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-The Project Gutenberg eBook of La Guyane inconnue, by Albert Bordeaux
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you
-will have to check the laws of the country where you are located before
-using this eBook.
-
-Title: La Guyane inconnue
- Voyage à l'intérieur de la Guyane française
-
-Author: Albert Bordeaux
-
-Release Date: August 28, 2022 [eBook #68856]
-
-Language: French
-
-Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team
- at https://www.pgdp.net (This file was produced from images
- generously made available by the Bibliothèque nationale de
- France (BnF/Gallica))
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA GUYANE INCONNUE ***
-
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- LA
- GUYANE INCONNUE
-
- VOYAGE
- A L’INTÉRIEUR DE LA GUYANE FRANÇAISE
-
- PAR
- ALBERT BORDEAUX
-
- Quatrième édition
- REVUE ET AUGMENTÉE
-
- 14 gravures hors texte
-
- OUVRAGE COURONNÉ PAR L’ACADÉMIE FRANÇAISE
-
-
- PARIS
- LIBRAIRIE PLON
- PLON-NOURRIT et Cie, IMPRIMEURS-ÉDITEURS
- 8, RUE GARANCIÈRE--6e
-
- 1914
- Tous droits réservés
-
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-
-DU MÊME AUTEUR, A LA MÊME LIBRAIRIE
-
-
- Rhodésie et Transvaal. Impressions de voyage. 2e édition.
- Un volume in-18, orné de gravures et d’une carte 4 fr.
- Sibérie. Notes de voyage et de séjour (1902-1903). Ouvrage
- accompagné de douze gravures hors texte et d’une carte.
- 2e édition. Un volume in-16 4 fr.
- La Bosnie populaire. Paysages--Mœurs et coutumes--Légendes
- --Chants populaires--Mines. Un volume in-16, accompagné de
- douze gravures et d’une carte 4 fr.
- Le Mexique d’aujourd’hui et ses mines d’argent. 2e édition.
- Un volume in-16 avec une carte et 16 gravures hors texte 4 fr.
-
-
-PARIS. TYP. PLON-NOURRIT ET Cie, 8, RUE GARANCIÈRE--19608.
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-Published 24 January 1906.
-
-Privilege of copyright in the United States reserved under the Act
-approved March 3d 1905 by Plon-Nourrit et Cie.
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-
-A SULLY-L’ADMIRAL
-
-
-Vous avez été mon guide dans ce voyage en Guyane, dont le but était de
-vérifier la richesse en or de divers cours d’eau situés à plus de 200
-kilomètres des côtes, à vol d’oiseau, et de les prospecter en vue de
-leur avenir. La courte durée de quatre mois imposée à ma mission ne
-m’aurait pas permis sans vous de réaliser ce but, tandis qu’avec vous le
-voyage a été aussi agréable que facile. Je pourrais presque dire que je
-ne me suis pas douté des difficultés; vous m’avez fait profiter
-d’avantages exceptionnels.
-
-J’emporte une impression extrêmement vive de ce passage rapide à travers
-votre pays. En deux mois, nous avons remonté en canot jusque près d’une
-des sources de l’Approuague, parcouru à pied à travers la forêt quelques
-centaines de kilomètres, puis nous sommes redescendus à la côte par la
-rivière Mana. C’était la première fois que je parcourais à loisir un
-pays tropical, un de ces pays où l’atmosphère chargée de vapeur d’eau
-amortit les rayons solaires, et pénètre tout l’être d’une chaleur moite,
-comme l’atmosphère d’une serre ou d’une salle de bains russes. Mais il y
-a ici l’incomparable avantage de jouir de l’air libre, saturé de
-senteurs; d’entendre les infinis frémissements de la forêt; de voir dans
-leur libre développement toutes les variétés de la flore et de la faune
-les plus puissantes du monde. La Guyane tout entière, c’est la forêt
-vierge tropicale, c’est un enchantement pour celui qui ne l’a jamais
-vue; elle a tout l’attrait du mystère inconnu à découvrir.
-
-Auparavant, j’avais bien parcouru le Mozambique et la Rhodésie. Mais on
-traverse le Mozambique trop rapidement, en chemin de fer, et les hauts
-plateaux rhodésiens n’ont pas le caractère tropical des pays chauds et
-humides. Je vous dois donc de m’avoir fait saisir, sans les soucis du
-voyage, la beauté des tropiques, et je voudrais pouvoir rendre
-l’impression que j’en ai ressentie, non seulement pour ceux qui, en
-France, ne peuvent la connaître que par les livres, mais même pour
-beaucoup de Guyanais qui ont trop peu l’occasion ou le désir de
-connaître leur pays.
-
-N’ai-je pas raison d’intituler ce récit: _la Guyane inconnue_?
-
-Albert BORDEAUX.
-
-
-
-
-LA GUYANE INCONNUE
-
-
-
-
-CHAPITRE PREMIER
-
-PREMIÈRES IMPRESSIONS
-
-
-La durée du voyage, de Saint-Nazaire en Guyane, n’est pas aussi courte
-qu’on pourrait le croire à la seule inspection de la carte. S’il faut
-huit jours du Havre à New-York, il semble qu’en douze jours, on devrait
-accoster la Guyane. Or, il faut vingt et un jours. C’est que le grand
-courrier ne dessert Cayenne qu’indirectement. Après avoir touché la
-Guadeloupe et la Martinique, il file sur le Venezuela, puis sur l’isthme
-de Panama et Colon. C’est un paquebot-annexe qui prend les passagers à
-la Martinique et les transporte à Cayenne par les Antilles anglaises et
-les Guyanes anglaise et hollandaise. Une fois seulement par an, il y a
-un service direct de France en Guyane, c’est lorsque le paquebot de
-l’Etat, _la Loire_, transporte les condamnés à la déportation. A
-l’aller, il prend difficilement des passagers; au retour, il paraît
-qu’il est toujours rempli. C’est un paquebot très confortable et qui
-fait le trajet en dix à onze jours; il est _tentant_.
-
-Je partis de Saint-Nazaire sur le _Versailles_, un excellent bateau
-construit en Angleterre pour le service transatlantique du Lloyd
-allemand. Il fut vendu lorsqu’on fit les immenses bateaux actuels, le
-_Deutschland_, etc.
-
-Nous eûmes d’abord quelques mauvaises journées, jusqu’au delà des
-Açores; c’était en janvier et le vent soufflait furieusement. Les
-passagers paraissaient peu. J’étais accompagné par Sully-L’Admiral,
-Guyanais de vieille souche, originaire de la Guadeloupe, et d’ancêtres
-bretons. De solide constitution, et de vive intelligence, ancien
-chasseur d’Afrique, depuis sa jeunesse il était aguerri au climat
-tropical de l’intérieur guyanais et brésilien. Jeune et gai, il fut, dès
-le bateau, plein de ressources pour amuser les passagers et leur faire
-passer le temps sans s’ennuyer.
-
-Parmi les autres passagers, je rencontrai un ingénieur, M. Moufflet qui,
-après neuf ans au Soudan, retournait en Guyane à sa mine de Saint-Elie
-qu’il avait longtemps dirigée autrefois. Son énergie et ses capacités
-l’y faisaient revenir malgré ses soixante ans bien sonnés. On voit que
-les climats tropicaux conservent fort bien la santé et l’entrain du
-caractère, seulement il ne faut jamais se décourager. Nos climats froids
-et humides ont bien leurs inconvénients, mais nous les connaissons. M.
-Moufflet savait se tirer d’affaire également bien dans le froid et la
-chaleur.
-
-Après les Açores, le voyage s’égaya. Tandis que Sully-L’Admiral amusait
-les passagers, les dames surtout, avec un infatigable zonophone, je ne
-perdais pas mon temps avec M. Moufflet, car il me décrivait déjà la
-Guyane dans des détails tels, me disais-je, que je n’aurais pas le temps
-d’en voir autant. Cela me servit pour mieux la comprendre dans la suite.
-
-Le dernier port que devait toucher le _Versailles_ était Fort-de-France,
-après avoir passé devant Saint-Pierre, de cataclysmique mémoire. A
-Saint-Pierre, il était huit heures du soir; la nuit était noire et je ne
-vis rien. Pourtant les passagers nous avaient bourrés de détails sur la
-catastrophe, ils s’étaient même disputés sur les rapports entre la
-destruction de Saint-Pierre et celle de Pompéi: l’un ou l’autre avait vu
-Herculanum et Pompéi. Les détails fourmillaient, quel dommage de ne rien
-voir!
-
-J’étais accoudé aux bastingages, par la nuit sombre, devant l’ombre
-noire de la Montagne Pelée, écoutant la description que m’en faisait un
-ancien chanoine de Saint-Pierre, un méridional, je crois, encore ému
-d’avoir échappé, par son absence, au cataclysme: «Ici, c’était mon
-église, disait-il; là, le théâtre. Cette pointe, c’est le Carbet... La
-population était excellente... Ah, monsieur, c’est le plus beau pays de
-la terre.» On eût dit qu’il voyait ce qu’il décrivait; il voyait parce
-qu’il savait, car pour moi, je ne distinguais rien. Mais un confrère
-l’interrompt: «Ah non, mon cher confrère, la Dominique est bien plus
-belle!» Et j’admire celui-ci qui s’extasie sur la Dominique: il y est
-depuis quatorze ans, et il est usé par la fièvre et l’anémie. Comment
-peut-il la préférer à sa Bretagne, où il vient d’essayer de se remettre
-par quelques mois de vacances? Il a une bien belle âme; et dire qu’on
-chasse de France les religieux! «Pour moi, leur dis-je, je crois la
-Savoie plus belle que la Dominique et la Martinique.» Ils rient, mais ne
-se rendent pas. Et vraiment je suis bien hardi de les contredire; je ne
-connais rien de ces pays tropicaux, la nature y est vierge encore, et
-chez nous, en Suisse, même en Savoie, n’est-elle pas bien défigurée déjà
-par le confort, inventé pour gagner de l’argent?
-
-Un des faits les plus navrants de Saint-Pierre fut de trouver sous les
-décombres de l’église, à la place de la table sainte, une rangée de
-corps, ceux des personnes qui venaient communier. Il était huit heures
-du matin. Bien des victimes furent retrouvées dans la position la plus
-tranquille, caractéristique de leur occupation habituelle, comme à
-Pompéi. Bien que Pline n’en dise rien (son récit fut écrit vingt ans
-après la catastrophe), il dut se produire à Pompéi le même vent de feu
-qu’à Saint-Pierre, et qui anéantit trente mille êtres humains.
-
-On avait vu la veille les flots de la mer se précipiter dans un gouffre
-sur le rivage, et l’on devait s’attendre à la catastrophe qui en
-résulterait, c’est-à-dire à la production de masses énormes de vapeur
-d’eau, capables ou de soulever le sol, ou de sortir en torrents de feu.
-Mais on avait négligé l’avertissement, ou plutôt il y avait lutte
-électorale et l’on avait décidé de faire l’élection: le volcan
-attendrait. Quelle ironie!
-
-Il y eut un violent raz de marée qui faillit envahir Fort-de-France;
-cette ville s’attend un jour ou l’autre à être victime d’un raz de
-marée. Une autre ville à la Guadeloupe, la Basse-Terre, est menacée par
-son volcan plus encore que Saint-Pierre. Mais à Saint-Pierre même, on
-vient déjà relever les cultures, sinon les maisons: il faut bien vivre,
-la nécessité presse tandis que le danger est douteux!
-
-Le bateau-annexe _la Ville-de-Tanger_ nous prend à Fort-de-France. C’est
-un rouleur insupportable, quand même la mer est calme; aussi fait-il
-regretter le _Versailles_. Nous descendons une heure ou deux à
-Sainte-Lucie, île anglaise où l’on parle créole. On nous montre la place
-sur laquelle on avait logé, ou plutôt parqué deux mille Boërs
-prisonniers de guerre; la végétation est superbe sur les collines de
-l’île, autour de la baie parsemée de jolies villas: les Anglais ont le
-sens du confort, parce qu’ils ont celui de l’argent, ou inversement.
-
-Nous ne cessons de rouler qu’en arrivant sur les côtes de la Trinité. On
-pénètre dans un passage étroit et pittoresque, un détroit entre de hauts
-rochers abrupts peuplés de grands oiseaux, et aussitôt la mer est calme
-comme un lac. Nous suivons les rives jusqu’à Port-of-Spain, la capitale
-de l’île, une ville pourvue de tout, confortablement, comme il sied à
-une ville anglaise pleine de _respectability_. Nous en repartons pour
-suivre de nouveau des côtes enchanteresses sous leurs forêts de
-cocotiers: le pays vraiment de Paul et Virginie. Là derrière on exploite
-lucrativement un lac de bitume connu des ingénieurs.
-
-Nous entrevoyons au loin les côtes du Venezuela et les bouches de
-l’Orénoque, la terre ferme, cette fois, la roche solide, sans volcans ni
-bitume; la nature vierge va commencer. C’est ensuite la Guyane anglaise:
-la côte est basse, et autour de la rivière Demerara où nous entrons, la
-végétation ne me paraît plus si merveilleuse que sur les côtes peu
-habitées de la Trinité. La civilisation a passé par là, si peu que ce
-soit.
-
-A Demerari, ou Georgetown, nous sommes mis en quarantaine; ou plutôt,
-c’est nous qui refusons d’admettre personne sur le bateau et d’en
-descendre, car il paraît que si nous avions le malheur de descendre à
-terre, on refuserait de nous laisser descendre à Surinam et à Cayenne.
-C’est dommage; de la rivière où nous sommes ancrés, on ne distingue que
-des pontons et des quais de bois. Pourtant, dans une échappée entre des
-hangars, j’aperçois une rue en enfilade: ce sont de jolies maisons
-blanches bordées de palmiers et de grands arbres. Un tramway électrique
-file rapidement dans la rue, et rappelle l’idée du confort moderne. La
-ville paraît riche: on distingue de belles promenades, de superbes
-jardins, les ressources sont aussi variées qu’à la Trinité, à
-Port-of-Spain. L’intérieur du pays produit chaque année pour deux à
-trois cent mille francs de diamants qu’on exporte aux Etats-Unis. La
-formation diamantifère paraît être la même qu’au Brésil.
-
-Pour arriver à Surinam, ou Paramaribo, capitale de la Guyane
-hollandaise, il nous faut reprendre la mer une vingtaine d’heures, puis
-remonter une rivière pendant deux à trois heures. La position de
-l’embouchure de la rivière est indiquée en mer par un bateau-feu; il n’y
-a pas de phare. Ce bateau-feu est agité comme une coquille de noix: il
-oscille dans tous les sens sans aucune loi, au gré des vents et des
-lames; c’est un genre de supplice plus rare et plus pénible que le
-roulis de la _Ville-de-Tanger_, et pourtant toute une famille, avec des
-bébés, habite cette coquille de noix. Si l’on soumettait chez nous des
-forçats à cette corvée, il n’y a pas de doute qu’on recevrait de toute
-espèce de journaux humanitaires des plaintes à la Jean-Jacques Rousseau,
-empreintes d’hypocrite sensiblerie. Car tandis qu’on a l’œil sec pour
-mettre à la porte des hôpitaux, des écoles, et de leurs demeures même,
-des religieux et même des femmes, on ne peut retenir ses larmes en
-parlant des forçats qui balayent les rues de Cayenne. Mais attendons de
-les avoir vus: il est juste de pleurer sur les forçats en tant que
-coupables.
-
-A Surinam, pour prendre contact avec la terre et avoir quelques
-nouvelles, je vais déjeuner à l’hôtel International, une baraque en bois
-assez propre, avec de grandes chambres bien aérées, abritée par les
-palmiers de la plus belle avenue de la ville: le marché s’y tient en ce
-moment. J’apprends--tout en attendant un déjeuner difficile à obtenir,
-car ce n’est pas l’heure--que le gouvernement hollandais, plus prompt
-que le nôtre, a décidé la construction d’un chemin de fer de 250
-kilomètres pour relier à Surinam les régions aurifères jusqu’à celle de
-l’Awa. Le tracé est fait, le matériel est en route, on a commencé la
-voie. Ceci m’intéresse vivement, car depuis que je suis en route, on me
-rebat les oreilles du chemin de fer de la Guyane française proposé
-depuis huit ans, sans cesse retardé, et que peut-être on fera trop tard,
-quand le trafic aura été pris en grande partie par le chemin de fer
-hollandais qui aboutit à peu de distance du terminus visé par le projet
-français. Les Hollandais de l’hôtel ont des parents chez les Boërs de
-l’Afrique du Sud, et cela donne un nouvel intérêt à notre conversation.
-
-Avec la question du chemin de fer, la première qui s’impose à
-l’attention de ceux qui arrivent en vue de la Guyane française, c’est
-celle des forçats.
-
-Déjà avant d’arriver, nous pouvons avoir une petite idée, _de visu_, du
-régime pénitentiaire. Nous passons en effet aux îles du Salut pour y
-déposer la poste. Depuis longtemps la sirène nous a annoncés, le
-commandant du bateau est talonné par l’heure de la marée pour pouvoir
-franchir la barre du port de Cayenne. Il y a trois jours qu’il manœuvre
-dans ce but d’arriver à Cayenne au jour fixé, pour l’heure de la marée.
-Mais l’administration pénitentiaire n’en a cure; peu lui chaut! C’est
-une administration officielle; elle ne connaît pas la hâte. La
-_Ville-de-Tanger_ s’arrête, elle siffle, la sirène pousse de longs
-hurlements, tout le monde est furieux. Lentement un canot se détache du
-rivage, il est manœuvré par sept forçats, six aux rames, un au
-gouvernail. Deux fonctionnaires trônent nonchalamment sur le banc
-d’arrière. Mais cette pompe n’en impose pas à notre commandant. Il leur
-flanque à la tête le sac des dépêches, leur crie en mots grondants les
-reproches qu’il tient tout prêts depuis longtemps, et siffle le signal
-du départ. La _Ville-de-Tanger_ s’ébranle sans se soucier de heurter le
-canot officiel déjà secoué par les vagues, et où les fonctionnaires
-penauds ont peine à garder leur équilibre. C’est drôle de voir ainsi
-traiter l’administration que le bon public français n’aborde jamais que
-l’air craintif et même ébaubi.
-
-Nous admirons cependant ces îles du Salut, toutes vertes, avec leurs
-beaux palmiers. Il y a trois îles formant un port: l’île Royale, l’île
-Saint-Joseph, et l’île du Diable. Dirait-on que c’est l’île du Diable,
-ce petit paradis terrestre? Ce serait le digne séjour de Paul et
-Virginie. Voici la case de Dreyfus, plus belle que celle de l’oncle Tom:
-on s’attendait plutôt à voir un rocher aride et nu, à en croire ceux qui
-n’ont jamais vu les îles du Salut. Toute voisine, l’île Royale possède
-un vaste hôpital tenu par des religieuses pour les forçats: ce sont
-_elles_ qui travaillent ici. Enfin l’île Saint-Joseph est habitée par
-les forçats de la catégorie la plus dangereuse. On entend ainsi ceux qui
-refusent de travailler. Mais le refus de travailler, lorsqu’il n’y a
-aucun moyen de coercition, ne semble pas indiquer un état d’âme
-particulièrement dangereux. Si l’on classait les forçats d’après leurs
-antécédents ou la cause de leur condamnation, le résultat serait
-peut-être plus concluant. Il est vrai que l’oisiveté est la mère de tous
-les vices, et c’est un argument. Nous allons bientôt voir un séjour qui
-contraste avec la verdoyante île du Diable.
-
-A deux ou trois heures de distance des îles du Salut, voici un îlot, un
-rocher qui sort de la mer comme le dos d’un cétacé, mais ce dos est
-surmonté d’un bâti en bois portant un phare et d’un mât avec un drapeau:
-une maison minuscule se blottit sous le phare. C’est _l’Enfant-Perdu_,
-le rocher balayé des vagues qui porte le phare de Cayenne. Le séjour y
-semble peu réjouissant; il y a pourtant plus de stabilité que sur le
-bateau-feu de Surinam. Ici les gardiens du feu sont des forçats, on les
-relaie tous les mois. Ce poste est une punition; ils y vivent séparés de
-leurs semblables. Je ne vois pas pourquoi on les plaindrait: le
-bateau-feu de Surinam n’est pas une punition.
-
-_L’Enfant-Perdu_ mérite bien son nom, ce nom à l’air romantique. Les
-créoles des Antilles ont gardé le goût du romanesque et du suranné dans
-leurs dénominations; nous le verrons pour leurs prénoms. L’un ou l’autre
-parfois, de ces vieilles familles antillaises, a même conservé le type
-du Français du moyen âge. Je disais à l’un de ceux-là sur le bateau:
-«Vous seriez parfait, costumé en mignon d’Henri III.» La barbe en
-pointe, les cheveux en arrière, sans être longs, l’ovale allongé, le
-regard qu’on voit aux portraits du duc de Guise, ou de Bussy d’Amboise,
-il vous reportait de quelques siècles en arrière.
-
-Enfin la côte de Cayenne se déroule devant nos yeux: cette côte est
-extrêmement pittoresque, beaucoup plus que celles des Guyanes anglaise
-et hollandaise. Ce ne sont plus des rives basses et d’aspect marécageux,
-mais des collines accidentées couvertes d’arbres. La ville de Cayenne
-nous est cachée presque entièrement par la plus petite de ces collines,
-sur laquelle se trouve un fort, le fort _Cépérou_: on voit encore
-quelques canons, mais la plupart ont été emportés à Fort-de-France, qui
-a été choisi pour devenir notre centre naval dans la mer des Antilles.
-De la ville de Cayenne on ne distingue que le grand bâtiment de
-l’hôpital dont les jardins donnent sur la mer, et les anciennes
-casernes, au pied du fort _Cépérou_. Au delà, ce ne sont que des cimes
-de palmiers agités par le vent. L’impression est vraiment agréable. Dès
-l’abord, on se demande pourquoi l’on a choisi ce joli pays pour y
-envoyer les forçats. La raison, se dit-on avec conviction, c’est que le
-climat est malsain: il y a la fièvre paludéenne, et certaines années, la
-fièvre jaune. Nous aurons le temps d’en juger par nous-mêmes.
-
-Nous franchissons la barre au dernier moment où elle est possible, grâce
-au retard subi aux îles du Salut, et le bateau jette l’ancre dans la
-rivière, en face des Douanes, devant un wharf en bois déjà vieux, mais
-dont il semble qu’on n’a jamais pu se servir.
-
-Cayenne est à notre gauche, à l’est. A droite, c’est la pointe
-_Macouria_ qui s’avance au loin dans la mer, suffisante pour abriter des
-vents d’ouest. Le bateau est arrivé exactement au jour fixé par les
-indicateurs, ni plus ni moins qu’un train-poste européen. Nous sommes au
-29 janvier, mais tandis qu’en France il fait froid, ici le soleil est
-ardent. La brise de mer a cessé; tout le monde est en blanc et en casque
-colonial. Des canots viennent nous prendre pour aller à terre. Les
-rameurs crient et se démènent, à demi vêtus: il y a là des noirs, des
-coolies de l’Inde, puis surtout des métis de toutes les teintes. Les
-noirs sont originaires d’Afrique. Les Indiens autochtones ou
-Peaux-Rouges sont très rares sur la côte; il faut aller tout à fait dans
-l’intérieur pour en trouver encore quelques tribus. C’est en vain qu’on
-en cherche parmi ces peaux cuivrées, basanées, chocolat, grisâtres,
-jaunâtres, noirâtres. Il faut une bonne heure pour se dépêtrer avec ses
-bagages au milieu de ce fouillis de gens, de ce tumulte de cris d’appel,
-de cris de joie de se retrouver. Les créoles surtout m’ont paru être
-fort portés aux embrassements; c’est un plaisir visible pour eux,
-exubérance due au soleil.
-
-On peut dire que tout le monde ici est créole, et non pas, comme on
-pourrait le croire, les blancs de race pure, descendants des anciens
-colons. Quant à nous autres Français, on nous appelle des Européens. Il
-faut bien se garder de la moindre erreur dans les termes. Les créoles
-sont la race dominante; les Européens ne font que passer. Les plus
-apparentes traces de leur passage sont justement les créoles, car la
-Guyane est restée à l’état de forêt vierge. Il y a bien vingt-cinq mille
-créoles, la plupart nés en Guyane, et l’on ne peut qu’être étonné
-qu’avec le triste cadeau de forçats que nous faisons à cette terre
-depuis soixante ans et plus, la race y possède tant de qualités réelles,
-ce qui ne veut pas dire qu’elle soit sans défauts. Mais nous la verrons
-à l’œuvre.
-
-En attendant, je n’ai guère le temps d’étudier Cayenne à ce premier
-séjour. Je vais en effet repartir le surlendemain de mon arrivée pour
-aller visiter des placers aurifères à grande distance dans l’intérieur
-du pays. Il n’y a pas de bons hôtels à Cayenne, mais on a mis à ma
-disposition une des plus belles maisons de la ville, et pour mes repas,
-je dois les prendre chez Sully-L’Admiral, qui est un des hommes les plus
-en vue du pays, par la connaissance approfondie qu’il en a. Il sait être
-en outre un fin gourmet, ce qui ne gâte rien. Je n’ai donc vu de Cayenne
-cette fois que des rues régulières de ville américaine, et une belle
-place, la place des Palmistes.
-
-
-
-
-CHAPITRE II
-
-EN VOILIER
-
-
-Donc, à peine arrivés à Cayenne, nous nous préparons à en repartir.
-
-Nous allons voir de près la beauté de la nature tropicale, dont les
-environs de Cayenne donnent déjà une idée. Car la forêt vierge commence
-au sortir de Cayenne. Or, nous devons remonter en canot une rivière sur
-près de 200 kilomètres de son cours, traverser des chaînes de collines,
-visiter des ravins, des vallons dont bien peu d’Européens, même de
-Guyanais, se font une idée. Ce voyage est fascinant. Il a l’attrait du
-nouveau, autant que l’avenir inconnu: l’inconnu dans le monde et
-l’inconnu dans le temps, tiennent la pensée captive, surtout quand on
-est jeune. C’est lorsque la vieillesse arrive que les souvenirs prennent
-leur valeur.
-
-Le programme est tracé: une goélette nous attend dans le port; des
-pagayeurs avec leurs canots ont été avertis de notre arrivée prochaine
-près de l’embouchure du fleuve Approuague. Nous n’avons que deux mois
-pour parcourir l’intérieur du pays; ce serait impossible sans
-Sully-L’Admiral.
-
-Notre voilier s’appelle la _Paulette_: elle passe pour être la goélette
-la plus confortable et la plus rapide de la Guyane. Construite à Nantes,
-elle est vraiment coquette, et elle a la chance d’avoir un capitaine qui
-est, comme qui dirait, amoureux d’elle. C’est un créole français, un
-marin dans le sang; il parle anglais et commande en anglais, et il sait
-se faire obéir. On l’appelle le capitaine _Boot_. Il tient son
-_schooner_ avec une propreté recherchée; son équipage bien dans la main,
-il manœuvre avec autant de sûreté que d’audace. Jamais un cri, tout
-marche sans qu’il semble s’occuper de rien. Ce sera le plaisir de notre
-traversée.
-
-Ce petit bateau a quatorze couchettes, il ne jauge guère que cent
-cinquante tonneaux, et me rappelle le _Storge_ dans la mer du Japon.
-Celui-là aussi était comme un joujou dans la main de son capitaine; en
-plus de la _Paulette_, il avait un moteur à vapeur, et ce système,
-utilisable à volonté sur un voilier, serait fort commode sur les côtes
-de Guyane, où l’on a souvent le vent contraire, car il souffle surtout
-de l’est et du nord-ouest.
-
-Nous partons à cinq heures du soir. A six heures et demie, nous perdons
-de vue les côtes, même les trois petits îlots qu’on appelle ici _le
-Père_, _la Mère_, et _les Mamelles_.
-
-Le vent jusqu’ici était frais, mais voici que brusquement il se met à
-souffler avec violence, et la _Paulette_ donne du nez dans les grosses
-vagues. Nous avons largué plusieurs voiles, et cependant nous filons
-grand train. Il est nuit, et les secousses plutôt dures que nous
-subissons font que je vais m’étendre avec plaisir dans ma cabine, où je
-m’endors, après avoir pris le costume créole.
-
-Ce qui me réveille bientôt, c’est la cessation des secousses; il est
-minuit, je vais voir le temps qu’il fait. La nuit est noire, mais j’y
-vois assez pour distinguer que nous ne sommes plus en mer; déjà nous
-avons franchi l’embouchure du fleuve Approuague, et nous le remontons
-contre le courant, grâce au vent et à la marée.
-
-Le costume créole que j’ai, la mauresque, composée d’un pantalon
-flottant et d’une veste non moins flottante, est idéal dans les
-tropiques, pour le jour et pour la nuit. Sully-L’Admiral a emporté une
-douzaine de ces costumes, et c’est toute notre garde-robe. Ces
-mauresques sont en toile de Vichy, à carreaux ou à rayures écossaises de
-toutes nuances, du rose tendre au bleu de ciel, des teintes assorties à
-la douceur du climat et de la nature. La pluie les perce, mais elle est
-chaude, et l’on est si vite changé. La chaleur ne les traverse pas, car
-l’air circule au travers. Le costume rappelle Arlequin ou Polichinelle,
-mais il est si commode! Sully-L’Admiral a trouvé le costume guyanais, et
-je m’apercevrai de plus en plus de son sens pratique; il faut son
-expérience de la Guyane et du Brésil pour entreprendre le voyage que
-nous allons faire, dans des conditions de confort que tout autre eût
-dédaignées. Exemple: nous ne partons pas seuls en expédition dans
-l’intérieur: nous emmenons un médecin. C’est une femme, créole elle
-aussi, avec des traits réguliers: l’embonpoint la menace, mais justement
-la marche lui fera un excellent dérivatif. Emma, c’est son nom,
-accompagnait Sully au Brésil; elle a passé des années au fameux
-_Carsewène_, où l’on a fait tant d’or, mais pendant si peu de temps.
-Avec elle, ni la fièvre, ni les coups de soleil, ni les serpents ne sont
-à craindre, et enfin elle fait la cuisine. Confort et sécurité, voilà un
-voyage bien compris.
-
-[Illustration: FONÇAGE PAR L’EAU]
-
-Les remèdes indigènes sont lents, mais sûrs. Inventés par des gens du
-pays, pour des affections et des accidents du pays et du climat, ils ont
-plus de chances d’être efficaces que certaines drogues inventées au loin
-et débitées à coups de réclame.
-
-Cependant il est minuit, et mes compagnons dorment. Je retourne à ma
-couchette. Il y a bien quelques cancrelas, mais c’est inévitable sur un
-bateau; d’ailleurs ils s’enfuient, et je me rendors jusqu’au jour.
-
-A quatre heures du matin, poussés par une brise légère, nous passons
-devant l’ancien village de Guizambourg, ayant remonté 30 kilomètres
-environ depuis l’embouchure de l’Approuague. Il y a une quarantaine
-d’années, Guizambourg avait des cultures de canne à sucre très prospères
-et une fabrique de rhum. Le climat y était très sain, bien que la zone
-cultivée fût au niveau de la mer, et même un peu plus basse, grâce à un
-système de digues établi par l’ingénieur Guizan. Mais depuis la
-découverte de l’or vers les sources de l’Approuague, tout a été négligé:
-les digues n’ont pas été entretenues, l’eau s’est infiltrée partout et a
-rendu la localité marécageuse et malsaine. Le fondateur de cette
-colonie, qui s’était donné tant de peine, ne la reconnaîtrait plus. Il
-paraît qu’il en est de même des anciennes colonies fondées par les
-jésuites, qui étaient étendues et prospères, et nous verrons qu’il en
-est encore ainsi de l’ancienne colonie des religieuses de Mana. L’or est
-un peu cause de tout cela, mais aussi la maladresse administrative après
-l’émancipation des esclaves, car les Guyanes anglaise et hollandaise ont
-bien su s’en tirer.
-
-La brise tombe de plus en plus, nous n’avançons presque pas. Cependant
-voici que nous rejoignons une goélette partie de Cayenne vingt-quatre
-heures avant nous, mais elle a subi un coup de vent si violent, la
-veille de notre départ, qu’elle a dû chercher un abri sur la côte, en
-face des trois îlots que nous avions vus au sortir de Cayenne. Ce petit
-voilier a marché une quinzaine d’heures de plus que nous, et voici que
-la supériorité de vitesse de la _Paulette_ et l’habileté de son
-capitaine se trouvent démontrées.
-
-A deux heures après midi, nous sommes accostés par deux Européens
-(c’est-à-dire deux Français) dans une pirogue. Cette pirogue est si
-petite que l’un d’eux, en montant sur la _Paulette_, détruit
-l’équilibre; elle bascule et son camarade tombe à l’eau, perdant son
-chapeau que le courant entraîne. Nous le repêchons sans chapeau, et il
-reste au soleil, tête nue, pour se sécher sur le pont de la _Paulette_.
-C’est Emma, paraît-il, qui l’a si bien guéri au Brésil des coups de
-soleil qu’il ne les craint plus. Lui et son camarade ont passé quelque
-temps dans le contesté franco-brésilien, au Carsewène où ils ont connu
-Sully. En Guyane ils s’occupent maintenant de l’exploitation d’un placer
-sur l’Approuague, qui leur donne plusieurs kilos d’or chaque mois, et
-d’une plantation de cacao, au point même où nous sommes en ce moment.
-Ils nous invitent à la visiter le lendemain.
-
-Vers trois heures, la _Paulette_ jette l’ancre en face du débarcadère
-servant aux magasins des placers que nous devons visiter. Ici finit la
-navigation à voiles et commence celle des pirogues. Un débarcadère
-s’appelle en créole, un _dégrad_. Ce mot provient peut-être de ce qu’on
-a dégradé la terre en cet endroit pour faciliter le débarquement, la
-berge étant trop haute auparavant. Le chef magasinier a le type chinois;
-il est fils, en effet, d’un Chinois et d’une créole, et s’appelle
-Chou-Meng. Il s’est installé avec sa femme et deux enfants en bas âge
-dans une hutte en lamelles de bois, confortable pour le pays, et nous en
-offre une pareille avec deux lits en fer. Ces huttes à jour laissent
-passer l’air et les vents, seules sources de fraîcheur. La salle à
-manger est à part, c’est un kiosque ouvert de tous côtés, garanti
-seulement de la pluie et du soleil par un toit de feuilles sèches.
-Partout les grands arbres nous entourent, et couvrent tout le sol de
-leur ombre; malheureusement les promenades sont impossibles sous ces
-ombrages, le sol est marécageux en cette saison des pluies, et l’endroit
-a été choisi justement parce qu’il forme en tout temps un îlot sur ces
-bords de l’Approuague.
-
-Nous passons le reste de la journée à débarquer nos provisions, et
-Chou-Meng envoie chercher nos pagayeurs. Deux canots sont préparés pour
-nous: le milieu a été recouvert, comme pour les grands chefs noirs
-créoles, d’un _pomakary_. C’est un abri formé de lianes en arceaux
-recouvertes de feuilles de palmier, qui protège du soleil et de la
-pluie. Mais cet abri est bien bas, on ne peut s’établir au-dessous
-qu’assis ou étendu: on dirait des gondoles vénitiennes pour pays
-sauvages. Si ce n’était qu’à la longue les pluies torrentielles, bien
-que tièdes, peuvent finir par donner la fièvre, j’aimerais autant les
-recevoir que d’être enfermé sous un _pomakary_. Nous sommes en pleine
-saison des pluies; elle dure sept à huit mois en Guyane, de décembre à
-juillet ou août. Plusieurs fois par jour, il faut s’attendre à des
-averses tropicales; parfois la nuit entière elles durent; le jour, elles
-sont suivies d’éclaircies où le soleil darde avec violence, ajoutant
-encore sa réverbération sur la rivière. Un parasol ne suffit pas
-toujours pour abriter de cette réverbération les gens qui n’y sont pas
-habitués, mais un _pomakary_ pare à tout, de sorte qu’on ne peut qu’être
-satisfait, en somme, de recevoir cet honneur, réservé à des chefs
-créoles qui s’en passeraient mieux que nous.
-
-Il faudra toute une journée pour faire venir nos pagayeurs et embarquer
-nos provisions. C’est donc le cas d’aller voir les plantations de nos
-compatriotes. Mais Sully tient à voir lui-même le chargement de nos
-canots--on dit ici _parer les canots_--et il restera avec Emma. Pour
-moi, qui suis inutile, je pars en mauresque et parasol dans une pirogue
-avec un pagayeur créole, et je redescends la rivière pour rendre visite
-à MM. B... et S... Je m’aperçois qu’ils ont fait construire un wharf en
-bois; ce n’est pas le bois qui manque en ce pays, mais la bonne volonté
-de s’en servir; ainsi M. Chou-Meng aurait pu en faire un. Au bout de ce
-wharf s’allonge une avenue de bananiers, et tout au fond, on aperçoit la
-hutte principale. Ce serait en tout petit, et dans le bois sauvage, une
-illusion de Peterhof sur la mer Baltique, où j’étais l’an dernier.
-Là-bas, l’eau miroitait au fond d’une avenue de pins. Ici la nature est
-plus belle, et cette hutte vaut un palais. Je commence à croire que les
-pays tropicaux ont leur charme, et nulle part la vie n’est simplifiée
-davantage. Si l’on surmonte les difficultés du climat, la nature offre
-de telles compensations au manque du confort inventé par la civilisation
-moderne, qu’on oublie celle-ci.
-
-Sous leur hutte, je trouve MM. B... et S...; ils surveillent leurs
-planteurs. L’administration pénitentiaire avait consenti, grâce à une
-influence politique, à leur prêter deux douzaines de forçats pour leurs
-travaux; on n’a pas idée comme une pareille faveur est difficile à
-obtenir. La main-d’œuvre est la grande question de la Guyane française.
-Tous les jeunes gens s’en vont aux mines d’or où ils gagnent plus que
-sur la côte et à Cayenne, et ils aiment la vie libre des bois. On ne
-peut leur en vouloir. L’une ou l’autre fois, on a essayé d’imiter les
-Anglais en amenant en Guyane des nègres d’Afrique; le gouvernement
-anglais a fait dire confidentiellement au nôtre: «Vous savez, c’est la
-traite des noirs.» Et la terreur de l’Anglais qui nous possède a suscité
-une série d’arrêtés pour arrêter cette traite imaginaire. Le même coup
-s’est répété pour les coolies de l’Indo-Chine: «La traite des jaunes,
-cette fois.» Le résultat en est que la Guyane anglaise a quatre cent
-mille habitants, coolies, noirs ou créoles, et que la Guyane française
-en a trente mille. Comme notre territoire est aussi grand, on se rend
-compte de la pénurie de la main-d’œuvre.
-
-Mes deux compatriotes me parlent du contesté franco-brésilien, des
-fameuses mines d’or de la Compagnie du Carsewène qui, pour une dépense
-de quatre millions, ont produit 8 kilogrammes d’or, dont la moitié
-provenait des alluvions de rivière, et l’autre moitié des résidus de
-lavage d’un tunnel creusé dans du quartz aurifère. On avait construit
-100 kilomètres de chemin de fer monorail, aujourd’hui recouvert par la
-vase. Ne médisons pas trop du monorail, ce n’est peut-être pas lui qui
-est cause que le kilogramme d’or est revenu à un demi-million à la
-Compagnie. A côté d’elle d’autres exploitants ont recueilli beaucoup
-d’or, pour deux cents millions, dit-on; ils ont amassé des fortunes. La
-grande crique a 12 kilomètres de longueur, elle a été riche par taches,
-les petits cours d’eau tributaires étaient pauvres. On dit qu’il reste
-encore beaucoup d’or dans la région.
-
-C’est une aventure que celle de ce contesté franco-brésilien. Le public
-français y est demeuré indifférent, il était bien plus occupé de
-l’affaire Dreyfus. Il s’agissait pourtant d’un immense territoire, riche
-comme les Guyanes et le Brésil, et dont certaines régions étaient même
-exceptionnelles pour la facilité des cultures. La France, me dit-on, n’a
-pas su faire valoir ses droits, tandis que le Brésil n’a pas négligé les
-siens. En Guyane, l’opinion générale est que l’argent a joué un rôle
-dans le règlement de l’affaire, car la France n’a _absolument rien_
-obtenu. Les arbitres étaient des Suisses. On disait bien autrefois: «Pas
-d’argent, pas de Suisses.» C’est ce proverbe peut-être qui est cause de
-l’opinion des Guyanais! Ce qui est sûr, c’est que le Brésil entend mieux
-les affaires que nous, au sens pratique.
-
-Depuis que le Brésil est au Carsewène, les affaires de cette région ont
-été désertées, la confiance est perdue. Il est vrai qu’auparavant une
-part du succès du Carsewène était due à l’absence de tout gouvernement.
-L’arrivée des fonctionnaires français aurait peut-être fait le même
-effet que celle des fonctionnaires brésiliens. En Guyane, la douane fait
-fuir l’or, c’est un fait, nous avons le temps de nous en apercevoir.
-
-Sur deux douzaines de forçats engagés ici, il n’en reste qu’une; les
-autres sont partis, se disant malades, c’est-à-dire ici paresseux. On ne
-leur a pas reproché autre chose. Ceux qui travaillent en ce moment ont
-l’air fort calmes, ils sont bien nourris, ils ont du vin. Leurs huttes,
-qu’ils ont construites eux-mêmes, diffèrent bien peu de celle du
-propriétaire.
-
-Les plantations sont surtout le cacao et les bananiers. On cherche à
-faire refleurir la culture du cacao en Guyane, l’administration donne un
-franc par pied de cacaoyer. En ce moment, on commence ici à les
-transplanter. Le défrichement n’est même pas tout à fait achevé. C’est
-là un travail considérable, dans ces forêts de grands arbres enchevêtrés
-de lianes. On a surtout du mal à se débarrasser des troncs, sur lesquels
-le feu n’a guère de prise en cette saison des pluies.
-
-Notre déjeuner, préparé par une créole, est excellent: il se compose,
-comme plat de résistance, d’une tortue de terre préparée au _curry_.
-C’est délicieux, mais si j’avais su comment on tue ces pauvres bêtes,
-j’aurais été, je crois, dégoûté d’en manger. On leur scie la carapace le
-long des côtes et on taille les muscles de la carapace à coups de hache.
-Le mieux est de les étouffer, mais c’est bien plus long. On aimerait à
-croire avec certains naturalistes, comme Darwin, que les animaux
-souffrent très peu; pourtant l’homme n’est que trop sensible à la
-douleur.
-
-Notre salade est faite d’un chou palmiste, découpé en lamelles. D’un
-blanc appétissant, il serait fade s’il n’était fortement assaisonné. On
-le coupe au sommet d’un jeune arbre, sans s’inquiéter si celui-ci en
-meurt: il y en a tant dans la forêt vierge.
-
-Après déjeuner, nous faisons un tour dans la forêt, aux endroits où ni
-les broussailles, ni les marécages ne nous arrêtent. Voici des
-fourmis-manioc, un des spectacles les plus faits pour passionner un
-naturaliste. Elles sont innombrables, et si elles s’attaquent à une
-plantation, elles ont vite fait de la détruire. Nous suivons leur route:
-elle a vingt-cinq centimètres de largeur environ et serpente à travers
-le bois. Le parcours des fourmis est ininterrompu; par files de dix à
-vingt, elles cheminent dans les deux sens; les unes apportent des
-fragments de feuilles vertes, qu’elles tiennent comme des parasols,
-elles viennent de les détacher de l’arbre et vont en approvisionner leur
-logis; les autres retournent à l’arbre pour continuer de le dévaliser.
-Sur des centaines de mètres, nous les suivons: un grand arbre est
-dépouillé de ses feuilles en une nuit.
-
-Une autre espèce de fourmis est plus dangereuse encore. S’il lui prend
-fantaisie de s’installer dans une maison, il n’y a plus qu’à déguerpir
-et à la lui abandonner. Elle s’attaque aux serpents et les dévore; elle
-ne craint pas les tigres, disent les créoles. L’homme leur échappe en
-plongeant dans l’eau. C’est bien un des principaux inconvénients de la
-forêt que ce petit être-là.
-
-Sur la rive, c’est un débordement de _palétuviers_ et de
-_moukou-moukou_. Ce dernier végétal a une grosse feuille dont on se sert
-pour prendre le poisson-torpille. La secousse électrique, qui serait
-dangereuse, est évitée par cette feuille qui joue le rôle d’un isolant.
-
-Quand je reprends mon canot pour rentrer le soir chez M. Chou-Meng,
-cette journée m’a paru un rêve. En rentrant, je trouve nos canots
-_parés_, nous partirons demain matin entre quatre et cinq heures pour
-profiter de la marée qui remonte jusqu’au premier saut,--c’est ainsi
-qu’on appelle ici les rapides et les cataractes des rivières.--Ce
-premier saut s’appelle le saut Tourépée, un nom indien.
-
-Le soir, nous regardons faire un canot bosch. C’est un tronc ouvert à la
-hache le long d’une fibre, puis creusé avec un large ciseau. On brûle
-ensuite du petit bois dans la cavité produite, ce qui l’élargit: le vide
-augmente de plus en plus sans que le bois se fende. Les deux extrémités
-sont maintenues fermées, elles feront l’avant et l’arrière du canot.
-Lorsque l’intérieur est achevé et régularisé au tranchet, on le
-consolide par des traverses et on lance le canot à l’eau. Il cale vingt
-centimètres à peine, et peut franchir les passes étroites et peu
-profondes des rapides. Les créoles ne construisent pas tout à fait comme
-les Boschs; leurs canots sont plus larges et les bords sont surélevés
-pour pouvoir être chargés davantage. Nos canots sont de ce dernier type.
-Leurs _pomakarys_ ont l’air tout à fait confortables: nous pourrons
-braver la pluie et le soleil.
-
-Pour les coups de soleil, Emma nous explique qu’elle les guérit très
-bien au moyen d’une infusion de verveine exposée plusieurs heures au
-soleil. On se lave la tête avec l’eau de l’infusion, puis on la
-rafraîchit avec des compresses de la plante de verveine. Ce n’est pas
-bien pénible, mais mieux vaut encore éviter le coup de soleil par le
-_pomakary_.
-
-Nous n’allons dormir dans notre hutte qu’après avoir porté tous nos
-bagages dans les canots, de façon à être embarqués demain dès le réveil.
-C’est la navigation en canot qui va commencer: nous ne savons combien de
-temps elle durera; entre quinze et vingt jours, nous dit M. Chou-Meng,
-mais nous espérons aller plus vite que cela: il n’y a pas deux cents
-kilomètres, et vingt jours ne feraient pas même dix kilomètres par jour.
-Il est vrai qu’il y a les sauts et ils font perdre beaucoup de temps.
-
-
-
-
-CHAPITRE III
-
-EN CANOT SUR L’APPROUAGUE
-
-
-Il est près de cinq heures quand nous nous levons, et comme on perd
-encore un certain temps aux derniers préparatifs à la lueur tremblotante
-des bougies, sur l’eau et sur le rivage, le jour commence à poindre
-quand nos canots quittent le rivage. Pour moi, j’étais prêt dès quatre
-heures, prenant à la lettre l’heure fixée la veille, mais je vois bien
-qu’il faut se faire à l’exagération créole; elle va me servir de
-_leit-motiv_ pour mon voyage.
-
-Nous avons deux canots, chacun est muni de quatre pagayeurs et d’un
-pilote, tous créoles. Le chef pilote est celui de Sully-L’Admiral; aussi
-il appelle son canot le bateau-amiral. Il a le plus grand _pomakary_,
-pour l’abriter avec Emma. Sous le mien, j’ai pour camarade un placérien
-créole en route pour son poste. En outre chaque canot transporte un
-ouvrier créole (il n’y a plus de nègres ici) allant aux placers. Les
-provisions et les bagages remplissent tout l’espace libre des canots.
-Chaque pagayeur a emballé ses bagages dans un _pagara_: c’est la malle
-indigène, rappelant la malle japonaise; le couvercle emboîte le fond,
-télescopant plus ou moins suivant le remplissage. Ce couvercle et ce
-fond sont imperméables à la pluie, formés de trois enveloppes dont deux
-en lanières tressées, faites avec les nervures des tiges de feuilles du
-_palmier maripa_, et la troisième faite de larges feuilles d’un autre
-palmier. Une corde fixe le couvercle contre le fond, mais elle est
-inutile lorsqu’on a fréquemment besoin d’ouvrir son _pagara_.
-
-Il fait vraiment très bon; cette température tiède et cette atmosphère
-humide sont une jouissance. Les pagayeurs ont l’air de s’amuser plutôt
-que de travailler; ils causent en langage créole, et j’ai bien de la
-peine à les comprendre. Mon canot aborde la rive, il va prendre mon
-quatrième pagayeur; celui-ci est un Martiniquais de vingt-quatre ans;
-pour un créole, c’est presque un blanc, il a ici une hutte avec sa femme
-et plusieurs enfants.
-
-A sept heures et demie, des collines sont en vue, et rompent légèrement
-la monotonie des grands arbres feuillus qui bordent l’Approuague. Le
-fleuve paraît toujours avoir deux cents mètres de largeur. Nous sommes
-aux hautes eaux, grâce aux pluies; les eaux envahissent les rives au
-loin sous les arbres, tandis que flottent les larges feuilles du
-_moukou-moukou_ dont on me faisait hier la description.
-
-Nous arrivons au saut Tourépée, aux premiers rapides; ils sont
-invisibles. C’est l’heure de la marée, qui remonte jusqu’ici: l’eau
-étale recouvre entièrement les rochers, on ne se douterait pas qu’on
-franchit une petite chute.
-
-Vers deux heures, un roulement se fait entendre, c’est le saut du
-Grand-Mapaou qui va commencer. Le bruit augmente; un îlot s’avance au
-milieu du fleuve. Mon canot a de l’avance, le pilote le dirige à gauche,
-les pagayeurs frappent l’eau à coups redoublés, l’eau fait un
-bruissement continu autour de nous. Des rochers de granit émergent et
-semblent stationnaires; peu à peu les pagayeurs gagnent de vitesse sur
-l’eau rapide, et nous passons les premières chutes. Mais le Grand-Mapaou
-n’est pas fini; voici d’autres rochers entre lesquels le courant est
-plus rapide que tout à l’heure. Nos pagayeurs l’ont prévu, car ils ont
-été couper sur le rivage deux longues perches qu’ils appellent des
-_takarys_. Deux d’entre eux s’arc-boutent sur ces _takarys_ qui appuient
-sur le fond de la rivière, tandis que les deux autres pagayent à bras
-raccourcis, et nous franchissons la passe. Le troisième passage est plus
-difficile encore, la pirogue touche le fond, les pagayeurs descendent
-dans l’eau, attachent une corde à l’avant, et voilà la pirogue halée sur
-les croupes arrondies des rochers. Puis les _takarys_ reprennent leur
-office; ces braves boys les manient en faisant le moulinet pour les
-retourner bout pour bout, de façon à ne pas perdre l’avance de l’effort
-précédent, et ils s’arc-boutent de nouveau. Leurs efforts continuent
-sans relâche, les rapides ne laissent plus de répit. Il faut haler le
-canot une deuxième fois, puis reprendre les _takarys_, enfin les pagaies
-suffisent pour passer le sommet du saut.
-
-C’est un spectacle que cette lutte énergique des muscles contre la
-fougue de l’eau: je la regarde avec un peu de jalousie de n’y pas
-prendre part, mais je suis enfoui impuissant sous mon _pomakary_, et je
-ne puis qu’aider de mes vœux, ou du moins de la voix et du geste. La
-première fois que l’on passe un saut, on est saisi d’une sorte
-d’enthousiasme. Celui-ci nous a pris une heure et quart, et l’eau n’est
-pas très forte, dit le pilote. Pourtant nos pagayeurs sont en nage, le
-soleil a dû y contribuer. L’un ou l’autre d’entre eux se débarrasse à
-tour de rôle de son tricot, puis le remet contre l’ardeur du soleil,
-suivant le besoin qu’il en éprouve. Les _takarys_ sont en bois dur, mais
-un peu cassant, c’est un bois qui pousse sans un défaut, comme la
-plupart des beaux arbres de la forêt vierge.
-
-J’ai pu admirer l’habileté de mon pilote pour manœuvrer son gouvernail,
-sa pagaie et son équipe. Il a le type arabe, l’air fin et intelligent;
-ses quatre jeunes gens l’écoutent volontiers. Le canot de Sully a perdu
-une heure sur nous pour franchir le Grand-Mapaou, et nous l’attendons
-sur une belle nappe d’eau étale, faisant réservoir au sommet du saut, à
-l’abri d’arbres immenses. Le patron-amiral ne vaut pas le mien.
-Lorsqu’il nous rejoint enfin, nous mangeons notre dîner en faisant à
-terre un court arrêt, puis nous repartons en luttant de vitesse. Le
-patron-amiral et son équipe veulent prendre une revanche de leur retard
-du matin; mais, à chaque reprise, ils sont battus; tout en pagayant, nos
-créoles se crient les pires insultes; il en est de si drôles que tout le
-monde rit; pour moi, je ris de confiance, en attendant l’explication que
-me donne mon pilote ou mon camarade du _pomakary_. Ce sont tous de vrais
-enfants, et l’on redevient enfant à leur contact. C’est un fait qu’on
-peut venir expérimenter en Guyane.
-
-La rivière a toujours une immense largeur; parfois des rochers arrondis
-émergent à peine de l’eau; d’autres affleurent sur les bords, mais ils
-sont rares. Le patron me dit qu’il les connaît tous depuis l’âge de
-quatorze ans. Pour franchir un rapide, on choisit la passe la moins
-profonde, parce que le courant est moins violent; mais cette passe varie
-avec le niveau de l’eau, et il faut une fameuse expérience pour savoir
-l’endroit favorable au passage à chaque moment de l’année et suivant la
-crue. Et l’expérience de certains sauts a coûté cher, les noyades s’y
-sont répétées; des ossements blanchissent sous certains remous, car
-l’audace a, comme toujours en vérité, précédé l’expérience. De l’or
-aussi s’est accumulé sous certains rochers; on a tenté de curer une
-passe célèbre par ses accidents, au moyen d’un scaphandre, mais on n’a
-pas réussi, soit que l’or ait été déplacé, soit que le fond n’ait pu
-être atteint.
-
-Au-dessus des sauts, généralement l’eau est calme et s’étale en nappe
-profonde. Chaque saut est un vrai barrage, c’est comme un degré entre
-deux niveaux; avant de se précipiter, l’eau s’amasse et même elle reflue
-parfois en amont. Le courant ne reprend qu’un peu plus haut. Au point où
-nous sommes, le fleuve Approuague est si large et si tranquille que les
-créoles l’appellent dans leur langue expressive _la rivière Bon-Dieu_.
-Le saut du Grand-Mapaou fait encore entendre à plusieurs kilomètres son
-roulement de tonnerre assourdi.
-
-[Illustration: FORÊT, PRÈS DE REMIRE]
-
-Vers cinq heures, nous atterrissons pour dîner et passer la nuit, c’est
-ce qu’on appelle _carbeter_; nous verrons tout à l’heure ce que c’est
-qu’un carbet. Pour notre dîner, Sully jette à l’eau quelques cartouches
-de dynamite et récolte une pêche merveilleuse. Avec ce garçon, nous
-aurons toujours du gibier ou du poisson frais; nous n’aurons recours aux
-conserves que pour les légumes, et encore rarement; nous avons du riz,
-même des concombres, et Emma sait habilement en tirer parti. Je n’ai
-qu’à regarder faire quand j’ai fini d’errer sous la forêt vierge qui
-m’enchante, mais d’où la nuit, à six heures, m’oblige à sortir pour
-regagner le foyer qui brille.
-
-J’ai admiré ces arbres énormes qui se perdent en l’air en entrelaçant
-leurs feuillages. Près de nous se trouve un campement de créoles qui ont
-perdu leur canot de provisions, un peu plus haut, au saut Machicou, et
-du coup voilà un passage qui devient inquiétant pour nous. Nos pagayeurs
-cependant ont construit plusieurs carbets et je suis émerveillé de les
-voir travailler si rapidement. L’un de ces boys surtout déploie une
-activité même exagérée à tailler des perches et à couper et traîner
-d’immenses feuilles de palmier; cet homme est un symbole de
-l’exagération créole: il parle, il gesticule, il crie, il insulte, il
-taille et il coupe tout à la fois. Son carbet semble parachevé en un
-clin d’œil, tellement il éblouit par son ramage: de plumage, il n’en a
-presque pas; quand il est en colère, il se frappe la poitrine de sa
-large main, et de la sueur qui l’inonde il éclabousse ses voisins, à
-grand bruit de _claf-claf_!
-
-Contre quatre perches verticales, il appuie quatre fourches qui les
-maintiennent écartées, car elles doivent subir la traction du hamac. Sur
-ces perches verticales, il fixe avec des lianes, des perches
-horizontales en parallélogrammes de plus en plus petits de façon à faire
-une toiture pyramidale, et là-dessus il pose ses feuilles de palmier.
-Celles-ci ont des longueurs de trois mètres et plus, elles sont formées
-de petites feuilles le long d’une tige; en les posant en sens inverse
-alternativement, tous les vides se comblent, et la pluie ne saurait les
-traverser. Ce travail des carbets va nous être fort utile, car il
-pleuvra une bonne partie de la nuit. En été, on s’en passe.
-
-Avant de s’endormir, ils parlent, ils rient, tous ces créoles, ils
-racontent des histoires sans fin; ce sont des primitifs, des enfants de
-l’âge de pierre, et ce voyage est pour eux un plaisir. C’est l’histoire
-du tigre et de la tortue qui font la cour à une princesse créole. Le
-tigre (c’est le nom du puma en Guyane) a tous les défauts et surtout il
-est bête et sot, il donne dans tous les panneaux. La tortue lui fait
-toutes ses grâces, et le flatte pour se faire porter au rendez-vous.
-Lorsqu’elle est arrivée où elle veut, et que son arrivée fait sensation,
-tandis que personne ne fait attention au tigre, pour échapper à celui-ci
-qui est furieux contre elle, elle se laisse tomber à l’eau en faisant
-_T-boum_, et ce bruit imitatif fait la joie des boys. Ils ne s’ennuient
-pas avant de dormir! J’ai fort regretté d’être si ignorant du langage
-créole: il m’a semblé retrouver dans ces récits toute la trame et même
-la manière de raconter les histoires des animaux que Rudyard Kipling
-emploie dans ses _Histoires comme ça_. C’est l’histoire de la peau du
-rhinocéros, des écailles du tatou, et d’autres plus corsées, comme le
-parapluie de l’éléphant et de l’âne. Peut-être trouverait-on là le type
-des histoires les plus anciennes du monde et de l’humanité, et leur
-identité chez les créoles d’Amérique et les Indiens d’Asie le
-confirmerait. Dans l’un et l’autre des deux continents, on retrouve avec
-tous ses traits naïfs et profonds le «sauvage enfant du bois sauvage».
-Si Kipling a mis à le raconter un art incomparable, il a pris ses traits
-sur nature.
-
-Je vais pourtant essayer de redire un de ces contes de la forêt, tout en
-craignant, d’un côté de l’avoir mal compris, de l’autre d’y rencontrer
-une philosophie problématique.
-
-Cela se passe dans le bois sauvage, bien avant qu’aucun homme ne parût
-sur la terre.
-
-Tous les animaux étaient bons et doux; ils vivaient d’herbes et de
-fruits, et ils s’aimaient paisiblement, n’ayant aucun sujet de dispute;
-la terre produisait de tout en abondance, et la guerre était inconnue.
-L’amour n’était qu’une exubérance de vie produite de temps à autre par
-la nécessité, ou bien par l’exercice auquel les animaux se livraient
-pour développer leurs forces. La curiosité était inconnue: c’est l’homme
-qui a apporté le désir de la connaissance; il a trouvé que, durant sa
-venue subite et pour si peu de temps à la lumière, il lui fallait se
-hâter d’apporter sa contribution à la recherche de cette lumière. Les
-animaux sans doute étaient plus sages, ils se contentaient d’en jouir
-simplement.
-
-Un jour, le bois vit ce phénomène étrange d’un lion et d’un tigre qui
-s’aimaient éperdument; je n’en compris pas la raison, mais ça ne fait
-rien. C’était un fait: ils se rendaient toute espèce de services, se
-procuraient les plantes les plus délicieuses à manger, s’appelaient la
-nuit, le jour. Le lion était le plus fort et le plus rapide des animaux.
-Le tigre était le plus agile: il attrapait même les oiseaux sur les
-arbres.
-
-Un tapir jaloux (c’est bien le fait du gros tapir!) alla le dire au
-grand serpent, le maître du bois. Ce tapir était obtus. Mais le grand
-serpent, voulant détruire la jalousie, se laissa tomber sur le tigre
-endormi, le tua, et commença de l’avaler pour cacher son méfait.
-
-Etouffé par la digestion, il parut mort, et les autres animaux du bois,
-pour le dégager, le mordirent, le déchirèrent. Goûtant le sang pour la
-première fois, ils s’y complurent, dévorèrent le tigre, et arrachèrent
-sa crinière au lion qui voulait les arrêter.
-
-Le pauvre lion fut si péniblement ému de la perte de son ami qu’il en
-perdit son audace avec sa crinière: il devint le peureux lion de Puma,
-le seul lion de l’Amérique du Sud. Le type de tous les animaux changea:
-d’herbivores ils devinrent carnassiers.
-
-Et ainsi l’amour, perdant sa simplicité, causa le désordre et la guerre.
-Le monde n’en parut pas plus mauvais, parce que, la vie étant plus
-difficile, il y eut plus d’intérêt à aimer et à vivre.
-
-Pendant la nuit, ce sont tour à tour les mille bruits de la forêt, dont
-chacun vient à son heure, et que nos boys connaissent bien, pour avoir
-vécu dès leur enfance de la vie des bois. Les divers caractères des
-quadrupèdes et des oiseaux sont un inépuisable sujet de causeries. C’est
-l’oiseau-chanteur qui siffle un air populaire, comme qui dirait quelques
-notes du _Roi Dagobert_; on lui répond en sifflant le même air et il
-vient vous fixer à trois pas de distance. Ce sont le tapir et le caïman
-qui se font nettoyer les dents par un oiseau à long bec, y trouvant tous
-leur avantage. C’est l’oiseau-moqueur, le crocodile, etc., je n’en
-finirais pas.
-
-Ce sera ainsi tous les soirs; je me sens peu disposé à dormir dans mon
-hamac, et l’habitude me manque. Pour commencer, je me suis jeté à terre
-en y montant. La nuit est délicieuse, il n’y a aucune fraîcheur, la
-température tiède et douce est celle des sous-bois pendant le jour. Vers
-deux à trois heures du matin seulement, il passe sur la rivière une
-brise un peu fraîche, la pluie est tiède. J’ai mal dormi, mais ces
-journées en canot sont si peu fatigantes qu’on n’éprouve pas le besoin
-de dormir. Nos créoles par contre sont un peu fatigués et ils ronflent à
-qui mieux mieux. Celui qui bâtissait si allègrement le carbet où je suis
-ronfle plus fort que les autres, il ne peut rien faire sans exagérer;
-c’est un type. Il s’appelle M. Dormoy. Sa peau est chocolat, ses cheveux
-sont crépus. Il est le plus rebelle de tous au vêtement, sauf le pagne
-obligatoire: il a ses qualités d’ailleurs, et des quatre pagayeurs de
-Sully, c’est le plus alerte et le plus vigoureux.
-
-Un phénomène agréable dans ce voisinage de l’équateur, c’est que le
-soleil se lève et se couche constamment à la même heure, ou presque,
-tout le long de l’année. On se lève au point du jour, on aborde le
-rivage un moment avant la nuit pour préparer les carbets et le dîner
-sans tâtonner. On peut dire l’heure à peu près exacte d’après la
-position du soleil, ou d’après l’éclairage, si le ciel est couvert, et
-dans cette saison des pluies, il est souvent chargé de nuages.
-
-Au départ, à six heures du matin, nouvelle pêche à la dynamite en
-prévision du dîner, puis en route. Nous passons le saut Athanase au
-moyen des _takarys_, et avec un peu de halage. A midi, le passage du
-saut Matthias nous élève à trente mètres au-dessus du niveau de la mer.
-A quatre heures du soir, comme nous passons en vue d’un groupe de cinq
-carbets en bon état, nous décidons d’y passer la nuit; nous n’aurons pas
-la peine d’en construire de nouveaux.
-
-Nous causions du climat guyanais. Mon pagayeur, le Martiniquais, parle
-des coups de soleil, et dit que la lune est tout aussi dangereuse: elle
-produit le _coup de lune_; si l’on s’endort sous la pleine lune, elle
-vous donne la fièvre et vous _tord la bouche_. Je me demande si c’est
-une blague tartarinesque, mais Sully, qui arrive, me fournit une
-explication par les effets absolument reconnus de la réverbération du
-soleil soit sur l’eau, soit sur les nuages, sans que le soleil soit
-visible; l’effet des rayons solaires peut se produire par réflexion sur
-la lune. Mais il y a aussi une autre explication au coup de lune;
-suivant que c’est la nouvelle lune ou la pleine lune, la sève des
-plantes est faible ou forte, et dans une atmosphère humide et tiède, au
-milieu d’une nature exubérante et chargée de sève, si celle-ci est
-encore en excès, elle peut agir sur l’organisme. Un fait bien connu en
-Guyane, c’est que, suivant que la lune est nouvelle ou pleine, les
-feuilles coupées aux palmiers se gâteront très vite ou dureront
-longtemps; de même les coupes de bois seront bonnes ou mauvaises. On
-remarque ces faits surtout pour les coupes de bois de rose, qui perdent
-ou gardent leur parfum. De même on y fait attention pour la construction
-des carbets, qui tombent en quelques jours, ou durent plusieurs mois
-suivant le moment où l’on coupe leurs bois.
-
-Les pluies paraissent suivre les mouvements de la lune, c’est-à-dire
-qu’il pleut surtout quand la lune passe en vue de la terre, de jour ou
-de nuit.
-
-Je ne suis pas encore bien fixé sur le compte des créoles. Sur le grand
-paquebot, on m’en a dit beaucoup de mal; on m’a parlé de leur ignorance,
-de leur sottise, de leur incapacité de conduite; ils n’ont que de la
-mémoire, me disait-on, et n’arrivent qu’à parodier la civilisation, et
-comme ils sont orgueilleux, ils se croient réellement civilisés. Je
-crois trouver ici une explication de ces opinions. Les créoles sont
-ignorants parce qu’ils trouvent que la nature est un meilleur maître que
-la férule des instituteurs, et ont-ils si tort que cela, car il y a bien
-du fatras dans notre enseignement? Ils sont sots parce qu’ils sont des
-enfants, et n’ont pas cultivé leur réflexion et leur intelligence. Ils
-n’ont pas de conduite parce qu’ils sont plus près de la nature que nous,
-et que l’instinct chez eux a gardé une force presque irrésistible; leurs
-fautes sont naturelles. Enfin s’ils sont orgueilleux, je me doute bien
-un peu du pourquoi: ils n’ont pas constaté chez les blancs ou Européens
-qui gouvernent la Guyane française, d’intelligence supérieure à la leur,
-et chez les voisins anglais, ils voient de l’énergie plus que de
-l’intelligence. Or il me semble, à moi, que les créoles sont
-intelligents, il en est même de très intelligents; tout ce que je crois
-voir, c’est que leur intelligence s’applique plutôt à percer la nôtre
-qu’à créer; ils cherchent un appui. Si nous leur donnions cet appui, par
-des intelligences d’élite, nul doute qu’ils atteindraient un niveau très
-élevé.
-
-Si, à côté de nous, les Anglais traitent avec hauteur leurs créoles,
-qu’ils appellent _niggers_, et obtiennent de meilleurs résultats, ce
-n’est pas une preuve qu’ils aient raison; j’aurai plus tard l’occasion
-de mieux étudier cette question. Les Anglais se sont servis de moyens
-dont nous n’avons pas su profiter, ils ont importé leurs _coolies_ des
-Indes, qui savent cultiver, tandis qu’en Guyane française l’or a
-mobilisé toutes les énergies. En tous cas, l’homme doit être élevé et
-non abaissé. On sait que le cheval même gagne à être bien traité, je ne
-vois pas pourquoi l’homme, quelle que soit sa couleur, ne gagnerait pas
-bien davantage, mais il faut étudier ses capacités: je ne pense pas non
-plus qu’il ait pour but unique de produire et de gagner de l’argent,
-comme on le croit en pays anglais. Nous sommes portés à rêver, l’Anglais
-est porté à agir, chacun son rôle.
-
-Voici une petite histoire arrivée en Afrique, chez des nègres de la Côte
-d’Ivoire. Lors de la construction du chemin de fer, un ouvrier nègre
-mettait tant d’obstination à ne pas faire ce qu’on lui disait que le
-chef de chantier, un blanc, le battit et le chassa. A quelque temps de
-là, ce blanc, égaré dans l’intérieur, alla chez le chef d’un village
-nègre. Une surprise l’y attendait. Ce chef, ce roi, il le reconnut avant
-d’arriver à sa hutte: c’était l’homme qu’il avait battu. Surprise plus
-grande encore, ce roi venait à sa rencontre témoignant une vive
-allégresse. Equivoque, peut-être, cette allégresse, la joie de la
-vengeance? Mais non, le voici qui embrasse ses pieds, le traite avec
-respect. Est-ce qu’il ne le reconnaît pas? Mais si, le voilà qui parle:
-«Toi battu moi, toi bien fait, moi content, etc., etc.» Et ce blanc, qui
-me racontait l’histoire sur le paquebot, ajoutait: «Voilà bien la
-preuve, n’est-ce pas, qu’ils ne sont sensibles qu’aux coups!--Je ne sais
-pas, disais-je, peut-être faut-il plutôt dire aux _justes_ coups.»
-
-En Guyane, il ne saurait être question de coups, justes ou injustes; la
-sentimentalité règne, on en est aux doctrines de J.-J. Rousseau sur
-l’excellence de l’homme et les méfaits de l’éducation. Comme je suis en
-pleins bois, entouré de gens si éminemment bons, du moins convaincus de
-l’être, je m’allonge dans mon hamac avec la sécurité la plus absolue, et
-cette nuit, je dors profondément, sans même rêver aux prochaines
-cataractes du Machicou. D’ailleurs la force, l’habileté de ces pagayeurs
-m’ont inspiré en eux une confiance sans bornes. Demain je veux les
-étudier de plus près.
-
-Cependant, à quatre heures du matin, je suis réveillé par une sérénade
-de singes hurleurs ou singes rouges. C’est un des bruits de la forêt les
-plus caractéristiques, mais son heure est un peu variable. Cette race de
-singes donne son concert entre deux et quatre heures. Le concert
-(gratuit) dure près d’une heure pendant laquelle ils gambadent aux
-arbres, pendus par les pattes ou par la queue, et poussent des cris
-discordants. Puis le chef le plus vieux lance trois hurlements brefs sur
-un ton bas; alors le bruit infernal des hurlements cesse subitement, et
-la troupe s’en va, on pourrait dire s’envole, à travers les branches, à
-la recherche des fruits. C’est ici qu’il faudrait décrire la fuite des
-singes, et le _bandar log_, mais il est plus simple de renvoyer le
-lecteur à Rudyard Kipling, il y trouvera une page descriptive qui donne
-la sensation du vol des singes. Kipling l’a vu sans doute beaucoup mieux
-que moi--je les ai surtout entendus--mais spectacle et concert sont
-curieux.
-
-La principale nourriture de ces singes, ce sont les fruits; nous en
-cueillons à terre jusque sous nos carbets, ils ont dû nous en jeter. Ce
-sont surtout des fruits de palmiers, rappelant au goût les amandes
-fraîches, tendres et avec de gros noyaux. En nous levant, un des boys
-raconte l’histoire d’un de ses camarades qui resta perdu dix-sept jours
-dans la forêt, sans provisions; il ne conserva la vie qu’en suivant une
-bande de singes, et en mangeant de tous les fruits qu’il leur voyait
-manger: il était sûr ainsi de ne pas risquer de s’empoisonner.
-
-Les canots sont «parés», et nous repartons, toujours sur les eaux du
-large Approuague, entre des rives de grands arbres, où volent des
-perdrix et des perroquets verts, aux cris aigus et éclatants. J’ai tout
-le temps d’étudier mes quatre pagayeurs, et cela me fait passer le temps
-en oubliant les _bleus_ que commence à me faire le dur plancher de mon
-_pomakary_. Je suis abrité du soleil et des averses, c’est vrai, mais
-avec l’obligation de rester assis ou étendu, et il me tarde d’arriver au
-soir pour me redresser et m’étirer. Vraiment, je voudrais bien pagayer
-moi aussi, au risque de recevoir une de ces pluies tièdes qui coulent
-sur les dos aux teintes diverses de mes pagayeurs.
-
-Parlons d’abord de mon patron-pilote; il est seul derrière moi, je le
-vois mal, mais je puis causer davantage avec lui. Il s’appelle Elie
-Homère: s’il est homérique par ses voyages perpétuels en canot, il n’a
-rien de prophétique, pas même la barbe; les intempéries l’ont vieilli,
-mais affiné, c’est un type intéressant, et je lui prête mon parasol
-contre les averses. Il a vite fait de l’user et me le rend chaque soir
-un peu plus noirci par les taches d’humidité. Mes deux pagayeurs de tête
-s’appellent Joë et Charles. Joë, celui de droite, c’est le Martiniquais;
-presque blanc, malgré ses vingt-trois ans, il est tout ridé sous les
-joues et tous ses mouvements sont calculés; il a de l’expérience et il
-est très vigoureux. A sa gauche, Charles est chocolat, il est mince et
-vif comme une anguille, agile et adroit tandis que Joë est musculeux.
-Derrière eux, à droite, c’est un vrai noir de peau, Lucien; ses traits
-rappellent quelque ancêtre blanc (européen, dis-je), mais il n’aime pas
-trop à se fatiguer, il fait à peine le strict nécessaire. Par contre, à
-sa gauche, c’est le plus actif de tous, Ernest, un jeune Indien
-peau-rouge de dix-neuf ans, beau comme un dieu païen; ses cheveux sont
-d’un noir bleuâtre; sa figure éveillée reflète la vie des bois et des
-animaux, qu’il connaît mieux peut-être que les hommes; il a fui à treize
-ans l’école de Cayenne, enivré de la vie des forêts, et il ne l’a plus
-quittée depuis. Il a l’air susceptible de développement autant au moins
-que nos fils de citadins: son profil, ses traits sont réguliers, sa tête
-est fine, peut-être un peu trop fine et petite, comme serait celle d’un
-joli chat, c’est un pur produit d’Amérique, sans croisement blanc ni
-noir, aussi m’intéresse-t-il d’autant plus; je vois en lui le
-représentant d’un problème, celui d’une race d’hommes différents de
-nous, originaire du nouveau monde, développés à côté des races
-indo-européennes et asiatiques, sans les avoir connues.
-
-Le pilote de Sully est plus âgé que le mien: il a neigé sur sa barbe et
-sur ses cheveux; il s’appelle Simplice et il a l’esprit plus simple
-qu’Homère; il ne voit pas si bien les bons passages des sauts et il a
-moins d’influence sur son équipe. Celle-ci est composée de deux créoles
-d’un brun clair: Ernest II et Titi; d’un autre presque noir, muni de
-favoris qui lui donnent un faux air de procureur, mais il est plus
-adroit et plus fort qu’un habitué des tribunaux, il est plein de
-ressources et s’appelle Eugène; le quatrième est M. Dormoy, le beau
-diseur, le grand gesticulateur, l’homme qui sait tout, règle tout, régit
-tout, gouverne tout, même le pilote qui n’est pas le sien, et d’ailleurs
-l’envoie balader. S’il n’était pas bon travailleur, M. Dormoy serait
-fatigant; il est drôle pour ceux qui savent le créole.
-
-Sous son _pomakary_, Sully trône avec Mlle Emma. Vu de l’avant sur son
-tapis rouge, il a l’air d’un sultan avec sa favorite. C’est assez cela.
-A côté de moi, j’ai M. Sésame, moins favori qu’Emma, mais tenant moins
-de place, obligeant, intelligent, plein de tact, et sec comme un clou.
-Les deux ouvriers que nous transportons au milieu de nos pagaras sont
-sans importance, mais Sully a, en outre, un homme à tout faire, porter
-de l’eau, faire du feu, cuisiner, tendre son hamac; en tout, sur ces
-deux canots, nous sommes donc quinze personnes avec leurs bagages: les
-deux ouvriers vont nous quitter en cours de route pour rejoindre leur
-chantier de travail.
-
-A onze heures, nous passons le saut Icoupaye formé de rocs de quartz
-barrant en grande partie le cours de l’Approuague. C’est un filon de
-quartz en saillie, mais il n’est pas aurifère. Il n’est pas donné de
-l’être à tous les filons de quartz; tout près d’ici pourtant on exploite
-des sables aurifères.
-
-Ne sachant à quoi rêver dans mon canot, je retrouve de vieilles mélodies
-de Rossini, qui me remplissaient de joie quand j’étais jeune. Comme ces
-fraîches idées musicales, pareilles à celles de Mozart, me faisaient
-battre le cœur à quinze ans! Est-ce la jeunesse de cette nature dans sa
-splendeur qui les évoque? Ces bords de l’Approuague sont de plus en plus
-beaux, ou bien on dirait que je prends de plus en plus conscience de la
-magnificence des forêts tropicales. Ce ne sont que des verts, de clairs
-et obscurs verts, cachant les troncs verdâtres, des lianes vertes
-montant avec une légèreté indescriptible. Par moments, on dirait
-d’énormes pans de ruines entièrement recouvertes de lierre épais ou bien
-de plantes grimpantes fines et serrées; les lianes qui font cet effet si
-délicat et singulier rejoignent des rideaux d’arbres entiers en faisant
-d’épaisses murailles vertes qui tombent à pic dans la rivière. Parfois
-un trou sombre s’ouvre béant dans ces murailles, comme une caverne crée
-un vide noir dans la verdure, et l’on aperçoit dans ce vide quelques
-troncs très hauts sans branches; ou bien des arceaux verts encadrent des
-fenêtres, à travers lesquelles se perdent des enfilades de troncs et de
-lianes-cordes sans feuilles. Les palmiers abondent, mais ils sont
-submergés dans la foule des grands arbres feuillus, aussi pittoresques
-que nos châtaigniers et nos noyers. Dans une touffe de lianes, Sully
-vise, de son canot, successivement deux serpents et les tue, un serpent
-rouge ou _serpent-agouti_ et un _drage trigonocéphale_. Le
-serpent-agouti trompe le chasseur par son cri, qui est le même que celui
-de l’agouti, le lièvre américain; si l’on imite ce cri pour attirer
-l’agouti, on voit souvent paraître le serpent-agouti.
-
-Nous faisons halte au confluent de la rivière Arataye avec l’Approuague.
-Il se met à pleuvoir, et la nuit s’annonce pleine d’eau. Heureusement
-nous trouvons des carbets encore solides que nos hamacs ne feront pas
-crouler. Les moustiques commencent à nous incommoder; je n’ai pas de
-moustiquaire, mais mon hamac brésilien est si grand que je puis le
-replier sur moi et il fait presque l’office d’une moustiquaire. J’admire
-mes créoles dont plusieurs sont pourvus de cette protection, mais
-d’autres ne se soucient même pas d’un carbet pour pendre leur hamac et
-couchent dans les canots: sur l’eau les moustiques sont encore plus
-abondants, mais la fatigue du jour endort nos boys rapidement. Il pleut
-toute la nuit, et l’humidité remplit notre linge, nos souliers, nos
-chapeaux. La Guyane est un terrible pays pour les chaussures et toute
-espèce de cuir, et l’humidité est le grand ennemi, bien plus que la
-chaleur. Pour éviter qu’elle pénètre le corps, il faut faire beaucoup
-d’exercice, transpirer et beaucoup manger: en canot, c’est l’exercice
-qui nous manque le plus.
-
-Partis à sept heures du matin, des averses nous arrosent encore. A la
-fin de l’une d’elles, je remarque que Joë, qui l’avait subie ruisselante
-sur son dos nu, remet son tricot mouillé: «Il doit être froid, lui
-dis-je.--Non, pour moi il est chaud.--Alors, c’est vous qui le
-réchauffez.--Non, il est plus chaud que la pluie, je l’ai serré.» Et en
-effet, il paraît bien qu’une pluie prolongée, même tiède, refroidit le
-corps, tandis qu’un vêtement de laine même humide, rend la sensation de
-chaleur. Il a l’air, ce Joë, d’avoir souffert des intempéries, avec sa
-figure plissée, malgré sa jeunesse. Voilà huit ans qu’il a quitté la
-Martinique pour courir les bois et les rivières. La fatigue physique
-vieillit vite. Mon pilote Homère, qui a mené la même vie et dans les
-mêmes conditions, a trente-cinq ans: il en porte cinquante. Ainsi je me
-représente Ulysse devant Troie.
-
-
-
-
-CHAPITRE IV
-
-LE SAUT MACHICOU
-
-
-A midi, nous sommes au _dégrad_, c’est-à-dire au point de débarquement
-du saut Machicou: nous y trouvons quelques _boschs_ ou _boschmen_ qui
-transportent des marchandises. Les _boschmen_ sont les nègres de la
-Guyane hollandaise. Ils ont une majestueuse allure, ce sont des types
-superbes, bien que leurs jambes soient un peu courtes. En les regardant,
-on se demande si la race blanche est la plus belle. Avec leurs poitrines
-bombées et leurs biceps énormes, ils sont d’excellents pagayeurs et
-porteurs de fardeaux. Ici, ils transportent leurs marchandises par
-terre, car le Machicou est infranchissable aux canots chargés, surtout à
-la montée.
-
-La première partie du saut forme une chute de deux mètres: pour la
-passer, les canots déchargés font un grand détour derrière une île. Il y
-a beaucoup d’îles, et l’habileté consiste à trouver entre ces îles les
-meilleurs passages. Le Machicou est formé de sept chutes successives,
-dont la première et la dernière, les plus étroites, sont les plus
-difficiles: nous irons de l’une à l’autre par un sentier en forêt.
-
-Nous restons sur le rivage, abrités par de grands arbres penchés sur
-l’eau. Il tombe des averses torrentielles, l’humidité pénètre jusqu’au
-cœur des plantes et des fleurs. De beaux lis blancs, à peine ouverts,
-pendent lamentablement. Des fruits à peine mûrs tombent à terre pour
-pourrir.
-
-Pour fêter notre arrivée ici et vaincre l’humidité, nous vidons deux
-bouteilles de Champagne, et les plus adroits de nos boys savent s’en
-faire verser un verre. Les _boschs_ sont impassibles dans leur stature
-massive.
-
-Les sept chutes du Machicou pourraient fournir plusieurs milliers de
-chevaux. Ce sera une ressource pour l’avenir de la Guyane. Je vois déjà
-un chemin de fer électrique allant d’ici aux placers du haut Approuague,
-de la Mana et de l’Inini. En attendant, on pourrait peut-être venir
-jusqu’ici en chaloupe à vapeur. Il suffirait de faire creuser un chenal
-au Mapaou et de le baliser.
-
-Nous profitons de cet atterrissage pour faire un tour en forêt, et
-terminer la journée par un repas de gala, dont le menu contraste avec la
-sauvagerie de la forêt, et notre entourage de naturels _boschs_ et
-créoles. Ce menu se compose d’un poulet (nous en avons pris trois ou
-quatre chez M. Chou-Meng, au départ en canot), d’œufs à la coque, d’une
-soupe aux pois et au Liebig, de poisson et de riz au sucre préparé par
-Emma. Le dîner a été précédé d’un punch au rhum, arrosé de médoc, et
-couronné par du champagne. Voilà de quoi braver la fièvre pour huit
-jours. Nous finissons de dîner avant l’arrivée des moustiques que la
-nuit nous ramène, ils eussent gâté notre festin.
