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-The Project Gutenberg eBook of Récits marocains de la plaine et des
-monts, by Maurice Le Glay
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you
-will have to check the laws of the country where you are located before
-using this eBook.
-
-Title: Récits marocains de la plaine et des monts
-
-Author: Maurice Le Glay
-
-Release Date: August 29, 2022 [eBook #68865]
-
-Language: French
-
-Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team
- at https://www.pgdp.net (This file was produced from images
- generously made available by The Internet Archive/Canadian
- Libraries)
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK RÉCITS MAROCAINS DE LA
-PLAINE ET DES MONTS ***
-
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-
-
- MAURICE LE GLAY
-
- Récits Marocains
- de la Plaine
- et des Monts
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- BERGER-LEVRAULT, ÉDITEURS
- NANCY-PARIS-STRASBOURG
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-QUATRIÈME ÉDITION
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-A LA MÉMOIRE
-
-D’EDOUARD DE BILLY
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-
-Les Mendiants
-
-
-A Rabat de la Victoire, _Rbat el Feth_, la mosquée Djama el Kebir occupe
-l’angle de la rue Souiqa et de la voie plus large qui mène à Bab Chella.
-
-La mosquée est un vaste bâtiment que la présence d’un chrétien ou celle
-d’un juif n’a jamais souillé. Elle a une entrée sur chaque rue et les
-portes en sont constamment ouvertes à la dévotion des fidèles.
-
-Quand les Français eurent introduit un peu d’ordre dans l’administration
-des habous[1], la remise en état de la mosquée fut une des belles
-dépenses facilitées par ce budget régénéré. Et, à la demande des bonnes
-gens de Rabat, les entrées furent garnies de vastes boiseries formant
-écran qui protègent aujourd’hui le sanctuaire contre tout regard impur
-quand les portes s’ouvrent. Cette précaution était absolument nécessaire
-en raison du nombre croissant des gens appartenant à toutes les races
-chrétiennes qui passent continuellement dans ces rues.
-
- [1] Habous, fondations pieuses.
-
-Une latrine infecte se trouve dans Souiqa, juste en face de l’entrée de
-Djama Kebir. Comme tous les établissements du même genre, cette latrine
-est de fondation pieuse; les habous régénérés y jettent aujourd’hui des
-produits chimiques opportuns et y amènent des eaux qui sont habous
-aussi. Le marché des peaux et le travail du cuir achèvent de donner à
-Souiqa une inexprimable odeur qui surprend les profanes, mais à
-laquelle, somme toute, on s’habitue très vite. Près de l’autre porte,
-sur Bab Challa, dans l’épaisseur du noble mur de la mosquée, est ménagée
-une niche formant boutique dont le plancher couvert d’une natte est à
-cinquante centimètres au-dessus de la rue.
-
-Là gisent sur leurs derrières, à des heures imprécises de jours
-incertains, un, deux ou trois adoul qui doucement somnolent, causent des
-choses de l’empire, égrènent des chapelets et parfois aussi écrivent sur
-leurs genoux des actes judiciaires, consignent, pour leur donner force
-en justice, les déclarations vraies ou fausses des plaideurs. Tout cela,
-jours et heures de travail, nombre des fonctionnaires et leur rôle et
-leur utilité ne semblent avoir pour loi qu’une douce fantaisie. Et si
-dans cette appréciation le conteur sceptique se trompe, qu’on lui
-pardonne, car Dieu seul est le plus savant en ces choses et en toutes
-les autres, qu’Il soit béni et exalté, amen!
-
-Les adoul sont des gens graves, de mœurs douces, sinon pures. Ils sont
-bien habillés et propres. Ils ne se hissent pas dans leur logette, comme
-les boutiquiers de Souiqa, à l’aide d’une corde pendant du plafond. Dès
-que l’un d’eux paraît, le tapis de feutre sous le bras gauche, surgit,
-on ne sait d’où, un homme muni d’un petit escabeau qui permet aux pieds
-prudents de l’adel d’amener leur maître dans la boutique. Puis l’homme à
-l’escabeau rentre dans la foule jusqu’à ce que vienne un autre adel, ce
-qui n’est jamais certain.
-
-En tout cas, dans leur logette quand ils y sont, à leur travail s’il en
-est, les hommes de loi ont une sérénité extrême, malgré le bruit intense
-de la rue, sous les effluves chloridrés de la latrine mêlés aux relents
-de basane et du filali.
-
-Or un jour qu’ils étaient tous trois réunis attendant qui ou quoi, peu
-importe, une femme, une pauvresse, vient s’asseoir contre le mur auprès
-de la _béniqa_. Cet endroit évidemment, en raison des gens qui passent,
-lui avait plu pour exercer son métier. Elle était jeune encore; sa
-figure avait des traits réguliers; sa personne et ses nippes étaient
-sales. Contre son sein nu, sur son giron, un petit enfant montrait aux
-passants deux petites fesses rouges ou un ventre ballonné. Et la femme
-qui avait une voix timbrée entonna sa complainte qu’elle répéta sans
-cesse jusqu’au soir et pareillement tous les jours qui suivirent:
-
-_Man iatini tamen khoubza ala sidi Abdelqader ben Djilali!_ Qui me
-donnera de quoi acheter un pain au nom de Sidi Abdelqader ben Djilali?
-
-Les adoul ne manifestèrent aucune surprise, aucun dépit du surcroît de
-tapage, de la lancinante et triste clameur qui chaque minute
-retentissait si près d’eux.
-
-Sans même chercher à voir l’être humain qui poussait cette plainte, l’un
-d’eux, dès le premier cri, répondit machinalement:
-
---_Allah isahel!_ Que Dieu aide!
-
---_Allah ijib!_ Que Dieu donne!--fit le second adel.
-
---_Allah inoub!_ Que Dieu supplée!--dit le troisième.
-
-Les musulmans ont une admirable patience à l’égard des pauvres. Jamais
-il ne leur arrivera de se fâcher de leur présence ou de paraître
-incommodés de leur obstination. Comme idée, c’est très beau et il faut
-reconnaître que l’administration française, malgré bien des
-inconvénients, a respecté cette touchante coutume. Il est peu de villes
-au Maroc où le paupérisme criard, malsain et repoussant soit aussi
-heureux qu’à Rabat, séjour normal du Sultan et siège du Protectorat.
-
-De nombreux jours s’écoulèrent au long desquels la mendiante clama sans
-trêve son appel aux passants. Plus exacte que les adoul, elle arrivait à
-son poste le matin et ne le quittait que fort tard dans la soirée. Elle
-variait peu sa complainte, se bornant, quand baissait le jour, à
-solliciter de quoi acheter une bougie. Car les pauvres en ce pays ont
-coutume de signaler à la charité ce dont ils ont besoin.
-
-Puis la femme disparut. Les adoul dans leur for intérieur--car ils ne
-parlaient jamais de la mendiante--s’étonnèrent de ne plus entendre le
-lamento familier. Un autre pauvre étant venu s’asseoir auprès de leur
-logette, un des hommes de loi se pencha un peu hors de la béniqa et dit
-au nouveau venu que la place était prise et qu’il lui fallait s’en
-aller. Ce geste de l’adel peut paraître singulier; il est pourtant bien
-conforme à l’esprit mograbin. La femme dont personne n’avait contesté
-l’installation en cet endroit avait par sa persistance créé _l’aada_,
-l’habitude qui devient un droit de jouissance par le fait même de sa
-continuité.
-
-La pauvresse d’ailleurs reparut. Elle n’avait plus son petit enfant mais
-il était évident qu’elle en aurait bientôt un autre. Les adoul ne le
-virent point, car ils ne regardaient jamais la femme. Mais ils
-entendirent sa complainte où elle invoquait Dieu _fekkak el ouhallat_,
-celui qui délivre les parturientes et ils lui crièrent du fond de leur
-boutique, et selon leur disposition du moment, que Dieu aide! que Dieu
-supplée! ou bien que Dieu donne! formules faciles et économiques qui
-s’adaptent et répondent à tous les vœux.
-
-Je prie les arabisants distingués qui pourraient lire ces pages de ne
-pas me jeter à la légère des pierres trop lourdes. L’interprétation que
-je donne aux exclamations de mes miséreux n’a rien de classique et vous
-pourriez, Messieurs, m’écraser sous l’amas pesant de vos dictionnaires.
-Mais pour moi les mots ont le sens que leur donne le populaire. Je ne
-fais pas profession de rénover les lettres arabes; encore moins
-saurais-je me joindre aux efforts accomplis pour restaurer l’Islam.
-Laissant à d’autres le soin de ces grandes idées, je dis des choses vues
-de très près, des sentiments étudiés longuement dans toutes les couches
-sociales d’un monde où le sort m’a jeté. Mes pauvres ne parlent pas
-comme on le ferait dans une chaire d’arabe littéral, et, quand ma
-mendiante invoque celui qui _délivre d’un embarras_, j’affirme qu’elle
-pense à son ventre et à l’embarras qu’il lui cause.
-
-Puis un jour il parut que la mamelle de la mendiante était un peu plus
-gonflée et une chose entortillée de chiffons gisait et parfois bougeait
-dans son giron. Et la complainte se modifia.
-
---_Ya el Moumenine_, ô croyants! disait la femme; ô enfants bien nés,
-vous qui respectez vos parents! qui nous donnera de quoi acheter un
-pain? Celui-là n’a pas de crainte qui se réclame de Sidi Abdelqader Ben
-Djilali.
-
-Et les adoul comprirent qu’il y avait un musulman de plus sur cette
-terre. _Allah ou akbar!_ proférèrent-ils alors du fond de leur boutique
-pour glorifier dans ses œuvres Dieu, maître des mondes, qui n’a pas été
-engendré, qui n’a pas d’associé, Allah clément et miséricordieux!
-
-Puis un autre jour un homme vint et s’assit auprès de la pauvresse.
-C’était un grand et beau mendiant plein de science mendigote et de
-vigueur.
-
---Que Dieu te soit en aide, dit-il à la femme qui répondit:
-
---En aide à moi et à toi!
-
---Nous sommes fatigués, reprit l’homme; je n’ai pas laissé d’invoquer
-tous les saints de l’Islam. Les musulmans ne sont plus des musulmans. Il
-n’y a pour nous faire l’aumône que ces chrétiens et les mécréants.
-
-Sa mauvaise humeur ainsi exhalée, il causa posément avec la femme. Il
-l’avait plusieurs fois remarquée en passant et quelque méditation du
-génie de son espèce l’incitait à s’approcher d’elle.
-
---Es-tu donc Qadiriya, lui dit-il, que tu invoques tout le temps Si
-Abdelqader?
-
---Non, j’ai appris ce nom, je ne sais pas quel est ce saint, répondit la
-femme.
-
---C’est un très grand saint, dit l’homme, que Dieu soit satisfait de
-lui! Mais dès lors qu’il ne s’agit pas pour toi d’un vœu spécial, tu
-ferais mieux, dans cette ville où il y a tant d’étrangers, d’invoquer
-les saints qui les intéressent.
-
---Qui donc me les ferait connaître? dit la femme.
-
---Moi, si tu veux.
-
---Que Dieu te récompense!
-
---Ainsi, vois ce groupe qui stationne là-bas devant une boutique de
-chrétien. Regarde l’air gauche de ces grands et forts hommes. Ils ont
-des djellabas blanches de laine tissée sous leurs tentes et tous un bout
-de rezza entortillé autour de la tête et dont un pan cache le haut du
-crâne. Ils se tiennent entre eux par un coin de leur vêtement; ils ont
-peur de se perdre; ils sont curieux et affairés comme des chacals qu’on
-aurait invités dans un douar. Ce sont des Chleuhs du Djebel Fazaz dont
-la tribu n’est sans doute pas soumise aux Français. Aussi ne sont-ils
-pas à leur aise. Ils ont de l’argent, ils sont dépaysés. Ne leur parle
-pas de Si Abdelqader ben Djilali... essaye plutôt l’Ouazzani... dis
-comme moi d’ailleurs.
-
---Au nom de Moulay Abdallah Chérif, au nom de la maison qui est notre
-caution! glapit le mendiant[2].
-
- [2] Dar ad domana.--Maison de la garantie, de la caution, nom que l’on
- donne à la famille d’Ouazzan.
-
-Le groupe des Berbères s’avançait, bousculé par les passants pressés
-dont il ne savait pas se garer. L’appel au nom de la famille d’Ouazzan
-ne parut pas les intéresser.
-
---Ils sont de la montagne tout à fait, dit l’homme, ils ont peu de
-religion; il faut tomber juste sur leur marabout à eux.
-
---Ala Sidi el Ghali ben el Ghazi, cria le meskine.
-
-Le petit groupe s’était arrêté net et chacun regardait prudemment du
-côté où était venue l’invocation au marabout vivant de leur tribu.
-
---Je m’en doutais, ce sont des Zaïane, fit le mendiant, tu vas voir.
-
-Et tout à l’affilée il dégoisa, avec l’accent montagnard, les noms de
-tous les personnages religieux susceptibles d’intéresser ces Berbères.
-
---Au nom de Sidi Mahdi, et au nom de Sidi Khiri en Naciri, et au nom de
-Sidi Ali Amhaouch.
-
-A telle enseigne que les étrangers en fraude se crurent découverts et
-tout de suite se mirent à délibérer. Le plus urgent leur parut de clore
-en la payant cette bouche indiscrète. Ils s’étaient accroupis tous en
-rond autour de l’un d’eux qui devait être le trésorier de la bande.
-Celui-ci fouilla dans une djebira et sortit quelques pièces, sous les
-yeux soupçonneux de ses compères. Puis, la décision prise et l’aumône
-faite au giron de la femme, ils se perdirent dans la foule.
-
---Étonnant! dit la pauvresse, trois roboa! ils sont bien riches, ces
-hommes!
-
---Non, dit le mendiant, mais ils ont eu peur. N’exagère pas d’ailleurs
-la fréquence de ces aubaines. Dieu a béni notre rencontre, voilà tout;
-qu’il soit loué!
-
---Tu es très savant, dit la femme; que faut-il crier pour ces musulmans
-bien habillés qui viennent?
-
---Tu peux leur dire ce que tu voudras, ils ne te donneront rien. Ce sont
-des commerçants riches d’ici qui vont à la prière. Regarde plutôt pour
-ton instruction ces gens du Sous. Ce sont des Chleuhs aussi, mais pas
-les mêmes que ceux de tantôt. Ils sont tous de taille moyenne, leur
-visage est un peu jaune.
-
---Et ils ne sont pas vêtus comme les autres, dit la pauvresse.
-
---En effet, reprit l’homme, ils ont chacun une pièce au moins de leur
-vêtement empruntée aux chrétiens, qui la veste, qui le pantalon, et ils
-ont des souliers munis de clous.
-
---Ils ne vont donc pas à la mosquée? demanda la mendiante.
-
---Ils n’y pensent guère. Ils excellent à travailler avec les chrétiens.
-Ce sont les frères de race de tous les _boqqala_, de tous les _attar_,
-de tous les petits marchands de la ville. Ils donnent d’ailleurs très
-volontiers aux pauvres, ajouta le mendiant en ramassant le sou jeté par
-un des Chleuhs sur le mouchoir que l’homme en s’installant avait étalé
-devant lui.
-
---Tiens, voilà des fellahs Zaers, avec leurs ânes; ils sont dégourdis,
-ceux-là... ils sont ici chez eux... Ala Moulay Bou Azza! cria-t-il à
-l’adresse de ces paysans.
-
-Ceux-ci tout à leurs affaires disparurent sans s’occuper des mendiants.
-Mais un personnage qui avait une prestance imposante et bénisseuse
-passait, suivi de deux domestiques. Il dit à haute voix vers l’homme:
-
---Tais-toi, serviteur d’un mécréant!
-
---Pourquoi cette injure? demanda la pauvresse.
-
---Ce sont des choses qui arrivent, dit le mendiant; celui-ci est un
-chérif Kittani. Ce sont des orgueilleux... Il y a une vieille haine
-entre eux et ceux de Moulay Bou Azza. Il m’a entendu prononcer ce nom,
-ça l’a mis en colère. Mais nous invoquons tous les saints sans nous
-occuper de leurs querelles. Dans mon métier il m’en arrive bien
-d’autres!
-
---Quel est donc ce métier? dit la femme.
-
---Je mendie aux portes des maisons... c’est beaucoup plus difficile que
-de parler aux passants dans la rue. Il te suffira, en somme, de quelques
-leçons pour tout savoir.
-
---_In cha’llah_, si Dieu veut! fit la mendiante.
-
---Mais une longue pratique permet seule de connaître ce qu’il faut dire
-au joint d’une porte fermée pour attendrir les habitants de la demeure.
-Ce sont les femmes qui nous entendent; elles sont capricieuses et elles
-ont aussi des attachements particuliers, parfois tout à fait
-déconcertants, pour des saints qu’on ne pourrait jamais imaginer. Rien
-qu’à Rabat et Salé il y a plus de cent _seyid_. Comment s’y reconnaître?
-Aussi, à la longue, j’en viens à ne plus invoquer qu’Allah!
-
---Ala Karim el Kourama! au nom du plus généreux des généreux! cria le
-mendiant interrompant un moment sa leçon pour penser aux affaires.
-
-La femme clamait après lui et, pendant quelques instants, leurs deux
-voix alternées résonnèrent en cadence rapide dans le brouhaha de Souiqa.
-
---Au plus généreux des généreux! Dieu!
-
-Ce que vous faites est pour Dieu! Dieu!
-
-Qu’Allah fasse miséricorde à vos géniteurs! Dieu!
-
-Une aumône au nom de Dieu! Dieu!
-
-Au nom de celui qui secourt les créatures! Dieu!
-
-Au nom de celui qui nous est cher! Dieu!
-
-Au nom de l’envoyé de Dieu! Le Prophète!
-
-Comme passait un groupe de femmes voilées conduites par des esclaves, le
-mendiant à la coule entama:
-
---Au nom de ce qu’elles ont dorloté, de ce qu’elles ont allaité, de ce
-qu’elles ont chéri, de ce qu’elles ont gâté!
-
-Et, sur le geste discret d’une opulente matrone, l’aumône tomba des
-mains d’un esclave.
-
---Imagine-toi, reprit l’homme, lorsque tous deux furent fatigués d’un
-quart d’heure de supplication épileptique, imagine-toi qu’un jour,
-épuisé d’avoir crié devant des portes closes, énervé, fourbu, ne sachant
-plus que dire, je gémissais des phrases incohérentes. Il m’arriva à une
-dernière station d’en appeler au sultan des saints, Sidi Ahmed Tijani.
-Entendant venir, je répétais l’invocation, lorsque tout à coup la porte
-s’ouvrit et une vieille m’asséna un grand coup de bâton en me criant:
-«Le Sultan des saints, c’est Allah! ce n’est pas Sidi Ahmed Tijani!» Je
-te demande un peu de quoi les femmes vont se mêler! Elles n’ont pas
-assez de tous leurs saints de la ville et du dehors et les voilà qui
-s’occupent de Dieu! Celle-là avait raison, d’ailleurs, j’en conviens.
-
-Puis il reprit sa furieuse kyrielle d’invocations. La femme se joignait
-à lui en écho de plus en plus stylé.
-
---Sais-tu, dit l’homme quand ils durent s’arrêter faute de souffle,
-sais-tu qu’ensemble nous pourrions faire de bonnes recettes? Toi tu
-garderais ta place bien choisie; j’irais moi mendier aux portes; je
-t’enseignerai tout ce qui t’est nécessaire; sais-tu cela?
-
---Dieu le sait mieux que moi, répondit la pauvresse.
-
---Cet enfant gras que tu avais naguère, tu ne l’as plus?
-
---On me le prêtait, je l’ai rendu, dit la femme.
-
---Et ce petit que tu as maintenant?
-
---Ce fut écrit et je l’ai enfanté.
-
---Il n’y a de force et de puissance qu’en Dieu très haut et sublime! dit
-l’homme sentencieux et discret. Quelle est ta tribu, femme?
-
---Je ne sais, dit-elle; j’ai grandi dans la maison de Sidi Kebir, l’alem
-de Fez. C’est une maison pleine de monde. Le maître avait plusieurs
-femmes et, parce qu’il m’embellit, il y eut de grandes querelles. Pour
-avoir la paix, il me maria à un de ses esclaves. Celui-ci fut tué par
-des Beni M’tir un jour qu’il revenait de la forêt d’Azrou avec des mules
-chargées de bois. Abandonnée aux méchancetés des femmes, je me suis
-sauvée et suis allée me réfugier chez un chrétien. Le maître m’a
-réclamée; il y a eu des discussions au cours desquelles il fut obligé
-d’avouer au qadi que j’étais _horra_, qu’il n’avait aucun papier
-prouvant que j’étais son esclave. Alors le chrétien m’a gardée et fait
-travailler chez lui. Il voulait m’avoir, mais j’ai été à son domestique,
-musulman comme moi. Puis il y a eu des choses terribles auxquelles je
-n’ai rien compris; on a fait une sorte de Djihad. Mon compagnon a tué
-son maître le chrétien, puis il est parti au pillage et je ne l’ai plus
-revu. Je m’étais jointe en attendant aux femmes qui poussaient des
-youyous sur les terrasses. Tout le monde était content, on excitait les
-moujahidine. Puis les chrétiens sont venus plus nombreux, le canon
-passait sur les maisons de Fez. Tout le monde s’est caché; les voisins
-m’ont chassée, parce qu’ils savaient que j’avais vu tuer le chrétien et
-ils craignaient que les soldats ne me trouvent chez eux. J’ai erré
-pendant trois jours, affolée par tout ce que je voyais et tourmentée de
-faim. Un autre chrétien m’a trouvée évanouie, m’a soignée et m’a fait
-travailler chez lui. Il aimait la _harira_[3]; je lui en faisais, mais
-il la mangeait le soir et non le matin. Comprends-tu cela, toi? Presque
-tout de suite d’ailleurs il est parti pour Rabat avec un convoi. Il m’a
-mise sur une des voitures avec des _Madame Sénégal_ qui tout le temps
-m’effrayaient en indiquant par signes qu’on allait me couper la tête.
-Mais le conducteur était musulman algérien. En arrivant ici, près de
-l’oued, il a abandonné la voiture et nous nous sommes sauvés tous les
-deux la nuit. Nous avons vécu ensemble; c’était un souteneur et un
-ivrogne; il a disparu et je suis restée seule avec Dieu.
-
- [3] Soupe marocaine qui se prend comme petit déjeuner.
-
---Sa gloire seule est durable, dit le mendiant. Si tu voulais, je
-t’épouserais et nous ferions à deux le métier, s’il plaît à Dieu.
-
---S’il plaît à Dieu, dit la femme parce qu’il fallait ainsi répondre,
-cette forme rituelle de politesse lui donnant d’ailleurs le temps de la
-réflexion.
-
---Mon désir est un vrai mariage, dit-elle.
-
---Un vrai mariage, oui, c’est entendu.
-
---Alors je suis consentante, dit la femme. Tu connais un qadi?
-
---Il est là à côté, dit l’homme, en montrant la béniqa des hommes de
-loi; ce ne sont encore que des adoul, mais c’est assez pour nous,
-malheureux.
-
---Et s’il faut payer quelque chose? dit la pauvresse.
-
---Viens, et laisse-moi faire; qui flatte paie, tu vas voir.
-
-Et, se levant, le mendiant vint se planter devant la boutique. La femme
-se mit debout elle aussi et, tenant son petit d’une main, elle se
-couvrit de l’autre le visage avec son haik.
-
---Il n’y a de Dieu que Dieu, dit le mendiant au seuil de la béniqa.
-
---Et notre Seigneur Mohammed est l’envoyé de Dieu, répondirent en chœur
-les adoul désœuvrés et somnolents.
-
---Certes, Monsieur le Qadi,--proféra l’homme en s’adressant au
-personnage qui siégeait dans le fond de la boutique et qui devait être
-le plus important des trois,--certes, j’ai résolu d’épouser cette femme.
-Illustres jurisconsultes, lumières éclatantes de la Justice respectée,
-nous sommes des gens craignant Dieu et pauvres. Je l’épouserai avec une
-dot en bon musulman. Que Dieu fasse miséricorde à vos parents! Je lui
-reconnais trois douros un quart, que Dieu vous impartisse sa
-bénédiction! et aussi ses vêtements et aussi son petit enfant, que Dieu
-prolonge votre vie pour le soulagement des affligés, savants insignes!
-
-Les adoul impassibles échangèrent des regards lassés et leurs trois
-têtes se rapprochèrent comme pour une consultation; mais déjà ils
-s’étaient compris sans rien dire. Pourquoi pas, après tout? fut la
-conclusion de leur pensée commune, confirmée par une satisfaction qui
-leur vint d’avoir œuvre à faire.
-
---Certes, ô Messieurs, continuait le mendiant, un petit papier, un tout
-petit bout d’acte suffira pour des gens pauvres comme nous sommes. Nous
-le prendrons en passant; à votre aise, Messieurs les jurisconsultes,
-vous êtes la lumière de l’Islam, vos enfants...
-
-Mais les trois personnages, les mains ouvertes devant eux comme s’ils
-lisaient dans un livre, récitaient déjà la _fatiha_ qui consacre les
-accords importants. Le mendiant empoigna la femme d’une main vigoureuse
-et la fit poster à côté de lui pour que les saints effluves de la parole
-sacrée lui parviennent à elle aussi... Puis ayant congrûment remercié
-les notaires, le mendiant s’éloigna et la pauvresse le suivit
-modestement. Et tandis que les adoul retombaient dans la quiétude,
-l’homme et la femme portant son petit gagnèrent le grand enclos où
-l’herbe monte sur des tombes et qui s’étend, pour longtemps protégé
-contre la rage des bâtisseurs, entre la mosquée blanche et le rempart
-terreux. Le mendiant y avait creusé sa niche, dans l’angle d’un bastion,
-à même le mur épais.
-
-Le malin compère vivait là tranquille, à l’abri des chrétiens importuns,
-sous la double protection des Monuments historiques, qui ont _classé_ la
-vieille enceinte, et de l’administration des habous, gardienne jalouse
-du terrain. L’homme et la femme entrèrent dans le réduit et derrière eux
-tomba le rideau en toile de sac qui le fermait.
-
---Bénédiction et bonheur! dit alors le mendiant.
-
---Amen! dit la mendiante.
-
-
-
-
-Itto, mère de Mohand
-
-NOUVELLE
-
-
-Depuis une semaine la colonne opérant au sud du Dir n’avait pas vu un
-ennemi. Deux forts coups de boutoir, l’un vers le sillon du Tigrigra,
-l’autre vers l’Adrar pierreux des Aït Ourtindi, avaient frappé dans le
-vide. Et l’on vint réoccuper le camp des Aouinettes où la troupe se
-reposait et d’où l’on pouvait effectuer très vite le ravitaillement sur
-El Hajeb sans être obligé de quitter le plateau et de marquer un recul
-même momentané.
-
-Une pluie glaciale mêlée de neige avait commencé la veille et accompagna
-la colonne jusqu’à son campement où chacun s’installa, sous une averse
-brutale, à sa place accoutumée.
-
-L’endroit convenait parfaitement à sa destination. Un mouvement de
-terrain en forme de fer à cheval dominait suffisamment le pays et
-entourait une petite vallée où coulait une source abondante. Tout le
-convoi et la cavalerie trouvaient place dans ce sillon et s’abreuvaient
-au ruisseau. La troupe garnissait la crête enveloppante derrière des
-épaulements de terre et de rocaille. Un mur plus important fermait la
-vallée entre les deux extrémités du fer à cheval. Sur une de ses
-branches se dressaient la tente du chef de la colonne, puis celles des
-officiers de l’état-major. Ceux-ci logeaient deux par deux pour diminuer
-les impedimenta d’une troupe qui devait passer vite et partout.
-
-L’une de ces tentes, proche de celle du chef, abritait les officiers
-dits «des renseignements», et guides politiques de la colonne en
-opérations.
-
-On en avait pris deux parce que l’affaire était importante et que les
-connaissances de ces hommes sur le pays et ses habitants se complétaient
-efficacement.
-
-L’averse avait cessé; le nuage était descendu au ras du sol, plongeant
-le camp et le plateau dans un brouillard intense et glacé.
-
---La pluie, dit Dubois, est peut-être, d’après le dicton, le repos des
-militaires en garnison, mais elle est bien pénible pour le troupier qui
-jambonne à ces altitudes. On a, pour se consoler de tant d’effort,
-l’espoir qu’une partie au moins du problème est résolue. L’ennemi a
-reculé et la ligne d’étapes de Rabat à Fez est dégagée. Il nous faudra
-maintenant aller plus loin pour casser les groupes de dissidents.
-
---Ce n’est pas démontré, dit Martin; le vide même où gravite depuis huit
-jours cette colonne m’intrigue. Nous ne sommes pas ici chez des gens
-qui, comme ceux de la plaine, font un petit baroud d’honneur et se
-soumettent. Nous opérons dans une contrée où tout est rude, depuis le
-climat jusqu’au cœur des hommes, et où le guerrier possède une capacité
-d’offensive exceptionnelle. N’avez-vous pas remarqué qu’aucun de nos
-émissaires n’est revenu?
-
---Si nous étions dans le bas pays, fit Dubois, je penserais volontiers
-qu’ils prennent le thé bien à l’abri chez l’adversaire, mais ici nous
-devons plutôt craindre qu’ils ne soient bloqués quelque part ou égorgés
-froidement.
-
---Froidement est le mot, dit Martin en revêtant son manteau. Moi, mon
-cher, je vais jusqu’au douar du caïd Driss, notre ancien et je crois
-toujours fidèle jalon politique. Je vais aux nouvelles dont l’absence
-nous intrigue et nous gêne... pour cette raison même que notre rôle est
-d’en recevoir, sinon d’en donner. Vous m’obligerez en veillant à ce que
-nos émissaires, s’ils reviennent, ne soient pas canardés par les
-avant-postes.
-
-Martin fit détacher son cheval et partit suivi d’un mokhazni. Il avait
-une lieue à parcourir vers le nord pour gagner le douar, l’unique douar
-resté soumis. Il perdit un quart d’heure à retrouver dans le brouillard
-un petit ruisseau qu’il savait devoir le guider jusqu’aux labours du
-clan. Puis il entendit du bruit dans un fond. C’était un convoi venant
-d’El Hajeb qui avait quitté la piste et restait en panne dans le nuage.
-
-Martin aida l’officier à retrouver son chemin, puis il reprit son
-ruisseau et tout à coup tomba sur le douar. Il se fit reconnaître de la
-voix, et entra dans l’enceinte par une baie dont des femmes écartèrent
-la herse d’épines.
-
-Le douar était en état de défense, la zeriba doublée d’un mur en pierres
-plus haut qu’un homme, le troupeau ramassé dans le _tit_, le personnel
-alerté. Mais il n’y avait là que des vieillards et des femmes. On ne se
-voyait pas d’une tente à l’autre: alors les habitants s’appelaient
-constamment; des chiens, au dehors, hurlaient sans relâche. Les
-_iarrimen_, les hommes étaient sortis avec le caïd, laissant les vieux
-qui, farouches, tournaient le long du mur, le fusil ou le couteau à la
-main, gardant les femmes, les petits.
-
-«Voilà, se dit Martin, des gens qui attendent une attaque.»
-
-On finit par trouver un notable qui parlait arabe: le caïd battait
-l’estrade, expliqua-t-il, avec les hommes et l’avait laissé, lui, pour
-commander le douar.
-
---Donne-moi un guide pour retrouver le chef, dit Martin.
-
-L’homme appela un jeune garçon qui s’accrocha au poitrail du cheval, et
-le petit groupe dirigé par l’enfant rentra dans le brouillard. Il
-n’était que trois heures après-midi et il faisait déjà presque sombre.
-
-Le caïd Driss apparut tout d’un coup; l’enfant lâcha le poitrail du
-cheval de l’officier et courut s’accrocher à celui du maître. C’était un
-homme de belle stature, dans la force de l’âge mais un peu empâté
-d’obésité. Il disparaissait dans un _selham_ bleu foncé ruisselant de
-pluie; deux fantassins en guenilles couleur de terre tenaient la queue
-de son cheval. Ils portaient les fusils et les cartouches.
-
-En voyant l’officier, le chef rabattit en arrière son capuchon, montra
-son visage très plein et rose qu’encadrait un mince collier de barbe
-clairsemée et salua militairement.
-
---Salut! que Dieu te bénisse! dit l’officier, que fais-tu là, caïd?
-
---Ce que tu fais toi-même, mon cobtan.
-
---Ton pays est bien froid et sombre, on ne voit rien.
-
---Ce qu’on ne voit pas, on l’entend, fit le caïd.
-
---Bien; de quel côté?
-
---Ça monte de Goulib et de Tirza par Tizi Oudad, d’autres par Imzizou;
-on me dit aussi par l’arbre de Mimigam.
-
---Bien; que veulent-ils faire?
-
---Je ne sais pas encore, dit le chef, le camp cette nuit ou mon douar.
-
---Tu n’as pas vu mes émissaires? demanda Martin.
-
---Ne les attends pas; nous en avons trouvé un.
-
---Montre voir, dit Martin.
-
-Un des fantassins se baissa, ramassa quelque chose dans les pierres et
-tendit une tête à l’officier.
-
---C’est Hassou, dit Martin; je donnerai deux cents douros pour sa tente.
-Et vos «yeux» à vous? ajouta-t-il.
-
---Je n’ai dehors que mon neveu et sa mère; où les hommes ne passeraient
-plus, le garçon passera; là où il échouerait, la femme réussira.
-
---Est-ce déjà si serré que cela? demanda Martin.
-
---C’est serré, répondit le caïd, nous cherchons le petit. Toi, va-t’en
-et retourne au camp. Dès que je saurai quelque chose je te préviendrai.
-Moi je reste ici: j’ai vingt selles, trente piétons et j’attends que le
-convoi soit passé, là en bas. Si tu le peux, active sa marche, j’ai hâte
-de rentrer à mon douar.
-
---Rentre alors, le dernier convoi est passé, dit Martin, et merci, caïd!
-
-Le groupe se dissocia et chacun disparut de son côté dans le brouillard.
-
---J’ai pataugé étrangement pour revenir, disait une heure après Martin à
-son camarade; la brume diffuse les bruits du camp qui auraient pu me
-guider. C’est mon cheval qui m’a ramené.
-
-Puis il lui exposa l’effet de sa démarche.
-
-Il était évident que les dissidents préparaient quelque effort, mais,
-comme il était inutile de faire alerter sans raison la troupe qui avait
-besoin de repos, les deux officiers décidèrent d’attendre encore un peu
-la confirmation promise par le caïd avant d’informer le chef de colonne
-de ce qu’ils savaient. La nuit était venue tout à fait.
-
-Après le dîner, chacun s’enferma dans sa tente. Le camp fatigué
-s’endormit. Le nuage avait quitté le sol et la pluie recommença.
-
-Assis sur leurs lits de camp, vaguement éclairés par une lanterne, les
-deux officiers des renseignements faisaient sur leurs genoux des papiers
-administratifs. Ils entendaient la pluie qui cinglait la toile tendue
-et, tout près, le bruit de mâchoire des chevaux broyant placidement leur
-orge. De temps à autre, Dubois allumait à la chandelle un fragment du
-_Temps_ et le laissait brûler, entre les deux lits, sur le sol où les
-cendres s’imprégnant d’humidité formaient peu à peu une flaque de boue
-noire. Il entretenait ainsi sous leur cloche, par un procédé bien connu
-des blédards, une température tout à fait «vers à soie».
-
---Des nombreux services que peut rendre un journal, dit Dubois, celui-ci
-est le plus appréciable...
-
---J’ai classé, dit Martin, tous nos journaux de France suivant le nombre
-de calories qu’ils dégagent. En tête vient...
-
-Une main frappa à petits coups contre la toile qui résonna comme un
-tambour et une voix dit: «Mon cobtan, c’est une femme.»
-
-Dubois, de sa place, délaça le côté porte et soulevant la toile par un
-angle démasqua une ouverture triangulaire. La femme annoncée s’y glissa
-accroupie et considéra les deux officiers.
-
-Elle portait cet âge indéterminable que prend la femme berbère après
-trente ans. Elle avait dû être belle et sa figure amaigrie exprimait une
-grande énergie. Une petite croix bleue tatouée au bout du nez indiquait
-qu’elle appartenait aux Aït Idrassen. Elle était vêtue d’une toile
-drapée, serrée par une corde à la taille. Une énorme épingle au triangle
-d’argent fixait à l’épaule droite le pan supérieur de cette étoffe qui
-plaquait à sa poitrine. Ses jambes étaient, au-dessous du genou, armées
-de guêtres en tissu de laine très serré et bariolé géométriquement de
-bleu et de rouge. Des lambeaux de peau de chèvre la chaussaient. Elle
-était ruisselante, mais n’en paraissait pas incommodée.
-
---Éloigne l’homme, dit-elle en indiquant de la tête le mokhazni qui
-attendait dehors.
-
---Elle parle arabe; c’est une femme de qualité, dit Martin, après avoir
-renvoyé le chaouch.
-
---Elle sent diablement le mouton mouillé, fit Dubois; qui es-tu, femme?
-
---Je suis Itto, mère de Mohand.
-
---C’est la belle-sœur du caïd, dit Martin, elle est veuve et mère du
-jeune homme qu’on attendait.
-
---Pourquoi es-tu venue, femme?
-
-La Berbère avait sorti de dessous son vêtement trempé une lettre qu’elle
-tendit.
-
-Le papier était très mouillé mais lisible et tout moite du contact de la
-chair contre laquelle on l’avait caché. Le caïd annonçait la rentrée de
-son neveu venu par l’Oued Defali, en plaine. Toute autre voie était
-coupée et depuis midi les _Ghouara_, les dissidents, glissaient
-éparpillés, en grand nombre, de toutes les parties du plateau vers le
-camp. L’ordre était chez eux d’un violent effort qui obligerait la
-colonne à rentrer à El Hajeb. Ce recul devait encourager à prendre les
-armes certaines tribus hésitantes de l’arrière-pays. Le caïd terminait
-en exprimant l’espoir que la femme parviendrait à franchir le cercle qui
-peu à peu se refermait sur le camp. Sa traduction achevée, Martin
-considéra la femme dont tout l’être, par l’effet de la chaleur qui
-régnait dans la tente, s’entourait d’une buée de vapeur.
-
---Comment es-tu passée? lui demanda-t-il.
-
---Je me suis jointe aux femmes des Aït Mguild qui suivent les guerriers
-et portent des cartouches; j’ai dit que je venais voir..., c’est notre
-coutume en somme; les hommes avancent très lentement et, à une
-demi-heure d’ici, nous nous sommes mises à nous laver et à jouer dans le
-ruisseau.
-
---Brrr! quelle santé! fit Dubois.
-
---Comme nous parlions trop haut, un homme nous a jeté des pierres pour
-nous faire taire et nous nous sommes dispersées par peur des hommes.
-Moi, je me suis dispersée de ce côté-ci.
-
---A quand l’attaque? demanda Martin.
-
---Lorsque l’orage éclatera; ce sont les femmes qui le disaient.
-
---Il va donc y avoir un orage?
-
---Oui, vers le milieu de la nuit.
-
---Qui commande les Ghouara?
-
---Sidi Raho, répondit la femme. Et se courbant en deux d’un mouvement
-qui, dans sa position assise, dénotait une souplesse singulière, elle
-baisa la terre devant ses genoux. Puis, jugeant sa mission terminée,
-elle fit mine de partir.
-
---On va te donner un abri, dit Martin, tu ne peux courir deux fois ce
-risque...
-
---Fais-moi conduire hors de vos lignes et ne t’occupe de rien, dit la
-femme. Le caïd m’a dit de revenir et le petit m’attend.
-
---Elle n’a peut-être pas confiance dans notre succès, fit Dubois en
-riant quand la femme fut partie, ou bien elle veut voir le combat à son
-aise, en sauvage qu’elle est, du côté qui lui est le plus familier.
-
-Un instant après, le chef de colonne était prévenu de la menace. Des
-ordres rapides furent donnés à l’utilité desquels personne ne crut. Mais
-on obéit, toutes les dispositions furent prises et la veille silencieuse
-commença.
-
-La pluie maintenant se mêlait de neige et par moment de grêle.
-
-Les deux amis rentrés dans leur tente s’allongèrent tout habillés sur
-leurs lits.
-
---Je ne pense pas, dit Martin, qu’il soit opportun de nous coucher.
-
---Moi, je pense, fit Dubois, qu’il faut à ces gens vraiment le diable au
-corps pour sortir de chez eux par un temps pareil. Avez-vous remarqué,
-ajouta-t-il, comme cette Berbère s’inclina pieusement en prononçant le
-nom de Sidi Raho, notre ennemi? Que se passe-t-il dans l’âme de ces
-êtres sauvages? Comment expliquer à la fois cette vénération pour le
-marabout et la démarche de cette femme venant ici nous prévenir, faisant
-pour cela plus d’une lieue sous la tempête et à grands risques?
-
---La messagère du chef, dit Martin, exécute les ordres de son maître.
-Celui-ci lutte avec nous contre Sidi Raho tout en l’aimant lui-même
-beaucoup; il l’avoue mais ne le manifeste pas. Cette femme, sachant
-moins discuter ses sentiments, vous les a laissé voir en un geste qui ne
-manquait pas de grandeur. Des deux côtés de la barricade ces gens sont
-sincères. Ils cherchent instinctivement, comme tous les humains, une
-voie vers un sort meilleur et suivent courageusement celle qu’ils
-croient bonne. Et, dans ces moments de trouble, sans doute souffrent-ils
-beaucoup ceux qui, pour nous suivre, se détournent du vieux chemin, des
-vieilles croyances et des longues affections.
-
-Mais il fait trop froid pour philosopher.
-
---Voici d’ailleurs la tempête qui monte, dit Dubois, c’est l’orage
-annoncé. Évidemment les Berbères vont attaquer notre front ouest qui
-reçoit de face la grêle qu’ils auront, eux, dans le dos.
-
---C’est couru, dit Martin, et vivement il éteignit la lumière, car le
-premier coup de feu venait de retentir.
-
-Il y eut un silence de quelques secondes, puis une autre détonation,
-puis trois ou quatre, et très rapidement la fusillade de l’assaillant
-crépita de tous côtés.
-
-Dubois ouvrit la porte de la tente sur laquelle la grêle fouettée par un
-vent de bourrasque battait un rappel effréné. Le camp semblait mort,
-insensible à la double tempête que le ciel et les hommes déchaînaient
-sur lui.
-
-Et soudain la face ouest, puis très rapidement les autres
-s’illuminèrent. Dans un fracas épouvantable, où fusils, mitrailleuses et
-canons, tout donnait à la fois, le camp ripostait.
-
---Sortons-nous? demanda Dubois.
-
---Je n’en vois pas l’utilité, répondit Martin, et ce serait contraire
-aux ordres reçus: tous ceux qui n’ont pas un rôle dans la défense de
-nuit sont invités à se tenir tranquilles et à ne pas causer de
-«poutrouille». Vous ne courez pas moins de danger dehors que dans votre
-tente où il ne pleut pas, ce qui est appréciable, et, si vous tenez à
-regarder la mort en face, il fait trop sombre, vous ne verrez rien.
-
---Notre rôle est en effet terminé, dit Dubois, nous l’avons rempli en
-avertissant notre chef. Et ne trouvez-vous pas que c’est un remarquable
-assouplissement du système nerveux de rester ainsi inactifs, assis, dans
-cette pétarade?
-
---Nous recevons en effet ici, dit Martin, par ces tirs de nuit mal
-dirigés, plus de balles que les faces mêmes, et voici déjà de fâcheuses
-gouttières dans notre toile de tente.
-
-Un ralentissement se produisit à ce moment dans la fusillade; des cris
-aigus, ces cris berbères bien connus qu’on dirait poussés par des
-enfants, retentissaient, auxquels d’autres plus graves répondirent.
-
---Les voilà qui attaquent la face ouest, dit Martin; ils viennent au
-contact et les nôtres chargent.
-
-Et, malgré tout leur calme, les deux officiers sortirent de la tente
-pour tâcher de distinguer quelque chose de la tragédie qui
-s’accomplissait là-bas, dans l’ombre. Près d’eux passa une troupe
-d’hommes qui couraient ployés en deux. C’était une compagnie tenue en
-réserve qu’un ordre lançait en soutien du front accroché. Puis ce fut
-une autre face dont le feu s’éteignit à son tour; le corps à corps s’y
-engageait et pendant quelques instants on n’entendit plus qu’un sourd
-brouhaha d’où s’élevaient parfois des accents, des cris plus nets et que
-couvrait de temps à autre le claquement d’une mitrailleuse tirant par
-saccades.
-
-Enfin la fusillade reprit partout, marquant et précipitant la retraite
-des assaillants; puis le feu s’éteignit peu à peu et bientôt le camp
-tout entier retomba dans le silence.
-
-Des plantons passèrent, apportant au chef les premiers comptes rendus;
-et l’on vit assez longtemps encore quelques lanternes qui, dans la nuit
-opaque et froide, guidaient des groupes imprécis vers l’ambulance du
-ravin.
-
---Les Berbères sont tombés sur un solide bec de gaz, diront nos
-troupiers, fit Dubois en réintégrant sa tente.
-
---Grâce à Itto, mère de Mohand, dit Martin qui allumait une page entière
-d’un journal du soir. Je serais curieux de savoir si elle a pu rejoindre
-son douar.
-
-La Berbère fut retrouvée le lendemain dans le ruisseau où elle avait
-joué la veille. Une balle lui avait traversé la tête, balle égarée ou
-balle de vengeance, on ne le saura pas.
-
-En tout cas, ce récit écrit peu après l’incident prolongera peut-être le
-souvenir d’Itto, mère de Mohand, qui, probablement sans grande
-conviction d’ailleurs, mourut pour la cause française et ne revit pas
-son petit.
-
-
-
-
-Le Thé
-
-
-«Je crois enfin, Messieurs, répondre au vœu de toute la Chambre en
-adressant son salut à nos braves soldats qui combattent pour la France
-et pour la civilisation, là-bas dans les sables brûlants du Maroc.»
-
- * * * * *
-
-(Applaudissements prolongés. L’orateur en regagnant sa place reçoit les
-félicitations, etc...)
-
-Durant replia le _Journal officiel_ et le posa dans le casier où il
-l’avait trouvé et pris par désœuvrement. C’était un numéro datant de
-trois ans environ et laissé là par quelque prédécesseur. Puis,
-s’approchant du poêle, il le bourra, tisonna un peu et revint s’asseoir
-devant son bureau où l’attendaient des paperasses. Au dehors, la neige
-tombait doucement en grosses floches achevant d’éteindre l’ardeur des
-sables brûlants dont parlait le _Journal officiel_.
-
-Le commandant Durant était depuis longtemps au Maroc où la mobilisation
-l’avait trouvé et retenu dans ce poste du «front berbère». Il avait,
-pour l’aider dans son commandement, le jeune Dubois, officier des
-«renseignements», plein de bonne volonté et de jeunesse et, pour cette
-double raison, objet de l’affection et de l’attention continue de son
-chef heureux de guider son ardeur dans ce pays à peine soumis, peuplé de
-montagnards retors et guerriers.
-
-Depuis la guerre, le lieutenant de l’armée active Dubois se doublait de
-l’officier de réserve Dupont de La Deule, jeune diplomate. Brave jusqu’à
-la folie, ignorant tout du pays, le sachant, mais désireux de
-s’instruire, Dupont avait été pris comme officier adjoint par le chef de
-poste. Celui-ci voulait ainsi tenir en laisse sa fougueuse jeunesse et
-profiter de ce que ce jeune homme s’intéressait au Maroc pour lui donner
-des idées utiles.
-
-Depuis que la neige couvrant le plateau réduisait l’activité extérieure
-aux seules randonnées indispensables, le commandant passait la majeure
-partie de ses journées dans ce bureau contigu à une autre pièce qui lui
-servait de chambre à coucher.
-
-Le bureau était vaste; une sorte d’ameublement indigène assez cossu en
-garnissait un des bouts. A l’autre extrémité, une installation de
-tables, de casiers et de chaises rappelait que le maître de ces lieux
-était un chef chrétien habitué, pour travailler et penser, à s’asseoir
-sur des sièges élevés et non, comme les Marocains, à s’accroupir sur des
-coussins et des tapis, ce qui est une des distinctions essentielles qui
-se peuvent noter entre les deux races.
-
-Ces ameublements voisinaient sans trop de gêne. Les matelas de laine,
-les tapis du coin musulman s’étalaient à l’aise, comme chez eux. La
-rondeur engageante des «fertalat» habitués aux contacts épais de
-postères que n’agite pas la fuite des heures, contrastait avec la maigre
-et geignante structure des sièges de fortune que la trépidante humeur
-des chrétiens, toujours pressés, toujours inquiets, forçait vingt fois
-dans une heure à changer de place.
-
-Un fort poêle, dû à l’ingéniosité de quelque légionnaire, chauffait
-indistinctement les deux parties de la pièce, tant la française que la
-marocaine. Et tout cet ensemble de choses disparates, réunies mais non
-mélangées dans une chambre de commandement, symbolisait assez bien cette
-«loyale collaboration de tous les instants» où se confondent, dans les
-discours officiels, l’administration du Makhzen et l’énergie rénovatrice
-du Gouvernement protecteur.
-
-Au jeune Dupont de La Deule qui s’étonnait de la promiscuité en ce
-bureau des deux ameublements, Durant avait donné cette explication:
-
---Pour ma part, je m’accommoderais fort bien du coin musulman, et je
-vous avoue qu’il m’arrive souvent de méditer étendu sur ces coussins
-dont la souplesse rend infiniment plus délectable la cigarette des
-heures d’ennui. Mais je commande ici à des soldats qui ne doivent
-concevoir leur chef qu’à cheval à leur tête, ou à son bureau en train de
-dicter des ordres ou d’entendre des rapports. Ces soldats coûtent cher à
-la «Princesse», à notre douce princesse lointaine. Il faut qu’ils
-fassent le maximum de travail dans le minimum de temps. Je ne puis leur
-donner des ordres que j’aurais conçus en me vautrant sur des poufs. Il
-m’a toujours paru que l’exécution de ces ordres en souffrirait. Et c’est
-pour cette raison que moi, qui habite et sers mon pays depuis si
-longtemps en terre musulmane, je me suis toujours défendu de prendre les
-coutumes indigènes, malgré tout ce qu’elles ont d’attrayant. Nous ne
-sommes pas une race accroupie, et j’ai cette intuition que nous ne
-saurions, sans perdre notre supériorité sur ce peuple, adopter sa façon
-de vivre et ses méthodes de travail.
-
-Malgré tout son agrément, ce n’est donc pas pour moi ni pour vous, jeune
-homme, que j’ai réuni dans un coin de mon bureau cet ameublement et ce
-décor indigènes. Appelé par mes fonctions à traiter longuement, avec les
-chefs du pays, d’affaires pour eux très compliquées, je leur offre,
-pendant les heures où je les tiens, un accueil et des commodités qui
-leur font plaisir et les incitent à m’écouter patiemment. Mettez-vous à
-la place de tel de ces hommes qui aura fait quarante kilomètres à cheval
-par des sentiers de montagne pour venir parler avec le chef roumi et qui
-se verrait imposer le supplice de la chaise branlante? Soyez persuadé
-que cet indigène, préoccupé de garder son équilibre sur ce siège nouveau
-pour lui, écoutera mal et répondra sans aucune sincérité. Il sera
-furieux parce qu’il se sentira ridicule. Tout autres seront ses
-dispositions et l’effet produit par mes paroles si mon interlocuteur
-indigène est à son aise chez moi; notre politique, notre action sur ces
-gens seront d’autant plus efficaces que la maison du «hakem», du chef
-français, leur paraîtra plus aimable.
-
-Au jeune Dupont qui objectait que ces indigènes devraient tôt ou tard
-s’habituer à nos usages et même les adopter, le chef de poste avait
-répondu:
-
---Le moment n’est pas propice à faire sur ce point leur éducation. On se
-bat en France, ils le savent, et les moyens militaires manquent un peu,
-vous en conviendrez, pour les tenir dans l’obéissance. Ces gens nous
-couvrent du côté de la montagne contre les peuplades mal connues qui y
-vivent et que tente continuellement la superbe proie des riches plaines
-du Nord. Et tout ce que je peux faire de mieux, pour le moment, c’est de
-les empêcher de partir en dissidence. Je leur apprendrai plus tard à
-s’asseoir sur des chaises.
-
-Ce jour-là, dans son nid d’aigle, le commandant Dubois avait quelques
-sujets de préoccupation. Il comparait mentalement les instructions qu’il
-avait reçues et la situation politique de son poste telle qu’elle lui
-apparaissait. Ces instructions disaient, d’ailleurs, des choses très
-justes... Garder le contact avec les populations de l’arrière-pays...,
-maintenir dans le devoir le rideau de tribus soumises récemment et qui
-couvrent nos lignes..., observer la plus grande prudence dans les
-mouvements de troupe..., pas d’engrenage..., ne compter sur aucun
-renfort.
-
-Les nouvelles qu’il avait du pays environnant répondaient assez mal au
-postulat officiel. Les tribus de montagne s’agitaient et pesaient sur
-les fractions soumises de couverture. Celles-ci, tant que la neige
-épaisse avait blanchi les monts, s’étaient tenues tranquilles, avaient
-protesté de leurs meilleures intentions. En réalité, et Durant le savait
-bien, le loyalisme de ces gens était peu sincère et provoqué uniquement
-par la nécessité de mettre dans nos lignes, à l’abri de la neige, leurs
-tentes et leurs troupeaux. Or, on signalait que la neige fondait
-rapidement dans le Moyen Atlas où une vague précoce de chaleur était
-passée. Ceci faisait présumer un revirement subit des tribus qui,
-maintenues depuis des mois dans le devoir, pourraient céder aux
-influences extérieures et s’éloigner de nous. De nombreux indices
-confirmaient le chef dans la crainte que ce ne fût bientôt. Et ce jour
-le voyait particulièrement absorbé par cette double constatation que les
-Beni-Merine--tel était le nom de la tribu douteuse--devaient être sur le
-point de déguerpir et qu’il n’avait aucun moyen de les en empêcher.
-
-Vieux praticien de ces affaires, Durant était seul, d’ailleurs, à
-prévoir l’événement fâcheux. Son adjoint Dubois était plein de
-confiance; quant au lieutenant Dupont de La Deule, il en était encore à
-cette période de son éducation indigène où tout plaît et étonne sans
-inquiéter.
-
-Le jeune diplomate entra chez son chef au plus fort des réflexions de
-celui-ci. Il venait du «bureau», envoyé par Dubois. Celui-ci l’avait
-chargé de prévenir le commandant qu’il était en conférence avec les
-chefs des Beni-Merine venus faire une visite de courtoisie.
-
---C’est parfait, dit le commandant, mais je pense qu’ils sont venus
-aussi prendre une tasse de thé..., c’est le moment d’ailleurs.
-Voulez-vous dire à l’officier de renseignements, votre camarade, qu’il
-ne manque pas de les inviter de ma part et de les amener ici.
-
-L’officier sortit et presque aussitôt entra Si Othman. C’était un petit
-homme mince et fluet qui pouvait avoir quarante ans. Ce personnage était
-le seul représentant du monde makhzen en ce poste déjà haut placé et où
-ces gens d’habitude évitent d’aller. Sa présence mérite donc d’être
-expliquée.
-
-A l’époque où les Français commençaient à s’occuper des choses de la
-plaine, les troupes semi-régulières du Makhzen chérifien--que Dieu lui
-donne la victoire[4]--garnissaient certains postes avancés à l’orée des
-plateaux élevés, le long de ce qu’on appelle le «dir», le poitrail,
-c’est-à-dire la ligne des hauteurs déjà accentuées qui séparent le bled
-makhzen du bled siba.
-
- [4] Le respect des rites marocains et des formes protocolaires
- beaucoup plus que la recherche de la couleur locale ont conduit
- évidemment l’auteur à l’emploi de ces incidentes (_Note des
- éditeurs_).
-
-Ces troupes étaient commandées par des chefs indigènes, sous la
-direction de quelques officiers ou sous-officiers français. Leur
-organisation était très marocaine et, parmi le personnel, se trouvait un
-iman dont la fonction était de dire la prière dans la tente qui servait
-de mosquée et, par là, de représenter la religion d’État au milieu de
-cette population d’aventuriers militaires qui normalement s’en occupait
-fort peu.
-
-Si Othman était originaire de la région de Marrakch. Il avait quelque
-peu le type arabe, ce qui est assez rare au Maroc, et, quand on le
-questionnait sur ses origines, il prétendait descendre de ces Oulad Sidi
-Chikh qui vinrent d’Algérie, à différentes reprises, se fixer par petits
-groupes dans le Moghreb.
-
-Ses parents l’envoyèrent tout jeune à Fez, et il y suivit les cours de
-la grande école de Qaraouiyne. On reconnaît à cet antique centre
-intellectuel musulman l’honneur d’avoir largement, à travers les
-siècles, épandu sur l’Occident barbare la lumière d’Islam. Qaraouiyne
-est le puissant creuset d’où sortirent maints docteurs et jurisconsultes
-éminents, maints _ouléma_, pour les appeler par leur nom. Nul n’ignore
-que le rôle de ces personnages fut, à travers les âges, et est encore de
-maintenir intégrale la sublime orthodoxie de l’école, de faire de
-l’opposition aux sultans quand ils sont faibles et discutés, de
-sanctionner de toute leur autorité religieuse les actes des princes
-puissants.
-
-Si Othman ne devait pas atteindre ces hauteurs. Il était pauvre,
-inconnu, étranger à la caste religieuse de la grande ville. Il dut
-longtemps vivoter dans des fonctions très subalternes. Sous le règne de
-Moulay Hassan, il eut le bénéfice insigne d’être le chef des Moualin el
-Qalam, c’est-à-dire de ceux qui, accroupis dans une petite loge
-attenante aux grandes béniqas, taillaient et retaillaient, en forme de
-style, les roseaux qui servaient aux innombrables scribes du Dar el
-Makhzen. Une révolution de palais lui enleva cette prébende. Il subit
-des tribulations diverses et finit, pour vivre, par suivre en qualité
-d’iman et de muezzin les turbulentes hordes dont le Sultan se servait
-pour faire rentrer les impôts.
-
-La première réorganisation des troupes chérifiennes faite par une
-mission française le trouva là. Si Othman connut la douceur des soldes
-minimes mais payées régulièrement.
-
-Son âme musulmane trouva aussi, au contact des chrétiens impurs, de plus
-hautes satisfactions. Ces étrangers redoutant pour leur œuvre des
-résistances fanatiques apportèrent un soin scrupuleux à ménager les
-croyances de leurs élèves. Étant Français, ils étaient imprégnés de
-respect pour toute philosophie différente de la leur. Quand les soldats
-s’aperçurent que le chef distributeur de leur solde voyait d’un œil
-bienveillant les manifestations du culte, ils s’empressèrent d’y prendre
-part. Bien mieux, ces mêmes soldats, chargés par le Sultan de pacifier
-le pays, avaient, deux années plus tôt, détruit de fond en comble, pour
-en vendre jusqu’aux nattes, la modeste mosquée du petit village attenant
-au poste. Si Othman la fit reconstruire par la garnison et obtint des
-subsides de ses amis les chefs chrétiens.
-
-Le pieux et savant Si Othman, le _fkih_, comme on dit ici, sut
-d’ailleurs rapidement gagner la confiance des officiers français.
-C’était un homme aimable et doux, d’une politesse arabe recherchée. Il
-avait un bagage considérable d’historiettes drolatiques, de fables
-épicées qu’il disait à l’heure du thé avec un calme imperturbable.
-
-Enfin, lorsque l’esprit de révolte vint secouer les troupes marocaines
-de Fez, il n’eut pas de peine à découvrir, dans la garnison du poste
-lointain où il vivait, celles des mauvaises têtes qui poussaient les
-soldats à imiter leurs congénères de la grande ville et à massacrer
-leurs instructeurs. Il suivit discrètement, mais avec toute la ferveur
-de son âme musulmane, les progrès de la sédition. Le jour où les
-conjurés pensèrent à exécuter leurs projets, Si Othman se retira dans sa
-petite mosquée et à l’heure de l’_asser_, il dit avec une onction
-particulière l’oraison de Si Ahmed Tidjani dont il était un fervent
-sectateur. Puis il rentra chez lui où l’attendaient sa femme, ses
-enfants et le repas du soir. Mais, dans la tiède atmosphère familiale,
-une idée surgit à son esprit. Le lendemain était jour de paie; si les
-soldats tuaient cette nuit les officiers chrétiens, ils s’en
-partageraient les dépouilles et spécialement les fonds de la caisse du
-détachement. La solde n’aurait plus lieu, ni celle-là, ni les suivantes.
-Un quart d’heure plus tard, le chef des instructeurs était prévenu par
-Si Othman de tous les détails du complot. Des mesures énergiques
-survenant peu après réduisirent à l’impuissance les agitateurs et
-calmèrent les autres soldats qui d’ailleurs ne demandaient qu’à rester
-tranquilles. Le lendemain, la paie eut lieu comme si de rien n’était et
-Si Othman reçut une discrète mais sérieuse gratification.
-
-Quand les troupes marocaines jugées douteuses furent licenciées, le
-fkih, dont l’emploi était supprimé, demeura pourtant auprès des nouveaux
-officiers et continua d’émarger, à des titres divers, aux articles du
-budget qui font face aux dépenses politiques. On se passait en consigne
-à l’égard du bonhomme une certaine considération pour le grand service
-rendu dans une heure critique. De plus, Si Othman, unique personnage
-d’allure makhzen qui se pût trouver dans ce pays berbère et sauvage,
-était tenu en grande estime par les gens de la plaine qui, deux fois par
-semaine, garnissaient le _souq_, l’important marché situé près du poste.
-Peu à peu il s’était vu instituer arbitre dans les contestations qui
-s’élevaient nombreuses entre les marchands de langue arabe. Ses avis,
-exprimés dans la forme de Qaraouiyne, avec toutes les références que lui
-permettait son instruction religieuse, étaient écoutés et suivis. Cela
-lui rapportait de la considération et des offrandes matérielles très
-appréciables. Enfin il rédigeait à lui tout seul des actes d’adoul et il
-savait admirablement imiter, à côté de son paraphe propre, le
-_khenfous_[5] d’un prétendu collègue retenu à la ville et que personne
-n’avait jamais vu. Par ses fonctions qui n’étaient pas officielles mais
-qui jouissaient du _consensus omnium_, Si Othman rendait de grands
-services aux autorités de ce poste avancé en assurant la discipline du
-marché et la tranquillité de transactions toujours chamailleuses. Seuls,
-les clients berbères du souq ne voulaient rien entendre du fkih qui
-avait trop l’air d’un citadin et qui parlait une langue trop élevée pour
-eux. Ils le traitaient de qadi et le fuyaient comme la peste, ne
-voulant, comme juges à leurs affaires, que les officiers du poste qu’ils
-ahurissaient de leurs criailleries, mais qui, avec une patience
-angélique, parvenaient la plupart du temps à les mettre d’accord.
-
- [5] Le cafard, désignation populaire du paraphe compliqué qu’appose le
- notaire musulman au bas des actes.
-
-La compagnie de Si Othman était enfin précieuse pour les officiers du
-poste qu’il amusait et instruisait de son répertoire indéfini de fables
-et de contes où il paraphrasait d’images hardies les faits de la vie
-journalière. Agent de renseignement très utile et pour ce rétribué, il
-ne disait cependant jamais, au roumi, la vérité complète; mais il savait
-admirablement manier la parabole et y glisser ce qui pouvait intéresser
-ses chefs chrétiens, à charge pour eux de le comprendre, si Dieu
-voulait! Et il s’imaginait ainsi remplir à la fois son devoir de
-loyalisme envers ceux qui le payaient et son devoir de musulman qui lui
-ordonnait de se taire.
-
-Si Othman venait donc à l’heure voulue et suivant la _qaïda_, préparer
-le thé pour le commandant du poste et les invités qu’il pouvait avoir.
-Il y procédait toujours avec ce soin méticuleux et cette onction
-sacerdotale que le Marocain des classes instruites apporte à cet acte
-domestique, en apparence très banal, mais qu’il accomplit comme un rite.
-
-Le commandant, tout entier à ses préoccupations politiques, l’accueillit
-pourtant, selon son habitude, d’un sourire et d’un mot aimable et, après
-un échange de politesses, le fkih s’installa.
-
-A ce moment l’officier des renseignements et l’adjoint Dupont entrèrent.
-
-A l’interrogation muette du chef, le lieutenant fit de suite ce compte
-rendu. Les chefs venaient de partir... ils étaient entrés simplement en
-passant dire bonjour... ils avaient refusé poliment de prendre le thé
-prétextant l’heure tardive et le mauvais temps... beaucoup d’entre eux
-avaient un long chemin à faire pour rejoindre leurs douars...
-
---Ceci est absolument grave, dit le chef; le Berbère qui refuse une
-tasse de thé qui ne lui coûte rien ne le fait pas sans de sérieux
-motifs... Quelle a été leur contenance? De quoi vous ont-ils entretenus?
-Cette démarche peut cacher une ruse, masquer, par exemple, un recul de
-la tribu qui se ferait en ce moment même... tandis que par leur présence
-ici et leur aimable conversation, les chefs ont voulu détourner nos
-soupçons, nous maintenir en confiance.
-
-L’officier des renseignements n’ignorait pas quelles étaient depuis
-plusieurs jours les inquiétudes de son chef. Il savait aussi
-l’impuissance militaire du poste à enrayer par la force un exode et les
-graves conséquences d’ordre général que devait avoir ce départ en
-dissidence d’une importante tribu de couverture. Il chercha pourtant à
-rassurer le commandant:
-
---On ne pouvait croire à une pareille duplicité chez ces gens simples,
-dit-il,... et aussi le douar placé par ordre sur le revers du plateau,
-celui qu’on voyait du poste, le douar témoin était toujours là... il
-venait de le constater à l’instant même... enfin, preuve, pensait-il, de
-leurs bonnes intentions, les chefs avaient, au cours de l’entretien,
-laissé entendre qu’ils voudraient bien avoir l’autorisation de pousser
-leurs troupeaux plus au nord dans nos lignes. Bien entendu, ajouta le
-lieutenant, je leur ai dit que je vous soumettrais leur requête qui
-vraisemblablement serait accueillie...
-
---Et ils sont partis, reprit le commandant, persuadés qu’ils nous
-avaient complètement roulés et que leurs troupeaux pourraient librement
-filer vers le sud, tandis que nous rechercherions pour eux des terrains
-plus au nord. Cette ruse n’est pas neuve pour moi. Elle ne servirait à
-rien si j’avais les forces suffisantes pour leur imposer ma volonté. Ce
-n’est malheureusement pas le cas.
-
-Les deux officiers étaient déconcertés par l’implacable logique de leur
-chef. Celui-ci d’ailleurs ajouta:
-
---Mes amis, ne laissons rien voir de nos pensées à cet excellent Si
-Othman qui nous prépare avec un art consommé la tasse de thé
-réparatrice; asseyez-vous, écoutons-le, s’il veut parler; il y a
-toujours quelque chose à apprendre pour nous auprès de ces personnages
-makhzen passés maîtres en politique. Celui-ci n’est pas un des moins
-fins qu’il m’ait été donné de connaître. Constatez d’ailleurs,
-ajouta-t-il en baissant la voix, que Si Othman a l’habitude de faire le
-thé ici même depuis longtemps, qu’il est admirablement renseigné sur les
-hôtes de la maison. Il n’ignorait pas la présence des chefs indigènes
-dans nos murs; ceux-ci n’étaient pas partis encore quand il est entré
-ici. Voyez, il n’a pas pris le plateau des grandes réceptions; il n’a
-rempli qu’une théière suffisante pour notre petit comité, au lieu des
-deux naturellement nécessaires aux assistants nombreux... Donc, en
-venant ici, il savait que les Beni-Merine, contrairement à leur
-habitude, ne prendraient pas le thé... Ce vieux renard en sait long...
-peut-être va-t-il nous le dire...?
-
---D’ailleurs, glissa l’officier des renseignements, le fkih a auprès de
-lui, vous le savez, un orphelin des Beni-Merine qu’il a recueilli; il a
-pu, par lui, être renseigné.
-
---A partir d’un certain âge, répondit le chef, les Marocains du genre de
-Si Othman ont souvent un petit garçon recueilli; ils appellent cela en
-effet un _itim_, un orphelin. En l’espèce, il s’agit d’un espion placé
-par la tribu auprès de l’homme qui nous approche le plus facilement; le
-devoir social, très vif chez ces Berbères, leur a fait admettre qu’un
-enfant de la tribu puisse, dans l’intérêt supérieur de la collectivité,
-être l’orphelin de Si Othman. Je ne pense pas que celui-ci ait jamais
-été renseigné par son petit domestique.
-
-Le commandant s’apprêtait à calmer l’ahurissement où ces paroles
-plongeaient ses adjoints, mais un «allah» sonore exhalé par Si Othman en
-un soupir profond mit fin à l’aparté des officiers.
-
-Le thé savamment préparé fumait dans les tasses; le commandant, prenant
-celle qu’on lui tendait, dit:
-
---Si Othman, que Dieu te récompense! mais dis-moi pourquoi tu soupires
-si gravement.
-
---Je ne soupire pas, répondit le fkih, je prononce le nom de Dieu, qu’il
-soit béni et exalté! Il est écrit d’ailleurs qu’il faut rechercher la
-société des gens qui proclament le nom d’Allah et de fuir, au contraire,
-ceux dont les lèvres ne le prononcent que rarement ou jamais. Tel est le
-fait de ces montagnards mécréants parmi lesquels je dois vivre ici avec
-vous.
-
-Le commandant sentit que l’amine s’engageait dans une voie intéressante.
-Il l’y encouragea.
-
---Que t’ont fait encore ces Berbères? dit-il. Si Othman humait
-bruyamment sa tasse de thé et ne répondit pas. Ce sont des gens, certes,
-assez frustes, insista le commandant, mais, au demeurant, d’un commerce
-facile, à en juger par ceux qui nous entourent...
-
-Si Othman restait muet... la lutte peut-être se faisait en lui, une fois
-de plus, entre son devoir professionnel et son devoir de musulman. Le
-chef se résigna à parler seul; Si Othman regarnissait la théière de
-sucre et de feuilles de menthe pour la deuxième infusion.
-
---Tu es un homme de science, Si Othman, et certes ton expérience des
-choses de ton pays dépasse la mienne... tu connais en particulier mieux
-que tout autre ces Beni-Merine nos voisins, leurs mœurs et leur
-caractère... Mais vous aussi, hommes de religion intégrale, n’avez-vous
-pas quelque préjugé exagéré contre ces populations moins éclairées que
-vous? Vous les jugez versatiles, peu dignes de confiance...
-
-Le commandant s’exténuait à chercher l’argument qui ferait sortir
-l’amine du silence où il semblait vouloir se confiner. Si Othman
-tournait lentement la cuillère dans le mélange sucré et odorant.
-
---D’ailleurs vos présomptions contre les Berbères ont des limites,
-poursuivit le commandant. On a vu certains d’entre eux parvenir à des
-situations élevées dans l’État... Et vous épousez parfois des femmes de
-cette race... Moulay Hafid n’a-t-il pas épousé la fille du Zaïani?...
-
---Celle-là et bien d’autres, dit enfin le fkih, en remplissant les
-tasses; d’ailleurs je ne pense pas qu’il ait jamais eu à se louer de ce
-mariage. Écoute ce qui arriva à un autre au temps jadis.
-
-Un sultan d’entre les chorfa saadiens qui ont régné dans le Moghreb
-était parvenu, avec l’aide et la force de Dieu, à étendre son autorité
-sur tous les pays de la plaine. Quand il fut certain que cette autorité
-y serait de quelque temps respectée, il tourna ses yeux vers la montagne
-dont le Roi avait refusé de lui rendre hommage.
-
-Le Sultan avait de nombreux soldats et les tribus payaient largement. Il
-vivait donc dans la joie et l’abondance et il était craint. Le roi de la
-montagne n’avait rien de tout cela et n’y pouvait prétendre n’étant pas
-chérif. Ses frères de tribu l’avaient élu un beau jour, sans trop savoir
-pourquoi, en lui jetant une poignée d’herbe sur la tête, à la suite
-d’une réunion où l’on avait discuté des choses les plus diverses et
-qu’il fallait bien terminer d’une façon ou d’une autre.
-
-Le Roi était un homme intelligent et fort. Quand il fut élu, il
-parcourut les montagnes en disant à ses frères: «Vous m’avez choisi pour
-être votre chef, votre _amrar_, vous devez m’obéir, puisque c’est votre
-coutume.» Il leur donna rendez-vous pour le printemps et promit de les
-conduire dans la plaine contre les Arabes qu’ils chasseraient et dont
-ils prendraient la place. Sur tous les marchés et dans toutes les villes
-les Berbères dirent: «Nous avons fait un _amrar_, nous viendrons au
-printemps prendre vos terres et violer vos femmes, nous arracherons la
-barbe à vos vieillards et nous garderons vos filles et vos garçons.»
-
-Le Sultan connut ces nouvelles et ordonna aussitôt de percevoir sur les
-tribus fidèles un impôt extraordinaire.
-
-Le printemps venu l’amrar fit résonner partout le _bendir_[6] pour
-rassembler les guerriers comme il était convenu. Mais les diverses
-tribus se disputaient à ce moment pour une question de pâturages et
-quand, après bien des palabres, le chef élu fut parvenu à les mettre
-d’accord, le temps propice à l’opération était passé. Le Sultan, par
-contre, avait avancé ses troupes à l’entrée des montagnes et attaqua
-celles de l’amrar. Le combat fut terrible et l’on ne put compter les
-Berbères qui y trouvèrent la mort.
-
- [6] Bendir, tambour de guerre dont le son grave s’entend de très loin.
-
-A la fin de la journée, vers la grande koubba impériale que surmontait
-une boule d’or et qu’entouraient les tentes de la mehalla heureuse,
-s’avança le troupeau des femmes berbères qui venaient implorer la pitié
-du vainqueur. Ces femmes étaient toutes effroyablement vieilles, laides
-et sales. Elles poussaient devant elles trois petits taureaux étiques
-destinés au sacrifice expiatoire qu’on appelle la «targuiba». Elles
-marchaient en s’arrachant les cheveux, en griffant leur visage et elles
-proféraient dans une langue barbare des cris épouvantables. Derrière
-elles, formant un vaste cercle, venaient les cavaliers vainqueurs.
-L’orbe rouge du soleil couchant faisait étinceler comme de l’or les
-harnachements makhzen ouvragés d’argent et rendait plus rouge encore le
-sang qui coulait sur les mors des chevaux et plaquait à leurs flancs.
-Les cavaliers avaient le torse nu; leur main droite tenait haut le sabre
-qu’alourdissaient des têtes coupées, celles des ennemis tués ou bien,
-tout simplement, celles des camarades tombés près d’eux; qui sait ce qui
-se passe sur les champs de bataille, si ce n’est Dieu? qu’il soit béni
-et exalté!
-
-Quand le groupe des suppliantes fut arrivé à quelques pas de la grande
-tente, trois vieilles femmes coupèrent les jarrets des trois veaux, qui
-s’assirent sur leur derrière et ressemblèrent à des kangourous. Et les
-femmes, prises d’un délire frénétique de soumission, se roulèrent dans
-la poussière en criant.
-
-Mais à ce moment s’éleva du cercle des cavaliers une clameur plus mâle:
-_Allah ibarek fi ameur Sidi! Allah inseur Sidi!_ Que Dieu bénisse notre
-Seigneur! Que Dieu donne la victoire à notre Seigneur! Et sous l’effort
-des moulinets puissants, les têtes coupées quittèrent les lames
-sanglantes et, par-dessus le groupe hurlant des femmes, elles roulèrent
-jusqu’aux pieds du Sultan debout à l’entrée de sa tente. Les petits
-négrillons arrêtaient du pied les têtes qui roulaient trop loin et, tout
-jouant, les mettaient en tas de chaque côté de la porte. Et le caïd
-Mechouar répondait aux clameurs des soldats: «Dieu vous donne la santé,
-vous dit notre Seigneur! Dieu vous donne la paix, vous dit notre
-Seigneur!»
-
-Le Sultan--que Dieu lui fasse miséricorde!--assistait impassible à son
-triomphe. Il fixait le groupe formé par les trois veaux et les femmes
-suppliantes. Dans la poussière qui s’élevait de ce grouillement, une
-femme restée debout se tenait bien droite. Ses bras chargés de grossiers
-bracelets d’argent étaient croisés sur sa poitrine et elle regardait le
-Sultan qui la regardait. Et celui-ci vit qu’elle était aussi très sale,
-mais merveilleusement belle.
-
-Sidna se pencha vers son chambellan qui se tenait à son côté et lui dit:
-«Cette femme, tu la vois? je la veux.»
-
-Le hajib[7] répondit: «Oui, seigneur.» Et il entraîna son maître dans la
-tente.
-
- [7] Hajib, maître intérieur du palais, chambellan.
-
-C’était un _siwan_ de forme oblongue où le souverain se tenait pour
-recevoir ses ministres et les visiteurs. Derrière se tenait l’_afrag_,
-c’est-à-dire le campement impérial, ses grandes koubbas et les
-nombreuses tentes de la suite chérifienne. Dans le siwan se trouvait un
-siège formé de deux coussins carrés placés l’un sur l’autre et sur
-lesquels le Sultan s’installait les jambes croisées. Des tapis
-couvraient le sol. Assise sur l’un d’eux, la tête appuyée contre les
-coussins du trône, la vieille Lalla Ftouma, la nourrice, regardait par
-la large ouverture de la tente ce qui se passait au dehors et louait
-Dieu.
-
-Le hajib était un fkih, un savant de grande valeur, qualités rares dans
-cette fonction qui exige surtout une grande dose de servilité. Il avait
-une sérieuse influence sur son maître, parce qu’il connaissait très bien
-la politique de tribu dont, en général, les gens du Makhzen se soucient
-fort peu. Heureux les chefs qui, chargés de tractations diverses avec
-les populations berbères, ont auprès d’eux un ami connaissant bien les
-coutumes bizarres de ces gens!
-
-Le commandant ne manqua point de saisir l’allusion que faisait Si Othman
-à sa présence et à son rôle dans le poste. Il acquiesça d’un sourire,
-tandis que le conteur, pour juger de son effet, prenait le temps de
-humer une gorgée de thé.
-
---Tu charmes nos oreilles et notre cœur par ton récit, ô fkih, dit le
-commandant, et tu fais revivre à mes yeux des choses que j’ai vues au
-temps où je conduisais moi aussi les mehalla chérifiennes.
-
---Oui, répondit le fkih, mais tu ignores le cœur d’une femme berbère et
-c’est là l’objet principal de mon récit.
-
-Le hajib donc savait fort bien qu’il faut toujours commencer par dire
-oui à son maître. C’est ce qu’il fit, en réponse au désir du Sultan de
-posséder la femme aux bracelets d’argent. Mais, parvenu dans la tente,
-il expliqua longuement que les Berbères, ignorants de la loi sainte,
-obéissent à des coutumes choisies par eux-mêmes, ce qui est évidemment
-une abomination, mais à quoi l’on ne peut rien. Parmi ces coutumes, il
-en est une qui donne aux suppliantes un caractère sacré, une
-intangibilité absolue:
-
-«Toutes les femmes qui sont là devant toi doivent revenir chez elles
-sans dommages, dit le hajib à son seigneur, et ces tribus farouches
-contre lesquelles il est inopportun, crois-moi, de risquer ta fortune
-souriante, ces tribus qui ont abandonné leur amrar et l’ont laissé
-battre, descendraient en foule de leur montagne animées du plus terrible
-esprit de vengeance, si elles apprenaient qu’une seule de ces mégères a
-subi la moindre insulte... tes soldats d’ailleurs le savent bien.
-
-«--Tu as probablement encore raison, dit le Sultan, mais je puis au
-moins parler à cette femme!
-
-«--Certes», dit le chambellan. Sur un geste, deux hommes à bonnets
-pointus se précipitèrent et, saisissant chacun la femme d’une main à
-l’épaule et de l’autre au poignet, la poussèrent raidie dans la tente.
-
-Le Sultan, qui s’était assis sur les coussins, la contempla longuement.
-La passion, l’inquiétude aussi s’emparaient de son cœur et
-instinctivement sa main chercha la tête de sa nourrice accroupie à ses
-pieds et, quand elle l’eut trouvée, se crispa dans ses cheveux
-grisonnants.
-
-La Berbère étant femme devina les sentiments qui agitaient l’homme
-terrible devant lequel on la traînait. Elle parla la première:
-
-«--Nous ne sommes pas de même race, moi et toi.
-
-«--Qui es-tu? demanda le Sultan; femme ou vierge, tu n’as rien à
-craindre et je changerai en or tes bracelets d’argent.
-
-«--Je suis la fille de celui que tu as vaincu, je suis la fille de
-l’amrar; je suis venue pour donner l’exemple, entraîner et encourager
-les autres femmes et pour sauver mes frères de la tribu. Je ne crains
-rien...
-
-«--Renvoie tes sœurs et reste ici», dit le Sultan dont la voix tremblait
-et se faisait humble.
-
-Sur un signe du chambellan, les mokhazenis qui tenaient la femme la
-lâchèrent et disparurent. La nourrice, s’agrippant au genou de son
-maître, cherchait à se hausser jusqu’à sa poitrine comme pour le
-protéger; mais la main du Sultan la repoussait.
-
-«--Je repartirai avec mes sœurs, dit la femme, je retournerai chez mon
-père, je lui dirai...
-
-«--Tu lui diras, interrompit le chambellan qui était un fin politique,
-tu lui diras que la miséricorde de Dieu est infinie et grande la
-puissance du Makhzen. Tu lui diras que Sidna[8] a distingué la plus
-humble de ses sujettes et que la fille d’un amrar a été jugée digne
-d’entrer dans le harem--que Dieu y maintienne l’ordre et la pureté! Pour
-préparer le mariage, Sidna va retourner, avec son immense et glorieuse
-armée, dans sa ville de Fez et quitter vos montagnes sauvages. Sidna
-consent à arrêter le cours de ses victoires et à sceller, par une union
-heureuse, une trêve éternelle avec les nobles habitants de ces déserts.»
-
- [8] Sidna, notre seigneur, appellation normale du chérif couronné.
-
-Le ministre était un homme sage. Il ne se souciait pas de laisser son
-maître s’engager plus longtemps dans cette guerre de montagne. Il
-n’ignorait pas non plus que la démarche de soumission faite par la tribu
-propre de l’amrar était probablement une feinte destinée à arrêter la
-marche de la mehalla, à laisser le temps aux légions berbères d’accourir
-à la rescousse. Il voulait que le Sultan restât sur ce succès. On avait
-assez de têtes coupées pour garnir les créneaux aux portes de la ville,
-ce qui est le signe habituel de la victoire, signe, en tout cas, dont
-les citadins veulent bien avoir l’air de se contenter. On dirait aussi
-que l’amrar avait acheté la paix en offrant sa propre fille. Tout le
-monde serait content, à commencer par le Sultan qui sauverait sa face et
-gagnerait un joujou plaisant. Et le chambellan préparait déjà tout un
-plan de campagne, pour acquérir les bonnes grâces de la nouvelle
-favorite.
-
-Le Sultan comprenant que, pour sa dignité, il en avait déjà trop dit et
-trop laissé voir, se taisait. La nourrice glapissait doucement: «Prends
-garde, mon tout petit enfant!» et se serrait contre les coussins. Le
-hajib, à peu près sûr de l’effet de ses paroles, demanda:
-
-«--Que répond la fille de l’amrar?
-
-«--Je repartirai avec mes sœurs, nous enterrerons nos morts et nous
-pleurerons sur eux; le bendir réunira les Aït ou Aït[9] et ils verront
-que les soldats du Makhzen ont quitté le Dir et sont rentrés chez eux.
-L’amrar dira aux gens: Vous êtes toujours des hommes libres et j’ai
-associé mon sang au sang des chorfas...»
-
- [9] Aït ou aït, expression berbère signifiant les enfants des enfants,
- autrement dit: «les gens de notre race».
-
-Le Sultan ne put réprimer un geste de joie en écoutant cette
-acceptation. Le hajib, d’ailleurs, continua:
-
-«--Alors les envoyés iront chercher la fille de l’amrar; ce sera une
-harka somptueuse qui portera de riches présents pour l’épousée et sa
-famille...
-
-«--Elle portera aussi, reprit la Berbère, les têtes des deux mokhazenis
-qui à l’instant ont mis la main sur moi, sur la fiancée du chérif!...»
-
-Cette exigence inattendue effara quelque peu. La nourrice piailla: «a
-ouili! a ouili!» Le Sultan baissa les yeux. Il lui en coûtait évidemment
-d’envoyer au chef des rebelles les têtes de ses serviteurs. C’était une
-humiliation.
-
-Le chambellan intervint pour dire simplement: «In cha’llah» si Dieu
-veut! La fille répondit: «In cha’llah», puis, d’un bond qui dénotait un
-jarret solide, elle sortit de la tente et rejoignit le groupe de ses
-compagnes.
-
-Tandis que les trois veaux finissaient de mourir sous le couteau des
-bouchers, les femmes s’éclipsèrent dans la nuit. Comme une bande de
-singes, sautillant au ras du sol entre les tentes de la mehalla
-heureuse, elles gagnèrent la brousse. Dans le _siwan_, d’où le hajib
-était sorti discrètement, le Sultan resta seul avec sa nourrice. Sa joie
-se mêlait d’amertume et d’anxiété; il se sentit malheureux de ses
-faiblesses et se laissant glisser de son siège impérial, il se fit tout
-petit à côté de la vieille femme.
-
-«Ya Lalla! Ya Lalla! que penses-tu de tout cela?»
-
-Et comme la vieille ne répondait pas tout de suite, il se fit câlin:
-«Lalla, petite maman, ton sultan croira que tu es fâchée, réponds-moi,
-voyons! Dis-moi quelque chose.
-
-«--Je ne suis, dit la vieille, que la plus humble de tes esclaves.
-
-«--C’est connu, dit le Sultan, et après?
-
-«--Après, continua la nourrice, toi tu n’es qu’un imbécile.
-
-«--Allah! soupira le souverain.
-
-«--Quel besoin était-il, conclut la nourrice, de nous amener cette peste
-au Dar el Makhzen? Enfin je serai là...!»
-
-Le Sultan qui s’attendait à une semonce plus sérieuse se garda bien
-d’insister. Il cacha sa tête dans le giron de la vieille femme et,
-fatigué des émotions diverses de cette journée, ne tarda pas à s’y
-endormir.
-
-Au dehors, le vaste camp de la mehalla victorieuse rougeoyait de mille
-feux. Les soldats mangeaient les moutons pris aux Berbères. De tous
-côtés résonnaient les _guimbri_ et les _tar_; on entendait les chants
-des femmes et les mélopées criardes des éphèbes. Par moment, éclataient
-brusquement dans la nuit les cris que poussaient les hommes de garde
-pour se tenir éveillés et pour rassurer la mehalla. Il y en avait, de
-ces hommes de garde, accroupis partout, au gré des chefs, et ils
-faisaient un vacarme épouvantable, clamant l’un après l’autre ou tous
-ensemble, d’un bout à l’autre de l’immense camp, pour empêcher les
-soldats de dormir; car la mehalla a peur la nuit; la nuit est en effet
-la chose terrible pour une mehalla et celle-là était en bordure du pays
-berbère! Ces hommes donc criaient: «Nous sommes à Dieu et c’est lui que
-nous invoquons!» Et les moqaddem qui se promenaient avec une trique à la
-main criaient à leur tour: «Dja ennebi! Voilà le prophète!»
-
-Le Sultan revint à Fez et, pour fêter sa victoire, décida de lever sur
-les tribus soumises une contribution extraordinaire. La mehalla y fut
-employée et le mariage eut lieu parmi les fêtes. Les juifs gagnèrent
-beaucoup d’argent à vendre au Makhzen quantité de bijoux et de
-vêtements, non seulement pour l’épouse nouvelle, mais pour les autres
-aussi. Et l’on sut que la fille du roi de la montagne s’appelait Heniya,
-ce qui veut dire «la paisible». Ceci ne trompa personne, car tous ceux
-qui ont épousé des Berbères savent que cette sorte de femme possède, en
-général, un cœur de démon dans un corps d’acier.
-
-Quand il eut défloré celle-là, le Sultan fit consacrer la chose par un
-acte d’adoul et attribua un douaire à sa nouvelle épouse. Mais, malgré
-toute la tendresse dont elle était l’objet, Heniya restait distante et
-hautaine. Son impérial amant s’affolait de ne point conquérir le cœur de
-celle qu’il aimait de plus en plus. Quand il était trop triste, il
-battait tout le monde autour de lui et il ne voulut plus voir sa
-nourrice dont les sortilèges se montrèrent incapables de fondre la
-pierre que la Berbère avait dans le cœur.
-
-Bientôt, par son maître dompté, la Berbère régna sur le Dar el Makhzen
-qu’elle remplit de ses frères et sœurs de tribus sentant le mouton, et
-les Fasis, qui sont raffinés et portés à la critique, dirent: «Nous
-avons un makhzen de Bédouins!»
-
-Heniya restait, par ces gens, en relation constante avec sa tribu et
-avec son père. Les courriers allaient et venaient; la Berbère passait
-des heures entières à rêver et à sentir des paquets d’herbes aux odeurs
-sauvages qu’on lui apportait de ses montagnes.
-
-Or, un jour où le Sultan s’efforçait de toucher le cœur de celle qu’il
-aimait par toutes sortes de belles promesses, Heniya, se faisant pour la
-première fois câline, lui dit:
-
-«Ta générosité, Sidi, me remplit d’émotion; mais j’en suis déjà comblée,
-et mon désir aujourd’hui sera simple. Une femme est venue de chez nous;
-c’est une vieille dont les chansons ont bercé mon enfance; ordonne
-qu’elle pénètre ici devant toi, devant moi. Elle chantera encore et, à
-ces accents lointains qui me sont chers, je m’endormirai, comme cela,
-dans tes bras.»
-
-Le Sultan frappa dans ses mains. L’esclave qui gardait la porte se
-précipita, reçut l’ordre et aussitôt la femme entra.
-
-Il fallait vraiment que le Makhzen fût tombé bien bas, car jamais ne se
-présenta devant le chérif une chose aussi laide. Ce n’était qu’un amas
-de loques surmonté d’un énorme paquet de chiffons roulés. Là dedans, on
-distinguait vaguement une figure émaciée, des membres en bois et des
-pieds si durs que la plante en faisait clac clac sur les dalles. Le
-Sultan d’ailleurs, les yeux fixés sur sa femme, ne vit rien; il
-n’entendit pas davantage, le pauvre, ce que chanta la vieille horreur
-devant lui, ni les réponses d’Heniya, car tout cela se passa dans une
-langue qui n’est pas celle de Dieu, qu’il soit béni et exalté!
-
-La vieille chanta trois mélopées, et peu à peu la paisible Berbère se
-blottissait, de plus en plus douce, aux bras de son époux charmé. A la
-fin, la vieille scanda rapidement des mots barbares sur un rythme
-étrange... Les bras du Sultan se refermaient sur l’aimée qui écoutait
-avide, les yeux clos:
-
-«La lame claire tressaute sur l’enclume qui chante!
-
-«L’aguelman[10] sans fond a rejeté des ossements de morts;
-
- [10] Lac de montagne.
-
-«La foudre a fendu les deux grands cèdres d’Ichou Arrok;
-
-«Les signes sont apparus, les Aït ou Aït se comptent.
-
-«_Taammart_[11] aux Aïch t’alaam, dans l’Adrar des Imermouchen;
-
- [11] Assemblée en armes.
-
-«Dans l’azarar des Idrassen aussi;
-
-«Ceux du Fazaz sont déjà rassemblés.
-
-«Taammart à Tafrant Iij pour ceux d’Amras et de Tiouzinine;
-
-«Les Imzinaten de Tioumliline ont fait alliance avec les Immiouach du
-marabout; ils ont donné la main aux gens de Tabaïnout.
-
-«Assemblées aux Siqsou et à Tafoudeit.
-
-«Partout la lame claire tressaute sur l’enclume qui chante!
-
-«Les courriers volent de l’orient au ponant.
-
-«Les hommes libres sont venus trouver l’amrar et lui ont dit:
-
-«La lame claire tressaute sur l’enclume qui chante!
-
-«Tu nous as promis de chasser tout ce qui n’est pas nous dans le
-Moghreb.
-
-«Tu as promis de nous donner leurs terres, leurs troupeaux, leurs
-femmes.
-
-«Mets-toi à notre tête et allons!
-
-«La lame claire tressaute sur l’enclume qui chante!
-
-«L’amrar a répondu: «Quand j’ai voulu, vous ne m’avez pas suivi;
-
-«Aujourd’hui ma tente et mon cœur sont vides;
-
-«L’oiseau est prisonnier dans une cage d’or dans la plaine;
-
-«Si je renverse la montagne sur la plaine, j’écraserai la cage d’or.
-
-«Et moi je te dis de la part de l’amrar:
-
-«Il faut que l’otage revienne, que l’oiseau s’envole.
-
-«Car sous le marteau l’enclume chante et la lame tressaute!
-
-«L’amrar s’efforcera de retenir la montagne tant que l’oiseau sera dans
-la cage d’or!»
-
-Et Heniya que le Sultan croyait endormie répondit à la vieille sur le
-même ton et avec le même rythme rapide, sans se dégager de l’étreinte
-amoureuse de son maître:
-
-«Va-t’en et parle à l’amrar. Dis-lui: Une plume d’aigle fut emportée par
-le vent, et la cigogne des plaines l’a prise pour garnir son nid.
-
-«Mais les aiglons sont venus en grand nombre.
-
-«Ils ont rempli le nid et trouvé la plume.
-
-«Ils vont l’emporter.
-
-«Va! fais vite et sois sans crainte.»
-
-La vieille sorcière disparut et Heniya, subitement transformée,
-s’abandonna pour la première fois douce et caressante dans les bras du
-Sultan, qui la crut pâmée d’amour alors qu’elle était ivre d’espérance.
-
-Le lendemain, il se passa au palais des choses terribles. On trouva les
-gardes ou ligotés ou poignardés. Au petit jour, les Berbères de la suite
-de Heniya s’étaient rués sur le personnel endormi, avaient envahi les
-écuries, enlevé les plus beaux chevaux et par la porte de l’aguedal,
-avant que la moindre tentative ait pu être faite pour l’arrêter, la
-Berbère prit la fuite entourée et suivie de ses fidèles montagnards.
-Elle et eux, tous barbares, étreignant de leurs jambes nues les chevaux
-du Makhzen, disparurent dans un galop effréné qui, en deux heures, les
-mit à l’abri dans les défilés du Djebel Kandar.
-
-En apprenant ces graves événements, les gens de Fez qui sont raffinés et
-frondeurs fermèrent leurs portes, s’insurgèrent contre le Sultan et
-réclamèrent des privilèges.
-
-Le conteur s’arrêta là; le thé était bu et la nuit toute proche.
-
-Le commandant, qui n’avait pas perdu un mot du récit, prit la parole:
-
---Que Dieu te bénisse, Si Othman! Mais, dis-moi, cette Heniya dont tu
-viens de nous dire l’histoire n’était-elle pas fille de cette tribu des
-Beni-Merine qui vivait sous notre autorité un peu en otage?
-
-Le fkih se leva et dit:
-
---Béni soit Dieu qui t’a fait perspicace!
-
-Puis prenant congé, il se dirigea vers la porte. Avant de sortir, il se
-retourna vers le commandant:
-
---J’allais oublier de te dire... fit-il, tu connais cet enfant que
-j’avais recueilli? Ce matin je l’ai envoyé au douar chercher du lait; il
-n’est pas revenu. Que Dieu le juge!... Je l’aimais comme mon fils.
-
-Et grave, ayant achevé de révéler à sa façon la dissidence des
-Beni-Merine, il chaussa ses socques pointus et sortit dans la nuit.
-
-
-
-
-Les Youyous
-
-
-A Marrakch la rouge, ce soir-là, les trois amis étaient réunis dans la
-maison de Messaoud El Biod le concussionnaire.
-
-Le Makhzen--que Dieu le fortifie!--avait saisi cet immeuble et d’autres
-aussi, mis l’homme en prison, jeté ses femmes et ses enfants à la
-mendicité, vendu ses esclaves. Le peuple stupide avait ricané: «Allah!
-son heure est finie», puis avait oublié le ministre hier obéi et
-redouté.
-
-C’était une habitude passée depuis longtemps dans les mœurs. Les grands
-devenus trop riches ou importuns étaient ainsi dépouillés par le
-gouvernement de ce qu’ils avaient enlevé au peuple.
-
-Le makhzen des Français--que Dieu le fortifie aussi!--a d’autres
-méthodes. Mais en venant au Maroc, comme il fallait bien commencer d’une
-façon ou d’une autre, il prit les situations telles qu’il les trouva et
-stabilisa le tout. Des gens qui n’ont pas eu de chance sont ceux dont la
-fortune tourna avant cette époque mémorable. D’autres au contraire sont
-restés riches et honorés. Mais Dieu seul est juge de ces choses et de
-toutes les autres.
-
-Donc les trois amis avaient dîné ce soir-là dans la maison d’un homme
-déchu de son importance. Cette demeure devenue «bien makhzen» avait été
-mise à leur disposition provisoire. Elle était construite dans le style
-banal, utile pourtant à perpétuer pour l’enchantement des touristes:
-cour intérieure carrée, avec jardin creux doté d’une vasque, le tout
-flanqué à chaque bout d’une pièce longue, étroite, effroyablement
-ornementée de plâtres et de carreaux de faïence. Le reste de la maison
-comportait un escalier mal compris, coupé de recoins inutiles et
-conduisant à des chambres, les unes trop basses de plafond, les autres
-sans jour, puis à une terrasse où l’on respirait enfin d’échapper au
-cubisme incohérent de cette incommode bâtisse.
-
-Les hôtes de la maison, réunis à l’heure du repas dans une des grandes
-pièces donnant sur le jardin, étaient Dubois et Martin, capitaines, et
-le _toubib_ de l’assistance indigène, le docteur Chrétien. Et les deux
-premiers sermonnaient le troisième.
-
---Docteur, disait Martin, quel est encore cet affreux bonhomme que j’ai
-vu couché sur votre lit de camp?
-
---C’est un musulman famélique et toqué qu’il a trouvé dans la rue et
-qu’il ressuscite peu à peu, répondit Dubois. Car le toubib dédaignait de
-répondre aux affectueuses critiques de ses compagnons.
-
-C’était un homme imbu d’idées singulières, au moins selon le jugement de
-notre époque. Il pensait qu’envers ceux qui souffrent il n’est point de
-limites au devoir de charité. Il avait une horreur instinctive de tous
-ceux qui sont riches ou détiennent l’autorité. Il reniait les formes
-officielles de la morale du siècle et n’aurait pas quitté le grabat
-d’une prostituée malade pour le chevet d’un prince de ce monde. Celui
-qui lui avait donné ces sentiments l’avait en même temps gratifié d’une
-santé et d’une vigueur physique merveilleuses, ce qui lui permettait de
-faire le bien avec plus de continuité. Il était inconscient de la
-plupart des choses que nous croyons nécessaires à notre dignité. La
-science et le soulagement qu’il en tirait pour autrui absorbaient toute
-sa pensée. Il était fruste de manières, mal habillé et incapable de
-flatterie. Ses supérieurs avaient pour lui du dédain et de la colère.
-
---Docteur, continuait Martin, je vous défends d’aller en plein midi, par
-quarante-huit degrés à l’ombre, faire uriner des vieux juifs du Mellah
-dont la santé, si intéressante qu’elle soit, m’est moins chère que la
-vôtre.
-
-Le médecin versa dans les tasses un café qu’il avait préparé lui-même.
-
---Il est bon et fait avec soin, dit Martin, mais je voudrais vous voir,
-toubib, apporter une égale attention à votre tenue. Un pantalon de
-treillis et une capote de légionnaire sont un vêtement insuffisant pour
-votre grade. Vous avez fait ainsi toute la route de Rabat à Marrakch.
-Comment employez-vous votre solde?
-
---Elle fond au feu de charité qui le consume, continua de répondre
-Dubois; il n’a jamais le sou; et à vous, qui êtes chef de détachement,
-je dénonce que notre docteur s’est fait des bretelles avec des bandes à
-pansement, ce qui est une criante dilapidation de matériel appartenant à
-l’État...
-
-La nuit était lourde et chaude; des bouffées d’air brûlant venaient du
-jardin par l’immense porte aux battants bariolés grands ouverts. De
-plus, les volutes de poussière rouge qui, chaque soir, montent en
-tourbillons allongés de la plaine du Guiliz retombaient doucement de
-très haut sur la ville et venaient aggraver d’un goût terreux la
-sécheresse des lèvres. C’était la fâcheuse nuit de Marrakch quand il n’y
-a plus de neige sur l’Atlas.
-
-On était en 1912, une année qui avait vu de graves événements marocains,
-les émeutes de Fez, l’instauration du protectorat, l’occupation de la
-capitale du Sud après la fuite d’El Hiba.
-
-Le docteur écoutait le sermon de ses amis dont l’énergie critique
-languissait d’ailleurs par l’effet de l’heure pesante. Aucun bruit ne
-venait de l’immense ville, si ce n’est, parfois, des bribes de youyous
-poussés par des femmes en quelque fête voisine.
-
-A l’autre bout du jardin, une forme blanche se détacha du mur blanc et,
-onduleuse sous les fines branches des menus jasmins, s’avança vers la
-grande pièce éclairée où se tenaient les trois amis. Ceux-ci, en
-silence, regardaient approcher cette chose, et quand elle arriva sur le
-seuil en pleine lumière, ils virent que c’était une femme: un visage
-d’enfant dans des étoffes blanches.
-
-Son regard vague ou peut-être aveuglé par la lumière se posa incertain
-sur le groupe des officiers assis autour de leur petite table, puis,
-soudain, les aperçut. Alors sa main preste disparut dans une grande
-manche du vêtement, en ramena une étoffe de soie noire et la femme, avec
-une agilité de doigts singulière, s’en coiffa. Chez les filles de Sem la
-chevelure est une nudité.
-
-Dubois et Martin virent passer devant eux cette apparition inattendue
-qui alla vers le docteur, fit le geste de lui baiser l’épaule et revint
-au seuil de la porte où, muette toujours, elle s’assit les jambes
-croisées. Et, dans le silence, Martin proféra d’une voix un peu étreinte
-de curiosité angoissée:
-
---Qu’est-ce que c’est que ça?
-
-Le docteur, accoudé sur la table, regardait la femme et son visage
-exprimait l’effort d’une attention professionnelle intense.
-
---Ça, dit-il, c’est une femme qui a peur. Puis, allant au-devant de
-questions nouvelles, il continua:
-
---Elle sort de quelque coin où vous ne l’aviez pas vue. Elle est arrivée
-ici avec moi et, dans l’immense cohue de la mehalla chérifienne, elle a
-passé inaperçue parmi toutes les femmes juchées sur les mulets de
-transport. Elle est venue ainsi de Fez en passant par Rabat. Elle est
-folle et je la soigne.
-
-Elle est folle, mais non méchante. Elle est, au contraire, docile et ne
-parle que si on l’y invite. Mais elle a peur, peur jusqu’à la folie, et
-son instinct la pousse à se rapprocher de moi quand elle pressent la
-crise qui la jettera dans la démence. C’est ce qu’elle a fait en
-quittant le recoin de cette maison où elle habite et en venant ici.
-Cette femme sera probablement folle à lier dans quelques instants.
-
-Les deux camarades du médecin regardaient tour à tour celui-ci et la
-femme immobile. La façon étrange et inattendue dont se terminait la
-soirée les intriguait jusqu’à l’angoisse, sensation qu’accroissait, sans
-doute, la pesanteur étouffante de cette nuit torride. Leur première
-pensée fut de se retirer et de laisser le médecin à sa malade. Mais la
-curiosité l’emporta et aussi l’amour-propre de réagir contre
-l’impression pénible déjà ressentie, contre celle plus forte encore à
-laquelle ils s’attendaient.
-
---Continuez, docteur, fit Dubois et dites-nous pourquoi cette femme a
-peur.
-
---Vous devez comprendre l’intérêt que j’attache à l’étude de ce cas,
-reprit le toubib. L’intérêt médical n’est pas seul en jeu d’ailleurs,
-comme vous allez vous en rendre compte.
-
-Cette malheureuse était servante à Fez chez notre camarade, le capitaine
-X... qui trouva la mort pendant les émeutes du 17 avril dernier. D’après
-tout ce que j’ai pu savoir, à ce jour, elle a cherché à sauver son
-maître en le guidant, de terrasse en terrasse, à la recherche d’une
-maison hospitalière qu’ils ne trouvèrent pas. Elle a donc pris sa part
-de l’horrible calvaire. J’ignore comment elle a pu elle-même éviter la
-mort. Juive de race et servante d’un chrétien, elle était pourtant toute
-désignée à la fureur stupide de cette population fanatisée et voyant
-rouge. J’ai retrouvé dans les archives du Conseil de guerre qu’elle
-avait dénoncé avec une extrême énergie les assassins du capitaine.
-
---Elle n’était donc pas alors, fit Martin, dans cet état de mutisme
-prostré où nous la voyons aujourd’hui?
-
---Certainement non, reprit le docteur, et sa folie ne vint que bien
-après, car elle eut la singulière énergie d’aller, un mois plus tard,
-assister, cachée dans les roseaux de Dar Debibagh, à l’exécution des
-meurtriers. Elle fut trouvée là par un spahi du service de garde qui
-l’en chassa et la poussa jusque dans un sentier où je passais. Elle
-s’accrocha au poitrail de ma selle avec une telle force que je dus
-descendre de cheval pour la faire lâcher prise. Je l’avais vue chez son
-maître et la reconnus. Elle me dit: «Ils sont tous morts sauf un», puis
-tomba en syncope. C’est cet «un» échappé à notre vindicte dont la menace
-l’inquiète. Et ceci aggrave d’une terreur insurmontable la dépression
-générale causée par l’excès d’horreur dont cette femme fut témoin.
-
---Elle redoute probablement la vengeance des musulmans, dit Martin.
-
---Ce n’est pas douteux; aussi l’ai-je gardée auprès de moi et conduite
-jusqu’ici bien loin de Fez où elle avait tout à craindre. Et je
-m’efforce de ramener à la sérénité cet esprit d’enfant maltraité, déjà
-très faible par nature, qui trouva pourtant, dans une heure tragique, la
-force de chercher à sauver son maître et, après sa mort, de le venger.
-Mais j’ai grand mal à lui rendre sa raison. Les événements dont elle
-souffrit sont encore trop récents; des faits extérieurs, contre lesquels
-je ne puis rien, la replongent à chaque instant dans ses atroces
-souvenirs et le calme où vous la voyez en ce moment fait alors place à
-la démence aiguë.
-
-La pluie, par exemple, la surexcite, car il pleuvait à torrents durant
-les émeutes. Elle ne peut entendre, sans divaguer aussitôt, les coups de
-feu des inoffensives fantasias. Mais ce qui l’impressionne le plus
-fortement ce sont les youyous des femmes. Vous savez qu’à Fez les scènes
-de meurtre et de pillage s’accomplirent au son strident des youyous qui
-roulaient sur toute la ville comme un chant de triomphe bestial. Dès les
-premiers coups de feu, les terrasses se couvrirent de femmes, d’enfants,
-encourageant les _moujahidine_, manifestant bruyamment leur joie de ce
-qu’ils croyaient être un beau jour, un spectacle réconfortant pour leur
-foi, «nehar el feradja», la journée de plaisir, comme ils l’appellent
-encore. Les foules, toutes les foules commettent de ces erreurs, de ces
-crimes stupides dont elles n’ont pas conscience.
