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If you are not located in the United States, you -will have to check the laws of the country where you are located before -using this eBook. - -Title: Récits marocains de la plaine et des monts - -Author: Maurice Le Glay - -Release Date: August 29, 2022 [eBook #68865] - -Language: French - -Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team - at https://www.pgdp.net (This file was produced from images - generously made available by The Internet Archive/Canadian - Libraries) - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK RÉCITS MAROCAINS DE LA -PLAINE ET DES MONTS *** - - - - - MAURICE LE GLAY - - Récits Marocains - de la Plaine - et des Monts - - - BERGER-LEVRAULT, ÉDITEURS - NANCY-PARIS-STRASBOURG - - - - -QUATRIÈME ÉDITION - - - - -A LA MÉMOIRE - -D’EDOUARD DE BILLY - - - - -Les Mendiants - - -A Rabat de la Victoire, _Rbat el Feth_, la mosquée Djama el Kebir occupe -l’angle de la rue Souiqa et de la voie plus large qui mène à Bab Chella. - -La mosquée est un vaste bâtiment que la présence d’un chrétien ou celle -d’un juif n’a jamais souillé. Elle a une entrée sur chaque rue et les -portes en sont constamment ouvertes à la dévotion des fidèles. - -Quand les Français eurent introduit un peu d’ordre dans l’administration -des habous[1], la remise en état de la mosquée fut une des belles -dépenses facilitées par ce budget régénéré. Et, à la demande des bonnes -gens de Rabat, les entrées furent garnies de vastes boiseries formant -écran qui protègent aujourd’hui le sanctuaire contre tout regard impur -quand les portes s’ouvrent. Cette précaution était absolument nécessaire -en raison du nombre croissant des gens appartenant à toutes les races -chrétiennes qui passent continuellement dans ces rues. - - [1] Habous, fondations pieuses. - -Une latrine infecte se trouve dans Souiqa, juste en face de l’entrée de -Djama Kebir. Comme tous les établissements du même genre, cette latrine -est de fondation pieuse; les habous régénérés y jettent aujourd’hui des -produits chimiques opportuns et y amènent des eaux qui sont habous -aussi. Le marché des peaux et le travail du cuir achèvent de donner à -Souiqa une inexprimable odeur qui surprend les profanes, mais à -laquelle, somme toute, on s’habitue très vite. Près de l’autre porte, -sur Bab Challa, dans l’épaisseur du noble mur de la mosquée, est ménagée -une niche formant boutique dont le plancher couvert d’une natte est à -cinquante centimètres au-dessus de la rue. - -Là gisent sur leurs derrières, à des heures imprécises de jours -incertains, un, deux ou trois adoul qui doucement somnolent, causent des -choses de l’empire, égrènent des chapelets et parfois aussi écrivent sur -leurs genoux des actes judiciaires, consignent, pour leur donner force -en justice, les déclarations vraies ou fausses des plaideurs. Tout cela, -jours et heures de travail, nombre des fonctionnaires et leur rôle et -leur utilité ne semblent avoir pour loi qu’une douce fantaisie. Et si -dans cette appréciation le conteur sceptique se trompe, qu’on lui -pardonne, car Dieu seul est le plus savant en ces choses et en toutes -les autres, qu’Il soit béni et exalté, amen! - -Les adoul sont des gens graves, de mœurs douces, sinon pures. Ils sont -bien habillés et propres. Ils ne se hissent pas dans leur logette, comme -les boutiquiers de Souiqa, à l’aide d’une corde pendant du plafond. Dès -que l’un d’eux paraît, le tapis de feutre sous le bras gauche, surgit, -on ne sait d’où, un homme muni d’un petit escabeau qui permet aux pieds -prudents de l’adel d’amener leur maître dans la boutique. Puis l’homme à -l’escabeau rentre dans la foule jusqu’à ce que vienne un autre adel, ce -qui n’est jamais certain. - -En tout cas, dans leur logette quand ils y sont, à leur travail s’il en -est, les hommes de loi ont une sérénité extrême, malgré le bruit intense -de la rue, sous les effluves chloridrés de la latrine mêlés aux relents -de basane et du filali. - -Or un jour qu’ils étaient tous trois réunis attendant qui ou quoi, peu -importe, une femme, une pauvresse, vient s’asseoir contre le mur auprès -de la _béniqa_. Cet endroit évidemment, en raison des gens qui passent, -lui avait plu pour exercer son métier. Elle était jeune encore; sa -figure avait des traits réguliers; sa personne et ses nippes étaient -sales. Contre son sein nu, sur son giron, un petit enfant montrait aux -passants deux petites fesses rouges ou un ventre ballonné. Et la femme -qui avait une voix timbrée entonna sa complainte qu’elle répéta sans -cesse jusqu’au soir et pareillement tous les jours qui suivirent: - -_Man iatini tamen khoubza ala sidi Abdelqader ben Djilali!_ Qui me -donnera de quoi acheter un pain au nom de Sidi Abdelqader ben Djilali? - -Les adoul ne manifestèrent aucune surprise, aucun dépit du surcroît de -tapage, de la lancinante et triste clameur qui chaque minute -retentissait si près d’eux. - -Sans même chercher à voir l’être humain qui poussait cette plainte, l’un -d’eux, dès le premier cri, répondit machinalement: - ---_Allah isahel!_ Que Dieu aide! - ---_Allah ijib!_ Que Dieu donne!--fit le second adel. - ---_Allah inoub!_ Que Dieu supplée!--dit le troisième. - -Les musulmans ont une admirable patience à l’égard des pauvres. Jamais -il ne leur arrivera de se fâcher de leur présence ou de paraître -incommodés de leur obstination. Comme idée, c’est très beau et il faut -reconnaître que l’administration française, malgré bien des -inconvénients, a respecté cette touchante coutume. Il est peu de villes -au Maroc où le paupérisme criard, malsain et repoussant soit aussi -heureux qu’à Rabat, séjour normal du Sultan et siège du Protectorat. - -De nombreux jours s’écoulèrent au long desquels la mendiante clama sans -trêve son appel aux passants. Plus exacte que les adoul, elle arrivait à -son poste le matin et ne le quittait que fort tard dans la soirée. Elle -variait peu sa complainte, se bornant, quand baissait le jour, à -solliciter de quoi acheter une bougie. Car les pauvres en ce pays ont -coutume de signaler à la charité ce dont ils ont besoin. - -Puis la femme disparut. Les adoul dans leur for intérieur--car ils ne -parlaient jamais de la mendiante--s’étonnèrent de ne plus entendre le -lamento familier. Un autre pauvre étant venu s’asseoir auprès de leur -logette, un des hommes de loi se pencha un peu hors de la béniqa et dit -au nouveau venu que la place était prise et qu’il lui fallait s’en -aller. Ce geste de l’adel peut paraître singulier; il est pourtant bien -conforme à l’esprit mograbin. La femme dont personne n’avait contesté -l’installation en cet endroit avait par sa persistance créé _l’aada_, -l’habitude qui devient un droit de jouissance par le fait même de sa -continuité. - -La pauvresse d’ailleurs reparut. Elle n’avait plus son petit enfant mais -il était évident qu’elle en aurait bientôt un autre. Les adoul ne le -virent point, car ils ne regardaient jamais la femme. Mais ils -entendirent sa complainte où elle invoquait Dieu _fekkak el ouhallat_, -celui qui délivre les parturientes et ils lui crièrent du fond de leur -boutique, et selon leur disposition du moment, que Dieu aide! que Dieu -supplée! ou bien que Dieu donne! formules faciles et économiques qui -s’adaptent et répondent à tous les vœux. - -Je prie les arabisants distingués qui pourraient lire ces pages de ne -pas me jeter à la légère des pierres trop lourdes. L’interprétation que -je donne aux exclamations de mes miséreux n’a rien de classique et vous -pourriez, Messieurs, m’écraser sous l’amas pesant de vos dictionnaires. -Mais pour moi les mots ont le sens que leur donne le populaire. Je ne -fais pas profession de rénover les lettres arabes; encore moins -saurais-je me joindre aux efforts accomplis pour restaurer l’Islam. -Laissant à d’autres le soin de ces grandes idées, je dis des choses vues -de très près, des sentiments étudiés longuement dans toutes les couches -sociales d’un monde où le sort m’a jeté. Mes pauvres ne parlent pas -comme on le ferait dans une chaire d’arabe littéral, et, quand ma -mendiante invoque celui qui _délivre d’un embarras_, j’affirme qu’elle -pense à son ventre et à l’embarras qu’il lui cause. - -Puis un jour il parut que la mamelle de la mendiante était un peu plus -gonflée et une chose entortillée de chiffons gisait et parfois bougeait -dans son giron. Et la complainte se modifia. - ---_Ya el Moumenine_, ô croyants! disait la femme; ô enfants bien nés, -vous qui respectez vos parents! qui nous donnera de quoi acheter un -pain? Celui-là n’a pas de crainte qui se réclame de Sidi Abdelqader Ben -Djilali. - -Et les adoul comprirent qu’il y avait un musulman de plus sur cette -terre. _Allah ou akbar!_ proférèrent-ils alors du fond de leur boutique -pour glorifier dans ses œuvres Dieu, maître des mondes, qui n’a pas été -engendré, qui n’a pas d’associé, Allah clément et miséricordieux! - -Puis un autre jour un homme vint et s’assit auprès de la pauvresse. -C’était un grand et beau mendiant plein de science mendigote et de -vigueur. - ---Que Dieu te soit en aide, dit-il à la femme qui répondit: - ---En aide à moi et à toi! - ---Nous sommes fatigués, reprit l’homme; je n’ai pas laissé d’invoquer -tous les saints de l’Islam. Les musulmans ne sont plus des musulmans. Il -n’y a pour nous faire l’aumône que ces chrétiens et les mécréants. - -Sa mauvaise humeur ainsi exhalée, il causa posément avec la femme. Il -l’avait plusieurs fois remarquée en passant et quelque méditation du -génie de son espèce l’incitait à s’approcher d’elle. - ---Es-tu donc Qadiriya, lui dit-il, que tu invoques tout le temps Si -Abdelqader? - ---Non, j’ai appris ce nom, je ne sais pas quel est ce saint, répondit la -femme. - ---C’est un très grand saint, dit l’homme, que Dieu soit satisfait de -lui! Mais dès lors qu’il ne s’agit pas pour toi d’un vœu spécial, tu -ferais mieux, dans cette ville où il y a tant d’étrangers, d’invoquer -les saints qui les intéressent. - ---Qui donc me les ferait connaître? dit la femme. - ---Moi, si tu veux. - ---Que Dieu te récompense! - ---Ainsi, vois ce groupe qui stationne là-bas devant une boutique de -chrétien. Regarde l’air gauche de ces grands et forts hommes. Ils ont -des djellabas blanches de laine tissée sous leurs tentes et tous un bout -de rezza entortillé autour de la tête et dont un pan cache le haut du -crâne. Ils se tiennent entre eux par un coin de leur vêtement; ils ont -peur de se perdre; ils sont curieux et affairés comme des chacals qu’on -aurait invités dans un douar. Ce sont des Chleuhs du Djebel Fazaz dont -la tribu n’est sans doute pas soumise aux Français. Aussi ne sont-ils -pas à leur aise. Ils ont de l’argent, ils sont dépaysés. Ne leur parle -pas de Si Abdelqader ben Djilali... essaye plutôt l’Ouazzani... dis -comme moi d’ailleurs. - ---Au nom de Moulay Abdallah Chérif, au nom de la maison qui est notre -caution! glapit le mendiant[2]. - - [2] Dar ad domana.--Maison de la garantie, de la caution, nom que l’on - donne à la famille d’Ouazzan. - -Le groupe des Berbères s’avançait, bousculé par les passants pressés -dont il ne savait pas se garer. L’appel au nom de la famille d’Ouazzan -ne parut pas les intéresser. - ---Ils sont de la montagne tout à fait, dit l’homme, ils ont peu de -religion; il faut tomber juste sur leur marabout à eux. - ---Ala Sidi el Ghali ben el Ghazi, cria le meskine. - -Le petit groupe s’était arrêté net et chacun regardait prudemment du -côté où était venue l’invocation au marabout vivant de leur tribu. - ---Je m’en doutais, ce sont des Zaïane, fit le mendiant, tu vas voir. - -Et tout à l’affilée il dégoisa, avec l’accent montagnard, les noms de -tous les personnages religieux susceptibles d’intéresser ces Berbères. - ---Au nom de Sidi Mahdi, et au nom de Sidi Khiri en Naciri, et au nom de -Sidi Ali Amhaouch. - -A telle enseigne que les étrangers en fraude se crurent découverts et -tout de suite se mirent à délibérer. Le plus urgent leur parut de clore -en la payant cette bouche indiscrète. Ils s’étaient accroupis tous en -rond autour de l’un d’eux qui devait être le trésorier de la bande. -Celui-ci fouilla dans une djebira et sortit quelques pièces, sous les -yeux soupçonneux de ses compères. Puis, la décision prise et l’aumône -faite au giron de la femme, ils se perdirent dans la foule. - ---Étonnant! dit la pauvresse, trois roboa! ils sont bien riches, ces -hommes! - ---Non, dit le mendiant, mais ils ont eu peur. N’exagère pas d’ailleurs -la fréquence de ces aubaines. Dieu a béni notre rencontre, voilà tout; -qu’il soit loué! - ---Tu es très savant, dit la femme; que faut-il crier pour ces musulmans -bien habillés qui viennent? - ---Tu peux leur dire ce que tu voudras, ils ne te donneront rien. Ce sont -des commerçants riches d’ici qui vont à la prière. Regarde plutôt pour -ton instruction ces gens du Sous. Ce sont des Chleuhs aussi, mais pas -les mêmes que ceux de tantôt. Ils sont tous de taille moyenne, leur -visage est un peu jaune. - ---Et ils ne sont pas vêtus comme les autres, dit la pauvresse. - ---En effet, reprit l’homme, ils ont chacun une pièce au moins de leur -vêtement empruntée aux chrétiens, qui la veste, qui le pantalon, et ils -ont des souliers munis de clous. - ---Ils ne vont donc pas à la mosquée? demanda la mendiante. - ---Ils n’y pensent guère. Ils excellent à travailler avec les chrétiens. -Ce sont les frères de race de tous les _boqqala_, de tous les _attar_, -de tous les petits marchands de la ville. Ils donnent d’ailleurs très -volontiers aux pauvres, ajouta le mendiant en ramassant le sou jeté par -un des Chleuhs sur le mouchoir que l’homme en s’installant avait étalé -devant lui. - ---Tiens, voilà des fellahs Zaers, avec leurs ânes; ils sont dégourdis, -ceux-là... ils sont ici chez eux... Ala Moulay Bou Azza! cria-t-il à -l’adresse de ces paysans. - -Ceux-ci tout à leurs affaires disparurent sans s’occuper des mendiants. -Mais un personnage qui avait une prestance imposante et bénisseuse -passait, suivi de deux domestiques. Il dit à haute voix vers l’homme: - ---Tais-toi, serviteur d’un mécréant! - ---Pourquoi cette injure? demanda la pauvresse. - ---Ce sont des choses qui arrivent, dit le mendiant; celui-ci est un -chérif Kittani. Ce sont des orgueilleux... Il y a une vieille haine -entre eux et ceux de Moulay Bou Azza. Il m’a entendu prononcer ce nom, -ça l’a mis en colère. Mais nous invoquons tous les saints sans nous -occuper de leurs querelles. Dans mon métier il m’en arrive bien -d’autres! - ---Quel est donc ce métier? dit la femme. - ---Je mendie aux portes des maisons... c’est beaucoup plus difficile que -de parler aux passants dans la rue. Il te suffira, en somme, de quelques -leçons pour tout savoir. - ---_In cha’llah_, si Dieu veut! fit la mendiante. - ---Mais une longue pratique permet seule de connaître ce qu’il faut dire -au joint d’une porte fermée pour attendrir les habitants de la demeure. -Ce sont les femmes qui nous entendent; elles sont capricieuses et elles -ont aussi des attachements particuliers, parfois tout à fait -déconcertants, pour des saints qu’on ne pourrait jamais imaginer. Rien -qu’à Rabat et Salé il y a plus de cent _seyid_. Comment s’y reconnaître? -Aussi, à la longue, j’en viens à ne plus invoquer qu’Allah! - ---Ala Karim el Kourama! au nom du plus généreux des généreux! cria le -mendiant interrompant un moment sa leçon pour penser aux affaires. - -La femme clamait après lui et, pendant quelques instants, leurs deux -voix alternées résonnèrent en cadence rapide dans le brouhaha de Souiqa. - ---Au plus généreux des généreux! Dieu! - -Ce que vous faites est pour Dieu! Dieu! - -Qu’Allah fasse miséricorde à vos géniteurs! Dieu! - -Une aumône au nom de Dieu! Dieu! - -Au nom de celui qui secourt les créatures! Dieu! - -Au nom de celui qui nous est cher! Dieu! - -Au nom de l’envoyé de Dieu! Le Prophète! - -Comme passait un groupe de femmes voilées conduites par des esclaves, le -mendiant à la coule entama: - ---Au nom de ce qu’elles ont dorloté, de ce qu’elles ont allaité, de ce -qu’elles ont chéri, de ce qu’elles ont gâté! - -Et, sur le geste discret d’une opulente matrone, l’aumône tomba des -mains d’un esclave. - ---Imagine-toi, reprit l’homme, lorsque tous deux furent fatigués d’un -quart d’heure de supplication épileptique, imagine-toi qu’un jour, -épuisé d’avoir crié devant des portes closes, énervé, fourbu, ne sachant -plus que dire, je gémissais des phrases incohérentes. Il m’arriva à une -dernière station d’en appeler au sultan des saints, Sidi Ahmed Tijani. -Entendant venir, je répétais l’invocation, lorsque tout à coup la porte -s’ouvrit et une vieille m’asséna un grand coup de bâton en me criant: -«Le Sultan des saints, c’est Allah! ce n’est pas Sidi Ahmed Tijani!» Je -te demande un peu de quoi les femmes vont se mêler! Elles n’ont pas -assez de tous leurs saints de la ville et du dehors et les voilà qui -s’occupent de Dieu! Celle-là avait raison, d’ailleurs, j’en conviens. - -Puis il reprit sa furieuse kyrielle d’invocations. La femme se joignait -à lui en écho de plus en plus stylé. - ---Sais-tu, dit l’homme quand ils durent s’arrêter faute de souffle, -sais-tu qu’ensemble nous pourrions faire de bonnes recettes? Toi tu -garderais ta place bien choisie; j’irais moi mendier aux portes; je -t’enseignerai tout ce qui t’est nécessaire; sais-tu cela? - ---Dieu le sait mieux que moi, répondit la pauvresse. - ---Cet enfant gras que tu avais naguère, tu ne l’as plus? - ---On me le prêtait, je l’ai rendu, dit la femme. - ---Et ce petit que tu as maintenant? - ---Ce fut écrit et je l’ai enfanté. - ---Il n’y a de force et de puissance qu’en Dieu très haut et sublime! dit -l’homme sentencieux et discret. Quelle est ta tribu, femme? - ---Je ne sais, dit-elle; j’ai grandi dans la maison de Sidi Kebir, l’alem -de Fez. C’est une maison pleine de monde. Le maître avait plusieurs -femmes et, parce qu’il m’embellit, il y eut de grandes querelles. Pour -avoir la paix, il me maria à un de ses esclaves. Celui-ci fut tué par -des Beni M’tir un jour qu’il revenait de la forêt d’Azrou avec des mules -chargées de bois. Abandonnée aux méchancetés des femmes, je me suis -sauvée et suis allée me réfugier chez un chrétien. Le maître m’a -réclamée; il y a eu des discussions au cours desquelles il fut obligé -d’avouer au qadi que j’étais _horra_, qu’il n’avait aucun papier -prouvant que j’étais son esclave. Alors le chrétien m’a gardée et fait -travailler chez lui. Il voulait m’avoir, mais j’ai été à son domestique, -musulman comme moi. Puis il y a eu des choses terribles auxquelles je -n’ai rien compris; on a fait une sorte de Djihad. Mon compagnon a tué -son maître le chrétien, puis il est parti au pillage et je ne l’ai plus -revu. Je m’étais jointe en attendant aux femmes qui poussaient des -youyous sur les terrasses. Tout le monde était content, on excitait les -moujahidine. Puis les chrétiens sont venus plus nombreux, le canon -passait sur les maisons de Fez. Tout le monde s’est caché; les voisins -m’ont chassée, parce qu’ils savaient que j’avais vu tuer le chrétien et -ils craignaient que les soldats ne me trouvent chez eux. J’ai erré -pendant trois jours, affolée par tout ce que je voyais et tourmentée de -faim. Un autre chrétien m’a trouvée évanouie, m’a soignée et m’a fait -travailler chez lui. Il aimait la _harira_[3]; je lui en faisais, mais -il la mangeait le soir et non le matin. Comprends-tu cela, toi? Presque -tout de suite d’ailleurs il est parti pour Rabat avec un convoi. Il m’a -mise sur une des voitures avec des _Madame Sénégal_ qui tout le temps -m’effrayaient en indiquant par signes qu’on allait me couper la tête. -Mais le conducteur était musulman algérien. En arrivant ici, près de -l’oued, il a abandonné la voiture et nous nous sommes sauvés tous les -deux la nuit. Nous avons vécu ensemble; c’était un souteneur et un -ivrogne; il a disparu et je suis restée seule avec Dieu. - - [3] Soupe marocaine qui se prend comme petit déjeuner. - ---Sa gloire seule est durable, dit le mendiant. Si tu voulais, je -t’épouserais et nous ferions à deux le métier, s’il plaît à Dieu. - ---S’il plaît à Dieu, dit la femme parce qu’il fallait ainsi répondre, -cette forme rituelle de politesse lui donnant d’ailleurs le temps de la -réflexion. - ---Mon désir est un vrai mariage, dit-elle. - ---Un vrai mariage, oui, c’est entendu. - ---Alors je suis consentante, dit la femme. Tu connais un qadi? - ---Il est là à côté, dit l’homme, en montrant la béniqa des hommes de -loi; ce ne sont encore que des adoul, mais c’est assez pour nous, -malheureux. - ---Et s’il faut payer quelque chose? dit la pauvresse. - ---Viens, et laisse-moi faire; qui flatte paie, tu vas voir. - -Et, se levant, le mendiant vint se planter devant la boutique. La femme -se mit debout elle aussi et, tenant son petit d’une main, elle se -couvrit de l’autre le visage avec son haik. - ---Il n’y a de Dieu que Dieu, dit le mendiant au seuil de la béniqa. - ---Et notre Seigneur Mohammed est l’envoyé de Dieu, répondirent en chœur -les adoul désœuvrés et somnolents. - ---Certes, Monsieur le Qadi,--proféra l’homme en s’adressant au -personnage qui siégeait dans le fond de la boutique et qui devait être -le plus important des trois,--certes, j’ai résolu d’épouser cette femme. -Illustres jurisconsultes, lumières éclatantes de la Justice respectée, -nous sommes des gens craignant Dieu et pauvres. Je l’épouserai avec une -dot en bon musulman. Que Dieu fasse miséricorde à vos parents! Je lui -reconnais trois douros un quart, que Dieu vous impartisse sa -bénédiction! et aussi ses vêtements et aussi son petit enfant, que Dieu -prolonge votre vie pour le soulagement des affligés, savants insignes! - -Les adoul impassibles échangèrent des regards lassés et leurs trois -têtes se rapprochèrent comme pour une consultation; mais déjà ils -s’étaient compris sans rien dire. Pourquoi pas, après tout? fut la -conclusion de leur pensée commune, confirmée par une satisfaction qui -leur vint d’avoir œuvre à faire. - ---Certes, ô Messieurs, continuait le mendiant, un petit papier, un tout -petit bout d’acte suffira pour des gens pauvres comme nous sommes. Nous -le prendrons en passant; à votre aise, Messieurs les jurisconsultes, -vous êtes la lumière de l’Islam, vos enfants... - -Mais les trois personnages, les mains ouvertes devant eux comme s’ils -lisaient dans un livre, récitaient déjà la _fatiha_ qui consacre les -accords importants. Le mendiant empoigna la femme d’une main vigoureuse -et la fit poster à côté de lui pour que les saints effluves de la parole -sacrée lui parviennent à elle aussi... Puis ayant congrûment remercié -les notaires, le mendiant s’éloigna et la pauvresse le suivit -modestement. Et tandis que les adoul retombaient dans la quiétude, -l’homme et la femme portant son petit gagnèrent le grand enclos où -l’herbe monte sur des tombes et qui s’étend, pour longtemps protégé -contre la rage des bâtisseurs, entre la mosquée blanche et le rempart -terreux. Le mendiant y avait creusé sa niche, dans l’angle d’un bastion, -à même le mur épais. - -Le malin compère vivait là tranquille, à l’abri des chrétiens importuns, -sous la double protection des Monuments historiques, qui ont _classé_ la -vieille enceinte, et de l’administration des habous, gardienne jalouse -du terrain. L’homme et la femme entrèrent dans le réduit et derrière eux -tomba le rideau en toile de sac qui le fermait. - ---Bénédiction et bonheur! dit alors le mendiant. - ---Amen! dit la mendiante. - - - - -Itto, mère de Mohand - -NOUVELLE - - -Depuis une semaine la colonne opérant au sud du Dir n’avait pas vu un -ennemi. Deux forts coups de boutoir, l’un vers le sillon du Tigrigra, -l’autre vers l’Adrar pierreux des Aït Ourtindi, avaient frappé dans le -vide. Et l’on vint réoccuper le camp des Aouinettes où la troupe se -reposait et d’où l’on pouvait effectuer très vite le ravitaillement sur -El Hajeb sans être obligé de quitter le plateau et de marquer un recul -même momentané. - -Une pluie glaciale mêlée de neige avait commencé la veille et accompagna -la colonne jusqu’à son campement où chacun s’installa, sous une averse -brutale, à sa place accoutumée. - -L’endroit convenait parfaitement à sa destination. Un mouvement de -terrain en forme de fer à cheval dominait suffisamment le pays et -entourait une petite vallée où coulait une source abondante. Tout le -convoi et la cavalerie trouvaient place dans ce sillon et s’abreuvaient -au ruisseau. La troupe garnissait la crête enveloppante derrière des -épaulements de terre et de rocaille. Un mur plus important fermait la -vallée entre les deux extrémités du fer à cheval. Sur une de ses -branches se dressaient la tente du chef de la colonne, puis celles des -officiers de l’état-major. Ceux-ci logeaient deux par deux pour diminuer -les impedimenta d’une troupe qui devait passer vite et partout. - -L’une de ces tentes, proche de celle du chef, abritait les officiers -dits «des renseignements», et guides politiques de la colonne en -opérations. - -On en avait pris deux parce que l’affaire était importante et que les -connaissances de ces hommes sur le pays et ses habitants se complétaient -efficacement. - -L’averse avait cessé; le nuage était descendu au ras du sol, plongeant -le camp et le plateau dans un brouillard intense et glacé. - ---La pluie, dit Dubois, est peut-être, d’après le dicton, le repos des -militaires en garnison, mais elle est bien pénible pour le troupier qui -jambonne à ces altitudes. On a, pour se consoler de tant d’effort, -l’espoir qu’une partie au moins du problème est résolue. L’ennemi a -reculé et la ligne d’étapes de Rabat à Fez est dégagée. Il nous faudra -maintenant aller plus loin pour casser les groupes de dissidents. - ---Ce n’est pas démontré, dit Martin; le vide même où gravite depuis huit -jours cette colonne m’intrigue. Nous ne sommes pas ici chez des gens -qui, comme ceux de la plaine, font un petit baroud d’honneur et se -soumettent. Nous opérons dans une contrée où tout est rude, depuis le -climat jusqu’au cœur des hommes, et où le guerrier possède une capacité -d’offensive exceptionnelle. N’avez-vous pas remarqué qu’aucun de nos -émissaires n’est revenu? - ---Si nous étions dans le bas pays, fit Dubois, je penserais volontiers -qu’ils prennent le thé bien à l’abri chez l’adversaire, mais ici nous -devons plutôt craindre qu’ils ne soient bloqués quelque part ou égorgés -froidement. - ---Froidement est le mot, dit Martin en revêtant son manteau. Moi, mon -cher, je vais jusqu’au douar du caïd Driss, notre ancien et je crois -toujours fidèle jalon politique. Je vais aux nouvelles dont l’absence -nous intrigue et nous gêne... pour cette raison même que notre rôle est -d’en recevoir, sinon d’en donner. Vous m’obligerez en veillant à ce que -nos émissaires, s’ils reviennent, ne soient pas canardés par les -avant-postes. - -Martin fit détacher son cheval et partit suivi d’un mokhazni. Il avait -une lieue à parcourir vers le nord pour gagner le douar, l’unique douar -resté soumis. Il perdit un quart d’heure à retrouver dans le brouillard -un petit ruisseau qu’il savait devoir le guider jusqu’aux labours du -clan. Puis il entendit du bruit dans un fond. C’était un convoi venant -d’El Hajeb qui avait quitté la piste et restait en panne dans le nuage. - -Martin aida l’officier à retrouver son chemin, puis il reprit son -ruisseau et tout à coup tomba sur le douar. Il se fit reconnaître de la -voix, et entra dans l’enceinte par une baie dont des femmes écartèrent -la herse d’épines. - -Le douar était en état de défense, la zeriba doublée d’un mur en pierres -plus haut qu’un homme, le troupeau ramassé dans le _tit_, le personnel -alerté. Mais il n’y avait là que des vieillards et des femmes. On ne se -voyait pas d’une tente à l’autre: alors les habitants s’appelaient -constamment; des chiens, au dehors, hurlaient sans relâche. Les -_iarrimen_, les hommes étaient sortis avec le caïd, laissant les vieux -qui, farouches, tournaient le long du mur, le fusil ou le couteau à la -main, gardant les femmes, les petits. - -«Voilà, se dit Martin, des gens qui attendent une attaque.» - -On finit par trouver un notable qui parlait arabe: le caïd battait -l’estrade, expliqua-t-il, avec les hommes et l’avait laissé, lui, pour -commander le douar. - ---Donne-moi un guide pour retrouver le chef, dit Martin. - -L’homme appela un jeune garçon qui s’accrocha au poitrail du cheval, et -le petit groupe dirigé par l’enfant rentra dans le brouillard. Il -n’était que trois heures après-midi et il faisait déjà presque sombre. - -Le caïd Driss apparut tout d’un coup; l’enfant lâcha le poitrail du -cheval de l’officier et courut s’accrocher à celui du maître. C’était un -homme de belle stature, dans la force de l’âge mais un peu empâté -d’obésité. Il disparaissait dans un _selham_ bleu foncé ruisselant de -pluie; deux fantassins en guenilles couleur de terre tenaient la queue -de son cheval. Ils portaient les fusils et les cartouches. - -En voyant l’officier, le chef rabattit en arrière son capuchon, montra -son visage très plein et rose qu’encadrait un mince collier de barbe -clairsemée et salua militairement. - ---Salut! que Dieu te bénisse! dit l’officier, que fais-tu là, caïd? - ---Ce que tu fais toi-même, mon cobtan. - ---Ton pays est bien froid et sombre, on ne voit rien. - ---Ce qu’on ne voit pas, on l’entend, fit le caïd. - ---Bien; de quel côté? - ---Ça monte de Goulib et de Tirza par Tizi Oudad, d’autres par Imzizou; -on me dit aussi par l’arbre de Mimigam. - ---Bien; que veulent-ils faire? - ---Je ne sais pas encore, dit le chef, le camp cette nuit ou mon douar. - ---Tu n’as pas vu mes émissaires? demanda Martin. - ---Ne les attends pas; nous en avons trouvé un. - ---Montre voir, dit Martin. - -Un des fantassins se baissa, ramassa quelque chose dans les pierres et -tendit une tête à l’officier. - ---C’est Hassou, dit Martin; je donnerai deux cents douros pour sa tente. -Et vos «yeux» à vous? ajouta-t-il. - ---Je n’ai dehors que mon neveu et sa mère; où les hommes ne passeraient -plus, le garçon passera; là où il échouerait, la femme réussira. - ---Est-ce déjà si serré que cela? demanda Martin. - ---C’est serré, répondit le caïd, nous cherchons le petit. Toi, va-t’en -et retourne au camp. Dès que je saurai quelque chose je te préviendrai. -Moi je reste ici: j’ai vingt selles, trente piétons et j’attends que le -convoi soit passé, là en bas. Si tu le peux, active sa marche, j’ai hâte -de rentrer à mon douar. - ---Rentre alors, le dernier convoi est passé, dit Martin, et merci, caïd! - -Le groupe se dissocia et chacun disparut de son côté dans le brouillard. - ---J’ai pataugé étrangement pour revenir, disait une heure après Martin à -son camarade; la brume diffuse les bruits du camp qui auraient pu me -guider. C’est mon cheval qui m’a ramené. - -Puis il lui exposa l’effet de sa démarche. - -Il était évident que les dissidents préparaient quelque effort, mais, -comme il était inutile de faire alerter sans raison la troupe qui avait -besoin de repos, les deux officiers décidèrent d’attendre encore un peu -la confirmation promise par le caïd avant d’informer le chef de colonne -de ce qu’ils savaient. La nuit était venue tout à fait. - -Après le dîner, chacun s’enferma dans sa tente. Le camp fatigué -s’endormit. Le nuage avait quitté le sol et la pluie recommença. - -Assis sur leurs lits de camp, vaguement éclairés par une lanterne, les -deux officiers des renseignements faisaient sur leurs genoux des papiers -administratifs. Ils entendaient la pluie qui cinglait la toile tendue -et, tout près, le bruit de mâchoire des chevaux broyant placidement leur -orge. De temps à autre, Dubois allumait à la chandelle un fragment du -_Temps_ et le laissait brûler, entre les deux lits, sur le sol où les -cendres s’imprégnant d’humidité formaient peu à peu une flaque de boue -noire. Il entretenait ainsi sous leur cloche, par un procédé bien connu -des blédards, une température tout à fait «vers à soie». - ---Des nombreux services que peut rendre un journal, dit Dubois, celui-ci -est le plus appréciable... - ---J’ai classé, dit Martin, tous nos journaux de France suivant le nombre -de calories qu’ils dégagent. En tête vient... - -Une main frappa à petits coups contre la toile qui résonna comme un -tambour et une voix dit: «Mon cobtan, c’est une femme.» - -Dubois, de sa place, délaça le côté porte et soulevant la toile par un -angle démasqua une ouverture triangulaire. La femme annoncée s’y glissa -accroupie et considéra les deux officiers. - -Elle portait cet âge indéterminable que prend la femme berbère après -trente ans. Elle avait dû être belle et sa figure amaigrie exprimait une -grande énergie. Une petite croix bleue tatouée au bout du nez indiquait -qu’elle appartenait aux Aït Idrassen. Elle était vêtue d’une toile -drapée, serrée par une corde à la taille. Une énorme épingle au triangle -d’argent fixait à l’épaule droite le pan supérieur de cette étoffe qui -plaquait à sa poitrine. Ses jambes étaient, au-dessous du genou, armées -de guêtres en tissu de laine très serré et bariolé géométriquement de -bleu et de rouge. Des lambeaux de peau de chèvre la chaussaient. Elle -était ruisselante, mais n’en paraissait pas incommodée. - ---Éloigne l’homme, dit-elle en indiquant de la tête le mokhazni qui -attendait dehors. - ---Elle parle arabe; c’est une femme de qualité, dit Martin, après avoir -renvoyé le chaouch. - ---Elle sent diablement le mouton mouillé, fit Dubois; qui es-tu, femme? - ---Je suis Itto, mère de Mohand. - ---C’est la belle-sœur du caïd, dit Martin, elle est veuve et mère du -jeune homme qu’on attendait. - ---Pourquoi es-tu venue, femme? - -La Berbère avait sorti de dessous son vêtement trempé une lettre qu’elle -tendit. - -Le papier était très mouillé mais lisible et tout moite du contact de la -chair contre laquelle on l’avait caché. Le caïd annonçait la rentrée de -son neveu venu par l’Oued Defali, en plaine. Toute autre voie était -coupée et depuis midi les _Ghouara_, les dissidents, glissaient -éparpillés, en grand nombre, de toutes les parties du plateau vers le -camp. L’ordre était chez eux d’un violent effort qui obligerait la -colonne à rentrer à El Hajeb. Ce recul devait encourager à prendre les -armes certaines tribus hésitantes de l’arrière-pays. Le caïd terminait -en exprimant l’espoir que la femme parviendrait à franchir le cercle qui -peu à peu se refermait sur le camp. Sa traduction achevée, Martin -considéra la femme dont tout l’être, par l’effet de la chaleur qui -régnait dans la tente, s’entourait d’une buée de vapeur. - ---Comment es-tu passée? lui demanda-t-il. - ---Je me suis jointe aux femmes des Aït Mguild qui suivent les guerriers -et portent des cartouches; j’ai dit que je venais voir..., c’est notre -coutume en somme; les hommes avancent très lentement et, à une -demi-heure d’ici, nous nous sommes mises à nous laver et à jouer dans le -ruisseau. - ---Brrr! quelle santé! fit Dubois. - ---Comme nous parlions trop haut, un homme nous a jeté des pierres pour -nous faire taire et nous nous sommes dispersées par peur des hommes. -Moi, je me suis dispersée de ce côté-ci. - ---A quand l’attaque? demanda Martin. - ---Lorsque l’orage éclatera; ce sont les femmes qui le disaient. - ---Il va donc y avoir un orage? - ---Oui, vers le milieu de la nuit. - ---Qui commande les Ghouara? - ---Sidi Raho, répondit la femme. Et se courbant en deux d’un mouvement -qui, dans sa position assise, dénotait une souplesse singulière, elle -baisa la terre devant ses genoux. Puis, jugeant sa mission terminée, -elle fit mine de partir. - ---On va te donner un abri, dit Martin, tu ne peux courir deux fois ce -risque... - ---Fais-moi conduire hors de vos lignes et ne t’occupe de rien, dit la -femme. Le caïd m’a dit de revenir et le petit m’attend. - ---Elle n’a peut-être pas confiance dans notre succès, fit Dubois en -riant quand la femme fut partie, ou bien elle veut voir le combat à son -aise, en sauvage qu’elle est, du côté qui lui est le plus familier. - -Un instant après, le chef de colonne était prévenu de la menace. Des -ordres rapides furent donnés à l’utilité desquels personne ne crut. Mais -on obéit, toutes les dispositions furent prises et la veille silencieuse -commença. - -La pluie maintenant se mêlait de neige et par moment de grêle. - -Les deux amis rentrés dans leur tente s’allongèrent tout habillés sur -leurs lits. - ---Je ne pense pas, dit Martin, qu’il soit opportun de nous coucher. - ---Moi, je pense, fit Dubois, qu’il faut à ces gens vraiment le diable au -corps pour sortir de chez eux par un temps pareil. Avez-vous remarqué, -ajouta-t-il, comme cette Berbère s’inclina pieusement en prononçant le -nom de Sidi Raho, notre ennemi? Que se passe-t-il dans l’âme de ces -êtres sauvages? Comment expliquer à la fois cette vénération pour le -marabout et la démarche de cette femme venant ici nous prévenir, faisant -pour cela plus d’une lieue sous la tempête et à grands risques? - ---La messagère du chef, dit Martin, exécute les ordres de son maître. -Celui-ci lutte avec nous contre Sidi Raho tout en l’aimant lui-même -beaucoup; il l’avoue mais ne le manifeste pas. Cette femme, sachant -moins discuter ses sentiments, vous les a laissé voir en un geste qui ne -manquait pas de grandeur. Des deux côtés de la barricade ces gens sont -sincères. Ils cherchent instinctivement, comme tous les humains, une -voie vers un sort meilleur et suivent courageusement celle qu’ils -croient bonne. Et, dans ces moments de trouble, sans doute souffrent-ils -beaucoup ceux qui, pour nous suivre, se détournent du vieux chemin, des -vieilles croyances et des longues affections. - -Mais il fait trop froid pour philosopher. - ---Voici d’ailleurs la tempête qui monte, dit Dubois, c’est l’orage -annoncé. Évidemment les Berbères vont attaquer notre front ouest qui -reçoit de face la grêle qu’ils auront, eux, dans le dos. - ---C’est couru, dit Martin, et vivement il éteignit la lumière, car le -premier coup de feu venait de retentir. - -Il y eut un silence de quelques secondes, puis une autre détonation, -puis trois ou quatre, et très rapidement la fusillade de l’assaillant -crépita de tous côtés. - -Dubois ouvrit la porte de la tente sur laquelle la grêle fouettée par un -vent de bourrasque battait un rappel effréné. Le camp semblait mort, -insensible à la double tempête que le ciel et les hommes déchaînaient -sur lui. - -Et soudain la face ouest, puis très rapidement les autres -s’illuminèrent. Dans un fracas épouvantable, où fusils, mitrailleuses et -canons, tout donnait à la fois, le camp ripostait. - ---Sortons-nous? demanda Dubois. - ---Je n’en vois pas l’utilité, répondit Martin, et ce serait contraire -aux ordres reçus: tous ceux qui n’ont pas un rôle dans la défense de -nuit sont invités à se tenir tranquilles et à ne pas causer de -«poutrouille». Vous ne courez pas moins de danger dehors que dans votre -tente où il ne pleut pas, ce qui est appréciable, et, si vous tenez à -regarder la mort en face, il fait trop sombre, vous ne verrez rien. - ---Notre rôle est en effet terminé, dit Dubois, nous l’avons rempli en -avertissant notre chef. Et ne trouvez-vous pas que c’est un remarquable -assouplissement du système nerveux de rester ainsi inactifs, assis, dans -cette pétarade? - ---Nous recevons en effet ici, dit Martin, par ces tirs de nuit mal -dirigés, plus de balles que les faces mêmes, et voici déjà de fâcheuses -gouttières dans notre toile de tente. - -Un ralentissement se produisit à ce moment dans la fusillade; des cris -aigus, ces cris berbères bien connus qu’on dirait poussés par des -enfants, retentissaient, auxquels d’autres plus graves répondirent. - ---Les voilà qui attaquent la face ouest, dit Martin; ils viennent au -contact et les nôtres chargent. - -Et, malgré tout leur calme, les deux officiers sortirent de la tente -pour tâcher de distinguer quelque chose de la tragédie qui -s’accomplissait là-bas, dans l’ombre. Près d’eux passa une troupe -d’hommes qui couraient ployés en deux. C’était une compagnie tenue en -réserve qu’un ordre lançait en soutien du front accroché. Puis ce fut -une autre face dont le feu s’éteignit à son tour; le corps à corps s’y -engageait et pendant quelques instants on n’entendit plus qu’un sourd -brouhaha d’où s’élevaient parfois des accents, des cris plus nets et que -couvrait de temps à autre le claquement d’une mitrailleuse tirant par -saccades. - -Enfin la fusillade reprit partout, marquant et précipitant la retraite -des assaillants; puis le feu s’éteignit peu à peu et bientôt le camp -tout entier retomba dans le silence. - -Des plantons passèrent, apportant au chef les premiers comptes rendus; -et l’on vit assez longtemps encore quelques lanternes qui, dans la nuit -opaque et froide, guidaient des groupes imprécis vers l’ambulance du -ravin. - ---Les Berbères sont tombés sur un solide bec de gaz, diront nos -troupiers, fit Dubois en réintégrant sa tente. - ---Grâce à Itto, mère de Mohand, dit Martin qui allumait une page entière -d’un journal du soir. Je serais curieux de savoir si elle a pu rejoindre -son douar. - -La Berbère fut retrouvée le lendemain dans le ruisseau où elle avait -joué la veille. Une balle lui avait traversé la tête, balle égarée ou -balle de vengeance, on ne le saura pas. - -En tout cas, ce récit écrit peu après l’incident prolongera peut-être le -souvenir d’Itto, mère de Mohand, qui, probablement sans grande -conviction d’ailleurs, mourut pour la cause française et ne revit pas -son petit. - - - - -Le Thé - - -«Je crois enfin, Messieurs, répondre au vœu de toute la Chambre en -adressant son salut à nos braves soldats qui combattent pour la France -et pour la civilisation, là-bas dans les sables brûlants du Maroc.» - - * * * * * - -(Applaudissements prolongés. L’orateur en regagnant sa place reçoit les -félicitations, etc...) - -Durant replia le _Journal officiel_ et le posa dans le casier où il -l’avait trouvé et pris par désœuvrement. C’était un numéro datant de -trois ans environ et laissé là par quelque prédécesseur. Puis, -s’approchant du poêle, il le bourra, tisonna un peu et revint s’asseoir -devant son bureau où l’attendaient des paperasses. Au dehors, la neige -tombait doucement en grosses floches achevant d’éteindre l’ardeur des -sables brûlants dont parlait le _Journal officiel_. - -Le commandant Durant était depuis longtemps au Maroc où la mobilisation -l’avait trouvé et retenu dans ce poste du «front berbère». Il avait, -pour l’aider dans son commandement, le jeune Dubois, officier des -«renseignements», plein de bonne volonté et de jeunesse et, pour cette -double raison, objet de l’affection et de l’attention continue de son -chef heureux de guider son ardeur dans ce pays à peine soumis, peuplé de -montagnards retors et guerriers. - -Depuis la guerre, le lieutenant de l’armée active Dubois se doublait de -l’officier de réserve Dupont de La Deule, jeune diplomate. Brave jusqu’à -la folie, ignorant tout du pays, le sachant, mais désireux de -s’instruire, Dupont avait été pris comme officier adjoint par le chef de -poste. Celui-ci voulait ainsi tenir en laisse sa fougueuse jeunesse et -profiter de ce que ce jeune homme s’intéressait au Maroc pour lui donner -des idées utiles. - -Depuis que la neige couvrant le plateau réduisait l’activité extérieure -aux seules randonnées indispensables, le commandant passait la majeure -partie de ses journées dans ce bureau contigu à une autre pièce qui lui -servait de chambre à coucher. - -Le bureau était vaste; une sorte d’ameublement indigène assez cossu en -garnissait un des bouts. A l’autre extrémité, une installation de -tables, de casiers et de chaises rappelait que le maître de ces lieux -était un chef chrétien habitué, pour travailler et penser, à s’asseoir -sur des sièges élevés et non, comme les Marocains, à s’accroupir sur des -coussins et des tapis, ce qui est une des distinctions essentielles qui -se peuvent noter entre les deux races. - -Ces ameublements voisinaient sans trop de gêne. Les matelas de laine, -les tapis du coin musulman s’étalaient à l’aise, comme chez eux. La -rondeur engageante des «fertalat» habitués aux contacts épais de -postères que n’agite pas la fuite des heures, contrastait avec la maigre -et geignante structure des sièges de fortune que la trépidante humeur -des chrétiens, toujours pressés, toujours inquiets, forçait vingt fois -dans une heure à changer de place. - -Un fort poêle, dû à l’ingéniosité de quelque légionnaire, chauffait -indistinctement les deux parties de la pièce, tant la française que la -marocaine. Et tout cet ensemble de choses disparates, réunies mais non -mélangées dans une chambre de commandement, symbolisait assez bien cette -«loyale collaboration de tous les instants» où se confondent, dans les -discours officiels, l’administration du Makhzen et l’énergie rénovatrice -du Gouvernement protecteur. - -Au jeune Dupont de La Deule qui s’étonnait de la promiscuité en ce -bureau des deux ameublements, Durant avait donné cette explication: - ---Pour ma part, je m’accommoderais fort bien du coin musulman, et je -vous avoue qu’il m’arrive souvent de méditer étendu sur ces coussins -dont la souplesse rend infiniment plus délectable la cigarette des -heures d’ennui. Mais je commande ici à des soldats qui ne doivent -concevoir leur chef qu’à cheval à leur tête, ou à son bureau en train de -dicter des ordres ou d’entendre des rapports. Ces soldats coûtent cher à -la «Princesse», à notre douce princesse lointaine. Il faut qu’ils -fassent le maximum de travail dans le minimum de temps. Je ne puis leur -donner des ordres que j’aurais conçus en me vautrant sur des poufs. Il -m’a toujours paru que l’exécution de ces ordres en souffrirait. Et c’est -pour cette raison que moi, qui habite et sers mon pays depuis si -longtemps en terre musulmane, je me suis toujours défendu de prendre les -coutumes indigènes, malgré tout ce qu’elles ont d’attrayant. Nous ne -sommes pas une race accroupie, et j’ai cette intuition que nous ne -saurions, sans perdre notre supériorité sur ce peuple, adopter sa façon -de vivre et ses méthodes de travail. - -Malgré tout son agrément, ce n’est donc pas pour moi ni pour vous, jeune -homme, que j’ai réuni dans un coin de mon bureau cet ameublement et ce -décor indigènes. Appelé par mes fonctions à traiter longuement, avec les -chefs du pays, d’affaires pour eux très compliquées, je leur offre, -pendant les heures où je les tiens, un accueil et des commodités qui -leur font plaisir et les incitent à m’écouter patiemment. Mettez-vous à -la place de tel de ces hommes qui aura fait quarante kilomètres à cheval -par des sentiers de montagne pour venir parler avec le chef roumi et qui -se verrait imposer le supplice de la chaise branlante? Soyez persuadé -que cet indigène, préoccupé de garder son équilibre sur ce siège nouveau -pour lui, écoutera mal et répondra sans aucune sincérité. Il sera -furieux parce qu’il se sentira ridicule. Tout autres seront ses -dispositions et l’effet produit par mes paroles si mon interlocuteur -indigène est à son aise chez moi; notre politique, notre action sur ces -gens seront d’autant plus efficaces que la maison du «hakem», du chef -français, leur paraîtra plus aimable. - -Au jeune Dupont qui objectait que ces indigènes devraient tôt ou tard -s’habituer à nos usages et même les adopter, le chef de poste avait -répondu: - ---Le moment n’est pas propice à faire sur ce point leur éducation. On se -bat en France, ils le savent, et les moyens militaires manquent un peu, -vous en conviendrez, pour les tenir dans l’obéissance. Ces gens nous -couvrent du côté de la montagne contre les peuplades mal connues qui y -vivent et que tente continuellement la superbe proie des riches plaines -du Nord. Et tout ce que je peux faire de mieux, pour le moment, c’est de -les empêcher de partir en dissidence. Je leur apprendrai plus tard à -s’asseoir sur des chaises. - -Ce jour-là, dans son nid d’aigle, le commandant Dubois avait quelques -sujets de préoccupation. Il comparait mentalement les instructions qu’il -avait reçues et la situation politique de son poste telle qu’elle lui -apparaissait. Ces instructions disaient, d’ailleurs, des choses très -justes... Garder le contact avec les populations de l’arrière-pays..., -maintenir dans le devoir le rideau de tribus soumises récemment et qui -couvrent nos lignes..., observer la plus grande prudence dans les -mouvements de troupe..., pas d’engrenage..., ne compter sur aucun -renfort. - -Les nouvelles qu’il avait du pays environnant répondaient assez mal au -postulat officiel. Les tribus de montagne s’agitaient et pesaient sur -les fractions soumises de couverture. Celles-ci, tant que la neige -épaisse avait blanchi les monts, s’étaient tenues tranquilles, avaient -protesté de leurs meilleures intentions. En réalité, et Durant le savait -bien, le loyalisme de ces gens était peu sincère et provoqué uniquement -par la nécessité de mettre dans nos lignes, à l’abri de la neige, leurs -tentes et leurs troupeaux. Or, on signalait que la neige fondait -rapidement dans le Moyen Atlas où une vague précoce de chaleur était -passée. Ceci faisait présumer un revirement subit des tribus qui, -maintenues depuis des mois dans le devoir, pourraient céder aux -influences extérieures et s’éloigner de nous. De nombreux indices -confirmaient le chef dans la crainte que ce ne fût bientôt. Et ce jour -le voyait particulièrement absorbé par cette double constatation que les -Beni-Merine--tel était le nom de la tribu douteuse--devaient être sur le -point de déguerpir et qu’il n’avait aucun moyen de les en empêcher. - -Vieux praticien de ces affaires, Durant était seul, d’ailleurs, à -prévoir l’événement fâcheux. Son adjoint Dubois était plein de -confiance; quant au lieutenant Dupont de La Deule, il en était encore à -cette période de son éducation indigène où tout plaît et étonne sans -inquiéter. - -Le jeune diplomate entra chez son chef au plus fort des réflexions de -celui-ci. Il venait du «bureau», envoyé par Dubois. Celui-ci l’avait -chargé de prévenir le commandant qu’il était en conférence avec les -chefs des Beni-Merine venus faire une visite de courtoisie. - ---C’est parfait, dit le commandant, mais je pense qu’ils sont venus -aussi prendre une tasse de thé..., c’est le moment d’ailleurs. -Voulez-vous dire à l’officier de renseignements, votre camarade, qu’il -ne manque pas de les inviter de ma part et de les amener ici. - -L’officier sortit et presque aussitôt entra Si Othman. C’était un petit -homme mince et fluet qui pouvait avoir quarante ans. Ce personnage était -le seul représentant du monde makhzen en ce poste déjà haut placé et où -ces gens d’habitude évitent d’aller. Sa présence mérite donc d’être -expliquée. - -A l’époque où les Français commençaient à s’occuper des choses de la -plaine, les troupes semi-régulières du Makhzen chérifien--que Dieu lui -donne la victoire[4]--garnissaient certains postes avancés à l’orée des -plateaux élevés, le long de ce qu’on appelle le «dir», le poitrail, -c’est-à-dire la ligne des hauteurs déjà accentuées qui séparent le bled -makhzen du bled siba. - - [4] Le respect des rites marocains et des formes protocolaires - beaucoup plus que la recherche de la couleur locale ont conduit - évidemment l’auteur à l’emploi de ces incidentes (_Note des - éditeurs_). - -Ces troupes étaient commandées par des chefs indigènes, sous la -direction de quelques officiers ou sous-officiers français. Leur -organisation était très marocaine et, parmi le personnel, se trouvait un -iman dont la fonction était de dire la prière dans la tente qui servait -de mosquée et, par là, de représenter la religion d’État au milieu de -cette population d’aventuriers militaires qui normalement s’en occupait -fort peu. - -Si Othman était originaire de la région de Marrakch. Il avait quelque -peu le type arabe, ce qui est assez rare au Maroc, et, quand on le -questionnait sur ses origines, il prétendait descendre de ces Oulad Sidi -Chikh qui vinrent d’Algérie, à différentes reprises, se fixer par petits -groupes dans le Moghreb. - -Ses parents l’envoyèrent tout jeune à Fez, et il y suivit les cours de -la grande école de Qaraouiyne. On reconnaît à cet antique centre -intellectuel musulman l’honneur d’avoir largement, à travers les -siècles, épandu sur l’Occident barbare la lumière d’Islam. Qaraouiyne -est le puissant creuset d’où sortirent maints docteurs et jurisconsultes -éminents, maints _ouléma_, pour les appeler par leur nom. Nul n’ignore -que le rôle de ces personnages fut, à travers les âges, et est encore de -maintenir intégrale la sublime orthodoxie de l’école, de faire de -l’opposition aux sultans quand ils sont faibles et discutés, de -sanctionner de toute leur autorité religieuse les actes des princes -puissants. - -Si Othman ne devait pas atteindre ces hauteurs. Il était pauvre, -inconnu, étranger à la caste religieuse de la grande ville. Il dut -longtemps vivoter dans des fonctions très subalternes. Sous le règne de -Moulay Hassan, il eut le bénéfice insigne d’être le chef des Moualin el -Qalam, c’est-à-dire de ceux qui, accroupis dans une petite loge -attenante aux grandes béniqas, taillaient et retaillaient, en forme de -style, les roseaux qui servaient aux innombrables scribes du Dar el -Makhzen. Une révolution de palais lui enleva cette prébende. Il subit -des tribulations diverses et finit, pour vivre, par suivre en qualité -d’iman et de muezzin les turbulentes hordes dont le Sultan se servait -pour faire rentrer les impôts. - -La première réorganisation des troupes chérifiennes faite par une -mission française le trouva là. Si Othman connut la douceur des soldes -minimes mais payées régulièrement. - -Son âme musulmane trouva aussi, au contact des chrétiens impurs, de plus -hautes satisfactions. Ces étrangers redoutant pour leur œuvre des -résistances fanatiques apportèrent un soin scrupuleux à ménager les -croyances de leurs élèves. Étant Français, ils étaient imprégnés de -respect pour toute philosophie différente de la leur. Quand les soldats -s’aperçurent que le chef distributeur de leur solde voyait d’un œil -bienveillant les manifestations du culte, ils s’empressèrent d’y prendre -part. Bien mieux, ces mêmes soldats, chargés par le Sultan de pacifier -le pays, avaient, deux années plus tôt, détruit de fond en comble, pour -en vendre jusqu’aux nattes, la modeste mosquée du petit village attenant -au poste. Si Othman la fit reconstruire par la garnison et obtint des -subsides de ses amis les chefs chrétiens. - -Le pieux et savant Si Othman, le _fkih_, comme on dit ici, sut -d’ailleurs rapidement gagner la confiance des officiers français. -C’était un homme aimable et doux, d’une politesse arabe recherchée. Il -avait un bagage considérable d’historiettes drolatiques, de fables -épicées qu’il disait à l’heure du thé avec un calme imperturbable. - -Enfin, lorsque l’esprit de révolte vint secouer les troupes marocaines -de Fez, il n’eut pas de peine à découvrir, dans la garnison du poste -lointain où il vivait, celles des mauvaises têtes qui poussaient les -soldats à imiter leurs congénères de la grande ville et à massacrer -leurs instructeurs. Il suivit discrètement, mais avec toute la ferveur -de son âme musulmane, les progrès de la sédition. Le jour où les -conjurés pensèrent à exécuter leurs projets, Si Othman se retira dans sa -petite mosquée et à l’heure de l’_asser_, il dit avec une onction -particulière l’oraison de Si Ahmed Tidjani dont il était un fervent -sectateur. Puis il rentra chez lui où l’attendaient sa femme, ses -enfants et le repas du soir. Mais, dans la tiède atmosphère familiale, -une idée surgit à son esprit. Le lendemain était jour de paie; si les -soldats tuaient cette nuit les officiers chrétiens, ils s’en -partageraient les dépouilles et spécialement les fonds de la caisse du -détachement. La solde n’aurait plus lieu, ni celle-là, ni les suivantes. -Un quart d’heure plus tard, le chef des instructeurs était prévenu par -Si Othman de tous les détails du complot. Des mesures énergiques -survenant peu après réduisirent à l’impuissance les agitateurs et -calmèrent les autres soldats qui d’ailleurs ne demandaient qu’à rester -tranquilles. Le lendemain, la paie eut lieu comme si de rien n’était et -Si Othman reçut une discrète mais sérieuse gratification. - -Quand les troupes marocaines jugées douteuses furent licenciées, le -fkih, dont l’emploi était supprimé, demeura pourtant auprès des nouveaux -officiers et continua d’émarger, à des titres divers, aux articles du -budget qui font face aux dépenses politiques. On se passait en consigne -à l’égard du bonhomme une certaine considération pour le grand service -rendu dans une heure critique. De plus, Si Othman, unique personnage -d’allure makhzen qui se pût trouver dans ce pays berbère et sauvage, -était tenu en grande estime par les gens de la plaine qui, deux fois par -semaine, garnissaient le _souq_, l’important marché situé près du poste. -Peu à peu il s’était vu instituer arbitre dans les contestations qui -s’élevaient nombreuses entre les marchands de langue arabe. Ses avis, -exprimés dans la forme de Qaraouiyne, avec toutes les références que lui -permettait son instruction religieuse, étaient écoutés et suivis. Cela -lui rapportait de la considération et des offrandes matérielles très -appréciables. Enfin il rédigeait à lui tout seul des actes d’adoul et il -savait admirablement imiter, à côté de son paraphe propre, le -_khenfous_[5] d’un prétendu collègue retenu à la ville et que personne -n’avait jamais vu. Par ses fonctions qui n’étaient pas officielles mais -qui jouissaient du _consensus omnium_, Si Othman rendait de grands -services aux autorités de ce poste avancé en assurant la discipline du -marché et la tranquillité de transactions toujours chamailleuses. Seuls, -les clients berbères du souq ne voulaient rien entendre du fkih qui -avait trop l’air d’un citadin et qui parlait une langue trop élevée pour -eux. Ils le traitaient de qadi et le fuyaient comme la peste, ne -voulant, comme juges à leurs affaires, que les officiers du poste qu’ils -ahurissaient de leurs criailleries, mais qui, avec une patience -angélique, parvenaient la plupart du temps à les mettre d’accord. - - [5] Le cafard, désignation populaire du paraphe compliqué qu’appose le - notaire musulman au bas des actes. - -La compagnie de Si Othman était enfin précieuse pour les officiers du -poste qu’il amusait et instruisait de son répertoire indéfini de fables -et de contes où il paraphrasait d’images hardies les faits de la vie -journalière. Agent de renseignement très utile et pour ce rétribué, il -ne disait cependant jamais, au roumi, la vérité complète; mais il savait -admirablement manier la parabole et y glisser ce qui pouvait intéresser -ses chefs chrétiens, à charge pour eux de le comprendre, si Dieu -voulait! Et il s’imaginait ainsi remplir à la fois son devoir de -loyalisme envers ceux qui le payaient et son devoir de musulman qui lui -ordonnait de se taire. - -Si Othman venait donc à l’heure voulue et suivant la _qaïda_, préparer -le thé pour le commandant du poste et les invités qu’il pouvait avoir. -Il y procédait toujours avec ce soin méticuleux et cette onction -sacerdotale que le Marocain des classes instruites apporte à cet acte -domestique, en apparence très banal, mais qu’il accomplit comme un rite. - -Le commandant, tout entier à ses préoccupations politiques, l’accueillit -pourtant, selon son habitude, d’un sourire et d’un mot aimable et, après -un échange de politesses, le fkih s’installa. - -A ce moment l’officier des renseignements et l’adjoint Dupont entrèrent. - -A l’interrogation muette du chef, le lieutenant fit de suite ce compte -rendu. Les chefs venaient de partir... ils étaient entrés simplement en -passant dire bonjour... ils avaient refusé poliment de prendre le thé -prétextant l’heure tardive et le mauvais temps... beaucoup d’entre eux -avaient un long chemin à faire pour rejoindre leurs douars... - ---Ceci est absolument grave, dit le chef; le Berbère qui refuse une -tasse de thé qui ne lui coûte rien ne le fait pas sans de sérieux -motifs... Quelle a été leur contenance? De quoi vous ont-ils entretenus? -Cette démarche peut cacher une ruse, masquer, par exemple, un recul de -la tribu qui se ferait en ce moment même... tandis que par leur présence -ici et leur aimable conversation, les chefs ont voulu détourner nos -soupçons, nous maintenir en confiance. - -L’officier des renseignements n’ignorait pas quelles étaient depuis -plusieurs jours les inquiétudes de son chef. Il savait aussi -l’impuissance militaire du poste à enrayer par la force un exode et les -graves conséquences d’ordre général que devait avoir ce départ en -dissidence d’une importante tribu de couverture. Il chercha pourtant à -rassurer le commandant: - ---On ne pouvait croire à une pareille duplicité chez ces gens simples, -dit-il,... et aussi le douar placé par ordre sur le revers du plateau, -celui qu’on voyait du poste, le douar témoin était toujours là... il -venait de le constater à l’instant même... enfin, preuve, pensait-il, de -leurs bonnes intentions, les chefs avaient, au cours de l’entretien, -laissé entendre qu’ils voudraient bien avoir l’autorisation de pousser -leurs troupeaux plus au nord dans nos lignes. Bien entendu, ajouta le -lieutenant, je leur ai dit que je vous soumettrais leur requête qui -vraisemblablement serait accueillie... - ---Et ils sont partis, reprit le commandant, persuadés qu’ils nous -avaient complètement roulés et que leurs troupeaux pourraient librement -filer vers le sud, tandis que nous rechercherions pour eux des terrains -plus au nord. Cette ruse n’est pas neuve pour moi. Elle ne servirait à -rien si j’avais les forces suffisantes pour leur imposer ma volonté. Ce -n’est malheureusement pas le cas. - -Les deux officiers étaient déconcertés par l’implacable logique de leur -chef. Celui-ci d’ailleurs ajouta: - ---Mes amis, ne laissons rien voir de nos pensées à cet excellent Si -Othman qui nous prépare avec un art consommé la tasse de thé -réparatrice; asseyez-vous, écoutons-le, s’il veut parler; il y a -toujours quelque chose à apprendre pour nous auprès de ces personnages -makhzen passés maîtres en politique. Celui-ci n’est pas un des moins -fins qu’il m’ait été donné de connaître. Constatez d’ailleurs, -ajouta-t-il en baissant la voix, que Si Othman a l’habitude de faire le -thé ici même depuis longtemps, qu’il est admirablement renseigné sur les -hôtes de la maison. Il n’ignorait pas la présence des chefs indigènes -dans nos murs; ceux-ci n’étaient pas partis encore quand il est entré -ici. Voyez, il n’a pas pris le plateau des grandes réceptions; il n’a -rempli qu’une théière suffisante pour notre petit comité, au lieu des -deux naturellement nécessaires aux assistants nombreux... Donc, en -venant ici, il savait que les Beni-Merine, contrairement à leur -habitude, ne prendraient pas le thé... Ce vieux renard en sait long... -peut-être va-t-il nous le dire...? - ---D’ailleurs, glissa l’officier des renseignements, le fkih a auprès de -lui, vous le savez, un orphelin des Beni-Merine qu’il a recueilli; il a -pu, par lui, être renseigné. - ---A partir d’un certain âge, répondit le chef, les Marocains du genre de -Si Othman ont souvent un petit garçon recueilli; ils appellent cela en -effet un _itim_, un orphelin. En l’espèce, il s’agit d’un espion placé -par la tribu auprès de l’homme qui nous approche le plus facilement; le -devoir social, très vif chez ces Berbères, leur a fait admettre qu’un -enfant de la tribu puisse, dans l’intérêt supérieur de la collectivité, -être l’orphelin de Si Othman. Je ne pense pas que celui-ci ait jamais -été renseigné par son petit domestique. - -Le commandant s’apprêtait à calmer l’ahurissement où ces paroles -plongeaient ses adjoints, mais un «allah» sonore exhalé par Si Othman en -un soupir profond mit fin à l’aparté des officiers. - -Le thé savamment préparé fumait dans les tasses; le commandant, prenant -celle qu’on lui tendait, dit: - ---Si Othman, que Dieu te récompense! mais dis-moi pourquoi tu soupires -si gravement. - ---Je ne soupire pas, répondit le fkih, je prononce le nom de Dieu, qu’il -soit béni et exalté! Il est écrit d’ailleurs qu’il faut rechercher la -société des gens qui proclament le nom d’Allah et de fuir, au contraire, -ceux dont les lèvres ne le prononcent que rarement ou jamais. Tel est le -fait de ces montagnards mécréants parmi lesquels je dois vivre ici avec -vous. - -Le commandant sentit que l’amine s’engageait dans une voie intéressante. -Il l’y encouragea. - ---Que t’ont fait encore ces Berbères? dit-il. Si Othman humait -bruyamment sa tasse de thé et ne répondit pas. Ce sont des gens, certes, -assez frustes, insista le commandant, mais, au demeurant, d’un commerce -facile, à en juger par ceux qui nous entourent... - -Si Othman restait muet... la lutte peut-être se faisait en lui, une fois -de plus, entre son devoir professionnel et son devoir de musulman. Le -chef se résigna à parler seul; Si Othman regarnissait la théière de -sucre et de feuilles de menthe pour la deuxième infusion. - ---Tu es un homme de science, Si Othman, et certes ton expérience des -choses de ton pays dépasse la mienne... tu connais en particulier mieux -que tout autre ces Beni-Merine nos voisins, leurs mœurs et leur -caractère... Mais vous aussi, hommes de religion intégrale, n’avez-vous -pas quelque préjugé exagéré contre ces populations moins éclairées que -vous? Vous les jugez versatiles, peu dignes de confiance... - -Le commandant s’exténuait à chercher l’argument qui ferait sortir -l’amine du silence où il semblait vouloir se confiner. Si Othman -tournait lentement la cuillère dans le mélange sucré et odorant. - ---D’ailleurs vos présomptions contre les Berbères ont des limites, -poursuivit le commandant. On a vu certains d’entre eux parvenir à des -situations élevées dans l’État... Et vous épousez parfois des femmes de -cette race... Moulay Hafid n’a-t-il pas épousé la fille du Zaïani?... - ---Celle-là et bien d’autres, dit enfin le fkih, en remplissant les -tasses; d’ailleurs je ne pense pas qu’il ait jamais eu à se louer de ce -mariage. Écoute ce qui arriva à un autre au temps jadis. - -Un sultan d’entre les chorfa saadiens qui ont régné dans le Moghreb -était parvenu, avec l’aide et la force de Dieu, à étendre son autorité -sur tous les pays de la plaine. Quand il fut certain que cette autorité -y serait de quelque temps respectée, il tourna ses yeux vers la montagne -dont le Roi avait refusé de lui rendre hommage. - -Le Sultan avait de nombreux soldats et les tribus payaient largement. Il -vivait donc dans la joie et l’abondance et il était craint. Le roi de la -montagne n’avait rien de tout cela et n’y pouvait prétendre n’étant pas -chérif. Ses frères de tribu l’avaient élu un beau jour, sans trop savoir -pourquoi, en lui jetant une poignée d’herbe sur la tête, à la suite -d’une réunion où l’on avait discuté des choses les plus diverses et -qu’il fallait bien terminer d’une façon ou d’une autre. - -Le Roi était un homme intelligent et fort. Quand il fut élu, il -parcourut les montagnes en disant à ses frères: «Vous m’avez choisi pour -être votre chef, votre _amrar_, vous devez m’obéir, puisque c’est votre -coutume.» Il leur donna rendez-vous pour le printemps et promit de les -conduire dans la plaine contre les Arabes qu’ils chasseraient et dont -ils prendraient la place. Sur tous les marchés et dans toutes les villes -les Berbères dirent: «Nous avons fait un _amrar_, nous viendrons au -printemps prendre vos terres et violer vos femmes, nous arracherons la -barbe à vos vieillards et nous garderons vos filles et vos garçons.» - -Le Sultan connut ces nouvelles et ordonna aussitôt de percevoir sur les -tribus fidèles un impôt extraordinaire. - -Le printemps venu l’amrar fit résonner partout le _bendir_[6] pour -rassembler les guerriers comme il était convenu. Mais les diverses -tribus se disputaient à ce moment pour une question de pâturages et -quand, après bien des palabres, le chef élu fut parvenu à les mettre -d’accord, le temps propice à l’opération était passé. Le Sultan, par -contre, avait avancé ses troupes à l’entrée des montagnes et attaqua -celles de l’amrar. Le combat fut terrible et l’on ne put compter les -Berbères qui y trouvèrent la mort. - - [6] Bendir, tambour de guerre dont le son grave s’entend de très loin. - -A la fin de la journée, vers la grande koubba impériale que surmontait -une boule d’or et qu’entouraient les tentes de la mehalla heureuse, -s’avança le troupeau des femmes berbères qui venaient implorer la pitié -du vainqueur. Ces femmes étaient toutes effroyablement vieilles, laides -et sales. Elles poussaient devant elles trois petits taureaux étiques -destinés au sacrifice expiatoire qu’on appelle la «targuiba». Elles -marchaient en s’arrachant les cheveux, en griffant leur visage et elles -proféraient dans une langue barbare des cris épouvantables. Derrière -elles, formant un vaste cercle, venaient les cavaliers vainqueurs. -L’orbe rouge du soleil couchant faisait étinceler comme de l’or les -harnachements makhzen ouvragés d’argent et rendait plus rouge encore le -sang qui coulait sur les mors des chevaux et plaquait à leurs flancs. -Les cavaliers avaient le torse nu; leur main droite tenait haut le sabre -qu’alourdissaient des têtes coupées, celles des ennemis tués ou bien, -tout simplement, celles des camarades tombés près d’eux; qui sait ce qui -se passe sur les champs de bataille, si ce n’est Dieu? qu’il soit béni -et exalté! - -Quand le groupe des suppliantes fut arrivé à quelques pas de la grande -tente, trois vieilles femmes coupèrent les jarrets des trois veaux, qui -s’assirent sur leur derrière et ressemblèrent à des kangourous. Et les -femmes, prises d’un délire frénétique de soumission, se roulèrent dans -la poussière en criant. - -Mais à ce moment s’éleva du cercle des cavaliers une clameur plus mâle: -_Allah ibarek fi ameur Sidi! Allah inseur Sidi!_ Que Dieu bénisse notre -Seigneur! Que Dieu donne la victoire à notre Seigneur! Et sous l’effort -des moulinets puissants, les têtes coupées quittèrent les lames -sanglantes et, par-dessus le groupe hurlant des femmes, elles roulèrent -jusqu’aux pieds du Sultan debout à l’entrée de sa tente. Les petits -négrillons arrêtaient du pied les têtes qui roulaient trop loin et, tout -jouant, les mettaient en tas de chaque côté de la porte. Et le caïd -Mechouar répondait aux clameurs des soldats: «Dieu vous donne la santé, -vous dit notre Seigneur! Dieu vous donne la paix, vous dit notre -Seigneur!» - -Le Sultan--que Dieu lui fasse miséricorde!--assistait impassible à son -triomphe. Il fixait le groupe formé par les trois veaux et les femmes -suppliantes. Dans la poussière qui s’élevait de ce grouillement, une -femme restée debout se tenait bien droite. Ses bras chargés de grossiers -bracelets d’argent étaient croisés sur sa poitrine et elle regardait le -Sultan qui la regardait. Et celui-ci vit qu’elle était aussi très sale, -mais merveilleusement belle. - -Sidna se pencha vers son chambellan qui se tenait à son côté et lui dit: -«Cette femme, tu la vois? je la veux.» - -Le hajib[7] répondit: «Oui, seigneur.» Et il entraîna son maître dans la -tente. - - [7] Hajib, maître intérieur du palais, chambellan. - -C’était un _siwan_ de forme oblongue où le souverain se tenait pour -recevoir ses ministres et les visiteurs. Derrière se tenait l’_afrag_, -c’est-à-dire le campement impérial, ses grandes koubbas et les -nombreuses tentes de la suite chérifienne. Dans le siwan se trouvait un -siège formé de deux coussins carrés placés l’un sur l’autre et sur -lesquels le Sultan s’installait les jambes croisées. Des tapis -couvraient le sol. Assise sur l’un d’eux, la tête appuyée contre les -coussins du trône, la vieille Lalla Ftouma, la nourrice, regardait par -la large ouverture de la tente ce qui se passait au dehors et louait -Dieu. - -Le hajib était un fkih, un savant de grande valeur, qualités rares dans -cette fonction qui exige surtout une grande dose de servilité. Il avait -une sérieuse influence sur son maître, parce qu’il connaissait très bien -la politique de tribu dont, en général, les gens du Makhzen se soucient -fort peu. Heureux les chefs qui, chargés de tractations diverses avec -les populations berbères, ont auprès d’eux un ami connaissant bien les -coutumes bizarres de ces gens! - -Le commandant ne manqua point de saisir l’allusion que faisait Si Othman -à sa présence et à son rôle dans le poste. Il acquiesça d’un sourire, -tandis que le conteur, pour juger de son effet, prenait le temps de -humer une gorgée de thé. - ---Tu charmes nos oreilles et notre cœur par ton récit, ô fkih, dit le -commandant, et tu fais revivre à mes yeux des choses que j’ai vues au -temps où je conduisais moi aussi les mehalla chérifiennes. - ---Oui, répondit le fkih, mais tu ignores le cœur d’une femme berbère et -c’est là l’objet principal de mon récit. - -Le hajib donc savait fort bien qu’il faut toujours commencer par dire -oui à son maître. C’est ce qu’il fit, en réponse au désir du Sultan de -posséder la femme aux bracelets d’argent. Mais, parvenu dans la tente, -il expliqua longuement que les Berbères, ignorants de la loi sainte, -obéissent à des coutumes choisies par eux-mêmes, ce qui est évidemment -une abomination, mais à quoi l’on ne peut rien. Parmi ces coutumes, il -en est une qui donne aux suppliantes un caractère sacré, une -intangibilité absolue: - -«Toutes les femmes qui sont là devant toi doivent revenir chez elles -sans dommages, dit le hajib à son seigneur, et ces tribus farouches -contre lesquelles il est inopportun, crois-moi, de risquer ta fortune -souriante, ces tribus qui ont abandonné leur amrar et l’ont laissé -battre, descendraient en foule de leur montagne animées du plus terrible -esprit de vengeance, si elles apprenaient qu’une seule de ces mégères a -subi la moindre insulte... tes soldats d’ailleurs le savent bien. - -«--Tu as probablement encore raison, dit le Sultan, mais je puis au -moins parler à cette femme! - -«--Certes», dit le chambellan. Sur un geste, deux hommes à bonnets -pointus se précipitèrent et, saisissant chacun la femme d’une main à -l’épaule et de l’autre au poignet, la poussèrent raidie dans la tente. - -Le Sultan, qui s’était assis sur les coussins, la contempla longuement. -La passion, l’inquiétude aussi s’emparaient de son cœur et -instinctivement sa main chercha la tête de sa nourrice accroupie à ses -pieds et, quand elle l’eut trouvée, se crispa dans ses cheveux -grisonnants. - -La Berbère étant femme devina les sentiments qui agitaient l’homme -terrible devant lequel on la traînait. Elle parla la première: - -«--Nous ne sommes pas de même race, moi et toi. - -«--Qui es-tu? demanda le Sultan; femme ou vierge, tu n’as rien à -craindre et je changerai en or tes bracelets d’argent. - -«--Je suis la fille de celui que tu as vaincu, je suis la fille de -l’amrar; je suis venue pour donner l’exemple, entraîner et encourager -les autres femmes et pour sauver mes frères de la tribu. Je ne crains -rien... - -«--Renvoie tes sœurs et reste ici», dit le Sultan dont la voix tremblait -et se faisait humble. - -Sur un signe du chambellan, les mokhazenis qui tenaient la femme la -lâchèrent et disparurent. La nourrice, s’agrippant au genou de son -maître, cherchait à se hausser jusqu’à sa poitrine comme pour le -protéger; mais la main du Sultan la repoussait. - -«--Je repartirai avec mes sœurs, dit la femme, je retournerai chez mon -père, je lui dirai... - -«--Tu lui diras, interrompit le chambellan qui était un fin politique, -tu lui diras que la miséricorde de Dieu est infinie et grande la -puissance du Makhzen. Tu lui diras que Sidna[8] a distingué la plus -humble de ses sujettes et que la fille d’un amrar a été jugée digne -d’entrer dans le harem--que Dieu y maintienne l’ordre et la pureté! Pour -préparer le mariage, Sidna va retourner, avec son immense et glorieuse -armée, dans sa ville de Fez et quitter vos montagnes sauvages. Sidna -consent à arrêter le cours de ses victoires et à sceller, par une union -heureuse, une trêve éternelle avec les nobles habitants de ces déserts.» - - [8] Sidna, notre seigneur, appellation normale du chérif couronné. - -Le ministre était un homme sage. Il ne se souciait pas de laisser son -maître s’engager plus longtemps dans cette guerre de montagne. Il -n’ignorait pas non plus que la démarche de soumission faite par la tribu -propre de l’amrar était probablement une feinte destinée à arrêter la -marche de la mehalla, à laisser le temps aux légions berbères d’accourir -à la rescousse. Il voulait que le Sultan restât sur ce succès. On avait -assez de têtes coupées pour garnir les créneaux aux portes de la ville, -ce qui est le signe habituel de la victoire, signe, en tout cas, dont -les citadins veulent bien avoir l’air de se contenter. On dirait aussi -que l’amrar avait acheté la paix en offrant sa propre fille. Tout le -monde serait content, à commencer par le Sultan qui sauverait sa face et -gagnerait un joujou plaisant. Et le chambellan préparait déjà tout un -plan de campagne, pour acquérir les bonnes grâces de la nouvelle -favorite. - -Le Sultan comprenant que, pour sa dignité, il en avait déjà trop dit et -trop laissé voir, se taisait. La nourrice glapissait doucement: «Prends -garde, mon tout petit enfant!» et se serrait contre les coussins. Le -hajib, à peu près sûr de l’effet de ses paroles, demanda: - -«--Que répond la fille de l’amrar? - -«--Je repartirai avec mes sœurs, nous enterrerons nos morts et nous -pleurerons sur eux; le bendir réunira les Aït ou Aït[9] et ils verront -que les soldats du Makhzen ont quitté le Dir et sont rentrés chez eux. -L’amrar dira aux gens: Vous êtes toujours des hommes libres et j’ai -associé mon sang au sang des chorfas...» - - [9] Aït ou aït, expression berbère signifiant les enfants des enfants, - autrement dit: «les gens de notre race». - -Le Sultan ne put réprimer un geste de joie en écoutant cette -acceptation. Le hajib, d’ailleurs, continua: - -«--Alors les envoyés iront chercher la fille de l’amrar; ce sera une -harka somptueuse qui portera de riches présents pour l’épousée et sa -famille... - -«--Elle portera aussi, reprit la Berbère, les têtes des deux mokhazenis -qui à l’instant ont mis la main sur moi, sur la fiancée du chérif!...» - -Cette exigence inattendue effara quelque peu. La nourrice piailla: «a -ouili! a ouili!» Le Sultan baissa les yeux. Il lui en coûtait évidemment -d’envoyer au chef des rebelles les têtes de ses serviteurs. C’était une -humiliation. - -Le chambellan intervint pour dire simplement: «In cha’llah» si Dieu -veut! La fille répondit: «In cha’llah», puis, d’un bond qui dénotait un -jarret solide, elle sortit de la tente et rejoignit le groupe de ses -compagnes. - -Tandis que les trois veaux finissaient de mourir sous le couteau des -bouchers, les femmes s’éclipsèrent dans la nuit. Comme une bande de -singes, sautillant au ras du sol entre les tentes de la mehalla -heureuse, elles gagnèrent la brousse. Dans le _siwan_, d’où le hajib -était sorti discrètement, le Sultan resta seul avec sa nourrice. Sa joie -se mêlait d’amertume et d’anxiété; il se sentit malheureux de ses -faiblesses et se laissant glisser de son siège impérial, il se fit tout -petit à côté de la vieille femme. - -«Ya Lalla! Ya Lalla! que penses-tu de tout cela?» - -Et comme la vieille ne répondait pas tout de suite, il se fit câlin: -«Lalla, petite maman, ton sultan croira que tu es fâchée, réponds-moi, -voyons! Dis-moi quelque chose. - -«--Je ne suis, dit la vieille, que la plus humble de tes esclaves. - -«--C’est connu, dit le Sultan, et après? - -«--Après, continua la nourrice, toi tu n’es qu’un imbécile. - -«--Allah! soupira le souverain. - -«--Quel besoin était-il, conclut la nourrice, de nous amener cette peste -au Dar el Makhzen? Enfin je serai là...!» - -Le Sultan qui s’attendait à une semonce plus sérieuse se garda bien -d’insister. Il cacha sa tête dans le giron de la vieille femme et, -fatigué des émotions diverses de cette journée, ne tarda pas à s’y -endormir. - -Au dehors, le vaste camp de la mehalla victorieuse rougeoyait de mille -feux. Les soldats mangeaient les moutons pris aux Berbères. De tous -côtés résonnaient les _guimbri_ et les _tar_; on entendait les chants -des femmes et les mélopées criardes des éphèbes. Par moment, éclataient -brusquement dans la nuit les cris que poussaient les hommes de garde -pour se tenir éveillés et pour rassurer la mehalla. Il y en avait, de -ces hommes de garde, accroupis partout, au gré des chefs, et ils -faisaient un vacarme épouvantable, clamant l’un après l’autre ou tous -ensemble, d’un bout à l’autre de l’immense camp, pour empêcher les -soldats de dormir; car la mehalla a peur la nuit; la nuit est en effet -la chose terrible pour une mehalla et celle-là était en bordure du pays -berbère! Ces hommes donc criaient: «Nous sommes à Dieu et c’est lui que -nous invoquons!» Et les moqaddem qui se promenaient avec une trique à la -main criaient à leur tour: «Dja ennebi! Voilà le prophète!» - -Le Sultan revint à Fez et, pour fêter sa victoire, décida de lever sur -les tribus soumises une contribution extraordinaire. La mehalla y fut -employée et le mariage eut lieu parmi les fêtes. Les juifs gagnèrent -beaucoup d’argent à vendre au Makhzen quantité de bijoux et de -vêtements, non seulement pour l’épouse nouvelle, mais pour les autres -aussi. Et l’on sut que la fille du roi de la montagne s’appelait Heniya, -ce qui veut dire «la paisible». Ceci ne trompa personne, car tous ceux -qui ont épousé des Berbères savent que cette sorte de femme possède, en -général, un cœur de démon dans un corps d’acier. - -Quand il eut défloré celle-là, le Sultan fit consacrer la chose par un -acte d’adoul et attribua un douaire à sa nouvelle épouse. Mais, malgré -toute la tendresse dont elle était l’objet, Heniya restait distante et -hautaine. Son impérial amant s’affolait de ne point conquérir le cœur de -celle qu’il aimait de plus en plus. Quand il était trop triste, il -battait tout le monde autour de lui et il ne voulut plus voir sa -nourrice dont les sortilèges se montrèrent incapables de fondre la -pierre que la Berbère avait dans le cœur. - -Bientôt, par son maître dompté, la Berbère régna sur le Dar el Makhzen -qu’elle remplit de ses frères et sœurs de tribus sentant le mouton, et -les Fasis, qui sont raffinés et portés à la critique, dirent: «Nous -avons un makhzen de Bédouins!» - -Heniya restait, par ces gens, en relation constante avec sa tribu et -avec son père. Les courriers allaient et venaient; la Berbère passait -des heures entières à rêver et à sentir des paquets d’herbes aux odeurs -sauvages qu’on lui apportait de ses montagnes. - -Or, un jour où le Sultan s’efforçait de toucher le cœur de celle qu’il -aimait par toutes sortes de belles promesses, Heniya, se faisant pour la -première fois câline, lui dit: - -«Ta générosité, Sidi, me remplit d’émotion; mais j’en suis déjà comblée, -et mon désir aujourd’hui sera simple. Une femme est venue de chez nous; -c’est une vieille dont les chansons ont bercé mon enfance; ordonne -qu’elle pénètre ici devant toi, devant moi. Elle chantera encore et, à -ces accents lointains qui me sont chers, je m’endormirai, comme cela, -dans tes bras.» - -Le Sultan frappa dans ses mains. L’esclave qui gardait la porte se -précipita, reçut l’ordre et aussitôt la femme entra. - -Il fallait vraiment que le Makhzen fût tombé bien bas, car jamais ne se -présenta devant le chérif une chose aussi laide. Ce n’était qu’un amas -de loques surmonté d’un énorme paquet de chiffons roulés. Là dedans, on -distinguait vaguement une figure émaciée, des membres en bois et des -pieds si durs que la plante en faisait clac clac sur les dalles. Le -Sultan d’ailleurs, les yeux fixés sur sa femme, ne vit rien; il -n’entendit pas davantage, le pauvre, ce que chanta la vieille horreur -devant lui, ni les réponses d’Heniya, car tout cela se passa dans une -langue qui n’est pas celle de Dieu, qu’il soit béni et exalté! - -La vieille chanta trois mélopées, et peu à peu la paisible Berbère se -blottissait, de plus en plus douce, aux bras de son époux charmé. A la -fin, la vieille scanda rapidement des mots barbares sur un rythme -étrange... Les bras du Sultan se refermaient sur l’aimée qui écoutait -avide, les yeux clos: - -«La lame claire tressaute sur l’enclume qui chante! - -«L’aguelman[10] sans fond a rejeté des ossements de morts; - - [10] Lac de montagne. - -«La foudre a fendu les deux grands cèdres d’Ichou Arrok; - -«Les signes sont apparus, les Aït ou Aït se comptent. - -«_Taammart_[11] aux Aïch t’alaam, dans l’Adrar des Imermouchen; - - [11] Assemblée en armes. - -«Dans l’azarar des Idrassen aussi; - -«Ceux du Fazaz sont déjà rassemblés. - -«Taammart à Tafrant Iij pour ceux d’Amras et de Tiouzinine; - -«Les Imzinaten de Tioumliline ont fait alliance avec les Immiouach du -marabout; ils ont donné la main aux gens de Tabaïnout. - -«Assemblées aux Siqsou et à Tafoudeit. - -«Partout la lame claire tressaute sur l’enclume qui chante! - -«Les courriers volent de l’orient au ponant. - -«Les hommes libres sont venus trouver l’amrar et lui ont dit: - -«La lame claire tressaute sur l’enclume qui chante! - -«Tu nous as promis de chasser tout ce qui n’est pas nous dans le -Moghreb. - -«Tu as promis de nous donner leurs terres, leurs troupeaux, leurs -femmes. - -«Mets-toi à notre tête et allons! - -«La lame claire tressaute sur l’enclume qui chante! - -«L’amrar a répondu: «Quand j’ai voulu, vous ne m’avez pas suivi; - -«Aujourd’hui ma tente et mon cœur sont vides; - -«L’oiseau est prisonnier dans une cage d’or dans la plaine; - -«Si je renverse la montagne sur la plaine, j’écraserai la cage d’or. - -«Et moi je te dis de la part de l’amrar: - -«Il faut que l’otage revienne, que l’oiseau s’envole. - -«Car sous le marteau l’enclume chante et la lame tressaute! - -«L’amrar s’efforcera de retenir la montagne tant que l’oiseau sera dans -la cage d’or!» - -Et Heniya que le Sultan croyait endormie répondit à la vieille sur le -même ton et avec le même rythme rapide, sans se dégager de l’étreinte -amoureuse de son maître: - -«Va-t’en et parle à l’amrar. Dis-lui: Une plume d’aigle fut emportée par -le vent, et la cigogne des plaines l’a prise pour garnir son nid. - -«Mais les aiglons sont venus en grand nombre. - -«Ils ont rempli le nid et trouvé la plume. - -«Ils vont l’emporter. - -«Va! fais vite et sois sans crainte.» - -La vieille sorcière disparut et Heniya, subitement transformée, -s’abandonna pour la première fois douce et caressante dans les bras du -Sultan, qui la crut pâmée d’amour alors qu’elle était ivre d’espérance. - -Le lendemain, il se passa au palais des choses terribles. On trouva les -gardes ou ligotés ou poignardés. Au petit jour, les Berbères de la suite -de Heniya s’étaient rués sur le personnel endormi, avaient envahi les -écuries, enlevé les plus beaux chevaux et par la porte de l’aguedal, -avant que la moindre tentative ait pu être faite pour l’arrêter, la -Berbère prit la fuite entourée et suivie de ses fidèles montagnards. -Elle et eux, tous barbares, étreignant de leurs jambes nues les chevaux -du Makhzen, disparurent dans un galop effréné qui, en deux heures, les -mit à l’abri dans les défilés du Djebel Kandar. - -En apprenant ces graves événements, les gens de Fez qui sont raffinés et -frondeurs fermèrent leurs portes, s’insurgèrent contre le Sultan et -réclamèrent des privilèges. - -Le conteur s’arrêta là; le thé était bu et la nuit toute proche. - -Le commandant, qui n’avait pas perdu un mot du récit, prit la parole: - ---Que Dieu te bénisse, Si Othman! Mais, dis-moi, cette Heniya dont tu -viens de nous dire l’histoire n’était-elle pas fille de cette tribu des -Beni-Merine qui vivait sous notre autorité un peu en otage? - -Le fkih se leva et dit: - ---Béni soit Dieu qui t’a fait perspicace! - -Puis prenant congé, il se dirigea vers la porte. Avant de sortir, il se -retourna vers le commandant: - ---J’allais oublier de te dire... fit-il, tu connais cet enfant que -j’avais recueilli? Ce matin je l’ai envoyé au douar chercher du lait; il -n’est pas revenu. Que Dieu le juge!... Je l’aimais comme mon fils. - -Et grave, ayant achevé de révéler à sa façon la dissidence des -Beni-Merine, il chaussa ses socques pointus et sortit dans la nuit. - - - - -Les Youyous - - -A Marrakch la rouge, ce soir-là, les trois amis étaient réunis dans la -maison de Messaoud El Biod le concussionnaire. - -Le Makhzen--que Dieu le fortifie!--avait saisi cet immeuble et d’autres -aussi, mis l’homme en prison, jeté ses femmes et ses enfants à la -mendicité, vendu ses esclaves. Le peuple stupide avait ricané: «Allah! -son heure est finie», puis avait oublié le ministre hier obéi et -redouté. - -C’était une habitude passée depuis longtemps dans les mœurs. Les grands -devenus trop riches ou importuns étaient ainsi dépouillés par le -gouvernement de ce qu’ils avaient enlevé au peuple. - -Le makhzen des Français--que Dieu le fortifie aussi!