-
-Il ne nous faut guère que quarante minutes le lendemain matin, pour
-remonter à pied les chutes du Machicou. En ligne directe, il n’y a pas
-deux kilomètres, mais il y a les détours; le sentier erre à travers la
-forêt, sous l’ombre épaisse et humide, entre des palmiers hérissés de
-piquants et à travers des flaques d’eau où l’on enfonce jusqu’au genou.
-Le sol n’est que de la boue et de la roche décomposée, d’une profondeur
-qu’on devine considérable; c’est pour cela qu’il est si facile d’y
-planter des carbets.
-
-Au sommet du saut, il y a toute une série de carbets où campent les
-_boschs_; ici nous avons le temps de les examiner en détail. Sur leur
-peau noire, au cou, dans le dos et sur la poitrine, aux cuisses et aux
-jambes, ils portent des tatouages en relief. Ce n’est pas de la
-peinture, ce sont des dessins symétriques, des lignes, des cercles et
-des festons formés par des centaines de boutons allongés de peau plus
-noire, en saillie. Ils obtiennent ce résultat en se piquant, soulevant
-la chair et mettant au-dessous un corps dur qui la tient gonflée. Cette
-explication m’est fournie par un de nos boys, car les _boschs_ ne
-parlent pas créole, mais seulement leur idiome et un peu le hollandais.
-Il y a avec eux deux gamins de sept à huit ans, et un tout petit de
-moins d’un an. Le bébé est porté par sa mère, suspendu devant son sein
-où il puise à volonté. Si ce poids échauffe trop la mère, elle plonge
-dans l’eau son rejeton jusqu’à ce qu’il soit évanoui, puis lorsqu’elle
-le reprend, il lui procure de la fraîcheur pour quelque temps. Le bébé
-ne s’en porte pas plus mal, paraît-il. Avant deux ans, on jette à l’eau
-les enfants pour commencer leur apprentissage de la rivière; on les
-jette de plus en plus loin pour les faire nager. A sept ans, on les
-jette dans les sauts et les rapides pour qu’ils apprennent à s’en tirer.
-Voilà une éducation soignée; aussi, avec ce genre d’exercices, ils sont
-à vingt ans rompus à tout, et ont des poitrines et des muscles à faire
-l’admiration des sculpteurs.
-
-Pendant cette matinée, nos pagayeurs ont fait passer aux canots vides
-les six premières chutes, et ils ont porté les bagages et les provisions
-en amont de la septième. Celle-ci est la plus difficile, et il est midi
-quand ils commencent à l’entreprendre; elle a environ cent mètres de
-longueur et quatre à cinq de hauteur. D’une sorte d’observatoire
-naturel, hissé entre des branches au-dessus d’un rocher à fleur d’eau,
-je vais voir comment ils s’y prendront. Ce n’est pas une petite
-opération, il faudra trois heures pour la mener à bien.
-
-Les _takarys_, les cordes, les pagaies, tout est mis en jeu. Les huit
-pagayeurs et les deux patrons sont tous occupés à passer un seul canot à
-la fois. Tous sont dans l’eau ou à la nage, sous des averses
-torrentielles, travaillant ou combinant. L’un ou l’autre passe un grand
-moment assis sur un rocher à regarder les autres. Le plus agile et le
-plus infatigable est bien mon jeune Indien, l’eau est son élément. C’est
-dans ces circonstances qu’on peut juger du coup d’œil, de la force et de
-l’adresse: la rivière a ici soixante à quatre-vingts mètres de largeur,
-et elle est hérissée de rochers. Tout à coup le canot, que tous hissent
-à force de bras sur une roche, leur échappe et recule de plus de
-soixante mètres; un des hommes a gardé sa corde par bonheur, et en la
-filant, le retient peu à peu, mais c’est une demi-heure de perdue, un
-travail à refaire.
-
-Ils font tout ce travail sans avoir mangé. Je les en admire, cependant
-je trouve qu’il eût mieux valu hisser les canots par terre. Il paraît
-que les _boschs_ ont fait ainsi pour les leurs. La distance est bien
-plus courte et si la pente est bien plus forte, il n’y a pas la
-résistance de l’eau, et les rochers sont dangereux. Il serait si simple
-d’avoir ici un petit treuil à bras pour faciliter encore le travail.
-
-Nous coucherons ici, car les _boschs_ sont partis laissant leurs carbets
-vides; peut-être nos boys escomptaient-ils ce répit dans leur pagayage!
-Nous pêchons à la dynamite, mais les _boschmen_ ont déjà pêché ce matin
-et notre résultat est faible. Les _boschs_ pêchent en frappant l’eau
-avec une liane odorante qu’ils appellent _la liane enivrante_; elle
-étourdit le poisson qui vient flotter à la surface et qu’on prend
-vivant, à la main. Il paraît que le tapir, le _maïpouri_ des créoles, se
-sert aussi de cette liane pour pêcher, mais son procédé est plus
-curieux. Après s’être bourré de cette liane, il salit l’eau de sa
-fiente. Le poisson en est empoisonné, remonte à la surface, et le tapir
-le dévore. Cet animal, très abondant en Guyane, vit presque autant dans
-l’eau que sur la terre.
-
-Avant d’aller dormir, je fais un tour dans le bois. C’est un rêve que la
-forêt tropicale. Que d’enfants et de jeunes gens auraient une joie
-intense à jouir de ces prodigieux espaces libres où la flore et la faune
-sont si variées et si puissantes; c’est le bois enchanté, on s’y
-retrouve l’homme primitif, le sauvage enfant du bois sauvage; le sol est
-humide, les buissons ruissellent, les palmiers s’élancent élégants et
-droits ou hérissés de longues épines, arquant leurs immenses feuilles
-sous lesquelles se blottissent les serpents. L’inconnu mystérieux et
-terrible, c’était et c’est encore tout le secret du bois sacré, et déjà
-en Guyane il a beaucoup plus de mystères que de terreurs.
-
-Le lendemain, 9 février, sixième jour de notre voyage en canot, la
-matinée se passe à pagayer vigoureusement pour réparer le temps perdu la
-veille. Nous déjeunons dans les canots, évitant d’atterrir. A travers
-l’ouverture arrière de mon _pomakary_, L’Admiral me fait passer des
-aliments variés, des œufs à la coque, cuits au moyen d’une lampe à
-pétrole; du riz froid; un siphon à sparklets. Le riz me rappelle le
-_kacha_ russe que je mangeais, il y a moins de six mois, à Tiutikho,
-près de Vladivostok, où je faisais des prospections de mines. Un Coréen
-me préparait le kacha, il parlait des préparatifs de guerre des
-Japonais.
-
-A cinq heures et demie, nous accostons le rivage près de la crique Coui
-pour y passer la nuit. Ce mot crique veut dire ici une rivière, un cours
-d’eau; il traduit le mot anglais _creek_ qui, partout où il y a des
-alluvions aurifères, désigne un cours d’eau quelconque. Nous n’avons pas
-fait autant de chemin que nous aurions voulu; le courant de l’Approuague
-augmente de vitesse à mesure qu’on le remonte, la largeur diminue, sans
-peut-être que la pente change; les bords sont toujours plats.
-
-Cette nuit, bercé par les averses, dans mes intervalles de sommeil,
-j’écoute les bruissements, les murmures de la forêt, essayant de les
-comparer à ceux de _Siegfried_, de _Robin des Bois_, et, par analogie de
-situation, à ceux de _l’Africaine_, lorsque Vasco décrit le _Paradis
-sorti de l’onde_. C’est un paradis terrestre, cette forêt vierge immense
-sous ce climat tiède et humide, où l’on n’a, semble-t-il, qu’à se
-laisser vivre. Ces mystérieux bruits de la forêt, ce sont ceux des
-insectes, des serpents, des oiseaux, des singes, des tigres, qui, tous
-aux aguets la nuit, épient le danger ou chassent leur proie. C’est la
-lutte des êtres pour leur existence, chaque cri cache peut-être une
-angoisse, une terreur, celle de l’insecte pour l’oiseau, de l’agouti
-pour le serpent. C’est le fruit qui tombe, secoué par le singe, le
-poisson qui plonge entendant le tapir. L’homme même, s’il n’éprouve
-aucune crainte, se défend contre le moustique, le vampire, la chique,
-les plus petits êtres. Ce murmure complexe est bien loin vraiment de ces
-fantaisies musicales que j’évoquais tout à l’heure; seule peut-être la
-_Gorge-aux-Loups_, avec ses appels de chouettes, donne-t-elle le même
-genre d’impression, celle d’un mystère alarmant. Quant à la pluie, ces
-grosses gouttes tombant des arbres, suivies de torrents d’eau en
-rafales, ce serait bien l’orage de la _Pastorale_. Mais quel réveil
-plein de soleil leur succède!
-
-J’en suis là de mes rêveries, au milieu de la nuit, quand j’entends une
-sorte de hurlement. A demi éveillé, je demande: «Qu’est-ce que
-c’est?--Un tigre», dit un des boys. Ce mot me réveille tout à fait, mais
-je me rappelle les blagues créoles. Comme personne n’a l’air de remuer,
-je me rassure et me rendors. D’ailleurs, le tigre, le _puma_ guyanais,
-n’attaque jamais l’homme; il préfère l’agouti.
-
-A sept heures du matin, nous repartons par un léger brouillard. La
-rivière, plus étroite qu’auparavant, entre les arbres qui y plongent
-leur ramure, et sous la buée légère, me donne une impression de paysages
-humides et vaporeux d’Irlande; là-bas aussi, il fait humide et la sève
-est exubérante. Mais ici, en Guyane, l’effet est inattendu. Aux arbres
-pendent des lianes torses et des lianes-cordes tombant de cinquante
-mètres de hauteur; des singes y grimpent, elles porteraient même le
-poids d’un homme. Il paraît que les bois guyanais sont d’une dureté
-supérieure à tous les nôtres; quelques troncs sont si pesants qu’ils
-plongent sous l’eau et encombrent le fond des rivières. Je n’aurais pas
-cru qu’un climat chaud et humide, où la végétation est si rapide, puisse
-produire des bois si durs. On s’attendrait plutôt à ne trouver en Guyane
-que des bois mous et spongieux.
-
-A une heure et demie, nous sommes au petit saut Canory. Nous en passons
-la première partie en sautant à pied d’un rocher à l’autre, et
-traversant quelques bras du courant presque à la nage pour décharger les
-canots que les boys ont de la peine à hisser. Ces rochers sont des
-granites striés avec des arêtes dures presque coupantes. Il faut les
-sauter avec précaution. Nos boys ont la plante des pieds durcie à
-souhait pour ces manœuvres, et pourtant ils s’y prennent avec des
-mouvements prudents de chats qui craignent d’effrayer des souris.
-
-La seconde partie du saut étant également pénible si l’on ne décharge
-pas les canots, nous la faisons à pied par un sentier qui passe sur
-quelques rochers glissants, puis descend dans la forêt sur le sol
-inondé. Déjà trempés, une averse guyanaise, une trombe d’eau nous achève
-comme si le feuillage des arbres n’existait pas. C’est un vrai bain, et
-je ne regrette pas d’avoir laissé mes souliers sous le _pomakary_ du
-canot, ils sont plus au sec. Rien de plus simple, une fois rembarqué,
-que de changer de mauresque. J’ai dit, je crois, que L’Admiral en a tout
-un stock, et de toutes les couleurs. Ce vêtement est idéal dans ce pays.
-«Il ne vous manque, dis-je à Sully, que quelques mauresques aux couleurs
-d’Arlequin et de Polichinelle, pour danser sur les rochers. Ce serait
-pittoresque et imprévu dans une photographie.»
-
-Les blagues se croisent et excitent la faconde de M. Dormoy. Il dit que
-nos mauresques rouges effrayent le gibier, même les serpents. Il prétend
-qu’il a vu de grandes couleuvres (c’est ainsi que les créoles appellent
-le _boa constrictor_), qui se réunissaient de façon à faire des ponts
-entre les îles du fleuve, et des animaux leur passaient sur le corps
-pour franchir l’eau. D’autres sont si grosses qu’elles surgissent comme
-des îles au milieu du fleuve. Ce qui est certain, c’est qu’il en est de
-douze à seize mètres de long et de la grosseur d’un baril (un petit
-baril, je pense). L’une d’elles a étouffé, un jour, près de Cayenne, un
-homme à cheval. Une autre fois, la nuit, dans le bois, un homme portait
-une lanterne pour aller chercher un camarade égaré; une couleuvre lui
-tomba sur le dos, l’enlaça, et il ne dut son salut qu’à son couteau de
-poche qu’il réussit à tirer et avec lequel il scia la couleuvre en deux.
-Un gendarme vit un jour son pied avalé par une couleuvre jusqu’au sommet
-de la cuisse; heureusement il put alors la tuer et retirer son pied. M.
-Dormoy est si convaincu qu’il nous convainc aussi, du moins pendant
-qu’il pérore, mais les pires blagues parmi les précédentes ne sont pas
-de lui, je dois le reconnaître.
-
-A trois heures et demie, nous sommes au pied du Grand Canory, et à
-soixante-dix mètres au-dessus du niveau de la mer. Les mugissements de
-l’eau sont autrement violents ici qu’au Mapaou et au Machicou; nous
-arrivons au plus grandiose spectacle de la Guyane française, et il vaut
-d’être décrit. C’est pour nous la mi-chemin du voyage en canot.
-
-La rivière fait un brusque détour et nous avons devant nous des
-cataractes écumantes, quelque chose comme la chute centrale des grandes
-eaux de Versailles, mais à l’état sauvage, beaucoup plus vastes, plus
-élevées, plus larges. Les degrés sont faits de rochers irréguliers et
-tourmentés sur lesquels se penchent les grands arbres, couvrant les
-pentes des collines qui montent de chaque côté. Ces cataractes
-s’étendent sur deux cents mètres de longueur et trente mètres de
-hauteur. C’est un amoncellement de débris de granite en blocs et
-boulders à travers lesquels les eaux tourbillonnent.
-
-Naturellement, il est de toute impossibilité pour les canots de remonter
-un pareil torrent. Il faut les décharger à côté d’autres canots
-_boschs_, qui viennent de déposer leurs chargements le long des collines
-de la rive droite du Canory. Nous allons être obligés de demeurer ici
-toute une journée; nous ne serons pas fâchés de la passer à terre et
-d’aller contempler de près, si c’est possible, les cataractes de ce
-fameux Grand Canory. Ce joli nom est, paraît-il, d’origine indienne; «il
-n’a aucune signification,» dit Ernest, de sa voix quelque peu
-nasillarde.
-
-
-
-
-CHAPITRE V
-
-LE GRAND CANORY
-
-
-Le sentier suit une pente raide dans un paysage d’une grandeur
-inattendue; le vert des arbres et des herbes tranche avec le rouge du
-sol glissant, sorte d’argile due à la décomposition de rochers
-granitiques dont il reste des blocs avec des veines de quartz d’un blanc
-très pur. Je me demande comment nos pagayeurs pourront hisser leurs
-canots sur une pente aussi raide: ce sera leur travail de demain. Pour
-ce soir, ils monteront seulement les bagages jusqu’à un entrepôt situé
-au sommet des chutes du Canory.
-
-La pluie nous atteint avec fracas pendant cette course ascensionnelle,
-mais elle ne nous surprend plus. Ce sol humide et glissant, ces bois
-ruisselants, ce grondement de la rivière, qui roule en cataractes au
-pied des pentes, nous font un décor impressionnant et romantique à
-souhait. Le site est plein de grandeur sauvage. Cette fois, tout le
-décor des Alpes n’y saurait rien ajouter, et, pour jouir de cette
-nature, plusieurs fois je redescends le sentier jusqu’aux canots.
-
-Au bord de l’eau, je rencontre nos _boschmen_, ces transporteurs que
-nous avions distancés sur l’Approuague: ils n’ont pu lutter contre nous
-avec leurs canots surchargés de provisions pour les placers. Quels
-efforts ils faisaient derrière nous, enfonçant dans l’eau leurs pagaies
-comme des forcenés pour nous rattraper! L’aspect est si gauche, d’un
-cachet si primitif, de ce mouvement de la pagaie! Il semble que l’effort
-est totalement disproportionné au résultat, et sa violence contraste si
-fort avec la douceur de l’eau qui court! Les anciens voyageurs en
-avaient été frappés comme moi, car sur leurs vieux dessins, ils l’ont
-saisi avec une curieuse exactitude. Rien n’a changé ici depuis des
-milliers d’années. Ces _boschs_ sont les naturels du pays, comme
-disaient les voyageurs, et ils y sont bien plus _naturels_ que nous.
-Mais peut-être jouissons-nous davantage du paysage.
-
-Le sentier traverse une crique avant d’arriver aux magasins. Ceux-ci
-sont deux grands hangars ouverts de tous côtés, recouverts en tôle
-ondulée, entourés de grands arbres, à portée du mugissement des
-cataractes, sur la pente douce d’une petite colline. Pour éviter les
-chutes dangereuses des colosses de la forêt, on a abattu les arbres
-autour des magasins sur un vaste espace, et l’on distingue mieux ainsi
-le pays aux collines ondulées. Sous la forêt, on ne distingue rien à
-distance, la pente que l’on suit indique seule si l’on est en plaine ou
-en collines.
-
-Je monte au delà des magasins pour voir le sommet des chutes. Il n’y a
-qu’un bassin d’eau bien calme, ombragé entièrement, et où sont amarrés
-deux canots prêts à repartir. Après la pluie et la chaleur, sous ces
-voûtes verdoyantes, un bain dans cette eau presque tiède est une
-jouissance.
-
-Vraiment tout cet ensemble a plutôt l’allure d’un site des Pyrénées que
-d’un site tropical. Je pense aux Pyrénées plutôt qu’aux Alpes, et au
-pied même des Pyrénées, car aucun arbre ici ne rappelle les sapins, on
-dirait plutôt des châtaigniers et des noyers; et puis la température est
-douce, bien que le ciel soit couvert, mais les averses ont une violence
-inusitée ailleurs. S’il y avait un petit observatoire dominant les
-cataractes, peut-être attirerait-il les touristes en Guyane. D’en bas,
-on ne voit qu’une partie des chutes; d’en haut, on ne les voit pas du
-tout; la forêt les cache entièrement. Quand viendra-t-il des touristes
-au Grand Canory, la merveille des spectacles de la Guyane française? Je
-crains que les obstacles ne soient longtemps encore insurmontables. Et
-pourquoi arranger ces chutes? Ce serait les gâter. On fait cela dans les
-Alpes, on civilise les chutes et les glaciers, et tout tombe dans la
-banalité. Quand un spectacle n’a plus de mystère, quand il a perdu
-l’attrait de la difficulté à vaincre, sa beauté est compromise.
-
-En rentrant aux magasins, je trouve une quarantaine de _boschs_ et de
-créoles installés sous le grand toit, suspendant leurs hamacs d’un côté,
-leurs vêtements mouillés de l’autre, dans l’espoir du soleil de demain
-pour les sécher. Sully, Emma et moi, nous jouissons d’un abri spécial,
-relativement. Il n’est ouvert que de deux côtés, sur la forêt; l’air y
-circule librement. Le chef magasinier a un réduit fermant à clef pour y
-entreposer l’or qui arrive des placers, avant de l’embarquer à nouveau.
-On est honnête en Guyane, car il serait si facile de voler l’or qui
-court les fleuves et les sentiers! Le magasinier et sa femme nous
-reçoivent sous leur moustiquaire, et nous offrent du _pippermint_ d’un
-vert éclatant, digne de la forêt vierge.
-
-Pour répondre au pippermint, nous invitons le chef et sa femme à dîner
-avec nous. C’est ce qu’ils attendaient. Nous leur offrons du punch au
-rhum, du potage Maggi, de délicieuses petites truites du Canory, du riz
-cuit à la vapeur, comme en Chine (il n’y a plus que Paris pour manger le
-riz sous forme de purée fade), des bananes frites, du fromage de
-Hollande et de la gelée de conserve. Enfin le champagne remplit son
-office, aussi reconstituant que pétillant et fait pour bavarder. En
-Guyane, il faudrait que tout le monde en bût; il n’y a peut-être que les
-gens sages qui s’en privent, mais il y en a peu.
-
-Nous causons des difficultés d’explorer et d’exploiter les mines en
-Guyane: ces difficultés sont, dans leur genre, aussi grandes qu’au
-Klondyke. Je ne sais pas pourquoi l’on vante tellement l’endurance et la
-ténacité du prospecteur américain (des Etats-Unis). Les prospecteurs et
-les mineurs créoles sont tout aussi vigoureux et ardents. Leur climat
-humide, parfois fiévreux, est même plus à craindre que l’hiver rigoureux
-de l’Alaska. Les distances de la côte et des centres habités jusqu’aux
-mines, sont aussi grandes: il faut trois à quatre semaines, souvent
-davantage, pour remonter le Maroni, la Mana, ou même l’Approuague, avec
-des canots chargés de provisions. Les accidents aux sauts, aux rapides,
-sont fréquents. La forêt a du gibier, mais le mineur ne peut passer son
-temps à la chasse; il vit de conserves. Les fruits abondent, mais ils
-sont disséminés; celui qui est occupé à retirer l’or de la rivière ne
-peut leur courir après sans risquer de perdre sa place. Les plantations
-sont coûteuses, à cause du déboisement qu’il faut d’abord faire; on ne
-peut les entreprendre que pour des installations de longue durée; or,
-les rivières aurifères en Guyane sont le plus souvent étroites; les
-chantiers d’exploitation avancent rapidement, changent de place, et
-quand on y revient, en moins d’un ou deux ans, la brousse vierge a
-poussé.
-
-L’Américain du Nord ne redoute pas non plus les climats chauds; il dit
-volontiers: «Qu’importe de geler sous le pôle, ou de griller sous
-l’équateur, pourvu qu’on trouve de l’or?» Mais notre créole guyanais ne
-lui cède en rien, il a la même philosophie pratique; il rirait sous le
-pôle, car c’est son avantage sur l’Américain du Nord: il sait rire et
-conter des histoires.
-
-La soirée est égayée par des causeries, et quand je vais rejoindre mon
-hamac, j’ai oublié où nous sommes et je cherche sur ma tête les feuilles
-d’un carbet; au lieu de feuilles, j’aperçois une tôle ondulée. Mais la
-différence n’est pas grande.
-
-[Illustration: ESCALIER DU ROROTA]
-
-Pendant la matinée du lendemain, le soleil est chaud et dégage de
-partout une vapeur humide: les effets de nos pagayeurs sont vite secs.
-Nous profitons aussi du soleil pour sortir et secouer notre linge que
-l’humidité pénètre au plus profond des _pagaras_. Entre temps, _boschs_
-et créoles s’entr’aident pour hisser leurs canots le long du sentier.
-C’est ici qu’on aurait plaisir à utiliser un treuil à bras et des rails
-en bois. Car les canots s’usent rapidement à force de frotter sur la
-terre et les roches. Même il faudrait éviter entièrement ce remontage
-des canots. Il suffirait d’avoir une station de canots au sommet du saut
-Canory. Il y a une autre raison pour changer de canots: plus on remonte
-la rivière, plus elle est étroite et sinueuse, et par suite incommode
-aux canots _boschs_, qui sont très longs. On aurait, à partir du Canory,
-des canots courts et légers; légers pour pouvoir passer par-dessus les
-troncs ensevelis dans les rivières, et qui viennent heurter la quille
-des pirogues. Il paraît que nous en verrons beaucoup, de ces troncs
-redoutables.
-
-C’est un spectacle que de voir nos longs canots traînés et poussés à
-bras d’hommes. Devant les magasins, sur un sol plat et humide, ils
-glissent rapidement. Ici, c’est un jeu, mais dans la montée, on ne
-plaisantait pas; même M. Dormoy grondait et usait tous ses adjectifs.
-
-Nous partons à onze heures du matin: à peine sommes-nous à quelques
-mètres du _dégrad_ que toute trace du Canory a disparu; le majestueux
-ravin s’est évanoui, le grondement des eaux, le fracas des cataractes,
-tout le bruit s’est éteint derrière un brusque contour. Les pagaies
-seules troublent le silence. Nous avons autour de nous la même vision de
-rivière encadrée de forêts qu’avant le Canory, sauf que la largeur des
-eaux est un peu moindre.
-
-Des perroquets verts passent par volées en jacassant; leur vert plus
-clair tranche sur celui des arbres; des vols d’_aras_ rouges viennent
-les croiser, et c’est une féerie de plumages bariolés. Tous ces oiseaux
-poussent des cris éclatants comme des sonneries de cuivre; on dirait des
-cris de paons ou d’oiseaux exotiques de grandes volières. Tout est
-splendide et grandiose; on rêve... mais il faut déjeuner. Pourquoi cette
-opération doit-elle se faire prosaïquement au fond des canots? J’aime
-peu ce système qui rappelle un dîner de prisonniers qu’on passerait à
-travers un guichet. Le _pomakary_ est une prison, et son entrée est un
-guichet. On n’en peut sortir qu’en rampant sur les bagages accumulés,
-car les places vides, fort étroites, sont prises par les pagayeurs.
-C’est qu’il faut gagner du temps. Je vais pourtant m’asseoir derrière le
-_pomakary_, près de mon Homère debout; et malgré le manque de confort de
-cette position sur les bagages irréguliers et anguleux, je puis
-contempler à l’aise le décor tropical dans lequel nous glissons.
-
-A trois heures, nous accostons à la crique Sapoucaye; il faudrait
-plusieurs heures pour atteindre un autre atterrissage avec des carbets,
-et le traînage des canots au Canory a, paraît-il, fatigué nos boys. Je
-crois que c’est une ruse d’Ulysse, je veux dire d’Homère, pour aller
-chasser. Il part en effet avec Sully et le procureur d’un côté; les
-autres vont d’un autre côté, et quelques minutes plus tard, ils
-rapportent des perdrix, des perroquets et un _hocco_. Cet oiseau est une
-dinde sauvage très charnue. Sans s’en douter, elle porte une poitrine de
-chair si épaisse qu’on la rôtit sur le gril comme un beefsteak. On
-appelle cela un beefsteak de _hocco_. C’est délicieux, tendre, parfumé,
-succulent, comment dire encore? un plat de roi que les menus royaux ne
-voient jamais. Croirait-on que les rois aient des sujets d’envier les
-boys créoles? Dans leur for intérieur, ils en ont plus d’un qu’ils
-savent ne pas dire. C’est leur devoir. Le beefsteak de _hocco_, même
-décelant un péché capital, est avouable.
-
-Une promenade sous bois me charme toujours le soir: les lianes, les
-orchidées aux larges feuilles, posées sur les branches et les troncs
-comme du gui florissant, sont de rares spectacles. Sur le sol, c’est
-autre chose: des scorpions, des scolopendres, mille insectes, mais non
-pas tous au même endroit, évidemment. C’est à désespérer, je crois, un
-entomologiste, même courageux, car les variétés guyanaises, jamais
-étudiées, doivent être pleines de surprises. Mais je préfère lever les
-yeux vers les voûtes profondes de feuillages, à travers lesquelles passe
-un peu de bleu violacé, vespéral (j’envie la fécondité d’adjectifs de
-Dormoy). Et puis, la faute en est à mon _pomakary_, qui m’avait fait
-rêver d’une prison. Heureuse faute! Je pense à l’admirable chœur des
-prisonniers de _Fidelio_: «Adieu, rayons si doux des cieux, il faut
-rentrer dans l’ombre.» Beethoven en Guyane! mais il a des contrastes si
-saisissants entre la splendeur des choses, et l’ombre et la tristesse.
-Ici, l’ombre chante encore: l’autre jour elle était pour moi pleine de
-cris de mort, de plaintes pour l’existence. Ce soir, elle est pleine de
-chants d’amour. Car la nuit, tous les êtres ont aussi leur moment de
-repos. Ils s’appellent de cris amoureux qu’ils savent reconnaître.
-
-Avez-vous jamais entendu dans la montagne ces appels de jeunes gens, ces
-appels où dans les voix, dans les inflexions, il y a comme de l’amour
-qui passe? Dans la forêt, il en est de bien plus variés encore, mais
-nous autres, civilisés, nous en avons perdu le secret, nous ne les
-connaissons plus. Seuls, quelques-uns, plus sensibles, distinguent les
-roucoulements des oiseaux en amour, les petits cris des rainettes, que
-sais-je? La musique cultivée, peut-être trop belle, trop idéale, nous a
-fait perdre d’autres sensations: le sauvage n’envie pas l’homme
-civilisé.
-
-Cette nuit, à deux heures, une troupe de petits singes gris et noirs a
-entouré nos carbets; ils ont grimpé par-dessus en gambadant. On m’a
-appelé pour les voir, mais je dormais si profondément, que je n’ai rien
-entendu. Ces petits êtres sont inoffensifs, même pour les insectes. Ils
-vivent de fruits, et ne donnent pas de concerts; c’est bon, cela, pour
-les singes rouges.
-
-Partis à sept heures du matin au jour suivant, nous perdons quelques
-instants à viser des perdrix, puis un gibier plus important captive
-notre attention.
-
---Un _maïpouri_, dit mon Indien.
-
---Qu’est-ce que cela? dis-je.
-
-Et, au même moment, je reconnais un tapir.
-
-En effet, un énorme animal, sur la rive droite, semble paître
-tranquillement. Mais il nous a entendus, il nous regarde, et il plonge
-dans l’eau. Il traverse en zigzag la rivière à la nage sous le feu de
-toutes nos armes. Sur six balles, trois l’ont atteint; il s’élance hors
-de l’eau sur la rive gauche, derrière nos canots, et part à fond de
-train. Nous accostons; quatre boys se mettent à la poursuite du tapir,
-et nous les attendons, convaincus qu’ils vont en rapporter quelques
-quartiers.
-
-Mais une demi-heure se passe, et ils reviennent _bredouille_. L’animal
-les a engagés dans un marais, puis les a dépistés, bien qu’il ait laissé
-des traces de son sang sur son passage. Je regrette moins le manque de
-viande fraîche que le sort de cette pauvre bête, destinée sans doute à
-périr misérablement. Ce _maïpouri_ dépassait la taille d’un bœuf, c’est
-l’éléphant ou l’hippopotame guyanais; il a une petite trompe et il se
-tient volontiers dans l’eau.
-
-Les tapirs abondent en Guyane. Parfois on les voit s’élancer à deux ou
-trois ensemble au travers d’un campement de carbets, renversant tout:
-hommes et hamacs tombent pêle-mêle, ensevelis sous les feuilles de leurs
-abris. C’est pure inadvertance du tapir, car il n’attaque pas l’homme;
-mais il voit un espace libre et il charge au travers pour atteindre plus
-vite la rivière. Surprise désagréable! Ne carbetez jamais sur le passage
-des tapirs.
-
-Les fleurs et les oiseaux égayent le paysage de leurs couleurs
-brillantes. Je remarque de grandes fleurs aux étamines jaunes dressées
-en groupe compact sur un fond de graines écarlates: les créoles les
-nomment l’_épaulette du soldat_. Elles émaillent les branches d’un grand
-arbre, et nos boys le dépouillent pour s’en décorer. Des fruits de toute
-sorte attirent nos regards: le raisin et la goyave sauvages; puis des
-fruits inconnus, peut-être vénéneux. On ignore, même en Guyane, la
-qualité des fruits et les ressources de la forêt.
-
-Les aras deviennent de plus en plus nombreux: j’en remarque qui ont à la
-queue un magnifique panache d’un bleu aussi éclatant que le rouge de
-leurs ailes; il est, de plus, irisé et vert par-dessous. Des couleuvres,
-des serpents rouges, des iguanes verts, ceux-ci visibles seulement à un
-œil exercé comme celui des créoles, apparaissent à travers les plantes
-verdoyantes et les branches d’arbres. Pour déjeuner, Sully tue un ara
-splendide et un _hocco_, tandis qu’Homère pêche une carpe à côté de la
-carcasse d’un caïman. Le caïman guyanais est lourd et paresseux; il n’a
-rien du terrible alligator du Brésil.
-
-Nous sommes, à cinq heures, au saut Coatta. C’est le nom d’une variété
-de singes, qui a une colonie dans la crique voisine. On donne aux
-criques, à défaut d’autre nom, celui du premier animal qu’on y
-rencontre. Cette nuit, pourtant, nous ne recevons aucune visite des
-coattas; par contre, vers quatre heures, nous avons une sérénade des
-singes hurleurs.
-
-Au départ du matin, Homère nous offre une perdrix grise, un _tocklot_ en
-créole. Nous passons le saut Coatta de neuf à dix heures, sans
-difficultés. Il a six mètres de chute sur deux à trois cents mètres de
-longueur, et nous abordons pour carbeter à la crique Japigny.
-
-Il pleut à torrents: nos carbets sont séparés en deux groupes, à trente
-mètres de distance l’un de l’autre; chaque groupe est formé de deux
-carbets, tout l’intervalle est occupé par des buissons et des palmiers
-épineux. Pour aller et venir, on est doublement mouillé, par la pluie et
-par les buissons, et l’on s’accroche aux épines. Pendant que le dîner
-cuit comme il peut sous l’ondée, je cause avec Sully. De la tête, nous
-touchons presque les feuilles qui couvrent le carbet. Tout à coup Emma
-nous crie:
-
---Un serpent sur vos têtes!
-
-Et j’entends comme la chute d’un corps.
-
-Nous nous baissons et je me précipite dans les buissons qui
-m’égratignent. Mais, tandis que je me dépêtre dans la demi-obscurité qui
-tombe, songeant à ces «serpents qui sifflent sur nos têtes», Sully,
-impassible, a trouvé un bâton et tué le serpent, qui tombait, en effet,
-au moment où je sortais du carbet, cherchant à fuir. Un peu plus, et je
-lui marchais dessus. Ce pauvre être nous cédait sa place sans combat,
-réveillé probablement par la fumée de notre feu. Nous autres hommes,
-nous n’aurions pas vidé la place si bénévolement; et l’on se plaint des
-serpents! Celui-ci était un serpent rouge, ou serpent-agouti. Il passe
-pour venimeux.
-
-Sous la pluie retentit un cri d’oiseau au timbre très clair. On croirait
-qu’il dit, d’un ton vif et mécontent: «Voyons, voyons,» et les créoles
-l’appellent l’_oiseau-voyons_. Il avertit, prétendent-ils, le gibier
-poursuivi par les félins. De ceux-ci, le plus dangereux pour les petits
-animaux du bois, est le _cougouar_. Il rugit plusieurs fois, et puis il
-s’enfuit en faisant un détour pour aller attendre sur son passage le
-gibier, l’agouti qu’il a effrayé, car il a étudié la tactique.
-
-Mais alors arrive l’_oiseau-voyons_ pour prévenir le pauvre agouti, ce
-lièvre américain, qui est aussi inoffensif et peureux que le nôtre. Et
-voilà des milliers d’années que la même comédie se répète, et c’est
-ainsi que s’éclairciraient pour moi quelques mystères de la forêt si je
-restais longtemps avec les créoles.
-
-Je m’endors tardivement cette nuit, poursuivi par cette idée que des
-serpents rampent parmi les feuilles de mon carbet. S’il y en a, à vrai
-dire, ils ont plus peur que moi, et ne songent qu’à me laisser
-tranquille. La pluie fait rage, elle crée un lac sous mon hamac, et sur
-ce lac nagent mes souliers. Les moustiques sont excités par la pluie, et
-nous empêchent tous de dormir, et même de rêver.
-
-Quand nous repartons, nos canots sont inondés, même sous les
-_pomakarys_. Mais l’atmosphère tiède compense cet ennui. Il fait si bon
-vivre dans ce climat: l’énergie se passe d’excitation. La chasse nous
-fascine et nous accostons la rive. L’Admiral vise un _hocco_ au sommet
-d’un grand arbre. Il croit le voir tomber, quelque chose remue à terre;
-il tire encore et va chercher sa prise, c’est un _tatou_. Ce petit
-animal est un porc à carapace rose clair, et dont la queue est entourée
-d’une gaine en troncs de cône emboîtés l’un dans l’autre, de façon à
-rester flexible. Le dos seul est noirâtre et s’éclaircit tout de suite.
-Tout le reste est d’un blanc rosé, en petites écailles dont chacune
-porte un petit cercle, ou plutôt un hexagone, avec un point au centre;
-le museau allongé en petite trompe est muni de longues incisives. Cet
-animal a l’air d’être en porcelaine, on dirait un dieu bouddhique, et il
-serait ravissant au milieu de bibelots précieux. Mais nous n’avons pas
-le loisir de l’empailler. Il paraît que sa chair est délicieuse, nous
-aurons ce soir un excellent dîner.
-
-Mais il s’agit d’abord de franchir le saut Japigny.
-
-
-
-
-CHAPITRE VI
-
-JAPIGNY.--LA FOURCA
-
-
-La première partie du saut Japigny, dite _petit Japigny_, nous la
-passons nu-pieds, parfois dans l’eau, le long du bord, sans décharger
-les canots: ces bords sont si glissants et escarpés, que tantôt l’un,
-tantôt l’autre, même Emma, fait une chute.
-
-Mais au _grand Japigny_, il faut tout décharger. La distance à parcourir
-à pied est presque aussi grande qu’au grand Canory; ignorant ce fait,
-j’ai laissé mes souliers dans le canot, et je finis par trouver le
-trajet un peu long pour aller nu-pieds. Heureusement, sur ce sol de
-terre meuble, il n’y a ni pierres ni épines, ce ne sont que des feuilles
-mortes et des racines d’arbres. Quant aux insectes, chiques, par
-exemple, ils vous attaquent sans distinction, que l’on soit chaussé ou
-non. La chique est si petite qu’elle pénètre partout; inutile de se
-pavaner en bottes collantes. Nous faisons en somme une charmante
-promenade qui nous distrait de la monotonie d’être six en canots. Le
-sentier monte doucement, et le paysage me rappelle curieusement celui de
-certaines mines sibériennes, où j’ai séjourné quelque temps.
-
-Après midi, nous passons le saut _Bache_, sans descendre ni décharger, à
-coups de pagaies et de _takarys_. Nous distinguons à gauche le mont
-Japigny, dont une partie un peu dénudée est couverte de blocs de quartz,
-débris probables d’un filon. Nous n’avons pas le temps d’aller constater
-s’il est aurifère, on ne peut pas toujours s’occuper de cela; le quartz
-que nous avons vu sur le sentier du grand Japigny n’avait pas d’or.
-Quant aux affleurements de quartz formant les sauts _Mility_, que nous
-allons traverser, personne n’y a encore trouvé d’or.
-
-Il y a trois sauts _Mility_. Ce joli mot indien n’a, paraît-il, d’après
-le petit Ernest, aucune signification. Ce petit Ernest a, par moments,
-des accès comme de colère contre le fleuve. Il le laboure de sa pagaie à
-coups redoublés; il s’impatiente de notre lenteur. C’est bien l’enfant
-des bois qui ignore la patience, et surtout il est jeune.
-
-Les deux premiers _Mility_ sont très faciles, mais au troisième, la
-rivière s’étale largement, et les rocs surgissent de partout. C’est un
-barrage de syénite, une roche granitique extrêmement dure. Nous ne
-déchargeons pas les canots, mais pour alléger le travail de mes boys, je
-saute sur un rocher au milieu du fleuve, et de là sur un autre, pensant
-ainsi franchir le saut. Je remarque que la roche est fort dure, striée,
-même coupante, et ceci m’explique que nos boys ne vont jamais à l’eau
-qu’avec précaution. Au bout d’un moment, Sully et Emma m’imitent et
-bientôt nous arrivons sur le roc principal, qui domine presque tout le
-saut. Nous franchissons un creux où nous avons de l’eau jusqu’aux
-hanches, et le canot d’Emma et Sully arrive les reprendre. Le mien est
-plus loin et pour le rejoindre, je veux franchir un dernier passage. Mal
-m’en prend, car en sautant sur un roc à fleur d’eau, celui-ci est suivi
-d’un autre caché dans un creux plein d’eau où je viens plonger: le roc
-strié et cristallin a tenu à me donner une leçon, car je sors de l’eau
-plein d’écorchures. La leçon durera au moins autant que celles-ci.
-
-Nous tuons une _maraye_, la perdrix guyanaise, et nous sortons sans
-encombre du dernier petit saut, le saut _Parépou_, à six heures du soir.
-
-Le tatou cuit au riz est un régal: sa chair est blanche et tendre, on
-mange même sa carapace intérieure, car il est doublement cuirassé. Ce
-bizarre animal a quatre ongles aux pieds de devant, et cinq à ceux de
-derrière. Aussi les naturalistes l’ont qualifié d’_imparidigité_; La
-Palice sans doute le savait déjà, tout comme ce digne général
-connaissait un tas de mots scientifiques qui nous ébahissent à bon
-compte. J’ai un avantage décisif sur bien des naturalistes: c’est
-d’avoir mangé du tatou. J’ai cet avantage sur La Palice aussi.
-
-Depuis hier, Sully a dans son canot un petit singe, un _tamarin_ à
-longue queue, gros comme le poing, noir comme le jais. Il grignote de
-tout, nous amuse et nous occupe. Il était dans un canot _bosch_
-rencontré au saut Japigny, et Sully s’en est amouraché, mais quand nous
-marchons, il le confie à Emma, qui le soigne comme un fils; c’est moins
-gênant qu’un bébé et ça ne crie pas.
-
-Nous campons ce soir au milieu d’un groupe d’arbres dont le tronc est
-formé de quatre ou cinq contreforts tout à fait plats, en bois très dur.
-C’est de ce bois qu’on fait les pagaies larges et plates, car sa forme
-s’y prête naturellement.
-
-Il y a dans le voisinage une fourmilière et un peu plus loin un
-squelette de _tamanoir_, un animal étrange, grand amateur de fourmis;
-n’ayant pu en manger, je n’empiéterai pas sur les descriptions des
-naturalistes; je dirai seulement que sa tête est presque aussi longue
-que son corps, et que sa langue, effilée et arrondie, a deux à trois
-pieds de longueur.
-
-Ce soir, M. Dormoy n’est pas content. Il refaisait la toiture d’un vieux
-carbet encore solide, et ce carbet était assez grand pour quatre ou cinq
-hamacs. Comme nul n’a voulu l’aider (il ne l’avait pas demandé, du
-reste), il veut avoir ce carbet pour lui tout seul. C’est bien de
-l’exigence, exagérée même. Or, voici quelques-uns de nos boys qui
-pénètrent avec leurs hamacs sous ce carbet sacré. Dormoy se fâche. Ce
-sont d’abord des cris et des insultes, puis des gestes violents et
-expressifs; il se frappe la poitrine d’où rejaillit la pluie, car les
-arbres dégouttent. A la fin, sa fureur est telle qu’il taille les pieds
-du carbet avec son sabre, et tout s’écroule. Il est nuit, les boys vont
-s’arranger ailleurs et d’abord ils dînent. M. Dormoy, qui n’a pas voulu
-dîner avec eux, pend son hamac entre deux arbres et se couche à jeun:
-tel Achille dédaignait Agamemnon. La pluie arrive et le fait lever.
-Aussitôt le voilà qui construit un toit léger à son hamac avec deux
-branches et quelques feuilles. Il est adroit vraiment; aussi, pour le
-consoler, Emma, munie d’une chandelle, lui porte du tatou dans son
-hamac. Le voilà heureux, c’est un enfant colère, bouillant et brave;
-Achille n’était pas toujours amusant.
-
-Nous avons passé cette nuit à faible distance de l’endroit où nous
-devons quitter l’Approuague pour un de ses affluents, qu’on appelle une
-_fourca_, en créole. Nous y pénétrons, en effet, le matin vers huit
-heures. Il n’y a pas un mois qu’on se sert de cette voie pour arriver
-aux placers du Haut-Mana. Auparavant on remontait l’Approuague un peu
-plus haut. C’est un chasseur créole qui a découvert ce trajet plus court
-par la forêt. Par contre, cette _fourca_ risque fort de manquer d’eau
-durant la saison sèche, nous allons le voir.
-
-En ce moment, l’eau est abondante, et nous pénétrons en toute confiance
-dans l’embouchure étroite de cette _fourca_. C’est tout de suite un
-changement complet de paysage. Au lieu de voguer sur une large masse
-d’eau, à découvert sous la voûte du ciel, nous sommes presque
-constamment sous une voûte d’arbres qui nous abritent du soleil. Je
-propose d’enlever nos gênants _pomakarys_. Mais Sully m’objecte la
-pluie, et d’ailleurs les pilotes nous disent que ce soir peut-être nous
-serons au _dégrad_. Nous verrons bien.
-
-La rivière n’a que six à huit mètres de largeur, parfois moins encore.
-Fréquemment des troncs d’arbres écroulés barrent le passage; mais avant
-nous, on les a entaillés, parfois coupés à la hache; les coupures sont
-encore fraîches. Cependant l’eau a dû baisser, car ces entailles sont
-bientôt insuffisantes. Il faut les refaire plus profondes, ou bien
-hisser les canots par-dessus, et je monte à chaque instant sur un de ces
-troncs, pour alléger le travail de mes pagayeurs, qui sont constamment
-dans l’eau. On deviendrait amphibie dans ce pays. On tombe, on prend un
-bain forcé, dans l’eau peu profonde, mais elle est d’une température si
-douce qu’on n’en ressent presque aucune fraîcheur. Dans les Alpes, on ne
-s’accommoderait pas si facilement de ces nombreux bains forcés. Ici,
-c’est le fond de la rivière qui est seul désagréable avec ses troncs et
-ses branches enchevêtrées, d’un bois plus lourd que l’eau. Ces bois ont
-des arêtes, des pointes qui blessent, mais l’eau les émousse et amortit
-les contacts. Il est évident pour moi, d’après cette expérience
-personnelle, que si les criques guyanaises sont à ce point encombrées de
-bois encastrés dans la vase jusqu’à plus d’un mètre de profondeur, le
-travail d’une drague devient impossible. Il faut d’abord détourner
-l’eau, puis enlever les bois avant de draguer le fond, et alors
-l’économie due à la drague se trouverait singulièrement détruite. Je ne
-sais si les grandes rivières ont le même inconvénient.
-
-Sous ces voûtes d’arbres très élevés, on se croirait dans une immense
-serre, où serpenterait un canal d’irrigation d’assez vastes dimensions
-pour porter des pirogues de huit mètres de longueur. Parfois la voûte
-s’abaisse, et vient toucher, même presser, sur nos _pomakarys_; ceux-ci
-deviennent de plus en plus gênants, mais des averses torrentielles nous
-rappellent leur utilité au moment où nous maugréons. Pourtant les chocs
-et les frottements des branches les démolissent peu à peu. Des trous
-apparaissent au travers, partout, et les lianes qui leur servent de
-supports plient et menacent de céder. La pluie entre par intervalles, et
-me ferait arracher tout le _pomakary_ si je n’étais absorbé par une
-histoire de Paul de Kock, _Paolo de Koko_, comme l’appelait, dit-on, Pie
-IX, qui le goûtait en guise de récréation. Il est drolatique et assez
-naturel, mais il sait être ennuyeux. C’est Sully qui m’a passé un volume
-de cet auteur peu fatigant à lire, et je le donne ensuite à M. Sésame
-qui s’y intéresse vivement. Quel rapport y a-t-il pourtant entre la vie
-des bois et celle des petits bourgeois de Paris?
-
-La roche se met à affleurer. Les blocs de granite sortent de l’eau.
-Homère tue un ara rouge et bleu dont le bec noir est à demi revêtu d’une
-peau blanche; sa queue forme un magnifique panache vert, bleu, rouge, un
-peu criard, mais les trophées sont toujours criards, et je le mets à
-part pour l’emporter. Chacun ses goûts: les demi-teintes plaisent aux
-uns et paraissent fades aux autres.
-
-Nous déjeunons d’un faisan avec des flageolets. Il n’est guère qu’en
-cuisine, je crois, où il n’y ait pas de demi-teintes.
-
-La végétation change d’aspect. La forêt est capricieuse. Certains arbres
-abondent d’un côté, plus loin d’autres dominent. Il y a ici beaucoup de
-_palmiers pinots_, droits et lisses, dont le chou se mange en guise de
-salade. Puis, c’est tout un groupe de _fromagers_ énormes, aux troncs
-rayés dans le sens de leur longueur. Leur fruit ne vaut pas un fromage,
-même il ne vaut rien.
-
-[Illustration: LA FORÊT EN GUYANE (CRIQUE LÉZARD)]
-
-Ce sont ensuite des _wacapous_, qui me rappellent un peu les cèdres de
-Californie, par leur ensemble. Ailleurs, ce sont des _patawas_, des
-_bois-violets_, des _bois-de-lettres_, dont l’intérieur est moucheté ou
-rubané de rouge et de noir.
-
-Des orchidées pendent des troncs penchés sur la rivière, comme des
-lustres fleuris; le sens artistique de la nature a ainsi inspiré celui
-de l’homme. Celui-ci, à l’origine, n’a fait qu’imiter; depuis, il a
-idéalisé.
-
-Mais voici d’autres suspensions moins agréables à voir: ce sont de
-grands nids de fourmis de forme ovoïde, et ces fourmis sont armées de
-grosses mandibules acérées. Un de mes boys accroche avec son _takary_ un
-de ces nids (on ne peut plus avancer qu’avec les _takarys_), et voilà un
-tas de fourmis qui tombe sur nous. Les boys se jettent à l’eau pour
-échapper aux piqûres, et nous débarrassons le canot à force
-d’aspersions, et en évacuant l’eau où nagent les fourmis. Le _pomakary_
-est le plus difficile à débarrasser. Il faut l’arroser énergiquement, et
-il est bientôt aussi mouillé au dedans qu’au dehors.
-
-Le soir du 16 février, nous n’avons pas atteint la moitié du parcours à
-faire sur la _fourca_. Il faudra encore deux jours, disent les pilotes,
-avec ces troncs qui barrent à tout instant le passage. La rivière n’a
-que quatre à cinq mètres de largeur, et elle fait de brusques contours,
-avec des angles aigus où les canots virent à grand’peine. Ces contours
-sont fréquents. Je conclus qu’en été cette voie doit être impraticable.
-
-Nous faisons notre campement du soir dans un endroit resserré, entre des
-pentes escarpées de vingt à trente mètres de hauteur. Plus haut, le
-terrain est plat, et la forêt s’y déploie. La rivière occupe tout le
-fond de ce ravin, sauf un petit espace où se trouvent deux vieux
-carbets. Ils sont si déjetés que Sully ne s’y fie pas, et veut en faire
-construire d’autres, pendant que je vais seul explorer les pentes.
-
-Quand je redescends, il y a eu, semble-t-il, une petite dispute. Je ne
-vois aucun carbet neuf. M. Dormoy a dû faire des siennes. Je veux
-suspendre mon hamac dans un des vieux carbets, mais Sully me dit que
-nous ferions mieux d’aller dormir dans les canots. Je ne sais que
-résoudre: les canots sont bien mouillés, et les moustiques doivent y
-faire rage la nuit. En attendant, je vais prendre un bain de rivière,
-cela donnera le temps aux idées de se rafraîchir, et je vois l’un ou
-l’autre des boys se baigner aussi,--ils n’ont pas à se dévêtir pour
-cela,--puis traverser l’eau, et revenir avec de grandes feuilles.
-Décidément, ils vont construire des carbets. En effet, quand je rejoins
-Sully, ils ont pendu mon hamac sous un carbet neuf. Il n’est rien de tel
-que d’attendre. Les créoles n’ont point de mauvais sentiments durables,
-ceux-ci du moins. Voilà treize jours que nous voyageons avec eux; je
-commence à les connaître, et justement nous allons bientôt les quitter.
-Je regretterai leur compagnie.
-
-L’endroit où nous sommes est rempli de _marayes_ ou perdrix guyanaises,
-et notre dîner en tire une saveur pénétrante. Il y a aussi des colonies
-de singes sur les arbres. Homère les prend d’abord pour des perdrix, car
-ils sont dissimulés par les branches, et quelques-uns tombent sous ses
-coups. Il y a je ne sais quoi d’humain dans l’expression de figure d’un
-de ces petits êtres qui n’est que blessé. Je sens qu’en ce moment il me
-serait impossible d’en manger: affaire d’habitude, probablement.
-
-Ce n’est peut-être pas notre dernier jour de canotage le lendemain. Au
-départ, Homère, toujours à l’affût, comme Ulysse, tue à côté de moi un
-caïman avec du petit plomb. Joë prend son sabre (on appelle ainsi en
-Guyane une sorte de _machete_, sabre-hache assez court), tire le caïman
-par la queue et lui applique un coup vigoureux de son sabre sur la tête
-pour l’achever, puis il le dépose avec précaution dans le canot. Je ne
-croyais pas le caïman si facile à tuer. Celui-ci est encore jeune, il a
-quatre à cinq pieds de long. Homère l’a atteint près de l’œil où il est
-très vulnérable. Nos boys sont enchantés, ils comptent faire un festin
-et nous faire goûter du caïman.
-
-Le lit de la _fourca_ est de plus en plus barré de troncs. La largeur
-s’abaisse à moins de quatre mètres, et l’eau est peu profonde, quatre
-pieds, rarement cinq, aux endroits les plus bas. De grosses fleurs
-rouges égayent les buissons; c’est la canne à sucre sauvage. La fleur,
-entièrement fermée au sommet, repliée sur sa base, est charnue comme un
-fruit. On la mange, mais son goût est fade, si son parfum est assez
-doux.
-
-Les boys sont fatigués de _trimbaler_ (ce mot est des leurs) les canots
-par-dessus les troncs; la besogne est dure. J’en ai assez, moi aussi,
-car je me baigne souvent en voulant les aider. Sully, plus philosophe,
-allongé à côté d’Emma sous son _pomakary_, regarde nonchalamment ce qui
-se passe. Il surveille pourtant, de son air léonin, à la fois bon et
-terrible. Plusieurs fois j’ai manié le _tokary_ avec succès, et Sully,
-finalement, se décide à suivre mon exemple. Sans cela, il n’en sortirait
-pas; Emma est plutôt lourde; je crois qu’elle s’en doute et Sully aussi.
-Une fois ou deux elle descend sur un tronc trop épais que son canot
-aussitôt franchit avec légèreté, relativement.
-
-Voilà que Sully se fâche. Les boys, avec le beau parleur en tête, M.
-Dormoy, proposent de s’arrêter pour cuire le caïman et passer la nuit
-ici même. Sully ne veut s’arrêter qu’au _dégrad_. La discussion s’anime,
-je vois déjà M. Dormoy, froissé de voir son idée rejetée, parler de se
-retirer sous sa tente. Fort à point Sésame nous annonce qu’il sait où
-nous sommes.
-
---A pied, dit-il, je serai au _dégrad_ dans deux heures.
-
-Mais à pied, il évitera les sinuosités de la rivière; le trajet est plus
-court.
-
---Il n’est pas trois heures, dit-il; dans moins de deux heures vous
-pouvez arriver avec les canots à un sentier d’où vous aurez à peine une
-heure de marche jusqu’au _dégrad_ où sont les magasins.
-
-M. Dormoy fait la grimace; il ne pourra faire cuire que demain son
-caïman. Sésame part à pied, et les canots reprennent leur marche pénible
-et cahotante à travers les troncs.
-
-Voici enfin le sentier annoncé, mais il est d’un abord difficile; il y a
-justement un barrage de troncs et ces troncs ne vont pas jusqu’à la
-rive. Il faut passer dans l’eau, ce qui d’ailleurs, après un pareil
-voyage, importe peu. Pour le sentier, Emma et Sully ont des pantoufles
-en caoutchouc. J’ignorais qu’on pût se procurer à Cayenne ce genre de
-chaussures; je n’avais pris que des pantoufles en paille tressée, elles
-ont été détruites du premier jour qu’elles ont touché l’eau. Ce n’est
-pas ce qu’il faut dans les bois.
-
-Pour de courts trajets, sur la terre molle, avec des criques à
-traverser, les pantoufles de caoutchouc sont parfaites. Pour de grands
-trajets, comme ceux que nous allons entreprendre vers les placers, de
-fortes chaussures, des bottines lacées, sont préférables, et Sully en a
-qui sont un modèle du genre; ce sont de vraies bottes. Sans cela, l’eau
-pénètre à tout instant dans les chaussures, et il faut les vider ou leur
-faire une incision, comme font les chasseurs de canards sauvages. Sully
-a payé de fréquents accès de fièvre son expérience profonde de
-l’intérieur guyanais et brésilien: partout il a fait preuve d’endurance,
-d’audace, de courage et de savoir-faire. Il en a acquis une autorité et
-une puissance qu’est loin d’avoir le gouverneur de Cayenne. Son
-caractère égal surmonte toute difficulté. S’il se fâche avec les boys,
-c’est qu’il a raison. Avec moi, c’est qu’il sent venir la fièvre et que
-je n’y suis point sujet, aussi j’ai tort, surtout qu’il me gâte. La
-nuit, par exemple, j’ai un de ses grands hamacs, et lui s’étend dans le
-même qu’Emma, face à face; ils dorment mal.
-
-Sur le sentier, il y a de grosses cerises sauvages, d’un goût fade. Je
-rejoins Sully, qui regarde un énorme crapaud:
-
---Vous ne connaissez pas, dit-il, le crapaud géant? Il a un pied de
-hauteur. Les couleuvres l’aiment beaucoup, elles l’avalent tout rond. Un
-jour, j’en ai tué une, toute gonflée de celui qu’elle venait d’avaler.
-Le crapaud est ressorti vivant, et il est parti en bondissant. C’était
-vraiment drôle à voir.
-
-Nous sommes bientôt rejoints par plusieurs de nos boys, qui apportent
-des bagages dont ils ont voulu alléger les canots. Ils ne veulent
-d’ailleurs amener qu’un des deux canots au _dégrad_, disant qu’ils
-auront assez de peine, en s’y attelant tous, à lui faire franchir les
-derniers contours et les troncs d’arbre.
-
-Un son profond, musical et prolongé se fait entendre: on dirait qu’il
-est produit par un tuyau d’orgue. Il est dû, paraît-il, à un petit
-oiseau, alors qu’on serait tenté d’attribuer un son si fort, si grave et
-si long à un gosier de monstre. Cet oiseau a reçu des créoles le nom
-d’_oiseau-mon-père_. Il a l’air, disent-ils, de chanter la messe.
-Sont-ils moqueurs! Je me demande si l’on pourrait collectionner un
-groupe de ces oiseaux de façon à obtenir la gamme complète, mais il
-paraît que non. Ils rendent tous à peu près le même son. On n’en ferait
-qu’un unisson plus ou moins bruyant, nuancé. Les boys leur feraient
-donner le ton à leurs prédicateurs. Evidemment le dieu du bois sauvage
-ne saurait être le même que celui d’une cathédrale, au moins dans le
-cerveau qui le conçoit.
-
-Enfin, vers cinq heures et demie, nous sommes au _dégrad_, et nous
-allons nous asseoir sous les hangars des magasins, où se reposent déjà
-une quinzaine de _boschs_, dont les canots très longs sont amarrés. Je
-leur demande comment ils ont pu les faire remonter jusqu’ici.
-
---L’eau était plus haute la semaine dernière, disent-ils. Elle
-remontera, car il a beaucoup plu ces derniers jours.
-
-Nous nous en sommes bien aperçus.
-
-Cette fois, nous allons donc quitter la rivière et pénétrer dans la
-forêt vierge. Toute la Guyane n’est qu’une immense forêt vierge
-inconnue, peuplée d’animaux sauvages. Quelques rares tribus d’Indiens
-sont seules établies plus au sud, près de la frontière du Brésil.
-Personne ne connaît la Guyane.
-
-Nous quittons demain nos créoles: Homère, qui a l’air d’Ulysse voyageur,
-Joë le jeune Ajax, Ernest aux bras et aux pieds rapides. Je crois que je
-regretterai même M. Dormoy, bien agaçant pourtant quelquefois. Celui-ci
-m’apporte un morceau de caïman, en signe de sympathie. Ce n’est pas
-mauvais, c’est de la chair de poisson un peu épaisse.
-
-En partant, nous donnons à nos canotiers quelques lettres pour les
-porter à M. Chou-Meng, des provisions pour leur retour sur l’Approuague,
-et une bonne poignée de main, toute cordiale, et bien qu’ils aient mis
-Sully de fort mauvaise humeur ce dernier jour par leur lenteur.
-
-Ces créoles mènent une vie pénible, bien que pleine des jouissances de
-la nature. Leur salaire est assez élevé, mais leur travail dure parfois
-des mois sans repos ni trêve. Ils vont ensuite, canotiers et mineurs,
-gaspiller tout leur gain à Cayenne en quelques semaines, à boire du rhum
-et du champagne. Ils se font des colliers et des ornements avec des
-pépites d’or, qu’ils revendent ensuite à vil prix pour continuer à
-boire. A ces goûts, je retrouve le tempérament _yankee_ plutôt que
-français. Est-ce le climat américain qui seul cause une telle
-transformation du sobre tempérament français? Non, sans doute, mais les
-grandes fatigues physiques expliquent partout le plaisir brutal, et font
-mieux comprendre ces rides précoces, cet air vieilli des jeunes gens.
-Ils ont fortement usé des peines, des fatigues et des plaisirs, mais ils
-n’ont pas l’air de rien regretter. Nulle part on ne regrette d’avoir
-réellement senti le prix de la vie. Tant qu’on a du travail, on
-l’accomplit. Le travail, c’est une loi dure, c’est une peine, mais c’est
-la grande jouissance. Le pire qui puisse advenir, c’est le manque de
-travail. En Guyane, il se passera longtemps avant que cela n’arrive.
-Mais dans notre vieille Europe, et même aux Etats-Unis, on a déjà de la
-peine à trouver toujours du travail; ce sera l’œuvre du capital dans
-l’avenir.
-
-Je ne sais si jamais je reverrai nos créoles de l’Approuague, mais si je
-reviens en Guyane, j’en reverrai sans doute de tout semblables, aussi
-gais et insouciants. Pour ceux-ci, ils auront bien vite oublié ce voyage
-pour ne songer qu’à se sentir libres de chasser et de pêcher.
-
-
-
-
-CHAPITRE VII
-
-DANS LE BOIS.--SOUVENIR
-
-
-Au _dégrad_, les deux magasins sont des hangars couverts en chaume et en
-feuilles de palmier, et non plus en tôle ondulée, comme à Canory. Ils
-viennent d’être construits, tout au bord de la rivière, trop près, à mon
-avis, car sur la pente opposée s’élèvent des arbres immenses dont la
-chute serait désastreuse pour eux. En Guyane, les chutes d’arbres sont
-très fréquentes; ils n’ont pas, en effet, de racines pivotantes
-profondément enfoncées; leurs racines rayonnent et courent à la surface
-du sol. Si un coup de vent violent incline l’arbre, celui-ci arrache en
-se penchant les racines collées à la terre, et tombe, entraînant toutes
-les lianes qui l’ont escaladé et qui, à leur tour, entraînent les arbres
-voisins auxquels elles sont également agrippées. Ce sont ces chutes qui
-rendent parfois dangereuses les courses en forêt, bien plutôt que les
-serpents et les fauves, qui ont peur de l’homme.
-
-Le site où nous sommes est resserré entre des collines et assombri par
-les grands arbres, car le déboisement n’est pas achevé. On a hésité sur
-l’emplacement du magasin qu’on avait entrepris plus en amont, mais l’eau
-de la _fourca_ était insuffisante pour y arriver facilement. Nous sommes
-à 150 mètres d’altitude. Ce soir, sous le hangar principal et les
-carbets voisins, le spectacle est pittoresque de voir la quantité de
-hamacs suspendus. Vers sept heures arrivent nos pagayeurs, les uns
-chargés de bagages, les autres amenant les provisions dans un des
-canots. Ils ont préféré venir voir leurs amis plutôt que de passer seuls
-la nuit en forêt: les voilà qui font un grand feu pour rôtir le caïman,
-ou du moins ses parties mangeables. Avant de nous coucher, le chef du
-_dégrad_ nous offre du pippermint, comme à Canory: il paraît donc que
-les créoles ont une prédilection pour cette liqueur voyante.
-
-Notre déjeuner du matin se compose d’un rôti de _patira_, variété du
-_pécari_, ou petit porc sauvage, dont la chair blanche rappelle celle du
-sanglier. Joë nous apporte un peu de caïman, mais il est froid et n’a
-pas achevé de cuire; à part cela, c’est de la chair de poisson un peu
-épaisse. Le petit caïman est meilleur, paraît-il, c’est un régal; le
-nôtre n’est plus assez tendre.
-
-Vers onze heures, nous nous mettons en route, Sully, Emma et moi, avec
-six porteurs pour nos bagages, et un guide. Le sentier est à peine fini,
-mais il est suffisamment tracé pour qu’on ne puisse pas s’égarer. Nous
-passerons la nuit au magasin abandonné d’amont. Il paraît qu’il n’y a
-que six ou sept kilomètres, mais à vol d’oiseau; cela veut dire deux ou
-trois heures de marche. Le sentier est affreusement mauvais; il croise
-vingt fois la crique, qui est très sinueuse; on passe sur des ponts
-branlants faits d’un tronc d’arbre non équarri, qui domine l’eau jaune
-de cinq mètres et parfois davantage, sans appuie-main, bien entendu. Les
-noirs et les créoles en ont l’habitude, et leurs pieds nus s’appliquent
-mieux aux rotondités du bois que nos souliers ferrés. Je passe l’un ou
-l’autre de ces ponts à califourchon, mais Emma et Sully les passent
-debout, et cela m’encourage. Je dis à Sully de me couper une perche avec
-son sabre, j’aurai ainsi un appuie-main. Par malheur, en coupant ma
-perche, Sully heurte de son extrémité un nid de mouches suspendu en
-l’air. Plusieurs de celles-ci, furieuses sans doute d’être dérangées,
-s’attaquent à moi, passent sous ma veste de toile légère et me piquent
-comme des guêpes. On les appelle des _mouches-chapeau_, peut-être à
-cause de la forme de leur nid. Il y en a, paraît-il, de plus terribles,
-appelées _mouches-tatous_ et _mouches-tigres_. Je me contente des
-mouches-chapeau, qui payent de leur mort leur agression. C’est une
-première expérience des petits désagréments de la forêt vierge, ou du
-bois sauvage, comme dit Kipling, _du bois_, comme disent les Guyanais.
-
-Cependant, avec ma perche, je passe debout sans encombre, mais non sans
-appréhension, le grand tronc d’arbre qui sert de pont. On n’est pas
-habitué en France à faire des exercices d’équilibre; on a tort,
-évidemment, mais la civilisation a envahi même les montagnes et les
-glaciers; on paye déjà pour risquer des dangers: en Guyane, ce plaisir
-est gratuit.
-
-«Pour faire face aux mauvaises mouches, me dit Sully, il suffit de
-serrer les dents et de se contracter les muscles de la face, sans
-bouger. Alors elles ne peuvent plus vous piquer. C’est ainsi que les
-gens du pays les détruisent quand ils en trouvent des nids au voisinage
-de leurs cases, aux placers, ou quelquefois dans les vieux carbets. Ils
-s’enduisent la figure avec leur sueur, serrant les dents, contractant
-leurs muscles, et ils vont empoigner le nid avec leurs mains nues! Ils
-le déchiquettent en morceaux, et le jettent au feu sans qu’une seule
-mouche ose les piquer. La mouche-tigre est la plus terrible. Sa piqûre
-est venimeuse et fait enfler.» Le voisinage de ces mouches et le passage
-des ponts dans le vide font que je ne commence pas cette pérégrination
-dans le bois sans une certaine appréhension de l’inconnu, qui est un
-charme de plus.
-
-Nous voici au magasin abandonné. Il y a un vaste espace déboisé tout
-autour. Comme il n’est que deux heures et demie, nous voudrions aller
-plus loin. Le guide nous dit qu’il y a de vieux carbets un peu en amont;
-aussi après quelque repos au soleil, qui est chaud dans cette clairière,
-nous repartons. Sous la forêt, il fait bon, sans faire frais; je
-retrouve avec délice cette température presque voisine de celle du corps
-humain, où l’on n’éprouve nul besoin de vêtements. Mais le commerce a
-trouvé qu’il fallait en vendre aux nègres d’Amérique comme d’Afrique, et
-même aux Peaux-Rouges: ceux-ci y sont les plus réfractaires cependant.
-Un nouvel exercice d’équilibre sur un tronc bien mince pour sa longueur,
-et un moment de marche nous conduisent aux vieux carbets. Il y en a
-deux, et sous l’un d’eux, il y a des mouches-chapeau. Nous nous gardons
-bien de les déranger, je n’ai pas assez de confiance dans le procédé
-créole.
-
-L’eau de la crique, à côté de nous, est plus limpide que d’habitude. Un
-bon bain nous remet de la fatigue du jour, et nous préparons notre
-dîner. Je dis «nous», comme la servante du curé disait: «Nous
-confessons.» Mais quand on a un boy comme Sésame, un chasseur comme
-Sully, une femme comme Emma, il n’y a évidemment qu’à les regarder
-faire; on les gênerait en s’agitant comme la mouche du coche. Leur
-expérience me manque, et je vais rester si peu de temps en Guyane, que
-je n’aurai pas le temps de l’acquérir.
-
-«Il y a des vampires par ici, dit Sésame, comme un peu partout dans le
-bois.» Je ne m’en étais pas douté une seule fois pendant nos treize à
-quatorze jours de rivière. Mais ici ces bêtes sont plus fréquentes, et
-il faut s’en garantir par une moustiquaire. Nos boys des canots en
-avaient. Comme je n’en ai pas, je ramène soigneusement sur moi un pan de
-mon grand hamac à franges, et, là-dessous, j’écoute des histoires de
-vampires. L’orateur est Sésame, qui travaille à un petit _pagara_ pour y
-mettre le gibier. Les porteurs sont restés au magasin abandonné et nous
-rejoindront demain matin, avant notre départ.
-
-Il paraît que le vampire si redouté n’est pas le grand vampire.
-Celui-ci, qui existe aussi en Guyane, n’est pas dangereux. Le vampire
-suceur de sang est de la dimension de nos chauves-souris, même plus
-petit, et leur ressemble exactement. Il aime surtout à sucer le sang des
-pieds, sans doute parce que c’est la partie du corps la plus exposée des
-dormeurs; il est bien rare qu’il touche à la figure, sauf à l’oreille,
-mais il ne peut faire grand mal à cet organe. Le pis qui puisse advenir,
-c’est que le vampire coupe une artère, car il arrive que le sang coule
-fort longtemps après le départ de l’animal, qui n’en suce que très peu,
-et le dormeur qui ne sent pas la piqûre peut être épuisé pour longtemps
-par la perte de son sang. Sully cite un créole piqué au nombril et qui
-faillit en mourir, mais je me demande ici si ce n’est pas la blague
-créole qui l’emporte. Ce qui est certain, c’est que la morsure au pied
-est fréquente. Le vampire tournoie d’abord quelque temps au-dessus de la
-tête de sa future victime pour l’endormir par le frôlement de ses ailes,
-ou bien pour s’assurer qu’elle est bien endormie, puis il se met à sucer
-le sang sans causer la moindre douleur. Il paraît que la chauve-souris
-en ferait autant si elle se trouvait avec des vampires; ce n’est que
-l’habitude qui lui manque. A défaut de moustiquaire, on garde souvent
-une lampe allumée, et cela est indispensable lorsqu’on a du bétail ou
-des chevaux. Comme nous n’avons ni feu ni lampe, je me couvre autant que
-possible, et je m’endors en songeant aux blagues créoles, bien que le
-vampire n’en soit pas une.
-
-Demain nous partirons de bonne heure pour être dans l’après-midi aux
-criques aurifères. Nous sommes au fond de la Guyane, au milieu de la
-forêt vierge tropicale, dans un pays qui a sauvagement gardé sa
-splendeur primitive.
-
-Je ne connais pas de paysage dont la photographie soit aussi impuissante
-à donner une idée que de la forêt vierge tropicale. Les paysages y
-semblent être toujours les mêmes, les collines ne sont que peu élevées
-et les grands arbres les cachent à la vue, le genre de pittoresque de
-nos pays de montagnes manque totalement. Le merveilleux se trouve être
-ici dans l’immense variété des essences, des fleurs et des fruits, et
-dans la vaste étendue mystérieuse, inconnue, qu’on sent autour de soi à
-grande distance; dans les bruissements des insectes, des animaux; dans
-le souffle du vent au-dessus de sa tête, que l’oreille perçoit, mais
-qu’on ne sent pas; dans les rayons du soleil à travers les feuilles,
-jusque sur le sol toujours humide; dans les traînées d’eau à travers la
-forêt et qui, dans la tiédeur de l’atmosphère, font exhaler des odeurs
-inconnues. Ce sont les troncs géants étendus sur le sol et dressant
-leurs racines vers le ciel; d’autres les ont déjà remplacés, sous
-l’exubérance de la sève tropicale. Ce sont les criques sombres pleines
-d’eau jaune presque immobile que traversent à tout instant des troncs
-écroulés facilitant le passage des animaux. Tout cela est dans un
-demi-jour créé par les cimes feuillues des grands arbres, et si
-différents qu’ils soient, on ne les distingue que lentement: c’est le
-bois violet, le bois de rose, l’ébénier vert et l’ébénier noir, le bois
-serpent, le bois d’encens, je n’en finirais pas, et je préfère les
-décrire à part. Sur leurs branches, ce sont les mille oiseaux de
-couleur, des perroquets verts aux aras rouges et aux aras bleus, et,
-tout à l’entour, c’est la senteur des bois, depuis le parfum de rose, de
-lilas, d’encens, jusqu’à l’odeur repoussante des fleurs du palmier maho.
-Devant un tel ensemble, une fête si complète pour tous les sens, la
-photographie est impuissante. Il faut se borner à dire ce que l’on voit
-défiler.
-
-Donc, nous partons à sept heures du matin, l’heure régulière où le
-soleil paraît, et tout de suite nous gravissons une colline qui n’est
-visible que lorsqu’on y arrive. Puis le sentier décrit une ligne
-sinusoïdale interminable, aussi bien dans le sens horizontal que
-vertical, à travers des criques elles-mêmes sinueuses, et des collines
-tantôt à faible pente, tantôt assez raides, toujours sous l’ombre de la
-forêt. Après un long parcours horizontal où l’un ou l’autre de nous
-manque plus d’une fois de s’égarer en cherchant un tronc pour passer une
-crique, commencent des collines plus hautes. Il nous semble aussi que la
-direction de l’eau dans les criques, a changé de sens; elle va
-maintenant vers le sud, et il paraît, en effet, que ce sont des
-affluents de l’Inini, et non plus de l’Approuague ou du Sinnamary. Leur
-gravier est formé de quartz brisé, et voilà aussitôt l’idée qui se
-présente à nos boys de chercher de l’or dans ce sable; mais nous n’avons
-pas le temps de prospecter. A ces criques, l’altitude dépasse deux cents
-mètres.
-
-Les premières hautes collines, de soixante-dix à quatre-vingts mètres,
-nous les passons allègrement, bien que le sol soit glissant. La chaleur
-du soleil ne nous atteint pas; la température tiède ne nous fatigue pas,
-malgré notre marche rapide; mais je reconnais l’avantage de l’ample
-mauresque qui laisse circuler l’air autour du corps, c’est à peine si
-l’on transpire. On recommande l’exercice en Guyane, et l’on peut, en
-effet, s’y livrer sans crainte. C’est aussi le meilleur moyen de
-combattre l’humidité: la chaleur du corps et le sang en mouvement
-l’empêchent de pénétrer.
-
-Emma, après plusieurs collines, se plaint d’être épuisée de fatigue;
-elle invoque sa mère en gémissant, avec des expressions créoles imagées.
-Je l’assure que cet exercice lui fera du bien en la faisant maigrir,
-mais elle ne paraît pas s’en soucier.
-
-Nous passons successivement, dans cette région qui sépare les eaux de
-l’Inini de celles de l’Approuague, dix collines de soixante à cent
-mètres et plus de hauteur au-dessus des criques. On appelle cela des
-montagnes en Guyane. Au total, cela fait vraiment une montagne. Le guide
-a beau nous répéter: «Plus que trois montagnes, plus que deux
-montagnes...», nous n’en croyons rien, et nous faisons halte, autant
-pour manger, car il est midi, que pour laisser reposer Emma. Il y a ici
-un carbet qui a servi aux déboiseurs du sentier, et nous y faisons notre
-troisième arrêt, mais les deux autres étaient fort courts, de dix
-minutes à peine. Nous avons vu défiler des arbres variés: le _balata_,
-au grand tronc droit et lisse, qui donne une gomme comme le caoutchouc;
-Sully en fait couler en entaillant l’écorce avec son sabre; puis c’est
-l’_acajou_, homogène et sans défauts; le _jambe-chien_, formé d’une
-douzaine de troncs partant de terre pour se réunir à huit ou dix pieds
-de hauteur; le _patawa_ et le _comou_, deux variétés de palmiers noirs,
-très durs, un beau bois d’ornementation: de ces arbres, l’un s’appelle
-le _lettre-moucheté_, il est violet et noir, et l’autre le
-_satiné-rubané_, violet-rouge. Leur nom vient de ce qu’on les a employés
-pour faire des caractères d’imprimerie, à cause de leur dureté. Tous ces
-palmiers ont des amandes. Voici le palmier _maho_, dit _maho-caca_, en
-créole, dont la fleur, qui jonche le sol, a l’odeur d’un champignon
-pourri. Chaque fois qu’il s’annonce par son odeur, on se hâte et l’on
-passe rapidement. Cet arbre est peut-être intéressant, mais il a tort de
-se permettre une odeur aussi peu civilisée, d’où l’énergique expression
-créole.
-
-De la plupart de ces arbres pendent des lianes, les unes droites, les
-autres torses, quelques-unes grosses comme le bras, et même la jambe,
-assez solides pour qu’on puisse y grimper comme à des cordes. Mais
-toujours une chose me gêne dans cette course de vingt-cinq kilomètres, à
-vol d’oiseau, c’est la traversée des criques. Malgré la perche, le
-_takary_ dont je suis muni, cet exercice d’équilibre me cause chaque
-fois un moment désagréable. Les troncs sont arrondis, glissants, parfois
-en train de pourrir; plus d’une fois, il m’arrive de passer à
-califourchon, quand même je vois Emma passer le corps bien droit, avec
-un panier en équilibre sur sa tête. Elle a des pantoufles en caoutchouc,
-mais elle les ôte pour passer les ponts. Si je triomphais sur le
-sentier, elle triomphe sur les criques. Sully en a tellement l’habitude
-qu’il ne quitte même pas ses bottines de chasse; il va avec précaution
-tout de même.
-
-Plus nous approchons du but, plus les collines sont hautes. «Plus qu’une
-montagne,» dit le guide. Les précédentes contournaient plus ou moins les
-criques, puis montaient brusquement sur le dos arrondi du sommet. Cette
-dernière n’en finit plus; on a découpé des marches de géant sur le sol
-boueux et glissant, et des branches d’arbres les consolident. Mais Emma
-ne peut les gravir qu’aidée de l’un de nous. Puis ce sont des blocs de
-granite, qui rompent la monotonie de la forêt. Et ces blocs sont
-moussus, l’humidité les ronge. Il y a des espaces un peu découverts, la
-crique devient torrent, même cascade autour des blocs de granite. Le
-site prend un air romantique rappelant ceux des Alpes suisses. Mais il y
-a toujours l’ombre de la forêt, et les sapins manquent. C’est plus
-sombre, plus sauvage que les Alpes, et c’est exubérant de vie, avec des
-détails trop fins dans la pénombre; j’admire les _maripas_ aux feuilles
-lisses et leurs frères aux feuilles épineuses, qui remplissent le
-sous-bois de leurs formes sveltes.
-
-Dans une éclaircie, apparaissent en plein soleil des sables blancs
-aveuglants: je reconnais le déboisement, l’œuvre de l’homme; nous
-arrivons aux premiers placers. Ces sables sont ceux qu’on a déjà lavés
-pour en retirer l’or, c’est du quartz, les mines ne sont pas loin. Il
-est près de deux heures quand nous rencontrons la première équipe de
-mineurs; la crique qu’ils lavent s’appelle _Nouvelle-France_. Il y a
-exactement six semaines que nous avons quitté la vieille France. Le
-placer sur lequel nous nous trouvons s’appelle _Souvenir_.
-
-_Placer Souvenir._--Comme il est encore de bonne heure, nous avons le
-temps de visiter l’une ou l’autre des quatre criques qui sont en
-exploitation en ce moment. Mais auparavant nous allons nous annoncer au
-chef de l’établissement Nouvelle-France. En Guyane, on appelle
-établissement l’agglomération des huttes où habitent les mineurs, au
-point le plus favorablement situé pour centraliser l’exploitation d’un
-certain nombre de criques. Les criques, comme je l’ai dit, sont des
-cours d’eau. On déboise, à l’endroit choisi, un espace assez grand pour
-y construire cinquante ou soixante huttes, ou davantage, suivant
-l’importance du champ aurifère.
-
-L’établissement se trouve ici au bord de la crique principale et s’étend
-en pente ascendante assez forte sur le versant d’une colline. Il est à
-trois cents mètres d’altitude. Le village a de petites rues
-rectangulaires, séparant les huttes couvertes en chaume et feuilles de
-palmiers; les parois des huttes sont faites d’un entrelacement à jour,
-en longues lamelles de bois dur, légèrement flexible. La hutte
-directoriale, située au sommet du village, est un peu plus grande que
-les autres, mais c’est tout ce qui la distingue. Au lieu d’une ou deux
-chambres, elle en a trois: celle du milieu, entièrement ouverte de face
-et d’arrière, sert de salle à manger. Une véranda, ou plutôt une
-galerie, abritée par l’auvent de la toiture, fait face au village. Les
-deux autres chambres sont des chambres à coucher. Deux petites huttes
-voisines servent de cuisine et de salle de bains.
-
-Il n’en faut pas davantage pour se loger à un directeur de placers.
-Celui-ci, M. Lacaze, est si actif à sa besogne qu’il en oublie de
-manger. Il attache beaucoup moins d’importance à sa nourriture qu’à la
-quantité d’or qu’il trouvera au bout de sa journée. Aussi il est
-fatigué, et il a besoin d’aller passer un mois ou deux à Cayenne.
-
-Il est en train de dîner ici avec ses quatre chefs de chantier. Tous se
-lèvent, nous serrent la main, et c’est à qui se montrera le plus
-obligeant. De la galerie, nous dominons tout le village de huttes; au
-fond, dans la crique, apparaissent les tas de sable lavés, éclatants de
-blancheur, et se prolongeant au loin entre les pentes couvertes de bois
-immenses. C’est pittoresque, mais ici encore la photographie ne saurait
-rendre l’étendue de la perspective; la seule vue pittoresque serait
-celle du village, dont les cases se serrent comme étouffées dans cet
-océan de grands arbres qui recouvrent le pays tout entier. Cependant
-l’espace a été un peu déboisé au delà des cases pour permettre de faire
-quelques plantations de _manioc_, la nourriture favorite des Guyanais,
-qui la trouvent moins échauffante que le maïs et même que le pain.
-
-Pour la nuit, on nous offre des lits: ce sont des planches avec un peu
-d’herbe par-dessus, et je regrette mon hamac. Le souvenir de mes nuits
-en Sibérie me fait penser que je m’habituerai vite à ces planches. Un
-ennui plus grave, c’est qu’il y a des vampires, et qu’il faut garder à
-côté de soi une lampe allumée.