-
---Votre malade, dit Dubois, serait donc actuellement suggestionnée par
-les youyous que nous avons entendus tout à l’heure.
-
---En effet, répondit le médecin et il convient de l’en distraire si
-possible.
-
---_Benti_, ma fille, ajouta-t-il doucement à l’adresse de la femme,
-dessers le café et raconte-nous une histoire.
-
-La folle se leva et débarrassa la table des restes du repas; puis elle
-reprit sa place sans rien dire, attentive aux bruits de la nuit.
-
---Étreinte par son rêve douloureux, elle a déjà oublié ce que je lui ai
-demandé, dit le docteur, qui se leva et marcha vers la malade.
-
---Donne-moi la main, petite, fit-il doucement.
-
-Et, la forçant à se lever, il l’entraîna vers la table.
-
---Assieds-toi sur cette chaise, comme si tu étais une de ces belles
-dames chrétiennes qui te font envie et raconte à ces messieurs une de
-ces jolies histoires que tu me disais le soir au campement, durant la
-route.
-
---Son visage, remarqua Martin, exprime pour nous la sympathie; elle vous
-regarde, docteur, avec confiance et pourtant, il y a quelque chose de
-tragique dans ce masque enfantin qui ne rit pas.
-
---Il s’agit précisément, répondit le praticien, d’y ramener quelque jour
-le rire qui effacera cette fixité... impressionnante, n’est-ce pas?
-
---Plus impressionnant est pour moi, dit le capitaine Dubois, votre amour
-de ceux qui souffrent, et l’indicible geste de tendresse que vous faites
-vers le malheur. Dominé comme vous l’êtes par un altruisme qui nous
-surpasse, votre oubli se conçoit de nos égoïstes conventions sociales.
-Je ne vous blaguerai plus, toubib, pour vos travers. Nous ne sommes pas
-dignes de vous juger.
-
---Veux-tu, père, dit la femme, une histoire d’amour ou une histoire pour
-amuser les enfants?
-
---L’amour, dit Martin, est si près de la douleur qu’il serait peut-être
-préférable pour elle de n’y pas songer. Et j’éprouve moi-même le besoin
-d’entendre des choses peu compliquées et chastes en cette nuit
-écrasante.
-
---Peu compliqué sera, certes, ce qu’elle nous dira, fit le médecin, mais
-les récits de ces gens sont rarement chastes, même ceux destinés à la
-jeunesse; on n’élève pas les enfants, ici, comme chez nous. C’est encore
-une de ces profondes différences... Enfin nous verrons bien.
-
---Raconte une histoire pour les petits, ajouta-t-il à l’adresse de la
-femme.
-
-Et celle-ci, les mains jointes sur les genoux, docile, commença.
-
---C’était à l’époque où la simplicité régnait dans le monde. Les hommes
-connaissaient encore peu la méchanceté, le vol et le parjure. Il y avait
-un homme qui s’appelait Ben Niya et qui possédait un âne. Un jour cet
-âne disparut pour suivre une ânesse, car c’était le temps où les animaux
-s’accouplent selon l’ordre établi par Dieu. Personne ne convoitait alors
-le bien d’autrui et Ben Niya pensa qu’on lui avait joué une farce. Il
-s’en alla trouver le crieur public et lui dit: «Crieur public, va crier
-partout que si on ne me rend pas mon âne je ferai ce que fit mon père en
-pareille occurrence.» Et le crieur passant dans toutes les ruelles cria:
-«O croyants! ô enfants bien nés! Ben Niya réclame son âne, rendez-le
-lui, sinon il fera ce que fit son père en pareil cas!» Alors les gens
-s’assemblèrent et s’inquiétèrent de ce qui allait arriver. Tout le jour
-on discuta sous la grande porte de la vieille enceinte, devant la plaine
-où les belles moissons de Dieu mûrissaient pour la joie des hommes. Et
-soudain on vit le petit âne qui revenait, en compagnie de l’ânesse du
-voisin Belaquel. Alors les craintes s’apaisèrent et l’on s’en fut
-conduire l’âne à son maître. Celui-ci attendait tranquillement sur le
-pas de sa porte.
-
---Voici ton âne, dit la foule à Ben Niya et maintenant raconte-nous ce
-que tu devais faire à l’exemple de ton père défunt, que Dieu lui fasse
-miséricorde!
-
-Alors Ben Niya, tenant son âne par les deux oreilles, dit aux gens:
-
---J’aurais fait ce que fit mon père le jour où, étant au marché, son âne
-disparut.
-
---Mais quoi encore? dit la foule.
-
---Je serais rentré chez moi à pied!
-
-A ce moment un long trille de youyous venu de la maison voisine tomba
-dans le jardin, se répercuta aux grands murs et entra dans la pièce avec
-une bouffée de jasmin surchauffée. Et les rires qui devaient accueillir
-la réponse de Ben Niya, la fin de l’histoire pour amuser les enfants,
-les rires demeurèrent au fond des gorges.
-
-Les trois amis regardaient la femme. Son visage exsangue, ses yeux
-agrandis, sa bouche convulsée formaient un masque d’indicible terreur;
-ses poings fermés martelaient sur les dents ses lèvres toutes blanches,
-tandis que stridaient les youyous. Puis l’on entendit une détonation,
-les voisins en noce faisaient parler la poudre et la physionomie si
-douloureuse à voir se modifia. La femme se dressa, son front sembla
-s’arc-bouter sur l’accolade des sourcils froncés, le regard devint
-volontaire et dur, les mains joignant leurs doigts en firent craquer les
-phalanges, du geste énergique de qui prévoit un effort. La femme n’avait
-plus peur mais, bien folle cette fois, revivait le danger, et, comme
-elle avait dû faire la première fois, se préparait à la lutte.
-
-Au regard interrogateur de ses amis le médecin répondit:
-
---Voici peut-être la grande crise, dominez-vous, écoutez et regardez.
-
-La folle bondit tout à coup vers Martin et ses deux mains voulurent
-s’accrocher à son bras.
-
---Écoute! cria-t-elle.
-
-Par un réflexe qu’il ne put dominer, l’officier se dégagea et son
-mouvement le plaça devant une des fenêtres qui, de chaque côté de
-l’immense porte, donnaient sur la cour intérieure. La juive l’y suivit
-et ferma précipitamment les deux volets bariolés de peintures
-mauresques.
-
---Tu vois, dit-elle, je t’avais prévenu que tes domestiques te
-trahissaient. Tu vois! c’est Embarek le palefrenier qui vient de tirer
-sur toi.
-
-La cour retentissait des pétarades qui éclataient chez les voisins en
-liesse.
-
---Écoute, continua la juive, on tue tes frères dans la rue, on pille.
-Prends un parti maintenant, ajouta-t-elle, puisque tu n’as pas voulu me
-croire!
-
---Martin, dit la voix du docteur, maîtrisez vos nerfs; cette malheureuse
-vous identifie à son maître et sa folie va peut-être la pousser à
-reproduire devant nous le drame qui la causa. Remarquez que nous venons
-d’apprendre le nom de celui qui le premier tira sur la victime. Ce fut
-un de ses propres domestiques; c’est lui qui échappa au Conseil de
-guerre; c’est le nom qu’il fallait savoir. Enfin, chose utile pour
-l’histoire de ces tristes jours, nous savons aussi que la servante avait
-pressenti les événements et en avait prévenu son maître, resté
-d’ailleurs incrédule...
-
---Allons! ne demeure pas ainsi immobile, continuait la femme, il faut
-agir. Tes fusils, tes cartouches! Comment, tu n’as pas d’armes chez toi?
-Mais à quoi pensais-tu, malheureux! Ah! ton revolver, au moins...
-
-Et courant à une patère fixée au mur, elle s’efforçait d’en décrocher un
-équipement imaginaire.
-
---Oh! l’étui est vide! ils ont pris ton revolver! Ils t’ont désarmé!...
-Alors!... sauve-toi; sauvons-nous par les terrasses, suis-moi!
-
-Belle d’énergie, elle s’empara de sa main et l’entraîna par la grande
-porte, dans le jardin, vers l’escalier situé au bout de l’un des grands
-côtés et qui conduisait à deux étages, puis aux terrasses.
-
-Dubois et le médecin s’étaient levés doucement et suivirent les
-fugitifs. Mais à peine ceux-ci avaient-ils franchi le seuil de la pièce
-que la femme s’arrêta brusquement et refoula son maître de toute la
-force de ses deux bras tendus.
-
---Prends garde! on tire sur nous du haut du minaret de la mosquée, on
-nous a vus!...
-
-Ses deux mains comprimaient sa gorge palpitante. On voyait les efforts
-surhumains de ce pauvre être s’efforçant de surmonter sa terreur, de
-réfléchir.
-
---Passons vite... l’un après l’autre... moi d’abord... je t’attends dans
-l’escalier. Et elle partit en courant.
-
---Suivons cette scène pénible mais instructive, dit le médecin à ses
-amis. Nous n’interviendrons que s’il est nécessaire de protéger cette
-femme contre sa propre démence.
-
-La folle montait l’escalier; elle avait oublié celui qu’elle prenait
-pour son maître, mais le geste de sa main, toute sa démarche montraient
-qu’elle croyait toujours l’entraîner dans sa fuite. Et tirant ainsi
-après elle un être imaginaire, elle parvint sur la terrasse où,
-silencieusement, les trois spectateurs prirent pied peu de temps après
-elle.
-
-Comme toutes les terrasses des maisons mograbines, celle-ci présentait
-un compartimentage en rectangles correspondant chacun à l’une des pièces
-de l’étage inférieur et tous de niveau différent. Il fallait donc
-enjamber une murette parfois haute de plus d’un mètre pour aller d’un
-rectangle à l’autre. Un parapet plus haut encore entourait tout
-l’ensemble de cette terrasse très vaste, comme la maison qu’elle
-couvrait.
-
-Parvenue devant le premier compartiment, la folle s’arrêta et se laissa
-choir. Mais son agitation était extrême; elle sursautait, se dressait en
-gesticulant, apostrophait les êtres dont son esprit malade peuplait la
-terrasse. Le docteur, déjà documenté sur la mort du capitaine X...,
-était seul capable de comprendre entièrement les paroles et la mimique
-effarante de la juive. Posté à quelques pas, il suivait, avec ses deux
-amis, tout ce que la clarté lunaire laissait voir des mouvements de la
-démente. Il renseigna les officiers sur ce qui se passait devant eux.
-
---Nous sommes au cœur du drame, dit-il, et je vais évoquer pour vous ses
-détails, grâce à ce que je sais déjà et en interprétant ce que nous
-voyons et entendons.
-
-Cherchant à fuir et à sauver son maître, toute autre issue leur étant
-fermée par la populace qui remplit les rues, cette femme vient d’arriver
-avec lui sur la terrasse. Ces cris, ces pleurs, ces gestes que vous
-percevez répètent la scène qui s’est alors déroulée. Les fugitifs
-voulaient profiter de ce que toutes les maisons de leur quartier se
-touchaient pour gagner quelque demeure amie ou moins hostile. Mais ces
-terrasses étaient pleines de monde, pleines d’ennemis. Les femmes
-criaient, gesticulaient, encourageaient de youyous continuels les
-hommes, leurs maris, leurs frères qui, dans la rue, donnaient la chasse
-au roumi. Les enfants étaient les plus vibrants de tous, les plus
-acharnés et ces groupes de formes blanches ponctués des couleurs
-criardes des petits, trépidants aux spectacles de mort, s’interpellaient
-de maison à maison, s’encourageaient à exciter les émeutiers. Mais il y
-avait des degrés dans la fureur générale, dans la joie de voir tuer.
-Toutes les maisonnées manifestaient les mêmes sentiments, mais avec plus
-ou moins de conviction. Ces familles qui se connaissent par la
-mitoyenneté du toit, ces femmes, ces enfants enfermés n’ayant, pour
-respirer et vivre un peu à la fin de chaque jour, que la terrasse et ses
-promiscuités, ces gens qui se mélangent si volontiers aux voisins quels
-qu’ils soient, sans réserve de classe et même sans pudeur sociale, n’en
-ont pas moins des intérêts, des goûts très divers. Regardez les gestes,
-écoutez les supplications de la folle. Ce sont les mêmes qu’elle adressa
-aux femmes et aux filles d’un gros commerçant fasi. L’état d’âme de cet
-homme est curieux à noter; dans le drame que nous revivons, de lui,
-plutôt que de ces femmes en furie, dépendra le sort des fugitifs.
-
-Ce négociant a des magasins, des marchandises qui viennent de loin, de
-chez ces chrétiens que l’on tue à cette heure même, mais dont le
-supplice n’empêchera pas qu’il faudra payer les marchandises. Ses femmes
-hurlent là-haut à la mort--n’êtes-vous pas des musulmans!--lui, en bas,
-tourne en rond dans sa demeure, inquiet au suprême degré de ce qui se
-passe, de ce qui peut suivre; l’émeute est dans la rue, le pillage
-s’étend et il suppute ce qu’il perdra si la plèbe défonce les portes de
-son entrepôt ou s’acharne sur son fondouk. Il calcule ce qu’il faudra
-payer plus tard, car il sait bien lui, homme d’affaires et de commerce,
-que toujours, au Maroc, ces heures de joie musulmane ont eu des
-lendemains pénibles et que toujours les bourgeois ont soldé les exploits
-de quelques furieux.
-
-Sans doute, dans les premiers moments, son cœur de musulman a vibré
-d’accord avec celui de la foule. Pour parvenir jusqu’à sa porte, au
-travers du flot grossissant des émeutiers, sans doute aura-t-il crié
-comme tout le monde: Dieu vous aide, ô croyants, ô soldats de la guerre
-sainte! Mais, à peine rentré chez lui, son âme de marchand s’est
-effrayée d’un désastre possible. Il s’est mis à redouter les excès de la
-populace qui se presse furieuse dans les ruelles en quête de gens à
-tuer; il a craint surtout de ne pouvoir, au jour certain des
-revendications européennes, justifier de son temps, de sa conduite à
-l’égard de ces chrétiens dont il a tant besoin et qui ont en leurs mains
-son crédit. Et le problème s’est posé à lui comme à beaucoup d’autres
-qui l’ont résolu, d’ailleurs, de la même façon. Tout en prenant part,
-selon son devoir de musulman, selon sa conviction aussi, au sursaut
-xénophobe qui agite la ville, il lui faut esquisser une réprobation,
-faire au secours des chrétiens--ses créanciers--un geste dont il pourra
-se réclamer plus tard, s’il est utile.
-
-Plusieurs de nos compatriotes furent en effet sauvés par des misérables
-qui ne cherchaient qu’un alibi.
-
-Mais notre camarade X... ne devait pas profiter d’une circonstance à ce
-point favorable. Il habitait un quartier populeux, il était spécialement
-visé, désigné par la trahison de ses domestiques. Il ne pouvait être
-sauvé par l’unique dévouement de la pauvre femme qui le guidait.
-
-Quand un petit garçon dégringola du toit pour dire à son père qu’un de
-ces chrétiens demandait asile, le marchand fasi hésita peu à lui
-répondre: recueillir le fugitif serait attirer sur la maison la colère
-de la foule qui grondait dans la rue, mais on le laissera passer chez le
-voisin sans lui faire de mal.
-
---Qu’il se débrouille, dit-il, avec les gens d’à côté. Quant à vous
-tous, ajouta-t-il, en parlant à ses employés, à ses esclaves, soyez,
-s’il le faut, témoins que j’ai aidé cet homme à fuir.
-
-Le docteur se tut. Il avait évoqué la première phase du drame et,
-justifiant sa narration, la folle, comme libérée du premier obstacle,
-venait de franchir péniblement la murette et d’atteindre une autre
-partie de la terrasse. Mais manquant de force, par un fléchissement sans
-doute de sa surexcitation, elle resta étendue, secouée parfois de
-tremblements, murmurant des mots sans suite mêlés de sanglots.
-
-Le médecin, les yeux fixés sur sa malade, continua:
-
---La crise subit une pause... le sujet n’a plus la force de répéter la
-tragédie dont son esprit pourtant lui ressasse implacablement le thème.
-Sa folie lui donnera peut-être plus tard une vigueur nouvelle; en
-attendant, ce qu’elle ne peut plus mimer ou crier, je vais vous le dire.
-
-Délivrés du premier obstacle, par l’intervention du négociant, la femme
-et celui qu’elle guide sont passés sur la terrasse de la maison
-contiguë. Déjà l’homme n’est plus qu’une loque. La soudaineté des
-événements déroutant toutes ses prévisions, le surprenant en plein calme
-pour le plonger dans un danger auquel il ne voit pas d’issue, a brisé sa
-volonté. Il suit machinalement sa protectrice; il est pâle, ses
-vêtements portent déjà les traces de souillures, des crachats qui lui
-ont été jetés. En arrivant chez les voisins, la femme reprend ses
-supplications en faveur de celui qu’elle veut sauver. Lui, au comble du
-désarroi, ne retrouve plus les quelques mots d’arabe qu’il possédait, ne
-sait plus que gesticuler ses demandes de secours où il y a aussi de la
-menace et toute la révolte de son orgueil impuissant. Devant eux se
-dresse maintenant la famille, mère, femmes, sœurs, esclaves du grand
-alim, de l’homme pieux qui, depuis des années, enseigne les foules
-attentives aux _Khotba_ de la sublime mosquée et dont l’éloquence
-imprègne pour la postérité les murs blancs de Qaraouiyne.
-
-Ignorantes, ces femmes expriment en cette heure ce qui est pour elles le
-plus apparent de la science du maître, la haine de ceux qui ne suivent
-pas la doctrine qu’il enseigne. Elles manifestent avec violence pour
-être vues et entendues des voisins. Peuvent-elles faire autrement,
-celles qui vivent dans la pure intimité d’une des plus belles lumières
-de l’Islam? Lui, observe en silence; ses sentiments ne répugnent pas à
-quelque succès sur les mécréants, mais, homme de science et de
-réflexion, il pèse l’opportunité du drame, redoute qu’il se produise
-hors de l’heure prévue pour le triomphe définitif et qu’il soit de ce
-fait incomplet et inefficient, sinon dangereux pour la cause même. En
-tout cas, il ne peut s’agir pour lui de compromettre aux orgies de la
-plèbe sa dignité et celle des siens, de souiller ses belles mains et ses
-blancs lainages aux sanies du meurtre et aux hontes du pillage.
-
-L’arrivée du roumi fugitif au bord de sa terrasse lui est un bon
-prétexte pour calmer le zèle encombrant des siens, pour les rappeler
-auprès de lui.
-
---Fuyez, rentrez, cachez-vous de cet homme impur! crie-t-il et, comme
-par enchantement, la terrasse se vide à la voix du maître, les furies
-disparaissent et derrière elles se referme la porte où le poursuivi et
-son pauvre guide auraient pu trouver un refuge contre la fureur
-croissante des gens entassés sur les terrasses; car on les a vus; les
-pierres volent et les vociférations se rapprochent.
-
-Franchie la maison de l’homme saint, les voici devant celle d’un être
-quelconque, mauvais fonctionnaire besogneux, chassé du Makhzen pour
-concussion par trop criante et qui impute volontiers aux idées nouvelles
-venues d’Europe la subite pudeur administrative qui l’a privé de son
-emploi. Il est vieux aussi; il ne peut résister aux folies de ses fils
-dont l’inconduite achève de le ruiner. La misère guette sa maison
-qu’emplissent déjà des discordes familiales et des scandales musulmans.
-Aussi de cet antre malsain, la haine a-t-elle surgi dès les premiers
-éclats de l’émeute, comme un dérivatif aux ennuis de chacun. Et il
-arrive bien à propos ce chrétien, pour se faire écharper par les furies
-qui lui barrent la terrasse de Ben Thami.
-
-Le sang coule sur le visage de l’homme que des pierres ont atteint.
-Épuisé moralement, écrasé sous les insultes, il tombe à genoux devant la
-murette hostile et la femme s’efforce de couvrir le visage défait et
-sanglant de son maître. Elle n’a presque plus de voix à force de
-supplier; elle arrache ses pauvres bijoux, les jette à ceux qui lui
-barrent la route; une de ses mains protège l’homme; de l’autre, elle
-cherche à parer elle-même les coups des petites filles, des petits
-garçons qui frappent, pincent, arrachent, tandis que les grandes
-hurlent, rient, se bousculent pour voir.
-
-La poussière rouge du Gueliz remplit l’air en feu et tamise en la
-colorant la clarté lunaire.
-
-Aidés par tout ce que leur a dit le médecin, les deux officiers, serrés
-autour de lui dans un angle de la grande terrasse de Messaoud El Biod,
-suivent et comprennent les détails de la scène jouée devant eux par la
-folle. Celle-ci semble, en effet, avoir retrouvé des forces dans l’excès
-même de sa terreur. Sa voix est redevenue distincte. Sa mimique, tous
-les mots qu’elle profère ponctuent, matérialisent, illustrent le récit
-du docteur. Les impressions des spectateurs peu à peu se sont
-intensifiées à l’extrême. La scène jouée par la femme, dite par le
-récitant, se développe avec une sincérité suggestionnante qui, bientôt,
-fait apparaître à leur imagination le principal acteur absent. Ils
-voient l’homme qui va mourir et machinalement leurs mains se cherchent
-et se serrent en communion de pensée et de douleur.
-
-Chuchotante, la voix du docteur reprend:
-
---Nous arrivons à la fin du drame, regardez bien.
-
---Lalla! Lalla! crie la folle, ne jette pas cette énorme pierre! puis
-elle s’effondre aux côtés de l’homme assommé, atteint sur la tête par un
-pavé que Lalla Tam, femme de Ben Thami, a lancé sur lui de toute la
-hauteur de sa taille que double celle de la murette au bas de laquelle
-le fugitif s’est abattu. La juive maintenant se tord auprès de son
-maître étendu.
-
---Laisse-moi, tu vas mourir, tu ne m’as pas crue, ne me force pas à
-mourir aussi!... lâche mon poignet! et ses efforts tendent à arracher,
-de la main crispée du moribond, la sienne qu’il a prise et à laquelle il
-se cramponne, sans doute, dans un dernier instinct d’espoir ou de
-consolation.
-
-Puis il semble qu’elle lutte contre des gens qui l’ont empoignée. Elle
-hurle grâce, elle porte en avant ses mains, les index tendus. Ce sont
-les _chouhoud_, les témoins de ce qu’elle va dire. Elle crie la
-profession de foi musulmane. Elle sauve sa vie.
-
-La voici maintenant adossée au parapet de la terrasse; il apparaît que
-ceux qui la tourmentaient, occupés ailleurs, la laissent tranquille.
-
---Il est mort, je te dis, crie la femme, pourquoi lui donner un coup de
-baïonnette? Eh vous autres les hommes! Qu’allez-vous faire maintenant?
-Oh! ne lui coupez pas la tête devant moi. Mais vous êtes fous! Au nom
-d’Allah El Karim! Je ne veux pas la voir! emportez-la! Comment, vous
-jetez son corps dans la rue!
-
-La folle s’est redressée, le dos appuyé au mur; ses mains se pressent
-sur son visage; elle les retire fascinée, elle regarde et enfin de sa
-gorge sort plusieurs fois ce son: plof, plof, reproduction machinale du
-bruit qui hantera toute sa vie, le bruit du corps de l’homme jeté aux
-gens de la rue et s’écrasant sur le sol...
-
---En voilà assez, dit le docteur. Et il courut à la femme qui était
-retombée au pied du mur. Délicatement, aidé de ses camarades, il la prit
-dans ses bras et l’emporta. Tous trois redescendirent vers la salle
-basse.
-
-Dans la chambre du médecin, étendue sous la lueur jaune de la lampe, la
-folle exténuée s’abandonne aux mains qui la soignent. Elle n’est plus
-agitée, mais toujours de ses lèvres blanches sort le plof, plof, qui
-résume toute l’horreur qu’elle a vécue. Et soudain à l’autre bout du
-jardin une voix s’élève qui fait sursauter les officiers:
-
-La illaha illallahou, la illaha illallahou!
-
-C’est le musulman toqué, le famélique recueilli par le médecin qui
-s’éveille et clame, dans la nuit brûlante, la gloire de Dieu aux quatre
-murs de la grande demeure.
-
---Cette femme va mieux, dit le docteur à ses amis, surveillez-la un peu;
-ménagez l’éther, je n’en ai plus beaucoup. Je vais aller m’occuper de
-l’autre là-bas, voulez-vous?
-
-
-
-
-L’Automobile
-
-
-Le capitaine Duparc, de l’artillerie, parvint à Meknès après un voyage
-fatigant. Il débarquait en Afrique pour la première fois et y venait
-sans enthousiasme. Mais, officier consciencieux et esprit cultivé, il
-eut soin, avant de quitter la France, de se documenter sur le pays où il
-allait vivre. Il acquit ainsi en une dizaine de jours d’un travail
-assidu des idées qu’il jugea satisfaisantes sur le régime dit de
-Protectorat, sur la religion mahométane dite Islam, sur la géographie,
-l’ethnographie de l’Afrique du Nord.
-
-Il apprit qu’au Maroc la population se divise en quatre classes: les
-Maures et les Juifs qui habitent les villes, les Arabes qui remplissent
-le pays, les Berbères qui sont confinés quelque part dans la montagne.
-Il lut une description intéressante du cortège qui accompagne le Sultan
-à la prière du Vendredi et admira la vitalité du gouvernement dénommé
-Makhzen qui, cramponné pendant des siècles aux destinées de quelques
-tribus mograbines, a résisté aux folies d’Abd-el-Aziz, à l’acte
-d’Algésiras et aux massacres de Fez. Puis il versa une cotisation de
-quinze francs au Comité de l’Afrique Française et acheta une grammaire
-arabe, se promettant de consacrer aux premiers éléments de cette langue
-les longues heures du voyage.
-
-Mais la mer, d’humeur fâcheuse, ne lui en laissa point le loisir. Après
-quatre jours de traversée agitée et deux jours de «bouchonnage» devant
-la barre de Casablanca, après la surprise du panier de débarquement et
-l’épreuve décisive de la barcasse, il échoua dans un hôtel qu’on lui
-affirma «Touring Club». Il y passa deux jours au lit. Et de cette couche
-étrangère qui longtemps remua elle aussi, il entendit, perpétuant son
-cauchemar, le grondement continu et tout proche de la mer furieuse se
-jetant affamée sur les blocs de Schneider et Cie.
-
-Dès qu’il fut en état de trouver une paire de gants dans ses cantines,
-il s’en alla, muni d’un sabre, se présenter aux autorités locales.
-L’accomplissement de cette corvée lui fit visiter la ville. Son
-intelligence native et d’ailleurs exercée lui permit vite de comprendre
-que ce chaos n’était pas le Maroc, mais le résultat encore informe du
-«formidable essor économique» annoncé par les bouquins. Étant venu pour
-vivre, comme il disait déjà, la vie du bled, il résolut de ne pas
-séjourner à Casablanca. Ses impressions s’y trouvaient au surplus
-chagrinées par ce qu’il crut être la confirmation d’une vieille idée
-apportée de France et qu’il aurait voulu inexacte.
-
-Duparc appartenait à ces milieux très bourgeois de l’armée
-métropolitaine, qui avaient pour l’armée d’Afrique le fraternel mépris
-réservé au cadet qui a mal tourné. Celle-ci n’avait alors donné à la
-France que la totalité de l’Afrique mineure. Elle n’avait pas encore
-l’auréole du sacrifice vigoureusement et joyeusement consenti qui la
-jeta, merveilleuse d’entraînement, de santé physique et morale, contre
-les corps d’armée allemands. Pour Duparc, comme pour bien d’autres,
-l’officier d’Afrique était un buveur d’absinthe ou un malheureux retenu
-loin des honnêtes garnisons de province par des dettes ou un banal
-collage avec quelque sauvageonne.
-
-Il vit donc à Casablanca de multiples et bruyants cafés remplis d’un
-nombre vraiment impressionnant d’officiers de toutes armes attablés,
-souvent en compagnie de cocottes et voisinant avec des civils qui lui
-parurent d’origines diverses.
-
-Comme la température l’y invitait, il s’assit lui aussi à une table et,
-après quelques secondes d’hésitation, se trouva bien.
-
-Il y fut très vite l’objet des sympathies de camarades qui,
-reconnaissant à son sabre et à ses gants blancs qu’il était nouveau dans
-le pays, l’entourèrent, l’invitèrent et lui firent fête. Il en fut très
-gêné, mais, en dépit de la froideur dont il voulut se cuirasser, il fut
-entraîné jusqu’à une heure avancée, de café en café, de boîte en boîte.
-Quand vint la dislocation de la bande joyeuse, il était tout à fait
-écœuré, navré du lamentable exemple de désœuvrement, de mauvaise tenue
-et de légèreté morale donné par ses camarades d’Afrique. Il jugea qu’_il
-y avait là vraiment quelque chose à faire_ et se promit d’y penser.
-
-Un des officiers le raccompagna jusqu’à son hôtel et, engagé par la
-réserve un peu plus grande qu’il avait cru observer en ce compagnon
-parmi tous les autres, Duparc ne put s’empêcher de lui faire entendre
-discrètement que ce qu’il venait de voir lui paraissait irrégulier.
-L’autre lui demanda, en guise de réponse, de quelle garnison il venait.
-
---D’Orléans, répondit Duparc.
-
---Ah oui... Orléans, Beaugency, Notre-Dame de Cléry, Vendôme! Vendôme!
-Ma nourrice chantait une ronde où ces noms sonnaient comme des cloches.
-Cela, c’est toute la noble et vieille France... Orléans est une bien
-bonne garnison. Moi, depuis des années, je roule de Tunis au Sahara, des
-Touareg aux Beni Snassen, à Bou Denib, à Fez, au Tadla. Je viens de
-faire deux ans de colonne sans débrider, sans boire un bock frais, sans
-voir un chapeau de femme. Je n’avais plus de chaussettes et j’ai demandé
-quinze jours de répit pour venir ici me faire couper les cheveux et me
-requinquer un peu... Les autres, c’est la même chose. Bonsoir, cher ami,
-que le Maroc vous soit propice. Et cordial, il serra la main de Duparc
-et le quitta.
-
-En se couchant, celui-ci pensa à ce qu’il avait vu, à ce qu’il venait
-d’entendre et il eut ce petit malaise d’amour-propre fréquent chez ceux
-qui ont du cœur et qui vient de la crainte d’avoir été maladroit ou
-injuste.
-
-Rabat lui fit une impression différente et déjà meilleure. Il subit le
-charme des deux villes encore bien musulmanes. Il admira le grand bras
-de mer qui les sépare et que semble remplir toujours la mouvante cascade
-de la barre qui gronde à son embouchure. Les paillotes de la Résidence
-l’amusèrent et l’État-major, nombreux, lui offrit des figures de
-connaissance qui s’épanouirent à l’entendre demander un emploi dans
-l’intérieur. On lui donna satisfaction immédiate et Meknès lui fut
-attribuée. Il sortit enthousiasmé de chez le grand chef et ému lui-même
-des dévouements dont il se sentait capable. Il rendit aimablement son
-salut au chaouch de la porte résidentielle et partit plein d’ardeur.
-
-On était à la fin du printemps et la chaleur déjà forte rendit pénible
-au voyageur le séjour dans le train de Meknès. Il devina à peine
-Kénitra, soupçonna seulement à travers sa somnolence congestionnée la
-Mamora et la plaine de Sidi Yahia. Il parvint à Dar Bel Hamri avec un
-commencement d’insolation qui lui évita le repas, les menthes à l’eau et
-surtout le café à l’eau salée vendus en ce lieu néfaste et obligé,
-terreur du voyageur assoiffé.
-
-Le lendemain, l’air plus vif du plateau lui fit mieux supporter la
-route. Il eut la surprise agréable de trouver à la gare une automobile
-qui était venue le prendre et le conduisit aux baraquements de
-l’État-major.
-
---Vous allez arriver juste pour admirer le coucher du soleil, lui dit
-l’officier qui était venu le quérir.
-
-Cette remarque laissa Duparc indifférent, mais, par la suite, il apprit
-à la faire à tous les voyageurs importants qu’il lui advint d’aller
-chercher à la gare.
-
-Dès le premier contact avec son chef accueillant, l’officier
-d’État-major fut plongé au vif des questions qu’il aurait à traiter.
-
---Pour vous mettre au courant de la Subdivision, conclut ce chef, vous
-allez faire la tournée des postes. Vous étudierez sur place certains
-points qu’il m’importe de connaître. On vous donnera la «petite Ford» et
-vous verrez ainsi un maximum de détails dans un minimum de temps.
-
-Ce discours plut beaucoup à Duparc. Il eût préféré pourtant faire cette
-visite à cheval, c’est-à-dire tout à son aise. Mais ceci était
-incompatible avec le lourd travail de bureau dont il entendit ses
-camarades se plaindre à la popote, ce qui l’invitait clairement à ne pas
-s’attarder sur les chemins.
-
-Duparc décida de commencer sa tournée par le poste excentrique d’Oulmès
-où il aurait d’ailleurs à conduire deux officiers de troupe qui, venus à
-Meknès pour le service, devaient rejoindre au plus vite leur résidence.
-Il s’enquit de ses compagnons et fut très volontiers renseigné.
-C’étaient deux excellents garçons, parfaits officiers, mais nantis de
-travers singuliers.
-
-L’un s’appelait de Mongarrot. Officier de cavalerie des plus allants, il
-vivait dans un mutisme presque absolu. Devait-il cela à quelque chute
-sur la tête ou à un trop long séjour dans le désert silencieux, nul
-n’était en état de le dire. Mongarrot s’abstenait de parler pour une
-raison physique ou morale dont personne n’avait sondé le mystère. Il
-commandait sa troupe par gestes ou par de brèves interjections. En
-dehors du service, il intervenait dans les conversations par des bouts
-de phrases latines qu’il appropriait à l’idée émise, réminiscences
-lointaines de quelque grammaire, bouffées de bréviaire ou de missel
-romain, échos affaiblis et aujourd’hui désuets des classes d’humanités
-du temps jadis. Il était doux et taillé en athlète. Son caractère et son
-austérité l’avaient fait surnommer l’ange radieux.
-
-Martin était le nom du second compagnon de route. Celui-ci, tout à fait
-différent du premier, manifestait une loquacité déconcertante. Très
-averti, d’ailleurs, des choses et des gens d’Afrique, il était
-quelquefois intéressant, précieux souvent par son expérience et, en tout
-cas, jovial et bon enfant. Mais il était coté comme un cerveau brûlé,
-voire comme un braque, pour de nombreuses facéties de jeunesse et il
-manquait de souplesse, c’est-à-dire bêchait volontiers ses supérieurs.
-Il critiquait, dit-on à Duparc, sans mesure--ce qu’il faut traduire par
-non sans esprit--et s’attardait, de ce fait, dans des grades
-subalternes, malgré des états de service remarquables. Enfin, un bon
-camarade glissa cette dernière pointe: «Je vous préviens qu’il aime peu
-les officiers d’État-major.»
-
-Méditant sur ces avis, Duparc sentit se confirmer son opinion qu’il
-tombait dans un monde nouveau. La faible expérience que ses nombreuses
-études lui avaient laissé prendre de la vie, l’amenait à trouver étrange
-l’existence possible de gens aussi différents du type qu’il s’était
-forgé de l’être humain normal et pondéré. Il s’estima, _in petto_, très
-au-dessus de ces pauvretés et trouva, dans l’avancement rapide dont il
-avait joui jusqu’à ce jour, la confirmation de sa supériorité. Il augura
-mal enfin du voyage obligé avec ces étranges compagnons et se consola en
-songeant que cela durerait au plus une journée. Puis il s’arma ce
-soir-là, comme il faisait chaque jour, de sa grammaire arabe qui lui
-procura bientôt un sommeil dépouillé d’inquiétude.
-
-Quand il se présenta le lendemain au point initial il y trouva
-l’automobile et, autour, Martin qui se démenait entre de nombreux colis.
-Duparc, lui, s’était vêtu de pied en cape de la tenue de campagne:
-revolver, jumelle, boussole et sacoche d’État-major qui, en plus des
-papiers de service, abritait l’indispensable grammaire; un petit paquet
-contenait enfin la trousse de toilette et le strict nécessaire pour un
-court déplacement. Martin, qui s’acharnait avec le chauffeur à arrimer
-ses colis, accueillit Duparc comme s’il ne connaissait que lui.
-
---On les casera bien! dit-il, en montrant ses paquets, ce qui n’ira pas
-dans la berline ira sur le marchepied. Passez-moi votre casse-croûte, on
-va le mettre dans la boîte aux outils.
-
---Ce n’est pas mon... déjeuner, répondit Duparc, c’est mon nécessaire de
-toilette.
-
---Vous n’avez pas apporté de boulot?
-
---Je comptais que nous mangerions une omelette à la première auberge...
-ou dans quelque ferme.
-
-Martin fut si étonné de cette réflexion qu’il n’y sut répondre. Son
-compagnon manquait évidemment d’expérience marocaine; mais il eut le bon
-esprit de ne pas le blaguer.
-
---Cela ne fait rien, dit-il, j’ai tout ce qu’il faut pour vous, pour
-Mongarrot et d’autres encore. Voyez-vous, dans ce pays, on rencontre
-toujours quelque part quelqu’un à qui il manque quelque chose. La caisse
-de pernod, continua-t-il, en s’adressant au chauffeur, ira à côté de
-vous et, dessus, les caleçons du commandant. Ah! voilà Mongarrot; ça va,
-mon vieux?
-
-Un géant bien mis s’approchait, maniant avec discrétion des pieds
-énormes.
-
-Il répondit des yeux à Martin, salua aimablement Duparc en lui disant:
-«Capitaine Mongarrot, 18e spahis.» Puis il s’engouffra dans la voiture.
-
---Allons! en route, dit Martin, nous nous mettons tous les trois dans le
-fond, vous au _mitan_, Duparc, vous êtes le plus mince et vous serez
-calé; la voiture aussi; d’ailleurs il n’y a pas d’autre place à cause
-des paquets qu’on rapporte aux camarades. Toi, Mongarrot, tâche de ne
-pas écraser ton voisin et ne parle pas trop si nous voulons dormir. Et
-maintenant, en avant!
-
-Le chauffeur réveilla la petite Ford d’un grand coup de manivelle dans
-le nez et Duparc, encore tout ahuri, se sentit, au démarrage, effondrer
-entre ses deux camarades.
-
-La grande guerre a multiplié à l’infini l’usage des voitures
-automobiles, mais c’est au Maroc oriental d’abord, puis à l’occidental,
-que l’emploi dans tous les terrains en fut généralisé pour la première
-fois. Dans ce pays l’automobile vint longtemps avant la route, elle
-passa à peu près partout et précipita de la plus heureuse façon la
-conquête et la pacification.
-
-A l’époque où se place ce récit, il n’existait encore que des pistes
-indigènes parfois améliorées et constamment ravagées par les pluies,
-défoncées par les charrois. Un voyage en automobile dans les sables de
-la Mamora, dans les tirs, dans les glaises du Sebou et de l’Innaouen
-était la chose la plus extravagante et la plus pénible aussi. Le Maroc
-fut le tombeau des pneumatiques; mais on marchait et le progrès aussi.
-Les machines soumises à des cahots continuels duraient peu. Les maisons
-françaises fabriquèrent des cadres et des roues robustes pour le service
-du Maroc. Les Américains suivirent mais avec des modèles légers,
-solution différente et d’ailleurs bonne du problème à résoudre: le
-passage dans tous les terrains.
-
-Duparc n’avait aucune idée d’un voyage de cette sorte. Aussi, quand
-après avoir traversé la ville, l’auto sortant par la porte du mellah
-s’engagea sur la piste du camp Bataille, lorsque coincé entre ses deux
-voisins, gêné par les paquets, il vit la voiture ballottée, cahotée,
-sauter des mottes de terre, pencher au delà de tout équilibre
-raisonnable dans des ornières de terre molle, en sortir pour y retomber,
-progresser de côté comme un crabe en glissant des quatre roues, aborder
-des talus obliquement pour échapper par moment à la piste trop mauvaise,
-quand il entendit les halètements, les emballements fous du moteur et
-vit l’adresse et la force jusqu’alors victorieuses du chauffeur, il
-éprouva la sensation d’être embarqué dans une mauvaise farce. Martin
-parlait, s’efforçant d’intéresser son compagnon à tout ce que l’on
-voyait. Mais celui-ci, s’estimant secoué comme il ne l’avait jamais été,
-pensait à son cheval qui aurait si allégrement marché d’un pas souple
-sur cette piste infernale.
-
---On est évidemment un peu surpris la première fois, dit Martin,
-comprenant l’impression désagréable qu’éprouvait son voisin; mais on s’y
-fait rapidement. Vous serez certainement un peu courbaturé ce soir.
-
---Je m’y attends, fit Duparc qui se sentait devenir furieux. Je trouve
-tout à fait illogique cette façon de se déplacer; écoutez ces chocs,
-jamais la voiture ne supportera cela sans que quelque chose casse.
-
---Soyez-en convaincu, répondit Martin. On casse, on verse, on crève, on
-répare et on continue; je vous assure qu’on a de la distraction. Ah!
-nous voici à l’oued. Ne vous embarquez pas sur le pont! le tablier a été
-enlevé par la crue, cria-t-il à l’adresse du chauffeur.
-
-Et, à la grande surprise de Duparc, la voiture laissant à gauche un pont
-de bois qui prolongeait la piste dégringola vers le lit d’un ruisseau
-qui barrait la route, entra dans l’eau, sautilla furieusement sur les
-gros cailloux ronds qui formaient le gué et se lança à l’assaut de la
-rampe opposée dont elle atteignit le sommet après trois secousses
-d’essieux des plus inquiétantes.
-
---Il faut toujours, dit Martin, mettre des paillons aux bouteilles et
-surveiller la mise en caisse, si l’on veut éviter la casse et ménager
-l’argent des camarades qui vous ont chargé de commissions. Mes
-bouteilles sont bien emmaillotées.
-
---J’en prends note, dit Duparc, se décidant à rire, vous me paraissez
-plein d’expérience.
-
---J’ai été roumi, moi aussi, répondit Martin, mais il y a longtemps.
-Voici la piste qui s’améliore, nous allons pouvoir marcher.
-
-Au même moment, la voiture pencha violemment sur le côté, et les
-voyageurs s’accrochèrent instinctivement à l’arceau de la capote.
-
---_Cave ne cadas!_ dit la voix de Mongarrot.
-
-Mais déjà, l’obstacle franchi, la Ford repartait de plus belle. La piste
-s’allongeait vers des collines au travers du bled Guerrouan; le soleil
-montait, chauffant de belles moissons, des indigènes allant vers la
-ville ou en venant circulaient nombreux sur les sentiers.
-
-Ils s’arrêtaient pour regarder la voiture qui, rapide et sautillante,
-passait auprès d’eux. Tous s’en amusaient et riaient.
-
-Duparc, à son propre étonnement, se prit à aimer ces choses, ces gens,
-ces collines roses à l’horizon et même ses compagnons, tout étranges
-qu’ils lui parussent encore. Il s’informa des oueds qui se trouvaient
-sur la route.
-
---Le mot oued, dit Martin, est arabe et signifie vallée, vallon, lit
-d’une rivière: mais ces sens n’impliquent pas forcément la présence de
-l’eau. C’est ainsi qu’en Algérie, le mot oued donne plutôt une
-impression de siccité, de chaleur lourde dans un bas-fond rocailleux. Au
-Maroc, ce même vocable s’applique à un endroit où l’eau coule, où il y a
-des arbres, de l’ombre et de la fraîcheur. C’est une des
-caractéristiques de la langue arabe qu’un seul mot puisse avoir des
-acceptions différentes et même contraires.
-
-Puis il développa cette thèse et cita des exemples, tandis que la
-voiture, quittant la plaine de Meknès, passait par un petit col dans la
-cuvette d’Aïn Lorma. La route devint aussi plus accidentée; le sol était
-encore imprégné des pluies de printemps; l’auto avançait par embardées,
-glissant des deux roues de derrière, tantôt vers un des côtés de la
-route, tantôt vers l’autre. Il fallut plusieurs fois descendre pour
-l’alléger au passage de petits ruisseaux bourbeux qui coupaient la
-piste. Mongarrot poussait sans mot dire, et sa force très grande évitait
-le plus souvent à ses camarades d’en faire autant. Le mauvais passage
-franchi, on repartait et on recommençait un peu plus loin. Une fois
-même, les efforts réunis des trois hommes et du moteur ne purent sortir
-les roues d’une ornière grasse où elles s’empâtèrent. Il fallut avoir
-recours aux gens d’un douar qu’on apercevait non loin de là. Martin les
-appela de la voix et du geste, et quatre ou cinq gaillards
-s’approchèrent avec timidité.
-
-Quand ils comprirent ce qu’on voulait d’eux, ils se mirent à la besogne
-gaiement et, tout en échangeant très fort leurs réflexions, dégagèrent
-les roues enlisées, soulevèrent et poussèrent lestement. Puis, l’auto
-remise sur le terrain ferme, ils regardèrent, sans cesser de causer
-entre eux, les voyageurs réintégrer leurs places et la voiture partir.
-
---Que disaient-ils dans leur conversation si animée? demanda Duparc.
-
---Je n’en sais rien, répondit Martin.
-
---Comment! vous, un vieil africain, vous ne savez pas l’arabe?
-
---Je le parle couramment, mais ces gens-là sont des Berbères et, comme
-ils se doutaient que l’un de nous au moins parlait l’arabe, ceux d’entre
-eux qui le connaissent se sont bien gardés de s’en servir. Le plus jeune
-m’a pourtant souhaité bon voyage dans la langue du Prophète.
-
-A ce moment, la voiture manqua un tournant, quitta la piste et dévala 4
-ou 5 mètres de talus et s’arrêta dans un champ. Les trois camarades
-saluèrent brusquement le dos du chauffeur.
-
---_Quid?_ demanda la voix de Mongarrot.
-
---Ce n’est rien, répondit le troupier, c’est le différentiel...
-
-Il fallut, à force de bras et de machine rouler la voiture dans le
-champ, puis la remettre sur la piste.
-
-Tandis que le mécanicien vérifiait le fonctionnement de l’organe avarié,
-Duparc, qui peu à peu s’aguerrissait ou qui ne s’était pas rendu compte
-du danger que lui et ses compagnons venaient de courir, reprit ses
-questions. Son esprit amoureux de clarté trouvait insuffisante la
-réponse de Martin.
-
---Expliquez-moi, je vous prie, dit-il, pourquoi ces gens, s’ils le
-pouvaient, n’ont pas cherché à se faire comprendre de vous.
-
---Ils n’y tiennent pas; pourquoi voulez-vous d’ailleurs que ces paysans
-qui sont très indépendants de caractère se donnent la peine d’user, pour
-me faire plaisir, d’une langue étrangère? C’est très calé, d’abord, de
-savoir deux langues; et ensuite la possibilité qu’ils ont de rester
-impénétrables est un avantage; ils le gardent.
-
---Sans doute, reprit Duparc, les officiers qui commandent à ces
-populations savent leur langue intime?
-
---Non, personne ne la connaît; on dirige ces gens à l’aide de ceux
-d’entre eux qui sont bilingues, ou par l’intermédiaire de secrétaires
-arabes d’origine, mais sachant le berbère.
-
-Duparc demeura un instant pensif. Puis il reprit:
-
---Voilà qui est sans doute particulier au Maroc; il existe, du fait de
-cette langue qu’on ignore, un mur entre ces tribus et nous. De plus, ces
-gens sont, dans leurs rapports avec l’autorité et nous-mêmes sommes,
-dans notre action sur eux, à la merci d’intermédiaires.
-
---Vous venez d’émettre là, dit Martin, à l’endroit de nos méthodes un
-jugement sévère, et chez un roumi débarqué d’hier, cela promet.
-
---Sévère, dites-vous, mais est-il juste? demanda Duparc.
-
-A ce moment, le chauffeur voulant éviter une ornière, frôla un gros
-_bétoum_ qui se trouvait près de la piste. Une maîtresse branche de cet
-arbre rugueux prit au passage le devant de la capote et avec un grand
-craquement celle-ci se rabattit en arrière, tandis que l’auto
-s’arrêtait. Et les voyageurs qui étaient à l’ombre furent tout à coup
-inondés de soleil.
-
---_Fiat lux!_ dit dans un rire la voix de Mongarrot. Le rire d’ailleurs
-fut général quand le capitaine silencieux eut ajouté, en français cette
-fois: «On ne peut pas causer un quart d’heure tranquillement!»
-
-Les courroies de tension de la capote étaient seules cassées; on décida
-de laisser la voiture découverte; il serait ainsi possible de mieux voir
-le paysage qui devenait de plus en plus pittoresque. A un tournant de la
-piste, au haut d’une côte très rocailleuse, embarrassée de blocs et
-qu’il fallut gravir à pied, la vallée de l’oued Beht s’offrit tout à
-coup à la vue. La descente vers la rivière fut lente et pénible. La
-piste en corniche était sinueuse et complètement bouleversée par quelque
-récente pluie d’orage. La rivière était en crue, ses eaux limoneuses
-atteignaient et couvraient le tablier du grand pont en bois jeté par le
-Génie.
-
---Passerons-nous? demanda Duparc.
-
---Nous passerons s’il ne manque pas de madriers au tablier, dit le
-chauffeur.
-
-Mais déjà Mongarrot s’était porté devant la voiture et s’engageait sur
-le pont, marchant au centre, dans l’eau. Celle-ci montant à l’assaut du
-tablier passait dessus en inquiétante vitesse et à ce point boueuse
-qu’on ne distinguait plus les madriers.
-
-Traînant ses vastes pieds heureusement chaussés de bottes solides, le
-doux géant fit son inspection planche par planche. Parvenu à l’autre
-bout, il fit un geste d’appel, et la voiture s’engagea lentement sur le
-pont. L’eau sautait aux roues.
-
---Mon capitaine, cria le chauffeur, j’ai le vertige. Mais Martin, qui
-venait de voir Duparc mettre la main sur ses yeux, avait pressenti le
-danger. Cette nappe d’eau fuyant violemment sous la voiture produisait à
-lui-même une impression fort pénible.
-
-Dès l’appel du chauffeur, il se leva de sa place et, se penchant
-par-dessus l’homme qui s’effaça, il saisit le guidon. Les yeux fixés sur
-l’autre bord, il maintint l’automobile en direction.
-
---Quelle bête et inopportune sensation, dit-il en rendant la barre au
-mécanicien dès qu’on fut sur la terre ferme; et si nous étions arrivés
-un quart d’heure plus tard nous n’aurions pu passer. Ces crues sont très
-rapides. Celle-ci résulte de quelque violent orage qui a dû éclater dans
-le haut pays.
-
-Mongarrot reprit sa place et l’automobile repartit. Laissant à gauche le
-camp Bataille, d’ailleurs abandonné pour cause d’insalubrité, la piste
-gravit les premières pentes du pays Zemmour à travers une broussaille
-épaisse. On ne s’arrêta que fort peu au poste de Khemisset pour prendre
-de l’essence. Il s’agissait en effet de gagner du temps, partout où la
-piste le permettrait, pour ne pas être surpris par la nuit entre Tedders
-et Oulmès, région encore peu sûre. La piste aménagée traverse entre
-Khemisset et Tiflet une région sablonneuse où l’automobile fatigua
-beaucoup. Il fallut plusieurs fois stopper pour laisser refroidir le
-moteur.
-
-Mongarrot, au milieu de ces péripéties diverses, restait toujours
-silencieux et complaisant. Martin parlait de choses multiples sans
-prendre de repos.
-
-Duparc, de plus en plus conquis par les imprévus constants du voyage,
-amusé par la conversation de Martin, revenait sur ses fâcheuses
-impressions et jugeait mieux ses deux compagnons. L’un, Mongarrot, était
-certainement un homme de très haute conscience, de manière délicate, et
-cette loi du silence qu’il s’imposait avait sans doute quelque cause
-profonde et respectable. Martin n’était pas l’homme aigri et débineur
-qu’on lui avait dépeint. Il parlait évidemment beaucoup, mais sa
-conversation était intéressante, nullement pédante. Elle ouvrait au
-nouveau venu des horizons curieux sur la vie des Français au Maroc et
-sur les mœurs indigènes. En résumé, c’était un homme sachant beaucoup de
-choses et les disant gaiement. Avant midi, Duparc se sentit presque
-réconcilié avec l’armée d’Afrique.
-
-Les voyageurs ne s’arrêtèrent point à Tiflet qui est le chef-lieu du
-cercle des Zemmour. Le chemin à suivre se sépare en effet, un peu avant
-ce poste, de la route principale de Meknès à Rabat. L’automobile
-marchait rondement sur le terrain plus résistant d’un grand plateau où
-Duparc vit de nombreuses cultures et de beaux douars. Martin lui dit ce
-qu’il savait sur la façon de vivre de ces populations. Mais Duparc, qui
-suivait depuis quelque temps une idée, demanda:
-
---Qu’entendez-vous par roumi, qualificatif dont vous vous êtes servi
-tout à l’heure?
-
---Le mot roumi, répondit Martin, est un adjectif emprunté à la langue
-arabe, dans laquelle il signifie chrétien, par le vocabulaire
-administratif militaire et civil en usage au sud du 35e parallèle et à
-l’ouest du 4e méridien. Il sert à désigner les agents de tout ordre et
-de tout grade que la métropole a embarqués, souvent malgré eux, et à qui
-le «puissant protecteur» a dit, avec un petit tapement de main sur
-l’épaule: «Allez là-bas, mon cher, il y a de bonne besogne à faire...
-vous me comprenez, n’est-ce pas...? et surtout écrivez-moi souvent...»
-Le mot roumi s’applique donc à un grand nombre d’individus qui, ayant
-subi l’épreuve de la barcasse, franchissent la barre de Casablanca et
-découvrent le Maroc.
-
---Voilà une merveilleuse définition, dit Duparc qui s’amusait.
-
---_Vir dicendi peritus_, fit Mongarrot qui suivait attentivement.
-
---_Et cum spiritu tuo_, dit à tout hasard Martin pour répondre à cette
-amabilité.
-
-Et il continua, sans laisser à Duparc le temps d’étouffer la quinte de
-rire qui le secouait entre ses deux impayables compagnons: «Le roumi se
-distingue à des aptitudes et vertus nombreuses. Il a, entre autres, la
-faculté d’appliquer un jugement purement européen à des gens et des
-faits qui relèvent, ou résultent, d’un système philosophique et d’un
-climat tout différents de ceux d’Europe. Il a aussi la volonté
-singulière de faire régner, partout où il passe, l’ordre et les méthodes
-en usage dans son patelin d’origine. Cet état d’âme est plus ou moins
-tenace suivant les individus. Certains évoluent très vite, d’autres
-point. D’aucuns s’acclimatent immédiatement; il en est, par contre, qui
-pourraient rester vingt ans en contact avec les gens et les choses de ce
-pays sans s’y intéresser le moins du monde. Ceux-là appartiennent au
-genre cuirassé.
-
---_Aes triplex_, murmura la voix de Mongarrot.
-
---Mais il y a d’autres espèces, continua Martin; nous connaissons, par
-exemple, le roumi néfaste, le roumi inopérant, le pratique, le...
-
---Quel est le roumi néfaste? demanda Duparc.
-
---Cette espèce comprend plusieurs variétés, reprit Martin, je ne saurais
-ici les décrire toutes; mais, me tenant sur le seul terrain militaire,
-je vous en montrerai une par un exemple. Imaginez le chef d’un escadron
-à qui l’on aurait confié des chasseurs d’Afrique, qui en colonne
-s’écarterait à plus de deux cents mètres de l’infanterie et, sans y être
-forcé par l’absence de troupes spéciales, ferait faire à ces enfants de
-France un métier de spahis ou les enverrait battre l’estrade comme des
-partisans. Il est sûr de se faire rafler ses canards.
-
---Mais il ne pécherait que par ignorance, objecta Duparc.
-
---La première fois, répondit Martin; la seconde, ce sera par roumite
-chronique. Maintenant cela vous intéresse-t-il de savoir ce qu’est le
-roumi pratique, le roumi poire, le roumi conscient, l’inconscient, le
-journaliste et toutes les variétés du roumi civil?
-
---Ils sont trop, gémit Duparc, je me contenterai du roumi pratique, quel
-est-il?
-
---C’est un modèle fréquent, en particulier chez les militaires; sa
-doctrine se résume en une formule de quatre mots: Dix-huit mois, une
-colonne, une proposition au choix, le bateau. Laissez-moi, pour finir,
-ajouta Martin, vous signaler une sorte dernière. On n’en parle jamais,
-et c’est une ingratitude qu’il me plaît aujourd’hui de réparer. Il
-s’agit du roumi nécessaire.
-
---Quel est donc celui-ci? dit Duparc.
-
---C’est le roumi de France, celui qui paie, conclut Martin.
-
-Et tout en devisant de la sorte, les trois camarades atteignirent la
-grande vallée où se trouve, près du Bou Regreg, le poste de Maaziz.
-L’automobile d’ailleurs négligea celui-ci et continua sa route vers
-Tedders dont on apercevait au loin, entre deux collines, les tôles
-ondulées miroitant au soleil.
-
---Les Zemmour, reprit Martin, répondant à une question de son voisin,
-sont de très beaux Berbères, sains et robustes comme vous pouvez en
-juger d’après les spécimens que nous rencontrons. Leurs femmes ne
-simulent pas en nous voyant une terreur imbécile et mal jouée. Leurs
-enfants sont aimables et nullement effarouchés, ce qui est un excellent
-indice.
-
---Comment cela? dit Duparc.
-
---Pour qui a observé avec soin les indigènes, reprit Martin, il n’est
-pas de meilleur baromètre de l’opinion intime des populations que le
-visage et la contenance des petits au contact du chrétien. Ceci
-d’ailleurs est surtout vrai chez les Arabes et plus encore chez les
-Maures des villes. Les enfants ne savent pas dissimuler et reflètent,
-dans la rue, l’état d’âme de la famille. Ils nous abordent tout
-impressionnés de ce qu’ils entendent des hommes et aussi des femmes,
-mère, tante, sœur ou servante. Celles-ci nous connaissent fort peu et
-les recommandations sans fin, par lesquelles leurs maîtres et seigneurs
-s’efforcent de les protéger contre nous, ajoutent à l’horreur
-instinctive produite sur leur esprit par les êtres impurs que nous
-sommes. Ces campagnards berbères sont moins compliqués que les habitants
-des villes et de la plaine. Ils sont peu imprégnés de philosophie
-musulmane. Leur résistance, leur réaction à notre contact proviennent,
-presque uniquement, de leur répulsion pour toute autorité. Mais ils
-s’islamisent de plus en plus à notre contact et chez eux la haine du
-vainqueur fait place, peu à peu, à la haine du chrétien. Nous ne gagnons
-pas au change. En attendant, ces gaillards que vous voyez, ces femmes
-qui ne se détournent pas à votre approche, ces enfants joyeux ne sont
-pas mal disposés pour nous. N’étant pas trop embarrassés encore de dogme
-hostile, ils apprécient la paix française sans arrière-pensée. Mais
-voici que nous approchons de Tedders...
-
---Et du déjeuner, remarqua Mongarrot.
-
-Les officiers du poste attendaient leurs camarades dont le télégraphe
-avait signalé le passage à Khemisset.
-
-Duparc fut très entouré. En qualité d’officier d’État-major, il devait
-avoir, pensait-on, des renseignements sur les projets du commandement,
-sur les opérations futures auxquelles tout le monde voulait participer.
-Il ne put, comme de juste, répondre à ces espérances. Ne venait-il pas à
-peine de débarquer? Par contre, il apprit lui-même avec intérêt qu’il
-allait, après déjeuner, quitter la zone de pleine sécurité pour entrer
-dans un pays moins hospitalier. Les risques à courir n’étaient pourtant
-pas tels que les voyageurs dussent attendre un convoi pour gagner Oulmès
-en deux étapes. La voiture postale avait circulé depuis longtemps sans
-être inquiétée.
-
---Il ne vous faut que trois heures au plus, avec une automobile, pour
-atteindre Oulmès, leur dit le commandant d’armes, et vous devez
-rencontrer en route, au relais de la forêt de Harcha, le convoi qui
-descend sous escorte. Aucun djich n’est d’ailleurs signalé dans la
-région.
-
-Commentant cette dernière réflexion, quand il fut de nouveau en route
-avec ses camarades, Martin remarqua:
-
---Le fait qu’aucun djich n’est signalé n’est point l’assurance
-définitive d’une parfaite sécurité. Nous sommes ici dans le pays de «la
-peur et du mensonge», suivant l’expression indigène. Jamais un
-indicateur ne donne le renseignement complet ou au moment strictement
-utile. Il y a donc toujours une part d’aléa dans un voyage à la limite
-imprécise du pays soumis.
-
---Et comment opèrent ces djich? demanda Duparc.
-
---C’est, la plupart du temps, l’embuscade banale en quelque point de
-passage obligé. Les isolés, les petits détachements sont leurs victimes
-les plus fréquentes. Je les ai vus une fois provoquer, en coupant le fil
-télégraphique, l’arrivée d’une équipe de réparation qui fut massacrée.
-On prend depuis toutes les précautions voulues et d’ailleurs,
-rassurez-vous, ils ne se sont point encore attaqués aux automobiles.
-
---Et vous croyez que nous pourrions rencontrer de ces coupeurs de route?
-
---Monsieur, répondit Martin, je ne crois rien du tout; mais je suis
-toujours en méfiance. Aujourd’hui, je ne vous cacherai point que j’ai
-été mis en éveil par deux mots entendus à Tedders.
-
---Ceci devient tout à fait intéressant, fit Duparc, qu’avez-vous donc
-appris?
-
---Appris n’est pas le terme exact, répondit Martin; d’abord, si je
-savais quelque chose de certain ou même seulement de probable, nous ne
-roulerions pas à cette heure sur cette piste; j’ai tout simplement
-rencontré un homme que je connais, qui me connaît et dont le tempérament
-d’indicateur est utilisé de temps à autre. C’est peut-être par lui que
-le chef qui nous offrit un si bon déjeuner a su qu’aucun djich ne
-courait le pays. Cet homme examinait d’un œil enfantin et curieux notre
-voiture arrêtée près du corps de garde. Quand il m’a vu, son visage est
-devenu soudainement sérieux et il m’a dit: «C’est toi, moui Captan, qui
-est dans la voiture?... Ce n’est pas kif la grosse voiture du Coronnel,
-il n’y a pas de fusils ni de _taraka_»--la taraka, mon cher, c’est la
-mitrailleuse--et il a ajouté: «Les gens ici sont des enfants du péché.»
-Puis il s’est éloigné sans en dire plus long.
-
---Et vous en concluez? demanda Duparc.
-
---Rien, mais comme je me disposais à aller chercher des carabines, j’ai
-vu Mongarrot qui avait eu sans doute la même idée et venait suivi d’un
-chaouch portant les flingots. Ils sont là attachés par une ficelle au
-marchepied.
-
---Deux cents cartouches dans la sacoche de portière, dit la voix de
-Mongarrot.
-
---Voyez, reprit Martin, comme le pays devient sauvage et compliqué.
-Remarquez aussi comme la piste est bonne. Elle est découpée dans le
-schiste et on roule sans poussière et sans boue. Par les nombreux lacets
-que vous distinguez, nous allons atteindre la crête à droite de cette
-énorme masse rocheuse qu’on appelle le Mouichenn. Nous filerons au
-revers sud pour ressortir là-bas, très à gauche, dans ce bois de grands
-chênes-lièges assez clairsemés. C’est la forêt de Harcha.
-
---Ce pays est impressionnant de rudesse grandiose, dit Duparc, et l’on
-pressent que les gens qui vivent ici doivent être très différents de
-ceux des villes et des plaines basses. Dites si je me trompe, à moins
-que la vitesse plus grande de la voiture ne vous gêne pour parler.
-
---J’ai pour mon malheur, dit Martin, une disposition spéciale à parler
-en tout temps et à toutes les vitesses, avec une égale franchise sur ce
-que je sais. L’homme, ainsi que vous le dites, est l’image du sol qui le
-nourrit; et il est exact que les habitants de ces montagnes et de ces
-futaies sont rudes, sobres et vigoureux. Ils ont des mœurs et des
-passions violentes, mais pas de vices calculés, fruit d’un trop grand
-bien-être sous un climat ardent, fruit d’une philosophie complaisante
-pour l’espèce humaine et pour toutes ses aspirations charnelles.
-
---Voyez, interrompit Duparc, cette fumée qui s’élève là-bas à gauche sur
-ce piton couvert de petits arbres. Comme elle s’allonge toute droite
-dans l’air calme! Ne croirait-on pas qu’elle sort langoureuse de quelque
-brûle-parfum?
-
---J’y vois moins de poésie, dit Martin, ce doit être un charbonnier au
-travail.
-
---Ou un signal, dit la voix de Mongarrot.
-
---Les gens chez qui nous entrons, continua Martin, sans paraître faire
-attention à la remarque de Mongarrot, sont encore plus frustes, plus
-sauvages et plus indépendants de caractère que les Zemmour. Dans le
-vaste et fatal mouvement qui depuis des siècles a déferlé le monde
-berbère sur la plaine occupée par les Arabes, mouvement au cours duquel
-ces tribus luttaient non seulement contre les Arabes occupants, mais
-encore entre elles, les Zemmour semblent avoir été favorisés. Formant un
-groupe d’une cohésion plus grande, ils ont passé sur le corps d’autres
-Berbères et, dès qu’ils eurent découvert la région qui leur convenait,
-ils s’y accrochèrent avec vigueur. Protégés au nord par la grande forêt
-de la Mamora, défendus au sud par des massifs compliqués, à l’est et à
-l’ouest par de profonds sillons, ils se firent une vie indépendante et
-mirent en quarantaine le gouvernement des sultans. Ils coupèrent en deux
-l’Empire; et ses maîtres, forcés de longer leur territoire pour aller
-d’une capitale à l’autre, furent obligés de traiter avec eux; et ce même
-gouvernement qui en imposait à l’Europe ignorante de ces faiblesses
-était réduit, avec des sujets récalcitrants, aux moins glorieuses
-compromissions.
-
---Mais tout cela c’est de l’histoire qu’on écrira plus tard; laissons
-d’ailleurs les Zemmour, puisque les gens chez qui nous sommes n’en sont
-plus mais se rattachent plutôt au groupe Zaïane.
-
---Le pays est en tout cas moins peuplé, dit Duparc, on ne voit plus de
-douars ni même de troupeaux; je n’ai pas dans cette solitude
-l’impression très nette de sécurité que me donna la belle plaine de
-tantôt, avec ses nombreux groupes de campagnards occupés à leurs champs.
-
-Martin ne répondit pas. L’automobile arrivait, à ce moment, par de
-vigoureux lacets tracés dans le schiste, à une ligne de faîte près du
-gros mouvement rocheux que les voyageurs avaient aperçu de loin. Devant
-eux une profonde dépression, la vallée du Bou Regreg, courait de l’est à
-l’ouest; au delà un massif très boisé fermait l’horizon et, non loin sur
-la gauche, la piste très visible et jalonnée par des poteaux
-télégraphiques s’engageait en forêt.
-
-La voiture s’arrêta un instant au sommet de la côte et le chauffeur vida
-sa réserve d’eau dans le radiateur.
-
---Dépêchons, dit Martin, sans quitter sa place, nous sommes ici à huit
-kilomètres du caravansérail de Harcha. L’automobile repartit.
-
---J’aurais bien voulu changer ou nettoyer mes bougies, dit le chauffeur.
-
-La piste longeait le revers sud du Mouichenn; à droite, le terrain
-disparaissait tout d’une pièce dans le grand sillon du Bou Regreg. Un
-peu avant d’arriver au bois, on passa devant quatre tombes alignées au
-bord de la route; un petit monument en forme de pylône les gardait. La
-vitesse empêcha Duparc de lire les noms inscrits en creux, sous une
-croix, dans la plaque de ciment qui en parait la face.
-
---Un petit détachement qui est resté là, renseigna Martin.
-
-Au moment où l’automobile prenait la piste sous bois, Mongarrot dit:
-
---Le fil est coupé.
-
-Ses camarades vérifièrent le fait.
-
---Ceci est tout récent, dit Martin; à Tedders, j’ai vu de mes yeux, dans
-la cabine du sapeur, arriver le télégramme d’Oulmès donnant la
-composition du convoi descendant. J’ai vu expédier le télégramme
-annonçant notre départ à 14 heures.
-
-Duparc ne put s’empêcher d’admirer à part soi la perspicacité d’hommes
-du bled dont faisaient montre ses compagnons, leur faculté d’apercevoir
-et d’interpréter les détails dont l’importance n’apparaissait point à
-première vue.
-
---La fumée était donc bien un signal, comme tu l’as dit, ajouta Martin à
-l’adresse de Mongarrot.
-
-Un bruit retentit qui semblait l’éclatement d’un pneu; mais la voiture
-roulait toujours vivement et le bruit se répéta, devint claquant.
-
---Ils tirent, dit Martin, de ce mamelon rocheux et dénudé, là-bas, en
-avant de nous. Vous, ajouta-t-il en s’adressant au chauffeur,
-occupez-vous uniquement de votre machine et de votre direction.
-
---_Age quod agis_, fit Mongarrot, qui détachait les fusils et les
-passait à ses compagnons.
-
---Nous les sèmerons, dit Duparc qui n’entendait plus de coups de feu.
-
---Voire, dit Mongarrot qui distribuait des cartouches.
-
---La piste est fort sinueuse entre tous ces mamelons boisés, expliqua
-Martin; ils peuvent, par un raccourci, nous rattraper. Nous allons
-arriver à une grande clairière que la piste traverse obliquement avant
-de rentrer à nouveau dans la forêt. Nous serons là à quatre kilomètres
-du caravansérail où le convoi doit être campé depuis midi.
-
-A un détour brusque de la piste débouchant sur la clairière, le
-chauffeur bloqua sa voiture qui fit un soubresaut des quatre roues et,
-malgré tout, vint heurter un obstacle. Un arbre énorme gisait en travers
-de la route.
-
---Les voilà! dit Mongarrot.
-
-La forêt cessait tout d’un coup pour reprendre à quelques centaines de
-mètres plus loin. L’intervalle dénudé montait à gauche, en pente raide,
-vers une crête rocheuse qui fermait le tableau de ce côté. A droite, la
-clairière s’élargissait et se perdait dans une vallée dont on ne voyait
-rien.
-
-Mongarrot avait aperçu, encore loin, les «salopards» dévalant de l’arête
-rocheuse, bondissant éparpillés, le fusil à la main, avec cette
-extraordinaire agilité des fantassins berbères. Les trois amis se
-portèrent en demi-cercle en avant de la voiture.
-
---Ils sont nombreux, dit Martin, et ils attaquent en règle: encore trop
-de distance.
-
-Le chauffeur examinait sa machine et tapait à grands coups de marteau
-sur sa manivelle faussée.
-
-Deux minutes s’écoulèrent, puis Martin dit:
-
---Je crois qu’on peut commencer.
-
---Chacun sa part, fit Duparc, qui était artilleur.
-
---_Cuique suum_, dit Mongarrot.
-
-Les trois fusils entrèrent en action et, après une quinzaine de
-cartouches, les silhouettes bondissantes se terrèrent et disparurent.
-
---Ceci, mes amis, dit Martin, le fil coupé, l’arbre en travers, ce
-n’était pas pour nous, car ces gens ne pouvaient savoir notre venue. Ils
-en ont été avertis tardivement par le filet de fumée que vous avez vu.
-C’est un fort parti qui en veut au convoi et qui aurait bien voulu nous
-choper avant que nous eussions tiré un coup de fusil. Écoutez!
-
-Le bruit d’une salve lointaine arrivait.
-
---Le combat est engagé, dit Martin, et plus tôt que l’ennemi ne l’aurait
-voulu. L’éveil a été donné au camp par notre pétarade. Il nous faut
-sortir d’ici, traverser vivement la clairière sous le feu des lapins qui
-sont terrés là-haut, gagner l’autre bois et serrer sur le convoi.
-
---Mais si la route est encore barrée? fit Duparc.
-
---Je ne le crois pas, dit Martin; voyez l’effort qu’il leur a fallu pour
-traîner ici cet arbre mort.
-
-Les quatre hommes, réunissant leurs forces, eurent grand’peine à écarter
-de la piste le tronc qui la barrait. Puis le chauffeur éprouva des
-difficultés pour remettre en marche son moteur. Il fut nécessaire
-encore, par un feu nourri, d’arrêter les indigènes qui faisaient un
-nouveau bond vers la voiture. Et quand celle-ci fut en marche, une volée
-de balles claqua tout autour. Au loin, la fusillade s’accentuait.
-
-La situation de nos voyageurs était critique. Les gens qui les
-attaquaient n’étaient qu’un faible parti, d’une dizaine d’hommes
-peut-être, détaché du gros des assaillants avec mission de s’emparer de
-la voiture. Il était à craindre que, repoussés par le convoi, les autres
-indigènes ne se rejetassent sur l’automobile, cause par son arrivée
-imprévue de l’échec de leur tentative. La vitesse seule pouvait tirer
-d’affaire la petite Ford et ceux qu’elle portait. Or, le moteur cognait
-et l’allumage était irrégulier.
-
-La traversée de la clairière s’acheva pourtant sans mal. Une forte odeur
-d’absinthe indiquait seulement que la caisse placée à côté du chauffeur
-avait été touchée et coulait.
-
-Dès le sous-bois, les balles qui cinglaient autour d’eux s’espacèrent.
-Mais Mongarrot signala que les assaillants distancés se jetaient
-derrière la voiture, comptant peut-être sur un arrêt obligé. Devant, la
-fusillade était de plus en plus distincte et ponctuée par des feux de
-salve.
-
-La piste montait et le moteur peinait ferme.
-
---Nous allons arriver en plein combat, dit Martin, et au revers des
-assaillants. Cela va être tout à fait intéressant.
-
-Il fallut pourtant descendre et pousser vers le haut de la côte la
-voiture qui n’en pouvait plus.
-
---Il est à noter, continua Martin, tout en poussant, que ces Berbères,
-qui savent si bien nous manœuvrer au combat, sont tout de suite
-démoralisés dès que nous les manœuvrons nous-mêmes. Je serais curieux de
-voir si notre intervention sur leur ligne de retraite...
-
-On parvenait au bout de la côte. Dans une vaste clairière, le convoi
-apparaissait groupé au centre du caravansérail. Une section le gardait
-prête à parer au mouvement tournant, tandis qu’une compagnie et demie, à
-peu près, recevait, déployée sur un front très étendu, l’attaque des
-Berbères qui paraissaient en nombre. Ceux-ci tournaient le dos aux
-voyageurs et à la machine. Mongarrot l’avait prudemment stoppée d’un
-geste derrière la crête.
-
-Le chauffeur prit son fusil et rejoignit les officiers qui, à plat
-ventre sur un talus, examinaient le terrain devant eux.
-
---Voyez, dit Martin, la façon de combattre de ces Berbères..., quelle
-admirable leçon le hasard nous donne aujourd’hui en nous plaçant de ce
-côté-ci du tableau! Voyez comme cette ligne de tirailleurs utilise le
-terrain et peu à peu glisse vers la droite entraînant notre riposte.
-Voyez! voyez! ajouta-t-il, le bras tendu vers la gauche, on les
-distingue à peine, tant la couleur de leurs nippes se confond avec celle
-des cailloux; ils sont là toute une masse en réserve et prêts à bondir
-sur le camp défendu par une seule section.
-
---Il ne semble pas qu’il y ait de chef, dit Duparc, et pourtant tout
-cela marche avec ordre.
-
---Le camp, continua Martin, ne peut voir le groupe caché et qui le
-menace. Tout le reste n’est que pour amuser l’escorte. Le grand effort
-va se déclencher tout d’un coup sur le caravansérail. Il nous faut faire
-cinq cents mètres de plus avec la voiture, nous arrêter à hauteur de ce
-gros rocher et là, ma foi, ouvrir un feu d’enfer sur tout ce que nous
-verrons.
-
-Le chauffeur avait déjà compris et mis son moteur en marche. Quelques
-secondes plus tard, la voiture dévalait à une allure folle, tous freins
-lâchés, le mécanicien cramponné furieusement à son volant pour résister
-aux secousses.
-
---Halte! et prends ton fusil, Grégoire! cria Martin au chauffeur.
-
-Les Berbères avaient vu la voiture. Tous se levèrent, se démasquant pour
-les voyageurs et aussi pour la section en réserve qui ouvrit le feu au
-moment même où le tir précis des officiers les prenait à revers. Il y
-eut un éparpillement de toute la masse et il sembla un instant que la
-rocaille roussâtre se mouvait; puis l’objectif s’évanouit laissant de
-nombreux corps derrière lui.
-
-Sur le front de combat, les Berbères qui manœuvraient l’escorte,
-entendant une vive fusillade en arrière d’eux et à gauche, lâchèrent
-prise. Ils disparurent complètement et rapidement pour la compagnie dans
-un repli de terrain que les voyageurs voyaient parfaitement d’enfilade.
-Les quatre fusils firent rage sur tout ce qui apparaissait courant au
-ras du sol dans ce creux. En même temps, on entendit des cris: c’était
-la compagnie, qui, baïonnette au canon, se lançait en avant et bientôt
-couronnait la crête abandonnée par les Berbères.
-
---Erreur, cette charge dans le vide! cria Martin.
-
-En effet, avant même que les fantassins fussent arrivés sur la crête, il
-n’y avait plus personne derrière, sauf deux corps tombés. Les Berbères
-avaient reflué sur la lisière du bois prolongeant la ligne de leurs
-camarades du groupe de gauche. Et, presque instantanément, une fusillade
-partit du bois et la compagnie dut se terrer. Les assaillants
-manœuvraient en repli ou préparaient une autre attaque. Les balles
-pleuvaient autour de la voiture.
-
---En route à toute allure vers le camp, cria Martin, sinon les camarades
-vont vouloir nous dégager et ce sera la pire des choses. Ils sont bien
-sur cette crête. Il ne faut pas leur donner la raison d’en sortir.
-
-La voiture marchait mal, mais, aidée par la pente, elle roula cahin-caha
-vers le caravansérail. La compagnie occupant un pli dominant toute la
-vaste clairière de Harcha activa son feu sur la lisière du bois,
-cherchant à protéger la progression de l’automobile. Celle-ci avançait
-lentement. Autour d’elle, sur les pierres, crépitaient les balles
-partant du bois, déjà à une assez grande distance.
-
-Soudain, le grand corps de Mongarrot fléchit et son front vint toucher
-le dossier du chauffeur...
-
-Quelques instants plus tard, le toubib du convoi examinait le blessé
-étendu au milieu du caravansérail. Mongarrot ne paraissait pas souffrir
-et souriait doucement. Le médecin rapidement fixé s’écarta et, par un
-geste, indiqua à ses compagnons que l’homme était perdu. La balle avait
-fracassé la colonne vertébrale. Duparc et Martin tenaient chacun une
-main de leur ami.
-
---Je vais mourir très vite, dit celui-ci. Et il demanda qu’on lui
-apportât sa trousse de voyage.
-
-Fébrilement Duparc courut à la voiture, rapporta le nécessaire et, parmi
-les objets qu’il contenait, trouva un étui plat.
-
---C’est cela, dit le blessé.
-
-Il y avait là dedans un petit crucifix pareil à ceux que portent sur la
-poitrine certaines religieuses. Duparc le plaça entre les deux mains de
-Mongarrot; très péniblement celui-ci parvenait encore à les joindre.
-
-Les deux officiers discrètement passèrent derrière le blessé, laissant
-celui-ci à son ultime recueillement.
-
-Cela ne dura pas une minute. Le crucifix, échappant des mains qui ne
-pouvaient plus le tenir, tomba sur la poitrine du moribond. Duparc et
-Martin se rapprochèrent vivement, juste à temps pour entendre la voix de
-leur ami qui disait:
-
---_Nunc dimitte servum tuum, Domine._
-
-Et ce fut la dernière citation latine de Mongarrot, capitaine de
-cavalerie.
-
-Martin pleura longtemps, il fallut l’emmener comme un enfant. Et Duparc,
-reposant le soir sous la tente d’un camarade, se prit longuement à
-réfléchir à tout ce qu’il avait vu et fait depuis le matin. Et très
-loyalement il convint que, s’il y avait, comme il le disait à
-Casablanca, «quelque chose à faire», c’était évidemment de se mettre à
-l’unisson de tous ces braves gens.
-
-Il l’a fait d’ailleurs et jusqu’au bout, et nous le pleurons lui et
-Martin et tant d’autres, tant d’autres des belles divisions africaines!
-
-
-
-
-La Prière du soir
-
- «... et la Juive en inquiétude qui cherche son messie...»
-
- FLAUBERT.
-
-
-Le chrétien ou, comme ils disent, le fils d’Edom, l’_Idumi_ sortit et la
-lourde porte de la maison mauresque se referma derrière lui.
-
-C’était une maison mauresque tout à fait. Comme elle était en contre-bas
-du chemin très en pente, on n’en voyait au dehors que la terrasse
-étendue dont tout un côté tenait au formidable mur en pisé de la vieille
-enceinte. De ce mur sortait un figuier, divers autres arbustes et du
-sommet pendaient en grappes épaisses les raquettes épineuses d’énormes
-cactus. Les parties du parement visibles entre les plantes montraient
-les trous jamais bouchés qui avaient servi jadis aux échafaudages des
-bâtisseurs. Des essaims de frelons y entretenaient leurs alvéoles et des
-lézards très laids et plats y vivaient en silence.
-
-Devait y vivre aussi le _hanech_, gardien de la maison et de toutes les
-autres rangées comme celle-ci le long du mur, bien que les bonnes gens
-du quartier prétendissent avoir chacun chez soi, logé aux fentes de sa
-terrasse, le serpent appelé Moul ed Dar, le maître de la maison. Tout le
-monde ne peut avoir dans les villes son nid de cigognes, autres gardiens
-qui, la chose est avérée, réservent leur faveur aux édifices religieux
-et aux grandes demeures des citadins riches.
-
-C’était donc une maison mauresque tout à fait; les deux portes franchies
-et refermées, on avait la sensation d’être séparé du monde et d’entrer
-dans du calme. Le patio proprement carrelé de zellij était petit mais se
-doublait d’une galerie couverte formant cloître. Quatre forts piliers
-blanchis à la chaux, portant des madriers de cèdre, soutenaient la
-terrasse aux quatre angles du ciel ouvert. Un grillage de tringles en
-fer largement espacées garnissait celui-ci, assurait l’inviolabilité de
-la maison musulmane, sans gêner en rien le passage de l’air et du
-soleil, des frelons et des lézards. Enfin, sur chaque face du cloître,
-d’immenses portes en cèdre donnaient accès aux appartements.
-
-Il faisait nuit quand sortit le maître, l’Idumi, et que se fermèrent les
-portes derrière lui. Dans le cloître, un grand chandelier posé sur le
-sol près d’un pilier éclairait le patio d’une lumière jaune. Debout dans
-ce silence, la femme juive, toute vêtue de blanc, regarda la porte qui
-venait de se clore et de suite mesura l’immensité de son malheur.
-
-Elle était seule entre les quatre gros piliers blancs, seule avec le
-candélabre dont la flamme vacillante remuait de grandes ombres
-imprécises! N’était-ce pas l’ombre des piliers? N’était-ce pas son ombre
-à elle? Elle était donc seule avec son ombre qu’il est défendu de
-regarder, disait rabbi. Non vraiment, il valait mieux croire à l’ombre
-d’un pilier!... Elle était seule, l’âme inquiète et les «autres» sans
-doute la regardaient et aussi «les voisins qui sont sous la terre». Elle
-pensa que si le hanech entrait, elle ne le verrait pas, le hanech qui
-vient la nuit sucer le lait des femmes; et elle fit un geste pour
-protéger sa poitrine.
-
-Puis elle eut cette idée que, dans son abandon, le hanech lui serait une
-compagnie, qu’il ne ferait pas de mal à la fille d’Israël qu’elle était,
-pas plus que le serpent dont on parle dans les synagogues et qui
-s’alliait, en sa fruste pensée, à la redoutable figure de Moïse, de
-_Sidna Moussa_.
-
-Elle l’appela: «Moul ed Dar, ajji!» Mais sa voix dans le silence de la
-cour à peine éclairée lui fit peur; son angoisse s’accrut et, désolée,
-elle se laissa choir auprès du chandelier. Là, étendue le bras sous la
-tête, ses pieds nus ramenés dans sa longue _faradjia_ blanche, elle
-maudit sa condition servile qui la tenait enfermée seule et peureuse
-dans cette nuit de sabbat, loin de tout ce qui pour elle en sanctifiait
-les heures, loin de ceux de sa race qui la maudissaient certainement
-pour son absence. Elle entendit les mélopées que les mâles chantent
-devant le _kas el qeddous_ à l’heure de la libation rituelle. Elle vit
-des gestes mystérieux et murmura des mots de cabale. Peu à peu, envahie
-de torpeur extatique, elle perçut les chants des synagogues qui
-rappellent un à un tous les malheurs du peuple élu, qui clament les
-fureurs du Dieu-Roi, annoncent des châtiments, profèrent des
-malédictions, disent les aspirations déçues, les espoirs immenses. Et
-toutes ces choses, souvent répétées mais incomprises d’elle jusqu’alors,
-lui apparaissaient maintenant, dans son demi-sommeil, claires, utiles et
-fatales. L’âme de sa race se glissant dans son rêve l’envahissait, la
-possédait. Elle eut l’impression d’une force qui lui venait, d’un
-orgueil, de l’orgueil d’être juive, d’appartenir à un peuple qui avait
-tout vu dans le passé, qui dominait le présent et savait son avenir;
-elle prophétisa en rêve des choses ignorées et formidables, d’autres
-stupidement banales, elle se crut Esther et Judith ou Débora. Puis,
-évoluant des aspirations mystiques aux appétits violents, elle se vit
-riche et par conséquent adulée des siens, recherchée des hommes; elle
-compta des sacs d’or et revit des orgies. Et tandis que s’attardait son
-extase, tout son être s’abîma au souvenir des caresses brutales qui
-suivent les beuveries de _maïa_, dans la promiscuité des demeures
-encombrées.
-
-L’excès de ces impressions la secoua d’un frisson et la fit se redresser
-à demi. Elle eut la sensation d’être plus seule dans la demeure plus
-sombre. En effet, la bougie n’éclairait presque plus; la mèche, parvenue
-sans doute en un de ses points faibles, crépitait dans une petite flamme
-très jaune dont la base flottait sur un excès de paraffine fondue. La
-lumière qu’avant de s’en aller le domestique musulman, le goïm, avait
-allumée pour elle, allait s’éteindre! La juive sentit s’écrouler tous
-les courages de son rêve à la pensée de rester seule dans l’obscurité;
-il ne lui était pas possible de toucher à ce feu pour le raviver, pour
-le rallumer s’il disparaissait. C’était le jour du Seigneur et rabbi
-n’était pas venu encore rompre le sabbat.
-
-Mais, pendant qu’elle sommeillait, un des «voisins qui sont sous la
-terre» ne lui aurait-il pas joué ce vilain tour de jeter un sort sur la
-bougie? La chose était fort probable, se dit-elle, et aussitôt elle
-poussa le cri qui conjure cette sorte de maléfice: Haïrim! A peine
-l’eut-elle proféré que déjà ses doigts pinçaient ses lèvres pour éviter
-la fatale erreur de répéter ce mot; car tout le monde sait que le dire
-une seconde fois détruit complètement l’effet de la première.
-
-Ainsi considéré, l’affreux danger de voir la lumière disparaître cessa
-de l’inquiéter. Du moment qu’il s’agissait de sorcellerie, elle était à
-son affaire et le courage lui revint avec le sentiment de sa
-supériorité. La lumière était malade, elle la guérirait, lui dicterait
-sa volonté, sans être pour cela obligée de la toucher. Et elle se mit à
-l’œuvre, vite, mais avec sûreté pour envoûter la méchante. A genoux, à
-quelque distance du candélabre, le corps penché en avant, tout son être
-et toute sa volonté de sorcière tendus vers le but à atteindre,
-lentement elle descendit vers la lumière mourante ses deux mains dont le
-bout des doigts se touchant formaient un anneau. Et cet anneau
-prudemment encercla la petite flamme. Des mots, murmurés très bas et
-très vite, agitaient ses lèvres et telle était l’attention qui
-l’absorbait, que le hanech, les «autres» et tous «les voisins qui sont
-sous la terre» auraient pu apparaître dans l’ombre des grands piliers
-sans qu’elle en fît le moindre cas. Puis l’incantation sans doute étant
-achevée, les deux mains lentement se séparèrent, libérant la flamme qui
-clignotait dans son bain de matière fondue. Poursuivant leur mouvement
-lent et continu, les mains se joignirent sur la tête de la juive et
-défirent rapidement le mouchoir de soie qui la coiffait et qui, tassé en
-une boule froissée, resta dans la main droite. Trois fois, avec lenteur,
-la main tenant le mouchoir passa au-dessus du candélabre envoûté et
-chaque fois la sorcière prononça à haute voix ces paroles: «Ahilaha
-Braham! Ahilaha Ishaq! Ahilaha Yacoub! O Abraham! O Isaac! O Jacob!»
-Pivotant ensuite sur ses genoux, elle tourna le dos à la lumière et,
-tandis qu’au bout du bras tendu, les doigts tenant le mouchoir se
-dénouaient laissant lentement se déployer et couler la soie jusqu’à
-terre, d’un ton grave elle proféra en hébreu un ordre qui peut se
-traduire ainsi: «Sois pareil à la descendance de Joseph; sois aussi beau
-que lui, aussi beau que ses dix frères étaient laids!»
-
-A ce moment, la flamme ayant dépassé sans doute le point critique de la
-mèche s’allongea, brilla et la cire débordant coula en bave au long de
-la bougie ressuscitée. Très simplement, avec ce calme que donne devant
-le succès la certitude qu’on en avait, la sorcière s’assit les jambes
-repliées sous elle au bord du patio, sans s’occuper davantage de la
-malade guérie.
-
-Presque aussitôt, d’ailleurs, la flamme pâlit à nouveau mais pour une
-tout autre cause. La lune, une lune de dix jours déjà étoffée s’était
-levée et montra son croissant bien net dans le grand carré bleu de nuit
-que découpait le ciel ouvert du patio. Une lumière douce et calme
-envahit la maison, diffusant les grandes ombres et bleuissant la
-blancheur laiteuse des piliers. La femme vit l’astre, une vraie joie
-s’épanouit sur son visage et, comme il sied entre gens de connaissance,
-la conversation s’engagea.
-
---Ya Lalla, M’barka, O madame bénie. Tu viens d’arriver? Bonsoir! Tu es
-venue me tenir compagnie! La bénédiction sur toi! Dieu que tu es belle,
-ya Lalla!
-
-Et toujours assise, le visage tourné vers l’amie bienfaisante, les mains
-jointes simulant un livre ouvert, la juive s’absorba en quelque
-mystérieuse action de grâces où s’épanchait sa pauvre âme réconfortée.
-
-Le chant d’une _ghaïta_ ponctué des contretemps du _goual_ s’éleva dans
-la nuit de quelque maison voisine et l’oraison en fut interrompue. Sans
-effort apparent, la femme se dressa et, tendant ses bras vers la lune,
-elle lui cria avec un balancement mutin de la tête:
-
---Tu as apporté de la musique aussi. Ya Lalla! que tu es bonne, je
-t’aime, je vais danser pour toi!
-
-Alors toute droite, la tête un peu renversée en arrière, les bras
-étendus, les mains pendantes, en une pose hiératique rappelant des
-cortèges aux frontons de Thèbes ou de Memphis, elle dansa. Suivant avec
-une précision étonnante le chant de la ghaïta et les temps forts du
-goual, tout son corps ondulait dans la longue faradjia blanche; épousant
-l’oscillation des genoux, le bas de cette robe tournait en cloche
-découvrant légèrement tour à tour les pieds nus au rythme fidèles qui
-lentement glissaient. Entre ses lèvres battait un susurrement saccadé
-qui avait saisi le contre-temps du tambour lointain et ne le perdait
-pas. Et tout cela faisait un ensemble surprenant de sons, de mouvement
-et de blancheur qui se confondait et tout doucement évoluait, entre les
-quatre lourds piliers, dans le faisceau lunaire.
-
-Quel mystère, quel rite lointain accomplissiez-vous ainsi, étrange fille
-de Sem égarée aux tentes de Japhet? Ne craigniez-vous point les colères
-d’Yahvé, du Dieu jaloux qui vous fut légué par vos pères et
-qu’enseignent vos rabbins hirsutes? Avez-vous toute seule, sorcière que
-vous êtes, rénové par pure intuition le culte de Sin, d’Istar ou
-d’Astarté que vos ancêtres pratiquèrent aux rivages de Cham? N’est-ce
-pas plutôt à travers les âges, à travers toute votre race chercheuse
-d’inconnu, quelque rappel en votre âme désordonnée des erreurs d’Israël
-au temps d’Isaïe et de Manassé?
-
-Telle fut sans doute l’opinion de Rabbi Youda qui discrètement venait
-d’entrer et qui, d’un angle obscur du cloître, regardait la danseuse
-extasiée. Sans doute aussi jugea-t-il nécessaire de rompre le charme
-païen qui imprégnait cette scène, car durement sa voix proféra, au lieu
-du salut habituel de l’arrivant, la formule mosaïque qui depuis des
-siècles rappelle à ce peuple son inéluctable voie: _Sima Israël! Adonai
-ilihino adonai ihad!_ Écoute Israël! Adonai notre Dieu est un Dieu
-unique!
-
-La danse s’arrêta net et la femme courut vers celui qui si brusquement
-l’avait tirée de son rêve.
-
---Rabbi! comme tu viens tard? Tu n’as pas peur la nuit dans la rue au
-milieu des fils du «pachoul», de tous ces musulmans? Que Dieu brûle leur
-religion!
-
---Non, par Dieu! d’abord je traverse le marché où les petites boutiques
-sont ouvertes à cette heure pour la vente du soir. Les gens dorment
-pendant le jour... je connais presque tous ces marchands, je passe de
-boutique en boutique et puis les chrétiens ont mis à peu près partout
-des lumières et des «poulice». Que Dieu bénisse le Gouvernement!
-
---Amine! mais tu aurais pu venir plus tôt!
-
---J’ai été appelé à la maison de Mourdikhaï Cohen. Il est absent et sa
-femme était dans les douleurs. L’enfant ne voulait pas venir et la
-famille m’a demandé de réciter l’_aquida_. Cette prière est longue et
-peu de gens la savent comme moi. Elle est souveraine; l’enfant est venu
-presque aussitôt.
-
---Louange à Dieu! mais tu me raconteras cela tout à l’heure. Vite! Le
-moment est passé de _Bark el guiffen_.
-
---En effet, dit le rabbin qui s’installa au seuil d’une des pièces dont
-la femme ouvrit largement les hautes portes pour que la maison entière
-profitât de la bénédiction.
-
-Rabbi Youda était un de ces rabbins marrons comme il y en a dans tous
-les mellahs et qui y vivent en marge de la communauté israélite.
-Physiquement, il était pareil à tous ses collègues; son facies sémite
-s’ornait d’une respectable barbe blanche; il était vêtu d’une longue
-lévite noire serrée à la taille par une ceinture; un vilain mouchoir à
-carreaux qui avait été bleu lui couvrait la tête et se nouait sous le
-menton, coiffure d’allure féminine imposée jadis par les musulmans
-impitoyables. Enfin, depuis que les Français étaient là, il avait, comme
-premier essai d’émancipation, remplacé les _balra_ faciles à enlever au
-voisinage des mosquées par une paire de souliers plus inamovibles. Rabbi
-Youda était certainement un peu plus négligé et sale que la moyenne de
-ses coreligionnaires. C’était là un effet de sa pauvreté, mais un reflet
-aussi de son esprit et de ses tendances.
-
-Livré pour vivre à des besognes inférieures qu’il arrachait pourtant de
-haute lutte aux rabbins en titre, il passait chaque jour de maison en
-maison, égorgeant pour un sou des poulets, disant des prières mal payées
-aux chevets des pauvres, ses frères, coupant au rabais des prépuces
-miséreux.
-
-Il était d’ailleurs bien reçu dans les divers milieux; d’abord chez tous
-ceux qui composent l’inexprimable plèbe des mellahs, le peuple
-loqueteux, affamé, superstitieux et jaloux qu’écrase la morgue des
-riches et des pharisiens en place. Et ces derniers l’accueillaient en
-raison même de l’influence qu’il avait sur la masse.
-
-Avec quelques autres de son genre, il représentait le parti d’opposition
-à l’oligarchie qui menait les affaires de la communauté. Souvent on
-l’avait vu guider, mais dominer aussi les remous de colère, généralement
-provoqués par des questions de logements trop exigus ou de secours
-inéquitablement distribués, qui dressaient parfois la plèbe juive contre
-ses chefs et secouaient rudement le mellah aux portes closes. Il était
-enfin sectaire et sioniste révolutionnaire. Aimé du peuple dont il
-représentait les aspirations, il était redouté de tous pour
-l’indépendance de son caractère, la tournure mystique de son esprit et
-une réelle culture hébraïque dont il faisait montre avec violence. Il
-lui arrivait parfois, en des crises religieuses qui impressionnaient ses
-ennemis mêmes, de se lancer par les rues puantes en poussant des
-imprécations prophétiques où passait tout Ézéchiel et tout Jérémie. On
-voyait alors les femmes se jeter dans les corridors en criant de terreur
-et les hommes se coller aux murs sur son passage muets, furieux, mais
-impuissants et émus par le souffle vraiment juif qui animait
-l’énergumène.
-
-C’était là d’ailleurs le grand jeu causé le plus souvent par un excès de
-misère, car Rabbi Youda était naturellement d’humeur très sociable. Il
-avait pour lui les femmes qui baisaient leur index quand elles avaient
-prononcé son nom, ce qui présageait qu’après sa mort il jouirait d’une
-longue vénération, tout comme Rabbi Kebir de Sefrou ou Rabbi Amran
-d’Ouezzan. En attendant, il se débrouillait pour vivre de son mieux.
-Parmi ses ouailles, le rabbin visitait quelques femmes de sa race qui,
-sans famille ou besogneuses, s’étaient mises en service chez des
-chrétiens et, pour cette raison, étaient un peu comme bannies de la
-communauté. La vie des juifs marocains est tellement surchargée de
-pratiques religieuses, à ce point compliquées de détails infimes et
-obligatoires, qu’elle s’accorde mal avec un travail continu chez des
-Européens. Le chômage rituel prend près de cent jours par an. Les gens
-aisés peuvent encore tourner et tournent couramment ces prescriptions;
-les affaires sont les affaires; mais elles n’en constituent pas moins
-une grande gêne pour le simple salarié et encore plus pour les femmes
-qui sont normalement tenues dans une sujétion d’une rigueur extrême.
-Nous traitons ici du cas général des communautés à forte cohésion
-hébraïque. Mais il y a des exceptions produites fatalement par une
-réaction contre ce rigorisme même. L’exemple s’en trouve dans certains
-ports où le commerce avec l’Européen adoucit les angles religieux et
-facilite les contacts. Mais, quel que soit le relâchement de la coutume
-juive, il y a des époques où Israël reprend sur l’individu ses droits
-immuables et où cet individu rentre soumis, discret et prudent dans les
-mailles serrées de sa doctrine et s’y complaît. C’est en faisant
-allusion à ces multiples détails de la vie juive, à ces mille petits
-riens sus par tous qui remplissent d’une religiosité intime chaque heure
-et chaque geste de l’israélite marocain, qu’un des plus notoires membres
-d’une des grandes communautés disait un jour: «Qu’un Européen parvienne
-à se faire passer dans le bled pour un musulman, c’est peut-être
-possible, mais qu’il prétende pouvoir être pris pour un juif parmi les
-juifs, même sous le déguisement le plus parfait, jamais!»
-
-Donc parmi ses clientes «hors les murs» Rabbi Youda visitait
-régulièrement celle-ci qu’un engagement sévère tenait éloignée du
-mellah, même le jour du sabbat. Il avait une emprise particulière sur
-l’âme de cette femme, mélange compliqué de religiosité, de faiblesse
-intellectuelle, corrigé brusquement par des sursauts de volonté et de
-sens pratique. Rabbi Youda entretenait pieusement l’esprit de sa cliente
-dans la terreur des châtiments célestes réservés aux mécréantes qui
-vivent hors des mellahs, dans la promiscuité des fils d’Edom ou des
-goïm, font la cuisine le samedi, mangent forcément dans des plats
-souillés par le mélange affreux du beurre et de la viande de bœuf et
-commettent des quantités de crimes du même genre.
-
-Le bon juif aidait sa coreligionnaire à accomplir ce qu’il appelait la
-période exilique de sa vie. Cette charité s’accommodait, d’ailleurs,
-avec son sens exact des réalités positives; tous les jeudis, il passait
-à domicile et prélevait une bonne part du salaire de la femme exilée,
-moyennant quoi il lui apportait, le vendredi soir, la nourriture
-rituelle, la _skhina_, qui lui permettrait jusqu’au dimanche de manger
-des choses pures selon la loi et, si elle touchait au feu, de dire que
-ce n’était pas pour elle-même. Toute la famille du rabbin vivait du même
-coup pendant vingt-quatre heures aux frais de la servante. Le samedi, il
-venait à la chute du jour rompre le sabbat et bénir la vigne, faire
-enfin la cérémonie que doit accomplir un homme au moins par maison
-juive.
-
-Devant le rabbin assis, les jambes croisées, au seuil d’une des pièces
-qui donnaient sur le patio, la femme plaça une petite table basse
-recouverte d’un linge blanc. Puis elle tira d’une malle un grand gobelet
-de cuivre très astiqué et brillant, le remplit d’un vin blanc qui devait
-coûter cher à son maître et posa le tout sur la _maïda_, auprès d’une
-branche de menthe verte et parfumée.
-
---Ce vin n’est pas _Kacher_ mais il est bon, dit Youda, il est pur.
-C’est un des nôtres qui le fait venir pour le vendre aux chrétiens et
-qui en tire un bon bénéfice.
-
---De plus, reprit la femme, il est ici très enfermé par le maître; le
-domestique musulman qui travaille avec moi ne le voit jamais.
-
---C’est bien, car le regard seul du goïm rend impur le vin le plus
-orthodoxe. Écarte-toi, femme! Je vais prononcer le _Bark el guiffen_.
-
-Alors, soulevant le gobelet en un geste d’offrande, d’une voix
-chantante, il dit un psaume qui célèbre la terre de Chanaan et ses
-richesses apparaissant au delà du désert devant le peuple hébreu échappé
-d’Égypte par douze chemins ouverts dans la mer... un psaume qui glorifie
-le vin pur sorti des fouloirs antiques de Sichem et de Gamala... Le haut
-de son corps accompagnait le chant d’un balancement continu sur chaque
-hanche. Et il termina par l’invocation d’Isaïe.
-
---Voici Dieu qui est mon soleil et mon secours! par lui, enfants
-d’Israël, vous puiserez dans la joie l’eau des sources de l’allégresse!
-
-Béni soit Dieu qui sépare la lumière des ténèbres. Le sabbat des six
-jours de travail!
-
-Béni soit Dieu qui a créé les différentes espèces de parfums, les
-diverses lueurs du feu!
-
-Béni soit Dieu qui a séparé les saints des profanes et Israël de toutes
-les autres nations!
-
-Quand le rabbin parla des parfums, il posa le gobelet, prit les feuilles
-de la menthe odorante, les porta à ses lèvres puis à ses narines. En
-parlant du feu, de sa main placée devant la bougie, Rabbi Youda fit le
-geste de masquer et de démasquer la flamme qui, à la fin du sabbat,
-libère les juifs de l’odieuse et incompréhensible contrainte de ne pas
-toucher au feu. Enfin, il but une partie du vin et appela les hôtes de
-la demeure comme il l’eût fait en quelque case bondée du mellah.
-
-La femme s’approcha, trempa un doigt dans le liquide, passa ce doigt sur
-sa nuque et en frotta la paume de sa main gauche. La cérémonie était
-terminée. La juive vint s’asseoir près de l’officiant qui achevait de
-boire le vin du gobelet.
-
---Et maintenant, rabbi, raconte-moi ce qu’il y a de nouveau, dit la
-femme, curieuse de revivre un peu la vie du mellah.
-
---Peu de choses cette semaine, dit le rabbin; la femme de Braham Lévy a
-mis au monde une fille morte, c’est la seconde fois; son mari va la
-répudier et épousera probablement la fille de Menahem, mon neveu. Les
-Khakhamine ont déclaré illicite pour son mari la petite Rina qui cause
-toujours avec les jeunes gens sur le pas de sa porte. On dit qu’elle a
-été surprise avec l’un d’eux. Mais le mari ne veut pas divorcer. Il
-prétend sa femme pure. Il y a des disputes sans issues et, comme
-toujours, les juges hésitent au lieu d’appliquer la loi sans faiblesse.
-J’ai proposé de prendre l’avis du rabbin de Salé. Tu comprends que c’est
-faire avouer aux imbéciles d’ici leur incapacité, leur ignorance des
-textes. Ah! si j’étais, moi, rabbin, si les chefs français voulaient
-m’écouter, il y aurait plus de justice! Mais au fait, ajouta le vieux
-juif, tu me fais perdre mon temps avec tes histoires. Ne me dois-tu pas
-aujourd’hui une réponse? allons, ne fais pas l’étonnée... Le musulman
-avec lequel j’étais associé est mort. Je t’ai expliqué l’autre semaine
-comment son fils prétend ignorer que son père me devait cent mouds de
-grain. J’ai tous les papiers en règle, mais, pour obtenir gain de cause,
-il me faudra arroser les mokhazeni du Pacha, le Pacha lui-même et aussi
-le chaouch du bureau. Que me restera-t-il pour nourrir mes deux femmes
-et mes enfants? Je suis un malheureux! Toi, le maître que tu sers est un
-homme important. Il n’a qu’à faire dire un mot au Caïd de la fraction et
-je serai payé sans marchandage... tu m’avais promis d’en parler à ton
-chrétien... l’as-tu fait?
-
---Bien sûr... mais le maître m’a envoyée au diable dans sa langue et m’a
-dit qu’il ne voulait pas s’occuper de plaintes de ce genre.
-
---Alors!--s’écria le juif qui devint tout à coup furieux et
-gesticulant--alors, à quoi nous sert que tu travailles, toi fille
-d’Israël, chez cet Idumi, chez ce fils d’Aissab, si tu ne peux rien en
-tirer pour les tiens? Fille maudite dès le ventre de ta mère! Et tu
-t’appelles Esther? Esther notre sainte qui consentit à épouser Ashverus
-pour sauver son peuple! Quel est l’homme qui t’a donné ce nom, à toi qui
-n’es même pas capable de me faire rendre cent mouds de grain? cent
-mouds, je te dis! Et mes enfants qui meurent de faim!
-
-Jugeant que son ouaille récalcitrante à servir sa cause commençait à
-s’affoler, le rabbin joua plus ferme l’intimidation. Il devint lyrique
-et prit un air inspiré.
