut virer de bord pour nous échapper,
-mais son mouvement fut si maladroitement exécuté qu’il alla échouer
-son arrière à la côte. Je m’approchai tout à mon aise, et je fis
-tomber sur lui la plus jolie pluie de traits, de flèches et de
-cailloux qu’il eût certainement reçue jusqu’à ce jour.
-
-« Tenez, Tyrrheni ou Rasennæ, ou qui que vous soyez, criait Hannibal,
-dirigeant le jet de ses scorpions ; prenez pour vous ce paquet de
-traits en bois de chêne ; prenez aussi cette manne de cailloux de
-rivière : je l’ai fait ramasser en Crète à votre intention ! Et si
-vous n’êtes pas encore satisfaits, j’y joins ce faisceau de pieux
-pointus qui en ont déjà éborgné d’autres que vous. »
-
-Bicri, qui avait une marque à ses flèches, choisissait ses victimes
-avec le plus grand soin, ne s’adressant qu’à ceux qui avaient une
-belle ceinture, des bracelets d’argent ou un casque à sa convenance.
-
-« En voici un, disait-il, qui porte un collier avec des perles d’or,
-des pierres bleues et des pierres jaunes. Celui-ci me plaît ; je vais
-le viser à la tête pour ne pas gâter sa robe noire à broderies rouges
-et blanches, qui est aussi bonne à prendre. »
-
-Les Rasennæ, sans défense contre ce déluge de projectiles, car
-quelques archers qu’ils avaient ne pouvaient rien faire contre nous à
-cause de la position où étaient leurs navires, et aussi du peu de
-hauteur de leur pont que nous surplombions de plusieurs coudées,
-prirent le parti de se réfugier dans la cale. Aussitôt Hannibal,
-Chamaï, Bicri, le grand Jonas et quelques autres sautèrent sur leur
-bord. Le grand Jonas tomba sur le pont avec fracas, mais, se relevant
-aussitôt, il saisit un Rasennæ qui n’avait pas eu le temps de se
-cacher, l’empoigna par les pieds, le fit tournoyer en l’air comme une
-fronde et lui brisa la tête contre le plancher du navire. En quelques
-instants, tous ceux qui restaient furent dépêchés, et les nôtres,
-sortant du panneau, reparurent, conduisant avec eux vingt hommes,
-parmi lesquels, à ma grande surprise, je reconnus, à leurs visages et
-à leurs habits, onze Phéniciens. En me retournant vers la mer, je vis
-que le Dagon avait coulé l’un des Tyrrheni et que lui et le Cabire
-chassaient vivement les deux autres qui fuyaient vers la côte. Je me
-mis aussitôt à la poursuite et, grâce à mon aide, l’un des Tyrrheni
-fut entouré et enlevé après un court combat qui ne nous coûta que
-deux hommes, car nous avions d’abord balayé le pont avec nos
-projectiles de façon à rendre toute résistance illusoire. L’autre
-profita de ce répit pour s’échapper. Nous revînmes ensuite rapidement
-vers nos deux prises, près de la côte, et je les fis garnir tout de
-suite de monde, à la vue des Samnites qui avaient observé le combat
-de loin et qui se précipitaient de tous côtés pour piller les navires
-abandonnés. Mais j’y fus avant eux. Ils se tinrent alors à distance,
-attendant les miettes du festin.
-
-On vida en premier lieu le Tyrrheni qui s’était heurté sur une des
-barques coulées. Comme il avait déjà deux coudées d’eau dans la cale
-à l’arrière et qu’il enfonçait visiblement, il pouvait couler d’un
-moment à l’autre.
-
-On n’y fit pas de prisonniers ; les uns avaient pu se sauver dans une
-barque qu’ils avaient, les autres avaient gagné la côte à la nage,
-mais ils s’y firent prendre par les Samnites. Le Dagon et le Cabire
-avaient trente-trois prisonniers qui, avec neuf que j’avais,
-faisaient quarante-deux. On les répartit entre les trois chiourmes,
-après leur avoir enlevé tous les objets de valeur qu’ils pouvaient
-avoir sur eux, en attendant qu’on les vendît à nos colons de la côte
-de Libye, qui achètent à de bonnes conditions les adultes pour en
-faire des manœuvres ou des soldats.
-
-Les onze Phéniciens que j’avais délivrés étaient au comble de la
-joie. Ils m’apprirent qu’ils faisaient partie de l’équipage d’un
-gaoul sidonien qui avait naufragé en Sardaigne. Ils avaient pu
-échapper au naufrage dans leur barque et avaient essayé de gagner un
-des établissements que nous avons dans cette île. Mais un très-gros
-temps les avait rejetés vers la pleine mer, et finalement à la côte
-de terre ferme. Ils se dirigeaient vers un de nos comptoirs du Sud
-quand les Rasennæ les avaient enlevés, il y avait de cela huit jours.
-Je fis donner à ces hommes, parmi lesquels se trouvaient un timonier
-et un maître matelot, de la nourriture et des vêtements, car ils
-étaient affamés et tout déchirés, puis, à leur grande joie, je les
-reçus parmi nos matelots aux conditions et charte partie des autres.
-Avec les sept Phokiens que j’avais enrôlés, nos pertes se trouvaient
-ainsi à peu près compensées, tous nos blessés allant d’ailleurs
-très-bien et leur état nous faisant espérer une prompte guérison.
-
-Le dépouillement des morts, la récolte, l’inventaire, l’emballage et
-l’arrimage du butin nous retinrent jusqu’au soir. Le soleil se
-couchait quand, par un coup de vent favorable, je pris, en longeant
-les côtes, la direction du détroit de Sicile, laissant derrière moi
-les deux bateaux capturés, car le troisième avait entièrement
-disparu. Les Samnites s’y précipitèrent aussitôt, avec des cris de
-joie, pour s’emparer des objets trop encombrants ou sans valeur que
-nous leur abandonnions. Je fis servir le repas, qui fut naturellement
-des plus joyeux après les opérations fructueuses que nous avions
-traitées en corail et les bonnes prises que nous venions de faire.
-
-« La ruse de guerre que tu as montrée à ces Tyrrheni, s’écria
-Hannibal aussitôt que je vins m’asseoir, les attirant dans une
-embuscade navale et disposant des barques sur lesquelles l’un d’eux
-s’est coulé, est digne de louanges. Je proclame qu’elle est tout à
-fait agréable, et j’aurai toujours du plaisir à la raconter.
-
-— C’est un vieux tour, dit Himilcon, un vrai tour de poisson de mer
-sidonien. Nous l’avons déjà joué aux Cariens en face de l’île de
-Rhodes, quand nous prîmes onze de leurs vaisseaux avec un butin
-considérable. Ah ! c’est que nous connaissons les malices et les
-stratagèmes, nous autres les anciens de Tarsis, et tu en verras
-encore plus d’une !
-
-— Capitaine, me demanda Chamaï en me faisant voir des bracelets et un
-grand collier faits en façon de corde tordue, et le collier orné
-d’une très-grande plaque en forme de croissant, ces bracelets et
-colliers, que j’ai pris sur un Rasennæ, sont-ils de l’or ?
-
-— De l’or le plus fin, capitaine Chamaï, lui répondis-je. De l’or de
-l’Éridan ou du Rhône, et tu as bien choisi ton homme pour
-t’approprier ces bijoux.
-
-— Moi, dit Hannon, je n’en ai tué aucun, de sorte que je me
-contenterai de ma part générale de butin. Mais j’y ai vu un grand
-vase de terre avec des peintures et une coupe qui me plairaient fort.
-Les peintures qui sont dessus sont tout à fait réjouissantes, et ces
-Rasennæ si laids me paraissent d’habiles artisans.
-
-— Tu auras ton vase et ta coupe, dis-je à Hannon. Je veux que tout le
-monde soit content. En attendant, donne-moi l’inventaire de ce que
-nous avons trouvé. »
-
-Je remarquai que sur cet inventaire il y avait beaucoup plus d’objets
-d’or que d’objets d’argent, ce qui n’est pas étonnant, quand on songe
-que les Tyrrheni n’ont pas de communications avec Tarsis et les
-autres pays argentifères, et qu’ils en ont avec l’Éridan qui roule
-des sables d’or, et avec le Rhône, car, en passant les montagnes, ils
-trouvent la grande route que nous avons fait construire dans le pays
-des Ligures, par des esclaves et des condamnés, depuis ce fleuve du
-Rhône jusqu’à la Péninsule. Ils avaient aussi quantité d’objets en
-bon cuivre, qui vient de la basse Vitalie, et, parmi ces objets, des
-images que je reconnus tout de suite comme étant des dieux.
-
-Je fis venir à mon bord Gisgon-sans-Oreilles et je lui ordonnai
-d’interroger les prisonniers.
-
-Ceux-ci répondirent, de ce ton sourd particulier à leur langue,
-qu’ils montaient des navires de course venant de leur port de
-Populonia, et qu’ils étaient sujets du roi Tarchnas, qui règne sur
-vingt villes de la Tyrrhénie. « Populonia, me dirent-ils, était leur
-seule ville maritime, d’où ils faisaient la course, ayant des Rasennæ
-pour guerriers et des Ligures pour matelots et rameurs. »
-
-Ils m’apprirent encore que leurs deux chefs, qui avaient péri,
-s’appelaient Vivenna et Spurinna. Himilcon pensait que c’étaient des
-noms de Vitaliens, qui disent autrement Vibius et Spurius.
-
-Ils reconnurent tout de suite leurs dieux que je leur présentais, et
-me les nommèrent. C’étaient Turms, qui est le même que le Hermès des
-Helli ; Turan, que je crois être notre Astarté ; Sethlans, qui est le
-même que Khousor Phtah ; Fouflouns, qui est le Dionysos des Helli, et
-Menrva, que je ne connais pas. Himilcon prétendait que Menrva était
-une déesse des Vitaliens, qui la nomment Minerva, mais je l’ignore.
-Ils me dirent qu’ils faisaient la guerre contre les Samnites et
-qu’ils étaient alliés des Latins et des Opski, dont le nom veut dire
-dans notre langue les travailleurs. Les Samnites, disaient-ils,
-avaient attaqué la ville des Latins, Novla, qui signifie la ville
-neuve, et commis des déprédations sur le fleuve qui roule, sur le
-Volturnus. Ainsi, eux, Rasennæ, exerçaient des représailles contre
-ces Samnites demi-sauvages, à cause de leurs alliés latins et opski,
-bien que ces Opski ou Oski soient de même race et langue que les
-Samnites. En ayant assez appris, je fis renvoyer mes Rasennæ à la
-chiourme, et nous allâmes nous reposer.
-
-Un peu avant le jour, je me levai et je pus voir à notre gauche et
-derrière nous les éclairs, les flammes et les tourbillons de fumée
-rougeâtre que lance la montagne d’Etna. Chamaï, Bicri, les deux
-femmes, Aminoclès, tous ceux qui n’avaient pas encore vu ce spectacle
-se tenaient sur le pont, les uns surpris, les autres effrayés.
-Hannibal n’était pas le moins étonné de tous.
-
-
-Illustration : Tous se tenaient sur le pont.
-
-
-« On penserait, disait-il, que c’est ici l’entrée du Chéol, si les
-navigateurs n’assuraient pas que c’est simplement une montagne qui
-jette du feu. Il serait ingénieux de recueillir tout le feu que cette
-montagne jette inutilement et de le lancer à l’aide de machines de
-guerre. Voilà qui serait une belle invention, capable de consumer des
-villes entières.
-
-— Tu n’as pas vu, lui dis-je, les montagnes de Cilicie ? Je les ai
-vues embrasées comme celle-ci.
-
-— Non, dit Hannibal ; j’y aurai passé dans un mauvais jour, car
-lorsque je les ai vues, elles ne brûlaient pas. »
-
-On entendait distinctement le grondement de la montagne. Les deux
-femmes, terrifiées, allèrent se cacher dans la cabine.
-
-« A combien sommes-nous de ce brasier qui tonne si fort ? me demanda
-Hannon.
-
-— A soixante stades au moins, lui répondis-je.
-
-— Et on le voit de si loin ?
-
-— Parfaitement ; c’est parce que la montagne est très-élevée et
-qu’elle s’éclaire tout à l’aise, comme tu peux t’en apercevoir. Le
-jour, nous la verrons moins bien. Je m’en suis rapproché plus que
-d’habitude, car je tiens à serrer la côte de l’île des Sicules, pour
-donner droit dans la passe. »
-
-Jonas, fort effrayé d’abord, ne put contenir sa joie, une fois qu’il
-fut bien sûr que nous n’allions pas à la montagne.
-
-« Et nous n’y allons pas ? C’est bien avisé ! De loin, j’aime voir
-ces tourbillons, s’écria-t-il. C’est ici la cuisine de Nergal, le coq
-flamboyant*, où il ne rôtit que des Léviathans et des Béhémoths ! Le
-moindre de ses plats est deux fois plus grand que notre vaisseau ;
-mais quand El Adonaï détruira tous ces dieux abominables et jugera
-tous les hommes, c’est Nergal qui sera bien attrapé, lui le coq dont
-la tête touche au ciel et les pieds la terre, et les Béhémoths, et
-les Léviathans ! El Adonaï les servira tout cuits aux enfants
-d’Israël et c’est nous qui les mangerons !
-
-— Ne te tairas-tu pas, tête de bœuf ? s’écria Chamaï en colère, et
-nous rapporteras-tu ici les sottises de vos gens de Dan et les
-visions des ivrognes d’Ephraïm ?
-
-— Seigneur des cieux ! mugit Jonas, ce ne sont pas là des visions,
-capitaine, et tu peux l’apercevoir comme moi. Que vont-ils dire, à
-Eltéké, quand je leur raconterai que j’ai vu la cuisine de Nergal ?
-Voici qui est plus curieux que toutes les bêtes curieuses ! »
-
-Chamaï lui ferma la bouche d’un fort coup de poing.
-
-« Bon, bon, grogna Jonas ; je me tais, je me tais ; du moment que
-cela te déplaît, je ne dirai plus rien. »
-
-Nous avancions rapidement vers le nord, au grand désespoir
-d’Aminoclès et de ses Phokiens, qu’Himilcon et les matelots se
-divertissaient à effrayer.
-
-« Tiens, disait Himilcon, maintenant que tu as vu la montagne des
-Kyklopes et que le jour se lève, regarde bien, là-bas, à droite et à
-gauche. C’est la Charybde qui avale les navires, et c’est Scylla qui
-les mâche avec ses gueules. Les vois-tu ? Entends-tu leurs
-hurlements ?
-
-— Moi, dit un matelot, j’ai vu la Charybde qui reniflait trois gaouls
-et cinq galères aussi aisément que je bois une coupe de vin.
-
-— Et moi, répliqua un timonier, j’ai vu les têtes de Scylla qui
-secouaient une flotte au milieu de l’écume, tellement fort que le
-corps de l’amiral, ayant été lancé en l’air, alla retomber dans le
-grand fourneau des Kyklopes, là, derrière nous.
-
-— Et moi, déclara Himilcon* qui tenait à garder le dernier mot, je
-les ai vues de bien plus près. Étant assis de nuit sur l’avant du
-navire, par un ciel nuageux, et cherchant à distinguer la
-constellation des Cabires, voilà qu’une des gueules de Scylla
-s’approche tout doucement derrière moi et me saisit mon bonnet,
-croyant trouver ma tête dedans, et comme je me retournais, la
-Charybde m’avala d’un coup une outre du meilleur vin de Béryte et
-trois fromages secs de Judée.
-
-— Et que lui as-tu dit, pilote ? que lui as-tu dit ? demanda Jonas
-stupéfait. Moi, je lui aurais donné un grand coup de poing sur le
-museau !
-
-— Je ne lui ai rien dit, répondit gravement Himilcon ; elle ne
-m’aurait pas compris, car elle n’entend pas le phénicien ; elle ne
-sait absolument que le lestrigon. »
-
-Les six Phokiens, épouvantés, s’enfuirent à fond de cale, et
-Aminoclès, accroupi sur le pont, se cacha la tête sous son manteau et
-se boucha les oreilles, à la grande joie d’Himilcon et des matelots.
-
- 1. L’Adriatique.
-
-
-X Où Gisgon retrouve ses oreilles.
-
-
-Nous passâmes le détroit sans difficulté, malgré le courant très-fort
-qui porte contre le cap qui le termine à droite, et qui a donné lieu
-à toutes ces histoires de Charybde et de Scylla que nos Phéniciens
-s’amusent à raconter aux gens pour les effrayer. Mais je connaissais
-si bien le bon chenal, mes navires étaient si propres à la manœuvre,
-que je ne diminuai pas sensiblement ma vitesse. Bientôt je doublai le
-cap et je longeai la côte vers l’ouest, laissant à ma droite les
-montagnes enflammées des îles volcaniques.
-
-Toute cette côte, des deux côtés, est couverte de belles montagnes
-boisées, couronnées par des rochers gris, à pic et déchiquetés comme
-des créneaux de forteresse. Elle présente partout de très-beaux
-mouillages, surtout la baie magnifique qui est sur la côte de l’île
-dans le détroit. J’avançais rapidement, comptant arriver vers la rade
-qui précède le promontoire de Lilybée avant la nuit. Les Sicules ont
-quelques cabanes dans cette rade, où les Phéniciens ont l’habitude de
-se rendre régulièrement pour acheter du soufre et des pierres de
-lave ; car les Sicules de la côte nord sont moins farouches que ceux
-de la côte ouest et sud. Le contact fréquent des navigateurs, le flot
-croissant de l’immigration des Italiens-Latins, les ont beaucoup
-adoucis, tout en réduisant leur nombre, et je crois que les Sicules
-finiront par disparaître entièrement devant les Latins.
-
-A la nuit, je reconnus ma baie, et j’y mouillai commodément, sur bon
-fond, à deux traits d’arc de la côte. Comme il faut néanmoins se
-défier un peu dans ces parages, je n’envoyai ni marchandises ni
-hommes à terre, me réservant de communiquer le lendemain. Mais il
-vint encore des hommes avec des torches qui nous firent des signes
-d’amitié sur le bord. Je leur répondis, en langue italienne, que
-j’entrerais en relation avec eux au matin et que, s’ils avaient du
-soufre, du corail, de la nacre, je leur en achèterais à de bonnes
-conditions. Ils insistèrent pour venir à bord ; mais, voyant que
-j’étais inflexible, ils s’en allèrent, en me promettant de revenir de
-bonne heure avec leurs marchandises.
-
-Peu après, Himilcon me signala plusieurs bancs de thons à notre
-portée et me demanda la permission d’aller à la pêche. Comme il y
-avait longtemps que nos équipages n’avaient eu de poisson frais, je
-la lui accordai volontiers. Quelques matelots, adroits pêcheurs,
-descendirent dans la barque avec des tridents et des harpons. Bicri
-se joignit à eux avec deux archers ; nos harponneurs leur avaient
-donné des flèches à pointes barbelées et leur avaient enseigné à les
-attacher à une ligne, pour ne pas perdre le poisson piqué. Jonas les
-accompagna par goinfrerie, dès qu’il entendit parler de grands
-poissons bons à manger. On lui fit emporter sa trompette et les
-torches qui servent à attirer le poisson curieux.
-
-Aminoclès, qui, paraît-il, était bon pêcheur, se décida lui-même,
-quand on lui eut bien promis qu’il ne verrait aucun monstre.
-
-« Mais, dit-il à Himilcon, comment avons-nous échappé à la Charybde ?
-J’ai bien regardé un petit peu par-dessous mon manteau, et je n’ai
-rien vu.
-
-— Moi non plus, répondit Himilcon d’un air sérieux. La Charybde n’y
-est pas tous les jours. Elle s’était probablement cachée : peut-être
-a-t-elle eu peur de la trompette de Jonas, ou du panache du capitaine
-Hannibal. On ne sait pas : ces monstres sont si bizarres !
-
-— Elle a bien fait d’avoir eu peur, s’écria Jonas. Moi, maintenant
-que j’ai vu la cuisine de Nergal, je n’ai plus peur de rien. Je
-l’aurais assommée, si elle avait eu l’audace de se montrer.
-
-— Ces flammes que nous avons vues là-bas en passant, demanda encore
-Aminoclès, effrayé de nouveau au souvenir du volcan, sont-elles bien
-loin ?
-
-— Oh ! très-loin, reprit Himilcon. A six cents stades au moins. Nous
-n’avons vu que leur reflet dans les nuages, et non pas les montagnes
-elles-mêmes.
-
-
-Illustration
-
-
-— Ne crains donc rien, dit Jonas. Ce sont les autres cuisines de
-Nergal. Il cuit et fricasse sans relâche ; il a des cuisines partout
-de ce côté. C’est un fameux cuisinier. »
-
-Himilcon traduisit à Aminoclès les propos insensés de Jonas, ce qui
-redoubla l’hilarité de nos matelots.
-
-La pêche fut très-fructueuse. On nous ramena, à trois reprises, la
-barque pleine de poisson. Au matin, nos pêcheurs allèrent se reposer,
-après une nuit si bien employée. Dès l’aube, nos hommes de la veille
-arrivèrent avec bon nombre d’autres, et l’un d’eux, s’étant mis à la
-nage, traversa hardiment et vint à mon bord. C’était un homme de
-haute taille, le front déprimé, le nez et les lèvres minces, le crâne
-allongé, la face cuivrée et le menton imberbe, un vrai Sicule. Il
-parlait l’italien des Latins, et commença par nous informer tout de
-suite que les Latins occupaient toute la partie orientale de l’île et
-étaient leurs ennemis.
-
-Je lui répondis que j’étais Phénicien et qu’Italiens-Latins ou
-Italiens-Samnites, Ombres et Sabelliens m’étaient complétement
-indifférents ; que je voulais simplement du corail, du soufre, de la
-pierre de lave, et que ce qu’ils apporteraient serait bien payé.
-
-« Nous sommes, me dit le Sicule, sujets du roi Morgés, qui ne veut
-pas qu’on prenne les marchandises autrement qu’à terre. Nous avons
-quantité des objets que tu désires. Vous n’avez qu’à venir sur la
-montagne, là-bas, avec vos marchandises, et nous ferons l’échange. »
-
-Cette insistance pour nous faire venir à terre éveilla sur-le-champ
-ma défiance, mais je n’en fis rien voir. Je feignis de me rendre aux
-raisons du Sicule et je descendis avec des ballots et soixante hommes
-bien armés. En même temps, je fis monter tous les archers sur le
-Cabire, qui put se rapprocher à quelques coudées du rivage, machines
-prêtes et paquets de flèches posés sur le pont.
-
-« Pourquoi tant d’hommes ? dit le Sicule. Nous porterons très-bien
-vos ballots.
-
-— Oh ! lui répondis-je, nous ne voulons pas vous donner cette peine.
-Portez les vôtres simplement de la montagne à la plage, car nous
-n’irons pas plus loin dans les terres. »
-
-Le Sicule retourna vers les siens, de fort méchante humeur, à ce
-qu’il me sembla. Je profitai des négociations qu’il avait l’air
-d’entamer avec eux pour faire remplir nos barriques au beau ruisseau
-qui est au fond de la rade.
-
-Bientôt mon sauvage revint avec deux camarades et me fit de nouvelles
-invitations.
-
-« Ne craignez pas de vous fatiguer pour monter, nous disaient-ils.
-Nous vous porterons, vous et vos bagages. Venez là-haut, nous vous
-ferons voir de belles choses : nous y avons tout le corail, la nacre
-et le soufre que vous pouvez désirer.
-
-— Cela nous est impossible, leur répondis-je ; il faut que nous
-partions ce soir même, et nous n’aurions pas le temps d’aller et de
-venir. Apportez vous-mêmes vos objets. »
-
-Disant cela, je fis étaler devant eux tant de chaudrons brillants,
-tant de verroteries et d’émail, tant de flacons, tant d’étoffes
-chatoyantes, que la convoitise fut plus forte et qu’ils se décidèrent
-à nous apporter de quoi trafiquer avec nous.
-
-C’étaient des gens rudes et brutaux, marchandant beaucoup, puis
-essayant de nous arracher brusquement des mains l’objet qui les
-tentait, ou de l’escamoter subtilement s’il était de petite
-dimension. Mais nous les connaissions, et ils étaient bien
-surveillés. A mesure que j’avais un chargement de barque complet, je
-l’envoyais tout de suite au Dagon et l’Astarté, pour ne pas être pris
-à l’improviste sur la plage. Peu à peu le nombre de ces gens-là
-grossissait, ils devenaient plus arrogants et les contestations se
-multipliaient. Je fis rejoindre Chamaï, Bicri, Himilcon et vingt
-hommes. Mes Sicules devenaient de plus en plus menaçants, et je
-m’attendais à une attaque d’un moment à l’autre.
-
-Tout à coup Gisgon, qui les observait assis sur la plage et sans dire
-un mot, se leva brusquement, et mettant la main sur l’épaule
-d’Himilcon, lui désigna du doigt un remous qui se faisait dans la
-foule des Sicules. Je suivis des yeux la direction qu’indiquait le
-pilote, et je vis s’avancer, parmi les autres qui s’écartaient sur
-son passage, un de leurs chefs ou rois, devant lequel on portait des
-bâtons peints de rouge et ornés de corail, de nacre et d’autres
-objets voyants. Au bout d’un de ces bâtons, du plus grand, pendillait
-un objet informe, qui me fit d’abord l’effet d’une guirlande de
-feuilles d’arbre. Mais Gisgon était plus clairvoyant que moi.
-
-« Mes oreilles ! capitaine, me dit-il d’une voix étranglée par
-l’émotion, en me montrant le bâton.
-
-— Tes oreilles ? lui répondis-je surpris. Où vois-tu des oreilles ?
-
-— Là, sur le bâton, enfilées parmi les autres. Ce sont leurs trophées
-de guerre, murmura le pilote. Oh ! je les reconnais bien. »
-
-J’écarquillai les yeux pour voir à quoi Gisgon pouvait reconnaître
-ses propres oreilles parmi les cartilages desséchés qu’exhibaient les
-Sicules, mais je dus lui déclarer que je ne voyais absolument rien
-qui me prouvât que c’étaient ses oreilles à lui plutôt que les
-oreilles d’un autre.
-
-« Oh ! dit vivement Gisgon, je reconnais l’homme qui me les a
-coupées : c’est le chef ; cela me suffit. »
-
-Le chef, propriétaire des oreilles de mon pilote, m’apportait une
-bonne quantité de soufre et de nacre, que je lui achetai. Mais quand
-on commença à les embarquer, la contestation recommença. Le chef
-voulait absolument avoir une cuirasse comme celle d’Hannibal en sus
-du marché, et je ne voulais pas la lui donner. Là-dessus, il saisit
-le bord de celle que portait Hannibal et se mit à la tirer à lui de
-toutes ses forces, croyant qu’il pourrait l’arracher. Le capitaine le
-repoussa si rudement qu’il trébucha et tomba. Il nous arriva
-aussitôt, et comme à un signal convenu, une grêle de lances et de
-pierres. Je fis donner le signal à mon tour, et le Cabire commença de
-balayer vivement la plage, envoyant ses projectiles par-dessus nos
-têtes dans la masse des Sicules. En même temps, Hannibal et Chamaï,
-prenant à droite et à gauche, les chargèrent rudement à la tête de
-leurs hommes.
-
-Mais quelqu’un avait été plus rapide que le Cabire et qu’Hannibal ;
-c’était Gisgon. Avant que le roi des Sicules ne fût relevé, il était
-sur lui, la hache au poing. Son ami Himilcon le rejoignit, et l’un
-maniant son épée, l’autre sa hache, en deux tours de main ils eurent
-fendu le crâne du roi et jeté par terre, tués ou grièvement blessés,
-deux de ses porte-bâtons.
-
-Pour moi, voyant mon chargement terminé et la barque prête à partir,
-je fis sonner en retraite à mes hommes d’armes qui avaient fait
-reculer les Sicules d’un bon demi-stade. Ils revinrent, et les
-Sicules firent volte-face et les suivirent, leur jetant des lances et
-des pierres, mais sans oser les aborder. Je fis embarquer peu à peu
-mes hommes sur le Cabire et sur la barque. Comme celle-ci faisait son
-dernier voyage et que nous n’étions plus qu’une quinzaine sur la
-plage, les Sicules nous serrèrent d’assez près, et sans la protection
-du Cabire, qui leur lançait ses projectiles dès qu’ils se groupaient
-à bonne portée, ils se seraient certainement jetés sur nous. Enfin,
-nous nous embarquâmes les derniers, le Cabire démarra et la barque
-fit force de rames. Les Sicules nous suivirent dans l’eau aussi loin
-qu’ils purent, poussant des cris furieux et jetant des pierres à la
-main. Sans notre prudence et les précautions que j’avais prises, ils
-nous auraient attirés dans une embuscade ou enlevés sur la plage.
-Enfin, tout s’était bien terminé. Je n’avais perdu qu’un Phokien tué,
-un autre était grièvement atteint et huit des nôtres étaient
-légèrement blessés ou contusionnés, mais j’emportais pour quinze
-cents sicles de corail, de nacre et de soufre.
-
-Le plus content de tous était Gisgon. Il vint sur l’Astarté me faire
-voir les deux bâtons conquis sur le roi. A chacun d’eux était une
-paire d’oreilles fraîchement coupées et encore saignantes : le brave
-pilote avait vengé les siennes.
-
-Au reste, il fut persuadé qu’il avait retrouvé ses cartilages à lui,
-et il les conserva précieusement dans sa bourse, ce qui est une façon
-comme une autre de les porter.
-
-Dans la nuit, nous passâmes au milieu des îles Ægates, où les
-Phéniciens ont une station maritime, au large du promontoire de
-Lilybée. Après avoir communiqué au passage avec l’un des
-stationnaires, je me dirigeai vers le sud-ouest, par une mer
-favorable et un vent d’est assez faible. Je comptais arriver dans
-l’après-midi à la grande baie où se trouve, d’un côté, la rade
-d’Utique, et de l’autre celle de Botsra la ville neuve, ce nouvel
-établissement qui commence à rivaliser avec Utique, métropole et
-place d’armes de tous nos établissements de Libye.
-
-Au matin, tout le monde était sur le pont, impatient d’arriver à
-notre première étape.
-
-« Ha ! ha ! dit Hannibal ; je vais donc enfin voir Utique et
-Carthada. Il y a longtemps que j’ai envie de voir ces deux places.
-Carthada n’a-t-elle pas été fondée il y a une vingtaine d’années, et
-ne s’appelait-elle pas d’abord Botsra ?
-
-— Si fait, lui répondis-je. C’était d’abord une botsra, une
-citadelle. Mais Utique existe depuis plus de cent ans, à l’embouchure
-du grand fleuve Macar, qu’on appelle aussi Bagrada. C’est une belle
-et grande ville et la rade est magnifique. Le Cothôn ou port de
-guerre contient soixante cales sèches et autant de magasins
-construits au-dessus ; et la ville, du côté de la terre, est
-fortifiée par une triple enceinte, tellement que la place passe pour
-imprenable. »
-
-Avant de débarquer, je voulus visiter mes esclaves pour voir s’ils
-étaient en bon état. Je les fis nettoyer, et on leur donna double
-ration, pour qu’ils eussent meilleure apparence. Les Rasennæ, qui ont
-toujours l’imagination remplie de toutes les images effroyables de
-leurs dieux et de leur Chéol, et qui ne voient partout que nains,
-géants, tortures et supplices, n’étaient pas rassurés du tout dans la
-demi-obscurité de la cale, pensant que nous allions les sacrifier à
-quelque dieu. Ils s’attendaient à voir apparaître Turms avec ses
-grandes ailes qui conduit les âmes dans le séjour des morts, et
-croyaient déjà sentir les fouets et les serpents avec lesquels les
-nains les torturent dans le monde souterrain. Je leur annonçai que
-j’allais les vendre dans une grande ville, où ils seraient employés
-comme guerriers ou comme travailleurs, suivant leurs aptitudes,
-qu’ils seraient bien vêtus, bien nourris, et que, s’ils se
-conduisaient bien, on leur ferait plus tard des présents et qu’ils
-auraient une petite part du butin ramassé à la guerre. Tous furent
-dans une grande joie et mangèrent de bon appétit, sauf le regret qui
-leur était commun, aux Helli comme aux Rasennæ, d’être loin de leur
-Hestia, déesse de leur foyer, car les Vitaliens, qui ont une Hestia
-comme les Helli, ont appris à la révérer aux Rasennæ. Mais ils
-comprirent aussi que sur la terre lointaine ils auraient une autre
-Hestia, car les dieux sont partout, et ainsi ils se consolèrent. Je
-promis aussi aux Phokiens d’Aminoclès, enrôlés sous Hannibal, de leur
-procurer un terrain où ils pourraient donner la sépulture à leur mort
-suivant leurs rites, car ils l’avaient emporté avec eux sur le
-vaisseau. Quand ils furent assurés qu’à proximité de terre nous ne
-laisserions pas leurs morts sans sépulture, ils se réjouirent
-beaucoup et se déclarèrent prêts à affronter tous les dangers avec
-nous. Ce qui les avait aussi beaucoup encouragés, c’est qu’Himilcon
-leur avait expliqué que les Sicules, les gens qu’ils venaient de
-combattre, n’étaient autres que les Lestrigons : mais ils eurent
-quelque peine à le croire.
-
-
-XI Pourquoi Adonibal*, amiral d’Utique, nous voulait faire décoller.
-
-
-Quand je remontai sur le pont, on distinguait déjà très-bien le
-promontoire d’Utique, que l’on nomme aussi promontoire d’Hermès,
-pointe extrême de la Libye, vis-à-vis l’île des Sicules. Je revêtis
-mon plus beau kitonet et je coiffai mon bonnet brodé. Tout le monde
-fit toilette, content d’arriver, et Hannibal mit son casque à panache
-et une tunique magnifique sous sa cuirasse.
-
-A mesure que nous avancions, nous voyions distinctement la pointe
-d’Hermès, la Grande Baie, la ville d’Utique, et à l’autre pointe de
-la baie, au sud, une blancheur confuse, qui était Carthada. Nous
-courions maintenant à l’ouest franc et nous entrions droit dans la
-baie, laissant Carthada à notre gauche et Utique à notre droite.
-Après avoir contourné la pointe extrême du cap qui fait face au cap
-Hermès, je longeai la côte basse qui conduit aux ports d’Utique et je
-vis bientôt la blanche ville qui s’élève en gradins, depuis les eaux
-bleues de la mer jusqu’à la Botsra placée sur les hauteurs du côté
-des terres. Les dômes rouges et bruns des maisons et des édifices,
-les hauts créneaux de la citadelle se découpant sur l’azur du ciel,
-les massifs de verdure qui entourent la ville faisaient ressortir la
-blancheur des murs, peints à la chaux par-dessus une couche de
-goudron.
-
-Quand j’eus laissé derrière nous l’île couverte d’édifices imposants
-et séparée de la terre ferme par un canal qui sert de port marchand,
-j’entrai tout droit dans le port de guerre, au centre duquel
-s’élèvent, au-dessus de la mâture des vaisseaux, les murailles
-massives et percées de meurtrières, les tours, les créneaux et les
-coupoles du palais amiral. J’amenai mes navires au quai de gauche où
-il y avait de la place, et prenant avec moi Hannon, je descendis tout
-de suite dans la barque pour me rendre au fond du port, à la jetée
-qui réunit le palais amiral à la terre, faisant suite aux quais qui
-entourent tout le palais. Nous montâmes sur cette jetée, qui est
-dallée, d’une belle largeur et toujours encombrée de gens affairés
-qui vont au palais ou en viennent.
-
-Nous franchîmes entre deux tours une première porte haute et voûtée
-par laquelle on pénètre dans l’avant-cour. Là des gardes, nous ayant
-demandé qui nous étions, nous firent passer par une autre porte haute
-et étroite dans une salle tendue de tapisseries alternativement
-rouges et jaunes, puis dans un couloir sombre, au bout duquel, à
-travers la porte entre-bâillée, on voyait la grande cour intérieure.
-On nous la fit traverser, puis nous entrâmes dans un autre couloir
-pareil à celui par lequel nous étions venus. Par la porte latérale de
-ce couloir on entre dans une grande salle basse, carrée et voûtée, au
-fond de laquelle se trouve une autre porte, petite et carrée ; on
-nous introduisit par là dans une grande salle très-sombre, ronde et
-en dôme. De cette salle nous passâmes, par un escalier très-étroit et
-par un couloir très-sombre, deux autres escaliers tout aussi étroits
-et des couloirs non moins sombres. Enfin nous arrivâmes sur une
-petite plate-forme, au pied d’un dôme et aux deux tiers d’une haute
-tour. Nous entrâmes dans cette tour, nous redescendîmes quelques
-marches, nous traversâmes un autre couloir, et ayant, au fond de ce
-couloir, monté encore un escalier, nous arrivâmes finalement dans une
-belle salle ronde, voûtée et largement éclairée par les meurtrières
-qui sont percées tout autour. Nous étions dans la tour de gauche de
-la façade nord du palais dans laquelle sont engagées quatre tours
-pareilles, deux de chaque côté de la porte et deux aux extrémités.
-Elles donnent sur le bassin réservé de l’amiral, par-dessus lequel je
-reconnus, dans le Cothôn, nos navires à quai. Cette salle haute est
-tendue de tapisseries alternativement rouges et jaunes, et son
-dallage est recouvert de nattes. Devant une fenêtre, je reconnus tout
-de suite, assis dans sa chaise de bois peint, le suffète amiral, le
-vieux Adonibal. Les gardes qui nous avaient accompagnés restèrent à
-la porte de la salle et je m’avançai avec Hannon au-devant du
-suffète.
-
-On sait que nos villes de Libye ne sont pas gouvernées par des rois
-comme les autres nations, mais par des suffètes, comme l’étaient les
-enfants d’Israël il n’y a pas longtemps, avant Saül, leur premier
-roi. On sait aussi que le conseil des suffètes, nommé par le peuple,
-choisit deux des siens, révocables par lui, qui gouvernent par-dessus
-les autres et qui sont le suffète amiral, qui juge des choses de la
-mer, et le suffète sacré, qui juge des choses de la terre. Ce que
-tout le monde ne sait pas, c’est que, depuis une dizaine d’années,
-les suffètes de Libye ne sont plus soumis à la sanction des rois de
-Tyr et de Sidon et qu’ils sont choisis par les Sidoniens, Tyriens et
-leurs descendants parmi les plus anciennes familles sidoniennes, avec
-exclusion des Tyriens pour Utique, colonie sidonienne, et des
-Sidoniens pour Carthada, colonie tyrienne, car ce sont les Tyriens
-qui ont agrandi notre ancienne Botsra, bâti tout autour et fondé la
-ville neuve. Adonibal, fils d’Adoniram, était à notre passage suffète
-amiral pour Utique et Carthada depuis huit ans, et on peut dire qu’il
-tenait sa magistrature dignement et d’une main ferme.
-
-Ce vieux, après beaucoup de traverses et d’aventures sur terre et sur
-mer, était venu s’établir à Utique, d’où il avait fait, avec succès,
-le commerce et la course. Il avait commandé les armées de la ville
-contre les Libyens, avait guerroyé sur les côtes de Tarsis et
-contribué, dans le pays des Celtes, à la fondation de Massalie ou la
-ville des Salies, à l’embouchure du Rhône. Les gens d’Utique, en
-considération des grands services qu’il leur avait rendus, et pleins
-de confiance dans son expérience, sa justice et sa fermeté, avaient
-voulu l’avoir pour suffète amiral : ils n’auraient pu en choisir de
-meilleur, et entre ses mains la ville et ses dépendances prospérèrent
-extraordinairement. Je connaissais de longue date la sagesse
-d’Adonibal et j’avais eu occasion de converser avec lui plusieurs
-fois dans mes voyages. C’était un habile commerçant, courageux
-navigateur, heureux corsaire et hardi forban, un vrai Phénicien.
-J’eus donc plaisir à le voir assis dans son fauteuil, la moustache
-rasée à l’ancienne mode de Kittim et ne portant qu’une grande barbe
-blanche au menton, avec son bonnet de marin enfoncé jusqu’aux
-oreilles et le nez un peu plus gros et un peu plus rouge
-qu’autrefois, par suite du grand usage qu’il faisait des bons vins de
-Béryte et d’Helbon.
-
-Après l’avoir salué, je le complimentai sur sa bonne santé. Il me
-reconnut tout de suite.
-
-« Hé ! me dit-il du ton facétieux qui lui était habituel, n’est-ce
-pas toi, Magon ? Magon le Sidonien, le plus fin capitaine et hardi
-navigateur qui ait jamais conduit une quille de bois de cèdre en
-Tarsis ?
-
-— C’est moi-même, maître, lui répondis-je.
-
-— Et quel est ce jeune homme avec toi ?
-
-— C’est mon scribe Hannon ; Sidonien pareillement.
-
-— Hé ! hé ! Magon, dit le vieux en se caressant la barbe, comment
-vont les braves gens que tu avais avec toi la dernière fois que je
-t’ai vu, Himilcon le borgne, et Gisgon-sans-Oreilles, et Amilcar ? Et
-comment va ta brave barque, le Gaditan ?
-
-— Tout le monde va bien, maître, lui répondis-je, enchanté de son
-souvenir. Tous ceux dont tu parles sont avec moi, y compris mon bon
-Gaditan, qui s’appelle à présent le Cabire, et si tu veux regarder
-par ta fenêtre, tu peux voir mes bateaux à quai du Cothôn. »
-
-Le vieux se mit à rire.
-
-« Je les verrai, je les verrai, fit-il d’un air joyeux. Comme suffète
-amiral je dois les voir, tout comme j’ai vu le Melkarth quand il a
-passé ici il y a trois jours.
-
-— Le Melkarth ! m’écriai-je. Le Melkarth et Bodmilcar ?
-
-— Le Melkarth et Bodmilcar, répéta le suffète d’un ton goguenard.
-Ah ! tu les connais bien, Magon, et tu es un vieux poisson de mer,
-expert en toutes choses. Mais il est imprudent pour toi de te
-présenter ici après que Bodmilcar a passé.
-
-— Imprudent ! m’écriai-je. Si le misérable Bodmilcar était présent,
-je le confondrais devant toi ! Ne sais-tu pas ce qu’il a fait ?
-
-— Je sais, répondit Adonibal, que toi et ton scribe, vous allez
-rendre les épées que vous avez au côté, et qu’on va vous conduire
-dans les cachots du palais amiral, où vos gens ne tarderont pas à
-vous rejoindre. »
-
-Je restai stupéfait, mais Hannon, dont la patience n’était pas le
-mérite, mit hardiment la main à la garde de son arme.
-
-
-Illustration : Hannon mit la main à la garde de son épée.
-
-
-« Cette épée, fit-il d’un ton assuré, m’a été donnée par David, malik
-de la Judée. A qui me la demande, je la rends par la pointe, et dans
-le ventre. »
-
-Deux gardes se jetèrent sur lui. Le vieux Adonibal se dressa de son
-fauteuil, pâle de fureur.
-
-« Lâchez-le, cria-t-il, d’une voix tonnante, lâchez-le ! Il n’est pas
-besoin qu’on tienne les bras d’un homme devant moi ! Vos épées,
-sur-le-champ, ou je jure par Baal-Peor, dieu de Béryte, qu’avant
-qu’il soit un quart d’heure vos têtes seront pendues au plus haut
-créneau de cette tour ! »
-
-Je savais qu’Adonibal n’était pas homme à prendre en vain le nom de
-son dieu de prédilection, surtout lorsqu’il s’agissait de faire
-abattre une tête ou deux. Mais ce n’était pas le moment de reculer.
-
-« Maître suffète, amiral et juge des gens de mer, lui dis-je avec
-fermeté, tu dois justice à tous les marins. Tu ne feras pas jeter un
-capitaine sidonien au cachot avant d’avoir entendu ses raisons. »
-
-Le vieux avait repris immédiatement son calme. Il n’était pas homme à
-s’émouvoir beaucoup pour une mise aux chaînes et une exécution de
-plus ou de moins dans sa vie.
-
-« Allons, me dit-il de son ton railleur, dépense tes dernières
-paroles avant qu’on apporte les menottes, en attendant mieux. Je suis
-curieux de savoir ce que tu diras, après la trahison sans exemple que
-tu as faite à ton capitaine Bodmilcar, marin de Tyr, sous les ordres
-duquel tu as été mis par le roi Hiram, comme je l’ai vu par ses
-propres lettres ?
-
-— Une question, maître, une seule, m’écriai-je aussitôt, et après, tu
-pourras nous faire décapiter, pendre ou mettre en croix à loisir.
-As-tu ici le sceau et signature de Bodmilcar ? »
-
-Adonibal étendit la main vers un sac qui pendait à côté de lui et en
-tira un papyrus qu’il déroula.
-
-« Ceci, me dit-il, est la déposition de Bodmilcar, écrite, signée et
-cachetée par lui. Te voilà confondu, chien maudit !
-
-— Bodmilcar est confondu lui-même, et par ses propres artifices, »
-répondis-je tranquillement.
-
-Et prenant des mains d’Hannon notre charte-partie que je lui avais
-fait apporter, je la tendis à Adonibal.
-
-« Qu’est-ce que c’est que cela ? demanda le suffète surpris.
-
-— C’est notre charte-partie et acte de navigation, lui dis-je, où tu
-verras que Bodmilcar était sous mes ordres, et au bas de laquelle tu
-trouveras la signature, sceau et cachet qu’il y apposa à Tyr, avec le
-cachet qu’il a acheté de mes propres deniers, quand je l’ai ramassé
-crevant de faim sur les dalles ! Compare-le à celui des mensonges
-écrits dans sa déposition. » Le vieux Adonibal se leva tout ému.
-
-« Magon, mon fils Magon, s’écria-t-il, je vois maintenant les preuves
-de la trahison de ce Tyrien. Aussi bien étais-je surpris d’une telle
-action de la part d’un homme comme toi, et de la complicité d’hommes
-comme Amilcar, Himilcon et Gisgon. Raconte-moi ce qui s’est passé. Je
-regrette ce que j’ai dit étant en colère, et sois tranquille, justice
-te sera rendue. »
-
-Quand le suffète eut entendu mon récit, il ne put contenir son
-indignation.
-
-« Par Baal-Péor, dieu de Béryte, que j’ai toujours honoré, dit-il, si
-Bodmilcar et ses Tyriens me tombent entre les mains, je les ferai
-attacher en croix une heure après, et tu me connais assez pour savoir
-si je tiens mes promesses. Or çà, brave scribe, avance ici ; tu me
-parais un homme hardi et déterminé, malgré ton jeune âge.
-
-— Maître, répondit Hannon, je n’eusse point été si hardi si par Magon
-je n’avais appris ton renom de justice et de sagesse. Qu’avais-je à
-craindre ? Je pensais bien que tu saurais démêler la vérité.
-
-— Bien répondu, dit le vieux en souriant. Magon, tu as trouvé là un
-habile homme. Holà ! vous autres, qu’on apporte le vin. Vous allez
-présentement vous rafraîchir avec moi, mes enfants ; et tout à
-l’heure, ceux des tiens que tu me désigneras, Magon, prendront leur
-repas avec vous et moi, et nous causerons tout à l’aise de nos
-affaires. »
-
-Je le remerciai, et remis à un garde la liste de ceux que j’invitais,
-après qu’Hannon l’eut écrite.
-
-« J’ai beaucoup à vous apprendre sur le compte de ce Bodmilcar,
-ajouta le suffète. Nous en parlerons, nous en parlerons. »
-
-Là-dessus, comme on avait apporté le vin, il me tendit une grande et
-belle coupe de l’ivoire le plus blanc, cerclée d’argent de Tarsis, et
-on en offrit une semblable à Hannon.
-
-« Eh bien, Magon, mon fils, me dit le vieux après que nous eûmes bu,
-je ne pense pas que tu sois venu dans cette ville d’Utique les mains
-vides. Tu fais ta cargaison pour le roi David, c’est fort bien ; mais
-tu es trop habile homme pour n’avoir pas quelque chose à nous vendre
-en passant. Hé ! hé ! que dis-tu, vieux poisson de mer ?
-
-— J’ai, répondis-je, quelques mesures de soufre en fleur et des
-pierres de laves, qui étaient les bienvenues à la côte de Libye dans
-mon temps.
-
-— Et qui le sont toujours, reprit Adonibal. Nous t’achèterons ton
-soufre et tes pierres à de bonnes conditions. Est-ce tout ?
-
-— Ho ! lui dis-je humilié, crois-tu, maître suffète, que j’aie passé
-les côtes d’Ionie et de Sicile, combattant trois fois, sans avoir
-ramassé quelque autre petite chose ?
-
-— Ha ha ! s’écria le vieux en riant, tu es un vrai marin de Sidon. Tu
-ne laisses rien traîner. Et qu’as-tu encore de beau ?
-
-— J’ai, repris-je, soixante et un esclaves, gens forts et vigoureux,
-que je céderai au conseil des suffètes pour le plus juste prix,
-préférant les vendre en bloc à la république qu’au détail à des
-particuliers.