-
-Le lendemain, nous prospectons diverses criques et chantiers en travail,
-et je puis constater que dans les parties non encore exploitées, le chef
-de l’établissement n’a point exagéré la teneur en or, du moins pour les
-premiers mois à venir. Les _batées_ de prospection sont fort belles. Il
-semblerait que ces créoles exubérants dans leurs expressions de façon à
-rendre incroyable ce qu’ils disent, ne le sont plus dès qu’il s’agit
-d’une chose sérieuse, comme ces prospections qui sont la garantie de
-l’avenir et la raison d’être de l’exploitation. L’avenir à longue
-distance est plus difficile à prévoir, car les criques s’épuisent
-rapidement; il faut donc en chercher sans cesse de nouvelles dans la
-région.
-
-Nous avons à déjeuner un _ananas_ frais, cueilli devant la maison; il
-est délicieux. Il paraît que l’ananas des bois, qui est rougeâtre, a
-plus de goût encore, bien qu’il soit un peu moins fin. La fraise n’a pas
-plus de parfum, et je comprends fort bien qu’on compare l’ananas à une
-fraise géante; il est aussi tendre, et n’a pas ces fibres ligneuses que
-nous connaissons dans l’ananas de conserve.
-
-Nous partirons, après midi, pour l’établissement central du placer
-Souvenir. En route, nous prospectons deux criques qu’on tient en réserve
-pour l’avenir. Le directeur général du placer, M. Beaujoie, est venu
-nous rejoindre. Bien que souffrant de la fièvre, il est plein d’entrain.
-C’est un vieil ami de Sully, et l’on ne cause plus qu’en créole. Je ne
-trouve plus moyen de parler français.
-
-Il y a de grosses montagnes à traverser pour aller au Central, des
-pentes raides et glissantes interminables; ce pays est une série de
-bosses, dont l’une commence quand à peine l’autre est finie. Les sommets
-ne sont pas longs; la descente suit de près la montée; les rocs sont
-fort rares: on ne rencontre que des blocs isolés, des restes
-d’éboulements; par contre, les troncs écroulés sont fréquents et
-obligent à des détours incessants.
-
-Notre prospection est heureuse; nous y passons près de deux heures, et
-puis nous reprenons notre course pour arriver à cinq heures et demie au
-Central. Nous avons vu en route le _muscadier_ et cueilli des noix
-muscades. Leur seul avantage, pour nous, est de compléter ce qu’il faut
-pour une _marquise_, ce mélange exquis de champagne, de vanille et de
-citron. C’est une excellente boisson après une course. Les mineurs ne
-s’en privent pas. Après tout, quand on gagne de l’or, il faut savoir
-s’en servir.
-
-Nous sommes toujours à 300 mètres d’altitude, et l’établissement central
-a le même aspect que celui de Nouvelle-France, mais il y a davantage de
-plantations: manioc, canne à sucre, maïs, bananes et patates. On est si
-loin de tout ici! Il faut quatre semaines pour venir de la côte au
-placer par la Mana. Le trajet par l’Approuague, nouvellement découvert,
-raccourcit de dix à douze jours. M. Beaujoie est un homme prévoyant. Il
-y a déjà plusieurs années qu’il a commencé ses plantations.
-
-Sur la galerie de la case directoriale, on jouit d’une vue un peu plus
-étendue qu’à Nouvelle-France. On distingue, à peine esquissées, il est
-vrai, les croupes de trois collines, la dernière en arrière des autres,
-ce qui élargit la perspective; elle est tout de même bien bornée.
-
-L’endroit, avant de recevoir le nom qu’il porte, s’appelait
-_Bouche-Coulée_. C’est une expression créole appliquée à une histoire
-que voici brièvement. Le premier exploitant de ce terrain n’avait pas
-pris de précautions suffisantes pour le délimiter. Lors du bornage
-officiel, il se trouva dépossédé par son voisin plus habile, le
-possesseur actuel. Furieux, il demanda à celui-ci une indemnité d’un
-million de francs. On ne se douterait pas que la vie dans les bois met
-en jeu des sommes si imposantes. Le procès, perdu à Cayenne, alla
-jusqu’en cassation et là encore l’arrêt fut contraire à l’ancien
-exploitant. Il perdit tout, terrain et indemnité, et en fut si stupéfait
-que la _bouche lui en coula_. L’expression créole, vigoureuse et imagée,
-traduit bien le désappointement ébahi. Cette langue a bien d’autres
-trouvailles heureuses, qui vaudraient d’être notées.
-
-Nous passons une huitaine de jours ici à visiter les chantiers et à
-faire des prospections. La seule chose déplaisante est le voisinage des
-vampires la nuit. Il faut une lampe, car je n’ai pas de moustiquaire.
-Or, la lampe attire les moustiques, et ceux-ci empêchent souvent de
-dormir. Je ne puis suspendre mon hamac, car la chambre n’est pas assez
-grande. Cependant on a augmenté ma ration d’herbe séchée pour adoucir
-mon lit et je finis par y dormir confortablement, bien qu’avec un casque
-sur ma figure, pour écarter ces ennuyeux vampires.
-
-La crique principale renferme des blocs de quartz, quelques-uns
-aurifères. A la jonction d’une crique latérale, il y a des quartz à
-veines jaunes et bleues extrêmement riches en or. La colline qui sépare
-ces deux criques est parsemée de blocs de quartz, mais le sol est formé
-de roche décomposée, jusqu’à une grande profondeur. Des fouilles,
-profondes de plusieurs mètres, ne rencontrent pas la roche solide
-intacte.
-
-J’ai la chance de n’avoir presque pas d’averses pendant mes
-prospections. Mais la pluie prend sa revanche la nuit, et la lune
-approche de son plein; on dirait donc que _la pluie suit la lune_,
-suivant le dicton créole. Le soir, nous prenons un _tub_ d’eau parfumée
-aux herbes aromatiques et tiède. Il faut cela quand on se fatigue; en
-Guyane plus qu’ailleurs, la propreté c’est la santé.
-
-
-
-
-CHAPITRE VIII
-
-AVENTURIERS DE MINES
-
-
-La Guyane, comme tout pays de mines, a eu et a encore des aventuriers.
-Comme toute autre industrie, les mines d’or ont des avantages et des
-inconvénients. Peut-être ont-elles des soubresauts plus brusques que les
-autres industries. Elles font d’immenses fortunes, et en défont d’autres
-non moins rapidement. Pour un heureux, elles font bien des malheureux.
-Il est fort dangereux de jouer avec elles, mais elles sont tentantes
-comme une loterie qui a de très gros lots.
-
-L’avantage d’ordre général que possèdent les mines, et surtout les mines
-d’or, c’est que seules de toutes les industries, elles apportent dans le
-monde une richesse nouvelle qui n’existait pas auparavant. Tandis que
-les usines, les manufactures, le commerce, ne font que transformer la
-matière en circulation, les mines renouvellent cette matière; elles
-créent, non pas avec rien, mais avec quelque élément invisible, tant il
-était profondément caché.
-
-Cependant, depuis quelques années, le courant des affaires semble peu
-favorable aux mines. On les accuse de tant de désastres financiers, de
-tant d’illusions trompeuses! Mais si l’on se plaint d’elles, elles, en
-revanche, pourraient se plaindre d’être bien mal comprises et bien mal
-traitées.
-
-Les fameuses mines du Rand, au Transvaal, si riches, si régulières, sans
-défauts, car elles avaient tout pour elles, ont fait surgir un fléau
-bien inattendu pour des mines: la guerre, et cette guerre a coûté si
-cher, qu’au lieu d’en tirer un bénéfice, les mines y perdront, sans
-parler de leur interruption pendant quatre à cinq ans. Les actionnaires
-seraient-ils en droit de le reprocher aux mines elles-mêmes?
-
-Je connais une mine d’or où, après avoir mis plusieurs années à préparer
-l’exploitation, on a broyé du minerai pendant trois jours, et comme le
-résultat était faible, on a tout abandonné sans retour. On a peut-être
-eu raison, mais il fallait d’abord étudier la mine. Ailleurs on fait les
-travaux dans des conditions de prix absolument anormales, alors qu’une
-mine doit être conduite avec économie avant tout.
-
-Ailleurs encore, on fait exécuter des travaux, et on ne les paye pas,
-jetant le discrédit sur l’entreprise; on envoie en Guyane des ingénieurs
-qu’on ne paye pas, et l’on organise les affaires sur des bases
-financières où chacun cherche à duper son partenaire: la mine a bon dos;
-pourtant, on arrive ainsi à lui casser les reins. On dirait qu’il s’agit
-d’un être vivant.
-
-Nous causions un soir, à Souvenir, Sully, M. Beaujoie et moi, des
-aventures de mines que chacun connaissait plus particulièrement.
-
-M. Beaujoie, qui avait commencé par l’histoire de Bouche-Coulée, nous
-conta ensuite les coups merveilleux des célèbres Guyanais: Vitalo,
-Pointu, etc., qui récoltaient de magnifiques pépites, faisaient fortune,
-puis, à force de tenter la chance, finirent par se noyer sous les sauts
-et les cataractes de l’Approuague et de l’Inini, avec leurs magots. On a
-en vain essayé de curer ces sauts. Ce sont là des tombeaux dignes de ces
-vaillants chercheurs d’or.
-
---On vole très peu l’or en Guyane, ajoute M. Beaujoie; cependant j’ai vu
-rentrer un jour à Cayenne un jeune homme qui déclarait à ses bailleurs
-de fonds que la malchance l’avait poursuivi, et qu’il n’avait pu
-réaliser que 4 kilos d’or. Cela couvrait tout juste les frais de
-l’expédition et l’on allait s’en contenter, quand un marchand de Cayenne
-vint raconter que ce même jeune homme lui avait offert, la veille, 9
-kilos d’or au prix du _maraudage_, c’est-à-dire pour la moitié de sa
-valeur. Naturellement on arrête le pauvre garçon; il avoue et pour
-éviter le tribunal, renonce à la part qui lui revient dans ces 9 kilos
-d’or. Il repart pour son placer, et peu de jours après, on apprend qu’il
-avait déjà vendu en route 7 kilos d’or à Saint-Laurent du Maroni.
-
-Ainsi, sur 20 kilos d’or, il en rapportait 4, mais c’est un fait très
-rare.
-
---Vos aventures sont simples, dis-je à M. Beaujoie, elles sont les mêmes
-en tous pays de mineurs de rivières, en Californie, en Alaska. C’est le
-droit du plus fort ou du plus rusé, d’Achille ou d’Ulysse. Nous avons en
-Europe une vie plus compliquée; c’est avec des gens, des types, des
-caractères, qu’on a à lutter, beaucoup plus qu’avec des difficultés
-naturelles. Les aventures sont différentes.
-
-J’ai connu en Bosnie un type d’aventurier plein d’énergie et fort
-intéressant. La Bosnie venait de s’ouvrir à la civilisation par
-l’occupation autrichienne. Un jeune Dalmate italo-slave, nommé D...,
-ayant une petite fortune, vit là une occasion superbe de prendre des
-concessions de mines en Bosnie, où le gouvernement turc, depuis des
-générations, interdisait le travail des mines. Ce gouvernement avait
-peur des grandes fortunes. Le jeune D... voyait juste. Il organisa une
-expédition en Bosnie, dépensa presque tout ce qu’il avait, et muni enfin
-de concessions en règle, il alla à la recherche des capitaux pour
-l’exploitation. A Vienne il ne réussit pas; il vint à Paris.
-
-C’était un homme adroit et intelligent, pourtant, malgré sa rouerie
-slave, un peu naïf. Il se présentait trop bonnement avec des affaires
-assez bien étudiées, et même ces affaires étaient réellement sa
-propriété personnelle.
-
-Vous croyez que c’est la bonne manière d’agir en Europe, celle-là?
-Détrompez-vous. C’est de la naïveté. On y perd son argent. Le capital se
-défie; il veut gagner à coup sûr. Or, le propriétaire d’une mine en a
-trop vu les difficultés, et il ne peut s’empêcher de les dire. Il
-épouvante le capital. Et puis un Slave à Paris, c’est un personnage
-équivoque.
-
-Pour comble, D... s’aboucha à Paris avec un malheureux lanceur
-d’affaires qu’il prit pour un grand capitaliste, et qui, en réalité,
-était dans une misère à peine dorée. Ce dernier, de son côté, crut à la
-fortune future et même actuelle de D... C’était à qui des deux
-éblouirait l’autre par ses rêves, et chacun se mettait pour l’autre en
-frais de costumes. Cependant les capitalistes, mieux au courant,
-riaient. Et la déconvenue de D... fut complète.
-
-Il perdit ses dernières ressources, et même je vis vendre en Bosnie ce
-qui lui restait, ses meubles, ses chariots de minerai, ses selles, ses
-chevaux, et, parmi ceux-ci, une jument magnifique pour laquelle il avait
-une passion. C’était navrant. Cet homme avait des dettes; ses créanciers
-le poursuivirent. Il écrivit des lettres si sincères et si désolées, si
-pleines de bonne volonté, que certains en furent désarmés. Ce n’était
-point une canaille, bien loin de là. Il avait cru aux mines de Bosnie,
-et sa croyance fut justifiée dans la suite pour l’une au moins de ces
-mines, car elle est en exploitation encore actuellement. Une autre,
-depuis douze ans, est encore en voie de développement.
-
-Pourtant D... ne réussit pas à trouver son capital. C’est bien plus
-difficile, je vous assure, que de trouver une pépite en Guyane.
-
---A mon tour, dit Beaujoie, je sais une histoire fort curieuse qui s’est
-passée près d’ici au contesté franco-brésilien. Vous me permettrez
-seulement de ne vous dire avec précision ni le nom ni l’endroit. C’est
-d’ailleurs sans importance.
-
-Il y avait donc, dans ce fameux contesté que la France n’a pas su
-conserver (l’Amérique aux Américains, qui sait!), des placers
-extrêmement riches. Des mineurs d’ici, de Cayenne et des Antilles, y ont
-fait des fortunes. C’était tout récemment. On a bien tiré cent millions
-d’or d’un endroit pas plus grand que la ville de Paris. Un lanceur
-d’affaires, comme vous dites, passa par la Guyane et le contesté, et
-alla proposer une affaire à Paris. Cette affaire n’était point à lui, à
-l’inverse de celle de votre D... Aussi sut-il la faire _mousser_.
-Savez-vous quel argument principal il donna pour frapper ses gens?
-L’absence de toute loi dans le contesté franco-brésilien. On n’avait
-qu’à prendre le terrain; rien qu’une commission à payer.
-
-On prit le terrain, et pour s’établir suivant toutes les règles
-conseillées par des ingénieurs expérimentés (en Europe, mais non en
-Guyane), on fit un chemin de fer de cent kilomètres pour aller aux
-placers. Comme s’il fallait un chemin de fer pour transporter de l’or!
-Et quant à transporter des dragues là-bas, vous voyez vous-mêmes qu’il
-faut y regarder à deux fois avant de le proposer.
-
-Par économie, on fit ce chemin de fer du système monorail: un seul rail
-au lieu de deux. Naturellement les wagons ne peuvent se tenir en
-équilibre là-dessus. Il faut un cheval ou un mulet et par suite une
-route à côté du monorail. Au lieu de coûter moins cher, cela coûte
-beaucoup plus cher qu’une voie à deux rails, et il n’y a pas moyen d’y
-atteler une locomotive. C’est complet. Vous savez, les routes, là-bas,
-comme ici, c’est de la boue, les chevaux en font des fondrières.
-Actuellement, monorail et route sont enfouis sous la vase.
-
-Bref, on dépensa des millions. Et savez-vous combien on retira d’or?
-Huit kilos, voilà tout. Est-ce assez l’inverse des trouvailles de belles
-pépites?
-
---Vous avez parlé des lois, dis-je. Permettez. Les capitaux savent bien
-prendre leur parti des lois, lorsque c’est nécessaire. Ce n’est pas là
-ce qui les gêne le plus. Ecoutez ce que me disait textuellement un jour
-certaine personne:
-
-«Il arrive assez souvent, je l’avoue, que la valeur des mines est bien
-indifférente. Une seule chose importe: le marché. Placer des actions,
-les vendre. Les rapports d’ingénieurs peuvent être fort bien faits. Mais
-ils ne comprennent rien aux affaires, les ingénieurs. Ils se disent de
-bonne foi. Ils ont peut-être raison. Mais ils sont tantôt frappés de
-perspectives invisibles pour nous, pour le public, tantôt frappés de
-difficultés qui décourageraient tout le monde, si on les disait. Ils
-effaroucheraient le public. Nous sommes obligés de _présenter_ leurs
-rapports.
-
-«Ils sont rares, ceux qui comprennent leur avantage. Il faut montrer les
-possibilités d’une affaire, mais ses dangers, ses difficultés! C’est
-fait pour couper les ailes à toute initiative. Le public ne comprend pas
-ce qui constitue le rôle exact d’une mine d’or, _la chance_, il ne
-l’admet pas, en France, du moins. En Amérique, en Angleterre même, c’est
-autre chose, on joue sur les mines comme sur une loterie. A la bonne
-heure. Et les chances sont bien plus grandes que sur une loterie.»
-
---Cet homme-là avait raison, dit Sully. Au public, il faut dire des
-choses simples, qui sautent aux yeux, qui sont criantes de vérité.
-
-Par exemple, si l’on apporte une mine d’Amérique, des Etats-Unis, la
-première chose qu’on se dit, c’est celle-ci: «Comment? Mais les
-Américains sont si riches, et ils ne font pas cette affaire? Une affaire
-si brillante? Si vous l’apportez en Europe, c’est donc qu’ils n’en ont
-pas voulu, c’est qu’elle ne vaut rien!» Et l’on ne va pas plus loin.
-
-On ne se doute pas que les Américains ne peuvent pas tout faire: ils en
-ont trop, d’entreprises, chez eux. Et le capital américain aussi est
-rapace, plus encore que le capital européen. Il sait risquer, mais il
-veut avoir toutes les chances pour lui. Il veut tout accaparer, et le
-malheureux qui apporte une affaire de mines la vend, soit, mais il est
-dépouillé ensuite. L’homme d’affaires américain est terrible; il
-arracherait même la chemise à son débiteur. Aussi, celui qui a une mine
-en Amérique, le mineur de bonne foi, sincère, le travailleur robuste et
-qui n’a pas la finesse des affaires, aime mieux, s’il en trouve
-l’occasion, vendre sa mine à un Européen qu’à un Américain. Mais essayez
-donc de faire comprendre cela au public parisien. C’est trop compliqué.
-Il ne voit qu’un fait: l’Amérique est assez riche pour faire ses
-affaires toute seule.
-
---Vous y êtes, dis-je, c’était là exactement mon cas en Californie.
-
-Un ingénieur, et des plus distingués, fit un rapport éblouissant, comme
-il convenait à Paris, sur une mine californienne que lui apportait un
-Américain, mais celui-ci n’était point un naïf. Il était même, ce
-rapport, plein de trouvailles scientifiques, techniques, du moins dans
-les termes, car le fond était dénué de tout bon sens. Si l’on avait dit
-simplement les choses, personne n’aurait voulu entendre parler de la
-Californie. Elle est épuisée, allons donc, votre Californie!
-
-Elle a produit huit milliards d’or, vous savez!
-
-Enfin on souscrivit l’affaire en France, un ou deux millions.
-L’Américain poussait à la roue avec habileté et énergie. Il avait l’air
-si sûr de son affaire: on ne doute de rien, là-bas. Et il demandait peu
-de chose, des actions. Il se disait: «Souscrivez toujours le capital,
-nous verrons ensuite.»
-
-Il fut modeste pour le payement comptant, quelques centaines de mille
-francs. Et il dirigea les travaux. On trouva de l’or, un peu, pas
-beaucoup, quinze à vingt kilos, je crois. Et l’Américain jubilait.
-Tandis qu’on faisait _mousser_ les actions à la Bourse, il vendait les
-siennes avec allégresse. Et il câblait impérieusement à Paris d’envoyer
-des fonds pour continuer les travaux. Car ces fonds, il y en avait pour
-lui. Il avait de superbes appointements pour ne rien faire. Outre le
-capital, il se faisait des rentes. La mine produisait de l’or, mais non
-pas en Californie, à Paris. Voilà la mine d’or.
-
-Pourtant on se lassa à Paris, l’or cessa d’arriver en Californie. Alors
-l’Américain menaça de reprendre sa mine. Et comme aux Etats-Unis, si
-l’on n’exploite pas, la mine est déchue, et au bout d’un an, peut être
-reprise par le premier venu, notre homme n’eut qu’à replanter des
-piquets sur le sol en son nom, à faire une déclaration, et le voilà de
-nouveau propriétaire de ses mines après s’être enrichi. Outre les mines,
-il eut les machines, les bâtiments, les canaux, et enfin un très joli
-chalet de montagne, dans les forêts de sapins, pour y passer ses loisirs
-dans la belle saison.
-
-L’Amérique a de quoi nous effrayer, n’est-ce pas? On peut recommencer
-plusieurs fois le même coup avec la même mine. De la sorte, _une mine
-est inépuisable_.
-
---C’est incroyable, dit Sully. Oui, les mines sont de curieuses
-entreprises. Ecoutez l’histoire de celle-ci. C’était une mine riche,
-mais non pas d’or, de cuivre, et le minerai en était rare et peu connu,
-la chalcosine.
-
-Un gentleman voyageait à cheval au Mexique avec un ingénieur. Sur le
-sentier l’ingénieur remarqua d’étranges cailloux, il les prit, fit un
-geste de satisfaction et les mit dans ses poches. Mais cet ingénieur
-était épuisé par la fièvre et il succomba à une attaque; quelques jours
-après, il mourut. Le gentleman se rappela les cailloux; il les prit, et
-à son arrivée à Lima, les fit analyser. C’était de la calamine. Un
-ingénieur lui en expliqua la valeur et le mode très facile
-d’exploitation, comme d’une carrière de pierres.
-
-Le gentleman se fit incontinent donner la concession. Il eut le courage,
-il faut bien reconnaître son mérite, de s’installer dans l’endroit
-presque désert où était le minerai, avec un contremaître et des mineurs.
-Il réussit, ce qui était plus difficile, à faire transporter le minerai
-à la côte, et, en moins d’un an, il avait mis de côté un petit capital.
-Il eut alors un ingénieur à ses frais, qu’il paya plutôt médiocrement;
-mais il est aujourd’hui archimillionnaire, du fait seul de cette mine.
-
-N’est-ce pas le fait du hasard? Quand on a la chance, on dirait qu’elle
-vous poursuit. Ce gentleman réussit tout ce qu’il entreprend. Il achète
-un tableau, parce qu’il a de l’argent en poche. Ce tableau se trouve
-être un Raphaël. Maintenant que ses mines sont épuisées, il les met en
-actions. C’est une nouvelle ressource.
-
---Ah! les mines, je le disais tout à l’heure, sont une question
-d’économie. Votre gentleman a eu le mérite de le comprendre. Un
-ingénieur, avec quelques réflexions, peut éviter des travaux extrêmement
-chers. Rien n’est plus cher que de percer les roches.
-
-On ne saurait payer trop cher l’expérience d’un ingénieur. Ce qu’il dit
-peut sembler une vérité évidente. Elle ne l’est pas. Il est d’ailleurs
-très difficile de faire mettre en pratique une idée de bon sens. On aime
-mieux faire des choses extraordinaires.
-
---C’est ainsi, dit M. Beaujoie, qu’on rejette volontiers les échecs sur
-des impôts, sur des lois. Dans d’autres cas, on sait bien en faire des
-lois, au contraire. Allez voir ça, à Cayenne. Les lois, ce sont les
-puissants qui les font, et pour se protéger eux-mêmes.
-
---Lorsqu’ils n’ont pas la puissance matérielle pour eux, dis-je, ils
-inventent la police, en effet, puis l’administration, l’armée et les
-lois. Chez les groupes de mineurs de l’Alaska, et autrefois de la
-Californie, il n’y avait pas de lois, chaque mineur se défendait
-lui-même. La loi n’est nécessaire qu’à la propriété acquise et durable.
-Il n’y a pas d’avantages pour le capital à se passer des lois; il
-devient sans défense, au contraire.
-
-Voyez en Guyane, voyez au contesté franco-brésilien, en Alaska, en
-Californie, il n’y a guère que les petits qui ont fait fortune, les
-capitaux ont échoué. Mais là, ce n’est pas la faute du manque de lois,
-elles sont venues au bout de peu d’années; c’est qu’il s’agissait de ce
-qu’on appelle des _poor men’s diggings_, des mines de pauvres gens,
-demandant peu de capital, exploitables sans frais.
-
-Le capital n’avait que faire dans des placers comme ceux-là.
-
---Vous voudriez, dit Sully, nous pousser à exploiter nous-mêmes nos
-placers guyanais, sans aucun capital. Nous le faisons bien. C’est ce
-qu’on appelle le _maraudage_.
-
-Mais on se plaint que les maraudeurs saccagent les placers.
-
---C’est que vous voulez aller trop vite. Les Californiens n’ont jamais
-saccagé leurs criques, ils savaient fort bien s’entendre, se donner même
-un chef. Ils étaient disciplinés, et nos braves créoles ne le sont
-peut-être pas.
-
-Vous vous rappelez M. Dormoy, la peine que vous aviez à le faire tenir
-tranquille, à lui faire faire un carbet sur l’Approuague.
-
-A propos de lois, ajoutai-je, je vais vous redire, non pas une aventure,
-mais un discours fort curieux que j’ai traduit du russe. L’auteur
-s’était occupé d’affaires de mines. Il disait qu’en aucun pays, plus
-qu’en Russie, on ne trouve moyen de tourner les lois, au moyen de
-puissantes influences. Un Russe, nommé Katakrof, s’était servi de ce
-moyen de persuasion pour entraîner en Sibérie des capitaux
-anglo-franco-belges. Il réussit, d’ailleurs. Son tort fut de vouloir
-prétendre ensuite que les capitaux s’étaient jetés sur la Russie
-uniquement parce qu’il n’y avait pas de lois. Il s’adressait à un groupe
-de capitalistes réunis avec lui à un grand dîner près de la Bourse, pour
-y conclure son affaire. La voix de Katakrof résonnait: «La _loi_ est
-partout, chez vous et chez nous. Mais qu’est-ce que votre _loi_? Quelque
-chose comme le policeman anglais. Il le faut, ce brutal, au milieu des
-rues encombrées de la _City_. Dans la rue, on va grand train. Il file,
-le financier qui a de grandes entreprises; chaque minute peut lui coûter
-des millions. Il file, le docteur, au secours d’un malade atteint
-mortellement: une seconde peut coûter la vie d’un homme. Il file, le
-créancier, à la poursuite de son débiteur. Elle file, la femme d’un
-personnage important, pour faire des visites. Le diable m’emporte si je
-sais qui encore court dans la rue, et pourquoi! Et lui, le policeman
-obtus, il lève son bâton blanc, et en un clin d’œil le mouvement
-s’arrête. La vie cesse instantanément. Et qu’est-ce qui arrive alors?
-Que les entreprises s’écroulent, périssent les malades. Le mouvement ne
-reprendra que lorsque le policeman au casque bleu foncé baissera son
-petit bâton blanc. Fi donc! Chez nous, la _loi_, c’est un sergent de
-ville, doux, poli, prévenant. Lui aussi lève sa main (il n’a pas de
-bâton). Il lève la main, et le mouvement est suspendu pour quelque
-temps. Il crie: «Halte!» mais il maintient la foule d’un air aimable, et
-il sait distinguer: «Halte! Vous, Excellence, vous voulez passer? Cocher
-de Son Excellence, tu peux passer! Vous, dit-il au millionnaire, vous
-êtes pressé pour vos affaires? Je vous en prie, avancez! Cocher du riche
-équipage, en avant!» Aux autres, il crie d’un ton sévère: «Son
-Excellence a des affaires importantes dont vous n’avez pas idée! Il faut
-qu’elle passe.» Il distingue même le créancier qui poursuit son
-débiteur: «Tenez, je l’ai vu passer là-bas par la ruelle de côté; c’est
-une chance exceptionnelle. Passez, et filez vite.» Et de nouveau il
-répète sévèrement à ceux qui attendent: «Halte! il n’y a pas de tour
-pour ceux-ci!» Le docteur fait sa tournée: «Mon malade peut
-mourir!--S’il est malade... Cocher, tu peux passer.--S’il vous plaît!»
-M. Katakrof clignait de l’œil d’un air malin, et se campait les mains
-sur les hanches. «Qui vous empêche de dire que, vous aussi, vous êtes
-docteur, et que peut-être un moribond vous attend? Dites, et on vous
-laissera passer. Motif d’exception.» Il eut une ovation. Tous
-bondissaient de leurs places.
-
-Les figures des capitalistes brillaient maintenant d’enthousiasme.
-Visiblement chacun d’eux avait résolu de _se livrer à l’opérateur_. Et
-la voix de M. Katakrof sonnait au milieu d’eux, comme inspirée, comme
-celle d’un poète ou d’un prophète: «La _loi_ est immuable. La _loi_,
-c’est une pétrification. La _loi_, c’est du granite. La _loi_, c’est un
-obstacle contre lequel on ne peut que se briser la tête. Non, une loi
-pareille, je ne la comprends pas. De loi pareille, chez moi, messieurs,
-vous n’en trouverez pas. La _loi_ y est douce, flexible, élastique. La
-_loi_, c’est un duvet! Sur cette loi on peut dormir. Et voilà bien ce
-qu’il faut. Voilà ce que vous trouverez. Si, pour l’homme entreprenant,
-il retentit sévère, cruel, fatal, ce mot désagréable: _la loi_, qu’il
-est doux, tendre, délicat, charmant, d’entendre vibrer ce mot mélodieux:
-_l’exception_! Il y a le chant du rossignol et le parfum du lis dans ce
-mot. Si le mot _loi_ résonne comme un _De profundis_, un
-_Requiem æternam_, opposé aux plans et aux rêves audacieux et
-entreprenants,--quel chant d’espérance, de joie courageuse évoque ce mot
-doux et tendre: _exception_! Obéir à la loi, et rien qu’à la loi! Ne
-voir autour de soi que des lois! Quel destin austère! C’est se soumettre
-à des vainqueurs durs, cruels, inexorables. Tandis que se régler sur des
-exceptions douces, souples, complaisantes..., c’est vivre au milieu de
-ses amis, au milieu d’amis prêts à toutes les concessions, pleins de
-condescendance, désireux de vous être agréables et utiles. Oh! pourquoi
-vous, étrangers, ne nous connaissez-vous pas? Pourquoi faites-vous de
-pareilles questions?» disait M. Katakrof d’une voix larmoyante.
-
---Votre Russe est parfait, avec ses larmes de crocodile, dit Sully.
-
-Et il se mit à contrefaire la voix de M. Katakrof, exposant ses plans
-aux capitalistes.
-
-C’est l’exception qui adoucit les angles aigus des lois. Exceptions en
-faveur de l’intérêt public (le nôtre). Exceptions en faveur de
-considérations plus hautes (notre capital). Exception en faveur de
-puissantes méditations (M. Katakrof). Exception parce que le territoire
-des mines est mal délimité.
-
-Quel champ de manœuvres pour l’activité du capital!
-
-Mais ce n’est pas qu’en affaires qu’on abuse du public. Les livres aussi
-sont pleins d’erreurs. Voyez ce qui s’imprime sur la Guyane, sur son
-climat, sur ses ressources. On veut satisfaire le public en lui disant
-ce qu’il croit, et pas autre chose. C’est la faute des imprimeurs. Ils
-appellent cela les exigences du public. Dans les revues, on coupe et
-l’on taille pour plaire aux lecteurs, au lieu de les instruire et de les
-diriger.
-
---On commence à revenir de ces idées, il me semble, dis-je. On commence
-à avoir en France un assez grand souci de la vérité, sinon du goût, dans
-les journaux. Pour la Guyane, je tâcherai de répéter exactement ce que
-j’ai _vu_, car dans la conversation on dit ce qu’on veut. J’espère que
-vous serez content.
-
-Cependant ces histoires nous ont conduits jusqu’à une heure avancée.
-
-C’est ce mot de Bouche-Coulée qui en est cause, et qui a ravivé chez
-nous ce soir le désir de raconter des histoires, pour oublier les pluies
-de ces derniers temps, ces pluies qui rendent parfois les journées
-longues et ennuyeuses en Guyane comme partout.
-
-
-
-
-CHAPITRE IX
-
-DÉPART DE SOUVENIR
-
-
-Sully-L’Admiral, puis Emma, prennent la fièvre; une fièvre ordinaire,
-sans gravité, mais pénible. Je reste indemne, mes courses me valent
-seulement une forte courbature, un certain soir; on sent dans ce climat
-le danger de l’humidité. Il faudrait un médecin pour chaque groupe de
-placers, ou du moins un homme ayant l’habitude des maladies courantes,
-et un petit hôpital. Cayenne est trop loin, soit pour y envoyer un
-malade, soit pour en faire venir un médecin. Emma et Sully se soignent
-mutuellement avec quelque succès, mais ils éprouvent le besoin de
-changer d’air.
-
-Ce n’est pas que l’on ne puisse vivre assez confortablement ici,
-seulement il faut se montrer exigeant, quand on est chargé d’un placer.
-Le gibier abonde et il y a un chasseur indien, un vrai Peau-Rouge, avec
-sa femme et ses deux enfants; ceux-ci ont la fièvre en ce moment, et les
-parents ne paraissent pas très solides non plus. Ils nous apportent un
-_agouti_ et un _acouchi_, sortes de lièvres, qui font une heureuse
-diversion à notre ordinaire où le _pécari_ reparaît trop souvent. M.
-Beaujoie fait ce qu’il peut, mais il est trop facile à contenter. Ce
-n’est pas tout de faire de l’or, il faut soigner sa santé. Ne se
-vantait-il pas d’avoir deux caisses de champagne? Sully fait le tour de
-son unique armoire et découvre deux bouteilles, qui nous étaient déjà
-destinées. La blague créole se tourne contre elle-même avec M. Beaujoie.
-J’admire sa belle humeur, quand il a l’air visiblement éprouvé par la
-vie des bois; il a le moral plus robuste encore que le physique, car il
-y a fort longtemps qu’il tient tête aux fatigues qu’il endure.
-
-Il paraît qu’il existe dans la région, mais surtout plus au sud, sur
-l’Inini, etc., une maladie plus sérieuse que la fièvre et qu’on appelle
-_l’enflure_. Elle provient de l’excès d’anémie auquel conduit la fièvre,
-et c’est une conséquence presque fatale de la vie trop prolongée des
-bois. L’enflure intérieure guérit rarement; si elle est extérieure
-seulement, les Indiens et les créoles savent la réduire, mais ensuite il
-est indispensable que le malade parte pour l’hôpital de Cayenne.
-Beaucoup de gens confondent l’enflure avec le _béribéri_, maladie connue
-des nègres de l’Afrique, comme aussi des Japonais.
-
-Nous regrettons que M. Beaujoie ne puisse nous accompagner à son
-_dégrad_ sur la Mana pour aller de là aux autres placers; mais c’est la
-fin de la semaine, et sa présence est nécessaire à l’établissement
-central pour recevoir les productions d’or des quatre établissements
-détachés. Ces détachés sont _Nouvelle-France_, qui produit en ce moment
-près d’un kilogramme d’or par jour, puis _Acajou_, _Kilomètre_ et
-_Principal_. Ces derniers, les plus anciennement exploités, ont trop
-d’eau pour produire beaucoup d’or, en cette saison: ce sont plutôt des
-criques d’été. Le chemin qui y conduit est aussi accidenté, sinon
-davantage et plus long, que celui qui va de Nouvelle-France au Central.
-Ce sont des séries interminables de collines escarpées à gravir et à
-redescendre. Le sentier qui descend au _dégrad_ sera long, mais plus
-facile.
-
-Quand on a eu la fièvre ici, elle revient trop fidèlement. Sully l’a eue
-à l’Inini, et au contesté brésilien où il a longtemps séjourné; il a
-toujours payé de sa personne dans les cas difficiles, étant l’homme de
-ressources à qui l’on s’adressait de préférence. Il a accompli des
-prospections fatigantes, durant des mois, en forêt, avec quelques
-hommes, le strict nécessaire comme provisions, exposé à ces émanations
-qui se dégagent du sol et des bois quand on y touche. C’est là surtout
-la cause de la fièvre, les miasmes putrides. La santé ne suffit pas pour
-résister, il faut avoir l’énergie de ne pas se négliger. On est trop
-exposé à s’attacher obstinément au but matériel que l’on poursuit, pour
-ne plus songer à ses besoins. Le régime tiède et humide de la Guyane
-débilite vite, si l’on n’a pas une nourriture abondante et saine, car on
-se fatigue physiquement. Ceux qui périssent sont ceux qui ne se soignent
-pas, mais la fièvre est inévitable lorsqu’on fait un séjour un peu long
-dans le bois.
-
-Quand nous partons de Central-Souvenir, Sully n’est pas encore bien
-remis, et il porte les compresses d’Emma. M. Beaujoie nous quitte au
-premier détour du sentier, nous disant que nous avons environ trente
-kilomètres à faire jusqu’au _dégrad_. Cela représente bien sept à huit
-heures de marche. Nos porteurs filent en avant; l’un deux porte sur la
-tête une caisse de quartz riches choisis à Souvenir. Le temps s’est un
-peu rafraîchi depuis quelques jours: il tombe chaque après-midi des
-averses torrentielles, comme il n’en tombe qu’en ces climats humides;
-c’est pour les éviter dans la soirée que nous partons de bonne heure.
-
-Nous suivons d’abord la crique aurifère et, sur plus de quinze cents
-mètres, nous retrouvons les fouilles de prospection de M. Beaujoie; il
-ne s’est pas vanté en nous exposant son travail. Je constate ici encore
-que l’exubérance créole dans le langage disparaît dès qu’il est question
-de travail. Les créoles en savent trop la valeur, car ils la payent par
-l’expérience à leurs dépens, soit qu’ils travaillent pour leur compte ou
-pour celui des autres.
-
-Le sentier est très mauvais. On l’a abandonné depuis quelque temps pour
-faire les charrois par la voie de l’Approuague, non pas celle que nous
-avons suivie, mais une autre plus longue, qui, à son tour, sera
-abandonnée pour la nôtre. Dès qu’un sentier cesse d’être foulé en
-Guyane, il est vite envahi par les plantes, et coupé par les troncs
-écroulés; on le perd à chaque instant. Mais le plus désagréable, c’est
-le passage des criques: les troncs d’arbres qui servent de passerelles,
-ont pourri, ou sont tombés; il faut passer dans l’eau. D’abord, pour
-éviter de la sentir barboter dans mes chaussures, je les quitte aux
-premières criques. Cette opération répétée devient fort ennuyeuse et j’y
-renonce.
-
-Sur les criques larges et profondes, les troncs ont subsisté à cause de
-leur grosseur, mais il n’y a pas d’appuie-main; mon _takary_ est trop
-court pour toucher le fond, et je passe sans honte à califourchon,
-malgré l’humidité qui suinte du tronc. La mauresque peut tout supporter,
-il est si facile d’en changer.
-
-Sully tue un _agami_, la pintade des bois, pour me le montrer, et aussi
-pour notre dîner. Tandis qu’il m’explique ses mœurs, arrêté sur le
-sentier, il paraît, c’est Emma qui nous le dit ensuite, qu’un serpent se
-dresse derrière nous, à deux ou trois pieds au-dessus du sol, nous
-considère en tirant sa langue et l’agitant, puis se replie sur lui-même
-et part. C’est nous qui sommes les bêtes curieuses de la forêt, mais
-aussi les plus dangereuses. Sésame, à son tour, fait partir une volée de
-pintades, et en tue deux; il a voulu nous accompagner au _dégrad_ avant
-de s’installer à Souvenir.
-
-Cette marche en sentier à demi disparu sous la forêt, va durer huit
-heures, avec un petit arrêt pour manger. Nous n’avons à essuyer qu’une
-petite averse. A mesure que nous approchons du but, je sens, chose
-curieuse, ma fatigue s’évanouir; et, me rappelant le joli sentier des
-mines du Tiutikho en Sibérie, seul en avant, j’entonne à pleine voix
-(tout le monde a de la voix) un air russe qui évoque si bien les forêts
-sauvages: le chant des Variagues, les anciens conquérants russes, dans
-_Sadko_. Je croyais que l’humidité de ce pays devait gâter la voix, mais
-au contraire, elle sort avec une limpidité plus grande. Je devrais
-pourtant m’être aperçu que la voix des oiseaux guyanais est d’une pureté
-merveilleuse en même temps que d’un timbre éclatant. C’est qu’ils
-s’agitent constamment, et, dans mon cas, c’est peut-être que j’ai fait
-beaucoup d’exercice aujourd’hui. Il n’est rien de tel que de faire usage
-de ses membres pour les assouplir. La Guyane est un champ d’expériences
-à faire, on ne connaît ni le pays ni le climat.
-
-[Illustration: PRESBYTÈRE DE REMIRE]
-
-Nous arrivons au _dégrad_ à quatre heures du soir, et nous y trouvons
-deux canotiers et un pilote qui nous attendent depuis trois jours pour
-nous conduire au placer Saint-Léon. Si nous n’étions pas arrivés
-aujourd’hui, ils repartaient demain matin. Nous avons de la chance que
-Sully ait pu dominer sa fièvre ce matin; en route, elle a fini par
-disparaître complètement. Notre arrivée à ces vieux magasins reste un
-souvenir heureux, car j’y suis arrivé en chantant et sans m’en douter.
-Dans le bois, on ne voit rien à distance, et cela permet les surprises.
-
-Je vais pendre mon hamac dans un grand hangar vide, mais que nos
-porteurs commencent déjà à occuper. Sully prend la case de l’ex-chef
-magasinier; il a besoin de repos; en état de fièvre, la marche fatigue
-davantage; en outre, il n’a qu’un hamac, large il est vrai, pour lui et
-Emma; l’un couche à la tête, l’autre aux pieds, aucun ne peut reposer
-confortablement, et un lit, même dur, vaut encore mieux. Avant de nous
-coucher, nous dévorons les _agamis_ tués par Sésame. Ils auraient gagné
-à être préparés par Emma, mais celle-ci aussi est fatiguée de sa
-trentaine de kilomètres. La femme doit suivre son mari, dit le précepte;
-voilà dix ans qu’Emma suit Sully dans ses expéditions de Guyane et du
-Brésil, et elle le suit à pied, fort souvent. C’est une femme fidèle.
-Serait-il vrai que la femme donne, en général, plus qu’elle ne reçoit,
-et qu’il ne dépendrait que de l’homme de trouver le bonheur à côté
-d’elle, tandis qu’il le cherche ailleurs?
-
-Nous pensions nos courses à pied terminées; mais il paraît que non. Ce
-n’est pas l’eau qui manque dans la Mana, mais son lit est obstrué de
-troncs d’arbres depuis qu’on le néglige. Les canots n’ont pu monter plus
-haut que le _dégrad_ inférieur, à sept kilomètres de celui où nous
-sommes. Nous partons donc à six heures et demie du matin, avec une tasse
-de café pour tout déjeuner, car les porteurs sont en avant avec les
-provisions. On m’avait dit qu’en Guyane il ne faut jamais se mettre en
-route sans s’être lesté l’estomac par un solide déjeuner, un _kibiker_,
-comme disent les créoles. Ce matin, le _kibiker_ se serait borné au café
-si je n’avais réclamé, et Sully, en homme pratique, découvre en son
-magasin, une boîte de lait condensé qu’Emma fait cuire en un clin d’œil.
-
-Le chemin est encore pire que celui d’hier. Nous traversons l’ancien
-cimetière du _dégrad_; les tombes, peu nombreuses, sont recouvertes de
-hautes herbes et de grandes broussailles. Puis, nous rentrons dans le
-bois. Ce n’est plus tout à fait le même genre de forêts que sur les
-collines; le sol est plat, humide, souvent boueux, on y sent la présence
-occasionnelle de la rivière; ce sont même des marécages. Les criques
-prennent une largeur illimitée, heureusement sans être profondes, mais
-il ne saurait y être question de ponts, même guyanais. Nous atteignons à
-l’une de ces criques un de nos porteurs et nous lui enlevons une boîte
-de sardines: c’est ce qu’il a de plus facile à manger sans s’arrêter.
-
-A dix heures et demie, nous sommes au port, c’est-à-dire au _dégrad_, où
-nous pouvons nous sécher, nous et nos chaussures, et manger quelque
-chose. Sully retrouve là un vieux camarade du Brésil, M. Bussy, et nous
-sablons le champagne en l’honneur de cette heureuse rencontre. La
-gaieté, qui manquait depuis ce matin, nous revient.
-
-Notre canot est là, mais on nous dit que peut-être nous n’arriverons que
-demain au _dégrad_ du placer Saint-Léon, à cause des troncs qui barrent
-la rivière. Nous ne sommes plus ici qu’à 170 mètres d’altitude au lieu
-des 300 mètres de Nouvelle-France, et le climat semble plus chaud et
-plus humide encore. Nous prenons place dans le canot, avec les deux
-pagayeurs, le pilote venu au _dégrad_ supérieur et M. Bussy. Le soleil
-est chaud et il se réfléchit sur l’eau avec une ardeur dont nous avons
-perdu l’habitude sous l’ombre des forêts. Mon parasol noirci d’humidité
-est une bonne protection. Sully et Emma ont étendu des serviettes de
-toilette sur leurs grands chapeaux. Le pilote et Bussy ont des
-couvre-chefs en nervures de feuilles tressées, grands comme des
-parapluies sans manche. C’est plus pratique qu’un parasol, car la
-protection s’étend également autour de la tête, tandis que nos
-parapluies sont _excentriques_, je veux dire portés excentriquement.
-
-Les premiers troncs sont franchis sans encombre. Mais vers trois heures,
-nous sommes absolument barrés: il faut que les boys se mettent à l’eau
-et tirent leurs haches et leurs sabres. Il y a surtout un gros tronc qui
-résiste énergiquement. Nous dirigeons le canot sous les ombrages de la
-rive et nous attendons. Le travail dure une heure; nos gars ruissellent
-de sueur. Je ne sais comment ils n’attrapent pas des coups de soleil, il
-faut qu’on s’y habitue comme à toute chose.
-
-Heureusement ces obstacles ne se reproduisent plus. Courageusement nos
-boys font force de pagaies, le courant les stimule et aussi une promesse
-de gratification que leur fait Sully. A six heures, nous abordons au
-_dégrad_ de Saint-Léon. Il y a là tout un groupe de canots, arrivés il y
-a deux jours avec des provisions pour le placer: or, ils sont partis du
-bourg de Mana le 8 janvier, c’est-à-dire le jour où je quittais Paris.
-Nous sommes au 28 février, il y a donc cinquante et un jours. C’est
-qu’il y a beaucoup d’eau dans la Mana, mais c’est aussi que les
-pagayeurs aiment à perdre leur temps en route pour chasser et pêcher.
-Pour nous, nous sommes heureux d’être arrivés à Saint-Léon, à cinquante
-et un jours de Paris.
-
-
-
-
-CHAPITRE X
-
-TOUJOURS EN FORÊT.--PLACERS AURIFÈRES
-
-
-Nous montons la berge: au-dessus, c’est une place de terre battue, assez
-large, terminée par des magasins et des carbets, un petit village. Nous
-allons trouver le chef magasinier: «N’avez-vous pas reçu des
-instructions du directeur du placer Saint-Léon pour nous
-recevoir?--Non.--Vous ne nous attendiez pas?--Non.--C’est pourtant vous
-qui nous avez envoyé un canot au _dégrad_ Souvenir.--Ah! c’est
-vous!--Vraiment! Il serait temps de vous en douter.» C’est ainsi que
-nous sommes reçus; mais, ici, il ne faut désespérer de rien. On vide
-aussitôt un magasin pour faire place à nos hamacs, et nous commençons
-notre popote, car rien n’est préparé pour nous. Tout le monde ici a déjà
-dîné. D’ailleurs, il ne faudrait pas croire que la rencontre de ses
-semblables dans le bois en Guyane suffit pour procurer à manger. Ce
-serait plutôt le contraire; le nouveau venu est censé le plus riche.
-Chacun pour soi; donnant, donnant; rien n’est dû. Chacun sait trop bien
-le prix de ses provisions et de sa vie pour les gaspiller.
-
-Nous sommes, dans des conditions exceptionnelles, annoncés depuis deux
-mois aux directeurs des placers et à leurs employés, et pourtant, dès
-notre arrivée ici, si nous n’avions pas de quoi nous suffire, nous
-irions ce soir peut-être nous coucher à jeun. On n’en meurt pas, mais on
-est loin du confort moderne, le téléphone n’est pas près de raccourcir
-les distances dans la forêt vierge guyanaise.
-
-L’établissement central du placer Saint-Léon ne se trouve guère qu’à une
-heure de marche du _dégrad_. Le sentier est bon, car il traverse des
-criques qui ont été très riches en or et ce chemin a été fréquenté. On
-s’en sert constamment.
-
-Vers neuf heures, nous traversons les plantations de l’établissement, et
-après avoir franchi une passerelle près de laquelle des femmes lavent du
-linge en plein soleil, nous entrons dans la case directoriale; elle est
-plus simple encore que celle du Central Souvenir, mais on va nous
-installer dans une autre, à peine achevée, où nous serons
-confortablement logés, car s’il n’y a que deux chambres et un hall
-central ouvert comme salle à manger, les dimensions sont largement
-conçues. Saint-Léon est peu favorisé au point de vue du ravitaillement,
-il lui arrive de passer quatre mois sans recevoir de provisions, aussi
-les plantations sont-elles particulièrement nécessaires; pendant
-plusieurs mois, on vit de manioc, patates, bananes et canne à sucre,
-avec un peu de gibier.
-
-Dès le jour de notre arrivée, nous allons visiter les chantiers en
-travail les plus voisins, et je vais en profiter pour exposer ici
-l’exploitation de l’or suivant la méthode guyanaise.
-
-Je dirai d’abord qu’il y a des chantiers où l’on ne travaille pas, parce
-qu’il y a trop d’eau, depuis les pluies récentes. On a bien installé des
-pompes primitives dites _pompes macaques_, mais elles sont
-insuffisantes. Ces pompes macaques sont composées d’un balancier en bois
-porté par une forte perche, et supportant un seau d’eau d’un côté,
-tandis que de l’autre côté une pierre suspendue aide à élever le seau
-plein d’eau. Celui-ci est déversé au delà d’un petit barrage de façon
-que l’eau ne puisse redescendre dans le chantier en voie d’épuisement.
-La pompe chinoise, employée en Californie, est bien plus rapide.
-
-Voici maintenant comment on fait l’exploitation et le lavage du gravier
-aurifère. Les rivières ou criques, en général étroites, parfois de moins
-de quatre mètres, dans la région que j’ai parcourue, renferment l’or,
-tantôt immédiatement dès la surface, tantôt au-dessous d’une certaine
-épaisseur de terre et de sable, variant de deux à quatre pieds, rarement
-cinq pieds.
-
-On commence par déboiser la crique, c’est-à-dire le cours d’eau, en
-enlevant les arbres sur sept à huit mètres de largeur, dix mètres même,
-si la crique s’élargit. Ce travail est fait à la hache, et l’on abat les
-arbres par séries de huit ou dix, _par rideaux_, comme disent les
-créoles, profitant des lianes qui les relient et les entraînent tous
-ensemble. Ensuite on fait le dessouchement, c’est-à-dire qu’on taille et
-arrache tout ce qu’il est possible des troncs et des racines qui sont
-peu profondes; en même temps on écarte les troncs écroulés sur les bords
-de la crique.
-
-Le travail suivant consiste à enlever la terre et le sable stérile
-jusqu’à la couche de sable aurifère qui est le plus souvent quartzeux.
-Ce travail se fait à la pelle, et le stérile est rejeté sur les bords.
-En même temps on fait un barrage de la rivière en amont, et une
-canalisation pour écarter l’eau des travaux et conduire au _sluice_,
-dont nous allons parler, l’eau qui sera nécessaire pour le lavage.
-
-La couche ou le sable aurifère va être débarrassée de son or dans le
-_sluice_. Le _sluice_ guyanais est le plus simple possible. Il est
-portatif, placé au milieu du chantier d’exploitation, et déplacé d’aval
-en amont, à mesure que l’exploitation avance. Ce _sluice_ est composé de
-canaux en planches, que les créoles appellent _dalles_, emboîtés l’un
-dans l’autre. Ils ont 4 mètres de longueur, 0m,30 de largeur et il y a
-en général cinq dalles, toutes portées sur des piquets où elles sont
-suspendues par des crochets qui servent à régler leur hauteur. La dalle
-inférieure porte des _rifles_ ou obstacles en bois et une plaque
-perforée maintenue par un _rifle_ en fonte, pour recueillir l’or fin
-au-dessous. On verse un peu de mercure sur les dalles.
-
-Deux mineurs prennent à la pelle le sable aurifère et le versent dans le
-_sluice_ près du sommet où arrive le courant d’eau. Le sable étant
-souvent argileux, il y a une ou deux femmes occupées à débourber les
-pelotes d’argile qui retiennent l’or et l’entraîneraient sans ce
-débourbage. L’or étant près de dix fois plus lourd que le sable, reste
-contre les _rifles_ et sous la plaque perforée, tandis que le sable est
-entraîné par l’eau. Un ouvrier rejette ce sable contre les bords pour
-qu’il ne gêne pas la circulation d’eau. Il n’y a donc que sept ou huit
-hommes occupés, au stérile, au sable aurifère, au _sluice_ et à
-l’enlèvement des sables. Les uns ou les autres chantent, ce qui donne de
-la gaieté au chantier. Ce travail, peu fatigant par lui-même, le devient
-sous le soleil ou la pluie, car on a déboisé. Le chef de chantier
-prospecte constamment pour contrôler le rendement du _sluice_.
-
-Le soir, à quatre heures, le chef vient retirer l’or du _sluice_. Il
-chasse d’abord le sable qui le recouvre, enlève peu à peu les _rifles_,
-et la plaque perforée, ne laissant que le _rifle_ en fonte. Tout le
-temps cependant il maintient une _batée_, grand plat creux en bois au
-bout du _sluice_. A la fin, il enlève le _rifle_ de fonte, l’or amalgamé
-au mercure tombe dans la _batée_, et il ne reste plus qu’à laver
-celle-ci. Cette opération demande un peu d’habitude pour éviter toute
-perte, mais elle est facile.
-
-L’amalgame d’or obtenu est serré dans un morceau de toile, placé dans
-une boîte en fer à cadenas, dont le directeur du placer a la clef. Le
-cadenas à ressort est fermé en présence des ouvriers et porté à
-l’établissement. Vers cinq ou six heures, le directeur du placer prend
-toutes les boîtes des chantiers, les ouvre devant les chefs de chantier
-et les ouvriers présents librement admis, et les pèse. On passe ensuite
-toutes les boules d’amalgame sur le feu, le mercure se volatilise et la
-boule jaunit: on la pèse à nouveau et on enferme l’or dans un coffre de
-fer. Au bout du mois, le coffret est expédié à Cayenne par canot. Il est
-muni d’une corde et d’une bouée de sauvetage, pour parer au naufrage du
-canot.
-
-Je pense que ces explications suffiront à faire comprendre le travail si
-simple des placers. Chaque établissement que je visite a une dizaine de
-chantiers, ce qui signifie quatre-vingts à cent hommes occupés au
-travail des criques. Mais, en route, il y a les charroyeurs, les
-canotiers, les ouvriers occupés aux _dégrads_, aux magasins, aux
-sentiers. Il faut compter un bon tiers du nombre d’homme en sus des
-mineurs. Il y a enfin les malades ou soi-disant tels, ceux qui sont plus
-ou moins fatigués et veulent prendre quelques jours de repos. En somme,
-pour six chantiers, il faut compter un personnel de cent cinquante
-hommes environ.
-
-La paye se fait par _bons_ sur le propriétaire du placer à Cayenne. Les
-ouvriers sont nourris aux frais du propriétaire: celui-ci peut en
-prendre à son aise, surtout s’il est, comme c’est le cas le plus
-fréquent, épicier lui-même. Mais la meilleure politique est de bien
-nourrir ses ouvriers; le rendement est bien supérieur, et les hommes
-intelligents de Cayenne s’en rendent compte. Bonne nourriture et bonne
-surveillance, c’est la _golden rule_, la règle d’or.
-
-Je donnerai plus loin des détails sur l’historique et la production de
-l’or en Guyane. Pour ne pas interrompre mon récit en ce moment, je le
-reprends à mon second jour au placer Saint-Léon, c’est-à-dire au 1er
-mars.
-
-Ce qui me frappe le plus ici, comme à Souvenir, en visitant les
-chantiers d’exploitation dans les criques, c’est leur étroitesse et la
-rapidité avec laquelle on les épuise de leur or. On avance, en effet, à
-raison de six à huit cents mètres par an, en ne donnant il est vrai,
-qu’un seul coup de _sluice_. Or, c’est le principal défaut de la méthode
-guyanaise. On veut aller trop vite, et en croyant prendre le meilleur,
-il arrive qu’on le laisse: il faudrait souvent enlever les deux côtés de
-la crique, car rien ne dit que la petite zone riche n’y passe pas aussi
-bien qu’au milieu.
-
-En outre, en allant vite, on laisse de l’or dans le fond de la crique,
-car les hommes le piétinent et il s’enfonce profondément dans le
-_bed-rock_. Ou bien ils jettent violemment en l’air la pelletée de
-gravier riche (ils appellent cela le coup de _canne-major_), et le
-sable, au lieu de retomber dans le _sluice_, s’éparpille en l’air, et
-l’or va retomber en partie dans la crique en arrière de l’exploitation,
-où il est perdu. Je ne veux pas entrer ici dans des détails techniques,
-mais seulement faire ressortir quelques imperfections de la méthode,
-qui, d’ailleurs, si elle est bien appliquée, est la mieux adaptée au
-genre de travail à faire, et fait honneur à l’esprit d’activité pratique
-des créoles: nous verrons aussi le soin qu’ils mettent à préparer le
-travail d’avenir.
-
-Les imperfections sont surtout apparentes dans le travail des
-maraudeurs, qui souvent saccagent les criques: c’est ainsi qu’ils ont
-rapidement épuisé les criques si riches de l’Inini, où il y aurait
-pourtant à faire encore. J’en parlerai plus loin, ainsi que du fameux
-Carsewène. En ces deux endroits, il est vrai, l’or était en grosses
-pépites, et les criques n’étaient riches que par placers, ce qui arrive
-fatalement avec l’or gros, tandis que dans les placers que je visite sur
-la Mana, l’or est très fin et assez régulièrement disséminé sur de
-grandes longueurs de criques. L’avantage est très grand, car on peut
-alors prévoir et préparer l’avenir en faisant des fouilles de
-prospection: les directeurs créoles des placers que j’ai vus témoignent
-d’une grande prévoyance et de beaucoup de soin, en faisant faire de très
-nombreuses fouilles de prospection.
-
-Ce sont ces fouilles de prospection qui m’intéressent le plus, et je
-n’ai malheureusement pas le temps d’en vérifier beaucoup. Je suis obligé
-de me fier souvent à la parole des directeurs des placers. Il ne serait
-pas suffisant de faire une fouille çà et là et au hasard dans une crique
-pour connaître la richesse et l’allure de l’or dans cette crique. Pour
-cela, il faut faire tout un système de fouilles méthodiquement placées
-tous les cinq mètres par exemple; c’est ce que l’on a fait pour
-certaines des criques prospectées, mais la vérification de toutes ces
-criques durerait beaucoup trop longtemps pour moi; elles sont pleines
-d’eau sur trois à cinq pieds de profondeur et deux à trois mètres de
-largeur. Ce travail serait plus facile dans la saison sèche, et c’est
-alors surtout qu’on entreprend les fouilles. Quand elles sont faites
-méthodiquement, les mineurs guyanais peuvent dire avec assez de
-certitude quel est le degré de richesse de la crique; ils se trompent
-rarement. Quand l’or est gros, ils disent que la crique est _pochée_,
-c’est-à-dire irrégulière: l’or est en _poches_, et dans ce cas on est
-exposé à des surprises tantôt agréables, tantôt désagréables. C’est le
-cas général des filons de quartz, avec la difficulté supplémentaire de
-ne pouvoir prospecter souterrainement sans d’énormes dépenses.
-
-Nos repas, dans la salle à manger ouverte à tous les vents, sont, pour
-moi, des surprises toujours agréables; nous avons de l’_agami_, du
-_toucan_, du _martin-pêcheur_, que les créoles appellent ici _honoré_;
-il y a aussi de l’_acouchi_, et un tout petit daim tacheté qu’on appelle
-le _caïacou_; c’est le meilleur de tous les gibiers. Cependant pour
-quelques jours je lui préfère encore le _tapir_, surtout préparé avec
-des lentilles; est-ce l’effet du manque de bœuf, le fait est que ce
-tapir reste un de mes meilleurs souvenirs. Il y a aussi du _tamanoir_,
-mais la peau seule a de la valeur, et Sully la met à part pour
-l’emporter. Le soir nous avons du thé indigène cueilli sur place à des
-touffes de _citronnelle_, de _mélisse_ ou de _diapana_: je ne regrette
-pas le thé de Chine. Le directeur de Saint-Léon, M. Janvier, tient un
-peu plus à sa cuisine que M. Beaujoie, de Souvenir, et je suis d’avis
-qu’il a pourtant raison.
-
-La forêt ici est en majeure partie formée de bois de _wacapou_, un bois
-de première dureté, un des plus beaux de la Guyane. Il y en avait
-également beaucoup au Grand-Canory; c’est un bois qui se conserve
-indéfiniment et durcit même en vieillissant. Outre le _wacapou_, il y a
-ici le _bois-de-lettres_, ainsi nommé parce qu’il est si dur qu’on s’en
-est servi pour faire des caractères d’imprimerie; il est moucheté noir
-sur rouge, ou rubané rouge foncé et noir, et remarquable par son
-miroitement à la lumière; on en fait des meubles magnifiques, et il est
-destiné à être de plus en plus apprécié. Il y a aussi le _bois-serpent_,
-de couleur jaune, zébré d’ondulations noires, qui ferait un superbe bois
-d’ornementation, pour la carrosserie par exemple. L’Admiral fait couper
-plusieurs madriers de ces divers bois, dans l’intention de les emporter
-en France.
-
-Notre grande case, toute neuve, en _wacapou_ et _acajou_, a quatorze
-mètres de longueur et une véranda en fait le tour. Il y a de tels amas
-d’herbe sèche sur les planchers des lits que je ne regrette plus mon
-hamac: la lampe qui reste allumée toute la nuit dans le hall central
-suffit à éloigner les désagréables vampires.
-
-Sur ce placer, il y a, en certains endroits, de nombreux galets de
-quartz granulé avec des parties zonées de bleu à traînées d’or libre
-très fin: ce sont de très beaux spécimens. D’autres fragments de quartz
-soyeux et semi-cristallin n’ont pas d’or, mais indiquent le voisinage de
-filons quartzeux, d’autant plus qu’on trouve aussi des fragments de
-limonite appartenant évidemment à ce qu’on appelle le _chapeau de fer_
-des filons.
-
-Il semble y avoir de l’or dans les terres même de la colline où se
-trouve l’établissement: on appelle cela les terres de montagne; elles
-sont moins faciles à laver que les alluvions des criques, parce qu’il
-faut aller chercher l’eau au pied des pentes. Parfois pourtant on en a
-retiré beaucoup d’or. A Saint-Elie, par exemple, l’exploitation des
-terres de montagne a produit plus de cent kilogrammes d’or, avec un beau
-profit; on descendait ces terres dans la crique pour les laver, car il
-était impossible de canaliser l’eau pour l’amener au niveau de ces
-terres.
-
-Nous allons partir comblés de cadeaux: _pagaras_ en fibres d’_arouman_,
-huile d’_arouman_, servant de cosmétique aux Indiens, graines de _rocou_
-pour faire de la teinture rouge (pour tatouages, sans doute), peaux de
-tamanoirs, becs de toucan, plumes d’agamis et d’honorés, bois-de-lettres
-et bois-serpent; il ne manque qu’une peau de crocodile pour nous faire
-un chargement digne de sauvages usuriers ou de vieux explorateurs.
-Pourtant, il n’y a rien là de ridicule, et ces produits feront un jour
-la fortune de la Guyane, plus probablement que tout l’or qu’elle
-produit, car nous verrons que les mines d’or ne servent de rien à la
-colonie, même qu’elles lui causent du préjudice pour le moment.
-
-Un matin, nous quittons l’établissement central de Saint-Léon pour aller
-visiter le placer _Triomphe_, qui lui est contigu au nord. Ce ne sera
-qu’une promenade d’une heure et demie. Cependant le trajet sera plus
-long pour nous, car nous voulons visiter en passant le petit placer
-_Union_, que les Guyanais citent volontiers comme un des plus riches de
-ces dernières années.
-
-Aussi nous quittons l’ombre des bois pour suivre une crique en plein
-soleil. C’est que cette crique a été déjà exploitée, donc déboisée, et
-nous arrivons précisément aux endroits qui ont donné tant d’or. Sur une
-centaine de mètres, on a retiré ici cent kilos d’or. Bien que la
-découverte ne date que de deux à trois ans, les criques sont déjà
-épuisées; on a fait même des repassages en plusieurs endroits,
-c’est-à-dire qu’on a repassé au lavage les sables déjà lavés, pour
-exploiter les côtés. Il ne reste qu’un chantier en terrain vierge, et
-nous l’atteignons bientôt. Il y a une dizaine d’ouvriers, dont deux
-femmes. Tout heureux de rencontrer nos boys, ils causent un instant,
-nous montrent ce qu’ils font, et nous indiquent un chemin plus court
-pour arriver à l’établissement Triomphe.
-
-Les criques de Saint-Léon et de Triomphe ont eu, elles aussi, des
-parties très riches, et comme elles sont très longues, elles peuvent en
-avoir d’autres. Nous allons voir le directeur du placer. Au sommet d’une
-rue droite, entre des cases alignées, se dessine une sorte de jardin,
-formé de légumes empotés sur des piquets et d’ananas en pleine terre. Au
-fond, c’est la case du directeur. Elle a des stores verts le long de la
-véranda. Le confort semble augmenter avec chaque placer que nous
-visitons. Cependant c’est toujours le même genre de case, avec des
-modifications suivant le goût de l’occupant. Dans celle-ci, on flaire
-l’ingénieur: tout est géométrique et de niveau, longueurs rigoureusement
-égales, plafonds et planchers d’acajou bien égalisé. Luxe particulier,
-il y a une chaise pliante. Luxe plus grand, il y a à déjeuner un gâteau
-de Savoie. On nous attendait, il est vrai; néanmoins, ce mets suppose
-une cuisinière peu ordinaire: elle mérite des compliments, qu’elle
-accepte avec force gesticulations et bavardage auxquels je ne comprends
-rien. La langue créole est vraiment bien difficile.
-
-[Illustration: MONTJOLY, PRÈS CAYENNE]
-
-Le directeur, M. Vertun, a été longtemps employé aux mines de
-Saint-Elie, et cette expérience lui donne une supériorité sur un
-directeur ordinaire de placers. Il a étudié le sien méthodiquement. De
-forte santé et de tempérament sec, excellent pour la vie des bois, il ne
-néglige ni son intérieur ni sa nourriture, et grâce à cela, il peut
-résister longtemps sans être obligé d’aller refaire sa santé à Cayenne.
-
-Il serait fastidieux de décrire en détail des criques aurifères, et des
-courses à travers bois. Je ne ferai que citer les particularités qui me
-frappent. Les blocs de quartz, par exemple, forment à _Triomphe_ des
-alignements plus réguliers qu’à Saint-Léon, mais les fouilles ne
-trouvent au-dessous d’eux que la roche décomposée. Il est sensible que
-le filon a été désagrégé et le quartz éparpillé; la recherche du filon
-devient difficile, surtout si la roche est décomposée jusqu’à quarante
-mètres de profondeur et plus comme on l’a appris par expérience sur
-certains placers. Cependant, dans les criques mêmes, la profondeur
-décomposée devrait être moins grande, puisque le _bedrock_ est resté
-blanc, tandis que les terres de décomposition sont rouges.
-
-On trouve parfois dans le gravier des haches de pierre polie; mais il ne
-faudrait pas croire qu’elles datent de l’âge de pierre. C’étaient et ce
-sont encore les armes des Indiens, ou Peaux-Rouges de l’intérieur. Ces
-roches sont en silex, en quartzite ou en pierre meulière, et portent une
-entaille pour les fixer à un manche par une corde ou plutôt par une
-liane, suivant la coutume indienne.
-
-En dehors de l’établissement central, on exploite un détaché, appelé
-_Hasard_. Mais là le village n’est composé que de quatre ou cinq huttes
-dans le lit même de la crique. Cela rappelle tout à fait, dit Sully, les
-camps de prospection. L’eau y vient de partout, du sol et du ciel. Mais
-pour prospecter, on ne peut déboiser un vaste espace; ce serait peine
-perdue si la crique était mauvaise. Ici la crique est bonne, on va
-construire une meilleure installation.
-
-
-
-
-CHAPITRE XI
-
-PRATIQUE ET THÉORIE
-
-
-Récemment il a passé ici un prospecteur en diamants. Il a lavé au tamis
-des sables des diverses criques, et prétend avoir trouvé une vingtaine
-de petits diamants, pesant ensemble un gramme. A mon tour, je fais le
-même genre de travail, mais je ne trouve pas autre chose de curieux que
-de petits cristaux de quartz. C’est là probablement ce qu’on a pris pour
-des diamants. Ce résultat n’enlève rien, du reste, à la possibilité de
-découvrir des diamants dans les sables de rivière de la Guyane
-française, car on en trouve en Guyane anglaise et au Brésil, dans des
-formations identiques. Mais les diamants ne se recueillent pas à la
-pelle; il faut souvent laver des mètres cubes de quartz pour en trouver
-un, et c’est ce qu’on ne peut faire à moins de séjourner assez longtemps
-au même endroit. Mais certains cristaux en indiqueraient la présence,
-comme le grenat, et je n’en ai pas trouvé.
-
-M. Vertun nous fait goûter quelques mets créoles: du _callou_ ou
-_gombo_; je connaissais ce légume en Californie sous le nom d’_okra_, ce
-qui étonne fort les créoles, ils croyaient en avoir la spécialité. Le
-_callou_ ressemble à une grosse asperge courte, et il en a un peu le
-goût: on le mange à l’eau, en salade ou écrasé avec de la morue, et
-c’est bien alors un mets créole.
-
-Il y a un parc à tortues. On nous sert des œufs de tortue, énormes et
-compacts, rappelant le goût des œufs de canard sauvage. Nous avons de la
-salade rappelant les mâches, et un gibier nouveau pour moi, le
-_paraqua:_ c’est une sorte de faisan, se rapprochant un peu du dindon,
-comme le _hocco_.
-
-Le soir, en dégustant de l’excellent thé de citronnelle, chacun à son
-tour sur la chaise pliante, nous causons longuement, et ce sont surtout
-des histoires de placériens. Ces créoles ont tous, plus ou moins, été à
-l’Inini ou au Carsewène, les deux _rushs_ les plus récents à la
-poursuite de l’or. Là aussi il y eut des forçats évadés, et cela me
-rappelle ceux de Sibérie, qui ont là-bas découvert tant de placers
-aurifères. En Guyane, les évadés s’en vont aux endroits les plus écartés
-de l’Inini, où travaillent les _boschmen;_ ceux-ci leur apprennent le
-travail du lavage, et s’en servent comme de domestiques, tout fiers
-qu’ils sont d’avoir des blancs à leur service. Ce métier ne contribue
-que trop à avilir le rôle des blancs en Guyane; cependant la médaille a
-son revers, et parfois les évadés font payer cher leur orgueil aux
-_boschs_, en leur volant leurs provisions et leurs canots avec lesquels
-ils fuient ailleurs prospecter pour leur compte, quand ils ont appris le
-métier de mineur.
-
-Il s’est passé des faits assez graves au grand pénitencier de
-Saint-Laurent du Maroni, et pourtant on n’en a pas fait de bruit. La
-nuit, les forçats jouaient aux cartes avec les libérés: le surveillant
-ne faisait pas sa ronde, sûr qu’il eût été de recevoir un mauvais coup.
-
-Les forçats, n’ayant pas d’argent, se faisaient pourtant un point
-d’honneur de payer leurs enjeux, mais pour cela, ils pillaient les
-magasins la nuit: le sort désignait le magasin à dévaliser. Une nuit, le
-sort tombe sur le magasin d’un nommé Lalanne, paisible bourgeois. Au
-moment où il va être envahi, un petit chien donne l’alarme. Les forçats
-rentrent, et l’on tire au sort un autre magasin: c’est celui d’un nommé
-Macquarel, non moins paisible que Lalanne. Comme les forçats forcent la
-devanture, le bruit réveille Mme Macquarel, qui se lève et appelle son
-mari. Celui-ci fait l’incrédule, et le bruit qu’il fait avec ses
-souliers avertit les envahisseurs. Deux d’entre eux montent l’escalier
-et se postent dans un passage coudé qui conduit à l’appartement. Dès que
-Macquarel ouvre la porte, il reçoit sur la tête un coup de sabre qui lui
-crève un œil; mais avec son fusil, il tue un forçat et blesse l’autre.
-Ce dernier s’enfuit; dès le lendemain, il est reconnu et enfermé.
-
-On fait une enquête. Or, cette enquête amène la découverte de plusieurs
-tonneaux remplis de sabres et de revolvers en vue d’une révolte
-générale. Ce fut le procureur général qui mena cette enquête, et elle
-eut du moins pour résultat de modifier le système de surveillance.
-
-Il paraît que le jury guyanais a un faible pour les maraudeurs, ceux qui
-saccagent les criques aurifères sans droit de propriété, et parmi
-lesquels il y a souvent des évadés. C’est que les jurés sont des
-marchands, et que les maraudeurs sont leurs pratiques pour acheter des
-provisions. Les surveillants et l’administration ne sont pas des
-pratiques, et puis ce sont le plus souvent des blancs, tandis que les
-maraudeurs sont des créoles. Récemment un surveillant, en cas de
-légitime défense, tua un maraudeur. Le jury le condamna à cinq ans de
-prison. Il fallut une pétition générale de la colonie pour le faire
-gracier. Ce simple fait qu’un blanc est qualifié d’Européen, tend bien à
-prouver que le Français est un étranger dans sa colonie.
-
-La chaise pliante a tant d’avantages pour causer confortablement que M.
-Vertun m’en fait construire une pour la traversée du retour. Elle sera
-en bois de lettres satiné rubané, et je l’emporterai en souvenir de nos
-soirées en Guyane.
-
-La grande couleuvre, qu’on appelle aussi le _devin_, n’est qu’une
-variété du _boa constrictor_; elle atteint douze à seize mètres de
-longueur, avec le diamètre d’un petit baril. On me cite un chasseur
-créole qui a entouré sa hutte à l’intérieur d’une peau de couleuvre
-étalée; la queue rejoint la porte en face de la tête, et la hutte a
-quatre mètres de côté. Il paraît, mais est-ce ici le mirage créole, que
-le devin s’attaque aux tapirs, aux jeunes, je pense; il étouffe sa proie
-dans ses replis, puis il commence son travail d’étirement pour l’avaler.
-Il l’applique contre un arbre dont il fait le tour, la presse et la
-frotte pour écraser les os, puis il s’enroule autour d’elle, et s’étire
-pour étirer aussi sa victime. Quand celle-ci, devenue malléable, a perdu
-toute forme, le devin commence à l’avaler par la tête, en l’inondant de
-sa bave; quelquefois la bête est si grosse que le devin est obligé de
-s’arrêter à la moitié pour digérer avant de s’occuper de l’autre, et il
-reste ainsi longtemps. Après avoir avalé une proie volumineuse, il gît
-plusieurs jours, une semaine, sans mouvement, comme inanimé. Il est
-incapable de résistance et on le tue comme un être inoffensif. On
-prétend que des chasseurs se sont assis sur lui, le prenant pour un
-tronc. Pour le tuer sans danger, on le hisse sur une branche d’arbre en
-le suspendant par le cou à un nœud coulant; un homme grimpe sur l’arbre,
-descend sur le cou de l’animal, où il plonge son sabre, et se laisse
-redescendre jusqu’au sol en le fendant sur toute sa longueur. Mais le
-devin affamé est la terreur des bois. J’ai cité précédemment deux
-circonstances où il se serait directement attaqué à l’homme, même à un
-homme à cheval.
-
-Il y a heureusement un certain nombre d’oiseaux qui tuent les serpents,
-entre autres les vautours et les urubus; il y a même les vampires.
-Darwin a raison. Il se fait une sélection naturelle, et ce ne sont pas
-les plus forts qui résistent, ce sont les mieux adaptés au milieu; ainsi
-les petits vampires ont raison de grands animaux. Ils tueraient les
-chevaux et les bœufs, si l’on ne protégeait ceux-ci par des lampes
-allumées. Il a pu exister dans les temps géologiques un animal
-insignifiant ayant détruit des races entières d’animaux mal taillés pour
-la lutte et dont la disparition a rompu la chaîne apparente de
-l’évolution. Ceux-ci étaient les branches mortes de l’arbre de la vie
-dont parle Darwin. Il a fallu que _le milieu crée l’organe_ pour que la
-race subsiste.
-
-J’ai plaisir à discuter de ces hypothèses avec M. Vertun. Les créoles
-sont fort portés au matérialisme complet, intégral, dirait-on, et nous
-verrons qu’ils sont facilement portés à être francs-maçons, ce qui
-semble être une conséquence du matérialisme.
-
---Cependant, lui disais-je, si la force naturelle est ainsi capable de
-créer les organes adaptés aux besoins, depuis le mouvement informe
-jusqu’à l’organe visuel (Darwin le dit), et à l’intelligence, alors le
-monde physique peut bien créer le monde moral par une tension, une
-tendance universelle à un état supérieur; la tendance à savoir est non
-moins irrésistible que la tendance à lutter pour l’existence: elle en
-fait même partie.
-
---Vous faites une hypothèse, dit M. Vertun.
-
---Tout le système de Darwin est une hypothèse: il remplace les créations
-parallèles et successives par une création continue. C’est la méthode
-infinitésimale appliquée au monde physique. Lui convient-elle d’abord?
-En tout cas, cela ne diminue en rien la nécessité de la création, car
-selon Darwin, de l’être inférieur sort constamment l’être supérieur, ce
-qui est au-dessus de notre conception. Il n’y aurait donc pas de preuve
-plus évidente de l’action continuelle de la Providence que le
-darwinisme.
-
---C’est ce que nous appelons le Progrès. Et voilà la croyance à laquelle
-faisait allusion, par exemple, un ministre français, quand on lui
-demandait récemment de s’expliquer sur ses croyances. Il a dit: «Je
-crois au Progrès.» Ce mot a une grande signification.
-
---Le progrès dans l’évolution, dis-je. Mais le ministre en question a
-voulu parler du progrès de l’homme. Or, justement le progrès ne paraît
-pas exister pour _l’être humain_. Nous ne le constatons pas dans l’homme
-physique ou intellectuel. _La science progresse_ par jalons successifs,
-mais _il n’y a aucune preuve que l’intelligence de l’homme progresse_.
-Il y a eu de toute ancienneté des hommes intelligents et réfléchis pour
-concevoir les hypothèses modernes. Pythagore concevait très bien le
-système solaire; Aristote ébauchait l’évolution; Moïse faisait de la
-géologie et de la géogénie; Archimède calculait de très difficiles
-intégrales. Savez-vous ce que Leibniz disait d’Archimède? _Ceux qui sont
-capables de le lire admirent moins les découvertes des grands génies
-modernes._ De l’avis des mathématiciens, seul le cerveau d’Huyghens
-serait à la hauteur de celui d’Archimède. Si nous pouvions comparer
-l’état des hommes d’il y a quatre mille ans et leur état actuel, la
-seule différence essentielle serait le peuplement progressif de la
-surface de la terre par l’homme.
-
---Et la rapidité des communications? dit M. Vertun. Et les chemins de
-fer, la vapeur, l’électricité, la télégraphie sans fil, les cuirassés,
-les sous-marins?
-
---En quoi ces inventions ont-elles modifié l’homme lui-même? La
-proportion des hommes supérieurs n’est sans doute pas supérieure à celle
-d’il y a quatre ou six mille ans. Ce que vous citez est un progrès de la
-science par acquisitions successives et non un progrès de l’homme. On
-peut, d’ailleurs, l’acquérir d’un seul coup, comme ont fait les
-Japonais. Or, on ne voit pas que cela ait changé les Japonais comme
-hommes. Pourtant?
-
---Mais alors, et les vieilles nations d’Europe, qu’ont-elles gagné?
-
---Elles ont gagné, sans parler d’autre chose, la diffusion de
-l’instruction, ce qui élève et égalise les hommes, mais cela n’augmente
-en rien leur capacité intellectuelle. Peut-être que la science entrave
-l’évolution de l’homme, en lui donnant une puissance artificielle. Pour
-en revenir à l’évolution, ce n’est que l’hypothèse de l’unité dans
-l’origine des espèces. Pourquoi cela? _On connaît environ quatre-vingts_
-corps simples, il se peut donc tout aussi bien qu’il y ait eu à
-l’origine des centaines de germes, datant même de diverses époques.
-
---Cependant il faut convenir que l’évolution est une hypothèse qui plaît
-à notre esprit, sans doute à cause de l’idée d’unité qu’elle met à la
-base de notre conception de la nature.
-
---C’est l’unité divine, dit Sully, qui, malgré son peu de goût pour les
-spéculations idéalistes, s’est toujours montré vis-à-vis de nous
-respectueux de l’idée religieuse.
-
---Oui, le plan de l’univers paraît unique, depuis que la science récente
-a formulé des lois générales pour tout l’univers: celles de Newton, de
-Fresnel, de Berthelot, de Maxwell. Cette unité de lois prouve l’unité de
-pensée. Cependant l’accord entre les diverses branches de la science
-n’est pas encore fait. S’il se fait, ce sera grâce à une conception
-idéaliste, et non pas avec les idées matérialistes.
-
---En Guyane, le matérialisme jouit d’une grande faveur, grâce au sens
-pratique des créoles, et à la diffusion chez eux de la fameuse secte
-trop connue, la franc-maçonnerie.
-
---Je crois que le progrès de l’homme ne peut se faire que par
-l’idéalisme, en se dégageant de plus en plus des liens de la matière.
-
---Ce n’est pas ce qu’on disait, il y a quelques années, avec Zola dans
-le roman, Karl Marx en sociologie, Büchner en philosophie, Kirchoff en
-mécanique, avec l’art réaliste tiré de la photographie, la musique
-réaliste elle aussi.
-
---Nous avons même maintenant Wells, en fait de réalisme, mais il le
-traite avec humour, et Haeckel en philosophie physiologique; mais le
-courant leur est contraire, il n’y a pas à dire, depuis quelques années.
-On fait maintenant reposer les idées transcendantes sur des arguments
-purement physiques.
-
-Ce n’est plus la matière qui forme la notion primordiale de nos sens, la
-matière est inconcevable avec son infinie divisibilité; c’est l’énergie
-qui apparaît à la source de toutes choses. Avec Newton, la lumière même
-était quelque chose de matériel, dans la théorie de l’émission. Déjà
-Descartes pourtant, bien que d’une manière informe, avait parlé de
-tourbillons.
