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If you are not located in the United States, you -will have to check the laws of the country where you are located before -using this eBook. - -Title: La Guyane inconnue - Voyage à l'intérieur de la Guyane française - -Author: Albert Bordeaux - -Release Date: August 28, 2022 [eBook #68856] - -Language: French - -Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team - at https://www.pgdp.net (This file was produced from images - generously made available by the Bibliothèque nationale de - France (BnF/Gallica)) - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA GUYANE INCONNUE *** - - - - - - - LA - GUYANE INCONNUE - - VOYAGE - A L’INTÉRIEUR DE LA GUYANE FRANÇAISE - - PAR - ALBERT BORDEAUX - - Quatrième édition - REVUE ET AUGMENTÉE - - 14 gravures hors texte - - OUVRAGE COURONNÉ PAR L’ACADÉMIE FRANÇAISE - - - PARIS - LIBRAIRIE PLON - PLON-NOURRIT et Cie, IMPRIMEURS-ÉDITEURS - 8, RUE GARANCIÈRE--6e - - 1914 - Tous droits réservés - - - - -DU MÊME AUTEUR, A LA MÊME LIBRAIRIE - - - Rhodésie et Transvaal. Impressions de voyage. 2e édition. - Un volume in-18, orné de gravures et d’une carte 4 fr. - Sibérie. Notes de voyage et de séjour (1902-1903). Ouvrage - accompagné de douze gravures hors texte et d’une carte. - 2e édition. Un volume in-16 4 fr. - La Bosnie populaire. Paysages--Mœurs et coutumes--Légendes - --Chants populaires--Mines. Un volume in-16, accompagné de - douze gravures et d’une carte 4 fr. - Le Mexique d’aujourd’hui et ses mines d’argent. 2e édition. - Un volume in-16 avec une carte et 16 gravures hors texte 4 fr. - - -PARIS. TYP. PLON-NOURRIT ET Cie, 8, RUE GARANCIÈRE--19608. - - - - -Published 24 January 1906. - -Privilege of copyright in the United States reserved under the Act -approved March 3d 1905 by Plon-Nourrit et Cie. - - - - -A SULLY-L’ADMIRAL - - -Vous avez été mon guide dans ce voyage en Guyane, dont le but était de -vérifier la richesse en or de divers cours d’eau situés à plus de 200 -kilomètres des côtes, à vol d’oiseau, et de les prospecter en vue de -leur avenir. La courte durée de quatre mois imposée à ma mission ne -m’aurait pas permis sans vous de réaliser ce but, tandis qu’avec vous le -voyage a été aussi agréable que facile. Je pourrais presque dire que je -ne me suis pas douté des difficultés; vous m’avez fait profiter -d’avantages exceptionnels. - -J’emporte une impression extrêmement vive de ce passage rapide à travers -votre pays. En deux mois, nous avons remonté en canot jusque près d’une -des sources de l’Approuague, parcouru à pied à travers la forêt quelques -centaines de kilomètres, puis nous sommes redescendus à la côte par la -rivière Mana. C’était la première fois que je parcourais à loisir un -pays tropical, un de ces pays où l’atmosphère chargée de vapeur d’eau -amortit les rayons solaires, et pénètre tout l’être d’une chaleur moite, -comme l’atmosphère d’une serre ou d’une salle de bains russes. Mais il y -a ici l’incomparable avantage de jouir de l’air libre, saturé de -senteurs; d’entendre les infinis frémissements de la forêt; de voir dans -leur libre développement toutes les variétés de la flore et de la faune -les plus puissantes du monde. La Guyane tout entière, c’est la forêt -vierge tropicale, c’est un enchantement pour celui qui ne l’a jamais -vue; elle a tout l’attrait du mystère inconnu à découvrir. - -Auparavant, j’avais bien parcouru le Mozambique et la Rhodésie. Mais on -traverse le Mozambique trop rapidement, en chemin de fer, et les hauts -plateaux rhodésiens n’ont pas le caractère tropical des pays chauds et -humides. Je vous dois donc de m’avoir fait saisir, sans les soucis du -voyage, la beauté des tropiques, et je voudrais pouvoir rendre -l’impression que j’en ai ressentie, non seulement pour ceux qui, en -France, ne peuvent la connaître que par les livres, mais même pour -beaucoup de Guyanais qui ont trop peu l’occasion ou le désir de -connaître leur pays. - -N’ai-je pas raison d’intituler ce récit: _la Guyane inconnue_? - -Albert BORDEAUX. - - - - -LA GUYANE INCONNUE - - - - -CHAPITRE PREMIER - -PREMIÈRES IMPRESSIONS - - -La durée du voyage, de Saint-Nazaire en Guyane, n’est pas aussi courte -qu’on pourrait le croire à la seule inspection de la carte. S’il faut -huit jours du Havre à New-York, il semble qu’en douze jours, on devrait -accoster la Guyane. Or, il faut vingt et un jours. C’est que le grand -courrier ne dessert Cayenne qu’indirectement. Après avoir touché la -Guadeloupe et la Martinique, il file sur le Venezuela, puis sur l’isthme -de Panama et Colon. C’est un paquebot-annexe qui prend les passagers à -la Martinique et les transporte à Cayenne par les Antilles anglaises et -les Guyanes anglaise et hollandaise. Une fois seulement par an, il y a -un service direct de France en Guyane, c’est lorsque le paquebot de -l’Etat, _la Loire_, transporte les condamnés à la déportation. A -l’aller, il prend difficilement des passagers; au retour, il paraît -qu’il est toujours rempli. C’est un paquebot très confortable et qui -fait le trajet en dix à onze jours; il est _tentant_. - -Je partis de Saint-Nazaire sur le _Versailles_, un excellent bateau -construit en Angleterre pour le service transatlantique du Lloyd -allemand. Il fut vendu lorsqu’on fit les immenses bateaux actuels, le -_Deutschland_, etc. - -Nous eûmes d’abord quelques mauvaises journées, jusqu’au delà des -Açores; c’était en janvier et le vent soufflait furieusement. Les -passagers paraissaient peu. J’étais accompagné par Sully-L’Admiral, -Guyanais de vieille souche, originaire de la Guadeloupe, et d’ancêtres -bretons. De solide constitution, et de vive intelligence, ancien -chasseur d’Afrique, depuis sa jeunesse il était aguerri au climat -tropical de l’intérieur guyanais et brésilien. Jeune et gai, il fut, dès -le bateau, plein de ressources pour amuser les passagers et leur faire -passer le temps sans s’ennuyer. - -Parmi les autres passagers, je rencontrai un ingénieur, M. Moufflet qui, -après neuf ans au Soudan, retournait en Guyane à sa mine de Saint-Elie -qu’il avait longtemps dirigée autrefois. Son énergie et ses capacités -l’y faisaient revenir malgré ses soixante ans bien sonnés. On voit que -les climats tropicaux conservent fort bien la santé et l’entrain du -caractère, seulement il ne faut jamais se décourager. Nos climats froids -et humides ont bien leurs inconvénients, mais nous les connaissons. M. -Moufflet savait se tirer d’affaire également bien dans le froid et la -chaleur. - -Après les Açores, le voyage s’égaya. Tandis que Sully-L’Admiral amusait -les passagers, les dames surtout, avec un infatigable zonophone, je ne -perdais pas mon temps avec M. Moufflet, car il me décrivait déjà la -Guyane dans des détails tels, me disais-je, que je n’aurais pas le temps -d’en voir autant. Cela me servit pour mieux la comprendre dans la suite. - -Le dernier port que devait toucher le _Versailles_ était Fort-de-France, -après avoir passé devant Saint-Pierre, de cataclysmique mémoire. A -Saint-Pierre, il était huit heures du soir; la nuit était noire et je ne -vis rien. Pourtant les passagers nous avaient bourrés de détails sur la -catastrophe, ils s’étaient même disputés sur les rapports entre la -destruction de Saint-Pierre et celle de Pompéi: l’un ou l’autre avait vu -Herculanum et Pompéi. Les détails fourmillaient, quel dommage de ne rien -voir! - -J’étais accoudé aux bastingages, par la nuit sombre, devant l’ombre -noire de la Montagne Pelée, écoutant la description que m’en faisait un -ancien chanoine de Saint-Pierre, un méridional, je crois, encore ému -d’avoir échappé, par son absence, au cataclysme: «Ici, c’était mon -église, disait-il; là, le théâtre. Cette pointe, c’est le Carbet... La -population était excellente... Ah, monsieur, c’est le plus beau pays de -la terre.» On eût dit qu’il voyait ce qu’il décrivait; il voyait parce -qu’il savait, car pour moi, je ne distinguais rien. Mais un confrère -l’interrompt: «Ah non, mon cher confrère, la Dominique est bien plus -belle!» Et j’admire celui-ci qui s’extasie sur la Dominique: il y est -depuis quatorze ans, et il est usé par la fièvre et l’anémie. Comment -peut-il la préférer à sa Bretagne, où il vient d’essayer de se remettre -par quelques mois de vacances? Il a une bien belle âme; et dire qu’on -chasse de France les religieux! «Pour moi, leur dis-je, je crois la -Savoie plus belle que la Dominique et la Martinique.» Ils rient, mais ne -se rendent pas. Et vraiment je suis bien hardi de les contredire; je ne -connais rien de ces pays tropicaux, la nature y est vierge encore, et -chez nous, en Suisse, même en Savoie, n’est-elle pas bien défigurée déjà -par le confort, inventé pour gagner de l’argent? - -Un des faits les plus navrants de Saint-Pierre fut de trouver sous les -décombres de l’église, à la place de la table sainte, une rangée de -corps, ceux des personnes qui venaient communier. Il était huit heures -du matin. Bien des victimes furent retrouvées dans la position la plus -tranquille, caractéristique de leur occupation habituelle, comme à -Pompéi. Bien que Pline n’en dise rien (son récit fut écrit vingt ans -après la catastrophe), il dut se produire à Pompéi le même vent de feu -qu’à Saint-Pierre, et qui anéantit trente mille êtres humains. - -On avait vu la veille les flots de la mer se précipiter dans un gouffre -sur le rivage, et l’on devait s’attendre à la catastrophe qui en -résulterait, c’est-à-dire à la production de masses énormes de vapeur -d’eau, capables ou de soulever le sol, ou de sortir en torrents de feu. -Mais on avait négligé l’avertissement, ou plutôt il y avait lutte -électorale et l’on avait décidé de faire l’élection: le volcan -attendrait. Quelle ironie! - -Il y eut un violent raz de marée qui faillit envahir Fort-de-France; -cette ville s’attend un jour ou l’autre à être victime d’un raz de -marée. Une autre ville à la Guadeloupe, la Basse-Terre, est menacée par -son volcan plus encore que Saint-Pierre. Mais à Saint-Pierre même, on -vient déjà relever les cultures, sinon les maisons: il faut bien vivre, -la nécessité presse tandis que le danger est douteux! - -Le bateau-annexe _la Ville-de-Tanger_ nous prend à Fort-de-France. C’est -un rouleur insupportable, quand même la mer est calme; aussi fait-il -regretter le _Versailles_. Nous descendons une heure ou deux à -Sainte-Lucie, île anglaise où l’on parle créole. On nous montre la place -sur laquelle on avait logé, ou plutôt parqué deux mille Boërs -prisonniers de guerre; la végétation est superbe sur les collines de -l’île, autour de la baie parsemée de jolies villas: les Anglais ont le -sens du confort, parce qu’ils ont celui de l’argent, ou inversement. - -Nous ne cessons de rouler qu’en arrivant sur les côtes de la Trinité. On -pénètre dans un passage étroit et pittoresque, un détroit entre de hauts -rochers abrupts peuplés de grands oiseaux, et aussitôt la mer est calme -comme un lac. Nous suivons les rives jusqu’à Port-of-Spain, la capitale -de l’île, une ville pourvue de tout, confortablement, comme il sied à -une ville anglaise pleine de _respectability_. Nous en repartons pour -suivre de nouveau des côtes enchanteresses sous leurs forêts de -cocotiers: le pays vraiment de Paul et Virginie. Là derrière on exploite -lucrativement un lac de bitume connu des ingénieurs. - -Nous entrevoyons au loin les côtes du Venezuela et les bouches de -l’Orénoque, la terre ferme, cette fois, la roche solide, sans volcans ni -bitume; la nature vierge va commencer. C’est ensuite la Guyane anglaise: -la côte est basse, et autour de la rivière Demerara où nous entrons, la -végétation ne me paraît plus si merveilleuse que sur les côtes peu -habitées de la Trinité. La civilisation a passé par là, si peu que ce -soit. - -A Demerari, ou Georgetown, nous sommes mis en quarantaine; ou plutôt, -c’est nous qui refusons d’admettre personne sur le bateau et d’en -descendre, car il paraît que si nous avions le malheur de descendre à -terre, on refuserait de nous laisser descendre à Surinam et à Cayenne. -C’est dommage; de la rivière où nous sommes ancrés, on ne distingue que -des pontons et des quais de bois. Pourtant, dans une échappée entre des -hangars, j’aperçois une rue en enfilade: ce sont de jolies maisons -blanches bordées de palmiers et de grands arbres. Un tramway électrique -file rapidement dans la rue, et rappelle l’idée du confort moderne. La -ville paraît riche: on distingue de belles promenades, de superbes -jardins, les ressources sont aussi variées qu’à la Trinité, à -Port-of-Spain. L’intérieur du pays produit chaque année pour deux à -trois cent mille francs de diamants qu’on exporte aux Etats-Unis. La -formation diamantifère paraît être la même qu’au Brésil. - -Pour arriver à Surinam, ou Paramaribo, capitale de la Guyane -hollandaise, il nous faut reprendre la mer une vingtaine d’heures, puis -remonter une rivière pendant deux à trois heures. La position de -l’embouchure de la rivière est indiquée en mer par un bateau-feu; il n’y -a pas de phare. Ce bateau-feu est agité comme une coquille de noix: il -oscille dans tous les sens sans aucune loi, au gré des vents et des -lames; c’est un genre de supplice plus rare et plus pénible que le -roulis de la _Ville-de-Tanger_, et pourtant toute une famille, avec des -bébés, habite cette coquille de noix. Si l’on soumettait chez nous des -forçats à cette corvée, il n’y a pas de doute qu’on recevrait de toute -espèce de journaux humanitaires des plaintes à la Jean-Jacques Rousseau, -empreintes d’hypocrite sensiblerie. Car tandis qu’on a l’œil sec pour -mettre à la porte des hôpitaux, des écoles, et de leurs demeures même, -des religieux et même des femmes, on ne peut retenir ses larmes en -parlant des forçats qui balayent les rues de Cayenne. Mais attendons de -les avoir vus: il est juste de pleurer sur les forçats en tant que -coupables. - -A Surinam, pour prendre contact avec la terre et avoir quelques -nouvelles, je vais déjeuner à l’hôtel International, une baraque en bois -assez propre, avec de grandes chambres bien aérées, abritée par les -palmiers de la plus belle avenue de la ville: le marché s’y tient en ce -moment. J’apprends--tout en attendant un déjeuner difficile à obtenir, -car ce n’est pas l’heure--que le gouvernement hollandais, plus prompt -que le nôtre, a décidé la construction d’un chemin de fer de 250 -kilomètres pour relier à Surinam les régions aurifères jusqu’à celle de -l’Awa. Le tracé est fait, le matériel est en route, on a commencé la -voie. Ceci m’intéresse vivement, car depuis que je suis en route, on me -rebat les oreilles du chemin de fer de la Guyane française proposé -depuis huit ans, sans cesse retardé, et que peut-être on fera trop tard, -quand le trafic aura été pris en grande partie par le chemin de fer -hollandais qui aboutit à peu de distance du terminus visé par le projet -français. Les Hollandais de l’hôtel ont des parents chez les Boërs de -l’Afrique du Sud, et cela donne un nouvel intérêt à notre conversation. - -Avec la question du chemin de fer, la première qui s’impose à -l’attention de ceux qui arrivent en vue de la Guyane française, c’est -celle des forçats. - -Déjà avant d’arriver, nous pouvons avoir une petite idée, _de visu_, du -régime pénitentiaire. Nous passons en effet aux îles du Salut pour y -déposer la poste. Depuis longtemps la sirène nous a annoncés, le -commandant du bateau est talonné par l’heure de la marée pour pouvoir -franchir la barre du port de Cayenne. Il y a trois jours qu’il manœuvre -dans ce but d’arriver à Cayenne au jour fixé, pour l’heure de la marée. -Mais l’administration pénitentiaire n’en a cure; peu lui chaut! C’est -une administration officielle; elle ne connaît pas la hâte. La -_Ville-de-Tanger_ s’arrête, elle siffle, la sirène pousse de longs -hurlements, tout le monde est furieux. Lentement un canot se détache du -rivage, il est manœuvré par sept forçats, six aux rames, un au -gouvernail. Deux fonctionnaires trônent nonchalamment sur le banc -d’arrière. Mais cette pompe n’en impose pas à notre commandant. Il leur -flanque à la tête le sac des dépêches, leur crie en mots grondants les -reproches qu’il tient tout prêts depuis longtemps, et siffle le signal -du départ. La _Ville-de-Tanger_ s’ébranle sans se soucier de heurter le -canot officiel déjà secoué par les vagues, et où les fonctionnaires -penauds ont peine à garder leur équilibre. C’est drôle de voir ainsi -traiter l’administration que le bon public français n’aborde jamais que -l’air craintif et même ébaubi. - -Nous admirons cependant ces îles du Salut, toutes vertes, avec leurs -beaux palmiers. Il y a trois îles formant un port: l’île Royale, l’île -Saint-Joseph, et l’île du Diable. Dirait-on que c’est l’île du Diable, -ce petit paradis terrestre? Ce serait le digne séjour de Paul et -Virginie. Voici la case de Dreyfus, plus belle que celle de l’oncle Tom: -on s’attendait plutôt à voir un rocher aride et nu, à en croire ceux qui -n’ont jamais vu les îles du Salut. Toute voisine, l’île Royale possède -un vaste hôpital tenu par des religieuses pour les forçats: ce sont -_elles_ qui travaillent ici. Enfin l’île Saint-Joseph est habitée par -les forçats de la catégorie la plus dangereuse. On entend ainsi ceux qui -refusent de travailler. Mais le refus de travailler, lorsqu’il n’y a -aucun moyen de coercition, ne semble pas indiquer un état d’âme -particulièrement dangereux. Si l’on classait les forçats d’après leurs -antécédents ou la cause de leur condamnation, le résultat serait -peut-être plus concluant. Il est vrai que l’oisiveté est la mère de tous -les vices, et c’est un argument. Nous allons bientôt voir un séjour qui -contraste avec la verdoyante île du Diable. - -A deux ou trois heures de distance des îles du Salut, voici un îlot, un -rocher qui sort de la mer comme le dos d’un cétacé, mais ce dos est -surmonté d’un bâti en bois portant un phare et d’un mât avec un drapeau: -une maison minuscule se blottit sous le phare. C’est _l’Enfant-Perdu_, -le rocher balayé des vagues qui porte le phare de Cayenne. Le séjour y -semble peu réjouissant; il y a pourtant plus de stabilité que sur le -bateau-feu de Surinam. Ici les gardiens du feu sont des forçats, on les -relaie tous les mois. Ce poste est une punition; ils y vivent séparés de -leurs semblables. Je ne vois pas pourquoi on les plaindrait: le -bateau-feu de Surinam n’est pas une punition. - -_L’Enfant-Perdu_ mérite bien son nom, ce nom à l’air romantique. Les -créoles des Antilles ont gardé le goût du romanesque et du suranné dans -leurs dénominations; nous le verrons pour leurs prénoms. L’un ou l’autre -parfois, de ces vieilles familles antillaises, a même conservé le type -du Français du moyen âge. Je disais à l’un de ceux-là sur le bateau: -«Vous seriez parfait, costumé en mignon d’Henri III.» La barbe en -pointe, les cheveux en arrière, sans être longs, l’ovale allongé, le -regard qu’on voit aux portraits du duc de Guise, ou de Bussy d’Amboise, -il vous reportait de quelques siècles en arrière. - -Enfin la côte de Cayenne se déroule devant nos yeux: cette côte est -extrêmement pittoresque, beaucoup plus que celles des Guyanes anglaise -et hollandaise. Ce ne sont plus des rives basses et d’aspect marécageux, -mais des collines accidentées couvertes d’arbres. La ville de Cayenne -nous est cachée presque entièrement par la plus petite de ces collines, -sur laquelle se trouve un fort, le fort _Cépérou_: on voit encore -quelques canons, mais la plupart ont été emportés à Fort-de-France, qui -a été choisi pour devenir notre centre naval dans la mer des Antilles. -De la ville de Cayenne on ne distingue que le grand bâtiment de -l’hôpital dont les jardins donnent sur la mer, et les anciennes -casernes, au pied du fort _Cépérou_. Au delà, ce ne sont que des cimes -de palmiers agités par le vent. L’impression est vraiment agréable. Dès -l’abord, on se demande pourquoi l’on a choisi ce joli pays pour y -envoyer les forçats. La raison, se dit-on avec conviction, c’est que le -climat est malsain: il y a la fièvre paludéenne, et certaines années, la -fièvre jaune. Nous aurons le temps d’en juger par nous-mêmes. - -Nous franchissons la barre au dernier moment où elle est possible, grâce -au retard subi aux îles du Salut, et le bateau jette l’ancre dans la -rivière, en face des Douanes, devant un wharf en bois déjà vieux, mais -dont il semble qu’on n’a jamais pu se servir. - -Cayenne est à notre gauche, à l’est. A droite, c’est la pointe -_Macouria_ qui s’avance au loin dans la mer, suffisante pour abriter des -vents d’ouest. Le bateau est arrivé exactement au jour fixé par les -indicateurs, ni plus ni moins qu’un train-poste européen. Nous sommes au -29 janvier, mais tandis qu’en France il fait froid, ici le soleil est -ardent. La brise de mer a cessé; tout le monde est en blanc et en casque -colonial. Des canots viennent nous prendre pour aller à terre. Les -rameurs crient et se démènent, à demi vêtus: il y a là des noirs, des -coolies de l’Inde, puis surtout des métis de toutes les teintes. Les -noirs sont originaires d’Afrique. Les Indiens autochtones ou -Peaux-Rouges sont très rares sur la côte; il faut aller tout à fait dans -l’intérieur pour en trouver encore quelques tribus. C’est en vain qu’on -en cherche parmi ces peaux cuivrées, basanées, chocolat, grisâtres, -jaunâtres, noirâtres. Il faut une bonne heure pour se dépêtrer avec ses -bagages au milieu de ce fouillis de gens, de ce tumulte de cris d’appel, -de cris de joie de se retrouver. Les créoles surtout m’ont paru être -fort portés aux embrassements; c’est un plaisir visible pour eux, -exubérance due au soleil. - -On peut dire que tout le monde ici est créole, et non pas, comme on -pourrait le croire, les blancs de race pure, descendants des anciens -colons. Quant à nous autres Français, on nous appelle des Européens. Il -faut bien se garder de la moindre erreur dans les termes. Les créoles -sont la race dominante; les Européens ne font que passer. Les plus -apparentes traces de leur passage sont justement les créoles, car la -Guyane est restée à l’état de forêt vierge. Il y a bien vingt-cinq mille -créoles, la plupart nés en Guyane, et l’on ne peut qu’être étonné -qu’avec le triste cadeau de forçats que nous faisons à cette terre -depuis soixante ans et plus, la race y possède tant de qualités réelles, -ce qui ne veut pas dire qu’elle soit sans défauts. Mais nous la verrons -à l’œuvre. - -En attendant, je n’ai guère le temps d’étudier Cayenne à ce premier -séjour. Je vais en effet repartir le surlendemain de mon arrivée pour -aller visiter des placers aurifères à grande distance dans l’intérieur -du pays. Il n’y a pas de bons hôtels à Cayenne, mais on a mis à ma -disposition une des plus belles maisons de la ville, et pour mes repas, -je dois les prendre chez Sully-L’Admiral, qui est un des hommes les plus -en vue du pays, par la connaissance approfondie qu’il en a. Il sait être -en outre un fin gourmet, ce qui ne gâte rien. Je n’ai donc vu de Cayenne -cette fois que des rues régulières de ville américaine, et une belle -place, la place des Palmistes. - - - - -CHAPITRE II - -EN VOILIER - - -Donc, à peine arrivés à Cayenne, nous nous préparons à en repartir. - -Nous allons voir de près la beauté de la nature tropicale, dont les -environs de Cayenne donnent déjà une idée. Car la forêt vierge commence -au sortir de Cayenne. Or, nous devons remonter en canot une rivière sur -près de 200 kilomètres de son cours, traverser des chaînes de collines, -visiter des ravins, des vallons dont bien peu d’Européens, même de -Guyanais, se font une idée. Ce voyage est fascinant. Il a l’attrait du -nouveau, autant que l’avenir inconnu: l’inconnu dans le monde et -l’inconnu dans le temps, tiennent la pensée captive, surtout quand on -est jeune. C’est lorsque la vieillesse arrive que les souvenirs prennent -leur valeur. - -Le programme est tracé: une goélette nous attend dans le port; des -pagayeurs avec leurs canots ont été avertis de notre arrivée prochaine -près de l’embouchure du fleuve Approuague. Nous n’avons que deux mois -pour parcourir l’intérieur du pays; ce serait impossible sans -Sully-L’Admiral. - -Notre voilier s’appelle la _Paulette_: elle passe pour être la goélette -la plus confortable et la plus rapide de la Guyane. Construite à Nantes, -elle est vraiment coquette, et elle a la chance d’avoir un capitaine qui -est, comme qui dirait, amoureux d’elle. C’est un créole français, un -marin dans le sang; il parle anglais et commande en anglais, et il sait -se faire obéir. On l’appelle le capitaine _Boot_. Il tient son -_schooner_ avec une propreté recherchée; son équipage bien dans la main, -il manœuvre avec autant de sûreté que d’audace. Jamais un cri, tout -marche sans qu’il semble s’occuper de rien. Ce sera le plaisir de notre -traversée. - -Ce petit bateau a quatorze couchettes, il ne jauge guère que cent -cinquante tonneaux, et me rappelle le _Storge_ dans la mer du Japon. -Celui-là aussi était comme un joujou dans la main de son capitaine; en -plus de la _Paulette_, il avait un moteur à vapeur, et ce système, -utilisable à volonté sur un voilier, serait fort commode sur les côtes -de Guyane, où l’on a souvent le vent contraire, car il souffle surtout -de l’est et du nord-ouest. - -Nous partons à cinq heures du soir. A six heures et demie, nous perdons -de vue les côtes, même les trois petits îlots qu’on appelle ici _le -Père_, _la Mère_, et _les Mamelles_. - -Le vent jusqu’ici était frais, mais voici que brusquement il se met à -souffler avec violence, et la _Paulette_ donne du nez dans les grosses -vagues. Nous avons largué plusieurs voiles, et cependant nous filons -grand train. Il est nuit, et les secousses plutôt dures que nous -subissons font que je vais m’étendre avec plaisir dans ma cabine, où je -m’endors, après avoir pris le costume créole. - -Ce qui me réveille bientôt, c’est la cessation des secousses; il est -minuit, je vais voir le temps qu’il fait. La nuit est noire, mais j’y -vois assez pour distinguer que nous ne sommes plus en mer; déjà nous -avons franchi l’embouchure du fleuve Approuague, et nous le remontons -contre le courant, grâce au vent et à la marée. - -Le costume créole que j’ai, la mauresque, composée d’un pantalon -flottant et d’une veste non moins flottante, est idéal dans les -tropiques, pour le jour et pour la nuit. Sully-L’Admiral a emporté une -douzaine de ces costumes, et c’est toute notre garde-robe. Ces -mauresques sont en toile de Vichy, à carreaux ou à rayures écossaises de -toutes nuances, du rose tendre au bleu de ciel, des teintes assorties à -la douceur du climat et de la nature. La pluie les perce, mais elle est -chaude, et l’on est si vite changé. La chaleur ne les traverse pas, car -l’air circule au travers. Le costume rappelle Arlequin ou Polichinelle, -mais il est si commode! Sully-L’Admiral a trouvé le costume guyanais, et -je m’apercevrai de plus en plus de son sens pratique; il faut son -expérience de la Guyane et du Brésil pour entreprendre le voyage que -nous allons faire, dans des conditions de confort que tout autre eût -dédaignées. Exemple: nous ne partons pas seuls en expédition dans -l’intérieur: nous emmenons un médecin. C’est une femme, créole elle -aussi, avec des traits réguliers: l’embonpoint la menace, mais justement -la marche lui fera un excellent dérivatif. Emma, c’est son nom, -accompagnait Sully au Brésil; elle a passé des années au fameux -_Carsewène_, où l’on a fait tant d’or, mais pendant si peu de temps. -Avec elle, ni la fièvre, ni les coups de soleil, ni les serpents ne sont -à craindre, et enfin elle fait la cuisine. Confort et sécurité, voilà un -voyage bien compris. - -[Illustration: FONÇAGE PAR L’EAU] - -Les remèdes indigènes sont lents, mais sûrs. Inventés par des gens du -pays, pour des affections et des accidents du pays et du climat, ils ont -plus de chances d’être efficaces que certaines drogues inventées au loin -et débitées à coups de réclame. - -Cependant il est minuit, et mes compagnons dorment. Je retourne à ma -couchette. Il y a bien quelques cancrelas, mais c’est inévitable sur un -bateau; d’ailleurs ils s’enfuient, et je me rendors jusqu’au jour. - -A quatre heures du matin, poussés par une brise légère, nous passons -devant l’ancien village de Guizambourg, ayant remonté 30 kilomètres -environ depuis l’embouchure de l’Approuague. Il y a une quarantaine -d’années, Guizambourg avait des cultures de canne à sucre très prospères -et une fabrique de rhum. Le climat y était très sain, bien que la zone -cultivée fût au niveau de la mer, et même un peu plus basse, grâce à un -système de digues établi par l’ingénieur Guizan. Mais depuis la -découverte de l’or vers les sources de l’Approuague, tout a été négligé: -les digues n’ont pas été entretenues, l’eau s’est infiltrée partout et a -rendu la localité marécageuse et malsaine. Le fondateur de cette -colonie, qui s’était donné tant de peine, ne la reconnaîtrait plus. Il -paraît qu’il en est de même des anciennes colonies fondées par les -jésuites, qui étaient étendues et prospères, et nous verrons qu’il en -est encore ainsi de l’ancienne colonie des religieuses de Mana. L’or est -un peu cause de tout cela, mais aussi la maladresse administrative après -l’émancipation des esclaves, car les Guyanes anglaise et hollandaise ont -bien su s’en tirer. - -La brise tombe de plus en plus, nous n’avançons presque pas. Cependant -voici que nous rejoignons une goélette partie de Cayenne vingt-quatre -heures avant nous, mais elle a subi un coup de vent si violent, la -veille de notre départ, qu’elle a dû chercher un abri sur la côte, en -face des trois îlots que nous avions vus au sortir de Cayenne. Ce petit -voilier a marché une quinzaine d’heures de plus que nous, et voici que -la supériorité de vitesse de la _Paulette_ et l’habileté de son -capitaine se trouvent démontrées. - -A deux heures après midi, nous sommes accostés par deux Européens -(c’est-à-dire deux Français) dans une pirogue. Cette pirogue est si -petite que l’un d’eux, en montant sur la _Paulette_, détruit -l’équilibre; elle bascule et son camarade tombe à l’eau, perdant son -chapeau que le courant entraîne. Nous le repêchons sans chapeau, et il -reste au soleil, tête nue, pour se sécher sur le pont de la _Paulette_. -C’est Emma, paraît-il, qui l’a si bien guéri au Brésil des coups de -soleil qu’il ne les craint plus. Lui et son camarade ont passé quelque -temps dans le contesté franco-brésilien, au Carsewène où ils ont connu -Sully. En Guyane ils s’occupent maintenant de l’exploitation d’un placer -sur l’Approuague, qui leur donne plusieurs kilos d’or chaque mois, et -d’une plantation de cacao, au point même où nous sommes en ce moment. -Ils nous invitent à la visiter le lendemain. - -Vers trois heures, la _Paulette_ jette l’ancre en face du débarcadère -servant aux magasins des placers que nous devons visiter. Ici finit la -navigation à voiles et commence celle des pirogues. Un débarcadère -s’appelle en créole, un _dégrad_. Ce mot provient peut-être de ce qu’on -a dégradé la terre en cet endroit pour faciliter le débarquement, la -berge étant trop haute auparavant. Le chef magasinier a le type chinois; -il est fils, en effet, d’un Chinois et d’une créole, et s’appelle -Chou-Meng. Il s’est installé avec sa femme et deux enfants en bas âge -dans une hutte en lamelles de bois, confortable pour le pays, et nous en -offre une pareille avec deux lits en fer. Ces huttes à jour laissent -passer l’air et les vents, seules sources de fraîcheur. La salle à -manger est à part, c’est un kiosque ouvert de tous côtés, garanti -seulement de la pluie et du soleil par un toit de feuilles sèches. -Partout les grands arbres nous entourent, et couvrent tout le sol de -leur ombre; malheureusement les promenades sont impossibles sous ces -ombrages, le sol est marécageux en cette saison des pluies, et l’endroit -a été choisi justement parce qu’il forme en tout temps un îlot sur ces -bords de l’Approuague. - -Nous passons le reste de la journée à débarquer nos provisions, et -Chou-Meng envoie chercher nos pagayeurs. Deux canots sont préparés pour -nous: le milieu a été recouvert, comme pour les grands chefs noirs -créoles, d’un _pomakary_. C’est un abri formé de lianes en arceaux -recouvertes de feuilles de palmier, qui protège du soleil et de la -pluie. Mais cet abri est bien bas, on ne peut s’établir au-dessous -qu’assis ou étendu: on dirait des gondoles vénitiennes pour pays -sauvages. Si ce n’était qu’à la longue les pluies torrentielles, bien -que tièdes, peuvent finir par donner la fièvre, j’aimerais autant les -recevoir que d’être enfermé sous un _pomakary_. Nous sommes en pleine -saison des pluies; elle dure sept à huit mois en Guyane, de décembre à -juillet ou août. Plusieurs fois par jour, il faut s’attendre à des -averses tropicales; parfois la nuit entière elles durent; le jour, elles -sont suivies d’éclaircies où le soleil darde avec violence, ajoutant -encore sa réverbération sur la rivière. Un parasol ne suffit pas -toujours pour abriter de cette réverbération les gens qui n’y sont pas -habitués, mais un _pomakary_ pare à tout, de sorte qu’on ne peut qu’être -satisfait, en somme, de recevoir cet honneur, réservé à des chefs -créoles qui s’en passeraient mieux que nous. - -Il faudra toute une journée pour faire venir nos pagayeurs et embarquer -nos provisions. C’est donc le cas d’aller voir les plantations de nos -compatriotes. Mais Sully tient à voir lui-même le chargement de nos -canots--on dit ici _parer les canots_--et il restera avec Emma. Pour -moi, qui suis inutile, je pars en mauresque et parasol dans une pirogue -avec un pagayeur créole, et je redescends la rivière pour rendre visite -à MM. B... et S... Je m’aperçois qu’ils ont fait construire un wharf en -bois; ce n’est pas le bois qui manque en ce pays, mais la bonne volonté -de s’en servir; ainsi M. Chou-Meng aurait pu en faire un. Au bout de ce -wharf s’allonge une avenue de bananiers, et tout au fond, on aperçoit la -hutte principale. Ce serait en tout petit, et dans le bois sauvage, une -illusion de Peterhof sur la mer Baltique, où j’étais l’an dernier. -Là-bas, l’eau miroitait au fond d’une avenue de pins. Ici la nature est -plus belle, et cette hutte vaut un palais. Je commence à croire que les -pays tropicaux ont leur charme, et nulle part la vie n’est simplifiée -davantage. Si l’on surmonte les difficultés du climat, la nature offre -de telles compensations au manque du confort inventé par la civilisation -moderne, qu’on oublie celle-ci. - -Sous leur hutte, je trouve MM. B... et S...; ils surveillent leurs -planteurs. L’administration pénitentiaire avait consenti, grâce à une -influence politique, à leur prêter deux douzaines de forçats pour leurs -travaux; on n’a pas idée comme une pareille faveur est difficile à -obtenir. La main-d’œuvre est la grande question de la Guyane française. -Tous les jeunes gens s’en vont aux mines d’or où ils gagnent plus que -sur la côte et à Cayenne, et ils aiment la vie libre des bois. On ne -peut leur en vouloir. L’une ou l’autre fois, on a essayé d’imiter les -Anglais en amenant en Guyane des nègres d’Afrique; le gouvernement -anglais a fait dire confidentiellement au nôtre: «Vous savez, c’est la -traite des noirs.» Et la terreur de l’Anglais qui nous possède a suscité -une série d’arrêtés pour arrêter cette traite imaginaire. Le même coup -s’est répété pour les coolies de l’Indo-Chine: «La traite des jaunes, -cette fois.» Le résultat en est que la Guyane anglaise a quatre cent -mille habitants, coolies, noirs ou créoles, et que la Guyane française -en a trente mille. Comme notre territoire est aussi grand, on se rend -compte de la pénurie de la main-d’œuvre. - -Mes deux compatriotes me parlent du contesté franco-brésilien, des -fameuses mines d’or de la Compagnie du Carsewène qui, pour une dépense -de quatre millions, ont produit 8 kilogrammes d’or, dont la moitié -provenait des alluvions de rivière, et l’autre moitié des résidus de -lavage d’un tunnel creusé dans du quartz aurifère. On avait construit -100 kilomètres de chemin de fer monorail, aujourd’hui recouvert par la -vase. Ne médisons pas trop du monorail, ce n’est peut-être pas lui qui -est cause que le kilogramme d’or est revenu à un demi-million à la -Compagnie. A côté d’elle d’autres exploitants ont recueilli beaucoup -d’or, pour deux cents millions, dit-on; ils ont amassé des fortunes. La -grande crique a 12 kilomètres de longueur, elle a été riche par taches, -les petits cours d’eau tributaires étaient pauvres. On dit qu’il reste -encore beaucoup d’or dans la région. - -C’est une aventure que celle de ce contesté franco-brésilien. Le public -français y est demeuré indifférent, il était bien plus occupé de -l’affaire Dreyfus. Il s’agissait pourtant d’un immense territoire, riche -comme les Guyanes et le Brésil, et dont certaines régions étaient même -exceptionnelles pour la facilité des cultures. La France, me dit-on, n’a -pas su faire valoir ses droits, tandis que le Brésil n’a pas négligé les -siens. En Guyane, l’opinion générale est que l’argent a joué un rôle -dans le règlement de l’affaire, car la France n’a _absolument rien_ -obtenu. Les arbitres étaient des Suisses. On disait bien autrefois: «Pas -d’argent, pas de Suisses.» C’est ce proverbe peut-être qui est cause de -l’opinion des Guyanais! Ce qui est sûr, c’est que le Brésil entend mieux -les affaires que nous, au sens pratique. - -Depuis que le Brésil est au Carsewène, les affaires de cette région ont -été désertées, la confiance est perdue. Il est vrai qu’auparavant une -part du succès du Carsewène était due à l’absence de tout gouvernement. -L’arrivée des fonctionnaires français aurait peut-être fait le même -effet que celle des fonctionnaires brésiliens. En Guyane, la douane fait -fuir l’or, c’est un fait, nous avons le temps de nous en apercevoir. - -Sur deux douzaines de forçats engagés ici, il n’en reste qu’une; les -autres sont partis, se disant malades, c’est-à-dire ici paresseux. On ne -leur a pas reproché autre chose. Ceux qui travaillent en ce moment ont -l’air fort calmes, ils sont bien nourris, ils ont du vin. Leurs huttes, -qu’ils ont construites eux-mêmes, diffèrent bien peu de celle du -propriétaire. - -Les plantations sont surtout le cacao et les bananiers. On cherche à -faire refleurir la culture du cacao en Guyane, l’administration donne un -franc par pied de cacaoyer. En ce moment, on commence ici à les -transplanter. Le défrichement n’est même pas tout à fait achevé. C’est -là un travail considérable, dans ces forêts de grands arbres enchevêtrés -de lianes. On a surtout du mal à se débarrasser des troncs, sur lesquels -le feu n’a guère de prise en cette saison des pluies. - -Notre déjeuner, préparé par une créole, est excellent: il se compose, -comme plat de résistance, d’une tortue de terre préparée au _curry_. -C’est délicieux, mais si j’avais su comment on tue ces pauvres bêtes, -j’aurais été, je crois, dégoûté d’en manger. On leur scie la carapace le -long des côtes et on taille les muscles de la carapace à coups de hache. -Le mieux est de les étouffer, mais c’est bien plus long. On aimerait à -croire avec certains naturalistes, comme Darwin, que les animaux -souffrent très peu; pourtant l’homme n’est que trop sensible à la -douleur. - -Notre salade est faite d’un chou palmiste, découpé en lamelles. D’un -blanc appétissant, il serait fade s’il n’était fortement assaisonné. On -le coupe au sommet d’un jeune arbre, sans s’inquiéter si celui-ci en -meurt: il y en a tant dans la forêt vierge. - -Après déjeuner, nous faisons un tour dans la forêt, aux endroits où ni -les broussailles, ni les marécages ne nous arrêtent. Voici des -fourmis-manioc, un des spectacles les plus faits pour passionner un -naturaliste. Elles sont innombrables, et si elles s’attaquent à une -plantation, elles ont vite fait de la détruire. Nous suivons leur route: -elle a vingt-cinq centimètres de largeur environ et serpente à travers -le bois. Le parcours des fourmis est ininterrompu; par files de dix à -vingt, elles cheminent dans les deux sens; les unes apportent des -fragments de feuilles vertes, qu’elles tiennent comme des parasols, -elles viennent de les détacher de l’arbre et vont en approvisionner leur -logis; les autres retournent à l’arbre pour continuer de le dévaliser. -Sur des centaines de mètres, nous les suivons: un grand arbre est -dépouillé de ses feuilles en une nuit. - -Une autre espèce de fourmis est plus dangereuse encore. S’il lui prend -fantaisie de s’installer dans une maison, il n’y a plus qu’à déguerpir -et à la lui abandonner. Elle s’attaque aux serpents et les dévore; elle -ne craint pas les tigres, disent les créoles. L’homme leur échappe en -plongeant dans l’eau. C’est bien un des principaux inconvénients de la -forêt que ce petit être-là. - -Sur la rive, c’est un débordement de _palétuviers_ et de -_moukou-moukou_. Ce dernier végétal a une grosse feuille dont on se sert -pour prendre le poisson-torpille. La secousse électrique, qui serait -dangereuse, est évitée par cette feuille qui joue le rôle d’un isolant. - -Quand je reprends mon canot pour rentrer le soir chez M. Chou-Meng, -cette journée m’a paru un rêve. En rentrant, je trouve nos canots -_parés_, nous partirons demain matin entre quatre et cinq heures pour -profiter de la marée qui remonte jusqu’au premier saut,--c’est ainsi -qu’on appelle ici les rapides et les cataractes des rivières.--Ce -premier saut s’appelle le saut Tourépée, un nom indien. - -Le soir, nous regardons faire un canot bosch. C’est un tronc ouvert à la -hache le long d’une fibre, puis creusé avec un large ciseau. On brûle -ensuite du petit bois dans la cavité produite, ce qui l’élargit: le vide -augmente de plus en plus sans que le bois se fende. Les deux extrémités -sont maintenues fermées, elles feront l’avant et l’arrière du canot. -Lorsque l’intérieur est achevé et régularisé au tranchet, on le -consolide par des traverses et on lance le canot à l’eau. Il cale vingt -centimètres à peine, et peut franchir les passes étroites et peu -profondes des rapides. Les créoles ne construisent pas tout à fait comme -les Boschs; leurs canots sont plus larges et les bords sont surélevés -pour pouvoir être chargés davantage. Nos canots sont de ce dernier type. -Leurs _pomakarys_ ont l’air tout à fait confortables: nous pourrons -braver la pluie et le soleil. - -Pour les coups de soleil, Emma nous explique qu’elle les guérit très -bien au moyen d’une infusion de verveine exposée plusieurs heures au -soleil. On se lave la tête avec l’eau de l’infusion, puis on la -rafraîchit avec des compresses de la plante de verveine. Ce n’est pas -bien pénible, mais mieux vaut encore éviter le coup de soleil par le -_pomakary_. - -Nous n’allons dormir dans notre hutte qu’après avoir porté tous nos -bagages dans les canots, de façon à être embarqués demain dès le réveil. -C’est la navigation en canot qui va commencer: nous ne savons combien de -temps elle durera; entre quinze et vingt jours, nous dit M. Chou-Meng, -mais nous espérons aller plus vite que cela: il n’y a pas deux cents -kilomètres, et vingt jours ne feraient pas même dix kilomètres par jour. -Il est vrai qu’il y a les sauts et ils font perdre beaucoup de temps. - - - - -CHAPITRE III - -EN CANOT SUR L’APPROUAGUE - - -Il est près de cinq heures quand nous nous levons, et comme on perd -encore un certain temps aux derniers préparatifs à la lueur tremblotante -des bougies, sur l’eau et sur le rivage, le jour commence à poindre -quand nos canots quittent le rivage. Pour moi, j’étais prêt dès quatre -heures, prenant à la lettre l’heure fixée la veille, mais je vois bien -qu’il faut se faire à l’exagération créole; elle va me servir de -_leit-motiv_ pour mon voyage. - -Nous avons deux canots, chacun est muni de quatre pagayeurs et d’un -pilote, tous créoles. Le chef pilote est celui de Sully-L’Admiral; aussi -il appelle son canot le bateau-amiral. Il a le plus grand _pomakary_, -pour l’abriter avec Emma. Sous le mien, j’ai pour camarade un placérien -créole en route pour son poste. En outre chaque canot transporte un -ouvrier créole (il n’y a plus de nègres ici) allant aux placers. Les -provisions et les bagages remplissent tout l’espace libre des canots. -Chaque pagayeur a emballé ses bagages dans un _pagara_: c’est la malle -indigène, rappelant la malle japonaise; le couvercle emboîte le fond, -télescopant plus ou moins suivant le remplissage. Ce couvercle et ce -fond sont imperméables à la pluie, formés de trois enveloppes dont deux -en lanières tressées, faites avec les nervures des tiges de feuilles du -_palmier maripa_, et la troisième faite de larges feuilles d’un autre -palmier. Une corde fixe le couvercle contre le fond, mais elle est -inutile lorsqu’on a fréquemment besoin d’ouvrir son _pagara_. - -Il fait vraiment très bon; cette température tiède et cette atmosphère -humide sont une jouissance. Les pagayeurs ont l’air de s’amuser plutôt -que de travailler; ils causent en langage créole, et j’ai bien de la -peine à les comprendre. Mon canot aborde la rive, il va prendre mon -quatrième pagayeur; celui-ci est un Martiniquais de vingt-quatre ans; -pour un créole, c’est presque un blanc, il a ici une hutte avec sa femme -et plusieurs enfants. - -A sept heures et demie, des collines sont en vue, et rompent légèrement -la monotonie des grands arbres feuillus qui bordent l’Approuague. Le -fleuve paraît toujours avoir deux cents mètres de largeur. Nous sommes -aux hautes eaux, grâce aux pluies; les eaux envahissent les rives au -loin sous les arbres, tandis que flottent les larges feuilles du -_moukou-moukou_ dont on me faisait hier la description. - -Nous arrivons au saut Tourépée, aux premiers rapides; ils sont -invisibles. C’est l’heure de la marée, qui remonte jusqu’ici: l’eau -étale recouvre entièrement les rochers, on ne se douterait pas qu’on -franchit une petite chute. - -Vers deux heures, un roulement se fait entendre, c’est le saut du -Grand-Mapaou qui va commencer. Le bruit augmente; un îlot s’avance au -milieu du fleuve. Mon canot a de l’avance, le pilote le dirige à gauche, -les pagayeurs frappent l’eau à coups redoublés, l’eau fait un -bruissement continu autour de nous. Des rochers de granit émergent et -semblent stationnaires; peu à peu les pagayeurs gagnent de vitesse sur -l’eau rapide, et nous passons les premières chutes. Mais le Grand-Mapaou -n’est pas fini; voici d’autres rochers entre lesquels le courant est -plus rapide que tout à l’heure. Nos pagayeurs l’ont prévu, car ils ont -été couper sur le rivage deux longues perches qu’ils appellent des -_takarys_. Deux d’entre eux s’arc-boutent sur ces _takarys_ qui appuient -sur le fond de la rivière, tandis que les deux autres pagayent à bras -raccourcis, et nous franchissons la passe. Le troisième passage est plus -difficile encore, la pirogue touche le fond, les pagayeurs descendent -dans l’eau, attachent une corde à l’avant, et voilà la pirogue halée sur -les croupes arrondies des rochers. Puis les _takarys_ reprennent leur -office; ces braves boys les manient en faisant le moulinet pour les -retourner bout pour bout, de façon à ne pas perdre l’avance de l’effort -précédent, et ils s’arc-boutent de nouveau. Leurs efforts continuent -sans relâche, les rapides ne laissent plus de répit. Il faut haler le -canot une deuxième fois, puis reprendre les _takarys_, enfin les pagaies -suffisent pour passer le sommet du saut. - -C’est un spectacle que cette lutte énergique des muscles contre la -fougue de l’eau: je la regarde avec un peu de jalousie de n’y pas -prendre part, mais je suis enfoui impuissant sous mon _pomakary_, et je -ne puis qu’aider de mes vœux, ou du moins de la voix et du geste. La -première fois que l’on passe un saut, on est saisi d’une sorte -d’enthousiasme. Celui-ci nous a pris une heure et quart, et l’eau n’est -pas très forte, dit le pilote. Pourtant nos pagayeurs sont en nage, le -soleil a dû y contribuer. L’un ou l’autre d’entre eux se débarrasse à -tour de rôle de son tricot, puis le remet contre l’ardeur du soleil, -suivant le besoin qu’il en éprouve. Les _takarys_ sont en bois dur, mais -un peu cassant, c’est un bois qui pousse sans un défaut, comme la -plupart des beaux arbres de la forêt vierge. - -J’ai pu admirer l’habileté de mon pilote pour manœuvrer son gouvernail, -sa pagaie et son équipe. Il a le type arabe, l’air fin et intelligent; -ses quatre jeunes gens l’écoutent volontiers. Le canot de Sully a perdu -une heure sur nous pour franchir le Grand-Mapaou, et nous l’attendons -sur une belle nappe d’eau étale, faisant réservoir au sommet du saut, à -l’abri d’arbres immenses. Le patron-amiral ne vaut pas le mien. -Lorsqu’il nous rejoint enfin, nous mangeons notre dîner en faisant à -terre un court arrêt, puis nous repartons en luttant de vitesse. Le -patron-amiral et son équipe veulent prendre une revanche de leur retard -du matin; mais, à chaque reprise, ils sont battus; tout en pagayant, nos -créoles se crient les pires insultes; il en est de si drôles que tout le -monde rit; pour moi, je ris de confiance, en attendant l’explication que -me donne mon pilote ou mon camarade du _pomakary_. Ce sont tous de vrais -enfants, et l’on redevient enfant à leur contact. C’est un fait qu’on -peut venir expérimenter en Guyane. - -La rivière a toujours une immense largeur; parfois des rochers arrondis -émergent à peine de l’eau; d’autres affleurent sur les bords, mais ils -sont rares. Le patron me dit qu’il les connaît tous depuis l’âge de -quatorze ans. Pour franchir un rapide, on choisit la passe la moins -profonde, parce que le courant est moins violent; mais cette passe varie -avec le niveau de l’eau, et il faut une fameuse expérience pour savoir -l’endroit favorable au passage à chaque moment de l’année et suivant la -crue. Et l’expérience de certains sauts a coûté cher, les noyades s’y -sont répétées; des ossements blanchissent sous certains remous, car -l’audace a, comme toujours en vérité, précédé l’expérience. De l’or -aussi s’est accumulé sous certains rochers; on a tenté de curer une -passe célèbre par ses accidents, au moyen d’un scaphandre, mais on n’a -pas réussi, soit que l’or ait été déplacé, soit que le fond n’ait pu -être atteint. - -Au-dessus des sauts, généralement l’eau est calme et s’étale en nappe -profonde. Chaque saut est un vrai barrage, c’est comme un degré entre -deux niveaux; avant de se précipiter, l’eau s’amasse et même elle reflue -parfois en amont. Le courant ne reprend qu’un peu plus haut. Au point où -nous sommes, le fleuve Approuague est si large et si tranquille que les -créoles l’appellent dans leur langue expressive _la rivière Bon-Dieu_. -Le saut du Grand-Mapaou fait encore entendre à plusieurs kilomètres son -roulement de tonnerre assourdi. - -[Illustration: FORÊT, PRÈS DE REMIRE] - -Vers cinq heures, nous atterrissons pour dîner et passer la nuit, c’est -ce qu’on appelle _carbeter_; nous verrons tout à l’heure ce que c’est -qu’un carbet. Pour notre dîner, Sully jette à l’eau quelques cartouches -de dynamite et récolte une pêche merveilleuse. Avec ce garçon, nous -aurons toujours du gibier ou du poisson frais; nous n’aurons recours aux -conserves que pour les légumes, et encore rarement; nous avons du riz, -même des concombres, et Emma sait habilement en tirer parti. Je n’ai -qu’à regarder faire quand j’ai fini d’errer sous la forêt vierge qui -m’enchante, mais d’où la nuit, à six heures, m’oblige à sortir pour -regagner le foyer qui brille. - -J’ai admiré ces arbres énormes qui se perdent en l’air en entrelaçant -leurs feuillages. Près de nous se trouve un campement de créoles qui ont -perdu leur canot de provisions, un peu plus haut, au saut Machicou, et -du coup voilà un passage qui devient inquiétant pour nous. Nos pagayeurs -cependant ont construit plusieurs carbets et je suis émerveillé de les -voir travailler si rapidement. L’un de ces boys surtout déploie une -activité même exagérée à tailler des perches et à couper et traîner -d’immenses feuilles de palmier; cet homme est un symbole de -l’exagération créole: il parle, il gesticule, il crie, il insulte, il -taille et il coupe tout à la fois. Son carbet semble parachevé en un -clin d’œil, tellement il éblouit par son ramage: de plumage, il n’en a -presque pas; quand il est en colère, il se frappe la poitrine de sa -large main, et de la sueur qui l’inonde il éclabousse ses voisins, à -grand bruit de _claf-claf_! - -Contre quatre perches verticales, il appuie quatre fourches qui les -maintiennent écartées, car elles doivent subir la traction du hamac. Sur -ces perches verticales, il fixe avec des lianes, des perches -horizontales en parallélogrammes de plus en plus petits de façon à faire -une toiture pyramidale, et là-dessus il pose ses feuilles de palmier. -Celles-ci ont des longueurs de trois mètres et plus, elles sont formées -de petites feuilles le long d’une tige; en les posant en sens inverse -alternativement, tous les vides se comblent, et la pluie ne saurait les -traverser. Ce travail des carbets va nous être fort utile, car il -pleuvra une bonne partie de la nuit. En été, on s’en passe. - -Avant de s’endormir, ils parlent, ils rient, tous ces créoles, ils -racontent des histoires sans fin; ce sont des primitifs, des enfants de -l’âge de pierre, et ce voyage est pour eux un plaisir. C’est l’histoire -du tigre et de la tortue qui font la cour à une princesse créole. Le -tigre (c’est le nom du puma en Guyane) a tous les défauts et surtout il -est bête et sot, il donne dans tous les panneaux. La tortue lui fait -toutes ses grâces, et le flatte pour se faire porter au rendez-vous. -Lorsqu’elle est arrivée où elle veut, et que son arrivée fait sensation, -tandis que personne ne fait attention au tigre, pour échapper à celui-ci -qui est furieux contre elle, elle se laisse tomber à l’eau en faisant -_T-boum_, et ce bruit imitatif fait la joie des boys. Ils ne s’ennuient -pas avant de dormir! J’ai fort regretté d’être si ignorant du langage -créole: il m’a semblé retrouver dans ces récits toute la trame et même -la manière de raconter les histoires des animaux que Rudyard Kipling -emploie dans ses _Histoires comme ça_. C’est l’histoire de la peau du -rhinocéros, des écailles du tatou, et d’autres plus corsées, comme le -parapluie de l’éléphant et de l’âne. Peut-être trouverait-on là le type -des histoires les plus anciennes du monde et de l’humanité, et leur -identité chez les créoles d’Amérique et les Indiens d’Asie le -confirmerait. Dans l’un et l’autre des deux continents, on retrouve avec -tous ses traits naïfs et profonds le «sauvage enfant du bois sauvage». -Si Kipling a mis à le raconter un art incomparable, il a pris ses traits -sur nature. - -Je vais pourtant essayer de redire un de ces contes de la forêt, tout en -craignant, d’un côté de l’avoir mal compris, de l’autre d’y rencontrer -une philosophie problématique. - -Cela se passe dans le bois sauvage, bien avant qu’aucun homme ne parût -sur la terre. - -Tous les animaux étaient bons et doux; ils vivaient d’herbes et de -fruits, et ils s’aimaient paisiblement, n’ayant aucun sujet de dispute; -la terre produisait de tout en abondance, et la guerre était inconnue. -L’amour n’était qu’une exubérance de vie produite de temps à autre par -la nécessité, ou bien par l’exercice auquel les animaux se livraient -pour développer leurs forces. La curiosité était inconnue: c’est l’homme -qui a apporté le désir de la connaissance; il a trouvé que, durant sa -venue subite et pour si peu de temps à la lumière, il lui fallait se -hâter d’apporter sa contribution à la recherche de cette lumière. Les -animaux sans doute étaient plus sages, ils se contentaient d’en jouir -simplement. - -Un jour, le bois vit ce phénomène étrange d’un lion et d’un tigre qui -s’aimaient éperdument; je n’en compris pas la raison, mais ça ne fait -rien. C’était un fait: ils se rendaient toute espèce de services, se -procuraient les plantes les plus délicieuses à manger, s’appelaient la -nuit, le jour. Le lion était le plus fort et le plus rapide des animaux. -Le tigre était le plus agile: il attrapait même les oiseaux sur les -arbres. - -Un tapir jaloux (c’est bien le fait du gros tapir!) alla le dire au -grand serpent, le maître du bois. Ce tapir était obtus. Mais le grand -serpent, voulant détruire la jalousie, se laissa tomber sur le tigre -endormi, le tua, et commença de l’avaler pour cacher son méfait. - -Etouffé par la digestion, il parut mort, et les autres animaux du bois, -pour le dégager, le mordirent, le déchirèrent. Goûtant le sang pour la -première fois, ils s’y complurent, dévorèrent le tigre, et arrachèrent -sa crinière au lion qui voulait les arrêter. - -Le pauvre lion fut si péniblement ému de la perte de son ami qu’il en -perdit son audace avec sa crinière: il devint le peureux lion de Puma, -le seul lion de l’Amérique du Sud. Le type de tous les animaux changea: -d’herbivores ils devinrent carnassiers. - -Et ainsi l’amour, perdant sa simplicité, causa le désordre et la guerre. -Le monde n’en parut pas plus mauvais, parce que, la vie étant plus -difficile, il y eut plus d’intérêt à aimer et à vivre. - -Pendant la nuit, ce sont tour à tour les mille bruits de la forêt, dont -chacun vient à son heure, et que nos boys connaissent bien, pour avoir -vécu dès leur enfance de la vie des bois. Les divers caractères des -quadrupèdes et des oiseaux sont un inépuisable sujet de causeries. C’est -l’oiseau-chanteur qui siffle un air populaire, comme qui dirait quelques -notes du _Roi Dagobert_; on lui répond en sifflant le même air et il -vient vous fixer à trois pas de distance. Ce sont le tapir et le caïman -qui se font nettoyer les dents par un oiseau à long bec, y trouvant tous -leur avantage. C’est l’oiseau-moqueur, le crocodile, etc., je n’en -finirais pas. - -Ce sera ainsi tous les soirs; je me sens peu disposé à dormir dans mon -hamac, et l’habitude me manque. Pour commencer, je me suis jeté à terre -en y montant. La nuit est délicieuse, il n’y a aucune fraîcheur, la -température tiède et douce est celle des sous-bois pendant le jour. Vers -deux à trois heures du matin seulement, il passe sur la rivière une -brise un peu fraîche, la pluie est tiède. J’ai mal dormi, mais ces -journées en canot sont si peu fatigantes qu’on n’éprouve pas le besoin -de dormir. Nos créoles par contre sont un peu fatigués et ils ronflent à -qui mieux mieux. Celui qui bâtissait si allègrement le carbet où je suis -ronfle plus fort que les autres, il ne peut rien faire sans exagérer; -c’est un type. Il s’appelle M. Dormoy. Sa peau est chocolat, ses cheveux -sont crépus. Il est le plus rebelle de tous au vêtement, sauf le pagne -obligatoire: il a ses qualités d’ailleurs, et des quatre pagayeurs de -Sully, c’est le plus alerte et le plus vigoureux. - -Un phénomène agréable dans ce voisinage de l’équateur, c’est que le -soleil se lève et se couche constamment à la même heure, ou presque, -tout le long de l’année. On se lève au point du jour, on aborde le -rivage un moment avant la nuit pour préparer les carbets et le dîner -sans tâtonner. On peut dire l’heure à peu près exacte d’après la -position du soleil, ou d’après l’éclairage, si le ciel est couvert, et -dans cette saison des pluies, il est souvent chargé de nuages. - -Au départ, à six heures du matin, nouvelle pêche à la dynamite en -prévision du dîner, puis en route. Nous passons le saut Athanase au -moyen des _takarys_, et avec un peu de halage. A midi, le passage du -saut Matthias nous élève à trente mètres au-dessus du niveau de la mer. -A quatre heures du soir, comme nous passons en vue d’un groupe de cinq -carbets en bon état, nous décidons d’y passer la nuit; nous n’aurons pas -la peine d’en construire de nouveaux. - -Nous causions du climat guyanais. Mon pagayeur, le Martiniquais, parle -des coups de soleil, et dit que la lune est tout aussi dangereuse: elle -produit le _coup de lune_; si l’on s’endort sous la pleine lune, elle -vous donne la fièvre et vous _tord la bouche_. Je me demande si c’est -une blague tartarinesque, mais Sully, qui arrive, me fournit une -explication par les effets absolument reconnus de la réverbération du -soleil soit sur l’eau, soit sur les nuages, sans que le soleil soit -visible; l’effet des rayons solaires peut se produire par réflexion sur -la lune. Mais il y a aussi une autre explication au coup de lune; -suivant que c’est la nouvelle lune ou la pleine lune, la sève des -plantes est faible ou forte, et dans une atmosphère humide et tiède, au -milieu d’une nature exubérante et chargée de sève, si celle-ci est -encore en excès, elle peut agir sur l’organisme. Un fait bien connu en -Guyane, c’est que, suivant que la lune est nouvelle ou pleine, les -feuilles coupées aux palmiers se gâteront très vite ou dureront -longtemps; de même les coupes de bois seront bonnes ou mauvaises. On -remarque ces faits surtout pour les coupes de bois de rose, qui perdent -ou gardent leur parfum. De même on y fait attention pour la construction -des carbets, qui tombent en quelques jours, ou durent plusieurs mois -suivant le moment où l’on coupe leurs bois. - -Les pluies paraissent suivre les mouvements de la lune, c’est-à-dire -qu’il pleut surtout quand la lune passe en vue de la terre, de jour ou -de nuit. - -Je ne suis pas encore bien fixé sur le compte des créoles. Sur le grand -paquebot, on m’en a dit beaucoup de mal; on m’a parlé de leur ignorance, -de leur sottise, de leur incapacité de conduite; ils n’ont que de la -mémoire, me disait-on, et n’arrivent qu’à parodier la civilisation, et -comme ils sont orgueilleux, ils se croient réellement civilisés. Je -crois trouver ici une explication de ces opinions. Les créoles sont -ignorants parce qu’ils trouvent que la nature est un meilleur maître que -la férule des instituteurs, et ont-ils si tort que cela, car il y a bien -du fatras dans notre enseignement? Ils sont sots parce qu’ils sont des -enfants, et n’ont pas cultivé leur réflexion et leur intelligence. Ils -n’ont pas de conduite parce qu’ils sont plus près de la nature que nous, -et que l’instinct chez eux a gardé une force presque irrésistible; leurs -fautes sont naturelles. Enfin s’ils sont orgueilleux, je me doute bien -un peu du pourquoi: ils n’ont pas constaté chez les blancs ou Européens -qui gouvernent la Guyane française, d’intelligence supérieure à la leur, -et chez les voisins anglais, ils voient de l’énergie plus que de -l’intelligence. Or il me semble, à moi, que les créoles sont -intelligents, il en est même de très intelligents; tout ce que je crois -voir, c’est que leur intelligence s’applique plutôt à percer la nôtre -qu’à créer; ils cherchent un appui. Si nous leur donnions cet appui, par -des intelligences d’élite, nul doute qu’ils atteindraient un niveau très -élevé. - -Si, à côté de nous, les Anglais traitent avec hauteur leurs créoles, -qu’ils appellent _niggers_, et obtiennent de meilleurs résultats, ce -n’est pas une preuve qu’ils aient raison; j’aurai plus tard l’occasion -de mieux étudier cette question. Les Anglais se sont servis de moyens -dont nous n’avons pas su profiter, ils ont importé leurs _coolies_ des -Indes, qui savent cultiver, tandis qu’en Guyane française l’or a -mobilisé toutes les énergies. En tous cas, l’homme doit être élevé et -non abaissé. On sait que le cheval même gagne à être bien traité, je ne -vois pas pourquoi l’homme, quelle que soit sa couleur, ne gagnerait pas -bien davantage, mais il faut étudier ses capacités: je ne pense pas non -plus qu’il ait pour but unique de produire et de gagner de l’argent, -comme on le croit en pays anglais. Nous sommes portés à rêver, l’Anglais -est porté à agir, chacun son rôle. - -Voici une petite histoire arrivée en Afrique, chez des nègres de la Côte -d’Ivoire. Lors de la construction du chemin de fer, un ouvrier nègre -mettait tant d’obstination à ne pas faire ce qu’on lui disait que le -chef de chantier, un blanc, le battit et le chassa. A quelque temps de -là, ce blanc, égaré dans l’intérieur, alla chez le chef d’un village -nègre. Une surprise l’y attendait. Ce chef, ce roi, il le reconnut avant -d’arriver à sa hutte: c’était l’homme qu’il avait battu. Surprise plus -grande encore, ce roi venait à sa rencontre témoignant une vive -allégresse. Equivoque, peut-être, cette allégresse, la joie de la -vengeance? Mais non, le voici qui embrasse ses pieds, le traite avec -respect. Est-ce qu’il ne le reconnaît pas? Mais si, le voilà qui parle: -«Toi battu moi, toi bien fait, moi content, etc., etc.» Et ce blanc, qui -me racontait l’histoire sur le paquebot, ajoutait: «Voilà bien la -preuve, n’est-ce pas, qu’ils ne sont sensibles qu’aux coups!--Je ne sais -pas, disais-je, peut-être faut-il plutôt dire aux _justes_ coups.» - -En Guyane, il ne saurait être question de coups, justes ou injustes; la -sentimentalité règne, on en est aux doctrines de J.-J. Rousseau sur -l’excellence de l’homme et les méfaits de l’éducation. Comme je suis en -pleins bois, entouré de gens si éminemment bons, du moins convaincus de -l’être, je m’allonge dans mon hamac avec la sécurité la plus absolue, et -cette nuit, je dors profondément, sans même rêver aux prochaines -cataractes du Machicou. D’ailleurs la force, l’habileté de ces pagayeurs -m’ont inspiré en eux une confiance sans bornes. Demain je veux les -étudier de plus près. - -Cependant, à quatre heures du matin, je suis réveillé par une sérénade -de singes hurleurs ou singes rouges. C’est un des bruits de la forêt les -plus caractéristiques, mais son heure est un peu variable. Cette race de -singes donne son concert entre deux et quatre heures. Le concert -(gratuit) dure près d’une heure pendant laquelle ils gambadent aux -arbres, pendus par les pattes ou par la queue, et poussent des cris -discordants. Puis le chef le plus vieux lance trois hurlements brefs sur -un ton bas; alors le bruit infernal des hurlements cesse subitement, et -la troupe s’en va, on pourrait dire s’envole, à travers les branches, à -la recherche des fruits. C’est ici qu’il faudrait décrire la fuite des -singes, et le _bandar log_, mais il est plus simple de renvoyer le -lecteur à Rudyard Kipling, il y trouvera une page descriptive qui donne -la sensation du vol des singes. Kipling l’a vu sans doute beaucoup mieux -que moi--je les ai surtout entendus--mais spectacle et concert sont -curieux. - -La principale nourriture de ces singes, ce sont les fruits; nous en -cueillons à terre jusque sous nos carbets, ils ont dû nous en jeter. Ce -sont surtout des fruits de palmiers, rappelant au goût les amandes -fraîches, tendres et avec de gros noyaux. En nous levant, un des boys -raconte l’histoire d’un de ses camarades qui resta perdu dix-sept jours -dans la forêt, sans provisions; il ne conserva la vie qu’en suivant une -bande de singes, et en mangeant de tous les fruits qu’il leur voyait -manger: il était sûr ainsi de ne pas risquer de s’empoisonner. - -Les canots sont «parés», et nous repartons, toujours sur les eaux du -large Approuague, entre des rives de grands arbres, où volent des -perdrix et des perroquets verts, aux cris aigus et éclatants. J’ai tout -le temps d’étudier mes quatre pagayeurs, et cela me fait passer le temps -en oubliant les _bleus_ que commence à me faire le dur plancher de mon -_pomakary_. Je suis abrité du soleil et des averses, c’est vrai, mais -avec l’obligation de rester assis ou étendu, et il me tarde d’arriver au -soir pour me redresser et m’étirer. Vraiment, je voudrais bien pagayer -moi aussi, au risque de recevoir une de ces pluies tièdes qui coulent -sur les dos aux teintes diverses de mes pagayeurs. - -Parlons d’abord de mon patron-pilote; il est seul derrière moi, je le -vois mal, mais je puis causer davantage avec lui. Il s’appelle Elie -Homère: s’il est homérique par ses voyages perpétuels en canot, il n’a -rien de prophétique, pas même la barbe; les intempéries l’ont vieilli, -mais affiné, c’est un type intéressant, et je lui prête mon parasol -contre les averses. Il a vite fait de l’user et me le rend chaque soir -un peu plus noirci par les taches d’humidité. Mes deux pagayeurs de tête -s’appellent Joë et Charles. Joë, celui de droite, c’est le Martiniquais; -presque blanc, malgré ses vingt-trois ans, il est tout ridé sous les -joues et tous ses mouvements sont calculés; il a de l’expérience et il -est très vigoureux. A sa gauche, Charles est chocolat, il est mince et -vif comme une anguille, agile et adroit tandis que Joë est musculeux. -Derrière eux, à droite, c’est un vrai noir de peau, Lucien; ses traits -rappellent quelque ancêtre blanc (européen, dis-je), mais il n’aime pas -trop à se fatiguer, il fait à peine le strict nécessaire. Par contre, à -sa gauche, c’est le plus actif de tous, Ernest, un jeune Indien -peau-rouge de dix-neuf ans, beau comme un dieu païen; ses cheveux sont -d’un noir bleuâtre; sa figure éveillée reflète la vie des bois et des -animaux, qu’il connaît mieux peut-être que les hommes; il a fui à treize -ans l’école de Cayenne, enivré de la vie des forêts, et il ne l’a plus -quittée depuis. Il a l’air susceptible de développement autant au moins -que nos fils de citadins: son profil, ses traits sont réguliers, sa tête -est fine, peut-être un peu trop fine et petite, comme serait celle d’un -joli chat, c’est un pur produit d’Amérique, sans croisement blanc ni -noir, aussi m’intéresse-t-il d’autant plus; je vois en lui le -représentant d’un problème, celui d’une race d’hommes différents de -nous, originaire du nouveau monde, développés à côté des races -indo-européennes et asiatiques, sans les avoir connues. - -Le pilote de Sully est plus âgé que le mien: il a neigé sur sa barbe et -sur ses cheveux; il s’appelle Simplice et il a l’esprit plus simple -qu’Homère; il ne voit pas si bien les bons passages des sauts et il a -moins d’influence sur son équipe. Celle-ci est composée de deux créoles -d’un brun clair: Ernest II et Titi; d’un autre presque noir, muni de -favoris qui lui donnent un faux air de procureur, mais il est plus -adroit et plus fort qu’un habitué des tribunaux, il est plein de -ressources et s’appelle Eugène; le quatrième est M. Dormoy, le beau -diseur, le grand gesticulateur, l’homme qui sait tout, règle tout, régit -tout, gouverne tout, même le pilote qui n’est pas le sien, et d’ailleurs -l’envoie balader. S’il n’était pas bon travailleur, M. Dormoy serait -fatigant; il est drôle pour ceux qui savent le créole. - -Sous son _pomakary_, Sully trône avec Mlle Emma. Vu de l’avant sur son -tapis rouge, il a l’air d’un sultan avec sa favorite. C’est assez cela. -A côté de moi, j’ai M. Sésame, moins favori qu’Emma, mais tenant moins -de place, obligeant, intelligent, plein de tact, et sec comme un clou. -Les deux ouvriers que nous transportons au milieu de nos pagaras sont -sans importance, mais Sully a, en outre, un homme à tout faire, porter -de l’eau, faire du feu, cuisiner, tendre son hamac; en tout, sur ces -deux canots, nous sommes donc quinze personnes avec leurs bagages: les -deux ouvriers vont nous quitter en cours de route pour rejoindre leur -chantier de travail. - -A onze heures, nous passons le saut Icoupaye formé de rocs de quartz -barrant en grande partie le cours de l’Approuague. C’est un filon de -quartz en saillie, mais il n’est pas aurifère. Il n’est pas donné de -l’être à tous les filons de quartz; tout près d’ici pourtant on exploite -des sables aurifères. - -Ne sachant à quoi rêver dans mon canot, je retrouve de vieilles mélodies -de Rossini, qui me remplissaient de joie quand j’étais jeune. Comme ces -fraîches idées musicales, pareilles à celles de Mozart, me faisaient -battre le cœur à quinze ans! Est-ce la jeunesse de cette nature dans sa -splendeur qui les évoque? Ces bords de l’Approuague sont de plus en plus -beaux, ou bien on dirait que je prends de plus en plus conscience de la -magnificence des forêts tropicales. Ce ne sont que des verts, de clairs -et obscurs verts, cachant les troncs verdâtres, des lianes vertes -montant avec une légèreté indescriptible. Par moments, on dirait -d’énormes pans de ruines entièrement recouvertes de lierre épais ou bien -de plantes grimpantes fines et serrées; les lianes qui font cet effet si -délicat et singulier rejoignent des rideaux d’arbres entiers en faisant -d’épaisses murailles vertes qui tombent à pic dans la rivière. Parfois -un trou sombre s’ouvre béant dans ces murailles, comme une caverne crée -un vide noir dans la verdure, et l’on aperçoit dans ce vide quelques -troncs très hauts sans branches; ou bien des arceaux verts encadrent des -fenêtres, à travers lesquelles se perdent des enfilades de troncs et de -lianes-cordes sans feuilles. Les palmiers abondent, mais ils sont -submergés dans la foule des grands arbres feuillus, aussi pittoresques -que nos châtaigniers et nos noyers. Dans une touffe de lianes, Sully -vise, de son canot, successivement deux serpents et les tue, un serpent -rouge ou _serpent-agouti_ et un _drage trigonocéphale_. Le -serpent-agouti trompe le chasseur par son cri, qui est le même que celui -de l’agouti, le lièvre américain; si l’on imite ce cri pour attirer -l’agouti, on voit souvent paraître le serpent-agouti. - -Nous faisons halte au confluent de la rivière Arataye avec l’Approuague. -Il se met à pleuvoir, et la nuit s’annonce pleine d’eau. Heureusement -nous trouvons des carbets encore solides que nos hamacs ne feront pas -crouler. Les moustiques commencent à nous incommoder; je n’ai pas de -moustiquaire, mais mon hamac brésilien est si grand que je puis le -replier sur moi et il fait presque l’office d’une moustiquaire. J’admire -mes créoles dont plusieurs sont pourvus de cette protection, mais -d’autres ne se soucient même pas d’un carbet pour pendre leur hamac et -couchent dans les canots: sur l’eau les moustiques sont encore plus -abondants, mais la fatigue du jour endort nos boys rapidement. Il pleut -toute la nuit, et l’humidité remplit notre linge, nos souliers, nos -chapeaux. La Guyane est un terrible pays pour les chaussures et toute -espèce de cuir, et l’humidité est le grand ennemi, bien plus que la -chaleur. Pour éviter qu’elle pénètre le corps, il faut faire beaucoup -d’exercice, transpirer et beaucoup manger: en canot, c’est l’exercice -qui nous manque le plus. - -Partis à sept heures du matin, des averses nous arrosent encore. A la -fin de l’une d’elles, je remarque que Joë, qui l’avait subie ruisselante -sur son dos nu, remet son tricot mouillé: «Il doit être froid, lui -dis-je.--Non, pour moi il est chaud.--Alors, c’est vous qui le -réchauffez.--Non, il est plus chaud que la pluie, je l’ai serré.» Et en -effet, il paraît bien qu’une pluie prolongée, même tiède, refroidit le -corps, tandis qu’un vêtement de laine même humide, rend la sensation de -chaleur. Il a l’air, ce Joë, d’avoir souffert des intempéries, avec sa -figure plissée, malgré sa jeunesse. Voilà huit ans qu’il a quitté la -Martinique pour courir les bois et les rivières. La fatigue physique -vieillit vite. Mon pilote Homère, qui a mené la même vie et dans les -mêmes conditions, a trente-cinq ans: il en porte cinquante. Ainsi je me -représente Ulysse devant Troie. - - - - -CHAPITRE IV - -LE SAUT MACHICOU - - -A midi, nous sommes au _dégrad_, c’est-à-dire au point de débarquement -du saut Machicou: nous y trouvons quelques _boschs_ ou _boschmen_ qui -transportent des marchandises. Les _boschmen_ sont les nègres de la -Guyane hollandaise. Ils ont une majestueuse allure, ce sont des types -superbes, bien que leurs jambes soient un peu courtes. En les regardant, -on se demande si la race blanche est la plus belle. Avec leurs poitrines -bombées et leurs biceps énormes, ils sont d’excellents pagayeurs et -porteurs de fardeaux. Ici, ils transportent leurs marchandises par -terre, car le Machicou est infranchissable aux canots chargés, surtout à -la montée. - -La première partie du saut forme une chute de deux mètres: pour la -passer, les canots déchargés font un grand détour derrière une île. Il y -a beaucoup d’îles, et l’habileté consiste à trouver entre ces îles les -meilleurs passages. Le Machicou est formé de sept chutes successives, -dont la première et la dernière, les plus étroites, sont les plus -difficiles: nous irons de l’une à l’autre par un sentier en forêt. - -Nous restons sur le rivage, abrités par de grands arbres penchés sur -l’eau. Il tombe des averses torrentielles, l’humidité pénètre jusqu’au -cœur des plantes et des fleurs. De beaux lis blancs, à peine ouverts, -pendent lamentablement. Des fruits à peine mûrs tombent à terre pour -pourrir. - -Pour fêter notre arrivée ici et vaincre l’humidité, nous vidons deux -bouteilles de Champagne, et les plus adroits de nos boys savent s’en -faire verser un verre. Les _boschs_ sont impassibles dans leur stature -massive. - -Les sept chutes du Machicou pourraient fournir plusieurs milliers de -chevaux. Ce sera une ressource pour l’avenir de la Guyane. Je vois déjà -un chemin de fer électrique allant d’ici aux placers du haut Approuague, -de la Mana et de l’Inini. En attendant, on pourrait peut-être venir -jusqu’ici en chaloupe à vapeur. Il suffirait de faire creuser un chenal -au Mapaou et de le baliser. - -Nous profitons de cet atterrissage pour faire un tour en forêt, et -terminer la journée par un repas de gala, dont le menu contraste avec la -sauvagerie de la forêt, et notre entourage de naturels _boschs_ et -créoles. Ce menu se compose d’un poulet (nous en avons pris trois ou -quatre chez M. Chou-Meng, au départ en canot), d’œufs à la coque, d’une -soupe aux pois et au Liebig, de poisson et de riz au sucre préparé par -Emma. Le dîner a été précédé d’un punch au rhum, arrosé de médoc, et -couronné par du champagne. Voilà de quoi braver la fièvre pour huit -jours. Nous finissons de dîner avant l’arrivée des moustiques que la -nuit nous ramène, ils eussent gâté notre festin. - -Il ne nous faut guère que quarante minutes le lendemain matin, pour -remonter à pied les chutes du Machicou. En ligne directe, il n’y a pas -deux kilomètres, mais il y a les détours; le sentier erre à travers la -forêt, sous l’ombre épaisse et humide, entre des palmiers hérissés de -piquants et à travers des flaques d’eau où l’on enfonce jusqu’au genou. -Le sol n’est que de la boue et de la roche décomposée, d’une profondeur -qu’on devine considérable; c’est pour cela qu’il est si facile d’y -planter des carbets. - -Au sommet du saut, il y a toute une série de carbets où campent les -_boschs_; ici nous avons le temps de les examiner en détail. Sur leur -peau noire, au cou, dans le dos et sur la poitrine, aux cuisses et aux -jambes, ils portent des tatouages en relief. Ce n’est pas de la -peinture, ce sont des dessins symétriques, des lignes, des cercles et -des festons formés par des centaines de boutons allongés de peau plus -noire, en saillie. Ils obtiennent ce résultat en se piquant, soulevant -la chair et mettant au-dessous un corps dur qui la tient gonflée. Cette -explication m’est fournie par un de nos boys, car les _boschs_ ne -parlent pas créole, mais seulement leur idiome et un peu le hollandais. -Il y a avec eux deux gamins de sept à huit ans, et un tout petit de -moins d’un an. Le bébé est porté par sa mère, suspendu devant son sein -où il puise à volonté. Si ce poids échauffe trop la mère, elle plonge -dans l’eau son rejeton jusqu’à ce qu’il soit évanoui, puis lorsqu’elle -le reprend, il lui procure de la fraîcheur pour quelque temps. Le bébé -ne s’en porte pas plus mal, paraît-il. Avant deux ans, on jette à l’eau -les enfants pour commencer leur apprentissage de la rivière; on les -jette de plus en plus loin pour les faire nager. A sept ans, on les -jette dans les sauts et les rapides pour qu’ils apprennent à s’en tirer. -Voilà une éducation soignée; aussi, avec ce genre d’exercices, ils sont -à vingt ans rompus à tout, et ont des poitrines et des muscles à faire -l’admiration des sculpteurs. - -Pendant cette matinée, nos pagayeurs ont fait passer aux canots vides -les six premières chutes, et ils ont porté les bagages et les provisions -en amont de la septième. Celle-ci est la plus difficile, et il est midi -quand ils commencent à l’entreprendre; elle a environ cent mètres de -longueur et quatre à cinq de hauteur. D’une sorte d’observatoire -naturel, hissé entre des branches au-dessus d’un rocher à fleur d’eau, -je vais voir comment ils s’y prendront. Ce n’est pas une petite -opération, il faudra trois heures pour la mener à bien. - -Les _takarys_, les cordes, les pagaies, tout est mis en jeu. Les huit -pagayeurs et les deux patrons sont tous occupés à passer un seul canot à -la fois. Tous sont dans l’eau ou à la nage, sous des averses -torrentielles, travaillant ou combinant. L’un ou l’autre passe un grand -moment assis sur un rocher à regarder les autres. Le plus agile et le -plus infatigable est bien mon jeune Indien, l’eau est son élément. C’est -dans ces circonstances qu’on peut juger du coup d’œil, de la force et de -l’adresse: la rivière a ici soixante à quatre-vingts mètres de largeur, -et elle est hérissée de rochers. Tout à coup le canot, que tous hissent -à force de bras sur une roche, leur échappe et recule de plus de -soixante mètres; un des hommes a gardé sa corde par bonheur, et en la -filant, le retient peu à peu, mais c’est une demi-heure de perdue, un -travail à refaire. - -Ils font tout ce travail sans avoir mangé. Je les en admire, cependant -je trouve qu’il eût mieux valu hisser les canots par terre. Il paraît -que les _boschs_ ont fait ainsi pour les leurs. La distance est bien -plus courte et si la pente est bien plus forte, il n’y a pas la -résistance de l’eau, et les rochers sont dangereux. Il serait si simple -d’avoir ici un petit treuil à bras pour faciliter encore le travail. - -Nous coucherons ici, car les _boschs_ sont partis laissant leurs carbets -vides; peut-être nos boys escomptaient-ils ce répit dans leur pagayage! -Nous pêchons à la dynamite, mais les _boschmen_ ont déjà pêché ce matin -et notre résultat est faible. Les _boschs_ pêchent en frappant l’eau -avec une liane odorante qu’ils appellent _la liane enivrante_; elle -étourdit le poisson qui vient flotter à la surface et qu’on prend -vivant, à la main. Il paraît que le tapir, le _maïpouri_ des créoles, se -sert aussi de cette liane pour pêcher, mais son procédé est plus -curieux. Après s’être bourré de cette liane, il salit l’eau de sa -fiente. Le poisson en est empoisonné, remonte à la surface, et le tapir -le dévore. Cet animal, très abondant en Guyane, vit presque autant dans -l’eau que sur la terre. - -Avant d’aller dormir, je fais un tour dans le bois. C’est un rêve que la -forêt tropicale. Que d’enfants et de jeunes gens auraient une joie -intense à jouir de ces prodigieux espaces libres où la flore et la faune -sont si variées et si puissantes; c’est le bois enchanté, on s’y -retrouve l’homme primitif, le sauvage enfant du bois sauvage; le sol est -humide, les buissons ruissellent, les palmiers s’élancent élégants et -droits ou hérissés de longues épines, arquant leurs immenses feuilles -sous lesquelles se blottissent les serpents. L’inconnu mystérieux et -terrible, c’était et c’est encore tout le secret du bois sacré, et déjà -en Guyane il a beaucoup plus de mystères que de terreurs. - -Le lendemain, 9 février, sixième jour de notre voyage en canot, la -matinée se passe à pagayer vigoureusement pour réparer le temps perdu la -veille. Nous déjeunons dans les canots, évitant d’atterrir. A travers -l’ouverture arrière de mon _pomakary_, L’Admiral me fait passer des -aliments variés, des œufs à la coque, cuits au moyen d’une lampe à -pétrole; du riz froid; un siphon à sparklets. Le riz me rappelle le -_kacha_ russe que je mangeais, il y a moins de six mois, à Tiutikho, -près de Vladivostok, où je faisais des prospections de mines. Un Coréen -me préparait le kacha, il parlait des préparatifs de guerre des -Japonais. - -A cinq heures et demie, nous accostons le rivage près de la crique Coui -pour y passer la nuit. Ce mot crique veut dire ici une rivière, un cours -d’eau; il traduit le mot anglais _creek_ qui, partout où il y a des -alluvions aurifères, désigne un cours d’eau quelconque. Nous n’avons pas -fait autant de chemin que nous aurions voulu; le courant de l’Approuague -augmente de vitesse à mesure qu’on le remonte, la largeur diminue, sans -peut-être que la pente change; les bords sont toujours plats. - -Cette nuit, bercé par les averses, dans mes intervalles de sommeil, -j’écoute les bruissements, les murmures de la forêt, essayant de les -comparer à ceux de _Siegfried_, de _Robin des Bois_, et, par analogie de -situation, à ceux de _l’Africaine_, lorsque Vasco décrit le _Paradis -sorti de l’onde_. C’est un paradis terrestre, cette forêt vierge immense -sous ce climat tiède et humide, où l’on n’a, semble-t-il, qu’à se -laisser vivre. Ces mystérieux bruits de la forêt, ce sont ceux des -insectes, des serpents, des oiseaux, des singes, des tigres, qui, tous -aux aguets la nuit, épient le danger ou chassent leur proie. C’est la -lutte des êtres pour leur existence, chaque cri cache peut-être une -angoisse, une terreur, celle de l’insecte pour l’oiseau, de l’agouti -pour le serpent. C’est le fruit qui tombe, secoué par le singe, le -poisson qui plonge entendant le tapir. L’homme même, s’il n’éprouve -aucune crainte, se défend contre le moustique, le vampire, la chique, -les plus petits êtres. Ce murmure complexe est bien loin vraiment de ces -fantaisies musicales que j’évoquais tout à l’heure; seule peut-être la -_Gorge-aux-Loups_, avec ses appels de chouettes, donne-t-elle le même -genre d’impression, celle d’un mystère alarmant. Quant à la pluie, ces -grosses gouttes tombant des arbres, suivies de torrents d’eau en -rafales, ce serait bien l’orage de la _Pastorale_. Mais quel réveil -plein de soleil leur succède! - -J’en suis là de mes rêveries, au milieu de la nuit, quand j’entends une -sorte de hurlement. A demi éveillé, je demande: «Qu’est-ce que -c’est?--Un tigre», dit un des boys. Ce mot me réveille tout à fait, mais -je me rappelle les blagues créoles. Comme personne n’a l’air de remuer, -je me rassure et me rendors. D’ailleurs, le tigre, le _puma_ guyanais, -n’attaque jamais l’homme; il préfère l’agouti. - -A sept heures du matin, nous repartons par un léger brouillard. La -rivière, plus étroite qu’auparavant, entre les arbres qui y plongent -leur ramure, et sous la buée légère, me donne une impression de paysages -humides et vaporeux d’Irlande; là-bas aussi, il fait humide et la sève -est exubérante. Mais ici, en Guyane, l’effet est inattendu. Aux arbres -pendent des lianes torses et des lianes-cordes tombant de cinquante -mètres de hauteur; des singes y grimpent, elles porteraient même le -poids d’un homme. Il paraît que les bois guyanais sont d’une dureté -supérieure à tous les nôtres; quelques troncs sont si pesants qu’ils -plongent sous l’eau et encombrent le fond des rivières. Je n’aurais pas -cru qu’un climat chaud et humide, où la végétation est si rapide, puisse -produire des bois si durs. On s’attendrait plutôt à ne trouver en Guyane -que des bois mous et spongieux. - -A une heure et demie, nous sommes au petit saut Canory. Nous en passons -la première partie en sautant à pied d’un rocher à l’autre, et -traversant quelques bras du courant presque à la nage pour décharger les -canots que les boys ont de la peine à hisser. Ces rochers sont des -granites striés avec des arêtes dures presque coupantes. Il faut les -sauter avec précaution. Nos boys ont la plante des pieds durcie à -souhait pour ces manœuvres, et pourtant ils s’y prennent avec des -mouvements prudents de chats qui craignent d’effrayer des souris. - -La seconde partie du saut étant également pénible si l’on ne décharge -pas les canots, nous la faisons à pied par un sentier qui passe sur -quelques rochers glissants, puis descend dans la forêt sur le sol -inondé. Déjà trempés, une averse guyanaise, une trombe d’eau nous achève -comme si le feuillage des arbres n’existait pas. C’est un vrai bain, et -je ne regrette pas d’avoir laissé mes souliers sous le _pomakary_ du -canot, ils sont plus au sec. Rien de plus simple, une fois rembarqué, -que de changer de mauresque. J’ai dit, je crois, que L’Admiral en a tout -un stock, et de toutes les couleurs. Ce vêtement est idéal dans ce pays. -«Il ne vous manque, dis-je à Sully, que quelques mauresques aux couleurs -d’Arlequin et de Polichinelle, pour danser sur les rochers. Ce serait -pittoresque et imprévu dans une photographie.» - -Les blagues se croisent et excitent la faconde de M. Dormoy. Il dit que -nos mauresques rouges effrayent le gibier, même les serpents. Il prétend -qu’il a vu de grandes couleuvres (c’est ainsi que les créoles appellent -le _boa constrictor_), qui se réunissaient de façon à faire des ponts -entre les îles du fleuve, et des animaux leur passaient sur le corps -pour franchir l’eau. D’autres sont si grosses qu’elles surgissent comme -des îles au milieu du fleuve. Ce qui est certain, c’est qu’il en est de -douze à seize mètres de long et de la grosseur d’un baril (un petit -baril, je pense). L’une d’elles a étouffé, un jour, près de Cayenne, un -homme à cheval. Une autre fois, la nuit, dans le bois, un homme portait -une lanterne pour aller chercher un camarade égaré; une couleuvre lui -tomba sur le dos, l’enlaça, et il ne dut son salut qu’à son couteau de -poche qu’il réussit à tirer et avec lequel il scia la couleuvre en deux. -Un gendarme vit un jour son pied avalé par une couleuvre jusqu’au sommet -de la cuisse; heureusement il put alors la tuer et retirer son pied. M. -Dormoy est si convaincu qu’il nous convainc aussi, du moins pendant -qu’il pérore, mais les pires blagues parmi les précédentes ne sont pas -de lui, je dois le reconnaître. - -A trois heures et demie, nous sommes au pied du Grand Canory, et à -soixante-dix mètres au-dessus du niveau de la mer. Les mugissements de -l’eau sont autrement violents ici qu’au Mapaou et au Machicou; nous -arrivons au plus grandiose spectacle de la Guyane française, et il vaut -d’être décrit. C’est pour nous la mi-chemin du voyage en canot. - -La rivière fait un brusque détour et nous avons devant nous des -cataractes écumantes, quelque chose comme la chute centrale des grandes -eaux de Versailles, mais à l’état sauvage, beaucoup plus vastes, plus -élevées, plus larges. Les degrés sont faits de rochers irréguliers et -tourmentés sur lesquels se penchent les grands arbres, couvrant les -pentes des collines qui montent de chaque côté. Ces cataractes -s’étendent sur deux cents mètres de longueur et trente mètres de -hauteur. C’est un amoncellement de débris de granite en blocs et -boulders à travers lesquels les eaux tourbillonnent. - -Naturellement, il est de toute impossibilité pour les canots de remonter -un pareil torrent. Il faut les décharger à côté d’autres canots -_boschs_, qui viennent de déposer leurs chargements le long des collines -de la rive droite du Canory. Nous allons être obligés de demeurer ici -toute une journée; nous ne serons pas fâchés de la passer à terre et -d’aller contempler de près, si c’est possible, les cataractes de ce -fameux Grand Canory. Ce joli nom est, paraît-il, d’origine indienne; «il -n’a aucune signification,» dit Ernest, de sa voix quelque peu -nasillarde. - - - - -CHAPITRE V - -LE GRAND CANORY - - -Le sentier suit une pente raide dans un paysage d’une grandeur -inattendue; le vert des arbres et des herbes tranche avec le rouge du -sol glissant, sorte d’argile due à la décomposition de rochers -granitiques dont il reste des blocs avec des veines de quartz d’un blanc -très pur. Je me demande comment nos pagayeurs pourront hisser leurs -canots sur une pente aussi raide: ce sera leur travail de demain. Pour -ce soir, ils monteront seulement les bagages jusqu’à un entrepôt situé -au sommet des chutes du Canory. - -La pluie nous atteint avec fracas pendant cette course ascensionnelle, -mais elle ne nous surprend plus. Ce sol humide et glissant, ces bois -ruisselants, ce grondement de la rivière, qui roule en cataractes au -pied des pentes, nous font un décor impressionnant et romantique à -souhait. Le site est plein de grandeur sauvage. Cette fois, tout le -décor des Alpes n’y saurait rien ajouter, et, pour jouir de cette -nature, plusieurs fois je redescends le sentier jusqu’aux canots. - -Au bord de l’eau, je rencontre nos _boschmen_, ces transporteurs que -nous avions distancés sur l’Approuague: ils n’ont pu lutter contre nous -avec leurs canots surchargés de provisions pour les placers. Quels -efforts ils faisaient derrière nous, enfonçant dans l’eau leurs pagaies -comme des forcenés pour nous rattraper! L’aspect est si gauche, d’un -cachet si primitif, de ce mouvement de la pagaie! Il semble que l’effort -est totalement disproportionné au résultat, et sa violence contraste si -fort avec la douceur de l’eau qui court! Les anciens voyageurs en -avaient été frappés comme moi, car sur leurs vieux dessins, ils l’ont -saisi avec une curieuse exactitude. Rien n’a changé ici depuis des -milliers d’années. Ces _boschs_ sont les naturels du pays, comme -disaient les voyageurs, et ils y sont bien plus _naturels_ que nous. -Mais peut-être jouissons-nous davantage du paysage. - -Le sentier traverse une crique avant d’arriver aux magasins. Ceux-ci -sont deux grands hangars ouverts de tous côtés, recouverts en tôle -ondulée, entourés de grands arbres, à portée du mugissement des -cataractes, sur la pente douce d’une petite colline. Pour éviter les -chutes dangereuses des colosses de la forêt, on a abattu les arbres -autour des magasins sur un vaste espace, et l’on distingue mieux ainsi -le pays aux collines ondulées. Sous la forêt, on ne distingue rien à -distance, la pente que l’on suit indique seule si l’on est en plaine ou -en collines. - -Je monte au delà des magasins pour voir le sommet des chutes. Il n’y a -qu’un bassin d’eau bien calme, ombragé entièrement, et où sont amarrés -deux canots prêts à repartir. Après la pluie et la chaleur, sous ces -voûtes verdoyantes, un bain dans cette eau presque tiède est une -jouissance. - -Vraiment tout cet ensemble a plutôt l’allure d’un site des Pyrénées que -d’un site tropical. Je pense aux Pyrénées plutôt qu’aux Alpes, et au -pied même des Pyrénées, car aucun arbre ici ne rappelle les sapins, on -dirait plutôt des châtaigniers et des noyers; et puis la température est -douce, bien que le ciel soit couvert, mais les averses ont une violence -inusitée ailleurs. S’il y avait un petit observatoire dominant les -cataractes, peut-être attirerait-il les touristes en Guyane. D’en bas, -on ne voit qu’une partie des chutes; d’en haut, on ne les voit pas du -tout; la forêt les cache entièrement. Quand viendra-t-il des touristes -au Grand Canory, la merveille des spectacles de la Guyane française? Je -crains que les obstacles ne soient longtemps encore insurmontables. Et -pourquoi arranger ces chutes? Ce serait les gâter. On fait cela dans les -Alpes, on civilise les chutes et les glaciers, et tout tombe dans la -banalité. Quand un spectacle n’a plus de mystère, quand il a perdu -l’attrait de la difficulté à vaincre, sa beauté est compromise. - -En rentrant aux magasins, je trouve une quarantaine de _boschs_ et de -créoles installés sous le grand toit, suspendant leurs hamacs d’un côté, -leurs vêtements mouillés de l’autre, dans l’espoir du soleil de demain -pour les sécher. Sully, Emma et moi, nous jouissons d’un abri spécial, -relativement. Il n’est ouvert que de deux côtés, sur la forêt; l’air y -circule librement. Le chef magasinier a un réduit fermant à clef pour y -entreposer l’or qui arrive des placers, avant de l’embarquer à nouveau. -On est honnête en Guyane, car il serait si facile de voler l’or qui -court les fleuves et les sentiers! Le magasinier et sa femme nous -reçoivent sous leur moustiquaire, et nous offrent du _pippermint_ d’un -vert éclatant, digne de la forêt vierge. - -Pour répondre au pippermint, nous invitons le chef et sa femme à dîner -avec nous. C’est ce qu’ils attendaient. Nous leur offrons du punch au -rhum, du potage Maggi, de délicieuses petites truites du Canory, du riz -cuit à la vapeur, comme en Chine (il n’y a plus que Paris pour manger le -riz sous forme de purée fade), des bananes frites, du fromage de -Hollande et de la gelée de conserve. Enfin le champagne remplit son -office, aussi reconstituant que pétillant et fait pour bavarder. En -Guyane, il faudrait que tout le monde en bût; il n’y a peut-être que les -gens sages qui s’en privent, mais il y en a peu. - -Nous causons des difficultés d’explorer et d’exploiter les mines en -Guyane: ces difficultés sont, dans leur genre, aussi grandes qu’au -Klondyke. Je ne sais pas pourquoi l’on vante tellement l’endurance et la -ténacité du prospecteur américain (des Etats-Unis). Les prospecteurs et -les mineurs créoles sont tout aussi vigoureux et ardents. Leur climat -humide, parfois fiévreux, est même plus à craindre que l’hiver rigoureux -de l’Alaska. Les distances de la côte et des centres habités jusqu’aux -mines, sont aussi grandes: il faut trois à quatre semaines, souvent -davantage, pour remonter le Maroni, la Mana, ou même l’Approuague, avec -des canots chargés de provisions. Les accidents aux sauts, aux rapides, -sont fréquents. La forêt a du gibier, mais le mineur ne peut passer son -temps à la chasse; il vit de conserves. Les fruits abondent, mais ils -sont disséminés; celui qui est occupé à retirer l’or de la rivière ne -peut leur courir après sans risquer de perdre sa place. Les plantations -sont coûteuses, à cause du déboisement qu’il faut d’abord faire; on ne -peut les entreprendre que pour des installations de longue durée; or, -les rivières aurifères en Guyane sont le plus souvent étroites; les -chantiers d’exploitation avancent rapidement, changent de place, et -quand on y revient, en moins d’un ou deux ans, la brousse vierge a -poussé. - -L’Américain du Nord ne redoute pas non plus les climats chauds; il dit -volontiers: «Qu’importe de geler sous le pôle, ou de griller sous -l’équateur, pourvu qu’on trouve de l’or?» Mais notre créole guyanais ne -lui cède en rien, il a la même philosophie pratique; il rirait sous le -pôle, car c’est son avantage sur l’Américain du Nord: il sait rire et -conter des histoires. - -La soirée est égayée par des causeries, et quand je vais rejoindre mon -hamac, j’ai oublié où nous sommes et je cherche sur ma tête les feuilles -d’un carbet; au lieu de feuilles, j’aperçois une tôle ondulée. Mais la -différence n’est pas grande. - -[Illustration: ESCALIER DU ROROTA] - -Pendant la matinée du lendemain, le soleil est chaud et dégage de -partout une vapeur humide: les effets de nos pagayeurs sont vite secs. -Nous profitons aussi du soleil pour sortir et secouer notre linge que -l’humidité pénètre au plus profond des _pagaras_. Entre temps, _boschs_ -et créoles s’entr’aident pour hisser leurs canots le long du sentier. -C’est ici qu’on aurait plaisir à utiliser un treuil à bras et des rails -en bois. Car les canots s’usent rapidement à force de frotter sur la -terre et les roches. Même il faudrait éviter entièrement ce remontage -des canots. Il suffirait d’avoir une station de canots au sommet du saut -Canory. Il y a une autre raison pour changer de canots: plus on remonte -la rivière, plus elle est étroite et sinueuse, et par suite incommode -aux canots _boschs_, qui sont très longs. On aurait, à partir du Canory, -des canots courts et légers; légers pour pouvoir passer par-dessus les -troncs ensevelis dans les rivières, et qui viennent heurter la quille -des pirogues. Il paraît que nous en verrons beaucoup, de ces troncs -redoutables. - -C’est un spectacle que de voir nos longs canots traînés et poussés à -bras d’hommes. Devant les magasins, sur un sol plat et humide, ils -glissent rapidement. Ici, c’est un jeu, mais dans la montée, on ne -plaisantait pas; même M. Dormoy grondait et usait tous ses adjectifs. - -Nous partons à onze heures du matin: à peine sommes-nous à quelques -mètres du _dégrad_ que toute trace du Canory a disparu; le majestueux -ravin s’est évanoui, le grondement des eaux, le fracas des cataractes, -tout le bruit s’est éteint derrière un brusque contour. Les pagaies -seules troublent le silence. Nous avons autour de nous la même vision de -rivière encadrée de forêts qu’avant le Canory, sauf que la largeur des -eaux est un peu moindre. - -Des perroquets verts passent par volées en jacassant; leur vert plus -clair tranche sur celui des arbres; des vols d’_aras_ rouges viennent -les croiser, et c’est une féerie de plumages bariolés. Tous ces oiseaux -poussent des cris éclatants comme des sonneries de cuivre; on dirait des -cris de paons ou d’oiseaux exotiques de grandes volières. Tout est -splendide et grandiose; on rêve... mais il faut déjeuner. Pourquoi cette -opération doit-elle se faire prosaïquement au fond des canots? J’aime -peu ce système qui rappelle un dîner de prisonniers qu’on passerait à -travers un guichet. Le _pomakary_ est une prison, et son entrée est un -guichet. On n’en peut sortir qu’en rampant sur les bagages accumulés, -car les places vides, fort étroites, sont prises par les pagayeurs. -C’est qu’il faut gagner du temps. Je vais pourtant m’asseoir derrière le -_pomakary_, près de mon Homère debout; et malgré le manque de confort de -cette position sur les bagages irréguliers et anguleux, je puis -contempler à l’aise le décor tropical dans lequel nous glissons. - -A trois heures, nous accostons à la crique Sapoucaye; il faudrait -plusieurs heures pour atteindre un autre atterrissage avec des carbets, -et le traînage des canots au Canory a, paraît-il, fatigué nos boys. Je -crois que c’est une ruse d’Ulysse, je veux dire d’Homère, pour aller -chasser. Il part en effet avec Sully et le procureur d’un côté; les -autres vont d’un autre côté, et quelques minutes plus tard, ils -rapportent des perdrix, des perroquets et un _hocco_. Cet oiseau est une -dinde sauvage très charnue. Sans s’en douter, elle porte une poitrine de -chair si épaisse qu’on la rôtit sur le gril comme un beefsteak. On -appelle cela un beefsteak de _hocco_. C’est délicieux, tendre, parfumé, -succulent, comment dire encore? un plat de roi que les menus royaux ne -voient jamais. Croirait-on que les rois aient des sujets d’envier les -boys créoles? Dans leur for intérieur, ils en ont plus d’un qu’ils -savent ne pas dire. C’est leur devoir. Le beefsteak de _hocco_, même -décelant un péché capital, est avouable. - -Une promenade sous bois me charme toujours le soir: les lianes, les -orchidées aux larges feuilles, posées sur les branches et les troncs -comme du gui florissant, sont de rares spectacles. Sur le sol, c’est -autre chose: des scorpions, des scolopendres, mille insectes, mais non -pas tous au même endroit, évidemment. C’est à désespérer, je crois, un -entomologiste, même courageux, car les variétés guyanaises, jamais -étudiées, doivent être pleines de surprises. Mais je préfère lever les -yeux vers les voûtes profondes de feuillages, à travers lesquelles passe -un peu de bleu violacé, vespéral (j’envie la fécondité d’adjectifs de -Dormoy). Et puis, la faute en est à mon _pomakary_, qui m’avait fait -rêver d’une prison. Heureuse faute! Je pense à l’admirable chœur des -prisonniers de _Fidelio_: «Adieu, rayons si doux des cieux, il faut -rentrer dans l’ombre.» Beethoven en Guyane! mais il a des contrastes si -saisissants entre la splendeur des choses, et l’ombre et la tristesse. -Ici, l’ombre chante encore: l’autre jour elle était pour moi pleine de -cris de mort, de plaintes pour l’existence. Ce soir, elle est pleine de -chants d’amour. Car la nuit, tous les êtres ont aussi leur moment de -repos. Ils s’appellent de cris amoureux qu’ils savent reconnaître. - -Avez-vous jamais entendu dans la montagne ces appels de jeunes gens, ces -appels où dans les voix, dans les inflexions, il y a comme de l’amour -qui passe? Dans la forêt, il en est de bien plus variés encore, mais -nous autres, civilisés, nous en avons perdu le secret, nous ne les -connaissons plus. Seuls, quelques-uns, plus sensibles, distinguent les -roucoulements des oiseaux en amour, les petits cris des rainettes, que -sais-je? La musique cultivée, peut-être trop belle, trop idéale, nous a -fait perdre d’autres sensations: le sauvage n’envie pas l’homme -civilisé. - -Cette nuit, à deux heures, une troupe de petits singes gris et noirs a -entouré nos carbets; ils ont grimpé par-dessus en gambadant. On m’a -appelé pour les voir, mais je dormais si profondément, que je n’ai rien -entendu. Ces petits êtres sont inoffensifs, même pour les insectes. Ils -vivent de fruits, et ne donnent pas de concerts; c’est bon, cela, pour -les singes rouges. - -Partis à sept heures du matin au jour suivant, nous perdons quelques -instants à viser des perdrix, puis un gibier plus important captive -notre attention. - ---Un _maïpouri_, dit mon Indien. - ---Qu’est-ce que cela? dis-je. - -Et, au même moment, je reconnais un tapir. - -En effet, un énorme animal, sur la rive droite, semble paître -tranquillement. Mais il nous a entendus, il nous regarde, et il plonge -dans l’eau. Il traverse en zigzag la rivière à la nage sous le feu de -toutes nos armes. Sur six balles, trois l’ont atteint; il s’élance hors -de l’eau sur la rive gauche, derrière nos canots, et part à fond de -train. Nous accostons; quatre boys se mettent à la poursuite du tapir, -et nous les attendons, convaincus qu’ils vont en rapporter quelques -quartiers. - -Mais une demi-heure se passe, et ils reviennent _bredouille_. L’animal -les a engagés dans un marais, puis les a dépistés, bien qu’il ait laissé -des traces de son sang sur son passage. Je regrette moins le manque de -viande fraîche que le sort de cette pauvre bête, destinée sans doute à -périr misérablement. Ce _maïpouri_ dépassait la taille d’un bœuf, c’est -l’éléphant ou l’hippopotame guyanais; il a une petite trompe et il se -tient volontiers dans l’eau. - -Les tapirs abondent en Guyane. Parfois on les voit s’élancer à deux ou -trois ensemble au travers d’un campement de carbets, renversant tout: -hommes et hamacs tombent pêle-mêle, ensevelis sous les feuilles de leurs -abris. C’est pure inadvertance du tapir, car il n’attaque pas l’homme; -mais il voit un espace libre et il charge au travers pour atteindre plus -vite la rivière. Surprise désagréable! Ne carbetez jamais sur le passage -des tapirs. - -Les fleurs et les oiseaux égayent le paysage de leurs couleurs -brillantes. Je remarque de grandes fleurs aux étamines jaunes dressées -en groupe compact sur un fond de graines écarlates: les créoles les -nomment l’_épaulette du soldat_. Elles émaillent les branches d’un grand -arbre, et nos boys le dépouillent pour s’en décorer. Des fruits de toute -sorte attirent nos regards: le raisin et la goyave sauvages; puis des -fruits inconnus, peut-être vénéneux. On ignore, même en Guyane, la -qualité des fruits et les ressources de la forêt. - -Les aras deviennent de plus en plus nombreux: j’en remarque qui ont à la -queue un magnifique panache d’un bleu aussi éclatant que le rouge de -leurs ailes; il est, de plus, irisé et vert par-dessous. Des couleuvres, -des serpents rouges, des iguanes verts, ceux-ci visibles seulement à un -œil exercé comme celui des créoles, apparaissent à travers les plantes -verdoyantes et les branches d’arbres. Pour déjeuner, Sully tue un ara -splendide et un _hocco_, tandis qu’Homère pêche une carpe à côté de la -carcasse d’un caïman. Le caïman guyanais est lourd et paresseux; il n’a -rien du terrible alligator du Brésil. - -Nous sommes, à cinq heures, au saut Coatta. C’est le nom d’une variété -de singes, qui a une colonie dans la crique voisine. On donne aux -criques, à défaut d’autre nom, celui du premier animal qu’on y -rencontre. Cette nuit, pourtant, nous ne recevons aucune visite des -coattas; par contre, vers quatre heures, nous avons une sérénade des -singes hurleurs. - -Au départ du matin, Homère nous offre une perdrix grise, un _tocklot_ en -créole. Nous passons le saut Coatta de neuf à dix heures, sans -difficultés. Il a six mètres de chute sur deux à trois cents mètres de -longueur, et nous abordons pour carbeter à la crique Japigny. - -Il pleut à torrents: nos carbets sont séparés en deux groupes, à trente -mètres de distance l’un de l’autre; chaque groupe est formé de deux -carbets, tout l’intervalle est occupé par des buissons et des palmiers -épineux. Pour aller et venir, on est doublement mouillé, par la pluie et -par les buissons, et l’on s’accroche aux épines. Pendant que le dîner -cuit comme il peut sous l’ondée, je cause avec Sully. De la tête, nous -touchons presque les feuilles qui couvrent le carbet. Tout à coup Emma -nous crie: - ---Un serpent sur vos têtes! - -Et j’entends comme la chute d’un corps. - -Nous nous baissons et je me précipite dans les buissons qui -m’égratignent. Mais, tandis que je me dépêtre dans la demi-obscurité qui -tombe, songeant à ces «serpents qui sifflent sur nos têtes», Sully, -impassible, a trouvé un bâton et tué le serpent, qui tombait, en effet, -au moment où je sortais du carbet, cherchant à fuir. Un peu plus, et je -lui marchais dessus. Ce pauvre être nous cédait sa place sans combat, -réveillé probablement par la fumée de notre feu. Nous autres hommes, -nous n’aurions pas vidé la place si bénévolement; et l’on se plaint des -serpents! Celui-ci était un serpent rouge, ou serpent-agouti. Il passe -pour venimeux. - -Sous la pluie retentit un cri d’oiseau au timbre très clair. On croirait -qu’il dit, d’un ton vif et mécontent: «Voyons, voyons,» et les créoles -l’appellent l’_oiseau-voyons_. Il avertit, prétendent-ils, le gibier -poursuivi par les félins. De ceux-ci, le plus dangereux pour les petits -animaux du bois, est le _cougouar_. Il rugit plusieurs fois, et puis il -s’enfuit en faisant un détour pour aller attendre sur son passage le -gibier, l’agouti qu’il a effrayé, car il a étudié la tactique. - -Mais alors arrive l’_oiseau-voyons_ pour prévenir le pauvre agouti, ce -lièvre américain, qui est aussi inoffensif et peureux que le nôtre. Et -voilà des milliers d’années que la même comédie se répète, et c’est -ainsi que s’éclairciraient pour moi quelques mystères de la forêt si je -restais longtemps avec les créoles. - -Je m’endors tardivement cette nuit, poursuivi par cette idée que des -serpents rampent parmi les feuilles de mon carbet. S’il y en a, à vrai -dire, ils ont plus peur que moi, et ne songent qu’à me laisser -tranquille. La pluie fait rage, elle crée un lac sous mon hamac, et sur -ce lac nagent mes souliers. Les moustiques sont excités par la pluie, et -nous empêchent tous de dormir, et même de rêver. - -Quand nous repartons, nos canots sont inondés, même sous les -_pomakarys_. Mais l’atmosphère tiède compense cet ennui. Il fait si bon -vivre dans ce climat: l’énergie se passe d’excitation. La chasse nous -fascine et nous accostons la rive. L’Admiral vise un _hocco_ au sommet -d’un grand arbre. Il croit le voir tomber, quelque chose remue à terre; -il tire encore et va chercher sa prise, c’est un _tatou_. Ce petit -animal est un porc à carapace rose clair, et dont la queue est entourée -d’une gaine en troncs de cône emboîtés l’un dans l’autre, de façon à -rester flexible. Le dos seul est noirâtre et s’éclaircit tout de suite. -Tout le reste est d’un blanc rosé, en petites écailles dont chacune -porte un petit cercle, ou plutôt un hexagone, avec un point au centre; -le museau allongé en petite trompe est muni de longues incisives. Cet -animal a l’air d’être en porcelaine, on dirait un dieu bouddhique, et il -serait ravissant au milieu de bibelots précieux. Mais nous n’avons pas -le loisir de l’empailler. Il paraît que sa chair est délicieuse, nous -aurons ce soir un excellent dîner. - -Mais il s’agit d’abord de franchir le saut Japigny. - - - - -CHAPITRE VI - -JAPIGNY.