-
---C’est entendu, tu veux que je t’abandonne dans ta misère. Je cesserai
-de venir ici; tu n’entendras plus les saintes prières; tu ne mangeras
-plus que des choses immondes. Bien mieux, voici toute proche la fête de
-Purim où nous allons précisément glorifier Esther et Mourdikhaï, où nous
-allons brûler solennellement les images d’Aman que préparent en ce
-moment les enfants dans les Talmud-Tora. Et quand les Khakhamine, devant
-le peuple remplissant nos synagogues, frapperont de leur marteau de fer
-la bûche, tu sais bien la bûche que l’on garde pour cette cérémonie,
-quand ils frapperont en criant: mort à Aman! mort à ses enfants! je
-serai là et les coups que je frapperai t’atteindront sur la tête. Tu
-seras confondue avec la semence d’Aman, fils de Malek, que nous tuons
-tous les ans depuis des siècles... car la colère de Dieu le veut
-ainsi... car nous nous vengeons et je suis, moi, pauvre malheureux, un
-peu de la colère de Dieu!
-
-Rabbi Youda s’arrêta essoufflé de sa pathétique période et constata que
-la femme, contrairement à ce qu’il attendait, s’était ressaisie. Une
-idée pratique lui était venue et l’avait empêchée sans doute d’apprécier
-la virulente apostrophe de son vieil ami.
-
---Calme-toi, rabbi, fit-elle, et ne crie pas si fort; on pourra
-peut-être arranger cette affaire. Par exemple, je dirai au maître que
-ces grains sont à moi... au moins en partie, que je n’ai personne pour
-m’aider; il aura pitié de moi et s’en occupera, s’il plaît à Dieu.
-
---Combien veux-tu? dit le rabbin immédiatement ramené au terre à terre
-et d’ailleurs inquiet.
-
---Tu me donneras deux foulards de soie neufs, pas plus.
-
---Es-tu folle! deux foulards, mais c’est le prix de dix mouds au
-moins...
-
---Non pas, car en échange je te donnerai deux des miens encore bons,
-l’un pour ta femme et l’autre pour son associée. Elles les mettront pour
-la fête.
-
-Le rabbin palpa le foulard que la femme lui tendit en exemple de ce
-qu’elle donnerait et le troc envisagé lui convint.
-
---Allons! tu es une brave fille, c’est entendu et tu vas réussir sans
-retard?
-
---Je ferai mon possible... mais, tu sais, en ce moment, les chrétiens
-oublient facilement; il faudra peut-être que je revienne plusieurs fois
-à la charge... ils ne pensent qu’à la guerre...
-
---La guerre, fit Youda soudainement pensif, c’est vrai, il y a la
-guerre. Est-ce qu’il t’en parle, le fils d’Edom?
-
---Jamais; seulement il cause avec des amis qui viennent le voir et ils
-discutent pendant des heures. C’est vraiment une chose terrible; plus de
-dix peuples se déchirent, des millions d’hommes sont morts, des
-centaines de villes sont détruites. C’est très triste et quand je les
-entends raconter ces choses, j’ai envie de pleurer.
-
---Pourquoi pleurer? dit Rabbi Youda, tu dérailles, femme! Garde tes
-larmes pour les tiens. Veux-tu, ajouta-t-il après une hésitation,
-veux-tu que je te console par avance de tout ce que tu peux entendre de
-ces gens? Écoute, je vais te parler à cœur ouvert.
-
---Parle, parle, rabbi, ta voix est douce comme le miel.
-
---Ne peut-on nous entendre de la terrasse? dit le rabbin, jetant un
-regard vers le ciel ouvert du patio; approche-toi et parlons en
-hébreu...
-
-La femme vint s’asseoir les jambes croisées devant son vieux maître;
-leurs genoux se touchaient presque et rabbi ramena instinctivement les
-siens pour éviter le contact de cette femme qui pouvait être en état
-d’impureté.
-
-Et Rabbi Youda dit ceci:
-
---Ne t’inquiète pas de la guerre. Laisse sans émoi ces peuples se
-déchirer. Certes, ceux des nôtres qui sont disséminés dans les pays
-chrétiens en souffrent et en meurent. Mais c’est là peu de chose dans
-l’ensemble de la question. Le principal est qu’Israël sortira fortifié
-extrêmement d’une épreuve qui pèse sur les races chrétiennes. Songe à ce
-qu’a souffert notre peuple dispersé au milieu des ennemis de sa foi. Ils
-nous disaient: «Votre loi est cruelle et dure, vous n’avez pas de pitié,
-vous ignorez la charité; nous avons fait une autre loi plus pure, plus
-humaine.» Et ils ont créé quelque chose qui n’est qu’une déformation
-sentimentale de notre loi à nous. Ils n’ont pas compris que notre loi
-vient de Dieu et lui ressemble. Or Adonaï est terrible; il ne s’occupe
-des hommes que pour les juger impitoyablement et les frapper. Ils ont
-inventé un Dieu doux et qui pardonne toujours, un Dieu pour les pauvres
-et pour les femmes. En son nom ils nous ont pourchassés, méprisés à
-travers les siècles, ne se doutant point qu’ils nous faisaient subir,
-par la volonté même de notre Dieu et non du leur, le jugement annoncé
-par nos prophètes. Aujourd’hui tout est renversé; notre jugement se
-termine, le leur commence sans doute. Eux qui proclamaient la justice se
-livrent contre elle aux pires excès et la religion du Dieu doux, juste
-et bon étouffe dans un déluge de sang et sous un chaos de ruines.
-
-Sur ces ruines Jahvé plane brandissant la loi et dans l’écroulement des
-choses, les convulsions des races, l’effondrement des idées fausses de
-charité, d’égalité, Israël se redresse et compte ses enfants. Tout cela,
-femme, te surprend et sans doute n’y comprends-tu rien. Tu n’as jamais
-connu tes frères autrement que jugulés, parqués comme des pourceaux,
-malmenés, méprisés. Vous en avez pris depuis longtemps votre parti et
-vous êtes arrivés à vivre de vos oppresseurs. Ceci prouve bien que notre
-race est faite pour dominer quand elle sera libre de toute entrave.
-Comparé à ce qu’était l’ancien, le régime apporté ici par les Français
-vous paraît agréable. Il ne te vient pas à la pensée qu’en d’autres pays
-il y a des communautés qui n’admettraient pas, dans les affaires qui ne
-relèvent que de la loi, l’ingérence d’une réglementation hétérodoxe. Tu
-ignores ce qu’est la puissance de ta propre race.
-
-Mais moi, j’ai beaucoup voyagé dans tous les pays à l’époque où je
-parcourais la diaspora, quêtant pour nos frères opprimés de Russie et
-d’ailleurs. Je ne suis plus qu’un pauvre homme réfugié dans ce mellah
-misérable, cela parce que je n’ai pas été raisonnable ni heureux. Mais
-j’ai contemplé dans le monde la grandeur croissante d’Israël. J’ai plus
-étudié et j’ai plus vu de choses que vos ignares rabbins qui se
-réclament le matin de la loi et le soir du chaouch du contrôleur et vous
-mènent, usant de l’une ou de l’autre menace, suivant le cas.
-
-J’ai donc vu Israël grandir et, de ses membres puissants, prendre à bras
-le corps le destin hostile. J’ai visité les superbes communautés, admiré
-les juifs de la terre dont la richesse règle le crédit du monde. J’ai vu
-des sultans gouverner leurs peuples à l’aide de vizirs à nous. J’ai vu
-dans d’admirables écoles les savants juifs enseigner les foules et nos
-enfants, dans une poussée de race incomparable, prendre le premier rang
-de tout ce qui travaille, de tout ce qui pense et gagne de l’argent.
-
-Entraîné par son sujet, le vieux fanatique parlait maintenant pour lui
-seul sans s’occuper de la femme qui était devant lui. Celle-ci
-abasourdie de toutes ces choses qu’elle entendait pour la première fois,
-bercée, impressionnée par les accents de la langue sacrée dont se
-servait le rabbin, courbait la tête comprenant vaguement, devinant
-plutôt que tout cela exaltait sa race étrangement. Peu à peu, son buste
-fléchissait de respect, ses bras s’étendaient en un geste de muette
-adoration, tandis que la voix de son maître clamait la gloire d’Israël.
-
-Et Rabbi Youda, tout à son rêve prophétique, continuait:
-
---Diaspora, ai-je dit? Ce mot n’a plus de sens. Le peuple de Dieu a été
-dispersé, il ne l’est plus; car toutes ses fractions grossies se sont
-soudées et forment un tout répandu sur le monde. Le peuple saint refait
-son unité morale et matérielle. Il est fort, il domine; il n’a qu’un
-geste à faire pour redevenir une nation. Dans la lutte des peuples, il
-laisse ceux-ci se déchirer; il n’a pas à prendre parti. Il lui suffit
-d’être, par le crédit, maître de l’heure où il dictera ses volontés aux
-peuples harassés et ruinés. Ce jour-là, puissé-je, ô mon Dieu,
-contempler ta gloire et le triomphe de ta loi! Laisse-moi vivre assez
-pour que je puisse aller, en un dernier effort, voir Sion ressuscitée,
-ton temple reconstruit et ton peuple rassemblé, puissant et respecté,
-sur la terre de nos pères!
-
-Dis _amen_! ma fille, conclut le vieux sioniste.
-
-Et la femme empoignée répéta: _amen_, _amen_, trois fois _amen_.
-
---Il se fait tard, je vais partir, dit le juif après un silence, que
-Dieu nous garde durant cette nuit; qu’il nous fasse voir demain! Et si
-nous devons mourir d’ici là, que notre dernier souffle s’exhale de nos
-cœurs purifiés par notre sainte profession de foi.
-
-Et ensemble, avec une ferveur impressionnante, les deux voix
-proférèrent: «Sima Israël! Adonaï ilihino Adonaï ihad--Écoute Israël!
-Adonaï ton Dieu est un Dieu unique.»
-
-A ce moment, on entendit les pas du maître qui revenait.
-
-La femme courut ouvrir la porte et il entra suivi d’un domestique
-musulman qui portait une lanterne. En passant, il eut un petit geste à
-l’adresse du rabbin qu’il connaissait et celui-ci courbé en deux,
-obséquieux, sortit à reculons.
-
-La juive se tint sur le seuil tandis que son ami disparaissait dans la
-rue obscure.
-
---Rabbi! Rabbi! cria-t-elle, n’oublie pas surtout les deux foulards de
-soie!
-
---Et toi, pense à mes cent mouds de grains! c’est pour mes pauvres
-enfants...
-
-Et la voix naguère si ferme du sioniste illuminé se perdit geignante
-dans le lointain.
-
-
-
-
-L’Amrar
-
-
-I
-
-Il y a au Maroc des populations d’origines diverses qui toutes méritent
-une étude spéciale et attentive. Mais, sans aller si loin, on peut faire
-de tous les Marocains un premier classement très simple en deux
-catégories. Il y a d’abord ceux qui se laissent convaincre et se
-soumettent assez rapidement, soit par lassitude du passé troublé, soit
-parce qu’ils sont riches et peu guerriers. Il y a ensuite le parti très
-important de ceux qui ne veulent rien entendre. Ces derniers sont
-pauvres et pensent sans doute que la liberté même peineuse est
-préférable à la servitude la plus douce et la plus dorée. Les gens
-soumis et tranquilles habitent les belles plaines et parlent arabe. Les
-intransigeants se tiennent sur les plateaux élevés et les hautes
-montagnes du Maroc Central; ils y vivent à leur guise depuis des
-siècles. Ce sont des êtres simples qui ignorent ce que peuvent être le
-confort et un gouvernement. Ils se disent «hommes libres», _imaziren_,
-et parlent une langue rude nommée par eux _tamazirt_ et par nous
-berbère. Ils sont indépendants jusqu’à l’anarchie.
-
-De ce nombre sont les tribus de la confédération Zaïane qui occupent
-dans le moyen Atlas un pays infernal, brûlant l’été, glacé en hiver,
-implacable comme le caractère de ses habitants. Les savants nous disent
-que ces tribus appartiennent au groupe des Berbères Cenhadja. Les Zaïane
-entre eux s’appellent _Aït ou Malou_, les fils de l’ombre, pour se
-distinguer des autres qui sont au revers sud de l’Atlas, face au soleil.
-
-Il y a d’abord le bas pays jusqu’à l’Oum er Rebia. Les géologues
-appellent peut-être cela une pénéplaine. C’est pour les autres un chaos
-de montagnes et de plateaux crevassés. La matière est un gros schiste
-dont les couches renversées, tourmentées de la plus étrange façon,
-affleurent par la tranche et strient le sol d’immenses courbes
-parallèles entre lesquelles giclent par moment des filons de quartz
-laiteux. L’érosion a mis partout à nu ces strates, et il semble que l’on
-marche indéfiniment sur les gradins redressés d’un formidable escalier
-couché à plat sur votre route pour vous contrarier. Des arbres sauvages
-et rugueux, habitués évidemment aux grands écarts de température,
-poussent dans ces rocailles, contribuent à les disjoindre, à en effriter
-la surface. Parfois ces débris entassés et nivelés forment des plaines
-elles-mêmes crevées encore de pointements rocheux qui n’ont pas terminé
-de s’effondrer. Le plateau de Tendra en est un beau morceau, et ce nom
-berbère qui signifie gémissement rappelle, paraît-il, la tristesse des
-échos dans ce bled malheureux.
-
-Après la plaine viennent des montagnes en désordre, ou plutôt de
-gigantesques amoncellements de rocs entassés entre lesquels s’enracinent
-des chênes et des thuyas. Tout cela est compliqué de creux, de
-culs-de-sac, de ravins que l’on ne voit pas, de reliefs que l’on devine
-et qui n’existent pas, d’un fouillis de détails à hauteur d’homme où un
-bataillon s’émiette et disparaît. Laissez cela à votre gauche et suivez,
-plus bas, le pays moins couvert où coule, après les pluies, l’oued Bou
-Khemira. Mais vous serez tout de même obligé de prendre le défilé de
-Foum Aguennour pour traverser la montagne des thuyas.
-
-Ça, c’est un cauchemar dantesque, la réalisation de quelque pensée
-fantastique d’un Gustave Doré.
-
-Le sentier où l’on passe, à la queue leu leu, serpente entre deux
-murailles de blocs empilés qui tiennent, comme cela, au-dessus de votre
-tête sans raison d’équilibre très nette. De ces pierres sortent des
-troncs de thuyas énormes, pelés par le temps ou par les hommes, ne
-montrant en signe de vie que de rares feuilles éparses sur leurs bras
-courts et convulsés. Et pendant une lieue au moins ces arbres désespérés
-tendent vers vous le geste tragique de leurs grosses branches mortes,
-comme pour vous détourner d’aller plus loin.
-
-Il vient à l’idée que les mamans berbères doivent menacer leurs enfants,
-quand ils ne sont pas sages, de les abandonner dans le Foum Aguennour.
-Mais ce n’est pas vrai; les petits de ce peuple savent que les hommes
-seuls sont à craindre et ils grimpent familièrement sur les affreux
-géants pour y dénicher des rayons de miel sauvage.
-
-Il faut tenir vigoureusement les crêtes pendant deux ou trois heures, au
-débouché du Foum Aguennour, jusqu’à ce que le convoi ait serré. Si,
-pendant ce temps, vous êtes cartonnés par trois ou quatre salopards
-embusqués du côté de Sidi Ter, le mieux est de prendre votre parti de
-cet inconvénient et d’attendre que les amateurs aient épuisé leurs
-cartouches.
-
-Après, c’est une grande montagne plate et dénudée, le Bou Ayati. Du
-passage qui la tourne on voit le fleuve et le haut pays Zaïane: d’abord
-la plaine agitée d’Adekhsan, puis de gros massifs très boisés qui vont
-en s’étageant jusqu’à boucher très haut l’horizon. L’œil y devine trois
-coulées, l’Oum er Rebia qui tombe en torrent furieux du djebel Fazaz,
-l’oued Chebouka qui descend de Tizi Mrachou et traverse le repaire de
-Moha ou Hammou le Zaïani, l’oued Serou enfin qui est peut-être le vrai
-fleuve et qui vient de chez Ali Amaouch, chef religieux de tous ceux qui
-vivent là-haut _maa el qouroud_ «avec les singes», comme on dit au
-Makhzen.
-
-La terre ici est rouge dans la plaine et sur les monts jusqu’à
-mi-hauteur où commencent les hautes futaies sombres qui les couronnent.
-En été, par la grande chaleur, la couleur du sol ne frappe pas; tout est
-ardent. Dès les premières pluies ce rouge s’intensifie et les grandes
-plaques d’herbe nouvelle et peu serrée accentuent par contraste insolite
-l’étrangeté de l’ensemble.
-
-Au premier plan, pour qui arrive du nord, la plaine est étranglée par
-deux massifs qui compteront dans la geste des Francs en Berbérie, car
-ils virent de rudes combats. C’est l’Akellal à gauche, le Bou Guergour à
-droite, deux mâchoires d’étau menaçantes. Et déjà beaucoup qui ont
-franchi leur intervalle ne sont pas revenus.
-
-Enfin une longue coulée de basalte noir en tuyaux d’orgue traverse la
-plaine rouge. Là-dessus court vertigineusement l’Oum er Rebia aux eaux
-salées. C’est la séparation entre le haut et le bas pays Zaïane. Sur le
-fleuve il y a une grande bourgade qu’on appelle Khenifra. Mais, comme
-elle est tout entière de la couleur du sol, on la voit mal à distance,
-ce qui dispense pour le moment d’en parler.
-
-Les tribus de la confédération oscillent annuellement d’un bout à
-l’autre de leur territoire. En été tout le monde évacue la plaine en feu
-et sans eau pour se réfugier dans la montagne boisée au delà de l’Oum er
-Rebia. La plaine se remplit en hiver de gens et de troupeaux fuyant la
-neige et en quête de pâturages.
-
-C’est un pays âpre et inhospitalier qui peut intéresser, empoigner même
-par sa grandeur sauvage. Mais ce n’est pas là que je prendrai ma
-retraite, comme dit l’autre.
-
-
-II
-
-La colonne formée en un grand losange articulé, convoi au centre, avait
-envahi de son grouillement un vaste tertre de la plaine déserte, s’y
-était arrêtée et assoupie.
-
-Par bonheur, on avait trouvé de l’eau une heure avant l’étape. Les
-hommes et les animaux avaient pu boire abondamment; on arrivait ventres
-et bidons pleins. Et, aussitôt les tentes dressées, on n’avait eu qu’à
-se laisser choir en attendant une heure moins rude. Sous les guitouns
-les Sénégalais affalés, sans nerfs, continuaient à se gorger d’eau. Les
-blancs, aryens ou sémites, dormaient ou bricolaient en causant. Les
-animaux à la corde attendaient sous le ciel en feu que séchassent leurs
-dos où la sueur avait dessiné d’un contour blanchâtre l’emplacement du
-bât ou de la selle. Vers le soir, ils recommenceraient à jouer des dents
-et des sabots, mais, pour le moment, ils digéraient leur fatigue et,
-tout le long de leurs lignes immobiles, seules gesticulaient les queues
-chassant les mouches. A quelque distance dans la plaine, tout autour du
-camp, des silhouettes de spahis en vedettes apparaissaient tremblotantes
-dans la buée du sol que pompait le soleil.
-
-Sous leurs tentes d’officier, Duparc et Martin ne pouvaient dormir et
-cela pour des raisons différentes. Martin, en puissance de paludisme,
-avait l’appréhension de l’accès possible. Duparc, encore tout plein du
-sang de France, n’éprouvait pas le besoin de faire la sieste. Cette
-grosse chaleur pourtant le surprenait et regardant la haute taille du
-djebel Mastourguen, tout près, il évaluait l’heure où son ombre calmante
-s’étendrait sur le camp. Se sentant incapable même de lire, Duparc s’en
-fut trouver Martin qui, étendu sur son lit de camp, cuisait stoïque sous
-la tente surchauffée.
-
---Dure journée et dur pays! dit l’officier d’état-major; se peut-il que
-des gens vivent heureux dans cette solitude roussie?
-
---On vit où l’on peut, dit Martin; ces populations n’ont pas le choix et
-d’ailleurs leur rage à nous harceler provient de ce que nous les
-empêchons de changer.
-
---Expliquez-vous, fit Duparc qui, nouveau venu, se plaisait à faire
-causer son compagnon dont il savait la longue pratique de ces pays et de
-leurs habitants.
-
---Voilà! dit Martin; il est signalé par l’histoire et nos observations
-établissent que les Berbères étaient en train de reconquérir le Maroc
-quand nous sommes venus les déranger. On parle beaucoup des violentes
-poussées almoravides, almohades et des Beni-Merine qui fusèrent à
-travers le Maroc jusqu’en Espagne, jusqu’à Tunis et brassèrent des
-populations encore peu fixées au sol. Mais on connaît moins la séculaire
-et puissante coulée des peuples venus du sud, par-dessus les monts, à la
-recherche du meilleur habitat. C’est pourtant là un fait qui démontre en
-particulier la force de cette race Cenhadjia à laquelle appartiennent
-les tribus qui nous occupent. Il n’est pas utile de remonter bien loin
-dans le passé pour trouver des événements qui fixeront nos idées. Chez
-ces gens qui n’ont jamais eu le souci d’écrire des annales, il faut se
-contenter de ce que peuvent nous dire les vivants, mais c’est déjà
-suffisant pour interpréter les récits très vagues et embarrassés des
-historiens de langue arabe.
-
-Il y a cent ans, la tribu des Iguerouane était déjà dans la plaine de
-Meknès et des souverains arabes se servaient d’elle pour couvrir cette
-ville et Fez contre la marée berbère. Les efforts accomplis de ce côté
-ont probablement contribué à rejeter vers le nord-ouest le flot qui
-marchait normalement du sud au nord et menaçait les capitales.
-
-Il y a cent ans les Zemmour étaient ici dans cette plaine de Guelmous à
-côté des Zaer. Poussés par les Zaïane, maîtres actuels de cet affreux
-pays, les Zemmour ont chassé devant eux les Arabes aux marécages du
-Sebou et se sont emparés de la Mamora jusqu’à Kénitra. Les Zaer ont
-résisté un peu plus longtemps. Il y a quarante ans ils étaient encore
-ici; mais, bousculés par deux vagues de Zaïane, ils ont repoussé leurs
-voisins vers le bord de la mer et ont fait de Rabat leur bonne ville.
-Dans le même siècle se sont produits plus à l’est des mouvements
-analogues. Les Iguerouane ont giclé dans la plaine du Sebou. Les Imjat
-qui étaient du côté d’Azrou sont aujourd’hui à soixante kilomètres plus
-au nord, sous les murs mêmes de Meknès. Ils y ont été aidés
-vigoureusement par les Beni M’tir qui étaient en montagne là où sont
-aujourd’hui les Beni M’guild et qui ont rempli de force toute la plaine
-de Meknès. Leurs frères d’origine les Aït Ayach ont détaché du Grand
-Atlas, où la tribu mère est encore, un fort rameau d’avant-garde qui a
-disloqué les groupements arabes des environs de Fez et leur ont pris des
-terres. Les auteurs mograbins racontent comment, dans leur marche vers
-la plaine, les Beni M’tir et les Imjat ont dépossédé deux tribus, les
-Oulad Ncir et les Dkhissa qui les gênaient. Cela s’est passé il y a
-quarante ans, sous le règne béni du puissant Sultan Moulay Hassan qui
-tira, paraît-il, une vengeance terrible des Berbères. Mais il les laissa
-où ils s’étaient installés de force et ne rendit pas leurs terres à ses
-tribus arabes.
-
---Et que devinrent ces populations évincées? demanda Duparc.
-
---Elles forment douze cents tentes qui au nord de Meknès louent pour
-vivre des terres de l’État ou de leurs vainqueurs. Elles seraient
-peut-être allées plus loin aux dépens d’autres voisins, mais notre
-arrivée a stabilisé les tribus. Ces gens mourront donc locataires ou
-salariés du roumi et du Berbère envahisseurs. Je pourrais vous citer
-bien d’autres exemples de la poussée récupératrice dont nous avons sauvé
-le Maroc Makhzen. Mais ceci peut suffire sans doute pour expliquer la
-rudesse de la lutte que nous livrons aux montagnards. En plus de leur
-esprit d’indépendance, nous avons à vaincre leur besoin fatal de
-progression vers la plaine. Ils sentent qu’ils ne pourront plus bouger
-de leur rude pays, qu’il leur faut renoncer à manger les Arabes, suivant
-l’expression qui revient sans cesse sous la plume inquiète de
-l’historien des Alaouites. Comprenez-vous maintenant comment leur haine
-a une double cause et pourquoi, inlassablement, se dépensent ici des
-hommes que la montagne produit mais qu’elle ne peut nourrir?
-
-Martin s’animait en parlant et son camarade s’excusa de mettre ainsi ses
-connaissances à contribution en cette heure torride où la fièvre le
-guettait.
-
---Certes, lui dit Martin, elle n’est pas loin, je la connais, la teigne!
-mais cette épreuve est, en attendant mieux, une façon d’acquitter notre
-dette à la patrie. Et d’ailleurs, ajouta-t-il en souriant, il me semble
-que la fièvre, avant de me terrasser, m’inspire. J’éprouve, sous sa
-première étreinte, un sentiment étrange d’affection suraiguë pour tout
-ce qui est nous, pour mon métier, pour ces troupes bigarrées où blancs,
-noirs et basanés, Français, _pons légions_, monsieur Sénégal, Arabes
-d’Algérie, de Tunis, Chleuhs marocains vivent et meurent pêle-mêle, une
-admiration filiale enfin pour la pensée vigoureuse de notre race qui
-mène tout cela. Et, me croirez-vous? je trouve plus aisément quand elle
-approche, la pâle souffrance, les mots utiles à dire aux miens pour leur
-exprimer tout ce que j’ai senti de l’âme de cette terre et de ces
-populations. Mais, pour le moment, c’est des Zaïane qu’il s’agit. Vous
-les avez vus; ce sont, comme les Zemmour, de grands Berbères au thorax
-conique, très frustes et résistants. Ils sont acharnés et présentent un
-exemple singulier dans cette race anarchique d’une confédération de
-tribus, non pas féodalisées à un grand seigneur, mais disciplinées par
-une poigne de chez eux. Ils sont là quelques centaines armés de fusils
-modernes, admirablement servis par un pays compliqué, soldats
-merveilleux d’ailleurs, sachant utiliser le terrain et se souciant
-autant que d’une seringue du canon léger que nous pouvons y amener.
-Vivant surtout de glands doux et de privations, leur sobriété souffre
-peu du blocus économique auquel nous les soumettons. Et l’âme de leur
-résistance est un homme de la plus haute énergie, un tyran qui les a
-dominés, qu’ils ont détesté. C’est Moha fils de Hammou, le Zaïani, un
-vieillard qui met à les défendre la rage qu’il apporta à les mater. Ils
-le suivent après l’avoir maudit, car le despote d’hier incarne
-aujourd’hui l’esprit d’indépendance et la haine de l’étranger.
-
---Voilà de beaux adversaires, fit Duparc.
-
---Beaux et estimables, répondit Martin.
-
-
-III
-
-C’est une histoire qui s’est passée quarante ans environ avant l’époque
-où Martin et quelques autres de son genre vinrent attrapper la fièvre au
-pays des Zaïane.
-
-La région était sans doute aussi sauvage qu’aujourd’hui. Il y avait
-peut-être aux flancs du Mastourgen quelques gros arbres de plus qui sont
-devenus charbon. Les thuyas géants du foum Aguennour devaient avoir pris
-déjà leur aspect affolé. Mais il y avait, ce qu’il n’y a plus depuis
-notre venue, de grandes tentes noires très aplaties groupées en rond, de
-loin en loin, sur les lèvres broussailleuses des longues crevasses; des
-familles, des troupeaux s’abreuvaient aux poches d’eau qui jalonnent le
-lit des oueds d’hiver. Des chèvres noires faisaient des excentricités
-d’équilibre sur les éboulis; des moutons tout ronds et ocreux se
-confondaient avec les grosses pierres croulées de l’escarpement, de
-l’entassement de blocs au sommet duquel l’homme de garde, perdu dans les
-chênes à glands doux, surveille le pays. Et l’homme et le vautour qui
-plane très haut à l’aplomb du douar entendaient le ronronnement des
-moulins à mains que tournent inlassablement les femmes et le bruit de
-trompettes que les petits enfants tirent de la tige renflée des oignons
-sauvages. La nature chaude vibrait parfois de l’appel alterné que les
-pâtres se jettent à grande distance, en longues modulations de tête
-suraiguës, appel de sentinelles et cri de passion:
-
- Ya Ho Raho, prends garde!
- Veille là-bas, je veille ici;
- Prends garde!
- Le chacal a son trou,
- La vieille a sa pelote de laine,
- La femme a son moulin,
- La fille a la fontaine
- Et mon cœur saute comme un noyau sur un tambour;
- Ya Ho Raho, prends garde!
-
-Cela, c’est le grand ravin où il y a des rochers, des arbres et dans le
-fond un peu d’eau sous des lauriers rouges. Mais il y a aussi la plaine
-où paissent les moutons en hiver et qui, en été, se couvre d’une mince
-graminée, serrée et roussâtre. Ce tapis flambe avec une rapidité
-déconcertante et une ardeur singulière. Il est prudent de brûler la
-place avant de camper. Il y eut une fois un topographe de colonne qui
-ayant reporté avec soin ses croquis et calculs d’une semaine, jeta à
-terre sa cigarette et alla faire visite à son cheval. Entendant derrière
-lui un crépitement il se retourna et vit sa tente, son lit, sa table, la
-précieuse planche à dessin et l’ombrelle à manche coudé et un tas de
-choses encore disparaître dans une longue flamme en moins de temps qu’il
-n’en faut pour l’écrire.
-
-Mais c’est là un détail contemporain, rapporté seulement à titre d’avis.
-
-Donc, il y a quarante ans environ--les Berbères disent un an après que
-le sultan de Marrakch eut fait payer l’impôt aux Arabes du Tadla--un
-parti de Zaïane déboucha certain matin dans la plaine de Tendra. Il y
-avait trente selles, une centaine de piétons, douze slouguis en laisse
-et trois mulets portant des bagages. Ces gens marchaient très vite, le
-fusil à la main ou en travers de la selle et bientôt la horde s’arrêta
-sur le grand tertre où plus tard Martin et Duparc devaient causer.
-Aussitôt les conducteurs de mulets déchargèrent leurs bêtes et se mirent
-à dresser une tente pour le chef. Celui-ci, descendu de cheval, s’assit
-sur une grosse pierre et, silencieux, le coude sur un genou, le menton
-dans sa main, il regarda travailler ses gens.
-
-C’était Moha fils de Hammou le Zaïani, du clan des Imahzan, Amrar élu
-des Aït Harkat. Il avait une trentaine d’années. Son visage à peine
-barbu était énergique et parfois inquiétant de rudesse, sous l’influence
-sans doute de graves pensées. Il paraissait élancé et très vigoureux
-dans ses vêtements flottants d’où sortaient des bras nus et brunis par
-l’air comme ses traits. Il portait un _selham_, burnous marocain de drap
-noir couvrant les trois chemises de laine superposées qui composaient
-tout son costume, de telle sorte qu’à cheval sa cuisse nue étreignait la
-selle. Le soleil tapait directement sur son crâne rasé ceint d’une mince
-bande de mousseline blanche. Et, dans la pose de délassement qu’il
-prenait alors, il avait placé sur la _belra_ déchaussée son pied nu,
-petit comme celui d’une femme.
-
-Successivement d’autres cavaliers notables de la tribu vinrent s’asseoir
-sur le sol auprès de Moha. Il y avait là, entre autres, ses frères
-Hossein et Miammi, son cousin germain Bouhassous, tous hommes faits
-d’aspect sauvage et bien taillé. Puis vint Ben Akka, père de Bouhassous
-et oncle de Moha. C’était un grand vieillard à barbe grise. Il marchait
-pieds nus et son seul vêtement était une jellaba en grosse laine et à
-manches courtes serrée d’une ceinture de cuir à laquelle pendait un
-couteau dans une gaine. En marchant, il s’appuyait sur son fusil comme
-sur un bâton.
-
---Moha, dit-il, fils de mon frère, tu dois nous expliquer ce que nous
-faisons ici. Tu as amené des chiens. Est-ce donc pour chasser que tu
-m’as appelé de mon douar où il y a la révolte! Était-ce bien le moment
-pour l’Amrar de quitter la tribu? Nos voisins, les Aït Ichkern, ont
-franchi l’oued Serou et pillent les silos de nos frères d’El Héri. Les
-chorfas de Tabqart ont coupé la route qui mène aux marchés de la
-montagne. Et toi, tu rassembles des chiens pour une chasse, à moins que
-ce ne soit une ruse. Fils de mon frère, dis-nous quel est ton but.
-
-Hossein frère de Moha intervint pour articuler des reproches plus
-graves.
-
---Il a perdu la tête, dit-il, depuis qu’il est allé au Tadla voir le
-Makhzen. Peut-être a-t-il traité avec les ennemis de la tribu. Est-ce
-vrai, Moha?
-
-La bande entière s’était rassemblée peu à peu en un grand cercle
-entourant les _ikhataren_, les hommes importants groupés au centre avec
-l’Amrar. La foule discutait, des bras nerveux gesticulaient, les voix
-montaient puis s’arrêtaient soudain pour écouter quand un des notables
-ou des parents de Moha prenait la parole. Parfois, un remous se
-produisait lorsque quelque homme, ayant son mot à dire, se lançait les
-mains en avant, écartant les têtes et les poitrines pour arriver au
-premier rang: puis l’homme disparaissait absorbé par la foule et un
-autre surgissait ailleurs, criait son grief et rentrait dans le rang.
-
-La _djemaa_, l’assemblée démagogique berbère, essayait de mettre en
-accusation le chef élu qui avait cessé de plaire ou plutôt dont
-l’importance croissante inquiétait. Et Moha écoutait impassible le
-débordement de critiques déchaîné par l’exemple du vieux Ben Akka,
-l’amrar des Imraren, l’ancien des anciens de la tribu.
-
-Une voix dans l’orage des voix cria:
-
---A Bejad, l’autre jour, un Arabe m’a demandé: Comment va votre caïd
-Moha?
-
-Le titre de caïd suggérant à ces libertaires l’idée de soumission au
-pouvoir central, au sultan Moulay Hassan, était ce qu’il fallait pour
-achever de troubler l’opinion inquiète.
-
-Un énergumène _derqaoui_, vêtu de haillons rapiécés, un adepte d’Ali
-Amaouch, chef de la secte en montagne, vociféra:
-
---Il n’y a de Dieu que Dieu; hors de lui, pas de maître! Moha veut se
-faire sultan. C’est Sidi Ali le Saint qui l’a dit!
-
-Moha quitta sa pose insouciante et leva la tête d’un mouvement net qui
-provoqua l’attention et le silence. L’apostrophe du fanatique lui
-rappelait l’ingérence en ses affaires du marabout d’Arbala, du sorcier
-qui cherchait à étendre son influence mystique sur ceux qu’il voulait,
-lui Moha, soumettre à sa volonté par la force. La rivalité de ces deux
-hommes devait pendant toute leur existence diviser la montagne. La venue
-même des Français, la lutte pour le salut commun furent raisons
-impuissantes à calmer leurs dissensions.
-
-Moha donc comprit qu’il fallait répondre et l’occasion lui parut
-d’ailleurs favorable pour ressaisir l’opinion populaire. Sans bouger de
-la pierre où il était assis, il proféra à l’adresse du fakir:
-
---Serviteur d’un cagot, va lécher les pieds de ton maître. Tu n’es pas
-des nôtres, tu n’as pas à parler dans la djemaa des Aït Harkat.
-
-Des rires, des approbations s’élevèrent dans la foule rappelée à propos
-au sentiment de ses droits. L’étranger sortit, violemment bousculé, du
-cercle où il n’avait pas de place.
-
-Après ce premier coup l’Amrar continua.
-
---Vous hurlez tous comme des hyènes; mais elles font plus de bruit que
-de mal. Et quand elles serrent de trop près ma tente dans la nuit, je
-lâche dessus mes chiens qui les étripent.
-
-Des mouvements divers agitèrent la bande. Il y eut des cris de colère,
-mais aussi des approbations, des: écoutez, écoutez Moha! Alors l’Amrar
-élu se leva et tout de suite il apparut à la voix, aux gestes et aux
-idées, que celui-ci était fait pour commander aux autres.
-
---Je vous ai conduits ici, dit-il, parce que là-bas dans vos douars,
-parmi vos femmes en rut et vos enfants qui piaillent il n’est pas
-possible de vous faire entendre une parole sensée.
-
---Réponds d’abord aux questions posées, cria Ichchou, c’est-à-dire
-Josué, notable de Ihabern.
-
---Dis toi-même qui m’interromps, fit l’Amrar, où était ta tribu il y a
-deux ans? Ne viviez-vous pas de l’autre côté de l’Oum er Rebia, sans
-terres et sans pâturages? Et aujourd’hui la fumée de vos douars s’étale
-dans la plaine. Vous n’aviez rien, je vous ai donné les champs des Zaer.
-De quoi te plains-tu?
-
-Mais au fait, ajouta-t-il, je ne vois aucun notable des fils de Maï. Ils
-sont occupés sans doute à creuser des silos, à bâtir des casbas sur le
-territoire qu’ils ont gagné depuis que je les commande. Ce sont des
-ingrats. Ils paieront l’amende pour ne pas avoir répondu à mon appel. Y
-a-t-il une protestation au nom de la coutume? demanda Moha en
-s’adressant aux anciens.
-
-Ceux-ci acquiescèrent en portant la main à leur front.
-
---A toi, maintenant, Hossein, mon frère, qui m’as accusé tout à l’heure;
-et soyez tous témoins de ce qu’il pourra répondre! Qui a chassé les Aït
-Bou Haddou de Khenifra pour vous la donner? N’est-ce pas mon père et moi
-son continuateur? Qui a mis entre vos mains, après l’avoir réparé, le
-pont par lequel vous pouvez aujourd’hui franchir l’oued et sauver vos
-enfants et vos troupeaux de la neige?
-
---C’est toi, c’est toi! commencèrent à répondre des voix dans la foule,
-tandis que Hossein se taisait, obligé de reconnaître l’œuvre de son
-frère. Mais il réitéra avec entêtement son grief:
-
---Tu as traité avec le Makhzen et sans consulter la djemaa. Tu es trop
-indépendant.
-
---Je vous ai sauvés tous du servage, reprit Moha. Et tourné vers la
-foule, ses bras tenant étendus les pans de son selham, ainsi que deux
-grandes ailes noires, il les referma lentement en croix comme s’il
-voulait en recouvrir et protéger ceux de sa race.
-
-Puis, baissant le ton, il chercha des mots pour persuader ces gens
-simples.
-
---Écoutez-moi, ô Imaziren, ô hommes libres! Le Sultan, ses troupes, ses
-canons, ses scribes, tout le Makhzen étaient chez les Tadla. Par la
-force, par la crainte et aussi par les paroles mielleuses entortillées
-de religion, par l’argent, par tout ce qui trouble et divise et jette le
-doute entre le père et le fils, il est arrivé à transformer en enfants
-les plus fermes guerriers. Il les a mis en tutelle et ils paient l’impôt
-à un homme qu’ils ne verront peut-être jamais plus. Et vous, enfants de
-la montagne aux grandes ombres, qui n’avez que vos bras et quelques
-fusils, auriez-vous pu lutter de force et de ruse avec ceux qui ont la
-langue et le roseau, qui prononcent des mots inconnus pour vous et qui
-écrivent des sortilèges sur de grandes feuilles blanches? Et ils ont des
-canons, des fusils, de l’argent! Moi, je suis allé là-bas. Mon cousin
-Bouhassous était avec moi.
-
---J’en témoigne, dit Bouhassous.
-
---En voyant cette immense mehalla qui mangeait la moisson des Beni
-Ameir, j’ai frémi d’effroi et de colère. Pour arriver à cet homme, au
-travers de ses serviteurs, j’ai vendu jusqu’à mon cheval. Il a des
-tentes sans nombre. Il a plus d’esclaves qu’il n’y a de moutons chez
-nous. Et pour vous, hommes libres, je me suis mis à genoux devant lui,
-car on ne lui parle pas autrement, et deux nègres me tenaient par mon
-capuchon.
-
---J’en témoigne, dit Bouhassous.
-
---Écoutez bien! Ces gens étaient en appétit, mais ils se souviennent du
-passé. Je leur ai raconté que vous êtes nombreux, forts et bien armés.
-Je leur ai dit que chez vous personne ne commande s’il n’est désigné par
-les anciens au consentement de la tribu entière, que vous êtes plus
-terribles qu’au temps où Moulay Sliman fut pris par les Aït ou Malou
-dont vous faites partie. C’est une histoire que vous avez oubliée parce
-que vous n’avez pas de tête, mais moi je sais et je vous ferai voir,
-dans un vieux coffre de mon père, l’étendard laissé par ce sultan aux
-mains de vos aïeux.
-
---J’en témoigne, dit encore Bouhassous.
-
-La foule, impressionnée par le récit de l’Amrar, paraissait moins
-houleuse. La plupart des assistants, pour mieux écouter, s’étaient assis
-par terre, non point comme les Arabes des villes qui doivent à
-l’entraînement prolongé de l’école coranique et de la prière une
-aptitude spéciale à s’asseoir sur leurs jambes reployées, mais accroupis
-au contraire à la façon de nos paysans, les genoux à hauteur du menton
-et les mains jointes en avant. Et ceci est un détail important dans les
-distinctions à faire entre les deux races arabes et berbères.
-
-Moha avait, comme il convenait à cette heure critique où il jouait gros
-jeu, amené un témoin, un répondant de sa sincérité, et non de mince
-importance. Bouhassous était le fils du vieux Ben Akka et, en raison de
-l’âge de celui-ci, chef déjà reconnu du clan principal, de ce qu’ils
-appellent _l’os_ même de la tribu, le maître tronc dont les autres
-fractions ne sont que les rameaux. Très tôt, Bouhassous avait reconnu la
-supériorité de son cousin et embrassé sa cause. Toujours il lui resta
-fidèle et dans les jours graves, depuis que le Zaïani nous tient tête,
-les tentes des gens de Bouhassous ne se sont jamais séparées de celle du
-maître sans cesse menacé.
-
-On conçoit l’importance pour Moha d’un appui aussi ferme au moment
-difficile où il cherchait à faire admettre par l’opinion maîtresse son
-alliance avec le Makhzen. Ceci est, en effet, le début de la vie
-politique d’un chef berbère de grande valeur. Simple Amrar de guerre
-nommé et jalousement surveillé par les djemaas, il est déjà parvenu,
-grâce à sa valeur personnelle et par ses qualités de meneur de bandes, à
-agrandir le territoire de sa propre tribu aux dépens des tribus voisines
-de la même confédération. Son ambition va plus loin. Il veut dominer
-cette confédération tout entière et se tailler un fief important dans le
-bled siba, c’est-à-dire là où le Sultan ne commande pas. Il y arrivera
-malgré deux sérieux obstacles: d’abord l’hostilité des Berbères à toute
-autorité susceptible d’échapper au contrôle des assemblées populaires,
-ensuite l’influence religieuse d’Ali Amaouch, grand marabout de la
-montagne, descendant d’une longue lignée de thaumaturges adorés,
-véritable pôle vivifiant de la volonté berbère faite d’un immense et
-mystique orgueil de liberté. Ali Amaouch trouva dans la doctrine de la
-secte des Derqaoua un merveilleux moyen de captiver l’esprit libertaire
-des montagnards qui l’entourent. «Il n’y a de Dieu que Dieu, dit-il,
-hors de lui il n’est point de maître.» Nous reparlerons de cet homme.
-Moha ou Hammou, au contraire, est profondément antireligieux. Sa vie n’a
-été qu’un long blasphème. Il n’est point d’avanie qu’il n’ait faite aux
-bons musulmans. Il n’aura d’ailleurs aucune morale, aucun frein et,
-devenu despote, il entraînera ses proches aux pires orgies et son peuple
-à toutes les rapines, à tous les excès contre ses voisins. Il permettra
-tous les crimes pour justifier les siens.
-
-Comprenant, dès le début de sa carrière, son impuissance à discipliner
-l’esprit démagogique berbère, il a résolu de faire appel à la force. Il
-se met d’accord avec le Makhzen qui, partout où il ne peut atteindre,
-cherche des hommes qui commandent en son nom. Il recevra donc du Sultan
-des soldats, des armes, de l’argent. Il dénaturera aux yeux de son
-peuple simpliste l’esprit et la forme de cette intervention. Puis, un
-jour, le Gouvernement central faiblira. Et alors, Moha ou Hammou qui n’a
-jamais été de bonne foi et qui est Berbère par-dessus tout, s’allégera
-d’une suzeraineté d’ailleurs lointaine. Il dressera contre le Makhzen
-son autorité appuyée sur des masses sauvages et armées. Le Maroc aura
-son duc de Bourgogne et les sultans feront avec lui une politique de
-finasserie et de tractations pas toujours brillantes. L’un d’eux, Moulay
-Abd-el-Hafid, lui demandera son _mezrag_, sa protection pour pouvoir
-gagner Fez en évitant le bled makhzen encore fidèle à son frère Moulay
-Abd-el-Aziz. Entre temps, Moha, au travers de fortunes diverses, aura
-maté ses compagnons, domestiqué à son profit la coutume berbère. Les
-djemaas ne s’assembleront plus que pour exécuter ses ordres.
-
-Moha, d’ailleurs, aura de vraies qualités de chef. Il améliorera l’état
-social de sa confédération; il fera la guerre, mais conclura aussi des
-paix opportunes et emploiera souvent la politique des mariages. Il
-développera l’élevage et à ce point qu’à l’arrivée des Français, la
-confédération des Zaïane alimentait en moutons les grandes villes du
-Maroc.
-
-Il construira une petite ville, Khenifra, et y créera un important
-marché. Là s’établiront des transactions suivies et les gros commerçants
-de la côte y auront des représentants. Les Zaïane connaîtront toutes les
-marchandises indigènes et celles de l’étranger dont ils ignoraient jadis
-l’usage. Les vices du dehors pénétreront aussi à Khenifra avec la
-pacotille et la bourgade berbère et les châteaux forts où vivent Moha et
-les siens deviendront des repaires de folie.
-
-Le despotisme allait crouler dans l’orgie sanglante ou crapuleuse quand
-parurent les bataillons français. Alors le tyran devint un sauveur; le
-peuple oublia ses débordements et ses crimes pour ne plus voir que le
-chef qui l’avait discipliné, assoupli au combat et surtout
-merveilleusement armé.
-
-Mais nous voici loin de la plaine de Tendra où Moha, pas très certain de
-réussir, cherchait à rouler l’assemblée populaire des Aït Harkat.
-
-Le discours de l’Amrar émaillé intentionnellement de rappels constants à
-la coutume, au régime démocratique des djemaas, produisit son effet. Ces
-gens, dont un témoin qualifié a dit si bien qu’une moitié de leur vie se
-passe en discussions publiques[12], goûtaient chez Moha, à défaut
-d’éloquence, la fougue et la vigueur des termes.
-
- [12] Expression relevée sous la plume du capitaine Nivelle qui
- longtemps dirigea la tribu berbère des Aït Nedhir.
-
-Espérant à peu près tenir son auditoire, Moha chercha à conclure.
-
---Ainsi donc, dit-il, quand j’eus raconté là-bas ce que vous êtes,
-personne, parmi ces scribes et ces tolbas, n’a plus eu envie de venir de
-votre côté. Vous l’avez vu, le Makhzen est parti.
-
-Il y eut des approbations, mais quelques entêtés, parmi les députés de
-la tribu, demandaient des précisions.
-
---N’as-tu rien promis? dit l’un.
-
---Comment as-tu accepté ce beau burnous noir? cria un autre.
-
---Si je te le donne le prendras-tu? répondit Moha. Il m’a coûté assez
-cher au prix que j’ai dû mettre pour graisser tant de mains tendues,
-sans compter les dangers courus; car lorsqu’on ose, en homme de siba, se
-présenter devant le Sultan, on a plus de chance d’être jeté en prison
-que de recevoir des cadeaux. Il a dit d’ailleurs: «C’est un Aït ou
-Malou, un enfant de l’ombre, donnez-lui un selham noir. Et ainsi, il se
-distinguera des autres.» Vous savez bien, en effet, que pour être
-Makhzen, il faut être habillé de blanc.
-
---C’est vrai, c’est vrai! cria-t-on dans la foule, ce n’est pas un
-selham du Makhzen.
-
---Est-ce toi Jacob, fils de Mohand, qui m’as demandé ce que j’avais
-promis? J’ai promis de donner la protection des Aït Harkat aux gens de
-Fez qui viennent au travers de tribus en siba acheter vos moutons. Ai-je
-eu tort? J’ai promis de défendre contre les coupeurs de route les
-commerçants qui apporteraient des marchandises à Khenifra. Et ainsi ont
-diminué les prix. Ai-je bien fait? J’ai promis enfin--et cela tu n’en
-sais rien, ô Jacob, fils de Mohand--de forcer les tribus à rester en
-paix avec le Makhzen. Pour cela, j’ai expliqué que vous, Aït Harkat, mes
-frères, vous étiez les plus forts, les plus courageux, les plus dignes
-de commander aux autres, mais que nous manquions d’armes pour imposer la
-paix. J’ai obtenu pour vous des fusils et des cartouches!
-
-Moha se tut et s’assit sur la pierre au milieu des notables et de là
-surveilla attentivement le résultat de ses paroles.
-
-L’effet en fut considérable. Pour tous ces batailleurs, pour ces
-pillards fieffés, la perspective de pouvoir faire la guerre en force
-primait toute autre considération. Moha n’avait évidemment dévoilé que
-ce qui lui convenait. Il ne pouvait avouer d’un seul coup qu’il avait en
-réalité fait au Sultan une soumission complète, accepté une garnison,
-deux ou trois cents hommes dirigés par un caïd Reha, sorte de capitaine,
-et qu’il attendait le jour même. Moha comptait bien d’ailleurs sur la
-lassitude chronique, la versatilité du Makhzen pour garder le bénéfice
-de ce secours sans rien donner en échange. Probablement, ces soldats,
-Berbères du Haouz pour la plupart, lancés par le Sultan en enfants
-perdus dans ce pays sauvage, noyés parmi d’autres Berbères, abandonnés
-sans solde, sans liaison avec le Gouvernement central, feraient comme
-beaucoup d’autres, oublieraient leur rôle, se marieraient, se fondraient
-dans la masse.
-
-Tel a été, en effet, le sort de toutes les garnisons que le Makhzen
-envoya à différentes époques dans le bled siba soi-disant pour l’y
-représenter. Il le faisait, le plus souvent, par application d’une
-coutume ancienne, peut-être opportune et justifiée sous Moulay Ismaël
-par exemple, mais qui, sous d’autres régimes, n’avait que la valeur
-d’une _qaïda_ marocaine, de cette «chose établie» que l’on suit d’un
-respect béat et d’autant plus volontiers qu’elle évite l’effort de
-chercher mieux et excuse toutes les bêtises. Ces petites troupes donc
-n’ont fait que renforcer et armer les tribus hostiles. Et de cette
-erreur et de bien d’autres qaïdas, le Makhzen serait peut-être mort.
-
-Moha comptait, non sans raison, que les choses se passeraient chez lui
-comme ailleurs. Pour le moment, les soldats serviraient à ses projets en
-augmentant, par quelques coups de main heureux, son prestige dans la
-confédération. Ils formeraient en tout cas le noyau d’une force qu’il
-saurait accroître et qui manquait encore à son ambition. Mais il était
-plus facile de se faire donner des soldats par le Sultan que de décider
-la tribu à les admettre. Aussi l’Amrar avait-il parlé seulement d’armes
-et de munitions attendues.
-
-Un brouhaha énorme de voix roulait sur l’assemblée. On ne discutait plus
-les mérites de Moha, on parlait uniquement de fusils et de cartouches.
-Ces mots magiques aveuglaient la foule, l’empêchaient de discerner la
-ruse. Mais les notables moins impressionnés avaient compris. Ils étaient
-une douzaine représentant chacun toutes les voix de leur clan et, parmi
-ces personnages, Moha n’avait pour lui que Bouhassous et deux autres
-chefs de file moins importants. Plusieurs donc se levèrent et saisirent
-l’Amrar à la gorge en lui criant des injures. Dans cette bousculade où
-déjà les couteaux sortaient de leurs gaines, le vieux Ben Akka jeta son
-fusil en travers des bras qui s’étreignaient. Par ce geste coutumier, il
-imposait son arbitrage, peut-être seulement pour ramener l’assemblée au
-calme, peut-être aussi parce que l’ascendant de son neveu agissait sur
-lui.
-
-Les mains s’ouvrirent et Moha en profita pour se dégager et s’élancer
-hors d’atteinte immédiate jusqu’à sa tente, à quelques pas. Le groupe
-des notables s’en prenait à Bouhassous qui discutait et carrément tenait
-tête. La foule, un instant étonnée de la querelle surgie entre les
-notables, leur tourna subitement le dos pour regarder au loin. On
-criait: les voilà, les voilà! on se montrait un nuage de poussière qui
-s’élevait, dans le nord de la plaine, sous les foulées d’un convoi ou
-d’une troupe. Moha regardait la scène, mesurait le danger. Il s’appuyait
-au grand support de cette tente de guerre, dressée pour recevoir
-dignement le chef des soldats du Makhzen et où il s’attendait maintenant
-à mourir sous les couteaux du peuple enragé. Celui-ci, stupide, ne
-comprenait rien encore, captivé tout entier par la réalisation des
-promesses de Moha; rien ne pouvait venir de ce côté de la plaine si ce
-n’étaient les armes et les munitions annoncées. Mais si les ennemis de
-l’Amrar parvenaient à ressaisir la pensée de la foule et à lui crier la
-trahison, c’en était fait de Moha.
-
-Un incident imprévu vint compliquer encore la situation déjà critique.
-Un rekkas, un coureur, arrivait de Khenifra. C’était un homme d’une
-vigueur exceptionnelle, bien connu de toute la tribu pour sa remarquable
-aptitude à la course prolongée. Il s’appelait Raho mais le peuple le
-nommait «Tamlalt», c’est-à-dire gazelle. Il était presque entièrement
-nu; des lambeaux de cuir protégeaient ses pieds. Il avait sur les
-épaules un sac en sparterie de doum tressé où il puisait des aliments
-qu’il mangeait sans s’arrêter.
-
-L’homme arrivait couvert de poussière, et, comme on avait vu qu’il
-faiblissait, tout de suite quatre des assistants s’élancèrent,
-l’enlevèrent dans leurs bras pour le déposer devant la tente aux pieds
-mêmes de l’Amrar. On lui jeta de l’eau à la figure et on lui en mit dans
-la bouche quelque peu qu’il rejeta presque aussitôt pour éviter de la
-boire. Puis il débita ce qu’il venait annoncer: les douars de la tribu
-étaient, au moment où le frère de Bouhassous l’avait lancé, sur le point
-d’être attaqués par les Mrabtine d’Oulrès. Ils réclamaient des secours,
-le retour de l’Amrar et des hommes partis avec lui.
-
-Moha, par-dessus les têtes des assistants penchés vers le coureur, vit
-la petite colonne des soldats du Makhzen qui débouchait dans Tendra et
-s’avançait de son côté.
-
-A peine le rekkas avait-il achevé de parler qu’une voix s’éleva du côté
-des notables brisant le silence de la foule stupéfaite et plus lente à
-comprendre.
-
---Moha vous a fait abandonner vos douars. Moha vous a trahis. Il a livré
-vos femmes et vos enfants aux Mrabtine.
-
-Alors l’Amrar joua son dernier jeu. Rien dans sa voix et sa personne ne
-trahit l’émotion. Bien plus, un enthousiasme emballa ses gestes et sa
-harangue.
-
---Frères, hurla-t-il, le jour de votre vengeance est arrivé. Ce soir
-vous serez les maîtres d’Oulrès jusqu’aux sources de l’Oum er Rebia.
-Vous aurez les prairies et les champs d’orge. Vous aurez Ighezrar Essoud
-et les mines de sel des Mrabtine. Leurs femmes vous apporteront en
-pleurant le sel que ces voisins cruels vous vendent si cher. Vous le
-vendrez à votre tour à toute la montagne. Trompés par ma ruse, les gens
-d’Oulrès ont dégarni leur vallée pour aller vers vos douars. Il y a six
-heures de chemin pour rejoindre ceux-ci. Il n’y a que trois heures d’ici
-à Oulrès par Mrirt et voici une troupe de quatre cents fusils dont je
-vais prendre le commandement et qui feront pour vous des choses que les
-Mrabtine n’imaginent pas.
-
-De son geste autoritaire, Moha montrait la petite colonne de soldats
-arrêtée dans l’oued et dont les chefs faisaient de loin, aux Zaïane
-groupés sur le tertre, des signes de reconnaissance en agitant des pans
-de burnous.
-
-La logique de Moha basée sur la connaissance des distances familière à
-ses hommes, le désir ardent de piller les Mrabtine, voisins redoutés,
-l’espoir de mettre la main sur des gisements de sel convoités par toute
-la région, sur une denrée dont le besoin les forçait constamment à subir
-les exigences de leurs ennemis, tout cela emporta la volonté de la
-horde. Que faire d’ailleurs s’il était vrai qu’il y eût là tout près
-d’eux quatre cents fusils? Les combattre? La chose paraissait impossible
-et stupide puisqu’on offrait de les employer au superbe coup monté par
-Moha. Celui-ci continua:
-
---Le rekkas était chargé de me prévenir et non de vous alarmer. Il a
-exagéré, il sera puni. Pensez-vous que je puisse, moi, laisser mon clan
-sans défense? Vos douars n’ont rien à craindre. Ils ont plus de fusils
-que vous n’en avez ici.
-
---J’en témoigne, dit la voix furieuse de Bouhassous, qui, sentant qu’il
-fallait brusquer les choses, surgit dans le cercle le couteau à la main.
-Et Jacob fils de Mohand qui avait parlé de trahison vint, en tournant
-sur lui-même, s’abattre devant Moha la poitrine trouée.
-
---A vos chevaux! ordonna celui-ci.
-
-Les serviteurs pliaient déjà la tente et la chargeaient sur les mulets.
-La bande suivait l’impulsion de l’Amrar. Elle était incapable de
-raisonner plus longtemps sur des faits dont l’importance et la
-succession rapide dépassaient sa capacité de compréhension. Tous ceux
-qui ont eu à manier ces populations encore très primitives ont constaté
-la difficulté qu’il y a de soumettre leur réflexion à un effort
-prolongé. Et il est arrivé bien souvent que nos officiers ont été mal
-renseignés parce qu’ils ont cru possible de triturer de questions,
-pendant des heures, le cerveau d’un indicateur berbère plein de bonne
-volonté mais incapable de suivre, aussi vite et aussi longtemps, un
-interlocuteur chrétien.
-
-La bande de Moha retomba à ses ordres parce qu’elle était fatiguée de
-penser. Quelques entêtés furent bâtonnés, ligotés sur des mulets avec le
-corps de Jacob. Les notables subjugués par les idées de Moha dont ils
-profiteraient largement, ou réduits par la crainte, obéirent au
-mouvement général. Bouhassous enfin, qui savait bien l’arabe, fut envoyé
-par l’Amrar auprès du caïd Reha qui commandait les soldats et se chargea
-de le mettre au courant de ce qui se passait et de lui expliquer la
-nécessité politique de faire, tout de suite, acte d’utilité pour la
-tribu.
-
- * * * * *
-
-Ce fut une razzia merveilleuse. Les Zaïane guidèrent au plus court les
-soldats du Makhzen. Avant la fin du jour, on arriva aux passerelles qui
-servent à franchir l’Oum er Rebia dont le lit est, par là, un boyau très
-étroit et tourmenté. Les campements vides de leurs défenseurs furent
-criblés de balles. L’affolement y fut affreux et les Zaïane se ruèrent à
-l’assaut. Moha laissa faire ses gens et, très sagement, resta auprès des
-soldats, dirigea leurs coups, veilla au retour offensif des guerriers
-absents et en fit le massacre.
-
-Cette nuit-là vit la destruction des Mrabtine d’Oulrès. Le lendemain,
-les troupeaux, les animaux de bât surchargés de prises, les femmes, les
-enfants marchèrent vers les tentes des Aït Harkat groupées dans la
-plaine d’Adekhsan. Les soldats hébétés d’orgies, encombrés de captives
-que Moha leur donnait ainsi dès le premier jour pour les attacher au
-pays, entrèrent sans peine dans la communauté à la faveur du triomphe
-commun. Mais le vrai triomphateur fut l’Amrar. Sa tribu des Aït Harkat
-se trouva subitement riche et puissante, car elle eut beaucoup de
-moutons et des femmes en surnombre pour travailler la laine et enfanter
-des guerriers. Moha profita de la faveur populaire et des fusils du
-Makhzen; il fit tuer ses ennemis et imposa ses volontés aux assemblées
-berbères.
-
-Tels furent les premiers pas de Moha fils de Hammou dans la voie du
-despotisme. C’est du moins ce que raconta Si Qacem el Bokhari, Caïd reha
-des soldats du Makhzen, lorsque, lassé de quarante ans de servitude
-auprès du Zaïani, il obtint des Français l’autorisation de revenir à
-Meknès, sa ville natale, où il mourut bien paisiblement. Qu’Allah lui
-fasse miséricorde!
-
-
-
-
-Rabaha, fille de l’Amrar
-
-
-Un clairon sonna le couvre-feu dans la nuit froide. Les notes heurtèrent
-les parois à pic du Bou Haïati qui les renvoya, en face, aux
-escarpements du Bou Gergour. L’air sec et pur fit paraître plus cuivrées
-encore les notes filées du légionnaire désœuvré qui longtemps, avec un
-plaisir évident, répéta sa sonnerie. Puis l’homme disparut dans sa cagna
-et Khenifra, de toute part armée, ceinturée de fils de fer barbelés,
-hérissée de mitrailleuses, parut s’endormir jusqu’au lendemain.
-
-Les officiers du poste étaient réunis, pour la plupart, dans une grande
-pièce servant de salle à manger et située au premier étage de la maison
-d’El Aïdi, neveu de Moha le Zaïani. Cette demeure assez considérable et
-décorée du nom de Casba, comme toutes celles construites par les chefs
-de la tribu, était sise sur la rive droite de l’Oum er Rebia, à une
-centaine de mètres en amont du pont qui traverse ce fleuve devant
-Khenifra.
-
-La salle où l’état-major du poste prenait ses repas était une vaste
-pièce, grossièrement décorée de badigeons mauresques, dont le plafond,
-en rondins de tuya mal joints, laissait voir le mélange de terre rouge
-et de débris qui servait d’assiette à la terrasse. Deux autres pièces
-plus petites s’ouvraient à droite et à gauche sur la première par deux
-grandes portes où l’artisan maladroit avait, d’un ciseau enfantin, imité
-les sculptures classiques des maisons de Fez ou de Meknès. Tout cet
-ensemble mal bâti était enlaidi par quatre hautes poutres en bois
-soutenant le plafond défaillant et ces supports étaient eux-mêmes à ce
-point fendillés, que le génie militaire inquiet les avait cerclés de
-fer. Cette demeure branlante et son décor raté laissaient deviner
-l’orgueil du rude Berbère, coupeur de routes et parvenu, qui voulut un
-jour poser au pacha maure parmi ses sauvages compagnons.
-
-En façade, la maison d’El Aïdi possédait, au-dessus de l’Oum er Rebia,
-des fenêtres grillagées, sans vitres, étroitement masquées de lourds
-panneaux en bois. La maison était pleine du mugissement furieux du
-fleuve bondissant entre ses berges de basalte pour s’engouffrer sous le
-pont de Khenifra. Toutes portes closes, on avait encore la sensation
-d’être dehors et particulièrement ce soir-là où le courant d’air froid
-qu’amène l’oued du haut des monts gémissait aux joints mal faits des
-grossières fenêtres.
-
-Vers l’intérieur, la pièce qui nous occupe s’ouvrait sur une galerie
-dont le plancher tremblait sous les pas et où aboutissait, venant du
-porche, un escalier tortueux, sans jour, dont les marches inégales
-atteignaient finalement la terrasse. Là, dans un angle, sous un abri
-maçonné par les nouveaux occupants, deux soldats emmitouflés veillaient
-autour d’un projecteur, prêts à en darder le faisceau sur la campagne
-environnante.
-
-De ce point élevé la vue embrassait Khenifra endormie.
-
-Tout en bas l’oued grondait et dans l’obscurité, ses eaux, comme si
-elles avaient absorbé toute la lueur des étoiles, apparaissaient
-bouillonnantes et lumineuses, bleu d’acier. On les voyait, après de
-violents sursauts au contact d’aspérités basaltiques, se mouler en une
-vague unique, puissante et lisse pour s’engouffrer sous l’arche ogivale
-du pont. La traînée claire s’éteignait tout d’un coup pour reparaître un
-peu plus loin mais faible, chancelante et douteuse jusqu’à se perdre
-dans le noir tout à fait.
-
-Au delà du pont, sur la rive gauche, se devinait dans l’ombre la masse
-épaisse de la Casba principale, de la Casba du caïd Mohammed, tyran des
-tribus Zaïane confédérées sous ses ordres, créateur et maître incontesté
-de Khenifra, jusqu’au jour où les Français dressèrent, sur la tour
-carrée de son burg, leur longue antenne de fer d’où partent ces fils qui
-scintillent la nuit par excès de tension électrique.
-
-A l’opposé, sur l’autre rive, s’étendait Khenifra, longtemps docile sous
-la menace du pesant château fort de Moha. D’abord, le long du fleuve,
-les maisons plus hautes où le Zaïani logea ses fils, ses neveux,
-gardiens délégués du maître au contrôle de la bourgade; puis tout de
-suite après, basses et humbles, les cagnas en torchis rangées, et comme
-aplaties sous un toit unique dont la grisaille apparaissait dans
-l’obscurité, sorte de carapace imprécise où les rues, les places
-découpaient pourtant des lambeaux, des lanières plus sombres et sous
-laquelle, en cette heure même, haletait le souffle de huit cents hommes
-endormis.
-
-Et il y en avait partout: dans les demeures des commerçants fasis qui
-troquaient là «les choses venues de la mer», comme disent les Berbères,
-contre la viande et la laine des troupeaux. On leur avait donné les
-boutiques de la kaïsseria, le marché aux étoffes. Ils avaient aménagé à
-leur goût le souq du sucre et celui du sel. Dans les fondouqs nettoyés
-étaient installés leurs magasins, leurs bureaux. Et les mieux partagés
-avaient été ceux auxquels échurent les maisons des nombreuses
-prostituées qui, plus encore peut-être que le sucre, le thé et la
-cotonnade, firent le succès et la richesse de Khenifra. Puis l’œil peu à
-peu s’adaptant aux ténèbres y discernait une tache plus claire, un
-ensemble de petites choses alignées et sans doute blanchies à la chaux.
-C’était un cimetière situé, contrairement à l’usage, au beau milieu des
-logis et où des soldats de races diverses gisaient mélangés. Soucieuse
-de leur sommeil, pour leur éviter toute profanation, la Khenifra
-militaire gardait ses morts auprès d’elle et dormait avec eux, sous la
-protection de ses sentinelles, de ses armes, de ses fils barbelés.
-
-Ceux-ci ne se voyaient certes pas la nuit du mirador où le projecteur
-somnolait, la paupière baissée sur sa fulgurante rétine. Ils étaient là
-pourtant des kilomètres de fil d’acier élongés, croisés, comme la trame
-d’un large ruban, autour de la petite ville. On les avait chargés
-d’épines et, qui plus est, d’un tas de choses sonores suspendues, boîtes
-de conserves vides, bidons de pétrole épuisés, objets bruyants au
-moindre heurt. Tout cela pour entendre, pour éventer le glissement du
-Berbère nu qui, si volontiers et comme par fanfaronnade, passe
-ensanglanté au travers des ronces métalliques et, rampant, va poignarder
-un homme ou voler un fusil.
-
-Et cette nuit-là, comme il faisait très froid, on entendait de temps à
-autre battre leur semelle les troupiers qui, deux par deux, de place en
-place veillaient, écoutaient derrière la trame d’acier.
-
- * * * * *
-
-Les officiers s’attardaient autour de la grande table qui les réunissait
-aux heures des repas. Le commandant du poste, somnolent, feuilletait un
-rapport. Un bridge silencieux occupait des capitaines. Deux jeunes gens
-s’amusaient à suivre les évolutions gauches d’un énorme scorpion noir
-qui, sans doute engourdi par le froid, avait lâché la fente du plafond
-où il vivait et, avec de menus cailloux rouges, était tombé sur la
-nappe. D’autres officiers faisaient leur correspondance, d’autres encore
-causaient à voix basse entre eux. Tous attendaient les rekkas, les
-courriers légers qui, chaque quinzaine, apportaient des lettres à ce
-poste complètement coupé de l’arrière et dont le ravitaillement se
-faisait à intervalles espacés et à grand renfort de bataillons.
-
-Les courriers, dont la mise en route était signalée de la veille par le
-télégraphe sans fil auraient dû arriver avant la chute du jour. Les
-esprits s’inquiétaient du sort réservé aux chères correspondances et les
-conversations roulaient sur les rekkas, sur leur métier peu enviable,
-sur leur habileté à passer entre les sentinelles zaïane. L’énervement de
-l’attente finit par interrompre les jeux et les lectures. Il faisait
-froid. Les lieutenants, lassés de leur scorpion, se mirent à gambader, à
-battre la semelle; tout trembla.
-
---Vous allez faire crouler la _boîte_! cria le chef de poste, restez
-donc tranquilles.
-
---C’est joyeux la vie ici, répondit un des jeunes officiers. Il fait un
-froid de loup. Cette fenêtre devrait être bouchée, si on n’a pas de
-vitres à y mettre.
-
-Et, sans doute pour tenter de mieux ajuster le panneau de bois qui
-obturait l’ouverture, il l’ouvrit. Ce geste laissa passer à l’extérieur
-la lumière de la chambre et aussitôt une balle vint écorner
-l’encastrement de la fenêtre. Immédiatement une mitrailleuse cracha dans
-la nuit en réplique au coup de feu aperçu, tandis qu’un grand jet de
-lumière parti de la terrasse crevait l’ombre montrant, tout au bout de
-son cône et violemment éclairés, les détails du paysage, un arbre
-rabougri, de gros rochers, un pan de mur de marabout.
-
-Honteux de l’incident qu’il venait de provoquer, le jeune homme referma
-vivement le panneau et s’en fut se réfugier dans un coin de la salle.
-
---C’est malin, dit une voix, de déclencher cette pétarade juste au
-moment où nous avons besoin, pour le salut de nos rekkas, que tout dorme
-autour de nous.
-
---Il n’y a pas grand mal, reprit le chef de poste plus bienveillant. Ce
-n’est pas cela qui empêchera nos lettres d’arriver, si les courriers ne
-sont pas d’ores et déjà _zigouillés_. Et puis cela démontre que nos
-postes de veille font bonne garde.
-
-Un long coup de langue de clairon retentit au dehors. C’était le signal
-convenu pour appeler les vaguemestres au poste de police où un premier
-courrier précédant les autres venait de se faire reconnaître. On se
-leva; tout le monde parlait à la fois.
-
---Enfin, les voilà!
-
---Ils sont passés tout de même.
-
---Je ne serais pas fâché de savoir ce qui les a retardés.
-
---Ils prennent rarement deux fois le même chemin.
-
---Ils ont dû éviter le couloir de l’Aguennour.
-
---Quels braves gens que ces rekkas!
-
-Puis il y eut l’attente nécessitée par le triage du courrier et enfin le
-vaguemestre de l’état-major entra, donna à chacun ce qui lui revenait et
-déposa devant le commandant le pli épais des correspondances
-officielles. Il y eut dans la nuit, sur le front nord de Khenifra, une
-fusillade de quelques minutes. Cela répondait à une volée de balles
-décochées par les guetteurs ennemis au moment où le poste était sorti
-pour recueillir les courriers. Ceux-ci étaient arrivés à peu de distance
-l’un de l’autre, essoufflés, après une course échevelée pour traverser
-d’une seule traite la distance qui séparait le poste du point où ils
-s’étaient terrés, en attendant le moment favorable à leur dernier bond.
-Personne ne fit attention au bruit; c’était un incident trop banal pour
-déranger des gens voluptueusement occupés à ouvrir des enveloppes.
-Chacun d’ailleurs s’en fut coucher rapidement emportant son bien. Le
-commandant et l’officier des renseignements restèrent seuls à dépouiller
-le courrier officiel.
-
---Tenez, Martin, voici quelque chose de singulier auquel je ne
-m’attendais guère, dit le chef tendant un pli ouvert à son adjoint.
-
-Celui-ci lut:
-
---Pour nous conformer au désir exprimé par le Makhzen Central, vous vous
-efforcerez de faire parvenir au caïd Mohammed ou Hammou Zaïani la lettre
-ci-incluse que lui adresse du harem chérifien sa fille Rabaha.
-
-Suivait une analyse succincte de la correspondante d’ailleurs très
-banale. La fille du caïd donnait à son père des nouvelles de sa santé et
-lui demandait des siennes.
-
---Que pensez-vous de la commission dont on nous charge? demanda le
-commandant tout en continuant de décacheter le courrier.
-
---La femme qui a écrit cette lettre, répondit Martin, a joué un rôle
-dans les affaires marocaines de ces dernières années. Son existence
-servit d’abord à la politique que suivait son père à l’égard du Makhzen.
-Plus tard, et il n’y a pas de cela longtemps, elle contribua au succès
-de Moulay Hafid prétendant au trône chérifien.
-
---Allons dans ma chambre où il fera peut-être moins froid qu’ici, dit le
-commandant; nous pourrons plus confortablement causer de ces choses.
-
-Le logement du chef, situé dans une autre partie de la maison d’El Aïdi,
-avait l’avantage d’être mieux clos et calfeutré de nombreux tapis
-étendus sur le parquet ou disposés en tentures. Les courants d’air qui
-rendaient pénible le séjour des autres pièces y étaient matés et le
-bruit du torrent très assourdi. Martin s’installa dans l’unique
-fauteuil. Son chef s’assit sur le lit, et s’enferma soigneusement dans
-son burnous. Martin reprit son récit.
-
---Il est certain, dit-il, que Moha ou Hammou, le vigoureux adversaire
-qui nous tient tête aujourd’hui, doit à son alliance avec le Makhzen la
-puissance et l’influence qu’il acquit sur les tribus de la confédération
-Zaïane. Lui, homme de _siba_, chef élu, _amrar_ des assemblées
-démagogiques, conscient de sa valeur et décidé à s’imposer, il avait su,
-au moment opportun, faire avec le Sultan un accord où, en échange de sa
-soumission personnelle, il reçut ce qui lui était nécessaire pour
-dompter ses farouches compatriotes. On lui donna des soldats dont le
-Makhzen paya la solde et assura l’armement. En théorie, il devait
-commander au nom du Sultan à des populations que celui-ci ne pouvait
-atteindre et régenter d’une façon continue. En réalité, Moha ou Hammou
-voulait être seul maître dans ses montagnes et il le fut en effet, dès
-que l’Empire tomba en quenouille aux mains débiles du doux Abd-el-Aziz.
-Mais il n’en fut rien tant que dura Moulay Hassan, homme de réelle
-valeur politique et d’une activité guerrière tout à fait remarquable.
-Celui-ci tint ses promesses, fournit des soldats, des armes, de
-l’argent. En échange Moha ou Hammou fut obligé de faire le jeu du
-Gouvernement central, d’entretenir avec lui des relations respectueuses.
-Maître d’utiliser comme il lui convenait les soldats du Sultan, il n’en
-subissait pas moins l’ascendant très positif et humiliant pour lui de
-cette garde payée par un autre et qui conservait à son chef spirituel et
-temporel, le sultan Moulay Hassan, tout son dévouement et sa vénération.
-Moha fit certes de grandes choses, mais sous l’égide du Makhzen. Pour
-ses contributes il cessa d’être l’«Amrar». On l’appela définitivement le
-caïd Mohammed; et ce titre qui lui donna une grande force, lui enleva sa
-liberté, tout son caractère de chef berbère indépendant. Le peuple
-commença à le détester. Lui n’hésita pas devant les pires violences pour
-se faire craindre et, comme il avait besoin de l’appui du Makhzen, il
-accentua à certains moments sa politique déférente à l’égard du Sultan.
-Celui-ci d’ailleurs, comptant sur le caïd pour tenir les Zaïane en
-respect, parcourait les montagnes voisines, passait au Tafilelt, ce qui
-n’était pas sans inquiéter sérieusement l’âme berbère de Moha. C’est au
-moment où Moulay Hassan était sur la Moulouya qu’il lui envoya en cadeau
-la petite Rabaha, alors âgée de douze ans, et dont voici la lettre. Le
-Sultan confia la fillette au harem de Marrakch où elle grandit. On
-prétend que Moulay Hassan la destinait à son fils Abd-el-Aziz. Mais
-celui-ci ne l’épousa point et la Berbère s’étiolait inconnue et oubliée
-dans la foule féminine de tout âge et de toutes conditions qui encombre
-les palais impériaux, lorsque Moulay Abd-el-Hafid, khalifat pour le Sud
-de son frère le Sultan et prétendant à le remplacer, s’appropria Rabaha
-et l’épousa.
-
-Ce fut un coup de maître. Hafid attachait à sa cause encore chancelante
-le chef le plus puissant du Maroc central. Avant lui, aucun des nombreux
-fils de Moulay Hassan n’avait voulu de la Berbère pour femme. Au Makhzen
-on était encore sous l’impression cruelle laissée par le meurtre de
-Moulay Sourour, oncle de Moulay Hassan, massacré par les Aït ou Malou
-avec un détachement qu’il commandait, dur échec au prestige chérifien et
-qui resta sans punition. On avait horreur des Berbères redevenus, sous
-le faible Abd-el-Aziz, plus indépendants que jamais. Le geste d’Hafid
-flatta l’orgueil du Zaïani qui souffrait du peu de goût montré jusque-là
-pour sa fille par les chorfa. En 1908, Hafid, sultan insurrectionnel
-proclamé à Marrakch, avait besoin de la consécration solennelle que
-pouvaient seuls lui donner la ville de Fez et le conseil des Ouléma. Il
-lui fallait, pour y atteindre, traverser le Maroc encore aziziste, sans
-compter que la France pouvait d’un geste rétablir les affaires de ce
-prince très aimé du peuple.
-
---Ah ça! dit le commandant, vous me racontez, Martin, le contraire de ce
-que l’on m’a toujours dit. Hafid n’était-il pas le sultan populaire et
-Aziz méprisé, détesté?
-
---Vous avez lu cela dans les journaux, mon commandant, reprit Martin,
-voulez-vous me permettre de continuer? Hafid, disais-je, était loin
-d’avoir les sympathies dont jouissait son frère et dont beaucoup, malgré
-les années, lui sont encore fidèles aujourd’hui. Sur sa route vers Fez,
-il rencontra tout d’abord les troupes françaises qui occupaient le pays
-des Chaouïa. Nos soldats prirent contact avec la harka de Moulay Hafid
-et je vous prie de croire que celui-ci n’était guère à son aise, quand
-les Français, sur un ordre venu de Paris, le laissèrent passer. Mais où
-pouvait-il aller? rejoindre par les Zaer la route dite impériale de
-Rabat à Fez? Le trajet était long et plein de dangers. Il aurait
-certainement fallu combattre ou tout au moins imposer le ravitaillement
-de la harka par les tribus traversées. Et les Zemmour qui ne voulaient
-pas d’Abd-el-Aziz refusaient énergiquement d’entendre parler d’un autre
-sultan.
-
-Hafid appela à l’aide son beau-père le Zaïani, qui d’ailleurs ne se
-dérangea pas tout de suite, mais dont les fils, ses mandataires,
-guidèrent le sultan marron vers Meknès à travers leur pays. Et, s’il
-faut en croire la chronique berbère, il s’en fallut de peu que la harka,
-une riche proie, ne fut «mangée» par les Zaïane.
-
-Bref, Hafid parvint à Fez et vous connaissez la fin de son histoire.
-Mais cet homme sans foi et sans honte possédait cette particularité de
-réserver ses pires procédés à tous ceux qui l’avaient aidé. Il ne tarda
-pas à malmener son épouse, la fille de Moha ou Hammou. Celle-ci, en rude
-Berbère, riposta par une sorte de: qui t’a fait roi? rappelant le
-service rendu par son père au Sultan ingrat.
-
-Rabaha fut chargée sur une mule et conduite à Marrakch. Elle ne sortira
-plus que morte des harems impériaux où vivent, fort mal, loin de toutes
-choses extérieures, tant de femmes qui ont eu l’honneur sinon la chance
-d’y être appelées.
-
---Fort bien, dit le chef de poste quand Martin eut achevé son récit,
-mais cela ne justifie pas le soin fâcheux qui m’incombe aujourd’hui de
-faire passer à notre ennemi la lettre de sa fille.
-
---C’est un ordre de l’autorité politique supérieure; il n’y a qu’à s’y
-conformer, dit Martin.
-
---Pardon, reprit le commandant du poste, je reste maître des moyens à
-employer et même de les juger impossibles. Avec l’acharnement continu
-des Zaïane contre tout ce qui pousse la tête hors de cette enceinte,
-alors qu’il nous faut souvent une opération militaire pour mettre en
-place quelques vedettes, croyez-vous que j’aille risquer la vie de mes
-hommes pour passer une lettre à ces Berbères? Moha ou Hammou et ses gens
-sont des bandits avec lesquels je ne veux causer qu’à coups de fusil.
-
---C’est là, je le sais, votre manière de voir, dit Martin. Je la trouve,
-pour ma part, insoutenable. Vous avez la responsabilité militaire du
-poste mais j’ai, moi-même, la charge de vous renseigner sur les choses
-politiquement opportunes et possibles. Il est fâcheux qu’en cette œuvre
-commune nous partions chacun de principes différents. Je suis loin de
-partager vos idées sur les Zaïane, sur leur vieux chef. Ce sont à vos
-yeux des _salopards_ quelconques dont la ténacité vous retient dans ce
-bled peu gai. Je vois ici, au contraire, des gens qui tôt ou tard
-entreront dans le giron clément de la paix française et qui, pour le
-moment, défendent leur indépendance. C’est leur droit, autant qu’est à
-nous le devoir de les éclairer, de les attirer...
-
---Je connais votre marotte, à vous gens de bled, reprit le commandant;
-elle a peut-être eu ailleurs le mérite de réussir, mais les conditions
-sont ici différentes et toute votre politique n’empêcherait pas les
-Zaïane d’enlever le poste si je n’étais sur mes gardes et énergiquement.
-Je compte bien leur jouer quelque jour un tour de ma façon; en
-attendant, je ne risquerai pas la peau d’un soldat, serait-il mercenaire
-et indigène, pour donner au Zaïani des nouvelles de sa fille.
-
---On ne vous demande pas ces risques, dit Martin en prenant la lettre.
-Je saurai bien la faire parvenir. J’ai des Zaïane en traitement à
-l’infirmerie. Le premier guéri emportera la lettre et même rapportera la
-réponse, si l’on veut.
-
---Voilà, dit le commandant qui s’échauffait, voilà des méthodes que je
-ne comprendrai jamais. Vous soignez les gens blessés en nous combattant.
-Vous faites du bien à des misérables qui vous massacreraient froidement
-si vous tombiez entre leurs mains et qui, à peine guéris, reprennent
-leur fusil. Je vous dis que nous sommes des poires, des poires! Je ne
-sais pas ce qui me retient de faire fusiller toute cette pouillerie de
-loqueteux quand elle se présente aux barrières pour voir le médecin.
-
-Martin quitta son chef sur cette boutade pour éviter une discussion qui
-devenait acerbe. Le commandant était d’ailleurs satisfait que l’officier
-des renseignements se chargeât de la lettre. Excellent homme mais trop
-soldat, il ne comprenait rien à ce qu’il appelait «les manigances
-politiques» et il était déconcerté par les idées de Martin, officier
-rompu aux choses indigènes et qui savait allier à la plus grande énergie
-militaire toutes les méthodes de pénétration et d’attirance.
-
-Martin rentra chez lui tout attristé de ce qu’il venait d’entendre, mais
-choqué surtout du mépris ignorant professé par son chef à l’égard des
-populations qu’il combattait. Sa pensée à lui était bien différente. Il
-croyait à la nécessité de connaître ses ennemis et d’autant plus qu’ils
-devaient fatalement devenir un jour des alliés, des aides. Il voulait
-aussi que l’on sût l’effort accompli par l’idée française dans ce coin
-de Berbérie particulièrement rude. Il fallait donc, avant que le
-souvenir s’en éteignît, écrire tout ce que l’on pouvait savoir de ces
-populations, de leur histoire, de leur vie intime, de leurs capacités
-économiques, agricoles et pastorales. Il savait que rien n’est venu
-jusqu’à nous du passé de ces tribus dont l’origine seule, et encore bien
-vaguement, se discerne à la faveur de spéculations ethnographiques.
-
-Sur leur histoire contemporaine le jour s’était fait peu à peu dans son
-esprit par de longues et patientes enquêtes, par ses conversations
-journalières avec les indigènes. Il avait compris que toute la vie des
-Zaïane du dernier demi-siècle avait évolué autour des faits et gestes
-d’un homme, le vieux Moha ou Hammou, l’«Amrar». Il s’était efforcé déjà
-de retracer le début de sa carrière[13]. La lettre de Rabaha, placée
-devant lui, sous sa lampe de travail, évoqua à son esprit les belles
-années de vigueur du fameux chef berbère. Et parce qu’il était convaincu
-en les retraçant de faire œuvre profitable et juste, il résolut, ce
-soir-là, d’utiliser ses documents et de dire ce qu’il savait.
-
- [13] _L’Amrar_, récit berbère, du même auteur.
-
-Et, sans plus tarder, il se mit à écrire le récit qui va suivre.
-
- * * * * *
-
-Vers la mi-été de l’an 1910, Moha ou Hammou quitta le haut val de Djenan
-Immès pour descendre vers El Qantra, le pont, devant Khenifra naissante.
-A cette époque, le douar du caïd n’avait pas encore l’importance qu’il
-prit plus tard lorsque ses fils, devenus grands, entourèrent,
-encadrèrent de leurs tentes celles du chef leur père.
-
-Le campement de Moha comportait tout d’abord sa grande _khima_
-personnelle, aux lourdes bandes noires tissées de laine et de poil de
-chèvre, demeure traditionnelle conforme à ses goûts et qu’il ne quitta
-jamais. Démontée, il fallait quatre chameaux et deux mulets pour
-l’emporter. A côté, chose nouvelle alors en ces parages indépendants, on
-dressait la kouba makhzen, tente ronde au toit conique dont la toile
-blanche portait en noir ces ornements spéciaux ressemblant à des carafes
-ventrues et qui sont l’insigne de tous ceux qui, peu où prou, commandent
-au nom du Sultan. Le chérif couronné d’alors, Moulay Hassan, avait écrit
-en la lui envoyant:
-
-«Qu’elle soit pour toi signe de bonheur et de prospérité. Qu’elle se
-dresse claire et joyeuse auprès de ta demeure protégée par Dieu.
-Reçois-y avec amitié mes envoyés fidèles, mes caïds intègres; exerce
-sous sa coupole la saine justice aux bons et aux mauvais. Enfin, sur son
-seuil bien orienté vers la noble _quibla_, fais en mon nom la prière
-agréable à Dieu, à ce Dieu dont je témoigne qu’il est seul et seul digne
-de louanges!»
-
-Moha n’a jamais manqué de dresser la kouba insigne de son autorité. Il y
-mettait à couvert ses bagages encombrants. Jamais personne ne l’a vu
-prier, là ou ailleurs.
-
-Immédiatement auprès de la tente du chef, on dressait celle occupée par
-l’épouse du moment. C’était cette fois la Fassiya, femme d’origine
-vulgaire qu’il avait ramenée d’un voyage à Fez et qui garda sur lui un
-empire assez prolongé. Continuant le grand cercle du douar, se
-dressaient les tentes des épouses à qui la maternité avait donné droit
-définitif de cité et d’honneurs. Il y avait là déjà à cette époque, et
-entre autres, Itto, mère de Haoussa, l’aîné des fils de Moha, Hennou,
-mère d’Hassan. A l’opposé de la tente du chef et fermant le cercle,
-étaient établies celles du cousin germain Bouhassous, fils du vieux Ben
-Acca, fidèles compagnons, soutiens de la fortune de Moha et dont
-celui-ci ne se séparait jamais.
-
-Cette organisation patriarcale vint à donner au douar de Moha ou Hammou
-une force et une cohésion singulière. Ses nombreux mariages féconds
-multiplièrent ses gardes du corps issus de son sang, ayant chacun leurs
-gens, leurs clients, respectueux et soumis comme eux aux volontés du
-caïd, vigoureuse ruche guerrière soigneusement armée, entraînée par son
-chef, outil parfait et mobile de domination sur les mouvantes peuplades
-de la confédération.
-
-On appelle ces gens les Imahzan, ou encore les Aït Akka, du nom de
-l’ancêtre Akka, grand-père commun de Moha et de son allié Bouhassous.
-Quant au mot Imahzan il semble provenir d’un ancêtre éponyme: Amahzoun,
-dont le souvenir n’est plus très net en tribu.
-
-Moha avait de sérieuses raisons de quitter, malgré la chaleur torride,
-les grands ombrages de son campement normal d’été pour s’installer dans
-la plaine roussie, devant Khenifra. La petite bourgade devenait très
-rapidement populeuse et commerçante. On s’y rendait de tous côtés. Les
-marchands de Boujad y avaient installé des boutiques où ils vendaient la
-cotonnade et la bimbeloterie importées. Les gens de Fez, réunis en un
-quartier séparé, y avaient leurs comptoirs. Tout ce monde trafiquait,
-gagnait de l’argent; le marché était libre, sans taxe aucune. Mais
-personne ne commandait, des scènes de désordre s’étaient déjà produites.
-Les clients berbères de la jeune Khenifra inquiétaient les étrangers par
-leurs instincts pillards, et risquaient de détruire dans son germe un
-centre commercial naissant dont toute la montagne devait vivre et dont
-Moha comptait bien tirer de larges profits.
-
-Le caïd voulait mettre ordre à tout cela. Mais d’autres préoccupations
-encore l’amenaient à Khenifra. Les soldats à lui confiés par le Sultan
-montraient, depuis quelque temps, peu de bonne volonté. Certains ordres
-de Moha ou Hammou n’avaient pas été exécutés. Ces allures d’indépendance
-le gênaient et l’humiliaient. La cause du changement survenu dans
-l’esprit des soldats ne lui échappait pas. L’autorité du sultan Moulay
-Hassan semblait définitivement reconnue dans toute la partie du pays que
-les Berbères appellent le Gharb, c’est-à-dire tout ce qui n’est pas
-leurs âpres montagnes. Des nouvelles importantes couraient sur les
-marchés, dans les douars. Le Sultan, disait-on, allait se rendre au
-Tafilelt, berceau de la dynastie et y restaurer l’autorité chérifienne.
-Il lui fallait pour cela franchir les deux Atlas, couper en deux le
-monde berbère, accomplir ce qui n’avait pas été fait depuis Moulay
-Ismaël.
-
-Les soldats savaient tout cela et se plaisaient d’ailleurs à le
-répandre. Le caïd reha, leur chef, convoqué à Fez, avait vu le Sultan,
-reçu ses instructions, rapporté des munitions, de l’argent. Le Makhzen
-donc en ce temps-là était fort et les soldats qui le représentaient
-devenaient arrogants. Ils cachaient de moins en moins le sentiment
-qu’ils avaient de leur supériorité sur les populations sauvages dont ils
-faisaient en somme la police, pour le compte de leur maître, Sidna
-Moulay Hassan le victorieux.
-
-Si Moha avait tout ignoré des événements qui se préparaient, l’attitude
-des soldats du Sultan détachés auprès de lui l’eût renseigné. Inquiet,
-blessé dans son orgueil, il lui fallait pourtant temporiser avec ces
-prétoriens à la solde d’un autre. Il en avait besoin. A l’époque où
-Moulay Hassan se préparait à sa grande expédition, les fils de Moha
-étaient encore jeunes, et son clan qui devait plus tard suffire à
-dominer les autres n’aurait pu seul en venir à bout. Il y avait donc
-chez les Zaïane une situation intérieure tout à l’avantage du Sultan. La
-force militaire du Makhzen eût été impuissante à permettre l’immense
-randonnée, mais une politique prévoyante y avait aussi longuement
-travaillé. Et Moha sentait bien que le viol des libertés berbères,
-auquel il allait assister, était le prix de l’aide qu’il avait demandée
-lui-même à Moulay Hassan, le douloureux résultat de son alliance et de
-sa soumission. Sans la neutralité absolue de la confédération des tribus
-Zaïane maîtrisées par la poigne du caïd Moha ou Hammou, Moulay Hassan
-n’aurait pu, en effet, songer à franchir le Moyen Atlas. Partant de Fez,
-il comptait gagner la Moulouya en passant sur les fractions sans
-cohésion des Aït Mguild. Il lui fallait pour cela être sûr de ses flancs
-tenus à l’est par les hordes du Djebel Tichiouq, à l’ouest par les
-redoutables tribus Zaïane. Son alliance avec Moha d’une part, avec les
-Aït Youssi de l’autre, lui donnait de chaque côté la sécurité. La
-mehalla chérifienne marchant vers le sud ne serait pas insultée. C’est
-tout ce que demandait le Sultan qui n’avait pas l’intention de revenir
-par le même chemin.
-
-Moulay Hassan a mis en effet largement en pratique le système des
-randonnées circulaires, celles qui présentent le moins de chance de trop
-durs combats. Il avait évidemment appris ou constaté que les tribus
-berbères, lentes à s’ébranler comme les individus y sont lents à
-réfléchir, n’attaquent jamais qu’au retour les forces obligées de
-traverser deux fois leur territoire. Dans toute l’histoire de la
-dynastie chérifienne, les grands échecs militaires ont toujours eu lieu
-durant des marches de retour vers les capitales. Le Berbère est
-incapable de résister au désir fou qui le prend de pourchasser les
-troupes qui s’éloignent de chez lui. C’est un pays d’où il ne faudrait
-pas être obligé de s’en aller. C’est par excellence le pays «à
-engrenage». L’histoire de nos campagnes en Berbérie en fait à nouveau la
-preuve. Et il y a, dans cette manière d’agir des montagnards, autre
-chose encore que l’irrésistible plaisir de reconduire à coups de fusil
-des gêneurs. Une tribu, en effet, qui aura accueilli pacifiquement une
-troupe de conquérants sera irrémédiablement prise à partie et mangée par
-les autres tribus, quand l’étranger s’en ira. Il lui faut donc donner
-des gages en attaquant ceux qui la quittent, guider même le rameutage
-acharné des hordes voisines et cela explique tout le danger qu’il y a
-pour une colonne au moindre recul même momentané. Cela fait comprendre
-aussi cette condition qui paraît étrange, mais si souvent posée par les
-djemaas dans les palabres politiques: «Nous voulons bien vous accueillir
-en tel point, mais si vous y arrivez il ne faudra plus vous en aller.»
-
-Le caïd Moha ou Hammou tenait donc à reprendre en main les soldats qui
-s’émancipaient. Il voulait aussi s’entretenir avec leur chef. Celui-ci,
-sans nul doute, devait rapporter de Fez des nouvelles intéressantes et
-probablement des ordres du Makhzen. Il avait enfin un autre but moins
-politique. La fille d’un caïd mia des soldats lui avait plu. Il la
-voulait pour femme et, avec cette énergique volonté qu’il mit toujours à
-satisfaire ses penchants, il venait demander cette fille et la prendre.
-
- * * * * *
-
-Le douar du chef s’était installé sur la rive gauche de l’Oum er Rebia,
-à quelques centaines de mètres du pont, devant Khenifra. Les tentes
-étaient disposées en un grand cercle sur un terrain incliné vers l’oued.
-Celle de Moha, placée au point le plus élevé, les dominait toutes. Sans
-sortir de la _khima_, le maître voyait la bourgade, le pont, le gué qui
-y accèdent et aussi la lourde casba qu’il se réservait et dont une
-nombreuse équipe de maçons et de manœuvres élevait les murs.
-
-Un soleil ardent tombait sur toutes choses dans ce fond de vallée où la
-réverbération des hautes falaises du Bou Hayati aggravait la chaleur.
-Dans l’air étouffant s’élevait le bruit du torrent emporté sur son lit
-de basalte. On entendait aussi parfois le chant des maçons sahariens
-qui, à grands coups, damaient le pisé des murailles de Moha.
-
-La tente du caïd était plus vaste et un peu plus haute que ne le sont
-d’habitude celles des Zaïane. Mais la disposition intérieure était celle
-de toutes les tentes berbères naturellement divisées par leurs supports
-en deux parties: la droite, pour l’arrivant, réservée au maître du
-foyer, la gauche aux femmes, aux domestiques, aux travaux de ménage. Le
-fond, placé contre un gros rocher sur lequel on mettait la nuit un homme
-de garde, était garni de bagages et de selles bien entassées formant un
-mur qui montait jusqu’à la toile sans la toucher. La cloison médiane
-était faite de nattes tendues entre les deux forts supports du faîte.
-Des caisses, des chouaris en paquets, empilés contre cette séparation,
-achevaient d’isoler la chambre dont le sol était garni de nattes et de
-tapis. De lourds matelas, des coussins carrés formaient l’ameublement,
-le tout rangé de façon à ménager un espace libre au centre de la pièce
-et jusqu’à l’entrée. Deux lignes de paillassons soutenus verticalement
-par des piquets masquaient celle-ci et formaient à la demeure un couloir
-d’accès en chicane.
-
-Le grand douar était campé là depuis la veille. En cette heure la plus
-chaude du jour, le caïd Moha fils de Hammou reposait au fond de sa
-tente. Sa forte personne couchée sur matelas et coussins disparaissait
-entièrement dans un grand _selham_ noir qui lui enveloppait les pieds et
-dont le capuchon, rabattu sur les yeux, laissait voir seulement du
-visage un menton carré, un peu brutal, encadré d’un collier de barbe
-noire où déjà quelques fils blancs tranchaient.
-
-La Fassiya, femme du caïd en ces jours-là, était assise par terre tout
-près. Elle s’accoudait sur un grand coffre à puissante serrure, le
-coffre particulier du maître; car c’était une prérogative très
-recherchée, réservée successivement à celles qui détenaient plus ou
-moins longtemps la place, de pouvoir s’asseoir sur le _sendouq_ du caïd
-et parfois de jouer avec le contenu. La Fassiya tenait un éventail en
-feuilles de palmier nain dont elle se servait pour chasser les mouches.
-Elle regardait tour à tour le chef endormi, son jeune fils Miammi qui
-nonchalait sur le tapis et un petit chamelon blanc familier qui, engagé
-dans le couloir d’entrée, poussait gauchement son cou plat entre les
-deux nattes pour attraper des bribes qu’une main lui jetait du
-compartiment des femmes.
-
-La Fassiya riait découvrant des dents blanches, seul attrait d’un visage
-sans charme et déjà fané. Tout cela se passait en grand silence, sous la
-tente chaude, où n’arrivaient du dehors que les aboiements lointains des
-chiens de douar ou l’ébrouement des chevaux rangés aux piquets devant
-les tentes. Un bruit étouffé de gens au travail s’entendait derrière la
-cloison de nattes.
-
-Il y avait là, en effet, deux femmes qui pétrissaient de la pâte dans de
-grands plats en bois. Alternant à ce labeur pénible, chacune d’elles
-s’acharnait sur la lourde matière, puis, son effort épuisé, lançait la
-chose dans le plat de l’autre qui à son tour reprenait. L’une était une
-servante âgée, l’autre une fille d’une douzaine d’années, robuste,
-élancée et, par la force et le geste, presque une femme.
-
-C’était Rabaha, fille de Moha et de Mahbouba des Aït Ihend. Le caïd
-avait épousé celle-ci à l’époque où il n’était encore que l’_amrar_, le
-chef élu, de quelques peuplades Zaïane.
-
-Rabaha n’était pas une beauté, maïs elle avait des traits réguliers,
-énergiques, dans un ovale correct accentué d’ailleurs par deux petites
-nattes de cheveux tressés à plat qui dessinaient le contour du front,
-longeaient d’une courbe les tempes et disparaissaient par-dessus les
-oreilles sous la nuque. Son teint fortement hâlé tempérait de grands
-yeux noirs comme sa chevelure, comme ses sourcils.
-
-En cette heure de travail pénible, sous la tente surchauffée, elle était
-vêtue seulement d’une chemise de laine serrée à la taille et dont le
-tissu par place plaquait à son corps ruisselant. De vastes manches
-retroussées jusqu’aux épaules sortaient ses bras brunis, déjà solides.
-
-Tandis que la domestique plus entraînée travaillait assise, Rabaha se
-tenait à genoux et penchée sur le pétrin, pour ajouter tout son poids à
-la force de ses mains meurtrissant la pâte. Toute sa souple personne,
-contribuant ainsi à l’effort, ondulait de la croupe à la nuque à chaque
-mouvement des poignets. C’était une belle image de l’être humain en
-pleine nature travaillant son pain à la sueur de son front.
-
- * * * * *
-
-Leur tâche achevée, Rabaha et la servante regagnèrent la khima voisine
-où elles vivaient. Là blotties dans un coin familier, étendues sur une
-natte, visage contre visage, à voix basse elles reprirent une causerie
-interrompue.
-
---Ma tante Itto, ne t’ai-je pas bien aidée pour la pâte? dit Rabaha.
-
---Oui, répondit la servante, mais ce n’est pas là un travail pour la
-fille du caïd.
-
---Triste fille, reprit Rabaha, il ne s’occupe guère de moi... La Fassiya
-est seule maîtresse aujourd’hui, as-tu vu ses bracelets d’or? Et Miammi
-son fils? Le caïd des soldats lui a apporté de Fez un caftan de drap
-vert. Il n’y en a que pour elle et son rejeton.
-
---D’accord! Mais qu’en sera-t-il demain? dit la vieille. Crois-moi, être
-femme du caïd, ce n’est pas grand’chose; être fils ou fille du caïd,
-c’est infiniment mieux. Pour un chef comme lui, la descendance seule
-importe; elle soutient sa force et l’enrichit. Son cœur d’ailleurs est
-vagabond comme l’esprit des gens de notre race: on laboure un champ; la
-récolte faite, on pousse plus avant les tentes, les troupeaux et l’on
-choisit une terre nouvelle pour ensemencer.
-
---Tu parles, dit la fillette sérieuse, comme le _fquih_ de Sidi Ali. Où
-as-tu appris cela? Il est vrai que tu es vieille, tante Itto; tu peux
-aller et venir sans la permission de personne; tu entends tout, tu
-connais tous les douars et les chemins de la montagne et de la plaine...
-Je t’aime, tante Itto; sans toi j’aurais perdu jusqu’au souvenir de ma
-mère. Quand pourras-tu encore lui porter de mes nouvelles? et puis,
-ajouta-t-elle très bas, tu m’avais promis de me dire un jour la cause de
-son absence. Où est-elle cachée? Pourquoi ne puis-je la voir?
-
---L’ordre du caïd, dit la vieille, a jeté le silence sur ces choses.
-J’ai redouté longtemps ton imprudence, mais tu es grande aujourd’hui; si
-tu me promets... songe à ce que je risque!... donne ton oreille.
-
-L’enfant se rapprocha de la vieille et lui passa le bras autour du cou,
-feignant de vouloir s’endormir sur son sein. Et ainsi, bouche contre
-oreille, très bas et vite la servante raconta l’histoire de Mahbouba des
-Aït Ihend.
-
---Tu connais Sidi Ali, le saint, qui habite là-haut... Quand on a
-dépassé _El Kebbab_, on prend à gauche le sentier des chorfa de
-Tabquart, celui qui passe à la source où il n’y a pas de tortues; l’eau
-est trop froide... Sidi Ali, c’est le grand ennemi de ton père l’amrar.
-Moi je dis l’amrar, tu sais, parce que je suis vieille. Vous autres vous
-dites le caïd et avez peur de lui... Sidi Ali est le maître des choses
-dans toute la montagne. Il a le livre de Sidi Bou Beker son aïeul qui
-dit le passé et l’avenir. Sidi Ali est un saint; il parle avec Dieu, le
-sultan des saints, et tu ne peux pas le regarder sans que les yeux te
-cuisent tout de suite, c’est un fait. Ton père veut être le maître
-aussi, mais par la force. Sidi Ali est l’homme de la prière, Moha
-l’homme de la poudre. Pourtant ils se ressemblent tous les deux par leur
-goût pour les femmes. Dieu les a faits ainsi, il n’y a rien à y
-reprendre.
-
-Le caïd donc, ayant vu la femme de Sidi Ali, l’a désirée. Il a trouvé le
-moyen de le lui faire savoir par ce Brahim, l’Islami, que Sidi Mehdi
-l’aveugle! et un jour qu’elle était soi-disant en quête de glands doux,
-elle s’écarta exprès; quatre hommes l’enlevèrent et la portèrent ici.
-
-Ta mère est orgueilleuse et jalouse, elle n’a pas accepté l’associée;
-elle a fait une scène violente, malgré toutes les bonnes paroles du caïd
-et tout ce qu’il lui donna, selon sa coutume, une tente, des animaux,
-des serviteurs pour elle et pour toi. Cela dura toute une journée et le
-soir la pauvre se calma et parut accepter sa belle place dans le douar.
-Mais, la nuit venue, elle s’enfuit. On ne s’en est aperçu que le
-lendemain. Fille des Aït Ihend, elle connaissait parfaitement le pays.
-Elle arriva très vite chez Sidi Ali, lui raconta comment sa femme était
-chez Moha. Le marabout parle très peu. Il peut rester un an sans parler.
-Il a dit simplement: «Dieu m’en donne une autre», et il a pris ta mère,
-rendant ainsi à son ennemi la pareille.
-
-Rabaha lâcha le cou de la servante et se dressa à demi sur un coude. La
-vieille vit son front plissé, ses lèvres pincées.
-
---Moi aussi, dit l’enfant, j’irai chez Sidi Ali, je rejoindrai ma mère.
-
---In cha’llah, si Dieu veut, dit la servante.
-
- * * * * *
-
-L’heure brûlante était passée. Au déclin du soleil, le vent se leva et
-de gros nuages de poussière rouge s’envolèrent de la plaine embrasée.
-D’Adekhsan à Khenifra, du djebel Trat au Bou Guergour, ce fut une valse
-endiablée de nuées opaques et chaudes tournoyant dans la cuvette
-encerclée, se heurtant, se pénétrant. Les tourbillons dressaient au ciel
-des colonnes qui s’écroulaient, puis repartaient en girations folles
-pour aspirer encore de la terre rouge et avec elle tous les déchets du
-sol, feuilles, herbes flétries, paille et orge des animaux, lambeaux
-d’étoffe arrachés au douar. Le sable cinglait, entrant sous les tentes,
-dans les petites maisons de la bourgade, aveuglant les gens, séchant les
-lèvres. Exaspérés, les chevaux à l’attache virevoltaient sur leurs
-membres entravés pour offrir la croupe tantôt d’un côté, tantôt de
-l’autre, au fouet des trombes pulvérulentes. Un troupeau de bœufs
-affolés traversa la plaine, se jeta dans le gué. Là, ces bêtes se
-laissèrent choir, la tête seule hors de l’eau, trempant de temps à autre
-leurs mufles où la terre rouge collait.
-
-Puis cela cessa tout d’un coup; une fraîcheur relative s’épandit
-ragaillardissant les êtres. Et il sembla que le grand douar s’éveillait.
-Les chevaux hennirent demandant l’abreuvoir, des théories de femmes
-sortirent, la cruche sur les reins, pour aller au fleuve, tandis que, à
-coups de maillet, les jeunes gens et les vieilles femmes assuraient,
-replantaient les piquets des tentes ébranlées ou effondrées par la
-bourrasque.