-
-La théorie ondulatoire de Fresnel a renversé l’émission; elle a été
-confirmée par des découvertes absolument d’accord avec ses calculs
-mathématiques, et par les ondes hertziennes. Aussi cette théorie a fait
-introduire dans l’exposition scientifique du monde une force nouvelle
-qui transformait toute sa composition. C’est l’éther qui, par ses
-vibrations, est devenu le champ principal des phénomènes perceptibles
-aux sens. Les ondes lumineuses ne diffèrent plus des ondes hertziennes
-que par le rythme et l’amplitude des vibrations. L’électricité paraît
-devenir comme la clef de voûte de la chimie, la cause même de l’énergie
-et de la matière. La matière peut-être n’est plus qu’une illusion, car
-sa décomposition à l’infini produit des atomes si petits qu’ils ne sont
-plus de la matière, mais de l’électricité.
-
-La différence entre les atomes n’est plus dans leur constitution, mais
-dans le sens, la rapidité, la disposition de leurs mouvements ou plutôt
-des mouvements de leurs _monades_, lesquelles sont, par rapport à eux,
-comme les planètes par rapport au système solaire. L’émission d’énergie
-n’est plus un miracle, bien qu’elle soit indéfinie, puisqu’elle résulte
-d’un mouvement aussi naturel et éternel que le mouvement de nos
-planètes, dont Laplace a démontré mathématiquement la permanence et
-l’équilibre.
-
-Il resterait à expliquer ces _monades_ qui forment les atomes. D’après
-Larmor, ce sont des modifications de l’éther, des nœuds qui se forment
-dans ce milieu, par un mécanisme analogue à celui des fameux tourbillons
-de Maxwell. L’éther, un fluide pourtant hypothétique, devient donc la
-base de l’interprétation rationnelle de l’univers, l’électricité est la
-réalité, et la matière n’en est que l’expression sensible, purement
-locale et probablement transitoire. Cet éther est gênant à expliquer.
-
---Tout cela, dit Sully, c’est très joli, mais ça ne donne pas à manger;
-parlez-moi plutôt d’une belle pépite, c’est une matière transitoire,
-mais pourtant une réalité.
-
---Je n’ai pas fini, et je puis vous apprendre encore quelque chose de
-plus joli. C’est un fait bien étrange que l’homme éprouve tant de
-difficultés à développer ses facultés de raisonnement et de perception
-pour comprendre le monde qui l’entoure. Car vous avez raison, il est
-encore bien peu avancé, puisqu’il ne peut se dégager de l’attraction
-d’une belle pépite. Il serait pourtant intéressant de savoir pourquoi il
-est si peu avancé dans cette recherche.
-
-Un savant, Myers, a cru en trouver une explication. C’est que la
-sélection naturelle, la lutte pour la vie, a développé jusqu’ici
-seulement les facultés inférieures de l’homme. Notre but presque unique
-et continuel est la conservation de notre individu et de notre espèce.
-Cela nous empêche de développer nos facultés supérieures. Moi, je n’en
-crois rien.
-
-Si les hommes de génie, dans les sciences et les arts, sont si rares,
-c’est qu’ils sont de cette rare catégorie de gens qui n’ont pour pensée
-que leur art et leur science, et non pas l’idée de gagner leur vie! Il
-est juste de dire que notre civilisation tend à mettre les savants à
-l’abri du besoin, et quant aux artistes, leur vie, c’est leur art.
-Seulement il leur arrive souvent de sacrifier l’art à la mode, et il
-n’est que trop vrai que les artistes de génie meurent à la peine: il n’y
-a qu’à lire leur histoire.
-
---Mais enfin cela prouve tout de même que les facultés supérieures de
-l’homme ne se développent que lorsque les facultés inférieures n’en
-éprouvent pas la nécessité. Pourtant les unes ne vont guère sans les
-autres.
-
---En somme, la matière serait illusoire, et nous devrions faire tendre
-tous nos efforts à chercher ce qu’il y a sous la matière, au moyen de
-l’art d’abord puis de la philosophie, ou plus exactement, de la
-théologie, la science des causes. Je reviendrai ici à une idée bizarre:
-c’est que l’éloignement des passions brutales a produit l’amour, et que
-l’amour est la source des arts, notamment de la musique. Musset a dit:
-«La musique est une langue que le génie a inventée pour l’amour.» Donc
-déjà la musique est dans la région supérieure!
-
---Nous avons, nous aussi, une littérature créole, et nous aimons la
-musique, dit M. Vertun; vous avez dû entendre un de nos bals à Cayenne.
-
---Oui, mais j’avoue que, sous ce point de vue, à Paris on trouve mieux.
-
-M. Vertun nous accompagna au placer Dagobert pour nous montrer un
-détaché de son placer. Il nous fallut quatre heures de marche. Le
-sentier longea d’abord une grande crique où l’on pourra donner quatre
-coups de _sluice_ parallèles, puis on gravit des montagnes, c’est-à-dire
-des collines, et entre temps, nous subissons de petites averses.
-
-Au détaché de Triomphe plusieurs chantiers sont arrêtés, envahis par
-l’eau, et à cause du manque de mineurs. Il y a eu un retard dans l’envoi
-des provisions par les canotiers _boschs_, et beaucoup d’ouvriers se
-sont prétendus malades ou sont allés travailler ailleurs.
-
-En route, nous revenons, Sully et moi, sur nos causeries:
-
---Vous êtes tout de même par trop pratique. Une pépite, ce n’est pas
-tout dans la vie.
-
---Bah! nous autres, nous n’avons pas de plaisir à sonder l’inconnu. Il
-faut bien nous rabattre sur les plaisirs de la vie.
-
---Oh, vous savez vous tirer d’affaire! Vous êtes à votre aise partout.
-On vous mettrait dans le désert que vous en tireriez quelque chose. Il
-faut le reconnaître, c’est une fameuse qualité. Vous avez bon pied, bon
-œil, des dents que j’admire, tout!
-
-Seulement vous êtes privé de ce qui est, selon moi, une des grandes
-jouissances de la vie. Dans le désert, je ne sais si l’on trouverait à
-manger, mais on trouverait à rêver, et le rêve a des conséquences
-souvent très pratiques. Il développe l’imagination.
-
---Il n’en faut pas trop. Savez-vous ce qui arrive aux rêveurs? Avec leur
-plaisir à rêver, ils _dédaignent_ le côté pratique de la vie. Au moment
-opportun, ils le négligent, on dirait que ça leur est bien égal.
-D’ailleurs analyser son milieu, ses semblables, c’est intéressant.
-
---C’est vrai, le rêve peut faire perdre en un instant le fruit de son
-travail. On ne devrait pas profiter de cette faiblesse d’autrui.
-Malheureusement, en ce monde, chacun pour soi; si l’un perd son
-avantage, l’autre le prend. Qui va à la chasse perd sa place.
-
---Et quand il revient, il trouve un chien! Qui le vaut d’ailleurs! On ne
-peut pas tout avoir. Vous rêvez, cela vous plaît; soyez content,
-chantez, dansez!
-
---Comme la cigale? Je vous dirai que si la fourmi voulait chanter, elle
-serait ridicule. Celui qui ne sent pas la beauté, tout en étant
-intelligent, _fait semblant_ de la sentir, pour avoir l’air de tout
-comprendre, et il dupe les autres. Mais l’artiste ne s’y trompe pas, il
-voit le ridicule de ces jugements, et il en rit, et, à la fin, tout le
-monde en rit aussi, parce qu’il y a de l’intelligence dans le sentiment.
-Ah non! L’intelligence pratique ne suffit pas.
-
---Il en faut, et chacun prend son plaisir où il le trouve. Il en est
-beaucoup, allez, qui font semblant de croire à la religion et qui, au
-fond, n’en ont point.
-
---Justement, ils font semblant de la comprendre. Nous sommes d’accord.
-
-[Illustration: LE FOUR DU PLACER DAGOBERT]
-
-Il serait impossible, pensai-je, de concilier un tempérament
-intellectuel pur avec un tempérament sentimental, mais heureusement
-chaque homme possède un peu de l’un et de l’autre, et c’est ainsi qu’on
-s’entend: théorie et pratique.
-
-
-
-
-CHAPITRE XII
-
-LE PLACER DAGOBERT
-
-
-Nous avons fait halte au détaché Saint-Jules, où l’on nous prépare un
-punch au rhum, qui nous remet de la chaleur et de la marche. Nous
-trouvons là le directeur de Dagobert ou plutôt son adjudant, M. Thamar.
-
-Le sentier que nous prenons est pittoresque et accidenté, mais nous
-avons plusieurs averses. On gravit de petites montagnes, après avoir
-longé les criques déboisées déjà exploitées, dans lesquelles la pluie
-nous inonde sans qu’aucun feuillage ne la retienne. Après les montagnes,
-nous longeons la crique Absinthe, et je prends les devants avec M.
-Thamar, le directeur provisoire de Dagobert, venu à notre rencontre.
-C’est un jeune homme bien découplé, l’air décidé et énergique, qui
-enjambe les criques et passe les ponts sourcilleux comme un porteur
-nègre, ou bien un créole. Il m’entraîne à sa suite; Sully reste avec
-Emma qui va plus lentement, et M. Vertun leur tient compagnie. De grands
-troncs nous barrent plus d’une fois le passage, en des endroits pleins
-d’eau et de broussailles, de sorte que je me demande comment Emma s’en
-tirera. Mais elle est vaillante. Tout ce sentier est en fort mauvais
-état, on l’a abandonné pour faire les charrois par un sentier situé en
-aval.
-
-Une surprise m’attend à mon arrivée à l’établissement Dagobert: c’est
-une salve de mousqueterie qui me semble être tirée en mon honneur;
-levant les yeux, en montant le penchant de la colline, j’aperçois au
-sommet de la case qui domine le village un grand drapeau français, sur
-un long mât, agité par le vent. Les décharges se répètent une demi-heure
-plus tard, à l’arrivée de Sully. C’est réellement une réception, mais
-non officielle: il y a plus de cordialité, il n’y a pas de dissidents,
-et surtout il n’y a pas de discours. Il est deux heures, et la faim nous
-presse, ce qui nous empêcherait d’écouter des harangues. Le dîner nous
-attire davantage. Mais il est précédé de punchs et d’apéritifs variés,
-comme s’il était nécessaire d’exciter notre appétit. Après la marche,
-les averses, la dernière montée à gravir après bien d’autres, et à 185
-mètres d’altitude, l’appétit vient tout naturellement. Aussi le dîner
-est fort gai et se termine par de l’enthousiasme quand M. Vertun tire de
-son sac un gâteau de Savoie, présent de sa cuisinière, tandis que Sully
-débouche son champagne. Décidément, c’est un pays d’or; il me rappelle
-le Transvaal avant la guerre.
-
-Le placer Dagobert paraît en pleine prospérité. Il a produit
-vingt-quatre kilos d’or le mois dernier, et l’on compte dépasser ce
-chiffre en mars. L’an dernier pourtant, il a eu ses vicissitudes; il a
-été envahi par les maraudeurs, on nous en fera l’historique.
-
-Cet après-midi, nous faisons un tour aux plantations. Nous prenons
-successivement un bain aromatique, et nous allons nous coucher de bonne
-heure. J’ai, à moi seul, une case neuve, construite pour le directeur
-qui est absent, M. Acratus. Cette case a deux chambres et une salle de
-bains. Mon lit de planches et d’herbes est excellent. Sans plus me
-préoccuper des vampires que s’ils n’existaient pas, je m’endors
-profondément. Une lampe brille sur ma véranda; un boy dort sur un hamac
-dans la seconde chambre, je suis traité comme un personnage. A trois
-heures pourtant, les singes hurleurs me tiennent éveillé plus d’une
-heure; ils gambadent sur les arbres les plus proches. Puis je me rendors
-pour me lever à six heures, l’heure à laquelle presque subitement, il
-fait grand jour.
-
-Le placer Dagobert rend en ce moment une moyenne de dix grammes d’or par
-jour et par homme aux chantiers: il y a des criques nouvellement
-découvertes, aussi riches, d’après les prospections, que celles qui
-produisent depuis deux et trois ans. Enfin, il y a toute une région dans
-l’ouest, qui est fort riche, mais qui a été envahie l’an dernier (1903),
-par les maraudeurs. Pendant cinq à six mois, ceux-ci ont saccagé les
-criques, ils étaient deux à trois cents, jusqu’à ce qu’enfin, en
-novembre, le propriétaire du placer, M. Melkior, de Cayenne, se décidât
-à envoyer à ses frais une petite expédition pour les expulser. Il obtint
-soixante-dix soldats avec leurs officiers et sous-officiers, un
-brigadier de gendarmerie, un médecin, un arpenteur, et un représentant
-de la loi. La plus grande difficulté consista à réunir à Mana le nombre
-de canots et de pagayeurs nécessaires. Mais ensuite tout se passa très
-bien, personne ne fut malade, il n’y eut aucun accident sérieux au
-passage des sauts. Certaines nuits furent pénibles à cause de la pluie:
-c’était la fin de la saison sèche, mais comme il était difficile de
-construire vingt ou trente carbets tous les soirs, les hommes
-suspendaient leurs hamacs entre deux arbres, et s’il tombait des
-averses, ils les recevaient. Mais c’est monnaie courante en Guyane, on
-ne s’en plaint pas trop: pourtant une forte averse dans un hamac étanche
-fait une baignoire.
-
-Les maraudeurs furent expulsés. Pour les obliger à partir, on saisit
-leurs vivres sauf l’indispensable à leur voyage, et l’arpenteur officiel
-put achever la délimitation du placer sur le terrain: ce travail est
-long et difficile en Guyane, quand on songe que les placers ont souvent
-dix à vingt kilomètres de longueur. Il semble qu’il dut être bien facile
-aux maraudeurs de revenir, après le départ de la force armée; car il n’y
-a pas de police possible à pareille distance, et la zone saccagée était
-à portée du Maroni, d’où il est facile de fuir en Guyane hollandaise.
-Mais les vivres coûtent et il faut les transporter; aucun maraudeur
-n’est encore revenu, et le directeur du placer va mettre en exploitation
-intensive la région envahie, pour éviter tout nouveau maraudage.
-
-Dans le bois, on est évidemment exposé aux pires tours de ses
-semblables: pour l’homme comme pour les animaux, c’est _la loi de la
-jungle_, comme la décrit Kipling. On ne reçoit guère de nouvelles. Il
-est des gens dont on est resté sans nouvelles plusieurs années, car ils
-se déplacent; on les croit là où ils ne sont pas et ils reparaissent
-inopinément, ou bien on n’en entend plus parler. Les accidents de chasse
-sont fréquents, celui surtout qui est dû à la décharge accidentelle d’un
-fusil mal porté. Le chasseur insouciant laisse pendre son fusil qui se
-trouve coucher en joue l’homme qui le suit. Sur un sentier boueux et
-glissant, le long d’une pente, j’ai vu l’endroit où ce fait s’est passé
-peu de temps avant mon passage: en bas, dans la crique, un peu de terre
-soulevée indique une tombe, et c’est tout; nul ne s’est inquiété du
-disparu. Un crime, s’il se produit, est bien difficile à découvrir en
-des régions si désertes.
-
-A déjeuner, Thamar nous fait goûter le _sorol_, la perdrix guyanaise;
-puis le _pack_ ou _paca_, un gibier très fin rappelant le lièvre. Les
-hoccos, agoutis et pécaris sont l’ordinaire. Mais j’ai goûté d’un mets
-plus rare, le _singe coatta_. C’est une espèce assez grande de taille;
-elle atteint trois à quatre pieds. J’ai eu la curiosité de voir écorcher
-plusieurs coattas, et cela, je pense, m’a empêché de les apprécier comme
-mets. Une fois dépouillés de leur fourrure, ils ont par trop l’air
-d’enfants ou même d’adolescents à la peau blanche. Il restait le poil
-noir de la tête, et cela, avec la peau jaune de leur visage, et leurs
-petits yeux bridés leur donnait l’air de petits Japonais. Il paraît
-qu’on s’habitue à leur goût _sui generis_. Cet animal vivant surtout de
-fruits, sa chair est beaucoup moins forte que celle du _puma_, et
-pourtant bien des Guyanais mangent avec plaisir le _puma_ ou tigre
-américain.
-
-Le singe rouge est moins bon que le _coatta_, mais sa fourrure est plus
-belle, et Sully s’en fait donner un assortiment pour sa maison de
-Cayenne.
-
-Chaque soir, nous assistons à la pesée de l’or et à sa mise en boîte.
-Voilà six jours que chaque soir on réunit un peu plus d’un kilo d’or; à
-vingt-cinq jours de travail, on fera 26 à 28 kilos pour mars. Le
-résultat des prospections que je fais exécuter correspond à cette
-production; les directeurs de placers ont une grande expérience locale,
-et peuvent prédire la production future d’une crique d’après les
-prospections qu’elle donne; leurs prospections sont nombreuses et
-méthodiques; ils fondent leur calcul sur le travail par homme et par
-jour, et non sur la teneur en or par mètre cube. Les Sibériens ont une
-méthode analogue fort pratique.
-
-Les deux placers Souvenir et Dagobert sont tenus avec un soin méticuleux
-au point de vue des comptes, de la production et du ravitaillement. On
-sent un ingénieur à la tête de leurs services. Chaque soir, j’assiste à
-la distribution des vivres aux ouvriers. Leur nourriture est abondante
-et variée: morue, bacaliau, bœuf salé, patates, pain, manioc, haricots,
-lentilles. Celles-ci sont chères, mais elles ont un grand avantage:
-elles ne se gâtent jamais, tandis que l’humidité gâte les haricots. Le
-placer produit du manioc, des patates, des bananes, du maïs et de la
-canne à sucre.
-
-Nous allons un jour visiter une crique nouvellement découverte, la
-crique _Tortue_. Pour y aller, nous en passons d’abord une autre en
-exploitation, déjà située à une heure et demie de l’établissement
-central; reprenant dans cette crique une fouille de prospection, lorsque
-l’eau est épuisée, voici qu’une tortue apparaît au fond; c’est une
-preuve qu’elles abondent dans ces criques. La crique Tortue, un peu plus
-loin, est très étroite, mais nous constatons qu’elle est vraiment riche
-aux points explorés. A notre retour, cherchant des affleurements de
-quartz, nous passons sous d’énormes blocs de granite rouge et blanc,
-grands comme des maisons; mais la terre rouge, faite de roche
-décomposée, apparaît au-dessous. L’endroit est pittoresque sous le
-demi-jour de la forêt; d’ailleurs, le ciel est couvert; même, il tombe
-des averses.
-
-Cependant, nous avons hâte de partir. Des pagayeurs boschs nous ont dit
-qu’il faut souvent douze jours de canotage pour descendre de Dagobert au
-bourg de Mana, et sept ou huit en _tapouye_ (ce sont de petits
-voiliers), de Mana à Cayenne. Dans ce cas, nous arriverions bien juste
-pour le courrier du 3 avril. Or, Sully a toutes sortes d’affaires à
-organiser à Cayenne avant cette date, car il désire revenir à Paris avec
-moi; il attend un mobilier, un automobile, etc. C’est à peine s’il nous
-reste une vingtaine de jours. Mais on a donné un bal en notre honneur
-pour ce soir, qui sera le dernier, et il faut au moins le voir, sinon y
-prendre part.
-
-Dans une petite chambre, occupant tout l’intérieur d’une case, se
-trémoussent une cinquantaine de créoles au teint sombre, noir même,
-hommes et femmes. J’ai dit qu’il y a plusieurs femmes occupées à chaque
-chantier. On dit bien que quelquefois elles sont cause de discorde, mais
-le plus souvent leur présence attire et retient les ouvriers.
-
-La danse est lente, sans mouvements désordonnés, qui seraient par trop
-échauffants sous ce climat; c’est plutôt un balancement rythmé, presque
-sans mouvement des pieds. Mais, si les couples évoluent avec lenteur, la
-musique est un tourbillon vertigineux. Cette musique est tout à fait
-originale: deux noirs, ou même deux créoles, demi-nus, sont assis côte à
-côte sur le plancher; l’un d’eux, de ses doigts de fer, bat en cadence
-une plaque de bois résonnante de façon à produire des roulements
-rythmés, comme ceux du tambour, et très rapides; s’il y avait sur ce
-rythme des notes musicales, cela ferait sans doute un air, comme des
-variations de flûte ou de clarinette évoquent certains airs. L’autre
-musicien agite une petite caisse de fer-blanc pleine de sable; il la
-secoue violemment, et, cela, c’est l’accompagnement. Nous avons la
-musique réduite à sa plus simple expression.
-
-Mais, le plus amusant, c’est de voir les têtes des deux exécutants. Ce
-sont des types; ils roulent les yeux, remuent la tête de droite à
-gauche, en tous sens, font de lentes grimaces. Ils me faisaient l’effet
-d’être épuisés de fatigue, à force d’exécuter tant de bruit et de
-mouvements; mais non, ils peuvent s’en donner toute la nuit. C’est
-beaucoup plus fatigant que de danser. Quelquefois, l’un ou l’autre des
-danseurs ébauche une vague mélopée, qui doit être le thème sur lequel
-brode le tambour de bois. Si ce n’était l’odeur un peu forte qui se
-dégage de la salle, j’y resterais longtemps: c’est toujours la même
-chose qu’on regarde, mais on doit arriver, en le considérant, à une
-sorte de fascination étrange. M. Thamar jouit visiblement de ce
-spectacle qu’il nous a réservé; il semble regretter de n’y point prendre
-part. En notre honneur, il fait apporter aux musiciens et aux danseurs
-quelques bouteilles de véritable tafia, et il s’improvise un buffet
-vraiment assorti à ce bal.
-
-Au dehors, la nuit est noire, et il tombe par rafales des averses
-torrentielles; mais la température est tiède. Je vais rejoindre ma case
-au drapeau, qui domine tout le village et même la colline. Mon boy a
-suspendu son hamac, mais il n’est pas couché; il faut bien qu’il prenne
-sa part du bal.
-
-C’est ma dernière nuit aux placers, dans ces cases à jour sur la lisière
-des bois sauvages; je crois que je vais regretter ces quelques semaines.
-Si ce n’était l’appréhension de la fièvre et de l’anémie, je passerais
-volontiers longtemps dans ces bois: l’Européen résiste aussi bien que le
-créole. Avec une santé solide, des précautions suivies et raisonnées
-comme celles que prend L’Admiral, une nourriture saine et abondante et
-un vigoureux exercice tous les jours, la danse même parfois, on peut
-braver l’humidité de la Guyane; or, l’humidité, c’est le véritable
-écueil du climat, et non pas le soleil. Dans le bois, il n’y a pas de
-soleil, et sur les chantiers, avec le casque blanc ou le grand
-chapeau-parapluie des créoles, le soleil n’est pas dangereux.
-
-Je pense à tout cela, à la magnificence de ce pays et de ses bois,
-étendu sur ma couche, dans cette atmosphère idéale de douceur, écoutant
-au loin les bruits du bal, de ce bal sans analogie avec celui de Roméo,
-comme musique, et je m’endors. Demain, nous allons partir, traverser une
-dernière fois le grand bois sauvage, et nous embarquer sur la Mana.
-
-
-
-
-CHAPITRE XIII
-
-DESCENTE DE LA RIVIÈRE MANA EN CANOT
-
-
-Après avoir terminé l’inspection des quatre placers qui m’était confiée,
-nous quittons le dernier établissement pour descendre à pied au _dégrad_
-ou débarcadère de la Mana. Il n’y a guère que sept ou huit kilomètres,
-mais les pluies torrentielles de ces derniers jours ont transformé les
-criques en lacs, et les bois en marécages.
-
-Le sentier est affreux; sur les criques débordées, les ponts de troncs
-d’arbres manquent de solidité, parfois flottent et tournent sur
-eux-mêmes; il est impossible d’y passer debout: il faut passer à
-califourchon, ou dans l’eau jusqu’au milieu du corps. Je file en avant
-avec Thamar, le directeur provisoire du placer Dagobert, qui m’aide
-autant qu’il peut: d’ailleurs les arbres ruissellent et achèvent de nous
-mouiller. Thamar, ce garçon intelligent qui m’a fort bien expliqué le
-système des criques qu’il a étudiées, est en même temps un remarquable
-homme des bois; il en connaît tous les secrets; il échoue pourtant
-plusieurs fois dans sa recherche des passages à gué, tellement l’eau est
-haute. Sur le sentier, voici passer un serpent vert, un _jacquot_, qui
-fuit l’inondation. Parfois surgissent de terre des blocs de quartz où
-l’on pose le pied avec plaisir, car tout autour le sol est glissant. Je
-ne suis pas fâché de voir cet aspect de la forêt tropicale. On est
-inondé, mais il fait tiède, et, tant que l’on est en mouvement,
-l’humidité ne vous refroidit pas. On a même un certain plaisir à braver
-impunément des situations que, sous nos climats froids, on ne braverait
-pas sans risquer quelque peu sa santé.
-
-La dernière crique à passer est un lac de cinquante mètres de largeur,
-et d’une profondeur inconnue. Les troncs qui servaient de pont ont été
-emportés par la crue. En vain Thamar cherche un passage. Il appelle les
-boys du _dégrad_, qui n’est qu’à cent mètres plus loin. Ceux-ci
-arrivent; deux d’entre eux traversent le gué à l’endroit le moins
-profond: ils en ont jusqu’au cou. Il faut me décider à passer comme eux,
-tenant ma montre en l’air, seul objet craignant ici l’humidité. De
-l’autre côté, le soleil brille sur les toits des magasins, et je vais me
-sécher en attendant Sully et Emma. Ceux-ci, plus patients que moi, ont
-fait abattre, par nos porteurs qui les suivent, un arbre immense, et
-passent l’eau profonde à pied sec. Ils sont pourtant obligés, eux aussi,
-de changer de linge dans la hutte du magasinier.
-
-Deux canots nous attendent sur la crique Sophie, qui rejoint la Mana
-près d’ici. Il est midi passé; aussi nous déjeunons avant de nous
-embarquer.
-
-Nos pagayeurs, qui sont des créoles, font aussi leur repas. Nous montons
-dans nos canots, chacun muni de quatre pagayeurs et d’un pilote. Sully
-et Emma prennent le plus grand; je monte, seul passager, dans l’autre.
-Il n’y a pas d’abri, comme en avaient nos canots de l’Approuague; les
-_pomakarys_, ces abris de feuilles, comme on les appelle en créole,
-gêneraient le pilote au passage des rapides et des sauts. Un troisième
-canot descend la Mana avec nous, monté par deux _boschmen_, le père et
-le fils.
-
-Nous ne sommes pas à cinquante mètres du rivage qu’un clairon retentit.
-C’est Thamar qui sonne la générale. Aussitôt Sully saisit son winchester
-qui est chargé, et envoie une salve de dix coups; c’est L’Admiral de la
-flotte qui répond au général des placers; puis, brusquement, la rivière
-fait un détour, et nous perdons de vue le _dégrad_ de Dagobert. Seuls,
-des coups de fusil, qui font écho à ceux de Sully, nous parviennent
-encore, tandis que nous descendons la crique Sophie. Les bords inondés
-au loin n’offrent aucun atterrissage; nous passons des groupes de
-carbets dont les toits seuls émergent de l’eau.
-
-Cependant la crique s’élargit, et nous entrons dans la Mana, large et
-gonflée comme un grand fleuve. Bientôt c’est le confluent du _Coumarou_,
-et le saut du Grand-Coumarou, signalé par mon pilote. Mais il est
-invisible; à peine quelques petites vagues, indiquant les rochers à
-faible profondeur, rident-elles la surface de l’eau. Nous filons sur le
-courant plus rapide, sûrs que, de ce train, il ne faudra pas treize
-jours pour descendre à Mana.
-
-Vers cinq heures, nous touchons au saut _Ananas_, et nous décidons d’y
-coucher, car il y a une chute brusque de trois mètres, et il faudra
-alléger les canots au moins de notre poids. Nous accostons juste au
-sommet du saut et l’on amarre les canots. Mais le mien se détache avant
-que je ne l’aie quitté, et glisse; heureusement je saisis une liane, mon
-pilote en agrippe une autre, et le canot s’arrête. Un peu plus, nous
-descendions le saut par l’arrière, et non pas peut-être sans quelque
-dommage.
-
-Nous passons une bonne nuit, enchantés de reprendre la vie des carbets.
-Au matin, nous passons à pied le saut Ananas, regardant filer les canots
-allégés dans les rapides, et nous y remontons quelques instants après.
-Un léger rideau de brume s’étend sur la rivière, amortissant l’éclat du
-jour, et créant de jolies perspectives fuyantes. Voici que se répètent
-les paysages de l’Approuague, les lianes touffues formant devant les
-arbres de vraies murailles de feuillage rappelant les vieux châteaux
-couverts de lierre, et sous les buissons poussent les ananas sauvages,
-qui ont donné leur nom au saut.
-
-Mais, de ces rideaux de feuillages verts, pendent maintenant de
-splendides grappes de fleurs violettes; parfois même ces fleurs
-recouvrent tout et montent jusqu’au sommet des arbres. La muraille verte
-est devenue entièrement violette, et c’est une fête pour les yeux.
-
-Ailleurs, sans qu’il y ait de fleurs visibles, ce sont des bouffées de
-parfums qui nous arrivent et qui embaument toute la rivière.
-
-Pour déjeuner, nous faisons halte près d’un groupe de carbets où se
-trouve amarrée une flottille de canots. Ils portent des provisions
-venant de Mana pour les placers que nous venons de visiter; mais le
-courant est si fort que les pagayeurs sont impuissants à le remonter;
-ils ont dû faire halte. Voilà près de cinquante jours qu’ils sont partis
-de Mana, le 26 janvier, et ils vont encore être obligés d’attendre
-quelques jours que la rivière ait baissé. Un peu plus bas, c’est un
-autre groupe de canots. Voilà donc pourquoi l’on est privé de provisions
-depuis quatre mois aux placers Saint-Léon et Triomphe: les pagayeurs ont
-perdu leur temps sur la rivière pendant les quinze ou vingt premiers
-jours, puis la crue est arrivée et les a immobilisés. Par contre, les
-pagayeurs de Dagobert, qui sont justement ceux avec qui nous descendons
-la Mana, bien que partis en février, sont sur la voie du retour.
-
-Les lianes font tantôt des arches de verdure et de fleurs, et tantôt
-elles s’amoncellent en figurant des collines en dômes plongeant dans la
-rivière.
-
-[Illustration: ÉGLISE DE MANA]
-
-Nous arrivons au saut X... où nous passerons la nuit: mais il faut
-d’abord le franchir. Malgré la crue, il est difficile et nous le
-descendons à pied, non sans peine; car, même dans l’île par laquelle
-nous passons, l’eau a envahi le sentier et formé des criques assez
-profondes. Le passage n’est pas long, mais voici qu’à l’extrémité, nous
-attendons vainement l’arrivée des canotiers: il faut aller à leur
-recherche. Une partie seulement des provisions a été déchargée et
-transportée derrière nous. En montant sur des blocs de granite qui font
-partie du saut, nous distinguons un de nos canots en détresse contre un
-îlot. C’est justement celui qui contient nos provisions: un faux coup de
-pagaie l’a exposé à une lame des rapides qui l’a rempli. Heureusement il
-a pu accoster l’îlot, et les deux pagayeurs sont en train de vider l’eau
-avec leurs _couis_ (grandes écuelles en fer-blanc). Ils essayent ensuite
-de traîner le canot par terre le long de l’îlot, pour se trouver ainsi
-au pied de la chute; car il est impossible de la reprendre en amont.
-Leurs efforts étant insuffisants, le canot des deux _boschs_, monté par
-nos deux pilotes, part à leur secours. A son tour, il va se mettre en
-travers sous un faux coup de pagaie; il embarque. Heureusement il est
-vide; deux lames, une troisième l’aurait coulé. Mais il passe. Un canot
-coulé dans un saut est généralement perdu: les hommes même ne s’en
-tirent pas toujours! Enfin, voilà nos quatre hommes dans l’îlot, et
-bientôt les deux canots sont traînés au bas du saut; ils filent comme
-des flèches à travers les derniers rapides, sous nos yeux, et viennent
-nous prendre pour nous conduire à la station des carbets. Il est sept
-heures du soir, grande nuit, et nous avons eu un moment d’anxiété.
-
-Nous repartons à six heures et demie du matin pour passer d’abord le
-saut _Acajou_, presque invisible. Nous aurons une série de sauts à
-franchir aujourd’hui.
-
-Le saut _Léopard_, bien que fort visible, peut être franchi sans
-descendre à terre. C’est le premier que je passe en plein courant, et
-l’impression est plutôt excitante, au sens du mot américain _exciting_,
-grisante. Les pagayeurs retirent de l’eau leurs pagaies, sauf celui de
-tête et le pilote: le courant est plus que suffisant pour filer vite; la
-direction seule importe. C’est là que se révèlent l’à-propos et
-l’habileté du coup de pagaie. Nous n’avons qu’à nous tenir immobiles,
-pour ne pas faire chavirer le canot, car les lames arrivent à la hauteur
-des bords; un rien ferait entrer l’eau, au risque de nous couler. On
-passe à quelques centimètres de crêtes de rocs à fleur d’eau, ou de
-petits tourbillons. C’est vraiment une chose admirable que la science
-consommée de leur art qu’ont ces créoles: on voit qu’ils connaissent les
-sauts depuis leur enfance, dans tous leurs détails, et quel que soit le
-niveau de l’eau, car la passe varie suivant ce niveau. C’est excitant:
-quand un passage est franchi, on attend l’autre avec le désir de
-retrouver cette excitation. Chaque saut n’est pas une chute unique; il
-est formé de plusieurs chaînes de rocs à franchir, et dure deux cents à
-trois cents mètres.
-
-A midi, nous passons le _Gros-Saut_ et le saut _Patawa_; la chute totale
-est de huit à dix mètres: il y a d’un seul coup une cataracte de trois à
-quatre mètres de haut. Sur le bord, il y a deux tombes, l’une toute
-fraîche, des victimes du saut. Pendant notre arrêt, suivant une coutume
-locale, Sully fait brûler des bougies sur ces tombes.
-
-C’est ensuite le saut _Topi-Topi_ que nous passons en canot. Outre
-l’impression du saut _Léopard_, il me cause une légère émotion: entre
-deux chutes, mon canot se retourne bout pour bout; c’est un cas fréquent
-avec les courants de divers sens qui arrivent. Et, dans cet immense
-bruissement des grandes eaux autour de soi, les pagayeurs se comprennent
-mal. Nous nous accrochons à des branches pendantes d’un îlot propice;
-nous retournons le canot et il file sans encombre à travers les
-dernières cataractes de Topi-Topi. Dans ces mouvements, je conçois le
-danger pour un canot à prêter le flanc aux vagues: il oscille et l’eau y
-pénètre immédiatement. C’est aussi grave pour un canot que de se briser
-contre une pointe de roc.
-
-Au delà de Topi-Topi, nous croisons une demi-douzaine de canots avec une
-troupe de gens qui font sécher des vêtements. Ils allaient au placer
-Saint-Léon, lorsque, au milieu du saut que nous venons de franchir, un
-de leurs canots a fait naufrage, avec les bagages de trois passagers,
-leurs provisions et leurs vêtements; deux autres canots ont été plus ou
-moins inondés, et ce sont les effets mouillés qu’ils font sécher.
-Maintenant, quelques-uns d’entre eux vont redescendre à Mana chercher
-d’autres provisions et d’autres effets. Ce sont seize jours de perdus
-déjà, car de Mana ici ils ont mis seize jours. Sully, toujours généreux,
-leur donne des provisions pour permettre à ceux qui vont rester ici
-d’attendre, car ils vont être obligés d’y rester plus de trois semaines,
-avec la crue de la Mana. C’est une désagréable aventure.
-
-Dans ce groupe, il y a des femmes et des enfants. Ces dames, fort
-élégantes physiquement, ne sont heureusement pas délicates et savent se
-contenter de peu; elles ont même l’air de plaisanter sur leur situation.
-Elles ne seront guère plus mal qu’aux placers, car elles ont du gibier
-et des provisions; et puis elles connaissent la vie des bois, elles
-savent se tirer d’affaire, et ce n’est peut-être pas la première
-aventure de ce genre qui leur arrive.
-
-Le saut _Continent_ est à découvert: nous en passons la partie centrale
-à pied. Postés, Sully et moi, sur une saillie de rocher qui forme un
-observatoire naturel sur le fleuve, nous regardons avec envie nos canots
-filer comme des flèches au milieu de l’écume, du remous contre les
-rochers, des tourbillons et des lames, dans le fracas de la cataracte.
-
-Nous arrivons bientôt au-dessus du saut _Fracas_, où nous trouvons
-quelques carbets pour passer la nuit. Il y a des _maringouins_,
-moustiques d’un bleu d’acier, avec de longs dards qui percent facilement
-les hamacs. Je dors tout de même, bercé par le roulement sourd et
-distant du saut _Fracas_ qui nous attend demain. Il ne nous engloutira
-pas; nos pilotes sont habiles.
-
-Nous le défions, en effet, de nos canots qui filent au travers comme des
-fétus de paille. Nouvelle excitation et nouvelle occasion d’admirer ce
-jeu de pagaies, qui évite les abîmes des remous, les crêtes sournoises
-des rochers, et qui dirige le canot toujours au travers des lames. C’est
-le dernier saut que nous verrons: plus bas, l’eau les a recouverts. Au
-bout du saut _Fracas_, la rive nous offre un petit spectacle: un temple
-_bosch_. C’est un autel aux dieux des _boschmen_, élevé sous des arbres
-d’où pendent des oriflammes blanches. Les _boschs_ prient ici, pour se
-rendre les sauts favorables en les remontant, et pour faire leurs
-actions de grâces en redescendant. Nos créoles, plus sceptiques, sont
-tentés de rire de cette dévotion. Les _boschs_ ne sont pas, comme eux,
-gâtés par Cayenne et le contact des blancs.
-
-A une heure, nous passons les criques _Avenir_ et _Arrouani_, dans
-lesquelles on exploite des placers aurifères. Plus bas, ce sont les
-criques _Enfin_ et _Elysée_, bien connues en France par leurs mines d’or
-d’alluvion, depuis longtemps exploitées. A l’entrée de la crique
-_Elysée_ nous distinguons une masse de diverses machines en train de
-passer à l’état de vieille ferraille, si l’on ne vient pas bientôt les
-tirer de leur état précaire: ce sont des dragues.
-
-Au bord de l’eau apparaissent deux grands arbres dominant ceux
-d’alentour: ce sont des _fromagers_. Je ne sais d’où vient ce nom, ils
-ne produisent rien de mangeable; ils abritent un placer. Un peu plus
-bas, trois petites collines rompent la monotonie des berges.
-
-Plusieurs fois nous accostons pour chercher des carbets où nous abriter
-pour la nuit: les uns sont noyés, les autres occupés. A huit heures
-seulement, quand il fait complètement noir, nous trouvons de grands
-carbets sur une haute berge: ils ne sont que partiellement occupés. Cet
-endroit s’appelle le Grand-Amadis: hélas! il n’offre rien d’héroïque à
-conquérir; pourtant, il faut un certain genre de courage pour
-s’accommoder de ce refuge: il est plein de vermine, de maringouins et de
-chiques. Je n’ai pas encore vu de chiques en telle abondance. En outre,
-il y a des vampires, et mon voisin de hamac, un _bosch_, est mordu au
-pied par ce vilain animal. Pour moi, je dors bien; je le dois, je pense,
-à la petite fatigue que je me suis volontairement donnée en pagayant
-plusieurs heures avec mes créoles pour rattraper le canot de Sully qui
-avait une forte avance. Déjà hier, j’avais pagayé entre les sauts, et
-cet exercice m’avait détendu de l’éternelle position assise dans le
-canot.
-
-Toute cette nuit, il tombe une pluie diluvienne. Dans mes instants de
-réveil, je voyais curieusement circuler ces _boschmen_ presque nus avec
-leur sabre nu au côté: les maringouins les gênaient.
-
-Nous voulions partir à trois heures pour être le soir à Mana, mais, à
-cinq heures, la pluie est toujours telle que force est bien d’attendre.
-A sept heures, elle n’a pas cessé; pourtant il faut bien se décider.
-Avec des caoutchoucs et des parasols, on se tirera d’affaire. Il n’y a
-plus de sauts à franchir, car les hautes eaux ont recouvert tous les
-rochers et les sauts de cette région sont peu élevés. Ainsi nous avons
-passé hier soir, sans nous en douter, le saut _Dalle_, ainsi nommé parce
-que le passage par où on le franchit est allongé comme une dalle de
-_sluice_.
-
-Nous passons le _dégrad_ du placer _Clovis_: il pleut toujours à
-torrents. Sully et Emma ont arboré des chapeaux-parapluies en bois
-d’_arouman_; c’est grotesque et pittoresque à la fois. Mon pilote voit
-avec inquiétude l’eau ruisseler sur sa peau nue: il me dit qu’il
-commence à sentir le froid. A la longue, ces pluies tièdes
-refroidissent; c’est leur danger: il vaut mieux mettre alors un tricot,
-même mouillé, comme me le disait mon Indien de l’Approuague. Je passe au
-pilote mon caoutchouc, et j’ouvre mon parasol. Il nous arrive des
-effluves de parfums provenant de fleurs invisibles, mais cela même ne
-nous charme plus. C’est peut-être le bois de rose, ou ce bois violet que
-nous avons vu hier, et qui ferait de si beaux ouvrages d’ébénisterie.
-
-Les _boschs_ (qu’on appelle ici _Saramacas_) du troisième canot se sont
-couchés sous leur prélart, la toile goudronnée qui recouvre leurs
-provisions; et, quand nous rencontrons leur canot, il flotte à la dérive
-au milieu de la Mana. C’est ingénieux pour éviter la pluie, tout en
-faisant du chemin. Mes boys sont stoïques sous la pluie. Mon pilote, qui
-avait cessé son chant monotone, le reprend sous mon caoutchouc. C’est
-une mélopée indéfinie qui rythme le mouvement des pagaies; car lui aussi
-pagaye pour se réchauffer. Ce chant vient du Soudan, en Afrique, et il
-est en idiome africain; il dit l’histoire de la fille du désert. Les
-boys chantent aussi et pagayent mieux; ils ont les voix de sauvages
-qu’il faut avec leur chant: ce sont parfois des éclats violents qui
-sonnent faux, mais rappellent les cris aigus de nos montagnards de
-Savoie pour s’appeler de très loin. Je n’oublierai pas ces cinq heures
-de pluie sans miséricorde. Je pagayai aussi sur leur rythme, mais je
-pensais plutôt à des rythmes de Verdi, de ces rythmes italiens à trois
-temps qui vont si bien aussi avec le mouvement rapide des pagaies.
-
-Après midi, la pluie cesse tout à fait, aussi brusquement et
-sérieusement qu’elle n’avait cessé de ruisseler. Quand je ne pagayais
-pas, j’étais occupé à manier le _coui_ pour vider l’eau du canot. La
-Mana devient de plus en plus large et profonde, grâce aux criques qui
-s’y déversent. Ce fleuve magnifique commence à me rappeler ceux de
-Sibérie: il est aussi jaune, mais les bords sont d’une végétation bien
-plus riche.
-
-Nous passons devant Angoulême, l’ancien village de Mana, abandonné comme
-trop loin de la mer pour les petites goélettes; puis c’est Cormoran, où
-M. Théodule Leblond, de Cayenne, a entrepris l’exploitation du _balata_,
-l’arbre dont le suc équivaut à la gutta-percha.
-
-Il fait nuit quand nous arrivons au village indien de Mana, et il y a
-encore deux heures et demie jusqu’au bourg de Mana. Nous n’entrevoyons
-les lumières de cette petite localité qu’à dix heures du soir. Sully
-nous annonce par une salve de son winchester, et les boys entonnent leur
-chanson avec un nouvel entrain. Cette cinquième journée, ils ont pagayé
-quinze heures.
-
-Les coups de feu ont attiré quelques personnes avec des lanternes, grâce
-auxquelles nous réussissons à sortir des canots avec nos bagages, au
-milieu d’une nuée de moustiques.
-
-
-
-
-CHAPITRE XIV
-
-LE BOURG DE MANA
-
-
-Mana n’a pas d’hôtels: on nous trouva cependant deux chambres dans deux
-maisons assez éloignées l’une de l’autre. Je m’étendis sur un lit muni
-d’une moustiquaire et m’endormis sans retard, en ayant assez de la
-position assise en canot.
-
-Ce sont des religieuses qui ont fondé Mana, il y a une cinquantaine
-d’années, en y faisant des plantations de canne à sucre. Elles
-fabriquent du rhum. Mais la canne à sucre a bien perdu de son importance
-depuis qu’on fait du sucre de betterave et aussi à cause du manque de
-main-d’œuvre. Mais, grâce à sa manipulation soignée, le rhum de Mana
-garde sa réputation d’être le meilleur des Antilles.
-
-Nous dûmes attendre quelques jours l’arrivée de la _Paulette_, le petit
-voilier que nous avait promis M. Melkior. C’est que nous avions descendu
-la Mana avec une rapidité inusitée, grâce à la crue et au courant: en
-été, il faut trois et quatre semaines pour faire ce que nous avions fait
-en moins de cinq jours. Cependant, le temps ne nous parut pas long. Je
-vis fabriquer le manioc sous ses deux formes comestibles: le _couac_ et
-la _cassave_. Le couac est en grains durs, et me plaît médiocrement; la
-cassave est sous forme de galette aplatie, moins dure et d’un goût
-agréable. L’opération importante de la fabrication est la digestion du
-manioc avec de l’eau dans un appareil appelé _couleuvre_. Cet appareil,
-en fibres de palmier tressées, a la forme d’une couleuvre longue de deux
-mètres environ: on le remplit de manioc et d’eau, et on l’allonge en
-l’étirant; puis on le raccourcit et on le rallonge indéfiniment, ce qui
-imite les mouvements du boa pour avaler. C’est une déglutition complète:
-l’eau suinte à travers les fibres, et le volume du manioc ingurgité
-diminue peu à peu. On remet du manioc sec et l’on recommence jusqu’à ce
-que la couleuvre ne s’étire plus. On grille le produit, ou bien on le
-cuit en forme de galette sur un four en pierres sèches, et l’on a le
-_couac_ et la _cassave_.
-
-M. Sucar, chez qui nous prenons nos repas, nous offre toute espèce de
-fruits, depuis les grosses amandes du _balata_ jusqu’à la _confiture
-macaque_, sorte de groseille rouge. En outre, il nous charme par sa voix
-de ténor, souple et moelleuse; une voix naturelle bien rare. Cet homme
-est très grand, brun, crépu; il a le physique de Dumas père, et il est
-artiste.
-
-J’ai dit que les créoles savent être artistes; leurs histoires en canot
-le prouvent abondamment: elles sont pleines de fantaisie et d’imprévu.
-Et ici, à Mana, M. Sucar m’en donne une autre preuve, non seulement par
-sa voix si harmonieuse et si bien timbrée, mais dans le choix de ses
-mélodies, tirées des chefs-d’œuvre italiens, _la Norma_, _la Favorite_,
-etc., mais aussi par le goût avec lequel il chante, par exemple, certain
-air de _Mignon_: «Elle ne croyait pas, dans sa candeur naïve, etc.,» si
-ridicule quand on accentue sa mesure à trois temps. M. Sucar a sauvé ce
-ridicule, et l’air paraît dans toute sa douceur mélancolique. Nous avons
-passé de bons moments à Mana à causer musique et à entendre M. Sucar et
-sa mandoline. Un pauvre instrument, que la mandoline; mais, lorsqu’il
-n’y en a pas d’autre, et qu’une belle voix le domine, c’est encore
-charmant! C’était même spirituel avec certaine sérénade guyanaise,
-paroles et musique de M. Sucar; un peu méchante, mais jamais on n’eût
-osé s’en fâcher.
-
-Ce ne sont pas les instruments qui font la musique, c’est l’âme qui s’en
-dégage: les uns la comprennent, les autres non. Le grand Beethoven
-n’avait qu’un clavecin, une épinette, et pourtant elle a frémi d’accents
-que les plus superbes instruments modernes ne connaissent pas, ou dont
-ils n’ont que de pâles échos, si quelque hasard le veut. Retrouver les
-impressions d’un maître comme Beethoven dans ses sonates, ses quatuors,
-ses symphonies, quel problème plein d’exquises sensations! Plus vaste
-qu’un problème de géométrie ou d’analyse, il laisse place à la
-fantaisie, et quelle fantaisie!
-
-Sucar nous dit avoir songé à ce mot de _Napoléon_ écrit par le grand
-homme sur sa troisième symphonie, l’_Héroïque_. Celle-ci avait alors une
-marche héroïque; c’est après le couronnement de Napoléon que Beethoven,
-le traitant d’ambitieux, effaça son nom et lui fit une marche funèbre,
-au lieu de la marche triomphale qu’il avait d’abord composée. Quelle
-pouvait être cette marche triomphale de Beethoven, de cet homme si
-puissant d’inspiration, possédant l’_intelligence du cœur_, pour lui
-appliquer un mot de Pascal? Il y en a une, pensais-je: c’est l’adagio de
-l’_Ut mineur_, triomphal s’il en fut jamais. Et, à sa suite, le scherzo
-et le finale aux allures de chevauchée épique, n’est-ce pas là une
-bataille couronnée d’une victoire? Voilà la symphonie _Napoléon_ tout
-entière, toute du style conquérant du premier morceau de l’_Héroïque_,
-cette page immense que les mots ne peuvent décrire.
-
-Pourtant, je sais bien que le finale de l’_Héroïque_ aussi est un
-triomphe, mais ne serait-il pas aussi bien placé à la fin de l’_Ut
-mineur_ avec la _Marche funèbre_, et d’accord avec les _notes fatales_
-du commencement de cette symphonie. Un rêve. Laissons-le maintenant pour
-redescendre à terre, et voir la vie pratique, les travaux des créoles.
-
-J’ai eu la chance de rencontrer en Savoie un ancien curé de Mana, un bon
-Savoyard. Au bout de cinq ans, il en est revenu un peu éprouvé par le
-climat. Il eut le tort de négliger sa santé en Guyane: au lieu de manger
-abondamment, il se contenta du maïs, de la _polenta_ piémontaise que les
-Guyanais laissent pour le _couac_. Ici, il laissa d’excellents
-souvenirs; il faut voir de près cette population pour comprendre les
-difficultés de ce ministère.
-
-Le chef de nos canotiers de la Mana est conseiller municipal, et il est
-un des plus intelligents du conseil. La mairie est à côté de l’église et
-donne sur la grande place de Mana, plantée de superbes manguiers. De la
-place, on peut suivre les délibérations du conseil, car elles se font à
-grands cris. On s’y dispute ferme, et l’on ne fait pas faute de s’y
-régaler, tout en vidant des litres de rhum. Il paraît que le budget
-municipal a de grosses notes pour les régalades des conseillers. Il faut
-bien que cette fonction ait des avantages!
-
-Les ménages doubles et triples ne sont pas rares. Dans ce pays, la
-nature déborde; l’homme ne peut s’empêcher d’en faire autant. Comme tout
-le monde est créole ou noir, ce sont forcément des noirs qui souvent
-sont fonctionnaires. Il n’y a rien à redire à cela, sauf qu’il faudrait
-arriver à tirer de cet état de choses la civilisation véritable, et non
-pas sa parodie. Quelque moqueur de Mana me comparait les séances du
-conseil aux séances matinales des singes hurleurs qu’on entend sur
-l’autre bord de la rivière: «Seulement, ajoutait-il, les séances des
-singes rouges sont moins longues.»
-
-Il serait banal de citer l’exemple des Anglais dans leurs Antilles. Les
-Anglais ont le sens politique et commercial, mais ils ne savent pas
-développer le sens artistique et personnel de leurs sujets antillais et
-autres. La France le saurait. En attendant, certaine réforme, bien
-pratique celle-là, que me signalait Sully, ce serait le service
-militaire obligatoire pour les créoles aussi bien que pour les citoyens
-français: il inspirerait le sens des responsabilités et de l’ordre. On
-se heurterait à des difficultés, à la dissimulation des naissances, par
-exemple; mais, en Algérie, on a bien su s’en tirer: on comprendrait
-qu’après tout le service militaire a de très bons résultats et on le
-ferait volontiers.
-
-Les créoles ont d’incontestables qualités: activité, endurance, finesse
-d’intelligence. Ils ont le droit absolu de participer à leur
-gouvernement, et c’est une condition essentielle de leur prospérité; car
-ils se connaissent, savent ce dont ils sont capables, et, par suite,
-peuvent faire chez eux ce que les blancs ne pourraient faire.
-
-Par exemple, certaines cultures seraient une grande source de prospérité
-pour la Guyane française, mais elles seront impossibles tant que les
-mines d’or absorberont toute la main-d’œuvre. Le coton sauvage abonde en
-Guyane; il n’est nulle part cultivé. Or, la France est entièrement
-tributaire des Etats-Unis pour le coton qu’elle consomme, et à la merci
-de ses prix de vente, tandis qu’elle pourrait en produire de la
-meilleure qualité en Guyane à peu de frais. On dira que la main-d’œuvre
-nous manque, ce qui est exact; mais la Guyane hollandaise et surtout la
-Guyane anglaise en ont à profusion. On ne voit donc pas ce qui nous
-empêche d’en avoir. Il paraîtrait qu’à deux reprises, quand nous avons
-voulu importer des noirs de nos domaines africains, ou des coolies
-d’Asie, l’Angleterre est venue nous avertir de son air le plus prude:
-«Vous savez, c’est la traite des noirs,--ou bien,--des jaunes.» Et,
-selon l’expression vulgaire, nous avons _calé_. Si cela est exact, nous
-avons été absurdes, car l’Angleterre et la Hollande n’ont pas fait autre
-chose pour leurs possessions.
-
-Le _balata_ est exploité avec succès en ce moment autour de Mana. Les
-concessions sont toutes prises, à moins d’aller très loin. On envoie des
-ouvriers à qui l’on achète leur récolte moyennant 4 francs le kilogramme
-de gomme. Leur contrat les empêche de vendre à tout autre leur
-production, et, en outre, chaque récipient porte une marque distinctive.
-La gomme de balata valant 7 francs le kilogramme en France, il reste une
-jolie marge de profits, en tenant compte des frais de transport.
-Seulement, c’est toujours la main-d’œuvre qui est l’écueil dans la
-question. Souvent aussi il y a des pertes de temps; il faut attendre les
-pluies pour faire la récolte; le passage des sauts avec des canots
-chargés de balata peut être périlleux, etc.
-
-L’exploitation des bois d’œuvre et de construction est beaucoup plus
-difficile; il faut des capitaux et des navires construits spécialement à
-cet effet. Mais, tôt ou tard, la valeur extraordinaire des bois de la
-Guyane rendra leur exploitation très florissante; nous en parlerons dans
-un chapitre spécial.
-
-A quelques heures de Mana, près du lac Arrouani, se trouve une
-léproserie: une trentaine de lépreux sont soignés par des religieuses.
-Le docteur de Mana va les visiter de temps à autre. On se plaint
-qu’aucune amélioration ne soit possible par suite de la mauvaise volonté
-du service administratif, et parce qu’il n’y a aucune police dans la
-région.
-
-C’est un fait patent que la police est absolument insuffisante en
-Guyane, mais elle est difficile à exercer. Nous avons vu les incursions
-des maraudeurs: on me soutient à Mana que ces maraudeurs ont leur
-utilité. Ils exploitent et réexploitent des placers jusqu’à leur
-épuisement complet. Seulement, ce ne sont pas eux qui découvrent les
-placers; ils arrivent généralement après la nouvelle d’une découverte,
-et celle-ci est due aux efforts coûteux d’expéditions organisées par les
-gens entreprenants de la colonie. Ces derniers sont alors frustrés par
-les maraudeurs. Lorsqu’une découverte est due à des maraudeurs, rien de
-plus juste que de leur donner la propriété du placer. Il devrait
-suffire, comme aux Etats-Unis, de planter des poteaux de découverte, et
-de faire ensuite enregistrer le terrain au service des mines à Cayenne.
-
-Mais les conditions sont spéciales en Guyane: cadastrer la forêt vierge,
-ce serait un comble. Alors, on distribue le terrain à Cayenne même sans
-aller le voir. On vérifiera plus tard: les approximations sont
-légendaires dans le pays. On adapte les terrains au plan, et non pas le
-plan aux terrains. D’ailleurs, les maraudeurs ne tiennent point à la
-propriété: ils veulent seulement écouler leur or. Pour vendre de l’or,
-il faut un _laissez-passer_, et on ne donne ce laissez-passer qu’aux
-propriétaires de placers. Qu’à cela ne tienne: des gens de Mana ou
-d’ailleurs ont des concessions de placers, aurifères ou non, sur le plan
-officiel, et cela leur suffit pour acheter l’or des maraudeurs.
-Naturellement, ils y prennent leur commission, et, de plus, étant
-marchands, ils payent en partie avec des provisions. De là vient que les
-maraudeurs sont fort bien vus en Guyane. Aux Etats-Unis, le
-laissez-passer est inconnu; chacun peut vendre de l’or, et la fraude est
-inconnue. En Guyane, outre le laissez-passer, il y a une masse
-interminable de formalités et de droits à payer, dont 8 pour 100 pour la
-sortie. Aussi, l’or s’en va en Guyane hollandaise, où il n’y a pas tant
-de formalités et où le droit de sortie n’est que de 5 pour 100.
-
-[Illustration: MONTJOLY, PRÈS CAYENNE.--COLONIE DES SINISTRÉS DE LA
-MARTINIQUE]
-
-Cependant, la _Paulette_ est arrivée et déchargée: à sept heures du
-matin, le 19 mars, nous nous y embarquons pour Cayenne. Nous passons la
-barre de la Mana juste au moment favorable de la marée, et nous voilà en
-pleine mer. Le vent souffle du nord-est, et nous allons à l’est; mais le
-capitaine Boot va où il veut. En moins de trente-neuf heures, nous
-sommes à Cayenne, et encore un coup de vent a brisé notre mât de hune,
-ce qui nous a fait perdre quelques heures. Je ne suis pas habitué à ces
-mouvements saccadés des voiliers contre les lames; pourtant, l’appétit
-tient bon. Nous avons pu jeter un regard sur les îles du Salut, sans
-avoir vu la côte, qui est trop loin. A dix heures du soir, nous passons
-la barre du port de Cayenne.
-
-A terre, je retrouve la grande maison mise à ma disposition à la fin de
-janvier. Ces sept semaines dans l’intérieur de la Guyane me font l’effet
-d’un rêve. Sur mon lit, je crois sentir encore le balancement un peu dur
-de la goélette, et ce sera mon premier plaisir d’aller la voir demain se
-pavaner gracieusement dans le port. En la revoyant, je distingue près
-d’elle un autre voilier venu aussi de Mana, la _Belle-Cayennaise_.
-Celui-ci était parti vingt-quatre heures avant nous; mais le capitaine
-n’a pas su se tenir au vent comme Boot, et il est arrivé douze heures
-après lui; et son bateau ne vaut pas la _Paulette_.
-
-
-
-
-CHAPITRE XV
-
-CAYENNE
-
-
-La ville de Cayenne est divisée en deux parties assez distinctes, sans
-être séparées l’une de l’autre. Ce sont, d’un côté, les constructions
-anciennes; de l’autre, les rues modernes. L’ancien Cayenne était entouré
-d’un fossé qui a presque entièrement disparu. Il comprenait de très
-grands bâtiments, solidement construits, restés intacts, et groupés
-autour du fort _Cépérou_, sur le bord de la mer. Ce fort utilisait une
-petite colline, un rocher battu des vagues, cachant derrière lui la
-plaine où Cayenne est construite: on a parlé plusieurs fois de faire
-sauter ce rocher, pour dégager Cayenne et lui donner plus de vue; mais
-le pittoresque y perdrait.
-
-A l’est du rocher, ce sont d’abord d’immenses casernes, avec de grandes
-et hautes salles, à peu près inutilisées maintenant; car le fort Cépérou
-a été démantelé en faveur de Fort-de-France, qui est notre station
-navale des Antilles, et la garnison de Cayenne est insignifiante.
-Derrière les cours des casernes, fermées par de massives et vieilles
-portes de fer, ce sont les palais du gouvernement et de
-l’administration. Quelques vieux canons garnissent un promontoire au
-nord de ces bâtiments. Au sud sont la gendarmerie, puis le grand
-hôpital. Tout cela est massif, mais solide, et encadré d’un côté par la
-mer, de l’autre par une vaste place où pousse une herbe épaisse entre
-des avenues bordées de superbes amandiers. C’est la place d’Armes: sous
-le climat tropical, la verdure et l’ombre donnent toujours ici une
-impression de fraîcheur.
-
-Les autres monuments anciens de Cayenne sont le palais de justice, dont
-les murs et les pilastres noircis encadrent tristement une grande cour
-d’honneur, puis l’église ou la cathédrale, si l’on veut, qui est dans
-les mêmes conditions. Le climat humide de Cayenne produit sur les murs
-les mêmes taches noires qu’on observe sur les monuments de Londres. La
-cathédrale est insuffisante pour Cayenne: elle est en outre mal aérée,
-sombre et humide. Il faudrait ici une église comme celle de
-Fort-de-France, en treillis de fer, toute en fenêtres immenses, pleine
-d’air et de lumière. Cependant, on peut dire que cette église de
-Cayenne, isolée sur une place, bordée d’une avenue de palmiers, avec un
-pourtour en arcades, est encore le plus remarquable monument de la
-ville.
-
-Il me reste à citer la mairie et le musée, mais leur extérieur n’offre
-rien de particulier. Le musée renferme une collection de roches,
-d’oiseaux, de reptiles, de mammifères, etc., qui est très intéressante.
-Mais la flore et la faune de la Guyane ont fort besoin qu’un savant les
-étudie: je crois que, depuis les descriptions de Buffon, leur étude n’a
-fait aucun progrès. L’intérieur de la Guyane, c’est presque la _terra
-incognita_.
-
-Le reste de la ville est composé de rues très régulières et très
-propres, qui se croisent à angle droit comme dans les villes américaines
-modernes. Il y a de très beaux immeubles, appartenant aux plus anciennes
-familles de la Guyane: les Leblond, les Céide, etc. L’intérieur, avec de
-larges et hautes salles, de grandes fenêtres, est somptueux et imposant.
-Pour faire circuler l’air à travers les maisons, on a renoncé aux
-croisées vitrées; on n’emploie que des volets à jour. Si l’on a de
-l’air, parfois même des rafales de vent à travers sa demeure, on évite
-un peu les effets de l’humidité. Les toitures sont faites de lattes en
-bois, sur lesquelles les pluies torrentielles font un tel fracas que le
-sommeil le plus dur n’y peut résister.
-
-La ville a de belles esplanades plantées d’arbres, et de magnifiques
-promenades ombragées sous la forêt. J’ai cité la place d’Armes, mais
-celle des Amandiers est plus vaste encore, et, en outre, elle donne sur
-la mer: il y passe constamment le souffle du large, et, dans les chaudes
-journées, on l’y respire avec délices. Des bancs ont été disposés sous
-les ombrages des amandiers, et jusque sur un petit promontoire avancé,
-d’où la vue s’étend au loin sur la plage et les collines de la côte.
-
-La place des Palmistes, au milieu de Cayenne, est unique au monde, par
-ses deux cents palmiers hauts de trente à quarante mètres, alignés en
-colonnades de troncs droits et minces, dont le sommet, une touffe de
-palmes bruissantes, est sans cesse agité. Ils ont dû être plantés en
-même temps, car ils sont presque égaux. L’un d’eux est _bifide_: à sept
-ou huit mètres du sol, il se divise en deux troncs parallèles absolument
-semblables. Sous ces palmiers, ce sont des bouquets de bambous, et des
-pelouses de hautes herbes séparant des avenues. On a préféré laisser à
-cette immense place l’aspect d’une savane plutôt que d’y créer des
-massifs de fleurs. La cime de ces palmistes est hantée d’une nuée
-d’_urubus_, le vautour de Cayenne, à qui, quoi qu’on dise, on doit bien
-en partie la propreté des rues. Il est juste de dire que ces rues,
-balayées par les averses, le sont aussi par les particuliers et par des
-équipes de forçats.
-
-Je citerai encore une place plus petite, près du port, parce qu’elle
-possède un groupe en bronze, au centre. Ce groupe représente le député
-Schœlcher, en redingote, présentant (à la France, je pense) un noir
-presque nu. Cela signifie l’émancipation des esclaves. M. Schœlcher a un
-air enthousiaste un peu 1830; le noir a l’air de trouver la chose toute
-naturelle. C’est qu’en effet, à juger par le nombre de créoles,
-l’alliance avec les blancs était depuis longtemps un fait accompli. Je
-ne sais si ce groupe plaît beaucoup à Cayenne.
-
-Le port est encombré par les bâtiments de la douane, dont je parlerai
-tout à l’heure. C’est dommage, car on y jouit d’une vue captivante sur
-la mer, la pointe _Macouria_ et la rade, où se balancent constamment de
-nombreux voiliers, goélettes et canots. Il y a même un vieux vapeur, la
-_Victoire_, sans cesse rapiécé, comme le couteau de Jeannot, portant
-solidement ses soixante-dix ans. Une fois par mois seulement arrive le
-courrier français, un vapeur de 1,500 tonneaux.
-
-Il n’y a pas de tramways dans Cayenne, mais on parle d’en construire un.
-En attendant, on installe la lumière électrique. Mais les Cayennais ont
-pris à la civilisation ce qu’elle a de plus avancé: les automobiles. Il
-y en a une dizaine dans Cayenne, presque tous à des particuliers. Les
-rues rectilignes sont favorables à ce sport. C’est le meilleur mode de
-locomotion pour ne pas s’échauffer en courses, car les chevaux
-supportent mal le climat. Il n’y a que les mules qui résistent et
-quelques Cayennais ont de jolis attelages de ces animaux, qui ne peuvent
-cependant lutter avec un automobile.
-
-Il y a pourtant fort peu de routes autour de Cayenne, quinze kilomètres
-en tout; mais les autos les parcourent plusieurs fois. Ce sont
-d’ailleurs de jolies promenades à travers les forêts vierges de la côte.
-On espère faire peu à peu une route le long des côtes jusqu’à Mana, et
-peut-être jusqu’à Surinam, capitale de la Guyane hollandaise. Les autos
-pourront s’en donner, car cette route sera loin d’être fréquentée comme
-nos routes de France.
-
-En attendant, les promenades favorites sont celle du jardin d’essais de
-Baduel, et celle de Montabor. Je ne les ai pas faites; par contre, j’ai
-passé une journée extrêmement intéressante à la colonie agricole de
-_Mont-Joly_, en compagnie de son organisateur, M. Bassières. Cette
-colonie est à huit kilomètres de Cayenne: elle a été fondée pour donner
-de l’ouvrage et des ressources aux sinistrés de la Martinique, après la
-fameuse catastrophe de Saint-Pierre. Il y eut d’abord six cents
-personnes, mais il en est rentré beaucoup à la Martinique, où elles ont
-retrouvé une occupation. Il reste en ce moment soixante-dix familles,
-environ deux cent soixante-dix personnes, qui paraissent décidées à
-rester en Guyane. Un vaste espace de terrain leur a été distribué,
-divisé en lots. Sur chacun de ces lots se trouve une jolie case et, tout
-autour, un jardin potager. Le reste du terrain est consacré à la culture
-préférée du propriétaire: le maïs, les bananes, les patates, le manioc,
-la canne à sucre, etc.; ou bien les légumes: courges, concombres,
-haricots, épinards, etc. M. Bassières a particulièrement encouragé ces
-dernières cultures, comme plus rémunératrices, et Cayenne y trouve un
-grand avantage: celui de pouvoir acheter des légumes à un prix
-abordable.
-
-Entre les rangées de propriétés, on a réservé de larges avenues,
-auxquelles travaillent des escouades de forçats: ce sont ici des
-Malgaches et des Arabes. Ils ont d’abord déboisé le terrain de
-Mont-Joly, et maintenant ils en font l’asséchement. Leurs casernements
-sont de longs bâtiments bien aérés entourés de forêts. Deux ou trois
-surveillants militaires suffisent à diriger leurs travaux. Ils disposent
-d’une salle de punition où les récalcitrants sont enchaînés par les
-pieds; il n’y en avait aucun à mon passage.
-
-A l’entrée de la colonie se trouvent des bureaux, puis les anciens
-logements des sinistrés de Saint-Pierre. Le paysage est extrêmement
-calme et reposant; l’aspect est celui d’une prairie plantée de canne à
-sucre, avec quelques grands arbres: des palmiers et des fromagers. Au
-delà des forêts qui bornent la colonie, le terrain est vallonné et se
-termine par des collines qui vont plonger dans la mer. La plage est
-magnifique, longue de deux à trois kilomètres, isolée entre deux
-collines, et constitue un site merveilleux. On parle de diviser la forêt
-voisine en lots, et de la vendre aux enchères pour y construire des
-villas donnant sur la plage. Celle-ci a une largeur de deux cents
-mètres. La lisière des bois est formée de buissons bas qui donnent un
-fruit, l’_icaque_, au goût acide, rappelant ces baies bleuâtres que les
-enfants aiment beaucoup en hiver, les _prunelles_. Si j’étais destiné à
-vivre à Cayenne, je choisirais une villa sur cette plage.
-
-Et justement je passai une charmante soirée à la campagne, au bord de la
-mer, chez M. Léonce Melkior, en compagnie de Sully-L’Admiral et d’un
-groupe de Cayennais pleins d’entrain et de gaieté. La villa méritait son
-nom: _la Gaieté_. C’était une petite maison, dont tout le dessous ne
-formait qu’une grande salle ouverte des quatre côtés. Les grands bois
-alentour, la plage tout près, et jusqu’au ponceau de bois traversant une
-crique, tout me rappelait un autre site, dans un pays et sous des cieux
-pourtant bien différents: la villa de Sedimi et ses alentours, près de
-Vladivostok, en Sibérie. Nous causions ici de la guerre russo-japonaise,
-que je n’avais apprise qu’en arrivant à Mana, et je me demandais si ce
-joli Sedimi n’était pas en ce moment occupé par ce peuple stupéfiant que
-les Russes appellent des macaques, et qui sont des hommes même peu
-ordinaires.
-
-A _la Gaieté_, nous goûtâmes toute espèce de fruits: des pommes-lianes
-aux variétés inépuisables: _couzou_, _oyampi_, _mari-tambour_; les plus
-petites sont les plus savoureuses, mais toutes sont délicieuses. On nous
-servit une glace sans doute inconnue en Europe, une glace au _mombin_;
-elle ne le cède en rien à une glace aux fraises.
-
-L’après-midi fut très gai et se termina par un bain de mer. C’est un
-hasard heureux de pouvoir goûter la salure de toutes les mers du globe.
-Ici, les poissons abondent; il suffit de jeter un filet pour en attraper
-de toutes les tailles. On rejette à la mer les plus gros et les moins
-bons. En outre, on trouve fréquemment de grosses tortues de mer échouées
-sur le rivage, et dont la chair est très recherchée. Ces rivages,
-toujours rafraîchis par la brise, sont très sains, et c’est pourquoi je
-ne crains pas de les comparer, à bien des points de vue, à ceux des
-côtes de la mer du Japon, en Sibérie.
-
-Le gouverneur de la Guyane jouit d’un luxueux chalet, dans une situation
-semblable à celle du chalet Melkior et à peu de distance; mais je ne
-l’ai pas vu. Je n’ai pas cherché non plus à le voir, préférant les
-réunions privées aux réceptions officielles, et la vie en plein air avec
-des fruits sauvages, aux mets élaborés savamment. J’ai cité les
-_pommes-lianes_; il y a ici aussi les _pommes-cannelle_ et les
-_sapotilles_, et surtout les mangues: _mangue-amélie_, _mangue-julie_,
-etc. Les amateurs les préfèrent à tout autre fruit pour leur finesse,
-leur parfum, leur saveur. La culture leur fait perdre ce léger goût de
-térébenthine, que les Guyanais d’ailleurs apprécient: si la Guyane
-réussissait à entreprendre le transport des mangues en Europe et aux
-Etats-Unis, elle y trouverait une fortune, et les gourmands de tous pays
-un plaisir. J’ai toujours ouï dire que les entreprises les plus sûres
-sont fondées sur ce qui se mange.
-
-A propos d’arbres fruitiers, leur sève est si riche en Guyane que, pour
-faire produire aux arbres stériles, on leur applique indifféremment,
-avec un succès égal, l’un ou l’autre des trois procédés suivants: on
-taillade l’écorce à coups de sabre--c’est le procédé des Indiens
-autochtones--on fait une incision annulaire assez large à la première
-écorce; enfin, on charge de pierres les branches inférieures sur leur
-jonction avec le tronc. Je ne sais si, en Europe, on trouverait aussi
-heureuse l’application d’un de ces procédés.
-
-Cayenne est une ville gaie. C’est le type de ces villes qui centralisent
-la production d’or d’une région. La vie y est large et plutôt coûteuse;
-l’intérêt de l’argent y est élevé: 10 pour 100 sur les immeubles. Cette
-ville m’a rappelé un peu Johannesburg, au Transvaal, les années avant la
-guerre; elle a aussi des rapports avec El Callao, au Venezuela, et même
-Dawson-City, en Alaska. Les réceptions sont luxueuses: le champagne y
-coule à flots, et de vastes salles grandioses, comme celles de M. Th.
-Leblond, donnant sur la place des Palmistes, rappellent plutôt les
-châteaux d’autrefois que les maisons modernes. On y retrouve les
-descendants d’une ancienne race, celle des L’Admiral, des Leblond, etc.
-
-La population créole aime beaucoup à s’amuser. Elle organise même des
-baptêmes de poupées. Sully en a présidé un ces jours-ci. C’est très
-sérieux et non pas un jeu d’enfants, comme on le croirait; mais on s’y
-amuse ferme, en habit ou en smoking blancs aux revers de soie blanche.
-Quels grands enfants que ces créoles!
-
-Surtout, on aime la danse. Les bals publics ne sont pas précisément une
-réjouissance pour ceux qui habitent dans le voisinage et qui voudraient
-dormir. C’était mon cas à la fin de janvier, et, jusqu’à six heures du
-matin, ce fut en face de chez moi un tapage indescriptible: à travers
-les volets à jour sans croisées, le bruit m’arrivait comme si le bal eût
-été dans ma chambre. C’est d’abord le rythme cadencé des danseurs
-infatigables frappant mollement, mais tous à la fois, le plancher de
-leurs pieds nus. Le bavardage est moindre pendant la danse: l’amour des
-histoires fait place à la jouissance de cette danse que j’ai décrite au
-placer Dagobert et qui a quelque chose de félin. Moins agitée que la
-nôtre, c’est bien la danse qui convient à un peuple plus près que nous
-de la nature, et sous ce climat qui amollit; mais l’exercice est une
-réaction contre cet amollissement.
-
-Sur le bruit cadencé des pieds, et pour l’exciter plus que pour le
-rythmer, il y a d’abord l’instrument de bois que l’on bat avec les
-doigts et la paume de la main, et la boîte de sable secouée sans
-relâche; mais, à Cayenne, il y a en outre des instruments de musique.
-J’entendis une clarinette maniée avec une véritable maëstria. Elle joua
-d’abord des valses, de très jolies valses, de Strauss, de Lanner, etc.,
-et toute espèce de danses, jusque vers deux heures du matin. A partir de
-ce moment, les danseurs étant sans doute suffisamment rompus aux rythmes
-dansants, la clarinette se donna libre carrière: ce furent des airs
-variés, avec d’étourdissantes variations roulées, coulées, piquées; de
-la virtuosité étincelante; de ces variations que nos créoles, sur la
-Mana, sifflaient avec un vrai talent. Après les variations, un peu
-fatigantes pour la respiration, ce furent des airs d’opéras, lents ou
-vifs, sans transition, avec la plus parfaite indifférence pour la danse
-en cours: je reconnus au vol _Carmen_, _la Favorite_, _la Traviata_,
-_Guillaume Tell_, et même _Lohengrin_. Je ne parle pas des opérettes. La
-boîte à sable et la lame de bois continuaient, sans s’inquiéter de la
-clarinette, leurs battements et leurs grincements rythmés. C’était
-admirable, comme chacun de son côté, danseurs et musiciens, s’en
-donnaient à cœur joie pour jouir à fond de la danse. La pluie tomba par
-rafales, sans qu’on s’en doutât dans la salle un seul instant.
-
-A côté d’un bal pareil, il est inutile d’essayer de dormir; il faut
-aller le voir, et c’est intéressant; il y a un buffet et des tables où
-l’on peut se rafraîchir.
-
-Je vis un autre bal le 2 avril, la veille de Pâques. Outre la
-clarinette, toujours tenue supérieurement, il y avait deux violons, une
-contrebasse et un cornet à piston. Les deux violons passaient inaperçus
-à l’oreille, et pourtant leurs exécutants ne se faisaient pas faute de
-manier l’archet à tour de bras. Mais que faire contre un piston et une
-clarinette, un tambour de bois et une boîte à sable? Se taire! mais leur
-salaire n’eût pas été gagné.
-
-Ces grandes salles de danse sont parfaitement aérées, éclairées à
-l’électricité; elles ont un promenoir pour les spectateurs, des bancs
-pour les danseurs fatigués, et des rafraîchissements. La police
-surveille d’un œil débonnaire.
-
-Le matin de Pâques, jour de mon départ, j’allai visiter le marché que je
-ne connaissais pas encore. Un gendarme de la Savoie, rencontré à
-Cayenne, m’ayant persuadé qu’il en valait la peine, vint m’y conduire à
-cinq heures du matin. J’y trouvai, en effet, une foule considérable et
-bariolée, toute espèce de fruits et de légumes, des libérés vendant de
-la viande, le tout relativement un peu cher, au taux de l’unité
-inférieure de Cayenne, qui est le _sou marqué_, valant deux sous. C’est
-une jolie pièce de nickel, frappée sous Louis-Philippe. Je constatai
-avec plaisir l’activité du marché de Cayenne, et surtout je m’aperçus
-que la population en général et les gendarmes en particulier sont en
-mesure d’avoir une nourriture saine et réconfortante, comme il convient
-en Guyane.
-
-La cathédrale était pleine de monde, à déborder sur la place, à la messe
-de Pâques: l’orgue et les chants s’en donnaient à toute volée. Je dois
-même mentionner une effroyable cacophonie due au mélange de l’orgue et
-des chants avec une fanfare jouant des danses, des marches et des pas
-redoublés: pour comble, je reconnus, sinon les mêmes musiciens, du moins
-les mêmes airs que la veille au bal créole. Autour de moi, on paraissait
-ravi d’entendre un pareil charivari. Il paraît que des sons comme des
-goûts, on ne discute pas. Chacun a sa manière d’honorer Dieu, et
-peut-être notre grande musique religieuse paraîtrait-elle fade aux
-oreilles créoles! Elle demande une étude, d’ailleurs. L’idée qu’on se
-fait de Dieu dépend de la science qu’on possède; on ne peut en imposer
-une plutôt qu’une autre.
-
-Les Frères des écoles chrétiennes sont très populaires à Cayenne: c’est
-leur fanfare qui jouait à la grand’messe et nous gratifiait de ses airs
-intempestifs. Les élèves étaient tout endimanchés: quelques-uns avaient
-des bas et des souliers bien cirés; d’autres n’avaient qu’un bas et
-qu’un soulier; pour satisfaire une petite vanité, ils étaient
-certainement plus mal à l’aise que leurs camarades qui avaient leurs
-deux pieds nus.
-
-J’ai fait allusion aux forçats une fois ou deux dans mon récit, à propos
-de la main-d’œuvre et de la colonie pénitentiaire du Maroni. La
-surveillance ne paraissait pas être suffisante, et la Guyane n’a pas de
-troupes dans le cas possible d’une révolte des forçats. Voici quelques
-observations qui m’ont été faites sur le régime du bagne.
-
-Ce régime paraît s’inspirer d’abord du code d’excellence de la nature
-humaine, inventé par Rousseau dans son _Emile_, et ensuite d’une sorte
-d’aversion pour tout changement. Le souci principal est de ne donner
-aucun motif de laisser croire que les forçats sont mal traités, et de
-suivre la routine. Le nombre total des forçats est d’environ six mille.
-Il a été renforcé récemment de ceux qu’on a expédiés de la
-Nouvelle-Calédonie, qui cesserait peu à peu d’être colonie
-pénitentiaire. Depuis l’année 1854, où la Guyane reçut le premier convoi
-de condamnés, on peut dire que le travail fait par les forçats est
-insignifiant, comparé aux dépenses qu’il a occasionnées. Ces dépenses
-ont dépassé soixante millions, et le travail fait se borne à quelques
-plantations sur le Maroni; chaque administration nouvelle refait ce
-qu’avait fait la précédente, et la Guyane reste aussi inculte qu’il y a
-soixante ans. En colonie anglaise, on aurait évidemment réalisé des
-défrichements et des routes qui auraient développé le pays. En Guyane,
-on a fait quinze kilomètres de routes.
-
-Dans les rues de Cayenne, le travail des forçats est peu pénible, et, en
-le voyant faire, on comprend combien il manque d’entrain et de bonne
-volonté. _C’est le travail forcé, bien inférieur au travail libre._ Les
-forçats travaillent moins que les militaires et sont mieux traités. Un
-condamné qui a une plainte à faire peut s’adresser directement au
-ministère, sans passer par l’administration, tandis qu’un soldat est
-obligé de passer par la voie hiérarchique. Un forçat peut ameuter la
-presse. Ainsi Zola a fait son livre: _Vérité_, qui est un tissu
-d’erreurs. Que n’est-il venu en Guyane? Il était, certes, assez riche
-pour payer son voyage, et il aurait pu voir l’île du Diable.
-
-[Illustration: TRAVAUX DES FORÇATS DANS LE PORT, A CAYENNE]
-
-Le contact prolongé entre les forçats de toute catégorie les rend
-rapidement aussi mauvais les uns que les autres: si l’on isolait les
-meilleurs (car il y a des crimes par entraînement irréfléchi), on
-obtiendrait un autre résultat. Il faudrait écarter les pires, comme on
-coupe un membre malade pour éviter la gangrène. Ensemble, les forçats en
-arrivent à perdre tout sens moral, à regarder le vol, l’assassinat,
-comme un devoir dans l’état où la société les a mis. On envoie bien les
-mauvaises têtes, ou soi-disant telles, aux îles du Salut. Mais on
-appelle mauvaises têtes ceux qui refusent de travailler; or, ce refus
-est trop facile à opposer, car il n’y a aucune sanction, aucune punition
-ayant un résultat effectif comme dans l’armée. Aux îles du Salut, la vie
-est douce et le climat est bon. Il serait si facile de classer les
-forçats d’après leur casier judiciaire! Mais ce serait quitter la
-routine, et se donner de la peine. Peut-être l’un ou l’autre directeur
-a-t-il essayé, mais il a dû se heurter à la pire des forces, la force
-d’inertie. Car l’administration ne manque pas de chefs capables et
-intelligents. Mais, quand une routine dure depuis cinquante et soixante
-ans, et reste liée à l’influence changeante des régimes que la France
-subit de son côté, on n’a ni la force ni le temps de faire œuvre qui
-dure.
-
-Si les forçats sont donc manifestement inutiles à la Guyane, ils sont
-par surcroît nuisibles à sa réputation, par suite à son peuplement et à
-son développement. Il vaudrait mieux les envoyer ailleurs, aux îles
-Kerguélen, par exemple, dans le sud de l’Afrique, où, dit-on, il n’y a
-que des phoques et un consul. Le climat y est excellent.