--LA FOURCA - - -La première partie du saut Japigny, dite _petit Japigny_, nous la -passons nu-pieds, parfois dans l’eau, le long du bord, sans décharger -les canots: ces bords sont si glissants et escarpés, que tantôt l’un, -tantôt l’autre, même Emma, fait une chute. - -Mais au _grand Japigny_, il faut tout décharger. La distance à parcourir -à pied est presque aussi grande qu’au grand Canory; ignorant ce fait, -j’ai laissé mes souliers dans le canot, et je finis par trouver le -trajet un peu long pour aller nu-pieds. Heureusement, sur ce sol de -terre meuble, il n’y a ni pierres ni épines, ce ne sont que des feuilles -mortes et des racines d’arbres. Quant aux insectes, chiques, par -exemple, ils vous attaquent sans distinction, que l’on soit chaussé ou -non. La chique est si petite qu’elle pénètre partout; inutile de se -pavaner en bottes collantes. Nous faisons en somme une charmante -promenade qui nous distrait de la monotonie d’être six en canots. Le -sentier monte doucement, et le paysage me rappelle curieusement celui de -certaines mines sibériennes, où j’ai séjourné quelque temps. - -Après midi, nous passons le saut _Bache_, sans descendre ni décharger, à -coups de pagaies et de _takarys_. Nous distinguons à gauche le mont -Japigny, dont une partie un peu dénudée est couverte de blocs de quartz, -débris probables d’un filon. Nous n’avons pas le temps d’aller constater -s’il est aurifère, on ne peut pas toujours s’occuper de cela; le quartz -que nous avons vu sur le sentier du grand Japigny n’avait pas d’or. -Quant aux affleurements de quartz formant les sauts _Mility_, que nous -allons traverser, personne n’y a encore trouvé d’or. - -Il y a trois sauts _Mility_. Ce joli mot indien n’a, paraît-il, d’après -le petit Ernest, aucune signification. Ce petit Ernest a, par moments, -des accès comme de colère contre le fleuve. Il le laboure de sa pagaie à -coups redoublés; il s’impatiente de notre lenteur. C’est bien l’enfant -des bois qui ignore la patience, et surtout il est jeune. - -Les deux premiers _Mility_ sont très faciles, mais au troisième, la -rivière s’étale largement, et les rocs surgissent de partout. C’est un -barrage de syénite, une roche granitique extrêmement dure. Nous ne -déchargeons pas les canots, mais pour alléger le travail de mes boys, je -saute sur un rocher au milieu du fleuve, et de là sur un autre, pensant -ainsi franchir le saut. Je remarque que la roche est fort dure, striée, -même coupante, et ceci m’explique que nos boys ne vont jamais à l’eau -qu’avec précaution. Au bout d’un moment, Sully et Emma m’imitent et -bientôt nous arrivons sur le roc principal, qui domine presque tout le -saut. Nous franchissons un creux où nous avons de l’eau jusqu’aux -hanches, et le canot d’Emma et Sully arrive les reprendre. Le mien est -plus loin et pour le rejoindre, je veux franchir un dernier passage. Mal -m’en prend, car en sautant sur un roc à fleur d’eau, celui-ci est suivi -d’un autre caché dans un creux plein d’eau où je viens plonger: le roc -strié et cristallin a tenu à me donner une leçon, car je sors de l’eau -plein d’écorchures. La leçon durera au moins autant que celles-ci. - -Nous tuons une _maraye_, la perdrix guyanaise, et nous sortons sans -encombre du dernier petit saut, le saut _Parépou_, à six heures du soir. - -Le tatou cuit au riz est un régal: sa chair est blanche et tendre, on -mange même sa carapace intérieure, car il est doublement cuirassé. Ce -bizarre animal a quatre ongles aux pieds de devant, et cinq à ceux de -derrière. Aussi les naturalistes l’ont qualifié d’_imparidigité_; La -Palice sans doute le savait déjà, tout comme ce digne général -connaissait un tas de mots scientifiques qui nous ébahissent à bon -compte. J’ai un avantage décisif sur bien des naturalistes: c’est -d’avoir mangé du tatou. J’ai cet avantage sur La Palice aussi. - -Depuis hier, Sully a dans son canot un petit singe, un _tamarin_ à -longue queue, gros comme le poing, noir comme le jais. Il grignote de -tout, nous amuse et nous occupe. Il était dans un canot _bosch_ -rencontré au saut Japigny, et Sully s’en est amouraché, mais quand nous -marchons, il le confie à Emma, qui le soigne comme un fils; c’est moins -gênant qu’un bébé et ça ne crie pas. - -Nous campons ce soir au milieu d’un groupe d’arbres dont le tronc est -formé de quatre ou cinq contreforts tout à fait plats, en bois très dur. -C’est de ce bois qu’on fait les pagaies larges et plates, car sa forme -s’y prête naturellement. - -Il y a dans le voisinage une fourmilière et un peu plus loin un -squelette de _tamanoir_, un animal étrange, grand amateur de fourmis; -n’ayant pu en manger, je n’empiéterai pas sur les descriptions des -naturalistes; je dirai seulement que sa tête est presque aussi longue -que son corps, et que sa langue, effilée et arrondie, a deux à trois -pieds de longueur. - -Ce soir, M. Dormoy n’est pas content. Il refaisait la toiture d’un vieux -carbet encore solide, et ce carbet était assez grand pour quatre ou cinq -hamacs. Comme nul n’a voulu l’aider (il ne l’avait pas demandé, du -reste), il veut avoir ce carbet pour lui tout seul. C’est bien de -l’exigence, exagérée même. Or, voici quelques-uns de nos boys qui -pénètrent avec leurs hamacs sous ce carbet sacré. Dormoy se fâche. Ce -sont d’abord des cris et des insultes, puis des gestes violents et -expressifs; il se frappe la poitrine d’où rejaillit la pluie, car les -arbres dégouttent. A la fin, sa fureur est telle qu’il taille les pieds -du carbet avec son sabre, et tout s’écroule. Il est nuit, les boys vont -s’arranger ailleurs et d’abord ils dînent. M. Dormoy, qui n’a pas voulu -dîner avec eux, pend son hamac entre deux arbres et se couche à jeun: -tel Achille dédaignait Agamemnon. La pluie arrive et le fait lever. -Aussitôt le voilà qui construit un toit léger à son hamac avec deux -branches et quelques feuilles. Il est adroit vraiment; aussi, pour le -consoler, Emma, munie d’une chandelle, lui porte du tatou dans son -hamac. Le voilà heureux, c’est un enfant colère, bouillant et brave; -Achille n’était pas toujours amusant. - -Nous avons passé cette nuit à faible distance de l’endroit où nous -devons quitter l’Approuague pour un de ses affluents, qu’on appelle une -_fourca_, en créole. Nous y pénétrons, en effet, le matin vers huit -heures. Il n’y a pas un mois qu’on se sert de cette voie pour arriver -aux placers du Haut-Mana. Auparavant on remontait l’Approuague un peu -plus haut. C’est un chasseur créole qui a découvert ce trajet plus court -par la forêt. Par contre, cette _fourca_ risque fort de manquer d’eau -durant la saison sèche, nous allons le voir. - -En ce moment, l’eau est abondante, et nous pénétrons en toute confiance -dans l’embouchure étroite de cette _fourca_. C’est tout de suite un -changement complet de paysage. Au lieu de voguer sur une large masse -d’eau, à découvert sous la voûte du ciel, nous sommes presque -constamment sous une voûte d’arbres qui nous abritent du soleil. Je -propose d’enlever nos gênants _pomakarys_. Mais Sully m’objecte la -pluie, et d’ailleurs les pilotes nous disent que ce soir peut-être nous -serons au _dégrad_. Nous verrons bien. - -La rivière n’a que six à huit mètres de largeur, parfois moins encore. -Fréquemment des troncs d’arbres écroulés barrent le passage; mais avant -nous, on les a entaillés, parfois coupés à la hache; les coupures sont -encore fraîches. Cependant l’eau a dû baisser, car ces entailles sont -bientôt insuffisantes. Il faut les refaire plus profondes, ou bien -hisser les canots par-dessus, et je monte à chaque instant sur un de ces -troncs, pour alléger le travail de mes pagayeurs, qui sont constamment -dans l’eau. On deviendrait amphibie dans ce pays. On tombe, on prend un -bain forcé, dans l’eau peu profonde, mais elle est d’une température si -douce qu’on n’en ressent presque aucune fraîcheur. Dans les Alpes, on ne -s’accommoderait pas si facilement de ces nombreux bains forcés. Ici, -c’est le fond de la rivière qui est seul désagréable avec ses troncs et -ses branches enchevêtrées, d’un bois plus lourd que l’eau. Ces bois ont -des arêtes, des pointes qui blessent, mais l’eau les émousse et amortit -les contacts. Il est évident pour moi, d’après cette expérience -personnelle, que si les criques guyanaises sont à ce point encombrées de -bois encastrés dans la vase jusqu’à plus d’un mètre de profondeur, le -travail d’une drague devient impossible. Il faut d’abord détourner -l’eau, puis enlever les bois avant de draguer le fond, et alors -l’économie due à la drague se trouverait singulièrement détruite. Je ne -sais si les grandes rivières ont le même inconvénient. - -Sous ces voûtes d’arbres très élevés, on se croirait dans une immense -serre, où serpenterait un canal d’irrigation d’assez vastes dimensions -pour porter des pirogues de huit mètres de longueur. Parfois la voûte -s’abaisse, et vient toucher, même presser, sur nos _pomakarys_; ceux-ci -deviennent de plus en plus gênants, mais des averses torrentielles nous -rappellent leur utilité au moment où nous maugréons. Pourtant les chocs -et les frottements des branches les démolissent peu à peu. Des trous -apparaissent au travers, partout, et les lianes qui leur servent de -supports plient et menacent de céder. La pluie entre par intervalles, et -me ferait arracher tout le _pomakary_ si je n’étais absorbé par une -histoire de Paul de Kock, _Paolo de Koko_, comme l’appelait, dit-on, Pie -IX, qui le goûtait en guise de récréation. Il est drolatique et assez -naturel, mais il sait être ennuyeux. C’est Sully qui m’a passé un volume -de cet auteur peu fatigant à lire, et je le donne ensuite à M. Sésame -qui s’y intéresse vivement. Quel rapport y a-t-il pourtant entre la vie -des bois et celle des petits bourgeois de Paris? - -La roche se met à affleurer. Les blocs de granite sortent de l’eau. -Homère tue un ara rouge et bleu dont le bec noir est à demi revêtu d’une -peau blanche; sa queue forme un magnifique panache vert, bleu, rouge, un -peu criard, mais les trophées sont toujours criards, et je le mets à -part pour l’emporter. Chacun ses goûts: les demi-teintes plaisent aux -uns et paraissent fades aux autres. - -Nous déjeunons d’un faisan avec des flageolets. Il n’est guère qu’en -cuisine, je crois, où il n’y ait pas de demi-teintes. - -La végétation change d’aspect. La forêt est capricieuse. Certains arbres -abondent d’un côté, plus loin d’autres dominent. Il y a ici beaucoup de -_palmiers pinots_, droits et lisses, dont le chou se mange en guise de -salade. Puis, c’est tout un groupe de _fromagers_ énormes, aux troncs -rayés dans le sens de leur longueur. Leur fruit ne vaut pas un fromage, -même il ne vaut rien. - -[Illustration: LA FORÊT EN GUYANE (CRIQUE LÉZARD)] - -Ce sont ensuite des _wacapous_, qui me rappellent un peu les cèdres de -Californie, par leur ensemble. Ailleurs, ce sont des _patawas_, des -_bois-violets_, des _bois-de-lettres_, dont l’intérieur est moucheté ou -rubané de rouge et de noir. - -Des orchidées pendent des troncs penchés sur la rivière, comme des -lustres fleuris; le sens artistique de la nature a ainsi inspiré celui -de l’homme. Celui-ci, à l’origine, n’a fait qu’imiter; depuis, il a -idéalisé. - -Mais voici d’autres suspensions moins agréables à voir: ce sont de -grands nids de fourmis de forme ovoïde, et ces fourmis sont armées de -grosses mandibules acérées. Un de mes boys accroche avec son _takary_ un -de ces nids (on ne peut plus avancer qu’avec les _takarys_), et voilà un -tas de fourmis qui tombe sur nous. Les boys se jettent à l’eau pour -échapper aux piqûres, et nous débarrassons le canot à force -d’aspersions, et en évacuant l’eau où nagent les fourmis. Le _pomakary_ -est le plus difficile à débarrasser. Il faut l’arroser énergiquement, et -il est bientôt aussi mouillé au dedans qu’au dehors. - -Le soir du 16 février, nous n’avons pas atteint la moitié du parcours à -faire sur la _fourca_. Il faudra encore deux jours, disent les pilotes, -avec ces troncs qui barrent à tout instant le passage. La rivière n’a -que quatre à cinq mètres de largeur, et elle fait de brusques contours, -avec des angles aigus où les canots virent à grand’peine. Ces contours -sont fréquents. Je conclus qu’en été cette voie doit être impraticable. - -Nous faisons notre campement du soir dans un endroit resserré, entre des -pentes escarpées de vingt à trente mètres de hauteur. Plus haut, le -terrain est plat, et la forêt s’y déploie. La rivière occupe tout le -fond de ce ravin, sauf un petit espace où se trouvent deux vieux -carbets. Ils sont si déjetés que Sully ne s’y fie pas, et veut en faire -construire d’autres, pendant que je vais seul explorer les pentes. - -Quand je redescends, il y a eu, semble-t-il, une petite dispute. Je ne -vois aucun carbet neuf. M. Dormoy a dû faire des siennes. Je veux -suspendre mon hamac dans un des vieux carbets, mais Sully me dit que -nous ferions mieux d’aller dormir dans les canots. Je ne sais que -résoudre: les canots sont bien mouillés, et les moustiques doivent y -faire rage la nuit. En attendant, je vais prendre un bain de rivière, -cela donnera le temps aux idées de se rafraîchir, et je vois l’un ou -l’autre des boys se baigner aussi,--ils n’ont pas à se dévêtir pour -cela,--puis traverser l’eau, et revenir avec de grandes feuilles. -Décidément, ils vont construire des carbets. En effet, quand je rejoins -Sully, ils ont pendu mon hamac sous un carbet neuf. Il n’est rien de tel -que d’attendre. Les créoles n’ont point de mauvais sentiments durables, -ceux-ci du moins. Voilà treize jours que nous voyageons avec eux; je -commence à les connaître, et justement nous allons bientôt les quitter. -Je regretterai leur compagnie. - -L’endroit où nous sommes est rempli de _marayes_ ou perdrix guyanaises, -et notre dîner en tire une saveur pénétrante. Il y a aussi des colonies -de singes sur les arbres. Homère les prend d’abord pour des perdrix, car -ils sont dissimulés par les branches, et quelques-uns tombent sous ses -coups. Il y a je ne sais quoi d’humain dans l’expression de figure d’un -de ces petits êtres qui n’est que blessé. Je sens qu’en ce moment il me -serait impossible d’en manger: affaire d’habitude, probablement. - -Ce n’est peut-être pas notre dernier jour de canotage le lendemain. Au -départ, Homère, toujours à l’affût, comme Ulysse, tue à côté de moi un -caïman avec du petit plomb. Joë prend son sabre (on appelle ainsi en -Guyane une sorte de _machete_, sabre-hache assez court), tire le caïman -par la queue et lui applique un coup vigoureux de son sabre sur la tête -pour l’achever, puis il le dépose avec précaution dans le canot. Je ne -croyais pas le caïman si facile à tuer. Celui-ci est encore jeune, il a -quatre à cinq pieds de long. Homère l’a atteint près de l’œil où il est -très vulnérable. Nos boys sont enchantés, ils comptent faire un festin -et nous faire goûter du caïman. - -Le lit de la _fourca_ est de plus en plus barré de troncs. La largeur -s’abaisse à moins de quatre mètres, et l’eau est peu profonde, quatre -pieds, rarement cinq, aux endroits les plus bas. De grosses fleurs -rouges égayent les buissons; c’est la canne à sucre sauvage. La fleur, -entièrement fermée au sommet, repliée sur sa base, est charnue comme un -fruit. On la mange, mais son goût est fade, si son parfum est assez -doux. - -Les boys sont fatigués de _trimbaler_ (ce mot est des leurs) les canots -par-dessus les troncs; la besogne est dure. J’en ai assez, moi aussi, -car je me baigne souvent en voulant les aider. Sully, plus philosophe, -allongé à côté d’Emma sous son _pomakary_, regarde nonchalamment ce qui -se passe. Il surveille pourtant, de son air léonin, à la fois bon et -terrible. Plusieurs fois j’ai manié le _tokary_ avec succès, et Sully, -finalement, se décide à suivre mon exemple. Sans cela, il n’en sortirait -pas; Emma est plutôt lourde; je crois qu’elle s’en doute et Sully aussi. -Une fois ou deux elle descend sur un tronc trop épais que son canot -aussitôt franchit avec légèreté, relativement. - -Voilà que Sully se fâche. Les boys, avec le beau parleur en tête, M. -Dormoy, proposent de s’arrêter pour cuire le caïman et passer la nuit -ici même. Sully ne veut s’arrêter qu’au _dégrad_. La discussion s’anime, -je vois déjà M. Dormoy, froissé de voir son idée rejetée, parler de se -retirer sous sa tente. Fort à point Sésame nous annonce qu’il sait où -nous sommes. - ---A pied, dit-il, je serai au _dégrad_ dans deux heures. - -Mais à pied, il évitera les sinuosités de la rivière; le trajet est plus -court. - ---Il n’est pas trois heures, dit-il; dans moins de deux heures vous -pouvez arriver avec les canots à un sentier d’où vous aurez à peine une -heure de marche jusqu’au _dégrad_ où sont les magasins. - -M. Dormoy fait la grimace; il ne pourra faire cuire que demain son -caïman. Sésame part à pied, et les canots reprennent leur marche pénible -et cahotante à travers les troncs. - -Voici enfin le sentier annoncé, mais il est d’un abord difficile; il y a -justement un barrage de troncs et ces troncs ne vont pas jusqu’à la -rive. Il faut passer dans l’eau, ce qui d’ailleurs, après un pareil -voyage, importe peu. Pour le sentier, Emma et Sully ont des pantoufles -en caoutchouc. J’ignorais qu’on pût se procurer à Cayenne ce genre de -chaussures; je n’avais pris que des pantoufles en paille tressée, elles -ont été détruites du premier jour qu’elles ont touché l’eau. Ce n’est -pas ce qu’il faut dans les bois. - -Pour de courts trajets, sur la terre molle, avec des criques à -traverser, les pantoufles de caoutchouc sont parfaites. Pour de grands -trajets, comme ceux que nous allons entreprendre vers les placers, de -fortes chaussures, des bottines lacées, sont préférables, et Sully en a -qui sont un modèle du genre; ce sont de vraies bottes. Sans cela, l’eau -pénètre à tout instant dans les chaussures, et il faut les vider ou leur -faire une incision, comme font les chasseurs de canards sauvages. Sully -a payé de fréquents accès de fièvre son expérience profonde de -l’intérieur guyanais et brésilien: partout il a fait preuve d’endurance, -d’audace, de courage et de savoir-faire. Il en a acquis une autorité et -une puissance qu’est loin d’avoir le gouverneur de Cayenne. Son -caractère égal surmonte toute difficulté. S’il se fâche avec les boys, -c’est qu’il a raison. Avec moi, c’est qu’il sent venir la fièvre et que -je n’y suis point sujet, aussi j’ai tort, surtout qu’il me gâte. La -nuit, par exemple, j’ai un de ses grands hamacs, et lui s’étend dans le -même qu’Emma, face à face; ils dorment mal. - -Sur le sentier, il y a de grosses cerises sauvages, d’un goût fade. Je -rejoins Sully, qui regarde un énorme crapaud: - ---Vous ne connaissez pas, dit-il, le crapaud géant? Il a un pied de -hauteur. Les couleuvres l’aiment beaucoup, elles l’avalent tout rond. Un -jour, j’en ai tué une, toute gonflée de celui qu’elle venait d’avaler. -Le crapaud est ressorti vivant, et il est parti en bondissant. C’était -vraiment drôle à voir. - -Nous sommes bientôt rejoints par plusieurs de nos boys, qui apportent -des bagages dont ils ont voulu alléger les canots. Ils ne veulent -d’ailleurs amener qu’un des deux canots au _dégrad_, disant qu’ils -auront assez de peine, en s’y attelant tous, à lui faire franchir les -derniers contours et les troncs d’arbre. - -Un son profond, musical et prolongé se fait entendre: on dirait qu’il -est produit par un tuyau d’orgue. Il est dû, paraît-il, à un petit -oiseau, alors qu’on serait tenté d’attribuer un son si fort, si grave et -si long à un gosier de monstre. Cet oiseau a reçu des créoles le nom -d’_oiseau-mon-père_. Il a l’air, disent-ils, de chanter la messe. -Sont-ils moqueurs! Je me demande si l’on pourrait collectionner un -groupe de ces oiseaux de façon à obtenir la gamme complète, mais il -paraît que non. Ils rendent tous à peu près le même son. On n’en ferait -qu’un unisson plus ou moins bruyant, nuancé. Les boys leur feraient -donner le ton à leurs prédicateurs. Evidemment le dieu du bois sauvage -ne saurait être le même que celui d’une cathédrale, au moins dans le -cerveau qui le conçoit. - -Enfin, vers cinq heures et demie, nous sommes au _dégrad_, et nous -allons nous asseoir sous les hangars des magasins, où se reposent déjà -une quinzaine de _boschs_, dont les canots très longs sont amarrés. Je -leur demande comment ils ont pu les faire remonter jusqu’ici. - ---L’eau était plus haute la semaine dernière, disent-ils. Elle -remontera, car il a beaucoup plu ces derniers jours. - -Nous nous en sommes bien aperçus. - -Cette fois, nous allons donc quitter la rivière et pénétrer dans la -forêt vierge. Toute la Guyane n’est qu’une immense forêt vierge -inconnue, peuplée d’animaux sauvages. Quelques rares tribus d’Indiens -sont seules établies plus au sud, près de la frontière du Brésil. -Personne ne connaît la Guyane. - -Nous quittons demain nos créoles: Homère, qui a l’air d’Ulysse voyageur, -Joë le jeune Ajax, Ernest aux bras et aux pieds rapides. Je crois que je -regretterai même M. Dormoy, bien agaçant pourtant quelquefois. Celui-ci -m’apporte un morceau de caïman, en signe de sympathie. Ce n’est pas -mauvais, c’est de la chair de poisson un peu épaisse. - -En partant, nous donnons à nos canotiers quelques lettres pour les -porter à M. Chou-Meng, des provisions pour leur retour sur l’Approuague, -et une bonne poignée de main, toute cordiale, et bien qu’ils aient mis -Sully de fort mauvaise humeur ce dernier jour par leur lenteur. - -Ces créoles mènent une vie pénible, bien que pleine des jouissances de -la nature. Leur salaire est assez élevé, mais leur travail dure parfois -des mois sans repos ni trêve. Ils vont ensuite, canotiers et mineurs, -gaspiller tout leur gain à Cayenne en quelques semaines, à boire du rhum -et du champagne. Ils se font des colliers et des ornements avec des -pépites d’or, qu’ils revendent ensuite à vil prix pour continuer à -boire. A ces goûts, je retrouve le tempérament _yankee_ plutôt que -français. Est-ce le climat américain qui seul cause une telle -transformation du sobre tempérament français? Non, sans doute, mais les -grandes fatigues physiques expliquent partout le plaisir brutal, et font -mieux comprendre ces rides précoces, cet air vieilli des jeunes gens. -Ils ont fortement usé des peines, des fatigues et des plaisirs, mais ils -n’ont pas l’air de rien regretter. Nulle part on ne regrette d’avoir -réellement senti le prix de la vie. Tant qu’on a du travail, on -l’accomplit. Le travail, c’est une loi dure, c’est une peine, mais c’est -la grande jouissance. Le pire qui puisse advenir, c’est le manque de -travail. En Guyane, il se passera longtemps avant que cela n’arrive. -Mais dans notre vieille Europe, et même aux Etats-Unis, on a déjà de la -peine à trouver toujours du travail; ce sera l’œuvre du capital dans -l’avenir. - -Je ne sais si jamais je reverrai nos créoles de l’Approuague, mais si je -reviens en Guyane, j’en reverrai sans doute de tout semblables, aussi -gais et insouciants. Pour ceux-ci, ils auront bien vite oublié ce voyage -pour ne songer qu’à se sentir libres de chasser et de pêcher. - - - - -CHAPITRE VII - -DANS LE BOIS.--SOUVENIR - - -Au _dégrad_, les deux magasins sont des hangars couverts en chaume et en -feuilles de palmier, et non plus en tôle ondulée, comme à Canory. Ils -viennent d’être construits, tout au bord de la rivière, trop près, à mon -avis, car sur la pente opposée s’élèvent des arbres immenses dont la -chute serait désastreuse pour eux. En Guyane, les chutes d’arbres sont -très fréquentes; ils n’ont pas, en effet, de racines pivotantes -profondément enfoncées; leurs racines rayonnent et courent à la surface -du sol. Si un coup de vent violent incline l’arbre, celui-ci arrache en -se penchant les racines collées à la terre, et tombe, entraînant toutes -les lianes qui l’ont escaladé et qui, à leur tour, entraînent les arbres -voisins auxquels elles sont également agrippées. Ce sont ces chutes qui -rendent parfois dangereuses les courses en forêt, bien plutôt que les -serpents et les fauves, qui ont peur de l’homme. - -Le site où nous sommes est resserré entre des collines et assombri par -les grands arbres, car le déboisement n’est pas achevé. On a hésité sur -l’emplacement du magasin qu’on avait entrepris plus en amont, mais l’eau -de la _fourca_ était insuffisante pour y arriver facilement. Nous sommes -à 150 mètres d’altitude. Ce soir, sous le hangar principal et les -carbets voisins, le spectacle est pittoresque de voir la quantité de -hamacs suspendus. Vers sept heures arrivent nos pagayeurs, les uns -chargés de bagages, les autres amenant les provisions dans un des -canots. Ils ont préféré venir voir leurs amis plutôt que de passer seuls -la nuit en forêt: les voilà qui font un grand feu pour rôtir le caïman, -ou du moins ses parties mangeables. Avant de nous coucher, le chef du -_dégrad_ nous offre du pippermint, comme à Canory: il paraît donc que -les créoles ont une prédilection pour cette liqueur voyante. - -Notre déjeuner du matin se compose d’un rôti de _patira_, variété du -_pécari_, ou petit porc sauvage, dont la chair blanche rappelle celle du -sanglier. Joë nous apporte un peu de caïman, mais il est froid et n’a -pas achevé de cuire; à part cela, c’est de la chair de poisson un peu -épaisse. Le petit caïman est meilleur, paraît-il, c’est un régal; le -nôtre n’est plus assez tendre. - -Vers onze heures, nous nous mettons en route, Sully, Emma et moi, avec -six porteurs pour nos bagages, et un guide. Le sentier est à peine fini, -mais il est suffisamment tracé pour qu’on ne puisse pas s’égarer. Nous -passerons la nuit au magasin abandonné d’amont. Il paraît qu’il n’y a -que six ou sept kilomètres, mais à vol d’oiseau; cela veut dire deux ou -trois heures de marche. Le sentier est affreusement mauvais; il croise -vingt fois la crique, qui est très sinueuse; on passe sur des ponts -branlants faits d’un tronc d’arbre non équarri, qui domine l’eau jaune -de cinq mètres et parfois davantage, sans appuie-main, bien entendu. Les -noirs et les créoles en ont l’habitude, et leurs pieds nus s’appliquent -mieux aux rotondités du bois que nos souliers ferrés. Je passe l’un ou -l’autre de ces ponts à califourchon, mais Emma et Sully les passent -debout, et cela m’encourage. Je dis à Sully de me couper une perche avec -son sabre, j’aurai ainsi un appuie-main. Par malheur, en coupant ma -perche, Sully heurte de son extrémité un nid de mouches suspendu en -l’air. Plusieurs de celles-ci, furieuses sans doute d’être dérangées, -s’attaquent à moi, passent sous ma veste de toile légère et me piquent -comme des guêpes. On les appelle des _mouches-chapeau_, peut-être à -cause de la forme de leur nid. Il y en a, paraît-il, de plus terribles, -appelées _mouches-tatous_ et _mouches-tigres_. Je me contente des -mouches-chapeau, qui payent de leur mort leur agression. C’est une -première expérience des petits désagréments de la forêt vierge, ou du -bois sauvage, comme dit Kipling, _du bois_, comme disent les Guyanais. - -Cependant, avec ma perche, je passe debout sans encombre, mais non sans -appréhension, le grand tronc d’arbre qui sert de pont. On n’est pas -habitué en France à faire des exercices d’équilibre; on a tort, -évidemment, mais la civilisation a envahi même les montagnes et les -glaciers; on paye déjà pour risquer des dangers: en Guyane, ce plaisir -est gratuit. - -«Pour faire face aux mauvaises mouches, me dit Sully, il suffit de -serrer les dents et de se contracter les muscles de la face, sans -bouger. Alors elles ne peuvent plus vous piquer. C’est ainsi que les -gens du pays les détruisent quand ils en trouvent des nids au voisinage -de leurs cases, aux placers, ou quelquefois dans les vieux carbets. Ils -s’enduisent la figure avec leur sueur, serrant les dents, contractant -leurs muscles, et ils vont empoigner le nid avec leurs mains nues! Ils -le déchiquettent en morceaux, et le jettent au feu sans qu’une seule -mouche ose les piquer. La mouche-tigre est la plus terrible. Sa piqûre -est venimeuse et fait enfler.» Le voisinage de ces mouches et le passage -des ponts dans le vide font que je ne commence pas cette pérégrination -dans le bois sans une certaine appréhension de l’inconnu, qui est un -charme de plus. - -Nous voici au magasin abandonné. Il y a un vaste espace déboisé tout -autour. Comme il n’est que deux heures et demie, nous voudrions aller -plus loin. Le guide nous dit qu’il y a de vieux carbets un peu en amont; -aussi après quelque repos au soleil, qui est chaud dans cette clairière, -nous repartons. Sous la forêt, il fait bon, sans faire frais; je -retrouve avec délice cette température presque voisine de celle du corps -humain, où l’on n’éprouve nul besoin de vêtements. Mais le commerce a -trouvé qu’il fallait en vendre aux nègres d’Amérique comme d’Afrique, et -même aux Peaux-Rouges: ceux-ci y sont les plus réfractaires cependant. -Un nouvel exercice d’équilibre sur un tronc bien mince pour sa longueur, -et un moment de marche nous conduisent aux vieux carbets. Il y en a -deux, et sous l’un d’eux, il y a des mouches-chapeau. Nous nous gardons -bien de les déranger, je n’ai pas assez de confiance dans le procédé -créole. - -L’eau de la crique, à côté de nous, est plus limpide que d’habitude. Un -bon bain nous remet de la fatigue du jour, et nous préparons notre -dîner. Je dis «nous», comme la servante du curé disait: «Nous -confessons.» Mais quand on a un boy comme Sésame, un chasseur comme -Sully, une femme comme Emma, il n’y a évidemment qu’à les regarder -faire; on les gênerait en s’agitant comme la mouche du coche. Leur -expérience me manque, et je vais rester si peu de temps en Guyane, que -je n’aurai pas le temps de l’acquérir. - -«Il y a des vampires par ici, dit Sésame, comme un peu partout dans le -bois.» Je ne m’en étais pas douté une seule fois pendant nos treize à -quatorze jours de rivière. Mais ici ces bêtes sont plus fréquentes, et -il faut s’en garantir par une moustiquaire. Nos boys des canots en -avaient. Comme je n’en ai pas, je ramène soigneusement sur moi un pan de -mon grand hamac à franges, et, là-dessous, j’écoute des histoires de -vampires. L’orateur est Sésame, qui travaille à un petit _pagara_ pour y -mettre le gibier. Les porteurs sont restés au magasin abandonné et nous -rejoindront demain matin, avant notre départ. - -Il paraît que le vampire si redouté n’est pas le grand vampire. -Celui-ci, qui existe aussi en Guyane, n’est pas dangereux. Le vampire -suceur de sang est de la dimension de nos chauves-souris, même plus -petit, et leur ressemble exactement. Il aime surtout à sucer le sang des -pieds, sans doute parce que c’est la partie du corps la plus exposée des -dormeurs; il est bien rare qu’il touche à la figure, sauf à l’oreille, -mais il ne peut faire grand mal à cet organe. Le pis qui puisse advenir, -c’est que le vampire coupe une artère, car il arrive que le sang coule -fort longtemps après le départ de l’animal, qui n’en suce que très peu, -et le dormeur qui ne sent pas la piqûre peut être épuisé pour longtemps -par la perte de son sang. Sully cite un créole piqué au nombril et qui -faillit en mourir, mais je me demande ici si ce n’est pas la blague -créole qui l’emporte. Ce qui est certain, c’est que la morsure au pied -est fréquente. Le vampire tournoie d’abord quelque temps au-dessus de la -tête de sa future victime pour l’endormir par le frôlement de ses ailes, -ou bien pour s’assurer qu’elle est bien endormie, puis il se met à sucer -le sang sans causer la moindre douleur. Il paraît que la chauve-souris -en ferait autant si elle se trouvait avec des vampires; ce n’est que -l’habitude qui lui manque. A défaut de moustiquaire, on garde souvent -une lampe allumée, et cela est indispensable lorsqu’on a du bétail ou -des chevaux. Comme nous n’avons ni feu ni lampe, je me couvre autant que -possible, et je m’endors en songeant aux blagues créoles, bien que le -vampire n’en soit pas une. - -Demain nous partirons de bonne heure pour être dans l’après-midi aux -criques aurifères. Nous sommes au fond de la Guyane, au milieu de la -forêt vierge tropicale, dans un pays qui a sauvagement gardé sa -splendeur primitive. - -Je ne connais pas de paysage dont la photographie soit aussi impuissante -à donner une idée que de la forêt vierge tropicale. Les paysages y -semblent être toujours les mêmes, les collines ne sont que peu élevées -et les grands arbres les cachent à la vue, le genre de pittoresque de -nos pays de montagnes manque totalement. Le merveilleux se trouve être -ici dans l’immense variété des essences, des fleurs et des fruits, et -dans la vaste étendue mystérieuse, inconnue, qu’on sent autour de soi à -grande distance; dans les bruissements des insectes, des animaux; dans -le souffle du vent au-dessus de sa tête, que l’oreille perçoit, mais -qu’on ne sent pas; dans les rayons du soleil à travers les feuilles, -jusque sur le sol toujours humide; dans les traînées d’eau à travers la -forêt et qui, dans la tiédeur de l’atmosphère, font exhaler des odeurs -inconnues. Ce sont les troncs géants étendus sur le sol et dressant -leurs racines vers le ciel; d’autres les ont déjà remplacés, sous -l’exubérance de la sève tropicale. Ce sont les criques sombres pleines -d’eau jaune presque immobile que traversent à tout instant des troncs -écroulés facilitant le passage des animaux. Tout cela est dans un -demi-jour créé par les cimes feuillues des grands arbres, et si -différents qu’ils soient, on ne les distingue que lentement: c’est le -bois violet, le bois de rose, l’ébénier vert et l’ébénier noir, le bois -serpent, le bois d’encens, je n’en finirais pas, et je préfère les -décrire à part. Sur leurs branches, ce sont les mille oiseaux de -couleur, des perroquets verts aux aras rouges et aux aras bleus, et, -tout à l’entour, c’est la senteur des bois, depuis le parfum de rose, de -lilas, d’encens, jusqu’à l’odeur repoussante des fleurs du palmier maho. -Devant un tel ensemble, une fête si complète pour tous les sens, la -photographie est impuissante. Il faut se borner à dire ce que l’on voit -défiler. - -Donc, nous partons à sept heures du matin, l’heure régulière où le -soleil paraît, et tout de suite nous gravissons une colline qui n’est -visible que lorsqu’on y arrive. Puis le sentier décrit une ligne -sinusoïdale interminable, aussi bien dans le sens horizontal que -vertical, à travers des criques elles-mêmes sinueuses, et des collines -tantôt à faible pente, tantôt assez raides, toujours sous l’ombre de la -forêt. Après un long parcours horizontal où l’un ou l’autre de nous -manque plus d’une fois de s’égarer en cherchant un tronc pour passer une -crique, commencent des collines plus hautes. Il nous semble aussi que la -direction de l’eau dans les criques, a changé de sens; elle va -maintenant vers le sud, et il paraît, en effet, que ce sont des -affluents de l’Inini, et non plus de l’Approuague ou du Sinnamary. Leur -gravier est formé de quartz brisé, et voilà aussitôt l’idée qui se -présente à nos boys de chercher de l’or dans ce sable; mais nous n’avons -pas le temps de prospecter. A ces criques, l’altitude dépasse deux cents -mètres. - -Les premières hautes collines, de soixante-dix à quatre-vingts mètres, -nous les passons allègrement, bien que le sol soit glissant. La chaleur -du soleil ne nous atteint pas; la température tiède ne nous fatigue pas, -malgré notre marche rapide; mais je reconnais l’avantage de l’ample -mauresque qui laisse circuler l’air autour du corps, c’est à peine si -l’on transpire. On recommande l’exercice en Guyane, et l’on peut, en -effet, s’y livrer sans crainte. C’est aussi le meilleur moyen de -combattre l’humidité: la chaleur du corps et le sang en mouvement -l’empêchent de pénétrer. - -Emma, après plusieurs collines, se plaint d’être épuisée de fatigue; -elle invoque sa mère en gémissant, avec des expressions créoles imagées. -Je l’assure que cet exercice lui fera du bien en la faisant maigrir, -mais elle ne paraît pas s’en soucier. - -Nous passons successivement, dans cette région qui sépare les eaux de -l’Inini de celles de l’Approuague, dix collines de soixante à cent -mètres et plus de hauteur au-dessus des criques. On appelle cela des -montagnes en Guyane. Au total, cela fait vraiment une montagne. Le guide -a beau nous répéter: «Plus que trois montagnes, plus que deux -montagnes...», nous n’en croyons rien, et nous faisons halte, autant -pour manger, car il est midi, que pour laisser reposer Emma. Il y a ici -un carbet qui a servi aux déboiseurs du sentier, et nous y faisons notre -troisième arrêt, mais les deux autres étaient fort courts, de dix -minutes à peine. Nous avons vu défiler des arbres variés: le _balata_, -au grand tronc droit et lisse, qui donne une gomme comme le caoutchouc; -Sully en fait couler en entaillant l’écorce avec son sabre; puis c’est -l’_acajou_, homogène et sans défauts; le _jambe-chien_, formé d’une -douzaine de troncs partant de terre pour se réunir à huit ou dix pieds -de hauteur; le _patawa_ et le _comou_, deux variétés de palmiers noirs, -très durs, un beau bois d’ornementation: de ces arbres, l’un s’appelle -le _lettre-moucheté_, il est violet et noir, et l’autre le -_satiné-rubané_, violet-rouge. Leur nom vient de ce qu’on les a employés -pour faire des caractères d’imprimerie, à cause de leur dureté. Tous ces -palmiers ont des amandes. Voici le palmier _maho_, dit _maho-caca_, en -créole, dont la fleur, qui jonche le sol, a l’odeur d’un champignon -pourri. Chaque fois qu’il s’annonce par son odeur, on se hâte et l’on -passe rapidement. Cet arbre est peut-être intéressant, mais il a tort de -se permettre une odeur aussi peu civilisée, d’où l’énergique expression -créole. - -De la plupart de ces arbres pendent des lianes, les unes droites, les -autres torses, quelques-unes grosses comme le bras, et même la jambe, -assez solides pour qu’on puisse y grimper comme à des cordes. Mais -toujours une chose me gêne dans cette course de vingt-cinq kilomètres, à -vol d’oiseau, c’est la traversée des criques. Malgré la perche, le -_takary_ dont je suis muni, cet exercice d’équilibre me cause chaque -fois un moment désagréable. Les troncs sont arrondis, glissants, parfois -en train de pourrir; plus d’une fois, il m’arrive de passer à -califourchon, quand même je vois Emma passer le corps bien droit, avec -un panier en équilibre sur sa tête. Elle a des pantoufles en caoutchouc, -mais elle les ôte pour passer les ponts. Si je triomphais sur le -sentier, elle triomphe sur les criques. Sully en a tellement l’habitude -qu’il ne quitte même pas ses bottines de chasse; il va avec précaution -tout de même. - -Plus nous approchons du but, plus les collines sont hautes. «Plus qu’une -montagne,» dit le guide. Les précédentes contournaient plus ou moins les -criques, puis montaient brusquement sur le dos arrondi du sommet. Cette -dernière n’en finit plus; on a découpé des marches de géant sur le sol -boueux et glissant, et des branches d’arbres les consolident. Mais Emma -ne peut les gravir qu’aidée de l’un de nous. Puis ce sont des blocs de -granite, qui rompent la monotonie de la forêt. Et ces blocs sont -moussus, l’humidité les ronge. Il y a des espaces un peu découverts, la -crique devient torrent, même cascade autour des blocs de granite. Le -site prend un air romantique rappelant ceux des Alpes suisses. Mais il y -a toujours l’ombre de la forêt, et les sapins manquent. C’est plus -sombre, plus sauvage que les Alpes, et c’est exubérant de vie, avec des -détails trop fins dans la pénombre; j’admire les _maripas_ aux feuilles -lisses et leurs frères aux feuilles épineuses, qui remplissent le -sous-bois de leurs formes sveltes. - -Dans une éclaircie, apparaissent en plein soleil des sables blancs -aveuglants: je reconnais le déboisement, l’œuvre de l’homme; nous -arrivons aux premiers placers. Ces sables sont ceux qu’on a déjà lavés -pour en retirer l’or, c’est du quartz, les mines ne sont pas loin. Il -est près de deux heures quand nous rencontrons la première équipe de -mineurs; la crique qu’ils lavent s’appelle _Nouvelle-France_. Il y a -exactement six semaines que nous avons quitté la vieille France. Le -placer sur lequel nous nous trouvons s’appelle _Souvenir_. - -_Placer Souvenir._--Comme il est encore de bonne heure, nous avons le -temps de visiter l’une ou l’autre des quatre criques qui sont en -exploitation en ce moment. Mais auparavant nous allons nous annoncer au -chef de l’établissement Nouvelle-France. En Guyane, on appelle -établissement l’agglomération des huttes où habitent les mineurs, au -point le plus favorablement situé pour centraliser l’exploitation d’un -certain nombre de criques. Les criques, comme je l’ai dit, sont des -cours d’eau. On déboise, à l’endroit choisi, un espace assez grand pour -y construire cinquante ou soixante huttes, ou davantage, suivant -l’importance du champ aurifère. - -L’établissement se trouve ici au bord de la crique principale et s’étend -en pente ascendante assez forte sur le versant d’une colline. Il est à -trois cents mètres d’altitude. Le village a de petites rues -rectangulaires, séparant les huttes couvertes en chaume et feuilles de -palmiers; les parois des huttes sont faites d’un entrelacement à jour, -en longues lamelles de bois dur, légèrement flexible. La hutte -directoriale, située au sommet du village, est un peu plus grande que -les autres, mais c’est tout ce qui la distingue. Au lieu d’une ou deux -chambres, elle en a trois: celle du milieu, entièrement ouverte de face -et d’arrière, sert de salle à manger. Une véranda, ou plutôt une -galerie, abritée par l’auvent de la toiture, fait face au village. Les -deux autres chambres sont des chambres à coucher. Deux petites huttes -voisines servent de cuisine et de salle de bains. - -Il n’en faut pas davantage pour se loger à un directeur de placers. -Celui-ci, M. Lacaze, est si actif à sa besogne qu’il en oublie de -manger. Il attache beaucoup moins d’importance à sa nourriture qu’à la -quantité d’or qu’il trouvera au bout de sa journée. Aussi il est -fatigué, et il a besoin d’aller passer un mois ou deux à Cayenne. - -Il est en train de dîner ici avec ses quatre chefs de chantier. Tous se -lèvent, nous serrent la main, et c’est à qui se montrera le plus -obligeant. De la galerie, nous dominons tout le village de huttes; au -fond, dans la crique, apparaissent les tas de sable lavés, éclatants de -blancheur, et se prolongeant au loin entre les pentes couvertes de bois -immenses. C’est pittoresque, mais ici encore la photographie ne saurait -rendre l’étendue de la perspective; la seule vue pittoresque serait -celle du village, dont les cases se serrent comme étouffées dans cet -océan de grands arbres qui recouvrent le pays tout entier. Cependant -l’espace a été un peu déboisé au delà des cases pour permettre de faire -quelques plantations de _manioc_, la nourriture favorite des Guyanais, -qui la trouvent moins échauffante que le maïs et même que le pain. - -Pour la nuit, on nous offre des lits: ce sont des planches avec un peu -d’herbe par-dessus, et je regrette mon hamac. Le souvenir de mes nuits -en Sibérie me fait penser que je m’habituerai vite à ces planches. Un -ennui plus grave, c’est qu’il y a des vampires, et qu’il faut garder à -côté de soi une lampe allumée. - -Le lendemain, nous prospectons diverses criques et chantiers en travail, -et je puis constater que dans les parties non encore exploitées, le chef -de l’établissement n’a point exagéré la teneur en or, du moins pour les -premiers mois à venir. Les _batées_ de prospection sont fort belles. Il -semblerait que ces créoles exubérants dans leurs expressions de façon à -rendre incroyable ce qu’ils disent, ne le sont plus dès qu’il s’agit -d’une chose sérieuse, comme ces prospections qui sont la garantie de -l’avenir et la raison d’être de l’exploitation. L’avenir à longue -distance est plus difficile à prévoir, car les criques s’épuisent -rapidement; il faut donc en chercher sans cesse de nouvelles dans la -région. - -Nous avons à déjeuner un _ananas_ frais, cueilli devant la maison; il -est délicieux. Il paraît que l’ananas des bois, qui est rougeâtre, a -plus de goût encore, bien qu’il soit un peu moins fin. La fraise n’a pas -plus de parfum, et je comprends fort bien qu’on compare l’ananas à une -fraise géante; il est aussi tendre, et n’a pas ces fibres ligneuses que -nous connaissons dans l’ananas de conserve. - -Nous partirons, après midi, pour l’établissement central du placer -Souvenir. En route, nous prospectons deux criques qu’on tient en réserve -pour l’avenir. Le directeur général du placer, M. Beaujoie, est venu -nous rejoindre. Bien que souffrant de la fièvre, il est plein d’entrain. -C’est un vieil ami de Sully, et l’on ne cause plus qu’en créole. Je ne -trouve plus moyen de parler français. - -Il y a de grosses montagnes à traverser pour aller au Central, des -pentes raides et glissantes interminables; ce pays est une série de -bosses, dont l’une commence quand à peine l’autre est finie. Les sommets -ne sont pas longs; la descente suit de près la montée; les rocs sont -fort rares: on ne rencontre que des blocs isolés, des restes -d’éboulements; par contre, les troncs écroulés sont fréquents et -obligent à des détours incessants. - -Notre prospection est heureuse; nous y passons près de deux heures, et -puis nous reprenons notre course pour arriver à cinq heures et demie au -Central. Nous avons vu en route le _muscadier_ et cueilli des noix -muscades. Leur seul avantage, pour nous, est de compléter ce qu’il faut -pour une _marquise_, ce mélange exquis de champagne, de vanille et de -citron. C’est une excellente boisson après une course. Les mineurs ne -s’en privent pas. Après tout, quand on gagne de l’or, il faut savoir -s’en servir. - -Nous sommes toujours à 300 mètres d’altitude, et l’établissement central -a le même aspect que celui de Nouvelle-France, mais il y a davantage de -plantations: manioc, canne à sucre, maïs, bananes et patates. On est si -loin de tout ici! Il faut quatre semaines pour venir de la côte au -placer par la Mana. Le trajet par l’Approuague, nouvellement découvert, -raccourcit de dix à douze jours. M. Beaujoie est un homme prévoyant. Il -y a déjà plusieurs années qu’il a commencé ses plantations. - -Sur la galerie de la case directoriale, on jouit d’une vue un peu plus -étendue qu’à Nouvelle-France. On distingue, à peine esquissées, il est -vrai, les croupes de trois collines, la dernière en arrière des autres, -ce qui élargit la perspective; elle est tout de même bien bornée. - -L’endroit, avant de recevoir le nom qu’il porte, s’appelait -_Bouche-Coulée_. C’est une expression créole appliquée à une histoire -que voici brièvement. Le premier exploitant de ce terrain n’avait pas -pris de précautions suffisantes pour le délimiter. Lors du bornage -officiel, il se trouva dépossédé par son voisin plus habile, le -possesseur actuel. Furieux, il demanda à celui-ci une indemnité d’un -million de francs. On ne se douterait pas que la vie dans les bois met -en jeu des sommes si imposantes. Le procès, perdu à Cayenne, alla -jusqu’en cassation et là encore l’arrêt fut contraire à l’ancien -exploitant. Il perdit tout, terrain et indemnité, et en fut si stupéfait -que la _bouche lui en coula_. L’expression créole, vigoureuse et imagée, -traduit bien le désappointement ébahi. Cette langue a bien d’autres -trouvailles heureuses, qui vaudraient d’être notées. - -Nous passons une huitaine de jours ici à visiter les chantiers et à -faire des prospections. La seule chose déplaisante est le voisinage des -vampires la nuit. Il faut une lampe, car je n’ai pas de moustiquaire. -Or, la lampe attire les moustiques, et ceux-ci empêchent souvent de -dormir. Je ne puis suspendre mon hamac, car la chambre n’est pas assez -grande. Cependant on a augmenté ma ration d’herbe séchée pour adoucir -mon lit et je finis par y dormir confortablement, bien qu’avec un casque -sur ma figure, pour écarter ces ennuyeux vampires. - -La crique principale renferme des blocs de quartz, quelques-uns -aurifères. A la jonction d’une crique latérale, il y a des quartz à -veines jaunes et bleues extrêmement riches en or. La colline qui sépare -ces deux criques est parsemée de blocs de quartz, mais le sol est formé -de roche décomposée, jusqu’à une grande profondeur. Des fouilles, -profondes de plusieurs mètres, ne rencontrent pas la roche solide -intacte. - -J’ai la chance de n’avoir presque pas d’averses pendant mes -prospections. Mais la pluie prend sa revanche la nuit, et la lune -approche de son plein; on dirait donc que _la pluie suit la lune_, -suivant le dicton créole. Le soir, nous prenons un _tub_ d’eau parfumée -aux herbes aromatiques et tiède. Il faut cela quand on se fatigue; en -Guyane plus qu’ailleurs, la propreté c’est la santé. - - - - -CHAPITRE VIII - -AVENTURIERS DE MINES - - -La Guyane, comme tout pays de mines, a eu et a encore des aventuriers. -Comme toute autre industrie, les mines d’or ont des avantages et des -inconvénients. Peut-être ont-elles des soubresauts plus brusques que les -autres industries. Elles font d’immenses fortunes, et en défont d’autres -non moins rapidement. Pour un heureux, elles font bien des malheureux. -Il est fort dangereux de jouer avec elles, mais elles sont tentantes -comme une loterie qui a de très gros lots. - -L’avantage d’ordre général que possèdent les mines, et surtout les mines -d’or, c’est que seules de toutes les industries, elles apportent dans le -monde une richesse nouvelle qui n’existait pas auparavant. Tandis que -les usines, les manufactures, le commerce, ne font que transformer la -matière en circulation, les mines renouvellent cette matière; elles -créent, non pas avec rien, mais avec quelque élément invisible, tant il -était profondément caché. - -Cependant, depuis quelques années, le courant des affaires semble peu -favorable aux mines. On les accuse de tant de désastres financiers, de -tant d’illusions trompeuses! Mais si l’on se plaint d’elles, elles, en -revanche, pourraient se plaindre d’être bien mal comprises et bien mal -traitées. - -Les fameuses mines du Rand, au Transvaal, si riches, si régulières, sans -défauts, car elles avaient tout pour elles, ont fait surgir un fléau -bien inattendu pour des mines: la guerre, et cette guerre a coûté si -cher, qu’au lieu d’en tirer un bénéfice, les mines y perdront, sans -parler de leur interruption pendant quatre à cinq ans. Les actionnaires -seraient-ils en droit de le reprocher aux mines elles-mêmes? - -Je connais une mine d’or où, après avoir mis plusieurs années à préparer -l’exploitation, on a broyé du minerai pendant trois jours, et comme le -résultat était faible, on a tout abandonné sans retour. On a peut-être -eu raison, mais il fallait d’abord étudier la mine. Ailleurs on fait les -travaux dans des conditions de prix absolument anormales, alors qu’une -mine doit être conduite avec économie avant tout. - -Ailleurs encore, on fait exécuter des travaux, et on ne les paye pas, -jetant le discrédit sur l’entreprise; on envoie en Guyane des ingénieurs -qu’on ne paye pas, et l’on organise les affaires sur des bases -financières où chacun cherche à duper son partenaire: la mine a bon dos; -pourtant, on arrive ainsi à lui casser les reins. On dirait qu’il s’agit -d’un être vivant. - -Nous causions un soir, à Souvenir, Sully, M. Beaujoie et moi, des -aventures de mines que chacun connaissait plus particulièrement. - -M. Beaujoie, qui avait commencé par l’histoire de Bouche-Coulée, nous -conta ensuite les coups merveilleux des célèbres Guyanais: Vitalo, -Pointu, etc., qui récoltaient de magnifiques pépites, faisaient fortune, -puis, à force de tenter la chance, finirent par se noyer sous les sauts -et les cataractes de l’Approuague et de l’Inini, avec leurs magots. On a -en vain essayé de curer ces sauts. Ce sont là des tombeaux dignes de ces -vaillants chercheurs d’or. - ---On vole très peu l’or en Guyane, ajoute M. Beaujoie; cependant j’ai vu -rentrer un jour à Cayenne un jeune homme qui déclarait à ses bailleurs -de fonds que la malchance l’avait poursuivi, et qu’il n’avait pu -réaliser que 4 kilos d’or. Cela couvrait tout juste les frais de -l’expédition et l’on allait s’en contenter, quand un marchand de Cayenne -vint raconter que ce même jeune homme lui avait offert, la veille, 9 -kilos d’or au prix du _maraudage_, c’est-à-dire pour la moitié de sa -valeur. Naturellement on arrête le pauvre garçon; il avoue et pour -éviter le tribunal, renonce à la part qui lui revient dans ces 9 kilos -d’or. Il repart pour son placer, et peu de jours après, on apprend qu’il -avait déjà vendu en route 7 kilos d’or à Saint-Laurent du Maroni. - -Ainsi, sur 20 kilos d’or, il en rapportait 4, mais c’est un fait très -rare. - ---Vos aventures sont simples, dis-je à M. Beaujoie, elles sont les mêmes -en tous pays de mineurs de rivières, en Californie, en Alaska. C’est le -droit du plus fort ou du plus rusé, d’Achille ou d’Ulysse. Nous avons en -Europe une vie plus compliquée; c’est avec des gens, des types, des -caractères, qu’on a à lutter, beaucoup plus qu’avec des difficultés -naturelles. Les aventures sont différentes. - -J’ai connu en Bosnie un type d’aventurier plein d’énergie et fort -intéressant. La Bosnie venait de s’ouvrir à la civilisation par -l’occupation autrichienne. Un jeune Dalmate italo-slave, nommé D..., -ayant une petite fortune, vit là une occasion superbe de prendre des -concessions de mines en Bosnie, où le gouvernement turc, depuis des -générations, interdisait le travail des mines. Ce gouvernement avait -peur des grandes fortunes. Le jeune D... voyait juste. Il organisa une -expédition en Bosnie, dépensa presque tout ce qu’il avait, et muni enfin -de concessions en règle, il alla à la recherche des capitaux pour -l’exploitation. A Vienne il ne réussit pas; il vint à Paris. - -C’était un homme adroit et intelligent, pourtant, malgré sa rouerie -slave, un peu naïf. Il se présentait trop bonnement avec des affaires -assez bien étudiées, et même ces affaires étaient réellement sa -propriété personnelle. - -Vous croyez que c’est la bonne manière d’agir en Europe, celle-là? -Détrompez-vous. C’est de la naïveté. On y perd son argent. Le capital se -défie; il veut gagner à coup sûr. Or, le propriétaire d’une mine en a -trop vu les difficultés, et il ne peut s’empêcher de les dire. Il -épouvante le capital. Et puis un Slave à Paris, c’est un personnage -équivoque. - -Pour comble, D... s’aboucha à Paris avec un malheureux lanceur -d’affaires qu’il prit pour un grand capitaliste, et qui, en réalité, -était dans une misère à peine dorée. Ce dernier, de son côté, crut à la -fortune future et même actuelle de D... C’était à qui des deux -éblouirait l’autre par ses rêves, et chacun se mettait pour l’autre en -frais de costumes. Cependant les capitalistes, mieux au courant, -riaient. Et la déconvenue de D... fut complète. - -Il perdit ses dernières ressources, et même je vis vendre en Bosnie ce -qui lui restait, ses meubles, ses chariots de minerai, ses selles, ses -chevaux, et, parmi ceux-ci, une jument magnifique pour laquelle il avait -une passion. C’était navrant. Cet homme avait des dettes; ses créanciers -le poursuivirent. Il écrivit des lettres si sincères et si désolées, si -pleines de bonne volonté, que certains en furent désarmés. Ce n’était -point une canaille, bien loin de là. Il avait cru aux mines de Bosnie, -et sa croyance fut justifiée dans la suite pour l’une au moins de ces -mines, car elle est en exploitation encore actuellement. Une autre, -depuis douze ans, est encore en voie de développement. - -Pourtant D... ne réussit pas à trouver son capital. C’est bien plus -difficile, je vous assure, que de trouver une pépite en Guyane. - ---A mon tour, dit Beaujoie, je sais une histoire fort curieuse qui s’est -passée près d’ici au contesté franco-brésilien. Vous me permettrez -seulement de ne vous dire avec précision ni le nom ni l’endroit. C’est -d’ailleurs sans importance. - -Il y avait donc, dans ce fameux contesté que la France n’a pas su -conserver (l’Amérique aux Américains, qui sait!), des placers -extrêmement riches. Des mineurs d’ici, de Cayenne et des Antilles, y ont -fait des fortunes. C’était tout récemment. On a bien tiré cent millions -d’or d’un endroit pas plus grand que la ville de Paris. Un lanceur -d’affaires, comme vous dites, passa par la Guyane et le contesté, et -alla proposer une affaire à Paris. Cette affaire n’était point à lui, à -l’inverse de celle de votre D... Aussi sut-il la faire _mousser_. -Savez-vous quel argument principal il donna pour frapper ses gens? -L’absence de toute loi dans le contesté franco-brésilien. On n’avait -qu’à prendre le terrain; rien qu’une commission à payer. - -On prit le terrain, et pour s’établir suivant toutes les règles -conseillées par des ingénieurs expérimentés (en Europe, mais non en -Guyane), on fit un chemin de fer de cent kilomètres pour aller aux -placers. Comme s’il fallait un chemin de fer pour transporter de l’or! -Et quant à transporter des dragues là-bas, vous voyez vous-mêmes qu’il -faut y regarder à deux fois avant de le proposer. - -Par économie, on fit ce chemin de fer du système monorail: un seul rail -au lieu de deux. Naturellement les wagons ne peuvent se tenir en -équilibre là-dessus. Il faut un cheval ou un mulet et par suite une -route à côté du monorail. Au lieu de coûter moins cher, cela coûte -beaucoup plus cher qu’une voie à deux rails, et il n’y a pas moyen d’y -atteler une locomotive. C’est complet. Vous savez, les routes, là-bas, -comme ici, c’est de la boue, les chevaux en font des fondrières. -Actuellement, monorail et route sont enfouis sous la vase. - -Bref, on dépensa des millions. Et savez-vous combien on retira d’or? -Huit kilos, voilà tout. Est-ce assez l’inverse des trouvailles de belles -pépites? - ---Vous avez parlé des lois, dis-je. Permettez. Les capitaux savent bien -prendre leur parti des lois, lorsque c’est nécessaire. Ce n’est pas là -ce qui les gêne le plus. Ecoutez ce que me disait textuellement un jour -certaine personne: - -«Il arrive assez souvent, je l’avoue, que la valeur des mines est bien -indifférente. Une seule chose importe: le marché. Placer des actions, -les vendre. Les rapports d’ingénieurs peuvent être fort bien faits. Mais -ils ne comprennent rien aux affaires, les ingénieurs. Ils se disent de -bonne foi. Ils ont peut-être raison. Mais ils sont tantôt frappés de -perspectives invisibles pour nous, pour le public, tantôt frappés de -difficultés qui décourageraient tout le monde, si on les disait. Ils -effaroucheraient le public. Nous sommes obligés de _présenter_ leurs -rapports. - -«Ils sont rares, ceux qui comprennent leur avantage. Il faut montrer les -possibilités d’une affaire, mais ses dangers, ses difficultés! C’est -fait pour couper les ailes à toute initiative. Le public ne comprend pas -ce qui constitue le rôle exact d’une mine d’or, _la chance_, il ne -l’admet pas, en France, du moins. En Amérique, en Angleterre même, c’est -autre chose, on joue sur les mines comme sur une loterie. A la bonne -heure. Et les chances sont bien plus grandes que sur une loterie.» - ---Cet homme-là avait raison, dit Sully. Au public, il faut dire des -choses simples, qui sautent aux yeux, qui sont criantes de vérité. - -Par exemple, si l’on apporte une mine d’Amérique, des Etats-Unis, la -première chose qu’on se dit, c’est celle-ci: «Comment? Mais les -Américains sont si riches, et ils ne font pas cette affaire? Une affaire -si brillante? Si vous l’apportez en Europe, c’est donc qu’ils n’en ont -pas voulu, c’est qu’elle ne vaut rien!» Et l’on ne va pas plus loin. - -On ne se doute pas que les Américains ne peuvent pas tout faire: ils en -ont trop, d’entreprises, chez eux. Et le capital américain aussi est -rapace, plus encore que le capital européen. Il sait risquer, mais il -veut avoir toutes les chances pour lui. Il veut tout accaparer, et le -malheureux qui apporte une affaire de mines la vend, soit, mais il est -dépouillé ensuite. L’homme d’affaires américain est terrible; il -arracherait même la chemise à son débiteur. Aussi, celui qui a une mine -en Amérique, le mineur de bonne foi, sincère, le travailleur robuste et -qui n’a pas la finesse des affaires, aime mieux, s’il en trouve -l’occasion, vendre sa mine à un Européen qu’à un Américain. Mais essayez -donc de faire comprendre cela au public parisien. C’est trop compliqué. -Il ne voit qu’un fait: l’Amérique est assez riche pour faire ses -affaires toute seule. - ---Vous y êtes, dis-je, c’était là exactement mon cas en Californie. - -Un ingénieur, et des plus distingués, fit un rapport éblouissant, comme -il convenait à Paris, sur une mine californienne que lui apportait un -Américain, mais celui-ci n’était point un naïf. Il était même, ce -rapport, plein de trouvailles scientifiques, techniques, du moins dans -les termes, car le fond était dénué de tout bon sens. Si l’on avait dit -simplement les choses, personne n’aurait voulu entendre parler de la -Californie. Elle est épuisée, allons donc, votre Californie! - -Elle a produit huit milliards d’or, vous savez! - -Enfin on souscrivit l’affaire en France, un ou deux millions. -L’Américain poussait à la roue avec habileté et énergie. Il avait l’air -si sûr de son affaire: on ne doute de rien, là-bas. Et il demandait peu -de chose, des actions. Il se disait: «Souscrivez toujours le capital, -nous verrons ensuite.» - -Il fut modeste pour le payement comptant, quelques centaines de mille -francs. Et il dirigea les travaux. On trouva de l’or, un peu, pas -beaucoup, quinze à vingt kilos, je crois. Et l’Américain jubilait. -Tandis qu’on faisait _mousser_ les actions à la Bourse, il vendait les -siennes avec allégresse. Et il câblait impérieusement à Paris d’envoyer -des fonds pour continuer les travaux. Car ces fonds, il y en avait pour -lui. Il avait de superbes appointements pour ne rien faire. Outre le -capital, il se faisait des rentes. La mine produisait de l’or, mais non -pas en Californie, à Paris. Voilà la mine d’or. - -Pourtant on se lassa à Paris, l’or cessa d’arriver en Californie. Alors -l’Américain menaça de reprendre sa mine. Et comme aux Etats-Unis, si -l’on n’exploite pas, la mine est déchue, et au bout d’un an, peut être -reprise par le premier venu, notre homme n’eut qu’à replanter des -piquets sur le sol en son nom, à faire une déclaration, et le voilà de -nouveau propriétaire de ses mines après s’être enrichi. Outre les mines, -il eut les machines, les bâtiments, les canaux, et enfin un très joli -chalet de montagne, dans les forêts de sapins, pour y passer ses loisirs -dans la belle saison. - -L’Amérique a de quoi nous effrayer, n’est-ce pas? On peut recommencer -plusieurs fois le même coup avec la même mine. De la sorte, _une mine -est inépuisable_. - ---C’est incroyable, dit Sully. Oui, les mines sont de curieuses -entreprises. Ecoutez l’histoire de celle-ci. C’était une mine riche, -mais non pas d’or, de cuivre, et le minerai en était rare et peu connu, -la chalcosine. - -Un gentleman voyageait à cheval au Mexique avec un ingénieur. Sur le -sentier l’ingénieur remarqua d’étranges cailloux, il les prit, fit un -geste de satisfaction et les mit dans ses poches. Mais cet ingénieur -était épuisé par la fièvre et il succomba à une attaque; quelques jours -après, il mourut. Le gentleman se rappela les cailloux; il les prit, et -à son arrivée à Lima, les fit analyser. C’était de la calamine. Un -ingénieur lui en expliqua la valeur et le mode très facile -d’exploitation, comme d’une carrière de pierres. - -Le gentleman se fit incontinent donner la concession. Il eut le courage, -il faut bien reconnaître son mérite, de s’installer dans l’endroit -presque désert où était le minerai, avec un contremaître et des mineurs. -Il réussit, ce qui était plus difficile, à faire transporter le minerai -à la côte, et, en moins d’un an, il avait mis de côté un petit capital. -Il eut alors un ingénieur à ses frais, qu’il paya plutôt médiocrement; -mais il est aujourd’hui archimillionnaire, du fait seul de cette mine. - -N’est-ce pas le fait du hasard? Quand on a la chance, on dirait qu’elle -vous poursuit. Ce gentleman réussit tout ce qu’il entreprend. Il achète -un tableau, parce qu’il a de l’argent en poche. Ce tableau se trouve -être un Raphaël. Maintenant que ses mines sont épuisées, il les met en -actions. C’est une nouvelle ressource. - ---Ah! les mines, je le disais tout à l’heure, sont une question -d’économie. Votre gentleman a eu le mérite de le comprendre. Un -ingénieur, avec quelques réflexions, peut éviter des travaux extrêmement -chers. Rien n’est plus cher que de percer les roches. - -On ne saurait payer trop cher l’expérience d’un ingénieur. Ce qu’il dit -peut sembler une vérité évidente. Elle ne l’est pas. Il est d’ailleurs -très difficile de faire mettre en pratique une idée de bon sens. On aime -mieux faire des choses extraordinaires. - ---C’est ainsi, dit M. Beaujoie, qu’on rejette volontiers les échecs sur -des impôts, sur des lois. Dans d’autres cas, on sait bien en faire des -lois, au contraire. Allez voir ça, à Cayenne. Les lois, ce sont les -puissants qui les font, et pour se protéger eux-mêmes. - ---Lorsqu’ils n’ont pas la puissance matérielle pour eux, dis-je, ils -inventent la police, en effet, puis l’administration, l’armée et les -lois. Chez les groupes de mineurs de l’Alaska, et autrefois de la -Californie, il n’y avait pas de lois, chaque mineur se défendait -lui-même. La loi n’est nécessaire qu’à la propriété acquise et durable. -Il n’y a pas d’avantages pour le capital à se passer des lois; il -devient sans défense, au contraire. - -Voyez en Guyane, voyez au contesté franco-brésilien, en Alaska, en -Californie, il n’y a guère que les petits qui ont fait fortune, les -capitaux ont échoué. Mais là, ce n’est pas la faute du manque de lois, -elles sont venues au bout de peu d’années; c’est qu’il s’agissait de ce -qu’on appelle des _poor men’s diggings_, des mines de pauvres gens, -demandant peu de capital, exploitables sans frais. - -Le capital n’avait que faire dans des placers comme ceux-là. - ---Vous voudriez, dit Sully, nous pousser à exploiter nous-mêmes nos -placers guyanais, sans aucun capital. Nous le faisons bien. C’est ce -qu’on appelle le _maraudage_. - -Mais on se plaint que les maraudeurs saccagent les placers. - ---C’est que vous voulez aller trop vite. Les Californiens n’ont jamais -saccagé leurs criques, ils savaient fort bien s’entendre, se donner même -un chef. Ils étaient disciplinés, et nos braves créoles ne le sont -peut-être pas. - -Vous vous rappelez M. Dormoy, la peine que vous aviez à le faire tenir -tranquille, à lui faire faire un carbet sur l’Approuague. - -A propos de lois, ajoutai-je, je vais vous redire, non pas une aventure, -mais un discours fort curieux que j’ai traduit du russe. L’auteur -s’était occupé d’affaires de mines. Il disait qu’en aucun pays, plus -qu’en Russie, on ne trouve moyen de tourner les lois, au moyen de -puissantes influences. Un Russe, nommé Katakrof, s’était servi de ce -moyen de persuasion pour entraîner en Sibérie des capitaux -anglo-franco-belges. Il réussit, d’ailleurs. Son tort fut de vouloir -prétendre ensuite que les capitaux s’étaient jetés sur la Russie -uniquement parce qu’il n’y avait pas de lois. Il s’adressait à un groupe -de capitalistes réunis avec lui à un grand dîner près de la Bourse, pour -y conclure son affaire. La voix de Katakrof résonnait: «La _loi_ est -partout, chez vous et chez nous. Mais qu’est-ce que votre _loi_? Quelque -chose comme le policeman anglais. Il le faut, ce brutal, au milieu des -rues encombrées de la _City_. Dans la rue, on va grand train. Il file, -le financier qui a de grandes entreprises; chaque minute peut lui coûter -des millions. Il file, le docteur, au secours d’un malade atteint -mortellement: une seconde peut coûter la vie d’un homme. Il file, le -créancier, à la poursuite de son débiteur. Elle file, la femme d’un -personnage important, pour faire des visites. Le diable m’emporte si je -sais qui encore court dans la rue, et pourquoi! Et lui, le policeman -obtus, il lève son bâton blanc, et en un clin d’œil le mouvement -s’arrête. La vie cesse instantanément. Et qu’est-ce qui arrive alors? -Que les entreprises s’écroulent, périssent les malades. Le mouvement ne -reprendra que lorsque le policeman au casque bleu foncé baissera son -petit bâton blanc. Fi donc! Chez nous, la _loi_, c’est un sergent de -ville, doux, poli, prévenant. Lui aussi lève sa main (il n’a pas de -bâton). Il lève la main, et le mouvement est suspendu pour quelque -temps. Il crie: «Halte!» mais il maintient la foule d’un air aimable, et -il sait distinguer: «Halte! Vous, Excellence, vous voulez passer? Cocher -de Son Excellence, tu peux passer! Vous, dit-il au millionnaire, vous -êtes pressé pour vos affaires? Je vous en prie, avancez! Cocher du riche -équipage, en avant!» Aux autres, il crie d’un ton sévère: «Son -Excellence a des affaires importantes dont vous n’avez pas idée! Il faut -qu’elle passe.» Il distingue même le créancier qui poursuit son -débiteur: «Tenez, je l’ai vu passer là-bas par la ruelle de côté; c’est -une chance exceptionnelle. Passez, et filez vite.» Et de nouveau il -répète sévèrement à ceux qui attendent: «Halte! il n’y a pas de tour -pour ceux-ci!» Le docteur fait sa tournée: «Mon malade peut -mourir!--S’il est malade... Cocher, tu peux passer.--S’il vous plaît!» -M. Katakrof clignait de l’œil d’un air malin, et se campait les mains -sur les hanches. «Qui vous empêche de dire que, vous aussi, vous êtes -docteur, et que peut-être un moribond vous attend? Dites, et on vous -laissera passer. Motif d’exception.» Il eut une ovation. Tous -bondissaient de leurs places. - -Les figures des capitalistes brillaient maintenant d’enthousiasme. -Visiblement chacun d’eux avait résolu de _se livrer à l’opérateur_. Et -la voix de M. Katakrof sonnait au milieu d’eux, comme inspirée, comme -celle d’un poète ou d’un prophète: «La _loi_ est immuable. La _loi_, -c’est une pétrification. La _loi_, c’est du granite. La _loi_, c’est un -obstacle contre lequel on ne peut que se briser la tête. Non, une loi -pareille, je ne la comprends pas. De loi pareille, chez moi, messieurs, -vous n’en trouverez pas. La _loi_ y est douce, flexible, élastique. La -_loi_, c’est un duvet! Sur cette loi on peut dormir. Et voilà bien ce -qu’il faut. Voilà ce que vous trouverez. Si, pour l’homme entreprenant, -il retentit sévère, cruel, fatal, ce mot désagréable: _la loi_, qu’il -est doux, tendre, délicat, charmant, d’entendre vibrer ce mot mélodieux: -_l’exception_! Il y a le chant du rossignol et le parfum du lis dans ce -mot. Si le mot _loi_ résonne comme un _De profundis_, un -_Requiem æternam_, opposé aux plans et aux rêves audacieux et -entreprenants,--quel chant d’espérance, de joie courageuse évoque ce mot -doux et tendre: _exception_! Obéir à la loi, et rien qu’à la loi! Ne -voir autour de soi que des lois! Quel destin austère! C’est se soumettre -à des vainqueurs durs, cruels, inexorables. Tandis que se régler sur des -exceptions douces, souples, complaisantes..., c’est vivre au milieu de -ses amis, au milieu d’amis prêts à toutes les concessions, pleins de -condescendance, désireux de vous être agréables et utiles. Oh! pourquoi -vous, étrangers, ne nous connaissez-vous pas? Pourquoi faites-vous de -pareilles questions?» disait M. Katakrof d’une voix larmoyante. - ---Votre Russe est parfait, avec ses larmes de crocodile, dit Sully. - -Et il se mit à contrefaire la voix de M. Katakrof, exposant ses plans -aux capitalistes. - -C’est l’exception qui adoucit les angles aigus des lois. Exceptions en -faveur de l’intérêt public (le nôtre). Exceptions en faveur de -considérations plus hautes (notre capital). Exception en faveur de -puissantes méditations (M. Katakrof). Exception parce que le territoire -des mines est mal délimité. - -Quel champ de manœuvres pour l’activité du capital! - -Mais ce n’est pas qu’en affaires qu’on abuse du public. Les livres aussi -sont pleins d’erreurs. Voyez ce qui s’imprime sur la Guyane, sur son -climat, sur ses ressources. On veut satisfaire le public en lui disant -ce qu’il croit, et pas autre chose. C’est la faute des imprimeurs. Ils -appellent cela les exigences du public. Dans les revues, on coupe et -l’on taille pour plaire aux lecteurs, au lieu de les instruire et de les -diriger. - ---On commence à revenir de ces idées, il me semble, dis-je. On commence -à avoir en France un assez grand souci de la vérité, sinon du goût, dans -les journaux. Pour la Guyane, je tâcherai de répéter exactement ce que -j’ai _vu_, car dans la conversation on dit ce qu’on veut. J’espère que -vous serez content. - -Cependant ces histoires nous ont conduits jusqu’à une heure avancée. - -C’est ce mot de Bouche-Coulée qui en est cause, et qui a ravivé chez -nous ce soir le désir de raconter des histoires, pour oublier les pluies -de ces derniers temps, ces pluies qui rendent parfois les journées -longues et ennuyeuses en Guyane comme partout. - - - - -CHAPITRE IX - -DÉPART DE SOUVENIR - - -Sully-L’Admiral, puis Emma, prennent la fièvre; une fièvre ordinaire, -sans gravité, mais pénible. Je reste indemne, mes courses me valent -seulement une forte courbature, un certain soir; on sent dans ce climat -le danger de l’humidité. Il faudrait un médecin pour chaque groupe de -placers, ou du moins un homme ayant l’habitude des maladies courantes, -et un petit hôpital. Cayenne est trop loin, soit pour y envoyer un -malade, soit pour en faire venir un médecin. Emma et Sully se soignent -mutuellement avec quelque succès, mais ils éprouvent le besoin de -changer d’air. - -Ce n’est pas que l’on ne puisse vivre assez confortablement ici, -seulement il faut se montrer exigeant, quand on est chargé d’un placer. -Le gibier abonde et il y a un chasseur indien, un vrai Peau-Rouge, avec -sa femme et ses deux enfants; ceux-ci ont la fièvre en ce moment, et les -parents ne paraissent pas très solides non plus. Ils nous apportent un -_agouti_ et un _acouchi_, sortes de lièvres, qui font une heureuse -diversion à notre ordinaire où le _pécari_ reparaît trop souvent. M. -Beaujoie fait ce qu’il peut, mais il est trop facile à contenter. Ce -n’est pas tout de faire de l’or, il faut soigner sa santé. Ne se -vantait-il pas d’avoir deux caisses de champagne? Sully fait le tour de -son unique armoire et découvre deux bouteilles, qui nous étaient déjà -destinées. La blague créole se tourne contre elle-même avec M. Beaujoie. -J’admire sa belle humeur, quand il a l’air visiblement éprouvé par la -vie des bois; il a le moral plus robuste encore que le physique, car il -y a fort longtemps qu’il tient tête aux fatigues qu’il endure. - -Il paraît qu’il existe dans la région, mais surtout plus au sud, sur -l’Inini, etc., une maladie plus sérieuse que la fièvre et qu’on appelle -_l’enflure_. Elle provient de l’excès d’anémie auquel conduit la fièvre, -et c’est une conséquence presque fatale de la vie trop prolongée des -bois. L’enflure intérieure guérit rarement; si elle est extérieure -seulement, les Indiens et les créoles savent la réduire, mais ensuite il -est indispensable que le malade parte pour l’hôpital de Cayenne. -Beaucoup de gens confondent l’enflure avec le _béribéri_, maladie connue -des nègres de l’Afrique, comme aussi des Japonais. - -Nous regrettons que M. Beaujoie ne puisse nous accompagner à son -_dégrad_ sur la Mana pour aller de là aux autres placers; mais c’est la -fin de la semaine, et sa présence est nécessaire à l’établissement -central pour recevoir les productions d’or des quatre établissements -détachés. Ces détachés sont _Nouvelle-France_, qui produit en ce moment -près d’un kilogramme d’or par jour, puis _Acajou_, _Kilomètre_ et -_Principal_. Ces derniers, les plus anciennement exploités, ont trop -d’eau pour produire beaucoup d’or, en cette saison: ce sont plutôt des -criques d’été. Le chemin qui y conduit est aussi accidenté, sinon -davantage et plus long, que celui qui va de Nouvelle-France au Central. -Ce sont des séries interminables de collines escarpées à gravir et à -redescendre. Le sentier qui descend au _dégrad_ sera long, mais plus -facile. - -Quand on a eu la fièvre ici, elle revient trop fidèlement. Sully l’a eue -à l’Inini, et au contesté brésilien où il a longtemps séjourné; il a -toujours payé de sa personne dans les cas difficiles, étant l’homme de -ressources à qui l’on s’adressait de préférence. Il a accompli des -prospections fatigantes, durant des mois, en forêt, avec quelques -hommes, le strict nécessaire comme provisions, exposé à ces émanations -qui se dégagent du sol et des bois quand on y touche. C’est là surtout -la cause de la fièvre, les miasmes putrides. La santé ne suffit pas pour -résister, il faut avoir l’énergie de ne pas se négliger. On est trop -exposé à s’attacher obstinément au but matériel que l’on poursuit, pour -ne plus songer à ses besoins. Le régime tiède et humide de la Guyane -débilite vite, si l’on n’a pas une nourriture abondante et saine, car on -se fatigue physiquement. Ceux qui périssent sont ceux qui ne se soignent -pas, mais la fièvre est inévitable lorsqu’on fait un séjour un peu long -dans le bois. - -Quand nous partons de Central-Souvenir, Sully n’est pas encore bien -remis, et il porte les compresses d’Emma. M. Beaujoie nous quitte au -premier détour du sentier, nous disant que nous avons environ trente -kilomètres à faire jusqu’au _dégrad_. Cela représente bien sept à huit -heures de marche. Nos porteurs filent en avant; l’un deux porte sur la -tête une caisse de quartz riches choisis à Souvenir. Le temps s’est un -peu rafraîchi depuis quelques jours: il tombe chaque après-midi des -averses torrentielles, comme il n’en tombe qu’en ces climats humides; -c’est pour les éviter dans la soirée que nous partons de bonne heure. - -Nous suivons d’abord la crique aurifère et, sur plus de quinze cents -mètres, nous retrouvons les fouilles de prospection de M. Beaujoie; il -ne s’est pas vanté en nous exposant son travail. Je constate ici encore -que l’exubérance créole dans le langage disparaît dès qu’il est question -de travail. Les créoles en savent trop la valeur, car ils la payent par -l’expérience à leurs dépens, soit qu’ils travaillent pour leur compte ou -pour celui des autres. - -Le sentier est très mauvais. On l’a abandonné depuis quelque temps pour -faire les charrois par la voie de l’Approuague, non pas celle que nous -avons suivie, mais une autre plus longue, qui, à son tour, sera -abandonnée pour la nôtre. Dès qu’un sentier cesse d’être foulé en -Guyane, il est vite envahi par les plantes, et coupé par les troncs -écroulés; on le perd à chaque instant. Mais le plus désagréable, c’est -le passage des criques: les troncs d’arbres qui servent de passerelles, -ont pourri, ou sont tombés; il faut passer dans l’eau. D’abord, pour -éviter de la sentir barboter dans mes chaussures, je les quitte aux -premières criques. Cette opération répétée devient fort ennuyeuse et j’y -renonce. - -Sur les criques larges et profondes, les troncs ont subsisté à cause de -leur grosseur, mais il n’y a pas d’appuie-main; mon _takary_ est trop -court pour toucher le fond, et je passe sans honte à califourchon, -malgré l’humidité qui suinte du tronc. La mauresque peut tout supporter, -il est si facile d’en changer. - -Sully tue un _agami_, la pintade des bois, pour me le montrer, et aussi -pour notre dîner. Tandis qu’il m’explique ses mœurs, arrêté sur le -sentier, il paraît, c’est Emma qui nous le dit ensuite, qu’un serpent se -dresse derrière nous, à deux ou trois pieds au-dessus du sol, nous -considère en tirant sa langue et l’agitant, puis se replie sur lui-même -et part. C’est nous qui sommes les bêtes curieuses de la forêt, mais -aussi les plus dangereuses. Sésame, à son tour, fait partir une volée de -pintades, et en tue deux; il a voulu nous accompagner au _dégrad_ avant -de s’installer à Souvenir. - -Cette marche en sentier à demi disparu sous la forêt, va durer huit -heures, avec un petit arrêt pour manger. Nous n’avons à essuyer qu’une -petite averse. A mesure que nous approchons du but, je sens, chose -curieuse, ma fatigue s’évanouir; et, me rappelant le joli sentier des -mines du Tiutikho en Sibérie, seul en avant, j’entonne à pleine voix -(tout le monde a de la voix) un air russe qui évoque si bien les forêts -sauvages: le chant des Variagues, les anciens conquérants russes, dans -_Sadko_. Je croyais que l’humidité de ce pays devait gâter la voix, mais -au contraire, elle sort avec une limpidité plus grande. Je devrais -pourtant m’être aperçu que la voix des oiseaux guyanais est d’une pureté -merveilleuse en même temps que d’un timbre éclatant. C’est qu’ils -s’agitent constamment, et, dans mon cas, c’est peut-être que j’ai fait -beaucoup d’exercice aujourd’hui. Il n’est rien de tel que de faire usage -de ses membres pour les assouplir. La Guyane est un champ d’expériences -à faire, on ne connaît ni le pays ni le climat. - -[Illustration: PRESBYTÈRE DE REMIRE] - -Nous arrivons au _dégrad_ à quatre heures du soir, et nous y trouvons -deux canotiers et un pilote qui nous attendent depuis trois jours pour -nous conduire au placer Saint-Léon. Si nous n’étions pas arrivés -aujourd’hui, ils repartaient demain matin. Nous avons de la chance que -Sully ait pu dominer sa fièvre ce matin; en route, elle a fini par -disparaître complètement. Notre arrivée à ces vieux magasins reste un -souvenir heureux, car j’y suis arrivé en chantant et sans m’en douter. -Dans le bois, on ne voit rien à distance, et cela permet les surprises. - -Je vais pendre mon hamac dans un grand hangar vide, mais que nos -porteurs commencent déjà à occuper. Sully prend la case de l’ex-chef -magasinier; il a besoin de repos; en état de fièvre, la marche fatigue -davantage; en outre, il n’a qu’un hamac, large il est vrai, pour lui et -Emma; l’un couche à la tête, l’autre aux pieds, aucun ne peut reposer -confortablement, et un lit, même dur, vaut encore mieux. Avant de nous -coucher, nous dévorons les _agamis_ tués par Sésame. Ils auraient gagné -à être préparés par Emma, mais celle-ci aussi est fatiguée de sa -trentaine de kilomètres. La femme doit suivre son mari, dit le précepte; -voilà dix ans qu’Emma suit Sully dans ses expéditions de Guyane et du -Brésil, et elle le suit à pied, fort souvent. C’est une femme fidèle. -Serait-il vrai que la femme donne, en général, plus qu’elle ne reçoit, -et qu’il ne dépendrait que de l’homme de trouver le bonheur à côté -d’elle, tandis qu’il le cherche ailleurs? - -Nous pensions nos courses à pied terminées; mais il paraît que non. Ce -n’est pas l’eau qui manque dans la Mana, mais son lit est obstrué de -troncs d’arbres depuis qu’on le néglige. Les canots n’ont pu monter plus -haut que le _dégrad_ inférieur, à sept kilomètres de celui où nous -sommes. Nous partons donc à six heures et demie du matin, avec une tasse -de café pour tout déjeuner, car les porteurs sont en avant avec les -provisions. On m’avait dit qu’en Guyane il ne faut jamais se mettre en -route sans s’être lesté l’estomac par un solide déjeuner, un _kibiker_, -comme disent les créoles. Ce matin, le _kibiker_ se serait borné au café -si je n’avais réclamé, et Sully, en homme pratique, découvre en son -magasin, une boîte de lait condensé qu’Emma fait cuire en un clin d’œil. - -Le chemin est encore pire que celui d’hier. Nous traversons l’ancien -cimetière du _dégrad_; les tombes, peu nombreuses, sont recouvertes de -hautes herbes et de grandes broussailles. Puis, nous rentrons dans le -bois. Ce n’est plus tout à fait le même genre de forêts que sur les -collines; le sol est plat, humide, souvent boueux, on y sent la présence -occasionnelle de la rivière; ce sont même des marécages. Les criques -prennent une largeur illimitée, heureusement sans être profondes, mais -il ne saurait y être question de ponts, même guyanais. Nous atteignons à -l’une de ces criques un de nos porteurs et nous lui enlevons une boîte -de sardines: c’est ce qu’il a de plus facile à manger sans s’arrêter. - -A dix heures et demie, nous sommes au port, c’est-à-dire au _dégrad_, où -nous pouvons nous sécher, nous et nos chaussures, et manger quelque -chose. Sully retrouve là un vieux camarade du Brésil, M. Bussy, et nous -sablons le champagne en l’honneur de cette heureuse rencontre. La -gaieté, qui manquait depuis ce matin, nous revient. - -Notre canot est là, mais on nous dit que peut-être nous n’arriverons que -demain au _dégrad_ du placer Saint-Léon, à cause des troncs qui barrent -la rivière. Nous ne sommes plus ici qu’à 170 mètres d’altitude au lieu -des 300 mètres de Nouvelle-France, et le climat semble plus chaud et -plus humide encore. Nous prenons place dans le canot, avec les deux -pagayeurs, le pilote venu au _dégrad_ supérieur et M. Bussy. Le soleil -est chaud et il se réfléchit sur l’eau avec une ardeur dont nous avons -perdu l’habitude sous l’ombre des forêts. Mon parasol noirci d’humidité -est une bonne protection. Sully et Emma ont étendu des serviettes de -toilette sur leurs grands chapeaux. Le pilote et Bussy ont des -couvre-chefs en nervures de feuilles tressées, grands comme des -parapluies sans manche. C’est plus pratique qu’un parasol, car la -protection s’étend également autour de la tête, tandis que nos -parapluies sont _excentriques_, je veux dire portés excentriquement. - -Les premiers troncs sont franchis sans encombre. Mais vers trois heures, -nous sommes absolument barrés: il faut que les boys se mettent à l’eau -et tirent leurs haches et leurs sabres. Il y a surtout un gros tronc qui -résiste énergiquement. Nous dirigeons le canot sous les ombrages de la -rive et nous attendons. Le travail dure une heure; nos gars ruissellent -de sueur. Je ne sais comment ils n’attrapent pas des coups de soleil, il -faut qu’on s’y habitue comme à toute chose. - -Heureusement ces obstacles ne se reproduisent plus. Courageusement nos -boys font force de pagaies, le courant les stimule et aussi une promesse -de gratification que leur fait Sully. A six heures, nous abordons au -_dégrad_ de Saint-Léon. Il y a là tout un groupe de canots, arrivés il y -a deux jours avec des provisions pour le placer: or, ils sont partis du -bourg de Mana le 8 janvier, c’est-à-dire le jour où je quittais Paris. -Nous sommes au 28 février, il y a donc cinquante et un jours. C’est -qu’il y a beaucoup d’eau dans la Mana, mais c’est aussi que les -pagayeurs aiment à perdre leur temps en route pour chasser et pêcher. -Pour nous, nous sommes heureux d’être arrivés à Saint-Léon, à cinquante -et un jours de Paris. - - - - -CHAPITRE X - -TOUJOURS EN FORÊT.--PLACERS AURIFÈRES - - -Nous montons la berge: au-dessus, c’est une place de terre battue, assez -large, terminée par des magasins et des carbets, un petit village. Nous -allons trouver le chef magasinier: «N’avez-vous pas reçu des -instructions du directeur du placer Saint-Léon pour nous -recevoir?--Non.--Vous ne nous attendiez pas?--Non.--C’est pourtant vous -qui nous avez envoyé un canot au _dégrad_ Souvenir.--Ah! c’est -vous!--Vraiment! Il serait temps de vous en douter.» C’est ainsi que -nous sommes reçus; mais, ici, il ne faut désespérer de rien. On vide -aussitôt un magasin pour faire place à nos hamacs, et nous commençons -notre popote, car rien n’est préparé pour nous. Tout le monde ici a déjà -dîné. D’ailleurs, il ne faudrait pas croire que la rencontre de ses -semblables dans le bois en Guyane suffit pour procurer à manger. Ce -serait plutôt le contraire; le nouveau venu est censé le plus riche. -Chacun pour soi; donnant, donnant; rien n’est dû. Chacun sait trop bien -le prix de ses provisions et de sa vie pour les gaspiller. - -Nous sommes, dans des conditions exceptionnelles, annoncés depuis deux -mois aux directeurs des placers et à leurs employés, et pourtant, dès -notre arrivée ici, si nous n’avions pas de quoi nous suffire, nous -irions ce soir peut-être nous coucher à jeun. On n’en meurt pas, mais on -est loin du confort moderne, le téléphone n’est pas près de raccourcir -les distances dans la forêt vierge guyanaise. - -L’établissement central du placer Saint-Léon ne se trouve guère qu’à une -heure de marche du _dégrad_. Le sentier est bon, car il traverse des -criques qui ont été très riches en or et ce chemin a été fréquenté. On -s’en sert constamment. - -Vers neuf heures, nous traversons les plantations de l’établissement, et -après avoir franchi une passerelle près de laquelle des femmes lavent du -linge en plein soleil, nous entrons dans la case directoriale; elle est -plus simple encore que celle du Central Souvenir, mais on va nous -installer dans une autre, à peine achevée, où nous serons -confortablement logés, car s’il n’y a que deux chambres et un hall -central ouvert comme salle à manger, les dimensions sont largement -conçues. Saint-Léon est peu favorisé au point de vue du ravitaillement, -il lui arrive de passer quatre mois sans recevoir de provisions, aussi -les plantations sont-elles particulièrement nécessaires; pendant -plusieurs mois, on vit de manioc, patates, bananes et canne à sucre, -avec un peu de gibier. - -Dès le jour de notre arrivée, nous allons visiter les chantiers en -travail les plus voisins, et je vais en profiter pour exposer ici -l’exploitation de l’or suivant la méthode guyanaise. - -Je dirai d’abord qu’il y a des chantiers où l’on ne travaille pas, parce -qu’il y a trop d’eau, depuis les pluies récentes. On a bien installé des -pompes primitives dites _pompes macaques_, mais elles sont -insuffisantes. Ces pompes macaques sont composées d’un balancier en bois -porté par une forte perche, et supportant un seau d’eau d’un côté, -tandis que de l’autre côté une pierre suspendue aide à élever le seau -plein d’eau. Celui-ci est déversé au delà d’un petit barrage de façon -que l’eau ne puisse redescendre dans le chantier en voie d’épuisement. -La pompe chinoise, employée en Californie, est bien plus rapide. - -Voici maintenant comment on fait l’exploitation et le lavage du gravier -aurifère. Les rivières ou criques, en général étroites, parfois de moins -de quatre mètres, dans la région que j’ai parcourue, renferment l’or, -tantôt immédiatement dès la surface, tantôt au-dessous d’une certaine -épaisseur de terre et de sable, variant de deux à quatre pieds, rarement -cinq pieds. - -On commence par déboiser la crique, c’est-à-dire le cours d’eau, en -enlevant les arbres sur sept à huit mètres de largeur, dix mètres même, -si la crique s’élargit. Ce travail est fait à la hache, et l’on abat les -arbres par séries de huit ou dix, _par rideaux_, comme disent les -créoles, profitant des lianes qui les relient et les entraînent tous -ensemble. Ensuite on fait le dessouchement, c’est-à-dire qu’on taille et -arrache tout ce qu’il est possible des troncs et des racines qui sont -peu profondes; en même temps on écarte les troncs écroulés sur les bords -de la crique. - -Le travail suivant consiste à enlever la terre et le sable stérile -jusqu’à la couche de sable aurifère qui est le plus souvent quartzeux. -Ce travail se fait à la pelle, et le stérile est rejeté sur les bords. -En même temps on fait un barrage de la rivière en amont, et une -canalisation pour écarter l’eau des travaux et conduire au _sluice_, -dont nous allons parler, l’eau qui sera nécessaire pour le lavage. - -La couche ou le sable aurifère va être débarrassée de son or dans le -_sluice_. Le _sluice_ guyanais est le plus simple possible. Il est -portatif, placé au milieu du chantier d’exploitation, et déplacé d’aval -en amont, à mesure que l’exploitation avance. Ce _sluice_ est composé de -canaux en planches, que les créoles appellent _dalles_, emboîtés l’un -dans l’autre. Ils ont 4 mètres de longueur, 0m,30 de largeur et il y a -en général cinq dalles, toutes portées sur des piquets où elles sont -suspendues par des crochets qui servent à régler leur hauteur. La dalle -inférieure porte des _rifles_ ou obstacles en bois et une plaque -perforée maintenue par un _rifle_ en fonte, pour recueillir l’or fin -au-dessous. On verse un peu de mercure sur les dalles. - -Deux mineurs prennent à la pelle le sable aurifère et le versent dans le -_sluice_ près du sommet où arrive le courant d’eau. Le sable étant -souvent argileux, il y a une ou deux femmes occupées à débourber les -pelotes d’argile qui retiennent l’or et l’entraîneraient sans ce -débourbage. L’or étant près de dix fois plus lourd que le sable, reste -contre les _rifles_ et sous la plaque perforée, tandis que le sable est -entraîné par l’eau. Un ouvrier rejette ce sable contre les bords pour -qu’il ne gêne pas la circulation d’eau. Il n’y a donc que sept ou huit -hommes occupés, au stérile, au sable aurifère, au _sluice_ et à -l’enlèvement des sables. Les uns ou les autres chantent, ce qui donne de -la gaieté au chantier. Ce travail, peu fatigant par lui-même, le devient -sous le soleil ou la pluie, car on a déboisé. Le chef de chantier -prospecte constamment pour contrôler le rendement du _sluice_. - -Le soir, à quatre heures, le chef vient retirer l’or du _sluice_. Il -chasse d’abord le sable qui le recouvre, enlève peu à peu les _rifles_, -et la plaque perforée, ne laissant que le _rifle_ en fonte. Tout le -temps cependant il maintient une _batée_, grand plat creux en bois au -bout du _sluice_. A la fin, il enlève le _rifle_ de fonte, l’or amalgamé -au mercure tombe dans la _batée_, et il ne reste plus qu’à laver -celle-ci. Cette opération demande un peu d’habitude pour éviter toute -perte, mais elle est facile. - -L’amalgame d’or obtenu est serré dans un morceau de toile, placé dans -une boîte en fer à cadenas, dont le directeur du placer a la clef. Le -cadenas à ressort est fermé en présence des ouvriers et porté à -l’établissement. Vers cinq ou six heures, le directeur du placer prend -toutes les boîtes des chantiers, les ouvre devant les chefs de chantier -et les ouvriers présents librement admis, et les pèse. On passe ensuite -toutes les boules d’amalgame sur le feu, le mercure se volatilise et la -boule jaunit: on la pèse à nouveau et on enferme l’or dans un coffre de -fer. Au bout du mois, le coffret est expédié à Cayenne par canot. Il est -muni d’une corde et d’une bouée de sauvetage, pour parer au naufrage du -canot. - -Je pense que ces explications suffiront à faire comprendre le travail si -simple des placers. Chaque établissement que je visite a une dizaine de -chantiers, ce qui signifie quatre-vingts à cent hommes occupés au -travail des criques. Mais, en route, il y a les charroyeurs, les -canotiers, les ouvriers occupés aux _dégrads_, aux magasins, aux -sentiers. Il faut compter un bon tiers du nombre d’homme en sus des -mineurs. Il y a enfin les malades ou soi-disant tels, ceux qui sont plus -ou moins fatigués et veulent prendre quelques jours de repos. En somme, -pour six chantiers, il faut compter un personnel de cent cinquante -hommes environ. - -La paye se fait par _bons_ sur le propriétaire du placer à Cayenne. Les -ouvriers sont nourris aux frais du propriétaire: celui-ci peut en -prendre à son aise, surtout s’il est, comme c’est le cas le plus -fréquent, épicier lui-même. Mais la meilleure politique est de bien -nourrir ses ouvriers; le rendement est bien supérieur, et les hommes -intelligents de Cayenne s’en rendent compte. Bonne nourriture et bonne -surveillance, c’est la _golden rule_, la règle d’or. - -Je donnerai plus loin des détails sur l’historique et la production de -l’or en Guyane. Pour ne pas interrompre mon récit en ce moment, je le -reprends à mon second jour au placer Saint-Léon, c’est-à-dire au 1er -mars. - -Ce qui me frappe le plus ici, comme à Souvenir, en visitant les -chantiers d’exploitation dans les criques, c’est leur étroitesse et la -rapidité avec laquelle on les épuise de leur or. On avance, en effet, à -raison de six à huit cents mètres par an, en ne donnant il est vrai, -qu’un seul coup de _sluice_. Or, c’est le principal défaut de la méthode -guyanaise. On veut aller trop vite, et en croyant prendre le meilleur, -il arrive qu’on le laisse: il faudrait souvent enlever les deux côtés de -la crique, car rien ne dit que la petite zone riche n’y passe pas aussi -bien qu’au milieu. - -En outre, en allant vite, on laisse de l’or dans le fond de la crique, -car les hommes le piétinent et il s’enfonce profondément dans le -_bed-rock_. Ou bien ils jettent violemment en l’air la pelletée de -gravier riche (ils appellent cela le coup de _canne-major_), et le -sable, au lieu de retomber dans le _sluice_, s’éparpille en l’air, et -l’or va retomber en partie dans la crique en arrière de l’exploitation, -où il est perdu. Je ne veux pas entrer ici dans des détails techniques, -mais seulement faire ressortir quelques imperfections de la méthode, -qui, d’ailleurs, si elle est bien appliquée, est la mieux adaptée au -genre de travail à faire, et fait honneur à l’esprit d’activité pratique -des créoles: nous verrons aussi le soin qu’ils mettent à préparer le -travail d’avenir. - -Les imperfections sont surtout apparentes dans le travail des -maraudeurs, qui souvent saccagent les criques: c’est ainsi qu’ils ont -rapidement épuisé les criques si riches de l’Inini, où il y aurait -pourtant à faire encore. J’en parlerai plus loin, ainsi que du fameux -Carsewène. En ces deux endroits, il est vrai, l’or était en grosses -pépites, et les criques n’étaient riches que par placers, ce qui arrive -fatalement avec l’or gros, tandis que dans les placers que je visite sur -la Mana, l’or est très fin et assez régulièrement disséminé sur de -grandes longueurs de criques. L’avantage est très grand, car on peut -alors prévoir et préparer l’avenir en faisant des fouilles de -prospection: les directeurs créoles des placers que j’ai vus témoignent -d’une grande prévoyance et de beaucoup de soin, en faisant faire de très -nombreuses fouilles de prospection. - -Ce sont ces fouilles de prospection qui m’intéressent le plus, et je -n’ai malheureusement pas le temps d’en vérifier beaucoup. Je suis obligé -de me fier souvent à la parole des directeurs des placers. Il ne serait -pas suffisant de faire une fouille çà et là et au hasard dans une crique -pour connaître la richesse et l’allure de l’or dans cette crique. Pour -cela, il faut faire tout un système de fouilles méthodiquement placées -tous les cinq mètres par exemple; c’est ce que l’on a fait pour -certaines des criques prospectées, mais la vérification de toutes ces -criques durerait beaucoup trop longtemps pour moi; elles sont pleines -d’eau sur trois à cinq pieds de profondeur et deux à trois mètres de -largeur. Ce travail serait plus facile dans la saison sèche, et c’est -alors surtout qu’on entreprend les fouilles. Quand elles sont faites -méthodiquement, les mineurs guyanais peuvent dire avec assez de -certitude quel est le degré de richesse de la crique; ils se trompent -rarement. Quand l’or est gros, ils disent que la crique est _pochée_, -c’est-à-dire irrégulière: l’or est en _poches_, et dans ce cas on est -exposé à des surprises tantôt agréables, tantôt désagréables. C’est le -cas général des filons de quartz, avec la difficulté supplémentaire de -ne pouvoir prospecter souterrainement sans d’énormes dépenses. - -Nos repas, dans la salle à manger ouverte à tous les vents, sont, pour -moi, des surprises toujours agréables; nous avons de l’_agami_, du -_toucan_, du _martin-pêcheur_, que les créoles appellent ici _honoré_; -il y a aussi de l’_acouchi_, et un tout petit daim tacheté qu’on appelle -le _caïacou_; c’est le meilleur de tous les gibiers. Cependant pour -quelques jours je lui préfère encore le _tapir_, surtout préparé avec -des lentilles; est-ce l’effet du manque de bœuf, le fait est que ce -tapir reste un de mes meilleurs souvenirs. Il y a aussi du _tamanoir_, -mais la peau seule a de la valeur, et Sully la met à part pour -l’emporter. Le soir nous avons du thé indigène cueilli sur place à des -touffes de _citronnelle_, de _mélisse_ ou de _diapana_: je ne regrette -pas le thé de Chine. Le directeur de Saint-Léon, M. Janvier, tient un -peu plus à sa cuisine que M. Beaujoie, de Souvenir, et je suis d’avis -qu’il a pourtant raison. - -La forêt ici est en majeure partie formée de bois de _wacapou_, un bois -de première dureté, un des plus beaux de la Guyane. Il y en avait -également beaucoup au Grand-Canory; c’est un bois qui se conserve -indéfiniment et durcit même en vieillissant. Outre le _wacapou_, il y a -ici le _bois-de-lettres_, ainsi nommé parce qu’il est si dur qu’on s’en -est servi pour faire des caractères d’imprimerie; il est moucheté noir -sur rouge, ou rubané rouge foncé et noir, et remarquable par son -miroitement à la lumière; on en fait des meubles magnifiques, et il est -destiné à être de plus en plus apprécié. Il y a aussi le _bois-serpent_, -de couleur jaune, zébré d’ondulations noires, qui ferait un superbe bois -d’ornementation, pour la carrosserie par exemple. L’Admiral fait couper -plusieurs madriers de ces divers bois, dans l’intention de les emporter -en France. - -Notre grande case, toute neuve, en _wacapou_ et _acajou_, a quatorze -mètres de longueur et une véranda en fait le tour. Il y a de tels amas -d’herbe sèche sur les planchers des lits que je ne regrette plus mon -hamac: la lampe qui reste allumée toute la nuit dans le hall central -suffit à éloigner les désagréables vampires. - -Sur ce placer, il y a, en certains endroits, de nombreux galets de -quartz granulé avec des parties zonées de bleu à traînées d’or libre -très fin: ce sont de très beaux spécimens. D’autres fragments de quartz -soyeux et semi-cristallin n’ont pas d’or, mais indiquent le voisinage de -filons quartzeux, d’autant plus qu’on trouve aussi des fragments de -limonite appartenant évidemment à ce qu’on appelle le _chapeau de fer_ -des filons. - -Il semble y avoir de l’or dans les terres même de la colline où se -trouve l’établissement: on appelle cela les terres de montagne; elles -sont moins faciles à laver que les alluvions des criques, parce qu’il -faut aller chercher l’eau au pied des pentes. Parfois pourtant on en a -retiré beaucoup d’or. A Saint-Elie, par exemple, l’exploitation des -terres de montagne a produit plus de cent kilogrammes d’or, avec un beau -profit; on descendait ces terres dans la crique pour les laver, car il -était impossible de canaliser l’eau pour l’amener au niveau de ces -terres. - -Nous allons partir comblés de cadeaux: _pagaras_ en fibres d’_arouman_, -huile d’_arouman_, servant de cosmétique aux Indiens, graines de _rocou_ -pour faire de la teinture rouge (pour tatouages, sans doute), peaux de -tamanoirs, becs de toucan, plumes d’agamis et d’honorés, bois-de-lettres -et bois-serpent; il ne manque qu’une peau de crocodile pour nous faire -un chargement digne de sauvages usuriers ou de vieux explorateurs. -Pourtant, il n’y a rien là de ridicule, et ces produits feront un jour -la fortune de la Guyane, plus probablement que tout l’or qu’elle -produit, car nous verrons que les mines d’or ne servent de rien à la -colonie, même qu’elles lui causent du préjudice pour le moment. - -Un matin, nous quittons l’établissement central de Saint-Léon pour aller -visiter le placer _Triomphe_, qui lui est contigu au nord. Ce ne sera -qu’une promenade d’une heure et demie. Cependant le trajet sera plus -long pour nous, car nous voulons visiter en passant le petit placer -_Union_, que les Guyanais citent volontiers comme un des plus riches de -ces dernières années. - -Aussi nous quittons l’ombre des bois pour suivre une crique en plein -soleil. C’est que cette crique a été déjà exploitée, donc déboisée, et -nous arrivons précisément aux endroits qui ont donné tant d’or. Sur une -centaine de mètres, on a retiré ici cent kilos d’or. Bien que la -découverte ne date que de deux à trois ans, les criques sont déjà -épuisées; on a fait même des repassages en plusieurs endroits, -c’est-à-dire qu’on a repassé au lavage les sables déjà lavés, pour -exploiter les côtés. Il ne reste qu’un chantier en terrain vierge, et -nous l’atteignons bientôt. Il y a une dizaine d’ouvriers, dont deux -femmes. Tout heureux de rencontrer nos boys, ils causent un instant, -nous montrent ce qu’ils font, et nous indiquent un chemin plus court -pour arriver à l’établissement Triomphe. - -Les criques de Saint-Léon et de Triomphe ont eu, elles aussi, des -parties très riches, et comme elles sont très longues, elles peuvent en -avoir d’autres. Nous allons voir le directeur du placer. Au sommet d’une -rue droite, entre des cases alignées, se dessine une sorte de jardin, -formé de légumes empotés sur des piquets et d’ananas en pleine terre. Au -fond, c’est la case du directeur. Elle a des stores verts le long de la -véranda. Le confort semble augmenter avec chaque placer que nous -visitons. Cependant c’est toujours le même genre de case, avec des -modifications suivant le goût de l’occupant. Dans celle-ci, on flaire -l’ingénieur: tout est géométrique et de niveau, longueurs rigoureusement -égales, plafonds et planchers d’acajou bien égalisé. Luxe particulier, -il y a une chaise pliante. Luxe plus grand, il y a à déjeuner un gâteau -de Savoie. On nous attendait, il est vrai; néanmoins, ce mets suppose -une cuisinière peu ordinaire: elle mérite des compliments, qu’elle -accepte avec force gesticulations et bavardage auxquels je ne comprends -rien. La langue créole est vraiment bien difficile. - -[Illustration: MONTJOLY, PRÈS CAYENNE] - -Le directeur, M. Vertun, a été longtemps employé aux mines de -Saint-Elie, et cette expérience lui donne une supériorité sur un -directeur ordinaire de placers. Il a étudié le sien méthodiquement. De -forte santé et de tempérament sec, excellent pour la vie des bois, il ne -néglige ni son intérieur ni sa nourriture, et grâce à cela, il peut -résister longtemps sans être obligé d’aller refaire sa santé à Cayenne. - -Il serait fastidieux de décrire en détail des criques aurifères, et des -courses à travers bois. Je ne ferai que citer les particularités qui me -frappent. Les blocs de quartz, par exemple, forment à _Triomphe_ des -alignements plus réguliers qu’à Saint-Léon, mais les fouilles ne -trouvent au-dessous d’eux que la roche décomposée. Il est sensible que -le filon a été désagrégé et le quartz éparpillé; la recherche du filon -devient difficile, surtout si la roche est décomposée jusqu’à quarante -mètres de profondeur et plus comme on l’a appris par expérience sur -certains placers. Cependant, dans les criques mêmes, la profondeur -décomposée devrait être moins grande, puisque le _bedrock_ est resté -blanc, tandis que les terres de décomposition sont rouges. - -On trouve parfois dans le gravier des haches de pierre polie; mais il ne -faudrait pas croire qu’elles datent de l’âge de pierre. C’étaient et ce -sont encore les armes des Indiens, ou Peaux-Rouges de l’intérieur. Ces -roches sont en silex, en quartzite ou en pierre meulière, et portent une -entaille pour les fixer à un manche par une corde ou plutôt par une -liane, suivant la coutume indienne. - -En dehors de l’établissement central, on exploite un détaché, appelé -_Hasard_. Mais là le village n’est composé que de quatre ou cinq huttes -dans le lit même de la crique. Cela rappelle tout à fait, dit Sully, les -camps de prospection. L’eau y vient de partout, du sol et du ciel. Mais -pour prospecter, on ne peut déboiser un vaste espace; ce serait peine -perdue si la crique était mauvaise. Ici la crique est bonne, on va -construire une meilleure installation. - - - - -CHAPITRE XI - -PRATIQUE ET THÉORIE - - -Récemment il a passé ici un prospecteur en diamants. Il a lavé au tamis -des sables des diverses criques, et prétend avoir trouvé une vingtaine -de petits diamants, pesant ensemble un gramme. A mon tour, je fais le -même genre de travail, mais je ne trouve pas autre chose de curieux que -de petits cristaux de quartz. C’est là probablement ce qu’on a pris pour -des diamants. Ce résultat n’enlève rien, du reste, à la possibilité de -découvrir des diamants dans les sables de rivière de la Guyane -française, car on en trouve en Guyane anglaise et au Brésil, dans des -formations identiques. Mais les diamants ne se recueillent pas à la -pelle; il faut souvent laver des mètres cubes de quartz pour en trouver -un, et c’est ce qu’on ne peut faire à moins de séjourner assez longtemps -au même endroit. Mais certains cristaux en indiqueraient la présence, -comme le grenat, et je n’en ai pas trouvé. - -M. Vertun nous fait goûter quelques mets créoles: du _callou_ ou -_gombo_; je connaissais ce légume en Californie sous le nom d’_okra_, ce -qui étonne fort les créoles, ils croyaient en avoir la spécialité. Le -_callou_ ressemble à une grosse asperge courte, et il en a un peu le -goût: on le mange à l’eau, en salade ou écrasé avec de la morue, et -c’est bien alors un mets créole. - -Il y a un parc à tortues. On nous sert des œufs de tortue, énormes et -compacts, rappelant le goût des œufs de canard sauvage. Nous avons de la -salade rappelant les mâches, et un gibier nouveau pour moi, le -_paraqua:_ c’est une sorte de faisan, se rapprochant un peu du dindon, -comme le _hocco_. - -Le soir, en dégustant de l’excellent thé de citronnelle, chacun à son -tour sur la chaise pliante, nous causons longuement, et ce sont surtout -des histoires de placériens. Ces créoles ont tous, plus ou moins, été à -l’Inini ou au Carsewène, les deux _rushs_ les plus récents à la -poursuite de l’or. Là aussi il y eut des forçats évadés, et cela me -rappelle ceux de Sibérie, qui ont là-bas découvert tant de placers -aurifères. En Guyane, les évadés s’en vont aux endroits les plus écartés -de l’Inini, où travaillent les _boschmen;_ ceux-ci leur apprennent le -travail du lavage, et s’en servent comme de domestiques, tout fiers -qu’ils sont d’avoir des blancs à leur service. Ce métier ne contribue -que trop à avilir le rôle des blancs en Guyane; cependant la médaille a -son revers, et parfois les évadés font payer cher leur orgueil aux -_boschs_, en leur volant leurs provisions et leurs canots avec lesquels -ils fuient ailleurs prospecter pour leur compte, quand ils ont appris le -métier de mineur. - -Il s’est passé des faits assez graves au grand pénitencier de -Saint-Laurent du Maroni, et pourtant on n’en a pas fait de bruit. La -nuit, les forçats jouaient aux cartes avec les libérés: le surveillant -ne faisait pas sa ronde, sûr qu’il eût été de recevoir un mauvais coup. - -Les forçats, n’ayant pas d’argent, se faisaient pourtant un point -d’honneur de payer leurs enjeux, mais pour cela, ils pillaient les -magasins la nuit: le sort désignait le magasin à dévaliser. Une nuit, le -sort tombe sur le magasin d’un nommé Lalanne, paisible bourgeois. Au -moment où il va être envahi, un petit chien donne l’alarme. Les forçats -rentrent, et l’on tire au sort un autre magasin: c’est celui d’un nommé -Macquarel, non moins paisible que Lalanne. Comme les forçats forcent la -devanture, le bruit réveille Mme Macquarel, qui se lève et appelle son -mari. Celui-ci fait l’incrédule, et le bruit qu’il fait avec ses -souliers avertit les envahisseurs. Deux d’entre eux montent l’escalier -et se postent dans un passage coudé qui conduit à l’appartement. Dès que -Macquarel ouvre la porte, il reçoit sur la tête un coup de sabre qui lui -crève un œil; mais avec son fusil, il tue un forçat et blesse l’autre. -Ce dernier s’enfuit; dès le lendemain, il est reconnu et enfermé. - -On fait une enquête. Or, cette enquête amène la découverte de plusieurs -tonneaux remplis de sabres et de revolvers en vue d’une révolte -générale. Ce fut le procureur général qui mena cette enquête, et elle -eut du moins pour résultat de modifier le système de surveillance. - -Il paraît que le jury guyanais a un faible pour les maraudeurs, ceux qui -saccagent les criques aurifères sans droit de propriété, et parmi -lesquels il y a souvent des évadés. C’est que les jurés sont des -marchands, et que les maraudeurs sont leurs pratiques pour acheter des -provisions. Les surveillants et l’administration ne sont pas des -pratiques, et puis ce sont le plus souvent des blancs, tandis que les -maraudeurs sont des créoles. Récemment un surveillant, en cas de -légitime défense, tua un maraudeur. Le jury le condamna à cinq ans de -prison. Il fallut une pétition générale de la colonie pour le faire -gracier. Ce simple fait qu’un blanc est qualifié d’Européen, tend bien à -prouver que le Français est un étranger dans sa colonie. - -La chaise pliante a tant d’avantages pour causer confortablement que M. -Vertun m’en fait construire une pour la traversée du retour. Elle sera -en bois de lettres satiné rubané, et je l’emporterai en souvenir de nos -soirées en Guyane. - -La grande couleuvre, qu’on appelle aussi le _devin_, n’est qu’une -variété du _boa constrictor_; elle atteint douze à seize mètres de -longueur, avec le diamètre d’un petit baril. On me cite un chasseur -créole qui a entouré sa hutte à l’intérieur d’une peau de couleuvre -étalée; la queue rejoint la porte en face de la tête, et la hutte a -quatre mètres de côté. Il paraît, mais est-ce ici le mirage créole, que -le devin s’attaque aux tapirs, aux jeunes, je pense; il étouffe sa proie -dans ses replis, puis il commence son travail d’étirement pour l’avaler. -Il l’applique contre un arbre dont il fait le tour, la presse et la -frotte pour écraser les os, puis il s’enroule autour d’elle, et s’étire -pour étirer aussi sa victime. Quand celle-ci, devenue malléable, a perdu -toute forme, le devin commence à l’avaler par la tête, en l’inondant de -sa bave; quelquefois la bête est si grosse que le devin est obligé de -s’arrêter à la moitié pour digérer avant de s’occuper de l’autre, et il -reste ainsi longtemps. Après avoir avalé une proie volumineuse, il gît -plusieurs jours, une semaine, sans mouvement, comme inanimé. Il est -incapable de résistance et on le tue comme un être inoffensif. On -prétend que des chasseurs se sont assis sur lui, le prenant pour un -tronc. Pour le tuer sans danger, on le hisse sur une branche d’arbre en -le suspendant par le cou à un nœud coulant; un homme grimpe sur l’arbre, -descend sur le cou de l’animal, où il plonge son sabre, et se laisse -redescendre jusqu’au sol en le fendant sur toute sa longueur. Mais le -devin affamé est la terreur des bois. J’ai cité précédemment deux -circonstances où il se serait directement attaqué à l’homme, même à un -homme à cheval. - -Il y a heureusement un certain nombre d’oiseaux qui tuent les serpents, -entre autres les vautours et les urubus; il y a même les vampires. -Darwin a raison. Il se fait une sélection naturelle, et ce ne sont pas -les plus forts qui résistent, ce sont les mieux adaptés au milieu; ainsi -les petits vampires ont raison de grands animaux. Ils tueraient les -chevaux et les bœufs, si l’on ne protégeait ceux-ci par des lampes -allumées. Il a pu exister dans les temps géologiques un animal -insignifiant ayant détruit des races entières d’animaux mal taillés pour -la lutte et dont la disparition a rompu la chaîne apparente de -l’évolution. Ceux-ci étaient les branches mortes de l’arbre de la vie -dont parle Darwin. Il a fallu que _le milieu crée l’organe_ pour que la -race subsiste. - -J’ai plaisir à discuter de ces hypothèses avec M. Vertun. Les créoles -sont fort portés au matérialisme complet, intégral, dirait-on, et nous -verrons qu’ils sont facilement portés à être francs-maçons, ce qui -semble être une conséquence du matérialisme. - ---Cependant, lui disais-je, si la force naturelle est ainsi capable de -créer les organes adaptés aux besoins, depuis le mouvement informe -jusqu’à l’organe visuel (Darwin le dit), et à l’intelligence, alors le -monde physique peut bien créer le monde moral par une tension, une -tendance universelle à un état supérieur; la tendance à savoir est non -moins irrésistible que la tendance à lutter pour l’existence: elle en -fait même partie. - ---Vous faites une hypothèse, dit M. Vertun. - ---Tout le système de Darwin est une hypothèse: il remplace les créations -parallèles et successives par une création continue. C’est la méthode -infinitésimale appliquée au monde physique. Lui convient-elle d’abord? -En tout cas, cela ne diminue en rien la nécessité de la création, car -selon Darwin, de l’être inférieur sort constamment l’être supérieur, ce -qui est au-dessus de notre conception. Il n’y aurait donc pas de preuve -plus évidente de l’action continuelle de la Providence que le -darwinisme. - ---C’est ce que nous appelons le Progrès. Et voilà la croyance à laquelle -faisait allusion, par exemple, un ministre français, quand on lui -demandait récemment de s’expliquer sur ses croyances. Il a dit: «Je -crois au Progrès.» Ce mot a une grande signification. - ---Le progrès dans l’évolution, dis-je. Mais le ministre en question a -voulu parler du progrès de l’homme. Or, justement le progrès ne paraît -pas exister pour _l’être humain_. Nous ne le constatons pas dans l’homme -physique ou intellectuel. _La science progresse_ par jalons successifs, -mais _il n’y a aucune preuve que l’intelligence de l’homme progresse_. -Il y a eu de toute ancienneté des hommes intelligents et réfléchis pour -concevoir les hypothèses modernes. Pythagore concevait très bien le -système solaire; Aristote ébauchait l’évolution; Moïse faisait de la -géologie et de la géogénie; Archimède calculait de très difficiles -intégrales. Savez-vous ce que Leibniz disait d’Archimède? _Ceux qui sont -capables de le lire admirent moins les découvertes des grands génies -modernes._ De l’avis des mathématiciens, seul le cerveau d’Huyghens -serait à la hauteur de celui d’Archimède. Si nous pouvions comparer -l’état des hommes d’il y a quatre mille ans et leur état actuel, la -seule différence essentielle serait le peuplement progressif de la -surface de la terre par l’homme. - ---Et la rapidité des communications? dit M. Vertun. Et les chemins de -fer, la vapeur, l’électricité, la télégraphie sans fil, les cuirassés, -les sous-marins? - ---En quoi ces inventions ont-elles modifié l’homme lui-même? La -proportion des hommes supérieurs n’est sans doute pas supérieure à celle -d’il y a quatre ou six mille ans. Ce que vous citez est un progrès de la -science par acquisitions successives et non un progrès de l’homme. On -peut, d’ailleurs, l’acquérir d’un seul coup, comme ont fait les -Japonais. Or, on ne voit pas que cela ait changé les Japonais comme -hommes. Pourtant? - ---Mais alors, et les vieilles nations d’Europe, qu’ont-elles gagné? - ---Elles ont gagné, sans parler d’autre chose, la diffusion de -l’instruction, ce qui élève et égalise les hommes, mais cela n’augmente -en rien leur capacité intellectuelle. Peut-être que la science entrave -l’évolution de l’homme, en lui donnant une puissance artificielle. Pour -en revenir à l’évolution, ce n’est que l’hypothèse de l’unité dans -l’origine des espèces. Pourquoi cela? _On connaît environ quatre-vingts_ -corps simples, il se peut donc tout aussi bien qu’il y ait eu à -l’origine des centaines de germes, datant même de diverses époques. - ---Cependant il faut convenir que l’évolution est une hypothèse qui plaît -à notre esprit, sans doute à cause de l’idée d’unité qu’elle met à la -base de notre conception de la nature. - ---C’est l’unité divine, dit Sully, qui, malgré son peu de goût pour les -spéculations idéalistes, s’est toujours montré vis-à-vis de nous -respectueux de l’idée religieuse. - ---Oui, le plan de l’univers paraît unique, depuis que la science récente -a formulé des lois générales pour tout l’univers: celles de Newton, de -Fresnel, de Berthelot, de Maxwell. Cette unité de lois prouve l’unité de -pensée. Cependant l’accord entre les diverses branches de la science -n’est pas encore fait. S’il se fait, ce sera grâce à une conception -idéaliste, et non pas avec les idées matérialistes. - ---En Guyane, le matérialisme jouit d’une grande faveur, grâce au sens -pratique des créoles, et à la diffusion chez eux de la fameuse secte -trop connue, la franc-maçonnerie. - ---Je crois que le progrès de l’homme ne peut se faire que par -l’idéalisme, en se dégageant de plus en plus des liens de la matière. - ---Ce n’est pas ce qu’on disait, il y a quelques années, avec Zola dans -le roman, Karl Marx en sociologie, Büchner en philosophie, Kirchoff en -mécanique, avec l’art réaliste tiré de la photographie, la musique -réaliste elle aussi. - ---Nous avons même maintenant Wells, en fait de réalisme, mais il le -traite avec humour, et Haeckel en philosophie physiologique; mais le -courant leur est contraire, il n’y a pas à dire, depuis quelques années. -On fait maintenant reposer les idées transcendantes sur des arguments -purement physiques. - -Ce n’est plus la matière qui forme la notion primordiale de nos sens, la -matière est inconcevable avec son infinie divisibilité; c’est l’énergie -qui apparaît à la source de toutes choses. Avec Newton, la lumière même -était quelque chose de matériel, dans la théorie de l’émission. Déjà -Descartes pourtant, bien que d’une manière informe, avait parlé de -tourbillons. - -La théorie ondulatoire de Fresnel a renversé l’émission; elle a été -confirmée par des découvertes absolument d’accord avec ses calculs -mathématiques, et par les ondes hertziennes. Aussi cette théorie a fait -introduire dans l’exposition scientifique du monde une force nouvelle -qui transformait toute sa composition. C’est l’éther qui, par ses -vibrations, est devenu le champ principal des phénomènes perceptibles -aux sens. Les ondes lumineuses ne diffèrent plus des ondes hertziennes -que par le rythme et l’amplitude des vibrations. L’électricité paraît -devenir comme la clef de voûte de la chimie, la cause même de l’énergie -et de la matière. La matière peut-être n’est plus qu’une illusion, car -sa décomposition à l’infini produit des atomes si petits qu’ils ne sont -plus de la matière, mais de l’électricité. - -La différence entre les atomes n’est plus dans leur constitution, mais -dans le sens, la rapidité, la disposition de leurs mouvements ou plutôt -des mouvements de leurs _monades_, lesquelles sont, par rapport à eux, -comme les planètes par rapport au système solaire. L’émission d’énergie -n’est plus un miracle, bien qu’elle soit indéfinie, puisqu’elle résulte -d’un mouvement aussi naturel et éternel que le mouvement de nos -planètes, dont Laplace a démontré mathématiquement la permanence et -l’équilibre. - -Il resterait à expliquer ces _monades_ qui forment les atomes. D’après -Larmor, ce sont des modifications de l’éther, des nœuds qui se forment -dans ce milieu, par un mécanisme analogue à celui des fameux tourbillons -de Maxwell. L’éther, un fluide pourtant hypothétique, devient donc la -base de l’interprétation rationnelle de l’univers, l’électricité est la -réalité, et la matière n’en est que l’expression sensible, purement -locale et probablement transitoire. Cet éther est gênant à expliquer. - ---Tout cela, dit Sully, c’est très joli, mais ça ne donne pas à manger; -parlez-moi plutôt d’une belle pépite, c’est une matière transitoire, -mais pourtant une réalité. - ---Je n’ai pas fini, et je puis vous apprendre encore quelque chose de -plus joli. C’est un fait bien étrange que l’homme éprouve tant de -difficultés à développer ses facultés de raisonnement et de perception -pour comprendre le monde qui l’entoure. Car vous avez raison, il est -encore bien peu avancé, puisqu’il ne peut se dégager de l’attraction -d’une belle pépite. Il serait pourtant intéressant de savoir pourquoi il -est si peu avancé dans cette recherche. - -Un savant, Myers, a cru en trouver une explication. C’est que la -sélection naturelle, la lutte pour la vie, a développé jusqu’ici -seulement les facultés inférieures de l’homme. Notre but presque unique -et continuel est la conservation de notre individu et de notre espèce. -Cela nous empêche de développer nos facultés supérieures. Moi, je n’en -crois rien. - -Si les hommes de génie, dans les sciences et les arts, sont si rares, -c’est qu’ils sont de cette rare catégorie de gens qui n’ont pour pensée -que leur art et leur science, et non pas l’idée de gagner leur vie! Il -est juste de dire que notre civilisation tend à mettre les savants à -l’abri du besoin, et quant aux artistes, leur vie, c’est leur art. -Seulement il leur arrive souvent de sacrifier l’art à la mode, et il -n’est que trop vrai que les artistes de génie meurent à la peine: il n’y -a qu’à lire leur histoire. - ---Mais enfin cela prouve tout de même que les facultés supérieures de -l’homme ne se développent que lorsque les facultés inférieures n’en -éprouvent pas la nécessité. Pourtant les unes ne vont guère sans les -autres. - ---En somme, la matière serait illusoire, et nous devrions faire tendre -tous nos efforts à chercher ce qu’il y a sous la matière, au moyen de -l’art d’abord puis de la philosophie, ou plus exactement, de la -théologie, la science des causes. Je reviendrai ici à une idée bizarre: -c’est que l’éloignement des passions brutales a produit l’amour, et que -l’amour est la source des arts, notamment de la musique. Musset a dit: -«La musique est une langue que le génie a inventée pour l’amour.» Donc -déjà la musique est dans la région supérieure! - ---Nous avons, nous aussi, une littérature créole, et nous aimons la -musique, dit M. Vertun; vous avez dû entendre un de nos bals à Cayenne. - ---Oui, mais j’avoue que, sous ce point de vue, à Paris on trouve mieux. - -M. Vertun nous accompagna au placer Dagobert pour nous montrer un -détaché de son placer. Il nous fallut quatre heures de marche. Le -sentier longea d’abord une grande crique où l’on pourra donner quatre -coups de _sluice_ parallèles, puis on gravit des montagnes, c’est-à-dire -des collines, et entre temps, nous subissons de petites averses. - -Au détaché de Triomphe plusieurs chantiers sont arrêtés, envahis par -l’eau, et à cause du manque de mineurs. Il y a eu un retard dans l’envoi -des provisions par les canotiers _boschs_, et beaucoup d’ouvriers se -sont prétendus malades ou sont allés travailler ailleurs. - -En route, nous revenons, Sully et moi, sur nos causeries: - ---Vous êtes tout de même par trop pratique. Une pépite, ce n’est pas -tout dans la vie. - ---Bah! nous autres, nous n’avons pas de plaisir à sonder l’inconnu. Il -faut bien nous rabattre sur les plaisirs de la vie. - ---Oh, vous savez vous tirer d’affaire! Vous êtes à votre aise partout. -On vous mettrait dans le désert que vous en tireriez quelque chose. Il -faut le reconnaître, c’est une fameuse qualité. Vous avez bon pied, bon -œil, des dents que j’admire, tout! - -Seulement vous êtes privé de ce qui est, selon moi, une des grandes -jouissances de la vie. Dans le désert, je ne sais si l’on trouverait à -manger, mais on trouverait à rêver, et le rêve a des conséquences -souvent très pratiques. Il développe l’imagination. - ---Il n’en faut pas trop. Savez-vous ce qui arrive aux rêveurs? Avec leur -plaisir à rêver, ils _dédaignent_ le côté pratique de la vie. Au moment -opportun, ils le négligent, on dirait que ça leur est bien égal. -D’ailleurs analyser son milieu, ses semblables, c’est intéressant. - ---C’est vrai, le rêve peut faire perdre en un instant le fruit de son -travail. On ne devrait pas profiter de cette faiblesse d’autrui. -Malheureusement, en ce monde, chacun pour soi; si l’un perd son -avantage, l’autre le prend. Qui va à la chasse perd sa place. - ---Et quand il revient, il trouve un chien! Qui le vaut d’ailleurs! On ne -peut pas tout avoir. Vous rêvez, cela vous plaît; soyez content, -chantez, dansez! - ---Comme la cigale? Je vous dirai que si la fourmi voulait chanter, elle -serait ridicule. Celui qui ne sent pas la beauté, tout en étant -intelligent, _fait semblant_ de la sentir, pour avoir l’air de tout -comprendre, et il dupe les autres. Mais l’artiste ne s’y trompe pas, il -voit le ridicule de ces jugements, et il en rit, et, à la fin, tout le -monde en rit aussi, parce qu’il y a de l’intelligence dans le sentiment. -Ah non! L’intelligence pratique ne suffit pas. - ---Il en faut, et chacun prend son plaisir où il le trouve. Il en est -beaucoup, allez, qui font semblant de croire à la religion et qui, au -fond, n’en ont point. - ---Justement, ils font semblant de la comprendre. Nous sommes d’accord. - -[Illustration: LE FOUR DU PLACER DAGOBERT] - -Il serait impossible, pensai-je, de concilier un tempérament -intellectuel pur avec un tempérament sentimental, mais heureusement -chaque homme possède un peu de l’un et de l’autre, et c’est ainsi qu’on -s’entend: théorie et pratique. - - - - -CHAPITRE XII - -LE PLACER DAGOBERT - - -Nous avons fait halte au détaché Saint-Jules, où l’on nous prépare un -punch au rhum, qui nous remet de la chaleur et de la marche. Nous -trouvons là le directeur de Dagobert ou plutôt son adjudant, M. Thamar. - -Le sentier que nous prenons est pittoresque et accidenté, mais nous -avons plusieurs averses. On gravit de petites montagnes, après avoir -longé les criques déboisées déjà exploitées, dans lesquelles la pluie -nous inonde sans qu’aucun feuillage ne la retienne. Après les montagnes, -nous longeons la crique Absinthe, et je prends les devants avec M. -Thamar, le directeur provisoire de Dagobert, venu à notre rencontre. -C’est un jeune homme bien découplé, l’air décidé et énergique, qui -enjambe les criques et passe les ponts sourcilleux comme un porteur -nègre, ou bien un créole. Il m’entraîne à sa suite; Sully reste avec -Emma qui va plus lentement, et M. Vertun leur tient compagnie. De grands -troncs nous barrent plus d’une fois le passage, en des endroits pleins -d’eau et de broussailles, de sorte que je me demande comment Emma s’en -tirera. Mais elle est vaillante. Tout ce sentier est en fort mauvais -état, on l’a abandonné pour faire les charrois par un sentier situé en -aval. - -Une surprise m’attend à mon arrivée à l’établissement Dagobert: c’est -une salve de mousqueterie qui me semble être tirée en mon honneur; -levant les yeux, en montant le penchant de la colline, j’aperçois au -sommet de la case qui domine le village un grand drapeau français, sur -un long mât, agité par le vent. Les décharges se répètent une demi-heure -plus tard, à l’arrivée de Sully. C’est réellement une réception, mais -non officielle: il y a plus de cordialité, il n’y a pas de dissidents, -et surtout il n’y a pas de discours. Il est deux heures, et la faim nous -presse, ce qui nous empêcherait d’écouter des harangues. Le dîner nous -attire davantage. Mais il est précédé de punchs et d’apéritifs variés, -comme s’il était nécessaire d’exciter notre appétit. Après la marche, -les averses, la dernière montée à gravir après bien d’autres, et à 185 -mètres d’altitude, l’appétit vient tout naturellement. Aussi le dîner -est fort gai et se termine par de l’enthousiasme quand M. Vertun tire de -son sac un gâteau de Savoie, présent de sa cuisinière, tandis que Sully -débouche son champagne. Décidément, c’est un pays d’or; il me rappelle -le Transvaal avant la guerre. - -Le placer Dagobert paraît en pleine prospérité. Il a produit -vingt-quatre kilos d’or le mois dernier, et l’on compte dépasser ce -chiffre en mars. L’an dernier pourtant, il a eu ses vicissitudes; il a -été envahi par les maraudeurs, on nous en fera l’historique. - -Cet après-midi, nous faisons un tour aux plantations. Nous prenons -successivement un bain aromatique, et nous allons nous coucher de bonne -heure. J’ai, à moi seul, une case neuve, construite pour le directeur -qui est absent, M. Acratus. Cette case a deux chambres et une salle de -bains. Mon lit de planches et d’herbes est excellent. Sans plus me -préoccuper des vampires que s’ils n’existaient pas, je m’endors -profondément. Une lampe brille sur ma véranda; un boy dort sur un hamac -dans la seconde chambre, je suis traité comme un personnage. A trois -heures pourtant, les singes hurleurs me tiennent éveillé plus d’une -heure; ils gambadent sur les arbres les plus proches. Puis je me rendors -pour me lever à six heures, l’heure à laquelle presque subitement, il -fait grand jour. - -Le placer Dagobert rend en ce