-
-Tout au début de celle-ci, un homme s’était présenté chez Moha ou
-Hammou. Les domestiques qui attendaient au dehors le réveil du maître le
-connaissaient; il s’assit parmi eux, près de l’entrée. Quand la tornade
-se déclara, il aida ces hommes à maintenir la tente que le vent secouait
-et cherchait à enlever; puis, la tempête calmée, il entra tout droit
-chez le caïd.
-
-Brahim el Islami avait ainsi des ces familiarités avec le chef. Comme
-son nom le fait comprendre, c’était un juif converti à l’Islam. On le
-disait originaire de Boujad. C’était plutôt un de ces juifs montagnards
-robustes et sauvages qui vivent chez les Berbères du Grand Atlas et qui
-seuls, de leur race, peuvent donner aujourd’hui une idée approchée de ce
-que furent les Beni Israël, en leurs diverses servitudes de l’antiquité
-sémite. Cet Abraham devenu Brahim, vêtu comme les autres Berbères, avec
-une pauvreté d’ailleurs feinte, n’avait rien qui le distinguât des
-Zaïane, sauf certains traits de son visage, une démarche un peu plus
-molle et un langage plus chantant et zézayé.
-
-Il était le confident, l’agent secret pour affaires compliquées, le
-familier de Moha. Il était son conseiller aussi pour tout ce qui avait
-trait aux vilenies intimes, au triste fond de l’âme humaine.
-
-Il y gagnait pas mal d’argent qui s’en allait, en effet, à Boujad dans
-la plus juive des maisons badigeonnées de _nila_, aux mains jaunies,
-mais si fermes encore de sa vieille mère. Tout cela se faisait en grand
-secret, par crainte des rabbins préleveurs de dîmes, du sid toujours en
-quête d’éponges à presser, des juifs si haineux aux juifs. Et quand
-parvenait au caïd Moha la dénonciation de se méfier du faux musulman, il
-répondait:
-
---Tant mieux s’il est bien juif! Je suis sûr qu’il ne me tuera pas.
-
-Ce fut en effet, dans ses années de vigueur, une faiblesse singulière
-chez cet homme énergique d’être hanté par la crainte d’un assassinat.
-Pendant longtemps, Brahim fut le seul homme avec lequel il consentit à
-causer sans témoin.
-
-Moha avait aussi la crainte d’être empoisonné par des vêtements
-imprégnés d’un venin subtil. Ses _belgha_, son linge de corps lui
-étaient fournis par un unique marchand de Fez connu de lui seul et de
-son factotum juif. Cette hantise lui vint, dit-on, de ce que Sidi Ali,
-son voisin et ennemi, avait subi une tentative d’empoisonnement qui
-provoqua une violente et douloureuse éruption de tout l’épiderme. Mais
-il faut ajouter que Moha était généralement soupçonné d’avoir voulu
-supprimer ce dangereux concurrent à la suprématie en montagne.
-
-Brahim revenait donc ce jour-là d’accomplir une mission délicate. Quand
-il entra sous la tente, il s’assit près de l’entrée, sous l’œil du
-maître, et attendit. Il y avait là plusieurs femmes et hommes
-s’empressant à mettre de l’ordre dans la demeure du chef violemment
-secouée par la tornade. L’épaisse toile de laine et de poil de chèvre
-était intacte, mais ses battements puissants avaient ébranlé les grands
-supports, arraché des piquets et fait écrouler le mur de choses empilées
-qui garnissait un côté de la chambre. Le caïd, qui eut toute sa vie des
-habitudes de nomade invétérées, considérait ce remue-ménage d’un œil
-placide et donnait à ses gens des indications. La Fassiya et Hassan,
-fils de Moha, accouru à la rescousse au plus fort de la bourrasque,
-s’empressaient d’aider le chef à changer ses vêtements couverts de
-poussière rouge.
-
-Le caïd enfin reprit sa place, tandis que les hommes, les femmes s’en
-allaient leur tâche terminée. Sur un geste, l’épouse disparut emmenant
-son fils, et Hassan la suivit. Ils avaient vu d’ailleurs le Brahim
-accroupi, silencieux, près de l’entrée. Ils savaient qu’à ses
-conversations avec cet homme le caïd ne voulait pas de témoin. Le vide
-fait, l’émissaire s’approcha du Zaïani.
-
---La route fut pénible, dit Brahim, mais j’ai appris, je crois, tout ce
-que tu voulais savoir. On connaît parfaitement en tribu les projets de
-voyage du Sultan.
-
-Brahim avait en effet été chargé de parcourir les tribus voisines, d’y
-étudier l’effet produit par l’annonce de la grande harka, de scruter les
-intentions de la masse berbère qui de l’oued Dades à l’Oum er Rebia, à
-la haute Moulouya, furieusement jalouse de son indépendance, formait un
-bloc résistant, difficile à atteindre ou à dissocier, intact jusqu’à ce
-jour de toute emprise étrangère.
-
-D’après ce qu’il allait apprendre de son espion et ce qu’il entendrait
-du caïd des soldats qui revenait de Fez, Moha comptait régler sa
-conduite, peser l’intérêt qui l’attachait encore au respect de son
-serment d’allégeance, déterminer enfin toute sa politique.
-
---Dis ce que tu sais, fit-il.
-
---Voici: je suis parti par l’oued, vers le couchant. Ma première nuit se
-passa à Tameskourt où des gens venus de Meknès ont raconté devant moi
-des histoires terribles... pour des enfants. Le Sultan aurait reçu une
-grande quantité de canons et viendrait venger sur les Aït Ishaq, les
-Ichkern, les Aït Soqman le meurtre de son parent... tu sais bien, Moulay
-Sourour qui a été tué par là il y a cinq ans.
-
-Le lendemain, continuant ma route, j’ai laissé de côté la plaine où tout
-est cuit et gagné la montagne d’El Kebab par Tineteghaline. Le pays est
-vide; les enfants sont plus haut encore, car il fait très chaud; avec
-cela, ils ont brûlé tous les chaumes depuis l’oued Serou jusqu’au pont
-des Tadla. Après les pluies, il y aura là de bonnes terres, sais-tu?
-
-Sidi Ali était à Toujjit, avec ses serviteurs campés autour de lui. Il y
-avait là quatre djemaas des Aït Soqman avec beaucoup de monde, des
-Ichkern, des Aït Ishaq. Sais-tu que Sidi Ali donne l’_ouerd_ derqaoui?
-
---Cela m’est égal, ce sont des singeries; continue.
-
---Ces singeries feront de tous les singes tes ennemis. Mais je poursuis
-en te citant les Aït Ihend qui sont à toi, je pense?... C’est ce que je
-me disais; sache qu’ils ont reçu de Sidi Ali un moqaddem qui leur fait
-la prière. Je n’ai pas eu besoin d’aller plus loin; la montagne était
-là, entière, en ziara auprès du marabout. Depuis Toujjit, en passant par
-Arbalou, jusqu’à Tounfit, c’est un immense _taallemt_[14] de tribus. Les
-Aït Soqman en ont profité pour s’étaler un peu chez les Aït Omnasf. Il y
-a eu des coups de fusil. Mais chaque bagarre profite au saint qui
-arbitre. Les tellis d’orge et de blé s’entassent dans la demeure
-d’Arbala. Il en vient même de tes tribus.
-
- [14] Rassemblement de tribus pour discuter des choses de guerre.
-
---Tu l’as déjà dit, je sais cela. Continue.
-
---Tout ce rassemblement facilité d’ailleurs par la saison, tous ces
-hommages au marabout sont provoqués par la crainte du Makhzen. On vient
-demander à Sidi Ali son avis sur la conduite à tenir. Le saint, selon
-son habitude des circonstances difficiles, est tombé en extase; il est
-muet. Ses serviteurs l’ont installé sous ce grand cèdre... celui qui
-marque la limite des trois tribus Aït Yahia, Aït Ihend, Aït Soqmane. Il
-est assis sur des tellis de grains, le dos contre l’arbre. Il a les yeux
-ouverts sur toute la plaine de la Moulouya en bas, vers l’Orient. Sa
-figure jaune est tirée. Ses cheveux tombent sur ses épaules. Des femmes
-accroupies, immobiles, l’entourent prêtes à le servir. L’une d’elles lui
-a noirci de henné cette bosse qu’il a sur le front. Il est terrible à
-voir. Je pense qu’ainsi devait être notre Seigneur Moussa quand il reçut
-de Dieu la Loi sur le djebel Sina.
-
---Juif! tu t’es laissé impressionner aussi?
-
---Non... tu as tort de ne pas m’écouter; cet homme est puissant et sa
-force causera ta faiblesse, si tu n’y prends garde.
-
---Allons, je t’écoute; que s’est-il passé?
-
-Cela dura quatre jours; la nuit, ses gens l’emportaient dans sa tente
-pour le remettre le lendemain contre l’arbre. A la fin, tout le monde
-était fou. Les femmes se roulaient par terre devant lui en le suppliant
-de parler. Les hommes étaient fous comme les femmes. On se battait. Les
-Aït Mguild chez qui, en somme, ces gens campaient, étaient furieux,
-exigeants. Enfin Sidi Ali reçut la nuit, en grand secret, un courrier
-expédié aux nouvelles. Il apprit de cet homme l’itinéraire de la harka
-chérifienne. Les tribus qu’elle doit traverser sont déjà prévenues
-d’expédier au-devant du Sultan la _beïya_, leur acte de fidélité et des
-cadeaux. On sait ainsi qu’il va au Tafilelt par les Aït Izdeg. Il
-évitera de venir par ici. Le courrier c’est Haddou des Ighesroun; il me
-doit de l’argent. Il avait été chambré, mais j’ai pu le voir... grâce à
-Mahbouba..., la mère de ta fille Rabaha.
-
---Ah! tu l’as donc vue?... mais nous causerons de cela tout à l’heure,
-dit le caïd.
-
---Le lendemain, vers le milieu du jour, le saint parla et ses paroles
-volèrent de bouche en bouche jusqu’aux plus éloignés. Il dit: «Je n’ai
-pas vu le signe... Mon heure n’est pas venue... Dieu retient mon bras.»
-Et en effet les femmes qui l’entourent avaient remarqué, durant son
-extase, que son bras droit était mort. «Rentrez dans vos douars, ajouta
-Sidi Ali... que la paix soit parmi vous, parmi vos enfants, vos femmes,
-vos troupeaux... soyez toujours prêts... nul autre ne sait l’heure que
-mon aïeul Sidi Boubeker... je veille... L’aigle sur le rocher regarde au
-loin ce qui se passe... il est sans crainte.»
-
---Ce vilain hibou se compare à un aigle! dit Moha méprisant; puis il
-conclut: ce qui importe est que ses gens vont rester dans l’expectative
-hostile. Ils ne feront pas de démarche vers le Sultan.
-
---Ils n’en feront pas.
-
-Moha resta un moment silencieux, puis brusquement demanda:
-
---Et maintenant, parle de la femme.
-
---Oui, j’ai vu Mahbouba, mère de ta fille Rabaha. Tu sais d’ailleurs que
-je l’ai rencontrée souvent. Elle tenait à avoir des nouvelles de sa
-fille et maintenant plus encore. Car ce qui devait être a été. Mahbouba
-est délaissée; une autre, puis une autre ont pris sa place. N’ayant pas
-enfanté, elle est reléguée parmi les femmes infécondes. La colère et les
-regrets la rongent. Elle fut ici orgueilleuse, mais là-haut, chez son
-saint homme d’époux, il n’y a pas de place pour une femme acariâtre.
-Elle fut écartée et s’est mal conduite. Il ne lui reste plus qu’à fuir
-de là aussi. Mais elle ne peut rentrer dans sa tribu des Aït Ihend où ta
-colère et celle de Sidi Ali pourraient la joindre. J’ai donc saisi la
-confiance de cette femme troublée. Elle m’a beaucoup servi à me faufiler
-partout où ton service l’exigeait. Elle m’a ouvert son cœur et confié
-ses secrets. Mahbouba veut passer chez les Aït Mguild qui transhument
-vers le nord et gagner avec eux la plaine à l’approche de l’hiver. Mais
-elle tient à ravoir sa fille et--ici le misérable ralentit son discours
-pour en juger l’effet--et je suis chargé de prévenir l’enfant, de lui
-indiquer le rendez-vous où elle doit retrouver sa mère. Je t’en avise.
-Qu’en penses-tu?
-
-Brahim regarda le caïd, attendant un compliment. Moha, accoudé, le
-menton dans sa main, pose habituelle de ses réflexions, avait écouté les
-yeux dans le vague. Quand son espion cessa de parler il tourna
-légèrement vers lui un visage où nulle impression n’apparaissait et dit:
-
---J’ai compris. Retire-toi, pour le moment. J’attends d’autres
-visiteurs.
-
-L’homme se leva. L’incertitude où son maître le laissait de sa
-satisfaction le troubla. Il sortit à reculons, incliné en posture
-servile. Moha vit cette gêne et une gaîté lui en vint. Il eut un éclat
-de rire et cingla de ces mots son courtisan:
-
---Allons, redresse-toi! Sois comme tout le monde. Tu oublies que tu es
-devenu libre.
-
-Brahim s’éclipsa, l’audience continua et Hassan fils de Moha vint
-s’asseoir auprès de son père.
-
- * * * * *
-
-Alors entra dans la tente Si Qacem el Bokhari, caïd des soldats du
-Makhzen. C’était un homme dans la force de l’âge, portant beau.
-Demi-nègre, il appartenait à la descendance de cette tribu militaire
-dite des Bouakhar créée par le grand sultan Moulay Ismaël et dans
-laquelle, depuis deux siècles, les chorfa couronnés ont trouvé leurs
-meilleurs serviteurs et de vigoureux soldats. Qacem était de ceux qui,
-dans leur correspondance, s’intitulent Abd Sidi, esclave de mon Sid, et,
-dans leurs actes, poussent l’obéissance aux ordres du souverain aussi
-loin et aveuglément que le peut exiger la plus despotique fantaisie.
-L’âme de ces gens a gardé l’empreinte donnée à celles de leurs pères par
-l’incroyable fureur sanglante qu’exerça sur son peuple cet Ismaël,
-contemporain de Louis XIV et ancêtre des sultans actuels.
-
-Le caïd qui revenait de Fez se présenta devant Moha revêtu du costume
-d’apparat que lui avait donné le Sultan. Il avait donc un pantalon
-bouffant d’un rouge inusité, une veste courte du même, soutachée d’or et
-de soie verte, ensemble inattendu, opposé à toute mode mograbine,
-premier essai d’importation qui faisait prévoir les extraordinaires
-_caïd’s dress_ dont, quelques années plus tard, l’humour politique et
-commercial des Anglais bourra jusqu’au faîte, à des prix fous, les
-magasins du pauvre Abd-el-Aziz.
-
-Cet uniforme effarant se complétait d’un sabre à fourreau de cuir, à
-poignée de corne dont la bretelle croisait, sur la poitrine, le cordon
-de soie verte auquel pendait le Qoran dans sa gaine de cuir brodé. Qacem
-avait mis sur le tout le beau _selham_ de laine blanche cher à tous ceux
-du Makhzen et coiffé le bonnet rouge qui émergeait en pointe d’un turban
-épais, bien serré et lisse d’étoffe blanche aussi. Ainsi vêtu et suivi à
-distance par la population du douar qui n’avait jamais vu chose
-pareille, le caïd des asker arrivait tout imprégné d’importance, suant
-d’ailleurs à grosses gouttes sous cette livrée dont il n’avait pas
-l’habitude.
-
-En le voyant, Moha subit une impression pénible. Il eût voulu rire, il
-n’osa pas. L’aspect du caïd, si étrange pour ses yeux de montagnard, le
-troubla. Il eut la vision importune de ce que représentait cet homme:
-une puissance ennemie, organisée, riche, qui de loin l’étreignait peu à
-peu. Il aimait, il estimait le caïd Boukhari qui lui avait rendu maints
-services. Il eut la sensation très nette et cruelle que ce fidèle
-serviteur ne travaillait pas pour lui mais pour un autre ayant des
-choses une conception différente de la sienne, un autre qui avait à sa
-solde une quantité de gens dévoués, comme celui-là, des gens à bonnets
-pointus, à vêtements bizarres. Quand il était allé lui-même à Fez voir
-le Sultan, il n’avait pas eu, au cours des fêtes et des réceptions,
-l’opprimante impression que lui causait cet homme rouge, blanc, vert,
-drôle, mais fort, intangible, surgissant chez lui, sous cette tente,
-dans son bled, au beau milieu de la plaine farouche où il croyait régner
-seul, à l’abri de ses montagnes, de leurs grandes forêts, de leurs
-profondes crevasses, pays qu’il adorait pour toute sa sauvagerie, de
-toute la force de son âme sauvage. Jamais il n’avait autant senti la
-fragilité de son indépendance qu’en voyant arriver en ambassadeur,
-habillé comme un _babarayou_[15], son ami, le nègre, le simple et
-complaisant Ba Qacem, le père Qacem des soldats du Makhzen.
-
- [15] Perroquet.
-
-Tout cela traversa l’esprit, étreignit le cœur de Moha dans l’espace
-très court qui s’écoula entre l’entrée du caïd et le moment où pompeux,
-la main sur le cœur, il salua:
-
---Es Salamou alaïkoum.
-
-Le Zaïani s’était déjà ressaisi et, sûr de soi, un peu mécontent même de
-sa faiblesse passagère, il accueillit cordialement le visiteur qui
-s’assit sur un coussin en face de lui. Il y eut un long échange de
-politesses. L’homme du Makhzen restait solennel; Moha tâchait de
-retrouver sa familiarité un peu hautaine et d’ailleurs lourde de grand
-chef. Une particularité en tout cas marqua l’entretien. Le caïd retour
-de Fez, réimprégné de cet esprit de religiosité qu’élabore la ville de
-Moulay Idriss, s’efforçait de parler un arabe correct émaillé de
-formules pieuses. Moha, au contraire, ne cessa d’employer sa propre
-langue, peut-être par besoin de s’affermir dans les idées d’indépendance
-qu’elle symbolisait pour lui, plus sûrement pour marquer le coup et
-rappeler à Qacem qu’il n’était pas chez le Sultan, mais chez les plus
-rudes des Berbères Aït ou Malou, fils de l’ombre.
-
-Cette forme de la conversation ne gênait aucun de ces hommes également
-bilingues. Ba Qacem d’ailleurs arrêta net le Zaïani qui commençait à
-questionner.
-
---Tout d’abord, dit le soldat, il faut prendre connaissance de la lettre
-bénie dont m’a chargé pour toi mon maître le Sultan.
-
---Fais voir, dit Moha.
-
-Le chef des soldats ouvrit le petit sac qui protégeait son Qoran et
-retira de la patelette doublée de soie un pli allongé dont il montra le
-grand cachet rouge qui le scellait, bien intact.
-
-Puis coupant délicatement l’enveloppe sur son bord étroit, il en tira
-comme d’un étui la lettre chérifienne qui, déployée lentement, apparut
-timbrée en haut du grand sceau de Moulay Hassan, fils de Sidi Mohammed,
-fils d’Abderrahman, fils d’Hicham. Ba Qacem baisa pieusement le cachet
-et tendit la lettre au Zaïani. Celui-ci la prit maladroitement, ferma un
-œil, mit sa main en cornet devant l’autre pour examiner la chose, geste
-familier à tous ceux d’ici qui, accoutumés à voir de très loin, ont du
-mal à discerner de près des traits déliés tels que ceux d’un cachet;
-puis il rendit la lettre en disant:
-
---Expose toi-même ce qu’elle porte; je ne sais pas lire.
-
-En fait, le brave troupier qu’était le caïd des asker en eût été
-lui-même bien empêché, s’il n’avait pris soin de se faire longuement
-expliquer, sur le brouillon du rédacteur, les phrases ampoulées et
-prétentieuses du message impérial.
-
-«A notre serviteur intègre, disait celui-ci, le caïd Mohammed, fils de
-Hammou, le Zaïani. Que Dieu t’accorde le salut, sa miséricorde et sa
-bénédiction.» Et ensuite: «Lorsque Dieu par un simple effet de sa
-bienveillance m’a appelé au pouvoir et m’a donné la terre en héritage
-pour faire régner la prospérité, mon seul souci a été de travailler au
-bien des musulmans, de rétablir l’ordre et de grouper tous les croyants
-autour de moi. Mes efforts ont tendu vers ce but et Dieu--qu’il soit
-exalté!--m’a permis de parcourir mon empire fortuné, suivi de mon armée
-victorieuse. Il me reste à visiter les plaines sahariennes et les
-montagnes berbères. L’encre des plumes évitera l’effusion du sang, si
-Dieu veut; mais fort de son appui, avec l’aide de mon armée immense et
-toujours victorieuse, j’atteindrai ceux qui s’écartent de la voie et
-négligent mes ordres. S’il le faut, mon étrier glorieux escaladera les
-escarpements, gravira les énormes montagnes qui semblent converser avec
-la lune et donner la main aux étoiles[16]. Au-devant de Notre Majesté
-élevée de par Dieu, les gens seront forcés d’apporter le licol et la
-longe et de replier les étendards de l’égarement et de l’erreur.
-
- [16] Le lecteur qui trouverait ici que l’auteur exagère pourra se
- reporter au _Kitab el Istiqsa_, chronique de la dynastie marocaine
- actuelle, dans la traduction d’Eugène FUMEY (_Archives marocaines_,
- vol. X, t. II, p. 372 et suiv.). Il se convaincra que la teneur de
- lettre ici transcrite n’est, dans le genre emphatique et
- prétentieux, qu’un vague reflet du texte original.
-
-«Sache donc que quittant notre glorieuse capitale de Fez la bien gardée,
-je conduirai mon armée immense, par les Beni Mguild, jusqu’au pays des
-Aït Izdeg. De là, par le pays des Aït Moghrad et des Aït Haddidou, je me
-rendrai au Tafilelt pour prier sur la tombe de mes ancêtres, que Dieu
-les sanctifie!
-
-«Pour le surplus, le porteur te dira ce qu’il doit dire. Salut!»
-
-Comme presque toutes les lettres du même genre, celle de Moulay Hassan
-s’arrêtait net au moment où elle allait devenir intéressante. Le Sultan
-ne voulait confier à personne de son entourage ce qu’il avait à dire au
-chef berbère de la grande confédération Zaïane. Il avait préféré laisser
-sortir de Fez le caïd porteur de la lettre, puis le rappeler auprès de
-lui pour lui donner sans témoin les instructions destinées au Zaïani.
-Après quoi le messager avait été remis en route, sans qu’il puisse
-parler à personne de la ville ou du palais. Il y a dans la politique
-makhzen quantité de petites roueries enfantines du même genre.
-
-Sa lecture finie, le caïd Qacem el Bokhari se rapprocha de Moha et de
-Hassan et ajouta à voix basse.
-
---Voici les paroles de notre Maître pour toi, Moha.
-
-Les Zaïane devront s’abstenir de toute aide aux gens que je veux châtier
-ou seulement ramener dans le droit chemin. Le caïd Moha, aidé de notre
-ami très cher le caïd Qacem et des soldats glorieux à lui confiés par
-Notre Majesté, devra tenir la main à ce que chacun reste chez soi. Le
-pays des Zaïane n’étant pas de ceux dont j’ai décidé la visite, ses
-habitants n’auront aucune charge ni imposition pour l’entretien de ma
-mehalla heureuse que Dieu guide. Le caïd Moha règlera, selon son cœur et
-la pure tradition, sa conduite personnelle en ce qui concerne les
-hommages à rendre à mon noble étrier.
-
---Que veut dire cela? interrompit le Zaïani, qui d’ailleurs avait fort
-bien compris.
-
---Cela signifie, reprit Qacem, que tu ne pourras laisser le Sultan
-passer dans ton voisinage sans aller le saluer avec, dans les mains, ce
-que les convenances conseillent.
-
---Ah! bien, tu devrais t’exprimer clairement, dit le Berbère...
-
---Je continue, dit le soldat. Notre Maître a dit aussi: Il ne suffit pas
-que notre ami très cher le caïd Mohammed se contente de maintenir en
-repos ses propres tribus. Il doit encore, par tous les moyens et au
-besoin par la guerre, clouer sur place les gens maudits de Dieu pour
-leurs mauvaises intentions apparentes ou cachées qui seraient capables
-de détourner de sa route mon noble étrier chérifien.
-
-Ainsi parla Mon Seigneur, conclut Qacem.
-
---J’ai compris, dit Moha.
-
-Et après un instant de réflexion il ajouta:
-
---Mes tribus sont dans ma main. J’adresserai au Sultan les hommages et
-les cadeaux qui lui sont dus, mais je ne pourrai y aller moi-même car,
-pour répondre à son désir, il me faut être attentif à tout ce qui
-pourrait jaillir du haut des monts. Tu lui diras que son pire ennemi est
-le vilain diable d’Arbala, Ali Amhaouch, celui dont les serviteurs ont
-trahi et assommé Moulay Sourour. Dis au Sultan qu’il ne lui convient pas
-de venir par ici châtier ce traître. Assure-le que je ferai de mon mieux
-pour le contenir. C’est donc toi qui iras à ma place exposer cela à ton
-maître et lui porter mon cadeau. Et maintenant est-ce tout?
-
-Le brave caïd Qacem qui revenait de Fez tout imprégné de l’onctueux
-formalisme pratiqué au Makhzen fut un peu choqué de la réponse
-désinvolte de Moha; mais il connaissait déjà la brusquerie native du
-grand chef. Il dégageait en tout cas des paroles entendues que le Zaïani
-voulait éviter deux choses qui l’auraient gêné beaucoup, une visite
-personnelle au Sultan, l’intervention de celui-ci dans la région. Mais
-il ne s’attendait guère à ce qu’il allait entendre encore. Hassan, au
-contraire, le savait sans doute car il sortit de la tente laissant son
-père en tête à tête avec le caïd des soldats.
-
-Et Moha continua:
-
---El Maati, ton adjoint, a une fille qui me plaît. J’ai décidé de
-l’épouser. Tu préviendras ses parents et des gens de ma tente iront la
-leur demander pour moi.
-
-Ba Qacem eut de la difficulté à comprendre ce qui se passait. Il en
-était encore à la mission du Sultan, aux affaires politiques, aux choses
-graves.
-
---Parles-tu pour rire? demanda-t-il, songeant à quelque lourde
-plaisanterie comme Moha en avait parfois.
-
-Mais le sourire qu’il ébauchait s’effaça quand il vit la transformation
-qui s’opérait dans l’aspect du caïd.
-
-Secouant son ample burnous noir, il en avait fait jaillir ses bras nus,
-bruns et musclés. D’un revers de main, son capuchon était retombé en
-arrière entraînant la rezza, la bande de mousseline blanche qui ceignait
-sa tête et celle-ci apparaissait toute rasée, à l’exception de deux
-touffes longues et bouclées qui ornaient ses tempes. Son visage n’avait
-plus rien de l’aménité goguenarde par laquelle il accueillit le
-mandataire du Sultan et son discours. Moha était sous l’empire de
-quelque pensée violente et Ba Qacem ne s’y trompa point.
-
---Rire! dit Moha, il n’en est pas question. Je t’ai écouté; à ton tour
-de m’entendre. Je viens de te dire mes intentions; tes soldats
-s’honoreront en alliant une de leurs filles au caïd Moha. Ils
-rachèteront un peu leur mauvaise conduite à mon égard. Tu ne me demandes
-plus si je plaisante? Sais-tu qu’en ton absence ils ont détroussé des
-gens de Fez, des sujets de ton maître qui venaient à Khenifra? Sais-tu
-qu’à mon appel aucun n’a répondu le jour où les Aït Bou Mzil saccagèrent
-les marchés? Et tu viens me dire de la part du Sultan qu’il faut tenir
-la montagne en respect! Mets de l’ordre à tout cela, Ba Qacem, je te le
-conseille vivement.
-
---Je te conseille, à mon tour, dit le soldat, de renoncer à ce mariage.
-Tu abuses... Je ne sais pas vraiment comment présenter la chose à mes
-hommes.
-
---Demande conseil à ta tête... et bonjour!
-
-Ba Qacem se leva et sortit de la tente. Moha l’entendit qui exhalait en
-un Allah ou Akbar! toutes ses impressions confuses et chagrines.
-
-Hassan reparut devant le chef.
-
---Tu as tort, mon père, tu as tort de ne pas remettre à plus tard ce
-projet de mariage. Ces gens sont pleins d’orgueil; c’est jouer avec le
-feu.
-
-Mais Moha négligeant ces paroles suivait sa pensée furieuse.
-
---Tu l’as entendu! le licol et la longe! le licol et la longe! Voilà ce
-qu’ils nous réservent, après tous ceux dont parle la lettre. Et l’on
-m’écrit cela! et je dois l’écouter devant mon fils!
-
-Hassan était venu faire à son père quelques remarques timides. Il
-craignait que le caïd dominé par ses sens n’eût perdu de vue sa
-politique habituelle de patience envers les soldats du Makhzen. Il
-estimait que l’union projetée avec une fille de ceux-ci pouvait
-rencontrer de la résistance, provoquer l’insubordination définitive de
-gens dont on avait besoin. La vue de son père dont le visage et les
-exclamations exprimaient la tristesse et la révolte modifia sa pensée.
-Il n’y avait d’autre passion dans les yeux de Moha que celle de vivre
-indépendant et d’assurer à ses enfants cette liberté. Le Berbère se
-cabrait à la pensée que d’autres de sa race, de ses proches subissaient
-l’opprobre d’une soumission dont la lettre du Sultan définissait si
-cruellement le signe exigé: le licol et la longe, honteux emblèmes de la
-servitude des bêtes de somme.
-
-Hassan comprit. Son père humilié avait, au risque de tout aggraver,
-répliqué en demandant aux soldats du Sultan une marque d’obéissance à
-ses fantaisies. L’audace répondait à l’insulte. Le fils de Moha regretta
-sa pensée. Son père lui apparut très beau et juste dans sa colère, dans
-sa haine de l’esclavage, son appréhension de l’avenir pour lui, pour les
-siens, pour toute l’immense et pauvre famille berbère, vigoureuse mais
-si divisée et faible en présence de l’autorité envahissante du Sultan.
-Hassan ressentit à l’extrême les sentiments qui animaient son père et il
-l’aima violemment de les avoir. Sans ajouter un mot, tombant à genoux,
-il saisit à pleines mains les pieds nus du caïd et y appliqua sa joue
-longuement, en un geste câlin de muette et filiale vénération.
-
-La grande force de Moha résida longtemps dans le respect et la
-soumission éperdue de tous ses enfants. Le Zaïani d’ailleurs avait
-raison dans sa rudesse brutale associée, il faut en convenir, à un sens
-politique certain. Il mata les asker peu à peu et les façonna à sa
-guise, tandis que passait, avec Moulay Hassan, l’heure du Makhzen.
-Quatre années plus tard, quand Abd-el-Aziz, successeur du grand Sultan,
-sous la tutelle du vizir Ba Ahmed, fit dire à Moha de lui rendre les
-soldats, il répondit:
-
---Dites à ce jeune homme que plusieurs de ceux dont il parle sont morts
-à mon service; les autres sont mariés aux femmes de mon pays. Elles ne
-veulent pas les rendre.
-
-Le Makhzen n’insista pas; il ne payait plus.
-
- * * * * *
-
-Hassan se releva et vint prendre place auprès de son père. Celui-ci
-avait déjà retrouvé tout son calme lorsqu’un serviteur annonça:
-
---Ce sont les gens de Khenifra que tu as fait appeler.
-
---Ils sont trop nombreux pour les recevoir ici, dit le caïd qui se leva.
-Suivi de son fils, il sortit de la khima et gagna la kouba Makhzen
-dressée tout à côté.
-
-Là, il s’assit sur un morceau de tapis, à l’entrée, le dos appuyé aux
-bagages qui remplissaient cette tente.
-
-Les gens de Khenifra s’approchèrent. Ils formaient des groupes suivant
-leur origine ou leurs métiers. Les premiers qui s’accroupirent en cercle
-devant le chef prêt à les entendre furent les naturels de Boujad.
-
---Certes, Monsieur, dirent-ils en arabe, nous sommes les serviteurs de
-Sidi Mohammed Cherqui[17].
-
- [17] La petite ville de Boujad, important relais commercial entre le
- bled Makhzen et le pays berbère, s’est groupée autour du tombeau
- d’un marabout, fameux Sidi Mohammed Cherqui, qui s’établit et mourut
- en cet endroit au milieu du XVIe siècle.
-
-De lui nous nous réclamons.
-
---Parfait, dit Moha, saluez-le de ma part.
-
-Cette boutade du chef berbère envoyant son salut à leur saint patron
-mort depuis longtemps déplut aux auditeurs. Le Zaïani avait voulu, dès
-l’abord, avertir qu’il était insensible aux recommandations religieuses.
-Mais les affaires sont les affaires et les pieux trafiquants
-s’accommodèrent sans hésiter de l’humeur profane du Berbère. Ils
-savaient celui-ci complètement incroyant, mais ils avaient besoin de
-ménager le chef de leur clientèle.
-
---C’est nous, reprit l’un d’eux parlant au nom de tous, qui fournissons
-la chaux qui manque totalement chez toi, dont Khenifra bâtit ses murs et
-dont vous faites aussi vos casbas. Nous avons droit à des égards.
-
---Qui vous a fait du tort? dit Moha.
-
---La route n’est pas sûre.
-
---Venez en confiance, je punirai ceux qui vous inquiètent. Je vous
-donnerai des soldats pour protéger vos caravanes et garder votre marché,
-répondit le caïd. Vous nommerez un _amine_ qui rendra parmi vous la
-justice commerciale et mon fils Hassan tranchera vos différends avec les
-gens de tribu. En échange, vous paierez chaque semaine vingt mitqals par
-boutique[18].
-
- [18] A cette époque environ 4 francs de notre monnaie.
-
---Si nous payons trop, s’il n’y a pas de bénéfices, ceux qui nous
-commanditent ne nous laisseront plus venir, reprit l’orateur. La chaux
-n’arrivera plus à Khenifra.
-
---J’irai la prendre, dit brutalement Moha qui voulait couper court au
-chantage. Vous la vendez d’ailleurs assez cher. Allez! ne vous plaignez
-pas. Les fusils qui protégeront votre peau et vos marchandises valent
-bien qu’on les paie. A d’autres!
-
-D’un geste de la main il fit signe au premier groupe de s’écarter. Les
-commerçants se retirèrent en multipliant les saluts et les
-remerciements. Les corporations défilèrent ainsi devant le caïd et
-chacune se vit attribuer une protection, un arbitre et imposer une
-redevance. Telle fut la première organisation donnée par Moha au marché
-de Khenifra. Tout cela changera par la suite. Viendra la vieillesse du
-grand chef et alors se développeront autour de lui des ambitions plus
-jeunes qui se partageront Khenifra et ses bénéfices.
-
-Moha, cette fois-là, régla donc d’autorité ces détails et termina par le
-groupe des commerçants fasis. La question fut avec eux plus délicate.
-Partout où il se rend, l’habitant de Fez transporte ses idées, ses
-goûts, ses méthodes. Il apparaît comme un être spécial, très affiné,
-très orgueilleux de sa réelle supériorité sur la masse, apte à tout mais
-toujours à sa manière; il ne se modèle pas sur le milieu, il s’impose.
-Il est méprisant, retors, impénétrable. Il semble toujours attendre le
-salut et les avances de ceux dont il a le plus besoin. Il est très fort.
-Doublement sémite, mélange de races où le juif domine, mais un juif très
-longuement islamisé, il possède toute la force d’Israël qui a trouvé un
-point d’appui et le fond de son caractère est un étonnant mélange de
-religiosité fanatique et de toutes les facultés qu’exige le négoce. Par
-contre, il n’est pas du tout guerrier. Ainsi se présentèrent devant Moha
-un certain nombre de Fasis, commerçants autoritaires. C’étaient des
-fournisseurs de toutes choses et de gros clients acheteurs de bétail
-berbère.
-
-Leurs premières revendications furent d’ordre religieux, car les
-affaires de ce monde passent après ce qui est dû à Dieu, qu’il soit
-exalté!
-
---Nous sommes venus, dirent-ils, dans ce pays sauvage, non seulement
-pour commercer, mais pour y développer la religion. Le prosélytisme est
-le grand devoir. Nous sommes croyants. Il n’y a chez vous rien qui
-ressemble à une mosquée. Nous ne savons où nous réunir. Nous ignorons où
-tes enfants apprennent à lire dans le livre saint. Nous avons besoin
-d’une mosquée, d’une Zaouïa, de fondations pieuses pour les entretenir.
-Il n’y a pas chez vous de cadi. Vous n’appliquez pas la loi respectée.
-Les gens ici vivent vraiment comme des païens. On ne se croirait pas
-chez des croyants.
-
-Ce fut un concert de récriminations acerbes que Moha écouta d’ailleurs
-en souriant. C’était la kyrielle de critiques familière aux citadins
-qui, ayant une peur atroce du Berbère peu civilisé, se rattrapent en
-blâmant ses coutumes et son ignorance religieuse.
-
---Personne ne vous interdit de construire une mosquée et tout ce qu’il
-vous plaira. Vous paierez le terrain. Je l’ai en effet conquis par les
-armes et il est à la tribu. Payez aussi de vos deniers votre cadi et ses
-adoul, mais ne vous occupez pas de mes enfants, dit Moha. Ils sont à moi
-et pas à d’autres. J’en fais des guerriers; vous voudriez en faire des
-tolba et des capons. Qui, alors, vous défendrait, vous autres? Vos mains
-ne savent que compter des douros et égrener des chapelets. Voyez mon
-doigt, il s’est déformé sur la gâchette du fusil. Mais en voilà assez;
-vous n’êtes pas venus seulement pour me demander des prières, je
-suppose?
-
-Leur manifestation pieuse terminée et sans insister davantage, les gens
-de Fez parlèrent d’affaires.
-
-Ils obtinrent d’ailleurs, contre une taxe âprement discutée, toute
-l’aide qu’il était possible de leur donner. Moha n’ignorait pas
-l’intérêt qu’il avait à entretenir de bonnes relations avec les
-négociants fasis. De ce jour, en effet, commença une ère de richesse
-pour les Zaïane qui devinrent, avec leurs voisins les Aït Mguild, les
-grands fournisseurs de viande à la cité opulente de Fez. Sous la
-protection de Moha ou Hammou, grâce à la terreur qu’il inspirait aux
-coupeurs de route, durant des années, les troupeaux de moutons passèrent
-des plateaux dans la plaine et en toute sécurité. Les gens de Fez
-payaient en produits fabriqués, en argent et aussi en armes et
-cartouches achetées à bas prix aux asker du Makhzen ou importées par des
-Européens.
-
-Et ainsi peu à peu se monta l’arsenal berbère.
-
-Ces tractations terminées, le caïd réunit dans sa tente les chefs des
-groupes qui avaient paru devant lui. Il leur fit servir un repas et y
-prit part avec quelques hommes importants du douar. On apporta des
-quartiers de mouton rôtis embrochés sur de fortes baguettes de thuya au
-long desquelles la graisse brûlante coulait sur les doigts de ceux qui
-les tenaient. La tente s’emplit d’une odeur mixte de mouton et de résine
-fondue. Les convives, assis sur le sol à l’arabe, s’étaient groupés par
-trois ou quatre. Devant eux s’étalaient des linges graisseux destinés à
-servir de plats et sur lesquels on posa les viandes désembrochées. Un
-domestique lança de loin à chacun un pain d’orge que les mains
-attrapaient à la volée, en claquant sur la croûte encore tiède. Un
-autre, circulant entre les groupes, jeta sur les quartiers rôtis des
-poignées de sel terreux et de cumin.
-
---Bi smi’llah, au nom de Dieu! dirent les hôtes.
-
-Du pouce ils traçaient sur les pains une croix profonde, les rompaient
-et en donnaient les morceaux à leurs voisins. Puis les mains
-s’attaquèrent aux viandes et l’on se mit à manger. Parfois, au-dessus
-des têtes, un bras nu allongeait des doigts gras pour prendre un bol
-d’eau que tendait un serveur. L’homme buvait à fond, d’un seul trait,
-rendait la coupe vide et se remettait au pain et à la viande. Tout cela
-se faisait très vite et en silence, comme mangent des gens qui ont
-l’habitude du qui-vive et qui savent que les instants consacrés aux
-repas sont dérobés aux dangers de la route et de la vie nomade. Dès
-qu’un des convives était repu, il l’indiquait en se reculant du plat,
-laissant les autres à leur besogne. Puis chacun s’essuya les doigts dans
-le linge où les gens de la tente ramassèrent les restes pour les
-emporter. Tous ces primitifs se repaissaient ainsi sans contrainte et
-jusqu’à satiété. Seuls les citadins affinés que leurs affaires avaient
-conduits chez Moha se servaient avec quelques retenue et même
-échangeaient entre eux des signes de dédain, des réflexions sur la
-rudesse de leur entourage, le peu de confort du repas.
-
-Enfin, chose rare à cette époque chez les Zaïane, on servit du thé
-sucré. Des gens apportèrent l’unique plateau en cuivre et le jeu de
-tasses qui existaient dans le douar. Ils appartenaient à El Hadj Haddou,
-frère du caïd, qui, étant allé à La Mecque, avait rapporté de son voyage
-quelques objets de luxe. Moha seul ne but pas de thé. Il avait peur du
-sucre pour avoir trouvé un jour un clou rouillé dans la masse
-cristalline d’un pain. Personne ne put lui chasser de l’esprit la
-conviction que les «chrétiens»--dont on parlait déjà--avaient voulu
-l’empoisonner. Durant une grande partie de son existence, il n’usa que
-du miel sauvage très commun chez les Zaïane. Ses fils pourtant, sur ses
-vieux jours, le décidèrent à manger du sucre devenu dans le dernier
-quart de siècle l’aliment de prédilection de tous les habitants du
-Moghreb.
-
-Tandis que ses hôtes buvaient, Moha les interpella ainsi:
-
---Savez-vous que le sultan de Fez met en marche sa harka vers le
-Tafilelt?
-
---Nous le savons, répondit celui qui représentait le groupe des
-commerçants fasis.
-
---Selon l’habitude, j’enverrai sur son passage une députation, car il ne
-viendra pas de notre côté. Moi-même, son allié, je resterai dans le pays
-pour surveiller les _chaïatine_, tous les fauteurs de trouble...
-
---C’est très juste, répondirent les commerçants qui ne tenaient pas à
-voir s’éloigner d’eux le chef garant de leur tranquillité.
-
---La députation, reprit Moha, n’ira pas les mains vides. Elle emportera
-d’abord mon cadeau personnel. Je vous dirai demain quelle sera la
-contribution des marchands de Khenifra.
-
-Mobha n’en dit pas plus long et laissa ses hôtes à leurs réflexions. Il
-y eut des conciliabules à voix basse entre les négociants et ceux-ci,
-paraissant d’accord, se levèrent et prirent congé du caïd avec force
-remerciements pour son hospitalité et ses victuailles.
-
-Mais à peine étaient-ils sortis que le délégué des Fasis rentra dans la
-tente où seuls demeuraient le caïd et son fils. La conversation reprit
-tout naturellement, à peine interrompue, sembla-t-il, par le départ des
-invités.
-
-Le commerçant parla sans gêne aucune, en homme d’affaires qui sait ce
-qu’il veut:
-
---Je ne pense pas que tu puisses demander à tes tribus plus de mille
-douros. Tel est le chiffre auquel nous pensions quand tu nous disais ton
-projet.
-
---Admettons, dit Moha; le temps surtout me manquera pour faire rentrer
-cette somme; mes gens ne sont pas habitués à verser de l’argent à un
-sultan.
-
---Aussi serait-il préférable, si je comprends bien ta pensée, d’obtenir
-le cadeau sans en parler. Et comme Moha se taisait attendant la suite,
-l’homme continua:
-
---Les mille douros seront ici demain, in cha’llah; mais il faudrait que
-les autres marchés de la montagne, je dis ceux qui sont sous ta main,
-fussent fermés durant trois mois.
-
---La chose est possible, reprit Moha, après une minute de réflexion.
-
-Il était inutile d’en dire plus long. L’amine des marchands fasis se
-retira enchanté d’une combinaison qui rendait pour quelque temps le
-commerce de Khenifra maître du marché dans une grande et populeuse
-partie de la montagne. Et c’est ainsi que Moha ou Hammou fit, sans avoir
-besoin de le leur demander, payer un tribut au Sultan par les fiers et
-simples Zaïane. C’est ainsi que, du même coup, il assura l’essor et la
-prospérité de Khenifra, triste bourgade en terre battue, mais centre
-d’attraction commerciale bien placé, bien achalandé, où les farouches
-montagnards vont peu à peu prendre contact avec le monde extérieur...
-
- * * * * *
-
-Son récit achevé, la vieille Itto était retournée à son travail,
-laissant Rabaha toute rêveuse et triste. La tornade de l’après-midi
-passa et secoua durement le douar sans que la fille du caïd parût s’en
-apercevoir. Réfugiée dans un coin, appuyée contre une pile de selles, la
-tête cachée dans son bras, Rabaha était restée insensible sans éprouver
-même le besoin instinctif d’éviter, en quittant la tente, d’être prise
-dessous, au piège, si elle s’abattait. Elle ne se joignit pas davantage
-à tous ceux qui, la bourrasque passée, s’efforcèrent de réparer le
-désordre. Fille du caïd, son absence du travail commun n’avait pas
-étonné. Rabaha était d’une nature indépendante et, de plus, gâtée par
-tous. Elle avait cet âge puissant auquel on cède toujours et sa
-situation douloureuse d’enfant sans mère lui assurait l’intérêt ému des
-matrones. Celles-ci ne manquèrent pas de la morigéner, de lui reprocher
-l’imprudence commise en restant sous la toile, au risque d’être étouffée
-sous son poids. Elle rabroua tout le monde et réclama tante Itto.
-
-Celle-ci ne tarda pas à paraître. Pour distraire la jeune fille de sa
-tristesse elle l’entraîna hors du douar.
-
---Viens, lui dit-elle, et chasse le chagrin qui durcit tes grands yeux,
-ma petite gazelle; profitons un peu de la fraîcheur... viens, le moment
-où le jour va faire place à la nuit est propice à la divination; j’ai
-des feuilles de henné dans ce mouchoir; peut-être diront-elles, si Dieu
-veut, des choses qui apaiseront ton cœur et le mien.
-
-Les deux femmes quittèrent la tente. Certes, la triste campagne roussie
-eût été peu engageante à la promenade pour des étrangers à ce rude pays.
-Mais Rabaha et sa vieille amie, dont l’existence nomade oscillait avec
-les saisons des grandes futaies de la montagne aux steppes
-broussailleuses du plateau, ne connaissaient pas d’autre horizon. Leur
-âme était le reflet même du pays sauvage qui les nourrissait et qu’elles
-aimaient sous tous ses aspects. Et bien singulière était, en cette fin
-de journée brûlante, la nature où vivaient leurs yeux.
-
-Le soleil déclinant tout à fait montrait son globe énorme et rutilant au
-bout de la gorge où s’engage l’Oum er Rebia, en aval de Khenifra. Une
-grande masse de vibrante lumière rouge emplissait ce couloir entre monts
-et de là s’étalait sur la petite plaine, exagérant la couleur brique du
-sol. Puis les faisceaux rouges atteignaient le djebel Akellal boisé. Les
-masses vert sombre prenaient sous ce lavis une teinte neutre, étrange,
-non terrestre, d’où les grands conifères émergeaient découpant sur le
-ciel des silhouettes suspendues, bizarres dans l’air léger des
-montagnes, vision de quelque végétation inconnue dans l’atmosphère
-colorée d’une autre planète.
-
-La vieille et la fillette qu’elle tenait par la main s’en furent au
-revers de la croupe où campait le grand douar. En passant, elles avaient
-vu autour de la tente du chef l’animation qu’y mettaient les audiences.
-La crête franchie, elles se trouvèrent seules dans la nature déserte et,
-les bruits familiers ayant cessé tout à coup, elles se turent n’osant
-parler, tant leurs voix devenaient fortes dans le silence. Devant elles
-maintenant, jusqu’au sillon d’oued desséché qui bordait la pente,
-s’étendait un champ de pierres dressées, sèches et drues, marquant les
-tombes anonymes d’un grand cimetière berbère, chose abandonnée et triste
-où ne règne même pas ce soin dans l’orientation des morts qu’observent
-les tribus arabes plus civilisées, plus musulmanes. Vers le milieu de la
-nécropole un arbre court, au tronc tors, étalait un dôme aplati de
-branches enmêlées garnies de quelques feuilles coriaces, chose laide,
-souffreteuse, couchée par le vent, séchée par le trop fort soleil, par
-le trop rude hiver, seule végétation ayant dans ce désert résisté à tout
-et aux hommes, arbre marabout enfin où venaient, en quête de réconfort
-mystique, les pauvres âmes sauvages du pays. Du sol rocheux sortaient
-d’énormes racines arquées soutenant ce monstrueux végétal échevelé. Et
-entre les souches, marquant la sépulture de quelque éponyme oublié, se
-dressaient des pierres, des _chouhoud_, si usées par le temps qu’on ne
-pouvait dire qui, du mort ou de l’arbre, était en ce lieu le plus
-antique.
-
-Les deux femmes s’assirent sur une des grosses souches. Le soleil
-arrivait au fond du couloir de Tamescourt. Là se trouvent une zaouïa et
-quelques maisons dont les foyers allumés pour le repas du soir
-enfumaient légèrement le vallon obliquement illuminé. Tante Itto ouvrit
-son mouchoir.
-
---La journée a été triste pour toi, dit-elle à la jeune fille. J’ai dû
-te dire des choses qui t’ont peinée. Mais tu es jeune, les jours pour
-toi s’ajouteront aux jours et de ceux-ci beaucoup seront joyeux. Le
-henné va nous dire ce qu’il faut en penser. Prends dans ta main gauche
-fermée une poignée de ces feuilles bénies... mets ta main sur ta tête...
-sur ton front... sur ton sein. Que béni soit le prophète... que maudit
-soit Satan le lapidable! Place ta main devant tes yeux et ouvre-la très
-doucement pour que les feuilles tombent lentement dans mes mains
-ouvertes, prêtes à les recevoir. Je regarde, je vois d’abord ces deux
-feuilles qui se chevauchent, signe de voyage et ce groupe
-tourbillonnant... une grande foule; celles-ci qui s’accrochent à mes
-doigts pourtant large ouverts... l’argent! Vois ces deux qui se posent à
-la base des pouces; c’est le mariage qui t’attend, un beau mariage.
-Prends d’autres feuilles dans le mouchoir, verse, verse!
-
-Et la vieille, ou plutôt la sorcière qui est en elle, excitée,
-suggestionnée par ses propres paroles saisit le henné des mains
-hésitantes de Rabaha. Elle verse les feuilles d’une de ses mains dans
-l’autre, regarde les mouvements, le miroitement du soleil sur ces choses
-délicates et sèches. Elle voit, elle prophétise en bouts de phrases
-nerveuses et rapides qui la secouent toute au passage, tandis que le
-soleil disparaît et que la nature à l’entour se décolore très vite dans
-le crépuscule africain très court.
-
---C’est entendu, tu quitteras tes frères... tu iras au delà des monts
-rejoindre ton sort... quel est-il? Ah! voilà... je te vois exposée...
-toute voilée dans une demeure brillante... des esclaves tiennent sur
-leur tête des sacs de grains, des plats de dattes, des coupes de lait;
-des gens passent en grand nombre devant toi, osant à peine regarder.
-Voici le grand mur du Méchouar... toutes celles qui seront mariées le
-même jour sont rangées là, sur des mules aux harnais brillants, sous les
-grands haïks qui vous couvrent... On ne voit rien que des choses
-blanches sur des selles de drap rouge et une foule d’esclaves vous
-protègent contre la foule qui passe et regarde, une fois, le harem hors
-des murs... C’est une coutume du Makhzen. Il faut que le peuple s’assure
-de temps à autre que le harem est bien vivant. J’ai vu cela à Marrakch
-certain jour où l’on maria une demi-douzaine de chorfa... Il n’y a pas
-de doute... tu es parmi celles que je distingue... Ah! voici le signe de
-l’eau, des parfums... c’est le hammam des princesses... Ah! que de
-femmes s’empressent autour de celles qui vont être épousées... Je
-vois... Je vois ton corps brillant qu’on lustre et qu’on épile, ton
-corps que si souvent j’ai tenu tout petit, tout nu sur mon sein... Et te
-voici parée, voilée de soie jusqu’aux pieds. Tu sors la première pour
-aller vers l’époux; la _arifa_, la maîtresse des femmes te prend par la
-main, te guide, les youyous éclatent, les eunuques alignés dans les
-grands corridors gloussent de joie!... Rabaha! Rabaha, tu seras femme
-d’un Sultan!...
-
-La fillette au comble de l’émotion s’efforce de calmer sa vieille amie
-dont la surexcitation est extrême. Elle pose ses mains sur les épaules
-de tante Itto, puis l’enlace, cherche à l’entraîner, tandis que la
-servante à grands gestes disperse les feuilles de henné au vent du soir
-qui se lève, pour qu’elles ne puissent plus se réunir et parler, pour
-que soit fixé enfin le sort qu’elles ont prédit.
-
---En voilà assez!... viens, tante Itto... rentrons, j’ai peur.
-
-Mais tante Itto s’est déjà reprise. Avec une force singulière, dans un
-élan d’amour, dernier effet de sa surexcitation, elle s’empare de sa
-protégée, la renverse sur ses bras, l’enlève sans effort et l’emporte
-vers le douar au travers des tombes que l’ombre envahit.
-
---Salut sur le Prophète! Malédiction sur Satan, qu’il soit lapidé!... Tu
-seras Sultane, tu seras Sultane, je te dis! chante la servante à
-l’oreille de l’enfant redevenue toute petite et pelotonnée dans ses
-bras.
-
---Oui..., mais alors je serai enfermée et on me mettra un voile sur la
-figure, répliqua doucement Rabaha.
-
-Celle-ci se dégagea de l’affectueuse étreinte de la vieille. Toutes deux
-se tenant par la main passèrent la crête qui les séparait du douar et là
-elles s’arrêtèrent un instant. La nuit était venue; des feux marquaient
-de points rouges l’emplacement des tentes et faisaient sur le versant
-noir une grande couronne brillante. Quelque chose d’important se passait
-dans le douar dont les femmes furent de suite averties par leurs yeux et
-leur instinct de nomade. Les hommes étaient certainement à cheval, des
-groupes se mouvaient en silence, masses un peu plus claires, un peu plus
-foncées dans l’ombre générale. Parfois un scintillement vibrait
-extrêmement fugitif sur l’acier d’une arme, d’un étrier, ou bien les
-feux s’éteignaient successivement derrière des formes qui
-s’assemblaient. Enfin, on n’entendait pas les voix des femmes très
-distinctes dans la nuit, quand la vie est normale.
-
---Il y a de la peur..., dit la vieille, rentrons vite.
-
-En arrivant aux lisières du camp, elles perçurent des bruits vers la
-tente du caïd et se dirigèrent de ce côté.
-
- * * * * *
-
-Après le départ du marchand fasi, Hassan resta seul avec le caïd et
-l’entretint de divers détails intéressant la tribu. Mohand ou Hammou
-l’écoutait distraitement, absorbé sans doute par des réflexions plus
-importantes. C’était l’heure où Rabaha s’en allait avec la servante lire
-l’avenir dans les feuilles de henné.
-
-La nuit vint et la tente s’éclaira d’une lanterne où brûlait une grosse
-bougie de cire colorée.
-
-Un domestique entra et parla d’un bruit inaccoutumé de voix qui
-s’entendait dans le camp des soldats, de l’autre côté du gué, sous
-Khenifra.
-
-L’homme sortit et revint peu après. Un groupe de ces soldats, dit-il,
-avait franchi le gué et parlant très fort se dirigeait vers le douar. On
-entendait dans la nuit leurs fusils tenus à la main et qui pendant la
-marche se choquaient.
-
-Le caïd échangea un regard avec son fils. Celui-ci fit signe de la tête
-qu’il avait compris et sortit. Peu après les soldats approchèrent du
-campement. Pour arriver à la tente de Moha, il leur fallait pénétrer
-dans le douar envahi d’ombre. Ils étaient excités. On les entendait
-crier:
-
---Moha!... Moha! où est le caïd Mohand ou Hammou?
-
-Mais ils hésitaient à entrer dans le grand rond mystérieux que
-dessinaient les feux du soir. Le serviteur se présenta à nouveau devant
-le caïd et attendit silencieux.
-
---Laissez-les passer, dit seulement celui-ci.
-
-Encouragés par l’invite qui leur fut faite, les mutins entrèrent dans le
-douar et derrière eux se ferma la Zeriba, la formidable haie aux longues
-épines, celle qui servait déjà de défense aux Numides de Jugurtha,
-_oppidum impenetrabile_, disaient les Latins. Plusieurs soldats
-d’ailleurs s’abstinrent de suivre la bande. Celle-ci comportait une
-vingtaine d’hommes menés par le caïd mia El Maati dont Moha avait
-demandé la fille en mariage.
-
-Le douar était silencieux, l’obscurité complète et rien ne semblait
-vivre que les feux qui avaient servi au repas du soir et lentement
-s’éteignaient; mais ils étaient nombreux et, par leur écartement, leur
-distance, indiquaient l’ampleur du campement. Le groupe des soldats se
-trouva isolé, plongé dans le noir et les voix irritées baissèrent le
-ton.
-
-Comme ils ne pouvaient s’orienter sans guide vers la tente du caïd, ils
-oscillèrent quelque temps dans la nuit. Ils tombèrent ainsi
-successivement sur des lignes de chevaux à l’attache. Ils s’en
-écartaient mais non sans avoir remarqué, tout contre l’épaule de chaque
-bête, un homme accroupi, silencieux, disparaissant dans ses nippes, pose
-bien connue du Berbère alerté, prêt à tout, soit à bondir en fantassin
-au cri d’appel, soit à délier l’entrave et à sauter à cheval. Ce qui les
-inquiétait le plus était l’absence de tout bruit. Les chiens hurleurs
-même s’étaient tus, probablement rattrapés par les femmes et ramenés
-sous les tentes. Enfin, dans leur ronde hésitante, ils distinguèrent la
-tache plus claire que faisait la koubba de commandement et se dirigèrent
-de ce côté. Ils rencontrèrent alors quatre serviteurs du caïd qui les
-guidèrent. Devant la tente où tous voulaient entrer il y eut une
-bousculade et des mots de dispute. Enfin, filtrés par les Berbères qui
-sortaient de l’ombre de plus en plus nombreux, dix soldats pénétrèrent
-chez Moha. Là ils s’accroupirent, autant par l’effet de l’habitude
-makhzen qui ne tolère pas qu’un plaignant parle debout, que pour obéir
-aux serviteurs du caïd qui étaient prêts à les y contraindre.
-
-Moha était immobile, assis seul sur son matelas au fond de la tente mal
-éclairée.
-
---Qu’avez-vous? dit-il.
-
-Personne ne répondit tout d’abord. Les soldats se sentaient pris.
-Parvenus au but de leur démarche, ils éprouvaient l’angoisse de s’être
-fourvoyés trop près de la gueule du loup et tout cela pour la fille d’El
-Maati dont ils n’avaient cure, en somme. Mais, comme ils étaient braves
-au fond, ils retrouvèrent vite leur aplomb et jouèrent leur rôle.
-
-Ils se mirent donc à exposer leurs griefs. Ils parlaient tous ensemble,
-les voix se haussaient, ils juraient sur leurs fusils. Certes ils
-s’intéressaient spécialement peu à la fille d’El Maati, disaient-ils,
-mais il y avait une question de principe qui se posait et dont ils
-faisaient juges Sidi Bel Abbès, patron de Marrakch et de tous les gens
-du Haouz dont ils étaient. Le caïd changeait de femme comme de burnous.
-Libre à lui de le faire dans sa tribu. Mais pourquoi demandait-il aussi
-les filles des soldats du Makhzen? Quelle garantie avait-on que
-celles-ci seraient traitées en femmes légitimes? N’avait-il pas déjà
-dépassé le nombre de ce que tout musulman peut avoir?
-
---Nous ne voulons pas que nos filles subissent tes fantaisies, lui
-criait-on. Tu feras de nous tous tes ennemis!
-
-A ce moment, il y eut dehors une forte bousculade. La tente trembla sur
-ses piquets heurtés par des gens luttant dans l’obscurité. Les hommes
-d’Hassan s’étaient jetés en nombre sur les soldats restés à l’extérieur,
-les avaient maîtrisés et ligotés.
-
-Ceux qui péroraient devant Moha, fixés sur le sort qui les attendait,
-devinrent furieux. Ils se mirent à injurier le caïd qui, impassible,
-regardait, écoutait sans dire un mot. Les serviteurs, silencieux comme
-leur maître, attendant de lui un geste, surveillaient les mutins.
-
---Nous sommes entre tes mains, lui crièrent les soldats, mais demain tu
-seras l’ennemi du Makhzen.
-
---Le Sultan a d’autres soldats que nous.
-
---Tu n’es qu’un caïd de chacals.
-
---Nous sommes pour Dieu et sa justice.
-
---Nous tuerons nos filles, tu ne les auras pas.
-
-Dans le vacarme des voix on entendit le bruit d’une culasse de fusil qui
-se fermait. Il y eut une bousculade des serviteurs vers un des soldats
-qui s’était levé, une lutte pour arracher un fusil des mains d’un
-surexcité, des protestations de la part du groupe des plus raisonnables.
-
---Sors-le! nous sommes venus pour parler, non pour tuer.
-
---El Maati, c’est toi qui es cause de tout cela, qui nous as entraînés.
-
---Ce sont les autres qui m’ont dit que le caïd prenait les filles des
-soldats sans les payer.
-
---Nous avons nos coutumes, tu dois les respecter, caïd!
-
---Prenez ses cartouches aussi, vous voyez bien qu’il est ivre de kif!
-
---Nous sommes venus raisonnablement discuter nos intérêts.
-
-La vigueur des interpellations fléchissait, nettement gênée par le
-silence de Moha. Celui-ci, dans un calme impressionnant, attendait pour
-sortir ses arguments que les soldats eussent achevé d’user les leurs. Et
-voici que, soudain, Rabaha fille du caïd parut à côté de celui-ci.
-
-La fillette et la vieille attirées par le bruit avaient, en rentrant au
-douar, marché droit vers la tente du chef. Rabaha entendit des voix
-étrangères qui apostrophaient et injuriaient son père. Elle se sentit
-outragée dans son orgueil filial et sa nature ardente réagit aussitôt.
-Elle voulut voir. Échappant à la vieille elle se jeta à plat sur le sol
-et, d’une seule reptation, se glissa sous la tente.
-
---Qu’avez-vous, vous autres? cria-t-elle furieuse aux soldats.
-
-Cette apostrophe subite suspendit les clameurs.
-
---Éloigne cette fille, caïd, dit un des hommes, pour que nous puissions
-parler sans honte.
-
-Moha avait ri en apercevant Rabaha. Il la prit à la taille et, la
-forçant de s’asseoir près de lui, il la tint serrée dans son bras.
-
-Puis rompant enfin son silence inquiétant:
-
---Elle a bien fait de venir, fit-il et il y a assez longtemps que vous
-parlez, taisez-vous! Vous me dites des injures et vous vous réclamez du
-Sultan. Vous oubliez que je suis son grand ami. Vous ignorez qu’il m’a
-donné le commandement de toutes ces montagnes au moment où lui-même se
-rend au Tafilelt vers les tombeaux de ses ancêtres. Vous méprisez mon
-alliance et vous venez me narguer, me menacer du Sultan. Sachez qu’il ne
-partage pas votre mépris pour ma race. Voici Rabaha, ma fille, la plus
-belle, la plus chère. Elle partira demain sous bonne escorte dont vous
-ne serez pas, enfants mal nés que vous êtes. Elle rejoindra le Sultan à
-qui je l’envoie pour épouse, ne pouvant, que je sache, lui offrir un
-plus beau cadeau, un plus beau gage de mon amitié. Elle dira à son
-maître ce que vous êtes, et j’attendrai pour vous punir de vos insultes
-et de votre mépris qu’il me fasse connaître, puisque vous êtes à lui, le
-châtiment qu’il vous destine.
-
-A ce moment, les soldats, d’un commun mouvement, se jetèrent pour le
-rouer de coups sur le caïd mia El Maati, cause de tout le mal. Celui-ci
-aplati contre terre criait: «Je me repens, je ne le ferai plus, _ana
-mtaïeb lillah_!» Dans une dernière bousculade les serviteurs jetèrent
-dehors les soldats persuadés qu’il leur fallait, pour apaiser le Sultan,
-envoyer le plus tôt possible au caïd la fille d’El Maati, ce gredin, cet
-enfant du péché.
-
-Moha resté seul regarda Rabaha subitement devenue lourde sur son épaule
-et vit qu’elle était évanouie. Des femmes accourues l’emportèrent, et
-Brahim el Islami, le juif converti, réapparut.
-
-Moha lui dit:
-
---Tu apprendras ce que j’ai décidé... au rendez-vous de Mahbouba tu
-seras seul et tu lui diras qu’en punition de ses péchés sa fille est
-désormais morte pour elle.
-
---Le harem ne rend jamais ce qu’il reçoit, répondit Brahim, montrant que
-déjà on connaissait au dehors la résolution du maître.
-
-Mahbouba, mère de Rabaha, avait promis à Brahim le converti de lui
-donner toute une série de bijoux en argent qu’elle possédait, s’il lui
-amenait sa fille au rendez-vous fixé. L’homme avait demandé des arrhes
-et reçu une lourde paire de bracelets. Confiante dans les promesses de
-l’espion qui lui avait d’autres fois apporté des nouvelles de son
-enfant, Mahbouba prépara sa fuite et, prenant quelques jours d’avance,
-quitta en pleine nuit le campement de Sidi Ali. Celui-ci, comme on l’a
-vu, s’était installé alors, pour de graves raisons politiques, entre
-Tounfit et Arbala, où les deux Atlas semblent vouloir se souder, nœud
-géographique extrêmement curieux et important d’où partent les grands
-oueds tributaires de la Méditerranée ou de l’Océan, centre aussi de
-toutes les hordes berbères qui reconnaissent l’autorité religieuse du
-santon. Schématiquement considérés, les mouvements compliqués du terrain
-se résument, au point de tangence des deux chaînes, en un col d’où
-descendent vers l’ouest la vallée de l’oued el Abid, vers l’est la
-Moulouya.
-
-Annonçant l’automne, un premier souffle de vent d’ouest très haut avait
-poussé cette nuit-là une grosse nuée vers le continent. Celle-ci passa
-au-dessus de la plaine de Marrakch brûlante, prise depuis des semaines
-dans le jeu circulaire de ses courants locaux qui, très bas, y promènent
-des colonnes de poussière chaude. Puis, après quelque hésitation devant
-le mur gênant de l’Atlas, la nuée passa en s’étirant entre les montagnes
-de Demnat et l’Oum er Rebia et s’engouffra dans la vallée de l’oued el
-Abid. Là, les masses épaisses s’empilèrent, maintenues entre les deux
-hautes chaînes, poussées par le souffle porteur, contenues par la
-pression atmosphérique, et tout ce qui par là formait le sol ou en
-sortait fut noyé, imprégné de vapeur froide. Puis soudain, dans sa
-montée lente, la grosse nuée rencontra la dépression large, plus unie du
-grand col et, sur le vent qui s’y étalait, le nuage fila en s’allongeant
-vers l’est jusqu’à ce que, après des kilomètres de fuite et de course en
-volute, les vapeurs rencontrèrent le sol descendant. Alors la nuée de
-l’oued el Abid coula dans la Moulouya, s’étala dans la vallée plus
-vaste, y formant une longue et épaisse nappe qui, oscillant à la
-recherche de son équilibre, finit par s’établir vers mille mètres,
-marquant aux flancs des grands monts une courbe maîtresse comme jamais
-topographe n’en traça. Enfin, rupture se fit entre les masses nuageuses
-des deux vallées; le col vit les étoiles du ciel et le douar de Sidi Ali
-apparut ruisselant. L’aurore vint et une voix s’éleva clamant la
-grandeur de Dieu, rappelant qu’il faut le connaître et le prier.
-
-A ce moment Mahbouba était déjà loin. Elle n’était pas de celles en
-effet qu’un brouillard peut gêner dans une galopade entre ronces et
-rochers. Elle jugea même que ce nuage qui facilitait son départ était
-d’un heureux présage pour la suite de ses projets.
-
-Mahbouba partit donc de ce pas énergique et agile des montagnards
-marocains, inlassables marcheurs que la neige seule, un peu épaisse,
-arrête dans leur continuel va-et-vient. Elle ne paraissait pas gênée par
-le poids du mouton qu’elle emportait en travers de son cou et de ses
-épaules et dont ses mains tenaient les pattes ramenées sur sa poitrine.
-L’animal n’aurait pas suivi. Il lui fallait l’éloigner ainsi à quelque
-distance du troupeau; après quoi, elle pourrait le pousser devant elle
-avec une badine. Ce mouton devait jouer un rôle important dans son exil
-volontaire. Elle comptait, dès qu’elle atteindrait un douar des Beni
-Mguild transhumant, sacrifier l’animal devant la tente d’un notable et
-obtenir ainsi droit d’asile et de séjour pour elle et sa fille.
-
-Ces sortes d’émigration sont fréquentes dans les tribus de montagne. La
-coutume berbère, bâtie au profit de la communauté, est dure pour
-l’individu. Nombreux sont les cas où, aux prises avec les siens, l’homme
-n’a d’autre ressource que l’exil. La femme en fuite a d’ailleurs ce
-privilège d’être toujours accueillie immédiatement. Pour le chef de
-tente qui la reçoit, qu’il en fasse une épouse ou la cède à un autre en
-mariage, c’est un capital qui tombe du ciel. Pour la communauté, c’est
-un renfort de travail sans frais aucun.
-
-L’adoption de l’homme étranger par une tribu est sujet à plus de
-difficultés. Avant d’acquérir le droit de cité et surtout le droit à la
-terre, il lui faut prouver qu’il est utile, avoir par exemple combattu
-pour son nouveau clan, attester qu’il n’est pas un simple parasite et
-même chez certaines fractions, avoir procréé un enfant mâle.
-Définitivement admis, chef de foyer il conservera pourtant le nom de sa
-tribu d’origine, ses enfants aussi, et l’assimilation ne sera complète
-qu’à la deuxième génération. Le régime plus simple appliqué aux femmes,
-la faiblesse du lien matrimonial provoquent de constantes fuites, et
-Mahbouba n’avait aucune appréhension sur l’accueil qui l’attendait. Il
-est même probable, ayant eu tout loisir de s’en occuper, qu’elle
-connaissait parfaitement l’homme chez qui elle sacrifierait son mouton
-et qui la ferait sienne sans autre embarras.
-
-Mahbouba suivit la piste qui mène au col, au Tizi M’rachou. Ce chemin,
-d’ailleurs facile, court à mi-crête, tantôt sur un versant, tantôt sur
-l’autre. Il n’y a point là de grande forêt, mais des taillis de
-karrouch, de petits chênes à glands. On a de quoi manger tout le long de
-la route. En cas de danger, on peut grimper sur les chênes plus
-développés qui, de place en place, émergent des buissons. La piste qui
-emprunte le territoire de différentes tribus est en _no man’s land_; on
-ne poursuit pas les crimes qui s’y commettent. On y marche dans une
-solitude effarante, l’oreille tendue. Pour souffler, on s’arrête et l’on
-se cache.
-
-Selon le versant où l’on se trouve, la vue découvre au nord l’Arrougou
-des Aït Ihand, le Kerrouchen des Zaïane ou bien, au sud, l’enclave des
-Aït Yahia vers Arbala, l’Azerzou des Aït Ihand et la grande chose
-imprécise qu’est la plaine de la Moulouya vue à cette distance et de
-cette altitude. Mais la piste est ainsi tracée par des générations de
-piétons cherchant le moindre effort qu’il ne paraît pas que l’on soit en
-montagne.
-
-Retardée par son mouton, il fallait à Mahbouba deux journées de marche
-pour atteindre le Tizi M’rachou où Brahim devait lui amener sa fille.
-Avant la fin du premier jour, la mère de Rabaha, jugeant avoir fait une
-bonne moitié du chemin et lasse quelque peu, se mit en quête d’un abri
-pour la nuit. Elle n’avait rencontré que deux Zaïane éventés à temps et
-dont elle s’était sans peine cachée. Personne du groupe qu’elle quittait
-ne l’avait poursuivie. Elle s’arrêta au bord d’un formidable éboulis
-qui, d’un faîte rocheux, avait dévalé sur une pente raide vers le sud.
-Une herbe à mouton couvrait le sol entre les blocs épars ou accolés, ou
-empilés. De l’eau suintait sous la végétation et se rassemblait plus
-bas, en une petite nappe qui scintillait. Et l’œil exercé de la Berbère,
-parmi les grosses pierres jonchant le sol, découvrit des moutons qui
-pourtant de loin leur ressemblaient beaucoup.
-
-Mahbouba fut heureuse à la pensée qu’elle ne passerait pas la nuit seule
-dans ces lieux. Son mouton s’égaillant tira sur la longe qui l’attachait
-à une racine, puis, libéré, partit en bondissant vers le troupeau.
-Mahbouba chercha des yeux le berger, le vit couché parmi les ronces et
-les pierres et marcha vers lui. Elle le reconnut; c’était un jeune homme
-de moins de vingt ans appartenant aux Aït Ihend, sa tribu à elle.
-
-Étendu, les coudes en l’air, les deux mains sous la tête, le jeune homme
-la vit venir et s’arrêter devant lui.
-
---Hôte de Dieu, dit-elle.
-
---Tu es Mahbouba la Hihendiya, dit l’homme; que t’arrive-t-il?
-
---Tu es Raho, dit Mahbouba; à qui le troupeau?
-
---A Ichou fils de Hazoun, de chez nous; où vas-tu?
-
---Qui garde avec toi l’azib?
-
---C’est le hartani d’Ichou; c’est lui qui a le fusil.
-
---Je le connais, va lui dire que je suis là.
-
---Non, car il te prendrait pour lui.
-
---Penses-tu valoir autant qu’un homme? dit la femme en s’approchant.
-
-Le berger alors se dressa à demi, saisit la femme par ses vêtements à la
-poitrine et l’attira sur le sol à son côté.
-
-Mahbouba se livra, désormais sûre de la discrétion de son hôte.
-
-Puis celui-ci la tenant toujours l’entraîna d’une main rude vers la
-muraille de rochers. Là une excavation s’ouvrait où ils entrèrent.
-C’était, découpé par les bergers dans une pierre plus tendre noyée dans
-la masse, un refuge assez vaste où se terrait le troupeau en cas de
-mauvais temps, en cas d’alerte aussi. Le sol, mélange de terre et de
-fiente accumulée, piétinée, était souple. La surface était couverte
-d’empreintes faites par les pieds des moutons en quelque jour humide et
-depuis séchées. Il y avait un foyer de trois pierres, une grossière
-marmite en argile très rouge, des toisons servant de couche au gardien.
-
-La femme réveilla une braise qui couvait, des ronces sèches flambèrent,
-puis une souche qui brûla en fumant. L’homme la regardait les yeux
-brillants, les lèvres entr’ouvertes sur une dentition toute blanche.
-
---J’ai faim, dit Mahbouba.
-
---Attends, dit le berger. Il sortit aussitôt, traîna devant l’entrée de
-la grotte une masse épaisse de ronces et disparut.
-
-La Berbère s’assoupit sur les toisons dans la salle enfumée. L’homme
-resta longtemps absent. Il lui fallut ramener le troupeau au parc et
-attendre le hartani qui était allé assez loin, au douar, chercher la
-nourriture. Quand ils eurent mangé, il dut attendre que son compagnon
-fût endormi sous la guittoun de garde. Raho alors revint à la grotte,
-réveilla la femme et lui donna à manger des galettes de farine d’orge et
-de blé. Il lui donna aussi du miel sauvage retiré pour la circonstance
-d’un creux de rocher où il le cachait. Et, parce qu’il faisait nuit
-noire, il alla lui-même au dehors chercher l’eau dont elle s’abreuva.
-
-Mahbouba resta deux jours avec cette brute dont la jeune vigueur lui
-plaisait. Comme ses pareilles de la montagne, elle n’était pas vicieuse,
-mais nantie d’appétits violents dont la satisfaction lui semblait
-normale et non susceptible de contrainte.
-
-Le matin du troisième jour avant l’aube, laissant son hôte profondément
-rassasié et endormi, elle sortit de la grotte avec son mouton réclamé la
-veille au berger qui, sans méfiance, le lui avait rendu. Son premier
-soin fut d’aller à la flaque d’eau et d’y patauger à son aise, sans
-souci aucun de la température, sans peur de la nuit. Elle riait même de
-sentir son mouton trembler au bout de la corde. Un chacal aboyait, une
-hyène pleurait au fond du vallon sous des arbres. Droite, nue au bord de
-la mare, la femme s’étira, tordit le buste sur ses hanches, puis, pour
-rompre le silence, elle lança un ululement de chouette admirablement
-imité auquel un autre nocturne, au loin, répondit. Souriante de son
-succès, elle rajusta contre sa cuisse les deux lanières qui y plaquaient
-le couteau dans une gaine de cuir, elle reprit ses vêtements et
-retrempée, vigoureuse, elle partit.
-
-L’aube gagnait permettant de discerner la nature. Mahbouba repassa
-devant la grotte; elle rit en pensant à l’homme et plus encore en
-palpant dans un pan de son haïk les galettes, le rayon de miel qu’elle
-lui volait et dont elle se nourrirait en route, vers le Tizi M’rachou où
-Brahim, le juif islamisé, confident de Moha, devait lui amener sa fille.
-
- * * * * *
-
-Le chemin qui monte du pays Zaïane au Tizi M’rachou est très dur et
-raboteux. C’est un sentier raide qui tortille entre des rocailles, au
-creux d’un thalweg, où ces blocs ont croulé des murailles bordantes.
-C’est le passage obligé de qui veut aller du haut Oum er Rebia à la
-Moulouya par Itzer. Cette piste marque aussi une séparation nette entre
-deux contrées très différentes d’aspect.
-
-A l’est, à la gauche de qui monte vers le col, le cèdre règne en pleine
-végétation. C’est la fin de la forêt qui partant des sources de l’oued
-Ifrane, au sud de Meknès, passe par Azrou, Aïn Leuh, domine El Hammam,
-atteint le haut pays Zaïane en amont de Khenifra, couvrant plus ou moins
-ce que les gens du pays appellent le Dir, le poitrail, et que nous
-savons être un puissant contrefort volcanique du Moyen Atlas.
-
-A l’ouest du sentier l’aspect change. Le grand cèdre a disparu et aussi
-les mouvements abrupts, les ressauts violents de l’âpre montagne. Le
-chêne zéen, en broussailles peu élevées, couvre jusqu’à El Kebbab les
-mouvements d’un sol moins tourmenté.
-
-Dès les premières pluies, le schiste effrité, réduit en poudre sur la
-piste, se transforme en boue glissante. Les mulets chargés, les chevaux
-passent à grand’peine par ce ravin qui est aussi un coupe-gorge redouté,
-un coin farouche dans un site d’une tristesse angoissante.
-
-C’est par là que chemina l’escorte qui portait au grand Sultan Moulay
-Hassan les cadeaux du Zaïani et lui conduisait Rabaha. C’est au col de
-Tizi M’rachou que Mahbouba avait dit à Brahim El Islami de lui amener sa
-fille. C’est là que se termina le drame, objet de ce récit.
-
-Si la route est pénible pour parvenir au Tizi M’rachou, elle devient par
-contre très facile au delà du col. Pour gagner la Moulouya, elle passe,
-en pentes douces, entre des mouvements de terrain peu accentués et
-complètement dénudés de végétation forestière. Le col même est marqué
-par un dernier piton volcanique boisé visible de loin. Le sentier
-contourne en ce point un bloc énorme détaché de la montagne. Un cèdre,
-le dernier de la forêt, a dressé son tronc robuste contre le rocher et
-l’une de ses maîtresses branches, passant à hauteur d’homme au-dessus de
-celui-ci, pousse son vigoureux rameau sur la piste. Une petite source
-naissant à la base de la grosse pierre y a creusé une niche tapissée de
-fougères. Les passants ont tracé un sillon par lequel le mince filet
-d’eau s’amasse dans le creux naturel d’une roche affleurante. Là
-s’abreuvent hommes et bêtes fatigués de la dure montée.
-
-Du haut du rocher, à deux mètres environ au-dessus de la piste, le
-regard jusqu’alors retenu, absorbé par la majestueuse grandeur de la
-forêt découvre à perte de vue, sans obstacle, la plaine immense de la
-Moulouya où rien ne pousse. Le contraste est frappant. Seule subsiste
-égale la sensation d’isolement et de peine que donne le bled sans vie
-humaine apparente, sans trace d’habitation. Aussi la vue court-elle
-aussitôt vers l’horizon lointain où de belles choses l’attirent. C’est,
-au sud-est, le formidable djebel Ayachi dont la longue crête, en été au
-moins, pousse au travers des neiges ses dents de granit rose; au sud la
-montagne des Aït Haddidou montre sa teinte sombre, indice de végétation
-forestière. Ce sont ensuite les deux pitons voisins, l’Oujjit et le
-Toujjit où la Moulouya, croit-on, prend sa source...
-
-Mahbouba juchée sur le grand roc, abritée du soleil par la branche
-chevelue du cèdre mauritanien, attendait sa fille et surveillait une
-longue partie du vallon où gravissait la piste. Parfois pour détendre
-ses muscles, calmer ses nerfs irrités de l’attente, elle saisissait le
-rameau géant tendu au-dessus d’elle, s’y suspendait, s’évertuait à le
-secouer, à le fléchir. Il arriva enfin qu’elle aperçut Brahim qui
-péniblement, un bâton à la main, montait l’âpre côte. L’homme était
-seul... Il ne précédait personne... Alors, presque sûre de son malheur,
-exaspérée, remuant déjà dans son esprit troublé des idées de désespoir,
-Mahbouba s’allongea sur la plate-forme du roc et, les deux coudes devant
-elle, la tête dans ses mains, les yeux vers l’homme qui venait, elle
-attendit silencieuse, dans une pose de sphinx.
-
-Brahim vit les deux coudes et les mains portant une tête qui dépassait
-un peu le bord du rocher et où des yeux immenses le regardaient. Il
-s’approcha tout près et, ayant reconnu la mère de Rabaha, lui dit:
-
---Mahbouba, écoute ce qu’a ordonné ton maître le caïd Moha ou Hammou...
-Mahbouba, m’entends-tu? Pourquoi me regardes-tu sans parler? Vois, je
-n’ai pas amené ta fille. Le caïd a dit... le caïd n’a pas voulu. Il a
-donné Rabaha au sultan des Arabes... Est-ce que tu entends, Mahbouba? Ta
-fille appartient au harem... Elle n’en sortira plus jamais. Ce n’est pas
-la peine d’attendre. Je ne serais pas venu, mais le caïd a voulu que je
-vienne te dire cela. C’est ta punition, comprends-tu?...
-
-Il parut à Brahim que la femme silencieuse bougeait, que le sphinx se
-ramassait sur lui-même. Comme une panthère s’élance et tombe sur la
-vache égarée, Mahbouba s’abattit du roc sur l’homme. Celui-ci tint bon
-sous le poids, mais s’écroula sous le choc d’un couteau qui lui trouait
-la gorge.
-
-Les deux corps se séparèrent; la femme roula jusque dans la petite
-source, tandis que Brahim suffoquait, les deux mains à son cou. Mahbouba
-alors s’avança. Elle cloua au sol les mains à coups de couteau, puis
-elle s’acharna à la façon des femmes berbères et laissa, pour finir,
-l’arme dans le ventre du mort.
-
-Sa justice personnelle satisfaite, Mahbouba, sans plus regarder sa
-victime, lava dans la source ses mains rouges. Puis elle retira la corde
-dont son mouton était attaché à une racine et regrimpa sur son roc. De
-là elle passa sur la branche du cèdre, rampa vers l’extrémité qui à
-peine fléchissait, y attacha solidement la corde, s’entoura le cou d’une
-boucle et, sans aucune hésitation, se laissa choir dans le vide.
-L’énorme branche oscilla verticalement, puis reprit très vite son
-immuable pose végétative au-dessus du roc et du sentier.
-
-Les premiers chacals venus dévorèrent le cadavre gisant. Les autres
-s’efforcèrent par des sauts d’atteindre le corps suspendu trop haut pour
-la détente de leurs jarrets. Ils furent dérangés d’ailleurs par
-l’arrivée de deux cavaliers zaïane. Ceux-ci regardèrent les restes
-immondes et la femme pendue, se consultèrent et revinrent sur leurs pas.
-
-C’étaient les vedettes d’avant-garde d’un convoi qu’il fallait faire
-passer sans risques et sans bataille, car il portait les cadeaux du
-Zaïani à Moulay Hassan et conduisait au harem chérifien Rabaha, fille de
-l’amrar.
-
-Celle-ci ne sut rien de ce que dirent les vedettes à Si Qacem el
-Bokhari, caïd des soldats du Makhzen et chef du convoi. Celui-ci ordonna
-que ce jour-là on n’irait pas plus loin et l’on campa où l’on était, à
-mi-chemin du Tizi M’rachou.
-
-Pendant la nuit, une équipe dirigée par Si Qacem lui-même procéda à
-l’ensevelissement de Mahbouba. Sur sa tombe, bien peu profonde au bord
-du sentier, on mit beaucoup de pierres petites et grandes. C’est
-l’habitude en ce pays d’élever de ces sortes de tas appelés _kerkour_
-aux points importants, tels qu’un col, à l’endroit spécialement d’où le
-voyageur peut voir à la fois les deux versants et les deux horizons. Les
-gens qui passent ajoutent une pierre. On dit aussi que certains de ces
-monuments recouvrent des trésors. Mais en réalité l’instinct du primitif
-lui apprend à jalonner ainsi pour l’hiver les pistes, les passages que
-la neige peut couvrir. Celui-là s’appela le kerkour de Mahbouba.
-
-Le lendemain, le petit convoi franchit le Tizi M’rachou. Rabaha était
-sur une mule bâtée d’un _halles_ plat. Elle était assise sur le devant,
-les jambes pendantes du même côté de l’encolure. Derrière elle, à
-califourchon et la tenant par la taille se cramponnait Oumbirika, jeune
-négresse que le Zaïani avait donné à sa fille comme servante et compagne
-et qui allait la suivre au harem. Deux piétons zaïane guidaient la mule
-et surveillaient l’équilibre de son chargement. Quatre autres bêtes
-suivaient portant le campement et les cadeaux pour le Sultan.
-
-Quand la mule qui portait Rabaha passa devant le kerkour couvrant la
-tombe fraîche, elle fit un écart peureux, sans doute par l’effet d’un de
-ces instincts où l’animal est parfois supérieur à l’homme. Rabaha
-faillit tomber, se rattrapa avec de petits cris où il y avait plus de
-coquetterie que de peur, car c’était une luronne peu timide. Puis elle
-aperçut tout d’un coup la grande vallée de la Moulouya aux larges
-ondulations dénudées. L’enfant eut la sensation qu’elle entrait dans un
-monde inconnu, qu’elle entamait une vie nouvelle. Elle s’assit alors sur
-le côté du bât de façon à regarder derrière elle et, aussi longtemps
-qu’elle put les voir, le cœur serré, elle contempla ses montagnes qui
-s’éloignaient et les hautes cimes des cèdres qui l’une après l’autre
-disparaissaient.
-
- * * * * *
-
-Dans la longue et belle histoire de Moha, fils de Hammou, l’épisode qui
-précède marque la fin de l’influence des sultans sur le pays Zaïane et
-sur tout le Maroc central. Le chef berbère devenu puissant avec l’aide
-du Makhzen va s’affranchir de toute tutelle. Moulay Hassan, souverain
-guerrier et fin politique, mourra au retour de son expédition au Sahara.
-
-Et depuis lors personne à la cour chérifienne n’osera parler de franchir
-à nouveau l’Atlas et de dompter les Berbères.
-
-Ceux-ci, à leur aise, pourront ainsi se livrer à leurs querelles
-intestines.
-
-Moha ou Hammou continuera à combattre en montagne l’influence
-maraboutique d’Ali Amhaouch, mais il demeurera le maître incontesté des
-Zaïane qu’il disciplinera à ses ordres par des procédés d’ailleurs fort
-despotiques.
-
-Il donnera à ce peuple une cohésion et des armes et le mettra sur le
-pied de guerre où nous l’avons trouvé.
-
-Les Français, en effet, apparaîtront à leur tour, et le vieux chef
-soutiendra contre eux une lutte épique vraiment digne d’admiration et
-qui dure encore.
-
-Nous raconterons cela aussi, un de ces jours, si Allah y consent. Qu’il
-soit loué, en tout cas, pour les belles choses qu’il nous a donné de
-voir et d’entendre au pays de Moha, au pays de Rabaha, fille de l’amrar!
-
-
-
-
-TABLE
-
-
- Pages
- LES MENDIANTS 3
- ITTO, MÈRE DE MOHAND 27
- LE THÉ 47
- LES YOUYOUS 89
- L’AUTOMOBILE 121
- LA PRIÈRE DU SOIR 169
- L’AMRAR 201
- RABAHA, FILLE DE L’AMRAR 243
-
-
-IMPRIMERIE BERGER-LEVRAULT, NANCY-PARIS-STRASBOURG
-
-
-*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK RÉCITS MAROCAINS DE LA PLAINE
-ET DES MONTS ***
-
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-electronic works. See paragraph 1.E below.
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-works in the collection are in the public domain in the United
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- The Project Gutenberg eBook of Récits Marocains de la Plaine et des Monts, by Maurice Le Glay.
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-<p style='text-align:center; font-size:1.2em; font-weight:bold'>The Project Gutenberg eBook of <span lang='fr' xml:lang='fr'>Récits marocains de la plaine et des monts</span>, by Maurice Le Glay</p>
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
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-</div>
-</div>
-
-<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Title: <span lang='fr' xml:lang='fr'>Récits marocains de la plaine et des monts</span></p>
-<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: Maurice Le Glay</p>
-<p style='display:block; text-indent:0; margin:1em 0'>Release Date: August 29, 2022 [eBook #68865]</p>
-<p style='display:block; text-indent:0; margin:1em 0'>Language: French</p>
- <p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em; text-align:left'>Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by The Internet Archive/Canadian Libraries)</p>
-<div style='margin-top:2em; margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK <span lang='fr' xml:lang='fr'>RÉCITS MAROCAINS DE LA PLAINE ET DES MONTS</span> ***</div>
-<p class="c large">MAURICE LE GLAY</p>
-
-<h1 class="i"><span class="large">Récits Marocains</span><br />
-de la Plaine<br />
-et des Monts</h1>
-
-
-<p class="c gap">BERGER-LEVRAULT, ÉDITEURS<br />
-<span class="small">NANCY-PARIS-STRASBOURG</span></p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c top6em small">QUATRIÈME ÉDITION</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c top6em large"><span class="sc">A la mémoire<br />
-d’Edouard de BILLY</span></p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak i" id="ch1">Les Mendiants</h2>
-
-
-<p>A Rabat de la Victoire, <i>Rbat el Feth</i>, la mosquée
-Djama el Kebir occupe l’angle de la
-rue Souiqa et de la voie plus large qui mène à
-Bab Chella.</p>
-
-<p>La mosquée est un vaste bâtiment que la présence
-d’un chrétien ou celle d’un juif n’a jamais
-souillé. Elle a une entrée sur chaque rue et les
-portes en sont constamment ouvertes à la dévotion
-des fidèles.</p>
-
-<p>Quand les Français eurent introduit un peu
-d’ordre dans l’administration des habous<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>, la
-remise en état de la mosquée fut une des belles
-dépenses facilitées par ce budget régénéré. Et, à
-la demande des bonnes gens de Rabat, les entrées
-furent garnies de vastes boiseries formant écran
-qui protègent aujourd’hui le sanctuaire contre
-tout regard impur quand les portes s’ouvrent.
-Cette précaution était absolument nécessaire en
-raison du nombre croissant des gens appartenant
-à toutes les races chrétiennes qui passent continuellement
-dans ces rues.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> Habous, fondations pieuses.</p>
-</div>
-<p>Une latrine infecte se trouve dans Souiqa, juste
-en face de l’entrée de Djama Kebir. Comme tous
-les établissements du même genre, cette latrine est
-de fondation pieuse ; les habous régénérés y jettent
-aujourd’hui des produits chimiques opportuns
-et y amènent des eaux qui sont habous
-aussi. Le marché des peaux et le travail du cuir
-achèvent de donner à Souiqa une inexprimable
-odeur qui surprend les profanes, mais à laquelle,
-somme toute, on s’habitue très vite. Près de
-l’autre porte, sur Bab Challa, dans l’épaisseur du
-noble mur de la mosquée, est ménagée une
-niche formant boutique dont le plancher couvert
-d’une natte est à cinquante centimètres au-dessus
-de la rue.</p>
-
-<p>Là gisent sur leurs derrières, à des heures imprécises
-de jours incertains, un, deux ou trois adoul
-qui doucement somnolent, causent des choses de
-l’empire, égrènent des chapelets et parfois aussi
-écrivent sur leurs genoux des actes judiciaires,
-consignent, pour leur donner force en justice, les
-déclarations vraies ou fausses des plaideurs. Tout
-cela, jours et heures de travail, nombre des fonctionnaires
-et leur rôle et leur utilité ne semblent
-avoir pour loi qu’une douce fantaisie. Et si dans
-cette appréciation le conteur sceptique se trompe,
-qu’on lui pardonne, car Dieu seul est le plus
-savant en ces choses et en toutes les autres, qu’Il
-soit béni et exalté, amen !</p>
-
-<p>Les adoul sont des gens graves, de mœurs
-douces, sinon pures. Ils sont bien habillés et
-propres. Ils ne se hissent pas dans leur logette,
-comme les boutiquiers de Souiqa, à l’aide d’une
-corde pendant du plafond. Dès que l’un d’eux
-paraît, le tapis de feutre sous le bras gauche, surgit,
-on ne sait d’où, un homme muni d’un petit
-escabeau qui permet aux pieds prudents de l’adel
-d’amener leur maître dans la boutique. Puis
-l’homme à l’escabeau rentre dans la foule jusqu’à
-ce que vienne un autre adel, ce qui n’est jamais
-certain.</p>
-
-<p>En tout cas, dans leur logette quand ils y sont,
-à leur travail s’il en est, les hommes de loi ont
-une sérénité extrême, malgré le bruit intense de
-la rue, sous les effluves chloridrés de la latrine
-mêlés aux relents de basane et du filali.</p>
-
-<p>Or un jour qu’ils étaient tous trois réunis attendant
-qui ou quoi, peu importe, une femme, une
-pauvresse, vient s’asseoir contre le mur auprès de
-la <i>béniqa</i>. Cet endroit évidemment, en raison des
-gens qui passent, lui avait plu pour exercer
-son métier. Elle était jeune encore ; sa figure
-avait des traits réguliers ; sa personne et ses
-nippes étaient sales. Contre son sein nu, sur son
-giron, un petit enfant montrait aux passants
-deux petites fesses rouges ou un ventre ballonné.
-Et la femme qui avait une voix timbrée entonna
-sa complainte qu’elle répéta sans cesse jusqu’au
-soir et pareillement tous les jours qui suivirent :</p>
-
-<p><i>Man iatini tamen khoubza ala sidi Abdelqader ben
-Djilali !</i> Qui me donnera de quoi acheter un pain
-au nom de Sidi Abdelqader ben Djilali ?</p>
-
-<p>Les adoul ne manifestèrent aucune surprise,
-aucun dépit du surcroît de tapage, de la lancinante
-et triste clameur qui chaque minute retentissait
-si près d’eux.</p>
-
-<p>Sans même chercher à voir l’être humain qui
-poussait cette plainte, l’un d’eux, dès le premier
-cri, répondit machinalement :</p>
-
-<p>— <i>Allah isahel !</i> Que Dieu aide !</p>
-
-<p>— <i>Allah ijib !</i> Que Dieu donne ! — fit le second
-adel.</p>
-
-<p>— <i>Allah inoub !</i> Que Dieu supplée ! — dit le
-troisième.</p>
-
-<p>Les musulmans ont une admirable patience à
-l’égard des pauvres. Jamais il ne leur arrivera de
-se fâcher de leur présence ou de paraître incommodés
-de leur obstination. Comme idée, c’est très
-beau et il faut reconnaître que l’administration
-française, malgré bien des inconvénients, a respecté
-cette touchante coutume. Il est peu de villes
-au Maroc où le paupérisme criard, malsain et
-repoussant soit aussi heureux qu’à Rabat, séjour
-normal du Sultan et siège du Protectorat.</p>
-
-<p>De nombreux jours s’écoulèrent au long desquels
-la mendiante clama sans trêve son appel aux
-passants. Plus exacte que les adoul, elle arrivait
-à son poste le matin et ne le quittait que fort tard
-dans la soirée. Elle variait peu sa complainte,
-se bornant, quand baissait le jour, à solliciter de
-quoi acheter une bougie. Car les pauvres en ce
-pays ont coutume de signaler à la charité ce dont
-ils ont besoin.</p>
-
-<p>Puis la femme disparut. Les adoul dans leur
-for intérieur — car ils ne parlaient jamais de la
-mendiante — s’étonnèrent de ne plus entendre le
-lamento familier. Un autre pauvre étant venu
-s’asseoir auprès de leur logette, un des hommes de
-loi se pencha un peu hors de la béniqa et dit au
-nouveau venu que la place était prise et qu’il lui
-fallait s’en aller. Ce geste de l’adel peut paraître
-singulier ; il est pourtant bien conforme à l’esprit
-mograbin. La femme dont personne n’avait
-contesté l’installation en cet endroit avait par
-sa persistance créé <i>l’aada</i>, l’habitude qui devient
-un droit de jouissance par le fait même de sa
-continuité.</p>
-
-<p>La pauvresse d’ailleurs reparut. Elle n’avait
-plus son petit enfant mais il était évident qu’elle
-en aurait bientôt un autre. Les adoul ne le virent
-point, car ils ne regardaient jamais la femme.
-Mais ils entendirent sa complainte où elle invoquait
-Dieu <i>fekkak el ouhallat</i>, celui qui délivre les
-parturientes et ils lui crièrent du fond de leur
-boutique, et selon leur disposition du moment,
-que Dieu aide ! que Dieu supplée ! ou bien que
-Dieu donne ! formules faciles et économiques qui
-s’adaptent et répondent à tous les vœux.</p>
-
-<p>Je prie les arabisants distingués qui pourraient
-lire ces pages de ne pas me jeter à la légère des
-pierres trop lourdes. L’interprétation que je
-donne aux exclamations de mes miséreux n’a
-rien de classique et vous pourriez, Messieurs,
-m’écraser sous l’amas pesant de vos dictionnaires.
-Mais pour moi les mots ont le sens que leur donne
-le populaire. Je ne fais pas profession de rénover
-les lettres arabes ; encore moins saurais-je me
-joindre aux efforts accomplis pour restaurer l’Islam.
-Laissant à d’autres le soin de ces grandes
-idées, je dis des choses vues de très près, des
-sentiments étudiés longuement dans toutes les
-couches sociales d’un monde où le sort m’a jeté.
-Mes pauvres ne parlent pas comme on le ferait
-dans une chaire d’arabe littéral, et, quand ma
-mendiante invoque celui qui <i>délivre d’un embarras</i>,
-j’affirme qu’elle pense à son ventre et à l’embarras
-qu’il lui cause.</p>
-
-<p>Puis un jour il parut que la mamelle de la mendiante
-était un peu plus gonflée et une chose
-entortillée de chiffons gisait et parfois bougeait
-dans son giron. Et la complainte se modifia.</p>
-
-<p>— <i>Ya el Moumenine</i>, ô croyants ! disait la
-femme ; ô enfants bien nés, vous qui respectez
-vos parents ! qui nous donnera de quoi acheter
-un pain ? Celui-là n’a pas de crainte qui se réclame
-de Sidi Abdelqader Ben Djilali.</p>
-
-<p>Et les adoul comprirent qu’il y avait un musulman
-de plus sur cette terre. <i>Allah ou akbar !</i> proférèrent-ils
-alors du fond de leur boutique pour
-glorifier dans ses œuvres Dieu, maître des mondes,
-qui n’a pas été engendré, qui n’a pas d’associé,
-Allah clément et miséricordieux !</p>
-
-<p>Puis un autre jour un homme vint et s’assit
-auprès de la pauvresse. C’était un grand et beau
-mendiant plein de science mendigote et de
-vigueur.</p>
-
-<p>— Que Dieu te soit en aide, dit-il à la femme
-qui répondit :</p>
-
-<p>— En aide à moi et à toi !</p>
-
-<p>— Nous sommes fatigués, reprit l’homme ; je
-n’ai pas laissé d’invoquer tous les saints de l’Islam.
-Les musulmans ne sont plus des musulmans.
-Il n’y a pour nous faire l’aumône que ces chrétiens
-et les mécréants.</p>
-
-<p>Sa mauvaise humeur ainsi exhalée, il causa
-posément avec la femme. Il l’avait plusieurs fois
-remarquée en passant et quelque méditation du
-génie de son espèce l’incitait à s’approcher d’elle.</p>
-
-<p>— Es-tu donc Qadiriya, lui dit-il, que tu
-invoques tout le temps Si Abdelqader ?</p>
-
-<p>— Non, j’ai appris ce nom, je ne sais pas quel
-est ce saint, répondit la femme.</p>
-
-<p>— C’est un très grand saint, dit l’homme, que
-Dieu soit satisfait de lui ! Mais dès lors qu’il ne
-s’agit pas pour toi d’un vœu spécial, tu ferais
-mieux, dans cette ville où il y a tant d’étrangers,
-d’invoquer les saints qui les intéressent.</p>
-
-<p>— Qui donc me les ferait connaître ? dit la
-femme.</p>
-
-<p>— Moi, si tu veux.</p>
-
-<p>— Que Dieu te récompense !</p>
-
-<p>— Ainsi, vois ce groupe qui stationne là-bas
-devant une boutique de chrétien. Regarde l’air
-gauche de ces grands et forts hommes. Ils ont des
-djellabas blanches de laine tissée sous leurs tentes
-et tous un bout de rezza entortillé autour de la
-tête et dont un pan cache le haut du crâne. Ils se
-tiennent entre eux par un coin de leur vêtement ;
-ils ont peur de se perdre ; ils sont curieux et
-affairés comme des chacals qu’on aurait invités
-dans un douar. Ce sont des Chleuhs du Djebel
-Fazaz dont la tribu n’est sans doute pas soumise
-aux Français. Aussi ne sont-ils pas à leur
-aise. Ils ont de l’argent, ils sont dépaysés. Ne
-leur parle pas de Si Abdelqader ben Djilali…
-essaye plutôt l’Ouazzani… dis comme moi d’ailleurs.</p>
-
-<p>— Au nom de Moulay Abdallah Chérif, au
-nom de la maison qui est notre caution ! glapit le
-mendiant<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> Dar ad domana. — Maison de la garantie, de la caution,
-nom que l’on donne à la famille d’Ouazzan.</p>
-</div>
-<p>Le groupe des Berbères s’avançait, bousculé
-par les passants pressés dont il ne savait pas se
-garer. L’appel au nom de la famille d’Ouazzan ne
-parut pas les intéresser.</p>
-
-<p>— Ils sont de la montagne tout à fait, dit
-l’homme, ils ont peu de religion ; il faut tomber
-juste sur leur marabout à eux.</p>
-
-<p>— Ala Sidi el Ghali ben el Ghazi, cria le
-meskine.</p>
-
-<p>Le petit groupe s’était arrêté net et chacun
-regardait prudemment du côté où était venue
-l’invocation au marabout vivant de leur tribu.</p>
-
-<p>— Je m’en doutais, ce sont des Zaïane, fit le
-mendiant, tu vas voir.</p>
-
-<p>Et tout à l’affilée il dégoisa, avec l’accent
-montagnard, les noms de tous les personnages
-religieux susceptibles d’intéresser ces Berbères.</p>
-
-<p>— Au nom de Sidi Mahdi, et au nom de Sidi
-Khiri en Naciri, et au nom de Sidi Ali Amhaouch.</p>
-
-<p>A telle enseigne que les étrangers en fraude se
-crurent découverts et tout de suite se mirent à
-délibérer. Le plus urgent leur parut de clore en la
-payant cette bouche indiscrète. Ils s’étaient accroupis
-tous en rond autour de l’un d’eux qui devait
-être le trésorier de la bande. Celui-ci fouilla dans
-une djebira et sortit quelques pièces, sous les
-yeux soupçonneux de ses compères. Puis, la décision
-prise et l’aumône faite au giron de la femme,
-ils se perdirent dans la foule.</p>
-
-<p>— Étonnant ! dit la pauvresse, trois roboa ! ils
-sont bien riches, ces hommes !</p>
-
-<p>— Non, dit le mendiant, mais ils ont eu peur.
-N’exagère pas d’ailleurs la fréquence de ces
-aubaines. Dieu a béni notre rencontre, voilà tout ;
-qu’il soit loué !</p>
-
-<p>— Tu es très savant, dit la femme ; que faut-il
-crier pour ces musulmans bien habillés qui
-viennent ?</p>
-
-<p>— Tu peux leur dire ce que tu voudras, ils ne
-te donneront rien. Ce sont des commerçants
-riches d’ici qui vont à la prière. Regarde plutôt
-pour ton instruction ces gens du Sous. Ce sont
-des Chleuhs aussi, mais pas les mêmes que ceux
-de tantôt. Ils sont tous de taille moyenne, leur
-visage est un peu jaune.</p>
-
-<p>— Et ils ne sont pas vêtus comme les autres,
-dit la pauvresse.</p>
-
-<p>— En effet, reprit l’homme, ils ont chacun une
-pièce au moins de leur vêtement empruntée aux
-chrétiens, qui la veste, qui le pantalon, et ils ont
-des souliers munis de clous.</p>
-
-<p>— Ils ne vont donc pas à la mosquée ? demanda
-la mendiante.</p>
-
-<p>— Ils n’y pensent guère. Ils excellent à travailler
-avec les chrétiens. Ce sont les frères de
-race de tous les <i>boqqala</i>, de tous les <i>attar</i>, de tous
-les petits marchands de la ville. Ils donnent d’ailleurs
-très volontiers aux pauvres, ajouta le mendiant
-en ramassant le sou jeté par un des Chleuhs
-sur le mouchoir que l’homme en s’installant avait
-étalé devant lui.</p>
-
-<p>— Tiens, voilà des fellahs Zaers, avec leurs
-ânes ; ils sont dégourdis, ceux-là… ils sont ici
-chez eux… Ala Moulay Bou Azza ! cria-t-il à
-l’adresse de ces paysans.</p>
-
-<p>Ceux-ci tout à leurs affaires disparurent sans
-s’occuper des mendiants. Mais un personnage qui
-avait une prestance imposante et bénisseuse
-passait, suivi de deux domestiques. Il dit à haute
-voix vers l’homme :</p>
-
-<p>— Tais-toi, serviteur d’un mécréant !</p>
-
-<p>— Pourquoi cette injure ? demanda la pauvresse.</p>
-
-<p>— Ce sont des choses qui arrivent, dit le mendiant ;
-celui-ci est un chérif Kittani. Ce sont des
-orgueilleux… Il y a une vieille haine entre eux
-et ceux de Moulay Bou Azza. Il m’a entendu
-prononcer ce nom, ça l’a mis en colère. Mais nous
-invoquons tous les saints sans nous occuper de
-leurs querelles. Dans mon métier il m’en arrive
-bien d’autres !</p>
-
-<p>— Quel est donc ce métier ? dit la femme.</p>
-
-<p>— Je mendie aux portes des maisons… c’est
-beaucoup plus difficile que de parler aux passants
-dans la rue. Il te suffira, en somme, de quelques
-leçons pour tout savoir.</p>
-
-<p>— <i>In cha’llah</i>, si Dieu veut ! fit la mendiante.</p>
-
-<p>— Mais une longue pratique permet seule de
-connaître ce qu’il faut dire au joint d’une porte
-fermée pour attendrir les habitants de la demeure.