-
-— Excellent ! s’écria Adonibal. Nous avons justement besoin de
-soldats, ayant eu dans ces derniers temps quelques rudes affaires
-avec les Lybiens. Quand les Helli sont commandés par des Phéniciens,
-ils sont très-bons pour tenir garnison dans les forts du Macar ; et
-quand ils y périssent, la perte est moindre. C’est de l’argent bien
-employé. Je les mettrai avec les brutes égyptiennes que m’a vendues
-ce scélérat de Bodmilcar, et on fera un tri : les uns pour les
-garnisons, les autres pour les bâtisses, les autres pour les coupes
-de bois, selon leurs aptitudes. Les Égyptiens sont bons pour la
-bâtisse.
-
-— Bodmilcar t’a vendu des Égyptiens ? dis-je, confondu des
-scélératesses de cet homme. Mais il avait des Égyptiens avec lui, me
-poursuivant par ordre du Pharaon ; j’ai vu les épaves d’un de leurs
-navires, naufragé en Crète !
-
-— Tout juste, me répondit le vieux, tout juste ! Ah ! ce Bodmilcar
-est un rusé compagnon, et c’est un bon tour. Il aura trouvé un moyen
-quelconque de désarmer ses Égyptiens ; quand ils sont venus ici, il
-me les a vendus, corps et biens, Égyptiens et navires. Ils ont crié
-tant qu’ils ont pu ; mais tu comprends que je les ai laissés crier,
-et que deux jours de cachot et de diète accompagnés d’une salutaire
-fustigation, les ont calmés. Depuis ce matin ils ne disent plus rien.
-
-— De fait, c’est un joli tour, et de bonne guerre, dis-je, ne pouvant
-m’empêcher de rire moi-même, en pensant à l’adresse et à la subtilité
-de Bodmilcar avec ses Égyptiens.
-
-— Oui, reprit Adonibal, mais ce n’est pas tout, et je devine
-maintenant un autre tour que le coquin m’a joué à moi-même.
-
-— Te jouer, te tromper, toi, Adonibal ! m’écriai-je. Ah ! ceci est
-trop fort, et je n’y puis pas croire !
-
-— Moi-même Adonibal, suffète amiral de la ville d’Utique, et connu
-dans le monde entier comme un homme assez difficile à frauder, dit le
-vieux, moitié goguenard, moitié vexé. Mais qu’y a-t-il de surprenant
-à cela ? Il t’a bien trompé, toi, Magon, un vieux poisson de mer
-sidonien qui connaît les choses et qui est réputé pour le plus avisé
-capitaine allant en Tarsis !
-
-— Oh ! je le lui revaudrai, m’écriai-je. Je finirai bien par
-l’attraper.
-
-— Je l’espère, me répondit le suffète ; mais il te donnera du câble à
-défaire. Figure-toi que ce renard d’eau salée est arrivé à me
-soutirer deux bonnes galères et trois cents solides Phéniciens !
-
-— Par Astarté, voilà qui est habile ! exclamai-je. Et comment a-t-il
-fait, ce Tyrien de malheur ?
-
-— Comment il a fait ? dit Adonibal après avoir vidé sa coupe. J’avais
-trois cents criminels de la métropole, condamnés à la déportation, et
-faisant escale ici. Mes prisons étant encombrées d’esclaves, je
-n’attendais qu’une occasion de les expédier aux mines en Tarsis,
-quand le Bodmilcar est venu. Trois cents hommes, des Sidoniens, des
-gens de Béryte, de Byblos et d’Arvad, des malfaiteurs, tous frais et
-solides comme des dauphins. J’ai chargé Bodmilcar de me les emmener
-là-bas, et je lui ai donné deux galères, et je lui ai écrit, signé,
-scellé, cacheté sa commission, et que Khousor-Phtah l’écrase ! Il
-aura, tout simplement, dans l’espoir de te rencontrer, armé mes
-galères avec ses malfaiteurs mis en liberté.
-
-— Ils sont faits pour s’entendre, m’écriai-je ; mais que j’arrive
-dans ses eaux, et je m’en charge. »
-
-Sur ces entrefaites entrèrent Hannibal, Asdrubal, Amilcar, Chamaï,
-Himilcon et Gisgon.
-
-« Hé ! vous voilà, mes enfants, dit Adonibal ; approchez, que je vous
-voie. Vous vous êtes toujours bien portés, m’a-t-on dit ?
-
-— Nous nous sommes bien portés, notre maître, répondirent-ils.
-
-— Voici Amilcar, que j’ai vu mousse sur mon navire, reprit le vieux
-suffète, et à présent il est capitaine ! Et Himilcon, qui connaît si
-bien les constellations. Aimes-tu toujours le bon vin, Himilcon ?
-
-— Toujours, maître, répondit le pilote. Le bon vin me conserve la vue
-et l’entendement.
-
-— Tu as raison, tu as raison, dit le vieux. Et toi, Gisgon, n’as-tu
-pas encore retrouvé tes oreilles ?
-
-— Les voici, dit Gisgon, dans cette bourse, et j’y ai ajouté trois
-jolies paires d’autres, celles des Sicules qui me les ont coupées. »
-
-Adonibal se fit raconter notre combat chez les Sicules, et rit de bon
-cœur au récit de Gisgon. Ensuite on apporta le pain et la viande, et
-nous mangeâmes.
-
-« Je suis content de vous voir, mes enfants, dit le suffète, et aussi
-de voir Asdrubal et ces deux capitaines ici. Je visiterai vos navires
-demain. Quand je les regarde par cette fenêtre, ils me paraissent
-beaux et bien construits.
-
-— Maître suffète, lui dis-je, parmi ces Égyptiens que t’a vendus si
-subtilement Bodmilcar, ne se trouvait-il pas aussi quelques Helli,
-des Phokiens ?
-
-— Une douzaine, mon fils, répondit le suffète.
-
-— Et parmi ceux-ci, n’y avait-il pas une femme et un jeune garçon ?
-
-— L’un et l’autre, reprit Adonibal ; mais que veux-tu que nous
-fassions de Pilegech et de jeunes garçons ici ? Il nous faut des
-hommes forts et vigoureux. Les Libyennes ne nous manquent pas. J’ai
-donc laissé à Bodmilcar la femme et le jeune enfant, et il les a
-emmenés avec lui. N’a-t-il pas un eunuque pour les garder ?
-
-— Ah ! m’écriai-je, tu as vu l’eunuque ?
-
-— Oui, un grand Syrien couard, qui m’a fort déplu. Je ne sais trop
-combien de fois il m’a demandé s’il était possible de revenir d’ici à
-Tyr. Mais Bodmilcar le traîne à sa suite, et ne le lâche pas. Oh ! il
-tient bien ce qu’il tient ! »
-
-Après le repas, des hommes, avec des torches, vinrent nous
-reconduire. Nous descendîmes directement l’escalier de la tour,
-jusqu’au premier étage. De là, par une petite porte carrée, nous
-arrivâmes sur la galerie intérieure d’une courtine ; sur cette
-galerie en pente ouvrent les portes et les fenêtres des logements
-construits dans l’épaisseur du mur pour les soldats. Au bas de la
-courtine, nous traversâmes une grande salle voûtée, puis un corridor
-qui nous conduisit sous la porte nord du palais amiral. Au bas de
-l’escalier qui monte du quai à la plateforme de cette porte, la
-propre barque du suffète amiral nous attendait. Elle nous conduisit
-hors du bassin réservé ; nous longeâmes le môle et nous fûmes bientôt
-à nos navires où les matelots, consignés par mon ordre, attendaient
-le lendemain avec impatience, en faisant toutes sortes de beaux
-projets. Les trompettes, autour de nous, sonnaient la retraite pour
-faire revenir sur les navires les marins attardés, et les fanaux
-allumés de tous côtés faisaient voir la masse des navires encombrant
-le quai, les hautes fenêtres éclairées de la ville au loin, et près
-de nous le palais amiral, massif et sombre, par les meurtrières
-duquel perçaient quelques rares et faibles lumières.
-
-Dès le matin, je fis tout mettre en ordre pour recevoir la visite de
-l’amiral. Il ne tarda pas ; je vis bientôt sa grande barque à douze
-rameurs, qui sortait du bassin réservé. Dès qu’il fut sur le pont de
-l’Astarté, il se retourna d’un air impatient du côté des créneaux de
-son palais.
-
-« Est-ce qu’ils n’ont pas encore fini, grommela-t-il, ces imbéciles ?
-Je leur avais pourtant donné mes ordres en partant. Ah ! tout va mal,
-tout va mal, maintenant que nous vieillissons ! Au temps de notre
-jeunesse on était plus expéditif. »
-
-Comme il disait cela, des hommes parurent au haut de la tour et on
-attacha une dizaine de têtes aux créneaux.
-
-« Ce n’est pas malheureux ! dit le suffète. Ils ne savent plus couper
-une tête à présent. Il y a un grand quart d’heure que la chose
-devrait être faite. »
-
-Après que l’amiral eut compté ses têtes du doigt, sa bonne humeur lui
-revint. J’en profitai pour lui écouler sur-le-champ ma marchandise et
-mes esclaves. Le vieux suffète avait le cœur généreux et la main
-ouverte. Il me paya largement. Quand on commande à des gens de mer,
-il faut savoir ne pas marchander à l’occasion, et peu de gens étaient
-propres à commander et à gouverner comme Adonibal, amiral d’Utique.
-Il visita ensuite mes navires dans toutes leurs parties et loua fort
-la construction et l’aménagement.
-
-« Tu pourras, me dit-il, les faire entrer en cale sèche et visiter
-ton doublage et tes éperons. Il ne t’en coûtera rien. Je te donne
-cette marque de ma satisfaction, en compensation du mauvais quart
-d’heure que je t’ai fait passer à ton arrivée. Allons, qu’on enlève
-ces marchandises et qu’on emmène ces esclaves. Il faut maintenant que
-j’aille à Carthada, de l’autre côté de la baie, rendre un peu la
-justice à ces Tyriens et régler leurs contestations. Où est mon
-bourreau et ses aides ?
-
-— Nous voici, répondirent ses gens.
-
-— Avez-vous vos fouets, vos cordes et vos instruments ?
-
-— Nous les avons, seigneur amiral, répondit le bourreau.
-
-— Bien, partons. Au revoir, Magon ; au revoir, vous autres ; d’autant
-que je vois que tous ces braves gens sont impatients de courir la
-ville ; leurs sicles les démangent dans la bourse. Ah ! la jeunesse,
-la jeunesse ! nous avons été jeune aussi ! »
-
-Disant cela, le bon Adonibal descendit dans sa barque suivi de ses
-gardes, scribes et bourreaux, et s’éloigna rapidement dans la
-direction de l’île où est bâtie la vieille Utique. Des gardes vinrent
-par le quai, avec des manœuvres, enlever le soufre et les pierres de
-lave et emmener les esclaves.
-
-Je donnai aussitôt congé à tous les hommes qui n’étaient pas
-nécessaires à la garde des navires. Les Phokiens partirent, emportant
-leur mort enveloppé dans une grande étoffe, vers le cimetière, où un
-de nos matelots se chargea de les conduire. Comme j’avais été
-satisfait d’Aminoclès, je lui remis, pour lui et les siens, deux
-sicles d’argent. Il les regarda surpris.
-
-« Pour quoi faire, ces images en argent ? me demanda-t-il.
-
-— C’est juste, dis-je ; les sauvages de ton pays ne connaissent pas
-l’usage de l’argent monnayé. Va, le matelot qui est avec toi ne
-tardera pas à te l’apprendre : sois tranquille ! »
-
-Je descendis sur le quai, accompagné d’Hannon, d’Hannibal, de Chamaï,
-de Bicri et des deux femmes. Himilcon et son ami Gisgon partirent
-avec Asdrubal et Amilcar. Nous avions tous la bourse bien garnie, et
-mes nouveaux compagnons étaient impatients de visiter les curiosités
-de la célèbre ville d’Utique. A quelques pas de l’endroit où étaient
-mes vaisseaux, je me rendis d’abord au temple d’Astarté qui est à
-l’entrée du port, au rez-de-chaussée d’un des forts qui défendent le
-passage. Chamaï, Bicri et Abigaïl, qui ne voulaient pas sacrifier à
-la déesse, m’attendirent sur le quai, s’amusant à regarder le
-mouvement des navires qui entrent et qui sortent du Cothôn et du port
-marchand, dont on voit, de ce coin, la tour d’angle à droite et
-l’avant-bassin à gauche.
-
-Le temple d’Astarté est fort simple, comme il convient pour un temple
-bâti dans un fort. Il est supporté par huit pilastres sans ornements,
-revêtus, comme les murs, d’un stucage d’ocre jaune. Au fond, on voit
-une statue de la déesse qui est représentée couchée, avec un
-croissant d’or sur la tête. La tablette du tarif des sacrifices est à
-l’entrée, à droite, et j’eus bientôt expédié le mien, qui me coûta
-cinq sicles. Le commandant du fort, qui me connaissait, me permit de
-monter sur la terrasse, du haut de laquelle on a une fort belle vue.
-Chamaï, Bicri et Abigaïl vinrent m’y rejoindre. De cette terrasse,
-quand on est tourné vers la mer, on voit à sa gauche le palais amiral
-et le Cothôn, à sa droite la partie de la ville qui touche à la mer,
-l’île, berceau d’Utique, et le port marchand qui la sépare de la
-terre ferme. Quand on regarde vers la terre, on voit le tapis blanc
-de la ville, coupé par les rubans noirs et tortueux des rues, parsemé
-de dômes bruns et rouges qui se détachent sur la blancheur des
-terrasses et des murs, la double ligne brune des fortifications qui
-enserrent la ville par terre et par mer, et au sud, au sommet de la
-ville, sur une hauteur, la forte et massive Botsra, où réside le
-suffète sacré. Tout autour de la ville, au delà d’un mouvement de
-terrain le long duquel serpentent un fossé et une palissade,
-troisième ligne avancée des fortifications, on voit la campagne
-verdoyante et jaunissante, couverte d’arbres et de moissons, parmi
-lesquels on distingue les terrasses blanches et les dômes bruns des
-maisons de campagne, des fermes et des citernes[1].
-
-Le Cothôn d’Utique, sans pouvoir être comparé à ceux des métropoles
-Tyr et Sidon, est encore magnifique ; c’est le plus beau de nos
-établissements de l’ouest, tant pour la commodité des dispositions
-que pour leur appropriation au climat. Ce Cothôn est carré, à angles
-arrondis. Il peut contenir quatre cents navires de guerre. A droite,
-en venant de la mer, il a pour annexe un petit bassin au fond duquel
-s’ouvre, entre deux grandes colonnes, la large porte de l’Arsenal. Le
-fond du Cothôn, du côté de la terre, a quatre cent quatre-vingts
-coudées, soit près de trois quarts de stade de façade. La longueur,
-depuis le fond du Cothôn jusqu’au môle qui le ferme du côté de la
-mer, est pareillement de quatre cent quatre-vingts coudées. Sur trois
-faces, au fond, à droite et à gauche, on voit, presque à fleur d’eau,
-d’abord les quais qui ont plus de douze coudées de large et sont
-dallés ; derrière ces quais, on voit un mur en blocage, revêtu d’un
-parement de pierre de Malte, uni et plat, évidé régulièrement par les
-ouvertures des voûtes et les baies des portes de cales. Ces cales,
-comme je l’ai dit, sont au nombre de soixante. Leur profondeur
-n’étant que de quarante coudées et leur largeur de douze, elles ne
-peuvent recevoir que de petits vaisseaux, comme le Cabire. On conduit
-les grands navires à radouber dans le bassin annexe qui est devant
-l’Arsenal. La hauteur des cales est de seize coudées. Elles sont
-recouvertes d’une terrasse plate et dallée, qui forme ainsi,
-au-dessus du quai à fleur d’eau, un deuxième quai. Sur ce deuxième
-quai, large comme le quai inférieur, sont bâtis en retraite les
-magasins superposés aux cales, lesquels ont quatorze coudées de haut
-et sont disposés symétriquement à l’étage inférieur. Les terrasses de
-ces magasins forment un troisième quai, qui est au niveau de la
-ville, et toutes ces constructions sont bâties sur citernes. Ce sont
-vraiment de beaux édifices.
-
-
-Illustration : Utique.
-
-
-Le fond du port est interrompu au milieu par une jetée dallée, qui
-fait suite aux quais inférieurs, de niveau avec eux, et les rejoint
-au quai pareil qui fait le tour du palais amiral. Cette jetée et le
-quai forment une belle place au fond du Cothôn, dans l’intervalle des
-cales et des magasins. Au fond de cette place, qui est toujours
-très-animée, des degrés dallés conduisent aux quais du premier et du
-deuxième étage, par les derniers desquels on entre dans la ville, en
-passant sous des voûtes percées dans le mur épais et crénelé qui
-entoure tout le Cothôn, l’Arsenal et son avant-bassin et rejoint le
-môle du côté de la mer. L’entrée du Cothôn est défendue, du côté de
-la terre, par le fort dans lequel est le temple d’Astarté, formant
-l’extrémité du mur crénelé auquel s’appuient les cales et les
-magasins, et en face de ce fort, à soixante coudées de là, par deux
-forts reliés par une courtine, formant l’extrémité du môle. La passe,
-rétrécie par les quais de halage qui entourent les forts, n’a que
-trente coudées de large et cent coudées, soit un demi-trait d’arc, de
-long.
-
-L’entrée du bassin du fond, qui est l’avant-bassin de l’Arsenal, est
-pareillement défendue par deux forts dont l’un forme l’autre
-extrémité du môle. En face, aux deux angles du fond du Cothôn, sont
-aussi deux forts, dont l’un contient un temple ; le mur qui s’appuie
-au môle et fait le tour de l’avant-bassin et de l’Arsenal pour venir
-rejoindre le fort de gauche du fond du Cothôn et le grand mur
-d’enceinte de la ville est épais et crénelé, et l’Arsenal est séparé
-de son avant-bassin par un autre mur crénelé dans lequel est percée
-une haute porte carrée, flanquée de meurtrières.
-
-Hannibal, regardant d’abord tout cet ensemble, ces sept forts, ce mur
-qui entoure le Cothôn et l’Arsenal, et se joint par un fort au mur
-d’enceinte de la ville, le jugea très-bien imaginé, bâti dans toutes
-les règles et propre à défier les plus vigoureuses attaques.
-
-Le môle lui-même est une très-belle construction. Il va de l’entrée
-de l’avant-bassin de l’Arsenal à l’entrée du Cothôn, et est élevé sur
-pilotis. Il n’a pas moins de vingt-quatre coudées d’épaisseur, et
-dans le blocage épais sont percés des évents habilement ménagés pour
-diviser, amortir et finalement annuler la force du choc des lames. La
-pente de ces petits canaux rejette l’eau vers la mer. C’est un
-très-bel ouvrage, et qui fait honneur à la ville d’Utique et à son
-suffète amiral Adonibal qui l’a fait construire.
-
-Au centre du Cothôn s’élève le palais amiral ; ce vaste et superbe
-édifice se compose d’un corps de logis principal, flanqué de six
-tours rondes et de quatre bastions ou forts latéraux.
-
-Le corps principal, vaste parallélogramme irrégulier, porte une tour
-ronde à chaque angle extérieur. Le centre est une cour rectangulaire
-sur laquelle donnent toutes les baies de portes et de fenêtres des
-différentes salles de l’édifice. Tout autour de l’intérieur de cette
-cour règne une galerie à piliers supportant deux étages de voûtes.
-
-Au nord du palais, une grande porte surmontée d’un large balcon et
-protégée par deux tours engagées, pareilles à celles des angles
-extérieurs, s’ouvre sur le bassin réservé au suffète amiral. Au sud,
-l’avant-cour, par laquelle nous avions passé pour monter dans une des
-tours intérieures dont on ne voit du dehors que le sommet et le dôme,
-est précédée d’une haute porte fortifiée, appuyée sur deux tours
-rondes semblables aux autres et protégée par des murs crénelés,
-percés de meurtrières et engagés dans la façade du palais.
-
-En sortant du temple, je longeai le quai ; je pris par la place qui
-est au bout de la jetée du palais amiral, je montai les degrés qui
-conduisent sous les voûtes du mur et nous sortîmes de l’enceinte du
-Cothôn vers la ville. Après avoir passé devant le bel établissement
-des bains, je pris par la deuxième rue de gauche qui monte, en
-serpentant, jusqu’au quartier de la Botsra : dans ce quartier se
-trouve, tout en haut, au pied du plateau même où est la Botsra, une
-place avec des arbres, des échoppes où l’on vend à boire et à manger,
-des musiques et des divertissements de toute espèce. C’est le
-rendez-vous ordinaire des gens de mer. A l’une des extrémités de la
-place se tient aussi le marché des animaux sauvages, de l’ivoire, des
-esclaves et autres produits et curiosités de l’intérieur de la Libye.
-Cette place est encombrée à toute heure de gens de toute espèce, des
-meilleurs comme des pires, musiciens, montreurs de singes, acrobates,
-danseurs et danseuses, marchands de bonnets et de sandales,
-perruquiers, vendeurs de gâteaux et de boissons fraîches, chanteuses
-et vendeuses de fruits frais et secs, et autres gens qui s’empressent
-autour du matelot à terre, quand il a des sicles dans sa bourse. Pour
-moi, je n’avais pas eu l’intention d’y aller en sortant du Cothôn,
-mais mes pieds m’y avaient porté machinalement, par suite de mes
-vieilles habitudes du temps que j’avais été matelot et pilote.
-
-Et de fait, on s’y amusait à la place de la Botsra. Je ne tardai pas
-y rencontrer bon nombre de mes garçons qui s’en allaient par bandes,
-comme c’est la coutume des gens de mer, riant, criant, chantant, se
-poussant, bousculant les gens et achetant des boissons et du vin à
-tous les marchands qu’ils rencontraient.
-
-« Voici, dit Hannibal, un joli endroit et plein de gaieté.
-
-— Parles-tu de ce mur ? dit Hannon en lui montrant la muraille
-au-dessus de la porte de la Botsra, à laquelle étaient attachées
-quelques têtes de la juridiction du suffète sacré.
-
-— Pour ce qui est de cette muraille crénelée et percée de
-meurtrières, répondit Hannibal, elle est d’une bonne construction et
-difficile à escalader. Les quatre tours et les huit tourelles qui la
-flanquent me réjouissent la vue. Mais, quelle est cette bête ici ? »
-
-Chamaï, Bicri et les femmes laissèrent échapper une exclamation de
-surprise à la vue d’un grand éléphant conduit par des Libyens.
-
-« Seigneur des cieux ! s’écria Bicri, combien faudrait-il de flèches
-pour abattre un monstre pareil ! C’est une bête effroyable.
-
-— Ce doit être le Béhémoth dont on parle chez nous, dit Chamaï ; mais
-je ne l’avais jamais vu.
-
-— C’est un éléphant, répondis-je, et les grandes dents que vous voyez
-dans sa gueule comme des cornes, c’est de l’ivoire, et cette espèce
-de câble qu’il a au bout du nez, c’est sa trompe, dont il est adroit
-comme d’une main.
-
-
-Illustration : C’est un éléphant, répondis-je.
-
-
-— Une charge d’animaux pareils, s’écria Hannibal, renverserait en
-plaine des bataillons entiers, et je ne verrais qu’un moyen d’y
-résister, ce serait de s’ouvrir devant eux et de les laisser passer,
-en leur jetant des flèches et des lances dans les flancs et par
-derrière.
-
-— On commence, dis-je, à savoir les apprivoiser et à les dresser pour
-la guerre. On leur met une tour sur le dos avec des archers dedans.
-Ces bêtes viennent du haut Bagrada et des bords du grand lac Triton,
-des forêts sauvages de l’intérieur de la Libye. »
-
-Nous vîmes aussi un hippopotame ou cheval de rivière et deux
-rhinocéros, avec des cornes sur le nez, que conduisaient ces Libyens.
-Ils les menaient à la Botsra, au suffète sacré, qui impose aux
-Libyens soumis du Bagrada un tribut d’ivoire, d’éléphants dressés et
-de bêtes curieuses. Chamaï, Hannibal et Bicri ne pouvaient se lasser
-d’admirer ces énormes animaux.
-
-Parmi la foule des spectateurs, je vis Jonas, qui les dépassait des
-épaules, entouré de cinq ou six matelots qui riaient grandement. De
-loin, on entendait sa grosse voix.
-
-« Maintenant, s’écria le sonneur, advienne que pourra ! Je suis en
-Tarsis et je vois les bêtes curieuses. Je n’aurais jamais cru qu’il y
-eût des bêtes pareilles, avec deux queues dont l’une au bout du nez !
-Combien d’hommes faudrait-il pour manger un animal si gros ! Et
-combien de marmites pour le cuire ! Et combien d’oignons pour
-l’assaisonner ! »
-
-Nous allâmes au marché, où nous vîmes vendre des Libyens rouges, à
-nez aquilin et à longs cheveux tressés. Je m’assis sous une tente,
-dans laquelle un homme syrien, qui se trouvait à Utique comme
-esclave, vendait, pour le compte de son maître, toute sorte de
-nourriture et de boisson. Il nous apporta deux pintades rôties, des
-olives, un ragoût de fèves et d’oignons, du bon pain et d’excellent
-vin d’Helbon. Hannibal s’assit à portée de son fourneau, où il se
-réjouissait de le voir frire des gâteaux de froment et de miel dans
-de l’huile. Bientôt je vis paraître Himilcon avec Gisgon, suivis
-d’une danseuse, d’une joueuse de flûte et de deux tambourins.
-
-La danseuse était une Maure de l’ouest, à face cuivrée, à cheveux
-tressés semblables à des serpents. Ses ongles, ses mains et ses
-sourcils étaient peints de rouge et sa figure était couturée aux
-joues de trois barres parallèles, comme s’en font les Mahouârins. La
-joueuse de flûte était une Libyenne blanche, une Berbère avec des
-cheveux blonds, le front haut et étroit. Elles étaient vêtues, toutes
-deux, de robes bariolées et fendues sur le côté à partir du genou, et
-portaient des épingles piquées dans les cheveux, les bouts des
-épingles formant des figures grotesques, des ceintures et des
-colliers de verroteries et d’émail, et des boucles d’oreilles en
-forme de croix. Les musiciens étaient fort laids. L’un me parut
-Rasenna, et l’autre avait la figure tellement peinte de rouge et de
-bleu et faisait tant de grimaces que je ne pus reconnaître sa nation.
-La danseuse avait des crotales et des bracelets sonores à ses bras
-nus et ses jambes.
-
-Himilcon vint me saluer, paraissant déjà fort gai. Il m’apprit que
-depuis le matin lui et Gisgon promenaient cet orchestre de taverne en
-taverne, pour se donner le plaisir de la danse et de la musique
-pendant qu’ils buvaient.
-
-« Ah ! les pauvres filles ! dit Abigaïl. Sont-elles ainsi forcées de
-danser pour tous les matelots ?
-
-— Non, dis-je. Elles dansent pour ceux qui les payent. Il n’y a point
-de mal à cela. »
-
-Nous nous divertîmes beaucoup à voir les danses de la Libyenne. Comme
-nous sortions après avoir mangé, je rencontrai Amilcar en compagnie
-d’un singe.
-
-« Où as-tu acheté ton singe, Amilcar ? s’écria Hannibal. Voici
-longtemps que j’ai envie d’en avoir un ; je veux lui apprendre le
-maniement des armes.
-
-— Et moi, la danse, dit Hannon.
-
-— Et moi, à monter au mât et à tirer de l’arc, dit Bicri.
-
-— Et moi, à faire des grimaces et à imiter Jonas, dit Chamaï.
-
-— C’est cela, s’écria tout le monde. Achetons un singe : il nous
-divertira pendant la navigation.
-
-— Vous n’avez qu’à descendre près du port marchand, sur la place où
-demeure le riche marchand Hamoun. Dans la maison qui fait le coin de
-cette place et de la rue qui conduit au temple de Moloch, vous
-trouverez un marchand qui en a toute une cargaison, de fauves, de
-roux, de gris, de noirs, de verts, avec et sans queue, dressés ou non
-dressés : il y a du choix. »
-
-En descendant du côté du port marchand, j’eus la satisfaction de
-rencontrer Aminoclès complétement ivre, entre deux matelots qui
-l’emmenaient en chantant à tue-tête. Il avait appris l’usage qu’on
-peut faire d’un sicle monnayé.
-
-Je n’eus pas de peine à trouver le marchand de singes. Hannon fut
-chargé de choisir celui qu’il trouverait le plus spirituel, et en
-désigna un qui fut honoré de l’approbation générale.
-
-« Et comment l’appellerons-nous ? dit Hannibal, qui était ponctuel en
-toutes choses ; car il lui faut un nom.
-
-— Ne trouves-tu pas, dit Hannon, qu’il ressemble tout à fait au vieux
-Guébal, juge du bas quartier à Sidon, quand il roule ses yeux et se
-gratte la tête en rendant ses sentences ?
-
-— Tout à fait, s’écria Hannibal en éclatant de rire ; c’est tout à
-fait lui-même.
-
-— Eh bien ! appelons-le Guébal. Viens, Guébal ! »
-
-Nous nous rendîmes ensuite, en compagnie de Guébal, sur le quai, d’où
-un canot nous transporta, à travers le port marchand, sur l’île qui
-est le quartier des gens les plus riches et où sont les plus belles
-maisons. Nous conduisîmes les deux femmes à un bain superbe, qui est
-à l’extrémité de l’île, sur le terre-plein du mur, au-dessus du petit
-bassin annexe où les gens riches ont leurs bateaux de plaisance ;
-car, depuis dix ans, il y a dans Utique quelques marchands qui ont de
-grosses fortunes et de belles maisons, et on commence à goûter des
-plaisirs plus tranquilles que ceux de gens de mer, toujours en voyage
-ou en expédition. Nous nous rendîmes nous-mêmes aux bains des hommes
-pour nous faire étuver, arranger la barbe et les cheveux. Nous
-allâmes ensuite chercher les deux femmes, et notre canot nous
-conduisit à la pointe voisine du Cothôn, où nous visitâmes la tour
-des signaux. De là je conduisis mon monde dans les jardins qui sont
-entre la basse ville et la Botsra, jardins magnifiques où se voit un
-temple d’Achmoun et une grande citerne publique, toujours entourée de
-femmes et de bavards, et, la nuit approchant, nous revînmes sur
-l’Astarté, dont tous les fanaux étaient allumés. J’y trouvai
-l’esclave de mon ancien hôte, que j’avais connu à mes précédents
-passages à Utique et qui nous priait de venir manger avec lui le
-lendemain : ce que je lui fis promettre. Mon cuisinier nous avait
-préparé un festin superbe, qui fut entamé au son des trompettes
-sonnant la retraite. Peu à peu mes gens rentrèrent les uns après les
-autres, plus ou moins ivres, plus ou moins bruyants ; mais à mesure
-qu’ils touchaient le pont du navire, l’habitude de la discipline leur
-rendait leur silence accoutumé, et ils allaient se coucher sans
-bruit. Himilcon rentra des derniers ; je dois dire, à sa louange,
-qu’il revint sur ses pieds et traversa le pont à peu près droit, même
-sans le secours de son ami Gisgon.
-
- 1. Les descriptions d’Utique sont empruntées à l’excellent livre
- \ de M. Daux : Fouilles exécutées dans le Zeugis et le Byzacium.
-
-
-XII L’oracle.
-
-
-Le lendemain, je me rendis d’abord à la place qui est près du temple
-d’Achmoun et du port marchand. C’est le grand marché d’Utique. Elle
-est entourée de hautes maisons à piliers, et sous les piliers il y a
-des voûtes où sont les boutiques des marchands. Leurs magasins sont
-dans des cours, à l’intérieur des maisons. On peut voir sous ces
-voûtes toute espèce de marchandises de Libye, des cuirs crus et
-travaillés, des pierres fines propres à la gravure, du cuivre de
-Numidie, des peaux de lion de l’Atlas, des lanières de cuir
-d’hippopotame du lac Triton, des dents d’éléphant du Macar, des blés
-du Zeugis et du Byzacium, des laines de chez les Libyens Garamantes.
-Je consacrai une partie de la journée à faire mes achats en ivoire,
-dont je me procurai, à de bonnes conditions, une très-grande
-quantité. Mes opérations marchaient à souhait. Le soir, je me rendis
-chez mon hôte en compagnie d’Hannibal et d’Amilcar. Hannon et Chamaï
-préféraient courir la ville avec Abigaïl et Chryséis, et Bicri se
-divertissait en compagnie de Gisgon, d’Asdrubal et d’Himilcon. Mon
-hôte Barca, riche armateur de la ville, nous avait fait préparer, sur
-la terrasse de sa maison, une tente de belles étoffes sous laquelle
-on servit un repas magnifique.
-
-A la fin du festin, on apporta le vin et on fit venir des musiciennes
-et des danseuses, pour divertir l’assistance. Parmi les esclaves de
-Barca se trouvait un vieux Libyen qui connaissait tous les chants et
-traditions de son peuple, et qui nous raconta des choses
-extraordinaires sur son origine.
-
-D’après cet homme, il y aurait eu autrefois au sud de la Libye une
-très-grande mer*, recevant plusieurs fleuves. Au sud de cette mer
-était le pays des hommes noirs, pareils à des singes. C’était le vrai
-lac Triton ou Pallas, et les lacs que nous appelons maintenant
-Tritons, et qui forment une chaîne au pied des monts Atlas, depuis le
-voisinage de Gadès sur Syrte jusqu’au sud de Karth[1] en Byzacium
-sont ou des marais produits par le déversement des deux grands
-fleuves qui viennent des montagnes du sud, et dont les eaux sont
-arrêtées par l’Atlas, ou des restes de cette mer quand ils sont
-salés. Il y a donc un premier gradin de montagnes et de plateaux,
-tout au sud, qui versent leurs eaux jusqu’aux Tritons et à l’Atlas,
-et un deuxième qui verse les eaux de l’Atlas, comme par exemple le
-Macar ou Bagrada, dans la Grande Mer. Mais plus à l’ouest il y a
-d’autres fleuves dont la source vient de l’Atlas, qui se tarissent
-actuellement dans les sables, et qui se jetaient autrefois dans la
-grande mer du sud, laquelle communiquait à l’Océan. Ainsi, il y a des
-centaines et des centaines d’années, la Libye était bordée, au sud du
-plateau sur lequel l’Atlas s’élève au nord, par l’Atlantique qui
-pénétrait jusque dans la Syrte et près de l’Égypte. La Libye était
-alors une presqu’île, que le détroit de Gadès ne séparait pas encore
-de Tarsis. Mais le détroit de Gadès était un isthme, et la mer
-faisait le tour de la Libye par sa côte nord actuelle, par les
-Syrtes, la séparant de l’Égypte par un bras assez étroit, par le sud,
-où elle occupait la place où sont maintenant les sables, et par
-l’ouest, où elle rejoignait l’Océan.
-
-A la suite de violents tremblements de terre, les Libyens disent que
-l’isthme de Gadès fut rompu et changé en détroit, et que la mer, se
-déversant d’un côté par les Syrtes et de l’autre par le midi de la
-Libye, s’écoula vers la Grande Mer et vers l’Océan ; du côté de la
-Grande Mer elle inonda tout, et je le crois volontiers, car les
-Sicules racontent qu’il y a de longues, longues années, leur terre
-tenait par un isthme celle des Vitaliens, et nous-mêmes, Phéniciens,
-nous nous souvenons de ce terrible déluge qui dans ces temps reculés
-sépara Kittim de la terre ferme. A l’ouest, la mer, en s’écoulant
-dans l’Océan, submergea nombre d’îles dont il ne reste aujourd’hui
-que les îles Fortunées, dont je parlerai plus tard. Ces archipels
-offraient, même pour des barques, une communication facile avec la
-grande terre des Atlantes, à l’ouest de laquelle est encore une autre
-grande terre. Mais l’Atlantide a disparu, et avec elle toute
-communication avec la grande terre de l’extrême ouest. C’est de là
-que disent être venus les Libyens, tant les Libyens rouges que les
-Libyens blancs ; ils marchèrent vers l’est, fondant les villes et
-répandant le culte de leurs dieux, qui sont le Dionysos et la Minerva
-des Helli et des Vitaliens, et aussi le Dzeus Libyen que nous
-appelons Baal Hamoun, et ce sont eux qui fondèrent des villes en
-Égypte avant les Égyptiens. Puis les Pélasges vinrent à leur tour en
-Libye, conduits par Melkarth Ouso, et s’en retournèrent après vers
-l’est, comme ils le racontent encore maintenant, et comme les Helli
-le racontent d’après eux. Puis les terres se rompirent, les mers se
-précipitèrent, le monde devint comme il est maintenant, et les dieux
-protégèrent les gens de Sidon, rois de la mer, qu’on vit apparaître
-partout sur leurs navires, trafiquant, exploitant les mines, fondant
-les villes, répandant les arts et la connaissance de l’écriture.
-
-Je ne saurais dire combien les récits du vieux Libyen nous
-intéressèrent. Hannibal s’écarquillait les yeux à force de l’écouter,
-poussant des exclamations de surprise. Pour moi, je n’étais pas
-étonné, car j’avais pensé souvent à toutes ces choses, mais jamais je
-ne les avais si clairement entendues. Je me couchai la tête troublée,
-et dans la nuit je rêvai que je découvrais la terre à l’ouest de
-l’Atlantide et que j’y faisais un merveilleux voyage. Quand je me
-réveillai de mon rêve, je formai intérieurement la résolution de
-pousser une pointe vers l’ouest et d’y faire un voyage de découverte,
-après que j’aurais fini mes affaires en Tarsis.
-
-Le troisième jour de mon arrivée à Utique, Adonibal me fit demander.
-Je me rendis aussitôt au palais amiral, dans la grande salle à
-coupole d’où l’amiral peut voir la ville, la mer et le port.
-
-« Quand pars-tu, Magon ? me demanda le suffète.
-
-— Je compte partir après-demain, lui dis-je. J’ai fait mon
-chargement.
-
-— Bien. Voici des lettres pour les suffètes de Rusadir et de Gadès,
-me répondit-il. Je te donne aussi dix bons marins pour compléter ton
-équipage, vu les pertes que tu as faites, dans le cas où tu
-réussirais à mettre la main sur Bodmilcar. Tu sais que l’homme est de
-taille à se défendre.
-
-— Je te rends grâce, répondis-je au bon Adonibal, et tu peux être
-assuré que je ferai de mon mieux.
-
-— A propos, me dit l’amiral, donne-moi donc cinquante sicles si tu
-les portes sur toi.
-
-— Bien volontiers, maître, répondis-je. Mais me diras-tu pourquoi je
-te dois cinquante sicles ?
-
-— Oh ! ce n’est rien, reprit l’amiral de son ton facétieux : le prix
-de deux Ligures que tes hommes m’ont à peu près tués. Je ne t’en
-parlerais pas, mais tu sais qu’il faut tenir ses comptes exactement :
-c’est le premier principe d’un bon Phénicien. Pour ce qui est de tes
-assommeurs de Ligures, tu n’as qu’à les aller réclamer au cachot, là
-en bas ; voici l’ordre pour qu’on te les délivre. Ils sont en train
-d’y cuver honorablement leur vin.
-
-— Ah ! ah ! dis-je en riant, tu me les as fait ramasser pour me
-prouver que ta police est bien faite. Te souviens-tu, maître suffète,
-quand j’étais timonier à bord de ton navire, et que tu vins me
-réclamer dans la prison de Kittim, où ils m’avaient mis, parce que
-j’avais cassé la tête au gros marchand de Séhir ?
-
-— Oui, oui, fit joyeusement le suffète. Nous étions jeunes dans ce
-temps et je commandais l’Achmoun, un joli bateau. Moi aussi j’ai fait
-du bruit quand j’étais matelot et pilote et que j’arrivais à terre la
-bourse bien garnie. Maintenant je suis vieux, je ne peux plus
-naviguer, et je suis échoué ici sur le rivage comme une vieille
-carcasse démâtée. Je rends la justice au peuple : quand on est jeune,
-on s’amuse à fendre les têtes, et quand on est vieux, les faire
-couper !
-
-— Qu’est-ce qu’ils ont fait, mes garçons ? demandai-je.
-
-— Il paraît, me répondit l’amiral en riant, qu’ils s’étaient mis dans
-la tête de faire danser un prêtre de Dionysos. Ils l’avaient emmené
-boire avec eux, l’avaient enivré, lui avaient barbouillé la figure de
-rouge et de bleu, et voulaient absolument le faire danser. Là-dessus,
-des soldats ligures ont tenté de mettre le holà et de protéger le
-prêtre. Tu comprends que tes garçons n’ont pas perdu cette belle
-occasion de querelle ; deux Ligures sont restés sur le carreau, et la
-garde amirale étant survenue au tapage m’a conduit quatre de tes
-ivrognes, que je me suis empressé d’envoyer au cachot. Mais je ne les
-ai pas fait fouetter : tu sais que je suis indulgent pour les gens de
-mer. Délit commis à terre, délit oublié : il faut bien que le marin
-s’amuse, et on a beau être vieux et amiral, on se rappelle le temps
-où on était jeune et pilote. »
-
-Je descendis au cachot, qui est dans de grandes salles voûtées et
-sans lumière construites sous le palais. Les unes servent de prison
-et les autres de dépôt d’armes et de munitions. Dans l’une de ces
-caves, je reconnus, à la lueur d’une torche que portait le
-guichetier, Bicri et trois de nos matelots, l’oreille fort basse.
-Après que je les eus fortement sermonnés, malgré mon envie de rire,
-je les envoyai consignés à bord. Ils ne se firent pas prier pour
-déguerpir, car les cachots du palais amiral ne sont pas précisément
-un lieu de plaisance, et on n’en sort généralement que pour aller à
-la croix ou à la potence.
-
-En remontant sur le quai du Cothôn, je me rendis à l’Arsenal par le
-passage souterrain pratiqué sous les quais, et je m’occupai, le reste
-de ce jour, du radoub de mes navires, qui fut terminé le soir même.
-J’en fus si content, qu’en revenant à bord je fis grâce à mes
-tapageurs, leur accordant encore la journée du lendemain pour se
-réjouir avant le départ.
-
-J’employai cette journée à me rendre tout seul, en compagnie de
-l’esclave Libyen de mon hôte, à un petit temple de Baal Hamoun qui
-est dans la campagne, à peu de distance de la ville d’Utique.
-
-Ce temple est au milieu d’une vaste et sombre forêt. Il est oblong,
-voûté sans porte ni fenêtre, n’ayant qu’une petite ouverture au dôme,
-par laquelle sort la fumée des sacrifices. On y pénètre par un
-passage souterrain, caché dans des broussailles sous une grosse
-pierre*. Trois vieux Libyens demi-nus, qui nous attendaient là,
-écartèrent la pierre, après avoir causé à voix basse avec l’esclave.
-Par le souterrain, j’arrivai dans une petite salle obscure, d’où
-j’entrai dans une seconde salle en me glissant entre le mur et une
-pierre plate posée de champ qu’on faisait tourner comme une porte sur
-ses gonds. Cette seconde salle était éclairée par deux lampes
-rougeâtres et fumeuses. Au fond, il y avait une autre pierre plate
-dans laquelle était percé un trou rond. On me fit rester dans cette
-salle, et un des Libyens, faisant tourner la pierre, me laissa jeter
-un regard dans la troisième salle. Elle était toute petite, et au
-fond, dans une niche, était une pierre incisée et tailladée qu’ils me
-dirent être le dieu. Sur leur ordre, je me prosternai par trois fois,
-puis ils amenèrent devant la niche un mouton noir dont l’esclave
-m’avait fait munir, et l’égorgèrent là, en faisant couler son sang
-dans une pierre creusée qui était par terre. Après cela, ils
-sortirent, refermèrent la pierre de la troisième salle où il ne resta
-que la niche, le dieu et le mouton égorgé, puis me dirent d’appliquer
-mon oreille contre le trou de la pierre plate, ce que je fis.
-Aussitôt ils éteignirent les deux lampes et nous restâmes dans une
-obscurité complète.
-
-
-Illustration : Je me prosternai.
-
-
-« Homme phénicien, dit une voix sourde, qui sortait de dessous terre,
-du fond du caveau, que me veux-tu ?
-
-— Oracle du dieu Hamoun, répondis-je saisi d’émotion, je veux savoir
-de toi si je dois naviguer à l’ouest, passé le détroit de Gadès, et
-s’il s’y trouve des terres ?
-
-— Elles s’y trouvent, répondit l’oracle.
-
-— Faut-il aller vers le nord pour les trouver, repris-je, ou vers
-l’ouest franc, ou vers le sud ?
-
-— Elles sont, répondit l’oracle, au nord, elles sont à l’ouest, elles
-sont au sud.
-
-— Mais, dis-je enhardi, quelle est la meilleure route à tenir ?
-Doublerai-je le promontoire Sacré, ou reconnaîtrai-je d’abord le cap
-de Gadès ?
-
-— Tu m’en demandes plus qu’un mortel n’en doit savoir. Laisse-moi, je
-ne puis plus répondre. »
-
-Les Libyens firent tourner la première pierre, et nous sortîmes à
-tâtons par le souterrain. Je leur fis un beau présent, et je
-retournai vers la ville, ému, perplexe, mais plein de confiance, et
-résolu à chercher des terres nouvelles en dehors du détroit de Gadès,
-dans le grand Océan.
-
-En revenant, je demandai à mon Libyen s’ils avaient beaucoup de
-temples souterrains pareils en Zeugis et en Byzacium. Il me dit
-qu’ils en avaient de plus beaux dans l’intérieur du pays, construits
-régulièrement avec des voûtes et des dômes, mais que les plus
-anciens, les vrais temples des Atlantes, étaient faits comme celui
-que nous venions de voir ; qu’il y en avait se composant seulement de
-deux pierres plates non taillées, posées de champ, avec une troisième
-placée par-dessus ; d’autres d’un plus grand nombre de pierres
-forment une allée couverte ; que les uns étaient à découvert, et que
-d’autres étaient cachés sous des monceaux de terre formant une
-colline ronde. Au sommet de ces collines, ils avaient quelquefois
-trois pierres placées deux de champ et l’autre par-dessus, et il y
-avait des cercles de grandes pierres autour de la colline. Les unes
-étaient des temples, d’autres des tombeaux, et il y en avait qui, par
-leur nombre couvraient une grande étendue de terrain. Quand on
-suivait ces groupes de temples, tombeaux et collines artificielles,
-on pouvait voir que leurs rangées formaient l’image d’un homme, ou
-d’un serpent, ou d’un œuf, ou d’un scorpion. Voilà ce que disait mon
-Libyen. Mais quand je lui demandai ce que signifiaient ces images, et
-pourquoi ces temples étaient les uns souterrains, les autres
-découverts, et ce qu’étaient les tombeaux de cette forme, je ne pus
-rien tirer de lui, sinon que c’était de la magie et de grands secrets
-qu’ils tenaient de leurs pères. C’est tout ce que je pus apprendre.
-
-Le lendemain, de bonne heure, je m’en fus, avec la permission du
-suffète amiral, faire puiser notre provision d’eau dans les belles
-citernes du quai. Elles sont à deux compartiments : l’un qui reçoit
-l’eau trouble des pluies découlant des rues dallées, des quais et des
-terrasses ; l’autre qui reçoit cette eau quand elle a reposé et s’est
-clarifiée. Les deux compartiments communiquent par des robinets en
-pierre à tête carrée, qu’on tourne au moyen d’une clef de bois.
-Toutes les maisons particulières et tous les établissements publics
-de nos villes de Libye ont de semblables citernes, et dans les
-villages de la campagne il y a aussi des citernes découvertes se
-composant de deux cercles accolés, dont l’un sert de réceptacle et
-l’autre de réservoir.
-
-Hannibal, qui s’était diverti à visiter les remparts, me dit qu’ils
-étaient aussi bâtis sur citerne. Il les trouvait fort beaux. Ces murs
-de blocage n’ont pas moins de vingt-quatre coudées d’épaisseur à la
-base et dix-huit au sommet. Aux deux tiers, au-dessus de la portée
-des béliers, les logements des soldats sont pratiqués sur deux étages
-dans l’épaisseur du mur, et on y monte par des rampes en pente douce.
-A trois quarts de portée d’arc en avant est une seconde ligne de murs
-moitié moins hauts, et plus avant encore, une palissade avec
-retranchement et fossé. Seulement, Hannibal avait observé sur la
-droite de la ville, tirant de l’Arsenal vers la campagne, un point
-faible, attendu qu’il était dominé par une hauteur, et il jugeait
-qu’on devrait y bâtir un fort couvrant cette hauteur et la joignant
-aux murs de la place. Sur ce point, je suis de son avis.
-
-Le cadran solaire établi par le suffète au-dessus du palais amiral
-marquait midi, quand, après avoir fait l’appel et trouvé tout le
-monde au complet, j’allai prendre congé du bon Adonibal. Le vieux
-suffète nous fit ses adieux avec toute sorte de souhaits de
-prospérité, et étant retournés à nos navires, je donnai l’ordre du
-départ. L’amiral, debout sur son balcon nous regarda partir, et nous
-le saluâmes de nos acclamations. Derrière nous sortirent quatre
-autres navires, qui se rendaient à Massalie, aux embouchures du
-Rhône, avec chargement complet.