moment une moyenne de dix grammes d’or par -jour et par homme aux chantiers: il y a des criques nouvellement -découvertes, aussi riches, d’après les prospections, que celles qui -produisent depuis deux et trois ans. Enfin, il y a toute une région dans -l’ouest, qui est fort riche, mais qui a été envahie l’an dernier (1903), -par les maraudeurs. Pendant cinq à six mois, ceux-ci ont saccagé les -criques, ils étaient deux à trois cents, jusqu’à ce qu’enfin, en -novembre, le propriétaire du placer, M. Melkior, de Cayenne, se décidât -à envoyer à ses frais une petite expédition pour les expulser. Il obtint -soixante-dix soldats avec leurs officiers et sous-officiers, un -brigadier de gendarmerie, un médecin, un arpenteur, et un représentant -de la loi. La plus grande difficulté consista à réunir à Mana le nombre -de canots et de pagayeurs nécessaires. Mais ensuite tout se passa très -bien, personne ne fut malade, il n’y eut aucun accident sérieux au -passage des sauts. Certaines nuits furent pénibles à cause de la pluie: -c’était la fin de la saison sèche, mais comme il était difficile de -construire vingt ou trente carbets tous les soirs, les hommes -suspendaient leurs hamacs entre deux arbres, et s’il tombait des -averses, ils les recevaient. Mais c’est monnaie courante en Guyane, on -ne s’en plaint pas trop: pourtant une forte averse dans un hamac étanche -fait une baignoire. - -Les maraudeurs furent expulsés. Pour les obliger à partir, on saisit -leurs vivres sauf l’indispensable à leur voyage, et l’arpenteur officiel -put achever la délimitation du placer sur le terrain: ce travail est -long et difficile en Guyane, quand on songe que les placers ont souvent -dix à vingt kilomètres de longueur. Il semble qu’il dut être bien facile -aux maraudeurs de revenir, après le départ de la force armée; car il n’y -a pas de police possible à pareille distance, et la zone saccagée était -à portée du Maroni, d’où il est facile de fuir en Guyane hollandaise. -Mais les vivres coûtent et il faut les transporter; aucun maraudeur -n’est encore revenu, et le directeur du placer va mettre en exploitation -intensive la région envahie, pour éviter tout nouveau maraudage. - -Dans le bois, on est évidemment exposé aux pires tours de ses -semblables: pour l’homme comme pour les animaux, c’est _la loi de la -jungle_, comme la décrit Kipling. On ne reçoit guère de nouvelles. Il -est des gens dont on est resté sans nouvelles plusieurs années, car ils -se déplacent; on les croit là où ils ne sont pas et ils reparaissent -inopinément, ou bien on n’en entend plus parler. Les accidents de chasse -sont fréquents, celui surtout qui est dû à la décharge accidentelle d’un -fusil mal porté. Le chasseur insouciant laisse pendre son fusil qui se -trouve coucher en joue l’homme qui le suit. Sur un sentier boueux et -glissant, le long d’une pente, j’ai vu l’endroit où ce fait s’est passé -peu de temps avant mon passage: en bas, dans la crique, un peu de terre -soulevée indique une tombe, et c’est tout; nul ne s’est inquiété du -disparu. Un crime, s’il se produit, est bien difficile à découvrir en -des régions si désertes. - -A déjeuner, Thamar nous fait goûter le _sorol_, la perdrix guyanaise; -puis le _pack_ ou _paca_, un gibier très fin rappelant le lièvre. Les -hoccos, agoutis et pécaris sont l’ordinaire. Mais j’ai goûté d’un mets -plus rare, le _singe coatta_. C’est une espèce assez grande de taille; -elle atteint trois à quatre pieds. J’ai eu la curiosité de voir écorcher -plusieurs coattas, et cela, je pense, m’a empêché de les apprécier comme -mets. Une fois dépouillés de leur fourrure, ils ont par trop l’air -d’enfants ou même d’adolescents à la peau blanche. Il restait le poil -noir de la tête, et cela, avec la peau jaune de leur visage, et leurs -petits yeux bridés leur donnait l’air de petits Japonais. Il paraît -qu’on s’habitue à leur goût _sui generis_. Cet animal vivant surtout de -fruits, sa chair est beaucoup moins forte que celle du _puma_, et -pourtant bien des Guyanais mangent avec plaisir le _puma_ ou tigre -américain. - -Le singe rouge est moins bon que le _coatta_, mais sa fourrure est plus -belle, et Sully s’en fait donner un assortiment pour sa maison de -Cayenne. - -Chaque soir, nous assistons à la pesée de l’or et à sa mise en boîte. -Voilà six jours que chaque soir on réunit un peu plus d’un kilo d’or; à -vingt-cinq jours de travail, on fera 26 à 28 kilos pour mars. Le -résultat des prospections que je fais exécuter correspond à cette -production; les directeurs de placers ont une grande expérience locale, -et peuvent prédire la production future d’une crique d’après les -prospections qu’elle donne; leurs prospections sont nombreuses et -méthodiques; ils fondent leur calcul sur le travail par homme et par -jour, et non sur la teneur en or par mètre cube. Les Sibériens ont une -méthode analogue fort pratique. - -Les deux placers Souvenir et Dagobert sont tenus avec un soin méticuleux -au point de vue des comptes, de la production et du ravitaillement. On -sent un ingénieur à la tête de leurs services. Chaque soir, j’assiste à -la distribution des vivres aux ouvriers. Leur nourriture est abondante -et variée: morue, bacaliau, bœuf salé, patates, pain, manioc, haricots, -lentilles. Celles-ci sont chères, mais elles ont un grand avantage: -elles ne se gâtent jamais, tandis que l’humidité gâte les haricots. Le -placer produit du manioc, des patates, des bananes, du maïs et de la -canne à sucre. - -Nous allons un jour visiter une crique nouvellement découverte, la -crique _Tortue_. Pour y aller, nous en passons d’abord une autre en -exploitation, déjà située à une heure et demie de l’établissement -central; reprenant dans cette crique une fouille de prospection, lorsque -l’eau est épuisée, voici qu’une tortue apparaît au fond; c’est une -preuve qu’elles abondent dans ces criques. La crique Tortue, un peu plus -loin, est très étroite, mais nous constatons qu’elle est vraiment riche -aux points explorés. A notre retour, cherchant des affleurements de -quartz, nous passons sous d’énormes blocs de granite rouge et blanc, -grands comme des maisons; mais la terre rouge, faite de roche -décomposée, apparaît au-dessous. L’endroit est pittoresque sous le -demi-jour de la forêt; d’ailleurs, le ciel est couvert; même, il tombe -des averses. - -Cependant, nous avons hâte de partir. Des pagayeurs boschs nous ont dit -qu’il faut souvent douze jours de canotage pour descendre de Dagobert au -bourg de Mana, et sept ou huit en _tapouye_ (ce sont de petits -voiliers), de Mana à Cayenne. Dans ce cas, nous arriverions bien juste -pour le courrier du 3 avril. Or, Sully a toutes sortes d’affaires à -organiser à Cayenne avant cette date, car il désire revenir à Paris avec -moi; il attend un mobilier, un automobile, etc. C’est à peine s’il nous -reste une vingtaine de jours. Mais on a donné un bal en notre honneur -pour ce soir, qui sera le dernier, et il faut au moins le voir, sinon y -prendre part. - -Dans une petite chambre, occupant tout l’intérieur d’une case, se -trémoussent une cinquantaine de créoles au teint sombre, noir même, -hommes et femmes. J’ai dit qu’il y a plusieurs femmes occupées à chaque -chantier. On dit bien que quelquefois elles sont cause de discorde, mais -le plus souvent leur présence attire et retient les ouvriers. - -La danse est lente, sans mouvements désordonnés, qui seraient par trop -échauffants sous ce climat; c’est plutôt un balancement rythmé, presque -sans mouvement des pieds. Mais, si les couples évoluent avec lenteur, la -musique est un tourbillon vertigineux. Cette musique est tout à fait -originale: deux noirs, ou même deux créoles, demi-nus, sont assis côte à -côte sur le plancher; l’un d’eux, de ses doigts de fer, bat en cadence -une plaque de bois résonnante de façon à produire des roulements -rythmés, comme ceux du tambour, et très rapides; s’il y avait sur ce -rythme des notes musicales, cela ferait sans doute un air, comme des -variations de flûte ou de clarinette évoquent certains airs. L’autre -musicien agite une petite caisse de fer-blanc pleine de sable; il la -secoue violemment, et, cela, c’est l’accompagnement. Nous avons la -musique réduite à sa plus simple expression. - -Mais, le plus amusant, c’est de voir les têtes des deux exécutants. Ce -sont des types; ils roulent les yeux, remuent la tête de droite à -gauche, en tous sens, font de lentes grimaces. Ils me faisaient l’effet -d’être épuisés de fatigue, à force d’exécuter tant de bruit et de -mouvements; mais non, ils peuvent s’en donner toute la nuit. C’est -beaucoup plus fatigant que de danser. Quelquefois, l’un ou l’autre des -danseurs ébauche une vague mélopée, qui doit être le thème sur lequel -brode le tambour de bois. Si ce n’était l’odeur un peu forte qui se -dégage de la salle, j’y resterais longtemps: c’est toujours la même -chose qu’on regarde, mais on doit arriver, en le considérant, à une -sorte de fascination étrange. M. Thamar jouit visiblement de ce -spectacle qu’il nous a réservé; il semble regretter de n’y point prendre -part. En notre honneur, il fait apporter aux musiciens et aux danseurs -quelques bouteilles de véritable tafia, et il s’improvise un buffet -vraiment assorti à ce bal. - -Au dehors, la nuit est noire, et il tombe par rafales des averses -torrentielles; mais la température est tiède. Je vais rejoindre ma case -au drapeau, qui domine tout le village et même la colline. Mon boy a -suspendu son hamac, mais il n’est pas couché; il faut bien qu’il prenne -sa part du bal. - -C’est ma dernière nuit aux placers, dans ces cases à jour sur la lisière -des bois sauvages; je crois que je vais regretter ces quelques semaines. -Si ce n’était l’appréhension de la fièvre et de l’anémie, je passerais -volontiers longtemps dans ces bois: l’Européen résiste aussi bien que le -créole. Avec une santé solide, des précautions suivies et raisonnées -comme celles que prend L’Admiral, une nourriture saine et abondante et -un vigoureux exercice tous les jours, la danse même parfois, on peut -braver l’humidité de la Guyane; or, l’humidité, c’est le véritable -écueil du climat, et non pas le soleil. Dans le bois, il n’y a pas de -soleil, et sur les chantiers, avec le casque blanc ou le grand -chapeau-parapluie des créoles, le soleil n’est pas dangereux. - -Je pense à tout cela, à la magnificence de ce pays et de ses bois, -étendu sur ma couche, dans cette atmosphère idéale de douceur, écoutant -au loin les bruits du bal, de ce bal sans analogie avec celui de Roméo, -comme musique, et je m’endors. Demain, nous allons partir, traverser une -dernière fois le grand bois sauvage, et nous embarquer sur la Mana. - - - - -CHAPITRE XIII - -DESCENTE DE LA RIVIÈRE MANA EN CANOT - - -Après avoir terminé l’inspection des quatre placers qui m’était confiée, -nous quittons le dernier établissement pour descendre à pied au _dégrad_ -ou débarcadère de la Mana. Il n’y a guère que sept ou huit kilomètres, -mais les pluies torrentielles de ces derniers jours ont transformé les -criques en lacs, et les bois en marécages. - -Le sentier est affreux; sur les criques débordées, les ponts de troncs -d’arbres manquent de solidité, parfois flottent et tournent sur -eux-mêmes; il est impossible d’y passer debout: il faut passer à -califourchon, ou dans l’eau jusqu’au milieu du corps. Je file en avant -avec Thamar, le directeur provisoire du placer Dagobert, qui m’aide -autant qu’il peut: d’ailleurs les arbres ruissellent et achèvent de nous -mouiller. Thamar, ce garçon intelligent qui m’a fort bien expliqué le -système des criques qu’il a étudiées, est en même temps un remarquable -homme des bois; il en connaît tous les secrets; il échoue pourtant -plusieurs fois dans sa recherche des passages à gué, tellement l’eau est -haute. Sur le sentier, voici passer un serpent vert, un _jacquot_, qui -fuit l’inondation. Parfois surgissent de terre des blocs de quartz où -l’on pose le pied avec plaisir, car tout autour le sol est glissant. Je -ne suis pas fâché de voir cet aspect de la forêt tropicale. On est -inondé, mais il fait tiède, et, tant que l’on est en mouvement, -l’humidité ne vous refroidit pas. On a même un certain plaisir à braver -impunément des situations que, sous nos climats froids, on ne braverait -pas sans risquer quelque peu sa santé. - -La dernière crique à passer est un lac de cinquante mètres de largeur, -et d’une profondeur inconnue. Les troncs qui servaient de pont ont été -emportés par la crue. En vain Thamar cherche un passage. Il appelle les -boys du _dégrad_, qui n’est qu’à cent mètres plus loin. Ceux-ci -arrivent; deux d’entre eux traversent le gué à l’endroit le moins -profond: ils en ont jusqu’au cou. Il faut me décider à passer comme eux, -tenant ma montre en l’air, seul objet craignant ici l’humidité. De -l’autre côté, le soleil brille sur les toits des magasins, et je vais me -sécher en attendant Sully et Emma. Ceux-ci, plus patients que moi, ont -fait abattre, par nos porteurs qui les suivent, un arbre immense, et -passent l’eau profonde à pied sec. Ils sont pourtant obligés, eux aussi, -de changer de linge dans la hutte du magasinier. - -Deux canots nous attendent sur la crique Sophie, qui rejoint la Mana -près d’ici. Il est midi passé; aussi nous déjeunons avant de nous -embarquer. - -Nos pagayeurs, qui sont des créoles, font aussi leur repas. Nous montons -dans nos canots, chacun muni de quatre pagayeurs et d’un pilote. Sully -et Emma prennent le plus grand; je monte, seul passager, dans l’autre. -Il n’y a pas d’abri, comme en avaient nos canots de l’Approuague; les -_pomakarys_, ces abris de feuilles, comme on les appelle en créole, -gêneraient le pilote au passage des rapides et des sauts. Un troisième -canot descend la Mana avec nous, monté par deux _boschmen_, le père et -le fils. - -Nous ne sommes pas à cinquante mètres du rivage qu’un clairon retentit. -C’est Thamar qui sonne la générale. Aussitôt Sully saisit son winchester -qui est chargé, et envoie une salve de dix coups; c’est L’Admiral de la -flotte qui répond au général des placers; puis, brusquement, la rivière -fait un détour, et nous perdons de vue le _dégrad_ de Dagobert. Seuls, -des coups de fusil, qui font écho à ceux de Sully, nous parviennent -encore, tandis que nous descendons la crique Sophie. Les bords inondés -au loin n’offrent aucun atterrissage; nous passons des groupes de -carbets dont les toits seuls émergent de l’eau. - -Cependant la crique s’élargit, et nous entrons dans la Mana, large et -gonflée comme un grand fleuve. Bientôt c’est le confluent du _Coumarou_, -et le saut du Grand-Coumarou, signalé par mon pilote. Mais il est -invisible; à peine quelques petites vagues, indiquant les rochers à -faible profondeur, rident-elles la surface de l’eau. Nous filons sur le -courant plus rapide, sûrs que, de ce train, il ne faudra pas treize -jours pour descendre à Mana. - -Vers cinq heures, nous touchons au saut _Ananas_, et nous décidons d’y -coucher, car il y a une chute brusque de trois mètres, et il faudra -alléger les canots au moins de notre poids. Nous accostons juste au -sommet du saut et l’on amarre les canots. Mais le mien se détache avant -que je ne l’aie quitté, et glisse; heureusement je saisis une liane, mon -pilote en agrippe une autre, et le canot s’arrête. Un peu plus, nous -descendions le saut par l’arrière, et non pas peut-être sans quelque -dommage. - -Nous passons une bonne nuit, enchantés de reprendre la vie des carbets. -Au matin, nous passons à pied le saut Ananas, regardant filer les canots -allégés dans les rapides, et nous y remontons quelques instants après. -Un léger rideau de brume s’étend sur la rivière, amortissant l’éclat du -jour, et créant de jolies perspectives fuyantes. Voici que se répètent -les paysages de l’Approuague, les lianes touffues formant devant les -arbres de vraies murailles de feuillage rappelant les vieux châteaux -couverts de lierre, et sous les buissons poussent les ananas sauvages, -qui ont donné leur nom au saut. - -Mais, de ces rideaux de feuillages verts, pendent maintenant de -splendides grappes de fleurs violettes; parfois même ces fleurs -recouvrent tout et montent jusqu’au sommet des arbres. La muraille verte -est devenue entièrement violette, et c’est une fête pour les yeux. - -Ailleurs, sans qu’il y ait de fleurs visibles, ce sont des bouffées de -parfums qui nous arrivent et qui embaument toute la rivière. - -Pour déjeuner, nous faisons halte près d’un groupe de carbets où se -trouve amarrée une flottille de canots. Ils portent des provisions -venant de Mana pour les placers que nous venons de visiter; mais le -courant est si fort que les pagayeurs sont impuissants à le remonter; -ils ont dû faire halte. Voilà près de cinquante jours qu’ils sont partis -de Mana, le 26 janvier, et ils vont encore être obligés d’attendre -quelques jours que la rivière ait baissé. Un peu plus bas, c’est un -autre groupe de canots. Voilà donc pourquoi l’on est privé de provisions -depuis quatre mois aux placers Saint-Léon et Triomphe: les pagayeurs ont -perdu leur temps sur la rivière pendant les quinze ou vingt premiers -jours, puis la crue est arrivée et les a immobilisés. Par contre, les -pagayeurs de Dagobert, qui sont justement ceux avec qui nous descendons -la Mana, bien que partis en février, sont sur la voie du retour. - -Les lianes font tantôt des arches de verdure et de fleurs, et tantôt -elles s’amoncellent en figurant des collines en dômes plongeant dans la -rivière. - -[Illustration: ÉGLISE DE MANA] - -Nous arrivons au saut X... où nous passerons la nuit: mais il faut -d’abord le franchir. Malgré la crue, il est difficile et nous le -descendons à pied, non sans peine; car, même dans l’île par laquelle -nous passons, l’eau a envahi le sentier et formé des criques assez -profondes. Le passage n’est pas long, mais voici qu’à l’extrémité, nous -attendons vainement l’arrivée des canotiers: il faut aller à leur -recherche. Une partie seulement des provisions a été déchargée et -transportée derrière nous. En montant sur des blocs de granite qui font -partie du saut, nous distinguons un de nos canots en détresse contre un -îlot. C’est justement celui qui contient nos provisions: un faux coup de -pagaie l’a exposé à une lame des rapides qui l’a rempli. Heureusement il -a pu accoster l’îlot, et les deux pagayeurs sont en train de vider l’eau -avec leurs _couis_ (grandes écuelles en fer-blanc). Ils essayent ensuite -de traîner le canot par terre le long de l’îlot, pour se trouver ainsi -au pied de la chute; car il est impossible de la reprendre en amont. -Leurs efforts étant insuffisants, le canot des deux _boschs_, monté par -nos deux pilotes, part à leur secours. A son tour, il va se mettre en -travers sous un faux coup de pagaie; il embarque. Heureusement il est -vide; deux lames, une troisième l’aurait coulé. Mais il passe. Un canot -coulé dans un saut est généralement perdu: les hommes même ne s’en -tirent pas toujours! Enfin, voilà nos quatre hommes dans l’îlot, et -bientôt les deux canots sont traînés au bas du saut; ils filent comme -des flèches à travers les derniers rapides, sous nos yeux, et viennent -nous prendre pour nous conduire à la station des carbets. Il est sept -heures du soir, grande nuit, et nous avons eu un moment d’anxiété. - -Nous repartons à six heures et demie du matin pour passer d’abord le -saut _Acajou_, presque invisible. Nous aurons une série de sauts à -franchir aujourd’hui. - -Le saut _Léopard_, bien que fort visible, peut être franchi sans -descendre à terre. C’est le premier que je passe en plein courant, et -l’impression est plutôt excitante, au sens du mot américain _exciting_, -grisante. Les pagayeurs retirent de l’eau leurs pagaies, sauf celui de -tête et le pilote: le courant est plus que suffisant pour filer vite; la -direction seule importe. C’est là que se révèlent l’à-propos et -l’habileté du coup de pagaie. Nous n’avons qu’à nous tenir immobiles, -pour ne pas faire chavirer le canot, car les lames arrivent à la hauteur -des bords; un rien ferait entrer l’eau, au risque de nous couler. On -passe à quelques centimètres de crêtes de rocs à fleur d’eau, ou de -petits tourbillons. C’est vraiment une chose admirable que la science -consommée de leur art qu’ont ces créoles: on voit qu’ils connaissent les -sauts depuis leur enfance, dans tous leurs détails, et quel que soit le -niveau de l’eau, car la passe varie suivant ce niveau. C’est excitant: -quand un passage est franchi, on attend l’autre avec le désir de -retrouver cette excitation. Chaque saut n’est pas une chute unique; il -est formé de plusieurs chaînes de rocs à franchir, et dure deux cents à -trois cents mètres. - -A midi, nous passons le _Gros-Saut_ et le saut _Patawa_; la chute totale -est de huit à dix mètres: il y a d’un seul coup une cataracte de trois à -quatre mètres de haut. Sur le bord, il y a deux tombes, l’une toute -fraîche, des victimes du saut. Pendant notre arrêt, suivant une coutume -locale, Sully fait brûler des bougies sur ces tombes. - -C’est ensuite le saut _Topi-Topi_ que nous passons en canot. Outre -l’impression du saut _Léopard_, il me cause une légère émotion: entre -deux chutes, mon canot se retourne bout pour bout; c’est un cas fréquent -avec les courants de divers sens qui arrivent. Et, dans cet immense -bruissement des grandes eaux autour de soi, les pagayeurs se comprennent -mal. Nous nous accrochons à des branches pendantes d’un îlot propice; -nous retournons le canot et il file sans encombre à travers les -dernières cataractes de Topi-Topi. Dans ces mouvements, je conçois le -danger pour un canot à prêter le flanc aux vagues: il oscille et l’eau y -pénètre immédiatement. C’est aussi grave pour un canot que de se briser -contre une pointe de roc. - -Au delà de Topi-Topi, nous croisons une demi-douzaine de canots avec une -troupe de gens qui font sécher des vêtements. Ils allaient au placer -Saint-Léon, lorsque, au milieu du saut que nous venons de franchir, un -de leurs canots a fait naufrage, avec les bagages de trois passagers, -leurs provisions et leurs vêtements; deux autres canots ont été plus ou -moins inondés, et ce sont les effets mouillés qu’ils font sécher. -Maintenant, quelques-uns d’entre eux vont redescendre à Mana chercher -d’autres provisions et d’autres effets. Ce sont seize jours de perdus -déjà, car de Mana ici ils ont mis seize jours. Sully, toujours généreux, -leur donne des provisions pour permettre à ceux qui vont rester ici -d’attendre, car ils vont être obligés d’y rester plus de trois semaines, -avec la crue de la Mana. C’est une désagréable aventure. - -Dans ce groupe, il y a des femmes et des enfants. Ces dames, fort -élégantes physiquement, ne sont heureusement pas délicates et savent se -contenter de peu; elles ont même l’air de plaisanter sur leur situation. -Elles ne seront guère plus mal qu’aux placers, car elles ont du gibier -et des provisions; et puis elles connaissent la vie des bois, elles -savent se tirer d’affaire, et ce n’est peut-être pas la première -aventure de ce genre qui leur arrive. - -Le saut _Continent_ est à découvert: nous en passons la partie centrale -à pied. Postés, Sully et moi, sur une saillie de rocher qui forme un -observatoire naturel sur le fleuve, nous regardons avec envie nos canots -filer comme des flèches au milieu de l’écume, du remous contre les -rochers, des tourbillons et des lames, dans le fracas de la cataracte. - -Nous arrivons bientôt au-dessus du saut _Fracas_, où nous trouvons -quelques carbets pour passer la nuit. Il y a des _maringouins_, -moustiques d’un bleu d’acier, avec de longs dards qui percent facilement -les hamacs. Je dors tout de même, bercé par le roulement sourd et -distant du saut _Fracas_ qui nous attend demain. Il ne nous engloutira -pas; nos pilotes sont habiles. - -Nous le défions, en effet, de nos canots qui filent au travers comme des -fétus de paille. Nouvelle excitation et nouvelle occasion d’admirer ce -jeu de pagaies, qui évite les abîmes des remous, les crêtes sournoises -des rochers, et qui dirige le canot toujours au travers des lames. C’est -le dernier saut que nous verrons: plus bas, l’eau les a recouverts. Au -bout du saut _Fracas_, la rive nous offre un petit spectacle: un temple -_bosch_. C’est un autel aux dieux des _boschmen_, élevé sous des arbres -d’où pendent des oriflammes blanches. Les _boschs_ prient ici, pour se -rendre les sauts favorables en les remontant, et pour faire leurs -actions de grâces en redescendant. Nos créoles, plus sceptiques, sont -tentés de rire de cette dévotion. Les _boschs_ ne sont pas, comme eux, -gâtés par Cayenne et le contact des blancs. - -A une heure, nous passons les criques _Avenir_ et _Arrouani_, dans -lesquelles on exploite des placers aurifères. Plus bas, ce sont les -criques _Enfin_ et _Elysée_, bien connues en France par leurs mines d’or -d’alluvion, depuis longtemps exploitées. A l’entrée de la crique -_Elysée_ nous distinguons une masse de diverses machines en train de -passer à l’état de vieille ferraille, si l’on ne vient pas bientôt les -tirer de leur état précaire: ce sont des dragues. - -Au bord de l’eau apparaissent deux grands arbres dominant ceux -d’alentour: ce sont des _fromagers_. Je ne sais d’où vient ce nom, ils -ne produisent rien de mangeable; ils abritent un placer. Un peu plus -bas, trois petites collines rompent la monotonie des berges. - -Plusieurs fois nous accostons pour chercher des carbets où nous abriter -pour la nuit: les uns sont noyés, les autres occupés. A huit heures -seulement, quand il fait complètement noir, nous trouvons de grands -carbets sur une haute berge: ils ne sont que partiellement occupés. Cet -endroit s’appelle le Grand-Amadis: hélas! il n’offre rien d’héroïque à -conquérir; pourtant, il faut un certain genre de courage pour -s’accommoder de ce refuge: il est plein de vermine, de maringouins et de -chiques. Je n’ai pas encore vu de chiques en telle abondance. En outre, -il y a des vampires, et mon voisin de hamac, un _bosch_, est mordu au -pied par ce vilain animal. Pour moi, je dors bien; je le dois, je pense, -à la petite fatigue que je me suis volontairement donnée en pagayant -plusieurs heures avec mes créoles pour rattraper le canot de Sully qui -avait une forte avance. Déjà hier, j’avais pagayé entre les sauts, et -cet exercice m’avait détendu de l’éternelle position assise dans le -canot. - -Toute cette nuit, il tombe une pluie diluvienne. Dans mes instants de -réveil, je voyais curieusement circuler ces _boschmen_ presque nus avec -leur sabre nu au côté: les maringouins les gênaient. - -Nous voulions partir à trois heures pour être le soir à Mana, mais, à -cinq heures, la pluie est toujours telle que force est bien d’attendre. -A sept heures, elle n’a pas cessé; pourtant il faut bien se décider. -Avec des caoutchoucs et des parasols, on se tirera d’affaire. Il n’y a -plus de sauts à franchir, car les hautes eaux ont recouvert tous les -rochers et les sauts de cette région sont peu élevés. Ainsi nous avons -passé hier soir, sans nous en douter, le saut _Dalle_, ainsi nommé parce -que le passage par où on le franchit est allongé comme une dalle de -_sluice_. - -Nous passons le _dégrad_ du placer _Clovis_: il pleut toujours à -torrents. Sully et Emma ont arboré des chapeaux-parapluies en bois -d’_arouman_; c’est grotesque et pittoresque à la fois. Mon pilote voit -avec inquiétude l’eau ruisseler sur sa peau nue: il me dit qu’il -commence à sentir le froid. A la longue, ces pluies tièdes -refroidissent; c’est leur danger: il vaut mieux mettre alors un tricot, -même mouillé, comme me le disait mon Indien de l’Approuague. Je passe au -pilote mon caoutchouc, et j’ouvre mon parasol. Il nous arrive des -effluves de parfums provenant de fleurs invisibles, mais cela même ne -nous charme plus. C’est peut-être le bois de rose, ou ce bois violet que -nous avons vu hier, et qui ferait de si beaux ouvrages d’ébénisterie. - -Les _boschs_ (qu’on appelle ici _Saramacas_) du troisième canot se sont -couchés sous leur prélart, la toile goudronnée qui recouvre leurs -provisions; et, quand nous rencontrons leur canot, il flotte à la dérive -au milieu de la Mana. C’est ingénieux pour éviter la pluie, tout en -faisant du chemin. Mes boys sont stoïques sous la pluie. Mon pilote, qui -avait cessé son chant monotone, le reprend sous mon caoutchouc. C’est -une mélopée indéfinie qui rythme le mouvement des pagaies; car lui aussi -pagaye pour se réchauffer. Ce chant vient du Soudan, en Afrique, et il -est en idiome africain; il dit l’histoire de la fille du désert. Les -boys chantent aussi et pagayent mieux; ils ont les voix de sauvages -qu’il faut avec leur chant: ce sont parfois des éclats violents qui -sonnent faux, mais rappellent les cris aigus de nos montagnards de -Savoie pour s’appeler de très loin. Je n’oublierai pas ces cinq heures -de pluie sans miséricorde. Je pagayai aussi sur leur rythme, mais je -pensais plutôt à des rythmes de Verdi, de ces rythmes italiens à trois -temps qui vont si bien aussi avec le mouvement rapide des pagaies. - -Après midi, la pluie cesse tout à fait, aussi brusquement et -sérieusement qu’elle n’avait cessé de ruisseler. Quand je ne pagayais -pas, j’étais occupé à manier le _coui_ pour vider l’eau du canot. La -Mana devient de plus en plus large et profonde, grâce aux criques qui -s’y déversent. Ce fleuve magnifique commence à me rappeler ceux de -Sibérie: il est aussi jaune, mais les bords sont d’une végétation bien -plus riche. - -Nous passons devant Angoulême, l’ancien village de Mana, abandonné comme -trop loin de la mer pour les petites goélettes; puis c’est Cormoran, où -M. Théodule Leblond, de Cayenne, a entrepris l’exploitation du _balata_, -l’arbre dont le suc équivaut à la gutta-percha. - -Il fait nuit quand nous arrivons au village indien de Mana, et il y a -encore deux heures et demie jusqu’au bourg de Mana. Nous n’entrevoyons -les lumières de cette petite localité qu’à dix heures du soir. Sully -nous annonce par une salve de son winchester, et les boys entonnent leur -chanson avec un nouvel entrain. Cette cinquième journée, ils ont pagayé -quinze heures. - -Les coups de feu ont attiré quelques personnes avec des lanternes, grâce -auxquelles nous réussissons à sortir des canots avec nos bagages, au -milieu d’une nuée de moustiques. - - - - -CHAPITRE XIV - -LE BOURG DE MANA - - -Mana n’a pas d’hôtels: on nous trouva cependant deux chambres dans deux -maisons assez éloignées l’une de l’autre. Je m’étendis sur un lit muni -d’une moustiquaire et m’endormis sans retard, en ayant assez de la -position assise en canot. - -Ce sont des religieuses qui ont fondé Mana, il y a une cinquantaine -d’années, en y faisant des plantations de canne à sucre. Elles -fabriquent du rhum. Mais la canne à sucre a bien perdu de son importance -depuis qu’on fait du sucre de betterave et aussi à cause du manque de -main-d’œuvre. Mais, grâce à sa manipulation soignée, le rhum de Mana -garde sa réputation d’être le meilleur des Antilles. - -Nous dûmes attendre quelques jours l’arrivée de la _Paulette_, le petit -voilier que nous avait promis M. Melkior. C’est que nous avions descendu -la Mana avec une rapidité inusitée, grâce à la crue et au courant: en -été, il faut trois et quatre semaines pour faire ce que nous avions fait -en moins de cinq jours. Cependant, le temps ne nous parut pas long. Je -vis fabriquer le manioc sous ses deux formes comestibles: le _couac_ et -la _cassave_. Le couac est en grains durs, et me plaît médiocrement; la -cassave est sous forme de galette aplatie, moins dure et d’un goût -agréable. L’opération importante de la fabrication est la digestion du -manioc avec de l’eau dans un appareil appelé _couleuvre_. Cet appareil, -en fibres de palmier tressées, a la forme d’une couleuvre longue de deux -mètres environ: on le remplit de manioc et d’eau, et on l’allonge en -l’étirant; puis on le raccourcit et on le rallonge indéfiniment, ce qui -imite les mouvements du boa pour avaler. C’est une déglutition complète: -l’eau suinte à travers les fibres, et le volume du manioc ingurgité -diminue peu à peu. On remet du manioc sec et l’on recommence jusqu’à ce -que la couleuvre ne s’étire plus. On grille le produit, ou bien on le -cuit en forme de galette sur un four en pierres sèches, et l’on a le -_couac_ et la _cassave_. - -M. Sucar, chez qui nous prenons nos repas, nous offre toute espèce de -fruits, depuis les grosses amandes du _balata_ jusqu’à la _confiture -macaque_, sorte de groseille rouge. En outre, il nous charme par sa voix -de ténor, souple et moelleuse; une voix naturelle bien rare. Cet homme -est très grand, brun, crépu; il a le physique de Dumas père, et il est -artiste. - -J’ai dit que les créoles savent être artistes; leurs histoires en canot -le prouvent abondamment: elles sont pleines de fantaisie et d’imprévu. -Et ici, à Mana, M. Sucar m’en donne une autre preuve, non seulement par -sa voix si harmonieuse et si bien timbrée, mais dans le choix de ses -mélodies, tirées des chefs-d’œuvre italiens, _la Norma_, _la Favorite_, -etc., mais aussi par le goût avec lequel il chante, par exemple, certain -air de _Mignon_: «Elle ne croyait pas, dans sa candeur naïve, etc.,» si -ridicule quand on accentue sa mesure à trois temps. M. Sucar a sauvé ce -ridicule, et l’air paraît dans toute sa douceur mélancolique. Nous avons -passé de bons moments à Mana à causer musique et à entendre M. Sucar et -sa mandoline. Un pauvre instrument, que la mandoline; mais, lorsqu’il -n’y en a pas d’autre, et qu’une belle voix le domine, c’est encore -charmant! C’était même spirituel avec certaine sérénade guyanaise, -paroles et musique de M. Sucar; un peu méchante, mais jamais on n’eût -osé s’en fâcher. - -Ce ne sont pas les instruments qui font la musique, c’est l’âme qui s’en -dégage: les uns la comprennent, les autres non. Le grand Beethoven -n’avait qu’un clavecin, une épinette, et pourtant elle a frémi d’accents -que les plus superbes instruments modernes ne connaissent pas, ou dont -ils n’ont que de pâles échos, si quelque hasard le veut. Retrouver les -impressions d’un maître comme Beethoven dans ses sonates, ses quatuors, -ses symphonies, quel problème plein d’exquises sensations! Plus vaste -qu’un problème de géométrie ou d’analyse, il laisse place à la -fantaisie, et quelle fantaisie! - -Sucar nous dit avoir songé à ce mot de _Napoléon_ écrit par le grand -homme sur sa troisième symphonie, l’_Héroïque_. Celle-ci avait alors une -marche héroïque; c’est après le couronnement de Napoléon que Beethoven, -le traitant d’ambitieux, effaça son nom et lui fit une marche funèbre, -au lieu de la marche triomphale qu’il avait d’abord composée. Quelle -pouvait être cette marche triomphale de Beethoven, de cet homme si -puissant d’inspiration, possédant l’_intelligence du cœur_, pour lui -appliquer un mot de Pascal? Il y en a une, pensais-je: c’est l’adagio de -l’_Ut mineur_, triomphal s’il en fut jamais. Et, à sa suite, le scherzo -et le finale aux allures de chevauchée épique, n’est-ce pas là une -bataille couronnée d’une victoire? Voilà la symphonie _Napoléon_ tout -entière, toute du style conquérant du premier morceau de l’_Héroïque_, -cette page immense que les mots ne peuvent décrire. - -Pourtant, je sais bien que le finale de l’_Héroïque_ aussi est un -triomphe, mais ne serait-il pas aussi bien placé à la fin de l’_Ut -mineur_ avec la _Marche funèbre_, et d’accord avec les _notes fatales_ -du commencement de cette symphonie. Un rêve. Laissons-le maintenant pour -redescendre à terre, et voir la vie pratique, les travaux des créoles. - -J’ai eu la chance de rencontrer en Savoie un ancien curé de Mana, un bon -Savoyard. Au bout de cinq ans, il en est revenu un peu éprouvé par le -climat. Il eut le tort de négliger sa santé en Guyane: au lieu de manger -abondamment, il se contenta du maïs, de la _polenta_ piémontaise que les -Guyanais laissent pour le _couac_. Ici, il laissa d’excellents -souvenirs; il faut voir de près cette population pour comprendre les -difficultés de ce ministère. - -Le chef de nos canotiers de la Mana est conseiller municipal, et il est -un des plus intelligents du conseil. La mairie est à côté de l’église et -donne sur la grande place de Mana, plantée de superbes manguiers. De la -place, on peut suivre les délibérations du conseil, car elles se font à -grands cris. On s’y dispute ferme, et l’on ne fait pas faute de s’y -régaler, tout en vidant des litres de rhum. Il paraît que le budget -municipal a de grosses notes pour les régalades des conseillers. Il faut -bien que cette fonction ait des avantages! - -Les ménages doubles et triples ne sont pas rares. Dans ce pays, la -nature déborde; l’homme ne peut s’empêcher d’en faire autant. Comme tout -le monde est créole ou noir, ce sont forcément des noirs qui souvent -sont fonctionnaires. Il n’y a rien à redire à cela, sauf qu’il faudrait -arriver à tirer de cet état de choses la civilisation véritable, et non -pas sa parodie. Quelque moqueur de Mana me comparait les séances du -conseil aux séances matinales des singes hurleurs qu’on entend sur -l’autre bord de la rivière: «Seulement, ajoutait-il, les séances des -singes rouges sont moins longues.» - -Il serait banal de citer l’exemple des Anglais dans leurs Antilles. Les -Anglais ont le sens politique et commercial, mais ils ne savent pas -développer le sens artistique et personnel de leurs sujets antillais et -autres. La France le saurait. En attendant, certaine réforme, bien -pratique celle-là, que me signalait Sully, ce serait le service -militaire obligatoire pour les créoles aussi bien que pour les citoyens -français: il inspirerait le sens des responsabilités et de l’ordre. On -se heurterait à des difficultés, à la dissimulation des naissances, par -exemple; mais, en Algérie, on a bien su s’en tirer: on comprendrait -qu’après tout le service militaire a de très bons résultats et on le -ferait volontiers. - -Les créoles ont d’incontestables qualités: activité, endurance, finesse -d’intelligence. Ils ont le droit absolu de participer à leur -gouvernement, et c’est une condition essentielle de leur prospérité; car -ils se connaissent, savent ce dont ils sont capables, et, par suite, -peuvent faire chez eux ce que les blancs ne pourraient faire. - -Par exemple, certaines cultures seraient une grande source de prospérité -pour la Guyane française, mais elles seront impossibles tant que les -mines d’or absorberont toute la main-d’œuvre. Le coton sauvage abonde en -Guyane; il n’est nulle part cultivé. Or, la France est entièrement -tributaire des Etats-Unis pour le coton qu’elle consomme, et à la merci -de ses prix de vente, tandis qu’elle pourrait en produire de la -meilleure qualité en Guyane à peu de frais. On dira que la main-d’œuvre -nous manque, ce qui est exact; mais la Guyane hollandaise et surtout la -Guyane anglaise en ont à profusion. On ne voit donc pas ce qui nous -empêche d’en avoir. Il paraîtrait qu’à deux reprises, quand nous avons -voulu importer des noirs de nos domaines africains, ou des coolies -d’Asie, l’Angleterre est venue nous avertir de son air le plus prude: -«Vous savez, c’est la traite des noirs,--ou bien,--des jaunes.» Et, -selon l’expression vulgaire, nous avons _calé_. Si cela est exact, nous -avons été absurdes, car l’Angleterre et la Hollande n’ont pas fait autre -chose pour leurs possessions. - -Le _balata_ est exploité avec succès en ce moment autour de Mana. Les -concessions sont toutes prises, à moins d’aller très loin. On envoie des -ouvriers à qui l’on achète leur récolte moyennant 4 francs le kilogramme -de gomme. Leur contrat les empêche de vendre à tout autre leur -production, et, en outre, chaque récipient porte une marque distinctive. -La gomme de balata valant 7 francs le kilogramme en France, il reste une -jolie marge de profits, en tenant compte des frais de transport. -Seulement, c’est toujours la main-d’œuvre qui est l’écueil dans la -question. Souvent aussi il y a des pertes de temps; il faut attendre les -pluies pour faire la récolte; le passage des sauts avec des canots -chargés de balata peut être périlleux, etc. - -L’exploitation des bois d’œuvre et de construction est beaucoup plus -difficile; il faut des capitaux et des navires construits spécialement à -cet effet. Mais, tôt ou tard, la valeur extraordinaire des bois de la -Guyane rendra leur exploitation très florissante; nous en parlerons dans -un chapitre spécial. - -A quelques heures de Mana, près du lac Arrouani, se trouve une -léproserie: une trentaine de lépreux sont soignés par des religieuses. -Le docteur de Mana va les visiter de temps à autre. On se plaint -qu’aucune amélioration ne soit possible par suite de la mauvaise volonté -du service administratif, et parce qu’il n’y a aucune police dans la -région. - -C’est un fait patent que la police est absolument insuffisante en -Guyane, mais elle est difficile à exercer. Nous avons vu les incursions -des maraudeurs: on me soutient à Mana que ces maraudeurs ont leur -utilité. Ils exploitent et réexploitent des placers jusqu’à leur -épuisement complet. Seulement, ce ne sont pas eux qui découvrent les -placers; ils arrivent généralement après la nouvelle d’une découverte, -et celle-ci est due aux efforts coûteux d’expéditions organisées par les -gens entreprenants de la colonie. Ces derniers sont alors frustrés par -les maraudeurs. Lorsqu’une découverte est due à des maraudeurs, rien de -plus juste que de leur donner la propriété du placer. Il devrait -suffire, comme aux Etats-Unis, de planter des poteaux de découverte, et -de faire ensuite enregistrer le terrain au service des mines à Cayenne. - -Mais les conditions sont spéciales en Guyane: cadastrer la forêt vierge, -ce serait un comble. Alors, on distribue le terrain à Cayenne même sans -aller le voir. On vérifiera plus tard: les approximations sont -légendaires dans le pays. On adapte les terrains au plan, et non pas le -plan aux terrains. D’ailleurs, les maraudeurs ne tiennent point à la -propriété: ils veulent seulement écouler leur or. Pour vendre de l’or, -il faut un _laissez-passer_, et on ne donne ce laissez-passer qu’aux -propriétaires de placers. Qu’à cela ne tienne: des gens de Mana ou -d’ailleurs ont des concessions de placers, aurifères ou non, sur le plan -officiel, et cela leur suffit pour acheter l’or des maraudeurs. -Naturellement, ils y prennent leur commission, et, de plus, étant -marchands, ils payent en partie avec des provisions. De là vient que les -maraudeurs sont fort bien vus en Guyane. Aux Etats-Unis, le -laissez-passer est inconnu; chacun peut vendre de l’or, et la fraude est -inconnue. En Guyane, outre le laissez-passer, il y a une masse -interminable de formalités et de droits à payer, dont 8 pour 100 pour la -sortie. Aussi, l’or s’en va en Guyane hollandaise, où il n’y a pas tant -de formalités et où le droit de sortie n’est que de 5 pour 100. - -[Illustration: MONTJOLY, PRÈS CAYENNE.--COLONIE DES SINISTRÉS DE LA -MARTINIQUE] - -Cependant, la _Paulette_ est arrivée et déchargée: à sept heures du -matin, le 19 mars, nous nous y embarquons pour Cayenne. Nous passons la -barre de la Mana juste au moment favorable de la marée, et nous voilà en -pleine mer. Le vent souffle du nord-est, et nous allons à l’est; mais le -capitaine Boot va où il veut. En moins de trente-neuf heures, nous -sommes à Cayenne, et encore un coup de vent a brisé notre mât de hune, -ce qui nous a fait perdre quelques heures. Je ne suis pas habitué à ces -mouvements saccadés des voiliers contre les lames; pourtant, l’appétit -tient bon. Nous avons pu jeter un regard sur les îles du Salut, sans -avoir vu la côte, qui est trop loin. A dix heures du soir, nous passons -la barre du port de Cayenne. - -A terre, je retrouve la grande maison mise à ma disposition à la fin de -janvier. Ces sept semaines dans l’intérieur de la Guyane me font l’effet -d’un rêve. Sur mon lit, je crois sentir encore le balancement un peu dur -de la goélette, et ce sera mon premier plaisir d’aller la voir demain se -pavaner gracieusement dans le port. En la revoyant, je distingue près -d’elle un autre voilier venu aussi de Mana, la _Belle-Cayennaise_. -Celui-ci était parti vingt-quatre heures avant nous; mais le capitaine -n’a pas su se tenir au vent comme Boot, et il est arrivé douze heures -après lui; et son bateau ne vaut pas la _Paulette_. - - - - -CHAPITRE XV - -CAYENNE - - -La ville de Cayenne est divisée en deux parties assez distinctes, sans -être séparées l’une de l’autre. Ce sont, d’un côté, les constructions -anciennes; de l’autre, les rues modernes. L’ancien Cayenne était entouré -d’un fossé qui a presque entièrement disparu. Il comprenait de très -grands bâtiments, solidement construits, restés intacts, et groupés -autour du fort _Cépérou_, sur le bord de la mer. Ce fort utilisait une -petite colline, un rocher battu des vagues, cachant derrière lui la -plaine où Cayenne est construite: on a parlé plusieurs fois de faire -sauter ce rocher, pour dégager Cayenne et lui donner plus de vue; mais -le pittoresque y perdrait. - -A l’est du rocher, ce sont d’abord d’immenses casernes, avec de grandes -et hautes salles, à peu près inutilisées maintenant; car le fort Cépérou -a été démantelé en faveur de Fort-de-France, qui est notre station -navale des Antilles, et la garnison de Cayenne est insignifiante. -Derrière les cours des casernes, fermées par de massives et vieilles -portes de fer, ce sont les palais du gouvernement et de -l’administration. Quelques vieux canons garnissent un promontoire au -nord de ces bâtiments. Au sud sont la gendarmerie, puis le grand -hôpital. Tout cela est massif, mais solide, et encadré d’un côté par la -mer, de l’autre par une vaste place où pousse une herbe épaisse entre -des avenues bordées de superbes amandiers. C’est la place d’Armes: sous -le climat tropical, la verdure et l’ombre donnent toujours ici une -impression de fraîcheur. - -Les autres monuments anciens de Cayenne sont le palais de justice, dont -les murs et les pilastres noircis encadrent tristement une grande cour -d’honneur, puis l’église ou la cathédrale, si l’on veut, qui est dans -les mêmes conditions. Le climat humide de Cayenne produit sur les murs -les mêmes taches noires qu’on observe sur les monuments de Londres. La -cathédrale est insuffisante pour Cayenne: elle est en outre mal aérée, -sombre et humide. Il faudrait ici une église comme celle de -Fort-de-France, en treillis de fer, toute en fenêtres immenses, pleine -d’air et de lumière. Cependant, on peut dire que cette église de -Cayenne, isolée sur une place, bordée d’une avenue de palmiers, avec un -pourtour en arcades, est encore le plus remarquable monument de la -ville. - -Il me reste à citer la mairie et le musée, mais leur extérieur n’offre -rien de particulier. Le musée renferme une collection de roches, -d’oiseaux, de reptiles, de mammifères, etc., qui est très intéressante. -Mais la flore et la faune de la Guyane ont fort besoin qu’un savant les -étudie: je crois que, depuis les descriptions de Buffon, leur étude n’a -fait aucun progrès. L’intérieur de la Guyane, c’est presque la _terra -incognita_. - -Le reste de la ville est composé de rues très régulières et très -propres, qui se croisent à angle droit comme dans les villes américaines -modernes. Il y a de très beaux immeubles, appartenant aux plus anciennes -familles de la Guyane: les Leblond, les Céide, etc. L’intérieur, avec de -larges et hautes salles, de grandes fenêtres, est somptueux et imposant. -Pour faire circuler l’air à travers les maisons, on a renoncé aux -croisées vitrées; on n’emploie que des volets à jour. Si l’on a de -l’air, parfois même des rafales de vent à travers sa demeure, on évite -un peu les effets de l’humidité. Les toitures sont faites de lattes en -bois, sur lesquelles les pluies torrentielles font un tel fracas que le -sommeil le plus dur n’y peut résister. - -La ville a de belles esplanades plantées d’arbres, et de magnifiques -promenades ombragées sous la forêt. J’ai cité la place d’Armes, mais -celle des Amandiers est plus vaste encore, et, en outre, elle donne sur -la mer: il y passe constamment le souffle du large, et, dans les chaudes -journées, on l’y respire avec délices. Des bancs ont été disposés sous -les ombrages des amandiers, et jusque sur un petit promontoire avancé, -d’où la vue s’étend au loin sur la plage et les collines de la côte. - -La place des Palmistes, au milieu de Cayenne, est unique au monde, par -ses deux cents palmiers hauts de trente à quarante mètres, alignés en -colonnades de troncs droits et minces, dont le sommet, une touffe de -palmes bruissantes, est sans cesse agité. Ils ont dû être plantés en -même temps, car ils sont presque égaux. L’un d’eux est _bifide_: à sept -ou huit mètres du sol, il se divise en deux troncs parallèles absolument -semblables. Sous ces palmiers, ce sont des bouquets de bambous, et des -pelouses de hautes herbes séparant des avenues. On a préféré laisser à -cette immense place l’aspect d’une savane plutôt que d’y créer des -massifs de fleurs. La cime de ces palmistes est hantée d’une nuée -d’_urubus_, le vautour de Cayenne, à qui, quoi qu’on dise, on doit bien -en partie la propreté des rues. Il est juste de dire que ces rues, -balayées par les averses, le sont aussi par les particuliers et par des -équipes de forçats. - -Je citerai encore une place plus petite, près du port, parce qu’elle -possède un groupe en bronze, au centre. Ce groupe représente le député -Schœlcher, en redingote, présentant (à la France, je pense) un noir -presque nu. Cela signifie l’émancipation des esclaves. M. Schœlcher a un -air enthousiaste un peu 1830; le noir a l’air de trouver la chose toute -naturelle. C’est qu’en effet, à juger par le nombre de créoles, -l’alliance avec les blancs était depuis longtemps un fait accompli. Je -ne sais si ce groupe plaît beaucoup à Cayenne. - -Le port est encombré par les bâtiments de la douane, dont je parlerai -tout à l’heure. C’est dommage, car on y jouit d’une vue captivante sur -la mer, la pointe _Macouria_ et la rade, où se balancent constamment de -nombreux voiliers, goélettes et canots. Il y a même un vieux vapeur, la -_Victoire_, sans cesse rapiécé, comme le couteau de Jeannot, portant -solidement ses soixante-dix ans. Une fois par mois seulement arrive le -courrier français, un vapeur de 1,500 tonneaux. - -Il n’y a pas de tramways dans Cayenne, mais on parle d’en construire un. -En attendant, on installe la lumière électrique. Mais les Cayennais ont -pris à la civilisation ce qu’elle a de plus avancé: les automobiles. Il -y en a une dizaine dans Cayenne, presque tous à des particuliers. Les -rues rectilignes sont favorables à ce sport. C’est le meilleur mode de -locomotion pour ne pas s’échauffer en courses, car les chevaux -supportent mal le climat. Il n’y a que les mules qui résistent et -quelques Cayennais ont de jolis attelages de ces animaux, qui ne peuvent -cependant lutter avec un automobile. - -Il y a pourtant fort peu de routes autour de Cayenne, quinze kilomètres -en tout; mais les autos les parcourent plusieurs fois. Ce sont -d’ailleurs de jolies promenades à travers les forêts vierges de la côte. -On espère faire peu à peu une route le long des côtes jusqu’à Mana, et -peut-être jusqu’à Surinam, capitale de la Guyane hollandaise. Les autos -pourront s’en donner, car cette route sera loin d’être fréquentée comme -nos routes de France. - -En attendant, les promenades favorites sont celle du jardin d’essais de -Baduel, et celle de Montabor. Je ne les ai pas faites; par contre, j’ai -passé une journée extrêmement intéressante à la colonie agricole de -_Mont-Joly_, en compagnie de son organisateur, M. Bassières. Cette -colonie est à huit kilomètres de Cayenne: elle a été fondée pour donner -de l’ouvrage et des ressources aux sinistrés de la Martinique, après la -fameuse catastrophe de Saint-Pierre. Il y eut d’abord six cents -personnes, mais il en est rentré beaucoup à la Martinique, où elles ont -retrouvé une occupation. Il reste en ce moment soixante-dix familles, -environ deux cent soixante-dix personnes, qui paraissent décidées à -rester en Guyane. Un vaste espace de terrain leur a été distribué, -divisé en lots. Sur chacun de ces lots se trouve une jolie case et, tout -autour, un jardin potager. Le reste du terrain est consacré à la culture -préférée du propriétaire: le maïs, les bananes, les patates, le manioc, -la canne à sucre, etc.; ou bien les légumes: courges, concombres, -haricots, épinards, etc. M. Bassières a particulièrement encouragé ces -dernières cultures, comme plus rémunératrices, et Cayenne y trouve un -grand avantage: celui de pouvoir acheter des légumes à un prix -abordable. - -Entre les rangées de propriétés, on a réservé de larges avenues, -auxquelles travaillent des escouades de forçats: ce sont ici des -Malgaches et des Arabes. Ils ont d’abord déboisé le terrain de -Mont-Joly, et maintenant ils en font l’asséchement. Leurs casernements -sont de longs bâtiments bien aérés entourés de forêts. Deux ou trois -surveillants militaires suffisent à diriger leurs travaux. Ils disposent -d’une salle de punition où les récalcitrants sont enchaînés par les -pieds; il n’y en avait aucun à mon passage. - -A l’entrée de la colonie se trouvent des bureaux, puis les anciens -logements des sinistrés de Saint-Pierre. Le paysage est extrêmement -calme et reposant; l’aspect est celui d’une prairie plantée de canne à -sucre, avec quelques grands arbres: des palmiers et des fromagers. Au -delà des forêts qui bornent la colonie, le terrain est vallonné et se -termine par des collines qui vont plonger dans la mer. La plage est -magnifique, longue de deux à trois kilomètres, isolée entre deux -collines, et constitue un site merveilleux. On parle de diviser la forêt -voisine en lots, et de la vendre aux enchères pour y construire des -villas donnant sur la plage. Celle-ci a une largeur de deux cents -mètres. La lisière des bois est formée de buissons bas qui donnent un -fruit, l’_icaque_, au goût acide, rappelant ces baies bleuâtres que les -enfants aiment beaucoup en hiver, les _prunelles_. Si j’étais destiné à -vivre à Cayenne, je choisirais une villa sur cette plage. - -Et justement je passai une charmante soirée à la campagne, au bord de la -mer, chez M. Léonce Melkior, en compagnie de Sully-L’Admiral et d’un -groupe de Cayennais pleins d’entrain et de gaieté. La villa méritait son -nom: _la Gaieté_. C’était une petite maison, dont tout le dessous ne -formait qu’une grande salle ouverte des quatre côtés. Les grands bois -alentour, la plage tout près, et jusqu’au ponceau de bois traversant une -crique, tout me rappelait un autre site, dans un pays et sous des cieux -pourtant bien différents: la villa de Sedimi et ses alentours, près de -Vladivostok, en Sibérie. Nous causions ici de la guerre russo-japonaise, -que je n’avais apprise qu’en arrivant à Mana, et je me demandais si ce -joli Sedimi n’était pas en ce moment occupé par ce peuple stupéfiant que -les Russes appellent des macaques, et qui sont des hommes même peu -ordinaires. - -A _la Gaieté_, nous goûtâmes toute espèce de fruits: des pommes-lianes -aux variétés inépuisables: _couzou_, _oyampi_, _mari-tambour_; les plus -petites sont les plus savoureuses, mais toutes sont délicieuses. On nous -servit une glace sans doute inconnue en Europe, une glace au _mombin_; -elle ne le cède en rien à une glace aux fraises. - -L’après-midi fut très gai et se termina par un bain de mer. C’est un -hasard heureux de pouvoir goûter la salure de toutes les mers du globe. -Ici, les poissons abondent; il suffit de jeter un filet pour en attraper -de toutes les tailles. On rejette à la mer les plus gros et les moins -bons. En outre, on trouve fréquemment de grosses tortues de mer échouées -sur le rivage, et dont la chair est très recherchée. Ces rivages, -toujours rafraîchis par la brise, sont très sains, et c’est pourquoi je -ne crains pas de les comparer, à bien des points de vue, à ceux des -côtes de la mer du Japon, en Sibérie. - -Le gouverneur de la Guyane jouit d’un luxueux chalet, dans une situation -semblable à celle du chalet Melkior et à peu de distance; mais je ne -l’ai pas vu. Je n’ai pas cherché non plus à le voir, préférant les -réunions privées aux réceptions officielles, et la vie en plein air avec -des fruits sauvages, aux mets élaborés savamment. J’ai cité les -_pommes-lianes_; il y a ici aussi les _pommes-cannelle_ et les -_sapotilles_, et surtout les mangues: _mangue-amélie_, _mangue-julie_, -etc. Les amateurs les préfèrent à tout autre fruit pour leur finesse, -leur parfum, leur saveur. La culture leur fait perdre ce léger goût de -térébenthine, que les Guyanais d’ailleurs apprécient: si la Guyane -réussissait à entreprendre le transport des mangues en Europe et aux -Etats-Unis, elle y trouverait une fortune, et les gourmands de tous pays -un plaisir. J’ai toujours ouï dire que les entreprises les plus sûres -sont fondées sur ce qui se mange. - -A propos d’arbres fruitiers, leur sève est si riche en Guyane que, pour -faire produire aux arbres stériles, on leur applique indifféremment, -avec un succès égal, l’un ou l’autre des trois procédés suivants: on -taillade l’écorce à coups de sabre--c’est le procédé des Indiens -autochtones--on fait une incision annulaire assez large à la première -écorce; enfin, on charge de pierres les branches inférieures sur leur -jonction avec le tronc. Je ne sais si, en Europe, on trouverait aussi -heureuse l’application d’un de ces procédés. - -Cayenne est une ville gaie. C’est le type de ces villes qui centralisent -la production d’or d’une région. La vie y est large et plutôt coûteuse; -l’intérêt de l’argent y est élevé: 10 pour 100 sur les immeubles. Cette -ville m’a rappelé un peu Johannesburg, au Transvaal, les années avant la -guerre; elle a aussi des rapports avec El Callao, au Venezuela, et même -Dawson-City, en Alaska. Les réceptions sont luxueuses: le champagne y -coule à flots, et de vastes salles grandioses, comme celles de M. Th. -Leblond, donnant sur la place des Palmistes, rappellent plutôt les -châteaux d’autrefois que les maisons modernes. On y retrouve les -descendants d’une ancienne race, celle des L’Admiral, des Leblond, etc. - -La population créole aime beaucoup à s’amuser. Elle organise même des -baptêmes de poupées. Sully en a présidé un ces jours-ci. C’est très -sérieux et non pas un jeu d’enfants, comme on le croirait; mais on s’y -amuse ferme, en habit ou en smoking blancs aux revers de soie blanche. -Quels grands enfants que ces créoles! - -Surtout, on aime la danse. Les bals publics ne sont pas précisément une -réjouissance pour ceux qui habitent dans le voisinage et qui voudraient -dormir. C’était mon cas à la fin de janvier, et, jusqu’à six heures du -matin, ce fut en face de chez moi un tapage indescriptible: à travers -les volets à jour sans croisées, le bruit m’arrivait comme si le bal eût -été dans ma chambre. C’est d’abord le rythme cadencé des danseurs -infatigables frappant mollement, mais tous à la fois, le plancher de -leurs pieds nus. Le bavardage est moindre pendant la danse: l’amour des -histoires fait place à la jouissance de cette danse que j’ai décrite au -placer Dagobert et qui a quelque chose de félin. Moins agitée que la -nôtre, c’est bien la danse qui convient à un peuple plus près que nous -de la nature, et sous ce climat qui amollit; mais l’exercice est une -réaction contre cet amollissement. - -Sur le bruit cadencé des pieds, et pour l’exciter plus que pour le -rythmer, il y a d’abord l’instrument de bois que l’on bat avec les -doigts et la paume de la main, et la boîte de sable secouée sans -relâche; mais, à Cayenne, il y a en outre des instruments de musique. -J’entendis une clarinette maniée avec une véritable maëstria. Elle joua -d’abord des valses, de très jolies valses, de Strauss, de Lanner, etc., -et toute espèce de danses, jusque vers deux heures du matin. A partir de -ce moment, les danseurs étant sans doute suffisamment rompus aux rythmes -dansants, la clarinette se donna libre carrière: ce furent des airs -variés, avec d’étourdissantes variations roulées, coulées, piquées; de -la virtuosité étincelante; de ces variations que nos créoles, sur la -Mana, sifflaient avec un vrai talent. Après les variations, un peu -fatigantes pour la respiration, ce furent des airs d’opéras, lents ou -vifs, sans transition, avec la plus parfaite indifférence pour la danse -en cours: je reconnus au vol _Carmen_, _la Favorite_, _la Traviata_, -_Guillaume Tell_, et même _Lohengrin_. Je ne parle pas des opérettes. La -boîte à sable et la lame de bois continuaient, sans s’inquiéter de la -clarinette, leurs battements et leurs grincements rythmés. C’était -admirable, comme chacun de son côté, danseurs et musiciens, s’en -donnaient à cœur joie pour jouir à fond de la danse. La pluie tomba par -rafales, sans qu’on s’en doutât dans la salle un seul instant. - -A côté d’un bal pareil, il est inutile d’essayer de dormir; il faut -aller le voir, et c’est intéressant; il y a un buffet et des tables où -l’on peut se rafraîchir. - -Je vis un autre bal le 2 avril, la veille de Pâques. Outre la -clarinette, toujours tenue supérieurement, il y avait deux violons, une -contrebasse et un cornet à piston. Les deux violons passaient inaperçus -à l’oreille, et pourtant leurs exécutants ne se faisaient pas faute de -manier l’archet à tour de bras. Mais que faire contre un piston et une -clarinette, un tambour de bois et une boîte à sable? Se taire! mais leur -salaire n’eût pas été gagné. - -Ces grandes salles de danse sont parfaitement aérées, éclairées à -l’électricité; elles ont un promenoir pour les spectateurs, des bancs -pour les danseurs fatigués, et des rafraîchissements. La police -surveille d’un œil débonnaire. - -Le matin de Pâques, jour de mon départ, j’allai visiter le marché que je -ne connaissais pas encore. Un gendarme de la Savoie, rencontré à -Cayenne, m’ayant persuadé qu’il en valait la peine, vint m’y conduire à -cinq heures du matin. J’y trouvai, en effet, une foule considérable et -bariolée, toute espèce de fruits et de légumes, des libérés vendant de -la viande, le tout relativement un peu cher, au taux de l’unité -inférieure de Cayenne, qui est le _sou marqué_, valant deux sous. C’est -une jolie pièce de nickel, frappée sous Louis-Philippe. Je constatai -avec plaisir l’activité du marché de Cayenne, et surtout je m’aperçus -que la population en général et les gendarmes en particulier sont en -mesure d’avoir une nourriture saine et réconfortante, comme il convient -en Guyane. - -La cathédrale était pleine de monde, à déborder sur la place, à la messe -de Pâques: l’orgue et les chants s’en donnaient à toute volée. Je dois -même mentionner une effroyable cacophonie due au mélange de l’orgue et -des chants avec une fanfare jouant des danses, des marches et des pas -redoublés: pour comble, je reconnus, sinon les mêmes musiciens, du moins -les mêmes airs que la veille au bal créole. Autour de moi, on paraissait -ravi d’entendre un pareil charivari. Il paraît que des sons comme des -goûts, on ne discute pas. Chacun a sa manière d’honorer Dieu, et -peut-être notre grande musique religieuse paraîtrait-elle fade aux -oreilles créoles! Elle demande une étude, d’ailleurs. L’idée qu’on se -fait de Dieu dépend de la science qu’on possède; on ne peut en imposer -une plutôt qu’une autre. - -Les Frères des écoles chrétiennes sont très populaires à Cayenne: c’est -leur fanfare qui jouait à la grand’messe et nous gratifiait de ses airs -intempestifs. Les élèves étaient tout endimanchés: quelques-uns avaient -des bas et des souliers bien cirés; d’autres n’avaient qu’un bas et -qu’un soulier; pour satisfaire une petite vanité, ils étaient -certainement plus mal à l’aise que leurs camarades qui avaient leurs -deux pieds nus. - -J’ai fait allusion aux forçats une fois ou deux dans mon récit, à propos -de la main-d’œuvre et de la colonie pénitentiaire du Maroni. La -surveillance ne paraissait pas être suffisante, et la Guyane n’a pas de -troupes dans le cas possible d’une révolte des forçats. Voici quelques -observations qui m’ont été faites sur le régime du bagne. - -Ce régime paraît s’inspirer d’abord du code d’excellence de la nature -humaine, inventé par Rousseau dans son _Emile_, et ensuite d’une sorte -d’aversion pour tout changement. Le souci principal est de ne donner -aucun motif de laisser croire que les forçats sont mal traités, et de -suivre la routine. Le nombre total des forçats est d’environ six mille. -Il a été renforcé récemment de ceux qu’on a expédiés de la -Nouvelle-Calédonie, qui cesserait peu à peu d’être colonie -pénitentiaire. Depuis l’année 1854, où la Guyane reçut le premier convoi -de condamnés, on peut dire que le travail fait par les forçats est -insignifiant, comparé aux dépenses qu’il a occasionnées. Ces dépenses -ont dépassé soixante millions, et le travail fait se borne à quelques -plantations sur le Maroni; chaque administration nouvelle refait ce -qu’avait fait la précédente, et la Guyane reste aussi inculte qu’il y a -soixante ans. En colonie anglaise, on aurait évidemment réalisé des -défrichements et des routes qui auraient développé le pays. En Guyane, -on a fait quinze kilomètres de routes. - -Dans les rues de Cayenne, le travail des forçats est peu pénible, et, en -le voyant faire, on comprend combien il manque d’entrain et de bonne -volonté. _C’est le travail forcé, bien inférieur au travail libre._ Les -forçats travaillent moins que les militaires et sont mieux traités. Un -condamné qui a une plainte à faire peut s’adresser directement au -ministère, sans passer par l’administration, tandis qu’un soldat est -obligé de passer par la voie hiérarchique. Un forçat peut ameuter la -presse. Ainsi Zola a fait son livre: _Vérité_, qui est un tissu -d’erreurs. Que n’est-il venu en Guyane? Il était, certes, assez riche -pour payer son voyage, et il aurait pu voir l’île du Diable. - -[Illustration: TRAVAUX DES FORÇATS DANS LE PORT, A CAYENNE] - -Le contact prolongé entre les forçats de toute catégorie les rend -rapidement aussi mauvais les uns que les autres: si l’on isolait les -meilleurs (car il y a des crimes par entraînement irréfléchi), on -obtiendrait un autre résultat. Il faudrait écarter les pires, comme on -coupe un membre malade pour éviter la gangrène. Ensemble, les forçats en -arrivent à perdre tout sens moral, à regarder le vol, l’assassinat, -comme un devoir dans l’état où la société les a mis. On envoie bien les -mauvaises têtes, ou soi-disant telles, aux îles du Salut. Mais on -appelle mauvaises têtes ceux qui refusent de travailler; or, ce refus -est trop facile à opposer, car il n’y a aucune sanction, aucune punition -ayant un résultat effectif comme dans l’armée. Aux îles du Salut, la vie -est douce et le climat est bon. Il serait si facile de classer les -forçats d’après leur casier judiciaire! Mais ce serait quitter la -routine, et se donner de la peine. Peut-être l’un ou l’autre directeur -a-t-il essayé, mais il a dû se heurter à la pire des forces, la force -d’inertie. Car l’administration ne manque pas de chefs capables et -intelligents. Mais, quand une routine dure depuis cinquante et soixante -ans, et reste liée à l’influence changeante des régimes que la France -subit de son côté, on n’a ni la force ni le temps de faire œuvre qui -dure. - -Si les forçats sont donc manifestement inutiles à la Guyane, ils sont -par surcroît nuisibles à sa réputation, par suite à son peuplement et à -son développement. Il vaudrait mieux les envoyer ailleurs, aux îles -Kerguélen, par exemple, dans le sud de l’Afrique, où, dit-on, il n’y a -que des phoques et un consul. Le climat y est excellent. - -Le sort des libérés est plus triste encore que celui des forçats. Il -leur arrive de demander à faire certains travaux refusés par les -forçats, comme trop pénibles, et, en effet, ces libérés gagnent 70 -francs par mois, ce qui représente tout juste leur nourriture, à -Cayenne. Leur situation est parfois si misérable qu’ils commettent -volontairement un délit pour se faire réintégrer au bagne: le tribunal -de Cayenne juge constamment des faits de ce genre. Les forçats malades -vont à l’hôpital et l’on prolonge leur convalescence par toute espèce de -petits soins, tandis que les libérés malades sont envoyés au camp. On -saisit sur le vif la sollicitude administrative pour son service, et son -indifférence au bien général. - -Depuis huit ans, il est question de faire un chemin de fer de -pénétration en Guyane; on comptait, mais à tort, semble-t-il, sur -l’administration pénitentiaire pour donner sa main-d’œuvre. On ne sait -plus maintenant quand on fera ce chemin de fer, ni même si on le fera. -Celui qui se construit actuellement en Guyane hollandaise pourrait bien -décourager de faire celui de notre colonie, car le projet le plus -populaire à Cayenne consistait à aboutir à la haute Mana et au Maroni -par l’Approuague, et le chemin de fer hollandais ira justement à l’Awa, -sur le Maroni. - -Mais, en Guyane française, aucun tracé n’est encore fait; on ne peut -donc évaluer les frais de construction, ne sachant pas à quelles -difficultés on se heurtera. Quant au but à atteindre, il me semble qu’on -n’a que l’embarras du choix: il y a des placers un peu partout, et, -_quel que soit le point visé, la région intermédiaire est bonne à -développer_. - -Les avantages d’un pareil chemin de fer seraient inappréciables: on -pourrait exploiter avec profit une quantité de placers, dont -actuellement le ravitaillement est trop coûteux pour que le bénéfice -soit possible. Surtout on pourrait commencer le défrichement intérieur -et la mise en valeur de la Guyane française, comme en Guyane anglaise et -hollandaise. L’intérieur du pays est loin d’être malsain, surtout en -commençant par cultiver le voisinage de la mer, comme le recommande M. -Théodule Leblond. La main-d’œuvre viendra des Antilles à volonté. Il -suffirait d’un effort pour mettre en plein rapport cette inépuisable -forêt vierge, inhabitée et inconnue. Il faut de l’argent évidemment, -mais, avec la production d’or de la Guyane, le capital ne ferait pas -défaut, si on l’intéressait à la Guyane, au lieu de l’écarter. - -Ceci me conduit à dire quelques mots de la douane. Le produit principal, -c’est l’or. C’est grâce à l’or que le budget de la colonie donne des -excédents. Mais ces excédents, au lieu d’être employés au profit de la -colonie, servent à faire des largesses administratives. On étudie à la -loupe les rouages de ce régime, comme en France, mais on néglige toute -vue d’ensemble. En outre, la politique sait bien jouer aussi son rôle. - -L’or paye deux taxes: la première, de 5 francs par kilogramme d’or brut, -pour l’entrée dans Cayenne; la seconde, de 216 francs par kilogramme -pour la sortie, c’est-à-dire 8 pour 100 de l’or brut, estimé à 2,700 -francs le kilogramme. Ces chiffres sont exagérés d’abord, puisqu’en -Guyane hollandaise, aux Etats-Unis, au Transvaal avant la guerre, on ne -payait que 5 pour 100. Mais cela n’est rien. En se présentant à la -douane, il semble qu’il devrait suffire de dire: «J’ai tant d’or; -pesez-le. Combien dois-je payer?» Mais il s’agit bien de cela! On dirait -qu’il est honteux de faire de l’impôt une affaire d’argent. L’important, -c’est la paperasserie et les formalités de l’emballage. Ce n’est qu’aux -Etats-Unis que les questions se résolvent simplement. Ici, il faut des -boîtes spéciales, des cachets spéciaux, un poids spécial, et surtout il -faut des papiers. D’abord, un laissez-passer: si l’on n’a pas de mine à -soi, on ne peut se procurer ce laissez-passer que par fraude, en -utilisant de vieux registres, ou en s’adressant à des gens qui n’ont des -mines que pour avoir des laissez-passer. - -Si l’or est entré sans laissez-passer, il ne peut plus sortir sans une -nouvelle fraude. Pour éviter ces chicanes, sans parler de celles de la -pesée, on préfère passer l’or en contrebande. En Guyane hollandaise, les -poids sont justes, il n’y a pas de laissez-passer, et l’on ne paye que 5 -pour 100. A propos de pesée, on sait que les commerçants français et -suisses préfèrent envoyer leurs marchandises d’exportation par les ports -allemands et italiens plutôt que par les ports français, Marseille -surtout, parce que les pesées y sont capricieuses, dangereuses et -paperassières. - -Tout ceci n’est rien encore: on risque des amendes et même la -confiscation de l’or à la moindre infraction: par exemple, si le poids -indiqué sur le laissez-passer diffère de 100 grammes, en plus ou en -moins, du poids découvert par la douane. Or, il s’agit souvent de 20 -kilogrammes d’or, et même davantage. La balance de la douane, usée par -l’humidité, a tout autant de chances d’être fausse que celle du placer. -J’ai vu la confiscation se produire dans le cas suivant: le -laissez-passer était arrivé après l’or; ce sont des canots _boschs_ qui -portent cet or à travers des centaines de kilomètres, des sauts et des -rapides; un pilote _bosch_ avait oublié de remettre le laissez-passer à -son remplaçant. Le propriétaire de l’or a fait appel en France, et, -après une année de discussions, ne s’en est tiré qu’en payant 500 francs -d’amende: le plus fort est qu’après avoir gardé le laissez-passer, on le -lui réclamait en le menaçant d’une nouvelle amende. Il y a de quoi -décourager d’introduire de l’or à Cayenne. - -Il en est de même pour les droits sur le rhum. On paye une taxe de 1 fr. -50 par litre en Guyane, et, à l’arrivée à Saint-Nazaire, la régie -demande encore 4 francs par litre à 100 degrés. Je me demande d’où vient -le rhum qu’on achète en France 3 à 4 francs le litre. C’est un défi jeté -aux produits naturels en faveur des produits falsifiés. C’est ainsi que -les droits et les tracasseries imposés en France aux bouilleurs de cru -favorisent les eaux-de-vie falsifiées, aux dépens des eaux-de-vie -naturelles. On a beau se munir à Cayenne d’un certificat d’origine pour -son rhum, on paye à l’arrivée en France comme pour un rhum étranger. Il -vaut évidemment mieux ne rien déclarer. - -Cependant, je quittai Cayenne en regrettant d’avoir pu passer si peu de -temps en Guyane. J’y étais arrivé anxieux du climat, sans y connaître -personne que Sully-L’Admiral. J’avais trouvé un climat idéal, moyennant -quelques précautions, et un accueil plus qu’agréable, cordial. Vraiment, -je partais avec le désir du retour en Guyane. Sully, qui d’abord -comptait revenir en France avec moi, se décidait à rester pour s’occuper -de ses affaires et prendre la direction des placers, s’il y avait lieu. -Je partais donc sans lui, mais avec des Guyanais dont j’avais fait -connaissance. Naturellement, il y eut une séance d’embrassades sur le -bateau, aussi bruyante et démonstrative qu’à mon arrivée. - -En route, je fis connaissance d’un homme remarquable par son énergie, -depuis vingt ans en Guyane et au Venezuela: M. Rémeau, le directeur des -mines d’or de Saint-Elie et Adieu-Vat. Son expérience me confirma un -grand nombre de faits que je n’avais pu qu’entrevoir, et ses causeries -firent le charme de nos promenades et de nos soirées sur la -_Ville-de-Tanger_, puis sur le _Versailles_. Si l’on savait, en France, -apprécier les hommes de valeur sérieuse, on n’en manquerait pas. - -A Fort-de-France, nous prîmes une cargaison de fruits: mangues (les -dernières de la saison), ananas, sapotilles, avocas, etc.; des -coquillages, de la salade de patawa. Ces fruits font passer d’autres -mets plus échauffants. - -La Martinique et la Guadeloupe me parurent peu de chose après la -végétation si ardente de la Guyane. Ce sont aussi des pays de créoles et -on y retrouve, ce qui m’amusa, des noms qui rappellent l’ancienne -France, la Révolution et même la Rome antique: Agénor et Alcindor, -Scipion et Cicéron, Alcibiade et Métellus, Florimond et Albany, Cornélie -et Herménégilde, etc. La liste en serait longue. Elle me suggéra une -remarque: c’est qu’en France on abuse vraiment trop des mêmes noms; il -en est bien d’autres qui sont fort harmonieux, mais n’ont qu’un défaut: -ils ne sont pas de mode. La mode y reviendra peut-être. - -Je ne vis la montagne Pelée que le soir et couverte de nuages; on ne -saurait pourtant la passer sans tristesse. - -Nous essuyâmes une petite tempête, mais avec des rayons de soleil, du 18 -au 20 avril; heureusement, nous étions trop bien habitués à la mer pour -en souffrir. Il paraît qu’il y a parfois du soleil dans les plus grandes -tempêtes: il rassure tout de même. Cependant les dos énormes des vagues, -soulevant le _Versailles_ tout entier pour le laisser ensuite plonger -jusqu’au pont, avec un fracas assourdissant, des grondements de coups de -canon et des rugissements prolongés, formaient un spectacle qui n’était -rien moins que rassurant. Pour réconforter les dames, un plaisant leur -disait que ces bruits provenaient de rugissements de lions dans la cale, -comme si le _Versailles_ portait une ménagerie. Pour défier la tempête, -il faut de solides bateaux; mais une tempête est justement une occasion -d’étudier quelques détails de leur construction si savante. - -Le point le plus noir à l’horizon fut la douane de Saint-Nazaire. Mais -on sait trop bien, en chemin de fer comme en bateau, les désagréments de -cette institution ridicule et moyenâgeuse pour que je les raconte. Je -parle de la corvée imposée aux voyageurs et non pas du système -protectionniste en général. - - - - -CHAPITRE XVI - -LES RESSOURCES DE LA GUYANE FRANÇAISE - - -Pour ne pas interrompre la relation de mon voyage, j’ai préféré réunir à -part les renseignements pratiques sur les richesses de la Guyane au -point de vue végétal et minéral, et même animal. M. Bassières, de -Cayenne, qui dirige le jardin botanique de Baduel et la colonie de -Mont-Joly, ne m’en voudra pas si, dans ces notes, je mets fortement à -contribution ses renseignements et sa notice sur la Guyane, publiée pour -l’Exposition de 1900. - -Avant de parler de ces richesses, il n’est pas inutile de dire quelques -mots du climat et de la population. - -Le climat résulte de la latitude, du voisinage de la mer, de l’immense -végétation forestière qui couvre le sol et de l’altitude peu élevée de -ce sol. Aussi ce qui caractérise le climat de la Guyane, c’est -l’humidité; elle tempère la chaleur qui n’est jamais excessive. Il y a -une saison sèche qui est l’été, et une saison des pluies qui est -l’hiver. Mais il pleut également en été où la température moyenne est de -27 degrés: août et septembre sont les mois les plus chauds. En hiver, la -température moyenne est de 25 degrés: janvier et février sont les mois -les plus frais: en mars il y a presque toujours deux à trois semaines de -sécheresse, qu’on appelle _le petit été_. En somme la Guyane est -favorisée d’un climat marin très doux, humide surtout, à cause des -forêts et de la mer. - -Sur les côtes, il souffle fréquemment une forte brise venant du large, -et très saine à respirer. Il n’y a pas ici de zones côtières malsaines -comme à la Côte d’Or et à la Côte d’Ivoire, en Afrique. Un des hommes -éminents de la Guyane, M. Théodule Leblond l’a écrit en toute -connaissance de cause: «Les centres de colonisation doivent être -installés sur le littoral, là où l’air de la mer circule librement, car -pendant huit mois de l’année, la direction générale des vents régnants -oscille entre l’est-nord-est et l’est-sud-est.» - -Vers l’intérieur, l’énorme exubérance de la végétation, et surtout -certaines régions marécageuses au bord des grands fleuves rendent le -climat moins bon: la fièvre paludéenne pourtant est la seule à craindre. -La fièvre jaune n’est apparue en Guyane que sur les côtes, à -l’improviste, et très rarement: elle disparaît très vite et ne -s’attaque, du moins gravement, qu’aux blancs. Les noirs et les mulâtres -même ne la redoutent que médiocrement. Quant à la fièvre ordinaire, ou -_paludisme_, il faut la combattre par une nourriture abondante et des -exercices physiques qui font transpirer, comme la marche: la sueur -élimine les principes morbides. Sans cela, à la longue, la fièvre -produit l’anémie, et chez les noirs, le _béribéri_, ou enflure, auquel -les blancs sont très peu sujets. On peut dire qu’avec quelques -précautions, le climat, même à l’intérieur de la Guyane, n’est pas -malsain, et la seule cause des indispositions réside dans l’humidité de -l’air et du sol: la chute de pluie est en moyenne de 3 mètres à 4m,50 -par an, elle est donc très forte. Quant aux orages, aux ouragans, ils -sont très rares, tandis que dans les Antilles ils sont assez fréquents. -Aux Antilles par contre, il y a des montagnes assez élevées, 1,500 -mètres, où le climat est sain et tempéré; tandis qu’en Guyane, même à -200 kilomètres des côtes, les montagnes n’atteignent que 300 à 400 -mètres de hauteur; le climat y est un peu plus frais seulement que dans -les savanes. - -On a observé qu’en somme la salubrité est très grande en Guyane. Le taux -de la mortalité n’est que de 2,53 pour 100, tandis qu’il est de 6,17 -pour 100 au Sénégal et de 8 à 9 pour 100 à la Guadeloupe et à la -Martinique: on a donc beaucoup exagéré l’insalubrité prétendue de la -Guyane. - -La population totale est estimée entre 30 et 35,000 personnes des deux -sexes: il y a en moyenne 12 hommes pour 10 femmes, mais en tenant compte -des forçats. Cayenne seule a 12,000 habitants, et les bourgades de la -côte, Mana, etc., en ont 11,000. - -Il y a 600 militaires; la garnison de Cayenne a été très diminuée. Cette -ville, fondée en 1635, a été longtemps un poste militaire avec un fort. -Notre principal centre fortifié est maintenant Fort-de-France, dont la -rade est incomparablement supérieure à celle de Cayenne: celle-ci, en -effet, est inaccessible aux navires à fort tirant d’eau, à cause d’une -barre qu’on ne franchit qu’à marée basse. - -La plus grande partie de la population est métisse, croisée de blancs et -de noirs, ce qui a produit une race très intelligente, capable -d’exagérer tantôt dans un sens, tantôt dans l’autre, les qualités -physiques ou morales de ses ascendants. En moyenne, elle m’a paru bien -douée, et solidement constituée. - -Comme noirs connus, on en compte environ 2,000, y compris quelques -centaines d’Indiens connus. Mais il y a en outre 6 à 8,000 inconnus dans -l’intérieur des terres; ce sont surtout des Indiens de race rouge: -Emerillons, Galibis, etc. Il y a quelques Hindous et Chinois, mais très -peu. - -Le nombre total des relégués et transportés varie de 5,000 à 6,000: il -doit même aller en augmentant puisqu’on ramène en Guyane les déportés de -la Nouvelle-Calédonie. Leurs centres de colonisation sont Saint-Laurent -et Saint-Jean, sur le Maroni, et les îles du Salut. J’ai exposé au cours -de mon voyage le peu de travail utile qu’ils ont fait au point de vue de -la mise en valeur de la Guyane, ce qu’on attribue au manque de plan de -colonisation, de la part du gouvernement et de l’administration -pénitentiaire. - -La population augmente par l’afflux des créoles des Antilles française -et anglaise, à la poursuite de l’or. Mais on observe un excès des décès -sur les naissances: cet excès est dû à l’existence des placers aurifères -riches, qui attirent les jeunes gens, et comme ces placers sont à grande -distance des côtes, la vie pénible et le manque de soins les déciment. -Il faut tenir compte aussi pour l’excès des décès sur les naissances, du -grand nombre de forçats improductifs, et enfin de la faible -matrimonialité. L’union libre est volontiers pratiquée, ainsi que la -polygamie: d’un côté, il n’y a point d’enfants, de l’autre il y en a -trop, mais le père ne s’en occupe pas, et mal soignés, ils sont décimés. - -Quant à la situation économique en général, elle est mauvaise en ce -moment: il n’y a presque ni agriculture, ni industrie, ni commerce. Tout -est importé, alors que la Guyane pourrait tout produire. On a abandonné -presque toutes les plantations de canne à sucre, cacao, etc., pour les -mines d’or. Celles-ci, par contre, qui datent de cinquante ans environ, -sont très prospères. La production va même en augmentant. Nous en -parlerons plus loin, ainsi que de la colonisation de la Guyane. - -Après les hommes, dans une description, il convient de s’occuper des -animaux. Ceux-ci sont fort nombreux et variés en Guyane: la forêt vierge -est un refuge assuré pour toutes les espèces possibles, et le climat -tiède et humide est merveilleusement favorable à leur développement. Il -faudrait un volume entier pour les décrire, mais comme on peut trouver -leur description dans un ouvrage d’histoire naturelle, je me bornerai à -une brève énumération. Il est curieux de faire remarquer que le grand -ouvrage de Buffon les décrit déjà avec une très grande exactitude; il -cite même les animaux spéciaux à la Guyane, car Louis XIV avait chargé -une mission de s’en occuper. - -Parmi les mammifères, les plus curieux sont la sarigue, l’opossum, le -tamanoir, le tatou, le paresseux, le tapir, le pécari, l’agouti, -l’acouchi, le cabiai, qui est un rongeur de grande taille, il a quatre -pieds de long; le porc-épic, le cougouar, le jaguar, le chat-tigre, peu -redoutables pour l’homme. Le seul lion est le puma qui également redoute -l’homme. Il y a toute espèce de singes: l’ouistiti, le macaque, le -sagouin, le coatta, etc. Beaucoup de ces animaux ont des particularités -curieuses: la sarigue et l’opossum sont remarquables par le pénis bifide -du mâle, la poche marsupiale et la double vulve de la femelle. Le cabiai -a les pattes à demi palmées et plonge aussi bien qu’un canard. Le tapir -ou maïpouri, gros comme un petit cheval, a une trompe comme l’éléphant, -mais plus courte. Le tatou a près de cent dents. Le porc-épic peut à -volonté détacher ses piquants. Le vampire est connu pour sucer le sang -des autres animaux. Le singe rouge a un appareil vocal double, lui -permettant d’émettre aussi bien des sons aigus que des sons graves. - -Les seuls animaux redoutables pour l’homme sont certains reptiles: le -serpent-corail, le serpent à sonnettes, le serpent chasseur, le serpent -agouti, et les grages, tous venimeux. Le boa constrictor ou grande -couleuvre, comme on l’appelle en Guyane, n’est pas venimeux, mais il est -capable d’étouffer un homme comme il étouffe les autres animaux, et de -même le devin. Les autres serpents: le jacquot qui est vert, le rouleau, -le réseau, le serpent à deux têtes ou maman-fourmis, qu’on trouve -souvent au fond du nid des fourmis-manioc, etc., ne sont pas dangereux. - -Les sauriens présentent des individus remarquables: un caméléon, -l’agama; l’iguane vert, dont la chair blanche est fine et recherchée, -ainsi que les œufs; puis le caïman également mangeable quand il est -jeune; il est peureux et n’attaque pas l’homme comme l’alligator du -Brésil; il y a toute espèce de tortues; l’une d’elles passe à tort pour -venimeuse, mais sa morsure est très douloureuse. - -Il faudrait citer d’autres êtres désagréables: les fourmis qui ont tant -de variétés, dont quelques-unes dangereuses pour l’homme; les -moustiques, les tiques, les chiques qui pullulent en certains endroits -et peuvent, si l’on ne s’en débarrasse pas, atrophier le pied auquel -elles s’attaquent. Enfin les araignées avec la gigantesque -araignée-crabe qui est venimeuse. - -Mais il faut en venir aux oiseaux qui sont le grand charme du _bois -sauvage_; ce sont les plus beaux du monde: on en avait fait une -splendide collection qui fut enlevée en 1809 lors de l’invasion -anglo-portugaise, elle figure maintenant au British Museum, à Londres. -Je citerai le pélican, la frégate, le phaéton, le goéland, le -bec-en-ciseaux; puis la bécasse, le héron, la grue, le râle, le jacana, -le serpentaire, le kamichi dont les ailes sont armées d’un ergot, -l’agami, l’aigrette, l’ibis. J’ai cité dans mon voyage les hoccos, si -délicieux à manger, ils ont un panache et de belles plumes frisées; puis -les marayes, les perdrix, les cailles, etc.; les torcols, les mésanges, -les grives, les rossignols, les alouettes, les papes, les cardinaux, les -évêques, tous aux couleurs éclatantes; les colibris et enfin les -toucans, couroucous, aracaris, etc. Parmi les oiseaux rapaces, l’urubu -pullule à Cayenne; dans la forêt, il y a le grand aigle, le condor, -l’effraye, la harpie, etc. J’allais oublier l’immense variété des -oiseaux chanteurs aux couleurs voyantes: perroquets, aras, perruches, -bleus, verts et rouge écarlate qui jettent leurs cris aigus dans le -bois, sur les fleuves, en tranchant de leurs teintes vives sur le vert -des arbres. - -Après les animaux, l’homme s’intéresse surtout aux fruits parmi les -végétaux. Il faudrait donc les énumérer d’abord, mais ils sont -innombrables: les Guyanais eux-mêmes ne les connaissent pas tous. Je -citerai les plus fameux: ce sont la noix de coco, et les amandes des -divers palmiers qui donnent en outre le chou palmiste; l’igname, -l’ananas, la banane, la vanille, la pomme cannelle, la barbadille, le -mari-tambour, et d’autres variétés, l’avoca, la mangue, le mombin, la -pomme de Cythère, l’anis, le sapotille, la poire de Guyane, la prune de -Guyane, la cerise de Guyane, la goyave, le parépou. Les fruits ne se -décrivent pas, ils se goûtent; le plus fameux, selon moi, est la mangue, -qui mériterait des efforts pour être transportée en Europe. Je citerai -aussi le café, les piments, le melon d’eau, la calebasse, puis la -patate, le manioc, l’igname, etc., qui sont des racines; puis le -gingembre, le poivre, la muscade, le cacao; puis le calou ou gombo, qui -est un légume; enfin la canne à sucre que tous les indigènes sucent et -qui pousse à l’état sauvage. Presque tous ces fruits ont l’avantage de -se manger tels qu’ils sont sur l’arbre, sauf pourtant les racines. - -Avant de décrire les ressources forestières de la Guyane, nous dirons -quelques mots des cultures qui ont été entreprises, et qui ont été plus -ou moins abandonnées. - -Sur 12 millions d’hectares, à peine 3,500 sont-ils mis en culture, -formant 1,500 exploitations, qui occupent 6,000 travailleurs; leur but -unique, ou presque, est la culture vivrière: il n’est pas question ici -de la colonie pénitentiaire. - -La canne à sucre est tombée de 1,571 hectares en 1836 à 15 hectares en -1885. La production, qui était de 3,000 tonnes, est tombée à 52 tonnes. -La production de rhum, en 1897, n’était que de 24,000 litres, et le -centre principal est Mana, où les plantations et la fabrication du rhum -sont l’œuvre d’une communauté religieuse de femmes. Le rhum de Mana est -le meilleur des Antilles. - -Le cacao, qui rendait 40,000 kilos en 1832, n’en rendait plus qu’une -vingtaine de mille il y a quelques années. Il est en reprise depuis que -le gouvernement offre une prime d’un franc par pied de cacao replanté. - -Le café rendait 46,000 kilos en 1835, et seulement 17,000 en 1885. -Depuis, il ne cesse de baisser encore. - -On cultivait en 1879 près de 1,000 hectares de rocouyer, et à peine 300 -en 1890. La baisse ne fait que continuer. - -Les cultures vivrières: bananes, manioc, igname, sont stationnaires; par -contre, les fourrages verts sont en bonne croissance, et réussissent -bien. - -Comme débouchés, la Guyane a d’abord la France pour le cacao, le café, -le thé, la vanille, le coton qu’elle a malheureusement abandonné; puis -le caoutchouc, le balata depuis quelques années, les peaux, les plumes, -les bois de teinture et de construction, le bois de rose, etc., comme -nous le verrons. - -Pour les animaux de boucherie et les bois, la Guyane aurait les -Antilles; et enfin pour tous les articles de consommation vivrière, la -Guyane pourrait se fournir elle-même au lieu d’en importer chaque année -pour deux millions de francs: conserves, légumes, etc. - -Ce ne sont pas les terrains favorables qui manquent; ils sont au -contraire en grande abondance, et pour toute espèce de culture, les uns -pour de riches et vastes pâturages, les autres pour les arbustes à -épices, le cacao, le café, etc., et enfin pour les arbres fruitiers. - -La Guyane possède un terrain très fertile, produisant sans engrais et -sans labours profonds. La seule difficulté, et elle est assez grande, -c’est le défrichement de ces arbres immenses sur un sol humide; on les -abat assez bien, car ils ont peu de racines, mais il est très difficile -d’y mettre le feu. - -Nous allons examiner avec plus de détail les productions naturelles du -sol, en les classant, suivant leurs propriétés. - -1º _Plantes féculentes._--La principale est le _manioc_, susceptible de -produire en quinze mois: il donne comme produits le couac très goûté des -créoles; la cassave, qui est une galette; et le tapioca, très employé en -Europe. - -La _patate_ blanche, ou rouge, peut donner des produits en trois mois. - -L’_igname_ produit en dix mois. - -L’_arrow-root_ à l’état sauvage, produit en douze mois. - -Le _riz_ produit en cinq mois, deux fois par an. - -Le _maïs_ donne trois récoltes par an. - -Le _bananier_, avec ses nombreuses variétés, peut produire 24,000 -kilogrammes de fruits par hectare, donnant 5,800 kilogrammes de farine. -Un régime de bananes peut atteindre le poids de 25 à 30 kilogrammes. - -Le _topinambour_, la _citrouille_, le _châtaignier_ de Guyane -réussissent. L’_arbre à pain_, qui n’a pas de gluten, est impropre à -faire du pain. - -2º _Plantes aromatiques et condimentaires._--La première est la -_vanille_: c’est une orchidée qui, à l’état sauvage, donne le -_vanillon_, valant déjà 25 à 30 francs le kilogramme. On la cultive sous -trois variétés: la grosse vanille, la petite et la longue, également -parfumées. Le fruit a la forme d’une baie charnue à trois côtes remplie -d’une fine semence brune. En deux ou trois ans, un hectare produit de -200 à 500 kilogrammes de gousses marchandes, valant 30 à 70 francs le -kilogramme, suivant la qualité et la longueur. Il est étonnant, dit M. -Bassières, que cette culture, qui n’exige ni main-d’œuvre considérable, -ni grands capitaux, ne soit pas pratiquée en grand à la Guyane. - -Les _cannelliers_ donnent des produits supérieurs, qui ont contribué -beaucoup autrefois à la prospérité agricole de la Guyane. - -Le _poivrier_, le _giroflier_, le _muscadier_, le _gingembre_ sont très -estimés, ce dernier surtout, par les Anglais, qui en mettent dans tous -leurs aliments et même dans leurs boissons. Il faut citer aussi le -_safran_, le _vétiver_, le _bois d’Inde_, l’_oranger_, le _citronnier_, -l’herbe appelée _citronnelle_, qui a un goût prononcé de citron sans -être acide, et passe pour un fébrifuge; enfin, le _bergamotier_, le -_diapana_, le _mandarinier_, le _cerisier de Cayenne_, etc. - -Parmi les plantes aromatiques seulement, il y a une série de bois dont -le principal est le _bois de rose_: son essence est jaune, a le parfum -de rose et vaut 25 francs le litre. La Guyane exporte en France à la -fois l’essence et le bois. Les autres plantes aromatiques guyanaises -sont le _sassafras_, le _gaïac_, dont l’amande parfumée est très -recherchée, le _couchiri_, la _maniguette_, la _liane-ail_, -l’_ambrette_, le _couguericou_, etc. - -3º _Plantes tinctoriales._--La principale est le _rocouyer_, qui produit -la bixine, matière colorante jaune rougeâtre. L’_indigotier_ pousse sans -culture et abonde en certains endroits. Le _safran_ contient une résine -jaune employée en cuisine et en médecine, sans parler de la chimie et de -la teinturerie; il abonde en Guyane. - -Parmi les essences forestières, il y a le _bois de campêche_, le _bois -de grignon_ servant pour le tannage, le _bois du Brésil_, l’_aréquier_, -le _palétuvier_, la _gomme-gutte_ qui donne une couleur jaune. - -Le _caraguérou_ donne une couleur rouge. Le _bougouani_ donne une -couleur foncée, tirant sur le noir. Le _simira_ donne un rouge vif. Le -_balourou_ donne le pourpre. Enfin, le _bois violet_ est déjà par -lui-même d’une magnifique couleur violet sombre. Il faudrait citer -encore le _goyavier_, le _génipa_, le _mincoart_, etc., etc. - -4º _Plantes oléagineuses._--L’_arachide_, si cultivée en Afrique et dans -l’Amérique du Nord, est naturelle en Guyane; or, la France importe -annuellement plus de cent mille tonnes d’arachides, valant 200 francs la -tonne. - -Le _cocotier_ donne l’huile de coco, le coprah, et le beurre de coco. - -Le _ricin_ pousse abondamment en Guyane. - -Le _cacaoyer_ et le _muscadier_ donnent les beurres de cacao et de -muscade. - -On tire aussi des huiles du _médicinier_, du _sésame_. Le palmier -_aoura_ donne l’huile de palme. L’_acajou_ donne l’huile des Caraïbes. -Le _carapa_, le _coupi_, le _yayamadou_, le _palmier maripa_, l’_ouabé_, -le _patawa_ donnent des huiles, des graisses, de la cire. L’huile de -_pekea_ peut rivaliser pour la cuisine avec l’huile d’olives. - -Il faut citer aussi le _cirier d’Amérique_, le _pinot_, le _comou_, le -_palmiste_, le _carnaübe_, le _conana_, qui sont des palmiers; enfin, le -_savonnier_, le _sablier_, le _touka_, l’_arouman_, le _lilas du Japon_, -etc., donnant tous des substances grasses. On compte beaucoup les -utiliser pour les fabrications du savon et des bougies. - -5º _Plantes textiles._--Le _coton de Guyane_, dit coton longue soie, que -produisait autrefois la colonie, était très estimé. Il a été abandonné. -Cependant, cette culture pourrait être reprise avec fruit, quand on -songe que la France est tributaire des Etats-Unis pour cette plante. -Elle produit surtout entre trois et cinq ans, mais peut durer dix ans en -donnant deux récoltes par an, soit 300 kilogrammes de coton marchand par -hectare et par an. - -La _ramie_, qui a de très belles fibres ayant la longueur exceptionnelle -de 1m,85, a aussi un très bel avenir. La France en consomme annuellement -pour 300 millions de francs, dit M. Bassières. - -L’_agave_ a des feuilles très longues, de 1m,50 à 2 mètres, qu’on coupe -au moment de la floraison: elles donnent une filasse blanche et -brillante dont on fait des cordages, des filets et des objets de luxe: -tapis, bourses, etc. - -Les feuilles du _voaquois_ servent à fabriquer des nattes, des sacs -d’emballage, des chapeaux créoles, etc. Le voaquois a été introduit en -Guyane, et avec succès. - -L’_ananas_ a des fibres très fines, mais difficiles à isoler. L’_yucca_ -également. - -On fait également de la filasse avec le _moucou-moucou_, -l’_ouadé-ouadé_, le _rose de Chine_, le _calou_ ou _gombo_ (_okra_ en -Californie), et avec des fibres de grands arbres comme le _maho_, le -_balourou_, le _canari macaque_. - -Les larges feuilles en éventail de l’_arouman_ donnent avec leurs côtes -des lanières dont on fait en Guyane toute espèce d’objets en vannerie et -en sparterie, d’une solidité à toute épreuve. Les indigènes les teignent -en rouge par le rocou, ou en noir par le génipa, et, en entremêlant les -couleurs, font des dessins pittoresques. On pourrait en faire des -chaises de paille, etc. - -Le _fromager_ a ses graines enveloppées d’un duvet cotonneux, long, de -couleur brune, appelé _soie du fromager_. Aux Antilles on en fait des -matelas et des oreillers. Aux Etats-Unis, on en fait des chapeaux de -soie. - -Je citerai encore, comme textiles, le _kérété_, le _piaçaba_, le -_bambou_, la _feuille à polir_, le _cocotier_, l’_aouara_, les _bâches_, -beaucoup d’autres palmiers très nombreux en Guyane, et enfin toute -espèce de lianes, dont on fait des cordes, des liens grossiers, même des -manches de fouet. - -6º _Plantes médicinales._--L’_ipéca_ est fourni par beaucoup de plantes, -rubiacées, violacées, ménispermées, etc. - -Le _bois piquant jaune_, usité comme vulnéraire, diurétique, -odontalgique, est, paraît-il, d’un usage courant aux Etats-Unis. - -Le _coachi_ remplace, paraît-il, le houblon dans la fabrication de la -bière; il sert en infusion (bois et racines) contre les fièvres -intermittentes. C’est aussi un tonique et un apéritif énergique. Il a -été étudié à Marseille par le Dr Heckel. Le _simarouba_ a des propriétés -analogues. - -Les racines du _pareira_ sont un vomitif, et sont employées aussi contre -la morsure des serpents. - -7º _Gommes et résines._--Il y a en ce moment en Guyane un arbre qui -prend une grande importance industrielle: c’est le _balata_. Il donne, -outre un bois de construction hors ligne, une gomme tout à fait analogue -à la _gutta-percha_ de la Malaisie. On la préfère même à la -gutta-percha, car elle se prête mieux encore à l’industrie électrique, à -la galvanoplastie, aux câbles sous-marins, aux instruments de chirurgie. -Un arbre produit chaque année 5 à 6 kilogrammes de gomme, au maximum, et -un kilogramme au moins. La valeur du balata est de 5 francs le -kilogramme à Cayenne: on l’exploite déjà sur la rivière Mana, et -ailleurs, avec succès. - -Le _caoutchouc_ guyanais est équivalent à tout autre caoutchouc. L’arbre -est en plein rendement à seize ans. Il donne par an 2 kilogrammes en -moyenne. A Cayenne, le caoutchouc vaut 4 francs. Au Havre, il en vaut 10 -et plus. - -Le _copahu_ donne un baume odorant, qui a le parfum d’aloès, tandis que -le copahu du Brésil et celui de Colombie ont une odeur désagréable. - -L’_encens de Guyane_ donne un liquide épais et blanchâtre qui se prend -en grains très odorants; la flamme est rouge, et la fumée très parfumée. -Un arbre donne un demi à 2 kilogrammes par an. On s’en sert dans les -églises de Cayenne et des Antilles pour remplacer l’encens. Cet arbre -abonde dans les forêts. - -La résine de l’_antiar_ sert aux indigènes pour empoisonner leurs -flèches, mais c’est plutôt le suc qu’on en extrait qui est vénéneux. - -L’_houmiri_ ou _bois rouge_ produit une sorte de colophane. - -La résine de _mani_ sert aux indigènes à calfater leurs pirogues et à -fixer le fer de leurs flèches: elle est noire et ressemble au goudron. - -L’_anacardier_ donne une gomme rougeâtre dont les propriétés sont -analogues à celles de la gomme arabique, si exploitée sur la côte de -Guinée. - -Le _mancenillier_ ou _figuier sauvage_, dont le fruit est un poison -violent, donne une résine extensible qui rappelle la gutta-percha. - -On tire aussi des gommes et résines du _poirier de Guyane_, du _mapa_, -du _satiné-rubané_, du _fromager_, du _grignon_, du _jacquier_, du -_manguier_, du _wapa_, du _coumaté_, etc.; mais leurs usages ne sont pas -encore bien définis, soit comme colle, comme vernis, comme mordant, etc. - -Avant de parler des bois de construction, je dois dire quelques mots des -quelques cultures entreprises en Guyane, et plus ou moins délaissées: la -canne à sucre, le cacao, le café et le tabac. - -La grande cause de l’abandon de la _canne à sucre_, aussi bien en Guyane -que dans d’autres colonies, a été l’essor de l’industrie sucrière en -Europe, et en France surtout. En 1836, la Guyane exportait 2,120 tonnes -de sucre; aujourd’hui, elle n’en exporte plus. Par contre, on fait du -rhum à Mana, et on en faisait sur l’Approuague; mais cette industrie -tend encore à décroître, alors qu’en Guyane hollandaise et anglaise, et -aux Antilles anglaises, les rhums et les tafias se fabriquent en grand, -et écartent la concurrence de la Guyane par leur prix, sans parler du -droit de douane exorbitant que paye le rhum guyanais, pour entrer en -France, depuis la loi des bouilleurs de cru. - -Le _cacao_ est fait avec les graines du fruit ou _cabosse_ du cacaoyer. -Un arbre produit par an un à 2 kilogrammes de cacao sec, valant un franc -à 2 fr. 50 le kilogramme. La Guyane pourrait en fournir toute la France -qui en consomme 14,000 tonnes par an, et l’on a récemment encouragé -cette plantation en donnant un franc par pied replanté. L’arbre, étant -indigène en Guyane, ne donne pas de frais de culture. - -Il y a trois espèces de _café_ en Guyane; l’espèce dite _guyanensis_ -donne de petits grains; un pied de caféier donne en moyenne un -demi-kilogramme de café par an; c’est une culture à encourager. - -Le _tabac_ indigène de Guyane a été estimé par la régie assimilable aux -meilleures sortes de France; or, la France en consomme 16 à 20 millions -de kilogrammes par an, et la Guyane seule près de 100,000 kilogrammes -qu’elle importe, car elle ne cultive plus le tabac. Ce serait donc une -culture rémunératrice. - -M. Bassières, dans son ouvrage, entre dans de nombreux détails très -intéressants sur l’_industrie pastorale_ et l’_élevage_ en Guyane; la -Guyane n’a pas de races d’animaux domestiques, et on n’y fait pas -d’élevage; cependant, les quelques expériences faites démontrent que le -succès serait facile, car il existe des savanes et des pâturages; mais -il faut peut-être attendre qu’ils soient accessibles, car la forêt -vierge me paraît encore trop envahissante. En attendant que la Guyane -ait des chemins de fer et des troupeaux, le gibier est encore trop -abondant et de trop bonne qualité pour que l’absence de viande de bœuf -ou de mouton se fasse trop violemment sentir, du moins quand on vit dans -la forêt. A Cayenne, c’est autre chose, mais il est vrai que Cayenne, à -lui seul, mériterait d’être à proximité d’une exploitation agricole, au -lieu de recevoir sa viande de boucherie des Guyanes voisines et même du -Venezuela et des Antilles. - -8º _Bois de construction._--L’exploitation des bois paraît devoir être -la véritable industrie future de la Guyane, car les bois d’œuvre sont de -qualité supérieure et très abondants. Alors qu’il semblerait que, dans -un climat si humide et si tiède, les bois devraient être spongieux et -légers, ils sont, au contraire, d’une dureté qui défie tout autre bois, -et d’un poids tel qu’ils s’accumulent au fond des rivières, ayant -souvent une densité bien supérieure à l’eau, atteignant 1,30. Je dois -répéter ici ce qu’en dit M. Bassières qui les a étudiés spécialement, -car la description des forêts forme la plus grande partie de sa notice -sur la Guyane. - -«Pour les bois d’œuvre, des expériences faites comparativement avec -quelques essences guyanaises et les meilleurs bois d’Europe ont montré -la supériorité incontestable des premières, au point de vue de la durée -autant que de la résistance à la rupture. Des pièces d’_angélique_, par -exemple, employées à côté de semblables pièces de chêne, dans le corps -de plusieurs navires de guerre français, ont été retrouvées, à la -visite, plusieurs années après, absolument intactes, alors que le chêne -était complètement pourri. Quant à la résistance, elle a été reconnue, -pour le _balata_ entre autres, plus de trois fois supérieure à celle du -chêne, et près de deux fois supérieure à celle du teck de première -qualité. L’élasticité du _courbaril_ est quatre fois plus grande que -celle du chêne, et deux fois supérieure à celle du teck. Les essences -guyanaises qui paraissent les plus durables sont: le _coupi_, le _bois -violet_, le _wacapou_ et l’_angélique_.» - -Il y a en Guyane, outre les bois utiles, toute une variété sans pareille -de bois de travail, magnifiques pour la menuiserie et l’ébénisterie de -luxe. Citons ici les expressions de M. Jules Gros: «Les bois précieux de -Guyane sont un des chefs-d’œuvre de la création. Quelques-uns offrent un -parfum plus délicat que les plus suaves aromes, les autres des couleurs -plus belles que celles des plus beaux marbres. Blanc de lait, noir de -jais, rouge, rouge de sang, veiné, marbré, satiné, moucheté (le bois dit -satiné-rubané), jaune sombre, jaune clair (le bois-serpent est rayé -jaune et noir), bleu de cobalt, bleu d’azur, violet, vert tendre, toutes -les couleurs ont été mises à contribution par la nature. Un hectare de -bois de la Guyane française pourrait fournir les éléments de la plus -admirable mosaïque que l’on ait encore jamais vue.» - -J’ajoute que le musée de Cayenne a commencé cette mosaïque. La -carrosserie de luxe, les automobiles, les meubles _modern-style_ -trouveraient aisément de quoi réaliser leurs rêves originaux avec les -bois guyanais. - -Je vais décrire les principaux de ces bois en suivant la classification -de M. Bassières, relative à leurs qualités de dureté et à leurs -couleurs. - -1º _Bois incorruptibles et de première dureté._--Le _wacapou_ est le -premier; il se conserve indéfiniment, il durcit en vieillissant. Il est -assez rare sur le littoral; il faut aller au delà des premiers sauts des -rivières pour le trouver. En Guyane hollandaise, on l’appelle -_bruin-hart_. Les fibres sont droites. - -Le _cœur-dehors_ est plus rare que le wacapou; les fibres sont croisées -et ondulées, de sorte qu’il se fend mal. Mais il est incorruptible. - -Le _gaïac_ vaut le wacapou, mais il est plus dur à travailler. Sa -densité est de 1,153 à l’état sec; il est donc très lourd et ne flotte -pas. Ses fibres sont croisées et flexueuses. Il est très abondant en -Guyane. En Europe, on l’importe du Brésil. - -Le _mora excelsa_ est très bon pour les constructions navales. - -Le _balata_, _bullet-tree_ ou _bully_, en anglais, est très employé à -Cayenne. - -L’_ébène verte_ a les fibres serrées et très régulières: on l’emploie -pour les tables d’harmonie des pianos. Sa densité est de 1,21 à l’état -sec. - -L’_ébène soufrée_ est identique à l’ébène verte, mais saupoudrée de -taches jaunes auxquelles elle doit son nom. - -Le _bois violet_ durcit beaucoup en vieillissant: sa densité est de -0,72. Il est commun dans l’intérieur de la Guyane. - -Le _wapa_ est un bois rouge foncé, un peu moins dur et un peu moins -lourd que les précédents. Il est très commun en Guyane. C’est une -légumineuse, comme plusieurs des précédents et des suivants. - -L’_angélique_ est relativement léger; sa densité est 0,746 à l’état sec. -Il s’emploie peu, bien qu’il soit abondant, parce qu’on prétend qu’il -fait rouiller les clous. C’est cependant, comme nous l’avons vu, un des -meilleurs bois pour les navires, à cause de sa conservation dans l’eau -de mer. C’est un grand arbre qui porte une cime et des branches très -recourbées, favorisant certains emplois. Le bois est rouge pâle, avec -une variété plus claire et une variété plus foncée. Il est difficile à -scier. - -Le _courbaril_ présente aussi de belles courbes à sa cime: le tronc -atteint un grand diamètre; le bois est brun rougeâtre, de couleur plus -vive au cœur. Il brunit en vieillissant. Sa dureté est assez grande. - -Le _rose mâle_ est de couleur jaune pâle, un peu odorant: son grain est -serré et compact; c’est un excellent bois. - -Le _bagasse_ est employé pour faire les coques de pirogues, et aussi -pour les lames de parquet. - -Le _chawari_ a les fibres entre-croisées et flexueuses; il est employé -pour faire des chars et des roues, étant d’une dureté et d’un poids -modérés. - -Le _parcouri_, à grain fin, n’est plus très dur; il a les fibres -régulières, avec une variété noire et une variété jaune. - -Le _langoussi_ est très employé pour les coques de pirogue. - -Le _bois de fer_ est extrêmement dur et résistant, mais il se conserve -mal. - -Le _canari-macaque_ est dur, de couleur gris clair ou gris brun. - -Les bois _macaques_ sont résistants, mais peu employés en Guyane, parce -que l’humidité les altère. En d’autres climats, ils seraient excellents, -de même que le _coupi_ et les _bois rouges tisanes_. - -2º Parmi les _bois de sciage ordinaires_, le premier est le _grignon_, -un grand arbre au tronc très droit, homogène. Le bois est rouge très -pâle, un peu moins dur que le chêne d’Europe, bien résistant à -l’humidité. On l’emploie en Guyane hollandaise pour faire des mâts de -navire. - -Le _grignon-fou_ ou _couaï_ est inférieur au grignon, mais, comme il est -grand et droit, il donne aussi de très beaux mâts. - -Il y a en Guyane toute une variété de _cèdres_ (_laurinées_). Le cèdre -jaune est le plus estimé; le bois se conserve bien. Le cèdre noir est -brun foncé et se travaille facilement. Le cèdre gris est plus mou. Le -cèdre blanc ou cèdre bagasse est mou également. - -Le _sassafras_ ou _rose femelle_ est l’arbre qui contient l’_essence de -rose_. Le bois est jaune; on l’emploie pour les coques de pirogue. - -Le _taoub_, bois léger, est très estimé au Brésil. - -L’_acajou_ est tendre, mais se conserve bien, grâce à un principe amer -dont il est imprégné et qui détruit les insectes. Aussi, on l’emploie -beaucoup en Guyane pour les meubles, parce que les termites et autres -insectes ne l’attaquent pas. Ce n’est pas l’acajou du commerce, qui -provient des Antilles et du Honduras et qui est plus dur et plus coloré. -L’acajou de Cayenne est employé en Europe pour les boîtes de cigares. -L’arbre est grand, et plutôt disséminé dans la forêt guyanaise: son prix -est élevé à Cayenne, où l’humidité a vite fait de ronger toute autre -espèce de bois ordinaire. - -Le _carapa_ a les qualités de l’acajou, et résiste aux insectes. - -Citons encore le _mouchico_, le _simarouba_, le _yayamadou_, qui sont -supérieurs aux bois blancs d’Europe. - -[Illustration: ENVIRONS DE CAYENNE] - -3º Nous arrivons maintenant aux _bois colorés d’ébénisterie_. - -Les _bois-de-lettres_ sont extrêmement durs, lourds et compacts: ils -peuvent prendre un très beau poli, mais ils sont pleins de nœuds et de -crevasses. Leur nom vient de ce qu’on les employait autrefois pour -sculpter les lettres d’imprimerie. Il y en a deux espèces: le _lettre -rouge_ ou _rubané_, rougeâtre avec des veines noirâtres fortement -accusées dans le cœur; l’aubier est plus pâle. Le _lettre moucheté_ est -rougeâtre foncé, tout moucheté de noir; il est fort beau. La densité de -ce bois varie de 1,045 à 1,175. - -Le _satiné_ ou _bois de féroles_ a aussi deux variétés: le _satiné -rouge_, qui est uni et rouge brun, et le _satiné-rubané_, qui est veiné -et miroitant. On fait avec ces bois des meubles magnifiques, car ils -sont durs, sains, se polissent très bien et font très peu de déchets. A -Paris, s’ils étaient connus, ils seraient très recherchés. - -De même le _bois-serpent_, jaune veiné de noir. Les veines noires sont -ondulées comme des serpents, d’où le nom du bois. - -Le _boco_ est jaune, comme le buis, avec le cœur brun très foncé. On -s’en sert pour la lutherie, la sculpture sur bois, les travaux au tour -(cannes, etc.). - -Le _bagot_ a l’aubier blanc et le cœur pourpre magnifique; il est lourd. - -Le _bois violet_ est d’un violet très franc d’abord, puis s’assombrit, -et devient presque noir avec le temps. C’est le palissandre. - -Le _moutouchi_ est veiné de longues lignes brun clair, blanc et violet -pâle; il est assez lourd et facile à travailler. - -Le _panacoco_ a l’aubier blanc et le cœur noir, mais d’un noir trouble. -Le bois est très compact et très résistant. L’arbre est très gros. - -Le _patawa_, déjà cité, avec ses veines noires et blanches, comme -l’_ébène verte_, le _courbaril_ et l’_acajou_, sont aussi de beaux bois -d’ébénisterie, avec leurs belles teintes, pour les meubles à -incrustations, les cannes, etc. - -Autrefois, la Guyane exportait des bois, mais, depuis cinquante ans, ce -commerce est abandonné; pourtant, la France en importe de plus en plus: -de 15,000 tonnes en 1886, elle a passé à 31,000 en 1896. - -Le commerce des bois en Guyane est une entreprise dont le succès est -certain, mais qui présente cependant certaines difficultés, et qui ne -peut être accomplie que dans certaines conditions. Les essences, -d’abord, sont tout à fait dispersées dans la forêt vierge et mélangées -les unes avec les autres. Ce n’est pas comparable à l’exploitation d’une -forêt de pins d’Orégon, comme il s’en présente aux Etats-Unis ou en -Californie, où tous les arbres sont semblables: on peut alors exploiter -en grand, en un point donné; tandis qu’en Guyane, il y a bien en -certains points davantage d’arbres de telle essence que de telle autre, -mais, en somme, le mélange est partout. Il est vrai que, la plupart des -essences étant utilisables, on peut les classer après abatage. Il n’en -reste pas moins que le travail, surtout au point de vue des expéditions -et des débouchés, est beaucoup plus considérable que lorsqu’il s’agit -d’une seule essence. - -On prétend aussi que certaines essences, après abatage, se déjettent et -se gercent; mais on peut employer un moyen de conservation approprié, -comme l’immersion dans certains liquides, les refentes, etc. - -La dureté des essences guyanaises, si elle constitue une difficulté, -n’est pas moins une qualité précieuse, et on trouve toujours des outils -capables de venir à bout de la plus grande dureté. - -On voit pourtant que ces difficultés nécessitent _d’abord_ la présence -d’un homme capable à la tête d’une exploitation de bois en Guyane, et -_ensuite_ de forts capitaux; car il faut pouvoir exploiter en grand et -sur une grande étendue de terrain. En outre, le simple transport de bois -_lourds_ à la côte est une entreprise ardue et coûteuse. Enfin, le -transport de ces mêmes bois en Europe, et en grande quantité demande des -navires assez grands, spécialement aménagés, et par suite très coûteux. -Si des conditions de ce genre sont remplies, les bois de Guyane seront -recherchés partout et constitueront une entreprise certainement très -avantageuse. - -Après avoir décrit les productions naturelles du sol guyanais, nous -entrerons dans quelques détails sur l’état actuel de l’industrie et du -commerce dans la colonie. Nous laisserons pour un autre chapitre la -question des mines d’or et des richesses du sous-sol. - -L’industrie est à peu près nulle en Guyane, en dehors de l’or, bien -entendu. Il n’y a que quelques distilleries de rhum, qui sont en baisse -continue, comme je l’ai exposé à propos de la canne à sucre. On peut -dire qu’il se produit à peine en Guyane la quantité de rhum et de tafia -consommée par la colonie. - -La distillation du bois de rose se fait avec succès aux portes mêmes de -Cayenne. - -L’industrie des conserves de fruits ne fait que commencer. Entre des -mains capables, on ne peut que lui prédire un brillant avenir, avec la -quantité et la qualité supérieure des fruits qu’on récolte en Guyane. - -Le commerce de la Guyane présente bien une augmentation, depuis le -milieu du dix-neuvième siècle, sur l’ensemble des importations et des -exportations. De 4 millions et demi, il a passé à 20 millions, dont les -trois quarts avec la France et les Antilles, et le reste avec -l’étranger. Il faut noter que c’est l’or qui forme la principale partie -de ce commerce, et que, pour le reste, c’est avec l’étranger qu’il y a -augmentation. Or, le tarif douanier de 1892 était loin d’avoir ce but en -vue, de sorte qu’il faut en conclure que ce tarif est mal fait, puisque -c’est l’étranger qui gagne le plus avec la Guyane: il importe pour 3 à 4 -millions de marchandises, et la Guyane ne lui exporte que pour quelques -centaines de mille francs. Presque tout l’or, du moins officiellement, -va bien en France, mais la France le paye, et la Guyane n’en retire -rien, car ceux qui le gagnent vont dépenser leur bénéfice en France et -ailleurs: la Guyane ne dépense que les marchandises d’alimentation pour -exploiter ses placers aurifères, marchandises qu’elle produit ou fait -venir des pays voisins. Il y a bien le bénéfice des douanes sur la -production aurifère, mais ce bénéfice, au lieu d’être dépensé en travaux -utiles en Guyane, sert surtout à faire des gratifications! - -Les importations sont: les boissons, provenant de France presque -uniquement: vins, alcools, vermouth, bière, absinthe, etc. Le genièvre -vient d’Allemagne. - -Les farineux alimentaires proviennent de France pour la moitié ou un peu -plus: la farine de froment vient surtout des Etats-Unis. Le maïs, le riz -et les pommes de terre viennent du dehors, par moitié de la France et de -l’étranger. - -Les viandes salées, employées aux placers, viennent des Etats-Unis, -ainsi que le lait concentré et le beurre salé. - -Les animaux vivants: chevaux, bœufs, etc., viennent presque uniquement -des Antilles, des Guyanes anglaise et hollandaise et du Venezuela. - -Les tissus en confections viennent de France en très grande partie. - -Les sucres et mélasses viennent de la Trinité anglaise. - -Le tabac provient surtout des Etats-Unis. - -Le café, le chocolat, etc., sont importés de France et des Antilles. - -Les bijoux, montres, etc., viennent presque uniquement des Etats-Unis. - -Le poisson salé, morue, etc., vient surtout des Etats-Unis. - -Les savons, les bougies, chandelles, etc., viennent de Marseille, ainsi -que les huiles et les peaux; mais les bois et les ouvrages en bois -viennent surtout des Etats-Unis et de l’étranger. - -Nous allons de même faire une courte revue des exportations. - -La principale exportation c’est l’or en poudre, paillettes et pépites. -Il va à Paris, où il est vendu 3 fr. 10 à 3 fr. 15 le gramme. La -production officielle est en augmentation constante: elle a été de 5,000 -kilogrammes en 1894, mais de 2,300 en 1897. Actuellement, elle varie de -3,500 à 4,500 kilogrammes par an. Nous l’étudierons plus en détail au -chapitre des produits du sous-sol. - -Une compagnie étrangère exploite des phosphorites dans l’île du -Grand-Connétable, au taux de 4 à 5,000 tonnes par an, moyennant une -redevance insignifiante à la Guyane. Ces phosphorites, valant 40 francs -la tonne à Cayenne, vont pour les trois quarts aux Etats-Unis et pour le -reste en Angleterre. Dans ces pays, on en tire du phosphate de chaux et -on s’en sert pour l’extraction de l’aluminium. - -L’essence de rose est un produit en augmentation constante: la Guyane en -exporte en France 2,500 à 3,000 kilogrammes et plus par an, valant 50 à -60 francs en France. Les exportations de bois d’ébénisterie sont pour le -moment très peu importantes. - -Le caoutchouc et le balata, ce dernier surtout, ont une véritable -importance en Guyane. La France importe annuellement 6 à 700 tonnes de -gutta-percha, et l’Angleterre 2,500 tonnes. Or, nous avons vu que la -gomme de balata peut remplacer avantageusement la gutta de Malaisie, -qui, d’ailleurs, tend à disparaître. Pour le caoutchouc, la France en -importe 2,000 tonnes par an, parfois 5,000 tonnes, provenant des pays -étrangers, presque en totalité. Or, la Guyane n’en exporte que quelques -tonnes; il est vrai que l’arbre est bien moins abondant que le balata. - -Le poivre, la girofle, la muscade, la cannelle, autrefois florissants, -ne sont plus exportés qu’en quantités insignifiantes. - -Le coton est également abandonné, malgré sa belle qualité. Il n’y a -aucune main-d’œuvre pour s’occuper des produits; l’or accapare tous les -jeunes gens. - -Pour le rocou, la Guyane a pu, vers 1878, fournir presque toute la -quantité consommable dans le monde, 4 à 500 tonnes; aujourd’hui, elle -n’en exporte que quelques tonnes. Le rocou sert à teindre les bois, les -vernis, la soie, la laine, le coton, etc., en rouge amarante, -jaune-orange, vert-bleu, etc. Il donne aussi du brillant à des teintures -plus tenaces, et paraît rendre les bois imputrescibles. - -Le café de Guyane est excellent; sa culture est pourtant presque -abandonnée. - -Le cacao, qui était en décadence, reprend un peu. On l’exportait aux -Etats-Unis, on l’exporte maintenant en France. - -La Guyane exporte encore en France des plumes de parure (aigrette -blanche, ibis rouge, honoré, rapapa, etc.), des peaux et cornes de -bœufs, etc., et des vessies natatoires de poissons, servant à faire la -colle de poisson, la colle, etc., etc. - -Le grand régulateur du commerce d’un pays étant les droits de douane, il -est nécessaire d’en donner ici un aperçu. C’est la France qui administre -la Guyane, et il faut bien reconnaître que ses droits de douane sont -absurdes. Voici, en effet, les principaux de ces droits: - -Le sucre paye 60 francs les 100 kilogrammes; - -Le cacao, 52 francs; - -Le chocolat, 75 francs; - -Le café, de 78 à 104 francs, suivant sa qualité; - -Les épices, 104 francs; - -La vanille, 208 francs. - -Le rhum payait un franc le kilogramme; il paye 3 francs depuis la -nouvelle loi sur les alcools (c’est-à-dire 4 francs par litre d’alcool à -100 degrés, pour l’entrée en France, et, en outre, 2 francs dans la -colonie; étant à 50 degrés, il paye en tout 3 francs). - -L’or paye 216 francs le kilogramme pour sortir et 10 francs pour entrer -dans le port de Cayenne, aussi bien celui qui vient des placers guyanais -que de l’étranger. - -Le tabac paye 50 à 250 francs les 100 kilogrammes, etc., etc. - -C’est la loi du 11 janvier 1892 qui a substitué la protection au libre -échange, enlevant aux conseils généraux l’initiative en matière de -tarifs douaniers. Son résultat est de faire payer très cher aux -consommateurs des articles _que la France ne peut leur fournir_, comme -tous ceux que nous avons cités plus haut, car la France ne les produit -pas. - -Aussi la vie est-elle très chère à Cayenne. Les colons payent à la fois, -pour leurs productions naturelles et pour ce qui vient de France: -meubles, conserves, etc., des droits très élevés. La France elle-même -aurait avantage à voir introduire en franchise le cacao, la vanille, le -café, etc., qu’elle ne produit pas. On a taxé le sucre colonial pour -protéger la betterave que la France produit; mais elle ne produit ni -cacao, ni vanille, ni café, et devrait au moins favoriser de quelque -avantage ses colonies qui en produisent. - -Les droits vis-à-vis des Etats-Unis ne sont presque pas supérieurs à -ceux du commerce avec la France. - -Les commerces d’importation et d’exportation se font par l’intermédiaire -de commissionnaires, qui sont des commerçants, le plus souvent, au taux -de 3 à 5 pour 100 pour les importations, d’un quart pour 100 sur l’or, 3 -pour 100 sur le bois de rose, etc. Les monnaies sont celles de France, -sauf le _sou marqué_, valant deux sous, datant de Louis-Philippe, encore -en usage, mais qu’on ne frappe plus. - -La Banque de la Guyane, au capital de 600,000 fr., sous la surveillance -du gouvernement, émet des billets de 500, 100 et 25 francs. C’est une -banque de prêts et d’escompte; elle prospère, grâce surtout au commerce -de l’or. - -Le seul port de la Guyane est Cayenne, et ce n’est pas une baie -naturelle: c’est une embouchure de rivière. Mais ce port est sûr et -vaste, bien abrité des vents d’ouest; par contre, il est peu profond: il -n’a que 5 à 6 mètres de profondeur. L’estuaire a 2,500 mètres de largeur -sur 4,000 de longueur. Des bancs de vase mobile le séparent de l’océan, -formant des barres, mais aussi une protection contre les lames du large. -Ces bancs de vase molle, charriés par les fleuves, sont entraînés par le -courant équatorial longeant la côte à peu de distance; ils viennent tour -à tour barrer les diverses embouchures de fleuves, environ tous les -quinze ans. - -Les grands navires à fort tirant d’eau n’ont qu’un port: celui des îles -du Salut, qui est le seul port profond des trois Guyanes. C’est là une -position maritime unique que possède la France. Les îles du Salut ne -sont guère qu’à deux heures de Cayenne. - -Il ne nous reste à donner que quelques détails sur la colonisation en -Guyane et les diverses tentatives qui en ont été faites. Je dirai -d’abord que la Guyane ne paraît pas un pays où l’on puisse engager les -agriculteurs à se rendre: le climat s’oppose à un travail pénible pour -un homme habitué aux climats tempérés. Par contre, la terre rend -beaucoup plus qu’en Europe; nous l’avons exposé précédemment. Le travail -le plus pénible est le défrichement. A voir le peu qu’en ont accompli -les colonies pénitentiaires de la Guyane, on conclut forcément que -l’Européen n’est pas constitué pour accomplir ce travail dans un climat -chaud et humide. Mais il est fort possible qu’un travail modéré comme -celui de la terre ne soit pas épuisant: les blancs ont fort bien vécu en -Guyane dans bien des cas, et pendant de longues années. - -Une raison d’un autre genre paraît peu favorable à un peuplement -d’Européens: c’est la position prise par la population de couleur -indigène: il n’y a pas antipathie entre elle et les blancs ou Européens, -mais il n’y a pas non plus de sympathie. Les mulâtres sont dans une -situation délicate, non encore acceptés complètement sur un pied -d’égalité par les Européens, et en même temps répudiant eux-mêmes la -population noire qui leur préfère manifestement les Européens. C’est une -situation un peu fausse; mais, comme la très grande majorité des -Guyanais est dans cette situation, c’est elle qui fait la loi, qui -accepte et qui repousse qui elle veut. L’avenir résoudra sans doute -cette question. - -Pour le moment, un fait est certain: c’est que la main-d’œuvre est -insuffisante aux besoins et à l’avenir de la Guyane: tout le monde s’en -va aux mines d’or, aux placers où l’on paye 5 à 6 francs par jour, -tandis que les exploitations agricoles ne payent que 1 fr. 50 à 2 fr. -50. Il faudrait faire venir des noirs, car les Hindous et les Chinois ne -peuvent vivre en Guyane. Les Sénégalais donnent de très bons résultats. -Les Antillais sont tout désignés pour écouler en Guyane le surplus de -leur population; d’ailleurs, ils ne s’en font pas faute dès maintenant. -Si la Guyane avait à sa disposition des capitaux et des hommes capables, -la main-d’œuvre se trouverait bien toute seule. - -Quant à la main-d’œuvre pénitentiaire, d’abord, on n’autorise pas de la -céder aux particuliers, sauf dans des cas bien exceptionnels; ensuite, -elle n’a pas donné, au point de vue pratique, de bons résultats. La -main-d’œuvre, pour être productive, doit être _libre_. Or, dans le cas -même des forçats libérés, on a été obligé de constater que le fameux -relèvement moral par le travail est resté en Guyane à l’état d’utopie, -sauf dans des cas bien rares. Les convicts d’Australie ont bien donné -une preuve du contraire, à ce qu’il semble; mais, en Guyane, il n’en est -pas de même; peut-être le voisinage des forçats et la vue du bien-être, -des soins dont les entoure l’administration, comme du peu de travail -qu’elle leur impose, expliqueraient-ils cette différence. En Australie, -il en était autrement; ce voisinage n’existait pas, et il fallait se -tirer d’affaire, _librement_, mais il _fallait_. On s’en est tiré! - -Quel que soit le plan de colonisation qu’on ait en vue, il faut qu’il -soit poursuivi avec ténacité et même et _surtout_ en profitant de ses -erreurs. D’ailleurs, la Guyane ne manque pas d’hommes compétents; pour -n’en citer qu’un, dont j’ai déjà parlé, M. Théodule Leblond a proposé un -plan très rationnel de mise en valeur de la Guyane. Un ministre, M. -Etienne, a proposé aussi un plan très sensé d’utilisation de la -main-d’œuvre pénitentiaire; mais, en somme, avec beaucoup de bonnes -idées, on n’a encore rien fait. - -Attendons que la nécessité arrive, et l’on fera quelque chose; on fera -même beaucoup, car la terre guyanaise n’est que trop riche! - -La mauvaise réputation de la Guyane date d’anciennes expériences de -colonisation, qui ont eu des échecs retentissants. En 1763, on avait -amené plusieurs navires d’émigrants; il arriva jusqu’à douze mille -apprentis colons, de toutes les classes de la société, qu’on débarqua -sur la plage, sans abri, avec des vivres corrompus, et des eaux -saumâtres pour toute boisson. La plupart en moururent; les survivants -fondèrent la colonie de Kourou, sur le Sinnamary, qui subsiste encore. -Mais ce fut la _catastrophe de Kourou_. - -De deux autres échecs, en 1768 et en 1780, sortirent encore les colonies -de Tonnégrande et de Guizambourg; mais, comme il y eut beaucoup de -morts, ce fut encore regardé comme des catastrophes. Depuis lors se -fondèrent les colonies de Macouria, en 1822; de Mana, en 1830, par des -religieuses de Cluny, etc., autant de preuves du succès possible. Mais -l’émancipation mal comprise retarda l’essor de la Guyane, et -actuellement les mines d’or gênent le développement agricole de la -colonie. Ces deux causes, lorsqu’elles auront disparu, laisseront la -Guyane dans l’obligation de se tirer d’affaire, et nul doute, comme je -le disais plus haut, qu’elle ne s’en tire brillamment. - - - - -CHAPITRE XVII - -LES RICHESSES DU SOUS-SOL.