-Ce sont les femmes qui nous entendent ; elles sont
-capricieuses et elles ont aussi des attachements
-particuliers, parfois tout à fait déconcertants,
-pour des saints qu’on ne pourrait jamais imaginer.
-Rien qu’à Rabat et Salé il y a plus de cent <i>seyid</i>.
-Comment s’y reconnaître ? Aussi, à la longue, j’en
-viens à ne plus invoquer qu’Allah !</p>
-
-<p>— Ala Karim el Kourama ! au nom du plus
-généreux des généreux ! cria le mendiant interrompant
-un moment sa leçon pour penser aux
-affaires.</p>
-
-<p>La femme clamait après lui et, pendant quelques
-instants, leurs deux voix alternées résonnèrent
-en cadence rapide dans le brouhaha de
-Souiqa.</p>
-
-<p>— Au plus généreux des généreux ! Dieu !</p>
-
-<p>Ce que vous faites est pour Dieu ! Dieu !</p>
-
-<p>Qu’Allah fasse miséricorde à vos géniteurs !
-Dieu !</p>
-
-<p>Une aumône au nom de Dieu ! Dieu !</p>
-
-<p>Au nom de celui qui secourt les créatures !
-Dieu !</p>
-
-<p>Au nom de celui qui nous est cher ! Dieu !</p>
-
-<p>Au nom de l’envoyé de Dieu ! Le Prophète !</p>
-
-<p>Comme passait un groupe de femmes voilées
-conduites par des esclaves, le mendiant à la coule
-entama :</p>
-
-<p>— Au nom de ce qu’elles ont dorloté, de ce
-qu’elles ont allaité, de ce qu’elles ont chéri, de
-ce qu’elles ont gâté !</p>
-
-<p>Et, sur le geste discret d’une opulente matrone,
-l’aumône tomba des mains d’un esclave.</p>
-
-<p>— Imagine-toi, reprit l’homme, lorsque tous
-deux furent fatigués d’un quart d’heure de
-supplication épileptique, imagine-toi qu’un jour,
-épuisé d’avoir crié devant des portes closes,
-énervé, fourbu, ne sachant plus que dire, je gémissais
-des phrases incohérentes. Il m’arriva à
-une dernière station d’en appeler au sultan des
-saints, Sidi Ahmed Tijani. Entendant venir, je
-répétais l’invocation, lorsque tout à coup la porte
-s’ouvrit et une vieille m’asséna un grand coup
-de bâton en me criant : « Le Sultan des saints,
-c’est Allah ! ce n’est pas Sidi Ahmed Tijani ! »
-Je te demande un peu de quoi les femmes vont
-se mêler ! Elles n’ont pas assez de tous leurs
-saints de la ville et du dehors et les voilà qui
-s’occupent de Dieu ! Celle-là avait raison, d’ailleurs,
-j’en conviens.</p>
-
-<p>Puis il reprit sa furieuse kyrielle d’invocations.
-La femme se joignait à lui en écho de plus en
-plus stylé.</p>
-
-<p>— Sais-tu, dit l’homme quand ils durent s’arrêter
-faute de souffle, sais-tu qu’ensemble nous
-pourrions faire de bonnes recettes ? Toi tu garderais
-ta place bien choisie ; j’irais moi mendier aux
-portes ; je t’enseignerai tout ce qui t’est nécessaire ;
-sais-tu cela ?</p>
-
-<p>— Dieu le sait mieux que moi, répondit la
-pauvresse.</p>
-
-<p>— Cet enfant gras que tu avais naguère, tu ne
-l’as plus ?</p>
-
-<p>— On me le prêtait, je l’ai rendu, dit la femme.</p>
-
-<p>— Et ce petit que tu as maintenant ?</p>
-
-<p>— Ce fut écrit et je l’ai enfanté.</p>
-
-<p>— Il n’y a de force et de puissance qu’en Dieu
-très haut et sublime ! dit l’homme sentencieux et
-discret. Quelle est ta tribu, femme ?</p>
-
-<p>— Je ne sais, dit-elle ; j’ai grandi dans la maison
-de Sidi Kebir, l’alem de Fez. C’est une maison
-pleine de monde. Le maître avait plusieurs
-femmes et, parce qu’il m’embellit, il y eut de
-grandes querelles. Pour avoir la paix, il me
-maria à un de ses esclaves. Celui-ci fut tué par
-des Beni M’tir un jour qu’il revenait de la forêt
-d’Azrou avec des mules chargées de bois. Abandonnée
-aux méchancetés des femmes, je me suis
-sauvée et suis allée me réfugier chez un chrétien.
-Le maître m’a réclamée ; il y a eu des discussions
-au cours desquelles il fut obligé d’avouer au
-qadi que j’étais <i>horra</i>, qu’il n’avait aucun papier
-prouvant que j’étais son esclave. Alors le chrétien
-m’a gardée et fait travailler chez lui. Il voulait
-m’avoir, mais j’ai été à son domestique, musulman
-comme moi. Puis il y a eu des choses terribles
-auxquelles je n’ai rien compris ; on a fait une
-sorte de Djihad. Mon compagnon a tué son
-maître le chrétien, puis il est parti au pillage
-et je ne l’ai plus revu. Je m’étais jointe en attendant
-aux femmes qui poussaient des youyous sur
-les terrasses. Tout le monde était content, on
-excitait les moujahidine. Puis les chrétiens sont
-venus plus nombreux, le canon passait sur les maisons
-de Fez. Tout le monde s’est caché ; les voisins
-m’ont chassée, parce qu’ils savaient que j’avais vu
-tuer le chrétien et ils craignaient que les soldats ne
-me trouvent chez eux. J’ai erré pendant trois jours,
-affolée par tout ce que je voyais et tourmentée de
-faim. Un autre chrétien m’a trouvée évanouie,
-m’a soignée et m’a fait travailler chez lui. Il
-aimait la <i>harira</i><a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a> ; je lui en faisais, mais il la mangeait
-le soir et non le matin. Comprends-tu cela,
-toi ? Presque tout de suite d’ailleurs il est parti
-pour Rabat avec un convoi. Il m’a mise sur une
-des voitures avec des <i>Madame Sénégal</i> qui tout
-le temps m’effrayaient en indiquant par signes
-qu’on allait me couper la tête. Mais le conducteur
-était musulman algérien. En arrivant ici,
-près de l’oued, il a abandonné la voiture et nous
-nous sommes sauvés tous les deux la nuit. Nous
-avons vécu ensemble ; c’était un souteneur et un
-ivrogne ; il a disparu et je suis restée seule avec
-Dieu.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> Soupe marocaine qui se prend comme petit déjeuner.</p>
-</div>
-<p>— Sa gloire seule est durable, dit le mendiant.
-Si tu voulais, je t’épouserais et nous ferions à
-deux le métier, s’il plaît à Dieu.</p>
-
-<p>— S’il plaît à Dieu, dit la femme parce qu’il
-fallait ainsi répondre, cette forme rituelle de politesse
-lui donnant d’ailleurs le temps de la
-réflexion.</p>
-
-<p>— Mon désir est un vrai mariage, dit-elle.</p>
-
-<p>— Un vrai mariage, oui, c’est entendu.</p>
-
-<p>— Alors je suis consentante, dit la femme. Tu
-connais un qadi ?</p>
-
-<p>— Il est là à côté, dit l’homme, en montrant la
-béniqa des hommes de loi ; ce ne sont encore que
-des adoul, mais c’est assez pour nous, malheureux.</p>
-
-<p>— Et s’il faut payer quelque chose ? dit la pauvresse.</p>
-
-<p>— Viens, et laisse-moi faire ; qui flatte paie,
-tu vas voir.</p>
-
-<p>Et, se levant, le mendiant vint se planter
-devant la boutique. La femme se mit debout elle
-aussi et, tenant son petit d’une main, elle se couvrit
-de l’autre le visage avec son haik.</p>
-
-<p>— Il n’y a de Dieu que Dieu, dit le mendiant
-au seuil de la béniqa.</p>
-
-<p>— Et notre Seigneur Mohammed est l’envoyé
-de Dieu, répondirent en chœur les adoul désœuvrés
-et somnolents.</p>
-
-<p>— Certes, Monsieur le Qadi, — proféra
-l’homme en s’adressant au personnage qui siégeait
-dans le fond de la boutique et qui devait être le
-plus important des trois, — certes, j’ai résolu
-d’épouser cette femme. Illustres jurisconsultes,
-lumières éclatantes de la Justice respectée, nous
-sommes des gens craignant Dieu et pauvres. Je
-l’épouserai avec une dot en bon musulman. Que
-Dieu fasse miséricorde à vos parents ! Je lui reconnais
-trois douros un quart, que Dieu vous impartisse
-sa bénédiction ! et aussi ses vêtements et
-aussi son petit enfant, que Dieu prolonge votre
-vie pour le soulagement des affligés, savants
-insignes !</p>
-
-<p>Les adoul impassibles échangèrent des regards
-lassés et leurs trois têtes se rapprochèrent comme
-pour une consultation ; mais déjà ils s’étaient
-compris sans rien dire. Pourquoi pas, après tout ?
-fut la conclusion de leur pensée commune, confirmée
-par une satisfaction qui leur vint d’avoir
-œuvre à faire.</p>
-
-<p>— Certes, ô Messieurs, continuait le mendiant,
-un petit papier, un tout petit bout d’acte suffira
-pour des gens pauvres comme nous sommes.
-Nous le prendrons en passant ; à votre aise, Messieurs
-les jurisconsultes, vous êtes la lumière de
-l’Islam, vos enfants…</p>
-
-<p>Mais les trois personnages, les mains ouvertes
-devant eux comme s’ils lisaient dans un livre, récitaient
-déjà la <i>fatiha</i> qui consacre les accords importants.
-Le mendiant empoigna la femme d’une main
-vigoureuse et la fit poster à côté de lui pour que
-les saints effluves de la parole sacrée lui parviennent
-à elle aussi… Puis ayant congrûment
-remercié les notaires, le mendiant s’éloigna et la
-pauvresse le suivit modestement. Et tandis que
-les adoul retombaient dans la quiétude, l’homme
-et la femme portant son petit gagnèrent le grand
-enclos où l’herbe monte sur des tombes et qui
-s’étend, pour longtemps protégé contre la rage des
-bâtisseurs, entre la mosquée blanche et le rempart
-terreux. Le mendiant y avait creusé sa niche,
-dans l’angle d’un bastion, à même le mur épais.</p>
-
-<p>Le malin compère vivait là tranquille, à l’abri
-des chrétiens importuns, sous la double protection
-des Monuments historiques, qui ont <i>classé</i> la
-vieille enceinte, et de l’administration des habous,
-gardienne jalouse du terrain. L’homme et la
-femme entrèrent dans le réduit et derrière eux
-tomba le rideau en toile de sac qui le fermait.</p>
-
-<p>— Bénédiction et bonheur ! dit alors le mendiant.</p>
-
-<p>— Amen ! dit la mendiante.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak i" id="ch2">Itto, mère de Mohand</h2>
-
-<p class="c">NOUVELLE</p>
-
-
-<p>Depuis une semaine la colonne opérant au
-sud du Dir n’avait pas vu un ennemi.
-Deux forts coups de boutoir, l’un vers le sillon
-du Tigrigra, l’autre vers l’Adrar pierreux des Aït
-Ourtindi, avaient frappé dans le vide. Et l’on
-vint réoccuper le camp des Aouinettes où la
-troupe se reposait et d’où l’on pouvait effectuer
-très vite le ravitaillement sur El Hajeb sans être
-obligé de quitter le plateau et de marquer un
-recul même momentané.</p>
-
-<p>Une pluie glaciale mêlée de neige avait commencé
-la veille et accompagna la colonne jusqu’à
-son campement où chacun s’installa, sous une
-averse brutale, à sa place accoutumée.</p>
-
-<p>L’endroit convenait parfaitement à sa destination.
-Un mouvement de terrain en forme de fer à
-cheval dominait suffisamment le pays et entourait
-une petite vallée où coulait une source abondante.
-Tout le convoi et la cavalerie trouvaient
-place dans ce sillon et s’abreuvaient au ruisseau.
-La troupe garnissait la crête enveloppante derrière
-des épaulements de terre et de rocaille. Un
-mur plus important fermait la vallée entre les
-deux extrémités du fer à cheval. Sur une de ses
-branches se dressaient la tente du chef de la
-colonne, puis celles des officiers de l’état-major.
-Ceux-ci logeaient deux par deux pour diminuer
-les <span lang="la" xml:lang="la">impedimenta</span> d’une troupe qui devait passer
-vite et partout.</p>
-
-<p>L’une de ces tentes, proche de celle du chef,
-abritait les officiers dits « des renseignements »,
-et guides politiques de la colonne en opérations.</p>
-
-<p>On en avait pris deux parce que l’affaire était
-importante et que les connaissances de ces hommes
-sur le pays et ses habitants se complétaient efficacement.</p>
-
-<p>L’averse avait cessé ; le nuage était descendu
-au ras du sol, plongeant le camp et le plateau
-dans un brouillard intense et glacé.</p>
-
-<p>— La pluie, dit Dubois, est peut-être, d’après
-le dicton, le repos des militaires en garnison,
-mais elle est bien pénible pour le troupier qui
-jambonne à ces altitudes. On a, pour se consoler
-de tant d’effort, l’espoir qu’une partie au moins
-du problème est résolue. L’ennemi a reculé et la
-ligne d’étapes de Rabat à Fez est dégagée. Il nous
-faudra maintenant aller plus loin pour casser les
-groupes de dissidents.</p>
-
-<p>— Ce n’est pas démontré, dit Martin ; le vide
-même où gravite depuis huit jours cette colonne
-m’intrigue. Nous ne sommes pas ici chez des
-gens qui, comme ceux de la plaine, font un petit
-baroud d’honneur et se soumettent. Nous opérons
-dans une contrée où tout est rude, depuis le
-climat jusqu’au cœur des hommes, et où le guerrier
-possède une capacité d’offensive exceptionnelle.
-N’avez-vous pas remarqué qu’aucun de nos émissaires
-n’est revenu ?</p>
-
-<p>— Si nous étions dans le bas pays, fit Dubois,
-je penserais volontiers qu’ils prennent le thé bien
-à l’abri chez l’adversaire, mais ici nous devons
-plutôt craindre qu’ils ne soient bloqués quelque
-part ou égorgés froidement.</p>
-
-<p>— Froidement est le mot, dit Martin en revêtant
-son manteau. Moi, mon cher, je vais jusqu’au
-douar du caïd Driss, notre ancien et je
-crois toujours fidèle jalon politique. Je vais aux
-nouvelles dont l’absence nous intrigue et nous
-gêne… pour cette raison même que notre rôle est
-d’en recevoir, sinon d’en donner. Vous m’obligerez
-en veillant à ce que nos émissaires, s’ils
-reviennent, ne soient pas canardés par les avant-postes.</p>
-
-<p>Martin fit détacher son cheval et partit suivi
-d’un mokhazni. Il avait une lieue à parcourir
-vers le nord pour gagner le douar, l’unique douar
-resté soumis. Il perdit un quart d’heure à retrouver
-dans le brouillard un petit ruisseau qu’il
-savait devoir le guider jusqu’aux labours du
-clan. Puis il entendit du bruit dans un fond.
-C’était un convoi venant d’El Hajeb qui avait
-quitté la piste et restait en panne dans le nuage.</p>
-
-<p>Martin aida l’officier à retrouver son chemin,
-puis il reprit son ruisseau et tout à coup tomba
-sur le douar. Il se fit reconnaître de la voix, et
-entra dans l’enceinte par une baie dont des femmes
-écartèrent la herse d’épines.</p>
-
-<p>Le douar était en état de défense, la zeriba
-doublée d’un mur en pierres plus haut qu’un
-homme, le troupeau ramassé dans le <i>tit</i>, le personnel
-alerté. Mais il n’y avait là que des vieillards
-et des femmes. On ne se voyait pas d’une
-tente à l’autre : alors les habitants s’appelaient
-constamment ; des chiens, au dehors, hurlaient
-sans relâche. Les <i>iarrimen</i>, les hommes étaient
-sortis avec le caïd, laissant les vieux qui, farouches,
-tournaient le long du mur, le fusil
-ou le couteau à la main, gardant les femmes, les
-petits.</p>
-
-<p>« Voilà, se dit Martin, des gens qui attendent
-une attaque. »</p>
-
-<p>On finit par trouver un notable qui parlait
-arabe : le caïd battait l’estrade, expliqua-t-il,
-avec les hommes et l’avait laissé, lui, pour commander
-le douar.</p>
-
-<p>— Donne-moi un guide pour retrouver le chef,
-dit Martin.</p>
-
-<p>L’homme appela un jeune garçon qui s’accrocha
-au poitrail du cheval, et le petit groupe
-dirigé par l’enfant rentra dans le brouillard. Il
-n’était que trois heures après-midi et il faisait
-déjà presque sombre.</p>
-
-<p>Le caïd Driss apparut tout d’un coup ; l’enfant
-lâcha le poitrail du cheval de l’officier et courut
-s’accrocher à celui du maître. C’était un homme
-de belle stature, dans la force de l’âge mais un
-peu empâté d’obésité. Il disparaissait dans un
-<i>selham</i> bleu foncé ruisselant de pluie ; deux fantassins
-en guenilles couleur de terre tenaient la
-queue de son cheval. Ils portaient les fusils et les
-cartouches.</p>
-
-<p>En voyant l’officier, le chef rabattit en arrière
-son capuchon, montra son visage très plein et
-rose qu’encadrait un mince collier de barbe clairsemée
-et salua militairement.</p>
-
-<p>— Salut ! que Dieu te bénisse ! dit l’officier,
-que fais-tu là, caïd ?</p>
-
-<p>— Ce que tu fais toi-même, mon cobtan.</p>
-
-<p>— Ton pays est bien froid et sombre, on ne
-voit rien.</p>
-
-<p>— Ce qu’on ne voit pas, on l’entend, fit le
-caïd.</p>
-
-<p>— Bien ; de quel côté ?</p>
-
-<p>— Ça monte de Goulib et de Tirza par Tizi
-Oudad, d’autres par Imzizou ; on me dit aussi par
-l’arbre de Mimigam.</p>
-
-<p>— Bien ; que veulent-ils faire ?</p>
-
-<p>— Je ne sais pas encore, dit le chef, le camp
-cette nuit ou mon douar.</p>
-
-<p>— Tu n’as pas vu mes émissaires ? demanda
-Martin.</p>
-
-<p>— Ne les attends pas ; nous en avons trouvé un.</p>
-
-<p>— Montre voir, dit Martin.</p>
-
-<p>Un des fantassins se baissa, ramassa quelque
-chose dans les pierres et tendit une tête à l’officier.</p>
-
-<p>— C’est Hassou, dit Martin ; je donnerai deux
-cents douros pour sa tente. Et vos « yeux » à
-vous ? ajouta-t-il.</p>
-
-<p>— Je n’ai dehors que mon neveu et sa mère ;
-où les hommes ne passeraient plus, le garçon passera ;
-là où il échouerait, la femme réussira.</p>
-
-<p>— Est-ce déjà si serré que cela ? demanda
-Martin.</p>
-
-<p>— C’est serré, répondit le caïd, nous cherchons
-le petit. Toi, va-t’en et retourne au camp. Dès
-que je saurai quelque chose je te préviendrai.
-Moi je reste ici : j’ai vingt selles, trente piétons
-et j’attends que le convoi soit passé, là en bas. Si
-tu le peux, active sa marche, j’ai hâte de rentrer
-à mon douar.</p>
-
-<p>— Rentre alors, le dernier convoi est passé, dit
-Martin, et merci, caïd !</p>
-
-<p>Le groupe se dissocia et chacun disparut de
-son côté dans le brouillard.</p>
-
-<p>— J’ai pataugé étrangement pour revenir,
-disait une heure après Martin à son camarade ; la
-brume diffuse les bruits du camp qui auraient pu
-me guider. C’est mon cheval qui m’a ramené.</p>
-
-<p>Puis il lui exposa l’effet de sa démarche.</p>
-
-<p>Il était évident que les dissidents préparaient
-quelque effort, mais, comme il était inutile de
-faire alerter sans raison la troupe qui avait besoin
-de repos, les deux officiers décidèrent d’attendre
-encore un peu la confirmation promise par le
-caïd avant d’informer le chef de colonne de ce
-qu’ils savaient. La nuit était venue tout à fait.</p>
-
-<p>Après le dîner, chacun s’enferma dans sa tente.
-Le camp fatigué s’endormit. Le nuage avait
-quitté le sol et la pluie recommença.</p>
-
-<p>Assis sur leurs lits de camp, vaguement éclairés
-par une lanterne, les deux officiers des renseignements
-faisaient sur leurs genoux des papiers
-administratifs. Ils entendaient la pluie qui cinglait
-la toile tendue et, tout près, le bruit de mâchoire
-des chevaux broyant placidement leur orge. De
-temps à autre, Dubois allumait à la chandelle un
-fragment du <i>Temps</i> et le laissait brûler, entre les
-deux lits, sur le sol où les cendres s’imprégnant
-d’humidité formaient peu à peu une flaque de
-boue noire. Il entretenait ainsi sous leur cloche,
-par un procédé bien connu des blédards, une
-température tout à fait « vers à soie ».</p>
-
-<p>— Des nombreux services que peut rendre un
-journal, dit Dubois, celui-ci est le plus appréciable…</p>
-
-<p>— J’ai classé, dit Martin, tous nos journaux de
-France suivant le nombre de calories qu’ils dégagent.
-En tête vient…</p>
-
-<p>Une main frappa à petits coups contre la toile
-qui résonna comme un tambour et une voix dit :
-« Mon cobtan, c’est une femme. »</p>
-
-<p>Dubois, de sa place, délaça le côté porte et soulevant
-la toile par un angle démasqua une ouverture
-triangulaire. La femme annoncée s’y glissa
-accroupie et considéra les deux officiers.</p>
-
-<p>Elle portait cet âge indéterminable que prend
-la femme berbère après trente ans. Elle avait dû
-être belle et sa figure amaigrie exprimait une
-grande énergie. Une petite croix bleue tatouée
-au bout du nez indiquait qu’elle appartenait aux
-Aït Idrassen. Elle était vêtue d’une toile drapée,
-serrée par une corde à la taille. Une énorme
-épingle au triangle d’argent fixait à l’épaule
-droite le pan supérieur de cette étoffe qui plaquait
-à sa poitrine. Ses jambes étaient, au-dessous
-du genou, armées de guêtres en tissu de laine
-très serré et bariolé géométriquement de bleu et
-de rouge. Des lambeaux de peau de chèvre la
-chaussaient. Elle était ruisselante, mais n’en paraissait
-pas incommodée.</p>
-
-<p>— Éloigne l’homme, dit-elle en indiquant de
-la tête le mokhazni qui attendait dehors.</p>
-
-<p>— Elle parle arabe ; c’est une femme de qualité,
-dit Martin, après avoir renvoyé le chaouch.</p>
-
-<p>— Elle sent diablement le mouton mouillé, fit
-Dubois ; qui es-tu, femme ?</p>
-
-<p>— Je suis Itto, mère de Mohand.</p>
-
-<p>— C’est la belle-sœur du caïd, dit Martin, elle
-est veuve et mère du jeune homme qu’on attendait.</p>
-
-<p>— Pourquoi es-tu venue, femme ?</p>
-
-<p>La Berbère avait sorti de dessous son vêtement
-trempé une lettre qu’elle tendit.</p>
-
-<p>Le papier était très mouillé mais lisible et tout
-moite du contact de la chair contre laquelle on
-l’avait caché. Le caïd annonçait la rentrée de son
-neveu venu par l’Oued Defali, en plaine. Toute
-autre voie était coupée et depuis midi les <i>Ghouara</i>,
-les dissidents, glissaient éparpillés, en grand
-nombre, de toutes les parties du plateau vers le
-camp. L’ordre était chez eux d’un violent effort
-qui obligerait la colonne à rentrer à El Hajeb. Ce
-recul devait encourager à prendre les armes certaines
-tribus hésitantes de l’arrière-pays. Le caïd
-terminait en exprimant l’espoir que la femme
-parviendrait à franchir le cercle qui peu à peu se
-refermait sur le camp. Sa traduction achevée,
-Martin considéra la femme dont tout l’être, par
-l’effet de la chaleur qui régnait dans la tente,
-s’entourait d’une buée de vapeur.</p>
-
-<p>— Comment es-tu passée ? lui demanda-t-il.</p>
-
-<p>— Je me suis jointe aux femmes des Aït
-Mguild qui suivent les guerriers et portent des
-cartouches ; j’ai dit que je venais voir…, c’est
-notre coutume en somme ; les hommes avancent
-très lentement et, à une demi-heure d’ici, nous
-nous sommes mises à nous laver et à jouer dans le
-ruisseau.</p>
-
-<p>— Brrr ! quelle santé ! fit Dubois.</p>
-
-<p>— Comme nous parlions trop haut, un homme
-nous a jeté des pierres pour nous faire taire et
-nous nous sommes dispersées par peur des
-hommes. Moi, je me suis dispersée de ce côté-ci.</p>
-
-<p>— A quand l’attaque ? demanda Martin.</p>
-
-<p>— Lorsque l’orage éclatera ; ce sont les femmes
-qui le disaient.</p>
-
-<p>— Il va donc y avoir un orage ?</p>
-
-<p>— Oui, vers le milieu de la nuit.</p>
-
-<p>— Qui commande les Ghouara ?</p>
-
-<p>— Sidi Raho, répondit la femme. Et se courbant
-en deux d’un mouvement qui, dans sa position
-assise, dénotait une souplesse singulière, elle
-baisa la terre devant ses genoux. Puis, jugeant
-sa mission terminée, elle fit mine de partir.</p>
-
-<p>— On va te donner un abri, dit Martin, tu ne
-peux courir deux fois ce risque…</p>
-
-<p>— Fais-moi conduire hors de vos lignes et ne
-t’occupe de rien, dit la femme. Le caïd m’a dit
-de revenir et le petit m’attend.</p>
-
-<p>— Elle n’a peut-être pas confiance dans notre
-succès, fit Dubois en riant quand la femme fut
-partie, ou bien elle veut voir le combat à son
-aise, en sauvage qu’elle est, du côté qui lui est le
-plus familier.</p>
-
-<p>Un instant après, le chef de colonne était prévenu
-de la menace. Des ordres rapides furent
-donnés à l’utilité desquels personne ne crut. Mais
-on obéit, toutes les dispositions furent prises et la
-veille silencieuse commença.</p>
-
-<p>La pluie maintenant se mêlait de neige et par
-moment de grêle.</p>
-
-<p>Les deux amis rentrés dans leur tente s’allongèrent
-tout habillés sur leurs lits.</p>
-
-<p>— Je ne pense pas, dit Martin, qu’il soit opportun
-de nous coucher.</p>
-
-<p>— Moi, je pense, fit Dubois, qu’il faut à ces
-gens vraiment le diable au corps pour sortir de
-chez eux par un temps pareil. Avez-vous remarqué,
-ajouta-t-il, comme cette Berbère s’inclina
-pieusement en prononçant le nom de Sidi
-Raho, notre ennemi ? Que se passe-t-il dans l’âme
-de ces êtres sauvages ? Comment expliquer à la
-fois cette vénération pour le marabout et la
-démarche de cette femme venant ici nous prévenir,
-faisant pour cela plus d’une lieue sous la
-tempête et à grands risques ?</p>
-
-<p>— La messagère du chef, dit Martin, exécute
-les ordres de son maître. Celui-ci lutte avec nous
-contre Sidi Raho tout en l’aimant lui-même beaucoup ;
-il l’avoue mais ne le manifeste pas. Cette
-femme, sachant moins discuter ses sentiments,
-vous les a laissé voir en un geste qui ne manquait
-pas de grandeur. Des deux côtés de la barricade
-ces gens sont sincères. Ils cherchent instinctivement,
-comme tous les humains, une voie
-vers un sort meilleur et suivent courageusement
-celle qu’ils croient bonne. Et, dans ces moments
-de trouble, sans doute souffrent-ils beaucoup ceux
-qui, pour nous suivre, se détournent du vieux
-chemin, des vieilles croyances et des longues
-affections.</p>
-
-<p>Mais il fait trop froid pour philosopher.</p>
-
-<p>— Voici d’ailleurs la tempête qui monte, dit
-Dubois, c’est l’orage annoncé. Évidemment les
-Berbères vont attaquer notre front ouest qui
-reçoit de face la grêle qu’ils auront, eux, dans le
-dos.</p>
-
-<p>— C’est couru, dit Martin, et vivement il
-éteignit la lumière, car le premier coup de feu
-venait de retentir.</p>
-
-<p>Il y eut un silence de quelques secondes, puis
-une autre détonation, puis trois ou quatre, et
-très rapidement la fusillade de l’assaillant crépita
-de tous côtés.</p>
-
-<p>Dubois ouvrit la porte de la tente sur laquelle
-la grêle fouettée par un vent de bourrasque battait
-un rappel effréné. Le camp semblait mort,
-insensible à la double tempête que le ciel et les
-hommes déchaînaient sur lui.</p>
-
-<p>Et soudain la face ouest, puis très rapidement
-les autres s’illuminèrent. Dans un fracas épouvantable,
-où fusils, mitrailleuses et canons, tout
-donnait à la fois, le camp ripostait.</p>
-
-<p>— Sortons-nous ? demanda Dubois.</p>
-
-<p>— Je n’en vois pas l’utilité, répondit Martin,
-et ce serait contraire aux ordres reçus : tous ceux
-qui n’ont pas un rôle dans la défense de nuit
-sont invités à se tenir tranquilles et à ne pas
-causer de « poutrouille ». Vous ne courez pas
-moins de danger dehors que dans votre tente où
-il ne pleut pas, ce qui est appréciable, et, si vous
-tenez à regarder la mort en face, il fait trop
-sombre, vous ne verrez rien.</p>
-
-<p>— Notre rôle est en effet terminé, dit Dubois,
-nous l’avons rempli en avertissant notre chef. Et
-ne trouvez-vous pas que c’est un remarquable
-assouplissement du système nerveux de rester
-ainsi inactifs, assis, dans cette pétarade ?</p>
-
-<p>— Nous recevons en effet ici, dit Martin, par
-ces tirs de nuit mal dirigés, plus de balles que les
-faces mêmes, et voici déjà de fâcheuses gouttières
-dans notre toile de tente.</p>
-
-<p>Un ralentissement se produisit à ce moment
-dans la fusillade ; des cris aigus, ces cris berbères
-bien connus qu’on dirait poussés par des enfants,
-retentissaient, auxquels d’autres plus graves
-répondirent.</p>
-
-<p>— Les voilà qui attaquent la face ouest, dit
-Martin ; ils viennent au contact et les nôtres
-chargent.</p>
-
-<p>Et, malgré tout leur calme, les deux officiers
-sortirent de la tente pour tâcher de distinguer
-quelque chose de la tragédie qui s’accomplissait
-là-bas, dans l’ombre. Près d’eux passa une troupe
-d’hommes qui couraient ployés en deux. C’était
-une compagnie tenue en réserve qu’un ordre
-lançait en soutien du front accroché. Puis ce fut
-une autre face dont le feu s’éteignit à son tour ;
-le corps à corps s’y engageait et pendant quelques
-instants on n’entendit plus qu’un sourd
-brouhaha d’où s’élevaient parfois des accents,
-des cris plus nets et que couvrait de temps à
-autre le claquement d’une mitrailleuse tirant par
-saccades.</p>
-
-<p>Enfin la fusillade reprit partout, marquant et
-précipitant la retraite des assaillants ; puis le feu
-s’éteignit peu à peu et bientôt le camp tout entier
-retomba dans le silence.</p>
-
-<p>Des plantons passèrent, apportant au chef les
-premiers comptes rendus ; et l’on vit assez longtemps
-encore quelques lanternes qui, dans la nuit
-opaque et froide, guidaient des groupes imprécis
-vers l’ambulance du ravin.</p>
-
-<p>— Les Berbères sont tombés sur un solide bec
-de gaz, diront nos troupiers, fit Dubois en réintégrant
-sa tente.</p>
-
-<p>— Grâce à Itto, mère de Mohand, dit Martin
-qui allumait une page entière d’un journal du
-soir. Je serais curieux de savoir si elle a pu rejoindre
-son douar.</p>
-
-<p>La Berbère fut retrouvée le lendemain dans le
-ruisseau où elle avait joué la veille. Une balle lui
-avait traversé la tête, balle égarée ou balle de
-vengeance, on ne le saura pas.</p>
-
-<p>En tout cas, ce récit écrit peu après l’incident
-prolongera peut-être le souvenir d’Itto, mère de
-Mohand, qui, probablement sans grande conviction
-d’ailleurs, mourut pour la cause française et
-ne revit pas son petit.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak i" id="ch3">Le Thé</h2>
-
-
-<p>« Je crois enfin, Messieurs, répondre au vœu
-de toute la Chambre en adressant son
-salut à nos braves soldats qui combattent pour
-la France et pour la civilisation, là-bas dans
-les sables brûlants du Maroc. »</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>(Applaudissements prolongés. L’orateur en regagnant
-sa place reçoit les félicitations, etc…)</p>
-
-<p>Durant replia le <i>Journal officiel</i> et le posa dans
-le casier où il l’avait trouvé et pris par désœuvrement.
-C’était un numéro datant de trois ans environ
-et laissé là par quelque prédécesseur. Puis,
-s’approchant du poêle, il le bourra, tisonna un
-peu et revint s’asseoir devant son bureau où l’attendaient
-des paperasses. Au dehors, la neige
-tombait doucement en grosses floches achevant
-d’éteindre l’ardeur des sables brûlants dont parlait
-le <i>Journal officiel</i>.</p>
-
-<p>Le commandant Durant était depuis longtemps
-au Maroc où la mobilisation l’avait trouvé et
-retenu dans ce poste du « front berbère ». Il
-avait, pour l’aider dans son commandement, le
-jeune Dubois, officier des « renseignements », plein
-de bonne volonté et de jeunesse et, pour cette
-double raison, objet de l’affection et de l’attention
-continue de son chef heureux de guider son
-ardeur dans ce pays à peine soumis, peuplé de
-montagnards retors et guerriers.</p>
-
-<p>Depuis la guerre, le lieutenant de l’armée active
-Dubois se doublait de l’officier de réserve
-Dupont de La Deule, jeune diplomate. Brave
-jusqu’à la folie, ignorant tout du pays, le sachant,
-mais désireux de s’instruire, Dupont avait été
-pris comme officier adjoint par le chef de poste.
-Celui-ci voulait ainsi tenir en laisse sa fougueuse
-jeunesse et profiter de ce que ce jeune homme
-s’intéressait au Maroc pour lui donner des idées
-utiles.</p>
-
-<p>Depuis que la neige couvrant le plateau réduisait
-l’activité extérieure aux seules randonnées
-indispensables, le commandant passait la majeure
-partie de ses journées dans ce bureau contigu à
-une autre pièce qui lui servait de chambre à
-coucher.</p>
-
-<p>Le bureau était vaste ; une sorte d’ameublement
-indigène assez cossu en garnissait un des
-bouts. A l’autre extrémité, une installation de
-tables, de casiers et de chaises rappelait que le
-maître de ces lieux était un chef chrétien habitué,
-pour travailler et penser, à s’asseoir sur des sièges
-élevés et non, comme les Marocains, à s’accroupir
-sur des coussins et des tapis, ce qui est une des
-distinctions essentielles qui se peuvent noter entre
-les deux races.</p>
-
-<p>Ces ameublements voisinaient sans trop de
-gêne. Les matelas de laine, les tapis du coin musulman
-s’étalaient à l’aise, comme chez eux. La
-rondeur engageante des « fertalat » habitués aux
-contacts épais de postères que n’agite pas la fuite
-des heures, contrastait avec la maigre et geignante
-structure des sièges de fortune que la trépidante
-humeur des chrétiens, toujours pressés, toujours
-inquiets, forçait vingt fois dans une heure à changer
-de place.</p>
-
-<p>Un fort poêle, dû à l’ingéniosité de quelque
-légionnaire, chauffait indistinctement les deux
-parties de la pièce, tant la française que la marocaine.
-Et tout cet ensemble de choses disparates,
-réunies mais non mélangées dans une chambre
-de commandement, symbolisait assez bien cette
-« loyale collaboration de tous les instants » où se
-confondent, dans les discours officiels, l’administration
-du Makhzen et l’énergie rénovatrice du
-Gouvernement protecteur.</p>
-
-<p>Au jeune Dupont de La Deule qui s’étonnait de
-la promiscuité en ce bureau des deux ameublements,
-Durant avait donné cette explication :</p>
-
-<p>— Pour ma part, je m’accommoderais fort bien
-du coin musulman, et je vous avoue qu’il m’arrive
-souvent de méditer étendu sur ces coussins dont
-la souplesse rend infiniment plus délectable la
-cigarette des heures d’ennui. Mais je commande
-ici à des soldats qui ne doivent concevoir leur
-chef qu’à cheval à leur tête, ou à son bureau en
-train de dicter des ordres ou d’entendre des rapports.
-Ces soldats coûtent cher à la « Princesse »,
-à notre douce princesse lointaine. Il faut qu’ils
-fassent le maximum de travail dans le minimum
-de temps. Je ne puis leur donner des ordres que
-j’aurais conçus en me vautrant sur des poufs. Il
-m’a toujours paru que l’exécution de ces ordres
-en souffrirait. Et c’est pour cette raison que moi,
-qui habite et sers mon pays depuis si longtemps
-en terre musulmane, je me suis toujours défendu
-de prendre les coutumes indigènes, malgré tout
-ce qu’elles ont d’attrayant. Nous ne sommes pas
-une race accroupie, et j’ai cette intuition que nous
-ne saurions, sans perdre notre supériorité sur ce
-peuple, adopter sa façon de vivre et ses méthodes
-de travail.</p>
-
-<p>Malgré tout son agrément, ce n’est donc pas
-pour moi ni pour vous, jeune homme, que j’ai
-réuni dans un coin de mon bureau cet ameublement
-et ce décor indigènes. Appelé par mes fonctions
-à traiter longuement, avec les chefs du pays,
-d’affaires pour eux très compliquées, je leur offre,
-pendant les heures où je les tiens, un accueil et
-des commodités qui leur font plaisir et les incitent
-à m’écouter patiemment. Mettez-vous à la place
-de tel de ces hommes qui aura fait quarante kilomètres
-à cheval par des sentiers de montagne
-pour venir parler avec le chef roumi et qui se
-verrait imposer le supplice de la chaise branlante ?
-Soyez persuadé que cet indigène, préoccupé
-de garder son équilibre sur ce siège nouveau
-pour lui, écoutera mal et répondra sans aucune
-sincérité. Il sera furieux parce qu’il se sentira
-ridicule. Tout autres seront ses dispositions et
-l’effet produit par mes paroles si mon interlocuteur
-indigène est à son aise chez moi ; notre politique,
-notre action sur ces gens seront d’autant
-plus efficaces que la maison du « hakem », du
-chef français, leur paraîtra plus aimable.</p>
-
-<p>Au jeune Dupont qui objectait que ces indigènes
-devraient tôt ou tard s’habituer à nos usages
-et même les adopter, le chef de poste avait répondu :</p>
-
-<p>— Le moment n’est pas propice à faire sur
-ce point leur éducation. On se bat en France, ils
-le savent, et les moyens militaires manquent un
-peu, vous en conviendrez, pour les tenir dans
-l’obéissance. Ces gens nous couvrent du côté de
-la montagne contre les peuplades mal connues
-qui y vivent et que tente continuellement la superbe
-proie des riches plaines du Nord. Et tout
-ce que je peux faire de mieux, pour le moment,
-c’est de les empêcher de partir en dissidence. Je
-leur apprendrai plus tard à s’asseoir sur des
-chaises.</p>
-
-<p>Ce jour-là, dans son nid d’aigle, le commandant
-Dubois avait quelques sujets de préoccupation.
-Il comparait mentalement les instructions
-qu’il avait reçues et la situation politique de son
-poste telle qu’elle lui apparaissait. Ces instructions
-disaient, d’ailleurs, des choses très justes… Garder
-le contact avec les populations de l’arrière-pays…,
-maintenir dans le devoir le rideau de tribus soumises
-récemment et qui couvrent nos lignes…,
-observer la plus grande prudence dans les mouvements
-de troupe…, pas d’engrenage…, ne
-compter sur aucun renfort.</p>
-
-<p>Les nouvelles qu’il avait du pays environnant
-répondaient assez mal au postulat officiel. Les
-tribus de montagne s’agitaient et pesaient sur les
-fractions soumises de couverture. Celles-ci, tant
-que la neige épaisse avait blanchi les monts, s’étaient
-tenues tranquilles, avaient protesté de
-leurs meilleures intentions. En réalité, et Durant
-le savait bien, le loyalisme de ces gens était peu
-sincère et provoqué uniquement par la nécessité
-de mettre dans nos lignes, à l’abri de la neige, leurs
-tentes et leurs troupeaux. Or, on signalait que la
-neige fondait rapidement dans le Moyen Atlas
-où une vague précoce de chaleur était passée.
-Ceci faisait présumer un revirement subit des
-tribus qui, maintenues depuis des mois dans le
-devoir, pourraient céder aux influences extérieures
-et s’éloigner de nous. De nombreux indices confirmaient
-le chef dans la crainte que ce ne fût bientôt.
-Et ce jour le voyait particulièrement absorbé
-par cette double constatation que les Beni-Merine — tel
-était le nom de la tribu douteuse — devaient
-être sur le point de déguerpir et qu’il
-n’avait aucun moyen de les en empêcher.</p>
-
-<p>Vieux praticien de ces affaires, Durant était
-seul, d’ailleurs, à prévoir l’événement fâcheux.
-Son adjoint Dubois était plein de confiance ;
-quant au lieutenant Dupont de La Deule, il en
-était encore à cette période de son éducation
-indigène où tout plaît et étonne sans inquiéter.</p>
-
-<p>Le jeune diplomate entra chez son chef au plus
-fort des réflexions de celui-ci. Il venait du « bureau »,
-envoyé par Dubois. Celui-ci l’avait chargé
-de prévenir le commandant qu’il était en conférence
-avec les chefs des Beni-Merine venus faire
-une visite de courtoisie.</p>
-
-<p>— C’est parfait, dit le commandant, mais je
-pense qu’ils sont venus aussi prendre une tasse de
-thé…, c’est le moment d’ailleurs. Voulez-vous
-dire à l’officier de renseignements, votre camarade,
-qu’il ne manque pas de les inviter de ma part et
-de les amener ici.</p>
-
-<p>L’officier sortit et presque aussitôt entra Si Othman.
-C’était un petit homme mince et fluet qui
-pouvait avoir quarante ans. Ce personnage était
-le seul représentant du monde makhzen en ce
-poste déjà haut placé et où ces gens d’habitude
-évitent d’aller. Sa présence mérite donc d’être
-expliquée.</p>
-
-<p>A l’époque où les Français commençaient à
-s’occuper des choses de la plaine, les troupes
-semi-régulières du Makhzen chérifien — que
-Dieu lui donne la victoire<a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a> — garnissaient
-certains postes avancés à l’orée des plateaux
-élevés, le long de ce qu’on appelle le « dir », le
-poitrail, c’est-à-dire la ligne des hauteurs déjà
-accentuées qui séparent le bled makhzen du bled
-siba.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> Le respect des rites marocains et des formes protocolaires
-beaucoup plus que la recherche de la couleur locale ont conduit
-évidemment l’auteur à l’emploi de ces incidentes (<i>Note des éditeurs</i>).</p>
-</div>
-<p>Ces troupes étaient commandées par des chefs
-indigènes, sous la direction de quelques officiers
-ou sous-officiers français. Leur organisation était
-très marocaine et, parmi le personnel, se trouvait
-un iman dont la fonction était de dire la prière
-dans la tente qui servait de mosquée et, par là, de
-représenter la religion d’État au milieu de cette
-population d’aventuriers militaires qui normalement
-s’en occupait fort peu.</p>
-
-<p>Si Othman était originaire de la région de
-Marrakch. Il avait quelque peu le type arabe, ce
-qui est assez rare au Maroc, et, quand on le questionnait
-sur ses origines, il prétendait descendre
-de ces Oulad Sidi Chikh qui vinrent d’Algérie, à
-différentes reprises, se fixer par petits groupes dans
-le Moghreb.</p>
-
-<p>Ses parents l’envoyèrent tout jeune à Fez, et
-il y suivit les cours de la grande école de
-Qaraouiyne. On reconnaît à cet antique centre
-intellectuel musulman l’honneur d’avoir largement,
-à travers les siècles, épandu sur l’Occident
-barbare la lumière d’Islam. Qaraouiyne est le
-puissant creuset d’où sortirent maints docteurs et
-jurisconsultes éminents, maints <i>ouléma</i>, pour les
-appeler par leur nom. Nul n’ignore que le rôle
-de ces personnages fut, à travers les âges, et est
-encore de maintenir intégrale la sublime orthodoxie
-de l’école, de faire de l’opposition aux
-sultans quand ils sont faibles et discutés, de
-sanctionner de toute leur autorité religieuse les
-actes des princes puissants.</p>
-
-<p>Si Othman ne devait pas atteindre ces hauteurs.
-Il était pauvre, inconnu, étranger à la caste religieuse
-de la grande ville. Il dut longtemps vivoter
-dans des fonctions très subalternes. Sous le règne
-de Moulay Hassan, il eut le bénéfice insigne d’être
-le chef des Moualin el Qalam, c’est-à-dire de
-ceux qui, accroupis dans une petite loge attenante
-aux grandes béniqas, taillaient et retaillaient,
-en forme de style, les roseaux qui servaient
-aux innombrables scribes du Dar el Makhzen.
-Une révolution de palais lui enleva cette prébende.
-Il subit des tribulations diverses et finit,
-pour vivre, par suivre en qualité d’iman et de
-muezzin les turbulentes hordes dont le Sultan se
-servait pour faire rentrer les impôts.</p>
-
-<p>La première réorganisation des troupes chérifiennes
-faite par une mission française le trouva là.
-Si Othman connut la douceur des soldes minimes
-mais payées régulièrement.</p>
-
-<p>Son âme musulmane trouva aussi, au contact
-des chrétiens impurs, de plus hautes satisfactions.
-Ces étrangers redoutant pour leur œuvre des résistances
-fanatiques apportèrent un soin scrupuleux
-à ménager les croyances de leurs élèves. Étant
-Français, ils étaient imprégnés de respect pour
-toute philosophie différente de la leur. Quand les
-soldats s’aperçurent que le chef distributeur de
-leur solde voyait d’un œil bienveillant les manifestations
-du culte, ils s’empressèrent d’y prendre
-part. Bien mieux, ces mêmes soldats, chargés par
-le Sultan de pacifier le pays, avaient, deux années
-plus tôt, détruit de fond en comble, pour en
-vendre jusqu’aux nattes, la modeste mosquée du
-petit village attenant au poste. Si Othman la fit
-reconstruire par la garnison et obtint des subsides
-de ses amis les chefs chrétiens.</p>
-
-<p>Le pieux et savant Si Othman, le <i>fkih</i>, comme
-on dit ici, sut d’ailleurs rapidement gagner la
-confiance des officiers français. C’était un homme
-aimable et doux, d’une politesse arabe recherchée.
-Il avait un bagage considérable d’historiettes drolatiques,
-de fables épicées qu’il disait à l’heure du
-thé avec un calme imperturbable.</p>
-
-<p>Enfin, lorsque l’esprit de révolte vint secouer
-les troupes marocaines de Fez, il n’eut pas de
-peine à découvrir, dans la garnison du poste lointain
-où il vivait, celles des mauvaises têtes qui
-poussaient les soldats à imiter leurs congénères de
-la grande ville et à massacrer leurs instructeurs.
-Il suivit discrètement, mais avec toute la ferveur
-de son âme musulmane, les progrès de la sédition.
-Le jour où les conjurés pensèrent à exécuter leurs
-projets, Si Othman se retira dans sa petite mosquée
-et à l’heure de l’<i>asser</i>, il dit avec une onction
-particulière l’oraison de Si Ahmed Tidjani dont
-il était un fervent sectateur. Puis il rentra chez
-lui où l’attendaient sa femme, ses enfants et le
-repas du soir. Mais, dans la tiède atmosphère
-familiale, une idée surgit à son esprit. Le lendemain
-était jour de paie ; si les soldats tuaient cette
-nuit les officiers chrétiens, ils s’en partageraient
-les dépouilles et spécialement les fonds de la
-caisse du détachement. La solde n’aurait plus
-lieu, ni celle-là, ni les suivantes. Un quart d’heure
-plus tard, le chef des instructeurs était prévenu
-par Si Othman de tous les détails du complot.
-Des mesures énergiques survenant peu après réduisirent
-à l’impuissance les agitateurs et calmèrent
-les autres soldats qui d’ailleurs ne demandaient
-qu’à rester tranquilles. Le lendemain, la
-paie eut lieu comme si de rien n’était et Si Othman
-reçut une discrète mais sérieuse gratification.</p>
-
-<p>Quand les troupes marocaines jugées douteuses
-furent licenciées, le fkih, dont l’emploi était supprimé,
-demeura pourtant auprès des nouveaux
-officiers et continua d’émarger, à des titres divers,
-aux articles du budget qui font face aux dépenses
-politiques. On se passait en consigne à l’égard du
-bonhomme une certaine considération pour le
-grand service rendu dans une heure critique. De
-plus, Si Othman, unique personnage d’allure
-makhzen qui se pût trouver dans ce pays berbère et
-sauvage, était tenu en grande estime par les gens de
-la plaine qui, deux fois par semaine, garnissaient
-le <i>souq</i>, l’important marché situé près du poste.
-Peu à peu il s’était vu instituer arbitre dans les
-contestations qui s’élevaient nombreuses entre les
-marchands de langue arabe. Ses avis, exprimés
-dans la forme de Qaraouiyne, avec toutes les références
-que lui permettait son instruction religieuse,
-étaient écoutés et suivis. Cela lui rapportait
-de la considération et des offrandes matérielles
-très appréciables. Enfin il rédigeait à lui
-tout seul des actes d’adoul et il savait admirablement
-imiter, à côté de son paraphe propre, le
-<i>khenfous</i><a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a> d’un prétendu collègue retenu à la ville
-et que personne n’avait jamais vu. Par ses fonctions
-qui n’étaient pas officielles mais qui jouissaient
-du <i lang="la" xml:lang="la">consensus omnium</i>, Si Othman rendait
-de grands services aux autorités de ce poste avancé
-en assurant la discipline du marché et la tranquillité
-de transactions toujours chamailleuses. Seuls,
-les clients berbères du souq ne voulaient rien entendre
-du fkih qui avait trop l’air d’un citadin et
-qui parlait une langue trop élevée pour eux. Ils le
-traitaient de qadi et le fuyaient comme la peste, ne
-voulant, comme juges à leurs affaires, que les officiers
-du poste qu’ils ahurissaient de leurs criailleries,
-mais qui, avec une patience angélique, parvenaient
-la plupart du temps à les mettre d’accord.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> Le cafard, désignation populaire du paraphe compliqué
-qu’appose le notaire musulman au bas des actes.</p>
-</div>
-<p>La compagnie de Si Othman était enfin précieuse
-pour les officiers du poste qu’il amusait
-et instruisait de son répertoire indéfini de fables
-et de contes où il paraphrasait d’images hardies
-les faits de la vie journalière. Agent de
-renseignement très utile et pour ce rétribué, il
-ne disait cependant jamais, au roumi, la vérité
-complète ; mais il savait admirablement manier la
-parabole et y glisser ce qui pouvait intéresser
-ses chefs chrétiens, à charge pour eux de le comprendre,
-si Dieu voulait ! Et il s’imaginait ainsi
-remplir à la fois son devoir de loyalisme envers
-ceux qui le payaient et son devoir de musulman
-qui lui ordonnait de se taire.</p>
-
-<p>Si Othman venait donc à l’heure voulue et
-suivant la <i>qaïda</i>, préparer le thé pour le commandant
-du poste et les invités qu’il pouvait avoir.
-Il y procédait toujours avec ce soin méticuleux
-et cette onction sacerdotale que le Marocain des
-classes instruites apporte à cet acte domestique,
-en apparence très banal, mais qu’il accomplit
-comme un rite.</p>
-
-<p>Le commandant, tout entier à ses préoccupations
-politiques, l’accueillit pourtant, selon son
-habitude, d’un sourire et d’un mot aimable et,
-après un échange de politesses, le fkih s’installa.</p>
-
-<p>A ce moment l’officier des renseignements et
-l’adjoint Dupont entrèrent.</p>
-
-<p>A l’interrogation muette du chef, le lieutenant
-fit de suite ce compte rendu. Les chefs venaient
-de partir… ils étaient entrés simplement en passant
-dire bonjour… ils avaient refusé poliment de
-prendre le thé prétextant l’heure tardive et le mauvais
-temps… beaucoup d’entre eux avaient un
-long chemin à faire pour rejoindre leurs douars…</p>
-
-<p>— Ceci est absolument grave, dit le chef ; le
-Berbère qui refuse une tasse de thé qui ne lui
-coûte rien ne le fait pas sans de sérieux motifs…
-Quelle a été leur contenance ? De quoi vous ont-ils
-entretenus ? Cette démarche peut cacher une
-ruse, masquer, par exemple, un recul de la tribu
-qui se ferait en ce moment même… tandis que
-par leur présence ici et leur aimable conversation,
-les chefs ont voulu détourner nos soupçons, nous
-maintenir en confiance.</p>
-
-<p>L’officier des renseignements n’ignorait pas
-quelles étaient depuis plusieurs jours les inquiétudes
-de son chef. Il savait aussi l’impuissance
-militaire du poste à enrayer par la force un
-exode et les graves conséquences d’ordre général
-que devait avoir ce départ en dissidence d’une
-importante tribu de couverture. Il chercha pourtant
-à rassurer le commandant :</p>
-
-<p>— On ne pouvait croire à une pareille duplicité
-chez ces gens simples, dit-il,… et aussi le
-douar placé par ordre sur le revers du plateau,
-celui qu’on voyait du poste, le douar témoin était
-toujours là… il venait de le constater à l’instant
-même… enfin, preuve, pensait-il, de leurs bonnes
-intentions, les chefs avaient, au cours de l’entretien,
-laissé entendre qu’ils voudraient bien avoir
-l’autorisation de pousser leurs troupeaux plus au
-nord dans nos lignes. Bien entendu, ajouta le
-lieutenant, je leur ai dit que je vous soumettrais
-leur requête qui vraisemblablement serait accueillie…</p>
-
-<p>— Et ils sont partis, reprit le commandant,
-persuadés qu’ils nous avaient complètement roulés
-et que leurs troupeaux pourraient librement filer
-vers le sud, tandis que nous rechercherions pour
-eux des terrains plus au nord. Cette ruse n’est pas
-neuve pour moi. Elle ne servirait à rien si j’avais
-les forces suffisantes pour leur imposer ma volonté.
-Ce n’est malheureusement pas le cas.</p>
-
-<p>Les deux officiers étaient déconcertés par l’implacable
-logique de leur chef. Celui-ci d’ailleurs
-ajouta :</p>
-
-<p>— Mes amis, ne laissons rien voir de nos pensées
-à cet excellent Si Othman qui nous prépare
-avec un art consommé la tasse de thé réparatrice ;
-asseyez-vous, écoutons-le, s’il veut parler ; il y a
-toujours quelque chose à apprendre pour nous
-auprès de ces personnages makhzen passés maîtres
-en politique. Celui-ci n’est pas un des moins fins
-qu’il m’ait été donné de connaître. Constatez
-d’ailleurs, ajouta-t-il en baissant la voix, que Si
-Othman a l’habitude de faire le thé ici même
-depuis longtemps, qu’il est admirablement renseigné
-sur les hôtes de la maison. Il n’ignorait pas
-la présence des chefs indigènes dans nos murs ;
-ceux-ci n’étaient pas partis encore quand il est
-entré ici. Voyez, il n’a pas pris le plateau des
-grandes réceptions ; il n’a rempli qu’une théière
-suffisante pour notre petit comité, au lieu des
-deux naturellement nécessaires aux assistants
-nombreux… Donc, en venant ici, il savait que les
-Beni-Merine, contrairement à leur habitude, ne
-prendraient pas le thé… Ce vieux renard en sait
-long… peut-être va-t-il nous le dire…?</p>
-
-<p>— D’ailleurs, glissa l’officier des renseignements,
-le fkih a auprès de lui, vous le savez, un
-orphelin des Beni-Merine qu’il a recueilli ; il a
-pu, par lui, être renseigné.</p>
-
-<p>— A partir d’un certain âge, répondit le chef,
-les Marocains du genre de Si Othman ont souvent
-un petit garçon recueilli ; ils appellent cela en
-effet un <i>itim</i>, un orphelin. En l’espèce, il s’agit
-d’un espion placé par la tribu auprès de l’homme
-qui nous approche le plus facilement ; le devoir
-social, très vif chez ces Berbères, leur a fait admettre
-qu’un enfant de la tribu puisse, dans l’intérêt
-supérieur de la collectivité, être l’orphelin
-de Si Othman. Je ne pense pas que celui-ci ait
-jamais été renseigné par son petit domestique.</p>
-
-<p>Le commandant s’apprêtait à calmer l’ahurissement
-où ces paroles plongeaient ses adjoints,
-mais un « allah » sonore exhalé par Si Othman en
-un soupir profond mit fin à l’aparté des officiers.</p>
-
-<p>Le thé savamment préparé fumait dans les
-tasses ; le commandant, prenant celle qu’on lui
-tendait, dit :</p>
-
-<p>— Si Othman, que Dieu te récompense ! mais
-dis-moi pourquoi tu soupires si gravement.</p>
-
-<p>— Je ne soupire pas, répondit le fkih, je prononce
-le nom de Dieu, qu’il soit béni et exalté !
-Il est écrit d’ailleurs qu’il faut rechercher la société
-des gens qui proclament le nom d’Allah et de
-fuir, au contraire, ceux dont les lèvres ne le prononcent
-que rarement ou jamais. Tel est le fait de
-ces montagnards mécréants parmi lesquels je dois
-vivre ici avec vous.</p>
-
-<p>Le commandant sentit que l’amine s’engageait
-dans une voie intéressante. Il l’y encouragea.</p>
-
-<p>— Que t’ont fait encore ces Berbères ? dit-il.
-Si Othman humait bruyamment sa tasse de thé et
-ne répondit pas. Ce sont des gens, certes, assez
-frustes, insista le commandant, mais, au demeurant,
-d’un commerce facile, à en juger par ceux
-qui nous entourent…</p>
-
-<p>Si Othman restait muet… la lutte peut-être se
-faisait en lui, une fois de plus, entre son devoir
-professionnel et son devoir de musulman. Le chef
-se résigna à parler seul ; Si Othman regarnissait la
-théière de sucre et de feuilles de menthe pour la
-deuxième infusion.</p>
-
-<p>— Tu es un homme de science, Si Othman, et
-certes ton expérience des choses de ton pays
-dépasse la mienne… tu connais en particulier
-mieux que tout autre ces Beni-Merine nos voisins,
-leurs mœurs et leur caractère… Mais vous
-aussi, hommes de religion intégrale, n’avez-vous
-pas quelque préjugé exagéré contre ces populations
-moins éclairées que vous ? Vous les jugez
-versatiles, peu dignes de confiance…</p>
-
-<p>Le commandant s’exténuait à chercher l’argument
-qui ferait sortir l’amine du silence où il
-semblait vouloir se confiner. Si Othman tournait
-lentement la cuillère dans le mélange sucré et
-odorant.</p>
-
-<p>— D’ailleurs vos présomptions contre les Berbères
-ont des limites, poursuivit le commandant.
-On a vu certains d’entre eux parvenir à des situations
-élevées dans l’État… Et vous épousez
-parfois des femmes de cette race… Moulay
-Hafid n’a-t-il pas épousé la fille du Zaïani ?…</p>
-
-<p>— Celle-là et bien d’autres, dit enfin le fkih,
-en remplissant les tasses ; d’ailleurs je ne pense
-pas qu’il ait jamais eu à se louer de ce mariage.
-Écoute ce qui arriva à un autre au temps
-jadis.</p>
-
-<p>Un sultan d’entre les chorfa saadiens qui ont
-régné dans le Moghreb était parvenu, avec l’aide
-et la force de Dieu, à étendre son autorité sur
-tous les pays de la plaine. Quand il fut certain
-que cette autorité y serait de quelque temps
-respectée, il tourna ses yeux vers la montagne
-dont le Roi avait refusé de lui rendre hommage.</p>
-
-<p>Le Sultan avait de nombreux soldats et les
-tribus payaient largement. Il vivait donc dans la
-joie et l’abondance et il était craint. Le roi de
-la montagne n’avait rien de tout cela et n’y pouvait
-prétendre n’étant pas chérif. Ses frères de tribu
-l’avaient élu un beau jour, sans trop savoir pourquoi,
-en lui jetant une poignée d’herbe sur la
-tête, à la suite d’une réunion où l’on avait discuté
-des choses les plus diverses et qu’il fallait bien
-terminer d’une façon ou d’une autre.</p>
-
-<p>Le Roi était un homme intelligent et fort.
-Quand il fut élu, il parcourut les montagnes en
-disant à ses frères : « Vous m’avez choisi pour
-être votre chef, votre <i>amrar</i>, vous devez m’obéir,
-puisque c’est votre coutume. » Il leur donna
-rendez-vous pour le printemps et promit de les
-conduire dans la plaine contre les Arabes qu’ils
-chasseraient et dont ils prendraient la place. Sur
-tous les marchés et dans toutes les villes les Berbères
-dirent : « Nous avons fait un <i>amrar</i>, nous
-viendrons au printemps prendre vos terres et
-violer vos femmes, nous arracherons la barbe à
-vos vieillards et nous garderons vos filles et vos
-garçons. »</p>
-
-<p>Le Sultan connut ces nouvelles et ordonna
-aussitôt de percevoir sur les tribus fidèles un
-impôt extraordinaire.</p>
-
-<p>Le printemps venu l’amrar fit résonner partout
-le <i>bendir</i><a id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a> pour rassembler les guerriers
-comme il était convenu. Mais les diverses tribus
-se disputaient à ce moment pour une question
-de pâturages et quand, après bien des palabres,
-le chef élu fut parvenu à les mettre d’accord, le
-temps propice à l’opération était passé. Le Sultan,
-par contre, avait avancé ses troupes à l’entrée
-des montagnes et attaqua celles de l’amrar. Le
-combat fut terrible et l’on ne put compter les
-Berbères qui y trouvèrent la mort.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> Bendir, tambour de guerre dont le son grave s’entend de
-très loin.</p>
-</div>
-<p>A la fin de la journée, vers la grande koubba
-impériale que surmontait une boule d’or et qu’entouraient
-les tentes de la mehalla heureuse,
-s’avança le troupeau des femmes berbères qui
-venaient implorer la pitié du vainqueur. Ces
-femmes étaient toutes effroyablement vieilles,
-laides et sales. Elles poussaient devant elles trois
-petits taureaux étiques destinés au sacrifice expiatoire
-qu’on appelle la « targuiba ». Elles marchaient
-en s’arrachant les cheveux, en griffant leur visage
-et elles proféraient dans une langue barbare des
-cris épouvantables. Derrière elles, formant un
-vaste cercle, venaient les cavaliers vainqueurs.
-L’orbe rouge du soleil couchant faisait étinceler
-comme de l’or les harnachements makhzen ouvragés
-d’argent et rendait plus rouge encore le sang
-qui coulait sur les mors des chevaux et plaquait à
-leurs flancs. Les cavaliers avaient le torse nu ; leur
-main droite tenait haut le sabre qu’alourdissaient
-des têtes coupées, celles des ennemis tués ou bien,
-tout simplement, celles des camarades tombés près
-d’eux ; qui sait ce qui se passe sur les champs de
-bataille, si ce n’est Dieu ? qu’il soit béni et exalté !</p>
-
-<p>Quand le groupe des suppliantes fut arrivé à
-quelques pas de la grande tente, trois vieilles
-femmes coupèrent les jarrets des trois veaux, qui
-s’assirent sur leur derrière et ressemblèrent à des
-kangourous. Et les femmes, prises d’un délire frénétique
-de soumission, se roulèrent dans la poussière
-en criant.</p>
-
-<p>Mais à ce moment s’éleva du cercle des cavaliers
-une clameur plus mâle : <i>Allah ibarek fi ameur
-Sidi ! Allah inseur Sidi !</i> Que Dieu bénisse notre
-Seigneur ! Que Dieu donne la victoire à notre
-Seigneur ! Et sous l’effort des moulinets puissants,
-les têtes coupées quittèrent les lames sanglantes
-et, par-dessus le groupe hurlant des femmes, elles
-roulèrent jusqu’aux pieds du Sultan debout à l’entrée
-de sa tente. Les petits négrillons arrêtaient
-du pied les têtes qui roulaient trop loin et, tout
-jouant, les mettaient en tas de chaque côté de la
-porte. Et le caïd Mechouar répondait aux clameurs
-des soldats : « Dieu vous donne la santé,
-vous dit notre Seigneur ! Dieu vous donne la paix,
-vous dit notre Seigneur ! »</p>
-
-<p>Le Sultan — que Dieu lui fasse miséricorde ! — assistait
-impassible à son triomphe. Il fixait le
-groupe formé par les trois veaux et les femmes
-suppliantes. Dans la poussière qui s’élevait de ce
-grouillement, une femme restée debout se tenait
-bien droite. Ses bras chargés de grossiers bracelets
-d’argent étaient croisés sur sa poitrine et elle regardait
-le Sultan qui la regardait. Et celui-ci vit qu’elle
-était aussi très sale, mais merveilleusement belle.</p>
-
-<p>Sidna se pencha vers son chambellan qui se
-tenait à son côté et lui dit : « Cette femme, tu la
-vois ? je la veux. »</p>
-
-<p>Le hajib<a id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a> répondit : « Oui, seigneur. » Et il
-entraîna son maître dans la tente.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> Hajib, maître intérieur du palais, chambellan.</p>
-</div>
-<p>C’était un <i>siwan</i> de forme oblongue où le souverain
-se tenait pour recevoir ses ministres et les
-visiteurs. Derrière se tenait l’<i>afrag</i>, c’est-à-dire le
-campement impérial, ses grandes koubbas et les
-nombreuses tentes de la suite chérifienne. Dans
-le siwan se trouvait un siège formé de deux
-coussins carrés placés l’un sur l’autre et sur lesquels
-le Sultan s’installait les jambes croisées. Des
-tapis couvraient le sol. Assise sur l’un d’eux, la
-tête appuyée contre les coussins du trône, la
-vieille Lalla Ftouma, la nourrice, regardait par la
-large ouverture de la tente ce qui se passait au
-dehors et louait Dieu.</p>
-
-<p>Le hajib était un fkih, un savant de grande
-valeur, qualités rares dans cette fonction qui
-exige surtout une grande dose de servilité. Il
-avait une sérieuse influence sur son maître, parce
-qu’il connaissait très bien la politique de tribu
-dont, en général, les gens du Makhzen se soucient
-fort peu. Heureux les chefs qui, chargés de tractations
-diverses avec les populations berbères, ont
-auprès d’eux un ami connaissant bien les coutumes
-bizarres de ces gens !</p>
-
-<p>Le commandant ne manqua point de saisir
-l’allusion que faisait Si Othman à sa présence et à
-son rôle dans le poste. Il acquiesça d’un sourire,
-tandis que le conteur, pour juger de son effet,
-prenait le temps de humer une gorgée de thé.</p>
-
-<p>— Tu charmes nos oreilles et notre cœur par
-ton récit, ô fkih, dit le commandant, et tu fais
-revivre à mes yeux des choses que j’ai vues au
-temps où je conduisais moi aussi les mehalla
-chérifiennes.</p>
-
-<p>— Oui, répondit le fkih, mais tu ignores le
-cœur d’une femme berbère et c’est là l’objet principal
-de mon récit.</p>
-
-<p>Le hajib donc savait fort bien qu’il faut toujours
-commencer par dire oui à son maître. C’est
-ce qu’il fit, en réponse au désir du Sultan
-de posséder la femme aux bracelets d’argent.
-Mais, parvenu dans la tente, il expliqua longuement
-que les Berbères, ignorants de la loi sainte,
-obéissent à des coutumes choisies par eux-mêmes,
-ce qui est évidemment une abomination, mais à
-quoi l’on ne peut rien. Parmi ces coutumes, il
-en est une qui donne aux suppliantes un caractère
-sacré, une intangibilité absolue :</p>
-
-<p>« Toutes les femmes qui sont là devant toi doivent
-revenir chez elles sans dommages, dit le hajib
-à son seigneur, et ces tribus farouches contre lesquelles
-il est inopportun, crois-moi, de risquer ta
-fortune souriante, ces tribus qui ont abandonné
-leur amrar et l’ont laissé battre, descendraient en
-foule de leur montagne animées du plus terrible
-esprit de vengeance, si elles apprenaient qu’une
-seule de ces mégères a subi la moindre insulte…
-tes soldats d’ailleurs le savent bien.</p>
-
-<p>«  — Tu as probablement encore raison, dit le
-Sultan, mais je puis au moins parler à cette femme !</p>
-
-<p>«  — Certes », dit le chambellan. Sur un geste,
-deux hommes à bonnets pointus se précipitèrent
-et, saisissant chacun la femme d’une main à l’épaule
-et de l’autre au poignet, la poussèrent raidie dans
-la tente.</p>
-
-<p>Le Sultan, qui s’était assis sur les coussins, la
-contempla longuement. La passion, l’inquiétude
-aussi s’emparaient de son cœur et instinctivement
-sa main chercha la tête de sa nourrice accroupie à
-ses pieds et, quand elle l’eut trouvée, se crispa
-dans ses cheveux grisonnants.</p>
-
-<p>La Berbère étant femme devina les sentiments
-qui agitaient l’homme terrible devant lequel on
-la traînait. Elle parla la première :</p>
-
-<p>«  — Nous ne sommes pas de même race, moi et
-toi.</p>
-
-<p>«  — Qui es-tu ? demanda le Sultan ; femme ou
-vierge, tu n’as rien à craindre et je changerai en
-or tes bracelets d’argent.</p>
-
-<p>«  — Je suis la fille de celui que tu as vaincu, je
-suis la fille de l’amrar ; je suis venue pour
-donner l’exemple, entraîner et encourager les
-autres femmes et pour sauver mes frères de la
-tribu. Je ne crains rien…</p>
-
-<p>«  — Renvoie tes sœurs et reste ici », dit le Sultan
-dont la voix tremblait et se faisait humble.</p>
-
-<p>Sur un signe du chambellan, les mokhazenis
-qui tenaient la femme la lâchèrent et disparurent.
-La nourrice, s’agrippant au genou de son maître,
-cherchait à se hausser jusqu’à sa poitrine comme
-pour le protéger ; mais la main du Sultan la repoussait.</p>
-
-<p>«  — Je repartirai avec mes sœurs, dit la femme,
-je retournerai chez mon père, je lui dirai…</p>
-
-<p>«  — Tu lui diras, interrompit le chambellan qui
-était un fin politique, tu lui diras que la miséricorde
-de Dieu est infinie et grande la puissance
-du Makhzen. Tu lui diras que Sidna<a id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a> a distingué
-la plus humble de ses sujettes et que la fille d’un
-amrar a été jugée digne d’entrer dans le harem — que
-Dieu y maintienne l’ordre et la pureté !
-Pour préparer le mariage, Sidna va retourner,
-avec son immense et glorieuse armée, dans sa ville
-de Fez et quitter vos montagnes sauvages. Sidna
-consent à arrêter le cours de ses victoires et à
-sceller, par une union heureuse, une trêve éternelle
-avec les nobles habitants de ces déserts. »</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_8" href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a> Sidna, notre seigneur, appellation normale du chérif couronné.</p>
-</div>
-<p>Le ministre était un homme sage. Il ne se souciait
-pas de laisser son maître s’engager plus
-longtemps dans cette guerre de montagne. Il
-n’ignorait pas non plus que la démarche de soumission
-faite par la tribu propre de l’amrar était
-probablement une feinte destinée à arrêter la
-marche de la mehalla, à laisser le temps aux
-légions berbères d’accourir à la rescousse. Il voulait
-que le Sultan restât sur ce succès. On avait
-assez de têtes coupées pour garnir les créneaux
-aux portes de la ville, ce qui est le signe habituel
-de la victoire, signe, en tout cas, dont les citadins
-veulent bien avoir l’air de se contenter. On dirait
-aussi que l’amrar avait acheté la paix en offrant
-sa propre fille. Tout le monde serait content, à
-commencer par le Sultan qui sauverait sa face et
-gagnerait un joujou plaisant. Et le chambellan
-préparait déjà tout un plan de campagne, pour
-acquérir les bonnes grâces de la nouvelle favorite.</p>
-
-<p>Le Sultan comprenant que, pour sa dignité, il
-en avait déjà trop dit et trop laissé voir, se taisait.
-La nourrice glapissait doucement : « Prends garde,
-mon tout petit enfant ! » et se serrait contre les
-coussins. Le hajib, à peu près sûr de l’effet de ses
-paroles, demanda :</p>
-
-<p>«  — Que répond la fille de l’amrar ?</p>
-
-<p>«  — Je repartirai avec mes sœurs, nous enterrerons
-nos morts et nous pleurerons sur eux ; le
-bendir réunira les Aït ou Aït<a id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a> et ils verront que
-les soldats du Makhzen ont quitté le Dir et sont
-rentrés chez eux. L’amrar dira aux gens : Vous
-êtes toujours des hommes libres et j’ai associé mon
-sang au sang des chorfas… »</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_9" href="#FNanchor_9"><span class="label">[9]</span></a> Aït ou aït, expression berbère signifiant les enfants des
-enfants, autrement dit : « les gens de notre race ».</p>
-</div>
-<p>Le Sultan ne put réprimer un geste de joie en
-écoutant cette acceptation. Le hajib, d’ailleurs,
-continua :</p>
-
-<p>«  — Alors les envoyés iront chercher la fille de
-l’amrar ; ce sera une harka somptueuse qui portera
-de riches présents pour l’épousée et sa famille…</p>
-
-<p>«  — Elle portera aussi, reprit la Berbère, les têtes
-des deux mokhazenis qui à l’instant ont mis la
-main sur moi, sur la fiancée du chérif !… »</p>
-
-<p>Cette exigence inattendue effara quelque peu.
-La nourrice piailla : « a ouili ! a ouili ! » Le Sultan
-baissa les yeux. Il lui en coûtait évidemment
-d’envoyer au chef des rebelles les têtes de ses
-serviteurs. C’était une humiliation.</p>
-
-<p>Le chambellan intervint pour dire simplement :
-« In cha’llah » si Dieu veut ! La fille répondit :
-« In cha’llah », puis, d’un bond qui dénotait un
-jarret solide, elle sortit de la tente et rejoignit le
-groupe de ses compagnes.</p>
-
-<p>Tandis que les trois veaux finissaient de
-mourir sous le couteau des bouchers, les femmes
-s’éclipsèrent dans la nuit. Comme une bande de
-singes, sautillant au ras du sol entre les tentes de
-la mehalla heureuse, elles gagnèrent la brousse.
-Dans le <i>siwan</i>, d’où le hajib était sorti discrètement,
-le Sultan resta seul avec sa nourrice. Sa joie
-se mêlait d’amertume et d’anxiété ; il se sentit
-malheureux de ses faiblesses et se laissant glisser
-de son siège impérial, il se fit tout petit à côté de
-la vieille femme.</p>
-
-<p>« Ya Lalla ! Ya Lalla ! que penses-tu de tout
-cela ? »</p>
-
-<p>Et comme la vieille ne répondait pas tout de
-suite, il se fit câlin : « Lalla, petite maman, ton
-sultan croira que tu es fâchée, réponds-moi,
-voyons ! Dis-moi quelque chose.</p>
-
-<p>«  — Je ne suis, dit la vieille, que la plus humble
-de tes esclaves.</p>
-
-<p>«  — C’est connu, dit le Sultan, et après ?</p>
-
-<p>«  — Après, continua la nourrice, toi tu n’es
-qu’un imbécile.</p>
-
-<p>«  — Allah ! soupira le souverain.</p>
-
-<p>«  — Quel besoin était-il, conclut la nourrice, de
-nous amener cette peste au Dar el Makhzen ?
-Enfin je serai là…! »</p>
-
-<p>Le Sultan qui s’attendait à une semonce plus
-sérieuse se garda bien d’insister. Il cacha sa tête
-dans le giron de la vieille femme et, fatigué des
-émotions diverses de cette journée, ne tarda pas à
-s’y endormir.</p>
-
-<p>Au dehors, le vaste camp de la mehalla victorieuse
-rougeoyait de mille feux. Les soldats mangeaient
-les moutons pris aux Berbères. De tous
-côtés résonnaient les <i>guimbri</i> et les <i>tar</i> ; on entendait
-les chants des femmes et les mélopées criardes
-des éphèbes. Par moment, éclataient brusquement
-dans la nuit les cris que poussaient les hommes de
-garde pour se tenir éveillés et pour rassurer la
-mehalla. Il y en avait, de ces hommes de garde,
-accroupis partout, au gré des chefs, et ils faisaient
-un vacarme épouvantable, clamant l’un après
-l’autre ou tous ensemble, d’un bout à l’autre de
-l’immense camp, pour empêcher les soldats de
-dormir ; car la mehalla a peur la nuit ; la nuit est
-en effet la chose terrible pour une mehalla et
-celle-là était en bordure du pays berbère ! Ces
-hommes donc criaient : « Nous sommes à Dieu et
-c’est lui que nous invoquons ! » Et les moqaddem
-qui se promenaient avec une trique à la main
-criaient à leur tour : « Dja ennebi ! Voilà le prophète ! »</p>
-
-<p>Le Sultan revint à Fez et, pour fêter sa victoire,
-décida de lever sur les tribus soumises une contribution
-extraordinaire. La mehalla y fut employée
-et le mariage eut lieu parmi les fêtes. Les
-juifs gagnèrent beaucoup d’argent à vendre au
-Makhzen quantité de bijoux et de vêtements, non
-seulement pour l’épouse nouvelle, mais pour les
-autres aussi. Et l’on sut que la fille du roi de la
-montagne s’appelait Heniya, ce qui veut dire
-« la paisible ». Ceci ne trompa personne, car tous
-ceux qui ont épousé des Berbères savent que
-cette sorte de femme possède, en général, un cœur
-de démon dans un corps d’acier.</p>
-
-<p>Quand il eut défloré celle-là, le Sultan fit consacrer
-la chose par un acte d’adoul et attribua un
-douaire à sa nouvelle épouse. Mais, malgré toute
-la tendresse dont elle était l’objet, Heniya restait
-distante et hautaine. Son impérial amant s’affolait
-de ne point conquérir le cœur de celle qu’il
-aimait de plus en plus. Quand il était trop triste,
-il battait tout le monde autour de lui et il ne
-voulut plus voir sa nourrice dont les sortilèges se
-montrèrent incapables de fondre la pierre que la
-Berbère avait dans le cœur.</p>
-
-<p>Bientôt, par son maître dompté, la Berbère
-régna sur le Dar el Makhzen qu’elle remplit de
-ses frères et sœurs de tribus sentant le mouton, et
-les Fasis, qui sont raffinés et portés à la critique,
-dirent : « Nous avons un makhzen de Bédouins ! »</p>
-
-<p>Heniya restait, par ces gens, en relation constante
-avec sa tribu et avec son père. Les courriers
-allaient et venaient ; la Berbère passait des heures
-entières à rêver et à sentir des paquets d’herbes
-aux odeurs sauvages qu’on lui apportait de ses
-montagnes.</p>
-
-<p>Or, un jour où le Sultan s’efforçait de toucher le
-cœur de celle qu’il aimait par toutes sortes de
-belles promesses, Heniya, se faisant pour la première
-fois câline, lui dit :</p>
-
-<p>« Ta générosité, Sidi, me remplit d’émotion ;
-mais j’en suis déjà comblée, et mon désir aujourd’hui
-sera simple. Une femme est venue de chez
-nous ; c’est une vieille dont les chansons ont
-bercé mon enfance ; ordonne qu’elle pénètre ici
-devant toi, devant moi. Elle chantera encore et, à
-ces accents lointains qui me sont chers, je m’endormirai,
-comme cela, dans tes bras. »</p>
-
-<p>Le Sultan frappa dans ses mains. L’esclave qui
-gardait la porte se précipita, reçut l’ordre et aussitôt
-la femme entra.</p>
-
-<p>Il fallait vraiment que le Makhzen fût tombé
-bien bas, car jamais ne se présenta devant le
-chérif une chose aussi laide. Ce n’était qu’un
-amas de loques surmonté d’un énorme paquet de
-chiffons roulés. Là dedans, on distinguait vaguement
-une figure émaciée, des membres en bois et
-des pieds si durs que la plante en faisait clac clac
-sur les dalles. Le Sultan d’ailleurs, les yeux fixés
-sur sa femme, ne vit rien ; il n’entendit pas davantage,
-le pauvre, ce que chanta la vieille horreur
-devant lui, ni les réponses d’Heniya, car tout
-cela se passa dans une langue qui n’est pas celle
-de Dieu, qu’il soit béni et exalté !</p>
-
-<p>La vieille chanta trois mélopées, et peu à peu
-la paisible Berbère se blottissait, de plus en plus
-douce, aux bras de son époux charmé. A la fin, la
-vieille scanda rapidement des mots barbares sur
-un rythme étrange… Les bras du Sultan se refermaient
-sur l’aimée qui écoutait avide, les yeux clos :</p>
-
-<p>« La lame claire tressaute sur l’enclume qui
-chante !</p>
-
-<p>« L’aguelman<a id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a> sans fond a rejeté des ossements
-de morts ;</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_10" href="#FNanchor_10"><span class="label">[10]</span></a> Lac de montagne.</p>
-</div>
-<p>« La foudre a fendu les deux grands cèdres
-d’Ichou Arrok ;</p>
-
-<p>« Les signes sont apparus, les Aït ou Aït se
-comptent.</p>
-
-<p>« <i>Taammart</i><a id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor">[11]</a> aux Aïch t’alaam, dans l’Adrar
-des Imermouchen ;</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_11" href="#FNanchor_11"><span class="label">[11]</span></a> Assemblée en armes.</p>
-</div>
-<p>« Dans l’azarar des Idrassen aussi ;</p>
-
-<p>« Ceux du Fazaz sont déjà rassemblés.</p>
-
-<p>« Taammart à Tafrant Iij pour ceux d’Amras et
-de Tiouzinine ;</p>
-
-<p>« Les Imzinaten de Tioumliline ont fait alliance
-avec les Immiouach du marabout ; ils ont donné
-la main aux gens de Tabaïnout.</p>
-
-<p>« Assemblées aux Siqsou et à Tafoudeit.</p>
-
-<p>« Partout la lame claire tressaute sur l’enclume
-qui chante !</p>
-
-<p>« Les courriers volent de l’orient au ponant.</p>
-
-<p>« Les hommes libres sont venus trouver l’amrar
-et lui ont dit :</p>
-
-<p>« La lame claire tressaute sur l’enclume qui
-chante !</p>
-
-<p>« Tu nous as promis de chasser tout ce qui n’est
-pas nous dans le Moghreb.</p>
-
-<p>« Tu as promis de nous donner leurs terres,
-leurs troupeaux, leurs femmes.</p>
-
-<p>« Mets-toi à notre tête et allons !</p>
-
-<p>« La lame claire tressaute sur l’enclume qui
-chante !</p>
-
-<p>« L’amrar a répondu : « Quand j’ai voulu,
-vous ne m’avez pas suivi ;</p>
-
-<p>« Aujourd’hui ma tente et mon cœur sont vides ;</p>
-
-<p>« L’oiseau est prisonnier dans une cage d’or dans
-la plaine ;</p>
-
-<p>« Si je renverse la montagne sur la plaine, j’écraserai
-la cage d’or.</p>
-
-<p>« Et moi je te dis de la part de l’amrar :</p>
-
-<p>« Il faut que l’otage revienne, que l’oiseau s’envole.</p>
-
-<p>« Car sous le marteau l’enclume chante et la
-lame tressaute !</p>
-
-<p>« L’amrar s’efforcera de retenir la montagne tant
-que l’oiseau sera dans la cage d’or ! »</p>
-
-<p>Et Heniya que le Sultan croyait endormie
-répondit à la vieille sur le même ton et avec le
-même rythme rapide, sans se dégager de l’étreinte
-amoureuse de son maître :</p>
-
-<p>« Va-t’en et parle à l’amrar. Dis-lui : Une
-plume d’aigle fut emportée par le vent, et la cigogne
-des plaines l’a prise pour garnir son nid.</p>
-
-<p>« Mais les aiglons sont venus en grand nombre.</p>
-
-<p>« Ils ont rempli le nid et trouvé la plume.</p>
-
-<p>« Ils vont l’emporter.</p>
-
-<p>« Va ! fais vite et sois sans crainte. »</p>
-
-<p>La vieille sorcière disparut et Heniya, subitement
-transformée, s’abandonna pour la première
-fois douce et caressante dans les bras du Sultan,
-qui la crut pâmée d’amour alors qu’elle était ivre
-d’espérance.</p>
-
-<p>Le lendemain, il se passa au palais des choses
-terribles. On trouva les gardes ou ligotés ou poignardés.
-Au petit jour, les Berbères de la suite de
-Heniya s’étaient rués sur le personnel endormi,
-avaient envahi les écuries, enlevé les plus beaux
-chevaux et par la porte de l’aguedal, avant que
-la moindre tentative ait pu être faite pour l’arrêter,
-la Berbère prit la fuite entourée et suivie de
-ses fidèles montagnards. Elle et eux, tous barbares,
-étreignant de leurs jambes nues les chevaux du
-Makhzen, disparurent dans un galop effréné qui,
-en deux heures, les mit à l’abri dans les défilés du
-Djebel Kandar.</p>
-
-<p>En apprenant ces graves événements, les gens
-de Fez qui sont raffinés et frondeurs fermèrent
-leurs portes, s’insurgèrent contre le Sultan et
-réclamèrent des privilèges.</p>
-
-<p>Le conteur s’arrêta là ; le thé était bu et la nuit
-toute proche.</p>
-
-<p>Le commandant, qui n’avait pas perdu un mot
-du récit, prit la parole :</p>
-
-<p>— Que Dieu te bénisse, Si Othman ! Mais,
-dis-moi, cette Heniya dont tu viens de nous dire
-l’histoire n’était-elle pas fille de cette tribu des
-Beni-Merine qui vivait sous notre autorité un
-peu en otage ?</p>
-
-<p>Le fkih se leva et dit :</p>
-
-<p>— Béni soit Dieu qui t’a fait perspicace !</p>
-
-<p>Puis prenant congé, il se dirigea vers la porte.
-Avant de sortir, il se retourna vers le commandant :</p>
-
-<p>— J’allais oublier de te dire… fit-il, tu connais
-cet enfant que j’avais recueilli ? Ce matin je l’ai
-envoyé au douar chercher du lait ; il n’est pas
-revenu. Que Dieu le juge !… Je l’aimais comme
-mon fils.</p>
-
-<p>Et grave, ayant achevé de révéler à sa façon la
-dissidence des Beni-Merine, il chaussa ses socques
-pointus et sortit dans la nuit.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak i" id="ch4">Les Youyous</h2>
-
-
-<p>A Marrakch la rouge, ce soir-là, les trois amis
-étaient réunis dans la maison de Messaoud
-El Biod le concussionnaire.</p>
-
-<p>Le Makhzen — que Dieu le fortifie ! — avait
-saisi cet immeuble et d’autres aussi, mis l’homme
-en prison, jeté ses femmes et ses enfants à la
-mendicité, vendu ses esclaves. Le peuple stupide
-avait ricané : « Allah ! son heure est finie », puis
-avait oublié le ministre hier obéi et redouté.</p>
-
-<p>C’était une habitude passée depuis longtemps
-dans les mœurs. Les grands devenus trop riches
-ou importuns étaient ainsi dépouillés par le gouvernement
-de ce qu’ils avaient enlevé au peuple.</p>
-
-<p>Le makhzen des Français — que Dieu le fortifie
-aussi ! — a d’autres méthodes. Mais en venant
-au Maroc, comme il fallait bien commencer d’une
-façon ou d’une autre, il prit les situations telles
-qu’il les trouva et stabilisa le tout. Des gens qui
-n’ont pas eu de chance sont ceux dont la fortune
-tourna avant cette époque mémorable. D’autres
-au contraire sont restés riches et honorés. Mais
-Dieu seul est juge de ces choses et de toutes les
-autres.</p>
-
-<p>Donc les trois amis avaient dîné ce soir-là dans
-la maison d’un homme déchu de son importance.
-Cette demeure devenue « bien makhzen » avait
-été mise à leur disposition provisoire. Elle était
-construite dans le style banal, utile pourtant à
-perpétuer pour l’enchantement des touristes :
-cour intérieure carrée, avec jardin creux doté
-d’une vasque, le tout flanqué à chaque bout
-d’une pièce longue, étroite, effroyablement ornementée
-de plâtres et de carreaux de faïence. Le
-reste de la maison comportait un escalier mal
-compris, coupé de recoins inutiles et conduisant à
-des chambres, les unes trop basses de plafond,
-les autres sans jour, puis à une terrasse où l’on
-respirait enfin d’échapper au cubisme incohérent
-de cette incommode bâtisse.</p>
-
-<p>Les hôtes de la maison, réunis à l’heure du repas
-dans une des grandes pièces donnant sur le jardin,
-étaient Dubois et Martin, capitaines, et le <i>toubib</i>
-de l’assistance indigène, le docteur Chrétien. Et
-les deux premiers sermonnaient le troisième.</p>
-
-<p>— Docteur, disait Martin, quel est encore cet
-affreux bonhomme que j’ai vu couché sur votre
-lit de camp ?</p>
-
-<p>— C’est un musulman famélique et toqué qu’il
-a trouvé dans la rue et qu’il ressuscite peu à peu,
-répondit Dubois. Car le toubib dédaignait de
-répondre aux affectueuses critiques de ses compagnons.</p>
-
-<p>C’était un homme imbu d’idées singulières, au
-moins selon le jugement de notre époque. Il
-pensait qu’envers ceux qui souffrent il n’est point
-de limites au devoir de charité. Il avait une horreur
-instinctive de tous ceux qui sont riches ou
-détiennent l’autorité. Il reniait les formes officielles
-de la morale du siècle et n’aurait pas quitté
-le grabat d’une prostituée malade pour le chevet
-d’un prince de ce monde. Celui qui lui avait
-donné ces sentiments l’avait en même temps gratifié
-d’une santé et d’une vigueur physique merveilleuses,
-ce qui lui permettait de faire le bien
-avec plus de continuité. Il était inconscient de la
-plupart des choses que nous croyons nécessaires
-à notre dignité. La science et le soulagement
-qu’il en tirait pour autrui absorbaient toute sa
-pensée. Il était fruste de manières, mal habillé et
-incapable de flatterie. Ses supérieurs avaient pour
-lui du dédain et de la colère.</p>
-
-<p>— Docteur, continuait Martin, je vous défends
-d’aller en plein midi, par quarante-huit degrés à
-l’ombre, faire uriner des vieux juifs du Mellah
-dont la santé, si intéressante qu’elle soit, m’est
-moins chère que la vôtre.</p>
-
-<p>Le médecin versa dans les tasses un café qu’il
-avait préparé lui-même.</p>
-
-<p>— Il est bon et fait avec soin, dit Martin,
-mais je voudrais vous voir, toubib, apporter une
-égale attention à votre tenue. Un pantalon de
-treillis et une capote de légionnaire sont un vêtement
-insuffisant pour votre grade. Vous avez
-fait ainsi toute la route de Rabat à Marrakch.
-Comment employez-vous votre solde ?</p>
-
-<p>— Elle fond au feu de charité qui le consume,
-continua de répondre Dubois ; il n’a jamais le sou ;
-et à vous, qui êtes chef de détachement, je dénonce
-que notre docteur s’est fait des bretelles avec
-des bandes à pansement, ce qui est une criante
-dilapidation de matériel appartenant à l’État…</p>
-
-<p>La nuit était lourde et chaude ; des bouffées
-d’air brûlant venaient du jardin par l’immense
-porte aux battants bariolés grands ouverts. De
-plus, les volutes de poussière rouge qui, chaque
-soir, montent en tourbillons allongés de la plaine
-du Guiliz retombaient doucement de très haut sur
-la ville et venaient aggraver d’un goût terreux la
-sécheresse des lèvres. C’était la fâcheuse nuit de
-Marrakch quand il n’y a plus de neige sur l’Atlas.</p>
-
-<p>On était en 1912, une année qui avait vu de
-graves événements marocains, les émeutes de
-Fez, l’instauration du protectorat, l’occupation
-de la capitale du Sud après la fuite d’El Hiba.</p>
-
-<p>Le docteur écoutait le sermon de ses amis dont
-l’énergie critique languissait d’ailleurs par l’effet
-de l’heure pesante. Aucun bruit ne venait de
-l’immense ville, si ce n’est, parfois, des bribes de
-youyous poussés par des femmes en quelque fête
-voisine.</p>
-
-<p>A l’autre bout du jardin, une forme blanche se
-détacha du mur blanc et, onduleuse sous les
-fines branches des menus jasmins, s’avança vers
-la grande pièce éclairée où se tenaient les trois
-amis. Ceux-ci, en silence, regardaient approcher
-cette chose, et quand elle arriva sur le seuil en
-pleine lumière, ils virent que c’était une femme :
-un visage d’enfant dans des étoffes blanches.</p>
-
-<p>Son regard vague ou peut-être aveuglé par la
-lumière se posa incertain sur le groupe des officiers
-assis autour de leur petite table, puis, soudain,
-les aperçut. Alors sa main preste disparut
-dans une grande manche du vêtement, en ramena
-une étoffe de soie noire et la femme, avec
-une agilité de doigts singulière, s’en coiffa. Chez
-les filles de Sem la chevelure est une nudité.</p>
-
-<p>Dubois et Martin virent passer devant eux
-cette apparition inattendue qui alla vers le
-docteur, fit le geste de lui baiser l’épaule et
-revint au seuil de la porte où, muette toujours,
-elle s’assit les jambes croisées. Et, dans le silence,
-Martin proféra d’une voix un peu étreinte de
-curiosité angoissée :</p>
-
-<p>— Qu’est-ce que c’est que ça ?</p>
-
-<p>Le docteur, accoudé sur la table, regardait la
-femme et son visage exprimait l’effort d’une attention
-professionnelle intense.</p>
-
-<p>— Ça, dit-il, c’est une femme qui a peur.
-Puis, allant au-devant de questions nouvelles, il
-continua :</p>
-
-<p>— Elle sort de quelque coin où vous ne l’aviez
-pas vue. Elle est arrivée ici avec moi et, dans
-l’immense cohue de la mehalla chérifienne, elle
-a passé inaperçue parmi toutes les femmes juchées
-sur les mulets de transport. Elle est venue
-ainsi de Fez en passant par Rabat. Elle est folle
-et je la soigne.</p>
-
-<p>Elle est folle, mais non méchante. Elle est, au
-contraire, docile et ne parle que si on l’y invite.
-Mais elle a peur, peur jusqu’à la folie, et son
-instinct la pousse à se rapprocher de moi quand
-elle pressent la crise qui la jettera dans la démence.
-C’est ce qu’elle a fait en quittant le recoin
-de cette maison où elle habite et en venant ici.
-Cette femme sera probablement folle à lier dans
-quelques instants.</p>
-
-<p>Les deux camarades du médecin regardaient
-tour à tour celui-ci et la femme immobile. La
-façon étrange et inattendue dont se terminait la
-soirée les intriguait jusqu’à l’angoisse, sensation
-qu’accroissait, sans doute, la pesanteur étouffante
-de cette nuit torride. Leur première pensée fut
-de se retirer et de laisser le médecin à sa malade.
-Mais la curiosité l’emporta et aussi l’amour-propre
-de réagir contre l’impression pénible déjà ressentie,
-contre celle plus forte encore à laquelle ils
-s’attendaient.</p>
-
-<p>— Continuez, docteur, fit Dubois et dites-nous
-pourquoi cette femme a peur.</p>
-
-<p>— Vous devez comprendre l’intérêt que j’attache
-à l’étude de ce cas, reprit le toubib. L’intérêt
-médical n’est pas seul en jeu d’ailleurs,
-comme vous allez vous en rendre compte.</p>
-
-<p>Cette malheureuse était servante à Fez chez
-notre camarade, le capitaine X… qui trouva la
-mort pendant les émeutes du 17 avril dernier.
-D’après tout ce que j’ai pu savoir, à ce jour, elle
-a cherché à sauver son maître en le guidant, de
-terrasse en terrasse, à la recherche d’une maison
-hospitalière qu’ils ne trouvèrent pas. Elle a donc
-pris sa part de l’horrible calvaire. J’ignore comment
-elle a pu elle-même éviter la mort. Juive de
-race et servante d’un chrétien, elle était pourtant
-toute désignée à la fureur stupide de cette population
-fanatisée et voyant rouge. J’ai retrouvé
-dans les archives du Conseil de guerre qu’elle
-avait dénoncé avec une extrême énergie les assassins
-du capitaine.</p>
-
-<p>— Elle n’était donc pas alors, fit Martin, dans
-cet état de mutisme prostré où nous la voyons
-aujourd’hui ?</p>
-
-<p>— Certainement non, reprit le docteur, et sa
-folie ne vint que bien après, car elle eut la
-singulière énergie d’aller, un mois plus tard, assister,
-cachée dans les roseaux de Dar Debibagh,
-à l’exécution des meurtriers. Elle fut trouvée là
-par un spahi du service de garde qui l’en chassa
-et la poussa jusque dans un sentier où je passais.
-Elle s’accrocha au poitrail de ma selle avec
-une telle force que je dus descendre de cheval
-pour la faire lâcher prise. Je l’avais vue chez
-son maître et la reconnus. Elle me dit : « Ils
-sont tous morts sauf un », puis tomba en syncope.
-C’est cet « un » échappé à notre vindicte
-dont la menace l’inquiète. Et ceci aggrave d’une
-terreur insurmontable la dépression générale
-causée par l’excès d’horreur dont cette femme fut
-témoin.</p>
-
-<p>— Elle redoute probablement la vengeance des
-musulmans, dit Martin.</p>
-
-<p>— Ce n’est pas douteux ; aussi l’ai-je gardée
-auprès de moi et conduite jusqu’ici bien loin de
-Fez où elle avait tout à craindre. Et je m’efforce
-de ramener à la sérénité cet esprit d’enfant maltraité,
-déjà très faible par nature, qui trouva
-pourtant, dans une heure tragique, la force de
-chercher à sauver son maître et, après sa mort,
-de le venger. Mais j’ai grand mal à lui rendre sa
-raison. Les événements dont elle souffrit sont
-encore trop récents ; des faits extérieurs, contre
-lesquels je ne puis rien, la replongent à chaque
-instant dans ses atroces souvenirs et le calme où
-vous la voyez en ce moment fait alors place à la
-démence aiguë.</p>
-
-<p>La pluie, par exemple, la surexcite, car il
-pleuvait à torrents durant les émeutes. Elle ne
-peut entendre, sans divaguer aussitôt, les coups
-de feu des inoffensives fantasias. Mais ce qui l’impressionne
-le plus fortement ce sont les youyous
-des femmes. Vous savez qu’à Fez les scènes de
-meurtre et de pillage s’accomplirent au son strident
-des youyous qui roulaient sur toute la ville
-comme un chant de triomphe bestial. Dès les
-premiers coups de feu, les terrasses se couvrirent
-de femmes, d’enfants, encourageant les <i>moujahidine</i>,
-manifestant bruyamment leur joie de ce
-qu’ils croyaient être un beau jour, un spectacle
-réconfortant pour leur foi, « nehar el feradja », la
-journée de plaisir, comme ils l’appellent encore.
-Les foules, toutes les foules commettent de ces
-erreurs, de ces crimes stupides dont elles n’ont
-pas conscience.</p>
-
-<p>— Votre malade, dit Dubois, serait donc
-actuellement suggestionnée par les youyous que
-nous avons entendus tout à l’heure.</p>
-
-<p>— En effet, répondit le médecin et il convient
-de l’en distraire si possible.</p>
-
-<p>— <i>Benti</i>, ma fille, ajouta-t-il doucement à
-l’adresse de la femme, dessers le café et raconte-nous
-une histoire.</p>
-
-<p>La folle se leva et débarrassa la table des restes
-du repas ; puis elle reprit sa place sans rien dire,
-attentive aux bruits de la nuit.</p>
-
-<p>— Étreinte par son rêve douloureux, elle a
-déjà oublié ce que je lui ai demandé, dit le docteur,
-qui se leva et marcha vers la malade.</p>
-
-<p>— Donne-moi la main, petite, fit-il doucement.</p>
-
-<p>Et, la forçant à se lever, il l’entraîna vers la table.</p>
-
-<p>— Assieds-toi sur cette chaise, comme si tu étais
-une de ces belles dames chrétiennes qui te font
-envie et raconte à ces messieurs une de ces jolies
-histoires que tu me disais le soir au campement,
-durant la route.</p>
-
-<p>— Son visage, remarqua Martin, exprime pour
-nous la sympathie ; elle vous regarde, docteur,
-avec confiance et pourtant, il y a quelque chose de
-tragique dans ce masque enfantin qui ne rit pas.</p>
-
-<p>— Il s’agit précisément, répondit le praticien,
-d’y ramener quelque jour le rire qui effacera cette
-fixité… impressionnante, n’est-ce pas ?</p>
-
-<p>— Plus impressionnant est pour moi, dit le
-capitaine Dubois, votre amour de ceux qui souffrent,
-et l’indicible geste de tendresse que vous
-faites vers le malheur. Dominé comme vous l’êtes
-par un altruisme qui nous surpasse, votre oubli
-se conçoit de nos égoïstes conventions sociales. Je
-ne vous blaguerai plus, toubib, pour vos travers.
-Nous ne sommes pas dignes de vous juger.</p>
-
-<p>— Veux-tu, père, dit la femme, une histoire
-d’amour ou une histoire pour amuser les enfants ?</p>
-
-<p>— L’amour, dit Martin, est si près de la douleur
-qu’il serait peut-être préférable pour elle de
-n’y pas songer. Et j’éprouve moi-même le besoin
-d’entendre des choses peu compliquées et chastes
-en cette nuit écrasante.</p>
-
-<p>— Peu compliqué sera, certes, ce qu’elle nous
-dira, fit le médecin, mais les récits de ces gens
-sont rarement chastes, même ceux destinés à la jeunesse ;
-on n’élève pas les enfants, ici, comme chez
-nous. C’est encore une de ces profondes différences…
-Enfin nous verrons bien.</p>
-
-<p>— Raconte une histoire pour les petits, ajouta-t-il
-à l’adresse de la femme.</p>
-
-<p>Et celle-ci, les mains jointes sur les genoux,
-docile, commença.</p>
-
-<p>— C’était à l’époque où la simplicité régnait
-dans le monde. Les hommes connaissaient encore
-peu la méchanceté, le vol et le parjure. Il y avait
-un homme qui s’appelait Ben Niya et qui possédait
-un âne. Un jour cet âne disparut pour suivre
-une ânesse, car c’était le temps où les animaux
-s’accouplent selon l’ordre établi par Dieu. Personne
-ne convoitait alors le bien d’autrui et Ben
-Niya pensa qu’on lui avait joué une farce. Il s’en
-alla trouver le crieur public et lui dit : « Crieur
-public, va crier partout que si on ne me rend pas
-mon âne je ferai ce que fit mon père en pareille
-occurrence. » Et le crieur passant dans toutes les
-ruelles cria : « O croyants ! ô enfants bien nés !
-Ben Niya réclame son âne, rendez-le lui, sinon il
-fera ce que fit son père en pareil cas ! » Alors les
-gens s’assemblèrent et s’inquiétèrent de ce qui
-allait arriver. Tout le jour on discuta sous la
-grande porte de la vieille enceinte, devant la
-plaine où les belles moissons de Dieu mûrissaient
-pour la joie des hommes. Et soudain on vit le petit
-âne qui revenait, en compagnie de l’ânesse du
-voisin Belaquel. Alors les craintes s’apaisèrent et
-l’on s’en fut conduire l’âne à son maître. Celui-ci
-attendait tranquillement sur le pas de sa porte.</p>
-
-<p>— Voici ton âne, dit la foule à Ben Niya et
-maintenant raconte-nous ce que tu devais faire
-à l’exemple de ton père défunt, que Dieu lui
-fasse miséricorde !</p>
-
-<p>Alors Ben Niya, tenant son âne par les deux
-oreilles, dit aux gens :</p>
-
-<p>— J’aurais fait ce que fit mon père le jour où,
-étant au marché, son âne disparut.</p>
-
-<p>— Mais quoi encore ? dit la foule.</p>
-
-<p>— Je serais rentré chez moi à pied !</p>
-
-<p>A ce moment un long trille de youyous venu
-de la maison voisine tomba dans le jardin, se
-répercuta aux grands murs et entra dans la pièce
-avec une bouffée de jasmin surchauffée. Et les
-rires qui devaient accueillir la réponse de Ben
-Niya, la fin de l’histoire pour amuser les enfants,
-les rires demeurèrent au fond des gorges.</p>
-
-<p>Les trois amis regardaient la femme. Son visage
-exsangue, ses yeux agrandis, sa bouche convulsée
-formaient un masque d’indicible terreur ;
-ses poings fermés martelaient sur les dents ses
-lèvres toutes blanches, tandis que stridaient les
-youyous. Puis l’on entendit une détonation, les
-voisins en noce faisaient parler la poudre et la
-physionomie si douloureuse à voir se modifia. La
-femme se dressa, son front sembla s’arc-bouter
-sur l’accolade des sourcils froncés, le regard
-devint volontaire et dur, les mains joignant leurs
-doigts en firent craquer les phalanges, du geste
-énergique de qui prévoit un effort. La femme
-n’avait plus peur mais, bien folle cette fois, revivait
-le danger, et, comme elle avait dû faire la
-première fois, se préparait à la lutte.</p>
-
-<p>Au regard interrogateur de ses amis le médecin
-répondit :</p>
-
-<p>— Voici peut-être la grande crise, dominez-vous,
-écoutez et regardez.</p>
-
-<p>La folle bondit tout à coup vers Martin et ses
-deux mains voulurent s’accrocher à son bras.</p>
-
-<p>— Écoute ! cria-t-elle.</p>
-
-<p>Par un réflexe qu’il ne put dominer, l’officier
-se dégagea et son mouvement le plaça devant
-une des fenêtres qui, de chaque côté de l’immense
-porte, donnaient sur la cour intérieure. La
-juive l’y suivit et ferma précipitamment les deux
-volets bariolés de peintures mauresques.</p>
-
-<p>— Tu vois, dit-elle, je t’avais prévenu que
-tes domestiques te trahissaient. Tu vois ! c’est
-Embarek le palefrenier qui vient de tirer sur toi.</p>
-
-<p>La cour retentissait des pétarades qui éclataient
-chez les voisins en liesse.</p>
-
-<p>— Écoute, continua la juive, on tue tes frères
-dans la rue, on pille. Prends un parti maintenant,
-ajouta-t-elle, puisque tu n’as pas voulu me croire !</p>
-
-<p>— Martin, dit la voix du docteur, maîtrisez
-vos nerfs ; cette malheureuse vous identifie à son
-maître et sa folie va peut-être la pousser à reproduire
-devant nous le drame qui la causa. Remarquez
-que nous venons d’apprendre le nom de
-celui qui le premier tira sur la victime. Ce fut un
-de ses propres domestiques ; c’est lui qui échappa
-au Conseil de guerre ; c’est le nom qu’il fallait
-savoir. Enfin, chose utile pour l’histoire de ces
-tristes jours, nous savons aussi que la servante
-avait pressenti les événements et en avait prévenu
-son maître, resté d’ailleurs incrédule…</p>
-
-<p>— Allons ! ne demeure pas ainsi immobile,
-continuait la femme, il faut agir. Tes fusils, tes
-cartouches ! Comment, tu n’as pas d’armes chez
-toi ? Mais à quoi pensais-tu, malheureux ! Ah !