-
-
-Illustration
-
-
-On compte d’Utique au détroit huit mille huit cents stades, que les
-navires rapides franchissent ordinairement en sept jours. Mais je
-trouvai une mer démontée et un vent du sud des plus violents qui nous
-contraignirent à une lutte continuelle. Ma navigation fut des plus
-rudes et des plus fatigantes. Je n’atteignis que le quatrième jour le
-promontoire des Cabires ou des Sept Caps, qu’on reconnaît
-ordinairement le deuxième, et je dus tellement courir des bordées au
-large pour le doubler que je finis par perdre la terre de vue, et que
-je dus fuir devant le temps par une mer furieuse qui me poussait au
-nord-ouest. Le septième jour de mon départ d’Utique, je reconnus le
-grand cap qui est le premier sur la côte, au sud des îles
-Pityuses[2].
-
-« Tarsis ! s’écria Himilcon, qui causait peu par le mauvais temps,
-ayant autre chose à faire qu’à bavarder, voilà Tarsis ! »
-
-Tous mes nouveaux se précipitèrent sur le pont ; mais avec les
-embruns et la pluie qui nous assaillaient sans relâche, il fallait
-nos yeux à nous pour voir quelque chose.
-
-Je me remis à courir des bordées pour éviter la côte, qui est
-dangereuse de ce côté. Heureusement que je m’étais outillé à Utique
-pour faire de grandes provisions d’eau, car dans les parages de
-l’Ouest on n’atterrit pas comme on veut. J’avais à boire pour quinze
-jours.
-
-Trois jours d’un combat acharné contre la mer me firent atteindre en
-même temps la côte de Libye et la fin du mauvais temps. La pluie
-cessa, le vent restant au sud-est, mais très-maniable. Le soleil
-reparut, et dans la nuit même, pendant que tous mes passagers
-dormaient, Himilcon et moi nous reconnûmes les hautes montagnes à pic
-de Calpe et d’Abyla. Bientôt nos navires passèrent sous cette
-muraille de rochers qui termine Tarsis au sud, et le matin, nous
-avions en vue la pointe qui ferme au sud la baie magnifique de Gadès.
-Sur cette langue de terre basse et plate, la blanche Gadès nous
-apparut avec ses dômes et ses terrasses, tout entourée de verdure, et
-bientôt nous rangions l’île où le sémaphore s’élève au milieu des
-maisons pressées et à côté du dôme du temple d’Astarté. Nous entrâmes
-dans le bassin du port, qui est à la fois port marchand et port de
-guerre, tandis que nos trompettes sonnaient et que nous saluions la
-terre de trois cordiales acclamations. Nous étions arrivés au premier
-but de notre voyage : nous étions en Tarsis.
-
- 1. Karth, la ville, d’où plus tard Cirtha, la Constantine
- \ actuelle.
- 2. Cap Palos.
-
-
-XIII Les mines d’argent.
-
-
-La ville de Gadès n’a pas une étendue considérable, mais elle est
-coquette et bien bâtie. Les Phéniciens ont introduit aux environs, la
-culture du grenadier et du citronnier, et les jardins qui entourent
-Gadès produisent en abondance grenades, oranges et limons. Au centre
-de la ville, et communiquant directement avec le port par une rue
-large et droite, est le marché. C’est l’entrepôt de l’argent en
-lingots qui vient des mines de l’intérieur. On y vend aussi des
-murènes salées en barils, qu’on pêche et qu’on apprête dans ces
-parages, des chats de Tarsis[1] excellents pour la chasse du lapin,
-un peu de fer qui vient de la côte nord, et généralement toute espèce
-de marchandises et de curiosités. Ce marché est entouré de boutiques
-de riches marchands et chargeurs, propriétaires de mines, qui
-échangent l’argent contre le cuivre, les objets manufacturés, les
-marchandises de pacotille. C’est là que nous nous rendîmes après
-avoir fait notre visite au suffète amiral, distribué la paye aux
-matelots, rameurs et soldats, et placé nos navires à la place qui
-leur fut assignée à quai.
-
-Je n’eus pas de peine à retrouver la maison du riche marchand
-Balsatsar, avec lequel j’avais eu affaire dans mon précédent voyage,
-mais je n’y rencontrai que sa veuve Tsiba. Balsatsar lui-même était
-mort en mon absence. Tsiba dirigeait son négoce en association avec
-plusieurs autres marchands de Gadès. Elle me fit bon accueil, et nous
-retint pour marger dans sa maison, avec les capitaines, nos pilotes,
-moi et les deux femmes.
-
-Le repas fut copieux et magnifique. A la fin, j’exposai à Tsiba le
-but de mon voyage, et je lui demandai de me conseiller sur la
-meilleure manière de me procurer de l’argent en barres ou en lingots.
-
-« Tu sauras, me dit Tsiba, que le cours de l’argent est actuellement
-très-bas, et qu’on peut s’en procurer aisément, soit en l’achetant
-ici, soit en faisant le troc avec les sauvages de l’intérieur. On
-vient d’en découvrir des mines considérables sur le fleuve Bétis[2],
-à quatre journées de marche dans l’intérieur des terres, et si elles
-ne sont pas encore toutes exploitées, cela tient au manque de bras,
-car nous avons ici peu de monde, et presque tous marchands et gens de
-mer. Il nous faudrait beaucoup de soldats, restant à demeure dans le
-pays.
-
-— Voilà qui est bien dit ! s’écria Hannibal ; la prospérité d’un pays
-se mesure au nombre de soldats qu’il entretient. Tsiba, tu as
-raison ! »
-
-Tsiba regarda, d’un air étonné, l’étrange figure du bon capitaine,
-car, vivant depuis longtemps aux colonies, elle était peu faite à la
-mine et aux façons des guerriers qu’on trouve dans les grands
-empires.
-
-« Je dis, reprit la veuve, qu’il nous faudrait beaucoup de soldats,
-d’esclaves et de malfaiteurs. »
-
-Ce fut le tour d’Hannibal d’être surpris.
-
-« Eh quoi ! s’écria-t-il, qu’est-ce que les troupes des gens de
-guerre ont à démêler avec les vils esclaves et les malfaiteurs ?
-
-— C’est facile à comprendre, répondit Tsiba. Il faudrait que les
-marchands s’associassent pour louer ou acheter des soldats, afin de
-chasser tous les sauvages des districts argentifères et de s’y
-établir solidement. Ensuite, sous la surveillance de trois ou quatre
-hommes habiles et entendus en ces sortes d’affaires, on ferait
-travailler aux mines les Ibères qu’on aurait faits prisonniers, et on
-leur adjoindrait des esclaves de rebut achetés à bas prix, et des
-criminels déportés ici, qui ne coûtent que la nourriture.
-
-— Voilà qui est bien, dis-je à mon tour, coupant la parole à Hannibal
-qui s’apprêtait à répondre quelque sottise ; ce qu’il m’importe de
-savoir, c’est s’il est possible de se procurer actuellement des
-esclaves à bon marché, et si les sauvages des districts argentifères
-se montrent pacifiques ou hostiles.
-
-— Pour ce qui est des esclaves, me répondit Tsiba, tu n’en trouveras
-pas un sur le marché ; tous ont été achetés et sont actuellement
-employés aux mines. Quant aux sauvages, ils se sont montrés jusqu’ici
-pacifiques, mais ils louent cher leurs services, et, sachant le prix
-que nous attachons à l’argent, se font payer tant qu’ils peuvent.
-
-— Pacifiques ! s’écria Himilcon, en montrant la place de son œil
-absent ; je ne sais pas ce que vous appelez pacifique ! si vous
-entendez par pacifiques les coups de lance dans les yeux et les
-cailloux de rivière dans l’estomac, je ne pense pas qu’il y ait des
-gens au monde vous donnant plus de pacifique que ces Ibères de
-Tarsis. »
-
-La veuve se mit à rire, car c’était une femme très-gaie, outre
-qu’elle était prudente et bien expérimentée dans le négoce.
-
-« Pilote Himilcon, dit-elle, je connais tes malheurs ; n’est-ce pas
-moi-même qui, lors de votre dernier voyage ici, ai pansé tes
-blessures avec de l’huile et du romarin ? Mais à présent, crois-moi,
-les tribus du Bétis sont plus disposées à recevoir des marchandises
-qu’à donner des coups de lance, et avec le temps j’espère qu’ils
-finiront par nous être tous assujettis et soumis !
-
-— Et alors, m’écriai-je, le Zeugis et le Tarsis seront les deux plus
-belles pierreries de la couronne de notre mère, Sidon la grande
-ville ! »
-
-Chacun vida sa coupe, entendant ce nom qui nous était cher.
-
-« Écoute, me dit Tsiba, nous allons présentement nous rendre chez le
-suffète amiral. Peut-être trouvera-t-il quelque moyen de te fournir
-des bras pour l’exploitation des mines. Avec ton équipage et ces
-hommes d’armes que tu amènes, tu es en force pour protéger tes
-travailleurs contre toute velléité hostile des Ibères, et le Bétis
-est assez large pour porter tes navires jusqu’à une journée de marche
-seulement des districts argentifères les plus riches. »
-
-Le repas étant fini, la veuve mit aussitôt son voile, et nous
-sortîmes tous derrière elle. Elle monta sur une mule richement
-caparaçonnée, accompagnée de deux esclaves écuyers bien vêtus, et
-précédée d’un coureur armé d’une baguette. Nous la suivîmes, nous
-rendant avec elle au palais amiral du suffète.
-
-
-Illustration : Elle montait une mule richement caparaçonnée.
-
-
-Celui-ci nous reçut en sa grand’salle, assis sur un fauteuil de bois
-peint. Je lui exposai le but de ma visite.
-
-« Ah ! me dit-il, si tu étais arrivé quatre jours plus tôt, tu eusses
-pu aisément t’entendre avec un capitaine de Tyr qui était ici et qui
-est parti pour les mines.
-
-— Quel capitaine ? lui demandai-je tout de suite, dressant
-l’oreille ; ne s’appelait-il pas Bodmilcar ?
-
-— Justement, me répondit l’amiral, et il était suivi d’une troupe de
-gens de fort mauvaise mine ; mais ce qu’on demande aux chercheurs
-d’argent n’a rien à faire avec leur conduite passée. Toujours est-il
-que les gens de ce Bodmilcar avaient tout à fait la tournure de
-voleurs et de meurtriers....
-
-— Qu’ils sont en effet ! m’écriai-je ; et leur chef ne vaut pas mieux
-qu’eux. Lis toi-même cette lettre que t’adresse Adonibal, amiral
-d’Utique, et tu sauras qui est ce Bodmilcar !
-
-— Par Astarté ! s’écria le suffète quand il eut fini de lire, cet
-homme est un grand scélérat. Je vais te donner avec toi cinquante
-marins et guerriers bien armés, pour que tu purges la terre de ce
-coquin, si tu viens à le rencontrer. Je ne puis pas me séparer de
-plus de monde ; mais au moment de partir pour l’intérieur il est
-nécessaire que tu te renforces, car il y a toutes sortes de gens aux
-mines, et ils pourraient bien se mettre tous d’accord pour tomber sur
-le nouveau venu. Plus tard, quand nous nous renforcerons, j’espère
-que nous établirons notre autorité dans ces quartiers ; en attendant,
-c’est au plus fort.
-
-— Nous verrons à être celui-là, dit très-judicieusement Hannibal.
-
-— J’ai, dit Tsiba, dans le pays des mines, un traité avec le chef
-ibère Aitz, moyennant lequel il me fournit des travailleurs, des
-porteurs, et laisse mes douze cents esclaves fouiller le sol. Cent
-guerriers et mon chef de travaux les surveillent dans un fortin
-qu’ils ont construit à mes frais. Si Magon ici présent veut s’engager
-à me remettre le cinquième de ce qu’il rapportera, je m’engage, de
-mon côté, à lui donner des lettres pour mon chef de travaux et le
-faire bénéficier de mon traité et du concours de mes gens.
-
-— C’est raisonnablement parlé, dit le suffète.
-
-— J’y souscrirai volontiers, dis-je à mon tour si Tsiba veut réduire
-à un sixième sa part dans mon exploitation. »
-
-Nous débattîmes un instant ce partage. Enfin Tsiba consentit à la
-réduction que je demandais. Hannon rédigea sur-le-champ en double les
-clauses de notre accord, et nous allâmes au temple d’Astarté faire un
-sacrifice à la déesse et lui jurer d’observer fidèlement notre
-traité.
-
-Nous étions dans la bonne saison, et je ne voulais pas perdre de
-temps. Quatre jours après notre arrivée à Gadès, nos navires
-repartaient déjà, en route pour l’embouchure du Bétis. Deux jours
-d’une navigation facile nous y conduisirent. On sait que passé le
-détroit de Gadès il y a des marées comme dans le Iam-Souph, et même
-bien plus considérables. Je dus donc attendre quelque temps le flot
-pour franchir la barre du Bétis. A cette heure où la barre est
-praticable, l’entrée du fleuve présente toujours un spectacle des
-plus animés. Des navires phéniciens de tout tonnage, depuis le gaoul
-jusqu’à la barque de pêche, des pirogues ibères et d’autres grandes
-pirogues à voiles d’écorce brunes ou noires, et jusqu’à de longues
-pirogues celtes faites de peaux cousues ensemble, glissent sur la mer
-et se croisent en tous sens, entrant ou sortant du fleuve. Ces
-embarcations ne sont jamais vides ; elles partent chargées de
-marchandises et de provisions, et reviennent chargées de minerai, car
-tout ce qui se consomme aux mines vient de Gadès. Ma flottille
-franchit heureusement la barre, et comme le courant était fort et le
-vent nul, je remontai à la rame.
-
-Le fleuve Bétis, aux eaux rapides et jaunâtres, coule entre des
-berges boisées ou des plateaux arides. Le pays est sauvage et
-montagneux. De loin en loin, on rencontre quelques villages d’Ibères,
-formés de huttes en boue et en branchages ; ces huttes sont peu
-élevées, car elles sont construites au-dessus de terriers dont elles
-ne sont que le toit. Les villages de nos mineurs sont construits en
-huttes plus grandes et plus propres, mais avec les mêmes matériaux.
-Seulement, au centre de chacun d’eux se voit un enclos palissadé avec
-un réduit ou fortin crénelé, bâti de briques crues et cuites.
-
-« Voilà, dit Hannon, un pays qui n’est pas gai. Je pense que l’argent
-qu’on en rapporte se dépense plus joyeusement qu’il ne s’acquiert.
-
-— Tous ces lieux que nous voyons, observa Hannibal, sont
-naturellement très-forts, et le Bétis serait une très-bonne ligne de
-défense. Il a dû se livrer par ici de vigoureux combats.
-
-— Hélas ! s’écria Himilcon, j’en sais quelque chose ! Dans ce pays de
-Tarsis, on a plus vite fait de crever un œil à un honnête homme que
-de lui offrir une coupe de vin d’Helbon. Tenez, regardez là-bas : les
-voilà, les coquins ! les voilà, les vils sauvages ! » Tout le monde
-regarda du côté qu’indiquait le pilote. En effet, une vingtaine de
-sauvages marchaient, ou plutôt couraient à la file le long de la
-berge, paraissant observer nos vaisseaux. Ils avaient la tête
-entourée d’une sorte de turban en tissu d’écorce, un lambeau de la
-même étoffe serré autour des reins, et du reste complétement nus. Ces
-hommes ont la peau très-hâlée, les cheveux noirs, les yeux petits et
-obliques ; ils sont bien faits, de moyenne stature, et extrêmement
-agiles. Quelques-uns, parmi eux, semblent être d’une autre race :
-ceux-là ont la tête longue, sont très-barbus, de haute taille,
-maigres de corps et affreusement laids de visage. Tous étaient armés,
-portant des boucliers oblongs et étroits, des casse-tête, des frondes
-et des lances ou javelines en bois très-dur, la pointe durcie au feu,
-ou garnies d’une pointe de pierre ou d’os.
-
-Je hélai les sauvages, mais ils ne répondirent pas et continuèrent à
-trotter.
-
-« Bicri, dit Himilcon à l’archer, qui était assis sur le pont entre
-son carquois et Jonas, fort occupé de l’éducation du singe Guébal,
-Bicri, envoie donc une flèche à l’un de ces gaillards-là, pour voir
-si elle ne l’arrêterait pas mieux que la voix du capitaine. »
-
-L’archer se leva en ramassant son arc. Je m’interposai :
-
-« Pas de cela, dis-je au rancunier pilote. Les sauvages ne nous
-disent rien ; laissons-les tranquilles. S’ils veulent commencer, ils
-trouveront à qui parler.
-
-— Alors je retourne à Guébal, dit Bicri. Guébal fait mes délices ; il
-est aussi raisonnable qu’un homme, sauf qu’il m’égratigne un peu trop
-souvent, et qu’il me mord bien un peu aussi, sans compter qu’il me
-tire les cheveux. Mais il est bien amusant tout de même.
-
-— Retourne à ton Guébal, dit Hannon, cela ne te changera guère : il
-est presque aussi joli que ces Ibères là-bas. »
-
-Quant à Jonas, il ne se dérangea même pas pour voir les bêtes
-curieuses. Une amitié toute particulière s’était établie, dès les
-premiers jours, entre le singe et l’épais sonneur de trompette. Le
-singe avait trouvé commode de s’installer sur les épaules du géant et
-de se cramponner à sa chevelure crépue : de ce poste élevé, il
-faisait des grimaces à tout le monde en claquant des dents. Le géant
-se pâmait d’admiration devant les grimaces du singe et l’étouffait de
-friandises. Quant au remuant Bicri, ce qui l’avait enthousiasmé pour
-Guébal, c’était que Guébal était encore plus remuant que lui. L’agile
-archer, si adroit, si dévoué, si brave et si intelligent, avait
-dix-sept ans d’âge, et douze ans pour le sérieux, de sorte qu’entre
-le singe et l’adolescent c’était un assaut perpétuel de tours
-d’adresse : c’était à qui grimperait le plus vite au mât, ou se
-balancerait le plus lestement au bout d’une corde. C’est ainsi que le
-géant, le singe et l’archer s’étaient pris l’un pour l’autre d’une
-amitié inaltérable, à peine troublée par quelques égratignures du
-singe et quelques soufflets de l’archer.
-
-Le soir de ce jour-là, nous nous arrêtâmes en face d’un village de
-mineurs. Le chef vint au-devant de nous pour nous recevoir. C’était
-un homme rude et grossier : il était d’Arvad, et reconnut très-bien
-Hannibal.
-
-« Par Menath, par Hokk, par Rhadamath et par tous les dieux de
-l’autre monde, s’écria-t-il en jurant et en blasphémant, c’est donc
-la semaine aux gens d’outre-mer ?
-
-— Et pourquoi cela, homme d’Arvad ? lui demandai-je.
-
-— Ne vient-il pas de me passer, il y a cinq jours, une bande de
-vauriens commandés par un certain Bodmilcar, Tyrien ? Ils ont saccagé
-deux maisons ici étant pris de boisson. Et que Khousor-Phtah
-m’écrase ! si tous les mineurs ne s’étaient réunis contre eux, ils
-mettaient tout à feu et à sang ! Celui qui aura pendu ce Bodmilcar
-avec une bonne corde, à une bonne branche, pourra se vanter d’avoir
-branché un vrai coquin. Et en matière de coquins, j’ai la prétention
-de m’y connaître !
-
-— Je le crois, chef de travaux, je le crois, lui répondis-je ; mais
-où est ce Bodmilcar, à présent ?
-
-— Que t’importe ?
-
-— Il m’importe que j’ai un petit compte à régler avec lui.
-
-— Eh bien, si tu prétends le trouver, tu iras loin. Il est parti avec
-une tribu d’Ibères de l’intérieur, de mauvaises gens, des gens avec
-lesquels il n’y a que des coups de lance à attraper.
-
-— Nous sommes gens à les leur rendre au centuple.
-
-— Je te conseille de te méfier. Le Bodmilcar me fait l’effet d’un
-hardi compagnon, et sa troupe est en nombre.
-
-— Oh ! s’écria Chamaï impatienté, qu’il soit ce qu’il voudra, cela
-nous est fort égal, mais qu’on me le donne à longueur d’épée....
-
-— Jeune homme, répondit flegmatiquement le chef des travaux, nous
-n’avons que faire ici de vos longueurs et de vos épées. Procurez-moi
-plutôt quelque bonne coupe de vin à boire ; et puisque vous êtes
-tellement à l’épreuve du danger, je vous indiquerai, moi, de bons
-gisements. L’argent est l’argent, n’est-ce pas ?
-
-— Et le bon vin est le bon vin, répondit Himilcon. Homme d’Arvad, tu
-as raison.
-
-— Or çà, dis-je tout de suite, qu’on apporte une outre du meilleur
-vin de Byblos, et nous causerons plus à l’aise avec le seigneur chef
-de ces mines en le dégustant ici.
-
-— Voilà qui est bien parlé, s’écria le chef des travaux, et je ne
-veux pas demeurer en reste avec vous. Qu’on m’égorge un jeune bœuf,
-des meilleurs, et qu’on fasse un festin à nos compatriotes. Ils nous
-donneront des nouvelles de Phénicie, et nous leur dirons des
-nouvelles de Tarsis et des gisements argentifères. »
-
-Là-dessus, l’homme d’Arvad frappa trois fois dans ses mains.
-L’intendant de ses esclaves parut aussitôt, et il lui donna des
-ordres pour le festin, qu’on nous prépara à l’ombre d’un bouquet
-d’arbres.
-
-« Écoutez, nous dit le mineur, vous me faites l’effet de braves gens,
-et puis vous êtes en force. Moi, j’aime les gens qui sont en force,
-et je les respecte. Puisque Hannibal est avec vous, et qu’il est de
-ma ville d’Arvad, et puisque vous m’offrez de bon vin à boire, je
-vais vous donner un bon conseil et un bon renseignement aussi, que
-tous les dieux infernaux m’emportent ! Sur le territoire du chef
-voisin de celui qui est l’allié de la Tsiba, il y a des filons de la
-plus grande richesse. Les sauvages sont hostiles, vous avez de la
-pacotille pour les rendre aimables, et au besoin vous avez vos
-flèches et vos épées, n’est-il pas vrai ?
-
-— Tout à fait vrai, répondis-je. A combien de marche est le district
-en question de l’endroit où on peut arriver à flot ?
-
-— Trois petites journées.
-
-— Et les moyens de communication ?
-
-— Néant. Pas de route. Des bois et des ravins tout le temps. Ni
-chevaux, ni ânes, ni mulets.
-
-— Joli chemin ! observa Hannibal. Alors nous porterons nos
-marchandises sous notre bras ?
-
-— Vous les ferez porter sur la tête ou sur le dos des Ibères que vous
-fournira le chef des travaux de Tsiba. Bête de somme pour bête de
-somme, l’Ibère en vaut bien une autre.
-
-— Et s’il existe encore des bâtons dans cette partie du monde,
-s’écria Himilcon, je garantis que les Ibères à moi confiés marcheront
-bien. Avec un bâton pas plus gros que deux fois mon pouce, j’écris
-couramment la langue ibère sur le dos du premier sauvage de Tarsis
-venu. »
-
-L’homme d’Arvad se mit à rire de la bonne plaisanterie d’Himilcon, et
-nous vidâmes une dernière coupe. Le lendemain, au petit jour, nous
-repartîmes pour l’intérieur des terres. Vingt-quatre heures après,
-nous étions sur le terrain de la veuve Tsiba. J’y pris tout de suite
-mes arrangements.
-
-Le chef des travaux, qui était un homme d’Utique, me réunit deux
-cents porteurs et esclaves mineurs. Je les chargeai de mes
-marchandises, et les répartis par quatre groupes, sous la
-surveillance de mes capitaines et pilotes. Je laissai la flottille
-avec une partie des équipages sous les ordres d’Asdrubal. Le Dagon et
-l’Astarté descendirent en aval pour choisir un mouillage convenable.
-Le Cabire, qui tirait peu d’eau, fut désigné pour circuler sur la
-rivière, en surveiller le cours et nous fournir de vivres. Avec le
-reste de ma troupe, je partis le lendemain pour les nouveaux
-territoires, précédé par un guide que me fournit le chef des travaux.
-
-Nous traversâmes un grand plateau, puis des ravins boisés. La
-première nuit, on campa dans les bois. Le jour suivant, nous
-descendîmes une série de pentes étagées, et nous arrivâmes dans une
-vallée profonde que nous suivîmes toute la journée. Ce n’est que le
-quatrième jour que je finis par rencontrer de nombreux parcs à
-bestiaux, et enfin un grand village ibère. Toute la population nous
-reçut en armes, et nous témoigna de très-mauvaises dispositions. A
-force de présents, je finis par me concilier les chefs qui
-m’accordèrent l’autorisation de m’établir sur une butte dénudée, à
-trois stades du village et en plaine. J’y installai aussitôt mon
-camp, qu’Hannibal fortifia de fossés et de palissades. Deux jours
-après, sous la direction d’un homme expert que nous envoya le chef
-des travaux de Tsiba, je commençai à fouiller les mines, et, sauf le
-nombre d’hommes strictement nécessaires à la garde du camp, tout le
-monde mit la main à l’œuvre.
-
-Nos travaux durèrent trois mois. Pendant tout ce temps, les Ibères se
-montrèrent défiants et peu communicatifs, mais non hostiles. Par la
-protection d’Astarté, les fouilles furent des plus fructueuses. La
-mine était d’une richesse extraordinaire, et j’en tirai deux mille
-talents d’argent. J’en affinai une partie sur place ; j’envoyai tout
-le minerai par les porteurs rejoindre l’Astarté, qui m’accusa
-réception. Quant aux lingots affinés, je voulais les emporter
-moi-même. Les chefs des sauvages me louèrent cent cinquante hommes
-comme porteurs, car le chef des travaux de Tsiba ne m’avait pas
-renvoyé les siens. Enfin, le 10 du mois de Sin, ma caravane fut
-organisée, et je quittai sans regret notre campement pour revenir à
-nos navires, chargé de richesses et le cœur joyeux. Les Ibères me
-fournirent un guide que je plaçai en tête à côté d’un matelot sûr, et
-à peine eûmes-nous le dos tourné qu’ils se précipitèrent sur notre
-camp pour démolir les palissades et s’approprier les menus objets que
-nous abandonnions dans l’enceinte.
-
- 1. C’est ainsi qu’on appelait les furets dans l’antiquité.
- 2. Le Guadalquivir.
-
-
-XIV L’embuscade.
-
-
-Au bout de deux jours de marche sans incident, j’arrivai au pied des
-hauteurs qui conduisent au plateau derrière lequel coule le Bétis.
-Nous grimpions le long de la côte comme des chèvres, nous accrochant
-aux broussailles et aux rochers. Nous suivions péniblement le sentier
-que traçait la tête de la file, écartant les branches et brisant les
-ronces et les herbes sèches avec nos pieds ; de droite et de gauche,
-la forêt était toute noire : on ne se voyait pas à dix pas. A
-mi-chemin de la côte, nous arrivâmes à une clairière où le terrain
-s’affaissait brusquement. Il fallait descendre dans cette coupure
-dénudée et remonter de l’autre côté. Nous nous arrêtâmes un instant
-pour reprendre haleine avant de franchir le ravin. Derrière nous, la
-longue file de nos hommes et des porteurs se frayait lentement un
-passage dans le fourré. En face de nous était le ravin béant et
-escarpé, et sur l’autre bord, le bois touffu, sombre, couvrant la
-montagne, jusqu’en haut. Des aigles planaient au-dessus de la
-clairière.
-
-« Bel endroit pour une embuscade ! » dit Hannibal en s’essuyant le
-front.
-
-Himilcon but un bon coup à l’outre qu’il portait en sautoir, puis
-soupira profondément.
-
-« C’est dans un trou de ce genre, dit-il, que les sauvages m’ont
-éborgné il y a dix ans. Que la main de celui qui a fait la lance
-pourrisse, et aussi la main de celui qui la tenait ! »
-
-J’envoyai Hannon accompagné de Jonas avec sa trompette à la queue du
-convoi, pour accélérer la marche des retardataires et rallier les
-traînards qui avaient pu s’égarer dans les bois. En même temps, je
-détachai Bicri avec ses dix archers de Benjamin et Aminoclès avec ses
-cinq Phokiens pour franchir le ravin et fouiller le bois en face de
-nous. Mon habitude de Tarsis et mon expérience du danger que l’on
-court dans ces pays me faisaient prendre ces précautions. Hannibal et
-Chamaï, gens entendus à la guerre, les approuvèrent tout à fait.
-
-J’entendis bientôt derrière nous la trompette de Jonas qui sonnait le
-ralliement. Presque en même temps, je vis Bicri, Aminoclès et leurs
-hommes paraître sur la crête du ravin et s’engager dans le bois. A
-peu près rassuré, je donnai l’ordre d’avancer ; je commandai au
-guide, toujours accompagné de son matelot, de franchir la clairière
-pour rejoindre Bicri et Aminoclès, et toute ma troupe descendit dans
-le ravin. Nous étions au fond quand le guide, qui nous précédait
-d’environ cinquante pas, s’arrêta tout à coup sur le revers de la
-montée. Derrière nous, la file des porteurs, des hommes d’armes et
-des matelots descendait lentement, et en débandade, cherchant les
-meilleurs passages à travers les rochers.
-
-A ce moment, j’entendis dans le bois, en face de nous, un coup de
-sifflet de mauvais augure.
-
-Himilcon tressaillit.
-
-« Gare à nous ! s’écria-t-il. Il y a des coups dans l’air ! »
-
-Je criai au guide de se dépêcher de monter ; mais au moment où le
-matelot qui l’accompagnait allait le saisir par le bras, le sauvage
-se baissa vivement et se jeta sur lui. Le matelot roula par terre, le
-guide franchit en quelques bonds l’espace qui le séparait de la crête
-et disparut sous bois.
-
-« Qu’est-ce que je disais ? fit Himilcon en tirant son coutelas. Nous
-y voilà ! Les sauvages éborgneurs vont se mettre à l’ouvrage. »
-
-Comme il disait ces mots, j’entendis derrière nous la trompette de
-Jonas qui sonnait l’alarme dans l’épaisseur du bois, et en face de
-nous, sur la crête du ravin, s’éleva un concert de cris de guerre et
-de hurlements, aussitôt suivi d’une véritable avalanche de pierres.
-Un matelot tomba près de moi le crâne fendu, et tous les porteurs qui
-avaient débouché dans la clairière jetèrent leurs charges par terre
-et s’enfuirent dans toutes les directions.
-
-
-Illustration : Ces cris furent suivis d’une avalanche de pierres.
-
-
-« Attention, et en ligne ! » cria Hannibal à ses hommes, en
-dégainant.
-
-Et sautant bravement sur une pointe de rocher, au milieu des pierres
-qui arrivaient de toutes parts, il fit tournoyer son épée au-dessus
-de sa tête pour grouper ses guerriers.
-
-Quelques matelots entourèrent les deux femmes, leur faisant un
-rempart de leurs corps. Chamaï, pâle de colère, courut se placer à
-côté d’Hannibal, l’épée au poing.
-
-« Eh bien, me dit mélancoliquement Himilcon en ramassant un caillou
-gros comme les deux poings qui avait manqué de lui casser la jambe,
-eh bien, capitaine, voilà les amandes de Tarsis qui commencent à
-tomber ! »
-
-Comme Himilcon parlait de la sorte, il nous arriva une nouvelle grêle
-de ce qu’il appelait des « amandes de Tarsis ». Celle-ci venait de
-derrière nous, de la crête du ravin que nous venions de quitter. Nous
-étions attaqués en tête et en queue et accablés de projectiles. Deux
-ou trois hommes tombèrent.
-
-« Si nous avions de la cavalerie et des chariots, dit Hannibal, nous
-enverrions la cavalerie à notre gauche et les chariots à notre droite
-le long du fond du ravin, à la recherche d’un passage, tournant
-l’ennemi par ses deux ailes, comme ont fait les Khétas[1] à leur
-bataille contre les Assyriens[2].... »
-
-J’interrompis la dissertation stratégique du brave capitaine en lui
-faisant observer que nous n’avions ni cavalerie ni chariots, et que
-nous étions lapidés dans notre entonnoir.
-
-« Il est certain, me répondit Hannibal, que la position où nous
-sommes est désavantageuse ; mais je ne désespère pas de tourner le
-flanc de ces ennemis, car.... »
-
-En ce moment, une grosse pierre tomba sur le casque d’Hannibal,
-brisant le cimier et faussant la coiffe. Le capitaine chancela et
-resta un instant étourdi.
-
-Il se remit bien vite et se redressa furieux.
-
-« Par Nergal, dieu de la guerre, s’écria-t-il d’une voix de tonnerre,
-par El Adonaï, seigneur des armées, ceci est une impudence grande,
-que je veux faire payer à ces vils coquins ! Archers, répandez-vous
-sur les deux pentes et percez de vos flèches tout ce qui osera
-s’aventurer dans le ravin ! Toi, amiral, avec tes matelots, escalade
-la crête d’où nous descendons et balaye tous ceux qui nous attaquent
-par derrière ! Hommes d’armes de Juda, suivez Chamaï et montez la
-côte en face de vous ! Et vous autres, suivez-moi, à droite, et à
-l’assaut ! En avant !
-
-— A gauche et en avant ! cria Chamaï à ses hommes. Vive le roi et
-tombons dessus ! »
-
-La moitié des hommes d’Hannibal s’élança derrière lui, grimpant à
-droite. L’autre moitié courut derrière Chamaï, grimpant à gauche. Les
-archers, avec Amilcar, formèrent un grand cercle autour des deux
-femmes et de ce qui restait du bagage, s’échelonnant sur les pentes
-et surveillant le fond du ravin. Himilcon, Gisgon et mes matelots se
-jetèrent à ma suite à l’assaut de la crête d’où nous venions de
-descendre. Nous faisions front de tous côtés.
-
-De notre côté, le ravin fut escaladé en un instant. Nos matelots
-pénétrèrent dans le bois, l’épée, la hache ou le coutelas au poing,
-culbutant devant eux les gens de Tarsis. Ces sauvages demi-nus, armés
-de mauvais casse-tête et de lances durcies au feu ou terminées par
-des pointes d’os, tombaient par douzaines devant nos armes bien
-affilées. Ils disparurent de tous côtés dans le fourré, mais nous
-nous gardions bien de nous disperser pour les suivre. Bien serrés
-ensemble, nous marchions droit devant nous. Eux, nous suivant sous
-bois, allaient relever des paquets de lances placés d’avance dans les
-broussailles et nous les jetaient de loin. A chaque éclaircie du
-fourré, un groupe des nôtres se détachait et poussait vivement sur
-les flancs, pour tâcher de saisir quelques-uns de ceux qui nous
-harcelaient, mais ils étaient si agiles qu’on ne les rejoignait
-guère. Une quinzaine qui s’attardèrent furent attrapés. Naturellement
-on ne leur faisait pas de quartier. Après avoir poussé deux stades
-dans le bois, je ne trouvai pas trace d’Hannon ni de Jonas ; je fis
-arrêter les hommes et former en cercle dans une petite clairière
-autour d’un gros chêne. Himilcon, qui était particulièrement acharné,
-poussa un stade plus loin sous bois avec Gisgon et une douzaine
-d’hommes. Ils nous revinrent au bout d’une heure, n’ayant pu attraper
-que deux sauvages, qu’ils avaient tués tout de suite. Mais ils
-avaient trouvé, dans un fourré, l’écritoire d’Hannon tachée de sang,
-les cadavres d’une dizaine de sauvages et le corps mutilé d’un de nos
-matelots. C’était là que notre brave scribe et que le pauvre Jonas
-avaient dû être massacrés, après une furieuse défense, comme le
-prouvaient le sol foulé tout autour, les flaques de sang et les
-hommes de Tarsis tués par eux. Il était probable que les sauvages
-avaient emporté leurs corps, après les avoir renversés par le nombre
-et égorgés.
-
-
-Illustration : On ne faisait pas de quartier.
-
-
-Nous revenions tristement vers le ravin où nous avions été surpris
-par l’embuscade, repoussant sur notre chemin les Ibères qui nous
-harcelaient. Au bord du ravin, nous serrâmes nos rangs, et après
-avoir constaté qu’Amilcar, les deux femmes et les archers étaient là,
-je comptai mon monde. Six hommes étaient tombés en route, sous les
-lances de nos ennemis. J’étais inquiet maintenant d’Hannibal et de
-Chamaï ; mais j’entendis bientôt leurs trompettes sonner de l’autre
-côté de la coupure de terrain et je vis leur troupe se former en bon
-ordre sur la crête en face de nous ; Bicri était avec eux et dans
-leurs rangs ; ils conduisaient une quarantaine de prisonniers. Je
-cherchai des yeux Aminoclès, quand je l’aperçus au milieu des autres,
-portant un enfant dans ses bras. Au milieu des prisonniers demi-nus,
-je distinguai aussi une femme, deux hommes en kitonet et un autre,
-vêtu d’une longue robe la syrienne. Hannibal, debout devant les
-autres, me faisait toutes sortes de signes d’amitié et de saluts avec
-son épée, et Chamaï, la tête nue et le front ensanglanté, mais le
-visage rayonnant, descendit la pente en courant et remonta de mon
-côté. Naturellement, il embrassa Abigaïl en passant : je n’y faisais
-plus attention.
-
-
-Illustration
-
-
-En courant vers moi, Chamaï me cria hors d’haleine :
-
-« Nous les avons vus, et de près encore »
-
-Et il me montra son front traversé par une estafilade et son épée
-ensanglantée.
-
-« Qui avez-vous vu ? lui dis-je. Les Ibères ? nous les avons vus
-aussi.
-
-— Eh ! qui parle des Ibères ? fit Chamaï en soufflant. C’est de nos
-Tyriens déserteurs que je parle ! Et du coquin d’Hazaël que voilà
-là-bas, et du fils d’Aminoclès qu’ils ont voulu assassiner ! »
-
-Je ne pus retenir une exclamation.
-
-« Et Bodmilcar ? m’écriai-je.
-
-— Bodmilcar ? Il a un joli coup d’épée dans les côtes ; c’est
-Hannibal qui le lui a donné, et sans ce revers de coutelas qui m’est
-tombé sur la figure, nous l’enlevions. Mais ils ont réussi à nous
-l’arracher et à faire leur retraite dans les bois. »
-
-Dans l’émotion où j’étais, j’oubliai le sort du malheureux Hannon, et
-notre position difficile, et nos lingots d’argent par terre. Je ne
-pensais plus qu’à mon ennemi, et tout entier au désir de me venger,
-je dis à Chamaï et à mes hommes :
-
-« Passons tout de suite de l’autre côté du ravin. Il faut nous mettre
-à la poursuite de Bodmilcar et le retrouver mort ou vif. »
-
-Nous redescendîmes aussitôt pour franchir la coupure. Amilcar, les
-archers et les deux femmes nous suivirent. Chryséis n’avait pas
-besoin d’explications pour comprendre la triste vérité. Himilcon lui
-fit voir l’écritoire tachée de sang. Abigaïl la soutenait en
-pleurant, mais elle marchait en silence, les mains serrées l’une
-contre l’autre, et comprimant ses sanglots. Seulement, au mouvement
-convulsif de ses épaules, on voyait son émotion extraordinaire.
-
-
-Illustration
-
-
-Chamaï, devinant à moitié la cause d’une si grande douleur, dit
-rapidement à Himilcon :
-
-« Et Hannon ? Et Jonas ? »
-
-Le pilote haussa les épaules et se borna à montrer à Chamaï le bois
-d’où nous descendions.
-
-Comme j’arrivais auprès d’Hannibal, celui-ci vint à moi l’air
-joyeux ; mais, à la vue de Chryséis et d’Abigaïl en pleurs, il
-chercha tout de suite qui manquait dans notre troupe.
-
-« Que veux-tu, dit le brave capitaine en essayant de déguiser son
-émotion, c’est le sort de la guerre. Dans une heure, ce sera
-peut-être notre tour. Où marchons-nous à présent ?
-
-— A la poursuite de Bodmilcar, répondis-je tout de suite. C’est notre
-route pour revenir.
-
-— Ceci, dit Hannibal, est moins facile. Le coquin s’est jeté sur nous
-suivi d’une troupe de malfaiteurs et de déserteurs phéniciens et
-accompagné d’une nuée de ces sauvages à javelines et à casse-tête. A
-la façon dont nous les avons reçus, ils ont compris que le jeu ne
-tournerait pas à leur avantage. Nous les avons bien frottés, et que
-le Tyrien soit mort ou vivant, il a de nos marques. A présent, dans
-ces fourrés épais, s’ils ne veulent pas se laisser rejoindre, il leur
-sera facile de se tenir hors d’atteinte, car nous ne sommes pas assez
-nombreux pour essayer de les cerner ; et nous disperser pour courir
-après eux, c’est nous livrer sottement à leurs embuscades.
-
-— Eh bien, lui dis-je, tu parles prudemment ; mais que faut-il
-faire ?
-
-— Gagner avant la nuit le sommet des hauteurs. Une fois en plaine,
-nous sommes à l’abri des surprises et des embuscades. Nous ferons
-reposer et manger nos hommes qui sont éreintés, et nous interrogerons
-tout à loisir ces prisonniers que voici.
-
-— C’est bien vu, lui dis-je. Avant de nous remettre en route, qu’on
-attache une corde au cou de ces sauvages et qu’on me les mette en
-chapelet. Quarante hommes les accompagneront, sous les ordres
-d’Himilcon et de Gisgon, prêts à les tuer au moindre geste.
-
-— Tu peux y compter, capitaine, dit le rancunier pilote. Pour un œil
-qu’ils m’ont crevé jadis, l’autre ne les regardera pas tendrement.
-
-— Vous irez, ajoutai-je, ramasser les charges et les lingots d’argent
-qu’ont jetés ces traîtres porteurs, et je ne ferai plus la sottise de
-ne pas enchaîner des porteurs ibères dans un cas pareil. En
-attendant, ces prisonniers ainsi attachés les remplaceront ; ils en
-seront quittes pour porter triple charge.
-
-— Et voici pour leur donner du cœur aux jambes, dit Gisgon en
-brandissant une grosse et forte branche qu’il venait de couper au
-tronc d’une yeuse.
-
-— En route, bêtes brutes ! cria Himilcon en ibère aux prisonniers
-qu’on venait d’attacher. Le premier qui bronche, je le tue.
-
-— Et le premier qui n’est pas content, je l’assomme, » ajouta Gisgon
-en moulinant son gourdin.
-
-Les deux pilotes revinrent bientôt, ayant recueilli toutes les
-charges abandonnées, sans avoir rencontré aucun ennemi. Toute notre
-troupe réunie reprit aussitôt l’ascension des hauteurs, les
-prisonniers et les porteurs au milieu de nous et chacun marchant
-attentif et prêt à la défense. En chemin, je questionnai Bicri.
-
-« Voilà, me dit l’archer. Quand nous sommes entrés dans le bois, nous
-n’avons d’abord vu personne. Nous avons fait environ cinq cents pas
-bien tranquillement, quand tout à coup les sauvages se sont levés
-dans le fourré devant et derrière nous, et les lances et les pierres
-ont commencé à tomber de tous côtés. J’ai rapidement couru avec nos
-gens jusqu’à un rocher inaccessible devant lequel le terrain était un
-peu plus découvert ; nous nous sommes adossés à cette muraille, et à
-coups de flèches nous avons tenu les Ibères à distance. Mais voici
-qu’une troupe débouche en bon ordre, gens bien armés, et marche droit
-à nous. C’était Bodmilcar et ses déserteurs. Nous allions être
-enlevés ou massacrés, quand Hannibal et tout de suite après Chamaï
-ont paru et se sont jetés sur eux. Dans la bagarre, j’ai vu tomber
-Bodmilcar. Nous nous sommes battus autour de son corps, mais Chamaï a
-été étourdi d’un coup de coutelas ; les autres étaient nombreux et
-ont réussi à emporter leur chef et à s’échapper sous bois pendant que
-les sauvages nous harcelaient et couvraient leur retraite.
-
-— Et cet Hazaël, et cette femme, et cet enfant ? demandai-je.
-
-— En poursuivant les autres, répondit Bicri, nous sommes arrivés à un
-endroit où nous avons trouvé cet enfant lié près d’une pile de bois.
-Ils voulaient sans doute le sacrifier à Moloch. Hazaël, tenant un
-couteau à la main, s’apprêtait à l’égorger, et une quinzaine d’autres
-en armes l’entouraient ; la femme couvrait l’enfant de son corps, et
-deux d’entre eux l’avaient saisie et allaient l’arracher de là, quand
-Aminoclès, qui était en tête à côté de moi, les a vus le premier.
-Aussitôt il est devenu comme fou et s’est précipité vers eux en
-criant : « Mon fils, mon fils ! » Nous avons suivi en courant.
-L’eunuque a porté un coup de couteau à l’enfant et s’est dépêché de
-se sauver. Mais j’ai de bonnes jambes et je l’ai bien vite rattrapé.
-Les autres sont tombés sous les coups d’Aminoclès et de ses Phokiens
-et sous nos flèches. On a délié l’enfant qui était évanoui. Mais la
-blessure qu’il a n’est rien : une simple égratignure ; le bras du
-Syrien a trompé sa méchanceté. Voilà comment Aminoclès a retrouvé son
-fils, l’un de ses Phokiens sa femme, et moi ce misérable Syrien qui
-nous a déjà fait tant de mal. Et maintenant, le pauvre Hannon et
-cette brute épaisse de Jonas....
-
-— Ont péri, hélas ! dis-je à Bicri.
-
-— Pauvre Hannon ! s’écria l’archer. Je l’aimais plus fort que je ne
-puis le dire. Et ce bœuf de Jonas, je l’aimais aussi. Et Guébal ?
-
-— Guébal était sans doute cramponné à la chevelure de Jonas,
-répondis-je. On ne l’a plus revu. »
-
-L’archer soupira profondément.
-
-« Pauvre Hannon ! Malheureux Jonas ! Infortuné Guébal ! »
-murmura-t-il en allongeant le pas.
-
-Évidemment, dans le jeune cœur de ce brave garçon Guébal tenait une
-place aussi importante que les autres.
-
-
-Illustration : La femme couvrait l’enfant de son corps.
-
-
-Le plateau où nous arrivions était une grande plaine triste et nue,
-parsemée çà et là de quelques rares bouquets d’arbres et de quelques
-touffes de chardon. J’estimais que le cours du Bétis était encore à
-au moins douze stades. Comme nous avions peu d’eau, nous soupâmes
-légèrement, de crainte d’indigestion. Après souper, je fis éteindre
-les feux et Hannibal distribua les postes et les sentinelles. En
-suite de quoi je fis planter deux torches en terre et j’ordonnai
-qu’on amenât devant moi le Syrien.
-
-J’étais entouré des capitaines et des pilotes. Je fis venir aussi
-Bicri, Aminoclès et son fils, ainsi que le Phokien qui avait retrouvé
-sa femme, et la femme délivrée.
-
-Hazaël parut devant moi, pâle et tremblant. Ses beaux habits brodés
-étaient déchirés et souillés de sang et de poussière. On lui avait
-ramené les bras en arrière et lié les coudes derrière le dos.
-
-« Me reconnais-tu, Hazaël ? lui dis-je.
-
-— Oui, seigneur, répondit-il d’une voix chevrotante et les yeux
-baissés.
-
-— Qui t’a porté à te joindre à Bodmilcar et à nous faire ces
-trahisons méchantes, en Égypte d’abord, puis Utique et ici à
-Tarsis ? »
-
-L’eunuque garda le silence.
-
-« Pourquoi, lui dis-je encore, voulais-tu égorger cet enfant ?
-
-— Bodmilcar m’avait ordonné de le sacrifier au Moloch pour que ce
-dieu fût favorable au succès de nos armes, et je n’osais pas désobéir
-à Bodmilcar. C’est lui qui m’a entraîné dès notre arrivée à Jaffa ;
-c’est lui qui est la cause de tout.
-
-— Peu importe qui est la cause, répondis-je. Veux-tu maintenant
-sauver ta vie ? »
-
-L’eunuque se prosterna devant moi la face contre terre.
-
-
-Illustration : Le misérable se prosterna devant moi.
-
-
-« Mets ton pied sur ma tête, gémit-il. Je suis ton esclave et ta
-chose. Épargne ma vie, et quoi que tu me demandes, je le ferai. »
-
-Chamaï, qui se tenait près de moi le front bandé, détourna la tête
-avec mépris.
-
-« Je devrais bien, lui dis-je, te sacrifier aux ombres de ceux des
-nôtres qui ont péri par tes artifices et ceux de ton maître. Mais si
-tu fais bien fidèlement ce que je vais te demander, non-seulement je
-t’épargnerai, mais à notre retour à Gadès je te rendrai la liberté,
-et tu pourras te rapatrier.
-
-— Jure-le-moi, répondit le misérable, toujours prosterné le front
-dans la poussière.
-
-— Par Astarté, dame des cieux et de la mer, m’écriai-je, je te le
-jure. »
-
-Il se redressa tout aussitôt, seul et sans aide.
-
-« Commande, dit-il vivement, j’obéirai.