--LES PLACERS - - -La constitution géologique de la Guyane française n’a pas encore pu être -bien étudiée, parce que le pays lui-même est mal connu, et aussi à cause -d’une raison spéciale à toute cette région sud-américaine. Le sol est -formé jusqu’à une grande profondeur, non seulement et d’abord de terre -végétale, mais ensuite des débris d’une roche décomposée de couleur -jaunâtre et rougeâtre. Il n’y a pas de montagnes élevées et les -affleurements de roche en place sont excessivement rares: il faut donc -des travaux de mine véritables pour connaître le sous-sol; or, les mines -guyanaises, en dehors des placers, n’ont encore que des travaux sans -profondeur véritable. Nous aurons l’occasion de parler de la seule mine -qui ait atteint une profondeur appréciable. - -Cependant, aux environs mêmes de Cayenne, et sur le littoral, il y a -quelques affleurements de roches, et de même, dans les rivières, on en -rencontre à toutes les petites chutes ou _sauts_ qu’il faut traverser. -Comme on passe souvent ces sauts à pied pour décharger les canots, on a -pu sans peine examiner quelques roches. - -Les roches reconnues jusqu’à présent en Guyane sont les suivantes, la -plupart cristallines ou précambriennes, en tous cas, toutes sans -fossiles: - -Les gneiss, granitoïdes, amphiboliques, etc., et les micaschistes; - -Le granite à mica noir, la diorite et la diabase; - -Les schistes micacés, talqueux, argileux; - -Les quartzites, les grès à grain très fin, les filons de quartz; - -La limonite et la roche à ravets, probablement elle aussi une variété de -limonite; c’est une roche caverneuse très ferrugineuse. - -Comme je l’ai dit plus haut, tout le pays est recouvert et jusqu’à une -profondeur atteignant 40 et 60 mètres, d’une roche décomposée, mêlée -parfois de blocs de quartz, qui provient sans doute de la roche -sous-jacente, et sur laquelle nous aurons occasion de revenir en détail -en décrivant les placers aurifères. - -Les sauts de rivières sont des filons de quartz ou des dykes -granitiques: ils sont presque toujours orientés dans la même direction, -ce qui permet de supposer que les assises du sous-sol sont plutôt -régulières. - -Les minéraux qu’on a découverts dans ces roches sont les suivants: - -L’or, dans des filons de quartz et dans des quartz éparpillés au milieu -des terres rouges et limonites de la surface: mines Adieu-Vat, -Saint-Elie, etc.; - -L’argent, sous forme d’argyrose, à la montagne d’Argent (près de -l’embouchure de l’Oyapok): les Hollandais l’ont un peu exploité de 1652 -à 1658; - -Le cuivre et le plomb, signalés dans quelques travaux de recherche; - -L’étain au Maroni, près des monts Tumuc-Humac; - -Le mercure, le fer et le manganèse, signalés sans aucune vérification -bien sérieuse, comme d’ailleurs l’étain; - -La houille, qu’on prétend avoir découverte à Cayenne, à Roura, au -Maroni. - -Je ne parle pas des diamants, parce que, bien qu’ils existent au Brésil -et en Guyane anglaise, ils ne sont encore qu’une possibilité en Guyane -française. - -Je ne dirai ici que quelques mots sur l’or d’alluvions, parce que j’y -reviendrai en détail plus loin. Il a été découvert pour la première fois -en 1852 par Paolino, un réfugié brésilien, sur l’Arataïe, un affluent du -Haut-Approuague: on l’a trouvé ensuite à l’Orapu et au Cirubé, enfin au -Sinnamary (Saint-Elie, etc.), à la Mana, etc., et dans la plupart des -rivières guyanaises. En cinquante ans, la production doit atteindre -70,000 kilogrammes valant plus de 200 millions; car le total des droits -de douane atteint une vingtaine de millions (ces droits sont de 8 pour -100). L’or sorti en fraude doit atteindre au moins le quart du chiffre -précédent, et peut-être davantage. La zone de richesse maxima est -dirigée à peu près est-ouest, comme les filons de quartz, du moins -grossièrement; elle commence à une distance de 50 à 100 kilomètres des -côtes, et sa largeur est de 30 à 40 kilomètres. - -[Illustration: TRAVAUX PRÈS DU PORT DE CAYENNE] - - -_Les placers aurifères._ - -I. _Historique._--Nous venons de voir que l’or en paillettes a été -découvert pour la première fois en 1852, sur l’Arataïe. Etait-ce un écho -des fameuses découvertes d’or de la Californie, en 1848? Les années -suivantes, il fut découvert sur les rivières Orapu, Cirubé, etc. - -De 1873, date la découverte des placers du Sinnamary: Saint-Elie, -Dieu-Merci, Adieu-Vat, Couriège, etc., qui ont produit environ 40 -millions, du moins officiellement. Les petites exploitations indigènes -ne sont pas comprises dans ce total, non plus que l’or qui a échappé à -la douane. - -En 1878 fut découvert le groupe des placers de la Mana inférieure: -Enfin, Elysée, Pas-Trop-Tôt, etc., qui ont produit plus de 20 millions, -et, comme ceux de Saint-Elie, sont encore en exploitation. - -En 1888, on découvrit les placers de l’Awa, sur la frontière entre les -Guyanes française et hollandaise, et sur le Maroni. Ils passent pour -avoir produit environ 60 millions. - -En 1893 eut lieu la découverte du fameux Carsewène, au contesté -franco-brésilien, actuellement brésilien sans conteste. Il a dû produire -une centaine de millions, dans une zone très restreinte, longue de 12 -kilomètres et large de 3 kilomètres à peine. - -En 1901, l’Inini attira plus de six mille personnes. Mais il était très -irrégulier. Il a dû produire environ 20 millions, peut-être 25 à 30, -dont les trois quarts en 1902-1903; il y avait un alignement de placers -dirigés du nord au sud, allant des criques d’Artagnan et L’Admiral aux -criques Saint-Cyr, etc. - -Enfin, de 1902 date la découverte des placers de la Haute-Mana, ayant -produit, jusqu’à fin 1904, 8 à 9 millions d’or; ce sont ces derniers que -j’ai visités. - -Je vais décrire l’un ou l’autre de ces placers, en ajoutant quelques -mots sur ceux qui séparent la Mana de l’Inini, parce qu’ils présentent -de grandes chances de richesse, et seront mis prochainement en -exploitation. - -II. _Description de l’alluvion aurifère._--La couche aurifère forme la -partie inférieure du lit de nombreux cours d’eau et de certaines -rivières où se jettent ces cours d’eau; les uns et les autres portent le -nom de criques (du mot anglais _creek_, cours d’eau), et ce mot désigne -l’ensemble du cours d’eau et de ses alluvions. Ces criques sont -enfermées entre des collines peu élevées, mais dont la pente est -escarpée, surtout à la base. Leur largeur est variable: à la Mana, elle -est faible, variant de quelques mètres à 10 mètres en moyenne, -atteignant rarement 20 à 25 mètres. Ces criques sont très sinueuses, -parce que leur pente est très faible en général. La présence de l’or est -souvent régulière sur 4 à 5 kilomètres de longueur, parfois sur 10 -kilomètres. - -La quantité d’eau est très variable d’une crique à l’autre, et dans une -même crique, suivant la saison. Les petites criques ont un débit variant -de quelques litres par seconde à plusieurs centaines de litres; les -grandes criques ont parfois plusieurs mètres cubes. On distingue les -_criques d’été_ (l’été est la saison sèche) et les _criques d’hiver_ -(saison des pluies), suivant que leur quantité d’eau permet de les -exploiter l’été ou l’hiver. En général, les grandes criques, qui ont -beaucoup d’eau, s’exploitent l’été, et les petites criques, l’hiver: -elles sont souvent à sec en été. Les pentes des unes et des autres sont -extrêmement faibles, ce qui empêche l’exploitation hydraulique. - -L’alluvion est divisée en deux couches superposées: le _déblai_ ou -_stérile_, formé de terre entremêlée de troncs d’arbres et de racines, -et l’_alluvion_ ou _couche riche_, formée, en majeure partie, de sable -quartzeux et d’argile blanche feldspathique. - -La teneur en or et la forme de l’or sont variables, suivant la région: -la teneur exploitable varie aussi, suivant la facilité d’accès; mais on -conçoit aisément que la destruction de filons de quartz aurifère sur de -longs parcours et sur 40 à 60 mètres de hauteur, a dû enrichir sur de -grandes longueurs des criques de si faible largeur, où l’alluvion est -concentrée sur quelques pieds d’épaisseur: la richesse se maintient, en -effet, parfois sur 10 à 12 kilomètres de longueur. - -La forme de l’or est généralement anguleuse, ce qui prouve bien que le -gîte filonien de l’or se trouve dans le voisinage immédiat: plus on s’en -éloigne, plus l’or prend la forme de paillettes aplaties. Les pépites -sont rares dans la région que j’ai parcourue, sauf à Souvenir -(établissements Kilomètre et Principal), où il y a assez souvent des -pépites de 100 à 200 grammes. Sur les placers du Haut-Mana, l’or est -très fin, parfois extrêmement fin, mais en petits grains plutôt qu’en -paillettes. - -Dans les criques, l’alluvion aurifère est surmontée d’une couche meuble -tellement enchevêtrée de troncs et de racines que son enlèvement -constitue une des difficultés principales de l’exploitation: l’épaisseur -de cette couche varie de zéro à trois et quatre pieds, parfois six à -sept pieds; dans les grandes criques, elle atteint douze à treize pieds. -L’or se trouve quelquefois sous de gros troncs, ou de gros boulders, -accumulés à tel point que la dépense serait plus forte que l’or à -retirer, et qu’on l’abandonne. Cette difficulté et l’étroitesse des -criques rendent ici le dragage impossible. - -Le bedrock sous-jacent est à l’état de _glaise_ blanche, de plusieurs -mètres d’épaisseur, compacte, ondulée et bosselée: cet état est dû à la -décomposition de la roche formant le sous-sol, en général roche -granitique, ou bien micaschiste. Je n’ai vu nulle part cette roche -affleurer en place, sauf dans les sauts ou rapides des grosses rivières, -mais j’en ai vu de nombreux débris ou éboulis, blocs et boulders, sur -les placers. - -Les collines séparant les criques sont formées de terres rouges, -provenant de la décomposition de roches plus ou moins ferrugineuses. En -certains points, on remarque des blocs de quartz pur éparpillés; parfois -cependant ils forment des alignements assez étendus, mais des fouilles -faites au-dessous ne rencontrent que la terre rouge: ce sont les restes -de filons de quartz dont la roche encaissante a été désagrégée. -Ailleurs, ce sont des blocs, plus ou moins arrondis, de roches -granitiques (syénite, granulite, granite rouge), souvent riches en -éléments ferrugineux (hornblende, tourmaline, etc.). L’épaisseur de la -terre rouge paraît atteindre au moins 15 à 20 mètres, parfois même 40 à -60 mètres. - -L’or des criques provient sans doute des filons de quartz qui ont laissé -comme témoins ces blocs isolés parsemant les terres rouges, et qui -doivent se prolonger dans la roche sous-jacente, mais leur recherche -peut présenter de sérieuses difficultés. L’or des rivières (ou grandes -criques) n’est le plus souvent que l’_apport_ fait par les petites -criques qui s’y jettent; _aussi ces rivières ont une teneur plus -irrégulière_. - -En outre de la décomposition des roches du sous-sol, il semble qu’il y a -eu transport par l’action des eaux, ce qui a contribué à déplacer les -galets de quartz. Il y a eu une double décomposition: la première a agi -jusqu’à une grande profondeur (40 à 60 mètres); elle a transformé la -_pyrite de fer en oxyde rouge_ qui a suffi, avec les silicates de fer, à -_colorer tout l’ensemble des résidus en rouge_: en profondeur, la -_pyrite restant intacte_, la roche, granite ou autre, est demeurée -blanche; _d’où le bedrock blanc_ sous l’alluvion aurifère. La seconde -décomposition est due au régime des eaux actuelles qui ont traversé -facilement les terres rouges, déplacé les blocs de quartz et de roche, -jusqu’à la roche blanche plus dure, qui est devenue la glaise blanche du -bedrock, ondulée comme était autrefois la surface dure granitique, et -encore pyriteuse. - -Il me paraît inutile de chercher ailleurs une explication pénible des -terres rouges et des blocs de quartz isolés. - -Voici quelques particularités sur les diverses zones de placers -guyanais, en dehors de la Mana, pour ne pas nous restreindre à ce -groupe. - -A l’Awa, l’or est fin, comme à la Mana; la Compagnie des Mines d’or de -la Guyane hollandaise a produit de 1893 à 1903, soit en neuf ans, 1,800 -kilogrammes d’or, valant environ 5 millions et demi, sur une dizaine de -criques. - -Au Carsewène, la grande crique, de 12 kilomètres de longueur, était -riche par taches irrégulières; les petites criques tributaires étaient -pauvres. La Compagnie des Mines d’or du Carsewène, venue trop tard, n’a -fait que quelques kilogrammes d’or, dont une moitié provenant des -criques, l’autre des débris de terre et de roche extraits d’un tunnel. -Cette Compagnie avait construit pour la relier à la mer un chemin de fer -_monorail_, long d’une centaine de kilomètres, actuellement presque -enfoui sous la vase. - -L’Inini a été célèbre par ses nombreuses pépites, beaucoup pesant de 1 à -3 kilogrammes, plusieurs 5 à 6 kilogrammes, même 7 kilogrammes. On -trouva en outre beaucoup de fragments de quartz pleins d’or, ce qui -indiquait évidemment la destruction d’un riche filon de quartz, origine -ou _rhyzode_ des alluvions. L’alignement des criques les plus riches est -probablement l’indication de la direction du filon détruit. - -A Saint-Elie et Adieu-Vat, l’or des criques était assez régulier sur 4 à -5 kilomètres de longueur. La grande crique Céide, longue de 12 -kilomètres, enrichie par cinq tributaires de sa rive droite, semble -devoir être mise en exploitation fructueuse, malgré sa faible teneur, à -cause de sa régularité. Les galets et l’or de ces criques sont anguleux, -peu roulés, ce qui prouve le voisinage de leur origine. - -Les terres rouges des collines, ou _terres de montagne_, ont rendu en un -certain point, sur Saint-Elie, 150 kilogrammes d’or. Ces terres -paraissent dues à l’érosion sur place de filons entièrement décomposés. - -III. _Description détaillée d’un type de placers, entre la Mana et -l’Inini._--Ces placers ont de grandes étendues, 10 à 20 kilomètres de -longueur sur 5 à 10 de largeur. - -Les alluvions aurifères, dans des criques distantes de 5 à 15 -kilomètres, séparées par des collines plus ou moins hautes, sont -groupées autour de plusieurs établissements, soit six, un central, et -cinq détachés, pour centraliser les groupes d’exploitations ou -chantiers. C’est ainsi qu’on épuise peu à peu un placer. - -A mesure qu’on exploite une partie d’un placer, on prospecte les autres -criques. Voyons d’abord les criques en exploitation. - -L’exploitation est concentrée sur une crique principale et ses -affluents: ces criques sont séparées par des collines hautes de 60 à 100 -mètres au-dessus du thalweg, et composées de terre rouge avec des blocs -et boulders de syénite et de granite rouge, parfois de limonite et de -fer pisolithique. Ces criques sont exploitées chacune par un chantier -occupant huit ou neuf ouvriers et un chef de chantier. Le travail se -fait d’aval en amont, et avec un simple sluice transportable. -Naturellement, la production journalière varie avec les chantiers: les -plus riches, à la Mana, font 300 à 400 grammes d’or par jour; d’autres -font 60 à 100 grammes, récoltés chaque soir dans le sluice par le chef -de chantier, et déposés dans une boîte en fer à cadenas remise ensuite -au directeur de l’établissement. Je n’entre pas ici dans les détails de -la surveillance. - -Parfois, l’exploitation des criques se trouve barrée sur 200 mètres et -plus de longueur, par des boulders énormes, trop coûteux à déplacer ou à -faire disparaître. - -L’alluvion aurifère est tantôt composée de petits galets de quartz -cristallin provenant de granite décomposé, anguleux, et de sable -quartzeux d’un blanc éblouissant au soleil; tantôt de sable argileux -jaunâtre ou rougeâtre, suivant en cela la nature de la roche du -sous-sol, trop profondément décomposée pour être visible. De même, l’or -est tantôt fin, granulé, assez régulièrement disséminé; tantôt en larges -paillettes, en pépites, et alors irrégulier. - -Les criques dites d’été sont pourtant quelquefois inondées, même en été, -par des séries d’averses torrentielles. Il faut alors en épuiser l’eau -pour pouvoir les exploiter. Dans ce but, les Guyanais font usage de -pompes du pays, en bois, qu’ils appellent des _pompes macaques_. C’est -un balancier en bois, portant d’un côté une pierre comme contrepoids, de -l’autre, un seau; l’eau est déversée en aval d’un petit barrage, de -façon à ne pouvoir revenir dans le chantier. Ce moyen primitif est -parfois insuffisant. - -J’ai vu des criques déjà épuisées sur 1,800 mètres de longueur, et 600 -mètres dans les petits cours d’eau tributaires. Sur cette longueur, et -une largeur moyenne de 5 à 6 mètres, on avait retiré 180 kilogrammes -d’or, soit environ 80 kilogrammes d’or par kilomètre; ce qui, pour des -petites criques, est un excellent résultat. - -Sur 13 kilomètres de longueur de criques exploitées dans un placer, on -avait retiré 1,013 kilogrammes d’or, soit 77 kilogrammes par kilomètre. -Chaque chantier avance de 3 à 4 mètres par jour de travail, ou environ -un kilomètre par an s’il n’y a aucune interruption. Avec quatre -chantiers, il a suffi de trois ans et demi pour épuiser les 13 -kilomètres ci-dessus. Seulement, pour aller plus vite, on a souvent -négligé bien des parties des criques, notamment les côtés; dès qu’elles -s’élargissent un peu, il reste un second coup de sluice à donner, -parfois même un second et un troisième coup de sluice; mais ces nouveaux -coups de sluice ne sont généralement pas aussi fructueux que le premier -qui a été tenu, autant qu’on a cru le faire, dans la veine la plus riche -de l’alluvion. Il est vrai qu’on peut s’être trompé: l’or n’est pas -toujours concentré au milieu d’une crique; il est souvent sur les côtés: -il est capricieux. - -Le chef d’un établissement doit être assez prudent pour avoir en réserve -des criques prospectées représentant plusieurs kilomètres d’exploitation -à venir, dans des conditions fructueuses; et, sur la Mana, cette règle -est scrupuleusement observée: une année d’avenir avec un seul chantier -représente 1 à 2 kilomètres de criques prospectées; avec trois ou quatre -chantiers, elle représente 3 à 4 kilomètres, suivant d’ailleurs la -largeur des criques; car deux coups de sluice parallèles représentent -deux chantiers dans la même crique. Dans les criques en prospection, il -importe de tenir compte de l’épaisseur du déblai stérile à enlever, de -celle de la couche aurifère, de la quantité d’eau, de la difficulté du -déboisement, etc. Les prospections sont des fouilles de 2 à 3 mètres de -longueur sur 0m,50 de largeur, distantes d’une dizaine de mètres le long -d’une crique: il est toujours facile de les vérifier à volonté. - -Lorsqu’on commence l’exploitation d’une crique nouvelle, reconnue comme -riche, les huttes des mineurs sont souvent construites au milieu même de -l’alluvion, en attendant le déboisement d’un vaste espace sur la pente -des collines à l’endroit le plus favorable. Un pareil village ou -_établissement_, recevant l’eau du sol et l’eau du ciel, n’est pas des -plus sains, mais les prospecteurs ne s’en inquiètent pas; leur seul -souci est de savoir s’il y a de l’or partout en quantités payantes. - -La pente des collines au voisinage de certains chantiers d’exploitation -est parsemée de blocs de quartz, dont quelques-uns ont plusieurs mètres -cubes. Ces blocs paraissent suivre un alignement très oblique par -rapport à la crique aurifère. Au confluent du petit cours d’eau qui -descend de la colline, on a trouvé de nombreux galets de quartz très -riches en or. Sur la colline, au point où le quartz est le plus -abondant, j’ai fait creuser une fouille de 4 mètres de largeur et 2m,50 -de profondeur: elle n’a rencontré que de la terre rouge provenant de la -roche sous-jacente décomposée, avec quelques fragments de quartz. Le -quartz ne forme donc pas ici un filon en place. Ce filon doit se trouver -à peu de distance, mais sa situation exacte ne peut être déterminée que -par des travaux méthodiques, en tunnel ou en carrière, d’après -l’expérience acquise en d’autres points de la Guyane: Adieu-Vat, -Saint-Elie, Elysée, etc., où la terre rouge descend à 20, 40 et même 60 -mètres de profondeur. Il y a parfois, sur la pente des collines, des -blocs de granite de plus de 100 tonnes, de couleur rougeâtre, ce qui est -dû à la décomposition de la pyrite. - -Sur un autre point, j’ai remarqué encore des galets de quartz disséminés -dans la terre rouge; mais le quartz n’est plus blanc et laiteux, avec -des paillettes et de petites pépites: il est granulé, avec des bandes -bleues extrêmement riches en or visible très fin. Ce sont de magnifiques -spécimens. Ailleurs encore, le quartz est soyeux, blanc et -semi-cristallin, avec ou sans or visible, et, dans ce cas, très fin. - -La limonite pure ou la roche caverneuse riche en fer, dite roche à -ravets, accompagne ces blocs de quartz, de sorte qu’à mon idée, elle -peut être simplement le chapeau de fer des filons de quartz, désagrégé -et éparpillé comme le filon. - -Comme je l’ai dit, la roche encaissante, d’après les fragments trouvés -dans les criques exploitées, est tantôt le granite, tantôt les schistes -micacés argileux; mais j’ai remarqué aussi des quartzites, des grès -blancs, et de véritables pierres meulières dont quelques-unes, -travaillées et polies, ont servi de haches de pierre aux Indiens de la -région. Non seulement la pierre est taillée en forme de hache, mais elle -porte une rainure pour être fixée à un manche en bois au moyen d’une -liane. Si l’on ne savait que les Indiens s’en servent encore, on -croirait à des haches de l’âge de pierre. - -Dans une crique où les roches granitiques étaient plus abondantes, j’ai -fait avec un tamis, sur les sables rejetés par le sluice, un essai de -criblage pour déceler, si possible, la présence du diamant. Je n’ai -découvert ni rutile, ni topaze, ni grenats, mais seulement du quartz, du -feldspath bleu et rose, de la chlorite, du mica, de la tourmaline, de -l’amphibole hornblende, tous éléments habituels du granite. - -Un prospecteur en diamants de la Guyane anglaise (pays qui produit -chaque année pour deux à trois cent mille francs de diamants) avait -passé sur ce placer peu de temps avant moi, et n’avait trouvé aussi que -du quartz. Mais il faudrait des expériences beaucoup plus importantes -pour découvrir des diamants de rivière; la teneur moyenne aux mines de -Kimberley ne dépasse par un carat, soit 20 centigrammes, par tonne de -roche lavée. En rivière, la teneur est parfois plus grande, mais, par -contre, très irrégulière. Il reste donc possible qu’on découvre des -diamants dans les criques de la Guyane française. - -Le titre de l’or au placer Souvenir, situé à cheval entre le Maroni et -la Mana, est compris entre 980 et 984 millimètres. Sur les autres -placers de la Mana, il varie entre 930 et 940 millièmes de fin. - -Pour parer au risque de manquer d’approvisionnements, on a fait autour -des établissements des plantations de manioc, patates, canne à sucre, -bananes, et même maïs et légumes; ceux-ci doivent être particulièrement -protégés contre les insectes. J’ai remarqué que, sur la Mana, on -s’attache à bien nourrir les ouvriers pour leur rendre le séjour aux -placers plus sain et plus agréable. Les conserves de morue et de bœuf, -les sacs de haricots, de lentilles, etc., sont d’excellente qualité et -tenus à l’abri de toute altération. - -_Approvisionnements._--Les approvisionnements sont une question capitale -en Guyane, à la Mana surtout. Chaque homme consommant un et demi à 2 -kilogrammes par jour, soit 600 à 700 kilogrammes par an, lorsqu’on a -cent cinquante hommes sur un placer, il faut 100 à 150 tonnes de vivres -par an. Le transport se fait en canots le long des rivières, puis à dos -d’hommes; les frais par la rivière Mana se montaient, jusqu’au placer -Souvenir, à 100 francs par baril de 100 kilogrammes. On a découvert tout -récemment une nouvelle voie de transport par l’Approuague, coûtant -seulement 60 francs par tonne, ce qui a produit une économie -considérable. Il y a des magasins intermédiaires, au saut Canory, sur -l’Approuague, où il faut décharger les canots et les traîner à bras, et -au débarcadère ou _dégrad_, où commence le portage à dos d’hommes. La -durée du transport est de quinze jours depuis l’embouchure de -l’Approuague; elle était d’un mois en moyenne par la Mana. - -On pourrait améliorer un peu ces transports par l’emploi de chaloupes à -vapeur jusqu’au premier saut de l’Approuague ou de la Mana; en -régularisant et balisant les premiers sauts, on remonterait même -peut-être bien plus haut, au moins durant la saison des hautes eaux, qui -dure trois à quatre mois de l’année. On aurait, en outre, l’avantage de -se mettre à l’abri du mauvais vouloir éventuel des canotiers qui, étant -maîtres du trafic, imposent à leur gré leurs conditions. D’ailleurs, il -arrive que ces canotiers ne sont que trop enclins à voler les -marchandises qui leur sont confiées, sous prétexte d’accidents dans les -rapides et les sauts. Ils ne se gênent pas non plus pour perdre en route -des journées, même des semaines, à la chasse. En descendant la Mana, -j’ai vu des pagayeurs qui en étaient à leur soixantième jour de canotage -depuis Mana, tandis que d’autres, partis à la même date, étaient montés -en vingt-deux jours. A force de retards, les crues de la rivière avaient -augmenté, et le courant, de plus en plus fort, avait fini par rendre -l’avancement impossible. - -Les questions du ravitaillement et du recrutement des ouvriers dépendent -de l’administration des compagnies à Cayenne, des agents à l’embouchure -des rivières Mana et Approuague, et de la manière dont les ouvriers sont -traités aux placers; car ils sont de caractère indépendant, et -volontiers travaillent pour leur compte ou font du maraudage. Nous -reviendrons sur le maraudage, après avoir exposé le rendement des -placers, le prix de revient, et le personnel occupé. - -_Personnel._--Le personnel d’un grand placer de la Mana était le -suivant, lors de mon passage: - - Neuf chantiers, occupant chacun huit ouvriers en moyenne 72 hommes. - Charroyeurs (vivres, etc.) 35 -- - Ouvrages temporaires, sentiers en forêts, réparations 11 -- - Aux magasins des _dégrads_ (débarcadères de rivière) 8 -- - Canotiers 4 -- - Malades ou non travaillants 20 -- - ---- - Total 150 hommes. - -Dans ce personnel, il y a quinze à vingt femmes, une ou deux à chaque -chantier, pour le débourbage dans le sluice. - -Il faudrait compter, en outre, le personnel occupé, d’un côté aux -magasins dans la partie basse des rivières, près de la côte, soit une -dizaine d’hommes, et enfin les canotiers qui font les transports en -rivière. Mais ceux-ci sont payés à tant par tonne, et ne font pas partie -du personnel régulier des placers. - -La feuille de paye mensuelle, au placer, atteint environ 12,000 francs; -mais le total des dépenses arrive au double et même dépasse 30,000 -francs, quelquefois davantage, au moment où l’on règle le transport des -vivres. Avec une bonne administration et de la prévoyance, on peut -augmenter le rendement sans augmenter le personnel, car la proportion -des malades ou soi-disant tels, que l’on paye tout de même, dépend du -soin que l’on prend des ouvriers, de la régularité et de la qualité des -approvisionnements. Les crues des rivières et des criques augmentent les -difficultés du travail; c’est aussi un cas à prévoir de la part de la -direction. - -Le prix de revient varie naturellement avec la situation du placer, -indépendamment des efforts de la direction. A Souvenir, le placer le -plus élevé de la Mana, il est en moyenne de 12 fr. 50 par _homme au -chantier_ et par jour, en admettant que les deux tiers des hommes -travaillent au chantier, c’est-à-dire _produisent de l’or_. Avec 100 -hommes aux chantiers et vingt-cinq jours de travail, on arrive à 31,250 -francs, et c’est la moyenne pour un personnel total de 150 hommes. Il -faut donc produire au moins 10 kilogrammes d’or par mois pour faire -équilibre aux dépenses. - -Sur les placers Triomphe, Saint-Léon, Dagobert, situés un peu plus en -aval sur la Mana, le prix de revient est estimé à 10 francs par homme au -chantier et par jour, soit 25,000 francs par mois, ou 8 kilogrammes -d’or, avec 150 hommes. - -_Rendements._--Je donnerai ici un aperçu des brillants rendements du -placer Souvenir. Sur une longueur totale de 12 à 13 kilomètres de -criques exploitées (mais non épuisées), il a produit: - - En 1898 (six mois de travail) 72k,527 - 1899 -- -- 183 ,484 - 1900 -- -- 138 ,247 - 1901 -- -- 127 ,935 - 1902 -- -- 120 ,170 - 1903 -- -- 319 ,571 - Total 961k,934 - -Si l’année 1904 a continué aussi brillamment qu’elle commençait les -quatre premiers mois, elle a dû dépasser aussi 300 kilogrammes d’or, et -la production totale doit approcher de 1,300 kilogrammes d’or, valant 4 -millions; car le titre de l’or de Souvenir, 980 à 984 millièmes, est -très élevé. - -La baisse du rendement, d’août 1900 à 1903, était due à l’exode en masse -des mineurs vers l’Inini, où l’on faisait de riches découvertes. - -Je dirai enfin que ce placer Souvenir a été prospecté avec une rare -prévoyance, en vue de l’avenir: il y a, en effet, 14 à 15 kilomètres de -criques prospectées, dont plusieurs grandes criques qui demanderont deux -et trois coups de sluice. L’avancement moyen annuel, tenant compte des -interruptions dues à l’eau, de l’épaisseur du déblai stérile, des -boulders à déplacer, des racines et troncs d’arbres très lourds, etc., -ne doit pas être calculé à plus de 500 mètres par an; mais toute crique -prospectée n’est pas exploitable. - -Sur ce placer, l’or n’est pas concentré autour d’un centre d’où partent -des criques rayonnantes, comme à Saint-Elie; mais il y a de nombreuses -taches aurifères, sans lien apparent, peut-être reliées par des filons -de quartz désagrégés, d’une teneur en or très irrégulière, mais parfois -très riches. Il en reste d’ailleurs, comme nous l’avons vu, des témoins -dans les terres rouges des collines. - -Par comparaison avec le placer Saint-Elie, le plus ancien de la Guyane, -la richesse des criques de la Mana a présenté jusqu’ici une régularité -presque aussi grande. A Saint-Elie, pendant neuf ans (1879-1888), les -rendements ont peu varié: 350 à 600 kilogrammes d’or par an. Ce n’est -qu’ensuite qu’ils ont baissé. Ils se sont cependant maintenus encore, -pendant les dix années suivantes (1889-1899), entre 150 et 200 -kilogrammes par an. On a exploité sur Saint-Elie 40 à 50 kilomètres de -criques, et, avec les doubles coups de sluice, cela représente 80 à 100 -kilomètres de longueur de chantiers. Sur la Mana, à cause de -l’irrégularité des taches aurifères, on n’aura pas autant en un point -donné, évidemment; mais avec l’immense étendue des placers exploités, -chacun de 200 kilomètres carrés en moyenne, l’ensemble des criques -aurifères peut bien arriver à la longue au même total. - -La production moyenne, par kilomètre de criques, sur les quatre grands -placers de la Mana, a varié de 50 à 80 kilogrammes d’or. Sur Saint-Elie, -pour une production totale de 6,000 kilogrammes d’or, elle a été de 60 -kilogrammes par kilomètre, à raison de 100 kilomètres de longueur de -chantiers. - -La teneur minima exploitable en ce moment est de 5 grammes d’or par -homme au chantier et par jour, pour le placer Souvenir; et de 4 grammes -aux autres placers de la Mana, Saint-Léon, Triomphe et Dagobert. Il y a -8 à 10 hommes par chantier; cela fait donc 40 à 50 grammes par chantier -à Souvenir, 32 à 40 grammes aux autres placers. - -L’avancement est de 2 à 4 mètres par journée de travail; mais, avec les -chômages et les réparations, il ne faut pas compter faire plus de 2 -mètres par jour, soit 50 mètres par mois, ou 600 mètres par an. Donc, 2 -mètres d’avancement doivent donner 40 à 50 grammes d’or par jour d’un -côté, 32 à 40 grammes de l’autre. - -Or, le rendement moyen actuel est beaucoup plus élevé, comme le montre -le tableau suivant des quatre principaux placers: - - Mois de février 1904. Souvenir. St-Léon. Triomphe. Dagobert. - Production du mois - (25 jours) 27k,156 9k,880 11k,940 23k,400 - Production par jour 1 ,086 385 477 936 - Nombre de chantiers 9 6 7 10 - Production par chantier 120 ½ gr 64 gr 68 gr 93 ½ gr - Dépenses admises 50 40 40 40 - Profit par chantier 70 ½ 24 28 53 ½ - -On voit que ce _profit est bien plus grand à Souvenir et à Dagobert_: et -encore, il faudrait tenir compte d’un supplément de dépenses à -Saint-Léon et à Triomphe, provenant du surcroît de malades ou -non-travaillants (résultat accidentel). - -La largeur moyenne d’une crique est de 4 à 5 mètres, et l’épaisseur -moyenne de la couche aurifère est de 30 centimètres. On enlève donc par -jour: - - 2 × 4 ½ × 0,30 = 2 m³,700 d’alluvion riche. - -Soit 5 à 6 tonnes. - -La teneur varie donc de 10 à 20 grammes par tonne d’alluvion riche. Mais -si l’on tient compte du déblai stérile dont l’épaisseur varie de 3 à 6 -pieds, en moyenne 4 pieds, on voit que la teneur par tonne d’alluvion -totale est égale aux chiffres précédents, divisés par 4 à 7, en moyenne -par 5, c’est-à-dire qu’elle varie d’un et demi à 5 grammes, _en moyenne -2 grammes et demi_. Cela signifie, d’après les chiffres précédents, que -la dépense est encore moitié moindre, c’est-à-dire qu’elle n’est que -d’_environ un gramme et demi_, chiffre remarquable, avec la simplicité -de moyens dont dispose le mineur guyanais, les difficultés du -déboisement, etc. - -_Améliorations._--J’ai fait, à divers chantiers, quelques essais d’or -des résidus des sluices, et je n’ai constaté que des pertes -insignifiantes, ce qui n’a rien d’étonnant, vu la faible quantité de -sables lavés chaque jour et le nettoyage journalier du sluice. Il n’y a -donc rien à changer au sluice guyanais, seul adapté à l’avancement très -rapide de l’exploitation. Les pertes en or, nécessitant assez souvent le -_repassage_ des criques, proviennent _d’abord_ du nettoyage insuffisant -de la glaise du bedrock, piétinée par les mineurs, et où l’on retrouve -parfois même des pépites de 100 à 200 grammes, et _ensuite_ du jet de -pelle (dit canne-major) qui lance des paillettes d’or en dehors du -sluice. - -Le sluice guyanais, tout à fait mobile, répond parfaitement à la -nécessité d’un déplacement presque quotidien. Il ne servirait à rien de -mettre des machines puissantes là où un très petit nombre d’ouvriers, -sept à huit, suffit à la tâche. D’ailleurs, comme nous l’avons vu, la -_limite inférieure d’exploitabilité_ en Haute-Mana n’est pas si -différente de celle des placers d’autres pays: nous avons vu qu’elle -descend à moins de 5 francs par tonne, soit 2 francs par mètre cube. Et -il faut compter ici le déboisage, et l’enlèvement des troncs et racines -enfouis et encastrés dans le déblai et même l’alluvion. En outre, -l’accès très difficile de la région est cause que le transport des -marchandises y revient à 1,200 francs la tonne par la Mana, 800 francs -par l’Approuague. Il y a peu d’endroits, même en Sibérie, où ces -chiffres soient dépassés (voir mes études sur la Sibérie et la -Californie). Seules, les dragues, _si elles étaient possibles_, -abaisseraient le prix de revient. - -Les seules améliorations que je crois possibles seraient, d’une part, -pour les criques larges, demandant plusieurs coups de sluice, _l’emploi -de brouettes_ pour enlever d’un seul coup tout le stérile, et éviter -ainsi la fausse manœuvre de déplacer plusieurs fois le même cube de -terre; d’autre part, au cas d’excès d’eau en hiver dans les petites -criques, _le relèvement et l’allongement du sluice_, ce qui éviterait -les pertes d’or par entraînement de l’eau, et l’inondation du chantier -(on est obligé de les assécher par les pompes dites macaques dont j’ai -parlé plus haut). Il est vrai qu’un chantier bien conduit ne devrait pas -être exposé à cette inondation, il suffirait de commencer l’exploitation -de la crique par les côtés, laissant le thalweg pour l’écoulement de -l’eau; mais les Guyanais sont pressés d’_enlever dans les criques le -sable le plus riche (ou qu’ils croient le plus riche) en premier lieu_. - -Dans les grandes criques, on pourrait peut-être, en cas de besoin, avoir -recours à l’une ou l’autre des méthodes californiennes en rivière: -_digues_, dites _wingdams_, avec pompes chinoises; _aqueducs_ ou -_flumings_, etc. Ce sera peut-être aussi le cas d’employer le _sluice à -secousses, type François_, et les _pompes centrifuges_, pour évacuer les -résidus. - -Je considère comme hors de question l’introduction de dragues dans les -placers que j’ai visités, pour beaucoup de raisons, sans même parler du -coût énorme des transports par rivières: - -Insuffisance d’eau fréquente; - -Enchevêtrement de troncs et de racines dans le déblai; - -Inutilité de laver du stérile; - -Faible largeur et faible épaisseur de l’alluvion aurifère; - -Passages de boulders infranchissables aux dragues, etc., etc. - -Une drague, coûtant très cher, doit avoir devant elle un très grand -champ d’activité; ce qui n’est guère le cas des criques étroites du -Haut-Mana. En admettant même qu’elle puisse fonctionner, avec la faible -largeur (quelques mètres) des alluvions, elle ne payerait pas ses -dépenses. Si la drague eût convenu en Guyane, on l’y eût inventée. -Chaque pays invente sa méthode spécialement adaptée à ses besoins. - -Je ne dis rien de la méthode hydraulique, inapplicable en Guyane, à -cause du manque de pente, soit pour les déblais, soit pour l’eau, au cas -d’élévateurs hydrauliques. - -_Maraudage._--Pour terminer la description des placers, il me reste à -parler des _maraudeurs_ et de leurs découvertes. Les maraudeurs ne sont -pas autre chose que les chercheurs d’or en rivière, non munis de permis -de recherche. - -Pour avoir le droit d’exploiter en Guyane, il faut non seulement le -permis de recherche, mais il faut que le service d’arpentage ait fixé -les limites de la zone concédée, et confirmé ainsi le titre de -possession. On conçoit combien ces opérations sont difficiles dans des -régions inhabitées situées à trente jours de la mer, et davantage, en -canot. Sur un des placers de la Mana que j’ai visités, il avait fallu, -peu de temps avant mon passage, expulser à main armée deux cent -cinquante ou trois cents maraudeurs venus par le Maroni. Le propriétaire -du placer avait dû organiser, à ses frais, une véritable expédition -militaire avec une centaine de soldats, leurs officiers et -sous-officiers, un docteur, etc. Cette expédition, fort compliquée, -avait d’ailleurs, accompli sa mission avec plein succès, sans avoir un -seul malade, ni un seul noyé dans les cataractes et les sauts de la -Mana. - -Dans ce cas de la Mana, les maraudeurs étaient arrivés après la -découverte de l’or, et rien ne justifiait leur présence: or, en sept -mois, ils avaient eu le temps de saccager 4 à 5 kilomètres de criques, -dont il ne restait à faire que les _repassages_. - -Il y a des régions réputées comme bonnes sur certains placers -légitimement possédés, et il importe de pouvoir les protéger contre les -invasions de maraudeurs. Il semblerait qu’ils ont quelque droit de -saccager les criques à leur guise, _à titre d’inventeurs_; mais souvent -ils ne découvrent rien, ils se contentent d’arriver à la première -nouvelle d’une découverte. Les prospections sont organisées de Cayenne -et coûtent cher, pour ne donner souvent aucun résultat. _Il est donc -juste de se protéger contre les maraudeurs._ Ceux-ci ne font œuvre utile -que sur les régions non prospectées qu’ils arrivent parfois, m’a-t-on -dit, à épuiser assez complètement: de la sorte, leur travail contribue à -faire vivre le commerce des vivres sur la côte, et ils vendent leur or à -divers marchands qui ne possèdent guère de titres de propriété de -placers que pour avoir le droit d’acheter de l’or et de l’expédier en -France. On sait trop les tracasseries de la douane guyanaise au sujet de -l’or, dont la colonie _vit_ cependant, pour que j’insiste sur ce sujet: -_on ne saurait plus habilement exciter à la fraude ceux qui y sont le -moins portés_. - -Les maraudeurs sont à craindre seulement sur les placers de l’Inini au -sud, et dans la région ouest de la Mana. Pour éviter leur retour, le -meilleur moyen est de mettre en exploitation la région où on les craint, -de façon à les expulser plus facilement, et surtout à exploiter avant -eux les criques riches: mais ces régions sont justement celles qui sont -les plus écartées, et où le ravitaillement est le plus difficile. -L’accès par le Maroni facilite la fuite de l’or en Guyane hollandaise. - -On pourrait également former, par exemple, une sorte de brigade -d’ouvriers assermentés pouvant faire l’office de gardes (_opinion -préconisée par M. Leblond_), et qui ferait de temps à autre une visite -des points menacés par les maraudeurs: on saisirait leurs vivres, de -façon à les obliger à partir. Cette mesure, accompagnée d’une action -énergique menée à Cayenne au point de vue judiciaire pour faire -respecter la propriété minière, ferait certainement beaucoup d’effet. - -Je répète cependant que les maraudeurs ont leurs droits et leur utilité, -et je dirai ici quelques mots sur leurs exploits et leurs découvertes. - -Les maraudeurs recherchent les régions de nationalité incertaine, car -ils ne risquent pas d’y être dérangés dans leur travail; il n’y a ni -formalités à remplir, ni droits d’exploitation, ni droits de douane. -C’est l’histoire des chercheurs d’or de Californie et de l’Alaska, qui -est la même sous toutes les latitudes: ils font eux-mêmes leurs lois et -leur police. - -C’est ainsi que les maraudeurs, au nombre de cinq à six mille, -découvrirent les placers de l’Awa, sur le Maroni, entre les Guyanes -française et hollandaise, puis le Carsewène dans le contesté -franco-brésilien, enfin l’Inini, sur le haut Maroni. - -A l’Inini, parmi les premiers heureux chercheurs d’or, on cite un -pâtissier de Cayenne, nommé Léon, qui fit 42 kilogrammes d’or en trois -mois; Jadfard, qui fit 27 kilogrammes en vingt-deux jours; Mérange, 100 -kilogrammes en quatre à cinq mois, mais pour le compte de plusieurs -associés. - -Au Carsewène et à l’Awa, il s’est fait des fortunes qui se dépensent à -Cayenne, et il s’en fait en ce moment d’autres encore sur la Mana. - -Cependant, il semble que bientôt l’ère des riches découvertes de placers -doit se clore, sauf peut-être du côté des monts Tumuc-Humac, tout à fait -dans l’intérieur. C’est le tour des quartz aurifères de produire, et -nous allons dire ce qu’ils ont donné jusqu’à présent. Le voisinage des -riches quartz du Venezuela (Mines du Callao, etc.) semble présager aussi -de riches découvertes en Guyane française. - - -_Les quartz aurifères._ - -Comme je l’ai dit plus haut, j’ai rencontré des galets et des blocs -isolés de quartz plus ou moins aurifères sur divers placers du -Haut-Mana; mais je n’ai observé d’alignement assez bien défini de ces -quartz de surface qu’en deux endroits, et sur une étendue peu -considérable; les fouilles exécutées ont démontré qu’il ne s’agit là -nullement d’un affleurement véritable. Ce ne sont point là des filons de -quartz en place, mais seulement des débris de quartz provenant de -l’éparpillement d’un filon dont la roche encaissante a été désagrégée et -même décomposée. Comme la profondeur de roche décomposée atteint 20 à 40 -mètres, parfois 60 mètres, comme on l’a reconnu au placer Elysée, on -conçoit que la recherche d’un filon est une opération très coûteuse, car -il n’y a aucun affleurement visible, sauf dans un cas que je citerai -plus loin. Il y a en outre interruption complète entre les quartz -disséminés de la surface et le filon en place; lorsqu’on a trouvé -celui-ci, comme à Elysée, on a mis des années pour y parvenir. Ces -quartz de surface ne sont pas spéciaux à la Mana; on les a trouvés à -Elysée, à Saint-Elie, à Adieu-Vat, et, sur ces placers, on les a même -exploités, comme nous allons le voir. - -Le seul filon de quartz aurifère en place que l’on ait réellement -reconnu, développé et tenté d’exploiter, est celui d’Adieu-Vat. Partout -ailleurs, à Saint-Elie, Elysée, etc., il s’agit de quartz provenant de -_têtes_ de filons décomposés, et dont les débris ont été éparpillés dans -les terres rouges de la surface par des effets d’érosion très intenses, -dus peut-être à l’action de l’océan. - -A Saint-Elie, ces quartz, exploités en carrière et broyés au moyen de -deux bocards, chacun de trois pilons légers, ont rendu: - - En 1901-1902, pour 653 ½ t, 36 kg,223 d’or, soit 54 gr par tonne. - En 1902-1903, -- 876 ½ , 36 ,083 -- -- 41 -- - -La valeur de cette dernière production était de 111,895 francs. - -M. Rémeau, qui avait été directeur d’El Callao au Venezuela, qui -possédait une expérience de vingt-cinq ans de Guyane et du Venezuela, et -qui avait été l’initiateur de l’exploitation en carrière des quartz de -Saint-Elie, a fait à Adieu-Vat un grand découvert de 200 mètres de long -sur 50 de large à travers une colline; il en a fait sortir environ -12,000 tonnes de quartz, dont la moitié est encore sur le carreau: le -reste a passé au broyage. Les terres rouges étaient riches en or, comme -cela se passe toujours lorsque ces terres renferment des quartz -aurifères. - -En outre, à Adieu-Vat, à force de faire des recherches dans un sol très -difficile, à cause de la végétation exubérante qui le recouvre, on a -découvert l’affleurement d’un filon de quartz. Ce filon a été développé -ensuite par M. Rémeau sur 200 mètres de longueur et 60 mètres de -profondeur, c’est-à-dire jusqu’à 25 mètres au-dessous du niveau de la -rivière Sinnamary. - -Ce filon est encaissé dans une roche dioritique, tantôt verdâtre, tantôt -noirâtre: il est constitué par une fente d’un mètre de puissance, mais -dont le quart seulement est du minerai. Le filon est incliné à 70 -degrés: au premier niveau, il donne de la pyrite; au second niveau, l’or -est associé au tellure et au sulfure de bismuth. Le quartz est gras, -parfois un peu bleuté; la diorite n’est pas aurifère. Le tellure et le -bismuth obligeront sans doute à recourir aux méthodes de traitement de -Coolgardie, dans l’Ouest-Australien. - -En 1903, avec une batterie de trois pilons légers, on a broyé 419 tonnes -du quartz du niveau supérieur, dont le rendement a été de 61 kil. 450, -soit 145 grammes par tonne. Cette production valait 182,376 fr. 35, soit -près de 3 francs le gramme, ou 430 francs par tonne. - -Ce filon d’Adieu-Vat est donc le seul vrai filon actuel de la Guyane -française, et il est encore peu développé en longueur et en profondeur. -Mais sa richesse, dans une région rappelant celle du Callao, permet de -croire à sa valeur. On doit en trouver d’autres, mais je répète qu’il y -a une vraie difficulté à les croiser à travers cet énorme manteau de -terres rouges qui recouvre tout le pays. On peut, en attendant, -d’ailleurs, exploiter les quartz disséminés et les terres rouges. - -Les alignements de ces quartz sont un précieux indice. - -Mais même les alignements de criques riches sont un indice de la -direction et de la position probable des filons. Il y a, par exemple, à -l’Inini, un fait curieux: toutes les criques riches se trouvent sur une -ligne nord-sud qui suit parallèlement la chaîne principale de montagnes: -il y a donc probablement un riche filon de quartz parallèle à cette -ligne. Ces criques ont produit plusieurs milliers de kilogrammes d’or, -avec de nombreuses pépites et des quartz très riches. - -Il en est de même dans le Haut-Mana, et l’on peut s’attendre -raisonnablement à ce que la Guyane française possède un jour des filons -de quartz en exploitation: on se mettra sérieusement à leur recherche -lorsque les placers, encore maintenant si riches, approcheront de leur -épuisement. - - - - -CHAPITRE XVIII - -LES PLACERS ÉLYSÉE, ETC., NOTES PITTORESQUES - - -C’était quelques années après mes précédents voyages. Parti de Cayenne -par bateau à vapeur, à quatre heures du soir, j’étais à Mana le -lendemain matin. Tout était organisé pour mon voyage au placer Elysée. -Les bons créoles sont débrouillards, et quand ils le veulent, ils savent -être expéditifs. Mon canot devait partir le jour suivant de bonne heure; -j’avais deux pagayeurs noirs, de la race Saramaca, la plus robuste des -Guyanes: ils s’appelaient _Quinquina_ et _Agouti_. Quinquina avait un -casque vert en toile. Agouti se contentait des belles tresses de son -épaisse chevelure. Les Saramacas et les Boschs sont d’origine africaine; -ils ont été importés en Amérique par les marchands de _bois d’ébène_, -les négriers, mais seuls ils ont su garder la pureté de leur race, -tandis que les autres noirs peuplaient de métis les deux Amériques. Ce -sont en outre des gens loyaux et sûrs à qui l’on peut se confier -entièrement. - -Enfin on m’avait trouvé un cuisinier, le voyage devant durer une -huitaine de jours; ce cuisinier n’était ni noir, ni créole, c’était un -blanc. Seulement c’était ce qu’on appelle un _libéré_ (sous-entendez, du -bagne). Il y a beaucoup de libérés à Mana, comme dans les petits ports -de la côte guyanaise. Ce qui m’a le plus surpris chez ceux que j’ai -rencontrés, c’est leur douceur; il faut croire que le climat et le -milieu leur ont formé le caractère. On se refuse à imaginer que des gens -si doux aient pu commettre des crimes. - -La chance continua de me favoriser par la présence d’un canot automobile -qui nous remorqua jusqu’aux premiers sauts et aux rapides de la rivière -Mana. C’était une avance de vingt-quatre heures, du temps gagné pour -moi, du pagayage évité pour Quinquina et Agouti qui, malgré leurs -muscles puissants, n’étaient pas fâchés de les reposer au soleil en -regardant fuir les rives bien plus vite que s’ils se fussent fatigués. -Ce canot automobile venait d’être amené en Guyane par un Bordelais. -L’initiative privée est très intéressante dans ces pays. Comme il n’y a -d’autre communication avec l’intérieur que par les rivières, les canots -automobiles peuvent seuls constituer un moyen de transport rapide et -économique, car la main-d’œuvre est chère ici. Le canot automobile ne -peut, il est vrai, franchir les sauts, mais dans la saison des pluies, -il peut remonter les rivières jusqu’à cent ou cent cinquante kilomètres -des côtes, et c’est déjà un grand avantage. Et puis, le gouvernement ni -la colonie ne faisant rien pour développer le pays, il est admirable que -les particuliers, moins fortunés, fassent quelque chose. - -[Illustration: AU PLACER ÉLYSÉE] - -Nous passâmes au confluent d’une crique qui fit parler d’elle récemment; -un de ses affluents, le Kokiuko (cri du coq, en créole) fut le théâtre -de la dernière découverte, quelque peu sensationnelle, de la Guyane. Le -placer, qui s’appelait _C’est ça_, n’avait rien d’extraordinaire, -lorsqu’un jour un noir, en fouillant un tas de détritus auprès des -carbets d’habitation, découvrit un fragment de quartz plein d’or. Il -continua à en trouver, d’autres noirs vinrent, bien entendu, et, en sept -mois, on sortit de là 525 kilogrammes d’or officiellement contrôlé à -Mana. Avec ce qui a dû passer en contrebande, on peut estimer la -production à 800 kilogrammes, soit deux millions de francs. L’or avait -une teinte pâle, due à l’argent; la proportion d’or ne dépassait pas les -trois quarts. Les marchands qui l’achetèrent, malgré leurs habitudes -d’usure, perdirent, dit-on, une forte somme lorsqu’ils le revendirent -aux fondeurs. On alla plus loin, on fit circuler à Cayenne, pendant plus -de six mois, un soi-disant lingot de kokiuko, formé de je ne sais quel -alliage. Personne n’osait livrer le secret, le lingot passait de main en -main sans se montrer, comme le petit anneau dans ce joli jeu des enfants -qui s’appelle _le furet du roi Henry_. - -Kokiuko est épuisé; pourtant mon ancien ami Sully L’Admiral a fait -creuser un tunnel sous les terres pour retrouver la veine riche avant -que la justice se soit prononcée sur le titre de propriété du placer. Le -jugement viendra, c’est connu, longtemps après que tout l’or sera parti; -les contestations en Guyane proviennent surtout de jalousies -impuissantes. Comment soutenir un titre à quinze jours de Cayenne? Il -faudrait le soutenir par une expédition militaire. Et quel peut être le -résultat d’un pareil procès? Comment évaluer l’or enlevé? La place est -ici au premier occupant, c’est le fait brutal qui compte, comme il -convient dans un pays non encore enveloppé dans l’inextricable réseau de -la Civilisation. - -En trois jours, nous sommes au confluent de la Mana et de la rivière -Lézard. En cet endroit, une compagnie française, propriétaire de placers -voisins, a construit un dépôt de matériel avec des magasins. L’endroit -est d’un pittoresque grandiose: c’est une presqu’île élevée entre deux -larges fleuves dont les rives sont couvertes de forêts impénétrables. En -ce moment, les eaux sont basses, et l’espace à découvert entre les deux -rivières s’élève jusqu’à vingt mètres au-dessus de leur niveau. Mais au -moment des pluies, il se produit de telles crues que seuls les bâtiments -situés au sommet de la côte sont à l’abri de l’inondation. Il y a -quelques mois, pendant une nuit, la crue fut si prompte que le chef du -dépôt, réveillé en sursaut, dut appeler tout son monde pour transporter -en toute hâte les marchandises sur les terrasses supérieures. - -Le chef du dépôt Lézard est un charmant garçon au teint chocolat. Il se -nomme Phocius, et son hospitalité, aimable et gaie dans sa simplicité, a -plus de prix encore dans cette solitude. Il me conduit, à quelques -minutes des magasins, visiter un chantier de canots boschs, une -miniature de chantier de navires; il y avait là un beau tronc d’arbre -long de 15 mètres, que l’on avait commencé d’évider; pour obtenir la -forme définitive, on écarte lentement les bords par un feu intérieur; on -taille l’avant et l’arrière lorsque tout le reste est terminé. - -Sur le parcours, à l’ombre des arbres gigantesques, je vis la tombe, -très bien entretenue, d’un jeune Français décédé ici même, il n’y a -guère qu’un an. Cette tombe solitaire, à plus de 100 kilomètres des -côtes habitées, entourée par la forêt vierge, a tout autant de poésie -que celle de Chateaubriand au bord de la mer; si celui qui l’occupe fit -moins de bruit dans le monde que Chateaubriand, sa vie n’avait peut-être -pas moins de prix, et puis il ne chercha pas l’effet jusque dans la -mort, il n’eût pas demandé mieux que de vivre encore. - -Je pense faire ce soir un bon sommeil, dans la hutte de Phocius, après -deux nuits en forêt. Car ces nuits dans le bois ne vont pas, au début, -sans une vague appréhension: c’est la saison sèche, les carbets sont -renversés, on suspend son hamac entre deux arbres, ou bien on pose à -terre son lit de camp, non pas à la belle étoile, mais sous les ombrages -bien plus noirs. Comme on ne voit rien, l’oreille perçoit le moindre -bruissement, et on se demande si quelque animal, quelque serpent même -n’est pas là, à deux pas. Les bruissements qu’on entend sont -innombrables, parfois rythmés par un cri d’oiseau, ou bien par celui -d’une reinette ou d’un crapaud géant. Cette symphonie de la nature -devient peu à peu si berçante qu’on tombe endormi. Et jamais rien de -désagréable n’arrive, pourvu toutefois qu’on ait songé à se couvrir les -pieds: le vampire seul est à craindre, et il ne s’attaque guère qu’à ces -pieds, dédaignés des poètes et pourtant si utiles. - -Cependant, cette nuit, nous eûmes une alerte. Un feu de troncs d’arbres -abattus couvait depuis quelque temps et menaçait de prendre des -proportions inquiétantes. Il fallut nous lever pour le faire éteindre. -Quinquina et Agouti se distinguèrent, ils furent les plus actifs à -monter de la rivière de grands baquets d’eau. Des flammes hautes de -vingt mètres se tordaient en l’air et faisaient pleuvoir des étincelles -sur les carbets et les magasins en minces lattes de bois, recouverts de -feuilles sèches. Si le vent n’eût changé de direction, je crois bien que -tout le dépôt Lézard flambait; notre nuit de repos serait devenue une -nuit de travail acharné. - -A partir d’ici, le parcours en canot pour remonter le Lézard jusqu’au -placer Elysée ne nous prit que deux jours et demi, grâce à l’activité et -aux bras musculeux des deux Saramacas. Cette course constitua un -véritable record. C’est à peine si nous regardâmes la crique _Absinthe_, -renommée pourtant par la limpidité, je n’ose dire la fraîcheur, de son -eau, d’où son nom, qui symbolise le nectar pour les Guyanais. Il faut -dire que les grandes rivières n’ont qu’une eau d’un jaune opaque; c’est -de l’eau potable, mais on préfère tout de même boire de l’eau claire. - -Les nuits furent agréables et sans chaleur, comme dans toute la forêt -guyanaise. Les sauts et cataractes se passèrent sans encombre; avec la -baisse des eaux, nous dûmes les passer à pied, et décharger les canots. -Je n’éprouvai qu’un désagrément, et peu grave, celui d’être piqué, un -soir, par une énorme fourmi, terrible bien au delà de sa taille. Cette -fourmi est bien connue des noirs, qui l’évitent avec attention; elle -peut donner une forte fièvre. Ce qui me choqua le plus, ce fut de voir -la philosophie avec laquelle mon cuisinier contempla ma douleur, qui -dura fort longtemps. Il n’y pouvait rien évidemment, mais son air -détaché semblait dire qu’il en avait vu bien d’autres, avant sa -_libération_, peut-être en avait-il _fait_ bien d’autres avant de venir -dans ce beau pays! Enfin son indifférence et celle des Saramacas eurent -pour bon résultat de me rassurer; tout de même les insectes tropicaux -ont une sève bien exubérante. - -Quinquina et Agouti ne purent résister le dernier jour au plaisir d’une -courte chasse. Ayant entendu quelque bruit dans les buissons, ils -prirent leurs fusils et s’élancèrent hors du canot dans le bois, sans -souci des épines ni des racines pour leur peau et leurs pieds. Nous -entendîmes un coup de feu, et quelques minutes après, ils revenaient -avec leur trophée, un gros animal inconnu pour moi. - -C’était une sorte de chien sauvage, à longs poils, au museau épais et -dont j’ai oublié le nom. Malgré l’avis de mon cuisinier, j’en voulus -goûter et la chair ne m’en parut pas désagréable. Quant aux deux -Saramacas, ce fut un spectacle que de les voir peler l’animal, le vider, -le découper: avec quelques morceaux, ils firent une soupe, puis -boucanèrent le reste sur le feu. Les organes intérieurs, jetés à l’eau, -attirèrent de gros poissons, et bientôt il ne resta plus rien de ce gros -gibier. Les Saramacas se léchaient les lèvres, songeant sans doute au -poisson gâté qu’ils avaient l’habitude de manger, et qui nous eût, -pauvres Européens, rendus sérieusement malades. - -Après six jours de canot, j’étais rendu au placer Elysée; or il arrive, -dans la saison des pluies, que les canots mettent dix-huit à vingt -jours. Et quand la sécheresse dure trop longtemps, le Lézard est presque -à sec; on m’a cité le cas d’un malade qui mit trois semaines pour être -transporté à la côte depuis les placers; on dut le porter à bras, tandis -qu’on traînait le canot et les provisions sur le sable étalé partout au -grand soleil. - -Le débarcadère, _dégrad_ en créole, tout primitif qu’il fût, était le -terminus d’un petit chemin de fer, long de 4 kilomètres, qui conduit aux -exploitations d’or. C’est ici un commencement de civilisation, encore -que la végétation toute-puissante envahisse la voie et recouvre -entièrement le fond des ravines, qu’on traverse sur des passerelles en -troncs d’arbres grossièrement équarris. Malgré cela, l’aspect des choses -diffère de ce qu’on a l’habitude de voir en Guyane; on voit que l’homme, -depuis trente à trente-cinq ans, a sérieusement travaillé ici. - -Tout à coup, au sortir de la forêt, s’ouvrit devant moi un immense -espace à découvert, agréable à voir après l’ombre des bois, comme serait -une oasis en plein désert. En outre, je fus frappé d’entendre un bruit -continu, aussi extraordinaire après le silence des bois que le bruit des -batteries de pilons du Transvaal après le désert de Karro. Ce bruit -provenait de deux dragues aurifères en plein fonctionnement; elles -apparaissaient, au milieu d’un vaste marécage couvert de touffes de -buissons épais, comme l’image de l’industrie prenant possession de la -nature sauvage et rebelle. - -La tentative semblait audacieuse; pourtant on a pris l’habitude, -maintenant, de voir d’immenses usines modernes au milieu de vastes -espaces inhabités. Le tout est d’être sûr que l’industrie nouvelle est -bien justifiée, et c’est à ce travail que je consacrai six semaines. - -Ce n’est pas le lieu d’en parler longuement ici; je dirai seulement que -les habitations sont d’une extrême simplicité, tout en assurant le -confort nécessaire avec la température et la nature tropicales. La -nature elle-même n’est pas sans utilité. - -Le jardin potager et le verger du placer Elysée, remontant à une -vingtaine d’années, gardaient pourtant un air sauvage, par la folle -exubérance des mauvaises herbes. Le _cramanioc_, plus savoureux que la -pomme de terre, alternait avec le manioc; le maïs et la canne à sucre -rivalisaient avec le _sagou_, le _gombo_, le _christophylle_, ou chou de -Chine, l’_igname_ et la _patate_. Vraiment on avait sous la main un -véritable marché de légumes. - -Et les fruits! les bananiers, citronniers et orangers étaient en plein -rapport; or l’orange et surtout le citron sont de vrais fébrifuges. La -_papaye_ ou melon des tropiques a des graines remplies de pepsine, c’est -donc un excellent digestif. L’_ananas_ et la _goyave_ sont des -ressources précieuses, et pourtant il y a encore ici des fruits -sauvages: la cerise et l’abricot d’Amérique, le chou palmiste et une -foule d’amandes provenant des palmiers. - -La forêt vierge a une faune abondante, poil et plume, mais le placer a -une basse-cour et du bétail. Les poules sont médiocres, elles se -dessèchent sous le climat, mais les chèvres se portent bien, et à -quelques kilomètres, il y a tout un troupeau de moutons. Enfin, c’est -une surprise de voir un bœuf et une vache, transportés tout jeunes, -comme on peut le penser, dans un canot de Saramacas. On songe à faire -venir des mulets et des chevaux, car il est facile de créer des -pâturages au moyen de l’herbe de Para, qui prend une vigueur -exceptionnelle au Brésil et au Venezuela. - -Le placer Elysée, sans avoir été très riche, fait partie d’une région où -il y a tout de même beaucoup d’or. Seulement depuis bientôt quarante ans -qu’on connaît cette région, on a achevé d’épuiser l’or des petites -criques: on s’attaque maintenant aux rivières plus importantes, pour -lesquelles les moyens ordinaires ne suffisent plus. - -Toute la Guyane se trouve dans le même cas, aussi la question du dragage -des rivières aurifères passionne-t-elle tout le monde. Jusqu’ici il n’a -été fait que de rares et courtes tentatives de dragage; la plus bruyante -s’est faite sur le Courcibo, une grosse rivière en aval de Saint-Elie; -la drague a sombré après quelques semaines de marche, par suite d’une -négligence. C’est au placer Elysée qu’ont été faits les essais les plus -sérieux, surtout sur la crique Roche, où l’on avait découvert des sables -réellement riches. - -Tout le monde a vu des dragues; elles ne constituent pas en général un -travail difficile, mais la Guyane lui présente des obstacles sérieux. -C’est d’abord l’énorme forêt tropicale, qu’il faut abattre et brûler sur -le passage destiné au dragage; l’abatage des bois est facile, mais -souvent ces bois durs et humides mettent longtemps à prendre feu. Et -dire qu’on brûle ainsi l’ébène et l’acajou! - -Ce sont ensuite les troncs d’arbres morts enchevêtrés avec leurs -branches dans les terres, dans le sable et dans l’argile à laver. Ces -troncs sont formés de bois durs, aussi lourds que des blocs de rochers, -et leur manœuvre est encore plus malaisée. - -Et il y a des argiles collantes qui empâtent les organes des dragues. Et -ces vases, où sont enfouis des bois en décomposition, exhalent des -odeurs nauséabondes, engendrent la fièvre, et nécessitent un personnel -spécial pour résister au climat déjà anémiant et fiévreux, qui est celui -du _bois sauvage_. - -Le noir des Guyanes est absolument novice et inhabile pour tout ce qui -touche à la mécanique. On voulait un jour, à Elysée, confier à un grand -nègre le treuil de la drague, il s’y refusa d’abord énergiquement: «Moi -connais pas cette bête-là, disait-il, connais pas ça, pas travailler.» -Le travail mécanique, dénué de vie, lui paraissait étrange. A force de -patience, on fit son éducation, et huit ou dix jours après, il -conduisait les treuils de la drague avec la brusquerie et les à-coups -d’un nègre, mais il ne s’effrayait plus. - -A la mine d’Adieu-Vat, on essaya des Italiens, mais ce fut un échec. Le -Guyanais se contente d’une nourriture sommaire, il en a l’habitude; à -l’Européen, il faut une alimentation abondante; et les Italiens, traités -comme des nègres, furent décimés. Ceux qui résistaient encore au bout de -six mois durent être rapatriés. - -Sur les marécages qui entouraient la drague, des fantômes apparaissaient -aux nègres la nuit. Mais nous ne les vîmes pas. Etaient-ce des feux -follets produits par le gaz des marais et allumés par les lampes des -machines, ou bien le gaz phosphoré d’animaux en putréfaction, et -spontanément inflammable? Que de choses se passent sans que les gens -trop curieux puissent les voir! - -Et la difficulté des transports! Songe-t-on à la disproportion entre nos -grosses pièces de machines modernes et les petits canots des sauvages? -Ce sont pourtant là deux choses à mettre d’accord. C’est si difficile -que, le long de la Mana, on voit encore de belles pièces de fer -illustrant de leur présence le naufrage de quelque canot. - -Cependant on vint à bout de tout au placer Elysée, c’était même un -plaisir de voir les nègres se jouer des difficultés de la civilisation. -Deux dragues fonctionnaient, l’une depuis près de deux ans, à travers -toute espèce d’aventures, et réduite à un état plutôt précaire, l’autre -en pleine possession de tous ses moyens. - -Mais si j’ai reconnu la valeur des noirs, il n’est que temps de parler -de celle des blancs qui ont obtenu tous ces résultats, dont le moindre -n’est pas le dressage du personnel coloré. A la table qui nous -réunissait chaque jour, à des heures variables à cause du travail, la -diversité des caractères s’accusait sans fard et sans humeur. Les menus -variés et substantiels s’agrémentaient de pots de quinine et de fioles -pharmaceutiques que nécessitait le climat plus que l’appétit. - -On aimait à plaisanter sur les difficultés. Le mécanicien outrancier -inventait des dragues munies d’organes multiples pour décupler le -travail. Le chauffeur fanatique, très adroit et toujours prêt, avait -fait autrefois la fameuse course Paris-Bordeaux avec du 140 à l’heure et -songeait aux aéroplanes. Le grand marcheur, aux jambes d’échassier, -parlait des montagnes de la Guyane et de ses grandes courses. Le -philosophe, ami du moindre effort, était toujours à temps, ou presque; -il n’aimait pas les gens pressés, et les regardait un peu de travers. - -A l’écart se tenait l’homme raisonnable, flegmatique avec un rien du -Midi, à la fois bon et exigeant, capable de ramener le calme et -l’obéissance autour de lui; il ne négligeait rien sur sa drague, mais il -ne négligeait pas non plus le commerce des bananes, celui du vin et -celui de la viande fraîche pour ses ouvriers. L’énergie et la -persévérance font souvent plus que la haute intelligence. - -J’ai connu un placer où peu à peu s’était faufilé, comme directeur, un -véritable _libéré_. Il fut trop habile. S’il ne pouvait cacher l’or -produit par le personnel, il cachait celui des achats aux maraudeurs et -le vendait à son profit personnel. La Compagnie payait et ne touchait -pas l’or; par contre elle ne payait pas les vivres, et l’équilibre se -faisait; cet équilibre hasardeux ne put durer bien longtemps, assez -pourtant pour que le libéré s’enrichît avant sa nouvelle _libération_ du -placer. - -Enfin il faut rendre justice aux Français des colonies qui s’occupent -d’industrie. Ils payent de leur personne, comme on le fait rarement, -même en France. Malgré la fièvre, on allait au travail à Elysée de nuit -comme de jour, car sans l’exemple et l’énergie des blancs, les noirs -s’amusent. Je fus témoin d’un accident qui ne demanda pas moins de vingt -heures de travail ininterrompu, et pas un noir ne refusa le travail: que -penser de ce résultat quand on connaît l’indolence naturelle au noir et -même au créole? - -Mais ce n’est pas tout que de draguer une rivière, il faut trouver les -rivières dragables, et c’est là que le flair et l’esprit d’observation -jouent un rôle capital. - -Les rivières guyanaises, je ne veux pas dire les grands fleuves, sont -presque enfouies sous la végétation tropicale, à tel point qu’à moins -d’être en canot, on ne s’en rend pas compte; elles dessinent de tels -méandres qu’à chaque instant la rivière devient presque une île. Je me -demande si, même en ballon ou en aéroplane, on distinguerait de la forêt -les rivières guyanaises. Sur les fleuves, c’est autre chose, le soleil -déverse à grands flots ses rayons. Sous une réclame en faveur du -dragage, on pouvait voir un jour cette poétique légende: _lever de -soleil sur une rivière à draguer_. Ce devait être l’or au fond de l’eau -qui donnait un éclat spécial à ce lever de soleil, sans quoi comment le -distinguer de celui d’une rivière vulgaire? - -Les travaux de prospection consistent à creuser des fouilles dans le -sable qui forme les berges des rivières, jusqu’à ce qu’on atteigne le -rocher; on extrait l’or du fond de cette fouille qui peut avoir 4 ou 5 -mètres de profondeur. Le procédé est très précis et ne laisse guère -place au doute. Il ne faudrait pas croire que ce travail soit beaucoup -plus agréable à exécuter que le dragage: le travail d’exécution d’abord -est si pénible que les indigènes seuls peuvent le faire. Ce qu’ils -redoutent le plus pourtant, ce sont les longs séjours dans l’eau, bien -qu’elle ne soit pas froide, lorsqu’il s’agit de prospecter le lit même -de la rivière. - -L’atmosphère qu’on respire constamment sous le bois sauvage, où le -soleil ne pénètre jamais, est déprimante et fiévreuse. Pendant quelques -semaines, on ne ressent rien, puis, un beau jour, un frisson vous -saisit. On s’imagine que c’est un simple refroidissement, on s’agite, on -marche pour se réchauffer; impossible de transpirer, on a toujours -froid. L’heure du repas arrive, il est impossible de manger. C’est la -fièvre, et comme l’accès est imprévu, il est inutile de prendre de la -quinine. Il a fallu un grand médecin, Sydenham, pour découvrir le moment -où la quinine peut agir. Donc il n’y a qu’à patienter, mais cela dure -des heures. L’accès passe, on se trouve bien, on reprend son travail. -Mais le lendemain, c’est un autre accès plus violent, les alternatives -de chaleur et de frissons se succèdent malgré la quinine; parfois -viennent des vomissements, et l’on en a ainsi pour une semaine. - -On se remet à force de quinine, mais le mois suivant, c’est pire. La -fièvre est chronique, comme la lune. Il arrive, dans le cas de certains -tempéraments, qu’au bout de quelques mois il n’y a plus qu’une chose à -faire, revenir vers la côte, à Cayenne, respirer la brise de mer, ou -bien aller aux Antilles, même en France. Certains résistent, mais il est -rare qu’au bout de deux ou trois ans de séjour aux placers, un blanc ne -soit pas réduit à une telle prostration que son retour s’impose. Il y a -des exceptions, certainement. - -Sans doute on ne meurt pas d’un accès de fièvre, mais elle mine; on -s’affaiblit toujours, l’anémie vient, le sang perd ses globules rouges. -Et puis à la longue, c’est l’_enflure_, et si elle atteint les organes -vitaux, c’est la mort précoce. Les cimetières des placers n’ont guère de -place pour les vieillards; ils sont peuplés de jeunes gens et d’hommes -en pleine sève, victimes d’épuisement ou d’accidents. - -Quand on les voit, ces hommes ou ces jeunes gens, travaillant aux -placers ou aux prospections, couverts de sueur sous l’ombre des bois, ou -exposés au soleil brûlant des tropiques, on admire leur courage. Il faut -un corps plus résistant sous les climats chauds et humides que sous les -climats froids. Le caractère aussi doit être plus trempé. Ce sont des -gens de valeur qu’il faut dans ces pays où bien des gens s’imaginent -qu’il suffit d’envoyer les médiocres. D’ailleurs ce n’est pas sans -plaisir que les noirs voient arriver des machines, comme les dragues, -qui suppriment ce qu’il y a de plus pénible dans le travail manuel, dans -l’exploitation à la mode ancienne des placers. Il est temps que le -capital vienne à son tour concourir à mettre en valeur ces pays -difficiles. - -Les femmes sont peu nombreuses aux placers, mais elles aussi doivent -être robustes. Les unes travaillent aux sluices à débourber les pelotes -d’argile qui enferment l’or, d’autres font la cuisine ou la lessive, ce -qui n’est pas moins dur. Pourquoi ont-elles de si drôles de noms, comme -Mes Délices, etc.? - -On voit de drôles de choses aux placers. Certain blanc se croyait très -sage de mener l’existence des indigènes. Légèrement vêtu, il vivait de -riz à l’eau et de manioc. Puis il se constitua un plat unique: une soupe -avec du riz, du manioc, des confitures et de la graine de lin. -Naturellement il ne buvait que de l’eau. Pourtant la fièvre ne l’épargna -pas plus que les autres, alors il renonça brusquement à son régime -monastique et tomba dans l’excès contraire. Le tafia et le gibier furent -son ordinaire, mais ce fut pire, et il fallut le rapatrier. On ne -saurait s’imaginer le mal que font aux créoles et aux noirs le tafia -d’un côté, le poisson gâté de l’autre. - -Il existe une immense région très intéressante à prospecter, comprise -entre deux affluents de la Mana: l’Arrouani et le Lézard. A l’heure -actuelle, elle est encore assez riche par places pour faire vivre de son -or plusieurs milliers de maraudeurs. C’est ainsi qu’il y a trois -villages de ravitaillement: la Louise, Délices, et P. I., initiales d’un -prospecteur. - -L’or de cette région paraît provenir des monts Bécou-Bécou, hauts de 4 à -500 mètres, situés au sud du placer Enfin. Ce pays est un des plus -pittoresques de la Guyane. Dans mon précédent voyage, de l’Approuague à -la Mana, je n’avais rien vu de si varié. A cause du grand découvert -pratiqué au placer Enfin, on distingue merveilleusement les montagnes et -leurs ravins. Cela est très rare en Guyane, où l’on est toujours enfoui -sous la forêt vierge, avec tout son cortège d’insectes malfaisants, et -où l’on gravit les collines sans découvrir aucun site, même du sommet. - -Les passages à travers les ravins d’Enfin sont loin d’être commodes, -d’autant moins que les criques ont été allégées de leur or, donc -creusées profondément. Le long des travaux, les hautes herbes et les -buissons ont repoussé avec une folle vigueur et ont fini par recouvrir -traîtreusement les trous, de sorte qu’on n’évite guère les chutes. Les -ponts formés d’un tronc d’arbre sont une aide précieuse, encore faut-il -avoir gardé l’habitude de la gymnastique. Le sage au régime indigène, -dont je parlais tout à l’heure, crut d’abord pouvoir faire comme les -sauvages et se passer de souliers; il est vrai qu’il adopta très vite le -passage dans l’eau, pour éviter l’acrobatie du pont suspendu; pourtant -il ne put y tenir, il s’acheta des souliers, en même temps qu’il -abandonnait son brouet à la graine de lin. - -[Illustration: DRAGUE EN EXPLOITATION (PLACER ÉLYSÉE)] - -Sur le sentier du placer Désirade, je fus rejoint un soir par un -Français qui venait de faire dans sa journée 43 kilomètres comptés au -podomètre. En outre, il avait subi pendant deux heures une pluie -torrentielle, une de ces pluies tropicales qui tombent en cascade sur la -forêt en faisant un tel fracas qu’on les entend venir une demi-heure -avant de les recevoir. Pourtant il était fort gai, il me raconta de ces -balivernes qui reposent de la fatigue, et termina par le fameux vers -d’Alphonse Allais qui rime tout entier sur lui-même. C’est pourtant ce -soir-là que je commençai un accès de fièvre. - -Désirade est un endroit fort curieux; on y a trouvé de grosses pépites, -pourtant les criques y avaient été peu auparavant brusquement -abandonnées, comme si les mineurs fussent partis, appelés subitement -ailleurs par une découverte sensationnelle, peut-être celle du -Carsewène, au contesté brésilien. - -Comme ce pays regorge de maraudeurs, une des compagnies exploitantes -essaya de les expulser en faisant venir à grands frais une demi-douzaine -de gendarmes de Cayenne avec un géomètre pour limiter leurs -déprédations. Mais ce fut peine perdue, il faudrait tenir un régiment en -permanence. Dans de pareils cas, le mieux est de s’entendre avec ces -bricoleurs et de leur acheter l’or à prix réduit. Pour comble, le -géomètre trouva une occasion excellente de délimiter des terrains pour -son compte et de les vendre ensuite aux maraudeurs contre de la poudre -d’or. Le directeur du placer, un créole encore naïf, était navré; il -nous dit avec justesse: «Je m’en tirais encore avec ces voleurs quand -j’étais seul, mais depuis qu’il y a des gendarmes et un géomètre, c’est -fini, ils sont partout, ils sont même chez eux; et avec cela, c’est moi -qui dois payer tout le monde.» - -Les deux placers Enfin et Pas-Trop-Tôt ont produit beaucoup d’or. Mais -là aussi, les petites criques s’épuisent, si bien que les bricoleurs -s’attaquent à la grande rivière. Ils ne pourraient le faire sans l’aide -inespérée que leur donne un grand canal de dérivation exécuté par la -Compagnie d’Enfin elle-même. Elle a eu le tort de cesser de s’en servir: -il faut que toute chose serve à quelqu’un, ce principe socialiste a bien -quelque justesse, et les lois minières l’ont souvent adopté. - -Les maraudeurs, au fond, ne sont pas dénués d’intérêt. Le long du -sentier des montagnes, ils passent et nous croisent en petits groupes -bavards: ce sont des jeunes gens, chargés de vivres ou d’outils, courant -les bois, fouillant les criques, à leurs risques et périls, car beaucoup -périssent de misère ou de la fièvre, quelques-uns font fortune, la -plupart végètent mais avec activité. J’ai vu, près d’Enfin, le 2 -novembre, un grand cimetière tout brillant de lumières sous les ombres -de la forêt. C’est une pieuse coutume créole de dessiner des catafalques -avec de nombreuses bougies allumées le jour des Morts, et de leur porter -des fleurs avec de jolies prières créoles. - -On ne saurait contester l’habileté des maraudeurs à épuiser les parties -riches des placers, et rien n’est plus juste que de les laisser faire -lorsqu’ils ont eux-mêmes découvert l’endroit. Mais parfois ils arrivent -_après_ la nouvelle d’une découverte, et celle-ci est due aux efforts -coûteux d’une expédition organisée par des gens entreprenants de Cayenne -ou de la côte. Voilà donc des gens qui sont frustrés par les maraudeurs. -Le malheur est qu’il n’y a ni cadastre ni police en Guyane. Mais j’ai -déjà parlé de tout cela, ce sont toujours les mêmes faits qui se -passent, tant il est difficile de sortir de la routine. - -Les maraudeurs ont leurs villages de ravitaillement. J’ai passé -plusieurs fois à travers un de ces singuliers villages, celui de P. I. -Cela n’a aucun rapport avec ce qu’on voit ailleurs. Un vaste espace a -été déboisé au bord de la rivière, et dans cet espace on a construit -peut-être deux cents carbets en lamelles de bois, appelées golettes, -avec un toit en feuilles de palmier. Il y a quatre-vingts boutiques de -vivres. Des rues très irrégulières serpentent sur le sol ondulé et dans -le pittoresque désordre de ces huttes primitives; des Américains les -eussent tracées au cordeau, c’était bien facile. Mais les créoles...; -ils ne se doutent même pas de ce que c’est que l’ordre. Leur seul souci -est de vivre, en mettant un peu d’or en réserve. Bien entendu, il n’y a -aucune police, aucune administration; c’est la liberté complète, le -socialisme naturel; pourtant l’or n’est pas mis en commun. C’est que -l’or est trop facile à cacher, et ainsi c’est le commencement de la -propriété, le premier obstacle au rêve socialiste. _Ce chien est à moi_, -disaient ces pauvres enfants; en vérité, le premier mot de la possession -a dû être: _Cet or est à moi_. L’âge d’or a commencé la division des -hommes: avant l’or, il n’y avait que la nourriture quotidienne et l’abri -précaire. - -Le village de P. I. fut incendié presque totalement dans le courant -d’octobre. Le feu avait pris dans un carbet servant de cuisine; on -déménagea les carbets voisins, et on se hâta de faire tomber celui qui -brûlait, mais le feu avait pris aux branches d’un grand arbre resté -debout dans le village. Des branches, il descendit sur d’autres carbets, -et en quelques heures, près de cent cases furent entièrement dévorées. -Des rues entières avaient disparu, ou plutôt la rue était partout, car -il ne reste rien de ces éphémères constructions. On tenta bien de sauver -des marchandises, mais on ne réussit qu’à demi, des amoncellements mal -placés prirent feu tour à tour. Ce fut un désastre, seul l’or fut sauvé. -Les marchands, pour se dédommager, vendirent doublement cher ce qui leur -restait. Quant au village, huit jours après il était presque -reconstruit. L’arbre malencontreux, cause du feu, avait disparu. - -Ensuite, pour réparer les pertes, on partit en groupes compacts sur tous -les points du territoire, saccager les criques qui pouvaient garder -encore de l’or. Heureux pays où _l’or de la nature_ remplace _l’argent -du patron_! Le malheur, c’est qu’il n’y a pas même de légumes à P. I., à -peine du manioc; il faut acheter les vivres à la côte et les -transporter; on vit de conserves arrosées de tafia, régime à peine digne -des forçats, mais on est libre et on ne travaille que pour soi! - -Cependant ce libre maraudage est forcément destiné à disparaître, car -les grandes criques auxquelles on veut s’attaquer nécessitent d’énormes -efforts, il y a beaucoup d’eau et l’épaisseur du gravier stérile à -déplacer atteint 4 mètres. Les travaux de ce genre que j’ai vu faire sur -Enfin et sur Décision ne pourront se prolonger longtemps, surtout que la -saison des pluies empêche radicalement cette méthode d’exploitation -pendant six mois de l’année, de janvier à juillet. A chaque saison, tout -est à refaire. Il faut essayer autre chose, le dragage s’impose, mais -s’oppose à la liberté; il faut des associations et de l’ordre, choses -contraires à la négligence et à la jalousie créoles. - -Les Français, qui ont tant de qualités aux colonies ou à l’étranger, ont -gardé ce défaut de la jalousie. Jules César déjà traitait les Gaulois -d’_invidi et avidi_. Avides, ils le sont moins peut-être que les -Anglo-Saxons, mais jaloux, ils le sont toujours. Ils se dénigrent -mutuellement, ils semblent être heureux parfois des échecs des leurs, -comme s’ils devaient en tirer quelque chose. Voilà la haute qualité des -Anglais, ils se font toujours valoir, mais ils ne sont pas socialistes -avec cela. L’illogisme est au fond de toutes nos actions. - -Il reste pourtant beaucoup à faire en Guyane au seul point de vue de -l’or. Ce pays a produit officiellement plus de 300 millions d’or; on -peut bien dire 500, car une forte proportion a échappé à la douane, soit -par Para, au Brésil, soit par la Guyane hollandaise, où la taxe est de 5 -pour 100 au lieu de 8 pour 100 sur notre territoire. Le seul Carsewène, -qui a produit, dit-on, 80 à 100 millions d’or, n’en a fait passer que 30 -millions à peine par Cayenne[1]. Mais le chiffre même de 500 millions -comme production de notre Guyane est bien faible comparé à celui de la -Californie qui, en cinquante ans, c’est-à-dire dans le même temps que la -Guyane, a produit 7 à 8 milliards, dont 4 par des alluvions. L’Alaska -avait produit le demi-milliard en dix ans. On peut estimer hardiment que -les grandes rivières guyanaises renferment autant et plus d’or que les -petites criques, seules exploitées jusqu’ici. Si donc il y a beaucoup à -faire, il y a beaucoup à espérer, et je ne parle pas des filons de -quartz, dont un seul, celui d’Adieu-Vat, est bien reconnu et exploité. - - [1] Le Carsewène passe pour être ce fameux El Dorado, le pays du Roi - Doré: el dorado Rey; la légende date de l’arrivée de Christophe - Colomb aux Antilles. - -Pour revenir du placer Elysée vers la côte, je fis à pied, avec le grand -coureur des bois, un long parcours en forêt pour éviter les sinuosités -interminables du Lézard, où les eaux étaient très basses. Ce trajet, le -long d’un sentier à peine visible, dura quatre heures. C’en fut assez -pour me montrer comme la végétation tropicale détruit rapidement la -trace des hommes. Mon guide déploya une habileté et un instinct de -sauvage à se retrouver toujours dans l’inextricable dédale des troncs -éboulés et des pistes d’animaux qui courent la forêt vierge, et cela est -admirable, lorsqu’on n’est pas, comme le Mowgli de Kipling, un _sauvage -enfant du bois sauvage_, mais un civilisé intelligent. - -Quant au voyage en canot je n’en dirai rien; on se lasse de revoir du -matin au soir les mêmes paysages, quelque grandioses qu’ils soient. -Quand je montai aux placers, c’était la saison sèche, le soleil dardait -sur le fleuve et sur nous une pluie de feu, et son éclat était -insupportable. Aux placers, nous avions eu quelques nuages de pluie, -mais parfois le ciel blanc partout était aveuglant, c’était pire que -l’éclat du soleil. Au retour, les pluies devinrent torrentielles, ces -pluies tropicales, qui, en cinq minutes, transpercent les imperméables, -et qui durent des heures. On comprend la vanité des vêtements. Mais j’ai -gardé le bon souvenir de la marche en forêt, sous l’ombre des grands -arbres; le soleil est très atténué, et la pluie aussi. - -Vraiment le grand _desideratum_ de la Guyane, ce ne sont pas des chemins -de fer, non pas même des routes, mais des sentiers muletiers qui -formeraient un réseau régulier à travers l’inextricable dédale de la -forêt. On irait bien plus vite qu’en canot, parce qu’on éviterait les -interminables méandres des criques, et on ne serait pas à la merci des -pagayeurs pour le prix des transports. - -Je terminerai ce voyage par quelques mots sur Saint-Laurent du Maroni, -où j’ai passé à mon retour en France. C’est le siège de l’administration -pénitentiaire, c’est-à-dire des forçats. Si ceux-ci ont fait bien peu de -travail, depuis soixante-dix ans, un tout petit chemin de fer de -Saint-Jean à Saint-Laurent et 15 kilomètres de route à Cayenne, il faut -reconnaître que leur régime est peu enviable. Ce n’est peut-être pas -autant le climat que la mauvaise nourriture qui les affaiblit et qui les -tue, je tiens ceci d’un médecin. Ils ne digèrent plus le lard et les -légumes secs qu’on leur donne, leur intestin cesse de fonctionner. Ils -sont condamnés à une mort lente. Chaque année en voit mourir autant -qu’il en arrive, à peu près douze cents, sur un total de sept mille -actuellement en Guyane. De 1856 à 1900, on a transporté cinquante mille -condamnés dans le pays, on voit que la mortalité est forte. Il n’y -aurait rien à dire s’il n’y avait parmi eux que de mauvaises têtes -irréductibles, mais il se trouve aussi au bagne quelques jeunes gens, -parfois de bonne famille, que la passion a entraînés, et ce sont les -moins résistants, ils meurent vite sous ce climat trop mou et ce soleil -ardent, avec cette nourriture inassimilable pour eux. Ne pourrait-on -vaincre la routine administrative, et essayer la colonisation plus libre -par les forçats, et des travaux mécaniques, avec des primes de bonne -nourriture? - -Il y a quelques évasions de bagne; certains forçats réussissent à -trouver des placers riches. Les noirs qu’ils rencontrent leur apprennent -à laver l’or et se servent d’eux comme domestiques, et c’est ainsi que -le hasard gouverne les découvertes. - -J’ai appris en Sibérie que les mêmes faits se passent. Bien des placers -riches ont été découverts par les forçats, qui, à leur tour, ont été -expulsés légalement par les marchands russes. L’histoire des mines a -quelque chose de bien étrange. - -D’autre part, on m’a cité des faits monstrueux qui se sont passés au -bagne et qui évidemment doivent rendre difficile le métier de gardien. -La répression doit être sévère, surtout qu’une révolte générale est -toujours possible. La délation, m’a-t-on dit, peut être récompensée -d’une manière exemplaire. C’est ainsi qu’aux îles du Salut, un détenu -eut le courage de traverser à la nage le détroit rempli de requins pour -prévenir les autorités. Il n’était que temps, et on m’assure qu’il fut -mis en liberté. - -Mais n’insistons pas sur ces pénibles choses qui jettent un si triste -jour sur notre belle colonie; il s’agit de la misère humaine qui afflige -communément tous les pays civilisés; le problème est difficile à -résoudre, car les saints, qui en seraient seuls capables, sont de plus -en plus rares. Revenons à la forêt vierge si intéressante et si riche, -dont la flore et la faune auraient tant besoin qu’un vrai savant les -étudie; mais voilà, il le faudrait riche, de santé solide, et -désintéressé. Je crois bien que, depuis les descriptions de Buffon, -l’histoire naturelle de la Guyane n’a fait aucun progrès. C’est qu’avant -une étude scientifique, il faut l’étude pratique du pays, il faut mettre -en valeur les mines et tirer parti du sol autant que possible. Le -renouveau industriel qui s’annonce pour la Guyane peut être le point de -départ d’une ère plus prospère aussi pour l’agriculture. Les dragues -employant moins de monde aux placers, il restera plus de bras -disponibles pour cultiver la terre. - -Car, malgré les déceptions qu’il a causées, le sol de la Guyane est -fertile, au moins dans la région des savanes et jusqu’aux premières -collines. Il en a donné des preuves avant la découverte de l’or, et les -Guyanes voisines, qui ont le même sol, produisent en abondance le sucre -et les fruits: les bananes sont un des gros revenus de la Guyane -hollandaise. Ce n’est donc point une _utopie_ que de parler des -richesses de la Guyane et d’espérer qu’un jour peu lointain, grâce -peut-être aux dragues, elles seront réalisées. Si d’ailleurs la France -ne s’en souciait pas, peut-être l’Amérique du Nord ou le Brésil -viendraient nous supplanter, tout comme les maraudeurs supplantent les -propriétaires guyanais. On peut bien dire, en terminant, que la Guyane -est encore la _terra incognita_. - - -FIN - - - - -TABLE DES GRAVURES - - - Pages - Fonçage par l’eau 17 - Forêt, près de Remire 33 - Escalier du Rorota 65 - La forêt en Guyane (crique Lézard) 81 - Presbytère de Remire 129 - Montjoly, près Cayenne 145 - Le four du placer Dagobert 161 - Église de Mana 177 - Montjoly, colonie des sinistrés de la Martinique 193 - Travaux des forçats dans le port, à Cayenne 209 - Environs de Cayenne 241 - Travaux près du port de Cayenne 257 - Au placer Élysée 289 - Drague en exploitation (placer Élysée) 305 - - - - -[Illustration: CARTE DE LA GUYANE] - - - - -TABLE DES MATIÈRES - - - Pages. - A Sully-L’Admiral I - Chapitre I.--Premières impressions 1 - -- II.--En voilier 14 - -- III.--En canot sur l’Approuague 28 - -- IV.--Le saut Machicou 49 - -- V.--Le Grand Canory 60 - -- VI.--Japigny.--La Fourca 74 - -- VII.--Dans le bois.--Souvenir 90 - -- VIII.--Aventuriers de mines 107 - -- IX.--Départ de Souvenir 124 - -- X.--Toujours en forêt.--Placers aurifères 133 - -- XI.--Pratique et théorie 147 - -- XII.--Le placer Dagobert 162 - -- XIII.--Descente de la rivière Mana en canot 172 - -- XIV.--Le bourg de Mana 185 - -- XV.--Cayenne 195 - -- XVI.--Les ressources de la Guyane française 217 - -- XVII.--Les richesses du sous-sol.--Les placers 254 - -- XVIII.--Les placers Elysée, etc., notes pittoresques 287 - - - - -PARIS - -TYPOGRAPHIE PLON-NOURRIT ET Cie - -RUE GARANCIÈRE, 8 - - - - -A LA MÊME LIBRAIRIE: - - - La Guyane. Au Pays de l’or, des forçats et des Peaux-Rouges, - par le Dr J. Tripot, membre de la Société de géographie de - Paris. 3e édition. Un volume in-16, avec 26 grav. dans le - texte et hors texte. 4 fr. - - Autobiographie de Henry M. Stanley, publiée par sa femme - Dorothy Stanley, traduite par Georges Feuilloy. - I. Années d’épreuves et d’aventures (1843-1862). - 4e édit. Un volume in-16 avec portrait. 3 fr. 50 - II. Livingstone.--Le Congo.--Emin-Pacha.--Le - Parlement.--Dernières années (1862-1904). 3e édition. - Un volume in-16, avec deux portraits et une carte. 3 fr. 50 - - Le Far-West chinois.--Deux années au Setchouen, par le - docteur A.-F. Legendre, médecin-major de 1re classe des - troupes coloniales, directeur de l’Ecole de médecine - impériale de Tchentou (Setchouen). Récit de voyage, étude - géographique, sociale et économique. 3e édition. Un volume - in-16 accompagné d’une carte et de gravures. 5 fr. - - Le Far-West chinois.--Kientchang et Lolotie. Chinois. Lolos. - Sifans, par le docteur A.-F. Legendre. Impressions de - voyage, étude géographique, sociale et économique. Un fort - volume in-16 avec une carte et huit gravures. 5 fr. - (Couronné par l’Académie française, prix Montyon.) - - Missions A.-F. Legendre. Au Yunnan et dans le massif du - Kin-Ho (Fleuve d’or), par le docteur A.-F. Legendre. 2e - édition. Un volume in-8º écu avec 16 gravures et une carte. 5 fr. - - Dix mille kilomètres à travers le Mexique (1909-1910), par - le comte Vitold de Szyszlo, membre de la Société de - géographie de Paris. 2e édition. Un volume in-16 avec 16 - gravures hors texte. 4 fr. - - Au Tchad. Trois ans chez les Senoussites, les Ouaddaïens - et les Kirdis, par le capitaine Cornet, de l’infanterie - coloniale. Nouvelle édition, précédée d’une préface de - M. Paul Adam. Un volume in-16, avec des gravures hors texte. 4 fr. - (Couronné par l’Académie française, prix Montyon.) - - A travers l’Afrique centrale. Du cap au lac Nyassa, par - Edouard Foa, chargé de mission par le Ministère de - l’instruction publique. 2e édition. Un volume in-18, - accompagné de 16 gravures d’après des photographies, d’une - carte et d’un vocabulaire. 4 fr. - (Couronné par l’Académie française, prix Montyon.) - - -Paris. Typ. Plon-Nourrit et Cie, 8, rue Garancière.--19608. - - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA GUYANE INCONNUE *** - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the -United States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm -concept and trademark. 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You may copy it, give it away or re-use it under the terms -of the Project Gutenberg License included with this eBook or online -at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. 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Un volume in-16</td> -<td class="bot r w3"><div>4 fr.</div></td></tr> -<tr><td class="drap"><b>La Bosnie populaire.</b> <i>Paysages — Mœurs et coutumes — Légendes — Chants -populaires — Mines.</i> Un volume in-16, -accompagné de douze gravures et d’une carte</td> -<td class="bot r w3"><div>4 fr.</div></td></tr> -<tr><td class="drap"><b>Le Mexique d’aujourd’hui et ses mines d’argent.</b> -2<sup>e</sup> édition. Un volume in-16 avec une carte et 16 gravures -hors texte</td> -<td class="bot r w3"><div>4 fr.</div></td></tr> -</table> - -<p class="c gap small">PARIS. TYP. PLON-NOURRIT ET C<sup>ie</sup>, 8, RUE GARANCIÈRE — 19608.</p> - -<div class="break"></div> - -<p class="left40 small top6em" lang="en" xml:lang="en">Published 24 January 1906.</p> - -<p class="left40 small" lang="en" xml:lang="en">Privilege of copyright in the United States -reserved under the Act approved March 3<sup>d</sup> 1905 -by Plon-Nourrit et C<sup>ie</sup>.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak i" id="c0">A SULLY-L’ADMIRAL</h2> - - -<p>Vous avez été mon guide dans ce voyage en -Guyane, dont le but était de vérifier la richesse -en or de divers cours d’eau situés à plus de -200 kilomètres des côtes, à vol d’oiseau, et -de les prospecter en vue de leur avenir. La -courte durée de quatre mois imposée à ma mission -ne m’aurait pas permis sans vous de réaliser -ce but, tandis qu’avec vous le voyage a été -aussi agréable que facile. Je pourrais presque -dire que je ne me suis pas douté des difficultés ; -vous m’avez fait profiter d’avantages exceptionnels.</p> - -<p>J’emporte une impression extrêmement vive -de ce passage rapide à travers votre pays. En -deux mois, nous avons remonté en canot jusque -près d’une des sources de l’Approuague, parcouru -à pied à travers la forêt quelques centaines -de kilomètres, puis nous sommes redescendus -à la côte par la rivière Mana. C’était la -première fois que je parcourais à loisir un pays -tropical, un de ces pays où l’atmosphère chargée -de vapeur d’eau amortit les rayons solaires, -et pénètre tout l’être d’une chaleur moite, -comme l’atmosphère d’une serre ou d’une salle -de bains russes. Mais il y a ici l’incomparable -avantage de jouir de l’air libre, saturé de senteurs ; -d’entendre les infinis frémissements de -la forêt ; de voir dans leur libre développement -toutes les variétés de la flore et de la faune les -plus puissantes du monde. La Guyane tout entière, -c’est la forêt vierge tropicale, c’est un -enchantement pour celui qui ne l’a jamais vue ; -elle a tout l’attrait du mystère inconnu à découvrir.</p> - -<p>Auparavant, j’avais bien parcouru le Mozambique -et la Rhodésie. Mais on traverse le Mozambique -trop rapidement, en chemin de fer, et -les hauts plateaux rhodésiens n’ont pas le caractère -tropical des pays chauds et humides. Je -vous dois donc de m’avoir fait saisir, sans les -soucis du voyage, la beauté des tropiques, et je -voudrais pouvoir rendre l’impression que j’en -ai ressentie, non seulement pour ceux qui, en -France, ne peuvent la connaître que par les -livres, mais même pour beaucoup de Guyanais -qui ont trop peu l’occasion ou le désir de connaître -leur pays.</p> - -<p>N’ai-je pas raison d’intituler ce récit : <i>la -Guyane inconnue</i> ?</p> - -<p class="sign">Albert <span class="sc">Bordeaux</span>.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<p class="c xlarge">LA GUYANE INCONNUE</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="c1">CHAPITRE PREMIER<br /> -PREMIÈRES IMPRESSIONS</h2> - - -<p>La durée du voyage, de Saint-Nazaire en Guyane, -n’est pas aussi courte qu’on pourrait le croire à la -seule inspection de la carte. S’il faut huit jours -du Havre à New-York, il semble qu’en douze jours, -on devrait accoster la Guyane. Or, il faut vingt et -un jours. C’est que le grand courrier ne dessert -Cayenne qu’indirectement. Après avoir touché la -Guadeloupe et la Martinique, il file sur le Venezuela, -puis sur l’isthme de Panama et Colon. C’est -un paquebot-annexe qui prend les passagers à la -Martinique et les transporte à Cayenne par les Antilles -anglaises et les Guyanes anglaise et hollandaise. -Une fois seulement par an, il y a un service -direct de France en Guyane, c’est lorsque le paquebot -de l’Etat, <i>la Loire</i>, transporte les condamnés à -la déportation. A l’aller, il prend difficilement des -passagers ; au retour, il paraît qu’il est toujours -rempli. C’est un paquebot très confortable et qui -fait le trajet en dix à onze jours ; il est <i>tentant</i>.</p> - -<p>Je partis de Saint-Nazaire sur le <i>Versailles</i>, un -excellent bateau construit en Angleterre pour le -service transatlantique du Lloyd allemand. Il fut -vendu lorsqu’on fit les immenses bateaux actuels, -le <i lang="de" xml:lang="de">Deutschland</i>, etc.</p> - -<p>Nous eûmes d’abord quelques mauvaises journées, -jusqu’au delà des Açores ; c’était en janvier -et le vent soufflait furieusement. Les passagers -paraissaient peu. J’étais accompagné par Sully-L’Admiral, -Guyanais de vieille souche, originaire -de la Guadeloupe, et d’ancêtres bretons. De solide -constitution, et de vive intelligence, ancien chasseur -d’Afrique, depuis sa jeunesse il était aguerri -au climat tropical de l’intérieur guyanais et brésilien. -Jeune et gai, il fut, dès le bateau, plein de -ressources pour amuser les passagers et leur faire -passer le temps sans s’ennuyer.</p> - -<p>Parmi les autres passagers, je rencontrai un -ingénieur, M. Moufflet qui, après neuf ans au Soudan, -retournait en Guyane à sa mine de Saint-Elie -qu’il avait longtemps dirigée autrefois. Son énergie -et ses capacités l’y faisaient revenir malgré ses -soixante ans bien sonnés. On voit que les climats -tropicaux conservent fort bien la santé et l’entrain -du caractère, seulement il ne faut jamais se décourager. -Nos climats froids et humides ont bien leurs -inconvénients, mais nous les connaissons. M. Moufflet -savait se tirer d’affaire également bien dans le -froid et la chaleur.</p> - -<p>Après les Açores, le voyage s’égaya. Tandis que -Sully-L’Admiral amusait les passagers, les dames -surtout, avec un infatigable zonophone, je ne perdais -pas mon temps avec M. Moufflet, car il me -décrivait déjà la Guyane dans des détails tels, me -disais-je, que je n’aurais pas le temps d’en voir -autant. Cela me servit pour mieux la comprendre -dans la suite.</p> - -<p>Le dernier port que devait toucher le <i>Versailles</i> -était Fort-de-France, après avoir passé devant -Saint-Pierre, de cataclysmique mémoire. A Saint-Pierre, -il était huit heures du soir ; la nuit était -noire et je ne vis rien. Pourtant les passagers nous -avaient bourrés de détails sur la catastrophe, ils -s’étaient même disputés sur les rapports entre la -destruction de Saint-Pierre et celle de Pompéi : -l’un ou l’autre avait vu Herculanum et Pompéi. Les -détails fourmillaient, quel dommage de ne rien -voir !</p> - -<p>J’étais accoudé aux bastingages, par la nuit -sombre, devant l’ombre noire de la Montagne Pelée, -écoutant la description que m’en faisait un ancien -chanoine de Saint-Pierre, un méridional, je crois, -encore ému d’avoir échappé, par son absence, au -cataclysme : « Ici, c’était mon église, disait-il ; là, -le théâtre. Cette pointe, c’est le Carbet… La population -était excellente… Ah, monsieur, c’est le plus -beau pays de la terre. » On eût dit qu’il voyait ce -qu’il décrivait ; il voyait parce qu’il savait, car pour -moi, je ne distinguais rien. Mais un confrère l’interrompt : -« Ah non, mon cher confrère, la Dominique -est bien plus belle ! » Et j’admire celui-ci qui -s’extasie sur la Dominique : il y est depuis quatorze -ans, et il est usé par la fièvre et l’anémie. Comment -peut-il la préférer à sa Bretagne, où il vient d’essayer -de se remettre par quelques mois de vacances ? -Il a une bien belle âme ; et dire qu’on chasse de -France les religieux ! « Pour moi, leur dis-je, je -crois la Savoie plus belle que la Dominique et la -Martinique. » Ils rient, mais ne se rendent pas. Et -vraiment je suis bien hardi de les contredire ; je -ne connais rien de ces pays tropicaux, la nature y -est vierge encore, et chez nous, en Suisse, même -en Savoie, n’est-elle pas bien défigurée déjà par le -confort, inventé pour gagner de l’argent ?</p> - -<p>Un des faits les plus navrants de Saint-Pierre -fut de trouver sous les décombres de l’église, à la -place de la table sainte, une rangée de corps, ceux -des personnes qui venaient communier. Il était huit -heures du matin. Bien des victimes furent retrouvées -dans la position la plus tranquille, caractéristique -de leur occupation habituelle, comme à Pompéi. -Bien que Pline n’en dise rien (son récit fut écrit -vingt ans après la catastrophe), il dut se produire -à Pompéi le même vent de feu qu’à Saint-Pierre, -et qui anéantit trente mille êtres humains.</p> - -<p>On avait vu la veille les flots de la mer se précipiter -dans un gouffre sur le rivage, et l’on devait -s’attendre à la catastrophe qui en résulterait, c’est-à-dire -à la production de masses énormes de vapeur -d’eau, capables ou de soulever le sol, ou de sortir -en torrents de feu. Mais on avait négligé l’avertissement, -ou plutôt il y avait lutte électorale et l’on -avait décidé de faire l’élection : le volcan attendrait. -Quelle ironie !</p> - -<p>Il y eut un violent raz de marée qui faillit envahir -Fort-de-France ; cette ville s’attend un jour ou -l’autre à être victime d’un raz de marée. Une autre -ville à la Guadeloupe, la Basse-Terre, est menacée -par son volcan plus encore que Saint-Pierre. Mais -à Saint-Pierre même, on vient déjà relever les cultures, -sinon les maisons : il faut bien vivre, la -nécessité presse tandis que le danger est douteux !</p> - -<p>Le bateau-annexe <i>la Ville-de-Tanger</i> nous prend -à Fort-de-France. C’est un rouleur insupportable, -quand même la mer est calme ; aussi fait-il regretter -le <i>Versailles</i>. Nous descendons une heure ou deux -à Sainte-Lucie, île anglaise où l’on parle créole. -On nous montre la place sur laquelle on avait logé, -ou plutôt parqué deux mille Boërs prisonniers de -guerre ; la végétation est superbe sur les collines de -l’île, autour de la baie parsemée de jolies villas : les -Anglais ont le sens du confort, parce qu’ils ont -celui de l’argent, ou inversement.</p> - -<p>Nous ne cessons de rouler qu’en arrivant sur les -côtes de la Trinité. On pénètre dans un passage -étroit et pittoresque, un détroit entre de hauts -rochers abrupts peuplés de grands oiseaux, et -aussitôt la mer est calme comme un lac. Nous suivons -les rives jusqu’à Port-of-Spain, la capitale de -l’île, une ville pourvue de tout, confortablement, -comme il sied à une ville anglaise pleine de <i lang="en" xml:lang="en">respectability</i>. -Nous en repartons pour suivre de nouveau -des côtes enchanteresses sous leurs forêts de cocotiers : -le pays vraiment de Paul et Virginie. Là derrière -on exploite lucrativement un lac de bitume -connu des ingénieurs.</p> - -<p>Nous entrevoyons au loin les côtes du Venezuela -et les bouches de l’Orénoque, la terre ferme, cette -fois, la roche solide, sans volcans ni bitume ; la -nature vierge va commencer. C’est ensuite la -Guyane anglaise : la côte est basse, et autour de la -rivière Demerara où nous entrons, la végétation ne -me paraît plus si merveilleuse que sur les côtes peu -habitées de la Trinité. La civilisation a passé par -là, si peu que ce soit.</p> - -<p>A Demerari, ou Georgetown, nous sommes mis -en quarantaine ; ou plutôt, c’est nous qui refusons -d’admettre personne sur le bateau et d’en descendre, -car il paraît que si nous avions le malheur de descendre -à terre, on refuserait de nous laisser descendre -à Surinam et à Cayenne. C’est dommage ; -de la rivière où nous sommes ancrés, on ne distingue -que des pontons et des quais de bois. Pourtant, -dans une échappée entre des hangars, j’aperçois -une rue en enfilade : ce sont de jolies maisons -blanches bordées de palmiers et de grands arbres. -Un tramway électrique file rapidement dans la rue, -et rappelle l’idée du confort moderne. La ville paraît -riche : on distingue de belles promenades, de -superbes jardins, les ressources sont aussi variées -qu’à la Trinité, à Port-of-Spain. L’intérieur du -pays produit chaque année pour deux à trois cent -mille francs de diamants qu’on exporte aux Etats-Unis. -La formation diamantifère paraît être la -même qu’au Brésil.</p> - -<p>Pour arriver à Surinam, ou Paramaribo, capitale -de la Guyane hollandaise, il nous faut reprendre -la mer une vingtaine d’heures, puis remonter -une rivière pendant deux à trois heures. La -position de l’embouchure de la rivière est indiquée -en mer par un bateau-feu ; il n’y a pas de phare. -Ce bateau-feu est agité comme une coquille de -noix : il oscille dans tous les sens sans aucune loi, -au gré des vents et des lames ; c’est un genre de -supplice plus rare et plus pénible que le roulis de -la <i>Ville-de-Tanger</i>, et pourtant toute une famille, -avec des bébés, habite cette coquille de noix. Si -l’on soumettait chez nous des forçats à cette corvée, -il n’y a pas de doute qu’on recevrait de toute espèce -de journaux humanitaires des plaintes à la Jean-Jacques -Rousseau, empreintes d’hypocrite sensiblerie. -Car tandis qu’on a l’œil sec pour mettre à la -porte des hôpitaux, des écoles, et de leurs demeures -même, des religieux et même des femmes, on ne -peut retenir ses larmes en parlant des forçats qui -balayent les rues de Cayenne. Mais attendons de -les avoir vus : il est juste de pleurer sur les forçats -en tant que coupables.</p> - -<p>A Surinam, pour prendre contact avec la terre -et avoir quelques nouvelles, je vais déjeuner à -l’hôtel International, une baraque en bois assez -propre, avec de grandes chambres bien aérées, -abritée par les palmiers de la plus belle avenue -de la ville : le marché s’y tient en ce moment. -J’apprends — tout en attendant un déjeuner difficile -à obtenir, car ce n’est pas l’heure — que le gouvernement -hollandais, plus prompt que le nôtre, a -décidé la construction d’un chemin de fer de -250 kilomètres pour relier à Surinam les régions -aurifères jusqu’à celle de l’Awa. Le tracé est fait, -le matériel est en route, on a commencé la voie. -Ceci m’intéresse vivement, car depuis que je suis -en route, on me rebat les oreilles du chemin de fer -de la Guyane française proposé depuis huit ans, -sans cesse retardé, et que peut-être on fera trop -tard, quand le trafic aura été pris en grande partie -par le chemin de fer hollandais qui aboutit à peu de -distance du terminus visé par le projet français. -Les Hollandais de l’hôtel ont des parents chez les -Boërs de l’Afrique du Sud, et cela donne un nouvel -intérêt à notre conversation.</p> - -<p>Avec la question du chemin de fer, la première -qui s’impose à l’attention de ceux qui arrivent en -vue de la Guyane française, c’est celle des forçats.</p> - -<p>Déjà avant d’arriver, nous pouvons avoir une -petite idée, <i lang="la" xml:lang="la">de visu</i>, du régime pénitentiaire. Nous -passons en effet aux îles du Salut pour y déposer -la poste. Depuis longtemps la sirène nous a annoncés, -le commandant du bateau est talonné par -l’heure de la marée pour pouvoir franchir la barre -du port de Cayenne. Il y a trois jours qu’il manœuvre -dans ce but d’arriver à Cayenne au jour -fixé, pour l’heure de la marée. Mais l’administration -pénitentiaire n’en a cure ; peu lui chaut ! C’est -une administration officielle ; elle ne connaît pas la -hâte. La <i>Ville-de-Tanger</i> s’arrête, elle siffle, la -sirène pousse de longs hurlements, tout le monde -est furieux. Lentement un canot se détache du -rivage, il est manœuvré par sept forçats, six aux -rames, un au gouvernail. Deux fonctionnaires trônent -nonchalamment sur le banc d’arrière. Mais -cette pompe n’en impose pas à notre commandant. -Il leur flanque à la tête le sac des dépêches, leur -crie en mots grondants les reproches qu’il tient -tout prêts depuis longtemps, et siffle le signal du -départ. La <i>Ville-de-Tanger</i> s’ébranle sans se soucier -de heurter le canot officiel déjà secoué par les -vagues, et où les fonctionnaires penauds ont peine -à garder leur équilibre. C’est drôle de voir ainsi -traiter l’administration que le bon public français -n’aborde jamais que l’air craintif et même ébaubi.</p> - -<p>Nous admirons cependant ces îles du Salut, toutes -vertes, avec leurs beaux palmiers. Il y a trois îles -formant un port : l’île Royale, l’île Saint-Joseph, et -l’île du Diable. Dirait-on que c’est l’île du Diable, -ce petit paradis terrestre ? Ce serait le digne séjour -de Paul et Virginie. Voici la case de Dreyfus, plus -belle que celle de l’oncle Tom : on s’attendait plutôt -à voir un rocher aride et nu, à en croire ceux -qui n’ont jamais vu les îles du Salut. Toute voisine, -l’île Royale possède un vaste hôpital tenu par des -religieuses pour les forçats : ce sont <i>elles</i> qui travaillent -ici. Enfin l’île Saint-Joseph est habitée par -les forçats de la catégorie la plus dangereuse. On -entend ainsi ceux qui refusent de travailler. Mais -le refus de travailler, lorsqu’il n’y a aucun moyen -de coercition, ne semble pas indiquer un état d’âme -particulièrement dangereux. Si l’on classait les forçats -d’après leurs antécédents ou la cause de leur -condamnation, le résultat serait peut-être plus concluant. -Il est vrai que l’oisiveté est la mère de tous -les vices, et c’est un argument. Nous allons bientôt -voir un séjour qui contraste avec la verdoyante île -du Diable.