-ton revolver, au moins…</p>
-
-<p>Et courant à une patère fixée au mur, elle s’efforçait
-d’en décrocher un équipement imaginaire.</p>
-
-<p>— Oh ! l’étui est vide ! ils ont pris ton revolver !
-Ils t’ont désarmé !… Alors !… sauve-toi ; sauvons-nous
-par les terrasses, suis-moi !</p>
-
-<p>Belle d’énergie, elle s’empara de sa main et
-l’entraîna par la grande porte, dans le jardin, vers
-l’escalier situé au bout de l’un des grands côtés et
-qui conduisait à deux étages, puis aux terrasses.</p>
-
-<p>Dubois et le médecin s’étaient levés doucement
-et suivirent les fugitifs. Mais à peine ceux-ci
-avaient-ils franchi le seuil de la pièce que la
-femme s’arrêta brusquement et refoula son maître
-de toute la force de ses deux bras tendus.</p>
-
-<p>— Prends garde ! on tire sur nous du haut du
-minaret de la mosquée, on nous a vus !…</p>
-
-<p>Ses deux mains comprimaient sa gorge palpitante.
-On voyait les efforts surhumains de ce
-pauvre être s’efforçant de surmonter sa terreur,
-de réfléchir.</p>
-
-<p>— Passons vite… l’un après l’autre… moi
-d’abord… je t’attends dans l’escalier. Et elle
-partit en courant.</p>
-
-<p>— Suivons cette scène pénible mais instructive,
-dit le médecin à ses amis. Nous n’interviendrons
-que s’il est nécessaire de protéger cette
-femme contre sa propre démence.</p>
-
-<p>La folle montait l’escalier ; elle avait oublié
-celui qu’elle prenait pour son maître, mais le
-geste de sa main, toute sa démarche montraient
-qu’elle croyait toujours l’entraîner dans sa fuite.
-Et tirant ainsi après elle un être imaginaire, elle
-parvint sur la terrasse où, silencieusement, les
-trois spectateurs prirent pied peu de temps après
-elle.</p>
-
-<p>Comme toutes les terrasses des maisons mograbines,
-celle-ci présentait un compartimentage en
-rectangles correspondant chacun à l’une des
-pièces de l’étage inférieur et tous de niveau différent.
-Il fallait donc enjamber une murette parfois
-haute de plus d’un mètre pour aller d’un
-rectangle à l’autre. Un parapet plus haut encore
-entourait tout l’ensemble de cette terrasse très
-vaste, comme la maison qu’elle couvrait.</p>
-
-<p>Parvenue devant le premier compartiment, la
-folle s’arrêta et se laissa choir. Mais son agitation
-était extrême ; elle sursautait, se dressait en gesticulant,
-apostrophait les êtres dont son esprit
-malade peuplait la terrasse. Le docteur, déjà
-documenté sur la mort du capitaine X…, était
-seul capable de comprendre entièrement les paroles
-et la mimique effarante de la juive. Posté
-à quelques pas, il suivait, avec ses deux amis,
-tout ce que la clarté lunaire laissait voir des mouvements
-de la démente. Il renseigna les officiers
-sur ce qui se passait devant eux.</p>
-
-<p>— Nous sommes au cœur du drame, dit-il, et
-je vais évoquer pour vous ses détails, grâce à ce
-que je sais déjà et en interprétant ce que nous
-voyons et entendons.</p>
-
-<p>Cherchant à fuir et à sauver son maître, toute
-autre issue leur étant fermée par la populace qui
-remplit les rues, cette femme vient d’arriver avec
-lui sur la terrasse. Ces cris, ces pleurs, ces gestes
-que vous percevez répètent la scène qui s’est
-alors déroulée. Les fugitifs voulaient profiter de
-ce que toutes les maisons de leur quartier se touchaient
-pour gagner quelque demeure amie ou
-moins hostile. Mais ces terrasses étaient pleines de
-monde, pleines d’ennemis. Les femmes criaient,
-gesticulaient, encourageaient de youyous continuels
-les hommes, leurs maris, leurs frères qui,
-dans la rue, donnaient la chasse au roumi. Les enfants
-étaient les plus vibrants de tous, les plus
-acharnés et ces groupes de formes blanches ponctués
-des couleurs criardes des petits, trépidants aux
-spectacles de mort, s’interpellaient de maison à
-maison, s’encourageaient à exciter les émeutiers.
-Mais il y avait des degrés dans la fureur générale,
-dans la joie de voir tuer. Toutes les maisonnées
-manifestaient les mêmes sentiments, mais avec
-plus ou moins de conviction. Ces familles qui se
-connaissent par la mitoyenneté du toit, ces
-femmes, ces enfants enfermés n’ayant, pour respirer
-et vivre un peu à la fin de chaque jour, que
-la terrasse et ses promiscuités, ces gens qui se
-mélangent si volontiers aux voisins quels qu’ils
-soient, sans réserve de classe et même sans pudeur
-sociale, n’en ont pas moins des intérêts, des
-goûts très divers. Regardez les gestes, écoutez
-les supplications de la folle. Ce sont les mêmes
-qu’elle adressa aux femmes et aux filles d’un gros
-commerçant fasi. L’état d’âme de cet homme est
-curieux à noter ; dans le drame que nous revivons,
-de lui, plutôt que de ces femmes en furie,
-dépendra le sort des fugitifs.</p>
-
-<p>Ce négociant a des magasins, des marchandises
-qui viennent de loin, de chez ces chrétiens
-que l’on tue à cette heure même, mais dont le
-supplice n’empêchera pas qu’il faudra payer les
-marchandises. Ses femmes hurlent là-haut à la
-mort — n’êtes-vous pas des musulmans ! — lui,
-en bas, tourne en rond dans sa demeure, inquiet
-au suprême degré de ce qui se passe, de ce qui
-peut suivre ; l’émeute est dans la rue, le pillage
-s’étend et il suppute ce qu’il perdra si la plèbe
-défonce les portes de son entrepôt ou s’acharne
-sur son fondouk. Il calcule ce qu’il faudra payer
-plus tard, car il sait bien lui, homme d’affaires et de
-commerce, que toujours, au Maroc, ces heures de
-joie musulmane ont eu des lendemains pénibles et
-que toujours les bourgeois ont soldé les exploits
-de quelques furieux.</p>
-
-<p>Sans doute, dans les premiers moments, son
-cœur de musulman a vibré d’accord avec celui
-de la foule. Pour parvenir jusqu’à sa porte, au
-travers du flot grossissant des émeutiers, sans
-doute aura-t-il crié comme tout le monde : Dieu
-vous aide, ô croyants, ô soldats de la guerre
-sainte ! Mais, à peine rentré chez lui, son âme de
-marchand s’est effrayée d’un désastre possible. Il
-s’est mis à redouter les excès de la populace qui
-se presse furieuse dans les ruelles en quête de
-gens à tuer ; il a craint surtout de ne pouvoir, au
-jour certain des revendications européennes, justifier
-de son temps, de sa conduite à l’égard de
-ces chrétiens dont il a tant besoin et qui ont en
-leurs mains son crédit. Et le problème s’est posé à
-lui comme à beaucoup d’autres qui l’ont résolu,
-d’ailleurs, de la même façon. Tout en prenant
-part, selon son devoir de musulman, selon sa
-conviction aussi, au sursaut xénophobe qui agite
-la ville, il lui faut esquisser une réprobation, faire
-au secours des chrétiens — ses créanciers — un
-geste dont il pourra se réclamer plus tard, s’il est
-utile.</p>
-
-<p>Plusieurs de nos compatriotes furent en effet
-sauvés par des misérables qui ne cherchaient
-qu’un alibi.</p>
-
-<p>Mais notre camarade X… ne devait pas profiter
-d’une circonstance à ce point favorable. Il habitait
-un quartier populeux, il était spécialement
-visé, désigné par la trahison de ses domestiques.
-Il ne pouvait être sauvé par l’unique dévouement
-de la pauvre femme qui le guidait.</p>
-
-<p>Quand un petit garçon dégringola du toit pour
-dire à son père qu’un de ces chrétiens demandait
-asile, le marchand fasi hésita peu à lui répondre :
-recueillir le fugitif serait attirer sur la maison la
-colère de la foule qui grondait dans la rue, mais
-on le laissera passer chez le voisin sans lui faire de
-mal.</p>
-
-<p>— Qu’il se débrouille, dit-il, avec les gens d’à
-côté. Quant à vous tous, ajouta-t-il, en parlant à
-ses employés, à ses esclaves, soyez, s’il le faut,
-témoins que j’ai aidé cet homme à fuir.</p>
-
-<p>Le docteur se tut. Il avait évoqué la première
-phase du drame et, justifiant sa narration, la folle,
-comme libérée du premier obstacle, venait de
-franchir péniblement la murette et d’atteindre
-une autre partie de la terrasse. Mais manquant
-de force, par un fléchissement sans doute de sa
-surexcitation, elle resta étendue, secouée parfois
-de tremblements, murmurant des mots sans suite
-mêlés de sanglots.</p>
-
-<p>Le médecin, les yeux fixés sur sa malade,
-continua :</p>
-
-<p>— La crise subit une pause… le sujet n’a plus
-la force de répéter la tragédie dont son esprit
-pourtant lui ressasse implacablement le thème.
-Sa folie lui donnera peut-être plus tard une vigueur
-nouvelle ; en attendant, ce qu’elle ne peut
-plus mimer ou crier, je vais vous le dire.</p>
-
-<p>Délivrés du premier obstacle, par l’intervention
-du négociant, la femme et celui qu’elle guide
-sont passés sur la terrasse de la maison contiguë.
-Déjà l’homme n’est plus qu’une loque. La soudaineté
-des événements déroutant toutes ses
-prévisions, le surprenant en plein calme pour le
-plonger dans un danger auquel il ne voit pas
-d’issue, a brisé sa volonté. Il suit machinalement
-sa protectrice ; il est pâle, ses vêtements portent
-déjà les traces de souillures, des crachats qui lui
-ont été jetés. En arrivant chez les voisins, la
-femme reprend ses supplications en faveur de
-celui qu’elle veut sauver. Lui, au comble du désarroi,
-ne retrouve plus les quelques mots d’arabe
-qu’il possédait, ne sait plus que gesticuler ses
-demandes de secours où il y a aussi de la menace
-et toute la révolte de son orgueil impuissant. Devant
-eux se dresse maintenant la famille, mère,
-femmes, sœurs, esclaves du grand alim, de
-l’homme pieux qui, depuis des années, enseigne
-les foules attentives aux <i>Khotba</i> de la sublime mosquée
-et dont l’éloquence imprègne pour la postérité
-les murs blancs de Qaraouiyne.</p>
-
-<p>Ignorantes, ces femmes expriment en cette
-heure ce qui est pour elles le plus apparent de la
-science du maître, la haine de ceux qui ne suivent
-pas la doctrine qu’il enseigne. Elles manifestent
-avec violence pour être vues et entendues des
-voisins. Peuvent-elles faire autrement, celles qui
-vivent dans la pure intimité d’une des plus belles
-lumières de l’Islam ? Lui, observe en silence ; ses
-sentiments ne répugnent pas à quelque succès
-sur les mécréants, mais, homme de science et de
-réflexion, il pèse l’opportunité du drame, redoute
-qu’il se produise hors de l’heure prévue pour le
-triomphe définitif et qu’il soit de ce fait incomplet
-et inefficient, sinon dangereux pour la cause
-même. En tout cas, il ne peut s’agir pour lui de
-compromettre aux orgies de la plèbe sa dignité et
-celle des siens, de souiller ses belles mains et ses
-blancs lainages aux sanies du meurtre et aux
-hontes du pillage.</p>
-
-<p>L’arrivée du roumi fugitif au bord de sa terrasse
-lui est un bon prétexte pour calmer le zèle
-encombrant des siens, pour les rappeler auprès de
-lui.</p>
-
-<p>— Fuyez, rentrez, cachez-vous de cet homme
-impur ! crie-t-il et, comme par enchantement, la
-terrasse se vide à la voix du maître, les furies disparaissent
-et derrière elles se referme la porte où
-le poursuivi et son pauvre guide auraient pu
-trouver un refuge contre la fureur croissante des
-gens entassés sur les terrasses ; car on les a vus ; les
-pierres volent et les vociférations se rapprochent.</p>
-
-<p>Franchie la maison de l’homme saint, les voici
-devant celle d’un être quelconque, mauvais fonctionnaire
-besogneux, chassé du Makhzen pour
-concussion par trop criante et qui impute volontiers
-aux idées nouvelles venues d’Europe la
-subite pudeur administrative qui l’a privé de son
-emploi. Il est vieux aussi ; il ne peut résister aux
-folies de ses fils dont l’inconduite achève de le
-ruiner. La misère guette sa maison qu’emplissent
-déjà des discordes familiales et des scandales musulmans.
-Aussi de cet antre malsain, la haine
-a-t-elle surgi dès les premiers éclats de l’émeute,
-comme un dérivatif aux ennuis de chacun. Et il
-arrive bien à propos ce chrétien, pour se faire
-écharper par les furies qui lui barrent la terrasse
-de Ben Thami.</p>
-
-<p>Le sang coule sur le visage de l’homme que des
-pierres ont atteint. Épuisé moralement, écrasé
-sous les insultes, il tombe à genoux devant la murette
-hostile et la femme s’efforce de couvrir le
-visage défait et sanglant de son maître. Elle n’a
-presque plus de voix à force de supplier ; elle
-arrache ses pauvres bijoux, les jette à ceux qui
-lui barrent la route ; une de ses mains protège
-l’homme ; de l’autre, elle cherche à parer elle-même
-les coups des petites filles, des petits garçons
-qui frappent, pincent, arrachent, tandis que
-les grandes hurlent, rient, se bousculent pour
-voir.</p>
-
-<p>La poussière rouge du Gueliz remplit l’air en
-feu et tamise en la colorant la clarté lunaire.</p>
-
-<p>Aidés par tout ce que leur a dit le médecin,
-les deux officiers, serrés autour de lui dans un
-angle de la grande terrasse de Messaoud El Biod,
-suivent et comprennent les détails de la scène
-jouée devant eux par la folle. Celle-ci semble, en
-effet, avoir retrouvé des forces dans l’excès même
-de sa terreur. Sa voix est redevenue distincte. Sa
-mimique, tous les mots qu’elle profère ponctuent,
-matérialisent, illustrent le récit du docteur. Les
-impressions des spectateurs peu à peu se sont
-intensifiées à l’extrême. La scène jouée par la
-femme, dite par le récitant, se développe avec
-une sincérité suggestionnante qui, bientôt, fait
-apparaître à leur imagination le principal acteur
-absent. Ils voient l’homme qui va mourir et machinalement
-leurs mains se cherchent et se serrent
-en communion de pensée et de douleur.</p>
-
-<p>Chuchotante, la voix du docteur reprend :</p>
-
-<p>— Nous arrivons à la fin du drame, regardez
-bien.</p>
-
-<p>— Lalla ! Lalla ! crie la folle, ne jette pas cette
-énorme pierre ! puis elle s’effondre aux côtés de
-l’homme assommé, atteint sur la tête par un pavé
-que Lalla Tam, femme de Ben Thami, a lancé
-sur lui de toute la hauteur de sa taille que double
-celle de la murette au bas de laquelle le fugitif
-s’est abattu. La juive maintenant se tord auprès
-de son maître étendu.</p>
-
-<p>— Laisse-moi, tu vas mourir, tu ne m’as pas
-crue, ne me force pas à mourir aussi !… lâche
-mon poignet ! et ses efforts tendent à arracher, de
-la main crispée du moribond, la sienne qu’il a
-prise et à laquelle il se cramponne, sans doute,
-dans un dernier instinct d’espoir ou de consolation.</p>
-
-<p>Puis il semble qu’elle lutte contre des gens qui
-l’ont empoignée. Elle hurle grâce, elle porte en
-avant ses mains, les index tendus. Ce sont les
-<i>chouhoud</i>, les témoins de ce qu’elle va dire. Elle
-crie la profession de foi musulmane. Elle sauve sa
-vie.</p>
-
-<p>La voici maintenant adossée au parapet de la
-terrasse ; il apparaît que ceux qui la tourmentaient,
-occupés ailleurs, la laissent tranquille.</p>
-
-<p>— Il est mort, je te dis, crie la femme, pourquoi
-lui donner un coup de baïonnette ? Eh vous
-autres les hommes ! Qu’allez-vous faire maintenant ?
-Oh ! ne lui coupez pas la tête devant moi.
-Mais vous êtes fous ! Au nom d’Allah El Karim !
-Je ne veux pas la voir ! emportez-la ! Comment,
-vous jetez son corps dans la rue !</p>
-
-<p>La folle s’est redressée, le dos appuyé au mur ;
-ses mains se pressent sur son visage ; elle les retire
-fascinée, elle regarde et enfin de sa gorge sort
-plusieurs fois ce son : plof, plof, reproduction
-machinale du bruit qui hantera toute sa vie, le
-bruit du corps de l’homme jeté aux gens de la
-rue et s’écrasant sur le sol…</p>
-
-<p>— En voilà assez, dit le docteur. Et il courut
-à la femme qui était retombée au pied du mur.
-Délicatement, aidé de ses camarades, il la prit
-dans ses bras et l’emporta. Tous trois redescendirent
-vers la salle basse.</p>
-
-<p>Dans la chambre du médecin, étendue sous la
-lueur jaune de la lampe, la folle exténuée s’abandonne
-aux mains qui la soignent. Elle n’est plus
-agitée, mais toujours de ses lèvres blanches sort
-le plof, plof, qui résume toute l’horreur qu’elle a
-vécue. Et soudain à l’autre bout du jardin une
-voix s’élève qui fait sursauter les officiers :</p>
-
-<p>La illaha illallahou, la illaha illallahou !</p>
-
-<p>C’est le musulman toqué, le famélique recueilli
-par le médecin qui s’éveille et clame, dans la nuit
-brûlante, la gloire de Dieu aux quatre murs de la
-grande demeure.</p>
-
-<p>— Cette femme va mieux, dit le docteur à ses
-amis, surveillez-la un peu ; ménagez l’éther, je
-n’en ai plus beaucoup. Je vais aller m’occuper de
-l’autre là-bas, voulez-vous ?</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak i" id="ch5">L’Automobile</h2>
-
-
-<p>Le capitaine Duparc, de l’artillerie, parvint à
-Meknès après un voyage fatigant. Il débarquait
-en Afrique pour la première fois et y venait
-sans enthousiasme. Mais, officier consciencieux et
-esprit cultivé, il eut soin, avant de quitter la
-France, de se documenter sur le pays où il allait
-vivre. Il acquit ainsi en une dizaine de jours d’un
-travail assidu des idées qu’il jugea satisfaisantes
-sur le régime dit de Protectorat, sur la religion
-mahométane dite Islam, sur la géographie, l’ethnographie
-de l’Afrique du Nord.</p>
-
-<p>Il apprit qu’au Maroc la population se divise
-en quatre classes : les Maures et les Juifs qui
-habitent les villes, les Arabes qui remplissent le
-pays, les Berbères qui sont confinés quelque
-part dans la montagne. Il lut une description
-intéressante du cortège qui accompagne le Sultan
-à la prière du Vendredi et admira la vitalité du
-gouvernement dénommé Makhzen qui, cramponné
-pendant des siècles aux destinées de quelques
-tribus mograbines, a résisté aux folies
-d’Abd-el-Aziz, à l’acte d’Algésiras et aux massacres
-de Fez. Puis il versa une cotisation de
-quinze francs au Comité de l’Afrique Française
-et acheta une grammaire arabe, se promettant de
-consacrer aux premiers éléments de cette langue
-les longues heures du voyage.</p>
-
-<p>Mais la mer, d’humeur fâcheuse, ne lui en laissa
-point le loisir. Après quatre jours de traversée
-agitée et deux jours de « bouchonnage » devant
-la barre de Casablanca, après la surprise du panier
-de débarquement et l’épreuve décisive de la
-barcasse, il échoua dans un hôtel qu’on lui affirma
-« <span lang="en" xml:lang="en">Touring Club</span> ». Il y passa deux jours au lit.
-Et de cette couche étrangère qui longtemps remua
-elle aussi, il entendit, perpétuant son cauchemar,
-le grondement continu et tout proche
-de la mer furieuse se jetant affamée sur les blocs
-de Schneider et C<sup>ie</sup>.</p>
-
-<p>Dès qu’il fut en état de trouver une paire de
-gants dans ses cantines, il s’en alla, muni d’un
-sabre, se présenter aux autorités locales. L’accomplissement
-de cette corvée lui fit visiter la
-ville. Son intelligence native et d’ailleurs exercée
-lui permit vite de comprendre que ce chaos
-n’était pas le Maroc, mais le résultat encore
-informe du « formidable essor économique » annoncé
-par les bouquins. Étant venu pour vivre,
-comme il disait déjà, la vie du bled, il résolut
-de ne pas séjourner à Casablanca. Ses impressions
-s’y trouvaient au surplus chagrinées par ce
-qu’il crut être la confirmation d’une vieille idée
-apportée de France et qu’il aurait voulu inexacte.</p>
-
-<p>Duparc appartenait à ces milieux très bourgeois
-de l’armée métropolitaine, qui avaient pour
-l’armée d’Afrique le fraternel mépris réservé au
-cadet qui a mal tourné. Celle-ci n’avait alors donné
-à la France que la totalité de l’Afrique mineure.
-Elle n’avait pas encore l’auréole du sacrifice
-vigoureusement et joyeusement consenti qui la
-jeta, merveilleuse d’entraînement, de santé physique
-et morale, contre les corps d’armée allemands.
-Pour Duparc, comme pour bien d’autres,
-l’officier d’Afrique était un buveur d’absinthe
-ou un malheureux retenu loin des honnêtes garnisons
-de province par des dettes ou un banal
-collage avec quelque sauvageonne.</p>
-
-<p>Il vit donc à Casablanca de multiples et
-bruyants cafés remplis d’un nombre vraiment
-impressionnant d’officiers de toutes armes attablés,
-souvent en compagnie de cocottes et voisinant
-avec des civils qui lui parurent d’origines
-diverses.</p>
-
-<p>Comme la température l’y invitait, il s’assit
-lui aussi à une table et, après quelques secondes
-d’hésitation, se trouva bien.</p>
-
-<p>Il y fut très vite l’objet des sympathies de
-camarades qui, reconnaissant à son sabre et à
-ses gants blancs qu’il était nouveau dans le pays,
-l’entourèrent, l’invitèrent et lui firent fête. Il en
-fut très gêné, mais, en dépit de la froideur dont
-il voulut se cuirasser, il fut entraîné jusqu’à une
-heure avancée, de café en café, de boîte en
-boîte. Quand vint la dislocation de la bande
-joyeuse, il était tout à fait écœuré, navré du
-lamentable exemple de désœuvrement, de mauvaise
-tenue et de légèreté morale donné par ses
-camarades d’Afrique. Il jugea qu’<i>il y avait là vraiment
-quelque chose à faire</i> et se promit d’y penser.</p>
-
-<p>Un des officiers le raccompagna jusqu’à son
-hôtel et, engagé par la réserve un peu plus
-grande qu’il avait cru observer en ce compagnon
-parmi tous les autres, Duparc ne put s’empêcher
-de lui faire entendre discrètement que ce qu’il
-venait de voir lui paraissait irrégulier. L’autre
-lui demanda, en guise de réponse, de quelle
-garnison il venait.</p>
-
-<p>— D’Orléans, répondit Duparc.</p>
-
-<p>— Ah oui… Orléans, Beaugency, Notre-Dame
-de Cléry, Vendôme ! Vendôme ! Ma nourrice
-chantait une ronde où ces noms sonnaient comme
-des cloches. Cela, c’est toute la noble et vieille
-France… Orléans est une bien bonne garnison.
-Moi, depuis des années, je roule de Tunis au
-Sahara, des Touareg aux Beni Snassen, à Bou
-Denib, à Fez, au Tadla. Je viens de faire deux
-ans de colonne sans débrider, sans boire un bock
-frais, sans voir un chapeau de femme. Je n’avais
-plus de chaussettes et j’ai demandé quinze jours
-de répit pour venir ici me faire couper les cheveux
-et me requinquer un peu… Les autres,
-c’est la même chose. Bonsoir, cher ami, que le
-Maroc vous soit propice. Et cordial, il serra la
-main de Duparc et le quitta.</p>
-
-<p>En se couchant, celui-ci pensa à ce qu’il avait
-vu, à ce qu’il venait d’entendre et il eut ce petit
-malaise d’amour-propre fréquent chez ceux qui
-ont du cœur et qui vient de la crainte d’avoir
-été maladroit ou injuste.</p>
-
-<p>Rabat lui fit une impression différente et déjà
-meilleure. Il subit le charme des deux villes
-encore bien musulmanes. Il admira le grand bras
-de mer qui les sépare et que semble remplir toujours
-la mouvante cascade de la barre qui gronde
-à son embouchure. Les paillotes de la Résidence
-l’amusèrent et l’État-major, nombreux, lui offrit
-des figures de connaissance qui s’épanouirent à
-l’entendre demander un emploi dans l’intérieur.
-On lui donna satisfaction immédiate et Meknès lui
-fut attribuée. Il sortit enthousiasmé de chez le
-grand chef et ému lui-même des dévouements
-dont il se sentait capable. Il rendit aimablement
-son salut au chaouch de la porte résidentielle et
-partit plein d’ardeur.</p>
-
-<p>On était à la fin du printemps et la chaleur
-déjà forte rendit pénible au voyageur le séjour
-dans le train de Meknès. Il devina à peine Kénitra,
-soupçonna seulement à travers sa somnolence
-congestionnée la Mamora et la plaine de
-Sidi Yahia. Il parvint à Dar Bel Hamri avec un
-commencement d’insolation qui lui évita le repas,
-les menthes à l’eau et surtout le café à l’eau salée
-vendus en ce lieu néfaste et obligé, terreur du
-voyageur assoiffé.</p>
-
-<p>Le lendemain, l’air plus vif du plateau lui fit
-mieux supporter la route. Il eut la surprise agréable
-de trouver à la gare une automobile qui était
-venue le prendre et le conduisit aux baraquements
-de l’État-major.</p>
-
-<p>— Vous allez arriver juste pour admirer le
-coucher du soleil, lui dit l’officier qui était venu
-le quérir.</p>
-
-<p>Cette remarque laissa Duparc indifférent, mais,
-par la suite, il apprit à la faire à tous les voyageurs
-importants qu’il lui advint d’aller chercher
-à la gare.</p>
-
-<p>Dès le premier contact avec son chef accueillant,
-l’officier d’État-major fut plongé au vif des questions
-qu’il aurait à traiter.</p>
-
-<p>— Pour vous mettre au courant de la Subdivision,
-conclut ce chef, vous allez faire la tournée
-des postes. Vous étudierez sur place certains
-points qu’il m’importe de connaître. On vous
-donnera la « petite Ford » et vous verrez ainsi
-un maximum de détails dans un minimum de
-temps.</p>
-
-<p>Ce discours plut beaucoup à Duparc. Il eût
-préféré pourtant faire cette visite à cheval, c’est-à-dire
-tout à son aise. Mais ceci était incompatible
-avec le lourd travail de bureau dont il entendit
-ses camarades se plaindre à la popote, ce qui
-l’invitait clairement à ne pas s’attarder sur les
-chemins.</p>
-
-<p>Duparc décida de commencer sa tournée par
-le poste excentrique d’Oulmès où il aurait d’ailleurs
-à conduire deux officiers de troupe qui,
-venus à Meknès pour le service, devaient rejoindre
-au plus vite leur résidence. Il s’enquit de ses compagnons
-et fut très volontiers renseigné. C’étaient
-deux excellents garçons, parfaits officiers, mais
-nantis de travers singuliers.</p>
-
-<p>L’un s’appelait de Mongarrot. Officier de cavalerie
-des plus allants, il vivait dans un mutisme
-presque absolu. Devait-il cela à quelque chute
-sur la tête ou à un trop long séjour dans le désert
-silencieux, nul n’était en état de le dire. Mongarrot
-s’abstenait de parler pour une raison physique
-ou morale dont personne n’avait sondé le
-mystère. Il commandait sa troupe par gestes ou
-par de brèves interjections. En dehors du service,
-il intervenait dans les conversations par des bouts
-de phrases latines qu’il appropriait à l’idée émise,
-réminiscences lointaines de quelque grammaire,
-bouffées de bréviaire ou de missel romain, échos
-affaiblis et aujourd’hui désuets des classes d’humanités
-du temps jadis. Il était doux et taillé en
-athlète. Son caractère et son austérité l’avaient
-fait surnommer l’ange radieux.</p>
-
-<p>Martin était le nom du second compagnon de
-route. Celui-ci, tout à fait différent du premier,
-manifestait une loquacité déconcertante. Très
-averti, d’ailleurs, des choses et des gens d’Afrique,
-il était quelquefois intéressant, précieux
-souvent par son expérience et, en tout cas, jovial
-et bon enfant. Mais il était coté comme un cerveau
-brûlé, voire comme un braque, pour de
-nombreuses facéties de jeunesse et il manquait
-de souplesse, c’est-à-dire bêchait volontiers ses
-supérieurs. Il critiquait, dit-on à Duparc, sans mesure — ce
-qu’il faut traduire par non sans esprit — et
-s’attardait, de ce fait, dans des grades subalternes,
-malgré des états de service remarquables.
-Enfin, un bon camarade glissa cette dernière
-pointe : « Je vous préviens qu’il aime peu les
-officiers d’État-major. »</p>
-
-<p>Méditant sur ces avis, Duparc sentit se confirmer
-son opinion qu’il tombait dans un monde
-nouveau. La faible expérience que ses nombreuses
-études lui avaient laissé prendre de la vie,
-l’amenait à trouver étrange l’existence possible
-de gens aussi différents du type qu’il s’était forgé
-de l’être humain normal et pondéré. Il s’estima,
-<i lang="it" xml:lang="it">in petto</i>, très au-dessus de ces pauvretés et trouva,
-dans l’avancement rapide dont il avait joui jusqu’à
-ce jour, la confirmation de sa supériorité. Il
-augura mal enfin du voyage obligé avec ces
-étranges compagnons et se consola en songeant
-que cela durerait au plus une journée. Puis il
-s’arma ce soir-là, comme il faisait chaque jour, de
-sa grammaire arabe qui lui procura bientôt un
-sommeil dépouillé d’inquiétude.</p>
-
-<p>Quand il se présenta le lendemain au point
-initial il y trouva l’automobile et, autour, Martin
-qui se démenait entre de nombreux colis. Duparc,
-lui, s’était vêtu de pied en cape de la tenue de
-campagne : revolver, jumelle, boussole et sacoche
-d’État-major qui, en plus des papiers de
-service, abritait l’indispensable grammaire ; un
-petit paquet contenait enfin la trousse de toilette
-et le strict nécessaire pour un court déplacement.
-Martin, qui s’acharnait avec le chauffeur à arrimer
-ses colis, accueillit Duparc comme s’il ne connaissait
-que lui.</p>
-
-<p>— On les casera bien ! dit-il, en montrant ses
-paquets, ce qui n’ira pas dans la berline ira sur le
-marchepied. Passez-moi votre casse-croûte, on va
-le mettre dans la boîte aux outils.</p>
-
-<p>— Ce n’est pas mon… déjeuner, répondit
-Duparc, c’est mon nécessaire de toilette.</p>
-
-<p>— Vous n’avez pas apporté de boulot ?</p>
-
-<p>— Je comptais que nous mangerions une omelette
-à la première auberge… ou dans quelque
-ferme.</p>
-
-<p>Martin fut si étonné de cette réflexion qu’il
-n’y sut répondre. Son compagnon manquait évidemment
-d’expérience marocaine ; mais il eut le
-bon esprit de ne pas le blaguer.</p>
-
-<p>— Cela ne fait rien, dit-il, j’ai tout ce qu’il
-faut pour vous, pour Mongarrot et d’autres
-encore. Voyez-vous, dans ce pays, on rencontre
-toujours quelque part quelqu’un à qui il manque
-quelque chose. La caisse de pernod, continua-t-il,
-en s’adressant au chauffeur, ira à côté de vous et,
-dessus, les caleçons du commandant. Ah ! voilà
-Mongarrot ; ça va, mon vieux ?</p>
-
-<p>Un géant bien mis s’approchait, maniant avec
-discrétion des pieds énormes.</p>
-
-<p>Il répondit des yeux à Martin, salua aimablement
-Duparc en lui disant : « Capitaine Mongarrot,
-18<sup>e</sup> spahis. » Puis il s’engouffra dans la voiture.</p>
-
-<p>— Allons ! en route, dit Martin, nous nous
-mettons tous les trois dans le fond, vous au <i>mitan</i>,
-Duparc, vous êtes le plus mince et vous serez
-calé ; la voiture aussi ; d’ailleurs il n’y a pas
-d’autre place à cause des paquets qu’on rapporte
-aux camarades. Toi, Mongarrot, tâche de ne pas
-écraser ton voisin et ne parle pas trop si nous
-voulons dormir. Et maintenant, en avant !</p>
-
-<p>Le chauffeur réveilla la petite Ford d’un grand
-coup de manivelle dans le nez et Duparc, encore
-tout ahuri, se sentit, au démarrage, effondrer entre
-ses deux camarades.</p>
-
-<p>La grande guerre a multiplié à l’infini l’usage des
-voitures automobiles, mais c’est au Maroc oriental
-d’abord, puis à l’occidental, que l’emploi dans
-tous les terrains en fut généralisé pour la première
-fois. Dans ce pays l’automobile vint longtemps
-avant la route, elle passa à peu près partout et
-précipita de la plus heureuse façon la conquête et
-la pacification.</p>
-
-<p>A l’époque où se place ce récit, il n’existait
-encore que des pistes indigènes parfois améliorées
-et constamment ravagées par les pluies, défoncées
-par les charrois. Un voyage en automobile dans
-les sables de la Mamora, dans les tirs, dans les
-glaises du Sebou et de l’Innaouen était la chose
-la plus extravagante et la plus pénible aussi. Le
-Maroc fut le tombeau des pneumatiques ; mais
-on marchait et le progrès aussi. Les machines soumises
-à des cahots continuels duraient peu. Les
-maisons françaises fabriquèrent des cadres et des
-roues robustes pour le service du Maroc. Les Américains
-suivirent mais avec des modèles légers,
-solution différente et d’ailleurs bonne du problème
-à résoudre : le passage dans tous les terrains.</p>
-
-<p>Duparc n’avait aucune idée d’un voyage de
-cette sorte. Aussi, quand après avoir traversé la
-ville, l’auto sortant par la porte du mellah s’engagea
-sur la piste du camp Bataille, lorsque coincé
-entre ses deux voisins, gêné par les paquets, il
-vit la voiture ballottée, cahotée, sauter des mottes
-de terre, pencher au delà de tout équilibre raisonnable
-dans des ornières de terre molle, en
-sortir pour y retomber, progresser de côté comme
-un crabe en glissant des quatre roues, aborder
-des talus obliquement pour échapper par moment
-à la piste trop mauvaise, quand il entendit les
-halètements, les emballements fous du moteur et
-vit l’adresse et la force jusqu’alors victorieuses du
-chauffeur, il éprouva la sensation d’être embarqué
-dans une mauvaise farce. Martin parlait, s’efforçant
-d’intéresser son compagnon à tout ce que
-l’on voyait. Mais celui-ci, s’estimant secoué
-comme il ne l’avait jamais été, pensait à son
-cheval qui aurait si allégrement marché d’un pas
-souple sur cette piste infernale.</p>
-
-<p>— On est évidemment un peu surpris la première
-fois, dit Martin, comprenant l’impression
-désagréable qu’éprouvait son voisin ; mais on s’y
-fait rapidement. Vous serez certainement un peu
-courbaturé ce soir.</p>
-
-<p>— Je m’y attends, fit Duparc qui se sentait
-devenir furieux. Je trouve tout à fait illogique
-cette façon de se déplacer ; écoutez ces chocs,
-jamais la voiture ne supportera cela sans que
-quelque chose casse.</p>
-
-<p>— Soyez-en convaincu, répondit Martin. On
-casse, on verse, on crève, on répare et on continue ;
-je vous assure qu’on a de la distraction. Ah !
-nous voici à l’oued. Ne vous embarquez pas sur
-le pont ! le tablier a été enlevé par la crue, cria-t-il
-à l’adresse du chauffeur.</p>
-
-<p>Et, à la grande surprise de Duparc, la voiture
-laissant à gauche un pont de bois qui prolongeait
-la piste dégringola vers le lit d’un ruisseau qui
-barrait la route, entra dans l’eau, sautilla furieusement
-sur les gros cailloux ronds qui formaient
-le gué et se lança à l’assaut de la rampe opposée
-dont elle atteignit le sommet après trois secousses
-d’essieux des plus inquiétantes.</p>
-
-<p>— Il faut toujours, dit Martin, mettre des
-paillons aux bouteilles et surveiller la mise en
-caisse, si l’on veut éviter la casse et ménager l’argent
-des camarades qui vous ont chargé de commissions.
-Mes bouteilles sont bien emmaillotées.</p>
-
-<p>— J’en prends note, dit Duparc, se décidant
-à rire, vous me paraissez plein d’expérience.</p>
-
-<p>— J’ai été roumi, moi aussi, répondit Martin,
-mais il y a longtemps. Voici la piste qui s’améliore,
-nous allons pouvoir marcher.</p>
-
-<p>Au même moment, la voiture pencha violemment
-sur le côté, et les voyageurs s’accrochèrent
-instinctivement à l’arceau de la capote.</p>
-
-<p>— <i lang="la" xml:lang="la">Cave ne cadas !</i> dit la voix de Mongarrot.</p>
-
-<p>Mais déjà, l’obstacle franchi, la Ford repartait
-de plus belle. La piste s’allongeait vers des collines
-au travers du bled Guerrouan ; le soleil montait,
-chauffant de belles moissons, des indigènes
-allant vers la ville ou en venant circulaient nombreux
-sur les sentiers.</p>
-
-<p>Ils s’arrêtaient pour regarder la voiture qui,
-rapide et sautillante, passait auprès d’eux. Tous
-s’en amusaient et riaient.</p>
-
-<p>Duparc, à son propre étonnement, se prit à
-aimer ces choses, ces gens, ces collines roses à
-l’horizon et même ses compagnons, tout étranges
-qu’ils lui parussent encore. Il s’informa des oueds
-qui se trouvaient sur la route.</p>
-
-<p>— Le mot oued, dit Martin, est arabe et signifie
-vallée, vallon, lit d’une rivière : mais ces
-sens n’impliquent pas forcément la présence de
-l’eau. C’est ainsi qu’en Algérie, le mot oued
-donne plutôt une impression de siccité, de chaleur
-lourde dans un bas-fond rocailleux. Au
-Maroc, ce même vocable s’applique à un endroit
-où l’eau coule, où il y a des arbres, de l’ombre et
-de la fraîcheur. C’est une des caractéristiques de
-la langue arabe qu’un seul mot puisse avoir des
-acceptions différentes et même contraires.</p>
-
-<p>Puis il développa cette thèse et cita des exemples,
-tandis que la voiture, quittant la plaine de
-Meknès, passait par un petit col dans la cuvette
-d’Aïn Lorma. La route devint aussi plus accidentée ;
-le sol était encore imprégné des pluies de
-printemps ; l’auto avançait par embardées, glissant
-des deux roues de derrière, tantôt vers un
-des côtés de la route, tantôt vers l’autre. Il fallut
-plusieurs fois descendre pour l’alléger au passage de
-petits ruisseaux bourbeux qui coupaient la piste.
-Mongarrot poussait sans mot dire, et sa force très
-grande évitait le plus souvent à ses camarades
-d’en faire autant. Le mauvais passage franchi, on
-repartait et on recommençait un peu plus loin.
-Une fois même, les efforts réunis des trois hommes
-et du moteur ne purent sortir les roues d’une ornière
-grasse où elles s’empâtèrent. Il fallut avoir
-recours aux gens d’un douar qu’on apercevait
-non loin de là. Martin les appela de la voix et
-du geste, et quatre ou cinq gaillards s’approchèrent
-avec timidité.</p>
-
-<p>Quand ils comprirent ce qu’on voulait d’eux,
-ils se mirent à la besogne gaiement et, tout en
-échangeant très fort leurs réflexions, dégagèrent
-les roues enlisées, soulevèrent et poussèrent lestement.
-Puis, l’auto remise sur le terrain ferme, ils
-regardèrent, sans cesser de causer entre eux, les
-voyageurs réintégrer leurs places et la voiture
-partir.</p>
-
-<p>— Que disaient-ils dans leur conversation si
-animée ? demanda Duparc.</p>
-
-<p>— Je n’en sais rien, répondit Martin.</p>
-
-<p>— Comment ! vous, un vieil africain, vous ne
-savez pas l’arabe ?</p>
-
-<p>— Je le parle couramment, mais ces gens-là
-sont des Berbères et, comme ils se doutaient que
-l’un de nous au moins parlait l’arabe, ceux d’entre
-eux qui le connaissent se sont bien gardés de s’en
-servir. Le plus jeune m’a pourtant souhaité bon
-voyage dans la langue du Prophète.</p>
-
-<p>A ce moment, la voiture manqua un tournant,
-quitta la piste et dévala 4 ou 5 mètres de talus
-et s’arrêta dans un champ. Les trois camarades
-saluèrent brusquement le dos du chauffeur.</p>
-
-<p>— <i lang="la" xml:lang="la">Quid ?</i> demanda la voix de Mongarrot.</p>
-
-<p>— Ce n’est rien, répondit le troupier, c’est le
-différentiel…</p>
-
-<p>Il fallut, à force de bras et de machine rouler la
-voiture dans le champ, puis la remettre sur la piste.</p>
-
-<p>Tandis que le mécanicien vérifiait le fonctionnement
-de l’organe avarié, Duparc, qui peu à
-peu s’aguerrissait ou qui ne s’était pas rendu
-compte du danger que lui et ses compagnons venaient
-de courir, reprit ses questions. Son esprit
-amoureux de clarté trouvait insuffisante la réponse
-de Martin.</p>
-
-<p>— Expliquez-moi, je vous prie, dit-il, pourquoi
-ces gens, s’ils le pouvaient, n’ont pas
-cherché à se faire comprendre de vous.</p>
-
-<p>— Ils n’y tiennent pas ; pourquoi voulez-vous
-d’ailleurs que ces paysans qui sont très indépendants
-de caractère se donnent la peine d’user,
-pour me faire plaisir, d’une langue étrangère ?
-C’est très calé, d’abord, de savoir deux langues ;
-et ensuite la possibilité qu’ils ont de rester
-impénétrables est un avantage ; ils le gardent.</p>
-
-<p>— Sans doute, reprit Duparc, les officiers qui
-commandent à ces populations savent leur langue
-intime ?</p>
-
-<p>— Non, personne ne la connaît ; on dirige ces
-gens à l’aide de ceux d’entre eux qui sont bilingues,
-ou par l’intermédiaire de secrétaires
-arabes d’origine, mais sachant le berbère.</p>
-
-<p>Duparc demeura un instant pensif. Puis il
-reprit :</p>
-
-<p>— Voilà qui est sans doute particulier au
-Maroc ; il existe, du fait de cette langue qu’on
-ignore, un mur entre ces tribus et nous. De plus,
-ces gens sont, dans leurs rapports avec l’autorité
-et nous-mêmes sommes, dans notre action sur
-eux, à la merci d’intermédiaires.</p>
-
-<p>— Vous venez d’émettre là, dit Martin, à
-l’endroit de nos méthodes un jugement sévère, et
-chez un roumi débarqué d’hier, cela promet.</p>
-
-<p>— Sévère, dites-vous, mais est-il juste ? demanda
-Duparc.</p>
-
-<p>A ce moment, le chauffeur voulant éviter une
-ornière, frôla un gros <i>bétoum</i> qui se trouvait près
-de la piste. Une maîtresse branche de cet arbre
-rugueux prit au passage le devant de la capote et
-avec un grand craquement celle-ci se rabattit en
-arrière, tandis que l’auto s’arrêtait. Et les voyageurs
-qui étaient à l’ombre furent tout à coup
-inondés de soleil.</p>
-
-<p>— <i lang="la" xml:lang="la">Fiat lux !</i> dit dans un rire la voix de Mongarrot.
-Le rire d’ailleurs fut général quand le
-capitaine silencieux eut ajouté, en français cette
-fois : « On ne peut pas causer un quart d’heure
-tranquillement ! »</p>
-
-<p>Les courroies de tension de la capote étaient
-seules cassées ; on décida de laisser la voiture
-découverte ; il serait ainsi possible de mieux voir
-le paysage qui devenait de plus en plus pittoresque.
-A un tournant de la piste, au haut d’une
-côte très rocailleuse, embarrassée de blocs et qu’il
-fallut gravir à pied, la vallée de l’oued Beht
-s’offrit tout à coup à la vue. La descente vers la
-rivière fut lente et pénible. La piste en corniche
-était sinueuse et complètement bouleversée par
-quelque récente pluie d’orage. La rivière était en
-crue, ses eaux limoneuses atteignaient et couvraient
-le tablier du grand pont en bois jeté par
-le Génie.</p>
-
-<p>— Passerons-nous ? demanda Duparc.</p>
-
-<p>— Nous passerons s’il ne manque pas de madriers
-au tablier, dit le chauffeur.</p>
-
-<p>Mais déjà Mongarrot s’était porté devant la
-voiture et s’engageait sur le pont, marchant au
-centre, dans l’eau. Celle-ci montant à l’assaut du
-tablier passait dessus en inquiétante vitesse et à
-ce point boueuse qu’on ne distinguait plus les
-madriers.</p>
-
-<p>Traînant ses vastes pieds heureusement chaussés
-de bottes solides, le doux géant fit son inspection
-planche par planche. Parvenu à l’autre
-bout, il fit un geste d’appel, et la voiture s’engagea
-lentement sur le pont. L’eau sautait aux
-roues.</p>
-
-<p>— Mon capitaine, cria le chauffeur, j’ai le
-vertige. Mais Martin, qui venait de voir Duparc
-mettre la main sur ses yeux, avait pressenti le
-danger. Cette nappe d’eau fuyant violemment
-sous la voiture produisait à lui-même une impression
-fort pénible.</p>
-
-<p>Dès l’appel du chauffeur, il se leva de sa place
-et, se penchant par-dessus l’homme qui s’effaça,
-il saisit le guidon. Les yeux fixés sur l’autre bord,
-il maintint l’automobile en direction.</p>
-
-<p>— Quelle bête et inopportune sensation, dit-il
-en rendant la barre au mécanicien dès qu’on fut
-sur la terre ferme ; et si nous étions arrivés un
-quart d’heure plus tard nous n’aurions pu passer.
-Ces crues sont très rapides. Celle-ci résulte de
-quelque violent orage qui a dû éclater dans le
-haut pays.</p>
-
-<p>Mongarrot reprit sa place et l’automobile repartit.
-Laissant à gauche le camp Bataille,
-d’ailleurs abandonné pour cause d’insalubrité,
-la piste gravit les premières pentes du pays
-Zemmour à travers une broussaille épaisse. On ne
-s’arrêta que fort peu au poste de Khemisset pour
-prendre de l’essence. Il s’agissait en effet de
-gagner du temps, partout où la piste le permettrait,
-pour ne pas être surpris par la nuit entre
-Tedders et Oulmès, région encore peu sûre. La
-piste aménagée traverse entre Khemisset et Tiflet
-une région sablonneuse où l’automobile fatigua
-beaucoup. Il fallut plusieurs fois stopper pour
-laisser refroidir le moteur.</p>
-
-<p>Mongarrot, au milieu de ces péripéties diverses,
-restait toujours silencieux et complaisant. Martin
-parlait de choses multiples sans prendre de repos.</p>
-
-<p>Duparc, de plus en plus conquis par les imprévus
-constants du voyage, amusé par la conversation
-de Martin, revenait sur ses fâcheuses
-impressions et jugeait mieux ses deux compagnons.
-L’un, Mongarrot, était certainement un
-homme de très haute conscience, de manière
-délicate, et cette loi du silence qu’il s’imposait
-avait sans doute quelque cause profonde et respectable.
-Martin n’était pas l’homme aigri et
-débineur qu’on lui avait dépeint. Il parlait évidemment
-beaucoup, mais sa conversation était
-intéressante, nullement pédante. Elle ouvrait au
-nouveau venu des horizons curieux sur la vie
-des Français au Maroc et sur les mœurs indigènes.
-En résumé, c’était un homme sachant beaucoup
-de choses et les disant gaiement. Avant midi,
-Duparc se sentit presque réconcilié avec l’armée
-d’Afrique.</p>
-
-<p>Les voyageurs ne s’arrêtèrent point à Tiflet
-qui est le chef-lieu du cercle des Zemmour. Le
-chemin à suivre se sépare en effet, un peu avant
-ce poste, de la route principale de Meknès à
-Rabat. L’automobile marchait rondement sur le
-terrain plus résistant d’un grand plateau où
-Duparc vit de nombreuses cultures et de beaux
-douars. Martin lui dit ce qu’il savait sur la façon
-de vivre de ces populations. Mais Duparc, qui
-suivait depuis quelque temps une idée, demanda :</p>
-
-<p>— Qu’entendez-vous par roumi, qualificatif
-dont vous vous êtes servi tout à l’heure ?</p>
-
-<p>— Le mot roumi, répondit Martin, est un adjectif
-emprunté à la langue arabe, dans laquelle
-il signifie chrétien, par le vocabulaire administratif
-militaire et civil en usage au sud du 35<sup>e</sup> parallèle
-et à l’ouest du 4<sup>e</sup> méridien. Il sert à désigner
-les agents de tout ordre et de tout grade
-que la métropole a embarqués, souvent malgré
-eux, et à qui le « puissant protecteur » a dit, avec
-un petit tapement de main sur l’épaule : « Allez
-là-bas, mon cher, il y a de bonne besogne à
-faire… vous me comprenez, n’est-ce pas…? et
-surtout écrivez-moi souvent… » Le mot roumi
-s’applique donc à un grand nombre d’individus
-qui, ayant subi l’épreuve de la barcasse, franchissent
-la barre de Casablanca et découvrent le
-Maroc.</p>
-
-<p>— Voilà une merveilleuse définition, dit Duparc
-qui s’amusait.</p>
-
-<p>— <i lang="la" xml:lang="la">Vir dicendi peritus</i>, fit Mongarrot qui suivait
-attentivement.</p>
-
-<p>— <i lang="la" xml:lang="la">Et cum spiritu tuo</i>, dit à tout hasard Martin
-pour répondre à cette amabilité.</p>
-
-<p>Et il continua, sans laisser à Duparc le temps
-d’étouffer la quinte de rire qui le secouait entre
-ses deux impayables compagnons : « Le roumi
-se distingue à des aptitudes et vertus nombreuses.
-Il a, entre autres, la faculté d’appliquer
-un jugement purement européen à des gens et
-des faits qui relèvent, ou résultent, d’un système
-philosophique et d’un climat tout différents de
-ceux d’Europe. Il a aussi la volonté singulière
-de faire régner, partout où il passe, l’ordre et les
-méthodes en usage dans son patelin d’origine.
-Cet état d’âme est plus ou moins tenace suivant
-les individus. Certains évoluent très vite, d’autres
-point. D’aucuns s’acclimatent immédiatement ;
-il en est, par contre, qui pourraient rester vingt
-ans en contact avec les gens et les choses de ce
-pays sans s’y intéresser le moins du monde.
-Ceux-là appartiennent au genre cuirassé.</p>
-
-<p>— <i lang="la" xml:lang="la">Aes triplex</i>, murmura la voix de Mongarrot.</p>
-
-<p>— Mais il y a d’autres espèces, continua Martin ;
-nous connaissons, par exemple, le roumi néfaste,
-le roumi inopérant, le pratique, le…</p>
-
-<p>— Quel est le roumi néfaste ? demanda Duparc.</p>
-
-<p>— Cette espèce comprend plusieurs variétés,
-reprit Martin, je ne saurais ici les décrire toutes ;
-mais, me tenant sur le seul terrain militaire, je
-vous en montrerai une par un exemple. Imaginez
-le chef d’un escadron à qui l’on aurait confié des
-chasseurs d’Afrique, qui en colonne s’écarterait
-à plus de deux cents mètres de l’infanterie et,
-sans y être forcé par l’absence de troupes spéciales,
-ferait faire à ces enfants de France un métier
-de spahis ou les enverrait battre l’estrade
-comme des partisans. Il est sûr de se faire rafler
-ses canards.</p>
-
-<p>— Mais il ne pécherait que par ignorance,
-objecta Duparc.</p>
-
-<p>— La première fois, répondit Martin ; la seconde,
-ce sera par roumite chronique. Maintenant
-cela vous intéresse-t-il de savoir ce qu’est le roumi
-pratique, le roumi poire, le roumi conscient,
-l’inconscient, le journaliste et toutes les variétés
-du roumi civil ?</p>
-
-<p>— Ils sont trop, gémit Duparc, je me contenterai
-du roumi pratique, quel est-il ?</p>
-
-<p>— C’est un modèle fréquent, en particulier
-chez les militaires ; sa doctrine se résume en une
-formule de quatre mots : Dix-huit mois, une colonne,
-une proposition au choix, le bateau. Laissez-moi,
-pour finir, ajouta Martin, vous signaler
-une sorte dernière. On n’en parle jamais, et c’est
-une ingratitude qu’il me plaît aujourd’hui de
-réparer. Il s’agit du roumi nécessaire.</p>
-
-<p>— Quel est donc celui-ci ? dit Duparc.</p>
-
-<p>— C’est le roumi de France, celui qui paie,
-conclut Martin.</p>
-
-<p>Et tout en devisant de la sorte, les trois camarades
-atteignirent la grande vallée où se trouve,
-près du Bou Regreg, le poste de Maaziz. L’automobile
-d’ailleurs négligea celui-ci et continua sa
-route vers Tedders dont on apercevait au loin,
-entre deux collines, les tôles ondulées miroitant
-au soleil.</p>
-
-<p>— Les Zemmour, reprit Martin, répondant à
-une question de son voisin, sont de très beaux
-Berbères, sains et robustes comme vous pouvez
-en juger d’après les spécimens que nous rencontrons.
-Leurs femmes ne simulent pas en nous
-voyant une terreur imbécile et mal jouée. Leurs
-enfants sont aimables et nullement effarouchés,
-ce qui est un excellent indice.</p>
-
-<p>— Comment cela ? dit Duparc.</p>
-
-<p>— Pour qui a observé avec soin les indigènes,
-reprit Martin, il n’est pas de meilleur baromètre
-de l’opinion intime des populations que le visage
-et la contenance des petits au contact du chrétien.
-Ceci d’ailleurs est surtout vrai chez les
-Arabes et plus encore chez les Maures des villes.
-Les enfants ne savent pas dissimuler et reflètent,
-dans la rue, l’état d’âme de la famille. Ils nous
-abordent tout impressionnés de ce qu’ils entendent
-des hommes et aussi des femmes, mère,
-tante, sœur ou servante. Celles-ci nous connaissent
-fort peu et les recommandations sans fin, par
-lesquelles leurs maîtres et seigneurs s’efforcent
-de les protéger contre nous, ajoutent à l’horreur
-instinctive produite sur leur esprit par les êtres
-impurs que nous sommes. Ces campagnards berbères
-sont moins compliqués que les habitants
-des villes et de la plaine. Ils sont peu imprégnés
-de philosophie musulmane. Leur résistance, leur
-réaction à notre contact proviennent, presque uniquement,
-de leur répulsion pour toute autorité.
-Mais ils s’islamisent de plus en plus à notre contact
-et chez eux la haine du vainqueur fait place,
-peu à peu, à la haine du chrétien. Nous ne gagnons
-pas au change. En attendant, ces gaillards
-que vous voyez, ces femmes qui ne se détournent
-pas à votre approche, ces enfants joyeux
-ne sont pas mal disposés pour nous. N’étant
-pas trop embarrassés encore de dogme hostile,
-ils apprécient la paix française sans arrière-pensée.
-Mais voici que nous approchons de
-Tedders…</p>
-
-<p>— Et du déjeuner, remarqua Mongarrot.</p>
-
-<p>Les officiers du poste attendaient leurs camarades
-dont le télégraphe avait signalé le passage
-à Khemisset.</p>
-
-<p>Duparc fut très entouré. En qualité d’officier
-d’État-major, il devait avoir, pensait-on, des
-renseignements sur les projets du commandement,
-sur les opérations futures auxquelles tout le
-monde voulait participer. Il ne put, comme de
-juste, répondre à ces espérances. Ne venait-il pas
-à peine de débarquer ? Par contre, il apprit lui-même
-avec intérêt qu’il allait, après déjeuner,
-quitter la zone de pleine sécurité pour entrer
-dans un pays moins hospitalier. Les risques à
-courir n’étaient pourtant pas tels que les voyageurs
-dussent attendre un convoi pour gagner
-Oulmès en deux étapes. La voiture postale avait
-circulé depuis longtemps sans être inquiétée.</p>
-
-<p>— Il ne vous faut que trois heures au plus,
-avec une automobile, pour atteindre Oulmès,
-leur dit le commandant d’armes, et vous devez
-rencontrer en route, au relais de la forêt de
-Harcha, le convoi qui descend sous escorte. Aucun
-djich n’est d’ailleurs signalé dans la région.</p>
-
-<p>Commentant cette dernière réflexion, quand
-il fut de nouveau en route avec ses camarades,
-Martin remarqua :</p>
-
-<p>— Le fait qu’aucun djich n’est signalé n’est
-point l’assurance définitive d’une parfaite sécurité.
-Nous sommes ici dans le pays de « la peur et
-du mensonge », suivant l’expression indigène.
-Jamais un indicateur ne donne le renseignement
-complet ou au moment strictement utile. Il y a
-donc toujours une part d’aléa dans un voyage
-à la limite imprécise du pays soumis.</p>
-
-<p>— Et comment opèrent ces djich ? demanda
-Duparc.</p>
-
-<p>— C’est, la plupart du temps, l’embuscade banale
-en quelque point de passage obligé. Les
-isolés, les petits détachements sont leurs victimes
-les plus fréquentes. Je les ai vus une fois provoquer,
-en coupant le fil télégraphique, l’arrivée
-d’une équipe de réparation qui fut massacrée. On
-prend depuis toutes les précautions voulues et
-d’ailleurs, rassurez-vous, ils ne se sont point
-encore attaqués aux automobiles.</p>
-
-<p>— Et vous croyez que nous pourrions rencontrer
-de ces coupeurs de route ?</p>
-
-<p>— Monsieur, répondit Martin, je ne crois rien
-du tout ; mais je suis toujours en méfiance. Aujourd’hui,
-je ne vous cacherai point que j’ai été
-mis en éveil par deux mots entendus à Tedders.</p>
-
-<p>— Ceci devient tout à fait intéressant, fit Duparc,
-qu’avez-vous donc appris ?</p>
-
-<p>— Appris n’est pas le terme exact, répondit
-Martin ; d’abord, si je savais quelque chose de
-certain ou même seulement de probable, nous ne
-roulerions pas à cette heure sur cette piste ; j’ai
-tout simplement rencontré un homme que je
-connais, qui me connaît et dont le tempérament
-d’indicateur est utilisé de temps à autre.
-C’est peut-être par lui que le chef qui nous offrit
-un si bon déjeuner a su qu’aucun djich ne
-courait le pays. Cet homme examinait d’un œil
-enfantin et curieux notre voiture arrêtée près du
-corps de garde. Quand il m’a vu, son visage est
-devenu soudainement sérieux et il m’a dit :
-« C’est toi, moui Captan, qui est dans la voiture ?…
-Ce n’est pas kif la grosse voiture du Coronnel,
-il n’y a pas de fusils ni de <i>taraka</i> » — la
-taraka, mon cher, c’est la mitrailleuse — et il a
-ajouté : « Les gens ici sont des enfants du
-péché. » Puis il s’est éloigné sans en dire plus
-long.</p>
-
-<p>— Et vous en concluez ? demanda Duparc.</p>
-
-<p>— Rien, mais comme je me disposais à aller
-chercher des carabines, j’ai vu Mongarrot qui
-avait eu sans doute la même idée et venait suivi
-d’un chaouch portant les flingots. Ils sont là attachés
-par une ficelle au marchepied.</p>
-
-<p>— Deux cents cartouches dans la sacoche de
-portière, dit la voix de Mongarrot.</p>
-
-<p>— Voyez, reprit Martin, comme le pays devient
-sauvage et compliqué. Remarquez aussi
-comme la piste est bonne. Elle est découpée dans
-le schiste et on roule sans poussière et sans boue.
-Par les nombreux lacets que vous distinguez,
-nous allons atteindre la crête à droite de cette
-énorme masse rocheuse qu’on appelle le Mouichenn.
-Nous filerons au revers sud pour ressortir
-là-bas, très à gauche, dans ce bois de grands
-chênes-lièges assez clairsemés. C’est la forêt de
-Harcha.</p>
-
-<p>— Ce pays est impressionnant de rudesse grandiose,
-dit Duparc, et l’on pressent que les gens
-qui vivent ici doivent être très différents de ceux
-des villes et des plaines basses. Dites si je me
-trompe, à moins que la vitesse plus grande de la
-voiture ne vous gêne pour parler.</p>
-
-<p>— J’ai pour mon malheur, dit Martin, une disposition
-spéciale à parler en tout temps et à toutes
-les vitesses, avec une égale franchise sur ce que je
-sais. L’homme, ainsi que vous le dites, est l’image
-du sol qui le nourrit ; et il est exact que les habitants
-de ces montagnes et de ces futaies sont
-rudes, sobres et vigoureux. Ils ont des mœurs et
-des passions violentes, mais pas de vices calculés,
-fruit d’un trop grand bien-être sous un climat
-ardent, fruit d’une philosophie complaisante pour
-l’espèce humaine et pour toutes ses aspirations
-charnelles.</p>
-
-<p>— Voyez, interrompit Duparc, cette fumée
-qui s’élève là-bas à gauche sur ce piton couvert
-de petits arbres. Comme elle s’allonge toute droite
-dans l’air calme ! Ne croirait-on pas qu’elle sort
-langoureuse de quelque brûle-parfum ?</p>
-
-<p>— J’y vois moins de poésie, dit Martin, ce
-doit être un charbonnier au travail.</p>
-
-<p>— Ou un signal, dit la voix de Mongarrot.</p>
-
-<p>— Les gens chez qui nous entrons, continua
-Martin, sans paraître faire attention à la remarque
-de Mongarrot, sont encore plus frustes, plus sauvages
-et plus indépendants de caractère que les
-Zemmour. Dans le vaste et fatal mouvement qui
-depuis des siècles a déferlé le monde berbère sur
-la plaine occupée par les Arabes, mouvement au
-cours duquel ces tribus luttaient non seulement
-contre les Arabes occupants, mais encore entre
-elles, les Zemmour semblent avoir été favorisés.
-Formant un groupe d’une cohésion plus grande,
-ils ont passé sur le corps d’autres Berbères et, dès
-qu’ils eurent découvert la région qui leur convenait,
-ils s’y accrochèrent avec vigueur. Protégés
-au nord par la grande forêt de la Mamora, défendus
-au sud par des massifs compliqués, à l’est et
-à l’ouest par de profonds sillons, ils se firent une
-vie indépendante et mirent en quarantaine le
-gouvernement des sultans. Ils coupèrent en deux
-l’Empire ; et ses maîtres, forcés de longer leur territoire
-pour aller d’une capitale à l’autre, furent
-obligés de traiter avec eux ; et ce même gouvernement
-qui en imposait à l’Europe ignorante de
-ces faiblesses était réduit, avec des sujets récalcitrants,
-aux moins glorieuses compromissions.</p>
-
-<p>— Mais tout cela c’est de l’histoire qu’on
-écrira plus tard ; laissons d’ailleurs les Zemmour,
-puisque les gens chez qui nous sommes n’en
-sont plus mais se rattachent plutôt au groupe
-Zaïane.</p>
-
-<p>— Le pays est en tout cas moins peuplé, dit
-Duparc, on ne voit plus de douars ni même de
-troupeaux ; je n’ai pas dans cette solitude l’impression
-très nette de sécurité que me donna la
-belle plaine de tantôt, avec ses nombreux groupes
-de campagnards occupés à leurs champs.</p>
-
-<p>Martin ne répondit pas. L’automobile arrivait,
-à ce moment, par de vigoureux lacets tracés dans
-le schiste, à une ligne de faîte près du gros mouvement
-rocheux que les voyageurs avaient
-aperçu de loin. Devant eux une profonde dépression,
-la vallée du Bou Regreg, courait de l’est à
-l’ouest ; au delà un massif très boisé fermait
-l’horizon et, non loin sur la gauche, la piste très
-visible et jalonnée par des poteaux télégraphiques
-s’engageait en forêt.</p>
-
-<p>La voiture s’arrêta un instant au sommet de
-la côte et le chauffeur vida sa réserve d’eau dans
-le radiateur.</p>
-
-<p>— Dépêchons, dit Martin, sans quitter sa
-place, nous sommes ici à huit kilomètres du caravansérail
-de Harcha. L’automobile repartit.</p>
-
-<p>— J’aurais bien voulu changer ou nettoyer mes
-bougies, dit le chauffeur.</p>
-
-<p>La piste longeait le revers sud du Mouichenn ;
-à droite, le terrain disparaissait tout d’une pièce
-dans le grand sillon du Bou Regreg. Un peu
-avant d’arriver au bois, on passa devant quatre
-tombes alignées au bord de la route ; un petit
-monument en forme de pylône les gardait. La
-vitesse empêcha Duparc de lire les noms inscrits
-en creux, sous une croix, dans la plaque de ciment
-qui en parait la face.</p>
-
-<p>— Un petit détachement qui est resté là, renseigna
-Martin.</p>
-
-<p>Au moment où l’automobile prenait la piste
-sous bois, Mongarrot dit :</p>
-
-<p>— Le fil est coupé.</p>
-
-<p>Ses camarades vérifièrent le fait.</p>
-
-<p>— Ceci est tout récent, dit Martin ; à Tedders,
-j’ai vu de mes yeux, dans la cabine du sapeur,
-arriver le télégramme d’Oulmès donnant la composition
-du convoi descendant. J’ai vu expédier
-le télégramme annonçant notre départ à 14 heures.</p>
-
-<p>Duparc ne put s’empêcher d’admirer à part soi
-la perspicacité d’hommes du bled dont faisaient
-montre ses compagnons, leur faculté d’apercevoir
-et d’interpréter les détails dont l’importance n’apparaissait
-point à première vue.</p>
-
-<p>— La fumée était donc bien un signal, comme
-tu l’as dit, ajouta Martin à l’adresse de Mongarrot.</p>
-
-<p>Un bruit retentit qui semblait l’éclatement
-d’un pneu ; mais la voiture roulait toujours vivement
-et le bruit se répéta, devint claquant.</p>
-
-<p>— Ils tirent, dit Martin, de ce mamelon rocheux
-et dénudé, là-bas, en avant de nous. Vous,
-ajouta-t-il en s’adressant au chauffeur, occupez-vous
-uniquement de votre machine et de votre
-direction.</p>
-
-<p>— <i lang="la" xml:lang="la">Age quod agis</i>, fit Mongarrot, qui détachait
-les fusils et les passait à ses compagnons.</p>
-
-<p>— Nous les sèmerons, dit Duparc qui n’entendait
-plus de coups de feu.</p>
-
-<p>— Voire, dit Mongarrot qui distribuait des
-cartouches.</p>
-
-<p>— La piste est fort sinueuse entre tous ces mamelons
-boisés, expliqua Martin ; ils peuvent, par
-un raccourci, nous rattraper. Nous allons arriver
-à une grande clairière que la piste traverse obliquement
-avant de rentrer à nouveau dans la forêt.
-Nous serons là à quatre kilomètres du caravansérail
-où le convoi doit être campé depuis midi.</p>
-
-<p>A un détour brusque de la piste débouchant
-sur la clairière, le chauffeur bloqua sa voiture qui
-fit un soubresaut des quatre roues et, malgré tout,
-vint heurter un obstacle. Un arbre énorme gisait
-en travers de la route.</p>
-
-<p>— Les voilà ! dit Mongarrot.</p>
-
-<p>La forêt cessait tout d’un coup pour reprendre
-à quelques centaines de mètres plus loin. L’intervalle
-dénudé montait à gauche, en pente raide,
-vers une crête rocheuse qui fermait le tableau de
-ce côté. A droite, la clairière s’élargissait et se
-perdait dans une vallée dont on ne voyait rien.</p>
-
-<p>Mongarrot avait aperçu, encore loin, les « salopards »
-dévalant de l’arête rocheuse, bondissant
-éparpillés, le fusil à la main, avec cette extraordinaire
-agilité des fantassins berbères. Les trois
-amis se portèrent en demi-cercle en avant de la
-voiture.</p>
-
-<p>— Ils sont nombreux, dit Martin, et ils attaquent
-en règle : encore trop de distance.</p>
-
-<p>Le chauffeur examinait sa machine et tapait à
-grands coups de marteau sur sa manivelle faussée.</p>
-
-<p>Deux minutes s’écoulèrent, puis Martin dit :</p>
-
-<p>— Je crois qu’on peut commencer.</p>
-
-<p>— Chacun sa part, fit Duparc, qui était artilleur.</p>
-
-<p>— <i lang="la" xml:lang="la">Cuique suum</i>, dit Mongarrot.</p>
-
-<p>Les trois fusils entrèrent en action et, après une
-quinzaine de cartouches, les silhouettes bondissantes
-se terrèrent et disparurent.</p>
-
-<p>— Ceci, mes amis, dit Martin, le fil coupé,
-l’arbre en travers, ce n’était pas pour nous, car
-ces gens ne pouvaient savoir notre venue. Ils en
-ont été avertis tardivement par le filet de fumée
-que vous avez vu. C’est un fort parti qui en veut
-au convoi et qui aurait bien voulu nous choper
-avant que nous eussions tiré un coup de fusil.
-Écoutez !</p>
-
-<p>Le bruit d’une salve lointaine arrivait.</p>
-
-<p>— Le combat est engagé, dit Martin, et plus
-tôt que l’ennemi ne l’aurait voulu. L’éveil a été
-donné au camp par notre pétarade. Il nous faut
-sortir d’ici, traverser vivement la clairière sous le
-feu des lapins qui sont terrés là-haut, gagner
-l’autre bois et serrer sur le convoi.</p>
-
-<p>— Mais si la route est encore barrée ? fit Duparc.</p>
-
-<p>— Je ne le crois pas, dit Martin ; voyez l’effort
-qu’il leur a fallu pour traîner ici cet arbre mort.</p>
-
-<p>Les quatre hommes, réunissant leurs forces,
-eurent grand’peine à écarter de la piste le tronc
-qui la barrait. Puis le chauffeur éprouva des difficultés
-pour remettre en marche son moteur. Il fut
-nécessaire encore, par un feu nourri, d’arrêter les
-indigènes qui faisaient un nouveau bond vers la
-voiture. Et quand celle-ci fut en marche, une
-volée de balles claqua tout autour. Au loin, la
-fusillade s’accentuait.</p>
-
-<p>La situation de nos voyageurs était critique.
-Les gens qui les attaquaient n’étaient qu’un
-faible parti, d’une dizaine d’hommes peut-être,
-détaché du gros des assaillants avec mission de
-s’emparer de la voiture. Il était à craindre que,
-repoussés par le convoi, les autres indigènes ne se
-rejetassent sur l’automobile, cause par son arrivée
-imprévue de l’échec de leur tentative. La vitesse
-seule pouvait tirer d’affaire la petite Ford et ceux
-qu’elle portait. Or, le moteur cognait et l’allumage
-était irrégulier.</p>
-
-<p>La traversée de la clairière s’acheva pourtant
-sans mal. Une forte odeur d’absinthe indiquait
-seulement que la caisse placée à côté du chauffeur
-avait été touchée et coulait.</p>
-
-<p>Dès le sous-bois, les balles qui cinglaient autour
-d’eux s’espacèrent. Mais Mongarrot signala que
-les assaillants distancés se jetaient derrière la voiture,
-comptant peut-être sur un arrêt obligé. Devant,
-la fusillade était de plus en plus distincte
-et ponctuée par des feux de salve.</p>
-
-<p>La piste montait et le moteur peinait ferme.</p>
-
-<p>— Nous allons arriver en plein combat, dit
-Martin, et au revers des assaillants. Cela va être
-tout à fait intéressant.</p>
-
-<p>Il fallut pourtant descendre et pousser vers le
-haut de la côte la voiture qui n’en pouvait plus.</p>
-
-<p>— Il est à noter, continua Martin, tout en
-poussant, que ces Berbères, qui savent si bien
-nous manœuvrer au combat, sont tout de suite
-démoralisés dès que nous les manœuvrons nous-mêmes.
-Je serais curieux de voir si notre intervention
-sur leur ligne de retraite…</p>
-
-<p>On parvenait au bout de la côte. Dans une
-vaste clairière, le convoi apparaissait groupé au
-centre du caravansérail. Une section le gardait
-prête à parer au mouvement tournant, tandis
-qu’une compagnie et demie, à peu près, recevait,
-déployée sur un front très étendu, l’attaque des
-Berbères qui paraissaient en nombre. Ceux-ci
-tournaient le dos aux voyageurs et à la machine.
-Mongarrot l’avait prudemment stoppée d’un geste
-derrière la crête.</p>
-
-<p>Le chauffeur prit son fusil et rejoignit les officiers
-qui, à plat ventre sur un talus, examinaient
-le terrain devant eux.</p>
-
-<p>— Voyez, dit Martin, la façon de combattre
-de ces Berbères…, quelle admirable leçon le hasard
-nous donne aujourd’hui en nous plaçant de
-ce côté-ci du tableau ! Voyez comme cette ligne
-de tirailleurs utilise le terrain et peu à peu glisse
-vers la droite entraînant notre riposte. Voyez !
-voyez ! ajouta-t-il, le bras tendu vers la gauche,
-on les distingue à peine, tant la couleur de leurs
-nippes se confond avec celle des cailloux ; ils
-sont là toute une masse en réserve et prêts à bondir
-sur le camp défendu par une seule section.</p>
-
-<p>— Il ne semble pas qu’il y ait de chef, dit Duparc,
-et pourtant tout cela marche avec ordre.</p>
-
-<p>— Le camp, continua Martin, ne peut voir
-le groupe caché et qui le menace. Tout le reste
-n’est que pour amuser l’escorte. Le grand effort
-va se déclencher tout d’un coup sur le caravansérail.
-Il nous faut faire cinq cents mètres de plus
-avec la voiture, nous arrêter à hauteur de ce gros
-rocher et là, ma foi, ouvrir un feu d’enfer sur
-tout ce que nous verrons.</p>
-
-<p>Le chauffeur avait déjà compris et mis son
-moteur en marche. Quelques secondes plus tard,
-la voiture dévalait à une allure folle, tous freins
-lâchés, le mécanicien cramponné furieusement
-à son volant pour résister aux secousses.</p>
-
-<p>— Halte ! et prends ton fusil, Grégoire ! cria
-Martin au chauffeur.</p>
-
-<p>Les Berbères avaient vu la voiture. Tous se
-levèrent, se démasquant pour les voyageurs et
-aussi pour la section en réserve qui ouvrit le feu
-au moment même où le tir précis des officiers
-les prenait à revers. Il y eut un éparpillement
-de toute la masse et il sembla un instant que
-la rocaille roussâtre se mouvait ; puis l’objectif
-s’évanouit laissant de nombreux corps derrière
-lui.</p>
-
-<p>Sur le front de combat, les Berbères qui manœuvraient
-l’escorte, entendant une vive fusillade
-en arrière d’eux et à gauche, lâchèrent prise. Ils
-disparurent complètement et rapidement pour la
-compagnie dans un repli de terrain que les voyageurs
-voyaient parfaitement d’enfilade. Les quatre
-fusils firent rage sur tout ce qui apparaissait courant
-au ras du sol dans ce creux. En même temps,
-on entendit des cris : c’était la compagnie, qui,
-baïonnette au canon, se lançait en avant et bientôt
-couronnait la crête abandonnée par les Berbères.</p>
-
-<p>— Erreur, cette charge dans le vide ! cria
-Martin.</p>
-
-<p>En effet, avant même que les fantassins fussent
-arrivés sur la crête, il n’y avait plus personne
-derrière, sauf deux corps tombés. Les Berbères
-avaient reflué sur la lisière du bois prolongeant la
-ligne de leurs camarades du groupe de gauche.
-Et, presque instantanément, une fusillade partit du
-bois et la compagnie dut se terrer. Les assaillants
-manœuvraient en repli ou préparaient une autre
-attaque. Les balles pleuvaient autour de la voiture.</p>
-
-<p>— En route à toute allure vers le camp, cria
-Martin, sinon les camarades vont vouloir nous
-dégager et ce sera la pire des choses. Ils sont bien
-sur cette crête. Il ne faut pas leur donner la raison
-d’en sortir.</p>
-
-<p>La voiture marchait mal, mais, aidée par la
-pente, elle roula cahin-caha vers le caravansérail.
-La compagnie occupant un pli dominant toute
-la vaste clairière de Harcha activa son feu sur la
-lisière du bois, cherchant à protéger la progression
-de l’automobile. Celle-ci avançait lentement.
-Autour d’elle, sur les pierres, crépitaient les balles
-partant du bois, déjà à une assez grande distance.</p>
-
-<p>Soudain, le grand corps de Mongarrot fléchit et
-son front vint toucher le dossier du chauffeur…</p>
-
-<p>Quelques instants plus tard, le toubib du
-convoi examinait le blessé étendu au milieu du
-caravansérail. Mongarrot ne paraissait pas souffrir
-et souriait doucement. Le médecin rapidement
-fixé s’écarta et, par un geste, indiqua à ses
-compagnons que l’homme était perdu. La balle
-avait fracassé la colonne vertébrale. Duparc et
-Martin tenaient chacun une main de leur ami.</p>
-
-<p>— Je vais mourir très vite, dit celui-ci. Et il
-demanda qu’on lui apportât sa trousse de voyage.</p>
-
-<p>Fébrilement Duparc courut à la voiture, rapporta
-le nécessaire et, parmi les objets qu’il
-contenait, trouva un étui plat.</p>
-
-<p>— C’est cela, dit le blessé.</p>
-
-<p>Il y avait là dedans un petit crucifix pareil à
-ceux que portent sur la poitrine certaines religieuses.
-Duparc le plaça entre les deux mains de
-Mongarrot ; très péniblement celui-ci parvenait
-encore à les joindre.</p>
-
-<p>Les deux officiers discrètement passèrent derrière
-le blessé, laissant celui-ci à son ultime
-recueillement.</p>
-
-<p>Cela ne dura pas une minute. Le crucifix, échappant
-des mains qui ne pouvaient plus le tenir,
-tomba sur la poitrine du moribond. Duparc et
-Martin se rapprochèrent vivement, juste à temps
-pour entendre la voix de leur ami qui disait :</p>
-
-<p>— <i lang="la" xml:lang="la">Nunc dimitte servum tuum, Domine.</i></p>
-
-<p>Et ce fut la dernière citation latine de Mongarrot,
-capitaine de cavalerie.</p>
-
-<p>Martin pleura longtemps, il fallut l’emmener
-comme un enfant. Et Duparc, reposant le soir
-sous la tente d’un camarade, se prit longuement
-à réfléchir à tout ce qu’il avait vu et fait depuis
-le matin. Et très loyalement il convint que, s’il
-y avait, comme il le disait à Casablanca, « quelque
-chose à faire », c’était évidemment de se
-mettre à l’unisson de tous ces braves gens.</p>
-
-<p>Il l’a fait d’ailleurs et jusqu’au bout, et nous le
-pleurons lui et Martin et tant d’autres, tant
-d’autres des belles divisions africaines !</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak i" id="ch6">La Prière du soir</h2>
-
-<blockquote class="epi">
-<p>« … et la Juive en inquiétude
-qui cherche son messie… »</p>
-
-<p class="sign"><span class="sc">Flaubert.</span></p>
-
-</blockquote>
-
-<p>Le chrétien ou, comme ils disent, le fils d’Edom,
-l’<i>Idumi</i> sortit et la lourde porte de la maison
-mauresque se referma derrière lui.</p>
-
-<p>C’était une maison mauresque tout à fait.
-Comme elle était en contre-bas du chemin très
-en pente, on n’en voyait au dehors que la terrasse
-étendue dont tout un côté tenait au formidable
-mur en pisé de la vieille enceinte. De ce
-mur sortait un figuier, divers autres arbustes et
-du sommet pendaient en grappes épaisses les
-raquettes épineuses d’énormes cactus. Les parties
-du parement visibles entre les plantes montraient
-les trous jamais bouchés qui avaient servi
-jadis aux échafaudages des bâtisseurs. Des essaims
-de frelons y entretenaient leurs alvéoles et des
-lézards très laids et plats y vivaient en silence.</p>
-
-<p>Devait y vivre aussi le <i>hanech</i>, gardien de la
-maison et de toutes les autres rangées comme
-celle-ci le long du mur, bien que les bonnes gens
-du quartier prétendissent avoir chacun chez soi,
-logé aux fentes de sa terrasse, le serpent appelé
-Moul ed Dar, le maître de la maison. Tout le
-monde ne peut avoir dans les villes son nid de
-cigognes, autres gardiens qui, la chose est avérée,
-réservent leur faveur aux édifices religieux et aux
-grandes demeures des citadins riches.</p>
-
-<p>C’était donc une maison mauresque tout à fait ;
-les deux portes franchies et refermées, on avait la
-sensation d’être séparé du monde et d’entrer dans
-du calme. Le patio proprement carrelé de zellij
-était petit mais se doublait d’une galerie couverte
-formant cloître. Quatre forts piliers blanchis à la
-chaux, portant des madriers de cèdre, soutenaient
-la terrasse aux quatre angles du ciel ouvert. Un
-grillage de tringles en fer largement espacées garnissait
-celui-ci, assurait l’inviolabilité de la maison
-musulmane, sans gêner en rien le passage de l’air
-et du soleil, des frelons et des lézards. Enfin, sur
-chaque face du cloître, d’immenses portes en cèdre
-donnaient accès aux appartements.</p>
-
-<p>Il faisait nuit quand sortit le maître, l’Idumi,
-et que se fermèrent les portes derrière lui. Dans
-le cloître, un grand chandelier posé sur le sol près
-d’un pilier éclairait le patio d’une lumière jaune.
-Debout dans ce silence, la femme juive, toute
-vêtue de blanc, regarda la porte qui venait de
-se clore et de suite mesura l’immensité de son
-malheur.</p>
-
-<p>Elle était seule entre les quatre gros piliers
-blancs, seule avec le candélabre dont la flamme
-vacillante remuait de grandes ombres imprécises !
-N’était-ce pas l’ombre des piliers ? N’était-ce pas
-son ombre à elle ? Elle était donc seule avec son
-ombre qu’il est défendu de regarder, disait rabbi.
-Non vraiment, il valait mieux croire à l’ombre
-d’un pilier !… Elle était seule, l’âme inquiète et
-les « autres » sans doute la regardaient et aussi
-« les voisins qui sont sous la terre ». Elle pensa
-que si le hanech entrait, elle ne le verrait pas, le
-hanech qui vient la nuit sucer le lait des femmes ;
-et elle fit un geste pour protéger sa poitrine.</p>
-
-<p>Puis elle eut cette idée que, dans son abandon,
-le hanech lui serait une compagnie, qu’il ne ferait
-pas de mal à la fille d’Israël qu’elle était, pas plus
-que le serpent dont on parle dans les synagogues
-et qui s’alliait, en sa fruste pensée, à la redoutable
-figure de Moïse, de <i>Sidna Moussa</i>.</p>
-
-<p>Elle l’appela : « Moul ed Dar, ajji ! » Mais sa
-voix dans le silence de la cour à peine éclairée
-lui fit peur ; son angoisse s’accrut et, désolée, elle
-se laissa choir auprès du chandelier. Là, étendue
-le bras sous la tête, ses pieds nus ramenés dans sa
-longue <i>faradjia</i> blanche, elle maudit sa condition
-servile qui la tenait enfermée seule et peureuse dans
-cette nuit de sabbat, loin de tout ce qui pour elle
-en sanctifiait les heures, loin de ceux de sa race
-qui la maudissaient certainement pour son absence.
-Elle entendit les mélopées que les mâles chantent
-devant le <i>kas el qeddous</i> à l’heure de la libation
-rituelle. Elle vit des gestes mystérieux et murmura
-des mots de cabale. Peu à peu, envahie de
-torpeur extatique, elle perçut les chants des synagogues
-qui rappellent un à un tous les malheurs
-du peuple élu, qui clament les fureurs du Dieu-Roi,
-annoncent des châtiments, profèrent des
-malédictions, disent les aspirations déçues, les
-espoirs immenses. Et toutes ces choses, souvent
-répétées mais incomprises d’elle jusqu’alors, lui
-apparaissaient maintenant, dans son demi-sommeil,
-claires, utiles et fatales. L’âme de sa race se
-glissant dans son rêve l’envahissait, la possédait.
-Elle eut l’impression d’une force qui lui venait,
-d’un orgueil, de l’orgueil d’être juive, d’appartenir
-à un peuple qui avait tout vu dans le passé,
-qui dominait le présent et savait son avenir ; elle
-prophétisa en rêve des choses ignorées et formidables,
-d’autres stupidement banales, elle se crut
-Esther et Judith ou Débora. Puis, évoluant des
-aspirations mystiques aux appétits violents, elle
-se vit riche et par conséquent adulée des siens,
-recherchée des hommes ; elle compta des sacs
-d’or et revit des orgies. Et tandis que s’attardait
-son extase, tout son être s’abîma au souvenir des
-caresses brutales qui suivent les beuveries de
-<i>maïa</i>, dans la promiscuité des demeures encombrées.</p>
-
-<p>L’excès de ces impressions la secoua d’un frisson
-et la fit se redresser à demi. Elle eut la sensation
-d’être plus seule dans la demeure plus sombre.
-En effet, la bougie n’éclairait presque plus ;
-la mèche, parvenue sans doute en un de ses points
-faibles, crépitait dans une petite flamme très jaune
-dont la base flottait sur un excès de paraffine
-fondue. La lumière qu’avant de s’en aller le
-domestique musulman, le goïm, avait allumée
-pour elle, allait s’éteindre ! La juive sentit s’écrouler
-tous les courages de son rêve à la pensée
-de rester seule dans l’obscurité ; il ne lui était pas
-possible de toucher à ce feu pour le raviver, pour
-le rallumer s’il disparaissait. C’était le jour du Seigneur
-et rabbi n’était pas venu encore rompre le
-sabbat.</p>
-
-<p>Mais, pendant qu’elle sommeillait, un des « voisins
-qui sont sous la terre » ne lui aurait-il pas joué
-ce vilain tour de jeter un sort sur la bougie ? La
-chose était fort probable, se dit-elle, et aussitôt
-elle poussa le cri qui conjure cette sorte de maléfice :
-Haïrim ! A peine l’eut-elle proféré que déjà
-ses doigts pinçaient ses lèvres pour éviter la fatale
-erreur de répéter ce mot ; car tout le monde sait
-que le dire une seconde fois détruit complètement
-l’effet de la première.</p>
-
-<p>Ainsi considéré, l’affreux danger de voir la
-lumière disparaître cessa de l’inquiéter. Du moment
-qu’il s’agissait de sorcellerie, elle était à son
-affaire et le courage lui revint avec le sentiment
-de sa supériorité. La lumière était malade, elle la
-guérirait, lui dicterait sa volonté, sans être pour
-cela obligée de la toucher. Et elle se mit à l’œuvre,
-vite, mais avec sûreté pour envoûter la méchante.
-A genoux, à quelque distance du candélabre,
-le corps penché en avant, tout son être et
-toute sa volonté de sorcière tendus vers le but à
-atteindre, lentement elle descendit vers la lumière
-mourante ses deux mains dont le bout des doigts
-se touchant formaient un anneau. Et cet anneau
-prudemment encercla la petite flamme. Des mots,
-murmurés très bas et très vite, agitaient ses lèvres et
-telle était l’attention qui l’absorbait, que le hanech,
-les « autres » et tous « les voisins qui sont
-sous la terre » auraient pu apparaître dans l’ombre
-des grands piliers sans qu’elle en fît le moindre cas.
-Puis l’incantation sans doute étant achevée, les
-deux mains lentement se séparèrent, libérant la
-flamme qui clignotait dans son bain de matière
-fondue. Poursuivant leur mouvement lent et continu,
-les mains se joignirent sur la tête de la juive
-et défirent rapidement le mouchoir de soie qui la
-coiffait et qui, tassé en une boule froissée, resta dans
-la main droite. Trois fois, avec lenteur, la main
-tenant le mouchoir passa au-dessus du candélabre
-envoûté et chaque fois la sorcière prononça à
-haute voix ces paroles : « Ahilaha Braham ! Ahilaha
-Ishaq ! Ahilaha Yacoub ! O Abraham ! O Isaac !
-O Jacob ! » Pivotant ensuite sur ses genoux, elle
-tourna le dos à la lumière et, tandis qu’au bout
-du bras tendu, les doigts tenant le mouchoir se
-dénouaient laissant lentement se déployer et
-couler la soie jusqu’à terre, d’un ton grave elle
-proféra en hébreu un ordre qui peut se traduire
-ainsi : « Sois pareil à la descendance de Joseph ;
-sois aussi beau que lui, aussi beau que ses dix
-frères étaient laids ! »</p>
-
-<p>A ce moment, la flamme ayant dépassé sans
-doute le point critique de la mèche s’allongea,
-brilla et la cire débordant coula en bave au long
-de la bougie ressuscitée. Très simplement, avec
-ce calme que donne devant le succès la certitude
-qu’on en avait, la sorcière s’assit les jambes repliées
-sous elle au bord du patio, sans s’occuper
-davantage de la malade guérie.</p>
-
-<p>Presque aussitôt, d’ailleurs, la flamme pâlit à
-nouveau mais pour une tout autre cause. La
-lune, une lune de dix jours déjà étoffée s’était
-levée et montra son croissant bien net dans le
-grand carré bleu de nuit que découpait le ciel
-ouvert du patio. Une lumière douce et calme
-envahit la maison, diffusant les grandes ombres
-et bleuissant la blancheur laiteuse des piliers. La
-femme vit l’astre, une vraie joie s’épanouit sur
-son visage et, comme il sied entre gens de connaissance,
-la conversation s’engagea.</p>
-
-<p>— Ya Lalla, M’barka, O madame bénie. Tu
-viens d’arriver ? Bonsoir ! Tu es venue me tenir
-compagnie ! La bénédiction sur toi ! Dieu que tu
-es belle, ya Lalla !</p>
-
-<p>Et toujours assise, le visage tourné vers l’amie
-bienfaisante, les mains jointes simulant un livre
-ouvert, la juive s’absorba en quelque mystérieuse
-action de grâces où s’épanchait sa pauvre âme
-réconfortée.</p>
-
-<p>Le chant d’une <i>ghaïta</i> ponctué des contretemps
-du <i>goual</i> s’éleva dans la nuit de quelque
-maison voisine et l’oraison en fut interrompue.
-Sans effort apparent, la femme se dressa et, tendant
-ses bras vers la lune, elle lui cria avec un
-balancement mutin de la tête :</p>
-
-<p>— Tu as apporté de la musique aussi. Ya
-Lalla ! que tu es bonne, je t’aime, je vais danser
-pour toi !</p>
-
-<p>Alors toute droite, la tête un peu renversée en
-arrière, les bras étendus, les mains pendantes, en
-une pose hiératique rappelant des cortèges aux
-frontons de Thèbes ou de Memphis, elle dansa.
-Suivant avec une précision étonnante le chant de
-la ghaïta et les temps forts du goual, tout son corps
-ondulait dans la longue faradjia blanche ; épousant
-l’oscillation des genoux, le bas de cette robe
-tournait en cloche découvrant légèrement tour
-à tour les pieds nus au rythme fidèles qui lentement
-glissaient. Entre ses lèvres battait un susurrement
-saccadé qui avait saisi le contre-temps
-du tambour lointain et ne le perdait pas. Et
-tout cela faisait un ensemble surprenant de sons,
-de mouvement et de blancheur qui se confondait
-et tout doucement évoluait, entre les quatre
-lourds piliers, dans le faisceau lunaire.</p>
-
-<p>Quel mystère, quel rite lointain accomplissiez-vous
-ainsi, étrange fille de Sem égarée aux tentes
-de Japhet ? Ne craigniez-vous point les colères
-d’Yahvé, du Dieu jaloux qui vous fut légué par
-vos pères et qu’enseignent vos rabbins hirsutes ?
-Avez-vous toute seule, sorcière que vous êtes,
-rénové par pure intuition le culte de Sin, d’Istar
-ou d’Astarté que vos ancêtres pratiquèrent aux
-rivages de Cham ? N’est-ce pas plutôt à travers
-les âges, à travers toute votre race chercheuse
-d’inconnu, quelque rappel en votre âme désordonnée
-des erreurs d’Israël au temps d’Isaïe et
-de Manassé ?</p>
-
-<p>Telle fut sans doute l’opinion de Rabbi Youda
-qui discrètement venait d’entrer et qui, d’un angle
-obscur du cloître, regardait la danseuse extasiée.
-Sans doute aussi jugea-t-il nécessaire de rompre
-le charme païen qui imprégnait cette scène, car
-durement sa voix proféra, au lieu du salut habituel
-de l’arrivant, la formule mosaïque qui depuis
-des siècles rappelle à ce peuple son inéluctable
-voie : <i>Sima Israël ! Adonai ilihino adonai ihad !</i>
-Écoute Israël ! Adonai notre Dieu est un Dieu
-unique !</p>
-
-<p>La danse s’arrêta net et la femme courut vers
-celui qui si brusquement l’avait tirée de son
-rêve.</p>
-
-<p>— Rabbi ! comme tu viens tard ? Tu n’as pas
-peur la nuit dans la rue au milieu des fils du
-« pachoul », de tous ces musulmans ? Que Dieu
-brûle leur religion !</p>
-
-<p>— Non, par Dieu ! d’abord je traverse le marché
-où les petites boutiques sont ouvertes à cette
-heure pour la vente du soir. Les gens dorment
-pendant le jour… je connais presque tous ces
-marchands, je passe de boutique en boutique et
-puis les chrétiens ont mis à peu près partout des
-lumières et des « poulice ». Que Dieu bénisse
-le Gouvernement !</p>
-
-<p>— Amine ! mais tu aurais pu venir plus tôt !</p>
-
-<p>— J’ai été appelé à la maison de Mourdikhaï
-Cohen. Il est absent et sa femme était dans les
-douleurs. L’enfant ne voulait pas venir et la famille
-m’a demandé de réciter l’<i>aquida</i>. Cette
-prière est longue et peu de gens la savent comme
-moi. Elle est souveraine ; l’enfant est venu presque
-aussitôt.</p>
-
-<p>— Louange à Dieu ! mais tu me raconteras
-cela tout à l’heure. Vite ! Le moment est passé
-de <i>Bark el guiffen</i>.</p>
-
-<p>— En effet, dit le rabbin qui s’installa au
-seuil d’une des pièces dont la femme ouvrit largement
-les hautes portes pour que la maison entière
-profitât de la bénédiction.</p>
-
-<p>Rabbi Youda était un de ces rabbins marrons
-comme il y en a dans tous les mellahs et qui y
-vivent en marge de la communauté israélite.
-Physiquement, il était pareil à tous ses collègues ;
-son facies sémite s’ornait d’une respectable
-barbe blanche ; il était vêtu d’une longue
-lévite noire serrée à la taille par une ceinture ;
-un vilain mouchoir à carreaux qui avait été bleu
-lui couvrait la tête et se nouait sous le menton,
-coiffure d’allure féminine imposée jadis par les
-musulmans impitoyables. Enfin, depuis que les
-Français étaient là, il avait, comme premier essai
-d’émancipation, remplacé les <i>balra</i> faciles à enlever
-au voisinage des mosquées par une paire de
-souliers plus inamovibles. Rabbi Youda était
-certainement un peu plus négligé et sale que la
-moyenne de ses coreligionnaires. C’était là un
-effet de sa pauvreté, mais un reflet aussi de son
-esprit et de ses tendances.</p>
-
-<p>Livré pour vivre à des besognes inférieures
-qu’il arrachait pourtant de haute lutte aux rabbins
-en titre, il passait chaque jour de maison en
-maison, égorgeant pour un sou des poulets, disant
-des prières mal payées aux chevets des pauvres,
-ses frères, coupant au rabais des prépuces miséreux.</p>
-
-<p>Il était d’ailleurs bien reçu dans les divers milieux ;
-d’abord chez tous ceux qui composent
-l’inexprimable plèbe des mellahs, le peuple loqueteux,
-affamé, superstitieux et jaloux qu’écrase
-la morgue des riches et des pharisiens en place.
-Et ces derniers l’accueillaient en raison même de
-l’influence qu’il avait sur la masse.</p>
-
-<p>Avec quelques autres de son genre, il représentait
-le parti d’opposition à l’oligarchie qui
-menait les affaires de la communauté. Souvent
-on l’avait vu guider, mais dominer aussi les remous
-de colère, généralement provoqués par des
-questions de logements trop exigus ou de secours
-inéquitablement distribués, qui dressaient parfois
-la plèbe juive contre ses chefs et secouaient rudement
-le mellah aux portes closes. Il était enfin
-sectaire et sioniste révolutionnaire. Aimé du
-peuple dont il représentait les aspirations, il
-était redouté de tous pour l’indépendance de son
-caractère, la tournure mystique de son esprit
-et une réelle culture hébraïque dont il faisait
-montre avec violence. Il lui arrivait parfois, en
-des crises religieuses qui impressionnaient ses ennemis
-mêmes, de se lancer par les rues puantes en
-poussant des imprécations prophétiques où passait
-tout Ézéchiel et tout Jérémie. On voyait
-alors les femmes se jeter dans les corridors en
-criant de terreur et les hommes se coller aux
-murs sur son passage muets, furieux, mais impuissants
-et émus par le souffle vraiment juif qui
-animait l’énergumène.</p>
-
-<p>C’était là d’ailleurs le grand jeu causé le plus
-souvent par un excès de misère, car Rabbi Youda
-était naturellement d’humeur très sociable. Il
-avait pour lui les femmes qui baisaient leur index
-quand elles avaient prononcé son nom, ce qui
-présageait qu’après sa mort il jouirait d’une
-longue vénération, tout comme Rabbi Kebir de
-Sefrou ou Rabbi Amran d’Ouezzan. En attendant,
-il se débrouillait pour vivre de son mieux. Parmi
-ses ouailles, le rabbin visitait quelques femmes de
-sa race qui, sans famille ou besogneuses, s’étaient
-mises en service chez des chrétiens et, pour cette
-raison, étaient un peu comme bannies de la communauté.
-La vie des juifs marocains est tellement
-surchargée de pratiques religieuses, à ce point
-compliquées de détails infimes et obligatoires,
-qu’elle s’accorde mal avec un travail continu chez
-des Européens. Le chômage rituel prend près de
-cent jours par an. Les gens aisés peuvent encore
-tourner et tournent couramment ces prescriptions ;
-les affaires sont les affaires ; mais elles n’en constituent
-pas moins une grande gêne pour le simple
-salarié et encore plus pour les femmes qui sont
-normalement tenues dans une sujétion d’une rigueur
-extrême. Nous traitons ici du cas général
-des communautés à forte cohésion hébraïque.
-Mais il y a des exceptions produites fatalement par
-une réaction contre ce rigorisme même. L’exemple
-s’en trouve dans certains ports où le commerce
-avec l’Européen adoucit les angles religieux et
-facilite les contacts. Mais, quel que soit le relâchement
-de la coutume juive, il y a des époques
-où Israël reprend sur l’individu ses droits immuables
-et où cet individu rentre soumis, discret et
-prudent dans les mailles serrées de sa doctrine et
-s’y complaît. C’est en faisant allusion à ces multiples
-détails de la vie juive, à ces mille petits riens
-sus par tous qui remplissent d’une religiosité intime
-chaque heure et chaque geste de l’israélite
-marocain, qu’un des plus notoires membres d’une
-des grandes communautés disait un jour : « Qu’un
-Européen parvienne à se faire passer dans le bled
-pour un musulman, c’est peut-être possible, mais
-qu’il prétende pouvoir être pris pour un juif parmi
-les juifs, même sous le déguisement le plus parfait,
-jamais ! »</p>
-
-<p>Donc parmi ses clientes « hors les murs »
-Rabbi Youda visitait régulièrement celle-ci qu’un
-engagement sévère tenait éloignée du mellah,
-même le jour du sabbat. Il avait une emprise particulière
-sur l’âme de cette femme, mélange compliqué
-de religiosité, de faiblesse intellectuelle,
-corrigé brusquement par des sursauts de volonté
-et de sens pratique. Rabbi Youda entretenait
-pieusement l’esprit de sa cliente dans la terreur
-des châtiments célestes réservés aux mécréantes
-qui vivent hors des mellahs, dans la promiscuité
-des fils d’Edom ou des goïm, font la cuisine le
-samedi, mangent forcément dans des plats souillés
-par le mélange affreux du beurre et de la viande
-de bœuf et commettent des quantités de crimes
-du même genre.</p>
-
-<p>Le bon juif aidait sa coreligionnaire à accomplir
-ce qu’il appelait la période exilique de sa vie.
-Cette charité s’accommodait, d’ailleurs, avec son
-sens exact des réalités positives ; tous les jeudis, il
-passait à domicile et prélevait une bonne part du
-salaire de la femme exilée, moyennant quoi il lui
-apportait, le vendredi soir, la nourriture rituelle, la
-<i>skhina</i>, qui lui permettrait jusqu’au dimanche de
-manger des choses pures selon la loi et, si elle
-touchait au feu, de dire que ce n’était pas pour
-elle-même. Toute la famille du rabbin vivait du
-même coup pendant vingt-quatre heures aux frais
-de la servante. Le samedi, il venait à la chute du
-jour rompre le sabbat et bénir la vigne, faire enfin
-la cérémonie que doit accomplir un homme
-au moins par maison juive.</p>
-
-<p>Devant le rabbin assis, les jambes croisées,
-au seuil d’une des pièces qui donnaient sur le
-patio, la femme plaça une petite table basse recouverte
-d’un linge blanc. Puis elle tira d’une
-malle un grand gobelet de cuivre très astiqué
-et brillant, le remplit d’un vin blanc qui devait
-coûter cher à son maître et posa le tout sur la
-<i>maïda</i>, auprès d’une branche de menthe verte et
-parfumée.</p>
-
-<p>— Ce vin n’est pas <i>Kacher</i> mais il est bon, dit
-Youda, il est pur. C’est un des nôtres qui le fait
-venir pour le vendre aux chrétiens et qui en tire
-un bon bénéfice.</p>
-
-<p>— De plus, reprit la femme, il est ici très
-enfermé par le maître ; le domestique musulman
-qui travaille avec moi ne le voit jamais.</p>
-
-<p>— C’est bien, car le regard seul du goïm
-rend impur le vin le plus orthodoxe. Écarte-toi,
-femme ! Je vais prononcer le <i>Bark el guiffen</i>.</p>
-
-<p>Alors, soulevant le gobelet en un geste d’offrande,
-d’une voix chantante, il dit un psaume
-qui célèbre la terre de Chanaan et ses richesses
-apparaissant au delà du désert devant le peuple
-hébreu échappé d’Égypte par douze chemins
-ouverts dans la mer… un psaume qui glorifie le
-vin pur sorti des fouloirs antiques de Sichem
-et de Gamala… Le haut de son corps accompagnait
-le chant d’un balancement continu sur
-chaque hanche. Et il termina par l’invocation
-d’Isaïe.</p>
-
-<p>— Voici Dieu qui est mon soleil et mon secours !
-par lui, enfants d’Israël, vous puiserez dans
-la joie l’eau des sources de l’allégresse !</p>
-
-<p>Béni soit Dieu qui sépare la lumière des ténèbres.
-Le sabbat des six jours de travail !</p>
-
-<p>Béni soit Dieu qui a créé les différentes espèces
-de parfums, les diverses lueurs du feu !</p>
-
-<p>Béni soit Dieu qui a séparé les saints des profanes
-et Israël de toutes les autres nations !</p>
-
-<p>Quand le rabbin parla des parfums, il posa le
-gobelet, prit les feuilles de la menthe odorante, les
-porta à ses lèvres puis à ses narines. En parlant
-du feu, de sa main placée devant la bougie,
-Rabbi Youda fit le geste de masquer et de démasquer
-la flamme qui, à la fin du sabbat, libère
-les juifs de l’odieuse et incompréhensible contrainte
-de ne pas toucher au feu. Enfin, il but une
-partie du vin et appela les hôtes de la demeure
-comme il l’eût fait en quelque case bondée du
-mellah.</p>
-
-<p>La femme s’approcha, trempa un doigt dans le
-liquide, passa ce doigt sur sa nuque et en frotta
-la paume de sa main gauche. La cérémonie était
-terminée. La juive vint s’asseoir près de l’officiant
-qui achevait de boire le vin du gobelet.</p>
-
-<p>— Et maintenant, rabbi, raconte-moi ce qu’il
-y a de nouveau, dit la femme, curieuse de revivre
-un peu la vie du mellah.</p>
-
-<p>— Peu de choses cette semaine, dit le rabbin ;
-la femme de Braham Lévy a mis au monde une
-fille morte, c’est la seconde fois ; son mari va la
-répudier et épousera probablement la fille de Menahem,
-mon neveu. Les Khakhamine ont déclaré
-illicite pour son mari la petite Rina qui cause toujours
-avec les jeunes gens sur le pas de sa porte.
-On dit qu’elle a été surprise avec l’un d’eux.
-Mais le mari ne veut pas divorcer. Il prétend sa
-femme pure. Il y a des disputes sans issues et,
-comme toujours, les juges hésitent au lieu d’appliquer
-la loi sans faiblesse. J’ai proposé de prendre
-l’avis du rabbin de Salé. Tu comprends que c’est
-faire avouer aux imbéciles d’ici leur incapacité,
-leur ignorance des textes. Ah ! si j’étais, moi,
-rabbin, si les chefs français voulaient m’écouter, il
-y aurait plus de justice ! Mais au fait, ajouta le
-vieux juif, tu me fais perdre mon temps avec tes
-histoires. Ne me dois-tu pas aujourd’hui une réponse ?