-
-— Combien d’hommes nous ont attaqués ? demandai-je.
-
-— Bodmilcar avait avec lui cent soixante Phéniciens, auxquels il
-avait réuni cinq ou six cents Ibères.
-
-— Eh bien, repris-je, Bodmilcar a dû vous fixer un rendez-vous, dans
-le cas où l’attaque échouerait. Où est ce rendez-vous ?
-
-— S’il le dit, s’écria le bouillant Chamaï, il mérite d’être pendu
-vingt fois. »
-
-La généreuse sottise de Chamaï me fit lever les épaules.
-
-« Et s’il ne le dit pas, répliquai-je, il sera pendu une seule fois,
-mais cela suffira. Himilcon ! une corde !
-
-— Voilà, voilà, s’écria le pilote en sortant une corde de dessous son
-kitonet, car il en portait toujours une enroulée autour de sa
-ceinture ; voilà, capitaine, un bon bout de grelin, filé à trois
-brins, et en chanvre de Byblos encore. Où faut-il amarrer ce Syrien
-par le cou ? »
-
-Hazaël fit un soubresaut.
-
-« Je vais le dire, s’écria-t-il d’une voix étranglée. C’est à la
-butte du Loup.
-
-— Très-bien, répondis-je. Et où est cette butte du Loup ?
-
-— A deux stades à droite derrière nous, dans le bois.
-
-— Bon ; tu vas nous y conduire.
-
-— Je suis ton esclave, dit simplement l’eunuque. J’irai. »
-
-J’étais brisé de fatigue ; mais l’espoir de saisir Bodmilcar me
-soutenait.
-
-« Cinquante hommes de bonne volonté pour me suivre, m’écriai-je.
-
-— Moi, moi ! cria tout le monde à la fois.
-
-— Qu’Hannibal choisisse les meilleurs alors. Les autres resteront ici
-à la garde du camp, des femmes, des porteurs et du bagage. »
-
-Aminoclès et un de ses hommes vinrent à moi.
-
-« Amiral, me dit le Phokien, ma vie est à toi. Par toi j’ai retrouvé
-mon enfant ; mais il est blessé. Permets-moi donc de rester cette
-fois avec le bagage, afin de soigner mon fils Dionysos ; et permets
-aussi à Démarétès de rester avec sa femme nouvellement retrouvée.
-Nous frapperons double à la prochaine occasion.
-
-— Restez, restez, dis-je à ce brave homme. Et nous, marchons.
-Peut-être retrouverons-nous chez ces scélérats les corps de Jonas et
-d’Hannon, et pourrons-nous leur rendre les derniers devoirs. »
-
-A ces mots, Chryséis se leva, droite et pâle, et vint se placer
-devant la colonne en armes.
-
-« Où vas-tu, jeune fille ? lui demandai-je.
-
-— Chercher le corps de mon fiancé et l’ensevelir si les dieux me le
-rendent, répondit Chryséis d’une voix ferme et le front fièrement
-levé.
-
-— Viens alors, lui dis-je ému ; viens avec nous, et qu’Astarté nous
-protége tous.
-
-— En route, » dit Hannibal à ses hommes.
-
-L’infatigable Bicri courut se placer en fête, tenant Hazaël par la
-corde qui lui liait les bras. Gisgon se plaça à côté de lui, la hache
-sur l’épaule, et Himilcon par derrière, l’épée au poing. Nous
-partîmes aussitôt, et prenant par un fond de terrain plus sombre, où
-la lune ne donnait pas, notre troupe s’avança en silence vers le
-bois. Bientôt nous vîmes sa masse noire se détacher sur le sol
-blanchi par les rayons de la lune, et nous entrâmes sous la futaie en
-faisant le moins de bruit possible. A la crête de la côte que nous
-avions escaladée le matin, le plateau se relevait brusquement et
-formait une butte boisée d’une soixantaine de coudées de haut. C’est
-sur cette butte que se cachait la bande de Bodmilcar. Nous nous
-arrêtâmes au pied avec toutes sortes de précautions. A travers les
-arbres, on ne voyait la lueur d’aucun feu ; tout était morne, noir et
-silencieux.
-
-« Il faudrait voir ce qu’ils font là-haut, avant de prendre nos
-dispositions et de donner le signal, dit Hannibal à voix basse.
-
-— Déliez-moi ! dit l’eunuque. J’irai voir, et je vous rapporterai
-ensuite ce que j’aurai vu.
-
-— Merci, répondit Himilcon. Tu es trop bon. Nous craindrions de te
-fatiguer. »
-
-L’eunuque ne répliqua rien, après ce grotesque essai d’évasion.
-
-« Écoute, dit Bicri, il y a un moyen. Que l’eunuque me montre le
-chemin, et qu’il me conduise à un endroit d’où on peut voir leur
-camp. Nous irons sans bruit, et s’il essaye de crier ou de faire un
-mouvement, je lui plante mon couteau dans le ventre.
-
-— C’est bien vu, » dit Hannibal.
-
-Bicri tira son couteau de la main droite et saisit les coudes de
-l’eunuque de la main gauche.
-
-« Marche ! » dit-il en le poussant devant lui.
-
-Tous deux disparurent dans le fourré.
-
-Au bout d’une demi-heure, les branches craquèrent et je les vis
-ressortir.
-
-« Eh bien ? dit tout le monde haletant.
-
-— Personne ! s’écria Bicri. J’ai été jusqu’à l’autre revers,
-personne ! Il faut que ce maudit eunuque nous trompe.
-
-— Ho ! fit l’eunuque en pleurant, ho ! comment exposerais-je ma vie
-pour vous tromper ? Je jure par Nitsroc, mon dieu, et par le Moloch,
-et par Melkarth, que Bodmilcar nous avait bien dit la butte du Loup.
-Que ma langue pourrisse si je mens !
-
-— Assez de serments, dis-je impatienté. Je t’ai donné la vie sauve.
-Je te tiendrai parole. Tu nous serviras en quelque autre occasion.
-
-— Les coquins qui rôdent dans les bois, observa Hannibal auront eu
-vent de notre approche et auront décampé sans se vanter. Retournons.
-Aussi bien ai-je les jambes rompues.
-
-— Et moi aussi, dit Himilcon.
-
-— Et moi aussi, dit Amilcar.
-
-— Allons, retournons, dis-je à mon tour. Ce sera pour une autre
-fois. »
-
- 1. Les Ilittiens de la Bible. C’est le nom général que les
- \ Égyptiens donnaient aux gens de race sémitique.
- 2. En 1070.
-
-
-XV Guébal se distingue.
-
-
-A vingt pas du campement, nos sentinelles, qui faisaient bonne garde,
-vinrent nous reconnaître. Comme nous arrivions au centre du cercle,
-Aminoclès accourut au-devant de nous en faisant de grands gestes.
-
-« Qu’est-ce qu’il y a ? lui dis-je.
-
-— Amiral, me dit-il dans son mauvais phénicien, le petit homme est
-arrivé, puis il s’est enfui dans le bouquet d’arbres là-bas.
-
-— Quel petit homme ? répondis-je, ne comprenant pas.
-
-— Guébal ! s’écria Bicri ; c’est Guébal ! »
-
-Et sans attendre la réponse d’Aminoclès, il courut à toutes jambes
-vers le bouquet d’arbres qu’il lui indiquait.
-
-« Oui, Guébal, Guébal, » finit par dire Aminoclès.
-
-Mais Bicri avait déjà disparu dans les ténèbres et nous l’entendions
-siffler et appeler son tendre ami sur tous les tons.
-
-Bientôt il revint, toujours courant et le visage triomphant. Guébal,
-Guébal en personne était noblement assis sur son épaule, et nous
-salua de cris aigus entremêlés de grimaces affreuses. Malgré la
-laideur et les malices de cette vilaine bête, ce n’est pas sans
-plaisir que je la revis.
-
-Tous ses amis allèrent lui dire bonjour. Il tira la barbe d’Hannibal,
-égratigna le visage d’Himilcon et mordit le nez de Gisgon, à la
-satisfaction générale. Quand Chamaï, qui ne l’aimait guère,
-s’approcha, le singe lui donna un grand soufflet, que Chamaï lui
-rendit aussitôt, n’étant guère plus patient avec les bêtes qu’avec
-les hommes. Pendant que Guébal hurlait en se cramponnant à la
-chevelure de Bicri, Chamaï se baissa et ramassa quelque chose.
-
-« Cette vilaine bête tenait ceci à la main. Il l’a laissé tomber en
-me frappant. Voyons donc ce que c’est. Il me semble que c’est une
-courroie de sandale. »
-
-Chamaï s’approcha d’une torche et examina la courroie de plus près.
-
-« Il y a des caractères écrits dessus, s’écria-t-il ; par le Dieu
-vivant, il y a des caractères phéniciens. »
-
-Je lui pris la courroie des mains, et à la lueur de la torche je
-distinguai des caractères écrits avec du sang, ce qu’il me sembla. A
-peine eus-je déchiffré une ligne que je poussai un cri.
-
-« Venez tous ! Hannon n’est pas mort ! C’est une lettre de lui que
-nous apporte Guébal ! Écoutez :
-
- « Nous sommes prisonniers, mais sains et saufs. Les sauvages ont
- \ refusé de nous livrer à Bodmilcar. La trompette de Jonas nous
- \ a sauvé la vie ; ils vont nous conduire à un roi sauvage du
- \ nord, qui a promis sa fille en mariage au chef d’ici, s’il lui
- \ amenait un Phénicien joueur de trompette : j’ai passé
- \ par-dessus le marché. Méfiez-vous. Bodmilcar a donné l’ordre
- \ ce matin de vous dresser une embuscade au petit bras du Bétis
- \ et de vous couper le chemin de l’eau si l’attaque manquait. Ne
- \ vous occupez pas de nous. A la première occasion, nous verrons
- \ à nous évader de chez notre prince. »
-
-Chryséis se jeta dans les bras d’Abigaïl en sanglotant de joie.
-Gisgon lança son bonnet en l’air. Himilcon but à son outre un coup
-prodigieux, et Hannibal manifesta son émotion en éternuant par sept
-fois. Bicri, dans son enthousiasme, serra Guébal sur son cœur, et
-Guébal prit part au contentement général en arrachant une poignée de
-cheveux à Bicri.
-
-« Bravo, Guébal ! s’écria l’archer. Vive Guébal ! Guébal, veux-tu
-lâcher mes cheveux ! Quand je disais que Guébal était un compagnon
-précieux. »
-
-Guébal fut comblé de caresses, de félicitations, d’amandes et de
-raisins secs, qu’il accepta sans quitter son perchoir humain.
-
-« Allons, dis-je aussitôt, nous n’avons pas le temps de nous amuser.
-La nuit tire à sa fin, la provision d’eau est épuisée, et il faut
-arriver sur le Bétis avant ces brigands, si c’est possible.
-
-— Sinon bataille, s’écrièrent à la fois Hannibal et Chamaï.
-
-— Nous avons un petit compte à régler d’abord, continuai-je ; ce ne
-sera pas long. Toi, Hazaël, tu as entendu cette lettre. Tu nous as
-fait cette nuit ta quatrième trahison, te parjurant pour nous faire
-perdre du temps et nous tromper sur l’endroit où nous guettait
-Bodmilcar. A présent, je n’ai plus de comptes à te demander. Dans un
-instant, c’est Menath, Hokk et Rhadamath qui te jugeront ; moi, je
-vais t’envoyer devant leur tribunal. »
-
-Le misérable tomba la face contre terre, poussant des cris
-déchirants, entremêlés de larmes et de supplications. Deux matelots
-le remirent sur ses pieds. Himilcon lui présenta sa corde, à laquelle
-il avait fait un nœud coulant, et la lui passa autour du cou.
-
-« Choisis ton arbre, lui dit-il. Pour ma part, je te conseille cette
-yeuse, qui est tout à fait agréable et où tu seras très-bien. »
-
-Le Syrien se débattit en hurlant, pendant qu’on le traînait vers
-l’yeuse.
-
-« Cet homme est étrange, remarqua Gisgon. Il ne veut pas être pendu.
-Voyons, homme, pourquoi ne veux-tu pas être pendu ? On est très à
-l’aise quand on est pendu ; on use beaucoup moins de souliers.
-
-— Voilà, dit Himilcon quand on fut sous l’arbre. Amarrez-le par le
-cou à cette manœuvre dormante, et mettez une fin à sa navigation sur
-cette terre. »
-
-Quelques instants après, le corps inerte du misérable Hazaël se
-balançait à une branche.
-
-
-Illustration
-
-
-« En route, dis-je tout de suite. Le compte de l’un est réglé.
-
-— Et j’espère que celui de l’autre ne tardera pas à l’être, » conclut
-Hannibal.
-
-Notre troupe s’ébranla et se mit en marche vers le Bétis.
-
-Bientôt le soleil se leva dans un ciel sans nuages. Nous étions
-encore loin de la rivière et nous nous traînions péniblement dans la
-plaine poussiéreuse, épuisés par vingt-quatre heures de combats,
-d’alertes et de marche. J’allais de mon mieux, le gosier desséché et
-combattant cette terrible sensation de crampe et de brûlure l’estomac
-que connaissent bien tous ceux qui ont souffert de la soif. L’outre
-d’Himilcon était complétement tarie, et le pauvre pilote avançait la
-tête basse et les bras ballants. Bicri seul ne paraissait pas
-fatigué : ce jeune homme avait réellement des jambes de bronze.
-Hannibal lui-même avait fini par ôter son casque et par l’accrocher à
-sa ceinture. Tout le monde était silencieux. Enfin, dans
-l’après-midi, je vis de loin la légère buée de vapeur qui m’indiquait
-le cours de la rivière, l’eau tant désirée. Je pris tout de suite les
-devants, accompagné de Bicri et de six matelots porteurs d’outres et
-de courges, pour désaltérer plus tôt tout ce monde qui se traînait à
-peine. A un demi-stade de l’eau, j’eus un si violent mal d’estomac
-que je crus que j’allais tomber. A vingt pas de l’eau, comme nous
-hâtions le pas, je vis les roseaux qui s’agitaient, j’entendis le
-tchap tchap d’une dizaine de lances qui nous arrivaient coup sur
-coup, et tout de suite après, le cri de guerre des Ibères. Sans nous
-laisser intimider, je mis l’épée à la main, et mes matelots, posant
-leurs courges et leurs outres, m’imitèrent. Bicri apprêta son arc, et
-nous continuâmes d’avancer. Aussitôt une cinquantaine de sauvages
-sortirent des roseaux en nous jetant leurs lances, et une centaine
-d’autres, se levant de droite et de gauche, coururent en hurlant vers
-les flancs de la colonne qui nous suivait.
-
-Bicri jeta bas, d’un coup de flèche, le premier qui courait sur nous.
-Hannibal et Chamaï, déployant leurs hommes, rejetèrent à droite et à
-gauche ceux qui essayaient de leur barrer le chemin. Mais mon
-avant-garde fut entourée en un clin d’œil. Un de mes matelots eut le
-bras percé d’un coup de lance. Une autre lance traversa mon bouclier
-et mon baudrier, paralysant mes mouvements. Bicri eut le mollet
-crevé. Nous allions périr, quand le son bien connu de la trompette
-sidonienne retentit dans les roseaux et que de grands cris
-s’élevèrent.
-
-« Courage, tenez bon, nous voilà ! » criaient vingt voix ensemble.
-
-Les sauvages s’enfuirent dans toutes les directions, s’éparpillant
-comme un vol d’oiseaux. De loin, je vis une troupe en bon ordre,
-celle de Bodmilcar sans doute, se replier précipitamment, et, venant
-du côté de la rivière, Asdrubal et nos matelots arrivèrent à nous.
-
-J’embrassai cordialement le brave Asdrubal.
-
-« Comment se fait-il, lui dis-je, que tu aies pu les surprendre ainsi
-et leur tomber sur le dos ?
-
-— Depuis ce matin, me dit-il, je voyais leurs mouvements et je les
-guettais. J’ai fait démâter le Cabire et je l’ai caché à quatre
-stades d’ici, derrière le coude du Bétis, et nous sommes arrivés tout
-doucement, trente hommes dans les deux barques, et le reste longeant
-la rive. Ils étaient tellement occupés de vous qu’ils ne nous ont
-même pas vus. »
-
-Tout notre monde nous rejoignit, et chacun pensa d’abord à boire.
-Pour la première fois de ma vie, je vis Himilcon avaler de l’eau à
-pleine gorgée avec un plaisir manifeste. Une heure après, nous étions
-embarqués et nous descendions le cours du Bétis, racontant
-paisiblement nos aventures à nos camarades ; et après une nuit de
-repos bien gagnée, le lendemain dans la journée nous retrouvions au
-mouillage notre brave Dagon et notre chère Astarté.
-
-Je fis distribuer aux matelots cinq sicles par homme et triple ration
-de vin, et avant de reprendre la route, je leur accordai vingt-quatre
-heures de repos à bord. Ils en avaient bien besoin. Du reste, ils se
-reposèrent à leur manière. Leur journée se passa à boire, à crier, à
-chanter, à danser et à se battre un peu. Le soir, tout rentra dans
-l’ordre accoutumé, et le lendemain matin nous reprenions la mer. Ce
-n’est pas sans plaisir que je revis la grande plaine verte et
-mouvante et que j’entendis le bruissement du flot et le choc monotone
-et régulier des vagues sur les murailles de nos bons navires.
-
-Deux jours après, nous étions de retour à Gadès. Je fis aussitôt mon
-partage avec Tsiba, puis j’ordonnai de préparer un grand festin, et
-je réunis mes compagnons sous une tente dressée dans les jardins
-autour de la ville.
-
-« Compagnons, leur dis-je, à présent notre voyage est fait. Les
-instructions du roi David sont suivies, les ordres du roi Hiram
-exécutés. Les serviteurs du roi David vont retourner dans la riante
-Palestine, et je les réunis ici pour leur faire mes adieux. »
-
-Chamaï se leva, très-pâle.
-
-« Capitaine, me dit-il en me regardant en face, je ne comprends pas
-bien ce que tu veux dire.
-
-— Je veux dire ceci, lui répondis-je. Je chargerai mon argent sur un
-de ces navires, sur le Dagon ; Asdrubal en prendra le commandement et
-vous ramènera Jaffa, toi, Abigaïl, Bicri Hannibal et les autres.
-Votre mission est finie, et le Dagon est à la disposition de tous
-ceux qui veulent à présent se rapatrier. »
-
-Hannibal se leva à son tour. Le brave capitaine avait l’air tout ému.
-
-« Eh bien, et toi ? me dit-il d’une voix étranglée. Et Himilcon, le
-bon Himilcon ici présent, qui vide en ce moment cette grande coupe ?
-Et Amilcar, et Gisgon ? Vous ne retournez donc pas, vous ?
-
-— Non ; nous, c’est différent, nous restons ; » répondis-je.
-
-Hannibal me regarda d’un air étrange. De grosses larmes parurent dans
-ses yeux. Chamaï donna un si furieux coup de poing sur le dossier de
-la chaise de bois peint qu’on m’avait dressée, qu’il la brisa en
-morceaux. Quant à Bicri, qui s’était levé aussi et qui écoutait
-attentivement, il se mit à siffler entre ses dents la chanson de sa
-tribu, ce qui était de sa part une marque de parfait dédain. Il y eut
-un moment de silence.
-
-
-Illustration
-
-
-L’impatient Chamaï reprit le premier la parole :
-
-« Par El Adonaï, mon dieu, s’écria-t-il, je ne te croyais point
-capable de cela, capitaine Magon !
-
-— Et par Nergal, et par tout ce que tu voudras, cria tumultueusement
-Hannibal, que t’avons-nous fait pour que tu nous traites ainsi ?
-
-— En quoi vous ai-je maltraités ? répondis-je. Nous avons tou- jours
-vécu ensemble en bons et loyaux amis. Maintenant que notre voyage est
-fini, je mets un navire à votre disposition pour vous ramener dans
-votre pays, chargés de richesses. Vous y vivrez paisibles et heureux.
-
-— Alors, pourquoi ne retournes-tu pas toi-même ? dit Hannibal.
-
-— Parce que moi, avec mes vieux Sidoniens, je vais faire un voyage de
-découvertes par mer, pour chercher s’il n’existe pas au nord des îles
-et des continents, et si on ne peut pas atteindre le pays des Celtes
-en contournant le Tarsis par l’ouest.
-
-— Et nous, dit le bouillant Chamaï, nous serions assez lâches et
-assez ingrats pour jouir de l’honneur et des richesses que tu nous as
-procurés, pendant que tu cours les périls de la mer ?
-
-— Nous déserterions l’armée avant que la guerre soit finie ? tonna
-Hannibal indigné. Retourne qui veut : je reste !
-
-— Et moi aussi, dit Chamaï.
-
-— Si Chamaï reste, je ne m’en vais pas, » dit Abigaïl.
-
-Saisi d’émotion, je serrai mes dévoués compagnons dans mes bras.
-
-« Eh bien, m’écriai-je ne nous séparons plus ! Et que les dieux
-récompensent votre courage et votre fidélité ! Je vais dresser tout
-de suite la liste de ceux qui veulent se rapatrier. Voyons, toi,
-Aminoclès, avec ton fils ? et toi, Chryséis ?
-
-— Mon fils, dit Aminoclès, est en compagnie de guerriers illustres,
-de héros vaillants. Il apprendra leurs vertus en partageant leurs
-travaux. Je reste aussi.
-
-— Moi, dit Chryséis, tu m’as délivrée de l’esclavage. Je resterai.
-Peut-être les dieux récompenseront-ils ma constance en me rendant mon
-fiancé Hannon. »
-
-Quant à Bicri, il sifflait d’un air tellement méprisant, qu’il était
-inutile de l’interroger.
-
-« Tu n’as rien dit, toi, jeune archer ? lui demandai-je.
-
-— Je n’avais rien à dire, me répondit-il. J’ai planté quarante pieds
-de vigne dans la concession de Tsiba. J’irai au nord avec vous
-autres, et quand nous repasserons par Tarsis, je verrai si mes
-boutures ont bien pris et si elles donneront de bon vin.
-
-— Bicri, tu es un homme rempli de vertus ! s’écria Himilcon en
-l’embrassant tendrement. Des générations d’ivrognes se transmettront
-ton nom en cette terre de Tarsis. Que les Cabires les protégent et
-fassent fructifier tes vignes !
-
-— C’est bon, ajouta l’archer. Avec Guébal et le petit Dionysos, nous
-en ferons encore bien d’autres. C’est seulement dommage que cette
-brute de Jonas n’y soit plus. »
-
-En définitive, personne ne voulut partir. Je traitai avec un
-capitaine de Sidon pour qu’il rapportât mon chargement, et je
-m’occupai tout de suite de compléter mes équipages et mes provisions
-et de faire tous les préparatifs en vue de mon voyage de découvertes.
-
-Le jour même de notre départ, comme je prenais congé de Tsiba et du
-suffète amiral, un grand concours de peuple était assemblé à l’entrée
-du port. On y dressait deux splendides colonnes de bronze portant,
-l’une l’image du soleil, et l’autre celle du dieu Melkarth.
-
-« Qu’est-ce que ces colonnes que vous dressez là ? demandai-je.
-
-— Ce sont les colonnes de Melkarth, qui doivent indiquer les limites
-de la terre, me fut-il répondu. Au delà, tu sais bien qu’il n’y a
-plus rien que l’océan.
-
-— C’est ce que nous verrons bien ! » répondis-je.
-
-Et pensant à l’oracle libyen, je m’embarquai le cœur gonflé d’orgueil
-et d’espérance.
-
-
-XVI Sur l’Océan.
-
-
-Pendant huit jours, je naviguai hardiment vers le nord, longeant la
-côte ; le huitième jour, je doublai un promontoire élevé et je
-tournai à l’est. La côte était formée d’une chaîne de hautes
-montagnes, dont le pied était battu par l’océan. Jamais je n’avais
-encore vu parages plus difficiles, vagues plus hautes et plus
-furieuses. Quinze jours durant, nos navires se débattirent au milieu
-de tempêtes sans nom. Il y eut un cap qui nous prit quatre jours à
-doubler. Enfin, la côte retourna vers le nord, les montagnes
-cessèrent et j’arrivai à des plages basses et sablonneuses et dans
-des eaux plus tranquilles. Nous étions tous épuisés.
-
-En longeant la côte, je trouvai l’embouchure d’une grande rivière, si
-large que je la pris d’abord pour un golfe. J’y pénétrai. Elle était
-bordée de collines boisées et verdoyantes. Ce pays était gai et de
-bon aspect. Je résolus de m’y arrêter, et je n’eus pas de peine à
-trouver un excellent mouillage au milieu de l’estuaire où j’avais
-pénétré.
-
-« Sur mon âme, voici un village celte* ! s’écria Gisgon en désignant
-sur la plage des huttes de branchages à toit conique fait de chaume
-et de roseaux. Je reconnais leurs cabanes ! »
-
-Le pilote sans oreilles ne voulut pas attendre la fin des préparatifs
-de débarquement, et s’en alla dans une des barques avec quatre
-rameurs, impatient de revoir ses vieilles connaissances.
-
-Gisgon ne s’était pas trompé. Une demi-heure après, nos navires
-furent entourés de chétives pirogues, montées par des Celtes ;
-quelques-uns de ces sauvages étaient si curieux de nous voir que, ne
-trouvant pas de place dans les pirogues, ils se jetèrent à la nage.
-En un instant, notre pont fut encombré de Celtes croassant leur
-langue désagréable, parlant tous la fois, riant, gesticulant, au
-demeurant tout à fait pacifiques. Ces hommes n’étaient point aussi
-barbares que les gens de Tarsis. Ils sont vêtus d’une espèce de robe
-très-courte, faite d’une étoffe grossière qu’ils tissent eux-mêmes.
-Leurs jambes sont entourées de deux sortes de manches ou longs
-caleçons qui leur descendent jusqu’à la cheville. Ils sont de belle
-stature, ont le visage rond, le teint blanc, les yeux clairs et
-généralement bleus, les cheveux bruns ou même blonds, la physionomie
-riante et les gestes affables. Quelques-uns d’entre eux ont des
-armes, des outils et des bijoux de bronze qui leur viennent de
-Phénicie par les embouchures du Rhône et la tribu des Salyens ; mais
-la plupart en sont encore aux instruments de bois, de pierre ou d’os,
-assez bien travaillés d’ailleurs.
-
-Ces bons Celtes étaient des pêcheurs. Je visitai leur village établi
-sur pilotis au milieu des eaux. J’échangeai avec eux diverses
-marchandises pour de la poudre d’or. Tous me rapportèrent que leurs
-tribus venaient du nord-est et qu’ils étaient établis dans le pays
-depuis moins de cent ans. Ils avaient refoulé devant eux des gens
-semblables aux Ibères et aux Ligures, grands ou petits ; derrière eux
-venaient d’autres Celtes qu’ils nommaient Galls et Kymris.
-
-Après avoir quitté leur village, ou leur mas, comme ils disent, je
-repartis vers le nord. Huit jours d’une navigation passable me
-conduisirent dans un dédale d’îles, d’écueils et de rochers tenant la
-terre ferme, où je trouvai d’autres Celtes, nommant ce pays Ar-Mor,
-c’est-à-dire le pays de la Mer. Ils m’assurèrent qu’au nord de leur
-contrée se trouvait une grande île, riche et fertile. Je continuai
-donc hardiment ma navigation.
-
-Au bout de deux jours, je fus pris dans une tempête épouvantable.
-Cinq jours durant, j’errai sur la mer dans un brouillard épais, que
-mes compagnons appelèrent « le poumon marin ». Traîné au hasard dans
-cette mer écumeuse et noire, roulant sans direction dans cet air
-épais, sombre et humide, il nous semblait que nous étions dans le
-royaume des morts.
-
-La nuit du sixième jour, j’ignorais absolument ma direction.
-
-Nous dérivions au gré du vent et des flots. Vers le milieu de la
-nuit, accablé de fatigue, je m’assoupissais au pied du mât, quand la
-voix stridente d’Himilcon, dominant le bruit de la tempête, me fit
-lever en sursaut.
-
-« Brisants devant nous ! » criait le pilote.
-
-D’un bond je fus au gouvernail, à côté du timonier.
-
-« Rame arrière ! m’écriai-je. Faites des signaux aux autres
-navires !»
-
-On alluma à la hâte des torches et des fanaux, mais il était trop
-tard. Un long cri de détresse nous apprit que le Dagon venait de
-s’échouer.
-
-Je fis virer de bord pour retourner en arrière, et je vis ce
-spectacle douloureux du Cabire couché sur le flanc, au milieu des
-brisants.
-
-L’Astarté restait intacte. J’avais les écueils devant moi et sur les
-côtés. Je manœuvrai pour retourner en arrière et retrouver le chenal
-par où j’étais entré dans ce cercle de rocs à fleur d’eau. Mais un
-courant violent et la force du vent rendaient vains tous mes efforts.
-Au bout d’une heure de lutte, j’entendis encore le grondement des
-brisants et je vis la mer blanchir sur les roches aiguës. Pour la
-vingtième fois, je donnai l’ordre de virer de bord. Mais cette fois,
-j’avais à peine commencé à reculer pour la manœuvre qu’un choc
-violent et un craquement horrible m’apprirent que l’Astarté
-talonnait. Nous venions de toucher par l’arrière. La nuit était
-noire, nos trois navires étaient perdus !
-
-Le reste de la nuit fut affreux. Au petit jour, le vent tomba et je
-pus voir que nous étions enfournés dans un cercle d’écueils, mais à
-moins d’un demi-stade d’une plage accessible, à trois jets d’arc de
-la terre. Au delà des brisants qui nous avaient arrêtés, la mer était
-calme, la terre proche : nous étions relativement hors d’affaire.
-
-Nous étions naufragés, mais la vie sauve. La plupart de nos hommes
-descendirent à terre, et sur mon ordre ceux qui hésitaient encore
-abandonnèrent les navires. L’Astarté n’était pas précisément en bonne
-situation : la mer la battait furieusement ; le Cabire avait été tiré
-à terre : celui-là était sauvé ; quant au Dagon, il me paraissait
-bien malade. Quoi qu’il en fût, j’eusse préféré périr mille fois que
-de quitter le vaillant navire qui m’avait amené de si loin, avant de
-savoir si sa perte était irrémédiable et définitive. Je restai donc
-sur le pont de mon Astarté. Malgré mes efforts, Amilcar, Asdrubal,
-Gisgon et Himilcon y restèrent avec moi. Quant à Chamaï, qui ne
-voulait pas s’en aller, je le chassai de force. C’était affaire à
-nous, chefs marins, et non à d’autres, de nous cramponner jusqu’à la
-dernière heure aux planches de nos navires.
-
-Quand le jour se leva, le temps s’était un peu calmé. La mer était
-toujours blanchie par l’écume, mais la lame était moins forte et le
-vent moins violent. A quelques encablures de nous, je vis la terre
-qui me parut verdoyante, le ciel découvert, bleu pâle avec des nuages
-blancs. Au bord de la mer, nos compagnons nous faisaient des signes,
-et bientôt l’agile Bicri, sautant de roche en roche, s’aventura
-jusqu’à notre bateau. Il était suivi de Dionysos, qui ne le quittait
-guère.
-
-Tout bien examiné, la situation était moins mauvaise que je ne
-croyais. A marée basse, je pus visiter les coques ; celle de
-l’Astarté avait peu souffert, elle était engagée entre deux roches et
-solidement maintenue. Je pensai même, tout de suite, qu’à la première
-marée un peu forte il serait possible de la renflouer. Quant au
-Dagon, il s’était si malheureusement jeté sur les roches aiguës, que
-la mer devait le mettre en pièces à courte échéance et à coup sûr. Je
-profitai de la marée basse pour organiser immédiatement un
-va-et-vient et décharger nos navires. Nos compagnons avaient trouvé à
-terre un ruisseau d’eau douce ; un bois voisin nous fournissait du
-combustible. On put donc dresser tout de suite un camp. Je le fis
-entourer d’un fossé, et Hannibal y distribua les logements et les
-postes. A la marée basse suivante, j’achevai mon déchargement, je fis
-démâter l’Astarté et enlever du Dagon, que la mer démolissait peu à
-peu, tout ce qu’on put enlever, maîtresses planches, bancs de rameurs
-et même fragments du doublage en cuivre. Pendant tout ce temps, nous
-ne trouvâmes pas trace d’indigènes.
-
-Enfin, après trois jours d’un travail accablant, la mer monta, sous
-l’action d’un fort coup de vent, si bien que l’Astarté, débarrassée
-de ses agrès et complétement déchargée, se renfloua toute seule et
-flotta joyeusement aux acclamations de tout le monde. Himilcon et
-Asdrubal se trouvaient précisément à bord, avec vingt matelots. Ils
-la dirigèrent si habilement qu’on put l’échouer sur le sable et, tout
-le monde se mettant à l’œuvre, la tirer à terre en sûreté. Quant au
-pauvre Dagon, la mer acheva de l’emporter. Amilcar versa des larmes
-et je le consolai de mon mieux.
-
-
-Illustration : Je consolai Amilcar de mon mieux.
-
-
-Le jour même, comme je me disposais à envoyer les deux barques à la
-pêche, car nous manquions de vivres frais, je vis paraître, au nord
-de la pointe qui nous abritait, une longue pirogue, faite, à ce qu’il
-me sembla, de cuir tendu sur des cerceaux. Plusieurs sauvages
-demi-nus pagayaient cette embarcation. A la vue de nos navires, ils
-parurent hésiter ; mais on leur fit tant de signaux d’amitié qu’ils
-se décidèrent à ramer de notre côté. Bientôt ils furent près de nous
-et sautèrent hardiment sur la plage.
-
-« Pour sûr, dit Gisgon lorsqu’il vit de près la physionomie et le
-costume de ces hommes, pour sûr, voilà des Celtes. »
-
-Il leur adressa tout de suite la parole en langue celtique. Les
-sauvages lui répondirent aussitôt, riant, gesticulant et parlant avec
-volubilité. Ils étaient si contents de voir des hommes qui parlaient
-leur langue, qu’ils voulurent à toute force nous embrasser. Il fallut
-nous résoudre à leur accolade, malgré leur malpropreté et leurs longs
-cheveux imprégnés de graisse et de beurre rance.
-
-« Ce ne sont pas des Celtes du sud et du centre, nous dit Gisgon ; ce
-sont des Kymris du nord, dont la langue ressemble beaucoup à celle
-des autres. Ils sont parents de ceux du continent et aussi de ceux de
-la grande terre que nous avons passée. C’est une île, et ils
-l’appellent en leur langue Preudayn. »
-
-Ces Kymris étaient des hommes gais, remuants et bavards au delà de
-toute idée. Ils nous accablèrent de questions. C’était d’ailleurs une
-belle race : gens de haute taille, bien faits de corps et beaux de
-visage, le teint comme du sang et du lait, les yeux bleus comme le
-ciel et les cheveux blonds comme les épis de blé mûr.
-
-« Voici, dit Hannibal, des hommes de belle apparence et propres à
-devenir des guerriers de bonne mine. Je m’en souhaite deux mille
-comme cela, bien armés ; que je puisse les instruire pendant six mois
-et que je rencontre Bodmilcar après.
-
-— Ils n’ont pas d’arcs, observa Bicri.
-
-— Pourtant ils les connaissent, répondit Gisgon. J’en ai vu aux mains
-des Celtes. Leurs lances, dagues et haches de pierre sont bien
-taillées, polies et affilées, et eux-mêmes sont de braves gens. »
-
-Sur mon ordre, Gisgon demanda à ces insulaires s’ils connaissaient
-les Phéniciens.
-
-Ils répondirent que leurs frères, les Kymris du continent, leur
-avaient parlé d’étrangers à teint brun et barbe noire, venus dans des
-navires avec les plus belles choses du monde, mais que nous étions
-les premiers qu’ils voyaient.
-
-Je leur fis des présents et je leur donnai du vin à boire, au grand
-regret d’Himilcon, qui voyait notre provision diminuer. Ils avalèrent
-avec délices cette boisson nouvelle pour eux. Puis, quand ils eurent
-la tête échauffée, ils commencèrent à nous faire des démonstrations
-d’amitié, tout en criant, en se démenant et en se disputant entre
-eux. Mais ils avaient l’air si bons et si francs qu’ils ne nous
-inspiraient aucune crainte. En fin de compte, ils s’en allèrent,
-disant qu’ils allaient chercher de belles choses pour nous les
-rapporter en échange de nos magnifiques présents et qu’ils
-reviendraient avec toute la population de l’île le soir même au plus
-tard. Mais ils ne revinrent que le lendemain matin, sans rien nous
-apporter. Il est vrai qu’ils arrivaient en troupe, hommes, femmes,
-enfants. Ils se précipitèrent dans notre camp avec une telle
-expansion d’amitié, tant de bruit, tant de questions, tant
-d’accolades, tant de discours et parlant tellement tous à la fois,
-que je faillis en perdre la tête. Ils tenaient absolument à se rendre
-utiles et mettaient tout en désordre sous prétexte de nous aider à
-tout mettre en place. Toutefois, de tous ces objets si nouveaux pour
-eux, et qu’ils admiraient à grand renfort d’exclamations et de
-gestes, ils ne dérobèrent rien, et se montrèrent scrupuleusement
-honnêtes. Bruyants, indiscrets, questionneurs à l’excès, ils furent
-insupportables à force de vouloir être agréables et polis. Le pauvre
-Hannibal ne savait où se mettre, persécuté par les sauvages qui
-voulaient tous toucher à sa cuirasse et regarder son casque de près.
-Quant à Chryséis et Abigaïl, il leur fallut se fâcher pour empêcher
-les femmes des insulaires de les déshabiller. Mais ce fut bien autre
-chose quand ils virent Guébal. Ils s’étouffaient autour du singe,
-mettant au comble de l’aise Bicri et Dyonisos, fiers de leur élève à
-quatre mains.
-
-
-Illustration : Ils s’étouffaient autour du singe.
-
-
-« Ha ! s’écria Hannibal, en les bousculant à grands coups de poings,
-ce qu’ils laissaient faire amicalement et en riant ; ha ! que Jonas
-n’est-il ici ! Quel effet ne produirait pas sa figure et sa trompette
-sur ces remuants sauvages ! »
-
-En l’absence de Jonas, le singe, les autres trompettes et la cuirasse
-d’Hannibal se partagèrent l’admiration de nos visiteurs. Pour moi,
-préoccupé avant tout du double objet de mon voyage, découverte de
-terres nouvelles et acquisition d’objets précieux, je les interrogeai
-de mon mieux sur la configuration et la situation exacte, tant de
-leurs îles que de la grande terre devant laquelle nous avions passé.
-
-Ces sauvages sont intelligents et même hardis navigateurs, car ils
-s’aventurent fort loin sur leurs barques de peaux cousues. J’appris
-d’abord que les îles par moi découvertes sont au nombre de douze, et
-toutes petites[1]. Nous étions sur la principale. Quant à la grande
-terre de Preudayn, d’après ce que m’en dirent les indigènes, elle
-serait aussi considérable que le Tarsis, car il ne faut pas à leurs
-barques moins de deux mois pour en faire le tour. Je pressai les
-sauvages de m’apporter quelques objets de trafic : ils finirent par
-se décider, et dès le lendemain mon camp fut régulièrement
-approvisionné de poisson, de coquillages et de venaison qu’ils
-apportaient de la grande terre. Quant à du grain ou à des légumes, il
-n’en était naturellement pas question, car ils ignorent la culture.
-Pourtant plus tard il nous arriva de Preudayn une certaine quantité
-d’orge et d’un autre grain comestible ; il paraît que dans
-l’intérieur quelques tribus commencent à cultiver la terre.
-
-Une chose qui me frappait, c’était la grande quantité de bijoux et
-d’objets en étain que portaient ces insulaires. Je les questionnai
-sur la provenance de cet étain si blanc, si pur et si beau. A ma
-grande surprise et à ma grande joie, ils me répondirent qu’il venait
-de l’île même où nous étions. On comprend que je ne remis pas au
-lendemain la visite des gisements. J’y allai sur-le-champ, accompagné
-d’Himilcon, de Gisgon, d’Hannibal et de quelques hommes. La
-découverte était immense, inappréciable. L’île n’était qu’une vaste
-mine d’étain !
-
-Je rentrai au camp, le cœur débordant de satisfaction. Mon parti fut
-pris tout de suite. Avec le bois de construction qui abondait aux
-îles et sur la grande terre voisine, je résolus de construire un gros
-navire, pour remplacer le Dagon ; pendant le temps qu’on mettrait à
-le construire, j’aurais tout le loisir de réunir des monceaux d’étain
-et de ramener en Phénicie un chargement comme on n’en avait jamais
-vu. Mes idées soumises à mes compagnons furent approuvées de tous.
-Quant aux indigènes, moyennant quelques colifichets et une partie des
-débris de cuivre qui avaient servi de doublage au Dagon, ils me
-cédèrent le terrain que j’occupais, pour aussi longtemps que je
-voudrais, et le droit de fouiller leurs mines. Ils me paraissaient
-même désireux de nous faire rester toujours ; au plus petit présent
-qu’on leur faisait, ils nous témoignaient leur joie et leur
-reconnaissance et nous aidaient volontairement dans tous nos travaux.
-Mon camp était littéralement encombré des produits de leur pêche et
-de leur chasse. Je puis dire que, de tous les sauvages que j’ai vus,
-ces Celtes et Kymris sont les meilleurs, malgré leur humeur
-guerroyante, leur mobilité et leur perpétuel bavardage.
-
-Tout était donc au mieux. Je me mis à l’œuvre. Amilcar partit sur le
-Cabire avec Bicri et vingt archers et hommes d’armes pour reconnaître
-les îles et la grande terre. Asdrubal et Gisgon se chargèrent de la
-fouille des mines. Pour moi, je restai au camp avec Himilcon, pour
-diriger la construction du futur navire. Je fis établir aussi des
-baraquements et des abris plus solides et mieux appropriés que nos
-tentes au climat froid et pluvieux de ce pays. Hannibal et Chamaï,
-n’ayant rien à faire, passaient leurs journées à pêcher, chasser, à
-prendre part aux jeux des insulaires et à leur apprendre les
-manœuvres et la tactique. Jamais on ne vit élèves plus dociles et
-plus heureux ; ils ne se lassaient pas d’être commandés et conçurent
-pour leurs instructeurs une amitié inaltérable.
-
-Un beau jour, Hannibal et Chamaï, qui n’avaient pas paru depuis
-quarante-huit heures, revinrent le menton rasé et ne portant que la
-moustache ; leurs amis les sauvages les avaient accommodés à leur
-mode.
-
-« Eh bien ! vous voilà jolis tous deux, dis-je en riant. On vous
-prendrait pour des Kymris : il ne vous manque plus que de vous
-peindre la figure !
-
-— Il importe, dit Hannibal, qu’en tout pays on se conforme aux
-coutumes des indigènes quand elles ne sont point trop déraisonnables.
-La coutume des guerriers, en ce pays, étant de raser le menton et de
-ne laisser de barbe que sur la lèvre supérieure, il convenait que
-nous, qui sommes des guerriers, nous portions, coupions ou taillions
-notre barbe de manière qu’on reconnût notre profession.
-
-— D’ailleurs, dit Chamaï, Abigaïl est d’avis que cela sied mieux. »
-
-Devant cet argument décisif et concluant je n’avais qu’à m’incliner.
-Quand Chamaï avait une fois invoqué l’autorité d’Abigaïl, tout était
-dit pour le brave garçon.
-
-
-Illustration
-
-
-Les jours, les semaines et les mois se succédèrent, pendant que nous
-poursuivions ces travaux utiles, mais monotones. Amilcar revint de la
-grande île, dont il avait reconnu toute la côte occidentale. A
-l’ouest de cette île, il en avait découvert une autre moins
-considérable, et toute verdoyante, dont il avait fait le tour. Les
-indigènes l’appellent Erinn, qui signifie l’île Verte ; je lui
-conservai ce nom. L’hiver arriva, morne, glacé. Tous ceux qui
-n’étaient pas employés au dehors ne sortaient plus de leurs
-baraquements. Je n’essayerai pas de dépeindre la stupéfaction de tous
-ceux des nôtres qui n’avaient pas encore été dans le nord, quand ils
-virent de la neige et de la glace et les souffrances de Guébal. Les
-seuls Bicri et Dionysos ne renoncèrent pas à leurs courses. Imitant
-les enfants et les jeunes gens des Kymris, ils se divertissaient à
-faire des boules de neige et à les lancer. Ils glissaient sur l’eau
-solidifiée par le froid, et revenaient le nez rouge, mais le corps
-réchauffé par leurs exercices violents, toujours de bonne humeur,
-toujours riants. Dionysos, au contact de Bicri, commençait à devenir
-un bon archer et un habile frondeur : maintes fois, au retour de la
-chasse, il nous rapporta des preuves de son adresse.
-
-
-Illustration
-
-
-Le plus triste de tous était le pauvre Himilcon ; non que le vaillant
-pilote, endurci par de longs voyages, craignît la brume ou le froid.
-Mais la provision de vin diminuait de jour en jour, et l’heure où
-elle serait épuisée s’approchait avec une rapidité fatale.
-
-« Hélas ! disait Himilcon à chaque outre qu’on entamait, il serait
-barbare et cruel de ne point boite de si bon vin ; mais combien en
-reste-t-il ? Douze outres à peine ! Douleur amère ! Quand ce triste
-hiver sera terminé, nous saluerons le joyeux printemps en buvant de
-l’eau ! Ah ! qu’il serait temps de mettre un terme à ce long voyage,
-et de retourner dans la Phénicie, voir les vignes sur les coteaux de
-Béryte ! »
-
-Ainsi gémissait le pilote d’une voix dolente, et Hannibal
-compatissait à ses chagrins. Je ne dis pas que plus d’un d’entre nous
-ne vît avec ennui approcher le moment où nos outres seraient sèches
-et vides. Mais le seul Hannibal s’associait, à haute voix, aux
-mélancoliques réflexions de l’altéré pilote.
-
-Enfin, le soleil oblique remonta dans le ciel, et nous pûmes jouir de
-quelques journées plus claires. La mer, presque toujours démontée,
-reprit un peu de calme. Notre nouveau navire était terminé, et nous
-le lançâmes, en célébrant la fête de l’ouverture de la navigation.
-Les Kymris y assistèrent. Nous y vîmes leurs prêtres et prêtresses,
-qui, pour nous faire honneur, se dévêtirent et se peignirent le corps
-de bleu et de noir. Le soir même, nous fîmes un grand festin de
-venaison, de poisson, d’orge et de racines du pays. On servit le
-dernier vin qui nous restait.
-
-« Et maintenant, dit Himilcon, remplissant sa coupe jusqu’au bord,
-buvons à notre heureuse navigation et à notre prochain retour.
-
-— Nous y songerons plus tard, répondis-je. Notre voyage n’est pas
-actuellement terminé. »
-
-Tout le monde me regarda d’un air stupéfait, car chacun croyait
-fermement que nous allions prendre la mer pour retourner à Tyr et à
-Sidon.
-
-« Comment, nous allons encore plus loin ? dit Chamaï en faisant la
-grimace. Nous allons encore nous plonger dans le poumon marin ?
-
-— Libre à toi de nous quitter, repris-je, et de repartir pour ton
-pays. J’ai fait construire expressément ce navire-ci en place du
-Dagon afin de renvoyer, avec le chargement, ceux qu’effrayeraient de
-nouveaux voyages en ces pays brumeux. Mais moi, ne me restât-il que
-le Cabire, je pousserai encore en avant.
-
-— Ho ! s’écria le jeune guerrier en se levant tumultueusement,
-peux-tu songer que je veuille t’abandonner ? Certainement, l’idée de
-rester encore plus longtemps sous ce triste ciel ne me réjouit pas ;
-mais où tu iras j’irai, quand tu devrais me conduire à la mort ! »
-
-J’embrassai cordialement le brave garçon.
-
-« A présent, continuai-je, je vais vous dire le motif qui me porte à
-pousser plus loin. Voyez cette pierre si jolie que je tiens dans ma
-main : elle est jaune, translucide et me paraît digne d’être mise à
-côté des plus précieuses de nos pays. Le Celte qui me l’a donnée
-l’appelle « ambre » et m’assure qu’à trente journées plus loin vers
-l’est se trouve un grand continent, et que sur la côte on ramasse
-abondance d’ambre ; la mer l’y rejette, et c’est un présent
-d’Astarté. Qui sait si cette mer immense, qui communique avec la
-Grande Mer à l’ouest par le détroit de Gadès et baigne le Tarsis et
-le pays des Celtes, ne communiquerait pas aussi par l’est ? Nous ne
-connaissons pas toute la côte nord de la mer Noire. Qui sait si,
-après avoir chargé d’ambre nos navires et découvert des terres
-immenses, nous ne reviendrons pas à Sidon par le détroit, la côte de
-Carie et Kittim ? »
-
-Les noms familiers de ces pays, voisins du nôtre, réjouirent tous nos
-compagnons, et mes projets les enflammèrent. Il fut résolu que nous
-reprendrions notre navigation vers l’est et que nous irions à la côte
-de l’ambre.