-
-Le sort des libérés est plus triste encore que celui des forçats. Il
-leur arrive de demander à faire certains travaux refusés par les
-forçats, comme trop pénibles, et, en effet, ces libérés gagnent 70
-francs par mois, ce qui représente tout juste leur nourriture, à
-Cayenne. Leur situation est parfois si misérable qu’ils commettent
-volontairement un délit pour se faire réintégrer au bagne: le tribunal
-de Cayenne juge constamment des faits de ce genre. Les forçats malades
-vont à l’hôpital et l’on prolonge leur convalescence par toute espèce de
-petits soins, tandis que les libérés malades sont envoyés au camp. On
-saisit sur le vif la sollicitude administrative pour son service, et son
-indifférence au bien général.
-
-Depuis huit ans, il est question de faire un chemin de fer de
-pénétration en Guyane; on comptait, mais à tort, semble-t-il, sur
-l’administration pénitentiaire pour donner sa main-d’œuvre. On ne sait
-plus maintenant quand on fera ce chemin de fer, ni même si on le fera.
-Celui qui se construit actuellement en Guyane hollandaise pourrait bien
-décourager de faire celui de notre colonie, car le projet le plus
-populaire à Cayenne consistait à aboutir à la haute Mana et au Maroni
-par l’Approuague, et le chemin de fer hollandais ira justement à l’Awa,
-sur le Maroni.
-
-Mais, en Guyane française, aucun tracé n’est encore fait; on ne peut
-donc évaluer les frais de construction, ne sachant pas à quelles
-difficultés on se heurtera. Quant au but à atteindre, il me semble qu’on
-n’a que l’embarras du choix: il y a des placers un peu partout, et,
-_quel que soit le point visé, la région intermédiaire est bonne à
-développer_.
-
-Les avantages d’un pareil chemin de fer seraient inappréciables: on
-pourrait exploiter avec profit une quantité de placers, dont
-actuellement le ravitaillement est trop coûteux pour que le bénéfice
-soit possible. Surtout on pourrait commencer le défrichement intérieur
-et la mise en valeur de la Guyane française, comme en Guyane anglaise et
-hollandaise. L’intérieur du pays est loin d’être malsain, surtout en
-commençant par cultiver le voisinage de la mer, comme le recommande M.
-Théodule Leblond. La main-d’œuvre viendra des Antilles à volonté. Il
-suffirait d’un effort pour mettre en plein rapport cette inépuisable
-forêt vierge, inhabitée et inconnue. Il faut de l’argent évidemment,
-mais, avec la production d’or de la Guyane, le capital ne ferait pas
-défaut, si on l’intéressait à la Guyane, au lieu de l’écarter.
-
-Ceci me conduit à dire quelques mots de la douane. Le produit principal,
-c’est l’or. C’est grâce à l’or que le budget de la colonie donne des
-excédents. Mais ces excédents, au lieu d’être employés au profit de la
-colonie, servent à faire des largesses administratives. On étudie à la
-loupe les rouages de ce régime, comme en France, mais on néglige toute
-vue d’ensemble. En outre, la politique sait bien jouer aussi son rôle.
-
-L’or paye deux taxes: la première, de 5 francs par kilogramme d’or brut,
-pour l’entrée dans Cayenne; la seconde, de 216 francs par kilogramme
-pour la sortie, c’est-à-dire 8 pour 100 de l’or brut, estimé à 2,700
-francs le kilogramme. Ces chiffres sont exagérés d’abord, puisqu’en
-Guyane hollandaise, aux Etats-Unis, au Transvaal avant la guerre, on ne
-payait que 5 pour 100. Mais cela n’est rien. En se présentant à la
-douane, il semble qu’il devrait suffire de dire: «J’ai tant d’or;
-pesez-le. Combien dois-je payer?» Mais il s’agit bien de cela! On dirait
-qu’il est honteux de faire de l’impôt une affaire d’argent. L’important,
-c’est la paperasserie et les formalités de l’emballage. Ce n’est qu’aux
-Etats-Unis que les questions se résolvent simplement. Ici, il faut des
-boîtes spéciales, des cachets spéciaux, un poids spécial, et surtout il
-faut des papiers. D’abord, un laissez-passer: si l’on n’a pas de mine à
-soi, on ne peut se procurer ce laissez-passer que par fraude, en
-utilisant de vieux registres, ou en s’adressant à des gens qui n’ont des
-mines que pour avoir des laissez-passer.
-
-Si l’or est entré sans laissez-passer, il ne peut plus sortir sans une
-nouvelle fraude. Pour éviter ces chicanes, sans parler de celles de la
-pesée, on préfère passer l’or en contrebande. En Guyane hollandaise, les
-poids sont justes, il n’y a pas de laissez-passer, et l’on ne paye que 5
-pour 100. A propos de pesée, on sait que les commerçants français et
-suisses préfèrent envoyer leurs marchandises d’exportation par les ports
-allemands et italiens plutôt que par les ports français, Marseille
-surtout, parce que les pesées y sont capricieuses, dangereuses et
-paperassières.
-
-Tout ceci n’est rien encore: on risque des amendes et même la
-confiscation de l’or à la moindre infraction: par exemple, si le poids
-indiqué sur le laissez-passer diffère de 100 grammes, en plus ou en
-moins, du poids découvert par la douane. Or, il s’agit souvent de 20
-kilogrammes d’or, et même davantage. La balance de la douane, usée par
-l’humidité, a tout autant de chances d’être fausse que celle du placer.
-J’ai vu la confiscation se produire dans le cas suivant: le
-laissez-passer était arrivé après l’or; ce sont des canots _boschs_ qui
-portent cet or à travers des centaines de kilomètres, des sauts et des
-rapides; un pilote _bosch_ avait oublié de remettre le laissez-passer à
-son remplaçant. Le propriétaire de l’or a fait appel en France, et,
-après une année de discussions, ne s’en est tiré qu’en payant 500 francs
-d’amende: le plus fort est qu’après avoir gardé le laissez-passer, on le
-lui réclamait en le menaçant d’une nouvelle amende. Il y a de quoi
-décourager d’introduire de l’or à Cayenne.
-
-Il en est de même pour les droits sur le rhum. On paye une taxe de 1 fr.
-50 par litre en Guyane, et, à l’arrivée à Saint-Nazaire, la régie
-demande encore 4 francs par litre à 100 degrés. Je me demande d’où vient
-le rhum qu’on achète en France 3 à 4 francs le litre. C’est un défi jeté
-aux produits naturels en faveur des produits falsifiés. C’est ainsi que
-les droits et les tracasseries imposés en France aux bouilleurs de cru
-favorisent les eaux-de-vie falsifiées, aux dépens des eaux-de-vie
-naturelles. On a beau se munir à Cayenne d’un certificat d’origine pour
-son rhum, on paye à l’arrivée en France comme pour un rhum étranger. Il
-vaut évidemment mieux ne rien déclarer.
-
-Cependant, je quittai Cayenne en regrettant d’avoir pu passer si peu de
-temps en Guyane. J’y étais arrivé anxieux du climat, sans y connaître
-personne que Sully-L’Admiral. J’avais trouvé un climat idéal, moyennant
-quelques précautions, et un accueil plus qu’agréable, cordial. Vraiment,
-je partais avec le désir du retour en Guyane. Sully, qui d’abord
-comptait revenir en France avec moi, se décidait à rester pour s’occuper
-de ses affaires et prendre la direction des placers, s’il y avait lieu.
-Je partais donc sans lui, mais avec des Guyanais dont j’avais fait
-connaissance. Naturellement, il y eut une séance d’embrassades sur le
-bateau, aussi bruyante et démonstrative qu’à mon arrivée.
-
-En route, je fis connaissance d’un homme remarquable par son énergie,
-depuis vingt ans en Guyane et au Venezuela: M. Rémeau, le directeur des
-mines d’or de Saint-Elie et Adieu-Vat. Son expérience me confirma un
-grand nombre de faits que je n’avais pu qu’entrevoir, et ses causeries
-firent le charme de nos promenades et de nos soirées sur la
-_Ville-de-Tanger_, puis sur le _Versailles_. Si l’on savait, en France,
-apprécier les hommes de valeur sérieuse, on n’en manquerait pas.
-
-A Fort-de-France, nous prîmes une cargaison de fruits: mangues (les
-dernières de la saison), ananas, sapotilles, avocas, etc.; des
-coquillages, de la salade de patawa. Ces fruits font passer d’autres
-mets plus échauffants.
-
-La Martinique et la Guadeloupe me parurent peu de chose après la
-végétation si ardente de la Guyane. Ce sont aussi des pays de créoles et
-on y retrouve, ce qui m’amusa, des noms qui rappellent l’ancienne
-France, la Révolution et même la Rome antique: Agénor et Alcindor,
-Scipion et Cicéron, Alcibiade et Métellus, Florimond et Albany, Cornélie
-et Herménégilde, etc. La liste en serait longue. Elle me suggéra une
-remarque: c’est qu’en France on abuse vraiment trop des mêmes noms; il
-en est bien d’autres qui sont fort harmonieux, mais n’ont qu’un défaut:
-ils ne sont pas de mode. La mode y reviendra peut-être.
-
-Je ne vis la montagne Pelée que le soir et couverte de nuages; on ne
-saurait pourtant la passer sans tristesse.
-
-Nous essuyâmes une petite tempête, mais avec des rayons de soleil, du 18
-au 20 avril; heureusement, nous étions trop bien habitués à la mer pour
-en souffrir. Il paraît qu’il y a parfois du soleil dans les plus grandes
-tempêtes: il rassure tout de même. Cependant les dos énormes des vagues,
-soulevant le _Versailles_ tout entier pour le laisser ensuite plonger
-jusqu’au pont, avec un fracas assourdissant, des grondements de coups de
-canon et des rugissements prolongés, formaient un spectacle qui n’était
-rien moins que rassurant. Pour réconforter les dames, un plaisant leur
-disait que ces bruits provenaient de rugissements de lions dans la cale,
-comme si le _Versailles_ portait une ménagerie. Pour défier la tempête,
-il faut de solides bateaux; mais une tempête est justement une occasion
-d’étudier quelques détails de leur construction si savante.
-
-Le point le plus noir à l’horizon fut la douane de Saint-Nazaire. Mais
-on sait trop bien, en chemin de fer comme en bateau, les désagréments de
-cette institution ridicule et moyenâgeuse pour que je les raconte. Je
-parle de la corvée imposée aux voyageurs et non pas du système
-protectionniste en général.
-
-
-
-
-CHAPITRE XVI
-
-LES RESSOURCES DE LA GUYANE FRANÇAISE
-
-
-Pour ne pas interrompre la relation de mon voyage, j’ai préféré réunir à
-part les renseignements pratiques sur les richesses de la Guyane au
-point de vue végétal et minéral, et même animal. M. Bassières, de
-Cayenne, qui dirige le jardin botanique de Baduel et la colonie de
-Mont-Joly, ne m’en voudra pas si, dans ces notes, je mets fortement à
-contribution ses renseignements et sa notice sur la Guyane, publiée pour
-l’Exposition de 1900.
-
-Avant de parler de ces richesses, il n’est pas inutile de dire quelques
-mots du climat et de la population.
-
-Le climat résulte de la latitude, du voisinage de la mer, de l’immense
-végétation forestière qui couvre le sol et de l’altitude peu élevée de
-ce sol. Aussi ce qui caractérise le climat de la Guyane, c’est
-l’humidité; elle tempère la chaleur qui n’est jamais excessive. Il y a
-une saison sèche qui est l’été, et une saison des pluies qui est
-l’hiver. Mais il pleut également en été où la température moyenne est de
-27 degrés: août et septembre sont les mois les plus chauds. En hiver, la
-température moyenne est de 25 degrés: janvier et février sont les mois
-les plus frais: en mars il y a presque toujours deux à trois semaines de
-sécheresse, qu’on appelle _le petit été_. En somme la Guyane est
-favorisée d’un climat marin très doux, humide surtout, à cause des
-forêts et de la mer.
-
-Sur les côtes, il souffle fréquemment une forte brise venant du large,
-et très saine à respirer. Il n’y a pas ici de zones côtières malsaines
-comme à la Côte d’Or et à la Côte d’Ivoire, en Afrique. Un des hommes
-éminents de la Guyane, M. Théodule Leblond l’a écrit en toute
-connaissance de cause: «Les centres de colonisation doivent être
-installés sur le littoral, là où l’air de la mer circule librement, car
-pendant huit mois de l’année, la direction générale des vents régnants
-oscille entre l’est-nord-est et l’est-sud-est.»
-
-Vers l’intérieur, l’énorme exubérance de la végétation, et surtout
-certaines régions marécageuses au bord des grands fleuves rendent le
-climat moins bon: la fièvre paludéenne pourtant est la seule à craindre.
-La fièvre jaune n’est apparue en Guyane que sur les côtes, à
-l’improviste, et très rarement: elle disparaît très vite et ne
-s’attaque, du moins gravement, qu’aux blancs. Les noirs et les mulâtres
-même ne la redoutent que médiocrement. Quant à la fièvre ordinaire, ou
-_paludisme_, il faut la combattre par une nourriture abondante et des
-exercices physiques qui font transpirer, comme la marche: la sueur
-élimine les principes morbides. Sans cela, à la longue, la fièvre
-produit l’anémie, et chez les noirs, le _béribéri_, ou enflure, auquel
-les blancs sont très peu sujets. On peut dire qu’avec quelques
-précautions, le climat, même à l’intérieur de la Guyane, n’est pas
-malsain, et la seule cause des indispositions réside dans l’humidité de
-l’air et du sol: la chute de pluie est en moyenne de 3 mètres à 4m,50
-par an, elle est donc très forte. Quant aux orages, aux ouragans, ils
-sont très rares, tandis que dans les Antilles ils sont assez fréquents.
-Aux Antilles par contre, il y a des montagnes assez élevées, 1,500
-mètres, où le climat est sain et tempéré; tandis qu’en Guyane, même à
-200 kilomètres des côtes, les montagnes n’atteignent que 300 à 400
-mètres de hauteur; le climat y est un peu plus frais seulement que dans
-les savanes.
-
-On a observé qu’en somme la salubrité est très grande en Guyane. Le taux
-de la mortalité n’est que de 2,53 pour 100, tandis qu’il est de 6,17
-pour 100 au Sénégal et de 8 à 9 pour 100 à la Guadeloupe et à la
-Martinique: on a donc beaucoup exagéré l’insalubrité prétendue de la
-Guyane.
-
-La population totale est estimée entre 30 et 35,000 personnes des deux
-sexes: il y a en moyenne 12 hommes pour 10 femmes, mais en tenant compte
-des forçats. Cayenne seule a 12,000 habitants, et les bourgades de la
-côte, Mana, etc., en ont 11,000.
-
-Il y a 600 militaires; la garnison de Cayenne a été très diminuée. Cette
-ville, fondée en 1635, a été longtemps un poste militaire avec un fort.
-Notre principal centre fortifié est maintenant Fort-de-France, dont la
-rade est incomparablement supérieure à celle de Cayenne: celle-ci, en
-effet, est inaccessible aux navires à fort tirant d’eau, à cause d’une
-barre qu’on ne franchit qu’à marée basse.
-
-La plus grande partie de la population est métisse, croisée de blancs et
-de noirs, ce qui a produit une race très intelligente, capable
-d’exagérer tantôt dans un sens, tantôt dans l’autre, les qualités
-physiques ou morales de ses ascendants. En moyenne, elle m’a paru bien
-douée, et solidement constituée.
-
-Comme noirs connus, on en compte environ 2,000, y compris quelques
-centaines d’Indiens connus. Mais il y a en outre 6 à 8,000 inconnus dans
-l’intérieur des terres; ce sont surtout des Indiens de race rouge:
-Emerillons, Galibis, etc. Il y a quelques Hindous et Chinois, mais très
-peu.
-
-Le nombre total des relégués et transportés varie de 5,000 à 6,000: il
-doit même aller en augmentant puisqu’on ramène en Guyane les déportés de
-la Nouvelle-Calédonie. Leurs centres de colonisation sont Saint-Laurent
-et Saint-Jean, sur le Maroni, et les îles du Salut. J’ai exposé au cours
-de mon voyage le peu de travail utile qu’ils ont fait au point de vue de
-la mise en valeur de la Guyane, ce qu’on attribue au manque de plan de
-colonisation, de la part du gouvernement et de l’administration
-pénitentiaire.
-
-La population augmente par l’afflux des créoles des Antilles française
-et anglaise, à la poursuite de l’or. Mais on observe un excès des décès
-sur les naissances: cet excès est dû à l’existence des placers aurifères
-riches, qui attirent les jeunes gens, et comme ces placers sont à grande
-distance des côtes, la vie pénible et le manque de soins les déciment.
-Il faut tenir compte aussi pour l’excès des décès sur les naissances, du
-grand nombre de forçats improductifs, et enfin de la faible
-matrimonialité. L’union libre est volontiers pratiquée, ainsi que la
-polygamie: d’un côté, il n’y a point d’enfants, de l’autre il y en a
-trop, mais le père ne s’en occupe pas, et mal soignés, ils sont décimés.
-
-Quant à la situation économique en général, elle est mauvaise en ce
-moment: il n’y a presque ni agriculture, ni industrie, ni commerce. Tout
-est importé, alors que la Guyane pourrait tout produire. On a abandonné
-presque toutes les plantations de canne à sucre, cacao, etc., pour les
-mines d’or. Celles-ci, par contre, qui datent de cinquante ans environ,
-sont très prospères. La production va même en augmentant. Nous en
-parlerons plus loin, ainsi que de la colonisation de la Guyane.
-
-Après les hommes, dans une description, il convient de s’occuper des
-animaux. Ceux-ci sont fort nombreux et variés en Guyane: la forêt vierge
-est un refuge assuré pour toutes les espèces possibles, et le climat
-tiède et humide est merveilleusement favorable à leur développement. Il
-faudrait un volume entier pour les décrire, mais comme on peut trouver
-leur description dans un ouvrage d’histoire naturelle, je me bornerai à
-une brève énumération. Il est curieux de faire remarquer que le grand
-ouvrage de Buffon les décrit déjà avec une très grande exactitude; il
-cite même les animaux spéciaux à la Guyane, car Louis XIV avait chargé
-une mission de s’en occuper.
-
-Parmi les mammifères, les plus curieux sont la sarigue, l’opossum, le
-tamanoir, le tatou, le paresseux, le tapir, le pécari, l’agouti,
-l’acouchi, le cabiai, qui est un rongeur de grande taille, il a quatre
-pieds de long; le porc-épic, le cougouar, le jaguar, le chat-tigre, peu
-redoutables pour l’homme. Le seul lion est le puma qui également redoute
-l’homme. Il y a toute espèce de singes: l’ouistiti, le macaque, le
-sagouin, le coatta, etc. Beaucoup de ces animaux ont des particularités
-curieuses: la sarigue et l’opossum sont remarquables par le pénis bifide
-du mâle, la poche marsupiale et la double vulve de la femelle. Le cabiai
-a les pattes à demi palmées et plonge aussi bien qu’un canard. Le tapir
-ou maïpouri, gros comme un petit cheval, a une trompe comme l’éléphant,
-mais plus courte. Le tatou a près de cent dents. Le porc-épic peut à
-volonté détacher ses piquants. Le vampire est connu pour sucer le sang
-des autres animaux. Le singe rouge a un appareil vocal double, lui
-permettant d’émettre aussi bien des sons aigus que des sons graves.
-
-Les seuls animaux redoutables pour l’homme sont certains reptiles: le
-serpent-corail, le serpent à sonnettes, le serpent chasseur, le serpent
-agouti, et les grages, tous venimeux. Le boa constrictor ou grande
-couleuvre, comme on l’appelle en Guyane, n’est pas venimeux, mais il est
-capable d’étouffer un homme comme il étouffe les autres animaux, et de
-même le devin. Les autres serpents: le jacquot qui est vert, le rouleau,
-le réseau, le serpent à deux têtes ou maman-fourmis, qu’on trouve
-souvent au fond du nid des fourmis-manioc, etc., ne sont pas dangereux.
-
-Les sauriens présentent des individus remarquables: un caméléon,
-l’agama; l’iguane vert, dont la chair blanche est fine et recherchée,
-ainsi que les œufs; puis le caïman également mangeable quand il est
-jeune; il est peureux et n’attaque pas l’homme comme l’alligator du
-Brésil; il y a toute espèce de tortues; l’une d’elles passe à tort pour
-venimeuse, mais sa morsure est très douloureuse.
-
-Il faudrait citer d’autres êtres désagréables: les fourmis qui ont tant
-de variétés, dont quelques-unes dangereuses pour l’homme; les
-moustiques, les tiques, les chiques qui pullulent en certains endroits
-et peuvent, si l’on ne s’en débarrasse pas, atrophier le pied auquel
-elles s’attaquent. Enfin les araignées avec la gigantesque
-araignée-crabe qui est venimeuse.
-
-Mais il faut en venir aux oiseaux qui sont le grand charme du _bois
-sauvage_; ce sont les plus beaux du monde: on en avait fait une
-splendide collection qui fut enlevée en 1809 lors de l’invasion
-anglo-portugaise, elle figure maintenant au British Museum, à Londres.
-Je citerai le pélican, la frégate, le phaéton, le goéland, le
-bec-en-ciseaux; puis la bécasse, le héron, la grue, le râle, le jacana,
-le serpentaire, le kamichi dont les ailes sont armées d’un ergot,
-l’agami, l’aigrette, l’ibis. J’ai cité dans mon voyage les hoccos, si
-délicieux à manger, ils ont un panache et de belles plumes frisées; puis
-les marayes, les perdrix, les cailles, etc.; les torcols, les mésanges,
-les grives, les rossignols, les alouettes, les papes, les cardinaux, les
-évêques, tous aux couleurs éclatantes; les colibris et enfin les
-toucans, couroucous, aracaris, etc. Parmi les oiseaux rapaces, l’urubu
-pullule à Cayenne; dans la forêt, il y a le grand aigle, le condor,
-l’effraye, la harpie, etc. J’allais oublier l’immense variété des
-oiseaux chanteurs aux couleurs voyantes: perroquets, aras, perruches,
-bleus, verts et rouge écarlate qui jettent leurs cris aigus dans le
-bois, sur les fleuves, en tranchant de leurs teintes vives sur le vert
-des arbres.
-
-Après les animaux, l’homme s’intéresse surtout aux fruits parmi les
-végétaux. Il faudrait donc les énumérer d’abord, mais ils sont
-innombrables: les Guyanais eux-mêmes ne les connaissent pas tous. Je
-citerai les plus fameux: ce sont la noix de coco, et les amandes des
-divers palmiers qui donnent en outre le chou palmiste; l’igname,
-l’ananas, la banane, la vanille, la pomme cannelle, la barbadille, le
-mari-tambour, et d’autres variétés, l’avoca, la mangue, le mombin, la
-pomme de Cythère, l’anis, le sapotille, la poire de Guyane, la prune de
-Guyane, la cerise de Guyane, la goyave, le parépou. Les fruits ne se
-décrivent pas, ils se goûtent; le plus fameux, selon moi, est la mangue,
-qui mériterait des efforts pour être transportée en Europe. Je citerai
-aussi le café, les piments, le melon d’eau, la calebasse, puis la
-patate, le manioc, l’igname, etc., qui sont des racines; puis le
-gingembre, le poivre, la muscade, le cacao; puis le calou ou gombo, qui
-est un légume; enfin la canne à sucre que tous les indigènes sucent et
-qui pousse à l’état sauvage. Presque tous ces fruits ont l’avantage de
-se manger tels qu’ils sont sur l’arbre, sauf pourtant les racines.
-
-Avant de décrire les ressources forestières de la Guyane, nous dirons
-quelques mots des cultures qui ont été entreprises, et qui ont été plus
-ou moins abandonnées.
-
-Sur 12 millions d’hectares, à peine 3,500 sont-ils mis en culture,
-formant 1,500 exploitations, qui occupent 6,000 travailleurs; leur but
-unique, ou presque, est la culture vivrière: il n’est pas question ici
-de la colonie pénitentiaire.
-
-La canne à sucre est tombée de 1,571 hectares en 1836 à 15 hectares en
-1885. La production, qui était de 3,000 tonnes, est tombée à 52 tonnes.
-La production de rhum, en 1897, n’était que de 24,000 litres, et le
-centre principal est Mana, où les plantations et la fabrication du rhum
-sont l’œuvre d’une communauté religieuse de femmes. Le rhum de Mana est
-le meilleur des Antilles.
-
-Le cacao, qui rendait 40,000 kilos en 1832, n’en rendait plus qu’une
-vingtaine de mille il y a quelques années. Il est en reprise depuis que
-le gouvernement offre une prime d’un franc par pied de cacao replanté.
-
-Le café rendait 46,000 kilos en 1835, et seulement 17,000 en 1885.
-Depuis, il ne cesse de baisser encore.
-
-On cultivait en 1879 près de 1,000 hectares de rocouyer, et à peine 300
-en 1890. La baisse ne fait que continuer.
-
-Les cultures vivrières: bananes, manioc, igname, sont stationnaires; par
-contre, les fourrages verts sont en bonne croissance, et réussissent
-bien.
-
-Comme débouchés, la Guyane a d’abord la France pour le cacao, le café,
-le thé, la vanille, le coton qu’elle a malheureusement abandonné; puis
-le caoutchouc, le balata depuis quelques années, les peaux, les plumes,
-les bois de teinture et de construction, le bois de rose, etc., comme
-nous le verrons.
-
-Pour les animaux de boucherie et les bois, la Guyane aurait les
-Antilles; et enfin pour tous les articles de consommation vivrière, la
-Guyane pourrait se fournir elle-même au lieu d’en importer chaque année
-pour deux millions de francs: conserves, légumes, etc.
-
-Ce ne sont pas les terrains favorables qui manquent; ils sont au
-contraire en grande abondance, et pour toute espèce de culture, les uns
-pour de riches et vastes pâturages, les autres pour les arbustes à
-épices, le cacao, le café, etc., et enfin pour les arbres fruitiers.
-
-La Guyane possède un terrain très fertile, produisant sans engrais et
-sans labours profonds. La seule difficulté, et elle est assez grande,
-c’est le défrichement de ces arbres immenses sur un sol humide; on les
-abat assez bien, car ils ont peu de racines, mais il est très difficile
-d’y mettre le feu.
-
-Nous allons examiner avec plus de détail les productions naturelles du
-sol, en les classant, suivant leurs propriétés.
-
-1º _Plantes féculentes._--La principale est le _manioc_, susceptible de
-produire en quinze mois: il donne comme produits le couac très goûté des
-créoles; la cassave, qui est une galette; et le tapioca, très employé en
-Europe.
-
-La _patate_ blanche, ou rouge, peut donner des produits en trois mois.
-
-L’_igname_ produit en dix mois.
-
-L’_arrow-root_ à l’état sauvage, produit en douze mois.
-
-Le _riz_ produit en cinq mois, deux fois par an.
-
-Le _maïs_ donne trois récoltes par an.
-
-Le _bananier_, avec ses nombreuses variétés, peut produire 24,000
-kilogrammes de fruits par hectare, donnant 5,800 kilogrammes de farine.
-Un régime de bananes peut atteindre le poids de 25 à 30 kilogrammes.
-
-Le _topinambour_, la _citrouille_, le _châtaignier_ de Guyane
-réussissent. L’_arbre à pain_, qui n’a pas de gluten, est impropre à
-faire du pain.
-
-2º _Plantes aromatiques et condimentaires._--La première est la
-_vanille_: c’est une orchidée qui, à l’état sauvage, donne le
-_vanillon_, valant déjà 25 à 30 francs le kilogramme. On la cultive sous
-trois variétés: la grosse vanille, la petite et la longue, également
-parfumées. Le fruit a la forme d’une baie charnue à trois côtes remplie
-d’une fine semence brune. En deux ou trois ans, un hectare produit de
-200 à 500 kilogrammes de gousses marchandes, valant 30 à 70 francs le
-kilogramme, suivant la qualité et la longueur. Il est étonnant, dit M.
-Bassières, que cette culture, qui n’exige ni main-d’œuvre considérable,
-ni grands capitaux, ne soit pas pratiquée en grand à la Guyane.
-
-Les _cannelliers_ donnent des produits supérieurs, qui ont contribué
-beaucoup autrefois à la prospérité agricole de la Guyane.
-
-Le _poivrier_, le _giroflier_, le _muscadier_, le _gingembre_ sont très
-estimés, ce dernier surtout, par les Anglais, qui en mettent dans tous
-leurs aliments et même dans leurs boissons. Il faut citer aussi le
-_safran_, le _vétiver_, le _bois d’Inde_, l’_oranger_, le _citronnier_,
-l’herbe appelée _citronnelle_, qui a un goût prononcé de citron sans
-être acide, et passe pour un fébrifuge; enfin, le _bergamotier_, le
-_diapana_, le _mandarinier_, le _cerisier de Cayenne_, etc.
-
-Parmi les plantes aromatiques seulement, il y a une série de bois dont
-le principal est le _bois de rose_: son essence est jaune, a le parfum
-de rose et vaut 25 francs le litre. La Guyane exporte en France à la
-fois l’essence et le bois. Les autres plantes aromatiques guyanaises
-sont le _sassafras_, le _gaïac_, dont l’amande parfumée est très
-recherchée, le _couchiri_, la _maniguette_, la _liane-ail_,
-l’_ambrette_, le _couguericou_, etc.
-
-3º _Plantes tinctoriales._--La principale est le _rocouyer_, qui produit
-la bixine, matière colorante jaune rougeâtre. L’_indigotier_ pousse sans
-culture et abonde en certains endroits. Le _safran_ contient une résine
-jaune employée en cuisine et en médecine, sans parler de la chimie et de
-la teinturerie; il abonde en Guyane.
-
-Parmi les essences forestières, il y a le _bois de campêche_, le _bois
-de grignon_ servant pour le tannage, le _bois du Brésil_, l’_aréquier_,
-le _palétuvier_, la _gomme-gutte_ qui donne une couleur jaune.
-
-Le _caraguérou_ donne une couleur rouge. Le _bougouani_ donne une
-couleur foncée, tirant sur le noir. Le _simira_ donne un rouge vif. Le
-_balourou_ donne le pourpre. Enfin, le _bois violet_ est déjà par
-lui-même d’une magnifique couleur violet sombre. Il faudrait citer
-encore le _goyavier_, le _génipa_, le _mincoart_, etc., etc.
-
-4º _Plantes oléagineuses._--L’_arachide_, si cultivée en Afrique et dans
-l’Amérique du Nord, est naturelle en Guyane; or, la France importe
-annuellement plus de cent mille tonnes d’arachides, valant 200 francs la
-tonne.
-
-Le _cocotier_ donne l’huile de coco, le coprah, et le beurre de coco.
-
-Le _ricin_ pousse abondamment en Guyane.
-
-Le _cacaoyer_ et le _muscadier_ donnent les beurres de cacao et de
-muscade.
-
-On tire aussi des huiles du _médicinier_, du _sésame_. Le palmier
-_aoura_ donne l’huile de palme. L’_acajou_ donne l’huile des Caraïbes.
-Le _carapa_, le _coupi_, le _yayamadou_, le _palmier maripa_, l’_ouabé_,
-le _patawa_ donnent des huiles, des graisses, de la cire. L’huile de
-_pekea_ peut rivaliser pour la cuisine avec l’huile d’olives.
-
-Il faut citer aussi le _cirier d’Amérique_, le _pinot_, le _comou_, le
-_palmiste_, le _carnaübe_, le _conana_, qui sont des palmiers; enfin, le
-_savonnier_, le _sablier_, le _touka_, l’_arouman_, le _lilas du Japon_,
-etc., donnant tous des substances grasses. On compte beaucoup les
-utiliser pour les fabrications du savon et des bougies.
-
-5º _Plantes textiles._--Le _coton de Guyane_, dit coton longue soie, que
-produisait autrefois la colonie, était très estimé. Il a été abandonné.
-Cependant, cette culture pourrait être reprise avec fruit, quand on
-songe que la France est tributaire des Etats-Unis pour cette plante.
-Elle produit surtout entre trois et cinq ans, mais peut durer dix ans en
-donnant deux récoltes par an, soit 300 kilogrammes de coton marchand par
-hectare et par an.
-
-La _ramie_, qui a de très belles fibres ayant la longueur exceptionnelle
-de 1m,85, a aussi un très bel avenir. La France en consomme annuellement
-pour 300 millions de francs, dit M. Bassières.
-
-L’_agave_ a des feuilles très longues, de 1m,50 à 2 mètres, qu’on coupe
-au moment de la floraison: elles donnent une filasse blanche et
-brillante dont on fait des cordages, des filets et des objets de luxe:
-tapis, bourses, etc.
-
-Les feuilles du _voaquois_ servent à fabriquer des nattes, des sacs
-d’emballage, des chapeaux créoles, etc. Le voaquois a été introduit en
-Guyane, et avec succès.
-
-L’_ananas_ a des fibres très fines, mais difficiles à isoler. L’_yucca_
-également.
-
-On fait également de la filasse avec le _moucou-moucou_,
-l’_ouadé-ouadé_, le _rose de Chine_, le _calou_ ou _gombo_ (_okra_ en
-Californie), et avec des fibres de grands arbres comme le _maho_, le
-_balourou_, le _canari macaque_.
-
-Les larges feuilles en éventail de l’_arouman_ donnent avec leurs côtes
-des lanières dont on fait en Guyane toute espèce d’objets en vannerie et
-en sparterie, d’une solidité à toute épreuve. Les indigènes les teignent
-en rouge par le rocou, ou en noir par le génipa, et, en entremêlant les
-couleurs, font des dessins pittoresques. On pourrait en faire des
-chaises de paille, etc.
-
-Le _fromager_ a ses graines enveloppées d’un duvet cotonneux, long, de
-couleur brune, appelé _soie du fromager_. Aux Antilles on en fait des
-matelas et des oreillers. Aux Etats-Unis, on en fait des chapeaux de
-soie.
-
-Je citerai encore, comme textiles, le _kérété_, le _piaçaba_, le
-_bambou_, la _feuille à polir_, le _cocotier_, l’_aouara_, les _bâches_,
-beaucoup d’autres palmiers très nombreux en Guyane, et enfin toute
-espèce de lianes, dont on fait des cordes, des liens grossiers, même des
-manches de fouet.
-
-6º _Plantes médicinales._--L’_ipéca_ est fourni par beaucoup de plantes,
-rubiacées, violacées, ménispermées, etc.
-
-Le _bois piquant jaune_, usité comme vulnéraire, diurétique,
-odontalgique, est, paraît-il, d’un usage courant aux Etats-Unis.
-
-Le _coachi_ remplace, paraît-il, le houblon dans la fabrication de la
-bière; il sert en infusion (bois et racines) contre les fièvres
-intermittentes. C’est aussi un tonique et un apéritif énergique. Il a
-été étudié à Marseille par le Dr Heckel. Le _simarouba_ a des propriétés
-analogues.
-
-Les racines du _pareira_ sont un vomitif, et sont employées aussi contre
-la morsure des serpents.
-
-7º _Gommes et résines._--Il y a en ce moment en Guyane un arbre qui
-prend une grande importance industrielle: c’est le _balata_. Il donne,
-outre un bois de construction hors ligne, une gomme tout à fait analogue
-à la _gutta-percha_ de la Malaisie. On la préfère même à la
-gutta-percha, car elle se prête mieux encore à l’industrie électrique, à
-la galvanoplastie, aux câbles sous-marins, aux instruments de chirurgie.
-Un arbre produit chaque année 5 à 6 kilogrammes de gomme, au maximum, et
-un kilogramme au moins. La valeur du balata est de 5 francs le
-kilogramme à Cayenne: on l’exploite déjà sur la rivière Mana, et
-ailleurs, avec succès.
-
-Le _caoutchouc_ guyanais est équivalent à tout autre caoutchouc. L’arbre
-est en plein rendement à seize ans. Il donne par an 2 kilogrammes en
-moyenne. A Cayenne, le caoutchouc vaut 4 francs. Au Havre, il en vaut 10
-et plus.
-
-Le _copahu_ donne un baume odorant, qui a le parfum d’aloès, tandis que
-le copahu du Brésil et celui de Colombie ont une odeur désagréable.
-
-L’_encens de Guyane_ donne un liquide épais et blanchâtre qui se prend
-en grains très odorants; la flamme est rouge, et la fumée très parfumée.
-Un arbre donne un demi à 2 kilogrammes par an. On s’en sert dans les
-églises de Cayenne et des Antilles pour remplacer l’encens. Cet arbre
-abonde dans les forêts.
-
-La résine de l’_antiar_ sert aux indigènes pour empoisonner leurs
-flèches, mais c’est plutôt le suc qu’on en extrait qui est vénéneux.
-
-L’_houmiri_ ou _bois rouge_ produit une sorte de colophane.
-
-La résine de _mani_ sert aux indigènes à calfater leurs pirogues et à
-fixer le fer de leurs flèches: elle est noire et ressemble au goudron.
-
-L’_anacardier_ donne une gomme rougeâtre dont les propriétés sont
-analogues à celles de la gomme arabique, si exploitée sur la côte de
-Guinée.
-
-Le _mancenillier_ ou _figuier sauvage_, dont le fruit est un poison
-violent, donne une résine extensible qui rappelle la gutta-percha.
-
-On tire aussi des gommes et résines du _poirier de Guyane_, du _mapa_,
-du _satiné-rubané_, du _fromager_, du _grignon_, du _jacquier_, du
-_manguier_, du _wapa_, du _coumaté_, etc.; mais leurs usages ne sont pas
-encore bien définis, soit comme colle, comme vernis, comme mordant, etc.
-
-Avant de parler des bois de construction, je dois dire quelques mots des
-quelques cultures entreprises en Guyane, et plus ou moins délaissées: la
-canne à sucre, le cacao, le café et le tabac.
-
-La grande cause de l’abandon de la _canne à sucre_, aussi bien en Guyane
-que dans d’autres colonies, a été l’essor de l’industrie sucrière en
-Europe, et en France surtout. En 1836, la Guyane exportait 2,120 tonnes
-de sucre; aujourd’hui, elle n’en exporte plus. Par contre, on fait du
-rhum à Mana, et on en faisait sur l’Approuague; mais cette industrie
-tend encore à décroître, alors qu’en Guyane hollandaise et anglaise, et
-aux Antilles anglaises, les rhums et les tafias se fabriquent en grand,
-et écartent la concurrence de la Guyane par leur prix, sans parler du
-droit de douane exorbitant que paye le rhum guyanais, pour entrer en
-France, depuis la loi des bouilleurs de cru.
-
-Le _cacao_ est fait avec les graines du fruit ou _cabosse_ du cacaoyer.
-Un arbre produit par an un à 2 kilogrammes de cacao sec, valant un franc
-à 2 fr. 50 le kilogramme. La Guyane pourrait en fournir toute la France
-qui en consomme 14,000 tonnes par an, et l’on a récemment encouragé
-cette plantation en donnant un franc par pied replanté. L’arbre, étant
-indigène en Guyane, ne donne pas de frais de culture.
-
-Il y a trois espèces de _café_ en Guyane; l’espèce dite _guyanensis_
-donne de petits grains; un pied de caféier donne en moyenne un
-demi-kilogramme de café par an; c’est une culture à encourager.
-
-Le _tabac_ indigène de Guyane a été estimé par la régie assimilable aux
-meilleures sortes de France; or, la France en consomme 16 à 20 millions
-de kilogrammes par an, et la Guyane seule près de 100,000 kilogrammes
-qu’elle importe, car elle ne cultive plus le tabac. Ce serait donc une
-culture rémunératrice.
-
-M. Bassières, dans son ouvrage, entre dans de nombreux détails très
-intéressants sur l’_industrie pastorale_ et l’_élevage_ en Guyane; la
-Guyane n’a pas de races d’animaux domestiques, et on n’y fait pas
-d’élevage; cependant, les quelques expériences faites démontrent que le
-succès serait facile, car il existe des savanes et des pâturages; mais
-il faut peut-être attendre qu’ils soient accessibles, car la forêt
-vierge me paraît encore trop envahissante. En attendant que la Guyane
-ait des chemins de fer et des troupeaux, le gibier est encore trop
-abondant et de trop bonne qualité pour que l’absence de viande de bœuf
-ou de mouton se fasse trop violemment sentir, du moins quand on vit dans
-la forêt. A Cayenne, c’est autre chose, mais il est vrai que Cayenne, à
-lui seul, mériterait d’être à proximité d’une exploitation agricole, au
-lieu de recevoir sa viande de boucherie des Guyanes voisines et même du
-Venezuela et des Antilles.
-
-8º _Bois de construction._--L’exploitation des bois paraît devoir être
-la véritable industrie future de la Guyane, car les bois d’œuvre sont de
-qualité supérieure et très abondants. Alors qu’il semblerait que, dans
-un climat si humide et si tiède, les bois devraient être spongieux et
-légers, ils sont, au contraire, d’une dureté qui défie tout autre bois,
-et d’un poids tel qu’ils s’accumulent au fond des rivières, ayant
-souvent une densité bien supérieure à l’eau, atteignant 1,30. Je dois
-répéter ici ce qu’en dit M. Bassières qui les a étudiés spécialement,
-car la description des forêts forme la plus grande partie de sa notice
-sur la Guyane.
-
-«Pour les bois d’œuvre, des expériences faites comparativement avec
-quelques essences guyanaises et les meilleurs bois d’Europe ont montré
-la supériorité incontestable des premières, au point de vue de la durée
-autant que de la résistance à la rupture. Des pièces d’_angélique_, par
-exemple, employées à côté de semblables pièces de chêne, dans le corps
-de plusieurs navires de guerre français, ont été retrouvées, à la
-visite, plusieurs années après, absolument intactes, alors que le chêne
-était complètement pourri. Quant à la résistance, elle a été reconnue,
-pour le _balata_ entre autres, plus de trois fois supérieure à celle du
-chêne, et près de deux fois supérieure à celle du teck de première
-qualité. L’élasticité du _courbaril_ est quatre fois plus grande que
-celle du chêne, et deux fois supérieure à celle du teck. Les essences
-guyanaises qui paraissent les plus durables sont: le _coupi_, le _bois
-violet_, le _wacapou_ et l’_angélique_.»
-
-Il y a en Guyane, outre les bois utiles, toute une variété sans pareille
-de bois de travail, magnifiques pour la menuiserie et l’ébénisterie de
-luxe. Citons ici les expressions de M. Jules Gros: «Les bois précieux de
-Guyane sont un des chefs-d’œuvre de la création. Quelques-uns offrent un
-parfum plus délicat que les plus suaves aromes, les autres des couleurs
-plus belles que celles des plus beaux marbres. Blanc de lait, noir de
-jais, rouge, rouge de sang, veiné, marbré, satiné, moucheté (le bois dit
-satiné-rubané), jaune sombre, jaune clair (le bois-serpent est rayé
-jaune et noir), bleu de cobalt, bleu d’azur, violet, vert tendre, toutes
-les couleurs ont été mises à contribution par la nature. Un hectare de
-bois de la Guyane française pourrait fournir les éléments de la plus
-admirable mosaïque que l’on ait encore jamais vue.»
-
-J’ajoute que le musée de Cayenne a commencé cette mosaïque. La
-carrosserie de luxe, les automobiles, les meubles _modern-style_
-trouveraient aisément de quoi réaliser leurs rêves originaux avec les
-bois guyanais.
-
-Je vais décrire les principaux de ces bois en suivant la classification
-de M. Bassières, relative à leurs qualités de dureté et à leurs
-couleurs.
-
-1º _Bois incorruptibles et de première dureté._--Le _wacapou_ est le
-premier; il se conserve indéfiniment, il durcit en vieillissant. Il est
-assez rare sur le littoral; il faut aller au delà des premiers sauts des
-rivières pour le trouver. En Guyane hollandaise, on l’appelle
-_bruin-hart_. Les fibres sont droites.
-
-Le _cœur-dehors_ est plus rare que le wacapou; les fibres sont croisées
-et ondulées, de sorte qu’il se fend mal. Mais il est incorruptible.
-
-Le _gaïac_ vaut le wacapou, mais il est plus dur à travailler. Sa
-densité est de 1,153 à l’état sec; il est donc très lourd et ne flotte
-pas. Ses fibres sont croisées et flexueuses. Il est très abondant en
-Guyane. En Europe, on l’importe du Brésil.
-
-Le _mora excelsa_ est très bon pour les constructions navales.
-
-Le _balata_, _bullet-tree_ ou _bully_, en anglais, est très employé à
-Cayenne.
-
-L’_ébène verte_ a les fibres serrées et très régulières: on l’emploie
-pour les tables d’harmonie des pianos. Sa densité est de 1,21 à l’état
-sec.
-
-L’_ébène soufrée_ est identique à l’ébène verte, mais saupoudrée de
-taches jaunes auxquelles elle doit son nom.
-
-Le _bois violet_ durcit beaucoup en vieillissant: sa densité est de
-0,72. Il est commun dans l’intérieur de la Guyane.
-
-Le _wapa_ est un bois rouge foncé, un peu moins dur et un peu moins
-lourd que les précédents. Il est très commun en Guyane. C’est une
-légumineuse, comme plusieurs des précédents et des suivants.
-
-L’_angélique_ est relativement léger; sa densité est 0,746 à l’état sec.
-Il s’emploie peu, bien qu’il soit abondant, parce qu’on prétend qu’il
-fait rouiller les clous. C’est cependant, comme nous l’avons vu, un des
-meilleurs bois pour les navires, à cause de sa conservation dans l’eau
-de mer. C’est un grand arbre qui porte une cime et des branches très
-recourbées, favorisant certains emplois. Le bois est rouge pâle, avec
-une variété plus claire et une variété plus foncée. Il est difficile à
-scier.
-
-Le _courbaril_ présente aussi de belles courbes à sa cime: le tronc
-atteint un grand diamètre; le bois est brun rougeâtre, de couleur plus
-vive au cœur. Il brunit en vieillissant. Sa dureté est assez grande.
-
-Le _rose mâle_ est de couleur jaune pâle, un peu odorant: son grain est
-serré et compact; c’est un excellent bois.
-
-Le _bagasse_ est employé pour faire les coques de pirogues, et aussi
-pour les lames de parquet.
-
-Le _chawari_ a les fibres entre-croisées et flexueuses; il est employé
-pour faire des chars et des roues, étant d’une dureté et d’un poids
-modérés.
-
-Le _parcouri_, à grain fin, n’est plus très dur; il a les fibres
-régulières, avec une variété noire et une variété jaune.
-
-Le _langoussi_ est très employé pour les coques de pirogue.
-
-Le _bois de fer_ est extrêmement dur et résistant, mais il se conserve
-mal.
-
-Le _canari-macaque_ est dur, de couleur gris clair ou gris brun.
-
-Les bois _macaques_ sont résistants, mais peu employés en Guyane, parce
-que l’humidité les altère. En d’autres climats, ils seraient excellents,
-de même que le _coupi_ et les _bois rouges tisanes_.
-
-2º Parmi les _bois de sciage ordinaires_, le premier est le _grignon_,
-un grand arbre au tronc très droit, homogène. Le bois est rouge très
-pâle, un peu moins dur que le chêne d’Europe, bien résistant à
-l’humidité. On l’emploie en Guyane hollandaise pour faire des mâts de
-navire.
-
-Le _grignon-fou_ ou _couaï_ est inférieur au grignon, mais, comme il est
-grand et droit, il donne aussi de très beaux mâts.
-
-Il y a en Guyane toute une variété de _cèdres_ (_laurinées_). Le cèdre
-jaune est le plus estimé; le bois se conserve bien. Le cèdre noir est
-brun foncé et se travaille facilement. Le cèdre gris est plus mou. Le
-cèdre blanc ou cèdre bagasse est mou également.
-
-Le _sassafras_ ou _rose femelle_ est l’arbre qui contient l’_essence de
-rose_. Le bois est jaune; on l’emploie pour les coques de pirogue.
-
-Le _taoub_, bois léger, est très estimé au Brésil.
-
-L’_acajou_ est tendre, mais se conserve bien, grâce à un principe amer
-dont il est imprégné et qui détruit les insectes. Aussi, on l’emploie
-beaucoup en Guyane pour les meubles, parce que les termites et autres
-insectes ne l’attaquent pas. Ce n’est pas l’acajou du commerce, qui
-provient des Antilles et du Honduras et qui est plus dur et plus coloré.
-L’acajou de Cayenne est employé en Europe pour les boîtes de cigares.
-L’arbre est grand, et plutôt disséminé dans la forêt guyanaise: son prix
-est élevé à Cayenne, où l’humidité a vite fait de ronger toute autre
-espèce de bois ordinaire.
-
-Le _carapa_ a les qualités de l’acajou, et résiste aux insectes.
-
-Citons encore le _mouchico_, le _simarouba_, le _yayamadou_, qui sont
-supérieurs aux bois blancs d’Europe.
-
-[Illustration: ENVIRONS DE CAYENNE]
-
-3º Nous arrivons maintenant aux _bois colorés d’ébénisterie_.
-
-Les _bois-de-lettres_ sont extrêmement durs, lourds et compacts: ils
-peuvent prendre un très beau poli, mais ils sont pleins de nœuds et de
-crevasses. Leur nom vient de ce qu’on les employait autrefois pour
-sculpter les lettres d’imprimerie. Il y en a deux espèces: le _lettre
-rouge_ ou _rubané_, rougeâtre avec des veines noirâtres fortement
-accusées dans le cœur; l’aubier est plus pâle. Le _lettre moucheté_ est
-rougeâtre foncé, tout moucheté de noir; il est fort beau. La densité de
-ce bois varie de 1,045 à 1,175.
-
-Le _satiné_ ou _bois de féroles_ a aussi deux variétés: le _satiné
-rouge_, qui est uni et rouge brun, et le _satiné-rubané_, qui est veiné
-et miroitant. On fait avec ces bois des meubles magnifiques, car ils
-sont durs, sains, se polissent très bien et font très peu de déchets. A
-Paris, s’ils étaient connus, ils seraient très recherchés.
-
-De même le _bois-serpent_, jaune veiné de noir. Les veines noires sont
-ondulées comme des serpents, d’où le nom du bois.
-
-Le _boco_ est jaune, comme le buis, avec le cœur brun très foncé. On
-s’en sert pour la lutherie, la sculpture sur bois, les travaux au tour
-(cannes, etc.).
-
-Le _bagot_ a l’aubier blanc et le cœur pourpre magnifique; il est lourd.
-
-Le _bois violet_ est d’un violet très franc d’abord, puis s’assombrit,
-et devient presque noir avec le temps. C’est le palissandre.
-
-Le _moutouchi_ est veiné de longues lignes brun clair, blanc et violet
-pâle; il est assez lourd et facile à travailler.
-
-Le _panacoco_ a l’aubier blanc et le cœur noir, mais d’un noir trouble.
-Le bois est très compact et très résistant. L’arbre est très gros.
-
-Le _patawa_, déjà cité, avec ses veines noires et blanches, comme
-l’_ébène verte_, le _courbaril_ et l’_acajou_, sont aussi de beaux bois
-d’ébénisterie, avec leurs belles teintes, pour les meubles à
-incrustations, les cannes, etc.
-
-Autrefois, la Guyane exportait des bois, mais, depuis cinquante ans, ce
-commerce est abandonné; pourtant, la France en importe de plus en plus:
-de 15,000 tonnes en 1886, elle a passé à 31,000 en 1896.
-
-Le commerce des bois en Guyane est une entreprise dont le succès est
-certain, mais qui présente cependant certaines difficultés, et qui ne
-peut être accomplie que dans certaines conditions. Les essences,
-d’abord, sont tout à fait dispersées dans la forêt vierge et mélangées
-les unes avec les autres. Ce n’est pas comparable à l’exploitation d’une
-forêt de pins d’Orégon, comme il s’en présente aux Etats-Unis ou en
-Californie, où tous les arbres sont semblables: on peut alors exploiter
-en grand, en un point donné; tandis qu’en Guyane, il y a bien en
-certains points davantage d’arbres de telle essence que de telle autre,
-mais, en somme, le mélange est partout. Il est vrai que, la plupart des
-essences étant utilisables, on peut les classer après abatage. Il n’en
-reste pas moins que le travail, surtout au point de vue des expéditions
-et des débouchés, est beaucoup plus considérable que lorsqu’il s’agit
-d’une seule essence.
-
-On prétend aussi que certaines essences, après abatage, se déjettent et
-se gercent; mais on peut employer un moyen de conservation approprié,
-comme l’immersion dans certains liquides, les refentes, etc.
-
-La dureté des essences guyanaises, si elle constitue une difficulté,
-n’est pas moins une qualité précieuse, et on trouve toujours des outils
-capables de venir à bout de la plus grande dureté.
-
-On voit pourtant que ces difficultés nécessitent _d’abord_ la présence
-d’un homme capable à la tête d’une exploitation de bois en Guyane, et
-_ensuite_ de forts capitaux; car il faut pouvoir exploiter en grand et
-sur une grande étendue de terrain. En outre, le simple transport de bois
-_lourds_ à la côte est une entreprise ardue et coûteuse. Enfin, le
-transport de ces mêmes bois en Europe, et en grande quantité demande des
-navires assez grands, spécialement aménagés, et par suite très coûteux.
-Si des conditions de ce genre sont remplies, les bois de Guyane seront
-recherchés partout et constitueront une entreprise certainement très
-avantageuse.
-
-Après avoir décrit les productions naturelles du sol guyanais, nous
-entrerons dans quelques détails sur l’état actuel de l’industrie et du
-commerce dans la colonie. Nous laisserons pour un autre chapitre la
-question des mines d’or et des richesses du sous-sol.
-
-L’industrie est à peu près nulle en Guyane, en dehors de l’or, bien
-entendu. Il n’y a que quelques distilleries de rhum, qui sont en baisse
-continue, comme je l’ai exposé à propos de la canne à sucre. On peut
-dire qu’il se produit à peine en Guyane la quantité de rhum et de tafia
-consommée par la colonie.
-
-La distillation du bois de rose se fait avec succès aux portes mêmes de
-Cayenne.
-
-L’industrie des conserves de fruits ne fait que commencer. Entre des
-mains capables, on ne peut que lui prédire un brillant avenir, avec la
-quantité et la qualité supérieure des fruits qu’on récolte en Guyane.
-
-Le commerce de la Guyane présente bien une augmentation, depuis le
-milieu du dix-neuvième siècle, sur l’ensemble des importations et des
-exportations. De 4 millions et demi, il a passé à 20 millions, dont les
-trois quarts avec la France et les Antilles, et le reste avec
-l’étranger. Il faut noter que c’est l’or qui forme la principale partie
-de ce commerce, et que, pour le reste, c’est avec l’étranger qu’il y a
-augmentation. Or, le tarif douanier de 1892 était loin d’avoir ce but en
-vue, de sorte qu’il faut en conclure que ce tarif est mal fait, puisque
-c’est l’étranger qui gagne le plus avec la Guyane: il importe pour 3 à 4
-millions de marchandises, et la Guyane ne lui exporte que pour quelques
-centaines de mille francs. Presque tout l’or, du moins officiellement,
-va bien en France, mais la France le paye, et la Guyane n’en retire
-rien, car ceux qui le gagnent vont dépenser leur bénéfice en France et
-ailleurs: la Guyane ne dépense que les marchandises d’alimentation pour
-exploiter ses placers aurifères, marchandises qu’elle produit ou fait
-venir des pays voisins. Il y a bien le bénéfice des douanes sur la
-production aurifère, mais ce bénéfice, au lieu d’être dépensé en travaux
-utiles en Guyane, sert surtout à faire des gratifications!
-
-Les importations sont: les boissons, provenant de France presque
-uniquement: vins, alcools, vermouth, bière, absinthe, etc. Le genièvre
-vient d’Allemagne.
-
-Les farineux alimentaires proviennent de France pour la moitié ou un peu
-plus: la farine de froment vient surtout des Etats-Unis. Le maïs, le riz
-et les pommes de terre viennent du dehors, par moitié de la France et de
-l’étranger.
-
-Les viandes salées, employées aux placers, viennent des Etats-Unis,
-ainsi que le lait concentré et le beurre salé.
-
-Les animaux vivants: chevaux, bœufs, etc., viennent presque uniquement
-des Antilles, des Guyanes anglaise et hollandaise et du Venezuela.
-
-Les tissus en confections viennent de France en très grande partie.
-
-Les sucres et mélasses viennent de la Trinité anglaise.
-
-Le tabac provient surtout des Etats-Unis.
-
-Le café, le chocolat, etc., sont importés de France et des Antilles.
-
-Les bijoux, montres, etc., viennent presque uniquement des Etats-Unis.
-
-Le poisson salé, morue, etc., vient surtout des Etats-Unis.
-
-Les savons, les bougies, chandelles, etc., viennent de Marseille, ainsi
-que les huiles et les peaux; mais les bois et les ouvrages en bois
-viennent surtout des Etats-Unis et de l’étranger.
-
-Nous allons de même faire une courte revue des exportations.
-
-La principale exportation c’est l’or en poudre, paillettes et pépites.
-Il va à Paris, où il est vendu 3 fr. 10 à 3 fr. 15 le gramme. La
-production officielle est en augmentation constante: elle a été de 5,000
-kilogrammes en 1894, mais de 2,300 en 1897. Actuellement, elle varie de
-3,500 à 4,500 kilogrammes par an. Nous l’étudierons plus en détail au
-chapitre des produits du sous-sol.
-
-Une compagnie étrangère exploite des phosphorites dans l’île du
-Grand-Connétable, au taux de 4 à 5,000 tonnes par an, moyennant une
-redevance insignifiante à la Guyane. Ces phosphorites, valant 40 francs
-la tonne à Cayenne, vont pour les trois quarts aux Etats-Unis et pour le
-reste en Angleterre. Dans ces pays, on en tire du phosphate de chaux et
-on s’en sert pour l’extraction de l’aluminium.
-
-L’essence de rose est un produit en augmentation constante: la Guyane en
-exporte en France 2,500 à 3,000 kilogrammes et plus par an, valant 50 à
-60 francs en France. Les exportations de bois d’ébénisterie sont pour le
-moment très peu importantes.
-
-Le caoutchouc et le balata, ce dernier surtout, ont une véritable
-importance en Guyane. La France importe annuellement 6 à 700 tonnes de
-gutta-percha, et l’Angleterre 2,500 tonnes. Or, nous avons vu que la
-gomme de balata peut remplacer avantageusement la gutta de Malaisie,
-qui, d’ailleurs, tend à disparaître. Pour le caoutchouc, la France en
-importe 2,000 tonnes par an, parfois 5,000 tonnes, provenant des pays
-étrangers, presque en totalité. Or, la Guyane n’en exporte que quelques
-tonnes; il est vrai que l’arbre est bien moins abondant que le balata.
-
-Le poivre, la girofle, la muscade, la cannelle, autrefois florissants,
-ne sont plus exportés qu’en quantités insignifiantes.
-
-Le coton est également abandonné, malgré sa belle qualité. Il n’y a
-aucune main-d’œuvre pour s’occuper des produits; l’or accapare tous les
-jeunes gens.
-
-Pour le rocou, la Guyane a pu, vers 1878, fournir presque toute la
-quantité consommable dans le monde, 4 à 500 tonnes; aujourd’hui, elle
-n’en exporte que quelques tonnes. Le rocou sert à teindre les bois, les
-vernis, la soie, la laine, le coton, etc., en rouge amarante,
-jaune-orange, vert-bleu, etc. Il donne aussi du brillant à des teintures
-plus tenaces, et paraît rendre les bois imputrescibles.
-
-Le café de Guyane est excellent; sa culture est pourtant presque
-abandonnée.
-
-Le cacao, qui était en décadence, reprend un peu. On l’exportait aux
-Etats-Unis, on l’exporte maintenant en France.
-
-La Guyane exporte encore en France des plumes de parure (aigrette
-blanche, ibis rouge, honoré, rapapa, etc.), des peaux et cornes de
-bœufs, etc., et des vessies natatoires de poissons, servant à faire la
-colle de poisson, la colle, etc., etc.
-
-Le grand régulateur du commerce d’un pays étant les droits de douane, il
-est nécessaire d’en donner ici un aperçu. C’est la France qui administre
-la Guyane, et il faut bien reconnaître que ses droits de douane sont
-absurdes. Voici, en effet, les principaux de ces droits:
-
-Le sucre paye 60 francs les 100 kilogrammes;
-
-Le cacao, 52 francs;
-
-Le chocolat, 75 francs;
-
-Le café, de 78 à 104 francs, suivant sa qualité;
-
-Les épices, 104 francs;
-
-La vanille, 208 francs.
-
-Le rhum payait un franc le kilogramme; il paye 3 francs depuis la
-nouvelle loi sur les alcools (c’est-à-dire 4 francs par litre d’alcool à
-100 degrés, pour l’entrée en France, et, en outre, 2 francs dans la
-colonie; étant à 50 degrés, il paye en tout 3 francs).
-
-L’or paye 216 francs le kilogramme pour sortir et 10 francs pour entrer
-dans le port de Cayenne, aussi bien celui qui vient des placers guyanais
-que de l’étranger.
-
-Le tabac paye 50 à 250 francs les 100 kilogrammes, etc., etc.
-
-C’est la loi du 11 janvier 1892 qui a substitué la protection au libre
-échange, enlevant aux conseils généraux l’initiative en matière de
-tarifs douaniers. Son résultat est de faire payer très cher aux
-consommateurs des articles _que la France ne peut leur fournir_, comme
-tous ceux que nous avons cités plus haut, car la France ne les produit
-pas.
-
-Aussi la vie est-elle très chère à Cayenne. Les colons payent à la fois,
-pour leurs productions naturelles et pour ce qui vient de France:
-meubles, conserves, etc., des droits très élevés. La France elle-même
-aurait avantage à voir introduire en franchise le cacao, la vanille, le
-café, etc., qu’elle ne produit pas. On a taxé le sucre colonial pour
-protéger la betterave que la France produit; mais elle ne produit ni
-cacao, ni vanille, ni café, et devrait au moins favoriser de quelque
-avantage ses colonies qui en produisent.
-
-Les droits vis-à-vis des Etats-Unis ne sont presque pas supérieurs à
-ceux du commerce avec la France.
-
-Les commerces d’importation et d’exportation se font par l’intermédiaire
-de commissionnaires, qui sont des commerçants, le plus souvent, au taux
-de 3 à 5 pour 100 pour les importations, d’un quart pour 100 sur l’or, 3
-pour 100 sur le bois de rose, etc. Les monnaies sont celles de France,
-sauf le _sou marqué_, valant deux sous, datant de Louis-Philippe, encore
-en usage, mais qu’on ne frappe plus.
-
-La Banque de la Guyane, au capital de 600,000 fr., sous la surveillance
-du gouvernement, émet des billets de 500, 100 et 25 francs. C’est une
-banque de prêts et d’escompte; elle prospère, grâce surtout au commerce
-de l’or.
-
-Le seul port de la Guyane est Cayenne, et ce n’est pas une baie
-naturelle: c’est une embouchure de rivière. Mais ce port est sûr et
-vaste, bien abrité des vents d’ouest; par contre, il est peu profond: il
-n’a que 5 à 6 mètres de profondeur. L’estuaire a 2,500 mètres de largeur
-sur 4,000 de longueur. Des bancs de vase mobile le séparent de l’océan,
-formant des barres, mais aussi une protection contre les lames du large.
-Ces bancs de vase molle, charriés par les fleuves, sont entraînés par le
-courant équatorial longeant la côte à peu de distance; ils viennent tour
-à tour barrer les diverses embouchures de fleuves, environ tous les
-quinze ans.
-
-Les grands navires à fort tirant d’eau n’ont qu’un port: celui des îles
-du Salut, qui est le seul port profond des trois Guyanes. C’est là une
-position maritime unique que possède la France. Les îles du Salut ne
-sont guère qu’à deux heures de Cayenne.
-
-Il ne nous reste à donner que quelques détails sur la colonisation en
-Guyane et les diverses tentatives qui en ont été faites. Je dirai
-d’abord que la Guyane ne paraît pas un pays où l’on puisse engager les
-agriculteurs à se rendre: le climat s’oppose à un travail pénible pour
-un homme habitué aux climats tempérés. Par contre, la terre rend
-beaucoup plus qu’en Europe; nous l’avons exposé précédemment. Le travail
-le plus pénible est le défrichement. A voir le peu qu’en ont accompli
-les colonies pénitentiaires de la Guyane, on conclut forcément que
-l’Européen n’est pas constitué pour accomplir ce travail dans un climat
-chaud et humide. Mais il est fort possible qu’un travail modéré comme
-celui de la terre ne soit pas épuisant: les blancs ont fort bien vécu en
-Guyane dans bien des cas, et pendant de longues années.
-
-Une raison d’un autre genre paraît peu favorable à un peuplement
-d’Européens: c’est la position prise par la population de couleur
-indigène: il n’y a pas antipathie entre elle et les blancs ou Européens,
-mais il n’y a pas non plus de sympathie. Les mulâtres sont dans une
-situation délicate, non encore acceptés complètement sur un pied
-d’égalité par les Européens, et en même temps répudiant eux-mêmes la
-population noire qui leur préfère manifestement les Européens. C’est une
-situation un peu fausse; mais, comme la très grande majorité des
-Guyanais est dans cette situation, c’est elle qui fait la loi, qui
-accepte et qui repousse qui elle veut. L’avenir résoudra sans doute
-cette question.
-
-Pour le moment, un fait est certain: c’est que la main-d’œuvre est
-insuffisante aux besoins et à l’avenir de la Guyane: tout le monde s’en
-va aux mines d’or, aux placers où l’on paye 5 à 6 francs par jour,
-tandis que les exploitations agricoles ne payent que 1 fr. 50 à 2 fr.
-50. Il faudrait faire venir des noirs, car les Hindous et les Chinois ne
-peuvent vivre en Guyane. Les Sénégalais donnent de très bons résultats.
-Les Antillais sont tout désignés pour écouler en Guyane le surplus de
-leur population; d’ailleurs, ils ne s’en font pas faute dès maintenant.
-Si la Guyane avait à sa disposition des capitaux et des hommes capables,
-la main-d’œuvre se trouverait bien toute seule.
-
-Quant à la main-d’œuvre pénitentiaire, d’abord, on n’autorise pas de la
-céder aux particuliers, sauf dans des cas bien exceptionnels; ensuite,
-elle n’a pas donné, au point de vue pratique, de bons résultats. La
-main-d’œuvre, pour être productive, doit être _libre_. Or, dans le cas
-même des forçats libérés, on a été obligé de constater que le fameux
-relèvement moral par le travail est resté en Guyane à l’état d’utopie,
-sauf dans des cas bien rares. Les convicts d’Australie ont bien donné
-une preuve du contraire, à ce qu’il semble; mais, en Guyane, il n’en est
-pas de même; peut-être le voisinage des forçats et la vue du bien-être,
-des soins dont les entoure l’administration, comme du peu de travail
-qu’elle leur impose, expliqueraient-ils cette différence. En Australie,
-il en était autrement; ce voisinage n’existait pas, et il fallait se
-tirer d’affaire, _librement_, mais il _fallait_. On s’en est tiré!
-
-Quel que soit le plan de colonisation qu’on ait en vue, il faut qu’il
-soit poursuivi avec ténacité et même et _surtout_ en profitant de ses
-erreurs. D’ailleurs, la Guyane ne manque pas d’hommes compétents; pour
-n’en citer qu’un, dont j’ai déjà parlé, M. Théodule Leblond a proposé un
-plan très rationnel de mise en valeur de la Guyane. Un ministre, M.
-Etienne, a proposé aussi un plan très sensé d’utilisation de la
-main-d’œuvre pénitentiaire; mais, en somme, avec beaucoup de bonnes
-idées, on n’a encore rien fait.
-
-Attendons que la nécessité arrive, et l’on fera quelque chose; on fera
-même beaucoup, car la terre guyanaise n’est que trop riche!
-
-La mauvaise réputation de la Guyane date d’anciennes expériences de
-colonisation, qui ont eu des échecs retentissants. En 1763, on avait
-amené plusieurs navires d’émigrants; il arriva jusqu’à douze mille
-apprentis colons, de toutes les classes de la société, qu’on débarqua
-sur la plage, sans abri, avec des vivres corrompus, et des eaux
-saumâtres pour toute boisson. La plupart en moururent; les survivants
-fondèrent la colonie de Kourou, sur le Sinnamary, qui subsiste encore.
-Mais ce fut la _catastrophe de Kourou_.
-
-De deux autres échecs, en 1768 et en 1780, sortirent encore les colonies
-de Tonnégrande et de Guizambourg; mais, comme il y eut beaucoup de
-morts, ce fut encore regardé comme des catastrophes. Depuis lors se
-fondèrent les colonies de Macouria, en 1822; de Mana, en 1830, par des
-religieuses de Cluny, etc., autant de preuves du succès possible. Mais
-l’émancipation mal comprise retarda l’essor de la Guyane, et
-actuellement les mines d’or gênent le développement agricole de la
-colonie. Ces deux causes, lorsqu’elles auront disparu, laisseront la
-Guyane dans l’obligation de se tirer d’affaire, et nul doute, comme je
-le disais plus haut, qu’elle ne s’en tire brillamment.
-
-
-
-
-CHAPITRE XVII
-
-LES RICHESSES DU SOUS-SOL.--LES PLACERS
-
-
-La constitution géologique de la Guyane française n’a pas encore pu être
-bien étudiée, parce que le pays lui-même est mal connu, et aussi à cause
-d’une raison spéciale à toute cette région sud-américaine. Le sol est
-formé jusqu’à une grande profondeur, non seulement et d’abord de terre
-végétale, mais ensuite des débris d’une roche décomposée de couleur
-jaunâtre et rougeâtre. Il n’y a pas de montagnes élevées et les
-affleurements de roche en place sont excessivement rares: il faut donc
-des travaux de mine véritables pour connaître le sous-sol; or, les mines
-guyanaises, en dehors des placers, n’ont encore que des travaux sans
-profondeur véritable. Nous aurons l’occasion de parler de la seule mine
-qui ait atteint une profondeur appréciable.
-
-Cependant, aux environs mêmes de Cayenne, et sur le littoral, il y a
-quelques affleurements de roches, et de même, dans les rivières, on en
-rencontre à toutes les petites chutes ou _sauts_ qu’il faut traverser.
-Comme on passe souvent ces sauts à pied pour décharger les canots, on a
-pu sans peine examiner quelques roches.
-
-Les roches reconnues jusqu’à présent en Guyane sont les suivantes, la
-plupart cristallines ou précambriennes, en tous cas, toutes sans
-fossiles:
-
-Les gneiss, granitoïdes, amphiboliques, etc., et les micaschistes;
-
-Le granite à mica noir, la diorite et la diabase;
-
-Les schistes micacés, talqueux, argileux;
-
-Les quartzites, les grès à grain très fin, les filons de quartz;
-
-La limonite et la roche à ravets, probablement elle aussi une variété de
-limonite; c’est une roche caverneuse très ferrugineuse.
-
-Comme je l’ai dit plus haut, tout le pays est recouvert et jusqu’à une
-profondeur atteignant 40 et 60 mètres, d’une roche décomposée, mêlée
-parfois de blocs de quartz, qui provient sans doute de la roche
-sous-jacente, et sur laquelle nous aurons occasion de revenir en détail
-en décrivant les placers aurifères.
-
-Les sauts de rivières sont des filons de quartz ou des dykes
-granitiques: ils sont presque toujours orientés dans la même direction,
-ce qui permet de supposer que les assises du sous-sol sont plutôt
-régulières.
-
-Les minéraux qu’on a découverts dans ces roches sont les suivants:
-
-L’or, dans des filons de quartz et dans des quartz éparpillés au milieu
-des terres rouges et limonites de la surface: mines Adieu-Vat,
-Saint-Elie, etc.;
-
-L’argent, sous forme d’argyrose, à la montagne d’Argent (près de
-l’embouchure de l’Oyapok): les Hollandais l’ont un peu exploité de 1652
-à 1658;
-
-Le cuivre et le plomb, signalés dans quelques travaux de recherche;
-
-L’étain au Maroni, près des monts Tumuc-Humac;
-
-Le mercure, le fer et le manganèse, signalés sans aucune vérification
-bien sérieuse, comme d’ailleurs l’étain;
-
-La houille, qu’on prétend avoir découverte à Cayenne, à Roura, au
-Maroni.
-
-Je ne parle pas des diamants, parce que, bien qu’ils existent au Brésil
-et en Guyane anglaise, ils ne sont encore qu’une possibilité en Guyane
-française.
-
-Je ne dirai ici que quelques mots sur l’or d’alluvions, parce que j’y
-reviendrai en détail plus loin. Il a été découvert pour la première fois
-en 1852 par Paolino, un réfugié brésilien, sur l’Arataïe, un affluent du
-Haut-Approuague: on l’a trouvé ensuite à l’Orapu et au Cirubé, enfin au
-Sinnamary (Saint-Elie, etc.), à la Mana, etc., et dans la plupart des
-rivières guyanaises. En cinquante ans, la production doit atteindre
-70,000 kilogrammes valant plus de 200 millions; car le total des droits
-de douane atteint une vingtaine de millions (ces droits sont de 8 pour
-100). L’or sorti en fraude doit atteindre au moins le quart du chiffre
-précédent, et peut-être davantage. La zone de richesse maxima est
-dirigée à peu près est-ouest, comme les filons de quartz, du moins
-grossièrement; elle commence à une distance de 50 à 100 kilomètres des
-côtes, et sa largeur est de 30 à 40 kilomètres.
-
-[Illustration: TRAVAUX PRÈS DU PORT DE CAYENNE]
-
-
-_Les placers aurifères._
-
-I. _Historique._--Nous venons de voir que l’or en paillettes a été
-découvert pour la première fois en 1852, sur l’Arataïe. Etait-ce un écho
-des fameuses découvertes d’or de la Californie, en 1848? Les années
-suivantes, il fut découvert sur les rivières Orapu, Cirubé, etc.
-
-De 1873, date la découverte des placers du Sinnamary: Saint-Elie,
-Dieu-Merci, Adieu-Vat, Couriège, etc., qui ont produit environ 40
-millions, du moins officiellement. Les petites exploitations indigènes
-ne sont pas comprises dans ce total, non plus que l’or qui a échappé à
-la douane.
-
-En 1878 fut découvert le groupe des placers de la Mana inférieure:
-Enfin, Elysée, Pas-Trop-Tôt, etc., qui ont produit plus de 20 millions,
-et, comme ceux de Saint-Elie, sont encore en exploitation.
-
-En 1888, on découvrit les placers de l’Awa, sur la frontière entre les
-Guyanes française et hollandaise, et sur le Maroni. Ils passent pour
-avoir produit environ 60 millions.
-
-En 1893 eut lieu la découverte du fameux Carsewène, au contesté
-franco-brésilien, actuellement brésilien sans conteste. Il a dû produire
-une centaine de millions, dans une zone très restreinte, longue de 12
-kilomètres et large de 3 kilomètres à peine.
-
-En 1901, l’Inini attira plus de six mille personnes. Mais il était très
-irrégulier. Il a dû produire environ 20 millions, peut-être 25 à 30,
-dont les trois quarts en 1902-1903; il y avait un alignement de placers
-dirigés du nord au sud, allant des criques d’Artagnan et L’Admiral aux
-criques Saint-Cyr, etc.
-
-Enfin, de 1902 date la découverte des placers de la Haute-Mana, ayant
-produit, jusqu’à fin 1904, 8 à 9 millions d’or; ce sont ces derniers que
-j’ai visités.
-
-Je vais décrire l’un ou l’autre de ces placers, en ajoutant quelques
-mots sur ceux qui séparent la Mana de l’Inini, parce qu’ils présentent
-de grandes chances de richesse, et seront mis prochainement en
-exploitation.
-
-II. _Description de l’alluvion aurifère._--La couche aurifère forme la
-partie inférieure du lit de nombreux cours d’eau et de certaines
-rivières où se jettent ces cours d’eau; les uns et les autres portent le
-nom de criques (du mot anglais _creek_, cours d’eau), et ce mot désigne
-l’ensemble du cours d’eau et de ses alluvions. Ces criques sont
-enfermées entre des collines peu élevées, mais dont la pente est
-escarpée, surtout à la base. Leur largeur est variable: à la Mana, elle
-est faible, variant de quelques mètres à 10 mètres en moyenne,
-atteignant rarement 20 à 25 mètres. Ces criques sont très sinueuses,
-parce que leur pente est très faible en général. La présence de l’or est
-souvent régulière sur 4 à 5 kilomètres de longueur, parfois sur 10
-kilomètres.
-
-La quantité d’eau est très variable d’une crique à l’autre, et dans une
-même crique, suivant la saison. Les petites criques ont un débit variant
-de quelques litres par seconde à plusieurs centaines de litres; les
-grandes criques ont parfois plusieurs mètres cubes. On distingue les
-_criques d’été_ (l’été est la saison sèche) et les _criques d’hiver_
-(saison des pluies), suivant que leur quantité d’eau permet de les
-exploiter l’été ou l’hiver. En général, les grandes criques, qui ont
-beaucoup d’eau, s’exploitent l’été, et les petites criques, l’hiver:
-elles sont souvent à sec en été. Les pentes des unes et des autres sont
-extrêmement faibles, ce qui empêche l’exploitation hydraulique.
-
-L’alluvion est divisée en deux couches superposées: le _déblai_ ou
-_stérile_, formé de terre entremêlée de troncs d’arbres et de racines,
-et l’_alluvion_ ou _couche riche_, formée, en majeure partie, de sable
-quartzeux et d’argile blanche feldspathique.
-
-La teneur en or et la forme de l’or sont variables, suivant la région:
-la teneur exploitable varie aussi, suivant la facilité d’accès; mais on
-conçoit aisément que la destruction de filons de quartz aurifère sur de
-longs parcours et sur 40 à 60 mètres de hauteur, a dû enrichir sur de
-grandes longueurs des criques de si faible largeur, où l’alluvion est
-concentrée sur quelques pieds d’épaisseur: la richesse se maintient, en
-effet, parfois sur 10 à 12 kilomètres de longueur.
-
-La forme de l’or est généralement anguleuse, ce qui prouve bien que le
-gîte filonien de l’or se trouve dans le voisinage immédiat: plus on s’en
-éloigne, plus l’or prend la forme de paillettes aplaties. Les pépites
-sont rares dans la région que j’ai parcourue, sauf à Souvenir
-(établissements Kilomètre et Principal), où il y a assez souvent des
-pépites de 100 à 200 grammes. Sur les placers du Haut-Mana, l’or est
-très fin, parfois extrêmement fin, mais en petits grains plutôt qu’en
-paillettes.
-
-Dans les criques, l’alluvion aurifère est surmontée d’une couche meuble
-tellement enchevêtrée de troncs et de racines que son enlèvement
-constitue une des difficultés principales de l’exploitation: l’épaisseur
-de cette couche varie de zéro à trois et quatre pieds, parfois six à
-sept pieds; dans les grandes criques, elle atteint douze à treize pieds.
-L’or se trouve quelquefois sous de gros troncs, ou de gros boulders,
-accumulés à tel point que la dépense serait plus forte que l’or à
-retirer, et qu’on l’abandonne. Cette difficulté et l’étroitesse des
-criques rendent ici le dragage impossible.
-
-Le bedrock sous-jacent est à l’état de _glaise_ blanche, de plusieurs
-mètres d’épaisseur, compacte, ondulée et bosselée: cet état est dû à la
-décomposition de la roche formant le sous-sol, en général roche
-granitique, ou bien micaschiste. Je n’ai vu nulle part cette roche
-affleurer en place, sauf dans les sauts ou rapides des grosses rivières,
-mais j’en ai vu de nombreux débris ou éboulis, blocs et boulders, sur
-les placers.
-
-Les collines séparant les criques sont formées de terres rouges,
-provenant de la décomposition de roches plus ou moins ferrugineuses. En
-certains points, on remarque des blocs de quartz pur éparpillés; parfois
-cependant ils forment des alignements assez étendus, mais des fouilles
-faites au-dessous ne rencontrent que la terre rouge: ce sont les restes
-de filons de quartz dont la roche encaissante a été désagrégée.
-Ailleurs, ce sont des blocs, plus ou moins arrondis, de roches
-granitiques (syénite, granulite, granite rouge), souvent riches en
-éléments ferrugineux (hornblende, tourmaline, etc.). L’épaisseur de la
-terre rouge paraît atteindre au moins 15 à 20 mètres, parfois même 40 à
-60 mètres.
-
-L’or des criques provient sans doute des filons de quartz qui ont laissé
-comme témoins ces blocs isolés parsemant les terres rouges, et qui
-doivent se prolonger dans la roche sous-jacente, mais leur recherche
-peut présenter de sérieuses difficultés. L’or des rivières (ou grandes
-criques) n’est le plus souvent que l’_apport_ fait par les petites
-criques qui s’y jettent; _aussi ces rivières ont une teneur plus
-irrégulière_.
-
-En outre de la décomposition des roches du sous-sol, il semble qu’il y a
-eu transport par l’action des eaux, ce qui a contribué à déplacer les
-galets de quartz. Il y a eu une double décomposition: la première a agi
-jusqu’à une grande profondeur (40 à 60 mètres); elle a transformé la
-_pyrite de fer en oxyde rouge_ qui a suffi, avec les silicates de fer, à
-_colorer tout l’ensemble des résidus en rouge_: en profondeur, la
-_pyrite restant intacte_, la roche, granite ou autre, est demeurée
-blanche; _d’où le bedrock blanc_ sous l’alluvion aurifère. La seconde
-décomposition est due au régime des eaux actuelles qui ont traversé
-facilement les terres rouges, déplacé les blocs de quartz et de roche,
-jusqu’à la roche blanche plus dure, qui est devenue la glaise blanche du
-bedrock, ondulée comme était autrefois la surface dure granitique, et
-encore pyriteuse.
-
-Il me paraît inutile de chercher ailleurs une explication pénible des
-terres rouges et des blocs de quartz isolés.
-
-Voici quelques particularités sur les diverses zones de placers
-guyanais, en dehors de la Mana, pour ne pas nous restreindre à ce
-groupe.
-
-A l’Awa, l’or est fin, comme à la Mana; la Compagnie des Mines d’or de
-la Guyane hollandaise a produit de 1893 à 1903, soit en neuf ans, 1,800
-kilogrammes d’or, valant environ 5 millions et demi, sur une dizaine de
-criques.
-
-Au Carsewène, la grande crique, de 12 kilomètres de longueur, était
-riche par taches irrégulières; les petites criques tributaires étaient
-pauvres. La Compagnie des Mines d’or du Carsewène, venue trop tard, n’a
-fait que quelques kilogrammes d’or, dont une moitié provenant des
-criques, l’autre des débris de terre et de roche extraits d’un tunnel.
-Cette Compagnie avait construit pour la relier à la mer un chemin de fer
-_monorail_, long d’une centaine de kilomètres, actuellement presque
-enfoui sous la vase.
-
-L’Inini a été célèbre par ses nombreuses pépites, beaucoup pesant de 1 à
-3 kilogrammes, plusieurs 5 à 6 kilogrammes, même 7 kilogrammes. On
-trouva en outre beaucoup de fragments de quartz pleins d’or, ce qui
-indiquait évidemment la destruction d’un riche filon de quartz, origine
-ou _rhyzode_ des alluvions. L’alignement des criques les plus riches est
-probablement l’indication de la direction du filon détruit.
-
-A Saint-Elie et Adieu-Vat, l’or des criques était assez régulier sur 4 à
-5 kilomètres de longueur. La grande crique Céide, longue de 12
-kilomètres, enrichie par cinq tributaires de sa rive droite, semble
-devoir être mise en exploitation fructueuse, malgré sa faible teneur, à
-cause de sa régularité. Les galets et l’or de ces criques sont anguleux,
-peu roulés, ce qui prouve le voisinage de leur origine.