</p> - -<p>A deux ou trois heures de distance des îles du -Salut, voici un îlot, un rocher qui sort de la mer -comme le dos d’un cétacé, mais ce dos est surmonté -d’un bâti en bois portant un phare et d’un mât avec -un drapeau : une maison minuscule se blottit sous -le phare. C’est <i>l’Enfant-Perdu</i>, le rocher balayé -des vagues qui porte le phare de Cayenne. Le -séjour y semble peu réjouissant ; il y a pourtant -plus de stabilité que sur le bateau-feu de Surinam. -Ici les gardiens du feu sont des forçats, on les -relaie tous les mois. Ce poste est une punition ; ils -y vivent séparés de leurs semblables. Je ne vois -pas pourquoi on les plaindrait : le bateau-feu de -Surinam n’est pas une punition.</p> - -<p><i>L’Enfant-Perdu</i> mérite bien son nom, ce nom à -l’air romantique. Les créoles des Antilles ont gardé -le goût du romanesque et du suranné dans leurs -dénominations ; nous le verrons pour leurs prénoms. -L’un ou l’autre parfois, de ces vieilles familles -antillaises, a même conservé le type du Français -du moyen âge. Je disais à l’un de ceux-là sur le -bateau : « Vous seriez parfait, costumé en mignon -d’Henri III. » La barbe en pointe, les cheveux en -arrière, sans être longs, l’ovale allongé, le regard -qu’on voit aux portraits du duc de Guise, ou de -Bussy d’Amboise, il vous reportait de quelques -siècles en arrière.</p> - -<p>Enfin la côte de Cayenne se déroule devant nos -yeux : cette côte est extrêmement pittoresque, beaucoup -plus que celles des Guyanes anglaise et hollandaise. -Ce ne sont plus des rives basses et d’aspect -marécageux, mais des collines accidentées couvertes -d’arbres. La ville de Cayenne nous est cachée -presque entièrement par la plus petite de ces -collines, sur laquelle se trouve un fort, le fort -<i>Cépérou</i> : on voit encore quelques canons, mais la -plupart ont été emportés à Fort-de-France, qui a -été choisi pour devenir notre centre naval dans la -mer des Antilles. De la ville de Cayenne on ne distingue -que le grand bâtiment de l’hôpital dont les -jardins donnent sur la mer, et les anciennes -casernes, au pied du fort <i>Cépérou</i>. Au delà, ce ne -sont que des cimes de palmiers agités par le vent. -L’impression est vraiment agréable. Dès l’abord, -on se demande pourquoi l’on a choisi ce joli pays -pour y envoyer les forçats. La raison, se dit-on -avec conviction, c’est que le climat est malsain : il y -a la fièvre paludéenne, et certaines années, la fièvre -jaune. Nous aurons le temps d’en juger par nous-mêmes.</p> - -<p>Nous franchissons la barre au dernier moment -où elle est possible, grâce au retard subi aux îles -du Salut, et le bateau jette l’ancre dans la rivière, -en face des Douanes, devant un wharf en bois déjà -vieux, mais dont il semble qu’on n’a jamais pu se -servir.</p> - -<p>Cayenne est à notre gauche, à l’est. A droite, -c’est la pointe <i>Macouria</i> qui s’avance au loin dans -la mer, suffisante pour abriter des vents d’ouest. -Le bateau est arrivé exactement au jour fixé par les -indicateurs, ni plus ni moins qu’un train-poste européen. -Nous sommes au 29 janvier, mais tandis -qu’en France il fait froid, ici le soleil est ardent. -La brise de mer a cessé ; tout le monde est en blanc -et en casque colonial. Des canots viennent nous -prendre pour aller à terre. Les rameurs crient et -se démènent, à demi vêtus : il y a là des noirs, des -<span lang="en" xml:lang="en">coolies</span> de l’Inde, puis surtout des métis de toutes -les teintes. Les noirs sont originaires d’Afrique. -Les Indiens autochtones ou Peaux-Rouges sont très -rares sur la côte ; il faut aller tout à fait dans l’intérieur -pour en trouver encore quelques tribus. C’est -en vain qu’on en cherche parmi ces peaux cuivrées, -basanées, chocolat, grisâtres, jaunâtres, noirâtres. -Il faut une bonne heure pour se dépêtrer avec ses -bagages au milieu de ce fouillis de gens, de ce -tumulte de cris d’appel, de cris de joie de se retrouver. -Les créoles surtout m’ont paru être fort -portés aux embrassements ; c’est un plaisir visible -pour eux, exubérance due au soleil.</p> - -<p>On peut dire que tout le monde ici est créole, et -non pas, comme on pourrait le croire, les blancs -de race pure, descendants des anciens colons. Quant -à nous autres Français, on nous appelle des Européens. -Il faut bien se garder de la moindre erreur -dans les termes. Les créoles sont la race dominante ; -les Européens ne font que passer. Les plus -apparentes traces de leur passage sont justement -les créoles, car la Guyane est restée à l’état de -forêt vierge. Il y a bien vingt-cinq mille créoles, -la plupart nés en Guyane, et l’on ne peut qu’être -étonné qu’avec le triste cadeau de forçats que nous -faisons à cette terre depuis soixante ans et plus, la -race y possède tant de qualités réelles, ce qui ne -veut pas dire qu’elle soit sans défauts. Mais nous -la verrons à l’œuvre.</p> - -<p>En attendant, je n’ai guère le temps d’étudier -Cayenne à ce premier séjour. Je vais en effet repartir -le surlendemain de mon arrivée pour aller visiter -des placers aurifères à grande distance dans -l’intérieur du pays. Il n’y a pas de bons hôtels à -Cayenne, mais on a mis à ma disposition une des -plus belles maisons de la ville, et pour mes repas, -je dois les prendre chez Sully-L’Admiral, qui est un -des hommes les plus en vue du pays, par la connaissance -approfondie qu’il en a. Il sait être en -outre un fin gourmet, ce qui ne gâte rien. Je n’ai -donc vu de Cayenne cette fois que des rues régulières -de ville américaine, et une belle place, la -place des Palmistes.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="c2">CHAPITRE II<br /> -EN VOILIER</h2> - - -<p>Donc, à peine arrivés à Cayenne, nous nous préparons -à en repartir.</p> - -<p>Nous allons voir de près la beauté de la nature -tropicale, dont les environs de Cayenne donnent -déjà une idée. Car la forêt vierge commence au -sortir de Cayenne. Or, nous devons remonter en -canot une rivière sur près de 200 kilomètres de son -cours, traverser des chaînes de collines, visiter des -ravins, des vallons dont bien peu d’Européens, -même de Guyanais, se font une idée. Ce voyage est -fascinant. Il a l’attrait du nouveau, autant que -l’avenir inconnu : l’inconnu dans le monde et l’inconnu -dans le temps, tiennent la pensée captive, -surtout quand on est jeune. C’est lorsque la vieillesse -arrive que les souvenirs prennent leur valeur.</p> - -<p>Le programme est tracé : une goélette nous -attend dans le port ; des pagayeurs avec leurs -canots ont été avertis de notre arrivée prochaine -près de l’embouchure du fleuve Approuague. Nous -n’avons que deux mois pour parcourir l’intérieur -du pays ; ce serait impossible sans Sully-L’Admiral.</p> - -<p>Notre voilier s’appelle la <i>Paulette</i> : elle passe -pour être la goélette la plus confortable et la plus -rapide de la Guyane. Construite à Nantes, elle est -vraiment coquette, et elle a la chance d’avoir un -capitaine qui est, comme qui dirait, amoureux -d’elle. C’est un créole français, un marin dans le -sang ; il parle anglais et commande en anglais, et il -sait se faire obéir. On l’appelle le capitaine <i>Boot</i>. -Il tient son <i>schooner</i> avec une propreté recherchée ; -son équipage bien dans la main, il manœuvre avec -autant de sûreté que d’audace. Jamais un cri, tout -marche sans qu’il semble s’occuper de rien. Ce sera -le plaisir de notre traversée.</p> - -<p>Ce petit bateau a quatorze couchettes, il ne jauge -guère que cent cinquante tonneaux, et me rappelle -le <i>Storge</i> dans la mer du Japon. Celui-là aussi -était comme un joujou dans la main de son capitaine ; -en plus de la <i>Paulette</i>, il avait un moteur à -vapeur, et ce système, utilisable à volonté sur un -voilier, serait fort commode sur les côtes de -Guyane, où l’on a souvent le vent contraire, car il -souffle surtout de l’est et du nord-ouest.</p> - -<p>Nous partons à cinq heures du soir. A six heures -et demie, nous perdons de vue les côtes, même les -trois petits îlots qu’on appelle ici <i>le Père</i>, <i>la Mère</i>, -et <i>les Mamelles</i>.</p> - -<p>Le vent jusqu’ici était frais, mais voici que brusquement -il se met à souffler avec violence, et la -<i>Paulette</i> donne du nez dans les grosses vagues. -Nous avons largué plusieurs voiles, et cependant -nous filons grand train. Il est nuit, et les secousses -plutôt dures que nous subissons font que je vais -m’étendre avec plaisir dans ma cabine, où je m’endors, -après avoir pris le costume créole.</p> - -<p>Ce qui me réveille bientôt, c’est la cessation des -secousses ; il est minuit, je vais voir le temps qu’il -fait. La nuit est noire, mais j’y vois assez pour -distinguer que nous ne sommes plus en mer ; déjà -nous avons franchi l’embouchure du fleuve Approuague, -et nous le remontons contre le courant, -grâce au vent et à la marée.</p> - -<p>Le costume créole que j’ai, la mauresque, composée -d’un pantalon flottant et d’une veste non -moins flottante, est idéal dans les tropiques, pour -le jour et pour la nuit. Sully-L’Admiral a emporté -une douzaine de ces costumes, et c’est toute notre -garde-robe. Ces mauresques sont en toile de Vichy, -à carreaux ou à rayures écossaises de toutes nuances, -du rose tendre au bleu de ciel, des teintes assorties -à la douceur du climat et de la nature. La pluie -les perce, mais elle est chaude, et l’on est si vite -changé. La chaleur ne les traverse pas, car l’air -circule au travers. Le costume rappelle Arlequin -ou Polichinelle, mais il est si commode ! Sully-L’Admiral -a trouvé le costume guyanais, et je m’apercevrai -de plus en plus de son sens pratique ; il faut -son expérience de la Guyane et du Brésil pour entreprendre -le voyage que nous allons faire, dans -des conditions de confort que tout autre eût dédaignées. -Exemple : nous ne partons pas seuls en -expédition dans l’intérieur : nous emmenons un médecin. -C’est une femme, créole elle aussi, avec des -traits réguliers : l’embonpoint la menace, mais justement -la marche lui fera un excellent dérivatif. -Emma, c’est son nom, accompagnait Sully au Brésil ; -elle a passé des années au fameux <i>Carsewène</i>, -où l’on a fait tant d’or, mais pendant si peu de -temps. Avec elle, ni la fièvre, ni les coups de soleil, -ni les serpents ne sont à craindre, et enfin elle fait -la cuisine. Confort et sécurité, voilà un voyage bien -compris.</p> - -<div class="c" id="img1"><img src="images/illu1.jpg" alt="" /> -<div class="c">FONÇAGE PAR L’EAU</div> -</div> -<p>Les remèdes indigènes sont lents, mais sûrs. Inventés -par des gens du pays, pour des affections -et des accidents du pays et du climat, ils ont plus -de chances d’être efficaces que certaines drogues -inventées au loin et débitées à coups de réclame.</p> - -<p>Cependant il est minuit, et mes compagnons dorment. -Je retourne à ma couchette. Il y a bien quelques -cancrelas, mais c’est inévitable sur un bateau ; -d’ailleurs ils s’enfuient, et je me rendors jusqu’au -jour.</p> - -<p>A quatre heures du matin, poussés par une brise -légère, nous passons devant l’ancien village de -Guizambourg, ayant remonté 30 kilomètres environ -depuis l’embouchure de l’Approuague. Il -y a une quarantaine d’années, Guizambourg avait -des cultures de canne à sucre très prospères et -une fabrique de rhum. Le climat y était très -sain, bien que la zone cultivée fût au niveau -de la mer, et même un peu plus basse, grâce à un -système de digues établi par l’ingénieur Guizan. -Mais depuis la découverte de l’or vers les sources -de l’Approuague, tout a été négligé : les digues -n’ont pas été entretenues, l’eau s’est infiltrée partout -et a rendu la localité marécageuse et malsaine. -Le fondateur de cette colonie, qui s’était donné -tant de peine, ne la reconnaîtrait plus. Il paraît qu’il -en est de même des anciennes colonies fondées par -les jésuites, qui étaient étendues et prospères, et -nous verrons qu’il en est encore ainsi de l’ancienne -colonie des religieuses de Mana. L’or est un peu -cause de tout cela, mais aussi la maladresse administrative -après l’émancipation des esclaves, car -les Guyanes anglaise et hollandaise ont bien su s’en -tirer.</p> - -<p>La brise tombe de plus en plus, nous n’avançons -presque pas. Cependant voici que nous rejoignons -une goélette partie de Cayenne vingt-quatre heures -avant nous, mais elle a subi un coup de vent si -violent, la veille de notre départ, qu’elle a dû chercher -un abri sur la côte, en face des trois îlots que -nous avions vus au sortir de Cayenne. Ce petit voilier -a marché une quinzaine d’heures de plus que -nous, et voici que la supériorité de vitesse de la -<i>Paulette</i> et l’habileté de son capitaine se trouvent -démontrées.</p> - -<p>A deux heures après midi, nous sommes accostés -par deux Européens (c’est-à-dire deux Français) -dans une pirogue. Cette pirogue est si petite que -l’un d’eux, en montant sur la <i>Paulette</i>, détruit l’équilibre ; -elle bascule et son camarade tombe à l’eau, -perdant son chapeau que le courant entraîne. Nous -le repêchons sans chapeau, et il reste au soleil, -tête nue, pour se sécher sur le pont de la <i>Paulette</i>. -C’est Emma, paraît-il, qui l’a si bien guéri au Brésil -des coups de soleil qu’il ne les craint plus. Lui -et son camarade ont passé quelque temps dans le -contesté franco-brésilien, au Carsewène où ils ont -connu Sully. En Guyane ils s’occupent maintenant -de l’exploitation d’un placer sur l’Approuague, -qui leur donne plusieurs kilos d’or chaque mois, -et d’une plantation de cacao, au point même où -nous sommes en ce moment. Ils nous invitent à la -visiter le lendemain.</p> - -<p>Vers trois heures, la <i>Paulette</i> jette l’ancre en -face du débarcadère servant aux magasins des -placers que nous devons visiter. Ici finit la navigation -à voiles et commence celle des pirogues. Un -débarcadère s’appelle en créole, un <i>dégrad</i>. Ce mot -provient peut-être de ce qu’on a dégradé la terre en -cet endroit pour faciliter le débarquement, la berge -étant trop haute auparavant. Le chef magasinier a -le type chinois ; il est fils, en effet, d’un Chinois et -d’une créole, et s’appelle Chou-Meng. Il s’est installé -avec sa femme et deux enfants en bas âge -dans une hutte en lamelles de bois, confortable -pour le pays, et nous en offre une pareille avec -deux lits en fer. Ces huttes à jour laissent passer -l’air et les vents, seules sources de fraîcheur. La -salle à manger est à part, c’est un kiosque ouvert -de tous côtés, garanti seulement de la pluie et du -soleil par un toit de feuilles sèches. Partout les -grands arbres nous entourent, et couvrent tout le -sol de leur ombre ; malheureusement les promenades -sont impossibles sous ces ombrages, le sol -est marécageux en cette saison des pluies, et l’endroit -a été choisi justement parce qu’il forme en -tout temps un îlot sur ces bords de l’Approuague.</p> - -<p>Nous passons le reste de la journée à débarquer -nos provisions, et Chou-Meng envoie chercher nos -pagayeurs. Deux canots sont préparés pour nous : -le milieu a été recouvert, comme pour les grands -chefs noirs créoles, d’un <i>pomakary</i>. C’est un abri -formé de lianes en arceaux recouvertes de feuilles -de palmier, qui protège du soleil et de la pluie. -Mais cet abri est bien bas, on ne peut s’établir au-dessous -qu’assis ou étendu : on dirait des gondoles -vénitiennes pour pays sauvages. Si ce n’était qu’à -la longue les pluies torrentielles, bien que tièdes, -peuvent finir par donner la fièvre, j’aimerais autant -les recevoir que d’être enfermé sous un <i>pomakary</i>. -Nous sommes en pleine saison des pluies ; elle dure -sept à huit mois en Guyane, de décembre à juillet -ou août. Plusieurs fois par jour, il faut s’attendre -à des averses tropicales ; parfois la nuit entière -elles durent ; le jour, elles sont suivies d’éclaircies -où le soleil darde avec violence, ajoutant encore sa -réverbération sur la rivière. Un parasol ne suffit -pas toujours pour abriter de cette réverbération -les gens qui n’y sont pas habitués, mais un <i>pomakary</i> -pare à tout, de sorte qu’on ne peut qu’être satisfait, -en somme, de recevoir cet honneur, réservé -à des chefs créoles qui s’en passeraient mieux que -nous.</p> - -<p>Il faudra toute une journée pour faire venir nos -pagayeurs et embarquer nos provisions. C’est donc -le cas d’aller voir les plantations de nos compatriotes. -Mais Sully tient à voir lui-même le chargement -de nos canots — on dit ici <i>parer les canots</i> — et -il restera avec Emma. Pour moi, qui suis inutile, -je pars en mauresque et parasol dans une pirogue -avec un pagayeur créole, et je redescends la rivière -pour rendre visite à MM. B… et S… Je -m’aperçois qu’ils ont fait construire un wharf en -bois ; ce n’est pas le bois qui manque en ce pays, -mais la bonne volonté de s’en servir ; ainsi M. Chou-Meng -aurait pu en faire un. Au bout de ce wharf -s’allonge une avenue de bananiers, et tout au fond, -on aperçoit la hutte principale. Ce serait en tout -petit, et dans le bois sauvage, une illusion de Peterhof -sur la mer Baltique, où j’étais l’an dernier. -Là-bas, l’eau miroitait au fond d’une avenue de -pins. Ici la nature est plus belle, et cette hutte vaut -un palais. Je commence à croire que les pays tropicaux -ont leur charme, et nulle part la vie n’est simplifiée -davantage. Si l’on surmonte les difficultés du -climat, la nature offre de telles compensations au -manque du confort inventé par la civilisation moderne, -qu’on oublie celle-ci.</p> - -<p>Sous leur hutte, je trouve MM. B… et S…; ils surveillent -leurs planteurs. L’administration pénitentiaire -avait consenti, grâce à une influence politique, -à leur prêter deux douzaines de forçats pour leurs -travaux ; on n’a pas idée comme une pareille faveur -est difficile à obtenir. La main-d’œuvre est la grande -question de la Guyane française. Tous les jeunes -gens s’en vont aux mines d’or où ils gagnent plus -que sur la côte et à Cayenne, et ils aiment la vie -libre des bois. On ne peut leur en vouloir. L’une -ou l’autre fois, on a essayé d’imiter les Anglais en -amenant en Guyane des nègres d’Afrique ; le gouvernement -anglais a fait dire confidentiellement au -nôtre : « Vous savez, c’est la traite des noirs. » Et -la terreur de l’Anglais qui nous possède a suscité -une série d’arrêtés pour arrêter cette traite imaginaire. -Le même coup s’est répété pour les <span lang="en" xml:lang="en">coolies</span> -de l’Indo-Chine : « La traite des jaunes, cette fois. » -Le résultat en est que la Guyane anglaise a quatre -cent mille habitants, <span lang="en" xml:lang="en">coolies</span>, noirs ou créoles, et -que la Guyane française en a trente mille. Comme -notre territoire est aussi grand, on se rend compte -de la pénurie de la main-d’œuvre.</p> - -<p>Mes deux compatriotes me parlent du contesté -franco-brésilien, des fameuses mines d’or de la -Compagnie du Carsewène qui, pour une dépense -de quatre millions, ont produit 8 kilogrammes d’or, -dont la moitié provenait des alluvions de rivière, -et l’autre moitié des résidus de lavage d’un tunnel -creusé dans du quartz aurifère. On avait construit -100 kilomètres de chemin de fer monorail, aujourd’hui -recouvert par la vase. Ne médisons pas trop -du monorail, ce n’est peut-être pas lui qui est cause -que le kilogramme d’or est revenu à un demi-million -à la Compagnie. A côté d’elle d’autres exploitants -ont recueilli beaucoup d’or, pour deux cents -millions, dit-on ; ils ont amassé des fortunes. La -grande crique a 12 kilomètres de longueur, elle a -été riche par taches, les petits cours d’eau tributaires -étaient pauvres. On dit qu’il reste encore -beaucoup d’or dans la région.</p> - -<p>C’est une aventure que celle de ce contesté franco-brésilien. -Le public français y est demeuré indifférent, -il était bien plus occupé de l’affaire Dreyfus. -Il s’agissait pourtant d’un immense territoire, riche -comme les Guyanes et le Brésil, et dont certaines -régions étaient même exceptionnelles pour la facilité -des cultures. La France, me dit-on, n’a pas -su faire valoir ses droits, tandis que le Brésil n’a -pas négligé les siens. En Guyane, l’opinion générale -est que l’argent a joué un rôle dans le règlement -de l’affaire, car la France n’a <i>absolument rien</i> -obtenu. Les arbitres étaient des Suisses. On disait -bien autrefois : « Pas d’argent, pas de Suisses. » -C’est ce proverbe peut-être qui est cause de l’opinion -des Guyanais ! Ce qui est sûr, c’est que le -Brésil entend mieux les affaires que nous, au sens -pratique.</p> - -<p>Depuis que le Brésil est au Carsewène, les -affaires de cette région ont été désertées, la confiance -est perdue. Il est vrai qu’auparavant une -part du succès du Carsewène était due à l’absence -de tout gouvernement. L’arrivée des fonctionnaires -français aurait peut-être fait le même effet que celle -des fonctionnaires brésiliens. En Guyane, la douane -fait fuir l’or, c’est un fait, nous avons le temps de -nous en apercevoir.</p> - -<p>Sur deux douzaines de forçats engagés ici, il -n’en reste qu’une ; les autres sont partis, se disant -malades, c’est-à-dire ici paresseux. On ne leur a -pas reproché autre chose. Ceux qui travaillent en -ce moment ont l’air fort calmes, ils sont bien nourris, -ils ont du vin. Leurs huttes, qu’ils ont construites -eux-mêmes, diffèrent bien peu de celle du -propriétaire.</p> - -<p>Les plantations sont surtout le cacao et les bananiers. -On cherche à faire refleurir la culture du -cacao en Guyane, l’administration donne un franc -par pied de cacaoyer. En ce moment, on commence -ici à les transplanter. Le défrichement n’est même -pas tout à fait achevé. C’est là un travail considérable, -dans ces forêts de grands arbres enchevêtrés -de lianes. On a surtout du mal à se débarrasser -des troncs, sur lesquels le feu n’a guère de -prise en cette saison des pluies.</p> - -<p>Notre déjeuner, préparé par une créole, est excellent : -il se compose, comme plat de résistance, -d’une tortue de terre préparée au <i>curry</i>. C’est délicieux, -mais si j’avais su comment on tue ces -pauvres bêtes, j’aurais été, je crois, dégoûté d’en -manger. On leur scie la carapace le long des côtes -et on taille les muscles de la carapace à coups de -hache. Le mieux est de les étouffer, mais c’est bien -plus long. On aimerait à croire avec certains naturalistes, -comme Darwin, que les animaux souffrent -très peu ; pourtant l’homme n’est que trop sensible -à la douleur.</p> - -<p>Notre salade est faite d’un chou palmiste, découpé -en lamelles. D’un blanc appétissant, il serait -fade s’il n’était fortement assaisonné. On le coupe -au sommet d’un jeune arbre, sans s’inquiéter si -celui-ci en meurt : il y en a tant dans la forêt vierge.</p> - -<p>Après déjeuner, nous faisons un tour dans la -forêt, aux endroits où ni les broussailles, ni les -marécages ne nous arrêtent. Voici des fourmis-manioc, -un des spectacles les plus faits pour passionner -un naturaliste. Elles sont innombrables, et -si elles s’attaquent à une plantation, elles ont vite -fait de la détruire. Nous suivons leur route : elle a -vingt-cinq centimètres de largeur environ et serpente -à travers le bois. Le parcours des fourmis est -ininterrompu ; par files de dix à vingt, elles cheminent -dans les deux sens ; les unes apportent des -fragments de feuilles vertes, qu’elles tiennent comme -des parasols, elles viennent de les détacher de -l’arbre et vont en approvisionner leur logis ; les -autres retournent à l’arbre pour continuer de le dévaliser. -Sur des centaines de mètres, nous les suivons : -un grand arbre est dépouillé de ses feuilles -en une nuit.</p> - -<p>Une autre espèce de fourmis est plus dangereuse -encore. S’il lui prend fantaisie de s’installer dans -une maison, il n’y a plus qu’à déguerpir et à la lui -abandonner. Elle s’attaque aux serpents et les dévore ; -elle ne craint pas les tigres, disent les créoles. -L’homme leur échappe en plongeant dans l’eau. -C’est bien un des principaux inconvénients de la -forêt que ce petit être-là.</p> - -<p>Sur la rive, c’est un débordement de <i>palétuviers</i> -et de <i>moukou-moukou</i>. Ce dernier végétal a une -grosse feuille dont on se sert pour prendre le poisson-torpille. -La secousse électrique, qui serait dangereuse, -est évitée par cette feuille qui joue le rôle -d’un isolant.</p> - -<p>Quand je reprends mon canot pour rentrer le -soir chez M. Chou-Meng, cette journée m’a paru un -rêve. En rentrant, je trouve nos canots <i>parés</i>, nous -partirons demain matin entre quatre et cinq heures -pour profiter de la marée qui remonte jusqu’au -premier saut, — c’est ainsi qu’on appelle ici les rapides -et les cataractes des rivières. — Ce premier -saut s’appelle le saut Tourépée, un nom indien.</p> - -<p>Le soir, nous regardons faire un canot bosch. -C’est un tronc ouvert à la hache le long d’une fibre, -puis creusé avec un large ciseau. On brûle ensuite -du petit bois dans la cavité produite, ce qui l’élargit : -le vide augmente de plus en plus sans que le -bois se fende. Les deux extrémités sont maintenues -fermées, elles feront l’avant et l’arrière du canot. -Lorsque l’intérieur est achevé et régularisé au tranchet, -on le consolide par des traverses et on lance -le canot à l’eau. Il cale vingt centimètres à peine, -et peut franchir les passes étroites et peu profondes -des rapides. Les créoles ne construisent pas tout à -fait comme les Boschs ; leurs canots sont plus larges -et les bords sont surélevés pour pouvoir être -chargés davantage. Nos canots sont de ce dernier -type. Leurs <i>pomakarys</i> ont l’air tout à fait confortables : -nous pourrons braver la pluie et le soleil.</p> - -<p>Pour les coups de soleil, Emma nous explique -qu’elle les guérit très bien au moyen d’une infusion -de verveine exposée plusieurs heures au soleil. On -se lave la tête avec l’eau de l’infusion, puis on la -rafraîchit avec des compresses de la plante de verveine. -Ce n’est pas bien pénible, mais mieux vaut -encore éviter le coup de soleil par le <i>pomakary</i>.</p> - -<p>Nous n’allons dormir dans notre hutte qu’après -avoir porté tous nos bagages dans les canots, de -façon à être embarqués demain dès le réveil. C’est -la navigation en canot qui va commencer : nous ne -savons combien de temps elle durera ; entre quinze -et vingt jours, nous dit M. Chou-Meng, mais nous -espérons aller plus vite que cela : il n’y a pas -deux cents kilomètres, et vingt jours ne feraient pas -même dix kilomètres par jour. Il est vrai qu’il y a -les sauts et ils font perdre beaucoup de temps.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="c3">CHAPITRE III<br /> -EN CANOT SUR L’APPROUAGUE</h2> - - -<p>Il est près de cinq heures quand nous nous levons, -et comme on perd encore un certain temps aux derniers -préparatifs à la lueur tremblotante des bougies, -sur l’eau et sur le rivage, le jour commence à -poindre quand nos canots quittent le rivage. Pour -moi, j’étais prêt dès quatre heures, prenant à la -lettre l’heure fixée la veille, mais je vois bien qu’il -faut se faire à l’exagération créole ; elle va me servir -de <i lang="de" xml:lang="de">leit-motiv</i> pour mon voyage.</p> - -<p>Nous avons deux canots, chacun est muni de -quatre pagayeurs et d’un pilote, tous créoles. Le -chef pilote est celui de Sully-L’Admiral ; aussi il -appelle son canot le bateau-amiral. Il a le plus -grand <i>pomakary</i>, pour l’abriter avec Emma. Sous -le mien, j’ai pour camarade un placérien créole en -route pour son poste. En outre chaque canot transporte -un ouvrier créole (il n’y a plus de nègres -ici) allant aux placers. Les provisions et les bagages -remplissent tout l’espace libre des canots. Chaque -pagayeur a emballé ses bagages dans un <i>pagara</i> : -c’est la malle indigène, rappelant la malle japonaise ; -le couvercle emboîte le fond, télescopant plus -ou moins suivant le remplissage. Ce couvercle et -ce fond sont imperméables à la pluie, formés de -trois enveloppes dont deux en lanières tressées, -faites avec les nervures des tiges de feuilles du -<i>palmier maripa</i>, et la troisième faite de larges -feuilles d’un autre palmier. Une corde fixe le couvercle -contre le fond, mais elle est inutile lorsqu’on -a fréquemment besoin d’ouvrir son <i>pagara</i>.</p> - -<p>Il fait vraiment très bon ; cette température tiède -et cette atmosphère humide sont une jouissance. -Les pagayeurs ont l’air de s’amuser plutôt que de -travailler ; ils causent en langage créole, et j’ai bien -de la peine à les comprendre. Mon canot aborde -la rive, il va prendre mon quatrième pagayeur ; -celui-ci est un Martiniquais de vingt-quatre ans ; -pour un créole, c’est presque un blanc, il a ici une -hutte avec sa femme et plusieurs enfants.</p> - -<p>A sept heures et demie, des collines sont en vue, -et rompent légèrement la monotonie des grands -arbres feuillus qui bordent l’Approuague. Le fleuve -paraît toujours avoir deux cents mètres de largeur. -Nous sommes aux hautes eaux, grâce aux pluies ; -les eaux envahissent les rives au loin sous les arbres, -tandis que flottent les larges feuilles du <i>moukou-moukou</i> -dont on me faisait hier la description.</p> - -<p>Nous arrivons au saut Tourépée, aux premiers -rapides ; ils sont invisibles. C’est l’heure de la marée, -qui remonte jusqu’ici : l’eau étale recouvre entièrement -les rochers, on ne se douterait pas qu’on franchit -une petite chute.</p> - -<p>Vers deux heures, un roulement se fait entendre, -c’est le saut du Grand-Mapaou qui va commencer. -Le bruit augmente ; un îlot s’avance au milieu du -fleuve. Mon canot a de l’avance, le pilote le dirige -à gauche, les pagayeurs frappent l’eau à coups -redoublés, l’eau fait un bruissement continu autour -de nous. Des rochers de granit émergent et semblent -stationnaires ; peu à peu les pagayeurs gagnent -de vitesse sur l’eau rapide, et nous passons les premières -chutes. Mais le Grand-Mapaou n’est pas fini ; -voici d’autres rochers entre lesquels le courant est -plus rapide que tout à l’heure. Nos pagayeurs l’ont -prévu, car ils ont été couper sur le rivage deux -longues perches qu’ils appellent des <i>takarys</i>. Deux -d’entre eux s’arc-boutent sur ces <i>takarys</i> qui appuient -sur le fond de la rivière, tandis que les deux -autres pagayent à bras raccourcis, et nous franchissons -la passe. Le troisième passage est plus difficile -encore, la pirogue touche le fond, les pagayeurs -descendent dans l’eau, attachent une corde à l’avant, -et voilà la pirogue halée sur les croupes arrondies -des rochers. Puis les <i>takarys</i> reprennent leur office ; -ces braves <span lang="en" xml:lang="en">boys</span> les manient en faisant le moulinet -pour les retourner bout pour bout, de façon à ne pas -perdre l’avance de l’effort précédent, et ils s’arc-boutent -de nouveau. Leurs efforts continuent sans relâche, -les rapides ne laissent plus de répit. Il faut -haler le canot une deuxième fois, puis reprendre -les <i>takarys</i>, enfin les pagaies suffisent pour passer -le sommet du saut.</p> - -<p>C’est un spectacle que cette lutte énergique des -muscles contre la fougue de l’eau : je la regarde -avec un peu de jalousie de n’y pas prendre part, -mais je suis enfoui impuissant sous mon <i>pomakary</i>, -et je ne puis qu’aider de mes vœux, ou du moins -de la voix et du geste. La première fois que l’on -passe un saut, on est saisi d’une sorte d’enthousiasme. -Celui-ci nous a pris une heure et quart, et -l’eau n’est pas très forte, dit le pilote. Pourtant nos -pagayeurs sont en nage, le soleil a dû y contribuer. -L’un ou l’autre d’entre eux se débarrasse à tour de -rôle de son tricot, puis le remet contre l’ardeur du -soleil, suivant le besoin qu’il en éprouve. Les -<i>takarys</i> sont en bois dur, mais un peu cassant, c’est -un bois qui pousse sans un défaut, comme la plupart -des beaux arbres de la forêt vierge.</p> - -<p>J’ai pu admirer l’habileté de mon pilote pour manœuvrer -son gouvernail, sa pagaie et son équipe. Il -a le type arabe, l’air fin et intelligent ; ses quatre -jeunes gens l’écoutent volontiers. Le canot de Sully -a perdu une heure sur nous pour franchir le Grand-Mapaou, -et nous l’attendons sur une belle nappe -d’eau étale, faisant réservoir au sommet du saut, à -l’abri d’arbres immenses. Le patron-amiral ne vaut -pas le mien. Lorsqu’il nous rejoint enfin, nous mangeons -notre dîner en faisant à terre un court arrêt, -puis nous repartons en luttant de vitesse. Le patron-amiral -et son équipe veulent prendre une revanche -de leur retard du matin ; mais, à chaque reprise, ils -sont battus ; tout en pagayant, nos créoles se crient -les pires insultes ; il en est de si drôles que tout le -monde rit ; pour moi, je ris de confiance, en attendant -l’explication que me donne mon pilote ou mon -camarade du <i>pomakary</i>. Ce sont tous de vrais enfants, -et l’on redevient enfant à leur contact. C’est -un fait qu’on peut venir expérimenter en Guyane.</p> - -<p>La rivière a toujours une immense largeur ; parfois -des rochers arrondis émergent à peine de l’eau ; -d’autres affleurent sur les bords, mais ils sont rares. -Le patron me dit qu’il les connaît tous depuis l’âge -de quatorze ans. Pour franchir un rapide, on choisit -la passe la moins profonde, parce que le courant -est moins violent ; mais cette passe varie avec -le niveau de l’eau, et il faut une fameuse expérience -pour savoir l’endroit favorable au passage à -chaque moment de l’année et suivant la crue. Et -l’expérience de certains sauts a coûté cher, les -noyades s’y sont répétées ; des ossements blanchissent -sous certains remous, car l’audace a, comme -toujours en vérité, précédé l’expérience. De l’or -aussi s’est accumulé sous certains rochers ; on a -tenté de curer une passe célèbre par ses accidents, -au moyen d’un scaphandre, mais on n’a pas réussi, -soit que l’or ait été déplacé, soit que le fond n’ait -pu être atteint.</p> - -<p>Au-dessus des sauts, généralement l’eau est calme -et s’étale en nappe profonde. Chaque saut est un -vrai barrage, c’est comme un degré entre deux -niveaux ; avant de se précipiter, l’eau s’amasse et -même elle reflue parfois en amont. Le courant ne -reprend qu’un peu plus haut. Au point où nous -sommes, le fleuve Approuague est si large et si -tranquille que les créoles l’appellent dans leur -langue expressive <i>la rivière Bon-Dieu</i>. Le saut du -Grand-Mapaou fait encore entendre à plusieurs -kilomètres son roulement de tonnerre assourdi.</p> - -<div class="c" id="img2"><img src="images/illu2.jpg" alt="" /> -<div class="c">FORÊT, PRÈS DE REMIRE</div> -</div> -<p>Vers cinq heures, nous atterrissons pour dîner et -passer la nuit, c’est ce qu’on appelle <i>carbeter</i> ; nous -verrons tout à l’heure ce que c’est qu’un carbet. -Pour notre dîner, Sully jette à l’eau quelques cartouches -de dynamite et récolte une pêche merveilleuse. -Avec ce garçon, nous aurons toujours du -gibier ou du poisson frais ; nous n’aurons recours -aux conserves que pour les légumes, et encore rarement ; -nous avons du riz, même des concombres, et -Emma sait habilement en tirer parti. Je n’ai qu’à -regarder faire quand j’ai fini d’errer sous la forêt -vierge qui m’enchante, mais d’où la nuit, à six -heures, m’oblige à sortir pour regagner le foyer -qui brille.</p> - -<p>J’ai admiré ces arbres énormes qui se perdent -en l’air en entrelaçant leurs feuillages. Près de -nous se trouve un campement de créoles qui ont -perdu leur canot de provisions, un peu plus haut, -au saut Machicou, et du coup voilà un passage qui -devient inquiétant pour nous. Nos pagayeurs cependant -ont construit plusieurs carbets et je suis -émerveillé de les voir travailler si rapidement. L’un -de ces <span lang="en" xml:lang="en">boys</span> surtout déploie une activité même exagérée -à tailler des perches et à couper et traîner -d’immenses feuilles de palmier ; cet homme est un -symbole de l’exagération créole : il parle, il gesticule, -il crie, il insulte, il taille et il coupe tout à -la fois. Son carbet semble parachevé en un clin -d’œil, tellement il éblouit par son ramage : de plumage, -il n’en a presque pas ; quand il est en colère, -il se frappe la poitrine de sa large main, et de la -sueur qui l’inonde il éclabousse ses voisins, à grand -bruit de <i>claf-claf</i> !</p> - -<p>Contre quatre perches verticales, il appuie quatre -fourches qui les maintiennent écartées, car elles -doivent subir la traction du hamac. Sur ces perches -verticales, il fixe avec des lianes, des perches horizontales -en parallélogrammes de plus en plus -petits de façon à faire une toiture pyramidale, et -là-dessus il pose ses feuilles de palmier. Celles-ci -ont des longueurs de trois mètres et plus, elles sont -formées de petites feuilles le long d’une tige ; en -les posant en sens inverse alternativement, tous les -vides se comblent, et la pluie ne saurait les traverser. -Ce travail des carbets va nous être fort -utile, car il pleuvra une bonne partie de la nuit. En -été, on s’en passe.</p> - -<p>Avant de s’endormir, ils parlent, ils rient, tous -ces créoles, ils racontent des histoires sans fin ; ce -sont des primitifs, des enfants de l’âge de pierre, -et ce voyage est pour eux un plaisir. C’est l’histoire -du tigre et de la tortue qui font la cour à une princesse -créole. Le tigre (c’est le nom du puma en -Guyane) a tous les défauts et surtout il est bête et -sot, il donne dans tous les panneaux. La tortue lui -fait toutes ses grâces, et le flatte pour se faire porter -au rendez-vous. Lorsqu’elle est arrivée où elle -veut, et que son arrivée fait sensation, tandis que -personne ne fait attention au tigre, pour échapper -à celui-ci qui est furieux contre elle, elle se laisse -tomber à l’eau en faisant <i>T-boum</i>, et ce bruit imitatif -fait la joie des <span lang="en" xml:lang="en">boys</span>. Ils ne s’ennuient pas avant -de dormir ! J’ai fort regretté d’être si ignorant du -langage créole : il m’a semblé retrouver dans ces -récits toute la trame et même la manière de raconter -les histoires des animaux que Rudyard Kipling -emploie dans ses <i>Histoires comme ça</i>. C’est l’histoire -de la peau du rhinocéros, des écailles du tatou, -et d’autres plus corsées, comme le parapluie de -l’éléphant et de l’âne. Peut-être trouverait-on là le -type des histoires les plus anciennes du monde -et de l’humanité, et leur identité chez les créoles -d’Amérique et les Indiens d’Asie le confirmerait. -Dans l’un et l’autre des deux continents, on retrouve -avec tous ses traits naïfs et profonds le « sauvage -enfant du bois sauvage ». Si Kipling a mis à le raconter -un art incomparable, il a pris ses traits sur -nature.</p> - -<p>Je vais pourtant essayer de redire un de ces -contes de la forêt, tout en craignant, d’un côté de -l’avoir mal compris, de l’autre d’y rencontrer une -philosophie problématique.</p> - -<p>Cela se passe dans le bois sauvage, bien avant -qu’aucun homme ne parût sur la terre.</p> - -<p>Tous les animaux étaient bons et doux ; ils vivaient -d’herbes et de fruits, et ils s’aimaient paisiblement, -n’ayant aucun sujet de dispute ; la terre -produisait de tout en abondance, et la guerre était -inconnue. L’amour n’était qu’une exubérance de vie -produite de temps à autre par la nécessité, ou bien -par l’exercice auquel les animaux se livraient pour -développer leurs forces. La curiosité était inconnue : -c’est l’homme qui a apporté le désir de la connaissance ; -il a trouvé que, durant sa venue subite et -pour si peu de temps à la lumière, il lui fallait se -hâter d’apporter sa contribution à la recherche de -cette lumière. Les animaux sans doute étaient plus -sages, ils se contentaient d’en jouir simplement.</p> - -<p>Un jour, le bois vit ce phénomène étrange d’un -lion et d’un tigre qui s’aimaient éperdument ; je n’en -compris pas la raison, mais ça ne fait rien. C’était -un fait : ils se rendaient toute espèce de services, se -procuraient les plantes les plus délicieuses à manger, -s’appelaient la nuit, le jour. Le lion était le -plus fort et le plus rapide des animaux. Le tigre -était le plus agile : il attrapait même les oiseaux -sur les arbres.</p> - -<p>Un tapir jaloux (c’est bien le fait du gros tapir !) -alla le dire au grand serpent, le maître du bois. Ce -tapir était obtus. Mais le grand serpent, voulant -détruire la jalousie, se laissa tomber sur le tigre -endormi, le tua, et commença de l’avaler pour cacher -son méfait.</p> - -<p>Etouffé par la digestion, il parut mort, et les -autres animaux du bois, pour le dégager, le mordirent, -le déchirèrent. Goûtant le sang pour la première -fois, ils s’y complurent, dévorèrent le tigre, -et arrachèrent sa crinière au lion qui voulait les -arrêter.</p> - -<p>Le pauvre lion fut si péniblement ému de la perte -de son ami qu’il en perdit son audace avec sa crinière : -il devint le peureux lion de Puma, le seul -lion de l’Amérique du Sud. Le type de tous les animaux -changea : d’herbivores ils devinrent carnassiers.</p> - -<p>Et ainsi l’amour, perdant sa simplicité, causa le -désordre et la guerre. Le monde n’en parut pas -plus mauvais, parce que, la vie étant plus difficile, -il y eut plus d’intérêt à aimer et à vivre.</p> - -<p>Pendant la nuit, ce sont tour à tour les mille -bruits de la forêt, dont chacun vient à son heure, -et que nos <span lang="en" xml:lang="en">boys</span> connaissent bien, pour avoir vécu -dès leur enfance de la vie des bois. Les divers -caractères des quadrupèdes et des oiseaux sont un -inépuisable sujet de causeries. C’est l’oiseau-chanteur -qui siffle un air populaire, comme qui dirait -quelques notes du <i>Roi Dagobert</i> ; on lui répond en -sifflant le même air et il vient vous fixer à trois pas -de distance. Ce sont le tapir et le caïman qui se -font nettoyer les dents par un oiseau à long bec, y -trouvant tous leur avantage. C’est l’oiseau-moqueur, -le crocodile, etc., je n’en finirais pas.</p> - -<p>Ce sera ainsi tous les soirs ; je me sens peu disposé -à dormir dans mon hamac, et l’habitude me -manque. Pour commencer, je me suis jeté à terre -en y montant. La nuit est délicieuse, il n’y a aucune -fraîcheur, la température tiède et douce est -celle des sous-bois pendant le jour. Vers deux à -trois heures du matin seulement, il passe sur la rivière -une brise un peu fraîche, la pluie est tiède. -J’ai mal dormi, mais ces journées en canot sont si -peu fatigantes qu’on n’éprouve pas le besoin de -dormir. Nos créoles par contre sont un peu fatigués -et ils ronflent à qui mieux mieux. Celui qui -bâtissait si allègrement le carbet où je suis ronfle -plus fort que les autres, il ne peut rien faire sans -exagérer ; c’est un type. Il s’appelle M. Dormoy. -Sa peau est chocolat, ses cheveux sont crépus. Il -est le plus rebelle de tous au vêtement, sauf le -pagne obligatoire : il a ses qualités d’ailleurs, et -des quatre pagayeurs de Sully, c’est le plus alerte -et le plus vigoureux.</p> - -<p>Un phénomène agréable dans ce voisinage de -l’équateur, c’est que le soleil se lève et se couche -constamment à la même heure, ou presque, tout le -long de l’année. On se lève au point du jour, on -aborde le rivage un moment avant la nuit pour préparer -les carbets et le dîner sans tâtonner. On peut -dire l’heure à peu près exacte d’après la position -du soleil, ou d’après l’éclairage, si le ciel est couvert, -et dans cette saison des pluies, il est souvent -chargé de nuages.</p> - -<p>Au départ, à six heures du matin, nouvelle pêche -à la dynamite en prévision du dîner, puis en route. -Nous passons le saut Athanase au moyen des <i>takarys</i>, -et avec un peu de halage. A midi, le passage -du saut Matthias nous élève à trente mètres au-dessus -du niveau de la mer. A quatre heures du soir, -comme nous passons en vue d’un groupe de cinq -carbets en bon état, nous décidons d’y passer la -nuit ; nous n’aurons pas la peine d’en construire -de nouveaux.</p> - -<p>Nous causions du climat guyanais. Mon pagayeur, -le Martiniquais, parle des coups de soleil, -et dit que la lune est tout aussi dangereuse : elle -produit le <i>coup de lune</i> ; si l’on s’endort sous la -pleine lune, elle vous donne la fièvre et vous <i>tord -la bouche</i>. Je me demande si c’est une blague tartarinesque, -mais Sully, qui arrive, me fournit une -explication par les effets absolument reconnus de la -réverbération du soleil soit sur l’eau, soit sur les -nuages, sans que le soleil soit visible ; l’effet des -rayons solaires peut se produire par réflexion sur -la lune. Mais il y a aussi une autre explication au -coup de lune ; suivant que c’est la nouvelle lune ou -la pleine lune, la sève des plantes est faible ou -forte, et dans une atmosphère humide et tiède, au -milieu d’une nature exubérante et chargée de sève, -si celle-ci est encore en excès, elle peut agir sur -l’organisme. Un fait bien connu en Guyane, c’est -que, suivant que la lune est nouvelle ou pleine, les -feuilles coupées aux palmiers se gâteront très vite -ou dureront longtemps ; de même les coupes de bois -seront bonnes ou mauvaises. On remarque ces faits -surtout pour les coupes de bois de rose, qui perdent -ou gardent leur parfum. De même on y fait -attention pour la construction des carbets, qui tombent -en quelques jours, ou durent plusieurs mois -suivant le moment où l’on coupe leurs bois.</p> - -<p>Les pluies paraissent suivre les mouvements de la -lune, c’est-à-dire qu’il pleut surtout quand la lune -passe en vue de la terre, de jour ou de nuit.</p> - -<p>Je ne suis pas encore bien fixé sur le compte des -créoles. Sur le grand paquebot, on m’en a dit beaucoup -de mal ; on m’a parlé de leur ignorance, de -leur sottise, de leur incapacité de conduite ; ils n’ont -que de la mémoire, me disait-on, et n’arrivent qu’à -parodier la civilisation, et comme ils sont orgueilleux, -ils se croient réellement civilisés. Je crois -trouver ici une explication de ces opinions. Les -créoles sont ignorants parce qu’ils trouvent que la -nature est un meilleur maître que la férule des instituteurs, -et ont-ils si tort que cela, car il y a bien -du fatras dans notre enseignement ? Ils sont sots -parce qu’ils sont des enfants, et n’ont pas cultivé -leur réflexion et leur intelligence. Ils n’ont pas de -conduite parce qu’ils sont plus près de la nature -que nous, et que l’instinct chez eux a gardé une -force presque irrésistible ; leurs fautes sont naturelles. -Enfin s’ils sont orgueilleux, je me doute bien -un peu du pourquoi : ils n’ont pas constaté chez les -blancs ou Européens qui gouvernent la Guyane française, -d’intelligence supérieure à la leur, et chez -les voisins anglais, ils voient de l’énergie plus que -de l’intelligence. Or il me semble, à moi, que les -créoles sont intelligents, il en est même de très intelligents ; -tout ce que je crois voir, c’est que leur -intelligence s’applique plutôt à percer la nôtre qu’à -créer ; ils cherchent un appui. Si nous leur donnions -cet appui, par des intelligences d’élite, nul doute -qu’ils atteindraient un niveau très élevé.</p> - -<p>Si, à côté de nous, les Anglais traitent avec hauteur -leurs créoles, qu’ils appellent <i lang="en" xml:lang="en">niggers</i>, et obtiennent -de meilleurs résultats, ce n’est pas une -preuve qu’ils aient raison ; j’aurai plus tard l’occasion -de mieux étudier cette question. Les Anglais -se sont servis de moyens dont nous n’avons pas su -profiter, ils ont importé leurs <i lang="en" xml:lang="en">coolies</i> des Indes, -qui savent cultiver, tandis qu’en Guyane française -l’or a mobilisé toutes les énergies. En tous cas, -l’homme doit être élevé et non abaissé. On sait que -le cheval même gagne à être bien traité, je ne vois -pas pourquoi l’homme, quelle que soit sa couleur, -ne gagnerait pas bien davantage, mais il faut étudier -ses capacités : je ne pense pas non plus qu’il -ait pour but unique de produire et de gagner de -l’argent, comme on le croit en pays anglais. Nous -sommes portés à rêver, l’Anglais est porté à agir, -chacun son rôle.</p> - -<p>Voici une petite histoire arrivée en Afrique, chez -des nègres de la Côte d’Ivoire. Lors de la construction -du chemin de fer, un ouvrier nègre mettait -tant d’obstination à ne pas faire ce qu’on lui -disait que le chef de chantier, un blanc, le battit -et le chassa. A quelque temps de là, ce blanc, égaré -dans l’intérieur, alla chez le chef d’un village nègre. -Une surprise l’y attendait. Ce chef, ce roi, il le reconnut -avant d’arriver à sa hutte : c’était l’homme -qu’il avait battu. Surprise plus grande encore, ce -roi venait à sa rencontre témoignant une vive allégresse. -Equivoque, peut-être, cette allégresse, la -joie de la vengeance ? Mais non, le voici qui embrasse -ses pieds, le traite avec respect. Est-ce qu’il -ne le reconnaît pas ? Mais si, le voilà qui parle : -« Toi battu moi, toi bien fait, moi content, etc., etc. » -Et ce blanc, qui me racontait l’histoire sur le paquebot, -ajoutait : « Voilà bien la preuve, n’est-ce -pas, qu’ils ne sont sensibles qu’aux coups ! — Je ne -sais pas, disais-je, peut-être faut-il plutôt dire aux -<i>justes</i> coups. »</p> - -<p>En Guyane, il ne saurait être question de coups, -justes ou injustes ; la sentimentalité règne, on en -est aux doctrines de J.-J. Rousseau sur l’excellence -de l’homme et les méfaits de l’éducation. Comme je -suis en pleins bois, entouré de gens si éminemment -bons, du moins convaincus de l’être, je m’allonge -dans mon hamac avec la sécurité la plus absolue, et -cette nuit, je dors profondément, sans même rêver -aux prochaines cataractes du Machicou. D’ailleurs -la force, l’habileté de ces pagayeurs m’ont inspiré -en eux une confiance sans bornes. Demain je veux -les étudier de plus près.</p> - -<p>Cependant, à quatre heures du matin, je suis réveillé -par une sérénade de singes hurleurs ou -singes rouges. C’est un des bruits de la forêt les -plus caractéristiques, mais son heure est un peu -variable. Cette race de singes donne son concert -entre deux et quatre heures. Le concert (gratuit) -dure près d’une heure pendant laquelle ils gambadent -aux arbres, pendus par les pattes ou par la -queue, et poussent des cris discordants. Puis le -chef le plus vieux lance trois hurlements brefs -sur un ton bas ; alors le bruit infernal des hurlements -cesse subitement, et la troupe s’en va, on -pourrait dire s’envole, à travers les branches, à la -recherche des fruits. C’est ici qu’il faudrait décrire -la fuite des singes, et le <i>bandar log</i>, mais il est plus -simple de renvoyer le lecteur à Rudyard Kipling, -il y trouvera une page descriptive qui donne la sensation -du vol des singes. Kipling l’a vu sans doute -beaucoup mieux que moi — je les ai surtout entendus — mais -spectacle et concert sont curieux.</p> - -<p>La principale nourriture de ces singes, ce sont -les fruits ; nous en cueillons à terre jusque sous nos -carbets, ils ont dû nous en jeter. Ce sont surtout -des fruits de palmiers, rappelant au goût les -amandes fraîches, tendres et avec de gros noyaux. -En nous levant, un des <span lang="en" xml:lang="en">boys</span> raconte l’histoire d’un -de ses camarades qui resta perdu dix-sept jours -dans la forêt, sans provisions ; il ne conserva la vie -qu’en suivant une bande de singes, et en mangeant -de tous les fruits qu’il leur voyait manger : il était -sûr ainsi de ne pas risquer de s’empoisonner.</p> - -<p>Les canots sont « parés », et nous repartons, toujours -sur les eaux du large Approuague, entre des -rives de grands arbres, où volent des perdrix et -des perroquets verts, aux cris aigus et éclatants. -J’ai tout le temps d’étudier mes quatre pagayeurs, -et cela me fait passer le temps en oubliant les <i>bleus</i> -que commence à me faire le dur plancher de mon -<i>pomakary</i>. Je suis abrité du soleil et des averses, -c’est vrai, mais avec l’obligation de rester assis ou -étendu, et il me tarde d’arriver au soir pour me -redresser et m’étirer. Vraiment, je voudrais bien -pagayer moi aussi, au risque de recevoir une de -ces pluies tièdes qui coulent sur les dos aux teintes -diverses de mes pagayeurs.</p> - -<p>Parlons d’abord de mon patron-pilote ; il est seul -derrière moi, je le vois mal, mais je puis causer -davantage avec lui. Il s’appelle Elie Homère : s’il -est homérique par ses voyages perpétuels en canot, -il n’a rien de prophétique, pas même la barbe ; les -intempéries l’ont vieilli, mais affiné, c’est un type -intéressant, et je lui prête mon parasol contre les -averses. Il a vite fait de l’user et me le rend chaque -soir un peu plus noirci par les taches d’humidité. -Mes deux pagayeurs de tête s’appellent Joë et -Charles. Joë, celui de droite, c’est le Martiniquais ; -presque blanc, malgré ses vingt-trois ans, il est -tout ridé sous les joues et tous ses mouvements -sont calculés ; il a de l’expérience et il est très -vigoureux. A sa gauche, Charles est chocolat, il est -mince et vif comme une anguille, agile et adroit -tandis que Joë est musculeux. Derrière eux, à -droite, c’est un vrai noir de peau, Lucien ; ses traits -rappellent quelque ancêtre blanc (européen, dis-je), -mais il n’aime pas trop à se fatiguer, il fait à peine -le strict nécessaire. Par contre, à sa gauche, c’est -le plus actif de tous, Ernest, un jeune Indien -peau-rouge de dix-neuf ans, beau comme un dieu -païen ; ses cheveux sont d’un noir bleuâtre ; sa -figure éveillée reflète la vie des bois et des animaux, -qu’il connaît mieux peut-être que les hommes ; il -a fui à treize ans l’école de Cayenne, enivré de la -vie des forêts, et il ne l’a plus quittée depuis. Il a -l’air susceptible de développement autant au moins -que nos fils de citadins : son profil, ses traits sont -réguliers, sa tête est fine, peut-être un peu trop fine -et petite, comme serait celle d’un joli chat, c’est -un pur produit d’Amérique, sans croisement blanc -ni noir, aussi m’intéresse-t-il d’autant plus ; je -vois en lui le représentant d’un problème, celui -d’une race d’hommes différents de nous, originaire -du nouveau monde, développés à côté des -races indo-européennes et asiatiques, sans les avoir -connues.</p> - -<p>Le pilote de Sully est plus âgé que le mien : -il a neigé sur sa barbe et sur ses cheveux ; il s’appelle -Simplice et il a l’esprit plus simple qu’Homère ; -il ne voit pas si bien les bons passages des -sauts et il a moins d’influence sur son équipe. -Celle-ci est composée de deux créoles d’un brun -clair : Ernest II et Titi ; d’un autre presque noir, -muni de favoris qui lui donnent un faux air de procureur, -mais il est plus adroit et plus fort qu’un -habitué des tribunaux, il est plein de ressources et -s’appelle Eugène ; le quatrième est M. Dormoy, le -beau diseur, le grand gesticulateur, l’homme qui -sait tout, règle tout, régit tout, gouverne tout, même -le pilote qui n’est pas le sien, et d’ailleurs l’envoie -balader. S’il n’était pas bon travailleur, M. Dormoy -serait fatigant ; il est drôle pour ceux qui savent le -créole.</p> - -<p>Sous son <i>pomakary</i>, Sully trône avec Mlle Emma. -Vu de l’avant sur son tapis rouge, il a l’air d’un -sultan avec sa favorite. C’est assez cela. A côté de -moi, j’ai M. Sésame, moins favori qu’Emma, mais -tenant moins de place, obligeant, intelligent, plein -de tact, et sec comme un clou. Les deux ouvriers -que nous transportons au milieu de nos pagaras -sont sans importance, mais Sully a, en outre, un -homme à tout faire, porter de l’eau, faire du feu, -cuisiner, tendre son hamac ; en tout, sur ces deux -canots, nous sommes donc quinze personnes avec -leurs bagages : les deux ouvriers vont nous quitter -en cours de route pour rejoindre leur chantier de -travail.</p> - -<p>A onze heures, nous passons le saut Icoupaye -formé de rocs de quartz barrant en grande partie le -cours de l’Approuague. C’est un filon de quartz en -saillie, mais il n’est pas aurifère. Il n’est pas donné -de l’être à tous les filons de quartz ; tout près d’ici -pourtant on exploite des sables aurifères.</p> - -<p>Ne sachant à quoi rêver dans mon canot, je -retrouve de vieilles mélodies de Rossini, qui me -remplissaient de joie quand j’étais jeune. Comme -ces fraîches idées musicales, pareilles à celles de -Mozart, me faisaient battre le cœur à quinze ans ! -Est-ce la jeunesse de cette nature dans sa splendeur -qui les évoque ? Ces bords de l’Approuague -sont de plus en plus beaux, ou bien on dirait que -je prends de plus en plus conscience de la magnificence -des forêts tropicales. Ce ne sont que des -verts, de clairs et obscurs verts, cachant les troncs -verdâtres, des lianes vertes montant avec une légèreté -indescriptible. Par moments, on dirait d’énormes -pans de ruines entièrement recouvertes de -lierre épais ou bien de plantes grimpantes fines et -serrées ; les lianes qui font cet effet si délicat et -singulier rejoignent des rideaux d’arbres entiers en -faisant d’épaisses murailles vertes qui tombent à -pic dans la rivière. Parfois un trou sombre s’ouvre -béant dans ces murailles, comme une caverne crée -un vide noir dans la verdure, et l’on aperçoit dans -ce vide quelques troncs très hauts sans branches ; -ou bien des arceaux verts encadrent des fenêtres, -à travers lesquelles se perdent des enfilades de -troncs et de lianes-cordes sans feuilles. Les palmiers -abondent, mais ils sont submergés dans la foule -des grands arbres feuillus, aussi pittoresques que -nos châtaigniers et nos noyers. Dans une touffe -de lianes, Sully vise, de son canot, successivement -deux serpents et les tue, un serpent rouge ou <i>serpent-agouti</i> -et un <i>drage trigonocéphale</i>. Le serpent-agouti -trompe le chasseur par son cri, qui est -le même que celui de l’agouti, le lièvre américain ; -si l’on imite ce cri pour attirer l’agouti, on voit souvent -paraître le serpent-agouti.</p> - -<p>Nous faisons halte au confluent de la rivière -Arataye avec l’Approuague. Il se met à pleuvoir, -et la nuit s’annonce pleine d’eau. Heureusement -nous trouvons des carbets encore solides que nos -hamacs ne feront pas crouler. Les moustiques -commencent à nous incommoder ; je n’ai pas de -moustiquaire, mais mon hamac brésilien est si -grand que je puis le replier sur moi et il fait -presque l’office d’une moustiquaire. J’admire mes -créoles dont plusieurs sont pourvus de cette protection, -mais d’autres ne se soucient même pas -d’un carbet pour pendre leur hamac et couchent -dans les canots : sur l’eau les moustiques sont encore -plus abondants, mais la fatigue du jour endort -nos <span lang="en" xml:lang="en">boys</span> rapidement. Il pleut toute la nuit, et l’humidité -remplit notre linge, nos souliers, nos chapeaux. -La Guyane est un terrible pays pour les chaussures -et toute espèce de cuir, et l’humidité est le -grand ennemi, bien plus que la chaleur. Pour éviter -qu’elle pénètre le corps, il faut faire beaucoup -d’exercice, transpirer et beaucoup manger : en canot, -c’est l’exercice qui nous manque le plus.</p> - -<p>Partis à sept heures du matin, des averses nous -arrosent encore. A la fin de l’une d’elles, je remarque -que Joë, qui l’avait subie ruisselante sur -son dos nu, remet son tricot mouillé : « Il doit -être froid, lui dis-je. — Non, pour moi il est chaud. — Alors, -c’est vous qui le réchauffez. — Non, il est -plus chaud que la pluie, je l’ai serré. » Et en effet, -il paraît bien qu’une pluie prolongée, même tiède, -refroidit le corps, tandis qu’un vêtement de laine -même humide, rend la sensation de chaleur. Il a l’air, -ce Joë, d’avoir souffert des intempéries, avec sa -figure plissée, malgré sa jeunesse. Voilà huit ans -qu’il a quitté la Martinique pour courir les bois et les -rivières. La fatigue physique vieillit vite. Mon pilote -Homère, qui a mené la même vie et dans les mêmes -conditions, a trente-cinq ans : il en porte cinquante. -Ainsi je me représente Ulysse devant Troie.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="c4">CHAPITRE IV<br /> -LE SAUT MACHICOU</h2> - - -<p>A midi, nous sommes au <i>dégrad</i>, c’est-à-dire au -point de débarquement du saut Machicou : nous y -trouvons quelques <i>boschs</i> ou <i>boschmen</i> qui transportent -des marchandises. Les <i>boschmen</i> sont les -nègres de la Guyane hollandaise. Ils ont une majestueuse -allure, ce sont des types superbes, bien -que leurs jambes soient un peu courtes. En les -regardant, on se demande si la race blanche est -la plus belle. Avec leurs poitrines bombées et -leurs biceps énormes, ils sont d’excellents pagayeurs -et porteurs de fardeaux. Ici, ils transportent -leurs marchandises par terre, car le Machicou -est infranchissable aux canots chargés, surtout -à la montée.</p> - -<p>La première partie du saut forme une chute de -deux mètres : pour la passer, les canots déchargés -font un grand détour derrière une île. Il y a -beaucoup d’îles, et l’habileté consiste à trouver -entre ces îles les meilleurs passages. Le Machicou -est formé de sept chutes successives, dont la première -et la dernière, les plus étroites, sont les plus -difficiles : nous irons de l’une à l’autre par un sentier -en forêt.</p> - -<p>Nous restons sur le rivage, abrités par de grands -arbres penchés sur l’eau. Il tombe des averses -torrentielles, l’humidité pénètre jusqu’au cœur des -plantes et des fleurs. De beaux lis blancs, à peine -ouverts, pendent lamentablement. Des fruits à -peine mûrs tombent à terre pour pourrir.</p> - -<p>Pour fêter notre arrivée ici et vaincre l’humidité, -nous vidons deux bouteilles de Champagne, et les -plus adroits de nos <span lang="en" xml:lang="en">boys</span> savent s’en faire verser -un verre. Les <i>boschs</i> sont impassibles dans leur -stature massive.</p> - -<p>Les sept chutes du Machicou pourraient fournir -plusieurs milliers de chevaux. Ce sera une ressource -pour l’avenir de la Guyane. Je vois déjà un -chemin de fer électrique allant d’ici aux placers -du haut Approuague, de la Mana et de l’Inini. En -attendant, on pourrait peut-être venir jusqu’ici en -chaloupe à vapeur. Il suffirait de faire creuser un -chenal au Mapaou et de le baliser.</p> - -<p>Nous profitons de cet atterrissage pour faire un -tour en forêt, et terminer la journée par un repas -de gala, dont le menu contraste avec la sauvagerie -de la forêt, et notre entourage de naturels <i>boschs</i> -et créoles. Ce menu se compose d’un poulet (nous -en avons pris trois ou quatre chez M. Chou-Meng, -au départ en canot), d’œufs à la coque, d’une soupe -aux pois et au Liebig, de poisson et de riz au -sucre préparé par Emma. Le dîner a été précédé -d’un punch au rhum, arrosé de médoc, et couronné -par du champagne. Voilà de quoi braver la fièvre -pour huit jours. Nous finissons de dîner avant l’arrivée -des moustiques que la nuit nous ramène, -ils eussent gâté notre festin.</p> - -<p>Il ne nous faut guère que quarante minutes le -lendemain matin, pour remonter à pied les chutes -du Machicou. En ligne directe, il n’y a pas deux -kilomètres, mais il y a les détours ; le sentier erre -à travers la forêt, sous l’ombre épaisse et humide, -entre des palmiers hérissés de piquants et à travers -des flaques d’eau où l’on enfonce jusqu’au -genou. Le sol n’est que de la boue et de la roche -décomposée, d’une profondeur qu’on devine considérable ; -c’est pour cela qu’il est si facile d’y planter -des carbets.</p> - -<p>Au sommet du saut, il y a toute une série de -carbets où campent les <i>boschs</i> ; ici nous avons le -temps de les examiner en détail. Sur leur peau -noire, au cou, dans le dos et sur la poitrine, aux -cuisses et aux jambes, ils portent des tatouages en -relief. Ce n’est pas de la peinture, ce sont des -dessins symétriques, des lignes, des cercles et des -festons formés par des centaines de boutons allongés -de peau plus noire, en saillie. Ils obtiennent ce -résultat en se piquant, soulevant la chair et mettant -au-dessous un corps dur qui la tient gonflée. Cette -explication m’est fournie par un de nos <span lang="en" xml:lang="en">boys</span>, car -les <i>boschs</i> ne parlent pas créole, mais seulement -leur idiome et un peu le hollandais. Il y a avec eux -deux gamins de sept à huit ans, et un tout petit -de moins d’un an. Le bébé est porté par sa mère, -suspendu devant son sein où il puise à volonté. Si -ce poids échauffe trop la mère, elle plonge dans -l’eau son rejeton jusqu’à ce qu’il soit évanoui, puis -lorsqu’elle le reprend, il lui procure de la fraîcheur -pour quelque temps. Le bébé ne s’en porte pas -plus mal, paraît-il. Avant deux ans, on jette à -l’eau les enfants pour commencer leur apprentissage -de la rivière ; on les jette de plus en plus -loin pour les faire nager. A sept ans, on les jette -dans les sauts et les rapides pour qu’ils apprennent -à s’en tirer. Voilà une éducation soignée ; aussi, -avec ce genre d’exercices, ils sont à vingt ans rompus -à tout, et ont des poitrines et des muscles à -faire l’admiration des sculpteurs.</p> - -<p>Pendant cette matinée, nos pagayeurs ont fait -passer aux canots vides les six premières chutes, et -ils ont porté les bagages et les provisions en amont -de la septième. Celle-ci est la plus difficile, et il est -midi quand ils commencent à l’entreprendre ; elle -a environ cent mètres de longueur et quatre à -cinq de hauteur. D’une sorte d’observatoire naturel, -hissé entre des branches au-dessus d’un rocher -à fleur d’eau, je vais voir comment ils s’y -prendront. Ce n’est pas une petite opération, il -faudra trois heures pour la mener à bien.</p> - -<p>Les <i>takarys</i>, les cordes, les pagaies, tout est -mis en jeu. Les huit pagayeurs et les deux patrons -sont tous occupés à passer un seul canot à la fois. -Tous sont dans l’eau ou à la nage, sous des -averses torrentielles, travaillant ou combinant. -L’un ou l’autre passe un grand moment assis sur -un rocher à regarder les autres. Le plus agile et -le plus infatigable est bien mon jeune Indien, l’eau -est son élément. C’est dans ces circonstances -qu’on peut juger du coup d’œil, de la force et de -l’adresse : la rivière a ici soixante à quatre-vingts -mètres de largeur, et elle est hérissée de rochers. -Tout à coup le canot, que tous hissent à force de -bras sur une roche, leur échappe et recule de -plus de soixante mètres ; un des hommes a gardé -sa corde par bonheur, et en la filant, le retient peu -à peu, mais c’est une demi-heure de perdue, un -travail à refaire.</p> - -<p>Ils font tout ce travail sans avoir mangé. Je les -en admire, cependant je trouve qu’il eût mieux -valu hisser les canots par terre. Il paraît que les -<i>boschs</i> ont fait ainsi pour les leurs. La distance -est bien plus courte et si la pente est bien plus -forte, il n’y a pas la résistance de l’eau, et les rochers -sont dangereux. Il serait si simple d’avoir -ici un petit treuil à bras pour faciliter encore le -travail.</p> - -<p>Nous coucherons ici, car les <i>boschs</i> sont partis -laissant leurs carbets vides ; peut-être nos <span lang="en" xml:lang="en">boys</span> -escomptaient-ils ce répit dans leur pagayage ! Nous -pêchons à la dynamite, mais les <i>boschmen</i> ont déjà -pêché ce matin et notre résultat est faible. Les -<i>boschs</i> pêchent en frappant l’eau avec une liane -odorante qu’ils appellent <i>la liane enivrante</i> ; elle -étourdit le poisson qui vient flotter à la surface et -qu’on prend vivant, à la main. Il paraît que le -tapir, le <i>maïpouri</i> des créoles, se sert aussi de cette -liane pour pêcher, mais son procédé est plus -curieux. Après s’être bourré de cette liane, il salit -l’eau de sa fiente. Le poisson en est empoisonné, -remonte à la surface, et le tapir le dévore. Cet -animal, très abondant en Guyane, vit presque autant -dans l’eau que sur la terre.</p> - -<p>Avant d’aller dormir, je fais un tour dans le -bois. C’est un rêve que la forêt tropicale. Que -d’enfants et de jeunes gens auraient une joie intense -à jouir de ces prodigieux espaces libres où -la flore et la faune sont si variées et si puissantes ; -c’est le bois enchanté, on s’y retrouve l’homme -primitif, le sauvage enfant du bois sauvage ; le -sol est humide, les buissons ruissellent, les palmiers -s’élancent élégants et droits ou hérissés de -longues épines, arquant leurs immenses feuilles -sous lesquelles se blottissent les serpents. L’inconnu -mystérieux et terrible, c’était et c’est encore -tout le secret du bois sacré, et déjà en Guyane il -a beaucoup plus de mystères que de terreurs.</p> - -<p>Le lendemain, 9 février, sixième jour de notre -voyage en canot, la matinée se passe à pagayer vigoureusement -pour réparer le temps perdu la -veille. Nous déjeunons dans les canots, évitant d’atterrir. -A travers l’ouverture arrière de mon <i>pomakary</i>, -L’Admiral me fait passer des aliments -variés, des œufs à la coque, cuits au moyen d’une -lampe à pétrole ; du riz froid ; un siphon à <span lang="en" xml:lang="en">sparklets</span>. -Le riz me rappelle le <i>kacha</i> russe que je -mangeais, il y a moins de six mois, à Tiutikho, -près de Vladivostok, où je faisais des prospections -de mines. Un Coréen me préparait le kacha, il -parlait des préparatifs de guerre des Japonais.</p> - -<p>A cinq heures et demie, nous accostons le rivage -près de la crique Coui pour y passer la nuit. Ce -mot crique veut dire ici une rivière, un cours d’eau ; -il traduit le mot anglais <i lang="en" xml:lang="en">creek</i> qui, partout où il -y a des alluvions aurifères, désigne un cours d’eau -quelconque. Nous n’avons pas fait autant de chemin -que nous aurions voulu ; le courant de l’Approuague -augmente de vitesse à mesure qu’on le -remonte, la largeur diminue, sans peut-être que -la pente change ; les bords sont toujours plats.</p> - -<p>Cette nuit, bercé par les averses, dans mes intervalles -de sommeil, j’écoute les bruissements, les -murmures de la forêt, essayant de les comparer à -ceux de <i>Siegfried</i>, de <i>Robin des Bois</i>, et, par analogie -de situation, à ceux de <i>l’Africaine</i>, lorsque -Vasco décrit le <i>Paradis sorti de l’onde</i>. C’est un -paradis terrestre, cette forêt vierge immense sous -ce climat tiède et humide, où l’on n’a, semble-t-il, -qu’à se laisser vivre. Ces mystérieux bruits de la -forêt, ce sont ceux des insectes, des serpents, des -oiseaux, des singes, des tigres, qui, tous aux -aguets la nuit, épient le danger ou chassent leur -proie. C’est la lutte des êtres pour leur existence, -chaque cri cache peut-être une angoisse, une terreur, -celle de l’insecte pour l’oiseau, de l’agouti -pour le serpent. C’est le fruit qui tombe, secoué -par le singe, le poisson qui plonge entendant le -tapir. L’homme même, s’il n’éprouve aucune -crainte, se défend contre le moustique, le vampire, -la chique, les plus petits êtres. Ce murmure complexe -est bien loin vraiment de ces fantaisies musicales -que j’évoquais tout à l’heure ; seule peut-être -la <i>Gorge-aux-Loups</i>, avec ses appels de chouettes, -donne-t-elle le même genre d’impression, celle d’un -mystère alarmant. Quant à la pluie, ces grosses -gouttes tombant des arbres, suivies de torrents -d’eau en rafales, ce serait bien l’orage de la <i>Pastorale</i>. -Mais quel réveil plein de soleil leur succède !</p> - -<p>J’en suis là de mes rêveries, au milieu de la nuit, -quand j’entends une sorte de hurlement. A demi -éveillé, je demande : « Qu’est-ce que c’est ? — Un -tigre », dit un des <span lang="en" xml:lang="en">boys</span>. Ce mot me réveille -tout à fait, mais je me rappelle les blagues créoles. -Comme personne n’a l’air de remuer, je me rassure -et me rendors. D’ailleurs, le tigre, le <i>puma</i> -guyanais, n’attaque jamais l’homme ; il préfère -l’agouti.</p> - -<p>A sept heures du matin, nous repartons par un -léger brouillard. La rivière, plus étroite qu’auparavant, -entre les arbres qui y plongent leur ramure, -et sous la buée légère, me donne une impression -de paysages humides et vaporeux d’Irlande ; là-bas -aussi, il fait humide et la sève est exubérante. Mais -ici, en Guyane, l’effet est inattendu. Aux arbres -pendent des lianes torses et des lianes-cordes tombant -de cinquante mètres de hauteur ; des singes y -grimpent, elles porteraient même le poids d’un -homme. Il paraît que les bois guyanais sont d’une -dureté supérieure à tous les nôtres ; quelques troncs -sont si pesants qu’ils plongent sous l’eau et encombrent -le fond des rivières. Je n’aurais pas cru -qu’un climat chaud et humide, où la végétation est -si rapide, puisse produire des bois si durs. On -s’attendrait plutôt à ne trouver en Guyane que des -bois mous et spongieux.</p> - -<p>A une heure et demie, nous sommes au petit -saut Canory. Nous en passons la première partie -en sautant à pied d’un rocher à l’autre, et traversant -quelques bras du courant presque à la nage -pour décharger les canots que les <span lang="en" xml:lang="en">boys</span> ont de la -peine à hisser. Ces rochers sont des granites striés -avec des arêtes dures presque coupantes. Il faut -les sauter avec précaution. Nos <span lang="en" xml:lang="en">boys</span> ont la plante -des pieds durcie à souhait pour ces manœuvres, -et pourtant ils s’y prennent avec des mouvements -prudents de chats qui craignent d’effrayer des -souris.</p> - -<p>La seconde partie du saut étant également pénible -si l’on ne décharge pas les canots, nous la -faisons à pied par un sentier qui passe sur quelques -rochers glissants, puis descend dans la forêt sur -le sol inondé. Déjà trempés, une averse guyanaise, -une trombe d’eau nous achève comme si le feuillage -des arbres n’existait pas. C’est un vrai bain, et je -ne regrette pas d’avoir laissé mes souliers sous le -<i>pomakary</i> du canot, ils sont plus au sec. Rien de -plus simple, une fois rembarqué, que de changer -de mauresque. J’ai dit, je crois, que L’Admiral en -a tout un stock, et de toutes les couleurs. Ce vêtement -est idéal dans ce pays. « Il ne vous manque, -dis-je à Sully, que quelques mauresques aux couleurs -d’Arlequin et de Polichinelle, pour danser -sur les rochers. Ce serait pittoresque et imprévu -dans une photographie. »</p> - -<p>Les blagues se croisent et excitent la faconde de -M. Dormoy. Il dit que nos mauresques rouges -effrayent le gibier, même les serpents. Il prétend -qu’il a vu de grandes couleuvres (c’est ainsi que les -créoles appellent le <i>boa constrictor</i>), qui se réunissaient -de façon à faire des ponts entre les îles du -fleuve, et des animaux leur passaient sur le corps -pour franchir l’eau. D’autres sont si grosses qu’elles -surgissent comme des îles au milieu du fleuve. Ce -qui est certain, c’est qu’il en est de douze à seize -mètres de long et de la grosseur d’un baril (un petit -baril, je pense). L’une d’elles a étouffé, un jour, -près de Cayenne, un homme à cheval. Une autre -fois, la nuit, dans le bois, un homme portait une -lanterne pour aller chercher un camarade égaré ; -une couleuvre lui tomba sur le dos, l’enlaça, et il -ne dut son salut qu’à son couteau de poche qu’il -réussit à tirer et avec lequel il scia la couleuvre en -deux. Un gendarme vit un jour son pied avalé par -une couleuvre jusqu’au sommet de la cuisse ; heureusement -il put alors la tuer et retirer son pied. -M. Dormoy est si convaincu qu’il nous convainc -aussi, du moins pendant qu’il pérore, mais les pires -blagues parmi les précédentes ne sont pas de lui, -je dois le reconnaître.</p> - -<p>A trois heures et demie, nous sommes au pied -du Grand Canory, et à soixante-dix mètres au-dessus -du niveau de la mer. Les mugissements de -l’eau sont autrement violents ici qu’au Mapaou et -au Machicou ; nous arrivons au plus grandiose -spectacle de la Guyane française, et il vaut d’être -décrit. C’est pour nous la mi-chemin du voyage en -canot.</p> - -<p>La rivière fait un brusque détour et nous avons -devant nous des cataractes écumantes, quelque chose -comme la chute centrale des grandes eaux de Versailles, -mais à l’état sauvage, beaucoup plus vastes, -plus élevées, plus larges. Les degrés sont faits de -rochers irréguliers et tourmentés sur lesquels se -penchent les grands arbres, couvrant les pentes des -collines qui montent de chaque côté. Ces cataractes -s’étendent sur deux cents mètres de longueur et -trente mètres de hauteur. C’est un amoncellement -de débris de granite en blocs et boulders à travers -lesquels les eaux tourbillonnent.</p> - -<p>Naturellement, il est de toute impossibilité pour -les canots de remonter un pareil torrent. Il faut les -décharger à côté d’autres canots <i>boschs</i>, qui viennent -de déposer leurs chargements le long des -collines de la rive droite du Canory. Nous allons -être obligés de demeurer ici toute une journée ; -nous ne serons pas fâchés de la passer à terre et -d’aller contempler de près, si c’est possible, les -cataractes de ce fameux Grand Canory. Ce joli nom -est, paraît-il, d’origine indienne ; « il n’a aucune signification, » -dit Ernest, de sa voix quelque peu -nasillarde.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="c5">CHAPITRE V<br /> -LE GRAND CANORY</h2> - - -<p>Le sentier suit une pente raide dans un paysage -d’une grandeur inattendue ; le vert des arbres et des -herbes tranche avec le rouge du sol glissant, sorte -d’argile due à la décomposition de rochers granitiques -dont il reste des blocs avec des veines de -quartz d’un blanc très pur. Je me demande comment -nos pagayeurs pourront hisser leurs canots -sur une pente aussi raide : ce sera leur travail de -demain. Pour ce soir, ils monteront seulement les -bagages jusqu’à un entrepôt situé au sommet des -chutes du Canory.</p> - -<p>La pluie nous atteint avec fracas pendant cette -course ascensionnelle, mais elle ne nous surprend -plus. Ce sol humide et glissant, ces bois ruisselants, -ce grondement de la rivière, qui roule en cataractes -au pied des pentes, nous font un décor impressionnant -et romantique à souhait. Le site est plein de -grandeur sauvage. Cette fois, tout le décor des -Alpes n’y saurait rien ajouter, et, pour jouir de cette -nature, plusieurs fois je redescends le sentier jusqu’aux -canots.</p> - -<p>Au bord de l’eau, je rencontre nos <i>boschmen</i>, ces -transporteurs que nous avions distancés sur l’Approuague : -ils n’ont pu lutter contre nous avec -leurs canots surchargés de provisions pour les placers. -Quels efforts ils faisaient derrière nous, enfonçant -dans l’eau leurs pagaies comme des forcenés -pour nous rattraper ! L’aspect est si gauche, -d’un cachet si primitif, de ce mouvement de la pagaie ! -Il semble que l’effort est totalement disproportionné -au résultat, et sa violence contraste si -fort avec la douceur de l’eau qui court ! Les anciens -voyageurs en avaient été frappés comme moi, car -sur leurs vieux dessins, ils l’ont saisi avec une -curieuse exactitude. Rien n’a changé ici depuis des -milliers d’années. Ces <i>boschs</i> sont les naturels du -pays, comme disaient les voyageurs, et ils y sont -bien plus <i>naturels</i> que nous. Mais peut-être jouissons-nous -davantage du paysage.</p> - -<p>Le sentier traverse une crique avant d’arriver -aux magasins. Ceux-ci sont deux grands hangars -ouverts de tous côtés, recouverts en tôle ondulée, -entourés de grands arbres, à portée du mugissement -des cataractes, sur la pente douce d’une petite -colline. Pour éviter les chutes dangereuses des -colosses de la forêt, on a abattu les arbres autour -des magasins sur un vaste espace, et l’on distingue -mieux ainsi le pays aux collines ondulées. Sous la -forêt, on ne distingue rien à distance, la pente que -l’on suit indique seule si l’on est en plaine ou en -collines.</p> - -<p>Je monte au delà des magasins pour voir le sommet -des chutes. Il n’y a qu’un bassin d’eau bien -calme, ombragé entièrement, et où sont amarrés -deux canots prêts à repartir. Après la pluie et la -chaleur, sous ces voûtes verdoyantes, un bain dans -cette eau presque tiède est une jouissance.</p> - -<p>Vraiment tout cet ensemble a plutôt l’allure d’un -site des Pyrénées que d’un site tropical. Je pense -aux Pyrénées plutôt qu’aux Alpes, et au pied même -des Pyrénées, car aucun arbre ici ne rappelle les -sapins, on dirait plutôt des châtaigniers et des -noyers ; et puis la température est douce, bien que -le ciel soit couvert, mais les averses ont une violence -inusitée ailleurs. S’il y avait un petit observatoire -dominant les cataractes, peut-être attirerait-il -les touristes en Guyane. D’en bas, on ne voit qu’une -partie des chutes ; d’en haut, on ne les voit pas du -tout ; la forêt les cache entièrement. Quand viendra-t-il -des touristes au Grand Canory, la merveille des -spectacles de la Guyane française ? Je crains que -les obstacles ne soient longtemps encore insurmontables. -Et pourquoi arranger ces chutes ? Ce serait -les gâter. On fait cela dans les Alpes, on civilise -les chutes et les glaciers, et tout tombe dans la banalité. -Quand un spectacle n’a plus de mystère, -quand il a perdu l’attrait de la difficulté à vaincre, -sa beauté est compromise.</p> - -<p>En rentrant aux magasins, je trouve une quarantaine -de <i>boschs</i> et de créoles installés sous le grand -toit, suspendant leurs hamacs d’un côté, leurs vêtements -mouillés de l’autre, dans l’espoir du soleil -de demain pour les sécher. Sully, Emma et moi, -nous jouissons d’un abri spécial, relativement. Il -n’est ouvert que de deux côtés, sur la forêt ; l’air y -circule librement. Le chef magasinier a un réduit -fermant à clef pour y entreposer l’or qui arrive des -placers, avant de l’embarquer à nouveau. On est -honnête en Guyane, car il serait si facile de voler -l’or qui court les fleuves et les sentiers ! Le magasinier -et sa femme nous reçoivent sous leur moustiquaire, -et nous offrent du <i>pippermint</i> d’un vert éclatant, -digne de la forêt vierge.</p> - -<p>Pour répondre au pippermint, nous invitons le -chef et sa femme à dîner avec nous. C’est ce qu’ils -attendaient. Nous leur offrons du punch au rhum, -du potage Maggi, de délicieuses petites truites du -Canory, du riz cuit à la vapeur, comme en Chine -(il n’y a plus que Paris pour manger le riz sous -forme de purée fade), des bananes frites, du fromage -de Hollande et de la gelée de conserve. Enfin le -champagne remplit son office, aussi reconstituant que -pétillant et fait pour bavarder. En Guyane, il faudrait -que tout le monde en bût ; il n’y a peut-être que -les gens sages qui s’en privent, mais il y en a peu.</p> - -<p>Nous causons des difficultés d’explorer et d’exploiter -les mines en Guyane : ces difficultés sont, -dans leur genre, aussi grandes qu’au Klondyke. Je -ne sais pas pourquoi l’on vante tellement l’endurance -et la ténacité du prospecteur américain (des Etats-Unis). -Les prospecteurs et les mineurs créoles sont -tout aussi vigoureux et ardents. Leur climat humide, -parfois fiévreux, est même plus à craindre -que l’hiver rigoureux de l’Alaska. Les distances de -la côte et des centres habités jusqu’aux mines, sont -aussi grandes : il faut trois à quatre semaines, souvent -davantage, pour remonter le Maroni, la Mana, -ou même l’Approuague, avec des canots chargés de -provisions. Les accidents aux sauts, aux rapides, -sont fréquents. La forêt a du gibier, mais le mineur -ne peut passer son temps à la chasse ; il vit de conserves. -Les fruits abondent, mais ils sont disséminés ; -celui qui est occupé à retirer l’or de la rivière -ne peut leur courir après sans risquer de perdre -sa place. Les plantations sont coûteuses, à cause -du déboisement qu’il faut d’abord faire ; on ne peut -les entreprendre que pour des installations de -longue durée ; or, les rivières aurifères en Guyane -sont le plus souvent étroites ; les chantiers d’exploitation -avancent rapidement, changent de place, et -quand on y revient, en moins d’un ou deux ans, la -brousse vierge a poussé.</p> - -<p>L’Américain du Nord ne redoute pas non plus les -climats chauds ; il dit volontiers : « Qu’importe de -geler sous le pôle, ou de griller sous l’équateur, -pourvu qu’on trouve de l’or ? » Mais notre créole -guyanais ne lui cède en rien, il a la même philosophie -pratique ; il rirait sous le pôle, car c’est son -avantage sur l’Américain du Nord : il sait rire et -conter des histoires.</p> - -<p>La soirée est égayée par des causeries, et quand -je vais rejoindre mon hamac, j’ai oublié où nous -sommes et je cherche sur ma tête les feuilles d’un -carbet ; au lieu de feuilles, j’aperçois une tôle ondulée. -Mais la différence n’est pas grande.</p> - -<div class="c" id="img3"><img src="images/illu3.jpg" alt="" /> -<div class="c">ESCALIER DU ROROTA</div> -</div> -<p>Pendant la matinée du lendemain, le soleil est -chaud et dégage de partout une vapeur humide : -les effets de nos pagayeurs sont vite secs. Nous -profitons aussi du soleil pour sortir et secouer notre -linge que l’humidité pénètre au plus profond des -<i>pagaras</i>. Entre temps, <i>boschs</i> et créoles s’entr’aident -pour hisser leurs canots le long du sentier. C’est ici -qu’on aurait plaisir à utiliser un treuil à bras et des -rails en bois. Car les canots s’usent rapidement à -force de frotter sur la terre et les roches. Même il -faudrait éviter entièrement ce remontage des canots. -Il suffirait d’avoir une station de canots au sommet -du saut Canory. Il y a une autre raison pour changer -de canots : plus on remonte la rivière, plus elle -est étroite et sinueuse, et par suite incommode aux -canots <i>boschs</i>, qui sont très longs. On aurait, à -partir du Canory, des canots courts et légers ; légers -pour pouvoir passer par-dessus les troncs ensevelis -dans les rivières, et qui viennent heurter la -quille des pirogues. Il paraît que nous en verrons -beaucoup, de ces troncs redoutables.</p> - -<p>C’est un spectacle que de voir nos longs canots -traînés et poussés à bras d’hommes. Devant les -magasins, sur un sol plat et humide, ils glissent rapidement. -Ici, c’est un jeu, mais dans la montée, -on ne plaisantait pas ; même M. Dormoy grondait -et usait tous ses adjectifs.</p> - -<p>Nous partons à onze heures du matin : à peine -sommes-nous à quelques mètres du <i>dégrad</i> que -toute trace du Canory a disparu ; le majestueux ravin -s’est évanoui, le grondement des eaux, le fracas -des cataractes, tout le bruit s’est éteint derrière un -brusque contour. Les pagaies seules troublent le -silence. Nous avons autour de nous la même vision -de rivière encadrée de forêts qu’avant le Canory, -sauf que la largeur des eaux est un peu moindre.</p> - -<p>Des perroquets verts passent par volées en jacassant ; -leur vert plus clair tranche sur celui des -arbres ; des vols d’<i>aras</i> rouges viennent les croiser, -et c’est une féerie de plumages bariolés. Tous ces -oiseaux poussent des cris éclatants comme des sonneries -de cuivre ; on dirait des cris de paons ou -d’oiseaux exotiques de grandes volières. Tout est -splendide et grandiose ; on rêve… mais il faut déjeuner. -Pourquoi cette opération doit-elle se faire -prosaïquement au fond des canots ? J’aime peu ce -système qui rappelle un dîner de prisonniers qu’on -passerait à travers un guichet. Le <i>pomakary</i> est -une prison, et son entrée est un guichet. On n’en -peut sortir qu’en rampant sur les bagages accumulés, -car les places vides, fort étroites, sont prises -par les pagayeurs. C’est qu’il faut gagner du temps. -Je vais pourtant m’asseoir derrière le <i>pomakary</i>, -près de mon Homère debout ; et malgré le manque -de confort de cette position sur les bagages irréguliers -et anguleux, je puis contempler à l’aise le -décor tropical dans lequel nous glissons.</p> - -<p>A trois heures, nous accostons à la crique Sapoucaye ; -il faudrait plusieurs heures pour atteindre -un autre atterrissage avec des carbets, et le traînage -des canots au Canory a, paraît-il, fatigué nos <span lang="en" xml:lang="en">boys</span>. -Je crois que c’est une ruse d’Ulysse, je veux dire -d’Homère, pour aller chasser. Il part en effet avec -Sully et le procureur d’un côté ; les autres vont -d’un autre côté, et quelques minutes plus tard, ils -rapportent des perdrix, des perroquets et un -<i>hocco</i>. Cet oiseau est une dinde sauvage très charnue. -Sans s’en douter, elle porte une poitrine de -chair si épaisse qu’on la rôtit sur le gril comme un -beefsteak. On appelle cela un beefsteak de <i>hocco</i>. -C’est délicieux, tendre, parfumé, succulent, comment -dire encore ? un plat de roi que les menus -royaux ne voient jamais. Croirait-on que les rois -aient des sujets d’envier les <span lang="en" xml:lang="en">boys</span> créoles ? Dans -leur for intérieur, ils en ont plus d’un qu’ils savent -ne pas dire. C’est leur devoir. Le beefsteak de -<i>hocco</i>, même décelant un péché capital, est avouable.</p> - -<p>Une promenade sous bois me charme toujours le -soir : les lianes, les orchidées aux larges feuilles, -posées sur les branches et les troncs comme du gui -florissant, sont de rares spectacles. Sur le sol, c’est -autre chose : des scorpions, des scolopendres, mille -insectes, mais non pas tous au même endroit, évidemment. -C’est à désespérer, je crois, un entomologiste, -même courageux, car les variétés guyanaises, -jamais étudiées, doivent être pleines de surprises. -Mais je préfère lever les yeux vers les -voûtes profondes de feuillages, à travers lesquelles -passe un peu de bleu violacé, vespéral (j’envie la -fécondité d’adjectifs de Dormoy). Et puis, la faute -en est à mon <i>pomakary</i>, qui m’avait fait rêver d’une -prison. Heureuse faute ! Je pense à l’admirable -chœur des prisonniers de <i>Fidelio</i> : « Adieu, rayons -si doux des cieux, il faut rentrer dans l’ombre. » -Beethoven en Guyane ! mais il a des contrastes si -saisissants entre la splendeur des choses, et l’ombre -et la tristesse. Ici, l’ombre chante encore : l’autre -jour elle était pour moi pleine de cris de mort, de -plaintes pour l’existence. Ce soir, elle est pleine -de chants d’amour. Car la nuit, tous les êtres ont -aussi leur moment de repos. Ils s’appellent de cris -amoureux qu’ils savent reconnaître.</p> - -<p>Avez-vous jamais entendu dans la montagne ces -appels de jeunes gens, ces appels où dans les voix, -dans les inflexions, il y a comme de l’amour qui -passe ? Dans la forêt, il en est de bien plus variés -encore, mais nous autres, civilisés, nous en avons -perdu le secret, nous ne les connaissons plus. Seuls, -quelques-uns, plus sensibles, distinguent les roucoulements -des oiseaux en amour, les petits cris des rainettes, -que sais-je ? La musique cultivée, peut-être trop -belle, trop idéale, nous a fait perdre d’autres sensations : -le sauvage n’envie pas l’homme civilisé.</p> - -<p>Cette nuit, à deux heures, une troupe de petits -singes gris et noirs a entouré nos carbets ; ils ont -grimpé par-dessus en gambadant. On m’a appelé -pour les voir, mais je dormais si profondément, -que je n’ai rien entendu. Ces petits êtres sont inoffensifs, -même pour les insectes. Ils vivent de fruits, -et ne donnent pas de concerts ; c’est bon, cela, pour -les singes rouges.</p> - -<p>Partis à sept heures du matin au jour suivant, -nous perdons quelques instants à viser des perdrix, -puis un gibier plus important captive notre attention.</p> - -<p>— Un <i>maïpouri</i>, dit mon Indien.</p> - -<p>— Qu’est-ce que cela ? dis-je.</p> - -<p>Et, au même moment, je reconnais un tapir.</p> - -<p>En effet, un énorme animal, sur la rive droite, -semble paître tranquillement. Mais il nous a entendus, -il nous regarde, et il plonge dans l’eau. Il traverse -en zigzag la rivière à la nage sous le feu de toutes -nos armes. Sur six balles, trois l’ont atteint ; il s’élance -hors de l’eau sur la rive gauche, derrière nos canots, -et part à fond de train. Nous accostons ; quatre -<span lang="en" xml:lang="en">boys</span> se mettent à la poursuite du tapir, et nous -les attendons, convaincus qu’ils vont en rapporter -quelques quartiers.</p> - -<p>Mais une demi-heure se passe, et ils reviennent -<i>bredouille</i>. L’animal les a engagés dans un marais, -puis les a dépistés, bien qu’il ait laissé des traces -de son sang sur son passage. Je regrette moins le -manque de viande fraîche que le sort de cette -pauvre bête, destinée sans doute à périr misérablement. -Ce <i>maïpouri</i> dépassait la taille d’un bœuf, -c’est l’éléphant ou l’hippopotame guyanais ; il a une -petite trompe et il se tient volontiers dans l’eau.</p> - -<p>Les tapirs abondent en Guyane. Parfois on les -voit s’élancer à deux ou trois ensemble au travers -d’un campement de carbets, renversant tout : -hommes et hamacs tombent pêle-mêle, ensevelis -sous les feuilles de leurs abris. C’est pure inadvertance -du tapir, car il n’attaque pas l’homme ; mais -il voit un espace libre et il charge au travers pour -atteindre plus vite la rivière. Surprise désagréable ! -Ne carbetez jamais sur le passage des tapirs.</p> - -<p>Les fleurs et les oiseaux égayent le paysage de -leurs couleurs brillantes. Je remarque de grandes -fleurs aux étamines jaunes dressées en groupe compact -sur un fond de graines écarlates : les créoles -les nomment l’<i>épaulette du soldat</i>. Elles émaillent les -branches d’un grand arbre, et nos <span lang="en" xml:lang="en">boys</span> le dépouillent -pour s’en décorer. Des fruits de toute sorte -attirent nos regards : le raisin et la goyave sauvages ; -puis des fruits inconnus, peut-être vénéneux. -On ignore, même en Guyane, la qualité des fruits -et les ressources de la forêt.</p> - -<p>Les aras deviennent de plus en plus nombreux : -j’en remarque qui ont à la queue un magnifique panache -d’un bleu aussi éclatant que le rouge de leurs -ailes ; il est, de plus, irisé et vert par-dessous. Des -couleuvres, des serpents rouges, des iguanes verts, -ceux-ci visibles seulement à un œil exercé comme -celui des créoles, apparaissent à travers les plantes -verdoyantes et les branches d’arbres. Pour déjeuner, -Sully tue un ara splendide et un <i>hocco</i>, tandis -qu’Homère pêche une carpe à côté de la carcasse -d’un caïman. Le caïman guyanais est lourd et paresseux ; -il n’a rien du terrible alligator du Brésil.</p> - -<p>Nous sommes, à cinq heures, au saut Coatta. -C’est le nom d’une variété de singes, qui a une colonie -dans la crique voisine. On donne aux criques, -à défaut d’autre nom, celui du premier animal qu’on -y rencontre. Cette nuit, pourtant, nous ne recevons -aucune visite des coattas ; par contre, vers quatre -heures, nous avons une sérénade des singes hurleurs.</p> - -<p>Au départ du matin, Homère nous offre une perdrix -grise, un <i>tocklot</i> en créole. Nous passons le -saut Coatta de neuf à dix heures, sans difficultés. -Il a six mètres de chute sur deux à trois cents -mètres de longueur, et nous abordons pour carbeter -à la crique Japigny.</p> - -<p>Il pleut à torrents : nos carbets sont séparés en -deux groupes, à trente mètres de distance l’un de -l’autre ; chaque groupe est formé de deux carbets, -tout l’intervalle est occupé par des buissons et des -palmiers épineux. Pour aller et venir, on est doublement -mouillé, par la pluie et par les buissons, et -l’on s’accroche aux épines. Pendant que le dîner cuit -comme il peut sous l’ondée, je cause avec Sully. De -la tête, nous touchons presque les feuilles qui couvrent -le carbet. Tout à coup Emma nous crie :</p> - -<p>— Un serpent sur vos têtes !</p> - -<p>Et j’entends comme la chute d’un corps.</p> - -<p>Nous nous baissons et je me précipite dans les -buissons qui m’égratignent. Mais, tandis que je me -dépêtre dans la demi-obscurité qui tombe, songeant -à ces « serpents qui sifflent sur nos têtes », Sully, -impassible, a trouvé un bâton et tué le serpent, qui -tombait, en effet, au moment où je sortais du carbet, -cherchant à fuir. Un peu plus, et je lui marchais -dessus. Ce pauvre être nous cédait sa place sans -combat, réveillé probablement par la fumée de -notre feu. Nous autres hommes, nous n’aurions pas -vidé la place si bénévolement ; et l’on se plaint des -serpents ! Celui-ci était un serpent rouge, ou serpent-agouti. -Il passe pour venimeux.</p> - -<p>Sous la pluie retentit un cri d’oiseau au timbre -très clair. On croirait qu’il dit, d’un ton vif et mécontent : -« Voyons, voyons, » et les créoles l’appellent -l’<i>oiseau-voyons</i>. Il avertit, prétendent-ils, le gibier -poursuivi par les félins. De ceux-ci, le plus -dangereux pour les petits animaux du bois, est le -<i>cougouar</i>. Il rugit plusieurs fois, et puis il s’enfuit -en faisant un détour pour aller attendre sur son -passage le gibier, l’agouti qu’il a effrayé, car il a -étudié la tactique.</p> - -<p>Mais alors arrive l’<i>oiseau-voyons</i> pour prévenir -le pauvre agouti, ce lièvre américain, qui est aussi -inoffensif et peureux que le nôtre. Et voilà des -milliers d’années que la même comédie se répète, -et c’est ainsi que s’éclairciraient pour moi quelques -mystères de la forêt si je restais longtemps avec -les créoles.</p> - -<p>Je m’endors tardivement cette nuit, poursuivi par -cette idée que des serpents rampent parmi les -feuilles de mon carbet. S’il y en a, à vrai dire, ils -ont plus peur que moi, et ne songent qu’à me laisser -tranquille. La pluie fait rage, elle crée un lac -sous mon hamac, et sur ce lac nagent mes souliers. -Les moustiques sont excités par la pluie, et nous -empêchent tous de dormir, et même de rêver.</p> - -<p>Quand nous repartons, nos canots sont inondés, -même sous les <i>pomakarys</i>. Mais l’atmosphère tiède -compense cet ennui. Il fait si bon vivre dans ce -climat : l’énergie se passe d’excitation. La chasse -nous fascine et nous accostons la rive. L’Admiral -vise un <i>hocco</i> au sommet d’un grand arbre. Il croit -le voir tomber, quelque chose remue à terre ; il -tire encore et va chercher sa prise, c’est un <i>tatou</i>. -Ce petit animal est un porc à carapace rose clair, -et dont la queue est entourée d’une gaine en troncs -de cône emboîtés l’un dans l’autre, de façon à -rester flexible. Le dos seul est noirâtre et s’éclaircit -tout de suite. Tout le reste est d’un blanc rosé, en -petites écailles dont chacune porte un petit cercle, -ou plutôt un hexagone, avec un point au centre ; -le museau allongé en petite trompe est muni de -longues incisives. Cet animal a l’air d’être en porcelaine, -on dirait un dieu bouddhique, et il serait -ravissant au milieu de bibelots précieux. Mais nous -n’avons pas le loisir de l’empailler. Il paraît que sa -chair est délicieuse, nous aurons ce soir un excellent -dîner.</p> - -<p>Mais il s’agit d’abord de franchir le saut Japigny.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="c6">CHAPITRE VI<br /> -JAPIGNY. — LA FOURCA</h2> - - -<p>La première partie du saut Japigny, dite <i>petit -Japigny</i>, nous la passons nu-pieds, parfois dans -l’eau, le long du bord, sans décharger les canots : -ces bords sont si glissants et escarpés, que tantôt -l’un, tantôt l’autre, même Emma, fait une chute.</p> - -<p>Mais au <i>grand Japigny</i>, il faut tout décharger. La -distance à parcourir à pied est presque aussi grande -qu’au grand Canory ; ignorant ce fait, j’ai laissé -mes souliers dans le canot, et je finis par trouver -le trajet un peu long pour aller nu-pieds. Heureusement, -sur ce sol de terre meuble, il n’y a ni pierres -ni épines, ce ne sont que des feuilles mortes et des -racines d’arbres. Quant aux insectes, chiques, par -exemple, ils vous attaquent sans distinction, que l’on -soit chaussé ou non. La chique est si petite qu’elle -pénètre partout ; inutile de se pavaner en bottes collantes. -Nous faisons en somme une charmante promenade -qui nous distrait de la monotonie d’être six -en canots. Le sentier monte doucement, et le paysage -me rappelle curieusement celui de certaines mines -sibériennes, où j’ai séjourné quelque temps.</p> - -<p>Après midi, nous passons le saut <i>Bache</i>, sans -descendre ni décharger, à coups de pagaies et de -<i>takarys</i>. Nous distinguons à gauche le mont Japigny, -dont une partie un peu dénudée est couverte -de blocs de quartz, débris probables d’un filon. -Nous n’avons pas le temps d’aller constater s’il est -aurifère, on ne peut pas toujours s’occuper de cela ; -le quartz que nous avons vu sur le sentier du grand -Japigny n’avait pas d’or. Quant aux affleurements -de quartz formant les sauts <i>Mility</i>, que nous allons -traverser, personne n’y a encore trouvé d’or.</p> - -<p>Il y a trois sauts <i>Mility</i>. Ce joli mot indien n’a, -paraît-il, d’après le petit Ernest, aucune signification. -Ce petit Ernest a, par moments, des accès -comme de colère contre le fleuve. Il le laboure de -sa pagaie à coups redoublés ; il s’impatiente de -notre lenteur. C’est bien l’enfant des bois qui ignore -la patience, et surtout il est jeune.</p> - -<p>Les deux premiers <i>Mility</i> sont très faciles, mais -au troisième, la rivière s’étale largement, et les rocs -surgissent de partout. C’est un barrage de syénite, -une roche granitique extrêmement dure. Nous ne -déchargeons pas les canots, mais pour alléger le -travail de mes <span lang="en" xml:lang="en">boys</span>, je saute sur un rocher au milieu -du fleuve, et de là sur un autre, pensant ainsi franchir -le saut. Je remarque que la roche est fort dure, -striée, même coupante, et ceci m’explique que nos -<span lang="en" xml:lang="en">boys</span> ne vont jamais à l’eau qu’avec précaution. Au -bout d’un moment, Sully et Emma m’imitent et bientôt -nous arrivons sur le roc principal, qui domine -presque tout le saut. Nous franchissons un creux -où nous avons de l’eau jusqu’aux hanches, et le canot -d’Emma et Sully arrive les reprendre. Le mien -est plus loin et pour le rejoindre, je veux franchir -un dernier passage. Mal m’en prend, car en sautant -sur un roc à fleur d’eau, celui-ci est suivi d’un autre -caché dans un creux plein d’eau où je viens plonger : -le roc strié et cristallin a tenu à me donner -une leçon, car je sors de l’eau plein d’écorchures. -La leçon durera au moins autant que celles-ci.</p> - -<p>Nous tuons une <i>maraye</i>, la perdrix guyanaise, et -nous sortons sans encombre du dernier petit saut, -le saut <i>Parépou</i>, à six heures du soir.</p> - -<p>Le tatou cuit au riz est un régal : sa chair est -blanche et tendre, on mange même sa carapace intérieure, -car il est doublement cuirassé. Ce bizarre -animal a quatre ongles aux pieds de devant, et -cinq à ceux de derrière. Aussi les naturalistes l’ont -qualifié d’<i>imparidigité</i> ; La Palice sans doute le savait -déjà, tout comme ce digne général connaissait -un tas de mots scientifiques qui nous ébahissent à -bon compte. J’ai un avantage décisif sur bien des -naturalistes : c’est d’avoir mangé du tatou. J’ai cet -avantage sur La Palice aussi.</p> - -<p>Depuis hier, Sully a dans son canot un petit singe, -un <i>tamarin</i> à longue queue, gros comme le poing, -noir comme le jais. Il grignote de tout, nous amuse -et nous occupe. Il était dans un canot <i>bosch</i> rencontré -au saut Japigny, et Sully s’en est amouraché, -mais quand nous marchons, il le confie à Emma, -qui le soigne comme un fils ; c’est moins gênant -qu’un bébé et ça ne crie pas.</p> - -<p>Nous campons ce soir au milieu d’un groupe -d’arbres dont le tronc est formé de quatre ou cinq -contreforts tout à fait plats, en bois très dur. C’est -de ce bois qu’on fait les pagaies larges et plates, -car sa forme s’y prête naturellement.</p> - -<p>Il y a dans le voisinage une fourmilière et un -peu plus loin un squelette de <i>tamanoir</i>, un animal -étrange, grand amateur de fourmis ; n’ayant pu en -manger, je n’empiéterai pas sur les descriptions des -naturalistes ; je dirai seulement que sa tête est -presque aussi longue que son corps, et que sa -langue, effilée et arrondie, a deux à trois pieds de -longueur.</p> - -<p>Ce soir, M. Dormoy n’est pas content. Il refaisait -la toiture d’un vieux carbet encore solide, et -ce carbet était assez grand pour quatre ou cinq -hamacs. Comme nul n’a voulu l’aider (il ne l’avait -pas demandé, du reste), il veut avoir ce carbet pour -lui tout seul. C’est bien de l’exigence, exagérée -même. Or, voici quelques-uns de nos <span lang="en" xml:lang="en">boys</span> qui pénètrent -avec leurs hamacs sous ce carbet sacré. Dormoy -se fâche. Ce sont d’abord des cris et des insultes, -puis des gestes violents et expressifs ; il se -frappe la poitrine d’où rejaillit la pluie, car les -arbres dégouttent. A la fin, sa fureur est telle qu’il -taille les pieds du carbet avec son sabre, et tout -s’écroule. Il est nuit, les <span lang="en" xml:lang="en">boys</span> vont s’arranger ailleurs -et d’abord ils dînent. M. Dormoy, qui n’a pas -voulu dîner avec eux, pend son hamac entre deux -arbres et se couche à jeun : tel Achille dédaignait -Agamemnon. La pluie arrive et le fait lever. Aussitôt -le voilà qui construit un toit léger à son -hamac avec deux branches et quelques feuilles. Il -est adroit vraiment ; aussi, pour le consoler, Emma, -munie d’une chandelle, lui porte du tatou dans son -hamac. Le voilà heureux, c’est un enfant colère, -bouillant et brave ; Achille n’était pas toujours amusant.</p> - -<p>Nous avons passé cette nuit à faible distance de -l’endroit où nous devons quitter l’Approuague pour -un de ses affluents, qu’on appelle une <i>fourca</i>, en -créole. Nous y pénétrons, en effet, le matin vers -huit heures. Il n’y a pas un mois qu’on se sert de -cette voie pour arriver aux placers du Haut-Mana. -Auparavant on remontait l’Approuague un peu plus -haut. C’est un chasseur créole qui a découvert ce -trajet plus court par la forêt. Par contre, cette -<i>fourca</i> risque fort de manquer d’eau durant la -saison sèche, nous allons le voir.</p> - -<p>En ce moment, l’eau est abondante, et nous pénétrons -en toute confiance dans l’embouchure étroite -de cette <i>fourca</i>. C’est tout de suite un changement -complet de paysage. Au lieu de voguer sur une -large masse d’eau, à découvert sous la voûte du -ciel, nous sommes presque constamment sous une -voûte d’arbres qui nous abritent du soleil. Je propose -d’enlever nos gênants <i>pomakarys</i>. Mais Sully -m’objecte la pluie, et d’ailleurs les pilotes nous -disent que ce soir peut-être nous serons au <i>dégrad</i>. -Nous verrons bien.</p> - -<p>La rivière n’a que six à huit mètres de largeur, -parfois moins encore. Fréquemment des troncs d’arbres -écroulés barrent le passage ; mais avant nous, -on les a entaillés, parfois coupés à la hache ; les -coupures sont encore fraîches. Cependant l’eau a dû -baisser, car ces entailles sont bientôt insuffisantes. -Il faut les refaire plus profondes, ou bien hisser les -canots par-dessus, et je monte à chaque instant sur -un de ces troncs, pour alléger le travail de mes -pagayeurs, qui sont constamment dans l’eau. On deviendrait -amphibie dans ce pays. On tombe, on -prend un bain forcé, dans l’eau peu profonde, mais -elle est d’une température si douce qu’on n’en ressent -presque aucune fraîcheur. Dans les Alpes, on ne -s’accommoderait pas si facilement de ces nombreux -bains forcés. Ici, c’est le fond de la rivière qui est -seul désagréable avec ses troncs et ses branches -enchevêtrées, d’un bois plus lourd que l’eau. Ces -bois ont des arêtes, des pointes qui blessent, mais -l’eau les émousse et amortit les contacts. Il est évident -pour moi, d’après cette expérience personnelle, -que si les criques guyanaises sont à ce point encombrées -de bois encastrés dans la vase jusqu’à -plus d’un mètre de profondeur, le travail d’une -drague devient impossible. Il faut d’abord détourner -l’eau, puis enlever les bois avant de draguer le -fond, et alors l’économie due à la drague se trouverait -singulièrement détruite. Je ne sais si les grandes -rivières ont le même inconvénient.</p> - -<p>Sous ces voûtes d’arbres très élevés, on se croirait -dans une immense serre, où serpenterait un canal -d’irrigation d’assez vastes dimensions pour porter -des pirogues de huit mètres de longueur. Parfois la -voûte s’abaisse, et vient toucher, même presser, sur -nos <i>pomakarys</i> ; ceux-ci deviennent de plus en plus -gênants, mais des averses torrentielles nous rappellent -leur utilité au moment où nous maugréons. -Pourtant les chocs et les frottements des branches -les démolissent peu à peu. Des trous apparaissent -au travers, partout, et les lianes qui leur servent -de supports plient et menacent de céder. La pluie -entre par intervalles, et me ferait arracher tout le -<i>pomakary</i> si je n’étais absorbé par une histoire de -Paul de Kock, <i>Paolo de Koko</i>, comme l’appelait, -dit-on, Pie IX, qui le goûtait en guise de récréation. -Il est drolatique et assez naturel, mais il sait être -ennuyeux. C’est Sully qui m’a passé un volume de -cet auteur peu fatigant à lire, et je le donne ensuite -à M. Sésame qui s’y intéresse vivement. Quel rapport -y a-t-il pourtant entre la vie des bois et celle -des petits bourgeois de Paris ?</p> - -<p>La roche se met à affleurer. Les blocs de granite -sortent de l’eau. Homère tue un ara rouge et bleu -dont le bec noir est à demi revêtu d’une peau -blanche ; sa queue forme un magnifique panache -vert, bleu, rouge, un peu criard, mais les trophées -sont toujours criards, et je le mets à part pour l’emporter. -Chacun ses goûts : les demi-teintes plaisent -aux uns et paraissent fades aux autres.</p> - -<p>Nous déjeunons d’un faisan avec des flageolets. -Il n’est guère qu’en cuisine, je crois, où il n’y ait -pas de demi-teintes.</p> - -<p>La végétation change d’aspect. La forêt est capricieuse. -Certains arbres abondent d’un côté, plus -loin d’autres dominent. Il y a ici beaucoup de -<i>palmiers pinots</i>, droits et lisses, dont le chou se -mange en guise de salade. Puis, c’est tout un -groupe de <i>fromagers</i> énormes, aux troncs rayés -dans le sens de leur longueur. Leur fruit ne vaut -pas un fromage, même il ne vaut rien.</p> - -<div class="c" id="img4"><img src="images/illu4.jpg" alt="" /> -<div class="c">LA FORÊT EN GUYANE (CRIQUE LÉZARD)</div> -</div> -<p>Ce sont ensuite des <i>wacapous</i>, qui me rappellent -un peu les cèdres de Californie, par leur ensemble. -Ailleurs, ce sont des <i>patawas</i>, des <i>bois-violets</i>, des -<i>bois-de-lettres</i>, dont l’intérieur est moucheté ou rubané -de rouge et de noir.</p> - -<p>Des orchidées pendent des troncs penchés sur la -rivière, comme des lustres fleuris ; le sens artistique -de la nature a ainsi inspiré celui de l’homme. Celui-ci, -à l’origine, n’a fait qu’imiter ; depuis, il a idéalisé.</p> - -<p>Mais voici d’autres suspensions moins agréables -à voir : ce sont de grands nids de fourmis de forme -ovoïde, et ces fourmis sont armées de grosses mandibules -acérées. Un de mes <span lang="en" xml:lang="en">boys</span> accroche avec son -<i>takary</i> un de ces nids (on ne peut plus avancer -qu’avec les <i>takarys</i>), et voilà un tas de fourmis qui -tombe sur nous. Les <span lang="en" xml:lang="en">boys</span> se jettent à l’eau pour -échapper aux piqûres, et nous débarrassons le canot -à force d’aspersions, et en évacuant l’eau où -nagent les fourmis. Le <i>pomakary</i> est le plus difficile -à débarrasser. Il faut l’arroser énergiquement, -et il est bientôt aussi mouillé au dedans qu’au -dehors.</p> - -<p>Le soir du 16 février, nous n’avons pas atteint la -moitié du parcours à faire sur la <i>fourca</i>. Il faudra -encore deux jours, disent les pilotes, avec ces troncs -qui barrent à tout instant le passage. La rivière n’a -que quatre à cinq mètres de largeur, et elle fait de -brusques contours, avec des angles aigus où les -canots virent à grand’peine. Ces contours sont fréquents. -Je conclus qu’en été cette voie doit être impraticable.</p> - -<p>Nous faisons notre campement du soir dans un -endroit resserré, entre des pentes escarpées de vingt -à trente mètres de hauteur. Plus haut, le terrain est -plat, et la forêt s’y déploie. La rivière occupe tout -le fond de ce ravin, sauf un petit espace où se -trouvent deux vieux carbets. Ils sont si déjetés que -Sully ne s’y fie pas, et veut en faire construire d’autres, -pendant que je vais seul explorer les pentes.</p> - -<p>Quand je redescends, il y a eu, semble-t-il, une -petite dispute. Je ne vois aucun carbet neuf. -M. Dormoy a dû faire des siennes. Je veux suspendre -mon hamac dans un des vieux carbets, mais -Sully me dit que nous ferions mieux d’aller dormir -dans les canots. Je ne sais que résoudre : les canots -sont bien mouillés, et les moustiques doivent y faire -rage la nuit. En attendant, je vais prendre un bain -de rivière, cela donnera le temps aux idées de se -rafraîchir, et je vois l’un ou l’autre des <span lang="en" xml:lang="en">boys</span> se -baigner aussi, — ils n’ont pas à se dévêtir pour cela, — puis -traverser l’eau, et revenir avec de grandes -feuilles. Décidément, ils vont construire des carbets. -En effet, quand je rejoins Sully, ils ont pendu mon -hamac sous un carbet neuf. Il n’est rien de tel que -d’attendre. Les créoles n’ont point de mauvais sentiments -durables, ceux-ci du moins. Voilà treize -jours que nous voyageons avec eux ; je commence à -les connaître, et justement nous allons bientôt les -quitter. Je regretterai leur compagnie.</p> - -<p>L’endroit où nous sommes est rempli de <i>marayes</i> -ou perdrix guyanaises, et notre dîner en tire une -saveur pénétrante. Il y a aussi des colonies de -singes sur les arbres. Homère les prend d’abord -pour des perdrix, car ils sont dissimulés par les -branches, et quelques-uns tombent sous ses coups. -Il y a je ne sais quoi d’humain dans l’expression de -figure d’un de ces petits êtres qui n’est que blessé. -Je sens qu’en ce moment il me serait impossible d’en -manger : affaire d’habitude, probablement.</p> - -<p>Ce n’est peut-être pas notre dernier jour de canotage -le lendemain. Au départ, Homère, toujours -à l’affût, comme Ulysse, tue à côté de moi un -caïman avec du petit plomb. Joë prend son sabre -(on appelle ainsi en Guyane une sorte de <i>machete</i>, -sabre-hache assez court), tire le caïman par la queue -et lui applique un coup vigoureux de son sabre sur -la tête pour l’achever, puis il le dépose avec précaution -dans le canot. Je ne croyais pas le caïman si -facile à tuer. Celui-ci est encore jeune, il a quatre -à cinq pieds de long. Homère l’a atteint près de -l’œil où il est très vulnérable. Nos <span lang="en" xml:lang="en">boys</span> sont enchantés, -ils comptent faire un festin et nous faire -goûter du caïman.</p> - -<p>Le lit de la <i>fourca</i> est de plus en plus barré de -troncs. La largeur s’abaisse à moins de quatre -mètres, et l’eau est peu profonde, quatre pieds, -rarement cinq, aux endroits les plus bas. De grosses -fleurs rouges égayent les buissons ; c’est la canne -à sucre sauvage. La fleur, entièrement fermée au -sommet, repliée sur sa base, est charnue comme un -fruit. On la mange, mais son goût est fade, si son -parfum est assez doux.</p> - -<p>Les <span lang="en" xml:lang="en">boys</span> sont fatigués de <i>trimbaler</i> (ce mot est -des leurs) les canots par-dessus les troncs ; la besogne -est dure. J’en ai assez, moi aussi, car je me -baigne souvent en voulant les aider. Sully, plus -philosophe, allongé à côté d’Emma sous son <i>pomakary</i>, -regarde nonchalamment ce qui se passe. Il -surveille pourtant, de son air léonin, à la fois bon -et terrible. Plusieurs fois j’ai manié le <i>tokary</i> avec -succès, et Sully, finalement, se décide à suivre mon -exemple. Sans cela, il n’en sortirait pas ; Emma est -plutôt lourde ; je crois qu’elle s’en doute et Sully -aussi. Une fois ou deux elle descend sur un tronc -trop épais que son canot aussitôt franchit avec -légèreté, relativement.</p> - -<p>Voilà que Sully se fâche. Les <span lang="en" xml:lang="en">boys</span>, avec le beau -parleur en tête, M. Dormoy, proposent de s’arrêter -pour cuire le caïman et passer la nuit ici même. -Sully ne veut s’arrêter qu’au <i>dégrad</i>. La discussion -s’anime, je vois déjà M. Dormoy, froissé de voir -son idée rejetée, parler de se retirer sous sa tente. -Fort à point Sésame nous annonce qu’il sait où -nous sommes.</p> - -<p>— A pied, dit-il, je serai au <i>dégrad</i> dans deux -heures.</p> - -<p>Mais à pied, il évitera les sinuosités de la rivière ; -le trajet est plus court.</p> - -<p>— Il n’est pas trois heures, dit-il ; dans moins de -deux heures vous pouvez arriver avec les canots à -un sentier d’où vous aurez à peine une heure de -marche jusqu’au <i>dégrad</i> où sont les magasins.</p> - -<p>M. Dormoy fait la grimace ; il ne pourra faire -cuire que demain son caïman. Sésame part à pied, -et les canots reprennent leur marche pénible et -cahotante à travers les troncs.</p> - -<p>Voici enfin le sentier annoncé, mais il est d’un -abord difficile ; il y a justement un barrage de troncs -et ces troncs ne vont pas jusqu’à la rive. Il faut -passer dans l’eau, ce qui d’ailleurs, après un pareil -voyage, importe peu. Pour le sentier, Emma et -Sully ont des pantoufles en caoutchouc. J’ignorais -qu’on pût se procurer à Cayenne ce genre de chaussures ; -je n’avais pris que des pantoufles en paille -tressée, elles ont été détruites du premier jour -qu’elles ont touché l’eau. Ce n’est pas ce qu’il faut -dans les bois.</p> - -<p>Pour de courts trajets, sur la terre molle, avec -des criques à traverser, les pantoufles de caoutchouc -sont parfaites. Pour de grands trajets, -comme ceux que nous allons entreprendre vers les -placers, de fortes chaussures, des bottines lacées, -sont préférables, et Sully en a qui sont un modèle -du genre ; ce sont de vraies bottes. Sans cela, l’eau -pénètre à tout instant dans les chaussures, et il faut -les vider ou leur faire une incision, comme font -les chasseurs de canards sauvages. Sully a payé de -fréquents accès de fièvre son expérience profonde -de l’intérieur guyanais et brésilien : partout il a fait -preuve d’endurance, d’audace, de courage et de -savoir-faire. Il en a acquis une autorité et une puissance -qu’est loin d’avoir le gouverneur de Cayenne. -Son caractère égal surmonte toute difficulté. S’il se -fâche avec les <span lang="en" xml:lang="en">boys</span>, c’est qu’il a raison. Avec moi, -c’est qu’il sent venir la fièvre et que je n’y suis -point sujet, aussi j’ai tort, surtout qu’il me gâte. La -nuit, par exemple, j’ai un de ses grands hamacs, et -lui s’étend dans le même qu’Emma, face à face ; ils -dorment mal.</p> - -<p>Sur le sentier, il y a de grosses cerises sauvages, -d’un goût fade. Je rejoins Sully, qui regarde un -énorme crapaud :</p> - -<p>— Vous ne connaissez pas, dit-il, le crapaud -géant ? Il a un pied de hauteur. Les couleuvres l’aiment -beaucoup, elles l’avalent tout rond. Un jour, -j’en ai tué une, toute gonflée de celui qu’elle venait -d’avaler. Le crapaud est ressorti vivant, et il est -parti en bondissant. C’était vraiment drôle à voir.</p> - -<p>Nous sommes bientôt rejoints par plusieurs de -nos <span lang="en" xml:lang="en">boys</span>, qui apportent des bagages dont ils ont -voulu alléger les canots. Ils ne veulent d’ailleurs -amener qu’un des deux canots au <i>dégrad</i>, disant -qu’ils auront assez de peine, en s’y attelant tous, à -lui faire franchir les derniers contours et les troncs -d’arbre.</p> - -<p>Un son profond, musical et prolongé se fait entendre : -on dirait qu’il est produit par un tuyau -d’orgue. Il est dû, paraît-il, à un petit oiseau, alors -qu’on serait tenté d’attribuer un son si fort, si grave -et si long à un gosier de monstre. Cet oiseau a -reçu des créoles le nom d’<i>oiseau-mon-père</i>. Il a -l’air, disent-ils, de chanter la messe. Sont-ils moqueurs ! -Je me demande si l’on pourrait collectionner -un groupe de ces oiseaux de façon à obtenir la gamme -complète, mais il paraît que non. Ils rendent tous à -peu près le même son. On n’en ferait qu’un unisson -plus ou moins bruyant, nuancé. Les <span lang="en" xml:lang="en">boys</span> leur feraient -donner le ton à leurs prédicateurs. Evidemment -le dieu du bois sauvage ne saurait être le -même que celui d’une cathédrale, au moins dans le -cerveau qui le conçoit.</p> - -<p>Enfin, vers cinq heures et demie, nous sommes -au <i>dégrad</i>, et nous allons nous asseoir sous les -hangars des magasins, où se reposent déjà une quinzaine -de <i>boschs</i>, dont les canots très longs sont -amarrés. Je leur demande comment ils ont pu les -faire remonter jusqu’ici.</p> - -<p>— L’eau était plus haute la semaine dernière, -disent-ils. Elle remontera, car il a beaucoup plu -ces derniers jours.</p> - -<p>Nous nous en sommes bien aperçus.</p> - -<p>Cette fois, nous allons donc quitter la rivière et -pénétrer dans la forêt vierge. Toute la Guyane -n’est qu’une immense forêt vierge inconnue, peuplée -d’animaux sauvages. Quelques rares tribus -d’Indiens sont seules établies plus au sud, près de -la frontière du Brésil. Personne ne connaît la -Guyane.</p> - -<p>Nous quittons demain nos créoles : Homère, qui -a l’air d’Ulysse voyageur, Joë le jeune Ajax, Ernest -aux bras et aux pieds rapides. Je crois que je -regretterai même M. Dormoy, bien agaçant pourtant -quelquefois. Celui-ci m’apporte un morceau de -caïman, en signe de sympathie. Ce n’est pas mauvais, -c’est de la chair de poisson un peu épaisse.</p> - -<p>En partant, nous donnons à nos canotiers quelques -lettres pour les porter à M. Chou-Meng, des -provisions pour leur retour sur l’Approuague, et -une bonne poignée de main, toute cordiale, et bien -qu’ils aient mis Sully de fort mauvaise humeur ce -dernier jour par leur lenteur.</p> - -<p>Ces créoles mènent une vie pénible, bien que -pleine des jouissances de la nature. Leur salaire -est assez élevé, mais leur travail dure parfois des -mois sans repos ni trêve. Ils vont ensuite, canotiers -et mineurs, gaspiller tout leur gain à Cayenne en -quelques semaines, à boire du rhum et du champagne. -Ils se font des colliers et des ornements avec -des pépites d’or, qu’ils revendent ensuite à vil prix -pour continuer à boire. A ces goûts, je retrouve le -tempérament <i>yankee</i> plutôt que français. Est-ce le -climat américain qui seul cause une telle transformation -du sobre tempérament français ? Non, -sans doute, mais les grandes fatigues physiques -expliquent partout le plaisir brutal, et font mieux -comprendre ces rides précoces, cet air vieilli des -jeunes gens. Ils ont fortement usé des peines, des -fatigues et des plaisirs, mais ils n’ont pas l’air de -rien regretter. Nulle part on ne regrette d’avoir -réellement senti le prix de la vie. Tant qu’on a du -travail, on l’accomplit. Le travail, c’est une loi dure, -c’est une peine, mais c’est la grande jouissance. Le -pire qui puisse advenir, c’est le manque de travail. -En Guyane, il se passera longtemps avant que cela -n’arrive. Mais dans notre vieille Europe, et même -aux Etats-Unis, on a déjà de la peine à trouver toujours -du travail ; ce sera l’œuvre du capital dans -l’avenir.</p> - -<p>Je ne sais si jamais je reverrai nos créoles de -l’Approuague, mais si je reviens en Guyane, j’en -reverrai sans doute de tout semblables, aussi gais -et insouciants. Pour ceux-ci, ils auront bien vite -oublié ce voyage pour ne songer qu’à se sentir -libres de chasser et de pêcher.