-
-« Avec ou sans vin, » comme disait Himilcon.
-
-Notre nouveau navire fut appelé Adonibal, en souvenir du brave
-suffète d’Utique. J’y fis charger notre étain. Chaque navire embarqua
-provision d’eau et quantité de viande et de poisson fumés et salés.
-Je me procurai aussi du grain et quelques fruits aigrelets et assez
-mauvais, puis je pris la mer, après que nous eûmes fait nos adieux à
-ces bons Kymris qui nous avaient rendu si agréable le séjour de leurs
-îles. Quelque temps encore ils nous accompagnèrent sur leurs barques
-de peaux cousues, mais nous allions trop vite pour eux. Bientôt nous
-les perdîmes de vue, et je doublai le cap occidental de la grande île
-de Preudayn.
-
-Six jours d’une navigation pénible, par une mer rude et fatigante,
-nous conduisirent au cap oriental de l’île. De là, nous dirigeant
-vers l’est, je rencontrai une côte plate, basse, que je suivis avec
-précaution pendant huit jours. Je finis par arriver à l’estuaire d’un
-très-grand cours d’eau. A quelques heures de navigation de cet
-estuaire, la côte remontait vers le nord. Malgré le vent debout
-furieux et la mer démontée qui fatiguait nos navires, je suivis
-encore cette côte pendant cinq jours, cherchant obstinément un
-passage vers l’est. Plusieurs fois, dans les terres, les feux allumés
-me firent voir que le pays était habité : mais je n’entrai pas en
-communication avec les habitants. Enfin, après tant d’efforts, le
-mauvais temps continuel et l’état des vivres me forcèrent de renoncer
-au passage qui, après tout, n’existe peut-être pas. Je revins donc
-vers le sud-ouest, cherchant la terre un peu au juger.
-
-Je finis par retrouver la côte marécageuse que nous avions longée en
-partant du cap oriental de Preudayn. Près de cette terre, je fis
-rencontre de quatre grandes pirogues kymris, marchant à la voile. Ces
-gens nous dirent qu’ils venaient du continent et qu’ils retournaient
-en Preudayn, où ils rapportaient de l’ambre. Ils me confirmèrent que
-j’en trouverais grande quantité le long de la côte, du côté de l’est.
-Je me décidai alors à reprendre ma navigation dans cette direction,
-quand nous fûmes enveloppés d’une brume épaisse qui nous réduisit à
-nous arrêter. Nos barques, envoyées à la découverte, finirent par
-trouver la côte à tâtons. Pour nous faire retrouver, j’avais fait
-allumer à bord des fanaux et des torches en grande quantité.
-
-Enfin, nos barques nous rejoignirent, non sans peine, et, marchant à
-la rame, nous finîmes par trouver quelque chose qui ressemblait à la
-terre. C’était le pays de l’ambre.
-
-« Allons, dis-je à mes compagnons, puisque nous ne pouvons rien
-trouver par mer, cherchons à trouver quelque chose par une autre
-voie, et débarquons. »
-
-Il nous parut que nous étions entrés, presque au hasard, dans
-l’embouchure d’un fleuve. Nous fîmes aussitôt nos préparatifs de
-débarquement. L’atterrissage était exécrable, et le débarquement fut
-pénible. Nous étions littéralement envasés. Dans ce triste pays, tous
-les éléments sont confondus, et la terre, le ciel et l’eau semblent
-ne former qu’un. Plongés dans un brouillard humide et froid, nous
-avions bien de la peine à reconnaître les limites indécises de la mer
-vaseuse et de la terre boueuse. Après quatre ou cinq heures d’un rude
-travail, l’Astarté fut enfin solidement liée dans une crique du
-fleuve, et les autres navires tirés au sec, si tant est qu’on puisse
-appeler secs les sables trempés de ces pays. Le reste du jour fut
-employé à creuser un fossé autour de nos navires et à établir un
-camp. Bientôt la brume devint plus épaisse et nous enveloppa comme le
-poumon marin des îles de l’étain. Le jour terne et la nuit sans lune
-combattirent longtemps. Enfin l’obscurité fut complète.
-
-Bicri, qui était parti à la découverte avec vingt hommes, revint des
-bois en grelottant, sans avoir vu personne. Il nous rapportait de
-bons fagots d’un bois humide, mais résineux et brûlant assez bien. On
-alluma les feux de toutes parts, et malgré l’épaisse fumée qu’ils
-dégageaient, on s’assit autour et on prépara le repas du soir.
-
-Chamaï, enveloppé dans sa couverture, rompit le premier le silence.
-
-« Quel affreux pays ! s’écria-t-il. Je ne pense pas que des créatures
-humaines puissent vivre sur cette terre désolée, dans cet air épais
-et sans soleil. Ce doit être vraiment le pays des monstres !
-
-— Si le pauvre Jonas était ici, dit Hannibal, il voudrait voir ces
-monstres et ces bêtes curieuses ! Et Hannon nous dirait des bons
-mots !
-
-— Que parles-tu de Jonas et de Hannon ? répondis-je. Ils sont au pays
-du soleil et de la lumière. Il y a longtemps qu’ils ont dû se sauver
-de chez leur barbare de Tarsis, et retourner à Gadès, pour Sidon la
-grande ville !
-
-— Plaise aux dieux que nous la revoyions ! s’écria Asdrubal.
-
-— Oui, repris-je, et maintenant sans doute ils se promènent dans les
-rues étincelantes, ou sur le Liban parfumé, baignés le jour dans les
-clairs rayons du soleil, et contemplant la nuit les astres d’or dans
-le ciel pur.
-
-— Et buvant de bon vin, soupira Himilcon, de bon vin d’Helbon, et du
-vin de Byblos, et du vin de Béryte, et du vin de Sarepta, et du vin
-de Nectar....
-
-— Tais-toi ! s’écria Hannibal, que cette énumération du pilote
-exaspérait. Tais-toi, Himilcon ! Tu me rendrais aussi ivrogne que
-toi.
-
-— Ivrogne, moi ! gémit Himilcon en montrant son gobelet rempli d’une
-eau trouble et jaunâtre. Dieux Cabires ! Mais avec quoi donc
-m’enivrerais-je ? »
-
-Tout le monde était comme engourdi par ce ciel brumeux et cette terre
-humide. Guébal lui-même restait immobile ; à peine faisait-il des
-grimaces, malgré les étoffes de laine dont Bicri et Dionysos
-l’entouraient pour le réchauffer. Nous nous couchâmes autour de nos
-feux, et la fatigue nous endormit d’un sommeil lourd et pénible.
-
-Au matin, un jour indécis, gris, terne, sans soleil, finit par nous
-éclairer. Le bouillant Chamaï se fâcha tout rouge.
-
-« Mais il n’y a donc pas de soleil dans ce pays maudit ?
-s’écria-t-il.
-
-— Que veux-tu que le soleil vienne faire par ici ? dit Gisgon. C’est
-comme au nord du pays des Celtes ; il vient quelquefois ; mais dès
-qu’il a vu comme tout est laid, il se dépêche de retourner sur la
-Grande Mer et sur sa chère Phénicie.
-
-— Oh ! disait Aminoclès que ses craintes prenaient très-vite, c’est
-ici certainement l’Hadès et le royaume des ombres. Faisons vite un
-sacrifice pour que les dieux du sombre royaume nous soient
-favorables. »
-
-Nous autres et nos marins, nous nous moquions bien de tout cela ;
-mais, à vrai dire, la tristesse de ce pays nous pesait sur le cœur.
-Je réunis mon monde et je pris la parole.
-
-« Il s’agit, dis-je, de voir tout d’abord où nous sommes, et de
-tâcher d’entrer en relations avec les indigènes, s’il s’en trouve
-dans ces parages. Nous allons pousser une reconnaissance le long du
-fleuve, sans tarder. Bicri, avec vingt hommes, partira pour
-avant-garde. Amilcar, avec trente hommes, servira d’arrière-garde.
-Asdrubal et cinquante hommes resteront à la garde du camp et des
-navires. Chamaï, Hannibal et moi nous marcherons avec les autres
-entre Bicri et Amilcar. Mangeons vite un morceau et partons, le plus
-tôt sera le mieux.
-
-— Quel dommage, dit Bicri, de n’avoir plus ici cette brute de Jonas
-et sa trompette ! S’il y a des sauvages, il les attirerait de cinq
-stades à la ronde. Enfin, mangeons et marchons ! »
-
-Nous marchions au milieu des fondrières, ne sachant jamais si nous
-étions sur la terre ou sur l’eau. Enfin nous atteignîmes les forêts
-de sapins noirs et d’arbres grêlés, au feuillage rare et gris. Dans
-ces forêts coupées de flaques d’eau et de marécages il n’y avait pas
-créature humaine. Pourtant des hommes devaient y passer, car, dans
-quatre endroits différents, je trouvai leurs traces : c’étaient des
-débris de cabanes faites avec des roseaux, des tas de cendres, des os
-rongés portant la trace du feu et des monceaux de coquillages. En
-revanche, s’il n’y avait pas d’hommes, il y avait des bêtes. A chaque
-instant, nous apercevions sur le sol des empreintes fourchues
-paraissant provenir, les plus grandes de bœufs, les plus petites de
-cerfs. A juger d’après ces empreintes, bœufs et cerfs devaient être
-vraiment gigantesques. Dans un fourré assez épais, où Bicri suivit
-pendant deux cents pas la coulée faite par les animaux sauvages, il
-remarqua que des branches d’arbres avaient été brisées par les cornes
-de ces animaux, et d’après la hauteur de ces empreintes il inféra
-qu’il y avait là des cerfs de deux et même de trois palmes plus hauts
-que des chevaux. En revenant vers le camp, nous aperçûmes deux cerfs
-de taille beaucoup plus petite. Gisgon les reconnut immédiatement, et
-me dit qu’il en avait vu de pareils dans le pays des Celtes, où ils
-les appellent renn, et aussi tarenn. Ces renns s’enfuirent de fort
-loin, et à leurs allures farouches je conjecturai que les gens du
-pays devaient leur faire une chasse active, car moins un animal est
-pourchassé par l’homme, moins il montre de défiance. Bicri et
-Dionysos, se glissant sous la futaie, parvinrent à rejoindre les deux
-cerfs et les abattirent à coups de flèches. Ce fut pour nous une
-heureuse conquête, car nous manquions de viande fraîche. Les rennes
-sont de la taille d’un âne. Ils ont les jambes très-fines, le sabot
-large, le poil gris et fourni, un fanon de poils blancs sur la
-poitrine, et les cornes amples, velues et portées en avant. Les deux
-cerfs furent mangés le soir même, car nous étions nombreux.
-
-
-Illustration : Ils abattirent les deux cerfs à coups de flèches.
-
-
-Le lendemain, j’envoyai Amilcar, avec deux barques, longer la côte,
-et je partis avec Hannibal, Chamaï, Bicri, Aminoclès et Dionysos,
-vingt archers et trente hommes d’armes, reconnaître le pays un peu
-plus loin. Dans les bois, nous fîmes la rencontre d’un troupeau de
-bœufs sauvages. Ces animaux monstrueux furent attaqués immédiatement.
-Aux premières flèches qui les piquèrent ils nous chargèrent avec
-fureur, et malgré le soin que nous mettions à nous réfugier derrière
-les arbres pour éviter leur choc, un des hommes d’Hannibal fut
-piétiné, et un autre lancé en l’air d’un coup de corne si
-malheureusement qu’il eut deux côtes brisées et les reins cassés.
-Trois de ces bœufs furent tués et dépecés, et leur chair emportée à
-notre campement. Au retour, Bicri blessa un cerf d’une taille
-colossale que Chamaï acheva d’un coup d’épée au défaut de l’épaule.
-Gisgon connaissait aussi cette bête-là, et la nommait elenn. Mais il
-nous dit qu’elle était rare dans le pays des Celtes. Ces elenns sont
-plus grands qu’un cheval ; ils pâturent aux basses branches des
-arbres, et ne peuvent atteindre l’herbe par terre que dans les
-terrains mous où ils enfoncent jusqu’au genou, parce que leur cou est
-court et raide. Leur ramure est aplatie, écartée des deux côtés de la
-tête et formidable. Leur force est prodigieuse, et ils n’ont rien de
-la timidité des autres cerfs, car ils font tête hardiment aux
-chasseurs. Ce sont des animaux qu’il n’est pas prudent d’aborder
-l’épée à la main, comme nous avons eu occasion de le voir par la
-suite, quand nous en avons abattu plusieurs.
-
-Amilcar revint au campement, rapportant une bonne quantité d’ambre
-qu’il avait ramassée le long de la côte. Nous restâmes quinze jours à
-cet endroit, ramassant de l’ambre et abattant des bœufs sauvages, des
-renns et des elenns pour notre nourriture. Celui des nôtres qui avait
-péri le deuxième jour, tué par un bœuf sauvage, fut enterré à
-l’endroit même où le bœuf l’avait percé de ses cornes. Je plaçai sur
-son sépulcre un fragment de rocher, où je fis graver profondément son
-nom et une invocation aux dieux.
-
- 1. Ce sont les îles Cassitérides (ou de l’étain) des anciens, les
- \ îles Scilly modernes.
-
-
-XVII Qui était le dieu des Souomi*.
-
-
-Le seizième jour, l’ambre devenant plus rare et le gibier plus
-farouche, nos navires furent remis à flot, et nous reprîmes notre
-navigation dans la direction de l’est. Au bout de cinq jours la
-pénurie de vivres frais et le désir de faire de nouvelles découvertes
-me décidèrent à pénétrer dans l’embouchure de la grande rivière que
-j’avais déjà vue une fois, bien que l’aspect des lieux ne fût pas
-plus engageant que celui de notre précédente station. Après avoir
-tiré nos navires légers à terre et établi le campement entouré d’un
-fossé, je remis au lendemain l’exploration de l’intérieur des terres.
-
-La nuit se passa tranquillement. Au jour, nous partîmes à la
-découverte. Cette fois, nous rencontrâmes tout de suite des traces
-fraîches indiquant la présence de l’homme. Près d’un feu encore
-allumé, se dressaient une douzaine de cabanes coniques : je fouillai
-ces cabanes ; j’y trouvai des armes et des ustensiles de pierre assez
-mal polis, deux haches et une marmite de cuivre de fabrication
-évidemment tibarénienne, des morceaux de viande crue et cuite et des
-poissons séchés. Ces cabanes avaient été évidemment abandonnées à la
-hâte. Dans l’une d’elles il y avait un lit de roseaux couverts de
-mousse encore chaude. Certain que les naturels n’étaient pas loin et
-qu’ils s’étaient enfuis à notre approche, je fis placer dans la plus
-spacieuse de ces cabanes une pièce d’étoffe rouge, des colliers et
-des bracelets de bronze, des perles de verre et d’émail, enfin tous
-les objets que je croyais propres à exciter la convoitise des
-sauvages. Ensuite je me retirai à trois cents pas de là, et nous
-fîmes halte.
-
-Mon calcul ne me trompa point. Les sauvages parurent bientôt et
-visitèrent leurs cabanes. Voyant que nous ne bougions pas, ils se
-décidèrent à se rapprocher. Nous leur fîmes alors toutes sortes de
-signes d’amitié, puis je m’avançai vers eux, accompagné du seul
-Gisgon, qui leur adressa la parole en langue celtique. Mais ils ne
-l’entendaient point du tout, car ils nous répondirent dans une langue
-que ni Gisgon ni moi ne comprenions. Tout ce que je pus deviner,
-c’est qu’ils montraient souvent un marais voisin, en disant :
-« Souom, Souom, » et ensuite ils mettaient la main sur la poitrine,
-en disant : « Souomi ; » je conclus qu’ils appellent un marais
-« Souom », et qu’ils s’appellent eux-mêmes « les gens des Marais ».
-Ils nous montraient aussi leurs ustensiles de pierre polie et
-désignaient le nord-est en nous disant : « Goti. » Je pensai, par là,
-que Goti était le nom des gens qui les leur vendaient. C’est la
-première fois que j’entendais parler d’un peuple de ce nom, et ce qui
-me surprit beaucoup, c’est qu’ils me montraient leurs objets de
-bronze tibarénien et qu’ils disaient aussi : « Goti. »
-Appelleraient-ils Goti les gens du Caucase ? Je l’ignore.
-
-Quoi qu’il en soit, j’avais déjà vu bien des sauvages dans ma vie,
-mais je n’en avais pas encore vu d’aussi laids. Leur tête grosse,
-leur face camarde, leurs yeux obliques et tout petits, leur bouche
-énorme, leur teint d’un brun jaunâtre, leur corps trapu et large
-planté sur de petites jambes grêles et rabougries en font des êtres
-affreux. Il est vrai qu’en répétant « Goti » et en levant la main,
-ils nous faisaient entendre que ces « Goti », avec lesquels ils
-paraissent avoir de fréquents rapports, étaient plus grands qu’eux et
-que nous.
-
-Pour eux, ils étaient aussi misérables que laids. Couverts de
-lambeaux de peaux de bêtes, armés de casse-tête mal travaillés, de
-lances de pierre et de harpons à bouts en os, ils n’avaient même pas
-les ornements que les sauvages ont d’ordinaire. Un seul portait un
-collier de coquillages et de morceaux d’ambre non taillé. Celui-là,
-qui semblait être le chef, voulut nous donner une marque de grande
-amitié. Il nous tendit une corne de bœuf sauvage remplie d’un liquide
-jaunâtre, qu’il tenait à la main.
-
-J’allais la prendre, lorsque l’éternellement altéré Himilcon s’en
-empara lestement, en la portant à sa bouche. Mais à peine eut-il
-avalé une gorgée qu’il fit une grimace épouvantable et laissa tomber
-la corne, en crachant avec toutes sortes de marques de dégoût.
-
-
-Illustration : Himilcon laissa tomber la corne.
-
-
-« Pouah ! s’écria-t-il, les vilains sauvages ! Fi ! fi donc ! C’est
-de l’huile de poisson ! Pouah ! pouah ! »
-
-Tout le monde se mit rire. Quant au chef, il ne riait pas. Il
-paraissait au contraire très-froissé du dédain qu’on témoignait à sa
-corne et son huile de poisson, et s’emporta jusqu’à faire des gestes
-de menace. J’essayai de le calmer, mais rien n’y fit. Lui et les
-siens s’enfoncèrent dans les bois.
-
-Le pauvre Himilcon restait tout penaud.
-
-« Capitaine, me dit-il, je suis un ivrogne et un fou. Fais-moi pendre
-à cet arbre prochain. Je le mérite pour mon étourderie.
-
-— Allons, lui répondis-je, il n’y a pas de ta faute. Console-toi.
-Pour une occasion perdue de nous aboucher avec ces sauvages, dix de
-retrouvées. L’étrangeté du régal explique ta conduite.
-
-— J’avoue, dit Hannibal, que j’ignore moi-même ce que j’aurais fait,
-si, croyant avaler quelque boisson douce et agréable, je m’étais
-empli la bouche d’une huile puante et nauséabonde. »
-
-Nous reprîmes notre route le long du cours d’eau. A mesure que nous
-avancions, les traces humaines devinrent plus fréquentes. Nous
-rencontrions à chaque instant des groupes de sauvages qui nous
-suivaient en criant et en gesticulant. Nous leur faisions quelques
-petits présents, qu’ils nous arrachaient des mains plutôt qu’ils ne
-les acceptaient ; mais dès que nous essayions de nous approcher
-d’eux, ou de prendre quelqu’un de leurs objets en échange, ils
-s’enfuyaient à toutes jambes.
-
-Bientôt le bois s’éclaircit. Nous approchions évidemment d’une grande
-agglomération. Enfin j’aperçus une vaste nappe d’eau, au centre de
-laquelle, sur une espèce d’îlot, il y avait nombre de cabanes
-coniques, groupées autour d’une cabane plus grande. Une étroite
-chaussée artificielle reliait la ville sauvage au bord de l’étang.
-Nous nous arrêtâmes à l’entrée de la chaussée.
-
-Après avoir beaucoup crié et beaucoup gesticulé, les sauvages
-finirent par nous faire comprendre qu’ils ne voulaient pas nous
-laisser pénétrer dans leur ville. En revanche, ils se montrèrent tout
-disposés à trafiquer : ils nous apportèrent quantité de morceaux
-d’ambre auxquels ils ne paraissaient pas attacher grand prix. Il n’en
-était pas de même des objets usuels en leur possession, même des
-moindres. Ils ne voulaient se défaire ni d’une lance à pointe
-grossière en pierre éclatée, ni d’un hameçon d’os, ni de rien de ce
-genre. C’était encore bien autre chose pour les objets en pierre
-polie auxquels ils attachaient un prix infini. Ils nous en
-demandaient par gestes, en montrant les leurs, et semblaient surpris
-que nous n’en eussions pas. Pourtant ils con- naissaient le bronze,
-et même nos arcs et nos flèches, car, nous ayant montré des oiseaux
-sur des arbres, ils nous faisaient signe de tirer dessus. Bicri ne
-résista pas à la tentation de faire montre de son adresse et abattit
-plusieurs oiseaux.
-
-
-Illustration
-
-
-Cependant la nuit s’approchait, et il ne paraissait pas prudent de
-rester là. Je donnai l’ordre de retourner à nos vaisseaux, et nous
-nous mîmes en route, escortés par nos gens des marais.
-
-La nuit était si noire et le terrain si mauvais que nous nous
-égarâmes au milieu des bois, des marais et des fondrières. Le
-lendemain, au petit jour, le vent soufflant en tempête, je me
-trouvai, moi sixième, avec Hannibal, Chamaï, Himilcon, Bicri et un
-matelot, embourbé jusqu’à la ceinture dans un marécage. Nous eûmes
-beau appeler, courir de droite et de gauche après nous être dégagés,
-nous étions parfaitement perdus au milieu des bois. La situation
-était terrible. Elle se compliqua bientôt davantage. Comme nous
-cherchions dans la futaie quelque indice qui pût nous guider, nous
-fûmes subitement entourés de plus de deux cents sauvages qui se
-précipitèrent sur nous de toutes parts, la lance et le casse-tête à
-la main. Toute résistance était inutile et n’aurait abouti qu’à nous
-faire massacrer. Du reste nous n’eûmes pas le temps d’y songer. La
-forêt était si touffue, les Souomi sortirent des broussailles si près
-de nous, que nous étions renversés et garrottés avant même d’avoir pu
-mettre l’épée à la main. Aussitôt les sauvages nous emportèrent en
-dansant et en hurlant. Pour ma part, ils étaient quatre qui me
-tenaient, deux par les jambes et deux sous les bras. Un cinquième,
-qui dansait derrière moi, en se penchant à chaque instant pour mieux
-me voir, me prit mon épée, mon baudrier et mon bonnet. Nos capteurs
-paraissaient être préparés à cette expédition : ils avaient tous les
-cheveux teints en rouge et la figure barbouillée de noir et de bleu.
-J’avais trop pratiqué les barbares pour ne pas reconnaître
-immédiatement une peinture de guerre dans ces barbouillages.
-
-
-Illustration
-
-
-Une heure après notre capture, nous traversions, bien malgré nous, la
-chaussée qui nous avait été interdite la veille, et nous entrions,
-portés et poussés à la fois, sous une des huttes coniques que nous
-avions remarquées. Un troupeau de femmes hideuses et une nuée
-d’affreux enfants nous accompagnèrent de leurs vociférations jusqu’au
-moment où nous fûmes jetés sur la terre froide et humide, dans cette
-cabane obscure. Aussitôt on tendit devant la porte un rideau fait de
-peaux de bêtes et on nous laissa seuls, plongés dans une obscurité
-complète. Un instant après, nous entendîmes, aux trépignements de la
-foule que tout le monde s’en allait. Le bruit des voix, des chants et
-des pas finit par s’éteindre, et nous restâmes étendus sur le sol,
-garrottés, dépouillés, déchirés, au milieu des ténèbres silencieuses.
-
-Ce n’était pas avec de grosses cordes à travers les nœuds desquelles
-il est possible de glisser les mains que nous avions été liés,
-c’était avec des cordes d’écorce minces et souples, qui vous entrent
-dans les chairs au plus petit mouvement. Chamaï, qui se raidissait
-pour essayer de rompre ses liens, s’en aperçut bien vite, car il se
-coupa les poignets et ne put retenir un gémissement de douleur.
-
-« Qui est-ce qui gémit ainsi ? demanda la voix d’Hannibal.
-
-— C’est moi, répondit Chamaï ; j’essaye de casser mes cordes, et je
-ne puis pas.
-
-— Sottise, de vouloir casser de la corde mince, dit Himilcon : on
-romprait plutôt un câble. Amiral Magon, es-tu là ?
-
-— Oui, pilote, répondis-je.
-
-— Et toi, Bicri ? reprit le pilote.
-
-— J’y suis aussi, dit l’archer, mais j’aimerais mieux être ailleurs.
-Et Guébal qui est resté au camp avec Dionysos ! Si Guébal était ici,
-je suis sûr qu’il nous tirerait d’affaire.
-
-— Oui, dis-je à mon tour, mais Guébal n’est pas ici. Tâchons donc de
-nous tirer d’affaire sans lui, bien que la chose ne paraisse pas
-facile.
-
-— Amilcar et Asdrubal, dit Hannibal, marcheront certainement pour
-nous délivrer, dès qu’ils s’apercevront de notre absence. S’ils ne
-marchent pas, je déclare qu’ils sont les plus viles et couardes
-créatures qui aient jamais chaussé un soulier.
-
-— Je ne doute pas que nos camarades n’essayent de faire quelque
-chose, répondis-je. Mais à l’heure présente ils ont probablement
-eux-mêmes les sauvages sur les bras. Qui sait s’ils n’ont pas été
-massacrés ou enlevés de la même manière que nous ? Et s’ils peuvent
-percer jusqu’à cet étang, comment feront-ils pour traverser cette
-chaussée étroite et facile à couper ?
-
-— Comment ils feront ! s’écria Hannibal indigné ; ils déploieront
-leurs archers à droite et gauche de la chaussée pour la balayer à
-coups de flèches ; ils formeront leurs pelotons de gens de guerre par
-quatre pour marcher à l’attaque ; s’ils ne font pas cela, ils sont
-indignes de porter une épée et un bouclier, par Nergal et par le Dieu
-des armées ! Oui, et ils sonneront leurs trompettes.... »
-
-En ce moment, comme à point nommé, le son lointain d’une trompette se
-fit entendre. Nous tendîmes tous l’oreille.
-
-« C’est la trompette ! s’écria Chamaï ; les nôtres attaquent, nous
-sommes sauvés ! »
-
-La sonnerie se prolongea, parfaitement distincte.
-
-« Seigneur des cieux, reprit Chamaï, étends ta main sur nos braves
-compagnons !
-
-— Pourvu, s’écria Hannibal à son tour, qu’ils se forment par pelotons
-de quatre de front et de huit de profondeur, et qu’ils fassent
-alterner les pelotons de piquiers avec les pelotons d’hommes armés
-d’épées, et je réponds de tout ! Ah ! si j’étais là pour leur faire
-observer les règles de la vraie tactique ! »
-
-Bicri, que l’enthousiasme gagnait, se mit à exhorter des archers
-imaginaires.
-
-« Mettez le genou en terre, compagnons ! cria-t-il. Archers, visez à
-la tête ! »
-
-Le son de la trompette se prolongeait toujours.
-
-« Ce n’est pas la trompette phénicienne, dit l’incrédule Himilcon.
-Écoutez et taisez-vous : ce n’est pas la trompette de nos navires.
-
-— Et quelle trompette veux-tu que ce soit, pilote ? fit Hannibal en
-colère. Où as-tu vu que ces sauvages aient des trompettes ?
-
-— Himilcon a raison, dis-je à mon tour. Écoutez attentivement. Cette
-trompette ne sonne ni la marche ni la charge, mais des notes confuses
-et discordantes.
-
-— D’ailleurs, reprit le pilote, si je suis bien orienté dans ce trou
-où nous sommes, le son ne vient pas du côté de la terre, mais
-précisément du centre de ce maudit étang.
-
-— Je juge comme toi, répondis-je à Himilcon. Et puis, si les nôtres
-approchaient et attaquaient, on entendrait les cris de guerre et le
-bruit du combat.
-
-— Alors qu’est-ce donc ? dit Hannibal à demi convaincu, et comment
-expliquer le mystère de ce clairon que nous entendons ? »
-
-En ce moment, les sons de trompette cessèrent et furent immédiatement
-suivis de trois grandes acclamations. Ils avaient bien duré un quart
-d’heure.
-
-« Je ne connais qu’une seule poitrine capable de souffler aussi fort
-et aussi longtemps, » dit Himilcon.
-
-Le nom de Jonas fut sur toutes les bouches.
-
-« Comment cette brute épaisse serait-elle ici ? s’écria Chamaï.
-
-— Je ne me charge pas de l’expliquer, reprit le pilote, et je ne dis
-même pas qu’il y soit. Mais quel autre homme pourrait tirer d’un tube
-de bronze des mugissements si prolongés ?
-
-— Moi, observa Bicri, je crois bien avoir reconnu sa manière de
-sonner. Si Guébal était ici, il l’aurait reconnue bien vite.
-
-— Voyons, dis-je, ne nous laissons pas aller à de sottes rêveries.
-Nous ne pouvons être délivrés que de trois manières : ou de vive
-force par nos camarades, ou par composition en payant une rançon à
-ces sauvages, ou par ruse en nous évadant. Quand ils viendront tout à
-l’heure, tâchons de nous faire entendre d’eux et offrons-leur de nous
-racheter ; ou cherchons tout de suite quelque moyen de nous
-débarrasser de nos liens et de nous échapper de cet étang maudit.
-
-— Amiral, dit le matelot qui était avec nous, en traversant la
-chaussée j’ai vu des pirogues amarrées contre l’îlot.
-
-— Et moi aussi, dit Himilcon.
-
-— Voilà qui est bien, répondis-je. Il s’agit donc à présent de nous
-délier, de sortir de cette hutte et de nous glisser inaperçus
-jusqu’aux pirogues. Ceci est moins facile.
-
-— Et quand nous serons aux pirogues, dit Hannibal, et si nous
-arrivons heureusement à terre, comment ferons-nous pour échapper aux
-recherches de ces barbares et pour retrouver les nôtres ?
-
-— Voyons d’abord à nous défaire de nos liens, s’écria Chamaï ; moi,
-ce qui m’ennuie le plus, c’est d’être attaché. Un homme qui a la
-libre disposition de ses bras et de ses jambes peut tout
-entreprendre. Mais quand je suis garrotté de la sorte, mes pensées
-sont obscures et confuses.
-
-— Ah ! jouer des jambes ! soupira Bicri ; me trouver dans la plaine
-ou dans la montagne, avec un bon arc à la main, en face d’une
-douzaine de ces hideux sauvages, et même de plus encore !
-
-— Personne n’a un couteau ? interrompis-je.
-
-— Personne, me répondirent mes compagnons l’un après l’autre. Les
-sauvages nous ont complétement dépouillés.
-
-— Toi, Bicri, qui es le plus jeune et le plus souple, essaye de te
-rouler de mon côté.
-
-— Bien, répondit l’archer : je vais essayer. »
-
-Tout le monde garda le silence. On n’entendit plus que le bruit de la
-respiration haletante de Bicri et le choc sourd de ses épaules contre
-la terre, à mesure qu’il arrivait à se retourner. Au bout d’une
-demi-heure d’efforts, je le sentis contre moi.
-
-« Nous y voilà, dis-je alors. Maintenant, tâche de placer ta tête sur
-mes poignets, et quand tu y seras, ronge la corde si tu peux.
-
-— J’ai de bonnes dents, dit Bicri. Pourvu que je la tienne, ce sera
-vite fait. »
-
-Un instant après, je sentis la bouche de l’archer sur mes mains et
-ses dents qui entamaient la corde, et un peu aussi ma peau ; mais
-nous n’en étions pas à ces détails. Bientôt la corde ne tenait plus
-qu’à un fil, et en faisant un petit effort je la rompis, et j’étendis
-joyeusement mes mains libres.
-
-« Ouf ! m’écriai-je ; maintenant je peux jouer des mains. Dans cinq
-minutes nous serons debout, et alors....
-
-— Silence ! dit vivement Himilcon qui était couché en travers de la
-porte ; silence, on vient. »
-
-J’allongeai les bras, en entortillant mes mains dans la corde le
-mieux que je pus. Aussitôt la portière de cuir s’écarta et plusieurs
-sauvages entrèrent dans la hutte.
-
-
-Illustration : Plusieurs sauvages entrèrent dans la hutte.
-
-
-L’un d’eux fixa la tenture de la porte ; un autre, à l’aide d’une
-perche, souleva une espèce de chapeau qui couvrait un trou rond
-pratiqué au sommet du toit et destiné à laisser échapper la fumée.
-Grâce à cette double ouverture, un peu de jour entra sous la cabane,
-et on put y voir à peu près clair. L’intérieur était complétement nu.
-Au milieu étaient des débris de cendres de cuisine entre les trois
-pierres du foyer. Les parois étaient couvertes de suie. Par
-l’ouverture du sommet, une pluie fine et froide pénétra dans cette
-tanière, et commença à clapoter sur le sol de terre battue.
-
-Les sauvages qui nous visitaient étaient barbouillés de leurs plus
-belles peintures. L’un d’eux était couvert de la peau d’un ours dont
-la tête était rabattue sur la sienne et lui faisait un masque
-grimaçant ; j’ai vu de ces masques de bêtes chez les Assyriens. Un
-autre avait la tête et les cornes d’un élan sur les épaules. Un
-troisième, qui tenait un bâton à la main, conduisit ces deux-là au
-milieu de la loge, où ils se mirent à danser gravement en faisant des
-contorsions, mais sans prononcer une parole. Quand ils eurent bien
-dansé, l’un d’eux, qui avait un collier de dents de bêtes et qui
-tenait ma propre épée, s’approcha de moi.
-
-C’était vraisemblablement le chef. Il me regarda attentivement, puis
-prononça un discours auquel naturellement je ne compris rien. Tout ce
-que j’entendais, c’est que le mot de « jouno » y revenait
-fréquemment, et chaque fois qu’il disait « jouno » tous les autres
-faisaient un grand cri. Quand il eut fini, l’un d’eux prit une corne
-de bœuf sauvage et nous arrosa chacun d’un liquide nauséabond, après
-quoi ils crièrent tous ensemble quelque chose qui finissait par
-« jouno » et s’en allèrent en refermant la portière derrière eux.
-
-« Négociez donc avec des animaux pareils ! m’écriai-je furieux et
-perdant toute patience.
-
-— Attends un peu, dit Hannibal ; tout à l’heure nous aurons les mains
-libres, et que Baal Péor me confonde si, même sans armes, je n’écrase
-une demi-douzaine de ces singes !
-
-— Et moi, dit Himilcon, je ne m’y épargnerai pas ! je vais leur
-donner de leur jouno, et de leur huile de poisson, et de leur eau
-sale à travers la figure !
-
-— Par le Dieu vivant qui nous voit, s’écria Chamaï, fussent-ils plus
-nombreux que les palmes à Jéricho et les puces à Chekem, ils ne
-m’empêcheront pas de passer à travers eux et de rejoindre Abigaïl. »
-
-Pendant que mes amis parlaient, j’avais achevé de défaire mes liens
-et j’avais défait ceux de Bicri. En un clin d’œil tout le monde fut
-délivré et debout. Chacun se détira et frotta ses articulations
-engourdies. Puis le premier geste d’Hannibal, de Chamaï et d’Himilcon
-fut de s’emparer des pierres du foyer.
-
-« Massue pour massue, dit Chamaï en levant la sienne, celle-ci en
-vaut bien une autre, et fendra suffisamment la tête du premier
-sauvage que je rencontrerai.
-
-— Cette arme, observa Hannibal en contemplant attentivement sa pierre
-et en la retournant sur toutes ses faces, cette arme est bizarre et
-insolite. Mais, à défaut d’autre chose, elle peut être employée sans
-honte ni scrupule ; j’ai entendu dire qu’il y a de longues années nos
-pères s’en servirent.
-
-— Ah ! si j’avais une fronde ! soupira Bicri en ramassant deux ou
-trois éclats de pierre que le feu avait détachés.
-
-— Une fronde ? dit Himilcon ; n’est-ce que cela ? Et mon grelin et un
-morceau de mon outre vide ? Elle sera vite faite !
-
-— Donne, donne ! » s’écria Bicri en sautant de joie.
-
-Le jeune archer se mit immédiatement à se confectionner une fronde.
-Pendant tous ces préparatifs, la nuit était venue ; la pluie tombait
-toujours ; la tourmente soufflait avec force, ébranlant notre hutte.
-Le moment était favorable.
-
-« Préparons-nous, dis-je à mes compagnons, et que chacun invoque son
-dieu. Nous allons sortir. S’il n’y a qu’une sentinelle, nous en
-aurons aisément raison. S’il y en a plusieurs, nous tâcherons de leur
-passer sur le corps. Une fois dehors, vite à la chaussée, et tâchons
-de nous saisir d’une pirogue ; sinon, jetons-nous à la nage, et
-dirigeons-nous chacun vers la tête de la chaussée. Pour ralliement,
-nous imiterons trois fois le cri du corbeau. Personne n’a rien à
-objecter ?
-
-— Personne, » répondirent ensemble mes compagnons.
-
-J’adressai mentalement une courte invitation à Astarté. Himilcon leva
-machinalement les yeux vers le trou du toit pour voir ses Cabires ;
-mais il ne vit que la nuit noire et le ciel obscur.
-
-J’approchai de la tenture et j’y appliquai mon oreille. Tout à coup,
-j’entendis le bruit de pas d’hommes qui approchaient, et par la fente
-de la portière et de la paroi je distinguai la lueur d’une torche.
-
-Mon cœur battait violemment.
-
-« Attention ! dis-je voix basse. Groupons-nous des deux côtés de la
-porte, et dès qu’ils entreront, précipitons-nous sur eux. D’après le
-bruit de leurs pas, ils ne sont pas plus de trois ou quatre. Il ne
-faut pas leur laisser le temps de jeter un cri. »
-
-Chacun s’effaça contre la paroi, prêt à se ruer sur ceux qui
-entreraient. Ils ne se pressaient pas. Nous les entendions très-bien,
-arrêtés devant la hutte et causant entre eux. Je distinguai encore à
-plusieurs reprises le mot de « jouno ».
-
-« Est-ce qu’ils veulent encore nous asperger d’eau sale et nous
-abreuver d’huile de poisson ? dit Himilcon à voix basse.
-
-— Attends, répondit Hannibal, je vais les abreuver de coups de pierre
-sur la tête. »
-
-Au même instant, le son assez voisin de la trompette, perçant le
-silence de la nuit d’accords discordants, se fit entendre, et bientôt
-il fut suivi de hurlements et de vociférations. Comme si cette
-trompette et ces cris avaient été un signal, la portière se leva, la
-lueur d’une torche éclaira l’intérieur de la hutte, et l’homme qui
-portait la torche entra seul, en laissant retomber la portière
-derrière lui.
-
-Il ne fit qu’un pas, un seul ; la main de Chamaï s’abattit sur sa
-bouche, étouffant ses cris. Quatre bras vigoureux le saisirent ; je
-lui arrachai sa torche, prêt à m’en faire une arme ; Himilcon leva sa
-pierre sur sa tête ; mais, au lieu de frapper, il se jeta en arrière
-et, les yeux hagards, laissa échapper une exclamation :
-
-« Dieux Cabires ! »
-
-Je portai la torche au visage de l’homme, et la laissant tomber de
-surprise, je me jetai dans les bras de celui que nous allions
-assommer.
-
-C’était Hannon !
-
-Hannon, Hannon lui-même ! Mon matelot ramassa la torche et nous
-éclaira. Hannon nous reconnaissait, nous reconnaissions Hannon !
-L’émotion nous empêchait de parler, nous ne pouvions que l’embrasser,
-et l’embrasser encore, et lui serrer les mains ; et Astarté sait
-quelles cordiales étreintes notre brave scribe nous rendait.
-
-Enfin il prit la parole.
-
-« Ouf ! c’est bon de se revoir, dit-il ; à présent, Hannibal, cesse
-de m’étouffer, et toi, Chamaï, ne m’étrangle pas !
-
-— Fais-nous un bon mot, dit Hannibal, que je sois sûr que c’est toi !
-
-— Capitaine, me dit le bon Hannon, où sont nos amis, où est
-Chryséis ?
-
-— A nos navires, répondis-je, à l’embouchure du fleuve voisin, bien
-portante et pensant à toi.
-
-— Astarté soit louée ! » s’écria Hannon les yeux humides.
-
-En ce moment, on heurta du dehors contre la portière de cuir. Ceci
-nous ramena vers la réalité.
-
-Hannon se tourna vers la portière, l’entre-bâilla et croassa quelque
-chose qui fut accueilli par des grognements d’approbation ; puis il
-se retourna vers nous.
-
-« Maintenant, nous dit-il, reprenant son ton joyeux d’autrefois, vous
-savez pourquoi je viens ?
-
-— Non, répondis-je.
-
-— Eh bien, je viens vous chercher pour vous conduire au grand temple
-des Souomi, qui est bâti dans la plus belle architecture, en roseaux
-et en os de poissons, et pour vous sacrifier au grand dieu Jouno.
-
-— Bon, dis-je au scribe. Du moment que tu es sacrificateur, la chose
-me paraît un peu moins dangereuse que ce matin.
-
-— Je le crois, dit Hannon en riant ; mais savez-vous qui est ce grand
-dieu Jouno ?
-
-— Le dieu de l’huile de poisson, s’écria Himilcon, que les Cabires le
-plongent à cinq cents brasses au fond de la mer !
-
-— Le dieu Jouno, reprit gravement Hannon, respecte-le, mon cher
-pilote. Le dieu Jouno méprise l’huile de poisson tout autant que toi,
-et chérit le bon vin tout autant que toi. Le dieu Jouno est Jonas
-d’Eltéké, Jonas la tête de bœuf, Jonas l’ami de Guébal, Jonas enfin,
-le seul, l’incomparable, Jonas le sonneur de trompette !
-
-— Qu’est-ce que je disais ! s’écria Himilcon. J’ai reconnu sa
-trompette du premier coup !
-
-— Et la voilà qui sonne, dit Hannon, dans le temple où le peuple
-assemblé attend les victimes.
-
-— J’espère que tu vas nous procurer des armes, dit Chamaï, et que
-nous allons tomber sur les sauvages à bras raccourcis.
-
-— Doucement, répondit Hannon. Ils sont plus de trois mille ici ; avec
-nos armes nous n’arriverions qu’à nous faire mettre en morceaux. Il
-s’agit d’user de ruse et de se servir de la légitime influence du
-dieu Jouno, de sa trompette et de son prêtre Houno, votre serviteur.
-Je vais d’abord leur dire que j’ai fait tomber vos liens, et que rien
-qu’en prononçant trois paroles magiques je vous ai rendus obéissants
-et soumis.
-
-— A présent, dis-je à Hannon, as-tu des nouvelles de nos compagnons ?
-
-— Ils viennent justement de paraître dans les bois et ils marchent
-vers nous. C’est pour obtenir la victoire sur eux qu’on veut vous
-sacrifier.
-
-— Brave Amilcar ! vaillant Asdrubal ! s’écria Hannibal. Sauvages
-stupides et scélérats ! Je vais les rouer de coups !
-
-— Patience, capitaine, reprit Hannon ; modère ton ardeur et
-laisse-moi faire. J’ai un plan excellent, et si vous suivez bien
-exactement tout ce que je vous dirai, je me charge de le mettre à
-exécution. Le tout est de faire parvenir un message aux nôtres. Je
-vais l’écrire tout de suite. Je me suis fait un calame avec un roseau
-d’ici, de l’encre avec leur peinture de guerre et du papyrus avec de
-la peau de renn. Je vais écrire présentement. »
-
-Hannon s’accroupit et rédigea vivement son message.
-
-« Maintenant, il n’y a pas de temps à perdre. Suivez-moi et allons au
-temple. Le dieu Jouno déclarera par ma bouche qu’il ne veut pas
-encore de vous. Nous gagnerons ainsi trois ou quatre heures, pendant
-lesquelles je trouverai bien un moyen de faire parvenir ma lettre à
-nos compagnons.
-
-— Marchons, dis-je aussitôt.
-
-— Ayez bien l’œil sur moi, et ne vous décontenancez pas, quoi que je
-fasse, dit encore Hannon. Je vais les étonner de mes prodiges.
-
-— Si tu nous tires de leurs griffes, répondis-je, tu seras le plus
-grand des thaumaturges.
-
-— Oh ! s’écria Hannon, tu sais que j’ai étudié pour être prêtre et
-que j’ai toujours eu des dispositions pour la magie. Tôt ou tard je
-devais faire des miracles. Seulement, je ne pensais pas les faire en
-un si vilain pays, et les devoir à mon intercession auprès de
-Jonas. »
-
-A ces mots, Hannon prit sa torche, leva la portière et nous fit signe
-de le suivre. Nous nous avançâmes la tête basse, et nous sortîmes
-derrière lui, à la grande surprise des sauvages qui l’attendaient.
-
-L’îlot que nous traversions était plus grand qu’il ne nous avait
-paru. Les huttes y étaient disposées irrégulièrement, par groupes
-entourés de palissades. Nous marchions dans un dédale obscur et
-fangeux, où nos pieds clapotaient dans les flaques d’eau, pendant que
-la pluie ruisselait sur nos têtes nues et sur nos épaules. Après de
-nombreux détours, nous arrivâmes tout à coup sur la place au centre
-de la ville sauvage. Cette place, assez spacieuse, éclairée par des
-torches, fourmillait de Souomi armés et barbouillés de leurs
-peintures. Nous entrâmes sous la grande hutte qui servait de temple,
-et qui était ronde et faite comme une ruche. Plus de deux cents
-sauvages y grouillaient, parmi les torches et les pots de poterie
-grossière remplis d’huile ou de graisse, dans lesquels brûlaient des
-mèches d’écorce. Ces lampes fumeuses répandaient une odeur infecte, à
-laquelle s’ajoutaient le parfum de l’huile de poisson, dont le corps
-et les guenilles de ces Souomis sont toujours imprégnés, et toutes
-sortes d’autres senteurs nauséabondes.
-
-J’eus d’abord de la peine à distinguer la divinité au fond de son
-temple. Les lampes et les torches faisaient tant de fumée, les
-sauvages s’agitaient et se démenaient tellement dans cette atmosphère
-puante et épaisse, que la vue se troublait. Enfin, j’aperçus sur une
-espèce d’estrade ou d’autel fait d’os de poissons barbouillés de noir
-et de rouge un monstre informe et horrible dont la tête énorme
-émergeait d’un tas d’ornements, ou plutôt de détritus de toute
-nature. Peaux de bêtes, colliers d’intestins de poissons, vessies de
-veaux marins, plumes d’oiseaux formaient une espèce de hutte dans
-laquelle était fourrée l’idole, et au-dessus de laquelle on voyait sa
-tête hideuse et effroyable. Cette tête à la chevelure noire et crépue
-était peinte de rouge et de bleu et ornée de cornes de bœuf et de
-défenses de vache marine. Du fouillis des vêtements de l’idole
-sortait une main, peinte de rouge également et tenant une grande
-trompette que je reconnus tout de suite pour l’avoir achetée chez
-Khelesbaal, marchand de la rue des Calfats, à Tyr, moyennant douze
-sicles d’argent. La trompette me fit immédiatement reconnaître Jonas.
-Sans elle, il eût été parfaitement méconnaissable sous ses peintures
-et sous ses ornements.
-
-Les sauvages s’écartèrent devant nous et on nous poussa en avant, au
-pied de l’autel où trônait l’idole. Hannon se plaça aussitôt à côté
-et lui fit un signe. Le monstre emboucha sa trompette et en tira des
-sons à nous déchirer les oreilles. Ensuite Hannon dit quelques
-paroles à l’assistance, qui se prosterna la face contre terre.
-
-A ce moment, l’idole daigna baisser les yeux et laissa tomber ses
-regards sur nous, qui étions restés debout. Rien ne peut rendre la
-grimace qu’il fit. Sa bouche s’ouvrit deux ou trois fois, énorme et
-béante. Toute sa figure se distendit, écaillant la couche de peinture
-rouge dont elle était couverte. Enfin sa voix sortit de son gosier et
-s’écria d’un ton rauque :
-
-« Baal Chamaïm, seigneur des cieux ! »
-
-Un murmure de terreur parcourut l’assistance prosternée. Le dieu
-Jouno avait parlé !
-
-« Jonas, triple brute, veux-tu te taire ! » s’écria le prêtre Hannon
-d’un ton solennel, mais en bon et intelligible phénicien.
-
-Le dieu fit un soubresaut et ferma la bouche. Les fidèles
-frissonnaient de frayeur.
-
-
-Illustration : Le dieu Jouno.