-allons, ne fais pas l’étonnée… Le musulman
-avec lequel j’étais associé est mort. Je t’ai
-expliqué l’autre semaine comment son fils prétend
-ignorer que son père me devait cent mouds de
-grain. J’ai tous les papiers en règle, mais, pour
-obtenir gain de cause, il me faudra arroser les
-mokhazeni du Pacha, le Pacha lui-même et aussi
-le chaouch du bureau. Que me restera-t-il pour
-nourrir mes deux femmes et mes enfants ? Je suis
-un malheureux ! Toi, le maître que tu sers est un
-homme important. Il n’a qu’à faire dire un mot
-au Caïd de la fraction et je serai payé sans marchandage…
-tu m’avais promis d’en parler à ton
-chrétien… l’as-tu fait ?</p>
-
-<p>— Bien sûr… mais le maître m’a envoyée au
-diable dans sa langue et m’a dit qu’il ne voulait
-pas s’occuper de plaintes de ce genre.</p>
-
-<p>— Alors ! — s’écria le juif qui devint tout à
-coup furieux et gesticulant — alors, à quoi nous
-sert que tu travailles, toi fille d’Israël, chez cet
-Idumi, chez ce fils d’Aissab, si tu ne peux rien en
-tirer pour les tiens ? Fille maudite dès le ventre
-de ta mère ! Et tu t’appelles Esther ? Esther notre
-sainte qui consentit à épouser Ashverus pour sauver
-son peuple ! Quel est l’homme qui t’a donné
-ce nom, à toi qui n’es même pas capable de me
-faire rendre cent mouds de grain ? cent mouds,
-je te dis ! Et mes enfants qui meurent de faim !</p>
-
-<p>Jugeant que son ouaille récalcitrante à servir
-sa cause commençait à s’affoler, le rabbin joua
-plus ferme l’intimidation. Il devint lyrique et
-prit un air inspiré.</p>
-
-<p>— C’est entendu, tu veux que je t’abandonne
-dans ta misère. Je cesserai de venir ici ; tu n’entendras
-plus les saintes prières ; tu ne mangeras
-plus que des choses immondes. Bien mieux,
-voici toute proche la fête de Purim où nous
-allons précisément glorifier Esther et Mourdikhaï,
-où nous allons brûler solennellement les
-images d’Aman que préparent en ce moment les
-enfants dans les Talmud-Tora. Et quand les
-Khakhamine, devant le peuple remplissant nos
-synagogues, frapperont de leur marteau de fer la
-bûche, tu sais bien la bûche que l’on garde pour
-cette cérémonie, quand ils frapperont en criant :
-mort à Aman ! mort à ses enfants ! je serai là
-et les coups que je frapperai t’atteindront sur la
-tête. Tu seras confondue avec la semence d’Aman,
-fils de Malek, que nous tuons tous les ans depuis
-des siècles… car la colère de Dieu le veut ainsi…
-car nous nous vengeons et je suis, moi, pauvre
-malheureux, un peu de la colère de Dieu !</p>
-
-<p>Rabbi Youda s’arrêta essoufflé de sa pathétique
-période et constata que la femme, contrairement
-à ce qu’il attendait, s’était ressaisie. Une
-idée pratique lui était venue et l’avait empêchée
-sans doute d’apprécier la virulente apostrophe de
-son vieil ami.</p>
-
-<p>— Calme-toi, rabbi, fit-elle, et ne crie pas si
-fort ; on pourra peut-être arranger cette affaire.
-Par exemple, je dirai au maître que ces grains
-sont à moi… au moins en partie, que je n’ai personne
-pour m’aider ; il aura pitié de moi et s’en
-occupera, s’il plaît à Dieu.</p>
-
-<p>— Combien veux-tu ? dit le rabbin immédiatement
-ramené au terre à terre et d’ailleurs inquiet.</p>
-
-<p>— Tu me donneras deux foulards de soie
-neufs, pas plus.</p>
-
-<p>— Es-tu folle ! deux foulards, mais c’est le
-prix de dix mouds au moins…</p>
-
-<p>— Non pas, car en échange je te donnerai
-deux des miens encore bons, l’un pour ta femme
-et l’autre pour son associée. Elles les mettront
-pour la fête.</p>
-
-<p>Le rabbin palpa le foulard que la femme lui
-tendit en exemple de ce qu’elle donnerait et le
-troc envisagé lui convint.</p>
-
-<p>— Allons ! tu es une brave fille, c’est entendu
-et tu vas réussir sans retard ?</p>
-
-<p>— Je ferai mon possible… mais, tu sais, en ce
-moment, les chrétiens oublient facilement ; il
-faudra peut-être que je revienne plusieurs fois à
-la charge… ils ne pensent qu’à la guerre…</p>
-
-<p>— La guerre, fit Youda soudainement pensif,
-c’est vrai, il y a la guerre. Est-ce qu’il t’en parle,
-le fils d’Edom ?</p>
-
-<p>— Jamais ; seulement il cause avec des amis
-qui viennent le voir et ils discutent pendant
-des heures. C’est vraiment une chose terrible ;
-plus de dix peuples se déchirent, des millions
-d’hommes sont morts, des centaines de
-villes sont détruites. C’est très triste et quand
-je les entends raconter ces choses, j’ai envie de
-pleurer.</p>
-
-<p>— Pourquoi pleurer ? dit Rabbi Youda, tu
-dérailles, femme ! Garde tes larmes pour les
-tiens. Veux-tu, ajouta-t-il après une hésitation,
-veux-tu que je te console par avance de tout ce
-que tu peux entendre de ces gens ? Écoute, je
-vais te parler à cœur ouvert.</p>
-
-<p>— Parle, parle, rabbi, ta voix est douce
-comme le miel.</p>
-
-<p>— Ne peut-on nous entendre de la terrasse ?
-dit le rabbin, jetant un regard vers le ciel ouvert
-du patio ; approche-toi et parlons en hébreu…</p>
-
-<p>La femme vint s’asseoir les jambes croisées
-devant son vieux maître ; leurs genoux se touchaient
-presque et rabbi ramena instinctivement
-les siens pour éviter le contact de cette femme
-qui pouvait être en état d’impureté.</p>
-
-<p>Et Rabbi Youda dit ceci :</p>
-
-<p>— Ne t’inquiète pas de la guerre. Laisse sans
-émoi ces peuples se déchirer. Certes, ceux des
-nôtres qui sont disséminés dans les pays chrétiens
-en souffrent et en meurent. Mais c’est là
-peu de chose dans l’ensemble de la question. Le
-principal est qu’Israël sortira fortifié extrêmement
-d’une épreuve qui pèse sur les races chrétiennes.
-Songe à ce qu’a souffert notre peuple dispersé au
-milieu des ennemis de sa foi. Ils nous disaient :
-« Votre loi est cruelle et dure, vous n’avez pas
-de pitié, vous ignorez la charité ; nous avons fait
-une autre loi plus pure, plus humaine. » Et ils
-ont créé quelque chose qui n’est qu’une déformation
-sentimentale de notre loi à nous. Ils
-n’ont pas compris que notre loi vient de Dieu
-et lui ressemble. Or Adonaï est terrible ; il ne
-s’occupe des hommes que pour les juger impitoyablement
-et les frapper. Ils ont inventé un
-Dieu doux et qui pardonne toujours, un Dieu
-pour les pauvres et pour les femmes. En son nom
-ils nous ont pourchassés, méprisés à travers les
-siècles, ne se doutant point qu’ils nous faisaient
-subir, par la volonté même de notre Dieu et non
-du leur, le jugement annoncé par nos prophètes.
-Aujourd’hui tout est renversé ; notre jugement
-se termine, le leur commence sans doute. Eux
-qui proclamaient la justice se livrent contre elle
-aux pires excès et la religion du Dieu doux, juste
-et bon étouffe dans un déluge de sang et sous
-un chaos de ruines.</p>
-
-<p>Sur ces ruines Jahvé plane brandissant la loi
-et dans l’écroulement des choses, les convulsions
-des races, l’effondrement des idées fausses de
-charité, d’égalité, Israël se redresse et compte ses
-enfants. Tout cela, femme, te surprend et sans
-doute n’y comprends-tu rien. Tu n’as jamais
-connu tes frères autrement que jugulés, parqués
-comme des pourceaux, malmenés, méprisés. Vous
-en avez pris depuis longtemps votre parti et vous
-êtes arrivés à vivre de vos oppresseurs. Ceci prouve
-bien que notre race est faite pour dominer quand
-elle sera libre de toute entrave. Comparé à ce
-qu’était l’ancien, le régime apporté ici par les
-Français vous paraît agréable. Il ne te vient pas
-à la pensée qu’en d’autres pays il y a des communautés
-qui n’admettraient pas, dans les affaires
-qui ne relèvent que de la loi, l’ingérence d’une
-réglementation hétérodoxe. Tu ignores ce qu’est
-la puissance de ta propre race.</p>
-
-<p>Mais moi, j’ai beaucoup voyagé dans tous les
-pays à l’époque où je parcourais la diaspora, quêtant
-pour nos frères opprimés de Russie et d’ailleurs.
-Je ne suis plus qu’un pauvre homme réfugié
-dans ce mellah misérable, cela parce que je n’ai
-pas été raisonnable ni heureux. Mais j’ai contemplé
-dans le monde la grandeur croissante
-d’Israël. J’ai plus étudié et j’ai plus vu de choses
-que vos ignares rabbins qui se réclament le matin
-de la loi et le soir du chaouch du contrôleur et
-vous mènent, usant de l’une ou de l’autre menace,
-suivant le cas.</p>
-
-<p>J’ai donc vu Israël grandir et, de ses membres
-puissants, prendre à bras le corps le destin hostile.
-J’ai visité les superbes communautés, admiré les
-juifs de la terre dont la richesse règle le crédit du
-monde. J’ai vu des sultans gouverner leurs peuples
-à l’aide de vizirs à nous. J’ai vu dans d’admirables
-écoles les savants juifs enseigner les foules
-et nos enfants, dans une poussée de race incomparable,
-prendre le premier rang de tout ce qui travaille,
-de tout ce qui pense et gagne de l’argent.</p>
-
-<p>Entraîné par son sujet, le vieux fanatique parlait
-maintenant pour lui seul sans s’occuper de la
-femme qui était devant lui. Celle-ci abasourdie
-de toutes ces choses qu’elle entendait pour la première
-fois, bercée, impressionnée par les accents
-de la langue sacrée dont se servait le rabbin,
-courbait la tête comprenant vaguement, devinant
-plutôt que tout cela exaltait sa race étrangement.
-Peu à peu, son buste fléchissait de respect, ses
-bras s’étendaient en un geste de muette adoration,
-tandis que la voix de son maître clamait la gloire
-d’Israël.</p>
-
-<p>Et Rabbi Youda, tout à son rêve prophétique,
-continuait :</p>
-
-<p>— Diaspora, ai-je dit ? Ce mot n’a plus de sens.
-Le peuple de Dieu a été dispersé, il ne l’est plus ;
-car toutes ses fractions grossies se sont soudées
-et forment un tout répandu sur le monde. Le
-peuple saint refait son unité morale et matérielle.
-Il est fort, il domine ; il n’a qu’un geste à faire
-pour redevenir une nation. Dans la lutte des
-peuples, il laisse ceux-ci se déchirer ; il n’a pas à
-prendre parti. Il lui suffit d’être, par le crédit,
-maître de l’heure où il dictera ses volontés aux
-peuples harassés et ruinés. Ce jour-là, puissé-je,
-ô mon Dieu, contempler ta gloire et le triomphe
-de ta loi ! Laisse-moi vivre assez pour que je
-puisse aller, en un dernier effort, voir Sion ressuscitée,
-ton temple reconstruit et ton peuple
-rassemblé, puissant et respecté, sur la terre de
-nos pères !</p>
-
-<p>Dis <i>amen</i> ! ma fille, conclut le vieux sioniste.</p>
-
-<p>Et la femme empoignée répéta : <i>amen</i>, <i>amen</i>,
-trois fois <i>amen</i>.</p>
-
-<p>— Il se fait tard, je vais partir, dit le juif après un
-silence, que Dieu nous garde durant cette nuit ;
-qu’il nous fasse voir demain ! Et si nous devons
-mourir d’ici là, que notre dernier souffle s’exhale
-de nos cœurs purifiés par notre sainte profession
-de foi.</p>
-
-<p>Et ensemble, avec une ferveur impressionnante,
-les deux voix proférèrent : « Sima Israël ! Adonaï
-ilihino Adonaï ihad — Écoute Israël ! Adonaï ton
-Dieu est un Dieu unique. »</p>
-
-<p>A ce moment, on entendit les pas du maître
-qui revenait.</p>
-
-<p>La femme courut ouvrir la porte et il entra
-suivi d’un domestique musulman qui portait une
-lanterne. En passant, il eut un petit geste à
-l’adresse du rabbin qu’il connaissait et celui-ci
-courbé en deux, obséquieux, sortit à reculons.</p>
-
-<p>La juive se tint sur le seuil tandis que son ami
-disparaissait dans la rue obscure.</p>
-
-<p>— Rabbi ! Rabbi ! cria-t-elle, n’oublie pas surtout
-les deux foulards de soie !</p>
-
-<p>— Et toi, pense à mes cent mouds de grains !
-c’est pour mes pauvres enfants…</p>
-
-<p>Et la voix naguère si ferme du sioniste illuminé
-se perdit geignante dans le lointain.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak i" id="ch7">L’Amrar</h2>
-
-
-<h3>I</h3>
-
-<p>Il y a au Maroc des populations d’origines
-diverses qui toutes méritent une étude spéciale
-et attentive. Mais, sans aller si loin, on peut faire
-de tous les Marocains un premier classement très
-simple en deux catégories. Il y a d’abord ceux
-qui se laissent convaincre et se soumettent assez
-rapidement, soit par lassitude du passé troublé,
-soit parce qu’ils sont riches et peu guerriers. Il y
-a ensuite le parti très important de ceux qui ne
-veulent rien entendre. Ces derniers sont pauvres
-et pensent sans doute que la liberté même peineuse
-est préférable à la servitude la plus douce
-et la plus dorée. Les gens soumis et tranquilles
-habitent les belles plaines et parlent arabe. Les
-intransigeants se tiennent sur les plateaux élevés
-et les hautes montagnes du Maroc Central ; ils y
-vivent à leur guise depuis des siècles. Ce sont des
-êtres simples qui ignorent ce que peuvent être le
-confort et un gouvernement. Ils se disent « hommes
-libres », <i>imaziren</i>, et parlent une langue
-rude nommée par eux <i>tamazirt</i> et par nous berbère.
-Ils sont indépendants jusqu’à l’anarchie.</p>
-
-<p>De ce nombre sont les tribus de la confédération
-Zaïane qui occupent dans le moyen Atlas
-un pays infernal, brûlant l’été, glacé en hiver,
-implacable comme le caractère de ses habitants.
-Les savants nous disent que ces tribus appartiennent
-au groupe des Berbères Cenhadja. Les
-Zaïane entre eux s’appellent <i>Aït ou Malou</i>, les
-fils de l’ombre, pour se distinguer des autres
-qui sont au revers sud de l’Atlas, face au soleil.</p>
-
-<p>Il y a d’abord le bas pays jusqu’à l’Oum er
-Rebia. Les géologues appellent peut-être cela
-une pénéplaine. C’est pour les autres un chaos
-de montagnes et de plateaux crevassés. La matière
-est un gros schiste dont les couches renversées,
-tourmentées de la plus étrange façon, affleurent
-par la tranche et strient le sol d’immenses
-courbes parallèles entre lesquelles giclent par
-moment des filons de quartz laiteux. L’érosion
-a mis partout à nu ces strates, et il semble que
-l’on marche indéfiniment sur les gradins redressés
-d’un formidable escalier couché à plat sur votre
-route pour vous contrarier. Des arbres sauvages
-et rugueux, habitués évidemment aux grands
-écarts de température, poussent dans ces rocailles,
-contribuent à les disjoindre, à en effriter
-la surface. Parfois ces débris entassés et nivelés
-forment des plaines elles-mêmes crevées encore
-de pointements rocheux qui n’ont pas terminé
-de s’effondrer. Le plateau de Tendra en est un
-beau morceau, et ce nom berbère qui signifie
-gémissement rappelle, paraît-il, la tristesse des
-échos dans ce bled malheureux.</p>
-
-<p>Après la plaine viennent des montagnes en
-désordre, ou plutôt de gigantesques amoncellements
-de rocs entassés entre lesquels s’enracinent
-des chênes et des thuyas. Tout cela est compliqué
-de creux, de culs-de-sac, de ravins que
-l’on ne voit pas, de reliefs que l’on devine et qui
-n’existent pas, d’un fouillis de détails à hauteur
-d’homme où un bataillon s’émiette et disparaît.
-Laissez cela à votre gauche et suivez, plus bas,
-le pays moins couvert où coule, après les pluies,
-l’oued Bou Khemira. Mais vous serez tout de
-même obligé de prendre le défilé de Foum Aguennour
-pour traverser la montagne des thuyas.</p>
-
-<p>Ça, c’est un cauchemar dantesque, la réalisation
-de quelque pensée fantastique d’un Gustave Doré.</p>
-
-<p>Le sentier où l’on passe, à la queue leu leu,
-serpente entre deux murailles de blocs empilés
-qui tiennent, comme cela, au-dessus de votre
-tête sans raison d’équilibre très nette. De ces
-pierres sortent des troncs de thuyas énormes,
-pelés par le temps ou par les hommes, ne montrant
-en signe de vie que de rares feuilles éparses
-sur leurs bras courts et convulsés. Et pendant
-une lieue au moins ces arbres désespérés tendent
-vers vous le geste tragique de leurs grosses
-branches mortes, comme pour vous détourner
-d’aller plus loin.</p>
-
-<p>Il vient à l’idée que les mamans berbères doivent
-menacer leurs enfants, quand ils ne sont pas
-sages, de les abandonner dans le Foum Aguennour.
-Mais ce n’est pas vrai ; les petits de ce peuple
-savent que les hommes seuls sont à craindre et
-ils grimpent familièrement sur les affreux géants
-pour y dénicher des rayons de miel sauvage.</p>
-
-<p>Il faut tenir vigoureusement les crêtes pendant
-deux ou trois heures, au débouché du Foum
-Aguennour, jusqu’à ce que le convoi ait serré.
-Si, pendant ce temps, vous êtes cartonnés par
-trois ou quatre salopards embusqués du côté de
-Sidi Ter, le mieux est de prendre votre parti de
-cet inconvénient et d’attendre que les amateurs
-aient épuisé leurs cartouches.</p>
-
-<p>Après, c’est une grande montagne plate et dénudée,
-le Bou Ayati. Du passage qui la tourne
-on voit le fleuve et le haut pays Zaïane : d’abord
-la plaine agitée d’Adekhsan, puis de gros massifs
-très boisés qui vont en s’étageant jusqu’à boucher
-très haut l’horizon. L’œil y devine trois coulées,
-l’Oum er Rebia qui tombe en torrent furieux
-du djebel Fazaz, l’oued Chebouka qui descend
-de Tizi Mrachou et traverse le repaire de Moha
-ou Hammou le Zaïani, l’oued Serou enfin qui
-est peut-être le vrai fleuve et qui vient de chez
-Ali Amaouch, chef religieux de tous ceux qui
-vivent là-haut <i>maa el qouroud</i> « avec les singes »,
-comme on dit au Makhzen.</p>
-
-<p>La terre ici est rouge dans la plaine et sur les
-monts jusqu’à mi-hauteur où commencent les
-hautes futaies sombres qui les couronnent. En
-été, par la grande chaleur, la couleur du sol ne
-frappe pas ; tout est ardent. Dès les premières
-pluies ce rouge s’intensifie et les grandes plaques
-d’herbe nouvelle et peu serrée accentuent par
-contraste insolite l’étrangeté de l’ensemble.</p>
-
-<p>Au premier plan, pour qui arrive du nord, la
-plaine est étranglée par deux massifs qui compteront
-dans la geste des Francs en Berbérie, car ils
-virent de rudes combats. C’est l’Akellal à gauche,
-le Bou Guergour à droite, deux mâchoires d’étau
-menaçantes. Et déjà beaucoup qui ont franchi
-leur intervalle ne sont pas revenus.</p>
-
-<p>Enfin une longue coulée de basalte noir en
-tuyaux d’orgue traverse la plaine rouge. Là-dessus
-court vertigineusement l’Oum er Rebia aux
-eaux salées. C’est la séparation entre le haut et
-le bas pays Zaïane. Sur le fleuve il y a une grande
-bourgade qu’on appelle Khenifra. Mais, comme
-elle est tout entière de la couleur du sol, on
-la voit mal à distance, ce qui dispense pour le
-moment d’en parler.</p>
-
-<p>Les tribus de la confédération oscillent annuellement
-d’un bout à l’autre de leur territoire. En
-été tout le monde évacue la plaine en feu et sans
-eau pour se réfugier dans la montagne boisée au
-delà de l’Oum er Rebia. La plaine se remplit en
-hiver de gens et de troupeaux fuyant la neige
-et en quête de pâturages.</p>
-
-<p>C’est un pays âpre et inhospitalier qui peut
-intéresser, empoigner même par sa grandeur sauvage.
-Mais ce n’est pas là que je prendrai ma
-retraite, comme dit l’autre.</p>
-
-
-<h3>II</h3>
-
-<p>La colonne formée en un grand losange articulé,
-convoi au centre, avait envahi de son
-grouillement un vaste tertre de la plaine déserte,
-s’y était arrêtée et assoupie.</p>
-
-<p>Par bonheur, on avait trouvé de l’eau une
-heure avant l’étape. Les hommes et les animaux
-avaient pu boire abondamment ; on arrivait
-ventres et bidons pleins. Et, aussitôt les tentes
-dressées, on n’avait eu qu’à se laisser choir en
-attendant une heure moins rude. Sous les guitouns
-les Sénégalais affalés, sans nerfs, continuaient
-à se gorger d’eau. Les blancs, aryens ou
-sémites, dormaient ou bricolaient en causant.
-Les animaux à la corde attendaient sous le ciel
-en feu que séchassent leurs dos où la sueur avait
-dessiné d’un contour blanchâtre l’emplacement
-du bât ou de la selle. Vers le soir, ils recommenceraient
-à jouer des dents et des sabots, mais,
-pour le moment, ils digéraient leur fatigue et, tout
-le long de leurs lignes immobiles, seules gesticulaient
-les queues chassant les mouches. A quelque
-distance dans la plaine, tout autour du camp,
-des silhouettes de spahis en vedettes apparaissaient
-tremblotantes dans la buée du sol que
-pompait le soleil.</p>
-
-<p>Sous leurs tentes d’officier, Duparc et Martin
-ne pouvaient dormir et cela pour des raisons
-différentes. Martin, en puissance de paludisme,
-avait l’appréhension de l’accès possible. Duparc,
-encore tout plein du sang de France, n’éprouvait
-pas le besoin de faire la sieste. Cette grosse chaleur
-pourtant le surprenait et regardant la haute
-taille du djebel Mastourguen, tout près, il évaluait
-l’heure où son ombre calmante s’étendrait
-sur le camp. Se sentant incapable même de lire,
-Duparc s’en fut trouver Martin qui, étendu sur
-son lit de camp, cuisait stoïque sous la tente surchauffée.</p>
-
-<p>— Dure journée et dur pays ! dit l’officier
-d’état-major ; se peut-il que des gens vivent heureux
-dans cette solitude roussie ?</p>
-
-<p>— On vit où l’on peut, dit Martin ; ces populations
-n’ont pas le choix et d’ailleurs leur rage à
-nous harceler provient de ce que nous les empêchons
-de changer.</p>
-
-<p>— Expliquez-vous, fit Duparc qui, nouveau
-venu, se plaisait à faire causer son compagnon
-dont il savait la longue pratique de ces pays et
-de leurs habitants.</p>
-
-<p>— Voilà ! dit Martin ; il est signalé par l’histoire
-et nos observations établissent que les Berbères
-étaient en train de reconquérir le Maroc
-quand nous sommes venus les déranger. On parle
-beaucoup des violentes poussées almoravides,
-almohades et des Beni-Merine qui fusèrent à
-travers le Maroc jusqu’en Espagne, jusqu’à Tunis
-et brassèrent des populations encore peu fixées
-au sol. Mais on connaît moins la séculaire et
-puissante coulée des peuples venus du sud, par-dessus
-les monts, à la recherche du meilleur habitat.
-C’est pourtant là un fait qui démontre en
-particulier la force de cette race Cenhadjia à
-laquelle appartiennent les tribus qui nous occupent.
-Il n’est pas utile de remonter bien loin
-dans le passé pour trouver des événements qui
-fixeront nos idées. Chez ces gens qui n’ont jamais
-eu le souci d’écrire des annales, il faut se
-contenter de ce que peuvent nous dire les vivants,
-mais c’est déjà suffisant pour interpréter
-les récits très vagues et embarrassés des historiens
-de langue arabe.</p>
-
-<p>Il y a cent ans, la tribu des Iguerouane était
-déjà dans la plaine de Meknès et des souverains
-arabes se servaient d’elle pour couvrir cette ville
-et Fez contre la marée berbère. Les efforts accomplis
-de ce côté ont probablement contribué
-à rejeter vers le nord-ouest le flot qui marchait
-normalement du sud au nord et menaçait les
-capitales.</p>
-
-<p>Il y a cent ans les Zemmour étaient ici dans
-cette plaine de Guelmous à côté des Zaer. Poussés
-par les Zaïane, maîtres actuels de cet affreux
-pays, les Zemmour ont chassé devant eux les
-Arabes aux marécages du Sebou et se sont emparés
-de la Mamora jusqu’à Kénitra. Les Zaer
-ont résisté un peu plus longtemps. Il y a quarante
-ans ils étaient encore ici ; mais, bousculés
-par deux vagues de Zaïane, ils ont repoussé leurs
-voisins vers le bord de la mer et ont fait de Rabat
-leur bonne ville. Dans le même siècle se sont
-produits plus à l’est des mouvements analogues.
-Les Iguerouane ont giclé dans la plaine du Sebou.
-Les Imjat qui étaient du côté d’Azrou sont aujourd’hui
-à soixante kilomètres plus au nord,
-sous les murs mêmes de Meknès. Ils y ont été
-aidés vigoureusement par les Beni M’tir qui
-étaient en montagne là où sont aujourd’hui les
-Beni M’guild et qui ont rempli de force toute la
-plaine de Meknès. Leurs frères d’origine les Aït
-Ayach ont détaché du Grand Atlas, où la tribu
-mère est encore, un fort rameau d’avant-garde
-qui a disloqué les groupements arabes des environs
-de Fez et leur ont pris des terres. Les auteurs
-mograbins racontent comment, dans leur
-marche vers la plaine, les Beni M’tir et les Imjat
-ont dépossédé deux tribus, les Oulad Ncir et les
-Dkhissa qui les gênaient. Cela s’est passé il y a
-quarante ans, sous le règne béni du puissant
-Sultan Moulay Hassan qui tira, paraît-il, une
-vengeance terrible des Berbères. Mais il les laissa
-où ils s’étaient installés de force et ne rendit pas
-leurs terres à ses tribus arabes.</p>
-
-<p>— Et que devinrent ces populations évincées ?
-demanda Duparc.</p>
-
-<p>— Elles forment douze cents tentes qui au
-nord de Meknès louent pour vivre des terres de
-l’État ou de leurs vainqueurs. Elles seraient peut-être
-allées plus loin aux dépens d’autres voisins,
-mais notre arrivée a stabilisé les tribus. Ces gens
-mourront donc locataires ou salariés du roumi et
-du Berbère envahisseurs. Je pourrais vous citer
-bien d’autres exemples de la poussée récupératrice
-dont nous avons sauvé le Maroc Makhzen.
-Mais ceci peut suffire sans doute pour expliquer
-la rudesse de la lutte que nous livrons aux montagnards.
-En plus de leur esprit d’indépendance,
-nous avons à vaincre leur besoin fatal de progression
-vers la plaine. Ils sentent qu’ils ne pourront
-plus bouger de leur rude pays, qu’il leur
-faut renoncer à manger les Arabes, suivant l’expression
-qui revient sans cesse sous la plume
-inquiète de l’historien des Alaouites. Comprenez-vous
-maintenant comment leur haine a une
-double cause et pourquoi, inlassablement, se dépensent
-ici des hommes que la montagne produit
-mais qu’elle ne peut nourrir ?</p>
-
-<p>Martin s’animait en parlant et son camarade
-s’excusa de mettre ainsi ses connaissances à
-contribution en cette heure torride où la fièvre le
-guettait.</p>
-
-<p>— Certes, lui dit Martin, elle n’est pas loin, je
-la connais, la teigne ! mais cette épreuve est, en
-attendant mieux, une façon d’acquitter notre
-dette à la patrie. Et d’ailleurs, ajouta-t-il en
-souriant, il me semble que la fièvre, avant de me
-terrasser, m’inspire. J’éprouve, sous sa première
-étreinte, un sentiment étrange d’affection suraiguë
-pour tout ce qui est nous, pour mon métier,
-pour ces troupes bigarrées où blancs, noirs et
-basanés, Français, <i>pons légions</i>, monsieur Sénégal,
-Arabes d’Algérie, de Tunis, Chleuhs marocains
-vivent et meurent pêle-mêle, une admiration
-filiale enfin pour la pensée vigoureuse de notre
-race qui mène tout cela. Et, me croirez-vous ? je
-trouve plus aisément quand elle approche, la
-pâle souffrance, les mots utiles à dire aux miens
-pour leur exprimer tout ce que j’ai senti de l’âme
-de cette terre et de ces populations. Mais, pour
-le moment, c’est des Zaïane qu’il s’agit. Vous les
-avez vus ; ce sont, comme les Zemmour, de
-grands Berbères au thorax conique, très frustes
-et résistants. Ils sont acharnés et présentent un
-exemple singulier dans cette race anarchique
-d’une confédération de tribus, non pas féodalisées
-à un grand seigneur, mais disciplinées par une
-poigne de chez eux. Ils sont là quelques centaines
-armés de fusils modernes, admirablement
-servis par un pays compliqué, soldats merveilleux
-d’ailleurs, sachant utiliser le terrain et se
-souciant autant que d’une seringue du canon
-léger que nous pouvons y amener. Vivant surtout
-de glands doux et de privations, leur sobriété
-souffre peu du blocus économique auquel
-nous les soumettons. Et l’âme de leur résistance
-est un homme de la plus haute énergie, un tyran
-qui les a dominés, qu’ils ont détesté. C’est Moha
-fils de Hammou, le Zaïani, un vieillard qui met
-à les défendre la rage qu’il apporta à les mater.
-Ils le suivent après l’avoir maudit, car le despote
-d’hier incarne aujourd’hui l’esprit d’indépendance
-et la haine de l’étranger.</p>
-
-<p>— Voilà de beaux adversaires, fit Duparc.</p>
-
-<p>— Beaux et estimables, répondit Martin.</p>
-
-
-<h3>III</h3>
-
-<p>C’est une histoire qui s’est passée quarante ans
-environ avant l’époque où Martin et quelques
-autres de son genre vinrent attrapper la fièvre au
-pays des Zaïane.</p>
-
-<p>La région était sans doute aussi sauvage qu’aujourd’hui.
-Il y avait peut-être aux flancs du Mastourgen
-quelques gros arbres de plus qui sont
-devenus charbon. Les thuyas géants du foum
-Aguennour devaient avoir pris déjà leur aspect
-affolé. Mais il y avait, ce qu’il n’y a plus depuis
-notre venue, de grandes tentes noires très aplaties
-groupées en rond, de loin en loin, sur les lèvres
-broussailleuses des longues crevasses ; des familles,
-des troupeaux s’abreuvaient aux poches d’eau
-qui jalonnent le lit des oueds d’hiver. Des chèvres
-noires faisaient des excentricités d’équilibre sur
-les éboulis ; des moutons tout ronds et ocreux
-se confondaient avec les grosses pierres croulées
-de l’escarpement, de l’entassement de blocs au
-sommet duquel l’homme de garde, perdu dans
-les chênes à glands doux, surveille le pays. Et
-l’homme et le vautour qui plane très haut à
-l’aplomb du douar entendaient le ronronnement
-des moulins à mains que tournent inlassablement
-les femmes et le bruit de trompettes que les petits
-enfants tirent de la tige renflée des oignons
-sauvages. La nature chaude vibrait parfois de
-l’appel alterné que les pâtres se jettent à grande
-distance, en longues modulations de tête suraiguës,
-appel de sentinelles et cri de passion :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">Ya Ho Raho, prends garde !</div>
-<div class="verse i2">Veille là-bas, je veille ici ;</div>
-<div class="verse i4">Prends garde !</div>
-<div class="verse i2">Le chacal a son trou,</div>
-<div class="verse i2">La vieille a sa pelote de laine,</div>
-<div class="verse i2">La femme a son moulin,</div>
-<div class="verse i2">La fille a la fontaine</div>
-<div class="verse">Et mon cœur saute comme un noyau sur un tambour ;</div>
-<div class="verse i2">Ya Ho Raho, prends garde !</div>
-</div>
-
-<p>Cela, c’est le grand ravin où il y a des rochers,
-des arbres et dans le fond un peu d’eau sous des
-lauriers rouges. Mais il y a aussi la plaine où
-paissent les moutons en hiver et qui, en été, se
-couvre d’une mince graminée, serrée et roussâtre.
-Ce tapis flambe avec une rapidité déconcertante
-et une ardeur singulière. Il est prudent de brûler
-la place avant de camper. Il y eut une fois un
-topographe de colonne qui ayant reporté avec
-soin ses croquis et calculs d’une semaine, jeta à
-terre sa cigarette et alla faire visite à son cheval.
-Entendant derrière lui un crépitement il se retourna
-et vit sa tente, son lit, sa table, la précieuse
-planche à dessin et l’ombrelle à manche
-coudé et un tas de choses encore disparaître dans
-une longue flamme en moins de temps qu’il n’en
-faut pour l’écrire.</p>
-
-<p>Mais c’est là un détail contemporain, rapporté
-seulement à titre d’avis.</p>
-
-<p>Donc, il y a quarante ans environ — les Berbères
-disent un an après que le sultan de Marrakch
-eut fait payer l’impôt aux Arabes du
-Tadla — un parti de Zaïane déboucha certain
-matin dans la plaine de Tendra. Il y avait trente
-selles, une centaine de piétons, douze slouguis en
-laisse et trois mulets portant des bagages. Ces
-gens marchaient très vite, le fusil à la main ou en
-travers de la selle et bientôt la horde s’arrêta sur
-le grand tertre où plus tard Martin et Duparc
-devaient causer. Aussitôt les conducteurs de
-mulets déchargèrent leurs bêtes et se mirent à
-dresser une tente pour le chef. Celui-ci, descendu
-de cheval, s’assit sur une grosse pierre et, silencieux,
-le coude sur un genou, le menton dans sa
-main, il regarda travailler ses gens.</p>
-
-<p>C’était Moha fils de Hammou le Zaïani, du
-clan des Imahzan, Amrar élu des Aït Harkat. Il
-avait une trentaine d’années. Son visage à peine
-barbu était énergique et parfois inquiétant de
-rudesse, sous l’influence sans doute de graves pensées.
-Il paraissait élancé et très vigoureux dans
-ses vêtements flottants d’où sortaient des bras nus
-et brunis par l’air comme ses traits. Il portait un
-<i>selham</i>, burnous marocain de drap noir couvrant
-les trois chemises de laine superposées qui composaient
-tout son costume, de telle sorte qu’à
-cheval sa cuisse nue étreignait la selle. Le soleil
-tapait directement sur son crâne rasé ceint d’une
-mince bande de mousseline blanche. Et, dans la
-pose de délassement qu’il prenait alors, il avait
-placé sur la <i>belra</i> déchaussée son pied nu, petit
-comme celui d’une femme.</p>
-
-<p>Successivement d’autres cavaliers notables de
-la tribu vinrent s’asseoir sur le sol auprès de
-Moha. Il y avait là, entre autres, ses frères Hossein
-et Miammi, son cousin germain Bouhassous,
-tous hommes faits d’aspect sauvage et bien taillé.
-Puis vint Ben Akka, père de Bouhassous et oncle
-de Moha. C’était un grand vieillard à barbe
-grise. Il marchait pieds nus et son seul vêtement
-était une jellaba en grosse laine et à manches
-courtes serrée d’une ceinture de cuir à laquelle
-pendait un couteau dans une gaine. En marchant,
-il s’appuyait sur son fusil comme sur un bâton.</p>
-
-<p>— Moha, dit-il, fils de mon frère, tu dois nous
-expliquer ce que nous faisons ici. Tu as amené
-des chiens. Est-ce donc pour chasser que tu m’as
-appelé de mon douar où il y a la révolte ! Était-ce
-bien le moment pour l’Amrar de quitter la
-tribu ? Nos voisins, les Aït Ichkern, ont franchi
-l’oued Serou et pillent les silos de nos frères d’El
-Héri. Les chorfas de Tabqart ont coupé la route
-qui mène aux marchés de la montagne. Et toi,
-tu rassembles des chiens pour une chasse, à
-moins que ce ne soit une ruse. Fils de mon frère,
-dis-nous quel est ton but.</p>
-
-<p>Hossein frère de Moha intervint pour articuler
-des reproches plus graves.</p>
-
-<p>— Il a perdu la tête, dit-il, depuis qu’il est allé
-au Tadla voir le Makhzen. Peut-être a-t-il traité
-avec les ennemis de la tribu. Est-ce vrai, Moha ?</p>
-
-<p>La bande entière s’était rassemblée peu à peu en
-un grand cercle entourant les <i>ikhataren</i>, les hommes
-importants groupés au centre avec l’Amrar.
-La foule discutait, des bras nerveux gesticulaient,
-les voix montaient puis s’arrêtaient soudain pour
-écouter quand un des notables ou des parents de
-Moha prenait la parole. Parfois, un remous se
-produisait lorsque quelque homme, ayant son
-mot à dire, se lançait les mains en avant, écartant
-les têtes et les poitrines pour arriver au premier
-rang : puis l’homme disparaissait absorbé par la
-foule et un autre surgissait ailleurs, criait son
-grief et rentrait dans le rang.</p>
-
-<p>La <i>djemaa</i>, l’assemblée démagogique berbère,
-essayait de mettre en accusation le chef élu qui
-avait cessé de plaire ou plutôt dont l’importance
-croissante inquiétait. Et Moha écoutait impassible
-le débordement de critiques déchaîné par l’exemple
-du vieux Ben Akka, l’amrar des Imraren,
-l’ancien des anciens de la tribu.</p>
-
-<p>Une voix dans l’orage des voix cria :</p>
-
-<p>— A Bejad, l’autre jour, un Arabe m’a demandé :
-Comment va votre caïd Moha ?</p>
-
-<p>Le titre de caïd suggérant à ces libertaires
-l’idée de soumission au pouvoir central, au sultan
-Moulay Hassan, était ce qu’il fallait pour achever
-de troubler l’opinion inquiète.</p>
-
-<p>Un énergumène <i>derqaoui</i>, vêtu de haillons
-rapiécés, un adepte d’Ali Amaouch, chef de la
-secte en montagne, vociféra :</p>
-
-<p>— Il n’y a de Dieu que Dieu ; hors de lui, pas de
-maître ! Moha veut se faire sultan. C’est Sidi Ali
-le Saint qui l’a dit !</p>
-
-<p>Moha quitta sa pose insouciante et leva la tête
-d’un mouvement net qui provoqua l’attention et
-le silence. L’apostrophe du fanatique lui rappelait
-l’ingérence en ses affaires du marabout d’Arbala,
-du sorcier qui cherchait à étendre son influence
-mystique sur ceux qu’il voulait, lui Moha, soumettre
-à sa volonté par la force. La rivalité de
-ces deux hommes devait pendant toute leur existence
-diviser la montagne. La venue même des
-Français, la lutte pour le salut commun furent raisons
-impuissantes à calmer leurs dissensions.</p>
-
-<p>Moha donc comprit qu’il fallait répondre et
-l’occasion lui parut d’ailleurs favorable pour ressaisir
-l’opinion populaire. Sans bouger de la pierre
-où il était assis, il proféra à l’adresse du fakir :</p>
-
-<p>— Serviteur d’un cagot, va lécher les pieds de
-ton maître. Tu n’es pas des nôtres, tu n’as pas à
-parler dans la djemaa des Aït Harkat.</p>
-
-<p>Des rires, des approbations s’élevèrent dans la
-foule rappelée à propos au sentiment de ses droits.
-L’étranger sortit, violemment bousculé, du cercle
-où il n’avait pas de place.</p>
-
-<p>Après ce premier coup l’Amrar continua.</p>
-
-<p>— Vous hurlez tous comme des hyènes ; mais
-elles font plus de bruit que de mal. Et quand
-elles serrent de trop près ma tente dans la nuit,
-je lâche dessus mes chiens qui les étripent.</p>
-
-<p>Des mouvements divers agitèrent la bande.
-Il y eut des cris de colère, mais aussi des approbations,
-des : écoutez, écoutez Moha ! Alors
-l’Amrar élu se leva et tout de suite il apparut à
-la voix, aux gestes et aux idées, que celui-ci était
-fait pour commander aux autres.</p>
-
-<p>— Je vous ai conduits ici, dit-il, parce que
-là-bas dans vos douars, parmi vos femmes en rut
-et vos enfants qui piaillent il n’est pas possible
-de vous faire entendre une parole sensée.</p>
-
-<p>— Réponds d’abord aux questions posées, cria
-Ichchou, c’est-à-dire Josué, notable de Ihabern.</p>
-
-<p>— Dis toi-même qui m’interromps, fit l’Amrar,
-où était ta tribu il y a deux ans ? Ne viviez-vous
-pas de l’autre côté de l’Oum er Rebia, sans terres
-et sans pâturages ? Et aujourd’hui la fumée de
-vos douars s’étale dans la plaine. Vous n’aviez
-rien, je vous ai donné les champs des Zaer. De
-quoi te plains-tu ?</p>
-
-<p>Mais au fait, ajouta-t-il, je ne vois aucun notable
-des fils de Maï. Ils sont occupés sans doute
-à creuser des silos, à bâtir des casbas sur le territoire
-qu’ils ont gagné depuis que je les commande.
-Ce sont des ingrats. Ils paieront l’amende
-pour ne pas avoir répondu à mon appel. Y a-t-il
-une protestation au nom de la coutume ?
-demanda Moha en s’adressant aux anciens.</p>
-
-<p>Ceux-ci acquiescèrent en portant la main à
-leur front.</p>
-
-<p>— A toi, maintenant, Hossein, mon frère, qui
-m’as accusé tout à l’heure ; et soyez tous témoins
-de ce qu’il pourra répondre ! Qui a chassé les
-Aït Bou Haddou de Khenifra pour vous la
-donner ? N’est-ce pas mon père et moi son continuateur ?
-Qui a mis entre vos mains, après l’avoir
-réparé, le pont par lequel vous pouvez aujourd’hui
-franchir l’oued et sauver vos enfants et vos
-troupeaux de la neige ?</p>
-
-<p>— C’est toi, c’est toi ! commencèrent à répondre
-des voix dans la foule, tandis que Hossein
-se taisait, obligé de reconnaître l’œuvre de
-son frère. Mais il réitéra avec entêtement son
-grief :</p>
-
-<p>— Tu as traité avec le Makhzen et sans consulter
-la djemaa. Tu es trop indépendant.</p>
-
-<p>— Je vous ai sauvés tous du servage, reprit
-Moha. Et tourné vers la foule, ses bras tenant
-étendus les pans de son selham, ainsi que deux
-grandes ailes noires, il les referma lentement en
-croix comme s’il voulait en recouvrir et protéger
-ceux de sa race.</p>
-
-<p>Puis, baissant le ton, il chercha des mots pour
-persuader ces gens simples.</p>
-
-<p>— Écoutez-moi, ô Imaziren, ô hommes libres !
-Le Sultan, ses troupes, ses canons, ses scribes, tout
-le Makhzen étaient chez les Tadla. Par la force,
-par la crainte et aussi par les paroles mielleuses
-entortillées de religion, par l’argent, par tout ce
-qui trouble et divise et jette le doute entre le
-père et le fils, il est arrivé à transformer en enfants
-les plus fermes guerriers. Il les a mis en
-tutelle et ils paient l’impôt à un homme qu’ils
-ne verront peut-être jamais plus. Et vous, enfants
-de la montagne aux grandes ombres, qui n’avez
-que vos bras et quelques fusils, auriez-vous pu
-lutter de force et de ruse avec ceux qui ont la
-langue et le roseau, qui prononcent des mots
-inconnus pour vous et qui écrivent des sortilèges
-sur de grandes feuilles blanches ? Et ils ont des
-canons, des fusils, de l’argent ! Moi, je suis allé
-là-bas. Mon cousin Bouhassous était avec moi.</p>
-
-<p>— J’en témoigne, dit Bouhassous.</p>
-
-<p>— En voyant cette immense mehalla qui mangeait
-la moisson des Beni Ameir, j’ai frémi d’effroi
-et de colère. Pour arriver à cet homme, au
-travers de ses serviteurs, j’ai vendu jusqu’à mon
-cheval. Il a des tentes sans nombre. Il a plus
-d’esclaves qu’il n’y a de moutons chez nous.
-Et pour vous, hommes libres, je me suis mis à
-genoux devant lui, car on ne lui parle pas
-autrement, et deux nègres me tenaient par mon
-capuchon.</p>
-
-<p>— J’en témoigne, dit Bouhassous.</p>
-
-<p>— Écoutez bien ! Ces gens étaient en appétit,
-mais ils se souviennent du passé. Je leur ai raconté
-que vous êtes nombreux, forts et bien
-armés. Je leur ai dit que chez vous personne ne
-commande s’il n’est désigné par les anciens au
-consentement de la tribu entière, que vous êtes
-plus terribles qu’au temps où Moulay Sliman fut
-pris par les Aït ou Malou dont vous faites partie.
-C’est une histoire que vous avez oubliée parce que
-vous n’avez pas de tête, mais moi je sais et je
-vous ferai voir, dans un vieux coffre de mon père,
-l’étendard laissé par ce sultan aux mains de vos
-aïeux.</p>
-
-<p>— J’en témoigne, dit encore Bouhassous.</p>
-
-<p>La foule, impressionnée par le récit de l’Amrar,
-paraissait moins houleuse. La plupart des assistants,
-pour mieux écouter, s’étaient assis par terre,
-non point comme les Arabes des villes qui doivent
-à l’entraînement prolongé de l’école coranique et
-de la prière une aptitude spéciale à s’asseoir sur
-leurs jambes reployées, mais accroupis au contraire
-à la façon de nos paysans, les genoux à
-hauteur du menton et les mains jointes en
-avant. Et ceci est un détail important dans les
-distinctions à faire entre les deux races arabes et
-berbères.</p>
-
-<p>Moha avait, comme il convenait à cette heure
-critique où il jouait gros jeu, amené un témoin,
-un répondant de sa sincérité, et non de mince
-importance. Bouhassous était le fils du vieux Ben
-Akka et, en raison de l’âge de celui-ci, chef déjà
-reconnu du clan principal, de ce qu’ils appellent
-<i>l’os</i> même de la tribu, le maître tronc dont les
-autres fractions ne sont que les rameaux. Très
-tôt, Bouhassous avait reconnu la supériorité de
-son cousin et embrassé sa cause. Toujours il lui
-resta fidèle et dans les jours graves, depuis que
-le Zaïani nous tient tête, les tentes des gens de
-Bouhassous ne se sont jamais séparées de celle
-du maître sans cesse menacé.</p>
-
-<p>On conçoit l’importance pour Moha d’un
-appui aussi ferme au moment difficile où il
-cherchait à faire admettre par l’opinion maîtresse
-son alliance avec le Makhzen. Ceci est,
-en effet, le début de la vie politique d’un chef
-berbère de grande valeur. Simple Amrar de
-guerre nommé et jalousement surveillé par les
-djemaas, il est déjà parvenu, grâce à sa valeur
-personnelle et par ses qualités de meneur de
-bandes, à agrandir le territoire de sa propre
-tribu aux dépens des tribus voisines de la même
-confédération. Son ambition va plus loin. Il veut
-dominer cette confédération tout entière et se
-tailler un fief important dans le bled siba, c’est-à-dire
-là où le Sultan ne commande pas. Il y arrivera
-malgré deux sérieux obstacles : d’abord
-l’hostilité des Berbères à toute autorité susceptible
-d’échapper au contrôle des assemblées populaires,
-ensuite l’influence religieuse d’Ali Amaouch,
-grand marabout de la montagne, descendant
-d’une longue lignée de thaumaturges adorés,
-véritable pôle vivifiant de la volonté berbère
-faite d’un immense et mystique orgueil de
-liberté. Ali Amaouch trouva dans la doctrine de
-la secte des Derqaoua un merveilleux moyen
-de captiver l’esprit libertaire des montagnards
-qui l’entourent. « Il n’y a de Dieu que Dieu,
-dit-il, hors de lui il n’est point de maître. »
-Nous reparlerons de cet homme. Moha ou
-Hammou, au contraire, est profondément antireligieux.
-Sa vie n’a été qu’un long blasphème.
-Il n’est point d’avanie qu’il n’ait faite aux bons
-musulmans. Il n’aura d’ailleurs aucune morale,
-aucun frein et, devenu despote, il entraînera ses
-proches aux pires orgies et son peuple à toutes
-les rapines, à tous les excès contre ses voisins. Il
-permettra tous les crimes pour justifier les siens.</p>
-
-<p>Comprenant, dès le début de sa carrière, son
-impuissance à discipliner l’esprit démagogique
-berbère, il a résolu de faire appel à la force. Il
-se met d’accord avec le Makhzen qui, partout où
-il ne peut atteindre, cherche des hommes qui
-commandent en son nom. Il recevra donc du
-Sultan des soldats, des armes, de l’argent. Il
-dénaturera aux yeux de son peuple simpliste
-l’esprit et la forme de cette intervention. Puis,
-un jour, le Gouvernement central faiblira. Et
-alors, Moha ou Hammou qui n’a jamais été de
-bonne foi et qui est Berbère par-dessus tout, s’allégera
-d’une suzeraineté d’ailleurs lointaine. Il
-dressera contre le Makhzen son autorité appuyée
-sur des masses sauvages et armées. Le Maroc
-aura son duc de Bourgogne et les sultans feront
-avec lui une politique de finasserie et de tractations
-pas toujours brillantes. L’un d’eux, Moulay
-Abd-el-Hafid, lui demandera son <i>mezrag</i>, sa protection
-pour pouvoir gagner Fez en évitant le bled
-makhzen encore fidèle à son frère Moulay Abd-el-Aziz.
-Entre temps, Moha, au travers de fortunes
-diverses, aura maté ses compagnons, domestiqué
-à son profit la coutume berbère. Les djemaas ne
-s’assembleront plus que pour exécuter ses ordres.</p>
-
-<p>Moha, d’ailleurs, aura de vraies qualités de
-chef. Il améliorera l’état social de sa confédération ;
-il fera la guerre, mais conclura aussi des
-paix opportunes et emploiera souvent la politique
-des mariages. Il développera l’élevage et à ce
-point qu’à l’arrivée des Français, la confédération
-des Zaïane alimentait en moutons les grandes
-villes du Maroc.</p>
-
-<p>Il construira une petite ville, Khenifra, et y
-créera un important marché. Là s’établiront des
-transactions suivies et les gros commerçants de
-la côte y auront des représentants. Les Zaïane
-connaîtront toutes les marchandises indigènes et
-celles de l’étranger dont ils ignoraient jadis l’usage.
-Les vices du dehors pénétreront aussi à Khenifra
-avec la pacotille et la bourgade berbère et les
-châteaux forts où vivent Moha et les siens deviendront
-des repaires de folie.</p>
-
-<p>Le despotisme allait crouler dans l’orgie sanglante
-ou crapuleuse quand parurent les bataillons
-français. Alors le tyran devint un sauveur ;
-le peuple oublia ses débordements et ses crimes
-pour ne plus voir que le chef qui l’avait discipliné,
-assoupli au combat et surtout merveilleusement
-armé.</p>
-
-<p>Mais nous voici loin de la plaine de Tendra où
-Moha, pas très certain de réussir, cherchait à rouler
-l’assemblée populaire des Aït Harkat.</p>
-
-<p>Le discours de l’Amrar émaillé intentionnellement
-de rappels constants à la coutume, au régime
-démocratique des djemaas, produisit son
-effet. Ces gens, dont un témoin qualifié a dit si
-bien qu’une moitié de leur vie se passe en discussions
-publiques<a id="FNanchor_12" href="#Footnote_12" class="fnanchor">[12]</a>, goûtaient chez Moha, à défaut
-d’éloquence, la fougue et la vigueur des termes.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_12" href="#FNanchor_12"><span class="label">[12]</span></a> Expression relevée sous la plume du capitaine Nivelle qui
-longtemps dirigea la tribu berbère des Aït Nedhir.</p>
-</div>
-<p>Espérant à peu près tenir son auditoire, Moha
-chercha à conclure.</p>
-
-<p>— Ainsi donc, dit-il, quand j’eus raconté là-bas
-ce que vous êtes, personne, parmi ces scribes
-et ces tolbas, n’a plus eu envie de venir de votre
-côté. Vous l’avez vu, le Makhzen est parti.</p>
-
-<p>Il y eut des approbations, mais quelques entêtés,
-parmi les députés de la tribu, demandaient
-des précisions.</p>
-
-<p>— N’as-tu rien promis ? dit l’un.</p>
-
-<p>— Comment as-tu accepté ce beau burnous
-noir ? cria un autre.</p>
-
-<p>— Si je te le donne le prendras-tu ? répondit
-Moha. Il m’a coûté assez cher au prix que j’ai dû
-mettre pour graisser tant de mains tendues, sans
-compter les dangers courus ; car lorsqu’on ose,
-en homme de siba, se présenter devant le Sultan,
-on a plus de chance d’être jeté en prison que de
-recevoir des cadeaux. Il a dit d’ailleurs : « C’est
-un Aït ou Malou, un enfant de l’ombre, donnez-lui
-un selham noir. Et ainsi, il se distinguera des
-autres. » Vous savez bien, en effet, que pour être
-Makhzen, il faut être habillé de blanc.</p>
-
-<p>— C’est vrai, c’est vrai ! cria-t-on dans la foule,
-ce n’est pas un selham du Makhzen.</p>
-
-<p>— Est-ce toi Jacob, fils de Mohand, qui m’as
-demandé ce que j’avais promis ? J’ai promis de
-donner la protection des Aït Harkat aux gens de
-Fez qui viennent au travers de tribus en siba
-acheter vos moutons. Ai-je eu tort ? J’ai promis
-de défendre contre les coupeurs de route les commerçants
-qui apporteraient des marchandises à
-Khenifra. Et ainsi ont diminué les prix. Ai-je bien
-fait ? J’ai promis enfin — et cela tu n’en sais rien,
-ô Jacob, fils de Mohand — de forcer les tribus
-à rester en paix avec le Makhzen. Pour cela,
-j’ai expliqué que vous, Aït Harkat, mes frères,
-vous étiez les plus forts, les plus courageux, les
-plus dignes de commander aux autres, mais que
-nous manquions d’armes pour imposer la paix.
-J’ai obtenu pour vous des fusils et des cartouches !</p>
-
-<p>Moha se tut et s’assit sur la pierre au milieu
-des notables et de là surveilla attentivement le
-résultat de ses paroles.</p>
-
-<p>L’effet en fut considérable. Pour tous ces batailleurs,
-pour ces pillards fieffés, la perspective
-de pouvoir faire la guerre en force primait toute
-autre considération. Moha n’avait évidemment
-dévoilé que ce qui lui convenait. Il ne pouvait
-avouer d’un seul coup qu’il avait en réalité fait
-au Sultan une soumission complète, accepté une
-garnison, deux ou trois cents hommes dirigés par
-un caïd Reha, sorte de capitaine, et qu’il attendait
-le jour même. Moha comptait bien d’ailleurs
-sur la lassitude chronique, la versatilité du Makhzen
-pour garder le bénéfice de ce secours sans
-rien donner en échange. Probablement, ces soldats,
-Berbères du Haouz pour la plupart, lancés
-par le Sultan en enfants perdus dans ce pays sauvage,
-noyés parmi d’autres Berbères, abandonnés
-sans solde, sans liaison avec le Gouvernement
-central, feraient comme beaucoup d’autres, oublieraient
-leur rôle, se marieraient, se fondraient dans
-la masse.</p>
-
-<p>Tel a été, en effet, le sort de toutes les garnisons
-que le Makhzen envoya à différentes époques
-dans le bled siba soi-disant pour l’y représenter.
-Il le faisait, le plus souvent, par application d’une
-coutume ancienne, peut-être opportune et justifiée
-sous Moulay Ismaël par exemple, mais qui,
-sous d’autres régimes, n’avait que la valeur d’une
-<i>qaïda</i> marocaine, de cette « chose établie » que
-l’on suit d’un respect béat et d’autant plus volontiers
-qu’elle évite l’effort de chercher mieux et
-excuse toutes les bêtises. Ces petites troupes donc
-n’ont fait que renforcer et armer les tribus hostiles.
-Et de cette erreur et de bien d’autres qaïdas,
-le Makhzen serait peut-être mort.</p>
-
-<p>Moha comptait, non sans raison, que les choses
-se passeraient chez lui comme ailleurs. Pour le
-moment, les soldats serviraient à ses projets en
-augmentant, par quelques coups de main heureux,
-son prestige dans la confédération. Ils formeraient
-en tout cas le noyau d’une force qu’il
-saurait accroître et qui manquait encore à son
-ambition. Mais il était plus facile de se faire
-donner des soldats par le Sultan que de décider
-la tribu à les admettre. Aussi l’Amrar avait-il
-parlé seulement d’armes et de munitions attendues.</p>
-
-<p>Un brouhaha énorme de voix roulait sur l’assemblée.
-On ne discutait plus les mérites de
-Moha, on parlait uniquement de fusils et de
-cartouches. Ces mots magiques aveuglaient la
-foule, l’empêchaient de discerner la ruse. Mais
-les notables moins impressionnés avaient compris.
-Ils étaient une douzaine représentant chacun
-toutes les voix de leur clan et, parmi ces personnages,
-Moha n’avait pour lui que Bouhassous et
-deux autres chefs de file moins importants. Plusieurs
-donc se levèrent et saisirent l’Amrar à la
-gorge en lui criant des injures. Dans cette bousculade
-où déjà les couteaux sortaient de leurs
-gaines, le vieux Ben Akka jeta son fusil en travers
-des bras qui s’étreignaient. Par ce geste
-coutumier, il imposait son arbitrage, peut-être
-seulement pour ramener l’assemblée au calme,
-peut-être aussi parce que l’ascendant de son
-neveu agissait sur lui.</p>
-
-<p>Les mains s’ouvrirent et Moha en profita pour
-se dégager et s’élancer hors d’atteinte immédiate
-jusqu’à sa tente, à quelques pas. Le groupe des
-notables s’en prenait à Bouhassous qui discutait
-et carrément tenait tête. La foule, un instant
-étonnée de la querelle surgie entre les notables,
-leur tourna subitement le dos pour regarder au
-loin. On criait : les voilà, les voilà ! on se montrait
-un nuage de poussière qui s’élevait, dans le nord
-de la plaine, sous les foulées d’un convoi ou d’une
-troupe. Moha regardait la scène, mesurait le
-danger. Il s’appuyait au grand support de cette
-tente de guerre, dressée pour recevoir dignement
-le chef des soldats du Makhzen et où il s’attendait
-maintenant à mourir sous les couteaux du
-peuple enragé. Celui-ci, stupide, ne comprenait
-rien encore, captivé tout entier par la réalisation
-des promesses de Moha ; rien ne pouvait venir
-de ce côté de la plaine si ce n’étaient les armes et
-les munitions annoncées. Mais si les ennemis de
-l’Amrar parvenaient à ressaisir la pensée de la
-foule et à lui crier la trahison, c’en était fait de
-Moha.</p>
-
-<p>Un incident imprévu vint compliquer encore
-la situation déjà critique. Un rekkas, un coureur,
-arrivait de Khenifra. C’était un homme d’une
-vigueur exceptionnelle, bien connu de toute la
-tribu pour sa remarquable aptitude à la course
-prolongée. Il s’appelait Raho mais le peuple le
-nommait « Tamlalt », c’est-à-dire gazelle. Il était
-presque entièrement nu ; des lambeaux de cuir
-protégeaient ses pieds. Il avait sur les épaules un
-sac en sparterie de doum tressé où il puisait des
-aliments qu’il mangeait sans s’arrêter.</p>
-
-<p>L’homme arrivait couvert de poussière, et,
-comme on avait vu qu’il faiblissait, tout de suite
-quatre des assistants s’élancèrent, l’enlevèrent
-dans leurs bras pour le déposer devant la tente
-aux pieds mêmes de l’Amrar. On lui jeta de l’eau
-à la figure et on lui en mit dans la bouche quelque
-peu qu’il rejeta presque aussitôt pour éviter de la
-boire. Puis il débita ce qu’il venait annoncer : les
-douars de la tribu étaient, au moment où le frère
-de Bouhassous l’avait lancé, sur le point d’être attaqués
-par les Mrabtine d’Oulrès. Ils réclamaient
-des secours, le retour de l’Amrar et des hommes
-partis avec lui.</p>
-
-<p>Moha, par-dessus les têtes des assistants penchés
-vers le coureur, vit la petite colonne des
-soldats du Makhzen qui débouchait dans Tendra
-et s’avançait de son côté.</p>
-
-<p>A peine le rekkas avait-il achevé de parler
-qu’une voix s’éleva du côté des notables brisant
-le silence de la foule stupéfaite et plus lente à
-comprendre.</p>
-
-<p>— Moha vous a fait abandonner vos douars.
-Moha vous a trahis. Il a livré vos femmes et vos
-enfants aux Mrabtine.</p>
-
-<p>Alors l’Amrar joua son dernier jeu. Rien dans
-sa voix et sa personne ne trahit l’émotion. Bien
-plus, un enthousiasme emballa ses gestes et sa
-harangue.</p>
-
-<p>— Frères, hurla-t-il, le jour de votre vengeance
-est arrivé. Ce soir vous serez les maîtres d’Oulrès
-jusqu’aux sources de l’Oum er Rebia. Vous
-aurez les prairies et les champs d’orge. Vous
-aurez Ighezrar Essoud et les mines de sel des
-Mrabtine. Leurs femmes vous apporteront en
-pleurant le sel que ces voisins cruels vous vendent
-si cher. Vous le vendrez à votre tour à
-toute la montagne. Trompés par ma ruse, les
-gens d’Oulrès ont dégarni leur vallée pour aller
-vers vos douars. Il y a six heures de chemin pour
-rejoindre ceux-ci. Il n’y a que trois heures d’ici
-à Oulrès par Mrirt et voici une troupe de quatre
-cents fusils dont je vais prendre le commandement
-et qui feront pour vous des choses que
-les Mrabtine n’imaginent pas.</p>
-
-<p>De son geste autoritaire, Moha montrait la
-petite colonne de soldats arrêtée dans l’oued et
-dont les chefs faisaient de loin, aux Zaïane groupés
-sur le tertre, des signes de reconnaissance en
-agitant des pans de burnous.</p>
-
-<p>La logique de Moha basée sur la connaissance
-des distances familière à ses hommes, le désir
-ardent de piller les Mrabtine, voisins redoutés,
-l’espoir de mettre la main sur des gisements de
-sel convoités par toute la région, sur une denrée
-dont le besoin les forçait constamment à subir les
-exigences de leurs ennemis, tout cela emporta la
-volonté de la horde. Que faire d’ailleurs s’il était
-vrai qu’il y eût là tout près d’eux quatre cents
-fusils ? Les combattre ? La chose paraissait impossible
-et stupide puisqu’on offrait de les employer
-au superbe coup monté par Moha. Celui-ci
-continua :</p>
-
-<p>— Le rekkas était chargé de me prévenir et
-non de vous alarmer. Il a exagéré, il sera puni.
-Pensez-vous que je puisse, moi, laisser mon clan
-sans défense ? Vos douars n’ont rien à craindre.
-Ils ont plus de fusils que vous n’en avez ici.</p>
-
-<p>— J’en témoigne, dit la voix furieuse de Bouhassous,
-qui, sentant qu’il fallait brusquer les
-choses, surgit dans le cercle le couteau à la main.
-Et Jacob fils de Mohand qui avait parlé de trahison
-vint, en tournant sur lui-même, s’abattre
-devant Moha la poitrine trouée.</p>
-
-<p>— A vos chevaux ! ordonna celui-ci.</p>
-
-<p>Les serviteurs pliaient déjà la tente et la chargeaient
-sur les mulets. La bande suivait l’impulsion
-de l’Amrar. Elle était incapable de raisonner
-plus longtemps sur des faits dont l’importance et
-la succession rapide dépassaient sa capacité de
-compréhension. Tous ceux qui ont eu à manier
-ces populations encore très primitives ont constaté
-la difficulté qu’il y a de soumettre leur réflexion
-à un effort prolongé. Et il est arrivé bien
-souvent que nos officiers ont été mal renseignés
-parce qu’ils ont cru possible de triturer de questions,
-pendant des heures, le cerveau d’un indicateur
-berbère plein de bonne volonté mais incapable
-de suivre, aussi vite et aussi longtemps, un
-interlocuteur chrétien.</p>
-
-<p>La bande de Moha retomba à ses ordres parce
-qu’elle était fatiguée de penser. Quelques entêtés
-furent bâtonnés, ligotés sur des mulets avec le
-corps de Jacob. Les notables subjugués par les
-idées de Moha dont ils profiteraient largement, ou
-réduits par la crainte, obéirent au mouvement
-général. Bouhassous enfin, qui savait bien l’arabe,
-fut envoyé par l’Amrar auprès du caïd Reha qui
-commandait les soldats et se chargea de le mettre
-au courant de ce qui se passait et de lui expliquer
-la nécessité politique de faire, tout de suite,
-acte d’utilité pour la tribu.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Ce fut une razzia merveilleuse. Les Zaïane guidèrent
-au plus court les soldats du Makhzen.
-Avant la fin du jour, on arriva aux passerelles
-qui servent à franchir l’Oum er Rebia dont le lit
-est, par là, un boyau très étroit et tourmenté.
-Les campements vides de leurs défenseurs furent
-criblés de balles. L’affolement y fut affreux et les
-Zaïane se ruèrent à l’assaut. Moha laissa faire ses
-gens et, très sagement, resta auprès des soldats,
-dirigea leurs coups, veilla au retour offensif des
-guerriers absents et en fit le massacre.</p>
-
-<p>Cette nuit-là vit la destruction des Mrabtine
-d’Oulrès. Le lendemain, les troupeaux, les animaux
-de bât surchargés de prises, les femmes,
-les enfants marchèrent vers les tentes des Aït
-Harkat groupées dans la plaine d’Adekhsan. Les
-soldats hébétés d’orgies, encombrés de captives
-que Moha leur donnait ainsi dès le premier jour
-pour les attacher au pays, entrèrent sans peine
-dans la communauté à la faveur du triomphe
-commun. Mais le vrai triomphateur fut l’Amrar.
-Sa tribu des Aït Harkat se trouva subitement
-riche et puissante, car elle eut beaucoup de moutons
-et des femmes en surnombre pour travailler
-la laine et enfanter des guerriers. Moha profita
-de la faveur populaire et des fusils du Makhzen ;
-il fit tuer ses ennemis et imposa ses volontés aux
-assemblées berbères.</p>
-
-<p>Tels furent les premiers pas de Moha fils de
-Hammou dans la voie du despotisme. C’est du
-moins ce que raconta Si Qacem el Bokhari,
-Caïd reha des soldats du Makhzen, lorsque, lassé
-de quarante ans de servitude auprès du Zaïani,
-il obtint des Français l’autorisation de revenir à
-Meknès, sa ville natale, où il mourut bien paisiblement.
-Qu’Allah lui fasse miséricorde !</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak i" id="ch8">Rabaha, fille de l’Amrar</h2>
-
-
-<p>Un clairon sonna le couvre-feu dans la nuit
-froide. Les notes heurtèrent les parois à pic
-du Bou Haïati qui les renvoya, en face, aux escarpements
-du Bou Gergour. L’air sec et pur fit
-paraître plus cuivrées encore les notes filées du
-légionnaire désœuvré qui longtemps, avec un
-plaisir évident, répéta sa sonnerie. Puis l’homme
-disparut dans sa cagna et Khenifra, de toute part
-armée, ceinturée de fils de fer barbelés, hérissée de
-mitrailleuses, parut s’endormir jusqu’au lendemain.</p>
-
-<p>Les officiers du poste étaient réunis, pour la
-plupart, dans une grande pièce servant de salle à
-manger et située au premier étage de la maison
-d’El Aïdi, neveu de Moha le Zaïani. Cette
-demeure assez considérable et décorée du nom de
-Casba, comme toutes celles construites par les
-chefs de la tribu, était sise sur la rive droite de
-l’Oum er Rebia, à une centaine de mètres en
-amont du pont qui traverse ce fleuve devant
-Khenifra.</p>
-
-<p>La salle où l’état-major du poste prenait ses
-repas était une vaste pièce, grossièrement décorée
-de badigeons mauresques, dont le plafond, en
-rondins de tuya mal joints, laissait voir le mélange
-de terre rouge et de débris qui servait d’assiette à
-la terrasse. Deux autres pièces plus petites s’ouvraient
-à droite et à gauche sur la première par
-deux grandes portes où l’artisan maladroit avait,
-d’un ciseau enfantin, imité les sculptures classiques
-des maisons de Fez ou de Meknès. Tout
-cet ensemble mal bâti était enlaidi par quatre
-hautes poutres en bois soutenant le plafond
-défaillant et ces supports étaient eux-mêmes à ce
-point fendillés, que le génie militaire inquiet les
-avait cerclés de fer. Cette demeure branlante et
-son décor raté laissaient deviner l’orgueil du rude
-Berbère, coupeur de routes et parvenu, qui voulut
-un jour poser au pacha maure parmi ses sauvages
-compagnons.</p>
-
-<p>En façade, la maison d’El Aïdi possédait, au-dessus
-de l’Oum er Rebia, des fenêtres grillagées,
-sans vitres, étroitement masquées de lourds panneaux
-en bois. La maison était pleine du mugissement
-furieux du fleuve bondissant entre ses
-berges de basalte pour s’engouffrer sous le pont
-de Khenifra. Toutes portes closes, on avait encore
-la sensation d’être dehors et particulièrement ce
-soir-là où le courant d’air froid qu’amène l’oued
-du haut des monts gémissait aux joints mal faits
-des grossières fenêtres.</p>
-
-<p>Vers l’intérieur, la pièce qui nous occupe s’ouvrait
-sur une galerie dont le plancher tremblait
-sous les pas et où aboutissait, venant du porche,
-un escalier tortueux, sans jour, dont les marches
-inégales atteignaient finalement la terrasse. Là,
-dans un angle, sous un abri maçonné par les
-nouveaux occupants, deux soldats emmitouflés
-veillaient autour d’un projecteur, prêts à en darder
-le faisceau sur la campagne environnante.</p>
-
-<p>De ce point élevé la vue embrassait Khenifra
-endormie.</p>
-
-<p>Tout en bas l’oued grondait et dans l’obscurité,
-ses eaux, comme si elles avaient absorbé toute la
-lueur des étoiles, apparaissaient bouillonnantes et
-lumineuses, bleu d’acier. On les voyait, après de
-violents sursauts au contact d’aspérités basaltiques,
-se mouler en une vague unique, puissante
-et lisse pour s’engouffrer sous l’arche ogivale du
-pont. La traînée claire s’éteignait tout d’un coup
-pour reparaître un peu plus loin mais faible, chancelante
-et douteuse jusqu’à se perdre dans le noir
-tout à fait.</p>
-
-<p>Au delà du pont, sur la rive gauche, se devinait
-dans l’ombre la masse épaisse de la Casba principale,
-de la Casba du caïd Mohammed, tyran des
-tribus Zaïane confédérées sous ses ordres, créateur
-et maître incontesté de Khenifra, jusqu’au jour où
-les Français dressèrent, sur la tour carrée de son
-burg, leur longue antenne de fer d’où partent ces
-fils qui scintillent la nuit par excès de tension
-électrique.</p>
-
-<p>A l’opposé, sur l’autre rive, s’étendait Khenifra,
-longtemps docile sous la menace du pesant château
-fort de Moha. D’abord, le long du fleuve,
-les maisons plus hautes où le Zaïani logea ses fils,
-ses neveux, gardiens délégués du maître au contrôle
-de la bourgade ; puis tout de suite après,
-basses et humbles, les cagnas en torchis rangées, et
-comme aplaties sous un toit unique dont la grisaille
-apparaissait dans l’obscurité, sorte de carapace
-imprécise où les rues, les places découpaient
-pourtant des lambeaux, des lanières plus sombres
-et sous laquelle, en cette heure même, haletait
-le souffle de huit cents hommes endormis.</p>
-
-<p>Et il y en avait partout : dans les demeures des
-commerçants fasis qui troquaient là « les choses
-venues de la mer », comme disent les Berbères,
-contre la viande et la laine des troupeaux. On
-leur avait donné les boutiques de la kaïsseria, le
-marché aux étoffes. Ils avaient aménagé à leur
-goût le souq du sucre et celui du sel. Dans les
-fondouqs nettoyés étaient installés leurs magasins,
-leurs bureaux. Et les mieux partagés avaient
-été ceux auxquels échurent les maisons des nombreuses
-prostituées qui, plus encore peut-être que
-le sucre, le thé et la cotonnade, firent le succès et
-la richesse de Khenifra. Puis l’œil peu à peu s’adaptant
-aux ténèbres y discernait une tache plus
-claire, un ensemble de petites choses alignées et
-sans doute blanchies à la chaux. C’était un cimetière
-situé, contrairement à l’usage, au beau
-milieu des logis et où des soldats de races diverses
-gisaient mélangés. Soucieuse de leur sommeil, pour
-leur éviter toute profanation, la Khenifra militaire
-gardait ses morts auprès d’elle et dormait avec
-eux, sous la protection de ses sentinelles, de ses
-armes, de ses fils barbelés.</p>
-
-<p>Ceux-ci ne se voyaient certes pas la nuit du
-mirador où le projecteur somnolait, la paupière
-baissée sur sa fulgurante rétine. Ils étaient là
-pourtant des kilomètres de fil d’acier élongés,
-croisés, comme la trame d’un large ruban, autour
-de la petite ville. On les avait chargés d’épines et,
-qui plus est, d’un tas de choses sonores suspendues,
-boîtes de conserves vides, bidons de pétrole
-épuisés, objets bruyants au moindre heurt. Tout
-cela pour entendre, pour éventer le glissement
-du Berbère nu qui, si volontiers et comme par fanfaronnade,
-passe ensanglanté au travers des ronces
-métalliques et, rampant, va poignarder un homme
-ou voler un fusil.</p>
-
-<p>Et cette nuit-là, comme il faisait très froid, on
-entendait de temps à autre battre leur semelle les
-troupiers qui, deux par deux, de place en place
-veillaient, écoutaient derrière la trame d’acier.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Les officiers s’attardaient autour de la grande
-table qui les réunissait aux heures des repas. Le
-commandant du poste, somnolent, feuilletait un
-rapport. Un bridge silencieux occupait des capitaines.
-Deux jeunes gens s’amusaient à suivre les
-évolutions gauches d’un énorme scorpion noir
-qui, sans doute engourdi par le froid, avait lâché
-la fente du plafond où il vivait et, avec de
-menus cailloux rouges, était tombé sur la nappe.
-D’autres officiers faisaient leur correspondance,
-d’autres encore causaient à voix basse entre eux.
-Tous attendaient les rekkas, les courriers légers
-qui, chaque quinzaine, apportaient des lettres à ce
-poste complètement coupé de l’arrière et dont le
-ravitaillement se faisait à intervalles espacés et à
-grand renfort de bataillons.</p>
-
-<p>Les courriers, dont la mise en route était
-signalée de la veille par le télégraphe sans fil
-auraient dû arriver avant la chute du jour. Les
-esprits s’inquiétaient du sort réservé aux chères
-correspondances et les conversations roulaient sur
-les rekkas, sur leur métier peu enviable, sur leur
-habileté à passer entre les sentinelles zaïane.
-L’énervement de l’attente finit par interrompre
-les jeux et les lectures. Il faisait froid. Les lieutenants,
-lassés de leur scorpion, se mirent à gambader,
-à battre la semelle ; tout trembla.</p>
-
-<p>— Vous allez faire crouler la <i>boîte</i> ! cria le chef
-de poste, restez donc tranquilles.</p>
-
-<p>— C’est joyeux la vie ici, répondit un des
-jeunes officiers. Il fait un froid de loup. Cette
-fenêtre devrait être bouchée, si on n’a pas de
-vitres à y mettre.</p>
-
-<p>Et, sans doute pour tenter de mieux ajuster
-le panneau de bois qui obturait l’ouverture, il
-l’ouvrit. Ce geste laissa passer à l’extérieur la
-lumière de la chambre et aussitôt une balle vint
-écorner l’encastrement de la fenêtre. Immédiatement
-une mitrailleuse cracha dans la nuit en
-réplique au coup de feu aperçu, tandis qu’un
-grand jet de lumière parti de la terrasse crevait
-l’ombre montrant, tout au bout de son cône et
-violemment éclairés, les détails du paysage, un
-arbre rabougri, de gros rochers, un pan de mur
-de marabout.</p>
-
-<p>Honteux de l’incident qu’il venait de provoquer,
-le jeune homme referma vivement le panneau
-et s’en fut se réfugier dans un coin de la
-salle.</p>
-
-<p>— C’est malin, dit une voix, de déclencher
-cette pétarade juste au moment où nous avons
-besoin, pour le salut de nos rekkas, que tout
-dorme autour de nous.</p>
-
-<p>— Il n’y a pas grand mal, reprit le chef de poste
-plus bienveillant. Ce n’est pas cela qui empêchera
-nos lettres d’arriver, si les courriers ne sont pas
-d’ores et déjà <i>zigouillés</i>. Et puis cela démontre
-que nos postes de veille font bonne garde.</p>
-
-<p>Un long coup de langue de clairon retentit au
-dehors. C’était le signal convenu pour appeler les
-vaguemestres au poste de police où un premier
-courrier précédant les autres venait de se faire
-reconnaître. On se leva ; tout le monde parlait à
-la fois.</p>
-
-<p>— Enfin, les voilà !</p>
-
-<p>— Ils sont passés tout de même.</p>
-
-<p>— Je ne serais pas fâché de savoir ce qui les a
-retardés.</p>
-
-<p>— Ils prennent rarement deux fois le même
-chemin.</p>
-
-<p>— Ils ont dû éviter le couloir de l’Aguennour.</p>
-
-<p>— Quels braves gens que ces rekkas !</p>
-
-<p>Puis il y eut l’attente nécessitée par le triage
-du courrier et enfin le vaguemestre de l’état-major
-entra, donna à chacun ce qui lui revenait et
-déposa devant le commandant le pli épais des
-correspondances officielles. Il y eut dans la nuit,
-sur le front nord de Khenifra, une fusillade de
-quelques minutes. Cela répondait à une volée de
-balles décochées par les guetteurs ennemis au
-moment où le poste était sorti pour recueillir les
-courriers. Ceux-ci étaient arrivés à peu de distance
-l’un de l’autre, essoufflés, après une course
-échevelée pour traverser d’une seule traite la
-distance qui séparait le poste du point où ils
-s’étaient terrés, en attendant le moment favorable
-à leur dernier bond. Personne ne fit attention
-au bruit ; c’était un incident trop banal pour
-déranger des gens voluptueusement occupés à
-ouvrir des enveloppes. Chacun d’ailleurs s’en
-fut coucher rapidement emportant son bien. Le
-commandant et l’officier des renseignements restèrent
-seuls à dépouiller le courrier officiel.</p>
-
-<p>— Tenez, Martin, voici quelque chose de singulier
-auquel je ne m’attendais guère, dit le chef
-tendant un pli ouvert à son adjoint.</p>
-
-<p>Celui-ci lut :</p>
-
-<p>— Pour nous conformer au désir exprimé par
-le Makhzen Central, vous vous efforcerez de faire
-parvenir au caïd Mohammed ou Hammou Zaïani
-la lettre ci-incluse que lui adresse du harem chérifien
-sa fille Rabaha.</p>
-
-<p>Suivait une analyse succincte de la correspondante
-d’ailleurs très banale. La fille du caïd
-donnait à son père des nouvelles de sa santé et
-lui demandait des siennes.</p>
-
-<p>— Que pensez-vous de la commission dont on
-nous charge ? demanda le commandant tout en
-continuant de décacheter le courrier.</p>
-
-<p>— La femme qui a écrit cette lettre, répondit
-Martin, a joué un rôle dans les affaires marocaines
-de ces dernières années. Son existence servit
-d’abord à la politique que suivait son père à
-l’égard du Makhzen. Plus tard, et il n’y a pas de
-cela longtemps, elle contribua au succès de Moulay
-Hafid prétendant au trône chérifien.</p>
-
-<p>— Allons dans ma chambre où il fera peut-être
-moins froid qu’ici, dit le commandant ; nous pourrons
-plus confortablement causer de ces choses.</p>
-
-<p>Le logement du chef, situé dans une autre
-partie de la maison d’El Aïdi, avait l’avantage
-d’être mieux clos et calfeutré de nombreux tapis
-étendus sur le parquet ou disposés en tentures.
-Les courants d’air qui rendaient pénible le séjour
-des autres pièces y étaient matés et le bruit du
-torrent très assourdi. Martin s’installa dans
-l’unique fauteuil. Son chef s’assit sur le lit, et
-s’enferma soigneusement dans son burnous. Martin
-reprit son récit.</p>
-
-<p>— Il est certain, dit-il, que Moha ou Hammou,
-le vigoureux adversaire qui nous tient tête aujourd’hui,
-doit à son alliance avec le Makhzen la
-puissance et l’influence qu’il acquit sur les tribus
-de la confédération Zaïane. Lui, homme de <i>siba</i>,
-chef élu, <i>amrar</i> des assemblées démagogiques,
-conscient de sa valeur et décidé à s’imposer, il
-avait su, au moment opportun, faire avec le Sultan
-un accord où, en échange de sa soumission
-personnelle, il reçut ce qui lui était nécessaire
-pour dompter ses farouches compatriotes. On lui
-donna des soldats dont le Makhzen paya la solde
-et assura l’armement. En théorie, il devait commander
-au nom du Sultan à des populations que
-celui-ci ne pouvait atteindre et régenter d’une
-façon continue. En réalité, Moha ou Hammou
-voulait être seul maître dans ses montagnes et il
-le fut en effet, dès que l’Empire tomba en
-quenouille aux mains débiles du doux Abd-el-Aziz.
-Mais il n’en fut rien tant que dura Moulay
-Hassan, homme de réelle valeur politique et
-d’une activité guerrière tout à fait remarquable.
-Celui-ci tint ses promesses, fournit des soldats,
-des armes, de l’argent. En échange Moha ou
-Hammou fut obligé de faire le jeu du Gouvernement
-central, d’entretenir avec lui des relations
-respectueuses. Maître d’utiliser comme il lui
-convenait les soldats du Sultan, il n’en subissait
-pas moins l’ascendant très positif et humiliant
-pour lui de cette garde payée par un autre et qui
-conservait à son chef spirituel et temporel, le sultan
-Moulay Hassan, tout son dévouement et sa
-vénération. Moha fit certes de grandes choses,
-mais sous l’égide du Makhzen. Pour ses contributes
-il cessa d’être l’« Amrar ». On l’appela
-définitivement le caïd Mohammed ; et ce titre
-qui lui donna une grande force, lui enleva sa liberté,
-tout son caractère de chef berbère indépendant.
-Le peuple commença à le détester. Lui
-n’hésita pas devant les pires violences pour se
-faire craindre et, comme il avait besoin de l’appui
-du Makhzen, il accentua à certains moments sa
-politique déférente à l’égard du Sultan. Celui-ci
-d’ailleurs, comptant sur le caïd pour tenir les
-Zaïane en respect, parcourait les montagnes voisines,
-passait au Tafilelt, ce qui n’était pas sans
-inquiéter sérieusement l’âme berbère de Moha.
-C’est au moment où Moulay Hassan était sur la
-Moulouya qu’il lui envoya en cadeau la petite
-Rabaha, alors âgée de douze ans, et dont voici la
-lettre. Le Sultan confia la fillette au harem de
-Marrakch où elle grandit. On prétend que Moulay
-Hassan la destinait à son fils Abd-el-Aziz.
-Mais celui-ci ne l’épousa point et la Berbère
-s’étiolait inconnue et oubliée dans la foule féminine
-de tout âge et de toutes conditions qui
-encombre les palais impériaux, lorsque Moulay
-Abd-el-Hafid, khalifat pour le Sud de son frère
-le Sultan et prétendant à le remplacer, s’appropria
-Rabaha et l’épousa.</p>
-
-<p>Ce fut un coup de maître. Hafid attachait à sa
-cause encore chancelante le chef le plus puissant
-du Maroc central. Avant lui, aucun des nombreux
-fils de Moulay Hassan n’avait voulu de la Berbère
-pour femme. Au Makhzen on était encore sous
-l’impression cruelle laissée par le meurtre de
-Moulay Sourour, oncle de Moulay Hassan, massacré
-par les Aït ou Malou avec un détachement
-qu’il commandait, dur échec au prestige chérifien
-et qui resta sans punition. On avait horreur des
-Berbères redevenus, sous le faible Abd-el-Aziz,
-plus indépendants que jamais. Le geste d’Hafid
-flatta l’orgueil du Zaïani qui souffrait du peu de
-goût montré jusque-là pour sa fille par les chorfa.
-En 1908, Hafid, sultan insurrectionnel proclamé
-à Marrakch, avait besoin de la consécration
-solennelle que pouvaient seuls lui donner la ville
-de Fez et le conseil des Ouléma. Il lui fallait,
-pour y atteindre, traverser le Maroc encore aziziste,
-sans compter que la France pouvait d’un
-geste rétablir les affaires de ce prince très aimé du
-peuple.</p>
-
-<p>— Ah ça ! dit le commandant, vous me racontez,
-Martin, le contraire de ce que l’on m’a toujours
-dit. Hafid n’était-il pas le sultan populaire
-et Aziz méprisé, détesté ?</p>
-
-<p>— Vous avez lu cela dans les journaux, mon
-commandant, reprit Martin, voulez-vous me
-permettre de continuer ? Hafid, disais-je, était
-loin d’avoir les sympathies dont jouissait son
-frère et dont beaucoup, malgré les années, lui
-sont encore fidèles aujourd’hui. Sur sa route vers
-Fez, il rencontra tout d’abord les troupes françaises
-qui occupaient le pays des Chaouïa. Nos soldats
-prirent contact avec la harka de Moulay Hafid
-et je vous prie de croire que celui-ci n’était guère
-à son aise, quand les Français, sur un ordre venu
-de Paris, le laissèrent passer. Mais où pouvait-il
-aller ? rejoindre par les Zaer la route dite impériale
-de Rabat à Fez ? Le trajet était long et plein
-de dangers. Il aurait certainement fallu combattre
-ou tout au moins imposer le ravitaillement de la
-harka par les tribus traversées. Et les Zemmour
-qui ne voulaient pas d’Abd-el-Aziz refusaient
-énergiquement d’entendre parler d’un autre sultan.</p>
-
-<p>Hafid appela à l’aide son beau-père le Zaïani,
-qui d’ailleurs ne se dérangea pas tout de suite,
-mais dont les fils, ses mandataires, guidèrent le
-sultan marron vers Meknès à travers leur pays.
-Et, s’il faut en croire la chronique berbère, il
-s’en fallut de peu que la harka, une riche proie,
-ne fut « mangée » par les Zaïane.</p>
-
-<p>Bref, Hafid parvint à Fez et vous connaissez la
-fin de son histoire. Mais cet homme sans foi et
-sans honte possédait cette particularité de réserver
-ses pires procédés à tous ceux qui l’avaient
-aidé. Il ne tarda pas à malmener son épouse, la
-fille de Moha ou Hammou. Celle-ci, en rude Berbère,
-riposta par une sorte de : qui t’a fait roi ?
-rappelant le service rendu par son père au Sultan
-ingrat.</p>
-
-<p>Rabaha fut chargée sur une mule et conduite à
-Marrakch. Elle ne sortira plus que morte des
-harems impériaux où vivent, fort mal, loin de
-toutes choses extérieures, tant de femmes qui ont
-eu l’honneur sinon la chance d’y être appelées.</p>
-
-<p>— Fort bien, dit le chef de poste quand Martin
-eut achevé son récit, mais cela ne justifie pas
-le soin fâcheux qui m’incombe aujourd’hui de
-faire passer à notre ennemi la lettre de sa fille.</p>
-
-<p>— C’est un ordre de l’autorité politique supérieure ;
-il n’y a qu’à s’y conformer, dit Martin.</p>
-
-<p>— Pardon, reprit le commandant du poste, je
-reste maître des moyens à employer et même de
-les juger impossibles. Avec l’acharnement continu
-des Zaïane contre tout ce qui pousse la tête hors
-de cette enceinte, alors qu’il nous faut souvent
-une opération militaire pour mettre en place
-quelques vedettes, croyez-vous que j’aille risquer
-la vie de mes hommes pour passer une lettre à
-ces Berbères ? Moha ou Hammou et ses gens sont
-des bandits avec lesquels je ne veux causer qu’à
-coups de fusil.</p>
-
-<p>— C’est là, je le sais, votre manière de voir,
-dit Martin. Je la trouve, pour ma part, insoutenable.
-Vous avez la responsabilité militaire du
-poste mais j’ai, moi-même, la charge de vous
-renseigner sur les choses politiquement opportunes
-et possibles. Il est fâcheux qu’en cette
-œuvre commune nous partions chacun de principes
-différents. Je suis loin de partager vos idées
-sur les Zaïane, sur leur vieux chef. Ce sont à vos
-yeux des <i>salopards</i> quelconques dont la ténacité
-vous retient dans ce bled peu gai. Je vois ici, au
-contraire, des gens qui tôt ou tard entreront
-dans le giron clément de la paix française et qui,
-pour le moment, défendent leur indépendance.
-C’est leur droit, autant qu’est à nous le devoir de
-les éclairer, de les attirer…</p>
-
-<p>— Je connais votre marotte, à vous gens de
-bled, reprit le commandant ; elle a peut-être eu
-ailleurs le mérite de réussir, mais les conditions
-sont ici différentes et toute votre politique n’empêcherait
-pas les Zaïane d’enlever le poste si je
-n’étais sur mes gardes et énergiquement. Je
-compte bien leur jouer quelque jour un tour de
-ma façon ; en attendant, je ne risquerai pas la peau
-d’un soldat, serait-il mercenaire et indigène, pour
-donner au Zaïani des nouvelles de sa fille.</p>
-
-<p>— On ne vous demande pas ces risques, dit
-Martin en prenant la lettre. Je saurai bien la
-faire parvenir. J’ai des Zaïane en traitement à
-l’infirmerie. Le premier guéri emportera la lettre
-et même rapportera la réponse, si l’on veut.</p>
-
-<p>— Voilà, dit le commandant qui s’échauffait,
-voilà des méthodes que je ne comprendrai jamais.
-Vous soignez les gens blessés en nous combattant.
-Vous faites du bien à des misérables qui vous
-massacreraient froidement si vous tombiez entre
-leurs mains et qui, à peine guéris, reprennent leur
-fusil. Je vous dis que nous sommes des poires,
-des poires ! Je ne sais pas ce qui me retient de
-faire fusiller toute cette pouillerie de loqueteux
-quand elle se présente aux barrières pour voir
-le médecin.</p>
-
-<p>Martin quitta son chef sur cette boutade pour
-éviter une discussion qui devenait acerbe. Le
-commandant était d’ailleurs satisfait que l’officier
-des renseignements se chargeât de la lettre.
-Excellent homme mais trop soldat, il ne comprenait
-rien à ce qu’il appelait « les manigances politiques »
-et il était déconcerté par les idées de
-Martin, officier rompu aux choses indigènes et
-qui savait allier à la plus grande énergie militaire
-toutes les méthodes de pénétration et d’attirance.</p>
-
-<p>Martin rentra chez lui tout attristé de ce qu’il
-venait d’entendre, mais choqué surtout du mépris
-ignorant professé par son chef à l’égard des populations
-qu’il combattait. Sa pensée à lui était bien
-différente. Il croyait à la nécessité de connaître
-ses ennemis et d’autant plus qu’ils devaient fatalement
-devenir un jour des alliés, des aides. Il
-voulait aussi que l’on sût l’effort accompli par
-l’idée française dans ce coin de Berbérie particulièrement
-rude. Il fallait donc, avant que le souvenir
-s’en éteignît, écrire tout ce que l’on pouvait
-savoir de ces populations, de leur histoire, de
-leur vie intime, de leurs capacités économiques,
-agricoles et pastorales. Il savait que rien n’est
-venu jusqu’à nous du passé de ces tribus dont
-l’origine seule, et encore bien vaguement, se
-discerne à la faveur de spéculations ethnographiques.</p>
-
-<p>Sur leur histoire contemporaine le jour s’était
-fait peu à peu dans son esprit par de longues et
-patientes enquêtes, par ses conversations journalières
-avec les indigènes. Il avait compris que
-toute la vie des Zaïane du dernier demi-siècle
-avait évolué autour des faits et gestes d’un
-homme, le vieux Moha ou Hammou, l’« Amrar ».
-Il s’était efforcé déjà de retracer le début de sa
-carrière<a id="FNanchor_13" href="#Footnote_13" class="fnanchor">[13]</a>. La lettre de Rabaha, placée devant lui,
-sous sa lampe de travail, évoqua à son esprit les
-belles années de vigueur du fameux chef berbère.
-Et parce qu’il était convaincu en les retraçant de
-faire œuvre profitable et juste, il résolut, ce soir-là,
-d’utiliser ses documents et de dire ce qu’il savait.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_13" href="#FNanchor_13"><span class="label">[13]</span></a> <a href="#ch7"><i>L’Amrar</i></a>, récit berbère, du même auteur.</p>
-</div>
-<p>Et, sans plus tarder, il se mit à écrire le récit
-qui va suivre.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Vers la mi-été de l’an 1910, Moha ou Hammou
-quitta le haut val de Djenan Immès pour descendre
-vers El Qantra, le pont, devant Khenifra naissante.
-A cette époque, le douar du caïd n’avait pas encore
-l’importance qu’il prit plus tard lorsque ses
-fils, devenus grands, entourèrent, encadrèrent de
-leurs tentes celles du chef leur père.</p>
-
-<p>Le campement de Moha comportait tout d’abord
-sa grande <i>khima</i> personnelle, aux lourdes
-bandes noires tissées de laine et de poil de chèvre,
-demeure traditionnelle conforme à ses goûts et
-qu’il ne quitta jamais. Démontée, il fallait quatre
-chameaux et deux mulets pour l’emporter. A
-côté, chose nouvelle alors en ces parages indépendants,
-on dressait la kouba makhzen, tente
-ronde au toit conique dont la toile blanche portait
-en noir ces ornements spéciaux ressemblant à
-des carafes ventrues et qui sont l’insigne de tous
-ceux qui, peu où prou, commandent au nom du
-Sultan. Le chérif couronné d’alors, Moulay Hassan,
-avait écrit en la lui envoyant :</p>
-
-<p>« Qu’elle soit pour toi signe de bonheur et de
-prospérité. Qu’elle se dresse claire et joyeuse auprès
-de ta demeure protégée par Dieu. Reçois-y
-avec amitié mes envoyés fidèles, mes caïds intègres ;
-exerce sous sa coupole la saine justice aux
-bons et aux mauvais. Enfin, sur son seuil bien
-orienté vers la noble <i>quibla</i>, fais en mon nom la
-prière agréable à Dieu, à ce Dieu dont je témoigne
-qu’il est seul et seul digne de louanges ! »</p>
-
-<p>Moha n’a jamais manqué de dresser la kouba
-insigne de son autorité. Il y mettait à couvert ses
-bagages encombrants. Jamais personne ne l’a vu
-prier, là ou ailleurs.</p>
-
-<p>Immédiatement auprès de la tente du chef, on
-dressait celle occupée par l’épouse du moment.
-C’était cette fois la Fassiya, femme d’origine vulgaire
-qu’il avait ramenée d’un voyage à Fez et
-qui garda sur lui un empire assez prolongé. Continuant
-le grand cercle du douar, se dressaient
-les tentes des épouses à qui la maternité avait
-donné droit définitif de cité et d’honneurs. Il y
-avait là déjà à cette époque, et entre autres,
-Itto, mère de Haoussa, l’aîné des fils de Moha,
-Hennou, mère d’Hassan. A l’opposé de la tente
-du chef et fermant le cercle, étaient établies celles
-du cousin germain Bouhassous, fils du vieux
-Ben Acca, fidèles compagnons, soutiens de la
-fortune de Moha et dont celui-ci ne se séparait
-jamais.</p>
-
-<p>Cette organisation patriarcale vint à donner au
-douar de Moha ou Hammou une force et une
-cohésion singulière. Ses nombreux mariages féconds
-multiplièrent ses gardes du corps issus de
-son sang, ayant chacun leurs gens, leurs clients,
-respectueux et soumis comme eux aux volontés
-du caïd, vigoureuse ruche guerrière soigneusement
-armée, entraînée par son chef, outil parfait
-et mobile de domination sur les mouvantes peuplades
-de la confédération.</p>
-
-<p>On appelle ces gens les Imahzan, ou encore les
-Aït Akka, du nom de l’ancêtre Akka, grand-père
-commun de Moha et de son allié Bouhassous.
-Quant au mot Imahzan il semble provenir d’un
-ancêtre éponyme : Amahzoun, dont le souvenir
-n’est plus très net en tribu.</p>
-
-<p>Moha avait de sérieuses raisons de quitter,
-malgré la chaleur torride, les grands ombrages de
-son campement normal d’été pour s’installer dans
-la plaine roussie, devant Khenifra. La petite
-bourgade devenait très rapidement populeuse et
-commerçante. On s’y rendait de tous côtés. Les
-marchands de Boujad y avaient installé des boutiques
-où ils vendaient la cotonnade et la bimbeloterie
-importées. Les gens de Fez, réunis en un
-quartier séparé, y avaient leurs comptoirs. Tout
-ce monde trafiquait, gagnait de l’argent ; le marché
-était libre, sans taxe aucune. Mais personne
-ne commandait, des scènes de désordre s’étaient
-déjà produites. Les clients berbères de la jeune
-Khenifra inquiétaient les étrangers par leurs instincts
-pillards, et risquaient de détruire dans son
-germe un centre commercial naissant dont toute
-la montagne devait vivre et dont Moha comptait
-bien tirer de larges profits.</p>
-
-<p>Le caïd voulait mettre ordre à tout cela. Mais
-d’autres préoccupations encore l’amenaient à
-Khenifra. Les soldats à lui confiés par le Sultan
-montraient, depuis quelque temps, peu de bonne
-volonté. Certains ordres de Moha ou Hammou
-n’avaient pas été exécutés. Ces allures d’indépendance
-le gênaient et l’humiliaient. La cause du
-changement survenu dans l’esprit des soldats ne
-lui échappait pas. L’autorité du sultan Moulay
-Hassan semblait définitivement reconnue dans
-toute la partie du pays que les Berbères appellent
-le Gharb, c’est-à-dire tout ce qui n’est pas leurs
-âpres montagnes. Des nouvelles importantes couraient
-sur les marchés, dans les douars. Le Sultan,
-disait-on, allait se rendre au Tafilelt, berceau de la
-dynastie et y restaurer l’autorité chérifienne. Il
-lui fallait pour cela franchir les deux Atlas, couper
-en deux le monde berbère, accomplir ce qui
-n’avait pas été fait depuis Moulay Ismaël.</p>
-
-<p>Les soldats savaient tout cela et se plaisaient
-d’ailleurs à le répandre. Le caïd reha, leur chef,
-convoqué à Fez, avait vu le Sultan, reçu ses instructions,
-rapporté des munitions, de l’argent.
-Le Makhzen donc en ce temps-là était fort et les
-soldats qui le représentaient devenaient arrogants.
-Ils cachaient de moins en moins le sentiment
-qu’ils avaient de leur supériorité sur les populations
-sauvages dont ils faisaient en somme la
-police, pour le compte de leur maître, Sidna
-Moulay Hassan le victorieux.</p>
-
-<p>Si Moha avait tout ignoré des événements qui
-se préparaient, l’attitude des soldats du Sultan détachés
-auprès de lui l’eût renseigné. Inquiet, blessé
-dans son orgueil, il lui fallait pourtant temporiser
-avec ces prétoriens à la solde d’un autre. Il
-en avait besoin. A l’époque où Moulay Hassan
-se préparait à sa grande expédition, les fils de
-Moha étaient encore jeunes, et son clan qui devait
-plus tard suffire à dominer les autres n’aurait pu
-seul en venir à bout. Il y avait donc chez les
-Zaïane une situation intérieure tout à l’avantage
-du Sultan. La force militaire du Makhzen eût été
-impuissante à permettre l’immense randonnée,
-mais une politique prévoyante y avait aussi longuement
-travaillé. Et Moha sentait bien que le
-viol des libertés berbères, auquel il allait assister,
-était le prix de l’aide qu’il avait demandée lui-même
-à Moulay Hassan, le douloureux résultat
-de son alliance et de sa soumission. Sans la neutralité
-absolue de la confédération des tribus Zaïane
-maîtrisées par la poigne du caïd Moha ou
-Hammou, Moulay Hassan n’aurait pu, en effet,
-songer à franchir le Moyen Atlas. Partant de Fez,
-il comptait gagner la Moulouya en passant sur les
-fractions sans cohésion des Aït Mguild. Il lui
-fallait pour cela être sûr de ses flancs tenus à l’est
-par les hordes du Djebel Tichiouq, à l’ouest par
-les redoutables tribus Zaïane. Son alliance avec
-Moha d’une part, avec les Aït Youssi de l’autre,
-lui donnait de chaque côté la sécurité. La mehalla
-chérifienne marchant vers le sud ne serait pas
-insultée. C’est tout ce que demandait le Sultan
-qui n’avait pas l’intention de revenir par le même
-chemin.</p>
-
-<p>Moulay Hassan a mis en effet largement en
-pratique le système des randonnées circulaires,
-celles qui présentent le moins de chance de trop
-durs combats. Il avait évidemment appris ou
-constaté que les tribus berbères, lentes à s’ébranler
-comme les individus y sont lents à réfléchir,
-n’attaquent jamais qu’au retour les forces obligées
-de traverser deux fois leur territoire. Dans toute
-l’histoire de la dynastie chérifienne, les grands
-échecs militaires ont toujours eu lieu durant des
-marches de retour vers les capitales. Le Berbère
-est incapable de résister au désir fou qui le prend
-de pourchasser les troupes qui s’éloignent de chez
-lui. C’est un pays d’où il ne faudrait pas être
-obligé de s’en aller. C’est par excellence le pays
-« à engrenage ». L’histoire de nos campagnes en
-Berbérie en fait à nouveau la preuve. Et il y a,
-dans cette manière d’agir des montagnards, autre
-chose encore que l’irrésistible plaisir de reconduire
-à coups de fusil des gêneurs. Une tribu, en effet,
-qui aura accueilli pacifiquement une troupe de
-conquérants sera irrémédiablement prise à partie
-et mangée par les autres tribus, quand l’étranger
-s’en ira. Il lui faut donc donner des gages en
-attaquant ceux qui la quittent, guider même le
-rameutage acharné des hordes voisines et cela
-explique tout le danger qu’il y a pour une colonne
-au moindre recul même momentané. Cela fait
-comprendre aussi cette condition qui paraît
-étrange, mais si souvent posée par les djemaas dans
-les palabres politiques : « Nous voulons bien
-vous accueillir en tel point, mais si vous y arrivez
-il ne faudra plus vous en aller. »</p>
-
-<p>Le caïd Moha ou Hammou tenait donc à reprendre
-en main les soldats qui s’émancipaient.
-Il voulait aussi s’entretenir avec leur chef. Celui-ci,
-sans nul doute, devait rapporter de Fez des
-nouvelles intéressantes et probablement des ordres
-du Makhzen. Il avait enfin un autre but moins
-politique. La fille d’un caïd mia des soldats lui
-avait plu. Il la voulait pour femme et, avec cette
-énergique volonté qu’il mit toujours à satisfaire
-ses penchants, il venait demander cette fille et la
-prendre.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Le douar du chef s’était installé sur la rive
-gauche de l’Oum er Rebia, à quelques centaines
-de mètres du pont, devant Khenifra. Les tentes
-étaient disposées en un grand cercle sur un terrain
-incliné vers l’oued. Celle de Moha, placée au
-point le plus élevé, les dominait toutes. Sans
-sortir de la <i>khima</i>, le maître voyait la bourgade,
-le pont, le gué qui y accèdent et aussi la lourde
-casba qu’il se réservait et dont une nombreuse
-équipe de maçons et de manœuvres élevait les
-murs.</p>
-
-<p>Un soleil ardent tombait sur toutes choses dans
-ce fond de vallée où la réverbération des hautes
-falaises du Bou Hayati aggravait la chaleur. Dans
-l’air étouffant s’élevait le bruit du torrent emporté
-sur son lit de basalte. On entendait aussi parfois
-le chant des maçons sahariens qui, à grands coups,
-damaient le pisé des murailles de Moha.</p>
-
-<p>La tente du caïd était plus vaste et un peu plus
-haute que ne le sont d’habitude celles des Zaïane.
-Mais la disposition intérieure était celle de toutes
-les tentes berbères naturellement divisées par
-leurs supports en deux parties : la droite, pour
-l’arrivant, réservée au maître du foyer, la gauche
-aux femmes, aux domestiques, aux travaux de
-ménage. Le fond, placé contre un gros rocher sur
-lequel on mettait la nuit un homme de garde,
-était garni de bagages et de selles bien entassées
-formant un mur qui montait jusqu’à la toile sans
-la toucher. La cloison médiane était faite de
-nattes tendues entre les deux forts supports du
-faîte. Des caisses, des chouaris en paquets, empilés
-contre cette séparation, achevaient d’isoler
-la chambre dont le sol était garni de nattes et de
-tapis. De lourds matelas, des coussins carrés formaient
-l’ameublement, le tout rangé de façon à
-ménager un espace libre au centre de la pièce et
-jusqu’à l’entrée. Deux lignes de paillassons soutenus
-verticalement par des piquets masquaient
-celle-ci et formaient à la demeure un couloir
-d’accès en chicane.</p>
-
-<p>Le grand douar était campé là depuis la veille.
-En cette heure la plus chaude du jour, le caïd
-Moha fils de Hammou reposait au fond de sa
-tente. Sa forte personne couchée sur matelas et
-coussins disparaissait entièrement dans un grand
-<i>selham</i> noir qui lui enveloppait les pieds et dont
-le capuchon, rabattu sur les yeux, laissait voir
-seulement du visage un menton carré, un peu brutal,
-encadré d’un collier de barbe noire où déjà
-quelques fils blancs tranchaient.</p>
-
-<p>La Fassiya, femme du caïd en ces jours-là,
-était assise par terre tout près. Elle s’accoudait sur
-un grand coffre à puissante serrure, le coffre particulier
-du maître ; car c’était une prérogative
-très recherchée, réservée successivement à celles
-qui détenaient plus ou moins longtemps la place,
-de pouvoir s’asseoir sur le <i>sendouq</i> du caïd et
-parfois de jouer avec le contenu. La Fassiya
-tenait un éventail en feuilles de palmier nain dont
-elle se servait pour chasser les mouches. Elle regardait
-tour à tour le chef endormi, son jeune fils
-Miammi qui nonchalait sur le tapis et un petit chamelon
-blanc familier qui, engagé dans le couloir
-d’entrée, poussait gauchement son cou plat entre
-les deux nattes pour attraper des bribes qu’une
-main lui jetait du compartiment des femmes.</p>
-
-<p>La Fassiya riait découvrant des dents blanches,
-seul attrait d’un visage sans charme et déjà fané.