--a d’autres -méthodes. Mais en venant au Maroc, comme il fallait bien commencer d’une -façon ou d’une autre, il prit les situations telles qu’il les trouva et -stabilisa le tout. Des gens qui n’ont pas eu de chance sont ceux dont la -fortune tourna avant cette époque mémorable. D’autres au contraire sont -restés riches et honorés. Mais Dieu seul est juge de ces choses et de -toutes les autres. - -Donc les trois amis avaient dîné ce soir-là dans la maison d’un homme -déchu de son importance. Cette demeure devenue «bien makhzen» avait été -mise à leur disposition provisoire. Elle était construite dans le style -banal, utile pourtant à perpétuer pour l’enchantement des touristes: -cour intérieure carrée, avec jardin creux doté d’une vasque, le tout -flanqué à chaque bout d’une pièce longue, étroite, effroyablement -ornementée de plâtres et de carreaux de faïence. Le reste de la maison -comportait un escalier mal compris, coupé de recoins inutiles et -conduisant à des chambres, les unes trop basses de plafond, les autres -sans jour, puis à une terrasse où l’on respirait enfin d’échapper au -cubisme incohérent de cette incommode bâtisse. - -Les hôtes de la maison, réunis à l’heure du repas dans une des grandes -pièces donnant sur le jardin, étaient Dubois et Martin, capitaines, et -le _toubib_ de l’assistance indigène, le docteur Chrétien. Et les deux -premiers sermonnaient le troisième. - ---Docteur, disait Martin, quel est encore cet affreux bonhomme que j’ai -vu couché sur votre lit de camp? - ---C’est un musulman famélique et toqué qu’il a trouvé dans la rue et -qu’il ressuscite peu à peu, répondit Dubois. Car le toubib dédaignait de -répondre aux affectueuses critiques de ses compagnons. - -C’était un homme imbu d’idées singulières, au moins selon le jugement de -notre époque. Il pensait qu’envers ceux qui souffrent il n’est point de -limites au devoir de charité. Il avait une horreur instinctive de tous -ceux qui sont riches ou détiennent l’autorité. Il reniait les formes -officielles de la morale du siècle et n’aurait pas quitté le grabat -d’une prostituée malade pour le chevet d’un prince de ce monde. Celui -qui lui avait donné ces sentiments l’avait en même temps gratifié d’une -santé et d’une vigueur physique merveilleuses, ce qui lui permettait de -faire le bien avec plus de continuité. Il était inconscient de la -plupart des choses que nous croyons nécessaires à notre dignité. La -science et le soulagement qu’il en tirait pour autrui absorbaient toute -sa pensée. Il était fruste de manières, mal habillé et incapable de -flatterie. Ses supérieurs avaient pour lui du dédain et de la colère. - ---Docteur, continuait Martin, je vous défends d’aller en plein midi, par -quarante-huit degrés à l’ombre, faire uriner des vieux juifs du Mellah -dont la santé, si intéressante qu’elle soit, m’est moins chère que la -vôtre. - -Le médecin versa dans les tasses un café qu’il avait préparé lui-même. - ---Il est bon et fait avec soin, dit Martin, mais je voudrais vous voir, -toubib, apporter une égale attention à votre tenue. Un pantalon de -treillis et une capote de légionnaire sont un vêtement insuffisant pour -votre grade. Vous avez fait ainsi toute la route de Rabat à Marrakch. -Comment employez-vous votre solde? - ---Elle fond au feu de charité qui le consume, continua de répondre -Dubois; il n’a jamais le sou; et à vous, qui êtes chef de détachement, -je dénonce que notre docteur s’est fait des bretelles avec des bandes à -pansement, ce qui est une criante dilapidation de matériel appartenant à -l’État... - -La nuit était lourde et chaude; des bouffées d’air brûlant venaient du -jardin par l’immense porte aux battants bariolés grands ouverts. De -plus, les volutes de poussière rouge qui, chaque soir, montent en -tourbillons allongés de la plaine du Guiliz retombaient doucement de -très haut sur la ville et venaient aggraver d’un goût terreux la -sécheresse des lèvres. C’était la fâcheuse nuit de Marrakch quand il n’y -a plus de neige sur l’Atlas. - -On était en 1912, une année qui avait vu de graves événements marocains, -les émeutes de Fez, l’instauration du protectorat, l’occupation de la -capitale du Sud après la fuite d’El Hiba. - -Le docteur écoutait le sermon de ses amis dont l’énergie critique -languissait d’ailleurs par l’effet de l’heure pesante. Aucun bruit ne -venait de l’immense ville, si ce n’est, parfois, des bribes de youyous -poussés par des femmes en quelque fête voisine. - -A l’autre bout du jardin, une forme blanche se détacha du mur blanc et, -onduleuse sous les fines branches des menus jasmins, s’avança vers la -grande pièce éclairée où se tenaient les trois amis. Ceux-ci, en -silence, regardaient approcher cette chose, et quand elle arriva sur le -seuil en pleine lumière, ils virent que c’était une femme: un visage -d’enfant dans des étoffes blanches. - -Son regard vague ou peut-être aveuglé par la lumière se posa incertain -sur le groupe des officiers assis autour de leur petite table, puis, -soudain, les aperçut. Alors sa main preste disparut dans une grande -manche du vêtement, en ramena une étoffe de soie noire et la femme, avec -une agilité de doigts singulière, s’en coiffa. Chez les filles de Sem la -chevelure est une nudité. - -Dubois et Martin virent passer devant eux cette apparition inattendue -qui alla vers le docteur, fit le geste de lui baiser l’épaule et revint -au seuil de la porte où, muette toujours, elle s’assit les jambes -croisées. Et, dans le silence, Martin proféra d’une voix un peu étreinte -de curiosité angoissée: - ---Qu’est-ce que c’est que ça? - -Le docteur, accoudé sur la table, regardait la femme et son visage -exprimait l’effort d’une attention professionnelle intense. - ---Ça, dit-il, c’est une femme qui a peur. Puis, allant au-devant de -questions nouvelles, il continua: - ---Elle sort de quelque coin où vous ne l’aviez pas vue. Elle est arrivée -ici avec moi et, dans l’immense cohue de la mehalla chérifienne, elle a -passé inaperçue parmi toutes les femmes juchées sur les mulets de -transport. Elle est venue ainsi de Fez en passant par Rabat. Elle est -folle et je la soigne. - -Elle est folle, mais non méchante. Elle est, au contraire, docile et ne -parle que si on l’y invite. Mais elle a peur, peur jusqu’à la folie, et -son instinct la pousse à se rapprocher de moi quand elle pressent la -crise qui la jettera dans la démence. C’est ce qu’elle a fait en -quittant le recoin de cette maison où elle habite et en venant ici. -Cette femme sera probablement folle à lier dans quelques instants. - -Les deux camarades du médecin regardaient tour à tour celui-ci et la -femme immobile. La façon étrange et inattendue dont se terminait la -soirée les intriguait jusqu’à l’angoisse, sensation qu’accroissait, sans -doute, la pesanteur étouffante de cette nuit torride. Leur première -pensée fut de se retirer et de laisser le médecin à sa malade. Mais la -curiosité l’emporta et aussi l’amour-propre de réagir contre -l’impression pénible déjà ressentie, contre celle plus forte encore à -laquelle ils s’attendaient. - ---Continuez, docteur, fit Dubois et dites-nous pourquoi cette femme a -peur. - ---Vous devez comprendre l’intérêt que j’attache à l’étude de ce cas, -reprit le toubib. L’intérêt médical n’est pas seul en jeu d’ailleurs, -comme vous allez vous en rendre compte. - -Cette malheureuse était servante à Fez chez notre camarade, le capitaine -X... qui trouva la mort pendant les émeutes du 17 avril dernier. D’après -tout ce que j’ai pu savoir, à ce jour, elle a cherché à sauver son -maître en le guidant, de terrasse en terrasse, à la recherche d’une -maison hospitalière qu’ils ne trouvèrent pas. Elle a donc pris sa part -de l’horrible calvaire. J’ignore comment elle a pu elle-même éviter la -mort. Juive de race et servante d’un chrétien, elle était pourtant toute -désignée à la fureur stupide de cette population fanatisée et voyant -rouge. J’ai retrouvé dans les archives du Conseil de guerre qu’elle -avait dénoncé avec une extrême énergie les assassins du capitaine. - ---Elle n’était donc pas alors, fit Martin, dans cet état de mutisme -prostré où nous la voyons aujourd’hui? - ---Certainement non, reprit le docteur, et sa folie ne vint que bien -après, car elle eut la singulière énergie d’aller, un mois plus tard, -assister, cachée dans les roseaux de Dar Debibagh, à l’exécution des -meurtriers. Elle fut trouvée là par un spahi du service de garde qui -l’en chassa et la poussa jusque dans un sentier où je passais. Elle -s’accrocha au poitrail de ma selle avec une telle force que je dus -descendre de cheval pour la faire lâcher prise. Je l’avais vue chez son -maître et la reconnus. Elle me dit: «Ils sont tous morts sauf un», puis -tomba en syncope. C’est cet «un» échappé à notre vindicte dont la menace -l’inquiète. Et ceci aggrave d’une terreur insurmontable la dépression -générale causée par l’excès d’horreur dont cette femme fut témoin. - ---Elle redoute probablement la vengeance des musulmans, dit Martin. - ---Ce n’est pas douteux; aussi l’ai-je gardée auprès de moi et conduite -jusqu’ici bien loin de Fez où elle avait tout à craindre. Et je -m’efforce de ramener à la sérénité cet esprit d’enfant maltraité, déjà -très faible par nature, qui trouva pourtant, dans une heure tragique, la -force de chercher à sauver son maître et, après sa mort, de le venger. -Mais j’ai grand mal à lui rendre sa raison. Les événements dont elle -souffrit sont encore trop récents; des faits extérieurs, contre lesquels -je ne puis rien, la replongent à chaque instant dans ses atroces -souvenirs et le calme où vous la voyez en ce moment fait alors place à -la démence aiguë. - -La pluie, par exemple, la surexcite, car il pleuvait à torrents durant -les émeutes. Elle ne peut entendre, sans divaguer aussitôt, les coups de -feu des inoffensives fantasias. Mais ce qui l’impressionne le plus -fortement ce sont les youyous des femmes. Vous savez qu’à Fez les scènes -de meurtre et de pillage s’accomplirent au son strident des youyous qui -roulaient sur toute la ville comme un chant de triomphe bestial. Dès les -premiers coups de feu, les terrasses se couvrirent de femmes, d’enfants, -encourageant les _moujahidine_, manifestant bruyamment leur joie de ce -qu’ils croyaient être un beau jour, un spectacle réconfortant pour leur -foi, «nehar el feradja», la journée de plaisir, comme ils l’appellent -encore. Les foules, toutes les foules commettent de ces erreurs, de ces -crimes stupides dont elles n’ont pas conscience. - ---Votre malade, dit Dubois, serait donc actuellement suggestionnée par -les youyous que nous avons entendus tout à l’heure. - ---En effet, répondit le médecin et il convient de l’en distraire si -possible. - ---_Benti_, ma fille, ajouta-t-il doucement à l’adresse de la femme, -dessers le café et raconte-nous une histoire. - -La folle se leva et débarrassa la table des restes du repas; puis elle -reprit sa place sans rien dire, attentive aux bruits de la nuit. - ---Étreinte par son rêve douloureux, elle a déjà oublié ce que je lui ai -demandé, dit le docteur, qui se leva et marcha vers la malade. - ---Donne-moi la main, petite, fit-il doucement. - -Et, la forçant à se lever, il l’entraîna vers la table. - ---Assieds-toi sur cette chaise, comme si tu étais une de ces belles -dames chrétiennes qui te font envie et raconte à ces messieurs une de -ces jolies histoires que tu me disais le soir au campement, durant la -route. - ---Son visage, remarqua Martin, exprime pour nous la sympathie; elle vous -regarde, docteur, avec confiance et pourtant, il y a quelque chose de -tragique dans ce masque enfantin qui ne rit pas. - ---Il s’agit précisément, répondit le praticien, d’y ramener quelque jour -le rire qui effacera cette fixité... impressionnante, n’est-ce pas? - ---Plus impressionnant est pour moi, dit le capitaine Dubois, votre amour -de ceux qui souffrent, et l’indicible geste de tendresse que vous faites -vers le malheur. Dominé comme vous l’êtes par un altruisme qui nous -surpasse, votre oubli se conçoit de nos égoïstes conventions sociales. -Je ne vous blaguerai plus, toubib, pour vos travers. Nous ne sommes pas -dignes de vous juger. - ---Veux-tu, père, dit la femme, une histoire d’amour ou une histoire pour -amuser les enfants? - ---L’amour, dit Martin, est si près de la douleur qu’il serait peut-être -préférable pour elle de n’y pas songer. Et j’éprouve moi-même le besoin -d’entendre des choses peu compliquées et chastes en cette nuit -écrasante. - ---Peu compliqué sera, certes, ce qu’elle nous dira, fit le médecin, mais -les récits de ces gens sont rarement chastes, même ceux destinés à la -jeunesse; on n’élève pas les enfants, ici, comme chez nous. C’est encore -une de ces profondes différences... Enfin nous verrons bien. - ---Raconte une histoire pour les petits, ajouta-t-il à l’adresse de la -femme. - -Et celle-ci, les mains jointes sur les genoux, docile, commença. - ---C’était à l’époque où la simplicité régnait dans le monde. Les hommes -connaissaient encore peu la méchanceté, le vol et le parjure. Il y avait -un homme qui s’appelait Ben Niya et qui possédait un âne. Un jour cet -âne disparut pour suivre une ânesse, car c’était le temps où les animaux -s’accouplent selon l’ordre établi par Dieu. Personne ne convoitait alors -le bien d’autrui et Ben Niya pensa qu’on lui avait joué une farce. Il -s’en alla trouver le crieur public et lui dit: «Crieur public, va crier -partout que si on ne me rend pas mon âne je ferai ce que fit mon père en -pareille occurrence.» Et le crieur passant dans toutes les ruelles cria: -«O croyants! ô enfants bien nés! Ben Niya réclame son âne, rendez-le -lui, sinon il fera ce que fit son père en pareil cas!» Alors les gens -s’assemblèrent et s’inquiétèrent de ce qui allait arriver. Tout le jour -on discuta sous la grande porte de la vieille enceinte, devant la plaine -où les belles moissons de Dieu mûrissaient pour la joie des hommes. Et -soudain on vit le petit âne qui revenait, en compagnie de l’ânesse du -voisin Belaquel. Alors les craintes s’apaisèrent et l’on s’en fut -conduire l’âne à son maître. Celui-ci attendait tranquillement sur le -pas de sa porte. - ---Voici ton âne, dit la foule à Ben Niya et maintenant raconte-nous ce -que tu devais faire à l’exemple de ton père défunt, que Dieu lui fasse -miséricorde! - -Alors Ben Niya, tenant son âne par les deux oreilles, dit aux gens: - ---J’aurais fait ce que fit mon père le jour où, étant au marché, son âne -disparut. - ---Mais quoi encore? dit la foule. - ---Je serais rentré chez moi à pied! - -A ce moment un long trille de youyous venu de la maison voisine tomba -dans le jardin, se répercuta aux grands murs et entra dans la pièce avec -une bouffée de jasmin surchauffée. Et les rires qui devaient accueillir -la réponse de Ben Niya, la fin de l’histoire pour amuser les enfants, -les rires demeurèrent au fond des gorges. - -Les trois amis regardaient la femme. Son visage exsangue, ses yeux -agrandis, sa bouche convulsée formaient un masque d’indicible terreur; -ses poings fermés martelaient sur les dents ses lèvres toutes blanches, -tandis que stridaient les youyous. Puis l’on entendit une détonation, -les voisins en noce faisaient parler la poudre et la physionomie si -douloureuse à voir se modifia. La femme se dressa, son front sembla -s’arc-bouter sur l’accolade des sourcils froncés, le regard devint -volontaire et dur, les mains joignant leurs doigts en firent craquer les -phalanges, du geste énergique de qui prévoit un effort. La femme n’avait -plus peur mais, bien folle cette fois, revivait le danger, et, comme -elle avait dû faire la première fois, se préparait à la lutte. - -Au regard interrogateur de ses amis le médecin répondit: - ---Voici peut-être la grande crise, dominez-vous, écoutez et regardez. - -La folle bondit tout à coup vers Martin et ses deux mains voulurent -s’accrocher à son bras. - ---Écoute! cria-t-elle. - -Par un réflexe qu’il ne put dominer, l’officier se dégagea et son -mouvement le plaça devant une des fenêtres qui, de chaque côté de -l’immense porte, donnaient sur la cour intérieure. La juive l’y suivit -et ferma précipitamment les deux volets bariolés de peintures -mauresques. - ---Tu vois, dit-elle, je t’avais prévenu que tes domestiques te -trahissaient. Tu vois! c’est Embarek le palefrenier qui vient de tirer -sur toi. - -La cour retentissait des pétarades qui éclataient chez les voisins en -liesse. - ---Écoute, continua la juive, on tue tes frères dans la rue, on pille. -Prends un parti maintenant, ajouta-t-elle, puisque tu n’as pas voulu me -croire! - ---Martin, dit la voix du docteur, maîtrisez vos nerfs; cette malheureuse -vous identifie à son maître et sa folie va peut-être la pousser à -reproduire devant nous le drame qui la causa. Remarquez que nous venons -d’apprendre le nom de celui qui le premier tira sur la victime. Ce fut -un de ses propres domestiques; c’est lui qui échappa au Conseil de -guerre; c’est le nom qu’il fallait savoir. Enfin, chose utile pour -l’histoire de ces tristes jours, nous savons aussi que la servante avait -pressenti les événements et en avait prévenu son maître, resté -d’ailleurs incrédule... - ---Allons! ne demeure pas ainsi immobile, continuait la femme, il faut -agir. Tes fusils, tes cartouches! Comment, tu n’as pas d’armes chez toi? -Mais à quoi pensais-tu, malheureux! Ah! ton revolver, au moins... - -Et courant à une patère fixée au mur, elle s’efforçait d’en décrocher un -équipement imaginaire. - ---Oh! l’étui est vide! ils ont pris ton revolver! Ils t’ont désarmé!... -Alors!... sauve-toi; sauvons-nous par les terrasses, suis-moi! - -Belle d’énergie, elle s’empara de sa main et l’entraîna par la grande -porte, dans le jardin, vers l’escalier situé au bout de l’un des grands -côtés et qui conduisait à deux étages, puis aux terrasses. - -Dubois et le médecin s’étaient levés doucement et suivirent les -fugitifs. Mais à peine ceux-ci avaient-ils franchi le seuil de la pièce -que la femme s’arrêta brusquement et refoula son maître de toute la -force de ses deux bras tendus. - ---Prends garde! on tire sur nous du haut du minaret de la mosquée, on -nous a vus!... - -Ses deux mains comprimaient sa gorge palpitante. On voyait les efforts -surhumains de ce pauvre être s’efforçant de surmonter sa terreur, de -réfléchir. - ---Passons vite... l’un après l’autre... moi d’abord... je t’attends dans -l’escalier. Et elle partit en courant. - ---Suivons cette scène pénible mais instructive, dit le médecin à ses -amis. Nous n’interviendrons que s’il est nécessaire de protéger cette -femme contre sa propre démence. - -La folle montait l’escalier; elle avait oublié celui qu’elle prenait -pour son maître, mais le geste de sa main, toute sa démarche montraient -qu’elle croyait toujours l’entraîner dans sa fuite. Et tirant ainsi -après elle un être imaginaire, elle parvint sur la terrasse où, -silencieusement, les trois spectateurs prirent pied peu de temps après -elle. - -Comme toutes les terrasses des maisons mograbines, celle-ci présentait -un compartimentage en rectangles correspondant chacun à l’une des pièces -de l’étage inférieur et tous de niveau différent. Il fallait donc -enjamber une murette parfois haute de plus d’un mètre pour aller d’un -rectangle à l’autre. Un parapet plus haut encore entourait tout -l’ensemble de cette terrasse très vaste, comme la maison qu’elle -couvrait. - -Parvenue devant le premier compartiment, la folle s’arrêta et se laissa -choir. Mais son agitation était extrême; elle sursautait, se dressait en -gesticulant, apostrophait les êtres dont son esprit malade peuplait la -terrasse. Le docteur, déjà documenté sur la mort du capitaine X..., -était seul capable de comprendre entièrement les paroles et la mimique -effarante de la juive. Posté à quelques pas, il suivait, avec ses deux -amis, tout ce que la clarté lunaire laissait voir des mouvements de la -démente. Il renseigna les officiers sur ce qui se passait devant eux. - ---Nous sommes au cœur du drame, dit-il, et je vais évoquer pour vous ses -détails, grâce à ce que je sais déjà et en interprétant ce que nous -voyons et entendons. - -Cherchant à fuir et à sauver son maître, toute autre issue leur étant -fermée par la populace qui remplit les rues, cette femme vient d’arriver -avec lui sur la terrasse. Ces cris, ces pleurs, ces gestes que vous -percevez répètent la scène qui s’est alors déroulée. Les fugitifs -voulaient profiter de ce que toutes les maisons de leur quartier se -touchaient pour gagner quelque demeure amie ou moins hostile. Mais ces -terrasses étaient pleines de monde, pleines d’ennemis. Les femmes -criaient, gesticulaient, encourageaient de youyous continuels les -hommes, leurs maris, leurs frères qui, dans la rue, donnaient la chasse -au roumi. Les enfants étaient les plus vibrants de tous, les plus -acharnés et ces groupes de formes blanches ponctués des couleurs -criardes des petits, trépidants aux spectacles de mort, s’interpellaient -de maison à maison, s’encourageaient à exciter les émeutiers. Mais il y -avait des degrés dans la fureur générale, dans la joie de voir tuer. -Toutes les maisonnées manifestaient les mêmes sentiments, mais avec plus -ou moins de conviction. Ces familles qui se connaissent par la -mitoyenneté du toit, ces femmes, ces enfants enfermés n’ayant, pour -respirer et vivre un peu à la fin de chaque jour, que la terrasse et ses -promiscuités, ces gens qui se mélangent si volontiers aux voisins quels -qu’ils soient, sans réserve de classe et même sans pudeur sociale, n’en -ont pas moins des intérêts, des goûts très divers. Regardez les gestes, -écoutez les supplications de la folle. Ce sont les mêmes qu’elle adressa -aux femmes et aux filles d’un gros commerçant fasi. L’état d’âme de cet -homme est curieux à noter; dans le drame que nous revivons, de lui, -plutôt que de ces femmes en furie, dépendra le sort des fugitifs. - -Ce négociant a des magasins, des marchandises qui viennent de loin, de -chez ces chrétiens que l’on tue à cette heure même, mais dont le -supplice n’empêchera pas qu’il faudra payer les marchandises. Ses femmes -hurlent là-haut à la mort--n’êtes-vous pas des musulmans!--lui, en bas, -tourne en rond dans sa demeure, inquiet au suprême degré de ce qui se -passe, de ce qui peut suivre; l’émeute est dans la rue, le pillage -s’étend et il suppute ce qu’il perdra si la plèbe défonce les portes de -son entrepôt ou s’acharne sur son fondouk. Il calcule ce qu’il faudra -payer plus tard, car il sait bien lui, homme d’affaires et de commerce, -que toujours, au Maroc, ces heures de joie musulmane ont eu des -lendemains pénibles et que toujours les bourgeois ont soldé les exploits -de quelques furieux. - -Sans doute, dans les premiers moments, son cœur de musulman a vibré -d’accord avec celui de la foule. Pour parvenir jusqu’à sa porte, au -travers du flot grossissant des émeutiers, sans doute aura-t-il crié -comme tout le monde: Dieu vous aide, ô croyants, ô soldats de la guerre -sainte! Mais, à peine rentré chez lui, son âme de marchand s’est -effrayée d’un désastre possible. Il s’est mis à redouter les excès de la -populace qui se presse furieuse dans les ruelles en quête de gens à -tuer; il a craint surtout de ne pouvoir, au jour certain des -revendications européennes, justifier de son temps, de sa conduite à -l’égard de ces chrétiens dont il a tant besoin et qui ont en leurs mains -son crédit. Et le problème s’est posé à lui comme à beaucoup d’autres -qui l’ont résolu, d’ailleurs, de la même façon. Tout en prenant part, -selon son devoir de musulman, selon sa conviction aussi, au sursaut -xénophobe qui agite la ville, il lui faut esquisser une réprobation, -faire au secours des chrétiens--ses créanciers--un geste dont il pourra -se réclamer plus tard, s’il est utile. - -Plusieurs de nos compatriotes furent en effet sauvés par des misérables -qui ne cherchaient qu’un alibi. - -Mais notre camarade X... ne devait pas profiter d’une circonstance à ce -point favorable. Il habitait un quartier populeux, il était spécialement -visé, désigné par la trahison de ses domestiques. Il ne pouvait être -sauvé par l’unique dévouement de la pauvre femme qui le guidait. - -Quand un petit garçon dégringola du toit pour dire à son père qu’un de -ces chrétiens demandait asile, le marchand fasi hésita peu à lui -répondre: recueillir le fugitif serait attirer sur la maison la colère -de la foule qui grondait dans la rue, mais on le laissera passer chez le -voisin sans lui faire de mal. - ---Qu’il se débrouille, dit-il, avec les gens d’à côté. Quant à vous -tous, ajouta-t-il, en parlant à ses employés, à ses esclaves, soyez, -s’il le faut, témoins que j’ai aidé cet homme à fuir. - -Le docteur se tut. Il avait évoqué la première phase du drame et, -justifiant sa narration, la folle, comme libérée du premier obstacle, -venait de franchir péniblement la murette et d’atteindre une autre -partie de la terrasse. Mais manquant de force, par un fléchissement sans -doute de sa surexcitation, elle resta étendue, secouée parfois de -tremblements, murmurant des mots sans suite mêlés de sanglots. - -Le médecin, les yeux fixés sur sa malade, continua: - ---La crise subit une pause... le sujet n’a plus la force de répéter la -tragédie dont son esprit pourtant lui ressasse implacablement le thème. -Sa folie lui donnera peut-être plus tard une vigueur nouvelle; en -attendant, ce qu’elle ne peut plus mimer ou crier, je vais vous le dire. - -Délivrés du premier obstacle, par l’intervention du négociant, la femme -et celui qu’elle guide sont passés sur la terrasse de la maison -contiguë. Déjà l’homme n’est plus qu’une loque. La soudaineté des -événements déroutant toutes ses prévisions, le surprenant en plein calme -pour le plonger dans un danger auquel il ne voit pas d’issue, a brisé sa -volonté. Il suit machinalement sa protectrice; il est pâle, ses -vêtements portent déjà les traces de souillures, des crachats qui lui -ont été jetés. En arrivant chez les voisins, la femme reprend ses -supplications en faveur de celui qu’elle veut sauver. Lui, au comble du -désarroi, ne retrouve plus les quelques mots d’arabe qu’il possédait, ne -sait plus que gesticuler ses demandes de secours où il y a aussi de la -menace et toute la révolte de son orgueil impuissant. Devant eux se -dresse maintenant la famille, mère, femmes, sœurs, esclaves du grand -alim, de l’homme pieux qui, depuis des années, enseigne les foules -attentives aux _Khotba_ de la sublime mosquée et dont l’éloquence -imprègne pour la postérité les murs blancs de Qaraouiyne. - -Ignorantes, ces femmes expriment en cette heure ce qui est pour elles le -plus apparent de la science du maître, la haine de ceux qui ne suivent -pas la doctrine qu’il enseigne. Elles manifestent avec violence pour -être vues et entendues des voisins. Peuvent-elles faire autrement, -celles qui vivent dans la pure intimité d’une des plus belles lumières -de l’Islam? Lui, observe en silence; ses sentiments ne répugnent pas à -quelque succès sur les mécréants, mais, homme de science et de -réflexion, il pèse l’opportunité du drame, redoute qu’il se produise -hors de l’heure prévue pour le triomphe définitif et qu’il soit de ce -fait incomplet et inefficient, sinon dangereux pour la cause même. En -tout cas, il ne peut s’agir pour lui de compromettre aux orgies de la -plèbe sa dignité et celle des siens, de souiller ses belles mains et ses -blancs lainages aux sanies du meurtre et aux hontes du pillage. - -L’arrivée du roumi fugitif au bord de sa terrasse lui est un bon -prétexte pour calmer le zèle encombrant des siens, pour les rappeler -auprès de lui. - ---Fuyez, rentrez, cachez-vous de cet homme impur! crie-t-il et, comme -par enchantement, la terrasse se vide à la voix du maître, les furies -disparaissent et derrière elles se referme la porte où le poursuivi et -son pauvre guide auraient pu trouver un refuge contre la fureur -croissante des gens entassés sur les terrasses; car on les a vus; les -pierres volent et les vociférations se rapprochent. - -Franchie la maison de l’homme saint, les voici devant celle d’un être -quelconque, mauvais fonctionnaire besogneux, chassé du Makhzen pour -concussion par trop criante et qui impute volontiers aux idées nouvelles -venues d’Europe la subite pudeur administrative qui l’a privé de son -emploi. Il est vieux aussi; il ne peut résister aux folies de ses fils -dont l’inconduite achève de le ruiner. La misère guette sa maison -qu’emplissent déjà des discordes familiales et des scandales musulmans. -Aussi de cet antre malsain, la haine a-t-elle surgi dès les premiers -éclats de l’émeute, comme un dérivatif aux ennuis de chacun. Et il -arrive bien à propos ce chrétien, pour se faire écharper par les furies -qui lui barrent la terrasse de Ben Thami. - -Le sang coule sur le visage de l’homme que des pierres ont atteint. -Épuisé moralement, écrasé sous les insultes, il tombe à genoux devant la -murette hostile et la femme s’efforce de couvrir le visage défait et -sanglant de son maître. Elle n’a presque plus de voix à force de -supplier; elle arrache ses pauvres bijoux, les jette à ceux qui lui -barrent la route; une de ses mains protège l’homme; de l’autre, elle -cherche à parer elle-même les coups des petites filles, des petits -garçons qui frappent, pincent, arrachent, tandis que les grandes -hurlent, rient, se bousculent pour voir. - -La poussière rouge du Gueliz remplit l’air en feu et tamise en la -colorant la clarté lunaire. - -Aidés par tout ce que leur a dit le médecin, les deux officiers, serrés -autour de lui dans un angle de la grande terrasse de Messaoud El Biod, -suivent et comprennent les détails de la scène jouée devant eux par la -folle. Celle-ci semble, en effet, avoir retrouvé des forces dans l’excès -même de sa terreur. Sa voix est redevenue distincte. Sa mimique, tous -les mots qu’elle profère ponctuent, matérialisent, illustrent le récit -du docteur. Les impressions des spectateurs peu à peu se sont -intensifiées à l’extrême. La scène jouée par la femme, dite par le -récitant, se développe avec une sincérité suggestionnante qui, bientôt, -fait apparaître à leur imagination le principal acteur absent. Ils -voient l’homme qui va mourir et machinalement leurs mains se cherchent -et se serrent en communion de pensée et de douleur. - -Chuchotante, la voix du docteur reprend: - ---Nous arrivons à la fin du drame, regardez bien. - ---Lalla! Lalla! crie la folle, ne jette pas cette énorme pierre! puis -elle s’effondre aux côtés de l’homme assommé, atteint sur la tête par un -pavé que Lalla Tam, femme de Ben Thami, a lancé sur lui de toute la -hauteur de sa taille que double celle de la murette au bas de laquelle -le fugitif s’est abattu. La juive maintenant se tord auprès de son -maître étendu. - ---Laisse-moi, tu vas mourir, tu ne m’as pas crue, ne me force pas à -mourir aussi!... lâche mon poignet! et ses efforts tendent à arracher, -de la main crispée du moribond, la sienne qu’il a prise et à laquelle il -se cramponne, sans doute, dans un dernier instinct d’espoir ou de -consolation. - -Puis il semble qu’elle lutte contre des gens qui l’ont empoignée. Elle -hurle grâce, elle porte en avant ses mains, les index tendus. Ce sont -les _chouhoud_, les témoins de ce qu’elle va dire. Elle crie la -profession de foi musulmane. Elle sauve sa vie. - -La voici maintenant adossée au parapet de la terrasse; il apparaît que -ceux qui la tourmentaient, occupés ailleurs, la laissent tranquille. - ---Il est mort, je te dis, crie la femme, pourquoi lui donner un coup de -baïonnette? Eh vous autres les hommes! Qu’allez-vous faire maintenant? -Oh! ne lui coupez pas la tête devant moi. Mais vous êtes fous! Au nom -d’Allah El Karim! Je ne veux pas la voir! emportez-la! Comment, vous -jetez son corps dans la rue! - -La folle s’est redressée, le dos appuyé au mur; ses mains se pressent -sur son visage; elle les retire fascinée, elle regarde et enfin de sa -gorge sort plusieurs fois ce son: plof, plof, reproduction machinale du -bruit qui hantera toute sa vie, le bruit du corps de l’homme jeté aux -gens de la rue et s’écrasant sur le sol... - ---En voilà assez, dit le docteur. Et il courut à la femme qui était -retombée au pied du mur. Délicatement, aidé de ses camarades, il la prit -dans ses bras et l’emporta. Tous trois redescendirent vers la salle -basse. - -Dans la chambre du médecin, étendue sous la lueur jaune de la lampe, la -folle exténuée s’abandonne aux mains qui la soignent. Elle n’est plus -agitée, mais toujours de ses lèvres blanches sort le plof, plof, qui -résume toute l’horreur qu’elle a vécue. Et soudain à l’autre bout du -jardin une voix s’élève qui fait sursauter les officiers: - -La illaha illallahou, la illaha illallahou! - -C’est le musulman toqué, le famélique recueilli par le médecin qui -s’éveille et clame, dans la nuit brûlante, la gloire de Dieu aux quatre -murs de la grande demeure. - ---Cette femme va mieux, dit le docteur à ses amis, surveillez-la un peu; -ménagez l’éther, je n’en ai plus beaucoup. Je vais aller m’occuper de -l’autre là-bas, voulez-vous? - - - - -L’Automobile - - -Le capitaine Duparc, de l’artillerie, parvint à Meknès après un voyage -fatigant. Il débarquait en Afrique pour la première fois et y venait -sans enthousiasme. Mais, officier consciencieux et esprit cultivé, il -eut soin, avant de quitter la France, de se documenter sur le pays où il -allait vivre. Il acquit ainsi en une dizaine de jours d’un travail -assidu des idées qu’il jugea satisfaisantes sur le régime dit de -Protectorat, sur la religion mahométane dite Islam, sur la géographie, -l’ethnographie de l’Afrique du Nord. - -Il apprit qu’au Maroc la population se divise en quatre classes: les -Maures et les Juifs qui habitent les villes, les Arabes qui remplissent -le pays, les Berbères qui sont confinés quelque part dans la montagne. -Il lut une description intéressante du cortège qui accompagne le Sultan -à la prière du Vendredi et admira la vitalité du gouvernement dénommé -Makhzen qui, cramponné pendant des siècles aux destinées de quelques -tribus mograbines, a résisté aux folies d’Abd-el-Aziz, à l’acte -d’Algésiras et aux massacres de Fez. Puis il versa une cotisation de -quinze francs au Comité de l’Afrique Française et acheta une grammaire -arabe, se promettant de consacrer aux premiers éléments de cette langue -les longues heures du voyage. - -Mais la mer, d’humeur fâcheuse, ne lui en laissa point le loisir. Après -quatre jours de traversée agitée et deux jours de «bouchonnage» devant -la barre de Casablanca, après la surprise du panier de débarquement et -l’épreuve décisive de la barcasse, il échoua dans un hôtel qu’on lui -affirma «Touring Club». Il y passa deux jours au lit. Et de cette couche -étrangère qui longtemps remua elle aussi, il entendit, perpétuant son -cauchemar, le grondement continu et tout proche de la mer furieuse se -jetant affamée sur les blocs de Schneider et Cie. - -Dès qu’il fut en état de trouver une paire de gants dans ses cantines, -il s’en alla, muni d’un sabre, se présenter aux autorités locales. -L’accomplissement de cette corvée lui fit visiter la ville. Son -intelligence native et d’ailleurs exercée lui permit vite de comprendre -que ce chaos n’était pas le Maroc, mais le résultat encore informe du -«formidable essor économique» annoncé par les bouquins. Étant venu pour -vivre, comme il disait déjà, la vie du bled, il résolut de ne pas -séjourner à Casablanca. Ses impressions s’y trouvaient au surplus -chagrinées par ce qu’il crut être la confirmation d’une vieille idée -apportée de France et qu’il aurait voulu inexacte. - -Duparc appartenait à ces milieux très bourgeois de l’armée -métropolitaine, qui avaient pour l’armée d’Afrique le fraternel mépris -réservé au cadet qui a mal tourné. Celle-ci n’avait alors donné à la -France que la totalité de l’Afrique mineure. Elle n’avait pas encore -l’auréole du sacrifice vigoureusement et joyeusement consenti qui la -jeta, merveilleuse d’entraînement, de santé physique et morale, contre -les corps d’armée allemands. Pour Duparc, comme pour bien d’autres, -l’officier d’Afrique était un buveur d’absinthe ou un malheureux retenu -loin des honnêtes garnisons de province par des dettes ou un banal -collage avec quelque sauvageonne. - -Il vit donc à Casablanca de multiples et bruyants cafés remplis d’un -nombre vraiment impressionnant d’officiers de toutes armes attablés, -souvent en compagnie de cocottes et voisinant avec des civils qui lui -parurent d’origines diverses. - -Comme la température l’y invitait, il s’assit lui aussi à une table et, -après quelques secondes d’hésitation, se trouva bien. - -Il y fut très vite l’objet des sympathies de camarades qui, -reconnaissant à son sabre et à ses gants blancs qu’il était nouveau dans -le pays, l’entourèrent, l’invitèrent et lui firent fête. Il en fut très -gêné, mais, en dépit de la froideur dont il voulut se cuirasser, il fut -entraîné jusqu’à une heure avancée, de café en café, de boîte en boîte. -Quand vint la dislocation de la bande joyeuse, il était tout à fait -écœuré, navré du lamentable exemple de désœuvrement, de mauvaise tenue -et de légèreté morale donné par ses camarades d’Afrique. Il jugea qu’_il -y avait là vraiment quelque chose à faire_ et se promit d’y penser. - -Un des officiers le raccompagna jusqu’à son hôtel et, engagé par la -réserve un peu plus grande qu’il avait cru observer en ce compagnon -parmi tous les autres, Duparc ne put s’empêcher de lui faire entendre -discrètement que ce qu’il venait de voir lui paraissait irrégulier. -L’autre lui demanda, en guise de réponse, de quelle garnison il venait. - ---D’Orléans, répondit Duparc. - ---Ah oui... Orléans, Beaugency, Notre-Dame de Cléry, Vendôme! Vendôme! -Ma nourrice chantait une ronde où ces noms sonnaient comme des cloches. -Cela, c’est toute la noble et vieille France... Orléans est une bien -bonne garnison. Moi, depuis des années, je roule de Tunis au Sahara, des -Touareg aux Beni Snassen, à Bou Denib, à Fez, au Tadla. Je viens de -faire deux ans de colonne sans débrider, sans boire un bock frais, sans -voir un chapeau de femme. Je n’avais plus de chaussettes et j’ai demandé -quinze jours de répit pour venir ici me faire couper les cheveux et me -requinquer un peu... Les autres, c’est la même chose. Bonsoir, cher ami, -que le Maroc vous soit propice. Et cordial, il serra la main de Duparc -et le quitta. - -En se couchant, celui-ci pensa à ce qu’il avait vu, à ce qu’il venait -d’entendre et il eut ce petit malaise d’amour-propre fréquent chez ceux -qui ont du cœur et qui vient de la crainte d’avoir été maladroit ou -injuste. - -Rabat lui fit une impression différente et déjà meilleure. Il subit le -charme des deux villes encore bien musulmanes. Il admira le grand bras -de mer qui les sépare et que semble remplir toujours la mouvante cascade -de la barre qui gronde à son embouchure. Les paillotes de la Résidence -l’amusèrent et l’État-major, nombreux, lui offrit des figures de -connaissance qui s’épanouirent à l’entendre demander un emploi dans -l’intérieur. On lui donna satisfaction immédiate et Meknès lui fut -attribuée. Il sortit enthousiasmé de chez le grand chef et ému lui-même -des dévouements dont il se sentait capable. Il rendit aimablement son -salut au chaouch de la porte résidentielle et partit plein d’ardeur. - -On était à la fin du printemps et la chaleur déjà forte rendit pénible -au voyageur le séjour dans le train de Meknès. Il devina à peine -Kénitra, soupçonna seulement à travers sa somnolence congestionnée la -Mamora et la plaine de Sidi Yahia. Il parvint à Dar Bel Hamri avec un -commencement d’insolation qui lui évita le repas, les menthes à l’eau et -surtout le café à l’eau salée vendus en ce lieu néfaste et obligé, -terreur du voyageur assoiffé. - -Le lendemain, l’air plus vif du plateau lui fit mieux supporter la -route. Il eut la surprise agréable de trouver à la gare une automobile -qui était venue le prendre et le conduisit aux baraquements de -l’État-major. - ---Vous allez arriver juste pour admirer le coucher du soleil, lui dit -l’officier qui était venu le quérir. - -Cette remarque laissa Duparc indifférent, mais, par la suite, il apprit -à la faire à tous les voyageurs importants qu’il lui advint d’aller -chercher à la gare. - -Dès le premier contact avec son chef accueillant, l’officier -d’État-major fut plongé au vif des questions qu’il aurait à traiter. - ---Pour vous mettre au courant de la Subdivision, conclut ce chef, vous -allez faire la tournée des postes. Vous étudierez sur place certains -points qu’il m’importe de connaître. On vous donnera la «petite Ford» et -vous verrez ainsi un maximum de détails dans un minimum de temps. - -Ce discours plut beaucoup à Duparc. Il eût préféré pourtant faire cette -visite à cheval, c’est-à-dire tout à son aise. Mais ceci était -incompatible avec le lourd travail de bureau dont il entendit ses -camarades se plaindre à la popote, ce qui l’invitait clairement à ne pas -s’attarder sur les chemins. - -Duparc décida de commencer sa tournée par le poste excentrique d’Oulmès -où il aurait d’ailleurs à conduire deux officiers de troupe qui, venus à -Meknès pour le service, devaient rejoindre au plus vite leur résidence. -Il s’enquit de ses compagnons et fut très volontiers renseigné. -C’étaient deux excellents garçons, parfaits officiers, mais nantis de -travers singuliers. - -L’un s’appelait de Mongarrot. Officier de cavalerie des plus allants, il -vivait dans un mutisme presque absolu. Devait-il cela à quelque chute -sur la tête ou à un trop long séjour dans le désert silencieux, nul -n’était en état de le dire. Mongarrot s’abstenait de parler pour une -raison physique ou morale dont personne n’avait sondé le mystère. Il -commandait sa troupe par gestes ou par de brèves interjections. En -dehors du service, il intervenait dans les conversations par des bouts -de phrases latines qu’il appropriait à l’idée émise, réminiscences -lointaines de quelque grammaire, bouffées de bréviaire ou de missel -romain, échos affaiblis et aujourd’hui désuets des classes d’humanités -du temps jadis. Il était doux et taillé en athlète. Son caractère et son -austérité l’avaient fait surnommer l’ange radieux. - -Martin était le nom du second compagnon de route. Celui-ci, tout à fait -différent du premier, manifestait une loquacité déconcertante. Très -averti, d’ailleurs, des choses et des gens d’Afrique, il était -quelquefois intéressant, précieux souvent par son expérience et, en tout -cas, jovial et bon enfant. Mais il était coté comme un cerveau brûlé, -voire comme un braque, pour de nombreuses facéties de jeunesse et il -manquait de souplesse, c’est-à-dire bêchait volontiers ses supérieurs. -Il critiquait, dit-on à Duparc, sans mesure--ce qu’il faut traduire par -non sans esprit--et s’attardait, de ce fait, dans des grades -subalternes, malgré des états de service remarquables. Enfin, un bon -camarade glissa cette dernière pointe: «Je vous préviens qu’il aime peu -les officiers d’État-major.» - -Méditant sur ces avis, Duparc sentit se confirmer son opinion qu’il -tombait dans un monde nouveau. La faible expérience que ses nombreuses -études lui avaient laissé prendre de la vie, l’amenait à trouver étrange -l’existence possible de gens aussi différents du type qu’il s’était -forgé de l’être humain normal et pondéré. Il s’estima, _in petto_, très -au-dessus de ces pauvretés et trouva, dans l’avancement rapide dont il -avait joui jusqu’à ce jour, la confirmation de sa supériorité. Il augura -mal enfin du voyage obligé avec ces étranges compagnons et se consola en -songeant que cela durerait au plus une journée. Puis il s’arma ce -soir-là, comme il faisait chaque jour, de sa grammaire arabe qui lui -procura bientôt un sommeil dépouillé d’inquiétude. - -Quand il se présenta le lendemain au point initial il y trouva -l’automobile et, autour, Martin qui se démenait entre de nombreux colis. -Duparc, lui, s’était vêtu de pied en cape de la tenue de campagne: -revolver, jumelle, boussole et sacoche d’État-major qui, en plus des -papiers de service, abritait l’indispensable grammaire; un petit paquet -contenait enfin la trousse de toilette et le strict nécessaire pour un -court déplacement. Martin, qui s’acharnait avec le chauffeur à arrimer -ses colis, accueillit Duparc comme s’il ne connaissait que lui. - ---On les casera bien! dit-il, en montrant ses paquets, ce qui n’ira pas -dans la berline ira sur le marchepied. Passez-moi votre casse-croûte, on -va le mettre dans la boîte aux outils. - ---Ce n’est pas mon... déjeuner, répondit Duparc, c’est mon nécessaire de -toilette. - ---Vous n’avez pas apporté de boulot? - ---Je comptais que nous mangerions une omelette à la première auberge... -ou dans quelque ferme. - -Martin fut si étonné de cette réflexion qu’il n’y sut répondre. Son -compagnon manquait évidemment d’expérience marocaine; mais il eut le bon -esprit de ne pas le blaguer. - ---Cela ne fait rien, dit-il, j’ai tout ce qu’il faut pour vous, pour -Mongarrot et d’autres encore. Voyez-vous, dans ce pays, on rencontre -toujours quelque part quelqu’un à qui il manque quelque chose. La caisse -de pernod, continua-t-il, en s’adressant au chauffeur, ira à côté de -vous et, dessus, les caleçons du commandant. Ah! voilà Mongarrot; ça va, -mon vieux? - -Un géant bien mis s’approchait, maniant avec discrétion des pieds -énormes. - -Il répondit des yeux à Martin, salua aimablement Duparc en lui disant: -«Capitaine Mongarrot, 18e spahis.» Puis il s’engouffra dans la voiture. - ---Allons! en route, dit Martin, nous nous mettons tous les trois dans le -fond, vous au _mitan_, Duparc, vous êtes le plus mince et vous serez -calé; la voiture aussi; d’ailleurs il n’y a pas d’autre place à cause -des paquets qu’on rapporte aux camarades. Toi, Mongarrot, tâche de ne -pas écraser ton voisin et ne parle pas trop si nous voulons dormir. Et -maintenant, en avant! - -Le chauffeur réveilla la petite Ford d’un grand coup de manivelle dans -le nez et Duparc, encore tout ahuri, se sentit, au démarrage, effondrer -entre ses deux camarades. - -La grande guerre a multiplié à l’infini l’usage des voitures -automobiles, mais c’est au Maroc oriental d’abord, puis à l’occidental, -que l’emploi dans tous les terrains en fut généralisé pour la première -fois. Dans ce pays l’automobile vint longtemps avant la route, elle -passa à peu près partout et précipita de la plus heureuse façon la -conquête et la pacification. - -A l’époque où se place ce récit, il n’existait encore que des pistes -indigènes parfois améliorées et constamment ravagées par les pluies, -défoncées par les charrois. Un voyage en automobile dans les sables de -la Mamora, dans les tirs, dans les glaises du Sebou et de l’Innaouen -était la chose la plus extravagante et la plus pénible aussi. Le Maroc -fut le tombeau des pneumatiques; mais on marchait et le progrès aussi. -Les machines soumises à des cahots continuels duraient peu. Les maisons -françaises fabriquèrent des cadres et des roues robustes pour le service -du Maroc. Les Américains suivirent mais avec des modèles légers, -solution différente et d’ailleurs bonne du problème à résoudre: le -passage dans tous les terrains. - -Duparc n’avait aucune idée d’un voyage de cette sorte. Aussi, quand -après avoir traversé la ville, l’auto sortant par la porte du mellah -s’engagea sur la piste du camp Bataille, lorsque coincé entre ses deux -voisins, gêné par les paquets, il vit la voiture ballottée, cahotée, -sauter des mottes de terre, pencher au delà de tout équilibre -raisonnable dans des ornières de terre molle, en sortir pour y retomber, -progresser de côté comme un crabe en glissant des quatre roues, aborder -des talus obliquement pour échapper par moment à la piste trop mauvaise, -quand il entendit les halètements, les emballements fous du moteur et -vit l’adresse et la force jusqu’alors victorieuses du chauffeur, il -éprouva la sensation d’être embarqué dans une mauvaise farce. Martin -parlait, s’efforçant d’intéresser son compagnon à tout ce que l’on -voyait. Mais celui-ci, s’estimant secoué comme il ne l’avait jamais été, -pensait à son cheval qui aurait si allégrement marché d’un pas souple -sur cette piste infernale. - ---On est évidemment un peu surpris la première fois, dit Martin, -comprenant l’impression désagréable qu’éprouvait son voisin; mais on s’y -fait rapidement. Vous serez certainement un peu courbaturé ce soir. - ---Je m’y attends, fit Duparc qui se sentait devenir furieux. Je trouve -tout à fait illogique cette façon de se déplacer; écoutez ces chocs, -jamais la voiture ne supportera cela sans que quelque chose casse. - ---Soyez-en convaincu, répondit Martin. On casse, on verse, on crève, on -répare et on continue; je vous assure qu’on a de la distraction. Ah! -nous voici à l’oued. Ne vous embarquez pas sur le pont! le tablier a été -enlevé par la crue, cria-t-il à l’adresse du chauffeur. - -Et, à la grande surprise de Duparc, la voiture laissant à gauche un pont -de bois qui prolongeait la piste dégringola vers le lit d’un ruisseau -qui barrait la route, entra dans l’eau, sautilla furieusement sur les -gros cailloux ronds qui formaient le gué et se lança à l’assaut de la -rampe opposée dont elle atteignit le sommet après trois secousses -d’essieux des plus inquiétantes. - ---Il faut toujours, dit Martin, mettre des paillons aux bouteilles et -surveiller la mise en caisse, si l’on veut éviter la casse et ménager -l’argent des camarades qui vous ont chargé de commissions. Mes -bouteilles sont bien emmaillotées. - ---J’en prends note, dit Duparc, se décidant à rire, vous me paraissez -plein d’expérience. - ---J’ai été roumi, moi aussi, répondit Martin, mais il y a longtemps. -Voici la piste qui s’améliore, nous allons pouvoir marcher. - -Au même moment, la voiture pencha violemment sur le côté, et les -voyageurs s’accrochèrent instinctivement à l’arceau de la capote. - ---_Cave ne cadas!_ dit la voix de Mongarrot. - -Mais déjà, l’obstacle franchi, la Ford repartait de plus belle. La piste -s’allongeait vers des collines au travers du bled Guerrouan; le soleil -montait, chauffant de belles moissons, des indigènes allant vers la -ville ou en venant circulaient nombreux sur les sentiers. - -Ils s’arrêtaient pour regarder la voiture qui, rapide et sautillante, -passait auprès d’eux. Tous s’en amusaient et riaient. - -Duparc, à son propre étonnement, se prit à aimer ces choses, ces gens, -ces collines roses à l’horizon et même ses compagnons, tout étranges -qu’ils lui parussent encore. Il s’informa des oueds qui se trouvaient -sur la route. - ---Le mot oued, dit Martin, est arabe et signifie vallée, vallon, lit -d’une rivière: mais ces sens n’impliquent pas forcément la présence de -l’eau. C’est ainsi qu’en Algérie, le mot oued donne plutôt une -impression de siccité, de chaleur lourde dans un bas-fond rocailleux. Au -Maroc, ce même vocable s’applique à un endroit où l’eau coule, où il y a -des arbres, de l’ombre et de la fraîcheur. C’est une des -caractéristiques de la langue arabe qu’un seul mot puisse avoir des -acceptions différentes et même contraires. - -Puis il développa cette thèse et cita des exemples, tandis que la -voiture, quittant la plaine de Meknès, passait par un petit col dans la -cuvette d’Aïn Lorma. La route devint aussi plus accidentée; le sol était -encore imprégné des pluies de printemps; l’auto avançait par embardées, -glissant des deux roues de derrière, tantôt vers un des côtés de la -route, tantôt vers l’autre. Il fallut plusieurs fois descendre pour -l’alléger au passage de petits ruisseaux bourbeux qui coupaient la -piste. Mongarrot poussait sans mot dire, et sa force très grande évitait -le plus souvent à ses camarades d’en faire autant. Le mauvais passage -franchi, on repartait et on recommençait un peu plus loin. Une fois -même, les efforts réunis des trois hommes et du moteur ne purent sortir -les roues d’une ornière grasse où elles s’empâtèrent. Il fallut avoir -recours aux gens d’un douar qu’on apercevait non loin de là. Martin les -appela de la voix et du geste, et quatre ou cinq gaillards -s’approchèrent avec timidité. - -Quand ils comprirent ce qu’on voulait d’eux, ils se mirent à la besogne -gaiement et, tout en échangeant très fort leurs réflexions, dégagèrent -les roues enlisées, soulevèrent et poussèrent lestement. Puis, l’auto -remise sur le terrain ferme, ils regardèrent, sans cesser de causer -entre eux, les voyageurs réintégrer leurs places et la voiture partir. - ---Que disaient-ils dans leur conversation si animée? demanda Duparc. - ---Je n’en sais rien, répondit Martin. - ---Comment! vous, un vieil africain, vous ne savez pas l’arabe? - ---Je le parle couramment, mais ces gens-là sont des Berbères et, comme -ils se doutaient que l’un de nous au moins parlait l’arabe, ceux d’entre -eux qui le connaissent se sont bien gardés de s’en servir. Le plus jeune -m’a pourtant souhaité bon voyage dans la langue du Prophète. - -A ce moment, la voiture manqua un tournant, quitta la piste et dévala 4 -ou 5 mètres de talus et s’arrêta dans un champ. Les trois camarades -saluèrent brusquement le dos du chauffeur. - ---_Quid?_ demanda la voix de Mongarrot. - ---Ce n’est rien, répondit le troupier, c’est le différentiel... - -Il fallut, à force de bras et de machine rouler la voiture dans le -champ, puis la remettre sur la piste. - -Tandis que le mécanicien vérifiait le fonctionnement de l’organe avarié, -Duparc, qui peu à peu s’aguerrissait ou qui ne s’était pas rendu compte -du danger que lui et ses compagnons venaient de courir, reprit ses -questions. Son esprit amoureux de clarté trouvait insuffisante la -réponse de Martin. - ---Expliquez-moi, je vous prie, dit-il, pourquoi ces gens, s’ils le -pouvaient, n’ont pas cherché à se faire comprendre de vous. - ---Ils n’y tiennent pas; pourquoi voulez-vous d’ailleurs que ces paysans -qui sont très indépendants de caractère se donnent la peine d’user, pour -me faire plaisir, d’une langue étrangère? C’est très calé, d’abord, de -savoir deux langues; et ensuite la possibilité qu’ils ont de rester -impénétrables est un avantage; ils le gardent. - ---Sans doute, reprit Duparc, les officiers qui commandent à ces -populations savent leur langue intime? - ---Non, personne ne la connaît; on dirige ces gens à l’aide de ceux -d’entre eux qui sont bilingues, ou par l’intermédiaire de secrétaires -arabes d’origine, mais sachant le berbère. - -Duparc demeura un instant pensif. Puis il reprit: - ---Voilà qui est sans doute particulier au Maroc; il existe, du fait de -cette langue qu’on ignore, un mur entre ces tribus et nous. De plus, ces -gens sont, dans leurs rapports avec l’autorité et nous-mêmes sommes, -dans notre action sur eux, à la merci d’intermédiaires. - ---Vous venez d’émettre là, dit Martin, à l’endroit de nos méthodes un -jugement sévère, et chez un roumi débarqué d’hier, cela promet. - ---Sévère, dites-vous, mais est-il juste? demanda Duparc. - -A ce moment, le chauffeur voulant éviter une ornière, frôla un gros -_bétoum_ qui se trouvait près de la piste. Une maîtresse branche de cet -arbre rugueux prit au passage le devant de la capote et avec un grand -craquement celle-ci se rabattit en arrière, tandis que l’auto -s’arrêtait. Et les voyageurs qui étaient à l’ombre furent tout à coup -inondés de soleil. - ---_Fiat lux!_ dit dans un rire la voix de Mongarrot. Le rire d’ailleurs -fut général quand le capitaine silencieux eut ajouté, en français cette -fois: «On ne peut pas causer un quart d’heure tranquillement!» - -Les courroies de tension de la capote étaient seules cassées; on décida -de laisser la voiture découverte; il serait ainsi possible de mieux voir -le paysage qui devenait de plus en plus pittoresque. A un tournant de la -piste, au haut d’une côte très rocailleuse, embarrassée de blocs et -qu’il fallut gravir à pied, la vallée de l’oued Beht s’offrit tout à -coup à la vue. La descente vers la rivière fut lente et pénible. La -piste en corniche était sinueuse et complètement bouleversée par quelque -récente pluie d’orage. La rivière était en crue, ses eaux limoneuses -atteignaient et couvraient le tablier du grand pont en bois jeté par le -Génie. - ---Passerons-nous? demanda Duparc. - ---Nous passerons s’il ne manque pas de madriers au tablier, dit le -chauffeur. - -Mais déjà Mongarrot s’était porté devant la voiture et s’engageait sur -le pont, marchant au centre, dans l’eau. Celle-ci montant à l’assaut du -tablier passait dessus en inquiétante vitesse et à ce point boueuse -qu’on ne distinguait plus les madriers. - -Traînant ses vastes pieds heureusement chaussés de bottes solides, le -doux géant fit son inspection planche par planche. Parvenu à l’autre -bout, il fit un geste d’appel, et la voiture s’engagea lentement sur le -pont. L’eau sautait aux roues. - ---Mon capitaine, cria le chauffeur, j’ai le vertige. Mais Martin, qui -venait de voir Duparc mettre la main sur ses yeux, avait pressenti le -danger. Cette nappe d’eau fuyant violemment sous la voiture produisait à -lui-même une impression fort pénible. - -Dès l’appel du chauffeur, il se leva de sa place et, se penchant -par-dessus l’homme qui s’effaça, il saisit le guidon. Les yeux fixés sur -l’autre bord, il maintint l’automobile en direction. - ---Quelle bête et inopportune sensation, dit-il en rendant la barre au -mécanicien dès qu’on fut sur la terre ferme; et si nous étions arrivés -un quart d’heure plus tard nous n’aurions pu passer. Ces crues sont très -rapides. Celle-ci résulte de quelque violent orage qui a dû éclater dans -le haut pays. - -Mongarrot reprit sa place et l’automobile repartit. Laissant à gauche le -camp Bataille, d’ailleurs abandonné pour cause d’insalubrité, la piste -gravit les premières pentes du pays Zemmour à travers une broussaille -épaisse. On ne s’arrêta que fort peu au poste de Khemisset pour prendre -de l’essence. Il s’agissait en effet de gagner du temps, partout où la -piste le permettrait, pour ne pas être surpris par la nuit entre Tedders -et Oulmès, région encore peu sûre. La piste aménagée traverse entre -Khemisset et Tiflet une région sablonneuse où l’automobile fatigua -beaucoup. Il fallut plusieurs fois stopper pour laisser refroidir le -moteur. - -Mongarrot, au milieu de ces péripéties diverses, restait toujours -silencieux et complaisant. Martin parlait de choses multiples sans -prendre de repos. - -Duparc, de plus en plus conquis par les imprévus constants du voyage, -amusé par la conversation de Martin, revenait sur ses fâcheuses -impressions et jugeait mieux ses deux compagnons. L’un, Mongarrot, était -certainement un homme de très haute conscience, de manière délicate, et -cette loi du silence qu’il s’imposait avait sans doute quelque cause -profonde et respectable. Martin n’était pas l’homme aigri et débineur -qu’on lui avait dépeint. Il parlait évidemment beaucoup, mais sa -conversation était intéressante, nullement pédante. Elle ouvrait au -nouveau venu des horizons curieux sur la vie des Français au Maroc et -sur les mœurs indigènes. En résumé, c’était un homme sachant beaucoup de -choses et les disant gaiement. Avant midi, Duparc se sentit presque -réconcilié avec l’armée d’Afrique. - -Les voyageurs ne s’arrêtèrent point à Tiflet qui est le chef-lieu du -cercle des Zemmour. Le chemin à suivre se sépare en effet, un peu avant -ce poste, de la route principale de Meknès à Rabat. L’automobile -marchait rondement sur le terrain plus résistant d’un grand plateau où -Duparc vit de nombreuses cultures et de beaux douars. Martin lui dit ce -qu’il savait sur la façon de vivre de ces populations. Mais Duparc, qui -suivait depuis quelque temps une idée, demanda: - ---Qu’entendez-vous par roumi, qualificatif dont vous vous êtes servi -tout à l’heure? - ---Le mot roumi, répondit Martin, est un adjectif emprunté à la langue -arabe, dans laquelle il signifie chrétien, par le vocabulaire -administratif militaire et civil en usage au sud du 35e parallèle et à -l’ouest du 4e méridien. Il sert à désigner les agents de tout ordre et -de tout grade que la métropole a embarqués, souvent malgré eux, et à qui -le «puissant protecteur» a dit, avec un petit tapement de main sur -l’épaule: «Allez là-bas, mon cher, il y a de bonne besogne à faire... -vous me comprenez, n’est-ce pas...? et surtout écrivez-moi souvent...» -Le mot roumi s’applique donc à un grand nombre d’individus qui, ayant -subi l’épreuve de la barcasse, franchissent la barre de Casablanca et -découvrent le Maroc. - ---Voilà une merveilleuse définition, dit Duparc qui s’amusait. - ---_Vir dicendi peritus_, fit Mongarrot qui suivait attentivement. - ---_Et cum spiritu tuo_, dit à tout hasard Martin pour répondre à cette -amabilité. - -Et il continua, sans laisser à Duparc le temps d’étouffer la quinte de -rire qui le secouait entre ses deux impayables compagnons: «Le roumi se -distingue à des aptitudes et vertus nombreuses. Il a, entre autres, la -faculté d’appliquer un jugement purement européen à des gens et des -faits qui relèvent, ou résultent, d’un système philosophique et d’un -climat tout différents de ceux d’Europe. Il a aussi la volonté -singulière de faire régner, partout où il passe, l’ordre et les méthodes -en usage dans son patelin d’origine. Cet état d’âme est plus ou moins -tenace suivant les individus. Certains évoluent très vite, d’autres -point. D’aucuns s’acclimatent immédiatement; il en est, par contre, qui -pourraient rester vingt ans en contact avec les gens et les choses de ce -pays sans s’y intéresser le moins du monde. Ceux-là appartiennent au -genre cuirassé. - ---_Aes triplex_, murmura la voix de Mongarrot. - ---Mais il y a d’autres espèces, continua Martin; nous connaissons, par -exemple, le roumi néfaste, le roumi inopérant, le pratique, le... - ---Quel est le roumi néfaste? demanda Duparc. - ---Cette espèce comprend plusieurs variétés, reprit Martin, je ne saurais -ici les décrire toutes; mais, me tenant sur le seul terrain militaire, -je vous en montrerai une par un exemple. Imaginez le chef d’un escadron -à qui l’on aurait confié des chasseurs d’Afrique, qui en colonne -s’écarterait à plus de deux cents mètres de l’infanterie et, sans y être -forcé par l’absence de troupes spéciales, ferait faire à ces enfants de -France un métier de spahis ou les enverrait battre l’estrade comme des -partisans. Il est sûr de se faire rafler ses canards. - ---Mais il ne pécherait que par ignorance, objecta Duparc. - ---La première fois, répondit Martin; la seconde, ce sera par roumite -chronique. Maintenant cela vous intéresse-t-il de savoir ce qu’est le -roumi pratique, le roumi poire, le roumi conscient, l’inconscient, le -journaliste et toutes les variétés du roumi civil? - ---Ils sont trop, gémit Duparc, je me contenterai du roumi pratique, quel -est-il? - ---C’est un modèle fréquent, en particulier chez les militaires; sa -doctrine se résume en une formule de quatre mots: Dix-huit mois, une -colonne, une proposition au choix, le bateau. Laissez-moi, pour finir, -ajouta Martin, vous signaler une sorte dernière. On n’en parle jamais, -et c’est une ingratitude qu’il me plaît aujourd’hui de réparer. Il -s’agit du roumi nécessaire. - ---Quel est donc celui-ci? dit Duparc. - ---C’est le roumi de France, celui qui paie, conclut Martin. - -Et tout en devisant de la sorte, les trois camarades atteignirent la -grande vallée où se trouve, près du Bou Regreg, le poste de Maaziz. -L’automobile d’ailleurs négligea celui-ci et continua sa route vers -Tedders dont on apercevait au loin, entre deux collines, les tôles -ondulées miroitant au soleil. - ---Les Zemmour, reprit Martin, répondant à une question de son voisin, -sont de très beaux Berbères, sains et robustes comme vous pouvez en -juger d’après les spécimens que nous rencontrons. Leurs femmes ne -simulent pas en nous voyant une terreur imbécile et mal jouée. Leurs -enfants sont aimables et nullement effarouchés, ce qui est un excellent -indice. - ---Comment cela? dit Duparc. - ---Pour qui a observé avec soin les indigènes, reprit Martin, il n’est -pas de meilleur baromètre de l’opinion intime des populations que le -visage et la contenance des petits au contact du chrétien. Ceci -d’ailleurs est surtout vrai chez les Arabes et plus encore chez les -Maures des villes. Les enfants ne savent pas dissimuler et reflètent, -dans la rue, l’état d’âme de la famille. Ils nous abordent tout -impressionnés de ce qu’ils entendent des hommes et aussi des femmes, -mère, tante, sœur ou servante. Celles-ci nous connaissent fort peu et -les recommandations sans fin, par lesquelles leurs maîtres et seigneurs -s’efforcent de les protéger contre nous, ajoutent à l’horreur -instinctive produite sur leur esprit par les êtres impurs que nous -sommes. Ces campagnards berbères sont moins compliqués que les habitants -des villes et de la plaine. Ils sont peu imprégnés de philosophie -musulmane. Leur résistance, leur réaction à notre contact proviennent, -presque uniquement, de leur répulsion pour toute autorité. Mais ils -s’islamisent de plus en plus à notre contact et chez eux la haine du -vainqueur fait place, peu à peu, à la haine du chrétien. Nous ne gagnons -pas au change. En attendant, ces gaillards que vous voyez, ces femmes -qui ne se détournent pas à votre approche, ces enfants joyeux ne sont -pas mal disposés pour nous. N’étant pas trop embarrassés encore de dogme -hostile, ils apprécient la paix française sans arrière-pensée. Mais -voici que nous approchons de Tedders... - ---Et du déjeuner, remarqua Mongarrot. - -Les officiers du poste attendaient leurs camarades dont le télégraphe -avait signalé le passage à Khemisset. - -Duparc fut très entouré. En qualité d’officier d’État-major, il devait -avoir, pensait-on, des renseignements sur les projets du commandement, -sur les opérations futures auxquelles tout le monde voulait participer. -Il ne put, comme de juste, répondre à ces espérances. Ne venait-il pas à -peine de débarquer? Par contre, il apprit lui-même avec intérêt qu’il -allait, après déjeuner, quitter la zone de pleine sécurité pour entrer -dans un pays moins hospitalier. Les risques à courir n’étaient pourtant -pas tels que les voyageurs dussent attendre un convoi pour gagner Oulmès -en deux étapes. La voiture postale avait circulé depuis longtemps sans -être inquiétée. - ---Il ne vous faut que trois heures au plus, avec une automobile, pour -atteindre Oulmès, leur dit le commandant d’armes, et vous devez -rencontrer en route, au relais de la forêt de Harcha, le convoi qui -descend sous escorte. Aucun djich n’est d’ailleurs signalé dans la -région. - -Commentant cette dernière réflexion, quand il fut de nouveau en route -avec ses camarades, Martin remarqua: - ---Le fait qu’aucun djich n’est signalé n’est point l’assurance -définitive d’une parfaite sécurité. Nous sommes ici dans le pays de «la -peur et du mensonge», suivant l’expression indigène. Jamais un -indicateur ne donne le renseignement complet ou au moment strictement -utile. Il y a donc toujours une part d’aléa dans un voyage à la limite -imprécise du pays soumis. - ---Et comment opèrent ces djich? demanda Duparc. - ---C’est, la plupart du temps, l’embuscade banale en quelque point de -passage obligé. Les isolés, les petits détachements sont leurs victimes -les plus fréquentes. Je les ai vus une fois provoquer, en coupant le fil -télégraphique, l’arrivée d’une équipe de réparation qui fut massacrée. -On prend depuis toutes les précautions voulues et d’ailleurs, -rassurez-vous, ils ne se sont point encore attaqués aux automobiles. - ---Et vous croyez que nous pourrions rencontrer de ces coupeurs de route? - ---Monsieur, répondit Martin, je ne crois rien du tout; mais je suis -toujours en méfiance. Aujourd’hui, je ne vous cacherai point que j’ai -été mis en éveil par deux mots entendus à Tedders. - ---Ceci devient tout à fait intéressant, fit Duparc, qu’avez-vous donc -appris? - ---Appris n’est pas le terme exact, répondit Martin; d’abord, si je -savais quelque chose de certain ou même seulement de probable, nous ne -roulerions pas à cette heure sur cette piste; j’ai tout simplement -rencontré un homme que je connais, qui me connaît et dont le tempérament -d’indicateur est utilisé de temps à autre. C’est peut-être par lui que -le chef qui nous offrit un si bon déjeuner a su qu’aucun djich ne -courait le pays. Cet homme examinait d’un œil enfantin et curieux notre -voiture arrêtée près du corps de garde. Quand il m’a vu, son visage est -devenu soudainement sérieux et il m’a dit: «C’est toi, moui Captan, qui -est dans la voiture?... Ce n’est pas kif la grosse voiture du Coronnel, -il n’y a pas de fusils ni de _taraka_»--la taraka, mon cher, c’est la -mitrailleuse--et il a ajouté: «Les gens ici sont des enfants du péché.» -Puis il s’est éloigné sans en dire plus long. - ---Et vous en concluez? demanda Duparc. - ---Rien, mais comme je me disposais à aller chercher des carabines, j’ai -vu Mongarrot qui avait eu sans doute la même idée et venait suivi d’un -chaouch portant les flingots. Ils sont là attachés par une ficelle au -marchepied. - ---Deux cents cartouches dans la sacoche de portière, dit la voix de -Mongarrot. - ---Voyez, reprit Martin, comme le pays devient sauvage et compliqué. -Remarquez aussi comme la piste est bonne. Elle est découpée dans le -schiste et on roule sans poussière et sans boue. Par les nombreux lacets -que vous distinguez, nous allons atteindre la crête à droite de cette -énorme masse rocheuse qu’on appelle le Mouichenn. Nous filerons au -revers sud pour ressortir là-bas, très à gauche, dans ce bois de grands -chênes-lièges assez clairsemés. C’est la forêt de Harcha. - ---Ce pays est impressionnant de rudesse grandiose, dit Duparc, et l’on -pressent que les gens qui vivent ici doivent être très différents de -ceux des villes et des plaines basses. Dites si je me trompe, à moins -que la vitesse plus grande de la voiture ne vous gêne pour parler. - ---J’ai pour mon malheur, dit Martin, une disposition spéciale à parler -en tout temps et à toutes les vitesses, avec une égale franchise sur ce -que je sais. L’homme, ainsi que vous le dites, est l’image du sol qui le -nourrit; et il est exact que les habitants de ces montagnes et de ces -futaies sont rudes, sobres et vigoureux. Ils ont des mœurs et des -passions violentes, mais pas de vices calculés, fruit d’un trop grand -bien-être sous un climat ardent, fruit d’une philosophie complaisante -pour l’espèce humaine et pour toutes ses aspirations charnelles. - ---Voyez, interrompit Duparc, cette fumée qui s’élève là-bas à gauche sur -ce piton couvert de petits arbres. Comme elle s’allonge toute droite -dans l’air calme! Ne croirait-on pas qu’elle sort langoureuse de quelque -brûle-parfum? - ---J’y vois moins de poésie, dit Martin, ce doit être un charbonnier au -travail. - ---Ou un signal, dit la voix de Mongarrot. - ---Les gens chez qui nous entrons, continua Martin, sans paraître faire -attention à la remarque de Mongarrot, sont encore plus frustes, plus -sauvages et plus indépendants de caractère que les Zemmour. Dans le -vaste et fatal mouvement qui depuis des siècles a déferlé le monde -berbère sur la plaine occupée par les Arabes, mouvement au cours duquel -ces tribus luttaient non seulement contre les Arabes occupants, mais -encore entre elles, les Zemmour semblent avoir été favorisés. Formant un -groupe d’une cohésion plus grande, ils ont passé sur le corps d’autres -Berbères et, dès qu’ils eurent découvert la région qui leur convenait, -ils s’y accrochèrent avec vigueur. Protégés au nord par la grande forêt -de la Mamora, défendus au sud par des massifs compliqués, à l’est et à -l’ouest par de profonds sillons, ils se firent une vie indépendante et -mirent en quarantaine le gouvernement des sultans. Ils coupèrent en deux -l’Empire; et ses maîtres, forcés de longer leur territoire pour aller -d’une capitale à l’autre, furent obligés de traiter avec eux; et ce même -gouvernement qui en imposait à l’Europe ignorante de ces faiblesses -était réduit, avec des sujets récalcitrants, aux moins glorieuses -compromissions. - ---Mais tout cela c’est de l’histoire qu’on écrira plus tard; laissons -d’ailleurs les Zemmour, puisque les gens chez qui nous sommes n’en sont -plus mais se rattachent plutôt au groupe Zaïane. - ---Le pays est en tout cas moins peuplé, dit Duparc, on ne voit plus de -douars ni même de troupeaux; je n’ai pas dans cette solitude -l’impression très nette de sécurité que me donna la belle plaine de -tantôt, avec ses nombreux groupes de campagnards occupés à leurs champs. - -Martin ne répondit pas. L’automobile arrivait, à ce moment, par de -vigoureux lacets tracés dans le schiste, à une ligne de faîte près du -gros mouvement rocheux que les voyageurs avaient aperçu de loin. Devant -eux une profonde dépression, la vallée du Bou Regreg, courait de l’est à -l’ouest; au delà un massif très boisé fermait l’horizon et, non loin sur -la gauche, la piste très visible et jalonnée par des poteaux -télégraphiques s’engageait en forêt. - -La voiture s’arrêta un instant au sommet de la côte et le chauffeur vida -sa réserve d’eau dans le radiateur. - ---Dépêchons, dit Martin, sans quitter sa place, nous sommes ici à huit -kilomètres du caravansérail de Harcha. L’automobile repartit. - ---J’aurais bien voulu changer ou nettoyer mes bougies, dit le chauffeur. - -La piste longeait le revers sud du Mouichenn; à droite, le terrain -disparaissait tout d’une pièce dans le grand sillon du Bou Regreg. Un -peu avant d’arriver au bois, on passa devant quatre tombes alignées au -bord de la route; un petit monument en forme de pylône les gardait. La -vitesse empêcha Duparc de lire les noms inscrits en creux, sous une -croix, dans la plaque de ciment qui en parait la face. - ---Un petit détachement qui est resté là, renseigna Martin. - -Au moment où l’automobile prenait la piste sous bois, Mongarrot dit: - ---Le fil est coupé. - -Ses camarades vérifièrent le fait. - ---Ceci est tout récent, dit Martin; à Tedders, j’ai vu de mes yeux, dans -la cabine du sapeur, arriver le télégramme d’Oulmès donnant la -composition du convoi descendant. J’ai vu expédier le télégramme -annonçant notre départ à 14 heures. - -Duparc ne put s’empêcher d’admirer à part soi la perspicacité d’hommes -du bled dont faisaient montre ses compagnons, leur faculté d’apercevoir -et d’interpréter les détails dont l’importance n’apparaissait point à -première vue. - ---La fumée était donc bien un signal, comme tu l’as dit, ajouta Martin à -l’adresse de Mongarrot. - -Un bruit retentit qui semblait l’éclatement d’un pneu; mais la voiture -roulait toujours vivement et le bruit se répéta, devint claquant. - ---Ils tirent, dit Martin, de ce mamelon rocheux et dénudé, là-bas, en -avant de nous. Vous, ajouta-t-il en s’adressant au chauffeur, -occupez-vous uniquement de votre machine et de votre direction. - ---_Age quod agis_, fit Mongarrot, qui détachait les fusils et les -passait à ses compagnons. - ---Nous les sèmerons, dit Duparc qui n’entendait plus de coups de feu. - ---Voire, dit Mongarrot qui distribuait des cartouches. - ---La piste est fort sinueuse entre tous ces mamelons boisés, expliqua -Martin; ils peuvent, par un raccourci, nous rattraper. Nous allons -arriver à une grande clairière que la piste traverse obliquement avant -de rentrer à nouveau dans la forêt. Nous serons là à quatre kilomètres -du caravansérail où le convoi doit être campé depuis midi. - -A un détour brusque de la piste débouchant sur la clairière, le -chauffeur bloqua sa voiture qui fit un soubresaut des quatre roues et, -malgré tout, vint heurter un obstacle. Un arbre énorme gisait en travers -de la route. - ---Les voilà! dit Mongarrot. - -La forêt cessait tout d’un coup pour reprendre à quelques centaines de -mètres plus loin. L’intervalle dénudé montait à gauche, en pente raide, -vers une crête rocheuse qui fermait le tableau de ce côté. A droite, la -clairière s’élargissait et se perdait dans une vallée dont on ne voyait -rien. - -Mongarrot avait aperçu, encore loin, les «salopards» dévalant de l’arête -rocheuse, bondissant éparpillés, le fusil à la main, avec cette -extraordinaire agilité des fantassins berbères. Les trois amis se -portèrent en demi-cercle en avant de la voiture. - ---Ils sont nombreux, dit Martin, et ils attaquent en règle: encore trop -de distance. - -Le chauffeur examinait sa machine et tapait à grands coups de marteau -sur sa manivelle faussée. - -Deux minutes s’écoulèrent, puis Martin dit: - ---Je crois qu’on peut commencer. - ---Chacun sa part, fit Duparc, qui était artilleur. - ---_Cuique suum_, dit Mongarrot. - -Les trois fusils entrèrent en action et, après une quinzaine de -cartouches, les silhouettes bondissantes se terrèrent et disparurent. - ---Ceci, mes amis, dit Martin, le fil coupé, l’arbre en travers, ce -n’était pas pour nous, car ces gens ne pouvaient savoir notre venue. Ils -en ont été avertis tardivement par le filet de fumée que vous avez vu. -C’est un fort parti qui en veut au convoi et qui aurait bien voulu nous -choper avant que nous eussions tiré un coup de fusil. Écoutez! - -Le bruit d’une salve lointaine arrivait. - ---Le combat est engagé, dit Martin, et plus tôt que l’ennemi ne l’aurait -voulu. L’éveil a été donné au camp par notre pétarade. Il nous faut -sortir d’ici, traverser vivement la clairière sous le feu des lapins qui -sont terrés là-haut, gagner l’autre bois et serrer sur le convoi. - ---Mais si la route est encore barrée? fit Duparc. - ---Je ne le crois pas, dit Martin; voyez l’effort qu’il leur a fallu pour -traîner ici cet arbre mort. - -Les quatre hommes, réunissant leurs forces, eurent grand’peine à écarter -de la piste le tronc qui la barrait. Puis le chauffeur éprouva des -difficultés pour remettre en marche son moteur. Il fut nécessaire -encore, par un feu nourri, d’arrêter les indigènes qui faisaient un -nouveau bond vers la voiture. Et quand celle-ci fut en marche, une volée -de balles claqua tout autour. Au loin, la fusillade s’accentuait. - -La situation de nos voyageurs était critique. Les gens qui les -attaquaient n’étaient qu’un faible parti, d’une dizaine d’hommes -peut-être, détaché du gros des assaillants avec mission de s’emparer de -la voiture. Il était à craindre que, repoussés par le convoi, les autres -indigènes ne se rejetassent sur l’automobile, cause par son arrivée -imprévue de l’échec de leur tentative. La vitesse seule pouvait tirer -d’affaire la petite Ford et ceux qu’elle portait. Or, le moteur cognait -et l’allumage était irrégulier. - -La traversée de la clairière s’acheva pourtant sans mal. Une forte odeur -d’absinthe indiquait seulement que la caisse placée à côté du chauffeur -avait été touchée et coulait. - -Dès le sous-bois, les balles qui cinglaient autour d’eux s’espacèrent. -Mais Mongarrot signala que les assaillants distancés se jetaient -derrière la voiture, comptant peut-être sur un arrêt obligé. Devant, la -fusillade était de plus en plus distincte et ponctuée par des feux de -salve. - -La piste montait et le moteur peinait ferme. - ---Nous allons arriver en plein combat, dit Martin, et au revers des -assaillants. Cela va être tout à fait intéressant. - -Il fallut pourtant descendre et pousser vers le haut de la côte la -voiture qui n’en pouvait plus. - ---Il est à noter, continua Martin, tout en poussant, que ces Berbères, -qui savent si bien nous manœuvrer au combat, sont tout de suite -démoralisés dès que nous les manœuvrons nous-mêmes. Je serais curieux de -voir si notre intervention sur leur ligne de retraite... - -On parvenait au bout de la côte. Dans une vaste clairière, le convoi -apparaissait groupé au centre du caravansérail. Une section le gardait -prête à parer au mouvement tournant, tandis qu’une compagnie et demie, à -peu près, recevait, déployée sur un front très étendu, l’attaque des -Berbères qui paraissaient en nombre. Ceux-ci tournaient le dos aux -voyageurs et à la machine. Mongarrot l’avait prudemment stoppée d’un -geste derrière la crête. - -Le chauffeur prit son fusil et rejoignit les officiers qui, à plat -ventre sur un talus, examinaient le terrain devant eux. - ---Voyez, dit Martin, la façon de combattre de ces Berbères..., quelle -admirable leçon le hasard nous donne aujourd’hui en nous plaçant de ce -côté-ci du tableau! Voyez comme cette ligne de tirailleurs utilise le -terrain et peu à peu glisse vers la droite entraînant notre riposte. -Voyez! voyez! ajouta-t-il, le bras tendu vers la gauche, on les -distingue à peine, tant la couleur de leurs nippes se confond avec celle -des cailloux; ils sont là toute une masse en réserve et prêts à bondir -sur le camp défendu par une seule section. - ---Il ne semble pas qu’il y ait de chef, dit Duparc, et pourtant tout -cela marche avec ordre. - ---Le camp, continua Martin, ne peut voir le groupe caché et qui le -menace. Tout le reste n’est que pour amuser l’escorte. Le grand effort -va se déclencher tout d’un coup sur le caravansérail. Il nous faut faire -cinq cents mètres de plus avec la voiture, nous arrêter à hauteur de ce -gros rocher et là, ma foi, ouvrir un feu d’enfer sur tout ce que nous -verrons. - -Le chauffeur avait déjà compris et mis son moteur en marche. Quelques -secondes plus tard, la voiture dévalait à une allure folle, tous freins -lâchés, le mécanicien cramponné furieusement à son volant pour résister -aux secousses. - ---Halte! et prends ton fusil, Grégoire! cria Martin au chauffeur. - -Les Berbères avaient vu la voiture. Tous se levèrent, se démasquant pour -les voyageurs et aussi pour la section en réserve qui ouvrit le feu au -moment même où le tir précis des officiers les prenait à revers. Il y -eut un éparpillement de toute la masse et il sembla un instant que la -rocaille roussâtre se mouvait; puis l’objectif s’évanouit laissant de -nombreux corps derrière lui. - -Sur le front de combat, les Berbères qui manœuvraient l’escorte, -entendant une vive fusillade en arrière d’eux et à gauche, lâchèrent -prise. Ils disparurent complètement et rapidement pour la compagnie dans -un repli de terrain que les voyageurs voyaient parfaitement d’enfilade. -Les quatre fusils firent rage sur tout ce qui apparaissait courant au -ras du sol dans ce creux. En même temps, on entendit des cris: c’était -la compagnie, qui, baïonnette au canon, se lançait en avant et bientôt -couronnait la crête abandonnée par les Berbères. - ---Erreur, cette charge dans le vide! cria Martin. - -En effet, avant même que les fantassins fussent arrivés sur la crête, il -n’y avait plus personne derrière, sauf deux corps tombés. Les Berbères -avaient reflué sur la lisière du bois prolongeant la ligne de leurs -camarades du groupe de gauche. Et, presque instantanément, une fusillade -partit du bois et la compagnie dut se terrer. Les assaillants -manœuvraient en repli ou préparaient une autre attaque. Les balles -pleuvaient autour de la voiture. - ---En route à toute allure vers le camp, cria Martin, sinon les camarades -vont vouloir nous dégager et ce sera la pire des choses. Ils sont bien -sur cette crête. Il ne faut pas leur donner la raison d’en sortir. - -La voiture marchait mal, mais, aidée par la pente, elle roula cahin-caha -vers le caravansérail. La compagnie occupant un pli dominant toute la -vaste clairière de Harcha activa son feu sur la lisière du bois, -cherchant à protéger la progression de l’automobile. Celle-ci avançait -lentement. Autour d’elle, sur les pierres, crépitaient les balles -partant du bois, déjà à une assez grande distance. - -Soudain, le grand corps de Mongarrot fléchit et son front vint toucher -le dossier du chauffeur... - -Quelques instants plus tard, le toubib du convoi examinait le blessé -étendu au milieu du caravansérail. Mongarrot ne paraissait pas souffrir -et souriait doucement. Le médecin rapidement fixé s’écarta et, par un -geste, indiqua à ses compagnons que l’homme était perdu. La balle avait -fracassé la colonne vertébrale. Duparc et Martin tenaient chacun une -main de leur ami. - ---Je vais mourir très vite, dit celui-ci. Et il demanda qu’on lui -apportât sa trousse de voyage. - -Fébrilement Duparc courut à la voiture, rapporta le nécessaire et, parmi -les objets qu’il contenait, trouva un étui plat. - ---C’est cela, dit le blessé. - -Il y avait là dedans un petit crucifix pareil à ceux que portent sur la -poitrine certaines religieuses. Duparc le plaça entre les deux mains de -Mongarrot; très péniblement celui-ci parvenait encore à les joindre. - -Les deux officiers discrètement passèrent derrière le blessé, laissant -celui-ci à son ultime recueillement. - -Cela ne dura pas une minute. Le crucifix, échappant des mains qui ne -pouvaient plus le tenir, tomba sur la poitrine du moribond. Duparc et -Martin se rapprochèrent vivement, juste à temps pour entendre la voix de -leur ami qui disait: - ---_Nunc dimitte servum tuum, Domine._ - -Et ce fut la dernière citation latine de Mongarrot, capitaine de -cavalerie. - -Martin pleura longtemps, il fallut l’emmener comme un enfant. Et Duparc, -reposant le soir sous la tente d’un camarade, se prit longuement à -réfléchir à tout ce qu’il avait vu et fait depuis le matin. Et très -loyalement il convint que, s’il y avait, comme il le disait à -Casablanca, «quelque chose à faire», c’était évidemment de se mettre à -l’unisson de tous ces braves gens. - -Il l’a fait d’ailleurs et jusqu’au bout, et nous le pleurons lui et -Martin et tant d’autres, tant d’autres des belles divisions africaines! - - - - -La Prière du soir - - «... et la Juive en inquiétude qui cherche son messie...» - - FLAUBERT. - - -Le chrétien ou, comme ils disent, le fils d’Edom, l’_Idumi_ sortit et la -lourde porte de la maison mauresque se referma derrière lui. - -C’était une maison mauresque tout à fait. Comme elle était en contre-bas -du chemin très en pente, on n’en voyait au dehors que la terrasse -étendue dont tout un côté tenait au formidable mur en pisé de la vieille -enceinte. De ce mur sortait un figuier, divers autres arbustes et du -sommet pendaient en grappes épaisses les raquettes épineuses d’énormes -cactus. Les parties du parement visibles entre les plantes montraient -les trous jamais bouchés qui avaient servi jadis aux échafaudages des -bâtisseurs. Des essaims de frelons y entretenaient leurs alvéoles et des -lézards très laids et plats y vivaient en silence. - -Devait y vivre aussi le _hanech_, gardien de la maison et de toutes les -autres rangées comme celle-ci le long du mur, bien que les bonnes gens -du quartier prétendissent avoir chacun chez soi, logé aux fentes de sa -terrasse, le serpent appelé Moul ed Dar, le maître de la maison. Tout le -monde ne peut avoir dans les villes son nid de cigognes, autres gardiens -qui, la chose est avérée, réservent leur faveur aux édifices religieux -et aux grandes demeures des citadins riches. - -C’était donc une maison mauresque tout à fait; les deux portes franchies -et refermées, on avait la sensation d’être séparé du monde et d’entrer -dans du calme. Le patio proprement carrelé de zellij était petit mais se -doublait d’une galerie couverte formant cloître. Quatre forts piliers -blanchis à la chaux, portant des madriers de cèdre, soutenaient la -terrasse aux quatre angles du ciel ouvert. Un grillage de tringles en -fer largement espacées garnissait celui-ci, assurait l’inviolabilité de -la maison musulmane, sans gêner en rien le passage de l’air et du -soleil, des frelons et des lézards. Enfin, sur chaque face du cloître, -d’immenses portes en cèdre donnaient accès aux appartements. - -Il faisait nuit quand sortit le maître, l’Idumi, et que se fermèrent les -portes derrière lui. Dans le cloître, un grand chandelier posé sur le -sol près d’un pilier éclairait le patio d’une lumière jaune. Debout dans -ce silence, la femme juive, toute vêtue de blanc, regarda la porte qui -venait de se clore et de suite mesura l’immensité de son malheur. - -Elle était seule entre les quatre gros piliers blancs, seule avec le -candélabre dont la flamme vacillante remuait de grandes ombres -imprécises! N’était-ce pas l’ombre des piliers? N’était-ce pas son ombre -à elle? Elle était donc seule avec son ombre qu’il est défendu de -regarder, disait rabbi. Non vraiment, il valait mieux croire à l’ombre -d’un pilier!... Elle était seule, l’âme inquiète et les «autres» sans -doute la regardaient et aussi «les voisins qui sont sous la terre». Elle -pensa que si le hanech entrait, elle ne le verrait pas, le hanech qui -vient la nuit sucer le lait des femmes; et elle fit un geste pour -protéger sa poitrine. - -Puis elle eut cette idée que, dans son abandon, le hanech lui serait une -compagnie, qu’il ne ferait pas de mal à la fille d’Israël qu’elle était, -pas plus que le serpent dont on parle dans les synagogues et qui -s’alliait, en sa fruste pensée, à la redoutable figure de Moïse, de -_Sidna Moussa_. - -Elle l’appela: «Moul ed Dar, ajji!» Mais sa voix dans le silence de la -cour à peine éclairée lui fit peur; son angoisse s’accrut et, désolée, -elle se laissa choir auprès du chandelier. Là, étendue le bras sous la -tête, ses pieds nus ramenés dans sa longue _faradjia_ blanche, elle -maudit sa condition servile qui la tenait enfermée seule et peureuse -dans cette nuit de sabbat, loin de tout ce qui pour elle en sanctifiait -les heures, loin de ceux de sa race qui la maudissaient certainement -pour son absence. Elle entendit les mélopées que les mâles chantent -devant le _kas el qeddous_ à l’heure de la libation rituelle. Elle vit -des gestes mystérieux et murmura des mots de cabale. Peu à peu, envahie -de torpeur extatique, elle perçut les chants des synagogues qui -rappellent un à un tous les malheurs du peuple élu, qui clament les -fureurs du Dieu-Roi, annoncent des châtiments, profèrent des -malédictions, disent les aspirations déçues, les espoirs immenses. Et -toutes ces choses, souvent répétées mais incomprises d’elle jusqu’alors, -lui apparaissaient maintenant, dans son demi-sommeil, claires, utiles et -fatales. L’âme de sa race se glissant dans son rêve l’envahissait, la -possédait. Elle eut l’impression d’une force qui lui venait, d’un -orgueil, de l’orgueil d’être juive, d’appartenir à un peuple qui avait -tout vu dans le passé, qui dominait le présent et savait son avenir; -elle prophétisa en rêve des choses ignorées et formidables, d’autres -stupidement banales, elle se crut Esther et Judith ou Débora. Puis, -évoluant des aspirations mystiques aux appétits violents, elle se vit -riche et par conséquent adulée des siens, recherchée des hommes; elle -compta des sacs d’or et revit des orgies. Et tandis que s’attardait son -extase, tout son être s’abîma au souvenir des caresses brutales qui -suivent les beuveries de _maïa_, dans la promiscuité des demeures -encombrées. - -L’excès de ces impressions la secoua d’un frisson et la fit se redresser -à demi. Elle eut la sensation d’être plus seule dans la demeure plus -sombre. En effet, la bougie n’éclairait presque plus; la mèche, parvenue -sans doute en un de ses points faibles, crépitait dans une petite flamme -très jaune dont la base flottait sur un excès de paraffine fondue. La -lumière qu’avant de s’en aller le domestique musulman, le goïm, avait -allumée pour elle, allait s’éteindre! La juive sentit s’écrouler tous -les courages de son rêve à la pensée de rester seule dans l’obscurité; -il ne lui était pas possible de toucher à ce feu pour le raviver, pour -le rallumer s’il disparaissait. C’était le jour du Seigneur et rabbi -n’était pas venu encore rompre le sabbat. - -Mais, pendant qu’elle sommeillait, un des «voisins qui sont sous la -terre» ne lui aurait-il pas joué ce vilain tour de jeter un sort sur la -bougie? La chose était fort probable, se dit-elle, et aussitôt elle -poussa le cri qui conjure cette sorte de maléfice: Haïrim! A peine -l’eut-elle proféré que déjà ses doigts pinçaient ses lèvres pour éviter -la fatale erreur de répéter ce mot; car tout le monde sait que le dire -une seconde fois détruit complètement l’effet de la première. - -Ainsi considéré, l’affreux danger de voir la lumière disparaître cessa -de l’inquiéter. Du moment qu’il s’agissait de sorcellerie, elle était à -son affaire et le courage lui revint avec le sentiment de sa -supériorité. La lumière était malade, elle la guérirait, lui dicterait -sa volonté, sans être pour cela obligée de la toucher. Et elle se mit à -l’œuvre, vite, mais avec sûreté pour envoûter la méchante. A genoux, à -quelque distance du candélabre, le corps penché en avant, tout son être -et toute sa volonté de sorcière tendus vers le but à atteindre, -lentement elle descendit vers la lumière mourante ses deux mains dont le -bout des doigts se touchant formaient un anneau. Et cet anneau -prudemment encercla la petite flamme. Des mots, murmurés très bas et -très vite, agitaient ses lèvres et telle était l’attention qui -l’absorbait, que le hanech, les «autres» et tous «les voisins qui sont -sous la terre» auraient pu apparaître dans l’ombre des grands piliers -sans qu’elle en fît le moindre cas. Puis l’incantation sans doute étant -achevée, les deux mains lentement se séparèrent, libérant la flamme qui -clignotait dans son bain de matière fondue. Poursuivant leur mouvement -lent et continu, les mains se joignirent sur la tête de la juive et -défirent rapidement le mouchoir de soie qui la coiffait et qui, tassé en -une boule froissée, resta dans la main droite. Trois fois, avec lenteur, -la main tenant le mouchoir passa au-dessus du candélabre envoûté et -chaque fois la sorcière prononça à haute voix ces paroles: «Ahilaha -Braham! Ahilaha Ishaq! Ahilaha Yacoub! O Abraham! O Isaac! O Jacob!» -Pivotant ensuite sur ses genoux, elle tourna le dos à la lumière et, -tandis qu’au bout du bras tendu, les doigts tenant le mouchoir se -dénouaient laissant lentement se déployer et couler la soie jusqu’à -terre, d’un ton grave elle proféra en hébreu un ordre qui peut se -traduire ainsi: «Sois pareil à la descendance de Joseph; sois aussi beau -que lui, aussi beau que ses dix frères étaient laids!» - -A ce moment, la flamme ayant dépassé sans doute le point critique de la -mèche s’allongea, brilla et la cire débordant coula en bave au long de -la bougie ressuscitée. Très simplement, avec ce calme que donne devant -le succès la certitude qu’on en avait, la sorcière s’assit les jambes -repliées sous elle au bord du patio, sans s’occuper davantage de la -malade guérie. - -Presque aussitôt, d’ailleurs, la flamme pâlit à nouveau mais pour une -tout autre cause. La lune, une lune de dix jours déjà étoffée s’était -levée et montra son croissant bien net dans le grand carré bleu de nuit -que découpait le ciel ouvert du patio. Une lumière douce et calme -envahit la maison, diffusant les grandes ombres et bleuissant la -blancheur laiteuse des piliers. La femme vit l’astre, une vraie joie -s’épanouit sur son visage et, comme il sied entre gens de connaissance, -la conversation s’engagea. - ---Ya Lalla, M’barka, O madame bénie. Tu viens d’arriver? Bonsoir! Tu es -venue me tenir compagnie! La bénédiction sur toi! Dieu que tu es belle, -ya Lalla! - -Et toujours assise, le visage tourné vers l’amie bienfaisante, les mains -jointes simulant un livre ouvert, la juive s’absorba en quelque -mystérieuse action de grâces où s’épanchait sa pauvre âme réconfortée. - -Le chant d’une _ghaïta_ ponctué des contretemps du _goual_ s’éleva dans -la nuit de quelque maison voisine et l’oraison en fut interrompue. Sans -effort apparent, la femme se dressa et, tendant ses bras vers la lune, -elle lui cria avec un balancement mutin de la tête: - ---Tu as apporté de la musique aussi. Ya Lalla! que tu es bonne, je -t’aime, je vais danser pour toi! - -Alors toute droite, la tête un peu renversée en arrière, les bras -étendus, les mains pendantes, en une pose hiératique rappelant des -cortèges aux frontons de Thèbes ou de Memphis, elle dansa. Suivant avec -une précision étonnante le chant de la ghaïta et les temps forts du -goual, tout son corps ondulait dans la longue faradjia blanche; épousant -l’oscillation des genoux, le bas de cette robe tournait en cloche -découvrant légèrement tour à tour les pieds nus au rythme fidèles qui -lentement glissaient. Entre ses lèvres battait un susurrement saccadé -qui avait saisi le contre-temps du tambour lointain et ne le perdait -pas. Et tout cela faisait un ensemble surprenant de sons, de mouvement -et de blancheur qui se confondait et tout doucement évoluait, entre les -quatre lourds piliers, dans le faisceau lunaire. - -Quel mystère, quel rite lointain accomplissiez-vous ainsi, étrange fille -de Sem égarée aux tentes de Japhet? Ne craigniez-vous point les colères -d’Yahvé, du Dieu jaloux qui vous fut légué par vos pères et -qu’enseignent vos rabbins hirsutes? Avez-vous toute seule, sorcière que -vous êtes, rénové par pure intuition le culte de Sin, d’Istar ou -d’Astarté que vos ancêtres pratiquèrent aux rivages de Cham? N’est-ce -pas plutôt à travers les âges, à travers toute votre race chercheuse -d’inconnu, quelque rappel en votre âme désordonnée des erreurs d’Israël -au temps d’Isaïe et de Manassé? - -Telle fut sans doute l’opinion de Rabbi Youda qui discrètement venait -d’entrer et qui, d’un angle obscur du cloître, regardait la danseuse -extasiée. Sans doute aussi jugea-t-il nécessaire de rompre le charme -païen qui imprégnait cette scène, car durement sa voix proféra, au lieu -du salut habituel de l’arrivant, la formule mosaïque qui depuis des -siècles rappelle à ce peuple son inéluctable voie: _Sima Israël! Adonai -ilihino adonai ihad!_ Écoute Israël! Adonai notre Dieu est un Dieu -unique! - -La danse s’arrêta net et la femme courut vers celui qui si brusquement -l’avait tirée de son rêve. - ---Rabbi! comme tu viens tard? Tu n’as pas peur la nuit dans la rue au -milieu des fils du «pachoul», de tous ces musulmans? Que Dieu brûle leur -religion! - ---Non, par Dieu! d’abord je traverse le marché où les petites boutiques -sont ouvertes à cette heure pour la vente du soir. Les gens dorment -pendant le jour... je connais presque tous ces marchands, je passe de -boutique en boutique et puis les chrétiens ont mis à peu près partout -des lumières et des «poulice». Que Dieu bénisse le Gouvernement! - ---Amine! mais tu aurais pu venir plus tôt! - ---J’ai été appelé à la maison de Mourdikhaï Cohen. Il est absent et sa -femme était dans les douleurs. L’enfant ne voulait pas venir et la -famille m’a demandé de réciter l’_aquida_. Cette prière est longue et -peu de gens la savent comme moi. Elle est souveraine; l’enfant est venu -presque aussitôt. - ---Louange à Dieu! mais tu me raconteras cela tout à l’heure. Vite! Le -moment est passé de _Bark el guiffen_. - ---En effet, dit le rabbin qui s’installa au seuil d’une des pièces dont -la femme ouvrit largement les hautes portes pour que la maison entière -profitât de la bénédiction. - -Rabbi Youda était un de ces rabbins marrons comme il y en a dans tous -les mellahs et qui y vivent en marge de la communauté israélite. -Physiquement, il était pareil à tous ses collègues; son facies sémite -s’ornait d’une respectable barbe blanche; il était vêtu d’une longue -lévite noire serrée à la taille par une ceinture; un vilain mouchoir à -carreaux qui avait été bleu lui couvrait la tête et se nouait sous le -menton, coiffure d’allure féminine imposée jadis par les musulmans -impitoyables. Enfin, depuis que les Français étaient là, il avait, comme -premier essai d’émancipation, remplacé les _balra_ faciles à enlever au -voisinage des mosquées par une paire de souliers plus inamovibles. Rabbi -Youda était certainement un peu plus négligé et sale que la moyenne de -ses coreligionnaires. C’était là un effet de sa pauvreté, mais un reflet -aussi de son esprit et de ses tendances. - -Livré pour vivre à des besognes inférieures qu’il arrachait pourtant de -haute lutte aux rabbins en titre, il passait chaque jour de maison en -maison, égorgeant pour un sou des poulets, disant des prières mal payées -aux chevets des pauvres, ses frères, coupant au rabais des prépuces -miséreux. - -Il était d’ailleurs bien reçu dans les divers milieux; d’abord chez tous -ceux qui composent l’inexprimable plèbe des mellahs, le peuple -loqueteux, affamé, superstitieux et jaloux qu’écrase la morgue des -riches et des pharisiens en place. Et ces derniers l’accueillaient en -raison même de l’influence qu’il avait sur la masse. - -Avec quelques autres de son genre, il représentait le parti d’opposition -à l’oligarchie qui menait les affaires de la communauté. Souvent on -l’avait vu guider, mais dominer aussi les remous de colère, généralement -provoqués par des questions de logements trop exigus ou de secours -inéquitablement distribués, qui dressaient parfois la plèbe juive contre -ses chefs et secouaient rudement le mellah aux portes closes. Il était -enfin sectaire et sioniste révolutionnaire. Aimé du peuple dont il -représentait les aspirations, il était redouté de tous pour -l’indépendance de son caractère, la tournure mystique de son esprit et -une réelle culture hébraïque dont il faisait montre avec violence. Il -lui arrivait parfois, en des crises religieuses qui impressionnaient ses -ennemis mêmes, de se lancer par les rues puantes en poussant des -imprécations prophétiques où passait tout Ézéchiel et tout Jérémie. On -voyait alors les femmes se jeter dans les corridors en criant de terreur -et les hommes se coller aux murs sur son passage muets, furieux, mais -impuissants et émus par le souffle vraiment juif qui animait -l’énergumène. - -C’était là d’ailleurs le grand jeu causé le plus souvent par un excès de -misère, car Rabbi Youda était naturellement d’humeur très sociable. Il -avait pour lui les femmes qui baisaient leur index quand elles avaient -prononcé son nom, ce qui présageait qu’après sa mort il jouirait d’une -longue vénération, tout comme Rabbi Kebir de Sefrou ou Rabbi Amran -d’Ouezzan. En attendant, il se débrouillait pour vivre de son mieux. -Parmi ses ouailles, le rabbin visitait quelques femmes de sa race qui, -sans famille ou besogneuses, s’étaient mises en service chez des -chrétiens et, pour cette raison, étaient un peu comme bannies de la -communauté. La vie des juifs marocains est tellement surchargée de -pratiques religieuses, à ce point compliquées de détails infimes et -obligatoires, qu’elle s’accorde mal avec un travail continu chez des -Européens. Le chômage rituel prend près de cent jours par an. Les gens -aisés peuvent encore tourner et tournent couramment ces prescriptions; -les affaires sont les affaires; mais elles n’en constituent pas moins -une grande gêne pour le simple salarié et encore plus pour les femmes -qui sont normalement tenues dans une sujétion d’une rigueur extrême. -Nous traitons ici du cas général des communautés à forte cohésion -hébraïque. Mais il y a des exceptions produites fatalement par une -réaction contre ce rigorisme même. L’exemple s’en trouve dans certains -ports où le commerce avec l’Européen adoucit les angles religieux et -facilite les contacts. Mais, quel que soit le relâchement de la coutume -juive, il y a des époques où Israël reprend sur l’individu ses droits -immuables et où cet individu rentre soumis, discret et prudent dans les -mailles serrées de sa doctrine et s’y complaît. C’est en faisant -allusion à ces multiples détails de la vie juive, à ces mille petits -riens sus par tous qui remplissent d’une religiosité intime chaque heure -et chaque geste de l’israélite marocain, qu’un des plus notoires membres -d’une des grandes communautés disait un jour: «Qu’un Européen parvienne -à se faire passer dans le bled pour un musulman, c’est peut-être -possible, mais qu’il prétende pouvoir être pris pour un juif parmi les -juifs, même sous le déguisement le plus parfait, jamais!» - -Donc parmi ses clientes «hors les murs» Rabbi Youda visitait -régulièrement celle-ci qu’un engagement sévère tenait éloignée du -mellah, même le jour du sabbat. Il avait une emprise particulière sur -l’âme de cette femme, mélange compliqué de religiosité, de faiblesse -intellectuelle, corrigé brusquement par des sursauts de volonté et de -sens pratique. Rabbi Youda entretenait pieusement l’esprit de sa cliente -dans la terreur des châtiments célestes réservés aux mécréantes qui -vivent hors des mellahs, dans la promiscuité des fils d’Edom ou des -goïm, font la cuisine le samedi, mangent forcément dans des plats -souillés par le mélange affreux du beurre et de la viande de bœuf et -commettent des quantités de crimes du même genre. - -Le bon juif aidait sa coreligionnaire à accomplir ce qu’il appelait la -période exilique de sa vie. Cette charité s’accommodait, d’ailleurs, -avec son sens exact des réalités positives; tous les jeudis, il passait -à domicile et prélevait une bonne part du salaire de la femme exilée, -moyennant quoi il lui apportait, le vendredi soir, la nourriture -rituelle, la _skhina_, qui lui permettrait jusqu’au dimanche de manger -des choses pures selon la loi et, si elle touchait au feu, de dire que -ce n’était pas pour elle-même. Toute la famille du rabbin vivait du même -coup pendant vingt-quatre heures aux frais de la servante. Le samedi, il -venait à la chute du jour rompre le sabbat et bénir la vigne, faire -enfin la cérémonie que doit accomplir un homme au moins par maison -juive. - -Devant le rabbin assis, les jambes croisées, au seuil d’une des pièces -qui donnaient sur le patio, la femme plaça une petite table basse -recouverte d’un linge blanc. Puis elle tira d’une malle un grand gobelet -de cuivre très astiqué et brillant, le remplit d’un vin blanc qui devait -coûter cher à son maître et posa le tout sur la _maïda_, auprès d’une -branche de menthe verte et parfumée. - ---Ce vin n’est pas _Kacher_ mais il est bon, dit Youda, il est pur. -C’est un des nôtres qui le fait venir pour le vendre aux chrétiens et -qui en tire un bon bénéfice. - ---De plus, reprit la femme, il est ici très enfermé par le maître; le -domestique musulman qui travaille avec moi ne le voit jamais. - ---C’est bien, car le regard seul du goïm rend impur le vin le plus -orthodoxe. Écarte-toi, femme! Je vais prononcer le _Bark el guiffen_. - -Alors, soulevant le gobelet en un geste d’offrande, d’une voix -chantante, il dit un psaume qui célèbre la terre de Chanaan et ses -richesses apparaissant au delà du désert devant le peuple hébreu échappé -d’Égypte par douze chemins ouverts dans la mer... un psaume qui glorifie -le vin pur sorti des fouloirs antiques de Sichem et de Gamala... Le haut -de son corps accompagnait le chant d’un balancement continu sur chaque -hanche. Et il termina par l’invocation d’Isaïe. - ---Voici Dieu qui est mon soleil et mon secours! par lui, enfants -d’Israël, vous puiserez dans la joie l’eau des sources de l’allégresse! - -Béni soit Dieu qui sépare la lumière des ténèbres. Le sabbat des six -jours de travail! - -Béni soit Dieu qui a créé les différentes espèces de parfums, les -diverses lueurs du feu! - -Béni soit Dieu qui a séparé les saints des profanes et Israël de toutes -les autres nations! - -Quand le rabbin parla des parfums, il posa le gobelet, prit les feuilles -de la menthe odorante, les porta à ses lèvres puis à ses narines. En -parlant du feu, de sa main placée devant la bougie, Rabbi Youda fit le -geste de masquer et de démasquer la flamme qui, à la fin du sabbat, -libère les juifs de l’odieuse et incompréhensible contrainte de ne pas -toucher au feu. Enfin, il but une partie du vin et appela les hôtes de -la demeure comme il l’eût fait en quelque case bondée du mellah. - -La femme s’approcha, trempa un doigt dans le liquide, passa ce doigt sur -sa nuque et en frotta la paume de sa main gauche. La cérémonie était -terminée. La juive vint s’asseoir près de l’officiant qui achevait de -boire le vin du gobelet. - ---Et maintenant, rabbi, raconte-moi ce qu’il y a de nouveau, dit la -femme, curieuse de revivre un peu la vie du mellah. - ---Peu de choses cette semaine, dit le rabbin; la femme de Braham Lévy a -mis au monde une fille morte, c’est la seconde fois; son mari va la -répudier et épousera probablement la fille de Menahem, mon neveu. Les -Khakhamine ont déclaré illicite pour son mari la petite Rina qui cause -toujours avec les jeunes gens sur le pas de sa porte. On dit qu’elle a -été surprise avec l’un d’eux. Mais le mari ne veut pas divorcer. Il -prétend sa femme pure. Il y a des disputes sans issues et, comme -toujours, les juges hésitent au lieu d’appliquer la loi sans faiblesse. -J’ai proposé de prendre l’avis du rabbin de Salé. Tu comprends que c’est -faire avouer aux imbéciles d’ici leur incapacité, leur ignorance des -textes. Ah! si j’étais, moi, rabbin, si les chefs français voulaient -m’écouter, il y aurait plus de justice! Mais au fait, ajouta le vieux -juif, tu me fais perdre mon temps avec tes histoires. Ne me dois-tu pas -aujourd’hui une réponse? allons, ne fais pas l’étonnée... Le musulman -avec lequel j’étais associé est mort. Je t’ai expliqué l’autre semaine -comment son fils prétend ignorer que son père me devait cent mouds de -grain. J’ai tous les papiers en règle, mais, pour obtenir gain de cause, -il me faudra arroser les mokhazeni du Pacha, le Pacha lui-même et aussi -le chaouch du bureau. Que me restera-t-il pour nourrir mes deux femmes -et mes enfants? Je suis un malheureux! Toi, le maître que tu sers est un -homme important. Il n’a qu’à faire dire un mot au Caïd de la fraction et -je serai payé sans marchandage... tu m’avais promis d’en parler à ton -chrétien... l’as-tu fait? - ---Bien sûr... mais le maître m’a envoyée au diable dans sa langue et m’a -dit qu’il ne voulait pas s’occuper de plaintes de ce genre. - ---Alors!