-
-
-Mais voilà que de grands cris s’élevèrent du dehors, et que quelque
-chose de fauve et de velu se précipita en bondissant par la porte
-ouverte, et s’élança d’un saut sur la tête crépue de l’idole, lui
-tirant les cheveux, l’égratignant, le mordant et l’embrassant à la
-fois. Tous les sauvages se levèrent, hurlant, gesticulant et donnant
-les marques de la peur la plus insensée. Quelques-uns même
-s’enfuirent. Mais le désordre fut à son comble quand l’idole, se
-levant tout de son haut, bouscula ses ornements, lâcha sa trompette,
-saisit l’être cramponné à sa chevelure et le serra dans ses bras en
-s’écriant :
-
-« Guébal ! Te voilà, petit homme ! Comment vas-tu ? Reconnais-tu ton
-ami Jonas ? »
-
-A l’aspect effroyable du singe, créature si nouvelle pour eux, à la
-vue de l’émotion du dieu Jouno, à ses paroles mystérieuses, tous les
-sauvages s’enfuirent terrifiés. En un clin d’œil le temple fut vide.
-
-Aussitôt, et ostensiblement, Chamaï donna un grand coup de poing sur
-la figure de la divinité, pendant qu’Hannon lui détachait un grand
-coup de pied du côté opposé. Mais Jonas resta insensible à ces
-chiquenaudes.
-
-« Bonjour, capitaine, s’écria-t-il ; bonjour, seigneur Hannibal ;
-bonjour, Himilcon, et bonjour aussi, petit Bicri. A présent que je
-suis dieu, que voulez-vous que je vous fasse servir à manger ?
-
-— Je veux, dit vivement Hannon, que tu commences par te taire, que tu
-remontes sur ton estrade et que tu y restes complétement immobile
-pendant que je parlerai. »
-
-Jonas parut hésiter. Sa dignité céleste lui montait à la tête et le
-rendait très-indiscipliné.
-
-« J’ai une outre de vin pour toi si tu obéis, » dis-je tout de suite.
-Cette fois le dieu fut vaincu. Il s’accroupit sur son estrade sans
-murmurer. Hannon se dépêcha de l’envelopper de ses oripeaux et Bicri
-siffla le singe qui lui sauta sur l’épaule.
-
-« Voilà le messager tout trouvé, dit Hannon. Tiens, Guébal, porte,
-porte à Amilcar ; vivement, tu auras des gâteaux. »
-
-Le singe saisit le fragment de cuir que lui tendait Hannon, fit une
-grimace, claqua des dents et s’enfuit sur trois mains par la porte du
-temple.
-
-Un murmure de surprise et de peur nous apprit qu’il passait au milieu
-des Souomi.
-
-« A présent, dit Hannon, ma lettre est en route ; tout marche à
-souhait ; prosternez-vous devant Jonas : les sauvages peuvent
-rentrer. »
-
-Nous nous empressâmes d’obéir à Hannon malgré Jonas, qui se trémoussa
-sur son autel et dit à deux ou trois reprises :
-
-« Mais non, amiral ; mais non, capitaine, mais.... » Chamaï lui ferma
-la bouche d’un nouveau coup de poing, puis se prosterna aussitôt
-devant lui, en donnant les marques du plus profond respect. Hannon,
-debout à la porte, haranguait les sauvages, les rassurant et les
-exhortant à rentrer.
-
-Les plus hardis se décidèrent peu à peu, et une cinquantaine se
-réunirent dans le temple, l’oreille basse et tout tremblants.
-
-Jonas emboucha sur-le-champ sa trompette et leur sonna des fanfares
-cacophoniques ; après quoi Hannon leur fit un beau discours. Son
-éloquence eut son succès accoutumé. Ils nous laissèrent seuls, et
-j’entendis qu’ils plaçaient des sentinelles à la porte pour empêcher
-tout le monde d’entrer. Alors Hannon, après avoir regardé s’il n’y
-avait plus de danger d’être dérangé, éteignit toutes les lampes et
-les torches, à l’exception de deux, et nous attira dans le coin le
-plus obscur du temple. Jonas, lançant ses oripeaux dans toutes les
-directions, nous y suivit sans qu’on eût besoin de rien lui dire.
-
-
-XVIII Jonas devient ambitieux.
-
-
-La première parole de Jonas fut :
-
-« Et mon vin ?
-
-— Tout à l’heure, lui dis-je ; dans deux ou trois mois ; patiente un
-peu. »
-
-Le sonneur me regarda d’un air hébété.
-
-Chamaï lui détacha une bourrade amicale dans les côtes.
-
-« Je suis content de te revoir tout de même, ivrogne, lui dit-il.
-
-— Et moi aussi, capitaine, et moi aussi, répondit Jonas. Qu’est-ce
-que je dois faire à présent ?
-
-— Tu dois faire, lui répondis-je, exactement ce que te dira Hannon,
-pour nous aider à sortir de ce lieu maudit et à rejoindre nos
-navires. »
-
-Jonas parut réfléchir profondément. Son front se rida, tellement il
-fit effort pour rassembler ses pensées, et la couche de vernis rouge
-qui l’embellissait s’écailla de plus en plus.
-
-« Alors, dit-il enfin, je retournerai, moi aussi ?
-
-— Sans doute, répondis-je ; as-tu l’intention de rester ici avec tes
-sauvages ?
-
-— Dans ton huile de poisson ? appuya Himilcon.
-
-— Ah ! je vais vous dire : ici, je suis dieu.
-
-— Belle divinité ! dis-je en haussant les épaules.
-
-— Quand je serai sur les navires, continua Jonas, Chamaï me donnera
-des coups de poing et le seigneur Hannibal des coups de pied ; chacun
-m’appellera Jonas la bête, Jonas tête de bœuf, Jonas la brute. Ici,
-c’est moi qui donne des coups aux autres. J’ai rossé tellement le
-dieu des sauvages du Nord, un dieu qui savait siffler et chasser les
-nuages, qu’il en est mort une heure après. Les sauvages m’apportent
-tout ce que je veux, des bœufs, des renns, de la viande plus qu’un
-homme ne peut manger. A Eltéké, les petits garçons couraient après
-moi et m’appelaient le simple, le niais, l’idiot ; et les anciens me
-donnaient les travaux les plus lourds à faire, outre que je tirais
-toute l’eau du puits. Et quand j’avais porté les gros paniers
-d’olives sur ma tête et les grands sacs de blé sur mon dos, j’étais
-bien content quand on me donnait seulement une petite mesure de vin.
-Ici je n’ai qu’à souffler un peu dans ma trompette, et tout le monde
-se prosterne, et les vierges du peuple m’apportent un bœuf ou un
-grand poisson tout au moins. C’est une belle chose d’être dieu. On ne
-fait rien et on mange son soûl ; voilà ! »
-
-Nous regardâmes tous notre sonneur de trompette avec admiration.
-Jamais Jonas n’avait tenu un discours aussi long ; jamais il n’avait
-raisonné avec tant d’intelligence et de lucidité. Sa profession de
-dieu lui avait évidemment ouvert les idées, et même, d’une certaine
-manière, donné de l’ambition. Nous étions stupéfaits.
-
-« Alors, lui dis-je, tu ne veux pas venir avec nous ?
-
-— Je ne dis pas cela, capitaine, répondit Jonas avec une vivacité
-insolite. Je vous aime bien tous, et surtout Hannon. Où ira Hannon,
-j’irai.
-
-— Tu veux, reprit Himilcon, t’abreuver d’eau puante et d’huile de
-poisson, et ne plus jamais goûter de ta vie au bon vin d’Helbon ?
-
-— Non, non ! s’écria Jonas.
-
-— Tu veux, dis-je à mon tour, rester sous le ciel brumeux et froid,
-et ne plus revoir le soleil de Palestine, et les coteaux de Dan, et
-les bois d’oliviers ?
-
-— Non, non ! gémit le sonneur les larmes aux yeux.
-
-— Tu veux, dit Bicri, ne plus manger de pain, de bon pain de fleur de
-froment et de bons gâteaux frits dans l’huile d’olives, et ne plus
-revoir Jaffa et la riante Jérusalem ?
-
-— Non, non ! pleura Jonas, emmenez-moi ; j’irai, j’irai.
-
-— Tu veux, reprit Hannon, ne plus revoir Eltéké, et ne pas triompher
-en racontant dans ton village les choses extraordinaires que tu as
-vues, les Béhémoth, les Léviathans, la cuisine de Nergal et comment
-tu as été dieu toi-même ?
-
-— Ils ne me croiront pas, beugla Jonas, ils me donneront cent coups
-de bâton ; mais emmenez-moi vite. Allons, retournons, rentrons chez
-nous, allons vite à Eltéké.
-
-— Sans compter, dit encore Bicri, que nous emmènerons Guébal, et que
-nous le ferons voir par toute la tribu de Dan, et par celle de
-Benjamin aussi. »
-
-Cette fois, Jonas n’y tint plus. Il poussa de véritables mugissements
-et versa un torrent de larmes.
-
-« Oh ! dit-il, emmenez-moi avec Guébal et avec vous. Allons-nous-en
-de chez ces vilains sauvages. Tuons-les tous ; donnez-moi une canne,
-un bâton, une trique, une poutre, que je les assomme ! Je me repens
-d’avoir hésité, et je ne le ferai plus jamais.
-
-— Jonas, observa Hannibal, pleure exactement comme un veau. Je suis
-heureux de voir rentrer dans ma troupe un si bon sonneur de
-trompette. Tiens, Jonas, voici deux sicles d’argent pour toi ; ce
-sera pour te débarbouiller quand nous serons de retour sur nos
-navires. Les sauvages qui m’ont dépouillé ont oublié de prendre ma
-bourse.
-
-— Voici, dit Hannon, ce que nous allons faire. J’ai écrit à Amilcar
-de ne rien brusquer et de parlementer avec les sauvages, jusqu’au
-moment où il entendra sonner la trompette. Alors, qu’il réponde avec
-toutes les siennes. Je profiterai de ce moment pour leur expliquer
-que les dieux nous appellent et nous disent de leur amener les
-victimes. Une fois de l’autre côté de la chaussée et près des nôtres,
-nous ne serons pas embarrassés pour nous tirer d’affaire.
-
-— C’est parfait, répondis-je. Mais comment sauras-tu que nos
-compagnons parlementent avec les sauvages ?
-
-— Oh ! pour cela, ne crains rien. Ils viendront bien vite me le dire.
-Rien ne se fait ici sans le dieu Jouno et son prêtre.
-
-— Alors patientons, dit Hannibal. Toutefois je dois dire que la
-patience est pénible ; depuis trente heures mon ventre est vide et je
-meurs de faim.
-
-— Et moi donc ! s’écria Bicri.
-
-— Et nous ! » dîmes-nous tous.
-
-Hannon se précipita vers la porte et croassa quelque chose.
-
-« Qu’est-ce que tu fais ? demandai-je.
-
-— Je leur dis que le dieu a faim ! Ne crains rien : les mâchoires de
-Jonas leur ont appris à ne pas mesurer les offrandes. »
-
-Un instant après, les sauvages apportaient devant le temple des
-entassements de viande qu’Hannon nous repassa. Poissons bouillis,
-venaison rôtie, et même grandes cornes remplies de boisson, rien n’y
-manquait. Nous tombâmes sur les victuailles en gens affamés ; le dieu
-prit modestement sa part du repas, un léger poisson moitié gros comme
-un thon et une simple cuisse de renn.
-
-Hannon mangeait de bon appétit en nous accablant de questions. Puis
-il prit une des grandes cornes remplies de liquide qu’il avait
-fichées en terre par le bout pointu, et, la portant à sa bouche, se
-mit à boire à grands traits. Jonas l’imita.
-
-« Horreur ! s’écria Himilcon en faisant des gestes qui exprimaient
-l’épouvante ; horreur ! Voilà qu’Hannon et Jonas boivent de l’huile
-de poisson ! »
-
-Hannibal partagea l’indignation du pilote.
-
-« Quels hommes êtes-vous devenus dans vos pérégrinations !
-exclama-t-il. Le gosier humain se peut-il pervertir à ce point ?
-
-— Mais non, mais non, répondit Hannon en riant, ce n’est pas de
-l’huile de poisson ! Les Celtes de l’ouest, et les Kymris, et les
-Souomi du nord, et les Goti de l’est, et les Guermani du sud,
-fabriquent également cette boisson avec de l’orge fermentée et le suc
-d’une autre plante. Ce n’est pas aussi bon que du vin, sans doute,
-mais ce n’est pas mauvais ; goûtez-en, et vous verrez que c’est
-potable. »
-
-Hannibal ouvrait de grands yeux.
-
-« Gisgon m’a parlé d’une boisson de ce genre, s’écria Himilcon, et je
-me souviens d’en avoir bu moi-même à l’embouchure du Rhône. Voyons
-donc un peu. »
-
-Il approcha une corne de ses lèvres, non sans méfiance. Chacun de
-nous l’imita.
-
-« C’est aigre, s’écria Bicri.
-
-— C’est amer, dit Chamaï.
-
-— Je reconnais cette piquette, déclarai-je.
-
-— Et moi aussi, dit le matelot ; c’est fade.
-
-— C’est mauvais, appuya Hannibal en vidant sa corne jusqu’à la
-dernière goutte. Est-ce que cela enivre ?
-
-— Sans doute, répliqua Hannon.
-
-— C’est exécrable, dit Himilcon le dernier. Tiens, donne-m’en encore
-un peu. »
-
-Hannon lui passa une corne. Le pilote la vida d’un trait.
-
-« C’est écœurant, conclut-il, mais passe-m’en encore une autre corne.
-Après tout, cela vaut toujours mieux que de l’eau. »
-
-Himilcon et Hannibal finirent par se réconcilier tout à fait avec la
-boisson des sauvages. Il me parut même que le pilote se réconciliait
-un peu trop. Nous finissions de manger quand on appela Hannon du
-dehors. Le jour commençait à poindre.
-
-« A la trompette, vivement, dit-il en rentrant, et apprêtons-nous ! »
-Jonas emboucha aussitôt son instrument et en tira des sons
-formidables, pendant qu’Himilcon achevait de vider les cornes, en
-protestant que cette boisson était répugnante et qu’il ne l’avalait
-que par horreur de l’eau.
-
-Un instant après, le son lointain de la trompette phénicienne nous
-répondit en sonnant joyeusement le ralliement. C’était le signal du
-départ. Nous sortîmes, Hannon et Jonas en tête. Les sauvages
-s’écartaient sur notre passage, donnant les marques du plus profond
-respect. Une demi-heure après, nous étions au milieu de nos
-compagnons, Hannon dans les bras de Chryséis, Jonas dans les
-étreintes de Guébal, et Chamaï tellement occupé à embrasser Abigaïl,
-qu’il ne vit même pas Hannibal, Himilcon et Bicri se donner cette
-douce satisfaction de rosser les trois sauvages les plus voisins.
-
-Cette manière de leur faire nos adieux les indisposa-t-elle contre
-nous ? Ou bien, la singularité de notre rencontre avec nos camarades
-et le départ de Jonas leur apprirent-ils les qualités terrestres et
-l’imposture de leur dieu ? Toujours est-il qu’ils nous accompagnèrent
-jusqu’à nos navires à coups de pierres et coups de lance ; mais nous
-étions en nombre et bien disposés à les recevoir. Nous pûmes nous
-embarquer heureusement, sans perdre personne, et même sans blessures
-sérieuses. Parmi ceux qui reçurent des horions, je dois signaler
-Jonas, dont le nez fut irrévérencieusement entamé par une pierre, que
-lui lança un de ses anciens et fervents adorateurs.
-
-
-Illustration
-
-
-« Enfin, m’écriai-je, dès que nos navires eurent pris la mer et
-commencèrent à s’éloigner de cette côte inhospitalière, enfin Hannon,
-tu vas nous raconter tes aventures. Je ne doute pas qu’elles ne
-soient des plus intéressantes et des plus accidentées.
-
-— Je le veux, » répondit Hannon.
-
-Nos navires se dirigeaient vers l’ouest pour revenir dans la
-direction de l’île de Preudayn ; la mer était belle, le vent
-favorable. Tout le monde se groupa sur l’arrière autour du scribe et
-de Jonas pour écouter leur récit. Mais avant qu’Hannon commençât,
-Jonas voulut absolument être débarbouillé et endosser des vêtements
-phéniciens : ce qui lui fut accordé. Enfin, Hannon ayant pris place
-au milieu de nous, et Jonas à son côté, avec son singe sur son
-épaule, le scribe commença en ces termes :
-
-« Vous saurez que quand les sauvages nous capturèrent en Tarsis, il y
-a maintenant plus d’un an, nous courûmes d’abord un grand danger. Un
-homme phénicien, qui se trouvait là, nous apprit que Bodmilcar était
-avec eux, et ils tinrent conseil ensemble pour nous livrer ce
-traître. Sur ces entrefaites, un des chefs des sauvages, enthousiasmé
-de la trompette de Jonas, nous réclama, et nous refusa à Bodmilcar,
-qui, nous dit-on, venait d’être blessé. Sauvé de la méchanceté de ce
-scélérat, je pus, dès la tombée de la nuit, écrire sur une de mes
-courroies de sandale, à l’aide d’un bout de bois que je trempai dans
-mon sang, car j’étais blessé moi-même, un message que je liai à la
-patte de Guébal ; je comptais que l’instinct du singe et son amitié
-pour Bicri le pousseraient à vous rejoindre.
-
-— Et tu ne t’es pas trompé, répondis-je. Nous avons, en effet, reçu
-le message.
-
-— Je le pensais bien, ne voyant pas revenir Guébal, reprit Hannon. Le
-soir même, nous partions vers le nord, conduits par une troupe
-d’Ibères qui nous traitèrent assez bien. Après un long et pénible
-voyage, nous arrivâmes à des montagnes d’une hauteur prodigieuse et
-couvertes de neige. Elles s’appellent Pyrène et séparent Tarsis du
-pays des Celtes. Nous y fûmes remis au chef des Guipuzcoa, auquel
-nous étions destinés. Ces Guipuzcoa ou Bascons sont d’agiles et
-belliqueux sauvages, qui vivent dans les montagnes au bord de la mer,
-combattant les Celtes au nord-est, les Aitzcoa ou hommes des rochers
-au nord-ouest et les Ibères au sud. Nous y passâmes deux mois,
-guettant une occasion de nous échapper. Enfin elle se présenta : la
-plupart des sauvages étaient partis en guerre et nous avaient laissés
-à leur village, qui est bâti sur pilotis à l’embouchure d’une petite
-rivière. Nous pûmes nous emparer d’une pirogue, y jeter à la hâte
-quelques provisions et prendre la mer. C’est ainsi que nous arrivâmes
-chez les Celtes. J’appris d’eux qu’il venait de passer de ce côté des
-navires, et je reconnus entre leurs mains différents objets vous
-ayant appartenu. Je ne doutai pas que ces navires ne fussent les
-vôtres, et les Celtes m’ayant fait comprendre que vous aviez pris la
-direction du nord, naviguant vers le pays d’Armor, je partis sur une
-de leurs barques qui allait vers cette contrée. C’est là que j’appris
-un peu la langue celtique. Les gens d’Armor étaient en ce moment en
-guerre avec les Kymris de l’île de Preudayn, et refusèrent de m’y
-conduire. Je séjournai deux mois dans leur archipel, ne sachant
-comment faire pour vous rejoindre à ces îles du nord, où je savais,
-de source certaine, que vous aviez abordé. Je finis par trouver une
-barque de Kymris, d’une tribu qui n’était pas en guerre avec ceux de
-Preudayn, et qui nous offrit de nous y conduire. Je m’embarquai
-joyeusement, mais un coup de vent nous poussa vers les régions de
-l’est.
-
-
-Illustration : Nous arrivâmes à des montagnes couvertes de neige.
-
-
-— Oui, s’écria Jonas, il nous faisait tourbillonner comme les
-feuilles sèches ; et c’est là que je vis des Léviathans, soufflant de
-l’eau par le nez plus haut que le mât de ce navire ; et c’est là que
-nous restâmes trois jours sans boire ni manger !
-
-— C’est vrai, reprit Hannon. La tempête était terrible. Elle nous
-jeta sur la côte, dans la vase et dans les marécages, où nous
-faillîmes périr. Nos Kymris s’y noyèrent. Pour nous, demi-nus et
-mourant de faim, nous avons vécu huit jours dans les bois, mangeant
-des racines et des fruits sauvages.
-
-— Mauvaise nourriture, observa Hannibal.
-
-— Et que buviez vous, dans ces marais croupis ? dit Himilcon.
-
-— L’eau vaseuse et saumâtre.
-
-— Triste boisson, soupira le pilote. Je ne la connais que trop !
-
-— A la fin, continua Hannon, Jonas, qui sonnait à chaque instant de
-sa trompette pour attirer l’attention des habitants, s’il y en avait,
-finit par se faire entendre d’une troupe de Souomi qui émigraient
-vers l’est. Ces sauvages fuyaient devant les Kymris, et aussi devant
-les Guermani du sud, gens de taille gigantesque, roux de cheveux et
-très-féroces. Ils détruisent partout les anciens habitants du pays,
-et s’emparent de leurs territoires. Aux éclats retentissants de la
-trompette de Jonas, les sauvages nous entourèrent, stupéfaits
-d’admiration. Tout en nous les surprenait, mais surtout, pour ces
-peuples imberbes et assez chétifs, la barbe et la taille de Jonas
-étaient extraordinaires ; trompette et barbe aidant, nous leur
-inspirions une terreur superstitieuse. Je ne tardai pas à m’en
-apercevoir, et je l’exploitai à notre profit. C’est ainsi que nous
-les avons suivis vers leur nouvelle demeure, que nous les avons vus
-construire ce village où nous étions et que nous y sommes restés,
-Jonas comme dieu et moi comme son prêtre. Mais, dans toute ma
-grandeur, je pensais sans cesse à vous, à nos navires, au ciel
-brillant des rivages de la Grande Mer et à la chère Sidon.
-
-
-Illustration : Jonas sonnait à chaque instant de sa trompette.
-
-
-— Où nous retournons cette fois, dis-je aussitôt ; car à présent j’ai
-été aussi loin qu’un homme peut aller, et l’heure du retour est
-arrivée.
-
-— Vive le roi ! s’écria Chamaï ; nous allons donc revoir le soleil !
-
-— Et boire du vin ! s’écria Himilcon en jetant son bonnet en l’air en
-signe d’allégresse.
-
-— Et nous vêtir magnifiquement ! dit Hannibal, car nos habits
-commencent à s’user, et bientôt nous ressemblerons plutôt à des
-mendiants qu’à des guerriers. »
-
-Chacun dit son mot, exprimant la joie que lui causait le retour. Le
-seul Jonas resta silencieux.
-
-« Eh bien ! et toi, Jonas, tu ne dis rien ? lui demandai-je. Tu ne te
-réjouis pas de revoir Eltéké et le pays de Dan ?
-
-— Est-ce qu’ils me croiront seulement, répondit le sonneur, quand je
-leur dirai comment j’ai vu des Béhémoth, et des Léviathans à la
-douzaine, et les cuisines de Nergal ? Et comment les Souomi
-m’honoraient et m’apportaient, en un jour, plus de viande qu’on n’en
-mange en une année dans la maison de mon père ? Est-ce qu’ils me
-croiront ?
-
-— Nous te porterons tous témoignage, s’écria Chamaï, et le roi
-lui-même te verra et voudra t’entendre, et il saura que tu es un
-homme bon et fidèle. »
-
-Bouleversé des marques de tendresse que lui donnait Chamaï et de la
-perspective des honneurs qu’on lui promettait, Jonas fondit en
-larmes.
-
-« Est-ce que le roi me verra vraiment ? bégaya-t-il. Le roi me verra
-lui-même, en sa propre personne ? Et il verra Guébal aussi ? Et je
-sonnerai de la trompette devant lui et devant tous les grands ? Oh !
-oh ! oh !
-
-— Ouï, dit Chamaï, il te verra et tu sonneras de la trompette devant
-lui.
-
-— Et il verra aussi Guébal, s’écria Bicri, qui saura le saluer
-poliment.
-
-— Et moi-même, dit Hannibal, je demanderai qu’on te retienne à la
-cour, et qu’on t’y donne la charge de sonneur de trompette, et qu’on
-t’y habille d’un habit d’écarlate, car tu es le plus fameux homme qui
-ait jamais soufflé dans un tube de bronze.
-
-— Et moi, terminai-je, je m’engage à te faire obtenir cette charge,
-et je te ferai présent d’un vêtement complet !
-
-— Oh ! mugit Jonas, oh ! je serai vêtu d’écarlate et je sonnerai de
-la trompette devant le roi ! Oh ! que diront-ils à Eltéké ? Oh ! que
-je suis content d’être venu à Tarsis ! Vive le roi ! Et vive le
-roi ! »
-
-Là-dessus, Jonas s’enfuit à l’avant, pour méditer à son aise sur les
-grandeurs qu’on lui promettait, et à partir de ce jour il devint un
-autre homme.
-
-
-XIX Encore Bodmilcar.
-
-
-Notre navigation fut d’abord facile et heureuse. Je retrouvai sans
-peine le cap oriental de Preudayn, puis le cap occidental, puis les
-îles de l’Étain. Sortant de là, je reconnus l’archipel d’Armor, la
-haute terre rocheuse et les îles minées par les flots. Le bon Hannon
-les reconnut aussi.
-
-« Voilà, s’écria-t-il, où j’ai appris à croasser ; et voici, là-bas,
-le rocher d’où Jonas et moi nous avons pêché tant de poissons avec
-des hameçons d’os. Et voilà l’île où sont leurs prêtresses, l’île de
-leurs mystères, où les femmes se peignent le visage de bleu et de
-noir, et où ils ont voulu nous raser la barbe avec des rasoirs faits
-de coquillages tranchants.
-
-— Ils sont donc les ennemis jurés de toutes les barbes phéniciennes ?
-dit Himilcon. Ceux des îles de l’Étain ont déjà nettoyé les mentons
-d’Hannibal et de Chamaï.
-
-— Si, dit Hannon, on pouvait leur confier le menton de Bodmilcar....
-
-— Et qu’ils le rasent d’un peu près, interrompit Hannibal, entre les
-oreilles et les épaules, à hauteur de la gorge, avec une épée bien
-affilée....
-
-— A ce propos, demanda Hannon, que peut être devenu ce Tyrien de
-malédiction, après que vous avez eu pendu son Hazaël ?
-
-— Certainement, dit Hannibal, si mon coup d’épée n’avait pas glissé
-sur une côte, je l’éventrais aussi sûrement que Joab éventra Abner,
-fils de Ner. Mais voilà, j’ai haussé la main en frappant ; je
-n’aurais pas dû le faire.
-
-— Qui sait ? observa Chamaï. Nous le rencontrerons peut-être encore ;
-mon cœur me dit que nous le rencontrerons, et alors....
-
-— Et alors, dit Hannon, il est à moi et à personne d’autre. La
-vengeance sur lui m’appartient, et je ne me laisserai devancer par
-personne.
-
-— Excepté par une flèche, grommela Bicri, assis en compagnie de
-Guébal et de Dionysos, sur la vergue, à dix coudées au-dessus de
-notre tête.
-
-— Ce Bicri, dit Hannon en riant, à force de vivre avec un singe, il
-est devenu singe lui-même ! Toujours grimpant, toujours sautant,
-toujours perché ! Ses pieds ne touchent plus le pont du navire ! Et
-Dionysos ne l’abandonne guère : il perd son temps à baguenauder avec
-lui.
-
-— Appelles-tu baguenauder de tirer de l’arc, cria Bicri du haut de
-son perchoir, et d’exercer la souplesse de ses membres, et
-d’apprendre la culture de la vigne ?
-
-— Par les dieux Cabires, non ! s’écria Himilcon qui traversait le
-navire, allant de l’avant à l’arrière. Cultiver la vigne est presque
-une aussi bonne action que boire le jus de son fruit.
-
-— Or, çà, toi, Dionysos, dit Hannon, profites-tu un peu des leçons de
-Bicri, et sais-tu au moins lire le phénicien ?
-
-— Comment le lui enseignerais-je, exclama Bicri, ne le sachant pas
-moi-même ? A-t-on besoin de lire du phénicien pour marcher dans la
-montagne, attraper les chèvres sauvages à la course, cultiver un
-coteau et mettre une flèche dans la cible à cent pas ? »
-
-Hannon se mit à rire.
-
-« Tu sauras plus tard, Bicri, que le roseau dont on fait les plumes
-touche le but aussi droit et de plus loin que le roseau dont on fait
-les flèches. Mais puisque tu ne sais pas lire, je te l’apprendrai, à
-Dionysos et à toi, si vous voulez.
-
-— Je le veux, dit l’archer. Puisque tu le dis, cela doit être bon. »
-
-A ces mots, il saisit une corde attachée à la vergue et se laissa
-glisser sur le pont. Dionysos le suivit par le même chemin, quittant
-à regret Guébal qui s’enfuit au sommet du mât.
-
-« Or çà, dit Hannon, je ferai un accord avec vous. Je vous
-enseignerai à lire à tous deux, et Bicri m’enseignera le tir de
-l’arc.
-
-— Fort bien ! s’écria l’archer enthousiasmé. Je veux qu’en un mois tu
-piques ta flèche dans un but pas plus grand que ma main, d’un bout à
-l’autre du navire. »
-
-C’est ainsi que se passaient nos journées. Hannon enseignait les
-lettres à l’archer et au jeune Phokien. Himilcon dirigeait le navire,
-en gémissant sur sa sobriété forcée. Chamaï et Hannibal bâillaient
-ensemble, ou jouaient aux osselets. Les deux femmes bavardaient dans
-leur cabine et Jonas causait avec Guébal de leurs grandeurs futures.
-
-Nous dépassâmes le cap extrême de Tarsis, et enfin, après un mois et
-demi de navigation, je reconnaissais les deux colonnes de Melkarth,
-et nous rentrions dans le port de Gadès. L’amiral, Tsiba, toutes nos
-connaissances, nous croyaient perdus et noyés. Leur joie fut grande
-en nous revoyant tous ensemble, et leur admiration ne fut pas moindre
-quand je leur montrai mon chargement d’étain et d’ambre.
-
-Mon premier soin fut de m’enquérir de Bodmilcar. Il avait disparu,
-lui et sa troupe, et personne ne put me donner de ses nouvelles.
-
-« Il faut, dis-je à mes compagnons, que ce scélérat ait péri,
-massacré dans l’intérieur des terres.
-
-— Ou, me dit l’amiral, qu’il ait trouvé des navires par quelque
-fourberie. Dans tous les cas, on a trouvé les débris de deux des
-siens à l’embouchure de l’Illiturgis, brisés par la mer ; quant au
-troisième, au grand gaoul, il est envolé. Personne ne l’a revu. »
-
-Le jour même de notre arrivée à Gadès, en entrant dans le port, je
-voyais Himilcon, impatient, faire des signes d’intelligence à son ami
-Gisgon. Je connaissais trop le motif des signaux de l’altéré pilote
-borgne et du non moins altéré pilote sans oreilles, pour leur
-infliger le supplice de les retenir longtemps à bord. D’ailleurs
-dix-huit mois d’un régime aquatique avaient usé la force et la
-patience d’Himilcon : il dépérissait, faute d’un arrosage
-substantiel. Je le laissai donc aller avec son fidèle ami.
-Nous-mêmes, nous n’attendions pas sans impatience une coupe de vin et
-un repas tolérable, et la première chose dont s’enquit Hannibal, dès
-qu’il fut à terre, ce fut de quelque marchand vendant du vin de
-Phénicie. Quant à Jonas, il suivit fidèlement le capitaine, tenant
-tout prêts dans sa main quelques sicles dont je l’avais gratifié.
-
-« Pourquoi ne mets-tu pas cet argent dans ta bourse ? lui dis-je.
-
-— A quoi bon ? me répondit-il, il aura plus vite fait de passer de ma
-main dans celle du marchand, et du cellier du marchand dans mon
-gosier, que si j’avais à le chercher au fond d’une bourse.
-
-— Tu parles bien, trompette ! s’écria Hannibal ; marche derrière moi,
-et cherchons quelque endroit où nous régaler. Pour moi, je
-t’achèterai, dès ce soir, une tunique magnifique, pour que tu fasses
-honneur à ma troupe, maintenant que nous sommes de retour dans des
-pays policés. »
-
-Hannon, Chamaï, les deux femmes et moi, nous allâmes souper chez
-Tsiba. Quant à Bicri et Dionysos, ils s’étaient sauvés des premiers,
-sans attendre ma permission, pour aller vagabonder dans les rues et
-dans les jardins qui entourent la ville.
-
-Deux jours se passèrent, pour nous, nous restaurer, et à nous
-divertir. Le soir du deuxième jour, comme je remontais sur l’Astarté,
-je rencontrai Himilcon et Gisgon l’œil brillant et le teint enluminé.
-Un matelot phénicien qui m’était inconnu marchait entre eux.
-
-« Bonnes nouvelles, capitaine ! me cria Himilcon du plus loin qu’il
-me vit. Bonnes nouvelles ! Nous avons des nouvelles de Bodmilcar ! »
-
-Dans mon impatience, je courus au-devant d’eux.
-
-« Parlez vite ! m’écriai-je, que savez-vous ?
-
-— Cet homme que tu vois ici, me répondit Himilcon, vient tout droit
-des navires de ce scélérat. Voyant à qui il avait affaire, il s’est
-enfui. Nous l’avons rencontré à la taverne, fort altéré....
-
-— Et comme nous étions fort altérés nous-mêmes, dit Gisgon....
-
-— Et qu’on ne doit pas laisser un honnête marin souffrir de la soif,
-reprit Himilcon, qui titubait légèrement, nous avons fait venir
-double ration pour ce garçon. Voilà !
-
-— Mais où est Bodmilcar dans tout ceci ? m’écriai-je, irrité des
-lenteurs du pilote ivrogne. Parle donc, et laisse là tes coupes et
-tes rations, et ta soif sempiternelle.
-
-— Laisser ma soif ? dit Himilcon. Par les Cabires ! c’est ma soif qui
-ne me laisse pas. Mais il faut me donner le temps de dire les choses
-comme il faut, si tu veux les apprendre en ordre et convenablement.
-
-— Que Khousor Phtah t’écrase ! m’écriai-je exaspéré. Il est entré
-tant de vin dans ta bouche qu’il n’en sortira rien de sensé. Parle,
-toi, matelot, et dis-moi d’où tu viens ?
-
-— Il vient du cabaret, de la taverne, comme nous ! » s’écria
-Himilcon.
-
-Je fermai la bouche du pilote d’un coup de poing. Il prit le parti de
-se taire.
-
-« Je viens, dit le matelot, d’une baie peu fréquentée qui est entre
-une île et la côte, cent cinquante stades au sud est.
-
-— La baie de l’Ile-Plate ?
-
-— C’est cela, la baie de l’Ile-Plate.
-
-— Bon. Et les navires de Bodmilcar y étaient ?
-
-— Non ; il n’y avait qu’un seul navire, un gaoul, le Melkarth ; mais
-à présent il y a en plus trois galères.
-
-— Et comment cela ?
-
-— Bodmilcar a enrôlé, outre son équipage, des sauvages de Tarsis.
-
-— Tu ne m’avais pas dit cela ! s’écria Himilcon.
-
-— Te tairas-tu, malencontreux ivrogne ! tonnai-je.
-
-— Oui, reprit le matelot, il a un équipage de malfaiteurs, de
-déserteurs et d’Ibères qu’il retient de gré ou de force. Par un gros
-temps, nos galères avaient relâché dans cette baie, où nous l’avons
-rencontré. Il s’est fait passer pour un capitaine marchand venant du
-Rhône et a su gagner la confiance de nos commandants ; voilà que,
-pendant la nuit, il s’est jeté sur nos équipages sans méfiance, a
-massacré une partie des nôtres et fait le reste prisonnier. Il nous a
-ensuite proposé de rester avec lui. Quelques-uns ont accepté ; les
-autres ont refusé : j’étais de ceux-ci. J’ai pu m’échapper et revenir
-à pied le long de la côte, et me voilà. J’irai faire ma déposition au
-suffète amiral.
-
-— Depuis combien de temps t’es-tu séparé de Bodmilcar ? demandai-je,
-et où se propose-t-il d’aller ?
-
-— Depuis six jours, et il se proposait d’aller chez les Rasennæ
-d’abord, et en Ionie après.
-
-— C’est bien, dis-je à cet homme. Je t’engage à mon bord. Mon voyage
-est de retourner à Tyr et à Sidon, et si jamais nous rencontrons ce
-Bodmilcar....
-
-— Tu peux compter sur moi, s’écria le matelot, et sur mon désir de me
-venger de lui. »
-
-Trois jours après, nous partions, complétement ravitaillés et
-impatients de revoir notre patrie. Le quatrième jour, comme
-l’apercevais déjà Calpé et Abyla, le vent fraîchit, et je dus
-louvoyer pour entrer dans la passe. A la tombée de la nuit, j’aperçus
-une grande galère qui venait en sens inverse. Je la hélai, mais il
-nous était difficile d’approcher à cause du temps. Je détachai alors
-une des barques, avec six matelots et Himilcon, pour savoir les
-nouvelles. Ma nouvelle recrue, qui revenait de la cale, fut des
-premiers à sauter dans la barque et à prendre les rames.
-
-La barque venait à peine de quitter notre bord qu’un homme monta tout
-effaré et courut à moi.
-
-« Capitaine, me dit-il, nous avons une voie d’eau.
-
-— Une voie d’eau ! répondis-je stupéfait, et comment cela ?
-
-— Je ne sais, capitaine, me dit le matelot, mais il y a de l’eau là
-en bas. »
-
-Je fis allumer une lampe et je me précipitai dans la cale avec deux
-maîtres matelots et un timonier. Un spectacle terrible m’y
-attendait : l’eau faisait irruption ! Je m’y jetai aussitôt ; j’en
-avais jusqu’aux genoux, et elle montait rapidement. La mer était
-très-grosse et le navire roulait violemment. Si, dans un quart
-d’heure, nous ne trouvions pas la voie d’eau, et si nous ne
-réussissions pas à l’aveugler, nous étions perdus sans ressource.
-Dans mon angoisse, j’avais saisi un levier, sondant partout et
-courant de droite et de gauche. La fatale nouvelle s’était répandue
-et de toutes parts on descendait du pont ; mais je renvoyai tout le
-monde, ne gardant avec moi que mes trois hommes et le petit Dionysos,
-qui s’était faufilé par là et clapotait bravement dans l’eau
-jusqu’aux épaules.
-
-Tout à coup, des cris confus, partant du pont du navire, attirèrent
-mon attention. Il me sembla distinguer les mots de Melkarth et de
-Bodmilcar. Le timonier, debout sur l’échelle, la lampe à la main, se
-jeta vivement de côté pour éviter quelqu’un qui se ruait par le
-panneau, glissant le long de l’échelle plutôt qu’il ne la descendait.
-Je regardai l’homme qui se précipitait ainsi, et à la clarté fumeuse
-de la lampe je reconnus Himilcon, nu-tête, les cheveux en désordre et
-le coutelas à la main.
-
-Au moment même où Himilcon tombait dans la cale devant moi,
-j’entendis au-dessus de ma tête le son de la trompette, des
-trépignements confus et la voix éclatante d’Hannibal qui criait :
-
-« Garnissez les machines ! Les archers aux bordages !
-
-— Par tous les dieux ! m’écriai-je, que se passe-t-il ?
-
-— Il se passe, s’écria Himilcon, que le matelot que nous avions
-embarqué était un homme de Bodmilcar, que je me suis dégagé de leur
-bord le coutelas à la main, que la barque est sauve et que le
-Melkarth et deux autres galères manœuvrent pour nous attaquer. »
-
-Himilcon n’avait pas fini que le bruit du combat commença sur le
-pont. Nous étions attaqués du dehors, et au dedans nous coulions bas.
-
-« L’homme de Bodmilcar a sabordé le navire ! nous sommes perdus ! »
-m’écriai-je.
-
-Himilcon ne put retenir un cri. Un autre cri lui répondit. C’était la
-voix de Dionysos qui le poussait.
-
-« A moi ! exclamait le jeune garçon ; j’ai le pied dans un trou, je
-coule. »
-
-Au même moment il disparut sous l’eau ; mais au même moment aussi
-Himilcon, piquant son coutelas dans l’échelle, criait d’une voix de
-triomphe :
-
-« Nous sommes sauvés ! L’enfant a mis le pied dans la voie d’eau ! »
-
-D’un bond le brave pilote fut à l’endroit où l’enfant venait de
-disparaître, et plongea. D’un bond aussi je fus à l’échelle et je
-criai à pleins poumons :
-
-« Quinze matelots et le charpentier en bas ! »
-
-
-Illustration : D’un bond je fus à l’échelle.
-
-
-Himilcon sortit Dionysos de l’eau et le passa à un matelot, qui le
-mit à l’échelle. Pour nous, à la clarté des lampes, dans le
-clapotement, sans nous soucier du bruit du combat qui continuait
-au-dessus de notre tête, nous travaillâmes avec rage, pour aveugler
-la voie d’eau que le traître émissaire de Bodmilcar avait percée au
-flanc de notre bon navire.
-
-Par la protection d’Astarté nos efforts furent couronnés de succès et
-le trou fut bouché d’une manière provisoire. Attendant le moment où
-le roulis nous penchait sur un flanc et découvrait l’ouverture, nous
-arrivâmes enfin à la fermer. Nous venions de finir, et je remontais
-sur le pont quand le bruit du combat cessait. Quelques morts étaient
-étendus. L’Adonibal et le Cabire nous flanquaient de droite et de
-gauche. Les vaisseaux de Bodmilcar avaient disparu dans la nuit.
-
-« Les misérables ! s’écria Chamaï, furieux. Ils nous échappent encore
-cette fois !
-
-— Ces chiens, lâches et méchants, dit Hannibal, n’ont pas osé venir à
-l’abordage, et se sont enfuis quand nous avons été à eux. Si je les
-tenais sur terre ferme, je les hacherais en petits morceaux à moi
-tout seul. »
-
-Hannon, détendant son arc, me dit :
-
-« Dans cette nuit noire, je cherchais Bodmilcar, et si je l’avais
-aperçu, je ne l’aurais pas manqué.
-
-— Après moi, dit Bicri. Mais on ne distinguait pas un homme de
-l’autre.
-
-— Eh bien, s’écria Himilcon, moi, j’en ai bien distingué un tout à
-l’heure à leur bord, et s’ils n’avaient pas été deux ou trois mille
-sur moi....
-
-— Deux ou trois mille hommes dans un bateau ! dit Hannibal surpris,
-te moques-tu, Himilcon ?
-
-— Oh ! ils étaient bien une demi-douzaine tout de même, reprit
-modestement le pilote ; ils étaient bien une demi-douzaine qui se
-sont jetés ensemble sur moi. Mais il y en a un que je n’oublierai
-pas.
-
-— Et qui donc ? dis-je à mon tour.
-
-— L’homme de Tarsis qui m’a crevé l’œil il y a douze ans ! s’écria
-Hirnilcon, éclatant de colère. Oui, lui-même, le vil gueux, il est
-avec Bodmilcar ; et je n’ai pas pu le prendre à la gorge, et tout à
-l’heure je mordais mon frein, pendant que je bouchais la voie d’eau
-creusée par l’abominable coquin que Gisgon et moi avons abreuvé à
-Gadès ! Un homme auquel j’ai fait boire du vin d’Helbon ! Du vin à un
-sicle la mesure ! Perfidie humaine ! Qui jamais aurait cru cela ? Ce
-vin était si bon ! »
-
-Je mis un terme aux doléances du pilote en l’envoyant à son poste. La
-bourrasque devenait tempête, et par cette mer furieuse nous avions
-dérivé hors de vue de la passe, et nous étions là au hasard,
-ballottés dans la nuit, avec un navire avarié qui pouvait refaire de
-l’eau d’un moment à l’autre, et sans savoir au juste où nous allions.
-
-Toute cette nuit, personne ne dormit. On se relayait dans la cale
-pour écoper l’eau que nous avions embarquée. Enfin la voie d’eau fut
-dégagée, et je pus faire consolider et calfater intérieurement les
-matériaux qui la bouchaient. Au bout de cinq heures de travail, nous
-étions saufs de ce côté. Au jour, nous ne voyions plus la côte, et la
-tempête nous chassait devant elle avec une rapidité effrayante. Je
-fis lâcher des pigeons, mais ils ne purent se maintenir contre le
-vent, qui dépassait en violence tout ce que j’avais vu jusqu’à ce
-jour. Je dus renoncer à lutter, et je me laissai chasser par
-l’ouragan qui me poussait vers l’inconnu.
-
-
-Illustration
-
-
-XX Le monde renversé.
-
-
-Huit jours se passèrent dans ces angoisses. Ce n’est que le huitième
-que le vent se calma, que le ciel s’éclaircit et que j’aperçus la
-terre tout près de moi, une terre haute, un grand cap derrière lequel
-la côte fuyait à perte de vue vers le sud. Je continuai ma navigation
-de ce côté, et au bout de deux jours j’aperçus une île montueuse,
-toute verdoyante et de l’aspect le plus riant. Le temps était clair
-et chaud, le soleil rayonnant. Tout, dans ces parages, nous rappelait
-la Phénicie. Je résolus de débarquer dans cette île d’un aspect si
-engageant, d’autant plus que je tenais à radouber l’Astarté à fond,
-car elle faisait toujours un peu d’eau, et après tant de traverses
-nos navires avaient tous besoin de réparations. Je trouvai dans l’île
-une jolie baie où je débarquai sans retard. Aussitôt nos navires
-furent entourés de pirogues montées par des sauvages presque nus.
-
-A ma grande surprise, ces sauvages nous parlèrent en libyen.
-C’étaient des Libyens rouges, à la tête allongée, au front déprimé,
-de vrais Libyens Garamantes. Nous étions les premiers hommes de l’Est
-qu’ils eussent vus dans leur île, mais un de leurs vieillards, qui
-avait été à Rusadir, se souvenait d’avoir vu des Phéniciens. Les
-autres nous firent très-bon accueil. Je m’informai d’abord de la
-situation de leur île. Ils nous apprirent que cette île était située
-au milieu d’un groupe d’autres et à l’ouest de la terre ferme de la
-côte de Libye. Mais quand je voulus me renseigner sur les distances,
-ces sauvages, peu voyageurs, me répondirent d’une façon tellement
-vague que je n’en pus rien tirer. Tout ce qu’ils me dirent, c’est que
-la côte de Libye se prolongeait indéfiniment du côté du sud, qu’elle
-était habitée par des Libyens comme eux, et que loin, bien loin vers
-le sud, vivaient des hommes tout noirs, monstrueux et semblables à
-des bêtes.
-
-« Voilà pour moi ! s’écria tout de suite Bicri. Allons voir les
-hommes noirs ; nous leur ferons la chasse et j’en ramènerai un. »
-
-Pendant que nous parlions, j’observai que plusieurs des Libyens
-portaient au cou, aux bras, aux oreilles des ornements faits d’un
-métal que je reconnus être de l’or. Je leur demandai si cet or venait
-de leurs îles ?
-
-Ils me répondirent que non, qu’ils le tenaient, soit en poudre, soit
-en petits morceaux, des Garamantes de terre ferme qui le
-recueillaient dans certaines rivières, à l’aide d’une toison de
-mouton.
-
-Je leur proposai tout de suite de leur acheter leur or, et je leur
-offris en échange les plus beaux bijoux de verre, les meilleurs
-habits et les plus riches étoffes qui me restaient. Ils se trouvèrent
-très-disposés à mon troc et paraissaient attacher un prix médiocre à
-leur or. Pour un flacon de verre, j’avais le creux de ma main rempli
-de poudre d’or ; pour une épée, une pointe de lance, un couteau, ils
-me donnaient le poids égal en or. Quand mes hommes virent qu’il en
-était ainsi, leur joie ne connut plus de bornes ; j’eus toutes les
-peines du monde à les empêcher de vendre leurs armes, et il ne resta
-pas une bouteille à bord. Hannibal vendit son cimier et son panache,
-et Jonas sa trompette.
-
-« Je m’en ferai faire une tout en or, pour sonner devant le roi,
-disait-il. Ah ! le merveilleux pays, et comme je suis content d’être
-venu ! S’ils veulent me prendre pour dieu, je renonce à tout et je
-reste. »
-
-Je m’établis pendant quinze jours dans cette île, achetant de l’or et
-radoubant mes navires. Cette terre admirable produit aussi les plus
-beaux fruits du monde. On y rencontre un fruit écailleux délicieux à
-manger ; les vallées sont couvertes d’orangers séculaires, et les
-montagnes d’arbres magnifiques où voltigent des petits oiseaux au
-plumage jaune, dont le chant nous ravissait de plaisir. Bicri, assez
-indifférent à l’or une fois qu’il en eut de quoi garnir son carquois
-et son baudrier, passait son temps à courir les bois avec Dionysos.
-Il attrapa plusieurs de ces oiseaux, pour lesquels il fit une cage :
-mais ils sont tous morts pendant la traversée. Quant à Guébal, il se
-plaisait tellement dans ce pays, qu’il fallut l’attacher pour
-l’empêcher de se sauver.
-
-
-Illustration : Il attrapa plusieurs de ces oiseaux.
-
-
-Enfin, je quittai ce délicieux archipel, bien restauré et bien
-ravitaillé. Je le nommai « les Iles Fortunées ».