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="c7">CHAPITRE VII<br /> -DANS LE BOIS. — SOUVENIR</h2> - - -<p>Au <i>dégrad</i>, les deux magasins sont des hangars -couverts en chaume et en feuilles de palmier, et -non plus en tôle ondulée, comme à Canory. Ils -viennent d’être construits, tout au bord de la rivière, -trop près, à mon avis, car sur la pente opposée -s’élèvent des arbres immenses dont la chute serait -désastreuse pour eux. En Guyane, les chutes d’arbres -sont très fréquentes ; ils n’ont pas, en effet, de -racines pivotantes profondément enfoncées ; leurs -racines rayonnent et courent à la surface du sol. -Si un coup de vent violent incline l’arbre, celui-ci -arrache en se penchant les racines collées à la terre, -et tombe, entraînant toutes les lianes qui l’ont escaladé -et qui, à leur tour, entraînent les arbres voisins -auxquels elles sont également agrippées. Ce -sont ces chutes qui rendent parfois dangereuses les -courses en forêt, bien plutôt que les serpents et -les fauves, qui ont peur de l’homme.</p> - -<p>Le site où nous sommes est resserré entre des -collines et assombri par les grands arbres, car le -déboisement n’est pas achevé. On a hésité sur l’emplacement -du magasin qu’on avait entrepris plus en -amont, mais l’eau de la <i>fourca</i> était insuffisante -pour y arriver facilement. Nous sommes à 150 mètres -d’altitude. Ce soir, sous le hangar principal et -les carbets voisins, le spectacle est pittoresque de -voir la quantité de hamacs suspendus. Vers sept -heures arrivent nos pagayeurs, les uns chargés de -bagages, les autres amenant les provisions dans -un des canots. Ils ont préféré venir voir leurs amis -plutôt que de passer seuls la nuit en forêt : les -voilà qui font un grand feu pour rôtir le caïman, -ou du moins ses parties mangeables. Avant de nous -coucher, le chef du <i>dégrad</i> nous offre du pippermint, -comme à Canory : il paraît donc que les -créoles ont une prédilection pour cette liqueur -voyante.</p> - -<p>Notre déjeuner du matin se compose d’un rôti de -<i>patira</i>, variété du <i>pécari</i>, ou petit porc sauvage, -dont la chair blanche rappelle celle du sanglier. -Joë nous apporte un peu de caïman, mais il est -froid et n’a pas achevé de cuire ; à part cela, c’est -de la chair de poisson un peu épaisse. Le petit -caïman est meilleur, paraît-il, c’est un régal ; le -nôtre n’est plus assez tendre.</p> - -<p>Vers onze heures, nous nous mettons en route, -Sully, Emma et moi, avec six porteurs pour nos -bagages, et un guide. Le sentier est à peine fini, -mais il est suffisamment tracé pour qu’on ne puisse -pas s’égarer. Nous passerons la nuit au magasin -abandonné d’amont. Il paraît qu’il n’y a que six ou -sept kilomètres, mais à vol d’oiseau ; cela veut dire -deux ou trois heures de marche. Le sentier est -affreusement mauvais ; il croise vingt fois la crique, -qui est très sinueuse ; on passe sur des ponts branlants -faits d’un tronc d’arbre non équarri, qui domine -l’eau jaune de cinq mètres et parfois davantage, -sans appuie-main, bien entendu. Les noirs et -les créoles en ont l’habitude, et leurs pieds nus -s’appliquent mieux aux rotondités du bois que nos -souliers ferrés. Je passe l’un ou l’autre de ces ponts -à califourchon, mais Emma et Sully les passent -debout, et cela m’encourage. Je dis à Sully de me -couper une perche avec son sabre, j’aurai ainsi un -appuie-main. Par malheur, en coupant ma perche, -Sully heurte de son extrémité un nid de mouches -suspendu en l’air. Plusieurs de celles-ci, furieuses -sans doute d’être dérangées, s’attaquent à moi, -passent sous ma veste de toile légère et me piquent -comme des guêpes. On les appelle des <i>mouches-chapeau</i>, -peut-être à cause de la forme de leur nid. -Il y en a, paraît-il, de plus terribles, appelées -<i>mouches-tatous</i> et <i>mouches-tigres</i>. Je me contente -des mouches-chapeau, qui payent de leur mort -leur agression. C’est une première expérience des -petits désagréments de la forêt vierge, ou du bois -sauvage, comme dit Kipling, <i>du bois</i>, comme disent -les Guyanais.</p> - -<p>Cependant, avec ma perche, je passe debout sans -encombre, mais non sans appréhension, le grand -tronc d’arbre qui sert de pont. On n’est pas habitué -en France à faire des exercices d’équilibre ; on a -tort, évidemment, mais la civilisation a envahi même -les montagnes et les glaciers ; on paye déjà pour risquer -des dangers : en Guyane, ce plaisir est gratuit.</p> - -<p>« Pour faire face aux mauvaises mouches, me dit -Sully, il suffit de serrer les dents et de se contracter -les muscles de la face, sans bouger. Alors elles ne -peuvent plus vous piquer. C’est ainsi que les gens -du pays les détruisent quand ils en trouvent des -nids au voisinage de leurs cases, aux placers, ou -quelquefois dans les vieux carbets. Ils s’enduisent -la figure avec leur sueur, serrant les dents, contractant -leurs muscles, et ils vont empoigner le nid -avec leurs mains nues ! Ils le déchiquettent en morceaux, -et le jettent au feu sans qu’une seule mouche -ose les piquer. La mouche-tigre est la plus terrible. -Sa piqûre est venimeuse et fait enfler. » Le -voisinage de ces mouches et le passage des ponts -dans le vide font que je ne commence pas cette -pérégrination dans le bois sans une certaine appréhension -de l’inconnu, qui est un charme de plus.</p> - -<p>Nous voici au magasin abandonné. Il y a un vaste -espace déboisé tout autour. Comme il n’est que -deux heures et demie, nous voudrions aller plus -loin. Le guide nous dit qu’il y a de vieux carbets un -peu en amont ; aussi après quelque repos au soleil, -qui est chaud dans cette clairière, nous repartons. -Sous la forêt, il fait bon, sans faire frais ; je retrouve -avec délice cette température presque voisine de -celle du corps humain, où l’on n’éprouve nul besoin -de vêtements. Mais le commerce a trouvé qu’il fallait -en vendre aux nègres d’Amérique comme d’Afrique, -et même aux Peaux-Rouges : ceux-ci y sont les -plus réfractaires cependant. Un nouvel exercice -d’équilibre sur un tronc bien mince pour sa longueur, -et un moment de marche nous conduisent -aux vieux carbets. Il y en a deux, et sous l’un d’eux, -il y a des mouches-chapeau. Nous nous gardons bien -de les déranger, je n’ai pas assez de confiance dans -le procédé créole.</p> - -<p>L’eau de la crique, à côté de nous, est plus limpide -que d’habitude. Un bon bain nous remet de la -fatigue du jour, et nous préparons notre dîner. Je -dis « nous », comme la servante du curé disait : -« Nous confessons. » Mais quand on a un <span lang="en" xml:lang="en">boy</span> -comme Sésame, un chasseur comme Sully, une -femme comme Emma, il n’y a évidemment qu’à les -regarder faire ; on les gênerait en s’agitant comme -la mouche du coche. Leur expérience me manque, -et je vais rester si peu de temps en Guyane, que je -n’aurai pas le temps de l’acquérir.</p> - -<p>« Il y a des vampires par ici, dit Sésame, -comme un peu partout dans le bois. » Je ne m’en -étais pas douté une seule fois pendant nos treize à -quatorze jours de rivière. Mais ici ces bêtes sont -plus fréquentes, et il faut s’en garantir par une -moustiquaire. Nos <span lang="en" xml:lang="en">boys</span> des canots en avaient. Comme -je n’en ai pas, je ramène soigneusement sur moi -un pan de mon grand hamac à franges, et, là-dessous, -j’écoute des histoires de vampires. L’orateur -est Sésame, qui travaille à un petit <i>pagara</i> -pour y mettre le gibier. Les porteurs sont restés au -magasin abandonné et nous rejoindront demain matin, -avant notre départ.</p> - -<p>Il paraît que le vampire si redouté n’est pas le -grand vampire. Celui-ci, qui existe aussi en Guyane, -n’est pas dangereux. Le vampire suceur de sang est -de la dimension de nos chauves-souris, même plus -petit, et leur ressemble exactement. Il aime surtout -à sucer le sang des pieds, sans doute parce -que c’est la partie du corps la plus exposée des -dormeurs ; il est bien rare qu’il touche à la figure, -sauf à l’oreille, mais il ne peut faire grand mal à -cet organe. Le pis qui puisse advenir, c’est que -le vampire coupe une artère, car il arrive que le -sang coule fort longtemps après le départ de l’animal, -qui n’en suce que très peu, et le dormeur -qui ne sent pas la piqûre peut être épuisé pour -longtemps par la perte de son sang. Sully cite un -créole piqué au nombril et qui faillit en mourir, -mais je me demande ici si ce n’est pas la blague -créole qui l’emporte. Ce qui est certain, c’est que -la morsure au pied est fréquente. Le vampire tournoie -d’abord quelque temps au-dessus de la tête de -sa future victime pour l’endormir par le frôlement -de ses ailes, ou bien pour s’assurer qu’elle est bien -endormie, puis il se met à sucer le sang sans causer -la moindre douleur. Il paraît que la chauve-souris -en ferait autant si elle se trouvait avec des vampires ; -ce n’est que l’habitude qui lui manque. A défaut de -moustiquaire, on garde souvent une lampe allumée, -et cela est indispensable lorsqu’on a du bétail ou des -chevaux. Comme nous n’avons ni feu ni lampe, je -me couvre autant que possible, et je m’endors en -songeant aux blagues créoles, bien que le vampire -n’en soit pas une.</p> - -<p>Demain nous partirons de bonne heure pour être -dans l’après-midi aux criques aurifères. Nous sommes -au fond de la Guyane, au milieu de la forêt vierge -tropicale, dans un pays qui a sauvagement gardé -sa splendeur primitive.</p> - -<p>Je ne connais pas de paysage dont la photographie -soit aussi impuissante à donner une idée que -de la forêt vierge tropicale. Les paysages y semblent -être toujours les mêmes, les collines ne sont que -peu élevées et les grands arbres les cachent à la -vue, le genre de pittoresque de nos pays de montagnes -manque totalement. Le merveilleux se trouve -être ici dans l’immense variété des essences, des -fleurs et des fruits, et dans la vaste étendue mystérieuse, -inconnue, qu’on sent autour de soi à grande -distance ; dans les bruissements des insectes, des -animaux ; dans le souffle du vent au-dessus de sa -tête, que l’oreille perçoit, mais qu’on ne sent pas ; -dans les rayons du soleil à travers les feuilles, -jusque sur le sol toujours humide ; dans les traînées -d’eau à travers la forêt et qui, dans la tiédeur de -l’atmosphère, font exhaler des odeurs inconnues. Ce -sont les troncs géants étendus sur le sol et dressant -leurs racines vers le ciel ; d’autres les ont déjà remplacés, -sous l’exubérance de la sève tropicale. Ce -sont les criques sombres pleines d’eau jaune presque -immobile que traversent à tout instant des troncs -écroulés facilitant le passage des animaux. Tout -cela est dans un demi-jour créé par les cimes feuillues -des grands arbres, et si différents qu’ils soient, -on ne les distingue que lentement : c’est le bois -violet, le bois de rose, l’ébénier vert et l’ébénier -noir, le bois serpent, le bois d’encens, je n’en finirais -pas, et je préfère les décrire à part. Sur leurs -branches, ce sont les mille oiseaux de couleur, des -perroquets verts aux aras rouges et aux aras -bleus, et, tout à l’entour, c’est la senteur des bois, -depuis le parfum de rose, de lilas, d’encens, -jusqu’à l’odeur repoussante des fleurs du palmier -maho. Devant un tel ensemble, une fête si complète -pour tous les sens, la photographie est impuissante. -Il faut se borner à dire ce que l’on voit -défiler.</p> - -<p>Donc, nous partons à sept heures du matin, -l’heure régulière où le soleil paraît, et tout de suite -nous gravissons une colline qui n’est visible que -lorsqu’on y arrive. Puis le sentier décrit une ligne -sinusoïdale interminable, aussi bien dans le sens -horizontal que vertical, à travers des criques elles-mêmes -sinueuses, et des collines tantôt à faible -pente, tantôt assez raides, toujours sous l’ombre -de la forêt. Après un long parcours horizontal où -l’un ou l’autre de nous manque plus d’une fois de -s’égarer en cherchant un tronc pour passer une -crique, commencent des collines plus hautes. Il -nous semble aussi que la direction de l’eau dans les -criques, a changé de sens ; elle va maintenant vers le -sud, et il paraît, en effet, que ce sont des affluents -de l’Inini, et non plus de l’Approuague ou du Sinnamary. -Leur gravier est formé de quartz brisé, et -voilà aussitôt l’idée qui se présente à nos <span lang="en" xml:lang="en">boys</span> de -chercher de l’or dans ce sable ; mais nous n’avons -pas le temps de prospecter. A ces criques, l’altitude -dépasse deux cents mètres.</p> - -<p>Les premières hautes collines, de soixante-dix à -quatre-vingts mètres, nous les passons allègrement, -bien que le sol soit glissant. La chaleur du soleil ne -nous atteint pas ; la température tiède ne nous fatigue -pas, malgré notre marche rapide ; mais je -reconnais l’avantage de l’ample mauresque qui -laisse circuler l’air autour du corps, c’est à peine -si l’on transpire. On recommande l’exercice en -Guyane, et l’on peut, en effet, s’y livrer sans crainte. -C’est aussi le meilleur moyen de combattre l’humidité : -la chaleur du corps et le sang en mouvement -l’empêchent de pénétrer.</p> - -<p>Emma, après plusieurs collines, se plaint d’être -épuisée de fatigue ; elle invoque sa mère en gémissant, -avec des expressions créoles imagées. Je l’assure -que cet exercice lui fera du bien en la faisant -maigrir, mais elle ne paraît pas s’en soucier.</p> - -<p>Nous passons successivement, dans cette région -qui sépare les eaux de l’Inini de celles de l’Approuague, -dix collines de soixante à cent mètres et -plus de hauteur au-dessus des criques. On appelle -cela des montagnes en Guyane. Au total, cela fait -vraiment une montagne. Le guide a beau nous répéter : -« Plus que trois montagnes, plus que deux -montagnes… », nous n’en croyons rien, et nous -faisons halte, autant pour manger, car il est midi, -que pour laisser reposer Emma. Il y a ici un carbet -qui a servi aux déboiseurs du sentier, et nous y faisons -notre troisième arrêt, mais les deux autres -étaient fort courts, de dix minutes à peine. Nous -avons vu défiler des arbres variés : le <i>balata</i>, au -grand tronc droit et lisse, qui donne une gomme -comme le caoutchouc ; Sully en fait couler en entaillant -l’écorce avec son sabre ; puis c’est l’<i>acajou</i>, -homogène et sans défauts ; le <i>jambe-chien</i>, formé -d’une douzaine de troncs partant de terre pour se -réunir à huit ou dix pieds de hauteur ; le <i>patawa</i> -et le <i>comou</i>, deux variétés de palmiers noirs, très -durs, un beau bois d’ornementation : de ces arbres, -l’un s’appelle le <i>lettre-moucheté</i>, il est violet et noir, -et l’autre le <i>satiné-rubané</i>, violet-rouge. Leur nom -vient de ce qu’on les a employés pour faire des caractères -d’imprimerie, à cause de leur dureté. Tous -ces palmiers ont des amandes. Voici le palmier -<i>maho</i>, dit <i>maho-caca</i>, en créole, dont la fleur, qui -jonche le sol, a l’odeur d’un champignon pourri. -Chaque fois qu’il s’annonce par son odeur, on se -hâte et l’on passe rapidement. Cet arbre est peut-être -intéressant, mais il a tort de se permettre une -odeur aussi peu civilisée, d’où l’énergique expression -créole.</p> - -<p>De la plupart de ces arbres pendent des lianes, -les unes droites, les autres torses, quelques-unes -grosses comme le bras, et même la jambe, assez -solides pour qu’on puisse y grimper comme à des -cordes. Mais toujours une chose me gêne dans -cette course de vingt-cinq kilomètres, à vol d’oiseau, -c’est la traversée des criques. Malgré la perche, le -<i>takary</i> dont je suis muni, cet exercice d’équilibre me -cause chaque fois un moment désagréable. Les -troncs sont arrondis, glissants, parfois en train de -pourrir ; plus d’une fois, il m’arrive de passer à -califourchon, quand même je vois Emma passer le -corps bien droit, avec un panier en équilibre sur -sa tête. Elle a des pantoufles en caoutchouc, mais -elle les ôte pour passer les ponts. Si je triomphais -sur le sentier, elle triomphe sur les criques. Sully -en a tellement l’habitude qu’il ne quitte même pas -ses bottines de chasse ; il va avec précaution tout de -même.</p> - -<p>Plus nous approchons du but, plus les collines -sont hautes. « Plus qu’une montagne, » dit le guide. -Les précédentes contournaient plus ou moins les -criques, puis montaient brusquement sur le dos -arrondi du sommet. Cette dernière n’en finit plus ; -on a découpé des marches de géant sur le sol -boueux et glissant, et des branches d’arbres les -consolident. Mais Emma ne peut les gravir qu’aidée -de l’un de nous. Puis ce sont des blocs de granite, -qui rompent la monotonie de la forêt. Et ces blocs -sont moussus, l’humidité les ronge. Il y a des -espaces un peu découverts, la crique devient torrent, -même cascade autour des blocs de granite. Le -site prend un air romantique rappelant ceux des -Alpes suisses. Mais il y a toujours l’ombre de la -forêt, et les sapins manquent. C’est plus sombre, -plus sauvage que les Alpes, et c’est exubérant de -vie, avec des détails trop fins dans la pénombre ; -j’admire les <i>maripas</i> aux feuilles lisses et leurs -frères aux feuilles épineuses, qui remplissent le -sous-bois de leurs formes sveltes.</p> - -<p>Dans une éclaircie, apparaissent en plein soleil -des sables blancs aveuglants : je reconnais le déboisement, -l’œuvre de l’homme ; nous arrivons aux premiers -placers. Ces sables sont ceux qu’on a déjà -lavés pour en retirer l’or, c’est du quartz, les mines -ne sont pas loin. Il est près de deux heures quand -nous rencontrons la première équipe de mineurs ; la -crique qu’ils lavent s’appelle <i>Nouvelle-France</i>. Il y -a exactement six semaines que nous avons quitté la -vieille France. Le placer sur lequel nous nous trouvons -s’appelle <i>Souvenir</i>.</p> - -<p><i>Placer Souvenir.</i> — Comme il est encore de bonne -heure, nous avons le temps de visiter l’une ou -l’autre des quatre criques qui sont en exploitation -en ce moment. Mais auparavant nous allons nous -annoncer au chef de l’établissement Nouvelle-France. -En Guyane, on appelle établissement l’agglomération -des huttes où habitent les mineurs, au point le plus -favorablement situé pour centraliser l’exploitation -d’un certain nombre de criques. Les criques, comme -je l’ai dit, sont des cours d’eau. On déboise, à l’endroit -choisi, un espace assez grand pour y construire -cinquante ou soixante huttes, ou davantage, -suivant l’importance du champ aurifère.</p> - -<p>L’établissement se trouve ici au bord de la crique -principale et s’étend en pente ascendante assez forte -sur le versant d’une colline. Il est à trois cents mètres -d’altitude. Le village a de petites rues rectangulaires, -séparant les huttes couvertes en chaume -et feuilles de palmiers ; les parois des huttes sont -faites d’un entrelacement à jour, en longues lamelles -de bois dur, légèrement flexible. La hutte -directoriale, située au sommet du village, est un peu -plus grande que les autres, mais c’est tout ce qui -la distingue. Au lieu d’une ou deux chambres, elle -en a trois : celle du milieu, entièrement ouverte de -face et d’arrière, sert de salle à manger. Une véranda, -ou plutôt une galerie, abritée par l’auvent -de la toiture, fait face au village. Les deux autres -chambres sont des chambres à coucher. Deux petites -huttes voisines servent de cuisine et de salle -de bains.</p> - -<p>Il n’en faut pas davantage pour se loger à un -directeur de placers. Celui-ci, M. Lacaze, est si -actif à sa besogne qu’il en oublie de manger. Il attache -beaucoup moins d’importance à sa nourriture -qu’à la quantité d’or qu’il trouvera au bout de sa -journée. Aussi il est fatigué, et il a besoin d’aller -passer un mois ou deux à Cayenne.</p> - -<p>Il est en train de dîner ici avec ses quatre chefs -de chantier. Tous se lèvent, nous serrent la main, -et c’est à qui se montrera le plus obligeant. De la -galerie, nous dominons tout le village de huttes ; au -fond, dans la crique, apparaissent les tas de sable -lavés, éclatants de blancheur, et se prolongeant au -loin entre les pentes couvertes de bois immenses. -C’est pittoresque, mais ici encore la photographie -ne saurait rendre l’étendue de la perspective ; la -seule vue pittoresque serait celle du village, dont -les cases se serrent comme étouffées dans cet -océan de grands arbres qui recouvrent le pays tout -entier. Cependant l’espace a été un peu déboisé au -delà des cases pour permettre de faire quelques -plantations de <i>manioc</i>, la nourriture favorite des -Guyanais, qui la trouvent moins échauffante que -le maïs et même que le pain.</p> - -<p>Pour la nuit, on nous offre des lits : ce sont des -planches avec un peu d’herbe par-dessus, et je -regrette mon hamac. Le souvenir de mes nuits en -Sibérie me fait penser que je m’habituerai vite à -ces planches. Un ennui plus grave, c’est qu’il y -a des vampires, et qu’il faut garder à côté de soi -une lampe allumée.</p> - -<p>Le lendemain, nous prospectons diverses criques -et chantiers en travail, et je puis constater que dans -les parties non encore exploitées, le chef de l’établissement -n’a point exagéré la teneur en or, du -moins pour les premiers mois à venir. Les <i>batées</i> -de prospection sont fort belles. Il semblerait que -ces créoles exubérants dans leurs expressions de -façon à rendre incroyable ce qu’ils disent, ne le sont -plus dès qu’il s’agit d’une chose sérieuse, comme -ces prospections qui sont la garantie de l’avenir et -la raison d’être de l’exploitation. L’avenir à longue -distance est plus difficile à prévoir, car les criques -s’épuisent rapidement ; il faut donc en chercher sans -cesse de nouvelles dans la région.</p> - -<p>Nous avons à déjeuner un <i>ananas</i> frais, cueilli -devant la maison ; il est délicieux. Il paraît que -l’ananas des bois, qui est rougeâtre, a plus de -goût encore, bien qu’il soit un peu moins fin. La -fraise n’a pas plus de parfum, et je comprends fort -bien qu’on compare l’ananas à une fraise géante ; il -est aussi tendre, et n’a pas ces fibres ligneuses que -nous connaissons dans l’ananas de conserve.</p> - -<p>Nous partirons, après midi, pour l’établissement -central du placer Souvenir. En route, nous prospectons -deux criques qu’on tient en réserve pour l’avenir. -Le directeur général du placer, M. Beaujoie, -est venu nous rejoindre. Bien que souffrant de la -fièvre, il est plein d’entrain. C’est un vieil ami de -Sully, et l’on ne cause plus qu’en créole. Je ne -trouve plus moyen de parler français.</p> - -<p>Il y a de grosses montagnes à traverser pour -aller au Central, des pentes raides et glissantes -interminables ; ce pays est une série de bosses, dont -l’une commence quand à peine l’autre est finie. Les -sommets ne sont pas longs ; la descente suit de près -la montée ; les rocs sont fort rares : on ne rencontre -que des blocs isolés, des restes d’éboulements ; par -contre, les troncs écroulés sont fréquents et obligent -à des détours incessants.</p> - -<p>Notre prospection est heureuse ; nous y passons -près de deux heures, et puis nous reprenons notre -course pour arriver à cinq heures et demie au Central. -Nous avons vu en route le <i>muscadier</i> et cueilli -des noix muscades. Leur seul avantage, pour nous, -est de compléter ce qu’il faut pour une <i>marquise</i>, -ce mélange exquis de champagne, de vanille et -de citron. C’est une excellente boisson après une -course. Les mineurs ne s’en privent pas. Après tout, -quand on gagne de l’or, il faut savoir s’en servir.</p> - -<p>Nous sommes toujours à 300 mètres d’altitude, -et l’établissement central a le même aspect que -celui de Nouvelle-France, mais il y a davantage de -plantations : manioc, canne à sucre, maïs, bananes -et patates. On est si loin de tout ici ! Il faut quatre -semaines pour venir de la côte au placer par la -Mana. Le trajet par l’Approuague, nouvellement découvert, -raccourcit de dix à douze jours. M. Beaujoie -est un homme prévoyant. Il y a déjà plusieurs -années qu’il a commencé ses plantations.</p> - -<p>Sur la galerie de la case directoriale, on jouit -d’une vue un peu plus étendue qu’à Nouvelle-France. -On distingue, à peine esquissées, il est vrai, -les croupes de trois collines, la dernière en arrière -des autres, ce qui élargit la perspective ; elle est -tout de même bien bornée.</p> - -<p>L’endroit, avant de recevoir le nom qu’il porte, -s’appelait <i>Bouche-Coulée</i>. C’est une expression -créole appliquée à une histoire que voici brièvement. -Le premier exploitant de ce terrain n’avait pas pris -de précautions suffisantes pour le délimiter. Lors -du bornage officiel, il se trouva dépossédé par son -voisin plus habile, le possesseur actuel. Furieux, il -demanda à celui-ci une indemnité d’un million de -francs. On ne se douterait pas que la vie dans les -bois met en jeu des sommes si imposantes. Le procès, -perdu à Cayenne, alla jusqu’en cassation et là -encore l’arrêt fut contraire à l’ancien exploitant. Il -perdit tout, terrain et indemnité, et en fut si stupéfait -que la <i>bouche lui en coula</i>. L’expression créole, -vigoureuse et imagée, traduit bien le désappointement -ébahi. Cette langue a bien d’autres trouvailles -heureuses, qui vaudraient d’être notées.</p> - -<p>Nous passons une huitaine de jours ici à visiter -les chantiers et à faire des prospections. La seule -chose déplaisante est le voisinage des vampires la -nuit. Il faut une lampe, car je n’ai pas de moustiquaire. -Or, la lampe attire les moustiques, et ceux-ci -empêchent souvent de dormir. Je ne puis suspendre -mon hamac, car la chambre n’est pas assez -grande. Cependant on a augmenté ma ration -d’herbe séchée pour adoucir mon lit et je finis par y -dormir confortablement, bien qu’avec un casque sur -ma figure, pour écarter ces ennuyeux vampires.</p> - -<p>La crique principale renferme des blocs de quartz, -quelques-uns aurifères. A la jonction d’une crique -latérale, il y a des quartz à veines jaunes et bleues -extrêmement riches en or. La colline qui sépare ces -deux criques est parsemée de blocs de quartz, mais -le sol est formé de roche décomposée, jusqu’à une -grande profondeur. Des fouilles, profondes de plusieurs -mètres, ne rencontrent pas la roche solide -intacte.</p> - -<p>J’ai la chance de n’avoir presque pas d’averses -pendant mes prospections. Mais la pluie prend sa -revanche la nuit, et la lune approche de son plein ; -on dirait donc que <i>la pluie suit la lune</i>, suivant le -dicton créole. Le soir, nous prenons un <i lang="en" xml:lang="en">tub</i> d’eau -parfumée aux herbes aromatiques et tiède. Il faut -cela quand on se fatigue ; en Guyane plus qu’ailleurs, -la propreté c’est la santé.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="c8">CHAPITRE VIII<br /> -AVENTURIERS DE MINES</h2> - - -<p>La Guyane, comme tout pays de mines, a eu et -a encore des aventuriers. Comme toute autre industrie, -les mines d’or ont des avantages et des inconvénients. -Peut-être ont-elles des soubresauts plus -brusques que les autres industries. Elles font d’immenses -fortunes, et en défont d’autres non moins -rapidement. Pour un heureux, elles font bien des -malheureux. Il est fort dangereux de jouer avec -elles, mais elles sont tentantes comme une loterie -qui a de très gros lots.</p> - -<p>L’avantage d’ordre général que possèdent les -mines, et surtout les mines d’or, c’est que seules de -toutes les industries, elles apportent dans le monde -une richesse nouvelle qui n’existait pas auparavant. -Tandis que les usines, les manufactures, le commerce, -ne font que transformer la matière en circulation, -les mines renouvellent cette matière ; elles -créent, non pas avec rien, mais avec quelque élément -invisible, tant il était profondément caché.</p> - -<p>Cependant, depuis quelques années, le courant -des affaires semble peu favorable aux mines. On les -accuse de tant de désastres financiers, de tant d’illusions -trompeuses ! Mais si l’on se plaint d’elles, -elles, en revanche, pourraient se plaindre d’être -bien mal comprises et bien mal traitées.</p> - -<p>Les fameuses mines du Rand, au Transvaal, si -riches, si régulières, sans défauts, car elles avaient -tout pour elles, ont fait surgir un fléau bien inattendu -pour des mines : la guerre, et cette guerre a -coûté si cher, qu’au lieu d’en tirer un bénéfice, les -mines y perdront, sans parler de leur interruption -pendant quatre à cinq ans. Les actionnaires seraient-ils -en droit de le reprocher aux mines elles-mêmes ?</p> - -<p>Je connais une mine d’or où, après avoir mis -plusieurs années à préparer l’exploitation, on a -broyé du minerai pendant trois jours, et comme le -résultat était faible, on a tout abandonné sans retour. -On a peut-être eu raison, mais il fallait d’abord étudier -la mine. Ailleurs on fait les travaux dans des -conditions de prix absolument anormales, alors -qu’une mine doit être conduite avec économie avant -tout.</p> - -<p>Ailleurs encore, on fait exécuter des travaux, et -on ne les paye pas, jetant le discrédit sur l’entreprise ; -on envoie en Guyane des ingénieurs qu’on ne -paye pas, et l’on organise les affaires sur des bases -financières où chacun cherche à duper son partenaire : -la mine a bon dos ; pourtant, on arrive ainsi -à lui casser les reins. On dirait qu’il s’agit d’un être -vivant.</p> - -<p>Nous causions un soir, à Souvenir, Sully, -M. Beaujoie et moi, des aventures de mines que -chacun connaissait plus particulièrement.</p> - -<p>M. Beaujoie, qui avait commencé par l’histoire -de Bouche-Coulée, nous conta ensuite les coups -merveilleux des célèbres Guyanais : Vitalo, -Pointu, etc., qui récoltaient de magnifiques pépites, -faisaient fortune, puis, à force de tenter la chance, -finirent par se noyer sous les sauts et les cataractes -de l’Approuague et de l’Inini, avec leurs magots. -On a en vain essayé de curer ces sauts. Ce sont là -des tombeaux dignes de ces vaillants chercheurs -d’or.</p> - -<p>— On vole très peu l’or en Guyane, ajoute -M. Beaujoie ; cependant j’ai vu rentrer un jour à -Cayenne un jeune homme qui déclarait à ses bailleurs -de fonds que la malchance l’avait poursuivi, -et qu’il n’avait pu réaliser que 4 kilos d’or. Cela -couvrait tout juste les frais de l’expédition et l’on -allait s’en contenter, quand un marchand de -Cayenne vint raconter que ce même jeune homme -lui avait offert, la veille, 9 kilos d’or au prix du -<i>maraudage</i>, c’est-à-dire pour la moitié de sa valeur. -Naturellement on arrête le pauvre garçon ; il avoue -et pour éviter le tribunal, renonce à la part qui lui -revient dans ces 9 kilos d’or. Il repart pour son -placer, et peu de jours après, on apprend qu’il avait -déjà vendu en route 7 kilos d’or à Saint-Laurent du -Maroni.</p> - -<p>Ainsi, sur 20 kilos d’or, il en rapportait 4, mais -c’est un fait très rare.</p> - -<p>— Vos aventures sont simples, dis-je à M. Beaujoie, -elles sont les mêmes en tous pays de mineurs de -rivières, en Californie, en Alaska. C’est le droit du -plus fort ou du plus rusé, d’Achille ou d’Ulysse. -Nous avons en Europe une vie plus compliquée ; -c’est avec des gens, des types, des caractères, qu’on -a à lutter, beaucoup plus qu’avec des difficultés -naturelles. Les aventures sont différentes.</p> - -<p>J’ai connu en Bosnie un type d’aventurier plein -d’énergie et fort intéressant. La Bosnie venait de -s’ouvrir à la civilisation par l’occupation autrichienne. -Un jeune Dalmate italo-slave, nommé D…, -ayant une petite fortune, vit là une occasion superbe -de prendre des concessions de mines en Bosnie, -où le gouvernement turc, depuis des générations, -interdisait le travail des mines. Ce gouvernement -avait peur des grandes fortunes. Le -jeune D… voyait juste. Il organisa une expédition -en Bosnie, dépensa presque tout ce qu’il avait, et -muni enfin de concessions en règle, il alla à la -recherche des capitaux pour l’exploitation. A -Vienne il ne réussit pas ; il vint à Paris.</p> - -<p>C’était un homme adroit et intelligent, pourtant, -malgré sa rouerie slave, un peu naïf. Il se présentait -trop bonnement avec des affaires assez bien étudiées, -et même ces affaires étaient réellement sa -propriété personnelle.</p> - -<p>Vous croyez que c’est la bonne manière d’agir -en Europe, celle-là ? Détrompez-vous. C’est de la -naïveté. On y perd son argent. Le capital se défie ; -il veut gagner à coup sûr. Or, le propriétaire d’une -mine en a trop vu les difficultés, et il ne peut s’empêcher -de les dire. Il épouvante le capital. Et puis -un Slave à Paris, c’est un personnage équivoque.</p> - -<p>Pour comble, D… s’aboucha à Paris avec un -malheureux lanceur d’affaires qu’il prit pour un -grand capitaliste, et qui, en réalité, était dans une -misère à peine dorée. Ce dernier, de son côté, crut -à la fortune future et même actuelle de D… C’était -à qui des deux éblouirait l’autre par ses rêves, et -chacun se mettait pour l’autre en frais de costumes. -Cependant les capitalistes, mieux au courant, riaient. -Et la déconvenue de D… fut complète.</p> - -<p>Il perdit ses dernières ressources, et même je -vis vendre en Bosnie ce qui lui restait, ses meubles, -ses chariots de minerai, ses selles, ses chevaux, -et, parmi ceux-ci, une jument magnifique pour -laquelle il avait une passion. C’était navrant. Cet -homme avait des dettes ; ses créanciers le poursuivirent. -Il écrivit des lettres si sincères et si désolées, -si pleines de bonne volonté, que certains en furent -désarmés. Ce n’était point une canaille, bien loin -de là. Il avait cru aux mines de Bosnie, et sa -croyance fut justifiée dans la suite pour l’une au -moins de ces mines, car elle est en exploitation -encore actuellement. Une autre, depuis douze ans, -est encore en voie de développement.</p> - -<p>Pourtant D… ne réussit pas à trouver son capital. -C’est bien plus difficile, je vous assure, que -de trouver une pépite en Guyane.</p> - -<p>— A mon tour, dit Beaujoie, je sais une histoire -fort curieuse qui s’est passée près d’ici au contesté -franco-brésilien. Vous me permettrez seulement de -ne vous dire avec précision ni le nom ni l’endroit. -C’est d’ailleurs sans importance.</p> - -<p>Il y avait donc, dans ce fameux contesté que la -France n’a pas su conserver (l’Amérique aux Américains, -qui sait !), des placers extrêmement riches. -Des mineurs d’ici, de Cayenne et des Antilles, y -ont fait des fortunes. C’était tout récemment. On a -bien tiré cent millions d’or d’un endroit pas plus -grand que la ville de Paris. Un lanceur d’affaires, -comme vous dites, passa par la Guyane et le contesté, -et alla proposer une affaire à Paris. Cette -affaire n’était point à lui, à l’inverse de celle de -votre D… Aussi sut-il la faire <i>mousser</i>. Savez-vous -quel argument principal il donna pour frapper ses -gens ? L’absence de toute loi dans le contesté franco-brésilien. -On n’avait qu’à prendre le terrain ; rien -qu’une commission à payer.</p> - -<p>On prit le terrain, et pour s’établir suivant toutes -les règles conseillées par des ingénieurs expérimentés -(en Europe, mais non en Guyane), on fit un -chemin de fer de cent kilomètres pour aller aux placers. -Comme s’il fallait un chemin de fer pour transporter -de l’or ! Et quant à transporter des dragues -là-bas, vous voyez vous-mêmes qu’il faut y regarder -à deux fois avant de le proposer.</p> - -<p>Par économie, on fit ce chemin de fer du système -monorail : un seul rail au lieu de deux. Naturellement -les wagons ne peuvent se tenir en équilibre -là-dessus. Il faut un cheval ou un mulet et par -suite une route à côté du monorail. Au lieu de coûter -moins cher, cela coûte beaucoup plus cher qu’une -voie à deux rails, et il n’y a pas moyen d’y atteler -une locomotive. C’est complet. Vous savez, les -routes, là-bas, comme ici, c’est de la boue, les -chevaux en font des fondrières. Actuellement, monorail -et route sont enfouis sous la vase.</p> - -<p>Bref, on dépensa des millions. Et savez-vous combien -on retira d’or ? Huit kilos, voilà tout. Est-ce -assez l’inverse des trouvailles de belles pépites ?</p> - -<p>— Vous avez parlé des lois, dis-je. Permettez. -Les capitaux savent bien prendre leur parti des -lois, lorsque c’est nécessaire. Ce n’est pas là ce qui -les gêne le plus. Ecoutez ce que me disait textuellement -un jour certaine personne :</p> - -<p>« Il arrive assez souvent, je l’avoue, que la valeur -des mines est bien indifférente. Une seule chose -importe : le marché. Placer des actions, les vendre. -Les rapports d’ingénieurs peuvent être fort bien -faits. Mais ils ne comprennent rien aux affaires, les -ingénieurs. Ils se disent de bonne foi. Ils ont peut-être -raison. Mais ils sont tantôt frappés de perspectives -invisibles pour nous, pour le public, tantôt -frappés de difficultés qui décourageraient tout le -monde, si on les disait. Ils effaroucheraient le public. -Nous sommes obligés de <i>présenter</i> leurs rapports.</p> - -<p>« Ils sont rares, ceux qui comprennent leur -avantage. Il faut montrer les possibilités d’une -affaire, mais ses dangers, ses difficultés ! C’est fait -pour couper les ailes à toute initiative. Le public ne -comprend pas ce qui constitue le rôle exact d’une -mine d’or, <i>la chance</i>, il ne l’admet pas, en France, -du moins. En Amérique, en Angleterre même, c’est -autre chose, on joue sur les mines comme sur une -loterie. A la bonne heure. Et les chances sont bien -plus grandes que sur une loterie. »</p> - -<p>— Cet homme-là avait raison, dit Sully. Au public, -il faut dire des choses simples, qui sautent aux -yeux, qui sont criantes de vérité.</p> - -<p>Par exemple, si l’on apporte une mine d’Amérique, -des Etats-Unis, la première chose qu’on se dit, c’est -celle-ci : « Comment ? Mais les Américains sont si -riches, et ils ne font pas cette affaire ? Une affaire -si brillante ? Si vous l’apportez en Europe, c’est donc -qu’ils n’en ont pas voulu, c’est qu’elle ne vaut -rien ! » Et l’on ne va pas plus loin.</p> - -<p>On ne se doute pas que les Américains ne peuvent -pas tout faire : ils en ont trop, d’entreprises, -chez eux. Et le capital américain aussi est rapace, -plus encore que le capital européen. Il sait risquer, -mais il veut avoir toutes les chances pour lui. Il -veut tout accaparer, et le malheureux qui apporte -une affaire de mines la vend, soit, mais il est dépouillé -ensuite. L’homme d’affaires américain est -terrible ; il arracherait même la chemise à son débiteur. -Aussi, celui qui a une mine en Amérique, le -mineur de bonne foi, sincère, le travailleur robuste et -qui n’a pas la finesse des affaires, aime mieux, s’il -en trouve l’occasion, vendre sa mine à un Européen -qu’à un Américain. Mais essayez donc de -faire comprendre cela au public parisien. C’est trop -compliqué. Il ne voit qu’un fait : l’Amérique est -assez riche pour faire ses affaires toute seule.</p> - -<p>— Vous y êtes, dis-je, c’était là exactement mon -cas en Californie.</p> - -<p>Un ingénieur, et des plus distingués, fit un rapport -éblouissant, comme il convenait à Paris, sur -une mine californienne que lui apportait un Américain, -mais celui-ci n’était point un naïf. Il était -même, ce rapport, plein de trouvailles scientifiques, -techniques, du moins dans les termes, car -le fond était dénué de tout bon sens. Si l’on avait -dit simplement les choses, personne n’aurait voulu -entendre parler de la Californie. Elle est épuisée, -allons donc, votre Californie !</p> - -<p>Elle a produit huit milliards d’or, vous savez !</p> - -<p>Enfin on souscrivit l’affaire en France, un ou -deux millions. L’Américain poussait à la roue avec -habileté et énergie. Il avait l’air si sûr de son -affaire : on ne doute de rien, là-bas. Et il demandait -peu de chose, des actions. Il se disait : -« Souscrivez toujours le capital, nous verrons ensuite. »</p> - -<p>Il fut modeste pour le payement comptant, quelques -centaines de mille francs. Et il dirigea les -travaux. On trouva de l’or, un peu, pas beaucoup, -quinze à vingt kilos, je crois. Et l’Américain jubilait. -Tandis qu’on faisait <i>mousser</i> les actions à la -Bourse, il vendait les siennes avec allégresse. Et il -câblait impérieusement à Paris d’envoyer des fonds -pour continuer les travaux. Car ces fonds, il y en -avait pour lui. Il avait de superbes appointements -pour ne rien faire. Outre le capital, il se faisait -des rentes. La mine produisait de l’or, mais non -pas en Californie, à Paris. Voilà la mine d’or.</p> - -<p>Pourtant on se lassa à Paris, l’or cessa d’arriver -en Californie. Alors l’Américain menaça de reprendre -sa mine. Et comme aux Etats-Unis, si l’on -n’exploite pas, la mine est déchue, et au bout d’un -an, peut être reprise par le premier venu, notre -homme n’eut qu’à replanter des piquets sur le sol -en son nom, à faire une déclaration, et le voilà de -nouveau propriétaire de ses mines après s’être enrichi. -Outre les mines, il eut les machines, les bâtiments, -les canaux, et enfin un très joli chalet de -montagne, dans les forêts de sapins, pour y passer -ses loisirs dans la belle saison.</p> - -<p>L’Amérique a de quoi nous effrayer, n’est-ce pas ? -On peut recommencer plusieurs fois le même coup -avec la même mine. De la sorte, <i>une mine est inépuisable</i>.</p> - -<p>— C’est incroyable, dit Sully. Oui, les mines sont -de curieuses entreprises. Ecoutez l’histoire de celle-ci. -C’était une mine riche, mais non pas d’or, de -cuivre, et le minerai en était rare et peu connu, la -chalcosine.</p> - -<p>Un gentleman voyageait à cheval au Mexique -avec un ingénieur. Sur le sentier l’ingénieur remarqua -d’étranges cailloux, il les prit, fit un geste -de satisfaction et les mit dans ses poches. Mais cet -ingénieur était épuisé par la fièvre et il succomba à -une attaque ; quelques jours après, il mourut. Le -gentleman se rappela les cailloux ; il les prit, et à -son arrivée à Lima, les fit analyser. C’était de la -calamine. Un ingénieur lui en expliqua la valeur et -le mode très facile d’exploitation, comme d’une -carrière de pierres.</p> - -<p>Le gentleman se fit incontinent donner la concession. -Il eut le courage, il faut bien reconnaître -son mérite, de s’installer dans l’endroit presque -désert où était le minerai, avec un contremaître et -des mineurs. Il réussit, ce qui était plus difficile, à -faire transporter le minerai à la côte, et, en moins -d’un an, il avait mis de côté un petit capital. Il eut -alors un ingénieur à ses frais, qu’il paya plutôt médiocrement ; -mais il est aujourd’hui archimillionnaire, -du fait seul de cette mine.</p> - -<p>N’est-ce pas le fait du hasard ? Quand on a la -chance, on dirait qu’elle vous poursuit. Ce gentleman -réussit tout ce qu’il entreprend. Il achète un -tableau, parce qu’il a de l’argent en poche. Ce tableau -se trouve être un Raphaël. Maintenant que -ses mines sont épuisées, il les met en actions. C’est -une nouvelle ressource.</p> - -<p>— Ah ! les mines, je le disais tout à l’heure, sont -une question d’économie. Votre gentleman a eu le -mérite de le comprendre. Un ingénieur, avec quelques -réflexions, peut éviter des travaux extrêmement -chers. Rien n’est plus cher que de percer les -roches.</p> - -<p>On ne saurait payer trop cher l’expérience d’un -ingénieur. Ce qu’il dit peut sembler une vérité évidente. -Elle ne l’est pas. Il est d’ailleurs très difficile -de faire mettre en pratique une idée de bon -sens. On aime mieux faire des choses extraordinaires.</p> - -<p>— C’est ainsi, dit M. Beaujoie, qu’on rejette volontiers -les échecs sur des impôts, sur des lois. -Dans d’autres cas, on sait bien en faire des lois, au -contraire. Allez voir ça, à Cayenne. Les lois, ce -sont les puissants qui les font, et pour se protéger -eux-mêmes.</p> - -<p>— Lorsqu’ils n’ont pas la puissance matérielle -pour eux, dis-je, ils inventent la police, en effet, -puis l’administration, l’armée et les lois. Chez les -groupes de mineurs de l’Alaska, et autrefois de la -Californie, il n’y avait pas de lois, chaque mineur se -défendait lui-même. La loi n’est nécessaire qu’à la -propriété acquise et durable. Il n’y a pas d’avantages -pour le capital à se passer des lois ; il devient -sans défense, au contraire.</p> - -<p>Voyez en Guyane, voyez au contesté franco-brésilien, -en Alaska, en Californie, il n’y a guère que -les petits qui ont fait fortune, les capitaux ont -échoué. Mais là, ce n’est pas la faute du manque de -lois, elles sont venues au bout de peu d’années ; -c’est qu’il s’agissait de ce qu’on appelle des <i lang="en" xml:lang="en">poor -men’s diggings</i>, des mines de pauvres gens, demandant -peu de capital, exploitables sans frais.</p> - -<p>Le capital n’avait que faire dans des placers -comme ceux-là.</p> - -<p>— Vous voudriez, dit Sully, nous pousser à -exploiter nous-mêmes nos placers guyanais, sans -aucun capital. Nous le faisons bien. C’est ce qu’on -appelle le <i>maraudage</i>.</p> - -<p>Mais on se plaint que les maraudeurs saccagent -les placers.</p> - -<p>— C’est que vous voulez aller trop vite. Les Californiens -n’ont jamais saccagé leurs criques, ils -savaient fort bien s’entendre, se donner même un -chef. Ils étaient disciplinés, et nos braves créoles -ne le sont peut-être pas.</p> - -<p>Vous vous rappelez M. Dormoy, la peine que -vous aviez à le faire tenir tranquille, à lui faire faire -un carbet sur l’Approuague.</p> - -<p>A propos de lois, ajoutai-je, je vais vous redire, -non pas une aventure, mais un discours fort -curieux que j’ai traduit du russe. L’auteur s’était -occupé d’affaires de mines. Il disait qu’en aucun -pays, plus qu’en Russie, on ne trouve moyen de -tourner les lois, au moyen de puissantes influences. -Un Russe, nommé Katakrof, s’était servi de ce -moyen de persuasion pour entraîner en Sibérie des -capitaux anglo-franco-belges. Il réussit, d’ailleurs. -Son tort fut de vouloir prétendre ensuite que les -capitaux s’étaient jetés sur la Russie uniquement -parce qu’il n’y avait pas de lois. Il s’adressait à un -groupe de capitalistes réunis avec lui à un grand -dîner près de la Bourse, pour y conclure son -affaire. La voix de Katakrof résonnait : « La <i>loi</i> est -partout, chez vous et chez nous. Mais qu’est-ce que -votre <i>loi</i> ? Quelque chose comme le <span lang="en" xml:lang="en">policeman</span> anglais. -Il le faut, ce brutal, au milieu des rues encombrées -de la <i lang="en" xml:lang="en">City</i>. Dans la rue, on va grand train. Il -file, le financier qui a de grandes entreprises ; chaque -minute peut lui coûter des millions. Il file, le docteur, -au secours d’un malade atteint mortellement : -une seconde peut coûter la vie d’un homme. Il file, -le créancier, à la poursuite de son débiteur. Elle -file, la femme d’un personnage important, pour faire -des visites. Le diable m’emporte si je sais qui encore -court dans la rue, et pourquoi ! Et lui, le <span lang="en" xml:lang="en">policeman</span> -obtus, il lève son bâton blanc, et en un clin d’œil -le mouvement s’arrête. La vie cesse instantanément. -Et qu’est-ce qui arrive alors ? Que les entreprises -s’écroulent, périssent les malades. Le mouvement -ne reprendra que lorsque le <span lang="en" xml:lang="en">policeman</span> au casque -bleu foncé baissera son petit bâton blanc. Fi donc ! -Chez nous, la <i>loi</i>, c’est un sergent de ville, doux, -poli, prévenant. Lui aussi lève sa main (il n’a pas -de bâton). Il lève la main, et le mouvement est -suspendu pour quelque temps. Il crie : « Halte ! » -mais il maintient la foule d’un air aimable, et il sait -distinguer : « Halte ! Vous, Excellence, vous voulez -passer ? Cocher de Son Excellence, tu peux passer ! -Vous, dit-il au millionnaire, vous êtes pressé pour -vos affaires ? Je vous en prie, avancez ! Cocher du -riche équipage, en avant ! » Aux autres, il crie d’un -ton sévère : « Son Excellence a des affaires importantes -dont vous n’avez pas idée ! Il faut qu’elle -passe. » Il distingue même le créancier qui poursuit -son débiteur : « Tenez, je l’ai vu passer là-bas -par la ruelle de côté ; c’est une chance exceptionnelle. -Passez, et filez vite. » Et de nouveau il répète -sévèrement à ceux qui attendent : « Halte ! il n’y a -pas de tour pour ceux-ci ! » Le docteur fait sa tournée : -« Mon malade peut mourir ! — S’il est malade… -Cocher, tu peux passer. — S’il vous plaît ! » -M. Katakrof clignait de l’œil d’un air malin, et se -campait les mains sur les hanches. « Qui vous -empêche de dire que, vous aussi, vous êtes docteur, -et que peut-être un moribond vous attend ? Dites, -et on vous laissera passer. Motif d’exception. » Il -eut une ovation. Tous bondissaient de leurs places.</p> - -<p>Les figures des capitalistes brillaient maintenant -d’enthousiasme. Visiblement chacun d’eux avait résolu -de <i>se livrer à l’opérateur</i>. Et la voix de M. Katakrof -sonnait au milieu d’eux, comme inspirée, -comme celle d’un poète ou d’un prophète : « La -<i>loi</i> est immuable. La <i>loi</i>, c’est une pétrification. La -<i>loi</i>, c’est du granite. La <i>loi</i>, c’est un obstacle contre -lequel on ne peut que se briser la tête. Non, une -loi pareille, je ne la comprends pas. De loi pareille, -chez moi, messieurs, vous n’en trouverez pas. La <i>loi</i> -y est douce, flexible, élastique. La <i>loi</i>, c’est un -duvet ! Sur cette loi on peut dormir. Et voilà bien ce -qu’il faut. Voilà ce que vous trouverez. Si, pour -l’homme entreprenant, il retentit sévère, cruel, fatal, -ce mot désagréable : <i>la loi</i>, qu’il est doux, -tendre, délicat, charmant, d’entendre vibrer ce mot -mélodieux : <i>l’exception</i> ! Il y a le chant du rossignol -et le parfum du lis dans ce mot. Si le mot <i>loi</i> résonne -comme un <i lang="la" xml:lang="la">De profundis</i>, un <i lang="la" xml:lang="la">Requiem æternam</i>, -opposé aux plans et aux rêves audacieux et entreprenants, — quel -chant d’espérance, de joie courageuse -évoque ce mot doux et tendre : <i>exception</i> ! -Obéir à la loi, et rien qu’à la loi ! Ne voir autour de -soi que des lois ! Quel destin austère ! C’est se soumettre -à des vainqueurs durs, cruels, inexorables. -Tandis que se régler sur des exceptions douces, -souples, complaisantes…, c’est vivre au milieu de -ses amis, au milieu d’amis prêts à toutes les concessions, -pleins de condescendance, désireux de -vous être agréables et utiles. Oh ! pourquoi vous, -étrangers, ne nous connaissez-vous pas ? Pourquoi -faites-vous de pareilles questions ? » disait M. Katakrof -d’une voix larmoyante.</p> - -<p>— Votre Russe est parfait, avec ses larmes de -crocodile, dit Sully.</p> - -<p>Et il se mit à contrefaire la voix de M. Katakrof, -exposant ses plans aux capitalistes.</p> - -<p>C’est l’exception qui adoucit les angles aigus des -lois. Exceptions en faveur de l’intérêt public (le -nôtre). Exceptions en faveur de considérations plus -hautes (notre capital). Exception en faveur de puissantes -méditations (M. Katakrof). Exception parce -que le territoire des mines est mal délimité.</p> - -<p>Quel champ de manœuvres pour l’activité du capital !</p> - -<p>Mais ce n’est pas qu’en affaires qu’on abuse du -public. Les livres aussi sont pleins d’erreurs. Voyez -ce qui s’imprime sur la Guyane, sur son climat, sur -ses ressources. On veut satisfaire le public en lui -disant ce qu’il croit, et pas autre chose. C’est la -faute des imprimeurs. Ils appellent cela les exigences -du public. Dans les revues, on coupe et l’on -taille pour plaire aux lecteurs, au lieu de les instruire -et de les diriger.</p> - -<p>— On commence à revenir de ces idées, il me -semble, dis-je. On commence à avoir en France un -assez grand souci de la vérité, sinon du goût, dans -les journaux. Pour la Guyane, je tâcherai de répéter -exactement ce que j’ai <i>vu</i>, car dans la conversation -on dit ce qu’on veut. J’espère que vous serez -content.</p> - -<p>Cependant ces histoires nous ont conduits jusqu’à -une heure avancée.</p> - -<p>C’est ce mot de Bouche-Coulée qui en est cause, -et qui a ravivé chez nous ce soir le désir de raconter -des histoires, pour oublier les pluies de ces -derniers temps, ces pluies qui rendent parfois les -journées longues et ennuyeuses en Guyane comme -partout.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="c9">CHAPITRE IX<br /> -DÉPART DE SOUVENIR</h2> - - -<p>Sully-L’Admiral, puis Emma, prennent la fièvre ; -une fièvre ordinaire, sans gravité, mais pénible. -Je reste indemne, mes courses me valent seulement -une forte courbature, un certain soir ; on sent dans -ce climat le danger de l’humidité. Il faudrait un médecin -pour chaque groupe de placers, ou du moins -un homme ayant l’habitude des maladies courantes, -et un petit hôpital. Cayenne est trop loin, soit pour -y envoyer un malade, soit pour en faire venir un -médecin. Emma et Sully se soignent mutuellement -avec quelque succès, mais ils éprouvent le besoin de -changer d’air.</p> - -<p>Ce n’est pas que l’on ne puisse vivre assez -confortablement ici, seulement il faut se montrer -exigeant, quand on est chargé d’un placer. Le gibier -abonde et il y a un chasseur indien, un vrai -Peau-Rouge, avec sa femme et ses deux enfants ; -ceux-ci ont la fièvre en ce moment, et les parents ne -paraissent pas très solides non plus. Ils nous -apportent un <i>agouti</i> et un <i>acouchi</i>, sortes de lièvres, -qui font une heureuse diversion à notre ordinaire -où le <i>pécari</i> reparaît trop souvent. M. Beaujoie fait -ce qu’il peut, mais il est trop facile à contenter. Ce -n’est pas tout de faire de l’or, il faut soigner sa -santé. Ne se vantait-il pas d’avoir deux caisses de -champagne ? Sully fait le tour de son unique armoire -et découvre deux bouteilles, qui nous étaient déjà destinées. -La blague créole se tourne contre elle-même -avec M. Beaujoie. J’admire sa belle humeur, quand -il a l’air visiblement éprouvé par la vie des bois ; -il a le moral plus robuste encore que le physique, -car il y a fort longtemps qu’il tient tête aux fatigues -qu’il endure.</p> - -<p>Il paraît qu’il existe dans la région, mais surtout -plus au sud, sur l’Inini, etc., une maladie plus -sérieuse que la fièvre et qu’on appelle <i>l’enflure</i>. Elle -provient de l’excès d’anémie auquel conduit la -fièvre, et c’est une conséquence presque fatale de la -vie trop prolongée des bois. L’enflure intérieure -guérit rarement ; si elle est extérieure seulement, les -Indiens et les créoles savent la réduire, mais ensuite -il est indispensable que le malade parte pour -l’hôpital de Cayenne. Beaucoup de gens confondent -l’enflure avec le <i>béribéri</i>, maladie connue des nègres -de l’Afrique, comme aussi des Japonais.</p> - -<p>Nous regrettons que M. Beaujoie ne puisse nous -accompagner à son <i>dégrad</i> sur la Mana pour aller -de là aux autres placers ; mais c’est la fin de la -semaine, et sa présence est nécessaire à l’établissement -central pour recevoir les productions d’or des -quatre établissements détachés. Ces détachés sont -<i>Nouvelle-France</i>, qui produit en ce moment près -d’un kilogramme d’or par jour, puis <i>Acajou</i>, <i>Kilomètre</i> -et <i>Principal</i>. Ces derniers, les plus anciennement -exploités, ont trop d’eau pour produire beaucoup -d’or, en cette saison : ce sont plutôt des -criques d’été. Le chemin qui y conduit est aussi -accidenté, sinon davantage et plus long, que celui -qui va de Nouvelle-France au Central. Ce sont des -séries interminables de collines escarpées à gravir -et à redescendre. Le sentier qui descend au <i>dégrad</i> -sera long, mais plus facile.</p> - -<p>Quand on a eu la fièvre ici, elle revient trop fidèlement. -Sully l’a eue à l’Inini, et au contesté brésilien -où il a longtemps séjourné ; il a toujours payé -de sa personne dans les cas difficiles, étant l’homme -de ressources à qui l’on s’adressait de préférence. -Il a accompli des prospections fatigantes, durant -des mois, en forêt, avec quelques hommes, le strict -nécessaire comme provisions, exposé à ces émanations -qui se dégagent du sol et des bois quand on -y touche. C’est là surtout la cause de la fièvre, les -miasmes putrides. La santé ne suffit pas pour résister, -il faut avoir l’énergie de ne pas se négliger. -On est trop exposé à s’attacher obstinément au but -matériel que l’on poursuit, pour ne plus songer à -ses besoins. Le régime tiède et humide de la Guyane -débilite vite, si l’on n’a pas une nourriture abondante -et saine, car on se fatigue physiquement. -Ceux qui périssent sont ceux qui ne se soignent pas, -mais la fièvre est inévitable lorsqu’on fait un séjour -un peu long dans le bois.</p> - -<p>Quand nous partons de Central-Souvenir, Sully -n’est pas encore bien remis, et il porte les compresses -d’Emma. M. Beaujoie nous quitte au premier -détour du sentier, nous disant que nous avons -environ trente kilomètres à faire jusqu’au <i>dégrad</i>. -Cela représente bien sept à huit heures de marche. -Nos porteurs filent en avant ; l’un deux porte sur la -tête une caisse de quartz riches choisis à Souvenir. -Le temps s’est un peu rafraîchi depuis quelques -jours : il tombe chaque après-midi des averses torrentielles, -comme il n’en tombe qu’en ces climats -humides ; c’est pour les éviter dans la soirée que -nous partons de bonne heure.</p> - -<p>Nous suivons d’abord la crique aurifère et, sur -plus de quinze cents mètres, nous retrouvons les -fouilles de prospection de M. Beaujoie ; il ne s’est -pas vanté en nous exposant son travail. Je constate -ici encore que l’exubérance créole dans le langage -disparaît dès qu’il est question de travail. Les créoles -en savent trop la valeur, car ils la payent par -l’expérience à leurs dépens, soit qu’ils travaillent -pour leur compte ou pour celui des autres.</p> - -<p>Le sentier est très mauvais. On l’a abandonné -depuis quelque temps pour faire les charrois par -la voie de l’Approuague, non pas celle que nous -avons suivie, mais une autre plus longue, qui, à son -tour, sera abandonnée pour la nôtre. Dès qu’un sentier -cesse d’être foulé en Guyane, il est vite envahi -par les plantes, et coupé par les troncs écroulés ; -on le perd à chaque instant. Mais le plus désagréable, -c’est le passage des criques : les troncs d’arbres -qui servent de passerelles, ont pourri, ou sont -tombés ; il faut passer dans l’eau. D’abord, pour éviter -de la sentir barboter dans mes chaussures, je les -quitte aux premières criques. Cette opération répétée -devient fort ennuyeuse et j’y renonce.</p> - -<p>Sur les criques larges et profondes, les troncs ont -subsisté à cause de leur grosseur, mais il n’y a pas -d’appuie-main ; mon <i>takary</i> est trop court pour -toucher le fond, et je passe sans honte à califourchon, -malgré l’humidité qui suinte du tronc. La mauresque -peut tout supporter, il est si facile d’en -changer.</p> - -<p>Sully tue un <i>agami</i>, la pintade des bois, pour me -le montrer, et aussi pour notre dîner. Tandis qu’il -m’explique ses mœurs, arrêté sur le sentier, il paraît, -c’est Emma qui nous le dit ensuite, qu’un serpent -se dresse derrière nous, à deux ou trois pieds -au-dessus du sol, nous considère en tirant sa langue -et l’agitant, puis se replie sur lui-même et part. -C’est nous qui sommes les bêtes curieuses de la -forêt, mais aussi les plus dangereuses. Sésame, à -son tour, fait partir une volée de pintades, et en tue -deux ; il a voulu nous accompagner au <i>dégrad</i> -avant de s’installer à Souvenir.</p> - -<p>Cette marche en sentier à demi disparu sous la -forêt, va durer huit heures, avec un petit arrêt pour -manger. Nous n’avons à essuyer qu’une petite averse. -A mesure que nous approchons du but, je sens, -chose curieuse, ma fatigue s’évanouir ; et, me rappelant -le joli sentier des mines du Tiutikho en Sibérie, -seul en avant, j’entonne à pleine voix (tout le monde -a de la voix) un air russe qui évoque si bien les -forêts sauvages : le chant des Variagues, les anciens -conquérants russes, dans <i>Sadko</i>. Je croyais -que l’humidité de ce pays devait gâter la voix, mais -au contraire, elle sort avec une limpidité plus -grande. Je devrais pourtant m’être aperçu que la -voix des oiseaux guyanais est d’une pureté merveilleuse -en même temps que d’un timbre éclatant. -C’est qu’ils s’agitent constamment, et, dans mon cas, -c’est peut-être que j’ai fait beaucoup d’exercice aujourd’hui. -Il n’est rien de tel que de faire usage de -ses membres pour les assouplir. La Guyane est un -champ d’expériences à faire, on ne connaît ni le -pays ni le climat.</p> - -<div class="c" id="img5"><img src="images/illu5.jpg" alt="" /> -<div class="c">PRESBYTÈRE DE REMIRE</div> -</div> -<p>Nous arrivons au <i>dégrad</i> à quatre heures du soir, -et nous y trouvons deux canotiers et un pilote qui -nous attendent depuis trois jours pour nous conduire -au placer Saint-Léon. Si nous n’étions pas arrivés -aujourd’hui, ils repartaient demain matin. Nous -avons de la chance que Sully ait pu dominer sa -fièvre ce matin ; en route, elle a fini par disparaître -complètement. Notre arrivée à ces vieux magasins -reste un souvenir heureux, car j’y suis arrivé en -chantant et sans m’en douter. Dans le bois, on ne -voit rien à distance, et cela permet les surprises.</p> - -<p>Je vais pendre mon hamac dans un grand hangar -vide, mais que nos porteurs commencent déjà à -occuper. Sully prend la case de l’ex-chef magasinier ; -il a besoin de repos ; en état de fièvre, la -marche fatigue davantage ; en outre, il n’a qu’un -hamac, large il est vrai, pour lui et Emma ; l’un -couche à la tête, l’autre aux pieds, aucun ne peut -reposer confortablement, et un lit, même dur, vaut -encore mieux. Avant de nous coucher, nous dévorons -les <i>agamis</i> tués par Sésame. Ils auraient gagné -à être préparés par Emma, mais celle-ci aussi est -fatiguée de sa trentaine de kilomètres. La femme -doit suivre son mari, dit le précepte ; voilà dix ans -qu’Emma suit Sully dans ses expéditions de Guyane -et du Brésil, et elle le suit à pied, fort souvent. -C’est une femme fidèle. Serait-il vrai que la femme -donne, en général, plus qu’elle ne reçoit, et qu’il -ne dépendrait que de l’homme de trouver le bonheur -à côté d’elle, tandis qu’il le cherche ailleurs ?</p> - -<p>Nous pensions nos courses à pied terminées ; mais -il paraît que non. Ce n’est pas l’eau qui manque -dans la Mana, mais son lit est obstrué de troncs -d’arbres depuis qu’on le néglige. Les canots n’ont -pu monter plus haut que le <i>dégrad</i> inférieur, à sept -kilomètres de celui où nous sommes. Nous partons -donc à six heures et demie du matin, avec une tasse -de café pour tout déjeuner, car les porteurs sont en -avant avec les provisions. On m’avait dit qu’en -Guyane il ne faut jamais se mettre en route sans -s’être lesté l’estomac par un solide déjeuner, un -<i>kibiker</i>, comme disent les créoles. Ce matin, le -<i>kibiker</i> se serait borné au café si je n’avais réclamé, -et Sully, en homme pratique, découvre en son magasin, -une boîte de lait condensé qu’Emma fait cuire -en un clin d’œil.</p> - -<p>Le chemin est encore pire que celui d’hier. Nous -traversons l’ancien cimetière du <i>dégrad</i> ; les tombes, -peu nombreuses, sont recouvertes de hautes herbes -et de grandes broussailles. Puis, nous rentrons dans -le bois. Ce n’est plus tout à fait le même genre de -forêts que sur les collines ; le sol est plat, humide, -souvent boueux, on y sent la présence occasionnelle -de la rivière ; ce sont même des marécages. Les criques -prennent une largeur illimitée, heureusement -sans être profondes, mais il ne saurait y être question -de ponts, même guyanais. Nous atteignons à -l’une de ces criques un de nos porteurs et nous lui -enlevons une boîte de sardines : c’est ce qu’il a de -plus facile à manger sans s’arrêter.</p> - -<p>A dix heures et demie, nous sommes au port, -c’est-à-dire au <i>dégrad</i>, où nous pouvons nous sécher, -nous et nos chaussures, et manger quelque chose. -Sully retrouve là un vieux camarade du Brésil, -M. Bussy, et nous sablons le champagne en l’honneur -de cette heureuse rencontre. La gaieté, qui -manquait depuis ce matin, nous revient.</p> - -<p>Notre canot est là, mais on nous dit que peut-être -nous n’arriverons que demain au <i>dégrad</i> du placer -Saint-Léon, à cause des troncs qui barrent la rivière. -Nous ne sommes plus ici qu’à 170 mètres -d’altitude au lieu des 300 mètres de Nouvelle-France, -et le climat semble plus chaud et plus humide encore. -Nous prenons place dans le canot, avec les -deux pagayeurs, le pilote venu au <i>dégrad</i> supérieur -et M. Bussy. Le soleil est chaud et il se réfléchit -sur l’eau avec une ardeur dont nous avons perdu -l’habitude sous l’ombre des forêts. Mon parasol -noirci d’humidité est une bonne protection. Sully et -Emma ont étendu des serviettes de toilette sur leurs -grands chapeaux. Le pilote et Bussy ont des couvre-chefs -en nervures de feuilles tressées, grands comme -des parapluies sans manche. C’est plus pratique -qu’un parasol, car la protection s’étend également -autour de la tête, tandis que nos parapluies sont -<i>excentriques</i>, je veux dire portés excentriquement.</p> - -<p>Les premiers troncs sont franchis sans encombre. -Mais vers trois heures, nous sommes absolument -barrés : il faut que les <span lang="en" xml:lang="en">boys</span> se mettent à l’eau et -tirent leurs haches et leurs sabres. Il y a surtout un -gros tronc qui résiste énergiquement. Nous dirigeons -le canot sous les ombrages de la rive et nous -attendons. Le travail dure une heure ; nos gars ruissellent -de sueur. Je ne sais comment ils n’attrapent -pas des coups de soleil, il faut qu’on s’y habitue -comme à toute chose.</p> - -<p>Heureusement ces obstacles ne se reproduisent -plus. Courageusement nos <span lang="en" xml:lang="en">boys</span> font force de pagaies, -le courant les stimule et aussi une promesse -de gratification que leur fait Sully. A six heures, -nous abordons au <i>dégrad</i> de Saint-Léon. Il y a là -tout un groupe de canots, arrivés il y a deux jours -avec des provisions pour le placer : or, ils sont -partis du bourg de Mana le 8 janvier, c’est-à-dire le -jour où je quittais Paris. Nous sommes au 28 février, -il y a donc cinquante et un jours. C’est qu’il -y a beaucoup d’eau dans la Mana, mais c’est aussi -que les pagayeurs aiment à perdre leur temps en -route pour chasser et pêcher. Pour nous, nous -sommes heureux d’être arrivés à Saint-Léon, à -cinquante et un jours de Paris.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="c10">CHAPITRE X<br /> -TOUJOURS EN FORÊT. — PLACERS AURIFÈRES</h2> - - -<p>Nous montons la berge : au-dessus, c’est une -place de terre battue, assez large, terminée par des -magasins et des carbets, un petit village. Nous -allons trouver le chef magasinier : « N’avez-vous -pas reçu des instructions du directeur du placer -Saint-Léon pour nous recevoir ? — Non. — Vous -ne nous attendiez pas ? — Non. — C’est pourtant -vous qui nous avez envoyé un canot au <i>dégrad</i> Souvenir. — Ah ! -c’est vous ! — Vraiment ! Il serait temps -de vous en douter. » C’est ainsi que nous sommes -reçus ; mais, ici, il ne faut désespérer de rien. On vide -aussitôt un magasin pour faire place à nos hamacs, -et nous commençons notre popote, car rien n’est -préparé pour nous. Tout le monde ici a déjà dîné. -D’ailleurs, il ne faudrait pas croire que la rencontre -de ses semblables dans le bois en Guyane -suffit pour procurer à manger. Ce serait plutôt le -contraire ; le nouveau venu est censé le plus riche. -Chacun pour soi ; donnant, donnant ; rien n’est dû. -Chacun sait trop bien le prix de ses provisions et de -sa vie pour les gaspiller.</p> - -<p>Nous sommes, dans des conditions exceptionnelles, -annoncés depuis deux mois aux directeurs -des placers et à leurs employés, et pourtant, dès -notre arrivée ici, si nous n’avions pas de quoi nous -suffire, nous irions ce soir peut-être nous coucher à -jeun. On n’en meurt pas, mais on est loin du confort -moderne, le téléphone n’est pas près de raccourcir -les distances dans la forêt vierge guyanaise.</p> - -<p>L’établissement central du placer Saint-Léon ne -se trouve guère qu’à une heure de marche du <i>dégrad</i>. -Le sentier est bon, car il traverse des criques -qui ont été très riches en or et ce chemin a été -fréquenté. On s’en sert constamment.</p> - -<p>Vers neuf heures, nous traversons les plantations -de l’établissement, et après avoir franchi une passerelle -près de laquelle des femmes lavent du linge -en plein soleil, nous entrons dans la case directoriale ; -elle est plus simple encore que celle du Central -Souvenir, mais on va nous installer dans une -autre, à peine achevée, où nous serons confortablement -logés, car s’il n’y a que deux chambres et un -hall central ouvert comme salle à manger, les dimensions -sont largement conçues. Saint-Léon est -peu favorisé au point de vue du ravitaillement, il -lui arrive de passer quatre mois sans recevoir de -provisions, aussi les plantations sont-elles particulièrement -nécessaires ; pendant plusieurs mois, on -vit de manioc, patates, bananes et canne à sucre, -avec un peu de gibier.</p> - -<p>Dès le jour de notre arrivée, nous allons visiter -les chantiers en travail les plus voisins, et je vais -en profiter pour exposer ici l’exploitation de l’or -suivant la méthode guyanaise.</p> - -<p>Je dirai d’abord qu’il y a des chantiers où l’on ne -travaille pas, parce qu’il y a trop d’eau, depuis les -pluies récentes. On a bien installé des pompes primitives -dites <i>pompes macaques</i>, mais elles sont insuffisantes. -Ces pompes macaques sont composées -d’un balancier en bois porté par une forte perche, -et supportant un seau d’eau d’un côté, tandis que -de l’autre côté une pierre suspendue aide à élever -le seau plein d’eau. Celui-ci est déversé au delà -d’un petit barrage de façon que l’eau ne puisse -redescendre dans le chantier en voie d’épuisement. -La pompe chinoise, employée en Californie, est -bien plus rapide.</p> - -<p>Voici maintenant comment on fait l’exploitation -et le lavage du gravier aurifère. Les rivières ou -criques, en général étroites, parfois de moins de -quatre mètres, dans la région que j’ai parcourue, -renferment l’or, tantôt immédiatement dès la surface, -tantôt au-dessous d’une certaine épaisseur de -terre et de sable, variant de deux à quatre pieds, -rarement cinq pieds.</p> - -<p>On commence par déboiser la crique, c’est-à-dire -le cours d’eau, en enlevant les arbres sur sept à -huit mètres de largeur, dix mètres même, si la -crique s’élargit. Ce travail est fait à la hache, et -l’on abat les arbres par séries de huit ou dix, <i>par -rideaux</i>, comme disent les créoles, profitant des -lianes qui les relient et les entraînent tous ensemble. -Ensuite on fait le dessouchement, c’est-à-dire qu’on -taille et arrache tout ce qu’il est possible des troncs -et des racines qui sont peu profondes ; en même -temps on écarte les troncs écroulés sur les bords de -la crique.</p> - -<p>Le travail suivant consiste à enlever la terre et le -sable stérile jusqu’à la couche de sable aurifère qui -est le plus souvent quartzeux. Ce travail se fait à -la pelle, et le stérile est rejeté sur les bords. En -même temps on fait un barrage de la rivière en -amont, et une canalisation pour écarter l’eau des -travaux et conduire au <i lang="en" xml:lang="en">sluice</i>, dont nous allons -parler, l’eau qui sera nécessaire pour le lavage.</p> - -<p>La couche ou le sable aurifère va être débarrassée -de son or dans le <i lang="en" xml:lang="en">sluice</i>. Le <i lang="en" xml:lang="en">sluice</i> guyanais est le -plus simple possible. Il est portatif, placé au milieu -du chantier d’exploitation, et déplacé d’aval en -amont, à mesure que l’exploitation avance. Ce <i lang="en" xml:lang="en">sluice</i> -est composé de canaux en planches, que les créoles -appellent <i>dalles</i>, emboîtés l’un dans l’autre. Ils ont -4 mètres de longueur, 0<sup>m</sup>,30 de largeur et il y a -en général cinq dalles, toutes portées sur des piquets -où elles sont suspendues par des crochets -qui servent à régler leur hauteur. La dalle inférieure -porte des <i>rifles</i> ou obstacles en bois et une plaque -perforée maintenue par un <i>rifle</i> en fonte, pour -recueillir l’or fin au-dessous. On verse un peu de -mercure sur les dalles.</p> - -<p>Deux mineurs prennent à la pelle le sable aurifère -et le versent dans le <i lang="en" xml:lang="en">sluice</i> près du sommet où -arrive le courant d’eau. Le sable étant souvent argileux, -il y a une ou deux femmes occupées à débourber -les pelotes d’argile qui retiennent l’or et -l’entraîneraient sans ce débourbage. L’or étant près -de dix fois plus lourd que le sable, reste contre les -<i>rifles</i> et sous la plaque perforée, tandis que le sable -est entraîné par l’eau. Un ouvrier rejette ce sable -contre les bords pour qu’il ne gêne pas la circulation -d’eau. Il n’y a donc que sept ou huit hommes -occupés, au stérile, au sable aurifère, au <i lang="en" xml:lang="en">sluice</i> et à -l’enlèvement des sables. Les uns ou les autres chantent, -ce qui donne de la gaieté au chantier. Ce travail, -peu fatigant par lui-même, le devient sous le -soleil ou la pluie, car on a déboisé. Le chef de -chantier prospecte constamment pour contrôler le -rendement du <i lang="en" xml:lang="en">sluice</i>.</p> - -<p>Le soir, à quatre heures, le chef vient retirer l’or -du <i lang="en" xml:lang="en">sluice</i>. Il chasse d’abord le sable qui le recouvre, -enlève peu à peu les <i>rifles</i>, et la plaque perforée, ne -laissant que le <i>rifle</i> en fonte. Tout le temps cependant -il maintient une <i>batée</i>, grand plat creux en -bois au bout du <i lang="en" xml:lang="en">sluice</i>. A la fin, il enlève le <i>rifle</i> de -fonte, l’or amalgamé au mercure tombe dans la -<i>batée</i>, et il ne reste plus qu’à laver celle-ci. Cette -opération demande un peu d’habitude pour éviter -toute perte, mais elle est facile.</p> - -<p>L’amalgame d’or obtenu est serré dans un morceau -de toile, placé dans une boîte en fer à cadenas, -dont le directeur du placer a la clef. Le cadenas à -ressort est fermé en présence des ouvriers et porté -à l’établissement. Vers cinq ou six heures, le directeur -du placer prend toutes les boîtes des chantiers, -les ouvre devant les chefs de chantier et les ouvriers -présents librement admis, et les pèse. On -passe ensuite toutes les boules d’amalgame sur le -feu, le mercure se volatilise et la boule jaunit : on -la pèse à nouveau et on enferme l’or dans un coffre -de fer. Au bout du mois, le coffret est expédié à -Cayenne par canot. Il est muni d’une corde et -d’une bouée de sauvetage, pour parer au naufrage -du canot.</p> - -<p>Je pense que ces explications suffiront à faire -comprendre le travail si simple des placers. Chaque -établissement que je visite a une dizaine de chantiers, -ce qui signifie quatre-vingts à cent hommes -occupés au travail des criques. Mais, en route, il y -a les charroyeurs, les canotiers, les ouvriers occupés -aux <i>dégrads</i>, aux magasins, aux sentiers. Il faut compter -un bon tiers du nombre d’homme en sus des mineurs. -Il y a enfin les malades ou soi-disant tels, -ceux qui sont plus ou moins fatigués et veulent -prendre quelques jours de repos. En somme, pour -six chantiers, il faut compter un personnel de cent -cinquante hommes environ.</p> - -<p>La paye se fait par <i>bons</i> sur le propriétaire du -placer à Cayenne. Les ouvriers sont nourris aux -frais du propriétaire : celui-ci peut en prendre à -son aise, surtout s’il est, comme c’est le cas le plus -fréquent, épicier lui-même. Mais la meilleure politique -est de bien nourrir ses ouvriers ; le rendement -est bien supérieur, et les hommes intelligents de -Cayenne s’en rendent compte. Bonne nourriture et -bonne surveillance, c’est la <i lang="en" xml:lang="en">golden rule</i>, la règle -d’or.</p> - -<p>Je donnerai plus loin des détails sur l’historique -et la production de l’or en Guyane. Pour ne pas -interrompre mon récit en ce moment, je le reprends -à mon second jour au placer Saint-Léon, c’est-à-dire -au 1<sup>er</sup> mars.</p> - -<p>Ce qui me frappe le plus ici, comme à Souvenir, -en visitant les chantiers d’exploitation dans les -criques, c’est leur étroitesse et la rapidité avec laquelle -on les épuise de leur or. On avance, en effet, à -raison de six à huit cents mètres par an, en ne donnant -il est vrai, qu’un seul coup de <i lang="en" xml:lang="en">sluice</i>. Or, c’est le -principal défaut de la méthode guyanaise. On veut -aller trop vite, et en croyant prendre le meilleur, il -arrive qu’on le laisse : il faudrait souvent enlever les -deux côtés de la crique, car rien ne dit que la petite -zone riche n’y passe pas aussi bien qu’au milieu.</p> - -<p>En outre, en allant vite, on laisse de l’or dans le -fond de la crique, car les hommes le piétinent et il -s’enfonce profondément dans le <i lang="en" xml:lang="en">bed-rock</i>. Ou bien -ils jettent violemment en l’air la pelletée de gravier -riche (ils appellent cela le coup de <i>canne-major</i>), et -le sable, au lieu de retomber dans le <i lang="en" xml:lang="en">sluice</i>, s’éparpille -en l’air, et l’or va retomber en partie dans la -crique en arrière de l’exploitation, où il est perdu. -Je ne veux pas entrer ici dans des détails techniques, -mais seulement faire ressortir quelques imperfections -de la méthode, qui, d’ailleurs, si elle est -bien appliquée, est la mieux adaptée au genre de -travail à faire, et fait honneur à l’esprit d’activité -pratique des créoles : nous verrons aussi le soin -qu’ils mettent à préparer le travail d’avenir.</p> - -<p>Les imperfections sont surtout apparentes dans -le travail des maraudeurs, qui souvent saccagent -les criques : c’est ainsi qu’ils ont rapidement épuisé -les criques si riches de l’Inini, où il y aurait pourtant -à faire encore. J’en parlerai plus loin, ainsi -que du fameux Carsewène. En ces deux endroits, il -est vrai, l’or était en grosses pépites, et les criques -n’étaient riches que par placers, ce qui arrive fatalement -avec l’or gros, tandis que dans les -placers que je visite sur la Mana, l’or est très fin -et assez régulièrement disséminé sur de grandes -longueurs de criques. L’avantage est très grand, -car on peut alors prévoir et préparer l’avenir en -faisant des fouilles de prospection : les directeurs -créoles des placers que j’ai vus témoignent -d’une grande prévoyance et de beaucoup de soin, en -faisant faire de très nombreuses fouilles de prospection.</p> - -<p>Ce sont ces fouilles de prospection qui m’intéressent -le plus, et je n’ai malheureusement pas le -temps d’en vérifier beaucoup. Je suis obligé de me -fier souvent à la parole des directeurs des placers. -Il ne serait pas suffisant de faire une fouille çà et là -et au hasard dans une crique pour connaître la richesse -et l’allure de l’or dans cette crique. Pour -cela, il faut faire tout un système de fouilles méthodiquement -placées tous les cinq mètres par exemple ; -c’est ce que l’on a fait pour certaines des criques -prospectées, mais la vérification de toutes ces criques -durerait beaucoup trop longtemps pour moi ; -elles sont pleines d’eau sur trois à cinq pieds de -profondeur et deux à trois mètres de largeur. Ce -travail serait plus facile dans la saison sèche, et -c’est alors surtout qu’on entreprend les fouilles. -Quand elles sont faites méthodiquement, les mineurs -guyanais peuvent dire avec assez de certitude quel -est le degré de richesse de la crique ; ils se trompent -rarement. Quand l’or est gros, ils disent que la -crique est <i>pochée</i>, c’est-à-dire irrégulière : l’or est -en <i>poches</i>, et dans ce cas on est exposé à des surprises -tantôt agréables, tantôt désagréables. C’est -le cas général des filons de quartz, avec la difficulté -supplémentaire de ne pouvoir prospecter souterrainement -sans d’énormes dépenses.</p> - -<p>Nos repas, dans la salle à manger ouverte à tous -les vents, sont, pour moi, des surprises toujours -agréables ; nous avons de l’<i>agami</i>, du <i>toucan</i>, du -<i>martin-pêcheur</i>, que les créoles appellent ici <i>honoré</i> ; -il y a aussi de l’<i>acouchi</i>, et un tout petit daim tacheté -qu’on appelle le <i>caïacou</i> ; c’est le meilleur de tous -les gibiers. Cependant pour quelques jours je lui -préfère encore le <i>tapir</i>, surtout préparé avec des -lentilles ; est-ce l’effet du manque de bœuf, le fait -est que ce tapir reste un de mes meilleurs souvenirs. -Il y a aussi du <i>tamanoir</i>, mais la peau seule a de -la valeur, et Sully la met à part pour l’emporter. Le -soir nous avons du thé indigène cueilli sur place à -des touffes de <i>citronnelle</i>, de <i>mélisse</i> ou de <i>diapana</i> : -je ne regrette pas le thé de Chine. Le directeur de -Saint-Léon, M. Janvier, tient un peu plus à sa cuisine -que M. Beaujoie, de Souvenir, et je suis d’avis -qu’il a pourtant raison.</p> - -<p>La forêt ici est en majeure partie formée de bois -de <i>wacapou</i>, un bois de première dureté, un des -plus beaux de la Guyane. Il y en avait également -beaucoup au Grand-Canory ; c’est un bois qui se conserve -indéfiniment et durcit même en vieillissant. -Outre le <i>wacapou</i>, il y a ici le <i>bois-de-lettres</i>, ainsi -nommé parce qu’il est si dur qu’on s’en est servi -pour faire des caractères d’imprimerie ; il est moucheté -noir sur rouge, ou rubané rouge foncé et noir, -et remarquable par son miroitement à la lumière ; on -en fait des meubles magnifiques, et il est destiné à être -de plus en plus apprécié. Il y a aussi le <i>bois-serpent</i>, -de couleur jaune, zébré d’ondulations noires, qui -ferait un superbe bois d’ornementation, pour la -carrosserie par exemple. L’Admiral fait couper plusieurs -madriers de ces divers bois, dans l’intention -de les emporter en France.</p> - -<p>Notre grande case, toute neuve, en <i>wacapou</i> et -<i>acajou</i>, a quatorze mètres de longueur et une véranda -en fait le tour. Il y a de tels amas d’herbe -sèche sur les planchers des lits que je ne regrette -plus mon hamac : la lampe qui reste allumée toute -la nuit dans le hall central suffit à éloigner les -désagréables vampires.</p> - -<p>Sur ce placer, il y a, en certains endroits, de nombreux -galets de quartz granulé avec des parties -zonées de bleu à traînées d’or libre très fin : ce sont -de très beaux spécimens. D’autres fragments de -quartz soyeux et semi-cristallin n’ont pas d’or, mais -indiquent le voisinage de filons quartzeux, d’autant -plus qu’on trouve aussi des fragments de limonite -appartenant évidemment à ce qu’on appelle le <i>chapeau -de fer</i> des filons.</p> - -<p>Il semble y avoir de l’or dans les terres même -de la colline où se trouve l’établissement : on appelle -cela les terres de montagne ; elles sont moins -faciles à laver que les alluvions des criques, parce -qu’il faut aller chercher l’eau au pied des pentes. -Parfois pourtant on en a retiré beaucoup d’or. A -Saint-Elie, par exemple, l’exploitation des terres -de montagne a produit plus de cent kilogrammes -d’or, avec un beau profit ; on descendait ces terres -dans la crique pour les laver, car il était impossible -de canaliser l’eau pour l’amener au niveau de -ces terres.</p> - -<p>Nous allons partir comblés de cadeaux : <i>pagaras</i> -en fibres d’<i>arouman</i>, huile d’<i>arouman</i>, servant de -cosmétique aux Indiens, graines de <i>rocou</i> pour faire -de la teinture rouge (pour tatouages, sans doute), -peaux de tamanoirs, becs de toucan, plumes d’agamis -et d’honorés, bois-de-lettres et bois-serpent ; il -ne manque qu’une peau de crocodile pour nous -faire un chargement digne de sauvages usuriers ou -de vieux explorateurs. Pourtant, il n’y a rien là de -ridicule, et ces produits feront un jour la fortune -de la Guyane, plus probablement que tout l’or -qu’elle produit, car nous verrons que les mines d’or -ne servent de rien à la colonie, même qu’elles lui -causent du préjudice pour le moment.</p> - -<p>Un matin, nous quittons l’établissement central -de Saint-Léon pour aller visiter le placer <i>Triomphe</i>, -qui lui est contigu au nord. Ce ne sera qu’une promenade -d’une heure et demie. Cependant le trajet -sera plus long pour nous, car nous voulons visiter -en passant le petit placer <i>Union</i>, que les Guyanais -citent volontiers comme un des plus riches de ces -dernières années.</p> - -<p>Aussi nous quittons l’ombre des bois pour suivre -une crique en plein soleil. C’est que cette crique a -été déjà exploitée, donc déboisée, et nous arrivons -précisément aux endroits qui ont donné tant d’or. -Sur une centaine de mètres, on a retiré ici cent -kilos d’or. Bien que la découverte ne date que de -deux à trois ans, les criques sont déjà épuisées ; on -a fait même des repassages en plusieurs endroits, -c’est-à-dire qu’on a repassé au lavage les sables -déjà lavés, pour exploiter les côtés. Il ne reste qu’un -chantier en terrain vierge, et nous l’atteignons bientôt. -Il y a une dizaine d’ouvriers, dont deux femmes. -Tout heureux de rencontrer nos <span lang="en" xml:lang="en">boys</span>, ils causent -un instant, nous montrent ce qu’ils font, et nous -indiquent un chemin plus court pour arriver à l’établissement -Triomphe.</p> - -<p>Les criques de Saint-Léon et de Triomphe ont -eu, elles aussi, des parties très riches, et comme -elles sont très longues, elles peuvent en avoir d’autres. -Nous allons voir le directeur du placer. Au -sommet d’une rue droite, entre des cases alignées, -se dessine une sorte de jardin, formé de légumes -empotés sur des piquets et d’ananas en pleine terre. -Au fond, c’est la case du directeur. Elle a des stores -verts le long de la véranda. Le confort semble augmenter -avec chaque placer que nous visitons. Cependant -c’est toujours le même genre de case, avec -des modifications suivant le goût de l’occupant. Dans -celle-ci, on flaire l’ingénieur : tout est géométrique -et de niveau, longueurs rigoureusement égales, plafonds -et planchers d’acajou bien égalisé. Luxe particulier, -il y a une chaise pliante. Luxe plus grand, -il y a à déjeuner un gâteau de Savoie. On nous attendait, -il est vrai ; néanmoins, ce mets suppose une -cuisinière peu ordinaire : elle mérite des compliments, -qu’elle accepte avec force gesticulations et -bavardage auxquels je ne comprends rien. La langue -créole est vraiment bien difficile.</p> - -<div class="c" id="img6"><img src="images/illu6.jpg" alt="" /> -<div class="c">MONTJOLY, PRÈS CAYENNE</div> -</div> -<p>Le directeur, M. Vertun, a été longtemps employé -aux mines de Saint-Elie, et cette expérience lui -donne une supériorité sur un directeur ordinaire -de placers. Il a étudié le sien méthodiquement. De -forte santé et de tempérament sec, excellent pour la -vie des bois, il ne néglige ni son intérieur ni sa -nourriture, et grâce à cela, il peut résister longtemps -sans être obligé d’aller refaire sa santé à -Cayenne.</p> - -<p>Il serait fastidieux de décrire en détail des criques -aurifères, et des courses à travers bois. Je ne ferai -que citer les particularités qui me frappent. Les -blocs de quartz, par exemple, forment à <i>Triomphe</i> -des alignements plus réguliers qu’à Saint-Léon, -mais les fouilles ne trouvent au-dessous d’eux -que la roche décomposée. Il est sensible que -le filon a été désagrégé et le quartz éparpillé ; la -recherche du filon devient difficile, surtout si la -roche est décomposée jusqu’à quarante mètres de -profondeur et plus comme on l’a appris par expérience -sur certains placers. Cependant, dans les criques -mêmes, la profondeur décomposée devrait être -moins grande, puisque le <i lang="en" xml:lang="en">bedrock</i> est resté blanc, -tandis que les terres de décomposition sont rouges.</p> - -<p>On trouve parfois dans le gravier des haches de -pierre polie ; mais il ne faudrait pas croire qu’elles -datent de l’âge de pierre. C’étaient et ce sont encore -les armes des Indiens, ou Peaux-Rouges de l’intérieur. -Ces roches sont en silex, en quartzite ou en -pierre meulière, et portent une entaille pour les -fixer à un manche par une corde ou plutôt par une -liane, suivant la coutume indienne.</p> - -<p>En dehors de l’établissement central, on exploite -un détaché, appelé <i>Hasard</i>. Mais là le village n’est -composé que de quatre ou cinq huttes dans le lit -même de la crique. Cela rappelle tout à fait, dit -Sully, les camps de prospection. L’eau y vient de -partout, du sol et du ciel. Mais pour prospecter, on -ne peut déboiser un vaste espace ; ce serait peine -perdue si la crique était mauvaise. Ici la crique est -bonne, on va construire une meilleure installation.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="c11">CHAPITRE XI<br /> -PRATIQUE ET THÉORIE</h2> - - -<p>Récemment il a passé ici un prospecteur en diamants. -Il a lavé au tamis des sables des diverses -criques, et prétend avoir trouvé une vingtaine de -petits diamants, pesant ensemble un gramme. A -mon tour, je fais le même genre de travail, mais -je ne trouve pas autre chose de curieux que de petits -cristaux de quartz. C’est là probablement ce qu’on -a pris pour des diamants. Ce résultat n’enlève rien, -du reste, à la possibilité de découvrir des diamants -dans les sables de rivière de la Guyane française, -car on en trouve en Guyane anglaise et au Brésil, -dans des formations identiques. Mais les diamants -ne se recueillent pas à la pelle ; il faut souvent laver -des mètres cubes de quartz pour en trouver un, et -c’est ce qu’on ne peut faire à moins de séjourner -assez longtemps au même endroit. Mais certains -cristaux en indiqueraient la présence, comme le -grenat, et je n’en ai pas trouvé.</p> - -<p>M. Vertun nous fait goûter quelques mets créoles : -du <i>callou</i> ou <i>gombo</i> ; je connaissais ce légume en -Californie sous le nom d’<i>okra</i>, ce qui étonne fort -les créoles, ils croyaient en avoir la spécialité. Le -<i>callou</i> ressemble à une grosse asperge courte, et il -en a un peu le goût : on le mange à l’eau, en salade -ou écrasé avec de la morue, et c’est bien alors -un mets créole.</p> - -<p>Il y a un parc à tortues. On nous sert des œufs -de tortue, énormes et compacts, rappelant le goût -des œufs de canard sauvage. Nous avons de la salade -rappelant les mâches, et un gibier nouveau -pour moi, le <i>paraqua :</i> c’est une sorte de faisan, se -rapprochant un peu du dindon, comme le <i>hocco</i>.</p> - -<p>Le soir, en dégustant de l’excellent thé de citronnelle, -chacun à son tour sur la chaise pliante, nous -causons longuement, et ce sont surtout des histoires -de placériens. Ces créoles ont tous, plus ou moins, -été à l’Inini ou au Carsewène, les deux <i>rushs</i> les -plus récents à la poursuite de l’or. Là aussi il y eut -des forçats évadés, et cela me rappelle ceux de -Sibérie, qui ont là-bas découvert tant de placers -aurifères. En Guyane, les évadés s’en vont aux endroits -les plus écartés de l’Inini, où travaillent les -<i>boschmen ;</i> ceux-ci leur apprennent le travail du lavage, -et s’en servent comme de domestiques, tout fiers -qu’ils sont d’avoir des blancs à leur service. Ce métier -ne contribue que trop à avilir le rôle des blancs -en Guyane ; cependant la médaille a son revers, et -parfois les évadés font payer cher leur orgueil aux -<i>boschs</i>, en leur volant leurs provisions et leurs canots -avec lesquels ils fuient ailleurs prospecter pour -leur compte, quand ils ont appris le métier de mineur.</p> - -<p>Il s’est passé des faits assez graves au grand pénitencier -de Saint-Laurent du Maroni, et pourtant -on n’en a pas fait de bruit. La nuit, les forçats -jouaient aux cartes avec les libérés : le surveillant -ne faisait pas sa ronde, sûr qu’il eût été de recevoir -un mauvais coup.</p> - -<p>Les forçats, n’ayant pas d’argent, se faisaient -pourtant un point d’honneur de payer leurs enjeux, -mais pour cela, ils pillaient les magasins la nuit : -le sort désignait le magasin à dévaliser. Une nuit, -le sort tombe sur le magasin d’un nommé Lalanne, -paisible bourgeois. Au moment où il va être envahi, -un petit chien donne l’alarme. Les forçats rentrent, -et l’on tire au sort un autre magasin : c’est celui -d’un nommé Macquarel, non moins paisible que Lalanne. -Comme les forçats forcent la devanture, le -bruit réveille Mme Macquarel, qui se lève et appelle -son mari. Celui-ci fait l’incrédule, et le bruit qu’il -fait avec ses souliers avertit les envahisseurs. Deux -d’entre eux montent l’escalier et se postent dans un -passage coudé qui conduit à l’appartement. Dès que -Macquarel ouvre la porte, il reçoit sur la tête un -coup de sabre qui lui crève un œil ; mais avec son -fusil, il tue un forçat et blesse l’autre. Ce dernier -s’enfuit ; dès le lendemain, il est reconnu et enfermé.</p> - -<p>On fait une enquête. Or, cette enquête amène la -découverte de plusieurs tonneaux remplis de sabres -et de revolvers en vue d’une révolte générale. Ce -fut le procureur général qui mena cette enquête, -et elle eut du moins pour résultat de modifier le -système de surveillance.</p> - -<p>Il paraît que le jury guyanais a un faible pour -les maraudeurs, ceux qui saccagent les criques aurifères -sans droit de propriété, et parmi lesquels -il y a souvent des évadés. C’est que les jurés sont -des marchands, et que les maraudeurs sont leurs -pratiques pour acheter des provisions. Les surveillants -et l’administration ne sont pas des pratiques, -et puis ce sont le plus souvent des blancs, tandis -que les maraudeurs sont des créoles. Récemment un -surveillant, en cas de légitime défense, tua un maraudeur. -Le jury le condamna à cinq ans de prison. -Il fallut une pétition générale de la colonie pour le -faire gracier. Ce simple fait qu’un blanc est qualifié -d’Européen, tend bien à prouver que le Français -est un étranger dans sa colonie.</p> - -<p>La chaise pliante a tant d’avantages pour causer -confortablement que M. Vertun m’en fait construire -une pour la traversée du retour. Elle sera en bois -de lettres satiné rubané, et je l’emporterai en souvenir -de nos soirées en Guyane.</p> - -<p>La grande couleuvre, qu’on appelle aussi le <i>devin</i>, -n’est qu’une variété du <i>boa constrictor</i> ; elle atteint -douze à seize mètres de longueur, avec le diamètre -d’un petit baril. On me cite un chasseur créole qui -a entouré sa hutte à l’intérieur d’une peau de couleuvre -étalée ; la queue rejoint la porte en face de -la tête, et la hutte a quatre mètres de côté. Il paraît, -mais est-ce ici le mirage créole, que le devin s’attaque -aux tapirs, aux jeunes, je pense ; il étouffe sa -proie dans ses replis, puis il commence son travail -d’étirement pour l’avaler. Il l’applique contre un -arbre dont il fait le tour, la presse et la frotte pour -écraser les os, puis il s’enroule autour d’elle, et -s’étire pour étirer aussi sa victime. Quand celle-ci, -devenue malléable, a perdu toute forme, le devin -commence à l’avaler par la tête, en l’inondant de -sa bave ; quelquefois la bête est si grosse que le -devin est obligé de s’arrêter à la moitié pour digérer -avant de s’occuper de l’autre, et il reste ainsi longtemps. -Après avoir avalé une proie volumineuse, il -gît plusieurs jours, une semaine, sans mouvement, -comme inanimé. Il est incapable de résistance et -on le tue comme un être inoffensif. On prétend que -des chasseurs se sont assis sur lui, le prenant pour -un tronc. Pour le tuer sans danger, on le hisse sur -une branche d’arbre en le suspendant par le cou à -un nœud coulant ; un homme grimpe sur l’arbre, -descend sur le cou de l’animal, où il plonge son -sabre, et se laisse redescendre jusqu’au sol en le -fendant sur toute sa longueur. Mais le devin affamé -est la terreur des bois. J’ai cité précédemment deux -circonstances où il se serait directement attaqué à -l’homme, même à un homme à cheval.</p> - -<p>Il y a heureusement un certain nombre d’oiseaux -qui tuent les serpents, entre autres les vautours et -les urubus ; il y a même les vampires. Darwin a -raison. Il se fait une sélection naturelle, et ce ne -sont pas les plus forts qui résistent, ce sont les -mieux adaptés au milieu ; ainsi les petits vampires -ont raison de grands animaux. Ils tueraient les chevaux -et les bœufs, si l’on ne protégeait ceux-ci par -des lampes allumées. Il a pu exister dans les temps -géologiques un animal insignifiant ayant détruit -des races entières d’animaux mal taillés pour la -lutte et dont la disparition a rompu la chaîne apparente -de l’évolution. Ceux-ci étaient les branches -mortes de l’arbre de la vie dont parle Darwin. Il a -fallu que <i>le milieu crée l’organe</i> pour que la race -subsiste.</p> - -<p>J’ai plaisir à discuter de ces hypothèses avec -M. Vertun. Les créoles sont fort portés au matérialisme -complet, intégral, dirait-on, et nous verrons -qu’ils sont facilement portés à être francs-maçons, -ce qui semble être une conséquence du matérialisme.</p> - -<p>— Cependant, lui disais-je, si la force naturelle -est ainsi capable de créer les organes adaptés aux -besoins, depuis le mouvement informe jusqu’à l’organe -visuel (Darwin le dit), et à l’intelligence, alors -le monde physique peut bien créer le monde moral -par une tension, une tendance universelle à un état -supérieur ; la tendance à savoir est non moins irrésistible -que la tendance à lutter pour l’existence : -elle en fait même partie.</p> - -<p>— Vous faites une hypothèse, dit M. Vertun.</p> - -<p>— Tout le système de Darwin est une hypothèse : -il remplace les créations parallèles et successives -par une création continue. C’est la méthode infinitésimale -appliquée au monde physique. Lui convient-elle -d’abord ? En tout cas, cela ne diminue en rien la -nécessité de la création, car selon Darwin, de l’être -inférieur sort constamment l’être supérieur, ce qui -est au-dessus de notre conception. Il n’y aurait donc -pas de preuve plus évidente de l’action continuelle -de la Providence que le darwinisme.</p> - -<p>— C’est ce que nous appelons le Progrès. Et -voilà la croyance à laquelle faisait allusion, par -exemple, un ministre français, quand on lui demandait -récemment de s’expliquer sur ses croyances. -Il a dit : « Je crois au Progrès. » Ce mot a une -grande signification.</p> - -<p>— Le progrès dans l’évolution, dis-je. Mais le -ministre en question a voulu parler du progrès de -l’homme. Or, justement le progrès ne paraît pas -exister pour <i>l’être humain</i>. Nous ne le constatons -pas dans l’homme physique ou intellectuel. <i>La -science progresse</i> par jalons successifs, mais <i>il n’y -a aucune preuve que l’intelligence de l’homme progresse</i>. -Il y a eu de toute ancienneté des hommes -intelligents et réfléchis pour concevoir les hypothèses -modernes. Pythagore concevait très bien le -système solaire ; Aristote ébauchait l’évolution ; -Moïse faisait de la géologie et de la géogénie ; Archimède -calculait de très difficiles intégrales. Savez-vous -ce que Leibniz disait d’Archimède ? <i>Ceux qui -sont capables de le lire admirent moins les découvertes -des grands génies modernes.</i> De l’avis des -mathématiciens, seul le cerveau d’Huyghens serait -à la hauteur de celui d’Archimède. Si nous pouvions -comparer l’état des hommes d’il y a quatre mille -ans et leur état actuel, la seule différence essentielle -serait le peuplement progressif de la surface de la -terre par l’homme.</p> - -<p>— Et la rapidité des communications ? dit M. Vertun. -Et les chemins de fer, la vapeur, l’électricité, -la télégraphie sans fil, les cuirassés, les sous-marins ?</p> - -<p>— En quoi ces inventions ont-elles modifié l’homme -lui-même ? La proportion des hommes supérieurs -n’est sans doute pas supérieure à celle d’il y a -quatre ou six mille ans. Ce que vous citez est -un progrès de la science par acquisitions successives -et non un progrès de l’homme. On peut, d’ailleurs, -l’acquérir d’un seul coup, comme ont fait -les Japonais. Or, on ne voit pas que cela ait changé -les Japonais comme hommes. Pourtant ?</p> - -<p>— Mais alors, et les vieilles nations d’Europe, -qu’ont-elles gagné ?</p> - -<p>— Elles ont gagné, sans parler d’autre chose, la -diffusion de l’instruction, ce qui élève et égalise les -hommes, mais cela n’augmente en rien leur capacité -intellectuelle. Peut-être que la science entrave -l’évolution de l’homme, en lui donnant une puissance -artificielle. Pour en revenir à l’évolution, ce -n’est que l’hypothèse de l’unité dans l’origine des -espèces. Pourquoi cela ? <i>On connaît environ quatre-vingts</i> -corps simples, il se peut donc tout aussi bien -qu’il y ait eu à l’origine des centaines de germes, -datant même de diverses époques.</p> - -<p>— Cependant il faut convenir que l’évolution est -une hypothèse qui plaît à notre esprit, sans doute -à cause de l’idée d’unité qu’elle met à la base de -notre conception de la nature.</p> - -<p>— C’est l’unité divine, dit Sully, qui, malgré son -peu de goût pour les spéculations idéalistes, s’est -toujours montré vis-à-vis de nous respectueux de -l’idée religieuse.</p> - -<p>— Oui, le plan de l’univers paraît unique, depuis -que la science récente a formulé des lois générales -pour tout l’univers : celles de Newton, de Fresnel, -de Berthelot, de Maxwell. Cette unité de lois -prouve l’unité de pensée. Cependant l’accord entre -les diverses branches de la science n’est pas encore -fait. S’il se fait, ce sera grâce à une conception -idéaliste, et non pas avec les idées matérialistes.</p> - -<p>— En Guyane, le matérialisme jouit d’une grande -faveur, grâce au sens pratique des créoles, et à la -diffusion chez eux de la fameuse secte trop connue, -la franc-maçonnerie.</p> - -<p>— Je crois que le progrès de l’homme ne peut se -faire que par l’idéalisme, en se dégageant de plus -en plus des liens de la matière.</p> - -<p>— Ce n’est pas ce qu’on disait, il y a quelques -années, avec Zola dans le roman, Karl Marx en sociologie, -Büchner en philosophie, Kirchoff en mécanique, -avec l’art réaliste tiré de la photographie, -la musique réaliste elle aussi.</p> - -<p>— Nous avons même maintenant Wells, en fait -de réalisme, mais il le traite avec humour, et Haeckel -en philosophie physiologique ; mais le courant leur -est contraire, il n’y a pas à dire, depuis quelques -années. On fait maintenant reposer les idées transcendantes -sur des arguments purement physiques.</p> - -<p>Ce n’est plus la matière qui forme la notion primordiale -de nos sens, la matière est inconcevable -avec son infinie divisibilité ; c’est l’énergie qui apparaît -à la source de toutes choses. Avec Newton, la -lumière même était quelque chose de matériel, dans -la théorie de l’émission. Déjà Descartes pourtant, -bien que d’une manière informe, avait parlé de -tourbillons.</p> - -<p>La théorie ondulatoire de Fresnel a renversé -l’émission ; elle a été confirmée par des découvertes -absolument d’accord avec ses calculs mathématiques, -et par les ondes hertziennes. Aussi cette -théorie a fait introduire dans l’exposition scientifique -du monde une force nouvelle qui transformait toute -sa composition. C’est l’éther qui, par ses vibrations, -est devenu le champ principal des phénomènes perceptibles -aux sens. Les ondes lumineuses ne diffèrent -plus des ondes hertziennes que par le rythme et -l’amplitude des vibrations. L’électricité paraît devenir -comme la clef de voûte de la chimie, la cause -même de l’énergie et de la matière. La matière peut-être -n’est plus qu’une illusion, car sa décomposition -à l’infini produit des atomes si petits qu’ils ne -sont plus de la matière, mais de l’électricité.</p> - -<p>La différence entre les atomes n’est plus dans -leur constitution, mais dans le sens, la rapidité, la -disposition de leurs mouvements ou plutôt des mouvements -de leurs <i>monades</i>, lesquelles sont, par rapport -à eux, comme les planètes par rapport au système -solaire. L’émission d’énergie n’est plus un miracle, -bien qu’elle soit indéfinie, puisqu’elle résulte -d’un mouvement aussi naturel et éternel que le -mouvement de nos planètes, dont Laplace a démontré -mathématiquement la permanence et l’équilibre.</p> - -<p>Il resterait à expliquer ces <i>monades</i> qui forment -les atomes. D’après Larmor, ce sont des modifications -de l’éther, des nœuds qui se forment dans ce -milieu, par un mécanisme analogue à celui des fameux -tourbillons de Maxwell. L’éther, un fluide -pourtant hypothétique, devient donc la base de l’interprétation -rationnelle de l’univers, l’électricité est -la réalité, et la matière n’en est que l’expression sensible, -purement locale et probablement transitoire. -Cet éther est gênant à expliquer.</p> - -<p>— Tout cela, dit Sully, c’est très joli, mais ça ne -donne pas à manger ; parlez-moi plutôt d’une belle -pépite, c’est une matière transitoire, mais pourtant -une réalité.</p> - -<p>— Je n’ai pas fini, et je puis vous apprendre -encore quelque chose de plus joli. C’est un fait bien -étrange que l’homme éprouve tant de difficultés à -développer ses facultés de raisonnement et de perception -pour comprendre le monde qui l’entoure. -Car vous avez raison, il est encore bien peu -avancé, puisqu’il ne peut se dégager de l’attraction -d’une belle pépite. Il serait pourtant intéressant -de savoir pourquoi il est si peu avancé dans cette -recherche.</p> - -<p>Un savant, Myers, a cru en trouver une explication. -C’est que la sélection naturelle, la lutte pour -la vie, a développé jusqu’ici seulement les facultés -inférieures de l’homme. Notre but presque unique et -continuel est la conservation de notre individu et -de notre espèce. Cela nous empêche de développer -nos facultés supérieures. Moi, je n’en crois rien.</p> - -<p>Si les hommes de génie, dans les sciences et les -arts, sont si rares, c’est qu’ils sont de cette rare -catégorie de gens qui n’ont pour pensée que leur -art et leur science, et non pas l’idée de gagner leur -vie ! Il est juste de dire que notre civilisation tend à -mettre les savants à l’abri du besoin, et quant aux -artistes, leur vie, c’est leur art. Seulement il leur -arrive souvent de sacrifier l’art à la mode, et il n’est -que trop vrai que les artistes de génie meurent à la -peine : il n’y a qu’à lire leur histoire.</p> - -<p>— Mais enfin cela prouve tout de même que les -facultés supérieures de l’homme ne se développent -que lorsque les facultés inférieures n’en éprouvent -pas la nécessité. Pourtant les unes ne vont guère -sans les autres.</p> - -<p>— En somme, la matière serait illusoire, et nous -devrions faire tendre tous nos efforts à chercher ce -qu’il y a sous la matière, au moyen de l’art d’abord -puis de la philosophie, ou plus exactement, de la -théologie, la science des causes. Je reviendrai ici à -une idée bizarre : c’est que l’éloignement des passions -brutales a produit l’amour, et que l’amour est -la source des arts, notamment de la musique. Musset -a dit : « La musique est une langue que le génie -a inventée pour l’amour. » Donc déjà la musique est -dans la région supérieure !</p> - -<p>— Nous avons, nous aussi, une littérature créole, -et nous aimons la musique, dit M. Vertun ; vous -avez dû entendre un de nos bals à Cayenne.</p> - -<p>— Oui, mais j’avoue que, sous ce point de vue, à -Paris on trouve mieux.</p> - -<p>M. Vertun nous accompagna au placer Dagobert -pour nous montrer un détaché de son placer. Il -nous fallut quatre heures de marche. Le sentier -longea d’abord une grande crique où l’on pourra -donner quatre coups de <i lang="en" xml:lang="en">sluice</i> parallèles, puis on -gravit des montagnes, c’est-à-dire des collines, et -entre temps, nous subissons de petites averses.</p> - -<p>Au détaché de Triomphe plusieurs chantiers sont -arrêtés, envahis par l’eau, et à cause du manque de -mineurs. Il y a eu un retard dans l’envoi des provisions -par les canotiers <i>boschs</i>, et beaucoup d’ouvriers -se sont prétendus malades ou sont allés travailler -ailleurs.</p> - -<p>En route, nous revenons, Sully et moi, sur nos -causeries :</p> - -<p>— Vous êtes tout de même par trop pratique. -Une pépite, ce n’est pas tout dans la vie.</p> - -<p>— Bah ! nous autres, nous n’avons pas de plaisir -à sonder l’inconnu. Il faut bien nous rabattre sur -les plaisirs de la vie.</p> - -<p>— Oh, vous savez vous tirer d’affaire ! Vous êtes -à votre aise partout. On vous mettrait dans le désert -que vous en tireriez quelque chose. Il faut le reconnaître, -c’est une fameuse qualité. Vous avez bon -pied, bon œil, des dents que j’admire, tout !</p> - -<p>Seulement vous êtes privé de ce qui est, selon -moi, une des grandes jouissances de la vie. Dans -le désert, je ne sais si l’on trouverait à manger, -mais on trouverait à rêver, et le rêve a des conséquences -souvent très pratiques. Il développe l’imagination.</p> - -<p>— Il n’en faut pas trop. Savez-vous ce qui arrive -aux rêveurs ? Avec leur plaisir à rêver, ils <i>dédaignent</i> -le côté pratique de la vie. Au moment opportun, -ils le négligent, on dirait que ça leur est bien -égal. D’ailleurs analyser son milieu, ses semblables, -c’est intéressant.</p> - -<p>— C’est vrai, le rêve peut faire perdre en un -instant le fruit de son travail. On ne devrait pas profiter -de cette faiblesse d’autrui. Malheureusement, -en ce monde, chacun pour soi ; si l’un perd son -avantage, l’autre le prend. Qui va à la chasse perd -sa place.</p> - -<p>— Et quand il revient, il trouve un chien ! Qui le -vaut d’ailleurs ! On ne peut pas tout avoir. Vous -rêvez, cela vous plaît ; soyez content, chantez, -dansez !</p> - -<p>— Comme la cigale ? Je vous dirai que si la -fourmi voulait chanter, elle serait ridicule. Celui -qui ne sent pas la beauté, tout en étant intelligent, -<i>fait semblant</i> de la sentir, pour avoir l’air de tout -comprendre, et il dupe les autres. Mais l’artiste ne -s’y trompe pas, il voit le ridicule de ces jugements, -et il en rit, et, à la fin, tout le monde en rit aussi, -parce qu’il y a de l’intelligence dans le sentiment. -Ah non ! L’intelligence pratique ne suffit pas.</p> - -<p>— Il en faut, et chacun prend son plaisir où il -le trouve. Il en est beaucoup, allez, qui font semblant -de croire à la religion et qui, au fond, n’en ont -point.</p> - -<p>— Justement, ils font semblant de la comprendre. -Nous sommes d’accord.</p> - -<div class="c" id="img7"><img src="images/illu7.jpg" alt="" /> -<div class="c">LE FOUR DU PLACER DAGOBERT</div> -</div> -<p>Il serait impossible, pensai-je, de concilier un tempérament -intellectuel pur avec un tempérament sentimental, -mais heureusement chaque homme possède -un peu de l’un et de l’autre, et c’est ainsi qu’on -s’entend : théorie et pratique.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="c12">CHAPITRE XII<br /> -LE PLACER DAGOBERT</h2> - - -<p>Nous avons fait halte au détaché Saint-Jules, où -l’on nous prépare un punch au rhum, qui nous remet -de la chaleur et de la marche. Nous trouvons là le -directeur de Dagobert ou plutôt son adjudant, -M. Thamar.</p> - -<p>Le sentier que nous prenons est pittoresque et -accidenté, mais nous avons plusieurs averses. On -gravit de petites montagnes, après avoir longé les -criques déboisées déjà exploitées, dans lesquelles -la pluie nous inonde sans qu’aucun feuillage ne la -retienne. Après les montagnes, nous longeons la -crique Absinthe, et je prends les devants avec -M. Thamar, le directeur provisoire de Dagobert, -venu à notre rencontre. C’est un jeune homme bien -découplé, l’air décidé et énergique, qui enjambe les -criques et passe les ponts sourcilleux comme un -porteur nègre, ou bien un créole. Il m’entraîne à -sa suite ; Sully reste avec Emma qui va plus lentement, -et M. Vertun leur tient compagnie. De grands -troncs nous barrent plus d’une fois le passage, -en des endroits pleins d’eau et de broussailles, de -sorte que je me demande comment Emma s’en tirera. -Mais elle est vaillante. Tout ce sentier est en fort -mauvais état, on l’a abandonné pour faire les charrois -par un sentier situé en aval.</p> - -<p>Une surprise m’attend à mon arrivée à l’établissement -Dagobert : c’est une salve de mousqueterie -qui me semble être tirée en mon honneur ; levant -les yeux, en montant le penchant de la colline, -j’aperçois au sommet de la case qui domine le village -un grand drapeau français, sur un long mât, -agité par le vent. Les décharges se répètent une -demi-heure plus tard, à l’arrivée de Sully. C’est réellement -une réception, mais non officielle : il y a -plus de cordialité, il n’y a pas de dissidents, et -surtout il n’y a pas de discours. Il est deux heures, -et la faim nous presse, ce qui nous empêcherait -d’écouter des harangues. Le dîner nous attire davantage. -Mais il est précédé de punchs et d’apéritifs -variés, comme s’il était nécessaire d’exciter notre -appétit. Après la marche, les averses, la dernière -montée à gravir après bien d’autres, et à 185 mètres -d’altitude, l’appétit vient tout naturellement. Aussi -le dîner est fort gai et se termine par de l’enthousiasme -quand M. Vertun tire de son sac un gâteau -de Savoie, présent de sa cuisinière, tandis que Sully -débouche son champagne. Décidément, c’est un -pays d’or ; il me rappelle le Transvaal avant la -guerre.</p> - -<p>Le placer Dagobert paraît en pleine prospérité. -Il a produit vingt-quatre kilos d’or le mois dernier, -et l’on compte dépasser ce chiffre en mars. L’an dernier -pourtant, il a eu ses vicissitudes ; il a été envahi -par les maraudeurs, on nous en fera l’historique.</p> - -<p>Cet après-midi, nous faisons un tour aux plantations. -Nous prenons successivement un bain aromatique, -et nous allons nous coucher de bonne -heure. J’ai, à moi seul, une case neuve, construite -pour le directeur qui est absent, M. Acratus. Cette -case a deux chambres et une salle de bains. Mon lit -de planches et d’herbes est excellent. Sans plus me -préoccuper des vampires que s’ils n’existaient pas, -je m’endors profondément. Une lampe brille sur -ma véranda ; un <span lang="en" xml:lang="en">boy</span> dort sur un hamac dans la -seconde chambre, je suis traité comme un personnage. -A trois heures pourtant, les singes hurleurs -me tiennent éveillé plus d’une heure ; ils gambadent -sur les arbres les plus proches. Puis je me rendors -pour me lever à six heures, l’heure à laquelle -presque subitement, il fait grand jour.</p> - -<p>Le placer Dagobert rend en ce moment une -moyenne de dix grammes d’or par jour et par -homme aux chantiers : il y a des criques nouvellement -découvertes, aussi riches, d’après les prospections, -que celles qui produisent depuis deux et trois -ans. Enfin, il y a toute une région dans l’ouest, -qui est fort riche, mais qui a été envahie l’an dernier -(1903), par les maraudeurs. Pendant cinq à -six mois, ceux-ci ont saccagé les criques, ils étaient -deux à trois cents, jusqu’à ce qu’enfin, en novembre, -le propriétaire du placer, M. Melkior, de Cayenne, -se décidât à envoyer à ses frais une petite expédition -pour les expulser. Il obtint soixante-dix soldats -avec leurs officiers et sous-officiers, un brigadier de -gendarmerie, un médecin, un arpenteur, et un représentant -de la loi. La plus grande difficulté consista à -réunir à Mana le nombre de canots et de pagayeurs -nécessaires. Mais ensuite tout se passa très bien, -personne ne fut malade, il n’y eut aucun accident -sérieux au passage des sauts. Certaines nuits furent -pénibles à cause de la pluie : c’était la fin de la -saison sèche, mais comme il était difficile de construire -vingt ou trente carbets tous les soirs, les -hommes suspendaient leurs hamacs entre deux arbres, -et s’il tombait des averses, ils les recevaient. -Mais c’est monnaie courante en Guyane, on ne -s’en plaint pas trop : pourtant une forte averse dans -un hamac étanche fait une baignoire.</p> - -<p>Les maraudeurs furent expulsés. Pour les obliger -à partir, on saisit leurs vivres sauf l’indispensable -à leur voyage, et l’arpenteur officiel put achever la -délimitation du placer sur le terrain : ce travail est -long et difficile en Guyane, quand on songe que les -placers ont souvent dix à vingt kilomètres de longueur. -Il semble qu’il dut être bien facile aux maraudeurs -de revenir, après le départ de la force -armée ; car il n’y a pas de police possible à pareille -distance, et la zone saccagée était à portée du Maroni, -d’où il est facile de fuir en Guyane hollandaise. -Mais les vivres coûtent et il faut les transporter ; -aucun maraudeur n’est encore revenu, et le directeur -du placer va mettre en exploitation intensive -la région envahie, pour éviter tout nouveau maraudage.</p> - -<p>Dans le bois, on est évidemment exposé aux pires -tours de ses semblables : pour l’homme comme pour -les animaux, c’est <i>la loi de la jungle</i>, comme la décrit -Kipling. On ne reçoit guère de nouvelles. Il est -des gens dont on est resté sans nouvelles plusieurs -années, car ils se déplacent ; on les croit là où ils -ne sont pas et ils reparaissent inopinément, ou bien -on n’en entend plus parler. Les accidents de chasse -sont fréquents, celui surtout qui est dû à la décharge -accidentelle d’un fusil mal porté. Le chasseur insouciant -laisse pendre son fusil qui se trouve coucher -en joue l’homme qui le suit. Sur un sentier -boueux et glissant, le long d’une pente, j’ai vu l’endroit -où ce fait s’est passé peu de temps avant mon -passage : en bas, dans la crique, un peu de terre -soulevée indique une tombe, et c’est tout ; nul ne -s’est inquiété du disparu. Un crime, s’il se produit, -est bien difficile à découvrir en des régions si désertes.</p> - -<p>A déjeuner, Thamar nous fait goûter le <i>sorol</i>, la -perdrix guyanaise ; puis le <i>pack</i> ou <i>paca</i>, un gibier -très fin rappelant le lièvre. Les hoccos, agoutis et -pécaris sont l’ordinaire. Mais j’ai goûté d’un mets -plus rare, le <i>singe coatta</i>. C’est une espèce assez -grande de taille ; elle atteint trois à quatre pieds. -J’ai eu la curiosité de voir écorcher plusieurs coattas, -et cela, je pense, m’a empêché de les apprécier -comme mets. Une fois dépouillés de leur fourrure, -ils ont par trop l’air d’enfants ou même d’adolescents -à la peau blanche. Il restait le poil noir de la -tête, et cela, avec la peau jaune de leur visage, et -leurs petits yeux bridés leur donnait l’air de petits -Japonais. Il paraît qu’on s’habitue à leur goût <i lang="la" xml:lang="la">sui -generis</i>. Cet animal vivant surtout de fruits, sa chair -est beaucoup moins forte que celle du <i>puma</i>, et -pourtant bien des Guyanais mangent avec plaisir le -<i>puma</i> ou tigre américain.</p> - -<p>Le singe rouge est moins bon que le <i>coatta</i>, mais -sa fourrure est plus belle, et Sully s’en fait donner -un assortiment pour sa maison de Cayenne.</p> - -<p>Chaque soir, nous assistons à la pesée de l’or et -à sa mise en boîte. Voilà six jours que chaque soir -on réunit un peu plus d’un kilo d’or ; à vingt-cinq -jours de travail, on fera 26 à 28 kilos pour mars. -Le résultat des prospections que je fais exécuter -correspond à cette production ; les directeurs de -placers ont une grande expérience locale, et peuvent -prédire la production future d’une crique d’après les -prospections qu’elle donne ; leurs prospections sont -nombreuses et méthodiques ; ils fondent leur calcul -sur le travail par homme et par jour, et non sur la -teneur en or par mètre cube. Les Sibériens ont une -méthode analogue fort pratique.</p> - -<p>Les deux placers Souvenir et Dagobert sont tenus -avec un soin méticuleux au point de vue des comptes, -de la production et du ravitaillement. On sent un -ingénieur à la tête de leurs services. Chaque soir, -j’assiste à la distribution des vivres aux ouvriers. -Leur nourriture est abondante et variée : morue, -bacaliau, bœuf salé, patates, pain, manioc, haricots, -lentilles. Celles-ci sont chères, mais elles ont un -grand avantage : elles ne se gâtent jamais, tandis -que l’humidité gâte les haricots. Le placer produit -du manioc, des patates, des bananes, du maïs -et de la canne à sucre.</p> - -<p>Nous allons un jour visiter une crique nouvellement -découverte, la crique <i>Tortue</i>. Pour y aller, -nous en passons d’abord une autre en exploitation, -déjà située à une heure et demie de l’établissement -central ; reprenant dans cette crique une fouille de -prospection, lorsque l’eau est épuisée, voici qu’une -tortue apparaît au fond ; c’est une preuve qu’elles -abondent dans ces criques. La crique Tortue, un -peu plus loin, est très étroite, mais nous constatons -qu’elle est vraiment riche aux points explorés. -A notre retour, cherchant des affleurements de -quartz, nous passons sous d’énormes blocs de -granite rouge et blanc, grands comme des maisons ; -mais la terre rouge, faite de roche décomposée, -apparaît au-dessous. L’endroit est pittoresque sous -le demi-jour de la forêt ; d’ailleurs, le ciel est couvert ; -même, il tombe des averses.</p> - -<p>Cependant, nous avons hâte de partir. Des pagayeurs -boschs nous ont dit qu’il faut souvent douze -jours de canotage pour descendre de Dagobert au -bourg de Mana, et sept ou huit en <i>tapouye</i> (ce sont -de petits voiliers), de Mana à Cayenne. Dans ce cas, -nous arriverions bien juste pour le courrier du -3 avril. Or, Sully a toutes sortes d’affaires à organiser -à Cayenne avant cette date, car il désire revenir -à Paris avec moi ; il attend un mobilier, un automobile, -etc. C’est à peine s’il nous reste une -vingtaine de jours. Mais on a donné un bal en -notre honneur pour ce soir, qui sera le dernier, et -il faut au moins le voir, sinon y prendre part.</p> - -<p>Dans une petite chambre, occupant tout l’intérieur -d’une case, se trémoussent une cinquantaine de -créoles au teint sombre, noir même, hommes et -femmes. J’ai dit qu’il y a plusieurs femmes occupées -à chaque chantier. On dit bien que quelquefois elles -sont cause de discorde, mais le plus souvent leur -présence attire et retient les ouvriers.</p> - -<p>La danse est lente, sans mouvements désordonnés, -qui seraient par trop échauffants sous ce climat ; -c’est plutôt un balancement rythmé, presque sans -mouvement des pieds. Mais, si les couples évoluent -avec lenteur, la musique est un tourbillon vertigineux. -Cette musique est tout à fait originale : deux -noirs, ou même deux créoles, demi-nus, sont assis -côte à côte sur le plancher ; l’un d’eux, de ses doigts -de fer, bat en cadence une plaque de bois résonnante -de façon à produire des roulements rythmés, comme -ceux du tambour, et très rapides ; s’il y avait sur ce -rythme des notes musicales, cela ferait sans doute -un air, comme des variations de flûte ou de clarinette -évoquent certains airs. L’autre musicien agite -une petite caisse de fer-blanc pleine de sable ; il la -secoue violemment, et, cela, c’est l’accompagnement. -Nous avons la musique réduite à sa plus -simple expression.