-Tout cela se passait en grand silence, sous la tente
-chaude, où n’arrivaient du dehors que les aboiements
-lointains des chiens de douar ou l’ébrouement
-des chevaux rangés aux piquets devant les
-tentes. Un bruit étouffé de gens au travail s’entendait
-derrière la cloison de nattes.</p>
-
-<p>Il y avait là, en effet, deux femmes qui pétrissaient
-de la pâte dans de grands plats en bois.
-Alternant à ce labeur pénible, chacune d’elles
-s’acharnait sur la lourde matière, puis, son effort
-épuisé, lançait la chose dans le plat de l’autre qui
-à son tour reprenait. L’une était une servante
-âgée, l’autre une fille d’une douzaine d’années,
-robuste, élancée et, par la force et le geste, presque
-une femme.</p>
-
-<p>C’était Rabaha, fille de Moha et de Mahbouba
-des Aït Ihend. Le caïd avait épousé celle-ci à
-l’époque où il n’était encore que l’<i>amrar</i>, le chef
-élu, de quelques peuplades Zaïane.</p>
-
-<p>Rabaha n’était pas une beauté, maïs elle avait
-des traits réguliers, énergiques, dans un ovale
-correct accentué d’ailleurs par deux petites nattes
-de cheveux tressés à plat qui dessinaient le
-contour du front, longeaient d’une courbe les
-tempes et disparaissaient par-dessus les oreilles
-sous la nuque. Son teint fortement hâlé tempérait
-de grands yeux noirs comme sa chevelure, comme
-ses sourcils.</p>
-
-<p>En cette heure de travail pénible, sous la tente
-surchauffée, elle était vêtue seulement d’une
-chemise de laine serrée à la taille et dont le tissu
-par place plaquait à son corps ruisselant. De vastes
-manches retroussées jusqu’aux épaules sortaient
-ses bras brunis, déjà solides.</p>
-
-<p>Tandis que la domestique plus entraînée travaillait
-assise, Rabaha se tenait à genoux et penchée
-sur le pétrin, pour ajouter tout son poids à
-la force de ses mains meurtrissant la pâte. Toute
-sa souple personne, contribuant ainsi à l’effort,
-ondulait de la croupe à la nuque à chaque mouvement
-des poignets. C’était une belle image de
-l’être humain en pleine nature travaillant son
-pain à la sueur de son front.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Leur tâche achevée, Rabaha et la servante regagnèrent
-la khima voisine où elles vivaient. Là blotties
-dans un coin familier, étendues sur une natte,
-visage contre visage, à voix basse elles reprirent
-une causerie interrompue.</p>
-
-<p>— Ma tante Itto, ne t’ai-je pas bien aidée pour
-la pâte ? dit Rabaha.</p>
-
-<p>— Oui, répondit la servante, mais ce n’est pas
-là un travail pour la fille du caïd.</p>
-
-<p>— Triste fille, reprit Rabaha, il ne s’occupe
-guère de moi… La Fassiya est seule maîtresse
-aujourd’hui, as-tu vu ses bracelets d’or ? Et
-Miammi son fils ? Le caïd des soldats lui a apporté
-de Fez un caftan de drap vert. Il n’y en a
-que pour elle et son rejeton.</p>
-
-<p>— D’accord ! Mais qu’en sera-t-il demain ? dit
-la vieille. Crois-moi, être femme du caïd, ce n’est
-pas grand’chose ; être fils ou fille du caïd, c’est
-infiniment mieux. Pour un chef comme lui, la
-descendance seule importe ; elle soutient sa force
-et l’enrichit. Son cœur d’ailleurs est vagabond
-comme l’esprit des gens de notre race : on laboure
-un champ ; la récolte faite, on pousse plus avant
-les tentes, les troupeaux et l’on choisit une terre
-nouvelle pour ensemencer.</p>
-
-<p>— Tu parles, dit la fillette sérieuse, comme le
-<i>fquih</i> de Sidi Ali. Où as-tu appris cela ? Il est vrai
-que tu es vieille, tante Itto ; tu peux aller et
-venir sans la permission de personne ; tu entends
-tout, tu connais tous les douars et les chemins de
-la montagne et de la plaine… Je t’aime, tante Itto ;
-sans toi j’aurais perdu jusqu’au souvenir de ma
-mère. Quand pourras-tu encore lui porter de
-mes nouvelles ? et puis, ajouta-t-elle très bas, tu
-m’avais promis de me dire un jour la cause de
-son absence. Où est-elle cachée ? Pourquoi ne
-puis-je la voir ?</p>
-
-<p>— L’ordre du caïd, dit la vieille, a jeté le
-silence sur ces choses. J’ai redouté longtemps ton
-imprudence, mais tu es grande aujourd’hui ; si tu
-me promets… songe à ce que je risque !… donne
-ton oreille.</p>
-
-<p>L’enfant se rapprocha de la vieille et lui passa
-le bras autour du cou, feignant de vouloir s’endormir
-sur son sein. Et ainsi, bouche contre
-oreille, très bas et vite la servante raconta l’histoire
-de Mahbouba des Aït Ihend.</p>
-
-<p>— Tu connais Sidi Ali, le saint, qui habite là-haut…
-Quand on a dépassé <i>El Kebbab</i>, on prend à
-gauche le sentier des chorfa de Tabquart, celui
-qui passe à la source où il n’y a pas de tortues ;
-l’eau est trop froide… Sidi Ali, c’est le grand
-ennemi de ton père l’amrar. Moi je dis l’amrar,
-tu sais, parce que je suis vieille. Vous autres vous
-dites le caïd et avez peur de lui… Sidi Ali est le
-maître des choses dans toute la montagne. Il a le
-livre de Sidi Bou Beker son aïeul qui dit le passé
-et l’avenir. Sidi Ali est un saint ; il parle avec
-Dieu, le sultan des saints, et tu ne peux pas le
-regarder sans que les yeux te cuisent tout de suite,
-c’est un fait. Ton père veut être le maître aussi,
-mais par la force. Sidi Ali est l’homme de la
-prière, Moha l’homme de la poudre. Pourtant ils
-se ressemblent tous les deux par leur goût pour
-les femmes. Dieu les a faits ainsi, il n’y a rien à y
-reprendre.</p>
-
-<p>Le caïd donc, ayant vu la femme de Sidi Ali,
-l’a désirée. Il a trouvé le moyen de le lui faire
-savoir par ce Brahim, l’Islami, que Sidi Mehdi
-l’aveugle ! et un jour qu’elle était soi-disant en
-quête de glands doux, elle s’écarta exprès ; quatre
-hommes l’enlevèrent et la portèrent ici.</p>
-
-<p>Ta mère est orgueilleuse et jalouse, elle n’a pas
-accepté l’associée ; elle a fait une scène violente,
-malgré toutes les bonnes paroles du caïd et tout
-ce qu’il lui donna, selon sa coutume, une tente,
-des animaux, des serviteurs pour elle et pour toi.
-Cela dura toute une journée et le soir la pauvre
-se calma et parut accepter sa belle place dans le
-douar. Mais, la nuit venue, elle s’enfuit. On ne
-s’en est aperçu que le lendemain. Fille des Aït
-Ihend, elle connaissait parfaitement le pays. Elle
-arriva très vite chez Sidi Ali, lui raconta comment
-sa femme était chez Moha. Le marabout parle
-très peu. Il peut rester un an sans parler. Il a dit
-simplement : « Dieu m’en donne une autre », et
-il a pris ta mère, rendant ainsi à son ennemi la
-pareille.</p>
-
-<p>Rabaha lâcha le cou de la servante et se dressa
-à demi sur un coude. La vieille vit son front
-plissé, ses lèvres pincées.</p>
-
-<p>— Moi aussi, dit l’enfant, j’irai chez Sidi Ali,
-je rejoindrai ma mère.</p>
-
-<p>— In cha’llah, si Dieu veut, dit la servante.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>L’heure brûlante était passée. Au déclin du
-soleil, le vent se leva et de gros nuages de poussière
-rouge s’envolèrent de la plaine embrasée.
-D’Adekhsan à Khenifra, du djebel Trat au Bou
-Guergour, ce fut une valse endiablée de nuées
-opaques et chaudes tournoyant dans la cuvette
-encerclée, se heurtant, se pénétrant. Les tourbillons
-dressaient au ciel des colonnes qui s’écroulaient,
-puis repartaient en girations folles pour
-aspirer encore de la terre rouge et avec elle tous
-les déchets du sol, feuilles, herbes flétries, paille et
-orge des animaux, lambeaux d’étoffe arrachés au
-douar. Le sable cinglait, entrant sous les tentes,
-dans les petites maisons de la bourgade, aveuglant
-les gens, séchant les lèvres. Exaspérés, les chevaux
-à l’attache virevoltaient sur leurs membres entravés
-pour offrir la croupe tantôt d’un côté, tantôt
-de l’autre, au fouet des trombes pulvérulentes.
-Un troupeau de bœufs affolés traversa la plaine,
-se jeta dans le gué. Là, ces bêtes se laissèrent
-choir, la tête seule hors de l’eau, trempant de
-temps à autre leurs mufles où la terre rouge
-collait.</p>
-
-<p>Puis cela cessa tout d’un coup ; une fraîcheur
-relative s’épandit ragaillardissant les êtres. Et il
-sembla que le grand douar s’éveillait. Les chevaux
-hennirent demandant l’abreuvoir, des théories
-de femmes sortirent, la cruche sur les reins,
-pour aller au fleuve, tandis que, à coups de maillet,
-les jeunes gens et les vieilles femmes assuraient,
-replantaient les piquets des tentes ébranlées
-ou effondrées par la bourrasque.</p>
-
-<p>Tout au début de celle-ci, un homme s’était
-présenté chez Moha ou Hammou. Les domestiques
-qui attendaient au dehors le réveil du
-maître le connaissaient ; il s’assit parmi eux, près
-de l’entrée. Quand la tornade se déclara, il aida
-ces hommes à maintenir la tente que le vent
-secouait et cherchait à enlever ; puis, la tempête
-calmée, il entra tout droit chez le caïd.</p>
-
-<p>Brahim el Islami avait ainsi des ces familiarités
-avec le chef. Comme son nom le fait comprendre,
-c’était un juif converti à l’Islam. On le disait originaire
-de Boujad. C’était plutôt un de ces juifs
-montagnards robustes et sauvages qui vivent chez
-les Berbères du Grand Atlas et qui seuls, de leur
-race, peuvent donner aujourd’hui une idée approchée
-de ce que furent les Beni Israël, en leurs
-diverses servitudes de l’antiquité sémite. Cet
-Abraham devenu Brahim, vêtu comme les autres
-Berbères, avec une pauvreté d’ailleurs feinte,
-n’avait rien qui le distinguât des Zaïane, sauf
-certains traits de son visage, une démarche un
-peu plus molle et un langage plus chantant et
-zézayé.</p>
-
-<p>Il était le confident, l’agent secret pour affaires
-compliquées, le familier de Moha. Il était son
-conseiller aussi pour tout ce qui avait trait aux
-vilenies intimes, au triste fond de l’âme humaine.</p>
-
-<p>Il y gagnait pas mal d’argent qui s’en allait, en
-effet, à Boujad dans la plus juive des maisons
-badigeonnées de <i>nila</i>, aux mains jaunies, mais si
-fermes encore de sa vieille mère. Tout cela se
-faisait en grand secret, par crainte des rabbins
-préleveurs de dîmes, du sid toujours en quête
-d’éponges à presser, des juifs si haineux aux juifs.
-Et quand parvenait au caïd Moha la dénonciation
-de se méfier du faux musulman, il répondait :</p>
-
-<p>— Tant mieux s’il est bien juif ! Je suis sûr
-qu’il ne me tuera pas.</p>
-
-<p>Ce fut en effet, dans ses années de vigueur, une
-faiblesse singulière chez cet homme énergique
-d’être hanté par la crainte d’un assassinat. Pendant
-longtemps, Brahim fut le seul homme avec lequel
-il consentit à causer sans témoin.</p>
-
-<p>Moha avait aussi la crainte d’être empoisonné
-par des vêtements imprégnés d’un venin subtil.
-Ses <i>belgha</i>, son linge de corps lui étaient fournis
-par un unique marchand de Fez connu de lui seul
-et de son factotum juif. Cette hantise lui vint,
-dit-on, de ce que Sidi Ali, son voisin et ennemi,
-avait subi une tentative d’empoisonnement qui
-provoqua une violente et douloureuse éruption
-de tout l’épiderme. Mais il faut ajouter que
-Moha était généralement soupçonné d’avoir voulu
-supprimer ce dangereux concurrent à la suprématie
-en montagne.</p>
-
-<p>Brahim revenait donc ce jour-là d’accomplir
-une mission délicate. Quand il entra sous la tente,
-il s’assit près de l’entrée, sous l’œil du maître, et
-attendit. Il y avait là plusieurs femmes et hommes
-s’empressant à mettre de l’ordre dans la demeure
-du chef violemment secouée par la tornade. L’épaisse
-toile de laine et de poil de chèvre était
-intacte, mais ses battements puissants avaient
-ébranlé les grands supports, arraché des piquets
-et fait écrouler le mur de choses empilées qui
-garnissait un côté de la chambre. Le caïd, qui eut
-toute sa vie des habitudes de nomade invétérées,
-considérait ce remue-ménage d’un œil placide et
-donnait à ses gens des indications. La Fassiya et
-Hassan, fils de Moha, accouru à la rescousse au
-plus fort de la bourrasque, s’empressaient d’aider
-le chef à changer ses vêtements couverts de poussière
-rouge.</p>
-
-<p>Le caïd enfin reprit sa place, tandis que les
-hommes, les femmes s’en allaient leur tâche terminée.
-Sur un geste, l’épouse disparut emmenant
-son fils, et Hassan la suivit. Ils avaient vu d’ailleurs
-le Brahim accroupi, silencieux, près de l’entrée.
-Ils savaient qu’à ses conversations avec cet
-homme le caïd ne voulait pas de témoin. Le vide
-fait, l’émissaire s’approcha du Zaïani.</p>
-
-<p>— La route fut pénible, dit Brahim, mais j’ai
-appris, je crois, tout ce que tu voulais savoir. On
-connaît parfaitement en tribu les projets de
-voyage du Sultan.</p>
-
-<p>Brahim avait en effet été chargé de parcourir
-les tribus voisines, d’y étudier l’effet produit par
-l’annonce de la grande harka, de scruter les intentions
-de la masse berbère qui de l’oued Dades
-à l’Oum er Rebia, à la haute Moulouya, furieusement
-jalouse de son indépendance, formait un
-bloc résistant, difficile à atteindre ou à dissocier,
-intact jusqu’à ce jour de toute emprise étrangère.</p>
-
-<p>D’après ce qu’il allait apprendre de son espion
-et ce qu’il entendrait du caïd des soldats qui revenait
-de Fez, Moha comptait régler sa conduite,
-peser l’intérêt qui l’attachait encore au respect de
-son serment d’allégeance, déterminer enfin toute
-sa politique.</p>
-
-<p>— Dis ce que tu sais, fit-il.</p>
-
-<p>— Voici : je suis parti par l’oued, vers le
-couchant. Ma première nuit se passa à Tameskourt
-où des gens venus de Meknès ont raconté
-devant moi des histoires terribles… pour des enfants.
-Le Sultan aurait reçu une grande quantité
-de canons et viendrait venger sur les Aït Ishaq,
-les Ichkern, les Aït Soqman le meurtre de son
-parent… tu sais bien, Moulay Sourour qui a été
-tué par là il y a cinq ans.</p>
-
-<p>Le lendemain, continuant ma route, j’ai laissé
-de côté la plaine où tout est cuit et gagné la
-montagne d’El Kebab par Tineteghaline. Le pays
-est vide ; les enfants sont plus haut encore, car il
-fait très chaud ; avec cela, ils ont brûlé tous les
-chaumes depuis l’oued Serou jusqu’au pont des
-Tadla. Après les pluies, il y aura là de bonnes
-terres, sais-tu ?</p>
-
-<p>Sidi Ali était à Toujjit, avec ses serviteurs
-campés autour de lui. Il y avait là quatre djemaas
-des Aït Soqman avec beaucoup de monde, des
-Ichkern, des Aït Ishaq. Sais-tu que Sidi Ali donne
-l’<i>ouerd</i> derqaoui ?</p>
-
-<p>— Cela m’est égal, ce sont des singeries ; continue.</p>
-
-<p>— Ces singeries feront de tous les singes tes
-ennemis. Mais je poursuis en te citant les Aït
-Ihend qui sont à toi, je pense ?… C’est ce que je
-me disais ; sache qu’ils ont reçu de Sidi Ali un
-moqaddem qui leur fait la prière. Je n’ai pas eu
-besoin d’aller plus loin ; la montagne était là,
-entière, en ziara auprès du marabout. Depuis
-Toujjit, en passant par Arbalou, jusqu’à Tounfit,
-c’est un immense <i>taallemt</i><a id="FNanchor_14" href="#Footnote_14" class="fnanchor">[14]</a> de tribus. Les Aït
-Soqman en ont profité pour s’étaler un peu chez
-les Aït Omnasf. Il y a eu des coups de fusil.
-Mais chaque bagarre profite au saint qui arbitre.
-Les tellis d’orge et de blé s’entassent dans la demeure
-d’Arbala. Il en vient même de tes tribus.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_14" href="#FNanchor_14"><span class="label">[14]</span></a> Rassemblement de tribus pour discuter des choses de guerre.</p>
-</div>
-<p>— Tu l’as déjà dit, je sais cela. Continue.</p>
-
-<p>— Tout ce rassemblement facilité d’ailleurs
-par la saison, tous ces hommages au marabout
-sont provoqués par la crainte du Makhzen. On
-vient demander à Sidi Ali son avis sur la conduite
-à tenir. Le saint, selon son habitude des
-circonstances difficiles, est tombé en extase ; il
-est muet. Ses serviteurs l’ont installé sous ce
-grand cèdre… celui qui marque la limite des trois
-tribus Aït Yahia, Aït Ihend, Aït Soqmane. Il
-est assis sur des tellis de grains, le dos contre
-l’arbre. Il a les yeux ouverts sur toute la plaine
-de la Moulouya en bas, vers l’Orient. Sa figure
-jaune est tirée. Ses cheveux tombent sur ses
-épaules. Des femmes accroupies, immobiles, l’entourent
-prêtes à le servir. L’une d’elles lui a
-noirci de henné cette bosse qu’il a sur le front.
-Il est terrible à voir. Je pense qu’ainsi devait être
-notre Seigneur Moussa quand il reçut de Dieu la
-Loi sur le djebel Sina.</p>
-
-<p>— Juif ! tu t’es laissé impressionner aussi ?</p>
-
-<p>— Non… tu as tort de ne pas m’écouter ; cet
-homme est puissant et sa force causera ta faiblesse,
-si tu n’y prends garde.</p>
-
-<p>— Allons, je t’écoute ; que s’est-il passé ?</p>
-
-<p>Cela dura quatre jours ; la nuit, ses gens l’emportaient
-dans sa tente pour le remettre le lendemain
-contre l’arbre. A la fin, tout le monde était
-fou. Les femmes se roulaient par terre devant lui
-en le suppliant de parler. Les hommes étaient
-fous comme les femmes. On se battait. Les Aït
-Mguild chez qui, en somme, ces gens campaient,
-étaient furieux, exigeants. Enfin Sidi Ali reçut la
-nuit, en grand secret, un courrier expédié aux
-nouvelles. Il apprit de cet homme l’itinéraire de
-la harka chérifienne. Les tribus qu’elle doit traverser
-sont déjà prévenues d’expédier au-devant
-du Sultan la <i>beïya</i>, leur acte de fidélité et des cadeaux.
-On sait ainsi qu’il va au Tafilelt par les
-Aït Izdeg. Il évitera de venir par ici. Le courrier
-c’est Haddou des Ighesroun ; il me doit de l’argent.
-Il avait été chambré, mais j’ai pu le voir…
-grâce à Mahbouba…, la mère de ta fille Rabaha.</p>
-
-<p>— Ah ! tu l’as donc vue ?… mais nous causerons
-de cela tout à l’heure, dit le caïd.</p>
-
-<p>— Le lendemain, vers le milieu du jour, le saint
-parla et ses paroles volèrent de bouche en bouche
-jusqu’aux plus éloignés. Il dit : « Je n’ai pas vu
-le signe… Mon heure n’est pas venue… Dieu
-retient mon bras. » Et en effet les femmes qui
-l’entourent avaient remarqué, durant son extase,
-que son bras droit était mort. « Rentrez dans vos
-douars, ajouta Sidi Ali… que la paix soit parmi
-vous, parmi vos enfants, vos femmes, vos troupeaux…
-soyez toujours prêts… nul autre ne sait
-l’heure que mon aïeul Sidi Boubeker… je veille…
-L’aigle sur le rocher regarde au loin ce qui se
-passe… il est sans crainte. »</p>
-
-<p>— Ce vilain hibou se compare à un aigle ! dit
-Moha méprisant ; puis il conclut : ce qui importe
-est que ses gens vont rester dans l’expectative
-hostile. Ils ne feront pas de démarche vers le
-Sultan.</p>
-
-<p>— Ils n’en feront pas.</p>
-
-<p>Moha resta un moment silencieux, puis brusquement
-demanda :</p>
-
-<p>— Et maintenant, parle de la femme.</p>
-
-<p>— Oui, j’ai vu Mahbouba, mère de ta fille
-Rabaha. Tu sais d’ailleurs que je l’ai rencontrée
-souvent. Elle tenait à avoir des nouvelles de sa
-fille et maintenant plus encore. Car ce qui devait
-être a été. Mahbouba est délaissée ; une autre,
-puis une autre ont pris sa place. N’ayant pas enfanté,
-elle est reléguée parmi les femmes infécondes.
-La colère et les regrets la rongent. Elle
-fut ici orgueilleuse, mais là-haut, chez son saint
-homme d’époux, il n’y a pas de place pour une
-femme acariâtre. Elle fut écartée et s’est mal conduite.
-Il ne lui reste plus qu’à fuir de là aussi.
-Mais elle ne peut rentrer dans sa tribu des Aït
-Ihend où ta colère et celle de Sidi Ali pourraient
-la joindre. J’ai donc saisi la confiance de cette
-femme troublée. Elle m’a beaucoup servi à me
-faufiler partout où ton service l’exigeait. Elle m’a
-ouvert son cœur et confié ses secrets. Mahbouba
-veut passer chez les Aït Mguild qui transhument
-vers le nord et gagner avec eux la plaine à l’approche
-de l’hiver. Mais elle tient à ravoir sa fille
-et — ici le misérable ralentit son discours pour
-en juger l’effet — et je suis chargé de prévenir
-l’enfant, de lui indiquer le rendez-vous où elle
-doit retrouver sa mère. Je t’en avise. Qu’en
-penses-tu ?</p>
-
-<p>Brahim regarda le caïd, attendant un compliment.
-Moha, accoudé, le menton dans sa main,
-pose habituelle de ses réflexions, avait écouté les
-yeux dans le vague. Quand son espion cessa de
-parler il tourna légèrement vers lui un visage où
-nulle impression n’apparaissait et dit :</p>
-
-<p>— J’ai compris. Retire-toi, pour le moment.
-J’attends d’autres visiteurs.</p>
-
-<p>L’homme se leva. L’incertitude où son
-maître le laissait de sa satisfaction le troubla.
-Il sortit à reculons, incliné en posture servile.
-Moha vit cette gêne et une gaîté lui en vint.
-Il eut un éclat de rire et cingla de ces mots son
-courtisan :</p>
-
-<p>— Allons, redresse-toi ! Sois comme tout le
-monde. Tu oublies que tu es devenu libre.</p>
-
-<p>Brahim s’éclipsa, l’audience continua et Hassan
-fils de Moha vint s’asseoir auprès de son père.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Alors entra dans la tente Si Qacem el Bokhari,
-caïd des soldats du Makhzen. C’était un homme
-dans la force de l’âge, portant beau. Demi-nègre,
-il appartenait à la descendance de cette tribu
-militaire dite des Bouakhar créée par le grand
-sultan Moulay Ismaël et dans laquelle, depuis
-deux siècles, les chorfa couronnés ont trouvé
-leurs meilleurs serviteurs et de vigoureux soldats.
-Qacem était de ceux qui, dans leur correspondance,
-s’intitulent Abd Sidi, esclave de mon Sid,
-et, dans leurs actes, poussent l’obéissance aux
-ordres du souverain aussi loin et aveuglément
-que le peut exiger la plus despotique fantaisie.
-L’âme de ces gens a gardé l’empreinte donnée à
-celles de leurs pères par l’incroyable fureur sanglante
-qu’exerça sur son peuple cet Ismaël, contemporain
-de Louis XIV et ancêtre des sultans
-actuels.</p>
-
-<p>Le caïd qui revenait de Fez se présenta devant
-Moha revêtu du costume d’apparat que lui avait
-donné le Sultan. Il avait donc un pantalon bouffant
-d’un rouge inusité, une veste courte du
-même, soutachée d’or et de soie verte, ensemble
-inattendu, opposé à toute mode mograbine, premier
-essai d’importation qui faisait prévoir les
-extraordinaires <i lang="en" xml:lang="en">caïd’s dress</i> dont, quelques années
-plus tard, l’humour politique et commercial des
-Anglais bourra jusqu’au faîte, à des prix fous, les
-magasins du pauvre Abd-el-Aziz.</p>
-
-<p>Cet uniforme effarant se complétait d’un sabre
-à fourreau de cuir, à poignée de corne dont la
-bretelle croisait, sur la poitrine, le cordon de soie
-verte auquel pendait le Qoran dans sa gaine de
-cuir brodé. Qacem avait mis sur le tout le beau
-<i>selham</i> de laine blanche cher à tous ceux du
-Makhzen et coiffé le bonnet rouge qui émergeait
-en pointe d’un turban épais, bien serré et lisse
-d’étoffe blanche aussi. Ainsi vêtu et suivi à distance
-par la population du douar qui n’avait
-jamais vu chose pareille, le caïd des asker arrivait
-tout imprégné d’importance, suant d’ailleurs
-à grosses gouttes sous cette livrée dont il n’avait
-pas l’habitude.</p>
-
-<p>En le voyant, Moha subit une impression pénible.
-Il eût voulu rire, il n’osa pas. L’aspect du
-caïd, si étrange pour ses yeux de montagnard,
-le troubla. Il eut la vision importune de ce que
-représentait cet homme : une puissance ennemie,
-organisée, riche, qui de loin l’étreignait peu à peu.
-Il aimait, il estimait le caïd Boukhari qui lui
-avait rendu maints services. Il eut la sensation
-très nette et cruelle que ce fidèle serviteur ne
-travaillait pas pour lui mais pour un autre ayant
-des choses une conception différente de la sienne,
-un autre qui avait à sa solde une quantité de gens
-dévoués, comme celui-là, des gens à bonnets
-pointus, à vêtements bizarres. Quand il était
-allé lui-même à Fez voir le Sultan, il n’avait pas
-eu, au cours des fêtes et des réceptions, l’opprimante
-impression que lui causait cet homme
-rouge, blanc, vert, drôle, mais fort, intangible,
-surgissant chez lui, sous cette tente, dans son bled,
-au beau milieu de la plaine farouche où il croyait
-régner seul, à l’abri de ses montagnes, de leurs
-grandes forêts, de leurs profondes crevasses, pays
-qu’il adorait pour toute sa sauvagerie, de toute la
-force de son âme sauvage. Jamais il n’avait autant
-senti la fragilité de son indépendance qu’en
-voyant arriver en ambassadeur, habillé comme un
-<i>babarayou</i><a id="FNanchor_15" href="#Footnote_15" class="fnanchor">[15]</a>, son ami, le nègre, le simple et complaisant
-Ba Qacem, le père Qacem des soldats du
-Makhzen.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_15" href="#FNanchor_15"><span class="label">[15]</span></a> Perroquet.</p>
-</div>
-<p>Tout cela traversa l’esprit, étreignit le cœur de
-Moha dans l’espace très court qui s’écoula entre
-l’entrée du caïd et le moment où pompeux, la
-main sur le cœur, il salua :</p>
-
-<p>— Es Salamou alaïkoum.</p>
-
-<p>Le Zaïani s’était déjà ressaisi et, sûr de soi, un
-peu mécontent même de sa faiblesse passagère, il
-accueillit cordialement le visiteur qui s’assit sur
-un coussin en face de lui. Il y eut un long échange
-de politesses. L’homme du Makhzen restait solennel ;
-Moha tâchait de retrouver sa familiarité un
-peu hautaine et d’ailleurs lourde de grand chef.
-Une particularité en tout cas marqua l’entretien.
-Le caïd retour de Fez, réimprégné de cet esprit
-de religiosité qu’élabore la ville de Moulay
-Idriss, s’efforçait de parler un arabe correct
-émaillé de formules pieuses. Moha, au contraire,
-ne cessa d’employer sa propre langue, peut-être
-par besoin de s’affermir dans les idées d’indépendance
-qu’elle symbolisait pour lui, plus sûrement
-pour marquer le coup et rappeler à Qacem
-qu’il n’était pas chez le Sultan, mais chez les
-plus rudes des Berbères Aït ou Malou, fils de
-l’ombre.</p>
-
-<p>Cette forme de la conversation ne gênait aucun
-de ces hommes également bilingues. Ba Qacem
-d’ailleurs arrêta net le Zaïani qui commençait à
-questionner.</p>
-
-<p>— Tout d’abord, dit le soldat, il faut prendre
-connaissance de la lettre bénie dont m’a chargé
-pour toi mon maître le Sultan.</p>
-
-<p>— Fais voir, dit Moha.</p>
-
-<p>Le chef des soldats ouvrit le petit sac qui protégeait
-son Qoran et retira de la patelette doublée
-de soie un pli allongé dont il montra le grand
-cachet rouge qui le scellait, bien intact.</p>
-
-<p>Puis coupant délicatement l’enveloppe sur son
-bord étroit, il en tira comme d’un étui la lettre
-chérifienne qui, déployée lentement, apparut timbrée
-en haut du grand sceau de Moulay Hassan,
-fils de Sidi Mohammed, fils d’Abderrahman, fils
-d’Hicham. Ba Qacem baisa pieusement le cachet et
-tendit la lettre au Zaïani. Celui-ci la prit maladroitement,
-ferma un œil, mit sa main en cornet
-devant l’autre pour examiner la chose, geste familier
-à tous ceux d’ici qui, accoutumés à voir
-de très loin, ont du mal à discerner de près des
-traits déliés tels que ceux d’un cachet ; puis il
-rendit la lettre en disant :</p>
-
-<p>— Expose toi-même ce qu’elle porte ; je ne sais
-pas lire.</p>
-
-<p>En fait, le brave troupier qu’était le caïd des
-asker en eût été lui-même bien empêché, s’il
-n’avait pris soin de se faire longuement expliquer,
-sur le brouillon du rédacteur, les phrases ampoulées
-et prétentieuses du message impérial.</p>
-
-<p>« A notre serviteur intègre, disait celui-ci, le
-caïd Mohammed, fils de Hammou, le Zaïani.
-Que Dieu t’accorde le salut, sa miséricorde et sa
-bénédiction. » Et ensuite : « Lorsque Dieu par un
-simple effet de sa bienveillance m’a appelé au
-pouvoir et m’a donné la terre en héritage pour
-faire régner la prospérité, mon seul souci a été de
-travailler au bien des musulmans, de rétablir
-l’ordre et de grouper tous les croyants autour de
-moi. Mes efforts ont tendu vers ce but et Dieu — qu’il
-soit exalté ! — m’a permis de parcourir
-mon empire fortuné, suivi de mon armée victorieuse.
-Il me reste à visiter les plaines sahariennes
-et les montagnes berbères. L’encre des plumes
-évitera l’effusion du sang, si Dieu veut ; mais
-fort de son appui, avec l’aide de mon armée
-immense et toujours victorieuse, j’atteindrai ceux
-qui s’écartent de la voie et négligent mes ordres.
-S’il le faut, mon étrier glorieux escaladera les
-escarpements, gravira les énormes montagnes qui
-semblent converser avec la lune et donner la
-main aux étoiles<a id="FNanchor_16" href="#Footnote_16" class="fnanchor">[16]</a>. Au-devant de Notre Majesté
-élevée de par Dieu, les gens seront forcés d’apporter
-le licol et la longe et de replier les étendards
-de l’égarement et de l’erreur.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_16" href="#FNanchor_16"><span class="label">[16]</span></a> Le lecteur qui trouverait ici que l’auteur exagère pourra
-se reporter au <i>Kitab el Istiqsa</i>, chronique de la dynastie marocaine
-actuelle, dans la traduction d’Eugène <span class="sc">Fumey</span> (<i>Archives marocaines</i>,
-vol. X, t. II, p. 372 et suiv.). Il se convaincra que la
-teneur de lettre ici transcrite n’est, dans le genre emphatique et
-prétentieux, qu’un vague reflet du texte original.</p>
-</div>
-<p>« Sache donc que quittant notre glorieuse capitale
-de Fez la bien gardée, je conduirai mon armée
-immense, par les Beni Mguild, jusqu’au pays des
-Aït Izdeg. De là, par le pays des Aït Moghrad et
-des Aït Haddidou, je me rendrai au Tafilelt pour
-prier sur la tombe de mes ancêtres, que Dieu les
-sanctifie !</p>
-
-<p>« Pour le surplus, le porteur te dira ce qu’il
-doit dire. Salut ! »</p>
-
-<p>Comme presque toutes les lettres du même
-genre, celle de Moulay Hassan s’arrêtait net au
-moment où elle allait devenir intéressante. Le
-Sultan ne voulait confier à personne de son entourage
-ce qu’il avait à dire au chef berbère de
-la grande confédération Zaïane. Il avait préféré
-laisser sortir de Fez le caïd porteur de la lettre,
-puis le rappeler auprès de lui pour lui donner
-sans témoin les instructions destinées au Zaïani.
-Après quoi le messager avait été remis en route,
-sans qu’il puisse parler à personne de la ville ou
-du palais. Il y a dans la politique makhzen
-quantité de petites roueries enfantines du même
-genre.</p>
-
-<p>Sa lecture finie, le caïd Qacem el Bokhari se
-rapprocha de Moha et de Hassan et ajouta à voix
-basse.</p>
-
-<p>— Voici les paroles de notre Maître pour toi,
-Moha.</p>
-
-<p>Les Zaïane devront s’abstenir de toute aide aux
-gens que je veux châtier ou seulement ramener
-dans le droit chemin. Le caïd Moha, aidé de
-notre ami très cher le caïd Qacem et des soldats
-glorieux à lui confiés par Notre Majesté,
-devra tenir la main à ce que chacun reste chez
-soi. Le pays des Zaïane n’étant pas de ceux dont
-j’ai décidé la visite, ses habitants n’auront aucune
-charge ni imposition pour l’entretien de ma
-mehalla heureuse que Dieu guide. Le caïd Moha
-règlera, selon son cœur et la pure tradition, sa
-conduite personnelle en ce qui concerne les hommages
-à rendre à mon noble étrier.</p>
-
-<p>— Que veut dire cela ? interrompit le Zaïani,
-qui d’ailleurs avait fort bien compris.</p>
-
-<p>— Cela signifie, reprit Qacem, que tu ne pourras
-laisser le Sultan passer dans ton voisinage
-sans aller le saluer avec, dans les mains, ce que
-les convenances conseillent.</p>
-
-<p>— Ah ! bien, tu devrais t’exprimer clairement,
-dit le Berbère…</p>
-
-<p>— Je continue, dit le soldat. Notre Maître a
-dit aussi : Il ne suffit pas que notre ami très cher
-le caïd Mohammed se contente de maintenir en
-repos ses propres tribus. Il doit encore, par tous
-les moyens et au besoin par la guerre, clouer sur
-place les gens maudits de Dieu pour leurs mauvaises
-intentions apparentes ou cachées qui seraient
-capables de détourner de sa route mon
-noble étrier chérifien.</p>
-
-<p>Ainsi parla Mon Seigneur, conclut Qacem.</p>
-
-<p>— J’ai compris, dit Moha.</p>
-
-<p>Et après un instant de réflexion il ajouta :</p>
-
-<p>— Mes tribus sont dans ma main. J’adresserai
-au Sultan les hommages et les cadeaux qui lui sont
-dus, mais je ne pourrai y aller moi-même car, pour
-répondre à son désir, il me faut être attentif à tout ce
-qui pourrait jaillir du haut des monts. Tu lui diras
-que son pire ennemi est le vilain diable d’Arbala,
-Ali Amhaouch, celui dont les serviteurs ont trahi
-et assommé Moulay Sourour. Dis au Sultan qu’il
-ne lui convient pas de venir par ici châtier ce
-traître. Assure-le que je ferai de mon mieux pour
-le contenir. C’est donc toi qui iras à ma place
-exposer cela à ton maître et lui porter mon cadeau.
-Et maintenant est-ce tout ?</p>
-
-<p>Le brave caïd Qacem qui revenait de Fez
-tout imprégné de l’onctueux formalisme pratiqué
-au Makhzen fut un peu choqué de la réponse
-désinvolte de Moha ; mais il connaissait déjà la
-brusquerie native du grand chef. Il dégageait en
-tout cas des paroles entendues que le Zaïani voulait
-éviter deux choses qui l’auraient gêné beaucoup,
-une visite personnelle au Sultan, l’intervention
-de celui-ci dans la région. Mais il ne
-s’attendait guère à ce qu’il allait entendre encore.
-Hassan, au contraire, le savait sans doute car il
-sortit de la tente laissant son père en tête à tête
-avec le caïd des soldats.</p>
-
-<p>Et Moha continua :</p>
-
-<p>— El Maati, ton adjoint, a une fille qui me
-plaît. J’ai décidé de l’épouser. Tu préviendras ses
-parents et des gens de ma tente iront la leur demander
-pour moi.</p>
-
-<p>Ba Qacem eut de la difficulté à comprendre
-ce qui se passait. Il en était encore à la mission
-du Sultan, aux affaires politiques, aux choses
-graves.</p>
-
-<p>— Parles-tu pour rire ? demanda-t-il, songeant
-à quelque lourde plaisanterie comme Moha
-en avait parfois.</p>
-
-<p>Mais le sourire qu’il ébauchait s’effaça quand
-il vit la transformation qui s’opérait dans l’aspect
-du caïd.</p>
-
-<p>Secouant son ample burnous noir, il en avait
-fait jaillir ses bras nus, bruns et musclés. D’un
-revers de main, son capuchon était retombé en
-arrière entraînant la rezza, la bande de mousseline
-blanche qui ceignait sa tête et celle-ci apparaissait
-toute rasée, à l’exception de deux touffes
-longues et bouclées qui ornaient ses tempes. Son
-visage n’avait plus rien de l’aménité goguenarde
-par laquelle il accueillit le mandataire du Sultan
-et son discours. Moha était sous l’empire de
-quelque pensée violente et Ba Qacem ne s’y
-trompa point.</p>
-
-<p>— Rire ! dit Moha, il n’en est pas question.
-Je t’ai écouté ; à ton tour de m’entendre. Je
-viens de te dire mes intentions ; tes soldats s’honoreront
-en alliant une de leurs filles au caïd Moha.
-Ils rachèteront un peu leur mauvaise conduite à
-mon égard. Tu ne me demandes plus si je plaisante ?
-Sais-tu qu’en ton absence ils ont détroussé
-des gens de Fez, des sujets de ton maître qui
-venaient à Khenifra ? Sais-tu qu’à mon appel aucun
-n’a répondu le jour où les Aït Bou Mzil saccagèrent
-les marchés ? Et tu viens me dire de la
-part du Sultan qu’il faut tenir la montagne en
-respect ! Mets de l’ordre à tout cela, Ba Qacem,
-je te le conseille vivement.</p>
-
-<p>— Je te conseille, à mon tour, dit le soldat, de
-renoncer à ce mariage. Tu abuses… Je ne sais
-pas vraiment comment présenter la chose à mes
-hommes.</p>
-
-<p>— Demande conseil à ta tête… et bonjour !</p>
-
-<p>Ba Qacem se leva et sortit de la tente. Moha
-l’entendit qui exhalait en un Allah ou Akbar !
-toutes ses impressions confuses et chagrines.</p>
-
-<p>Hassan reparut devant le chef.</p>
-
-<p>— Tu as tort, mon père, tu as tort de ne
-pas remettre à plus tard ce projet de mariage.
-Ces gens sont pleins d’orgueil ; c’est jouer avec
-le feu.</p>
-
-<p>Mais Moha négligeant ces paroles suivait sa
-pensée furieuse.</p>
-
-<p>— Tu l’as entendu ! le licol et la longe ! le licol
-et la longe ! Voilà ce qu’ils nous réservent, après
-tous ceux dont parle la lettre. Et l’on m’écrit
-cela ! et je dois l’écouter devant mon fils !</p>
-
-<p>Hassan était venu faire à son père quelques
-remarques timides. Il craignait que le caïd dominé
-par ses sens n’eût perdu de vue sa politique
-habituelle de patience envers les soldats du
-Makhzen. Il estimait que l’union projetée avec
-une fille de ceux-ci pouvait rencontrer de la résistance,
-provoquer l’insubordination définitive de
-gens dont on avait besoin. La vue de son père
-dont le visage et les exclamations exprimaient la
-tristesse et la révolte modifia sa pensée. Il n’y
-avait d’autre passion dans les yeux de Moha que
-celle de vivre indépendant et d’assurer à ses enfants
-cette liberté. Le Berbère se cabrait à la
-pensée que d’autres de sa race, de ses proches
-subissaient l’opprobre d’une soumission dont la
-lettre du Sultan définissait si cruellement le signe
-exigé : le licol et la longe, honteux emblèmes de
-la servitude des bêtes de somme.</p>
-
-<p>Hassan comprit. Son père humilié avait, au
-risque de tout aggraver, répliqué en demandant
-aux soldats du Sultan une marque d’obéissance à
-ses fantaisies. L’audace répondait à l’insulte. Le
-fils de Moha regretta sa pensée. Son père lui apparut
-très beau et juste dans sa colère, dans sa
-haine de l’esclavage, son appréhension de l’avenir
-pour lui, pour les siens, pour toute l’immense et
-pauvre famille berbère, vigoureuse mais si divisée
-et faible en présence de l’autorité envahissante
-du Sultan. Hassan ressentit à l’extrême les sentiments
-qui animaient son père et il l’aima violemment
-de les avoir. Sans ajouter un mot, tombant
-à genoux, il saisit à pleines mains les pieds nus
-du caïd et y appliqua sa joue longuement, en un
-geste câlin de muette et filiale vénération.</p>
-
-<p>La grande force de Moha résida longtemps
-dans le respect et la soumission éperdue de tous
-ses enfants. Le Zaïani d’ailleurs avait raison dans
-sa rudesse brutale associée, il faut en convenir,
-à un sens politique certain. Il mata les asker peu
-à peu et les façonna à sa guise, tandis que passait,
-avec Moulay Hassan, l’heure du Makhzen. Quatre
-années plus tard, quand Abd-el-Aziz, successeur
-du grand Sultan, sous la tutelle du vizir Ba
-Ahmed, fit dire à Moha de lui rendre les soldats,
-il répondit :</p>
-
-<p>— Dites à ce jeune homme que plusieurs de
-ceux dont il parle sont morts à mon service ; les
-autres sont mariés aux femmes de mon pays.
-Elles ne veulent pas les rendre.</p>
-
-<p>Le Makhzen n’insista pas ; il ne payait plus.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Hassan se releva et vint prendre place auprès
-de son père. Celui-ci avait déjà retrouvé tout son
-calme lorsqu’un serviteur annonça :</p>
-
-<p>— Ce sont les gens de Khenifra que tu as fait
-appeler.</p>
-
-<p>— Ils sont trop nombreux pour les recevoir ici,
-dit le caïd qui se leva. Suivi de son fils, il sortit
-de la khima et gagna la kouba Makhzen dressée
-tout à côté.</p>
-
-<p>Là, il s’assit sur un morceau de tapis, à l’entrée,
-le dos appuyé aux bagages qui remplissaient cette
-tente.</p>
-
-<p>Les gens de Khenifra s’approchèrent. Ils formaient
-des groupes suivant leur origine ou leurs
-métiers. Les premiers qui s’accroupirent en cercle
-devant le chef prêt à les entendre furent les naturels
-de Boujad.</p>
-
-<p>— Certes, Monsieur, dirent-ils en arabe, nous
-sommes les serviteurs de Sidi Mohammed Cherqui<a id="FNanchor_17" href="#Footnote_17" class="fnanchor">[17]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_17" href="#FNanchor_17"><span class="label">[17]</span></a> La petite ville de Boujad, important relais commercial entre
-le bled Makhzen et le pays berbère, s’est groupée autour du tombeau
-d’un marabout, fameux Sidi Mohammed Cherqui, qui s’établit
-et mourut en cet endroit au milieu du <small>XVI</small><sup>e</sup> siècle.</p>
-</div>
-<p>De lui nous nous réclamons.</p>
-
-<p>— Parfait, dit Moha, saluez-le de ma part.</p>
-
-<p>Cette boutade du chef berbère envoyant son
-salut à leur saint patron mort depuis longtemps
-déplut aux auditeurs. Le Zaïani avait voulu, dès
-l’abord, avertir qu’il était insensible aux recommandations
-religieuses. Mais les affaires sont les
-affaires et les pieux trafiquants s’accommodèrent
-sans hésiter de l’humeur profane du Berbère. Ils
-savaient celui-ci complètement incroyant, mais
-ils avaient besoin de ménager le chef de leur
-clientèle.</p>
-
-<p>— C’est nous, reprit l’un d’eux parlant au nom
-de tous, qui fournissons la chaux qui manque
-totalement chez toi, dont Khenifra bâtit ses murs
-et dont vous faites aussi vos casbas. Nous avons
-droit à des égards.</p>
-
-<p>— Qui vous a fait du tort ? dit Moha.</p>
-
-<p>— La route n’est pas sûre.</p>
-
-<p>— Venez en confiance, je punirai ceux qui
-vous inquiètent. Je vous donnerai des soldats
-pour protéger vos caravanes et garder votre
-marché, répondit le caïd. Vous nommerez un
-<i>amine</i> qui rendra parmi vous la justice commerciale
-et mon fils Hassan tranchera vos différends
-avec les gens de tribu. En échange, vous
-paierez chaque semaine vingt mitqals par boutique<a id="FNanchor_18" href="#Footnote_18" class="fnanchor">[18]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_18" href="#FNanchor_18"><span class="label">[18]</span></a> A cette époque environ 4 francs de notre monnaie.</p>
-</div>
-<p>— Si nous payons trop, s’il n’y a pas de bénéfices,
-ceux qui nous commanditent ne nous laisseront
-plus venir, reprit l’orateur. La chaux
-n’arrivera plus à Khenifra.</p>
-
-<p>— J’irai la prendre, dit brutalement Moha qui
-voulait couper court au chantage. Vous la vendez
-d’ailleurs assez cher. Allez ! ne vous plaignez pas.
-Les fusils qui protégeront votre peau et vos marchandises
-valent bien qu’on les paie. A d’autres !</p>
-
-<p>D’un geste de la main il fit signe au premier
-groupe de s’écarter. Les commerçants se retirèrent
-en multipliant les saluts et les remerciements.
-Les corporations défilèrent ainsi devant le
-caïd et chacune se vit attribuer une protection,
-un arbitre et imposer une redevance. Telle fut la
-première organisation donnée par Moha au marché
-de Khenifra. Tout cela changera par la suite.
-Viendra la vieillesse du grand chef et alors se
-développeront autour de lui des ambitions plus
-jeunes qui se partageront Khenifra et ses bénéfices.</p>
-
-<p>Moha, cette fois-là, régla donc d’autorité ces
-détails et termina par le groupe des commerçants
-fasis. La question fut avec eux plus délicate.
-Partout où il se rend, l’habitant de Fez transporte
-ses idées, ses goûts, ses méthodes. Il apparaît
-comme un être spécial, très affiné, très orgueilleux
-de sa réelle supériorité sur la masse, apte à
-tout mais toujours à sa manière ; il ne se modèle
-pas sur le milieu, il s’impose. Il est méprisant,
-retors, impénétrable. Il semble toujours attendre
-le salut et les avances de ceux dont il a le plus
-besoin. Il est très fort. Doublement sémite,
-mélange de races où le juif domine, mais un juif
-très longuement islamisé, il possède toute la force
-d’Israël qui a trouvé un point d’appui et le fond
-de son caractère est un étonnant mélange de
-religiosité fanatique et de toutes les facultés
-qu’exige le négoce. Par contre, il n’est pas du
-tout guerrier. Ainsi se présentèrent devant Moha
-un certain nombre de Fasis, commerçants autoritaires.
-C’étaient des fournisseurs de toutes choses
-et de gros clients acheteurs de bétail berbère.</p>
-
-<p>Leurs premières revendications furent d’ordre
-religieux, car les affaires de ce monde passent
-après ce qui est dû à Dieu, qu’il soit exalté !</p>
-
-<p>— Nous sommes venus, dirent-ils, dans ce pays
-sauvage, non seulement pour commercer, mais
-pour y développer la religion. Le prosélytisme
-est le grand devoir. Nous sommes croyants. Il
-n’y a chez vous rien qui ressemble à une mosquée.
-Nous ne savons où nous réunir. Nous ignorons
-où tes enfants apprennent à lire dans le livre
-saint. Nous avons besoin d’une mosquée, d’une
-Zaouïa, de fondations pieuses pour les entretenir.
-Il n’y a pas chez vous de cadi. Vous
-n’appliquez pas la loi respectée. Les gens ici
-vivent vraiment comme des païens. On ne se
-croirait pas chez des croyants.</p>
-
-<p>Ce fut un concert de récriminations acerbes
-que Moha écouta d’ailleurs en souriant. C’était la
-kyrielle de critiques familière aux citadins qui,
-ayant une peur atroce du Berbère peu civilisé, se
-rattrapent en blâmant ses coutumes et son ignorance
-religieuse.</p>
-
-<p>— Personne ne vous interdit de construire une
-mosquée et tout ce qu’il vous plaira. Vous paierez
-le terrain. Je l’ai en effet conquis par les
-armes et il est à la tribu. Payez aussi de vos deniers
-votre cadi et ses adoul, mais ne vous occupez
-pas de mes enfants, dit Moha. Ils sont à moi
-et pas à d’autres. J’en fais des guerriers ; vous
-voudriez en faire des tolba et des capons. Qui,
-alors, vous défendrait, vous autres ? Vos mains ne
-savent que compter des douros et égrener des
-chapelets. Voyez mon doigt, il s’est déformé sur
-la gâchette du fusil. Mais en voilà assez ; vous
-n’êtes pas venus seulement pour me demander
-des prières, je suppose ?</p>
-
-<p>Leur manifestation pieuse terminée et sans
-insister davantage, les gens de Fez parlèrent
-d’affaires.</p>
-
-<p>Ils obtinrent d’ailleurs, contre une taxe âprement
-discutée, toute l’aide qu’il était possible de
-leur donner. Moha n’ignorait pas l’intérêt qu’il
-avait à entretenir de bonnes relations avec les
-négociants fasis. De ce jour, en effet, commença
-une ère de richesse pour les Zaïane qui devinrent,
-avec leurs voisins les Aït Mguild, les grands
-fournisseurs de viande à la cité opulente de Fez.
-Sous la protection de Moha ou Hammou, grâce
-à la terreur qu’il inspirait aux coupeurs de
-route, durant des années, les troupeaux de moutons
-passèrent des plateaux dans la plaine et en
-toute sécurité. Les gens de Fez payaient en produits
-fabriqués, en argent et aussi en armes et
-cartouches achetées à bas prix aux asker du
-Makhzen ou importées par des Européens.</p>
-
-<p>Et ainsi peu à peu se monta l’arsenal berbère.</p>
-
-<p>Ces tractations terminées, le caïd réunit dans
-sa tente les chefs des groupes qui avaient paru
-devant lui. Il leur fit servir un repas et y prit
-part avec quelques hommes importants du douar.
-On apporta des quartiers de mouton rôtis embrochés
-sur de fortes baguettes de thuya au long
-desquelles la graisse brûlante coulait sur les
-doigts de ceux qui les tenaient. La tente s’emplit
-d’une odeur mixte de mouton et de résine
-fondue. Les convives, assis sur le sol à l’arabe,
-s’étaient groupés par trois ou quatre. Devant eux
-s’étalaient des linges graisseux destinés à servir
-de plats et sur lesquels on posa les viandes désembrochées.
-Un domestique lança de loin à
-chacun un pain d’orge que les mains attrapaient à
-la volée, en claquant sur la croûte encore tiède.
-Un autre, circulant entre les groupes, jeta sur
-les quartiers rôtis des poignées de sel terreux et
-de cumin.</p>
-
-<p>— Bi smi’llah, au nom de Dieu ! dirent les
-hôtes.</p>
-
-<p>Du pouce ils traçaient sur les pains une croix
-profonde, les rompaient et en donnaient les morceaux
-à leurs voisins. Puis les mains s’attaquèrent
-aux viandes et l’on se mit à manger. Parfois, au-dessus
-des têtes, un bras nu allongeait des doigts
-gras pour prendre un bol d’eau que tendait un
-serveur. L’homme buvait à fond, d’un seul trait,
-rendait la coupe vide et se remettait au pain et
-à la viande. Tout cela se faisait très vite et en
-silence, comme mangent des gens qui ont l’habitude
-du qui-vive et qui savent que les instants
-consacrés aux repas sont dérobés aux dangers de
-la route et de la vie nomade. Dès qu’un des
-convives était repu, il l’indiquait en se reculant
-du plat, laissant les autres à leur besogne. Puis
-chacun s’essuya les doigts dans le linge où les
-gens de la tente ramassèrent les restes pour les
-emporter. Tous ces primitifs se repaissaient ainsi
-sans contrainte et jusqu’à satiété. Seuls les citadins
-affinés que leurs affaires avaient conduits
-chez Moha se servaient avec quelques retenue
-et même échangeaient entre eux des signes de
-dédain, des réflexions sur la rudesse de leur entourage,
-le peu de confort du repas.</p>
-
-<p>Enfin, chose rare à cette époque chez les
-Zaïane, on servit du thé sucré. Des gens apportèrent
-l’unique plateau en cuivre et le jeu de tasses
-qui existaient dans le douar. Ils appartenaient à
-El Hadj Haddou, frère du caïd, qui, étant allé à
-La Mecque, avait rapporté de son voyage quelques
-objets de luxe. Moha seul ne but pas de thé.
-Il avait peur du sucre pour avoir trouvé un jour
-un clou rouillé dans la masse cristalline d’un pain.
-Personne ne put lui chasser de l’esprit la conviction
-que les « chrétiens » — dont on parlait déjà — avaient
-voulu l’empoisonner. Durant une grande
-partie de son existence, il n’usa que du miel sauvage
-très commun chez les Zaïane. Ses fils pourtant,
-sur ses vieux jours, le décidèrent à manger
-du sucre devenu dans le dernier quart de siècle
-l’aliment de prédilection de tous les habitants du
-Moghreb.</p>
-
-<p>Tandis que ses hôtes buvaient, Moha les interpella
-ainsi :</p>
-
-<p>— Savez-vous que le sultan de Fez met en
-marche sa harka vers le Tafilelt ?</p>
-
-<p>— Nous le savons, répondit celui qui représentait
-le groupe des commerçants fasis.</p>
-
-<p>— Selon l’habitude, j’enverrai sur son passage
-une députation, car il ne viendra pas de notre
-côté. Moi-même, son allié, je resterai dans le pays
-pour surveiller les <i>chaïatine</i>, tous les fauteurs de
-trouble…</p>
-
-<p>— C’est très juste, répondirent les commerçants
-qui ne tenaient pas à voir s’éloigner d’eux le chef
-garant de leur tranquillité.</p>
-
-<p>— La députation, reprit Moha, n’ira pas les
-mains vides. Elle emportera d’abord mon cadeau
-personnel. Je vous dirai demain quelle sera la
-contribution des marchands de Khenifra.</p>
-
-<p>Mobha n’en dit pas plus long et laissa ses hôtes
-à leurs réflexions. Il y eut des conciliabules à
-voix basse entre les négociants et ceux-ci, paraissant
-d’accord, se levèrent et prirent congé du
-caïd avec force remerciements pour son hospitalité
-et ses victuailles.</p>
-
-<p>Mais à peine étaient-ils sortis que le délégué
-des Fasis rentra dans la tente où seuls demeuraient
-le caïd et son fils. La conversation reprit tout
-naturellement, à peine interrompue, sembla-t-il,
-par le départ des invités.</p>
-
-<p>Le commerçant parla sans gêne aucune, en
-homme d’affaires qui sait ce qu’il veut :</p>
-
-<p>— Je ne pense pas que tu puisses demander à tes
-tribus plus de mille douros. Tel est le chiffre auquel
-nous pensions quand tu nous disais ton projet.</p>
-
-<p>— Admettons, dit Moha ; le temps surtout me
-manquera pour faire rentrer cette somme ; mes
-gens ne sont pas habitués à verser de l’argent à un
-sultan.</p>
-
-<p>— Aussi serait-il préférable, si je comprends
-bien ta pensée, d’obtenir le cadeau sans en parler.
-Et comme Moha se taisait attendant la suite,
-l’homme continua :</p>
-
-<p>— Les mille douros seront ici demain, in cha’llah ;
-mais il faudrait que les autres marchés de la
-montagne, je dis ceux qui sont sous ta main,
-fussent fermés durant trois mois.</p>
-
-<p>— La chose est possible, reprit Moha, après
-une minute de réflexion.</p>
-
-<p>Il était inutile d’en dire plus long. L’amine des
-marchands fasis se retira enchanté d’une combinaison
-qui rendait pour quelque temps le commerce
-de Khenifra maître du marché dans une
-grande et populeuse partie de la montagne. Et
-c’est ainsi que Moha ou Hammou fit, sans avoir
-besoin de le leur demander, payer un tribut au
-Sultan par les fiers et simples Zaïane. C’est ainsi
-que, du même coup, il assura l’essor et la prospérité
-de Khenifra, triste bourgade en terre battue,
-mais centre d’attraction commerciale bien placé,
-bien achalandé, où les farouches montagnards
-vont peu à peu prendre contact avec le monde
-extérieur…</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Son récit achevé, la vieille Itto était retournée à
-son travail, laissant Rabaha toute rêveuse et triste.
-La tornade de l’après-midi passa et secoua durement
-le douar sans que la fille du caïd parût s’en
-apercevoir. Réfugiée dans un coin, appuyée
-contre une pile de selles, la tête cachée dans son
-bras, Rabaha était restée insensible sans éprouver
-même le besoin instinctif d’éviter, en quittant la
-tente, d’être prise dessous, au piège, si elle s’abattait.
-Elle ne se joignit pas davantage à tous ceux
-qui, la bourrasque passée, s’efforcèrent de réparer
-le désordre. Fille du caïd, son absence du travail
-commun n’avait pas étonné. Rabaha était d’une
-nature indépendante et, de plus, gâtée par tous.
-Elle avait cet âge puissant auquel on cède toujours
-et sa situation douloureuse d’enfant sans mère lui
-assurait l’intérêt ému des matrones. Celles-ci ne
-manquèrent pas de la morigéner, de lui reprocher
-l’imprudence commise en restant sous la toile, au
-risque d’être étouffée sous son poids. Elle rabroua
-tout le monde et réclama tante Itto.</p>
-
-<p>Celle-ci ne tarda pas à paraître. Pour distraire
-la jeune fille de sa tristesse elle l’entraîna hors du
-douar.</p>
-
-<p>— Viens, lui dit-elle, et chasse le chagrin qui
-durcit tes grands yeux, ma petite gazelle ; profitons
-un peu de la fraîcheur… viens, le moment
-où le jour va faire place à la nuit est propice à la
-divination ; j’ai des feuilles de henné dans ce
-mouchoir ; peut-être diront-elles, si Dieu veut,
-des choses qui apaiseront ton cœur et le mien.</p>
-
-<p>Les deux femmes quittèrent la tente. Certes, la
-triste campagne roussie eût été peu engageante à la
-promenade pour des étrangers à ce rude pays.
-Mais Rabaha et sa vieille amie, dont l’existence
-nomade oscillait avec les saisons des grandes futaies
-de la montagne aux steppes broussailleuses du
-plateau, ne connaissaient pas d’autre horizon.
-Leur âme était le reflet même du pays sauvage
-qui les nourrissait et qu’elles aimaient sous tous
-ses aspects. Et bien singulière était, en cette fin de
-journée brûlante, la nature où vivaient leurs
-yeux.</p>
-
-<p>Le soleil déclinant tout à fait montrait son globe
-énorme et rutilant au bout de la gorge où s’engage
-l’Oum er Rebia, en aval de Khenifra. Une
-grande masse de vibrante lumière rouge emplissait
-ce couloir entre monts et de là s’étalait sur la
-petite plaine, exagérant la couleur brique du sol.
-Puis les faisceaux rouges atteignaient le djebel
-Akellal boisé. Les masses vert sombre prenaient
-sous ce lavis une teinte neutre, étrange, non terrestre,
-d’où les grands conifères émergeaient découpant
-sur le ciel des silhouettes suspendues,
-bizarres dans l’air léger des montagnes, vision de
-quelque végétation inconnue dans l’atmosphère
-colorée d’une autre planète.</p>
-
-<p>La vieille et la fillette qu’elle tenait par la
-main s’en furent au revers de la croupe où campait
-le grand douar. En passant, elles avaient vu
-autour de la tente du chef l’animation qu’y
-mettaient les audiences. La crête franchie, elles se
-trouvèrent seules dans la nature déserte et, les
-bruits familiers ayant cessé tout à coup, elles se
-turent n’osant parler, tant leurs voix devenaient
-fortes dans le silence. Devant elles maintenant,
-jusqu’au sillon d’oued desséché qui bordait la
-pente, s’étendait un champ de pierres dressées,
-sèches et drues, marquant les tombes anonymes
-d’un grand cimetière berbère, chose abandonnée
-et triste où ne règne même pas ce soin dans
-l’orientation des morts qu’observent les tribus
-arabes plus civilisées, plus musulmanes. Vers le
-milieu de la nécropole un arbre court, au tronc
-tors, étalait un dôme aplati de branches enmêlées
-garnies de quelques feuilles coriaces, chose laide,
-souffreteuse, couchée par le vent, séchée par le
-trop fort soleil, par le trop rude hiver, seule végétation
-ayant dans ce désert résisté à tout et aux
-hommes, arbre marabout enfin où venaient, en
-quête de réconfort mystique, les pauvres âmes
-sauvages du pays. Du sol rocheux sortaient d’énormes
-racines arquées soutenant ce monstrueux
-végétal échevelé. Et entre les souches, marquant
-la sépulture de quelque éponyme oublié, se
-dressaient des pierres, des <i>chouhoud</i>, si usées par
-le temps qu’on ne pouvait dire qui, du mort ou
-de l’arbre, était en ce lieu le plus antique.</p>
-
-<p>Les deux femmes s’assirent sur une des grosses
-souches. Le soleil arrivait au fond du couloir de
-Tamescourt. Là se trouvent une zaouïa et quelques
-maisons dont les foyers allumés pour le
-repas du soir enfumaient légèrement le vallon
-obliquement illuminé. Tante Itto ouvrit son
-mouchoir.</p>
-
-<p>— La journée a été triste pour toi, dit-elle à la
-jeune fille. J’ai dû te dire des choses qui t’ont
-peinée. Mais tu es jeune, les jours pour toi
-s’ajouteront aux jours et de ceux-ci beaucoup
-seront joyeux. Le henné va nous dire ce qu’il
-faut en penser. Prends dans ta main gauche
-fermée une poignée de ces feuilles bénies… mets
-ta main sur ta tête… sur ton front… sur ton sein.
-Que béni soit le prophète… que maudit soit Satan
-le lapidable ! Place ta main devant tes yeux et
-ouvre-la très doucement pour que les feuilles
-tombent lentement dans mes mains ouvertes,
-prêtes à les recevoir. Je regarde, je vois d’abord
-ces deux feuilles qui se chevauchent, signe de
-voyage et ce groupe tourbillonnant… une grande
-foule ; celles-ci qui s’accrochent à mes doigts
-pourtant large ouverts… l’argent ! Vois ces deux
-qui se posent à la base des pouces ; c’est le mariage
-qui t’attend, un beau mariage. Prends d’autres
-feuilles dans le mouchoir, verse, verse !</p>
-
-<p>Et la vieille, ou plutôt la sorcière qui est en
-elle, excitée, suggestionnée par ses propres paroles
-saisit le henné des mains hésitantes de Rabaha.
-Elle verse les feuilles d’une de ses mains dans
-l’autre, regarde les mouvements, le miroitement
-du soleil sur ces choses délicates et sèches. Elle
-voit, elle prophétise en bouts de phrases nerveuses
-et rapides qui la secouent toute au passage,
-tandis que le soleil disparaît et que la nature
-à l’entour se décolore très vite dans le crépuscule
-africain très court.</p>
-
-<p>— C’est entendu, tu quitteras tes frères… tu
-iras au delà des monts rejoindre ton sort… quel
-est-il ? Ah ! voilà… je te vois exposée… toute
-voilée dans une demeure brillante… des esclaves
-tiennent sur leur tête des sacs de grains, des
-plats de dattes, des coupes de lait ; des gens
-passent en grand nombre devant toi, osant à
-peine regarder. Voici le grand mur du Méchouar…
-toutes celles qui seront mariées le même jour sont
-rangées là, sur des mules aux harnais brillants,
-sous les grands haïks qui vous couvrent… On ne
-voit rien que des choses blanches sur des selles
-de drap rouge et une foule d’esclaves vous protègent
-contre la foule qui passe et regarde, une
-fois, le harem hors des murs… C’est une coutume
-du Makhzen. Il faut que le peuple s’assure de
-temps à autre que le harem est bien vivant.
-J’ai vu cela à Marrakch certain jour où l’on
-maria une demi-douzaine de chorfa… Il n’y a pas
-de doute… tu es parmi celles que je distingue…
-Ah ! voici le signe de l’eau, des parfums… c’est le
-hammam des princesses… Ah ! que de femmes
-s’empressent autour de celles qui vont être épousées…
-Je vois… Je vois ton corps brillant qu’on
-lustre et qu’on épile, ton corps que si souvent
-j’ai tenu tout petit, tout nu sur mon sein… Et
-te voici parée, voilée de soie jusqu’aux pieds.
-Tu sors la première pour aller vers l’époux ; la
-<i>arifa</i>, la maîtresse des femmes te prend par la
-main, te guide, les youyous éclatent, les eunuques
-alignés dans les grands corridors gloussent
-de joie !… Rabaha ! Rabaha, tu seras femme d’un
-Sultan !…</p>
-
-<p>La fillette au comble de l’émotion s’efforce de
-calmer sa vieille amie dont la surexcitation est
-extrême. Elle pose ses mains sur les épaules de
-tante Itto, puis l’enlace, cherche à l’entraîner,
-tandis que la servante à grands gestes disperse les
-feuilles de henné au vent du soir qui se lève, pour
-qu’elles ne puissent plus se réunir et parler, pour
-que soit fixé enfin le sort qu’elles ont prédit.</p>
-
-<p>— En voilà assez !… viens, tante Itto… rentrons,
-j’ai peur.</p>
-
-<p>Mais tante Itto s’est déjà reprise. Avec une
-force singulière, dans un élan d’amour, dernier
-effet de sa surexcitation, elle s’empare de sa protégée,
-la renverse sur ses bras, l’enlève sans effort
-et l’emporte vers le douar au travers des tombes
-que l’ombre envahit.</p>
-
-<p>— Salut sur le Prophète ! Malédiction sur
-Satan, qu’il soit lapidé !… Tu seras Sultane, tu
-seras Sultane, je te dis ! chante la servante à
-l’oreille de l’enfant redevenue toute petite et pelotonnée
-dans ses bras.</p>
-
-<p>— Oui…, mais alors je serai enfermée et on me
-mettra un voile sur la figure, répliqua doucement
-Rabaha.</p>
-
-<p>Celle-ci se dégagea de l’affectueuse étreinte de
-la vieille. Toutes deux se tenant par la main passèrent
-la crête qui les séparait du douar et là elles
-s’arrêtèrent un instant. La nuit était venue ; des
-feux marquaient de points rouges l’emplacement
-des tentes et faisaient sur le versant noir une
-grande couronne brillante. Quelque chose d’important
-se passait dans le douar dont les femmes
-furent de suite averties par leurs yeux et leur instinct
-de nomade. Les hommes étaient certainement
-à cheval, des groupes se mouvaient en silence,
-masses un peu plus claires, un peu plus foncées
-dans l’ombre générale. Parfois un scintillement vibrait
-extrêmement fugitif sur l’acier d’une arme,
-d’un étrier, ou bien les feux s’éteignaient successivement
-derrière des formes qui s’assemblaient.
-Enfin, on n’entendait pas les voix des femmes très
-distinctes dans la nuit, quand la vie est normale.</p>
-
-<p>— Il y a de la peur…, dit la vieille, rentrons
-vite.</p>
-
-<p>En arrivant aux lisières du camp, elles perçurent
-des bruits vers la tente du caïd et se dirigèrent
-de ce côté.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Après le départ du marchand fasi, Hassan resta
-seul avec le caïd et l’entretint de divers détails
-intéressant la tribu. Mohand ou Hammou l’écoutait
-distraitement, absorbé sans doute par des
-réflexions plus importantes. C’était l’heure où
-Rabaha s’en allait avec la servante lire l’avenir
-dans les feuilles de henné.</p>
-
-<p>La nuit vint et la tente s’éclaira d’une lanterne
-où brûlait une grosse bougie de cire colorée.</p>
-
-<p>Un domestique entra et parla d’un bruit inaccoutumé
-de voix qui s’entendait dans le camp
-des soldats, de l’autre côté du gué, sous Khenifra.</p>
-
-<p>L’homme sortit et revint peu après. Un groupe
-de ces soldats, dit-il, avait franchi le gué et parlant
-très fort se dirigeait vers le douar. On entendait
-dans la nuit leurs fusils tenus à la main et qui
-pendant la marche se choquaient.</p>
-
-<p>Le caïd échangea un regard avec son fils. Celui-ci
-fit signe de la tête qu’il avait compris et sortit.
-Peu après les soldats approchèrent du campement.
-Pour arriver à la tente de Moha, il leur fallait
-pénétrer dans le douar envahi d’ombre. Ils étaient
-excités. On les entendait crier :</p>
-
-<p>— Moha !… Moha ! où est le caïd Mohand ou
-Hammou ?</p>
-
-<p>Mais ils hésitaient à entrer dans le grand rond
-mystérieux que dessinaient les feux du soir. Le
-serviteur se présenta à nouveau devant le caïd
-et attendit silencieux.</p>
-
-<p>— Laissez-les passer, dit seulement celui-ci.</p>
-
-<p>Encouragés par l’invite qui leur fut faite, les
-mutins entrèrent dans le douar et derrière eux se
-ferma la Zeriba, la formidable haie aux longues
-épines, celle qui servait déjà de défense aux Numides
-de Jugurtha, <i lang="la" xml:lang="la">oppidum impenetrabile</i>, disaient
-les Latins. Plusieurs soldats d’ailleurs s’abstinrent
-de suivre la bande. Celle-ci comportait une
-vingtaine d’hommes menés par le caïd mia El
-Maati dont Moha avait demandé la fille en mariage.</p>
-
-<p>Le douar était silencieux, l’obscurité complète
-et rien ne semblait vivre que les feux qui avaient
-servi au repas du soir et lentement s’éteignaient ;
-mais ils étaient nombreux et, par leur écartement,
-leur distance, indiquaient l’ampleur du campement.
-Le groupe des soldats se trouva isolé,
-plongé dans le noir et les voix irritées baissèrent
-le ton.</p>
-
-<p>Comme ils ne pouvaient s’orienter sans guide
-vers la tente du caïd, ils oscillèrent quelque temps
-dans la nuit. Ils tombèrent ainsi successivement
-sur des lignes de chevaux à l’attache. Ils s’en
-écartaient mais non sans avoir remarqué, tout
-contre l’épaule de chaque bête, un homme accroupi,
-silencieux, disparaissant dans ses nippes,
-pose bien connue du Berbère alerté, prêt à tout,
-soit à bondir en fantassin au cri d’appel, soit à
-délier l’entrave et à sauter à cheval. Ce qui les
-inquiétait le plus était l’absence de tout bruit.
-Les chiens hurleurs même s’étaient tus, probablement
-rattrapés par les femmes et ramenés sous
-les tentes. Enfin, dans leur ronde hésitante, ils distinguèrent
-la tache plus claire que faisait la koubba
-de commandement et se dirigèrent de ce côté. Ils
-rencontrèrent alors quatre serviteurs du caïd qui
-les guidèrent. Devant la tente où tous voulaient
-entrer il y eut une bousculade et des mots de
-dispute. Enfin, filtrés par les Berbères qui sortaient
-de l’ombre de plus en plus nombreux, dix soldats
-pénétrèrent chez Moha. Là ils s’accroupirent, autant
-par l’effet de l’habitude makhzen qui ne tolère
-pas qu’un plaignant parle debout, que pour obéir
-aux serviteurs du caïd qui étaient prêts à les y
-contraindre.</p>
-
-<p>Moha était immobile, assis seul sur son matelas
-au fond de la tente mal éclairée.</p>
-
-<p>— Qu’avez-vous ? dit-il.</p>
-
-<p>Personne ne répondit tout d’abord. Les soldats
-se sentaient pris. Parvenus au but de leur démarche,
-ils éprouvaient l’angoisse de s’être fourvoyés
-trop près de la gueule du loup et tout cela pour
-la fille d’El Maati dont ils n’avaient cure, en
-somme. Mais, comme ils étaient braves au fond,
-ils retrouvèrent vite leur aplomb et jouèrent leur
-rôle.</p>
-
-<p>Ils se mirent donc à exposer leurs griefs. Ils
-parlaient tous ensemble, les voix se haussaient,
-ils juraient sur leurs fusils. Certes ils s’intéressaient
-spécialement peu à la fille d’El Maati,
-disaient-ils, mais il y avait une question de principe
-qui se posait et dont ils faisaient juges Sidi
-Bel Abbès, patron de Marrakch et de tous les
-gens du Haouz dont ils étaient. Le caïd changeait
-de femme comme de burnous. Libre à lui
-de le faire dans sa tribu. Mais pourquoi demandait-il
-aussi les filles des soldats du Makhzen ?
-Quelle garantie avait-on que celles-ci seraient
-traitées en femmes légitimes ? N’avait-il pas déjà
-dépassé le nombre de ce que tout musulman
-peut avoir ?</p>
-
-<p>— Nous ne voulons pas que nos filles subissent
-tes fantaisies, lui criait-on. Tu feras de nous tous
-tes ennemis !</p>
-
-<p>A ce moment, il y eut dehors une forte bousculade.
-La tente trembla sur ses piquets heurtés
-par des gens luttant dans l’obscurité. Les hommes
-d’Hassan s’étaient jetés en nombre sur les
-soldats restés à l’extérieur, les avaient maîtrisés
-et ligotés.</p>
-
-<p>Ceux qui péroraient devant Moha, fixés sur le
-sort qui les attendait, devinrent furieux. Ils se
-mirent à injurier le caïd qui, impassible, regardait,
-écoutait sans dire un mot. Les serviteurs,
-silencieux comme leur maître, attendant de lui
-un geste, surveillaient les mutins.</p>
-
-<p>— Nous sommes entre tes mains, lui crièrent
-les soldats, mais demain tu seras l’ennemi du
-Makhzen.</p>
-
-<p>— Le Sultan a d’autres soldats que nous.</p>
-
-<p>— Tu n’es qu’un caïd de chacals.</p>
-
-<p>— Nous sommes pour Dieu et sa justice.</p>
-
-<p>— Nous tuerons nos filles, tu ne les auras pas.</p>
-
-<p>Dans le vacarme des voix on entendit le bruit
-d’une culasse de fusil qui se fermait. Il y eut une
-bousculade des serviteurs vers un des soldats qui
-s’était levé, une lutte pour arracher un fusil des
-mains d’un surexcité, des protestations de la part
-du groupe des plus raisonnables.</p>
-
-<p>— Sors-le ! nous sommes venus pour parler, non
-pour tuer.</p>
-
-<p>— El Maati, c’est toi qui es cause de tout cela,
-qui nous as entraînés.</p>
-
-<p>— Ce sont les autres qui m’ont dit que le caïd
-prenait les filles des soldats sans les payer.</p>
-
-<p>— Nous avons nos coutumes, tu dois les respecter,
-caïd !</p>
-
-<p>— Prenez ses cartouches aussi, vous voyez
-bien qu’il est ivre de kif !</p>
-
-<p>— Nous sommes venus raisonnablement discuter
-nos intérêts.</p>
-
-<p>La vigueur des interpellations fléchissait, nettement
-gênée par le silence de Moha. Celui-ci, dans
-un calme impressionnant, attendait pour sortir
-ses arguments que les soldats eussent achevé
-d’user les leurs. Et voici que, soudain, Rabaha
-fille du caïd parut à côté de celui-ci.</p>
-
-<p>La fillette et la vieille attirées par le bruit
-avaient, en rentrant au douar, marché droit vers
-la tente du chef. Rabaha entendit des voix étrangères
-qui apostrophaient et injuriaient son père.
-Elle se sentit outragée dans son orgueil filial et sa
-nature ardente réagit aussitôt. Elle voulut voir.
-Échappant à la vieille elle se jeta à plat sur le sol
-et, d’une seule reptation, se glissa sous la tente.</p>
-
-<p>— Qu’avez-vous, vous autres ? cria-t-elle furieuse
-aux soldats.</p>
-
-<p>Cette apostrophe subite suspendit les clameurs.</p>
-
-<p>— Éloigne cette fille, caïd, dit un des hommes,
-pour que nous puissions parler sans honte.</p>
-
-<p>Moha avait ri en apercevant Rabaha. Il la prit
-à la taille et, la forçant de s’asseoir près de lui, il
-la tint serrée dans son bras.</p>
-
-<p>Puis rompant enfin son silence inquiétant :</p>
-
-<p>— Elle a bien fait de venir, fit-il et il y a assez
-longtemps que vous parlez, taisez-vous ! Vous me
-dites des injures et vous vous réclamez du Sultan.
-Vous oubliez que je suis son grand ami. Vous
-ignorez qu’il m’a donné le commandement de
-toutes ces montagnes au moment où lui-même se
-rend au Tafilelt vers les tombeaux de ses ancêtres.
-Vous méprisez mon alliance et vous venez
-me narguer, me menacer du Sultan. Sachez qu’il
-ne partage pas votre mépris pour ma race. Voici
-Rabaha, ma fille, la plus belle, la plus chère. Elle
-partira demain sous bonne escorte dont vous ne
-serez pas, enfants mal nés que vous êtes. Elle
-rejoindra le Sultan à qui je l’envoie pour épouse,
-ne pouvant, que je sache, lui offrir un plus beau
-cadeau, un plus beau gage de mon amitié. Elle
-dira à son maître ce que vous êtes, et j’attendrai
-pour vous punir de vos insultes et de votre mépris
-qu’il me fasse connaître, puisque vous êtes à
-lui, le châtiment qu’il vous destine.</p>
-
-<p>A ce moment, les soldats, d’un commun mouvement,
-se jetèrent pour le rouer de coups sur le
-caïd mia El Maati, cause de tout le mal. Celui-ci
-aplati contre terre criait : « Je me repens, je
-ne le ferai plus, <i>ana mtaïeb lillah</i> ! » Dans une
-dernière bousculade les serviteurs jetèrent dehors
-les soldats persuadés qu’il leur fallait, pour
-apaiser le Sultan, envoyer le plus tôt possible au
-caïd la fille d’El Maati, ce gredin, cet enfant du
-péché.</p>
-
-<p>Moha resté seul regarda Rabaha subitement
-devenue lourde sur son épaule et vit qu’elle était
-évanouie. Des femmes accourues l’emportèrent,
-et Brahim el Islami, le juif converti, réapparut.</p>
-
-<p>Moha lui dit :</p>
-
-<p>— Tu apprendras ce que j’ai décidé… au
-rendez-vous de Mahbouba tu seras seul et tu lui
-diras qu’en punition de ses péchés sa fille est
-désormais morte pour elle.</p>
-
-<p>— Le harem ne rend jamais ce qu’il reçoit,
-répondit Brahim, montrant que déjà on connaissait
-au dehors la résolution du maître.</p>
-
-<p>Mahbouba, mère de Rabaha, avait promis à
-Brahim le converti de lui donner toute une série
-de bijoux en argent qu’elle possédait, s’il lui amenait
-sa fille au rendez-vous fixé. L’homme avait
-demandé des arrhes et reçu une lourde paire de
-bracelets. Confiante dans les promesses de l’espion
-qui lui avait d’autres fois apporté des nouvelles
-de son enfant, Mahbouba prépara sa fuite et, prenant
-quelques jours d’avance, quitta en pleine
-nuit le campement de Sidi Ali. Celui-ci, comme
-on l’a vu, s’était installé alors, pour de graves
-raisons politiques, entre Tounfit et Arbala, où les
-deux Atlas semblent vouloir se souder, nœud
-géographique extrêmement curieux et important
-d’où partent les grands oueds tributaires de la
-Méditerranée ou de l’Océan, centre aussi de
-toutes les hordes berbères qui reconnaissent l’autorité
-religieuse du santon. Schématiquement
-considérés, les mouvements compliqués du terrain
-se résument, au point de tangence des deux
-chaînes, en un col d’où descendent vers l’ouest
-la vallée de l’oued el Abid, vers l’est la Moulouya.</p>
-
-<p>Annonçant l’automne, un premier souffle de
-vent d’ouest très haut avait poussé cette nuit-là
-une grosse nuée vers le continent. Celle-ci passa
-au-dessus de la plaine de Marrakch brûlante,
-prise depuis des semaines dans le jeu circulaire
-de ses courants locaux qui, très bas, y promènent
-des colonnes de poussière chaude. Puis, après
-quelque hésitation devant le mur gênant de
-l’Atlas, la nuée passa en s’étirant entre les montagnes
-de Demnat et l’Oum er Rebia et s’engouffra
-dans la vallée de l’oued el Abid. Là, les
-masses épaisses s’empilèrent, maintenues entre les
-deux hautes chaînes, poussées par le souffle porteur,
-contenues par la pression atmosphérique, et
-tout ce qui par là formait le sol ou en sortait fut
-noyé, imprégné de vapeur froide. Puis soudain,
-dans sa montée lente, la grosse nuée rencontra la
-dépression large, plus unie du grand col et, sur le
-vent qui s’y étalait, le nuage fila en s’allongeant
-vers l’est jusqu’à ce que, après des kilomètres de
-fuite et de course en volute, les vapeurs rencontrèrent
-le sol descendant. Alors la nuée de l’oued
-el Abid coula dans la Moulouya, s’étala dans la
-vallée plus vaste, y formant une longue et
-épaisse nappe qui, oscillant à la recherche de son
-équilibre, finit par s’établir vers mille mètres,
-marquant aux flancs des grands monts une
-courbe maîtresse comme jamais topographe n’en
-traça. Enfin, rupture se fit entre les masses nuageuses
-des deux vallées ; le col vit les étoiles du
-ciel et le douar de Sidi Ali apparut ruisselant.
-L’aurore vint et une voix s’éleva clamant la
-grandeur de Dieu, rappelant qu’il faut le connaître
-et le prier.</p>
-
-<p>A ce moment Mahbouba était déjà loin. Elle
-n’était pas de celles en effet qu’un brouillard peut
-gêner dans une galopade entre ronces et rochers.
-Elle jugea même que ce nuage qui facilitait son
-départ était d’un heureux présage pour la suite
-de ses projets.</p>
-
-<p>Mahbouba partit donc de ce pas énergique et
-agile des montagnards marocains, inlassables marcheurs
-que la neige seule, un peu épaisse, arrête
-dans leur continuel va-et-vient. Elle ne paraissait
-pas gênée par le poids du mouton qu’elle emportait
-en travers de son cou et de ses épaules et
-dont ses mains tenaient les pattes ramenées sur sa
-poitrine. L’animal n’aurait pas suivi. Il lui fallait
-l’éloigner ainsi à quelque distance du troupeau ;
-après quoi, elle pourrait le pousser devant elle
-avec une badine. Ce mouton devait jouer un rôle
-important dans son exil volontaire. Elle comptait,
-dès qu’elle atteindrait un douar des Beni Mguild
-transhumant, sacrifier l’animal devant la tente
-d’un notable et obtenir ainsi droit d’asile et de
-séjour pour elle et sa fille.</p>
-
-<p>Ces sortes d’émigration sont fréquentes dans les
-tribus de montagne. La coutume berbère, bâtie au
-profit de la communauté, est dure pour l’individu.
-Nombreux sont les cas où, aux prises avec les
-siens, l’homme n’a d’autre ressource que l’exil.
-La femme en fuite a d’ailleurs ce privilège d’être
-toujours accueillie immédiatement. Pour le chef
-de tente qui la reçoit, qu’il en fasse une épouse
-ou la cède à un autre en mariage, c’est un capital
-qui tombe du ciel. Pour la communauté, c’est un
-renfort de travail sans frais aucun.</p>
-
-<p>L’adoption de l’homme étranger par une tribu
-est sujet à plus de difficultés. Avant d’acquérir le
-droit de cité et surtout le droit à la terre, il lui
-faut prouver qu’il est utile, avoir par exemple
-combattu pour son nouveau clan, attester qu’il
-n’est pas un simple parasite et même chez certaines
-fractions, avoir procréé un enfant mâle.
-Définitivement admis, chef de foyer il conservera
-pourtant le nom de sa tribu d’origine, ses enfants
-aussi, et l’assimilation ne sera complète qu’à la
-deuxième génération. Le régime plus simple
-appliqué aux femmes, la faiblesse du lien matrimonial
-provoquent de constantes fuites, et Mahbouba
-n’avait aucune appréhension sur l’accueil
-qui l’attendait. Il est même probable, ayant eu
-tout loisir de s’en occuper, qu’elle connaissait
-parfaitement l’homme chez qui elle sacrifierait
-son mouton et qui la ferait sienne sans autre
-embarras.</p>
-
-<p>Mahbouba suivit la piste qui mène au col, au
-Tizi M’rachou. Ce chemin, d’ailleurs facile, court
-à mi-crête, tantôt sur un versant, tantôt sur
-l’autre. Il n’y a point là de grande forêt, mais des
-taillis de karrouch, de petits chênes à glands. On
-a de quoi manger tout le long de la route. En cas
-de danger, on peut grimper sur les chênes plus
-développés qui, de place en place, émergent des
-buissons. La piste qui emprunte le territoire de
-différentes tribus est en <i lang="en" xml:lang="en">no man’s land</i> ; on ne
-poursuit pas les crimes qui s’y commettent. On y
-marche dans une solitude effarante, l’oreille tendue.
-Pour souffler, on s’arrête et l’on se cache.</p>
-
-<p>Selon le versant où l’on se trouve, la vue
-découvre au nord l’Arrougou des Aït Ihand, le
-Kerrouchen des Zaïane ou bien, au sud, l’enclave
-des Aït Yahia vers Arbala, l’Azerzou des Aït
-Ihand et la grande chose imprécise qu’est la plaine
-de la Moulouya vue à cette distance et de cette
-altitude. Mais la piste est ainsi tracée par des générations
-de piétons cherchant le moindre effort
-qu’il ne paraît pas que l’on soit en montagne.</p>
-
-<p>Retardée par son mouton, il fallait à Mahbouba
-deux journées de marche pour atteindre le Tizi
-M’rachou où Brahim devait lui amener sa fille.
-Avant la fin du premier jour, la mère de Rabaha,
-jugeant avoir fait une bonne moitié du chemin
-et lasse quelque peu, se mit en quête d’un abri
-pour la nuit. Elle n’avait rencontré que deux
-Zaïane éventés à temps et dont elle s’était sans
-peine cachée. Personne du groupe qu’elle quittait
-ne l’avait poursuivie. Elle s’arrêta au bord d’un
-formidable éboulis qui, d’un faîte rocheux, avait
-dévalé sur une pente raide vers le sud. Une herbe
-à mouton couvrait le sol entre les blocs épars ou
-accolés, ou empilés. De l’eau suintait sous la végétation
-et se rassemblait plus bas, en une petite
-nappe qui scintillait. Et l’œil exercé de la Berbère,
-parmi les grosses pierres jonchant le sol, découvrit
-des moutons qui pourtant de loin leur ressemblaient
-beaucoup.</p>
-
-<p>Mahbouba fut heureuse à la pensée qu’elle ne
-passerait pas la nuit seule dans ces lieux. Son
-mouton s’égaillant tira sur la longe qui l’attachait
-à une racine, puis, libéré, partit en bondissant vers
-le troupeau. Mahbouba chercha des yeux le berger,
-le vit couché parmi les ronces et les pierres et
-marcha vers lui. Elle le reconnut ; c’était un jeune
-homme de moins de vingt ans appartenant aux
-Aït Ihend, sa tribu à elle.</p>
-
-<p>Étendu, les coudes en l’air, les deux mains
-sous la tête, le jeune homme la vit venir et s’arrêter
-devant lui.</p>
-
-<p>— Hôte de Dieu, dit-elle.</p>
-
-<p>— Tu es Mahbouba la Hihendiya, dit l’homme ;
-que t’arrive-t-il ?</p>
-
-<p>— Tu es Raho, dit Mahbouba ; à qui le troupeau ?</p>
-
-<p>— A Ichou fils de Hazoun, de chez nous ; où
-vas-tu ?</p>
-
-<p>— Qui garde avec toi l’azib ?</p>
-
-<p>— C’est le hartani d’Ichou ; c’est lui qui a le
-fusil.</p>
-
-<p>— Je le connais, va lui dire que je suis là.</p>
-
-<p>— Non, car il te prendrait pour lui.</p>
-
-<p>— Penses-tu valoir autant qu’un homme ? dit
-la femme en s’approchant.</p>
-
-<p>Le berger alors se dressa à demi, saisit la
-femme par ses vêtements à la poitrine et l’attira
-sur le sol à son côté.</p>
-
-<p>Mahbouba se livra, désormais sûre de la discrétion
-de son hôte.</p>
-
-<p>Puis celui-ci la tenant toujours l’entraîna d’une
-main rude vers la muraille de rochers. Là une
-excavation s’ouvrait où ils entrèrent. C’était,
-découpé par les bergers dans une pierre plus
-tendre noyée dans la masse, un refuge assez
-vaste où se terrait le troupeau en cas de mauvais
-temps, en cas d’alerte aussi. Le sol, mélange de
-terre et de fiente accumulée, piétinée, était souple.
-La surface était couverte d’empreintes faites par
-les pieds des moutons en quelque jour humide et
-depuis séchées. Il y avait un foyer de trois
-pierres, une grossière marmite en argile très
-rouge, des toisons servant de couche au gardien.</p>
-
-<p>La femme réveilla une braise qui couvait, des
-ronces sèches flambèrent, puis une souche qui
-brûla en fumant. L’homme la regardait les yeux
-brillants, les lèvres entr’ouvertes sur une dentition
-toute blanche.</p>
-
-<p>— J’ai faim, dit Mahbouba.</p>
-
-<p>— Attends, dit le berger. Il sortit aussitôt,
-traîna devant l’entrée de la grotte une masse
-épaisse de ronces et disparut.</p>
-
-<p>La Berbère s’assoupit sur les toisons dans la salle
-enfumée. L’homme resta longtemps absent. Il lui
-fallut ramener le troupeau au parc et attendre le
-hartani qui était allé assez loin, au douar, chercher
-la nourriture. Quand ils eurent mangé, il dut
-attendre que son compagnon fût endormi sous la
-guittoun de garde. Raho alors revint à la grotte,
-réveilla la femme et lui donna à manger des
-galettes de farine d’orge et de blé. Il lui donna
-aussi du miel sauvage retiré pour la circonstance
-d’un creux de rocher où il le cachait. Et, parce
-qu’il faisait nuit noire, il alla lui-même au dehors
-chercher l’eau dont elle s’abreuva.</p>
-
-<p>Mahbouba resta deux jours avec cette brute
-dont la jeune vigueur lui plaisait. Comme ses pareilles
-de la montagne, elle n’était pas vicieuse,
-mais nantie d’appétits violents dont la satisfaction
-lui semblait normale et non susceptible de
-contrainte.</p>
-
-<p>Le matin du troisième jour avant l’aube, laissant
-son hôte profondément rassasié et endormi,
-elle sortit de la grotte avec son mouton réclamé
-la veille au berger qui, sans méfiance, le lui avait
-rendu. Son premier soin fut d’aller à la flaque
-d’eau et d’y patauger à son aise, sans souci aucun
-de la température, sans peur de la nuit. Elle riait
-même de sentir son mouton trembler au bout de
-la corde. Un chacal aboyait, une hyène pleurait
-au fond du vallon sous des arbres. Droite, nue
-au bord de la mare, la femme s’étira, tordit le
-buste sur ses hanches, puis, pour rompre le
-silence, elle lança un ululement de chouette
-admirablement imité auquel un autre nocturne,
-au loin, répondit. Souriante de son succès, elle
-rajusta contre sa cuisse les deux lanières qui y
-plaquaient le couteau dans une gaine de cuir,
-elle reprit ses vêtements et retrempée, vigoureuse,
-elle partit.</p>
-
-<p>L’aube gagnait permettant de discerner la
-nature. Mahbouba repassa devant la grotte ; elle
-rit en pensant à l’homme et plus encore en palpant
-dans un pan de son haïk les galettes, le
-rayon de miel qu’elle lui volait et dont elle se
-nourrirait en route, vers le Tizi M’rachou où
-Brahim, le juif islamisé, confident de Moha, devait
-lui amener sa fille.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Le chemin qui monte du pays Zaïane au Tizi
-M’rachou est très dur et raboteux. C’est un sentier
-raide qui tortille entre des rocailles, au creux d’un
-thalweg, où ces blocs ont croulé des murailles bordantes.
-C’est le passage obligé de qui veut aller
-du haut Oum er Rebia à la Moulouya par Itzer.
-Cette piste marque aussi une séparation nette
-entre deux contrées très différentes d’aspect.</p>
-
-<p>A l’est, à la gauche de qui monte vers le col,
-le cèdre règne en pleine végétation. C’est la fin
-de la forêt qui partant des sources de l’oued
-Ifrane, au sud de Meknès, passe par Azrou,
-Aïn Leuh, domine El Hammam, atteint le haut
-pays Zaïane en amont de Khenifra, couvrant plus
-ou moins ce que les gens du pays appellent le
-Dir, le poitrail, et que nous savons être un puissant
-contrefort volcanique du Moyen Atlas.</p>
-
-<p>A l’ouest du sentier l’aspect change. Le grand
-cèdre a disparu et aussi les mouvements abrupts,
-les ressauts violents de l’âpre montagne. Le chêne
-zéen, en broussailles peu élevées, couvre jusqu’à
-El Kebbab les mouvements d’un sol moins
-tourmenté.</p>
-
-<p>Dès les premières pluies, le schiste effrité, réduit
-en poudre sur la piste, se transforme en boue glissante.
-Les mulets chargés, les chevaux passent à
-grand’peine par ce ravin qui est aussi un coupe-gorge
-redouté, un coin farouche dans un site
-d’une tristesse angoissante.</p>
-
-<p>C’est par là que chemina l’escorte qui portait
-au grand Sultan Moulay Hassan les cadeaux du
-Zaïani et lui conduisait Rabaha. C’est au col de
-Tizi M’rachou que Mahbouba avait dit à Brahim
-El Islami de lui amener sa fille. C’est là que se
-termina le drame, objet de ce récit.</p>
-
-<p>Si la route est pénible pour parvenir au Tizi
-M’rachou, elle devient par contre très facile au
-delà du col. Pour gagner la Moulouya, elle passe,
-en pentes douces, entre des mouvements de terrain
-peu accentués et complètement dénudés de
-végétation forestière. Le col même est marqué
-par un dernier piton volcanique boisé visible de
-loin. Le sentier contourne en ce point un bloc
-énorme détaché de la montagne. Un cèdre, le
-dernier de la forêt, a dressé son tronc robuste
-contre le rocher et l’une de ses maîtresses branches,
-passant à hauteur d’homme au-dessus de celui-ci,
-pousse son vigoureux rameau sur la piste. Une
-petite source naissant à la base de la grosse pierre
-y a creusé une niche tapissée de fougères. Les
-passants ont tracé un sillon par lequel le mince
-filet d’eau s’amasse dans le creux naturel d’une
-roche affleurante. Là s’abreuvent hommes et bêtes
-fatigués de la dure montée.</p>
-
-<p>Du haut du rocher, à deux mètres environ au-dessus
-de la piste, le regard jusqu’alors retenu,
-absorbé par la majestueuse grandeur de la forêt
-découvre à perte de vue, sans obstacle, la plaine
-immense de la Moulouya où rien ne pousse. Le
-contraste est frappant. Seule subsiste égale la sensation
-d’isolement et de peine que donne le bled
-sans vie humaine apparente, sans trace d’habitation.
-Aussi la vue court-elle aussitôt vers l’horizon
-lointain où de belles choses l’attirent. C’est, au sud-est,
-le formidable djebel Ayachi dont la longue
-crête, en été au moins, pousse au travers des
-neiges ses dents de granit rose ; au sud la montagne
-des Aït Haddidou montre sa teinte sombre,
-indice de végétation forestière. Ce sont ensuite
-les deux pitons voisins, l’Oujjit et le Toujjit où
-la Moulouya, croit-on, prend sa source…</p>
-
-<p>Mahbouba juchée sur le grand roc, abritée du
-soleil par la branche chevelue du cèdre mauritanien,
-attendait sa fille et surveillait une longue
-partie du vallon où gravissait la piste. Parfois
-pour détendre ses muscles, calmer ses nerfs irrités
-de l’attente, elle saisissait le rameau géant tendu
-au-dessus d’elle, s’y suspendait, s’évertuait à le
-secouer, à le fléchir. Il arriva enfin qu’elle aperçut
-Brahim qui péniblement, un bâton à la main,
-montait l’âpre côte. L’homme était seul… Il ne
-précédait personne… Alors, presque sûre de son
-malheur, exaspérée, remuant déjà dans son esprit
-troublé des idées de désespoir, Mahbouba s’allongea
-sur la plate-forme du roc et, les deux coudes
-devant elle, la tête dans ses mains, les yeux vers
-l’homme qui venait, elle attendit silencieuse,
-dans une pose de sphinx.</p>
-
-<p>Brahim vit les deux coudes et les mains portant
-une tête qui dépassait un peu le bord du rocher
-et où des yeux immenses le regardaient. Il s’approcha
-tout près et, ayant reconnu la mère de
-Rabaha, lui dit :</p>
-
-<p>— Mahbouba, écoute ce qu’a ordonné ton
-maître le caïd Moha ou Hammou… Mahbouba,
-m’entends-tu ? Pourquoi me regardes-tu sans
-parler ? Vois, je n’ai pas amené ta fille. Le caïd a
-dit… le caïd n’a pas voulu. Il a donné Rabaha
-au sultan des Arabes… Est-ce que tu entends,
-Mahbouba ? Ta fille appartient au harem… Elle
-n’en sortira plus jamais. Ce n’est pas la peine
-d’attendre. Je ne serais pas venu, mais le caïd a
-voulu que je vienne te dire cela. C’est ta punition,
-comprends-tu ?…</p>
-
-<p>Il parut à Brahim que la femme silencieuse
-bougeait, que le sphinx se ramassait sur lui-même.
-Comme une panthère s’élance et tombe sur
-la vache égarée, Mahbouba s’abattit du roc sur
-l’homme. Celui-ci tint bon sous le poids, mais
-s’écroula sous le choc d’un couteau qui lui trouait
-la gorge.</p>
-
-<p>Les deux corps se séparèrent ; la femme roula
-jusque dans la petite source, tandis que Brahim
-suffoquait, les deux mains à son cou. Mahbouba
-alors s’avança. Elle cloua au sol les mains à coups
-de couteau, puis elle s’acharna à la façon des
-femmes berbères et laissa, pour finir, l’arme dans le
-ventre du mort.</p>
-
-<p>Sa justice personnelle satisfaite, Mahbouba,
-sans plus regarder sa victime, lava dans la source
-ses mains rouges. Puis elle retira la corde dont
-son mouton était attaché à une racine et regrimpa
-sur son roc. De là elle passa sur la branche du
-cèdre, rampa vers l’extrémité qui à peine fléchissait,
-y attacha solidement la corde, s’entoura le
-cou d’une boucle et, sans aucune hésitation, se
-laissa choir dans le vide. L’énorme branche oscilla
-verticalement, puis reprit très vite son immuable
-pose végétative au-dessus du roc et du
-sentier.</p>
-
-<p>Les premiers chacals venus dévorèrent le cadavre
-gisant. Les autres s’efforcèrent par des sauts
-d’atteindre le corps suspendu trop haut pour la détente
-de leurs jarrets. Ils furent dérangés d’ailleurs
-par l’arrivée de deux cavaliers zaïane. Ceux-ci
-regardèrent les restes immondes et la femme pendue,
-se consultèrent et revinrent sur leurs pas.</p>
-
-<p>C’étaient les vedettes d’avant-garde d’un convoi
-qu’il fallait faire passer sans risques et sans
-bataille, car il portait les cadeaux du Zaïani à
-Moulay Hassan et conduisait au harem chérifien
-Rabaha, fille de l’amrar.</p>
-
-<p>Celle-ci ne sut rien de ce que dirent les vedettes
-à Si Qacem el Bokhari, caïd des soldats du
-Makhzen et chef du convoi. Celui-ci ordonna
-que ce jour-là on n’irait pas plus loin et l’on
-campa où l’on était, à mi-chemin du Tizi M’rachou.</p>
-
-<p>Pendant la nuit, une équipe dirigée par Si Qacem
-lui-même procéda à l’ensevelissement de Mahbouba.
-Sur sa tombe, bien peu profonde au bord
-du sentier, on mit beaucoup de pierres petites et
-grandes. C’est l’habitude en ce pays d’élever de
-ces sortes de tas appelés <i>kerkour</i> aux points importants,
-tels qu’un col, à l’endroit spécialement
-d’où le voyageur peut voir à la fois les deux versants
-et les deux horizons. Les gens qui passent
-ajoutent une pierre. On dit aussi que certains de
-ces monuments recouvrent des trésors. Mais en
-réalité l’instinct du primitif lui apprend à jalonner
-ainsi pour l’hiver les pistes, les passages que la
-neige peut couvrir. Celui-là s’appela le kerkour
-de Mahbouba.</p>
-
-<p>Le lendemain, le petit convoi franchit le Tizi
-M’rachou. Rabaha était sur une mule bâtée d’un
-<i>halles</i> plat. Elle était assise sur le devant, les
-jambes pendantes du même côté de l’encolure.
-Derrière elle, à califourchon et la tenant par la
-taille se cramponnait Oumbirika, jeune négresse
-que le Zaïani avait donné à sa fille comme servante
-et compagne et qui allait la suivre au
-harem. Deux piétons zaïane guidaient la mule et
-surveillaient l’équilibre de son chargement. Quatre
-autres bêtes suivaient portant le campement et
-les cadeaux pour le Sultan.</p>
-
-<p>Quand la mule qui portait Rabaha passa devant
-le kerkour couvrant la tombe fraîche, elle fit un
-écart peureux, sans doute par l’effet d’un de ces
-instincts où l’animal est parfois supérieur à
-l’homme. Rabaha faillit tomber, se rattrapa avec
-de petits cris où il y avait plus de coquetterie
-que de peur, car c’était une luronne peu
-timide. Puis elle aperçut tout d’un coup la
-grande vallée de la Moulouya aux larges ondulations
-dénudées. L’enfant eut la sensation qu’elle
-entrait dans un monde inconnu, qu’elle entamait
-une vie nouvelle. Elle s’assit alors sur le côté
-du bât de façon à regarder derrière elle et, aussi
-longtemps qu’elle put les voir, le cœur serré,
-elle contempla ses montagnes qui s’éloignaient
-et les hautes cimes des cèdres qui l’une après
-l’autre disparaissaient.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Dans la longue et belle histoire de Moha, fils de
-Hammou, l’épisode qui précède marque la fin de
-l’influence des sultans sur le pays Zaïane et sur
-tout le Maroc central. Le chef berbère devenu
-puissant avec l’aide du Makhzen va s’affranchir
-de toute tutelle. Moulay Hassan, souverain guerrier
-et fin politique, mourra au retour de son expédition
-au Sahara.</p>
-
-<p>Et depuis lors personne à la cour chérifienne
-n’osera parler de franchir à nouveau l’Atlas et de
-dompter les Berbères.</p>
-
-<p>Ceux-ci, à leur aise, pourront ainsi se livrer à
-leurs querelles intestines.</p>
-
-<p>Moha ou Hammou continuera à combattre en
-montagne l’influence maraboutique d’Ali Amhaouch,
-mais il demeurera le maître incontesté des
-Zaïane qu’il disciplinera à ses ordres par des procédés
-d’ailleurs fort despotiques.</p>
-
-<p>Il donnera à ce peuple une cohésion et des
-armes et le mettra sur le pied de guerre où nous
-l’avons trouvé.</p>
-
-<p>Les Français, en effet, apparaîtront à leur tour,
-et le vieux chef soutiendra contre eux une lutte
-épique vraiment digne d’admiration et qui dure
-encore.</p>
-
-<p>Nous raconterons cela aussi, un de ces jours, si
-Allah y consent. Qu’il soit loué, en tout cas, pour
-les belles choses qu’il nous a donné de voir et
-d’entendre au pays de Moha, au pays de Rabaha,
-fille de l’amrar !</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">TABLE</h2>
-
-
-<table summary="">
-<tr><td>&nbsp;</td> <td class="bot r small"><div>Pages</div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><i>LES MENDIANTS</i></td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch1">3</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><i>ITTO, MÈRE DE MOHAND</i></td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch2">27</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><i>LE THÉ</i></td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch3">47</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><i>LES YOUYOUS</i></td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch4">89</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><i>L’AUTOMOBILE</i></td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch5">121</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><i>LA PRIÈRE DU SOIR</i></td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch6">169</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><i>L’AMRAR</i></td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch7">201</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><i>RABAHA, FILLE DE L’AMRAR</i></td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch8">243</a></div></td></tr>
-</table>
-
-<p class="c gap xsmall">IMPRIMERIE BERGER-LEVRAULT, NANCY-PARIS-STRASBOURG</p>
-
-
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-<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK <span lang='fr' xml:lang='fr'>RÉCITS MAROCAINS DE LA PLAINE ET DES MONTS</span> ***</div>
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-Defect you cause.
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-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg&#8482;
-</div>
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-Project Gutenberg&#8482; is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of
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-exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
-from people in all walks of life.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg&#8482;&#8217;s
-goals and ensuring that the Project Gutenberg&#8482; collection will
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-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg&#8482; and future
-generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org.
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
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-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation&#8217;s EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
-U.S. federal laws and your state&#8217;s laws.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Foundation&#8217;s business office is located at 809 North 1500 West,
-Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up
-to date contact information can be found at the Foundation&#8217;s website
-and official page at www.gutenberg.org/contact
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
-
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-Project Gutenberg&#8482; depends upon and cannot survive without widespread
-public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine-readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-</div>
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-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
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-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
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-Section 5. General Information About Project Gutenberg&#8482; electronic works
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