--s’écria le juif qui devint tout à coup furieux et -gesticulant--alors, à quoi nous sert que tu travailles, toi fille -d’Israël, chez cet Idumi, chez ce fils d’Aissab, si tu ne peux rien en -tirer pour les tiens? Fille maudite dès le ventre de ta mère! Et tu -t’appelles Esther? Esther notre sainte qui consentit à épouser Ashverus -pour sauver son peuple! Quel est l’homme qui t’a donné ce nom, à toi qui -n’es même pas capable de me faire rendre cent mouds de grain? cent -mouds, je te dis! Et mes enfants qui meurent de faim! - -Jugeant que son ouaille récalcitrante à servir sa cause commençait à -s’affoler, le rabbin joua plus ferme l’intimidation. Il devint lyrique -et prit un air inspiré. - ---C’est entendu, tu veux que je t’abandonne dans ta misère. Je cesserai -de venir ici; tu n’entendras plus les saintes prières; tu ne mangeras -plus que des choses immondes. Bien mieux, voici toute proche la fête de -Purim où nous allons précisément glorifier Esther et Mourdikhaï, où nous -allons brûler solennellement les images d’Aman que préparent en ce -moment les enfants dans les Talmud-Tora. Et quand les Khakhamine, devant -le peuple remplissant nos synagogues, frapperont de leur marteau de fer -la bûche, tu sais bien la bûche que l’on garde pour cette cérémonie, -quand ils frapperont en criant: mort à Aman! mort à ses enfants! je -serai là et les coups que je frapperai t’atteindront sur la tête. Tu -seras confondue avec la semence d’Aman, fils de Malek, que nous tuons -tous les ans depuis des siècles... car la colère de Dieu le veut -ainsi... car nous nous vengeons et je suis, moi, pauvre malheureux, un -peu de la colère de Dieu! - -Rabbi Youda s’arrêta essoufflé de sa pathétique période et constata que -la femme, contrairement à ce qu’il attendait, s’était ressaisie. Une -idée pratique lui était venue et l’avait empêchée sans doute d’apprécier -la virulente apostrophe de son vieil ami. - ---Calme-toi, rabbi, fit-elle, et ne crie pas si fort; on pourra -peut-être arranger cette affaire. Par exemple, je dirai au maître que -ces grains sont à moi... au moins en partie, que je n’ai personne pour -m’aider; il aura pitié de moi et s’en occupera, s’il plaît à Dieu. - ---Combien veux-tu? dit le rabbin immédiatement ramené au terre à terre -et d’ailleurs inquiet. - ---Tu me donneras deux foulards de soie neufs, pas plus. - ---Es-tu folle! deux foulards, mais c’est le prix de dix mouds au -moins... - ---Non pas, car en échange je te donnerai deux des miens encore bons, -l’un pour ta femme et l’autre pour son associée. Elles les mettront pour -la fête. - -Le rabbin palpa le foulard que la femme lui tendit en exemple de ce -qu’elle donnerait et le troc envisagé lui convint. - ---Allons! tu es une brave fille, c’est entendu et tu vas réussir sans -retard? - ---Je ferai mon possible... mais, tu sais, en ce moment, les chrétiens -oublient facilement; il faudra peut-être que je revienne plusieurs fois -à la charge... ils ne pensent qu’à la guerre... - ---La guerre, fit Youda soudainement pensif, c’est vrai, il y a la -guerre. Est-ce qu’il t’en parle, le fils d’Edom? - ---Jamais; seulement il cause avec des amis qui viennent le voir et ils -discutent pendant des heures. C’est vraiment une chose terrible; plus de -dix peuples se déchirent, des millions d’hommes sont morts, des -centaines de villes sont détruites. C’est très triste et quand je les -entends raconter ces choses, j’ai envie de pleurer. - ---Pourquoi pleurer? dit Rabbi Youda, tu dérailles, femme! Garde tes -larmes pour les tiens. Veux-tu, ajouta-t-il après une hésitation, -veux-tu que je te console par avance de tout ce que tu peux entendre de -ces gens? Écoute, je vais te parler à cœur ouvert. - ---Parle, parle, rabbi, ta voix est douce comme le miel. - ---Ne peut-on nous entendre de la terrasse? dit le rabbin, jetant un -regard vers le ciel ouvert du patio; approche-toi et parlons en -hébreu... - -La femme vint s’asseoir les jambes croisées devant son vieux maître; -leurs genoux se touchaient presque et rabbi ramena instinctivement les -siens pour éviter le contact de cette femme qui pouvait être en état -d’impureté. - -Et Rabbi Youda dit ceci: - ---Ne t’inquiète pas de la guerre. Laisse sans émoi ces peuples se -déchirer. Certes, ceux des nôtres qui sont disséminés dans les pays -chrétiens en souffrent et en meurent. Mais c’est là peu de chose dans -l’ensemble de la question. Le principal est qu’Israël sortira fortifié -extrêmement d’une épreuve qui pèse sur les races chrétiennes. Songe à ce -qu’a souffert notre peuple dispersé au milieu des ennemis de sa foi. Ils -nous disaient: «Votre loi est cruelle et dure, vous n’avez pas de pitié, -vous ignorez la charité; nous avons fait une autre loi plus pure, plus -humaine.» Et ils ont créé quelque chose qui n’est qu’une déformation -sentimentale de notre loi à nous. Ils n’ont pas compris que notre loi -vient de Dieu et lui ressemble. Or Adonaï est terrible; il ne s’occupe -des hommes que pour les juger impitoyablement et les frapper. Ils ont -inventé un Dieu doux et qui pardonne toujours, un Dieu pour les pauvres -et pour les femmes. En son nom ils nous ont pourchassés, méprisés à -travers les siècles, ne se doutant point qu’ils nous faisaient subir, -par la volonté même de notre Dieu et non du leur, le jugement annoncé -par nos prophètes. Aujourd’hui tout est renversé; notre jugement se -termine, le leur commence sans doute. Eux qui proclamaient la justice se -livrent contre elle aux pires excès et la religion du Dieu doux, juste -et bon étouffe dans un déluge de sang et sous un chaos de ruines. - -Sur ces ruines Jahvé plane brandissant la loi et dans l’écroulement des -choses, les convulsions des races, l’effondrement des idées fausses de -charité, d’égalité, Israël se redresse et compte ses enfants. Tout cela, -femme, te surprend et sans doute n’y comprends-tu rien. Tu n’as jamais -connu tes frères autrement que jugulés, parqués comme des pourceaux, -malmenés, méprisés. Vous en avez pris depuis longtemps votre parti et -vous êtes arrivés à vivre de vos oppresseurs. Ceci prouve bien que notre -race est faite pour dominer quand elle sera libre de toute entrave. -Comparé à ce qu’était l’ancien, le régime apporté ici par les Français -vous paraît agréable. Il ne te vient pas à la pensée qu’en d’autres pays -il y a des communautés qui n’admettraient pas, dans les affaires qui ne -relèvent que de la loi, l’ingérence d’une réglementation hétérodoxe. Tu -ignores ce qu’est la puissance de ta propre race. - -Mais moi, j’ai beaucoup voyagé dans tous les pays à l’époque où je -parcourais la diaspora, quêtant pour nos frères opprimés de Russie et -d’ailleurs. Je ne suis plus qu’un pauvre homme réfugié dans ce mellah -misérable, cela parce que je n’ai pas été raisonnable ni heureux. Mais -j’ai contemplé dans le monde la grandeur croissante d’Israël. J’ai plus -étudié et j’ai plus vu de choses que vos ignares rabbins qui se -réclament le matin de la loi et le soir du chaouch du contrôleur et vous -mènent, usant de l’une ou de l’autre menace, suivant le cas. - -J’ai donc vu Israël grandir et, de ses membres puissants, prendre à bras -le corps le destin hostile. J’ai visité les superbes communautés, admiré -les juifs de la terre dont la richesse règle le crédit du monde. J’ai vu -des sultans gouverner leurs peuples à l’aide de vizirs à nous. J’ai vu -dans d’admirables écoles les savants juifs enseigner les foules et nos -enfants, dans une poussée de race incomparable, prendre le premier rang -de tout ce qui travaille, de tout ce qui pense et gagne de l’argent. - -Entraîné par son sujet, le vieux fanatique parlait maintenant pour lui -seul sans s’occuper de la femme qui était devant lui. Celle-ci -abasourdie de toutes ces choses qu’elle entendait pour la première fois, -bercée, impressionnée par les accents de la langue sacrée dont se -servait le rabbin, courbait la tête comprenant vaguement, devinant -plutôt que tout cela exaltait sa race étrangement. Peu à peu, son buste -fléchissait de respect, ses bras s’étendaient en un geste de muette -adoration, tandis que la voix de son maître clamait la gloire d’Israël. - -Et Rabbi Youda, tout à son rêve prophétique, continuait: - ---Diaspora, ai-je dit? Ce mot n’a plus de sens. Le peuple de Dieu a été -dispersé, il ne l’est plus; car toutes ses fractions grossies se sont -soudées et forment un tout répandu sur le monde. Le peuple saint refait -son unité morale et matérielle. Il est fort, il domine; il n’a qu’un -geste à faire pour redevenir une nation. Dans la lutte des peuples, il -laisse ceux-ci se déchirer; il n’a pas à prendre parti. Il lui suffit -d’être, par le crédit, maître de l’heure où il dictera ses volontés aux -peuples harassés et ruinés. Ce jour-là, puissé-je, ô mon Dieu, -contempler ta gloire et le triomphe de ta loi! Laisse-moi vivre assez -pour que je puisse aller, en un dernier effort, voir Sion ressuscitée, -ton temple reconstruit et ton peuple rassemblé, puissant et respecté, -sur la terre de nos pères! - -Dis _amen_! ma fille, conclut le vieux sioniste. - -Et la femme empoignée répéta: _amen_, _amen_, trois fois _amen_. - ---Il se fait tard, je vais partir, dit le juif après un silence, que -Dieu nous garde durant cette nuit; qu’il nous fasse voir demain! Et si -nous devons mourir d’ici là, que notre dernier souffle s’exhale de nos -cœurs purifiés par notre sainte profession de foi. - -Et ensemble, avec une ferveur impressionnante, les deux voix -proférèrent: «Sima Israël! Adonaï ilihino Adonaï ihad--Écoute Israël! -Adonaï ton Dieu est un Dieu unique.» - -A ce moment, on entendit les pas du maître qui revenait. - -La femme courut ouvrir la porte et il entra suivi d’un domestique -musulman qui portait une lanterne. En passant, il eut un petit geste à -l’adresse du rabbin qu’il connaissait et celui-ci courbé en deux, -obséquieux, sortit à reculons. - -La juive se tint sur le seuil tandis que son ami disparaissait dans la -rue obscure. - ---Rabbi! Rabbi! cria-t-elle, n’oublie pas surtout les deux foulards de -soie! - ---Et toi, pense à mes cent mouds de grains! c’est pour mes pauvres -enfants... - -Et la voix naguère si ferme du sioniste illuminé se perdit geignante -dans le lointain. - - - - -L’Amrar - - -I - -Il y a au Maroc des populations d’origines diverses qui toutes méritent -une étude spéciale et attentive. Mais, sans aller si loin, on peut faire -de tous les Marocains un premier classement très simple en deux -catégories. Il y a d’abord ceux qui se laissent convaincre et se -soumettent assez rapidement, soit par lassitude du passé troublé, soit -parce qu’ils sont riches et peu guerriers. Il y a ensuite le parti très -important de ceux qui ne veulent rien entendre. Ces derniers sont -pauvres et pensent sans doute que la liberté même peineuse est -préférable à la servitude la plus douce et la plus dorée. Les gens -soumis et tranquilles habitent les belles plaines et parlent arabe. Les -intransigeants se tiennent sur les plateaux élevés et les hautes -montagnes du Maroc Central; ils y vivent à leur guise depuis des -siècles. Ce sont des êtres simples qui ignorent ce que peuvent être le -confort et un gouvernement. Ils se disent «hommes libres», _imaziren_, -et parlent une langue rude nommée par eux _tamazirt_ et par nous -berbère. Ils sont indépendants jusqu’à l’anarchie. - -De ce nombre sont les tribus de la confédération Zaïane qui occupent -dans le moyen Atlas un pays infernal, brûlant l’été, glacé en hiver, -implacable comme le caractère de ses habitants. Les savants nous disent -que ces tribus appartiennent au groupe des Berbères Cenhadja. Les Zaïane -entre eux s’appellent _Aït ou Malou_, les fils de l’ombre, pour se -distinguer des autres qui sont au revers sud de l’Atlas, face au soleil. - -Il y a d’abord le bas pays jusqu’à l’Oum er Rebia. Les géologues -appellent peut-être cela une pénéplaine. C’est pour les autres un chaos -de montagnes et de plateaux crevassés. La matière est un gros schiste -dont les couches renversées, tourmentées de la plus étrange façon, -affleurent par la tranche et strient le sol d’immenses courbes -parallèles entre lesquelles giclent par moment des filons de quartz -laiteux. L’érosion a mis partout à nu ces strates, et il semble que l’on -marche indéfiniment sur les gradins redressés d’un formidable escalier -couché à plat sur votre route pour vous contrarier. Des arbres sauvages -et rugueux, habitués évidemment aux grands écarts de température, -poussent dans ces rocailles, contribuent à les disjoindre, à en effriter -la surface. Parfois ces débris entassés et nivelés forment des plaines -elles-mêmes crevées encore de pointements rocheux qui n’ont pas terminé -de s’effondrer. Le plateau de Tendra en est un beau morceau, et ce nom -berbère qui signifie gémissement rappelle, paraît-il, la tristesse des -échos dans ce bled malheureux. - -Après la plaine viennent des montagnes en désordre, ou plutôt de -gigantesques amoncellements de rocs entassés entre lesquels s’enracinent -des chênes et des thuyas. Tout cela est compliqué de creux, de -culs-de-sac, de ravins que l’on ne voit pas, de reliefs que l’on devine -et qui n’existent pas, d’un fouillis de détails à hauteur d’homme où un -bataillon s’émiette et disparaît. Laissez cela à votre gauche et suivez, -plus bas, le pays moins couvert où coule, après les pluies, l’oued Bou -Khemira. Mais vous serez tout de même obligé de prendre le défilé de -Foum Aguennour pour traverser la montagne des thuyas. - -Ça, c’est un cauchemar dantesque, la réalisation de quelque pensée -fantastique d’un Gustave Doré. - -Le sentier où l’on passe, à la queue leu leu, serpente entre deux -murailles de blocs empilés qui tiennent, comme cela, au-dessus de votre -tête sans raison d’équilibre très nette. De ces pierres sortent des -troncs de thuyas énormes, pelés par le temps ou par les hommes, ne -montrant en signe de vie que de rares feuilles éparses sur leurs bras -courts et convulsés. Et pendant une lieue au moins ces arbres désespérés -tendent vers vous le geste tragique de leurs grosses branches mortes, -comme pour vous détourner d’aller plus loin. - -Il vient à l’idée que les mamans berbères doivent menacer leurs enfants, -quand ils ne sont pas sages, de les abandonner dans le Foum Aguennour. -Mais ce n’est pas vrai; les petits de ce peuple savent que les hommes -seuls sont à craindre et ils grimpent familièrement sur les affreux -géants pour y dénicher des rayons de miel sauvage. - -Il faut tenir vigoureusement les crêtes pendant deux ou trois heures, au -débouché du Foum Aguennour, jusqu’à ce que le convoi ait serré. Si, -pendant ce temps, vous êtes cartonnés par trois ou quatre salopards -embusqués du côté de Sidi Ter, le mieux est de prendre votre parti de -cet inconvénient et d’attendre que les amateurs aient épuisé leurs -cartouches. - -Après, c’est une grande montagne plate et dénudée, le Bou Ayati. Du -passage qui la tourne on voit le fleuve et le haut pays Zaïane: d’abord -la plaine agitée d’Adekhsan, puis de gros massifs très boisés qui vont -en s’étageant jusqu’à boucher très haut l’horizon. L’œil y devine trois -coulées, l’Oum er Rebia qui tombe en torrent furieux du djebel Fazaz, -l’oued Chebouka qui descend de Tizi Mrachou et traverse le repaire de -Moha ou Hammou le Zaïani, l’oued Serou enfin qui est peut-être le vrai -fleuve et qui vient de chez Ali Amaouch, chef religieux de tous ceux qui -vivent là-haut _maa el qouroud_ «avec les singes», comme on dit au -Makhzen. - -La terre ici est rouge dans la plaine et sur les monts jusqu’à -mi-hauteur où commencent les hautes futaies sombres qui les couronnent. -En été, par la grande chaleur, la couleur du sol ne frappe pas; tout est -ardent. Dès les premières pluies ce rouge s’intensifie et les grandes -plaques d’herbe nouvelle et peu serrée accentuent par contraste insolite -l’étrangeté de l’ensemble. - -Au premier plan, pour qui arrive du nord, la plaine est étranglée par -deux massifs qui compteront dans la geste des Francs en Berbérie, car -ils virent de rudes combats. C’est l’Akellal à gauche, le Bou Guergour à -droite, deux mâchoires d’étau menaçantes. Et déjà beaucoup qui ont -franchi leur intervalle ne sont pas revenus. - -Enfin une longue coulée de basalte noir en tuyaux d’orgue traverse la -plaine rouge. Là-dessus court vertigineusement l’Oum er Rebia aux eaux -salées. C’est la séparation entre le haut et le bas pays Zaïane. Sur le -fleuve il y a une grande bourgade qu’on appelle Khenifra. Mais, comme -elle est tout entière de la couleur du sol, on la voit mal à distance, -ce qui dispense pour le moment d’en parler. - -Les tribus de la confédération oscillent annuellement d’un bout à -l’autre de leur territoire. En été tout le monde évacue la plaine en feu -et sans eau pour se réfugier dans la montagne boisée au delà de l’Oum er -Rebia. La plaine se remplit en hiver de gens et de troupeaux fuyant la -neige et en quête de pâturages. - -C’est un pays âpre et inhospitalier qui peut intéresser, empoigner même -par sa grandeur sauvage. Mais ce n’est pas là que je prendrai ma -retraite, comme dit l’autre. - - -II - -La colonne formée en un grand losange articulé, convoi au centre, avait -envahi de son grouillement un vaste tertre de la plaine déserte, s’y -était arrêtée et assoupie. - -Par bonheur, on avait trouvé de l’eau une heure avant l’étape. Les -hommes et les animaux avaient pu boire abondamment; on arrivait ventres -et bidons pleins. Et, aussitôt les tentes dressées, on n’avait eu qu’à -se laisser choir en attendant une heure moins rude. Sous les guitouns -les Sénégalais affalés, sans nerfs, continuaient à se gorger d’eau. Les -blancs, aryens ou sémites, dormaient ou bricolaient en causant. Les -animaux à la corde attendaient sous le ciel en feu que séchassent leurs -dos où la sueur avait dessiné d’un contour blanchâtre l’emplacement du -bât ou de la selle. Vers le soir, ils recommenceraient à jouer des dents -et des sabots, mais, pour le moment, ils digéraient leur fatigue et, -tout le long de leurs lignes immobiles, seules gesticulaient les queues -chassant les mouches. A quelque distance dans la plaine, tout autour du -camp, des silhouettes de spahis en vedettes apparaissaient tremblotantes -dans la buée du sol que pompait le soleil. - -Sous leurs tentes d’officier, Duparc et Martin ne pouvaient dormir et -cela pour des raisons différentes. Martin, en puissance de paludisme, -avait l’appréhension de l’accès possible. Duparc, encore tout plein du -sang de France, n’éprouvait pas le besoin de faire la sieste. Cette -grosse chaleur pourtant le surprenait et regardant la haute taille du -djebel Mastourguen, tout près, il évaluait l’heure où son ombre calmante -s’étendrait sur le camp. Se sentant incapable même de lire, Duparc s’en -fut trouver Martin qui, étendu sur son lit de camp, cuisait stoïque sous -la tente surchauffée. - ---Dure journée et dur pays! dit l’officier d’état-major; se peut-il que -des gens vivent heureux dans cette solitude roussie? - ---On vit où l’on peut, dit Martin; ces populations n’ont pas le choix et -d’ailleurs leur rage à nous harceler provient de ce que nous les -empêchons de changer. - ---Expliquez-vous, fit Duparc qui, nouveau venu, se plaisait à faire -causer son compagnon dont il savait la longue pratique de ces pays et de -leurs habitants. - ---Voilà! dit Martin; il est signalé par l’histoire et nos observations -établissent que les Berbères étaient en train de reconquérir le Maroc -quand nous sommes venus les déranger. On parle beaucoup des violentes -poussées almoravides, almohades et des Beni-Merine qui fusèrent à -travers le Maroc jusqu’en Espagne, jusqu’à Tunis et brassèrent des -populations encore peu fixées au sol. Mais on connaît moins la séculaire -et puissante coulée des peuples venus du sud, par-dessus les monts, à la -recherche du meilleur habitat. C’est pourtant là un fait qui démontre en -particulier la force de cette race Cenhadjia à laquelle appartiennent -les tribus qui nous occupent. Il n’est pas utile de remonter bien loin -dans le passé pour trouver des événements qui fixeront nos idées. Chez -ces gens qui n’ont jamais eu le souci d’écrire des annales, il faut se -contenter de ce que peuvent nous dire les vivants, mais c’est déjà -suffisant pour interpréter les récits très vagues et embarrassés des -historiens de langue arabe. - -Il y a cent ans, la tribu des Iguerouane était déjà dans la plaine de -Meknès et des souverains arabes se servaient d’elle pour couvrir cette -ville et Fez contre la marée berbère. Les efforts accomplis de ce côté -ont probablement contribué à rejeter vers le nord-ouest le flot qui -marchait normalement du sud au nord et menaçait les capitales. - -Il y a cent ans les Zemmour étaient ici dans cette plaine de Guelmous à -côté des Zaer. Poussés par les Zaïane, maîtres actuels de cet affreux -pays, les Zemmour ont chassé devant eux les Arabes aux marécages du -Sebou et se sont emparés de la Mamora jusqu’à Kénitra. Les Zaer ont -résisté un peu plus longtemps. Il y a quarante ans ils étaient encore -ici; mais, bousculés par deux vagues de Zaïane, ils ont repoussé leurs -voisins vers le bord de la mer et ont fait de Rabat leur bonne ville. -Dans le même siècle se sont produits plus à l’est des mouvements -analogues. Les Iguerouane ont giclé dans la plaine du Sebou. Les Imjat -qui étaient du côté d’Azrou sont aujourd’hui à soixante kilomètres plus -au nord, sous les murs mêmes de Meknès. Ils y ont été aidés -vigoureusement par les Beni M’tir qui étaient en montagne là où sont -aujourd’hui les Beni M’guild et qui ont rempli de force toute la plaine -de Meknès. Leurs frères d’origine les Aït Ayach ont détaché du Grand -Atlas, où la tribu mère est encore, un fort rameau d’avant-garde qui a -disloqué les groupements arabes des environs de Fez et leur ont pris des -terres. Les auteurs mograbins racontent comment, dans leur marche vers -la plaine, les Beni M’tir et les Imjat ont dépossédé deux tribus, les -Oulad Ncir et les Dkhissa qui les gênaient. Cela s’est passé il y a -quarante ans, sous le règne béni du puissant Sultan Moulay Hassan qui -tira, paraît-il, une vengeance terrible des Berbères. Mais il les laissa -où ils s’étaient installés de force et ne rendit pas leurs terres à ses -tribus arabes. - ---Et que devinrent ces populations évincées? demanda Duparc. - ---Elles forment douze cents tentes qui au nord de Meknès louent pour -vivre des terres de l’État ou de leurs vainqueurs. Elles seraient -peut-être allées plus loin aux dépens d’autres voisins, mais notre -arrivée a stabilisé les tribus. Ces gens mourront donc locataires ou -salariés du roumi et du Berbère envahisseurs. Je pourrais vous citer -bien d’autres exemples de la poussée récupératrice dont nous avons sauvé -le Maroc Makhzen. Mais ceci peut suffire sans doute pour expliquer la -rudesse de la lutte que nous livrons aux montagnards. En plus de leur -esprit d’indépendance, nous avons à vaincre leur besoin fatal de -progression vers la plaine. Ils sentent qu’ils ne pourront plus bouger -de leur rude pays, qu’il leur faut renoncer à manger les Arabes, suivant -l’expression qui revient sans cesse sous la plume inquiète de -l’historien des Alaouites. Comprenez-vous maintenant comment leur haine -a une double cause et pourquoi, inlassablement, se dépensent ici des -hommes que la montagne produit mais qu’elle ne peut nourrir? - -Martin s’animait en parlant et son camarade s’excusa de mettre ainsi ses -connaissances à contribution en cette heure torride où la fièvre le -guettait. - ---Certes, lui dit Martin, elle n’est pas loin, je la connais, la teigne! -mais cette épreuve est, en attendant mieux, une façon d’acquitter notre -dette à la patrie. Et d’ailleurs, ajouta-t-il en souriant, il me semble -que la fièvre, avant de me terrasser, m’inspire. J’éprouve, sous sa -première étreinte, un sentiment étrange d’affection suraiguë pour tout -ce qui est nous, pour mon métier, pour ces troupes bigarrées où blancs, -noirs et basanés, Français, _pons légions_, monsieur Sénégal, Arabes -d’Algérie, de Tunis, Chleuhs marocains vivent et meurent pêle-mêle, une -admiration filiale enfin pour la pensée vigoureuse de notre race qui -mène tout cela. Et, me croirez-vous? je trouve plus aisément quand elle -approche, la pâle souffrance, les mots utiles à dire aux miens pour leur -exprimer tout ce que j’ai senti de l’âme de cette terre et de ces -populations. Mais, pour le moment, c’est des Zaïane qu’il s’agit. Vous -les avez vus; ce sont, comme les Zemmour, de grands Berbères au thorax -conique, très frustes et résistants. Ils sont acharnés et présentent un -exemple singulier dans cette race anarchique d’une confédération de -tribus, non pas féodalisées à un grand seigneur, mais disciplinées par -une poigne de chez eux. Ils sont là quelques centaines armés de fusils -modernes, admirablement servis par un pays compliqué, soldats -merveilleux d’ailleurs, sachant utiliser le terrain et se souciant -autant que d’une seringue du canon léger que nous pouvons y amener. -Vivant surtout de glands doux et de privations, leur sobriété souffre -peu du blocus économique auquel nous les soumettons. Et l’âme de leur -résistance est un homme de la plus haute énergie, un tyran qui les a -dominés, qu’ils ont détesté. C’est Moha fils de Hammou, le Zaïani, un -vieillard qui met à les défendre la rage qu’il apporta à les mater. Ils -le suivent après l’avoir maudit, car le despote d’hier incarne -aujourd’hui l’esprit d’indépendance et la haine de l’étranger. - ---Voilà de beaux adversaires, fit Duparc. - ---Beaux et estimables, répondit Martin. - - -III - -C’est une histoire qui s’est passée quarante ans environ avant l’époque -où Martin et quelques autres de son genre vinrent attrapper la fièvre au -pays des Zaïane. - -La région était sans doute aussi sauvage qu’aujourd’hui. Il y avait -peut-être aux flancs du Mastourgen quelques gros arbres de plus qui sont -devenus charbon. Les thuyas géants du foum Aguennour devaient avoir pris -déjà leur aspect affolé. Mais il y avait, ce qu’il n’y a plus depuis -notre venue, de grandes tentes noires très aplaties groupées en rond, de -loin en loin, sur les lèvres broussailleuses des longues crevasses; des -familles, des troupeaux s’abreuvaient aux poches d’eau qui jalonnent le -lit des oueds d’hiver. Des chèvres noires faisaient des excentricités -d’équilibre sur les éboulis; des moutons tout ronds et ocreux se -confondaient avec les grosses pierres croulées de l’escarpement, de -l’entassement de blocs au sommet duquel l’homme de garde, perdu dans les -chênes à glands doux, surveille le pays. Et l’homme et le vautour qui -plane très haut à l’aplomb du douar entendaient le ronronnement des -moulins à mains que tournent inlassablement les femmes et le bruit de -trompettes que les petits enfants tirent de la tige renflée des oignons -sauvages. La nature chaude vibrait parfois de l’appel alterné que les -pâtres se jettent à grande distance, en longues modulations de tête -suraiguës, appel de sentinelles et cri de passion: - - Ya Ho Raho, prends garde! - Veille là-bas, je veille ici; - Prends garde! - Le chacal a son trou, - La vieille a sa pelote de laine, - La femme a son moulin, - La fille a la fontaine - Et mon cœur saute comme un noyau sur un tambour; - Ya Ho Raho, prends garde! - -Cela, c’est le grand ravin où il y a des rochers, des arbres et dans le -fond un peu d’eau sous des lauriers rouges. Mais il y a aussi la plaine -où paissent les moutons en hiver et qui, en été, se couvre d’une mince -graminée, serrée et roussâtre. Ce tapis flambe avec une rapidité -déconcertante et une ardeur singulière. Il est prudent de brûler la -place avant de camper. Il y eut une fois un topographe de colonne qui -ayant reporté avec soin ses croquis et calculs d’une semaine, jeta à -terre sa cigarette et alla faire visite à son cheval. Entendant derrière -lui un crépitement il se retourna et vit sa tente, son lit, sa table, la -précieuse planche à dessin et l’ombrelle à manche coudé et un tas de -choses encore disparaître dans une longue flamme en moins de temps qu’il -n’en faut pour l’écrire. - -Mais c’est là un détail contemporain, rapporté seulement à titre d’avis. - -Donc, il y a quarante ans environ--les Berbères disent un an après que -le sultan de Marrakch eut fait payer l’impôt aux Arabes du Tadla--un -parti de Zaïane déboucha certain matin dans la plaine de Tendra. Il y -avait trente selles, une centaine de piétons, douze slouguis en laisse -et trois mulets portant des bagages. Ces gens marchaient très vite, le -fusil à la main ou en travers de la selle et bientôt la horde s’arrêta -sur le grand tertre où plus tard Martin et Duparc devaient causer. -Aussitôt les conducteurs de mulets déchargèrent leurs bêtes et se mirent -à dresser une tente pour le chef. Celui-ci, descendu de cheval, s’assit -sur une grosse pierre et, silencieux, le coude sur un genou, le menton -dans sa main, il regarda travailler ses gens. - -C’était Moha fils de Hammou le Zaïani, du clan des Imahzan, Amrar élu -des Aït Harkat. Il avait une trentaine d’années. Son visage à peine -barbu était énergique et parfois inquiétant de rudesse, sous l’influence -sans doute de graves pensées. Il paraissait élancé et très vigoureux -dans ses vêtements flottants d’où sortaient des bras nus et brunis par -l’air comme ses traits. Il portait un _selham_, burnous marocain de drap -noir couvrant les trois chemises de laine superposées qui composaient -tout son costume, de telle sorte qu’à cheval sa cuisse nue étreignait la -selle. Le soleil tapait directement sur son crâne rasé ceint d’une mince -bande de mousseline blanche. Et, dans la pose de délassement qu’il -prenait alors, il avait placé sur la _belra_ déchaussée son pied nu, -petit comme celui d’une femme. - -Successivement d’autres cavaliers notables de la tribu vinrent s’asseoir -sur le sol auprès de Moha. Il y avait là, entre autres, ses frères -Hossein et Miammi, son cousin germain Bouhassous, tous hommes faits -d’aspect sauvage et bien taillé. Puis vint Ben Akka, père de Bouhassous -et oncle de Moha. C’était un grand vieillard à barbe grise. Il marchait -pieds nus et son seul vêtement était une jellaba en grosse laine et à -manches courtes serrée d’une ceinture de cuir à laquelle pendait un -couteau dans une gaine. En marchant, il s’appuyait sur son fusil comme -sur un bâton. - ---Moha, dit-il, fils de mon frère, tu dois nous expliquer ce que nous -faisons ici. Tu as amené des chiens. Est-ce donc pour chasser que tu -m’as appelé de mon douar où il y a la révolte! Était-ce bien le moment -pour l’Amrar de quitter la tribu? Nos voisins, les Aït Ichkern, ont -franchi l’oued Serou et pillent les silos de nos frères d’El Héri. Les -chorfas de Tabqart ont coupé la route qui mène aux marchés de la -montagne. Et toi, tu rassembles des chiens pour une chasse, à moins que -ce ne soit une ruse. Fils de mon frère, dis-nous quel est ton but. - -Hossein frère de Moha intervint pour articuler des reproches plus -graves. - ---Il a perdu la tête, dit-il, depuis qu’il est allé au Tadla voir le -Makhzen. Peut-être a-t-il traité avec les ennemis de la tribu. Est-ce -vrai, Moha? - -La bande entière s’était rassemblée peu à peu en un grand cercle -entourant les _ikhataren_, les hommes importants groupés au centre avec -l’Amrar. La foule discutait, des bras nerveux gesticulaient, les voix -montaient puis s’arrêtaient soudain pour écouter quand un des notables -ou des parents de Moha prenait la parole. Parfois, un remous se -produisait lorsque quelque homme, ayant son mot à dire, se lançait les -mains en avant, écartant les têtes et les poitrines pour arriver au -premier rang: puis l’homme disparaissait absorbé par la foule et un -autre surgissait ailleurs, criait son grief et rentrait dans le rang. - -La _djemaa_, l’assemblée démagogique berbère, essayait de mettre en -accusation le chef élu qui avait cessé de plaire ou plutôt dont -l’importance croissante inquiétait. Et Moha écoutait impassible le -débordement de critiques déchaîné par l’exemple du vieux Ben Akka, -l’amrar des Imraren, l’ancien des anciens de la tribu. - -Une voix dans l’orage des voix cria: - ---A Bejad, l’autre jour, un Arabe m’a demandé: Comment va votre caïd -Moha? - -Le titre de caïd suggérant à ces libertaires l’idée de soumission au -pouvoir central, au sultan Moulay Hassan, était ce qu’il fallait pour -achever de troubler l’opinion inquiète. - -Un énergumène _derqaoui_, vêtu de haillons rapiécés, un adepte d’Ali -Amaouch, chef de la secte en montagne, vociféra: - ---Il n’y a de Dieu que Dieu; hors de lui, pas de maître! Moha veut se -faire sultan. C’est Sidi Ali le Saint qui l’a dit! - -Moha quitta sa pose insouciante et leva la tête d’un mouvement net qui -provoqua l’attention et le silence. L’apostrophe du fanatique lui -rappelait l’ingérence en ses affaires du marabout d’Arbala, du sorcier -qui cherchait à étendre son influence mystique sur ceux qu’il voulait, -lui Moha, soumettre à sa volonté par la force. La rivalité de ces deux -hommes devait pendant toute leur existence diviser la montagne. La venue -même des Français, la lutte pour le salut commun furent raisons -impuissantes à calmer leurs dissensions. - -Moha donc comprit qu’il fallait répondre et l’occasion lui parut -d’ailleurs favorable pour ressaisir l’opinion populaire. Sans bouger de -la pierre où il était assis, il proféra à l’adresse du fakir: - ---Serviteur d’un cagot, va lécher les pieds de ton maître. Tu n’es pas -des nôtres, tu n’as pas à parler dans la djemaa des Aït Harkat. - -Des rires, des approbations s’élevèrent dans la foule rappelée à propos -au sentiment de ses droits. L’étranger sortit, violemment bousculé, du -cercle où il n’avait pas de place. - -Après ce premier coup l’Amrar continua. - ---Vous hurlez tous comme des hyènes; mais elles font plus de bruit que -de mal. Et quand elles serrent de trop près ma tente dans la nuit, je -lâche dessus mes chiens qui les étripent. - -Des mouvements divers agitèrent la bande. Il y eut des cris de colère, -mais aussi des approbations, des: écoutez, écoutez Moha! Alors l’Amrar -élu se leva et tout de suite il apparut à la voix, aux gestes et aux -idées, que celui-ci était fait pour commander aux autres. - ---Je vous ai conduits ici, dit-il, parce que là-bas dans vos douars, -parmi vos femmes en rut et vos enfants qui piaillent il n’est pas -possible de vous faire entendre une parole sensée. - ---Réponds d’abord aux questions posées, cria Ichchou, c’est-à-dire -Josué, notable de Ihabern. - ---Dis toi-même qui m’interromps, fit l’Amrar, où était ta tribu il y a -deux ans? Ne viviez-vous pas de l’autre côté de l’Oum er Rebia, sans -terres et sans pâturages? Et aujourd’hui la fumée de vos douars s’étale -dans la plaine. Vous n’aviez rien, je vous ai donné les champs des Zaer. -De quoi te plains-tu? - -Mais au fait, ajouta-t-il, je ne vois aucun notable des fils de Maï. Ils -sont occupés sans doute à creuser des silos, à bâtir des casbas sur le -territoire qu’ils ont gagné depuis que je les commande. Ce sont des -ingrats. Ils paieront l’amende pour ne pas avoir répondu à mon appel. Y -a-t-il une protestation au nom de la coutume? demanda Moha en -s’adressant aux anciens. - -Ceux-ci acquiescèrent en portant la main à leur front. - ---A toi, maintenant, Hossein, mon frère, qui m’as accusé tout à l’heure; -et soyez tous témoins de ce qu’il pourra répondre! Qui a chassé les Aït -Bou Haddou de Khenifra pour vous la donner? N’est-ce pas mon père et moi -son continuateur? Qui a mis entre vos mains, après l’avoir réparé, le -pont par lequel vous pouvez aujourd’hui franchir l’oued et sauver vos -enfants et vos troupeaux de la neige? - ---C’est toi, c’est toi! commencèrent à répondre des voix dans la foule, -tandis que Hossein se taisait, obligé de reconnaître l’œuvre de son -frère. Mais il réitéra avec entêtement son grief: - ---Tu as traité avec le Makhzen et sans consulter la djemaa. Tu es trop -indépendant. - ---Je vous ai sauvés tous du servage, reprit Moha. Et tourné vers la -foule, ses bras tenant étendus les pans de son selham, ainsi que deux -grandes ailes noires, il les referma lentement en croix comme s’il -voulait en recouvrir et protéger ceux de sa race. - -Puis, baissant le ton, il chercha des mots pour persuader ces gens -simples. - ---Écoutez-moi, ô Imaziren, ô hommes libres! Le Sultan, ses troupes, ses -canons, ses scribes, tout le Makhzen étaient chez les Tadla. Par la -force, par la crainte et aussi par les paroles mielleuses entortillées -de religion, par l’argent, par tout ce qui trouble et divise et jette le -doute entre le père et le fils, il est arrivé à transformer en enfants -les plus fermes guerriers. Il les a mis en tutelle et ils paient l’impôt -à un homme qu’ils ne verront peut-être jamais plus. Et vous, enfants de -la montagne aux grandes ombres, qui n’avez que vos bras et quelques -fusils, auriez-vous pu lutter de force et de ruse avec ceux qui ont la -langue et le roseau, qui prononcent des mots inconnus pour vous et qui -écrivent des sortilèges sur de grandes feuilles blanches? Et ils ont des -canons, des fusils, de l’argent! Moi, je suis allé là-bas. Mon cousin -Bouhassous était avec moi. - ---J’en témoigne, dit Bouhassous. - ---En voyant cette immense mehalla qui mangeait la moisson des Beni -Ameir, j’ai frémi d’effroi et de colère. Pour arriver à cet homme, au -travers de ses serviteurs, j’ai vendu jusqu’à mon cheval. Il a des -tentes sans nombre. Il a plus d’esclaves qu’il n’y a de moutons chez -nous. Et pour vous, hommes libres, je me suis mis à genoux devant lui, -car on ne lui parle pas autrement, et deux nègres me tenaient par mon -capuchon. - ---J’en témoigne, dit Bouhassous. - ---Écoutez bien! Ces gens étaient en appétit, mais ils se souviennent du -passé. Je leur ai raconté que vous êtes nombreux, forts et bien armés. -Je leur ai dit que chez vous personne ne commande s’il n’est désigné par -les anciens au consentement de la tribu entière, que vous êtes plus -terribles qu’au temps où Moulay Sliman fut pris par les Aït ou Malou -dont vous faites partie. C’est une histoire que vous avez oubliée parce -que vous n’avez pas de tête, mais moi je sais et je vous ferai voir, -dans un vieux coffre de mon père, l’étendard laissé par ce sultan aux -mains de vos aïeux. - ---J’en témoigne, dit encore Bouhassous. - -La foule, impressionnée par le récit de l’Amrar, paraissait moins -houleuse. La plupart des assistants, pour mieux écouter, s’étaient assis -par terre, non point comme les Arabes des villes qui doivent à -l’entraînement prolongé de l’école coranique et de la prière une -aptitude spéciale à s’asseoir sur leurs jambes reployées, mais accroupis -au contraire à la façon de nos paysans, les genoux à hauteur du menton -et les mains jointes en avant. Et ceci est un détail important dans les -distinctions à faire entre les deux races arabes et berbères. - -Moha avait, comme il convenait à cette heure critique où il jouait gros -jeu, amené un témoin, un répondant de sa sincérité, et non de mince -importance. Bouhassous était le fils du vieux Ben Akka et, en raison de -l’âge de celui-ci, chef déjà reconnu du clan principal, de ce qu’ils -appellent _l’os_ même de la tribu, le maître tronc dont les autres -fractions ne sont que les rameaux. Très tôt, Bouhassous avait reconnu la -supériorité de son cousin et embrassé sa cause. Toujours il lui resta -fidèle et dans les jours graves, depuis que le Zaïani nous tient tête, -les tentes des gens de Bouhassous ne se sont jamais séparées de celle du -maître sans cesse menacé. - -On conçoit l’importance pour Moha d’un appui aussi ferme au moment -difficile où il cherchait à faire admettre par l’opinion maîtresse son -alliance avec le Makhzen. Ceci est, en effet, le début de la vie -politique d’un chef berbère de grande valeur. Simple Amrar de guerre -nommé et jalousement surveillé par les djemaas, il est déjà parvenu, -grâce à sa valeur personnelle et par ses qualités de meneur de bandes, à -agrandir le territoire de sa propre tribu aux dépens des tribus voisines -de la même confédération. Son ambition va plus loin. Il veut dominer -cette confédération tout entière et se tailler un fief important dans le -bled siba, c’est-à-dire là où le Sultan ne commande pas. Il y arrivera -malgré deux sérieux obstacles: d’abord l’hostilité des Berbères à toute -autorité susceptible d’échapper au contrôle des assemblées populaires, -ensuite l’influence religieuse d’Ali Amaouch, grand marabout de la -montagne, descendant d’une longue lignée de thaumaturges adorés, -véritable pôle vivifiant de la volonté berbère faite d’un immense et -mystique orgueil de liberté. Ali Amaouch trouva dans la doctrine de la -secte des Derqaoua un merveilleux moyen de captiver l’esprit libertaire -des montagnards qui l’entourent. «Il n’y a de Dieu que Dieu, dit-il, -hors de lui il n’est point de maître.» Nous reparlerons de cet homme. -Moha ou Hammou, au contraire, est profondément antireligieux. Sa vie n’a -été qu’un long blasphème. Il n’est point d’avanie qu’il n’ait faite aux -bons musulmans. Il n’aura d’ailleurs aucune morale, aucun frein et, -devenu despote, il entraînera ses proches aux pires orgies et son peuple -à toutes les rapines, à tous les excès contre ses voisins. Il permettra -tous les crimes pour justifier les siens. - -Comprenant, dès le début de sa carrière, son impuissance à discipliner -l’esprit démagogique berbère, il a résolu de faire appel à la force. Il -se met d’accord avec le Makhzen qui, partout où il ne peut atteindre, -cherche des hommes qui commandent en son nom. Il recevra donc du Sultan -des soldats, des armes, de l’argent. Il dénaturera aux yeux de son -peuple simpliste l’esprit et la forme de cette intervention. Puis, un -jour, le Gouvernement central faiblira. Et alors, Moha ou Hammou qui n’a -jamais été de bonne foi et qui est Berbère par-dessus tout, s’allégera -d’une suzeraineté d’ailleurs lointaine. Il dressera contre le Makhzen -son autorité appuyée sur des masses sauvages et armées. Le Maroc aura -son duc de Bourgogne et les sultans feront avec lui une politique de -finasserie et de tractations pas toujours brillantes. L’un d’eux, Moulay -Abd-el-Hafid, lui demandera son _mezrag_, sa protection pour pouvoir -gagner Fez en évitant le bled makhzen encore fidèle à son frère Moulay -Abd-el-Aziz. Entre temps, Moha, au travers de fortunes diverses, aura -maté ses compagnons, domestiqué à son profit la coutume berbère. Les -djemaas ne s’assembleront plus que pour exécuter ses ordres. - -Moha, d’ailleurs, aura de vraies qualités de chef. Il améliorera l’état -social de sa confédération; il fera la guerre, mais conclura aussi des -paix opportunes et emploiera souvent la politique des mariages. Il -développera l’élevage et à ce point qu’à l’arrivée des Français, la -confédération des Zaïane alimentait en moutons les grandes villes du -Maroc. - -Il construira une petite ville, Khenifra, et y créera un important -marché. Là s’établiront des transactions suivies et les gros commerçants -de la côte y auront des représentants. Les Zaïane connaîtront toutes les -marchandises indigènes et celles de l’étranger dont ils ignoraient jadis -l’usage. Les vices du dehors pénétreront aussi à Khenifra avec la -pacotille et la bourgade berbère et les châteaux forts où vivent Moha et -les siens deviendront des repaires de folie. - -Le despotisme allait crouler dans l’orgie sanglante ou crapuleuse quand -parurent les bataillons français. Alors le tyran devint un sauveur; le -peuple oublia ses débordements et ses crimes pour ne plus voir que le -chef qui l’avait discipliné, assoupli au combat et surtout -merveilleusement armé. - -Mais nous voici loin de la plaine de Tendra où Moha, pas très certain de -réussir, cherchait à rouler l’assemblée populaire des Aït Harkat. - -Le discours de l’Amrar émaillé intentionnellement de rappels constants à -la coutume, au régime démocratique des djemaas, produisit son effet. Ces -gens, dont un témoin qualifié a dit si bien qu’une moitié de leur vie se -passe en discussions publiques[12], goûtaient chez Moha, à défaut -d’éloquence, la fougue et la vigueur des termes. - - [12] Expression relevée sous la plume du capitaine Nivelle qui - longtemps dirigea la tribu berbère des Aït Nedhir. - -Espérant à peu près tenir son auditoire, Moha chercha à conclure. - ---Ainsi donc, dit-il, quand j’eus raconté là-bas ce que vous êtes, -personne, parmi ces scribes et ces tolbas, n’a plus eu envie de venir de -votre côté. Vous l’avez vu, le Makhzen est parti. - -Il y eut des approbations, mais quelques entêtés, parmi les députés de -la tribu, demandaient des précisions. - ---N’as-tu rien promis? dit l’un. - ---Comment as-tu accepté ce beau burnous noir? cria un autre. - ---Si je te le donne le prendras-tu? répondit Moha. Il m’a coûté assez -cher au prix que j’ai dû mettre pour graisser tant de mains tendues, -sans compter les dangers courus; car lorsqu’on ose, en homme de siba, se -présenter devant le Sultan, on a plus de chance d’être jeté en prison -que de recevoir des cadeaux. Il a dit d’ailleurs: «C’est un Aït ou -Malou, un enfant de l’ombre, donnez-lui un selham noir. Et ainsi, il se -distinguera des autres.» Vous savez bien, en effet, que pour être -Makhzen, il faut être habillé de blanc. - ---C’est vrai, c’est vrai! cria-t-on dans la foule, ce n’est pas un -selham du Makhzen. - ---Est-ce toi Jacob, fils de Mohand, qui m’as demandé ce que j’avais -promis? J’ai promis de donner la protection des Aït Harkat aux gens de -Fez qui viennent au travers de tribus en siba acheter vos moutons. Ai-je -eu tort? J’ai promis de défendre contre les coupeurs de route les -commerçants qui apporteraient des marchandises à Khenifra. Et ainsi ont -diminué les prix. Ai-je bien fait? J’ai promis enfin--et cela tu n’en -sais rien, ô Jacob, fils de Mohand--de forcer les tribus à rester en -paix avec le Makhzen. Pour cela, j’ai expliqué que vous, Aït Harkat, mes -frères, vous étiez les plus forts, les plus courageux, les plus dignes -de commander aux autres, mais que nous manquions d’armes pour imposer la -paix. J’ai obtenu pour vous des fusils et des cartouches! - -Moha se tut et s’assit sur la pierre au milieu des notables et de là -surveilla attentivement le résultat de ses paroles. - -L’effet en fut considérable. Pour tous ces batailleurs, pour ces -pillards fieffés, la perspective de pouvoir faire la guerre en force -primait toute autre considération. Moha n’avait évidemment dévoilé que -ce qui lui convenait. Il ne pouvait avouer d’un seul coup qu’il avait en -réalité fait au Sultan une soumission complète, accepté une garnison, -deux ou trois cents hommes dirigés par un caïd Reha, sorte de capitaine, -et qu’il attendait le jour même. Moha comptait bien d’ailleurs sur la -lassitude chronique, la versatilité du Makhzen pour garder le bénéfice -de ce secours sans rien donner en échange. Probablement, ces soldats, -Berbères du Haouz pour la plupart, lancés par le Sultan en enfants -perdus dans ce pays sauvage, noyés parmi d’autres Berbères, abandonnés -sans solde, sans liaison avec le Gouvernement central, feraient comme -beaucoup d’autres, oublieraient leur rôle, se marieraient, se fondraient -dans la masse. - -Tel a été, en effet, le sort de toutes les garnisons que le Makhzen -envoya à différentes époques dans le bled siba soi-disant pour l’y -représenter. Il le faisait, le plus souvent, par application d’une -coutume ancienne, peut-être opportune et justifiée sous Moulay Ismaël -par exemple, mais qui, sous d’autres régimes, n’avait que la valeur -d’une _qaïda_ marocaine, de cette «chose établie» que l’on suit d’un -respect béat et d’autant plus volontiers qu’elle évite l’effort de -chercher mieux et excuse toutes les bêtises. Ces petites troupes donc -n’ont fait que renforcer et armer les tribus hostiles. Et de cette -erreur et de bien d’autres qaïdas, le Makhzen serait peut-être mort. - -Moha comptait, non sans raison, que les choses se passeraient chez lui -comme ailleurs. Pour le moment, les soldats serviraient à ses projets en -augmentant, par quelques coups de main heureux, son prestige dans la -confédération. Ils formeraient en tout cas le noyau d’une force qu’il -saurait accroître et qui manquait encore à son ambition. Mais il était -plus facile de se faire donner des soldats par le Sultan que de décider -la tribu à les admettre. Aussi l’Amrar avait-il parlé seulement d’armes -et de munitions attendues. - -Un brouhaha énorme de voix roulait sur l’assemblée. On ne discutait plus -les mérites de Moha, on parlait uniquement de fusils et de cartouches. -Ces mots magiques aveuglaient la foule, l’empêchaient de discerner la -ruse. Mais les notables moins impressionnés avaient compris. Ils étaient -une douzaine représentant chacun toutes les voix de leur clan et, parmi -ces personnages, Moha n’avait pour lui que Bouhassous et deux autres -chefs de file moins importants. Plusieurs donc se levèrent et saisirent -l’Amrar à la gorge en lui criant des injures. Dans cette bousculade où -déjà les couteaux sortaient de leurs gaines, le vieux Ben Akka jeta son -fusil en travers des bras qui s’étreignaient. Par ce geste coutumier, il -imposait son arbitrage, peut-être seulement pour ramener l’assemblée au -calme, peut-être aussi parce que l’ascendant de son neveu agissait sur -lui. - -Les mains s’ouvrirent et Moha en profita pour se dégager et s’élancer -hors d’atteinte immédiate jusqu’à sa tente, à quelques pas. Le groupe -des notables s’en prenait à Bouhassous qui discutait et carrément tenait -tête. La foule, un instant étonnée de la querelle surgie entre les -notables, leur tourna subitement le dos pour regarder au loin. On -criait: les voilà, les voilà! on se montrait un nuage de poussière qui -s’élevait, dans le nord de la plaine, sous les foulées d’un convoi ou -d’une troupe. Moha regardait la scène, mesurait le danger. Il s’appuyait -au grand support de cette tente de guerre, dressée pour recevoir -dignement le chef des soldats du Makhzen et où il s’attendait maintenant -à mourir sous les couteaux du peuple enragé. Celui-ci, stupide, ne -comprenait rien encore, captivé tout entier par la réalisation des -promesses de Moha; rien ne pouvait venir de ce côté de la plaine si ce -n’étaient les armes et les munitions annoncées. Mais si les ennemis de -l’Amrar parvenaient à ressaisir la pensée de la foule et à lui crier la -trahison, c’en était fait de Moha. - -Un incident imprévu vint compliquer encore la situation déjà critique. -Un rekkas, un coureur, arrivait de Khenifra. C’était un homme d’une -vigueur exceptionnelle, bien connu de toute la tribu pour sa remarquable -aptitude à la course prolongée. Il s’appelait Raho mais le peuple le -nommait «Tamlalt», c’est-à-dire gazelle. Il était presque entièrement -nu; des lambeaux de cuir protégeaient ses pieds. Il avait sur les -épaules un sac en sparterie de doum tressé où il puisait des aliments -qu’il mangeait sans s’arrêter. - -L’homme arrivait couvert de poussière, et, comme on avait vu qu’il -faiblissait, tout de suite quatre des assistants s’élancèrent, -l’enlevèrent dans leurs bras pour le déposer devant la tente aux pieds -mêmes de l’Amrar. On lui jeta de l’eau à la figure et on lui en mit dans -la bouche quelque peu qu’il rejeta presque aussitôt pour éviter de la -boire. Puis il débita ce qu’il venait annoncer: les douars de la tribu -étaient, au moment où le frère de Bouhassous l’avait lancé, sur le point -d’être attaqués par les Mrabtine d’Oulrès. Ils réclamaient des secours, -le retour de l’Amrar et des hommes partis avec lui. - -Moha, par-dessus les têtes des assistants penchés vers le coureur, vit -la petite colonne des soldats du Makhzen qui débouchait dans Tendra et -s’avançait de son côté. - -A peine le rekkas avait-il achevé de parler qu’une voix s’éleva du côté -des notables brisant le silence de la foule stupéfaite et plus lente à -comprendre. - ---Moha vous a fait abandonner vos douars. Moha vous a trahis. Il a livré -vos femmes et vos enfants aux Mrabtine. - -Alors l’Amrar joua son dernier jeu. Rien dans sa voix et sa personne ne -trahit l’émotion. Bien plus, un enthousiasme emballa ses gestes et sa -harangue. - ---Frères, hurla-t-il, le jour de votre vengeance est arrivé. Ce soir -vous serez les maîtres d’Oulrès jusqu’aux sources de l’Oum er Rebia. -Vous aurez les prairies et les champs d’orge. Vous aurez Ighezrar Essoud -et les mines de sel des Mrabtine. Leurs femmes vous apporteront en -pleurant le sel que ces voisins cruels vous vendent si cher. Vous le -vendrez à votre tour à toute la montagne. Trompés par ma ruse, les gens -d’Oulrès ont dégarni leur vallée pour aller vers vos douars. Il y a six -heures de chemin pour rejoindre ceux-ci. Il n’y a que trois heures d’ici -à Oulrès par Mrirt et voici une troupe de quatre cents fusils dont je -vais prendre le commandement et qui feront pour vous des choses que les -Mrabtine n’imaginent pas. - -De son geste autoritaire, Moha montrait la petite colonne de soldats -arrêtée dans l’oued et dont les chefs faisaient de loin, aux Zaïane -groupés sur le tertre, des signes de reconnaissance en agitant des pans -de burnous. - -La logique de Moha basée sur la connaissance des distances familière à -ses hommes, le désir ardent de piller les Mrabtine, voisins redoutés, -l’espoir de mettre la main sur des gisements de sel convoités par toute -la région, sur une denrée dont le besoin les forçait constamment à subir -les exigences de leurs ennemis, tout cela emporta la volonté de la -horde. Que faire d’ailleurs s’il était vrai qu’il y eût là tout près -d’eux quatre cents fusils? Les combattre? La chose paraissait impossible -et stupide puisqu’on offrait de les employer au superbe coup monté par -Moha. Celui-ci continua: - ---Le rekkas était chargé de me prévenir et non de vous alarmer. Il a -exagéré, il sera puni. Pensez-vous que je puisse, moi, laisser mon clan -sans défense? Vos douars n’ont rien à craindre. Ils ont plus de fusils -que vous n’en avez ici. - ---J’en témoigne, dit la voix furieuse de Bouhassous, qui, sentant qu’il -fallait brusquer les choses, surgit dans le cercle le couteau à la main. -Et Jacob fils de Mohand qui avait parlé de trahison vint, en tournant -sur lui-même, s’abattre devant Moha la poitrine trouée. - ---A vos chevaux! ordonna celui-ci. - -Les serviteurs pliaient déjà la tente et la chargeaient sur les mulets. -La bande suivait l’impulsion de l’Amrar. Elle était incapable de -raisonner plus longtemps sur des faits dont l’importance et la -succession rapide dépassaient sa capacité de compréhension. Tous ceux -qui ont eu à manier ces populations encore très primitives ont constaté -la difficulté qu’il y a de soumettre leur réflexion à un effort -prolongé. Et il est arrivé bien souvent que nos officiers ont été mal -renseignés parce qu’ils ont cru possible de triturer de questions, -pendant des heures, le cerveau d’un indicateur berbère plein de bonne -volonté mais incapable de suivre, aussi vite et aussi longtemps, un -interlocuteur chrétien. - -La bande de Moha retomba à ses ordres parce qu’elle était fatiguée de -penser. Quelques entêtés furent bâtonnés, ligotés sur des mulets avec le -corps de Jacob. Les notables subjugués par les idées de Moha dont ils -profiteraient largement, ou réduits par la crainte, obéirent au -mouvement général. Bouhassous enfin, qui savait bien l’arabe, fut envoyé -par l’Amrar auprès du caïd Reha qui commandait les soldats et se chargea -de le mettre au courant de ce qui se passait et de lui expliquer la -nécessité politique de faire, tout de suite, acte d’utilité pour la -tribu. - - * * * * * - -Ce fut une razzia merveilleuse. Les Zaïane guidèrent au plus court les -soldats du Makhzen. Avant la fin du jour, on arriva aux passerelles qui -servent à franchir l’Oum er Rebia dont le lit est, par là, un boyau très -étroit et tourmenté. Les campements vides de leurs défenseurs furent -criblés de balles. L’affolement y fut affreux et les Zaïane se ruèrent à -l’assaut. Moha laissa faire ses gens et, très sagement, resta auprès des -soldats, dirigea leurs coups, veilla au retour offensif des guerriers -absents et en fit le massacre. - -Cette nuit-là vit la destruction des Mrabtine d’Oulrès. Le lendemain, -les troupeaux, les animaux de bât surchargés de prises, les femmes, les -enfants marchèrent vers les tentes des Aït Harkat groupées dans la -plaine d’Adekhsan. Les soldats hébétés d’orgies, encombrés de captives -que Moha leur donnait ainsi dès le premier jour pour les attacher au -pays, entrèrent sans peine dans la communauté à la faveur du triomphe -commun. Mais le vrai triomphateur fut l’Amrar. Sa tribu des Aït Harkat -se trouva subitement riche et puissante, car elle eut beaucoup de -moutons et des femmes en surnombre pour travailler la laine et enfanter -des guerriers. Moha profita de la faveur populaire et des fusils du -Makhzen; il fit tuer ses ennemis et imposa ses volontés aux assemblées -berbères. - -Tels furent les premiers pas de Moha fils de Hammou dans la voie du -despotisme. C’est du moins ce que raconta Si Qacem el Bokhari, Caïd reha -des soldats du Makhzen, lorsque, lassé de quarante ans de servitude -auprès du Zaïani, il obtint des Français l’autorisation de revenir à -Meknès, sa ville natale, où il mourut bien paisiblement. Qu’Allah lui -fasse miséricorde! - - - - -Rabaha, fille de l’Amrar - - -Un clairon sonna le couvre-feu dans la nuit froide. Les notes heurtèrent -les parois à pic du Bou Haïati qui les renvoya, en face, aux -escarpements du Bou Gergour. L’air sec et pur fit paraître plus cuivrées -encore les notes filées du légionnaire désœuvré qui longtemps, avec un -plaisir évident, répéta sa sonnerie. Puis l’homme disparut dans sa cagna -et Khenifra, de toute part armée, ceinturée de fils de fer barbelés, -hérissée de mitrailleuses, parut s’endormir jusqu’au lendemain. - -Les officiers du poste étaient réunis, pour la plupart, dans une grande -pièce servant de salle à manger et située au premier étage de la maison -d’El Aïdi, neveu de Moha le Zaïani. Cette demeure assez considérable et -décorée du nom de Casba, comme toutes celles construites par les chefs -de la tribu, était sise sur la rive droite de l’Oum er Rebia, à une -centaine de mètres en amont du pont qui traverse ce fleuve devant -Khenifra. - -La salle où l’état-major du poste prenait ses repas était une vaste -pièce, grossièrement décorée de badigeons mauresques, dont le plafond, -en rondins de tuya mal joints, laissait voir le mélange de terre rouge -et de débris qui servait d’assiette à la terrasse. Deux autres pièces -plus petites s’ouvraient à droite et à gauche sur la première par deux -grandes portes où l’artisan maladroit avait, d’un ciseau enfantin, imité -les sculptures classiques des maisons de Fez ou de Meknès. Tout cet -ensemble mal bâti était enlaidi par quatre hautes poutres en bois -soutenant le plafond défaillant et ces supports étaient eux-mêmes à ce -point fendillés, que le génie militaire inquiet les avait cerclés de -fer. Cette demeure branlante et son décor raté laissaient deviner -l’orgueil du rude Berbère, coupeur de routes et parvenu, qui voulut un -jour poser au pacha maure parmi ses sauvages compagnons. - -En façade, la maison d’El Aïdi possédait, au-dessus de l’Oum er Rebia, -des fenêtres grillagées, sans vitres, étroitement masquées de lourds -panneaux en bois. La maison était pleine du mugissement furieux du -fleuve bondissant entre ses berges de basalte pour s’engouffrer sous le -pont de Khenifra. Toutes portes closes, on avait encore la sensation -d’être dehors et particulièrement ce soir-là où le courant d’air froid -qu’amène l’oued du haut des monts gémissait aux joints mal faits des -grossières fenêtres. - -Vers l’intérieur, la pièce qui nous occupe s’ouvrait sur une galerie -dont le plancher tremblait sous les pas et où aboutissait, venant du -porche, un escalier tortueux, sans jour, dont les marches inégales -atteignaient finalement la terrasse. Là, dans un angle, sous un abri -maçonné par les nouveaux occupants, deux soldats emmitouflés veillaient -autour d’un projecteur, prêts à en darder le faisceau sur la campagne -environnante. - -De ce point élevé la vue embrassait Khenifra endormie. - -Tout en bas l’oued grondait et dans l’obscurité, ses eaux, comme si -elles avaient absorbé toute la lueur des étoiles, apparaissaient -bouillonnantes et lumineuses, bleu d’acier. On les voyait, après de -violents sursauts au contact d’aspérités basaltiques, se mouler en une -vague unique, puissante et lisse pour s’engouffrer sous l’arche ogivale -du pont. La traînée claire s’éteignait tout d’un coup pour reparaître un -peu plus loin mais faible, chancelante et douteuse jusqu’à se perdre -dans le noir tout à fait. - -Au delà du pont, sur la rive gauche, se devinait dans l’ombre la masse -épaisse de la Casba principale, de la Casba du caïd Mohammed, tyran des -tribus Zaïane confédérées sous ses ordres, créateur et maître incontesté -de Khenifra, jusqu’au jour où les Français dressèrent, sur la tour -carrée de son burg, leur longue antenne de fer d’où partent ces fils qui -scintillent la nuit par excès de tension électrique. - -A l’opposé, sur l’autre rive, s’étendait Khenifra, longtemps docile sous -la menace du pesant château fort de Moha. D’abord, le long du fleuve, -les maisons plus hautes où le Zaïani logea ses fils, ses neveux, -gardiens délégués du maître au contrôle de la bourgade; puis tout de -suite après, basses et humbles, les cagnas en torchis rangées, et comme -aplaties sous un toit unique dont la grisaille apparaissait dans -l’obscurité, sorte de carapace imprécise où les rues, les places -découpaient pourtant des lambeaux, des lanières plus sombres et sous -laquelle, en cette heure même, haletait le souffle de huit cents hommes -endormis. - -Et il y en avait partout: dans les demeures des commerçants fasis qui -troquaient là «les choses venues de la mer», comme disent les Berbères, -contre la viande et la laine des troupeaux. On leur avait donné les -boutiques de la kaïsseria, le marché aux étoffes. Ils avaient aménagé à -leur goût le souq du sucre et celui du sel. Dans les fondouqs nettoyés -étaient installés leurs magasins, leurs bureaux. Et les mieux partagés -avaient été ceux auxquels échurent les maisons des nombreuses -prostituées qui, plus encore peut-être que le sucre, le thé et la -cotonnade, firent le succès et la richesse de Khenifra. Puis l’œil peu à -peu s’adaptant aux ténèbres y discernait une tache plus claire, un -ensemble de petites choses alignées et sans doute blanchies à la chaux. -C’était un cimetière situé, contrairement à l’usage, au beau milieu des -logis et où des soldats de races diverses gisaient mélangés. Soucieuse -de leur sommeil, pour leur éviter toute profanation, la Khenifra -militaire gardait ses morts auprès d’elle et dormait avec eux, sous la -protection de ses sentinelles, de ses armes, de ses fils barbelés. - -Ceux-ci ne se voyaient certes pas la nuit du mirador où le projecteur -somnolait, la paupière baissée sur sa fulgurante rétine. Ils étaient là -pourtant des kilomètres de fil d’acier élongés, croisés, comme la trame -d’un large ruban, autour de la petite ville. On les avait chargés -d’épines et, qui plus est, d’un tas de choses sonores suspendues, boîtes -de conserves vides, bidons de pétrole épuisés, objets bruyants au -moindre heurt. Tout cela pour entendre, pour éventer le glissement du -Berbère nu qui, si volontiers et comme par fanfaronnade, passe -ensanglanté au travers des ronces métalliques et, rampant, va poignarder -un homme ou voler un fusil. - -Et cette nuit-là, comme il faisait très froid, on entendait de temps à -autre battre leur semelle les troupiers qui, deux par deux, de place en -place veillaient, écoutaient derrière la trame d’acier. - - * * * * * - -Les officiers s’attardaient autour de la grande table qui les réunissait -aux heures des repas. Le commandant du poste, somnolent, feuilletait un -rapport. Un bridge silencieux occupait des capitaines. Deux jeunes gens -s’amusaient à suivre les évolutions gauches d’un énorme scorpion noir -qui, sans doute engourdi par le froid, avait lâché la fente du plafond -où il vivait et, avec de menus cailloux rouges, était tombé sur la -nappe. D’autres officiers faisaient leur correspondance, d’autres encore -causaient à voix basse entre eux. Tous attendaient les rekkas, les -courriers légers qui, chaque quinzaine, apportaient des lettres à ce -poste complètement coupé de l’arrière et dont le ravitaillement se -faisait à intervalles espacés et à grand renfort de bataillons. - -Les courriers, dont la mise en route était signalée de la veille par le -télégraphe sans fil auraient dû arriver avant la chute du jour. Les -esprits s’inquiétaient du sort réservé aux chères correspondances et les -conversations roulaient sur les rekkas, sur leur métier peu enviable, -sur leur habileté à passer entre les sentinelles zaïane. L’énervement de -l’attente finit par interrompre les jeux et les lectures. Il faisait -froid. Les lieutenants, lassés de leur scorpion, se mirent à gambader, à -battre la semelle; tout trembla. - ---Vous allez faire crouler la _boîte_! cria le chef de poste, restez -donc tranquilles. - ---C’est joyeux la vie ici, répondit un des jeunes officiers. Il fait un -froid de loup. Cette fenêtre devrait être bouchée, si on n’a pas de -vitres à y mettre. - -Et, sans doute pour tenter de mieux ajuster le panneau de bois qui -obturait l’ouverture, il l’ouvrit. Ce geste laissa passer à l’extérieur -la lumière de la chambre et aussitôt une balle vint écorner -l’encastrement de la fenêtre. Immédiatement une mitrailleuse cracha dans -la nuit en réplique au coup de feu aperçu, tandis qu’un grand jet de -lumière parti de la terrasse crevait l’ombre montrant, tout au bout de -son cône et violemment éclairés, les détails du paysage, un arbre -rabougri, de gros rochers, un pan de mur de marabout. - -Honteux de l’incident qu’il venait de provoquer, le jeune homme referma -vivement le panneau et s’en fut se réfugier dans un coin de la salle. - ---C’est malin, dit une voix, de déclencher cette pétarade juste au -moment où nous avons besoin, pour le salut de nos rekkas, que tout dorme -autour de nous. - ---Il n’y a pas grand mal, reprit le chef de poste plus bienveillant. Ce -n’est pas cela qui empêchera nos lettres d’arriver, si les courriers ne -sont pas d’ores et déjà _zigouillés_. Et puis cela démontre que nos -postes de veille font bonne garde. - -Un long coup de langue de clairon retentit au dehors. C’était le signal -convenu pour appeler les vaguemestres au poste de police où un premier -courrier précédant les autres venait de se faire reconnaître. On se -leva; tout le monde parlait à la fois. - ---Enfin, les voilà! - ---Ils sont passés tout de même. - ---Je ne serais pas fâché de savoir ce qui les a retardés. - ---Ils prennent rarement deux fois le même chemin. - ---Ils ont dû éviter le couloir de l’Aguennour. - ---Quels braves gens que ces rekkas! - -Puis il y eut l’attente nécessitée par le triage du courrier et enfin le -vaguemestre de l’état-major entra, donna à chacun ce qui lui revenait et -déposa devant le commandant le pli épais des correspondances -officielles. Il y eut dans la nuit, sur le front nord de Khenifra, une -fusillade de quelques minutes. Cela répondait à une volée de balles -décochées par les guetteurs ennemis au moment où le poste était sorti -pour recueillir les courriers. Ceux-ci étaient arrivés à peu de distance -l’un de l’autre, essoufflés, après une course échevelée pour traverser -d’une seule traite la distance qui séparait le poste du point où ils -s’étaient terrés, en attendant le moment favorable à leur dernier bond. -Personne ne fit attention au bruit; c’était un incident trop banal pour -déranger des gens voluptueusement occupés à ouvrir des enveloppes. -Chacun d’ailleurs s’en fut coucher rapidement emportant son bien. Le -commandant et l’officier des renseignements restèrent seuls à dépouiller -le courrier officiel. - ---Tenez, Martin, voici quelque chose de singulier auquel je ne -m’attendais guère, dit le chef tendant un pli ouvert à son adjoint. - -Celui-ci lut: - ---Pour nous conformer au désir exprimé par le Makhzen Central, vous vous -efforcerez de faire parvenir au caïd Mohammed ou Hammou Zaïani la lettre -ci-incluse que lui adresse du harem chérifien sa fille Rabaha. - -Suivait une analyse succincte de la correspondante d’ailleurs très -banale. La fille du caïd donnait à son père des nouvelles de sa santé et -lui demandait des siennes. - ---Que pensez-vous de la commission dont on nous charge? demanda le -commandant tout en continuant de décacheter le courrier. - ---La femme qui a écrit cette lettre, répondit Martin, a joué un rôle -dans les affaires marocaines de ces dernières années. Son existence -servit d’abord à la politique que suivait son père à l’égard du Makhzen. -Plus tard, et il n’y a pas de cela longtemps, elle contribua au succès -de Moulay Hafid prétendant au trône chérifien. - ---Allons dans ma chambre où il fera peut-être moins froid qu’ici, dit le -commandant; nous pourrons plus confortablement causer de ces choses. - -Le logement du chef, situé dans une autre partie de la maison d’El Aïdi, -avait l’avantage d’être mieux clos et calfeutré de nombreux tapis -étendus sur le parquet ou disposés en tentures. Les courants d’air qui -rendaient pénible le séjour des autres pièces y étaient matés et le -bruit du torrent très assourdi. Martin s’installa dans l’unique -fauteuil. Son chef s’assit sur le lit, et s’enferma soigneusement dans -son burnous. Martin reprit son récit. - ---Il est certain, dit-il, que Moha ou Hammou, le vigoureux adversaire -qui nous tient tête aujourd’hui, doit à son alliance avec le Makhzen la -puissance et l’influence qu’il acquit sur les tribus de la confédération -Zaïane. Lui, homme de _siba_, chef élu, _amrar_ des assemblées -démagogiques, conscient de sa valeur et décidé à s’imposer, il avait su, -au moment opportun, faire avec le Sultan un accord où, en échange de sa -soumission personnelle, il reçut ce qui lui était nécessaire pour -dompter ses farouches compatriotes. On lui donna des soldats dont le -Makhzen paya la solde et assura l’armement. En théorie, il devait -commander au nom du Sultan à des populations que celui-ci ne pouvait -atteindre et régenter d’une façon continue. En réalité, Moha ou Hammou -voulait être seul maître dans ses montagnes et il le fut en effet, dès -que l’Empire tomba en quenouille aux mains débiles du doux Abd-el-Aziz. -Mais il n’en fut rien tant que dura Moulay Hassan, homme de réelle -valeur politique et d’une activité guerrière tout à fait remarquable. -Celui-ci tint ses promesses, fournit des soldats, des armes, de -l’argent. En échange Moha ou Hammou fut obligé de faire le jeu du -Gouvernement central, d’entretenir avec lui des relations respectueuses. -Maître d’utiliser comme il lui convenait les soldats du Sultan, il n’en -subissait pas moins l’ascendant très positif et humiliant pour lui de -cette garde payée par un autre et qui conservait à son chef spirituel et -temporel, le sultan Moulay Hassan, tout son dévouement et sa vénération. -Moha fit certes de grandes choses, mais sous l’égide du Makhzen. Pour -ses contributes il cessa d’être l’«Amrar». On l’appela définitivement le -caïd Mohammed; et ce titre qui lui donna une grande force, lui enleva sa -liberté, tout son caractère de chef berbère indépendant. Le peuple -commença à le détester. Lui n’hésita pas devant les pires violences pour -se faire craindre et, comme il avait besoin de l’appui du Makhzen, il -accentua à certains moments sa politique déférente à l’égard du Sultan. -Celui-ci d’ailleurs, comptant sur le caïd pour tenir les Zaïane en -respect, parcourait les montagnes voisines, passait au Tafilelt, ce qui -n’était pas sans inquiéter sérieusement l’âme berbère de Moha. C’est au -moment où Moulay Hassan était sur la Moulouya qu’il lui envoya en cadeau -la petite Rabaha, alors âgée de douze ans, et dont voici la lettre. Le -Sultan confia la fillette au harem de Marrakch où elle grandit. On -prétend que Moulay Hassan la destinait à son fils Abd-el-Aziz. Mais -celui-ci ne l’épousa point et la Berbère s’étiolait inconnue et oubliée -dans la foule féminine de tout âge et de toutes conditions qui encombre -les palais impériaux, lorsque Moulay Abd-el-Hafid, khalifat pour le Sud -de son frère le Sultan et prétendant à le remplacer, s’appropria Rabaha -et l’épousa. - -Ce fut un coup de maître. Hafid attachait à sa cause encore chancelante -le chef le plus puissant du Maroc central. Avant lui, aucun des nombreux -fils de Moulay Hassan n’avait voulu de la Berbère pour femme. Au Makhzen -on était encore sous l’impression cruelle laissée par le meurtre de -Moulay Sourour, oncle de Moulay Hassan, massacré par les Aït ou Malou -avec un détachement qu’il commandait, dur échec au prestige chérifien et -qui resta sans punition. On avait horreur des Berbères redevenus, sous -le faible Abd-el-Aziz, plus indépendants que jamais. Le geste d’Hafid -flatta l’orgueil du Zaïani qui souffrait du peu de goût montré jusque-là -pour sa fille par les chorfa. En 1908, Hafid, sultan insurrectionnel -proclamé à Marrakch, avait besoin de la consécration solennelle que -pouvaient seuls lui donner la ville de Fez et le conseil des Ouléma. Il -lui fallait, pour y atteindre, traverser le Maroc encore aziziste, sans -compter que la France pouvait d’un geste rétablir les affaires de ce -prince très aimé du peuple. - ---Ah ça! dit le commandant, vous me racontez, Martin, le contraire de ce -que l’on m’a toujours dit. Hafid n’était-il pas le sultan populaire et -Aziz méprisé, détesté? - ---Vous avez lu cela dans les journaux, mon commandant, reprit Martin, -voulez-vous me permettre de continuer? Hafid, disais-je, était loin -d’avoir les sympathies dont jouissait son frère et dont beaucoup, malgré -les années, lui sont encore fidèles aujourd’hui. Sur sa route vers Fez, -il rencontra tout d’abord les troupes françaises qui occupaient le pays -des Chaouïa. Nos soldats prirent contact avec la harka de Moulay Hafid -et je vous prie de croire que celui-ci n’était guère à son aise, quand -les Français, sur un ordre venu de Paris, le laissèrent passer. Mais où -pouvait-il aller? rejoindre par les Zaer la route dite impériale de -Rabat à Fez? Le trajet était long et plein de dangers. Il aurait -certainement fallu combattre ou tout au moins imposer le ravitaillement -de la harka par les tribus traversées. Et les Zemmour qui ne voulaient -pas d’Abd-el-Aziz refusaient énergiquement d’entendre parler d’un autre -sultan. - -Hafid appela à l’aide son beau-père le Zaïani, qui d’ailleurs ne se -dérangea pas tout de suite, mais dont les fils, ses mandataires, -guidèrent le sultan marron vers Meknès à travers leur pays. Et, s’il -faut en croire la chronique berbère, il s’en fallut de peu que la harka, -une riche proie, ne fut «mangée» par les Zaïane. - -Bref, Hafid parvint à Fez et vous connaissez la fin de son histoire. -Mais cet homme sans foi et sans honte possédait cette particularité de -réserver ses pires procédés à tous ceux qui l’avaient aidé. Il ne tarda -pas à malmener son épouse, la fille de Moha ou Hammou. Celle-ci, en rude -Berbère, riposta par une sorte de: qui t’a fait roi? rappelant le -service rendu par son père au Sultan ingrat. - -Rabaha fut chargée sur une mule et conduite à Marrakch. Elle ne sortira -plus que morte des harems impériaux où vivent, fort mal, loin de toutes -choses extérieures, tant de femmes qui ont eu l’honneur sinon la chance -d’y être appelées. - ---Fort bien, dit le chef de poste quand Martin eut achevé son récit, -mais cela ne justifie pas le soin fâcheux qui m’incombe aujourd’hui de -faire passer à notre ennemi la lettre de sa fille. - ---C’est un ordre de l’autorité politique supérieure; il n’y a qu’à s’y -conformer, dit Martin. - ---Pardon, reprit le commandant du poste, je reste maître des moyens à -employer et même de les juger impossibles. Avec l’acharnement continu -des Zaïane contre tout ce qui pousse la tête hors de cette enceinte, -alors qu’il nous faut souvent une opération militaire pour mettre en -place quelques vedettes, croyez-vous que j’aille risquer la vie de mes -hommes pour passer une lettre à ces Berbères? Moha ou Hammou et ses gens -sont des bandits avec lesquels je ne veux causer qu’à coups de fusil. - ---C’est là, je le sais, votre manière de voir, dit Martin. Je la trouve, -pour ma part, insoutenable. Vous avez la responsabilité militaire du -poste mais j’ai, moi-même, la charge de vous renseigner sur les choses -politiquement opportunes et possibles. Il est fâcheux qu’en cette œuvre -commune nous partions chacun de principes différents. Je suis loin de -partager vos idées sur les Zaïane, sur leur vieux chef. Ce sont à vos -yeux des _salopards_ quelconques dont la ténacité vous retient dans ce -bled peu gai. Je vois ici, au contraire, des gens qui tôt ou tard -entreront dans le giron clément de la paix française et qui, pour le -moment, défendent leur indépendance. C’est leur droit, autant qu’est à -nous le devoir de les éclairer, de les attirer... - ---Je connais votre marotte, à vous gens de bled, reprit le commandant; -elle a peut-être eu ailleurs le mérite de réussir, mais les conditions -sont ici différentes et toute votre politique n’empêcherait pas les -Zaïane d’enlever le poste si je n’étais sur mes gardes et énergiquement. -Je compte bien leur jouer quelque jour un tour de ma façon; en -attendant, je ne risquerai pas la peau d’un soldat, serait-il mercenaire -et indigène, pour donner au Zaïani des nouvelles de sa fille. - ---On ne vous demande pas ces risques, dit Martin en prenant la lettre. -Je saurai bien la faire parvenir. J’ai des Zaïane en traitement à -l’infirmerie. Le premier guéri emportera la lettre et même rapportera la -réponse, si l’on veut. - ---Voilà, dit le commandant qui s’échauffait, voilà des méthodes que je -ne comprendrai jamais. Vous soignez les gens blessés en nous combattant. -Vous faites du bien à des misérables qui vous massacreraient froidement -si vous tombiez entre leurs mains et qui, à peine guéris, reprennent -leur fusil. Je vous dis que nous sommes des poires, des poires! Je ne -sais pas ce qui me retient de faire fusiller toute cette pouillerie de -loqueteux quand elle se présente aux barrières pour voir le médecin. - -Martin quitta son chef sur cette boutade pour éviter une discussion qui -devenait acerbe. Le commandant était d’ailleurs satisfait que l’officier -des renseignements se chargeât de la lettre. Excellent homme mais trop -soldat, il ne comprenait rien à ce qu’il appelait «les manigances -politiques» et il était déconcerté par les idées de Martin, officier -rompu aux choses indigènes et qui savait allier à la plus grande énergie -militaire toutes les méthodes de pénétration et d’attirance. - -Martin rentra chez lui tout attristé de ce qu’il venait d’entendre, mais -choqué surtout du mépris ignorant professé par son chef à l’égard des -populations qu’il combattait. Sa pensée à lui était bien différente. Il -croyait à la nécessité de connaître ses ennemis et d’autant plus qu’ils -devaient fatalement devenir un jour des alliés, des aides. Il voulait -aussi que l’on sût l’effort accompli par l’idée française dans ce coin -de Berbérie particulièrement rude. Il fallait donc, avant que le -souvenir s’en éteignît, écrire tout ce que l’on pouvait savoir de ces -populations, de leur histoire, de leur vie intime, de leurs capacités -économiques, agricoles et pastorales. Il savait que rien n’est venu -jusqu’à nous du passé de ces tribus dont l’origine seule, et encore bien -vaguement, se discerne à la faveur de spéculations ethnographiques. - -Sur leur histoire contemporaine le jour s’était fait peu à peu dans son -esprit par de longues et patientes enquêtes, par ses conversations -journalières avec les indigènes. Il avait compris que toute la vie des -Zaïane du dernier demi-siècle avait évolué autour des faits et gestes -d’un homme, le vieux Moha ou Hammou, l’«Amrar». Il s’était efforcé déjà -de retracer le début de sa carrière[13]. La lettre de Rabaha, placée -devant lui, sous sa lampe de travail, évoqua à son esprit les belles -années de vigueur du fameux chef berbère. Et parce qu’il était convaincu -en les retraçant de faire œuvre profitable et juste, il résolut, ce -soir-là, d’utiliser ses documents et de dire ce qu’il savait. - - [13] _L’Amrar_, récit berbère, du même auteur. - -Et, sans plus tarder, il se mit à écrire le récit qui va suivre. - - * * * * * - -Vers la mi-été de l’an 1910, Moha ou Hammou quitta le haut val de Djenan -Immès pour descendre vers El Qantra, le pont, devant Khenifra naissante. -A cette époque, le douar du caïd n’avait pas encore l’importance qu’il -prit plus tard lorsque ses fils, devenus grands, entourèrent, -encadrèrent de leurs tentes celles du chef leur père. - -Le campement de Moha comportait tout d’abord sa grande _khima_ -personnelle, aux lourdes bandes noires tissées de laine et de poil de -chèvre, demeure traditionnelle conforme à ses goûts et qu’il ne quitta -jamais. Démontée, il fallait quatre chameaux et deux mulets pour -l’emporter. A côté, chose nouvelle alors en ces parages indépendants, on -dressait la kouba makhzen, tente ronde au toit conique dont la toile -blanche portait en noir ces ornements spéciaux ressemblant à des carafes -ventrues et qui sont l’insigne de tous ceux qui, peu où prou, commandent -au nom du Sultan. Le chérif couronné d’alors, Moulay Hassan, avait écrit -en la lui envoyant: - -«Qu’elle soit pour toi signe de bonheur et de prospérité. Qu’elle se -dresse claire et joyeuse auprès de ta demeure protégée par Dieu. -Reçois-y avec amitié mes envoyés fidèles, mes caïds intègres; exerce -sous sa coupole la saine justice aux bons et aux mauvais. Enfin, sur son -seuil bien orienté vers la noble _quibla_, fais en mon nom la prière -agréable à Dieu, à ce Dieu dont je témoigne qu’il est seul et seul digne -de louanges!» - -Moha n’a jamais manqué de dresser la kouba insigne de son autorité. Il y -mettait à couvert ses bagages encombrants. Jamais personne ne l’a vu -prier, là ou ailleurs. - -Immédiatement auprès de la tente du chef, on dressait celle occupée par -l’épouse du moment. C’était cette fois la Fassiya, femme d’origine -vulgaire qu’il avait ramenée d’un voyage à Fez et qui garda sur lui un -empire assez prolongé. Continuant le grand cercle du douar, se -dressaient les tentes des épouses à qui la maternité avait donné droit -définitif de cité et d’honneurs. Il y avait là déjà à cette époque, et -entre autres, Itto, mère de Haoussa, l’aîné des fils de Moha, Hennou, -mère d’Hassan. A l’opposé de la tente du chef et fermant le cercle, -étaient établies celles du cousin germain Bouhassous, fils du vieux Ben -Acca, fidèles compagnons, soutiens de la fortune de Moha et dont -celui-ci ne se séparait jamais. - -Cette organisation patriarcale vint à donner au douar de Moha ou Hammou -une force et une cohésion singulière. Ses nombreux mariages féconds -multiplièrent ses gardes du corps issus de son sang, ayant chacun leurs -gens, leurs clients, respectueux et soumis comme eux aux volontés du -caïd, vigoureuse ruche guerrière soigneusement armée, entraînée par son -chef, outil parfait et mobile de domination sur les mouvantes peuplades -de la confédération. - -On appelle ces gens les Imahzan, ou encore les Aït Akka, du nom de -l’ancêtre Akka, grand-père commun de Moha et de son allié Bouhassous. -Quant au mot Imahzan il semble provenir d’un ancêtre éponyme: Amahzoun, -dont le souvenir n’est plus très net en tribu. - -Moha avait de sérieuses raisons de quitter, malgré la chaleur torride, -les grands ombrages de son campement normal d’été pour s’installer dans -la plaine roussie, devant Khenifra. La petite bourgade devenait très -rapidement populeuse et commerçante. On s’y rendait de tous côtés. Les -marchands de Boujad y avaient installé des boutiques où ils vendaient la -cotonnade et la bimbeloterie importées. Les gens de Fez, réunis en un -quartier séparé, y avaient leurs comptoirs. Tout ce monde trafiquait, -gagnait de l’argent; le marché était libre, sans taxe aucune. Mais -personne ne commandait, des scènes de désordre s’étaient déjà produites. -Les clients berbères de la jeune Khenifra inquiétaient les étrangers par -leurs instincts pillards, et risquaient de détruire dans son germe un -centre commercial naissant dont toute la montagne devait vivre et dont -Moha comptait bien tirer de larges profits. - -Le caïd voulait mettre ordre à tout cela. Mais d’autres préoccupations -encore l’amenaient à Khenifra. Les soldats à lui confiés par le Sultan -montraient, depuis quelque temps, peu de bonne volonté. Certains ordres -de Moha ou Hammou n’avaient pas été exécutés. Ces allures d’indépendance -le gênaient et l’humiliaient. La cause du changement survenu dans -l’esprit des soldats ne lui échappait pas. L’autorité du sultan Moulay -Hassan semblait définitivement reconnue dans toute la partie du pays que -les Berbères appellent le Gharb, c’est-à-dire tout ce qui n’est pas -leurs âpres montagnes. Des nouvelles importantes couraient sur les -marchés, dans les douars. Le Sultan, disait-on, allait se rendre au -Tafilelt, berceau de la dynastie et y restaurer l’autorité chérifienne. -Il lui fallait pour cela franchir les deux Atlas, couper en deux le -monde berbère, accomplir ce qui n’avait pas été fait depuis Moulay -Ismaël. - -Les soldats savaient tout cela et se plaisaient d’ailleurs à le -répandre. Le caïd reha, leur chef, convoqué à Fez, avait vu le Sultan, -reçu ses instructions, rapporté des munitions, de l’argent. Le Makhzen -donc en ce temps-là était fort et les soldats qui le représentaient -devenaient arrogants. Ils cachaient de moins en moins le sentiment -qu’ils avaient de leur supériorité sur les populations sauvages dont ils -faisaient en somme la police, pour le compte de leur maître, Sidna -Moulay Hassan le victorieux. - -Si Moha avait tout ignoré des événements qui se préparaient, l’attitude -des soldats du Sultan détachés auprès de lui l’eût renseigné. Inquiet, -blessé dans son orgueil, il lui fallait pourtant temporiser avec ces -prétoriens à la solde d’un autre. Il en avait besoin. A l’époque où -Moulay Hassan se préparait à sa grande expédition, les fils de Moha -étaient encore jeunes, et son clan qui devait plus tard suffire à -dominer les autres n’aurait pu seul en venir à bout. Il y avait donc -chez les Zaïane une situation intérieure tout à l’avantage du Sultan. La -force militaire du Makhzen eût été impuissante à permettre l’immense -randonnée, mais une politique prévoyante y avait aussi longuement -travaillé. Et Moha sentait bien que le viol des libertés berbères, -auquel il allait assister, était le prix de l’aide qu’il avait demandée -lui-même à Moulay Hassan, le douloureux résultat de son alliance et de -sa soumission. Sans la neutralité absolue de la confédération des tribus -Zaïane maîtrisées par la poigne du caïd Moha ou Hammou, Moulay Hassan -n’aurait pu, en effet, songer à franchir le Moyen Atlas. Partant de Fez, -il comptait gagner la Moulouya en passant sur les fractions sans -cohésion des Aït Mguild. Il lui fallait pour cela être sûr de ses flancs -tenus à l’est par les hordes du Djebel Tichiouq, à l’ouest par les -redoutables tribus Zaïane. Son alliance avec Moha d’une part, avec les -Aït Youssi de l’autre, lui donnait de chaque côté la sécurité. La -mehalla chérifienne marchant vers le sud ne serait pas insultée. C’est -tout ce que demandait le Sultan qui n’avait pas l’intention de revenir -par le même chemin. - -Moulay Hassan a mis en effet largement en pratique le système des -randonnées circulaires, celles qui présentent le moins de chance de trop -durs combats. Il avait évidemment appris ou constaté que les tribus -berbères, lentes à s’ébranler comme les individus y sont lents à -réfléchir, n’attaquent jamais qu’au retour les forces obligées de -traverser deux fois leur territoire. Dans toute l’histoire de la -dynastie chérifienne, les grands échecs militaires ont toujours eu lieu -durant des marches de retour vers les capitales. Le Berbère est -incapable de résister au désir fou qui le prend de pourchasser les -troupes qui s’éloignent de chez lui. C’est un pays d’où il ne faudrait -pas être obligé de s’en aller. C’est par excellence le pays «à -engrenage». L’histoire de nos campagnes en Berbérie en fait à nouveau la -preuve. Et il y a, dans cette manière d’agir des montagnards, autre -chose encore que l’irrésistible plaisir de reconduire à coups de fusil -des gêneurs. Une tribu, en effet, qui aura accueilli pacifiquement une -troupe de conquérants sera irrémédiablement prise à partie et mangée par -les autres tribus, quand l’étranger s’en ira. Il lui faut donc donner -des gages en attaquant ceux qui la quittent, guider même le rameutage -acharné des hordes voisines et cela explique tout le danger qu’il y a -pour une colonne au moindre recul même momentané. Cela fait comprendre -aussi cette condition qui paraît étrange, mais si souvent posée par les -djemaas dans les palabres politiques: «Nous voulons bien vous accueillir -en tel point, mais si vous y arrivez il ne faudra plus vous en aller.» - -Le caïd Moha ou Hammou tenait donc à reprendre en main les soldats qui -s’émancipaient. Il voulait aussi s’entretenir avec leur chef. Celui-ci, -sans nul doute, devait rapporter de Fez des nouvelles intéressantes et -probablement des ordres du Makhzen. Il avait enfin un autre but moins -politique. La fille d’un caïd mia des soldats lui avait plu. Il la -voulait pour femme et, avec cette énergique volonté qu’il mit toujours à -satisfaire ses penchants, il venait demander cette fille et la prendre. - - * * * * * - -Le douar du chef s’était installé sur la rive gauche de l’Oum er Rebia, -à quelques centaines de mètres du pont, devant Khenifra. Les tentes -étaient disposées en un grand cercle sur un terrain incliné vers l’oued. -Celle de Moha, placée au point le plus élevé, les dominait toutes. Sans -sortir de la _khima_, le maître voyait la bourgade, le pont, le gué qui -y accèdent et aussi la lourde casba qu’il se réservait et dont une -nombreuse équipe de maçons et de manœuvres élevait les murs. - -Un soleil ardent tombait sur toutes choses dans ce fond de vallée où la -réverbération des hautes falaises du Bou Hayati aggravait la chaleur. -Dans l’air étouffant s’élevait le bruit du torrent emporté sur son lit -de basalte. On entendait aussi parfois le chant des maçons sahariens -qui, à grands coups, damaient le pisé des murailles de Moha. - -La tente du caïd était plus vaste et un peu plus haute que ne le sont -d’habitude celles des Zaïane. Mais la disposition intérieure était celle -de toutes les tentes berbères naturellement divisées par leurs supports -en deux parties: la droite, pour l’arrivant, réservée au maître du -foyer, la gauche aux femmes, aux domestiques, aux travaux de ménage. Le -fond, placé contre un gros rocher sur lequel on mettait la nuit un homme -de garde, était garni de bagages et de selles bien entassées formant un -mur qui montait jusqu’à la toile sans la toucher. La cloison médiane -était faite de nattes tendues entre les deux forts supports du faîte. -Des caisses, des chouaris en paquets, empilés contre cette séparation, -achevaient d’isoler la chambre dont le sol était garni de nattes et de -tapis. De lourds matelas, des coussins carrés formaient l’ameublement, -le tout rangé de façon à ménager un espace libre au centre de la pièce -et jusqu’à l’entrée. Deux lignes de paillassons soutenus verticalement -par des piquets masquaient celle-ci et formaient à la demeure un couloir -d’accès en chicane. - -Le grand douar était campé là depuis la veille. En cette heure la plus -chaude du jour, le caïd Moha fils de Hammou reposait au fond de sa -tente. Sa forte personne couchée sur matelas et coussins disparaissait -entièrement dans un grand _selham_ noir qui lui enveloppait les pieds et -dont le capuchon, rabattu sur les yeux, laissait voir seulement du -visage un menton carré, un peu brutal, encadré d’un collier de barbe -noire où déjà quelques fils blancs tranchaient. - -La Fassiya, femme du caïd en ces jours-là, était assise par terre tout -près. Elle s’accoudait sur un grand coffre à puissante serrure, le -coffre particulier du maître; car c’était une prérogative très -recherchée, réservée successivement à celles qui détenaient plus ou -moins longtemps la place, de pouvoir s’asseoir sur le _sendouq_ du caïd -et parfois de jouer avec le contenu. La Fassiya tenait un éventail en -feuilles de palmier nain dont elle se servait pour chasser les mouches. -Elle regardait tour à tour le chef endormi, son jeune fils Miammi qui -nonchalait sur le tapis et un petit chamelon blanc familier qui, engagé -dans le couloir d’entrée, poussait gauchement son cou plat entre les -deux nattes pour attraper des bribes qu’une main lui jetait du -compartiment des femmes. - -La Fassiya riait découvrant des dents blanches, seul attrait d’un visage -sans charme et déjà fané. Tout cela se passait en grand silence, sous la -tente chaude, où n’arrivaient du dehors que les aboiements lointains des -chiens de douar ou l’ébrouement des chevaux rangés aux piquets devant -les tentes. Un bruit étouffé de gens au travail s’entendait derrière la -cloison de nattes. - -Il y avait là, en effet, deux femmes qui pétrissaient de la pâte dans de -grands plats en bois. Alternant à ce labeur pénible, chacune d’elles -s’acharnait sur la lourde matière, puis, son effort épuisé, lançait la -chose dans le plat de l’autre qui à son tour reprenait. L’une était une -servante âgée, l’autre une fille d’une douzaine d’années, robuste, -élancée et, par la force et le geste, presque une femme. - -C’était Rabaha, fille de Moha et de Mahbouba des Aït Ihend. Le caïd -avait épousé celle-ci à l’époque où il n’était encore que l’_amrar_, le -chef élu, de quelques peuplades Zaïane. - -Rabaha n’était pas une beauté, maïs elle avait des traits réguliers, -énergiques, dans un ovale correct accentué d’ailleurs par deux petites -nattes de cheveux tressés à plat qui dessinaient le contour du front, -longeaient d’une courbe les tempes et disparaissaient par-dessus les -oreilles sous la nuque. Son teint fortement hâlé tempérait de grands -yeux noirs comme sa chevelure, comme ses sourcils. - -En cette heure de travail pénible, sous la tente surchauffée, elle était -vêtue seulement d’une chemise de laine serrée à la taille et dont le -tissu par place plaquait à son corps ruisselant. De vastes manches -retroussées jusqu’aux épaules sortaient ses bras brunis, déjà solides. - -Tandis que la domestique plus entraînée travaillait assise, Rabaha se -tenait à genoux et penchée sur le pétrin, pour ajouter tout son poids à -la force de ses mains meurtrissant la pâte. Toute sa souple personne, -contribuant ainsi à l’effort, ondulait de la croupe à la nuque à chaque -mouvement des poignets. C’était une belle image de l’être humain en -pleine nature travaillant son pain à la sueur de son front. - - * * * * * - -Leur tâche achevée, Rabaha et la servante regagnèrent la khima voisine -où elles vivaient. Là blotties dans un coin familier, étendues sur une -natte, visage contre visage, à voix basse elles reprirent une causerie -interrompue. - ---Ma tante Itto, ne t’ai-je pas bien aidée pour la pâte? dit Rabaha. - ---Oui, répondit la servante, mais ce n’est pas là un travail pour la -fille du caïd. - ---Triste fille, reprit Rabaha, il ne s’occupe guère de moi... La Fassiya -est seule maîtresse aujourd’hui, as-tu vu ses bracelets d’or? Et Miammi -son fils? Le caïd des soldats lui a apporté de Fez un caftan de drap -vert. Il n’y en a que pour elle et son rejeton. - ---D’accord! Mais qu’en sera-t-il demain? dit la vieille. Crois-moi, être -femme du caïd, ce n’est pas grand’chose; être fils ou fille du caïd, -c’est infiniment mieux. Pour un chef comme lui, la descendance seule -importe; elle soutient sa force et l’enrichit. Son cœur d’ailleurs est -vagabond comme l’esprit des gens de notre race: on laboure un champ; la -récolte faite, on pousse plus avant les tentes, les troupeaux et l’on -choisit une terre nouvelle pour ensemencer. - ---Tu parles, dit la fillette sérieuse, comme le _fquih_ de Sidi Ali. Où -as-tu appris cela? Il est vrai que tu es vieille, tante Itto; tu peux -aller et venir sans la permission de personne; tu entends