</p> - -<p>Mais, le plus amusant, c’est de voir les têtes des -deux exécutants. Ce sont des types ; ils roulent les -yeux, remuent la tête de droite à gauche, en tous -sens, font de lentes grimaces. Ils me faisaient l’effet -d’être épuisés de fatigue, à force d’exécuter tant de -bruit et de mouvements ; mais non, ils peuvent s’en -donner toute la nuit. C’est beaucoup plus fatigant -que de danser. Quelquefois, l’un ou l’autre des -danseurs ébauche une vague mélopée, qui doit être -le thème sur lequel brode le tambour de bois. Si ce -n’était l’odeur un peu forte qui se dégage de la salle, -j’y resterais longtemps : c’est toujours la même -chose qu’on regarde, mais on doit arriver, en le -considérant, à une sorte de fascination étrange. -M. Thamar jouit visiblement de ce spectacle qu’il -nous a réservé ; il semble regretter de n’y point -prendre part. En notre honneur, il fait apporter aux -musiciens et aux danseurs quelques bouteilles de -véritable tafia, et il s’improvise un buffet vraiment -assorti à ce bal.</p> - -<p>Au dehors, la nuit est noire, et il tombe par rafales -des averses torrentielles ; mais la température -est tiède. Je vais rejoindre ma case au drapeau, -qui domine tout le village et même la colline. Mon -<span lang="en" xml:lang="en">boy</span> a suspendu son hamac, mais il n’est pas couché ; -il faut bien qu’il prenne sa part du bal.</p> - -<p>C’est ma dernière nuit aux placers, dans ces -cases à jour sur la lisière des bois sauvages ; je -crois que je vais regretter ces quelques semaines. -Si ce n’était l’appréhension de la fièvre et de l’anémie, -je passerais volontiers longtemps dans ces -bois : l’Européen résiste aussi bien que le créole. -Avec une santé solide, des précautions suivies et -raisonnées comme celles que prend L’Admiral, une -nourriture saine et abondante et un vigoureux exercice -tous les jours, la danse même parfois, on peut -braver l’humidité de la Guyane ; or, l’humidité, c’est -le véritable écueil du climat, et non pas le soleil. -Dans le bois, il n’y a pas de soleil, et sur les chantiers, -avec le casque blanc ou le grand chapeau-parapluie -des créoles, le soleil n’est pas dangereux.</p> - -<p>Je pense à tout cela, à la magnificence de ce -pays et de ses bois, étendu sur ma couche, dans cette -atmosphère idéale de douceur, écoutant au loin les -bruits du bal, de ce bal sans analogie avec celui de -Roméo, comme musique, et je m’endors. Demain, -nous allons partir, traverser une dernière fois le -grand bois sauvage, et nous embarquer sur la -Mana.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="c13">CHAPITRE XIII<br /> -DESCENTE DE LA RIVIÈRE MANA EN CANOT</h2> - - -<p>Après avoir terminé l’inspection des quatre placers -qui m’était confiée, nous quittons le dernier établissement -pour descendre à pied au <i>dégrad</i> ou débarcadère -de la Mana. Il n’y a guère que sept ou huit -kilomètres, mais les pluies torrentielles de ces derniers -jours ont transformé les criques en lacs, et -les bois en marécages.</p> - -<p>Le sentier est affreux ; sur les criques débordées, -les ponts de troncs d’arbres manquent de solidité, -parfois flottent et tournent sur eux-mêmes ; il est -impossible d’y passer debout : il faut passer à -califourchon, ou dans l’eau jusqu’au milieu du -corps. Je file en avant avec Thamar, le directeur -provisoire du placer Dagobert, qui m’aide autant -qu’il peut : d’ailleurs les arbres ruissellent et achèvent -de nous mouiller. Thamar, ce garçon intelligent -qui m’a fort bien expliqué le système des criques -qu’il a étudiées, est en même temps un remarquable -homme des bois ; il en connaît tous les secrets ; -il échoue pourtant plusieurs fois dans sa -recherche des passages à gué, tellement l’eau est -haute. Sur le sentier, voici passer un serpent vert, -un <i>jacquot</i>, qui fuit l’inondation. Parfois surgissent -de terre des blocs de quartz où l’on pose le pied -avec plaisir, car tout autour le sol est glissant. Je -ne suis pas fâché de voir cet aspect de la forêt tropicale. -On est inondé, mais il fait tiède, et, tant -que l’on est en mouvement, l’humidité ne vous -refroidit pas. On a même un certain plaisir à braver -impunément des situations que, sous nos climats -froids, on ne braverait pas sans risquer quelque -peu sa santé.</p> - -<p>La dernière crique à passer est un lac de cinquante -mètres de largeur, et d’une profondeur inconnue. -Les troncs qui servaient de pont ont été -emportés par la crue. En vain Thamar cherche un -passage. Il appelle les <span lang="en" xml:lang="en">boys</span> du <i>dégrad</i>, qui n’est -qu’à cent mètres plus loin. Ceux-ci arrivent ; deux -d’entre eux traversent le gué à l’endroit le moins -profond : ils en ont jusqu’au cou. Il faut me décider -à passer comme eux, tenant ma montre en l’air, -seul objet craignant ici l’humidité. De l’autre côté, le -soleil brille sur les toits des magasins, et je vais me -sécher en attendant Sully et Emma. Ceux-ci, plus -patients que moi, ont fait abattre, par nos porteurs -qui les suivent, un arbre immense, et passent l’eau -profonde à pied sec. Ils sont pourtant obligés, eux -aussi, de changer de linge dans la hutte du magasinier.</p> - -<p>Deux canots nous attendent sur la crique Sophie, -qui rejoint la Mana près d’ici. Il est midi passé ; -aussi nous déjeunons avant de nous embarquer.</p> - -<p>Nos pagayeurs, qui sont des créoles, font aussi leur -repas. Nous montons dans nos canots, chacun muni -de quatre pagayeurs et d’un pilote. Sully et Emma -prennent le plus grand ; je monte, seul passager, -dans l’autre. Il n’y a pas d’abri, comme en avaient -nos canots de l’Approuague ; les <i>pomakarys</i>, ces -abris de feuilles, comme on les appelle en créole, -gêneraient le pilote au passage des rapides et des -sauts. Un troisième canot descend la Mana avec -nous, monté par deux <i>boschmen</i>, le père et le -fils.</p> - -<p>Nous ne sommes pas à cinquante mètres du rivage -qu’un clairon retentit. C’est Thamar qui sonne -la générale. Aussitôt Sully saisit son winchester -qui est chargé, et envoie une salve de dix coups ; -c’est L’Admiral de la flotte qui répond au général -des placers ; puis, brusquement, la rivière fait un -détour, et nous perdons de vue le <i>dégrad</i> de Dagobert. -Seuls, des coups de fusil, qui font écho à ceux -de Sully, nous parviennent encore, tandis que nous -descendons la crique Sophie. Les bords inondés au -loin n’offrent aucun atterrissage ; nous passons des -groupes de carbets dont les toits seuls émergent de -l’eau.</p> - -<p>Cependant la crique s’élargit, et nous entrons dans -la Mana, large et gonflée comme un grand fleuve. -Bientôt c’est le confluent du <i>Coumarou</i>, et le saut -du Grand-Coumarou, signalé par mon pilote. Mais -il est invisible ; à peine quelques petites vagues, indiquant -les rochers à faible profondeur, rident-elles -la surface de l’eau. Nous filons sur le courant plus -rapide, sûrs que, de ce train, il ne faudra pas treize -jours pour descendre à Mana.</p> - -<p>Vers cinq heures, nous touchons au saut <i>Ananas</i>, -et nous décidons d’y coucher, car il y a une chute -brusque de trois mètres, et il faudra alléger les canots -au moins de notre poids. Nous accostons juste -au sommet du saut et l’on amarre les canots. Mais le -mien se détache avant que je ne l’aie quitté, et -glisse ; heureusement je saisis une liane, mon pilote -en agrippe une autre, et le canot s’arrête. Un peu -plus, nous descendions le saut par l’arrière, et non -pas peut-être sans quelque dommage.</p> - -<p>Nous passons une bonne nuit, enchantés de reprendre -la vie des carbets. Au matin, nous passons -à pied le saut Ananas, regardant filer les canots -allégés dans les rapides, et nous y remontons -quelques instants après. Un léger rideau de brume -s’étend sur la rivière, amortissant l’éclat du jour, -et créant de jolies perspectives fuyantes. Voici que -se répètent les paysages de l’Approuague, les lianes -touffues formant devant les arbres de vraies murailles -de feuillage rappelant les vieux châteaux couverts -de lierre, et sous les buissons poussent les -ananas sauvages, qui ont donné leur nom au saut.</p> - -<p>Mais, de ces rideaux de feuillages verts, pendent -maintenant de splendides grappes de fleurs violettes ; -parfois même ces fleurs recouvrent tout et montent -jusqu’au sommet des arbres. La muraille verte est -devenue entièrement violette, et c’est une fête pour -les yeux.</p> - -<p>Ailleurs, sans qu’il y ait de fleurs visibles, ce -sont des bouffées de parfums qui nous arrivent et -qui embaument toute la rivière.</p> - -<p>Pour déjeuner, nous faisons halte près d’un -groupe de carbets où se trouve amarrée une flottille -de canots. Ils portent des provisions venant de -Mana pour les placers que nous venons de visiter ; -mais le courant est si fort que les pagayeurs sont -impuissants à le remonter ; ils ont dû faire halte. -Voilà près de cinquante jours qu’ils sont partis de -Mana, le 26 janvier, et ils vont encore être obligés -d’attendre quelques jours que la rivière ait baissé. -Un peu plus bas, c’est un autre groupe de canots. -Voilà donc pourquoi l’on est privé de provisions depuis -quatre mois aux placers Saint-Léon et Triomphe : -les pagayeurs ont perdu leur temps sur la rivière -pendant les quinze ou vingt premiers jours, -puis la crue est arrivée et les a immobilisés. Par -contre, les pagayeurs de Dagobert, qui sont justement -ceux avec qui nous descendons la Mana, bien -que partis en février, sont sur la voie du retour.</p> - -<p>Les lianes font tantôt des arches de verdure et de -fleurs, et tantôt elles s’amoncellent en figurant des -collines en dômes plongeant dans la rivière.</p> - -<div class="c" id="img8"><img src="images/illu8.jpg" alt="" /> -<div class="c">ÉGLISE DE MANA</div> -</div> -<p>Nous arrivons au saut X… où nous passerons la -nuit : mais il faut d’abord le franchir. Malgré la -crue, il est difficile et nous le descendons à pied, -non sans peine ; car, même dans l’île par laquelle -nous passons, l’eau a envahi le sentier et formé des -criques assez profondes. Le passage n’est pas long, -mais voici qu’à l’extrémité, nous attendons vainement -l’arrivée des canotiers : il faut aller à leur -recherche. Une partie seulement des provisions a -été déchargée et transportée derrière nous. En montant -sur des blocs de granite qui font partie du saut, -nous distinguons un de nos canots en détresse contre -un îlot. C’est justement celui qui contient nos provisions : -un faux coup de pagaie l’a exposé à une -lame des rapides qui l’a rempli. Heureusement il a -pu accoster l’îlot, et les deux pagayeurs sont en -train de vider l’eau avec leurs <i>couis</i> (grandes -écuelles en fer-blanc). Ils essayent ensuite de traîner -le canot par terre le long de l’îlot, pour se trouver -ainsi au pied de la chute ; car il est impossible de la -reprendre en amont. Leurs efforts étant insuffisants, -le canot des deux <i>boschs</i>, monté par nos deux -pilotes, part à leur secours. A son tour, il va se -mettre en travers sous un faux coup de pagaie ; il -embarque. Heureusement il est vide ; deux lames, une -troisième l’aurait coulé. Mais il passe. Un canot coulé -dans un saut est généralement perdu : les hommes -même ne s’en tirent pas toujours ! Enfin, voilà nos -quatre hommes dans l’îlot, et bientôt les deux canots -sont traînés au bas du saut ; ils filent comme des -flèches à travers les derniers rapides, sous nos -yeux, et viennent nous prendre pour nous conduire -à la station des carbets. Il est sept heures du soir, -grande nuit, et nous avons eu un moment d’anxiété.</p> - -<p>Nous repartons à six heures et demie du matin -pour passer d’abord le saut <i>Acajou</i>, presque invisible. -Nous aurons une série de sauts à franchir aujourd’hui.</p> - -<p>Le saut <i>Léopard</i>, bien que fort visible, peut être -franchi sans descendre à terre. C’est le premier -que je passe en plein courant, et l’impression est -plutôt excitante, au sens du mot américain <i lang="en" xml:lang="en">exciting</i>, -grisante. Les pagayeurs retirent de l’eau leurs pagaies, -sauf celui de tête et le pilote : le courant est -plus que suffisant pour filer vite ; la direction seule -importe. C’est là que se révèlent l’à-propos et l’habileté -du coup de pagaie. Nous n’avons qu’à nous -tenir immobiles, pour ne pas faire chavirer le canot, -car les lames arrivent à la hauteur des bords ; un -rien ferait entrer l’eau, au risque de nous couler. -On passe à quelques centimètres de crêtes de rocs -à fleur d’eau, ou de petits tourbillons. C’est vraiment -une chose admirable que la science consommée -de leur art qu’ont ces créoles : on voit qu’ils connaissent -les sauts depuis leur enfance, dans tous -leurs détails, et quel que soit le niveau de l’eau, car -la passe varie suivant ce niveau. C’est excitant : -quand un passage est franchi, on attend l’autre avec -le désir de retrouver cette excitation. Chaque saut -n’est pas une chute unique ; il est formé de plusieurs -chaînes de rocs à franchir, et dure deux cents à -trois cents mètres.</p> - -<p>A midi, nous passons le <i>Gros-Saut</i> et le saut -<i>Patawa</i> ; la chute totale est de huit à dix mètres : -il y a d’un seul coup une cataracte de trois à -quatre mètres de haut. Sur le bord, il y a deux -tombes, l’une toute fraîche, des victimes du saut. -Pendant notre arrêt, suivant une coutume locale, -Sully fait brûler des bougies sur ces tombes.</p> - -<p>C’est ensuite le saut <i>Topi-Topi</i> que nous passons -en canot. Outre l’impression du saut <i>Léopard</i>, il me -cause une légère émotion : entre deux chutes, mon -canot se retourne bout pour bout ; c’est un cas fréquent -avec les courants de divers sens qui arrivent. -Et, dans cet immense bruissement des grandes eaux -autour de soi, les pagayeurs se comprennent mal. -Nous nous accrochons à des branches pendantes -d’un îlot propice ; nous retournons le canot et il file -sans encombre à travers les dernières cataractes -de Topi-Topi. Dans ces mouvements, je conçois le -danger pour un canot à prêter le flanc aux vagues : -il oscille et l’eau y pénètre immédiatement. C’est -aussi grave pour un canot que de se briser contre -une pointe de roc.</p> - -<p>Au delà de Topi-Topi, nous croisons une demi-douzaine -de canots avec une troupe de gens qui font -sécher des vêtements. Ils allaient au placer Saint-Léon, -lorsque, au milieu du saut que nous venons -de franchir, un de leurs canots a fait naufrage, avec -les bagages de trois passagers, leurs provisions et -leurs vêtements ; deux autres canots ont été plus ou -moins inondés, et ce sont les effets mouillés qu’ils -font sécher. Maintenant, quelques-uns d’entre eux -vont redescendre à Mana chercher d’autres provisions -et d’autres effets. Ce sont seize jours de perdus -déjà, car de Mana ici ils ont mis seize jours. Sully, -toujours généreux, leur donne des provisions pour -permettre à ceux qui vont rester ici d’attendre, car -ils vont être obligés d’y rester plus de trois semaines, -avec la crue de la Mana. C’est une désagréable -aventure.</p> - -<p>Dans ce groupe, il y a des femmes et des enfants. -Ces dames, fort élégantes physiquement, ne sont -heureusement pas délicates et savent se contenter -de peu ; elles ont même l’air de plaisanter sur leur -situation. Elles ne seront guère plus mal qu’aux -placers, car elles ont du gibier et des provisions ; -et puis elles connaissent la vie des bois, elles savent -se tirer d’affaire, et ce n’est peut-être pas la première -aventure de ce genre qui leur arrive.</p> - -<p>Le saut <i>Continent</i> est à découvert : nous en passons -la partie centrale à pied. Postés, Sully et moi, -sur une saillie de rocher qui forme un observatoire -naturel sur le fleuve, nous regardons avec envie nos -canots filer comme des flèches au milieu de l’écume, -du remous contre les rochers, des tourbillons et des -lames, dans le fracas de la cataracte.</p> - -<p>Nous arrivons bientôt au-dessus du saut <i>Fracas</i>, -où nous trouvons quelques carbets pour passer la -nuit. Il y a des <i>maringouins</i>, moustiques d’un bleu -d’acier, avec de longs dards qui percent facilement -les hamacs. Je dors tout de même, bercé par le -roulement sourd et distant du saut <i>Fracas</i> qui nous -attend demain. Il ne nous engloutira pas ; nos pilotes -sont habiles.</p> - -<p>Nous le défions, en effet, de nos canots qui filent -au travers comme des fétus de paille. Nouvelle -excitation et nouvelle occasion d’admirer ce jeu de -pagaies, qui évite les abîmes des remous, les crêtes -sournoises des rochers, et qui dirige le canot toujours -au travers des lames. C’est le dernier saut que -nous verrons : plus bas, l’eau les a recouverts. Au -bout du saut <i>Fracas</i>, la rive nous offre un petit -spectacle : un temple <i>bosch</i>. C’est un autel aux -dieux des <i>boschmen</i>, élevé sous des arbres d’où -pendent des oriflammes blanches. Les <i>boschs</i> prient -ici, pour se rendre les sauts favorables en les -remontant, et pour faire leurs actions de grâces en -redescendant. Nos créoles, plus sceptiques, sont -tentés de rire de cette dévotion. Les <i>boschs</i> ne sont -pas, comme eux, gâtés par Cayenne et le contact -des blancs.</p> - -<p>A une heure, nous passons les criques <i>Avenir</i> et -<i>Arrouani</i>, dans lesquelles on exploite des placers -aurifères. Plus bas, ce sont les criques <i>Enfin</i> et -<i>Elysée</i>, bien connues en France par leurs mines d’or -d’alluvion, depuis longtemps exploitées. A l’entrée -de la crique <i>Elysée</i> nous distinguons une masse de -diverses machines en train de passer à l’état de -vieille ferraille, si l’on ne vient pas bientôt les tirer -de leur état précaire : ce sont des dragues.</p> - -<p>Au bord de l’eau apparaissent deux grands -arbres dominant ceux d’alentour : ce sont des <i>fromagers</i>. -Je ne sais d’où vient ce nom, ils ne produisent -rien de mangeable ; ils abritent un placer. -Un peu plus bas, trois petites collines rompent la -monotonie des berges.</p> - -<p>Plusieurs fois nous accostons pour chercher des -carbets où nous abriter pour la nuit : les uns sont -noyés, les autres occupés. A huit heures seulement, -quand il fait complètement noir, nous trouvons de -grands carbets sur une haute berge : ils ne sont que -partiellement occupés. Cet endroit s’appelle le Grand-Amadis : -hélas ! il n’offre rien d’héroïque à conquérir ; -pourtant, il faut un certain genre de courage -pour s’accommoder de ce refuge : il est plein -de vermine, de maringouins et de chiques. Je n’ai -pas encore vu de chiques en telle abondance. En -outre, il y a des vampires, et mon voisin de hamac, -un <i>bosch</i>, est mordu au pied par ce vilain animal. -Pour moi, je dors bien ; je le dois, je pense, à la -petite fatigue que je me suis volontairement donnée -en pagayant plusieurs heures avec mes créoles -pour rattraper le canot de Sully qui avait une forte -avance. Déjà hier, j’avais pagayé entre les sauts, et -cet exercice m’avait détendu de l’éternelle position -assise dans le canot.</p> - -<p>Toute cette nuit, il tombe une pluie diluvienne. -Dans mes instants de réveil, je voyais curieusement -circuler ces <i>boschmen</i> presque nus avec leur sabre -nu au côté : les maringouins les gênaient.</p> - -<p>Nous voulions partir à trois heures pour être le -soir à Mana, mais, à cinq heures, la pluie est toujours -telle que force est bien d’attendre. A sept -heures, elle n’a pas cessé ; pourtant il faut bien se -décider. Avec des caoutchoucs et des parasols, on se -tirera d’affaire. Il n’y a plus de sauts à franchir, car -les hautes eaux ont recouvert tous les rochers et les -sauts de cette région sont peu élevés. Ainsi nous -avons passé hier soir, sans nous en douter, le saut -<i>Dalle</i>, ainsi nommé parce que le passage par où on -le franchit est allongé comme une dalle de <i lang="en" xml:lang="en">sluice</i>.</p> - -<p>Nous passons le <i>dégrad</i> du placer <i>Clovis</i> : il -pleut toujours à torrents. Sully et Emma ont arboré -des chapeaux-parapluies en bois d’<i>arouman</i> ; c’est -grotesque et pittoresque à la fois. Mon pilote voit -avec inquiétude l’eau ruisseler sur sa peau nue : il -me dit qu’il commence à sentir le froid. A la longue, -ces pluies tièdes refroidissent ; c’est leur danger : -il vaut mieux mettre alors un tricot, même mouillé, -comme me le disait mon Indien de l’Approuague. -Je passe au pilote mon caoutchouc, et j’ouvre mon -parasol. Il nous arrive des effluves de parfums provenant -de fleurs invisibles, mais cela même ne nous -charme plus. C’est peut-être le bois de rose, ou ce -bois violet que nous avons vu hier, et qui ferait de -si beaux ouvrages d’ébénisterie.</p> - -<p>Les <i>boschs</i> (qu’on appelle ici <i>Saramacas</i>) du troisième -canot se sont couchés sous leur prélart, la -toile goudronnée qui recouvre leurs provisions ; et, -quand nous rencontrons leur canot, il flotte à la -dérive au milieu de la Mana. C’est ingénieux pour -éviter la pluie, tout en faisant du chemin. Mes <span lang="en" xml:lang="en">boys</span> -sont stoïques sous la pluie. Mon pilote, qui avait -cessé son chant monotone, le reprend sous mon -caoutchouc. C’est une mélopée indéfinie qui rythme -le mouvement des pagaies ; car lui aussi pagaye -pour se réchauffer. Ce chant vient du Soudan, en -Afrique, et il est en idiome africain ; il dit l’histoire -de la fille du désert. Les <span lang="en" xml:lang="en">boys</span> chantent aussi et pagayent -mieux ; ils ont les voix de sauvages qu’il faut -avec leur chant : ce sont parfois des éclats violents -qui sonnent faux, mais rappellent les cris aigus de -nos montagnards de Savoie pour s’appeler de très -loin. Je n’oublierai pas ces cinq heures de pluie -sans miséricorde. Je pagayai aussi sur leur rythme, -mais je pensais plutôt à des rythmes de Verdi, de -ces rythmes italiens à trois temps qui vont si bien -aussi avec le mouvement rapide des pagaies.</p> - -<p>Après midi, la pluie cesse tout à fait, aussi brusquement -et sérieusement qu’elle n’avait cessé de -ruisseler. Quand je ne pagayais pas, j’étais occupé -à manier le <i>coui</i> pour vider l’eau du canot. La -Mana devient de plus en plus large et profonde, -grâce aux criques qui s’y déversent. Ce fleuve magnifique -commence à me rappeler ceux de Sibérie : -il est aussi jaune, mais les bords sont d’une végétation -bien plus riche.</p> - -<p>Nous passons devant Angoulême, l’ancien village -de Mana, abandonné comme trop loin de la mer -pour les petites goélettes ; puis c’est Cormoran, où -M. Théodule Leblond, de Cayenne, a entrepris l’exploitation -du <i>balata</i>, l’arbre dont le suc équivaut à -la gutta-percha.</p> - -<p>Il fait nuit quand nous arrivons au village indien -de Mana, et il y a encore deux heures et demie -jusqu’au bourg de Mana. Nous n’entrevoyons les lumières -de cette petite localité qu’à dix heures du soir. -Sully nous annonce par une salve de son winchester, -et les <span lang="en" xml:lang="en">boys</span> entonnent leur chanson avec un nouvel -entrain. Cette cinquième journée, ils ont pagayé -quinze heures.</p> - -<p>Les coups de feu ont attiré quelques personnes -avec des lanternes, grâce auxquelles nous réussissons -à sortir des canots avec nos bagages, au milieu -d’une nuée de moustiques.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="c14">CHAPITRE XIV<br /> -LE BOURG DE MANA</h2> - - -<p>Mana n’a pas d’hôtels : on nous trouva cependant -deux chambres dans deux maisons assez éloignées -l’une de l’autre. Je m’étendis sur un lit muni -d’une moustiquaire et m’endormis sans retard, en -ayant assez de la position assise en canot.</p> - -<p>Ce sont des religieuses qui ont fondé Mana, il y -a une cinquantaine d’années, en y faisant des plantations -de canne à sucre. Elles fabriquent du rhum. -Mais la canne à sucre a bien perdu de son importance -depuis qu’on fait du sucre de betterave et -aussi à cause du manque de main-d’œuvre. Mais, -grâce à sa manipulation soignée, le rhum de Mana -garde sa réputation d’être le meilleur des Antilles.</p> - -<p>Nous dûmes attendre quelques jours l’arrivée de -la <i>Paulette</i>, le petit voilier que nous avait promis -M. Melkior. C’est que nous avions descendu la -Mana avec une rapidité inusitée, grâce à la crue et -au courant : en été, il faut trois et quatre semaines -pour faire ce que nous avions fait en moins de cinq -jours. Cependant, le temps ne nous parut pas long. -Je vis fabriquer le manioc sous ses deux formes -comestibles : le <i>couac</i> et la <i>cassave</i>. Le couac est en -grains durs, et me plaît médiocrement ; la cassave -est sous forme de galette aplatie, moins dure et -d’un goût agréable. L’opération importante de la -fabrication est la digestion du manioc avec de l’eau -dans un appareil appelé <i>couleuvre</i>. Cet appareil, -en fibres de palmier tressées, a la forme d’une couleuvre -longue de deux mètres environ : on le remplit -de manioc et d’eau, et on l’allonge en l’étirant ; -puis on le raccourcit et on le rallonge indéfiniment, -ce qui imite les mouvements du boa pour avaler. -C’est une déglutition complète : l’eau suinte à travers -les fibres, et le volume du manioc ingurgité -diminue peu à peu. On remet du manioc sec et l’on -recommence jusqu’à ce que la couleuvre ne s’étire -plus. On grille le produit, ou bien on le cuit en -forme de galette sur un four en pierres sèches, et -l’on a le <i>couac</i> et la <i>cassave</i>.</p> - -<p>M. Sucar, chez qui nous prenons nos repas, -nous offre toute espèce de fruits, depuis les grosses -amandes du <i>balata</i> jusqu’à la <i>confiture macaque</i>, -sorte de groseille rouge. En outre, il nous charme -par sa voix de ténor, souple et moelleuse ; une voix -naturelle bien rare. Cet homme est très grand, brun, -crépu ; il a le physique de Dumas père, et il est -artiste.</p> - -<p>J’ai dit que les créoles savent être artistes ; leurs -histoires en canot le prouvent abondamment : elles -sont pleines de fantaisie et d’imprévu. Et ici, à Mana, -M. Sucar m’en donne une autre preuve, non seulement -par sa voix si harmonieuse et si bien timbrée, -mais dans le choix de ses mélodies, tirées des -chefs-d’œuvre italiens, <i>la Norma</i>, <i>la Favorite</i>, etc., -mais aussi par le goût avec lequel il chante, par -exemple, certain air de <i>Mignon</i> : « Elle ne croyait -pas, dans sa candeur naïve, etc., » si ridicule quand -on accentue sa mesure à trois temps. M. Sucar a -sauvé ce ridicule, et l’air paraît dans toute sa douceur -mélancolique. Nous avons passé de bons moments -à Mana à causer musique et à entendre -M. Sucar et sa mandoline. Un pauvre instrument, -que la mandoline ; mais, lorsqu’il n’y en a pas -d’autre, et qu’une belle voix le domine, c’est encore -charmant ! C’était même spirituel avec certaine sérénade -guyanaise, paroles et musique de M. Sucar ; -un peu méchante, mais jamais on n’eût osé s’en -fâcher.</p> - -<p>Ce ne sont pas les instruments qui font la musique, -c’est l’âme qui s’en dégage : les uns la comprennent, -les autres non. Le grand Beethoven n’avait -qu’un clavecin, une épinette, et pourtant elle a frémi -d’accents que les plus superbes instruments modernes -ne connaissent pas, ou dont ils n’ont que de -pâles échos, si quelque hasard le veut. Retrouver les -impressions d’un maître comme Beethoven dans ses -sonates, ses quatuors, ses symphonies, quel problème -plein d’exquises sensations ! Plus vaste qu’un -problème de géométrie ou d’analyse, il laisse place -à la fantaisie, et quelle fantaisie !</p> - -<p>Sucar nous dit avoir songé à ce mot de <i>Napoléon</i> -écrit par le grand homme sur sa troisième symphonie, -l’<i>Héroïque</i>. Celle-ci avait alors une marche -héroïque ; c’est après le couronnement de Napoléon -que Beethoven, le traitant d’ambitieux, effaça son nom -et lui fit une marche funèbre, au lieu de la marche -triomphale qu’il avait d’abord composée. Quelle -pouvait être cette marche triomphale de Beethoven, -de cet homme si puissant d’inspiration, possédant -l’<i>intelligence du cœur</i>, pour lui appliquer un mot -de Pascal ? Il y en a une, pensais-je : c’est l’adagio -de l’<i>Ut mineur</i>, triomphal s’il en fut jamais. Et, à -sa suite, le scherzo et le finale aux allures de chevauchée -épique, n’est-ce pas là une bataille couronnée -d’une victoire ? Voilà la symphonie <i>Napoléon</i> tout -entière, toute du style conquérant du premier morceau -de l’<i>Héroïque</i>, cette page immense que les mots -ne peuvent décrire.</p> - -<p>Pourtant, je sais bien que le finale de l’<i>Héroïque</i> -aussi est un triomphe, mais ne serait-il pas aussi -bien placé à la fin de l’<i>Ut mineur</i> avec la <i>Marche -funèbre</i>, et d’accord avec les <i>notes fatales</i> du commencement -de cette symphonie. Un rêve. Laissons-le -maintenant pour redescendre à terre, et voir la vie -pratique, les travaux des créoles.</p> - -<p>J’ai eu la chance de rencontrer en Savoie un ancien -curé de Mana, un bon Savoyard. Au bout de -cinq ans, il en est revenu un peu éprouvé par le -climat. Il eut le tort de négliger sa santé en Guyane : -au lieu de manger abondamment, il se contenta du -maïs, de la <i>polenta</i> piémontaise que les Guyanais -laissent pour le <i>couac</i>. Ici, il laissa d’excellents souvenirs ; -il faut voir de près cette population pour -comprendre les difficultés de ce ministère.</p> - -<p>Le chef de nos canotiers de la Mana est conseiller -municipal, et il est un des plus intelligents du conseil. -La mairie est à côté de l’église et donne sur la -grande place de Mana, plantée de superbes manguiers. -De la place, on peut suivre les délibérations -du conseil, car elles se font à grands cris. On s’y -dispute ferme, et l’on ne fait pas faute de s’y régaler, -tout en vidant des litres de rhum. Il paraît -que le budget municipal a de grosses notes pour -les régalades des conseillers. Il faut bien que cette -fonction ait des avantages !</p> - -<p>Les ménages doubles et triples ne sont pas rares. -Dans ce pays, la nature déborde ; l’homme ne peut -s’empêcher d’en faire autant. Comme tout le monde -est créole ou noir, ce sont forcément des noirs qui -souvent sont fonctionnaires. Il n’y a rien à redire à -cela, sauf qu’il faudrait arriver à tirer de cet état -de choses la civilisation véritable, et non pas sa parodie. -Quelque moqueur de Mana me comparait les -séances du conseil aux séances matinales des singes -hurleurs qu’on entend sur l’autre bord de la rivière : -« Seulement, ajoutait-il, les séances des singes -rouges sont moins longues. »</p> - -<p>Il serait banal de citer l’exemple des Anglais dans -leurs Antilles. Les Anglais ont le sens politique et -commercial, mais ils ne savent pas développer le -sens artistique et personnel de leurs sujets antillais -et autres. La France le saurait. En attendant, certaine -réforme, bien pratique celle-là, que me signalait -Sully, ce serait le service militaire obligatoire -pour les créoles aussi bien que pour les citoyens -français : il inspirerait le sens des responsabilités et -de l’ordre. On se heurterait à des difficultés, à la -dissimulation des naissances, par exemple ; mais, -en Algérie, on a bien su s’en tirer : on comprendrait -qu’après tout le service militaire a de très bons résultats -et on le ferait volontiers.</p> - -<p>Les créoles ont d’incontestables qualités : activité, -endurance, finesse d’intelligence. Ils ont le droit -absolu de participer à leur gouvernement, et c’est -une condition essentielle de leur prospérité ; car ils -se connaissent, savent ce dont ils sont capables, et, -par suite, peuvent faire chez eux ce que les blancs -ne pourraient faire.</p> - -<p>Par exemple, certaines cultures seraient une -grande source de prospérité pour la Guyane française, -mais elles seront impossibles tant que les -mines d’or absorberont toute la main-d’œuvre. Le -coton sauvage abonde en Guyane ; il n’est nulle part -cultivé. Or, la France est entièrement tributaire des -Etats-Unis pour le coton qu’elle consomme, et à -la merci de ses prix de vente, tandis qu’elle pourrait -en produire de la meilleure qualité en Guyane à -peu de frais. On dira que la main-d’œuvre nous -manque, ce qui est exact ; mais la Guyane hollandaise -et surtout la Guyane anglaise en ont à profusion. -On ne voit donc pas ce qui nous empêche d’en -avoir. Il paraîtrait qu’à deux reprises, quand nous -avons voulu importer des noirs de nos domaines -africains, ou des coolies d’Asie, l’Angleterre est -venue nous avertir de son air le plus prude : « Vous -savez, c’est la traite des noirs, — ou bien, — des -jaunes. » Et, selon l’expression vulgaire, nous avons -<i>calé</i>. Si cela est exact, nous avons été absurdes, car -l’Angleterre et la Hollande n’ont pas fait autre -chose pour leurs possessions.</p> - -<p>Le <i>balata</i> est exploité avec succès en ce moment -autour de Mana. Les concessions sont toutes prises, -à moins d’aller très loin. On envoie des ouvriers à -qui l’on achète leur récolte moyennant 4 francs le -kilogramme de gomme. Leur contrat les empêche -de vendre à tout autre leur production, et, en outre, -chaque récipient porte une marque distinctive. La -gomme de balata valant 7 francs le kilogramme en -France, il reste une jolie marge de profits, en tenant -compte des frais de transport. Seulement, -c’est toujours la main-d’œuvre qui est l’écueil dans -la question. Souvent aussi il y a des pertes de temps ; -il faut attendre les pluies pour faire la récolte ; le -passage des sauts avec des canots chargés de balata -peut être périlleux, etc.</p> - -<p>L’exploitation des bois d’œuvre et de construction -est beaucoup plus difficile ; il faut des capitaux -et des navires construits spécialement à cet -effet. Mais, tôt ou tard, la valeur extraordinaire -des bois de la Guyane rendra leur exploitation très -florissante ; nous en parlerons dans un chapitre spécial.</p> - -<p>A quelques heures de Mana, près du lac Arrouani, -se trouve une léproserie : une trentaine de lépreux -sont soignés par des religieuses. Le docteur de Mana -va les visiter de temps à autre. On se plaint qu’aucune -amélioration ne soit possible par suite de la -mauvaise volonté du service administratif, et parce -qu’il n’y a aucune police dans la région.</p> - -<p>C’est un fait patent que la police est absolument -insuffisante en Guyane, mais elle est difficile à exercer. -Nous avons vu les incursions des maraudeurs : -on me soutient à Mana que ces maraudeurs ont leur -utilité. Ils exploitent et réexploitent des placers jusqu’à -leur épuisement complet. Seulement, ce ne -sont pas eux qui découvrent les placers ; ils arrivent -généralement après la nouvelle d’une découverte, et -celle-ci est due aux efforts coûteux d’expéditions organisées -par les gens entreprenants de la colonie. -Ces derniers sont alors frustrés par les maraudeurs. -Lorsqu’une découverte est due à des maraudeurs, -rien de plus juste que de leur donner la propriété -du placer. Il devrait suffire, comme aux Etats-Unis, -de planter des poteaux de découverte, et de faire -ensuite enregistrer le terrain au service des mines à -Cayenne.</p> - -<p>Mais les conditions sont spéciales en Guyane : -cadastrer la forêt vierge, ce serait un comble. Alors, -on distribue le terrain à Cayenne même sans aller -le voir. On vérifiera plus tard : les approximations -sont légendaires dans le pays. On adapte les terrains -au plan, et non pas le plan aux terrains. D’ailleurs, -les maraudeurs ne tiennent point à la propriété : ils -veulent seulement écouler leur or. Pour vendre de -l’or, il faut un <i>laissez-passer</i>, et on ne donne ce -laissez-passer qu’aux propriétaires de placers. Qu’à -cela ne tienne : des gens de Mana ou d’ailleurs ont -des concessions de placers, aurifères ou non, sur le -plan officiel, et cela leur suffit pour acheter l’or des -maraudeurs. Naturellement, ils y prennent leur -commission, et, de plus, étant marchands, ils payent -en partie avec des provisions. De là vient que les -maraudeurs sont fort bien vus en Guyane. Aux -Etats-Unis, le laissez-passer est inconnu ; chacun -peut vendre de l’or, et la fraude est inconnue. En -Guyane, outre le laissez-passer, il y a une masse -interminable de formalités et de droits à payer, dont -8 pour 100 pour la sortie. Aussi, l’or s’en va en -Guyane hollandaise, où il n’y a pas tant de formalités -et où le droit de sortie n’est que de 5 pour 100.</p> - -<div class="c" id="img9"><img src="images/illu9.jpg" alt="" /> -<div class="c">MONTJOLY, PRÈS CAYENNE. — COLONIE DES SINISTRÉS DE LA MARTINIQUE</div> -</div> -<p>Cependant, la <i>Paulette</i> est arrivée et déchargée : -à sept heures du matin, le 19 mars, nous nous y -embarquons pour Cayenne. Nous passons la barre -de la Mana juste au moment favorable de la marée, -et nous voilà en pleine mer. Le vent souffle du -nord-est, et nous allons à l’est ; mais le capitaine -Boot va où il veut. En moins de trente-neuf heures, -nous sommes à Cayenne, et encore un coup de -vent a brisé notre mât de hune, ce qui nous a fait -perdre quelques heures. Je ne suis pas habitué à -ces mouvements saccadés des voiliers contre les -lames ; pourtant, l’appétit tient bon. Nous avons pu -jeter un regard sur les îles du Salut, sans avoir vu -la côte, qui est trop loin. A dix heures du soir, nous -passons la barre du port de Cayenne.</p> - -<p>A terre, je retrouve la grande maison mise à ma -disposition à la fin de janvier. Ces sept semaines -dans l’intérieur de la Guyane me font l’effet d’un -rêve. Sur mon lit, je crois sentir encore le balancement -un peu dur de la goélette, et ce sera mon premier -plaisir d’aller la voir demain se pavaner gracieusement -dans le port. En la revoyant, je distingue -près d’elle un autre voilier venu aussi de Mana, la -<i>Belle-Cayennaise</i>. Celui-ci était parti vingt-quatre -heures avant nous ; mais le capitaine n’a pas su se -tenir au vent comme Boot, et il est arrivé douze -heures après lui ; et son bateau ne vaut pas la -<i>Paulette</i>.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="c15">CHAPITRE XV<br /> -CAYENNE</h2> - - -<p>La ville de Cayenne est divisée en deux parties -assez distinctes, sans être séparées l’une de l’autre. -Ce sont, d’un côté, les constructions anciennes ; de -l’autre, les rues modernes. L’ancien Cayenne était -entouré d’un fossé qui a presque entièrement disparu. -Il comprenait de très grands bâtiments, solidement -construits, restés intacts, et groupés autour -du fort <i>Cépérou</i>, sur le bord de la mer. Ce fort utilisait -une petite colline, un rocher battu des vagues, -cachant derrière lui la plaine où Cayenne est construite : -on a parlé plusieurs fois de faire sauter ce -rocher, pour dégager Cayenne et lui donner plus -de vue ; mais le pittoresque y perdrait.</p> - -<p>A l’est du rocher, ce sont d’abord d’immenses casernes, -avec de grandes et hautes salles, à peu -près inutilisées maintenant ; car le fort Cépérou a -été démantelé en faveur de Fort-de-France, qui est -notre station navale des Antilles, et la garnison de -Cayenne est insignifiante. Derrière les cours des -casernes, fermées par de massives et vieilles portes -de fer, ce sont les palais du gouvernement et de -l’administration. Quelques vieux canons garnissent -un promontoire au nord de ces bâtiments. Au sud -sont la gendarmerie, puis le grand hôpital. Tout -cela est massif, mais solide, et encadré d’un côté -par la mer, de l’autre par une vaste place où pousse -une herbe épaisse entre des avenues bordées de -superbes amandiers. C’est la place d’Armes : sous -le climat tropical, la verdure et l’ombre donnent -toujours ici une impression de fraîcheur.</p> - -<p>Les autres monuments anciens de Cayenne sont -le palais de justice, dont les murs et les pilastres -noircis encadrent tristement une grande cour d’honneur, -puis l’église ou la cathédrale, si l’on veut, -qui est dans les mêmes conditions. Le climat humide -de Cayenne produit sur les murs les mêmes taches -noires qu’on observe sur les monuments de Londres. -La cathédrale est insuffisante pour Cayenne : elle -est en outre mal aérée, sombre et humide. Il faudrait -ici une église comme celle de Fort-de-France, en -treillis de fer, toute en fenêtres immenses, pleine -d’air et de lumière. Cependant, on peut dire que -cette église de Cayenne, isolée sur une place, bordée -d’une avenue de palmiers, avec un pourtour en -arcades, est encore le plus remarquable monument -de la ville.</p> - -<p>Il me reste à citer la mairie et le musée, mais leur -extérieur n’offre rien de particulier. Le musée renferme -une collection de roches, d’oiseaux, de reptiles, -de mammifères, etc., qui est très intéressante. -Mais la flore et la faune de la Guyane ont fort besoin -qu’un savant les étudie : je crois que, depuis les -descriptions de Buffon, leur étude n’a fait aucun -progrès. L’intérieur de la Guyane, c’est presque la -<i>terra incognita</i>.</p> - -<p>Le reste de la ville est composé de rues très régulières -et très propres, qui se croisent à angle -droit comme dans les villes américaines modernes. -Il y a de très beaux immeubles, appartenant aux -plus anciennes familles de la Guyane : les Leblond, -les Céide, etc. L’intérieur, avec de larges et hautes -salles, de grandes fenêtres, est somptueux et imposant. -Pour faire circuler l’air à travers les maisons, -on a renoncé aux croisées vitrées ; on n’emploie -que des volets à jour. Si l’on a de l’air, parfois -même des rafales de vent à travers sa demeure, on -évite un peu les effets de l’humidité. Les toitures -sont faites de lattes en bois, sur lesquelles les pluies -torrentielles font un tel fracas que le sommeil le -plus dur n’y peut résister.</p> - -<p>La ville a de belles esplanades plantées d’arbres, -et de magnifiques promenades ombragées sous la -forêt. J’ai cité la place d’Armes, mais celle des -Amandiers est plus vaste encore, et, en outre, elle -donne sur la mer : il y passe constamment le souffle -du large, et, dans les chaudes journées, on l’y respire -avec délices. Des bancs ont été disposés sous -les ombrages des amandiers, et jusque sur un petit -promontoire avancé, d’où la vue s’étend au loin sur -la plage et les collines de la côte.</p> - -<p>La place des Palmistes, au milieu de Cayenne, est -unique au monde, par ses deux cents palmiers hauts -de trente à quarante mètres, alignés en colonnades -de troncs droits et minces, dont le sommet, une -touffe de palmes bruissantes, est sans cesse agité. -Ils ont dû être plantés en même temps, car ils sont -presque égaux. L’un d’eux est <i>bifide</i> : à sept ou -huit mètres du sol, il se divise en deux troncs parallèles -absolument semblables. Sous ces palmiers, ce -sont des bouquets de bambous, et des pelouses de -hautes herbes séparant des avenues. On a préféré -laisser à cette immense place l’aspect d’une savane -plutôt que d’y créer des massifs de fleurs. La cime -de ces palmistes est hantée d’une nuée d’<i>urubus</i>, le -vautour de Cayenne, à qui, quoi qu’on dise, on doit -bien en partie la propreté des rues. Il est juste de -dire que ces rues, balayées par les averses, le sont -aussi par les particuliers et par des équipes de -forçats.</p> - -<p>Je citerai encore une place plus petite, près du -port, parce qu’elle possède un groupe en bronze, -au centre. Ce groupe représente le député Schœlcher, -en redingote, présentant (à la France, je -pense) un noir presque nu. Cela signifie l’émancipation -des esclaves. M. Schœlcher a un air enthousiaste -un peu 1830 ; le noir a l’air de trouver la -chose toute naturelle. C’est qu’en effet, à juger par -le nombre de créoles, l’alliance avec les blancs était -depuis longtemps un fait accompli. Je ne sais si ce -groupe plaît beaucoup à Cayenne.</p> - -<p>Le port est encombré par les bâtiments de la -douane, dont je parlerai tout à l’heure. C’est dommage, -car on y jouit d’une vue captivante sur la -mer, la pointe <i>Macouria</i> et la rade, où se balancent -constamment de nombreux voiliers, goélettes et canots. -Il y a même un vieux vapeur, la <i>Victoire</i>, -sans cesse rapiécé, comme le couteau de Jeannot, -portant solidement ses soixante-dix ans. Une fois -par mois seulement arrive le courrier français, un -vapeur de 1,500 tonneaux.</p> - -<p>Il n’y a pas de tramways dans Cayenne, mais on -parle d’en construire un. En attendant, on installe -la lumière électrique. Mais les Cayennais ont pris -à la civilisation ce qu’elle a de plus avancé : les -automobiles. Il y en a une dizaine dans Cayenne, -presque tous à des particuliers. Les rues rectilignes -sont favorables à ce sport. C’est le meilleur mode -de locomotion pour ne pas s’échauffer en courses, -car les chevaux supportent mal le climat. Il n’y a -que les mules qui résistent et quelques Cayennais -ont de jolis attelages de ces animaux, qui ne peuvent -cependant lutter avec un automobile.</p> - -<p>Il y a pourtant fort peu de routes autour de -Cayenne, quinze kilomètres en tout ; mais les autos -les parcourent plusieurs fois. Ce sont d’ailleurs de -jolies promenades à travers les forêts vierges de la -côte. On espère faire peu à peu une route le long -des côtes jusqu’à Mana, et peut-être jusqu’à Surinam, -capitale de la Guyane hollandaise. Les autos -pourront s’en donner, car cette route sera loin -d’être fréquentée comme nos routes de France.</p> - -<p>En attendant, les promenades favorites sont celle -du jardin d’essais de Baduel, et celle de Montabor. -Je ne les ai pas faites ; par contre, j’ai passé une -journée extrêmement intéressante à la colonie agricole -de <i>Mont-Joly</i>, en compagnie de son organisateur, -M. Bassières. Cette colonie est à huit kilomètres -de Cayenne : elle a été fondée pour donner -de l’ouvrage et des ressources aux sinistrés de la -Martinique, après la fameuse catastrophe de Saint-Pierre. -Il y eut d’abord six cents personnes, mais -il en est rentré beaucoup à la Martinique, où elles -ont retrouvé une occupation. Il reste en ce moment -soixante-dix familles, environ deux cent soixante-dix -personnes, qui paraissent décidées à rester en -Guyane. Un vaste espace de terrain leur a été distribué, -divisé en lots. Sur chacun de ces lots se -trouve une jolie case et, tout autour, un jardin -potager. Le reste du terrain est consacré à la culture -préférée du propriétaire : le maïs, les bananes, -les patates, le manioc, la canne à sucre, etc. ; ou bien -les légumes : courges, concombres, haricots, épinards, -etc. M. Bassières a particulièrement encouragé -ces dernières cultures, comme plus rémunératrices, -et Cayenne y trouve un grand avantage : -celui de pouvoir acheter des légumes à un prix abordable.</p> - -<p>Entre les rangées de propriétés, on a réservé de -larges avenues, auxquelles travaillent des escouades -de forçats : ce sont ici des Malgaches et des Arabes. -Ils ont d’abord déboisé le terrain de Mont-Joly, et -maintenant ils en font l’asséchement. Leurs casernements -sont de longs bâtiments bien aérés entourés -de forêts. Deux ou trois surveillants militaires suffisent -à diriger leurs travaux. Ils disposent d’une -salle de punition où les récalcitrants sont enchaînés -par les pieds ; il n’y en avait aucun à mon passage.</p> - -<p>A l’entrée de la colonie se trouvent des bureaux, -puis les anciens logements des sinistrés de Saint-Pierre. -Le paysage est extrêmement calme et reposant ; -l’aspect est celui d’une prairie plantée de canne -à sucre, avec quelques grands arbres : des palmiers -et des fromagers. Au delà des forêts qui bornent la -colonie, le terrain est vallonné et se termine par des -collines qui vont plonger dans la mer. La plage est -magnifique, longue de deux à trois kilomètres, isolée -entre deux collines, et constitue un site merveilleux. -On parle de diviser la forêt voisine en lots, -et de la vendre aux enchères pour y construire des -villas donnant sur la plage. Celle-ci a une largeur -de deux cents mètres. La lisière des bois est formée -de buissons bas qui donnent un fruit, l’<i>icaque</i>, au -goût acide, rappelant ces baies bleuâtres que les -enfants aiment beaucoup en hiver, les <i>prunelles</i>. Si -j’étais destiné à vivre à Cayenne, je choisirais une -villa sur cette plage.</p> - -<p>Et justement je passai une charmante soirée à la -campagne, au bord de la mer, chez M. Léonce Melkior, -en compagnie de Sully-L’Admiral et d’un -groupe de Cayennais pleins d’entrain et de gaieté. La -villa méritait son nom : <i>la Gaieté</i>. C’était une petite -maison, dont tout le dessous ne formait qu’une -grande salle ouverte des quatre côtés. Les grands -bois alentour, la plage tout près, et jusqu’au ponceau -de bois traversant une crique, tout me rappelait -un autre site, dans un pays et sous des cieux -pourtant bien différents : la villa de Sedimi et ses -alentours, près de Vladivostok, en Sibérie. Nous -causions ici de la guerre russo-japonaise, que je -n’avais apprise qu’en arrivant à Mana, et je me demandais -si ce joli Sedimi n’était pas en ce moment -occupé par ce peuple stupéfiant que les Russes -appellent des macaques, et qui sont des hommes -même peu ordinaires.</p> - -<p>A <i>la Gaieté</i>, nous goûtâmes toute espèce de fruits : -des pommes-lianes aux variétés inépuisables : <i>couzou</i>, -<i>oyampi</i>, <i>mari-tambour</i> ; les plus petites sont -les plus savoureuses, mais toutes sont délicieuses. -On nous servit une glace sans doute inconnue en -Europe, une glace au <i>mombin</i> ; elle ne le cède en -rien à une glace aux fraises.</p> - -<p>L’après-midi fut très gai et se termina par un bain -de mer. C’est un hasard heureux de pouvoir goûter -la salure de toutes les mers du globe. Ici, les poissons -abondent ; il suffit de jeter un filet pour en -attraper de toutes les tailles. On rejette à la mer les -plus gros et les moins bons. En outre, on trouve -fréquemment de grosses tortues de mer échouées -sur le rivage, et dont la chair est très recherchée. -Ces rivages, toujours rafraîchis par la brise, sont -très sains, et c’est pourquoi je ne crains pas de les -comparer, à bien des points de vue, à ceux des -côtes de la mer du Japon, en Sibérie.</p> - -<p>Le gouverneur de la Guyane jouit d’un luxueux -chalet, dans une situation semblable à celle du chalet -Melkior et à peu de distance ; mais je ne l’ai pas vu. -Je n’ai pas cherché non plus à le voir, préférant les -réunions privées aux réceptions officielles, et la vie -en plein air avec des fruits sauvages, aux mets élaborés -savamment. J’ai cité les <i>pommes-lianes</i> ; il y a -ici aussi les <i>pommes-cannelle</i> et les <i>sapotilles</i>, et -surtout les mangues : <i>mangue-amélie</i>, <i>mangue-julie</i>, -etc. Les amateurs les préfèrent à tout autre -fruit pour leur finesse, leur parfum, leur saveur. -La culture leur fait perdre ce léger goût de térébenthine, -que les Guyanais d’ailleurs apprécient : si -la Guyane réussissait à entreprendre le transport -des mangues en Europe et aux Etats-Unis, elle y -trouverait une fortune, et les gourmands de tous -pays un plaisir. J’ai toujours ouï dire que les entreprises -les plus sûres sont fondées sur ce qui se -mange.</p> - -<p>A propos d’arbres fruitiers, leur sève est si riche -en Guyane que, pour faire produire aux arbres stériles, -on leur applique indifféremment, avec un succès -égal, l’un ou l’autre des trois procédés suivants : -on taillade l’écorce à coups de sabre — c’est le procédé -des Indiens autochtones — on fait une incision -annulaire assez large à la première écorce ; enfin, -on charge de pierres les branches inférieures sur -leur jonction avec le tronc. Je ne sais si, en Europe, -on trouverait aussi heureuse l’application d’un de -ces procédés.</p> - -<p>Cayenne est une ville gaie. C’est le type de ces -villes qui centralisent la production d’or d’une région. -La vie y est large et plutôt coûteuse ; l’intérêt -de l’argent y est élevé : 10 pour 100 sur les immeubles. -Cette ville m’a rappelé un peu Johannesburg, -au Transvaal, les années avant la guerre ; elle -a aussi des rapports avec El Callao, au Venezuela, -et même Dawson-City, en Alaska. Les réceptions -sont luxueuses : le champagne y coule à flots, et -de vastes salles grandioses, comme celles de -M. Th. Leblond, donnant sur la place des Palmistes, -rappellent plutôt les châteaux d’autrefois que les -maisons modernes. On y retrouve les descendants -d’une ancienne race, celle des L’Admiral, des Leblond, -etc.</p> - -<p>La population créole aime beaucoup à s’amuser. -Elle organise même des baptêmes de poupées. Sully -en a présidé un ces jours-ci. C’est très sérieux et -non pas un jeu d’enfants, comme on le croirait ; -mais on s’y amuse ferme, en habit ou en smoking -blancs aux revers de soie blanche. Quels grands -enfants que ces créoles !</p> - -<p>Surtout, on aime la danse. Les bals publics ne -sont pas précisément une réjouissance pour ceux -qui habitent dans le voisinage et qui voudraient -dormir. C’était mon cas à la fin de janvier, et, -jusqu’à six heures du matin, ce fut en face de chez -moi un tapage indescriptible : à travers les volets à -jour sans croisées, le bruit m’arrivait comme si le -bal eût été dans ma chambre. C’est d’abord le -rythme cadencé des danseurs infatigables frappant -mollement, mais tous à la fois, le plancher de leurs -pieds nus. Le bavardage est moindre pendant la -danse : l’amour des histoires fait place à la jouissance -de cette danse que j’ai décrite au placer Dagobert -et qui a quelque chose de félin. Moins agitée -que la nôtre, c’est bien la danse qui convient à un -peuple plus près que nous de la nature, et sous ce -climat qui amollit ; mais l’exercice est une réaction -contre cet amollissement.</p> - -<p>Sur le bruit cadencé des pieds, et pour l’exciter -plus que pour le rythmer, il y a d’abord l’instrument -de bois que l’on bat avec les doigts et la paume de -la main, et la boîte de sable secouée sans relâche ; -mais, à Cayenne, il y a en outre des instruments de -musique. J’entendis une clarinette maniée avec une -véritable maëstria. Elle joua d’abord des valses, de -très jolies valses, de Strauss, de Lanner, etc., et -toute espèce de danses, jusque vers deux heures du -matin. A partir de ce moment, les danseurs étant -sans doute suffisamment rompus aux rythmes dansants, -la clarinette se donna libre carrière : ce furent -des airs variés, avec d’étourdissantes variations roulées, -coulées, piquées ; de la virtuosité étincelante ; de -ces variations que nos créoles, sur la Mana, sifflaient -avec un vrai talent. Après les variations, un peu fatigantes -pour la respiration, ce furent des airs d’opéras, -lents ou vifs, sans transition, avec la plus parfaite -indifférence pour la danse en cours : je reconnus -au vol <i>Carmen</i>, <i>la Favorite</i>, <i>la Traviata</i>, <i>Guillaume -Tell</i>, et même <i>Lohengrin</i>. Je ne parle pas -des opérettes. La boîte à sable et la lame de bois -continuaient, sans s’inquiéter de la clarinette, leurs -battements et leurs grincements rythmés. C’était -admirable, comme chacun de son côté, danseurs et -musiciens, s’en donnaient à cœur joie pour jouir à -fond de la danse. La pluie tomba par rafales, sans -qu’on s’en doutât dans la salle un seul instant.</p> - -<p>A côté d’un bal pareil, il est inutile d’essayer de -dormir ; il faut aller le voir, et c’est intéressant ; il y -a un buffet et des tables où l’on peut se rafraîchir.</p> - -<p>Je vis un autre bal le 2 avril, la veille de Pâques. -Outre la clarinette, toujours tenue supérieurement, -il y avait deux violons, une contrebasse et un cornet -à piston. Les deux violons passaient inaperçus à -l’oreille, et pourtant leurs exécutants ne se faisaient -pas faute de manier l’archet à tour de bras. Mais -que faire contre un piston et une clarinette, un tambour -de bois et une boîte à sable ? Se taire ! mais -leur salaire n’eût pas été gagné.</p> - -<p>Ces grandes salles de danse sont parfaitement -aérées, éclairées à l’électricité ; elles ont un promenoir -pour les spectateurs, des bancs pour les danseurs -fatigués, et des rafraîchissements. La police -surveille d’un œil débonnaire.</p> - -<p>Le matin de Pâques, jour de mon départ, j’allai -visiter le marché que je ne connaissais pas encore. -Un gendarme de la Savoie, rencontré à Cayenne, -m’ayant persuadé qu’il en valait la peine, vint m’y -conduire à cinq heures du matin. J’y trouvai, en -effet, une foule considérable et bariolée, toute espèce -de fruits et de légumes, des libérés vendant de la -viande, le tout relativement un peu cher, au taux -de l’unité inférieure de Cayenne, qui est le <i>sou marqué</i>, -valant deux sous. C’est une jolie pièce de -nickel, frappée sous Louis-Philippe. Je constatai -avec plaisir l’activité du marché de Cayenne, et surtout -je m’aperçus que la population en général et -les gendarmes en particulier sont en mesure d’avoir -une nourriture saine et réconfortante, comme il -convient en Guyane.</p> - -<p>La cathédrale était pleine de monde, à déborder -sur la place, à la messe de Pâques : l’orgue et les -chants s’en donnaient à toute volée. Je dois même -mentionner une effroyable cacophonie due au mélange -de l’orgue et des chants avec une fanfare -jouant des danses, des marches et des pas redoublés : -pour comble, je reconnus, sinon les mêmes -musiciens, du moins les mêmes airs que la veille -au bal créole. Autour de moi, on paraissait ravi -d’entendre un pareil charivari. Il paraît que des -sons comme des goûts, on ne discute pas. Chacun -a sa manière d’honorer Dieu, et peut-être notre -grande musique religieuse paraîtrait-elle fade aux -oreilles créoles ! Elle demande une étude, d’ailleurs. -L’idée qu’on se fait de Dieu dépend de la science -qu’on possède ; on ne peut en imposer une plutôt -qu’une autre.</p> - -<p>Les Frères des écoles chrétiennes sont très populaires -à Cayenne : c’est leur fanfare qui jouait à la -grand’messe et nous gratifiait de ses airs intempestifs. -Les élèves étaient tout endimanchés : quelques-uns -avaient des bas et des souliers bien cirés ; d’autres -n’avaient qu’un bas et qu’un soulier ; pour satisfaire -une petite vanité, ils étaient certainement -plus mal à l’aise que leurs camarades qui avaient -leurs deux pieds nus.</p> - -<p>J’ai fait allusion aux forçats une fois ou deux dans -mon récit, à propos de la main-d’œuvre et de la -colonie pénitentiaire du Maroni. La surveillance ne -paraissait pas être suffisante, et la Guyane n’a pas -de troupes dans le cas possible d’une révolte des -forçats. Voici quelques observations qui m’ont été -faites sur le régime du bagne.</p> - -<p>Ce régime paraît s’inspirer d’abord du code -d’excellence de la nature humaine, inventé par -Rousseau dans son <i>Emile</i>, et ensuite d’une sorte -d’aversion pour tout changement. Le souci principal -est de ne donner aucun motif de laisser croire que -les forçats sont mal traités, et de suivre la routine. -Le nombre total des forçats est d’environ six mille. -Il a été renforcé récemment de ceux qu’on a expédiés -de la Nouvelle-Calédonie, qui cesserait peu à -peu d’être colonie pénitentiaire. Depuis l’année 1854, -où la Guyane reçut le premier convoi de condamnés, -on peut dire que le travail fait par les forçats est -insignifiant, comparé aux dépenses qu’il a occasionnées. -Ces dépenses ont dépassé soixante millions, -et le travail fait se borne à quelques plantations -sur le Maroni ; chaque administration nouvelle refait -ce qu’avait fait la précédente, et la Guyane reste -aussi inculte qu’il y a soixante ans. En colonie anglaise, -on aurait évidemment réalisé des défrichements -et des routes qui auraient développé le pays. -En Guyane, on a fait quinze kilomètres de routes.</p> - -<p>Dans les rues de Cayenne, le travail des forçats -est peu pénible, et, en le voyant faire, on comprend -combien il manque d’entrain et de bonne volonté. -<i>C’est le travail forcé, bien inférieur au travail libre.</i> -Les forçats travaillent moins que les militaires et -sont mieux traités. Un condamné qui a une plainte -à faire peut s’adresser directement au ministère, -sans passer par l’administration, tandis qu’un soldat -est obligé de passer par la voie hiérarchique. -Un forçat peut ameuter la presse. Ainsi Zola a fait -son livre : <i>Vérité</i>, qui est un tissu d’erreurs. Que -n’est-il venu en Guyane ? Il était, certes, assez riche -pour payer son voyage, et il aurait pu voir l’île du -Diable.</p> - -<div class="c" id="img10"><img src="images/illu10.jpg" alt="" /> -<div class="c">TRAVAUX DES FORÇATS DANS LE PORT, A CAYENNE</div> -</div> -<p>Le contact prolongé entre les forçats de toute -catégorie les rend rapidement aussi mauvais les uns -que les autres : si l’on isolait les meilleurs (car il y -a des crimes par entraînement irréfléchi), on obtiendrait -un autre résultat. Il faudrait écarter les pires, -comme on coupe un membre malade pour éviter la -gangrène. Ensemble, les forçats en arrivent à perdre -tout sens moral, à regarder le vol, l’assassinat, -comme un devoir dans l’état où la société les a mis. -On envoie bien les mauvaises têtes, ou soi-disant -telles, aux îles du Salut. Mais on appelle mauvaises -têtes ceux qui refusent de travailler ; or, ce refus -est trop facile à opposer, car il n’y a aucune sanction, -aucune punition ayant un résultat effectif -comme dans l’armée. Aux îles du Salut, la vie est -douce et le climat est bon. Il serait si facile de -classer les forçats d’après leur casier judiciaire ! -Mais ce serait quitter la routine, et se donner de la -peine. Peut-être l’un ou l’autre directeur a-t-il -essayé, mais il a dû se heurter à la pire des forces, -la force d’inertie. Car l’administration ne manque -pas de chefs capables et intelligents. Mais, quand -une routine dure depuis cinquante et soixante -ans, et reste liée à l’influence changeante des régimes -que la France subit de son côté, on n’a ni -la force ni le temps de faire œuvre qui dure.</p> - -<p>Si les forçats sont donc manifestement inutiles à -la Guyane, ils sont par surcroît nuisibles à sa réputation, -par suite à son peuplement et à son développement. -Il vaudrait mieux les envoyer ailleurs, aux -îles Kerguélen, par exemple, dans le sud de -l’Afrique, où, dit-on, il n’y a que des phoques et un -consul. Le climat y est excellent.</p> - -<p>Le sort des libérés est plus triste encore que celui -des forçats. Il leur arrive de demander à faire certains -travaux refusés par les forçats, comme trop pénibles, -et, en effet, ces libérés gagnent 70 francs par -mois, ce qui représente tout juste leur nourriture, -à Cayenne. Leur situation est parfois si misérable -qu’ils commettent volontairement un délit pour se -faire réintégrer au bagne : le tribunal de Cayenne -juge constamment des faits de ce genre. Les forçats -malades vont à l’hôpital et l’on prolonge leur -convalescence par toute espèce de petits soins, tandis -que les libérés malades sont envoyés au camp. -On saisit sur le vif la sollicitude administrative -pour son service, et son indifférence au bien général.</p> - -<p>Depuis huit ans, il est question de faire un chemin -de fer de pénétration en Guyane ; on comptait, -mais à tort, semble-t-il, sur l’administration pénitentiaire -pour donner sa main-d’œuvre. On ne sait -plus maintenant quand on fera ce chemin de fer, -ni même si on le fera. Celui qui se construit actuellement -en Guyane hollandaise pourrait bien décourager -de faire celui de notre colonie, car le projet -le plus populaire à Cayenne consistait à aboutir à la -haute Mana et au Maroni par l’Approuague, et le -chemin de fer hollandais ira justement à l’Awa, sur -le Maroni.</p> - -<p>Mais, en Guyane française, aucun tracé n’est encore -fait ; on ne peut donc évaluer les frais de construction, -ne sachant pas à quelles difficultés on se -heurtera. Quant au but à atteindre, il me semble -qu’on n’a que l’embarras du choix : il y a des placers -un peu partout, et, <i>quel que soit le point visé, -la région intermédiaire est bonne à développer</i>.</p> - -<p>Les avantages d’un pareil chemin de fer seraient -inappréciables : on pourrait exploiter avec profit -une quantité de placers, dont actuellement le ravitaillement -est trop coûteux pour que le bénéfice soit -possible. Surtout on pourrait commencer le défrichement -intérieur et la mise en valeur de la Guyane -française, comme en Guyane anglaise et hollandaise. -L’intérieur du pays est loin d’être malsain, -surtout en commençant par cultiver le voisinage de -la mer, comme le recommande M. Théodule Leblond. -La main-d’œuvre viendra des Antilles à volonté. -Il suffirait d’un effort pour mettre en plein -rapport cette inépuisable forêt vierge, inhabitée et -inconnue. Il faut de l’argent évidemment, mais, avec -la production d’or de la Guyane, le capital ne ferait -pas défaut, si on l’intéressait à la Guyane, au lieu -de l’écarter.</p> - -<p>Ceci me conduit à dire quelques mots de la -douane. Le produit principal, c’est l’or. C’est grâce -à l’or que le budget de la colonie donne des excédents. -Mais ces excédents, au lieu d’être employés -au profit de la colonie, servent à faire des largesses -administratives. On étudie à la loupe les rouages de -ce régime, comme en France, mais on néglige toute -vue d’ensemble. En outre, la politique sait bien jouer -aussi son rôle.</p> - -<p>L’or paye deux taxes : la première, de 5 francs -par kilogramme d’or brut, pour l’entrée dans -Cayenne ; la seconde, de 216 francs par kilogramme -pour la sortie, c’est-à-dire 8 pour 100 de l’or brut, -estimé à 2,700 francs le kilogramme. Ces chiffres -sont exagérés d’abord, puisqu’en Guyane hollandaise, -aux Etats-Unis, au Transvaal avant la guerre, -on ne payait que 5 pour 100. Mais cela n’est rien. -En se présentant à la douane, il semble qu’il devrait -suffire de dire : « J’ai tant d’or ; pesez-le. Combien -dois-je payer ? » Mais il s’agit bien de cela ! On -dirait qu’il est honteux de faire de l’impôt une -affaire d’argent. L’important, c’est la paperasserie -et les formalités de l’emballage. Ce n’est qu’aux -Etats-Unis que les questions se résolvent simplement. -Ici, il faut des boîtes spéciales, des cachets -spéciaux, un poids spécial, et surtout il faut des -papiers. D’abord, un laissez-passer : si l’on n’a pas -de mine à soi, on ne peut se procurer ce laissez-passer -que par fraude, en utilisant de vieux registres, -ou en s’adressant à des gens qui n’ont des -mines que pour avoir des laissez-passer.</p> - -<p>Si l’or est entré sans laissez-passer, il ne peut -plus sortir sans une nouvelle fraude. Pour éviter -ces chicanes, sans parler de celles de la pesée, on -préfère passer l’or en contrebande. En Guyane hollandaise, -les poids sont justes, il n’y a pas de laissez-passer, -et l’on ne paye que 5 pour 100. A propos de -pesée, on sait que les commerçants français et -suisses préfèrent envoyer leurs marchandises d’exportation -par les ports allemands et italiens plutôt -que par les ports français, Marseille surtout, parce -que les pesées y sont capricieuses, dangereuses et -paperassières.</p> - -<p>Tout ceci n’est rien encore : on risque des -amendes et même la confiscation de l’or à la moindre -infraction : par exemple, si le poids indiqué sur le -laissez-passer diffère de 100 grammes, en plus ou -en moins, du poids découvert par la douane. Or, -il s’agit souvent de 20 kilogrammes d’or, et même -davantage. La balance de la douane, usée par l’humidité, -a tout autant de chances d’être fausse que -celle du placer. J’ai vu la confiscation se produire -dans le cas suivant : le laissez-passer était arrivé -après l’or ; ce sont des canots <i>boschs</i> qui portent cet -or à travers des centaines de kilomètres, des sauts -et des rapides ; un pilote <i>bosch</i> avait oublié de remettre -le laissez-passer à son remplaçant. Le propriétaire -de l’or a fait appel en France, et, après une -année de discussions, ne s’en est tiré qu’en payant -500 francs d’amende : le plus fort est qu’après avoir -gardé le laissez-passer, on le lui réclamait en le -menaçant d’une nouvelle amende. Il y a de quoi -décourager d’introduire de l’or à Cayenne.</p> - -<p>Il en est de même pour les droits sur le rhum. -On paye une taxe de 1 fr. 50 par litre en Guyane, -et, à l’arrivée à Saint-Nazaire, la régie demande encore -4 francs par litre à 100 degrés. Je me demande -d’où vient le rhum qu’on achète en France 3 à -4 francs le litre. C’est un défi jeté aux produits naturels -en faveur des produits falsifiés. C’est ainsi -que les droits et les tracasseries imposés en France -aux bouilleurs de cru favorisent les eaux-de-vie falsifiées, -aux dépens des eaux-de-vie naturelles. On a -beau se munir à Cayenne d’un certificat d’origine -pour son rhum, on paye à l’arrivée en France -comme pour un rhum étranger. Il vaut évidemment -mieux ne rien déclarer.</p> - -<p>Cependant, je quittai Cayenne en regrettant d’avoir -pu passer si peu de temps en Guyane. J’y étais arrivé -anxieux du climat, sans y connaître personne -que Sully-L’Admiral. J’avais trouvé un climat idéal, -moyennant quelques précautions, et un accueil plus -qu’agréable, cordial. Vraiment, je partais avec le -désir du retour en Guyane. Sully, qui d’abord comptait -revenir en France avec moi, se décidait à rester -pour s’occuper de ses affaires et prendre la direction -des placers, s’il y avait lieu. Je partais donc -sans lui, mais avec des Guyanais dont j’avais fait -connaissance. Naturellement, il y eut une séance -d’embrassades sur le bateau, aussi bruyante et démonstrative -qu’à mon arrivée.</p> - -<p>En route, je fis connaissance d’un homme remarquable -par son énergie, depuis vingt ans en -Guyane et au Venezuela : M. Rémeau, le directeur -des mines d’or de Saint-Elie et Adieu-Vat. Son expérience -me confirma un grand nombre de faits que je -n’avais pu qu’entrevoir, et ses causeries firent le -charme de nos promenades et de nos soirées sur -la <i>Ville-de-Tanger</i>, puis sur le <i>Versailles</i>. Si l’on savait, -en France, apprécier les hommes de valeur -sérieuse, on n’en manquerait pas.</p> - -<p>A Fort-de-France, nous prîmes une cargaison de -fruits : mangues (les dernières de la saison), ananas, -sapotilles, avocas, etc. ; des coquillages, de la salade -de patawa. Ces fruits font passer d’autres mets plus -échauffants.</p> - -<p>La Martinique et la Guadeloupe me parurent peu -de chose après la végétation si ardente de la Guyane. -Ce sont aussi des pays de créoles et on y retrouve, -ce qui m’amusa, des noms qui rappellent l’ancienne -France, la Révolution et même la Rome antique : Agénor -et Alcindor, Scipion et Cicéron, Alcibiade et Métellus, -Florimond et Albany, Cornélie et Herménégilde, -etc. La liste en serait longue. Elle me suggéra -une remarque : c’est qu’en France on abuse vraiment -trop des mêmes noms ; il en est bien d’autres qui -sont fort harmonieux, mais n’ont qu’un défaut : ils -ne sont pas de mode. La mode y reviendra peut-être.</p> - -<p>Je ne vis la montagne Pelée que le soir et couverte -de nuages ; on ne saurait pourtant la passer sans -tristesse.</p> - -<p>Nous essuyâmes une petite tempête, mais avec -des rayons de soleil, du 18 au 20 avril ; heureusement, -nous étions trop bien habitués à la mer pour -en souffrir. Il paraît qu’il y a parfois du soleil dans -les plus grandes tempêtes : il rassure tout de même. -Cependant les dos énormes des vagues, soulevant le -<i>Versailles</i> tout entier pour le laisser ensuite plonger -jusqu’au pont, avec un fracas assourdissant, des -grondements de coups de canon et des rugissements -prolongés, formaient un spectacle qui n’était rien -moins que rassurant. Pour réconforter les dames, -un plaisant leur disait que ces bruits provenaient de -rugissements de lions dans la cale, comme si le -<i>Versailles</i> portait une ménagerie. Pour défier la -tempête, il faut de solides bateaux ; mais une tempête -est justement une occasion d’étudier quelques -détails de leur construction si savante.</p> - -<p>Le point le plus noir à l’horizon fut la douane de -Saint-Nazaire. Mais on sait trop bien, en chemin -de fer comme en bateau, les désagréments de cette -institution ridicule et moyenâgeuse pour que je les -raconte. Je parle de la corvée imposée aux voyageurs -et non pas du système protectionniste en général.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="c16">CHAPITRE XVI<br /> -LES RESSOURCES DE LA GUYANE FRANÇAISE</h2> - - -<p>Pour ne pas interrompre la relation de mon -voyage, j’ai préféré réunir à part les renseignements -pratiques sur les richesses de la Guyane au -point de vue végétal et minéral, et même animal. -M. Bassières, de Cayenne, qui dirige le jardin botanique -de Baduel et la colonie de Mont-Joly, ne m’en -voudra pas si, dans ces notes, je mets fortement à -contribution ses renseignements et sa notice sur la -Guyane, publiée pour l’Exposition de 1900.</p> - -<p>Avant de parler de ces richesses, il n’est pas inutile -de dire quelques mots du climat et de la population.</p> - -<p>Le climat résulte de la latitude, du voisinage de -la mer, de l’immense végétation forestière qui -couvre le sol et de l’altitude peu élevée de ce sol. -Aussi ce qui caractérise le climat de la Guyane, -c’est l’humidité ; elle tempère la chaleur qui n’est -jamais excessive. Il y a une saison sèche qui est -l’été, et une saison des pluies qui est l’hiver. Mais -il pleut également en été où la température moyenne -est de 27 degrés : août et septembre sont les mois -les plus chauds. En hiver, la température moyenne -est de 25 degrés : janvier et février sont les mois -les plus frais : en mars il y a presque toujours -deux à trois semaines de sécheresse, qu’on appelle -<i>le petit été</i>. En somme la Guyane est favorisée d’un -climat marin très doux, humide surtout, à cause -des forêts et de la mer.</p> - -<p>Sur les côtes, il souffle fréquemment une forte -brise venant du large, et très saine à respirer. Il -n’y a pas ici de zones côtières malsaines comme à -la Côte d’Or et à la Côte d’Ivoire, en Afrique. Un -des hommes éminents de la Guyane, M. Théodule -Leblond l’a écrit en toute connaissance de cause : -« Les centres de colonisation doivent être installés -sur le littoral, là où l’air de la mer circule librement, -car pendant huit mois de l’année, la direction -générale des vents régnants oscille entre l’est-nord-est -et l’est-sud-est. »</p> - -<p>Vers l’intérieur, l’énorme exubérance de la végétation, -et surtout certaines régions marécageuses -au bord des grands fleuves rendent le climat moins -bon : la fièvre paludéenne pourtant est la seule à -craindre. La fièvre jaune n’est apparue en Guyane -que sur les côtes, à l’improviste, et très rarement : -elle disparaît très vite et ne s’attaque, du moins gravement, -qu’aux blancs. Les noirs et les mulâtres -même ne la redoutent que médiocrement. Quant à -la fièvre ordinaire, ou <i>paludisme</i>, il faut la combattre -par une nourriture abondante et des exercices -physiques qui font transpirer, comme la marche : -la sueur élimine les principes morbides. -Sans cela, à la longue, la fièvre produit l’anémie, -et chez les noirs, le <i>béribéri</i>, ou enflure, auquel les -blancs sont très peu sujets. On peut dire qu’avec -quelques précautions, le climat, même à l’intérieur -de la Guyane, n’est pas malsain, et la seule cause -des indispositions réside dans l’humidité de l’air -et du sol : la chute de pluie est en moyenne de -3 mètres à 4<sup>m</sup>,50 par an, elle est donc très forte. -Quant aux orages, aux ouragans, ils sont très rares, -tandis que dans les Antilles ils sont assez fréquents. -Aux Antilles par contre, il y a des montagnes assez -élevées, 1,500 mètres, où le climat est sain et tempéré ; -tandis qu’en Guyane, même à 200 kilomètres -des côtes, les montagnes n’atteignent que 300 à -400 mètres de hauteur ; le climat y est un peu plus -frais seulement que dans les savanes.</p> - -<p>On a observé qu’en somme la salubrité est très -grande en Guyane. Le taux de la mortalité n’est -que de 2,53 pour 100, tandis qu’il est de 6,17 pour -100 au Sénégal et de 8 à 9 pour 100 à la Guadeloupe -et à la Martinique : on a donc beaucoup -exagéré l’insalubrité prétendue de la Guyane.</p> - -<p>La population totale est estimée entre 30 et -35,000 personnes des deux sexes : il y a en moyenne -12 hommes pour 10 femmes, mais en tenant compte -des forçats. Cayenne seule a 12,000 habitants, et -les bourgades de la côte, Mana, etc., en ont 11,000.</p> - -<p>Il y a 600 militaires ; la garnison de Cayenne a -été très diminuée. Cette ville, fondée en 1635, a -été longtemps un poste militaire avec un fort. Notre -principal centre fortifié est maintenant Fort-de-France, -dont la rade est incomparablement supérieure -à celle de Cayenne : celle-ci, en effet, est -inaccessible aux navires à fort tirant d’eau, à cause -d’une barre qu’on ne franchit qu’à marée basse.</p> - -<p>La plus grande partie de la population est métisse, -croisée de blancs et de noirs, ce qui a produit -une race très intelligente, capable d’exagérer tantôt -dans un sens, tantôt dans l’autre, les qualités -physiques ou morales de ses ascendants. En -moyenne, elle m’a paru bien douée, et solidement -constituée.</p> - -<p>Comme noirs connus, on en compte environ -2,000, y compris quelques centaines d’Indiens connus. -Mais il y a en outre 6 à 8,000 inconnus dans -l’intérieur des terres ; ce sont surtout des Indiens -de race rouge : Emerillons, Galibis, etc. Il y a quelques -Hindous et Chinois, mais très peu.</p> - -<p>Le nombre total des relégués et transportés varie -de 5,000 à 6,000 : il doit même aller en augmentant -puisqu’on ramène en Guyane les déportés de la -Nouvelle-Calédonie. Leurs centres de colonisation -sont Saint-Laurent et Saint-Jean, sur le Maroni, et -les îles du Salut. J’ai exposé au cours de mon -voyage le peu de travail utile qu’ils ont fait au -point de vue de la mise en valeur de la Guyane, -ce qu’on attribue au manque de plan de colonisation, -de la part du gouvernement et de l’administration -pénitentiaire.</p> - -<p>La population augmente par l’afflux des créoles -des Antilles française et anglaise, à la poursuite -de l’or. Mais on observe un excès des décès sur -les naissances : cet excès est dû à l’existence des -placers aurifères riches, qui attirent les jeunes gens, -et comme ces placers sont à grande distance des -côtes, la vie pénible et le manque de soins les déciment. -Il faut tenir compte aussi pour l’excès des -décès sur les naissances, du grand nombre de forçats -improductifs, et enfin de la faible matrimonialité. -L’union libre est volontiers pratiquée, ainsi -que la polygamie : d’un côté, il n’y a point d’enfants, -de l’autre il y en a trop, mais le père ne s’en -occupe pas, et mal soignés, ils sont décimés.</p> - -<p>Quant à la situation économique en général, elle -est mauvaise en ce moment : il n’y a presque ni -agriculture, ni industrie, ni commerce. Tout est -importé, alors que la Guyane pourrait tout produire. -On a abandonné presque toutes les plantations -de canne à sucre, cacao, etc., pour les mines -d’or. Celles-ci, par contre, qui datent de cinquante -ans environ, sont très prospères. La production va -même en augmentant. Nous en parlerons plus loin, -ainsi que de la colonisation de la Guyane.</p> - -<p>Après les hommes, dans une description, il convient -de s’occuper des animaux. Ceux-ci sont fort -nombreux et variés en Guyane : la forêt vierge est -un refuge assuré pour toutes les espèces possibles, -et le climat tiède et humide est merveilleusement -favorable à leur développement. Il faudrait un volume -entier pour les décrire, mais comme on peut -trouver leur description dans un ouvrage d’histoire -naturelle, je me bornerai à une brève énumération. -Il est curieux de faire remarquer que le grand ouvrage -de Buffon les décrit déjà avec une très -grande exactitude ; il cite même les animaux spéciaux -à la Guyane, car Louis XIV avait chargé une -mission de s’en occuper.</p> - -<p>Parmi les mammifères, les plus curieux sont la -sarigue, l’opossum, le tamanoir, le tatou, le paresseux, -le tapir, le pécari, l’agouti, l’acouchi, le cabiai, -qui est un rongeur de grande taille, il a -quatre pieds de long ; le porc-épic, le cougouar, le -jaguar, le chat-tigre, peu redoutables pour l’homme. -Le seul lion est le puma qui également redoute -l’homme. Il y a toute espèce de singes : l’ouistiti, le -macaque, le sagouin, le coatta, etc. Beaucoup de -ces animaux ont des particularités curieuses : la -sarigue et l’opossum sont remarquables par le -pénis bifide du mâle, la poche marsupiale et la -double vulve de la femelle. Le cabiai a les pattes à -demi palmées et plonge aussi bien qu’un canard. -Le tapir ou maïpouri, gros comme un petit cheval, -a une trompe comme l’éléphant, mais plus courte. -Le tatou a près de cent dents. Le porc-épic peut à -volonté détacher ses piquants. Le vampire est connu -pour sucer le sang des autres animaux. Le singe -rouge a un appareil vocal double, lui permettant -d’émettre aussi bien des sons aigus que des sons -graves.</p> - -<p>Les seuls animaux redoutables pour l’homme -sont certains reptiles : le serpent-corail, le serpent -à sonnettes, le serpent chasseur, le serpent agouti, -et les grages, tous venimeux. Le boa constrictor ou -grande couleuvre, comme on l’appelle en Guyane, -n’est pas venimeux, mais il est capable d’étouffer un -homme comme il étouffe les autres animaux, et de -même le devin. Les autres serpents : le jacquot -qui est vert, le rouleau, le réseau, le serpent à deux -têtes ou maman-fourmis, qu’on trouve souvent au -fond du nid des fourmis-manioc, etc., ne sont pas -dangereux.</p> - -<p>Les sauriens présentent des individus remarquables : -un caméléon, l’agama ; l’iguane vert, dont -la chair blanche est fine et recherchée, ainsi que les -œufs ; puis le caïman également mangeable quand il -est jeune ; il est peureux et n’attaque pas l’homme -comme l’alligator du Brésil ; il y a toute espèce de -tortues ; l’une d’elles passe à tort pour venimeuse, -mais sa morsure est très douloureuse.</p> - -<p>Il faudrait citer d’autres êtres désagréables : les -fourmis qui ont tant de variétés, dont quelques-unes -dangereuses pour l’homme ; les moustiques, -les tiques, les chiques qui pullulent en certains endroits -et peuvent, si l’on ne s’en débarrasse pas, -atrophier le pied auquel elles s’attaquent. Enfin les -araignées avec la gigantesque araignée-crabe qui est -venimeuse.</p> - -<p>Mais il faut en venir aux oiseaux qui sont le -grand charme du <i>bois sauvage</i> ; ce sont les plus -beaux du monde : on en avait fait une splendide -collection qui fut enlevée en 1809 lors de l’invasion -anglo-portugaise, elle figure maintenant au -<span lang="en" xml:lang="en">British Museum</span>, à Londres. Je citerai le pélican, -la frégate, le phaéton, le goéland, le bec-en-ciseaux ; -puis la bécasse, le héron, la grue, le râle, le jacana, -le serpentaire, le kamichi dont les ailes sont armées -d’un ergot, l’agami, l’aigrette, l’ibis. J’ai cité dans -mon voyage les hoccos, si délicieux à manger, ils -ont un panache et de belles plumes frisées ; puis -les marayes, les perdrix, les cailles, etc. ; les torcols, -les mésanges, les grives, les rossignols, les -alouettes, les papes, les cardinaux, les évêques, -tous aux couleurs éclatantes ; les colibris et enfin -les toucans, couroucous, aracaris, etc. Parmi les -oiseaux rapaces, l’urubu pullule à Cayenne ; dans -la forêt, il y a le grand aigle, le condor, l’effraye, -la harpie, etc. J’allais oublier l’immense variété des -oiseaux chanteurs aux couleurs voyantes : perroquets, -aras, perruches, bleus, verts et rouge écarlate -qui jettent leurs cris aigus dans le bois, sur les -fleuves, en tranchant de leurs teintes vives sur le -vert des arbres.</p> - -<p>Après les animaux, l’homme s’intéresse surtout -aux fruits parmi les végétaux. Il faudrait donc les -énumérer d’abord, mais ils sont innombrables : -les Guyanais eux-mêmes ne les connaissent pas -tous. Je citerai les plus fameux : ce sont la noix de -coco, et les amandes des divers palmiers qui donnent -en outre le chou palmiste ; l’igname, l’ananas, -la banane, la vanille, la pomme cannelle, la barbadille, -le mari-tambour, et d’autres variétés, l’avoca, -la mangue, le mombin, la pomme de Cythère, l’anis, -le sapotille, la poire de Guyane, la prune de -Guyane, la cerise de Guyane, la goyave, le parépou. -Les fruits ne se décrivent pas, ils se goûtent ; -le plus fameux, selon moi, est la mangue, qui mériterait -des efforts pour être transportée en Europe. -Je citerai aussi le café, les piments, le melon d’eau, -la calebasse, puis la patate, le manioc, l’igname, etc., -qui sont des racines ; puis le gingembre, le poivre, -la muscade, le cacao ; puis le calou ou gombo, qui -est un légume ; enfin la canne à sucre que tous les -indigènes sucent et qui pousse à l’état sauvage. -Presque tous ces fruits ont l’avantage de se manger -tels qu’ils sont sur l’arbre, sauf pourtant les racines.</p> - -<p>Avant de décrire les ressources forestières de la -Guyane, nous dirons quelques mots des cultures -qui ont été entreprises, et qui ont été plus ou moins -abandonnées.</p> - -<p>Sur 12 millions d’hectares, à peine 3,500 sont-ils -mis en culture, formant 1,500 exploitations, qui -occupent 6,000 travailleurs ; leur but unique, ou -presque, est la culture vivrière : il n’est pas question -ici de la colonie pénitentiaire.</p> - -<p>La canne à sucre est tombée de 1,571 hectares -en 1836 à 15 hectares en 1885. La production, qui -était de 3,000 tonnes, est tombée à 52 tonnes. La -production de rhum, en 1897, n’était que de -24,000 litres, et le centre principal est Mana, où -les plantations et la fabrication du rhum sont -l’œuvre d’une communauté religieuse de femmes. -Le rhum de Mana est le meilleur des Antilles.</p> - -<p>Le cacao, qui rendait 40,000 kilos en 1832, n’en -rendait plus qu’une vingtaine de mille il y a quelques -années. Il est en reprise depuis que le gouvernement -offre une prime d’un franc par pied de -cacao replanté.</p> - -<p>Le café rendait 46,000 kilos en 1835, et seulement -17,000 en 1885. Depuis, il ne cesse de baisser -encore.</p> - -<p>On cultivait en 1879 près de 1,000 hectares de -rocouyer, et à peine 300 en 1890. La baisse ne -fait que continuer.</p> - -<p>Les cultures vivrières : bananes, manioc, igname, -sont stationnaires ; par contre, les fourrages verts -sont en bonne croissance, et réussissent bien.</p> - -<p>Comme débouchés, la Guyane a d’abord la France -pour le cacao, le café, le thé, la vanille, le coton -qu’elle a malheureusement abandonné ; puis le -caoutchouc, le balata depuis quelques années, les -peaux, les plumes, les bois de teinture et de construction, -le bois de rose, etc., comme nous le verrons.</p> - -<p>Pour les animaux de boucherie et les bois, la -Guyane aurait les Antilles ; et enfin pour tous les -articles de consommation vivrière, la Guyane pourrait -se fournir elle-même au lieu d’en importer -chaque année pour deux millions de francs : conserves, -légumes, etc.</p> - -<p>Ce ne sont pas les terrains favorables qui manquent ; -ils sont au contraire en grande abondance, et -pour toute espèce de culture, les uns pour de riches -et vastes pâturages, les autres pour les arbustes à -épices, le cacao, le café, etc., et enfin pour les -arbres fruitiers.</p> - -<p>La Guyane possède un terrain très fertile, produisant -sans engrais et sans labours profonds. La -seule difficulté, et elle est assez grande, c’est le défrichement -de ces arbres immenses sur un sol humide ; -on les abat assez bien, car ils ont peu de -racines, mais il est très difficile d’y mettre le -feu.</p> - -<p>Nous allons examiner avec plus de détail les -productions naturelles du sol, en les classant, suivant -leurs propriétés.</p> - -<p>1<sup>o</sup> <i>Plantes féculentes.</i> — La principale est le -<i>manioc</i>, susceptible de produire en quinze mois : il -donne comme produits le couac très goûté des -créoles ; la cassave, qui est une galette ; et le tapioca, -très employé en Europe.</p> - -<p>La <i>patate</i> blanche, ou rouge, peut donner des -produits en trois mois.</p> - -<p>L’<i>igname</i> produit en dix mois.</p> - -<p>L’<i lang="en" xml:lang="en">arrow-root</i> à l’état sauvage, produit en douze -mois.</p> - -<p>Le <i>riz</i> produit en cinq mois, deux fois par an.</p> - -<p>Le <i>maïs</i> donne trois récoltes par an.</p> - -<p>Le <i>bananier</i>, avec ses nombreuses variétés, peut -produire 24,000 kilogrammes de fruits par hectare, -donnant 5,800 kilogrammes de farine. Un régime de -bananes peut atteindre le poids de 25 à 30 kilogrammes.</p> - -<p>Le <i>topinambour</i>, la <i>citrouille</i>, le <i>châtaignier</i> de -Guyane réussissent. L’<i>arbre à pain</i>, qui n’a pas de -gluten, est impropre à faire du pain.</p> - -<p>2<sup>o</sup> <i>Plantes aromatiques et condimentaires.</i> — La -première est la <i>vanille</i> : c’est une orchidée qui, à -l’état sauvage, donne le <i>vanillon</i>, valant déjà 25 à -30 francs le kilogramme. On la cultive sous trois -variétés : la grosse vanille, la petite et la longue, -également parfumées. Le fruit a la forme d’une -baie charnue à trois côtes remplie d’une fine semence -brune. En deux ou trois ans, un hectare produit -de 200 à 500 kilogrammes de gousses marchandes, -valant 30 à 70 francs le kilogramme, suivant la -qualité et la longueur. Il est étonnant, dit M. Bassières, -que cette culture, qui n’exige ni main-d’œuvre -considérable, ni grands capitaux, ne soit -pas pratiquée en grand à la Guyane.</p> - -<p>Les <i>cannelliers</i> donnent des produits supérieurs, -qui ont contribué beaucoup autrefois à la prospérité -agricole de la Guyane.</p> - -<p>Le <i>poivrier</i>, le <i>giroflier</i>, le <i>muscadier</i>, le <i>gingembre</i> -sont très estimés, ce dernier surtout, par -les Anglais, qui en mettent dans tous leurs aliments -et même dans leurs boissons. Il faut citer -aussi le <i>safran</i>, le <i>vétiver</i>, le <i>bois d’Inde</i>, l’<i>oranger</i>, -le <i>citronnier</i>, l’herbe appelée <i>citronnelle</i>, qui a un -goût prononcé de citron sans être acide, et passe -pour un fébrifuge ; enfin, le <i>bergamotier</i>, le <i>diapana</i>, -le <i>mandarinier</i>, le <i>cerisier de Cayenne</i>, etc.</p> - -<p>Parmi les plantes aromatiques seulement, il y a -une série de bois dont le principal est le <i>bois de -rose</i> : son essence est jaune, a le parfum de rose et -vaut 25 francs le litre. La Guyane exporte en France -à la fois l’essence et le bois. Les autres plantes aromatiques -guyanaises sont le <i>sassafras</i>, le <i>gaïac</i>, dont -l’amande parfumée est très recherchée, le <i>couchiri</i>, -la <i>maniguette</i>, la <i>liane-ail</i>, l’<i>ambrette</i>, le <i>couguericou</i>, -etc.</p> - -<p>3<sup>o</sup> <i>Plantes tinctoriales.</i> — La principale est le -<i>rocouyer</i>, qui produit la bixine, matière colorante -jaune rougeâtre. L’<i>indigotier</i> pousse sans culture et -abonde en certains endroits. Le <i>safran</i> contient une -résine jaune employée en cuisine et en médecine, -sans parler de la chimie et de la teinturerie ; il -abonde en Guyane.</p> - -<p>Parmi les essences forestières, il y a le <i>bois de -campêche</i>, le <i>bois de grignon</i> servant pour le tannage, -le <i>bois du Brésil</i>, l’<i>aréquier</i>, le <i>palétuvier</i>, la -<i>gomme-gutte</i> qui donne une couleur jaune.</p> - -<p>Le <i>caraguérou</i> donne une couleur rouge. Le <i>bougouani</i> -donne une couleur foncée, tirant sur le noir. -Le <i>simira</i> donne un rouge vif. Le <i>balourou</i> donne le -pourpre. Enfin, le <i>bois violet</i> est déjà par lui-même -d’une magnifique couleur violet sombre. Il faudrait -citer encore le <i>goyavier</i>, le <i>génipa</i>, le <i>mincoart</i>, -etc., etc.</p> - -<p>4<sup>o</sup> <i>Plantes oléagineuses.</i> — L’<i>arachide</i>, si cultivée -en Afrique et dans l’Amérique du Nord, est naturelle -en Guyane ; or, la France importe annuellement -plus de cent mille tonnes d’arachides, valant -200 francs la tonne.</p> - -<p>Le <i>cocotier</i> donne l’huile de coco, le coprah, et -le beurre de coco.</p> - -<p>Le <i>ricin</i> pousse abondamment en Guyane.</p> - -<p>Le <i>cacaoyer</i> et le <i>muscadier</i> donnent les beurres -de cacao et de muscade.</p> - -<p>On tire aussi des huiles du <i>médicinier</i>, du <i>sésame</i>. -Le palmier <i>aoura</i> donne l’huile de palme. L’<i>acajou</i> -donne l’huile des Caraïbes. Le <i>carapa</i>, le <i>coupi</i>, le -<i>yayamadou</i>, le <i>palmier maripa</i>, l’<i>ouabé</i>, le <i>patawa</i> -donnent des huiles, des graisses, de la cire. L’huile -de <i>pekea</i> peut rivaliser pour la cuisine avec l’huile -d’olives.</p> - -<p>Il faut citer aussi le <i>cirier d’Amérique</i>, le <i>pinot</i>, le -<i>comou</i>, le <i>palmiste</i>, le <i>carnaübe</i>, le <i>conana</i>, qui sont -des palmiers ; enfin, le <i>savonnier</i>, le <i>sablier</i>, le -<i>touka</i>, l’<i>arouman</i>, le <i>lilas du Japon</i>, etc., donnant -tous des substances grasses. On compte beaucoup -les utiliser pour les fabrications du savon et des -bougies.</p> - -<p>5<sup>o</sup> <i>Plantes textiles.</i> — Le <i>coton de Guyane</i>, dit -coton longue soie, que produisait autrefois la colonie, -était très estimé. Il a été abandonné. Cependant, -cette culture pourrait être reprise avec fruit, -quand on songe que la France est tributaire des -Etats-Unis pour cette plante. Elle produit surtout -entre trois et cinq ans, mais peut durer dix ans en -donnant deux récoltes par an, soit 300 kilogrammes -de coton marchand par hectare et par an.</p> - -<p>La <i>ramie</i>, qui a de très belles fibres ayant la longueur -exceptionnelle de 1<sup>m</sup>,85, a aussi un très bel -avenir. La France en consomme annuellement pour -300 millions de francs, dit M. Bassières.</p> - -<p>L’<i>agave</i> a des feuilles très longues, de 1<sup>m</sup>,50 à -2 mètres, qu’on coupe au moment de la floraison : -elles donnent une filasse blanche et brillante dont on -fait des cordages, des filets et des objets de luxe : -tapis, bourses, etc.</p> - -<p>Les feuilles du <i>voaquois</i> servent à fabriquer des -nattes, des sacs d’emballage, des chapeaux -créoles, etc. Le voaquois a été introduit en Guyane, -et avec succès.</p> - -<p>L’<i>ananas</i> a des fibres très fines, mais difficiles à -isoler. L’<i>yucca</i> également.</p> - -<p>On fait également de la filasse avec le <i>moucou-moucou</i>, -l’<i>ouadé-ouadé</i>, le <i>rose de Chine</i>, le <i>calou</i> -ou <i>gombo</i> (<i>okra</i> en Californie), et avec des fibres -de grands arbres comme le <i>maho</i>, le <i>balourou</i>, le -<i>canari macaque</i>.</p> - -<p>Les larges feuilles en éventail de l’<i>arouman</i> donnent -avec leurs côtes des lanières dont on fait en -Guyane toute espèce d’objets en vannerie et en sparterie, -d’une solidité à toute épreuve. Les indigènes -les teignent en rouge par le rocou, ou en noir par le -génipa, et, en entremêlant les couleurs, font des -dessins pittoresques. On pourrait en faire des -chaises de paille, etc.</p> - -<p>Le <i>fromager</i> a ses graines enveloppées d’un duvet -cotonneux, long, de couleur brune, appelé <i>soie -du fromager</i>. Aux Antilles on en fait des matelas et -des oreillers. Aux Etats-Unis, on en fait des chapeaux -de soie.</p> - -<p>Je citerai encore, comme textiles, le <i>kérété</i>, le -<i>piaçaba</i>, le <i>bambou</i>, la <i>feuille à polir</i>, le <i>cocotier</i>, -l’<i>aouara</i>, les <i>bâches</i>, beaucoup d’autres palmiers -très nombreux en Guyane, et enfin toute espèce de -lianes, dont on fait des cordes, des liens grossiers, -même des manches de fouet.</p> - -<p>6<sup>o</sup> <i>Plantes médicinales.</i> — L’<i>ipéca</i> est fourni par -beaucoup de plantes, rubiacées, violacées, ménispermées, -etc.</p> - -<p>Le <i>bois piquant jaune</i>, usité comme vulnéraire, -diurétique, odontalgique, est, paraît-il, d’un usage -courant aux Etats-Unis.</p> - -<p>Le <i>coachi</i> remplace, paraît-il, le houblon dans la -fabrication de la bière ; il sert en infusion (bois et -racines) contre les fièvres intermittentes. C’est aussi -un tonique et un apéritif énergique. Il a été étudié -à Marseille par le D<sup>r</sup> Heckel. Le <i>simarouba</i> a des -propriétés analogues.</p> - -<p>Les racines du <i>pareira</i> sont un vomitif, et sont -employées aussi contre la morsure des serpents.</p> - -<p>7<sup>o</sup> <i>Gommes et résines.</i> — Il y a en ce moment -en Guyane un arbre qui prend une grande importance -industrielle : c’est le <i>balata</i>. Il donne, outre -un bois de construction hors ligne, une gomme -tout à fait analogue à la <i>gutta-percha</i> de la Malaisie. -On la préfère même à la gutta-percha, car elle se -prête mieux encore à l’industrie électrique, à la -galvanoplastie, aux câbles sous-marins, aux instruments -de chirurgie. Un arbre produit chaque -année 5 à 6 kilogrammes de gomme, au maximum, -et un kilogramme au moins. La valeur du balata -est de 5 francs le kilogramme à Cayenne : on l’exploite -déjà sur la rivière Mana, et ailleurs, avec -succès.</p> - -<p>Le <i>caoutchouc</i> guyanais est équivalent à tout autre -caoutchouc. L’arbre est en plein rendement à seize -ans. Il donne par an 2 kilogrammes en moyenne. A -Cayenne, le caoutchouc vaut 4 francs. Au Havre, il -en vaut 10 et plus.</p> - -<p>Le <i>copahu</i> donne un baume odorant, qui a le -parfum d’aloès, tandis que le copahu du Brésil et -celui de Colombie ont une odeur désagréable.</p> - -<p>L’<i>encens de Guyane</i> donne un liquide épais et -blanchâtre qui se prend en grains très odorants ; la -flamme est rouge, et la fumée très parfumée. Un -arbre donne un demi à 2 kilogrammes par an. On -s’en sert dans les églises de Cayenne et des Antilles -pour remplacer l’encens. Cet arbre abonde dans les -forêts.</p> - -<p>La résine de l’<i>antiar</i> sert aux indigènes pour empoisonner -leurs flèches, mais c’est plutôt le suc -qu’on en extrait qui est vénéneux.</p> - -<p>L’<i>houmiri</i> ou <i>bois rouge</i> produit une sorte de colophane.</p> - -<p>La résine de <i>mani</i> sert aux indigènes à calfater -leurs pirogues et à fixer le fer de leurs flèches : elle -est noire et ressemble au goudron.</p> - -<p>L’<i>anacardier</i> donne une gomme rougeâtre dont -les propriétés sont analogues à celles de la gomme -arabique, si exploitée sur la côte de Guinée.</p> - -<p>Le <i>mancenillier</i> ou <i>figuier sauvage</i>, dont le fruit -est un poison violent, donne une résine extensible -qui rappelle la gutta-percha.</p> - -<p>On tire aussi des gommes et résines du <i>poirier de -Guyane</i>, du <i>mapa</i>, du <i>satiné-rubané</i>, du <i>fromager</i>, -du <i>grignon</i>, du <i>jacquier</i>, du <i>manguier</i>, du <i>wapa</i>, -du <i>coumaté</i>, etc. ; mais leurs usages ne sont pas -encore bien définis, soit comme colle, comme vernis, -comme mordant, etc.</p> - -<p>Avant de parler des bois de construction, je dois -dire quelques mots des quelques cultures entreprises -en Guyane, et plus ou moins délaissées : la -canne à sucre, le cacao, le café et le tabac.</p> - -<p>La grande cause de l’abandon de la <i>canne à -sucre</i>, aussi bien en Guyane que dans d’autres colonies, -a été l’essor de l’industrie sucrière en -Europe, et en France surtout. En 1836, la Guyane -exportait 2,120 tonnes de sucre ; aujourd’hui, elle -n’en exporte plus. Par contre, on fait du rhum à -Mana, et on en faisait sur l’Approuague ; mais cette -industrie tend encore à décroître, alors qu’en Guyane -hollandaise et anglaise, et aux Antilles anglaises, les -rhums et les tafias se fabriquent en grand, et écartent -la concurrence de la Guyane par leur prix, sans -parler du droit de douane exorbitant que paye le -rhum guyanais, pour entrer en France, depuis la -loi des bouilleurs de cru.</p> - -<p>Le <i>cacao</i> est fait avec les graines du fruit ou -<i>cabosse</i> du cacaoyer. Un arbre produit par an un à -2 kilogrammes de cacao sec, valant un franc à -2 fr. 50 le kilogramme. La Guyane pourrait en -fournir toute la France qui en consomme 14,000 tonnes -par an, et l’on a récemment encouragé cette -plantation en donnant un franc par pied replanté. -L’arbre, étant indigène en Guyane, ne donne pas de -frais de culture.</p> - -<p>Il y a trois espèces de <i>café</i> en Guyane ; l’espèce -dite <i>guyanensis</i> donne de petits grains ; un pied de -caféier donne en moyenne un demi-kilogramme de -café par an ; c’est une culture à encourager.</p> - -<p>Le <i>tabac</i> indigène de Guyane a été estimé par la -régie assimilable aux meilleures sortes de France ; -or, la France en consomme 16 à 20 millions de kilogrammes -par an, et la Guyane seule près de -100,000 kilogrammes qu’elle importe, car elle ne -cultive plus le tabac. Ce serait donc une culture rémunératrice.</p> - -<p>M. Bassières, dans son ouvrage, entre dans de -nombreux détails très intéressants sur l’<i>industrie -pastorale</i> et l’<i>élevage</i> en Guyane ; la Guyane n’a pas -de races d’animaux domestiques, et on n’y fait pas -d’élevage ; cependant, les quelques expériences faites -démontrent que le succès serait facile, car il existe -des savanes et des pâturages ; mais il faut peut-être -attendre qu’ils soient accessibles, car la forêt vierge -me paraît encore trop envahissante. En attendant -que la Guyane ait des chemins de fer et des troupeaux, -le gibier est encore trop abondant et de trop -bonne qualité pour que l’absence de viande de bœuf -ou de mouton se fasse trop violemment sentir, du -moins quand on vit dans la forêt. A Cayenne, c’est -autre chose, mais il est vrai que Cayenne, à lui seul, -mériterait d’être à proximité d’une exploitation agricole, -au lieu de recevoir sa viande de boucherie -des Guyanes voisines et même du Venezuela et des -Antilles.</p> - -<p>8<sup>o</sup> <i>Bois de construction.</i> — L’exploitation des bois -paraît devoir être la véritable industrie future de la -Guyane, car les bois d’œuvre sont de qualité supérieure -et très abondants. Alors qu’il semblerait que, -dans un climat si humide et si tiède, les bois devraient -être spongieux et légers, ils sont, au contraire, -d’une dureté qui défie tout autre bois, et d’un -poids tel qu’ils s’accumulent au fond des rivières, -ayant souvent une densité bien supérieure à l’eau, -atteignant 1,30. Je dois répéter ici ce qu’en dit -M. Bassières qui les a étudiés spécialement, car la -description des forêts forme la plus grande partie de -sa notice sur la Guyane.</p> - -<p>« Pour les bois d’œuvre, des expériences faites -comparativement avec quelques essences guyanaises -et les meilleurs bois d’Europe ont montré la supériorité -incontestable des premières, au point de vue -de la durée autant que de la résistance à la rupture. -Des pièces d’<i>angélique</i>, par exemple, employées à -côté de semblables pièces de chêne, dans le corps -de plusieurs navires de guerre français, ont été -retrouvées, à la visite, plusieurs années après, absolument -intactes, alors que le chêne était complètement -pourri. Quant à la résistance, elle a été reconnue, -pour le <i>balata</i> entre autres, plus de trois fois -supérieure à celle du chêne, et près de deux fois -supérieure à celle du teck de première qualité. -L’élasticité du <i>courbaril</i> est quatre fois plus grande -que celle du chêne, et deux fois supérieure à celle -du teck. Les essences guyanaises qui paraissent les -plus durables sont : le <i>coupi</i>, le <i>bois violet</i>, le <i>wacapou</i> -et l’<i>angélique</i>. »</p> - -<p>Il y a en Guyane, outre les bois utiles, toute une -variété sans pareille de bois de travail, magnifiques -pour la menuiserie et l’ébénisterie de luxe. Citons -ici les expressions de M. Jules Gros : « Les bois -précieux de Guyane sont un des chefs-d’œuvre de -la création. Quelques-uns offrent un parfum plus -délicat que les plus suaves aromes, les autres des -couleurs plus belles que celles des plus beaux marbres. -Blanc de lait, noir de jais, rouge, rouge de -sang, veiné, marbré, satiné, moucheté (le bois dit -satiné-rubané), jaune sombre, jaune clair (le bois-serpent -est rayé jaune et noir), bleu de cobalt, bleu -d’azur, violet, vert tendre, toutes les couleurs ont -été mises à contribution par la nature. Un hectare -de bois de la Guyane française pourrait fournir les -éléments de la plus admirable mosaïque que l’on ait -encore jamais vue. »</p> - -<p>J’ajoute que le musée de Cayenne a commencé -cette mosaïque. La carrosserie de luxe, les automobiles, -les meubles <i lang="en" xml:lang="en">modern-style</i> trouveraient aisément -de quoi réaliser leurs rêves originaux avec les -bois guyanais.</p> - -<p>Je vais décrire les principaux de ces bois en suivant -la classification de M. Bassières, relative à -leurs qualités de dureté et à leurs couleurs.</p> - -<p>1<sup>o</sup> <i>Bois incorruptibles et de première dureté.</i> — Le -<i>wacapou</i> est le premier ; il se conserve indéfiniment, -il durcit en vieillissant. Il est assez rare sur -le littoral ; il faut aller au delà des premiers sauts -des rivières pour le trouver. En Guyane hollandaise, -on l’appelle <i>bruin-hart</i>. Les fibres sont droites.</p> - -<p>Le <i>cœur-dehors</i> est plus rare que le wacapou ; les -fibres sont croisées et ondulées, de sorte qu’il se -fend mal. Mais il est incorruptible.</p> - -<p>Le <i>gaïac</i> vaut le wacapou, mais il est plus dur à -travailler. Sa densité est de 1,153 à l’état sec ; il est -donc très lourd et ne flotte pas. Ses fibres sont -croisées et flexueuses. Il est très abondant en -Guyane. En Europe, on l’importe du Brésil.</p> - -<p>Le <i>mora excelsa</i> est très bon pour les constructions -navales.</p> - -<p>Le <i>balata</i>, <i lang="en" xml:lang="en">bullet-tree</i> ou <i lang="en" xml:lang="en">bully</i>, en anglais, est très -employé à Cayenne.</p> - -<p>L’<i>ébène verte</i> a les fibres serrées et très régulières : -on l’emploie pour les tables d’harmonie des -pianos. Sa densité est de 1,21 à l’état sec.</p> - -<p>L’<i>ébène soufrée</i> est identique à l’ébène verte, mais -saupoudrée de taches jaunes auxquelles elle doit son -nom.</p> - -<p>Le <i>bois violet</i> durcit beaucoup en vieillissant : sa -densité est de 0,72. Il est commun dans l’intérieur -de la Guyane.</p> - -<p>Le <i>wapa</i> est un bois rouge foncé, un peu moins -dur et un peu moins lourd que les précédents. Il -est très commun en Guyane. C’est une légumineuse, -comme plusieurs des précédents et des suivants.</p> - -<p>L’<i>angélique</i> est relativement léger ; sa densité est -0,746 à l’état sec. Il s’emploie peu, bien qu’il soit -abondant, parce qu’on prétend qu’il fait rouiller les -clous. C’est cependant, comme nous l’avons vu, un -des meilleurs bois pour les navires, à cause de sa -conservation dans l’eau de mer. C’est un grand arbre -qui porte une cime et des branches très recourbées, -favorisant certains emplois. Le bois est rouge pâle, -avec une variété plus claire et une variété plus -foncée. Il est difficile à scier.</p> - -<p>Le <i>courbaril</i> présente aussi de belles courbes à -sa cime : le tronc atteint un grand diamètre ; le -bois est brun rougeâtre, de couleur plus vive au -cœur. Il brunit en vieillissant. Sa dureté est assez -grande.</p> - -<p>Le <i>rose mâle</i> est de couleur jaune pâle, un peu -odorant : son grain est serré et compact ; c’est un -excellent bois.</p> - -<p>Le <i>bagasse</i> est employé pour faire les coques de -pirogues, et aussi pour les lames de parquet.</p> - -<p>Le <i>chawari</i> a les fibres entre-croisées et flexueuses ; -il est employé pour faire des chars et des roues, -étant d’une dureté et d’un poids modérés.</p> - -<p>Le <i>parcouri</i>, à grain fin, n’est plus très dur ; il a -les fibres régulières, avec une variété noire et une -variété jaune.</p> - -<p>Le <i>langoussi</i> est très employé pour les coques de -pirogue.</p> - -<p>Le <i>bois de fer</i> est extrêmement dur et résistant, -mais il se conserve mal.</p> - -<p>Le <i>canari-macaque</i> est dur, de couleur gris clair -ou gris brun.</p> - -<p>Les bois <i>macaques</i> sont résistants, mais peu employés -en Guyane, parce que l’humidité les altère. -En d’autres climats, ils seraient excellents, de même -que le <i>coupi</i> et les <i>bois rouges tisanes</i>.</p> - -<p>2<sup>o</sup> Parmi les <i>bois de sciage ordinaires</i>, le premier -est le <i>grignon</i>, un grand arbre au tronc très droit, -homogène. Le bois est rouge très pâle, un peu -moins dur que le chêne d’Europe, bien résistant à -l’humidité. On l’emploie en Guyane hollandaise pour -faire des mâts de navire.</p> - -<p>Le <i>grignon-fou</i> ou <i>couaï</i> est inférieur au grignon, -mais, comme il est grand et droit, il donne aussi -de très beaux mâts.</p> - -<p>Il y a en Guyane toute une variété de <i>cèdres</i> -(<i>laurinées</i>). Le cèdre jaune est le plus estimé ; le -bois se conserve bien. Le cèdre noir est brun foncé -et se travaille facilement. Le cèdre gris est plus mou. -Le cèdre blanc ou cèdre bagasse est mou également.</p> - -<p>Le <i>sassafras</i> ou <i>rose femelle</i> est l’arbre qui contient -l’<i>essence de rose</i>. Le bois est jaune ; on l’emploie -pour les coques de pirogue.</p> - -<p>Le <i>taoub</i>, bois léger, est très estimé au Brésil.</p> - -<p>L’<i>acajou</i> est tendre, mais se conserve bien, grâce -à un principe amer dont il est imprégné et qui détruit -les insectes. Aussi, on l’emploie beaucoup en -Guyane pour les meubles, parce que les termites et -autres insectes ne l’attaquent pas. Ce n’est pas l’acajou -du commerce, qui provient des Antilles et du -Honduras et qui est plus dur et plus coloré. L’acajou -de Cayenne est employé en Europe pour les -boîtes de cigares. L’arbre est grand, et plutôt disséminé -dans la forêt guyanaise : son prix est élevé -à Cayenne, où l’humidité a vite fait de ronger toute -autre espèce de bois ordinaire.</p> - -<p>Le <i>carapa</i> a les qualités de l’acajou, et résiste aux -insectes.</p> - -<p>Citons encore le <i>mouchico</i>, le <i>simarouba</i>, le <i>yayamadou</i>, -qui sont supérieurs aux bois blancs d’Europe.</p> - -<div class="c" id="img11"><img src="images/illu11.jpg" alt="" /> -<div class="c">ENVIRONS DE CAYENNE</div> -</div> -<p>3<sup>o</sup> Nous arrivons maintenant aux <i>bois colorés -d’ébénisterie</i>.</p> - -<p>Les <i>bois-de-lettres</i> sont extrêmement durs, lourds -et compacts : ils peuvent prendre un très beau poli, -mais ils sont pleins de nœuds et de crevasses. Leur -nom vient de ce qu’on les employait autrefois pour -sculpter les lettres d’imprimerie. Il y en a deux -espèces : le <i>lettre rouge</i> ou <i>rubané</i>, rougeâtre avec -des veines noirâtres fortement accusées dans le -cœur ; l’aubier est plus pâle. Le <i>lettre moucheté</i> -est rougeâtre foncé, tout moucheté de noir ; il est -fort beau. La densité de ce bois varie de 1,045 -à 1,175.</p> - -<p>Le <i>satiné</i> ou <i>bois de féroles</i> a aussi deux variétés : -le <i>satiné rouge</i>, qui est uni et rouge brun, et -le <i>satiné-rubané</i>, qui est veiné et miroitant. On fait -avec ces bois des meubles magnifiques, car ils -sont durs, sains, se polissent très bien et font très -peu de déchets. A Paris, s’ils étaient connus, ils -seraient très recherchés.</p> - -<p>De même le <i>bois-serpent</i>, jaune veiné de noir. -Les veines noires sont ondulées comme des serpents, -d’où le nom du bois.</p> - -<p>Le <i>boco</i> est jaune, comme le buis, avec le cœur -brun très foncé. On s’en sert pour la lutherie, la -sculpture sur bois, les travaux au tour (cannes, etc.).</p> - -<p>Le <i>bagot</i> a l’aubier blanc et le cœur pourpre magnifique ; -il est lourd.</p> - -<p>Le <i>bois violet</i> est d’un violet très franc d’abord, -puis s’assombrit, et devient presque noir avec le -temps. C’est le palissandre.</p> - -<p>Le <i>moutouchi</i> est veiné de longues lignes brun -clair, blanc et violet pâle ; il est assez lourd et facile -à travailler.</p> - -<p>Le <i>panacoco</i> a l’aubier blanc et le cœur noir, mais -d’un noir trouble. Le bois est très compact et très -résistant. L’arbre est très gros.</p> - -<p>Le <i>patawa</i>, déjà cité, avec ses veines noires et -blanches, comme l’<i>ébène verte</i>, le <i>courbaril</i> et l’<i>acajou</i>, -sont aussi de beaux bois d’ébénisterie, avec -leurs belles teintes, pour les meubles à incrustations, -les cannes, etc.</p> - -<p>Autrefois, la Guyane exportait des bois, mais, -depuis cinquante ans, ce commerce est abandonné ; -pourtant, la France en importe de plus en plus : de -15,000 tonnes en 1886, elle a passé à 31,000 en 1896.</p> - -<p>Le commerce des bois en Guyane est une entreprise -dont le succès est certain, mais qui présente -cependant certaines difficultés, et qui ne peut être -accomplie que dans certaines conditions. Les -essences, d’abord, sont tout à fait dispersées dans -la forêt vierge et mélangées les unes avec les autres. -Ce n’est pas comparable à l’exploitation d’une forêt -de pins d’Orégon, comme il s’en présente aux Etats-Unis -ou en Californie, où tous les arbres sont semblables : -on peut alors exploiter en grand, en un -point donné ; tandis qu’en Guyane, il y a bien en -certains points davantage d’arbres de telle essence -que de telle autre, mais, en somme, le mélange est -partout. Il est vrai que, la plupart des essences étant -utilisables, on peut les classer après abatage. Il n’en -reste pas moins que le travail, surtout au point de -vue des expéditions et des débouchés, est beaucoup -plus considérable que lorsqu’il s’agit d’une seule -essence.</p> - -<p>On prétend aussi que certaines essences, après -abatage, se déjettent et se gercent ; mais on peut -employer un moyen de conservation approprié, -comme l’immersion dans certains liquides, les refentes, -etc.</p> - -<p>La dureté des essences guyanaises, si elle constitue -une difficulté, n’est pas moins une qualité précieuse, -et on trouve toujours des outils capables de -venir à bout de la plus grande dureté.</p> - -<p>On voit pourtant que ces difficultés nécessitent -<i>d’abord</i> la présence d’un homme capable à la tête -d’une exploitation de bois en Guyane, et <i>ensuite</i> de -forts capitaux ; car il faut pouvoir exploiter en -grand et sur une grande étendue de terrain. En -outre, le simple transport de bois <i>lourds</i> à la côte -est une entreprise ardue et coûteuse. Enfin, le transport -de ces mêmes bois en Europe, et en grande -quantité demande des navires assez grands, spécialement -aménagés, et par suite très coûteux. Si -des conditions de ce genre sont remplies, les bois -de Guyane seront recherchés partout et constitueront -une entreprise certainement très avantageuse.</p> - -<p>Après avoir décrit les productions naturelles du -sol guyanais, nous entrerons dans quelques détails -sur l’état actuel de l’industrie et du commerce dans -la colonie. Nous laisserons pour un autre chapitre -la question des mines d’or et des richesses du sous-sol.</p> - -<p>L’industrie est à peu près nulle en Guyane, en -dehors de l’or, bien entendu. Il n’y a que quelques -distilleries de rhum, qui sont en baisse continue, -comme je l’ai exposé à propos de la canne à sucre. -On peut dire qu’il se produit à peine en Guyane la -quantité de rhum et de tafia consommée par la -colonie.</p> - -<p>La distillation du bois de rose se fait avec succès -aux portes mêmes de Cayenne.</p> - -<p>L’industrie des conserves de fruits ne fait que -commencer. Entre des mains capables, on ne peut -que lui prédire un brillant avenir, avec la quantité et -la qualité supérieure des fruits qu’on récolte en -Guyane.</p> - -<p>Le commerce de la Guyane présente bien une -augmentation, depuis le milieu du dix-neuvième -siècle, sur l’ensemble des importations et des exportations. -De 4 millions et demi, il a passé à 20 millions, -dont les trois quarts avec la France et les -Antilles, et le reste avec l’étranger. Il faut noter que -c’est l’or qui forme la principale partie de ce commerce, -et que, pour le reste, c’est avec l’étranger -qu’il y a augmentation. Or, le tarif douanier de 1892 -était loin d’avoir ce but en vue, de sorte qu’il faut -en conclure que ce tarif est mal fait, puisque c’est -l’étranger qui gagne le plus avec la Guyane : il importe -pour 3 à 4 millions de marchandises, et la -Guyane ne lui exporte que pour quelques centaines -de mille francs. Presque tout l’or, du moins officiellement, -va bien en France, mais la France le paye, -et la Guyane n’en retire rien, car ceux qui le gagnent -vont dépenser leur bénéfice en France et ailleurs : -la Guyane ne dépense que les marchandises d’alimentation -pour exploiter ses placers aurifères, marchandises -qu’elle produit ou fait venir des pays -voisins. Il y a bien le bénéfice des douanes sur la -production aurifère, mais ce bénéfice, au lieu d’être -dépensé en travaux utiles en Guyane, sert surtout à -faire des gratifications !</p> - -<p>Les importations sont : les boissons, provenant -de France presque uniquement : vins, alcools, vermouth, -bière, absinthe, etc. Le genièvre vient d’Allemagne.</p> - -<p>Les farineux alimentaires proviennent de France -pour la moitié ou un peu plus : la farine de froment -vient surtout des Etats-Unis. Le maïs, le riz et les -pommes de terre viennent du dehors, par moitié de -la France et de l’étranger.</p> - -<p>Les viandes salées, employées aux placers, viennent -des Etats-Unis, ainsi que le lait concentré et le -beurre salé.</p> - -<p>Les animaux vivants : chevaux, bœufs, etc., viennent -presque uniquement des Antilles, des Guyanes -anglaise et hollandaise et du Venezuela.</p> - -<p>Les tissus en confections viennent de France en -très grande partie.</p> - -<p>Les sucres et mélasses viennent de la Trinité anglaise.</p> - -<p>Le tabac provient surtout des Etats-Unis.</p> - -<p>Le café, le chocolat, etc., sont importés de France -et des Antilles.</p> - -<p>Les bijoux, montres, etc., viennent presque uniquement -des Etats-Unis.</p> - -<p>Le poisson salé, morue, etc., vient surtout des -Etats-Unis.</p> - -<p>Les savons, les bougies, chandelles, etc., viennent -de Marseille, ainsi que les huiles et les peaux ; -mais les bois et les ouvrages en bois viennent surtout -des Etats-Unis et de l’étranger.</p> - -<p>Nous allons de même faire une courte revue des -exportations.</p> - -<p>La principale exportation c’est l’or en poudre, -paillettes et pépites. Il va à Paris, où il est vendu -3 fr. 10 à 3 fr. 15 le gramme. La production officielle -est en augmentation constante : elle a été de -5,000 kilogrammes en 1894, mais de 2,300 en 1897. -Actuellement, elle varie de 3,500 à 4,500 kilogrammes -par an. Nous l’étudierons plus en détail -au chapitre des produits du sous-sol.</p> - -<p>Une compagnie étrangère exploite des phosphorites -dans l’île du Grand-Connétable, au taux de -4 à 5,000 tonnes par an, moyennant une redevance -insignifiante à la Guyane. Ces phosphorites, valant -40 francs la tonne à Cayenne, vont pour les trois -quarts aux Etats-Unis et pour le reste en Angleterre. -Dans ces pays, on en tire du phosphate de -chaux et on s’en sert pour l’extraction de l’aluminium.</p> - -<p>L’essence de rose est un produit en augmentation -constante : la Guyane en exporte en France 2,500 à -3,000 kilogrammes et plus par an, valant 50 à -60 francs en France. Les exportations de bois -d’ébénisterie sont pour le moment très peu importantes.</p> - -<p>Le caoutchouc et le balata, ce dernier surtout, ont -une véritable importance en Guyane. La France importe -annuellement 6 à 700 tonnes de gutta-percha, -et l’Angleterre 2,500 tonnes. Or, nous avons vu que -la gomme de balata peut remplacer avantageusement -la gutta de Malaisie, qui, d’ailleurs, tend à -disparaître. Pour le caoutchouc, la France en importe -2,000 tonnes par an, parfois 5,000 tonnes, provenant -des pays étrangers, presque en totalité. Or, -la Guyane n’en exporte que quelques tonnes ; il est -vrai que l’arbre est bien moins abondant que le balata.</p> - -<p>Le poivre, la girofle, la muscade, la cannelle, autrefois -florissants, ne sont plus exportés qu’en quantités -insignifiantes.</p> - -<p>Le coton est également abandonné, malgré sa -belle qualité. Il n’y a aucune main-d’œuvre pour -s’occuper des produits ; l’or accapare tous les jeunes -gens.</p> - -<p>Pour le rocou, la Guyane a pu, vers 1878, fournir -presque toute la quantité consommable dans le -monde, 4 à 500 tonnes ; aujourd’hui, elle n’en -exporte que quelques tonnes. Le rocou sert à -teindre les bois, les vernis, la soie, la laine, le coton, -etc., en rouge amarante, jaune-orange, vert-bleu, -etc. Il donne aussi du brillant à des teintures -plus tenaces, et paraît rendre les bois imputrescibles.</p> - -<p>Le café de Guyane est excellent ; sa culture est -pourtant presque abandonnée.</p> - -<p>Le cacao, qui était en décadence, reprend un peu. -On l’exportait aux Etats-Unis, on l’exporte maintenant -en France.</p> - -<p>La Guyane exporte encore en France des plumes -de parure (aigrette blanche, ibis rouge, honoré, -rapapa, etc.), des peaux et cornes de bœufs, etc., -et des vessies natatoires de poissons, servant à -faire la colle de poisson, la colle, etc., etc.</p> - -<p>Le grand régulateur du commerce d’un pays étant -les droits de douane, il est nécessaire d’en donner -ici un aperçu. C’est la France qui administre la -Guyane, et il faut bien reconnaître que ses droits -de douane sont absurdes. Voici, en effet, les principaux -de ces droits :</p> - -<p>Le sucre paye 60 francs les 100 kilogrammes ;</p> - -<p>Le cacao, 52 francs ;</p> - -<p>Le chocolat, 75 francs ;</p> - -<p>Le café, de 78 à 104 francs, suivant sa qualité ;</p> - -<p>Les épices, 104 francs ;</p> - -<p>La vanille, 208 francs.</p> - -<p>Le rhum payait un franc le kilogramme ; il paye -3 francs depuis la nouvelle loi sur les alcools (c’est-à-dire -4 francs par litre d’alcool à 100 degrés, pour -l’entrée en France, et, en outre, 2 francs dans la -colonie ; étant à 50 degrés, il paye en tout 3 francs).</p> - -<p>L’or paye 216 francs le kilogramme pour sortir -et 10 francs pour entrer dans le port de Cayenne, -aussi bien celui qui vient des placers guyanais que -de l’étranger.</p> - -<p>Le tabac paye 50 à 250 francs les 100 kilogrammes, -etc., etc.</p> - -<p>C’est la loi du 11 janvier 1892 qui a substitué la -protection au libre échange, enlevant aux conseils -généraux l’initiative en matière de tarifs douaniers. -Son résultat est de faire payer très cher aux consommateurs -des articles <i>que la France ne peut leur -fournir</i>, comme tous ceux que nous avons cités plus -haut, car la France ne les produit pas.