-
-Les terres rouges des collines, ou _terres de montagne_, ont rendu en un
-certain point, sur Saint-Elie, 150 kilogrammes d’or. Ces terres
-paraissent dues à l’érosion sur place de filons entièrement décomposés.
-
-III. _Description détaillée d’un type de placers, entre la Mana et
-l’Inini._--Ces placers ont de grandes étendues, 10 à 20 kilomètres de
-longueur sur 5 à 10 de largeur.
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-Les alluvions aurifères, dans des criques distantes de 5 à 15
-kilomètres, séparées par des collines plus ou moins hautes, sont
-groupées autour de plusieurs établissements, soit six, un central, et
-cinq détachés, pour centraliser les groupes d’exploitations ou
-chantiers. C’est ainsi qu’on épuise peu à peu un placer.
-
-A mesure qu’on exploite une partie d’un placer, on prospecte les autres
-criques. Voyons d’abord les criques en exploitation.
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-L’exploitation est concentrée sur une crique principale et ses
-affluents: ces criques sont séparées par des collines hautes de 60 à 100
-mètres au-dessus du thalweg, et composées de terre rouge avec des blocs
-et boulders de syénite et de granite rouge, parfois de limonite et de
-fer pisolithique. Ces criques sont exploitées chacune par un chantier
-occupant huit ou neuf ouvriers et un chef de chantier. Le travail se
-fait d’aval en amont, et avec un simple sluice transportable.
-Naturellement, la production journalière varie avec les chantiers: les
-plus riches, à la Mana, font 300 à 400 grammes d’or par jour; d’autres
-font 60 à 100 grammes, récoltés chaque soir dans le sluice par le chef
-de chantier, et déposés dans une boîte en fer à cadenas remise ensuite
-au directeur de l’établissement. Je n’entre pas ici dans les détails de
-la surveillance.
-
-Parfois, l’exploitation des criques se trouve barrée sur 200 mètres et
-plus de longueur, par des boulders énormes, trop coûteux à déplacer ou à
-faire disparaître.
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-L’alluvion aurifère est tantôt composée de petits galets de quartz
-cristallin provenant de granite décomposé, anguleux, et de sable
-quartzeux d’un blanc éblouissant au soleil; tantôt de sable argileux
-jaunâtre ou rougeâtre, suivant en cela la nature de la roche du
-sous-sol, trop profondément décomposée pour être visible. De même, l’or
-est tantôt fin, granulé, assez régulièrement disséminé; tantôt en larges
-paillettes, en pépites, et alors irrégulier.
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-Les criques dites d’été sont pourtant quelquefois inondées, même en été,
-par des séries d’averses torrentielles. Il faut alors en épuiser l’eau
-pour pouvoir les exploiter. Dans ce but, les Guyanais font usage de
-pompes du pays, en bois, qu’ils appellent des _pompes macaques_. C’est
-un balancier en bois, portant d’un côté une pierre comme contrepoids, de
-l’autre, un seau; l’eau est déversée en aval d’un petit barrage, de
-façon à ne pouvoir revenir dans le chantier. Ce moyen primitif est
-parfois insuffisant.
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-J’ai vu des criques déjà épuisées sur 1,800 mètres de longueur, et 600
-mètres dans les petits cours d’eau tributaires. Sur cette longueur, et
-une largeur moyenne de 5 à 6 mètres, on avait retiré 180 kilogrammes
-d’or, soit environ 80 kilogrammes d’or par kilomètre; ce qui, pour des
-petites criques, est un excellent résultat.
-
-Sur 13 kilomètres de longueur de criques exploitées dans un placer, on
-avait retiré 1,013 kilogrammes d’or, soit 77 kilogrammes par kilomètre.
-Chaque chantier avance de 3 à 4 mètres par jour de travail, ou environ
-un kilomètre par an s’il n’y a aucune interruption. Avec quatre
-chantiers, il a suffi de trois ans et demi pour épuiser les 13
-kilomètres ci-dessus. Seulement, pour aller plus vite, on a souvent
-négligé bien des parties des criques, notamment les côtés; dès qu’elles
-s’élargissent un peu, il reste un second coup de sluice à donner,
-parfois même un second et un troisième coup de sluice; mais ces nouveaux
-coups de sluice ne sont généralement pas aussi fructueux que le premier
-qui a été tenu, autant qu’on a cru le faire, dans la veine la plus riche
-de l’alluvion. Il est vrai qu’on peut s’être trompé: l’or n’est pas
-toujours concentré au milieu d’une crique; il est souvent sur les côtés:
-il est capricieux.
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-Le chef d’un établissement doit être assez prudent pour avoir en réserve
-des criques prospectées représentant plusieurs kilomètres d’exploitation
-à venir, dans des conditions fructueuses; et, sur la Mana, cette règle
-est scrupuleusement observée: une année d’avenir avec un seul chantier
-représente 1 à 2 kilomètres de criques prospectées; avec trois ou quatre
-chantiers, elle représente 3 à 4 kilomètres, suivant d’ailleurs la
-largeur des criques; car deux coups de sluice parallèles représentent
-deux chantiers dans la même crique. Dans les criques en prospection, il
-importe de tenir compte de l’épaisseur du déblai stérile à enlever, de
-celle de la couche aurifère, de la quantité d’eau, de la difficulté du
-déboisement, etc. Les prospections sont des fouilles de 2 à 3 mètres de
-longueur sur 0m,50 de largeur, distantes d’une dizaine de mètres le long
-d’une crique: il est toujours facile de les vérifier à volonté.
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-Lorsqu’on commence l’exploitation d’une crique nouvelle, reconnue comme
-riche, les huttes des mineurs sont souvent construites au milieu même de
-l’alluvion, en attendant le déboisement d’un vaste espace sur la pente
-des collines à l’endroit le plus favorable. Un pareil village ou
-_établissement_, recevant l’eau du sol et l’eau du ciel, n’est pas des
-plus sains, mais les prospecteurs ne s’en inquiètent pas; leur seul
-souci est de savoir s’il y a de l’or partout en quantités payantes.
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-La pente des collines au voisinage de certains chantiers d’exploitation
-est parsemée de blocs de quartz, dont quelques-uns ont plusieurs mètres
-cubes. Ces blocs paraissent suivre un alignement très oblique par
-rapport à la crique aurifère. Au confluent du petit cours d’eau qui
-descend de la colline, on a trouvé de nombreux galets de quartz très
-riches en or. Sur la colline, au point où le quartz est le plus
-abondant, j’ai fait creuser une fouille de 4 mètres de largeur et 2m,50
-de profondeur: elle n’a rencontré que de la terre rouge provenant de la
-roche sous-jacente décomposée, avec quelques fragments de quartz. Le
-quartz ne forme donc pas ici un filon en place. Ce filon doit se trouver
-à peu de distance, mais sa situation exacte ne peut être déterminée que
-par des travaux méthodiques, en tunnel ou en carrière, d’après
-l’expérience acquise en d’autres points de la Guyane: Adieu-Vat,
-Saint-Elie, Elysée, etc., où la terre rouge descend à 20, 40 et même 60
-mètres de profondeur. Il y a parfois, sur la pente des collines, des
-blocs de granite de plus de 100 tonnes, de couleur rougeâtre, ce qui est
-dû à la décomposition de la pyrite.
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-Sur un autre point, j’ai remarqué encore des galets de quartz disséminés
-dans la terre rouge; mais le quartz n’est plus blanc et laiteux, avec
-des paillettes et de petites pépites: il est granulé, avec des bandes
-bleues extrêmement riches en or visible très fin. Ce sont de magnifiques
-spécimens. Ailleurs encore, le quartz est soyeux, blanc et
-semi-cristallin, avec ou sans or visible, et, dans ce cas, très fin.
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-La limonite pure ou la roche caverneuse riche en fer, dite roche à
-ravets, accompagne ces blocs de quartz, de sorte qu’à mon idée, elle
-peut être simplement le chapeau de fer des filons de quartz, désagrégé
-et éparpillé comme le filon.
-
-Comme je l’ai dit, la roche encaissante, d’après les fragments trouvés
-dans les criques exploitées, est tantôt le granite, tantôt les schistes
-micacés argileux; mais j’ai remarqué aussi des quartzites, des grès
-blancs, et de véritables pierres meulières dont quelques-unes,
-travaillées et polies, ont servi de haches de pierre aux Indiens de la
-région. Non seulement la pierre est taillée en forme de hache, mais elle
-porte une rainure pour être fixée à un manche en bois au moyen d’une
-liane. Si l’on ne savait que les Indiens s’en servent encore, on
-croirait à des haches de l’âge de pierre.
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-Dans une crique où les roches granitiques étaient plus abondantes, j’ai
-fait avec un tamis, sur les sables rejetés par le sluice, un essai de
-criblage pour déceler, si possible, la présence du diamant. Je n’ai
-découvert ni rutile, ni topaze, ni grenats, mais seulement du quartz, du
-feldspath bleu et rose, de la chlorite, du mica, de la tourmaline, de
-l’amphibole hornblende, tous éléments habituels du granite.
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-Un prospecteur en diamants de la Guyane anglaise (pays qui produit
-chaque année pour deux à trois cent mille francs de diamants) avait
-passé sur ce placer peu de temps avant moi, et n’avait trouvé aussi que
-du quartz. Mais il faudrait des expériences beaucoup plus importantes
-pour découvrir des diamants de rivière; la teneur moyenne aux mines de
-Kimberley ne dépasse par un carat, soit 20 centigrammes, par tonne de
-roche lavée. En rivière, la teneur est parfois plus grande, mais, par
-contre, très irrégulière. Il reste donc possible qu’on découvre des
-diamants dans les criques de la Guyane française.
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-Le titre de l’or au placer Souvenir, situé à cheval entre le Maroni et
-la Mana, est compris entre 980 et 984 millimètres. Sur les autres
-placers de la Mana, il varie entre 930 et 940 millièmes de fin.
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-Pour parer au risque de manquer d’approvisionnements, on a fait autour
-des établissements des plantations de manioc, patates, canne à sucre,
-bananes, et même maïs et légumes; ceux-ci doivent être particulièrement
-protégés contre les insectes. J’ai remarqué que, sur la Mana, on
-s’attache à bien nourrir les ouvriers pour leur rendre le séjour aux
-placers plus sain et plus agréable. Les conserves de morue et de bœuf,
-les sacs de haricots, de lentilles, etc., sont d’excellente qualité et
-tenus à l’abri de toute altération.
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-_Approvisionnements._--Les approvisionnements sont une question capitale
-en Guyane, à la Mana surtout. Chaque homme consommant un et demi à 2
-kilogrammes par jour, soit 600 à 700 kilogrammes par an, lorsqu’on a
-cent cinquante hommes sur un placer, il faut 100 à 150 tonnes de vivres
-par an. Le transport se fait en canots le long des rivières, puis à dos
-d’hommes; les frais par la rivière Mana se montaient, jusqu’au placer
-Souvenir, à 100 francs par baril de 100 kilogrammes. On a découvert tout
-récemment une nouvelle voie de transport par l’Approuague, coûtant
-seulement 60 francs par tonne, ce qui a produit une économie
-considérable. Il y a des magasins intermédiaires, au saut Canory, sur
-l’Approuague, où il faut décharger les canots et les traîner à bras, et
-au débarcadère ou _dégrad_, où commence le portage à dos d’hommes. La
-durée du transport est de quinze jours depuis l’embouchure de
-l’Approuague; elle était d’un mois en moyenne par la Mana.
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-On pourrait améliorer un peu ces transports par l’emploi de chaloupes à
-vapeur jusqu’au premier saut de l’Approuague ou de la Mana; en
-régularisant et balisant les premiers sauts, on remonterait même
-peut-être bien plus haut, au moins durant la saison des hautes eaux, qui
-dure trois à quatre mois de l’année. On aurait, en outre, l’avantage de
-se mettre à l’abri du mauvais vouloir éventuel des canotiers qui, étant
-maîtres du trafic, imposent à leur gré leurs conditions. D’ailleurs, il
-arrive que ces canotiers ne sont que trop enclins à voler les
-marchandises qui leur sont confiées, sous prétexte d’accidents dans les
-rapides et les sauts. Ils ne se gênent pas non plus pour perdre en route
-des journées, même des semaines, à la chasse. En descendant la Mana,
-j’ai vu des pagayeurs qui en étaient à leur soixantième jour de canotage
-depuis Mana, tandis que d’autres, partis à la même date, étaient montés
-en vingt-deux jours. A force de retards, les crues de la rivière avaient
-augmenté, et le courant, de plus en plus fort, avait fini par rendre
-l’avancement impossible.
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-Les questions du ravitaillement et du recrutement des ouvriers dépendent
-de l’administration des compagnies à Cayenne, des agents à l’embouchure
-des rivières Mana et Approuague, et de la manière dont les ouvriers sont
-traités aux placers; car ils sont de caractère indépendant, et
-volontiers travaillent pour leur compte ou font du maraudage. Nous
-reviendrons sur le maraudage, après avoir exposé le rendement des
-placers, le prix de revient, et le personnel occupé.
-
-_Personnel._--Le personnel d’un grand placer de la Mana était le
-suivant, lors de mon passage:
-
- Neuf chantiers, occupant chacun huit ouvriers en moyenne 72 hommes.
- Charroyeurs (vivres, etc.) 35 --
- Ouvrages temporaires, sentiers en forêts, réparations 11 --
- Aux magasins des _dégrads_ (débarcadères de rivière) 8 --
- Canotiers 4 --
- Malades ou non travaillants 20 --
- ----
- Total 150 hommes.
-
-Dans ce personnel, il y a quinze à vingt femmes, une ou deux à chaque
-chantier, pour le débourbage dans le sluice.
-
-Il faudrait compter, en outre, le personnel occupé, d’un côté aux
-magasins dans la partie basse des rivières, près de la côte, soit une
-dizaine d’hommes, et enfin les canotiers qui font les transports en
-rivière. Mais ceux-ci sont payés à tant par tonne, et ne font pas partie
-du personnel régulier des placers.
-
-La feuille de paye mensuelle, au placer, atteint environ 12,000 francs;
-mais le total des dépenses arrive au double et même dépasse 30,000
-francs, quelquefois davantage, au moment où l’on règle le transport des
-vivres. Avec une bonne administration et de la prévoyance, on peut
-augmenter le rendement sans augmenter le personnel, car la proportion
-des malades ou soi-disant tels, que l’on paye tout de même, dépend du
-soin que l’on prend des ouvriers, de la régularité et de la qualité des
-approvisionnements. Les crues des rivières et des criques augmentent les
-difficultés du travail; c’est aussi un cas à prévoir de la part de la
-direction.
-
-Le prix de revient varie naturellement avec la situation du placer,
-indépendamment des efforts de la direction. A Souvenir, le placer le
-plus élevé de la Mana, il est en moyenne de 12 fr. 50 par _homme au
-chantier_ et par jour, en admettant que les deux tiers des hommes
-travaillent au chantier, c’est-à-dire _produisent de l’or_. Avec 100
-hommes aux chantiers et vingt-cinq jours de travail, on arrive à 31,250
-francs, et c’est la moyenne pour un personnel total de 150 hommes. Il
-faut donc produire au moins 10 kilogrammes d’or par mois pour faire
-équilibre aux dépenses.
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-Sur les placers Triomphe, Saint-Léon, Dagobert, situés un peu plus en
-aval sur la Mana, le prix de revient est estimé à 10 francs par homme au
-chantier et par jour, soit 25,000 francs par mois, ou 8 kilogrammes
-d’or, avec 150 hommes.
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-_Rendements._--Je donnerai ici un aperçu des brillants rendements du
-placer Souvenir. Sur une longueur totale de 12 à 13 kilomètres de
-criques exploitées (mais non épuisées), il a produit:
-
- En 1898 (six mois de travail) 72k,527
- 1899 -- -- 183 ,484
- 1900 -- -- 138 ,247
- 1901 -- -- 127 ,935
- 1902 -- -- 120 ,170
- 1903 -- -- 319 ,571
- Total 961k,934
-
-Si l’année 1904 a continué aussi brillamment qu’elle commençait les
-quatre premiers mois, elle a dû dépasser aussi 300 kilogrammes d’or, et
-la production totale doit approcher de 1,300 kilogrammes d’or, valant 4
-millions; car le titre de l’or de Souvenir, 980 à 984 millièmes, est
-très élevé.
-
-La baisse du rendement, d’août 1900 à 1903, était due à l’exode en masse
-des mineurs vers l’Inini, où l’on faisait de riches découvertes.
-
-Je dirai enfin que ce placer Souvenir a été prospecté avec une rare
-prévoyance, en vue de l’avenir: il y a, en effet, 14 à 15 kilomètres de
-criques prospectées, dont plusieurs grandes criques qui demanderont deux
-et trois coups de sluice. L’avancement moyen annuel, tenant compte des
-interruptions dues à l’eau, de l’épaisseur du déblai stérile, des
-boulders à déplacer, des racines et troncs d’arbres très lourds, etc.,
-ne doit pas être calculé à plus de 500 mètres par an; mais toute crique
-prospectée n’est pas exploitable.
-
-Sur ce placer, l’or n’est pas concentré autour d’un centre d’où partent
-des criques rayonnantes, comme à Saint-Elie; mais il y a de nombreuses
-taches aurifères, sans lien apparent, peut-être reliées par des filons
-de quartz désagrégés, d’une teneur en or très irrégulière, mais parfois
-très riches. Il en reste d’ailleurs, comme nous l’avons vu, des témoins
-dans les terres rouges des collines.
-
-Par comparaison avec le placer Saint-Elie, le plus ancien de la Guyane,
-la richesse des criques de la Mana a présenté jusqu’ici une régularité
-presque aussi grande. A Saint-Elie, pendant neuf ans (1879-1888), les
-rendements ont peu varié: 350 à 600 kilogrammes d’or par an. Ce n’est
-qu’ensuite qu’ils ont baissé. Ils se sont cependant maintenus encore,
-pendant les dix années suivantes (1889-1899), entre 150 et 200
-kilogrammes par an. On a exploité sur Saint-Elie 40 à 50 kilomètres de
-criques, et, avec les doubles coups de sluice, cela représente 80 à 100
-kilomètres de longueur de chantiers. Sur la Mana, à cause de
-l’irrégularité des taches aurifères, on n’aura pas autant en un point
-donné, évidemment; mais avec l’immense étendue des placers exploités,
-chacun de 200 kilomètres carrés en moyenne, l’ensemble des criques
-aurifères peut bien arriver à la longue au même total.
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-La production moyenne, par kilomètre de criques, sur les quatre grands
-placers de la Mana, a varié de 50 à 80 kilogrammes d’or. Sur Saint-Elie,
-pour une production totale de 6,000 kilogrammes d’or, elle a été de 60
-kilogrammes par kilomètre, à raison de 100 kilomètres de longueur de
-chantiers.
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-La teneur minima exploitable en ce moment est de 5 grammes d’or par
-homme au chantier et par jour, pour le placer Souvenir; et de 4 grammes
-aux autres placers de la Mana, Saint-Léon, Triomphe et Dagobert. Il y a
-8 à 10 hommes par chantier; cela fait donc 40 à 50 grammes par chantier
-à Souvenir, 32 à 40 grammes aux autres placers.
-
-L’avancement est de 2 à 4 mètres par journée de travail; mais, avec les
-chômages et les réparations, il ne faut pas compter faire plus de 2
-mètres par jour, soit 50 mètres par mois, ou 600 mètres par an. Donc, 2
-mètres d’avancement doivent donner 40 à 50 grammes d’or par jour d’un
-côté, 32 à 40 grammes de l’autre.
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-Or, le rendement moyen actuel est beaucoup plus élevé, comme le montre
-le tableau suivant des quatre principaux placers:
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- Mois de février 1904. Souvenir. St-Léon. Triomphe. Dagobert.
- Production du mois
- (25 jours) 27k,156 9k,880 11k,940 23k,400
- Production par jour 1 ,086 385 477 936
- Nombre de chantiers 9 6 7 10
- Production par chantier 120 ½ gr 64 gr 68 gr 93 ½ gr
- Dépenses admises 50 40 40 40
- Profit par chantier 70 ½ 24 28 53 ½
-
-On voit que ce _profit est bien plus grand à Souvenir et à Dagobert_: et
-encore, il faudrait tenir compte d’un supplément de dépenses à
-Saint-Léon et à Triomphe, provenant du surcroît de malades ou
-non-travaillants (résultat accidentel).
-
-La largeur moyenne d’une crique est de 4 à 5 mètres, et l’épaisseur
-moyenne de la couche aurifère est de 30 centimètres. On enlève donc par
-jour:
-
- 2 × 4 ½ × 0,30 = 2 m³,700 d’alluvion riche.
-
-Soit 5 à 6 tonnes.
-
-La teneur varie donc de 10 à 20 grammes par tonne d’alluvion riche. Mais
-si l’on tient compte du déblai stérile dont l’épaisseur varie de 3 à 6
-pieds, en moyenne 4 pieds, on voit que la teneur par tonne d’alluvion
-totale est égale aux chiffres précédents, divisés par 4 à 7, en moyenne
-par 5, c’est-à-dire qu’elle varie d’un et demi à 5 grammes, _en moyenne
-2 grammes et demi_. Cela signifie, d’après les chiffres précédents, que
-la dépense est encore moitié moindre, c’est-à-dire qu’elle n’est que
-d’_environ un gramme et demi_, chiffre remarquable, avec la simplicité
-de moyens dont dispose le mineur guyanais, les difficultés du
-déboisement, etc.
-
-_Améliorations._--J’ai fait, à divers chantiers, quelques essais d’or
-des résidus des sluices, et je n’ai constaté que des pertes
-insignifiantes, ce qui n’a rien d’étonnant, vu la faible quantité de
-sables lavés chaque jour et le nettoyage journalier du sluice. Il n’y a
-donc rien à changer au sluice guyanais, seul adapté à l’avancement très
-rapide de l’exploitation. Les pertes en or, nécessitant assez souvent le
-_repassage_ des criques, proviennent _d’abord_ du nettoyage insuffisant
-de la glaise du bedrock, piétinée par les mineurs, et où l’on retrouve
-parfois même des pépites de 100 à 200 grammes, et _ensuite_ du jet de
-pelle (dit canne-major) qui lance des paillettes d’or en dehors du
-sluice.
-
-Le sluice guyanais, tout à fait mobile, répond parfaitement à la
-nécessité d’un déplacement presque quotidien. Il ne servirait à rien de
-mettre des machines puissantes là où un très petit nombre d’ouvriers,
-sept à huit, suffit à la tâche. D’ailleurs, comme nous l’avons vu, la
-_limite inférieure d’exploitabilité_ en Haute-Mana n’est pas si
-différente de celle des placers d’autres pays: nous avons vu qu’elle
-descend à moins de 5 francs par tonne, soit 2 francs par mètre cube. Et
-il faut compter ici le déboisage, et l’enlèvement des troncs et racines
-enfouis et encastrés dans le déblai et même l’alluvion. En outre,
-l’accès très difficile de la région est cause que le transport des
-marchandises y revient à 1,200 francs la tonne par la Mana, 800 francs
-par l’Approuague. Il y a peu d’endroits, même en Sibérie, où ces
-chiffres soient dépassés (voir mes études sur la Sibérie et la
-Californie). Seules, les dragues, _si elles étaient possibles_,
-abaisseraient le prix de revient.
-
-Les seules améliorations que je crois possibles seraient, d’une part,
-pour les criques larges, demandant plusieurs coups de sluice, _l’emploi
-de brouettes_ pour enlever d’un seul coup tout le stérile, et éviter
-ainsi la fausse manœuvre de déplacer plusieurs fois le même cube de
-terre; d’autre part, au cas d’excès d’eau en hiver dans les petites
-criques, _le relèvement et l’allongement du sluice_, ce qui éviterait
-les pertes d’or par entraînement de l’eau, et l’inondation du chantier
-(on est obligé de les assécher par les pompes dites macaques dont j’ai
-parlé plus haut). Il est vrai qu’un chantier bien conduit ne devrait pas
-être exposé à cette inondation, il suffirait de commencer l’exploitation
-de la crique par les côtés, laissant le thalweg pour l’écoulement de
-l’eau; mais les Guyanais sont pressés d’_enlever dans les criques le
-sable le plus riche (ou qu’ils croient le plus riche) en premier lieu_.
-
-Dans les grandes criques, on pourrait peut-être, en cas de besoin, avoir
-recours à l’une ou l’autre des méthodes californiennes en rivière:
-_digues_, dites _wingdams_, avec pompes chinoises; _aqueducs_ ou
-_flumings_, etc. Ce sera peut-être aussi le cas d’employer le _sluice à
-secousses, type François_, et les _pompes centrifuges_, pour évacuer les
-résidus.
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-Je considère comme hors de question l’introduction de dragues dans les
-placers que j’ai visités, pour beaucoup de raisons, sans même parler du
-coût énorme des transports par rivières:
-
-Insuffisance d’eau fréquente;
-
-Enchevêtrement de troncs et de racines dans le déblai;
-
-Inutilité de laver du stérile;
-
-Faible largeur et faible épaisseur de l’alluvion aurifère;
-
-Passages de boulders infranchissables aux dragues, etc., etc.
-
-Une drague, coûtant très cher, doit avoir devant elle un très grand
-champ d’activité; ce qui n’est guère le cas des criques étroites du
-Haut-Mana. En admettant même qu’elle puisse fonctionner, avec la faible
-largeur (quelques mètres) des alluvions, elle ne payerait pas ses
-dépenses. Si la drague eût convenu en Guyane, on l’y eût inventée.
-Chaque pays invente sa méthode spécialement adaptée à ses besoins.
-
-Je ne dis rien de la méthode hydraulique, inapplicable en Guyane, à
-cause du manque de pente, soit pour les déblais, soit pour l’eau, au cas
-d’élévateurs hydrauliques.
-
-_Maraudage._--Pour terminer la description des placers, il me reste à
-parler des _maraudeurs_ et de leurs découvertes. Les maraudeurs ne sont
-pas autre chose que les chercheurs d’or en rivière, non munis de permis
-de recherche.
-
-Pour avoir le droit d’exploiter en Guyane, il faut non seulement le
-permis de recherche, mais il faut que le service d’arpentage ait fixé
-les limites de la zone concédée, et confirmé ainsi le titre de
-possession. On conçoit combien ces opérations sont difficiles dans des
-régions inhabitées situées à trente jours de la mer, et davantage, en
-canot. Sur un des placers de la Mana que j’ai visités, il avait fallu,
-peu de temps avant mon passage, expulser à main armée deux cent
-cinquante ou trois cents maraudeurs venus par le Maroni. Le propriétaire
-du placer avait dû organiser, à ses frais, une véritable expédition
-militaire avec une centaine de soldats, leurs officiers et
-sous-officiers, un docteur, etc. Cette expédition, fort compliquée,
-avait d’ailleurs, accompli sa mission avec plein succès, sans avoir un
-seul malade, ni un seul noyé dans les cataractes et les sauts de la
-Mana.
-
-Dans ce cas de la Mana, les maraudeurs étaient arrivés après la
-découverte de l’or, et rien ne justifiait leur présence: or, en sept
-mois, ils avaient eu le temps de saccager 4 à 5 kilomètres de criques,
-dont il ne restait à faire que les _repassages_.
-
-Il y a des régions réputées comme bonnes sur certains placers
-légitimement possédés, et il importe de pouvoir les protéger contre les
-invasions de maraudeurs. Il semblerait qu’ils ont quelque droit de
-saccager les criques à leur guise, _à titre d’inventeurs_; mais souvent
-ils ne découvrent rien, ils se contentent d’arriver à la première
-nouvelle d’une découverte. Les prospections sont organisées de Cayenne
-et coûtent cher, pour ne donner souvent aucun résultat. _Il est donc
-juste de se protéger contre les maraudeurs._ Ceux-ci ne font œuvre utile
-que sur les régions non prospectées qu’ils arrivent parfois, m’a-t-on
-dit, à épuiser assez complètement: de la sorte, leur travail contribue à
-faire vivre le commerce des vivres sur la côte, et ils vendent leur or à
-divers marchands qui ne possèdent guère de titres de propriété de
-placers que pour avoir le droit d’acheter de l’or et de l’expédier en
-France. On sait trop les tracasseries de la douane guyanaise au sujet de
-l’or, dont la colonie _vit_ cependant, pour que j’insiste sur ce sujet:
-_on ne saurait plus habilement exciter à la fraude ceux qui y sont le
-moins portés_.
-
-Les maraudeurs sont à craindre seulement sur les placers de l’Inini au
-sud, et dans la région ouest de la Mana. Pour éviter leur retour, le
-meilleur moyen est de mettre en exploitation la région où on les craint,
-de façon à les expulser plus facilement, et surtout à exploiter avant
-eux les criques riches: mais ces régions sont justement celles qui sont
-les plus écartées, et où le ravitaillement est le plus difficile.
-L’accès par le Maroni facilite la fuite de l’or en Guyane hollandaise.
-
-On pourrait également former, par exemple, une sorte de brigade
-d’ouvriers assermentés pouvant faire l’office de gardes (_opinion
-préconisée par M. Leblond_), et qui ferait de temps à autre une visite
-des points menacés par les maraudeurs: on saisirait leurs vivres, de
-façon à les obliger à partir. Cette mesure, accompagnée d’une action
-énergique menée à Cayenne au point de vue judiciaire pour faire
-respecter la propriété minière, ferait certainement beaucoup d’effet.
-
-Je répète cependant que les maraudeurs ont leurs droits et leur utilité,
-et je dirai ici quelques mots sur leurs exploits et leurs découvertes.
-
-Les maraudeurs recherchent les régions de nationalité incertaine, car
-ils ne risquent pas d’y être dérangés dans leur travail; il n’y a ni
-formalités à remplir, ni droits d’exploitation, ni droits de douane.
-C’est l’histoire des chercheurs d’or de Californie et de l’Alaska, qui
-est la même sous toutes les latitudes: ils font eux-mêmes leurs lois et
-leur police.
-
-C’est ainsi que les maraudeurs, au nombre de cinq à six mille,
-découvrirent les placers de l’Awa, sur le Maroni, entre les Guyanes
-française et hollandaise, puis le Carsewène dans le contesté
-franco-brésilien, enfin l’Inini, sur le haut Maroni.
-
-A l’Inini, parmi les premiers heureux chercheurs d’or, on cite un
-pâtissier de Cayenne, nommé Léon, qui fit 42 kilogrammes d’or en trois
-mois; Jadfard, qui fit 27 kilogrammes en vingt-deux jours; Mérange, 100
-kilogrammes en quatre à cinq mois, mais pour le compte de plusieurs
-associés.
-
-Au Carsewène et à l’Awa, il s’est fait des fortunes qui se dépensent à
-Cayenne, et il s’en fait en ce moment d’autres encore sur la Mana.
-
-Cependant, il semble que bientôt l’ère des riches découvertes de placers
-doit se clore, sauf peut-être du côté des monts Tumuc-Humac, tout à fait
-dans l’intérieur. C’est le tour des quartz aurifères de produire, et
-nous allons dire ce qu’ils ont donné jusqu’à présent. Le voisinage des
-riches quartz du Venezuela (Mines du Callao, etc.) semble présager aussi
-de riches découvertes en Guyane française.
-
-
-_Les quartz aurifères._
-
-Comme je l’ai dit plus haut, j’ai rencontré des galets et des blocs
-isolés de quartz plus ou moins aurifères sur divers placers du
-Haut-Mana; mais je n’ai observé d’alignement assez bien défini de ces
-quartz de surface qu’en deux endroits, et sur une étendue peu
-considérable; les fouilles exécutées ont démontré qu’il ne s’agit là
-nullement d’un affleurement véritable. Ce ne sont point là des filons de
-quartz en place, mais seulement des débris de quartz provenant de
-l’éparpillement d’un filon dont la roche encaissante a été désagrégée et
-même décomposée. Comme la profondeur de roche décomposée atteint 20 à 40
-mètres, parfois 60 mètres, comme on l’a reconnu au placer Elysée, on
-conçoit que la recherche d’un filon est une opération très coûteuse, car
-il n’y a aucun affleurement visible, sauf dans un cas que je citerai
-plus loin. Il y a en outre interruption complète entre les quartz
-disséminés de la surface et le filon en place; lorsqu’on a trouvé
-celui-ci, comme à Elysée, on a mis des années pour y parvenir. Ces
-quartz de surface ne sont pas spéciaux à la Mana; on les a trouvés à
-Elysée, à Saint-Elie, à Adieu-Vat, et, sur ces placers, on les a même
-exploités, comme nous allons le voir.
-
-Le seul filon de quartz aurifère en place que l’on ait réellement
-reconnu, développé et tenté d’exploiter, est celui d’Adieu-Vat. Partout
-ailleurs, à Saint-Elie, Elysée, etc., il s’agit de quartz provenant de
-_têtes_ de filons décomposés, et dont les débris ont été éparpillés dans
-les terres rouges de la surface par des effets d’érosion très intenses,
-dus peut-être à l’action de l’océan.
-
-A Saint-Elie, ces quartz, exploités en carrière et broyés au moyen de
-deux bocards, chacun de trois pilons légers, ont rendu:
-
- En 1901-1902, pour 653 ½ t, 36 kg,223 d’or, soit 54 gr par tonne.
- En 1902-1903, -- 876 ½ , 36 ,083 -- -- 41 --
-
-La valeur de cette dernière production était de 111,895 francs.
-
-M. Rémeau, qui avait été directeur d’El Callao au Venezuela, qui
-possédait une expérience de vingt-cinq ans de Guyane et du Venezuela, et
-qui avait été l’initiateur de l’exploitation en carrière des quartz de
-Saint-Elie, a fait à Adieu-Vat un grand découvert de 200 mètres de long
-sur 50 de large à travers une colline; il en a fait sortir environ
-12,000 tonnes de quartz, dont la moitié est encore sur le carreau: le
-reste a passé au broyage. Les terres rouges étaient riches en or, comme
-cela se passe toujours lorsque ces terres renferment des quartz
-aurifères.
-
-En outre, à Adieu-Vat, à force de faire des recherches dans un sol très
-difficile, à cause de la végétation exubérante qui le recouvre, on a
-découvert l’affleurement d’un filon de quartz. Ce filon a été développé
-ensuite par M. Rémeau sur 200 mètres de longueur et 60 mètres de
-profondeur, c’est-à-dire jusqu’à 25 mètres au-dessous du niveau de la
-rivière Sinnamary.
-
-Ce filon est encaissé dans une roche dioritique, tantôt verdâtre, tantôt
-noirâtre: il est constitué par une fente d’un mètre de puissance, mais
-dont le quart seulement est du minerai. Le filon est incliné à 70
-degrés: au premier niveau, il donne de la pyrite; au second niveau, l’or
-est associé au tellure et au sulfure de bismuth. Le quartz est gras,
-parfois un peu bleuté; la diorite n’est pas aurifère. Le tellure et le
-bismuth obligeront sans doute à recourir aux méthodes de traitement de
-Coolgardie, dans l’Ouest-Australien.
-
-En 1903, avec une batterie de trois pilons légers, on a broyé 419 tonnes
-du quartz du niveau supérieur, dont le rendement a été de 61 kil. 450,
-soit 145 grammes par tonne. Cette production valait 182,376 fr. 35, soit
-près de 3 francs le gramme, ou 430 francs par tonne.
-
-Ce filon d’Adieu-Vat est donc le seul vrai filon actuel de la Guyane
-française, et il est encore peu développé en longueur et en profondeur.
-Mais sa richesse, dans une région rappelant celle du Callao, permet de
-croire à sa valeur. On doit en trouver d’autres, mais je répète qu’il y
-a une vraie difficulté à les croiser à travers cet énorme manteau de
-terres rouges qui recouvre tout le pays. On peut, en attendant,
-d’ailleurs, exploiter les quartz disséminés et les terres rouges.
-
-Les alignements de ces quartz sont un précieux indice.
-
-Mais même les alignements de criques riches sont un indice de la
-direction et de la position probable des filons. Il y a, par exemple, à
-l’Inini, un fait curieux: toutes les criques riches se trouvent sur une
-ligne nord-sud qui suit parallèlement la chaîne principale de montagnes:
-il y a donc probablement un riche filon de quartz parallèle à cette
-ligne. Ces criques ont produit plusieurs milliers de kilogrammes d’or,
-avec de nombreuses pépites et des quartz très riches.
-
-Il en est de même dans le Haut-Mana, et l’on peut s’attendre
-raisonnablement à ce que la Guyane française possède un jour des filons
-de quartz en exploitation: on se mettra sérieusement à leur recherche
-lorsque les placers, encore maintenant si riches, approcheront de leur
-épuisement.
-
-
-
-
-CHAPITRE XVIII
-
-LES PLACERS ÉLYSÉE, ETC., NOTES PITTORESQUES
-
-
-C’était quelques années après mes précédents voyages. Parti de Cayenne
-par bateau à vapeur, à quatre heures du soir, j’étais à Mana le
-lendemain matin. Tout était organisé pour mon voyage au placer Elysée.
-Les bons créoles sont débrouillards, et quand ils le veulent, ils savent
-être expéditifs. Mon canot devait partir le jour suivant de bonne heure;
-j’avais deux pagayeurs noirs, de la race Saramaca, la plus robuste des
-Guyanes: ils s’appelaient _Quinquina_ et _Agouti_. Quinquina avait un
-casque vert en toile. Agouti se contentait des belles tresses de son
-épaisse chevelure. Les Saramacas et les Boschs sont d’origine africaine;
-ils ont été importés en Amérique par les marchands de _bois d’ébène_,
-les négriers, mais seuls ils ont su garder la pureté de leur race,
-tandis que les autres noirs peuplaient de métis les deux Amériques. Ce
-sont en outre des gens loyaux et sûrs à qui l’on peut se confier
-entièrement.
-
-Enfin on m’avait trouvé un cuisinier, le voyage devant durer une
-huitaine de jours; ce cuisinier n’était ni noir, ni créole, c’était un
-blanc. Seulement c’était ce qu’on appelle un _libéré_ (sous-entendez, du
-bagne). Il y a beaucoup de libérés à Mana, comme dans les petits ports
-de la côte guyanaise. Ce qui m’a le plus surpris chez ceux que j’ai
-rencontrés, c’est leur douceur; il faut croire que le climat et le
-milieu leur ont formé le caractère. On se refuse à imaginer que des gens
-si doux aient pu commettre des crimes.
-
-La chance continua de me favoriser par la présence d’un canot automobile
-qui nous remorqua jusqu’aux premiers sauts et aux rapides de la rivière
-Mana. C’était une avance de vingt-quatre heures, du temps gagné pour
-moi, du pagayage évité pour Quinquina et Agouti qui, malgré leurs
-muscles puissants, n’étaient pas fâchés de les reposer au soleil en
-regardant fuir les rives bien plus vite que s’ils se fussent fatigués.
-Ce canot automobile venait d’être amené en Guyane par un Bordelais.
-L’initiative privée est très intéressante dans ces pays. Comme il n’y a
-d’autre communication avec l’intérieur que par les rivières, les canots
-automobiles peuvent seuls constituer un moyen de transport rapide et
-économique, car la main-d’œuvre est chère ici. Le canot automobile ne
-peut, il est vrai, franchir les sauts, mais dans la saison des pluies,
-il peut remonter les rivières jusqu’à cent ou cent cinquante kilomètres
-des côtes, et c’est déjà un grand avantage. Et puis, le gouvernement ni
-la colonie ne faisant rien pour développer le pays, il est admirable que
-les particuliers, moins fortunés, fassent quelque chose.
-
-[Illustration: AU PLACER ÉLYSÉE]
-
-Nous passâmes au confluent d’une crique qui fit parler d’elle récemment;
-un de ses affluents, le Kokiuko (cri du coq, en créole) fut le théâtre
-de la dernière découverte, quelque peu sensationnelle, de la Guyane. Le
-placer, qui s’appelait _C’est ça_, n’avait rien d’extraordinaire,
-lorsqu’un jour un noir, en fouillant un tas de détritus auprès des
-carbets d’habitation, découvrit un fragment de quartz plein d’or. Il
-continua à en trouver, d’autres noirs vinrent, bien entendu, et, en sept
-mois, on sortit de là 525 kilogrammes d’or officiellement contrôlé à
-Mana. Avec ce qui a dû passer en contrebande, on peut estimer la
-production à 800 kilogrammes, soit deux millions de francs. L’or avait
-une teinte pâle, due à l’argent; la proportion d’or ne dépassait pas les
-trois quarts. Les marchands qui l’achetèrent, malgré leurs habitudes
-d’usure, perdirent, dit-on, une forte somme lorsqu’ils le revendirent
-aux fondeurs. On alla plus loin, on fit circuler à Cayenne, pendant plus
-de six mois, un soi-disant lingot de kokiuko, formé de je ne sais quel
-alliage. Personne n’osait livrer le secret, le lingot passait de main en
-main sans se montrer, comme le petit anneau dans ce joli jeu des enfants
-qui s’appelle _le furet du roi Henry_.
-
-Kokiuko est épuisé; pourtant mon ancien ami Sully L’Admiral a fait
-creuser un tunnel sous les terres pour retrouver la veine riche avant
-que la justice se soit prononcée sur le titre de propriété du placer. Le
-jugement viendra, c’est connu, longtemps après que tout l’or sera parti;
-les contestations en Guyane proviennent surtout de jalousies
-impuissantes. Comment soutenir un titre à quinze jours de Cayenne? Il
-faudrait le soutenir par une expédition militaire. Et quel peut être le
-résultat d’un pareil procès? Comment évaluer l’or enlevé? La place est
-ici au premier occupant, c’est le fait brutal qui compte, comme il
-convient dans un pays non encore enveloppé dans l’inextricable réseau de
-la Civilisation.
-
-En trois jours, nous sommes au confluent de la Mana et de la rivière
-Lézard. En cet endroit, une compagnie française, propriétaire de placers
-voisins, a construit un dépôt de matériel avec des magasins. L’endroit
-est d’un pittoresque grandiose: c’est une presqu’île élevée entre deux
-larges fleuves dont les rives sont couvertes de forêts impénétrables. En
-ce moment, les eaux sont basses, et l’espace à découvert entre les deux
-rivières s’élève jusqu’à vingt mètres au-dessus de leur niveau. Mais au
-moment des pluies, il se produit de telles crues que seuls les bâtiments
-situés au sommet de la côte sont à l’abri de l’inondation. Il y a
-quelques mois, pendant une nuit, la crue fut si prompte que le chef du
-dépôt, réveillé en sursaut, dut appeler tout son monde pour transporter
-en toute hâte les marchandises sur les terrasses supérieures.
-
-Le chef du dépôt Lézard est un charmant garçon au teint chocolat. Il se
-nomme Phocius, et son hospitalité, aimable et gaie dans sa simplicité, a
-plus de prix encore dans cette solitude. Il me conduit, à quelques
-minutes des magasins, visiter un chantier de canots boschs, une
-miniature de chantier de navires; il y avait là un beau tronc d’arbre
-long de 15 mètres, que l’on avait commencé d’évider; pour obtenir la
-forme définitive, on écarte lentement les bords par un feu intérieur; on
-taille l’avant et l’arrière lorsque tout le reste est terminé.
-
-Sur le parcours, à l’ombre des arbres gigantesques, je vis la tombe,
-très bien entretenue, d’un jeune Français décédé ici même, il n’y a
-guère qu’un an. Cette tombe solitaire, à plus de 100 kilomètres des
-côtes habitées, entourée par la forêt vierge, a tout autant de poésie
-que celle de Chateaubriand au bord de la mer; si celui qui l’occupe fit
-moins de bruit dans le monde que Chateaubriand, sa vie n’avait peut-être
-pas moins de prix, et puis il ne chercha pas l’effet jusque dans la
-mort, il n’eût pas demandé mieux que de vivre encore.
-
-Je pense faire ce soir un bon sommeil, dans la hutte de Phocius, après
-deux nuits en forêt. Car ces nuits dans le bois ne vont pas, au début,
-sans une vague appréhension: c’est la saison sèche, les carbets sont
-renversés, on suspend son hamac entre deux arbres, ou bien on pose à
-terre son lit de camp, non pas à la belle étoile, mais sous les ombrages
-bien plus noirs. Comme on ne voit rien, l’oreille perçoit le moindre
-bruissement, et on se demande si quelque animal, quelque serpent même
-n’est pas là, à deux pas. Les bruissements qu’on entend sont
-innombrables, parfois rythmés par un cri d’oiseau, ou bien par celui
-d’une reinette ou d’un crapaud géant. Cette symphonie de la nature
-devient peu à peu si berçante qu’on tombe endormi. Et jamais rien de
-désagréable n’arrive, pourvu toutefois qu’on ait songé à se couvrir les
-pieds: le vampire seul est à craindre, et il ne s’attaque guère qu’à ces
-pieds, dédaignés des poètes et pourtant si utiles.
-
-Cependant, cette nuit, nous eûmes une alerte. Un feu de troncs d’arbres
-abattus couvait depuis quelque temps et menaçait de prendre des
-proportions inquiétantes. Il fallut nous lever pour le faire éteindre.
-Quinquina et Agouti se distinguèrent, ils furent les plus actifs à
-monter de la rivière de grands baquets d’eau. Des flammes hautes de
-vingt mètres se tordaient en l’air et faisaient pleuvoir des étincelles
-sur les carbets et les magasins en minces lattes de bois, recouverts de
-feuilles sèches. Si le vent n’eût changé de direction, je crois bien que
-tout le dépôt Lézard flambait; notre nuit de repos serait devenue une
-nuit de travail acharné.
-
-A partir d’ici, le parcours en canot pour remonter le Lézard jusqu’au
-placer Elysée ne nous prit que deux jours et demi, grâce à l’activité et
-aux bras musculeux des deux Saramacas. Cette course constitua un
-véritable record. C’est à peine si nous regardâmes la crique _Absinthe_,
-renommée pourtant par la limpidité, je n’ose dire la fraîcheur, de son
-eau, d’où son nom, qui symbolise le nectar pour les Guyanais. Il faut
-dire que les grandes rivières n’ont qu’une eau d’un jaune opaque; c’est
-de l’eau potable, mais on préfère tout de même boire de l’eau claire.
-
-Les nuits furent agréables et sans chaleur, comme dans toute la forêt
-guyanaise. Les sauts et cataractes se passèrent sans encombre; avec la
-baisse des eaux, nous dûmes les passer à pied, et décharger les canots.
-Je n’éprouvai qu’un désagrément, et peu grave, celui d’être piqué, un
-soir, par une énorme fourmi, terrible bien au delà de sa taille. Cette
-fourmi est bien connue des noirs, qui l’évitent avec attention; elle
-peut donner une forte fièvre. Ce qui me choqua le plus, ce fut de voir
-la philosophie avec laquelle mon cuisinier contempla ma douleur, qui
-dura fort longtemps. Il n’y pouvait rien évidemment, mais son air
-détaché semblait dire qu’il en avait vu bien d’autres, avant sa
-_libération_, peut-être en avait-il _fait_ bien d’autres avant de venir
-dans ce beau pays! Enfin son indifférence et celle des Saramacas eurent
-pour bon résultat de me rassurer; tout de même les insectes tropicaux
-ont une sève bien exubérante.
-
-Quinquina et Agouti ne purent résister le dernier jour au plaisir d’une
-courte chasse. Ayant entendu quelque bruit dans les buissons, ils
-prirent leurs fusils et s’élancèrent hors du canot dans le bois, sans
-souci des épines ni des racines pour leur peau et leurs pieds. Nous
-entendîmes un coup de feu, et quelques minutes après, ils revenaient
-avec leur trophée, un gros animal inconnu pour moi.
-
-C’était une sorte de chien sauvage, à longs poils, au museau épais et
-dont j’ai oublié le nom. Malgré l’avis de mon cuisinier, j’en voulus
-goûter et la chair ne m’en parut pas désagréable. Quant aux deux
-Saramacas, ce fut un spectacle que de les voir peler l’animal, le vider,
-le découper: avec quelques morceaux, ils firent une soupe, puis
-boucanèrent le reste sur le feu. Les organes intérieurs, jetés à l’eau,
-attirèrent de gros poissons, et bientôt il ne resta plus rien de ce gros
-gibier. Les Saramacas se léchaient les lèvres, songeant sans doute au
-poisson gâté qu’ils avaient l’habitude de manger, et qui nous eût,
-pauvres Européens, rendus sérieusement malades.
-
-Après six jours de canot, j’étais rendu au placer Elysée; or il arrive,
-dans la saison des pluies, que les canots mettent dix-huit à vingt
-jours. Et quand la sécheresse dure trop longtemps, le Lézard est presque
-à sec; on m’a cité le cas d’un malade qui mit trois semaines pour être
-transporté à la côte depuis les placers; on dut le porter à bras, tandis
-qu’on traînait le canot et les provisions sur le sable étalé partout au
-grand soleil.
-
-Le débarcadère, _dégrad_ en créole, tout primitif qu’il fût, était le
-terminus d’un petit chemin de fer, long de 4 kilomètres, qui conduit aux
-exploitations d’or. C’est ici un commencement de civilisation, encore
-que la végétation toute-puissante envahisse la voie et recouvre
-entièrement le fond des ravines, qu’on traverse sur des passerelles en
-troncs d’arbres grossièrement équarris. Malgré cela, l’aspect des choses
-diffère de ce qu’on a l’habitude de voir en Guyane; on voit que l’homme,
-depuis trente à trente-cinq ans, a sérieusement travaillé ici.
-
-Tout à coup, au sortir de la forêt, s’ouvrit devant moi un immense
-espace à découvert, agréable à voir après l’ombre des bois, comme serait
-une oasis en plein désert. En outre, je fus frappé d’entendre un bruit
-continu, aussi extraordinaire après le silence des bois que le bruit des
-batteries de pilons du Transvaal après le désert de Karro. Ce bruit
-provenait de deux dragues aurifères en plein fonctionnement; elles
-apparaissaient, au milieu d’un vaste marécage couvert de touffes de
-buissons épais, comme l’image de l’industrie prenant possession de la
-nature sauvage et rebelle.
-
-La tentative semblait audacieuse; pourtant on a pris l’habitude,
-maintenant, de voir d’immenses usines modernes au milieu de vastes
-espaces inhabités. Le tout est d’être sûr que l’industrie nouvelle est
-bien justifiée, et c’est à ce travail que je consacrai six semaines.
-
-Ce n’est pas le lieu d’en parler longuement ici; je dirai seulement que
-les habitations sont d’une extrême simplicité, tout en assurant le
-confort nécessaire avec la température et la nature tropicales. La
-nature elle-même n’est pas sans utilité.
-
-Le jardin potager et le verger du placer Elysée, remontant à une
-vingtaine d’années, gardaient pourtant un air sauvage, par la folle
-exubérance des mauvaises herbes. Le _cramanioc_, plus savoureux que la
-pomme de terre, alternait avec le manioc; le maïs et la canne à sucre
-rivalisaient avec le _sagou_, le _gombo_, le _christophylle_, ou chou de
-Chine, l’_igname_ et la _patate_. Vraiment on avait sous la main un
-véritable marché de légumes.
-
-Et les fruits! les bananiers, citronniers et orangers étaient en plein
-rapport; or l’orange et surtout le citron sont de vrais fébrifuges. La
-_papaye_ ou melon des tropiques a des graines remplies de pepsine, c’est
-donc un excellent digestif. L’_ananas_ et la _goyave_ sont des
-ressources précieuses, et pourtant il y a encore ici des fruits
-sauvages: la cerise et l’abricot d’Amérique, le chou palmiste et une
-foule d’amandes provenant des palmiers.
-
-La forêt vierge a une faune abondante, poil et plume, mais le placer a
-une basse-cour et du bétail. Les poules sont médiocres, elles se
-dessèchent sous le climat, mais les chèvres se portent bien, et à
-quelques kilomètres, il y a tout un troupeau de moutons. Enfin, c’est
-une surprise de voir un bœuf et une vache, transportés tout jeunes,
-comme on peut le penser, dans un canot de Saramacas. On songe à faire
-venir des mulets et des chevaux, car il est facile de créer des
-pâturages au moyen de l’herbe de Para, qui prend une vigueur
-exceptionnelle au Brésil et au Venezuela.
-
-Le placer Elysée, sans avoir été très riche, fait partie d’une région où
-il y a tout de même beaucoup d’or. Seulement depuis bientôt quarante ans
-qu’on connaît cette région, on a achevé d’épuiser l’or des petites
-criques: on s’attaque maintenant aux rivières plus importantes, pour
-lesquelles les moyens ordinaires ne suffisent plus.
-
-Toute la Guyane se trouve dans le même cas, aussi la question du dragage
-des rivières aurifères passionne-t-elle tout le monde. Jusqu’ici il n’a
-été fait que de rares et courtes tentatives de dragage; la plus bruyante
-s’est faite sur le Courcibo, une grosse rivière en aval de Saint-Elie;
-la drague a sombré après quelques semaines de marche, par suite d’une
-négligence. C’est au placer Elysée qu’ont été faits les essais les plus
-sérieux, surtout sur la crique Roche, où l’on avait découvert des sables
-réellement riches.
-
-Tout le monde a vu des dragues; elles ne constituent pas en général un
-travail difficile, mais la Guyane lui présente des obstacles sérieux.
-C’est d’abord l’énorme forêt tropicale, qu’il faut abattre et brûler sur
-le passage destiné au dragage; l’abatage des bois est facile, mais
-souvent ces bois durs et humides mettent longtemps à prendre feu. Et
-dire qu’on brûle ainsi l’ébène et l’acajou!
-
-Ce sont ensuite les troncs d’arbres morts enchevêtrés avec leurs
-branches dans les terres, dans le sable et dans l’argile à laver. Ces
-troncs sont formés de bois durs, aussi lourds que des blocs de rochers,
-et leur manœuvre est encore plus malaisée.
-
-Et il y a des argiles collantes qui empâtent les organes des dragues. Et
-ces vases, où sont enfouis des bois en décomposition, exhalent des
-odeurs nauséabondes, engendrent la fièvre, et nécessitent un personnel
-spécial pour résister au climat déjà anémiant et fiévreux, qui est celui
-du _bois sauvage_.
-
-Le noir des Guyanes est absolument novice et inhabile pour tout ce qui
-touche à la mécanique. On voulait un jour, à Elysée, confier à un grand
-nègre le treuil de la drague, il s’y refusa d’abord énergiquement: «Moi
-connais pas cette bête-là, disait-il, connais pas ça, pas travailler.»
-Le travail mécanique, dénué de vie, lui paraissait étrange. A force de
-patience, on fit son éducation, et huit ou dix jours après, il
-conduisait les treuils de la drague avec la brusquerie et les à-coups
-d’un nègre, mais il ne s’effrayait plus.
-
-A la mine d’Adieu-Vat, on essaya des Italiens, mais ce fut un échec. Le
-Guyanais se contente d’une nourriture sommaire, il en a l’habitude; à
-l’Européen, il faut une alimentation abondante; et les Italiens, traités
-comme des nègres, furent décimés. Ceux qui résistaient encore au bout de
-six mois durent être rapatriés.
-
-Sur les marécages qui entouraient la drague, des fantômes apparaissaient
-aux nègres la nuit. Mais nous ne les vîmes pas. Etaient-ce des feux
-follets produits par le gaz des marais et allumés par les lampes des
-machines, ou bien le gaz phosphoré d’animaux en putréfaction, et
-spontanément inflammable? Que de choses se passent sans que les gens
-trop curieux puissent les voir!
-
-Et la difficulté des transports! Songe-t-on à la disproportion entre nos
-grosses pièces de machines modernes et les petits canots des sauvages?
-Ce sont pourtant là deux choses à mettre d’accord. C’est si difficile
-que, le long de la Mana, on voit encore de belles pièces de fer
-illustrant de leur présence le naufrage de quelque canot.
-
-Cependant on vint à bout de tout au placer Elysée, c’était même un
-plaisir de voir les nègres se jouer des difficultés de la civilisation.
-Deux dragues fonctionnaient, l’une depuis près de deux ans, à travers
-toute espèce d’aventures, et réduite à un état plutôt précaire, l’autre
-en pleine possession de tous ses moyens.
-
-Mais si j’ai reconnu la valeur des noirs, il n’est que temps de parler
-de celle des blancs qui ont obtenu tous ces résultats, dont le moindre
-n’est pas le dressage du personnel coloré. A la table qui nous
-réunissait chaque jour, à des heures variables à cause du travail, la
-diversité des caractères s’accusait sans fard et sans humeur. Les menus
-variés et substantiels s’agrémentaient de pots de quinine et de fioles
-pharmaceutiques que nécessitait le climat plus que l’appétit.
-
-On aimait à plaisanter sur les difficultés. Le mécanicien outrancier
-inventait des dragues munies d’organes multiples pour décupler le
-travail. Le chauffeur fanatique, très adroit et toujours prêt, avait
-fait autrefois la fameuse course Paris-Bordeaux avec du 140 à l’heure et
-songeait aux aéroplanes. Le grand marcheur, aux jambes d’échassier,
-parlait des montagnes de la Guyane et de ses grandes courses. Le
-philosophe, ami du moindre effort, était toujours à temps, ou presque;
-il n’aimait pas les gens pressés, et les regardait un peu de travers.
-
-A l’écart se tenait l’homme raisonnable, flegmatique avec un rien du
-Midi, à la fois bon et exigeant, capable de ramener le calme et
-l’obéissance autour de lui; il ne négligeait rien sur sa drague, mais il
-ne négligeait pas non plus le commerce des bananes, celui du vin et
-celui de la viande fraîche pour ses ouvriers. L’énergie et la
-persévérance font souvent plus que la haute intelligence.
-
-J’ai connu un placer où peu à peu s’était faufilé, comme directeur, un
-véritable _libéré_. Il fut trop habile. S’il ne pouvait cacher l’or
-produit par le personnel, il cachait celui des achats aux maraudeurs et
-le vendait à son profit personnel. La Compagnie payait et ne touchait
-pas l’or; par contre elle ne payait pas les vivres, et l’équilibre se
-faisait; cet équilibre hasardeux ne put durer bien longtemps, assez
-pourtant pour que le libéré s’enrichît avant sa nouvelle _libération_ du
-placer.
-
-Enfin il faut rendre justice aux Français des colonies qui s’occupent
-d’industrie. Ils payent de leur personne, comme on le fait rarement,
-même en France. Malgré la fièvre, on allait au travail à Elysée de nuit
-comme de jour, car sans l’exemple et l’énergie des blancs, les noirs
-s’amusent. Je fus témoin d’un accident qui ne demanda pas moins de vingt
-heures de travail ininterrompu, et pas un noir ne refusa le travail: que
-penser de ce résultat quand on connaît l’indolence naturelle au noir et
-même au créole?
-
-Mais ce n’est pas tout que de draguer une rivière, il faut trouver les
-rivières dragables, et c’est là que le flair et l’esprit d’observation
-jouent un rôle capital.
-
-Les rivières guyanaises, je ne veux pas dire les grands fleuves, sont
-presque enfouies sous la végétation tropicale, à tel point qu’à moins
-d’être en canot, on ne s’en rend pas compte; elles dessinent de tels
-méandres qu’à chaque instant la rivière devient presque une île. Je me
-demande si, même en ballon ou en aéroplane, on distinguerait de la forêt
-les rivières guyanaises. Sur les fleuves, c’est autre chose, le soleil
-déverse à grands flots ses rayons. Sous une réclame en faveur du
-dragage, on pouvait voir un jour cette poétique légende: _lever de
-soleil sur une rivière à draguer_. Ce devait être l’or au fond de l’eau
-qui donnait un éclat spécial à ce lever de soleil, sans quoi comment le
-distinguer de celui d’une rivière vulgaire?
-
-Les travaux de prospection consistent à creuser des fouilles dans le
-sable qui forme les berges des rivières, jusqu’à ce qu’on atteigne le
-rocher; on extrait l’or du fond de cette fouille qui peut avoir 4 ou 5
-mètres de profondeur. Le procédé est très précis et ne laisse guère
-place au doute. Il ne faudrait pas croire que ce travail soit beaucoup
-plus agréable à exécuter que le dragage: le travail d’exécution d’abord
-est si pénible que les indigènes seuls peuvent le faire. Ce qu’ils
-redoutent le plus pourtant, ce sont les longs séjours dans l’eau, bien
-qu’elle ne soit pas froide, lorsqu’il s’agit de prospecter le lit même
-de la rivière.
-
-L’atmosphère qu’on respire constamment sous le bois sauvage, où le
-soleil ne pénètre jamais, est déprimante et fiévreuse. Pendant quelques
-semaines, on ne ressent rien, puis, un beau jour, un frisson vous
-saisit. On s’imagine que c’est un simple refroidissement, on s’agite, on
-marche pour se réchauffer; impossible de transpirer, on a toujours
-froid. L’heure du repas arrive, il est impossible de manger. C’est la
-fièvre, et comme l’accès est imprévu, il est inutile de prendre de la
-quinine. Il a fallu un grand médecin, Sydenham, pour découvrir le moment
-où la quinine peut agir. Donc il n’y a qu’à patienter, mais cela dure
-des heures. L’accès passe, on se trouve bien, on reprend son travail.
-Mais le lendemain, c’est un autre accès plus violent, les alternatives
-de chaleur et de frissons se succèdent malgré la quinine; parfois
-viennent des vomissements, et l’on en a ainsi pour une semaine.
-
-On se remet à force de quinine, mais le mois suivant, c’est pire. La
-fièvre est chronique, comme la lune. Il arrive, dans le cas de certains
-tempéraments, qu’au bout de quelques mois il n’y a plus qu’une chose à
-faire, revenir vers la côte, à Cayenne, respirer la brise de mer, ou
-bien aller aux Antilles, même en France. Certains résistent, mais il est
-rare qu’au bout de deux ou trois ans de séjour aux placers, un blanc ne
-soit pas réduit à une telle prostration que son retour s’impose. Il y a
-des exceptions, certainement.
-
-Sans doute on ne meurt pas d’un accès de fièvre, mais elle mine; on
-s’affaiblit toujours, l’anémie vient, le sang perd ses globules rouges.
-Et puis à la longue, c’est l’_enflure_, et si elle atteint les organes
-vitaux, c’est la mort précoce. Les cimetières des placers n’ont guère de
-place pour les vieillards; ils sont peuplés de jeunes gens et d’hommes
-en pleine sève, victimes d’épuisement ou d’accidents.
-
-Quand on les voit, ces hommes ou ces jeunes gens, travaillant aux
-placers ou aux prospections, couverts de sueur sous l’ombre des bois, ou
-exposés au soleil brûlant des tropiques, on admire leur courage. Il faut
-un corps plus résistant sous les climats chauds et humides que sous les
-climats froids. Le caractère aussi doit être plus trempé. Ce sont des
-gens de valeur qu’il faut dans ces pays où bien des gens s’imaginent
-qu’il suffit d’envoyer les médiocres. D’ailleurs ce n’est pas sans
-plaisir que les noirs voient arriver des machines, comme les dragues,
-qui suppriment ce qu’il y a de plus pénible dans le travail manuel, dans
-l’exploitation à la mode ancienne des placers. Il est temps que le
-capital vienne à son tour concourir à mettre en valeur ces pays
-difficiles.
-
-Les femmes sont peu nombreuses aux placers, mais elles aussi doivent
-être robustes. Les unes travaillent aux sluices à débourber les pelotes
-d’argile qui enferment l’or, d’autres font la cuisine ou la lessive, ce
-qui n’est pas moins dur. Pourquoi ont-elles de si drôles de noms, comme
-Mes Délices, etc.?
-
-On voit de drôles de choses aux placers. Certain blanc se croyait très
-sage de mener l’existence des indigènes. Légèrement vêtu, il vivait de
-riz à l’eau et de manioc. Puis il se constitua un plat unique: une soupe
-avec du riz, du manioc, des confitures et de la graine de lin.
-Naturellement il ne buvait que de l’eau. Pourtant la fièvre ne l’épargna
-pas plus que les autres, alors il renonça brusquement à son régime
-monastique et tomba dans l’excès contraire. Le tafia et le gibier furent
-son ordinaire, mais ce fut pire, et il fallut le rapatrier. On ne
-saurait s’imaginer le mal que font aux créoles et aux noirs le tafia
-d’un côté, le poisson gâté de l’autre.
-
-Il existe une immense région très intéressante à prospecter, comprise
-entre deux affluents de la Mana: l’Arrouani et le Lézard. A l’heure
-actuelle, elle est encore assez riche par places pour faire vivre de son
-or plusieurs milliers de maraudeurs. C’est ainsi qu’il y a trois
-villages de ravitaillement: la Louise, Délices, et P. I., initiales d’un
-prospecteur.
-
-L’or de cette région paraît provenir des monts Bécou-Bécou, hauts de 4 à
-500 mètres, situés au sud du placer Enfin. Ce pays est un des plus
-pittoresques de la Guyane. Dans mon précédent voyage, de l’Approuague à
-la Mana, je n’avais rien vu de si varié. A cause du grand découvert
-pratiqué au placer Enfin, on distingue merveilleusement les montagnes et
-leurs ravins. Cela est très rare en Guyane, où l’on est toujours enfoui
-sous la forêt vierge, avec tout son cortège d’insectes malfaisants, et
-où l’on gravit les collines sans découvrir aucun site, même du sommet.
-
-Les passages à travers les ravins d’Enfin sont loin d’être commodes,
-d’autant moins que les criques ont été allégées de leur or, donc
-creusées profondément. Le long des travaux, les hautes herbes et les
-buissons ont repoussé avec une folle vigueur et ont fini par recouvrir
-traîtreusement les trous, de sorte qu’on n’évite guère les chutes. Les
-ponts formés d’un tronc d’arbre sont une aide précieuse, encore faut-il
-avoir gardé l’habitude de la gymnastique. Le sage au régime indigène,
-dont je parlais tout à l’heure, crut d’abord pouvoir faire comme les
-sauvages et se passer de souliers; il est vrai qu’il adopta très vite le
-passage dans l’eau, pour éviter l’acrobatie du pont suspendu; pourtant
-il ne put y tenir, il s’acheta des souliers, en même temps qu’il
-abandonnait son brouet à la graine de lin.
-
-[Illustration: DRAGUE EN EXPLOITATION (PLACER ÉLYSÉE)]
-
-Sur le sentier du placer Désirade, je fus rejoint un soir par un
-Français qui venait de faire dans sa journée 43 kilomètres comptés au
-podomètre. En outre, il avait subi pendant deux heures une pluie
-torrentielle, une de ces pluies tropicales qui tombent en cascade sur la
-forêt en faisant un tel fracas qu’on les entend venir une demi-heure
-avant de les recevoir. Pourtant il était fort gai, il me raconta de ces
-balivernes qui reposent de la fatigue, et termina par le fameux vers
-d’Alphonse Allais qui rime tout entier sur lui-même. C’est pourtant ce
-soir-là que je commençai un accès de fièvre.
-
-Désirade est un endroit fort curieux; on y a trouvé de grosses pépites,
-pourtant les criques y avaient été peu auparavant brusquement
-abandonnées, comme si les mineurs fussent partis, appelés subitement
-ailleurs par une découverte sensationnelle, peut-être celle du
-Carsewène, au contesté brésilien.
-
-Comme ce pays regorge de maraudeurs, une des compagnies exploitantes
-essaya de les expulser en faisant venir à grands frais une demi-douzaine
-de gendarmes de Cayenne avec un géomètre pour limiter leurs
-déprédations. Mais ce fut peine perdue, il faudrait tenir un régiment en
-permanence. Dans de pareils cas, le mieux est de s’entendre avec ces
-bricoleurs et de leur acheter l’or à prix réduit. Pour comble, le
-géomètre trouva une occasion excellente de délimiter des terrains pour
-son compte et de les vendre ensuite aux maraudeurs contre de la poudre
-d’or. Le directeur du placer, un créole encore naïf, était navré; il
-nous dit avec justesse: «Je m’en tirais encore avec ces voleurs quand
-j’étais seul, mais depuis qu’il y a des gendarmes et un géomètre, c’est
-fini, ils sont partout, ils sont même chez eux; et avec cela, c’est moi
-qui dois payer tout le monde.»
-
-Les deux placers Enfin et Pas-Trop-Tôt ont produit beaucoup d’or. Mais
-là aussi, les petites criques s’épuisent, si bien que les bricoleurs
-s’attaquent à la grande rivière. Ils ne pourraient le faire sans l’aide
-inespérée que leur donne un grand canal de dérivation exécuté par la
-Compagnie d’Enfin elle-même. Elle a eu le tort de cesser de s’en servir:
-il faut que toute chose serve à quelqu’un, ce principe socialiste a bien
-quelque justesse, et les lois minières l’ont souvent adopté.
-
-Les maraudeurs, au fond, ne sont pas dénués d’intérêt. Le long du
-sentier des montagnes, ils passent et nous croisent en petits groupes
-bavards: ce sont des jeunes gens, chargés de vivres ou d’outils, courant
-les bois, fouillant les criques, à leurs risques et périls, car beaucoup
-périssent de misère ou de la fièvre, quelques-uns font fortune, la
-plupart végètent mais avec activité. J’ai vu, près d’Enfin, le 2
-novembre, un grand cimetière tout brillant de lumières sous les ombres
-de la forêt. C’est une pieuse coutume créole de dessiner des catafalques
-avec de nombreuses bougies allumées le jour des Morts, et de leur porter
-des fleurs avec de jolies prières créoles.
-
-On ne saurait contester l’habileté des maraudeurs à épuiser les parties
-riches des placers, et rien n’est plus juste que de les laisser faire
-lorsqu’ils ont eux-mêmes découvert l’endroit. Mais parfois ils arrivent
-_après_ la nouvelle d’une découverte, et celle-ci est due aux efforts
-coûteux d’une expédition organisée par des gens entreprenants de Cayenne
-ou de la côte. Voilà donc des gens qui sont frustrés par les maraudeurs.
-Le malheur est qu’il n’y a ni cadastre ni police en Guyane. Mais j’ai
-déjà parlé de tout cela, ce sont toujours les mêmes faits qui se
-passent, tant il est difficile de sortir de la routine.
-
-Les maraudeurs ont leurs villages de ravitaillement. J’ai passé
-plusieurs fois à travers un de ces singuliers villages, celui de P. I.
-Cela n’a aucun rapport avec ce qu’on voit ailleurs. Un vaste espace a
-été déboisé au bord de la rivière, et dans cet espace on a construit
-peut-être deux cents carbets en lamelles de bois, appelées golettes,
-avec un toit en feuilles de palmier. Il y a quatre-vingts boutiques de
-vivres. Des rues très irrégulières serpentent sur le sol ondulé et dans
-le pittoresque désordre de ces huttes primitives; des Américains les
-eussent tracées au cordeau, c’était bien facile. Mais les créoles...;
-ils ne se doutent même pas de ce que c’est que l’ordre. Leur seul souci
-est de vivre, en mettant un peu d’or en réserve. Bien entendu, il n’y a
-aucune police, aucune administration; c’est la liberté complète, le
-socialisme naturel; pourtant l’or n’est pas mis en commun. C’est que
-l’or est trop facile à cacher, et ainsi c’est le commencement de la
-propriété, le premier obstacle au rêve socialiste. _Ce chien est à moi_,
-disaient ces pauvres enfants; en vérité, le premier mot de la possession
-a dû être: _Cet or est à moi_. L’âge d’or a commencé la division des
-hommes: avant l’or, il n’y avait que la nourriture quotidienne et l’abri
-précaire.
-
-Le village de P. I. fut incendié presque totalement dans le courant
-d’octobre. Le feu avait pris dans un carbet servant de cuisine; on
-déménagea les carbets voisins, et on se hâta de faire tomber celui qui
-brûlait, mais le feu avait pris aux branches d’un grand arbre resté
-debout dans le village. Des branches, il descendit sur d’autres carbets,
-et en quelques heures, près de cent cases furent entièrement dévorées.
-Des rues entières avaient disparu, ou plutôt la rue était partout, car
-il ne reste rien de ces éphémères constructions. On tenta bien de sauver
-des marchandises, mais on ne réussit qu’à demi, des amoncellements mal
-placés prirent feu tour à tour. Ce fut un désastre, seul l’or fut sauvé.
-Les marchands, pour se dédommager, vendirent doublement cher ce qui leur
-restait. Quant au village, huit jours après il était presque
-reconstruit. L’arbre malencontreux, cause du feu, avait disparu.
-
-Ensuite, pour réparer les pertes, on partit en groupes compacts sur tous
-les points du territoire, saccager les criques qui pouvaient garder
-encore de l’or. Heureux pays où _l’or de la nature_ remplace _l’argent
-du patron_! Le malheur, c’est qu’il n’y a pas même de légumes à P. I., à
-peine du manioc; il faut acheter les vivres à la côte et les
-transporter; on vit de conserves arrosées de tafia, régime à peine digne
-des forçats, mais on est libre et on ne travaille que pour soi!
-
-Cependant ce libre maraudage est forcément destiné à disparaître, car
-les grandes criques auxquelles on veut s’attaquer nécessitent d’énormes
-efforts, il y a beaucoup d’eau et l’épaisseur du gravier stérile à
-déplacer atteint 4 mètres. Les travaux de ce genre que j’ai vu faire sur
-Enfin et sur Décision ne pourront se prolonger longtemps, surtout que la
-saison des pluies empêche radicalement cette méthode d’exploitation
-pendant six mois de l’année, de janvier à juillet. A chaque saison, tout
-est à refaire. Il faut essayer autre chose, le dragage s’impose, mais
-s’oppose à la liberté; il faut des associations et de l’ordre, choses
-contraires à la négligence et à la jalousie créoles.
-
-Les Français, qui ont tant de qualités aux colonies ou à l’étranger, ont
-gardé ce défaut de la jalousie. Jules César déjà traitait les Gaulois
-d’_invidi et avidi_. Avides, ils le sont moins peut-être que les
-Anglo-Saxons, mais jaloux, ils le sont toujours. Ils se dénigrent
-mutuellement, ils semblent être heureux parfois des échecs des leurs,
-comme s’ils devaient en tirer quelque chose. Voilà la haute qualité des
-Anglais, ils se font toujours valoir, mais ils ne sont pas socialistes
-avec cela. L’illogisme est au fond de toutes nos actions.
-
-Il reste pourtant beaucoup à faire en Guyane au seul point de vue de
-l’or. Ce pays a produit officiellement plus de 300 millions d’or; on
-peut bien dire 500, car une forte proportion a échappé à la douane, soit
-par Para, au Brésil, soit par la Guyane hollandaise, où la taxe est de 5
-pour 100 au lieu de 8 pour 100 sur notre territoire. Le seul Carsewène,
-qui a produit, dit-on, 80 à 100 millions d’or, n’en a fait passer que 30
-millions à peine par Cayenne[1]. Mais le chiffre même de 500 millions
-comme production de notre Guyane est bien faible comparé à celui de la
-Californie qui, en cinquante ans, c’est-à-dire dans le même temps que la
-Guyane, a produit 7 à 8 milliards, dont 4 par des alluvions. L’Alaska
-avait produit le demi-milliard en dix ans. On peut estimer hardiment que
-les grandes rivières guyanaises renferment autant et plus d’or que les
-petites criques, seules exploitées jusqu’ici. Si donc il y a beaucoup à
-faire, il y a beaucoup à espérer, et je ne parle pas des filons de
-quartz, dont un seul, celui d’Adieu-Vat, est bien reconnu et exploité.
-
- [1] Le Carsewène passe pour être ce fameux El Dorado, le pays du Roi
- Doré: el dorado Rey; la légende date de l’arrivée de Christophe
- Colomb aux Antilles.
-
-Pour revenir du placer Elysée vers la côte, je fis à pied, avec le grand
-coureur des bois, un long parcours en forêt pour éviter les sinuosités
-interminables du Lézard, où les eaux étaient très basses. Ce trajet, le
-long d’un sentier à peine visible, dura quatre heures. C’en fut assez
-pour me montrer comme la végétation tropicale détruit rapidement la
-trace des hommes. Mon guide déploya une habileté et un instinct de
-sauvage à se retrouver toujours dans l’inextricable dédale des troncs
-éboulés et des pistes d’animaux qui courent la forêt vierge, et cela est
-admirable, lorsqu’on n’est pas, comme le Mowgli de Kipling, un _sauvage
-enfant du bois sauvage_, mais un civilisé intelligent.
-
-Quant au voyage en canot je n’en dirai rien; on se lasse de revoir du
-matin au soir les mêmes paysages, quelque grandioses qu’ils soient.
-Quand je montai aux placers, c’était la saison sèche, le soleil dardait
-sur le fleuve et sur nous une pluie de feu, et son éclat était
-insupportable. Aux placers, nous avions eu quelques nuages de pluie,
-mais parfois le ciel blanc partout était aveuglant, c’était pire que
-l’éclat du soleil. Au retour, les pluies devinrent torrentielles, ces
-pluies tropicales, qui, en cinq minutes, transpercent les imperméables,
-et qui durent des heures. On comprend la vanité des vêtements. Mais j’ai
-gardé le bon souvenir de la marche en forêt, sous l’ombre des grands
-arbres; le soleil est très atténué, et la pluie aussi.
-
-Vraiment le grand _desideratum_ de la Guyane, ce ne sont pas des chemins
-de fer, non pas même des routes, mais des sentiers muletiers qui
-formeraient un réseau régulier à travers l’inextricable dédale de la
-forêt. On irait bien plus vite qu’en canot, parce qu’on éviterait les
-interminables méandres des criques, et on ne serait pas à la merci des
-pagayeurs pour le prix des transports.
-
-Je terminerai ce voyage par quelques mots sur Saint-Laurent du Maroni,
-où j’ai passé à mon retour en France. C’est le siège de l’administration
-pénitentiaire, c’est-à-dire des forçats. Si ceux-ci ont fait bien peu de
-travail, depuis soixante-dix ans, un tout petit chemin de fer de
-Saint-Jean à Saint-Laurent et 15 kilomètres de route à Cayenne, il faut
-reconnaître que leur régime est peu enviable. Ce n’est peut-être pas
-autant le climat que la mauvaise nourriture qui les affaiblit et qui les
-tue, je tiens ceci d’un médecin. Ils ne digèrent plus le lard et les
-légumes secs qu’on leur donne, leur intestin cesse de fonctionner. Ils
-sont condamnés à une mort lente. Chaque année en voit mourir autant
-qu’il en arrive, à peu près douze cents, sur un total de sept mille
-actuellement en Guyane. De 1856 à 1900, on a transporté cinquante mille
-condamnés dans le pays, on voit que la mortalité est forte. Il n’y
-aurait rien à dire s’il n’y avait parmi eux que de mauvaises têtes
-irréductibles, mais il se trouve aussi au bagne quelques jeunes gens,
-parfois de bonne famille, que la passion a entraînés, et ce sont les
-moins résistants, ils meurent vite sous ce climat trop mou et ce soleil
-ardent, avec cette nourriture inassimilable pour eux. Ne pourrait-on
-vaincre la routine administrative, et essayer la colonisation plus libre
-par les forçats, et des travaux mécaniques, avec des primes de bonne
-nourriture?
-
-Il y a quelques évasions de bagne; certains forçats réussissent à
-trouver des placers riches. Les noirs qu’ils rencontrent leur apprennent
-à laver l’or et se servent d’eux comme domestiques, et c’est ainsi que
-le hasard gouverne les découvertes.
-
-J’ai appris en Sibérie que les mêmes faits se passent. Bien des placers
-riches ont été découverts par les forçats, qui, à leur tour, ont été
-expulsés légalement par les marchands russes. L’histoire des mines a
-quelque chose de bien étrange.
-
-D’autre part, on m’a cité des faits monstrueux qui se sont passés au
-bagne et qui évidemment doivent rendre difficile le métier de gardien.
-La répression doit être sévère, surtout qu’une révolte générale est
-toujours possible. La délation, m’a-t-on dit, peut être récompensée
-d’une manière exemplaire. C’est ainsi qu’aux îles du Salut, un détenu
-eut le courage de traverser à la nage le détroit rempli de requins pour
-prévenir les autorités. Il n’était que temps, et on m’assure qu’il fut
-mis en liberté.
-
-Mais n’insistons pas sur ces pénibles choses qui jettent un si triste
-jour sur notre belle colonie; il s’agit de la misère humaine qui afflige
-communément tous les pays civilisés; le problème est difficile à
-résoudre, car les saints, qui en seraient seuls capables, sont de plus
-en plus rares. Revenons à la forêt vierge si intéressante et si riche,
-dont la flore et la faune auraient tant besoin qu’un vrai savant les
-étudie; mais voilà, il le faudrait riche, de santé solide, et
-désintéressé. Je crois bien que, depuis les descriptions de Buffon,
-l’histoire naturelle de la Guyane n’a fait aucun progrès. C’est qu’avant
-une étude scientifique, il faut l’étude pratique du pays, il faut mettre
-en valeur les mines et tirer parti du sol autant que possible. Le
-renouveau industriel qui s’annonce pour la Guyane peut être le point de
-départ d’une ère plus prospère aussi pour l’agriculture. Les dragues
-employant moins de monde aux placers, il restera plus de bras
-disponibles pour cultiver la terre.
-
-Car, malgré les déceptions qu’il a causées, le sol de la Guyane est
-fertile, au moins dans la région des savanes et jusqu’aux premières
-collines. Il en a donné des preuves avant la découverte de l’or, et les
-Guyanes voisines, qui ont le même sol, produisent en abondance le sucre
-et les fruits: les bananes sont un des gros revenus de la Guyane
-hollandaise. Ce n’est donc point une _utopie_ que de parler des
-richesses de la Guyane et d’espérer qu’un jour peu lointain, grâce
-peut-être aux dragues, elles seront réalisées. Si d’ailleurs la France
-ne s’en souciait pas, peut-être l’Amérique du Nord ou le Brésil
-viendraient nous supplanter, tout comme les maraudeurs supplantent les
-propriétaires guyanais. On peut bien dire, en terminant, que la Guyane
-est encore la _terra incognita_.
-
-
-FIN
-
-
-
-
-TABLE DES GRAVURES
-
-
- Pages
- Fonçage par l’eau 17
- Forêt, près de Remire 33
- Escalier du Rorota 65
- La forêt en Guyane (crique Lézard) 81
- Presbytère de Remire 129
- Montjoly, près Cayenne 145
- Le four du placer Dagobert 161
- Église de Mana 177
- Montjoly, colonie des sinistrés de la Martinique 193
- Travaux des forçats dans le port, à Cayenne 209
- Environs de Cayenne 241
- Travaux près du port de Cayenne 257
- Au placer Élysée 289
- Drague en exploitation (placer Élysée) 305
-
-
-
-
-[Illustration: CARTE DE LA GUYANE]
-
-
-
-
-TABLE DES MATIÈRES
-
-
- Pages.
- A Sully-L’Admiral I
- Chapitre I.--Premières impressions 1
- -- II.--En voilier 14
- -- III.--En canot sur l’Approuague 28
- -- IV.--Le saut Machicou 49
- -- V.--Le Grand Canory 60
- -- VI.--Japigny.--La Fourca 74
- -- VII.--Dans le bois.--Souvenir 90
- -- VIII.--Aventuriers de mines 107
- -- IX.--Départ de Souvenir 124
- -- X.--Toujours en forêt.--Placers aurifères 133
- -- XI.--Pratique et théorie 147
- -- XII.--Le placer Dagobert 162
- -- XIII.--Descente de la rivière Mana en canot 172
- -- XIV.--Le bourg de Mana 185
- -- XV.--Cayenne 195
- -- XVI.--Les ressources de la Guyane française 217
- -- XVII.--Les richesses du sous-sol.--Les placers 254
- -- XVIII.--Les placers Elysée, etc., notes pittoresques 287
-
-
-
-
-PARIS
-
-TYPOGRAPHIE PLON-NOURRIT ET Cie
-
-RUE GARANCIÈRE, 8
-
-
-
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-A LA MÊME LIBRAIRIE:
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- docteur A.-F. Legendre, médecin-major de 1re classe des
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- l’instruction publique. 2e édition. Un volume in-18,
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- The Project Gutenberg eBook of La Guyane inconnue, by Albert Bordeaux.