tout, tu -connais tous les douars et les chemins de la montagne et de la plaine... -Je t’aime, tante Itto; sans toi j’aurais perdu jusqu’au souvenir de ma -mère. Quand pourras-tu encore lui porter de mes nouvelles? et puis, -ajouta-t-elle très bas, tu m’avais promis de me dire un jour la cause de -son absence. Où est-elle cachée? Pourquoi ne puis-je la voir? - ---L’ordre du caïd, dit la vieille, a jeté le silence sur ces choses. -J’ai redouté longtemps ton imprudence, mais tu es grande aujourd’hui; si -tu me promets... songe à ce que je risque!... donne ton oreille. - -L’enfant se rapprocha de la vieille et lui passa le bras autour du cou, -feignant de vouloir s’endormir sur son sein. Et ainsi, bouche contre -oreille, très bas et vite la servante raconta l’histoire de Mahbouba des -Aït Ihend. - ---Tu connais Sidi Ali, le saint, qui habite là-haut... Quand on a -dépassé _El Kebbab_, on prend à gauche le sentier des chorfa de -Tabquart, celui qui passe à la source où il n’y a pas de tortues; l’eau -est trop froide... Sidi Ali, c’est le grand ennemi de ton père l’amrar. -Moi je dis l’amrar, tu sais, parce que je suis vieille. Vous autres vous -dites le caïd et avez peur de lui... Sidi Ali est le maître des choses -dans toute la montagne. Il a le livre de Sidi Bou Beker son aïeul qui -dit le passé et l’avenir. Sidi Ali est un saint; il parle avec Dieu, le -sultan des saints, et tu ne peux pas le regarder sans que les yeux te -cuisent tout de suite, c’est un fait. Ton père veut être le maître -aussi, mais par la force. Sidi Ali est l’homme de la prière, Moha -l’homme de la poudre. Pourtant ils se ressemblent tous les deux par leur -goût pour les femmes. Dieu les a faits ainsi, il n’y a rien à y -reprendre. - -Le caïd donc, ayant vu la femme de Sidi Ali, l’a désirée. Il a trouvé le -moyen de le lui faire savoir par ce Brahim, l’Islami, que Sidi Mehdi -l’aveugle! et un jour qu’elle était soi-disant en quête de glands doux, -elle s’écarta exprès; quatre hommes l’enlevèrent et la portèrent ici. - -Ta mère est orgueilleuse et jalouse, elle n’a pas accepté l’associée; -elle a fait une scène violente, malgré toutes les bonnes paroles du caïd -et tout ce qu’il lui donna, selon sa coutume, une tente, des animaux, -des serviteurs pour elle et pour toi. Cela dura toute une journée et le -soir la pauvre se calma et parut accepter sa belle place dans le douar. -Mais, la nuit venue, elle s’enfuit. On ne s’en est aperçu que le -lendemain. Fille des Aït Ihend, elle connaissait parfaitement le pays. -Elle arriva très vite chez Sidi Ali, lui raconta comment sa femme était -chez Moha. Le marabout parle très peu. Il peut rester un an sans parler. -Il a dit simplement: «Dieu m’en donne une autre», et il a pris ta mère, -rendant ainsi à son ennemi la pareille. - -Rabaha lâcha le cou de la servante et se dressa à demi sur un coude. La -vieille vit son front plissé, ses lèvres pincées. - ---Moi aussi, dit l’enfant, j’irai chez Sidi Ali, je rejoindrai ma mère. - ---In cha’llah, si Dieu veut, dit la servante. - - * * * * * - -L’heure brûlante était passée. Au déclin du soleil, le vent se leva et -de gros nuages de poussière rouge s’envolèrent de la plaine embrasée. -D’Adekhsan à Khenifra, du djebel Trat au Bou Guergour, ce fut une valse -endiablée de nuées opaques et chaudes tournoyant dans la cuvette -encerclée, se heurtant, se pénétrant. Les tourbillons dressaient au ciel -des colonnes qui s’écroulaient, puis repartaient en girations folles -pour aspirer encore de la terre rouge et avec elle tous les déchets du -sol, feuilles, herbes flétries, paille et orge des animaux, lambeaux -d’étoffe arrachés au douar. Le sable cinglait, entrant sous les tentes, -dans les petites maisons de la bourgade, aveuglant les gens, séchant les -lèvres. Exaspérés, les chevaux à l’attache virevoltaient sur leurs -membres entravés pour offrir la croupe tantôt d’un côté, tantôt de -l’autre, au fouet des trombes pulvérulentes. Un troupeau de bœufs -affolés traversa la plaine, se jeta dans le gué. Là, ces bêtes se -laissèrent choir, la tête seule hors de l’eau, trempant de temps à autre -leurs mufles où la terre rouge collait. - -Puis cela cessa tout d’un coup; une fraîcheur relative s’épandit -ragaillardissant les êtres. Et il sembla que le grand douar s’éveillait. -Les chevaux hennirent demandant l’abreuvoir, des théories de femmes -sortirent, la cruche sur les reins, pour aller au fleuve, tandis que, à -coups de maillet, les jeunes gens et les vieilles femmes assuraient, -replantaient les piquets des tentes ébranlées ou effondrées par la -bourrasque. - -Tout au début de celle-ci, un homme s’était présenté chez Moha ou -Hammou. Les domestiques qui attendaient au dehors le réveil du maître le -connaissaient; il s’assit parmi eux, près de l’entrée. Quand la tornade -se déclara, il aida ces hommes à maintenir la tente que le vent secouait -et cherchait à enlever; puis, la tempête calmée, il entra tout droit -chez le caïd. - -Brahim el Islami avait ainsi des ces familiarités avec le chef. Comme -son nom le fait comprendre, c’était un juif converti à l’Islam. On le -disait originaire de Boujad. C’était plutôt un de ces juifs montagnards -robustes et sauvages qui vivent chez les Berbères du Grand Atlas et qui -seuls, de leur race, peuvent donner aujourd’hui une idée approchée de ce -que furent les Beni Israël, en leurs diverses servitudes de l’antiquité -sémite. Cet Abraham devenu Brahim, vêtu comme les autres Berbères, avec -une pauvreté d’ailleurs feinte, n’avait rien qui le distinguât des -Zaïane, sauf certains traits de son visage, une démarche un peu plus -molle et un langage plus chantant et zézayé. - -Il était le confident, l’agent secret pour affaires compliquées, le -familier de Moha. Il était son conseiller aussi pour tout ce qui avait -trait aux vilenies intimes, au triste fond de l’âme humaine. - -Il y gagnait pas mal d’argent qui s’en allait, en effet, à Boujad dans -la plus juive des maisons badigeonnées de _nila_, aux mains jaunies, -mais si fermes encore de sa vieille mère. Tout cela se faisait en grand -secret, par crainte des rabbins préleveurs de dîmes, du sid toujours en -quête d’éponges à presser, des juifs si haineux aux juifs. Et quand -parvenait au caïd Moha la dénonciation de se méfier du faux musulman, il -répondait: - ---Tant mieux s’il est bien juif! Je suis sûr qu’il ne me tuera pas. - -Ce fut en effet, dans ses années de vigueur, une faiblesse singulière -chez cet homme énergique d’être hanté par la crainte d’un assassinat. -Pendant longtemps, Brahim fut le seul homme avec lequel il consentit à -causer sans témoin. - -Moha avait aussi la crainte d’être empoisonné par des vêtements -imprégnés d’un venin subtil. Ses _belgha_, son linge de corps lui -étaient fournis par un unique marchand de Fez connu de lui seul et de -son factotum juif. Cette hantise lui vint, dit-on, de ce que Sidi Ali, -son voisin et ennemi, avait subi une tentative d’empoisonnement qui -provoqua une violente et douloureuse éruption de tout l’épiderme. Mais -il faut ajouter que Moha était généralement soupçonné d’avoir voulu -supprimer ce dangereux concurrent à la suprématie en montagne. - -Brahim revenait donc ce jour-là d’accomplir une mission délicate. Quand -il entra sous la tente, il s’assit près de l’entrée, sous l’œil du -maître, et attendit. Il y avait là plusieurs femmes et hommes -s’empressant à mettre de l’ordre dans la demeure du chef violemment -secouée par la tornade. L’épaisse toile de laine et de poil de chèvre -était intacte, mais ses battements puissants avaient ébranlé les grands -supports, arraché des piquets et fait écrouler le mur de choses empilées -qui garnissait un côté de la chambre. Le caïd, qui eut toute sa vie des -habitudes de nomade invétérées, considérait ce remue-ménage d’un œil -placide et donnait à ses gens des indications. La Fassiya et Hassan, -fils de Moha, accouru à la rescousse au plus fort de la bourrasque, -s’empressaient d’aider le chef à changer ses vêtements couverts de -poussière rouge. - -Le caïd enfin reprit sa place, tandis que les hommes, les femmes s’en -allaient leur tâche terminée. Sur un geste, l’épouse disparut emmenant -son fils, et Hassan la suivit. Ils avaient vu d’ailleurs le Brahim -accroupi, silencieux, près de l’entrée. Ils savaient qu’à ses -conversations avec cet homme le caïd ne voulait pas de témoin. Le vide -fait, l’émissaire s’approcha du Zaïani. - ---La route fut pénible, dit Brahim, mais j’ai appris, je crois, tout ce -que tu voulais savoir. On connaît parfaitement en tribu les projets de -voyage du Sultan. - -Brahim avait en effet été chargé de parcourir les tribus voisines, d’y -étudier l’effet produit par l’annonce de la grande harka, de scruter les -intentions de la masse berbère qui de l’oued Dades à l’Oum er Rebia, à -la haute Moulouya, furieusement jalouse de son indépendance, formait un -bloc résistant, difficile à atteindre ou à dissocier, intact jusqu’à ce -jour de toute emprise étrangère. - -D’après ce qu’il allait apprendre de son espion et ce qu’il entendrait -du caïd des soldats qui revenait de Fez, Moha comptait régler sa -conduite, peser l’intérêt qui l’attachait encore au respect de son -serment d’allégeance, déterminer enfin toute sa politique. - ---Dis ce que tu sais, fit-il. - ---Voici: je suis parti par l’oued, vers le couchant. Ma première nuit se -passa à Tameskourt où des gens venus de Meknès ont raconté devant moi -des histoires terribles... pour des enfants. Le Sultan aurait reçu une -grande quantité de canons et viendrait venger sur les Aït Ishaq, les -Ichkern, les Aït Soqman le meurtre de son parent... tu sais bien, Moulay -Sourour qui a été tué par là il y a cinq ans. - -Le lendemain, continuant ma route, j’ai laissé de côté la plaine où tout -est cuit et gagné la montagne d’El Kebab par Tineteghaline. Le pays est -vide; les enfants sont plus haut encore, car il fait très chaud; avec -cela, ils ont brûlé tous les chaumes depuis l’oued Serou jusqu’au pont -des Tadla. Après les pluies, il y aura là de bonnes terres, sais-tu? - -Sidi Ali était à Toujjit, avec ses serviteurs campés autour de lui. Il y -avait là quatre djemaas des Aït Soqman avec beaucoup de monde, des -Ichkern, des Aït Ishaq. Sais-tu que Sidi Ali donne l’_ouerd_ derqaoui? - ---Cela m’est égal, ce sont des singeries; continue. - ---Ces singeries feront de tous les singes tes ennemis. Mais je poursuis -en te citant les Aït Ihend qui sont à toi, je pense?... C’est ce que je -me disais; sache qu’ils ont reçu de Sidi Ali un moqaddem qui leur fait -la prière. Je n’ai pas eu besoin d’aller plus loin; la montagne était -là, entière, en ziara auprès du marabout. Depuis Toujjit, en passant par -Arbalou, jusqu’à Tounfit, c’est un immense _taallemt_[14] de tribus. Les -Aït Soqman en ont profité pour s’étaler un peu chez les Aït Omnasf. Il y -a eu des coups de fusil. Mais chaque bagarre profite au saint qui -arbitre. Les tellis d’orge et de blé s’entassent dans la demeure -d’Arbala. Il en vient même de tes tribus. - - [14] Rassemblement de tribus pour discuter des choses de guerre. - ---Tu l’as déjà dit, je sais cela. Continue. - ---Tout ce rassemblement facilité d’ailleurs par la saison, tous ces -hommages au marabout sont provoqués par la crainte du Makhzen. On vient -demander à Sidi Ali son avis sur la conduite à tenir. Le saint, selon -son habitude des circonstances difficiles, est tombé en extase; il est -muet. Ses serviteurs l’ont installé sous ce grand cèdre... celui qui -marque la limite des trois tribus Aït Yahia, Aït Ihend, Aït Soqmane. Il -est assis sur des tellis de grains, le dos contre l’arbre. Il a les yeux -ouverts sur toute la plaine de la Moulouya en bas, vers l’Orient. Sa -figure jaune est tirée. Ses cheveux tombent sur ses épaules. Des femmes -accroupies, immobiles, l’entourent prêtes à le servir. L’une d’elles lui -a noirci de henné cette bosse qu’il a sur le front. Il est terrible à -voir. Je pense qu’ainsi devait être notre Seigneur Moussa quand il reçut -de Dieu la Loi sur le djebel Sina. - ---Juif! tu t’es laissé impressionner aussi? - ---Non... tu as tort de ne pas m’écouter; cet homme est puissant et sa -force causera ta faiblesse, si tu n’y prends garde. - ---Allons, je t’écoute; que s’est-il passé? - -Cela dura quatre jours; la nuit, ses gens l’emportaient dans sa tente -pour le remettre le lendemain contre l’arbre. A la fin, tout le monde -était fou. Les femmes se roulaient par terre devant lui en le suppliant -de parler. Les hommes étaient fous comme les femmes. On se battait. Les -Aït Mguild chez qui, en somme, ces gens campaient, étaient furieux, -exigeants. Enfin Sidi Ali reçut la nuit, en grand secret, un courrier -expédié aux nouvelles. Il apprit de cet homme l’itinéraire de la harka -chérifienne. Les tribus qu’elle doit traverser sont déjà prévenues -d’expédier au-devant du Sultan la _beïya_, leur acte de fidélité et des -cadeaux. On sait ainsi qu’il va au Tafilelt par les Aït Izdeg. Il -évitera de venir par ici. Le courrier c’est Haddou des Ighesroun; il me -doit de l’argent. Il avait été chambré, mais j’ai pu le voir... grâce à -Mahbouba..., la mère de ta fille Rabaha. - ---Ah! tu l’as donc vue?... mais nous causerons de cela tout à l’heure, -dit le caïd. - ---Le lendemain, vers le milieu du jour, le saint parla et ses paroles -volèrent de bouche en bouche jusqu’aux plus éloignés. Il dit: «Je n’ai -pas vu le signe... Mon heure n’est pas venue... Dieu retient mon bras.» -Et en effet les femmes qui l’entourent avaient remarqué, durant son -extase, que son bras droit était mort. «Rentrez dans vos douars, ajouta -Sidi Ali... que la paix soit parmi vous, parmi vos enfants, vos femmes, -vos troupeaux... soyez toujours prêts... nul autre ne sait l’heure que -mon aïeul Sidi Boubeker... je veille... L’aigle sur le rocher regarde au -loin ce qui se passe... il est sans crainte.» - ---Ce vilain hibou se compare à un aigle! dit Moha méprisant; puis il -conclut: ce qui importe est que ses gens vont rester dans l’expectative -hostile. Ils ne feront pas de démarche vers le Sultan. - ---Ils n’en feront pas. - -Moha resta un moment silencieux, puis brusquement demanda: - ---Et maintenant, parle de la femme. - ---Oui, j’ai vu Mahbouba, mère de ta fille Rabaha. Tu sais d’ailleurs que -je l’ai rencontrée souvent. Elle tenait à avoir des nouvelles de sa -fille et maintenant plus encore. Car ce qui devait être a été. Mahbouba -est délaissée; une autre, puis une autre ont pris sa place. N’ayant pas -enfanté, elle est reléguée parmi les femmes infécondes. La colère et les -regrets la rongent. Elle fut ici orgueilleuse, mais là-haut, chez son -saint homme d’époux, il n’y a pas de place pour une femme acariâtre. -Elle fut écartée et s’est mal conduite. Il ne lui reste plus qu’à fuir -de là aussi. Mais elle ne peut rentrer dans sa tribu des Aït Ihend où ta -colère et celle de Sidi Ali pourraient la joindre. J’ai donc saisi la -confiance de cette femme troublée. Elle m’a beaucoup servi à me faufiler -partout où ton service l’exigeait. Elle m’a ouvert son cœur et confié -ses secrets. Mahbouba veut passer chez les Aït Mguild qui transhument -vers le nord et gagner avec eux la plaine à l’approche de l’hiver. Mais -elle tient à ravoir sa fille et--ici le misérable ralentit son discours -pour en juger l’effet--et je suis chargé de prévenir l’enfant, de lui -indiquer le rendez-vous où elle doit retrouver sa mère. Je t’en avise. -Qu’en penses-tu? - -Brahim regarda le caïd, attendant un compliment. Moha, accoudé, le -menton dans sa main, pose habituelle de ses réflexions, avait écouté les -yeux dans le vague. Quand son espion cessa de parler il tourna -légèrement vers lui un visage où nulle impression n’apparaissait et dit: - ---J’ai compris. Retire-toi, pour le moment. J’attends d’autres -visiteurs. - -L’homme se leva. L’incertitude où son maître le laissait de sa -satisfaction le troubla. Il sortit à reculons, incliné en posture -servile. Moha vit cette gêne et une gaîté lui en vint. Il eut un éclat -de rire et cingla de ces mots son courtisan: - ---Allons, redresse-toi! Sois comme tout le monde. Tu oublies que tu es -devenu libre. - -Brahim s’éclipsa, l’audience continua et Hassan fils de Moha vint -s’asseoir auprès de son père. - - * * * * * - -Alors entra dans la tente Si Qacem el Bokhari, caïd des soldats du -Makhzen. C’était un homme dans la force de l’âge, portant beau. -Demi-nègre, il appartenait à la descendance de cette tribu militaire -dite des Bouakhar créée par le grand sultan Moulay Ismaël et dans -laquelle, depuis deux siècles, les chorfa couronnés ont trouvé leurs -meilleurs serviteurs et de vigoureux soldats. Qacem était de ceux qui, -dans leur correspondance, s’intitulent Abd Sidi, esclave de mon Sid, et, -dans leurs actes, poussent l’obéissance aux ordres du souverain aussi -loin et aveuglément que le peut exiger la plus despotique fantaisie. -L’âme de ces gens a gardé l’empreinte donnée à celles de leurs pères par -l’incroyable fureur sanglante qu’exerça sur son peuple cet Ismaël, -contemporain de Louis XIV et ancêtre des sultans actuels. - -Le caïd qui revenait de Fez se présenta devant Moha revêtu du costume -d’apparat que lui avait donné le Sultan. Il avait donc un pantalon -bouffant d’un rouge inusité, une veste courte du même, soutachée d’or et -de soie verte, ensemble inattendu, opposé à toute mode mograbine, -premier essai d’importation qui faisait prévoir les extraordinaires -_caïd’s dress_ dont, quelques années plus tard, l’humour politique et -commercial des Anglais bourra jusqu’au faîte, à des prix fous, les -magasins du pauvre Abd-el-Aziz. - -Cet uniforme effarant se complétait d’un sabre à fourreau de cuir, à -poignée de corne dont la bretelle croisait, sur la poitrine, le cordon -de soie verte auquel pendait le Qoran dans sa gaine de cuir brodé. Qacem -avait mis sur le tout le beau _selham_ de laine blanche cher à tous ceux -du Makhzen et coiffé le bonnet rouge qui émergeait en pointe d’un turban -épais, bien serré et lisse d’étoffe blanche aussi. Ainsi vêtu et suivi à -distance par la population du douar qui n’avait jamais vu chose -pareille, le caïd des asker arrivait tout imprégné d’importance, suant -d’ailleurs à grosses gouttes sous cette livrée dont il n’avait pas -l’habitude. - -En le voyant, Moha subit une impression pénible. Il eût voulu rire, il -n’osa pas. L’aspect du caïd, si étrange pour ses yeux de montagnard, le -troubla. Il eut la vision importune de ce que représentait cet homme: -une puissance ennemie, organisée, riche, qui de loin l’étreignait peu à -peu. Il aimait, il estimait le caïd Boukhari qui lui avait rendu maints -services. Il eut la sensation très nette et cruelle que ce fidèle -serviteur ne travaillait pas pour lui mais pour un autre ayant des -choses une conception différente de la sienne, un autre qui avait à sa -solde une quantité de gens dévoués, comme celui-là, des gens à bonnets -pointus, à vêtements bizarres. Quand il était allé lui-même à Fez voir -le Sultan, il n’avait pas eu, au cours des fêtes et des réceptions, -l’opprimante impression que lui causait cet homme rouge, blanc, vert, -drôle, mais fort, intangible, surgissant chez lui, sous cette tente, -dans son bled, au beau milieu de la plaine farouche où il croyait régner -seul, à l’abri de ses montagnes, de leurs grandes forêts, de leurs -profondes crevasses, pays qu’il adorait pour toute sa sauvagerie, de -toute la force de son âme sauvage. Jamais il n’avait autant senti la -fragilité de son indépendance qu’en voyant arriver en ambassadeur, -habillé comme un _babarayou_[15], son ami, le nègre, le simple et -complaisant Ba Qacem, le père Qacem des soldats du Makhzen. - - [15] Perroquet. - -Tout cela traversa l’esprit, étreignit le cœur de Moha dans l’espace -très court qui s’écoula entre l’entrée du caïd et le moment où pompeux, -la main sur le cœur, il salua: - ---Es Salamou alaïkoum. - -Le Zaïani s’était déjà ressaisi et, sûr de soi, un peu mécontent même de -sa faiblesse passagère, il accueillit cordialement le visiteur qui -s’assit sur un coussin en face de lui. Il y eut un long échange de -politesses. L’homme du Makhzen restait solennel; Moha tâchait de -retrouver sa familiarité un peu hautaine et d’ailleurs lourde de grand -chef. Une particularité en tout cas marqua l’entretien. Le caïd retour -de Fez, réimprégné de cet esprit de religiosité qu’élabore la ville de -Moulay Idriss, s’efforçait de parler un arabe correct émaillé de -formules pieuses. Moha, au contraire, ne cessa d’employer sa propre -langue, peut-être par besoin de s’affermir dans les idées d’indépendance -qu’elle symbolisait pour lui, plus sûrement pour marquer le coup et -rappeler à Qacem qu’il n’était pas chez le Sultan, mais chez les plus -rudes des Berbères Aït ou Malou, fils de l’ombre. - -Cette forme de la conversation ne gênait aucun de ces hommes également -bilingues. Ba Qacem d’ailleurs arrêta net le Zaïani qui commençait à -questionner. - ---Tout d’abord, dit le soldat, il faut prendre connaissance de la lettre -bénie dont m’a chargé pour toi mon maître le Sultan. - ---Fais voir, dit Moha. - -Le chef des soldats ouvrit le petit sac qui protégeait son Qoran et -retira de la patelette doublée de soie un pli allongé dont il montra le -grand cachet rouge qui le scellait, bien intact. - -Puis coupant délicatement l’enveloppe sur son bord étroit, il en tira -comme d’un étui la lettre chérifienne qui, déployée lentement, apparut -timbrée en haut du grand sceau de Moulay Hassan, fils de Sidi Mohammed, -fils d’Abderrahman, fils d’Hicham. Ba Qacem baisa pieusement le cachet -et tendit la lettre au Zaïani. Celui-ci la prit maladroitement, ferma un -œil, mit sa main en cornet devant l’autre pour examiner la chose, geste -familier à tous ceux d’ici qui, accoutumés à voir de très loin, ont du -mal à discerner de près des traits déliés tels que ceux d’un cachet; -puis il rendit la lettre en disant: - ---Expose toi-même ce qu’elle porte; je ne sais pas lire. - -En fait, le brave troupier qu’était le caïd des asker en eût été -lui-même bien empêché, s’il n’avait pris soin de se faire longuement -expliquer, sur le brouillon du rédacteur, les phrases ampoulées et -prétentieuses du message impérial. - -«A notre serviteur intègre, disait celui-ci, le caïd Mohammed, fils de -Hammou, le Zaïani. Que Dieu t’accorde le salut, sa miséricorde et sa -bénédiction.» Et ensuite: «Lorsque Dieu par un simple effet de sa -bienveillance m’a appelé au pouvoir et m’a donné la terre en héritage -pour faire régner la prospérité, mon seul souci a été de travailler au -bien des musulmans, de rétablir l’ordre et de grouper tous les croyants -autour de moi. Mes efforts ont tendu vers ce but et Dieu--qu’il soit -exalté!--m’a permis de parcourir mon empire fortuné, suivi de mon armée -victorieuse. Il me reste à visiter les plaines sahariennes et les -montagnes berbères. L’encre des plumes évitera l’effusion du sang, si -Dieu veut; mais fort de son appui, avec l’aide de mon armée immense et -toujours victorieuse, j’atteindrai ceux qui s’écartent de la voie et -négligent mes ordres. S’il le faut, mon étrier glorieux escaladera les -escarpements, gravira les énormes montagnes qui semblent converser avec -la lune et donner la main aux étoiles[16]. Au-devant de Notre Majesté -élevée de par Dieu, les gens seront forcés d’apporter le licol et la -longe et de replier les étendards de l’égarement et de l’erreur. - - [16] Le lecteur qui trouverait ici que l’auteur exagère pourra se - reporter au _Kitab el Istiqsa_, chronique de la dynastie marocaine - actuelle, dans la traduction d’Eugène FUMEY (_Archives marocaines_, - vol. X, t. II, p. 372 et suiv.). Il se convaincra que la teneur de - lettre ici transcrite n’est, dans le genre emphatique et - prétentieux, qu’un vague reflet du texte original. - -«Sache donc que quittant notre glorieuse capitale de Fez la bien gardée, -je conduirai mon armée immense, par les Beni Mguild, jusqu’au pays des -Aït Izdeg. De là, par le pays des Aït Moghrad et des Aït Haddidou, je me -rendrai au Tafilelt pour prier sur la tombe de mes ancêtres, que Dieu -les sanctifie! - -«Pour le surplus, le porteur te dira ce qu’il doit dire. Salut!» - -Comme presque toutes les lettres du même genre, celle de Moulay Hassan -s’arrêtait net au moment où elle allait devenir intéressante. Le Sultan -ne voulait confier à personne de son entourage ce qu’il avait à dire au -chef berbère de la grande confédération Zaïane. Il avait préféré laisser -sortir de Fez le caïd porteur de la lettre, puis le rappeler auprès de -lui pour lui donner sans témoin les instructions destinées au Zaïani. -Après quoi le messager avait été remis en route, sans qu’il puisse -parler à personne de la ville ou du palais. Il y a dans la politique -makhzen quantité de petites roueries enfantines du même genre. - -Sa lecture finie, le caïd Qacem el Bokhari se rapprocha de Moha et de -Hassan et ajouta à voix basse. - ---Voici les paroles de notre Maître pour toi, Moha. - -Les Zaïane devront s’abstenir de toute aide aux gens que je veux châtier -ou seulement ramener dans le droit chemin. Le caïd Moha, aidé de notre -ami très cher le caïd Qacem et des soldats glorieux à lui confiés par -Notre Majesté, devra tenir la main à ce que chacun reste chez soi. Le -pays des Zaïane n’étant pas de ceux dont j’ai décidé la visite, ses -habitants n’auront aucune charge ni imposition pour l’entretien de ma -mehalla heureuse que Dieu guide. Le caïd Moha règlera, selon son cœur et -la pure tradition, sa conduite personnelle en ce qui concerne les -hommages à rendre à mon noble étrier. - ---Que veut dire cela? interrompit le Zaïani, qui d’ailleurs avait fort -bien compris. - ---Cela signifie, reprit Qacem, que tu ne pourras laisser le Sultan -passer dans ton voisinage sans aller le saluer avec, dans les mains, ce -que les convenances conseillent. - ---Ah! bien, tu devrais t’exprimer clairement, dit le Berbère... - ---Je continue, dit le soldat. Notre Maître a dit aussi: Il ne suffit pas -que notre ami très cher le caïd Mohammed se contente de maintenir en -repos ses propres tribus. Il doit encore, par tous les moyens et au -besoin par la guerre, clouer sur place les gens maudits de Dieu pour -leurs mauvaises intentions apparentes ou cachées qui seraient capables -de détourner de sa route mon noble étrier chérifien. - -Ainsi parla Mon Seigneur, conclut Qacem. - ---J’ai compris, dit Moha. - -Et après un instant de réflexion il ajouta: - ---Mes tribus sont dans ma main. J’adresserai au Sultan les hommages et -les cadeaux qui lui sont dus, mais je ne pourrai y aller moi-même car, -pour répondre à son désir, il me faut être attentif à tout ce qui -pourrait jaillir du haut des monts. Tu lui diras que son pire ennemi est -le vilain diable d’Arbala, Ali Amhaouch, celui dont les serviteurs ont -trahi et assommé Moulay Sourour. Dis au Sultan qu’il ne lui convient pas -de venir par ici châtier ce traître. Assure-le que je ferai de mon mieux -pour le contenir. C’est donc toi qui iras à ma place exposer cela à ton -maître et lui porter mon cadeau. Et maintenant est-ce tout? - -Le brave caïd Qacem qui revenait de Fez tout imprégné de l’onctueux -formalisme pratiqué au Makhzen fut un peu choqué de la réponse -désinvolte de Moha; mais il connaissait déjà la brusquerie native du -grand chef. Il dégageait en tout cas des paroles entendues que le Zaïani -voulait éviter deux choses qui l’auraient gêné beaucoup, une visite -personnelle au Sultan, l’intervention de celui-ci dans la région. Mais -il ne s’attendait guère à ce qu’il allait entendre encore. Hassan, au -contraire, le savait sans doute car il sortit de la tente laissant son -père en tête à tête avec le caïd des soldats. - -Et Moha continua: - ---El Maati, ton adjoint, a une fille qui me plaît. J’ai décidé de -l’épouser. Tu préviendras ses parents et des gens de ma tente iront la -leur demander pour moi. - -Ba Qacem eut de la difficulté à comprendre ce qui se passait. Il en -était encore à la mission du Sultan, aux affaires politiques, aux choses -graves. - ---Parles-tu pour rire? demanda-t-il, songeant à quelque lourde -plaisanterie comme Moha en avait parfois. - -Mais le sourire qu’il ébauchait s’effaça quand il vit la transformation -qui s’opérait dans l’aspect du caïd. - -Secouant son ample burnous noir, il en avait fait jaillir ses bras nus, -bruns et musclés. D’un revers de main, son capuchon était retombé en -arrière entraînant la rezza, la bande de mousseline blanche qui ceignait -sa tête et celle-ci apparaissait toute rasée, à l’exception de deux -touffes longues et bouclées qui ornaient ses tempes. Son visage n’avait -plus rien de l’aménité goguenarde par laquelle il accueillit le -mandataire du Sultan et son discours. Moha était sous l’empire de -quelque pensée violente et Ba Qacem ne s’y trompa point. - ---Rire! dit Moha, il n’en est pas question. Je t’ai écouté; à ton tour -de m’entendre. Je viens de te dire mes intentions; tes soldats -s’honoreront en alliant une de leurs filles au caïd Moha. Ils -rachèteront un peu leur mauvaise conduite à mon égard. Tu ne me demandes -plus si je plaisante? Sais-tu qu’en ton absence ils ont détroussé des -gens de Fez, des sujets de ton maître qui venaient à Khenifra? Sais-tu -qu’à mon appel aucun n’a répondu le jour où les Aït Bou Mzil saccagèrent -les marchés? Et tu viens me dire de la part du Sultan qu’il faut tenir -la montagne en respect! Mets de l’ordre à tout cela, Ba Qacem, je te le -conseille vivement. - ---Je te conseille, à mon tour, dit le soldat, de renoncer à ce mariage. -Tu abuses... Je ne sais pas vraiment comment présenter la chose à mes -hommes. - ---Demande conseil à ta tête... et bonjour! - -Ba Qacem se leva et sortit de la tente. Moha l’entendit qui exhalait en -un Allah ou Akbar! toutes ses impressions confuses et chagrines. - -Hassan reparut devant le chef. - ---Tu as tort, mon père, tu as tort de ne pas remettre à plus tard ce -projet de mariage. Ces gens sont pleins d’orgueil; c’est jouer avec le -feu. - -Mais Moha négligeant ces paroles suivait sa pensée furieuse. - ---Tu l’as entendu! le licol et la longe! le licol et la longe! Voilà ce -qu’ils nous réservent, après tous ceux dont parle la lettre. Et l’on -m’écrit cela! et je dois l’écouter devant mon fils! - -Hassan était venu faire à son père quelques remarques timides. Il -craignait que le caïd dominé par ses sens n’eût perdu de vue sa -politique habituelle de patience envers les soldats du Makhzen. Il -estimait que l’union projetée avec une fille de ceux-ci pouvait -rencontrer de la résistance, provoquer l’insubordination définitive de -gens dont on avait besoin. La vue de son père dont le visage et les -exclamations exprimaient la tristesse et la révolte modifia sa pensée. -Il n’y avait d’autre passion dans les yeux de Moha que celle de vivre -indépendant et d’assurer à ses enfants cette liberté. Le Berbère se -cabrait à la pensée que d’autres de sa race, de ses proches subissaient -l’opprobre d’une soumission dont la lettre du Sultan définissait si -cruellement le signe exigé: le licol et la longe, honteux emblèmes de la -servitude des bêtes de somme. - -Hassan comprit. Son père humilié avait, au risque de tout aggraver, -répliqué en demandant aux soldats du Sultan une marque d’obéissance à -ses fantaisies. L’audace répondait à l’insulte. Le fils de Moha regretta -sa pensée. Son père lui apparut très beau et juste dans sa colère, dans -sa haine de l’esclavage, son appréhension de l’avenir pour lui, pour les -siens, pour toute l’immense et pauvre famille berbère, vigoureuse mais -si divisée et faible en présence de l’autorité envahissante du Sultan. -Hassan ressentit à l’extrême les sentiments qui animaient son père et il -l’aima violemment de les avoir. Sans ajouter un mot, tombant à genoux, -il saisit à pleines mains les pieds nus du caïd et y appliqua sa joue -longuement, en un geste câlin de muette et filiale vénération. - -La grande force de Moha résida longtemps dans le respect et la -soumission éperdue de tous ses enfants. Le Zaïani d’ailleurs avait -raison dans sa rudesse brutale associée, il faut en convenir, à un sens -politique certain. Il mata les asker peu à peu et les façonna à sa -guise, tandis que passait, avec Moulay Hassan, l’heure du Makhzen. -Quatre années plus tard, quand Abd-el-Aziz, successeur du grand Sultan, -sous la tutelle du vizir Ba Ahmed, fit dire à Moha de lui rendre les -soldats, il répondit: - ---Dites à ce jeune homme que plusieurs de ceux dont il parle sont morts -à mon service; les autres sont mariés aux femmes de mon pays. Elles ne -veulent pas les rendre. - -Le Makhzen n’insista pas; il ne payait plus. - - * * * * * - -Hassan se releva et vint prendre place auprès de son père. Celui-ci -avait déjà retrouvé tout son calme lorsqu’un serviteur annonça: - ---Ce sont les gens de Khenifra que tu as fait appeler. - ---Ils sont trop nombreux pour les recevoir ici, dit le caïd qui se leva. -Suivi de son fils, il sortit de la khima et gagna la kouba Makhzen -dressée tout à côté. - -Là, il s’assit sur un morceau de tapis, à l’entrée, le dos appuyé aux -bagages qui remplissaient cette tente. - -Les gens de Khenifra s’approchèrent. Ils formaient des groupes suivant -leur origine ou leurs métiers. Les premiers qui s’accroupirent en cercle -devant le chef prêt à les entendre furent les naturels de Boujad. - ---Certes, Monsieur, dirent-ils en arabe, nous sommes les serviteurs de -Sidi Mohammed Cherqui[17]. - - [17] La petite ville de Boujad, important relais commercial entre le - bled Makhzen et le pays berbère, s’est groupée autour du tombeau - d’un marabout, fameux Sidi Mohammed Cherqui, qui s’établit et mourut - en cet endroit au milieu du XVIe siècle. - -De lui nous nous réclamons. - ---Parfait, dit Moha, saluez-le de ma part. - -Cette boutade du chef berbère envoyant son salut à leur saint patron -mort depuis longtemps déplut aux auditeurs. Le Zaïani avait voulu, dès -l’abord, avertir qu’il était insensible aux recommandations religieuses. -Mais les affaires sont les affaires et les pieux trafiquants -s’accommodèrent sans hésiter de l’humeur profane du Berbère. Ils -savaient celui-ci complètement incroyant, mais ils avaient besoin de -ménager le chef de leur clientèle. - ---C’est nous, reprit l’un d’eux parlant au nom de tous, qui fournissons -la chaux qui manque totalement chez toi, dont Khenifra bâtit ses murs et -dont vous faites aussi vos casbas. Nous avons droit à des égards. - ---Qui vous a fait du tort? dit Moha. - ---La route n’est pas sûre. - ---Venez en confiance, je punirai ceux qui vous inquiètent. Je vous -donnerai des soldats pour protéger vos caravanes et garder votre marché, -répondit le caïd. Vous nommerez un _amine_ qui rendra parmi vous la -justice commerciale et mon fils Hassan tranchera vos différends avec les -gens de tribu. En échange, vous paierez chaque semaine vingt mitqals par -boutique[18]. - - [18] A cette époque environ 4 francs de notre monnaie. - ---Si nous payons trop, s’il n’y a pas de bénéfices, ceux qui nous -commanditent ne nous laisseront plus venir, reprit l’orateur. La chaux -n’arrivera plus à Khenifra. - ---J’irai la prendre, dit brutalement Moha qui voulait couper court au -chantage. Vous la vendez d’ailleurs assez cher. Allez! ne vous plaignez -pas. Les fusils qui protégeront votre peau et vos marchandises valent -bien qu’on les paie. A d’autres! - -D’un geste de la main il fit signe au premier groupe de s’écarter. Les -commerçants se retirèrent en multipliant les saluts et les -remerciements. Les corporations défilèrent ainsi devant le caïd et -chacune se vit attribuer une protection, un arbitre et imposer une -redevance. Telle fut la première organisation donnée par Moha au marché -de Khenifra. Tout cela changera par la suite. Viendra la vieillesse du -grand chef et alors se développeront autour de lui des ambitions plus -jeunes qui se partageront Khenifra et ses bénéfices. - -Moha, cette fois-là, régla donc d’autorité ces détails et termina par le -groupe des commerçants fasis. La question fut avec eux plus délicate. -Partout où il se rend, l’habitant de Fez transporte ses idées, ses -goûts, ses méthodes. Il apparaît comme un être spécial, très affiné, -très orgueilleux de sa réelle supériorité sur la masse, apte à tout mais -toujours à sa manière; il ne se modèle pas sur le milieu, il s’impose. -Il est méprisant, retors, impénétrable. Il semble toujours attendre le -salut et les avances de ceux dont il a le plus besoin. Il est très fort. -Doublement sémite, mélange de races où le juif domine, mais un juif très -longuement islamisé, il possède toute la force d’Israël qui a trouvé un -point d’appui et le fond de son caractère est un étonnant mélange de -religiosité fanatique et de toutes les facultés qu’exige le négoce. Par -contre, il n’est pas du tout guerrier. Ainsi se présentèrent devant Moha -un certain nombre de Fasis, commerçants autoritaires. C’étaient des -fournisseurs de toutes choses et de gros clients acheteurs de bétail -berbère. - -Leurs premières revendications furent d’ordre religieux, car les -affaires de ce monde passent après ce qui est dû à Dieu, qu’il soit -exalté! - ---Nous sommes venus, dirent-ils, dans ce pays sauvage, non seulement -pour commercer, mais pour y développer la religion. Le prosélytisme est -le grand devoir. Nous sommes croyants. Il n’y a chez vous rien qui -ressemble à une mosquée. Nous ne savons où nous réunir. Nous ignorons où -tes enfants apprennent à lire dans le livre saint. Nous avons besoin -d’une mosquée, d’une Zaouïa, de fondations pieuses pour les entretenir. -Il n’y a pas chez vous de cadi. Vous n’appliquez pas la loi respectée. -Les gens ici vivent vraiment comme des païens. On ne se croirait pas -chez des croyants. - -Ce fut un concert de récriminations acerbes que Moha écouta d’ailleurs -en souriant. C’était la kyrielle de critiques familière aux citadins -qui, ayant une peur atroce du Berbère peu civilisé, se rattrapent en -blâmant ses coutumes et son ignorance religieuse. - ---Personne ne vous interdit de construire une mosquée et tout ce qu’il -vous plaira. Vous paierez le terrain. Je l’ai en effet conquis par les -armes et il est à la tribu. Payez aussi de vos deniers votre cadi et ses -adoul, mais ne vous occupez pas de mes enfants, dit Moha. Ils sont à moi -et pas à d’autres. J’en fais des guerriers; vous voudriez en faire des -tolba et des capons. Qui, alors, vous défendrait, vous autres? Vos mains -ne savent que compter des douros et égrener des chapelets. Voyez mon -doigt, il s’est déformé sur la gâchette du fusil. Mais en voilà assez; -vous n’êtes pas venus seulement pour me demander des prières, je -suppose? - -Leur manifestation pieuse terminée et sans insister davantage, les gens -de Fez parlèrent d’affaires. - -Ils obtinrent d’ailleurs, contre une taxe âprement discutée, toute -l’aide qu’il était possible de leur donner. Moha n’ignorait pas -l’intérêt qu’il avait à entretenir de bonnes relations avec les -négociants fasis. De ce jour, en effet, commença une ère de richesse -pour les Zaïane qui devinrent, avec leurs voisins les Aït Mguild, les -grands fournisseurs de viande à la cité opulente de Fez. Sous la -protection de Moha ou Hammou, grâce à la terreur qu’il inspirait aux -coupeurs de route, durant des années, les troupeaux de moutons passèrent -des plateaux dans la plaine et en toute sécurité. Les gens de Fez -payaient en produits fabriqués, en argent et aussi en armes et -cartouches achetées à bas prix aux asker du Makhzen ou importées par des -Européens. - -Et ainsi peu à peu se monta l’arsenal berbère. - -Ces tractations terminées, le caïd réunit dans sa tente les chefs des -groupes qui avaient paru devant lui. Il leur fit servir un repas et y -prit part avec quelques hommes importants du douar. On apporta des -quartiers de mouton rôtis embrochés sur de fortes baguettes de thuya au -long desquelles la graisse brûlante coulait sur les doigts de ceux qui -les tenaient. La tente s’emplit d’une odeur mixte de mouton et de résine -fondue. Les convives, assis sur le sol à l’arabe, s’étaient groupés par -trois ou quatre. Devant eux s’étalaient des linges graisseux destinés à -servir de plats et sur lesquels on posa les viandes désembrochées. Un -domestique lança de loin à chacun un pain d’orge que les mains -attrapaient à la volée, en claquant sur la croûte encore tiède. Un -autre, circulant entre les groupes, jeta sur les quartiers rôtis des -poignées de sel terreux et de cumin. - ---Bi smi’llah, au nom de Dieu! dirent les hôtes. - -Du pouce ils traçaient sur les pains une croix profonde, les rompaient -et en donnaient les morceaux à leurs voisins. Puis les mains -s’attaquèrent aux viandes et l’on se mit à manger. Parfois, au-dessus -des têtes, un bras nu allongeait des doigts gras pour prendre un bol -d’eau que tendait un serveur. L’homme buvait à fond, d’un seul trait, -rendait la coupe vide et se remettait au pain et à la viande. Tout cela -se faisait très vite et en silence, comme mangent des gens qui ont -l’habitude du qui-vive et qui savent que les instants consacrés aux -repas sont dérobés aux dangers de la route et de la vie nomade. Dès -qu’un des convives était repu, il l’indiquait en se reculant du plat, -laissant les autres à leur besogne. Puis chacun s’essuya les doigts dans -le linge où les gens de la tente ramassèrent les restes pour les -emporter. Tous ces primitifs se repaissaient ainsi sans contrainte et -jusqu’à satiété. Seuls les citadins affinés que leurs affaires avaient -conduits chez Moha se servaient avec quelques retenue et même -échangeaient entre eux des signes de dédain, des réflexions sur la -rudesse de leur entourage, le peu de confort du repas. - -Enfin, chose rare à cette époque chez les Zaïane, on servit du thé -sucré. Des gens apportèrent l’unique plateau en cuivre et le jeu de -tasses qui existaient dans le douar. Ils appartenaient à El Hadj Haddou, -frère du caïd, qui, étant allé à La Mecque, avait rapporté de son voyage -quelques objets de luxe. Moha seul ne but pas de thé. Il avait peur du -sucre pour avoir trouvé un jour un clou rouillé dans la masse -cristalline d’un pain. Personne ne put lui chasser de l’esprit la -conviction que les «chrétiens»--dont on parlait déjà--avaient voulu -l’empoisonner. Durant une grande partie de son existence, il n’usa que -du miel sauvage très commun chez les Zaïane. Ses fils pourtant, sur ses -vieux jours, le décidèrent à manger du sucre devenu dans le dernier -quart de siècle l’aliment de prédilection de tous les habitants du -Moghreb. - -Tandis que ses hôtes buvaient, Moha les interpella ainsi: - ---Savez-vous que le sultan de Fez met en marche sa harka vers le -Tafilelt? - ---Nous le savons, répondit celui qui représentait le groupe des -commerçants fasis. - ---Selon l’habitude, j’enverrai sur son passage une députation, car il ne -viendra pas de notre côté. Moi-même, son allié, je resterai dans le pays -pour surveiller les _chaïatine_, tous les fauteurs de trouble... - ---C’est très juste, répondirent les commerçants qui ne tenaient pas à -voir s’éloigner d’eux le chef garant de leur tranquillité. - ---La députation, reprit Moha, n’ira pas les mains vides. Elle emportera -d’abord mon cadeau personnel. Je vous dirai demain quelle sera la -contribution des marchands de Khenifra. - -Mobha n’en dit pas plus long et laissa ses hôtes à leurs réflexions. Il -y eut des conciliabules à voix basse entre les négociants et ceux-ci, -paraissant d’accord, se levèrent et prirent congé du caïd avec force -remerciements pour son hospitalité et ses victuailles. - -Mais à peine étaient-ils sortis que le délégué des Fasis rentra dans la -tente où seuls demeuraient le caïd et son fils. La conversation reprit -tout naturellement, à peine interrompue, sembla-t-il, par le départ des -invités. - -Le commerçant parla sans gêne aucune, en homme d’affaires qui sait ce -qu’il veut: - ---Je ne pense pas que tu puisses demander à tes tribus plus de mille -douros. Tel est le chiffre auquel nous pensions quand tu nous disais ton -projet. - ---Admettons, dit Moha; le temps surtout me manquera pour faire rentrer -cette somme; mes gens ne sont pas habitués à verser de l’argent à un -sultan. - ---Aussi serait-il préférable, si je comprends bien ta pensée, d’obtenir -le cadeau sans en parler. Et comme Moha se taisait attendant la suite, -l’homme continua: - ---Les mille douros seront ici demain, in cha’llah; mais il faudrait que -les autres marchés de la montagne, je dis ceux qui sont sous ta main, -fussent fermés durant trois mois. - ---La chose est possible, reprit Moha, après une minute de réflexion. - -Il était inutile d’en dire plus long. L’amine des marchands fasis se -retira enchanté d’une combinaison qui rendait pour quelque temps le -commerce de Khenifra maître du marché dans une grande et populeuse -partie de la montagne. Et c’est ainsi que Moha ou Hammou fit, sans avoir -besoin de le leur demander, payer un tribut au Sultan par les fiers et -simples Zaïane. C’est ainsi que, du même coup, il assura l’essor et la -prospérité de Khenifra, triste bourgade en terre battue, mais centre -d’attraction commerciale bien placé, bien achalandé, où les farouches -montagnards vont peu à peu prendre contact avec le monde extérieur... - - * * * * * - -Son récit achevé, la vieille Itto était retournée à son travail, -laissant Rabaha toute rêveuse et triste. La tornade de l’après-midi -passa et secoua durement le douar sans que la fille du caïd parût s’en -apercevoir. Réfugiée dans un coin, appuyée contre une pile de selles, la -tête cachée dans son bras, Rabaha était restée insensible sans éprouver -même le besoin instinctif d’éviter, en quittant la tente, d’être prise -dessous, au piège, si elle s’abattait. Elle ne se joignit pas davantage -à tous ceux qui, la bourrasque passée, s’efforcèrent de réparer le -désordre. Fille du caïd, son absence du travail commun n’avait pas -étonné. Rabaha était d’une nature indépendante et, de plus, gâtée par -tous. Elle avait cet âge puissant auquel on cède toujours et sa -situation douloureuse d’enfant sans mère lui assurait l’intérêt ému des -matrones. Celles-ci ne manquèrent pas de la morigéner, de lui reprocher -l’imprudence commise en restant sous la toile, au risque d’être étouffée -sous son poids. Elle rabroua tout le monde et réclama tante Itto. - -Celle-ci ne tarda pas à paraître. Pour distraire la jeune fille de sa -tristesse elle l’entraîna hors du douar. - ---Viens, lui dit-elle, et chasse le chagrin qui durcit tes grands yeux, -ma petite gazelle; profitons un peu de la fraîcheur... viens, le moment -où le jour va faire place à la nuit est propice à la divination; j’ai -des feuilles de henné dans ce mouchoir; peut-être diront-elles, si Dieu -veut, des choses qui apaiseront ton cœur et le mien. - -Les deux femmes quittèrent la tente. Certes, la triste campagne roussie -eût été peu engageante à la promenade pour des étrangers à ce rude pays. -Mais Rabaha et sa vieille amie, dont l’existence nomade oscillait avec -les saisons des grandes futaies de la montagne aux steppes -broussailleuses du plateau, ne connaissaient pas d’autre horizon. Leur -âme était le reflet même du pays sauvage qui les nourrissait et qu’elles -aimaient sous tous ses aspects. Et bien singulière était, en cette fin -de journée brûlante, la nature où vivaient leurs yeux. - -Le soleil déclinant tout à fait montrait son globe énorme et rutilant au -bout de la gorge où s’engage l’Oum er Rebia, en aval de Khenifra. Une -grande masse de vibrante lumière rouge emplissait ce couloir entre monts -et de là s’étalait sur la petite plaine, exagérant la couleur brique du -sol. Puis les faisceaux rouges atteignaient le djebel Akellal boisé. Les -masses vert sombre prenaient sous ce lavis une teinte neutre, étrange, -non terrestre, d’où les grands conifères émergeaient découpant sur le -ciel des silhouettes suspendues, bizarres dans l’air léger des -montagnes, vision de quelque végétation inconnue dans l’atmosphère -colorée d’une autre planète. - -La vieille et la fillette qu’elle tenait par la main s’en furent au -revers de la croupe où campait le grand douar. En passant, elles avaient -vu autour de la tente du chef l’animation qu’y mettaient les audiences. -La crête franchie, elles se trouvèrent seules dans la nature déserte et, -les bruits familiers ayant cessé tout à coup, elles se turent n’osant -parler, tant leurs voix devenaient fortes dans le silence. Devant elles -maintenant, jusqu’au sillon d’oued desséché qui bordait la pente, -s’étendait un champ de pierres dressées, sèches et drues, marquant les -tombes anonymes d’un grand cimetière berbère, chose abandonnée et triste -où ne règne même pas ce soin dans l’orientation des morts qu’observent -les tribus arabes plus civilisées, plus musulmanes. Vers le milieu de la -nécropole un arbre court, au tronc tors, étalait un dôme aplati de -branches enmêlées garnies de quelques feuilles coriaces, chose laide, -souffreteuse, couchée par le vent, séchée par le trop fort soleil, par -le trop rude hiver, seule végétation ayant dans ce désert résisté à tout -et aux hommes, arbre marabout enfin où venaient, en quête de réconfort -mystique, les pauvres âmes sauvages du pays. Du sol rocheux sortaient -d’énormes racines arquées soutenant ce monstrueux végétal échevelé. Et -entre les souches, marquant la sépulture de quelque éponyme oublié, se -dressaient des pierres, des _chouhoud_, si usées par le temps qu’on ne -pouvait dire qui, du mort ou de l’arbre, était en ce lieu le plus -antique. - -Les deux femmes s’assirent sur une des grosses souches. Le soleil -arrivait au fond du couloir de Tamescourt. Là se trouvent une zaouïa et -quelques maisons dont les foyers allumés pour le repas du soir -enfumaient légèrement le vallon obliquement illuminé. Tante Itto ouvrit -son mouchoir. - ---La journée a été triste pour toi, dit-elle à la jeune fille. J’ai dû -te dire des choses qui t’ont peinée. Mais tu es jeune, les jours pour -toi s’ajouteront aux jours et de ceux-ci beaucoup seront joyeux. Le -henné va nous dire ce qu’il faut en penser. Prends dans ta main gauche -fermée une poignée de ces feuilles bénies... mets ta main sur ta tête... -sur ton front... sur ton sein. Que béni soit le prophète... que maudit -soit Satan le lapidable! Place ta main devant tes yeux et ouvre-la très -doucement pour que les feuilles tombent lentement dans mes mains -ouvertes, prêtes à les recevoir. Je regarde, je vois d’abord ces deux -feuilles qui se chevauchent, signe de voyage et ce groupe -tourbillonnant... une grande foule; celles-ci qui s’accrochent à mes -doigts pourtant large ouverts... l’argent! Vois ces deux qui se posent à -la base des pouces; c’est le mariage qui t’attend, un beau mariage. -Prends d’autres feuilles dans le mouchoir, verse, verse! - -Et la vieille, ou plutôt la sorcière qui est en elle, excitée, -suggestionnée par ses propres paroles saisit le henné des mains -hésitantes de Rabaha. Elle verse les feuilles d’une de ses mains dans -l’autre, regarde les mouvements, le miroitement du soleil sur ces choses -délicates et sèches. Elle voit, elle prophétise en bouts de phrases -nerveuses et rapides qui la secouent toute au passage, tandis que le -soleil disparaît et que la nature à l’entour se décolore très vite dans -le crépuscule africain très court. - ---C’est entendu, tu quitteras tes frères... tu iras au delà des monts -rejoindre ton sort... quel est-il? Ah! voilà... je te vois exposée... -toute voilée dans une demeure brillante... des esclaves tiennent sur -leur tête des sacs de grains, des plats de dattes, des coupes de lait; -des gens passent en grand nombre devant toi, osant à peine regarder. -Voici le grand mur du Méchouar... toutes celles qui seront mariées le -même jour sont rangées là, sur des mules aux harnais brillants, sous les -grands haïks qui vous couvrent... On ne voit rien que des choses -blanches sur des selles de drap rouge et une foule d’esclaves vous -protègent contre la foule qui passe et regarde, une fois, le harem hors -des murs... C’est une coutume du Makhzen. Il faut que le peuple s’assure -de temps à autre que le harem est bien vivant. J’ai vu cela à Marrakch -certain jour où l’on maria une demi-douzaine de chorfa... Il n’y a pas -de doute... tu es parmi celles que je distingue... Ah! voici le signe de -l’eau, des parfums... c’est le hammam des princesses... Ah! que de -femmes s’empressent autour de celles qui vont être épousées... Je -vois... Je vois ton corps brillant qu’on lustre et qu’on épile, ton -corps que si souvent j’ai tenu tout petit, tout nu sur mon sein... Et te -voici parée, voilée de soie jusqu’aux pieds. Tu sors la première pour -aller vers l’époux; la _arifa_, la maîtresse des femmes te prend par la -main, te guide, les youyous éclatent, les eunuques alignés dans les -grands corridors gloussent de joie!... Rabaha! Rabaha, tu seras femme -d’un Sultan!... - -La fillette au comble de l’émotion s’efforce de calmer sa vieille amie -dont la surexcitation est extrême. Elle pose ses mains sur les épaules -de tante Itto, puis l’enlace, cherche à l’entraîner, tandis que la -servante à grands gestes disperse les feuilles de henné au vent du soir -qui se lève, pour qu’elles ne puissent plus se réunir et parler, pour -que soit fixé enfin le sort qu’elles ont prédit. - ---En voilà assez!... viens, tante Itto... rentrons, j’ai peur. - -Mais tante Itto s’est déjà reprise. Avec une force singulière, dans un -élan d’amour, dernier effet de sa surexcitation, elle s’empare de sa -protégée, la renverse sur ses bras, l’enlève sans effort et l’emporte -vers le douar au travers des tombes que l’ombre envahit. - ---Salut sur le Prophète! Malédiction sur Satan, qu’il soit lapidé!... Tu -seras Sultane, tu seras Sultane, je te dis! chante la servante à -l’oreille de l’enfant redevenue toute petite et pelotonnée dans ses -bras. - ---Oui..., mais alors je serai enfermée et on me mettra un voile sur la -figure, répliqua doucement Rabaha. - -Celle-ci se dégagea de l’affectueuse étreinte de la vieille. Toutes deux -se tenant par la main passèrent la crête qui les séparait du douar et là -elles s’arrêtèrent un instant. La nuit était venue; des feux marquaient -de points rouges l’emplacement des tentes et faisaient sur le versant -noir une grande couronne brillante. Quelque chose d’important se passait -dans le douar dont les femmes furent de suite averties par leurs yeux et -leur instinct de nomade. Les hommes étaient certainement à cheval, des -groupes se mouvaient en silence, masses un peu plus claires, un peu plus -foncées dans l’ombre générale. Parfois un scintillement vibrait -extrêmement fugitif sur l’acier d’une arme, d’un étrier, ou bien les -feux s’éteignaient successivement derrière des formes qui -s’assemblaient. Enfin, on n’entendait pas les voix des femmes très -distinctes dans la nuit, quand la vie est normale. - ---Il y a de la peur..., dit la vieille, rentrons vite. - -En arrivant aux lisières du camp, elles perçurent des bruits vers la -tente du caïd et se dirigèrent de ce côté. - - * * * * * - -Après le départ du marchand fasi, Hassan resta seul avec le caïd et -l’entretint de divers détails intéressant la tribu. Mohand ou Hammou -l’écoutait distraitement, absorbé sans doute par des réflexions plus -importantes. C’était l’heure où Rabaha s’en allait avec la servante lire -l’avenir dans les feuilles de henné. - -La nuit vint et la tente s’éclaira d’une lanterne où brûlait une grosse -bougie de cire colorée. - -Un domestique entra et parla d’un bruit inaccoutumé de voix qui -s’entendait dans le camp des soldats, de l’autre côté du gué, sous -Khenifra. - -L’homme sortit et revint peu après. Un groupe de ces soldats, dit-il, -avait franchi le gué et parlant très fort se dirigeait vers le douar. On -entendait dans la nuit leurs fusils tenus à la main et qui pendant la -marche se choquaient. - -Le caïd échangea un regard avec son fils. Celui-ci fit signe de la tête -qu’il avait compris et sortit. Peu après les soldats approchèrent du -campement. Pour arriver à la tente de Moha, il leur fallait pénétrer -dans le douar envahi d’ombre. Ils étaient excités. On les entendait -crier: - ---Moha!... Moha! où est le caïd Mohand ou Hammou? - -Mais ils hésitaient à entrer dans le grand rond mystérieux que -dessinaient les feux du soir. Le serviteur se présenta à nouveau devant -le caïd et attendit silencieux. - ---Laissez-les passer, dit seulement celui-ci. - -Encouragés par l’invite qui leur fut faite, les mutins entrèrent dans le -douar et derrière eux se ferma la Zeriba, la formidable haie aux longues -épines, celle qui servait déjà de défense aux Numides de Jugurtha, -_oppidum impenetrabile_, disaient les Latins. Plusieurs soldats -d’ailleurs s’abstinrent de suivre la bande. Celle-ci comportait une -vingtaine d’hommes menés par le caïd mia El Maati dont Moha avait -demandé la fille en mariage. - -Le douar était silencieux, l’obscurité complète et rien ne semblait -vivre que les feux qui avaient servi au repas du soir et lentement -s’éteignaient; mais ils étaient nombreux et, par leur écartement, leur -distance, indiquaient l’ampleur du campement. Le groupe des soldats se -trouva isolé, plongé dans le noir et les voix irritées baissèrent le -ton. - -Comme ils ne pouvaient s’orienter sans guide vers la tente du caïd, ils -oscillèrent quelque temps dans la nuit. Ils tombèrent ainsi -successivement sur des lignes de chevaux à l’attache. Ils s’en -écartaient mais non sans avoir remarqué, tout contre l’épaule de chaque -bête, un homme accroupi, silencieux, disparaissant dans ses nippes, pose -bien connue du Berbère alerté, prêt à tout, soit à bondir en fantassin -au cri d’appel, soit à délier l’entrave et à sauter à cheval. Ce qui les -inquiétait le plus était l’absence de tout bruit. Les chiens hurleurs -même s’étaient tus, probablement rattrapés par les femmes et ramenés -sous les tentes. Enfin, dans leur ronde hésitante, ils distinguèrent la -tache plus claire que faisait la koubba de commandement et se dirigèrent -de ce côté. Ils rencontrèrent alors quatre serviteurs du caïd qui les -guidèrent. Devant la tente où tous voulaient entrer il y eut une -bousculade et des mots de dispute. Enfin, filtrés par les Berbères qui -sortaient de l’ombre de plus en plus nombreux, dix soldats pénétrèrent -chez Moha. Là ils s’accroupirent, autant par l’effet de l’habitude -makhzen qui ne tolère pas qu’un plaignant parle debout, que pour obéir -aux serviteurs du caïd qui étaient prêts à les y contraindre. - -Moha était immobile, assis seul sur son matelas au fond de la tente mal -éclairée. - ---Qu’avez-vous? dit-il. - -Personne ne répondit tout d’abord. Les soldats se sentaient pris. -Parvenus au but de leur démarche, ils éprouvaient l’angoisse de s’être -fourvoyés trop près de la gueule du loup et tout cela pour la fille d’El -Maati dont ils n’avaient cure, en somme. Mais, comme ils étaient braves -au fond, ils retrouvèrent vite leur aplomb et jouèrent leur rôle. - -Ils se mirent donc à exposer leurs griefs. Ils parlaient tous ensemble, -les voix se haussaient, ils juraient sur leurs fusils. Certes ils -s’intéressaient spécialement peu à la fille d’El Maati, disaient-ils, -mais il y avait une question de principe qui se posait et dont ils -faisaient juges Sidi Bel Abbès, patron de Marrakch et de tous les gens -du Haouz dont ils étaient. Le caïd changeait de femme comme de burnous. -Libre à lui de le faire dans sa tribu. Mais pourquoi demandait-il aussi -les filles des soldats du Makhzen? Quelle garantie avait-on que -celles-ci seraient traitées en femmes légitimes? N’avait-il pas déjà -dépassé le nombre de ce que tout musulman peut avoir? - ---Nous ne voulons pas que nos filles subissent tes fantaisies, lui -criait-on. Tu feras de nous tous tes ennemis! - -A ce moment, il y eut dehors une forte bousculade. La tente trembla sur -ses piquets heurtés par des gens luttant dans l’obscurité. Les hommes -d’Hassan s’étaient jetés en nombre sur les soldats restés à l’extérieur, -les avaient maîtrisés et ligotés. - -Ceux qui péroraient devant Moha, fixés sur le sort qui les attendait, -devinrent furieux. Ils se mirent à injurier le caïd qui, impassible, -regardait, écoutait sans dire un mot. Les serviteurs, silencieux comme -leur maître, attendant de lui un geste, surveillaient les mutins. - ---Nous sommes entre tes mains, lui crièrent les soldats, mais demain tu -seras l’ennemi du Makhzen. - ---Le Sultan a d’autres soldats que nous. - ---Tu n’es qu’un caïd de chacals. - ---Nous sommes pour Dieu et sa justice. - ---Nous tuerons nos filles, tu ne les auras pas. - -Dans le vacarme des voix on entendit le bruit d’une culasse de fusil qui -se fermait. Il y eut une bousculade des serviteurs vers un des soldats -qui s’était levé, une lutte pour arracher un fusil des mains d’un -surexcité, des protestations de la part du groupe des plus raisonnables. - ---Sors-le! nous sommes venus pour parler, non pour tuer. - ---El Maati, c’est toi qui es cause de tout cela, qui nous as entraînés. - ---Ce sont les autres qui m’ont dit que le caïd prenait les filles des -soldats sans les payer. - ---Nous avons nos coutumes, tu dois les respecter, caïd! - ---Prenez ses cartouches aussi, vous voyez bien qu’il est ivre de kif! - ---Nous sommes venus raisonnablement discuter nos intérêts. - -La vigueur des interpellations fléchissait, nettement gênée par le -silence de Moha. Celui-ci, dans un calme impressionnant, attendait pour -sortir ses arguments que les soldats eussent achevé d’user les leurs. Et -voici que, soudain, Rabaha fille du caïd parut à côté de celui-ci. - -La fillette et la vieille attirées par le bruit avaient, en rentrant au -douar, marché droit vers la tente du chef. Rabaha entendit des voix -étrangères qui apostrophaient et injuriaient son père. Elle se sentit -outragée dans son orgueil filial et sa nature ardente réagit aussitôt. -Elle voulut voir. Échappant à la vieille elle se jeta à plat sur le sol -et, d’une seule reptation, se glissa sous la tente. - ---Qu’avez-vous, vous autres? cria-t-elle furieuse aux soldats. - -Cette apostrophe subite suspendit les clameurs. - ---Éloigne cette fille, caïd, dit un des hommes, pour que nous puissions -parler sans honte. - -Moha avait ri en apercevant Rabaha. Il la prit à la taille et, la -forçant de s’asseoir près de lui, il la tint serrée dans son bras. - -Puis rompant enfin son silence inquiétant: - ---Elle a bien fait de venir, fit-il et il y a assez longtemps que vous -parlez, taisez-vous! Vous me dites des injures et vous vous réclamez du -Sultan. Vous oubliez que je suis son grand ami. Vous ignorez qu’il m’a -donné le commandement de toutes ces montagnes au moment où lui-même se -rend au Tafilelt vers les tombeaux de ses ancêtres. Vous méprisez mon -alliance et vous venez me narguer, me menacer du Sultan. Sachez qu’il ne -partage pas votre mépris pour ma race. Voici Rabaha, ma fille, la plus -belle, la plus chère. Elle partira demain sous bonne escorte dont vous -ne serez pas, enfants mal nés que vous êtes. Elle rejoindra le Sultan à -qui je l’envoie pour épouse, ne pouvant, que je sache, lui offrir un -plus beau cadeau, un plus beau gage de mon amitié. Elle dira à son -maître ce que vous êtes, et j’attendrai pour vous punir de vos insultes -et de votre mépris qu’il me fasse connaître, puisque vous êtes à lui, le -châtiment qu’il vous destine. - -A ce moment, les soldats, d’un commun mouvement, se jetèrent pour le -rouer de coups sur le caïd mia El Maati, cause de tout le mal. Celui-ci -aplati contre terre criait: «Je me repens, je ne le ferai plus, _ana -mtaïeb lillah_!» Dans une dernière bousculade les serviteurs jetèrent -dehors les soldats persuadés qu’il leur fallait, pour apaiser le Sultan, -envoyer le plus tôt possible au caïd la fille d’El Maati, ce gredin, cet -enfant du péché. - -Moha resté seul regarda Rabaha subitement devenue lourde sur son épaule -et vit qu’elle était évanouie. Des femmes accourues l’emportèrent, et -Brahim el Islami, le juif converti, réapparut. - -Moha lui dit: - ---Tu apprendras ce que j’ai décidé... au rendez-vous de Mahbouba tu -seras seul et tu lui diras qu’en punition de ses péchés sa fille est -désormais morte pour elle. - ---Le harem ne rend jamais ce qu’il reçoit, répondit Brahim, montrant que -déjà on connaissait au dehors la résolution du maître. - -Mahbouba, mère de Rabaha, avait promis à Brahim le converti de lui -donner toute une série de bijoux en argent qu’elle possédait, s’il lui -amenait sa fille au rendez-vous fixé. L’homme avait demandé des arrhes -et reçu une lourde paire de bracelets. Confiante dans les promesses de -l’espion qui lui avait d’autres fois apporté des nouvelles de son -enfant, Mahbouba prépara sa fuite et, prenant quelques jours d’avance, -quitta en pleine nuit le campement de Sidi Ali. Celui-ci, comme on l’a -vu, s’était installé alors, pour de graves raisons politiques, entre -Tounfit et Arbala, où les deux Atlas semblent vouloir se souder, nœud -géographique extrêmement curieux et important d’où partent les grands -oueds tributaires de la Méditerranée ou de l’Océan, centre aussi de -toutes les hordes berbères qui reconnaissent l’autorité religieuse du -santon. Schématiquement considérés, les mouvements compliqués du terrain -se résument, au point de tangence des deux chaînes, en un col d’où -descendent vers l’ouest la vallée de l’oued el Abid, vers l’est la -Moulouya. - -Annonçant l’automne, un premier souffle de vent d’ouest très haut avait -poussé cette nuit-là une grosse nuée vers le continent. Celle-ci passa -au-dessus de la plaine de Marrakch brûlante, prise depuis des semaines -dans le jeu circulaire de ses courants locaux qui, très bas, y promènent -des colonnes de poussière chaude. Puis, après quelque hésitation devant -le mur gênant de l’Atlas, la nuée passa en s’étirant entre les montagnes -de Demnat et l’Oum er Rebia et s’engouffra dans la vallée de l’oued el -Abid. Là, les masses épaisses s’empilèrent, maintenues entre les deux -hautes chaînes, poussées par le souffle porteur, contenues par la -pression atmosphérique, et tout ce qui par là formait le sol ou en -sortait fut noyé, imprégné de vapeur froide. Puis soudain, dans sa -montée lente, la grosse nuée rencontra la dépression large, plus unie du -grand col et, sur le vent qui s’y étalait, le nuage fila en s’allongeant -vers l’est jusqu’à ce que, après des kilomètres de fuite et de course en -volute, les vapeurs rencontrèrent le sol descendant. Alors la nuée de -l’oued el Abid coula dans la Moulouya, s’étala dans la vallée plus -vaste, y formant une longue et épaisse nappe qui, oscillant à la -recherche de son équilibre, finit par s’établir vers mille mètres, -marquant aux flancs des grands monts une courbe maîtresse comme jamais -topographe n’en traça. Enfin, rupture se fit entre les masses nuageuses -des deux vallées; le col vit les étoiles du ciel et le douar de Sidi Ali -apparut ruisselant. L’aurore vint et une voix s’éleva clamant la -grandeur de Dieu, rappelant qu’il faut le connaître et le prier. - -A ce moment Mahbouba était déjà loin. Elle n’était pas de celles en -effet qu’un brouillard peut gêner dans une galopade entre ronces et -rochers. Elle jugea même que ce nuage qui facilitait son départ était -d’un heureux présage pour la suite de ses projets. - -Mahbouba partit donc de ce pas énergique et agile des montagnards -marocains, inlassables marcheurs que la neige seule, un peu épaisse, -arrête dans leur continuel va-et-vient. Elle ne paraissait pas gênée par -le poids du mouton qu’elle emportait en travers de son cou et de ses -épaules et dont ses mains tenaient les pattes ramenées sur sa poitrine. -L’animal n’aurait pas suivi. Il lui fallait l’éloigner ainsi à quelque -distance du troupeau; après quoi, elle pourrait le pousser devant elle -avec une badine. Ce mouton devait jouer un rôle important dans son exil -volontaire. Elle comptait, dès qu’elle atteindrait un douar des Beni -Mguild transhumant, sacrifier l’animal devant la tente d’un notable et -obtenir ainsi droit d’asile et de séjour pour elle et sa fille. - -Ces sortes d’émigration sont fréquentes dans les tribus de montagne. La -coutume berbère, bâtie au profit de la communauté, est dure pour -l’individu. Nombreux sont les cas où, aux prises avec les siens, l’homme -n’a d’autre ressource que l’exil. La femme en fuite a d’ailleurs ce -privilège d’être toujours accueillie immédiatement. Pour le chef de -tente qui la reçoit, qu’il en fasse une épouse ou la cède à un autre en -mariage, c’est un capital qui tombe du ciel. Pour la communauté, c’est -un renfort de travail sans frais aucun. - -L’adoption de l’homme étranger par une tribu est sujet à plus de -difficultés. Avant d’acquérir le droit de cité et surtout le droit à la -terre, il lui faut prouver qu’il est utile, avoir par exemple combattu -pour son nouveau clan, attester qu’il n’est pas un simple parasite et -même chez certaines fractions, avoir procréé un enfant mâle. -Définitivement admis, chef de foyer il conservera pourtant le nom de sa -tribu d’origine, ses enfants aussi, et l’assimilation ne sera complète -qu’à la deuxième génération. Le régime plus simple appliqué aux femmes, -la faiblesse du lien matrimonial provoquent de constantes fuites, et -Mahbouba n’avait aucune appréhension sur l’accueil qui l’attendait. Il -est même probable, ayant eu tout loisir de s’en occuper, qu’elle -connaissait parfaitement l’homme chez qui elle sacrifierait son mouton -et qui la ferait sienne sans autre embarras. - -Mahbouba suivit la piste qui mène au col, au Tizi M’rachou. Ce chemin, -d’ailleurs facile, court à mi-crête, tantôt sur un versant, tantôt sur -l’autre. Il n’y a point là de grande forêt, mais des taillis de -karrouch, de petits chênes à glands. On a de quoi manger tout le long de -la route. En cas de danger, on peut grimper sur les chênes plus -développés qui, de place en place, émergent des buissons. La piste qui -emprunte le territoire de différentes tribus est en _no man’s land_; on -ne poursuit pas les crimes qui s’y commettent. On y marche dans une -solitude effarante, l’oreille tendue. Pour souffler, on s’arrête et l’on -se cache. - -Selon le versant où l’on se trouve, la vue découvre au nord l’Arrougou -des Aït Ihand, le Kerrouchen des Zaïane ou bien, au sud, l’enclave des -Aït Yahia vers Arbala, l’Azerzou des Aït Ihand et la grande chose -imprécise qu’est la plaine de la Moulouya vue à cette distance et de -cette altitude. Mais la piste est ainsi tracée par des générations de -piétons cherchant le moindre effort qu’il ne paraît pas que l’on soit en -montagne. - -Retardée par son mouton, il fallait à Mahbouba deux journées de marche -pour atteindre le Tizi M’rachou où Brahim devait lui amener sa fille. -Avant la fin du premier jour, la mère de Rabaha, jugeant avoir fait une -bonne moitié du chemin et lasse quelque peu, se mit en quête d’un abri -pour la nuit. Elle n’avait rencontré que deux Zaïane éventés à temps et -dont elle s’était sans peine cachée. Personne du groupe qu’elle quittait -ne l’avait poursuivie. Elle s’arrêta au bord d’un formidable éboulis -qui, d’un faîte rocheux, avait dévalé sur une pente raide vers le sud. -Une herbe à mouton couvrait le sol entre les blocs épars ou accolés, ou -empilés. De l’eau suintait sous la végétation et se rassemblait plus -bas, en une petite nappe qui scintillait. Et l’œil exercé de la Berbère, -parmi les grosses pierres jonchant le sol, découvrit des moutons qui -pourtant de loin leur ressemblaient beaucoup. - -Mahbouba fut heureuse à la pensée qu’elle ne passerait pas la nuit seule -dans ces lieux. Son mouton s’égaillant tira sur la longe qui l’attachait -à une racine, puis, libéré, partit en bondissant vers le troupeau. -Mahbouba chercha des yeux le berger, le vit couché parmi les ronces et -les pierres et marcha vers lui. Elle le reconnut; c’était un jeune homme -de moins de vingt ans appartenant aux Aït Ihend, sa tribu à elle. - -Étendu, les coudes en l’air, les deux mains sous la tête, le jeune homme -la vit venir et s’arrêter devant lui. - ---Hôte de Dieu, dit-elle. - ---Tu es Mahbouba la Hihendiya, dit l’homme; que t’arrive-t-il? - ---Tu es Raho, dit Mahbouba; à qui le troupeau? - ---A Ichou fils de Hazoun, de chez nous; où vas-tu? - ---Qui garde avec toi l’azib? - ---C’est le hartani d’Ichou; c’est lui qui a le fusil. - ---Je le connais, va lui dire que je suis là. - ---Non, car il te prendrait pour lui. - ---Penses-tu valoir autant qu’un homme? dit la femme en s’approchant. - -Le berger alors se dressa à demi, saisit la femme par ses vêtements à la -poitrine et l’attira sur le sol à son côté. - -Mahbouba se livra, désormais sûre de la discrétion de son hôte. - -Puis celui-ci la tenant toujours l’entraîna d’une main rude vers la -muraille de rochers. Là une excavation s’ouvrait où ils entrèrent. -C’était, découpé par les bergers dans une pierre plus tendre noyée dans -la masse, un refuge assez vaste où se terrait le troupeau en cas de -mauvais temps, en cas d’alerte aussi. Le sol, mélange de terre et de -fiente accumulée, piétinée, était souple. La surface était couverte -d’empreintes faites par les pieds des moutons en quelque jour humide et -depuis séchées. Il y avait un foyer de trois pierres, une grossière -marmite en argile très rouge, des toisons servant de couche au gardien. - -La femme réveilla une braise qui couvait, des ronces sèches flambèrent, -puis une souche qui brûla en fumant. L’homme la regardait les yeux -brillants, les lèvres entr’ouvertes sur une dentition toute blanche. - ---J’ai faim, dit Mahbouba. - ---Attends, dit le berger. Il sortit aussitôt, traîna devant l’entrée de -la grotte une masse épaisse de ronces et disparut. - -La Berbère s’assoupit sur les toisons dans la salle enfumée. L’homme -resta longtemps absent. Il lui fallut ramener le troupeau au parc et -attendre le hartani qui était allé assez loin, au douar, chercher la -nourriture. Quand ils eurent mangé, il dut attendre que son compagnon -fût endormi sous la guittoun de garde. Raho alors revint à la grotte, -réveilla la femme et lui donna à manger des galettes de farine d’orge et -de blé. Il lui donna aussi du miel sauvage retiré pour la circonstance -d’un creux de rocher où il le cachait. Et, parce qu’il faisait nuit -noire, il alla lui-même au dehors chercher l’eau dont elle s’abreuva. - -Mahbouba resta deux jours avec cette brute dont la jeune vigueur lui -plaisait. Comme ses pareilles de la montagne, elle n’était pas vicieuse, -mais nantie d’appétits violents dont la satisfaction lui semblait -normale et non susceptible de contrainte. - -Le matin du troisième jour avant l’aube, laissant son hôte profondément -rassasié et endormi, elle sortit de la grotte avec son mouton réclamé la -veille au berger qui, sans méfiance, le lui avait rendu. Son premier -soin fut d’aller à la flaque d’eau et d’y patauger à son aise, sans -souci aucun de la température, sans peur de la nuit. Elle riait même de -sentir son mouton trembler au bout de la corde. Un chacal aboyait, une -hyène pleurait au fond du vallon sous des arbres. Droite, nue au bord de -la mare, la femme s’étira, tordit le buste sur ses hanches, puis, pour -rompre le silence, elle lança un ululement de chouette admirablement -imité auquel un autre nocturne, au loin, répondit. Souriante de son -succès, elle rajusta contre sa cuisse les deux lanières qui y plaquaient -le couteau dans une gaine de cuir, elle reprit ses vêtements et -retrempée, vigoureuse, elle partit. - -L’aube gagnait permettant de discerner la nature. Mahbouba repassa -devant la grotte; elle rit en pensant à l’homme et plus encore en -palpant dans un pan de son haïk les galettes, le rayon de miel qu’elle -lui volait et dont elle se nourrirait en route, vers le Tizi M’rachou où -Brahim, le juif islamisé, confident de Moha, devait lui amener sa fille. - - * * * * * - -Le chemin qui monte du pays Zaïane au Tizi M’rachou est très dur et -raboteux. C’est un sentier raide qui tortille entre des rocailles, au -creux d’un thalweg, où ces blocs ont croulé des murailles bordantes. -C’est le passage obligé de qui veut aller du haut Oum er Rebia à la -Moulouya par Itzer. Cette piste marque aussi une séparation nette entre -deux contrées très différentes d’aspect. - -A l’est, à la gauche de qui monte vers le col, le cèdre règne en pleine -végétation. C’est la fin de la forêt qui partant des sources de l’oued -Ifrane, au sud de Meknès, passe par Azrou, Aïn Leuh, domine El Hammam, -atteint le haut pays Zaïane en amont de Khenifra, couvrant plus ou moins -ce que les gens du pays appellent le Dir, le poitrail, et que nous -savons être un puissant contrefort volcanique du Moyen Atlas. - -A l’ouest du sentier l’aspect change. Le grand cèdre a disparu et aussi -les mouvements abrupts, les ressauts violents de l’âpre montagne. Le -chêne zéen, en broussailles peu élevées, couvre jusqu’à El Kebbab les -mouvements d’un sol moins tourmenté. - -Dès les premières pluies, le schiste effrité, réduit en poudre sur la -piste, se transforme en boue glissante. Les mulets chargés, les chevaux -passent à grand’peine par ce ravin qui est aussi un coupe-gorge redouté, -un coin farouche dans un site d’une tristesse angoissante. - -C’est par là que chemina l’escorte qui portait au grand Sultan Moulay -Hassan les cadeaux du Zaïani et lui conduisait Rabaha. C’est au col de -Tizi M’rachou que Mahbouba avait dit à Brahim El Islami de lui amener sa -fille. C’est là que se termina le drame, objet de ce récit. - -Si la route est pénible pour parvenir au Tizi M’rachou, elle devient par -contre très facile au delà du col. Pour gagner la Moulouya, elle passe, -en pentes douces, entre des mouvements de terrain peu accentués et -complètement dénudés de végétation forestière. Le col même est marqué -par un dernier piton volcanique boisé visible de loin. Le sentier -contourne en ce point un bloc énorme détaché de la montagne. Un cèdre, -le dernier de la forêt, a dressé son tronc robuste contre le rocher et -l’une de ses maîtresses branches, passant à hauteur d’homme au-dessus de -celui-ci, pousse son vigoureux rameau sur la piste. Une petite source -naissant à la base de la grosse pierre y a creusé une niche tapissée de -fougères. Les passants ont tracé un sillon par lequel le mince filet -d’eau s’amasse dans le creux naturel d’une roche affleurante. Là -s’abreuvent hommes et bêtes fatigués de la dure montée. - -Du haut du rocher, à deux mètres environ au-dessus de la piste, le -regard jusqu’alors retenu, absorbé par la majestueuse grandeur de la -forêt découvre à perte de vue, sans obstacle, la plaine immense de la -Moulouya où rien ne pousse. Le contraste est frappant. Seule subsiste -égale la sensation d’isolement et de peine que donne le bled sans vie -humaine apparente, sans trace d’habitation. Aussi la vue court-elle -aussitôt vers l’horizon lointain où de belles choses l’attirent. C’est, -au sud-est, le formidable djebel Ayachi dont la longue crête, en été au -moins, pousse au travers des neiges ses dents de granit rose; au sud la -montagne des Aït Haddidou montre sa teinte sombre, indice de végétation -forestière. Ce sont ensuite les deux pitons voisins, l’Oujjit et le -Toujjit où la Moulouya, croit-on, prend sa source... - -Mahbouba juchée sur le grand roc, abritée du soleil par la branche -chevelue du cèdre mauritanien, attendait sa fille et surveillait une -longue partie du vallon où gravissait la piste. Parfois pour détendre -ses muscles, calmer ses nerfs irrités de l’attente, elle saisissait le -rameau géant tendu au-dessus d’elle, s’y suspendait, s’évertuait à le -secouer, à le fléchir. Il arriva enfin qu’elle aperçut Brahim qui -péniblement, un bâton à la main, montait l’âpre côte. L’homme était -seul... Il ne précédait personne... Alors, presque sûre de son malheur, -exaspérée, remuant déjà dans son esprit troublé des idées de désespoir, -Mahbouba s’allongea sur la plate-forme du roc et, les deux coudes devant -elle, la tête dans ses mains, les yeux vers l’homme qui venait, elle -attendit silencieuse, dans une pose de sphinx. - -Brahim vit les deux coudes et les mains portant une tête qui dépassait -un peu le bord du rocher et où des yeux immenses le regardaient. Il -s’approcha tout près et, ayant reconnu la mère de Rabaha, lui dit: - ---Mahbouba, écoute ce qu’a ordonné ton maître le caïd Moha ou Hammou... -Mahbouba, m’entends-tu? Pourquoi me regardes-tu sans parler? Vois, je -n’ai pas amené ta fille. Le caïd a dit... le caïd n’a pas voulu. Il a -donné Rabaha au sultan des Arabes... Est-ce que tu entends, Mahbouba? Ta -fille appartient au harem... Elle n’en sortira plus jamais. Ce n’est pas -la peine d’attendre. Je ne serais pas venu, mais le caïd a voulu que je -vienne te dire cela. C’est ta punition, comprends-tu?... - -Il parut à Brahim que la femme silencieuse bougeait, que le sphinx se -ramassait sur lui-même. Comme une panthère s’élance et tombe sur la -vache égarée, Mahbouba s’abattit du roc sur l’homme. Celui-ci tint bon -sous le poids, mais s’écroula sous le choc d’un couteau qui lui trouait -la gorge. - -Les deux corps se séparèrent; la femme roula jusque dans la petite -source, tandis que Brahim suffoquait, les deux mains à son cou. Mahbouba -alors s’avança. Elle cloua au sol les mains à coups de couteau, puis -elle s’acharna à la façon des femmes berbères et laissa, pour finir, -l’arme dans le ventre du mort. - -Sa justice personnelle satisfaite, Mahbouba, sans plus regarder sa -victime, lava dans la source ses mains rouges. Puis elle retira la corde -dont son mouton était attaché à une racine et regrimpa sur son roc. De -là elle passa sur la branche du cèdre, rampa vers l’extrémité qui à -peine fléchissait, y attacha solidement la corde, s’entoura le cou d’une -boucle et, sans aucune hésitation, se laissa choir dans le vide. -L’énorme branche oscilla verticalement, puis reprit très vite son -immuable pose végétative au-dessus du roc et du sentier. - -Les premiers chacals venus dévorèrent le cadavre gisant. Les autres -s’efforcèrent par des sauts d’atteindre le corps suspendu trop haut pour -la détente de leurs jarrets. Ils furent dérangés d’ailleurs par -l’arrivée de deux cavaliers zaïane. Ceux-ci regardèrent les restes -immondes et la femme pendue, se consultèrent et revinrent sur leurs pas. - -C’étaient les vedettes d’avant-garde d’un convoi qu’il fallait faire -passer sans risques et sans bataille, car il portait les cadeaux du -Zaïani à Moulay Hassan et conduisait au harem chérifien Rabaha, fille de -l’amrar. - -Celle-ci ne sut rien de ce que dirent les vedettes à Si Qacem el -Bokhari, caïd des soldats du Makhzen et chef du convoi. Celui-ci ordonna -que ce jour-là on n’irait pas plus loin et l’on campa où l’on était, à -mi-chemin du Tizi M’rachou. - -Pendant la nuit, une équipe dirigée par Si Qacem lui-même procéda à -l’ensevelissement de Mahbouba. Sur sa tombe, bien peu profonde au bord -du sentier, on mit beaucoup de pierres petites et grandes. C’est -l’habitude en ce pays d’élever de ces sortes de tas appelés _kerkour_ -aux points importants, tels qu’un col, à l’endroit spécialement d’où le -voyageur peut voir à la fois les deux versants et les deux horizons. Les -gens qui passent ajoutent une pierre. On dit aussi que certains de ces -monuments recouvrent des trésors. Mais en réalité l’instinct du primitif -lui apprend à jalonner ainsi pour l’hiver les pistes, les passages que -la neige peut couvrir. Celui-là s’appela le kerkour de Mahbouba. - -Le lendemain, le petit convoi franchit le Tizi M’rachou. Rabaha était -sur une mule bâtée d’un _halles_ plat. Elle était assise sur le devant, -les jambes pendantes du même côté de l’encolure. Derrière elle, à -califourchon et la tenant par la taille se cramponnait Oumbirika, jeune -négresse que le Zaïani avait donné à sa fille comme servante et compagne -et qui allait la suivre au harem. Deux piétons zaïane guidaient la mule -et surveillaient l’équilibre de son chargement. Quatre autres bêtes -suivaient portant le campement et les cadeaux pour le Sultan. - -Quand la mule qui portait Rabaha passa devant le kerkour couvrant la -tombe fraîche, elle fit un écart peureux, sans doute par l’effet d’un de -ces instincts où l’animal est parfois supérieur à l’homme. Rabaha -faillit tomber, se rattrapa avec de petits cris où il y avait plus de -coquetterie que de peur, car c’était une luronne peu timide. Puis elle -aperçut tout d’un coup la grande vallée de la Moulouya aux larges -ondulations dénudées. L’enfant eut la sensation qu’elle entrait dans un -monde inconnu, qu’elle entamait une vie nouvelle. Elle s’assit alors sur -le côté du bât de façon à regarder derrière elle et, aussi longtemps -qu’elle put les voir, le cœur serré, elle contempla ses montagnes qui -s’éloignaient et les hautes cimes des cèdres qui l’une après l’autre -disparaissaient. - - * * * * * - -Dans la longue et belle histoire de Moha, fils de Hammou, l’épisode qui -précède marque la fin de l’influence des sultans sur le pays Zaïane et -sur tout le Maroc central. Le chef berbère devenu puissant avec l’aide -du Makhzen va s’affranchir de toute tutelle. Moulay Hassan, souverain -guerrier et fin politique, mourra au retour de son expédition au Sahara. - -Et depuis lors personne à la cour chérifienne n’osera parler de franchir -à nouveau l’Atlas et de dompter les Berbères. - -Ceux-ci, à leur aise, pourront ainsi se livrer à leurs querelles -intestines. - -Moha ou Hammou continuera à combattre en montagne l’influence -maraboutique d’Ali Amhaouch, mais il demeurera le maître incontesté des -Zaïane qu’il disciplinera à ses ordres par des procédés d’ailleurs fort -despotiques. - -Il donnera à ce peuple une cohésion et des armes et le mettra sur le -pied de guerre où nous l’avons trouvé. - -Les Français, en effet, apparaîtront à leur tour, et le vieux chef -soutiendra contre eux une lutte épique vraiment digne d’admiration et -qui dure encore. - -Nous raconterons cela aussi, un de ces jours, si Allah y consent. Qu’il -soit loué, en tout cas, pour les belles choses qu’il nous a donné de -voir et d’entendre au pays de Moha, au pays de Rabaha, fille de l’amrar! - - - - -TABLE - - - Pages - LES MENDIANTS 3 - ITTO, MÈRE DE MOHAND 27 - LE THÉ 47 - LES YOUYOUS 89 - L’AUTOMOBILE 121 - LA PRIÈRE DU SOIR 169 - L’AMRAR 201 - RABAHA, FILLE DE L’AMRAR 243 - - -IMPRIMERIE BERGER-LEVRAULT, NANCY-PARIS-STRASBOURG - - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK RÉCITS MAROCAINS DE LA PLAINE -ET DES MONTS *** - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the -United States without permission and without paying copyright -royalties. 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Hart was the originator of the Project -Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of -volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. 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You may copy it, give it away or re-use it under the terms -of the Project Gutenberg License included with this eBook or online -at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. If you -are not located in the United States, you will have to check the laws of the -country where you are located before using this eBook. -</div> -</div> - -<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Title: <span lang='fr' xml:lang='fr'>Récits marocains de la plaine et des monts</span></p> -<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: Maurice Le Glay</p> -<p style='display:block; text-indent:0; margin:1em 0'>Release Date: August 29, 2022 [eBook #68865]</p> -<p style='display:block; text-indent:0; margin:1em 0'>Language: French</p> - <p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em; text-align:left'>Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by The Internet Archive/Canadian Libraries)</p> -<div style='margin-top:2em; margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK <span lang='fr' xml:lang='fr'>RÉCITS MAROCAINS DE LA PLAINE ET DES MONTS</span> ***</div> -<p class="c large">MAURICE LE GLAY</p> - -<h1 class="i"><span class="large">Récits Marocains</span><br /> -de la Plaine<br /> -et des Monts</h1> - - -<p class="c gap">BERGER-LEVRAULT, ÉDITEURS<br /> -<span class="small">NANCY-PARIS-STRASBOURG</span></p> - -<div class="break"></div> - -<p class="c top6em small">QUATRIÈME ÉDITION</p> - -<div class="break"></div> - -<p class="c top6em large"><span class="sc">A la mémoire<br /> -d’Edouard de BILLY</span></p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak i" id="ch1">Les Mendiants</h2> - - -<p>A Rabat de la Victoire, <i>Rbat el Feth</i>, la mosquée -Djama el Kebir occupe l’angle de la -rue Souiqa et de la voie plus large qui mène à -Bab Chella.</p> - -<p>La mosquée est un vaste bâtiment que la présence -d’un chrétien ou celle d’un juif n’a jamais -souillé. Elle a une entrée sur chaque rue et les -portes en sont constamment ouvertes à la dévotion -des fidèles.</p> - -<p>Quand les Français eurent introduit un peu -d’ordre dans l’administration des habous<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>, la -remise en état de la mosquée fut une des belles -dépenses facilitées par ce budget régénéré. Et, à -la demande des bonnes gens de Rabat, les entrées -furent garnies de vastes boiseries formant écran -qui protègent aujourd’hui le sanctuaire contre -tout regard impur quand les portes s’ouvrent. -Cette précaution était absolument nécessaire en -raison du nombre croissant des gens appartenant -à toutes les races chrétiennes qui passent continuellement -dans ces rues.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> Habous, fondations pieuses.</p> -</div> -<p>Une latrine infecte se trouve dans Souiqa, juste -en face de l’entrée de Djama Kebir. Comme tous -les établissements du même genre, cette latrine est -de fondation pieuse ; les habous régénérés y jettent -aujourd’hui des produits chimiques opportuns -et y amènent des eaux qui sont habous -aussi. Le marché des peaux et le travail du cuir -achèvent de donner à Souiqa une inexprimable -odeur qui surprend les profanes, mais à laquelle, -somme toute, on s’habitue très vite. Près de -l’autre porte, sur Bab Challa, dans l’épaisseur du -noble mur de la mosquée, est ménagée une -niche formant boutique dont le plancher couvert -d’une natte est à cinquante centimètres au-dessus -de la rue.</p> - -<p>Là gisent sur leurs derrières, à des heures imprécises -de jours incertains, un, deux ou trois adoul -qui doucement somnolent, causent des choses de -l’empire, égrènent des chapelets et parfois aussi -écrivent sur leurs genoux des actes judiciaires, -consignent, pour leur donner force en justice, les -déclarations vraies ou fausses des plaideurs. Tout -cela, jours et heures de travail, nombre des fonctionnaires -et leur rôle et leur utilité ne semblent -avoir pour loi qu’une douce fantaisie. Et si dans -cette appréciation le conteur sceptique se trompe, -qu’on lui pardonne, car Dieu seul est le plus -savant en ces choses et en toutes les autres, qu’Il -soit béni et exalté, amen !</p> - -<p>Les adoul sont des gens graves, de mœurs -douces, sinon pures. Ils sont bien habillés et -propres. Ils ne se hissent pas dans leur logette, -comme les boutiquiers de Souiqa, à l’aide d’une -corde pendant du plafond. Dès que l’un d’eux -paraît, le tapis de feutre sous le bras gauche, surgit, -on ne sait d’où, un homme muni d’un petit -escabeau qui permet aux pieds prudents de l’adel -d’amener leur maître dans la boutique. Puis -l’homme à l’escabeau rentre dans la foule jusqu’à -ce que vienne un autre adel, ce qui n’est jamais -certain.</p> - -<p>En tout cas, dans leur logette quand ils y sont, -à leur travail s’il en est, les hommes de loi ont -une sérénité extrême, malgré le bruit intense de -la rue, sous les effluves chloridrés de la latrine -mêlés aux relents de basane et du filali.</p> - -<p>Or un jour qu’ils étaient tous trois réunis attendant -qui ou quoi, peu importe, une femme, une -pauvresse, vient s’asseoir contre le mur auprès de -la <i>béniqa</i>. Cet endroit évidemment, en raison des -gens qui passent, lui avait plu pour exercer -son métier. Elle était jeune encore ; sa figure -avait des traits réguliers ; sa personne et ses -nippes étaient sales. Contre son sein nu, sur son -giron, un petit enfant montrait aux passants -deux petites fesses rouges ou un ventre ballonné. -Et la femme qui avait une voix timbrée entonna -sa complainte qu’elle répéta sans cesse jusqu’au -soir et pareillement tous les jours qui suivirent :</p> - -<p><i>Man iatini tamen khoubza ala sidi Abdelqader ben -Djilali !</i> Qui me donnera de quoi acheter un pain -au nom de Sidi Abdelqader ben Djilali ?</p> - -<p>Les adoul ne manifestèrent aucune surprise, -aucun dépit du surcroît de tapage, de la lancinante -et triste clameur qui chaque minute retentissait -si près d’eux.</p> - -<p>Sans même chercher à voir l’être humain qui -poussait cette plainte, l’un d’eux, dès le premier -cri, répondit machinalement :</p> - -<p>— <i>Allah isahel !</i> Que Dieu aide !</p> - -<p>— <i>Allah ijib !</i> Que Dieu donne ! — fit le second -adel.</p> - -<p>— <i>Allah inoub !</i> Que Dieu supplée ! — dit le -troisième.</p> - -<p>Les musulmans ont une admirable patience à -l’égard des pauvres. Jamais il ne leur arrivera de -se fâcher de leur présence ou de paraître incommodés -de leur obstination. Comme idée, c’est très -beau et il faut reconnaître que l’administration -française, malgré bien des inconvénients, a respecté -cette touchante coutume. Il est peu de villes -au Maroc où le paupérisme criard, malsain et -repoussant soit aussi heureux qu’à Rabat, séjour -normal du Sultan et siège du Protectorat.</p> - -<p>De nombreux jours s’écoulèrent au long desquels -la mendiante clama sans trêve son appel aux -passants. Plus exacte que les adoul, elle arrivait -à son poste le matin et ne le quittait que fort tard -dans la soirée. Elle variait peu sa complainte, -se bornant, quand baissait le jour, à solliciter de -quoi acheter une bougie. Car les pauvres en ce -pays ont coutume de signaler à la charité ce dont -ils ont besoin.</p> - -<p>Puis la femme disparut. Les adoul dans leur -for intérieur — car ils ne parlaient jamais de la -mendiante — s’étonnèrent de ne plus entendre le -lamento familier. Un autre pauvre étant venu -s’asseoir auprès de leur logette, un des hommes de -loi se pencha un peu hors de la béniqa et dit au -nouveau venu que la place était prise et qu’il lui -fallait s’en aller. Ce geste de l’adel peut paraître -singulier ; il est pourtant bien conforme à l’esprit -mograbin. La femme dont personne n’avait -contesté l’installation en cet endroit avait par -sa persistance créé <i>l’aada</i>, l’habitude qui devient -un droit de jouissance par le fait même de sa -continuité.</p> - -<p>La pauvresse d’ailleurs reparut. Elle n’avait -plus son petit enfant mais il était évident qu’elle -en aurait bientôt un autre. Les adoul ne le virent -point, car ils ne regardaient jamais la femme. -Mais ils entendirent sa complainte où elle invoquait -Dieu <i>fekkak el ouhallat</i>, celui qui délivre les -parturientes et ils lui crièrent du fond de leur -boutique, et selon leur disposition du moment, -que Dieu aide ! que Dieu supplée ! ou bien que -Dieu donne ! formules faciles et économiques qui -s’adaptent et répondent à tous les vœux.</p> - -<p>Je prie les arabisants distingués qui pourraient -lire ces pages de ne pas me jeter à la légère des -pierres trop lourdes. L’interprétation que je -donne aux exclamations de mes miséreux n’a -rien de classique et vous pourriez, Messieurs, -m’écraser sous l’amas pesant de vos dictionnaires. -Mais pour moi les mots ont le sens que leur donne -le populaire. Je ne fais pas profession de rénover -les lettres arabes ; encore moins saurais-je me -joindre aux efforts accomplis pour restaurer l’Islam. -Laissant à d’autres le soin de ces grandes -idées, je dis des choses vues de très près, des -sentiments étudiés longuement dans toutes les -couches sociales d’un monde où le sort m’a jeté. -Mes pauvres ne parlent pas comme on le ferait -dans une chaire d’arabe littéral, et, quand ma -mendiante invoque celui qui <i>délivre d’un embarras</i>, -j’affirme qu’elle pense à son ventre et à l’embarras -qu’il lui cause.</p> - -<p>Puis un jour il parut que la mamelle de la mendiante -était un peu plus gonflée et une chose -entortillée de chiffons gisait et parfois bougeait -dans son giron. Et la complainte se modifia.</p> - -<p>— <i>Ya el Moumenine</i>, ô croyants ! disait la -femme ; ô enfants bien nés, vous qui respectez -vos parents ! qui nous donnera de quoi acheter -un pain ? Celui-là n’a pas de crainte qui se réclame -de Sidi Abdelqader Ben Djilali.</p> - -<p>Et les adoul comprirent qu’il y avait un musulman -de plus sur cette terre. <i>Allah ou akbar !</i> proférèrent-ils -alors du fond de leur boutique pour -glorifier dans ses œuvres Dieu, maître des mondes, -qui n’a pas été engendré, qui n’a pas d’associé, -Allah clément et miséricordieux !</p> - -<p>Puis un autre jour un homme vint et s’assit -auprès de la pauvresse. C’était un grand et beau -mendiant plein de science mendigote et de -vigueur.</p> - -<p>— Que Dieu te soit en aide, dit-il à la femme -qui répondit :</p> - -<p>— En aide à moi et à toi !</p> - -<p>— Nous sommes fatigués, reprit l’homme ; je -n’ai pas laissé d’invoquer tous les saints de l’Islam. -Les musulmans ne sont plus des musulmans. -Il n’y a pour nous faire l’aumône que ces chrétiens -et les mécréants.</p> - -<p>Sa mauvaise humeur ainsi exhalée, il causa -posément avec la femme. Il l’avait plusieurs fois -remarquée en passant et quelque méditation du -génie de son espèce l’incitait à s’approcher d’elle.</p> - -<p>— Es-tu donc Qadiriya, lui dit-il, que tu -invoques tout le temps Si Abdelqader ?</p> - -<p>— Non, j’ai appris ce nom, je ne sais pas quel -est ce saint, répondit la femme.</p> - -<p>— C’est un très grand saint, dit l’homme, que -Dieu soit satisfait de lui ! Mais dès lors qu’il ne -s’agit pas pour toi d’un vœu spécial, tu ferais -mieux, dans cette ville où il y a tant d’étrangers, -d’invoquer les saints qui les intéressent.</p> - -<p>— Qui donc me les ferait connaître ? dit la -femme.</p> - -<p>— Moi, si tu veux.</p> - -<p>— Que Dieu te récompense !