</p> - -<p>Aussi la vie est-elle très chère à Cayenne. Les colons -payent à la fois, pour leurs productions naturelles -et pour ce qui vient de France : meubles, -conserves, etc., des droits très élevés. La France -elle-même aurait avantage à voir introduire en -franchise le cacao, la vanille, le café, etc., qu’elle ne -produit pas. On a taxé le sucre colonial pour protéger -la betterave que la France produit ; mais elle -ne produit ni cacao, ni vanille, ni café, et devrait au -moins favoriser de quelque avantage ses colonies -qui en produisent.</p> - -<p>Les droits vis-à-vis des Etats-Unis ne sont presque -pas supérieurs à ceux du commerce avec la France.</p> - -<p>Les commerces d’importation et d’exportation se -font par l’intermédiaire de commissionnaires, qui -sont des commerçants, le plus souvent, au taux de -3 à 5 pour 100 pour les importations, d’un quart -pour 100 sur l’or, 3 pour 100 sur le bois de rose, etc. -Les monnaies sont celles de France, sauf le <i>sou -marqué</i>, valant deux sous, datant de Louis-Philippe, -encore en usage, mais qu’on ne frappe plus.</p> - -<p>La Banque de la Guyane, au capital de 600,000 fr., -sous la surveillance du gouvernement, émet des -billets de 500, 100 et 25 francs. C’est une banque de -prêts et d’escompte ; elle prospère, grâce surtout au -commerce de l’or.</p> - -<p>Le seul port de la Guyane est Cayenne, et ce n’est -pas une baie naturelle : c’est une embouchure de -rivière. Mais ce port est sûr et vaste, bien abrité des -vents d’ouest ; par contre, il est peu profond : il n’a -que 5 à 6 mètres de profondeur. L’estuaire a -2,500 mètres de largeur sur 4,000 de longueur. Des -bancs de vase mobile le séparent de l’océan, formant -des barres, mais aussi une protection contre les -lames du large. Ces bancs de vase molle, charriés -par les fleuves, sont entraînés par le courant équatorial -longeant la côte à peu de distance ; ils viennent -tour à tour barrer les diverses embouchures de -fleuves, environ tous les quinze ans.</p> - -<p>Les grands navires à fort tirant d’eau n’ont qu’un -port : celui des îles du Salut, qui est le seul port -profond des trois Guyanes. C’est là une position -maritime unique que possède la France. Les îles -du Salut ne sont guère qu’à deux heures de Cayenne.</p> - -<p>Il ne nous reste à donner que quelques détails sur -la colonisation en Guyane et les diverses tentatives -qui en ont été faites. Je dirai d’abord que la Guyane -ne paraît pas un pays où l’on puisse engager les -agriculteurs à se rendre : le climat s’oppose à un -travail pénible pour un homme habitué aux climats -tempérés. Par contre, la terre rend beaucoup plus -qu’en Europe ; nous l’avons exposé précédemment. -Le travail le plus pénible est le défrichement. A voir -le peu qu’en ont accompli les colonies pénitentiaires -de la Guyane, on conclut forcément que l’Européen -n’est pas constitué pour accomplir ce travail dans -un climat chaud et humide. Mais il est fort possible -qu’un travail modéré comme celui de la terre ne soit -pas épuisant : les blancs ont fort bien vécu en -Guyane dans bien des cas, et pendant de longues -années.</p> - -<p>Une raison d’un autre genre paraît peu favorable -à un peuplement d’Européens : c’est la position -prise par la population de couleur indigène : il n’y -a pas antipathie entre elle et les blancs ou Européens, -mais il n’y a pas non plus de sympathie. Les -mulâtres sont dans une situation délicate, non encore -acceptés complètement sur un pied d’égalité -par les Européens, et en même temps répudiant eux-mêmes -la population noire qui leur préfère manifestement -les Européens. C’est une situation un peu -fausse ; mais, comme la très grande majorité des -Guyanais est dans cette situation, c’est elle qui fait -la loi, qui accepte et qui repousse qui elle veut. -L’avenir résoudra sans doute cette question.</p> - -<p>Pour le moment, un fait est certain : c’est que la -main-d’œuvre est insuffisante aux besoins et à l’avenir -de la Guyane : tout le monde s’en va aux mines -d’or, aux placers où l’on paye 5 à 6 francs par -jour, tandis que les exploitations agricoles ne payent -que 1 fr. 50 à 2 fr. 50. Il faudrait faire venir des -noirs, car les Hindous et les Chinois ne peuvent -vivre en Guyane. Les Sénégalais donnent de très -bons résultats. Les Antillais sont tout désignés pour -écouler en Guyane le surplus de leur population ; -d’ailleurs, ils ne s’en font pas faute dès maintenant. -Si la Guyane avait à sa disposition des capitaux et -des hommes capables, la main-d’œuvre se trouverait -bien toute seule.</p> - -<p>Quant à la main-d’œuvre pénitentiaire, d’abord, on -n’autorise pas de la céder aux particuliers, sauf -dans des cas bien exceptionnels ; ensuite, elle n’a -pas donné, au point de vue pratique, de bons résultats. -La main-d’œuvre, pour être productive, doit -être <i>libre</i>. Or, dans le cas même des forçats libérés, -on a été obligé de constater que le fameux relèvement -moral par le travail est resté en Guyane à -l’état d’utopie, sauf dans des cas bien rares. Les -<span lang="en" xml:lang="en">convicts</span> d’Australie ont bien donné une preuve du -contraire, à ce qu’il semble ; mais, en Guyane, il -n’en est pas de même ; peut-être le voisinage des -forçats et la vue du bien-être, des soins dont les -entoure l’administration, comme du peu de travail -qu’elle leur impose, expliqueraient-ils cette différence. -En Australie, il en était autrement ; ce voisinage -n’existait pas, et il fallait se tirer d’affaire, -<i>librement</i>, mais il <i>fallait</i>. On s’en est tiré !</p> - -<p>Quel que soit le plan de colonisation qu’on ait en -vue, il faut qu’il soit poursuivi avec ténacité et même -et <i>surtout</i> en profitant de ses erreurs. D’ailleurs, la -Guyane ne manque pas d’hommes compétents ; pour -n’en citer qu’un, dont j’ai déjà parlé, M. Théodule -Leblond a proposé un plan très rationnel de mise en -valeur de la Guyane. Un ministre, M. Etienne, a -proposé aussi un plan très sensé d’utilisation de -la main-d’œuvre pénitentiaire ; mais, en somme, avec -beaucoup de bonnes idées, on n’a encore rien fait.</p> - -<p>Attendons que la nécessité arrive, et l’on fera -quelque chose ; on fera même beaucoup, car la terre -guyanaise n’est que trop riche !</p> - -<p>La mauvaise réputation de la Guyane date d’anciennes -expériences de colonisation, qui ont eu -des échecs retentissants. En 1763, on avait amené -plusieurs navires d’émigrants ; il arriva jusqu’à -douze mille apprentis colons, de toutes les classes -de la société, qu’on débarqua sur la plage, sans -abri, avec des vivres corrompus, et des eaux saumâtres -pour toute boisson. La plupart en moururent ; -les survivants fondèrent la colonie de Kourou, -sur le Sinnamary, qui subsiste encore. Mais ce fut -la <i>catastrophe de Kourou</i>.</p> - -<p>De deux autres échecs, en 1768 et en 1780, sortirent -encore les colonies de Tonnégrande et de -Guizambourg ; mais, comme il y eut beaucoup de -morts, ce fut encore regardé comme des catastrophes. -Depuis lors se fondèrent les colonies de Macouria, -en 1822 ; de Mana, en 1830, par des religieuses -de Cluny, etc., autant de preuves du succès -possible. Mais l’émancipation mal comprise retarda -l’essor de la Guyane, et actuellement les mines d’or -gênent le développement agricole de la colonie. Ces -deux causes, lorsqu’elles auront disparu, laisseront -la Guyane dans l’obligation de se tirer d’affaire, et -nul doute, comme je le disais plus haut, qu’elle ne -s’en tire brillamment.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="c17">CHAPITRE XVII<br /> -LES RICHESSES DU SOUS-SOL. — LES PLACERS</h2> - - -<p>La constitution géologique de la Guyane française -n’a pas encore pu être bien étudiée, parce que le -pays lui-même est mal connu, et aussi à cause d’une -raison spéciale à toute cette région sud-américaine. -Le sol est formé jusqu’à une grande profondeur, -non seulement et d’abord de terre végétale, mais -ensuite des débris d’une roche décomposée de couleur -jaunâtre et rougeâtre. Il n’y a pas de montagnes -élevées et les affleurements de roche en -place sont excessivement rares : il faut donc des -travaux de mine véritables pour connaître le sous-sol ; -or, les mines guyanaises, en dehors des placers, -n’ont encore que des travaux sans profondeur -véritable. Nous aurons l’occasion de parler de la -seule mine qui ait atteint une profondeur appréciable.</p> - -<p>Cependant, aux environs mêmes de Cayenne, et -sur le littoral, il y a quelques affleurements de -roches, et de même, dans les rivières, on en rencontre -à toutes les petites chutes ou <i>sauts</i> qu’il faut -traverser. Comme on passe souvent ces sauts à pied -pour décharger les canots, on a pu sans peine -examiner quelques roches.</p> - -<p>Les roches reconnues jusqu’à présent en Guyane -sont les suivantes, la plupart cristallines ou précambriennes, -en tous cas, toutes sans fossiles :</p> - -<p>Les gneiss, granitoïdes, amphiboliques, etc., et -les micaschistes ;</p> - -<p>Le granite à mica noir, la diorite et la diabase ;</p> - -<p>Les schistes micacés, talqueux, argileux ;</p> - -<p>Les quartzites, les grès à grain très fin, les filons -de quartz ;</p> - -<p>La limonite et la roche à ravets, probablement -elle aussi une variété de limonite ; c’est une roche -caverneuse très ferrugineuse.</p> - -<p>Comme je l’ai dit plus haut, tout le pays est -recouvert et jusqu’à une profondeur atteignant 40 et -60 mètres, d’une roche décomposée, mêlée parfois -de blocs de quartz, qui provient sans doute de la -roche sous-jacente, et sur laquelle nous aurons occasion -de revenir en détail en décrivant les placers aurifères.</p> - -<p>Les sauts de rivières sont des filons de quartz ou -des dykes granitiques : ils sont presque toujours -orientés dans la même direction, ce qui permet de -supposer que les assises du sous-sol sont plutôt -régulières.</p> - -<p>Les minéraux qu’on a découverts dans ces roches -sont les suivants :</p> - -<p>L’or, dans des filons de quartz et dans des quartz -éparpillés au milieu des terres rouges et limonites -de la surface : mines Adieu-Vat, Saint-Elie, etc. ;</p> - -<p>L’argent, sous forme d’argyrose, à la montagne -d’Argent (près de l’embouchure de l’Oyapok) : les -Hollandais l’ont un peu exploité de 1652 à 1658 ;</p> - -<p>Le cuivre et le plomb, signalés dans quelques -travaux de recherche ;</p> - -<p>L’étain au Maroni, près des monts Tumuc-Humac ;</p> - -<p>Le mercure, le fer et le manganèse, signalés sans -aucune vérification bien sérieuse, comme d’ailleurs -l’étain ;</p> - -<p>La houille, qu’on prétend avoir découverte à -Cayenne, à Roura, au Maroni.</p> - -<p>Je ne parle pas des diamants, parce que, bien -qu’ils existent au Brésil et en Guyane anglaise, ils -ne sont encore qu’une possibilité en Guyane française.</p> - -<p>Je ne dirai ici que quelques mots sur l’or d’alluvions, -parce que j’y reviendrai en détail plus loin. -Il a été découvert pour la première fois en 1852 -par Paolino, un réfugié brésilien, sur l’Arataïe, un -affluent du Haut-Approuague : on l’a trouvé ensuite -à l’Orapu et au Cirubé, enfin au Sinnamary -(Saint-Elie, etc.), à la Mana, etc., et dans la plupart -des rivières guyanaises. En cinquante ans, la production -doit atteindre 70,000 kilogrammes valant -plus de 200 millions ; car le total des droits de -douane atteint une vingtaine de millions (ces droits -sont de 8 pour 100). L’or sorti en fraude doit -atteindre au moins le quart du chiffre précédent, et -peut-être davantage. La zone de richesse maxima -est dirigée à peu près est-ouest, comme les filons -de quartz, du moins grossièrement ; elle commence -à une distance de 50 à 100 kilomètres des côtes, et -sa largeur est de 30 à 40 kilomètres.</p> - -<div class="c" id="img12"><img src="images/illu12.jpg" alt="" /> -<div class="c">TRAVAUX PRÈS DU PORT DE CAYENNE</div> -</div> - -<h3><i>Les placers aurifères.</i></h3> - -<p>I. <i>Historique.</i> — Nous venons de voir que l’or en -paillettes a été découvert pour la première fois en -1852, sur l’Arataïe. Etait-ce un écho des fameuses -découvertes d’or de la Californie, en 1848 ? Les années -suivantes, il fut découvert sur les rivières -Orapu, Cirubé, etc.</p> - -<p>De 1873, date la découverte des placers du Sinnamary : -Saint-Elie, Dieu-Merci, Adieu-Vat, Couriège, -etc., qui ont produit environ 40 millions, -du moins officiellement. Les petites exploitations indigènes -ne sont pas comprises dans ce total, non -plus que l’or qui a échappé à la douane.</p> - -<p>En 1878 fut découvert le groupe des placers de -la Mana inférieure : Enfin, Elysée, Pas-Trop-Tôt, -etc., qui ont produit plus de 20 millions, et, -comme ceux de Saint-Elie, sont encore en exploitation.</p> - -<p>En 1888, on découvrit les placers de l’Awa, sur -la frontière entre les Guyanes française et hollandaise, -et sur le Maroni. Ils passent pour avoir produit -environ 60 millions.</p> - -<p>En 1893 eut lieu la découverte du fameux Carsewène, -au contesté franco-brésilien, actuellement brésilien -sans conteste. Il a dû produire une centaine -de millions, dans une zone très restreinte, longue -de 12 kilomètres et large de 3 kilomètres à peine.</p> - -<p>En 1901, l’Inini attira plus de six mille personnes. -Mais il était très irrégulier. Il a dû produire environ -20 millions, peut-être 25 à 30, dont les trois quarts -en 1902-1903 ; il y avait un alignement de placers -dirigés du nord au sud, allant des criques d’Artagnan -et L’Admiral aux criques Saint-Cyr, etc.</p> - -<p>Enfin, de 1902 date la découverte des placers de -la Haute-Mana, ayant produit, jusqu’à fin 1904, -8 à 9 millions d’or ; ce sont ces derniers que j’ai -visités.</p> - -<p>Je vais décrire l’un ou l’autre de ces placers, en -ajoutant quelques mots sur ceux qui séparent la -Mana de l’Inini, parce qu’ils présentent de grandes -chances de richesse, et seront mis prochainement en -exploitation.</p> - -<p>II. <i>Description de l’alluvion aurifère.</i> — La couche -aurifère forme la partie inférieure du lit de nombreux -cours d’eau et de certaines rivières où se -jettent ces cours d’eau ; les uns et les autres portent -le nom de criques (du mot anglais <i lang="en" xml:lang="en">creek</i>, cours -d’eau), et ce mot désigne l’ensemble du cours d’eau -et de ses alluvions. Ces criques sont enfermées -entre des collines peu élevées, mais dont la pente -est escarpée, surtout à la base. Leur largeur est -variable : à la Mana, elle est faible, variant de -quelques mètres à 10 mètres en moyenne, atteignant -rarement 20 à 25 mètres. Ces criques sont -très sinueuses, parce que leur pente est très faible -en général. La présence de l’or est souvent régulière -sur 4 à 5 kilomètres de longueur, parfois sur 10 kilomètres.</p> - -<p>La quantité d’eau est très variable d’une crique -à l’autre, et dans une même crique, suivant la saison. -Les petites criques ont un débit variant de -quelques litres par seconde à plusieurs centaines de -litres ; les grandes criques ont parfois plusieurs -mètres cubes. On distingue les <i>criques d’été</i> (l’été -est la saison sèche) et les <i>criques d’hiver</i> (saison des -pluies), suivant que leur quantité d’eau permet de -les exploiter l’été ou l’hiver. En général, les grandes -criques, qui ont beaucoup d’eau, s’exploitent l’été, -et les petites criques, l’hiver : elles sont souvent à -sec en été. Les pentes des unes et des autres sont -extrêmement faibles, ce qui empêche l’exploitation -hydraulique.</p> - -<p>L’alluvion est divisée en deux couches superposées : -le <i>déblai</i> ou <i>stérile</i>, formé de terre entremêlée -de troncs d’arbres et de racines, et l’<i>alluvion</i> ou -<i>couche riche</i>, formée, en majeure partie, de sable -quartzeux et d’argile blanche feldspathique.</p> - -<p>La teneur en or et la forme de l’or sont variables, -suivant la région : la teneur exploitable varie aussi, -suivant la facilité d’accès ; mais on conçoit aisément -que la destruction de filons de quartz aurifère sur -de longs parcours et sur 40 à 60 mètres de hauteur, -a dû enrichir sur de grandes longueurs des criques -de si faible largeur, où l’alluvion est concentrée sur -quelques pieds d’épaisseur : la richesse se maintient, -en effet, parfois sur 10 à 12 kilomètres de longueur.</p> - -<p>La forme de l’or est généralement anguleuse, ce -qui prouve bien que le gîte filonien de l’or se trouve -dans le voisinage immédiat : plus on s’en éloigne, -plus l’or prend la forme de paillettes aplaties. Les -pépites sont rares dans la région que j’ai parcourue, -sauf à Souvenir (établissements Kilomètre et Principal), -où il y a assez souvent des pépites de 100 à -200 grammes. Sur les placers du Haut-Mana, l’or -est très fin, parfois extrêmement fin, mais en petits -grains plutôt qu’en paillettes.</p> - -<p>Dans les criques, l’alluvion aurifère est surmontée -d’une couche meuble tellement enchevêtrée de troncs -et de racines que son enlèvement constitue une des -difficultés principales de l’exploitation : l’épaisseur -de cette couche varie de zéro à trois et quatre pieds, -parfois six à sept pieds ; dans les grandes criques, -elle atteint douze à treize pieds. L’or se trouve quelquefois -sous de gros troncs, ou de gros boulders, -accumulés à tel point que la dépense serait plus -forte que l’or à retirer, et qu’on l’abandonne. Cette -difficulté et l’étroitesse des criques rendent ici le -dragage impossible.</p> - -<p>Le <span lang="en" xml:lang="en">bedrock</span> sous-jacent est à l’état de <i>glaise</i> -blanche, de plusieurs mètres d’épaisseur, compacte, -ondulée et bosselée : cet état est dû à la décomposition -de la roche formant le sous-sol, en général -roche granitique, ou bien micaschiste. Je n’ai -vu nulle part cette roche affleurer en place, sauf -dans les sauts ou rapides des grosses rivières, mais -j’en ai vu de nombreux débris ou éboulis, blocs et -boulders, sur les placers.</p> - -<p>Les collines séparant les criques sont formées de -terres rouges, provenant de la décomposition de -roches plus ou moins ferrugineuses. En certains -points, on remarque des blocs de quartz pur éparpillés ; -parfois cependant ils forment des alignements -assez étendus, mais des fouilles faites au-dessous -ne rencontrent que la terre rouge : ce sont les -restes de filons de quartz dont la roche encaissante -a été désagrégée. Ailleurs, ce sont des blocs, plus ou -moins arrondis, de roches granitiques (syénite, granulite, -granite rouge), souvent riches en éléments -ferrugineux (hornblende, tourmaline, etc.). L’épaisseur -de la terre rouge paraît atteindre au moins 15 à -20 mètres, parfois même 40 à 60 mètres.</p> - -<p>L’or des criques provient sans doute des filons de -quartz qui ont laissé comme témoins ces blocs isolés -parsemant les terres rouges, et qui doivent se prolonger -dans la roche sous-jacente, mais leur recherche -peut présenter de sérieuses difficultés. L’or -des rivières (ou grandes criques) n’est le plus souvent -que l’<i>apport</i> fait par les petites criques qui s’y -jettent ; <i>aussi ces rivières ont une teneur plus irrégulière</i>.</p> - -<p>En outre de la décomposition des roches du sous-sol, -il semble qu’il y a eu transport par l’action des -eaux, ce qui a contribué à déplacer les galets de -quartz. Il y a eu une double décomposition : la -première a agi jusqu’à une grande profondeur -(40 à 60 mètres) ; elle a transformé la <i>pyrite de fer -en oxyde rouge</i> qui a suffi, avec les silicates de fer, -à <i>colorer tout l’ensemble des résidus en rouge</i> : en -profondeur, la <i>pyrite restant intacte</i>, la roche, granite -ou autre, est demeurée blanche ; <i>d’où le <span lang="en" xml:lang="en">bedrock</span> -blanc</i> sous l’alluvion aurifère. La seconde décomposition -est due au régime des eaux actuelles qui ont -traversé facilement les terres rouges, déplacé les -blocs de quartz et de roche, jusqu’à la roche blanche -plus dure, qui est devenue la glaise blanche du -<span lang="en" xml:lang="en">bedrock</span>, ondulée comme était autrefois la surface -dure granitique, et encore pyriteuse.</p> - -<p>Il me paraît inutile de chercher ailleurs une explication -pénible des terres rouges et des blocs de -quartz isolés.</p> - -<p>Voici quelques particularités sur les diverses -zones de placers guyanais, en dehors de la Mana, -pour ne pas nous restreindre à ce groupe.</p> - -<p>A l’Awa, l’or est fin, comme à la Mana ; la Compagnie -des Mines d’or de la Guyane hollandaise a -produit de 1893 à 1903, soit en neuf ans, 1,800 kilogrammes -d’or, valant environ 5 millions et demi, -sur une dizaine de criques.</p> - -<p>Au Carsewène, la grande crique, de 12 kilomètres -de longueur, était riche par taches irrégulières ; les -petites criques tributaires étaient pauvres. La Compagnie -des Mines d’or du Carsewène, venue trop -tard, n’a fait que quelques kilogrammes d’or, dont -une moitié provenant des criques, l’autre des débris -de terre et de roche extraits d’un tunnel. Cette Compagnie -avait construit pour la relier à la mer un -chemin de fer <i>monorail</i>, long d’une centaine de -kilomètres, actuellement presque enfoui sous la vase.</p> - -<p>L’Inini a été célèbre par ses nombreuses pépites, -beaucoup pesant de 1 à 3 kilogrammes, plusieurs -5 à 6 kilogrammes, même 7 kilogrammes. On trouva -en outre beaucoup de fragments de quartz pleins -d’or, ce qui indiquait évidemment la destruction d’un -riche filon de quartz, origine ou <i>rhyzode</i> des alluvions. -L’alignement des criques les plus riches est -probablement l’indication de la direction du filon -détruit.</p> - -<p>A Saint-Elie et Adieu-Vat, l’or des criques était -assez régulier sur 4 à 5 kilomètres de longueur. La -grande crique Céide, longue de 12 kilomètres, enrichie -par cinq tributaires de sa rive droite, semble -devoir être mise en exploitation fructueuse, malgré -sa faible teneur, à cause de sa régularité. Les galets -et l’or de ces criques sont anguleux, peu roulés, ce -qui prouve le voisinage de leur origine.</p> - -<p>Les terres rouges des collines, ou <i>terres de montagne</i>, -ont rendu en un certain point, sur Saint-Elie, -150 kilogrammes d’or. Ces terres paraissent -dues à l’érosion sur place de filons entièrement décomposés.</p> - -<p>III. <i>Description détaillée d’un type de placers, -entre la Mana et l’Inini.</i> — Ces placers ont de -grandes étendues, 10 à 20 kilomètres de longueur -sur 5 à 10 de largeur.</p> - -<p>Les alluvions aurifères, dans des criques distantes -de 5 à 15 kilomètres, séparées par des collines plus -ou moins hautes, sont groupées autour de plusieurs -établissements, soit six, un central, et cinq détachés, -pour centraliser les groupes d’exploitations ou -chantiers. C’est ainsi qu’on épuise peu à peu un -placer.</p> - -<p>A mesure qu’on exploite une partie d’un placer, -on prospecte les autres criques. Voyons d’abord les -criques en exploitation.</p> - -<p>L’exploitation est concentrée sur une crique principale -et ses affluents : ces criques sont séparées par -des collines hautes de 60 à 100 mètres au-dessus du -thalweg, et composées de terre rouge avec des blocs -et boulders de syénite et de granite rouge, parfois -de limonite et de fer pisolithique. Ces criques sont -exploitées chacune par un chantier occupant huit -ou neuf ouvriers et un chef de chantier. Le travail -se fait d’aval en amont, et avec un simple <span lang="en" xml:lang="en">sluice</span> -transportable. Naturellement, la production journalière -varie avec les chantiers : les plus riches, à -la Mana, font 300 à 400 grammes d’or par jour ; -d’autres font 60 à 100 grammes, récoltés chaque soir -dans le <span lang="en" xml:lang="en">sluice</span> par le chef de chantier, et déposés -dans une boîte en fer à cadenas remise ensuite au -directeur de l’établissement. Je n’entre pas ici dans -les détails de la surveillance.</p> - -<p>Parfois, l’exploitation des criques se trouve barrée -sur 200 mètres et plus de longueur, par des boulders -énormes, trop coûteux à déplacer ou à faire -disparaître.</p> - -<p>L’alluvion aurifère est tantôt composée de petits -galets de quartz cristallin provenant de granite décomposé, -anguleux, et de sable quartzeux d’un -blanc éblouissant au soleil ; tantôt de sable argileux -jaunâtre ou rougeâtre, suivant en cela la nature de -la roche du sous-sol, trop profondément décomposée -pour être visible. De même, l’or est tantôt -fin, granulé, assez régulièrement disséminé ; tantôt -en larges paillettes, en pépites, et alors irrégulier.</p> - -<p>Les criques dites d’été sont pourtant quelquefois -inondées, même en été, par des séries d’averses torrentielles. -Il faut alors en épuiser l’eau pour pouvoir -les exploiter. Dans ce but, les Guyanais font usage -de pompes du pays, en bois, qu’ils appellent des -<i>pompes macaques</i>. C’est un balancier en bois, portant -d’un côté une pierre comme contrepoids, de -l’autre, un seau ; l’eau est déversée en aval d’un petit -barrage, de façon à ne pouvoir revenir dans le -chantier. Ce moyen primitif est parfois insuffisant.</p> - -<p>J’ai vu des criques déjà épuisées sur 1,800 mètres -de longueur, et 600 mètres dans les petits cours -d’eau tributaires. Sur cette longueur, et une largeur -moyenne de 5 à 6 mètres, on avait retiré -180 kilogrammes d’or, soit environ 80 kilogrammes -d’or par kilomètre ; ce qui, pour des petites criques, -est un excellent résultat.</p> - -<p>Sur 13 kilomètres de longueur de criques exploitées -dans un placer, on avait retiré 1,013 kilogrammes -d’or, soit 77 kilogrammes par kilomètre. -Chaque chantier avance de 3 à 4 mètres par jour -de travail, ou environ un kilomètre par an s’il n’y -a aucune interruption. Avec quatre chantiers, il a -suffi de trois ans et demi pour épuiser les 13 kilomètres -ci-dessus. Seulement, pour aller plus vite, -on a souvent négligé bien des parties des criques, -notamment les côtés ; dès qu’elles s’élargissent un -peu, il reste un second coup de <span lang="en" xml:lang="en">sluice</span> à donner, -parfois même un second et un troisième coup de -<span lang="en" xml:lang="en">sluice</span> ; mais ces nouveaux coups de <span lang="en" xml:lang="en">sluice</span> ne sont -généralement pas aussi fructueux que le premier -qui a été tenu, autant qu’on a cru le faire, dans la -veine la plus riche de l’alluvion. Il est vrai qu’on -peut s’être trompé : l’or n’est pas toujours concentré -au milieu d’une crique ; il est souvent sur les -côtés : il est capricieux.</p> - -<p>Le chef d’un établissement doit être assez prudent -pour avoir en réserve des criques prospectées -représentant plusieurs kilomètres d’exploitation à -venir, dans des conditions fructueuses ; et, sur la -Mana, cette règle est scrupuleusement observée : -une année d’avenir avec un seul chantier représente -1 à 2 kilomètres de criques prospectées ; avec trois -ou quatre chantiers, elle représente 3 à 4 kilomètres, -suivant d’ailleurs la largeur des criques ; car deux -coups de <span lang="en" xml:lang="en">sluice</span> parallèles représentent deux chantiers -dans la même crique. Dans les criques en prospection, -il importe de tenir compte de l’épaisseur -du déblai stérile à enlever, de celle de la couche aurifère, -de la quantité d’eau, de la difficulté du déboisement, -etc. Les prospections sont des fouilles de -2 à 3 mètres de longueur sur 0<sup>m</sup>,50 de largeur, distantes -d’une dizaine de mètres le long d’une crique : -il est toujours facile de les vérifier à volonté.</p> - -<p>Lorsqu’on commence l’exploitation d’une crique -nouvelle, reconnue comme riche, les huttes des mineurs -sont souvent construites au milieu même de -l’alluvion, en attendant le déboisement d’un vaste -espace sur la pente des collines à l’endroit le plus -favorable. Un pareil village ou <i>établissement</i>, recevant -l’eau du sol et l’eau du ciel, n’est pas des plus -sains, mais les prospecteurs ne s’en inquiètent pas ; -leur seul souci est de savoir s’il y a de l’or partout -en quantités payantes.</p> - -<p>La pente des collines au voisinage de certains -chantiers d’exploitation est parsemée de blocs de -quartz, dont quelques-uns ont plusieurs mètres -cubes. Ces blocs paraissent suivre un alignement -très oblique par rapport à la crique aurifère. Au -confluent du petit cours d’eau qui descend de la colline, -on a trouvé de nombreux galets de quartz très -riches en or. Sur la colline, au point où le quartz -est le plus abondant, j’ai fait creuser une fouille de -4 mètres de largeur et 2<sup>m</sup>,50 de profondeur : elle n’a -rencontré que de la terre rouge provenant de la -roche sous-jacente décomposée, avec quelques fragments -de quartz. Le quartz ne forme donc pas ici -un filon en place. Ce filon doit se trouver à peu de -distance, mais sa situation exacte ne peut être déterminée -que par des travaux méthodiques, en tunnel -ou en carrière, d’après l’expérience acquise en -d’autres points de la Guyane : Adieu-Vat, Saint-Elie, -Elysée, etc., où la terre rouge descend à 20, 40 et -même 60 mètres de profondeur. Il y a parfois, sur -la pente des collines, des blocs de granite de plus -de 100 tonnes, de couleur rougeâtre, ce qui est dû -à la décomposition de la pyrite.</p> - -<p>Sur un autre point, j’ai remarqué encore des -galets de quartz disséminés dans la terre rouge ; -mais le quartz n’est plus blanc et laiteux, avec des -paillettes et de petites pépites : il est granulé, avec -des bandes bleues extrêmement riches en or visible -très fin. Ce sont de magnifiques spécimens. Ailleurs -encore, le quartz est soyeux, blanc et semi-cristallin, -avec ou sans or visible, et, dans ce cas, très fin.</p> - -<p>La limonite pure ou la roche caverneuse riche en -fer, dite roche à ravets, accompagne ces blocs de -quartz, de sorte qu’à mon idée, elle peut être simplement -le chapeau de fer des filons de quartz, désagrégé -et éparpillé comme le filon.</p> - -<p>Comme je l’ai dit, la roche encaissante, d’après -les fragments trouvés dans les criques exploitées, -est tantôt le granite, tantôt les schistes micacés -argileux ; mais j’ai remarqué aussi des quartzites, -des grès blancs, et de véritables pierres meulières -dont quelques-unes, travaillées et polies, ont servi -de haches de pierre aux Indiens de la région. Non -seulement la pierre est taillée en forme de hache, -mais elle porte une rainure pour être fixée à un -manche en bois au moyen d’une liane. Si l’on ne -savait que les Indiens s’en servent encore, on croirait -à des haches de l’âge de pierre.</p> - -<p>Dans une crique où les roches granitiques étaient -plus abondantes, j’ai fait avec un tamis, sur les -sables rejetés par le <span lang="en" xml:lang="en">sluice</span>, un essai de criblage -pour déceler, si possible, la présence du diamant. -Je n’ai découvert ni rutile, ni topaze, ni grenats, -mais seulement du quartz, du feldspath bleu et rose, -de la chlorite, du mica, de la tourmaline, de l’amphibole -hornblende, tous éléments habituels du granite.</p> - -<p>Un prospecteur en diamants de la Guyane anglaise -(pays qui produit chaque année pour deux à -trois cent mille francs de diamants) avait passé sur -ce placer peu de temps avant moi, et n’avait trouvé -aussi que du quartz. Mais il faudrait des expériences -beaucoup plus importantes pour découvrir des diamants -de rivière ; la teneur moyenne aux mines de -Kimberley ne dépasse par un carat, soit 20 centigrammes, -par tonne de roche lavée. En rivière, la -teneur est parfois plus grande, mais, par contre, -très irrégulière. Il reste donc possible qu’on découvre -des diamants dans les criques de la Guyane -française.</p> - -<p>Le titre de l’or au placer Souvenir, situé à cheval -entre le Maroni et la Mana, est compris entre 980 et -984 millimètres. Sur les autres placers de la Mana, il -varie entre 930 et 940 millièmes de fin.</p> - -<p>Pour parer au risque de manquer d’approvisionnements, -on a fait autour des établissements des -plantations de manioc, patates, canne à sucre, bananes, -et même maïs et légumes ; ceux-ci doivent -être particulièrement protégés contre les insectes. -J’ai remarqué que, sur la Mana, on s’attache à bien -nourrir les ouvriers pour leur rendre le séjour aux -placers plus sain et plus agréable. Les conserves -de morue et de bœuf, les sacs de haricots, de lentilles, -etc., sont d’excellente qualité et tenus à l’abri -de toute altération.</p> - -<p><i>Approvisionnements.</i> — Les approvisionnements -sont une question capitale en Guyane, à la Mana -surtout. Chaque homme consommant un et demi à -2 kilogrammes par jour, soit 600 à 700 kilogrammes -par an, lorsqu’on a cent cinquante hommes sur un -placer, il faut 100 à 150 tonnes de vivres par an. -Le transport se fait en canots le long des rivières, -puis à dos d’hommes ; les frais par la rivière Mana -se montaient, jusqu’au placer Souvenir, à 100 francs -par baril de 100 kilogrammes. On a découvert tout -récemment une nouvelle voie de transport par l’Approuague, -coûtant seulement 60 francs par tonne, -ce qui a produit une économie considérable. Il y a -des magasins intermédiaires, au saut Canory, sur -l’Approuague, où il faut décharger les canots et -les traîner à bras, et au débarcadère ou <i>dégrad</i>, où -commence le portage à dos d’hommes. La durée du -transport est de quinze jours depuis l’embouchure de -l’Approuague ; elle était d’un mois en moyenne par -la Mana.</p> - -<p>On pourrait améliorer un peu ces transports par -l’emploi de chaloupes à vapeur jusqu’au premier -saut de l’Approuague ou de la Mana ; en régularisant -et balisant les premiers sauts, on remonterait -même peut-être bien plus haut, au moins durant la -saison des hautes eaux, qui dure trois à quatre -mois de l’année. On aurait, en outre, l’avantage de -se mettre à l’abri du mauvais vouloir éventuel des -canotiers qui, étant maîtres du trafic, imposent à -leur gré leurs conditions. D’ailleurs, il arrive que -ces canotiers ne sont que trop enclins à voler les -marchandises qui leur sont confiées, sous prétexte -d’accidents dans les rapides et les sauts. Ils ne se -gênent pas non plus pour perdre en route des journées, -même des semaines, à la chasse. En descendant -la Mana, j’ai vu des pagayeurs qui en étaient -à leur soixantième jour de canotage depuis Mana, -tandis que d’autres, partis à la même date, étaient -montés en vingt-deux jours. A force de retards, les -crues de la rivière avaient augmenté, et le courant, -de plus en plus fort, avait fini par rendre l’avancement -impossible.</p> - -<p>Les questions du ravitaillement et du recrutement -des ouvriers dépendent de l’administration des compagnies -à Cayenne, des agents à l’embouchure des -rivières Mana et Approuague, et de la manière dont -les ouvriers sont traités aux placers ; car ils sont -de caractère indépendant, et volontiers travaillent -pour leur compte ou font du maraudage. Nous reviendrons -sur le maraudage, après avoir exposé le -rendement des placers, le prix de revient, et le personnel -occupé.</p> - -<p><i>Personnel.</i> — Le personnel d’un grand placer de -la Mana était le suivant, lors de mon passage :</p> - -<table summary=""> -<tr><td class="drap">Neuf chantiers, occupant chacun huit ouvriers -en moyenne.</td> -<td class="bot r"><div>72</div></td> -<td class="bot2">hommes.</td></tr> -<tr><td class="drap">Charroyeurs (vivres, etc.)</td> -<td class="bot r"><div>35</div></td> -<td class="bot2"> —</td></tr> -<tr><td class="drap">Ouvrages temporaires, sentiers en forêts, réparations</td> -<td class="bot r"><div>11</div></td> -<td class="bot2"> —</td></tr> -<tr><td class="drap">Aux magasins des <i>dégrads</i> (débarcadères de -rivière)</td> -<td class="bot r"><div>8</div></td> -<td class="bot2"> —</td></tr> -<tr><td class="drap">Canotiers</td> -<td class="bot r"><div>4</div></td> -<td class="bot2"> —</td></tr> -<tr><td class="drap">Malades ou non travaillants</td> -<td class="bot r"><div>20</div></td> -<td class="bot2"> —</td></tr> -<tr><td class="c"><div><span class="sc">Total</span></div></td> -<td class="bot r"><div>150</div></td> -<td class="bot2">hommes.</td></tr> -</table> -<p>Dans ce personnel, il y a quinze à vingt femmes, -une ou deux à chaque chantier, pour le débourbage -dans le <span lang="en" xml:lang="en">sluice</span>.</p> - -<p>Il faudrait compter, en outre, le personnel occupé, -d’un côté aux magasins dans la partie basse des -rivières, près de la côte, soit une dizaine d’hommes, -et enfin les canotiers qui font les transports en rivière. -Mais ceux-ci sont payés à tant par tonne, et -ne font pas partie du personnel régulier des placers.</p> - -<p>La feuille de paye mensuelle, au placer, atteint -environ 12,000 francs ; mais le total des dépenses -arrive au double et même dépasse 30,000 francs, -quelquefois davantage, au moment où l’on règle le -transport des vivres. Avec une bonne administration -et de la prévoyance, on peut augmenter le rendement -sans augmenter le personnel, car la proportion -des malades ou soi-disant tels, que l’on paye tout -de même, dépend du soin que l’on prend des ouvriers, -de la régularité et de la qualité des approvisionnements. -Les crues des rivières et des criques -augmentent les difficultés du travail ; c’est aussi un -cas à prévoir de la part de la direction.</p> - -<p>Le prix de revient varie naturellement avec la situation -du placer, indépendamment des efforts de -la direction. A Souvenir, le placer le plus élevé de -la Mana, il est en moyenne de 12 fr. 50 par <i>homme -au chantier</i> et par jour, en admettant que les deux -tiers des hommes travaillent au chantier, c’est-à-dire -<i>produisent de l’or</i>. Avec 100 hommes aux chantiers -et vingt-cinq jours de travail, on arrive à -31,250 francs, et c’est la moyenne pour un personnel -total de 150 hommes. Il faut donc produire au moins -10 kilogrammes d’or par mois pour faire équilibre -aux dépenses.</p> - -<p>Sur les placers Triomphe, Saint-Léon, Dagobert, -situés un peu plus en aval sur la Mana, le prix de -revient est estimé à 10 francs par homme au chantier -et par jour, soit 25,000 francs par mois, ou -8 kilogrammes d’or, avec 150 hommes.</p> - -<p><i>Rendements.</i> — Je donnerai ici un aperçu des -brillants rendements du placer Souvenir. Sur une -longueur totale de 12 à 13 kilomètres de criques -exploitées (mais non épuisées), il a produit :</p> - -<table summary=""> -<tr><td>En</td> -<td>1898</td> -<td class="drap">(six mois de travail)</td> -<td class="r"><div>72<sup>k</sup>,527</div></td></tr> -<tr><td rowspan="6"> </td> -<td>1899</td> -<td class="c"><div>— </div></td> -<td class="r"><div>183<sup class="v">k</sup>,484</div></td></tr> -<tr><td>1900</td> -<td class="c"><div>— </div></td> -<td class="r"><div>138<sup class="v">k</sup>,247</div></td></tr> -<tr><td>1901</td> -<td class="c"><div>— </div></td> -<td class="r"><div>127<sup class="v">k</sup>,935</div></td></tr> -<tr><td>1902</td> -<td class="c"><div>— </div></td> -<td class="r"><div>120<sup class="v">k</sup>,170</div></td></tr> -<tr><td>1903</td> -<td class="c"><div>— </div></td> -<td class="r"><div>319<sup class="v">k</sup>,571</div></td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c"><div><span class="sc">Total</span></div></td> -<td class="r"><div>961<sup>k</sup>,934</div></td></tr> -</table> -<p>Si l’année 1904 a continué aussi brillamment -qu’elle commençait les quatre premiers mois, elle a -dû dépasser aussi 300 kilogrammes d’or, et la production -totale doit approcher de 1,300 kilogrammes -d’or, valant 4 millions ; car le titre de l’or de Souvenir, -980 à 984 millièmes, est très élevé.</p> - -<p>La baisse du rendement, d’août 1900 à 1903, était -due à l’exode en masse des mineurs vers l’Inini, où -l’on faisait de riches découvertes.</p> - -<p>Je dirai enfin que ce placer Souvenir a été prospecté -avec une rare prévoyance, en vue de l’avenir : -il y a, en effet, 14 à 15 kilomètres de criques prospectées, -dont plusieurs grandes criques qui demanderont -deux et trois coups de <span lang="en" xml:lang="en">sluice</span>. L’avancement -moyen annuel, tenant compte des interruptions dues -à l’eau, de l’épaisseur du déblai stérile, des boulders -à déplacer, des racines et troncs d’arbres très -lourds, etc., ne doit pas être calculé à plus de -500 mètres par an ; mais toute crique prospectée -n’est pas exploitable.</p> - -<p>Sur ce placer, l’or n’est pas concentré autour d’un -centre d’où partent des criques rayonnantes, comme -à Saint-Elie ; mais il y a de nombreuses taches aurifères, -sans lien apparent, peut-être reliées par des -filons de quartz désagrégés, d’une teneur en or très -irrégulière, mais parfois très riches. Il en reste -d’ailleurs, comme nous l’avons vu, des témoins dans -les terres rouges des collines.</p> - -<p>Par comparaison avec le placer Saint-Elie, le plus -ancien de la Guyane, la richesse des criques de la -Mana a présenté jusqu’ici une régularité presque -aussi grande. A Saint-Elie, pendant neuf ans -(1879-1888), les rendements ont peu varié : 350 à -600 kilogrammes d’or par an. Ce n’est qu’ensuite -qu’ils ont baissé. Ils se sont cependant maintenus -encore, pendant les dix années suivantes (1889-1899), -entre 150 et 200 kilogrammes par an. On a exploité -sur Saint-Elie 40 à 50 kilomètres de criques, et, -avec les doubles coups de <span lang="en" xml:lang="en">sluice</span>, cela représente -80 à 100 kilomètres de longueur de chantiers. Sur -la Mana, à cause de l’irrégularité des taches aurifères, -on n’aura pas autant en un point donné, évidemment ; -mais avec l’immense étendue des placers -exploités, chacun de 200 kilomètres carrés en -moyenne, l’ensemble des criques aurifères peut bien -arriver à la longue au même total.</p> - -<p>La production moyenne, par kilomètre de criques, -sur les quatre grands placers de la Mana, a varié -de 50 à 80 kilogrammes d’or. Sur Saint-Elie, pour -une production totale de 6,000 kilogrammes d’or, -elle a été de 60 kilogrammes par kilomètre, à raison -de 100 kilomètres de longueur de chantiers.</p> - -<p>La teneur minima exploitable en ce moment est -de 5 grammes d’or par homme au chantier et par -jour, pour le placer Souvenir ; et de 4 grammes -aux autres placers de la Mana, Saint-Léon, Triomphe -et Dagobert. Il y a 8 à 10 hommes par chantier ; -cela fait donc 40 à 50 grammes par chantier à Souvenir, -32 à 40 grammes aux autres placers.</p> - -<p>L’avancement est de 2 à 4 mètres par journée de -travail ; mais, avec les chômages et les réparations, -il ne faut pas compter faire plus de 2 mètres par -jour, soit 50 mètres par mois, ou 600 mètres par -an. Donc, 2 mètres d’avancement doivent donner -40 à 50 grammes d’or par jour d’un côté, 32 à -40 grammes de l’autre.</p> - -<p>Or, le rendement moyen actuel est beaucoup plus -élevé, comme le montre le tableau suivant des quatre -principaux placers :</p> - -<table summary=""> -<tr><td class="c"><div>Mois de février 1904.</div></td> -<td class="c"><div>Souvenir.</div></td> -<td class="c"><div>St-Léon.</div></td> -<td class="c"><div>Triomphe.</div></td> -<td class="c"><div>Dagobert.</div></td></tr> -<tr><td class="drap">Production du mois (25 jours)</td> -<td class="r bot"><div>27<sup>k</sup>,156</div></td> -<td class="r bot"><div>9<sup>k</sup>,880</div></td> -<td class="r bot"><div>11<sup>k</sup>,940</div></td> -<td class="r bot"><div>23<sup>k</sup>,400</div></td></tr> -<tr><td class="drap">Production par jour</td> -<td class="r bot"><div>1<sup class="v">k</sup>,086</div></td> -<td class="r bot"><div>385</div></td> -<td class="r bot"><div>477</div></td> -<td class="r bot"><div>936</div></td></tr> -<tr><td class="drap">Nombre de chantiers</td> -<td class="c bot"><div>9</div></td> -<td class="c bot"><div>6</div></td> -<td class="c bot"><div>7</div></td> -<td class="c bot"><div>10</div></td></tr> -<tr><td class="drap">Production par chantier</td> -<td class="r bot"><div>120<span class="w15">½<sup>gr</sup></span></div></td> -<td class="r bot"><div>64<span class="w1"><sup>gr</sup></span></div></td> -<td class="r bot"><div>68<span class="w1"><sup>gr</sup></span></div></td> -<td class="r bot"><div>93<span class="w15">½<sup>gr</sup></span></div></td></tr> -<tr><td class="drap">Dépenses admises</td> -<td class="r bot"><div>50<span class="w15"> </span></div></td> -<td class="r bot"><div>40<span class="w1"> </span></div></td> -<td class="r bot"><div>40<span class="w1"> </span></div></td> -<td class="r bot"><div>40<span class="w15"> </span></div></td></tr> -<tr><td class="drap">Profit par chantier</td> -<td class="r bot"><div>70<span class="w15">½</span></div></td> -<td class="r bot"><div>24<span class="w1"> </span></div></td> -<td class="r bot"><div>28<span class="w1"> </span></div></td> -<td class="r bot"><div>53<span class="w15">½</span></div></td></tr> -</table> -<p>On voit que ce <i>profit est bien plus grand à Souvenir -et à Dagobert</i> : et encore, il faudrait tenir -compte d’un supplément de dépenses à Saint-Léon -et à Triomphe, provenant du surcroît de malades -ou non-travaillants (résultat accidentel).</p> - -<p>La largeur moyenne d’une crique est de 4 à 5 mètres, -et l’épaisseur moyenne de la couche aurifère -est de 30 centimètres. On enlève donc par jour :</p> - - -<p class="c">2 × 4½ × 0,30 = 2 m<sup>3</sup>,700 d’alluvion riche.</p> - - -<p>Soit 5 à 6 tonnes.</p> - -<p>La teneur varie donc de 10 à 20 grammes par -tonne d’alluvion riche. Mais si l’on tient compte du -déblai stérile dont l’épaisseur varie de 3 à 6 pieds, -en moyenne 4 pieds, on voit que la teneur par -tonne d’alluvion totale est égale aux chiffres précédents, -divisés par 4 à 7, en moyenne par 5, c’est-à-dire -qu’elle varie d’un et demi à 5 grammes, <i>en -moyenne 2 grammes et demi</i>. Cela signifie, d’après -les chiffres précédents, que la dépense est encore -moitié moindre, c’est-à-dire qu’elle n’est que d’<i>environ -un gramme et demi</i>, chiffre remarquable, avec -la simplicité de moyens dont dispose le mineur -guyanais, les difficultés du déboisement, etc.</p> - -<p><i>Améliorations.</i> — J’ai fait, à divers chantiers, -quelques essais d’or des résidus des <span lang="en" xml:lang="en">sluices</span>, et je -n’ai constaté que des pertes insignifiantes, ce qui n’a -rien d’étonnant, vu la faible quantité de sables lavés -chaque jour et le nettoyage journalier du <span lang="en" xml:lang="en">sluice</span>. Il -n’y a donc rien à changer au <span lang="en" xml:lang="en">sluice</span> guyanais, seul -adapté à l’avancement très rapide de l’exploitation. -Les pertes en or, nécessitant assez souvent le <i>repassage</i> -des criques, proviennent <i>d’abord</i> du nettoyage -insuffisant de la glaise du <span lang="en" xml:lang="en">bedrock</span>, piétinée par les -mineurs, et où l’on retrouve parfois même des -pépites de 100 à 200 grammes, et <i>ensuite</i> du jet de -pelle (dit canne-major) qui lance des paillettes d’or -en dehors du <span lang="en" xml:lang="en">sluice</span>.</p> - -<p>Le <span lang="en" xml:lang="en">sluice</span> guyanais, tout à fait mobile, répond parfaitement -à la nécessité d’un déplacement presque -quotidien. Il ne servirait à rien de mettre des machines -puissantes là où un très petit nombre d’ouvriers, -sept à huit, suffit à la tâche. D’ailleurs, -comme nous l’avons vu, la <i>limite inférieure d’exploitabilité</i> -en Haute-Mana n’est pas si différente de -celle des placers d’autres pays : nous avons vu -qu’elle descend à moins de 5 francs par tonne, soit -2 francs par mètre cube. Et il faut compter ici le -déboisage, et l’enlèvement des troncs et racines -enfouis et encastrés dans le déblai et même l’alluvion. -En outre, l’accès très difficile de la région est -cause que le transport des marchandises y revient à -1,200 francs la tonne par la Mana, 800 francs par -l’Approuague. Il y a peu d’endroits, même en -Sibérie, où ces chiffres soient dépassés (voir mes -études sur la Sibérie et la Californie). Seules, les -dragues, <i>si elles étaient possibles</i>, abaisseraient le -prix de revient.</p> - -<p>Les seules améliorations que je crois possibles -seraient, d’une part, pour les criques larges, demandant -plusieurs coups de <span lang="en" xml:lang="en">sluice</span>, <i>l’emploi de -brouettes</i> pour enlever d’un seul coup tout le stérile, -et éviter ainsi la fausse manœuvre de déplacer plusieurs -fois le même cube de terre ; d’autre part, au -cas d’excès d’eau en hiver dans les petites criques, -<i>le relèvement et l’allongement du <span lang="en" xml:lang="en">sluice</span></i>, ce qui éviterait -les pertes d’or par entraînement de l’eau, et -l’inondation du chantier (on est obligé de les assécher -par les pompes dites macaques dont j’ai parlé -plus haut). Il est vrai qu’un chantier bien conduit -ne devrait pas être exposé à cette inondation, il -suffirait de commencer l’exploitation de la crique -par les côtés, laissant le thalweg pour l’écoulement -de l’eau ; mais les Guyanais sont pressés d’<i>enlever -dans les criques le sable le plus riche (ou qu’ils -croient le plus riche) en premier lieu</i>.</p> - -<p>Dans les grandes criques, on pourrait peut-être, -en cas de besoin, avoir recours à l’une ou l’autre -des méthodes californiennes en rivière : <i>digues</i>, -dites <i>wingdams</i>, avec pompes chinoises ; <i>aqueducs</i> -ou <i>flumings</i>, etc. Ce sera peut-être aussi le cas -d’employer le <i><span lang="en" xml:lang="en">sluice</span> à secousses, type François</i>, -et les <i>pompes centrifuges</i>, pour évacuer les résidus.</p> - -<p>Je considère comme hors de question l’introduction -de dragues dans les placers que j’ai visités, -pour beaucoup de raisons, sans même parler du -coût énorme des transports par rivières :</p> - -<p>Insuffisance d’eau fréquente ;</p> - -<p>Enchevêtrement de troncs et de racines dans le -déblai ;</p> - -<p>Inutilité de laver du stérile ;</p> - -<p>Faible largeur et faible épaisseur de l’alluvion -aurifère ;</p> - -<p>Passages de boulders infranchissables aux dragues, -etc., etc.</p> - -<p>Une drague, coûtant très cher, doit avoir devant -elle un très grand champ d’activité ; ce qui n’est -guère le cas des criques étroites du Haut-Mana. -En admettant même qu’elle puisse fonctionner, avec -la faible largeur (quelques mètres) des alluvions, -elle ne payerait pas ses dépenses. Si la drague eût -convenu en Guyane, on l’y eût inventée. Chaque -pays invente sa méthode spécialement adaptée à ses -besoins.</p> - -<p>Je ne dis rien de la méthode hydraulique, inapplicable -en Guyane, à cause du manque de pente, -soit pour les déblais, soit pour l’eau, au cas d’élévateurs -hydrauliques.</p> - -<p><i>Maraudage.</i> — Pour terminer la description des -placers, il me reste à parler des <i>maraudeurs</i> et de -leurs découvertes. Les maraudeurs ne sont pas autre -chose que les chercheurs d’or en rivière, non munis -de permis de recherche.</p> - -<p>Pour avoir le droit d’exploiter en Guyane, il faut -non seulement le permis de recherche, mais il faut -que le service d’arpentage ait fixé les limites de la -zone concédée, et confirmé ainsi le titre de possession. -On conçoit combien ces opérations sont difficiles -dans des régions inhabitées situées à trente -jours de la mer, et davantage, en canot. Sur un des -placers de la Mana que j’ai visités, il avait fallu, -peu de temps avant mon passage, expulser à main -armée deux cent cinquante ou trois cents maraudeurs -venus par le Maroni. Le propriétaire du -placer avait dû organiser, à ses frais, une véritable -expédition militaire avec une centaine de soldats, -leurs officiers et sous-officiers, un docteur, etc. Cette -expédition, fort compliquée, avait d’ailleurs, accompli -sa mission avec plein succès, sans avoir un seul -malade, ni un seul noyé dans les cataractes et les -sauts de la Mana.</p> - -<p>Dans ce cas de la Mana, les maraudeurs étaient -arrivés après la découverte de l’or, et rien ne justifiait -leur présence : or, en sept mois, ils avaient eu -le temps de saccager 4 à 5 kilomètres de criques, -dont il ne restait à faire que les <i>repassages</i>.</p> - -<p>Il y a des régions réputées comme bonnes sur -certains placers légitimement possédés, et il importe -de pouvoir les protéger contre les invasions -de maraudeurs. Il semblerait qu’ils ont quelque droit -de saccager les criques à leur guise, <i>à titre d’inventeurs</i> ; -mais souvent ils ne découvrent rien, ils se -contentent d’arriver à la première nouvelle d’une -découverte. Les prospections sont organisées de -Cayenne et coûtent cher, pour ne donner souvent -aucun résultat. <i>Il est donc juste de se protéger -contre les maraudeurs.</i> Ceux-ci ne font œuvre utile -que sur les régions non prospectées qu’ils arrivent -parfois, m’a-t-on dit, à épuiser assez complètement : -de la sorte, leur travail contribue à faire vivre le -commerce des vivres sur la côte, et ils vendent leur -or à divers marchands qui ne possèdent guère de -titres de propriété de placers que pour avoir le -droit d’acheter de l’or et de l’expédier en France. On -sait trop les tracasseries de la douane guyanaise au -sujet de l’or, dont la colonie <i>vit</i> cependant, pour -que j’insiste sur ce sujet : <i>on ne saurait plus habilement -exciter à la fraude ceux qui y sont le moins -portés</i>.</p> - -<p>Les maraudeurs sont à craindre seulement sur les -placers de l’Inini au sud, et dans la région ouest de -la Mana. Pour éviter leur retour, le meilleur moyen -est de mettre en exploitation la région où on les -craint, de façon à les expulser plus facilement, et -surtout à exploiter avant eux les criques riches : -mais ces régions sont justement celles qui sont les -plus écartées, et où le ravitaillement est le plus difficile. -L’accès par le Maroni facilite la fuite de l’or -en Guyane hollandaise.</p> - -<p>On pourrait également former, par exemple, une -sorte de brigade d’ouvriers assermentés pouvant -faire l’office de gardes (<i>opinion préconisée par -M. Leblond</i>), et qui ferait de temps à autre une -visite des points menacés par les maraudeurs : on -saisirait leurs vivres, de façon à les obliger à partir. -Cette mesure, accompagnée d’une action énergique -menée à Cayenne au point de vue judiciaire pour -faire respecter la propriété minière, ferait certainement -beaucoup d’effet.</p> - -<p>Je répète cependant que les maraudeurs ont leurs -droits et leur utilité, et je dirai ici quelques mots -sur leurs exploits et leurs découvertes.</p> - -<p>Les maraudeurs recherchent les régions de nationalité -incertaine, car ils ne risquent pas d’y être -dérangés dans leur travail ; il n’y a ni formalités à -remplir, ni droits d’exploitation, ni droits de douane. -C’est l’histoire des chercheurs d’or de Californie et -de l’Alaska, qui est la même sous toutes les latitudes : -ils font eux-mêmes leurs lois et leur police.</p> - -<p>C’est ainsi que les maraudeurs, au nombre de -cinq à six mille, découvrirent les placers de l’Awa, -sur le Maroni, entre les Guyanes française et hollandaise, -puis le Carsewène dans le contesté franco-brésilien, -enfin l’Inini, sur le haut Maroni.</p> - -<p>A l’Inini, parmi les premiers heureux chercheurs -d’or, on cite un pâtissier de Cayenne, nommé Léon, -qui fit 42 kilogrammes d’or en trois mois ; Jadfard, -qui fit 27 kilogrammes en vingt-deux jours ; Mérange, -100 kilogrammes en quatre à cinq mois, mais -pour le compte de plusieurs associés.</p> - -<p>Au Carsewène et à l’Awa, il s’est fait des fortunes -qui se dépensent à Cayenne, et il s’en fait en ce -moment d’autres encore sur la Mana.</p> - -<p>Cependant, il semble que bientôt l’ère des riches -découvertes de placers doit se clore, sauf peut-être -du côté des monts Tumuc-Humac, tout à fait dans -l’intérieur. C’est le tour des quartz aurifères de produire, -et nous allons dire ce qu’ils ont donné jusqu’à -présent. Le voisinage des riches quartz du -Venezuela (Mines du Callao, etc.) semble présager -aussi de riches découvertes en Guyane française.</p> - - -<h3><i>Les quartz aurifères.</i></h3> - -<p>Comme je l’ai dit plus haut, j’ai rencontré des -galets et des blocs isolés de quartz plus ou moins -aurifères sur divers placers du Haut-Mana ; mais -je n’ai observé d’alignement assez bien défini de ces -quartz de surface qu’en deux endroits, et sur une -étendue peu considérable ; les fouilles exécutées ont -démontré qu’il ne s’agit là nullement d’un affleurement -véritable. Ce ne sont point là des filons de -quartz en place, mais seulement des débris de quartz -provenant de l’éparpillement d’un filon dont la roche -encaissante a été désagrégée et même décomposée. -Comme la profondeur de roche décomposée atteint -20 à 40 mètres, parfois 60 mètres, comme on l’a -reconnu au placer Elysée, on conçoit que la recherche -d’un filon est une opération très coûteuse, -car il n’y a aucun affleurement visible, sauf dans un -cas que je citerai plus loin. Il y a en outre interruption -complète entre les quartz disséminés de la -surface et le filon en place ; lorsqu’on a trouvé -celui-ci, comme à Elysée, on a mis des années -pour y parvenir. Ces quartz de surface ne sont -pas spéciaux à la Mana ; on les a trouvés à Elysée, -à Saint-Elie, à Adieu-Vat, et, sur ces placers, on -les a même exploités, comme nous allons le -voir.</p> - -<p>Le seul filon de quartz aurifère en place que l’on -ait réellement reconnu, développé et tenté d’exploiter, -est celui d’Adieu-Vat. Partout ailleurs, à Saint-Elie, -Elysée, etc., il s’agit de quartz provenant de -<i>têtes</i> de filons décomposés, et dont les débris ont -été éparpillés dans les terres rouges de la surface -par des effets d’érosion très intenses, dus peut-être -à l’action de l’océan.</p> - -<p>A Saint-Elie, ces quartz, exploités en carrière et -broyés au moyen de deux bocards, chacun de trois -pilons légers, ont rendu :</p> - -<ul> -<li>En 1901-1902, pour 653½<sup>t</sup>, 36<sup>kg</sup>,223 d’or, soit 54<sup>gr</sup> par tonne.</li> -<li>En 1902-1903, pour 876½<sup class="v">t</sup>, -36<sup class="v">kg</sup>,083 d’or, soit 41<sup class="v">gr</sup> par tonne.</li> -</ul> -<p>La valeur de cette dernière production était de -111,895 francs.</p> - -<p>M. Rémeau, qui avait été directeur d’El Callao au -Venezuela, qui possédait une expérience de vingt-cinq -ans de Guyane et du Venezuela, et qui avait -été l’initiateur de l’exploitation en carrière des -quartz de Saint-Elie, a fait à Adieu-Vat un grand -découvert de 200 mètres de long sur 50 de large à -travers une colline ; il en a fait sortir environ -12,000 tonnes de quartz, dont la moitié est encore -sur le carreau : le reste a passé au broyage. Les -terres rouges étaient riches en or, comme cela se -passe toujours lorsque ces terres renferment des -quartz aurifères.</p> - -<p>En outre, à Adieu-Vat, à force de faire des recherches -dans un sol très difficile, à cause de la végétation -exubérante qui le recouvre, on a découvert -l’affleurement d’un filon de quartz. Ce filon a été -développé ensuite par M. Rémeau sur 200 mètres de -longueur et 60 mètres de profondeur, c’est-à-dire -jusqu’à 25 mètres au-dessous du niveau de la rivière -Sinnamary.</p> - -<p>Ce filon est encaissé dans une roche dioritique, -tantôt verdâtre, tantôt noirâtre : il est constitué par -une fente d’un mètre de puissance, mais dont le -quart seulement est du minerai. Le filon est incliné -à 70 degrés : au premier niveau, il donne de la -pyrite ; au second niveau, l’or est associé au tellure -et au sulfure de bismuth. Le quartz est gras, parfois -un peu bleuté ; la diorite n’est pas aurifère. Le tellure -et le bismuth obligeront sans doute à recourir -aux méthodes de traitement de Coolgardie, dans -l’Ouest-Australien.</p> - -<p>En 1903, avec une batterie de trois pilons légers, -on a broyé 419 tonnes du quartz du niveau supérieur, -dont le rendement a été de 61 kil. 450, soit -145 grammes par tonne. Cette production valait -182,376 fr. 35, soit près de 3 francs le gramme, ou -430 francs par tonne.</p> - -<p>Ce filon d’Adieu-Vat est donc le seul vrai filon -actuel de la Guyane française, et il est encore peu -développé en longueur et en profondeur. Mais sa -richesse, dans une région rappelant celle du Callao, -permet de croire à sa valeur. On doit en trouver -d’autres, mais je répète qu’il y a une vraie difficulté -à les croiser à travers cet énorme manteau de terres -rouges qui recouvre tout le pays. On peut, en attendant, -d’ailleurs, exploiter les quartz disséminés et -les terres rouges.</p> - -<p>Les alignements de ces quartz sont un précieux -indice.</p> - -<p>Mais même les alignements de criques riches sont -un indice de la direction et de la position probable -des filons. Il y a, par exemple, à l’Inini, un fait -curieux : toutes les criques riches se trouvent sur -une ligne nord-sud qui suit parallèlement la chaîne -principale de montagnes : il y a donc probablement -un riche filon de quartz parallèle à cette ligne. Ces -criques ont produit plusieurs milliers de kilogrammes -d’or, avec de nombreuses pépites et des -quartz très riches.</p> - -<p>Il en est de même dans le Haut-Mana, et l’on peut -s’attendre raisonnablement à ce que la Guyane française -possède un jour des filons de quartz en exploitation : -on se mettra sérieusement à leur recherche -lorsque les placers, encore maintenant si riches, -approcheront de leur épuisement.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="c18">CHAPITRE XVIII<br /> -LES PLACERS ÉLYSÉE, ETC., NOTES PITTORESQUES</h2> - - -<p>C’était quelques années après mes précédents -voyages. Parti de Cayenne par bateau à vapeur, à -quatre heures du soir, j’étais à Mana le lendemain -matin. Tout était organisé pour mon voyage au placer -Elysée. Les bons créoles sont débrouillards, et -quand ils le veulent, ils savent être expéditifs. Mon -canot devait partir le jour suivant de bonne heure ; -j’avais deux pagayeurs noirs, de la race Saramaca, -la plus robuste des Guyanes : ils s’appelaient <i>Quinquina</i> -et <i>Agouti</i>. Quinquina avait un casque vert en -toile. Agouti se contentait des belles tresses de son -épaisse chevelure. Les Saramacas et les Boschs sont -d’origine africaine ; ils ont été importés en Amérique -par les marchands de <i>bois d’ébène</i>, les négriers, -mais seuls ils ont su garder la pureté de leur -race, tandis que les autres noirs peuplaient de métis -les deux Amériques. Ce sont en outre des gens -loyaux et sûrs à qui l’on peut se confier entièrement.</p> - -<p>Enfin on m’avait trouvé un cuisinier, le voyage -devant durer une huitaine de jours ; ce cuisinier -n’était ni noir, ni créole, c’était un blanc. Seulement -c’était ce qu’on appelle un <i>libéré</i> (sous-entendez, du -bagne). Il y a beaucoup de libérés à Mana, comme -dans les petits ports de la côte guyanaise. Ce qui -m’a le plus surpris chez ceux que j’ai rencontrés, -c’est leur douceur ; il faut croire que le climat et le -milieu leur ont formé le caractère. On se refuse à -imaginer que des gens si doux aient pu commettre -des crimes.</p> - -<p>La chance continua de me favoriser par la présence -d’un canot automobile qui nous remorqua jusqu’aux -premiers sauts et aux rapides de la rivière -Mana. C’était une avance de vingt-quatre heures, du -temps gagné pour moi, du pagayage évité pour -Quinquina et Agouti qui, malgré leurs muscles puissants, -n’étaient pas fâchés de les reposer au soleil -en regardant fuir les rives bien plus vite que s’ils -se fussent fatigués. Ce canot automobile venait d’être -amené en Guyane par un Bordelais. L’initiative -privée est très intéressante dans ces pays. Comme -il n’y a d’autre communication avec l’intérieur que -par les rivières, les canots automobiles peuvent seuls -constituer un moyen de transport rapide et économique, -car la main-d’œuvre est chère ici. Le canot -automobile ne peut, il est vrai, franchir les sauts, -mais dans la saison des pluies, il peut remonter les -rivières jusqu’à cent ou cent cinquante kilomètres -des côtes, et c’est déjà un grand avantage. Et puis, -le gouvernement ni la colonie ne faisant rien pour -développer le pays, il est admirable que les particuliers, -moins fortunés, fassent quelque chose.</p> - -<div class="c" id="img13"><img src="images/illu13.jpg" alt="" /> -<div class="c">AU PLACER ÉLYSÉE</div> -</div> -<p>Nous passâmes au confluent d’une crique qui fit -parler d’elle récemment ; un de ses affluents, le -Kokiuko (cri du coq, en créole) fut le théâtre de la -dernière découverte, quelque peu sensationnelle, de -la Guyane. Le placer, qui s’appelait <i>C’est ça</i>, n’avait -rien d’extraordinaire, lorsqu’un jour un noir, en fouillant -un tas de détritus auprès des carbets d’habitation, -découvrit un fragment de quartz plein d’or. Il -continua à en trouver, d’autres noirs vinrent, bien entendu, -et, en sept mois, on sortit de là 525 kilogrammes -d’or officiellement contrôlé à Mana. Avec ce qui a dû -passer en contrebande, on peut estimer la production -à 800 kilogrammes, soit deux millions de francs. L’or -avait une teinte pâle, due à l’argent ; la proportion -d’or ne dépassait pas les trois quarts. Les marchands -qui l’achetèrent, malgré leurs habitudes -d’usure, perdirent, dit-on, une forte somme lorsqu’ils -le revendirent aux fondeurs. On alla plus loin, -on fit circuler à Cayenne, pendant plus de six mois, -un soi-disant lingot de kokiuko, formé de je ne sais -quel alliage. Personne n’osait livrer le secret, le -lingot passait de main en main sans se montrer, -comme le petit anneau dans ce joli jeu des enfants -qui s’appelle <i>le furet du roi Henry</i>.</p> - -<p>Kokiuko est épuisé ; pourtant mon ancien ami -Sully L’Admiral a fait creuser un tunnel sous les -terres pour retrouver la veine riche avant que la -justice se soit prononcée sur le titre de propriété du -placer. Le jugement viendra, c’est connu, longtemps -après que tout l’or sera parti ; les contestations en -Guyane proviennent surtout de jalousies impuissantes. -Comment soutenir un titre à quinze jours de -Cayenne ? Il faudrait le soutenir par une expédition -militaire. Et quel peut être le résultat d’un pareil -procès ? Comment évaluer l’or enlevé ? La place est -ici au premier occupant, c’est le fait brutal qui -compte, comme il convient dans un pays non encore -enveloppé dans l’inextricable réseau de la Civilisation.</p> - -<p>En trois jours, nous sommes au confluent de la -Mana et de la rivière Lézard. En cet endroit, une -compagnie française, propriétaire de placers voisins, -a construit un dépôt de matériel avec des magasins. -L’endroit est d’un pittoresque grandiose : c’est une -presqu’île élevée entre deux larges fleuves dont les -rives sont couvertes de forêts impénétrables. En ce -moment, les eaux sont basses, et l’espace à découvert -entre les deux rivières s’élève jusqu’à vingt -mètres au-dessus de leur niveau. Mais au moment -des pluies, il se produit de telles crues que seuls les -bâtiments situés au sommet de la côte sont à l’abri -de l’inondation. Il y a quelques mois, pendant une -nuit, la crue fut si prompte que le chef du dépôt, -réveillé en sursaut, dut appeler tout son monde pour -transporter en toute hâte les marchandises sur les -terrasses supérieures.</p> - -<p>Le chef du dépôt Lézard est un charmant garçon -au teint chocolat. Il se nomme Phocius, et son hospitalité, -aimable et gaie dans sa simplicité, a plus de -prix encore dans cette solitude. Il me conduit, à -quelques minutes des magasins, visiter un chantier -de canots boschs, une miniature de chantier de navires ; -il y avait là un beau tronc d’arbre long de -15 mètres, que l’on avait commencé d’évider ; pour -obtenir la forme définitive, on écarte lentement les -bords par un feu intérieur ; on taille l’avant et l’arrière -lorsque tout le reste est terminé.</p> - -<p>Sur le parcours, à l’ombre des arbres gigantesques, -je vis la tombe, très bien entretenue, d’un -jeune Français décédé ici même, il n’y a guère qu’un -an. Cette tombe solitaire, à plus de 100 kilomètres -des côtes habitées, entourée par la forêt vierge, a -tout autant de poésie que celle de Chateaubriand au -bord de la mer ; si celui qui l’occupe fit moins de -bruit dans le monde que Chateaubriand, sa vie -n’avait peut-être pas moins de prix, et puis il ne -chercha pas l’effet jusque dans la mort, il n’eût pas -demandé mieux que de vivre encore.</p> - -<p>Je pense faire ce soir un bon sommeil, dans la -hutte de Phocius, après deux nuits en forêt. Car ces -nuits dans le bois ne vont pas, au début, sans une -vague appréhension : c’est la saison sèche, les carbets -sont renversés, on suspend son hamac entre -deux arbres, ou bien on pose à terre son lit de -camp, non pas à la belle étoile, mais sous les -ombrages bien plus noirs. Comme on ne voit rien, -l’oreille perçoit le moindre bruissement, et on se demande -si quelque animal, quelque serpent même n’est -pas là, à deux pas. Les bruissements qu’on entend -sont innombrables, parfois rythmés par un cri d’oiseau, -ou bien par celui d’une reinette ou d’un crapaud -géant. Cette symphonie de la nature devient -peu à peu si berçante qu’on tombe endormi. Et -jamais rien de désagréable n’arrive, pourvu toutefois -qu’on ait songé à se couvrir les pieds : le vampire -seul est à craindre, et il ne s’attaque guère qu’à -ces pieds, dédaignés des poètes et pourtant si utiles.</p> - -<p>Cependant, cette nuit, nous eûmes une alerte. Un -feu de troncs d’arbres abattus couvait depuis quelque -temps et menaçait de prendre des proportions -inquiétantes. Il fallut nous lever pour le faire -éteindre. Quinquina et Agouti se distinguèrent, ils -furent les plus actifs à monter de la rivière de -grands baquets d’eau. Des flammes hautes de vingt -mètres se tordaient en l’air et faisaient pleuvoir -des étincelles sur les carbets et les magasins en -minces lattes de bois, recouverts de feuilles sèches. -Si le vent n’eût changé de direction, je crois bien -que tout le dépôt Lézard flambait ; notre nuit de repos -serait devenue une nuit de travail acharné.</p> - -<p>A partir d’ici, le parcours en canot pour remonter -le Lézard jusqu’au placer Elysée ne nous prit que -deux jours et demi, grâce à l’activité et aux bras -musculeux des deux Saramacas. Cette course constitua -un véritable record. C’est à peine si nous -regardâmes la crique <i>Absinthe</i>, renommée pourtant -par la limpidité, je n’ose dire la fraîcheur, de son -eau, d’où son nom, qui symbolise le nectar pour les -Guyanais. Il faut dire que les grandes rivières n’ont -qu’une eau d’un jaune opaque ; c’est de l’eau potable, -mais on préfère tout de même boire de l’eau -claire.</p> - -<p>Les nuits furent agréables et sans chaleur, comme -dans toute la forêt guyanaise. Les sauts et cataractes -se passèrent sans encombre ; avec la baisse des eaux, -nous dûmes les passer à pied, et décharger les -canots. Je n’éprouvai qu’un désagrément, et peu -grave, celui d’être piqué, un soir, par une énorme -fourmi, terrible bien au delà de sa taille. Cette -fourmi est bien connue des noirs, qui l’évitent avec -attention ; elle peut donner une forte fièvre. Ce qui -me choqua le plus, ce fut de voir la philosophie avec -laquelle mon cuisinier contempla ma douleur, qui -dura fort longtemps. Il n’y pouvait rien évidemment, -mais son air détaché semblait dire qu’il en avait vu -bien d’autres, avant sa <i>libération</i>, peut-être en avait-il -<i>fait</i> bien d’autres avant de venir dans ce beau -pays ! Enfin son indifférence et celle des Saramacas -eurent pour bon résultat de me rassurer ; tout de -même les insectes tropicaux ont une sève bien exubérante.</p> - -<p>Quinquina et Agouti ne purent résister le dernier -jour au plaisir d’une courte chasse. Ayant entendu -quelque bruit dans les buissons, ils prirent leurs -fusils et s’élancèrent hors du canot dans le bois, -sans souci des épines ni des racines pour leur peau -et leurs pieds. Nous entendîmes un coup de feu, et -quelques minutes après, ils revenaient avec leur -trophée, un gros animal inconnu pour moi.</p> - -<p>C’était une sorte de chien sauvage, à longs poils, -au museau épais et dont j’ai oublié le nom. Malgré -l’avis de mon cuisinier, j’en voulus goûter et la chair -ne m’en parut pas désagréable. Quant aux deux -Saramacas, ce fut un spectacle que de les voir peler -l’animal, le vider, le découper : avec quelques morceaux, -ils firent une soupe, puis boucanèrent le reste -sur le feu. Les organes intérieurs, jetés à l’eau, attirèrent -de gros poissons, et bientôt il ne resta plus -rien de ce gros gibier. Les Saramacas se léchaient -les lèvres, songeant sans doute au poisson gâté qu’ils -avaient l’habitude de manger, et qui nous eût, -pauvres Européens, rendus sérieusement malades.</p> - -<p>Après six jours de canot, j’étais rendu au placer -Elysée ; or il arrive, dans la saison des pluies, que -les canots mettent dix-huit à vingt jours. Et quand -la sécheresse dure trop longtemps, le Lézard est -presque à sec ; on m’a cité le cas d’un malade qui mit -trois semaines pour être transporté à la côte depuis -les placers ; on dut le porter à bras, tandis qu’on -traînait le canot et les provisions sur le sable étalé -partout au grand soleil.</p> - -<p>Le débarcadère, <i>dégrad</i> en créole, tout primitif -qu’il fût, était le terminus d’un petit chemin de fer, -long de 4 kilomètres, qui conduit aux exploitations -d’or. C’est ici un commencement de civilisation, encore -que la végétation toute-puissante envahisse la -voie et recouvre entièrement le fond des ravines, -qu’on traverse sur des passerelles en troncs d’arbres -grossièrement équarris. Malgré cela, l’aspect des -choses diffère de ce qu’on a l’habitude de voir en -Guyane ; on voit que l’homme, depuis trente à trente-cinq -ans, a sérieusement travaillé ici.</p> - -<p>Tout à coup, au sortir de la forêt, s’ouvrit devant -moi un immense espace à découvert, agréable à voir -après l’ombre des bois, comme serait une oasis en -plein désert. En outre, je fus frappé d’entendre un -bruit continu, aussi extraordinaire après le silence -des bois que le bruit des batteries de pilons du -Transvaal après le désert de Karro. Ce bruit provenait -de deux dragues aurifères en plein fonctionnement ; -elles apparaissaient, au milieu d’un vaste marécage -couvert de touffes de buissons épais, comme -l’image de l’industrie prenant possession de la nature -sauvage et rebelle.</p> - -<p>La tentative semblait audacieuse ; pourtant on a -pris l’habitude, maintenant, de voir d’immenses usines -modernes au milieu de vastes espaces inhabités. Le -tout est d’être sûr que l’industrie nouvelle est bien -justifiée, et c’est à ce travail que je consacrai six -semaines.</p> - -<p>Ce n’est pas le lieu d’en parler longuement ici ; -je dirai seulement que les habitations sont d’une -extrême simplicité, tout en assurant le confort nécessaire -avec la température et la nature tropicales. La -nature elle-même n’est pas sans utilité.</p> - -<p>Le jardin potager et le verger du placer Elysée, -remontant à une vingtaine d’années, gardaient pourtant -un air sauvage, par la folle exubérance des -mauvaises herbes. Le <i>cramanioc</i>, plus savoureux -que la pomme de terre, alternait avec le manioc ; le -maïs et la canne à sucre rivalisaient avec le <i>sagou</i>, -le <i>gombo</i>, le <i>christophylle</i>, ou chou de Chine, -l’<i>igname</i> et la <i>patate</i>. Vraiment on avait sous la -main un véritable marché de légumes.</p> - -<p>Et les fruits ! les bananiers, citronniers et orangers -étaient en plein rapport ; or l’orange et surtout le -citron sont de vrais fébrifuges. La <i>papaye</i> ou melon -des tropiques a des graines remplies de pepsine, -c’est donc un excellent digestif. L’<i>ananas</i> et la <i>goyave</i> -sont des ressources précieuses, et pourtant il y a encore -ici des fruits sauvages : la cerise et l’abricot -d’Amérique, le chou palmiste et une foule d’amandes -provenant des palmiers.</p> - -<p>La forêt vierge a une faune abondante, poil et -plume, mais le placer a une basse-cour et du bétail. -Les poules sont médiocres, elles se dessèchent sous -le climat, mais les chèvres se portent bien, et à -quelques kilomètres, il y a tout un troupeau de moutons. -Enfin, c’est une surprise de voir un bœuf et -une vache, transportés tout jeunes, comme on peut -le penser, dans un canot de Saramacas. On songe à -faire venir des mulets et des chevaux, car il est -facile de créer des pâturages au moyen de l’herbe -de Para, qui prend une vigueur exceptionnelle au -Brésil et au Venezuela.</p> - -<p>Le placer Elysée, sans avoir été très riche, fait -partie d’une région où il y a tout de même beaucoup -d’or. Seulement depuis bientôt quarante ans qu’on -connaît cette région, on a achevé d’épuiser l’or des -petites criques : on s’attaque maintenant aux rivières -plus importantes, pour lesquelles les moyens ordinaires -ne suffisent plus.</p> - -<p>Toute la Guyane se trouve dans le même cas, aussi -la question du dragage des rivières aurifères passionne-t-elle -tout le monde. Jusqu’ici il n’a été fait -que de rares et courtes tentatives de dragage ; la plus -bruyante s’est faite sur le Courcibo, une grosse -rivière en aval de Saint-Elie ; la drague a sombré -après quelques semaines de marche, par suite d’une -négligence. C’est au placer Elysée qu’ont été faits -les essais les plus sérieux, surtout sur la crique -Roche, où l’on avait découvert des sables réellement -riches.</p> - -<p>Tout le monde a vu des dragues ; elles ne constituent -pas en général un travail difficile, mais la -Guyane lui présente des obstacles sérieux. C’est -d’abord l’énorme forêt tropicale, qu’il faut abattre -et brûler sur le passage destiné au dragage ; l’abatage -des bois est facile, mais souvent ces bois durs et -humides mettent longtemps à prendre feu. Et dire -qu’on brûle ainsi l’ébène et l’acajou !</p> - -<p>Ce sont ensuite les troncs d’arbres morts enchevêtrés -avec leurs branches dans les terres, dans le -sable et dans l’argile à laver. Ces troncs sont formés -de bois durs, aussi lourds que des blocs de rochers, -et leur manœuvre est encore plus malaisée.</p> - -<p>Et il y a des argiles collantes qui empâtent les -organes des dragues. Et ces vases, où sont enfouis -des bois en décomposition, exhalent des odeurs nauséabondes, -engendrent la fièvre, et nécessitent un -personnel spécial pour résister au climat déjà -anémiant et fiévreux, qui est celui du <i>bois sauvage</i>.</p> - -<p>Le noir des Guyanes est absolument novice et inhabile -pour tout ce qui touche à la mécanique. On voulait -un jour, à Elysée, confier à un grand nègre le -treuil de la drague, il s’y refusa d’abord énergiquement : -« Moi connais pas cette bête-là, disait-il, connais -pas ça, pas travailler. » Le travail mécanique, -dénué de vie, lui paraissait étrange. A force de -patience, on fit son éducation, et huit ou dix jours -après, il conduisait les treuils de la drague avec la -brusquerie et les à-coups d’un nègre, mais il ne s’effrayait -plus.</p> - -<p>A la mine d’Adieu-Vat, on essaya des Italiens, -mais ce fut un échec. Le Guyanais se contente d’une -nourriture sommaire, il en a l’habitude ; à l’Européen, -il faut une alimentation abondante ; et les Italiens, -traités comme des nègres, furent décimés. -Ceux qui résistaient encore au bout de six mois -durent être rapatriés.</p> - -<p>Sur les marécages qui entouraient la drague, des -fantômes apparaissaient aux nègres la nuit. Mais -nous ne les vîmes pas. Etaient-ce des feux follets -produits par le gaz des marais et allumés par les -lampes des machines, ou bien le gaz phosphoré -d’animaux en putréfaction, et spontanément inflammable ? -Que de choses se passent sans que les gens -trop curieux puissent les voir !</p> - -<p>Et la difficulté des transports ! Songe-t-on à la disproportion -entre nos grosses pièces de machines -modernes et les petits canots des sauvages ? Ce sont -pourtant là deux choses à mettre d’accord. C’est -si difficile que, le long de la Mana, on voit encore -de belles pièces de fer illustrant de leur présence le -naufrage de quelque canot.</p> - -<p>Cependant on vint à bout de tout au placer Elysée, -c’était même un plaisir de voir les nègres se jouer des -difficultés de la civilisation. Deux dragues fonctionnaient, -l’une depuis près de deux ans, à travers toute -espèce d’aventures, et réduite à un état plutôt précaire, -l’autre en pleine possession de tous ses moyens.</p> - -<p>Mais si j’ai reconnu la valeur des noirs, il n’est -que temps de parler de celle des blancs qui ont -obtenu tous ces résultats, dont le moindre n’est pas -le dressage du personnel coloré. A la table qui nous -réunissait chaque jour, à des heures variables à -cause du travail, la diversité des caractères s’accusait -sans fard et sans humeur. Les menus variés et substantiels -s’agrémentaient de pots de quinine et de -fioles pharmaceutiques que nécessitait le climat plus -que l’appétit.</p> - -<p>On aimait à plaisanter sur les difficultés. Le mécanicien -outrancier inventait des dragues munies d’organes -multiples pour décupler le travail. Le chauffeur -fanatique, très adroit et toujours prêt, avait fait -autrefois la fameuse course Paris-Bordeaux avec du -140 à l’heure et songeait aux aéroplanes. Le grand -marcheur, aux jambes d’échassier, parlait des montagnes -de la Guyane et de ses grandes courses. Le -philosophe, ami du moindre effort, était toujours à -temps, ou presque ; il n’aimait pas les gens pressés, -et les regardait un peu de travers.</p> - -<p>A l’écart se tenait l’homme raisonnable, flegmatique -avec un rien du Midi, à la fois bon et exigeant, -capable de ramener le calme et l’obéissance autour -de lui ; il ne négligeait rien sur sa drague, mais -il ne négligeait pas non plus le commerce des -bananes, celui du vin et celui de la viande fraîche -pour ses ouvriers. L’énergie et la persévérance font -souvent plus que la haute intelligence.</p> - -<p>J’ai connu un placer où peu à peu s’était faufilé, -comme directeur, un véritable <i>libéré</i>. Il fut trop -habile. S’il ne pouvait cacher l’or produit par le -personnel, il cachait celui des achats aux maraudeurs -et le vendait à son profit personnel. La Compagnie -payait et ne touchait pas l’or ; par contre -elle ne payait pas les vivres, et l’équilibre se faisait ; -cet équilibre hasardeux ne put durer bien longtemps, -assez pourtant pour que le libéré s’enrichît -avant sa nouvelle <i>libération</i> du placer.</p> - -<p>Enfin il faut rendre justice aux Français des colonies -qui s’occupent d’industrie. Ils payent de leur -personne, comme on le fait rarement, même en -France. Malgré la fièvre, on allait au travail à Elysée -de nuit comme de jour, car sans l’exemple et l’énergie -des blancs, les noirs s’amusent. Je fus témoin -d’un accident qui ne demanda pas moins de vingt -heures de travail ininterrompu, et pas un noir ne -refusa le travail : que penser de ce résultat quand -on connaît l’indolence naturelle au noir et même au -créole ?</p> - -<p>Mais ce n’est pas tout que de draguer une rivière, -il faut trouver les rivières dragables, et c’est là que -le flair et l’esprit d’observation jouent un rôle capital.</p> - -<p>Les rivières guyanaises, je ne veux pas dire les -grands fleuves, sont presque enfouies sous la végétation -tropicale, à tel point qu’à moins d’être en -canot, on ne s’en rend pas compte ; elles dessinent de -tels méandres qu’à chaque instant la rivière devient -presque une île. Je me demande si, même en ballon -ou en aéroplane, on distinguerait de la forêt les -rivières guyanaises. Sur les fleuves, c’est autre -chose, le soleil déverse à grands flots ses rayons. -Sous une réclame en faveur du dragage, on pouvait -voir un jour cette poétique légende : <i>lever de soleil -sur une rivière à draguer</i>. Ce devait être l’or au -fond de l’eau qui donnait un éclat spécial à ce lever -de soleil, sans quoi comment le distinguer de celui -d’une rivière vulgaire ?</p> - -<p>Les travaux de prospection consistent à creuser -des fouilles dans le sable qui forme les berges des -rivières, jusqu’à ce qu’on atteigne le rocher ; on -extrait l’or du fond de cette fouille qui peut avoir -4 ou 5 mètres de profondeur. Le procédé est très -précis et ne laisse guère place au doute. Il ne faudrait -pas croire que ce travail soit beaucoup plus -agréable à exécuter que le dragage : le travail d’exécution -d’abord est si pénible que les indigènes seuls -peuvent le faire. Ce qu’ils redoutent le plus pourtant, -ce sont les longs séjours dans l’eau, bien qu’elle -ne soit pas froide, lorsqu’il s’agit de prospecter le -lit même de la rivière.</p> - -<p>L’atmosphère qu’on respire constamment sous le -bois sauvage, où le soleil ne pénètre jamais, est déprimante -et fiévreuse. Pendant quelques semaines, -on ne ressent rien, puis, un beau jour, un frisson -vous saisit. On s’imagine que c’est un simple refroidissement, -on s’agite, on marche pour se réchauffer ; -impossible de transpirer, on a toujours froid. -L’heure du repas arrive, il est impossible de manger. -C’est la fièvre, et comme l’accès est imprévu, il est -inutile de prendre de la quinine. Il a fallu un grand -médecin, Sydenham, pour découvrir le moment où -la quinine peut agir. Donc il n’y a qu’à patienter, -mais cela dure des heures. L’accès passe, on se -trouve bien, on reprend son travail. Mais le lendemain, -c’est un autre accès plus violent, les alternatives -de chaleur et de frissons se succèdent malgré -la quinine ; parfois viennent des vomissements, et -l’on en a ainsi pour une semaine.</p> - -<p>On se remet à force de quinine, mais le mois suivant, -c’est pire. La fièvre est chronique, comme la -lune. Il arrive, dans le cas de certains tempéraments, -qu’au bout de quelques mois il n’y a plus qu’une -chose à faire, revenir vers la côte, à Cayenne, respirer -la brise de mer, ou bien aller aux Antilles, -même en France. Certains résistent, mais il est rare -qu’au bout de deux ou trois ans de séjour aux placers, -un blanc ne soit pas réduit à une telle prostration -que son retour s’impose. Il y a des exceptions, -certainement.</p> - -<p>Sans doute on ne meurt pas d’un accès de fièvre, -mais elle mine ; on s’affaiblit toujours, l’anémie vient, -le sang perd ses globules rouges. Et puis à la longue, -c’est l’<i>enflure</i>, et si elle atteint les organes vitaux, -c’est la mort précoce. Les cimetières des placers -n’ont guère de place pour les vieillards ; ils sont -peuplés de jeunes gens et d’hommes en pleine sève, -victimes d’épuisement ou d’accidents.</p> - -<p>Quand on les voit, ces hommes ou ces jeunes gens, -travaillant aux placers ou aux prospections, couverts -de sueur sous l’ombre des bois, ou exposés au soleil -brûlant des tropiques, on admire leur courage. Il -faut un corps plus résistant sous les climats chauds -et humides que sous les climats froids. Le caractère -aussi doit être plus trempé. Ce sont des gens de -valeur qu’il faut dans ces pays où bien des gens -s’imaginent qu’il suffit d’envoyer les médiocres. -D’ailleurs ce n’est pas sans plaisir que les noirs -voient arriver des machines, comme les dragues, -qui suppriment ce qu’il y a de plus pénible dans le -travail manuel, dans l’exploitation à la mode ancienne -des placers. Il est temps que le capital vienne -à son tour concourir à mettre en valeur ces pays difficiles.</p> - -<p>Les femmes sont peu nombreuses aux placers, mais -elles aussi doivent être robustes. Les unes travaillent -aux <span lang="en" xml:lang="en">sluices</span> à débourber les pelotes d’argile qui enferment -l’or, d’autres font la cuisine ou la lessive, -ce qui n’est pas moins dur. Pourquoi ont-elles de si -drôles de noms, comme Mes Délices, etc. ?</p> - -<p>On voit de drôles de choses aux placers. Certain -blanc se croyait très sage de mener l’existence des -indigènes. Légèrement vêtu, il vivait de riz à l’eau -et de manioc. Puis il se constitua un plat unique : -une soupe avec du riz, du manioc, des confitures et -de la graine de lin. Naturellement il ne buvait que -de l’eau. Pourtant la fièvre ne l’épargna pas plus que -les autres, alors il renonça brusquement à son régime -monastique et tomba dans l’excès contraire. Le -tafia et le gibier furent son ordinaire, mais ce fut -pire, et il fallut le rapatrier. On ne saurait s’imaginer -le mal que font aux créoles et aux noirs le -tafia d’un côté, le poisson gâté de l’autre.</p> - -<p>Il existe une immense région très intéressante à -prospecter, comprise entre deux affluents de la -Mana : l’Arrouani et le Lézard. A l’heure actuelle, -elle est encore assez riche par places pour faire -vivre de son or plusieurs milliers de maraudeurs. -C’est ainsi qu’il y a trois villages de ravitaillement : -la Louise, Délices, et P. I., initiales d’un prospecteur.</p> - -<p>L’or de cette région paraît provenir des monts -Bécou-Bécou, hauts de 4 à 500 mètres, situés au sud -du placer Enfin. Ce pays est un des plus pittoresques -de la Guyane. Dans mon précédent voyage, de l’Approuague -à la Mana, je n’avais rien vu de si varié. -A cause du grand découvert pratiqué au placer -Enfin, on distingue merveilleusement les montagnes -et leurs ravins. Cela est très rare en Guyane, où l’on -est toujours enfoui sous la forêt vierge, avec tout -son cortège d’insectes malfaisants, et où l’on gravit -les collines sans découvrir aucun site, même du -sommet.</p> - -<p>Les passages à travers les ravins d’Enfin sont loin -d’être commodes, d’autant moins que les criques ont -été allégées de leur or, donc creusées profondément. -Le long des travaux, les hautes herbes et les buissons -ont repoussé avec une folle vigueur et ont fini par -recouvrir traîtreusement les trous, de sorte qu’on -n’évite guère les chutes. Les ponts formés d’un tronc -d’arbre sont une aide précieuse, encore faut-il avoir -gardé l’habitude de la gymnastique. Le sage au -régime indigène, dont je parlais tout à l’heure, crut -d’abord pouvoir faire comme les sauvages et se -passer de souliers ; il est vrai qu’il adopta très vite -le passage dans l’eau, pour éviter l’acrobatie du pont -suspendu ; pourtant il ne put y tenir, il s’acheta des -souliers, en même temps qu’il abandonnait son -brouet à la graine de lin.</p> - -<div class="c" id="img14"><img src="images/illu14.jpg" alt="" /> -<div class="c">DRAGUE EN EXPLOITATION (PLACER ÉLYSÉE)</div> -</div> -<p>Sur le sentier du placer Désirade, je fus rejoint un -soir par un Français qui venait de faire dans sa -journée 43 kilomètres comptés au podomètre. En -outre, il avait subi pendant deux heures une pluie -torrentielle, une de ces pluies tropicales qui tombent -en cascade sur la forêt en faisant un tel fracas qu’on -les entend venir une demi-heure avant de les recevoir. -Pourtant il était fort gai, il me raconta de -ces balivernes qui reposent de la fatigue, et termina -par le fameux vers d’Alphonse Allais qui rime tout -entier sur lui-même. C’est pourtant ce soir-là que je -commençai un accès de fièvre.</p> - -<p>Désirade est un endroit fort curieux ; on y a trouvé -de grosses pépites, pourtant les criques y avaient été -peu auparavant brusquement abandonnées, comme -si les mineurs fussent partis, appelés subitement ailleurs -par une découverte sensationnelle, peut-être -celle du Carsewène, au contesté brésilien.</p> - -<p>Comme ce pays regorge de maraudeurs, une des -compagnies exploitantes essaya de les expulser en -faisant venir à grands frais une demi-douzaine de -gendarmes de Cayenne avec un géomètre pour limiter -leurs déprédations. Mais ce fut peine perdue, il -faudrait tenir un régiment en permanence. Dans de -pareils cas, le mieux est de s’entendre avec ces -bricoleurs et de leur acheter l’or à prix réduit. Pour -comble, le géomètre trouva une occasion excellente -de délimiter des terrains pour son compte et de les -vendre ensuite aux maraudeurs contre de la poudre -d’or. Le directeur du placer, un créole encore naïf, -était navré ; il nous dit avec justesse : « Je m’en tirais -encore avec ces voleurs quand j’étais seul, mais -depuis qu’il y a des gendarmes et un géomètre, c’est -fini, ils sont partout, ils sont même chez eux ; et avec -cela, c’est moi qui dois payer tout le monde. »</p> - -<p>Les deux placers Enfin et Pas-Trop-Tôt ont produit -beaucoup d’or. Mais là aussi, les petites criques -s’épuisent, si bien que les bricoleurs s’attaquent à -la grande rivière. Ils ne pourraient le faire sans -l’aide inespérée que leur donne un grand canal de -dérivation exécuté par la Compagnie d’Enfin elle-même. -Elle a eu le tort de cesser de s’en servir : il -faut que toute chose serve à quelqu’un, ce principe -socialiste a bien quelque justesse, et les lois minières -l’ont souvent adopté.</p> - -<p>Les maraudeurs, au fond, ne sont pas dénués d’intérêt. -Le long du sentier des montagnes, ils passent -et nous croisent en petits groupes bavards : ce sont -des jeunes gens, chargés de vivres ou d’outils, courant -les bois, fouillant les criques, à leurs risques et -périls, car beaucoup périssent de misère ou de la -fièvre, quelques-uns font fortune, la plupart végètent -mais avec activité. J’ai vu, près d’Enfin, le 2 novembre, -un grand cimetière tout brillant de lumières -sous les ombres de la forêt. C’est une pieuse coutume -créole de dessiner des catafalques avec de nombreuses -bougies allumées le jour des Morts, et de -leur porter des fleurs avec de jolies prières créoles.</p> - -<p>On ne saurait contester l’habileté des maraudeurs -à épuiser les parties riches des placers, et rien n’est -plus juste que de les laisser faire lorsqu’ils ont eux-mêmes -découvert l’endroit. Mais parfois ils arrivent -<i>après</i> la nouvelle d’une découverte, et celle-ci est -due aux efforts coûteux d’une expédition organisée -par des gens entreprenants de Cayenne ou de la -côte. Voilà donc des gens qui sont frustrés par les -maraudeurs. Le malheur est qu’il n’y a ni cadastre -ni police en Guyane. Mais j’ai déjà parlé de tout -cela, ce sont toujours les mêmes faits qui se passent, -tant il est difficile de sortir de la routine.</p> - -<p>Les maraudeurs ont leurs villages de ravitaillement. -J’ai passé plusieurs fois à travers un de ces -singuliers villages, celui de P. I. Cela n’a aucun -rapport avec ce qu’on voit ailleurs. Un vaste espace -a été déboisé au bord de la rivière, et dans cet -espace on a construit peut-être deux cents carbets en -lamelles de bois, appelées golettes, avec un toit en -feuilles de palmier. Il y a quatre-vingts boutiques de -vivres. Des rues très irrégulières serpentent sur le -sol ondulé et dans le pittoresque désordre de ces -huttes primitives ; des Américains les eussent tracées -au cordeau, c’était bien facile. Mais les créoles…; ils -ne se doutent même pas de ce que c’est que l’ordre. -Leur seul souci est de vivre, en mettant un peu d’or -en réserve. Bien entendu, il n’y a aucune police, -aucune administration ; c’est la liberté complète, le -socialisme naturel ; pourtant l’or n’est pas mis en -commun. C’est que l’or est trop facile à cacher, et -ainsi c’est le commencement de la propriété, le premier -obstacle au rêve socialiste. <i>Ce chien est à moi</i>, -disaient ces pauvres enfants ; en vérité, le premier -mot de la possession a dû être : <i>Cet or est à moi</i>. -L’âge d’or a commencé la division des hommes : -avant l’or, il n’y avait que la nourriture quotidienne -et l’abri précaire.</p> - -<p>Le village de P. I. fut incendié presque totalement -dans le courant d’octobre. Le feu avait pris dans un -carbet servant de cuisine ; on déménagea les carbets -voisins, et on se hâta de faire tomber celui qui brûlait, -mais le feu avait pris aux branches d’un grand -arbre resté debout dans le village. Des branches, il -descendit sur d’autres carbets, et en quelques heures, -près de cent cases furent entièrement dévorées. Des -rues entières avaient disparu, ou plutôt la rue était -partout, car il ne reste rien de ces éphémères constructions. -On tenta bien de sauver des marchandises, -mais on ne réussit qu’à demi, des amoncellements -mal placés prirent feu tour à tour. Ce fut un désastre, -seul l’or fut sauvé. Les marchands, pour se -dédommager, vendirent doublement cher ce qui leur -restait. Quant au village, huit jours après il était -presque reconstruit. L’arbre malencontreux, cause -du feu, avait disparu.</p> - -<p>Ensuite, pour réparer les pertes, on partit en -groupes compacts sur tous les points du territoire, -saccager les criques qui pouvaient garder encore de -l’or. Heureux pays où <i>l’or de la nature</i> remplace -<i>l’argent du patron</i> ! Le malheur, c’est qu’il n’y a pas -même de légumes à P. I., à peine du manioc ; il faut -acheter les vivres à la côte et les transporter ; on vit -de conserves arrosées de tafia, régime à peine digne -des forçats, mais on est libre et on ne travaille que -pour soi !</p> - -<p>Cependant ce libre maraudage est forcément destiné -à disparaître, car les grandes criques auxquelles -on veut s’attaquer nécessitent d’énormes efforts, il y -a beaucoup d’eau et l’épaisseur du gravier stérile à -déplacer atteint 4 mètres. Les travaux de ce genre -que j’ai vu faire sur Enfin et sur Décision ne pourront -se prolonger longtemps, surtout que la saison -des pluies empêche radicalement cette méthode d’exploitation -pendant six mois de l’année, de janvier -à juillet. A chaque saison, tout est à refaire. Il faut -essayer autre chose, le dragage s’impose, mais s’oppose -à la liberté ; il faut des associations et de l’ordre, -choses contraires à la négligence et à la jalousie -créoles.</p> - -<p>Les Français, qui ont tant de qualités aux colonies -ou à l’étranger, ont gardé ce défaut de la jalousie. -Jules César déjà traitait les Gaulois d’<i lang="la" xml:lang="la">invidi et avidi</i>. -Avides, ils le sont moins peut-être que les Anglo-Saxons, -mais jaloux, ils le sont toujours. Ils se dénigrent -mutuellement, ils semblent être heureux parfois -des échecs des leurs, comme s’ils devaient en -tirer quelque chose. Voilà la haute qualité des Anglais, -ils se font toujours valoir, mais ils ne sont pas -socialistes avec cela. L’illogisme est au fond de -toutes nos actions.</p> - -<p>Il reste pourtant beaucoup à faire en Guyane au -seul point de vue de l’or. Ce pays a produit officiellement -plus de 300 millions d’or ; on peut bien dire -500, car une forte proportion a échappé à la douane, -soit par Para, au Brésil, soit par la Guyane hollandaise, -où la taxe est de 5 pour 100 au lieu -de 8 pour 100 sur notre territoire. Le seul Carsewène, -qui a produit, dit-on, 80 à 100 millions d’or, -n’en a fait passer que 30 millions à peine par -Cayenne<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>. Mais le chiffre même de 500 millions -comme production de notre Guyane est bien faible -comparé à celui de la Californie qui, en cinquante -ans, c’est-à-dire dans le même temps que la Guyane, -a produit 7 à 8 milliards, dont 4 par des alluvions. -L’Alaska avait produit le demi-milliard en dix ans. -On peut estimer hardiment que les grandes rivières -guyanaises renferment autant et plus d’or que les -petites criques, seules exploitées jusqu’ici. Si donc -il y a beaucoup à faire, il y a beaucoup à espérer, -et je ne parle pas des filons de quartz, dont un seul, -celui d’Adieu-Vat, est bien reconnu et exploité.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> Le Carsewène passe pour être ce fameux El Dorado, le -pays du Roi Doré : el dorado Rey ; la légende date de l’arrivée -de Christophe Colomb aux Antilles.</p> -</div> -<p>Pour revenir du placer Elysée vers la côte, je fis -à pied, avec le grand coureur des bois, un long parcours -en forêt pour éviter les sinuosités interminables -du Lézard, où les eaux étaient très basses. Ce -trajet, le long d’un sentier à peine visible, dura -quatre heures. C’en fut assez pour me montrer -comme la végétation tropicale détruit rapidement la -trace des hommes. Mon guide déploya une habileté -et un instinct de sauvage à se retrouver toujours -dans l’inextricable dédale des troncs éboulés et des -pistes d’animaux qui courent la forêt vierge, et cela -est admirable, lorsqu’on n’est pas, comme le Mowgli -de Kipling, un <i>sauvage enfant du bois sauvage</i>, mais -un civilisé intelligent.</p> - -<p>Quant au voyage en canot je n’en dirai rien ; on -se lasse de revoir du matin au soir les mêmes -paysages, quelque grandioses qu’ils soient. Quand -je montai aux placers, c’était la saison sèche, le -soleil dardait sur le fleuve et sur nous une pluie de -feu, et son éclat était insupportable. Aux placers, -nous avions eu quelques nuages de pluie, mais parfois -le ciel blanc partout était aveuglant, c’était pire -que l’éclat du soleil. Au retour, les pluies devinrent -torrentielles, ces pluies tropicales, qui, en cinq minutes, -transpercent les imperméables, et qui durent -des heures. On comprend la vanité des vêtements. -Mais j’ai gardé le bon souvenir de la marche en forêt, -sous l’ombre des grands arbres ; le soleil est très -atténué, et la pluie aussi.</p> - -<p>Vraiment le grand <i>desideratum</i> de la Guyane, ce -ne sont pas des chemins de fer, non pas même des -routes, mais des sentiers muletiers qui formeraient un -réseau régulier à travers l’inextricable dédale de la -forêt. On irait bien plus vite qu’en canot, parce -qu’on éviterait les interminables méandres des -criques, et on ne serait pas à la merci des pagayeurs -pour le prix des transports.</p> - -<p>Je terminerai ce voyage par quelques mots sur -Saint-Laurent du Maroni, où j’ai passé à mon retour -en France. C’est le siège de l’administration pénitentiaire, -c’est-à-dire des forçats. Si ceux-ci ont fait bien -peu de travail, depuis soixante-dix ans, un tout petit -chemin de fer de Saint-Jean à Saint-Laurent et 15 kilomètres -de route à Cayenne, il faut reconnaître que -leur régime est peu enviable. Ce n’est peut-être pas -autant le climat que la mauvaise nourriture qui les -affaiblit et qui les tue, je tiens ceci d’un médecin. -Ils ne digèrent plus le lard et les légumes secs qu’on -leur donne, leur intestin cesse de fonctionner. Ils -sont condamnés à une mort lente. Chaque année en -voit mourir autant qu’il en arrive, à peu près douze -cents, sur un total de sept mille actuellement en -Guyane. De 1856 à 1900, on a transporté cinquante -mille condamnés dans le pays, on voit que la mortalité -est forte. Il n’y aurait rien à dire s’il n’y avait -parmi eux que de mauvaises têtes irréductibles, mais -il se trouve aussi au bagne quelques jeunes gens, -parfois de bonne famille, que la passion a entraînés, -et ce sont les moins résistants, ils meurent vite sous -ce climat trop mou et ce soleil ardent, avec cette -nourriture inassimilable pour eux. Ne pourrait-on -vaincre la routine administrative, et essayer la -colonisation plus libre par les forçats, et des travaux -mécaniques, avec des primes de bonne nourriture ?</p> - -<p>Il y a quelques évasions de bagne ; certains forçats -réussissent à trouver des placers riches. Les -noirs qu’ils rencontrent leur apprennent à laver l’or -et se servent d’eux comme domestiques, et c’est -ainsi que le hasard gouverne les découvertes.</p> - -<p>J’ai appris en Sibérie que les mêmes faits se passent. -Bien des placers riches ont été découverts par -les forçats, qui, à leur tour, ont été expulsés légalement -par les marchands russes. L’histoire des -mines a quelque chose de bien étrange.</p> - -<p>D’autre part, on m’a cité des faits monstrueux qui -se sont passés au bagne et qui évidemment doivent -rendre difficile le métier de gardien. La répression -doit être sévère, surtout qu’une révolte générale est -toujours possible. La délation, m’a-t-on dit, peut -être récompensée d’une manière exemplaire. C’est -ainsi qu’aux îles du Salut, un détenu eut le courage -de traverser à la nage le détroit rempli de requins -pour prévenir les autorités. Il n’était que temps, et -on m’assure qu’il fut mis en liberté.</p> - -<p>Mais n’insistons pas sur ces pénibles choses qui jettent -un si triste jour sur notre belle colonie ; il s’agit -de la misère humaine qui afflige communément tous -les pays civilisés ; le problème est difficile à résoudre, -car les saints, qui en seraient seuls capables, sont -de plus en plus rares. Revenons à la forêt vierge si -intéressante et si riche, dont la flore et la faune -auraient tant besoin qu’un vrai savant les étudie ; -mais voilà, il le faudrait riche, de santé solide, et -désintéressé. Je crois bien que, depuis les descriptions -de Buffon, l’histoire naturelle de la Guyane n’a -fait aucun progrès. C’est qu’avant une étude scientifique, -il faut l’étude pratique du pays, il faut -mettre en valeur les mines et tirer parti du sol -autant que possible. Le renouveau industriel qui -s’annonce pour la Guyane peut être le point de départ -d’une ère plus prospère aussi pour l’agriculture. -Les dragues employant moins de monde aux placers, -il restera plus de bras disponibles pour cultiver la -terre.</p> - -<p>Car, malgré les déceptions qu’il a causées, le sol -de la Guyane est fertile, au moins dans la région des -savanes et jusqu’aux premières collines. Il en a -donné des preuves avant la découverte de l’or, et -les Guyanes voisines, qui ont le même sol, produisent -en abondance le sucre et les fruits : les bananes -sont un des gros revenus de la Guyane hollandaise. -Ce n’est donc point une <i>utopie</i> que de parler des -richesses de la Guyane et d’espérer qu’un jour peu -lointain, grâce peut-être aux dragues, elles seront -réalisées. Si d’ailleurs la France ne s’en souciait pas, -peut-être l’Amérique du Nord ou le Brésil viendraient -nous supplanter, tout comme les maraudeurs supplantent -les propriétaires guyanais. On peut bien -dire, en terminant, que la Guyane est encore la <i lang="la" xml:lang="la">terra -incognita</i>.</p> - - -<p class="c gap">FIN</p> - -<div class="break"></div> - -<h2 class="nobreak">TABLE DES GRAVURES</h2> - - -<table summary=""> -<tr><td> </td> -<td class="r small"><div>Pages</div></td></tr> -<tr><td class="drap">Fonçage par l’eau</td> -<td class="bot r"><div><a href="#img1">17</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">Forêt, près de Remire</td> -<td class="bot r"><div><a href="#img2">33</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">Escalier du Rorota</td> -<td class="bot r"><div><a href="#img3">65</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">La forêt en Guyane (crique Lézard)</td> -<td class="bot r"><div><a href="#img4">81</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">Presbytère de Remire</td> -<td class="bot r"><div><a href="#img5">129</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">Montjoly, près Cayenne</td> -<td class="bot r"><div><a href="#img6">145</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">Le four du placer Dagobert</td> -<td class="bot r"><div><a href="#img7">161</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">Église de Mana</td> -<td class="bot r"><div><a href="#img8">177</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">Montjoly, colonie des sinistrés de la Martinique</td> -<td class="bot r"><div><a href="#img9">193</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">Travaux des forçats dans le port, à Cayenne</td> -<td class="bot r"><div><a href="#img10">209</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">Environs de Cayenne</td> -<td class="bot r"><div><a href="#img11">241</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">Travaux près du port de Cayenne</td> -<td class="bot r"><div><a href="#img12">257</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">Au placer Élysée</td> -<td class="bot r"><div><a href="#img13">289</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">Drague en exploitation (placer Élysée)</td> -<td class="bot r"><div><a href="#img14">305</a></div></td></tr> -</table> -<div class="break"></div> - -<div class="c"><img src="images/carte.png" alt="" /> -<div class="c">CARTE DE LA GUYANE</div> -</div> -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">TABLE DES MATIÈRES</h2> - - -<table summary=""> -<tr><td colspan="3"> </td><td class="r small"><div>Pages.</div></td></tr> -<tr><td colspan="3"><span class="sc">A Sully-L’Admiral</span></td> -<td class="bot r"><div><a href="#c0"><small>I</small></a></div></td></tr> -<tr><td colspan="2"><span class="sc">Chapitre</span> I.</td> -<td class="drap">— Premières impressions</td> -<td class="bot r"><div><a href="#c1">1</a></div></td></tr> -<tr><td> —</td> <td class="r"><div>II.</div></td> -<td class="drap">— En voilier</td> -<td class="bot r"><div><a href="#c2">14</a></div></td></tr> -<tr><td> —</td> <td class="r"><div>III.</div></td> -<td class="drap">— En canot sur l’Approuague</td> -<td class="bot r"><div><a href="#c3">28</a></div></td></tr> -<tr><td> —</td> <td class="r"><div>IV.</div></td> -<td class="drap">— Le saut Machicou</td> -<td class="bot r"><div><a href="#c4">49</a></div></td></tr> -<tr><td> —</td> <td class="r"><div>V.</div></td> -<td class="drap">— Le Grand Canory</td> -<td class="bot r"><div><a href="#c5">60</a></div></td></tr> -<tr><td> —</td> <td class="r"><div>VI.</div></td> -<td class="drap">— Japigny. — La Fourca</td> -<td class="bot r"><div><a href="#c6">74</a></div></td></tr> -<tr><td> —</td> <td class="r"><div>VII.</div></td> -<td class="drap">— Dans le bois. — Souvenir</td> -<td class="bot r"><div><a href="#c7">90</a></div></td></tr> -<tr><td> —</td> <td class="r"><div>VIII.</div></td> -<td class="drap">— Aventuriers de mines</td> -<td class="bot r"><div><a href="#c8">107</a></div></td></tr> -<tr><td> —</td> <td class="r"><div>IX.</div></td> -<td class="drap">— Départ de Souvenir</td> -<td class="bot r"><div><a href="#c9">124</a></div></td></tr> -<tr><td> —</td> <td class="r"><div>X.</div></td> -<td class="drap">— Toujours en forêt. — Placers aurifères</td> -<td class="bot r"><div><a href="#c10">133</a></div></td></tr> -<tr><td> —</td> <td class="r"><div>XI.</div></td> -<td class="drap">— Pratique et théorie</td> -<td class="bot r"><div><a href="#c11">147</a></div></td></tr> -<tr><td> —</td> <td class="r"><div>XII.</div></td> -<td class="drap">— Le placer Dagobert</td> -<td class="bot r"><div><a href="#c12">162</a></div></td></tr> -<tr><td> —</td> <td class="r"><div>XIII.</div></td> -<td class="drap">— Descente de la rivière Mana en canot</td> -<td class="bot r"><div><a href="#c13">172</a></div></td></tr> -<tr><td> —</td> <td class="r"><div>XIV.</div></td> -<td class="drap">— Le bourg de Mana</td> -<td class="bot r"><div><a href="#c14">185</a></div></td></tr> -<tr><td> —</td> <td class="r"><div>XV.</div></td> -<td class="drap">— Cayenne</td> -<td class="bot r"><div><a href="#c15">195</a></div></td></tr> -<tr><td> —</td> <td class="r"><div>XVI.</div></td> -<td class="drap">— Les ressources de la Guyane française</td> -<td class="bot r"><div><a href="#c16">217</a></div></td></tr> -<tr><td> —</td> <td class="r"><div>XVII.</div></td> -<td class="drap">— Les richesses du sous-sol. — Les placers</td> -<td class="bot r"><div><a href="#c17">254</a></div></td></tr> -<tr><td> —</td> <td class="r"><div>XVIII.</div></td> -<td class="drap">— Les placers Elysée, etc., notes pittoresques</td> -<td class="bot r"><div><a href="#c18">287</a></div></td></tr> -</table> -<div class="break"></div> - -<p class="c top4em">PARIS<br /> -TYPOGRAPHIE PLON-NOURRIT <span class="small">ET</span> C<sup>ie</sup><br /> -RUE GARANCIÈRE, 8</p> - -<div class="break"></div> - -<p class="c top4em">A LA MÊME LIBRAIRIE :</p> - - -<table summary=""> -<tr><td class="drap"><i>La Guyane.</i> <b>Au Pays de l’or, des forçats et des -Peaux-Rouges</b>, par le D<sup>r</sup> <span class="sc">J. Tripot</span>, membre de la -Société de géographie de Paris. 3<sup>e</sup> édition. Un volume -in-16, avec 26 grav. dans le texte et hors texte.</td> -<td class="bot r w4"><div>4 fr.</div></td></tr> -<tr><td class="drap"><b>Autobiographie de Henry M. Stanley</b>, publiée par -sa femme Dorothy <span class="sc">Stanley</span>, traduite par Georges -<span class="sc">Feuilloy</span>.</td> <td> </td></tr> -<tr><td class="p">I. <i>Années d’épreuves et d’aventures</i> (1843-1862). 4<sup>e</sup> édit. -Un volume in-16 avec portrait.</td> -<td class="bot r w4"><div>3 fr. 50</div></td></tr> -<tr><td class="p">II. <i>Livingstone. — Le Congo. — Emin-Pacha. — Le -Parlement. — Dernières années</i> (1862-1904). 3<sup>e</sup> édition. Un -volume in-16, avec deux portraits et une carte.</td> -<td class="bot r w4"><div>3 fr. 50</div></td></tr> -<tr><td class="drap"><i>Le <span lang="en" xml:lang="en">Far-West</span> chinois.</i> — <b>Deux années au Setchouen</b>, -par le docteur <span class="sc">A.-F. Legendre</span>, médecin-major de -1<sup>re</sup> classe des troupes coloniales, directeur de l’Ecole de -médecine impériale de Tchentou (Setchouen). Récit de -voyage, étude géographique, sociale et économique. -3<sup>e</sup> édition. Un volume in-16 accompagné d’une carte et -de gravures.</td> -<td class="bot r w4"><div>5 fr.</div></td></tr> -<tr><td class="drap"><i>Le <span lang="en" xml:lang="en">Far-West</span> chinois.</i> — <b>Kientchang et Lolotie.</b> <i>Chinois. -Lolos. Sifans</i>, par le docteur <span class="sc">A.-F. Legendre</span>. -Impressions de voyage, étude géographique, sociale et -économique. Un fort volume in-16 avec une carte et -huit gravures.</td> -<td class="bot r w4"><div>5 fr.</div></td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c small"><div>(<i>Couronné par l’Académie française, prix Montyon.</i>)</div></td></tr> -<tr><td class="drap"><i>Missions A.-F. Legendre.</i> <b>Au Yunnan et dans le -massif du Kin-Ho (Fleuve d’or)</b>, par le docteur -<span class="sc">A.-F. Legendre</span>. 2<sup>e</sup> édition. Un volume in-8<sup>o</sup> écu avec -16 gravures et une carte.</td> -<td class="bot r w4"><div>5 fr.</div></td></tr> -<tr><td class="drap"><b>Dix mille kilomètres à travers le Mexique (1909-1910)</b>, -par le comte Vitold <span class="sc">de Szyszlo</span>, membre de la -Société de géographie de Paris. 2<sup>e</sup> édition. Un volume -in-16 avec 16 gravures hors texte.</td> -<td class="bot r w4"><div>4 fr.</div></td></tr> -<tr><td class="drap"><b>Au Tchad.</b> <i>Trois ans chez les Senoussites, les Ouaddaïens -et les Kirdis</i>, par le capitaine <span class="sc">Cornet</span>, de l’infanterie -coloniale. Nouvelle édition, précédée d’une préface de -M. Paul <span class="sc">Adam</span>. Un volume in-16, avec des gravures -hors texte.</td> -<td class="bot r w4"><div>4 fr.</div></td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c small"><div>(<i>Couronné par l’Académie française, prix Montyon.</i>)</div></td></tr> -<tr><td class="drap"><i>A travers l’Afrique centrale.</i> <b>Du cap au lac Nyassa</b>, -par Edouard <span class="sc">Foa</span>, chargé de mission par le Ministère -de l’instruction publique. 2<sup>e</sup> édition. Un volume in-18, -accompagné de 16 gravures d’après des photographies, -d’une carte et d’un vocabulaire.</td> -<td class="bot r w4"><div>4 fr.</div></td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c small"><div>(<i>Couronné par l’Académie française, prix Montyon.</i>)</div></td></tr> -</table> - -<p class="c gap small">Paris. Typ. Plon-Nourrit et C<sup>ie</sup>, 8, rue Garancière. — 19608.</p> - - -<div lang='en' xml:lang='en'> -<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK <span lang='fr' xml:lang='fr'>LA GUYANE INCONNUE</span> ***</div> -<div style='text-align:left'> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Updated editions will replace the previous one—the old editions will -be renamed. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg™ electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG™ -concept and trademark. 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Redistribution is subject to the trademark -license, especially commercial redistribution. -</div> - -<div style='margin-top:1em; font-size:1.1em; text-align:center'>START: FULL LICENSE</div> -<div style='text-align:center;font-size:0.9em'>THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE</div> -<div style='text-align:center;font-size:0.9em'>PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -To protect the Project Gutenberg™ mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase “Project -Gutenberg”), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg™ License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg™ electronic works -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg™ -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all -the terms of this agreement, you must cease using and return or -destroy all copies of Project Gutenberg™ electronic works in your -possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a -Project Gutenberg™ electronic work and you do not agree to be bound -by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the person -or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.B. “Project Gutenberg” is a registered trademark. 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Information about the Mission of Project Gutenberg™ -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of -computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg™’s -goals and ensuring that the Project Gutenberg™ collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg™ and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org. -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation’s EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. 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Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ depends upon and cannot survive without widespread -public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine-readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. To SEND -DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state -visit <a href="https://www.gutenberg.org/donate/">www.gutenberg.org/donate</a>. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -While we cannot and do not solicit contributions from states where we -have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition -against accepting unsolicited donations from donors in such states who -approach us with offers to donate. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -International donations are gratefully accepted, but we cannot make -any statements concerning tax treatment of donations received from -outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Please check the Project Gutenberg web pages for current donation -methods and addresses. Donations are accepted in a number of other -ways including checks, online payments and credit card donations. To -donate, please visit: www.gutenberg.org/donate -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 5. General Information About Project Gutenberg™ electronic works -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Professor Michael S. Hart was the originator of the Project -Gutenberg™ concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg™ eBooks with only a loose network of -volunteer support. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Most people start at our website which has the main PG search -facility: <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -This website includes information about Project Gutenberg™, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. -</div> - -</div> -</div> -</body> -</html> diff --git a/old/68856-h/images/carte.png b/old/68856-h/images/carte.png Binary files differdeleted file mode 100644 index 00bbeac..0000000 --- a/old/68856-h/images/carte.png +++ /dev/null diff --git a/old/68856-h/images/cover.jpg b/old/68856-h/images/cover.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index e48d0b1..0000000 --- a/old/68856-h/images/cover.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/68856-h/images/illu1.jpg b/old/68856-h/images/illu1.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 9677757..0000000 --- a/old/68856-h/images/illu1.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/68856-h/images/illu10.jpg b/old/68856-h/images/illu10.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 52951ac..0000000 --- a/old/68856-h/images/illu10.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/68856-h/images/illu11.jpg b/old/68856-h/images/illu11.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 793e871..0000000 --- a/old/68856-h/images/illu11.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/68856-h/images/illu12.jpg b/old/68856-h/images/illu12.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index abd880e..0000000 --- a/old/68856-h/images/illu12.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/68856-h/images/illu13.jpg b/old/68856-h/images/illu13.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 7138678..0000000 --- a/old/68856-h/images/illu13.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/68856-h/images/illu14.jpg b/old/68856-h/images/illu14.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index adf2dba..0000000 --- a/old/68856-h/images/illu14.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/68856-h/images/illu2.jpg b/old/68856-h/images/illu2.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 7a9a860..0000000 --- a/old/68856-h/images/illu2.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/68856-h/images/illu3.jpg b/old/68856-h/images/illu3.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index f57ae05..0000000 --- a/old/68856-h/images/illu3.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/68856-h/images/illu4.jpg b/old/68856-h/images/illu4.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 36f0938..0000000 --- a/old/68856-h/images/illu4.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/68856-h/images/illu5.jpg b/old/68856-h/images/illu5.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index e48fd3b..0000000 --- a/old/68856-h/images/illu5.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/68856-h/images/illu6.jpg b/old/68856-h/images/illu6.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 5f7ae33..0000000 --- a/old/68856-h/images/illu6.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/68856-h/images/illu7.jpg b/old/68856-h/images/illu7.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 28d5cdf..0000000 --- a/old/68856-h/images/illu7.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/68856-h/images/illu8.jpg b/old/68856-h/images/illu8.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 9122b6d..0000000 --- a/old/68856-h/images/illu8.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/68856-h/images/illu9.jpg b/old/68856-h/images/illu9.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index ace1413..0000000 --- a/old/68856-h/images/illu9.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/68856-h/images/plon.png b/old/68856-h/images/plon.png Binary files differdeleted file mode 100644 index 8821ff6..0000000 --- a/old/68856-h/images/plon.png +++ /dev/null |