-
-Dès que nous eûmes repris la mer, je n’eus pas besoin de demander à
-nos compagnons où nous devions aller.
-
-« Allons au sud, au sud, me cria tout le monde, au pays de l’or et
-des merveilles !
-
-— Au pays des hommes noirs, insista Bicri.
-
-— Et quand nous y serons, grommela l’incorrigible Himilcon, que
-boirons-nous ? Boirons-nous de l’or potable ? Retournons donc plutôt
-au pays du bon vin »
-
-Pendant trois semaines notre navigation se poursuivit vers le sud. Je
-ne m’étonnais pas de voir, plus je m’avançais, le soleil s’élever
-au-dessus de ma tête, et la nuit les Cabires s’approcher de
-l’horizon. Himilcon se plaignait bien un peu, disant que nous
-quittions la protection de ses dieux préférés, mais je n’y faisais
-pas attention. La côte finit par tourner à l’est, puis elle retourna
-au sud ; puis, à ma grande surprise, le soleil, après avoir été
-perpendiculaire au-dessus de ma tête, parut se déplacer. Je n’en
-pouvais croire mes yeux, mais il le fallait bien, puisque je le
-voyais : j’avais le soleil à ma gauche au lieu de l’avoir ma droite,
-et, la nuit, des constellations inconnues paraissaient au ciel. Tout
-le monde fut consterné de ce prodige, et je crus devoir réunir mes
-capitaines, mes pilotes et mes plus anciens matelots.
-
-« Il faut, dit Amilcar, que les dieux aient changé la voûte du ciel.
-
-— Ou bien, dit Asdrubal, que nous soyons dans un autre monde.
-Personne n’y comprend rien.
-
-— Si rien d’extraordinaire ne s’est passé là-haut, dit enfin
-Himilcon, il faut que la terre soit une boule, et que nous ayons
-passé dans l’hémisphère opposé au nôtre. »
-
-La réflexion du pilote me frappa, malgré ce qu’elle avait de
-déraisonnable et d’absurde.
-
-« Mais, dis-je, après avoir médité longuement ce que venait de dire
-Himilcon, s’il en était ainsi, il faudrait que le soleil et les
-astres fussent immobiles, et que ce soit la terre elle-même qui
-tourne ?
-
-— Ah ! s’écria le pilote, nous apprenons des choses étranges. Croyons
-plutôt à un prodige qu’à de pareilles absurdités.
-
-— Enfin, dit Asdrubal, que devons-nous faire ?
-
-— Écoutez, dis-je finalement, nous allons continuer à pousser au sud.
-Si la côte tourne franchement à ce qui me paraît être l’ouest,
-puisque tout est bouleversé ici, nous retournerons en arrière vers
-les Iles Fortunées. Mais si elle tourne à l’est, nous continuerons à
-la suivre et nous reviendrons vers le nord.
-
-— Et nous aurons fait le tour de la Libye* ! s’écrièrent ensemble nos
-capitaines et nos pilotes. Nous arriverons indubitablement à la mer
-des Roseaux et à l’Égypte ! Allons, c’est décidé. »
-
-Hannibal, Chamaï et les autres écoutaient nos raisonnements avec une
-anxiété d’autant plus grande qu’ils n’y comprenaient absolument rien.
-
-« Eh bien, dit Hannibal haletant, quand nous eûmes fini, eh bien,
-qu’y a-t-il à présent ?
-
-— Il y a que nous retournons en Égypte, lui répondis-je, par le
-chemin le plus court. »
-
-Le capitaine me regarda d’un air hébété.
-
-« Mais puisque nous nous éloignons du détroit de Gadès et de la
-Grande Mer ? me dit-il avec effort.
-
-— Justement, c’est que nous sommes sur la bonne route.
-
-— Ces choses de la mer sont prodigieuses, s’écria Hannibal, je ne les
-comprendrai jamais.
-
-— Tout s’y fait à rebours, dit Hannon. Ce sont des mystères
-insondables. J’ai beau être de Sidon et me creuser la tête, je ne
-devine plus.
-
-— C’est que tu n’as pas encore assez navigué, jeune homme, dit
-gravement Himilcon, et que tu ne connais pas le cours des astres.
-
-— Vraiment, s’écria Hannon, si tu trouves que nous n’avons pas assez
-navigué, je ne suis pas de ton avis. La promenade me paraît assez
-longue comme cela.
-
-— Enfin, conclut Chamaï, si Magon et Himilcon le disent, il faut les
-croire. Notre affaire à nous est de les écouter, la leur étant de
-connaître les choses de la mer et des astres. Voilà ce que je
-pense. »
-
-Vingt fois déjà nous avions essayé de communiquer avec la terre. Mais
-nous avions trouvé ou une côte déserte ou des habitants noirs et
-horribles, dont les hurlements et l’attitude nous avaient fait
-comprendre qu’il n’y avait que des coups à recevoir. Une fois, en
-passant devant un cap élevé que j’appelai Chariot des Dieux, je vis,
-la nuit, des flammes étranges, et j’entendis des bruits effrayants
-qui nous épouvantèrent tous et nous dégoûtèrent de l’envie de
-débarquer. Pourtant les vivres commençaient à nous manquer.
-
-« Mangerons-nous toujours des murènes salées ? disait le patient
-Bicri lui-même. Ne descendrons-nous jamais à terre pour tirer quelque
-pièce de venaison ?
-
-— Aussi bien, les fruits commencent à manquer à Guébal, appuyait
-Jonas, et le grain à nous-mêmes.
-
-— Et peut-être trouverons-nous de l’or. » dit Hannibal.
-
-Je me décidai à débarquer dans l’estuaire d’une rivière comparable au
-Nil d’Égypte. D’immenses forêts couvraient ses rives. Des crocodiles
-et des hippopotames bondissaient dans ses eaux. Des nuées d’oiseaux
-tourbillonnaient au-dessus, en poussant des cris aigus, mais nulle
-trace d’habitants ne se montrait.
-
-Quatre jours durant nous fouillâmes les bois. Nous y recueillîmes
-bonne quantité de fruits sauvages. Nos flèches abattirent aussi des
-buffles et des antilopes, dont la chair fut salée. Le quatrième jour,
-Bicri vint à moi sur la plage, en donnant des marques de la plus vive
-agitation. A côté de lui, Dionysos pleurait et Jonas faisait de
-grands gestes.
-
-« Qu’y a-t-il ? dis-je à l’archer ; que se passe-t-il ?
-
-— Guébal a disparu, s’écria Bicri, enlevé par une troupe de singes
-alliés de Bodmilcar. »
-
-Je ne pus retenir un grand éclat de rire.
-
-« Oui, reprit l’archer irrité, des singes à grande queue !
-Certainement Guébal ne les a pas suivis de son gré, et il faut qu’il
-y ait du Bodmilcar là-dessous. »
-
-J’essayai de calmer l’archer, mais rien n’y fit. Il voulait
-absolument partir à la recherche de son singe. Je lui donnai quelques
-hommes pour l’escorter. A la nuit, ils revinrent épuisés de fatigue,
-sans avoir vu Guébal ; il avait dû rejoindre très-volontiers les
-nombreux singes qui gambadaient dans les arbres. En revanche, et ce
-qui consolait Bicri, il rapportait un être étrange, un géant noir et
-tout velu qu’il avait percé de ses flèches et achevé à coups de pique
-et d’épée, après une défense désespérée. Je fis écorcher ce monstre,
-dont on peut voir la peau empaillée dans le temple d’Astarté, à
-Sidon. Il était vraiment épouvantable.
-
-
-Illustration : Le monstre empoigna une pique et la rompit.
-
-
-« Il avait six flèches dans le corps, me dit Bicri, et était étendu
-par terre quand je saisis une pique pour l’achever, mais il
-l’empoigna et la rompit aussi aisément qu’un roseau.
-
-— Une pique à hampe en chêne de Basan ! s’écria Hannibal. Voilà une
-force prodigieuse ! »
-
-Nous repartîmes de ce lieu, sans avoir retrouvé Guébal. Au bout de
-douze jours de navigation, le grain commençait à manquer : nous nous
-regardions consternés et ne sachant que dire, quand Himilcon
-s’écria :
-
-« Un gaoul à l’avant ! »
-
-Tout le monde se précipita de ce côté. En effet, un gaoul, évidemment
-phénicien, flottait sur la mer. Il était démâté et ballottait sur les
-eaux s’en allant au hasard.
-
-« Quelque ruse de Bodmilcar, dit Himilcon. Attention à nous ! »
-
-Nous nous approchâmes du navire avec toutes sortes de précautions :
-il ne donna pas signe de vie. Nous montâmes à bord, il n’y avait
-personne !
-
-« Je me souviens, dit Gisgon, qu’aux îles Pityuses, dans une tempête,
-nous avons abandonné notre navire. Sans doute les marins qui
-montaient celui-ci ont fait de même. Mais d’où venaient-ils ? Où
-allaient-ils ? Quel courant les a poussés vers ces pays nouveaux où
-le soleil luit à rebours ?
-
-— Qu’importe ? répondis-je. L’épave est de bonne prise.
-
-— Il est chargé de grains ! s’écria Hannibal, remontant joyeusement
-du fond de la cale. Victoire ! Nous aurons à manger !
-
-— Il est rempli de vin ! s’écria Himilcon, qui montait derrière lui,
-portant une outre à la main. Honneur aux Cabires ! Nous aurons à
-boire ! »
-
-Le soir même, je fis faire une oblation et des prières à Astarté,
-pour la remercier de cette rencontre inespérée et de sa protection
-manifeste. On transborda sur nos navires tout ce qu’on trouva de bon
-à prendre sur le gaoul, et sa coque vide et désemparée fut abandonnée
-à la merci des flots.
-
-Le lendemain, comme nous arrivions en vue d’un cap sur lequel se
-trouve une montagne élevée et plate comme une table, une tempête
-épouvantable se déchaîna.
-
-« Vive l’ouragan ! s’écria Jonas. Je n’ai plus peur de lui à présent.
-J’ai de l’or plein ma bourse, et nous avons à manger et à boire plein
-la cale, et j’aurai un habit d’écarlate ! Nargue la tempête et vive
-le roi ! »
-
-Huit jours de coups de vent furieux nous poussèrent devant eux, sans
-que nous pussions nous gouverner. Le huitième, par une mer calme, je
-vis la terre à ma gauche. Je la rangeai et je me dirigeai le long de
-la côte, allant au nord. Il me semblait que le soleil remontait sur
-l’horizon.
-
-Douze jours après, par une belle nuit, Himilcon vint à moi et me
-saisit le bras avec une animation extraordinaire.
-
-« Regarde, me dit le pilote d’une voix sourde ; regarde là-bas, au
-nord : regarde les Cabires !
-
-— Les Cabires ! m’écriai-je. Je les vois ! Nous avons fait ce
-qu’aucun homme n’a fait encore ! Nous avons tourné la Libye !
-
-— Oui, s’écria Himilcon, et demain le soleil luira à notre droite.
-Nos proues sont en route vers la mer des Roseaux !
-
-— Vers Sidon, vers Sidon la glorieuse, vers la ville des marins sans
-pareils ! » m’écriai-je.
-
-Saisis d’émotion, nous nous jetâmes dans les bras l’un de l’autre et
-nous pleurâmes de joie à notre cou. Tout le monde dormait, sauf les
-matelots de quart. Seuls debout à l’arrière, Himilcon et moi nous
-nous embrassions à la lumière d’Astarté et des Cabires retrouvés.
-
-Un mois après cet événement, comme je descendais à l’embouchure d’une
-rivière pour faire de l’eau, je rencontrai des noirs tout à fait
-pareils aux Éthiopiens qu’on voit en Égypte. L’un de ces hommes
-comprenait même l’égyptien, et me dit l’avoir appris en Éthiopie, qui
-appartient, comme on sait, au Pharaon ; il m’expliqua que la
-frontière méridionale d’Éthiopie était à plus de six mois de marche
-de son pays ; mais il ne put me donner aucun renseignement sur les
-distances du côté de la mer. Il ne connaissait même pas les
-Phéniciens, et nous confondit d’abord avec les Égyptiens. Quand nous
-eûmes appris à ces noirs, qui s’appellent Kouch, que nous n’étions
-pas sujets du Pharaon, mais ennemis des Misraïm, ils nous firent bon
-accueil, car ils paraissent détester les Égyptiens, qui ont
-grandement ravagé les pays au nord du leur. Nous passâmes trois mois
-chez les Kouch, attendant un vent favorable et trafiquant avec eux :
-ils nous vendirent de la poudre d’or, de l’ivoire, des perles, des
-peaux de lion et de panthère. Tout ce pays est rempli d’éléphants, de
-rhinocéros, de girafes et de bêtes féroces. La chasse y fut des plus
-fructueuses, et Bicri tua un lion de la peau duquel il se fit un
-manteau. Dionysos abattit une panthère. Chacun de nous y fit quelque
-beau coup. Enfin nous partîmes, chargés d’immenses richesses.
-Maintenant j’étais sûr d’arriver à la mer des Roseaux.
-
-Le dixième jour après notre départ, par un vent debout très-violent
-qui soufflait des régions du nord-est, je vis en avant de nous un
-grand gaoul phénicien, qui paraissait avoir des avaries et chasser
-devant la bourrasque. Je manœuvrai aussitôt dans sa direction et je
-le hélai. Il me répondit qu’il avait perdu une partie de ses avirons,
-qu’il avait sa vergue brisée et que je m’approchasse moi-même, parce
-qu’il était en détresse. Craignant quelque fourberie, je fis prendre
-les armes, garnir les machines, et je l’approchai par un côté, tandis
-que l’Adonibal l’approchait par l’autre et le Cabire par derrière.
-
-A un demi-trait d’arc, je vis le capitaine, debout à l’arrière, lever
-les bras au ciel, et je l’entendis s’écrier :
-
-« Baal Chamaïm ! N’est-ce pas Magon que je vois ? »
-
-Je jetai les yeux sur le capitaine et je ne pus retenir une
-exclamation.
-
-« Par Astarté ! m’écriai-je, c’est mon cousin Ettbal ; les dieux
-soient loués de cette rencontre ! »
-
-En un instant nous fûmes sur le gaoul désemparé et nous passâmes une
-remorque à nos compatriotes. Un moment après, Ettbal était à bord et
-dans mes bras.
-
-« Magon, mon cher Magon, mon bon frère ! s’écriait-il sans cesse. Te
-voilà donc, et voilà le bon Himilcon ! Tout le monde en Phénicie te
-croyait mort et perdu ! Par tous les dieux, c’est un miracle
-manifeste d’Astarté ! et il faut que ce soit vous qui me sauviez du
-péril ! »
-
-Là-dessus, Ettbal m’embrassait encore, puis mettait ses deux mains
-sur mes épaules pour bien me regarder.
-
-« Est-ce bien toi ? s’écriait-il. Et par quelles prodigieuses
-aventures te trouves-tu en ces parages ?
-
-— Tout d’abord, lui dis-je, informe-moi en quels parages je suis, car
-je l’ignore moi-même. »
-
-Ettbal me regarda, de l’air le plus surpris du monde.
-
-« Tu ignores où tu es ! s’écria-t-il. Te ris-tu de moi ?
-
-— Aussi vrai que nous ne buvons que de l’eau depuis deux mois, dit
-Himilcon, aussi vrai que nous avons bu de l’huile de poisson, et tenu
-le soleil à notre gauche, et perdu les Cabires de vue, nous ignorons
-absolument où nous sommes !
-
-— Tout ce que dit Himilcon est scrupuleusement vrai, » ajoutai-je.
-
-Ettbal hocha la tête. Il pensait certainement avoir affaire à des
-fous.
-
-« Vous avez tenu le soleil à votre gauche ! dit-il d’un air
-stupéfait. Et vous avez perdu les Cabires de vue ?
-
-— Oui, oui, reprit Himilcon, et nous avons bu de l’huile de poisson,
-et bien autre chose, et voici deux mois que nous ne connaissons plus
-le vin que de réputation.
-
-— Oui, répétai-je ; mais par tous les dieux ! informe-nous dans quels
-parages nous sommes et d’où tu viens !
-
-— Voilà qui est merveilleux, balbutia Ettbal, de trouver Magon à deux
-jours de navigation des bouches de la mer des Roseaux, à six jours
-d’Ophir, venant du sud quatre ans après qu’il est parti à l’ouest
-pour Tarsis, et de l’entendre dire qu’il ne sait pas où il est ! »
-
-Je poussai un cri de joie.
-
-« Ah ! m’écriai-je en battant des mains, j’avais donc raison !
-Asdrubal, Amilcar, Himilcon, Gisgon, avais-je raison ? Et toi Hannon,
-et toi Hannibal, et toi Chamaï, me croyez-vous à présent ? Et quand
-nous partîmes des Iles Fortunées n’étais-je pas sur la bonne route de
-l’Égypte ? »
-
-Cette fois, Ettbal me crut complétement fou.
-
-« Qu’est-ce que les Iles Fortunées ? murmura-t-il.
-
-— Et qu’est-ce que l’île Preudayn, et les îles de l’Étain, et le
-fleuve des Souomi, et le Chariot des Dieux ? s’écria Himilcon,
-triomphant. Ah ! vous autres caboteurs, vous autres côtiers, vous
-croyez connaître les choses ? Mais vous n’êtes que des navigateurs de
-rivière montés sur des coquilles de noix ! Il faut laisser la
-connaissance de la mer à des hauturiers comme nous ! »
-
-Cette fois, Ettbal se fâcha tout rouge. C’était un bon marin, un vrai
-Sidonien, et les poissons de mer de Sidon n’aiment pas qu’on se moque
-de leur navigation.
-
-« Que dis-tu, pilote de malheur, borgne détestable ? s’écria-t-il.
-Appelles-tu caboteur un homme qui fait le voyage d’Ophir ? Nommes-tu
-coquilles de noix des navires comme ce mien gaoul ici ? Qui
-appelles-tu donc un hauturier, si ce n’est moi ?
-
-— Ha, ha, ha ! fit Himilcon en éclatant de rire. Il se croit un
-hauturier et il ne connaît même pas l’archipel d’Armor !
-
-— Cesseras-tu de dire des mots en grimoire ? s’écria Ettbal ; es-tu
-déjà ivre aujourd’hui, ivrogne au regard louche ?
-
-— Hélas ! dit Himilcon, rappelé cette fois à la triste réalité ;
-hélas ! bon Ettbal, si tu as quelque peu de vin à ton bord, tu ferais
-mieux de m’en donner ou de m’en vendre que de m’injurier ; car je
-veux que la première gorgée que je boirai m’étouffe, si j’ai bu autre
-chose que de l’eau depuis deux longs mois ! »
-
-Je mis un terme à la discussion d’Ettbal et du pilote.
-
-« Crois-moi, mon cher cousin, lui dis-je, nos aventures sont si
-extraordinaires que tout ce que nous te disons peut te paraître
-bizarre ; mais nous ne sommes pas fous. Et pardonne aussi Himilcon :
-après ce que nous avons enduré, nous avons bien le droit de nous
-vanter un peu. »
-
-Aussitôt le bon Ettbal, oubliant sa colère, embrassa cordialement
-Himilcon, et pour lui prouver qu’il ne lui gardait pas rancune, il
-fit tirer de son vaisseau une outre du meilleur vin. Himilcon la
-saisit dans ses bras, et l’élevant vers le ciel :
-
-« Dieux cabires, dit-il d’un ton pénétré, je vous la consacre. Je
-vais la répandre en libations à votre honneur ! Seulement je verserai
-les libations dans l’intérieur de mon gosier. »
-
-A ces mots, il porta l’outre à sa bouche et en tira une si longue
-gorgée, qu’il semblait à Hannibal, à Gisgon, à Jonas et autres amis
-du bon vin qu’elle ne finirait pas ce jour.
-
-« Hannibal, s’écria Himilcon, ôtant l’embouchoir de l’outre de sa
-bouche, Hannibal, il est d’Arvad !
-
-— Victoire ! cria le bon capitaine en arrachant l’outre des mains de
-Gisgon qui s’en emparait déjà.
-
-— Patientez, dit Ettbal en riant, patientez. Il y en aura pour tout
-le monde ! Je porte justement un chargement de vin à Ophir.
-
-— Je ne te quitte plus, alors ! s’écria Himilcon. Mon œil et mon
-gosier sont à toi. »
-
-
-XXI La reine de Saba*.
-
-
-Cependant le vent s’était calmé. Ettbal nous donna la direction ; le
-Cabire a prit en tête, et notre flottille fila joyeusement vers la
-côte d’Ophir, remorquant le gaoul de mon cousin. Ettbal fit servir
-sur l’arrière de l’Astarté un vrai festin, un festin phénicien. A nos
-matelots, il fit distribuer fromages, olives, figues et raisins secs,
-et double ration de vin. Nous-mêmes nous assîmes sur des tapis qu’il
-fit prendre dans son navire, car les nôtres étaient usés ou vendus,
-et pour la première fois depuis des années nous mangeâmes joyeusement
-les mets de Tyr et de Sidon, en buvant le vin de Byblos et d’Arvad.
-Notre cœur se dilatait d’aise. Bien des fois je vidai et je remplis
-ma coupe. Enfin, je dus céder aux instances d’Ettbal et commencer le
-récit de nos aventures, qui dura jusque dans la nuit.
-
-Quand j’eus fini, Ettbal, qui avait écouté en silence, leva les mains
-vers le ciel étoilé de constellations amies.
-
-« Par Astarté ! par tous les dieux ! s’écria-t-il, je suis stupéfait
-d’admiration et ton récit mérite d’être écrit en lettres d’or. Nous
-avons reçu tes chargements et messages venant de Gadès, mais depuis
-ce temps nous te croyions perdu sur l’Océan. Que de merveilles
-n’as-tu pas vues ! Quant au scélérat Bodmilcar, personne n’a entendu
-parler de lui. Sans doute, les dieux justes l’auront fait périr ! »
-
-Je fis présent à Ettbal de plusieurs belles perles qu’il ne voulait
-pas accepter, mais je le décidai à le faire. Puis, comme le gaoul
-n’était avarié que dans ses manœuvres et non dans sa coque, et que le
-temps était favorable et la route facile et connue, nous allâmes tous
-prendre le repos dont nous avions besoin.
-
-« Capitaine Ettbal, dit Himilcon en se levant de bon matin, t’es-tu
-déjà battu en ce présent voyage ?
-
-— Non, lui dit Ettbal surpris. Pourquoi me demandes-tu cela ?
-
-— Eh bien, lui dit Himilcon, cela ne va pas tarder à t’arriver. Avec
-nous, il pleut des coups. Nous ne pouvons mettre le pied en aucun
-endroit qu’il ne s’y rencontre quelque bagarre. Nous attirons aussi
-sûrement les batailles que les caps attirent les gros temps. Quand
-nous ne nous battons pas contre les hommes, nous nous battons contre
-les bêtes, et quand nous sommes en paix avec les bêtes, nous sommes
-en guerre avec la mer. Ainsi, prépare ton cœur, tes bras, et tes
-armes. »
-
-Ettbal se mit à rire.
-
-« J’espère, dit-il, que vous êtes à la fin de vos traverses, que nous
-ferons pacifiquement ensemble le voyage d’Ophir et que nous
-reviendrons paisiblement. A ce propos, capitaine Magon, sur quels
-objets d’échange comptes-tu à Ophir ? Car c’est précisément de là que
-viennent l’or et l’étain, mais non toutefois en si grandes quantités
-que tu en apportes.
-
-— Comptes-tu pour rien, lui dis-je, ma pierre précieuse du Nord,
-l’ambre, produit de la mer brumeuse ? Avec une petite portion de mon
-ambre, je prétends acheter encore des épices, et des aromates, et du
-bois de santal, et des paons, et des singes, et toutes les merveilles
-qu’on voit en Ophir. »
-
-Après six jours de navigation le long des côtes rocheuses de
-l’Arabie, nous entrâmes dans le port de Havilah, ville principale du
-royaume d’Ophir et de Saba. Ce port n’a point de quai, ni de
-défenses, ni d’arsenaux comme ceux des Phéniciens ; mais c’est un bon
-port de commerce et bien abrité. Tout autour est bâtie la ville, en
-amphithéâtre sur les hauteurs avoisinantes. Ses maisons blanches à
-terrasses ou à dômes bruns et rouges, entremêlées de bouquets de
-palmiers, produisent sur le ciel bleu le plus heureux effet. Parmi
-les maisons, on voit les dômes de temples tout dorés ou revêtus de
-bronze qui jettent un éclat éblouissant. Le palais de la reine du
-pays est bâti au bord de la mer, car cette reine s'intéresse fort aux
-choses de la navigation ; c’est à la mer d’Ophir qu’elle doit sa
-prospérité, quoique ses habitants ne naviguent pas eux-mêmes ; mais
-leur ville est l’entrepôt entre l’Inde lointaine et nos propres
-contrées.
-
-Le palais de la reine est bâti en bois de cèdre et garni de grillages
-et de balcons à jour. Il est tout éclatant de peintures et
-d’incrustations précieuses, et orné de voiles et de tentures
-d’étoffes bariolées et chatoyantes. C’est à ce palais merveilleux que
-je me rendis avec mon cousin et tous mes chefs : je voulais
-m’acquérir la bienveillance de la reine par un présent digne d’elle.
-Je réunis donc de beaux morceaux d’ambre que je plaçai dans une
-grande coupe en argent de Tarsis, et je me présentai au palais, où je
-frappai sur le grand tambour qui est à la porte, car c’est ainsi
-qu’on demande accès à la reine.
-
-De la terrasse qui domine la mer, la reine avait vu nos vaisseaux
-entrer dans le port, et nous-mêmes arriver au palais. C’est là
-qu’elle a coutume de s’asseoir sous un pavillon d’étoffes brochées,
-au milieu des princes, des dames et des ministres de son royaume.
-Elle ordonna qu’on nous fît entrer, et on nous conduisit par un
-jardin que nous ne pouvions nous lasser d’admirer. Les plantes aux
-fleurs éclatantes et au vaste feuillage, les eaux vives contenues
-dans les bassins, les pavillons tendus entre les arbres, les singes
-rares attachés par des chaînes d’or et grimaçant dans les branches,
-les oiseaux de l’Inde au plumage brillant et bariolé, les paons qui
-se promènent dans les allées en étalant leur queue chatoyante, tout,
-dans ce palais enchanté, est digne du royaume le plus riche de la
-terre.
-
-
-Illustration : La reine de Saba.
-
-
-Nous nous prosternâmes devant la reine, puis elle nous dit de nous
-lever. Elle est elle-même aussi brillante que son palais, étant toute
-jeune et belle comme la lune. Elle était entourée de joueuses de
-tambourin, de porteuses d’éventails et de coiffeuses, parfumée
-d’essences et vêtue avec la dernière richesse. Dans sa chevelure et
-son cou étaient des bijoux et des parures qui auraient suffi à payer
-l’équipement et l’entretien, pendant une année, d’une flotte de
-guerre. Elle portait une robe brodée d’or rouge, sur laquelle étaient
-représentés des personnages, des quadrupèdes et des oiseaux, et qui
-retombait par-dessus ses autres vêtements ; ses manches étaient
-relevées jusqu’au coude, et ses bras chargés de bracelets qui
-valaient des milliers de pièces d’or. A sa vue nous fûmes éblouis.
-Hannon récita immédiatement les vers suivants :
-
- « Ses yeux sont comme des lunes : que dis-je, comme des lunes !
- \ Ce sont des soleils. L’arc de ses sourcils lance des flèches
- \ qui percent le cœur des mortels !
-
- « Voici la reine dont la justice s’étend sur tous les êtres,
- \ celle qui a dompté et pacifié tout l’univers !
-
- « Je chante ses bienfaits : que dis-je, ses bienfaits ! Plutôt
- \ les colliers qui enchaînent le cou des humains !
-
- « Je baise ses doigts : que dis-je, ses doigts ! Plutôt les clefs
- \ des faveurs divines. »
-
-
-Illustration
-
-
-La reine, qui parlait fort bien le phénicien, car la langue qu’on
-parle en Ophir ressemble beaucoup à la nôtre, fut enchantée de
-l’éloquence d’Hannon. Elle daigna jeter un regard sur mon présent, et
-voulut que moi-même je lui racontasse mes aventures. Ensuite elle se
-leva et nous ordonna de la suivre dans son jardin qu’elle nous fit
-voir elle-même. Elle s’avançait en se balançant sur ses hanches,
-suivie de toute sa cour et pareille à une déesse. Avant que je prisse
-congé d’elle, elle me dit de revenir le soir avant mon départ,
-attendu qu’elle avait des ordres à me donner.
-
-Le soir même, la reine envoya des présents magnifiques, des
-provisions abondantes pour nos navires, des vêtements brodés pour les
-femmes qui étaient avec nous, et une tunique d’écarlate avec une
-ceinture d’hyacinthe et un baudrier brodé d’or et de perles pour
-Hannon.
-
-Nous passâmes huit jours à Havilah, faisant nos échanges et admirant
-les curiosités de la ville. On y rencontre les peuples les plus
-divers, ceux qui viennent de l’Inde et de la Taprobane, ceux qui
-viennent de l’Éthiopie et ceux qui viennent des bouches de
-l’Euphrate. Les Sabéens eux-mêmes ressemblent beaucoup aux Juifs, aux
-Phéniciens et aux Arabes, sauf qu’ils sont plus petits de taille et
-plus bruns de visage, mais leur reine est très-blanche. L’or et
-l’étain qui existent dans ce pays viennent de l’Inde, ainsi que les
-paons, l’écaille et l’ivoire. Les épices, les étoffes précieuses et
-les vases de verre opaque viennent de plus loin encore, par l’Inde,
-de pays où personne n’est jamais allé. On m’a dit qu’il fallait deux
-ans pour y aller, en partant de l’extrémité de l’Inde.
-
-Le jour de mon départ, je me présentai devant la reine.
-
-« Magon, me dit cette grande souveraine, tu sauras qu’il y a dix-huit
-mois, le vieux roi David qui t’avait envoyé en Tarsis est mort. Son
-successeur est un jeune roi, son fils, qui s’appelle Salomon, de la
-puissance et de la sagesse duquel on me dit des choses merveilleuses.
-Il domine jusqu’au golfe d’Élam, sur la mer des Roseaux, où il
-possède le port d’Hetsion-Guéber. Je veux entrer en amitié avec ce
-grand roi, et je te chargerai pour lui d’un présent digne de lui et
-de moi-même.
-
-— Votre volonté est ma loi, répondis-je.
-
-— Mais d’abord, me dit-elle, si tes gens et tes navires, et toi vous
-n’êtes pas trop fatigués, veux-tu faire un voyage à mon service ?
-
-— Quel est-il, ô reine ? demandai-je.
-
-— J’ai appris que le roi de Babylone, d’Assur et d’Accad marche avec
-une puissante armée, pour soumettre les peuples de l’embouchure de
-l’Euphrate, qui se sont révoltés contre lui. Tu lui porteras des
-lettres et des présents et tu le salueras de ma part.
-
-— Je le ferai volontiers, ô reine ! répondis-je, d’autant que le
-voyage d’ici à l’embouchure de l’Euphrate n’est pas des plus longs,
-ni des plus difficiles.
-
-— Va donc, dit la reine en souriant, et je te récompenserai comme il
-convient. »
-
-Je me prosternai devant elle, et je sortis vers les miens. Une heure
-après, je m’embarquai, après avoir pris congé d’Ettbal, qui
-retournait à Sidon par Hetsion-Guéber et le canal du Pharaon.
-
-
-Illustration : Je me prosternai devant la reine.
-
-
-XXII Comment le général des Assyriens trouva Bicri trop lourd.
-
-
-Un mois d’une navigation facile me conduisit à l’embouchure de
-l’Euphrate, après que j’eus relâché chez les Arabes, et sur la côte
-des Gédrosiens ichthyophages qui est en face. Chamaï et ses gens,
-auxquels j’avais annoncé la mort de leur roi, prirent le deuil
-pendant huit jours, déchirant leurs habits et jeûnant en son honneur,
-et ne se peignant ni la barbe ni les cheveux. Après quoi ils se
-lavèrent, firent un festin et se réjouirent en l’honneur du nouveau
-roi.
-
-J’entrai dans le fleuve, et de bon matin j’arrivai à la petite ville
-consacrée au dieu Oannès, qu'on rencontre d’abord dans les terres.
-Cette ville, construite en briques comme toutes celles des bords de
-l’Euphrate, car la pierre manque absolument dans ce pays, est
-fortifiée d’une enceinte circulaire faite de briques crues et cuites,
-séparées par des lits de bitume. Des forêts s’étendent sur sa droite,
-débris des immenses forêts de Mésopotamie, où l’éléphant vivait
-encore il y a trois cents ans, à ce que m’ont assuré des gens savants
-de ce pays. Sur l’autre rive s’étalent, à perte de vue, les champs
-cultivés et couverts de moissons et de pâturages. En amont, et des
-deux côtés du fleuve, on voyait des centaines et des centaines de
-tentes dressées au milieu des moissons ou adossées à la forêt. De
-longues files de chevaux étaient entravées à des piquets, et la fumée
-de feux innombrables montait en colonnes bleuâtres vers le ciel. Des
-barques et deux grands navires de construction phénicienne étaient
-amarrés à la berge. Des vedettes à cheval, la lance au poing, l’arc
-et le carquois sur la cuisse, étaient placées sur les rives, et plus
-loin, les moissons, les prairies et la lisière de la forêt
-fourmillaient de soldats.
-
-« L’armée des Assyriens ! s’écria Himilcon ; voilà l’armée des
-Assyriens, là-bas !
-
-— Ah ! dit Hannibal en se frottant les mains, je revois donc enfin
-une vraie armée, et un vrai camp, et de la cavalerie ! Loué soit
-Nergal, dieu de la guerre, et le seigneur des armées ! Quel beau
-spectacle ! L’assiette de ce camp est bien choisie et les tentes
-heureusement disposées, et les troupes me paraissent habilement
-réparties. Je veux savoir qui sont les chefs, et visiter leurs
-divisions, milliers, centaines et dizaines. »
-
-Des cris rauques interrompirent l’effusion d’Hannibal. Des cavaliers
-galopèrent sur la berge à notre rencontre, posant la flèche sur la
-corde de l’arc. Ils nous crièrent en chaldéen de nous arrêter et de
-dire qui nous étions. Je montai sur la proue du navire et je répondis
-poliment à leur demande.
-
-« C’est bon ! nous cria celui qui paraissait être leur chef. Attendez
-ici ! Je vais aller consulter le chef de mon millier. »
-
-Il partit à fond de train dans la direction du camp, et revint, un
-quart d’heure après, précédant une autre troupe de cavaliers à la
-tête de laquelle trottait un grand gaillard armé de pied en cap d’une
-cotte de mailles, de grèves de mailles, d’un casque à gorgerin de
-mailles et la lance au poing.
-
-« Beau cavalier ! dit Hannibal. La cavalerie des Assyriens est
-magnifique.
-
-— Je le reconnais volontiers, dit Chamaï ; mais en ce qui concerne
-l’infanterie, je demande la première place pour celle de Juda. »
-
-Pendant qu’Hannibal et Chamaï discouraient, le Chaldéen s’arrêta sur
-la berge, en face de notre navire.
-
-« Holà ! cria-t-il d’une voix forte ; que vos chefs descendent à
-terre, et me suivent pour implorer la miséricorde de notre roi et
-déposer leur demande aux pieds de notre général, Balazou.
-
-— Voilà un général qui a un beau nom, » observa Hannon.
-
-Effectivement, Balazou, en langue chaldéenne, signifie « le
-Terrible ».
-
-Je pris les lettres de la reine de Saba et je descendis à terre,
-accompagné d’Himilcon, d’Hannon, d’Hannibal, de Chamaï et de Bicri.
-Huit matelots derrière moi portaient le présent de la reine.
-
-Le chef chaldéen nous reçut d’un air rogue. C’était un homme de bonne
-taille, corpulent et lourdement membré, le teint vermeil, la figure
-large, la mâchoire forte, l’œil gros et à fleur de tête, la barbe
-épaisse et frisée, comme sont tous ses compatriotes carduques et
-chaldéens. Il était d’ailleurs, comme eux, insolent, brutal et
-grossier.
-
-« Allons, vous autres gens de mer, dit-il, marchons et allongez le
-pas. Je n’aime pas retenir la bride à mon cheval. »
-
-Nous suivîmes le cavalier chaldéen, escortés par la troupe de ses
-soldats. Bientôt nous passâmes au milieu d’un parc de chariots de
-guerre, puis devant un camp d’Assyriens de Mésopotamie, gens de pied
-armés de longues lances et de masses d’armes, et pour le visage,
-semblables aux gens de Juda. Plus loin, nous vîmes la troupe farouche
-des Mèdes récemment soumis à l’empire de Ninive et de Babylone ; ces
-Mèdes, dont les pères conquirent autrefois Ninive et lui donnèrent
-des rois, nous regardaient passer en faisant de grossières
-plaisanteries dans leur langue. Ce sont des hommes à la structure
-trapue, à la tête ronde, à la barbe clair-semée et à l’œil oblique.
-Armés d’épées suspendues à un baudrier et d’arcs courts, mais
-très-forts, leur troupe est redoutable. A côté des Mèdes s’agitaient
-des Arabes, venus avec leurs chameaux. Ces Arabes, demi-nus et
-criards, font aussi partie du contingent des rois d’Assyrie. Au
-milieu d’eux, je reconnus des marchands d’esclaves madianites et
-plusieurs Phéniciens qui suivent partout les armées comme
-fournisseurs, et aussi pour acheter aux soldats le butin de guerre et
-les esclaves.
-
-Nous nous arrêtâmes au milieu d’un camp de cavaliers chaldéens,
-devant une grande tente ronde couverte de belles étoffes. Des
-Carduques à pied la gardaient, la masse d’armes ou l’épée au poing.
-Ils étaient armés de demi-cuirasses, de jambières, de casques
-empanachés et de boucliers ronds. C’était la tente du « Terrible ».
-
-« Entrez, nous dit le chef de milliers d’un air goguenard ; entrez,
-gens marins, et tâchez que le Terrible vous reçoive bien. Peut-être,
-en votre honneur, sortira-t-il de ses humeurs. »
-
-Là-dessus, le Chaldéen éclata bêtement de rire, fit caracoler son
-cheval, et partit au galop, suivi de ses hommes.
-
-« Holà ! cria derrière lui Chamaï furieux ; holà ! grossier brutal,
-est-ce ainsi qu’on parle à des capitaines ? Les quitte-t-on sans les
-saluer ? sommes-nous moins que toi ? »
-
-Mais le Chaldéen ne l’entendit pas. Il était déjà loin.
-
-Les soldats carduques nous considéraient attentivement, échangeant
-entre eux des réflexions à voix basse. Les riches vêtements d’Hannon,
-présent de la reine de Saba, attiraient surtout leurs regards.
-
-« C’est toi qui es le chef ? dit l’un d’eux à Hannon.
-
-— Non, le voici, » répondit Hannon en me désignant.
-
-Or j’étais vêtu de mes vieux habits de bord, usés et fripés par la
-mer.
-
-Les Carduques me regardèrent avec surprise, et pensèrent tout de
-suite à quelque déguisement, car, chez eux, l’autorité ne va pas sans
-le luxe des armes et des habits.
-
-« Et vous venez voir le Balazou ? reprit le soldat.
-
-— Nous venons le voir, » répondis-je.
-
-Le soldat pénétra sous la tente en courbant le dos et ressortit un
-instant après.
-
-« Entrez, » dit-il.
-
-J’entrai hardiment, suivi des miens.
-
-Au fond de cette tente très-vaste, et où se trouvaient déjà de
-nombreux chefs et esclaves, un homme magnifiquement vêtu, mais sans
-armure, était assis ou plutôt vautré sur un lit de repos. Des gardes
-armés se tenaient à ses côtés, et devant lui deux échansons
-présentaient des coupes de vin dont il ne paraissait guère avoir
-besoin, car il était parfaitement ivre. C’était le Balazou.
-
-Nous nous inclinâmes profondément devant lui, à l’exception du seul
-Bicri. J’avais déjà maintes fois remarqué que le jeune archer avait
-ses idées à lui et n’en faisait guère qu’à sa tête.
-
-Le Balazou, repoussant un des échansons debout devant lui, nous
-considéra attentivement. C’était un homme de haute taille, la barbe
-abondante et bien frisée, les cheveux reluisants d’essences, la
-mâchoire lourde et les lèvres épaisses. Il était vêtu d’une robe
-rouge à ramages et à broderie et d’une tunique frangée. Sa masse
-d’armes, terminée par une tête de bœuf, était déposée sur le lit à
-côté de lui. Il nous regardait en clignant des yeux, en hochant la
-tête et en faisant toutes sortes de mines. Voyant cela, ses gens
-ricanaient et l’imitaient pour lui faire leur cour. Nous gardions le
-silence, attendant qu’il parlât.
-
-A la fin, il se décida.
-
-« Holà ! cria-t-il d’une voix avinée, qu’on me saisisse ces deux
-grands-là et le jeune homme armé d’un arc, qu’on leur donne
-vingt-cinq coups de fouet et qu’on les enrôle ensuite parmi mes
-archers : ils sont bien faits et de bonne mine ! »
-
-Je restai si stupéfait que je ne sus que répondre. Hannibal fit un
-pas en avant, les poings serrés et regardant le Balazou avec des yeux
-enflammés. Mais le Balazou ne s’en aperçut pas.
-
-« Quant à celui qui a un baudrier d’or, continua-t-il, qu’on le
-dépouille nu comme un ver et qu’on le mette avec mes esclaves. Et
-quant au vieux borgne et à l’autre rabougri, qu’on me les pende ou
-qu’on leur coupe la tête ; cela m’est égal !
-
-— Hein ? s’écria le premier Himilcon ; c’est moi, pilote Sidonien,
-que tu appelles vieux borgne ? Et c’est le fameux amiral Magon que tu
-appelles vieux rabougri ? »
-
-Le Terrible partit d’un éclat de rire.
-
-« Allez, dit-il, et empoignez-moi ces gens-là. Faites comme j’ai
-dit ! »
-
-Plusieurs hommes s’avancèrent sur nous. Le Balazou prit la coupe des
-mains d’un de ses échansons, la vida d’un trait et la lui jeta à la
-face.
-
-Un Chaldéen leva la main sur moi : je le repoussai rudement. En même
-temps, je vis Himilcon dégainer son coutelas. Hannibal se jeta sur
-l’homme qui venait pour le saisir, et le frappant des deux poings, à
-la manière des Kymris de Preudayn, au visage et dans les yeux, il le
-terrassa sur place. Chamaï, imitant les Celtes d’Armor, fondit sur un
-autre la tête baissée, et d’un furieux coup de tête dans le creux de
-l’estomac l’envoya rouler contre la paroi de la tente, où il resta
-étendu comme un homme mort. Mais Bicri, l’agile Bicri, plus leste et
-plus réfléchi que les autres, bondit comme chat, retomba sur le lit
-de repos du Balazou étendu, lui mit le genou sur la poitrine, et
-d’une main le saisissant par la barbe, de l’autre il tira son couteau
-et lui porta la pointe à la gorge.
-
-« Bravo, Bicri ! s’écria Hannibal en mettant l’épée à la main. Bien
-joué, Bicri !
-
-— Vive le roi ! cria Chamaï en se redressant l’épée haute. Tiens
-ferme, Bicri ! »
-
-Hannon et moi dégainâmes aussi. Himilcon, saisissant un Chaldéen par
-le cou, le terrassa d’un de ces tours de main de matelot qui
-surprennent toujours les gens de terre.
-
-Mes huit marins, voyant de quoi il retournait, posèrent leurs caisses
-à terre et dégainèrent tranquillement leurs coutelas.
-
-« Faut-il le saigner ? me dit Bicri avec son flegme ordinaire.
-
-— Attends un peu, répondis-je. Toi, Balazou, si tu cries, mon jeune
-homme te coupera la gorge ; et vous, gens de guerre, si vous appelez
-à l’aide, ou si vous faites un mouvement contre nous, votre chef est
-un homme mort.
-
-— Restez calmes, restez calmes, restez calmes, ô guerriers ! » dit
-par trois fois le Terrible d’une voix moins avinée. Le couteau de
-Bicri le dégrisait quelque peu.
-
-Les Chaldéens, soldats et esclaves, se rangèrent, d’un air effaré,
-contre les parois de la tente. Bicri se mit à siffler la chanson de
-Benjamin et posa l’autre genou à côté du premier, sur la poitrine du
-Balazou.
-
-« Tu m'étouffes, jeune homme, dit le Balazou d’une voix étranglée.
-Laisse-moi ; ce que je disais n’était qu’en plaisantant.
-
-— Oh ! je t’étouffe, dit Bicri, ce n’est pas vrai. Je ne suis pas
-lourd.
-
-— Par Nitsroc ! râla le Terrible, laisse-moi. Tu auras une splendide
-récompense. Je te ferai riche pour la vie.
-
-— C’est l’affaire de l’amiral Magon, répondit Bicri. Ici comme à son
-bord, c’est lui qui est maître après Dieu.
-
-— Allons, laisse-le un peu respirer, » dis-je à Bicri.
-
-L’archer remit les pieds par terre, mais sans lâcher la barbe du
-Balazou et sans bouger son couteau. Le Terrible souffla bruyamment.
-Sa figure était pâle et moite de sueur. Il était tout à fait dégrisé.
-
-« Chef de ces gens, dit-il d’une voix dolente, où es-tu ?
-
-— Me voici, répondis-je.
-
-— Oui, voici le rabougri, ricana Himilcon ; et moi, le vieux borgne,
-je suis son pilote. Et nous revenons du pays des Souomi, où on boit
-de l’huile de poisson, et nous avons fait le tour de la Libye tout
-exprès pour te couper la gorge. Cela t’apprendra à te griser sans
-rien offrir aux autres, entends-tu, homme de rien ! »
-
-Disant ces mots, Himilcon arracha des mains d’un échanson la coupe
-pleine qu’il tenait, la vida d’un trait et la jeta au nez du Balazou.
-
-J’arrêtai le bras d’Himilcon.
-
-« Silence, pilote ! lui dis-je. Le seigneur Balazou a fait quelque
-méprise et ignore qui nous sommes. Ne venons-nous pas apporter des
-présents à son roi ? Ne sommes-nous pas ses serviteurs ? »
-
-Le Terrible fit un furieux soubresaut. Le couteau de Bicri lui
-égratigna quelque peu la gorge.
-
-« Mon roi est illustre, cria-t-il à plein gosier ; mon roi est
-Binlikhous, deuxième du nom !
-
-— Pas si haut, pas si haut, dis-je vivement.
-
-— Et quand ton Binlikhous, deuxième du nom, serait troisième ou
-quatrième, dit Bicri en lui serrant le cou pour le maintenir, je te
-saignerai ici, si tu recommences à te trémousser et à crier si fort.
-
-— Est-ce ainsi qu’on traite l’illustre amiral Magon, ajouta Hannibal,
-et des guerriers comme Chamaï et moi ?
-
-— J’ai voulu rire, j’ai voulu plaisanter, dit le Terrible. Fais
-lâcher prise à ton jeune homme. Je te jure, par mes dieux, que je ne
-vous ferai pas de mal. N’as-tu pas confiance en moi ?
-
-— Pas tout à fait, répondis-je en souriant. Il y aurait un moyen plus
-simple de nous entendre.
-
-— Et lequel ? dit le Balazou. Parle, grand capitaine ! Parle, homme
-vaillant !
-
-— As-tu jamais vu de vrais vaisseaux phéniciens, incomparable
-Balazou, serviteur du roi Binlikhous deuxième ? lui demandai-je ; des
-vrais vaisseaux phéniciens faisant le voyage de Tarsis ?
-
-— Où veux-tu en venir, homme marin ? me dit le Terrible.
-
-— C’est facile à comprendre, lui répondis-je. Tu vas venir visiter
-mes vaisseaux !
-
-— Bien volontiers, s’écria le Chaldéen. Tout de suite, tout de suite.
-
-— Doucement, lui répondis-je. En y allant, tu marcheras entre
-Hannibal et Chamaï, qui seront à tes côtés, l’épée nue pour te faire
-honneur. Et ton jeune ami Bicri marchera derrière toi, toujours pour
-te faire honneur. Et quand tu seras à mon bord, tu auras la
-complaisance d’y rester, jusqu’à ce que je me sois acquitté envers
-ton roi. Et souviens-toi de ce que te disait tantôt le jeune homme :
-que sur un navire phénicien, le capitaine est maître après les dieux.
-
-— Je comprends, dit le Balazou en soufflant. Je comprends. Si
-j’appelle à l’aide jusqu’à tes navires, tu me feras poignarder, et
-quand j’y serai, tu me garderas en otage.
-
-— Tout juste, mon cher ami, lui répondis-je. Tu as parfaitement
-compris.
-
-— Tu es un habile homme et tes gens sont hardis ! soupira le Balazou.
-
-— On a vu des petits rabougris et des vieux borgnes comme cela, dit
-l’incorrigible Himilcon. Dis donc, Balazou, ordonne donc à tes brutes
-de me donner encore une coupe de vin. »
-
-Le Balazou ne répondit pas. Il ferma les yeux comme un homme qui
-réfléchit profondément.