</p> - -<p>— Ainsi, vois ce groupe qui stationne là-bas -devant une boutique de chrétien. Regarde l’air -gauche de ces grands et forts hommes. Ils ont des -djellabas blanches de laine tissée sous leurs tentes -et tous un bout de rezza entortillé autour de la -tête et dont un pan cache le haut du crâne. Ils se -tiennent entre eux par un coin de leur vêtement ; -ils ont peur de se perdre ; ils sont curieux et -affairés comme des chacals qu’on aurait invités -dans un douar. Ce sont des Chleuhs du Djebel -Fazaz dont la tribu n’est sans doute pas soumise -aux Français. Aussi ne sont-ils pas à leur -aise. Ils ont de l’argent, ils sont dépaysés. Ne -leur parle pas de Si Abdelqader ben Djilali… -essaye plutôt l’Ouazzani… dis comme moi d’ailleurs.</p> - -<p>— Au nom de Moulay Abdallah Chérif, au -nom de la maison qui est notre caution ! glapit le -mendiant<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> Dar ad domana. — Maison de la garantie, de la caution, -nom que l’on donne à la famille d’Ouazzan.</p> -</div> -<p>Le groupe des Berbères s’avançait, bousculé -par les passants pressés dont il ne savait pas se -garer. L’appel au nom de la famille d’Ouazzan ne -parut pas les intéresser.</p> - -<p>— Ils sont de la montagne tout à fait, dit -l’homme, ils ont peu de religion ; il faut tomber -juste sur leur marabout à eux.</p> - -<p>— Ala Sidi el Ghali ben el Ghazi, cria le -meskine.</p> - -<p>Le petit groupe s’était arrêté net et chacun -regardait prudemment du côté où était venue -l’invocation au marabout vivant de leur tribu.</p> - -<p>— Je m’en doutais, ce sont des Zaïane, fit le -mendiant, tu vas voir.</p> - -<p>Et tout à l’affilée il dégoisa, avec l’accent -montagnard, les noms de tous les personnages -religieux susceptibles d’intéresser ces Berbères.</p> - -<p>— Au nom de Sidi Mahdi, et au nom de Sidi -Khiri en Naciri, et au nom de Sidi Ali Amhaouch.</p> - -<p>A telle enseigne que les étrangers en fraude se -crurent découverts et tout de suite se mirent à -délibérer. Le plus urgent leur parut de clore en la -payant cette bouche indiscrète. Ils s’étaient accroupis -tous en rond autour de l’un d’eux qui devait -être le trésorier de la bande. Celui-ci fouilla dans -une djebira et sortit quelques pièces, sous les -yeux soupçonneux de ses compères. Puis, la décision -prise et l’aumône faite au giron de la femme, -ils se perdirent dans la foule.</p> - -<p>— Étonnant ! dit la pauvresse, trois roboa ! ils -sont bien riches, ces hommes !</p> - -<p>— Non, dit le mendiant, mais ils ont eu peur. -N’exagère pas d’ailleurs la fréquence de ces -aubaines. Dieu a béni notre rencontre, voilà tout ; -qu’il soit loué !</p> - -<p>— Tu es très savant, dit la femme ; que faut-il -crier pour ces musulmans bien habillés qui -viennent ?</p> - -<p>— Tu peux leur dire ce que tu voudras, ils ne -te donneront rien. Ce sont des commerçants -riches d’ici qui vont à la prière. Regarde plutôt -pour ton instruction ces gens du Sous. Ce sont -des Chleuhs aussi, mais pas les mêmes que ceux -de tantôt. Ils sont tous de taille moyenne, leur -visage est un peu jaune.</p> - -<p>— Et ils ne sont pas vêtus comme les autres, -dit la pauvresse.</p> - -<p>— En effet, reprit l’homme, ils ont chacun une -pièce au moins de leur vêtement empruntée aux -chrétiens, qui la veste, qui le pantalon, et ils ont -des souliers munis de clous.</p> - -<p>— Ils ne vont donc pas à la mosquée ? demanda -la mendiante.</p> - -<p>— Ils n’y pensent guère. Ils excellent à travailler -avec les chrétiens. Ce sont les frères de -race de tous les <i>boqqala</i>, de tous les <i>attar</i>, de tous -les petits marchands de la ville. Ils donnent d’ailleurs -très volontiers aux pauvres, ajouta le mendiant -en ramassant le sou jeté par un des Chleuhs -sur le mouchoir que l’homme en s’installant avait -étalé devant lui.</p> - -<p>— Tiens, voilà des fellahs Zaers, avec leurs -ânes ; ils sont dégourdis, ceux-là… ils sont ici -chez eux… Ala Moulay Bou Azza ! cria-t-il à -l’adresse de ces paysans.</p> - -<p>Ceux-ci tout à leurs affaires disparurent sans -s’occuper des mendiants. Mais un personnage qui -avait une prestance imposante et bénisseuse -passait, suivi de deux domestiques. Il dit à haute -voix vers l’homme :</p> - -<p>— Tais-toi, serviteur d’un mécréant !</p> - -<p>— Pourquoi cette injure ? demanda la pauvresse.</p> - -<p>— Ce sont des choses qui arrivent, dit le mendiant ; -celui-ci est un chérif Kittani. Ce sont des -orgueilleux… Il y a une vieille haine entre eux -et ceux de Moulay Bou Azza. Il m’a entendu -prononcer ce nom, ça l’a mis en colère. Mais nous -invoquons tous les saints sans nous occuper de -leurs querelles. Dans mon métier il m’en arrive -bien d’autres !</p> - -<p>— Quel est donc ce métier ? dit la femme.</p> - -<p>— Je mendie aux portes des maisons… c’est -beaucoup plus difficile que de parler aux passants -dans la rue. Il te suffira, en somme, de quelques -leçons pour tout savoir.</p> - -<p>— <i>In cha’llah</i>, si Dieu veut ! fit la mendiante.</p> - -<p>— Mais une longue pratique permet seule de -connaître ce qu’il faut dire au joint d’une porte -fermée pour attendrir les habitants de la demeure. -Ce sont les femmes qui nous entendent ; elles sont -capricieuses et elles ont aussi des attachements -particuliers, parfois tout à fait déconcertants, -pour des saints qu’on ne pourrait jamais imaginer. -Rien qu’à Rabat et Salé il y a plus de cent <i>seyid</i>. -Comment s’y reconnaître ? Aussi, à la longue, j’en -viens à ne plus invoquer qu’Allah !</p> - -<p>— Ala Karim el Kourama ! au nom du plus -généreux des généreux ! cria le mendiant interrompant -un moment sa leçon pour penser aux -affaires.</p> - -<p>La femme clamait après lui et, pendant quelques -instants, leurs deux voix alternées résonnèrent -en cadence rapide dans le brouhaha de -Souiqa.</p> - -<p>— Au plus généreux des généreux ! Dieu !</p> - -<p>Ce que vous faites est pour Dieu ! Dieu !</p> - -<p>Qu’Allah fasse miséricorde à vos géniteurs ! -Dieu !</p> - -<p>Une aumône au nom de Dieu ! Dieu !</p> - -<p>Au nom de celui qui secourt les créatures ! -Dieu !</p> - -<p>Au nom de celui qui nous est cher ! Dieu !</p> - -<p>Au nom de l’envoyé de Dieu ! Le Prophète !</p> - -<p>Comme passait un groupe de femmes voilées -conduites par des esclaves, le mendiant à la coule -entama :</p> - -<p>— Au nom de ce qu’elles ont dorloté, de ce -qu’elles ont allaité, de ce qu’elles ont chéri, de -ce qu’elles ont gâté !</p> - -<p>Et, sur le geste discret d’une opulente matrone, -l’aumône tomba des mains d’un esclave.</p> - -<p>— Imagine-toi, reprit l’homme, lorsque tous -deux furent fatigués d’un quart d’heure de -supplication épileptique, imagine-toi qu’un jour, -épuisé d’avoir crié devant des portes closes, -énervé, fourbu, ne sachant plus que dire, je gémissais -des phrases incohérentes. Il m’arriva à -une dernière station d’en appeler au sultan des -saints, Sidi Ahmed Tijani. Entendant venir, je -répétais l’invocation, lorsque tout à coup la porte -s’ouvrit et une vieille m’asséna un grand coup -de bâton en me criant : « Le Sultan des saints, -c’est Allah ! ce n’est pas Sidi Ahmed Tijani ! » -Je te demande un peu de quoi les femmes vont -se mêler ! Elles n’ont pas assez de tous leurs -saints de la ville et du dehors et les voilà qui -s’occupent de Dieu ! Celle-là avait raison, d’ailleurs, -j’en conviens.</p> - -<p>Puis il reprit sa furieuse kyrielle d’invocations. -La femme se joignait à lui en écho de plus en -plus stylé.</p> - -<p>— Sais-tu, dit l’homme quand ils durent s’arrêter -faute de souffle, sais-tu qu’ensemble nous -pourrions faire de bonnes recettes ? Toi tu garderais -ta place bien choisie ; j’irais moi mendier aux -portes ; je t’enseignerai tout ce qui t’est nécessaire ; -sais-tu cela ?</p> - -<p>— Dieu le sait mieux que moi, répondit la -pauvresse.</p> - -<p>— Cet enfant gras que tu avais naguère, tu ne -l’as plus ?</p> - -<p>— On me le prêtait, je l’ai rendu, dit la femme.</p> - -<p>— Et ce petit que tu as maintenant ?</p> - -<p>— Ce fut écrit et je l’ai enfanté.</p> - -<p>— Il n’y a de force et de puissance qu’en Dieu -très haut et sublime ! dit l’homme sentencieux et -discret. Quelle est ta tribu, femme ?</p> - -<p>— Je ne sais, dit-elle ; j’ai grandi dans la maison -de Sidi Kebir, l’alem de Fez. C’est une maison -pleine de monde. Le maître avait plusieurs -femmes et, parce qu’il m’embellit, il y eut de -grandes querelles. Pour avoir la paix, il me -maria à un de ses esclaves. Celui-ci fut tué par -des Beni M’tir un jour qu’il revenait de la forêt -d’Azrou avec des mules chargées de bois. Abandonnée -aux méchancetés des femmes, je me suis -sauvée et suis allée me réfugier chez un chrétien. -Le maître m’a réclamée ; il y a eu des discussions -au cours desquelles il fut obligé d’avouer au -qadi que j’étais <i>horra</i>, qu’il n’avait aucun papier -prouvant que j’étais son esclave. Alors le chrétien -m’a gardée et fait travailler chez lui. Il voulait -m’avoir, mais j’ai été à son domestique, musulman -comme moi. Puis il y a eu des choses terribles -auxquelles je n’ai rien compris ; on a fait une -sorte de Djihad. Mon compagnon a tué son -maître le chrétien, puis il est parti au pillage -et je ne l’ai plus revu. Je m’étais jointe en attendant -aux femmes qui poussaient des youyous sur -les terrasses. Tout le monde était content, on -excitait les moujahidine. Puis les chrétiens sont -venus plus nombreux, le canon passait sur les maisons -de Fez. Tout le monde s’est caché ; les voisins -m’ont chassée, parce qu’ils savaient que j’avais vu -tuer le chrétien et ils craignaient que les soldats ne -me trouvent chez eux. J’ai erré pendant trois jours, -affolée par tout ce que je voyais et tourmentée de -faim. Un autre chrétien m’a trouvée évanouie, -m’a soignée et m’a fait travailler chez lui. Il -aimait la <i>harira</i><a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a> ; je lui en faisais, mais il la mangeait -le soir et non le matin. Comprends-tu cela, -toi ? Presque tout de suite d’ailleurs il est parti -pour Rabat avec un convoi. Il m’a mise sur une -des voitures avec des <i>Madame Sénégal</i> qui tout -le temps m’effrayaient en indiquant par signes -qu’on allait me couper la tête. Mais le conducteur -était musulman algérien. En arrivant ici, -près de l’oued, il a abandonné la voiture et nous -nous sommes sauvés tous les deux la nuit. Nous -avons vécu ensemble ; c’était un souteneur et un -ivrogne ; il a disparu et je suis restée seule avec -Dieu.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> Soupe marocaine qui se prend comme petit déjeuner.</p> -</div> -<p>— Sa gloire seule est durable, dit le mendiant. -Si tu voulais, je t’épouserais et nous ferions à -deux le métier, s’il plaît à Dieu.</p> - -<p>— S’il plaît à Dieu, dit la femme parce qu’il -fallait ainsi répondre, cette forme rituelle de politesse -lui donnant d’ailleurs le temps de la -réflexion.</p> - -<p>— Mon désir est un vrai mariage, dit-elle.</p> - -<p>— Un vrai mariage, oui, c’est entendu.</p> - -<p>— Alors je suis consentante, dit la femme. Tu -connais un qadi ?</p> - -<p>— Il est là à côté, dit l’homme, en montrant la -béniqa des hommes de loi ; ce ne sont encore que -des adoul, mais c’est assez pour nous, malheureux.</p> - -<p>— Et s’il faut payer quelque chose ? dit la pauvresse.</p> - -<p>— Viens, et laisse-moi faire ; qui flatte paie, -tu vas voir.</p> - -<p>Et, se levant, le mendiant vint se planter -devant la boutique. La femme se mit debout elle -aussi et, tenant son petit d’une main, elle se couvrit -de l’autre le visage avec son haik.</p> - -<p>— Il n’y a de Dieu que Dieu, dit le mendiant -au seuil de la béniqa.</p> - -<p>— Et notre Seigneur Mohammed est l’envoyé -de Dieu, répondirent en chœur les adoul désœuvrés -et somnolents.</p> - -<p>— Certes, Monsieur le Qadi, — proféra -l’homme en s’adressant au personnage qui siégeait -dans le fond de la boutique et qui devait être le -plus important des trois, — certes, j’ai résolu -d’épouser cette femme. Illustres jurisconsultes, -lumières éclatantes de la Justice respectée, nous -sommes des gens craignant Dieu et pauvres. Je -l’épouserai avec une dot en bon musulman. Que -Dieu fasse miséricorde à vos parents ! Je lui reconnais -trois douros un quart, que Dieu vous impartisse -sa bénédiction ! et aussi ses vêtements et -aussi son petit enfant, que Dieu prolonge votre -vie pour le soulagement des affligés, savants -insignes !</p> - -<p>Les adoul impassibles échangèrent des regards -lassés et leurs trois têtes se rapprochèrent comme -pour une consultation ; mais déjà ils s’étaient -compris sans rien dire. Pourquoi pas, après tout ? -fut la conclusion de leur pensée commune, confirmée -par une satisfaction qui leur vint d’avoir -œuvre à faire.</p> - -<p>— Certes, ô Messieurs, continuait le mendiant, -un petit papier, un tout petit bout d’acte suffira -pour des gens pauvres comme nous sommes. -Nous le prendrons en passant ; à votre aise, Messieurs -les jurisconsultes, vous êtes la lumière de -l’Islam, vos enfants…</p> - -<p>Mais les trois personnages, les mains ouvertes -devant eux comme s’ils lisaient dans un livre, récitaient -déjà la <i>fatiha</i> qui consacre les accords importants. -Le mendiant empoigna la femme d’une main -vigoureuse et la fit poster à côté de lui pour que -les saints effluves de la parole sacrée lui parviennent -à elle aussi… Puis ayant congrûment -remercié les notaires, le mendiant s’éloigna et la -pauvresse le suivit modestement. Et tandis que -les adoul retombaient dans la quiétude, l’homme -et la femme portant son petit gagnèrent le grand -enclos où l’herbe monte sur des tombes et qui -s’étend, pour longtemps protégé contre la rage des -bâtisseurs, entre la mosquée blanche et le rempart -terreux. Le mendiant y avait creusé sa niche, -dans l’angle d’un bastion, à même le mur épais.</p> - -<p>Le malin compère vivait là tranquille, à l’abri -des chrétiens importuns, sous la double protection -des Monuments historiques, qui ont <i>classé</i> la -vieille enceinte, et de l’administration des habous, -gardienne jalouse du terrain. L’homme et la -femme entrèrent dans le réduit et derrière eux -tomba le rideau en toile de sac qui le fermait.</p> - -<p>— Bénédiction et bonheur ! dit alors le mendiant.</p> - -<p>— Amen ! dit la mendiante.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak i" id="ch2">Itto, mère de Mohand</h2> - -<p class="c">NOUVELLE</p> - - -<p>Depuis une semaine la colonne opérant au -sud du Dir n’avait pas vu un ennemi. -Deux forts coups de boutoir, l’un vers le sillon -du Tigrigra, l’autre vers l’Adrar pierreux des Aït -Ourtindi, avaient frappé dans le vide. Et l’on -vint réoccuper le camp des Aouinettes où la -troupe se reposait et d’où l’on pouvait effectuer -très vite le ravitaillement sur El Hajeb sans être -obligé de quitter le plateau et de marquer un -recul même momentané.</p> - -<p>Une pluie glaciale mêlée de neige avait commencé -la veille et accompagna la colonne jusqu’à -son campement où chacun s’installa, sous une -averse brutale, à sa place accoutumée.</p> - -<p>L’endroit convenait parfaitement à sa destination. -Un mouvement de terrain en forme de fer à -cheval dominait suffisamment le pays et entourait -une petite vallée où coulait une source abondante. -Tout le convoi et la cavalerie trouvaient -place dans ce sillon et s’abreuvaient au ruisseau. -La troupe garnissait la crête enveloppante derrière -des épaulements de terre et de rocaille. Un -mur plus important fermait la vallée entre les -deux extrémités du fer à cheval. Sur une de ses -branches se dressaient la tente du chef de la -colonne, puis celles des officiers de l’état-major. -Ceux-ci logeaient deux par deux pour diminuer -les <span lang="la" xml:lang="la">impedimenta</span> d’une troupe qui devait passer -vite et partout.</p> - -<p>L’une de ces tentes, proche de celle du chef, -abritait les officiers dits « des renseignements », -et guides politiques de la colonne en opérations.</p> - -<p>On en avait pris deux parce que l’affaire était -importante et que les connaissances de ces hommes -sur le pays et ses habitants se complétaient efficacement.</p> - -<p>L’averse avait cessé ; le nuage était descendu -au ras du sol, plongeant le camp et le plateau -dans un brouillard intense et glacé.</p> - -<p>— La pluie, dit Dubois, est peut-être, d’après -le dicton, le repos des militaires en garnison, -mais elle est bien pénible pour le troupier qui -jambonne à ces altitudes. On a, pour se consoler -de tant d’effort, l’espoir qu’une partie au moins -du problème est résolue. L’ennemi a reculé et la -ligne d’étapes de Rabat à Fez est dégagée. Il nous -faudra maintenant aller plus loin pour casser les -groupes de dissidents.</p> - -<p>— Ce n’est pas démontré, dit Martin ; le vide -même où gravite depuis huit jours cette colonne -m’intrigue. Nous ne sommes pas ici chez des -gens qui, comme ceux de la plaine, font un petit -baroud d’honneur et se soumettent. Nous opérons -dans une contrée où tout est rude, depuis le -climat jusqu’au cœur des hommes, et où le guerrier -possède une capacité d’offensive exceptionnelle. -N’avez-vous pas remarqué qu’aucun de nos émissaires -n’est revenu ?</p> - -<p>— Si nous étions dans le bas pays, fit Dubois, -je penserais volontiers qu’ils prennent le thé bien -à l’abri chez l’adversaire, mais ici nous devons -plutôt craindre qu’ils ne soient bloqués quelque -part ou égorgés froidement.</p> - -<p>— Froidement est le mot, dit Martin en revêtant -son manteau. Moi, mon cher, je vais jusqu’au -douar du caïd Driss, notre ancien et je -crois toujours fidèle jalon politique. Je vais aux -nouvelles dont l’absence nous intrigue et nous -gêne… pour cette raison même que notre rôle est -d’en recevoir, sinon d’en donner. Vous m’obligerez -en veillant à ce que nos émissaires, s’ils -reviennent, ne soient pas canardés par les avant-postes.</p> - -<p>Martin fit détacher son cheval et partit suivi -d’un mokhazni. Il avait une lieue à parcourir -vers le nord pour gagner le douar, l’unique douar -resté soumis. Il perdit un quart d’heure à retrouver -dans le brouillard un petit ruisseau qu’il -savait devoir le guider jusqu’aux labours du -clan. Puis il entendit du bruit dans un fond. -C’était un convoi venant d’El Hajeb qui avait -quitté la piste et restait en panne dans le nuage.</p> - -<p>Martin aida l’officier à retrouver son chemin, -puis il reprit son ruisseau et tout à coup tomba -sur le douar. Il se fit reconnaître de la voix, et -entra dans l’enceinte par une baie dont des femmes -écartèrent la herse d’épines.</p> - -<p>Le douar était en état de défense, la zeriba -doublée d’un mur en pierres plus haut qu’un -homme, le troupeau ramassé dans le <i>tit</i>, le personnel -alerté. Mais il n’y avait là que des vieillards -et des femmes. On ne se voyait pas d’une -tente à l’autre : alors les habitants s’appelaient -constamment ; des chiens, au dehors, hurlaient -sans relâche. Les <i>iarrimen</i>, les hommes étaient -sortis avec le caïd, laissant les vieux qui, farouches, -tournaient le long du mur, le fusil -ou le couteau à la main, gardant les femmes, les -petits.</p> - -<p>« Voilà, se dit Martin, des gens qui attendent -une attaque. »</p> - -<p>On finit par trouver un notable qui parlait -arabe : le caïd battait l’estrade, expliqua-t-il, -avec les hommes et l’avait laissé, lui, pour commander -le douar.</p> - -<p>— Donne-moi un guide pour retrouver le chef, -dit Martin.</p> - -<p>L’homme appela un jeune garçon qui s’accrocha -au poitrail du cheval, et le petit groupe -dirigé par l’enfant rentra dans le brouillard. Il -n’était que trois heures après-midi et il faisait -déjà presque sombre.</p> - -<p>Le caïd Driss apparut tout d’un coup ; l’enfant -lâcha le poitrail du cheval de l’officier et courut -s’accrocher à celui du maître. C’était un homme -de belle stature, dans la force de l’âge mais un -peu empâté d’obésité. Il disparaissait dans un -<i>selham</i> bleu foncé ruisselant de pluie ; deux fantassins -en guenilles couleur de terre tenaient la -queue de son cheval. Ils portaient les fusils et les -cartouches.</p> - -<p>En voyant l’officier, le chef rabattit en arrière -son capuchon, montra son visage très plein et -rose qu’encadrait un mince collier de barbe clairsemée -et salua militairement.</p> - -<p>— Salut ! que Dieu te bénisse ! dit l’officier, -que fais-tu là, caïd ?</p> - -<p>— Ce que tu fais toi-même, mon cobtan.</p> - -<p>— Ton pays est bien froid et sombre, on ne -voit rien.</p> - -<p>— Ce qu’on ne voit pas, on l’entend, fit le -caïd.</p> - -<p>— Bien ; de quel côté ?</p> - -<p>— Ça monte de Goulib et de Tirza par Tizi -Oudad, d’autres par Imzizou ; on me dit aussi par -l’arbre de Mimigam.</p> - -<p>— Bien ; que veulent-ils faire ?</p> - -<p>— Je ne sais pas encore, dit le chef, le camp -cette nuit ou mon douar.</p> - -<p>— Tu n’as pas vu mes émissaires ? demanda -Martin.</p> - -<p>— Ne les attends pas ; nous en avons trouvé un.</p> - -<p>— Montre voir, dit Martin.</p> - -<p>Un des fantassins se baissa, ramassa quelque -chose dans les pierres et tendit une tête à l’officier.</p> - -<p>— C’est Hassou, dit Martin ; je donnerai deux -cents douros pour sa tente. Et vos « yeux » à -vous ? ajouta-t-il.</p> - -<p>— Je n’ai dehors que mon neveu et sa mère ; -où les hommes ne passeraient plus, le garçon passera ; -là où il échouerait, la femme réussira.</p> - -<p>— Est-ce déjà si serré que cela ? demanda -Martin.</p> - -<p>— C’est serré, répondit le caïd, nous cherchons -le petit. Toi, va-t’en et retourne au camp. Dès -que je saurai quelque chose je te préviendrai. -Moi je reste ici : j’ai vingt selles, trente piétons -et j’attends que le convoi soit passé, là en bas. Si -tu le peux, active sa marche, j’ai hâte de rentrer -à mon douar.</p> - -<p>— Rentre alors, le dernier convoi est passé, dit -Martin, et merci, caïd !</p> - -<p>Le groupe se dissocia et chacun disparut de -son côté dans le brouillard.</p> - -<p>— J’ai pataugé étrangement pour revenir, -disait une heure après Martin à son camarade ; la -brume diffuse les bruits du camp qui auraient pu -me guider. C’est mon cheval qui m’a ramené.</p> - -<p>Puis il lui exposa l’effet de sa démarche.</p> - -<p>Il était évident que les dissidents préparaient -quelque effort, mais, comme il était inutile de -faire alerter sans raison la troupe qui avait besoin -de repos, les deux officiers décidèrent d’attendre -encore un peu la confirmation promise par le -caïd avant d’informer le chef de colonne de ce -qu’ils savaient. La nuit était venue tout à fait.</p> - -<p>Après le dîner, chacun s’enferma dans sa tente. -Le camp fatigué s’endormit. Le nuage avait -quitté le sol et la pluie recommença.</p> - -<p>Assis sur leurs lits de camp, vaguement éclairés -par une lanterne, les deux officiers des renseignements -faisaient sur leurs genoux des papiers -administratifs. Ils entendaient la pluie qui cinglait -la toile tendue et, tout près, le bruit de mâchoire -des chevaux broyant placidement leur orge. De -temps à autre, Dubois allumait à la chandelle un -fragment du <i>Temps</i> et le laissait brûler, entre les -deux lits, sur le sol où les cendres s’imprégnant -d’humidité formaient peu à peu une flaque de -boue noire. Il entretenait ainsi sous leur cloche, -par un procédé bien connu des blédards, une -température tout à fait « vers à soie ».</p> - -<p>— Des nombreux services que peut rendre un -journal, dit Dubois, celui-ci est le plus appréciable…</p> - -<p>— J’ai classé, dit Martin, tous nos journaux de -France suivant le nombre de calories qu’ils dégagent. -En tête vient…</p> - -<p>Une main frappa à petits coups contre la toile -qui résonna comme un tambour et une voix dit : -« Mon cobtan, c’est une femme. »</p> - -<p>Dubois, de sa place, délaça le côté porte et soulevant -la toile par un angle démasqua une ouverture -triangulaire. La femme annoncée s’y glissa -accroupie et considéra les deux officiers.</p> - -<p>Elle portait cet âge indéterminable que prend -la femme berbère après trente ans. Elle avait dû -être belle et sa figure amaigrie exprimait une -grande énergie. Une petite croix bleue tatouée -au bout du nez indiquait qu’elle appartenait aux -Aït Idrassen. Elle était vêtue d’une toile drapée, -serrée par une corde à la taille. Une énorme -épingle au triangle d’argent fixait à l’épaule -droite le pan supérieur de cette étoffe qui plaquait -à sa poitrine. Ses jambes étaient, au-dessous -du genou, armées de guêtres en tissu de laine -très serré et bariolé géométriquement de bleu et -de rouge. Des lambeaux de peau de chèvre la -chaussaient. Elle était ruisselante, mais n’en paraissait -pas incommodée.</p> - -<p>— Éloigne l’homme, dit-elle en indiquant de -la tête le mokhazni qui attendait dehors.</p> - -<p>— Elle parle arabe ; c’est une femme de qualité, -dit Martin, après avoir renvoyé le chaouch.</p> - -<p>— Elle sent diablement le mouton mouillé, fit -Dubois ; qui es-tu, femme ?</p> - -<p>— Je suis Itto, mère de Mohand.</p> - -<p>— C’est la belle-sœur du caïd, dit Martin, elle -est veuve et mère du jeune homme qu’on attendait.</p> - -<p>— Pourquoi es-tu venue, femme ?</p> - -<p>La Berbère avait sorti de dessous son vêtement -trempé une lettre qu’elle tendit.</p> - -<p>Le papier était très mouillé mais lisible et tout -moite du contact de la chair contre laquelle on -l’avait caché. Le caïd annonçait la rentrée de son -neveu venu par l’Oued Defali, en plaine. Toute -autre voie était coupée et depuis midi les <i>Ghouara</i>, -les dissidents, glissaient éparpillés, en grand -nombre, de toutes les parties du plateau vers le -camp. L’ordre était chez eux d’un violent effort -qui obligerait la colonne à rentrer à El Hajeb. Ce -recul devait encourager à prendre les armes certaines -tribus hésitantes de l’arrière-pays. Le caïd -terminait en exprimant l’espoir que la femme -parviendrait à franchir le cercle qui peu à peu se -refermait sur le camp. Sa traduction achevée, -Martin considéra la femme dont tout l’être, par -l’effet de la chaleur qui régnait dans la tente, -s’entourait d’une buée de vapeur.</p> - -<p>— Comment es-tu passée ? lui demanda-t-il.</p> - -<p>— Je me suis jointe aux femmes des Aït -Mguild qui suivent les guerriers et portent des -cartouches ; j’ai dit que je venais voir…, c’est -notre coutume en somme ; les hommes avancent -très lentement et, à une demi-heure d’ici, nous -nous sommes mises à nous laver et à jouer dans le -ruisseau.</p> - -<p>— Brrr ! quelle santé ! fit Dubois.</p> - -<p>— Comme nous parlions trop haut, un homme -nous a jeté des pierres pour nous faire taire et -nous nous sommes dispersées par peur des -hommes. Moi, je me suis dispersée de ce côté-ci.</p> - -<p>— A quand l’attaque ? demanda Martin.</p> - -<p>— Lorsque l’orage éclatera ; ce sont les femmes -qui le disaient.</p> - -<p>— Il va donc y avoir un orage ?</p> - -<p>— Oui, vers le milieu de la nuit.</p> - -<p>— Qui commande les Ghouara ?</p> - -<p>— Sidi Raho, répondit la femme. Et se courbant -en deux d’un mouvement qui, dans sa position -assise, dénotait une souplesse singulière, elle -baisa la terre devant ses genoux. Puis, jugeant -sa mission terminée, elle fit mine de partir.</p> - -<p>— On va te donner un abri, dit Martin, tu ne -peux courir deux fois ce risque…</p> - -<p>— Fais-moi conduire hors de vos lignes et ne -t’occupe de rien, dit la femme. Le caïd m’a dit -de revenir et le petit m’attend.</p> - -<p>— Elle n’a peut-être pas confiance dans notre -succès, fit Dubois en riant quand la femme fut -partie, ou bien elle veut voir le combat à son -aise, en sauvage qu’elle est, du côté qui lui est le -plus familier.</p> - -<p>Un instant après, le chef de colonne était prévenu -de la menace. Des ordres rapides furent -donnés à l’utilité desquels personne ne crut. Mais -on obéit, toutes les dispositions furent prises et la -veille silencieuse commença.</p> - -<p>La pluie maintenant se mêlait de neige et par -moment de grêle.</p> - -<p>Les deux amis rentrés dans leur tente s’allongèrent -tout habillés sur leurs lits.</p> - -<p>— Je ne pense pas, dit Martin, qu’il soit opportun -de nous coucher.</p> - -<p>— Moi, je pense, fit Dubois, qu’il faut à ces -gens vraiment le diable au corps pour sortir de -chez eux par un temps pareil. Avez-vous remarqué, -ajouta-t-il, comme cette Berbère s’inclina -pieusement en prononçant le nom de Sidi -Raho, notre ennemi ? Que se passe-t-il dans l’âme -de ces êtres sauvages ? Comment expliquer à la -fois cette vénération pour le marabout et la -démarche de cette femme venant ici nous prévenir, -faisant pour cela plus d’une lieue sous la -tempête et à grands risques ?</p> - -<p>— La messagère du chef, dit Martin, exécute -les ordres de son maître. Celui-ci lutte avec nous -contre Sidi Raho tout en l’aimant lui-même beaucoup ; -il l’avoue mais ne le manifeste pas. Cette -femme, sachant moins discuter ses sentiments, -vous les a laissé voir en un geste qui ne manquait -pas de grandeur. Des deux côtés de la barricade -ces gens sont sincères. Ils cherchent instinctivement, -comme tous les humains, une voie -vers un sort meilleur et suivent courageusement -celle qu’ils croient bonne. Et, dans ces moments -de trouble, sans doute souffrent-ils beaucoup ceux -qui, pour nous suivre, se détournent du vieux -chemin, des vieilles croyances et des longues -affections.</p> - -<p>Mais il fait trop froid pour philosopher.</p> - -<p>— Voici d’ailleurs la tempête qui monte, dit -Dubois, c’est l’orage annoncé. Évidemment les -Berbères vont attaquer notre front ouest qui -reçoit de face la grêle qu’ils auront, eux, dans le -dos.</p> - -<p>— C’est couru, dit Martin, et vivement il -éteignit la lumière, car le premier coup de feu -venait de retentir.</p> - -<p>Il y eut un silence de quelques secondes, puis -une autre détonation, puis trois ou quatre, et -très rapidement la fusillade de l’assaillant crépita -de tous côtés.</p> - -<p>Dubois ouvrit la porte de la tente sur laquelle -la grêle fouettée par un vent de bourrasque battait -un rappel effréné. Le camp semblait mort, -insensible à la double tempête que le ciel et les -hommes déchaînaient sur lui.</p> - -<p>Et soudain la face ouest, puis très rapidement -les autres s’illuminèrent. Dans un fracas épouvantable, -où fusils, mitrailleuses et canons, tout -donnait à la fois, le camp ripostait.</p> - -<p>— Sortons-nous ? demanda Dubois.</p> - -<p>— Je n’en vois pas l’utilité, répondit Martin, -et ce serait contraire aux ordres reçus : tous ceux -qui n’ont pas un rôle dans la défense de nuit -sont invités à se tenir tranquilles et à ne pas -causer de « poutrouille ». Vous ne courez pas -moins de danger dehors que dans votre tente où -il ne pleut pas, ce qui est appréciable, et, si vous -tenez à regarder la mort en face, il fait trop -sombre, vous ne verrez rien.</p> - -<p>— Notre rôle est en effet terminé, dit Dubois, -nous l’avons rempli en avertissant notre chef. Et -ne trouvez-vous pas que c’est un remarquable -assouplissement du système nerveux de rester -ainsi inactifs, assis, dans cette pétarade ?</p> - -<p>— Nous recevons en effet ici, dit Martin, par -ces tirs de nuit mal dirigés, plus de balles que les -faces mêmes, et voici déjà de fâcheuses gouttières -dans notre toile de tente.</p> - -<p>Un ralentissement se produisit à ce moment -dans la fusillade ; des cris aigus, ces cris berbères -bien connus qu’on dirait poussés par des enfants, -retentissaient, auxquels d’autres plus graves -répondirent.</p> - -<p>— Les voilà qui attaquent la face ouest, dit -Martin ; ils viennent au contact et les nôtres -chargent.</p> - -<p>Et, malgré tout leur calme, les deux officiers -sortirent de la tente pour tâcher de distinguer -quelque chose de la tragédie qui s’accomplissait -là-bas, dans l’ombre. Près d’eux passa une troupe -d’hommes qui couraient ployés en deux. C’était -une compagnie tenue en réserve qu’un ordre -lançait en soutien du front accroché. Puis ce fut -une autre face dont le feu s’éteignit à son tour ; -le corps à corps s’y engageait et pendant quelques -instants on n’entendit plus qu’un sourd -brouhaha d’où s’élevaient parfois des accents, -des cris plus nets et que couvrait de temps à -autre le claquement d’une mitrailleuse tirant par -saccades.</p> - -<p>Enfin la fusillade reprit partout, marquant et -précipitant la retraite des assaillants ; puis le feu -s’éteignit peu à peu et bientôt le camp tout entier -retomba dans le silence.</p> - -<p>Des plantons passèrent, apportant au chef les -premiers comptes rendus ; et l’on vit assez longtemps -encore quelques lanternes qui, dans la nuit -opaque et froide, guidaient des groupes imprécis -vers l’ambulance du ravin.</p> - -<p>— Les Berbères sont tombés sur un solide bec -de gaz, diront nos troupiers, fit Dubois en réintégrant -sa tente.</p> - -<p>— Grâce à Itto, mère de Mohand, dit Martin -qui allumait une page entière d’un journal du -soir. Je serais curieux de savoir si elle a pu rejoindre -son douar.</p> - -<p>La Berbère fut retrouvée le lendemain dans le -ruisseau où elle avait joué la veille. Une balle lui -avait traversé la tête, balle égarée ou balle de -vengeance, on ne le saura pas.</p> - -<p>En tout cas, ce récit écrit peu après l’incident -prolongera peut-être le souvenir d’Itto, mère de -Mohand, qui, probablement sans grande conviction -d’ailleurs, mourut pour la cause française et -ne revit pas son petit.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak i" id="ch3">Le Thé</h2> - - -<p>« Je crois enfin, Messieurs, répondre au vœu -de toute la Chambre en adressant son -salut à nos braves soldats qui combattent pour -la France et pour la civilisation, là-bas dans -les sables brûlants du Maroc. »</p> - -<hr /> - - -<p>(Applaudissements prolongés. L’orateur en regagnant -sa place reçoit les félicitations, etc…)</p> - -<p>Durant replia le <i>Journal officiel</i> et le posa dans -le casier où il l’avait trouvé et pris par désœuvrement. -C’était un numéro datant de trois ans environ -et laissé là par quelque prédécesseur. Puis, -s’approchant du poêle, il le bourra, tisonna un -peu et revint s’asseoir devant son bureau où l’attendaient -des paperasses. Au dehors, la neige -tombait doucement en grosses floches achevant -d’éteindre l’ardeur des sables brûlants dont parlait -le <i>Journal officiel</i>.</p> - -<p>Le commandant Durant était depuis longtemps -au Maroc où la mobilisation l’avait trouvé et -retenu dans ce poste du « front berbère ». Il -avait, pour l’aider dans son commandement, le -jeune Dubois, officier des « renseignements », plein -de bonne volonté et de jeunesse et, pour cette -double raison, objet de l’affection et de l’attention -continue de son chef heureux de guider son -ardeur dans ce pays à peine soumis, peuplé de -montagnards retors et guerriers.</p> - -<p>Depuis la guerre, le lieutenant de l’armée active -Dubois se doublait de l’officier de réserve -Dupont de La Deule, jeune diplomate. Brave -jusqu’à la folie, ignorant tout du pays, le sachant, -mais désireux de s’instruire, Dupont avait été -pris comme officier adjoint par le chef de poste. -Celui-ci voulait ainsi tenir en laisse sa fougueuse -jeunesse et profiter de ce que ce jeune homme -s’intéressait au Maroc pour lui donner des idées -utiles.</p> - -<p>Depuis que la neige couvrant le plateau réduisait -l’activité extérieure aux seules randonnées -indispensables, le commandant passait la majeure -partie de ses journées dans ce bureau contigu à -une autre pièce qui lui servait de chambre à -coucher.</p> - -<p>Le bureau était vaste ; une sorte d’ameublement -indigène assez cossu en garnissait un des -bouts. A l’autre extrémité, une installation de -tables, de casiers et de chaises rappelait que le -maître de ces lieux était un chef chrétien habitué, -pour travailler et penser, à s’asseoir sur des sièges -élevés et non, comme les Marocains, à s’accroupir -sur des coussins et des tapis, ce qui est une des -distinctions essentielles qui se peuvent noter entre -les deux races.</p> - -<p>Ces ameublements voisinaient sans trop de -gêne. Les matelas de laine, les tapis du coin musulman -s’étalaient à l’aise, comme chez eux. La -rondeur engageante des « fertalat » habitués aux -contacts épais de postères que n’agite pas la fuite -des heures, contrastait avec la maigre et geignante -structure des sièges de fortune que la trépidante -humeur des chrétiens, toujours pressés, toujours -inquiets, forçait vingt fois dans une heure à changer -de place.</p> - -<p>Un fort poêle, dû à l’ingéniosité de quelque -légionnaire, chauffait indistinctement les deux -parties de la pièce, tant la française que la marocaine. -Et tout cet ensemble de choses disparates, -réunies mais non mélangées dans une chambre -de commandement, symbolisait assez bien cette -« loyale collaboration de tous les instants » où se -confondent, dans les discours officiels, l’administration -du Makhzen et l’énergie rénovatrice du -Gouvernement protecteur.</p> - -<p>Au jeune Dupont de La Deule qui s’étonnait de -la promiscuité en ce bureau des deux ameublements, -Durant avait donné cette explication :</p> - -<p>— Pour ma part, je m’accommoderais fort bien -du coin musulman, et je vous avoue qu’il m’arrive -souvent de méditer étendu sur ces coussins dont -la souplesse rend infiniment plus délectable la -cigarette des heures d’ennui. Mais je commande -ici à des soldats qui ne doivent concevoir leur -chef qu’à cheval à leur tête, ou à son bureau en -train de dicter des ordres ou d’entendre des rapports. -Ces soldats coûtent cher à la « Princesse », -à notre douce princesse lointaine. Il faut qu’ils -fassent le maximum de travail dans le minimum -de temps. Je ne puis leur donner des ordres que -j’aurais conçus en me vautrant sur des poufs. Il -m’a toujours paru que l’exécution de ces ordres -en souffrirait. Et c’est pour cette raison que moi, -qui habite et sers mon pays depuis si longtemps -en terre musulmane, je me suis toujours défendu -de prendre les coutumes indigènes, malgré tout -ce qu’elles ont d’attrayant. Nous ne sommes pas -une race accroupie, et j’ai cette intuition que nous -ne saurions, sans perdre notre supériorité sur ce -peuple, adopter sa façon de vivre et ses méthodes -de travail.</p> - -<p>Malgré tout son agrément, ce n’est donc pas -pour moi ni pour vous, jeune homme, que j’ai -réuni dans un coin de mon bureau cet ameublement -et ce décor indigènes. Appelé par mes fonctions -à traiter longuement, avec les chefs du pays, -d’affaires pour eux très compliquées, je leur offre, -pendant les heures où je les tiens, un accueil et -des commodités qui leur font plaisir et les incitent -à m’écouter patiemment. Mettez-vous à la place -de tel de ces hommes qui aura fait quarante kilomètres -à cheval par des sentiers de montagne -pour venir parler avec le chef roumi et qui se -verrait imposer le supplice de la chaise branlante ? -Soyez persuadé que cet indigène, préoccupé -de garder son équilibre sur ce siège nouveau -pour lui, écoutera mal et répondra sans aucune -sincérité. Il sera furieux parce qu’il se sentira -ridicule. Tout autres seront ses dispositions et -l’effet produit par mes paroles si mon interlocuteur -indigène est à son aise chez moi ; notre politique, -notre action sur ces gens seront d’autant -plus efficaces que la maison du « hakem », du -chef français, leur paraîtra plus aimable.</p> - -<p>Au jeune Dupont qui objectait que ces indigènes -devraient tôt ou tard s’habituer à nos usages -et même les adopter, le chef de poste avait répondu :</p> - -<p>— Le moment n’est pas propice à faire sur -ce point leur éducation. On se bat en France, ils -le savent, et les moyens militaires manquent un -peu, vous en conviendrez, pour les tenir dans -l’obéissance. Ces gens nous couvrent du côté de -la montagne contre les peuplades mal connues -qui y vivent et que tente continuellement la superbe -proie des riches plaines du Nord. Et tout -ce que je peux faire de mieux, pour le moment, -c’est de les empêcher de partir en dissidence. Je -leur apprendrai plus tard à s’asseoir sur des -chaises.</p> - -<p>Ce jour-là, dans son nid d’aigle, le commandant -Dubois avait quelques sujets de préoccupation. -Il comparait mentalement les instructions -qu’il avait reçues et la situation politique de son -poste telle qu’elle lui apparaissait. Ces instructions -disaient, d’ailleurs, des choses très justes… Garder -le contact avec les populations de l’arrière-pays…, -maintenir dans le devoir le rideau de tribus soumises -récemment et qui couvrent nos lignes…, -observer la plus grande prudence dans les mouvements -de troupe…, pas d’engrenage…, ne -compter sur aucun renfort.</p> - -<p>Les nouvelles qu’il avait du pays environnant -répondaient assez mal au postulat officiel. Les -tribus de montagne s’agitaient et pesaient sur les -fractions soumises de couverture. Celles-ci, tant -que la neige épaisse avait blanchi les monts, s’étaient -tenues tranquilles, avaient protesté de -leurs meilleures intentions. En réalité, et Durant -le savait bien, le loyalisme de ces gens était peu -sincère et provoqué uniquement par la nécessité -de mettre dans nos lignes, à l’abri de la neige, leurs -tentes et leurs troupeaux. Or, on signalait que la -neige fondait rapidement dans le Moyen Atlas -où une vague précoce de chaleur était passée. -Ceci faisait présumer un revirement subit des -tribus qui, maintenues depuis des mois dans le -devoir, pourraient céder aux influences extérieures -et s’éloigner de nous. De nombreux indices confirmaient -le chef dans la crainte que ce ne fût bientôt. -Et ce jour le voyait particulièrement absorbé -par cette double constatation que les Beni-Merine — tel -était le nom de la tribu douteuse — devaient -être sur le point de déguerpir et qu’il -n’avait aucun moyen de les en empêcher.</p> - -<p>Vieux praticien de ces affaires, Durant était -seul, d’ailleurs, à prévoir l’événement fâcheux. -Son adjoint Dubois était plein de confiance ; -quant au lieutenant Dupont de La Deule, il en -était encore à cette période de son éducation -indigène où tout plaît et étonne sans inquiéter.</p> - -<p>Le jeune diplomate entra chez son chef au plus -fort des réflexions de celui-ci. Il venait du « bureau », -envoyé par Dubois. Celui-ci l’avait chargé -de prévenir le commandant qu’il était en conférence -avec les chefs des Beni-Merine venus faire -une visite de courtoisie.</p> - -<p>— C’est parfait, dit le commandant, mais je -pense qu’ils sont venus aussi prendre une tasse de -thé…, c’est le moment d’ailleurs. Voulez-vous -dire à l’officier de renseignements, votre camarade, -qu’il ne manque pas de les inviter de ma part et -de les amener ici.</p> - -<p>L’officier sortit et presque aussitôt entra Si Othman. -C’était un petit homme mince et fluet qui -pouvait avoir quarante ans. Ce personnage était -le seul représentant du monde makhzen en ce -poste déjà haut placé et où ces gens d’habitude -évitent d’aller. Sa présence mérite donc d’être -expliquée.</p> - -<p>A l’époque où les Français commençaient à -s’occuper des choses de la plaine, les troupes -semi-régulières du Makhzen chérifien — que -Dieu lui donne la victoire<a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a> — garnissaient -certains postes avancés à l’orée des plateaux -élevés, le long de ce qu’on appelle le « dir », le -poitrail, c’est-à-dire la ligne des hauteurs déjà -accentuées qui séparent le bled makhzen du bled -siba.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> Le respect des rites marocains et des formes protocolaires -beaucoup plus que la recherche de la couleur locale ont conduit -évidemment l’auteur à l’emploi de ces incidentes (<i>Note des éditeurs</i>).</p> -</div> -<p>Ces troupes étaient commandées par des chefs -indigènes, sous la direction de quelques officiers -ou sous-officiers français. Leur organisation était -très marocaine et, parmi le personnel, se trouvait -un iman dont la fonction était de dire la prière -dans la tente qui servait de mosquée et, par là, de -représenter la religion d’État au milieu de cette -population d’aventuriers militaires qui normalement -s’en occupait fort peu.</p> - -<p>Si Othman était originaire de la région de -Marrakch. Il avait quelque peu le type arabe, ce -qui est assez rare au Maroc, et, quand on le questionnait -sur ses origines, il prétendait descendre -de ces Oulad Sidi Chikh qui vinrent d’Algérie, à -différentes reprises, se fixer par petits groupes dans -le Moghreb.</p> - -<p>Ses parents l’envoyèrent tout jeune à Fez, et -il y suivit les cours de la grande école de -Qaraouiyne. On reconnaît à cet antique centre -intellectuel musulman l’honneur d’avoir largement, -à travers les siècles, épandu sur l’Occident -barbare la lumière d’Islam. Qaraouiyne est le -puissant creuset d’où sortirent maints docteurs et -jurisconsultes éminents, maints <i>ouléma</i>, pour les -appeler par leur nom. Nul n’ignore que le rôle -de ces personnages fut, à travers les âges, et est -encore de maintenir intégrale la sublime orthodoxie -de l’école, de faire de l’opposition aux -sultans quand ils sont faibles et discutés, de -sanctionner de toute leur autorité religieuse les -actes des princes puissants.</p> - -<p>Si Othman ne devait pas atteindre ces hauteurs. -Il était pauvre, inconnu, étranger à la caste religieuse -de la grande ville. Il dut longtemps vivoter -dans des fonctions très subalternes. Sous le règne -de Moulay Hassan, il eut le bénéfice insigne d’être -le chef des Moualin el Qalam, c’est-à-dire de -ceux qui, accroupis dans une petite loge attenante -aux grandes béniqas, taillaient et retaillaient, -en forme de style, les roseaux qui servaient -aux innombrables scribes du Dar el Makhzen. -Une révolution de palais lui enleva cette prébende. -Il subit des tribulations diverses et finit, -pour vivre, par suivre en qualité d’iman et de -muezzin les turbulentes hordes dont le Sultan se -servait pour faire rentrer les impôts.</p> - -<p>La première réorganisation des troupes chérifiennes -faite par une mission française le trouva là. -Si Othman connut la douceur des soldes minimes -mais payées régulièrement.</p> - -<p>Son âme musulmane trouva aussi, au contact -des chrétiens impurs, de plus hautes satisfactions. -Ces étrangers redoutant pour leur œuvre des résistances -fanatiques apportèrent un soin scrupuleux -à ménager les croyances de leurs élèves. Étant -Français, ils étaient imprégnés de respect pour -toute philosophie différente de la leur. Quand les -soldats s’aperçurent que le chef distributeur de -leur solde voyait d’un œil bienveillant les manifestations -du culte, ils s’empressèrent d’y prendre -part. Bien mieux, ces mêmes soldats, chargés par -le Sultan de pacifier le pays, avaient, deux années -plus tôt, détruit de fond en comble, pour en -vendre jusqu’aux nattes, la modeste mosquée du -petit village attenant au poste. Si Othman la fit -reconstruire par la garnison et obtint des subsides -de ses amis les chefs chrétiens.</p> - -<p>Le pieux et savant Si Othman, le <i>fkih</i>, comme -on dit ici, sut d’ailleurs rapidement gagner la -confiance des officiers français. C’était un homme -aimable et doux, d’une politesse arabe recherchée. -Il avait un bagage considérable d’historiettes drolatiques, -de fables épicées qu’il disait à l’heure du -thé avec un calme imperturbable.</p> - -<p>Enfin, lorsque l’esprit de révolte vint secouer -les troupes marocaines de Fez, il n’eut pas de -peine à découvrir, dans la garnison du poste lointain -où il vivait, celles des mauvaises têtes qui -poussaient les soldats à imiter leurs congénères de -la grande ville et à massacrer leurs instructeurs. -Il suivit discrètement, mais avec toute la ferveur -de son âme musulmane, les progrès de la sédition. -Le jour où les conjurés pensèrent à exécuter leurs -projets, Si Othman se retira dans sa petite mosquée -et à l’heure de l’<i>asser</i>, il dit avec une onction -particulière l’oraison de Si Ahmed Tidjani dont -il était un fervent sectateur. Puis il rentra chez -lui où l’attendaient sa femme, ses enfants et le -repas du soir. Mais, dans la tiède atmosphère -familiale, une idée surgit à son esprit. Le lendemain -était jour de paie ; si les soldats tuaient cette -nuit les officiers chrétiens, ils s’en partageraient -les dépouilles et spécialement les fonds de la -caisse du détachement. La solde n’aurait plus -lieu, ni celle-là, ni les suivantes. Un quart d’heure -plus tard, le chef des instructeurs était prévenu -par Si Othman de tous les détails du complot. -Des mesures énergiques survenant peu après réduisirent -à l’impuissance les agitateurs et calmèrent -les autres soldats qui d’ailleurs ne demandaient -qu’à rester tranquilles. Le lendemain, la -paie eut lieu comme si de rien n’était et Si Othman -reçut une discrète mais sérieuse gratification.</p> - -<p>Quand les troupes marocaines jugées douteuses -furent licenciées, le fkih, dont l’emploi était supprimé, -demeura pourtant auprès des nouveaux -officiers et continua d’émarger, à des titres divers, -aux articles du budget qui font face aux dépenses -politiques. On se passait en consigne à l’égard du -bonhomme une certaine considération pour le -grand service rendu dans une heure critique. De -plus, Si Othman, unique personnage d’allure -makhzen qui se pût trouver dans ce pays berbère et -sauvage, était tenu en grande estime par les gens de -la plaine qui, deux fois par semaine, garnissaient -le <i>souq</i>, l’important marché situé près du poste. -Peu à peu il s’était vu instituer arbitre dans les -contestations qui s’élevaient nombreuses entre les -marchands de langue arabe. Ses avis, exprimés -dans la forme de Qaraouiyne, avec toutes les références -que lui permettait son instruction religieuse, -étaient écoutés et suivis. Cela lui rapportait -de la considération et des offrandes matérielles -très appréciables. Enfin il rédigeait à lui -tout seul des actes d’adoul et il savait admirablement -imiter, à côté de son paraphe propre, le -<i>khenfous</i><a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a> d’un prétendu collègue retenu à la ville -et que personne n’avait jamais vu. Par ses fonctions -qui n’étaient pas officielles mais qui jouissaient -du <i lang="la" xml:lang="la">consensus omnium</i>, Si Othman rendait -de grands services aux autorités de ce poste avancé -en assurant la discipline du marché et la tranquillité -de transactions toujours chamailleuses. Seuls, -les clients berbères du souq ne voulaient rien entendre -du fkih qui avait trop l’air d’un citadin et -qui parlait une langue trop élevée pour eux. Ils le -traitaient de qadi et le fuyaient comme la peste, ne -voulant, comme juges à leurs affaires, que les officiers -du poste qu’ils ahurissaient de leurs criailleries, -mais qui, avec une patience angélique, parvenaient -la plupart du temps à les mettre d’accord.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> Le cafard, désignation populaire du paraphe compliqué -qu’appose le notaire musulman au bas des actes.</p> -</div> -<p>La compagnie de Si Othman était enfin précieuse -pour les officiers du poste qu’il amusait -et instruisait de son répertoire indéfini de fables -et de contes où il paraphrasait d’images hardies -les faits de la vie journalière. Agent de -renseignement très utile et pour ce rétribué, il -ne disait cependant jamais, au roumi, la vérité -complète ; mais il savait admirablement manier la -parabole et y glisser ce qui pouvait intéresser -ses chefs chrétiens, à charge pour eux de le comprendre, -si Dieu voulait ! Et il s’imaginait ainsi -remplir à la fois son devoir de loyalisme envers -ceux qui le payaient et son devoir de musulman -qui lui ordonnait de se taire.</p> - -<p>Si Othman venait donc à l’heure voulue et -suivant la <i>qaïda</i>, préparer le thé pour le commandant -du poste et les invités qu’il pouvait avoir. -Il y procédait toujours avec ce soin méticuleux -et cette onction sacerdotale que le Marocain des -classes instruites apporte à cet acte domestique, -en apparence très banal, mais qu’il accomplit -comme un rite.</p> - -<p>Le commandant, tout entier à ses préoccupations -politiques, l’accueillit pourtant, selon son -habitude, d’un sourire et d’un mot aimable et, -après un échange de politesses, le fkih s’installa.</p> - -<p>A ce moment l’officier des renseignements et -l’adjoint Dupont entrèrent.</p> - -<p>A l’interrogation muette du chef, le lieutenant -fit de suite ce compte rendu. Les chefs venaient -de partir… ils étaient entrés simplement en passant -dire bonjour… ils avaient refusé poliment de -prendre le thé prétextant l’heure tardive et le mauvais -temps… beaucoup d’entre eux avaient un -long chemin à faire pour rejoindre leurs douars…</p> - -<p>— Ceci est absolument grave, dit le chef ; le -Berbère qui refuse une tasse de thé qui ne lui -coûte rien ne le fait pas sans de sérieux motifs… -Quelle a été leur contenance ? De quoi vous ont-ils -entretenus ? Cette démarche peut cacher une -ruse, masquer, par exemple, un recul de la tribu -qui se ferait en ce moment même… tandis que -par leur présence ici et leur aimable conversation, -les chefs ont voulu détourner nos soupçons, nous -maintenir en confiance.</p> - -<p>L’officier des renseignements n’ignorait pas -quelles étaient depuis plusieurs jours les inquiétudes -de son chef. Il savait aussi l’impuissance -militaire du poste à enrayer par la force un -exode et les graves conséquences d’ordre général -que devait avoir ce départ en dissidence d’une -importante tribu de couverture. Il chercha pourtant -à rassurer le commandant :</p> - -<p>— On ne pouvait croire à une pareille duplicité -chez ces gens simples, dit-il,… et aussi le -douar placé par ordre sur le revers du plateau, -celui qu’on voyait du poste, le douar témoin était -toujours là… il venait de le constater à l’instant -même… enfin, preuve, pensait-il, de leurs bonnes -intentions, les chefs avaient, au cours de l’entretien, -laissé entendre qu’ils voudraient bien avoir -l’autorisation de pousser leurs troupeaux plus au -nord dans nos lignes. Bien entendu, ajouta le -lieutenant, je leur ai dit que je vous soumettrais -leur requête qui vraisemblablement serait accueillie…</p> - -<p>— Et ils sont partis, reprit le commandant, -persuadés qu’ils nous avaient complètement roulés -et que leurs troupeaux pourraient librement filer -vers le sud, tandis que nous rechercherions pour -eux des terrains plus au nord. Cette ruse n’est pas -neuve pour moi. Elle ne servirait à rien si j’avais -les forces suffisantes pour leur imposer ma volonté. -Ce n’est malheureusement pas le cas.</p> - -<p>Les deux officiers étaient déconcertés par l’implacable -logique de leur chef. Celui-ci d’ailleurs -ajouta :</p> - -<p>— Mes amis, ne laissons rien voir de nos pensées -à cet excellent Si Othman qui nous prépare -avec un art consommé la tasse de thé réparatrice ; -asseyez-vous, écoutons-le, s’il veut parler ; il y a -toujours quelque chose à apprendre pour nous -auprès de ces personnages makhzen passés maîtres -en politique. Celui-ci n’est pas un des moins fins -qu’il m’ait été donné de connaître. Constatez -d’ailleurs, ajouta-t-il en baissant la voix, que Si -Othman a l’habitude de faire le thé ici même -depuis longtemps, qu’il est admirablement renseigné -sur les hôtes de la maison. Il n’ignorait pas -la présence des chefs indigènes dans nos murs ; -ceux-ci n’étaient pas partis encore quand il est -entré ici. Voyez, il n’a pas pris le plateau des -grandes réceptions ; il n’a rempli qu’une théière -suffisante pour notre petit comité, au lieu des -deux naturellement nécessaires aux assistants -nombreux… Donc, en venant ici, il savait que les -Beni-Merine, contrairement à leur habitude, ne -prendraient pas le thé… Ce vieux renard en sait -long… peut-être va-t-il nous le dire…?</p> - -<p>— D’ailleurs, glissa l’officier des renseignements, -le fkih a auprès de lui, vous le savez, un -orphelin des Beni-Merine qu’il a recueilli ; il a -pu, par lui, être renseigné.</p> - -<p>— A partir d’un certain âge, répondit le chef, -les Marocains du genre de Si Othman ont souvent -un petit garçon recueilli ; ils appellent cela en -effet un <i>itim</i>, un orphelin. En l’espèce, il s’agit -d’un espion placé par la tribu auprès de l’homme -qui nous approche le plus facilement ; le devoir -social, très vif chez ces Berbères, leur a fait admettre -qu’un enfant de la tribu puisse, dans l’intérêt -supérieur de la collectivité, être l’orphelin -de Si Othman. Je ne pense pas que celui-ci ait -jamais été renseigné par son petit domestique.</p> - -<p>Le commandant s’apprêtait à calmer l’ahurissement -où ces paroles plongeaient ses adjoints, -mais un « allah » sonore exhalé par Si Othman en -un soupir profond mit fin à l’aparté des officiers.</p> - -<p>Le thé savamment préparé fumait dans les -tasses ; le commandant, prenant celle qu’on lui -tendait, dit :</p> - -<p>— Si Othman, que Dieu te récompense ! mais -dis-moi pourquoi tu soupires si gravement.</p> - -<p>— Je ne soupire pas, répondit le fkih, je prononce -le nom de Dieu, qu’il soit béni et exalté ! -Il est écrit d’ailleurs qu’il faut rechercher la société -des gens qui proclament le nom d’Allah et de -fuir, au contraire, ceux dont les lèvres ne le prononcent -que rarement ou jamais. Tel est le fait de -ces montagnards mécréants parmi lesquels je dois -vivre ici avec vous.</p> - -<p>Le commandant sentit que l’amine s’engageait -dans une voie intéressante. Il l’y encouragea.</p> - -<p>— Que t’ont fait encore ces Berbères ? dit-il. -Si Othman humait bruyamment sa tasse de thé et -ne répondit pas. Ce sont des gens, certes, assez -frustes, insista le commandant, mais, au demeurant, -d’un commerce facile, à en juger par ceux -qui nous entourent…</p> - -<p>Si Othman restait muet… la lutte peut-être se -faisait en lui, une fois de plus, entre son devoir -professionnel et son devoir de musulman. Le chef -se résigna à parler seul ; Si Othman regarnissait la -théière de sucre et de feuilles de menthe pour la -deuxième infusion.</p> - -<p>— Tu es un homme de science, Si Othman, et -certes ton expérience des choses de ton pays -dépasse la mienne… tu connais en particulier -mieux que tout autre ces Beni-Merine nos voisins, -leurs mœurs et leur caractère… Mais vous -aussi, hommes de religion intégrale, n’avez-vous -pas quelque préjugé exagéré contre ces populations -moins éclairées que vous ? Vous les jugez -versatiles, peu dignes de confiance…</p> - -<p>Le commandant s’exténuait à chercher l’argument -qui ferait sortir l’amine du silence où il -semblait vouloir se confiner. Si Othman tournait -lentement la cuillère dans le mélange sucré et -odorant.</p> - -<p>— D’ailleurs vos présomptions contre les Berbères -ont des limites, poursuivit le commandant. -On a vu certains d’entre eux parvenir à des situations -élevées dans l’État… Et vous épousez -parfois des femmes de cette race… Moulay -Hafid n’a-t-il pas épousé la fille du Zaïani ?…</p> - -<p>— Celle-là et bien d’autres, dit enfin le fkih, -en remplissant les tasses ; d’ailleurs je ne pense -pas qu’il ait jamais eu à se louer de ce mariage. -Écoute ce qui arriva à un autre au temps -jadis.</p> - -<p>Un sultan d’entre les chorfa saadiens qui ont -régné dans le Moghreb était parvenu, avec l’aide -et la force de Dieu, à étendre son autorité sur -tous les pays de la plaine. Quand il fut certain -que cette autorité y serait de quelque temps -respectée, il tourna ses yeux vers la montagne -dont le Roi avait refusé de lui rendre hommage.</p> - -<p>Le Sultan avait de nombreux soldats et les -tribus payaient largement. Il vivait donc dans la -joie et l’abondance et il était craint. Le roi de -la montagne n’avait rien de tout cela et n’y pouvait -prétendre n’étant pas chérif. Ses frères de tribu -l’avaient élu un beau jour, sans trop savoir pourquoi, -en lui jetant une poignée d’herbe sur la -tête, à la suite d’une réunion où l’on avait discuté -des choses les plus diverses et qu’il fallait bien -terminer d’une façon ou d’une autre.</p> - -<p>Le Roi était un homme intelligent et fort. -Quand il fut élu, il parcourut les montagnes en -disant à ses frères : « Vous m’avez choisi pour -être votre chef, votre <i>amrar</i>, vous devez m’obéir, -puisque c’est votre coutume. » Il leur donna -rendez-vous pour le printemps et promit de les -conduire dans la plaine contre les Arabes qu’ils -chasseraient et dont ils prendraient la place. Sur -tous les marchés et dans toutes les villes les Berbères -dirent : « Nous avons fait un <i>amrar</i>, nous -viendrons au printemps prendre vos terres et -violer vos femmes, nous arracherons la barbe à -vos vieillards et nous garderons vos filles et vos -garçons. »</p> - -<p>Le Sultan connut ces nouvelles et ordonna -aussitôt de percevoir sur les tribus fidèles un -impôt extraordinaire.</p> - -<p>Le printemps venu l’amrar fit résonner partout -le <i>bendir</i><a id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a> pour rassembler les guerriers -comme il était convenu. Mais les diverses tribus -se disputaient à ce moment pour une question -de pâturages et quand, après bien des palabres, -le chef élu fut parvenu à les mettre d’accord, le -temps propice à l’opération était passé. Le Sultan, -par contre, avait avancé ses troupes à l’entrée -des montagnes et attaqua celles de l’amrar. Le -combat fut terrible et l’on ne put compter les -Berbères qui y trouvèrent la mort.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> Bendir, tambour de guerre dont le son grave s’entend de -très loin.</p> -</div> -<p>A la fin de la journée, vers la grande koubba -impériale que surmontait une boule d’or et qu’entouraient -les tentes de la mehalla heureuse, -s’avança le troupeau des femmes berbères qui -venaient implorer la pitié du vainqueur. Ces -femmes étaient toutes effroyablement vieilles, -laides et sales. Elles poussaient devant elles trois -petits taureaux étiques destinés au sacrifice expiatoire -qu’on appelle la « targuiba ». Elles marchaient -en s’arrachant les cheveux, en griffant leur visage -et elles proféraient dans une langue barbare des -cris épouvantables. Derrière elles, formant un -vaste cercle, venaient les cavaliers vainqueurs. -L’orbe rouge du soleil couchant faisait étinceler -comme de l’or les harnachements makhzen ouvragés -d’argent et rendait plus rouge encore le sang -qui coulait sur les mors des chevaux et plaquait à -leurs flancs. Les cavaliers avaient le torse nu ; leur -main droite tenait haut le sabre qu’alourdissaient -des têtes coupées, celles des ennemis tués ou bien, -tout simplement, celles des camarades tombés près -d’eux ; qui sait ce qui se passe sur les champs de -bataille, si ce n’est Dieu ? qu’il soit béni et exalté !</p> - -<p>Quand le groupe des suppliantes fut arrivé à -quelques pas de la grande tente, trois vieilles -femmes coupèrent les jarrets des trois veaux, qui -s’assirent sur leur derrière et ressemblèrent à des -kangourous. Et les femmes, prises d’un délire frénétique -de soumission, se roulèrent dans la poussière -en criant.</p> - -<p>Mais à ce moment s’éleva du cercle des cavaliers -une clameur plus mâle : <i>Allah ibarek fi ameur -Sidi ! Allah inseur Sidi !</i> Que Dieu bénisse notre -Seigneur ! Que Dieu donne la victoire à notre -Seigneur ! Et sous l’effort des moulinets puissants, -les têtes coupées quittèrent les lames sanglantes -et, par-dessus le groupe hurlant des femmes, elles -roulèrent jusqu’aux pieds du Sultan debout à l’entrée -de sa tente. Les petits négrillons arrêtaient -du pied les têtes qui roulaient trop loin et, tout -jouant, les mettaient en tas de chaque côté de la -porte. Et le caïd Mechouar répondait aux clameurs -des soldats : « Dieu vous donne la santé, -vous dit notre Seigneur ! Dieu vous donne la paix, -vous dit notre Seigneur ! »</p> - -<p>Le Sultan — que Dieu lui fasse miséricorde ! — assistait -impassible à son triomphe. Il fixait le -groupe formé par les trois veaux et les femmes -suppliantes. Dans la poussière qui s’élevait de ce -grouillement, une femme restée debout se tenait -bien droite. Ses bras chargés de grossiers bracelets -d’argent étaient croisés sur sa poitrine et elle regardait -le Sultan qui la regardait. Et celui-ci vit qu’elle -était aussi très sale, mais merveilleusement belle.</p> - -<p>Sidna se pencha vers son chambellan qui se -tenait à son côté et lui dit : « Cette femme, tu la -vois ? je la veux. »</p> - -<p>Le hajib<a id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a> répondit : « Oui, seigneur. » Et il -entraîna son maître dans la tente.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> Hajib, maître intérieur du palais, chambellan.</p> -</div> -<p>C’était un <i>siwan</i> de forme oblongue où le souverain -se tenait pour recevoir ses ministres et les -visiteurs. Derrière se tenait l’<i>afrag</i>, c’est-à-dire le -campement impérial, ses grandes koubbas et les -nombreuses tentes de la suite chérifienne. Dans -le siwan se trouvait un siège formé de deux -coussins carrés placés l’un sur l’autre et sur lesquels -le Sultan s’installait les jambes croisées. Des -tapis couvraient le sol. Assise sur l’un d’eux, la -tête appuyée contre les coussins du trône, la -vieille Lalla Ftouma, la nourrice, regardait par la -large ouverture de la tente ce qui se passait au -dehors et louait Dieu.</p> - -<p>Le hajib était un fkih, un savant de grande -valeur, qualités rares dans cette fonction qui -exige surtout une grande dose de servilité. Il -avait une sérieuse influence sur son maître, parce -qu’il connaissait très bien la politique de tribu -dont, en général, les gens du Makhzen se soucient -fort peu. Heureux les chefs qui, chargés de tractations -diverses avec les populations berbères, ont -auprès d’eux un ami connaissant bien les coutumes -bizarres de ces gens !</p> - -<p>Le commandant ne manqua point de saisir -l’allusion que faisait Si Othman à sa présence et à -son rôle dans le poste. Il acquiesça d’un sourire, -tandis que le conteur, pour juger de son effet, -prenait le temps de humer une gorgée de thé.</p> - -<p>— Tu charmes nos oreilles et notre cœur par -ton récit, ô fkih, dit le commandant, et tu fais -revivre à mes yeux des choses que j’ai vues au -temps où je conduisais moi aussi les mehalla -chérifiennes.</p> - -<p>— Oui, répondit le fkih, mais tu ignores le -cœur d’une femme berbère et c’est là l’objet principal -de mon récit.</p> - -<p>Le hajib donc savait fort bien qu’il faut toujours -commencer par dire oui à son maître. C’est -ce qu’il fit, en réponse au désir du Sultan -de posséder la femme aux bracelets d’argent. -Mais, parvenu dans la tente, il expliqua longuement -que les Berbères, ignorants de la loi sainte, -obéissent à des coutumes choisies par eux-mêmes, -ce qui est évidemment une abomination, mais à -quoi l’on ne peut rien. Parmi ces coutumes, il -en est une qui donne aux suppliantes un caractère -sacré, une intangibilité absolue :</p> - -<p>« Toutes les femmes qui sont là devant toi doivent -revenir chez elles sans dommages, dit le hajib -à son seigneur, et ces tribus farouches contre lesquelles -il est inopportun, crois-moi, de risquer ta -fortune souriante, ces tribus qui ont abandonné -leur amrar et l’ont laissé battre, descendraient en -foule de leur montagne animées du plus terrible -esprit de vengeance, si elles apprenaient qu’une -seule de ces mégères a subi la moindre insulte… -tes soldats d’ailleurs le savent bien.</p> - -<p>« — Tu as probablement encore raison, dit le -Sultan, mais je puis au moins parler à cette femme !</p> - -<p>« — Certes », dit le chambellan. Sur un geste, -deux hommes à bonnets pointus se précipitèrent -et, saisissant chacun la femme d’une main à l’épaule -et de l’autre au poignet, la poussèrent raidie dans -la tente.</p> - -<p>Le Sultan, qui s’était assis sur les coussins, la -contempla longuement. La passion, l’inquiétude -aussi s’emparaient de son cœur et instinctivement -sa main chercha la tête de sa nourrice accroupie à -ses pieds et, quand elle l’eut trouvée, se crispa -dans ses cheveux grisonnants.</p> - -<p>La Berbère étant femme devina les sentiments -qui agitaient l’homme terrible devant lequel on -la traînait. Elle parla la première :</p> - -<p>« — Nous ne sommes pas de même race, moi et -toi.</p> - -<p>« — Qui es-tu ? demanda le Sultan ; femme ou -vierge, tu n’as rien à craindre et je changerai en -or tes bracelets d’argent.</p> - -<p>« — Je suis la fille de celui que tu as vaincu, je -suis la fille de l’amrar ; je suis venue pour -donner l’exemple, entraîner et encourager les -autres femmes et pour sauver mes frères de la -tribu. Je ne crains rien…</p> - -<p>« — Renvoie tes sœurs et reste ici », dit le Sultan -dont la voix tremblait et se faisait humble.</p> - -<p>Sur un signe du chambellan, les mokhazenis -qui tenaient la femme la lâchèrent et disparurent. -La nourrice, s’agrippant au genou de son maître, -cherchait à se hausser jusqu’à sa poitrine comme -pour le protéger ; mais la main du Sultan la repoussait.</p> - -<p>« — Je repartirai avec mes sœurs, dit la femme, -je retournerai chez mon père, je lui dirai…</p> - -<p>« — Tu lui diras, interrompit le chambellan qui -était un fin politique, tu lui diras que la miséricorde -de Dieu est infinie et grande la puissance -du Makhzen. Tu lui diras que Sidna<a id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a> a distingué -la plus humble de ses sujettes et que la fille d’un -amrar a été jugée digne d’entrer dans le harem — que -Dieu y maintienne l’ordre et la pureté ! -Pour préparer le mariage, Sidna va retourner, -avec son immense et glorieuse armée, dans sa ville -de Fez et quitter vos montagnes sauvages. Sidna -consent à arrêter le cours de ses victoires et à -sceller, par une union heureuse, une trêve éternelle -avec les nobles habitants de ces déserts. »</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_8" href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a> Sidna, notre seigneur, appellation normale du chérif couronné.</p> -</div> -<p>Le ministre était un homme sage. Il ne se souciait -pas de laisser son maître s’engager plus -longtemps dans cette guerre de montagne. Il -n’ignorait pas non plus que la démarche de soumission -faite par la tribu propre de l’amrar était -probablement une feinte destinée à arrêter la -marche de la mehalla, à laisser le temps aux -légions berbères d’accourir à la rescousse. Il voulait -que le Sultan restât sur ce succès. On avait -assez de têtes coupées pour garnir les créneaux -aux portes de la ville, ce qui est le signe habituel -de la victoire, signe, en tout cas, dont les citadins -veulent bien avoir l’air de se contenter. On dirait -aussi que l’amrar avait acheté la paix en offrant -sa propre fille. Tout le monde serait content, à -commencer par le Sultan qui sauverait sa face et -gagnerait un joujou plaisant. Et le chambellan -préparait déjà tout un plan de campagne, pour -acquérir les bonnes grâces de la nouvelle favorite.</p> - -<p>Le Sultan comprenant que, pour sa dignité, il -en avait déjà trop dit et trop laissé voir, se taisait. -La nourrice glapissait doucement : « Prends garde, -mon tout petit enfant ! » et se serrait contre les -coussins. Le hajib, à peu près sûr de l’effet de ses -paroles, demanda :</p> - -<p>« — Que répond la fille de l’amrar ?</p> - -<p>« — Je repartirai avec mes sœurs, nous enterrerons -nos morts et nous pleurerons sur eux ; le -bendir réunira les Aït ou Aït<a id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a> et ils verront que -les soldats du Makhzen ont quitté le Dir et sont -rentrés chez eux. L’amrar dira aux gens : Vous -êtes toujours des hommes libres et j’ai associé mon -sang au sang des chorfas… »</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_9" href="#FNanchor_9"><span class="label">[9]</span></a> Aït ou aït, expression berbère signifiant les enfants des -enfants, autrement dit : « les gens de notre race ».</p> -</div> -<p>Le Sultan ne put réprimer un geste de joie en -écoutant cette acceptation. Le hajib, d’ailleurs, -continua :</p> - -<p>« — Alors les envoyés iront chercher la fille de -l’amrar ; ce sera une harka somptueuse qui portera -de riches présents pour l’épousée et sa famille…</p> - -<p>« — Elle portera aussi, reprit la Berbère, les têtes -des deux mokhazenis qui à l’instant ont mis la -main sur moi, sur la fiancée du chérif !… »</p> - -<p>Cette exigence inattendue effara quelque peu. -La nourrice piailla : « a ouili ! a ouili ! » Le Sultan -baissa les yeux. Il lui en coûtait évidemment -d’envoyer au chef des rebelles les têtes de ses -serviteurs. C’était une humiliation.</p> - -<p>Le chambellan intervint pour dire simplement : -« In cha’llah » si Dieu veut ! La fille répondit : -« In cha’llah », puis, d’un bond qui dénotait un -jarret solide, elle sortit de la tente et rejoignit le -groupe de ses compagnes.</p> - -<p>Tandis que les trois veaux finissaient de -mourir sous le couteau des bouchers, les femmes -s’éclipsèrent dans la nuit. Comme une bande de -singes, sautillant au ras du sol entre les tentes de -la mehalla heureuse, elles gagnèrent la brousse. -Dans le <i>siwan</i>, d’où le hajib était sorti discrètement, -le Sultan resta seul avec sa nourrice. Sa joie -se mêlait d’amertume et d’anxiété ; il se sentit -malheureux de ses faiblesses et se laissant glisser -de son siège impérial, il se fit tout petit à côté de -la vieille femme.</p> - -<p>« Ya Lalla ! Ya Lalla ! que penses-tu de tout -cela ? »</p> - -<p>Et comme la vieille ne répondait pas tout de -suite, il se fit câlin : « Lalla, petite maman, ton -sultan croira que tu es fâchée, réponds-moi, -voyons ! Dis-moi quelque chose.</p> - -<p>« — Je ne suis, dit la vieille, que la plus humble -de tes esclaves.</p> - -<p>« — C’est connu, dit le Sultan, et après ?</p> - -<p>« — Après, continua la nourrice, toi tu n’es -qu’un imbécile.</p> - -<p>« — Allah ! soupira le souverain.</p> - -<p>« — Quel besoin était-il, conclut la nourrice, de -nous amener cette peste au Dar el Makhzen ? -Enfin je serai là…! »</p> - -<p>Le Sultan qui s’attendait à une semonce plus -sérieuse se garda bien d’insister. Il cacha sa tête -dans le giron de la vieille femme et, fatigué des -émotions diverses de cette journée, ne tarda pas à -s’y endormir.</p> - -<p>Au dehors, le vaste camp de la mehalla victorieuse -rougeoyait de mille feux. Les soldats mangeaient -les moutons pris aux Berbères. De tous -côtés résonnaient les <i>guimbri</i> et les <i>tar</i> ; on entendait -les chants des femmes et les mélopées criardes -des éphèbes. Par moment, éclataient brusquement -dans la nuit les cris que poussaient les hommes de -garde pour se tenir éveillés et pour rassurer la -mehalla. Il y en avait, de ces hommes de garde, -accroupis partout, au gré des chefs, et ils faisaient -un vacarme épouvantable, clamant l’un après -l’autre ou tous ensemble, d’un bout à l’autre de -l’immense camp, pour empêcher les soldats de -dormir ; car la mehalla a peur la nuit ; la nuit est -en effet la chose terrible pour une mehalla et -celle-là était en bordure du pays berbère ! Ces -hommes donc criaient : « Nous sommes à Dieu et -c’est lui que nous invoquons ! » Et les moqaddem -qui se promenaient avec une trique à la main -criaient à leur tour : « Dja ennebi ! Voilà le prophète ! »</p> - -<p>Le Sultan revint à Fez et, pour fêter sa victoire, -décida de lever sur les tribus soumises une contribution -extraordinaire. La mehalla y fut employée -et le mariage eut lieu parmi les fêtes. Les -juifs gagnèrent beaucoup d’argent à vendre au -Makhzen quantité de bijoux et de vêtements, non -seulement pour l’épouse nouvelle, mais pour les -autres aussi. Et l’on sut que la fille du roi de la -montagne s’appelait Heniya, ce qui veut dire -« la paisible ». Ceci ne trompa personne, car tous -ceux qui ont épousé des Berbères savent que -cette sorte de femme possède, en général, un cœur -de démon dans un corps d’acier.</p> - -<p>Quand il eut défloré celle-là, le Sultan fit consacrer -la chose par un acte d’adoul et attribua un -douaire à sa nouvelle épouse. Mais, malgré toute -la tendresse dont elle était l’objet, Heniya restait -distante et hautaine. Son impérial amant s’affolait -de ne point conquérir le cœur de celle qu’il -aimait de plus en plus. Quand il était trop triste, -il battait tout le monde autour de lui et il ne -voulut plus voir sa nourrice dont les sortilèges se -montrèrent incapables de fondre la pierre que la -Berbère avait dans le cœur.</p> - -<p>Bientôt, par son maître dompté, la Berbère -régna sur le Dar el Makhzen qu’elle remplit de -ses frères et sœurs de tribus sentant le mouton, et -les Fasis, qui sont raffinés et portés à la critique, -dirent : « Nous avons un makhzen de Bédouins ! »</p> - -<p>Heniya restait, par ces gens, en relation constante -avec sa tribu et avec son père. Les courriers -allaient et venaient ; la Berbère passait des heures -entières à rêver et à sentir des paquets d’herbes -aux odeurs sauvages qu’on lui apportait de ses -montagnes.</p> - -<p>Or, un jour où le Sultan s’efforçait de toucher le -cœur de celle qu’il aimait par toutes sortes de -belles promesses, Heniya, se faisant pour la première -fois câline, lui dit :</p> - -<p>« Ta générosité, Sidi, me remplit d’émotion ; -mais j’en suis déjà comblée, et mon désir aujourd’hui -sera simple. Une femme est venue de chez -nous ; c’est une vieille dont les chansons ont -bercé mon enfance ; ordonne qu’elle pénètre ici -devant toi, devant moi. Elle chantera encore et, à -ces accents lointains qui me sont chers, je m’endormirai, -comme cela, dans tes bras. »</p> - -<p>Le Sultan frappa dans ses mains. L’esclave qui -gardait la porte se précipita, reçut l’ordre et aussitôt -la femme entra.</p> - -<p>Il fallait vraiment que le Makhzen fût tombé -bien bas, car jamais ne se présenta devant le -chérif une chose aussi laide. Ce n’était qu’un -amas de loques surmonté d’un énorme paquet de -chiffons roulés. Là dedans, on distinguait vaguement -une figure émaciée, des membres en bois et -des pieds si durs que la plante en faisait clac clac -sur les dalles. Le Sultan d’ailleurs, les yeux fixés -sur sa femme, ne vit rien ; il n’entendit pas davantage, -le pauvre, ce que chanta la vieille horreur -devant lui, ni les réponses d’Heniya, car tout -cela se passa dans une langue qui n’est pas celle -de Dieu, qu’il soit béni et exalté !</p> - -<p>La vieille chanta trois mélopées, et peu à peu -la paisible Berbère se blottissait, de plus en plus -douce, aux bras de son époux charmé. A la fin, la -vieille scanda rapidement des mots barbares sur -un rythme étrange… Les bras du Sultan se refermaient -sur l’aimée qui écoutait avide, les yeux clos :</p> - -<p>« La lame claire tressaute sur l’enclume qui -chante !</p> - -<p>« L’aguelman<a id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a> sans fond a rejeté des ossements -de morts ;</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_10" href="#FNanchor_10"><span class="label">[10]</span></a> Lac de montagne.</p> -</div> -<p>« La foudre a fendu les deux grands cèdres -d’Ichou Arrok ;</p> - -<p>« Les signes sont apparus, les Aït ou Aït se -comptent.</p> - -<p>« <i>Taammart</i><a id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor">[11]</a> aux Aïch t’alaam, dans l’Adrar -des Imermouchen ;</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_11" href="#FNanchor_11"><span class="label">[11]</span></a> Assemblée en armes.</p> -</div> -<p>« Dans l’azarar des Idrassen aussi ;</p> - -<p>« Ceux du Fazaz sont déjà rassemblés.</p> - -<p>« Taammart à Tafrant Iij pour ceux d’Amras et -de Tiouzinine ;</p> - -<p>« Les Imzinaten de Tioumliline ont fait alliance -avec les Immiouach du marabout ; ils ont donné -la main aux gens de Tabaïnout.</p> - -<p>« Assemblées aux Siqsou et à Tafoudeit.</p> - -<p>« Partout la lame claire tressaute sur l’enclume -qui chante !</p> - -<p>« Les courriers volent de l’orient au ponant.</p> - -<p>« Les hommes libres sont venus trouver l’amrar -et lui ont dit :</p> - -<p>« La lame claire tressaute sur l’enclume qui -chante !</p> - -<p>« Tu nous as promis de chasser tout ce qui n’est -pas nous dans le Moghreb.</p> - -<p>« Tu as promis de nous donner leurs terres, -leurs troupeaux, leurs femmes.</p> - -<p>« Mets-toi à notre tête et allons !</p> - -<p>« La lame claire tressaute sur l’enclume qui -chante !</p> - -<p>« L’amrar a répondu : « Quand j’ai voulu, -vous ne m’avez pas suivi ;</p> - -<p>« Aujourd’hui ma tente et mon cœur sont vides ;</p> - -<p>« L’oiseau est prisonnier dans une cage d’or dans -la plaine ;</p> - -<p>« Si je renverse la montagne sur la plaine, j’écraserai -la cage d’or.</p> - -<p>« Et moi je te dis de la part de l’amrar :</p> - -<p>« Il faut que l’otage revienne, que l’oiseau s’envole.</p> - -<p>« Car sous le marteau l’enclume chante et la -lame tressaute !</p> - -<p>« L’amrar s’efforcera de retenir la montagne tant -que l’oiseau sera dans la cage d’or ! »</p> - -<p>Et Heniya que le Sultan croyait endormie -répondit à la vieille sur le même ton et avec le -même rythme rapide, sans se dégager de l’étreinte -amoureuse de son maître :</p> - -<p>« Va-t’en et parle à l’amrar. Dis-lui : Une -plume d’aigle fut emportée par le vent, et la cigogne -des plaines l’a prise pour garnir son nid.</p> - -<p>« Mais les aiglons sont venus en grand nombre.</p> - -<p>« Ils ont rempli le nid et trouvé la plume.</p> - -<p>« Ils vont l’emporter.</p> - -<p>« Va ! fais vite et sois sans crainte. »</p> - -<p>La vieille sorcière disparut et Heniya, subitement -transformée, s’abandonna pour la première -fois douce et caressante dans les bras du Sultan, -qui la crut pâmée d’amour alors qu’elle était ivre -d’espérance.</p> - -<p>Le lendemain, il se passa au palais des choses -terribles. On trouva les gardes ou ligotés ou poignardés. -Au petit jour, les Berbères de la suite de -Heniya s’étaient rués sur le personnel endormi, -avaient envahi les écuries, enlevé les plus beaux -chevaux et par la porte de l’aguedal, avant que -la moindre tentative ait pu être faite pour l’arrêter, -la Berbère prit la fuite entourée et suivie de -ses fidèles montagnards. Elle et eux, tous barbares, -étreignant de leurs jambes nues les chevaux du -Makhzen, disparurent dans un galop effréné qui, -en deux heures, les mit à l’abri dans les défilés du -Djebel Kandar.</p> - -<p>En apprenant ces graves événements, les gens -de Fez qui sont raffinés et frondeurs fermèrent -leurs portes, s’insurgèrent contre le Sultan et -réclamèrent des privilèges.</p> - -<p>Le conteur s’arrêta là ; le thé était bu et la nuit -toute proche.</p> - -<p>Le commandant, qui n’avait pas perdu un mot -du récit, prit la parole :</p> - -<p>— Que Dieu te bénisse, Si Othman ! Mais, -dis-moi, cette Heniya dont tu viens de nous dire -l’histoire n’était-elle pas fille de cette tribu des -Beni-Merine qui vivait sous notre autorité un -peu en otage ?</p> - -<p>Le fkih se leva et dit :</p> - -<p>— Béni soit Dieu qui t’a fait perspicace !</p> - -<p>Puis prenant congé, il se dirigea vers la porte. -Avant de sortir, il se retourna vers le commandant :</p> - -<p>— J’allais oublier de te dire… fit-il, tu connais -cet enfant que j’avais recueilli ? Ce matin je l’ai -envoyé au douar chercher du lait ; il n’est pas -revenu. Que Dieu le juge !… Je l’aimais comme -mon fils.</p> - -<p>Et grave, ayant achevé de révéler à sa façon la -dissidence des Beni-Merine, il chaussa ses socques -pointus et sortit dans la nuit.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak i" id="ch4">Les Youyous</h2> - - -<p>A Marrakch la rouge, ce soir-là, les trois amis -étaient réunis dans la maison de Messaoud -El Biod le concussionnaire.</p> - -<p>Le Makhzen — que Dieu le fortifie ! — avait -saisi cet immeuble et d’autres aussi, mis l’homme -en prison, jeté ses femmes et ses enfants à la -mendicité, vendu ses esclaves. Le peuple stupide -avait ricané : « Allah ! son heure est finie », puis -avait oublié le ministre hier obéi et redouté.</p> - -<p>C’était une habitude passée depuis longtemps -dans les mœurs. Les grands devenus trop riches -ou importuns étaient ainsi dépouillés par le gouvernement -de ce qu’ils avaient enlevé au peuple.</p> - -<p>Le makhzen des Français — que Dieu le fortifie -aussi ! — a d’autres méthodes. Mais en venant -au Maroc, comme il fallait bien commencer d’une -façon ou d’une autre, il prit les situations telles -qu’il les trouva et stabilisa le tout. Des gens qui -n’ont pas eu de chance sont ceux dont la fortune -tourna avant cette époque mémorable. D’autres -au contraire sont restés riches et honorés. Mais -Dieu seul est juge de ces choses et de toutes les -autres.</p> - -<p>Donc les trois amis avaient dîné ce soir-là dans -la maison d’un homme déchu de son importance. -Cette demeure devenue « bien makhzen » avait -été mise à leur disposition provisoire. Elle était -construite dans le style banal, utile pourtant à -perpétuer pour l’enchantement des touristes : -cour intérieure carrée, avec jardin creux doté -d’une vasque, le tout flanqué à chaque bout -d’une pièce longue, étroite, effroyablement ornementée -de plâtres et de carreaux de faïence. Le -reste de la maison comportait un escalier mal -compris, coupé de recoins inutiles et conduisant à -des chambres, les unes trop basses de plafond, -les autres sans jour, puis à une terrasse où l’on -respirait enfin d’échapper au cubisme incohérent -de cette incommode bâtisse.</p> - -<p>Les hôtes de la maison, réunis à l’heure du repas -dans une des grandes pièces donnant sur le jardin, -étaient Dubois et Martin, capitaines, et le <i>toubib</i> -de l’assistance indigène, le docteur Chrétien. Et -les deux premiers sermonnaient le troisième.</p> - -<p>— Docteur, disait Martin, quel est encore cet -affreux bonhomme que j’ai vu couché sur votre -lit de camp ?</p> - -<p>— C’est un musulman famélique et toqué qu’il -a trouvé dans la rue et qu’il ressuscite peu à peu, -répondit Dubois. Car le toubib dédaignait de -répondre aux affectueuses critiques de ses compagnons.</p> - -<p>C’était un homme imbu d’idées singulières, au -moins selon le jugement de notre époque. Il -pensait qu’envers ceux qui souffrent il n’est point -de limites au devoir de charité. Il avait une horreur -instinctive de tous ceux qui sont riches ou -détiennent l’autorité. Il reniait les formes officielles -de la morale du siècle et n’aurait pas quitté -le grabat d’une prostituée malade pour le chevet -d’un prince de ce monde. Celui qui lui avait -donné ces sentiments l’avait en même temps gratifié -d’une santé et d’une vigueur physique merveilleuses, -ce qui lui permettait de faire le bien -avec plus de continuité. Il était inconscient de la -plupart des choses que nous croyons nécessaires -à notre dignité. La science et le soulagement -qu’il en tirait pour autrui absorbaient toute sa -pensée. Il était fruste de manières, mal habillé et -incapable de flatterie. Ses supérieurs avaient pour -lui du dédain et de la colère.</p> - -<p>— Docteur, continuait Martin, je vous défends -d’aller en plein midi, par quarante-huit degrés à -l’ombre, faire uriner des vieux juifs du Mellah -dont la santé, si intéressante qu’elle soit, m’est -moins chère que la vôtre.</p> - -<p>Le médecin versa dans les tasses un café qu’il -avait préparé lui-même.</p> - -<p>— Il est bon et fait avec soin, dit Martin, -mais je voudrais vous voir, toubib, apporter une -égale attention à votre tenue. Un pantalon de -treillis et une capote de légionnaire sont un vêtement -insuffisant pour votre grade. Vous avez -fait ainsi toute la route de Rabat à Marrakch. -Comment employez-vous votre solde ?</p> - -<p>— Elle fond au feu de charité qui le consume, -continua de répondre Dubois ; il n’a jamais le sou ; -et à vous, qui êtes chef de détachement, je dénonce -que notre docteur s’est fait des bretelles avec -des bandes à pansement, ce qui est une criante -dilapidation de matériel appartenant à l’État…</p> - -<p>La nuit était lourde et chaude ; des bouffées -d’air brûlant venaient du jardin par l’immense -porte aux battants bariolés grands ouverts. De -plus, les volutes de poussière rouge qui, chaque -soir, montent en tourbillons allongés de la plaine -du Guiliz retombaient doucement de très haut sur -la ville et venaient aggraver d’un goût terreux la -sécheresse des lèvres. C’était la fâcheuse nuit de -Marrakch quand il n’y a plus de neige sur l’Atlas.</p> - -<p>On était en 1912, une année qui avait vu de -graves événements marocains, les émeutes de -Fez, l’instauration du protectorat, l’occupation -de la capitale du Sud après la fuite d’El Hiba.</p> - -<p>Le docteur écoutait le sermon de ses amis dont -l’énergie critique languissait d’ailleurs par l’effet -de l’heure pesante. Aucun bruit ne venait de -l’immense ville, si ce n’est, parfois, des bribes de -youyous poussés par des femmes en quelque fête -voisine.</p> - -<p>A l’autre bout du jardin, une forme blanche se -détacha du mur blanc et, onduleuse sous les -fines branches des menus jasmins, s’avança vers -la grande pièce éclairée où se tenaient les trois -amis. Ceux-ci, en silence, regardaient approcher -cette chose, et quand elle arriva sur le seuil en -pleine lumière, ils virent que c’était une femme : -un visage d’enfant dans des étoffes blanches.</p> - -<p>Son regard vague ou peut-être aveuglé par la -lumière se posa incertain sur le groupe des officiers -assis autour de leur petite table, puis, soudain, -les aperçut. Alors sa main preste disparut -dans une grande manche du vêtement, en ramena -une étoffe de soie noire et la femme, avec -une agilité de doigts singulière, s’en coiffa. Chez -les filles de Sem la chevelure est une nudité.</p> - -<p>Dubois et Martin virent passer devant eux -cette apparition inattendue qui alla vers le -docteur, fit le geste de lui baiser l’épaule et -revint au seuil de la porte où, muette toujours, -elle s’assit les jambes croisées. Et, dans le silence, -Martin proféra d’une voix un peu étreinte de -curiosité angoissée :</p> - -<p>— Qu’est-ce que c’est que ça ?</p> - -<p>Le docteur, accoudé sur la table, regardait la -femme et son visage exprimait l’effort d’une attention -professionnelle intense.</p> - -<p>— Ça, dit-il, c’est une femme qui a peur. -Puis, allant au-devant de questions nouvelles, il -continua :</p> - -<p>— Elle sort de quelque coin où vous ne l’aviez -pas vue. Elle est arrivée ici avec moi et, dans -l’immense cohue de la mehalla chérifienne, elle -a passé inaperçue parmi toutes les femmes juchées -sur les mulets de transport. Elle est venue -ainsi de Fez en passant par Rabat. Elle est folle -et je la soigne.</p> - -<p>Elle est folle, mais non méchante. Elle est, au -contraire, docile et ne parle que si on l’y invite. -Mais elle a peur, peur jusqu’à la folie, et son -instinct la pousse à se rapprocher de moi quand -elle pressent la crise qui la jettera dans la démence. -C’est ce qu’elle a fait en quittant le recoin -de cette maison où elle habite et en venant ici. -Cette femme sera probablement folle à lier dans -quelques instants.</p> - -<p>Les deux camarades du médecin regardaient -tour à tour celui-ci et la femme immobile. La -façon étrange et inattendue dont se terminait la -soirée les intriguait jusqu’à l’angoisse, sensation -qu’accroissait, sans doute, la pesanteur étouffante -de cette nuit torride. Leur première pensée fut -de se retirer et de laisser le médecin à sa malade. -Mais la curiosité l’emporta et aussi l’amour-propre -de réagir contre l’impression pénible déjà ressentie, -contre celle plus forte encore à laquelle ils -s’attendaient.</p> - -<p>— Continuez, docteur, fit Dubois et dites-nous -pourquoi cette femme a peur.</p> - -<p>— Vous devez comprendre l’intérêt que j’attache -à l’étude de ce cas, reprit le toubib. L’intérêt -médical n’est pas seul en jeu d’ailleurs, -comme vous allez vous en rendre compte.</p> - -<p>Cette malheureuse était servante à Fez chez -notre camarade, le capitaine X… qui trouva la -mort pendant les émeutes du 17 avril dernier. -D’après tout ce que j’ai pu savoir, à ce jour, elle -a cherché à sauver son maître en le guidant, de -terrasse en terrasse, à la recherche d’une maison -hospitalière qu’ils ne trouvèrent pas. Elle a donc -pris sa part de l’horrible calvaire. J’ignore comment -elle a pu elle-même éviter la mort. Juive de -race et servante d’un chrétien, elle était pourtant -toute désignée à la fureur stupide de cette population -fanatisée et voyant rouge. J’ai retrouvé -dans les archives du Conseil de guerre qu’elle -avait dénoncé avec une extrême énergie les assassins -du capitaine.</p> - -<p>— Elle n’était donc pas alors, fit Martin, dans -cet état de mutisme prostré où nous la voyons -aujourd’hui ?</p> - -<p>— Certainement non, reprit le docteur, et sa -folie ne vint que bien après, car elle eut la -singulière énergie d’aller, un mois plus tard, assister, -cachée dans les roseaux de Dar Debibagh, -à l’exécution des meurtriers. Elle fut trouvée là -par un spahi du service de garde qui l’en chassa -et la poussa jusque dans un sentier où je passais. -Elle s’accrocha au poitrail de ma selle avec -une telle force que je dus descendre de cheval -pour la faire lâcher prise. Je l’avais vue chez -son maître et la reconnus. Elle me dit : « Ils -sont tous morts sauf un », puis tomba en syncope. -C’est cet « un » échappé à notre vindicte -dont la menace l’inquiète. Et ceci aggrave d’une -terreur insurmontable la dépression générale -causée par l’excès d’horreur dont cette femme fut -témoin.</p> - -<p>— Elle redoute probablement la vengeance des -musulmans, dit Martin.</p> - -<p>— Ce n’est pas douteux ; aussi l’ai-je gardée -auprès de moi et conduite jusqu’ici bien loin de -Fez où elle avait tout à craindre. Et je m’efforce -de ramener à la sérénité cet esprit d’enfant maltraité, -déjà très faible par nature, qui trouva -pourtant, dans une heure tragique, la force de -chercher à sauver son maître et, après sa mort, -de le venger. Mais j’ai grand mal à lui rendre sa -raison. Les événements dont elle souffrit sont -encore trop récents ; des faits extérieurs, contre -lesquels je ne puis rien, la replongent à chaque -instant dans ses atroces souvenirs et le calme où -vous la voyez en ce moment fait alors place à la -démence aiguë.</p> - -<p>La pluie, par exemple, la surexcite, car il -pleuvait à torrents durant les émeutes. Elle ne -peut entendre, sans divaguer aussitôt, les coups -de feu des inoffensives fantasias. Mais ce qui l’impressionne -le plus fortement ce sont les youyous -des femmes. Vous savez qu’à Fez les scènes de -meurtre et de pillage s’accomplirent au son strident -des youyous qui roulaient sur toute la ville -comme un chant de triomphe bestial. Dès les -premiers coups de feu, les terrasses se couvrirent -de femmes, d’enfants, encourageant les <i>moujahidine</i>, -manifestant bruyamment leur joie de ce -qu’ils croyaient être un beau jour, un spectacle -réconfortant pour leur foi, « nehar el feradja », la -journée de plaisir, comme ils l’appellent encore. -Les foules, toutes les foules commettent de ces -erreurs, de ces crimes stupides dont elles n’ont -pas conscience.</p> - -<p>— Votre malade, dit Dubois, serait donc -actuellement suggestionnée par les youyous que -nous avons entendus tout à l’heure.</p> - -<p>— En effet, répondit le médecin et il convient -de l’en distraire si possible.</p> - -<p>— <i>Benti</i>, ma fille, ajouta-t-il doucement à -l’adresse de la femme, dessers le café et raconte-nous -une histoire.</p> - -<p>La folle se leva et débarrassa la table des restes -du repas ; puis elle reprit sa place sans rien dire, -attentive aux bruits de la nuit.</p> - -<p>— Étreinte par son rêve douloureux, elle a -déjà oublié ce que je lui ai demandé, dit le docteur, -qui se leva et marcha vers la malade.</p> - -<p>— Donne-moi la main, petite, fit-il doucement.</p> - -<p>Et, la forçant à se lever, il l’entraîna vers la table.</p> - -<p>— Assieds-toi sur cette chaise, comme si tu étais -une de ces belles dames chrétiennes qui te font -envie et raconte à ces messieurs une de ces jolies -histoires que tu me disais le soir au campement, -durant la route.</p> - -<p>— Son visage, remarqua Martin, exprime pour -nous la sympathie ; elle vous regarde, docteur, -avec confiance et pourtant, il y a quelque chose de -tragique dans ce masque enfantin qui ne rit pas.</p> - -<p>— Il s’agit précisément, répondit le praticien, -d’y ramener quelque jour le rire qui effacera cette -fixité… impressionnante, n’est-ce pas ?</p> - -<p>— Plus impressionnant est pour moi, dit le -capitaine Dubois, votre amour de ceux qui souffrent, -et l’indicible geste de tendresse que vous -faites vers le malheur. Dominé comme vous l’êtes -par un altruisme qui nous surpasse, votre oubli -se conçoit de nos égoïstes conventions sociales. Je -ne vous blaguerai plus, toubib, pour vos travers. -Nous ne sommes pas dignes de vous juger.</p> - -<p>— Veux-tu, père, dit la femme, une histoire -d’amour ou une histoire pour amuser les enfants ?</p> - -<p>— L’amour, dit Martin, est si près de la douleur -qu’il serait peut-être préférable pour elle de -n’y pas songer. Et j’éprouve moi-même le besoin -d’entendre des choses peu compliquées et chastes -en cette nuit écrasante.</p> - -<p>— Peu compliqué sera, certes, ce qu’elle nous -dira, fit le médecin, mais les récits de ces gens -sont rarement chastes, même ceux destinés à la jeunesse ; -on n’élève pas les enfants, ici, comme chez -nous. C’est encore une de ces profondes différences… -Enfin nous verrons bien.</p> - -<p>— Raconte une histoire pour les petits, ajouta-t-il -à l’adresse de la femme.</p> - -<p>Et celle-ci, les mains jointes sur les genoux, -docile, commença.</p> - -<p>— C’était à l’époque où la simplicité régnait -dans le monde. Les hommes connaissaient encore -peu la méchanceté, le vol et le parjure. Il y avait -un homme qui s’appelait Ben Niya et qui possédait -un âne. Un jour cet âne disparut pour suivre -une ânesse, car c’était le temps où les animaux -s’accouplent selon l’ordre établi par Dieu. Personne -ne convoitait alors le bien d’autrui et Ben -Niya pensa qu’on lui avait joué une farce. Il s’en -alla trouver le crieur public et lui dit : « Crieur -public, va crier partout que si on ne me rend pas -mon âne je ferai ce que fit mon père en pareille -occurrence. » Et le crieur passant dans toutes les -ruelles cria : « O croyants ! ô enfants bien nés ! -Ben Niya réclame son âne, rendez-le lui, sinon il -fera ce que fit son père en pareil cas ! » Alors les -gens s’assemblèrent et s’inquiétèrent de ce qui -allait arriver. Tout le jour on discuta sous la -grande porte de la vieille enceinte, devant la -plaine où les belles moissons de Dieu mûrissaient -pour la joie des hommes. Et soudain on vit le petit -âne qui revenait, en compagnie de l’ânesse du -voisin Belaquel. Alors les craintes s’apaisèrent et -l’on s’en fut conduire l’âne à son maître. Celui-ci -attendait tranquillement sur le pas de sa porte.</p> - -<p>— Voici ton âne, dit la foule à Ben Niya et -maintenant raconte-nous ce que tu devais faire -à l’exemple de ton père défunt, que Dieu lui -fasse miséricorde !</p> - -<p>Alors Ben Niya, tenant son âne par les deux -oreilles, dit aux gens :</p> - -<p>— J’aurais fait ce que fit mon père le jour où, -étant au marché, son âne disparut.