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-<p style='text-align:center; font-size:1.2em; font-weight:bold'>The Project Gutenberg eBook of <span lang='fr' xml:lang='fr'>La Guyane inconnue</span>, by Albert Bordeaux</p>
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-
-<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Title: <span lang='fr' xml:lang='fr'>La Guyane inconnue</span></p>
-<p style='display:block; margin-left:2em; text-indent:0; margin-top:0; margin-bottom:1em;'><span lang='fr' xml:lang='fr'>Voyage à l&#039;intérieur de la Guyane française</span></p>
-<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: Albert Bordeaux</p>
-<p style='display:block; text-indent:0; margin:1em 0'>Release Date: August 28, 2022 [eBook #68856]</p>
-<p style='display:block; text-indent:0; margin:1em 0'>Language: French</p>
- <p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em; text-align:left'>Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica))</p>
-<div style='margin-top:2em; margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK <span lang='fr' xml:lang='fr'>LA GUYANE INCONNUE</span> ***</div>
-<div class="c x-ebookmaker-drop"><img src="images/cover.jpg" alt="" /></div>
-<div class="break"></div>
-<h1><span class="small">LA</span><br />
-<span class="large">GUYANE INCONNUE</span></h1>
-
-<p class="c"><span class="large g">VOYAGE</span><br />
-A L’INTÉRIEUR DE LA GUYANE FRANÇAISE</p>
-
-<p class="c"><span class="xsmall g">PAR</span><br />
-<span class="xlarge">ALBERT BORDEAUX</span></p>
-
-<p class="c"><b>Quatrième édition</b><br />
-<span class="small g">REVUE ET AUGMENTÉE</span></p>
-
-<p class="c small i">14 gravures hors texte</p>
-
-<p class="c small sans-serif g">OUVRAGE COURONNÉ PAR L’ACADÉMIE FRANÇAISE</p>
-
-<div class="c"><img src="images/plon.png" class="w7" alt="" /></div>
-<p class="c"><span class="xlarge">PARIS</span><br />
-<span class="small g">LIBRAIRIE PLON</span><br />
-PLON-NOURRIT <span class="small">ET</span> C<sup>ie</sup>, IMPRIMEURS-ÉDITEURS<br />
-8, <span class="xsmall g">RUE GARANCIÈRE</span> — 6<sup>e</sup></p>
-
-<p class="c">1914<br />
-<i>Tous droits réservés</i></p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c top4em">DU MÊME AUTEUR, A LA MÊME LIBRAIRIE</p>
-
-
-<table summary="">
-<tr><td class="drap"><b>Rhodésie et Transvaal.</b> Impressions de voyage. 2<sup>e</sup> édition.
-Un volume in-18, orné de gravures et d’une carte</td>
-<td class="bot r w3"><div>4 fr.</div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><b>Sibérie.</b> <i>Notes de voyage et de séjour (1902-1903).</i> Ouvrage
-accompagné de douze gravures hors texte et d’une carte.
-2<sup>e</sup> édition. Un volume in-16</td>
-<td class="bot r w3"><div>4 fr.</div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><b>La Bosnie populaire.</b> <i>Paysages — Mœurs et coutumes — Légendes — Chants
-populaires — Mines.</i> Un volume in-16,
-accompagné de douze gravures et d’une carte</td>
-<td class="bot r w3"><div>4 fr.</div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><b>Le Mexique d’aujourd’hui et ses mines d’argent.</b>
-2<sup>e</sup> édition. Un volume in-16 avec une carte et 16 gravures
-hors texte</td>
-<td class="bot r w3"><div>4 fr.</div></td></tr>
-</table>
-
-<p class="c gap small">PARIS. TYP. PLON-NOURRIT ET C<sup>ie</sup>, 8, RUE GARANCIÈRE — 19608.</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="left40 small top6em" lang="en" xml:lang="en">Published 24 January 1906.</p>
-
-<p class="left40 small" lang="en" xml:lang="en">Privilege of copyright in the United States
-reserved under the Act approved March 3<sup>d</sup> 1905
-by Plon-Nourrit et C<sup>ie</sup>.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak i" id="c0">A SULLY-L’ADMIRAL</h2>
-
-
-<p>Vous avez été mon guide dans ce voyage en
-Guyane, dont le but était de vérifier la richesse
-en or de divers cours d’eau situés à plus de
-200 kilomètres des côtes, à vol d’oiseau, et
-de les prospecter en vue de leur avenir. La
-courte durée de quatre mois imposée à ma mission
-ne m’aurait pas permis sans vous de réaliser
-ce but, tandis qu’avec vous le voyage a été
-aussi agréable que facile. Je pourrais presque
-dire que je ne me suis pas douté des difficultés ;
-vous m’avez fait profiter d’avantages exceptionnels.</p>
-
-<p>J’emporte une impression extrêmement vive
-de ce passage rapide à travers votre pays. En
-deux mois, nous avons remonté en canot jusque
-près d’une des sources de l’Approuague, parcouru
-à pied à travers la forêt quelques centaines
-de kilomètres, puis nous sommes redescendus
-à la côte par la rivière Mana. C’était la
-première fois que je parcourais à loisir un pays
-tropical, un de ces pays où l’atmosphère chargée
-de vapeur d’eau amortit les rayons solaires,
-et pénètre tout l’être d’une chaleur moite,
-comme l’atmosphère d’une serre ou d’une salle
-de bains russes. Mais il y a ici l’incomparable
-avantage de jouir de l’air libre, saturé de senteurs ;
-d’entendre les infinis frémissements de
-la forêt ; de voir dans leur libre développement
-toutes les variétés de la flore et de la faune les
-plus puissantes du monde. La Guyane tout entière,
-c’est la forêt vierge tropicale, c’est un
-enchantement pour celui qui ne l’a jamais vue ;
-elle a tout l’attrait du mystère inconnu à découvrir.</p>
-
-<p>Auparavant, j’avais bien parcouru le Mozambique
-et la Rhodésie. Mais on traverse le Mozambique
-trop rapidement, en chemin de fer, et
-les hauts plateaux rhodésiens n’ont pas le caractère
-tropical des pays chauds et humides. Je
-vous dois donc de m’avoir fait saisir, sans les
-soucis du voyage, la beauté des tropiques, et je
-voudrais pouvoir rendre l’impression que j’en
-ai ressentie, non seulement pour ceux qui, en
-France, ne peuvent la connaître que par les
-livres, mais même pour beaucoup de Guyanais
-qui ont trop peu l’occasion ou le désir de connaître
-leur pays.</p>
-
-<p>N’ai-je pas raison d’intituler ce récit : <i>la
-Guyane inconnue</i> ?</p>
-
-<p class="sign">Albert <span class="sc">Bordeaux</span>.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<p class="c xlarge">LA GUYANE INCONNUE</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="c1">CHAPITRE PREMIER<br />
-PREMIÈRES IMPRESSIONS</h2>
-
-
-<p>La durée du voyage, de Saint-Nazaire en Guyane,
-n’est pas aussi courte qu’on pourrait le croire à la
-seule inspection de la carte. S’il faut huit jours
-du Havre à New-York, il semble qu’en douze jours,
-on devrait accoster la Guyane. Or, il faut vingt et
-un jours. C’est que le grand courrier ne dessert
-Cayenne qu’indirectement. Après avoir touché la
-Guadeloupe et la Martinique, il file sur le Venezuela,
-puis sur l’isthme de Panama et Colon. C’est
-un paquebot-annexe qui prend les passagers à la
-Martinique et les transporte à Cayenne par les Antilles
-anglaises et les Guyanes anglaise et hollandaise.
-Une fois seulement par an, il y a un service
-direct de France en Guyane, c’est lorsque le paquebot
-de l’Etat, <i>la Loire</i>, transporte les condamnés à
-la déportation. A l’aller, il prend difficilement des
-passagers ; au retour, il paraît qu’il est toujours
-rempli. C’est un paquebot très confortable et qui
-fait le trajet en dix à onze jours ; il est <i>tentant</i>.</p>
-
-<p>Je partis de Saint-Nazaire sur le <i>Versailles</i>, un
-excellent bateau construit en Angleterre pour le
-service transatlantique du Lloyd allemand. Il fut
-vendu lorsqu’on fit les immenses bateaux actuels,
-le <i lang="de" xml:lang="de">Deutschland</i>, etc.</p>
-
-<p>Nous eûmes d’abord quelques mauvaises journées,
-jusqu’au delà des Açores ; c’était en janvier
-et le vent soufflait furieusement. Les passagers
-paraissaient peu. J’étais accompagné par Sully-L’Admiral,
-Guyanais de vieille souche, originaire
-de la Guadeloupe, et d’ancêtres bretons. De solide
-constitution, et de vive intelligence, ancien chasseur
-d’Afrique, depuis sa jeunesse il était aguerri
-au climat tropical de l’intérieur guyanais et brésilien.
-Jeune et gai, il fut, dès le bateau, plein de
-ressources pour amuser les passagers et leur faire
-passer le temps sans s’ennuyer.</p>
-
-<p>Parmi les autres passagers, je rencontrai un
-ingénieur, M. Moufflet qui, après neuf ans au Soudan,
-retournait en Guyane à sa mine de Saint-Elie
-qu’il avait longtemps dirigée autrefois. Son énergie
-et ses capacités l’y faisaient revenir malgré ses
-soixante ans bien sonnés. On voit que les climats
-tropicaux conservent fort bien la santé et l’entrain
-du caractère, seulement il ne faut jamais se décourager.
-Nos climats froids et humides ont bien leurs
-inconvénients, mais nous les connaissons. M. Moufflet
-savait se tirer d’affaire également bien dans le
-froid et la chaleur.</p>
-
-<p>Après les Açores, le voyage s’égaya. Tandis que
-Sully-L’Admiral amusait les passagers, les dames
-surtout, avec un infatigable zonophone, je ne perdais
-pas mon temps avec M. Moufflet, car il me
-décrivait déjà la Guyane dans des détails tels, me
-disais-je, que je n’aurais pas le temps d’en voir
-autant. Cela me servit pour mieux la comprendre
-dans la suite.</p>
-
-<p>Le dernier port que devait toucher le <i>Versailles</i>
-était Fort-de-France, après avoir passé devant
-Saint-Pierre, de cataclysmique mémoire. A Saint-Pierre,
-il était huit heures du soir ; la nuit était
-noire et je ne vis rien. Pourtant les passagers nous
-avaient bourrés de détails sur la catastrophe, ils
-s’étaient même disputés sur les rapports entre la
-destruction de Saint-Pierre et celle de Pompéi :
-l’un ou l’autre avait vu Herculanum et Pompéi. Les
-détails fourmillaient, quel dommage de ne rien
-voir !</p>
-
-<p>J’étais accoudé aux bastingages, par la nuit
-sombre, devant l’ombre noire de la Montagne Pelée,
-écoutant la description que m’en faisait un ancien
-chanoine de Saint-Pierre, un méridional, je crois,
-encore ému d’avoir échappé, par son absence, au
-cataclysme : « Ici, c’était mon église, disait-il ; là,
-le théâtre. Cette pointe, c’est le Carbet… La population
-était excellente… Ah, monsieur, c’est le plus
-beau pays de la terre. » On eût dit qu’il voyait ce
-qu’il décrivait ; il voyait parce qu’il savait, car pour
-moi, je ne distinguais rien. Mais un confrère l’interrompt :
-« Ah non, mon cher confrère, la Dominique
-est bien plus belle ! » Et j’admire celui-ci qui
-s’extasie sur la Dominique : il y est depuis quatorze
-ans, et il est usé par la fièvre et l’anémie. Comment
-peut-il la préférer à sa Bretagne, où il vient d’essayer
-de se remettre par quelques mois de vacances ?
-Il a une bien belle âme ; et dire qu’on chasse de
-France les religieux ! « Pour moi, leur dis-je, je
-crois la Savoie plus belle que la Dominique et la
-Martinique. » Ils rient, mais ne se rendent pas. Et
-vraiment je suis bien hardi de les contredire ; je
-ne connais rien de ces pays tropicaux, la nature y
-est vierge encore, et chez nous, en Suisse, même
-en Savoie, n’est-elle pas bien défigurée déjà par le
-confort, inventé pour gagner de l’argent ?</p>
-
-<p>Un des faits les plus navrants de Saint-Pierre
-fut de trouver sous les décombres de l’église, à la
-place de la table sainte, une rangée de corps, ceux
-des personnes qui venaient communier. Il était huit
-heures du matin. Bien des victimes furent retrouvées
-dans la position la plus tranquille, caractéristique
-de leur occupation habituelle, comme à Pompéi.
-Bien que Pline n’en dise rien (son récit fut écrit
-vingt ans après la catastrophe), il dut se produire
-à Pompéi le même vent de feu qu’à Saint-Pierre,
-et qui anéantit trente mille êtres humains.</p>
-
-<p>On avait vu la veille les flots de la mer se précipiter
-dans un gouffre sur le rivage, et l’on devait
-s’attendre à la catastrophe qui en résulterait, c’est-à-dire
-à la production de masses énormes de vapeur
-d’eau, capables ou de soulever le sol, ou de sortir
-en torrents de feu. Mais on avait négligé l’avertissement,
-ou plutôt il y avait lutte électorale et l’on
-avait décidé de faire l’élection : le volcan attendrait.
-Quelle ironie !</p>
-
-<p>Il y eut un violent raz de marée qui faillit envahir
-Fort-de-France ; cette ville s’attend un jour ou
-l’autre à être victime d’un raz de marée. Une autre
-ville à la Guadeloupe, la Basse-Terre, est menacée
-par son volcan plus encore que Saint-Pierre. Mais
-à Saint-Pierre même, on vient déjà relever les cultures,
-sinon les maisons : il faut bien vivre, la
-nécessité presse tandis que le danger est douteux !</p>
-
-<p>Le bateau-annexe <i>la Ville-de-Tanger</i> nous prend
-à Fort-de-France. C’est un rouleur insupportable,
-quand même la mer est calme ; aussi fait-il regretter
-le <i>Versailles</i>. Nous descendons une heure ou deux
-à Sainte-Lucie, île anglaise où l’on parle créole.
-On nous montre la place sur laquelle on avait logé,
-ou plutôt parqué deux mille Boërs prisonniers de
-guerre ; la végétation est superbe sur les collines de
-l’île, autour de la baie parsemée de jolies villas : les
-Anglais ont le sens du confort, parce qu’ils ont
-celui de l’argent, ou inversement.</p>
-
-<p>Nous ne cessons de rouler qu’en arrivant sur les
-côtes de la Trinité. On pénètre dans un passage
-étroit et pittoresque, un détroit entre de hauts
-rochers abrupts peuplés de grands oiseaux, et
-aussitôt la mer est calme comme un lac. Nous suivons
-les rives jusqu’à Port-of-Spain, la capitale de
-l’île, une ville pourvue de tout, confortablement,
-comme il sied à une ville anglaise pleine de <i lang="en" xml:lang="en">respectability</i>.
-Nous en repartons pour suivre de nouveau
-des côtes enchanteresses sous leurs forêts de cocotiers :
-le pays vraiment de Paul et Virginie. Là derrière
-on exploite lucrativement un lac de bitume
-connu des ingénieurs.</p>
-
-<p>Nous entrevoyons au loin les côtes du Venezuela
-et les bouches de l’Orénoque, la terre ferme, cette
-fois, la roche solide, sans volcans ni bitume ; la
-nature vierge va commencer. C’est ensuite la
-Guyane anglaise : la côte est basse, et autour de la
-rivière Demerara où nous entrons, la végétation ne
-me paraît plus si merveilleuse que sur les côtes peu
-habitées de la Trinité. La civilisation a passé par
-là, si peu que ce soit.</p>
-
-<p>A Demerari, ou Georgetown, nous sommes mis
-en quarantaine ; ou plutôt, c’est nous qui refusons
-d’admettre personne sur le bateau et d’en descendre,
-car il paraît que si nous avions le malheur de descendre
-à terre, on refuserait de nous laisser descendre
-à Surinam et à Cayenne. C’est dommage ;
-de la rivière où nous sommes ancrés, on ne distingue
-que des pontons et des quais de bois. Pourtant,
-dans une échappée entre des hangars, j’aperçois
-une rue en enfilade : ce sont de jolies maisons
-blanches bordées de palmiers et de grands arbres.
-Un tramway électrique file rapidement dans la rue,
-et rappelle l’idée du confort moderne. La ville paraît
-riche : on distingue de belles promenades, de
-superbes jardins, les ressources sont aussi variées
-qu’à la Trinité, à Port-of-Spain. L’intérieur du
-pays produit chaque année pour deux à trois cent
-mille francs de diamants qu’on exporte aux Etats-Unis.
-La formation diamantifère paraît être la
-même qu’au Brésil.</p>
-
-<p>Pour arriver à Surinam, ou Paramaribo, capitale
-de la Guyane hollandaise, il nous faut reprendre
-la mer une vingtaine d’heures, puis remonter
-une rivière pendant deux à trois heures. La
-position de l’embouchure de la rivière est indiquée
-en mer par un bateau-feu ; il n’y a pas de phare.
-Ce bateau-feu est agité comme une coquille de
-noix : il oscille dans tous les sens sans aucune loi,
-au gré des vents et des lames ; c’est un genre de
-supplice plus rare et plus pénible que le roulis de
-la <i>Ville-de-Tanger</i>, et pourtant toute une famille,
-avec des bébés, habite cette coquille de noix. Si
-l’on soumettait chez nous des forçats à cette corvée,
-il n’y a pas de doute qu’on recevrait de toute espèce
-de journaux humanitaires des plaintes à la Jean-Jacques
-Rousseau, empreintes d’hypocrite sensiblerie.
-Car tandis qu’on a l’œil sec pour mettre à la
-porte des hôpitaux, des écoles, et de leurs demeures
-même, des religieux et même des femmes, on ne
-peut retenir ses larmes en parlant des forçats qui
-balayent les rues de Cayenne. Mais attendons de
-les avoir vus : il est juste de pleurer sur les forçats
-en tant que coupables.</p>
-
-<p>A Surinam, pour prendre contact avec la terre
-et avoir quelques nouvelles, je vais déjeuner à
-l’hôtel International, une baraque en bois assez
-propre, avec de grandes chambres bien aérées,
-abritée par les palmiers de la plus belle avenue
-de la ville : le marché s’y tient en ce moment.
-J’apprends — tout en attendant un déjeuner difficile
-à obtenir, car ce n’est pas l’heure — que le gouvernement
-hollandais, plus prompt que le nôtre, a
-décidé la construction d’un chemin de fer de
-250 kilomètres pour relier à Surinam les régions
-aurifères jusqu’à celle de l’Awa. Le tracé est fait,
-le matériel est en route, on a commencé la voie.
-Ceci m’intéresse vivement, car depuis que je suis
-en route, on me rebat les oreilles du chemin de fer
-de la Guyane française proposé depuis huit ans,
-sans cesse retardé, et que peut-être on fera trop
-tard, quand le trafic aura été pris en grande partie
-par le chemin de fer hollandais qui aboutit à peu de
-distance du terminus visé par le projet français.
-Les Hollandais de l’hôtel ont des parents chez les
-Boërs de l’Afrique du Sud, et cela donne un nouvel
-intérêt à notre conversation.</p>
-
-<p>Avec la question du chemin de fer, la première
-qui s’impose à l’attention de ceux qui arrivent en
-vue de la Guyane française, c’est celle des forçats.</p>
-
-<p>Déjà avant d’arriver, nous pouvons avoir une
-petite idée, <i lang="la" xml:lang="la">de visu</i>, du régime pénitentiaire. Nous
-passons en effet aux îles du Salut pour y déposer
-la poste. Depuis longtemps la sirène nous a annoncés,
-le commandant du bateau est talonné par
-l’heure de la marée pour pouvoir franchir la barre
-du port de Cayenne. Il y a trois jours qu’il manœuvre
-dans ce but d’arriver à Cayenne au jour
-fixé, pour l’heure de la marée. Mais l’administration
-pénitentiaire n’en a cure ; peu lui chaut ! C’est
-une administration officielle ; elle ne connaît pas la
-hâte. La <i>Ville-de-Tanger</i> s’arrête, elle siffle, la
-sirène pousse de longs hurlements, tout le monde
-est furieux. Lentement un canot se détache du
-rivage, il est manœuvré par sept forçats, six aux
-rames, un au gouvernail. Deux fonctionnaires trônent
-nonchalamment sur le banc d’arrière. Mais
-cette pompe n’en impose pas à notre commandant.
-Il leur flanque à la tête le sac des dépêches, leur
-crie en mots grondants les reproches qu’il tient
-tout prêts depuis longtemps, et siffle le signal du
-départ. La <i>Ville-de-Tanger</i> s’ébranle sans se soucier
-de heurter le canot officiel déjà secoué par les
-vagues, et où les fonctionnaires penauds ont peine
-à garder leur équilibre. C’est drôle de voir ainsi
-traiter l’administration que le bon public français
-n’aborde jamais que l’air craintif et même ébaubi.</p>
-
-<p>Nous admirons cependant ces îles du Salut, toutes
-vertes, avec leurs beaux palmiers. Il y a trois îles
-formant un port : l’île Royale, l’île Saint-Joseph, et
-l’île du Diable. Dirait-on que c’est l’île du Diable,
-ce petit paradis terrestre ? Ce serait le digne séjour
-de Paul et Virginie. Voici la case de Dreyfus, plus
-belle que celle de l’oncle Tom : on s’attendait plutôt
-à voir un rocher aride et nu, à en croire ceux
-qui n’ont jamais vu les îles du Salut. Toute voisine,
-l’île Royale possède un vaste hôpital tenu par des
-religieuses pour les forçats : ce sont <i>elles</i> qui travaillent
-ici. Enfin l’île Saint-Joseph est habitée par
-les forçats de la catégorie la plus dangereuse. On
-entend ainsi ceux qui refusent de travailler. Mais
-le refus de travailler, lorsqu’il n’y a aucun moyen
-de coercition, ne semble pas indiquer un état d’âme
-particulièrement dangereux. Si l’on classait les forçats
-d’après leurs antécédents ou la cause de leur
-condamnation, le résultat serait peut-être plus concluant.
-Il est vrai que l’oisiveté est la mère de tous
-les vices, et c’est un argument. Nous allons bientôt
-voir un séjour qui contraste avec la verdoyante île
-du Diable.</p>
-
-<p>A deux ou trois heures de distance des îles du
-Salut, voici un îlot, un rocher qui sort de la mer
-comme le dos d’un cétacé, mais ce dos est surmonté
-d’un bâti en bois portant un phare et d’un mât avec
-un drapeau : une maison minuscule se blottit sous
-le phare. C’est <i>l’Enfant-Perdu</i>, le rocher balayé
-des vagues qui porte le phare de Cayenne. Le
-séjour y semble peu réjouissant ; il y a pourtant
-plus de stabilité que sur le bateau-feu de Surinam.
-Ici les gardiens du feu sont des forçats, on les
-relaie tous les mois. Ce poste est une punition ; ils
-y vivent séparés de leurs semblables. Je ne vois
-pas pourquoi on les plaindrait : le bateau-feu de
-Surinam n’est pas une punition.</p>
-
-<p><i>L’Enfant-Perdu</i> mérite bien son nom, ce nom à
-l’air romantique. Les créoles des Antilles ont gardé
-le goût du romanesque et du suranné dans leurs
-dénominations ; nous le verrons pour leurs prénoms.
-L’un ou l’autre parfois, de ces vieilles familles
-antillaises, a même conservé le type du Français
-du moyen âge. Je disais à l’un de ceux-là sur le
-bateau : « Vous seriez parfait, costumé en mignon
-d’Henri III. » La barbe en pointe, les cheveux en
-arrière, sans être longs, l’ovale allongé, le regard
-qu’on voit aux portraits du duc de Guise, ou de
-Bussy d’Amboise, il vous reportait de quelques
-siècles en arrière.</p>
-
-<p>Enfin la côte de Cayenne se déroule devant nos
-yeux : cette côte est extrêmement pittoresque, beaucoup
-plus que celles des Guyanes anglaise et hollandaise.
-Ce ne sont plus des rives basses et d’aspect
-marécageux, mais des collines accidentées couvertes
-d’arbres. La ville de Cayenne nous est cachée
-presque entièrement par la plus petite de ces
-collines, sur laquelle se trouve un fort, le fort
-<i>Cépérou</i> : on voit encore quelques canons, mais la
-plupart ont été emportés à Fort-de-France, qui a
-été choisi pour devenir notre centre naval dans la
-mer des Antilles. De la ville de Cayenne on ne distingue
-que le grand bâtiment de l’hôpital dont les
-jardins donnent sur la mer, et les anciennes
-casernes, au pied du fort <i>Cépérou</i>. Au delà, ce ne
-sont que des cimes de palmiers agités par le vent.
-L’impression est vraiment agréable. Dès l’abord,
-on se demande pourquoi l’on a choisi ce joli pays
-pour y envoyer les forçats. La raison, se dit-on
-avec conviction, c’est que le climat est malsain : il y
-a la fièvre paludéenne, et certaines années, la fièvre
-jaune. Nous aurons le temps d’en juger par nous-mêmes.</p>
-
-<p>Nous franchissons la barre au dernier moment
-où elle est possible, grâce au retard subi aux îles
-du Salut, et le bateau jette l’ancre dans la rivière,
-en face des Douanes, devant un wharf en bois déjà
-vieux, mais dont il semble qu’on n’a jamais pu se
-servir.</p>
-
-<p>Cayenne est à notre gauche, à l’est. A droite,
-c’est la pointe <i>Macouria</i> qui s’avance au loin dans
-la mer, suffisante pour abriter des vents d’ouest.
-Le bateau est arrivé exactement au jour fixé par les
-indicateurs, ni plus ni moins qu’un train-poste européen.
-Nous sommes au 29 janvier, mais tandis
-qu’en France il fait froid, ici le soleil est ardent.
-La brise de mer a cessé ; tout le monde est en blanc
-et en casque colonial. Des canots viennent nous
-prendre pour aller à terre. Les rameurs crient et
-se démènent, à demi vêtus : il y a là des noirs, des
-<span lang="en" xml:lang="en">coolies</span> de l’Inde, puis surtout des métis de toutes
-les teintes. Les noirs sont originaires d’Afrique.
-Les Indiens autochtones ou Peaux-Rouges sont très
-rares sur la côte ; il faut aller tout à fait dans l’intérieur
-pour en trouver encore quelques tribus. C’est
-en vain qu’on en cherche parmi ces peaux cuivrées,
-basanées, chocolat, grisâtres, jaunâtres, noirâtres.
-Il faut une bonne heure pour se dépêtrer avec ses
-bagages au milieu de ce fouillis de gens, de ce
-tumulte de cris d’appel, de cris de joie de se retrouver.
-Les créoles surtout m’ont paru être fort
-portés aux embrassements ; c’est un plaisir visible
-pour eux, exubérance due au soleil.</p>
-
-<p>On peut dire que tout le monde ici est créole, et
-non pas, comme on pourrait le croire, les blancs
-de race pure, descendants des anciens colons. Quant
-à nous autres Français, on nous appelle des Européens.
-Il faut bien se garder de la moindre erreur
-dans les termes. Les créoles sont la race dominante ;
-les Européens ne font que passer. Les plus
-apparentes traces de leur passage sont justement
-les créoles, car la Guyane est restée à l’état de
-forêt vierge. Il y a bien vingt-cinq mille créoles,
-la plupart nés en Guyane, et l’on ne peut qu’être
-étonné qu’avec le triste cadeau de forçats que nous
-faisons à cette terre depuis soixante ans et plus, la
-race y possède tant de qualités réelles, ce qui ne
-veut pas dire qu’elle soit sans défauts. Mais nous
-la verrons à l’œuvre.</p>
-
-<p>En attendant, je n’ai guère le temps d’étudier
-Cayenne à ce premier séjour. Je vais en effet repartir
-le surlendemain de mon arrivée pour aller visiter
-des placers aurifères à grande distance dans
-l’intérieur du pays. Il n’y a pas de bons hôtels à
-Cayenne, mais on a mis à ma disposition une des
-plus belles maisons de la ville, et pour mes repas,
-je dois les prendre chez Sully-L’Admiral, qui est un
-des hommes les plus en vue du pays, par la connaissance
-approfondie qu’il en a. Il sait être en
-outre un fin gourmet, ce qui ne gâte rien. Je n’ai
-donc vu de Cayenne cette fois que des rues régulières
-de ville américaine, et une belle place, la
-place des Palmistes.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c2">CHAPITRE II<br />
-EN VOILIER</h2>
-
-
-<p>Donc, à peine arrivés à Cayenne, nous nous préparons
-à en repartir.</p>
-
-<p>Nous allons voir de près la beauté de la nature
-tropicale, dont les environs de Cayenne donnent
-déjà une idée. Car la forêt vierge commence au
-sortir de Cayenne. Or, nous devons remonter en
-canot une rivière sur près de 200 kilomètres de son
-cours, traverser des chaînes de collines, visiter des
-ravins, des vallons dont bien peu d’Européens,
-même de Guyanais, se font une idée. Ce voyage est
-fascinant. Il a l’attrait du nouveau, autant que
-l’avenir inconnu : l’inconnu dans le monde et l’inconnu
-dans le temps, tiennent la pensée captive,
-surtout quand on est jeune. C’est lorsque la vieillesse
-arrive que les souvenirs prennent leur valeur.</p>
-
-<p>Le programme est tracé : une goélette nous
-attend dans le port ; des pagayeurs avec leurs
-canots ont été avertis de notre arrivée prochaine
-près de l’embouchure du fleuve Approuague. Nous
-n’avons que deux mois pour parcourir l’intérieur
-du pays ; ce serait impossible sans Sully-L’Admiral.</p>
-
-<p>Notre voilier s’appelle la <i>Paulette</i> : elle passe
-pour être la goélette la plus confortable et la plus
-rapide de la Guyane. Construite à Nantes, elle est
-vraiment coquette, et elle a la chance d’avoir un
-capitaine qui est, comme qui dirait, amoureux
-d’elle. C’est un créole français, un marin dans le
-sang ; il parle anglais et commande en anglais, et il
-sait se faire obéir. On l’appelle le capitaine <i>Boot</i>.
-Il tient son <i>schooner</i> avec une propreté recherchée ;
-son équipage bien dans la main, il manœuvre avec
-autant de sûreté que d’audace. Jamais un cri, tout
-marche sans qu’il semble s’occuper de rien. Ce sera
-le plaisir de notre traversée.</p>
-
-<p>Ce petit bateau a quatorze couchettes, il ne jauge
-guère que cent cinquante tonneaux, et me rappelle
-le <i>Storge</i> dans la mer du Japon. Celui-là aussi
-était comme un joujou dans la main de son capitaine ;
-en plus de la <i>Paulette</i>, il avait un moteur à
-vapeur, et ce système, utilisable à volonté sur un
-voilier, serait fort commode sur les côtes de
-Guyane, où l’on a souvent le vent contraire, car il
-souffle surtout de l’est et du nord-ouest.</p>
-
-<p>Nous partons à cinq heures du soir. A six heures
-et demie, nous perdons de vue les côtes, même les
-trois petits îlots qu’on appelle ici <i>le Père</i>, <i>la Mère</i>,
-et <i>les Mamelles</i>.</p>
-
-<p>Le vent jusqu’ici était frais, mais voici que brusquement
-il se met à souffler avec violence, et la
-<i>Paulette</i> donne du nez dans les grosses vagues.
-Nous avons largué plusieurs voiles, et cependant
-nous filons grand train. Il est nuit, et les secousses
-plutôt dures que nous subissons font que je vais
-m’étendre avec plaisir dans ma cabine, où je m’endors,
-après avoir pris le costume créole.</p>
-
-<p>Ce qui me réveille bientôt, c’est la cessation des
-secousses ; il est minuit, je vais voir le temps qu’il
-fait. La nuit est noire, mais j’y vois assez pour
-distinguer que nous ne sommes plus en mer ; déjà
-nous avons franchi l’embouchure du fleuve Approuague,
-et nous le remontons contre le courant,
-grâce au vent et à la marée.</p>
-
-<p>Le costume créole que j’ai, la mauresque, composée
-d’un pantalon flottant et d’une veste non
-moins flottante, est idéal dans les tropiques, pour
-le jour et pour la nuit. Sully-L’Admiral a emporté
-une douzaine de ces costumes, et c’est toute notre
-garde-robe. Ces mauresques sont en toile de Vichy,
-à carreaux ou à rayures écossaises de toutes nuances,
-du rose tendre au bleu de ciel, des teintes assorties
-à la douceur du climat et de la nature. La pluie
-les perce, mais elle est chaude, et l’on est si vite
-changé. La chaleur ne les traverse pas, car l’air
-circule au travers. Le costume rappelle Arlequin
-ou Polichinelle, mais il est si commode ! Sully-L’Admiral
-a trouvé le costume guyanais, et je m’apercevrai
-de plus en plus de son sens pratique ; il faut
-son expérience de la Guyane et du Brésil pour entreprendre
-le voyage que nous allons faire, dans
-des conditions de confort que tout autre eût dédaignées.
-Exemple : nous ne partons pas seuls en
-expédition dans l’intérieur : nous emmenons un médecin.
-C’est une femme, créole elle aussi, avec des
-traits réguliers : l’embonpoint la menace, mais justement
-la marche lui fera un excellent dérivatif.
-Emma, c’est son nom, accompagnait Sully au Brésil ;
-elle a passé des années au fameux <i>Carsewène</i>,
-où l’on a fait tant d’or, mais pendant si peu de
-temps. Avec elle, ni la fièvre, ni les coups de soleil,
-ni les serpents ne sont à craindre, et enfin elle fait
-la cuisine. Confort et sécurité, voilà un voyage bien
-compris.</p>
-
-<div class="c" id="img1"><img src="images/illu1.jpg" alt="" />
-<div class="c">FONÇAGE PAR L’EAU</div>
-</div>
-<p>Les remèdes indigènes sont lents, mais sûrs. Inventés
-par des gens du pays, pour des affections
-et des accidents du pays et du climat, ils ont plus
-de chances d’être efficaces que certaines drogues
-inventées au loin et débitées à coups de réclame.</p>
-
-<p>Cependant il est minuit, et mes compagnons dorment.
-Je retourne à ma couchette. Il y a bien quelques
-cancrelas, mais c’est inévitable sur un bateau ;
-d’ailleurs ils s’enfuient, et je me rendors jusqu’au
-jour.</p>
-
-<p>A quatre heures du matin, poussés par une brise
-légère, nous passons devant l’ancien village de
-Guizambourg, ayant remonté 30 kilomètres environ
-depuis l’embouchure de l’Approuague. Il
-y a une quarantaine d’années, Guizambourg avait
-des cultures de canne à sucre très prospères et
-une fabrique de rhum. Le climat y était très
-sain, bien que la zone cultivée fût au niveau
-de la mer, et même un peu plus basse, grâce à un
-système de digues établi par l’ingénieur Guizan.
-Mais depuis la découverte de l’or vers les sources
-de l’Approuague, tout a été négligé : les digues
-n’ont pas été entretenues, l’eau s’est infiltrée partout
-et a rendu la localité marécageuse et malsaine.
-Le fondateur de cette colonie, qui s’était donné
-tant de peine, ne la reconnaîtrait plus. Il paraît qu’il
-en est de même des anciennes colonies fondées par
-les jésuites, qui étaient étendues et prospères, et
-nous verrons qu’il en est encore ainsi de l’ancienne
-colonie des religieuses de Mana. L’or est un peu
-cause de tout cela, mais aussi la maladresse administrative
-après l’émancipation des esclaves, car
-les Guyanes anglaise et hollandaise ont bien su s’en
-tirer.</p>
-
-<p>La brise tombe de plus en plus, nous n’avançons
-presque pas. Cependant voici que nous rejoignons
-une goélette partie de Cayenne vingt-quatre heures
-avant nous, mais elle a subi un coup de vent si
-violent, la veille de notre départ, qu’elle a dû chercher
-un abri sur la côte, en face des trois îlots que
-nous avions vus au sortir de Cayenne. Ce petit voilier
-a marché une quinzaine d’heures de plus que
-nous, et voici que la supériorité de vitesse de la
-<i>Paulette</i> et l’habileté de son capitaine se trouvent
-démontrées.</p>
-
-<p>A deux heures après midi, nous sommes accostés
-par deux Européens (c’est-à-dire deux Français)
-dans une pirogue. Cette pirogue est si petite que
-l’un d’eux, en montant sur la <i>Paulette</i>, détruit l’équilibre ;
-elle bascule et son camarade tombe à l’eau,
-perdant son chapeau que le courant entraîne. Nous
-le repêchons sans chapeau, et il reste au soleil,
-tête nue, pour se sécher sur le pont de la <i>Paulette</i>.
-C’est Emma, paraît-il, qui l’a si bien guéri au Brésil
-des coups de soleil qu’il ne les craint plus. Lui
-et son camarade ont passé quelque temps dans le
-contesté franco-brésilien, au Carsewène où ils ont
-connu Sully. En Guyane ils s’occupent maintenant
-de l’exploitation d’un placer sur l’Approuague,
-qui leur donne plusieurs kilos d’or chaque mois,
-et d’une plantation de cacao, au point même où
-nous sommes en ce moment. Ils nous invitent à la
-visiter le lendemain.</p>
-
-<p>Vers trois heures, la <i>Paulette</i> jette l’ancre en
-face du débarcadère servant aux magasins des
-placers que nous devons visiter. Ici finit la navigation
-à voiles et commence celle des pirogues. Un
-débarcadère s’appelle en créole, un <i>dégrad</i>. Ce mot
-provient peut-être de ce qu’on a dégradé la terre en
-cet endroit pour faciliter le débarquement, la berge
-étant trop haute auparavant. Le chef magasinier a
-le type chinois ; il est fils, en effet, d’un Chinois et
-d’une créole, et s’appelle Chou-Meng. Il s’est installé
-avec sa femme et deux enfants en bas âge
-dans une hutte en lamelles de bois, confortable
-pour le pays, et nous en offre une pareille avec
-deux lits en fer. Ces huttes à jour laissent passer
-l’air et les vents, seules sources de fraîcheur. La
-salle à manger est à part, c’est un kiosque ouvert
-de tous côtés, garanti seulement de la pluie et du
-soleil par un toit de feuilles sèches. Partout les
-grands arbres nous entourent, et couvrent tout le
-sol de leur ombre ; malheureusement les promenades
-sont impossibles sous ces ombrages, le sol
-est marécageux en cette saison des pluies, et l’endroit
-a été choisi justement parce qu’il forme en
-tout temps un îlot sur ces bords de l’Approuague.</p>
-
-<p>Nous passons le reste de la journée à débarquer
-nos provisions, et Chou-Meng envoie chercher nos
-pagayeurs. Deux canots sont préparés pour nous :
-le milieu a été recouvert, comme pour les grands
-chefs noirs créoles, d’un <i>pomakary</i>. C’est un abri
-formé de lianes en arceaux recouvertes de feuilles
-de palmier, qui protège du soleil et de la pluie.
-Mais cet abri est bien bas, on ne peut s’établir au-dessous
-qu’assis ou étendu : on dirait des gondoles
-vénitiennes pour pays sauvages. Si ce n’était qu’à
-la longue les pluies torrentielles, bien que tièdes,
-peuvent finir par donner la fièvre, j’aimerais autant
-les recevoir que d’être enfermé sous un <i>pomakary</i>.
-Nous sommes en pleine saison des pluies ; elle dure
-sept à huit mois en Guyane, de décembre à juillet
-ou août. Plusieurs fois par jour, il faut s’attendre
-à des averses tropicales ; parfois la nuit entière
-elles durent ; le jour, elles sont suivies d’éclaircies
-où le soleil darde avec violence, ajoutant encore sa
-réverbération sur la rivière. Un parasol ne suffit
-pas toujours pour abriter de cette réverbération
-les gens qui n’y sont pas habitués, mais un <i>pomakary</i>
-pare à tout, de sorte qu’on ne peut qu’être satisfait,
-en somme, de recevoir cet honneur, réservé
-à des chefs créoles qui s’en passeraient mieux que
-nous.</p>
-
-<p>Il faudra toute une journée pour faire venir nos
-pagayeurs et embarquer nos provisions. C’est donc
-le cas d’aller voir les plantations de nos compatriotes.
-Mais Sully tient à voir lui-même le chargement
-de nos canots — on dit ici <i>parer les canots</i> — et
-il restera avec Emma. Pour moi, qui suis inutile,
-je pars en mauresque et parasol dans une pirogue
-avec un pagayeur créole, et je redescends la rivière
-pour rendre visite à MM. B… et S… Je
-m’aperçois qu’ils ont fait construire un wharf en
-bois ; ce n’est pas le bois qui manque en ce pays,
-mais la bonne volonté de s’en servir ; ainsi M. Chou-Meng
-aurait pu en faire un. Au bout de ce wharf
-s’allonge une avenue de bananiers, et tout au fond,
-on aperçoit la hutte principale. Ce serait en tout
-petit, et dans le bois sauvage, une illusion de Peterhof
-sur la mer Baltique, où j’étais l’an dernier.
-Là-bas, l’eau miroitait au fond d’une avenue de
-pins. Ici la nature est plus belle, et cette hutte vaut
-un palais. Je commence à croire que les pays tropicaux
-ont leur charme, et nulle part la vie n’est simplifiée
-davantage. Si l’on surmonte les difficultés du
-climat, la nature offre de telles compensations au
-manque du confort inventé par la civilisation moderne,
-qu’on oublie celle-ci.</p>
-
-<p>Sous leur hutte, je trouve MM. B… et S…; ils surveillent
-leurs planteurs. L’administration pénitentiaire
-avait consenti, grâce à une influence politique,
-à leur prêter deux douzaines de forçats pour leurs
-travaux ; on n’a pas idée comme une pareille faveur
-est difficile à obtenir. La main-d’œuvre est la grande
-question de la Guyane française. Tous les jeunes
-gens s’en vont aux mines d’or où ils gagnent plus
-que sur la côte et à Cayenne, et ils aiment la vie
-libre des bois. On ne peut leur en vouloir. L’une
-ou l’autre fois, on a essayé d’imiter les Anglais en
-amenant en Guyane des nègres d’Afrique ; le gouvernement
-anglais a fait dire confidentiellement au
-nôtre : « Vous savez, c’est la traite des noirs. » Et
-la terreur de l’Anglais qui nous possède a suscité
-une série d’arrêtés pour arrêter cette traite imaginaire.
-Le même coup s’est répété pour les <span lang="en" xml:lang="en">coolies</span>
-de l’Indo-Chine : « La traite des jaunes, cette fois. »
-Le résultat en est que la Guyane anglaise a quatre
-cent mille habitants, <span lang="en" xml:lang="en">coolies</span>, noirs ou créoles, et
-que la Guyane française en a trente mille. Comme
-notre territoire est aussi grand, on se rend compte
-de la pénurie de la main-d’œuvre.</p>
-
-<p>Mes deux compatriotes me parlent du contesté
-franco-brésilien, des fameuses mines d’or de la
-Compagnie du Carsewène qui, pour une dépense
-de quatre millions, ont produit 8 kilogrammes d’or,
-dont la moitié provenait des alluvions de rivière,
-et l’autre moitié des résidus de lavage d’un tunnel
-creusé dans du quartz aurifère. On avait construit
-100 kilomètres de chemin de fer monorail, aujourd’hui
-recouvert par la vase. Ne médisons pas trop
-du monorail, ce n’est peut-être pas lui qui est cause
-que le kilogramme d’or est revenu à un demi-million
-à la Compagnie. A côté d’elle d’autres exploitants
-ont recueilli beaucoup d’or, pour deux cents
-millions, dit-on ; ils ont amassé des fortunes. La
-grande crique a 12 kilomètres de longueur, elle a
-été riche par taches, les petits cours d’eau tributaires
-étaient pauvres. On dit qu’il reste encore
-beaucoup d’or dans la région.</p>
-
-<p>C’est une aventure que celle de ce contesté franco-brésilien.
-Le public français y est demeuré indifférent,
-il était bien plus occupé de l’affaire Dreyfus.
-Il s’agissait pourtant d’un immense territoire, riche
-comme les Guyanes et le Brésil, et dont certaines
-régions étaient même exceptionnelles pour la facilité
-des cultures. La France, me dit-on, n’a pas
-su faire valoir ses droits, tandis que le Brésil n’a
-pas négligé les siens. En Guyane, l’opinion générale
-est que l’argent a joué un rôle dans le règlement
-de l’affaire, car la France n’a <i>absolument rien</i>
-obtenu. Les arbitres étaient des Suisses. On disait
-bien autrefois : « Pas d’argent, pas de Suisses. »
-C’est ce proverbe peut-être qui est cause de l’opinion
-des Guyanais ! Ce qui est sûr, c’est que le
-Brésil entend mieux les affaires que nous, au sens
-pratique.</p>
-
-<p>Depuis que le Brésil est au Carsewène, les
-affaires de cette région ont été désertées, la confiance
-est perdue. Il est vrai qu’auparavant une
-part du succès du Carsewène était due à l’absence
-de tout gouvernement. L’arrivée des fonctionnaires
-français aurait peut-être fait le même effet que celle
-des fonctionnaires brésiliens. En Guyane, la douane
-fait fuir l’or, c’est un fait, nous avons le temps de
-nous en apercevoir.</p>
-
-<p>Sur deux douzaines de forçats engagés ici, il
-n’en reste qu’une ; les autres sont partis, se disant
-malades, c’est-à-dire ici paresseux. On ne leur a
-pas reproché autre chose. Ceux qui travaillent en
-ce moment ont l’air fort calmes, ils sont bien nourris,
-ils ont du vin. Leurs huttes, qu’ils ont construites
-eux-mêmes, diffèrent bien peu de celle du
-propriétaire.</p>
-
-<p>Les plantations sont surtout le cacao et les bananiers.
-On cherche à faire refleurir la culture du
-cacao en Guyane, l’administration donne un franc
-par pied de cacaoyer. En ce moment, on commence
-ici à les transplanter. Le défrichement n’est même
-pas tout à fait achevé. C’est là un travail considérable,
-dans ces forêts de grands arbres enchevêtrés
-de lianes. On a surtout du mal à se débarrasser
-des troncs, sur lesquels le feu n’a guère de
-prise en cette saison des pluies.</p>
-
-<p>Notre déjeuner, préparé par une créole, est excellent :
-il se compose, comme plat de résistance,
-d’une tortue de terre préparée au <i>curry</i>. C’est délicieux,
-mais si j’avais su comment on tue ces
-pauvres bêtes, j’aurais été, je crois, dégoûté d’en
-manger. On leur scie la carapace le long des côtes
-et on taille les muscles de la carapace à coups de
-hache. Le mieux est de les étouffer, mais c’est bien
-plus long. On aimerait à croire avec certains naturalistes,
-comme Darwin, que les animaux souffrent
-très peu ; pourtant l’homme n’est que trop sensible
-à la douleur.</p>
-
-<p>Notre salade est faite d’un chou palmiste, découpé
-en lamelles. D’un blanc appétissant, il serait
-fade s’il n’était fortement assaisonné. On le coupe
-au sommet d’un jeune arbre, sans s’inquiéter si
-celui-ci en meurt : il y en a tant dans la forêt vierge.</p>
-
-<p>Après déjeuner, nous faisons un tour dans la
-forêt, aux endroits où ni les broussailles, ni les
-marécages ne nous arrêtent. Voici des fourmis-manioc,
-un des spectacles les plus faits pour passionner
-un naturaliste. Elles sont innombrables, et
-si elles s’attaquent à une plantation, elles ont vite
-fait de la détruire. Nous suivons leur route : elle a
-vingt-cinq centimètres de largeur environ et serpente
-à travers le bois. Le parcours des fourmis est
-ininterrompu ; par files de dix à vingt, elles cheminent
-dans les deux sens ; les unes apportent des
-fragments de feuilles vertes, qu’elles tiennent comme
-des parasols, elles viennent de les détacher de
-l’arbre et vont en approvisionner leur logis ; les
-autres retournent à l’arbre pour continuer de le dévaliser.
-Sur des centaines de mètres, nous les suivons :
-un grand arbre est dépouillé de ses feuilles
-en une nuit.</p>
-
-<p>Une autre espèce de fourmis est plus dangereuse
-encore. S’il lui prend fantaisie de s’installer dans
-une maison, il n’y a plus qu’à déguerpir et à la lui
-abandonner. Elle s’attaque aux serpents et les dévore ;
-elle ne craint pas les tigres, disent les créoles.
-L’homme leur échappe en plongeant dans l’eau.
-C’est bien un des principaux inconvénients de la
-forêt que ce petit être-là.</p>
-
-<p>Sur la rive, c’est un débordement de <i>palétuviers</i>
-et de <i>moukou-moukou</i>. Ce dernier végétal a une
-grosse feuille dont on se sert pour prendre le poisson-torpille.
-La secousse électrique, qui serait dangereuse,
-est évitée par cette feuille qui joue le rôle
-d’un isolant.</p>
-
-<p>Quand je reprends mon canot pour rentrer le
-soir chez M. Chou-Meng, cette journée m’a paru un
-rêve. En rentrant, je trouve nos canots <i>parés</i>, nous
-partirons demain matin entre quatre et cinq heures
-pour profiter de la marée qui remonte jusqu’au
-premier saut, — c’est ainsi qu’on appelle ici les rapides
-et les cataractes des rivières. — Ce premier
-saut s’appelle le saut Tourépée, un nom indien.</p>
-
-<p>Le soir, nous regardons faire un canot bosch.
-C’est un tronc ouvert à la hache le long d’une fibre,
-puis creusé avec un large ciseau. On brûle ensuite
-du petit bois dans la cavité produite, ce qui l’élargit :
-le vide augmente de plus en plus sans que le
-bois se fende. Les deux extrémités sont maintenues
-fermées, elles feront l’avant et l’arrière du canot.
-Lorsque l’intérieur est achevé et régularisé au tranchet,
-on le consolide par des traverses et on lance
-le canot à l’eau. Il cale vingt centimètres à peine,
-et peut franchir les passes étroites et peu profondes
-des rapides. Les créoles ne construisent pas tout à
-fait comme les Boschs ; leurs canots sont plus larges
-et les bords sont surélevés pour pouvoir être
-chargés davantage. Nos canots sont de ce dernier
-type. Leurs <i>pomakarys</i> ont l’air tout à fait confortables :
-nous pourrons braver la pluie et le soleil.</p>
-
-<p>Pour les coups de soleil, Emma nous explique
-qu’elle les guérit très bien au moyen d’une infusion
-de verveine exposée plusieurs heures au soleil. On
-se lave la tête avec l’eau de l’infusion, puis on la
-rafraîchit avec des compresses de la plante de verveine.
-Ce n’est pas bien pénible, mais mieux vaut
-encore éviter le coup de soleil par le <i>pomakary</i>.</p>
-
-<p>Nous n’allons dormir dans notre hutte qu’après
-avoir porté tous nos bagages dans les canots, de
-façon à être embarqués demain dès le réveil. C’est
-la navigation en canot qui va commencer : nous ne
-savons combien de temps elle durera ; entre quinze
-et vingt jours, nous dit M. Chou-Meng, mais nous
-espérons aller plus vite que cela : il n’y a pas
-deux cents kilomètres, et vingt jours ne feraient pas
-même dix kilomètres par jour. Il est vrai qu’il y a
-les sauts et ils font perdre beaucoup de temps.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c3">CHAPITRE III<br />
-EN CANOT SUR L’APPROUAGUE</h2>
-
-
-<p>Il est près de cinq heures quand nous nous levons,
-et comme on perd encore un certain temps aux derniers
-préparatifs à la lueur tremblotante des bougies,
-sur l’eau et sur le rivage, le jour commence à
-poindre quand nos canots quittent le rivage. Pour
-moi, j’étais prêt dès quatre heures, prenant à la
-lettre l’heure fixée la veille, mais je vois bien qu’il
-faut se faire à l’exagération créole ; elle va me servir
-de <i lang="de" xml:lang="de">leit-motiv</i> pour mon voyage.</p>
-
-<p>Nous avons deux canots, chacun est muni de
-quatre pagayeurs et d’un pilote, tous créoles. Le
-chef pilote est celui de Sully-L’Admiral ; aussi il
-appelle son canot le bateau-amiral. Il a le plus
-grand <i>pomakary</i>, pour l’abriter avec Emma. Sous
-le mien, j’ai pour camarade un placérien créole en
-route pour son poste. En outre chaque canot transporte
-un ouvrier créole (il n’y a plus de nègres
-ici) allant aux placers. Les provisions et les bagages
-remplissent tout l’espace libre des canots. Chaque
-pagayeur a emballé ses bagages dans un <i>pagara</i> :
-c’est la malle indigène, rappelant la malle japonaise ;
-le couvercle emboîte le fond, télescopant plus
-ou moins suivant le remplissage. Ce couvercle et
-ce fond sont imperméables à la pluie, formés de
-trois enveloppes dont deux en lanières tressées,
-faites avec les nervures des tiges de feuilles du
-<i>palmier maripa</i>, et la troisième faite de larges
-feuilles d’un autre palmier. Une corde fixe le couvercle
-contre le fond, mais elle est inutile lorsqu’on
-a fréquemment besoin d’ouvrir son <i>pagara</i>.</p>
-
-<p>Il fait vraiment très bon ; cette température tiède
-et cette atmosphère humide sont une jouissance.
-Les pagayeurs ont l’air de s’amuser plutôt que de
-travailler ; ils causent en langage créole, et j’ai bien
-de la peine à les comprendre. Mon canot aborde
-la rive, il va prendre mon quatrième pagayeur ;
-celui-ci est un Martiniquais de vingt-quatre ans ;
-pour un créole, c’est presque un blanc, il a ici une
-hutte avec sa femme et plusieurs enfants.</p>
-
-<p>A sept heures et demie, des collines sont en vue,
-et rompent légèrement la monotonie des grands
-arbres feuillus qui bordent l’Approuague. Le fleuve
-paraît toujours avoir deux cents mètres de largeur.
-Nous sommes aux hautes eaux, grâce aux pluies ;
-les eaux envahissent les rives au loin sous les arbres,
-tandis que flottent les larges feuilles du <i>moukou-moukou</i>
-dont on me faisait hier la description.</p>
-
-<p>Nous arrivons au saut Tourépée, aux premiers
-rapides ; ils sont invisibles. C’est l’heure de la marée,
-qui remonte jusqu’ici : l’eau étale recouvre entièrement
-les rochers, on ne se douterait pas qu’on franchit
-une petite chute.</p>
-
-<p>Vers deux heures, un roulement se fait entendre,
-c’est le saut du Grand-Mapaou qui va commencer.
-Le bruit augmente ; un îlot s’avance au milieu du
-fleuve. Mon canot a de l’avance, le pilote le dirige
-à gauche, les pagayeurs frappent l’eau à coups
-redoublés, l’eau fait un bruissement continu autour
-de nous. Des rochers de granit émergent et semblent
-stationnaires ; peu à peu les pagayeurs gagnent
-de vitesse sur l’eau rapide, et nous passons les premières
-chutes. Mais le Grand-Mapaou n’est pas fini ;
-voici d’autres rochers entre lesquels le courant est
-plus rapide que tout à l’heure. Nos pagayeurs l’ont
-prévu, car ils ont été couper sur le rivage deux
-longues perches qu’ils appellent des <i>takarys</i>. Deux
-d’entre eux s’arc-boutent sur ces <i>takarys</i> qui appuient
-sur le fond de la rivière, tandis que les deux
-autres pagayent à bras raccourcis, et nous franchissons
-la passe. Le troisième passage est plus difficile
-encore, la pirogue touche le fond, les pagayeurs
-descendent dans l’eau, attachent une corde à l’avant,
-et voilà la pirogue halée sur les croupes arrondies
-des rochers. Puis les <i>takarys</i> reprennent leur office ;
-ces braves <span lang="en" xml:lang="en">boys</span> les manient en faisant le moulinet
-pour les retourner bout pour bout, de façon à ne pas
-perdre l’avance de l’effort précédent, et ils s’arc-boutent
-de nouveau. Leurs efforts continuent sans relâche,
-les rapides ne laissent plus de répit. Il faut
-haler le canot une deuxième fois, puis reprendre
-les <i>takarys</i>, enfin les pagaies suffisent pour passer
-le sommet du saut.</p>
-
-<p>C’est un spectacle que cette lutte énergique des
-muscles contre la fougue de l’eau : je la regarde
-avec un peu de jalousie de n’y pas prendre part,
-mais je suis enfoui impuissant sous mon <i>pomakary</i>,
-et je ne puis qu’aider de mes vœux, ou du moins
-de la voix et du geste. La première fois que l’on
-passe un saut, on est saisi d’une sorte d’enthousiasme.
-Celui-ci nous a pris une heure et quart, et
-l’eau n’est pas très forte, dit le pilote. Pourtant nos
-pagayeurs sont en nage, le soleil a dû y contribuer.
-L’un ou l’autre d’entre eux se débarrasse à tour de
-rôle de son tricot, puis le remet contre l’ardeur du
-soleil, suivant le besoin qu’il en éprouve. Les
-<i>takarys</i> sont en bois dur, mais un peu cassant, c’est
-un bois qui pousse sans un défaut, comme la plupart
-des beaux arbres de la forêt vierge.</p>
-
-<p>J’ai pu admirer l’habileté de mon pilote pour manœuvrer
-son gouvernail, sa pagaie et son équipe. Il
-a le type arabe, l’air fin et intelligent ; ses quatre
-jeunes gens l’écoutent volontiers. Le canot de Sully
-a perdu une heure sur nous pour franchir le Grand-Mapaou,
-et nous l’attendons sur une belle nappe
-d’eau étale, faisant réservoir au sommet du saut, à
-l’abri d’arbres immenses. Le patron-amiral ne vaut
-pas le mien. Lorsqu’il nous rejoint enfin, nous mangeons
-notre dîner en faisant à terre un court arrêt,
-puis nous repartons en luttant de vitesse. Le patron-amiral
-et son équipe veulent prendre une revanche
-de leur retard du matin ; mais, à chaque reprise, ils
-sont battus ; tout en pagayant, nos créoles se crient
-les pires insultes ; il en est de si drôles que tout le
-monde rit ; pour moi, je ris de confiance, en attendant
-l’explication que me donne mon pilote ou mon
-camarade du <i>pomakary</i>. Ce sont tous de vrais enfants,
-et l’on redevient enfant à leur contact. C’est
-un fait qu’on peut venir expérimenter en Guyane.</p>
-
-<p>La rivière a toujours une immense largeur ; parfois
-des rochers arrondis émergent à peine de l’eau ;
-d’autres affleurent sur les bords, mais ils sont rares.
-Le patron me dit qu’il les connaît tous depuis l’âge
-de quatorze ans. Pour franchir un rapide, on choisit
-la passe la moins profonde, parce que le courant
-est moins violent ; mais cette passe varie avec
-le niveau de l’eau, et il faut une fameuse expérience
-pour savoir l’endroit favorable au passage à
-chaque moment de l’année et suivant la crue. Et
-l’expérience de certains sauts a coûté cher, les
-noyades s’y sont répétées ; des ossements blanchissent
-sous certains remous, car l’audace a, comme
-toujours en vérité, précédé l’expérience. De l’or
-aussi s’est accumulé sous certains rochers ; on a
-tenté de curer une passe célèbre par ses accidents,
-au moyen d’un scaphandre, mais on n’a pas réussi,
-soit que l’or ait été déplacé, soit que le fond n’ait
-pu être atteint.</p>
-
-<p>Au-dessus des sauts, généralement l’eau est calme
-et s’étale en nappe profonde. Chaque saut est un
-vrai barrage, c’est comme un degré entre deux
-niveaux ; avant de se précipiter, l’eau s’amasse et
-même elle reflue parfois en amont. Le courant ne
-reprend qu’un peu plus haut. Au point où nous
-sommes, le fleuve Approuague est si large et si
-tranquille que les créoles l’appellent dans leur
-langue expressive <i>la rivière Bon-Dieu</i>. Le saut du
-Grand-Mapaou fait encore entendre à plusieurs
-kilomètres son roulement de tonnerre assourdi.</p>
-
-<div class="c" id="img2"><img src="images/illu2.jpg" alt="" />
-<div class="c">FORÊT, PRÈS DE REMIRE</div>
-</div>
-<p>Vers cinq heures, nous atterrissons pour dîner et
-passer la nuit, c’est ce qu’on appelle <i>carbeter</i> ; nous
-verrons tout à l’heure ce que c’est qu’un carbet.
-Pour notre dîner, Sully jette à l’eau quelques cartouches
-de dynamite et récolte une pêche merveilleuse.
-Avec ce garçon, nous aurons toujours du
-gibier ou du poisson frais ; nous n’aurons recours
-aux conserves que pour les légumes, et encore rarement ;
-nous avons du riz, même des concombres, et
-Emma sait habilement en tirer parti. Je n’ai qu’à
-regarder faire quand j’ai fini d’errer sous la forêt
-vierge qui m’enchante, mais d’où la nuit, à six
-heures, m’oblige à sortir pour regagner le foyer
-qui brille.</p>
-
-<p>J’ai admiré ces arbres énormes qui se perdent
-en l’air en entrelaçant leurs feuillages. Près de
-nous se trouve un campement de créoles qui ont
-perdu leur canot de provisions, un peu plus haut,
-au saut Machicou, et du coup voilà un passage qui
-devient inquiétant pour nous. Nos pagayeurs cependant
-ont construit plusieurs carbets et je suis
-émerveillé de les voir travailler si rapidement. L’un
-de ces <span lang="en" xml:lang="en">boys</span> surtout déploie une activité même exagérée
-à tailler des perches et à couper et traîner
-d’immenses feuilles de palmier ; cet homme est un
-symbole de l’exagération créole : il parle, il gesticule,
-il crie, il insulte, il taille et il coupe tout à
-la fois. Son carbet semble parachevé en un clin
-d’œil, tellement il éblouit par son ramage : de plumage,
-il n’en a presque pas ; quand il est en colère,
-il se frappe la poitrine de sa large main, et de la
-sueur qui l’inonde il éclabousse ses voisins, à grand
-bruit de <i>claf-claf</i> !</p>
-
-<p>Contre quatre perches verticales, il appuie quatre
-fourches qui les maintiennent écartées, car elles
-doivent subir la traction du hamac. Sur ces perches
-verticales, il fixe avec des lianes, des perches horizontales
-en parallélogrammes de plus en plus
-petits de façon à faire une toiture pyramidale, et
-là-dessus il pose ses feuilles de palmier. Celles-ci
-ont des longueurs de trois mètres et plus, elles sont
-formées de petites feuilles le long d’une tige ; en
-les posant en sens inverse alternativement, tous les
-vides se comblent, et la pluie ne saurait les traverser.
-Ce travail des carbets va nous être fort
-utile, car il pleuvra une bonne partie de la nuit. En
-été, on s’en passe.</p>
-
-<p>Avant de s’endormir, ils parlent, ils rient, tous
-ces créoles, ils racontent des histoires sans fin ; ce
-sont des primitifs, des enfants de l’âge de pierre,
-et ce voyage est pour eux un plaisir. C’est l’histoire
-du tigre et de la tortue qui font la cour à une princesse
-créole. Le tigre (c’est le nom du puma en
-Guyane) a tous les défauts et surtout il est bête et
-sot, il donne dans tous les panneaux. La tortue lui
-fait toutes ses grâces, et le flatte pour se faire porter
-au rendez-vous. Lorsqu’elle est arrivée où elle
-veut, et que son arrivée fait sensation, tandis que
-personne ne fait attention au tigre, pour échapper
-à celui-ci qui est furieux contre elle, elle se laisse
-tomber à l’eau en faisant <i>T-boum</i>, et ce bruit imitatif
-fait la joie des <span lang="en" xml:lang="en">boys</span>. Ils ne s’ennuient pas avant
-de dormir ! J’ai fort regretté d’être si ignorant du
-langage créole : il m’a semblé retrouver dans ces
-récits toute la trame et même la manière de raconter
-les histoires des animaux que Rudyard Kipling
-emploie dans ses <i>Histoires comme ça</i>. C’est l’histoire
-de la peau du rhinocéros, des écailles du tatou,
-et d’autres plus corsées, comme le parapluie de
-l’éléphant et de l’âne. Peut-être trouverait-on là le
-type des histoires les plus anciennes du monde
-et de l’humanité, et leur identité chez les créoles
-d’Amérique et les Indiens d’Asie le confirmerait.
-Dans l’un et l’autre des deux continents, on retrouve
-avec tous ses traits naïfs et profonds le « sauvage
-enfant du bois sauvage ». Si Kipling a mis à le raconter
-un art incomparable, il a pris ses traits sur
-nature.</p>
-
-<p>Je vais pourtant essayer de redire un de ces
-contes de la forêt, tout en craignant, d’un côté de
-l’avoir mal compris, de l’autre d’y rencontrer une
-philosophie problématique.</p>
-
-<p>Cela se passe dans le bois sauvage, bien avant
-qu’aucun homme ne parût sur la terre.</p>
-
-<p>Tous les animaux étaient bons et doux ; ils vivaient
-d’herbes et de fruits, et ils s’aimaient paisiblement,
-n’ayant aucun sujet de dispute ; la terre
-produisait de tout en abondance, et la guerre était
-inconnue. L’amour n’était qu’une exubérance de vie
-produite de temps à autre par la nécessité, ou bien
-par l’exercice auquel les animaux se livraient pour
-développer leurs forces. La curiosité était inconnue :
-c’est l’homme qui a apporté le désir de la connaissance ;
-il a trouvé que, durant sa venue subite et
-pour si peu de temps à la lumière, il lui fallait se
-hâter d’apporter sa contribution à la recherche de
-cette lumière. Les animaux sans doute étaient plus
-sages, ils se contentaient d’en jouir simplement.</p>
-
-<p>Un jour, le bois vit ce phénomène étrange d’un
-lion et d’un tigre qui s’aimaient éperdument ; je n’en
-compris pas la raison, mais ça ne fait rien. C’était
-un fait : ils se rendaient toute espèce de services, se
-procuraient les plantes les plus délicieuses à manger,
-s’appelaient la nuit, le jour. Le lion était le
-plus fort et le plus rapide des animaux. Le tigre
-était le plus agile : il attrapait même les oiseaux
-sur les arbres.</p>
-
-<p>Un tapir jaloux (c’est bien le fait du gros tapir !)
-alla le dire au grand serpent, le maître du bois. Ce
-tapir était obtus. Mais le grand serpent, voulant
-détruire la jalousie, se laissa tomber sur le tigre
-endormi, le tua, et commença de l’avaler pour cacher
-son méfait.</p>
-
-<p>Etouffé par la digestion, il parut mort, et les
-autres animaux du bois, pour le dégager, le mordirent,
-le déchirèrent. Goûtant le sang pour la première
-fois, ils s’y complurent, dévorèrent le tigre,
-et arrachèrent sa crinière au lion qui voulait les
-arrêter.</p>
-
-<p>Le pauvre lion fut si péniblement ému de la perte
-de son ami qu’il en perdit son audace avec sa crinière :
-il devint le peureux lion de Puma, le seul
-lion de l’Amérique du Sud. Le type de tous les animaux
-changea : d’herbivores ils devinrent carnassiers.</p>
-
-<p>Et ainsi l’amour, perdant sa simplicité, causa le
-désordre et la guerre. Le monde n’en parut pas
-plus mauvais, parce que, la vie étant plus difficile,
-il y eut plus d’intérêt à aimer et à vivre.</p>
-
-<p>Pendant la nuit, ce sont tour à tour les mille
-bruits de la forêt, dont chacun vient à son heure,
-et que nos <span lang="en" xml:lang="en">boys</span> connaissent bien, pour avoir vécu
-dès leur enfance de la vie des bois. Les divers
-caractères des quadrupèdes et des oiseaux sont un
-inépuisable sujet de causeries. C’est l’oiseau-chanteur
-qui siffle un air populaire, comme qui dirait
-quelques notes du <i>Roi Dagobert</i> ; on lui répond en
-sifflant le même air et il vient vous fixer à trois pas
-de distance. Ce sont le tapir et le caïman qui se
-font nettoyer les dents par un oiseau à long bec, y
-trouvant tous leur avantage. C’est l’oiseau-moqueur,
-le crocodile, etc., je n’en finirais pas.</p>
-
-<p>Ce sera ainsi tous les soirs ; je me sens peu disposé
-à dormir dans mon hamac, et l’habitude me
-manque. Pour commencer, je me suis jeté à terre
-en y montant. La nuit est délicieuse, il n’y a aucune
-fraîcheur, la température tiède et douce est
-celle des sous-bois pendant le jour. Vers deux à
-trois heures du matin seulement, il passe sur la rivière
-une brise un peu fraîche, la pluie est tiède.
-J’ai mal dormi, mais ces journées en canot sont si
-peu fatigantes qu’on n’éprouve pas le besoin de
-dormir. Nos créoles par contre sont un peu fatigués
-et ils ronflent à qui mieux mieux. Celui qui
-bâtissait si allègrement le carbet où je suis ronfle
-plus fort que les autres, il ne peut rien faire sans
-exagérer ; c’est un type. Il s’appelle M. Dormoy.
-Sa peau est chocolat, ses cheveux sont crépus. Il
-est le plus rebelle de tous au vêtement, sauf le
-pagne obligatoire : il a ses qualités d’ailleurs, et
-des quatre pagayeurs de Sully, c’est le plus alerte
-et le plus vigoureux.</p>
-
-<p>Un phénomène agréable dans ce voisinage de
-l’équateur, c’est que le soleil se lève et se couche
-constamment à la même heure, ou presque, tout le
-long de l’année. On se lève au point du jour, on
-aborde le rivage un moment avant la nuit pour préparer
-les carbets et le dîner sans tâtonner. On peut
-dire l’heure à peu près exacte d’après la position
-du soleil, ou d’après l’éclairage, si le ciel est couvert,
-et dans cette saison des pluies, il est souvent
-chargé de nuages.</p>
-
-<p>Au départ, à six heures du matin, nouvelle pêche
-à la dynamite en prévision du dîner, puis en route.
-Nous passons le saut Athanase au moyen des <i>takarys</i>,
-et avec un peu de halage. A midi, le passage
-du saut Matthias nous élève à trente mètres au-dessus
-du niveau de la mer. A quatre heures du soir,
-comme nous passons en vue d’un groupe de cinq
-carbets en bon état, nous décidons d’y passer la
-nuit ; nous n’aurons pas la peine d’en construire
-de nouveaux.</p>
-
-<p>Nous causions du climat guyanais. Mon pagayeur,
-le Martiniquais, parle des coups de soleil,
-et dit que la lune est tout aussi dangereuse : elle
-produit le <i>coup de lune</i> ; si l’on s’endort sous la
-pleine lune, elle vous donne la fièvre et vous <i>tord
-la bouche</i>. Je me demande si c’est une blague tartarinesque,
-mais Sully, qui arrive, me fournit une
-explication par les effets absolument reconnus de la
-réverbération du soleil soit sur l’eau, soit sur les
-nuages, sans que le soleil soit visible ; l’effet des
-rayons solaires peut se produire par réflexion sur
-la lune. Mais il y a aussi une autre explication au
-coup de lune ; suivant que c’est la nouvelle lune ou
-la pleine lune, la sève des plantes est faible ou
-forte, et dans une atmosphère humide et tiède, au
-milieu d’une nature exubérante et chargée de sève,
-si celle-ci est encore en excès, elle peut agir sur
-l’organisme. Un fait bien connu en Guyane, c’est
-que, suivant que la lune est nouvelle ou pleine, les
-feuilles coupées aux palmiers se gâteront très vite
-ou dureront longtemps ; de même les coupes de bois
-seront bonnes ou mauvaises. On remarque ces faits
-surtout pour les coupes de bois de rose, qui perdent
-ou gardent leur parfum. De même on y fait
-attention pour la construction des carbets, qui tombent
-en quelques jours, ou durent plusieurs mois
-suivant le moment où l’on coupe leurs bois.</p>
-
-<p>Les pluies paraissent suivre les mouvements de la
-lune, c’est-à-dire qu’il pleut surtout quand la lune
-passe en vue de la terre, de jour ou de nuit.</p>
-
-<p>Je ne suis pas encore bien fixé sur le compte des
-créoles. Sur le grand paquebot, on m’en a dit beaucoup
-de mal ; on m’a parlé de leur ignorance, de
-leur sottise, de leur incapacité de conduite ; ils n’ont
-que de la mémoire, me disait-on, et n’arrivent qu’à
-parodier la civilisation, et comme ils sont orgueilleux,
-ils se croient réellement civilisés. Je crois
-trouver ici une explication de ces opinions. Les
-créoles sont ignorants parce qu’ils trouvent que la
-nature est un meilleur maître que la férule des instituteurs,
-et ont-ils si tort que cela, car il y a bien
-du fatras dans notre enseignement ? Ils sont sots
-parce qu’ils sont des enfants, et n’ont pas cultivé
-leur réflexion et leur intelligence. Ils n’ont pas de
-conduite parce qu’ils sont plus près de la nature
-que nous, et que l’instinct chez eux a gardé une
-force presque irrésistible ; leurs fautes sont naturelles.
-Enfin s’ils sont orgueilleux, je me doute bien
-un peu du pourquoi : ils n’ont pas constaté chez les
-blancs ou Européens qui gouvernent la Guyane française,
-d’intelligence supérieure à la leur, et chez
-les voisins anglais, ils voient de l’énergie plus que
-de l’intelligence. Or il me semble, à moi, que les
-créoles sont intelligents, il en est même de très intelligents ;
-tout ce que je crois voir, c’est que leur
-intelligence s’applique plutôt à percer la nôtre qu’à
-créer ; ils cherchent un appui. Si nous leur donnions
-cet appui, par des intelligences d’élite, nul doute
-qu’ils atteindraient un niveau très élevé.</p>
-
-<p>Si, à côté de nous, les Anglais traitent avec hauteur
-leurs créoles, qu’ils appellent <i lang="en" xml:lang="en">niggers</i>, et obtiennent
-de meilleurs résultats, ce n’est pas une
-preuve qu’ils aient raison ; j’aurai plus tard l’occasion
-de mieux étudier cette question. Les Anglais
-se sont servis de moyens dont nous n’avons pas su
-profiter, ils ont importé leurs <i lang="en" xml:lang="en">coolies</i> des Indes,
-qui savent cultiver, tandis qu’en Guyane française
-l’or a mobilisé toutes les énergies. En tous cas,
-l’homme doit être élevé et non abaissé. On sait que
-le cheval même gagne à être bien traité, je ne vois
-pas pourquoi l’homme, quelle que soit sa couleur,
-ne gagnerait pas bien davantage, mais il faut étudier
-ses capacités : je ne pense pas non plus qu’il
-ait pour but unique de produire et de gagner de
-l’argent, comme on le croit en pays anglais. Nous
-sommes portés à rêver, l’Anglais est porté à agir,
-chacun son rôle.</p>
-
-<p>Voici une petite histoire arrivée en Afrique, chez
-des nègres de la Côte d’Ivoire. Lors de la construction
-du chemin de fer, un ouvrier nègre mettait
-tant d’obstination à ne pas faire ce qu’on lui
-disait que le chef de chantier, un blanc, le battit
-et le chassa. A quelque temps de là, ce blanc, égaré
-dans l’intérieur, alla chez le chef d’un village nègre.
-Une surprise l’y attendait. Ce chef, ce roi, il le reconnut
-avant d’arriver à sa hutte : c’était l’homme
-qu’il avait battu. Surprise plus grande encore, ce
-roi venait à sa rencontre témoignant une vive allégresse.
-Equivoque, peut-être, cette allégresse, la
-joie de la vengeance ? Mais non, le voici qui embrasse
-ses pieds, le traite avec respect. Est-ce qu’il
-ne le reconnaît pas ? Mais si, le voilà qui parle :
-« Toi battu moi, toi bien fait, moi content, etc., etc. »
-Et ce blanc, qui me racontait l’histoire sur le paquebot,
-ajoutait : « Voilà bien la preuve, n’est-ce
-pas, qu’ils ne sont sensibles qu’aux coups ! — Je ne
-sais pas, disais-je, peut-être faut-il plutôt dire aux
-<i>justes</i> coups. »</p>
-
-<p>En Guyane, il ne saurait être question de coups,
-justes ou injustes ; la sentimentalité règne, on en
-est aux doctrines de J.-J. Rousseau sur l’excellence
-de l’homme et les méfaits de l’éducation. Comme je
-suis en pleins bois, entouré de gens si éminemment
-bons, du moins convaincus de l’être, je m’allonge
-dans mon hamac avec la sécurité la plus absolue, et
-cette nuit, je dors profondément, sans même rêver
-aux prochaines cataractes du Machicou. D’ailleurs
-la force, l’habileté de ces pagayeurs m’ont inspiré
-en eux une confiance sans bornes. Demain je veux
-les étudier de plus près.</p>
-
-<p>Cependant, à quatre heures du matin, je suis réveillé
-par une sérénade de singes hurleurs ou
-singes rouges. C’est un des bruits de la forêt les
-plus caractéristiques, mais son heure est un peu
-variable. Cette race de singes donne son concert
-entre deux et quatre heures. Le concert (gratuit)
-dure près d’une heure pendant laquelle ils gambadent
-aux arbres, pendus par les pattes ou par la
-queue, et poussent des cris discordants. Puis le
-chef le plus vieux lance trois hurlements brefs
-sur un ton bas ; alors le bruit infernal des hurlements
-cesse subitement, et la troupe s’en va, on
-pourrait dire s’envole, à travers les branches, à la
-recherche des fruits. C’est ici qu’il faudrait décrire
-la fuite des singes, et le <i>bandar log</i>, mais il est plus
-simple de renvoyer le lecteur à Rudyard Kipling,
-il y trouvera une page descriptive qui donne la sensation
-du vol des singes. Kipling l’a vu sans doute
-beaucoup mieux que moi — je les ai surtout entendus — mais
-spectacle et concert sont curieux.</p>
-
-<p>La principale nourriture de ces singes, ce sont
-les fruits ; nous en cueillons à terre jusque sous nos
-carbets, ils ont dû nous en jeter. Ce sont surtout
-des fruits de palmiers, rappelant au goût les
-amandes fraîches, tendres et avec de gros noyaux.
-En nous levant, un des <span lang="en" xml:lang="en">boys</span> raconte l’histoire d’un
-de ses camarades qui resta perdu dix-sept jours
-dans la forêt, sans provisions ; il ne conserva la vie
-qu’en suivant une bande de singes, et en mangeant
-de tous les fruits qu’il leur voyait manger : il était
-sûr ainsi de ne pas risquer de s’empoisonner.</p>
-
-<p>Les canots sont « parés », et nous repartons, toujours
-sur les eaux du large Approuague, entre des
-rives de grands arbres, où volent des perdrix et
-des perroquets verts, aux cris aigus et éclatants.
-J’ai tout le temps d’étudier mes quatre pagayeurs,
-et cela me fait passer le temps en oubliant les <i>bleus</i>
-que commence à me faire le dur plancher de mon
-<i>pomakary</i>. Je suis abrité du soleil et des averses,
-c’est vrai, mais avec l’obligation de rester assis ou
-étendu, et il me tarde d’arriver au soir pour me
-redresser et m’étirer. Vraiment, je voudrais bien
-pagayer moi aussi, au risque de recevoir une de
-ces pluies tièdes qui coulent sur les dos aux teintes
-diverses de mes pagayeurs.</p>
-
-<p>Parlons d’abord de mon patron-pilote ; il est seul
-derrière moi, je le vois mal, mais je puis causer
-davantage avec lui. Il s’appelle Elie Homère : s’il
-est homérique par ses voyages perpétuels en canot,
-il n’a rien de prophétique, pas même la barbe ; les
-intempéries l’ont vieilli, mais affiné, c’est un type
-intéressant, et je lui prête mon parasol contre les
-averses. Il a vite fait de l’user et me le rend chaque
-soir un peu plus noirci par les taches d’humidité.
-Mes deux pagayeurs de tête s’appellent Joë et
-Charles. Joë, celui de droite, c’est le Martiniquais ;
-presque blanc, malgré ses vingt-trois ans, il est
-tout ridé sous les joues et tous ses mouvements
-sont calculés ; il a de l’expérience et il est très
-vigoureux. A sa gauche, Charles est chocolat, il est
-mince et vif comme une anguille, agile et adroit
-tandis que Joë est musculeux. Derrière eux, à
-droite, c’est un vrai noir de peau, Lucien ; ses traits
-rappellent quelque ancêtre blanc (européen, dis-je),
-mais il n’aime pas trop à se fatiguer, il fait à peine
-le strict nécessaire. Par contre, à sa gauche, c’est
-le plus actif de tous, Ernest, un jeune Indien
-peau-rouge de dix-neuf ans, beau comme un dieu
-païen ; ses cheveux sont d’un noir bleuâtre ; sa
-figure éveillée reflète la vie des bois et des animaux,
-qu’il connaît mieux peut-être que les hommes ; il
-a fui à treize ans l’école de Cayenne, enivré de la
-vie des forêts, et il ne l’a plus quittée depuis. Il a
-l’air susceptible de développement autant au moins
-que nos fils de citadins : son profil, ses traits sont
-réguliers, sa tête est fine, peut-être un peu trop fine
-et petite, comme serait celle d’un joli chat, c’est
-un pur produit d’Amérique, sans croisement blanc
-ni noir, aussi m’intéresse-t-il d’autant plus ; je
-vois en lui le représentant d’un problème, celui
-d’une race d’hommes différents de nous, originaire
-du nouveau monde, développés à côté des
-races indo-européennes et asiatiques, sans les avoir
-connues.</p>
-
-<p>Le pilote de Sully est plus âgé que le mien :
-il a neigé sur sa barbe et sur ses cheveux ; il s’appelle
-Simplice et il a l’esprit plus simple qu’Homère ;
-il ne voit pas si bien les bons passages des
-sauts et il a moins d’influence sur son équipe.
-Celle-ci est composée de deux créoles d’un brun
-clair : Ernest II et Titi ; d’un autre presque noir,
-muni de favoris qui lui donnent un faux air de procureur,
-mais il est plus adroit et plus fort qu’un
-habitué des tribunaux, il est plein de ressources et
-s’appelle Eugène ; le quatrième est M. Dormoy, le
-beau diseur, le grand gesticulateur, l’homme qui
-sait tout, règle tout, régit tout, gouverne tout, même
-le pilote qui n’est pas le sien, et d’ailleurs l’envoie
-balader. S’il n’était pas bon travailleur, M. Dormoy
-serait fatigant ; il est drôle pour ceux qui savent le
-créole.</p>
-
-<p>Sous son <i>pomakary</i>, Sully trône avec Mlle Emma.
-Vu de l’avant sur son tapis rouge, il a l’air d’un
-sultan avec sa favorite. C’est assez cela. A côté de
-moi, j’ai M. Sésame, moins favori qu’Emma, mais
-tenant moins de place, obligeant, intelligent, plein
-de tact, et sec comme un clou. Les deux ouvriers
-que nous transportons au milieu de nos pagaras
-sont sans importance, mais Sully a, en outre, un
-homme à tout faire, porter de l’eau, faire du feu,
-cuisiner, tendre son hamac ; en tout, sur ces deux
-canots, nous sommes donc quinze personnes avec
-leurs bagages : les deux ouvriers vont nous quitter
-en cours de route pour rejoindre leur chantier de
-travail.</p>
-
-<p>A onze heures, nous passons le saut Icoupaye
-formé de rocs de quartz barrant en grande partie le
-cours de l’Approuague. C’est un filon de quartz en
-saillie, mais il n’est pas aurifère. Il n’est pas donné
-de l’être à tous les filons de quartz ; tout près d’ici
-pourtant on exploite des sables aurifères.</p>
-
-<p>Ne sachant à quoi rêver dans mon canot, je
-retrouve de vieilles mélodies de Rossini, qui me
-remplissaient de joie quand j’étais jeune. Comme
-ces fraîches idées musicales, pareilles à celles de
-Mozart, me faisaient battre le cœur à quinze ans !