-
-« Oh ! ne te presse pas, dit Bicri en s’asseyant sur lui, prends
-toutes tes aises ; je ne suis pas fatigué.
-
-— Jeune homme, s’écria le Balazou, qui décidément avait une profonde
-admiration pour les façons d’agir de Bicri, jeune homme, entre à mon
-service et je ferai ta fortune ! Tu es vaillant et tu me plais. Mais
-auparavant, ôte ton corps de dessus le mien, car tu es beaucoup plus
-lourd que tu ne crois »
-
-Pour toute réponse, Bicri se mit à siffler une chanson des Kymris.
-
-« Je m’amuse énormément, » dit Himilcon.
-
-Après quoi, il arracha une outre de vin des mains d’un échanson et
-lui donna deux grands soufflets en échange.
-
-« Voyons, dis-je, nous ne pouvons pas rester éternellement ici. D’un
-moment à l’autre quelqu’un peut entrer. Il faut te décider,
-Balazou. »
-
-Le chef fit un mouvement. Bicri fronça le sourcil et appuya son
-couteau.
-
-« Allons, dit brusquement le Terrible. Allons, vous êtes de braves
-gens. Après tout, c’est moi qui ai eu tort. Marchons ! »
-
-Mes matelots ramassèrent leurs caisses. Hannibal et Chamaï se
-placèrent des deux côtés du Balazou, en lui dormant toutes les
-marques du respect le plus profond. Bicri le suivit en sifflotant, et
-nous accompagnâmes le cortége. Sur notre route les soldats se
-prosternaient devant leur général, ce qui me donnait intérieurement
-une forte envie de rire. Une demi-heure après, le grand Balazou
-mettait le pied sur le pont de l’Astarté, au milieu de mes matelots
-qui me saluaient cordialement, à la manière des marins phéniciens. Il
-n’avait pas prononcé une parole en chemin.
-
-
-Illustration : Sur notre route les soldats se prosternaient.
-
-
-« Tout le monde à son poste, mes enfants ! m’écriai-je gaiement. Le
-seigneur ici présent, général de l’armée du roi d’Assyrie, nous fait
-l’honneur de visiter nos navires.
-
-— Et il distribue double ration de vin à l’équipage pour payer sa
-bienvenue, ajouta Himilcon.
-
-— Vivent le roi d’Assyrie et son général ! » crièrent nos matelots.
-
-Le Terrible se mit à rire, quoiqu’il fût un peu pâle.
-
-« Tu as là de braves gens sous tes ordres, capitaine, me dit-il. Et
-vous autres, vous aurez votre double ration, et des moutons, et des
-bœufs, et un présent en plus ! »
-
-Les matelots acclamèrent encore une fois notre hôte forcé. Hannibal
-le salua poliment, Chamaï haussa les épaules et Bicri dit, sans se
-gêner, à son petit ami Dionysos :
-
-« Cet homme que tu vois ici est un ivrogne, un brutal, un couard et
-un fou. Il commande à cinquante mille autres, qu’il conduit à coups
-de fouet.
-
-— Ce ne sont pas des Hellènes alors, répondit Dionysos, car les
-Hellènes sont des hommes libres, qui ne se laissent pas donner de
-coups de fouet, ni commander par des hommes pareils. »
-
-Le Balazou se mordit les lèvres.
-
-« Vous êtes des gens étranges, et comme on en voit peu ici, dit-il.
-Les Phéniciens se mêlent d’ordinaire de leur commerce et non de juger
-les empires.
-
-— Nous revenons de très-loin, dit Hannibal. Cela nous a changé le
-caractère.
-
-— Si Adonibal, suffète amiral d’Utique et de Cartage, était ici, dit
-Himilcon, il t’apprendrait que les Phéniciens peuvent juger les
-empires. Mais tu ne connais pas Utique et tu ne sais pas où est
-Carthage. »
-
-En ce moment, nous eûmes le spectacle d’une partie de l’armée
-assyrienne passant de la rive droite sur la rive gauche. Le fleuve
-était couvert de radeaux et de barques, sur lesquels on embarquait
-les chariots ; les chevaux suivaient à la nage, tenus par des hommes
-placés à l’arrière de ces embarcations. Les fantassins traversèrent
-sur des outres gonflées d’air. Tout cela se fit au milieu des cris et
-de la plus grande confusion. Quelques-uns se noyèrent. Sur une rive,
-les officiers, le fouet à la main, frappaient leurs hommes à coups de
-lanière pour les faire hâter. Sur l’autre, je vis des prisonniers
-qu’on ramenait devant un chef. Celui-ci était assis sur une espèce de
-trône, entre des gardes et des officiers. On porta d’abord devant lui
-les dieux et le butin de la ville capturée. Puis vinrent les
-prisonniers demi-nus, hommes, femmes, enfants, entourés de soldats
-qui les frappaient et les maltraitaient. Quelques-uns des hommes
-avaient des entraves, des chaînes et des carcans de bronze. La
-plupart avaient les coudes liés derrière le dos. On fit prosterner
-les principaux d’entre eux devant le chef, qui leur mettait le pied
-sur la nuque. Il faisait grâce à quelques-uns, et faisait couper,
-devant lui, la tête aux autres. Quatre furent accrochés par la
-poitrine sur des pieux aigus qu’on planta sur un tertre, à quelques
-pas de là.
-
-Ce spectacle de désolation était vraiment affreux. Hannibal et
-Chamaï, habitués à voir de pareilles scènes dans leurs guerres, y
-prêtaient une médiocre attention. Mais Aminoclès et les Phokiens
-regardaient avec une véritable colère.
-
-« Par Dzeuss ! s’écria le brave homme, si jamais une armée pareille
-fondait sur l’Hellade, tous les peuples hellènes se feraient tuer
-jusqu’au dernier homme, plutôt que de se laisser enlever leurs dieux
-et de souffrir qu’on les réduise eux-mêmes en esclavage. Heureusement
-l’Hellade est loin ! »
-
-Ces Hellènes sont un peuple très-courageux, et qui tient, par-dessus
-tout, à sa liberté.
-
-Pendant que le Balazou était à notre bord, il vint un messager du roi
-me demander qui nous étions. Je le lui expliquai convenablement. Il
-revint une heure après et m’ordonna de l’accompagner devant le grand
-Binlikhous.
-
-Cette fois, je n’emmenai que le seul Hannon avec mes huit matelots.
-Hannon marchait à côté de moi, pensif et méditant dans sa tête
-quelque beau compliment pour le roi d’Assyrie. Mais il ne nous fut
-donné de voir la splendeur de ce fier souverain que de loin. A cent
-pas de lui, on nous fit arrêter et prosterner. Il était assis sous un
-bouquet d’arbres, tellement entouré de gardes, de porteurs
-d’éventails, de porteurs de parasols, d’échansons, de chasse-mouches
-et de toute sa pompe, que je ne distinguai d’abord que sa tiare
-étincelante de dorures, ses pieds nus chargés de pierreries et sa
-robe brodée et frangée. Dans ce rayonnement, je finis par voir sa
-tête, fort majestueuse, avec de longs cheveux bouclés et une grande
-barbe frisée.
-
-
-Illustration : On nous fit arrêter et prosterner.
-
-
-Une double haie de soldats formait une avenue depuis nous jusqu’à
-lui. Des officiers vinrent chercher nos lettres et nos présents, et
-les portèrent au roi. On nous emmena ensuite, après nous avoir fait
-prosterner encore une fois, et on nous reconduisit à nos vaisseaux.
-J’y gardai toujours le Balazou, malgré ses impatiences.
-
-« Pourquoi ne me relâches-tu pas, à présent ? me disait-il.
-
-— Parce que je ne suis pas prêt à appareiller, lui répondis-je. Et tu
-tiens assez à ta vie pour comprendre que je tienne un peu à la
-mienne. »
-
-Une heure après, on m’apporta dans une cassette en or les lettres du
-roi pour la reine de Saba. Quelques esclaves et soldats portaient
-aussi, pour moi et mes gens, un assez maigre présent en vivres et en
-étoffes. Mes préparatifs étaient terminés : je n’avais plus rien à
-faire en ce lieu désagréable et dangereux.
-
-« Allons, Balazou, dis-je à mon hôte involontaire, le moment est venu
-de nous séparer. J’espère que nous nous quitterons en bons amis. »
-
-
-Illustration : « J’espère que nous nous quitterons bons amis. »
-
-
-Le Terrible respira, comme un homme qui sort d’une eau où il a failli
-se noyer.
-
-« Je vois que tu es un homme de parole, dit-il.
-
-— Est-ce que tu t’imaginais que je voulais te garder ? lui
-répondis-je en riant. Qu’est-ce que j’aurais fait de toi ?
-
-— Oh ! dit le Terrible, un homme est un homme, et chacun aime se
-venger. Je t’avais fait bien peur, et j’avais été très-injuste envers
-toi. Tu me tenais, tu me lâches. C’est bien.
-
-— Tu ne me lâcherais pas, toi, si tu me tenais, » repris-je à mon
-tour.
-
-Le Balazou sourit.
-
-« Il faut baiser la main qu’on ne peut couper, » dit-il.
-
-Je fis ostensiblement, devant lui, garnir nos machines de traits et
-de pierres, puis je le mis à terre avec toutes sortes de respects.
-Avant de s’en aller, il demanda encore à Bicri s’il voulait entrer à
-son service. Décidément le Balazou était entêté. L’archer refusa
-tranquillement.
-
-
-XXIII Où nous réglons nos comptes avec Bodmilcar.
-
-
-Le jour était très-avancé pendant que nous redescendions. N’osant
-franchir la barre dans les ténèbres, je m’établis, pour la nuit,
-vis-à-vis d’un petit camp chaldéen, après avoir pris toutes les
-précautions requises. Je craignais quelque mauvais coup de la part du
-Terrible.
-
-Sur la berge étaient des huttes de feuillage où des marchands
-phéniciens vendaient aux soldats assyriens du vin et de la pacotille
-et leur achetaient leur butin. Himilcon, Gisgon et quelques autres ne
-purent résister à l’envie d’y descendre, pour y boire et y bavarder.
-Je les y autorisai, à condition qu’ils ne s’éloigneraient pas du
-navire plus loin que la portée de la voix. Environ deux heures après,
-je descendis moi-même dans ce marché éclairé de torches nombreuses.
-J’étais curieux de voir ce qui s’y passait. Bicri et Jonas
-m’accompagnèrent. Au moment où j’arrivais à terre, deux grandes
-galères de construction phénicienne descendaient le fleuve pour venir
-mouiller en aval de nous. Avec elles était un gaoul que je ne
-distinguai que vaguement, car il serrait la rive opposée à celle où
-j’étais, et le fleuve était bien large. Je n’y fis d’ailleurs pas
-autrement attention, la navigation étant très-active, par suite du
-grand trafic d’esclaves qui se faisait avec l’armée du roi d’Assyrie.
-
-
-Illustration : Sur la berge étaient des huttes.
-
-
-Je trouvai Himilcon et Gisgon en discussion avec des guerriers
-chaldéens, qui traitaient leurs récits de hâbleries et de mensonges.
-
-
-Illustration : Je trouvai Himilcon et Gisgon en discussion avec des
-guerriers chaldéens.
-
-
-« Comment, dit Himilcon à un chef qui était là, tu ne veux pas croire
-que nous avons tenu le soleil à notre gauche ? O grand sot ! Demande
-plutôt au brave Bicri, ici présent, qui a tué des cerfs de dix palmes
-de haut, et à cet honnête Jonas, qui a été dieu dans le pays de
-l’huile de poisson !
-
-— Que me dis-tu là ? s’écria le Chaldéen en colère. Que me
-brouilles-tu de tes cerfs et de ton huile de poisson ? Veux-tu me
-faire croire qu’il y a des hommes assez stupides pour adorer un autre
-homme comme dieu ?
-
-— Vous adorez bien Nitsroc, vous autres ! dit Bicri.
-
-— Et vous vous laissez donner des coups de fouet par votre Binlikhous
-et votre Balazou ! ajouta Gisgon.
-
-— Par le nom du roi ! vieux coquin sans oreilles, s’écria le Chaldéen
-furieux, je ne souffrirai pas que tu blasphèmes mes dieux, mon roi et
-mon général. Je briserai tous les os que tu as dans le corps !
-
-— Essaye un peu ! cria le Celte d’une voix goguenarde. Échangeons
-quelques coups : sais-tu donner des coups de poing à la manière de
-Preudayn, des coups de tête à la manière d’Armor, des coups de bâton
-à la manière d’Aitzcoa, dis, ô homme ignorant qui n’as jamais quitté
-la terre ferme ?
-
-— Connais-tu le fleuve Illiturgis, et les monts Pyrènes, et le cap
-Chariot des Dieux, et les Iles Fortunées où l’on donne de l’or pour
-des bouteilles vides ? s’écria Himilcon. Réponds, ô tête de bétail.
-Connais-tu les Sicules, les Garamantes, les Souomi, les Guermani et
-les Goti, tous peuples que nous avons vaincus ? Les connais-tu, bœuf
-chaldéen ? »
-
-Le guerrier courba la tête, abasourdi par ce flot de noms inconnus.
-La conscience de son ignorance le rendit muet.
-
-« Enfin, dit-il après quelques instants de silence, vous autres
-Sidoniens, vous allez si loin que vous voyez des choses
-extraordinaires. Moi, je suis Carduque, et je trouve que c’est déjà
-bien loin de mes montagnes à ce lieu où nous sommes. Je ne savais pas
-que la terre était si grande.
-
-— Eh bien, moi, dit un autre, je connais le Tarsis, et j’ai vu un
-homme de ce pays.
-
-— Tu as vu un homme de Tarsis, toi ? dit Himilcon surpris. Et où cela
-l’as-tu vu ?
-
-— Au camp du roi, répondit l’autre. Je me suis entretenu avec ce
-capitaine phénicien, qui est récemment entré au service de notre roi,
-et je sais ce que c’est que Tarsis, et j’ai vu un homme de ce pays
-avec ce capitaine-là. »
-
-Un frisson me courut par le corps. Je pensai aux galères et au gaoul
-qui venaient de passer devant nous.
-
-« Le nom de ce capitaine ! m’écriai-je, le nom de ce capitaine, et je
-te donne un sicle d’or ! »
-
-Le Chaldéen cligna de l’œil d’un air sournois.
-
-« Donne deux sicles et je te dirai le nom, puisque tu y tiens tant, »
-répondit-il en tendant la main.
-
-J’y jetai les deux sicles d’or, que l’homme serra dans sa bourse sans
-se presser. Je tressaillais d’impatience.
-
-« A présent que j’ai mes sicles, dit le Chaldéen, pourquoi te
-dirais-je le nom de l’homme ? »
-
-Furieux, je fus sur le point de le saisir à la gorge.
-
-« Allons, Rabchaké, cria un des marchands phéniciens qui étaient là,
-cesse tes sottes plaisanteries. Capitaine, le nom de notre
-compatriote qui est ici, au service du roi, est Bodmilcar Tyrien. »
-
-Je jetai un cri.
-
-« A nos navires, et tout de suite ! »
-
-Je n’eus pas besoin de le dire deux fois. Mes compagnons avaient
-entendu le nom de Bodmilcar aussi bien que moi. Un instant après,
-nous étions embarqués.
-
-Je réunis aussitôt tous mes chefs sur l’arrière de l’Astarté, et je
-leur rendis compte de tout ce qui venait de se passer.
-
-« Compagnons, ajoutai-je, à quelques encablures d’ici, Bodmilcar est
-là, qui nous guette dans l’ombre. Derrière nous, le Balazou arrive
-sans doute avec ses bandes féroces. Nous avons, dans le flanc de nos
-navires, de quoi faire notre fortune à tous. Nous laisserons-nous
-prendre misérablement au terme de notre voyage ?
-
-— Non, non ! s’écrièrent-ils tous. Le moment de combattre vaillamment
-est arrivé. Aux rames, et tombons dessus !
-
-— Que j’arrive à l’abordage, s’écria Chamaï, et Bodmilcar est mon
-homme.
-
-— Il est à moi, cria Hannon, que je vis en colère pour la première
-fois de sa vie. Il est à moi seul ; je ne veux pas qu’il m’échappe !
-
-— Jeunes fous, leur dis-je, vous aurez assez affaire tout à l’heure
-pour ne pas vous quereller maintenant. Il nous reste une heure de
-nuit : profitons-en pour nous rapprocher de la mer le plus
-possible. »
-
-Nos navires partirent avec précaution, l’Astarté tenant le milieu du
-chenal, l’Adonibal la droite et le Cabire serrant la berge à gauche.
-Tout le monde était en armes. Tous nos feux étaient éteints. Nous
-étions debout et prêts dans les ténèbres, et le cœur nous battait
-plus vite qu’à l’ordinaire.
-
-Bicri, accroupi à l’avant, avait répandu ses flèches sur le pont
-devant lui et tenait son arc tout prêt dans sa main. A ses côtés
-étaient Dionysos, l’arc bandé, et Jonas, une grande hache passée dans
-la ceinture et la trompette à la main. Himilcon, à l’arrière,
-dirigeait les timoniers, le bouclier au bras et le coutelas au poing.
-Hannibal et Chamaï, debout à la tête de leurs gens, se dressaient sur
-la pointe des pieds pour apercevoir l’ennemi les premiers.
-
-Enfin le soleil se leva, et en même temps j’entendis le bruit du flot
-sur la barre, et je vis les trois navires de Bodmilcar nous barrant
-le passage, le Melkarth au milieu. Sur leur pont, c’était un
-fourmillement de lances et de casques. Les deux rives étaient
-désertes.
-
-« Nous avons le courant pour nous, dis-je tout de suite. Commençons
-par des brûlots. »
-
-Aussitôt nos matelots lancèrent les planches chargées de matières
-inflammables. La trompette de Jonas donna le signal, auquel
-répondirent nos autres navires. Des fanfares de défi répondirent du
-côté de Bodmilcar. Nous nous rapprochâmes rapidement à portée de
-trait. Une volée de flèches nous arriva, à laquelle nous répondîmes.
-La bataille était engagée.
-
-Je connaissais bien le Melkarth, je l’avais construit. Sur ses
-robustes flancs, un coup d’éperon ne pouvait avoir d’effet, et dans
-une tentative d’abordage, haut comme il l’était, il pouvait
-impunément nous accabler de projectiles et effondrer notre pont, en
-laissant tomber sur nous de lourdes masses de pierres et de bronze.
-Son faible était qu’il était lourd à la manœuvre. En un instant mon
-parti fut pris.
-
-« Tu tiens bien le chenal ? dis-je à Himilcon.
-
-— Je le tiens, répondit le pilote. Avec son tirant d’eau, le Melkarth
-ne peut s’en écarter que d’une encablure à droite ou à gauche. J’ai
-passé dix fois sur la barre et je la connais.
-
-— Bien, répondis-je. Qu’on remplisse nos deux barques de tout ce qui
-nous reste de matières inflammables. Qu’on signale au Cabire de me
-ranger. Je veux passer à son bord avec toi et le piloter moi-même. »
-
-Un instant après, je fus à bord du Cabire avec Himilcon, après avoir
-donné mes instructions à Asdrubal et à Amilcar. Lesflèches pleuvaient
-comme grêle. Bodmilcar combattait sur place, en homme sûr de son
-affaire. Il nous barrait le passage et attendait le Balazou.
-
-Amilcar me remplaça sur l’Astarté. Himilcon et Gisgon prirent les
-timons du Cabire et je me mis entre eux deux. Le Cabire pouvait se
-vanter d’être gouverné et timonné comme pas un autre navire au monde,
-j’ose le dire.
-
-Je pris la remorque des deux barques, je fis allumer les matières
-incendiaires et je gouvernai droit sur le Melkarth.
-
-A un demi-jet de flèche, Bodmilcar se dressa par-dessus le bord. Je
-le vis debout, menaçant.
-
-« Salut, Magon ! me cria-t-il. Je te revois enfin ! Ici, nous ne
-sommes ni en Égypte, ni à Tarsis, ni dans le détroit de Gadès ! J’ai
-trois revanches à prendre, et je les prends d’un coup. Je te tiens !
-Avant ce soir, tu seras pendu à ma vergue ! »
-
-Il n’avait pas fini qu’il se rejeta en arrière d’un bond. Une flèche
-venait de le frapper.
-
-« Touché ! cria la voix de Bicri par-dessus le bruit de la bataille.
-
-— Manqué ! répondit la voix de Bodmilcar. Ma cuirasse est à l’épreuve
-du trait !
-
-— Eh bien, m’écriai-je, voyons si elle est à l’épreuve du feu ! »
-
-Au même instant, le Cabire se glissa entre le Melkarth et la galère
-de droite, et Himilcon avec Gisgon donnèrent un double coup de timon
-si habile qu’en voulant nous éviter, le gaoul alla se coller contre
-nos deux barques. L’incendie y éclatait justement. Un jet de flamme
-et de fumée monta par-dessus le bordage du Melkarth.
-
-Je coupai ma remorque au milieu d’une grêle de flèches, dont une me
-blessa à la joue, et dont une autre traversa la cuisse de Gisgon.
-Mais le brave pilote continua de gouverner à genoux.
-
-Le Cabire rasa le flanc opposé du Melkarth si vite qu’une masse de
-pierre qu’on nous jeta tomba dans notre sillage, s’engouffrant dans
-l’eau avec un bruit terrible.
-
-« Bodmilcar ! criai-je du haut de ma poupe, te voilà brûlé comme la
-galère égyptienne à Tanis.
-
-— Cela t’apprendra à prendre le dessous du courant, marin d’eau
-douce, » ajouta l’impitoyable Himilcon.
-
-En quelques coups de rame je fus sur l’Astarté.
-
-« Et maintenant, m’écriai-je, ils sont à nous ! Que l’Adonibal et le
-Cabire se jettent sur la galère de droite et forcent de vitesse celle
-de gauche ! En avant ! »
-
-Nous nous jetâmes avec fureur sur l’une des galères.
-
-Elle fit une manœuvre désespérée pour nous éviter et prendre le
-dessus du courant ; mais elle la fit trop tard. Je lui tombai sur le
-flanc, et pendant que je l’effondrais d’un côté, le choc la colla
-contre le Melkarth et nos barques en flammes de l’autre. Aussitôt je
-vis, dans la fumée, que les gens du Melkarth sautaient audacieusement
-sur le pont de l’Adonibal, engagé entre l’autre galère et lui. Les
-six navires ne faisaient plus qu’une seule masse, qui brûlait à un
-bout. A l’autre, les coups de pique, d’épée, de hache et de coutelas
-commençaient.
-
-« A l’abordage ! m’écriai-je, nous les tenons !
-
-— A l’abordage ! » répétèrent Hannibal et Chamaï.
-
-Hannon fut le premier sur le pont de l’Adonibal, où les gens de la
-galère intacte et du gaoul se jetaient en même temps que nous et nos
-compagnons du Cabire.
-
-« A moi, Bodmilcar ! à moi ! criait le scribe. Où es-tu ? montre
-aujourd’hui que tu es un homme !
-
-— Me voici, me voici, mauvais efféminé ! répondit Bodmilcar. Toi le
-premier, les autres après. »
-
-Ils se jetèrent l’un sur l’autre, l’épée haute. Pour moi, entouré
-d’un flot d’ennemis, je le perdis de vue. Mais Himilcon, qui ne me
-quittait pas, poussa tout à coup un cri terrible.
-
-« Ah ! coquin, scélérat, gueux très-vil, éborgneur infâme, je te
-retrouve enfin ! »
-
-C’était son homme de Tarsis, son Ibère qu’il cherchait depuis
-quatorze ans, et qu’il venait de rencontrer. Il bondit sur lui avec
-une telle violence qu’il le renversa du choc. Tous deux roulèrent sur
-le pont, cherchant à se maintenir l’un l’autre.
-
-« Tiens-le bien, Himilcon ! s’écria Bicri qui passait par là, l’épée
-ensanglantée à la main ; tiens-le bien !
-
-— Le gueux me mord le bras, s’écria le pilote. Tire-moi de
-dessous ! »
-
-En ce moment le bras d’Himilcon passa au-dessus du dos de l’homme de
-Tarsis. Bicri lui glissa lestement son couteau dans la main. Le
-pilote le planta dans les reins de son adversaire, qui fit un
-soubresaut en râlant.
-
-« Merci, dit Himilcon en se relevant couvert de sang, mais radieux.
-Je suis vengé. Toi, chien, crève ! »
-
-Jonas, armé de sa hache, faisait des prodiges. Aminoclès le secondait
-en brave homme. Hannibal et Chamaï, leur armure toute faussée,
-finirent par jeter par-dessus bord tout ce qui était à l’avant.
-Amilcar fut tué. Asdrubal, quoique blessé, réussit à déblayer le
-timon ; je le rejoignis, et faisant manœuvrer au milieu de la
-bataille, nous réussîmes à dégager l’Adonibal de l’incendie qui
-menaçait de le gagner. L’autre galère, toute vide, s’en allait à la
-dérive. Les quelques hommes qui étaient restés sur l’Astarté et le
-Cabire les maintenaient sous vent à nous.
-
-« A moi tout le monde ! » m’écriai-je.
-
-Comme je disais ces mots, Hannon, couvert de sang, son épée brisée
-dans la main, se dressa devant moi.
-
-« Il m’échappe ! s’écria-t-il. Le flot des combattants nous a
-séparés !
-
-— Nous le tenons, au contraire, répondis-je. Il est à nous ! »
-
-Sur mon signal, nous leur abandonnâmes l’avant du navire, où
-grouillait leur foule pressée, et maîtres de l’arrière, maîtres de
-gouverner, nous laissâmes porter sur l’Astarté et sur le Cabire.
-
-« Tout le monde à notre bord ! » m’écriai-je.
-
-Hannibal et Chamaï, à la tête de leurs hommes, formés en rang serré,
-barrèrent le passage aux gens de Bodmilcar et nous permirent
-d’évacuer le navire. Puis, leur tour, ils se jetèrent qui sur le
-Cabire, qui sur l’Astarté, suivis du flot de nos ennemis dont
-quelques-uns passèrent sur notre pont avec nous. Mais ils furent tués
-tout de suite.
-
-Cette fois Bodmilcar était pris, et bien pris. Embarrassé sur
-l’Adonibal, incapable de manœuvrer au milieu des débris du combat et
-des rames en pantenne, il était livré sans défense à nos machines et
-à nos flèches. Le Melkarth n’était plus qu’un brasier. L’une des
-galères était coulée, et l’autre, entraînée à la dérive, avait
-disparu.
-
-Pendant une demi-heure, je l’accablai de projectiles, malgré sa
-défense désespérée. Puis je me jetai de nouveau à l’abordage par son
-arrière. Bodmilcar, le visage en sang, nous attendait à l’avant, à la
-tête d’une trentaine d’hommes qui restaient debout.
-
-« Faut-il l’abattre ? dit Bicri en encochant sa flèche.
-
-— Non, répondis-je en lui arrêtant le bras. Un autre genre de mort
-l’attend. »
-
-Les gens de Bodmilcar vendirent chèrement leur vie. Pour lui, au
-moment où il se précipitait sur moi, Jonas le cueillit dextrement et
-me l’offrit.
-
-« Voilà, me dit le bon trompette, voilà ton ennemi. Allons, ne te
-trémousse pas ainsi, toi, ou tu feras que je te casserai quelque
-membre. »
-
-Bodmilcar, écumant de fureur, resta immobile. Il ne répondit à aucune
-de mes questions et garda un farouche silence jusqu’au moment où on
-le pendit.
-
-C’est ainsi que finit ce scélérat.
-
-
-Illustration : C’est ainsi que finit ce scélérat.
-
-
-Pour nous, nous revînmes sans encombre à Tyr par le canal du Pharaon,
-après avoir visité la reine de Saba et le roi Salomon. Notre
-navigation fut belle et joyeuse.
-
-Une foule de peuple nous attendait sur le quai et nous fit une
-réception triomphale, et le roi Hiram nous donna une fête splendide,
-où il voulut que moi-même je racontasse mes aventures devant tous les
-anciens assemblés.
-
-C’est ainsi que se termina mon long voyage. Le roi me fit pré- sent
-des trois bateaux qui avaient servi ma navigation, et le peuple de
-Sidon me nomma suffète amiral. Je gardai avec moi Himilcon, Gisgon,
-Asdrubal et Hannibal qui fut chef de mes hommes d’armes.
-
-Ai-je besoin de raconter comment je fis flotter le bois de cèdre et
-amenai les matériaux dont le roi Salomon construisit ce temple
-magnifique de Jérusalem ? Tous les Sidoniens ne connaissent-ils pas
-cela ? et ne connaissent-ils pas mon ami Chamaï, capitaine des gardes
-du roi Salomon, quand il vient me rendre visite dans mon palais,
-accompagné de sa femme Abigaïl et du grand Jonas, le chef des
-trompettes royaux ? Et n’ont-ils pas vu souvent Bicri, le riche
-vigneron, quand il vient vendre à Sidon ses outres et ses tonneaux,
-et qu’Himilcon et Gisgon les dégustent les premiers ? Et ne
-voient-ils pas, tous les ans, le navire qui part en grande pompe pour
-aller chercher à Paphos Hannon, grand prêtre d’Astarté, et sa femme,
-la belle Chryséis, grande prêtresse de cette déesse chez les
-Hellènes ? Hannon vient sacrifier au temple de la métropole. Dionysos
-l’accompagne : c’est un guerrier fameux dans son pays ; il enseigne
-aux Phokiens la navigation et les lettres phéniciennes. Le vieux
-Aminoclès, fier de son fils, fait aussi le voyage pour voir son
-ancien amiral, et ce jour-là, quand le Cabire, orné de tentures, va
-chercher mes invités au large et les conduit à mon propre
-débarcadère, le peuple de Sidon acclame le hardi bateau, et se
-réjouit en voyant réunis sur le pont les compagnons qui ont découvert
-les îles de l’Étain, la côte de l’Ambre et les Iles Fortunées.
-
-Le soir d’un pareil jour, Himilcon ne marche pas souvent très-droit,
-et Bicri ne manque pas de siffler la chanson des Kymris et la chanson
-de Benjamin ; et quand nos hôtes s’en vont, Jonas lui-même veut les
-précéder, en sonnant de la trompette en leur honneur.
-
-
-FIN.
-
-
-Illustration
-
-
-NOTES.
-
-Je ne prétends point faire de ce livre un ouvrage de science pure ;
-j’ai voulu simplement présenter, sous une forme courante, un tableau
-du monde en l’an 1000 avant Jésus-Christ, et résumer, pour l’usage de
-la jeunesse, des notions, des découvertes et des faits épars dans des
-ouvrages que leur caractère exclusivement scientifique et technique
-et leur prix élevé rendent moins abordables.
-
-Le but que je me suis proposé m’interdit de surcharger de notes les
-Aventures du capitaine Magon. La lecture d’un livre de ce genre
-serait fastidieuse à l’excès, s’il fallait à chaque instant quitter
-le fil du récit pour consulter une note de bas de page, ou courir à
-une pièce justificative placée la fin du volume. J’ai donc
-systématiquement évité toute espèce de notes, et je n’ai mis que
-celles qui étaient strictement nécessaires pour l’intelligence du
-texte. Il faudra bien que le lecteur me croie sur parole. Toutefois,
-pour ma justification comme pour répondre au désir des lecteurs qui
-prendraient goût à l’étude de l’époque dont j’ai parlé, et en
-particulier à l’histoire du peuple phénicien, je donne ici une liste
-succincte d’un certain nombre d’ouvrages bons à consulter, et je la
-fais suivre de quelques commentaires. Ces commentaires éclaireront
-quelques points que la forme du roman m’a fait laisser dans
-l’obscurité. Il va sans dire que dans les ouvrages dont je donne la
-liste, je ne cite pas les livres de l’antiquité classique, depuis la
-Bible jusqu’à Strabon, en passant par Xénophon. Je ne veux renvoyer
-le lecteur qu’aux recherches de la science moderne et citer que les
-travaux qui m’ont servi plus particulièrement.
-Ouvrages à consulter.
-
- Movers (F. C.). Das Phönizische Alierthum.
- Renan. Mission en Phénicie.
- Daux. Recherches sur les Emporia phéniciens dans le Zeugis et le
- \ Byzacium.
- Nathan Davis. Carthage and her remains.
- Wilkinson. Manners and Customs of ancient Egyptians.
- Hockh. Kreta.
- Grote. History of Greece.
- Mommsen. Geschichte der Römische Republik (Introduction et Ier
- \ chapitre).
- Bourguignat. Monuments mégalithiques du nord de l’Afrique.
- Fergusson. Rude Stone Monuments. (Très-bien résumé en français
- \ par M. Louis Rousselet dans la Revue d’Anthropologie.)
- Broca et A. Bertrand. Celtes, Gaulois et Francs (dans la Revue
- \ d’Anthropologie).
- L’abbé Bargès. Interprétation d’une inscription phénicienne
- \ trouvée à Marseille.
- Layard. Nineveh and its remains.
- Botta. Fouilles de Babylone.
- Reuss. Nouvelle traduction de la Bible (en cours de publication).
-
-Éclaircissements.
-
-Chapitre I.
-
-J’ai adopté le mot classique de « Phéniciens » pour être mieux
-compris. Le mot national est « Cananéens ». Les gens que les Grecs
-ont appelés « Phéniciens », mot qui peut s’interpréter de deux
-façons : « les Rouges » ou « les gens du pays des dattes »
-s’appelaient entre eux Cananéens, c’est-à-dire « gens de la basse
-terre », par opposition aux « Araméens », c’est-à-dire aux « gens de
-la haute terre, de la montagne ». Ce n’est pas le lieu ici de me
-livrer à une dissertation linguistique et ethnographique sur les deux
-mots Khna et Aram, d’où Cananéen et Araméen tirent leur origine.
-
-Le sens du mot sicle, qui s’orthographie dans le dialecte hébraïque
-et se prononçait probablement aussi chekel, est « objet pesé ». On
-comprend donc qu’il s’applique à la fois à la monnaie, dont les
-marchands phéniciens inventèrent certainement l’usage, et au système
-de poids.
-
-Le mot gaoul signifie « un objet rond, creux ». On voit pourquoi il
-s’applique aux navires ronds qui servaient au commerce. Les
-Phéniciens appelaient Gozzo : Gaulo Melitta, « Malte la ronde. »
-
-Le type du gaoul est essentiellement tyrien. Onerariam navem Hippus
-Tyrius invenit. (Pline, Hist nat.)
-
-Pour reconstruire un navire phénicien, je me suis servi
-particulièrement :
-
- De deux planches des fouilles de Layard ;
- De la description très-exacte et très-complète qu’en fait le
- \ prophète Ézéchiel (Prophétie contre Tyr) ;
- D’une description fort intéressante que donne Xénophon (dans les
- \ Œconomiques) du grand navire phénicien qui vient tous les ans
- \ au Pirée ;
- Des planches de l’ouvrage de Wilkinson.
-
-Enfin, raisonnant par analogie, j’ai usé de la dissertation du
-colonel Yule sur les navires génois, pisans et vénitiens du treizième
-siècle (dans son édition de Marco Polo).
-
-Le doublage en cuivre des navires, qui peut paraître un anachronisme,
-a parfaitement existé chez les anciens Phéniciens. On en trouvera
-mention dans Végèce, De re militari, IV, 34 ; dans Athénée, V, 40.
-C’est même à Melkarth, l’Hercule tyrien, que la légende antique
-attribue cette invention : Hercules... nave ænea navigavit... habuit
-navem ære munitam. (Servius.)
-
-L’indication des autres matériaux se trouve tout au long dans la
-prophétie d’Ézéchiel.
-
-En dehors du type du gaoul, je donne le navire rapide, la barque, et
-le vaisseau long, vaisseau de guerre à cinquante rames.
-
-Sans entrer dans des détails déplacés, je me bornerai à dire, pour le
-premier, que les Grecs l’appelaient hippos, « cheval, » soit à cause
-de sa rapidité, soit à cause de la tête de cheval qu’il portait à
-l’avant : « Les petits navires de Gadès s’appellent chevaux, à cause
-de l’image qu’ils ont à la proue (Strabon) » J’ai baptisé du nom de
-gaditan ce navire caractéristique de la colonie phénicienne de Gadès.
-Plusieurs monnaies phéniciennes de la côte d’Afrique portent pour
-empreinte la tête de cheval, et la légende de la tête de cheval
-trouvée dans les fondations de Carthage a peut-être pour origine
-l’ornement de proue national des navires rapides phéniciens.
-
-La barque a un nom tout phénicien. Barek (en hébreu) signifie
-« courber », plier un objet tel qu’une planche. Barca est quæ cuncta
-navis commercia ad littus portat. (Isidore, Origines.) En berber
-moderne, une barque s’appelle ibarko.
-
-Le vrai vaisseau sidonien est la galère à cinquante rames, la
-pentécontore : pentecontoron sidonian (Euripide, Hélène, 1412).
-Comment manœuvrait-on avec cinquante avirons un bateau long qui
-portait jusqu’à quatre cents hommes ? quel était le tonnage d’un de
-ces bateaux ? Je n’ai aucune donnée positive là-dessus, et je répète
-que je n’ai pas l’intention de faire ici des dissertations. Si l’on
-veut une analogie, on la trouvera dans les grosses jonques chinoises
-que l’Arabe Ibn Batouta a vues au quatorzième siècle, qui portaient
-six cents hommes et qui étaient manœuvrées par cinquante et même
-soixante avirons gigantesques, chaque aviron étant manié par huit
-hommes, à l’aide de deux cordes placées des deux côtés. Celles qu’a
-vues Marco Polo avaient quatre hommes par rame. Il est possible que
-les Phéniciens se soient servis d’un système de ce genre.
-
-La description que je donne des navires de parade n’a rien
-d’imaginaire. On peut voir de ces navires figurés dans le recueil de
-Wilkinson. (t. III). Du reste, les auteurs anciens, depuis Hérodote
-jusqu’à Plutarque, sont remplis de détails là-dessus. Dans Hérodote,
-le navire sidonien où Xercès se place pour passer la revue de sa
-flotte est décoré d’une tente en or, c’est-à-dire en étoffes
-babyloniennes brochées d’or.
-
-Chapitre II.
-
-La tiare fleurdelisée peut se voir dans l’ouvrage de Botta, planches
-de la fin, aux détails de costume et d’armement.
-
-Les tarifs du sacrifice et du rituel sont empruntés à l’ouvrage de
-l’abbé Bargès que j’ai mentionné plus haut.
-
-La coutume d’emporter des oiseaux pour indiquer par leur vol la
-direction de la terre se trouve mentionnée par toute l’antiquité.
-Dans des temps plus modernes et chez des peuples demi-barbares, nous
-voyons le roi de mer Floke Vilgedarson, quand il part de Norvége en
-868 pour aller découvrir l’Islande, emporter trois corbeaux.
-
-Chapitre V.
-
-Je ne donne pas le nom du Pharaon qui régnait en Égypte à cette
-époque, et pour cause : le onzième siècle et le commencement du
-dixième sont justement les époques où il y a une lacune à combler
-dans l’histoire de l’Égypte.
-
-Les chariots de guerre qui accompagnent le Pharaon étaient montés par
-des Libyens, c’est-à-dire par des Berbères de race tamachek, ou, si
-l’on veut un équivalent moderne, des Kabyles et des Touaregs. La
-cavalerie et les chariots libyens faisaient la force principale des
-armées égyptiennes.
-
-Chapitre VI.
-
-Si c’était ici le lieu de faire de l’anthropologie, j’aurais
-l’occasion de m’étendre longuement sur le compte des Kydoniens et des
-Pélasges ; mais je n’en vois pas l’opportunité. Je me borne donc à
-indiquer aux lecteurs l’existence, dans toute l’Europe, de races à
-type et à langage distincts qui ont précédé les races aryennes. Deux
-surtout méritent mention : l’une à tête ronde, à type mongoloïde, des
-Touraniens, comme on est convenu de les appeler, et l’autre à tête
-longue, des Australoïdes, si l’on veut. Ces races, en possession
-d’une civilisation inférieure, ont laissé partout des traces de leur
-présence. Il se trouve justement qu’en Crète les Grecs nous ont
-conservé le souvenir des Kydoniens et les quelques mots de leur
-langue que je donne.
-
-Chapitre VII.
-
-Je demande pardon au lecteur de mon Homéros ; mais vraiment je ne
-pouvais pas me dispenser de faire passer dans mon tableau le grand
-rhapsode, si problématique qu’il soit. Quant à la date de la guerre
-de Troie, comme, même après les fouilles de Schliemann, elle est
-encore à fixer, je la donne pour ce qu’elle vaut.
-
-Chapitre IX.
-
-La description du navire tyrrhénien est empruntée à une figure qui se
-trouve sur un vase du musée Campana.
-
-Les hâbleries d’Himilcon, à propos de Charybde et de Scylla, sont
-strictement phéniciennes. J’ai déjà fait allusion plus haut aux
-mystifications habituelles des marchands et des matelots de Tyr et de
-Sidon. Pour me justifier, il me suffira de citer le passage
-d’Hérodote où le père de l’histoire nous parle de l’île Kyraunis, où
-les jeunes filles pêchent l’or à la ligne, et nous dit tenir ce beau
-récit d’un Phénicien ! Le Grec est de bonne foi : c’est le loup de
-mer phénicien qui s’amusait un peu, ou qui dramatisait ses peines et
-ses aventures pour hausser le prix de sa marchandise.
-
-La superstition du coq gigantesque est empruntée à une légende
-rabbinique, citée par Movers.
-
-Chapitre XI.
-
-J’avais déjà fini ce livre, lorsque j’ai appris, par les fouilles de
-M. Sainte-Marie, qu’Adonibal était le nom le plus ordinairement porté
-par les suffètes amiraux d’Utique, ou du moins qu’une longue suite de
-ces magistrats s’est appelée Adonibal. C’est une simple coïncidence :
-j’ai donné au mien, au hasard, le premier nom phénicien venu. A ce
-sujet, je dirai, pour les noms de personnages, que je leur ai donné
-la forme sous laquelle ils nous sont plus familiers. A quoi bon
-mettre pédantesquement Hanna-Baal (le chéri de Dieu) au lieu
-d’Hannibal, Bod Melkarth (face du dieu Melkarth) au lieu de
-Bodmilcar, etc. ? Il suffit au lecteur qui n’étudie pas les langues
-sémitiques de savoir qu’un vieux nom phénicien ou juif se décompose
-comme un nom arabe moderne, et de lui rapprocher, par exemple :
-Amilcar, Abd Melkarth, serviteur de Melkarth d’Abd Allah, serviteur
-de Dieu. Quant au lecteur qui étudie les langues sémitiques, je
-suppose qu’il n’a pas besoin de mon livre pour s’instruire et qu’il
-connaît mes sources aussi bien que moi.
-
-Pour les noms de lieux, j’ai rencontré des difficultés. Si j’avais
-voulu les écrire tous à la sémite, je me serais trouvé en face de
-trois obstacles.
-
- D’abord, ils ne nous sont pas tous connus sous cette forme.
- Cette forme, quand elle est connue, est peu familière au lecteur.
- Son identité, son orthographe et sa prononciation ne pourraient
- \ être fixées qu’à l’aide de longues dissertations, fastidieuses
- \ pour qui n’en fait pas une étude spéciale, et déplacées ici.
-
-J’ai donc été très-sobre de ce côté. J’ai mis bravement l’île de
-Crète au lieu de Kaptorim, l’Égypte au lieu de Mitsraïm, les Libyens
-au lieu de les Machouagh, etc. Je me suis contenté de donner quelques
-indications, quand j’ai cru qu’elles étaient en place.
-
-Chapitre XII.
-
-Je fais sacrifier Magon dans un dolmen avec allée couverte enfoui
-sous un cumulus, et j’emprunte à Bourguignat des détails sur les
-dolmens du nord de l’Afrique. M. Daux donne encore la description
-d’un temple de ce genre. Mais, par acquit de conscience, je dois dire
-ici que je n’accepte en rien les théories de Bourguignat sur des
-suites de monuments de pierre brute en forme de serpent, de scorpion,
-etc. ; que je ne crois pas un mot d’une histoire de dolmens temples
-préhistoriques, et que je suis tout à fait de l’avis de Fergusson,
-qui voit dans les monuments de pierre brute des monuments
-commémoratifs et funéraires relativement modernes.
-
-J’ai fait allusion à l’existence d’une mer intérieure en Algérie :
-elle n’a pour moi plus rien d’hypothétique. Je n’en dirai pas autant
-de l’Atlantide ; mais outre les migrations des Libyens, il fallait
-bien mentionner des traditions répandues dans l’antiquité.
-
-Chapitre XVI.
-
-Je doute fort qu’à cette époque des Celtes fussent déjà arrivés sur
-la côte ouest de France ; mais, en tout cas, il y en avait déjà sur
-le Rhône et dans l’Est. J’ai constaté l’existence de races
-antérieures, les Mongoloïdes et les Australoïdes des cavernes. J’en
-ai présenté en Espagne, et j’en mentionne en Gaule ; j’en montrerai
-encore plus loin ; cela suffit, je crois. Il eût été par trop bizarre
-pour le goût du lecteur de faire arriver mes Phéniciens en France
-sans leur y faire rencontrer des hommes d’une race gauloise ; je
-m’accuse donc d’un anachronisme que j’estime à quatre bons siècles.
-Les Celtes à tête ronde étaient dans ce temps-là sur le Danube ou
-tout au plus sur le Rhône, et les Kymris à tête longue, constructeurs
-de tumulus, étaient encore bien plus loin. Mais je pense avoir
-disposé les choses de façon que l’anachronisme ne soit pas trop
-sensible.
-
-Chapitre XVII.
-
-Il n’y a pas à douter de l’existence des Finnois aux embouchures de
-l’Elbe où je les place. Faute d’un nom finnois ancien, je me suis
-permis de leur donner un nom finnois moderne en les appelant Suomi.
-
-Chapitre XX.
-
-Je fais mon mea culpa pour le périple de l’Afrique. La suite du récit
-m’a réduit à cet expédient. Que les Phéniciens l’aient fait par
-exception, on peut le prouver. Cela n’empêche pas le Périple d’Hannon
-d’être apocryphe, comme on l’a prouvé récemment, et d’être l’œuvre
-d’un romancier scientifique grec, qui l’a écrit comme j’ai écrit les
-Aventures de Magon. Dans ces conditions, je me suis cru autorisé à y
-faire des emprunts.
-
-Chapitre XXI.
-
-L’identité du royaume de Saba et d’Ophir avec la côte sud d’Arabie
-est hors de doute. Les vers qu’Hannon dit à la reine sont arabes ;
-mais le goût des Orientaux a si peu changé en ces matières que je
-n’ai pas hésité à mettre dans la bouche d’un Phénicien du onzième
-siècle avant Jésus-Christ des vers arabes du onzième siècle après.
-
-Illustration : Itinéraire du capitaine Magon.
-
-3122. — IMPRIMERIES RÉUNIES, A
-
-2, RUE MIGNON, 2, PARIS
-
-
-Notes du transcripteur
-
-
-La police utilisée à l'origine ne comportait que le É en matière de
-capitale accentuée. La transcription respecte cet état. En revanche,
-les quelques É manquants ont été ajoutés.
-
-Certains points de fin de phrase étaient manquants. Ils ont été
-ajoutés.
-
-Pour des raisons de mise en page, les notes de bas de pages ont été
-portées en fin de chapitre, avec le changement de numérotation en
-conséquence.
-
-Nombre d’images étaient à l’origine insérées au milieu de paragraphes
-et ne pouvaient, compte tenu des possibilités de mise en page du
-support de destination, être remises à leur emplacement d’origine. Il
-a donc été décidé de placer ces images le plus près possible de la
-scène qu’elles décrivent.
-
-Quelques coquilles ont été corrigées :
-
- Il me livrèrent → Ils me livrèrent / chap 8
- un plus rouge → un peu plus rouge (mot oublié) / chap 11
- des maux sauvages → des animaux sauvages / chap 11
- vi joignant aux murs →la joignant aux murs chap 12
- je suis de son alas → je suis de son avis / chap 12
- pour un autre fois → pour une autre fois / chap 14
- tu me les a fait ramasser → tu me les as fait ramasser / chap 12
-
-*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES AVENTURES DU CAPITAINE
-MAGON ***
-
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-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
-
-Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of
-computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
-exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
-from people in all walks of life.
-
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
-goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg-tm and future
-generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
-www.gutenberg.org
-
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
-U.S. federal laws and your state's laws.
-
-The Foundation's business office is located at 809 North 1500 West,
-Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up
-to date contact information can be found at the Foundation's website
-and official page at www.gutenberg.org/contact
-
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without
-widespread public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine-readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
-DONATIONS or determine the status of compliance for any particular
-state visit www.gutenberg.org/donate
-
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
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-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-
-Please check the Project Gutenberg web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations. To
-donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
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-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works
-
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
-volunteer support.
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-Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
-the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
-necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
-edition.
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-Most people start at our website which has the main PG search
-facility: www.gutenberg.org
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-This website includes information about Project Gutenberg-tm,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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