</p> - -<p>— Mais quoi encore ? dit la foule.</p> - -<p>— Je serais rentré chez moi à pied !</p> - -<p>A ce moment un long trille de youyous venu -de la maison voisine tomba dans le jardin, se -répercuta aux grands murs et entra dans la pièce -avec une bouffée de jasmin surchauffée. Et les -rires qui devaient accueillir la réponse de Ben -Niya, la fin de l’histoire pour amuser les enfants, -les rires demeurèrent au fond des gorges.</p> - -<p>Les trois amis regardaient la femme. Son visage -exsangue, ses yeux agrandis, sa bouche convulsée -formaient un masque d’indicible terreur ; -ses poings fermés martelaient sur les dents ses -lèvres toutes blanches, tandis que stridaient les -youyous. Puis l’on entendit une détonation, les -voisins en noce faisaient parler la poudre et la -physionomie si douloureuse à voir se modifia. La -femme se dressa, son front sembla s’arc-bouter -sur l’accolade des sourcils froncés, le regard -devint volontaire et dur, les mains joignant leurs -doigts en firent craquer les phalanges, du geste -énergique de qui prévoit un effort. La femme -n’avait plus peur mais, bien folle cette fois, revivait -le danger, et, comme elle avait dû faire la -première fois, se préparait à la lutte.</p> - -<p>Au regard interrogateur de ses amis le médecin -répondit :</p> - -<p>— Voici peut-être la grande crise, dominez-vous, -écoutez et regardez.</p> - -<p>La folle bondit tout à coup vers Martin et ses -deux mains voulurent s’accrocher à son bras.</p> - -<p>— Écoute ! cria-t-elle.</p> - -<p>Par un réflexe qu’il ne put dominer, l’officier -se dégagea et son mouvement le plaça devant -une des fenêtres qui, de chaque côté de l’immense -porte, donnaient sur la cour intérieure. La -juive l’y suivit et ferma précipitamment les deux -volets bariolés de peintures mauresques.</p> - -<p>— Tu vois, dit-elle, je t’avais prévenu que -tes domestiques te trahissaient. Tu vois ! c’est -Embarek le palefrenier qui vient de tirer sur toi.</p> - -<p>La cour retentissait des pétarades qui éclataient -chez les voisins en liesse.</p> - -<p>— Écoute, continua la juive, on tue tes frères -dans la rue, on pille. Prends un parti maintenant, -ajouta-t-elle, puisque tu n’as pas voulu me croire !</p> - -<p>— Martin, dit la voix du docteur, maîtrisez -vos nerfs ; cette malheureuse vous identifie à son -maître et sa folie va peut-être la pousser à reproduire -devant nous le drame qui la causa. Remarquez -que nous venons d’apprendre le nom de -celui qui le premier tira sur la victime. Ce fut un -de ses propres domestiques ; c’est lui qui échappa -au Conseil de guerre ; c’est le nom qu’il fallait -savoir. Enfin, chose utile pour l’histoire de ces -tristes jours, nous savons aussi que la servante -avait pressenti les événements et en avait prévenu -son maître, resté d’ailleurs incrédule…</p> - -<p>— Allons ! ne demeure pas ainsi immobile, -continuait la femme, il faut agir. Tes fusils, tes -cartouches ! Comment, tu n’as pas d’armes chez -toi ? Mais à quoi pensais-tu, malheureux ! Ah ! -ton revolver, au moins…</p> - -<p>Et courant à une patère fixée au mur, elle s’efforçait -d’en décrocher un équipement imaginaire.</p> - -<p>— Oh ! l’étui est vide ! ils ont pris ton revolver ! -Ils t’ont désarmé !… Alors !… sauve-toi ; sauvons-nous -par les terrasses, suis-moi !</p> - -<p>Belle d’énergie, elle s’empara de sa main et -l’entraîna par la grande porte, dans le jardin, vers -l’escalier situé au bout de l’un des grands côtés et -qui conduisait à deux étages, puis aux terrasses.</p> - -<p>Dubois et le médecin s’étaient levés doucement -et suivirent les fugitifs. Mais à peine ceux-ci -avaient-ils franchi le seuil de la pièce que la -femme s’arrêta brusquement et refoula son maître -de toute la force de ses deux bras tendus.</p> - -<p>— Prends garde ! on tire sur nous du haut du -minaret de la mosquée, on nous a vus !…</p> - -<p>Ses deux mains comprimaient sa gorge palpitante. -On voyait les efforts surhumains de ce -pauvre être s’efforçant de surmonter sa terreur, -de réfléchir.</p> - -<p>— Passons vite… l’un après l’autre… moi -d’abord… je t’attends dans l’escalier. Et elle -partit en courant.</p> - -<p>— Suivons cette scène pénible mais instructive, -dit le médecin à ses amis. Nous n’interviendrons -que s’il est nécessaire de protéger cette -femme contre sa propre démence.</p> - -<p>La folle montait l’escalier ; elle avait oublié -celui qu’elle prenait pour son maître, mais le -geste de sa main, toute sa démarche montraient -qu’elle croyait toujours l’entraîner dans sa fuite. -Et tirant ainsi après elle un être imaginaire, elle -parvint sur la terrasse où, silencieusement, les -trois spectateurs prirent pied peu de temps après -elle.</p> - -<p>Comme toutes les terrasses des maisons mograbines, -celle-ci présentait un compartimentage en -rectangles correspondant chacun à l’une des -pièces de l’étage inférieur et tous de niveau différent. -Il fallait donc enjamber une murette parfois -haute de plus d’un mètre pour aller d’un -rectangle à l’autre. Un parapet plus haut encore -entourait tout l’ensemble de cette terrasse très -vaste, comme la maison qu’elle couvrait.</p> - -<p>Parvenue devant le premier compartiment, la -folle s’arrêta et se laissa choir. Mais son agitation -était extrême ; elle sursautait, se dressait en gesticulant, -apostrophait les êtres dont son esprit -malade peuplait la terrasse. Le docteur, déjà -documenté sur la mort du capitaine X…, était -seul capable de comprendre entièrement les paroles -et la mimique effarante de la juive. Posté -à quelques pas, il suivait, avec ses deux amis, -tout ce que la clarté lunaire laissait voir des mouvements -de la démente. Il renseigna les officiers -sur ce qui se passait devant eux.</p> - -<p>— Nous sommes au cœur du drame, dit-il, et -je vais évoquer pour vous ses détails, grâce à ce -que je sais déjà et en interprétant ce que nous -voyons et entendons.</p> - -<p>Cherchant à fuir et à sauver son maître, toute -autre issue leur étant fermée par la populace qui -remplit les rues, cette femme vient d’arriver avec -lui sur la terrasse. Ces cris, ces pleurs, ces gestes -que vous percevez répètent la scène qui s’est -alors déroulée. Les fugitifs voulaient profiter de -ce que toutes les maisons de leur quartier se touchaient -pour gagner quelque demeure amie ou -moins hostile. Mais ces terrasses étaient pleines de -monde, pleines d’ennemis. Les femmes criaient, -gesticulaient, encourageaient de youyous continuels -les hommes, leurs maris, leurs frères qui, -dans la rue, donnaient la chasse au roumi. Les enfants -étaient les plus vibrants de tous, les plus -acharnés et ces groupes de formes blanches ponctués -des couleurs criardes des petits, trépidants aux -spectacles de mort, s’interpellaient de maison à -maison, s’encourageaient à exciter les émeutiers. -Mais il y avait des degrés dans la fureur générale, -dans la joie de voir tuer. Toutes les maisonnées -manifestaient les mêmes sentiments, mais avec -plus ou moins de conviction. Ces familles qui se -connaissent par la mitoyenneté du toit, ces -femmes, ces enfants enfermés n’ayant, pour respirer -et vivre un peu à la fin de chaque jour, que -la terrasse et ses promiscuités, ces gens qui se -mélangent si volontiers aux voisins quels qu’ils -soient, sans réserve de classe et même sans pudeur -sociale, n’en ont pas moins des intérêts, des -goûts très divers. Regardez les gestes, écoutez -les supplications de la folle. Ce sont les mêmes -qu’elle adressa aux femmes et aux filles d’un gros -commerçant fasi. L’état d’âme de cet homme est -curieux à noter ; dans le drame que nous revivons, -de lui, plutôt que de ces femmes en furie, -dépendra le sort des fugitifs.</p> - -<p>Ce négociant a des magasins, des marchandises -qui viennent de loin, de chez ces chrétiens -que l’on tue à cette heure même, mais dont le -supplice n’empêchera pas qu’il faudra payer les -marchandises. Ses femmes hurlent là-haut à la -mort — n’êtes-vous pas des musulmans ! — lui, -en bas, tourne en rond dans sa demeure, inquiet -au suprême degré de ce qui se passe, de ce qui -peut suivre ; l’émeute est dans la rue, le pillage -s’étend et il suppute ce qu’il perdra si la plèbe -défonce les portes de son entrepôt ou s’acharne -sur son fondouk. Il calcule ce qu’il faudra payer -plus tard, car il sait bien lui, homme d’affaires et de -commerce, que toujours, au Maroc, ces heures de -joie musulmane ont eu des lendemains pénibles et -que toujours les bourgeois ont soldé les exploits -de quelques furieux.</p> - -<p>Sans doute, dans les premiers moments, son -cœur de musulman a vibré d’accord avec celui -de la foule. Pour parvenir jusqu’à sa porte, au -travers du flot grossissant des émeutiers, sans -doute aura-t-il crié comme tout le monde : Dieu -vous aide, ô croyants, ô soldats de la guerre -sainte ! Mais, à peine rentré chez lui, son âme de -marchand s’est effrayée d’un désastre possible. Il -s’est mis à redouter les excès de la populace qui -se presse furieuse dans les ruelles en quête de -gens à tuer ; il a craint surtout de ne pouvoir, au -jour certain des revendications européennes, justifier -de son temps, de sa conduite à l’égard de -ces chrétiens dont il a tant besoin et qui ont en -leurs mains son crédit. Et le problème s’est posé à -lui comme à beaucoup d’autres qui l’ont résolu, -d’ailleurs, de la même façon. Tout en prenant -part, selon son devoir de musulman, selon sa -conviction aussi, au sursaut xénophobe qui agite -la ville, il lui faut esquisser une réprobation, faire -au secours des chrétiens — ses créanciers — un -geste dont il pourra se réclamer plus tard, s’il est -utile.</p> - -<p>Plusieurs de nos compatriotes furent en effet -sauvés par des misérables qui ne cherchaient -qu’un alibi.</p> - -<p>Mais notre camarade X… ne devait pas profiter -d’une circonstance à ce point favorable. Il habitait -un quartier populeux, il était spécialement -visé, désigné par la trahison de ses domestiques. -Il ne pouvait être sauvé par l’unique dévouement -de la pauvre femme qui le guidait.</p> - -<p>Quand un petit garçon dégringola du toit pour -dire à son père qu’un de ces chrétiens demandait -asile, le marchand fasi hésita peu à lui répondre : -recueillir le fugitif serait attirer sur la maison la -colère de la foule qui grondait dans la rue, mais -on le laissera passer chez le voisin sans lui faire de -mal.</p> - -<p>— Qu’il se débrouille, dit-il, avec les gens d’à -côté. Quant à vous tous, ajouta-t-il, en parlant à -ses employés, à ses esclaves, soyez, s’il le faut, -témoins que j’ai aidé cet homme à fuir.</p> - -<p>Le docteur se tut. Il avait évoqué la première -phase du drame et, justifiant sa narration, la folle, -comme libérée du premier obstacle, venait de -franchir péniblement la murette et d’atteindre -une autre partie de la terrasse. Mais manquant -de force, par un fléchissement sans doute de sa -surexcitation, elle resta étendue, secouée parfois -de tremblements, murmurant des mots sans suite -mêlés de sanglots.</p> - -<p>Le médecin, les yeux fixés sur sa malade, -continua :</p> - -<p>— La crise subit une pause… le sujet n’a plus -la force de répéter la tragédie dont son esprit -pourtant lui ressasse implacablement le thème. -Sa folie lui donnera peut-être plus tard une vigueur -nouvelle ; en attendant, ce qu’elle ne peut -plus mimer ou crier, je vais vous le dire.</p> - -<p>Délivrés du premier obstacle, par l’intervention -du négociant, la femme et celui qu’elle guide -sont passés sur la terrasse de la maison contiguë. -Déjà l’homme n’est plus qu’une loque. La soudaineté -des événements déroutant toutes ses -prévisions, le surprenant en plein calme pour le -plonger dans un danger auquel il ne voit pas -d’issue, a brisé sa volonté. Il suit machinalement -sa protectrice ; il est pâle, ses vêtements portent -déjà les traces de souillures, des crachats qui lui -ont été jetés. En arrivant chez les voisins, la -femme reprend ses supplications en faveur de -celui qu’elle veut sauver. Lui, au comble du désarroi, -ne retrouve plus les quelques mots d’arabe -qu’il possédait, ne sait plus que gesticuler ses -demandes de secours où il y a aussi de la menace -et toute la révolte de son orgueil impuissant. Devant -eux se dresse maintenant la famille, mère, -femmes, sœurs, esclaves du grand alim, de -l’homme pieux qui, depuis des années, enseigne -les foules attentives aux <i>Khotba</i> de la sublime mosquée -et dont l’éloquence imprègne pour la postérité -les murs blancs de Qaraouiyne.</p> - -<p>Ignorantes, ces femmes expriment en cette -heure ce qui est pour elles le plus apparent de la -science du maître, la haine de ceux qui ne suivent -pas la doctrine qu’il enseigne. Elles manifestent -avec violence pour être vues et entendues des -voisins. Peuvent-elles faire autrement, celles qui -vivent dans la pure intimité d’une des plus belles -lumières de l’Islam ? Lui, observe en silence ; ses -sentiments ne répugnent pas à quelque succès -sur les mécréants, mais, homme de science et de -réflexion, il pèse l’opportunité du drame, redoute -qu’il se produise hors de l’heure prévue pour le -triomphe définitif et qu’il soit de ce fait incomplet -et inefficient, sinon dangereux pour la cause -même. En tout cas, il ne peut s’agir pour lui de -compromettre aux orgies de la plèbe sa dignité et -celle des siens, de souiller ses belles mains et ses -blancs lainages aux sanies du meurtre et aux -hontes du pillage.</p> - -<p>L’arrivée du roumi fugitif au bord de sa terrasse -lui est un bon prétexte pour calmer le zèle -encombrant des siens, pour les rappeler auprès de -lui.</p> - -<p>— Fuyez, rentrez, cachez-vous de cet homme -impur ! crie-t-il et, comme par enchantement, la -terrasse se vide à la voix du maître, les furies disparaissent -et derrière elles se referme la porte où -le poursuivi et son pauvre guide auraient pu -trouver un refuge contre la fureur croissante des -gens entassés sur les terrasses ; car on les a vus ; les -pierres volent et les vociférations se rapprochent.</p> - -<p>Franchie la maison de l’homme saint, les voici -devant celle d’un être quelconque, mauvais fonctionnaire -besogneux, chassé du Makhzen pour -concussion par trop criante et qui impute volontiers -aux idées nouvelles venues d’Europe la -subite pudeur administrative qui l’a privé de son -emploi. Il est vieux aussi ; il ne peut résister aux -folies de ses fils dont l’inconduite achève de le -ruiner. La misère guette sa maison qu’emplissent -déjà des discordes familiales et des scandales musulmans. -Aussi de cet antre malsain, la haine -a-t-elle surgi dès les premiers éclats de l’émeute, -comme un dérivatif aux ennuis de chacun. Et il -arrive bien à propos ce chrétien, pour se faire -écharper par les furies qui lui barrent la terrasse -de Ben Thami.</p> - -<p>Le sang coule sur le visage de l’homme que des -pierres ont atteint. Épuisé moralement, écrasé -sous les insultes, il tombe à genoux devant la murette -hostile et la femme s’efforce de couvrir le -visage défait et sanglant de son maître. Elle n’a -presque plus de voix à force de supplier ; elle -arrache ses pauvres bijoux, les jette à ceux qui -lui barrent la route ; une de ses mains protège -l’homme ; de l’autre, elle cherche à parer elle-même -les coups des petites filles, des petits garçons -qui frappent, pincent, arrachent, tandis que -les grandes hurlent, rient, se bousculent pour -voir.</p> - -<p>La poussière rouge du Gueliz remplit l’air en -feu et tamise en la colorant la clarté lunaire.</p> - -<p>Aidés par tout ce que leur a dit le médecin, -les deux officiers, serrés autour de lui dans un -angle de la grande terrasse de Messaoud El Biod, -suivent et comprennent les détails de la scène -jouée devant eux par la folle. Celle-ci semble, en -effet, avoir retrouvé des forces dans l’excès même -de sa terreur. Sa voix est redevenue distincte. Sa -mimique, tous les mots qu’elle profère ponctuent, -matérialisent, illustrent le récit du docteur. Les -impressions des spectateurs peu à peu se sont -intensifiées à l’extrême. La scène jouée par la -femme, dite par le récitant, se développe avec -une sincérité suggestionnante qui, bientôt, fait -apparaître à leur imagination le principal acteur -absent. Ils voient l’homme qui va mourir et machinalement -leurs mains se cherchent et se serrent -en communion de pensée et de douleur.</p> - -<p>Chuchotante, la voix du docteur reprend :</p> - -<p>— Nous arrivons à la fin du drame, regardez -bien.</p> - -<p>— Lalla ! Lalla ! crie la folle, ne jette pas cette -énorme pierre ! puis elle s’effondre aux côtés de -l’homme assommé, atteint sur la tête par un pavé -que Lalla Tam, femme de Ben Thami, a lancé -sur lui de toute la hauteur de sa taille que double -celle de la murette au bas de laquelle le fugitif -s’est abattu. La juive maintenant se tord auprès -de son maître étendu.</p> - -<p>— Laisse-moi, tu vas mourir, tu ne m’as pas -crue, ne me force pas à mourir aussi !… lâche -mon poignet ! et ses efforts tendent à arracher, de -la main crispée du moribond, la sienne qu’il a -prise et à laquelle il se cramponne, sans doute, -dans un dernier instinct d’espoir ou de consolation.</p> - -<p>Puis il semble qu’elle lutte contre des gens qui -l’ont empoignée. Elle hurle grâce, elle porte en -avant ses mains, les index tendus. Ce sont les -<i>chouhoud</i>, les témoins de ce qu’elle va dire. Elle -crie la profession de foi musulmane. Elle sauve sa -vie.</p> - -<p>La voici maintenant adossée au parapet de la -terrasse ; il apparaît que ceux qui la tourmentaient, -occupés ailleurs, la laissent tranquille.</p> - -<p>— Il est mort, je te dis, crie la femme, pourquoi -lui donner un coup de baïonnette ? Eh vous -autres les hommes ! Qu’allez-vous faire maintenant ? -Oh ! ne lui coupez pas la tête devant moi. -Mais vous êtes fous ! Au nom d’Allah El Karim ! -Je ne veux pas la voir ! emportez-la ! Comment, -vous jetez son corps dans la rue !</p> - -<p>La folle s’est redressée, le dos appuyé au mur ; -ses mains se pressent sur son visage ; elle les retire -fascinée, elle regarde et enfin de sa gorge sort -plusieurs fois ce son : plof, plof, reproduction -machinale du bruit qui hantera toute sa vie, le -bruit du corps de l’homme jeté aux gens de la -rue et s’écrasant sur le sol…</p> - -<p>— En voilà assez, dit le docteur. Et il courut -à la femme qui était retombée au pied du mur. -Délicatement, aidé de ses camarades, il la prit -dans ses bras et l’emporta. Tous trois redescendirent -vers la salle basse.</p> - -<p>Dans la chambre du médecin, étendue sous la -lueur jaune de la lampe, la folle exténuée s’abandonne -aux mains qui la soignent. Elle n’est plus -agitée, mais toujours de ses lèvres blanches sort -le plof, plof, qui résume toute l’horreur qu’elle a -vécue. Et soudain à l’autre bout du jardin une -voix s’élève qui fait sursauter les officiers :</p> - -<p>La illaha illallahou, la illaha illallahou !</p> - -<p>C’est le musulman toqué, le famélique recueilli -par le médecin qui s’éveille et clame, dans la nuit -brûlante, la gloire de Dieu aux quatre murs de la -grande demeure.</p> - -<p>— Cette femme va mieux, dit le docteur à ses -amis, surveillez-la un peu ; ménagez l’éther, je -n’en ai plus beaucoup. Je vais aller m’occuper de -l’autre là-bas, voulez-vous ?</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak i" id="ch5">L’Automobile</h2> - - -<p>Le capitaine Duparc, de l’artillerie, parvint à -Meknès après un voyage fatigant. Il débarquait -en Afrique pour la première fois et y venait -sans enthousiasme. Mais, officier consciencieux et -esprit cultivé, il eut soin, avant de quitter la -France, de se documenter sur le pays où il allait -vivre. Il acquit ainsi en une dizaine de jours d’un -travail assidu des idées qu’il jugea satisfaisantes -sur le régime dit de Protectorat, sur la religion -mahométane dite Islam, sur la géographie, l’ethnographie -de l’Afrique du Nord.</p> - -<p>Il apprit qu’au Maroc la population se divise -en quatre classes : les Maures et les Juifs qui -habitent les villes, les Arabes qui remplissent le -pays, les Berbères qui sont confinés quelque -part dans la montagne. Il lut une description -intéressante du cortège qui accompagne le Sultan -à la prière du Vendredi et admira la vitalité du -gouvernement dénommé Makhzen qui, cramponné -pendant des siècles aux destinées de quelques -tribus mograbines, a résisté aux folies -d’Abd-el-Aziz, à l’acte d’Algésiras et aux massacres -de Fez. Puis il versa une cotisation de -quinze francs au Comité de l’Afrique Française -et acheta une grammaire arabe, se promettant de -consacrer aux premiers éléments de cette langue -les longues heures du voyage.</p> - -<p>Mais la mer, d’humeur fâcheuse, ne lui en laissa -point le loisir. Après quatre jours de traversée -agitée et deux jours de « bouchonnage » devant -la barre de Casablanca, après la surprise du panier -de débarquement et l’épreuve décisive de la -barcasse, il échoua dans un hôtel qu’on lui affirma -« <span lang="en" xml:lang="en">Touring Club</span> ». Il y passa deux jours au lit. -Et de cette couche étrangère qui longtemps remua -elle aussi, il entendit, perpétuant son cauchemar, -le grondement continu et tout proche -de la mer furieuse se jetant affamée sur les blocs -de Schneider et C<sup>ie</sup>.</p> - -<p>Dès qu’il fut en état de trouver une paire de -gants dans ses cantines, il s’en alla, muni d’un -sabre, se présenter aux autorités locales. L’accomplissement -de cette corvée lui fit visiter la -ville. Son intelligence native et d’ailleurs exercée -lui permit vite de comprendre que ce chaos -n’était pas le Maroc, mais le résultat encore -informe du « formidable essor économique » annoncé -par les bouquins. Étant venu pour vivre, -comme il disait déjà, la vie du bled, il résolut -de ne pas séjourner à Casablanca. Ses impressions -s’y trouvaient au surplus chagrinées par ce -qu’il crut être la confirmation d’une vieille idée -apportée de France et qu’il aurait voulu inexacte.</p> - -<p>Duparc appartenait à ces milieux très bourgeois -de l’armée métropolitaine, qui avaient pour -l’armée d’Afrique le fraternel mépris réservé au -cadet qui a mal tourné. Celle-ci n’avait alors donné -à la France que la totalité de l’Afrique mineure. -Elle n’avait pas encore l’auréole du sacrifice -vigoureusement et joyeusement consenti qui la -jeta, merveilleuse d’entraînement, de santé physique -et morale, contre les corps d’armée allemands. -Pour Duparc, comme pour bien d’autres, -l’officier d’Afrique était un buveur d’absinthe -ou un malheureux retenu loin des honnêtes garnisons -de province par des dettes ou un banal -collage avec quelque sauvageonne.</p> - -<p>Il vit donc à Casablanca de multiples et -bruyants cafés remplis d’un nombre vraiment -impressionnant d’officiers de toutes armes attablés, -souvent en compagnie de cocottes et voisinant -avec des civils qui lui parurent d’origines -diverses.</p> - -<p>Comme la température l’y invitait, il s’assit -lui aussi à une table et, après quelques secondes -d’hésitation, se trouva bien.</p> - -<p>Il y fut très vite l’objet des sympathies de -camarades qui, reconnaissant à son sabre et à -ses gants blancs qu’il était nouveau dans le pays, -l’entourèrent, l’invitèrent et lui firent fête. Il en -fut très gêné, mais, en dépit de la froideur dont -il voulut se cuirasser, il fut entraîné jusqu’à une -heure avancée, de café en café, de boîte en -boîte. Quand vint la dislocation de la bande -joyeuse, il était tout à fait écœuré, navré du -lamentable exemple de désœuvrement, de mauvaise -tenue et de légèreté morale donné par ses -camarades d’Afrique. Il jugea qu’<i>il y avait là vraiment -quelque chose à faire</i> et se promit d’y penser.</p> - -<p>Un des officiers le raccompagna jusqu’à son -hôtel et, engagé par la réserve un peu plus -grande qu’il avait cru observer en ce compagnon -parmi tous les autres, Duparc ne put s’empêcher -de lui faire entendre discrètement que ce qu’il -venait de voir lui paraissait irrégulier. L’autre -lui demanda, en guise de réponse, de quelle -garnison il venait.</p> - -<p>— D’Orléans, répondit Duparc.</p> - -<p>— Ah oui… Orléans, Beaugency, Notre-Dame -de Cléry, Vendôme ! Vendôme ! Ma nourrice -chantait une ronde où ces noms sonnaient comme -des cloches. Cela, c’est toute la noble et vieille -France… Orléans est une bien bonne garnison. -Moi, depuis des années, je roule de Tunis au -Sahara, des Touareg aux Beni Snassen, à Bou -Denib, à Fez, au Tadla. Je viens de faire deux -ans de colonne sans débrider, sans boire un bock -frais, sans voir un chapeau de femme. Je n’avais -plus de chaussettes et j’ai demandé quinze jours -de répit pour venir ici me faire couper les cheveux -et me requinquer un peu… Les autres, -c’est la même chose. Bonsoir, cher ami, que le -Maroc vous soit propice. Et cordial, il serra la -main de Duparc et le quitta.</p> - -<p>En se couchant, celui-ci pensa à ce qu’il avait -vu, à ce qu’il venait d’entendre et il eut ce petit -malaise d’amour-propre fréquent chez ceux qui -ont du cœur et qui vient de la crainte d’avoir -été maladroit ou injuste.</p> - -<p>Rabat lui fit une impression différente et déjà -meilleure. Il subit le charme des deux villes -encore bien musulmanes. Il admira le grand bras -de mer qui les sépare et que semble remplir toujours -la mouvante cascade de la barre qui gronde -à son embouchure. Les paillotes de la Résidence -l’amusèrent et l’État-major, nombreux, lui offrit -des figures de connaissance qui s’épanouirent à -l’entendre demander un emploi dans l’intérieur. -On lui donna satisfaction immédiate et Meknès lui -fut attribuée. Il sortit enthousiasmé de chez le -grand chef et ému lui-même des dévouements -dont il se sentait capable. Il rendit aimablement -son salut au chaouch de la porte résidentielle et -partit plein d’ardeur.</p> - -<p>On était à la fin du printemps et la chaleur -déjà forte rendit pénible au voyageur le séjour -dans le train de Meknès. Il devina à peine Kénitra, -soupçonna seulement à travers sa somnolence -congestionnée la Mamora et la plaine de -Sidi Yahia. Il parvint à Dar Bel Hamri avec un -commencement d’insolation qui lui évita le repas, -les menthes à l’eau et surtout le café à l’eau salée -vendus en ce lieu néfaste et obligé, terreur du -voyageur assoiffé.</p> - -<p>Le lendemain, l’air plus vif du plateau lui fit -mieux supporter la route. Il eut la surprise agréable -de trouver à la gare une automobile qui était -venue le prendre et le conduisit aux baraquements -de l’État-major.</p> - -<p>— Vous allez arriver juste pour admirer le -coucher du soleil, lui dit l’officier qui était venu -le quérir.</p> - -<p>Cette remarque laissa Duparc indifférent, mais, -par la suite, il apprit à la faire à tous les voyageurs -importants qu’il lui advint d’aller chercher -à la gare.</p> - -<p>Dès le premier contact avec son chef accueillant, -l’officier d’État-major fut plongé au vif des questions -qu’il aurait à traiter.</p> - -<p>— Pour vous mettre au courant de la Subdivision, -conclut ce chef, vous allez faire la tournée -des postes. Vous étudierez sur place certains -points qu’il m’importe de connaître. On vous -donnera la « petite Ford » et vous verrez ainsi -un maximum de détails dans un minimum de -temps.</p> - -<p>Ce discours plut beaucoup à Duparc. Il eût -préféré pourtant faire cette visite à cheval, c’est-à-dire -tout à son aise. Mais ceci était incompatible -avec le lourd travail de bureau dont il entendit -ses camarades se plaindre à la popote, ce qui -l’invitait clairement à ne pas s’attarder sur les -chemins.</p> - -<p>Duparc décida de commencer sa tournée par -le poste excentrique d’Oulmès où il aurait d’ailleurs -à conduire deux officiers de troupe qui, -venus à Meknès pour le service, devaient rejoindre -au plus vite leur résidence. Il s’enquit de ses compagnons -et fut très volontiers renseigné. C’étaient -deux excellents garçons, parfaits officiers, mais -nantis de travers singuliers.</p> - -<p>L’un s’appelait de Mongarrot. Officier de cavalerie -des plus allants, il vivait dans un mutisme -presque absolu. Devait-il cela à quelque chute -sur la tête ou à un trop long séjour dans le désert -silencieux, nul n’était en état de le dire. Mongarrot -s’abstenait de parler pour une raison physique -ou morale dont personne n’avait sondé le -mystère. Il commandait sa troupe par gestes ou -par de brèves interjections. En dehors du service, -il intervenait dans les conversations par des bouts -de phrases latines qu’il appropriait à l’idée émise, -réminiscences lointaines de quelque grammaire, -bouffées de bréviaire ou de missel romain, échos -affaiblis et aujourd’hui désuets des classes d’humanités -du temps jadis. Il était doux et taillé en -athlète. Son caractère et son austérité l’avaient -fait surnommer l’ange radieux.</p> - -<p>Martin était le nom du second compagnon de -route. Celui-ci, tout à fait différent du premier, -manifestait une loquacité déconcertante. Très -averti, d’ailleurs, des choses et des gens d’Afrique, -il était quelquefois intéressant, précieux -souvent par son expérience et, en tout cas, jovial -et bon enfant. Mais il était coté comme un cerveau -brûlé, voire comme un braque, pour de -nombreuses facéties de jeunesse et il manquait -de souplesse, c’est-à-dire bêchait volontiers ses -supérieurs. Il critiquait, dit-on à Duparc, sans mesure — ce -qu’il faut traduire par non sans esprit — et -s’attardait, de ce fait, dans des grades subalternes, -malgré des états de service remarquables. -Enfin, un bon camarade glissa cette dernière -pointe : « Je vous préviens qu’il aime peu les -officiers d’État-major. »</p> - -<p>Méditant sur ces avis, Duparc sentit se confirmer -son opinion qu’il tombait dans un monde -nouveau. La faible expérience que ses nombreuses -études lui avaient laissé prendre de la vie, -l’amenait à trouver étrange l’existence possible -de gens aussi différents du type qu’il s’était forgé -de l’être humain normal et pondéré. Il s’estima, -<i lang="it" xml:lang="it">in petto</i>, très au-dessus de ces pauvretés et trouva, -dans l’avancement rapide dont il avait joui jusqu’à -ce jour, la confirmation de sa supériorité. Il -augura mal enfin du voyage obligé avec ces -étranges compagnons et se consola en songeant -que cela durerait au plus une journée. Puis il -s’arma ce soir-là, comme il faisait chaque jour, de -sa grammaire arabe qui lui procura bientôt un -sommeil dépouillé d’inquiétude.</p> - -<p>Quand il se présenta le lendemain au point -initial il y trouva l’automobile et, autour, Martin -qui se démenait entre de nombreux colis. Duparc, -lui, s’était vêtu de pied en cape de la tenue de -campagne : revolver, jumelle, boussole et sacoche -d’État-major qui, en plus des papiers de -service, abritait l’indispensable grammaire ; un -petit paquet contenait enfin la trousse de toilette -et le strict nécessaire pour un court déplacement. -Martin, qui s’acharnait avec le chauffeur à arrimer -ses colis, accueillit Duparc comme s’il ne connaissait -que lui.</p> - -<p>— On les casera bien ! dit-il, en montrant ses -paquets, ce qui n’ira pas dans la berline ira sur le -marchepied. Passez-moi votre casse-croûte, on va -le mettre dans la boîte aux outils.</p> - -<p>— Ce n’est pas mon… déjeuner, répondit -Duparc, c’est mon nécessaire de toilette.</p> - -<p>— Vous n’avez pas apporté de boulot ?</p> - -<p>— Je comptais que nous mangerions une omelette -à la première auberge… ou dans quelque -ferme.</p> - -<p>Martin fut si étonné de cette réflexion qu’il -n’y sut répondre. Son compagnon manquait évidemment -d’expérience marocaine ; mais il eut le -bon esprit de ne pas le blaguer.</p> - -<p>— Cela ne fait rien, dit-il, j’ai tout ce qu’il -faut pour vous, pour Mongarrot et d’autres -encore. Voyez-vous, dans ce pays, on rencontre -toujours quelque part quelqu’un à qui il manque -quelque chose. La caisse de pernod, continua-t-il, -en s’adressant au chauffeur, ira à côté de vous et, -dessus, les caleçons du commandant. Ah ! voilà -Mongarrot ; ça va, mon vieux ?</p> - -<p>Un géant bien mis s’approchait, maniant avec -discrétion des pieds énormes.</p> - -<p>Il répondit des yeux à Martin, salua aimablement -Duparc en lui disant : « Capitaine Mongarrot, -18<sup>e</sup> spahis. » Puis il s’engouffra dans la voiture.</p> - -<p>— Allons ! en route, dit Martin, nous nous -mettons tous les trois dans le fond, vous au <i>mitan</i>, -Duparc, vous êtes le plus mince et vous serez -calé ; la voiture aussi ; d’ailleurs il n’y a pas -d’autre place à cause des paquets qu’on rapporte -aux camarades. Toi, Mongarrot, tâche de ne pas -écraser ton voisin et ne parle pas trop si nous -voulons dormir. Et maintenant, en avant !</p> - -<p>Le chauffeur réveilla la petite Ford d’un grand -coup de manivelle dans le nez et Duparc, encore -tout ahuri, se sentit, au démarrage, effondrer entre -ses deux camarades.</p> - -<p>La grande guerre a multiplié à l’infini l’usage des -voitures automobiles, mais c’est au Maroc oriental -d’abord, puis à l’occidental, que l’emploi dans -tous les terrains en fut généralisé pour la première -fois. Dans ce pays l’automobile vint longtemps -avant la route, elle passa à peu près partout et -précipita de la plus heureuse façon la conquête et -la pacification.</p> - -<p>A l’époque où se place ce récit, il n’existait -encore que des pistes indigènes parfois améliorées -et constamment ravagées par les pluies, défoncées -par les charrois. Un voyage en automobile dans -les sables de la Mamora, dans les tirs, dans les -glaises du Sebou et de l’Innaouen était la chose -la plus extravagante et la plus pénible aussi. Le -Maroc fut le tombeau des pneumatiques ; mais -on marchait et le progrès aussi. Les machines soumises -à des cahots continuels duraient peu. Les -maisons françaises fabriquèrent des cadres et des -roues robustes pour le service du Maroc. Les Américains -suivirent mais avec des modèles légers, -solution différente et d’ailleurs bonne du problème -à résoudre : le passage dans tous les terrains.</p> - -<p>Duparc n’avait aucune idée d’un voyage de -cette sorte. Aussi, quand après avoir traversé la -ville, l’auto sortant par la porte du mellah s’engagea -sur la piste du camp Bataille, lorsque coincé -entre ses deux voisins, gêné par les paquets, il -vit la voiture ballottée, cahotée, sauter des mottes -de terre, pencher au delà de tout équilibre raisonnable -dans des ornières de terre molle, en -sortir pour y retomber, progresser de côté comme -un crabe en glissant des quatre roues, aborder -des talus obliquement pour échapper par moment -à la piste trop mauvaise, quand il entendit les -halètements, les emballements fous du moteur et -vit l’adresse et la force jusqu’alors victorieuses du -chauffeur, il éprouva la sensation d’être embarqué -dans une mauvaise farce. Martin parlait, s’efforçant -d’intéresser son compagnon à tout ce que -l’on voyait. Mais celui-ci, s’estimant secoué -comme il ne l’avait jamais été, pensait à son -cheval qui aurait si allégrement marché d’un pas -souple sur cette piste infernale.</p> - -<p>— On est évidemment un peu surpris la première -fois, dit Martin, comprenant l’impression -désagréable qu’éprouvait son voisin ; mais on s’y -fait rapidement. Vous serez certainement un peu -courbaturé ce soir.</p> - -<p>— Je m’y attends, fit Duparc qui se sentait -devenir furieux. Je trouve tout à fait illogique -cette façon de se déplacer ; écoutez ces chocs, -jamais la voiture ne supportera cela sans que -quelque chose casse.</p> - -<p>— Soyez-en convaincu, répondit Martin. On -casse, on verse, on crève, on répare et on continue ; -je vous assure qu’on a de la distraction. Ah ! -nous voici à l’oued. Ne vous embarquez pas sur -le pont ! le tablier a été enlevé par la crue, cria-t-il -à l’adresse du chauffeur.</p> - -<p>Et, à la grande surprise de Duparc, la voiture -laissant à gauche un pont de bois qui prolongeait -la piste dégringola vers le lit d’un ruisseau qui -barrait la route, entra dans l’eau, sautilla furieusement -sur les gros cailloux ronds qui formaient -le gué et se lança à l’assaut de la rampe opposée -dont elle atteignit le sommet après trois secousses -d’essieux des plus inquiétantes.</p> - -<p>— Il faut toujours, dit Martin, mettre des -paillons aux bouteilles et surveiller la mise en -caisse, si l’on veut éviter la casse et ménager l’argent -des camarades qui vous ont chargé de commissions. -Mes bouteilles sont bien emmaillotées.</p> - -<p>— J’en prends note, dit Duparc, se décidant -à rire, vous me paraissez plein d’expérience.</p> - -<p>— J’ai été roumi, moi aussi, répondit Martin, -mais il y a longtemps. Voici la piste qui s’améliore, -nous allons pouvoir marcher.</p> - -<p>Au même moment, la voiture pencha violemment -sur le côté, et les voyageurs s’accrochèrent -instinctivement à l’arceau de la capote.</p> - -<p>— <i lang="la" xml:lang="la">Cave ne cadas !</i> dit la voix de Mongarrot.</p> - -<p>Mais déjà, l’obstacle franchi, la Ford repartait -de plus belle. La piste s’allongeait vers des collines -au travers du bled Guerrouan ; le soleil montait, -chauffant de belles moissons, des indigènes -allant vers la ville ou en venant circulaient nombreux -sur les sentiers.</p> - -<p>Ils s’arrêtaient pour regarder la voiture qui, -rapide et sautillante, passait auprès d’eux. Tous -s’en amusaient et riaient.</p> - -<p>Duparc, à son propre étonnement, se prit à -aimer ces choses, ces gens, ces collines roses à -l’horizon et même ses compagnons, tout étranges -qu’ils lui parussent encore. Il s’informa des oueds -qui se trouvaient sur la route.</p> - -<p>— Le mot oued, dit Martin, est arabe et signifie -vallée, vallon, lit d’une rivière : mais ces -sens n’impliquent pas forcément la présence de -l’eau. C’est ainsi qu’en Algérie, le mot oued -donne plutôt une impression de siccité, de chaleur -lourde dans un bas-fond rocailleux. Au -Maroc, ce même vocable s’applique à un endroit -où l’eau coule, où il y a des arbres, de l’ombre et -de la fraîcheur. C’est une des caractéristiques de -la langue arabe qu’un seul mot puisse avoir des -acceptions différentes et même contraires.</p> - -<p>Puis il développa cette thèse et cita des exemples, -tandis que la voiture, quittant la plaine de -Meknès, passait par un petit col dans la cuvette -d’Aïn Lorma. La route devint aussi plus accidentée ; -le sol était encore imprégné des pluies de -printemps ; l’auto avançait par embardées, glissant -des deux roues de derrière, tantôt vers un -des côtés de la route, tantôt vers l’autre. Il fallut -plusieurs fois descendre pour l’alléger au passage de -petits ruisseaux bourbeux qui coupaient la piste. -Mongarrot poussait sans mot dire, et sa force très -grande évitait le plus souvent à ses camarades -d’en faire autant. Le mauvais passage franchi, on -repartait et on recommençait un peu plus loin. -Une fois même, les efforts réunis des trois hommes -et du moteur ne purent sortir les roues d’une ornière -grasse où elles s’empâtèrent. Il fallut avoir -recours aux gens d’un douar qu’on apercevait -non loin de là. Martin les appela de la voix et -du geste, et quatre ou cinq gaillards s’approchèrent -avec timidité.</p> - -<p>Quand ils comprirent ce qu’on voulait d’eux, -ils se mirent à la besogne gaiement et, tout en -échangeant très fort leurs réflexions, dégagèrent -les roues enlisées, soulevèrent et poussèrent lestement. -Puis, l’auto remise sur le terrain ferme, ils -regardèrent, sans cesser de causer entre eux, les -voyageurs réintégrer leurs places et la voiture -partir.</p> - -<p>— Que disaient-ils dans leur conversation si -animée ? demanda Duparc.</p> - -<p>— Je n’en sais rien, répondit Martin.</p> - -<p>— Comment ! vous, un vieil africain, vous ne -savez pas l’arabe ?</p> - -<p>— Je le parle couramment, mais ces gens-là -sont des Berbères et, comme ils se doutaient que -l’un de nous au moins parlait l’arabe, ceux d’entre -eux qui le connaissent se sont bien gardés de s’en -servir. Le plus jeune m’a pourtant souhaité bon -voyage dans la langue du Prophète.</p> - -<p>A ce moment, la voiture manqua un tournant, -quitta la piste et dévala 4 ou 5 mètres de talus -et s’arrêta dans un champ. Les trois camarades -saluèrent brusquement le dos du chauffeur.</p> - -<p>— <i lang="la" xml:lang="la">Quid ?</i> demanda la voix de Mongarrot.</p> - -<p>— Ce n’est rien, répondit le troupier, c’est le -différentiel…</p> - -<p>Il fallut, à force de bras et de machine rouler la -voiture dans le champ, puis la remettre sur la piste.</p> - -<p>Tandis que le mécanicien vérifiait le fonctionnement -de l’organe avarié, Duparc, qui peu à -peu s’aguerrissait ou qui ne s’était pas rendu -compte du danger que lui et ses compagnons venaient -de courir, reprit ses questions. Son esprit -amoureux de clarté trouvait insuffisante la réponse -de Martin.</p> - -<p>— Expliquez-moi, je vous prie, dit-il, pourquoi -ces gens, s’ils le pouvaient, n’ont pas -cherché à se faire comprendre de vous.</p> - -<p>— Ils n’y tiennent pas ; pourquoi voulez-vous -d’ailleurs que ces paysans qui sont très indépendants -de caractère se donnent la peine d’user, -pour me faire plaisir, d’une langue étrangère ? -C’est très calé, d’abord, de savoir deux langues ; -et ensuite la possibilité qu’ils ont de rester -impénétrables est un avantage ; ils le gardent.</p> - -<p>— Sans doute, reprit Duparc, les officiers qui -commandent à ces populations savent leur langue -intime ?</p> - -<p>— Non, personne ne la connaît ; on dirige ces -gens à l’aide de ceux d’entre eux qui sont bilingues, -ou par l’intermédiaire de secrétaires -arabes d’origine, mais sachant le berbère.</p> - -<p>Duparc demeura un instant pensif. Puis il -reprit :</p> - -<p>— Voilà qui est sans doute particulier au -Maroc ; il existe, du fait de cette langue qu’on -ignore, un mur entre ces tribus et nous. De plus, -ces gens sont, dans leurs rapports avec l’autorité -et nous-mêmes sommes, dans notre action sur -eux, à la merci d’intermédiaires.</p> - -<p>— Vous venez d’émettre là, dit Martin, à -l’endroit de nos méthodes un jugement sévère, et -chez un roumi débarqué d’hier, cela promet.</p> - -<p>— Sévère, dites-vous, mais est-il juste ? demanda -Duparc.</p> - -<p>A ce moment, le chauffeur voulant éviter une -ornière, frôla un gros <i>bétoum</i> qui se trouvait près -de la piste. Une maîtresse branche de cet arbre -rugueux prit au passage le devant de la capote et -avec un grand craquement celle-ci se rabattit en -arrière, tandis que l’auto s’arrêtait. Et les voyageurs -qui étaient à l’ombre furent tout à coup -inondés de soleil.</p> - -<p>— <i lang="la" xml:lang="la">Fiat lux !</i> dit dans un rire la voix de Mongarrot. -Le rire d’ailleurs fut général quand le -capitaine silencieux eut ajouté, en français cette -fois : « On ne peut pas causer un quart d’heure -tranquillement ! »</p> - -<p>Les courroies de tension de la capote étaient -seules cassées ; on décida de laisser la voiture -découverte ; il serait ainsi possible de mieux voir -le paysage qui devenait de plus en plus pittoresque. -A un tournant de la piste, au haut d’une -côte très rocailleuse, embarrassée de blocs et qu’il -fallut gravir à pied, la vallée de l’oued Beht -s’offrit tout à coup à la vue. La descente vers la -rivière fut lente et pénible. La piste en corniche -était sinueuse et complètement bouleversée par -quelque récente pluie d’orage. La rivière était en -crue, ses eaux limoneuses atteignaient et couvraient -le tablier du grand pont en bois jeté par -le Génie.</p> - -<p>— Passerons-nous ? demanda Duparc.</p> - -<p>— Nous passerons s’il ne manque pas de madriers -au tablier, dit le chauffeur.</p> - -<p>Mais déjà Mongarrot s’était porté devant la -voiture et s’engageait sur le pont, marchant au -centre, dans l’eau. Celle-ci montant à l’assaut du -tablier passait dessus en inquiétante vitesse et à -ce point boueuse qu’on ne distinguait plus les -madriers.</p> - -<p>Traînant ses vastes pieds heureusement chaussés -de bottes solides, le doux géant fit son inspection -planche par planche. Parvenu à l’autre -bout, il fit un geste d’appel, et la voiture s’engagea -lentement sur le pont. L’eau sautait aux -roues.</p> - -<p>— Mon capitaine, cria le chauffeur, j’ai le -vertige. Mais Martin, qui venait de voir Duparc -mettre la main sur ses yeux, avait pressenti le -danger. Cette nappe d’eau fuyant violemment -sous la voiture produisait à lui-même une impression -fort pénible.</p> - -<p>Dès l’appel du chauffeur, il se leva de sa place -et, se penchant par-dessus l’homme qui s’effaça, -il saisit le guidon. Les yeux fixés sur l’autre bord, -il maintint l’automobile en direction.</p> - -<p>— Quelle bête et inopportune sensation, dit-il -en rendant la barre au mécanicien dès qu’on fut -sur la terre ferme ; et si nous étions arrivés un -quart d’heure plus tard nous n’aurions pu passer. -Ces crues sont très rapides. Celle-ci résulte de -quelque violent orage qui a dû éclater dans le -haut pays.</p> - -<p>Mongarrot reprit sa place et l’automobile repartit. -Laissant à gauche le camp Bataille, -d’ailleurs abandonné pour cause d’insalubrité, -la piste gravit les premières pentes du pays -Zemmour à travers une broussaille épaisse. On ne -s’arrêta que fort peu au poste de Khemisset pour -prendre de l’essence. Il s’agissait en effet de -gagner du temps, partout où la piste le permettrait, -pour ne pas être surpris par la nuit entre -Tedders et Oulmès, région encore peu sûre. La -piste aménagée traverse entre Khemisset et Tiflet -une région sablonneuse où l’automobile fatigua -beaucoup. Il fallut plusieurs fois stopper pour -laisser refroidir le moteur.</p> - -<p>Mongarrot, au milieu de ces péripéties diverses, -restait toujours silencieux et complaisant. Martin -parlait de choses multiples sans prendre de repos.</p> - -<p>Duparc, de plus en plus conquis par les imprévus -constants du voyage, amusé par la conversation -de Martin, revenait sur ses fâcheuses -impressions et jugeait mieux ses deux compagnons. -L’un, Mongarrot, était certainement un -homme de très haute conscience, de manière -délicate, et cette loi du silence qu’il s’imposait -avait sans doute quelque cause profonde et respectable. -Martin n’était pas l’homme aigri et -débineur qu’on lui avait dépeint. Il parlait évidemment -beaucoup, mais sa conversation était -intéressante, nullement pédante. Elle ouvrait au -nouveau venu des horizons curieux sur la vie -des Français au Maroc et sur les mœurs indigènes. -En résumé, c’était un homme sachant beaucoup -de choses et les disant gaiement. Avant midi, -Duparc se sentit presque réconcilié avec l’armée -d’Afrique.</p> - -<p>Les voyageurs ne s’arrêtèrent point à Tiflet -qui est le chef-lieu du cercle des Zemmour. Le -chemin à suivre se sépare en effet, un peu avant -ce poste, de la route principale de Meknès à -Rabat. L’automobile marchait rondement sur le -terrain plus résistant d’un grand plateau où -Duparc vit de nombreuses cultures et de beaux -douars. Martin lui dit ce qu’il savait sur la façon -de vivre de ces populations. Mais Duparc, qui -suivait depuis quelque temps une idée, demanda :</p> - -<p>— Qu’entendez-vous par roumi, qualificatif -dont vous vous êtes servi tout à l’heure ?</p> - -<p>— Le mot roumi, répondit Martin, est un adjectif -emprunté à la langue arabe, dans laquelle -il signifie chrétien, par le vocabulaire administratif -militaire et civil en usage au sud du 35<sup>e</sup> parallèle -et à l’ouest du 4<sup>e</sup> méridien. Il sert à désigner -les agents de tout ordre et de tout grade -que la métropole a embarqués, souvent malgré -eux, et à qui le « puissant protecteur » a dit, avec -un petit tapement de main sur l’épaule : « Allez -là-bas, mon cher, il y a de bonne besogne à -faire… vous me comprenez, n’est-ce pas…? et -surtout écrivez-moi souvent… » Le mot roumi -s’applique donc à un grand nombre d’individus -qui, ayant subi l’épreuve de la barcasse, franchissent -la barre de Casablanca et découvrent le -Maroc.</p> - -<p>— Voilà une merveilleuse définition, dit Duparc -qui s’amusait.</p> - -<p>— <i lang="la" xml:lang="la">Vir dicendi peritus</i>, fit Mongarrot qui suivait -attentivement.</p> - -<p>— <i lang="la" xml:lang="la">Et cum spiritu tuo</i>, dit à tout hasard Martin -pour répondre à cette amabilité.</p> - -<p>Et il continua, sans laisser à Duparc le temps -d’étouffer la quinte de rire qui le secouait entre -ses deux impayables compagnons : « Le roumi -se distingue à des aptitudes et vertus nombreuses. -Il a, entre autres, la faculté d’appliquer -un jugement purement européen à des gens et -des faits qui relèvent, ou résultent, d’un système -philosophique et d’un climat tout différents de -ceux d’Europe. Il a aussi la volonté singulière -de faire régner, partout où il passe, l’ordre et les -méthodes en usage dans son patelin d’origine. -Cet état d’âme est plus ou moins tenace suivant -les individus. Certains évoluent très vite, d’autres -point. D’aucuns s’acclimatent immédiatement ; -il en est, par contre, qui pourraient rester vingt -ans en contact avec les gens et les choses de ce -pays sans s’y intéresser le moins du monde. -Ceux-là appartiennent au genre cuirassé.</p> - -<p>— <i lang="la" xml:lang="la">Aes triplex</i>, murmura la voix de Mongarrot.</p> - -<p>— Mais il y a d’autres espèces, continua Martin ; -nous connaissons, par exemple, le roumi néfaste, -le roumi inopérant, le pratique, le…</p> - -<p>— Quel est le roumi néfaste ? demanda Duparc.</p> - -<p>— Cette espèce comprend plusieurs variétés, -reprit Martin, je ne saurais ici les décrire toutes ; -mais, me tenant sur le seul terrain militaire, je -vous en montrerai une par un exemple. Imaginez -le chef d’un escadron à qui l’on aurait confié des -chasseurs d’Afrique, qui en colonne s’écarterait -à plus de deux cents mètres de l’infanterie et, -sans y être forcé par l’absence de troupes spéciales, -ferait faire à ces enfants de France un métier -de spahis ou les enverrait battre l’estrade -comme des partisans. Il est sûr de se faire rafler -ses canards.</p> - -<p>— Mais il ne pécherait que par ignorance, -objecta Duparc.</p> - -<p>— La première fois, répondit Martin ; la seconde, -ce sera par roumite chronique. Maintenant -cela vous intéresse-t-il de savoir ce qu’est le roumi -pratique, le roumi poire, le roumi conscient, -l’inconscient, le journaliste et toutes les variétés -du roumi civil ?</p> - -<p>— Ils sont trop, gémit Duparc, je me contenterai -du roumi pratique, quel est-il ?</p> - -<p>— C’est un modèle fréquent, en particulier -chez les militaires ; sa doctrine se résume en une -formule de quatre mots : Dix-huit mois, une colonne, -une proposition au choix, le bateau. Laissez-moi, -pour finir, ajouta Martin, vous signaler -une sorte dernière. On n’en parle jamais, et c’est -une ingratitude qu’il me plaît aujourd’hui de -réparer. Il s’agit du roumi nécessaire.</p> - -<p>— Quel est donc celui-ci ? dit Duparc.</p> - -<p>— C’est le roumi de France, celui qui paie, -conclut Martin.</p> - -<p>Et tout en devisant de la sorte, les trois camarades -atteignirent la grande vallée où se trouve, -près du Bou Regreg, le poste de Maaziz. L’automobile -d’ailleurs négligea celui-ci et continua sa -route vers Tedders dont on apercevait au loin, -entre deux collines, les tôles ondulées miroitant -au soleil.</p> - -<p>— Les Zemmour, reprit Martin, répondant à -une question de son voisin, sont de très beaux -Berbères, sains et robustes comme vous pouvez -en juger d’après les spécimens que nous rencontrons. -Leurs femmes ne simulent pas en nous -voyant une terreur imbécile et mal jouée. Leurs -enfants sont aimables et nullement effarouchés, -ce qui est un excellent indice.</p> - -<p>— Comment cela ? dit Duparc.</p> - -<p>— Pour qui a observé avec soin les indigènes, -reprit Martin, il n’est pas de meilleur baromètre -de l’opinion intime des populations que le visage -et la contenance des petits au contact du chrétien. -Ceci d’ailleurs est surtout vrai chez les -Arabes et plus encore chez les Maures des villes. -Les enfants ne savent pas dissimuler et reflètent, -dans la rue, l’état d’âme de la famille. Ils nous -abordent tout impressionnés de ce qu’ils entendent -des hommes et aussi des femmes, mère, -tante, sœur ou servante. Celles-ci nous connaissent -fort peu et les recommandations sans fin, par -lesquelles leurs maîtres et seigneurs s’efforcent -de les protéger contre nous, ajoutent à l’horreur -instinctive produite sur leur esprit par les êtres -impurs que nous sommes. Ces campagnards berbères -sont moins compliqués que les habitants -des villes et de la plaine. Ils sont peu imprégnés -de philosophie musulmane. Leur résistance, leur -réaction à notre contact proviennent, presque uniquement, -de leur répulsion pour toute autorité. -Mais ils s’islamisent de plus en plus à notre contact -et chez eux la haine du vainqueur fait place, -peu à peu, à la haine du chrétien. Nous ne gagnons -pas au change. En attendant, ces gaillards -que vous voyez, ces femmes qui ne se détournent -pas à votre approche, ces enfants joyeux -ne sont pas mal disposés pour nous. N’étant -pas trop embarrassés encore de dogme hostile, -ils apprécient la paix française sans arrière-pensée. -Mais voici que nous approchons de -Tedders…</p> - -<p>— Et du déjeuner, remarqua Mongarrot.</p> - -<p>Les officiers du poste attendaient leurs camarades -dont le télégraphe avait signalé le passage -à Khemisset.</p> - -<p>Duparc fut très entouré. En qualité d’officier -d’État-major, il devait avoir, pensait-on, des -renseignements sur les projets du commandement, -sur les opérations futures auxquelles tout le -monde voulait participer. Il ne put, comme de -juste, répondre à ces espérances. Ne venait-il pas -à peine de débarquer ? Par contre, il apprit lui-même -avec intérêt qu’il allait, après déjeuner, -quitter la zone de pleine sécurité pour entrer -dans un pays moins hospitalier. Les risques à -courir n’étaient pourtant pas tels que les voyageurs -dussent attendre un convoi pour gagner -Oulmès en deux étapes. La voiture postale avait -circulé depuis longtemps sans être inquiétée.</p> - -<p>— Il ne vous faut que trois heures au plus, -avec une automobile, pour atteindre Oulmès, -leur dit le commandant d’armes, et vous devez -rencontrer en route, au relais de la forêt de -Harcha, le convoi qui descend sous escorte. Aucun -djich n’est d’ailleurs signalé dans la région.</p> - -<p>Commentant cette dernière réflexion, quand -il fut de nouveau en route avec ses camarades, -Martin remarqua :</p> - -<p>— Le fait qu’aucun djich n’est signalé n’est -point l’assurance définitive d’une parfaite sécurité. -Nous sommes ici dans le pays de « la peur et -du mensonge », suivant l’expression indigène. -Jamais un indicateur ne donne le renseignement -complet ou au moment strictement utile. Il y a -donc toujours une part d’aléa dans un voyage -à la limite imprécise du pays soumis.</p> - -<p>— Et comment opèrent ces djich ? demanda -Duparc.</p> - -<p>— C’est, la plupart du temps, l’embuscade banale -en quelque point de passage obligé. Les -isolés, les petits détachements sont leurs victimes -les plus fréquentes. Je les ai vus une fois provoquer, -en coupant le fil télégraphique, l’arrivée -d’une équipe de réparation qui fut massacrée. On -prend depuis toutes les précautions voulues et -d’ailleurs, rassurez-vous, ils ne se sont point -encore attaqués aux automobiles.</p> - -<p>— Et vous croyez que nous pourrions rencontrer -de ces coupeurs de route ?</p> - -<p>— Monsieur, répondit Martin, je ne crois rien -du tout ; mais je suis toujours en méfiance. Aujourd’hui, -je ne vous cacherai point que j’ai été -mis en éveil par deux mots entendus à Tedders.</p> - -<p>— Ceci devient tout à fait intéressant, fit Duparc, -qu’avez-vous donc appris ?</p> - -<p>— Appris n’est pas le terme exact, répondit -Martin ; d’abord, si je savais quelque chose de -certain ou même seulement de probable, nous ne -roulerions pas à cette heure sur cette piste ; j’ai -tout simplement rencontré un homme que je -connais, qui me connaît et dont le tempérament -d’indicateur est utilisé de temps à autre. -C’est peut-être par lui que le chef qui nous offrit -un si bon déjeuner a su qu’aucun djich ne -courait le pays. Cet homme examinait d’un œil -enfantin et curieux notre voiture arrêtée près du -corps de garde. Quand il m’a vu, son visage est -devenu soudainement sérieux et il m’a dit : -« C’est toi, moui Captan, qui est dans la voiture ?… -Ce n’est pas kif la grosse voiture du Coronnel, -il n’y a pas de fusils ni de <i>taraka</i> » — la -taraka, mon cher, c’est la mitrailleuse — et il a -ajouté : « Les gens ici sont des enfants du -péché. » Puis il s’est éloigné sans en dire plus -long.</p> - -<p>— Et vous en concluez ? demanda Duparc.</p> - -<p>— Rien, mais comme je me disposais à aller -chercher des carabines, j’ai vu Mongarrot qui -avait eu sans doute la même idée et venait suivi -d’un chaouch portant les flingots. Ils sont là attachés -par une ficelle au marchepied.</p> - -<p>— Deux cents cartouches dans la sacoche de -portière, dit la voix de Mongarrot.</p> - -<p>— Voyez, reprit Martin, comme le pays devient -sauvage et compliqué. Remarquez aussi -comme la piste est bonne. Elle est découpée dans -le schiste et on roule sans poussière et sans boue. -Par les nombreux lacets que vous distinguez, -nous allons atteindre la crête à droite de cette -énorme masse rocheuse qu’on appelle le Mouichenn. -Nous filerons au revers sud pour ressortir -là-bas, très à gauche, dans ce bois de grands -chênes-lièges assez clairsemés. C’est la forêt de -Harcha.</p> - -<p>— Ce pays est impressionnant de rudesse grandiose, -dit Duparc, et l’on pressent que les gens -qui vivent ici doivent être très différents de ceux -des villes et des plaines basses. Dites si je me -trompe, à moins que la vitesse plus grande de la -voiture ne vous gêne pour parler.</p> - -<p>— J’ai pour mon malheur, dit Martin, une disposition -spéciale à parler en tout temps et à toutes -les vitesses, avec une égale franchise sur ce que je -sais. L’homme, ainsi que vous le dites, est l’image -du sol qui le nourrit ; et il est exact que les habitants -de ces montagnes et de ces futaies sont -rudes, sobres et vigoureux. Ils ont des mœurs et -des passions violentes, mais pas de vices calculés, -fruit d’un trop grand bien-être sous un climat -ardent, fruit d’une philosophie complaisante pour -l’espèce humaine et pour toutes ses aspirations -charnelles.</p> - -<p>— Voyez, interrompit Duparc, cette fumée -qui s’élève là-bas à gauche sur ce piton couvert -de petits arbres. Comme elle s’allonge toute droite -dans l’air calme ! Ne croirait-on pas qu’elle sort -langoureuse de quelque brûle-parfum ?</p> - -<p>— J’y vois moins de poésie, dit Martin, ce -doit être un charbonnier au travail.</p> - -<p>— Ou un signal, dit la voix de Mongarrot.</p> - -<p>— Les gens chez qui nous entrons, continua -Martin, sans paraître faire attention à la remarque -de Mongarrot, sont encore plus frustes, plus sauvages -et plus indépendants de caractère que les -Zemmour. Dans le vaste et fatal mouvement qui -depuis des siècles a déferlé le monde berbère sur -la plaine occupée par les Arabes, mouvement au -cours duquel ces tribus luttaient non seulement -contre les Arabes occupants, mais encore entre -elles, les Zemmour semblent avoir été favorisés. -Formant un groupe d’une cohésion plus grande, -ils ont passé sur le corps d’autres Berbères et, dès -qu’ils eurent découvert la région qui leur convenait, -ils s’y accrochèrent avec vigueur. Protégés -au nord par la grande forêt de la Mamora, défendus -au sud par des massifs compliqués, à l’est et -à l’ouest par de profonds sillons, ils se firent une -vie indépendante et mirent en quarantaine le -gouvernement des sultans. Ils coupèrent en deux -l’Empire ; et ses maîtres, forcés de longer leur territoire -pour aller d’une capitale à l’autre, furent -obligés de traiter avec eux ; et ce même gouvernement -qui en imposait à l’Europe ignorante de -ces faiblesses était réduit, avec des sujets récalcitrants, -aux moins glorieuses compromissions.</p> - -<p>— Mais tout cela c’est de l’histoire qu’on -écrira plus tard ; laissons d’ailleurs les Zemmour, -puisque les gens chez qui nous sommes n’en -sont plus mais se rattachent plutôt au groupe -Zaïane.</p> - -<p>— Le pays est en tout cas moins peuplé, dit -Duparc, on ne voit plus de douars ni même de -troupeaux ; je n’ai pas dans cette solitude l’impression -très nette de sécurité que me donna la -belle plaine de tantôt, avec ses nombreux groupes -de campagnards occupés à leurs champs.</p> - -<p>Martin ne répondit pas. L’automobile arrivait, -à ce moment, par de vigoureux lacets tracés dans -le schiste, à une ligne de faîte près du gros mouvement -rocheux que les voyageurs avaient -aperçu de loin. Devant eux une profonde dépression, -la vallée du Bou Regreg, courait de l’est à -l’ouest ; au delà un massif très boisé fermait -l’horizon et, non loin sur la gauche, la piste très -visible et jalonnée par des poteaux télégraphiques -s’engageait en forêt.</p> - -<p>La voiture s’arrêta un instant au sommet de -la côte et le chauffeur vida sa réserve d’eau dans -le radiateur.</p> - -<p>— Dépêchons, dit Martin, sans quitter sa -place, nous sommes ici à huit kilomètres du caravansérail -de Harcha. L’automobile repartit.</p> - -<p>— J’aurais bien voulu changer ou nettoyer mes -bougies, dit le chauffeur.</p> - -<p>La piste longeait le revers sud du Mouichenn ; -à droite, le terrain disparaissait tout d’une pièce -dans le grand sillon du Bou Regreg. Un peu -avant d’arriver au bois, on passa devant quatre -tombes alignées au bord de la route ; un petit -monument en forme de pylône les gardait. La -vitesse empêcha Duparc de lire les noms inscrits -en creux, sous une croix, dans la plaque de ciment -qui en parait la face.</p> - -<p>— Un petit détachement qui est resté là, renseigna -Martin.</p> - -<p>Au moment où l’automobile prenait la piste -sous bois, Mongarrot dit :</p> - -<p>— Le fil est coupé.</p> - -<p>Ses camarades vérifièrent le fait.</p> - -<p>— Ceci est tout récent, dit Martin ; à Tedders, -j’ai vu de mes yeux, dans la cabine du sapeur, -arriver le télégramme d’Oulmès donnant la composition -du convoi descendant. J’ai vu expédier -le télégramme annonçant notre départ à 14 heures.</p> - -<p>Duparc ne put s’empêcher d’admirer à part soi -la perspicacité d’hommes du bled dont faisaient -montre ses compagnons, leur faculté d’apercevoir -et d’interpréter les détails dont l’importance n’apparaissait -point à première vue.</p> - -<p>— La fumée était donc bien un signal, comme -tu l’as dit, ajouta Martin à l’adresse de Mongarrot.</p> - -<p>Un bruit retentit qui semblait l’éclatement -d’un pneu ; mais la voiture roulait toujours vivement -et le bruit se répéta, devint claquant.</p> - -<p>— Ils tirent, dit Martin, de ce mamelon rocheux -et dénudé, là-bas, en avant de nous. Vous, -ajouta-t-il en s’adressant au chauffeur, occupez-vous -uniquement de votre machine et de votre -direction.</p> - -<p>— <i lang="la" xml:lang="la">Age quod agis</i>, fit Mongarrot, qui détachait -les fusils et les passait à ses compagnons.</p> - -<p>— Nous les sèmerons, dit Duparc qui n’entendait -plus de coups de feu.</p> - -<p>— Voire, dit Mongarrot qui distribuait des -cartouches.</p> - -<p>— La piste est fort sinueuse entre tous ces mamelons -boisés, expliqua Martin ; ils peuvent, par -un raccourci, nous rattraper. Nous allons arriver -à une grande clairière que la piste traverse obliquement -avant de rentrer à nouveau dans la forêt. -Nous serons là à quatre kilomètres du caravansérail -où le convoi doit être campé depuis midi.</p> - -<p>A un détour brusque de la piste débouchant -sur la clairière, le chauffeur bloqua sa voiture qui -fit un soubresaut des quatre roues et, malgré tout, -vint heurter un obstacle. Un arbre énorme gisait -en travers de la route.</p> - -<p>— Les voilà ! dit Mongarrot.</p> - -<p>La forêt cessait tout d’un coup pour reprendre -à quelques centaines de mètres plus loin. L’intervalle -dénudé montait à gauche, en pente raide, -vers une crête rocheuse qui fermait le tableau de -ce côté. A droite, la clairière s’élargissait et se -perdait dans une vallée dont on ne voyait rien.</p> - -<p>Mongarrot avait aperçu, encore loin, les « salopards » -dévalant de l’arête rocheuse, bondissant -éparpillés, le fusil à la main, avec cette extraordinaire -agilité des fantassins berbères. Les trois -amis se portèrent en demi-cercle en avant de la -voiture.</p> - -<p>— Ils sont nombreux, dit Martin, et ils attaquent -en règle : encore trop de distance.</p> - -<p>Le chauffeur examinait sa machine et tapait à -grands coups de marteau sur sa manivelle faussée.</p> - -<p>Deux minutes s’écoulèrent, puis Martin dit :</p> - -<p>— Je crois qu’on peut commencer.</p> - -<p>— Chacun sa part, fit Duparc, qui était artilleur.</p> - -<p>— <i lang="la" xml:lang="la">Cuique suum</i>, dit Mongarrot.</p> - -<p>Les trois fusils entrèrent en action et, après une -quinzaine de cartouches, les silhouettes bondissantes -se terrèrent et disparurent.</p> - -<p>— Ceci, mes amis, dit Martin, le fil coupé, -l’arbre en travers, ce n’était pas pour nous, car -ces gens ne pouvaient savoir notre venue. Ils en -ont été avertis tardivement par le filet de fumée -que vous avez vu. C’est un fort parti qui en veut -au convoi et qui aurait bien voulu nous choper -avant que nous eussions tiré un coup de fusil. -Écoutez !</p> - -<p>Le bruit d’une salve lointaine arrivait.</p> - -<p>— Le combat est engagé, dit Martin, et plus -tôt que l’ennemi ne l’aurait voulu. L’éveil a été -donné au camp par notre pétarade. Il nous faut -sortir d’ici, traverser vivement la clairière sous le -feu des lapins qui sont terrés là-haut, gagner -l’autre bois et serrer sur le convoi.</p> - -<p>— Mais si la route est encore barrée ? fit Duparc.</p> - -<p>— Je ne le crois pas, dit Martin ; voyez l’effort -qu’il leur a fallu pour traîner ici cet arbre mort.</p> - -<p>Les quatre hommes, réunissant leurs forces, -eurent grand’peine à écarter de la piste le tronc -qui la barrait. Puis le chauffeur éprouva des difficultés -pour remettre en marche son moteur. Il fut -nécessaire encore, par un feu nourri, d’arrêter les -indigènes qui faisaient un nouveau bond vers la -voiture. Et quand celle-ci fut en marche, une -volée de balles claqua tout autour. Au loin, la -fusillade s’accentuait.</p> - -<p>La situation de nos voyageurs était critique. -Les gens qui les attaquaient n’étaient qu’un -faible parti, d’une dizaine d’hommes peut-être, -détaché du gros des assaillants avec mission de -s’emparer de la voiture. Il était à craindre que, -repoussés par le convoi, les autres indigènes ne se -rejetassent sur l’automobile, cause par son arrivée -imprévue de l’échec de leur tentative. La vitesse -seule pouvait tirer d’affaire la petite Ford et ceux -qu’elle portait. Or, le moteur cognait et l’allumage -était irrégulier.</p> - -<p>La traversée de la clairière s’acheva pourtant -sans mal. Une forte odeur d’absinthe indiquait -seulement que la caisse placée à côté du chauffeur -avait été touchée et coulait.</p> - -<p>Dès le sous-bois, les balles qui cinglaient autour -d’eux s’espacèrent. Mais Mongarrot signala que -les assaillants distancés se jetaient derrière la voiture, -comptant peut-être sur un arrêt obligé. Devant, -la fusillade était de plus en plus distincte -et ponctuée par des feux de salve.</p> - -<p>La piste montait et le moteur peinait ferme.</p> - -<p>— Nous allons arriver en plein combat, dit -Martin, et au revers des assaillants. Cela va être -tout à fait intéressant.</p> - -<p>Il fallut pourtant descendre et pousser vers le -haut de la côte la voiture qui n’en pouvait plus.</p> - -<p>— Il est à noter, continua Martin, tout en -poussant, que ces Berbères, qui savent si bien -nous manœuvrer au combat, sont tout de suite -démoralisés dès que nous les manœuvrons nous-mêmes. -Je serais curieux de voir si notre intervention -sur leur ligne de retraite…</p> - -<p>On parvenait au bout de la côte. Dans une -vaste clairière, le convoi apparaissait groupé au -centre du caravansérail. Une section le gardait -prête à parer au mouvement tournant, tandis -qu’une compagnie et demie, à peu près, recevait, -déployée sur un front très étendu, l’attaque des -Berbères qui paraissaient en nombre. Ceux-ci -tournaient le dos aux voyageurs et à la machine. -Mongarrot l’avait prudemment stoppée d’un geste -derrière la crête.</p> - -<p>Le chauffeur prit son fusil et rejoignit les officiers -qui, à plat ventre sur un talus, examinaient -le terrain devant eux.</p> - -<p>— Voyez, dit Martin, la façon de combattre -de ces Berbères…, quelle admirable leçon le hasard -nous donne aujourd’hui en nous plaçant de -ce côté-ci du tableau ! Voyez comme cette ligne -de tirailleurs utilise le terrain et peu à peu glisse -vers la droite entraînant notre riposte. Voyez ! -voyez ! ajouta-t-il, le bras tendu vers la gauche, -on les distingue à peine, tant la couleur de leurs -nippes se confond avec celle des cailloux ; ils -sont là toute une masse en réserve et prêts à bondir -sur le camp défendu par une seule section.</p> - -<p>— Il ne semble pas qu’il y ait de chef, dit Duparc, -et pourtant tout cela marche avec ordre.</p> - -<p>— Le camp, continua Martin, ne peut voir -le groupe caché et qui le menace. Tout le reste -n’est que pour amuser l’escorte. Le grand effort -va se déclencher tout d’un coup sur le caravansérail. -Il nous faut faire cinq cents mètres de plus -avec la voiture, nous arrêter à hauteur de ce gros -rocher et là, ma foi, ouvrir un feu d’enfer sur -tout ce que nous verrons.</p> - -<p>Le chauffeur avait déjà compris et mis son -moteur en marche. Quelques secondes plus tard, -la voiture dévalait à une allure folle, tous freins -lâchés, le mécanicien cramponné furieusement -à son volant pour résister aux secousses.</p> - -<p>— Halte ! et prends ton fusil, Grégoire ! cria -Martin au chauffeur.</p> - -<p>Les Berbères avaient vu la voiture. Tous se -levèrent, se démasquant pour les voyageurs et -aussi pour la section en réserve qui ouvrit le feu -au moment même où le tir précis des officiers -les prenait à revers. Il y eut un éparpillement -de toute la masse et il sembla un instant que -la rocaille roussâtre se mouvait ; puis l’objectif -s’évanouit laissant de nombreux corps derrière -lui.</p> - -<p>Sur le front de combat, les Berbères qui manœuvraient -l’escorte, entendant une vive fusillade -en arrière d’eux et à gauche, lâchèrent prise. Ils -disparurent complètement et rapidement pour la -compagnie dans un repli de terrain que les voyageurs -voyaient parfaitement d’enfilade. Les quatre -fusils firent rage sur tout ce qui apparaissait courant -au ras du sol dans ce creux. En même temps, -on entendit des cris : c’était la compagnie, qui, -baïonnette au canon, se lançait en avant et bientôt -couronnait la crête abandonnée par les Berbères.</p> - -<p>— Erreur, cette charge dans le vide ! cria -Martin.</p> - -<p>En effet, avant même que les fantassins fussent -arrivés sur la crête, il n’y avait plus personne -derrière, sauf deux corps tombés. Les Berbères -avaient reflué sur la lisière du bois prolongeant la -ligne de leurs camarades du groupe de gauche. -Et, presque instantanément, une fusillade partit du -bois et la compagnie dut se terrer. Les assaillants -manœuvraient en repli ou préparaient une autre -attaque. Les balles pleuvaient autour de la voiture.</p> - -<p>— En route à toute allure vers le camp, cria -Martin, sinon les camarades vont vouloir nous -dégager et ce sera la pire des choses. Ils sont bien -sur cette crête. Il ne faut pas leur donner la raison -d’en sortir.</p> - -<p>La voiture marchait mal, mais, aidée par la -pente, elle roula cahin-caha vers le caravansérail. -La compagnie occupant un pli dominant toute -la vaste clairière de Harcha activa son feu sur la -lisière du bois, cherchant à protéger la progression -de l’automobile. Celle-ci avançait lentement. -Autour d’elle, sur les pierres, crépitaient les balles -partant du bois, déjà à une assez grande distance.</p> - -<p>Soudain, le grand corps de Mongarrot fléchit et -son front vint toucher le dossier du chauffeur…</p> - -<p>Quelques instants plus tard, le toubib du -convoi examinait le blessé étendu au milieu du -caravansérail. Mongarrot ne paraissait pas souffrir -et souriait doucement. Le médecin rapidement -fixé s’écarta et, par un geste, indiqua à ses -compagnons que l’homme était perdu. La balle -avait fracassé la colonne vertébrale. Duparc et -Martin tenaient chacun une main de leur ami.</p> - -<p>— Je vais mourir très vite, dit celui-ci. Et il -demanda qu’on lui apportât sa trousse de voyage.</p> - -<p>Fébrilement Duparc courut à la voiture, rapporta -le nécessaire et, parmi les objets qu’il -contenait, trouva un étui plat.</p> - -<p>— C’est cela, dit le blessé.</p> - -<p>Il y avait là dedans un petit crucifix pareil à -ceux que portent sur la poitrine certaines religieuses. -Duparc le plaça entre les deux mains de -Mongarrot ; très péniblement celui-ci parvenait -encore à les joindre.</p> - -<p>Les deux officiers discrètement passèrent derrière -le blessé, laissant celui-ci à son ultime -recueillement.</p> - -<p>Cela ne dura pas une minute. Le crucifix, échappant -des mains qui ne pouvaient plus le tenir, -tomba sur la poitrine du moribond. Duparc et -Martin se rapprochèrent vivement, juste à temps -pour entendre la voix de leur ami qui disait :</p> - -<p>— <i lang="la" xml:lang="la">Nunc dimitte servum tuum, Domine.</i></p> - -<p>Et ce fut la dernière citation latine de Mongarrot, -capitaine de cavalerie.</p> - -<p>Martin pleura longtemps, il fallut l’emmener -comme un enfant. Et Duparc, reposant le soir -sous la tente d’un camarade, se prit longuement -à réfléchir à tout ce qu’il avait vu et fait depuis -le matin. Et très loyalement il convint que, s’il -y avait, comme il le disait à Casablanca, « quelque -chose à faire », c’était évidemment de se -mettre à l’unisson de tous ces braves gens.</p> - -<p>Il l’a fait d’ailleurs et jusqu’au bout, et nous le -pleurons lui et Martin et tant d’autres, tant -d’autres des belles divisions africaines !</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak i" id="ch6">La Prière du soir</h2> - -<blockquote class="epi"> -<p>« … et la Juive en inquiétude -qui cherche son messie… »</p> - -<p class="sign"><span class="sc">Flaubert.</span></p> - -</blockquote> - -<p>Le chrétien ou, comme ils disent, le fils d’Edom, -l’<i>Idumi</i> sortit et la lourde porte de la maison -mauresque se referma derrière lui.</p> - -<p>C’était une maison mauresque tout à fait. -Comme elle était en contre-bas du chemin très -en pente, on n’en voyait au dehors que la terrasse -étendue dont tout un côté tenait au formidable -mur en pisé de la vieille enceinte. De ce -mur sortait un figuier, divers autres arbustes et -du sommet pendaient en grappes épaisses les -raquettes épineuses d’énormes cactus. Les parties -du parement visibles entre les plantes montraient -les trous jamais bouchés qui avaient servi -jadis aux échafaudages des bâtisseurs. Des essaims -de frelons y entretenaient leurs alvéoles et des -lézards très laids et plats y vivaient en silence.</p> - -<p>Devait y vivre aussi le <i>hanech</i>, gardien de la -maison et de toutes les autres rangées comme -celle-ci le long du mur, bien que les bonnes gens -du quartier prétendissent avoir chacun chez soi, -logé aux fentes de sa terrasse, le serpent appelé -Moul ed Dar, le maître de la maison. Tout le -monde ne peut avoir dans les villes son nid de -cigognes, autres gardiens qui, la chose est avérée, -réservent leur faveur aux édifices religieux et aux -grandes demeures des citadins riches.</p> - -<p>C’était donc une maison mauresque tout à fait ; -les deux portes franchies et refermées, on avait la -sensation d’être séparé du monde et d’entrer dans -du calme. Le patio proprement carrelé de zellij -était petit mais se doublait d’une galerie couverte -formant cloître. Quatre forts piliers blanchis à la -chaux, portant des madriers de cèdre, soutenaient -la terrasse aux quatre angles du ciel ouvert. Un -grillage de tringles en fer largement espacées garnissait -celui-ci, assurait l’inviolabilité de la maison -musulmane, sans gêner en rien le passage de l’air -et du soleil, des frelons et des lézards. Enfin, sur -chaque face du cloître, d’immenses portes en cèdre -donnaient accès aux appartements.</p> - -<p>Il faisait nuit quand sortit le maître, l’Idumi, -et que se fermèrent les portes derrière lui. Dans -le cloître, un grand chandelier posé sur le sol près -d’un pilier éclairait le patio d’une lumière jaune. -Debout dans ce silence, la femme juive, toute -vêtue de blanc, regarda la porte qui venait de -se clore et de suite mesura l’immensité de son -malheur.</p> - -<p>Elle était seule entre les quatre gros piliers -blancs, seule avec le candélabre dont la flamme -vacillante remuait de grandes ombres imprécises ! -N’était-ce pas l’ombre des piliers ? N’était-ce pas -son ombre à elle ? Elle était donc seule avec son -ombre qu’il est défendu de regarder, disait rabbi. -Non vraiment, il valait mieux croire à l’ombre -d’un pilier !… Elle était seule, l’âme inquiète et -les « autres » sans doute la regardaient et aussi -« les voisins qui sont sous la terre ». Elle pensa -que si le hanech entrait, elle ne le verrait pas, le -hanech qui vient la nuit sucer le lait des femmes ; -et elle fit un geste pour protéger sa poitrine.</p> - -<p>Puis elle eut cette idée que, dans son abandon, -le hanech lui serait une compagnie, qu’il ne ferait -pas de mal à la fille d’Israël qu’elle était, pas plus -que le serpent dont on parle dans les synagogues -et qui s’alliait, en sa fruste pensée, à la redoutable -figure de Moïse, de <i>Sidna Moussa</i>.</p> - -<p>Elle l’appela : « Moul ed Dar, ajji ! » Mais sa -voix dans le silence de la cour à peine éclairée -lui fit peur ; son angoisse s’accrut et, désolée, elle -se laissa choir auprès du chandelier. Là, étendue -le bras sous la tête, ses pieds nus ramenés dans sa -longue <i>faradjia</i> blanche, elle maudit sa condition -servile qui la tenait enfermée seule et peureuse dans -cette nuit de sabbat, loin de tout ce qui pour elle -en sanctifiait les heures, loin de ceux de sa race -qui la maudissaient certainement pour son absence. -Elle entendit les mélopées que les mâles chantent -devant le <i>kas el qeddous</i> à l’heure de la libation -rituelle. Elle vit des gestes mystérieux et murmura -des mots de cabale. Peu à peu, envahie de -torpeur extatique, elle perçut les chants des synagogues -qui rappellent un à un tous les malheurs -du peuple élu, qui clament les fureurs du Dieu-Roi, -annoncent des châtiments, profèrent des -malédictions, disent les aspirations déçues, les -espoirs immenses. Et toutes ces choses, souvent -répétées mais incomprises d’elle jusqu’alors, lui -apparaissaient maintenant, dans son demi-sommeil, -claires, utiles et fatales. L’âme de sa race se -glissant dans son rêve l’envahissait, la possédait. -Elle eut l’impression d’une force qui lui venait, -d’un orgueil, de l’orgueil d’être juive, d’appartenir -à un peuple qui avait tout vu dans le passé, -qui dominait le présent et savait son avenir ; elle -prophétisa en rêve des choses ignorées et formidables, -d’autres stupidement banales, elle se crut -Esther et Judith ou Débora. Puis, évoluant des -aspirations mystiques aux appétits violents, elle -se vit riche et par conséquent adulée des siens, -recherchée des hommes ; elle compta des sacs -d’or et revit des orgies. Et tandis que s’attardait -son extase, tout son être s’abîma au souvenir des -caresses brutales qui suivent les beuveries de -<i>maïa</i>, dans la promiscuité des demeures encombrées.</p> - -<p>L’excès de ces impressions la secoua d’un frisson -et la fit se redresser à demi. Elle eut la sensation -d’être plus seule dans la demeure plus sombre. -En effet, la bougie n’éclairait presque plus ; -la mèche, parvenue sans doute en un de ses points -faibles, crépitait dans une petite flamme très jaune -dont la base flottait sur un excès de paraffine -fondue. La lumière qu’avant de s’en aller le -domestique musulman, le goïm, avait allumée -pour elle, allait s’éteindre ! La juive sentit s’écrouler -tous les courages de son rêve à la pensée -de rester seule dans l’obscurité ; il ne lui était pas -possible de toucher à ce feu pour le raviver, pour -le rallumer s’il disparaissait. C’était le jour du Seigneur -et rabbi n’était pas venu encore rompre le -sabbat.</p> - -<p>Mais, pendant qu’elle sommeillait, un des « voisins -qui sont sous la terre » ne lui aurait-il pas joué -ce vilain tour de jeter un sort sur la bougie ? La -chose était fort probable, se dit-elle, et aussitôt -elle poussa le cri qui conjure cette sorte de maléfice : -Haïrim ! A peine l’eut-elle proféré que déjà -ses doigts pinçaient ses lèvres pour éviter la fatale -erreur de répéter ce mot ; car tout le monde sait -que le dire une seconde fois détruit complètement -l’effet de la première.</p> - -<p>Ainsi considéré, l’affreux danger de voir la -lumière disparaître cessa de l’inquiéter. Du moment -qu’il s’agissait de sorcellerie, elle était à son -affaire et le courage lui revint avec le sentiment -de sa supériorité. La lumière était malade, elle la -guérirait, lui dicterait sa volonté, sans être pour -cela obligée de la toucher. Et elle se mit à l’œuvre, -vite, mais avec sûreté pour envoûter la méchante. -A genoux, à quelque distance du candélabre, -le corps penché en avant, tout son être et -toute sa volonté de sorcière tendus vers le but à -atteindre, lentement elle descendit vers la lumière -mourante ses deux mains dont le bout des doigts -se touchant formaient un anneau. Et cet anneau -prudemment encercla la petite flamme. Des mots, -murmurés très bas et très vite, agitaient ses lèvres et -telle était l’attention qui l’absorbait, que le hanech, -les « autres » et tous « les voisins qui sont -sous la terre » auraient pu apparaître dans l’ombre -des grands piliers sans qu’elle en fît le moindre cas. -Puis l’incantation sans doute étant achevée, les -deux mains lentement se séparèrent, libérant la -flamme qui clignotait dans son bain de matière -fondue. Poursuivant leur mouvement lent et continu, -les mains se joignirent sur la tête de la juive -et défirent rapidement le mouchoir de soie qui la -coiffait et qui, tassé en une boule froissée, resta dans -la main droite. Trois fois, avec lenteur, la main -tenant le mouchoir passa au-dessus du candélabre -envoûté et chaque fois la sorcière prononça à -haute voix ces paroles : « Ahilaha Braham ! Ahilaha -Ishaq ! Ahilaha Yacoub ! O Abraham ! O Isaac ! -O Jacob ! » Pivotant ensuite sur ses genoux, elle -tourna le dos à la lumière et, tandis qu’au bout -du bras tendu, les doigts tenant le mouchoir se -dénouaient laissant lentement se déployer et -couler la soie jusqu’à terre, d’un ton grave elle -proféra en hébreu un ordre qui peut se traduire -ainsi : « Sois pareil à la descendance de Joseph ; -sois aussi beau que lui, aussi beau que ses dix -frères étaient laids ! »</p> - -<p>A ce moment, la flamme ayant dépassé sans -doute le point critique de la mèche s’allongea, -brilla et la cire débordant coula en bave au long -de la bougie ressuscitée. Très simplement, avec -ce calme que donne devant le succès la certitude -qu’on en avait, la sorcière s’assit les jambes repliées -sous elle au bord du patio, sans s’occuper -davantage de la malade guérie.</p> - -<p>Presque aussitôt, d’ailleurs, la flamme pâlit à -nouveau mais pour une tout autre cause. La -lune, une lune de dix jours déjà étoffée s’était -levée et montra son croissant bien net dans le -grand carré bleu de nuit que découpait le ciel -ouvert du patio. Une lumière douce et calme -envahit la maison, diffusant les grandes ombres -et bleuissant la blancheur laiteuse des piliers. La -femme vit l’astre, une vraie joie s’épanouit sur -son visage et, comme il sied entre gens de connaissance, -la conversation s’engagea.</p> - -<p>— Ya Lalla, M’barka, O madame bénie. Tu -viens d’arriver ? Bonsoir ! Tu es venue me tenir -compagnie ! La bénédiction sur toi ! Dieu que tu -es belle, ya Lalla !</p> - -<p>Et toujours assise, le visage tourné vers l’amie -bienfaisante, les mains jointes simulant un livre -ouvert, la juive s’absorba en quelque mystérieuse -action de grâces où s’épanchait sa pauvre âme -réconfortée.</p> - -<p>Le chant d’une <i>ghaïta</i> ponctué des contretemps -du <i>goual</i> s’éleva dans la nuit de quelque -maison voisine et l’oraison en fut interrompue. -Sans effort apparent, la femme se dressa et, tendant -ses bras vers la lune, elle lui cria avec un -balancement mutin de la tête :</p> - -<p>— Tu as apporté de la musique aussi. Ya -Lalla ! que tu es bonne, je t’aime, je vais danser -pour toi !</p> - -<p>Alors toute droite, la tête un peu renversée en -arrière, les bras étendus, les mains pendantes, en -une pose hiératique rappelant des cortèges aux -frontons de Thèbes ou de Memphis, elle dansa. -Suivant avec une précision étonnante le chant de -la ghaïta et les temps forts du goual, tout son corps -ondulait dans la longue faradjia blanche ; épousant -l’oscillation des genoux, le bas de cette robe -tournait en cloche découvrant légèrement tour -à tour les pieds nus au rythme fidèles qui lentement -glissaient. Entre ses lèvres battait un susurrement -saccadé qui avait saisi le contre-temps -du tambour lointain et ne le perdait pas. Et -tout cela faisait un ensemble surprenant de sons, -de mouvement et de blancheur qui se confondait -et tout doucement évoluait, entre les quatre -lourds piliers, dans le faisceau lunaire.</p> - -<p>Quel mystère, quel rite lointain accomplissiez-vous -ainsi, étrange fille de Sem égarée aux tentes -de Japhet ? Ne craigniez-vous point les colères -d’Yahvé, du Dieu jaloux qui vous fut légué par -vos pères et qu’enseignent vos rabbins hirsutes ? -Avez-vous toute seule, sorcière que vous êtes, -rénové par pure intuition le culte de Sin, d’Istar -ou d’Astarté que vos ancêtres pratiquèrent aux -rivages de Cham ? N’est-ce pas plutôt à travers -les âges, à travers toute votre race chercheuse -d’inconnu, quelque rappel en votre âme désordonnée -des erreurs d’Israël au temps d’Isaïe et -de Manassé ?</p> - -<p>Telle fut sans doute l’opinion de Rabbi Youda -qui discrètement venait d’entrer et qui, d’un angle -obscur du cloître, regardait la danseuse extasiée. -Sans doute aussi jugea-t-il nécessaire de rompre -le charme païen qui imprégnait cette scène, car -durement sa voix proféra, au lieu du salut habituel -de l’arrivant, la formule mosaïque qui depuis -des siècles rappelle à ce peuple son inéluctable -voie : <i>Sima Israël ! Adonai ilihino adonai ihad !</i> -Écoute Israël ! Adonai notre Dieu est un Dieu -unique !</p> - -<p>La danse s’arrêta net et la femme courut vers -celui qui si brusquement l’avait tirée de son -rêve.</p> - -<p>— Rabbi ! comme tu viens tard ? Tu n’as pas -peur la nuit dans la rue au milieu des fils du -« pachoul », de tous ces musulmans ? Que Dieu -brûle leur religion !</p> - -<p>— Non, par Dieu ! d’abord je traverse le marché -où les petites boutiques sont ouvertes à cette -heure pour la vente du soir. Les gens dorment -pendant le jour… je connais presque tous ces -marchands, je passe de boutique en boutique et -puis les chrétiens ont mis à peu près partout des -lumières et des « poulice ». Que Dieu bénisse -le Gouvernement !</p> - -<p>— Amine ! mais tu aurais pu venir plus tôt !</p> - -<p>— J’ai été appelé à la maison de Mourdikhaï -Cohen. Il est absent et sa femme était dans les -douleurs. L’enfant ne voulait pas venir et la famille -m’a demandé de réciter l’<i>aquida</i>. Cette -prière est longue et peu de gens la savent comme -moi. Elle est souveraine ; l’enfant est venu presque -aussitôt.</p> - -<p>— Louange à Dieu ! mais tu me raconteras -cela tout à l’heure. Vite ! Le moment est passé -de <i>Bark el guiffen</i>.</p> - -<p>— En effet, dit le rabbin qui s’installa au -seuil d’une des pièces dont la femme ouvrit largement -les hautes portes pour que la maison entière -profitât de la bénédiction.</p> - -<p>Rabbi Youda était un de ces rabbins marrons -comme il y en a dans tous les mellahs et qui y -vivent en marge de la communauté israélite. -Physiquement, il était pareil à tous ses collègues ; -son facies sémite s’ornait d’une respectable -barbe blanche ; il était vêtu d’une longue -lévite noire serrée à la taille par une ceinture ; -un vilain mouchoir à carreaux qui avait été bleu -lui couvrait la tête et se nouait sous le menton, -coiffure d’allure féminine imposée jadis par les -musulmans impitoyables. Enfin, depuis que les -Français étaient là, il avait, comme premier essai -d’émancipation, remplacé les <i>balra</i> faciles à enlever -au voisinage des mosquées par une paire de -souliers plus inamovibles. Rabbi Youda était -certainement un peu plus négligé et sale que la -moyenne de ses coreligionnaires. C’était là un -effet de sa pauvreté, mais un reflet aussi de son -esprit et de ses tendances.</p> - -<p>Livré pour vivre à des besognes inférieures -qu’il arrachait pourtant de haute lutte aux rabbins -en titre, il passait chaque jour de maison en -maison, égorgeant pour un sou des poulets, disant -des prières mal payées aux chevets des pauvres, -ses frères, coupant au rabais des prépuces miséreux.</p> - -<p>Il était d’ailleurs bien reçu dans les divers milieux ; -d’abord chez tous ceux qui composent -l’inexprimable plèbe des mellahs, le peuple loqueteux, -affamé, superstitieux et jaloux qu’écrase -la morgue des riches et des pharisiens en place. -Et ces derniers l’accueillaient en raison même de -l’influence qu’il avait sur la masse.</p> - -<p>Avec quelques autres de son genre, il représentait -le parti d’opposition à l’oligarchie qui -menait les affaires de la communauté. Souvent -on l’avait vu guider, mais dominer aussi les remous -de colère, généralement provoqués par des -questions de logements trop exigus ou de secours -inéquitablement distribués, qui dressaient parfois -la plèbe juive contre ses chefs et secouaient rudement -le mellah aux portes closes. Il était enfin -sectaire et sioniste révolutionnaire. Aimé du -peuple dont il représentait les aspirations, il -était redouté de tous pour l’indépendance de son -caractère, la tournure mystique de son esprit -et une réelle culture hébraïque dont il faisait -montre avec violence. Il lui arrivait parfois, en -des crises religieuses qui impressionnaient ses ennemis -mêmes, de se lancer par les rues puantes en -poussant des imprécations prophétiques où passait -tout Ézéchiel et tout Jérémie. On voyait -alors les femmes se jeter dans les corridors en -criant de terreur et les hommes se coller aux -murs sur son passage muets, furieux, mais impuissants -et émus par le souffle vraiment juif qui -animait l’énergumène.</p> - -<p>C’était là d’ailleurs le grand jeu causé le plus -souvent par un excès de misère, car Rabbi Youda -était naturellement d’humeur très sociable. Il -avait pour lui les femmes qui baisaient leur index -quand elles avaient prononcé son nom, ce qui -présageait qu’après sa mort il jouirait d’une -longue vénération, tout comme Rabbi Kebir de -Sefrou ou Rabbi Amran d’Ouezzan. En attendant, -il se débrouillait pour vivre de son mieux. Parmi -ses ouailles, le rabbin visitait quelques femmes de -sa race qui, sans famille ou besogneuses, s’étaient -mises en service chez des chrétiens et, pour cette -raison, étaient un peu comme bannies de la communauté. -La vie des juifs marocains est tellement -surchargée de pratiques religieuses, à ce point -compliquées de détails infimes et obligatoires, -qu’elle s’accorde mal avec un travail continu chez -des Européens. Le chômage rituel prend près de -cent jours par an. Les gens aisés peuvent encore -tourner et tournent couramment ces prescriptions ; -les affaires sont les affaires ; mais elles n’en constituent -pas moins une grande gêne pour le simple -salarié et encore plus pour les femmes qui sont -normalement tenues dans une sujétion d’une rigueur -extrême. Nous traitons ici du cas général -des communautés à forte cohésion hébraïque. -Mais il y a des exceptions produites fatalement par -une réaction contre ce rigorisme même. L’exemple -s’en trouve dans certains ports où le commerce -avec l’Européen adoucit les angles religieux et -facilite les contacts. Mais, quel que soit le relâchement -de la coutume juive, il y a des époques -où Israël reprend sur l’individu ses droits immuables -et où cet individu rentre soumis, discret et -prudent dans les mailles serrées de sa doctrine et -s’y complaît. C’est en faisant allusion à ces multiples -détails de la vie juive, à ces mille petits riens -sus par tous qui remplissent d’une religiosité intime -chaque heure et chaque geste de l’israélite -marocain, qu’un des plus notoires membres d’une -des grandes communautés disait un jour : « Qu’un -Européen parvienne à se faire passer dans le bled -pour un musulman, c’est peut-être possible, mais -qu’il prétende pouvoir être pris pour un juif parmi -les juifs, même sous le déguisement le plus parfait, -jamais ! »</p> - -<p>Donc parmi ses clientes « hors les murs » -Rabbi Youda visitait régulièrement celle-ci qu’un -engagement sévère tenait éloignée du mellah, -même le jour du sabbat. Il avait une emprise particulière -sur l’âme de cette femme, mélange compliqué -de religiosité, de faiblesse intellectuelle, -corrigé brusquement par des sursauts de volonté -et de sens pratique. Rabbi Youda entretenait -pieusement l’esprit de sa cliente dans la terreur -des châtiments célestes réservés aux mécréantes -qui vivent hors des mellahs, dans la promiscuité -des fils d’Edom ou des goïm, font la cuisine le -samedi, mangent forcément dans des plats souillés -par le mélange affreux du beurre et de la viande -de bœuf et commettent des quantités de crimes -du même genre.</p> - -<p>Le bon juif aidait sa coreligionnaire à accomplir -ce qu’il appelait la période exilique de sa vie. -Cette charité s’accommodait, d’ailleurs, avec son -sens exact des réalités positives ; tous les jeudis, il -passait à domicile et prélevait une bonne part du -salaire de la femme exilée, moyennant quoi il lui -apportait, le vendredi soir, la nourriture rituelle, la -<i>skhina</i>, qui lui permettrait jusqu’au dimanche de -manger des choses pures selon la loi et, si elle -touchait au feu, de dire que ce n’était pas pour -elle-même. Toute la famille du rabbin vivait du -même coup pendant vingt-quatre heures aux frais -de la servante. Le samedi, il venait à la chute du -jour rompre le sabbat et bénir la vigne, faire enfin -la cérémonie que doit accomplir un homme -au moins par maison juive.</p> - -<p>Devant le rabbin assis, les jambes croisées, -au seuil d’une des pièces qui donnaient sur le -patio, la femme plaça une petite table basse recouverte -d’un linge blanc. Puis elle tira d’une -malle un grand gobelet de cuivre très astiqué -et brillant, le remplit d’un vin blanc qui devait -coûter cher à son maître et posa le tout sur la -<i>maïda</i>, auprès d’une branche de menthe verte et -parfumée.</p> - -<p>— Ce vin n’est pas <i>Kacher</i> mais il est bon, dit -Youda, il est pur. C’est un des nôtres qui le fait -venir pour le vendre aux chrétiens et qui en tire -un bon bénéfice.</p> - -<p>— De plus, reprit la femme, il est ici très -enfermé par le maître ; le domestique musulman -qui travaille avec moi ne le voit jamais.</p> - -<p>— C’est bien, car le regard seul du goïm -rend impur le vin le plus orthodoxe. Écarte-toi, -femme ! Je vais prononcer le <i>Bark el guiffen</i>.</p> - -<p>Alors, soulevant le gobelet en un geste d’offrande, -d’une voix chantante, il dit un psaume -qui célèbre la terre de Chanaan et ses richesses -apparaissant au delà du désert devant le peuple -hébreu échappé d’Égypte par douze chemins -ouverts dans la mer… un psaume qui glorifie le -vin pur sorti des fouloirs antiques de Sichem -et de Gamala… Le haut de son corps accompagnait -le chant d’un balancement continu sur -chaque hanche. Et il termina par l’invocation -d’Isaïe.</p> - -<p>— Voici Dieu qui est mon soleil et mon secours ! -par lui, enfants d’Israël, vous puiserez dans -la joie l’eau des sources de l’allégresse !</p> - -<p>Béni soit Dieu qui sépare la lumière des ténèbres. -Le sabbat des six jours de travail !</p> - -<p>Béni soit Dieu qui a créé les différentes espèces -de parfums, les diverses lueurs du feu !</p> - -<p>Béni soit Dieu qui a séparé les saints des profanes -et Israël de toutes les autres nations !</p> - -<p>Quand le rabbin parla des parfums, il posa le -gobelet, prit les feuilles de la menthe odorante, les -porta à ses lèvres puis à ses narines. En parlant -du feu, de sa main placée devant la bougie, -Rabbi Youda fit le geste de masquer et de démasquer -la flamme qui, à la fin du sabbat, libère -les juifs de l’odieuse et incompréhensible contrainte -de ne pas toucher au feu. Enfin, il but une -partie du vin et appela les hôtes de la demeure -comme il l’eût fait en quelque case bondée du -mellah.</p> - -<p>La femme s’approcha, trempa un doigt dans le -liquide, passa ce doigt sur sa nuque et en frotta -la paume de sa main gauche. La cérémonie était -terminée. La juive vint s’asseoir près de l’officiant -qui achevait de boire le vin du gobelet.</p> - -<p>— Et maintenant, rabbi, raconte-moi ce qu’il -y a de nouveau, dit la femme, curieuse de revivre -un peu la vie du mellah.</p> - -<p>— Peu de choses cette semaine, dit le rabbin ; -la femme de Braham Lévy a mis au monde une -fille morte, c’est la seconde fois ; son mari va la -répudier et épousera probablement la fille de Menahem, -mon neveu. Les Khakhamine ont déclaré -illicite pour son mari la petite Rina qui cause toujours -avec les jeunes gens sur le pas de sa porte. -On dit qu’elle a été surprise avec l’un d’eux. -Mais le mari ne veut pas divorcer. Il prétend sa -femme pure. Il y a des disputes sans issues et, -comme toujours, les juges hésitent au lieu d’appliquer -la loi sans faiblesse. J’ai proposé de prendre -l’avis du rabbin de Salé. Tu comprends que c’est -faire avouer aux imbéciles d’ici leur incapacité, -leur ignorance des textes. Ah ! si j’étais, moi, -rabbin, si les chefs français voulaient m’écouter, il -y aurait plus de justice ! Mais au fait, ajouta le -vieux juif, tu me fais perdre mon temps avec tes -histoires. Ne me dois-tu pas aujourd’hui une réponse ? -allons, ne fais pas l’étonnée… Le musulman -avec lequel j’étais associé est mort. Je t’ai -expliqué l’autre semaine comment son fils prétend -ignorer que son père me devait cent mouds de -grain. J’ai tous les papiers en règle, mais, pour -obtenir gain de cause, il me faudra arroser les -mokhazeni du Pacha, le Pacha lui-même et aussi -le chaouch du bureau. Que me restera-t-il pour -nourrir mes deux femmes et mes enfants ? Je suis -un malheureux ! Toi, le maître que tu sers est un -homme important. Il n’a qu’à faire dire un mot -au Caïd de la fraction et je serai payé sans marchandage… -tu m’avais promis d’en parler à ton -chrétien… l’as-tu fait ?</p> - -<p>— Bien sûr… mais le maître m’a envoyée au -diable dans sa langue et m’a dit qu’il ne voulait -pas s’occuper de plaintes de ce genre.</p> - -<p>— Alors ! — s’écria le juif qui devint tout à -coup furieux et gesticulant — alors, à quoi nous -sert que tu travailles, toi fille d’Israël, chez cet -Idumi, chez ce fils d’Aissab, si tu ne peux rien en -tirer pour les tiens ? Fille maudite dès le ventre -de ta mère ! Et tu t’appelles Esther ? Esther notre -sainte qui consentit à épouser Ashverus pour sauver -son peuple ! Quel est l’homme qui t’a donné -ce nom, à toi qui n’es même pas capable de me -faire rendre cent mouds de grain ? cent mouds, -je te dis ! Et mes enfants qui meurent de faim !</p> - -<p>Jugeant que son ouaille récalcitrante à servir -sa cause commençait à s’affoler, le rabbin joua -plus ferme l’intimidation. Il devint lyrique et -prit un air inspiré.</p> - -<p>— C’est entendu, tu veux que je t’abandonne -dans ta misère. Je cesserai de venir ici ; tu n’entendras -plus les saintes prières ; tu ne mangeras -plus que des choses immondes. Bien mieux, -voici toute proche la fête de Purim où nous -allons précisément glorifier Esther et Mourdikhaï, -où nous allons brûler solennellement les -images d’Aman que préparent en ce moment les -enfants dans les Talmud-Tora. Et quand les -Khakhamine, devant le peuple remplissant nos -synagogues, frapperont de leur marteau de fer la -bûche, tu sais bien la bûche que l’on garde pour -cette cérémonie, quand ils frapperont en criant : -mort à Aman ! mort à ses enfants ! je serai là -et les coups que je frapperai t’atteindront sur la -tête. Tu seras confondue avec la semence d’Aman, -fils de Malek, que nous tuons tous les ans depuis -des siècles… car la colère de Dieu le veut ainsi… -car nous nous vengeons et je suis, moi, pauvre -malheureux, un peu de la colère de Dieu !</p> - -<p>Rabbi Youda s’arrêta essoufflé de sa pathétique -période et constata que la femme, contrairement -à ce qu’il attendait, s’était ressaisie. Une -idée pratique lui était venue et l’avait empêchée -sans doute d’apprécier la virulente apostrophe de -son vieil ami.</p> - -<p>— Calme-toi, rabbi, fit-elle, et ne crie pas si -fort ; on pourra peut-être arranger cette affaire. -Par exemple, je dirai au maître que ces grains -sont à moi… au moins en partie, que je n’ai personne -pour m’aider ; il aura pitié de moi et s’en -occupera, s’il plaît à Dieu.</p> - -<p>— Combien veux-tu ? dit le rabbin immédiatement -ramené au terre à terre et d’ailleurs inquiet.</p> - -<p>— Tu me donneras deux foulards de soie -neufs, pas plus.</p> - -<p>— Es-tu folle ! deux foulards, mais c’est le -prix de dix mouds au moins…</p> - -<p>— Non pas, car en échange je te donnerai -deux des miens encore bons, l’un pour ta femme -et l’autre pour son associée. Elles les mettront -pour la fête.</p> - -<p>Le rabbin palpa le foulard que la femme lui -tendit en exemple de ce qu’elle donnerait et le -troc envisagé lui convint.</p> - -<p>— Allons ! tu es une brave fille, c’est entendu -et tu vas réussir sans retard ?</p> - -<p>— Je ferai mon possible… mais, tu sais, en ce -moment, les chrétiens oublient facilement ; il -faudra peut-être que je revienne plusieurs fois à -la charge… ils ne pensent qu’à la guerre…</p> - -<p>— La guerre, fit Youda soudainement pensif, -c’est vrai, il y a la guerre. Est-ce qu’il t’en parle, -le fils d’Edom ?</p> - -<p>— Jamais ; seulement il cause avec des amis -qui viennent le voir et ils discutent pendant -des heures. C’est vraiment une chose terrible ; -plus de dix peuples se déchirent, des millions -d’hommes sont morts, des centaines de -villes sont détruites. C’est très triste et quand -je les entends raconter ces choses, j’ai envie de -pleurer.</p> - -<p>— Pourquoi pleurer ? dit Rabbi Youda, tu -dérailles, femme ! Garde tes larmes pour les -tiens. Veux-tu, ajouta-t-il après une hésitation, -veux-tu que je te console par avance de tout ce -que tu peux entendre de ces gens ? Écoute, je -vais te parler à cœur ouvert.</p> - -<p>— Parle, parle, rabbi, ta voix est douce -comme le miel.</p> - -<p>— Ne peut-on nous entendre de la terrasse ? -dit le rabbin, jetant un regard vers le ciel ouvert -du patio ; approche-toi et parlons en hébreu…</p> - -<p>La femme vint s’asseoir les jambes croisées -devant son vieux maître ; leurs genoux se touchaient -presque et rabbi ramena instinctivement -les siens pour éviter le contact de cette femme -qui pouvait être en état d’impureté.</p> - -<p>Et Rabbi Youda dit ceci :</p> - -<p>— Ne t’inquiète pas de la guerre. Laisse sans -émoi ces peuples se déchirer. Certes, ceux des -nôtres qui sont disséminés dans les pays chrétiens -en souffrent et en meurent. Mais c’est là -peu de chose dans l’ensemble de la question. Le -principal est qu’Israël sortira fortifié extrêmement -d’une épreuve qui pèse sur les races chrétiennes. -Songe à ce qu’a souffert notre peuple dispersé au -milieu des ennemis de sa foi. Ils nous disaient : -« Votre loi est cruelle et dure, vous n’avez pas -de pitié, vous ignorez la charité ; nous avons fait -une autre loi plus pure, plus humaine. » Et ils -ont créé quelque chose qui n’est qu’une déformation -sentimentale de notre loi à nous. Ils -n’ont pas compris que notre loi vient de Dieu -et lui ressemble. Or Adonaï est terrible ; il ne -s’occupe des hommes que pour les juger impitoyablement -et les frapper. Ils ont inventé un -Dieu doux et qui pardonne toujours, un Dieu -pour les pauvres et pour les femmes. En son nom -ils nous ont pourchassés, méprisés à travers les -siècles, ne se doutant point qu’ils nous faisaient -subir, par la volonté même de notre Dieu et non -du leur, le jugement annoncé par nos prophètes. -Aujourd’hui tout est renversé ; notre jugement -se termine, le leur commence sans doute. Eux -qui proclamaient la justice se livrent contre elle -aux pires excès et la religion du Dieu doux, juste -et bon étouffe dans un déluge de sang et sous -un chaos de ruines.</p> - -<p>Sur ces ruines Jahvé plane brandissant la loi -et dans l’écroulement des choses, les convulsions -des races, l’effondrement des idées fausses de -charité, d’égalité, Israël se redresse et compte ses -enfants. Tout cela, femme, te surprend et sans -doute n’y comprends-tu rien. Tu n’as jamais -connu tes frères autrement que jugulés, parqués -comme des pourceaux, malmenés, méprisés. Vous -en avez pris depuis longtemps votre parti et vous -êtes arrivés à vivre de vos oppresseurs. Ceci prouve -bien que notre race est faite pour dominer quand -elle sera libre de toute entrave. Comparé à ce -qu’était l’ancien, le régime apporté ici par les -Français vous paraît agréable. Il ne te vient pas -à la pensée qu’en d’autres pays il y a des communautés -qui n’admettraient pas, dans les affaires -qui ne relèvent que de la loi, l’ingérence d’une -réglementation hétérodoxe. Tu ignores ce qu’est -la puissance de ta propre race.</p> - -<p>Mais moi, j’ai beaucoup voyagé dans tous les -pays à l’époque où je parcourais la diaspora, quêtant -pour nos frères opprimés de Russie et d’ailleurs. -Je ne suis plus qu’un pauvre homme réfugié -dans ce mellah misérable, cela parce que je n’ai -pas été raisonnable ni heureux. Mais j’ai contemplé -dans le monde la grandeur croissante -d’Israël. J’ai plus étudié et j’ai plus vu de choses -que vos ignares rabbins qui se réclament le matin -de la loi et le soir du chaouch du contrôleur et -vous mènent, usant de l’une ou de l’autre menace, -suivant le cas.</p> - -<p>J’ai donc vu Israël grandir et, de ses membres -puissants, prendre à bras le corps le destin hostile. -J’ai visité les superbes communautés, admiré les -juifs de la terre dont la richesse règle le crédit du -monde. J’ai vu des sultans gouverner leurs peuples -à l’aide de vizirs à nous. J’ai vu dans d’admirables -écoles les savants juifs enseigner les foules -et nos enfants, dans une poussée de race incomparable, -prendre le premier rang de tout ce qui travaille, -de tout ce qui pense et gagne de l’argent.</p> - -<p>Entraîné par son sujet, le vieux fanatique parlait -maintenant pour lui seul sans s’occuper de la -femme qui était devant lui. Celle-ci abasourdie -de toutes ces choses qu’elle entendait pour la première -fois, bercée, impressionnée par les accents -de la langue sacrée dont se servait le rabbin, -courbait la tête comprenant vaguement, devinant -plutôt que tout cela exaltait sa race étrangement. -Peu à peu, son buste fléchissait de respect, ses -bras s’étendaient en un geste de muette adoration, -tandis que la voix de son maître clamait la gloire -d’Israël.</p> - -<p>Et Rabbi Youda, tout à son rêve prophétique, -continuait :</p> - -<p>— Diaspora, ai-je dit ? Ce mot n’a plus de sens. -Le peuple de Dieu a été dispersé, il ne l’est plus ; -car toutes ses fractions grossies se sont soudées -et forment un tout répandu sur le monde. Le -peuple saint refait son unité morale et matérielle. -Il est fort, il domine ; il n’a qu’un geste à faire -pour redevenir une nation. Dans la lutte des -peuples, il laisse ceux-ci se déchirer ; il n’a pas à -prendre parti. Il lui suffit d’être, par le crédit, -maître de l’heure où il dictera ses volontés aux -peuples harassés et ruinés. Ce jour-là, puissé-je, -ô mon Dieu, contempler ta gloire et le triomphe -de ta loi ! Laisse-moi vivre assez pour que je -puisse aller, en un dernier effort, voir Sion ressuscitée, -ton temple reconstruit et ton peuple -rassemblé, puissant et respecté, sur la terre de -nos pères !</p> - -<p>Dis <i>amen</i> ! ma fille, conclut le vieux sioniste.</p> - -<p>Et la femme empoignée répéta : <i>amen</i>, <i>amen</i>, -trois fois <i>amen</i>.</p> - -<p>— Il se fait tard, je vais partir, dit le juif après un -silence, que Dieu nous garde durant cette nuit ; -qu’il nous fasse voir demain ! Et si nous devons -mourir d’ici là, que notre dernier souffle s’exhale -de nos cœurs purifiés par notre sainte profession -de foi.</p> - -<p>Et ensemble, avec une ferveur impressionnante, -les deux voix proférèrent : « Sima Israël ! Adonaï -ilihino Adonaï ihad — Écoute Israël ! Adonaï ton -Dieu est un Dieu unique. »</p> - -<p>A ce moment, on entendit les pas du maître -qui revenait.</p> - -<p>La femme courut ouvrir la porte et il entra -suivi d’un domestique musulman qui portait une -lanterne. En passant, il eut un petit geste à -l’adresse du rabbin qu’il connaissait et celui-ci -courbé en deux, obséquieux, sortit à reculons.</p> - -<p>La juive se tint sur le seuil tandis que son ami -disparaissait dans la rue obscure.</p> - -<p>— Rabbi ! Rabbi ! cria-t-elle, n’oublie pas surtout -les deux foulards de soie !</p> - -<p>— Et toi, pense à mes cent mouds de grains ! -c’est pour mes pauvres enfants…</p> - -<p>Et la voix naguère si ferme du sioniste illuminé -se perdit geignante dans le lointain.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak i" id="ch7">L’Amrar</h2> - - -<h3>I</h3> - -<p>Il y a au Maroc des populations d’origines -diverses qui toutes méritent une étude spéciale -et attentive. Mais, sans aller si loin, on peut faire -de tous les Marocains un premier classement très -simple en deux catégories. Il y a d’abord ceux -qui se laissent convaincre et se soumettent assez -rapidement, soit par lassitude du passé troublé, -soit parce qu’ils sont riches et peu guerriers. Il y -a ensuite le parti très important de ceux qui ne -veulent rien entendre. Ces derniers sont pauvres -et pensent sans doute que la liberté même peineuse -est préférable à la servitude la plus douce -et la plus dorée. Les gens soumis et tranquilles -habitent les belles plaines et parlent arabe. Les -intransigeants se tiennent sur les plateaux élevés -et les hautes montagnes du Maroc Central ; ils y -vivent à leur guise depuis des siècles. Ce sont des -êtres simples qui ignorent ce que peuvent être le -confort et un gouvernement. Ils se disent « hommes -libres », <i>imaziren</i>, et parlent une langue -rude nommée par eux <i>tamazirt</i> et par nous berbère. -Ils sont indépendants jusqu’à l’anarchie.</p> - -<p>De ce nombre sont les tribus de la confédération -Zaïane qui occupent dans le moyen Atlas -un pays infernal, brûlant l’été, glacé en hiver, -implacable comme le caractère de ses habitants. -Les savants nous disent que ces tribus appartiennent -au groupe des Berbères Cenhadja. Les -Zaïane entre eux s’appellent <i>Aït ou Malou</i>, les -fils de l’ombre, pour se distinguer des autres -qui sont au revers sud de l’Atlas, face au soleil.</p> - -<p>Il y a d’abord le bas pays jusqu’à l’Oum er -Rebia. Les géologues appellent peut-être cela -une pénéplaine. C’est pour les autres un chaos -de montagnes et de plateaux crevassés. La matière -est un gros schiste dont les couches renversées, -tourmentées de la plus étrange façon, affleurent -par la tranche et strient le sol d’immenses -courbes parallèles entre lesquelles giclent par -moment des filons de quartz laiteux. L’érosion -a mis partout à nu ces strates, et il semble que -l’on marche indéfiniment sur les gradins redressés -d’un formidable escalier couché à plat sur votre -route pour vous contrarier. Des arbres sauvages -et rugueux, habitués évidemment aux grands -écarts de température, poussent dans ces rocailles, -contribuent à les disjoindre, à en effriter -la surface. Parfois ces débris entassés et nivelés -forment des plaines elles-mêmes crevées encore -de pointements rocheux qui n’ont pas terminé -de s’effondrer. Le plateau de Tendra en est un -beau morceau, et ce nom berbère qui signifie -gémissement rappelle, paraît-il, la tristesse des -échos dans ce bled malheureux.</p> - -<p>Après la plaine viennent des montagnes en -désordre, ou plutôt de gigantesques amoncellements -de rocs entassés entre lesquels s’enracinent -des chênes et des thuyas. Tout cela est compliqué -de creux, de culs-de-sac, de ravins que -l’on ne voit pas, de reliefs que l’on devine et qui -n’existent pas, d’un fouillis de détails à hauteur -d’homme où un bataillon s’émiette et disparaît. -Laissez cela à votre gauche et suivez, plus bas, -le pays moins couvert où coule, après les pluies, -l’oued Bou Khemira. Mais vous serez tout de -même obligé de prendre le défilé de Foum Aguennour -pour traverser la montagne des thuyas.</p> - -<p>Ça, c’est un cauchemar dantesque, la réalisation -de quelque pensée fantastique d’un Gustave Doré.</p> - -<p>Le sentier où l’on passe, à la queue leu leu, -serpente entre deux murailles de blocs empilés -qui tiennent, comme cela, au-dessus de votre -tête sans raison d’équilibre très nette. De ces -pierres sortent des troncs de thuyas énormes, -pelés par le temps ou par les hommes, ne montrant -en signe de vie que de rares feuilles éparses -sur leurs bras courts et convulsés. Et pendant -une lieue au moins ces arbres désespérés tendent -vers vous le geste tragique de leurs grosses -branches mortes, comme pour vous détourner -d’aller plus loin.</p> - -<p>Il vient à l’idée que les mamans berbères doivent -menacer leurs enfants, quand ils ne sont pas -sages, de les abandonner dans le Foum Aguennour. -Mais ce n’est pas vrai ; les petits de ce peuple -savent que les hommes seuls sont à craindre et -ils grimpent familièrement sur les affreux géants -pour y dénicher des rayons de miel sauvage.</p> - -<p>Il faut tenir vigoureusement les crêtes pendant -deux ou trois heures, au débouché du Foum -Aguennour, jusqu’à ce que le convoi ait serré. -Si, pendant ce temps, vous êtes cartonnés par -trois ou quatre salopards embusqués du côté de -Sidi Ter, le mieux est de prendre votre parti de -cet inconvénient et d’attendre que les amateurs -aient épuisé leurs cartouches.</p> - -<p>Après, c’est une grande montagne plate et dénudée, -le Bou Ayati. Du passage qui la tourne -on voit le fleuve et le haut pays Zaïane : d’abord -la plaine agitée d’Adekhsan, puis de gros massifs -très boisés qui vont en s’étageant jusqu’à boucher -très haut l’horizon. L’œil y devine trois coulées, -l’Oum er Rebia qui tombe en torrent furieux -du djebel Fazaz, l’oued Chebouka qui descend -de Tizi Mrachou et traverse le repaire de Moha -ou Hammou le Zaïani, l’oued Serou enfin qui -est peut-être le vrai fleuve et qui vient de chez -Ali Amaouch, chef religieux de tous ceux qui -vivent là-haut <i>maa el qouroud</i> « avec les singes », -comme on dit au Makhzen.</p> - -<p>La terre ici est rouge dans la plaine et sur les -monts jusqu’à mi-hauteur où commencent les -hautes futaies sombres qui les couronnent. En -été, par la grande chaleur, la couleur du sol ne -frappe pas ; tout est ardent. Dès les premières -pluies ce rouge s’intensifie et les grandes plaques -d’herbe nouvelle et peu serrée accentuent par -contraste insolite l’étrangeté de l’ensemble.</p> - -<p>Au premier plan, pour qui arrive du nord, la -plaine est étranglée par deux massifs qui compteront -dans la geste des Francs en Berbérie, car ils -virent de rudes combats. C’est l’Akellal à gauche, -le Bou Guergour à droite, deux mâchoires d’étau -menaçantes. Et déjà beaucoup qui ont franchi -leur intervalle ne sont pas revenus.</p> - -<p>Enfin une longue coulée de basalte noir en -tuyaux d’orgue traverse la plaine rouge. Là-dessus -court vertigineusement l’Oum er Rebia aux -eaux salées. C’est la séparation entre le haut et -le bas pays Zaïane. Sur le fleuve il y a une grande -bourgade qu’on appelle Khenifra. Mais, comme -elle est tout entière de la couleur du sol, on -la voit mal à distance, ce qui dispense pour le -moment d’en parler.</p> - -<p>Les tribus de la confédération oscillent annuellement -d’un bout à l’autre de leur territoire. En -été tout le monde évacue la plaine en feu et sans -eau pour se réfugier dans la montagne boisée au -delà de l’Oum er Rebia. La plaine se remplit en -hiver de gens et de troupeaux fuyant la neige -et en quête de pâturages.</p> - -<p>C’est un pays âpre et inhospitalier qui peut -intéresser, empoigner même par sa grandeur sauvage. -Mais ce n’est pas là que je prendrai ma -retraite, comme dit l’autre.</p> - - -<h3>II</h3> - -<p>La colonne formée en un grand losange articulé, -convoi au centre, avait envahi de son -grouillement un vaste tertre de la plaine déserte, -s’y était arrêtée et assoupie.</p> - -<p>Par bonheur, on avait trouvé de l’eau une -heure avant l’étape. Les hommes et les animaux -avaient pu boire abondamment ; on arrivait -ventres et bidons pleins. Et, aussitôt les tentes -dressées, on n’avait eu qu’à se laisser choir en -attendant une heure moins rude. Sous les guitouns -les Sénégalais affalés, sans nerfs, continuaient -à se gorger d’eau. Les blancs, aryens ou -sémites, dormaient ou bricolaient en causant. -Les animaux à la corde attendaient sous le ciel -en feu que séchassent leurs dos où la sueur avait -dessiné d’un contour blanchâtre l’emplacement -du bât ou de la selle. Vers le soir, ils recommenceraient -à jouer des dents et des sabots, mais, -pour le moment, ils digéraient leur fatigue et, tout -le long de leurs lignes immobiles, seules gesticulaient -les queues chassant les mouches. A quelque -distance dans la plaine, tout autour du camp, -des silhouettes de spahis en vedettes apparaissaient -tremblotantes dans la buée du sol que -pompait le soleil.</p> - -<p>Sous leurs tentes d’officier, Duparc et Martin -ne pouvaient dormir et cela pour des raisons -différentes. Martin, en puissance de paludisme, -avait l’appréhension de l’accès possible. Duparc, -encore tout plein du sang de France, n’éprouvait -pas le besoin de faire la sieste. Cette grosse chaleur -pourtant le surprenait et regardant la haute -taille du djebel Mastourguen, tout près, il évaluait -l’heure où son ombre calmante s’étendrait -sur le camp. Se sentant incapable même de lire, -Duparc s’en fut trouver Martin qui, étendu sur -son lit de camp, cuisait stoïque sous la tente surchauffée.</p> - -<p>— Dure journée et dur pays ! dit l’officier -d’état-major ; se peut-il que des gens vivent heureux -dans cette solitude roussie ?</p> - -<p>— On vit où l’on peut, dit Martin ; ces populations -n’ont pas le choix et d’ailleurs leur rage à -nous harceler provient de ce que nous les empêchons -de changer.</p> - -<p>— Expliquez-vous, fit Duparc qui, nouveau -venu, se plaisait à faire causer son compagnon -dont il savait la longue pratique de ces pays et -de leurs habitants.</p> - -<p>— Voilà ! dit Martin ; il est signalé par l’histoire -et nos observations établissent que les Berbères -étaient en train de reconquérir le Maroc -quand nous sommes venus les déranger. On parle -beaucoup des violentes poussées almoravides, -almohades et des Beni-Merine qui fusèrent à -travers le Maroc jusqu’en Espagne, jusqu’à Tunis -et brassèrent des populations encore peu fixées -au sol. Mais on connaît moins la séculaire et -puissante coulée des peuples venus du sud, par-dessus -les monts, à la recherche du meilleur habitat. -C’est pourtant là un fait qui démontre en -particulier la force de cette race Cenhadjia à -laquelle appartiennent les tribus qui nous occupent. -Il n’est pas utile de remonter bien loin -dans le passé pour trouver des événements qui -fixeront nos idées. Chez ces gens qui n’ont jamais -eu le souci d’écrire des annales, il faut se -contenter de ce que peuvent nous dire les vivants, -mais c’est déjà suffisant pour interpréter -les récits très vagues et embarrassés des historiens -de langue arabe.</p> - -<p>Il y a cent ans, la tribu des Iguerouane était -déjà dans la plaine de Meknès et des souverains -arabes se servaient d’elle pour couvrir cette ville -et Fez contre la marée berbère. Les efforts accomplis -de ce côté ont probablement contribué -à rejeter vers le nord-ouest le flot qui marchait -normalement du sud au nord et menaçait les -capitales.</p> - -<p>Il y a cent ans les Zemmour étaient ici dans -cette plaine de Guelmous à côté des Zaer. Poussés -par les Zaïane, maîtres actuels de cet affreux -pays, les Zemmour ont chassé devant eux les -Arabes aux marécages du Sebou et se sont emparés -de la Mamora jusqu’à Kénitra. Les Zaer -ont résisté un peu plus longtemps. Il y a quarante -ans ils étaient encore ici ; mais, bousculés -par deux vagues de Zaïane, ils ont repoussé leurs -voisins vers le bord de la mer et ont fait de Rabat -leur bonne ville. Dans le même siècle se sont -produits plus à l’est des mouvements analogues. -Les Iguerouane ont giclé dans la plaine du Sebou. -Les Imjat qui étaient du côté d’Azrou sont aujourd’hui -à soixante kilomètres plus au nord, -sous les murs mêmes de Meknès. Ils y ont été -aidés vigoureusement par les Beni M’tir qui -étaient en montagne là où sont aujourd’hui les -Beni M’guild et qui ont rempli de force toute la -plaine de Meknès. Leurs frères d’origine les Aït -Ayach ont détaché du Grand Atlas, où la tribu -mère est encore, un fort rameau d’avant-garde -qui a disloqué les groupements arabes des environs -de Fez et leur ont pris des terres. Les auteurs -mograbins racontent comment, dans leur -marche vers la plaine, les Beni M’tir et les Imjat -ont dépossédé deux tribus, les Oulad Ncir et les -Dkhissa qui les gênaient. Cela s’est passé il y a -quarante ans, sous le règne béni du puissant -Sultan Moulay Hassan qui tira, paraît-il, une -vengeance terrible des Berbères. Mais il les laissa -où ils s’étaient installés de force et ne rendit pas -leurs terres à ses tribus arabes.</p> - -<p>— Et que devinrent ces populations évincées ? -demanda Duparc.</p> - -<p>— Elles forment douze cents tentes qui au -nord de Meknès louent pour vivre des terres de -l’État ou de leurs vainqueurs. Elles seraient peut-être -allées plus loin aux dépens d’autres voisins, -mais notre arrivée a stabilisé les tribus. Ces gens -mourront donc locataires ou salariés du roumi et -du Berbère envahisseurs. Je pourrais vous citer -bien d’autres exemples de la poussée récupératrice -dont nous avons sauvé le Maroc Makhzen. -Mais ceci peut suffire sans doute pour expliquer -la rudesse de la lutte que nous livrons aux montagnards. -En plus de leur esprit d’indépendance, -nous avons à vaincre leur besoin fatal de progression -vers la plaine. Ils sentent qu’ils ne pourront -plus bouger de leur rude pays, qu’il leur -faut renoncer à manger les Arabes, suivant l’expression -qui revient sans cesse sous la plume -inquiète de l’historien des Alaouites. Comprenez-vous -maintenant comment leur haine a une -double cause et pourquoi, inlassablement, se dépensent -ici des hommes que la montagne produit -mais qu’elle ne peut nourrir ?</p> - -<p>Martin s’animait en parlant et son camarade -s’excusa de mettre ainsi ses connaissances à -contribution en cette heure torride où la fièvre le -guettait.</p> - -<p>— Certes, lui dit Martin, elle n’est pas loin, je -la connais, la teigne ! mais cette épreuve est, en -attendant mieux, une façon d’acquitter notre -dette à la patrie. Et d’ailleurs, ajouta-t-il en -souriant, il me semble que la fièvre, avant de me -terrasser, m’inspire. J’éprouve, sous sa première -étreinte, un sentiment étrange d’affection suraiguë -pour tout ce qui est nous, pour mon métier, -pour ces troupes bigarrées où blancs, noirs et -basanés, Français, <i>pons légions</i>, monsieur Sénégal, -Arabes d’Algérie, de Tunis, Chleuhs marocains -vivent et meurent pêle-mêle, une admiration -filiale enfin pour la pensée vigoureuse de notre -race qui mène tout cela. Et, me croirez-vous ? je -trouve plus aisément quand elle approche, la -pâle souffrance, les mots utiles à dire aux miens -pour leur exprimer tout ce que j’ai senti de l’âme -de cette terre et de ces populations. Mais, pour -le moment, c’est des Zaïane qu’il s’agit. Vous les -avez vus ; ce sont, comme les Zemmour, de -grands Berbères au thorax conique, très frustes -et résistants. Ils sont acharnés et présentent un -exemple singulier dans cette race anarchique -d’une confédération de tribus, non pas féodalisées -à un grand seigneur, mais disciplinées par une -poigne de chez eux. Ils sont là quelques centaines -armés de fusils modernes, admirablement -servis par un pays compliqué, soldats merveilleux -d’ailleurs, sachant utiliser le terrain et se -souciant autant que d’une seringue du canon -léger que nous pouvons y amener. Vivant surtout -de glands doux et de privations, leur sobriété -souffre peu du blocus économique auquel -nous les soumettons. Et l’âme de leur résistance -est un homme de la plus haute énergie, un tyran -qui les a dominés, qu’ils ont détesté. C’est Moha -fils de Hammou, le Zaïani, un vieillard qui met -à les défendre la rage qu’il apporta à les mater. -Ils le suivent après l’avoir maudit, car le despote -d’hier incarne aujourd’hui l’esprit d’indépendance -et la haine de l’étranger.</p> - -<p>— Voilà de beaux adversaires, fit Duparc.</p> - -<p>— Beaux et estimables, répondit Martin.</p> - - -<h3>III</h3> - -<p>C’est une histoire qui s’est passée quarante ans -environ avant l’époque où Martin et quelques -autres de son genre vinrent attrapper la fièvre au -pays des Zaïane.</p> - -<p>La région était sans doute aussi sauvage qu’aujourd’hui. -Il y avait peut-être aux flancs du Mastourgen -quelques gros arbres de plus qui sont -devenus charbon. Les thuyas géants du foum -Aguennour devaient avoir pris déjà leur aspect -affolé. Mais il y avait, ce qu’il n’y a plus depuis -notre venue, de grandes tentes noires très aplaties -groupées en rond, de loin en loin, sur les lèvres -broussailleuses des longues crevasses ; des familles, -des troupeaux s’abreuvaient aux poches d’eau -qui jalonnent le lit des oueds d’hiver. Des chèvres -noires faisaient des excentricités d’équilibre sur -les éboulis ; des moutons tout ronds et ocreux -se confondaient avec les grosses pierres croulées -de l’escarpement, de l’entassement de blocs au -sommet duquel l’homme de garde, perdu dans -les chênes à glands doux, surveille le pays. Et -l’homme et le vautour qui plane très haut à -l’aplomb du douar entendaient le ronronnement -des moulins à mains que tournent inlassablement -les femmes et le bruit de trompettes que les petits -enfants tirent de la tige renflée des oignons -sauvages. La nature chaude vibrait parfois de -l’appel alterné que les pâtres se jettent à grande -distance, en longues modulations de tête suraiguës, -appel de sentinelles et cri de passion :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i2">Ya Ho Raho, prends garde !</div> -<div class="verse i2">Veille là-bas, je veille ici ;</div> -<div class="verse i4">Prends garde !</div> -<div class="verse i2">Le chacal a son trou,</div> -<div class="verse i2">La vieille a sa pelote de laine,</div> -<div class="verse i2">La femme a son moulin,</div> -<div class="verse i2">La fille a la fontaine</div> -<div class="verse">Et mon cœur saute comme un noyau sur un tambour ;</div> -<div class="verse i2">Ya Ho Raho, prends garde !</div> -</div> - -<p>Cela, c’est le grand ravin où il y a des rochers, -des arbres et dans le fond un peu d’eau sous des -lauriers rouges. Mais il y a aussi la plaine où -paissent les moutons en hiver et qui, en été, se -couvre d’une mince graminée, serrée et roussâtre. -Ce tapis flambe avec une rapidité déconcertante -et une ardeur singulière. Il est prudent de brûler -la place avant de camper. Il y eut une fois un -topographe de colonne qui ayant reporté avec -soin ses croquis et calculs d’une semaine, jeta à -terre sa cigarette et alla faire visite à son cheval. -Entendant derrière lui un crépitement il se retourna -et vit sa tente, son lit, sa table, la précieuse -planche à dessin et l’ombrelle à manche -coudé et un tas de choses encore disparaître dans -une longue flamme en moins de temps qu’il n’en -faut pour l’écrire.</p> - -<p>Mais c’est là un détail contemporain, rapporté -seulement à titre d’avis.</p> - -<p>Donc, il y a quarante ans environ — les Berbères -disent un an après que le sultan de Marrakch -eut fait payer l’impôt aux Arabes du -Tadla — un parti de Zaïane déboucha certain -matin dans la plaine de Tendra. Il y avait trente -selles, une centaine de piétons, douze slouguis en -laisse et trois mulets portant des bagages. Ces -gens marchaient très vite, le fusil à la main ou en -travers de la selle et bientôt la horde s’arrêta sur -le grand tertre où plus tard Martin et Duparc -devaient causer. Aussitôt les conducteurs de -mulets déchargèrent leurs bêtes et se mirent à -dresser une tente pour le chef. Celui-ci, descendu -de cheval, s’assit sur une grosse pierre et, silencieux, -le coude sur un genou, le menton dans sa -main, il regarda travailler ses gens.</p> - -<p>C’était Moha fils de Hammou le Zaïani, du -clan des Imahzan, Amrar élu des Aït Harkat. Il -avait une trentaine d’années. Son visage à peine -barbu était énergique et parfois inquiétant de -rudesse, sous l’influence sans doute de graves pensées. -Il paraissait élancé et très vigoureux dans -ses vêtements flottants d’où sortaient des bras nus -et brunis par l’air comme ses traits. Il portait un -<i>selham</i>, burnous marocain de drap noir couvrant -les trois chemises de laine superposées qui composaient -tout son costume, de telle sorte qu’à -cheval sa cuisse nue étreignait la selle. Le soleil -tapait directement sur son crâne rasé ceint d’une -mince bande de mousseline blanche. Et, dans la -pose de délassement qu’il prenait alors, il avait -placé sur la <i>belra</i> déchaussée son pied nu, petit -comme celui d’une femme.</p> - -<p>Successivement d’autres cavaliers notables de -la tribu vinrent s’asseoir sur le sol auprès de -Moha. Il y avait là, entre autres, ses frères Hossein -et Miammi, son cousin germain Bouhassous, -tous hommes faits d’aspect sauvage et bien taillé. -Puis vint Ben Akka, père de Bouhassous et oncle -de Moha. C’était un grand vieillard à barbe -grise. Il marchait pieds nus et son seul vêtement -était une jellaba en grosse laine et à manches -courtes serrée d’une ceinture de cuir à laquelle -pendait un couteau dans une gaine. En marchant, -il s’appuyait sur son fusil comme sur un bâton.</p> - -<p>— Moha, dit-il, fils de mon frère, tu dois nous -expliquer ce que nous faisons ici. Tu as amené -des chiens. Est-ce donc pour chasser que tu m’as -appelé de mon douar où il y a la révolte ! Était-ce -bien le moment pour l’Amrar de quitter la -tribu ? Nos voisins, les Aït Ichkern, ont franchi -l’oued Serou et pillent les silos de nos frères d’El -Héri. Les chorfas de Tabqart ont coupé la route -qui mène aux marchés de la montagne. Et toi, -tu rassembles des chiens pour une chasse, à -moins que ce ne soit une ruse. Fils de mon frère, -dis-nous quel est ton but.</p> - -<p>Hossein frère de Moha intervint pour articuler -des reproches plus graves.</p> - -<p>— Il a perdu la tête, dit-il, depuis qu’il est allé -au Tadla voir le Makhzen. Peut-être a-t-il traité -avec les ennemis de la tribu. Est-ce vrai, Moha ?</p> - -<p>La bande entière s’était rassemblée peu à peu en -un grand cercle entourant les <i>ikhataren</i>, les hommes -importants groupés au centre avec l’Amrar. -La foule discutait, des bras nerveux gesticulaient, -les voix montaient puis s’arrêtaient soudain pour -écouter quand un des notables ou des parents de -Moha prenait la parole. Parfois, un remous se -produisait lorsque quelque homme, ayant son -mot à dire, se lançait les mains en avant, écartant -les têtes et les poitrines pour arriver au premier -rang : puis l’homme disparaissait absorbé par la -foule et un autre surgissait ailleurs, criait son -grief et rentrait dans le rang.</p> - -<p>La <i>djemaa</i>, l’assemblée démagogique berbère, -essayait de mettre en accusation le chef élu qui -avait cessé de plaire ou plutôt dont l’importance -croissante inquiétait. Et Moha écoutait impassible -le débordement de critiques déchaîné par l’exemple -du vieux Ben Akka, l’amrar des Imraren, -l’ancien des anciens de la tribu.</p> - -<p>Une voix dans l’orage des voix cria :</p> - -<p>— A Bejad, l’autre jour, un Arabe m’a demandé : -Comment va votre caïd Moha ?</p> - -<p>Le titre de caïd suggérant à ces libertaires -l’idée de soumission au pouvoir central, au sultan -Moulay Hassan, était ce qu’il fallait pour achever -de troubler l’opinion inquiète.</p> - -<p>Un énergumène <i>derqaoui</i>, vêtu de haillons -rapiécés, un adepte d’Ali Amaouch, chef de la -secte en montagne, vociféra :</p> - -<p>— Il n’y a de Dieu que Dieu ; hors de lui, pas de -maître ! Moha veut se faire sultan. C’est Sidi Ali -le Saint qui l’a dit !</p> - -<p>Moha quitta sa pose insouciante et leva la tête -d’un mouvement net qui provoqua l’attention et -le silence. L’apostrophe du fanatique lui rappelait -l’ingérence en ses affaires du marabout d’Arbala, -du sorcier qui cherchait à étendre son influence -mystique sur ceux qu’il voulait, lui Moha, soumettre -à sa volonté par la force. La rivalité de -ces deux hommes devait pendant toute leur existence -diviser la montagne. La venue même des -Français, la lutte pour le salut commun furent raisons -impuissantes à calmer leurs dissensions.</p> - -<p>Moha donc comprit qu’il fallait répondre et -l’occasion lui parut d’ailleurs favorable pour ressaisir -l’opinion populaire. Sans bouger de la pierre -où il était assis, il proféra à l’adresse du fakir :</p> - -<p>— Serviteur d’un cagot, va lécher les pieds de -ton maître. Tu n’es pas des nôtres, tu n’as pas à -parler dans la djemaa des Aït Harkat.</p> - -<p>Des rires, des approbations s’élevèrent dans la -foule rappelée à propos au sentiment de ses droits. -L’étranger sortit, violemment bousculé, du cercle -où il n’avait pas de place.</p> - -<p>Après ce premier coup l’Amrar continua.</p> - -<p>— Vous hurlez tous comme des hyènes ; mais -elles font plus de bruit que de mal. Et quand -elles serrent de trop près ma tente dans la nuit, -je lâche dessus mes chiens qui les étripent.</p> - -<p>Des mouvements divers agitèrent la bande. -Il y eut des cris de colère, mais aussi des approbations, -des : écoutez, écoutez Moha ! Alors -l’Amrar élu se leva et tout de suite il apparut à -la voix, aux gestes et aux idées, que celui-ci était -fait pour commander aux autres.</p> - -<p>— Je vous ai conduits ici, dit-il, parce que -là-bas dans vos douars, parmi vos femmes en rut -et vos enfants qui piaillent il n’est pas possible -de vous faire entendre une parole sensée.</p> - -<p>— Réponds d’abord aux questions posées, cria -Ichchou, c’est-à-dire Josué, notable de Ihabern.</p> - -<p>— Dis toi-même qui m’interromps, fit l’Amrar, -où était ta tribu il y a deux ans ? Ne viviez-vous -pas de l’autre côté de l’Oum er Rebia, sans terres -et sans pâturages ? Et aujourd’hui la fumée de -vos douars s’étale dans la plaine. Vous n’aviez -rien, je vous ai donné les champs des Zaer. De -quoi te plains-tu ?</p> - -<p>Mais au fait, ajouta-t-il, je ne vois aucun notable -des fils de Maï. Ils sont occupés sans doute -à creuser des silos, à bâtir des casbas sur le territoire -qu’ils ont gagné depuis que je les commande. -Ce sont des ingrats. Ils paieront l’amende -pour ne pas avoir répondu à mon appel. Y a-t-il -une protestation au nom de la coutume ? -demanda Moha en s’adressant aux anciens.</p> - -<p>Ceux-ci acquiescèrent en portant la main à -leur front.</p> - -<p>— A toi, maintenant, Hossein, mon frère, qui -m’as accusé tout à l’heure ; et soyez tous témoins -de ce qu’il pourra répondre ! Qui a chassé les -Aït Bou Haddou de Khenifra pour vous la -donner ? N’est-ce pas mon père et moi son continuateur ? -Qui a mis entre vos mains, après l’avoir -réparé, le pont par lequel vous pouvez aujourd’hui -franchir l’oued et sauver vos enfants et vos -troupeaux de la neige ?</p> - -<p>— C’est toi, c’est toi ! commencèrent à répondre -des voix dans la foule, tandis que Hossein -se taisait, obligé de reconnaître l’œuvre de -son frère. Mais il réitéra avec entêtement son -grief :</p> - -<p>— Tu as traité avec le Makhzen et sans consulter -la djemaa. Tu es trop indépendant.</p> - -<p>— Je vous ai sauvés tous du servage, reprit -Moha. Et tourné vers la foule, ses bras tenant -étendus les pans de son selham, ainsi que deux -grandes ailes noires, il les referma lentement en -croix comme s’il voulait en recouvrir et protéger -ceux de sa race.</p> - -<p>Puis, baissant le ton, il chercha des mots pour -persuader ces gens simples.</p> - -<p>— Écoutez-moi, ô Imaziren, ô hommes libres ! -Le Sultan, ses troupes, ses canons, ses scribes, tout -le Makhzen étaient chez les Tadla. Par la force, -par la crainte et aussi par les paroles mielleuses -entortillées de religion, par l’argent, par tout ce -qui trouble et divise et jette le doute entre le -père et le fils, il est arrivé à transformer en enfants -les plus fermes guerriers. Il les a mis en -tutelle et ils paient l’impôt à un homme qu’ils -ne verront peut-être jamais plus. Et vous, enfants -de la montagne aux grandes ombres, qui n’avez -que vos bras et quelques fusils, auriez-vous pu -lutter de force et de ruse avec ceux qui ont la -langue et le roseau, qui prononcent des mots -inconnus pour vous et qui écrivent des sortilèges -sur de grandes feuilles blanches ? Et ils ont des -canons, des fusils, de l’argent ! Moi, je suis allé -là-bas. Mon cousin Bouhassous était avec moi.</p> - -<p>— J’en témoigne, dit Bouhassous.</p> - -<p>— En voyant cette immense mehalla qui mangeait -la moisson des Beni Ameir, j’ai frémi d’effroi -et de colère. Pour arriver à cet homme, au -travers de ses serviteurs, j’ai vendu jusqu’à mon -cheval. Il a des tentes sans nombre. Il a plus -d’esclaves qu’il n’y a de moutons chez nous. -Et pour vous, hommes libres, je me suis mis à -genoux devant lui, car on ne lui parle pas -autrement, et deux nègres me tenaient par mon -capuchon.</p> - -<p>— J’en témoigne, dit Bouhassous.</p> - -<p>— Écoutez bien ! Ces gens étaient en appétit, -mais ils se souviennent du passé. Je leur ai raconté -que vous êtes nombreux, forts et bien -armés. Je leur ai dit que chez vous personne ne -commande s’il n’est désigné par les anciens au -consentement de la tribu entière, que vous êtes -plus terribles qu’au temps où Moulay Sliman fut -pris par les Aït ou Malou dont vous faites partie. -C’est une histoire que vous avez oubliée parce que -vous n’avez pas de tête, mais moi je sais et je -vous ferai voir, dans un vieux coffre de mon père, -l’étendard laissé par ce sultan aux mains de vos -aïeux.</p> - -<p>— J’en témoigne, dit encore Bouhassous.</p> - -<p>La foule, impressionnée par le récit de l’Amrar, -paraissait moins houleuse. La plupart des assistants, -pour mieux écouter, s’étaient assis par terre, -non point comme les Arabes des villes qui doivent -à l’entraînement prolongé de l’école coranique et -de la prière une aptitude spéciale à s’asseoir sur -leurs jambes reployées, mais accroupis au contraire -à la façon de nos paysans, les genoux à -hauteur du menton et les mains jointes en -avant. Et ceci est un détail important dans les -distinctions à faire entre les deux races arabes et -berbères.</p> - -<p>Moha avait, comme il convenait à cette heure -critique où il jouait gros jeu, amené un témoin, -un répondant de sa sincérité, et non de mince -importance. Bouhassous était le fils du vieux Ben -Akka et, en raison de l’âge de celui-ci, chef déjà -reconnu du clan principal, de ce qu’ils appellent -<i>l’os</i> même de la tribu, le maître tronc dont les -autres fractions ne sont que les rameaux. Très -tôt, Bouhassous avait reconnu la supériorité de -son cousin et embrassé sa cause. Toujours il lui -resta fidèle et dans les jours graves, depuis que -le Zaïani nous tient tête, les tentes des gens de -Bouhassous ne se sont jamais séparées de celle -du maître sans cesse menacé.</p> - -<p>On conçoit l’importance pour Moha d’un -appui aussi ferme au moment difficile où il -cherchait à faire admettre par l’opinion maîtresse -son alliance avec le Makhzen. Ceci est, -en effet, le début de la vie politique d’un chef -berbère de grande valeur. Simple Amrar de -guerre nommé et jalousement surveillé par les -djemaas, il est déjà parvenu, grâce à sa valeur -personnelle et par ses qualités de meneur de -bandes, à agrandir le territoire de sa propre -tribu aux dépens des tribus voisines de la même -confédération. Son ambition va plus loin. Il veut -dominer cette confédération tout entière et se -tailler un fief important dans le bled siba, c’est-à-dire -là où le Sultan ne commande pas. Il y arrivera -malgré deux sérieux obstacles : d’abord -l’hostilité des Berbères à toute autorité susceptible -d’échapper au contrôle des assemblées populaires, -ensuite l’influence religieuse d’Ali Amaouch, -grand marabout de la montagne, descendant -d’une longue lignée de thaumaturges adorés, -véritable pôle vivifiant de la volonté berbère -faite d’un immense et mystique orgueil de -liberté. Ali Amaouch trouva dans la doctrine de -la secte des Derqaoua un merveilleux moyen -de captiver l’esprit libertaire des montagnards -qui l’entourent. « Il n’y a de Dieu que Dieu, -dit-il, hors de lui il n’est point de maître. » -Nous reparlerons de cet homme. Moha ou -Hammou, au contraire, est profondément antireligieux. -Sa vie n’a été qu’un long blasphème. -Il n’est point d’avanie qu’il n’ait faite aux bons -musulmans. Il n’aura d’ailleurs aucune morale, -aucun frein et, devenu despote, il entraînera ses -proches aux pires orgies et son peuple à toutes -les rapines, à tous les excès contre ses voisins. Il -permettra tous les crimes pour justifier les siens.</p> - -<p>Comprenant, dès le début de sa carrière, son -impuissance à discipliner l’esprit démagogique -berbère, il a résolu de faire appel à la force. Il -se met d’accord avec le Makhzen qui, partout où -il ne peut atteindre, cherche des hommes qui -commandent en son nom. Il recevra donc du -Sultan des soldats, des armes, de l’argent. Il -dénaturera aux yeux de son peuple simpliste -l’esprit et la forme de cette intervention. Puis, -un jour, le Gouvernement central faiblira. Et -alors, Moha ou Hammou qui n’a jamais été de -bonne foi et qui est Berbère par-dessus tout, s’allégera -d’une suzeraineté d’ailleurs lointaine. Il -dressera contre le Makhzen son autorité appuyée -sur des masses sauvages et armées. Le Maroc -aura son duc de Bourgogne et les sultans feront -avec lui une politique de finasserie et de tractations -pas toujours brillantes. L’un d’eux, Moulay -Abd-el-Hafid, lui demandera son <i>mezrag</i>, sa protection -pour pouvoir gagner Fez en évitant le bled -makhzen encore fidèle à son frère Moulay Abd-el-Aziz. -Entre temps, Moha, au travers de fortunes -diverses, aura maté ses compagnons, domestiqué -à son profit la coutume berbère. Les djemaas ne -s’assembleront plus que pour exécuter ses ordres.</p> - -<p>Moha, d’ailleurs, aura de vraies qualités de -chef. Il améliorera l’état social de sa confédération ; -il fera la guerre, mais conclura aussi des -paix opportunes et emploiera souvent la politique -des mariages. Il développera l’élevage et à ce -point qu’à l’arrivée des Français, la confédération -des Zaïane alimentait en moutons les grandes -villes du Maroc.</p> - -<p>Il construira une petite ville, Khenifra, et y -créera un important marché. Là s’établiront des -transactions suivies et les gros commerçants de -la côte y auront des représentants. Les Zaïane -connaîtront toutes les marchandises indigènes et -celles de l’étranger dont ils ignoraient jadis l’usage. -Les vices du dehors pénétreront aussi à Khenifra -avec la pacotille et la bourgade berbère et les -châteaux forts où vivent Moha et les siens deviendront -des repaires de folie.</p> - -<p>Le despotisme allait crouler dans l’orgie sanglante -ou crapuleuse quand parurent les bataillons -français. Alors le tyran devint un sauveur ; -le peuple oublia ses débordements et ses crimes -pour ne plus voir que le chef qui l’avait discipliné, -assoupli au combat et surtout merveilleusement -armé.</p> - -<p>Mais nous voici loin de la plaine de Tendra où -Moha, pas très certain de réussir, cherchait à rouler -l’assemblée populaire des Aït Harkat.</p> - -<p>Le discours de l’Amrar émaillé intentionnellement -de rappels constants à la coutume, au régime -démocratique des djemaas, produisit son -effet. Ces gens, dont un témoin qualifié a dit si -bien qu’une moitié de leur vie se passe en discussions -publiques<a id="FNanchor_12" href="#Footnote_12" class="fnanchor">[12]</a>, goûtaient chez Moha, à défaut -d’éloquence, la fougue et la vigueur des termes.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_12" href="#FNanchor_12"><span class="label">[12]</span></a> Expression relevée sous la plume du capitaine Nivelle qui -longtemps dirigea la tribu berbère des Aït Nedhir.</p> -</div> -<p>Espérant à peu près tenir son auditoire, Moha -chercha à conclure.</p> - -<p>— Ainsi donc, dit-il, quand j’eus raconté là-bas -ce que vous êtes, personne, parmi ces scribes -et ces tolbas, n’a plus eu envie de venir de votre -côté. Vous l’avez vu, le Makhzen est parti.</p> - -<p>Il y eut des approbations, mais quelques entêtés, -parmi les députés de la tribu, demandaient -des précisions.</p> - -<p>— N’as-tu rien promis ? dit l’un.</p> - -<p>— Comment as-tu accepté ce beau burnous -noir ? cria un autre.</p> - -<p>— Si je te le donne le prendras-tu ? répondit -Moha. Il m’a coûté assez cher au prix que j’ai dû -mettre pour graisser tant de mains tendues, sans -compter les dangers courus ; car lorsqu’on ose, -en homme de siba, se présenter devant le Sultan, -on a plus de chance d’être jeté en prison que de -recevoir des cadeaux. Il a dit d’ailleurs : « C’est -un Aït ou Malou, un enfant de l’ombre, donnez-lui -un selham noir. Et ainsi, il se distinguera des -autres. » Vous savez bien, en effet, que pour être -Makhzen, il faut être habillé de blanc.</p> - -<p>— C’est vrai, c’est vrai ! cria-t-on dans la foule, -ce n’est pas un selham du Makhzen.</p> - -<p>— Est-ce toi Jacob, fils de Mohand, qui m’as -demandé ce que j’avais promis ? J’ai promis de -donner la protection des Aït Harkat aux gens de -Fez qui viennent au travers de tribus en siba -acheter vos moutons. Ai-je eu tort ? J’ai promis -de défendre contre les coupeurs de route les commerçants -qui apporteraient des marchandises à -Khenifra. Et ainsi ont diminué les prix. Ai-je bien -fait ? J’ai promis enfin — et cela tu n’en sais rien, -ô Jacob, fils de Mohand — de forcer les tribus -à rester en paix avec le Makhzen. Pour cela, -j’ai expliqué que vous, Aït Harkat, mes frères, -vous étiez les plus forts, les plus courageux, les -plus dignes de commander aux autres, mais que -nous manquions d’armes pour imposer la paix. -J’ai obtenu pour vous des fusils et des cartouches !</p> - -<p>Moha se tut et s’assit sur la pierre au milieu -des notables et de là surveilla attentivement le -résultat de ses paroles.</p> - -<p>L’effet en fut considérable. Pour tous ces batailleurs, -pour ces pillards fieffés, la perspective -de pouvoir faire la guerre en force primait toute -autre considération. Moha n’avait évidemment -dévoilé que ce qui lui convenait. Il ne pouvait -avouer d’un seul coup qu’il avait en réalité fait -au Sultan une soumission complète, accepté une -garnison, deux ou trois cents hommes dirigés par -un caïd Reha, sorte de capitaine, et qu’il attendait -le jour même. Moha comptait bien d’ailleurs -sur la lassitude chronique, la versatilité du Makhzen -pour garder le bénéfice de ce secours sans -rien donner en échange. Probablement, ces soldats, -Berbères du Haouz pour la plupart, lancés -par le Sultan en enfants perdus dans ce pays sauvage, -noyés parmi d’autres Berbères, abandonnés -sans solde, sans liaison avec le Gouvernement -central, feraient comme beaucoup d’autres, oublieraient -leur rôle, se marieraient, se fondraient dans -la masse.</p> - -<p>Tel a été, en effet, le sort de toutes les garnisons -que le Makhzen envoya à différentes époques -dans le bled siba soi-disant pour l’y représenter. -Il le faisait, le plus souvent, par application d’une -coutume ancienne, peut-être opportune et justifiée -sous Moulay Ismaël par exemple, mais qui, -sous d’autres régimes, n’avait que la valeur d’une -<i>qaïda</i> marocaine, de cette « chose établie » que -l’on suit d’un respect béat et d’autant plus volontiers -qu’elle évite l’effort de chercher mieux et -excuse toutes les bêtises. Ces petites troupes donc -n’ont fait que renforcer et armer les tribus hostiles. -Et de cette erreur et de bien d’autres qaïdas, -le Makhzen serait peut-être mort.</p> - -<p>Moha comptait, non sans raison, que les choses -se passeraient chez lui comme ailleurs. Pour le -moment, les soldats serviraient à ses projets en -augmentant, par quelques coups de main heureux, -son prestige dans la confédération. Ils formeraient -en tout cas le noyau d’une force qu’il -saurait accroître et qui manquait encore à son -ambition. Mais il était plus facile de se faire -donner des soldats par le Sultan que de décider -la tribu à les admettre. Aussi l’Amrar avait-il -parlé seulement d’armes et de munitions attendues.</p> - -<p>Un brouhaha énorme de voix roulait sur l’assemblée. -On ne discutait plus les mérites de -Moha, on parlait uniquement de fusils et de -cartouches. Ces mots magiques aveuglaient la -foule, l’empêchaient de discerner la ruse. Mais -les notables moins impressionnés avaient compris. -Ils étaient une douzaine représentant chacun -toutes les voix de leur clan et, parmi ces personnages, -Moha n’avait pour lui que Bouhassous et -deux autres chefs de file moins importants. Plusieurs -donc se levèrent et saisirent l’Amrar à la -gorge en lui criant des injures. Dans cette bousculade -où déjà les couteaux sortaient de leurs -gaines, le vieux Ben Akka jeta son fusil en travers -des bras qui s’étreignaient. Par ce geste -coutumier, il imposait son arbitrage, peut-être -seulement pour ramener l’assemblée au calme, -peut-être aussi parce que l’ascendant de son -neveu agissait sur lui.</p> - -<p>Les mains s’ouvrirent et Moha en profita pour -se dégager et s’élancer hors d’atteinte immédiate -jusqu’à sa tente, à quelques pas. Le groupe des -notables s’en prenait à Bouhassous qui discutait -et carrément tenait tête. La foule, un instant -étonnée de la querelle surgie entre les notables, -leur tourna subitement le dos pour regarder au -loin. On criait : les voilà, les voilà ! on se montrait -un nuage de poussière qui s’élevait, dans le nord -de la plaine, sous les foulées d’un convoi ou d’une -troupe. Moha regardait la scène, mesurait le -danger. Il s’appuyait au grand support de cette -tente de guerre, dressée pour recevoir dignement -le chef des soldats du Makhzen et où il s’attendait -maintenant à mourir sous les couteaux du -peuple enragé. Celui-ci, stupide, ne comprenait -rien encore, captivé tout entier par la réalisation -des promesses de Moha ; rien ne pouvait venir -de ce côté de la plaine si ce n’étaient les armes et -les munitions annoncées. Mais si les ennemis de -l’Amrar parvenaient à ressaisir la pensée de la -foule et à lui crier la trahison, c’en était fait de -Moha.</p> - -<p>Un incident imprévu vint compliquer encore -la situation déjà critique. Un rekkas, un coureur, -arrivait de Khenifra. C’était un homme d’une -vigueur exceptionnelle, bien connu de toute la -tribu pour sa remarquable aptitude à la course -prolongée. Il s’appelait Raho mais le peuple le -nommait « Tamlalt », c’est-à-dire gazelle. Il était -presque entièrement nu ; des lambeaux de cuir -protégeaient ses pieds. Il avait sur les épaules un -sac en sparterie de doum tressé où il puisait des -aliments qu’il mangeait sans s’arrêter.</p> - -<p>L’homme arrivait couvert de poussière, et, -comme on avait vu qu’il faiblissait, tout de suite -quatre des assistants s’élancèrent, l’enlevèrent -dans leurs bras pour le déposer devant la tente -aux pieds mêmes de l’Amrar. On lui jeta de l’eau -à la figure et on lui en mit dans la bouche quelque -peu qu’il rejeta presque aussitôt pour éviter de la -boire. Puis il débita ce qu’il venait annoncer : les -douars de la tribu étaient, au moment où le frère -de Bouhassous l’avait lancé, sur le point d’être attaqués -par les Mrabtine d’Oulrès. Ils réclamaient -des secours, le retour de l’Amrar et des hommes -partis avec lui.</p> - -<p>Moha, par-dessus les têtes des assistants penchés -vers le coureur, vit la petite colonne des -soldats du Makhzen qui débouchait dans Tendra -et s’avançait de son côté.</p> - -<p>A peine le rekkas avait-il achevé de parler -qu’une voix s’éleva du côté des notables brisant -le silence de la foule stupéfaite et plus lente à -comprendre.</p> - -<p>— Moha vous a fait abandonner vos douars. -Moha vous a trahis. Il a livré vos femmes et vos -enfants aux Mrabtine.</p> - -<p>Alors l’Amrar joua son dernier jeu. Rien dans -sa voix et sa personne ne trahit l’émotion. Bien -plus, un enthousiasme emballa ses gestes et sa -harangue.</p> - -<p>— Frères, hurla-t-il, le jour de votre vengeance -est arrivé. Ce soir vous serez les maîtres d’Oulrès -jusqu’aux sources de l’Oum er Rebia. Vous -aurez les prairies et les champs d’orge. Vous -aurez Ighezrar Essoud et les mines de sel des -Mrabtine. Leurs femmes vous apporteront en -pleurant le sel que ces voisins cruels vous vendent -si cher. Vous le vendrez à votre tour à -toute la montagne. Trompés par ma ruse, les -gens d’Oulrès ont dégarni leur vallée pour aller -vers vos douars. Il y a six heures de chemin pour -rejoindre ceux-ci. Il n’y a que trois heures d’ici -à Oulrès par Mrirt et voici une troupe de quatre -cents fusils dont je vais prendre le commandement -et qui feront pour vous des choses que -les Mrabtine n’imaginent pas.</p> - -<p>De son geste autoritaire, Moha montrait la -petite colonne de soldats arrêtée dans l’oued et -dont les chefs faisaient de loin, aux Zaïane groupés -sur le tertre, des signes de reconnaissance en -agitant des pans de burnous.</p> - -<p>La logique de Moha basée sur la connaissance -des distances familière à ses hommes, le désir -ardent de piller les Mrabtine, voisins redoutés, -l’espoir de mettre la main sur des gisements de -sel convoités par toute la région, sur une denrée -dont le besoin les forçait constamment à subir les -exigences de leurs ennemis, tout cela emporta la -volonté de la horde. Que faire d’ailleurs s’il était -vrai qu’il y eût là tout près d’eux quatre cents -fusils ? Les combattre ? La chose paraissait impossible -et stupide puisqu’on offrait de les employer -au superbe coup monté par Moha. Celui-ci -continua :</p> - -<p>— Le rekkas était chargé de me prévenir et -non de vous alarmer. Il a exagéré, il sera puni. -Pensez-vous que je puisse, moi, laisser mon clan -sans défense ? Vos douars n’ont rien à craindre. -Ils ont plus de fusils que vous n’en avez ici.</p> - -<p>— J’en témoigne, dit la voix furieuse de Bouhassous, -qui, sentant qu’il fallait brusquer les -choses, surgit dans le cercle le couteau à la main. -Et Jacob fils de Mohand qui avait parlé de trahison -vint, en tournant sur lui-même, s’abattre -devant Moha la poitrine trouée.</p> - -<p>— A vos chevaux ! ordonna celui-ci.</p> - -<p>Les serviteurs pliaient déjà la tente et la chargeaient -sur les mulets. La bande suivait l’impulsion -de l’Amrar. Elle était incapable de raisonner -plus longtemps sur des faits dont l’importance et -la succession rapide dépassaient sa capacité de -compréhension. Tous ceux qui ont eu à manier -ces populations encore très primitives ont constaté -la difficulté qu’il y a de soumettre leur réflexion -à un effort prolongé. Et il est arrivé bien -souvent que nos officiers ont été mal renseignés -parce qu’ils ont cru possible de triturer de questions, -pendant des heures, le cerveau d’un indicateur -berbère plein de bonne volonté mais incapable -de suivre, aussi vite et aussi longtemps, un -interlocuteur chrétien.</p> - -<p>La bande de Moha retomba à ses ordres parce -qu’elle était fatiguée de penser. Quelques entêtés -furent bâtonnés, ligotés sur des mulets avec le -corps de Jacob. Les notables subjugués par les -idées de Moha dont ils profiteraient largement, ou -réduits par la crainte, obéirent au mouvement -général. Bouhassous enfin, qui savait bien l’arabe, -fut envoyé par l’Amrar auprès du caïd Reha qui -commandait les soldats et se chargea de le mettre -au courant de ce qui se passait et de lui expliquer -la nécessité politique de faire, tout de suite, -acte d’utilité pour la tribu.</p> - -<hr /> - - -<p>Ce fut une razzia merveilleuse. Les Zaïane guidèrent -au plus court les soldats du Makhzen. -Avant la fin du jour, on arriva aux passerelles -qui servent à franchir l’Oum er Rebia dont le lit -est, par là, un boyau très étroit et tourmenté. -Les campements vides de leurs défenseurs furent -criblés de balles. L’affolement y fut affreux et les -Zaïane se ruèrent à l’assaut. Moha laissa faire ses -gens et, très sagement, resta auprès des soldats, -dirigea leurs coups, veilla au retour offensif des -guerriers absents et en fit le massacre.</p> - -<p>Cette nuit-là vit la destruction des Mrabtine -d’Oulrès. Le lendemain, les troupeaux, les animaux -de bât surchargés de prises, les femmes, -les enfants marchèrent vers les tentes des Aït -Harkat groupées dans la plaine d’Adekhsan. Les -soldats hébétés d’orgies, encombrés de captives -que Moha leur donnait ainsi dès le premier jour -pour les attacher au pays, entrèrent sans peine -dans la communauté à la faveur du triomphe -commun. Mais le vrai triomphateur fut l’Amrar. -Sa tribu des Aït Harkat se trouva subitement -riche et puissante, car elle eut beaucoup de moutons -et des femmes en surnombre pour travailler -la laine et enfanter des guerriers. Moha profita -de la faveur populaire et des fusils du Makhzen ; -il fit tuer ses ennemis et imposa ses volontés aux -assemblées berbères.</p> - -<p>Tels furent les premiers pas de Moha fils de -Hammou dans la voie du despotisme. C’est du -moins ce que raconta Si Qacem el Bokhari, -Caïd reha des soldats du Makhzen, lorsque, lassé -de quarante ans de servitude auprès du Zaïani, -il obtint des Français l’autorisation de revenir à -Meknès, sa ville natale, où il mourut bien paisiblement. -Qu’Allah lui fasse miséricorde !</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak i" id="ch8">Rabaha, fille de l’Amrar</h2> - - -<p>Un clairon sonna le couvre-feu dans la nuit -froide. Les notes heurtèrent les parois à pic -du Bou Haïati qui les renvoya, en face, aux escarpements -du Bou Gergour. L’air sec et pur fit -paraître plus cuivrées encore les notes filées du -légionnaire désœuvré qui longtemps, avec un -plaisir évident, répéta sa sonnerie. Puis l’homme -disparut dans sa cagna et Khenifra, de toute part -armée, ceinturée de fils de fer barbelés, hérissée de -mitrailleuses, parut s’endormir jusqu’au lendemain.</p> - -<p>Les officiers du poste étaient réunis, pour la -plupart, dans une grande pièce servant de salle à -manger et située au premier étage de la maison -d’El Aïdi, neveu de Moha le Zaïani. Cette -demeure assez considérable et décorée du nom de -Casba, comme toutes celles construites par les -chefs de la tribu, était sise sur la rive droite de -l’Oum er Rebia, à une centaine de mètres en -amont du pont qui traverse ce fleuve devant -Khenifra.</p> - -<p>La salle où l’état-major du poste prenait ses -repas était une vaste pièce, grossièrement décorée -de badigeons mauresques, dont le plafond, en -rondins de tuya mal joints, laissait voir le mélange -de terre rouge et de débris qui servait d’assiette à -la terrasse. Deux autres pièces plus petites s’ouvraient -à droite et à gauche sur la première par -deux grandes portes où l’artisan maladroit avait, -d’un ciseau enfantin, imité les sculptures classiques -des maisons de Fez ou de Meknès. Tout -cet ensemble mal bâti était enlaidi par quatre -hautes poutres en bois soutenant le plafond -défaillant et ces supports étaient eux-mêmes à ce -point fendillés, que le génie militaire inquiet les -avait cerclés de fer. Cette demeure branlante et -son décor raté laissaient deviner l’orgueil du rude -Berbère, coupeur de routes et parvenu, qui voulut -un jour poser au pacha maure parmi ses sauvages -compagnons.</p> - -<p>En façade, la maison d’El Aïdi possédait, au-dessus -de l’Oum er Rebia, des fenêtres grillagées, -sans vitres, étroitement masquées de lourds panneaux -en bois. La maison était pleine du mugissement -furieux du fleuve bondissant entre ses -berges de basalte pour s’engouffrer sous le pont -de Khenifra. Toutes portes closes, on avait encore -la sensation d’être dehors et particulièrement ce -soir-là où le courant d’air froid qu’amène l’oued -du haut des monts gémissait aux joints mal faits -des grossières fenêtres.</p> - -<p>Vers l’intérieur, la pièce qui nous occupe s’ouvrait -sur une galerie dont le plancher tremblait -sous les pas et où aboutissait, venant du porche, -un escalier tortueux, sans jour, dont les marches -inégales atteignaient finalement la terrasse. Là, -dans un angle, sous un abri maçonné par les -nouveaux occupants, deux soldats emmitouflés -veillaient autour d’un projecteur, prêts à en darder -le faisceau sur la campagne environnante.</p> - -<p>De ce point élevé la vue embrassait Khenifra -endormie.</p> - -<p>Tout en bas l’oued grondait et dans l’obscurité, -ses eaux, comme si elles avaient absorbé toute la -lueur des étoiles, apparaissaient bouillonnantes et -lumineuses, bleu d’acier. On les voyait, après de -violents sursauts au contact d’aspérités basaltiques, -se mouler en une vague unique, puissante -et lisse pour s’engouffrer sous l’arche ogivale du -pont. La traînée claire s’éteignait tout d’un coup -pour reparaître un peu plus loin mais faible, chancelante -et douteuse jusqu’à se perdre dans le noir -tout à fait.</p> - -<p>Au delà du pont, sur la rive gauche, se devinait -dans l’ombre la masse épaisse de la Casba principale, -de la Casba du caïd Mohammed, tyran des -tribus Zaïane confédérées sous ses ordres, créateur -et maître incontesté de Khenifra, jusqu’au jour où -les Français dressèrent, sur la tour carrée de son -burg, leur longue antenne de fer d’où partent ces -fils qui scintillent la nuit par excès de tension -électrique.</p> - -<p>A l’opposé, sur l’autre rive, s’étendait Khenifra, -longtemps docile sous la menace du pesant château -fort de Moha. D’abord, le long du fleuve, -les maisons plus hautes où le Zaïani logea ses fils, -ses neveux, gardiens délégués du maître au contrôle -de la bourgade ; puis tout de suite après, -basses et humbles, les cagnas en torchis rangées, et -comme aplaties sous un toit unique dont la grisaille -apparaissait dans l’obscurité, sorte de carapace -imprécise où les rues, les places découpaient -pourtant des lambeaux, des lanières plus sombres -et sous laquelle, en cette heure même, haletait -le souffle de huit cents hommes endormis.</p> - -<p>Et il y en avait partout : dans les demeures des -commerçants fasis qui troquaient là « les choses -venues de la mer », comme disent les Berbères, -contre la viande et la laine des troupeaux. On -leur avait donné les boutiques de la kaïsseria, le -marché aux étoffes. Ils avaient aménagé à leur -goût le souq du sucre et celui du sel. Dans les -fondouqs nettoyés étaient installés leurs magasins, -leurs bureaux. Et les mieux partagés avaient -été ceux auxquels échurent les maisons des nombreuses -prostituées qui, plus encore peut-être que -le sucre, le thé et la cotonnade, firent le succès et -la richesse de Khenifra. Puis l’œil peu à peu s’adaptant -aux ténèbres y discernait une tache plus -claire, un ensemble de petites choses alignées et -sans doute blanchies à la chaux. C’était un cimetière -situé, contrairement à l’usage, au beau -milieu des logis et où des soldats de races diverses -gisaient mélangés. Soucieuse de leur sommeil, pour -leur éviter toute profanation, la Khenifra militaire -gardait ses morts auprès d’elle et dormait avec -eux, sous la protection de ses sentinelles, de ses -armes, de ses fils barbelés.</p> - -<p>Ceux-ci ne se voyaient certes pas la nuit du -mirador où le projecteur somnolait, la paupière -baissée sur sa fulgurante rétine. Ils étaient là -pourtant des kilomètres de fil d’acier élongés, -croisés, comme la trame d’un large ruban, autour -de la petite ville. On les avait chargés d’épines et, -qui plus est, d’un tas de choses sonores suspendues, -boîtes de conserves vides, bidons de pétrole -épuisés, objets bruyants au moindre heurt. Tout -cela pour entendre, pour éventer le glissement -du Berbère nu qui, si volontiers et comme par fanfaronnade, -passe ensanglanté au travers des ronces -métalliques et, rampant, va poignarder un homme -ou voler un fusil.</p> - -<p>Et cette nuit-là, comme il faisait très froid, on -entendait de temps à autre battre leur semelle les -troupiers qui, deux par deux, de place en place -veillaient, écoutaient derrière la trame d’acier.</p> - -<hr /> - - -<p>Les officiers s’attardaient autour de la grande -table qui les réunissait aux heures des repas. Le -commandant du poste, somnolent, feuilletait un -rapport. Un bridge silencieux occupait des capitaines. -Deux jeunes gens s’amusaient à suivre les -évolutions gauches d’un énorme scorpion noir -qui, sans doute engourdi par le froid, avait lâché -la fente du plafond où il vivait et, avec de -menus cailloux rouges, était tombé sur la nappe. -D’autres officiers faisaient leur correspondance, -d’autres encore causaient à voix basse entre eux. -Tous attendaient les rekkas, les courriers légers -qui, chaque quinzaine, apportaient des lettres à ce -poste complètement coupé de l’arrière et dont le -ravitaillement se faisait à intervalles espacés et à -grand renfort de bataillons.</p> - -<p>Les courriers, dont la mise en route était -signalée de la veille par le télégraphe sans fil -auraient dû arriver avant la chute du jour. Les -esprits s’inquiétaient du sort réservé aux chères -correspondances et les conversations roulaient sur -les rekkas, sur leur métier peu enviable, sur leur -habileté à passer entre les sentinelles zaïane. -L’énervement de l’attente finit par interrompre -les jeux et les lectures. Il faisait froid. Les lieutenants, -lassés de leur scorpion, se mirent à gambader, -à battre la semelle ; tout trembla.</p> - -<p>— Vous allez faire crouler la <i>boîte</i> ! cria le chef -de poste, restez donc tranquilles.</p> - -<p>— C’est joyeux la vie ici, répondit un des -jeunes officiers. Il fait un froid de loup. Cette -fenêtre devrait être bouchée, si on n’a pas de -vitres à y mettre.</p> - -<p>Et, sans doute pour tenter de mieux ajuster -le panneau de bois qui obturait l’ouverture, il -l’ouvrit. Ce geste laissa passer à l’extérieur la -lumière de la chambre et aussitôt une balle vint -écorner l’encastrement de la fenêtre. Immédiatement -une mitrailleuse cracha dans la nuit en -réplique au coup de feu aperçu, tandis qu’un -grand jet de lumière parti de la terrasse crevait -l’ombre montrant, tout au bout de son cône et -violemment éclairés, les détails du paysage, un -arbre rabougri, de gros rochers, un pan de mur -de marabout.</p> - -<p>Honteux de l’incident qu’il venait de provoquer, -le jeune homme referma vivement le panneau -et s’en fut se réfugier dans un coin de la -salle.</p> - -<p>— C’est malin, dit une voix, de déclencher -cette pétarade juste au moment où nous avons -besoin, pour le salut de nos rekkas, que tout -dorme autour de nous.</p> - -<p>— Il n’y a pas grand mal, reprit le chef de poste -plus bienveillant. Ce n’est pas cela qui empêchera -nos lettres d’arriver, si les courriers ne sont pas -d’ores et déjà <i>zigouillés</i>. Et puis cela démontre -que nos postes de veille font bonne garde.</p> - -<p>Un long coup de langue de clairon retentit au -dehors. C’était le signal convenu pour appeler les -vaguemestres au poste de police où un premier -courrier précédant les autres venait de se faire -reconnaître. On se leva ; tout le monde parlait à -la fois.</p> - -<p>— Enfin, les voilà !</p> - -<p>— Ils sont passés tout de même.</p> - -<p>— Je ne serais pas fâché de savoir ce qui les a -retardés.</p> - -<p>— Ils prennent rarement deux fois le même -chemin.</p> - -<p>— Ils ont dû éviter le couloir de l’Aguennour.</p> - -<p>— Quels braves gens que ces rekkas !</p> - -<p>Puis il y eut l’attente nécessitée par le triage -du courrier et enfin le vaguemestre de l’état-major -entra, donna à chacun ce qui lui revenait et -déposa devant le commandant le pli épais des -correspondances officielles. Il y eut dans la nuit, -sur le front nord de Khenifra, une fusillade de -quelques minutes. Cela répondait à une volée de -balles décochées par les guetteurs ennemis au -moment où le poste était sorti pour recueillir les -courriers. Ceux-ci étaient arrivés à peu de distance -l’un de l’autre, essoufflés, après une course -échevelée pour traverser d’une seule traite la -distance qui séparait le poste du point où ils -s’étaient terrés, en attendant le moment favorable -à leur dernier bond. Personne ne fit attention -au bruit ; c’était un incident trop banal pour -déranger des gens voluptueusement occupés à -ouvrir des enveloppes. Chacun d’ailleurs s’en -fut coucher rapidement emportant son bien. Le -commandant et l’officier des renseignements restèrent -seuls à dépouiller le courrier officiel.</p> - -<p>— Tenez, Martin, voici quelque chose de singulier -auquel je ne m’attendais guère, dit le chef -tendant un pli ouvert à son adjoint.</p> - -<p>Celui-ci lut :</p> - -<p>— Pour nous conformer au désir exprimé par -le Makhzen Central, vous vous efforcerez de faire -parvenir au caïd Mohammed ou Hammou Zaïani -la lettre ci-incluse que lui adresse du harem chérifien -sa fille Rabaha.</p> - -<p>Suivait une analyse succincte de la correspondante -d’ailleurs très banale. La fille du caïd -donnait à son père des nouvelles de sa santé et -lui demandait des siennes.</p> - -<p>— Que pensez-vous de la commission dont on -nous charge ? demanda le commandant tout en -continuant de décacheter le courrier.</p> - -<p>— La femme qui a écrit cette lettre, répondit -Martin, a joué un rôle dans les affaires marocaines -de ces dernières années. Son existence servit -d’abord à la politique que suivait son père à -l’égard du Makhzen. Plus tard, et il n’y a pas de -cela longtemps, elle contribua au succès de Moulay -Hafid prétendant au trône chérifien.</p> - -<p>— Allons dans ma chambre où il fera peut-être -moins froid qu’ici, dit le commandant ; nous pourrons -plus confortablement causer de ces choses.</p> - -<p>Le logement du chef, situé dans une autre -partie de la maison d’El Aïdi, avait l’avantage -d’être mieux clos et calfeutré de nombreux tapis -étendus sur le parquet ou disposés en tentures. -Les courants d’air qui rendaient pénible le séjour -des autres pièces y étaient matés et le bruit du -torrent très assourdi. Martin s’installa dans -l’unique fauteuil. Son chef s’assit sur le lit, et -s’enferma soigneusement dans son burnous. Martin -reprit son récit.</p> - -<p>— Il est certain, dit-il, que Moha ou Hammou, -le vigoureux adversaire qui nous tient tête aujourd’hui, -doit à son alliance avec le Makhzen la -puissance et l’influence qu’il acquit sur les tribus -de la confédération Zaïane. Lui, homme de <i>siba</i>, -chef élu, <i>amrar</i> des assemblées démagogiques, -conscient de sa valeur et décidé à s’imposer, il -avait su, au moment opportun, faire avec le Sultan -un accord où, en échange de sa soumission -personnelle, il reçut ce qui lui était nécessaire -pour dompter ses farouches compatriotes. On lui -donna des soldats dont le Makhzen paya la solde -et assura l’armement. En théorie, il devait commander -au nom du Sultan à des populations que -celui-ci ne pouvait atteindre et régenter d’une -façon continue. En réalité, Moha ou Hammou -voulait être seul maître dans ses montagnes et il -le fut en effet, dès que l’Empire tomba en -quenouille aux mains débiles du doux Abd-el-Aziz. -Mais il n’en fut rien tant que dura Moulay -Hassan, homme de réelle valeur politique et -d’une activité guerrière tout à fait remarquable. -Celui-ci tint ses promesses, fournit des soldats, -des armes, de l’argent. En échange Moha ou -Hammou fut obligé de faire le jeu du Gouvernement -central, d’entretenir avec lui des relations -respectueuses. Maître d’utiliser comme il lui -convenait les soldats du Sultan, il n’en subissait -pas moins l’ascendant très positif et humiliant -pour lui de cette garde payée par un autre et qui -conservait à son chef spirituel et temporel, le sultan -Moulay Hassan, tout son dévouement et sa -vénération. Moha fit certes de grandes choses, -mais sous l’égide du Makhzen. Pour ses contributes -il cessa d’être l’« Amrar ». On l’appela -définitivement le caïd Mohammed ; et ce titre -qui lui donna une grande force, lui enleva sa liberté, -tout son caractère de chef berbère indépendant. -Le peuple commença à le détester. Lui -n’hésita pas devant les pires violences pour se -faire craindre et, comme il avait besoin de l’appui -du Makhzen, il accentua à certains moments sa -politique déférente à l’égard du Sultan. Celui-ci -d’ailleurs, comptant sur le caïd pour tenir les -Zaïane en respect, parcourait les montagnes voisines, -passait au Tafilelt, ce qui n’était pas sans -inquiéter sérieusement l’âme berbère de Moha. -C’est au moment où Moulay Hassan était sur la -Moulouya qu’il lui envoya en cadeau la petite -Rabaha, alors âgée de douze ans, et dont voici la -lettre. Le Sultan confia la fillette au harem de -Marrakch où elle grandit. On prétend que Moulay -Hassan la destinait à son fils Abd-el-Aziz. -Mais celui-ci ne l’épousa point et la Berbère -s’étiolait inconnue et oubliée dans la foule féminine -de tout âge et de toutes conditions qui -encombre les palais impériaux, lorsque Moulay -Abd-el-Hafid, khalifat pour le Sud de son frère -le Sultan et prétendant à le remplacer, s’appropria -Rabaha et l’épousa.</p> - -<p>Ce fut un coup de maître. Hafid attachait à sa -cause encore chancelante le chef le plus puissant -du Maroc central. Avant lui, aucun des nombreux -fils de Moulay Hassan n’avait voulu de la Berbère -pour femme. Au Makhzen on était encore sous -l’impression cruelle laissée par le meurtre de -Moulay Sourour, oncle de Moulay Hassan, massacré -par les Aït ou Malou avec un détachement -qu’il commandait, dur échec au prestige chérifien -et qui resta sans punition. On avait horreur des -Berbères redevenus, sous le faible Abd-el-Aziz, -plus indépendants que jamais. Le geste d’Hafid -flatta l’orgueil du Zaïani qui souffrait du peu de -goût montré jusque-là pour sa fille par les chorfa. -En 1908, Hafid, sultan insurrectionnel proclamé -à Marrakch, avait besoin de la consécration -solennelle que pouvaient seuls lui donner la ville -de Fez et le conseil des Ouléma. Il lui fallait, -pour y atteindre, traverser le Maroc encore aziziste, -sans compter que la France pouvait d’un -geste rétablir les affaires de ce prince très aimé du -peuple.</p> - -<p>— Ah ça ! dit le commandant, vous me racontez, -Martin, le contraire de ce que l’on m’a toujours -dit. Hafid n’était-il pas le sultan populaire -et Aziz méprisé, détesté ?</p> - -<p>— Vous avez lu cela dans les journaux, mon -commandant, reprit Martin, voulez-vous me -permettre de continuer ? Hafid, disais-je, était -loin d’avoir les sympathies dont jouissait son -frère et dont beaucoup, malgré les années, lui -sont encore fidèles aujourd’hui. Sur sa route vers -Fez, il rencontra tout d’abord les troupes françaises -qui occupaient le pays des Chaouïa. Nos soldats -prirent contact avec la harka de Moulay Hafid -et je vous prie de croire que celui-ci n’était guère -à son aise, quand les Français, sur un ordre venu -de Paris, le laissèrent passer. Mais où pouvait-il -aller ? rejoindre par les Zaer la route dite impériale -de Rabat à Fez ? Le trajet était long et plein -de dangers. Il aurait certainement fallu combattre -ou tout au moins imposer le ravitaillement de la -harka par les tribus traversées. Et les Zemmour -qui ne voulaient pas d’Abd-el-Aziz refusaient -énergiquement d’entendre parler d’un autre sultan.</p> - -<p>Hafid appela à l’aide son beau-père le Zaïani, -qui d’ailleurs ne se dérangea pas tout de suite, -mais dont les fils, ses mandataires, guidèrent le -sultan marron vers Meknès à travers leur pays. -Et, s’il faut en croire la chronique berbère, il -s’en fallut de peu que la harka, une riche proie, -ne fut « mangée » par les Zaïane.</p> - -<p>Bref, Hafid parvint à Fez et vous connaissez la -fin de son histoire. Mais cet homme sans foi et -sans honte possédait cette particularité de réserver -ses pires procédés à tous ceux qui l’avaient -aidé. Il ne tarda pas à malmener son épouse, la -fille de Moha ou Hammou. Celle-ci, en rude Berbère, -riposta par une sorte de : qui t’a fait roi ? -rappelant le service rendu par son père au Sultan -ingrat.</p> - -<p>Rabaha fut chargée sur une mule et conduite à -Marrakch. Elle ne sortira plus que morte des -harems impériaux où vivent, fort mal, loin de -toutes choses extérieures, tant de femmes qui ont -eu l’honneur sinon la chance d’y être appelées.</p> - -<p>— Fort bien, dit le chef de poste quand Martin -eut achevé son récit, mais cela ne justifie pas -le soin fâcheux qui m’incombe aujourd’hui de -faire passer à notre ennemi la lettre de sa fille.</p> - -<p>— C’est un ordre de l’autorité politique supérieure ; -il n’y a qu’à s’y conformer, dit Martin.</p> - -<p>— Pardon, reprit le commandant du poste, je -reste maître des moyens à employer et même de -les juger impossibles. Avec l’acharnement continu -des Zaïane contre tout ce qui pousse la tête hors -de cette enceinte, alors qu’il nous faut souvent -une opération militaire pour mettre en place -quelques vedettes, croyez-vous que j’aille risquer -la vie de mes hommes pour passer une lettre à -ces Berbères ? Moha ou Hammou et ses gens sont -des bandits avec lesquels je ne veux causer qu’à -coups de fusil.</p> - -<p>— C’est là, je le sais, votre manière de voir, -dit Martin. Je la trouve, pour ma part, insoutenable. -Vous avez la responsabilité militaire du -poste mais j’ai, moi-même, la charge de vous -renseigner sur les choses politiquement opportunes -et possibles. Il est fâcheux qu’en cette -œuvre commune nous partions chacun de principes -différents. Je suis loin de partager vos idées -sur les Zaïane, sur leur vieux chef. Ce sont à vos -yeux des <i>salopards</i> quelconques dont la ténacité -vous retient dans ce bled peu gai. Je vois ici, au -contraire, des gens qui tôt ou tard entreront -dans le giron clément de la paix française et qui, -pour le moment, défendent leur indépendance. -C’est leur droit, autant qu’est à nous le devoir de -les éclairer, de les attirer…</p> - -<p>— Je connais votre marotte, à vous gens de -bled, reprit le commandant ; elle a peut-être eu -ailleurs le mérite de réussir, mais les conditions -sont ici différentes et toute votre politique n’empêcherait -pas les Zaïane d’enlever le poste si je -n’étais sur mes gardes et énergiquement. Je -compte bien leur jouer quelque jour un tour de -ma façon ; en attendant, je ne risquerai pas la peau -d’un soldat, serait-il mercenaire et indigène, pour -donner au Zaïani des nouvelles de sa fille.</p> - -<p>— On ne vous demande pas ces risques, dit -Martin en prenant la lettre. Je saurai bien la -faire parvenir. J’ai des Zaïane en traitement à -l’infirmerie. Le premier guéri emportera la lettre -et même rapportera la réponse, si l’on veut.</p> - -<p>— Voilà, dit le commandant qui s’échauffait, -voilà des méthodes que je ne comprendrai jamais. -Vous soignez les gens blessés en nous combattant. -Vous faites du bien à des misérables qui vous -massacreraient froidement si vous tombiez entre -leurs mains et qui, à peine guéris, reprennent leur -fusil. Je vous dis que nous sommes des poires, -des poires ! Je ne sais pas ce qui me retient de -faire fusiller toute cette pouillerie de loqueteux -quand elle se présente aux barrières pour voir -le médecin.</p> - -<p>Martin quitta son chef sur cette boutade pour -éviter une discussion qui devenait acerbe. Le -commandant était d’ailleurs satisfait que l’officier -des renseignements se chargeât de la lettre. -Excellent homme mais trop soldat, il ne comprenait -rien à ce qu’il appelait « les manigances politiques » -et il était déconcerté par les idées de -Martin, officier rompu aux choses indigènes et -qui savait allier à la plus grande énergie militaire -toutes les méthodes de pénétration et d’attirance.</p> - -<p>Martin rentra chez lui tout attristé de ce qu’il -venait d’entendre, mais choqué surtout du mépris -ignorant professé par son chef à l’égard des populations -qu’il combattait. Sa pensée à lui était bien -différente. Il croyait à la nécessité de connaître -ses ennemis et d’autant plus qu’ils devaient fatalement -devenir un jour des alliés, des aides. Il -voulait aussi que l’on sût l’effort accompli par -l’idée française dans ce coin de Berbérie particulièrement -rude. Il fallait donc, avant que le souvenir -s’en éteignît, écrire tout ce que l’on pouvait -savoir de ces populations, de leur histoire, de -leur vie intime, de leurs capacités économiques, -agricoles et pastorales. Il savait que rien n’est -venu jusqu’à nous du passé de ces tribus dont -l’origine seule, et encore bien vaguement, se -discerne à la faveur de spéculations ethnographiques.</p> - -<p>Sur leur histoire contemporaine le jour s’était -fait peu à peu dans son esprit par de longues et -patientes enquêtes, par ses conversations journalières -avec les indigènes. Il avait compris que -toute la vie des Zaïane du dernier demi-siècle -avait évolué autour des faits et gestes d’un -homme, le vieux Moha ou Hammou, l’« Amrar ». -Il s’était efforcé déjà de retracer le début de sa -carrière<a id="FNanchor_13" href="#Footnote_13" class="fnanchor">[13]</a>. La lettre de Rabaha, placée devant lui, -sous sa lampe de travail, évoqua à son esprit les -belles années de vigueur du fameux chef berbère. -Et parce qu’il était convaincu en les retraçant de -faire œuvre profitable et juste, il résolut, ce soir-là, -d’utiliser ses documents et de dire ce qu’il savait.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_13" href="#FNanchor_13"><span class="label">[13]</span></a> <a href="#ch7"><i>L’Amrar</i></a>, récit berbère, du même auteur.</p> -</div> -<p>Et, sans plus tarder, il se mit à écrire le récit -qui va suivre.</p> - -<hr /> - - -<p>Vers la mi-été de l’an 1910, Moha ou Hammou -quitta le haut val de Djenan Immès pour descendre -vers El Qantra, le pont, devant Khenifra naissante. -A cette époque, le douar du caïd n’avait pas encore -l’importance qu’il prit plus tard lorsque ses -fils, devenus grands, entourèrent, encadrèrent de -leurs tentes celles du chef leur père.</p> - -<p>Le campement de Moha comportait tout d’abord -sa grande <i>khima</i> personnelle, aux lourdes -bandes noires tissées de laine et de poil de chèvre, -demeure traditionnelle conforme à ses goûts et -qu’il ne quitta jamais. Démontée, il fallait quatre -chameaux et deux mulets pour l’emporter. A -côté, chose nouvelle alors en ces parages indépendants, -on dressait la kouba makhzen, tente -ronde au toit conique dont la toile blanche portait -en noir ces ornements spéciaux ressemblant à -des carafes ventrues et qui sont l’insigne de tous -ceux qui, peu où prou, commandent au nom du -Sultan. Le chérif couronné d’alors, Moulay Hassan, -avait écrit en la lui envoyant :</p> - -<p>« Qu’elle soit pour toi signe de bonheur et de -prospérité. Qu’elle se dresse claire et joyeuse auprès -de ta demeure protégée par Dieu. Reçois-y -avec amitié mes envoyés fidèles, mes caïds intègres ; -exerce sous sa coupole la saine justice aux -bons et aux mauvais. Enfin, sur son seuil bien -orienté vers la noble <i>quibla</i>, fais en mon nom la -prière agréable à Dieu, à ce Dieu dont je témoigne -qu’il est seul et seul digne de louanges ! »</p> - -<p>Moha n’a jamais manqué de dresser la kouba -insigne de son autorité. Il y mettait à couvert ses -bagages encombrants. Jamais personne ne l’a vu -prier, là ou ailleurs.</p> - -<p>Immédiatement auprès de la tente du chef, on -dressait celle occupée par l’épouse du moment. -C’était cette fois la Fassiya, femme d’origine vulgaire -qu’il avait ramenée d’un voyage à Fez et -qui garda sur lui un empire assez prolongé. Continuant -le grand cercle du douar, se dressaient -les tentes des épouses à qui la maternité avait -donné droit définitif de cité et d’honneurs. Il y -avait là déjà à cette époque, et entre autres, -Itto, mère de Haoussa, l’aîné des fils de Moha, -Hennou, mère d’Hassan. A l’opposé de la tente -du chef et fermant le cercle, étaient établies celles -du cousin germain Bouhassous, fils du vieux -Ben Acca, fidèles compagnons, soutiens de la -fortune de Moha et dont celui-ci ne se séparait -jamais.</p> - -<p>Cette organisation patriarcale vint à donner au -douar de Moha ou Hammou une force et une -cohésion singulière. Ses nombreux mariages féconds -multiplièrent ses gardes du corps issus de -son sang, ayant chacun leurs gens, leurs clients, -respectueux et soumis comme eux aux volontés -du caïd, vigoureuse ruche guerrière soigneusement -armée, entraînée par son chef, outil parfait -et mobile de domination sur les mouvantes peuplades -de la confédération.</p> - -<p>On appelle ces gens les Imahzan, ou encore les -Aït Akka, du nom de l’ancêtre Akka, grand-père -commun de Moha et de son allié Bouhassous. -Quant au mot Imahzan il semble provenir d’un -ancêtre éponyme : Amahzoun, dont le souvenir -n’est plus très net en tribu.</p> - -<p>Moha avait de sérieuses raisons de quitter, -malgré la chaleur torride, les grands ombrages de -son campement normal d’été pour s’installer dans -la plaine roussie, devant Khenifra. La petite -bourgade devenait très rapidement populeuse et -commerçante. On s’y rendait de tous côtés. Les -marchands de Boujad y avaient installé des boutiques -où ils vendaient la cotonnade et la bimbeloterie -importées. Les gens de Fez, réunis en un -quartier séparé, y avaient leurs comptoirs. Tout -ce monde trafiquait, gagnait de l’argent ; le marché -était libre, sans taxe aucune. Mais personne -ne commandait, des scènes de désordre s’étaient -déjà produites. Les clients berbères de la jeune -Khenifra inquiétaient les étrangers par leurs instincts -pillards, et risquaient de détruire dans son -germe un centre commercial naissant dont toute -la montagne devait vivre et dont Moha comptait -bien tirer de larges profits.</p> - -<p>Le caïd voulait mettre ordre à tout cela. Mais -d’autres préoccupations encore l’amenaient à -Khenifra. Les soldats à lui confiés par le Sultan -montraient, depuis quelque temps, peu de bonne -volonté. Certains ordres de Moha ou Hammou -n’avaient pas été exécutés. Ces allures d’indépendance -le gênaient et l’humiliaient. La cause du -changement survenu dans l’esprit des soldats ne -lui échappait pas. L’autorité du sultan Moulay -Hassan semblait définitivement reconnue dans -toute la partie du pays que les Berbères appellent -le Gharb, c’est-à-dire tout ce qui n’est pas leurs -âpres montagnes. Des nouvelles importantes couraient -sur les marchés, dans les douars. Le Sultan, -disait-on, allait se rendre au Tafilelt, berceau de la -dynastie et y restaurer l’autorité chérifienne. Il -lui fallait pour cela franchir les deux Atlas, couper -en deux le monde berbère, accomplir ce qui -n’avait pas été fait depuis Moulay Ismaël.</p> - -<p>Les soldats savaient tout cela et se plaisaient -d’ailleurs à le répandre. Le caïd reha, leur chef, -convoqué à Fez, avait vu le Sultan, reçu ses instructions, -rapporté des munitions, de l’argent. -Le Makhzen donc en ce temps-là était fort et les -soldats qui le représentaient devenaient arrogants. -Ils cachaient de moins en moins le sentiment -qu’ils avaient de leur supériorité sur les populations -sauvages dont ils faisaient en somme la -police, pour le compte de leur maître, Sidna -Moulay Hassan le victorieux.</p> - -<p>Si Moha avait tout ignoré des événements qui -se préparaient, l’attitude des soldats du Sultan détachés -auprès de lui l’eût renseigné. Inquiet, blessé -dans son orgueil, il lui fallait pourtant temporiser -avec ces prétoriens à la solde d’un autre. Il -en avait besoin. A l’époque où Moulay Hassan -se préparait à sa grande expédition, les fils de -Moha étaient encore jeunes, et son clan qui devait -plus tard suffire à dominer les autres n’aurait pu -seul en venir à bout. Il y avait donc chez les -Zaïane une situation intérieure tout à l’avantage -du Sultan. La force militaire du Makhzen eût été -impuissante à permettre l’immense randonnée, -mais une politique prévoyante y avait aussi longuement -travaillé. Et Moha sentait bien que le -viol des libertés berbères, auquel il allait assister, -était le prix de l’aide qu’il avait demandée lui-même -à Moulay Hassan, le douloureux résultat -de son alliance et de sa soumission. Sans la neutralité -absolue de la confédération des tribus Zaïane -maîtrisées par la poigne du caïd Moha ou -Hammou, Moulay Hassan n’aurait pu, en effet, -songer à franchir le Moyen Atlas. Partant de Fez, -il comptait gagner la Moulouya en passant sur les -fractions sans cohésion des Aït Mguild. Il lui -fallait pour cela être sûr de ses flancs tenus à l’est -par les hordes du Djebel Tichiouq, à l’ouest par -les redoutables tribus Zaïane. Son alliance avec -Moha d’une part, avec les Aït Youssi de l’autre, -lui donnait de chaque côté la sécurité. La mehalla -chérifienne marchant vers le sud ne serait pas -insultée. C’est tout ce que demandait le Sultan -qui n’avait pas l’intention de revenir par le même -chemin.</p> - -<p>Moulay Hassan a mis en effet largement en -pratique le système des randonnées circulaires, -celles qui présentent le moins de chance de trop -durs combats. Il avait évidemment appris ou -constaté que les tribus berbères, lentes à s’ébranler -comme les individus y sont lents à réfléchir, -n’attaquent jamais qu’au retour les forces obligées -de traverser deux fois leur territoire. Dans toute -l’histoire de la dynastie chérifienne, les grands -échecs militaires ont toujours eu lieu durant des -marches de retour vers les capitales. Le Berbère -est incapable de résister au désir fou qui le prend -de pourchasser les troupes qui s’éloignent de chez -lui. C’est un pays d’où il ne faudrait pas être -obligé de s’en aller. C’est par excellence le pays -« à engrenage ». L’histoire de nos campagnes en -Berbérie en fait à nouveau la preuve. Et il y a, -dans cette manière d’agir des montagnards, autre -chose encore que l’irrésistible plaisir de reconduire -à coups de fusil des gêneurs. Une tribu, en effet, -qui aura accueilli pacifiquement une troupe de -conquérants sera irrémédiablement prise à partie -et mangée par les autres tribus, quand l’étranger -s’en ira. Il lui faut donc donner des gages en -attaquant ceux qui la quittent, guider même le -rameutage acharné des hordes voisines et cela -explique tout le danger qu’il y a pour une colonne -au moindre recul même momentané. Cela fait -comprendre aussi cette condition qui paraît -étrange, mais si souvent posée par les djemaas dans -les palabres politiques : « Nous voulons bien -vous accueillir en tel point, mais si vous y arrivez -il ne faudra plus vous en aller. »</p> - -<p>Le caïd Moha ou Hammou tenait donc à reprendre -en main les soldats qui s’émancipaient. -Il voulait aussi s’entretenir avec leur chef. Celui-ci, -sans nul doute, devait rapporter de Fez des -nouvelles intéressantes et probablement des ordres -du Makhzen. Il avait enfin un autre but moins -politique. La fille d’un caïd mia des soldats lui -avait plu. Il la voulait pour femme et, avec cette -énergique volonté qu’il mit toujours à satisfaire -ses penchants, il venait demander cette fille et la -prendre.</p> - -<hr /> - - -<p>Le douar du chef s’était installé sur la rive -gauche de l’Oum er Rebia, à quelques centaines -de mètres du pont, devant Khenifra. Les tentes -étaient disposées en un grand cercle sur un terrain -incliné vers l’oued. Celle de Moha, placée au -point le plus élevé, les dominait toutes. Sans -sortir de la <i>khima</i>, le maître voyait la bourgade, -le pont, le gué qui y accèdent et aussi la lourde -casba qu’il se réservait et dont une nombreuse -équipe de maçons et de manœuvres élevait les -murs.</p> - -<p>Un soleil ardent tombait sur toutes choses dans -ce fond de vallée où la réverbération des hautes -falaises du Bou Hayati aggravait la chaleur. Dans -l’air étouffant s’élevait le bruit du torrent emporté -sur son lit de basalte. On entendait aussi parfois -le chant des maçons sahariens qui, à grands coups, -damaient le pisé des murailles de Moha.</p> - -<p>La tente du caïd était plus vaste et un peu plus -haute que ne le sont d’habitude celles des Zaïane. -Mais la disposition intérieure était celle de toutes -les tentes berbères naturellement divisées par -leurs supports en deux parties : la droite, pour -l’arrivant, réservée au maître du foyer, la gauche -aux femmes, aux domestiques, aux travaux de -ménage. Le fond, placé contre un gros rocher sur -lequel on mettait la nuit un homme de garde, -était garni de bagages et de selles bien entassées -formant un mur qui montait jusqu’à la toile sans -la toucher. La cloison médiane était faite de -nattes tendues entre les deux forts supports du -faîte. Des caisses, des chouaris en paquets, empilés -contre cette séparation, achevaient d’isoler -la chambre dont le sol était garni de nattes et de -tapis. De lourds matelas, des coussins carrés formaient -l’ameublement, le tout rangé de façon à -ménager un espace libre au centre de la pièce et -jusqu’à l’entrée. Deux lignes de paillassons soutenus -verticalement par des piquets masquaient -celle-ci et formaient à la demeure un couloir -d’accès en chicane.</p> - -<p>Le grand douar était campé là depuis la veille. -En cette heure la plus chaude du jour, le caïd -Moha fils de Hammou reposait au fond de sa -tente. Sa forte personne couchée sur matelas et -coussins disparaissait entièrement dans un grand -<i>selham</i> noir qui lui enveloppait les pieds et dont -le capuchon, rabattu sur les yeux, laissait voir -seulement du visage un menton carré, un peu brutal, -encadré d’un collier de barbe noire où déjà -quelques fils blancs tranchaient.</p> - -<p>La Fassiya, femme du caïd en ces jours-là, -était assise par terre tout près. Elle s’accoudait sur -un grand coffre à puissante serrure, le coffre particulier -du maître ; car c’était une prérogative -très recherchée, réservée successivement à celles -qui détenaient plus ou moins longtemps la place, -de pouvoir s’asseoir sur le <i>sendouq</i> du caïd et -parfois de jouer avec le contenu. La Fassiya -tenait un éventail en feuilles de palmier nain dont -elle se servait pour chasser les mouches. Elle regardait -tour à tour le chef endormi, son jeune fils -Miammi qui nonchalait sur le tapis et un petit chamelon -blanc familier qui, engagé dans le couloir -d’entrée, poussait gauchement son cou plat entre -les deux nattes pour attraper des bribes qu’une -main lui jetait du compartiment des femmes.</p> - -<p>La Fassiya riait découvrant des dents blanches, -seul attrait d’un visage sans charme et déjà fané. -Tout cela se passait en grand silence, sous la tente -chaude, où n’arrivaient du dehors que les aboiements -lointains des chiens de douar ou l’ébrouement -des chevaux rangés aux piquets devant les -tentes. Un bruit étouffé de gens au travail s’entendait -derrière la cloison de nattes.</p> - -<p>Il y avait là, en effet, deux femmes qui pétrissaient -de la pâte dans de grands plats en bois. -Alternant à ce labeur pénible, chacune d’elles -s’acharnait sur la lourde matière, puis, son effort -épuisé, lançait la chose dans le plat de l’autre qui -à son tour reprenait. L’une était une servante -âgée, l’autre une fille d’une douzaine d’années, -robuste, élancée et, par la force et le geste, presque -une femme.</p> - -<p>C’était Rabaha, fille de Moha et de Mahbouba -des Aït Ihend. Le caïd avait épousé celle-ci à -l’époque où il n’était encore que l’<i>amrar</i>, le chef -élu, de quelques peuplades Zaïane.</p> - -<p>Rabaha n’était pas une beauté, maïs elle avait -des traits réguliers, énergiques, dans un ovale -correct accentué d’ailleurs par deux petites nattes -de cheveux tressés à plat qui dessinaient le -contour du front, longeaient d’une courbe les -tempes et disparaissaient par-dessus les oreilles -sous la nuque. Son teint fortement hâlé tempérait -de grands yeux noirs comme sa chevelure, comme -ses sourcils.</p> - -<p>En cette heure de travail pénible, sous la tente -surchauffée, elle était vêtue seulement d’une -chemise de laine serrée à la taille et dont le tissu -par place plaquait à son corps ruisselant. De vastes -manches retroussées jusqu’aux épaules sortaient -ses bras brunis, déjà solides.</p> - -<p>Tandis que la domestique plus entraînée travaillait -assise, Rabaha se tenait à genoux et penchée -sur le pétrin, pour ajouter tout son poids à -la force de ses mains meurtrissant la pâte. Toute -sa souple personne, contribuant ainsi à l’effort, -ondulait de la croupe à la nuque à chaque mouvement -des poignets. C’était une belle image de -l’être humain en pleine nature travaillant son -pain à la sueur de son front.</p> - -<hr /> - - -<p>Leur tâche achevée, Rabaha et la servante regagnèrent -la khima voisine où elles vivaient. Là blotties -dans un coin familier, étendues sur une natte, -visage contre visage, à voix basse elles reprirent -une causerie interrompue.</p> - -<p>— Ma tante Itto, ne t’ai-je pas bien aidée pour -la pâte ? dit Rabaha.</p> - -<p>— Oui, répondit la servante, mais ce n’est pas -là un travail pour la fille du caïd.</p> - -<p>— Triste fille, reprit Rabaha, il ne s’occupe -guère de moi… La Fassiya est seule maîtresse -aujourd’hui, as-tu vu ses bracelets d’or ? Et -Miammi son fils ? Le caïd des soldats lui a apporté -de Fez un caftan de drap vert. Il n’y en a -que pour elle et son rejeton.</p> - -<p>— D’accord ! Mais qu’en sera-t-il demain ? dit -la vieille. Crois-moi, être femme du caïd, ce n’est -pas grand’chose ; être fils ou fille du caïd, c’est -infiniment mieux. Pour un chef comme lui, la -descendance seule importe ; elle soutient sa force -et l’enrichit. Son cœur d’ailleurs est vagabond -comme l’esprit des gens de notre race : on laboure -un champ ; la récolte faite, on pousse plus avant -les tentes, les troupeaux et l’on choisit une terre -nouvelle pour ensemencer.</p> - -<p>— Tu parles, dit la fillette sérieuse, comme le -<i>fquih</i> de Sidi Ali. Où as-tu appris cela ? Il est vrai -que tu es vieille, tante Itto ; tu peux aller et -venir sans la permission de personne ; tu entends -tout, tu connais tous les douars et les chemins de -la montagne et de la plaine… Je t’aime, tante Itto ; -sans toi j’aurais perdu jusqu’au souvenir de ma -mère. Quand pourras-tu encore lui porter de -mes nouvelles ? et puis, ajouta-t-elle très bas, tu -m’avais promis de me dire un jour la cause de -son absence. Où est-elle cachée ? Pourquoi ne -puis-je la voir ?</p> - -<p>— L’ordre du caïd, dit la vieille, a jeté le -silence sur ces choses. J’ai redouté longtemps ton -imprudence, mais tu es grande aujourd’hui ; si tu -me promets… songe à ce que je risque !… donne -ton oreille.</p> - -<p>L’enfant se rapprocha de la vieille et lui passa -le bras autour du cou, feignant de vouloir s’endormir -sur son sein. Et ainsi, bouche contre -oreille, très bas et vite la servante raconta l’histoire -de Mahbouba des Aït Ihend.</p> - -<p>— Tu connais Sidi Ali, le saint, qui habite là-haut… -Quand on a dépassé <i>El Kebbab</i>, on prend à -gauche le sentier des chorfa de Tabquart, celui -qui passe à la source où il n’y a pas de tortues ; -l’eau est trop froide… Sidi Ali, c’est le grand -ennemi de ton père l’amrar. Moi je dis l’amrar, -tu sais, parce que je suis vieille. Vous autres vous -dites le caïd et avez peur de lui… Sidi Ali est le -maître des choses dans toute la montagne. Il a le -livre de Sidi Bou Beker son aïeul qui dit le passé -et l’avenir. Sidi Ali est un saint ; il parle avec -Dieu, le sultan des saints, et tu ne peux pas le -regarder sans que les yeux te cuisent tout de suite, -c’est un fait. Ton père veut être le maître aussi, -mais par la force. Sidi Ali est l’homme de la -prière, Moha l’homme de la poudre. Pourtant ils -se ressemblent tous les deux par leur goût pour -les femmes. Dieu les a faits ainsi, il n’y a rien à y -reprendre.</p> - -<p>Le caïd donc, ayant vu la femme de Sidi Ali, -l’a désirée. Il a trouvé le moyen de le lui faire -savoir par ce Brahim, l’Islami, que Sidi Mehdi -l’aveugle ! et un jour qu’elle était soi-disant en -quête de glands doux, elle s’écarta exprès ; quatre -hommes l’enlevèrent et la portèrent ici.</p> - -<p>Ta mère est orgueilleuse et jalouse, elle n’a pas -accepté l’associée ; elle a fait une scène violente, -malgré toutes les bonnes paroles du caïd et tout -ce qu’il lui donna, selon sa coutume, une tente, -des animaux, des serviteurs pour elle et pour toi. -Cela dura toute une journée et le soir la pauvre -se calma et parut accepter sa belle place dans le -douar. Mais, la nuit venue, elle s’enfuit. On ne -s’en est aperçu que le lendemain. Fille des Aït -Ihend, elle connaissait parfaitement le pays. Elle -arriva très vite chez Sidi Ali, lui raconta comment -sa femme était chez Moha. Le marabout parle -très peu. Il peut rester un an sans parler. Il a dit -simplement : « Dieu m’en donne une autre », et -il a pris ta mère, rendant ainsi à son ennemi la -pareille.</p> - -<p>Rabaha lâcha le cou de la servante et se dressa -à demi sur un coude. La vieille vit son front -plissé, ses lèvres pincées.</p> - -<p>— Moi aussi, dit l’enfant, j’irai chez Sidi Ali, -je rejoindrai ma mère.</p> - -<p>— In cha’llah, si Dieu veut, dit la servante.</p> - -<hr /> - - -<p>L’heure brûlante était passée. Au déclin du -soleil, le vent se leva et de gros nuages de poussière -rouge s’envolèrent de la plaine embrasée. -D’Adekhsan à Khenifra, du djebel Trat au Bou -Guergour, ce fut une valse endiablée de nuées -opaques et chaudes tournoyant dans la cuvette -encerclée, se heurtant, se pénétrant. Les tourbillons -dressaient au ciel des colonnes qui s’écroulaient, -puis repartaient en girations folles pour -aspirer encore de la terre rouge et avec elle tous -les déchets du sol, feuilles, herbes flétries, paille et -orge des animaux, lambeaux d’étoffe arrachés au -douar. Le sable cinglait, entrant sous les tentes, -dans les petites maisons de la bourgade, aveuglant -les gens, séchant les lèvres. Exaspérés, les chevaux -à l’attache virevoltaient sur leurs membres entravés -pour offrir la croupe tantôt d’un côté, tantôt -de l’autre, au fouet des trombes pulvérulentes. -Un troupeau de bœufs affolés traversa la plaine, -se jeta dans le gué. Là, ces bêtes se laissèrent -choir, la tête seule hors de l’eau, trempant de -temps à autre leurs mufles où la terre rouge -collait.</p> - -<p>Puis cela cessa tout d’un coup ; une fraîcheur -relative s’épandit ragaillardissant les êtres. Et il -sembla que le grand douar s’éveillait. Les chevaux -hennirent demandant l’abreuvoir, des théories -de femmes sortirent, la cruche sur les reins, -pour aller au fleuve, tandis que, à coups de maillet, -les jeunes gens et les vieilles femmes assuraient, -replantaient les piquets des tentes ébranlées -ou effondrées par la bourrasque.</p> - -<p>Tout au début de celle-ci, un homme s’était -présenté chez Moha ou Hammou. Les domestiques -qui attendaient au dehors le réveil du -maître le connaissaient ; il s’assit parmi eux, près -de l’entrée. Quand la tornade se déclara, il aida -ces hommes à maintenir la tente que le vent -secouait et cherchait à enlever ; puis, la tempête -calmée, il entra tout droit chez le caïd.</p> - -<p>Brahim el Islami avait ainsi des ces familiarités -avec le chef. Comme son nom le fait comprendre, -c’était un juif converti à l’Islam. On le disait originaire -de Boujad. C’était plutôt un de ces juifs -montagnards robustes et sauvages qui vivent chez -les Berbères du Grand Atlas et qui seuls, de leur -race, peuvent donner aujourd’hui une idée approchée -de ce que furent les Beni Israël, en leurs -diverses servitudes de l’antiquité sémite. Cet -Abraham devenu Brahim, vêtu comme les autres -Berbères, avec une pauvreté d’ailleurs feinte, -n’avait rien qui le distinguât des Zaïane, sauf -certains traits de son visage, une démarche un -peu plus molle et un langage plus chantant et -zézayé.</p> - -<p>Il était le confident, l’agent secret pour affaires -compliquées, le familier de Moha. Il était son -conseiller aussi pour tout ce qui avait trait aux -vilenies intimes, au triste fond de l’âme humaine.</p> - -<p>Il y gagnait pas mal d’argent qui s’en allait, en -effet, à Boujad dans la plus juive des maisons -badigeonnées de <i>nila</i>, aux mains jaunies, mais si -fermes encore de sa vieille mère. Tout cela se -faisait en grand secret, par crainte des rabbins -préleveurs de dîmes, du sid toujours en quête -d’éponges à presser, des juifs si haineux aux juifs. -Et quand parvenait au caïd Moha la dénonciation -de se méfier du faux musulman, il répondait :</p> - -<p>— Tant mieux s’il est bien juif ! Je suis sûr -qu’il ne me tuera pas.</p> - -<p>Ce fut en effet, dans ses années de vigueur, une -faiblesse singulière chez cet homme énergique -d’être hanté par la crainte d’un assassinat. Pendant -longtemps, Brahim fut le seul homme avec lequel -il consentit à causer sans témoin.</p> - -<p>Moha avait aussi la crainte d’être empoisonné -par des vêtements imprégnés d’un venin subtil. -Ses <i>belgha</i>, son linge de corps lui étaient fournis -par un unique marchand de Fez connu de lui seul -et de son factotum juif. Cette hantise lui vint, -dit-on, de ce que Sidi Ali, son voisin et ennemi, -avait subi une tentative d’empoisonnement qui -provoqua une violente et douloureuse éruption -de tout l’épiderme. Mais il faut ajouter que -Moha était généralement soupçonné d’avoir voulu -supprimer ce dangereux concurrent à la suprématie -en montagne.</p> - -<p>Brahim revenait donc ce jour-là d’accomplir -une mission délicate. Quand il entra sous la tente, -il s’assit près de l’entrée, sous l’œil du maître, et -attendit. Il y avait là plusieurs femmes et hommes -s’empressant à mettre de l’ordre dans la demeure -du chef violemment secouée par la tornade. L’épaisse -toile de laine et de poil de chèvre était -intacte, mais ses battements puissants avaient -ébranlé les grands supports, arraché des piquets -et fait écrouler le mur de choses empilées qui -garnissait un côté de la chambre. Le caïd, qui eut -toute sa vie des habitudes de nomade invétérées, -considérait ce remue-ménage d’un œil placide et -donnait à ses gens des indications. La Fassiya et -Hassan, fils de Moha, accouru à la rescousse au -plus fort de la bourrasque, s’empressaient d’aider -le chef à changer ses vêtements couverts de poussière -rouge.</p> - -<p>Le caïd enfin reprit sa place, tandis que les -hommes, les femmes s’en allaient leur tâche terminée. -Sur un geste, l’épouse disparut emmenant -son fils, et Hassan la suivit. Ils avaient vu d’ailleurs -le Brahim accroupi, silencieux, près de l’entrée. -Ils savaient qu’à ses conversations avec cet -homme le caïd ne voulait pas de témoin. Le vide -fait, l’émissaire s’approcha du Zaïani.</p> - -<p>— La route fut pénible, dit Brahim, mais j’ai -appris, je crois, tout ce que tu voulais savoir. On -connaît parfaitement en tribu les projets de -voyage du Sultan.</p> - -<p>Brahim avait en effet été chargé de parcourir -les tribus voisines, d’y étudier l’effet produit par -l’annonce de la grande harka, de scruter les intentions -de la masse berbère qui de l’oued Dades -à l’Oum er Rebia, à la haute Moulouya, furieusement -jalouse de son indépendance, formait un -bloc résistant, difficile à atteindre ou à dissocier, -intact jusqu’à ce jour de toute emprise étrangère.</p> - -<p>D’après ce qu’il allait apprendre de son espion -et ce qu’il entendrait du caïd des soldats qui revenait -de Fez, Moha comptait régler sa conduite, -peser l’intérêt qui l’attachait encore au respect de -son serment d’allégeance, déterminer enfin toute -sa politique.</p> - -<p>— Dis ce que tu sais, fit-il.</p> - -<p>— Voici : je suis parti par l’oued, vers le -couchant. Ma première nuit se passa à Tameskourt -où des gens venus de Meknès ont raconté -devant moi des histoires terribles… pour des enfants. -Le Sultan aurait reçu une grande quantité -de canons et viendrait venger sur les Aït Ishaq, -les Ichkern, les Aït Soqman le meurtre de son -parent… tu sais bien, Moulay Sourour qui a été -tué par là il y a cinq ans.</p> - -<p>Le lendemain, continuant ma route, j’ai laissé -de côté la plaine où tout est cuit et gagné la -montagne d’El Kebab par Tineteghaline. Le pays -est vide ; les enfants sont plus haut encore, car il -fait très chaud ; avec cela, ils ont brûlé tous les -chaumes depuis l’oued Serou jusqu’au pont des -Tadla. Après les pluies, il y aura là de bonnes -terres, sais-tu ?</p> - -<p>Sidi Ali était à Toujjit, avec ses serviteurs -campés autour de lui. Il y avait là quatre djemaas -des Aït Soqman avec beaucoup de monde, des -Ichkern, des Aït Ishaq. Sais-tu que Sidi Ali donne -l’<i>ouerd</i> derqaoui ?</p> - -<p>— Cela m’est égal, ce sont des singeries ; continue.</p> - -<p>— Ces singeries feront de tous les singes tes -ennemis. Mais je poursuis en te citant les Aït -Ihend qui sont à toi, je pense ?… C’est ce que je -me disais ; sache qu’ils ont reçu de Sidi Ali un -moqaddem qui leur fait la prière. Je n’ai pas eu -besoin d’aller plus loin ; la montagne était là, -entière, en ziara auprès du marabout. Depuis -Toujjit, en passant par Arbalou, jusqu’à Tounfit, -c’est un immense <i>taallemt</i><a id="FNanchor_14" href="#Footnote_14" class="fnanchor">[14]</a> de tribus. Les Aït -Soqman en ont profité pour s’étaler un peu chez -les Aït Omnasf. Il y a eu des coups de fusil. -Mais chaque bagarre profite au saint qui arbitre. -Les tellis d’orge et de blé s’entassent dans la demeure -d’Arbala. Il en vient même de tes tribus.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_14" href="#FNanchor_14"><span class="label">[14]</span></a> Rassemblement de tribus pour discuter des choses de guerre.</p> -</div> -<p>— Tu l’as déjà dit, je sais cela. Continue.</p> - -<p>— Tout ce rassemblement facilité d’ailleurs -par la saison, tous ces hommages au marabout -sont provoqués par la crainte du Makhzen. On -vient demander à Sidi Ali son avis sur la conduite -à tenir. Le saint, selon son habitude des -circonstances difficiles, est tombé en extase ; il -est muet. Ses serviteurs l’ont installé sous ce -grand cèdre… celui qui marque la limite des trois -tribus Aït Yahia, Aït Ihend, Aït Soqmane. Il -est assis sur des tellis de grains, le dos contre -l’arbre. Il a les yeux ouverts sur toute la plaine -de la Moulouya en bas, vers l’Orient. Sa figure -jaune est tirée. Ses cheveux tombent sur ses -épaules. Des femmes accroupies, immobiles, l’entourent -prêtes à le servir. L’une d’elles lui a -noirci de henné cette bosse qu’il a sur le front. -Il est terrible à voir. Je pense qu’ainsi devait être -notre Seigneur Moussa quand il reçut de Dieu la -Loi sur le djebel Sina.</p> - -<p>— Juif ! tu t’es laissé impressionner aussi ?</p> - -<p>— Non… tu as tort de ne pas m’écouter ; cet -homme est puissant et sa force causera ta faiblesse, -si tu n’y prends garde.</p> - -<p>— Allons, je t’écoute ; que s’est-il passé ?</p> - -<p>Cela dura quatre jours ; la nuit, ses gens l’emportaient -dans sa tente pour le remettre le lendemain -contre l’arbre. A la fin, tout le monde était -fou. Les femmes se roulaient par terre devant lui -en le suppliant de parler. Les hommes étaient -fous comme les femmes. On se battait. Les Aït -Mguild chez qui, en somme, ces gens campaient, -étaient furieux, exigeants. Enfin Sidi Ali reçut la -nuit, en grand secret, un courrier expédié aux -nouvelles. Il apprit de cet homme l’itinéraire de -la harka chérifienne. Les tribus qu’elle doit traverser -sont déjà prévenues d’expédier au-devant -du Sultan la <i>beïya</i>, leur acte de fidélité et des cadeaux. -On sait ainsi qu’il va au Tafilelt par les -Aït Izdeg. Il évitera de venir par ici. Le courrier -c’est Haddou des Ighesroun ; il me doit de l’argent. -Il avait été chambré, mais j’ai pu le voir… -grâce à Mahbouba…, la mère de ta fille Rabaha.</p> - -<p>— Ah ! tu l’as donc vue ?… mais nous causerons -de cela tout à l’heure, dit le caïd.</p> - -<p>— Le lendemain, vers le milieu du jour, le saint -parla et ses paroles volèrent de bouche en bouche -jusqu’aux plus éloignés. Il dit : « Je n’ai pas vu -le signe… Mon heure n’est pas venue… Dieu -retient mon bras. » Et en effet les femmes qui -l’entourent avaient remarqué, durant son extase, -que son bras droit était mort. « Rentrez dans vos -douars, ajouta Sidi Ali… que la paix soit parmi -vous, parmi vos enfants, vos femmes, vos troupeaux… -soyez toujours prêts… nul autre ne sait -l’heure que mon aïeul Sidi Boubeker… je veille… -L’aigle sur le rocher regarde au loin ce qui se -passe… il est sans crainte. »</p> - -<p>— Ce vilain hibou se compare à un aigle ! dit -Moha méprisant ; puis il conclut : ce qui importe -est que ses gens vont rester dans l’expectative -hostile. Ils ne feront pas de démarche vers le -Sultan.</p> - -<p>— Ils n’en feront pas.</p> - -<p>Moha resta un moment silencieux, puis brusquement -demanda :</p> - -<p>— Et maintenant, parle de la femme.</p> - -<p>— Oui, j’ai vu Mahbouba, mère de ta fille -Rabaha. Tu sais d’ailleurs que je l’ai rencontrée -souvent. Elle tenait à avoir des nouvelles de sa -fille et maintenant plus encore. Car ce qui devait -être a été. Mahbouba est délaissée ; une autre, -puis une autre ont pris sa place. N’ayant pas enfanté, -elle est reléguée parmi les femmes infécondes. -La colère et les regrets la rongent. Elle -fut ici orgueilleuse, mais là-haut, chez son saint -homme d’époux, il n’y a pas de place pour une -femme acariâtre. Elle fut écartée et s’est mal conduite. -Il ne lui reste plus qu’à fuir de là aussi. -Mais elle ne peut rentrer dans sa tribu des Aït -Ihend où ta colère et celle de Sidi Ali pourraient -la joindre. J’ai donc saisi la confiance de cette -femme troublée. Elle m’a beaucoup servi à me -faufiler partout où ton service l’exigeait. Elle m’a -ouvert son cœur et confié ses secrets. Mahbouba -veut passer chez les Aït Mguild qui transhument -vers le nord et gagner avec eux la plaine à l’approche -de l’hiver. Mais elle tient à ravoir sa fille -et — ici le misérable ralentit son discours pour -en juger l’effet — et je suis chargé de prévenir -l’enfant, de lui indiquer le rendez-vous où elle -doit retrouver sa mère. Je t’en avise. Qu’en -penses-tu ?</p> - -<p>Brahim regarda le caïd, attendant un compliment. -Moha, accoudé, le menton dans sa main, -pose habituelle de ses réflexions, avait écouté les -yeux dans le vague. Quand son espion cessa de -parler il tourna légèrement vers lui un visage où -nulle impression n’apparaissait et dit :</p> - -<p>— J’ai compris. Retire-toi, pour le moment. -J’attends d’autres visiteurs.</p> - -<p>L’homme se leva. L’incertitude où son -maître le laissait de sa satisfaction le troubla. -Il sortit à reculons, incliné en posture servile. -Moha vit cette gêne et une gaîté lui en vint. -Il eut un éclat de rire et cingla de ces mots son -courtisan :</p> - -<p>— Allons, redresse-toi ! Sois comme tout le -monde. Tu oublies que tu es devenu libre.</p> - -<p>Brahim s’éclipsa, l’audience continua et Hassan -fils de Moha vint s’asseoir auprès de son père.</p> - -<hr /> - - -<p>Alors entra dans la tente Si Qacem el Bokhari, -caïd des soldats du Makhzen. C’était un homme -dans la force de l’âge, portant beau. Demi-nègre, -il appartenait à la descendance de cette tribu -militaire dite des Bouakhar créée par le grand -sultan Moulay Ismaël et dans laquelle, depuis -deux siècles, les chorfa couronnés ont trouvé -leurs meilleurs serviteurs et de vigoureux soldats. -Qacem était de ceux qui, dans leur correspondance, -s’intitulent Abd Sidi, esclave de mon Sid, -et, dans leurs actes, poussent l’obéissance aux -ordres du souverain aussi loin et aveuglément -que le peut exiger la plus despotique fantaisie. -L’âme de ces gens a gardé l’empreinte donnée à -celles de leurs pères par l’incroyable fureur sanglante -qu’exerça sur son peuple cet Ismaël, contemporain -de Louis XIV et ancêtre des sultans -actuels.</p> - -<p>Le caïd qui revenait de Fez se présenta devant -Moha revêtu du costume d’apparat que lui avait -donné le Sultan. Il avait donc un pantalon bouffant -d’un rouge inusité, une veste courte du -même, soutachée d’or et de soie verte, ensemble -inattendu, opposé à toute mode mograbine, premier -essai d’importation qui faisait prévoir les -extraordinaires <i lang="en" xml:lang="en">caïd’s dress</i> dont, quelques années -plus tard, l’humour politique et commercial des -Anglais bourra jusqu’au faîte, à des prix fous, les -magasins du pauvre Abd-el-Aziz.</p> - -<p>Cet uniforme effarant se complétait d’un sabre -à fourreau de cuir, à poignée de corne dont la -bretelle croisait, sur la poitrine, le cordon de soie -verte auquel pendait le Qoran dans sa gaine de -cuir brodé. Qacem avait mis sur le tout le beau -<i>selham</i> de laine blanche cher à tous ceux du -Makhzen et coiffé le bonnet rouge qui émergeait -en pointe d’un turban épais, bien serré et lisse -d’étoffe blanche aussi. Ainsi vêtu et suivi à distance -par la population du douar qui n’avait -jamais vu chose pareille, le caïd des asker arrivait -tout imprégné d’importance, suant d’ailleurs -à grosses gouttes sous cette livrée dont il n’avait -pas l’habitude.</p> - -<p>En le voyant, Moha subit une impression pénible. -Il eût voulu rire, il n’osa pas. L’aspect du -caïd, si étrange pour ses yeux de montagnard, -le troubla. Il eut la vision importune de ce que -représentait cet homme : une puissance ennemie, -organisée, riche, qui de loin l’étreignait peu à peu. -Il aimait, il estimait le caïd Boukhari qui lui -avait rendu maints services. Il eut la sensation -très nette et cruelle que ce fidèle serviteur ne -travaillait pas pour lui mais pour un autre ayant -des choses une conception différente de la sienne, -un autre qui avait à sa solde une quantité de gens -dévoués, comme celui-là, des gens à bonnets -pointus, à vêtements bizarres. Quand il était -allé lui-même à Fez voir le Sultan, il n’avait pas -eu, au cours des fêtes et des réceptions, l’opprimante -impression que lui causait cet homme -rouge, blanc, vert, drôle, mais fort, intangible, -surgissant chez lui, sous cette tente, dans son bled, -au beau milieu de la plaine farouche où il croyait -régner seul, à l’abri de ses montagnes, de leurs -grandes forêts, de leurs profondes crevasses, pays -qu’il adorait pour toute sa sauvagerie, de toute la -force de son âme sauvage. Jamais il n’avait autant -senti la fragilité de son indépendance qu’en -voyant arriver en ambassadeur, habillé comme un -<i>babarayou</i><a id="FNanchor_15" href="#Footnote_15" class="fnanchor">[15]</a>, son ami, le nègre, le simple et complaisant -Ba Qacem, le père Qacem des soldats du -Makhzen.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_15" href="#FNanchor_15"><span class="label">[15]</span></a> Perroquet.</p> -</div> -<p>Tout cela traversa l’esprit, étreignit le cœur de -Moha dans l’espace très court qui s’écoula entre -l’entrée du caïd et le moment où pompeux, la -main sur le cœur, il salua :</p> - -<p>— Es Salamou alaïkoum.</p> - -<p>Le Zaïani s’était déjà ressaisi et, sûr de soi, un -peu mécontent même de sa faiblesse passagère, il -accueillit cordialement le visiteur qui s’assit sur -un coussin en face de lui. Il y eut un long échange -de politesses. L’homme du Makhzen restait solennel ; -Moha tâchait de retrouver sa familiarité un -peu hautaine et d’ailleurs lourde de grand chef. -Une particularité en tout cas marqua l’entretien. -Le caïd retour de Fez, réimprégné de cet esprit -de religiosité qu’élabore la ville de Moulay -Idriss, s’efforçait de parler un arabe correct -émaillé de formules pieuses. Moha, au contraire, -ne cessa d’employer sa propre langue, peut-être -par besoin de s’affermir dans les idées d’indépendance -qu’elle symbolisait pour lui, plus sûrement -pour marquer le coup et rappeler à Qacem -qu’il n’était pas chez le Sultan, mais chez les -plus rudes des Berbères Aït ou Malou, fils de -l’ombre.</p> - -<p>Cette forme de la conversation ne gênait aucun -de ces hommes également bilingues. Ba Qacem -d’ailleurs arrêta net le Zaïani qui commençait à -questionner.</p> - -<p>— Tout d’abord, dit le soldat, il faut prendre -connaissance de la lettre bénie dont m’a chargé -pour toi mon maître le Sultan.</p> - -<p>— Fais voir, dit Moha.</p> - -<p>Le chef des soldats ouvrit le petit sac qui protégeait -son Qoran et retira de la patelette doublée -de soie un pli allongé dont il montra le grand -cachet rouge qui le scellait, bien intact.</p> - -<p>Puis coupant délicatement l’enveloppe sur son -bord étroit, il en tira comme d’un étui la lettre -chérifienne qui, déployée lentement, apparut timbrée -en haut du grand sceau de Moulay Hassan, -fils de Sidi Mohammed, fils d’Abderrahman, fils -d’Hicham. Ba Qacem baisa pieusement le cachet et -tendit la lettre au Zaïani. Celui-ci la prit maladroitement, -ferma un œil, mit sa main en cornet -devant l’autre pour examiner la chose, geste familier -à tous ceux d’ici qui, accoutumés à voir -de très loin, ont du mal à discerner de près des -traits déliés tels que ceux d’un cachet ; puis il -rendit la lettre en disant :</p> - -<p>— Expose toi-même ce qu’elle porte ; je ne sais -pas lire.</p> - -<p>En fait, le brave troupier qu’était le caïd des -asker en eût été lui-même bien empêché, s’il -n’avait pris soin de se faire longuement expliquer, -sur le brouillon du rédacteur, les phrases ampoulées -et prétentieuses du message impérial.</p> - -<p>« A notre serviteur intègre, disait celui-ci, le -caïd Mohammed, fils de Hammou, le Zaïani. -Que Dieu t’accorde le salut, sa miséricorde et sa -bénédiction. » Et ensuite : « Lorsque Dieu par un -simple effet de sa bienveillance m’a appelé au -pouvoir et m’a donné la terre en héritage pour -faire régner la prospérité, mon seul souci a été de -travailler au bien des musulmans, de rétablir -l’ordre et de grouper tous les croyants autour de -moi. Mes efforts ont tendu vers ce but et Dieu — qu’il -soit exalté ! — m’a permis de parcourir -mon empire fortuné, suivi de mon armée victorieuse. -Il me reste à visiter les plaines sahariennes -et les montagnes berbères. L’encre des plumes -évitera l’effusion du sang, si Dieu veut ; mais -fort de son appui, avec l’aide de mon armée -immense et toujours victorieuse, j’atteindrai ceux -qui s’écartent de la voie et négligent mes ordres. -S’il le faut, mon étrier glorieux escaladera les -escarpements, gravira les énormes montagnes qui -semblent converser avec la lune et donner la -main aux étoiles<a id="FNanchor_16" href="#Footnote_16" class="fnanchor">[16]</a>. Au-devant de Notre Majesté -élevée de par Dieu, les gens seront forcés d’apporter -le licol et la longe et de replier les étendards -de l’égarement et de l’erreur.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_16" href="#FNanchor_16"><span class="label">[16]</span></a> Le lecteur qui trouverait ici que l’auteur exagère pourra -se reporter au <i>Kitab el Istiqsa</i>, chronique de la dynastie marocaine -actuelle, dans la traduction d’Eugène <span class="sc">Fumey</span> (<i>Archives marocaines</i>, -vol. X, t. II, p. 372 et suiv.). Il se convaincra que la -teneur de lettre ici transcrite n’est, dans le genre emphatique et -prétentieux, qu’un vague reflet du texte original.</p> -</div> -<p>« Sache donc que quittant notre glorieuse capitale -de Fez la bien gardée, je conduirai mon armée -immense, par les Beni Mguild, jusqu’au pays des -Aït Izdeg. De là, par le pays des Aït Moghrad et -des Aït Haddidou, je me rendrai au Tafilelt pour -prier sur la tombe de mes ancêtres, que Dieu les -sanctifie !</p> - -<p>« Pour le surplus, le porteur te dira ce qu’il -doit dire. Salut ! »</p> - -<p>Comme presque toutes les lettres du même -genre, celle de Moulay Hassan s’arrêtait net au -moment où elle allait devenir intéressante. Le -Sultan ne voulait confier à personne de son entourage -ce qu’il avait à dire au chef berbère de -la grande confédération Zaïane. Il avait préféré -laisser sortir de Fez le caïd porteur de la lettre, -puis le rappeler auprès de lui pour lui donner -sans témoin les instructions destinées au Zaïani. -Après quoi le messager avait été remis en route, -sans qu’il puisse parler à personne de la ville ou -du palais. Il y a dans la politique makhzen -quantité de petites roueries enfantines du même -genre.</p> - -<p>Sa lecture finie, le caïd Qacem el Bokhari se -rapprocha de Moha et de Hassan et ajouta à voix -basse.</p> - -<p>— Voici les paroles de notre Maître pour toi, -Moha.</p> - -<p>Les Zaïane devront s’abstenir de toute aide aux -gens que je veux châtier ou seulement ramener -dans le droit chemin. Le caïd Moha, aidé de -notre ami très cher le caïd Qacem et des soldats -glorieux à lui confiés par Notre Majesté, -devra tenir la main à ce que chacun reste chez -soi. Le pays des Zaïane n’étant pas de ceux dont -j’ai décidé la visite, ses habitants n’auront aucune -charge ni imposition pour l’entretien de ma -mehalla heureuse que Dieu guide. Le caïd Moha -règlera, selon son cœur et la pure tradition, sa -conduite personnelle en ce qui concerne les hommages -à rendre à mon noble étrier.</p> - -<p>— Que veut dire cela ? interrompit le Zaïani, -qui d’ailleurs avait fort bien compris.</p> - -<p>— Cela signifie, reprit Qacem, que tu ne pourras -laisser le Sultan passer dans ton voisinage -sans aller le saluer avec, dans les mains, ce que -les convenances conseillent.</p> - -<p>— Ah ! bien, tu devrais t’exprimer clairement, -dit le Berbère…</p> - -<p>— Je continue, dit le soldat. Notre Maître a -dit aussi : Il ne suffit pas que notre ami très cher -le caïd Mohammed se contente de maintenir en -repos ses propres tribus. Il doit encore, par tous -les moyens et au besoin par la guerre, clouer sur -place les gens maudits de Dieu pour leurs mauvaises -intentions apparentes ou cachées qui seraient -capables de détourner de sa route mon -noble étrier chérifien.</p> - -<p>Ainsi parla Mon Seigneur, conclut Qacem.</p> - -<p>— J’ai compris, dit Moha.</p> - -<p>Et après un instant de réflexion il ajouta :</p> - -<p>— Mes tribus sont dans ma main. J’adresserai -au Sultan les hommages et les cadeaux qui lui sont -dus, mais je ne pourrai y aller moi-même car, pour -répondre à son désir, il me faut être attentif à tout ce -qui pourrait jaillir du haut des monts. Tu lui diras -que son pire ennemi est le vilain diable d’Arbala, -Ali Amhaouch, celui dont les serviteurs ont trahi -et assommé Moulay Sourour. Dis au Sultan qu’il -ne lui convient pas de venir par ici châtier ce -traître. Assure-le que je ferai de mon mieux pour -le contenir. C’est donc toi qui iras à ma place -exposer cela à ton maître et lui porter mon cadeau. -Et maintenant est-ce tout ?</p> - -<p>Le brave caïd Qacem qui revenait de Fez -tout imprégné de l’onctueux formalisme pratiqué -au Makhzen fut un peu choqué de la réponse -désinvolte de Moha ; mais il connaissait déjà la -brusquerie native du grand chef. Il dégageait en -tout cas des paroles entendues que le Zaïani voulait -éviter deux choses qui l’auraient gêné beaucoup, -une visite personnelle au Sultan, l’intervention -de celui-ci dans la région. Mais il ne -s’attendait guère à ce qu’il allait entendre encore. -Hassan, au contraire, le savait sans doute car il -sortit de la tente laissant son père en tête à tête -avec le caïd des soldats.</p> - -<p>Et Moha continua :</p> - -<p>— El Maati, ton adjoint, a une fille qui me -plaît. J’ai décidé de l’épouser. Tu préviendras ses -parents et des gens de ma tente iront la leur demander -pour moi.</p> - -<p>Ba Qacem eut de la difficulté à comprendre -ce qui se passait. Il en était encore à la mission -du Sultan, aux affaires politiques, aux choses -graves.</p> - -<p>— Parles-tu pour rire ? demanda-t-il, songeant -à quelque lourde plaisanterie comme Moha -en avait parfois.</p> - -<p>Mais le sourire qu’il ébauchait s’effaça quand -il vit la transformation qui s’opérait dans l’aspect -du caïd.</p> - -<p>Secouant son ample burnous noir, il en avait -fait jaillir ses bras nus, bruns et musclés. D’un -revers de main, son capuchon était retombé en -arrière entraînant la rezza, la bande de mousseline -blanche qui ceignait sa tête et celle-ci apparaissait -toute rasée, à l’exception de deux touffes -longues et bouclées qui ornaient ses tempes. Son -visage n’avait plus rien de l’aménité goguenarde -par laquelle il accueillit le mandataire du Sultan -et son discours. Moha était sous l’empire de -quelque pensée violente et Ba Qacem ne s’y -trompa point.</p> - -<p>— Rire ! dit Moha, il n’en est pas question. -Je t’ai écouté ; à ton tour de m’entendre. Je -viens de te dire mes intentions ; tes soldats s’honoreront -en alliant une de leurs filles au caïd Moha. -Ils rachèteront un peu leur mauvaise conduite à -mon égard. Tu ne me demandes plus si je plaisante ? -Sais-tu qu’en ton absence ils ont détroussé -des gens de Fez, des sujets de ton maître qui -venaient à Khenifra ? Sais-tu qu’à mon appel aucun -n’a répondu le jour où les Aït Bou Mzil saccagèrent -les marchés ? Et tu viens me dire de la -part du Sultan qu’il faut tenir la montagne en -respect ! Mets de l’ordre à tout cela, Ba Qacem, -je te le conseille vivement.</p> - -<p>— Je te conseille, à mon tour, dit le soldat, de -renoncer à ce mariage. Tu abuses… Je ne sais -pas vraiment comment présenter la chose à mes -hommes.</p> - -<p>— Demande conseil à ta tête… et bonjour !</p> - -<p>Ba Qacem se leva et sortit de la tente. Moha -l’entendit qui exhalait en un Allah ou Akbar ! -toutes ses impressions confuses et chagrines.</p> - -<p>Hassan reparut devant le chef.</p> - -<p>— Tu as tort, mon père, tu as tort de ne -pas remettre à plus tard ce projet de mariage. -Ces gens sont pleins d’orgueil ; c’est jouer avec -le feu.</p> - -<p>Mais Moha négligeant ces paroles suivait sa -pensée furieuse.</p> - -<p>— Tu l’as entendu ! le licol et la longe ! le licol -et la longe ! Voilà ce qu’ils nous réservent, après -tous ceux dont parle la lettre. Et l’on m’écrit -cela ! et je dois l’écouter devant mon fils !</p> - -<p>Hassan était venu faire à son père quelques -remarques timides. Il craignait que le caïd dominé -par ses sens n’eût perdu de vue sa politique -habituelle de patience envers les soldats du -Makhzen. Il estimait que l’union projetée avec -une fille de ceux-ci pouvait rencontrer de la résistance, -provoquer l’insubordination définitive de -gens dont on avait besoin. La vue de son père -dont le visage et les exclamations exprimaient la -tristesse et la révolte modifia sa pensée. Il n’y -avait d’autre passion dans les yeux de Moha que -celle de vivre indépendant et d’assurer à ses enfants -cette liberté. Le Berbère se cabrait à la -pensée que d’autres de sa race, de ses proches -subissaient l’opprobre d’une soumission dont la -lettre du Sultan définissait si cruellement le signe -exigé : le licol et la longe, honteux emblèmes de -la servitude des bêtes de somme.</p> - -<p>Hassan comprit. Son père humilié avait, au -risque de tout aggraver, répliqué en demandant -aux soldats du Sultan une marque d’obéissance à -ses fantaisies. L’audace répondait à l’insulte. Le -fils de Moha regretta sa pensée. Son père lui apparut -très beau et juste dans sa colère, dans sa -haine de l’esclavage, son appréhension de l’avenir -pour lui, pour les siens, pour toute l’immense et -pauvre famille berbère, vigoureuse mais si divisée -et faible en présence de l’autorité envahissante -du Sultan. Hassan ressentit à l’extrême les sentiments -qui animaient son père et il l’aima violemment -de les avoir. Sans ajouter un mot, tombant -à genoux, il saisit à pleines mains les pieds nus -du caïd et y appliqua sa joue longuement, en un -geste câlin de muette et filiale vénération.</p> - -<p>La grande force de Moha résida longtemps -dans le respect et la soumission éperdue de tous -ses enfants. Le Zaïani d’ailleurs avait raison dans -sa rudesse brutale associée, il faut en convenir, -à un sens politique certain. Il mata les asker peu -à peu et les façonna à sa guise, tandis que passait, -avec Moulay Hassan, l’heure du Makhzen. Quatre -années plus tard, quand Abd-el-Aziz, successeur -du grand Sultan, sous la tutelle du vizir Ba -Ahmed, fit dire à Moha de lui rendre les soldats, -il répondit :</p> - -<p>— Dites à ce jeune homme que plusieurs de -ceux dont il parle sont morts à mon service ; les -autres sont mariés aux femmes de mon pays. -Elles ne veulent pas les rendre.</p> - -<p>Le Makhzen n’insista pas ; il ne payait plus.</p> - -<hr /> - - -<p>Hassan se releva et vint prendre place auprès -de son père. Celui-ci avait déjà retrouvé tout son -calme lorsqu’un serviteur annonça :</p> - -<p>— Ce sont les gens de Khenifra que tu as fait -appeler.</p> - -<p>— Ils sont trop nombreux pour les recevoir ici, -dit le caïd qui se leva. Suivi de son fils, il sortit -de la khima et gagna la kouba Makhzen dressée -tout à côté.</p> - -<p>Là, il s’assit sur un morceau de tapis, à l’entrée, -le dos appuyé aux bagages qui remplissaient cette -tente.</p> - -<p>Les gens de Khenifra s’approchèrent. Ils formaient -des groupes suivant leur origine ou leurs -métiers. Les premiers qui s’accroupirent en cercle -devant le chef prêt à les entendre furent les naturels -de Boujad.</p> - -<p>— Certes, Monsieur, dirent-ils en arabe, nous -sommes les serviteurs de Sidi Mohammed Cherqui<a id="FNanchor_17" href="#Footnote_17" class="fnanchor">[17]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_17" href="#FNanchor_17"><span class="label">[17]</span></a> La petite ville de Boujad, important relais commercial entre -le bled Makhzen et le pays berbère, s’est groupée autour du tombeau -d’un marabout, fameux Sidi Mohammed Cherqui, qui s’établit -et mourut en cet endroit au milieu du <small>XVI</small><sup>e</sup> siècle.</p> -</div> -<p>De lui nous nous réclamons.</p> - -<p>— Parfait, dit Moha, saluez-le de ma part.</p> - -<p>Cette boutade du chef berbère envoyant son -salut à leur saint patron mort depuis longtemps -déplut aux auditeurs. Le Zaïani avait voulu, dès -l’abord, avertir qu’il était insensible aux recommandations -religieuses. Mais les affaires sont les -affaires et les pieux trafiquants s’accommodèrent -sans hésiter de l’humeur profane du Berbère. Ils -savaient celui-ci complètement incroyant, mais -ils avaient besoin de ménager le chef de leur -clientèle.</p> - -<p>— C’est nous, reprit l’un d’eux parlant au nom -de tous, qui fournissons la chaux qui manque -totalement chez toi, dont Khenifra bâtit ses murs -et dont vous faites aussi vos casbas. Nous avons -droit à des égards.</p> - -<p>— Qui vous a fait du tort ? dit Moha.</p> - -<p>— La route n’est pas sûre.</p> - -<p>— Venez en confiance, je punirai ceux qui -vous inquiètent. Je vous donnerai des soldats -pour protéger vos caravanes et garder votre -marché, répondit le caïd. Vous nommerez un -<i>amine</i> qui rendra parmi vous la justice commerciale -et mon fils Hassan tranchera vos différends -avec les gens de tribu. En échange, vous -paierez chaque semaine vingt mitqals par boutique<a id="FNanchor_18" href="#Footnote_18" class="fnanchor">[18]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_18" href="#FNanchor_18"><span class="label">[18]</span></a> A cette époque environ 4 francs de notre monnaie.</p> -</div> -<p>— Si nous payons trop, s’il n’y a pas de bénéfices, -ceux qui nous commanditent ne nous laisseront -plus venir, reprit l’orateur. La chaux -n’arrivera plus à Khenifra.</p> - -<p>— J’irai la prendre, dit brutalement Moha qui -voulait couper court au chantage. Vous la vendez -d’ailleurs assez cher. Allez ! ne vous plaignez pas. -Les fusils qui protégeront votre peau et vos marchandises -valent bien qu’on les paie. A d’autres !</p> - -<p>D’un geste de la main il fit signe au premier -groupe de s’écarter. Les commerçants se retirèrent -en multipliant les saluts et les remerciements. -Les corporations défilèrent ainsi devant le -caïd et chacune se vit attribuer une protection, -un arbitre et imposer une redevance. Telle fut la -première organisation donnée par Moha au marché -de Khenifra. Tout cela changera par la suite. -Viendra la vieillesse du grand chef et alors se -développeront autour de lui des ambitions plus -jeunes qui se partageront Khenifra et ses bénéfices.</p> - -<p>Moha, cette fois-là, régla donc d’autorité ces -détails et termina par le groupe des commerçants -fasis. La question fut avec eux plus délicate. -Partout où il se rend, l’habitant de Fez transporte -ses idées, ses goûts, ses méthodes. Il apparaît -comme un être spécial, très affiné, très orgueilleux -de sa réelle supériorité sur la masse, apte à -tout mais toujours à sa manière ; il ne se modèle -pas sur le milieu, il s’impose. Il est méprisant, -retors, impénétrable. Il semble toujours attendre -le salut et les avances de ceux dont il a le plus -besoin. Il est très fort. Doublement sémite, -mélange de races où le juif domine, mais un juif -très longuement islamisé, il possède toute la force -d’Israël qui a trouvé un point d’appui et le fond -de son caractère est un étonnant mélange de -religiosité fanatique et de toutes les facultés -qu’exige le négoce. Par contre, il n’est pas du -tout guerrier. Ainsi se présentèrent devant Moha -un certain nombre de Fasis, commerçants autoritaires. -C’étaient des fournisseurs de toutes choses -et de gros clients acheteurs de bétail berbère.</p> - -<p>Leurs premières revendications furent d’ordre -religieux, car les affaires de ce monde passent -après ce qui est dû à Dieu, qu’il soit exalté !</p> - -<p>— Nous sommes venus, dirent-ils, dans ce pays -sauvage, non seulement pour commercer, mais -pour y développer la religion. Le prosélytisme -est le grand devoir. Nous sommes croyants. Il -n’y a chez vous rien qui ressemble à une mosquée. -Nous ne savons où nous réunir. Nous ignorons -où tes enfants apprennent à lire dans le livre -saint. Nous avons besoin d’une mosquée, d’une -Zaouïa, de fondations pieuses pour les entretenir. -Il n’y a pas chez vous de cadi. Vous -n’appliquez pas la loi respectée. Les gens ici -vivent vraiment comme des païens. On ne se -croirait pas chez des croyants.</p> - -<p>Ce fut un concert de récriminations acerbes -que Moha écouta d’ailleurs en souriant. C’était la -kyrielle de critiques familière aux citadins qui, -ayant une peur atroce du Berbère peu civilisé, se -rattrapent en blâmant ses coutumes et son ignorance -religieuse.</p> - -<p>— Personne ne vous interdit de construire une -mosquée et tout ce qu’il vous plaira. Vous paierez -le terrain. Je l’ai en effet conquis par les -armes et il est à la tribu. Payez aussi de vos deniers -votre cadi et ses adoul, mais ne vous occupez -pas de mes enfants, dit Moha. Ils sont à moi -et pas à d’autres. J’en fais des guerriers ; vous -voudriez en faire des tolba et des capons. Qui, -alors, vous défendrait, vous autres ? Vos mains ne -savent que compter des douros et égrener des -chapelets. Voyez mon doigt, il s’est déformé sur -la gâchette du fusil. Mais en voilà assez ; vous -n’êtes pas venus seulement pour me demander -des prières, je suppose ?</p> - -<p>Leur manifestation pieuse terminée et sans -insister davantage, les gens de Fez parlèrent -d’affaires.</p> - -<p>Ils obtinrent d’ailleurs, contre une taxe âprement -discutée, toute l’aide qu’il était possible de -leur donner. Moha n’ignorait pas l’intérêt qu’il -avait à entretenir de bonnes relations avec les -négociants fasis. De ce jour, en effet, commença -une ère de richesse pour les Zaïane qui devinrent, -avec leurs voisins les Aït Mguild, les grands -fournisseurs de viande à la cité opulente de Fez. -Sous la protection de Moha ou Hammou, grâce -à la terreur qu’il inspirait aux coupeurs de -route, durant des années, les troupeaux de moutons -passèrent des plateaux dans la plaine et en -toute sécurité. Les gens de Fez payaient en produits -fabriqués, en argent et aussi en armes et -cartouches achetées à bas prix aux asker du -Makhzen ou importées par des Européens.</p> - -<p>Et ainsi peu à peu se monta l’arsenal berbère.</p> - -<p>Ces tractations terminées, le caïd réunit dans -sa tente les chefs des groupes qui avaient paru -devant lui. Il leur fit servir un repas et y prit -part avec quelques hommes importants du douar. -On apporta des quartiers de mouton rôtis embrochés -sur de fortes baguettes de thuya au long -desquelles la graisse brûlante coulait sur les -doigts de ceux qui les tenaient. La tente s’emplit -d’une odeur mixte de mouton et de résine -fondue. Les convives, assis sur le sol à l’arabe, -s’étaient groupés par trois ou quatre. Devant eux -s’étalaient des linges graisseux destinés à servir -de plats et sur lesquels on posa les viandes désembrochées. -Un domestique lança de loin à -chacun un pain d’orge que les mains attrapaient à -la volée, en claquant sur la croûte encore tiède. -Un autre, circulant entre les groupes, jeta sur -les quartiers rôtis des poignées de sel terreux et -de cumin.</p> - -<p>— Bi smi’llah, au nom de Dieu ! dirent les -hôtes.</p> - -<p>Du pouce ils traçaient sur les pains une croix -profonde, les rompaient et en donnaient les morceaux -à leurs voisins. Puis les mains s’attaquèrent -aux viandes et l’on se mit à manger. Parfois, au-dessus -des têtes, un bras nu allongeait des doigts -gras pour prendre un bol d’eau que tendait un -serveur. L’homme buvait à fond, d’un seul trait, -rendait la coupe vide et se remettait au pain et -à la viande. Tout cela se faisait très vite et en -silence, comme mangent des gens qui ont l’habitude -du qui-vive et qui savent que les instants -consacrés aux repas sont dérobés aux dangers de -la route et de la vie nomade. Dès qu’un des -convives était repu, il l’indiquait en se reculant -du plat, laissant les autres à leur besogne. Puis -chacun s’essuya les doigts dans le linge où les -gens de la tente ramassèrent les restes pour les -emporter. Tous ces primitifs se repaissaient ainsi -sans contrainte et jusqu’à satiété. Seuls les citadins -affinés que leurs affaires avaient conduits -chez Moha se servaient avec quelques retenue -et même échangeaient entre eux des signes de -dédain, des réflexions sur la rudesse de leur entourage, -le peu de confort du repas.</p> - -<p>Enfin, chose rare à cette époque chez les -Zaïane, on servit du thé sucré. Des gens apportèrent -l’unique plateau en cuivre et le jeu de tasses -qui existaient dans le douar. Ils appartenaient à -El Hadj Haddou, frère du caïd, qui, étant allé à -La Mecque, avait rapporté de son voyage quelques -objets de luxe. Moha seul ne but pas de thé. -Il avait peur du sucre pour avoir trouvé un jour -un clou rouillé dans la masse cristalline d’un pain. -Personne ne put lui chasser de l’esprit la conviction -que les « chrétiens » — dont on parlait déjà — avaient -voulu l’empoisonner. Durant une grande -partie de son existence, il n’usa que du miel sauvage -très commun chez les Zaïane. Ses fils pourtant, -sur ses vieux jours, le décidèrent à manger -du sucre devenu dans le dernier quart de siècle -l’aliment de prédilection de tous les habitants du -Moghreb.</p> - -<p>Tandis que ses hôtes buvaient, Moha les interpella -ainsi :</p> - -<p>— Savez-vous que le sultan de Fez met en -marche sa harka vers le Tafilelt ?</p> - -<p>— Nous le savons, répondit celui qui représentait -le groupe des commerçants fasis.</p> - -<p>— Selon l’habitude, j’enverrai sur son passage -une députation, car il ne viendra pas de notre -côté. Moi-même, son allié, je resterai dans le pays -pour surveiller les <i>chaïatine</i>, tous les fauteurs de -trouble…</p> - -<p>— C’est très juste, répondirent les commerçants -qui ne tenaient pas à voir s’éloigner d’eux le chef -garant de leur tranquillité.</p> - -<p>— La députation, reprit Moha, n’ira pas les -mains vides. Elle emportera d’abord mon cadeau -personnel. Je vous dirai demain quelle sera la -contribution des marchands de Khenifra.</p> - -<p>Mobha n’en dit pas plus long et laissa ses hôtes -à leurs réflexions. Il y eut des conciliabules à -voix basse entre les négociants et ceux-ci, paraissant -d’accord, se levèrent et prirent congé du -caïd avec force remerciements pour son hospitalité -et ses victuailles.</p> - -<p>Mais à peine étaient-ils sortis que le délégué -des Fasis rentra dans la tente où seuls demeuraient -le caïd et son fils. La conversation reprit tout -naturellement, à peine interrompue, sembla-t-il, -par le départ des invités.</p> - -<p>Le commerçant parla sans gêne aucune, en -homme d’affaires qui sait ce qu’il veut :</p> - -<p>— Je ne pense pas que tu puisses demander à tes -tribus plus de mille douros. Tel est le chiffre auquel -nous pensions quand tu nous disais ton projet.</p> - -<p>— Admettons, dit Moha ; le temps surtout me -manquera pour faire rentrer cette somme ; mes -gens ne sont pas habitués à verser de l’argent à un -sultan.</p> - -<p>— Aussi serait-il préférable, si je comprends -bien ta pensée, d’obtenir le cadeau sans en parler. -Et comme Moha se taisait attendant la suite, -l’homme continua :</p> - -<p>— Les mille douros seront ici demain, in cha’llah ; -mais il faudrait que les autres marchés de la -montagne, je dis ceux qui sont sous ta main, -fussent fermés durant trois mois.</p> - -<p>— La chose est possible, reprit Moha, après -une minute de réflexion.</p> - -<p>Il était inutile d’en dire plus long. L’amine des -marchands fasis se retira enchanté d’une combinaison -qui rendait pour quelque temps le commerce -de Khenifra maître du marché dans une -grande et populeuse partie de la montagne. Et -c’est ainsi que Moha ou Hammou fit, sans avoir -besoin de le leur demander, payer un tribut au -Sultan par les fiers et simples Zaïane. C’est ainsi -que, du même coup, il assura l’essor et la prospérité -de Khenifra, triste bourgade en terre battue, -mais centre d’attraction commerciale bien placé, -bien achalandé, où les farouches montagnards -vont peu à peu prendre contact avec le monde -extérieur…</p> - -<hr /> - - -<p>Son récit achevé, la vieille Itto était retournée à -son travail, laissant Rabaha toute rêveuse et triste. -La tornade de l’après-midi passa et secoua durement -le douar sans que la fille du caïd parût s’en -apercevoir. Réfugiée dans un coin, appuyée -contre une pile de selles, la tête cachée dans son -bras, Rabaha était restée insensible sans éprouver -même le besoin instinctif d’éviter, en quittant la -tente, d’être prise dessous, au piège, si elle s’abattait. -Elle ne se joignit pas davantage à tous ceux -qui, la bourrasque passée, s’efforcèrent de réparer -le désordre. Fille du caïd, son absence du travail -commun n’avait pas étonné. Rabaha était d’une -nature indépendante et, de plus, gâtée par tous. -Elle avait cet âge puissant auquel on cède toujours -et sa situation douloureuse d’enfant sans mère lui -assurait l’intérêt ému des matrones. Celles-ci ne -manquèrent pas de la morigéner, de lui reprocher -l’imprudence commise en restant sous la toile, au -risque d’être étouffée sous son poids. Elle rabroua -tout le monde et réclama tante Itto.</p> - -<p>Celle-ci ne tarda pas à paraître. Pour distraire -la jeune fille de sa tristesse elle l’entraîna hors du -douar.</p> - -<p>— Viens, lui dit-elle, et chasse le chagrin qui -durcit tes grands yeux, ma petite gazelle ; profitons -un peu de la fraîcheur… viens, le moment -où le jour va faire place à la nuit est propice à la -divination ; j’ai des feuilles de henné dans ce -mouchoir ; peut-être diront-elles, si Dieu veut, -des choses qui apaiseront ton cœur et le mien.</p> - -<p>Les deux femmes quittèrent la tente. Certes, la -triste campagne roussie eût été peu engageante à la -promenade pour des étrangers à ce rude pays. -Mais Rabaha et sa vieille amie, dont l’existence -nomade oscillait avec les saisons des grandes futaies -de la montagne aux steppes broussailleuses du -plateau, ne connaissaient pas d’autre horizon. -Leur âme était le reflet même du pays sauvage -qui les nourrissait et qu’elles aimaient sous tous -ses aspects. Et bien singulière était, en cette fin de -journée brûlante, la nature où vivaient leurs -yeux.</p> - -<p>Le soleil déclinant tout à fait montrait son globe -énorme et rutilant au bout de la gorge où s’engage -l’Oum er Rebia, en aval de Khenifra. Une -grande masse de vibrante lumière rouge emplissait -ce couloir entre monts et de là s’étalait sur la -petite plaine, exagérant la couleur brique du sol. -Puis les faisceaux rouges atteignaient le djebel -Akellal boisé. Les masses vert sombre prenaient -sous ce lavis une teinte neutre, étrange, non terrestre, -d’où les grands conifères émergeaient découpant -sur le ciel des silhouettes suspendues, -bizarres dans l’air léger des montagnes, vision de -quelque végétation inconnue dans l’atmosphère -colorée d’une autre planète.</p> - -<p>La vieille et la fillette qu’elle tenait par la -main s’en furent au revers de la croupe où campait -le grand douar. En passant, elles avaient vu -autour de la tente du chef l’animation qu’y -mettaient les audiences. La crête franchie, elles se -trouvèrent seules dans la nature déserte et, les -bruits familiers ayant cessé tout à coup, elles se -turent n’osant parler, tant leurs voix devenaient -fortes dans le silence. Devant elles maintenant, -jusqu’au sillon d’oued desséché qui bordait la -pente, s’étendait un champ de pierres dressées, -sèches et drues, marquant les tombes anonymes -d’un grand cimetière berbère, chose abandonnée -et triste où ne règne même pas ce soin dans -l’orientation des morts qu’observent les tribus -arabes plus civilisées, plus musulmanes. Vers le -milieu de la nécropole un arbre court, au tronc -tors, étalait un dôme aplati de branches enmêlées -garnies de quelques feuilles coriaces, chose laide, -souffreteuse, couchée par le vent, séchée par le -trop fort soleil, par le trop rude hiver, seule végétation -ayant dans ce désert résisté à tout et aux -hommes, arbre marabout enfin où venaient, en -quête de réconfort mystique, les pauvres âmes -sauvages du pays. Du sol rocheux sortaient d’énormes -racines arquées soutenant ce monstrueux -végétal échevelé. Et entre les souches, marquant -la sépulture de quelque éponyme oublié, se -dressaient des pierres, des <i>chouhoud</i>, si usées par -le temps qu’on ne pouvait dire qui, du mort ou -de l’arbre, était en ce lieu le plus antique.</p> - -<p>Les deux femmes s’assirent sur une des grosses -souches. Le soleil arrivait au fond du couloir de -Tamescourt. Là se trouvent une zaouïa et quelques -maisons dont les foyers allumés pour le -repas du soir enfumaient légèrement le vallon -obliquement illuminé. Tante Itto ouvrit son -mouchoir.</p> - -<p>— La journée a été triste pour toi, dit-elle à la -jeune fille. J’ai dû te dire des choses qui t’ont -peinée. Mais tu es jeune, les jours pour toi -s’ajouteront aux jours et de ceux-ci beaucoup -seront joyeux. Le henné va nous dire ce qu’il -faut en penser. Prends dans ta main gauche -fermée une poignée de ces feuilles bénies… mets -ta main sur ta tête… sur ton front… sur ton sein. -Que béni soit le prophète… que maudit soit Satan -le lapidable ! Place ta main devant tes yeux et -ouvre-la très doucement pour que les feuilles -tombent lentement dans mes mains ouvertes, -prêtes à les recevoir. Je regarde, je vois d’abord -ces deux feuilles qui se chevauchent, signe de -voyage et ce groupe tourbillonnant… une grande -foule ; celles-ci qui s’accrochent à mes doigts -pourtant large ouverts… l’argent ! Vois ces deux -qui se posent à la base des pouces ; c’est le mariage -qui t’attend, un beau mariage. Prends d’autres -feuilles dans le mouchoir, verse, verse !</p> - -<p>Et la vieille, ou plutôt la sorcière qui est en -elle, excitée, suggestionnée par ses propres paroles -saisit le henné des mains hésitantes de Rabaha. -Elle verse les feuilles d’une de ses mains dans -l’autre, regarde les mouvements, le miroitement -du soleil sur ces choses délicates et sèches. Elle -voit, elle prophétise en bouts de phrases nerveuses -et rapides qui la secouent toute au passage, -tandis que le soleil disparaît et que la nature -à l’entour se décolore très vite dans le crépuscule -africain très court.</p> - -<p>— C’est entendu, tu quitteras tes frères… tu -iras au delà des monts rejoindre ton sort… quel -est-il ? Ah ! voilà… je te vois exposée… toute -voilée dans une demeure brillante… des esclaves -tiennent sur leur tête des sacs de grains, des -plats de dattes, des coupes de lait ; des gens -passent en grand nombre devant toi, osant à -peine regarder. Voici le grand mur du Méchouar… -toutes celles qui seront mariées le même jour sont -rangées là, sur des mules aux harnais brillants, -sous les grands haïks qui vous couvrent… On ne -voit rien que des choses blanches sur des selles -de drap rouge et une foule d’esclaves vous protègent -contre la foule qui passe et regarde, une -fois, le harem hors des murs… C’est une coutume -du Makhzen. Il faut que le peuple s’assure de -temps à autre que le harem est bien vivant. -J’ai vu cela à Marrakch certain jour où l’on -maria une demi-douzaine de chorfa… Il n’y a pas -de doute… tu es parmi celles que je distingue… -Ah ! voici le signe de l’eau, des parfums… c’est le -hammam des princesses… Ah ! que de femmes -s’empressent autour de celles qui vont être épousées… -Je vois… Je vois ton corps brillant qu’on -lustre et qu’on épile, ton corps que si souvent -j’ai tenu tout petit, tout nu sur mon sein… Et -te voici parée, voilée de soie jusqu’aux pieds. -Tu sors la première pour aller vers l’époux ; la -<i>arifa</i>, la maîtresse des femmes te prend par la -main, te guide, les youyous éclatent, les eunuques -alignés dans les grands corridors gloussent -de joie !… Rabaha ! Rabaha, tu seras femme d’un -Sultan !…</p> - -<p>La fillette au comble de l’émotion s’efforce de -calmer sa vieille amie dont la surexcitation est -extrême. Elle pose ses mains sur les épaules de -tante Itto, puis l’enlace, cherche à l’entraîner, -tandis que la servante à grands gestes disperse les -feuilles de henné au vent du soir qui se lève, pour -qu’elles ne puissent plus se réunir et parler, pour -que soit fixé enfin le sort qu’elles ont prédit.</p> - -<p>— En voilà assez !… viens, tante Itto… rentrons, -j’ai peur.</p> - -<p>Mais tante Itto s’est déjà reprise. Avec une -force singulière, dans un élan d’amour, dernier -effet de sa surexcitation, elle s’empare de sa protégée, -la renverse sur ses bras, l’enlève sans effort -et l’emporte vers le douar au travers des tombes -que l’ombre envahit.</p> - -<p>— Salut sur le Prophète ! Malédiction sur -Satan, qu’il soit lapidé !… Tu seras Sultane, tu -seras Sultane, je te dis ! chante la servante à -l’oreille de l’enfant redevenue toute petite et pelotonnée -dans ses bras.</p> - -<p>— Oui…, mais alors je serai enfermée et on me -mettra un voile sur la figure, répliqua doucement -Rabaha.</p> - -<p>Celle-ci se dégagea de l’affectueuse étreinte de -la vieille. Toutes deux se tenant par la main passèrent -la crête qui les séparait du douar et là elles -s’arrêtèrent un instant. La nuit était venue ; des -feux marquaient de points rouges l’emplacement -des tentes et faisaient sur le versant noir une -grande couronne brillante. Quelque chose d’important -se passait dans le douar dont les femmes -furent de suite averties par leurs yeux et leur instinct -de nomade. Les hommes étaient certainement -à cheval, des groupes se mouvaient en silence, -masses un peu plus claires, un peu plus foncées -dans l’ombre générale. Parfois un scintillement vibrait -extrêmement fugitif sur l’acier d’une arme, -d’un étrier, ou bien les feux s’éteignaient successivement -derrière des formes qui s’assemblaient. -Enfin, on n’entendait pas les voix des femmes très -distinctes dans la nuit, quand la vie est normale.</p> - -<p>— Il y a de la peur…, dit la vieille, rentrons -vite.</p> - -<p>En arrivant aux lisières du camp, elles perçurent -des bruits vers la tente du caïd et se dirigèrent -de ce côté.</p> - -<hr /> - - -<p>Après le départ du marchand fasi, Hassan resta -seul avec le caïd et l’entretint de divers détails -intéressant la tribu. Mohand ou Hammou l’écoutait -distraitement, absorbé sans doute par des -réflexions plus importantes. C’était l’heure où -Rabaha s’en allait avec la servante lire l’avenir -dans les feuilles de henné.</p> - -<p>La nuit vint et la tente s’éclaira d’une lanterne -où brûlait une grosse bougie de cire colorée.</p> - -<p>Un domestique entra et parla d’un bruit inaccoutumé -de voix qui s’entendait dans le camp -des soldats, de l’autre côté du gué, sous Khenifra.</p> - -<p>L’homme sortit et revint peu après. Un groupe -de ces soldats, dit-il, avait franchi le gué et parlant -très fort se dirigeait vers le douar. On entendait -dans la nuit leurs fusils tenus à la main et qui -pendant la marche se choquaient.</p> - -<p>Le caïd échangea un regard avec son fils. Celui-ci -fit signe de la tête qu’il avait compris et sortit. -Peu après les soldats approchèrent du campement. -Pour arriver à la tente de Moha, il leur fallait -pénétrer dans le douar envahi d’ombre. Ils étaient -excités. On les entendait crier :</p> - -<p>— Moha !… Moha ! où est le caïd Mohand ou -Hammou ?</p> - -<p>Mais ils hésitaient à entrer dans le grand rond -mystérieux que dessinaient les feux du soir. Le -serviteur se présenta à nouveau devant le caïd -et attendit silencieux.</p> - -<p>— Laissez-les passer, dit seulement celui-ci.</p> - -<p>Encouragés par l’invite qui leur fut faite, les -mutins entrèrent dans le douar et derrière eux se -ferma la Zeriba, la formidable haie aux longues -épines, celle qui servait déjà de défense aux Numides -de Jugurtha, <i lang="la" xml:lang="la">oppidum impenetrabile</i>, disaient -les Latins. Plusieurs soldats d’ailleurs s’abstinrent -de suivre la bande. Celle-ci comportait une -vingtaine d’hommes menés par le caïd mia El -Maati dont Moha avait demandé la fille en mariage.</p> - -<p>Le douar était silencieux, l’obscurité complète -et rien ne semblait vivre que les feux qui avaient -servi au repas du soir et lentement s’éteignaient ; -mais ils étaient nombreux et, par leur écartement, -leur distance, indiquaient l’ampleur du campement. -Le groupe des soldats se trouva isolé, -plongé dans le noir et les voix irritées baissèrent -le ton.</p> - -<p>Comme ils ne pouvaient s’orienter sans guide -vers la tente du caïd, ils oscillèrent quelque temps -dans la nuit. Ils tombèrent ainsi successivement -sur des lignes de chevaux à l’attache. Ils s’en -écartaient mais non sans avoir remarqué, tout -contre l’épaule de chaque bête, un homme accroupi, -silencieux, disparaissant dans ses nippes, -pose bien connue du Berbère alerté, prêt à tout, -soit à bondir en fantassin au cri d’appel, soit à -délier l’entrave et à sauter à cheval. Ce qui les -inquiétait le plus était l’absence de tout bruit. -Les chiens hurleurs même s’étaient tus, probablement -rattrapés par les femmes et ramenés sous -les tentes. Enfin, dans leur ronde hésitante, ils distinguèrent -la tache plus claire que faisait la koubba -de commandement et se dirigèrent de ce côté. Ils -rencontrèrent alors quatre serviteurs du caïd qui -les guidèrent. Devant la tente où tous voulaient -entrer il y eut une bousculade et des mots de -dispute. Enfin, filtrés par les Berbères qui sortaient -de l’ombre de plus en plus nombreux, dix soldats -pénétrèrent chez Moha. Là ils s’accroupirent, autant -par l’effet de l’habitude makhzen qui ne tolère -pas qu’un plaignant parle debout, que pour obéir -aux serviteurs du caïd qui étaient prêts à les y -contraindre.</p> - -<p>Moha était immobile, assis seul sur son matelas -au fond de la tente mal éclairée.</p> - -<p>— Qu’avez-vous ? dit-il.</p> - -<p>Personne ne répondit tout d’abord. Les soldats -se sentaient pris. Parvenus au but de leur démarche, -ils éprouvaient l’angoisse de s’être fourvoyés -trop près de la gueule du loup et tout cela pour -la fille d’El Maati dont ils n’avaient cure, en -somme. Mais, comme ils étaient braves au fond, -ils retrouvèrent vite leur aplomb et jouèrent leur -rôle.</p> - -<p>Ils se mirent donc à exposer leurs griefs. Ils -parlaient tous ensemble, les voix se haussaient, -ils juraient sur leurs fusils. Certes ils s’intéressaient -spécialement peu à la fille d’El Maati, -disaient-ils, mais il y avait une question de principe -qui se posait et dont ils faisaient juges Sidi -Bel Abbès, patron de Marrakch et de tous les -gens du Haouz dont ils étaient. Le caïd changeait -de femme comme de burnous. Libre à lui -de le faire dans sa tribu. Mais pourquoi demandait-il -aussi les filles des soldats du Makhzen ? -Quelle garantie avait-on que celles-ci seraient -traitées en femmes légitimes ? N’avait-il pas déjà -dépassé le nombre de ce que tout musulman -peut avoir ?</p> - -<p>— Nous ne voulons pas que nos filles subissent -tes fantaisies, lui criait-on. Tu feras de nous tous -tes ennemis !</p> - -<p>A ce moment, il y eut dehors une forte bousculade. -La tente trembla sur ses piquets heurtés -par des gens luttant dans l’obscurité. Les hommes -d’Hassan s’étaient jetés en nombre sur les -soldats restés à l’extérieur, les avaient maîtrisés -et ligotés.</p> - -<p>Ceux qui péroraient devant Moha, fixés sur le -sort qui les attendait, devinrent furieux. Ils se -mirent à injurier le caïd qui, impassible, regardait, -écoutait sans dire un mot. Les serviteurs, -silencieux comme leur maître, attendant de lui -un geste, surveillaient les mutins.</p> - -<p>— Nous sommes entre tes mains, lui crièrent -les soldats, mais demain tu seras l’ennemi du -Makhzen.</p> - -<p>— Le Sultan a d’autres soldats que nous.</p> - -<p>— Tu n’es qu’un caïd de chacals.</p> - -<p>— Nous sommes pour Dieu et sa justice.</p> - -<p>— Nous tuerons nos filles, tu ne les auras pas.</p> - -<p>Dans le vacarme des voix on entendit le bruit -d’une culasse de fusil qui se fermait. Il y eut une -bousculade des serviteurs vers un des soldats qui -s’était levé, une lutte pour arracher un fusil des -mains d’un surexcité, des protestations de la part -du groupe des plus raisonnables.</p> - -<p>— Sors-le ! nous sommes venus pour parler, non -pour tuer.</p> - -<p>— El Maati, c’est toi qui es cause de tout cela, -qui nous as entraînés.</p> - -<p>— Ce sont les autres qui m’ont dit que le caïd -prenait les filles des soldats sans les payer.</p> - -<p>— Nous avons nos coutumes, tu dois les respecter, -caïd !</p> - -<p>— Prenez ses cartouches aussi, vous voyez -bien qu’il est ivre de kif !</p> - -<p>— Nous sommes venus raisonnablement discuter -nos intérêts.</p> - -<p>La vigueur des interpellations fléchissait, nettement -gênée par le silence de Moha. Celui-ci, dans -un calme impressionnant, attendait pour sortir -ses arguments que les soldats eussent achevé -d’user les leurs. Et voici que, soudain, Rabaha -fille du caïd parut à côté de celui-ci.</p> - -<p>La fillette et la vieille attirées par le bruit -avaient, en rentrant au douar, marché droit vers -la tente du chef. Rabaha entendit des voix étrangères -qui apostrophaient et injuriaient son père. -Elle se sentit outragée dans son orgueil filial et sa -nature ardente réagit aussitôt. Elle voulut voir. -Échappant à la vieille elle se jeta à plat sur le sol -et, d’une seule reptation, se glissa sous la tente.</p> - -<p>— Qu’avez-vous, vous autres ? cria-t-elle furieuse -aux soldats.</p> - -<p>Cette apostrophe subite suspendit les clameurs.</p> - -<p>— Éloigne cette fille, caïd, dit un des hommes, -pour que nous puissions parler sans honte.</p> - -<p>Moha avait ri en apercevant Rabaha. Il la prit -à la taille et, la forçant de s’asseoir près de lui, il -la tint serrée dans son bras.</p> - -<p>Puis rompant enfin son silence inquiétant :</p> - -<p>— Elle a bien fait de venir, fit-il et il y a assez -longtemps que vous parlez, taisez-vous ! Vous me -dites des injures et vous vous réclamez du Sultan. -Vous oubliez que je suis son grand ami. Vous -ignorez qu’il m’a donné le commandement de -toutes ces montagnes au moment où lui-même se -rend au Tafilelt vers les tombeaux de ses ancêtres. -Vous méprisez mon alliance et vous venez -me narguer, me menacer du Sultan. Sachez qu’il -ne partage pas votre mépris pour ma race. Voici -Rabaha, ma fille, la plus belle, la plus chère. Elle -partira demain sous bonne escorte dont vous ne -serez pas, enfants mal nés que vous êtes. Elle -rejoindra le Sultan à qui je l’envoie pour épouse, -ne pouvant, que je sache, lui offrir un plus beau -cadeau, un plus beau gage de mon amitié. Elle -dira à son maître ce que vous êtes, et j’attendrai -pour vous punir de vos insultes et de votre mépris -qu’il me fasse connaître, puisque vous êtes à -lui, le châtiment qu’il vous destine.</p> - -<p>A ce moment, les soldats, d’un commun mouvement, -se jetèrent pour le rouer de coups sur le -caïd mia El Maati, cause de tout le mal. Celui-ci -aplati contre terre criait : « Je me repens, je -ne le ferai plus, <i>ana mtaïeb lillah</i> ! » Dans une -dernière bousculade les serviteurs jetèrent dehors -les soldats persuadés qu’il leur fallait, pour -apaiser le Sultan, envoyer le plus tôt possible au -caïd la fille d’El Maati, ce gredin, cet enfant du -péché.</p> - -<p>Moha resté seul regarda Rabaha subitement -devenue lourde sur son épaule et vit qu’elle était -évanouie. Des femmes accourues l’emportèrent, -et Brahim el Islami, le juif converti, réapparut.</p> - -<p>Moha lui dit :</p> - -<p>— Tu apprendras ce que j’ai décidé… au -rendez-vous de Mahbouba tu seras seul et tu lui -diras qu’en punition de ses péchés sa fille est -désormais morte pour elle.</p> - -<p>— Le harem ne rend jamais ce qu’il reçoit, -répondit Brahim, montrant que déjà on connaissait -au dehors la résolution du maître.</p> - -<p>Mahbouba, mère de Rabaha, avait promis à -Brahim le converti de lui donner toute une série -de bijoux en argent qu’elle possédait, s’il lui amenait -sa fille au rendez-vous fixé. L’homme avait -demandé des arrhes et reçu une lourde paire de -bracelets. Confiante dans les promesses de l’espion -qui lui avait d’autres fois apporté des nouvelles -de son enfant, Mahbouba prépara sa fuite et, prenant -quelques jours d’avance, quitta en pleine -nuit le campement de Sidi Ali. Celui-ci, comme -on l’a vu, s’était installé alors, pour de graves -raisons politiques, entre Tounfit et Arbala, où les -deux Atlas semblent vouloir se souder, nœud -géographique extrêmement curieux et important -d’où partent les grands oueds tributaires de la -Méditerranée ou de l’Océan, centre aussi de -toutes les hordes berbères qui reconnaissent l’autorité -religieuse du santon. Schématiquement -considérés, les mouvements compliqués du terrain -se résument, au point de tangence des deux -chaînes, en un col d’où descendent vers l’ouest -la vallée de l’oued el Abid, vers l’est la Moulouya.</p> - -<p>Annonçant l’automne, un premier souffle de -vent d’ouest très haut avait poussé cette nuit-là -une grosse nuée vers le continent. Celle-ci passa -au-dessus de la plaine de Marrakch brûlante, -prise depuis des semaines dans le jeu circulaire -de ses courants locaux qui, très bas, y promènent -des colonnes de poussière chaude. Puis, après -quelque hésitation devant le mur gênant de -l’Atlas, la nuée passa en s’étirant entre les montagnes -de Demnat et l’Oum er Rebia et s’engouffra -dans la vallée de l’oued el Abid. Là, les -masses épaisses s’empilèrent, maintenues entre les -deux hautes chaînes, poussées par le souffle porteur, -contenues par la pression atmosphérique, et -tout ce qui par là formait le sol ou en sortait fut -noyé, imprégné de vapeur froide. Puis soudain, -dans sa montée lente, la grosse nuée rencontra la -dépression large, plus unie du grand col et, sur le -vent qui s’y étalait, le nuage fila en s’allongeant -vers l’est jusqu’à ce que, après des kilomètres de -fuite et de course en volute, les vapeurs rencontrèrent -le sol descendant. Alors la nuée de l’oued -el Abid coula dans la Moulouya, s’étala dans la -vallée plus vaste, y formant une longue et -épaisse nappe qui, oscillant à la recherche de son -équilibre, finit par s’établir vers mille mètres, -marquant aux flancs des grands monts une -courbe maîtresse comme jamais topographe n’en -traça. Enfin, rupture se fit entre les masses nuageuses -des deux vallées ; le col vit les étoiles du -ciel et le douar de Sidi Ali apparut ruisselant. -L’aurore vint et une voix s’éleva clamant la -grandeur de Dieu, rappelant qu’il faut le connaître -et le prier.</p> - -<p>A ce moment Mahbouba était déjà loin. Elle -n’était pas de celles en effet qu’un brouillard peut -gêner dans une galopade entre ronces et rochers. -Elle jugea même que ce nuage qui facilitait son -départ était d’un heureux présage pour la suite -de ses projets.</p> - -<p>Mahbouba partit donc de ce pas énergique et -agile des montagnards marocains, inlassables marcheurs -que la neige seule, un peu épaisse, arrête -dans leur continuel va-et-vient. Elle ne paraissait -pas gênée par le poids du mouton qu’elle emportait -en travers de son cou et de ses épaules et -dont ses mains tenaient les pattes ramenées sur sa -poitrine. L’animal n’aurait pas suivi. Il lui fallait -l’éloigner ainsi à quelque distance du troupeau ; -après quoi, elle pourrait le pousser devant elle -avec une badine. Ce mouton devait jouer un rôle -important dans son exil volontaire. Elle comptait, -dès qu’elle atteindrait un douar des Beni Mguild -transhumant, sacrifier l’animal devant la tente -d’un notable et obtenir ainsi droit d’asile et de -séjour pour elle et sa fille.</p> - -<p>Ces sortes d’émigration sont fréquentes dans les -tribus de montagne. La coutume berbère, bâtie au -profit de la communauté, est dure pour l’individu. -Nombreux sont les cas où, aux prises avec les -siens, l’homme n’a d’autre ressource que l’exil. -La femme en fuite a d’ailleurs ce privilège d’être -toujours accueillie immédiatement. Pour le chef -de tente qui la reçoit, qu’il en fasse une épouse -ou la cède à un autre en mariage, c’est un capital -qui tombe du ciel. Pour la communauté, c’est un -renfort de travail sans frais aucun.</p> - -<p>L’adoption de l’homme étranger par une tribu -est sujet à plus de difficultés. Avant d’acquérir le -droit de cité et surtout le droit à la terre, il lui -faut prouver qu’il est utile, avoir par exemple -combattu pour son nouveau clan, attester qu’il -n’est pas un simple parasite et même chez certaines -fractions, avoir procréé un enfant mâle. -Définitivement admis, chef de foyer il conservera -pourtant le nom de sa tribu d’origine, ses enfants -aussi, et l’assimilation ne sera complète qu’à la -deuxième génération. Le régime plus simple -appliqué aux femmes, la faiblesse du lien matrimonial -provoquent de constantes fuites, et Mahbouba -n’avait aucune appréhension sur l’accueil -qui l’attendait. Il est même probable, ayant eu -tout loisir de s’en occuper, qu’elle connaissait -parfaitement l’homme chez qui elle sacrifierait -son mouton et qui la ferait sienne sans autre -embarras.</p> - -<p>Mahbouba suivit la piste qui mène au col, au -Tizi M’rachou. Ce chemin, d’ailleurs facile, court -à mi-crête, tantôt sur un versant, tantôt sur -l’autre. Il n’y a point là de grande forêt, mais des -taillis de karrouch, de petits chênes à glands. On -a de quoi manger tout le long de la route. En cas -de danger, on peut grimper sur les chênes plus -développés qui, de place en place, émergent des -buissons. La piste qui emprunte le territoire de -différentes tribus est en <i lang="en" xml:lang="en">no man’s land</i> ; on ne -poursuit pas les crimes qui s’y commettent. On y -marche dans une solitude effarante, l’oreille tendue. -Pour souffler, on s’arrête et l’on se cache.</p> - -<p>Selon le versant où l’on se trouve, la vue -découvre au nord l’Arrougou des Aït Ihand, le -Kerrouchen des Zaïane ou bien, au sud, l’enclave -des Aït Yahia vers Arbala, l’Azerzou des Aït -Ihand et la grande chose imprécise qu’est la plaine -de la Moulouya vue à cette distance et de cette -altitude. Mais la piste est ainsi tracée par des générations -de piétons cherchant le moindre effort -qu’il ne paraît pas que l’on soit en montagne.</p> - -<p>Retardée par son mouton, il fallait à Mahbouba -deux journées de marche pour atteindre le Tizi -M’rachou où Brahim devait lui amener sa fille. -Avant la fin du premier jour, la mère de Rabaha, -jugeant avoir fait une bonne moitié du chemin -et lasse quelque peu, se mit en quête d’un abri -pour la nuit. Elle n’avait rencontré que deux -Zaïane éventés à temps et dont elle s’était sans -peine cachée. Personne du groupe qu’elle quittait -ne l’avait poursuivie. Elle s’arrêta au bord d’un -formidable éboulis qui, d’un faîte rocheux, avait -dévalé sur une pente raide vers le sud. Une herbe -à mouton couvrait le sol entre les blocs épars ou -accolés, ou empilés. De l’eau suintait sous la végétation -et se rassemblait plus bas, en une petite -nappe qui scintillait. Et l’œil exercé de la Berbère, -parmi les grosses pierres jonchant le sol, découvrit -des moutons qui pourtant de loin leur ressemblaient -beaucoup.</p> - -<p>Mahbouba fut heureuse à la pensée qu’elle ne -passerait pas la nuit seule dans ces lieux. Son -mouton s’égaillant tira sur la longe qui l’attachait -à une racine, puis, libéré, partit en bondissant vers -le troupeau. Mahbouba chercha des yeux le berger, -le vit couché parmi les ronces et les pierres et -marcha vers lui. Elle le reconnut ; c’était un jeune -homme de moins de vingt ans appartenant aux -Aït Ihend, sa tribu à elle.</p> - -<p>Étendu, les coudes en l’air, les deux mains -sous la tête, le jeune homme la vit venir et s’arrêter -devant lui.</p> - -<p>— Hôte de Dieu, dit-elle.</p> - -<p>— Tu es Mahbouba la Hihendiya, dit l’homme ; -que t’arrive-t-il ?</p> - -<p>— Tu es Raho, dit Mahbouba ; à qui le troupeau ?</p> - -<p>— A Ichou fils de Hazoun, de chez nous ; où -vas-tu ?</p> - -<p>— Qui garde avec toi l’azib ?</p> - -<p>— C’est le hartani d’Ichou ; c’est lui qui a le -fusil.</p> - -<p>— Je le connais, va lui dire que je suis là.</p> - -<p>— Non, car il te prendrait pour lui.</p> - -<p>— Penses-tu valoir autant qu’un homme ? dit -la femme en s’approchant.</p> - -<p>Le berger alors se dressa à demi, saisit la -femme par ses vêtements à la poitrine et l’attira -sur le sol à son côté.</p> - -<p>Mahbouba se livra, désormais sûre de la discrétion -de son hôte.</p> - -<p>Puis celui-ci la tenant toujours l’entraîna d’une -main rude vers la muraille de rochers. Là une -excavation s’ouvrait où ils entrèrent. C’était, -découpé par les bergers dans une pierre plus -tendre noyée dans la masse, un refuge assez -vaste où se terrait le troupeau en cas de mauvais -temps, en cas d’alerte aussi. Le sol, mélange de -terre et de fiente accumulée, piétinée, était souple. -La surface était couverte d’empreintes faites par -les pieds des moutons en quelque jour humide et -depuis séchées. Il y avait un foyer de trois -pierres, une grossière marmite en argile très -rouge, des toisons servant de couche au gardien.</p> - -<p>La femme réveilla une braise qui couvait, des -ronces sèches flambèrent, puis une souche qui -brûla en fumant. L’homme la regardait les yeux -brillants, les lèvres entr’ouvertes sur une dentition -toute blanche.</p> - -<p>— J’ai faim, dit Mahbouba.</p> - -<p>— Attends, dit le berger. Il sortit aussitôt, -traîna devant l’entrée de la grotte une masse -épaisse de ronces et disparut.</p> - -<p>La Berbère s’assoupit sur les toisons dans la salle -enfumée. L’homme resta longtemps absent. Il lui -fallut ramener le troupeau au parc et attendre le -hartani qui était allé assez loin, au douar, chercher -la nourriture. Quand ils eurent mangé, il dut -attendre que son compagnon fût endormi sous la -guittoun de garde. Raho alors revint à la grotte, -réveilla la femme et lui donna à manger des -galettes de farine d’orge et de blé. Il lui donna -aussi du miel sauvage retiré pour la circonstance -d’un creux de rocher où il le cachait. Et, parce -qu’il faisait nuit noire, il alla lui-même au dehors -chercher l’eau dont elle s’abreuva.</p> - -<p>Mahbouba resta deux jours avec cette brute -dont la jeune vigueur lui plaisait. Comme ses pareilles -de la montagne, elle n’était pas vicieuse, -mais nantie d’appétits violents dont la satisfaction -lui semblait normale et non susceptible de -contrainte.</p> - -<p>Le matin du troisième jour avant l’aube, laissant -son hôte profondément rassasié et endormi, -elle sortit de la grotte avec son mouton réclamé -la veille au berger qui, sans méfiance, le lui avait -rendu. Son premier soin fut d’aller à la flaque -d’eau et d’y patauger à son aise, sans souci aucun -de la température, sans peur de la nuit. Elle riait -même de sentir son mouton trembler au bout de -la corde. Un chacal aboyait, une hyène pleurait -au fond du vallon sous des arbres. Droite, nue -au bord de la mare, la femme s’étira, tordit le -buste sur ses hanches, puis, pour rompre le -silence, elle lança un ululement de chouette -admirablement imité auquel un autre nocturne, -au loin, répondit. Souriante de son succès, elle -rajusta contre sa cuisse les deux lanières qui y -plaquaient le couteau dans une gaine de cuir, -elle reprit ses vêtements et retrempée, vigoureuse, -elle partit.</p> - -<p>L’aube gagnait permettant de discerner la -nature. Mahbouba repassa devant la grotte ; elle -rit en pensant à l’homme et plus encore en palpant -dans un pan de son haïk les galettes, le -rayon de miel qu’elle lui volait et dont elle se -nourrirait en route, vers le Tizi M’rachou où -Brahim, le juif islamisé, confident de Moha, devait -lui amener sa fille.</p> - -<hr /> - - -<p>Le chemin qui monte du pays Zaïane au Tizi -M’rachou est très dur et raboteux. C’est un sentier -raide qui tortille entre des rocailles, au creux d’un -thalweg, où ces blocs ont croulé des murailles bordantes. -C’est le passage obligé de qui veut aller -du haut Oum er Rebia à la Moulouya par Itzer. -Cette piste marque aussi une séparation nette -entre deux contrées très différentes d’aspect.</p> - -<p>A l’est, à la gauche de qui monte vers le col, -le cèdre règne en pleine végétation. C’est la fin -de la forêt qui partant des sources de l’oued -Ifrane, au sud de Meknès, passe par Azrou, -Aïn Leuh, domine El Hammam, atteint le haut -pays Zaïane en amont de Khenifra, couvrant plus -ou moins ce que les gens du pays appellent le -Dir, le poitrail, et que nous savons être un puissant -contrefort volcanique du Moyen Atlas.</p> - -<p>A l’ouest du sentier l’aspect change. Le grand -cèdre a disparu et aussi les mouvements abrupts, -les ressauts violents de l’âpre montagne. Le chêne -zéen, en broussailles peu élevées, couvre jusqu’à -El Kebbab les mouvements d’un sol moins -tourmenté.</p> - -<p>Dès les premières pluies, le schiste effrité, réduit -en poudre sur la piste, se transforme en boue glissante. -Les mulets chargés, les chevaux passent à -grand’peine par ce ravin qui est aussi un coupe-gorge -redouté, un coin farouche dans un site -d’une tristesse angoissante.</p> - -<p>C’est par là que chemina l’escorte qui portait -au grand Sultan Moulay Hassan les cadeaux du -Zaïani et lui conduisait Rabaha. C’est au col de -Tizi M’rachou que Mahbouba avait dit à Brahim -El Islami de lui amener sa fille. C’est là que se -termina le drame, objet de ce récit.</p> - -<p>Si la route est pénible pour parvenir au Tizi -M’rachou, elle devient par contre très facile au -delà du col. Pour gagner la Moulouya, elle passe, -en pentes douces, entre des mouvements de terrain -peu accentués et complètement dénudés de -végétation forestière. Le col même est marqué -par un dernier piton volcanique boisé visible de -loin. Le sentier contourne en ce point un bloc -énorme détaché de la montagne. Un cèdre, le -dernier de la forêt, a dressé son tronc robuste -contre le rocher et l’une de ses maîtresses branches, -passant à hauteur d’homme au-dessus de celui-ci, -pousse son vigoureux rameau sur la piste. Une -petite source naissant à la base de la grosse pierre -y a creusé une niche tapissée de fougères. Les -passants ont tracé un sillon par lequel le mince -filet d’eau s’amasse dans le creux naturel d’une -roche affleurante. Là s’abreuvent hommes et bêtes -fatigués de la dure montée.</p> - -<p>Du haut du rocher, à deux mètres environ au-dessus -de la piste, le regard jusqu’alors retenu, -absorbé par la majestueuse grandeur de la forêt -découvre à perte de vue, sans obstacle, la plaine -immense de la Moulouya où rien ne pousse. Le -contraste est frappant. Seule subsiste égale la sensation -d’isolement et de peine que donne le bled -sans vie humaine apparente, sans trace d’habitation. -Aussi la vue court-elle aussitôt vers l’horizon -lointain où de belles choses l’attirent. C’est, au sud-est, -le formidable djebel Ayachi dont la longue -crête, en été au moins, pousse au travers des -neiges ses dents de granit rose ; au sud la montagne -des Aït Haddidou montre sa teinte sombre, -indice de végétation forestière. Ce sont ensuite -les deux pitons voisins, l’Oujjit et le Toujjit où -la Moulouya, croit-on, prend sa source…</p> - -<p>Mahbouba juchée sur le grand roc, abritée du -soleil par la branche chevelue du cèdre mauritanien, -attendait sa fille et surveillait une longue -partie du vallon où gravissait la piste. Parfois -pour détendre ses muscles, calmer ses nerfs irrités -de l’attente, elle saisissait le rameau géant tendu -au-dessus d’elle, s’y suspendait, s’évertuait à le -secouer, à le fléchir. Il arriva enfin qu’elle aperçut -Brahim qui péniblement, un bâton à la main, -montait l’âpre côte. L’homme était seul… Il ne -précédait personne… Alors, presque sûre de son -malheur, exaspérée, remuant déjà dans son esprit -troublé des idées de désespoir, Mahbouba s’allongea -sur la plate-forme du roc et, les deux coudes -devant elle, la tête dans ses mains, les yeux vers -l’homme qui venait, elle attendit silencieuse, -dans une pose de sphinx.</p> - -<p>Brahim vit les deux coudes et les mains portant -une tête qui dépassait un peu le bord du rocher -et où des yeux immenses le regardaient. Il s’approcha -tout près et, ayant reconnu la mère de -Rabaha, lui dit :</p> - -<p>— Mahbouba, écoute ce qu’a ordonné ton -maître le caïd Moha ou Hammou… Mahbouba, -m’entends-tu ? Pourquoi me regardes-tu sans -parler ? Vois, je n’ai pas amené ta fille. Le caïd a -dit… le caïd n’a pas voulu. Il a donné Rabaha -au sultan des Arabes… Est-ce que tu entends, -Mahbouba ? Ta fille appartient au harem… Elle -n’en sortira plus jamais. Ce n’est pas la peine -d’attendre. Je ne serais pas venu, mais le caïd a -voulu que je vienne te dire cela. C’est ta punition, -comprends-tu ?…</p> - -<p>Il parut à Brahim que la femme silencieuse -bougeait, que le sphinx se ramassait sur lui-même. -Comme une panthère s’élance et tombe sur -la vache égarée, Mahbouba s’abattit du roc sur -l’homme. Celui-ci tint bon sous le poids, mais -s’écroula sous le choc d’un couteau qui lui trouait -la gorge.</p> - -<p>Les deux corps se séparèrent ; la femme roula -jusque dans la petite source, tandis que Brahim -suffoquait, les deux mains à son cou. Mahbouba -alors s’avança. Elle cloua au sol les mains à coups -de couteau, puis elle s’acharna à la façon des -femmes berbères et laissa, pour finir, l’arme dans le -ventre du mort.</p> - -<p>Sa justice personnelle satisfaite, Mahbouba, -sans plus regarder sa victime, lava dans la source -ses mains rouges. Puis elle retira la corde dont -son mouton était attaché à une racine et regrimpa -sur son roc. De là elle passa sur la branche du -cèdre, rampa vers l’extrémité qui à peine fléchissait, -y attacha solidement la corde, s’entoura le -cou d’une boucle et, sans aucune hésitation, se -laissa choir dans le vide. L’énorme branche oscilla -verticalement, puis reprit très vite son immuable -pose végétative au-dessus du roc et du -sentier.</p> - -<p>Les premiers chacals venus dévorèrent le cadavre -gisant. Les autres s’efforcèrent par des sauts -d’atteindre le corps suspendu trop haut pour la détente -de leurs jarrets. Ils furent dérangés d’ailleurs -par l’arrivée de deux cavaliers zaïane. Ceux-ci -regardèrent les restes immondes et la femme pendue, -se consultèrent et revinrent sur leurs pas.</p> - -<p>C’étaient les vedettes d’avant-garde d’un convoi -qu’il fallait faire passer sans risques et sans -bataille, car il portait les cadeaux du Zaïani à -Moulay Hassan et conduisait au harem chérifien -Rabaha, fille de l’amrar.</p> - -<p>Celle-ci ne sut rien de ce que dirent les vedettes -à Si Qacem el Bokhari, caïd des soldats du -Makhzen et chef du convoi. Celui-ci ordonna -que ce jour-là on n’irait pas plus loin et l’on -campa où l’on était, à mi-chemin du Tizi M’rachou.</p> - -<p>Pendant la nuit, une équipe dirigée par Si Qacem -lui-même procéda à l’ensevelissement de Mahbouba. -Sur sa tombe, bien peu profonde au bord -du sentier, on mit beaucoup de pierres petites et -grandes. C’est l’habitude en ce pays d’élever de -ces sortes de tas appelés <i>kerkour</i> aux points importants, -tels qu’un col, à l’endroit spécialement -d’où le voyageur peut voir à la fois les deux versants -et les deux horizons. Les gens qui passent -ajoutent une pierre. On dit aussi que certains de -ces monuments recouvrent des trésors. Mais en -réalité l’instinct du primitif lui apprend à jalonner -ainsi pour l’hiver les pistes, les passages que la -neige peut couvrir. Celui-là s’appela le kerkour -de Mahbouba.</p> - -<p>Le lendemain, le petit convoi franchit le Tizi -M’rachou. Rabaha était sur une mule bâtée d’un -<i>halles</i> plat. Elle était assise sur le devant, les -jambes pendantes du même côté de l’encolure. -Derrière elle, à califourchon et la tenant par la -taille se cramponnait Oumbirika, jeune négresse -que le Zaïani avait donné à sa fille comme servante -et compagne et qui allait la suivre au -harem. Deux piétons zaïane guidaient la mule et -surveillaient l’équilibre de son chargement. Quatre -autres bêtes suivaient portant le campement et -les cadeaux pour le Sultan.</p> - -<p>Quand la mule qui portait Rabaha passa devant -le kerkour couvrant la tombe fraîche, elle fit un -écart peureux, sans doute par l’effet d’un de ces -instincts où l’animal est parfois supérieur à -l’homme. Rabaha faillit tomber, se rattrapa avec -de petits cris où il y avait plus de coquetterie -que de peur, car c’était une luronne peu -timide. Puis elle aperçut tout d’un coup la -grande vallée de la Moulouya aux larges ondulations -dénudées. L’enfant eut la sensation qu’elle -entrait dans un monde inconnu, qu’elle entamait -une vie nouvelle. Elle s’assit alors sur le côté -du bât de façon à regarder derrière elle et, aussi -longtemps qu’elle put les voir, le cœur serré, -elle contempla ses montagnes qui s’éloignaient -et les hautes cimes des cèdres qui l’une après -l’autre disparaissaient.</p> - -<hr /> - - -<p>Dans la longue et belle histoire de Moha, fils de -Hammou, l’épisode qui précède marque la fin de -l’influence des sultans sur le pays Zaïane et sur -tout le Maroc central. Le chef berbère devenu -puissant avec l’aide du Makhzen va s’affranchir -de toute tutelle. Moulay Hassan, souverain guerrier -et fin politique, mourra au retour de son expédition -au Sahara.</p> - -<p>Et depuis lors personne à la cour chérifienne -n’osera parler de franchir à nouveau l’Atlas et de -dompter les Berbères.</p> - -<p>Ceux-ci, à leur aise, pourront ainsi se livrer à -leurs querelles intestines.</p> - -<p>Moha ou Hammou continuera à combattre en -montagne l’influence maraboutique d’Ali Amhaouch, -mais il demeurera le maître incontesté des -Zaïane qu’il disciplinera à ses ordres par des procédés -d’ailleurs fort despotiques.</p> - -<p>Il donnera à ce peuple une cohésion et des -armes et le mettra sur le pied de guerre où nous -l’avons trouvé.</p> - -<p>Les Français, en effet, apparaîtront à leur tour, -et le vieux chef soutiendra contre eux une lutte -épique vraiment digne d’admiration et qui dure -encore.</p> - -<p>Nous raconterons cela aussi, un de ces jours, si -Allah y consent. Qu’il soit loué, en tout cas, pour -les belles choses qu’il nous a donné de voir et -d’entendre au pays de Moha, au pays de Rabaha, -fille de l’amrar !</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">TABLE</h2> - - -<table summary=""> -<tr><td> </td> <td class="bot r small"><div>Pages</div></td></tr> -<tr><td class="drap"><i>LES MENDIANTS</i></td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch1">3</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap"><i>ITTO, MÈRE DE MOHAND</i></td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch2">27</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap"><i>LE THÉ</i></td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch3">47</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap"><i>LES YOUYOUS</i></td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch4">89</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap"><i>L’AUTOMOBILE</i></td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch5">121</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap"><i>LA PRIÈRE DU SOIR</i></td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch6">169</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap"><i>L’AMRAR</i></td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch7">201</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap"><i>RABAHA, FILLE DE L’AMRAR</i></td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch8">243</a></div></td></tr> -</table> - -<p class="c gap xsmall">IMPRIMERIE BERGER-LEVRAULT, NANCY-PARIS-STRASBOURG</p> - - -<div lang='en' xml:lang='en'> -<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK <span lang='fr' xml:lang='fr'>RÉCITS MAROCAINS DE LA PLAINE ET DES MONTS</span> ***</div> -<div style='text-align:left'> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Updated editions will replace the previous one—the old editions will -be renamed. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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Redistribution is subject to the trademark -license, especially commercial redistribution. -</div> - -<div style='margin-top:1em; font-size:1.1em; text-align:center'>START: FULL LICENSE</div> -<div style='text-align:center;font-size:0.9em'>THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE</div> -<div style='text-align:center;font-size:0.9em'>PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -To protect the Project Gutenberg™ mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase “Project -Gutenberg”), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg™ License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg™ electronic works -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg™ -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all -the terms of this agreement, you must cease using and return or -destroy all copies of Project Gutenberg™ electronic works in your -possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a -Project Gutenberg™ electronic work and you do not agree to be bound -by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the person -or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.B. “Project Gutenberg” is a registered trademark. It may only be -used on or associated in any way with an electronic work by people who -agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few -things that you can do with most Project Gutenberg™ electronic works -even without complying with the full terms of this agreement. See -paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project -Gutenberg™ electronic works if you follow the terms of this -agreement and help preserve free future access to Project Gutenberg™ -electronic works. See paragraph 1.E below. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation (“the -Foundation” or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection -of Project Gutenberg™ electronic works. Nearly all the individual -works in the collection are in the public domain in the United -States. 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If any disclaimer or limitation set forth in this agreement -violates the law of the state applicable to this agreement, the -agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or -limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or -unenforceability of any provision of this agreement shall not void the -remaining provisions. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.F.6. 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Information about the Mission of Project Gutenberg™ -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of -computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg™’s -goals and ensuring that the Project Gutenberg™ collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg™ and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org. -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation’s EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state’s laws. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Foundation’s business office is located at 809 North 1500 West, -Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up -to date contact information can be found at the Foundation’s website -and official page at www.gutenberg.org/contact -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ depends upon and cannot survive without widespread -public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine-readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. To SEND -DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state -visit <a href="https://www.gutenberg.org/donate/">www.gutenberg.org/donate</a>. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -While we cannot and do not solicit contributions from states where we -have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition -against accepting unsolicited donations from donors in such states who -approach us with offers to donate. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -International donations are gratefully accepted, but we cannot make -any statements concerning tax treatment of donations received from -outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Please check the Project Gutenberg web pages for current donation -methods and addresses. Donations are accepted in a number of other -ways including checks, online payments and credit card donations. To -donate, please visit: www.gutenberg.org/donate -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 5. General Information About Project Gutenberg™ electronic works -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Professor Michael S. Hart was the originator of the Project -Gutenberg™ concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg™ eBooks with only a loose network of -volunteer support. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Most people start at our website which has the main PG search -facility: <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -This website includes information about Project Gutenberg™, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. -</div> - -</div> -</div> -</body> -</html> diff --git a/old/68865-h/images/cover.jpg b/old/68865-h/images/cover.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index d187895..0000000 --- a/old/68865-h/images/cover.jpg +++ /dev/null |