-Est-ce la jeunesse de cette nature dans sa splendeur
-qui les évoque ? Ces bords de l’Approuague
-sont de plus en plus beaux, ou bien on dirait que
-je prends de plus en plus conscience de la magnificence
-des forêts tropicales. Ce ne sont que des
-verts, de clairs et obscurs verts, cachant les troncs
-verdâtres, des lianes vertes montant avec une légèreté
-indescriptible. Par moments, on dirait d’énormes
-pans de ruines entièrement recouvertes de
-lierre épais ou bien de plantes grimpantes fines et
-serrées ; les lianes qui font cet effet si délicat et
-singulier rejoignent des rideaux d’arbres entiers en
-faisant d’épaisses murailles vertes qui tombent à
-pic dans la rivière. Parfois un trou sombre s’ouvre
-béant dans ces murailles, comme une caverne crée
-un vide noir dans la verdure, et l’on aperçoit dans
-ce vide quelques troncs très hauts sans branches ;
-ou bien des arceaux verts encadrent des fenêtres,
-à travers lesquelles se perdent des enfilades de
-troncs et de lianes-cordes sans feuilles. Les palmiers
-abondent, mais ils sont submergés dans la foule
-des grands arbres feuillus, aussi pittoresques que
-nos châtaigniers et nos noyers. Dans une touffe
-de lianes, Sully vise, de son canot, successivement
-deux serpents et les tue, un serpent rouge ou <i>serpent-agouti</i>
-et un <i>drage trigonocéphale</i>. Le serpent-agouti
-trompe le chasseur par son cri, qui est
-le même que celui de l’agouti, le lièvre américain ;
-si l’on imite ce cri pour attirer l’agouti, on voit souvent
-paraître le serpent-agouti.</p>
-
-<p>Nous faisons halte au confluent de la rivière
-Arataye avec l’Approuague. Il se met à pleuvoir,
-et la nuit s’annonce pleine d’eau. Heureusement
-nous trouvons des carbets encore solides que nos
-hamacs ne feront pas crouler. Les moustiques
-commencent à nous incommoder ; je n’ai pas de
-moustiquaire, mais mon hamac brésilien est si
-grand que je puis le replier sur moi et il fait
-presque l’office d’une moustiquaire. J’admire mes
-créoles dont plusieurs sont pourvus de cette protection,
-mais d’autres ne se soucient même pas
-d’un carbet pour pendre leur hamac et couchent
-dans les canots : sur l’eau les moustiques sont encore
-plus abondants, mais la fatigue du jour endort
-nos <span lang="en" xml:lang="en">boys</span> rapidement. Il pleut toute la nuit, et l’humidité
-remplit notre linge, nos souliers, nos chapeaux.
-La Guyane est un terrible pays pour les chaussures
-et toute espèce de cuir, et l’humidité est le
-grand ennemi, bien plus que la chaleur. Pour éviter
-qu’elle pénètre le corps, il faut faire beaucoup
-d’exercice, transpirer et beaucoup manger : en canot,
-c’est l’exercice qui nous manque le plus.</p>
-
-<p>Partis à sept heures du matin, des averses nous
-arrosent encore. A la fin de l’une d’elles, je remarque
-que Joë, qui l’avait subie ruisselante sur
-son dos nu, remet son tricot mouillé : « Il doit
-être froid, lui dis-je. — Non, pour moi il est chaud. — Alors,
-c’est vous qui le réchauffez. — Non, il est
-plus chaud que la pluie, je l’ai serré. » Et en effet,
-il paraît bien qu’une pluie prolongée, même tiède,
-refroidit le corps, tandis qu’un vêtement de laine
-même humide, rend la sensation de chaleur. Il a l’air,
-ce Joë, d’avoir souffert des intempéries, avec sa
-figure plissée, malgré sa jeunesse. Voilà huit ans
-qu’il a quitté la Martinique pour courir les bois et les
-rivières. La fatigue physique vieillit vite. Mon pilote
-Homère, qui a mené la même vie et dans les mêmes
-conditions, a trente-cinq ans : il en porte cinquante.
-Ainsi je me représente Ulysse devant Troie.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c4">CHAPITRE IV<br />
-LE SAUT MACHICOU</h2>
-
-
-<p>A midi, nous sommes au <i>dégrad</i>, c’est-à-dire au
-point de débarquement du saut Machicou : nous y
-trouvons quelques <i>boschs</i> ou <i>boschmen</i> qui transportent
-des marchandises. Les <i>boschmen</i> sont les
-nègres de la Guyane hollandaise. Ils ont une majestueuse
-allure, ce sont des types superbes, bien
-que leurs jambes soient un peu courtes. En les
-regardant, on se demande si la race blanche est
-la plus belle. Avec leurs poitrines bombées et
-leurs biceps énormes, ils sont d’excellents pagayeurs
-et porteurs de fardeaux. Ici, ils transportent
-leurs marchandises par terre, car le Machicou
-est infranchissable aux canots chargés, surtout
-à la montée.</p>
-
-<p>La première partie du saut forme une chute de
-deux mètres : pour la passer, les canots déchargés
-font un grand détour derrière une île. Il y a
-beaucoup d’îles, et l’habileté consiste à trouver
-entre ces îles les meilleurs passages. Le Machicou
-est formé de sept chutes successives, dont la première
-et la dernière, les plus étroites, sont les plus
-difficiles : nous irons de l’une à l’autre par un sentier
-en forêt.</p>
-
-<p>Nous restons sur le rivage, abrités par de grands
-arbres penchés sur l’eau. Il tombe des averses
-torrentielles, l’humidité pénètre jusqu’au cœur des
-plantes et des fleurs. De beaux lis blancs, à peine
-ouverts, pendent lamentablement. Des fruits à
-peine mûrs tombent à terre pour pourrir.</p>
-
-<p>Pour fêter notre arrivée ici et vaincre l’humidité,
-nous vidons deux bouteilles de Champagne, et les
-plus adroits de nos <span lang="en" xml:lang="en">boys</span> savent s’en faire verser
-un verre. Les <i>boschs</i> sont impassibles dans leur
-stature massive.</p>
-
-<p>Les sept chutes du Machicou pourraient fournir
-plusieurs milliers de chevaux. Ce sera une ressource
-pour l’avenir de la Guyane. Je vois déjà un
-chemin de fer électrique allant d’ici aux placers
-du haut Approuague, de la Mana et de l’Inini. En
-attendant, on pourrait peut-être venir jusqu’ici en
-chaloupe à vapeur. Il suffirait de faire creuser un
-chenal au Mapaou et de le baliser.</p>
-
-<p>Nous profitons de cet atterrissage pour faire un
-tour en forêt, et terminer la journée par un repas
-de gala, dont le menu contraste avec la sauvagerie
-de la forêt, et notre entourage de naturels <i>boschs</i>
-et créoles. Ce menu se compose d’un poulet (nous
-en avons pris trois ou quatre chez M. Chou-Meng,
-au départ en canot), d’œufs à la coque, d’une soupe
-aux pois et au Liebig, de poisson et de riz au
-sucre préparé par Emma. Le dîner a été précédé
-d’un punch au rhum, arrosé de médoc, et couronné
-par du champagne. Voilà de quoi braver la fièvre
-pour huit jours. Nous finissons de dîner avant l’arrivée
-des moustiques que la nuit nous ramène,
-ils eussent gâté notre festin.</p>
-
-<p>Il ne nous faut guère que quarante minutes le
-lendemain matin, pour remonter à pied les chutes
-du Machicou. En ligne directe, il n’y a pas deux
-kilomètres, mais il y a les détours ; le sentier erre
-à travers la forêt, sous l’ombre épaisse et humide,
-entre des palmiers hérissés de piquants et à travers
-des flaques d’eau où l’on enfonce jusqu’au
-genou. Le sol n’est que de la boue et de la roche
-décomposée, d’une profondeur qu’on devine considérable ;
-c’est pour cela qu’il est si facile d’y planter
-des carbets.</p>
-
-<p>Au sommet du saut, il y a toute une série de
-carbets où campent les <i>boschs</i> ; ici nous avons le
-temps de les examiner en détail. Sur leur peau
-noire, au cou, dans le dos et sur la poitrine, aux
-cuisses et aux jambes, ils portent des tatouages en
-relief. Ce n’est pas de la peinture, ce sont des
-dessins symétriques, des lignes, des cercles et des
-festons formés par des centaines de boutons allongés
-de peau plus noire, en saillie. Ils obtiennent ce
-résultat en se piquant, soulevant la chair et mettant
-au-dessous un corps dur qui la tient gonflée. Cette
-explication m’est fournie par un de nos <span lang="en" xml:lang="en">boys</span>, car
-les <i>boschs</i> ne parlent pas créole, mais seulement
-leur idiome et un peu le hollandais. Il y a avec eux
-deux gamins de sept à huit ans, et un tout petit
-de moins d’un an. Le bébé est porté par sa mère,
-suspendu devant son sein où il puise à volonté. Si
-ce poids échauffe trop la mère, elle plonge dans
-l’eau son rejeton jusqu’à ce qu’il soit évanoui, puis
-lorsqu’elle le reprend, il lui procure de la fraîcheur
-pour quelque temps. Le bébé ne s’en porte pas
-plus mal, paraît-il. Avant deux ans, on jette à
-l’eau les enfants pour commencer leur apprentissage
-de la rivière ; on les jette de plus en plus
-loin pour les faire nager. A sept ans, on les jette
-dans les sauts et les rapides pour qu’ils apprennent
-à s’en tirer. Voilà une éducation soignée ; aussi,
-avec ce genre d’exercices, ils sont à vingt ans rompus
-à tout, et ont des poitrines et des muscles à
-faire l’admiration des sculpteurs.</p>
-
-<p>Pendant cette matinée, nos pagayeurs ont fait
-passer aux canots vides les six premières chutes, et
-ils ont porté les bagages et les provisions en amont
-de la septième. Celle-ci est la plus difficile, et il est
-midi quand ils commencent à l’entreprendre ; elle
-a environ cent mètres de longueur et quatre à
-cinq de hauteur. D’une sorte d’observatoire naturel,
-hissé entre des branches au-dessus d’un rocher
-à fleur d’eau, je vais voir comment ils s’y
-prendront. Ce n’est pas une petite opération, il
-faudra trois heures pour la mener à bien.</p>
-
-<p>Les <i>takarys</i>, les cordes, les pagaies, tout est
-mis en jeu. Les huit pagayeurs et les deux patrons
-sont tous occupés à passer un seul canot à la fois.
-Tous sont dans l’eau ou à la nage, sous des
-averses torrentielles, travaillant ou combinant.
-L’un ou l’autre passe un grand moment assis sur
-un rocher à regarder les autres. Le plus agile et
-le plus infatigable est bien mon jeune Indien, l’eau
-est son élément. C’est dans ces circonstances
-qu’on peut juger du coup d’œil, de la force et de
-l’adresse : la rivière a ici soixante à quatre-vingts
-mètres de largeur, et elle est hérissée de rochers.
-Tout à coup le canot, que tous hissent à force de
-bras sur une roche, leur échappe et recule de
-plus de soixante mètres ; un des hommes a gardé
-sa corde par bonheur, et en la filant, le retient peu
-à peu, mais c’est une demi-heure de perdue, un
-travail à refaire.</p>
-
-<p>Ils font tout ce travail sans avoir mangé. Je les
-en admire, cependant je trouve qu’il eût mieux
-valu hisser les canots par terre. Il paraît que les
-<i>boschs</i> ont fait ainsi pour les leurs. La distance
-est bien plus courte et si la pente est bien plus
-forte, il n’y a pas la résistance de l’eau, et les rochers
-sont dangereux. Il serait si simple d’avoir
-ici un petit treuil à bras pour faciliter encore le
-travail.</p>
-
-<p>Nous coucherons ici, car les <i>boschs</i> sont partis
-laissant leurs carbets vides ; peut-être nos <span lang="en" xml:lang="en">boys</span>
-escomptaient-ils ce répit dans leur pagayage ! Nous
-pêchons à la dynamite, mais les <i>boschmen</i> ont déjà
-pêché ce matin et notre résultat est faible. Les
-<i>boschs</i> pêchent en frappant l’eau avec une liane
-odorante qu’ils appellent <i>la liane enivrante</i> ; elle
-étourdit le poisson qui vient flotter à la surface et
-qu’on prend vivant, à la main. Il paraît que le
-tapir, le <i>maïpouri</i> des créoles, se sert aussi de cette
-liane pour pêcher, mais son procédé est plus
-curieux. Après s’être bourré de cette liane, il salit
-l’eau de sa fiente. Le poisson en est empoisonné,
-remonte à la surface, et le tapir le dévore. Cet
-animal, très abondant en Guyane, vit presque autant
-dans l’eau que sur la terre.</p>
-
-<p>Avant d’aller dormir, je fais un tour dans le
-bois. C’est un rêve que la forêt tropicale. Que
-d’enfants et de jeunes gens auraient une joie intense
-à jouir de ces prodigieux espaces libres où
-la flore et la faune sont si variées et si puissantes ;
-c’est le bois enchanté, on s’y retrouve l’homme
-primitif, le sauvage enfant du bois sauvage ; le
-sol est humide, les buissons ruissellent, les palmiers
-s’élancent élégants et droits ou hérissés de
-longues épines, arquant leurs immenses feuilles
-sous lesquelles se blottissent les serpents. L’inconnu
-mystérieux et terrible, c’était et c’est encore
-tout le secret du bois sacré, et déjà en Guyane il
-a beaucoup plus de mystères que de terreurs.</p>
-
-<p>Le lendemain, 9 février, sixième jour de notre
-voyage en canot, la matinée se passe à pagayer vigoureusement
-pour réparer le temps perdu la
-veille. Nous déjeunons dans les canots, évitant d’atterrir.
-A travers l’ouverture arrière de mon <i>pomakary</i>,
-L’Admiral me fait passer des aliments
-variés, des œufs à la coque, cuits au moyen d’une
-lampe à pétrole ; du riz froid ; un siphon à <span lang="en" xml:lang="en">sparklets</span>.
-Le riz me rappelle le <i>kacha</i> russe que je
-mangeais, il y a moins de six mois, à Tiutikho,
-près de Vladivostok, où je faisais des prospections
-de mines. Un Coréen me préparait le kacha, il
-parlait des préparatifs de guerre des Japonais.</p>
-
-<p>A cinq heures et demie, nous accostons le rivage
-près de la crique Coui pour y passer la nuit. Ce
-mot crique veut dire ici une rivière, un cours d’eau ;
-il traduit le mot anglais <i lang="en" xml:lang="en">creek</i> qui, partout où il
-y a des alluvions aurifères, désigne un cours d’eau
-quelconque. Nous n’avons pas fait autant de chemin
-que nous aurions voulu ; le courant de l’Approuague
-augmente de vitesse à mesure qu’on le
-remonte, la largeur diminue, sans peut-être que
-la pente change ; les bords sont toujours plats.</p>
-
-<p>Cette nuit, bercé par les averses, dans mes intervalles
-de sommeil, j’écoute les bruissements, les
-murmures de la forêt, essayant de les comparer à
-ceux de <i>Siegfried</i>, de <i>Robin des Bois</i>, et, par analogie
-de situation, à ceux de <i>l’Africaine</i>, lorsque
-Vasco décrit le <i>Paradis sorti de l’onde</i>. C’est un
-paradis terrestre, cette forêt vierge immense sous
-ce climat tiède et humide, où l’on n’a, semble-t-il,
-qu’à se laisser vivre. Ces mystérieux bruits de la
-forêt, ce sont ceux des insectes, des serpents, des
-oiseaux, des singes, des tigres, qui, tous aux
-aguets la nuit, épient le danger ou chassent leur
-proie. C’est la lutte des êtres pour leur existence,
-chaque cri cache peut-être une angoisse, une terreur,
-celle de l’insecte pour l’oiseau, de l’agouti
-pour le serpent. C’est le fruit qui tombe, secoué
-par le singe, le poisson qui plonge entendant le
-tapir. L’homme même, s’il n’éprouve aucune
-crainte, se défend contre le moustique, le vampire,
-la chique, les plus petits êtres. Ce murmure complexe
-est bien loin vraiment de ces fantaisies musicales
-que j’évoquais tout à l’heure ; seule peut-être
-la <i>Gorge-aux-Loups</i>, avec ses appels de chouettes,
-donne-t-elle le même genre d’impression, celle d’un
-mystère alarmant. Quant à la pluie, ces grosses
-gouttes tombant des arbres, suivies de torrents
-d’eau en rafales, ce serait bien l’orage de la <i>Pastorale</i>.
-Mais quel réveil plein de soleil leur succède !</p>
-
-<p>J’en suis là de mes rêveries, au milieu de la nuit,
-quand j’entends une sorte de hurlement. A demi
-éveillé, je demande : « Qu’est-ce que c’est ? — Un
-tigre », dit un des <span lang="en" xml:lang="en">boys</span>. Ce mot me réveille
-tout à fait, mais je me rappelle les blagues créoles.
-Comme personne n’a l’air de remuer, je me rassure
-et me rendors. D’ailleurs, le tigre, le <i>puma</i>
-guyanais, n’attaque jamais l’homme ; il préfère
-l’agouti.</p>
-
-<p>A sept heures du matin, nous repartons par un
-léger brouillard. La rivière, plus étroite qu’auparavant,
-entre les arbres qui y plongent leur ramure,
-et sous la buée légère, me donne une impression
-de paysages humides et vaporeux d’Irlande ; là-bas
-aussi, il fait humide et la sève est exubérante. Mais
-ici, en Guyane, l’effet est inattendu. Aux arbres
-pendent des lianes torses et des lianes-cordes tombant
-de cinquante mètres de hauteur ; des singes y
-grimpent, elles porteraient même le poids d’un
-homme. Il paraît que les bois guyanais sont d’une
-dureté supérieure à tous les nôtres ; quelques troncs
-sont si pesants qu’ils plongent sous l’eau et encombrent
-le fond des rivières. Je n’aurais pas cru
-qu’un climat chaud et humide, où la végétation est
-si rapide, puisse produire des bois si durs. On
-s’attendrait plutôt à ne trouver en Guyane que des
-bois mous et spongieux.</p>
-
-<p>A une heure et demie, nous sommes au petit
-saut Canory. Nous en passons la première partie
-en sautant à pied d’un rocher à l’autre, et traversant
-quelques bras du courant presque à la nage
-pour décharger les canots que les <span lang="en" xml:lang="en">boys</span> ont de la
-peine à hisser. Ces rochers sont des granites striés
-avec des arêtes dures presque coupantes. Il faut
-les sauter avec précaution. Nos <span lang="en" xml:lang="en">boys</span> ont la plante
-des pieds durcie à souhait pour ces manœuvres,
-et pourtant ils s’y prennent avec des mouvements
-prudents de chats qui craignent d’effrayer des
-souris.</p>
-
-<p>La seconde partie du saut étant également pénible
-si l’on ne décharge pas les canots, nous la
-faisons à pied par un sentier qui passe sur quelques
-rochers glissants, puis descend dans la forêt sur
-le sol inondé. Déjà trempés, une averse guyanaise,
-une trombe d’eau nous achève comme si le feuillage
-des arbres n’existait pas. C’est un vrai bain, et je
-ne regrette pas d’avoir laissé mes souliers sous le
-<i>pomakary</i> du canot, ils sont plus au sec. Rien de
-plus simple, une fois rembarqué, que de changer
-de mauresque. J’ai dit, je crois, que L’Admiral en
-a tout un stock, et de toutes les couleurs. Ce vêtement
-est idéal dans ce pays. « Il ne vous manque,
-dis-je à Sully, que quelques mauresques aux couleurs
-d’Arlequin et de Polichinelle, pour danser
-sur les rochers. Ce serait pittoresque et imprévu
-dans une photographie. »</p>
-
-<p>Les blagues se croisent et excitent la faconde de
-M. Dormoy. Il dit que nos mauresques rouges
-effrayent le gibier, même les serpents. Il prétend
-qu’il a vu de grandes couleuvres (c’est ainsi que les
-créoles appellent le <i>boa constrictor</i>), qui se réunissaient
-de façon à faire des ponts entre les îles du
-fleuve, et des animaux leur passaient sur le corps
-pour franchir l’eau. D’autres sont si grosses qu’elles
-surgissent comme des îles au milieu du fleuve. Ce
-qui est certain, c’est qu’il en est de douze à seize
-mètres de long et de la grosseur d’un baril (un petit
-baril, je pense). L’une d’elles a étouffé, un jour,
-près de Cayenne, un homme à cheval. Une autre
-fois, la nuit, dans le bois, un homme portait une
-lanterne pour aller chercher un camarade égaré ;
-une couleuvre lui tomba sur le dos, l’enlaça, et il
-ne dut son salut qu’à son couteau de poche qu’il
-réussit à tirer et avec lequel il scia la couleuvre en
-deux. Un gendarme vit un jour son pied avalé par
-une couleuvre jusqu’au sommet de la cuisse ; heureusement
-il put alors la tuer et retirer son pied.
-M. Dormoy est si convaincu qu’il nous convainc
-aussi, du moins pendant qu’il pérore, mais les pires
-blagues parmi les précédentes ne sont pas de lui,
-je dois le reconnaître.</p>
-
-<p>A trois heures et demie, nous sommes au pied
-du Grand Canory, et à soixante-dix mètres au-dessus
-du niveau de la mer. Les mugissements de
-l’eau sont autrement violents ici qu’au Mapaou et
-au Machicou ; nous arrivons au plus grandiose
-spectacle de la Guyane française, et il vaut d’être
-décrit. C’est pour nous la mi-chemin du voyage en
-canot.</p>
-
-<p>La rivière fait un brusque détour et nous avons
-devant nous des cataractes écumantes, quelque chose
-comme la chute centrale des grandes eaux de Versailles,
-mais à l’état sauvage, beaucoup plus vastes,
-plus élevées, plus larges. Les degrés sont faits de
-rochers irréguliers et tourmentés sur lesquels se
-penchent les grands arbres, couvrant les pentes des
-collines qui montent de chaque côté. Ces cataractes
-s’étendent sur deux cents mètres de longueur et
-trente mètres de hauteur. C’est un amoncellement
-de débris de granite en blocs et boulders à travers
-lesquels les eaux tourbillonnent.</p>
-
-<p>Naturellement, il est de toute impossibilité pour
-les canots de remonter un pareil torrent. Il faut les
-décharger à côté d’autres canots <i>boschs</i>, qui viennent
-de déposer leurs chargements le long des
-collines de la rive droite du Canory. Nous allons
-être obligés de demeurer ici toute une journée ;
-nous ne serons pas fâchés de la passer à terre et
-d’aller contempler de près, si c’est possible, les
-cataractes de ce fameux Grand Canory. Ce joli nom
-est, paraît-il, d’origine indienne ; « il n’a aucune signification, »
-dit Ernest, de sa voix quelque peu
-nasillarde.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c5">CHAPITRE V<br />
-LE GRAND CANORY</h2>
-
-
-<p>Le sentier suit une pente raide dans un paysage
-d’une grandeur inattendue ; le vert des arbres et des
-herbes tranche avec le rouge du sol glissant, sorte
-d’argile due à la décomposition de rochers granitiques
-dont il reste des blocs avec des veines de
-quartz d’un blanc très pur. Je me demande comment
-nos pagayeurs pourront hisser leurs canots
-sur une pente aussi raide : ce sera leur travail de
-demain. Pour ce soir, ils monteront seulement les
-bagages jusqu’à un entrepôt situé au sommet des
-chutes du Canory.</p>
-
-<p>La pluie nous atteint avec fracas pendant cette
-course ascensionnelle, mais elle ne nous surprend
-plus. Ce sol humide et glissant, ces bois ruisselants,
-ce grondement de la rivière, qui roule en cataractes
-au pied des pentes, nous font un décor impressionnant
-et romantique à souhait. Le site est plein de
-grandeur sauvage. Cette fois, tout le décor des
-Alpes n’y saurait rien ajouter, et, pour jouir de cette
-nature, plusieurs fois je redescends le sentier jusqu’aux
-canots.</p>
-
-<p>Au bord de l’eau, je rencontre nos <i>boschmen</i>, ces
-transporteurs que nous avions distancés sur l’Approuague :
-ils n’ont pu lutter contre nous avec
-leurs canots surchargés de provisions pour les placers.
-Quels efforts ils faisaient derrière nous, enfonçant
-dans l’eau leurs pagaies comme des forcenés
-pour nous rattraper ! L’aspect est si gauche,
-d’un cachet si primitif, de ce mouvement de la pagaie !
-Il semble que l’effort est totalement disproportionné
-au résultat, et sa violence contraste si
-fort avec la douceur de l’eau qui court ! Les anciens
-voyageurs en avaient été frappés comme moi, car
-sur leurs vieux dessins, ils l’ont saisi avec une
-curieuse exactitude. Rien n’a changé ici depuis des
-milliers d’années. Ces <i>boschs</i> sont les naturels du
-pays, comme disaient les voyageurs, et ils y sont
-bien plus <i>naturels</i> que nous. Mais peut-être jouissons-nous
-davantage du paysage.</p>
-
-<p>Le sentier traverse une crique avant d’arriver
-aux magasins. Ceux-ci sont deux grands hangars
-ouverts de tous côtés, recouverts en tôle ondulée,
-entourés de grands arbres, à portée du mugissement
-des cataractes, sur la pente douce d’une petite
-colline. Pour éviter les chutes dangereuses des
-colosses de la forêt, on a abattu les arbres autour
-des magasins sur un vaste espace, et l’on distingue
-mieux ainsi le pays aux collines ondulées. Sous la
-forêt, on ne distingue rien à distance, la pente que
-l’on suit indique seule si l’on est en plaine ou en
-collines.</p>
-
-<p>Je monte au delà des magasins pour voir le sommet
-des chutes. Il n’y a qu’un bassin d’eau bien
-calme, ombragé entièrement, et où sont amarrés
-deux canots prêts à repartir. Après la pluie et la
-chaleur, sous ces voûtes verdoyantes, un bain dans
-cette eau presque tiède est une jouissance.</p>
-
-<p>Vraiment tout cet ensemble a plutôt l’allure d’un
-site des Pyrénées que d’un site tropical. Je pense
-aux Pyrénées plutôt qu’aux Alpes, et au pied même
-des Pyrénées, car aucun arbre ici ne rappelle les
-sapins, on dirait plutôt des châtaigniers et des
-noyers ; et puis la température est douce, bien que
-le ciel soit couvert, mais les averses ont une violence
-inusitée ailleurs. S’il y avait un petit observatoire
-dominant les cataractes, peut-être attirerait-il
-les touristes en Guyane. D’en bas, on ne voit qu’une
-partie des chutes ; d’en haut, on ne les voit pas du
-tout ; la forêt les cache entièrement. Quand viendra-t-il
-des touristes au Grand Canory, la merveille des
-spectacles de la Guyane française ? Je crains que
-les obstacles ne soient longtemps encore insurmontables.
-Et pourquoi arranger ces chutes ? Ce serait
-les gâter. On fait cela dans les Alpes, on civilise
-les chutes et les glaciers, et tout tombe dans la banalité.
-Quand un spectacle n’a plus de mystère,
-quand il a perdu l’attrait de la difficulté à vaincre,
-sa beauté est compromise.</p>
-
-<p>En rentrant aux magasins, je trouve une quarantaine
-de <i>boschs</i> et de créoles installés sous le grand
-toit, suspendant leurs hamacs d’un côté, leurs vêtements
-mouillés de l’autre, dans l’espoir du soleil
-de demain pour les sécher. Sully, Emma et moi,
-nous jouissons d’un abri spécial, relativement. Il
-n’est ouvert que de deux côtés, sur la forêt ; l’air y
-circule librement. Le chef magasinier a un réduit
-fermant à clef pour y entreposer l’or qui arrive des
-placers, avant de l’embarquer à nouveau. On est
-honnête en Guyane, car il serait si facile de voler
-l’or qui court les fleuves et les sentiers ! Le magasinier
-et sa femme nous reçoivent sous leur moustiquaire,
-et nous offrent du <i>pippermint</i> d’un vert éclatant,
-digne de la forêt vierge.</p>
-
-<p>Pour répondre au pippermint, nous invitons le
-chef et sa femme à dîner avec nous. C’est ce qu’ils
-attendaient. Nous leur offrons du punch au rhum,
-du potage Maggi, de délicieuses petites truites du
-Canory, du riz cuit à la vapeur, comme en Chine
-(il n’y a plus que Paris pour manger le riz sous
-forme de purée fade), des bananes frites, du fromage
-de Hollande et de la gelée de conserve. Enfin le
-champagne remplit son office, aussi reconstituant que
-pétillant et fait pour bavarder. En Guyane, il faudrait
-que tout le monde en bût ; il n’y a peut-être que
-les gens sages qui s’en privent, mais il y en a peu.</p>
-
-<p>Nous causons des difficultés d’explorer et d’exploiter
-les mines en Guyane : ces difficultés sont,
-dans leur genre, aussi grandes qu’au Klondyke. Je
-ne sais pas pourquoi l’on vante tellement l’endurance
-et la ténacité du prospecteur américain (des Etats-Unis).
-Les prospecteurs et les mineurs créoles sont
-tout aussi vigoureux et ardents. Leur climat humide,
-parfois fiévreux, est même plus à craindre
-que l’hiver rigoureux de l’Alaska. Les distances de
-la côte et des centres habités jusqu’aux mines, sont
-aussi grandes : il faut trois à quatre semaines, souvent
-davantage, pour remonter le Maroni, la Mana,
-ou même l’Approuague, avec des canots chargés de
-provisions. Les accidents aux sauts, aux rapides,
-sont fréquents. La forêt a du gibier, mais le mineur
-ne peut passer son temps à la chasse ; il vit de conserves.
-Les fruits abondent, mais ils sont disséminés ;
-celui qui est occupé à retirer l’or de la rivière
-ne peut leur courir après sans risquer de perdre
-sa place. Les plantations sont coûteuses, à cause
-du déboisement qu’il faut d’abord faire ; on ne peut
-les entreprendre que pour des installations de
-longue durée ; or, les rivières aurifères en Guyane
-sont le plus souvent étroites ; les chantiers d’exploitation
-avancent rapidement, changent de place, et
-quand on y revient, en moins d’un ou deux ans, la
-brousse vierge a poussé.</p>
-
-<p>L’Américain du Nord ne redoute pas non plus les
-climats chauds ; il dit volontiers : « Qu’importe de
-geler sous le pôle, ou de griller sous l’équateur,
-pourvu qu’on trouve de l’or ? » Mais notre créole
-guyanais ne lui cède en rien, il a la même philosophie
-pratique ; il rirait sous le pôle, car c’est son
-avantage sur l’Américain du Nord : il sait rire et
-conter des histoires.</p>
-
-<p>La soirée est égayée par des causeries, et quand
-je vais rejoindre mon hamac, j’ai oublié où nous
-sommes et je cherche sur ma tête les feuilles d’un
-carbet ; au lieu de feuilles, j’aperçois une tôle ondulée.
-Mais la différence n’est pas grande.</p>
-
-<div class="c" id="img3"><img src="images/illu3.jpg" alt="" />
-<div class="c">ESCALIER DU ROROTA</div>
-</div>
-<p>Pendant la matinée du lendemain, le soleil est
-chaud et dégage de partout une vapeur humide :
-les effets de nos pagayeurs sont vite secs. Nous
-profitons aussi du soleil pour sortir et secouer notre
-linge que l’humidité pénètre au plus profond des
-<i>pagaras</i>. Entre temps, <i>boschs</i> et créoles s’entr’aident
-pour hisser leurs canots le long du sentier. C’est ici
-qu’on aurait plaisir à utiliser un treuil à bras et des
-rails en bois. Car les canots s’usent rapidement à
-force de frotter sur la terre et les roches. Même il
-faudrait éviter entièrement ce remontage des canots.
-Il suffirait d’avoir une station de canots au sommet
-du saut Canory. Il y a une autre raison pour changer
-de canots : plus on remonte la rivière, plus elle
-est étroite et sinueuse, et par suite incommode aux
-canots <i>boschs</i>, qui sont très longs. On aurait, à
-partir du Canory, des canots courts et légers ; légers
-pour pouvoir passer par-dessus les troncs ensevelis
-dans les rivières, et qui viennent heurter la
-quille des pirogues. Il paraît que nous en verrons
-beaucoup, de ces troncs redoutables.</p>
-
-<p>C’est un spectacle que de voir nos longs canots
-traînés et poussés à bras d’hommes. Devant les
-magasins, sur un sol plat et humide, ils glissent rapidement.
-Ici, c’est un jeu, mais dans la montée,
-on ne plaisantait pas ; même M. Dormoy grondait
-et usait tous ses adjectifs.</p>
-
-<p>Nous partons à onze heures du matin : à peine
-sommes-nous à quelques mètres du <i>dégrad</i> que
-toute trace du Canory a disparu ; le majestueux ravin
-s’est évanoui, le grondement des eaux, le fracas
-des cataractes, tout le bruit s’est éteint derrière un
-brusque contour. Les pagaies seules troublent le
-silence. Nous avons autour de nous la même vision
-de rivière encadrée de forêts qu’avant le Canory,
-sauf que la largeur des eaux est un peu moindre.</p>
-
-<p>Des perroquets verts passent par volées en jacassant ;
-leur vert plus clair tranche sur celui des
-arbres ; des vols d’<i>aras</i> rouges viennent les croiser,
-et c’est une féerie de plumages bariolés. Tous ces
-oiseaux poussent des cris éclatants comme des sonneries
-de cuivre ; on dirait des cris de paons ou
-d’oiseaux exotiques de grandes volières. Tout est
-splendide et grandiose ; on rêve… mais il faut déjeuner.
-Pourquoi cette opération doit-elle se faire
-prosaïquement au fond des canots ? J’aime peu ce
-système qui rappelle un dîner de prisonniers qu’on
-passerait à travers un guichet. Le <i>pomakary</i> est
-une prison, et son entrée est un guichet. On n’en
-peut sortir qu’en rampant sur les bagages accumulés,
-car les places vides, fort étroites, sont prises
-par les pagayeurs. C’est qu’il faut gagner du temps.
-Je vais pourtant m’asseoir derrière le <i>pomakary</i>,
-près de mon Homère debout ; et malgré le manque
-de confort de cette position sur les bagages irréguliers
-et anguleux, je puis contempler à l’aise le
-décor tropical dans lequel nous glissons.</p>
-
-<p>A trois heures, nous accostons à la crique Sapoucaye ;
-il faudrait plusieurs heures pour atteindre
-un autre atterrissage avec des carbets, et le traînage
-des canots au Canory a, paraît-il, fatigué nos <span lang="en" xml:lang="en">boys</span>.
-Je crois que c’est une ruse d’Ulysse, je veux dire
-d’Homère, pour aller chasser. Il part en effet avec
-Sully et le procureur d’un côté ; les autres vont
-d’un autre côté, et quelques minutes plus tard, ils
-rapportent des perdrix, des perroquets et un
-<i>hocco</i>. Cet oiseau est une dinde sauvage très charnue.
-Sans s’en douter, elle porte une poitrine de
-chair si épaisse qu’on la rôtit sur le gril comme un
-beefsteak. On appelle cela un beefsteak de <i>hocco</i>.
-C’est délicieux, tendre, parfumé, succulent, comment
-dire encore ? un plat de roi que les menus
-royaux ne voient jamais. Croirait-on que les rois
-aient des sujets d’envier les <span lang="en" xml:lang="en">boys</span> créoles ? Dans
-leur for intérieur, ils en ont plus d’un qu’ils savent
-ne pas dire. C’est leur devoir. Le beefsteak de
-<i>hocco</i>, même décelant un péché capital, est avouable.</p>
-
-<p>Une promenade sous bois me charme toujours le
-soir : les lianes, les orchidées aux larges feuilles,
-posées sur les branches et les troncs comme du gui
-florissant, sont de rares spectacles. Sur le sol, c’est
-autre chose : des scorpions, des scolopendres, mille
-insectes, mais non pas tous au même endroit, évidemment.
-C’est à désespérer, je crois, un entomologiste,
-même courageux, car les variétés guyanaises,
-jamais étudiées, doivent être pleines de surprises.
-Mais je préfère lever les yeux vers les
-voûtes profondes de feuillages, à travers lesquelles
-passe un peu de bleu violacé, vespéral (j’envie la
-fécondité d’adjectifs de Dormoy). Et puis, la faute
-en est à mon <i>pomakary</i>, qui m’avait fait rêver d’une
-prison. Heureuse faute ! Je pense à l’admirable
-chœur des prisonniers de <i>Fidelio</i> : « Adieu, rayons
-si doux des cieux, il faut rentrer dans l’ombre. »
-Beethoven en Guyane ! mais il a des contrastes si
-saisissants entre la splendeur des choses, et l’ombre
-et la tristesse. Ici, l’ombre chante encore : l’autre
-jour elle était pour moi pleine de cris de mort, de
-plaintes pour l’existence. Ce soir, elle est pleine
-de chants d’amour. Car la nuit, tous les êtres ont
-aussi leur moment de repos. Ils s’appellent de cris
-amoureux qu’ils savent reconnaître.</p>
-
-<p>Avez-vous jamais entendu dans la montagne ces
-appels de jeunes gens, ces appels où dans les voix,
-dans les inflexions, il y a comme de l’amour qui
-passe ? Dans la forêt, il en est de bien plus variés
-encore, mais nous autres, civilisés, nous en avons
-perdu le secret, nous ne les connaissons plus. Seuls,
-quelques-uns, plus sensibles, distinguent les roucoulements
-des oiseaux en amour, les petits cris des rainettes,
-que sais-je ? La musique cultivée, peut-être trop
-belle, trop idéale, nous a fait perdre d’autres sensations :
-le sauvage n’envie pas l’homme civilisé.</p>
-
-<p>Cette nuit, à deux heures, une troupe de petits
-singes gris et noirs a entouré nos carbets ; ils ont
-grimpé par-dessus en gambadant. On m’a appelé
-pour les voir, mais je dormais si profondément,
-que je n’ai rien entendu. Ces petits êtres sont inoffensifs,
-même pour les insectes. Ils vivent de fruits,
-et ne donnent pas de concerts ; c’est bon, cela, pour
-les singes rouges.</p>
-
-<p>Partis à sept heures du matin au jour suivant,
-nous perdons quelques instants à viser des perdrix,
-puis un gibier plus important captive notre attention.</p>
-
-<p>— Un <i>maïpouri</i>, dit mon Indien.</p>
-
-<p>— Qu’est-ce que cela ? dis-je.</p>
-
-<p>Et, au même moment, je reconnais un tapir.</p>
-
-<p>En effet, un énorme animal, sur la rive droite,
-semble paître tranquillement. Mais il nous a entendus,
-il nous regarde, et il plonge dans l’eau. Il traverse
-en zigzag la rivière à la nage sous le feu de toutes
-nos armes. Sur six balles, trois l’ont atteint ; il s’élance
-hors de l’eau sur la rive gauche, derrière nos canots,
-et part à fond de train. Nous accostons ; quatre
-<span lang="en" xml:lang="en">boys</span> se mettent à la poursuite du tapir, et nous
-les attendons, convaincus qu’ils vont en rapporter
-quelques quartiers.</p>
-
-<p>Mais une demi-heure se passe, et ils reviennent
-<i>bredouille</i>. L’animal les a engagés dans un marais,
-puis les a dépistés, bien qu’il ait laissé des traces
-de son sang sur son passage. Je regrette moins le
-manque de viande fraîche que le sort de cette
-pauvre bête, destinée sans doute à périr misérablement.
-Ce <i>maïpouri</i> dépassait la taille d’un bœuf,
-c’est l’éléphant ou l’hippopotame guyanais ; il a une
-petite trompe et il se tient volontiers dans l’eau.</p>
-
-<p>Les tapirs abondent en Guyane. Parfois on les
-voit s’élancer à deux ou trois ensemble au travers
-d’un campement de carbets, renversant tout :
-hommes et hamacs tombent pêle-mêle, ensevelis
-sous les feuilles de leurs abris. C’est pure inadvertance
-du tapir, car il n’attaque pas l’homme ; mais
-il voit un espace libre et il charge au travers pour
-atteindre plus vite la rivière. Surprise désagréable !
-Ne carbetez jamais sur le passage des tapirs.</p>
-
-<p>Les fleurs et les oiseaux égayent le paysage de
-leurs couleurs brillantes. Je remarque de grandes
-fleurs aux étamines jaunes dressées en groupe compact
-sur un fond de graines écarlates : les créoles
-les nomment l’<i>épaulette du soldat</i>. Elles émaillent les
-branches d’un grand arbre, et nos <span lang="en" xml:lang="en">boys</span> le dépouillent
-pour s’en décorer. Des fruits de toute sorte
-attirent nos regards : le raisin et la goyave sauvages ;
-puis des fruits inconnus, peut-être vénéneux.
-On ignore, même en Guyane, la qualité des fruits
-et les ressources de la forêt.</p>
-
-<p>Les aras deviennent de plus en plus nombreux :
-j’en remarque qui ont à la queue un magnifique panache
-d’un bleu aussi éclatant que le rouge de leurs
-ailes ; il est, de plus, irisé et vert par-dessous. Des
-couleuvres, des serpents rouges, des iguanes verts,
-ceux-ci visibles seulement à un œil exercé comme
-celui des créoles, apparaissent à travers les plantes
-verdoyantes et les branches d’arbres. Pour déjeuner,
-Sully tue un ara splendide et un <i>hocco</i>, tandis
-qu’Homère pêche une carpe à côté de la carcasse
-d’un caïman. Le caïman guyanais est lourd et paresseux ;
-il n’a rien du terrible alligator du Brésil.</p>
-
-<p>Nous sommes, à cinq heures, au saut Coatta.
-C’est le nom d’une variété de singes, qui a une colonie
-dans la crique voisine. On donne aux criques,
-à défaut d’autre nom, celui du premier animal qu’on
-y rencontre. Cette nuit, pourtant, nous ne recevons
-aucune visite des coattas ; par contre, vers quatre
-heures, nous avons une sérénade des singes hurleurs.</p>
-
-<p>Au départ du matin, Homère nous offre une perdrix
-grise, un <i>tocklot</i> en créole. Nous passons le
-saut Coatta de neuf à dix heures, sans difficultés.
-Il a six mètres de chute sur deux à trois cents
-mètres de longueur, et nous abordons pour carbeter
-à la crique Japigny.</p>
-
-<p>Il pleut à torrents : nos carbets sont séparés en
-deux groupes, à trente mètres de distance l’un de
-l’autre ; chaque groupe est formé de deux carbets,
-tout l’intervalle est occupé par des buissons et des
-palmiers épineux. Pour aller et venir, on est doublement
-mouillé, par la pluie et par les buissons, et
-l’on s’accroche aux épines. Pendant que le dîner cuit
-comme il peut sous l’ondée, je cause avec Sully. De
-la tête, nous touchons presque les feuilles qui couvrent
-le carbet. Tout à coup Emma nous crie :</p>
-
-<p>— Un serpent sur vos têtes !</p>
-
-<p>Et j’entends comme la chute d’un corps.</p>
-
-<p>Nous nous baissons et je me précipite dans les
-buissons qui m’égratignent. Mais, tandis que je me
-dépêtre dans la demi-obscurité qui tombe, songeant
-à ces « serpents qui sifflent sur nos têtes », Sully,
-impassible, a trouvé un bâton et tué le serpent, qui
-tombait, en effet, au moment où je sortais du carbet,
-cherchant à fuir. Un peu plus, et je lui marchais
-dessus. Ce pauvre être nous cédait sa place sans
-combat, réveillé probablement par la fumée de
-notre feu. Nous autres hommes, nous n’aurions pas
-vidé la place si bénévolement ; et l’on se plaint des
-serpents ! Celui-ci était un serpent rouge, ou serpent-agouti.
-Il passe pour venimeux.</p>
-
-<p>Sous la pluie retentit un cri d’oiseau au timbre
-très clair. On croirait qu’il dit, d’un ton vif et mécontent :
-« Voyons, voyons, » et les créoles l’appellent
-l’<i>oiseau-voyons</i>. Il avertit, prétendent-ils, le gibier
-poursuivi par les félins. De ceux-ci, le plus
-dangereux pour les petits animaux du bois, est le
-<i>cougouar</i>. Il rugit plusieurs fois, et puis il s’enfuit
-en faisant un détour pour aller attendre sur son
-passage le gibier, l’agouti qu’il a effrayé, car il a
-étudié la tactique.</p>
-
-<p>Mais alors arrive l’<i>oiseau-voyons</i> pour prévenir
-le pauvre agouti, ce lièvre américain, qui est aussi
-inoffensif et peureux que le nôtre. Et voilà des
-milliers d’années que la même comédie se répète,
-et c’est ainsi que s’éclairciraient pour moi quelques
-mystères de la forêt si je restais longtemps avec
-les créoles.</p>
-
-<p>Je m’endors tardivement cette nuit, poursuivi par
-cette idée que des serpents rampent parmi les
-feuilles de mon carbet. S’il y en a, à vrai dire, ils
-ont plus peur que moi, et ne songent qu’à me laisser
-tranquille. La pluie fait rage, elle crée un lac
-sous mon hamac, et sur ce lac nagent mes souliers.
-Les moustiques sont excités par la pluie, et nous
-empêchent tous de dormir, et même de rêver.</p>
-
-<p>Quand nous repartons, nos canots sont inondés,
-même sous les <i>pomakarys</i>. Mais l’atmosphère tiède
-compense cet ennui. Il fait si bon vivre dans ce
-climat : l’énergie se passe d’excitation. La chasse
-nous fascine et nous accostons la rive. L’Admiral
-vise un <i>hocco</i> au sommet d’un grand arbre. Il croit
-le voir tomber, quelque chose remue à terre ; il
-tire encore et va chercher sa prise, c’est un <i>tatou</i>.
-Ce petit animal est un porc à carapace rose clair,
-et dont la queue est entourée d’une gaine en troncs
-de cône emboîtés l’un dans l’autre, de façon à
-rester flexible. Le dos seul est noirâtre et s’éclaircit
-tout de suite. Tout le reste est d’un blanc rosé, en
-petites écailles dont chacune porte un petit cercle,
-ou plutôt un hexagone, avec un point au centre ;
-le museau allongé en petite trompe est muni de
-longues incisives. Cet animal a l’air d’être en porcelaine,
-on dirait un dieu bouddhique, et il serait
-ravissant au milieu de bibelots précieux. Mais nous
-n’avons pas le loisir de l’empailler. Il paraît que sa
-chair est délicieuse, nous aurons ce soir un excellent
-dîner.</p>
-
-<p>Mais il s’agit d’abord de franchir le saut Japigny.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c6">CHAPITRE VI<br />
-JAPIGNY. — LA FOURCA</h2>
-
-
-<p>La première partie du saut Japigny, dite <i>petit
-Japigny</i>, nous la passons nu-pieds, parfois dans
-l’eau, le long du bord, sans décharger les canots :
-ces bords sont si glissants et escarpés, que tantôt
-l’un, tantôt l’autre, même Emma, fait une chute.</p>
-
-<p>Mais au <i>grand Japigny</i>, il faut tout décharger. La
-distance à parcourir à pied est presque aussi grande
-qu’au grand Canory ; ignorant ce fait, j’ai laissé
-mes souliers dans le canot, et je finis par trouver
-le trajet un peu long pour aller nu-pieds. Heureusement,
-sur ce sol de terre meuble, il n’y a ni pierres
-ni épines, ce ne sont que des feuilles mortes et des
-racines d’arbres. Quant aux insectes, chiques, par
-exemple, ils vous attaquent sans distinction, que l’on
-soit chaussé ou non. La chique est si petite qu’elle
-pénètre partout ; inutile de se pavaner en bottes collantes.
-Nous faisons en somme une charmante promenade
-qui nous distrait de la monotonie d’être six
-en canots. Le sentier monte doucement, et le paysage
-me rappelle curieusement celui de certaines mines
-sibériennes, où j’ai séjourné quelque temps.</p>
-
-<p>Après midi, nous passons le saut <i>Bache</i>, sans
-descendre ni décharger, à coups de pagaies et de
-<i>takarys</i>. Nous distinguons à gauche le mont Japigny,
-dont une partie un peu dénudée est couverte
-de blocs de quartz, débris probables d’un filon.
-Nous n’avons pas le temps d’aller constater s’il est
-aurifère, on ne peut pas toujours s’occuper de cela ;
-le quartz que nous avons vu sur le sentier du grand
-Japigny n’avait pas d’or. Quant aux affleurements
-de quartz formant les sauts <i>Mility</i>, que nous allons
-traverser, personne n’y a encore trouvé d’or.</p>
-
-<p>Il y a trois sauts <i>Mility</i>. Ce joli mot indien n’a,
-paraît-il, d’après le petit Ernest, aucune signification.
-Ce petit Ernest a, par moments, des accès
-comme de colère contre le fleuve. Il le laboure de
-sa pagaie à coups redoublés ; il s’impatiente de
-notre lenteur. C’est bien l’enfant des bois qui ignore
-la patience, et surtout il est jeune.</p>
-
-<p>Les deux premiers <i>Mility</i> sont très faciles, mais
-au troisième, la rivière s’étale largement, et les rocs
-surgissent de partout. C’est un barrage de syénite,
-une roche granitique extrêmement dure. Nous ne
-déchargeons pas les canots, mais pour alléger le
-travail de mes <span lang="en" xml:lang="en">boys</span>, je saute sur un rocher au milieu
-du fleuve, et de là sur un autre, pensant ainsi franchir
-le saut. Je remarque que la roche est fort dure,
-striée, même coupante, et ceci m’explique que nos
-<span lang="en" xml:lang="en">boys</span> ne vont jamais à l’eau qu’avec précaution. Au
-bout d’un moment, Sully et Emma m’imitent et bientôt
-nous arrivons sur le roc principal, qui domine
-presque tout le saut. Nous franchissons un creux
-où nous avons de l’eau jusqu’aux hanches, et le canot
-d’Emma et Sully arrive les reprendre. Le mien
-est plus loin et pour le rejoindre, je veux franchir
-un dernier passage. Mal m’en prend, car en sautant
-sur un roc à fleur d’eau, celui-ci est suivi d’un autre
-caché dans un creux plein d’eau où je viens plonger :
-le roc strié et cristallin a tenu à me donner
-une leçon, car je sors de l’eau plein d’écorchures.
-La leçon durera au moins autant que celles-ci.</p>
-
-<p>Nous tuons une <i>maraye</i>, la perdrix guyanaise, et
-nous sortons sans encombre du dernier petit saut,
-le saut <i>Parépou</i>, à six heures du soir.</p>
-
-<p>Le tatou cuit au riz est un régal : sa chair est
-blanche et tendre, on mange même sa carapace intérieure,
-car il est doublement cuirassé. Ce bizarre
-animal a quatre ongles aux pieds de devant, et
-cinq à ceux de derrière. Aussi les naturalistes l’ont
-qualifié d’<i>imparidigité</i> ; La Palice sans doute le savait
-déjà, tout comme ce digne général connaissait
-un tas de mots scientifiques qui nous ébahissent à
-bon compte. J’ai un avantage décisif sur bien des
-naturalistes : c’est d’avoir mangé du tatou. J’ai cet
-avantage sur La Palice aussi.</p>
-
-<p>Depuis hier, Sully a dans son canot un petit singe,
-un <i>tamarin</i> à longue queue, gros comme le poing,
-noir comme le jais. Il grignote de tout, nous amuse
-et nous occupe. Il était dans un canot <i>bosch</i> rencontré
-au saut Japigny, et Sully s’en est amouraché,
-mais quand nous marchons, il le confie à Emma,
-qui le soigne comme un fils ; c’est moins gênant
-qu’un bébé et ça ne crie pas.</p>
-
-<p>Nous campons ce soir au milieu d’un groupe
-d’arbres dont le tronc est formé de quatre ou cinq
-contreforts tout à fait plats, en bois très dur. C’est
-de ce bois qu’on fait les pagaies larges et plates,
-car sa forme s’y prête naturellement.</p>
-
-<p>Il y a dans le voisinage une fourmilière et un
-peu plus loin un squelette de <i>tamanoir</i>, un animal
-étrange, grand amateur de fourmis ; n’ayant pu en
-manger, je n’empiéterai pas sur les descriptions des
-naturalistes ; je dirai seulement que sa tête est
-presque aussi longue que son corps, et que sa
-langue, effilée et arrondie, a deux à trois pieds de
-longueur.</p>
-
-<p>Ce soir, M. Dormoy n’est pas content. Il refaisait
-la toiture d’un vieux carbet encore solide, et
-ce carbet était assez grand pour quatre ou cinq
-hamacs. Comme nul n’a voulu l’aider (il ne l’avait
-pas demandé, du reste), il veut avoir ce carbet pour
-lui tout seul. C’est bien de l’exigence, exagérée
-même. Or, voici quelques-uns de nos <span lang="en" xml:lang="en">boys</span> qui pénètrent
-avec leurs hamacs sous ce carbet sacré. Dormoy
-se fâche. Ce sont d’abord des cris et des insultes,
-puis des gestes violents et expressifs ; il se
-frappe la poitrine d’où rejaillit la pluie, car les
-arbres dégouttent. A la fin, sa fureur est telle qu’il
-taille les pieds du carbet avec son sabre, et tout
-s’écroule. Il est nuit, les <span lang="en" xml:lang="en">boys</span> vont s’arranger ailleurs
-et d’abord ils dînent. M. Dormoy, qui n’a pas
-voulu dîner avec eux, pend son hamac entre deux
-arbres et se couche à jeun : tel Achille dédaignait
-Agamemnon. La pluie arrive et le fait lever. Aussitôt
-le voilà qui construit un toit léger à son
-hamac avec deux branches et quelques feuilles. Il
-est adroit vraiment ; aussi, pour le consoler, Emma,
-munie d’une chandelle, lui porte du tatou dans son
-hamac. Le voilà heureux, c’est un enfant colère,
-bouillant et brave ; Achille n’était pas toujours amusant.</p>
-
-<p>Nous avons passé cette nuit à faible distance de
-l’endroit où nous devons quitter l’Approuague pour
-un de ses affluents, qu’on appelle une <i>fourca</i>, en
-créole. Nous y pénétrons, en effet, le matin vers
-huit heures. Il n’y a pas un mois qu’on se sert de
-cette voie pour arriver aux placers du Haut-Mana.
-Auparavant on remontait l’Approuague un peu plus
-haut. C’est un chasseur créole qui a découvert ce
-trajet plus court par la forêt. Par contre, cette
-<i>fourca</i> risque fort de manquer d’eau durant la
-saison sèche, nous allons le voir.</p>
-
-<p>En ce moment, l’eau est abondante, et nous pénétrons
-en toute confiance dans l’embouchure étroite
-de cette <i>fourca</i>. C’est tout de suite un changement
-complet de paysage. Au lieu de voguer sur une
-large masse d’eau, à découvert sous la voûte du
-ciel, nous sommes presque constamment sous une
-voûte d’arbres qui nous abritent du soleil. Je propose
-d’enlever nos gênants <i>pomakarys</i>. Mais Sully
-m’objecte la pluie, et d’ailleurs les pilotes nous
-disent que ce soir peut-être nous serons au <i>dégrad</i>.
-Nous verrons bien.</p>
-
-<p>La rivière n’a que six à huit mètres de largeur,
-parfois moins encore. Fréquemment des troncs d’arbres
-écroulés barrent le passage ; mais avant nous,
-on les a entaillés, parfois coupés à la hache ; les
-coupures sont encore fraîches. Cependant l’eau a dû
-baisser, car ces entailles sont bientôt insuffisantes.
-Il faut les refaire plus profondes, ou bien hisser les
-canots par-dessus, et je monte à chaque instant sur
-un de ces troncs, pour alléger le travail de mes
-pagayeurs, qui sont constamment dans l’eau. On deviendrait
-amphibie dans ce pays. On tombe, on
-prend un bain forcé, dans l’eau peu profonde, mais
-elle est d’une température si douce qu’on n’en ressent
-presque aucune fraîcheur. Dans les Alpes, on ne
-s’accommoderait pas si facilement de ces nombreux
-bains forcés. Ici, c’est le fond de la rivière qui est
-seul désagréable avec ses troncs et ses branches
-enchevêtrées, d’un bois plus lourd que l’eau. Ces
-bois ont des arêtes, des pointes qui blessent, mais
-l’eau les émousse et amortit les contacts. Il est évident
-pour moi, d’après cette expérience personnelle,
-que si les criques guyanaises sont à ce point encombrées
-de bois encastrés dans la vase jusqu’à
-plus d’un mètre de profondeur, le travail d’une
-drague devient impossible. Il faut d’abord détourner
-l’eau, puis enlever les bois avant de draguer le
-fond, et alors l’économie due à la drague se trouverait
-singulièrement détruite. Je ne sais si les grandes
-rivières ont le même inconvénient.</p>
-
-<p>Sous ces voûtes d’arbres très élevés, on se croirait
-dans une immense serre, où serpenterait un canal
-d’irrigation d’assez vastes dimensions pour porter
-des pirogues de huit mètres de longueur. Parfois la
-voûte s’abaisse, et vient toucher, même presser, sur
-nos <i>pomakarys</i> ; ceux-ci deviennent de plus en plus
-gênants, mais des averses torrentielles nous rappellent
-leur utilité au moment où nous maugréons.
-Pourtant les chocs et les frottements des branches
-les démolissent peu à peu. Des trous apparaissent
-au travers, partout, et les lianes qui leur servent
-de supports plient et menacent de céder. La pluie
-entre par intervalles, et me ferait arracher tout le
-<i>pomakary</i> si je n’étais absorbé par une histoire de
-Paul de Kock, <i>Paolo de Koko</i>, comme l’appelait,
-dit-on, Pie IX, qui le goûtait en guise de récréation.
-Il est drolatique et assez naturel, mais il sait être
-ennuyeux. C’est Sully qui m’a passé un volume de
-cet auteur peu fatigant à lire, et je le donne ensuite
-à M. Sésame qui s’y intéresse vivement. Quel rapport
-y a-t-il pourtant entre la vie des bois et celle
-des petits bourgeois de Paris ?</p>
-
-<p>La roche se met à affleurer. Les blocs de granite
-sortent de l’eau. Homère tue un ara rouge et bleu
-dont le bec noir est à demi revêtu d’une peau
-blanche ; sa queue forme un magnifique panache
-vert, bleu, rouge, un peu criard, mais les trophées
-sont toujours criards, et je le mets à part pour l’emporter.
-Chacun ses goûts : les demi-teintes plaisent
-aux uns et paraissent fades aux autres.</p>
-
-<p>Nous déjeunons d’un faisan avec des flageolets.
-Il n’est guère qu’en cuisine, je crois, où il n’y ait
-pas de demi-teintes.</p>
-
-<p>La végétation change d’aspect. La forêt est capricieuse.
-Certains arbres abondent d’un côté, plus
-loin d’autres dominent. Il y a ici beaucoup de
-<i>palmiers pinots</i>, droits et lisses, dont le chou se
-mange en guise de salade. Puis, c’est tout un
-groupe de <i>fromagers</i> énormes, aux troncs rayés
-dans le sens de leur longueur. Leur fruit ne vaut
-pas un fromage, même il ne vaut rien.</p>
-
-<div class="c" id="img4"><img src="images/illu4.jpg" alt="" />
-<div class="c">LA FORÊT EN GUYANE (CRIQUE LÉZARD)</div>
-</div>
-<p>Ce sont ensuite des <i>wacapous</i>, qui me rappellent
-un peu les cèdres de Californie, par leur ensemble.
-Ailleurs, ce sont des <i>patawas</i>, des <i>bois-violets</i>, des
-<i>bois-de-lettres</i>, dont l’intérieur est moucheté ou rubané
-de rouge et de noir.</p>
-
-<p>Des orchidées pendent des troncs penchés sur la
-rivière, comme des lustres fleuris ; le sens artistique
-de la nature a ainsi inspiré celui de l’homme. Celui-ci,
-à l’origine, n’a fait qu’imiter ; depuis, il a idéalisé.</p>
-
-<p>Mais voici d’autres suspensions moins agréables
-à voir : ce sont de grands nids de fourmis de forme
-ovoïde, et ces fourmis sont armées de grosses mandibules
-acérées. Un de mes <span lang="en" xml:lang="en">boys</span> accroche avec son
-<i>takary</i> un de ces nids (on ne peut plus avancer
-qu’avec les <i>takarys</i>), et voilà un tas de fourmis qui
-tombe sur nous. Les <span lang="en" xml:lang="en">boys</span> se jettent à l’eau pour
-échapper aux piqûres, et nous débarrassons le canot
-à force d’aspersions, et en évacuant l’eau où
-nagent les fourmis. Le <i>pomakary</i> est le plus difficile
-à débarrasser. Il faut l’arroser énergiquement,
-et il est bientôt aussi mouillé au dedans qu’au
-dehors.</p>
-
-<p>Le soir du 16 février, nous n’avons pas atteint la
-moitié du parcours à faire sur la <i>fourca</i>. Il faudra
-encore deux jours, disent les pilotes, avec ces troncs
-qui barrent à tout instant le passage. La rivière n’a
-que quatre à cinq mètres de largeur, et elle fait de
-brusques contours, avec des angles aigus où les
-canots virent à grand’peine. Ces contours sont fréquents.
-Je conclus qu’en été cette voie doit être impraticable.</p>
-
-<p>Nous faisons notre campement du soir dans un
-endroit resserré, entre des pentes escarpées de vingt
-à trente mètres de hauteur. Plus haut, le terrain est
-plat, et la forêt s’y déploie. La rivière occupe tout
-le fond de ce ravin, sauf un petit espace où se
-trouvent deux vieux carbets. Ils sont si déjetés que
-Sully ne s’y fie pas, et veut en faire construire d’autres,
-pendant que je vais seul explorer les pentes.</p>
-
-<p>Quand je redescends, il y a eu, semble-t-il, une
-petite dispute. Je ne vois aucun carbet neuf.
-M. Dormoy a dû faire des siennes. Je veux suspendre
-mon hamac dans un des vieux carbets, mais
-Sully me dit que nous ferions mieux d’aller dormir
-dans les canots. Je ne sais que résoudre : les canots
-sont bien mouillés, et les moustiques doivent y faire
-rage la nuit. En attendant, je vais prendre un bain
-de rivière, cela donnera le temps aux idées de se
-rafraîchir, et je vois l’un ou l’autre des <span lang="en" xml:lang="en">boys</span> se
-baigner aussi, — ils n’ont pas à se dévêtir pour cela, — puis
-traverser l’eau, et revenir avec de grandes
-feuilles. Décidément, ils vont construire des carbets.
-En effet, quand je rejoins Sully, ils ont pendu mon
-hamac sous un carbet neuf. Il n’est rien de tel que
-d’attendre. Les créoles n’ont point de mauvais sentiments
-durables, ceux-ci du moins. Voilà treize
-jours que nous voyageons avec eux ; je commence à
-les connaître, et justement nous allons bientôt les
-quitter. Je regretterai leur compagnie.</p>
-
-<p>L’endroit où nous sommes est rempli de <i>marayes</i>
-ou perdrix guyanaises, et notre dîner en tire une
-saveur pénétrante. Il y a aussi des colonies de
-singes sur les arbres. Homère les prend d’abord
-pour des perdrix, car ils sont dissimulés par les
-branches, et quelques-uns tombent sous ses coups.
-Il y a je ne sais quoi d’humain dans l’expression de
-figure d’un de ces petits êtres qui n’est que blessé.
-Je sens qu’en ce moment il me serait impossible d’en
-manger : affaire d’habitude, probablement.</p>
-
-<p>Ce n’est peut-être pas notre dernier jour de canotage
-le lendemain. Au départ, Homère, toujours
-à l’affût, comme Ulysse, tue à côté de moi un
-caïman avec du petit plomb. Joë prend son sabre
-(on appelle ainsi en Guyane une sorte de <i>machete</i>,
-sabre-hache assez court), tire le caïman par la queue
-et lui applique un coup vigoureux de son sabre sur
-la tête pour l’achever, puis il le dépose avec précaution
-dans le canot. Je ne croyais pas le caïman si
-facile à tuer. Celui-ci est encore jeune, il a quatre
-à cinq pieds de long. Homère l’a atteint près de
-l’œil où il est très vulnérable. Nos <span lang="en" xml:lang="en">boys</span> sont enchantés,
-ils comptent faire un festin et nous faire
-goûter du caïman.</p>
-
-<p>Le lit de la <i>fourca</i> est de plus en plus barré de
-troncs. La largeur s’abaisse à moins de quatre
-mètres, et l’eau est peu profonde, quatre pieds,
-rarement cinq, aux endroits les plus bas. De grosses
-fleurs rouges égayent les buissons ; c’est la canne
-à sucre sauvage. La fleur, entièrement fermée au
-sommet, repliée sur sa base, est charnue comme un
-fruit. On la mange, mais son goût est fade, si son
-parfum est assez doux.</p>
-
-<p>Les <span lang="en" xml:lang="en">boys</span> sont fatigués de <i>trimbaler</i> (ce mot est
-des leurs) les canots par-dessus les troncs ; la besogne
-est dure. J’en ai assez, moi aussi, car je me
-baigne souvent en voulant les aider. Sully, plus
-philosophe, allongé à côté d’Emma sous son <i>pomakary</i>,
-regarde nonchalamment ce qui se passe. Il
-surveille pourtant, de son air léonin, à la fois bon
-et terrible. Plusieurs fois j’ai manié le <i>tokary</i> avec
-succès, et Sully, finalement, se décide à suivre mon
-exemple. Sans cela, il n’en sortirait pas ; Emma est
-plutôt lourde ; je crois qu’elle s’en doute et Sully
-aussi. Une fois ou deux elle descend sur un tronc
-trop épais que son canot aussitôt franchit avec
-légèreté, relativement.</p>
-
-<p>Voilà que Sully se fâche. Les <span lang="en" xml:lang="en">boys</span>, avec le beau
-parleur en tête, M. Dormoy, proposent de s’arrêter
-pour cuire le caïman et passer la nuit ici même.
-Sully ne veut s’arrêter qu’au <i>dégrad</i>. La discussion
-s’anime, je vois déjà M. Dormoy, froissé de voir
-son idée rejetée, parler de se retirer sous sa tente.
-Fort à point Sésame nous annonce qu’il sait où
-nous sommes.</p>
-
-<p>— A pied, dit-il, je serai au <i>dégrad</i> dans deux
-heures.</p>
-
-<p>Mais à pied, il évitera les sinuosités de la rivière ;
-le trajet est plus court.</p>
-
-<p>— Il n’est pas trois heures, dit-il ; dans moins de
-deux heures vous pouvez arriver avec les canots à
-un sentier d’où vous aurez à peine une heure de
-marche jusqu’au <i>dégrad</i> où sont les magasins.</p>
-
-<p>M. Dormoy fait la grimace ; il ne pourra faire
-cuire que demain son caïman. Sésame part à pied,
-et les canots reprennent leur marche pénible et
-cahotante à travers les troncs.</p>
-
-<p>Voici enfin le sentier annoncé, mais il est d’un
-abord difficile ; il y a justement un barrage de troncs
-et ces troncs ne vont pas jusqu’à la rive. Il faut
-passer dans l’eau, ce qui d’ailleurs, après un pareil
-voyage, importe peu. Pour le sentier, Emma et
-Sully ont des pantoufles en caoutchouc. J’ignorais
-qu’on pût se procurer à Cayenne ce genre de chaussures ;
-je n’avais pris que des pantoufles en paille
-tressée, elles ont été détruites du premier jour
-qu’elles ont touché l’eau. Ce n’est pas ce qu’il faut
-dans les bois.</p>
-
-<p>Pour de courts trajets, sur la terre molle, avec
-des criques à traverser, les pantoufles de caoutchouc
-sont parfaites. Pour de grands trajets,
-comme ceux que nous allons entreprendre vers les
-placers, de fortes chaussures, des bottines lacées,
-sont préférables, et Sully en a qui sont un modèle
-du genre ; ce sont de vraies bottes. Sans cela, l’eau
-pénètre à tout instant dans les chaussures, et il faut
-les vider ou leur faire une incision, comme font
-les chasseurs de canards sauvages. Sully a payé de
-fréquents accès de fièvre son expérience profonde
-de l’intérieur guyanais et brésilien : partout il a fait
-preuve d’endurance, d’audace, de courage et de
-savoir-faire. Il en a acquis une autorité et une puissance
-qu’est loin d’avoir le gouverneur de Cayenne.
-Son caractère égal surmonte toute difficulté. S’il se
-fâche avec les <span lang="en" xml:lang="en">boys</span>, c’est qu’il a raison. Avec moi,
-c’est qu’il sent venir la fièvre et que je n’y suis
-point sujet, aussi j’ai tort, surtout qu’il me gâte. La
-nuit, par exemple, j’ai un de ses grands hamacs, et
-lui s’étend dans le même qu’Emma, face à face ; ils
-dorment mal.</p>
-
-<p>Sur le sentier, il y a de grosses cerises sauvages,
-d’un goût fade. Je rejoins Sully, qui regarde un
-énorme crapaud :</p>
-
-<p>— Vous ne connaissez pas, dit-il, le crapaud
-géant ? Il a un pied de hauteur. Les couleuvres l’aiment
-beaucoup, elles l’avalent tout rond. Un jour,
-j’en ai tué une, toute gonflée de celui qu’elle venait
-d’avaler. Le crapaud est ressorti vivant, et il est
-parti en bondissant. C’était vraiment drôle à voir.</p>
-
-<p>Nous sommes bientôt rejoints par plusieurs de
-nos <span lang="en" xml:lang="en">boys</span>, qui apportent des bagages dont ils ont
-voulu alléger les canots. Ils ne veulent d’ailleurs
-amener qu’un des deux canots au <i>dégrad</i>, disant
-qu’ils auront assez de peine, en s’y attelant tous, à
-lui faire franchir les derniers contours et les troncs
-d’arbre.</p>
-
-<p>Un son profond, musical et prolongé se fait entendre :
-on dirait qu’il est produit par un tuyau
-d’orgue. Il est dû, paraît-il, à un petit oiseau, alors
-qu’on serait tenté d’attribuer un son si fort, si grave
-et si long à un gosier de monstre. Cet oiseau a
-reçu des créoles le nom d’<i>oiseau-mon-père</i>. Il a
-l’air, disent-ils, de chanter la messe. Sont-ils moqueurs !
-Je me demande si l’on pourrait collectionner
-un groupe de ces oiseaux de façon à obtenir la gamme
-complète, mais il paraît que non. Ils rendent tous à
-peu près le même son. On n’en ferait qu’un unisson
-plus ou moins bruyant, nuancé. Les <span lang="en" xml:lang="en">boys</span> leur feraient
-donner le ton à leurs prédicateurs. Evidemment
-le dieu du bois sauvage ne saurait être le
-même que celui d’une cathédrale, au moins dans le
-cerveau qui le conçoit.</p>
-
-<p>Enfin, vers cinq heures et demie, nous sommes
-au <i>dégrad</i>, et nous allons nous asseoir sous les
-hangars des magasins, où se reposent déjà une quinzaine
-de <i>boschs</i>, dont les canots très longs sont
-amarrés. Je leur demande comment ils ont pu les
-faire remonter jusqu’ici.</p>
-
-<p>— L’eau était plus haute la semaine dernière,
-disent-ils. Elle remontera, car il a beaucoup plu
-ces derniers jours.</p>
-
-<p>Nous nous en sommes bien aperçus.</p>
-
-<p>Cette fois, nous allons donc quitter la rivière et
-pénétrer dans la forêt vierge. Toute la Guyane
-n’est qu’une immense forêt vierge inconnue, peuplée
-d’animaux sauvages. Quelques rares tribus
-d’Indiens sont seules établies plus au sud, près de
-la frontière du Brésil. Personne ne connaît la
-Guyane.</p>
-
-<p>Nous quittons demain nos créoles : Homère, qui
-a l’air d’Ulysse voyageur, Joë le jeune Ajax, Ernest
-aux bras et aux pieds rapides. Je crois que je
-regretterai même M. Dormoy, bien agaçant pourtant
-quelquefois. Celui-ci m’apporte un morceau de
-caïman, en signe de sympathie. Ce n’est pas mauvais,
-c’est de la chair de poisson un peu épaisse.</p>
-
-<p>En partant, nous donnons à nos canotiers quelques
-lettres pour les porter à M. Chou-Meng, des
-provisions pour leur retour sur l’Approuague, et
-une bonne poignée de main, toute cordiale, et bien
-qu’ils aient mis Sully de fort mauvaise humeur ce
-dernier jour par leur lenteur.</p>
-
-<p>Ces créoles mènent une vie pénible, bien que
-pleine des jouissances de la nature. Leur salaire
-est assez élevé, mais leur travail dure parfois des
-mois sans repos ni trêve. Ils vont ensuite, canotiers
-et mineurs, gaspiller tout leur gain à Cayenne en
-quelques semaines, à boire du rhum et du champagne.
-Ils se font des colliers et des ornements avec
-des pépites d’or, qu’ils revendent ensuite à vil prix
-pour continuer à boire. A ces goûts, je retrouve le
-tempérament <i>yankee</i> plutôt que français. Est-ce le
-climat américain qui seul cause une telle transformation
-du sobre tempérament français ? Non,
-sans doute, mais les grandes fatigues physiques
-expliquent partout le plaisir brutal, et font mieux
-comprendre ces rides précoces, cet air vieilli des
-jeunes gens. Ils ont fortement usé des peines, des
-fatigues et des plaisirs, mais ils n’ont pas l’air de
-rien regretter. Nulle part on ne regrette d’avoir
-réellement senti le prix de la vie. Tant qu’on a du
-travail, on l’accomplit. Le travail, c’est une loi dure,
-c’est une peine, mais c’est la grande jouissance. Le
-pire qui puisse advenir, c’est le manque de travail.
-En Guyane, il se passera longtemps avant que cela
-n’arrive. Mais dans notre vieille Europe, et même
-aux Etats-Unis, on a déjà de la peine à trouver toujours
-du travail ; ce sera l’œuvre du capital dans
-l’avenir.</p>
-
-<p>Je ne sais si jamais je reverrai nos créoles de
-l’Approuague, mais si je reviens en Guyane, j’en
-reverrai sans doute de tout semblables, aussi gais
-et insouciants. Pour ceux-ci, ils auront bien vite
-oublié ce voyage pour ne songer qu’à se sentir
-libres de chasser et de pêcher.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c7">CHAPITRE VII<br />
-DANS LE BOIS. — SOUVENIR</h2>
-
-
-<p>Au <i>dégrad</i>, les deux magasins sont des hangars
-couverts en chaume et en feuilles de palmier, et
-non plus en tôle ondulée, comme à Canory. Ils
-viennent d’être construits, tout au bord de la rivière,
-trop près, à mon avis, car sur la pente opposée
-s’élèvent des arbres immenses dont la chute serait
-désastreuse pour eux. En Guyane, les chutes d’arbres
-sont très fréquentes ; ils n’ont pas, en effet, de
-racines pivotantes profondément enfoncées ; leurs
-racines rayonnent et courent à la surface du sol.
-Si un coup de vent violent incline l’arbre, celui-ci
-arrache en se penchant les racines collées à la terre,
-et tombe, entraînant toutes les lianes qui l’ont escaladé
-et qui, à leur tour, entraînent les arbres voisins
-auxquels elles sont également agrippées. Ce
-sont ces chutes qui rendent parfois dangereuses les
-courses en forêt, bien plutôt que les serpents et
-les fauves, qui ont peur de l’homme.</p>
-
-<p>Le site où nous sommes est resserré entre des
-collines et assombri par les grands arbres, car le
-déboisement n’est pas achevé. On a hésité sur l’emplacement
-du magasin qu’on avait entrepris plus en
-amont, mais l’eau de la <i>fourca</i> était insuffisante
-pour y arriver facilement. Nous sommes à 150 mètres
-d’altitude. Ce soir, sous le hangar principal et
-les carbets voisins, le spectacle est pittoresque de
-voir la quantité de hamacs suspendus. Vers sept
-heures arrivent nos pagayeurs, les uns chargés de
-bagages, les autres amenant les provisions dans
-un des canots. Ils ont préféré venir voir leurs amis
-plutôt que de passer seuls la nuit en forêt : les
-voilà qui font un grand feu pour rôtir le caïman,
-ou du moins ses parties mangeables. Avant de nous
-coucher, le chef du <i>dégrad</i> nous offre du pippermint,
-comme à Canory : il paraît donc que les
-créoles ont une prédilection pour cette liqueur
-voyante.</p>
-
-<p>Notre déjeuner du matin se compose d’un rôti de
-<i>patira</i>, variété du <i>pécari</i>, ou petit porc sauvage,
-dont la chair blanche rappelle celle du sanglier.
-Joë nous apporte un peu de caïman, mais il est
-froid et n’a pas achevé de cuire ; à part cela, c’est
-de la chair de poisson un peu épaisse. Le petit
-caïman est meilleur, paraît-il, c’est un régal ; le
-nôtre n’est plus assez tendre.</p>
-
-<p>Vers onze heures, nous nous mettons en route,
-Sully, Emma et moi, avec six porteurs pour nos
-bagages, et un guide. Le sentier est à peine fini,
-mais il est suffisamment tracé pour qu’on ne puisse
-pas s’égarer. Nous passerons la nuit au magasin
-abandonné d’amont. Il paraît qu’il n’y a que six ou
-sept kilomètres, mais à vol d’oiseau ; cela veut dire
-deux ou trois heures de marche. Le sentier est
-affreusement mauvais ; il croise vingt fois la crique,
-qui est très sinueuse ; on passe sur des ponts branlants
-faits d’un tronc d’arbre non équarri, qui domine
-l’eau jaune de cinq mètres et parfois davantage,
-sans appuie-main, bien entendu. Les noirs et
-les créoles en ont l’habitude, et leurs pieds nus
-s’appliquent mieux aux rotondités du bois que nos
-souliers ferrés. Je passe l’un ou l’autre de ces ponts
-à califourchon, mais Emma et Sully les passent
-debout, et cela m’encourage. Je dis à Sully de me
-couper une perche avec son sabre, j’aurai ainsi un
-appuie-main. Par malheur, en coupant ma perche,
-Sully heurte de son extrémité un nid de mouches
-suspendu en l’air. Plusieurs de celles-ci, furieuses
-sans doute d’être dérangées, s’attaquent à moi,
-passent sous ma veste de toile légère et me piquent
-comme des guêpes. On les appelle des <i>mouches-chapeau</i>,
-peut-être à cause de la forme de leur nid.
-Il y en a, paraît-il, de plus terribles, appelées
-<i>mouches-tatous</i> et <i>mouches-tigres</i>. Je me contente
-des mouches-chapeau, qui payent de leur mort
-leur agression. C’est une première expérience des
-petits désagréments de la forêt vierge, ou du bois
-sauvage, comme dit Kipling, <i>du bois</i>, comme disent
-les Guyanais.</p>
-
-<p>Cependant, avec ma perche, je passe debout sans
-encombre, mais non sans appréhension, le grand
-tronc d’arbre qui sert de pont. On n’est pas habitué
-en France à faire des exercices d’équilibre ; on a
-tort, évidemment, mais la civilisation a envahi même
-les montagnes et les glaciers ; on paye déjà pour risquer
-des dangers : en Guyane, ce plaisir est gratuit.</p>
-
-<p>« Pour faire face aux mauvaises mouches, me dit
-Sully, il suffit de serrer les dents et de se contracter
-les muscles de la face, sans bouger. Alors elles ne
-peuvent plus vous piquer. C’est ainsi que les gens
-du pays les détruisent quand ils en trouvent des
-nids au voisinage de leurs cases, aux placers, ou
-quelquefois dans les vieux carbets. Ils s’enduisent
-la figure avec leur sueur, serrant les dents, contractant
-leurs muscles, et ils vont empoigner le nid
-avec leurs mains nues ! Ils le déchiquettent en morceaux,
-et le jettent au feu sans qu’une seule mouche
-ose les piquer. La mouche-tigre est la plus terrible.
-Sa piqûre est venimeuse et fait enfler. » Le
-voisinage de ces mouches et le passage des ponts
-dans le vide font que je ne commence pas cette
-pérégrination dans le bois sans une certaine appréhension
-de l’inconnu, qui est un charme de plus.</p>
-
-<p>Nous voici au magasin abandonné. Il y a un vaste
-espace déboisé tout autour. Comme il n’est que
-deux heures et demie, nous voudrions aller plus
-loin. Le guide nous dit qu’il y a de vieux carbets un
-peu en amont ; aussi après quelque repos au soleil,
-qui est chaud dans cette clairière, nous repartons.
-Sous la forêt, il fait bon, sans faire frais ; je retrouve
-avec délice cette température presque voisine de
-celle du corps humain, où l’on n’éprouve nul besoin
-de vêtements. Mais le commerce a trouvé qu’il fallait
-en vendre aux nègres d’Amérique comme d’Afrique,
-et même aux Peaux-Rouges : ceux-ci y sont les
-plus réfractaires cependant. Un nouvel exercice
-d’équilibre sur un tronc bien mince pour sa longueur,
-et un moment de marche nous conduisent
-aux vieux carbets. Il y en a deux, et sous l’un d’eux,
-il y a des mouches-chapeau. Nous nous gardons bien
-de les déranger, je n’ai pas assez de confiance dans
-le procédé créole.</p>
-
-<p>L’eau de la crique, à côté de nous, est plus limpide
-que d’habitude. Un bon bain nous remet de la
-fatigue du jour, et nous préparons notre dîner. Je
-dis « nous », comme la servante du curé disait :
-« Nous confessons. » Mais quand on a un <span lang="en" xml:lang="en">boy</span>
-comme Sésame, un chasseur comme Sully, une
-femme comme Emma, il n’y a évidemment qu’à les
-regarder faire ; on les gênerait en s’agitant comme
-la mouche du coche. Leur expérience me manque,
-et je vais rester si peu de temps en Guyane, que je
-n’aurai pas le temps de l’acquérir.</p>
-
-<p>« Il y a des vampires par ici, dit Sésame,
-comme un peu partout dans le bois. » Je ne m’en
-étais pas douté une seule fois pendant nos treize à
-quatorze jours de rivière. Mais ici ces bêtes sont
-plus fréquentes, et il faut s’en garantir par une
-moustiquaire. Nos <span lang="en" xml:lang="en">boys</span> des canots en avaient. Comme
-je n’en ai pas, je ramène soigneusement sur moi
-un pan de mon grand hamac à franges, et, là-dessous,
-j’écoute des histoires de vampires. L’orateur
-est Sésame, qui travaille à un petit <i>pagara</i>
-pour y mettre le gibier. Les porteurs sont restés au
-magasin abandonné et nous rejoindront demain matin,
-avant notre départ.</p>
-
-<p>Il paraît que le vampire si redouté n’est pas le
-grand vampire. Celui-ci, qui existe aussi en Guyane,
-n’est pas dangereux. Le vampire suceur de sang est
-de la dimension de nos chauves-souris, même plus
-petit, et leur ressemble exactement. Il aime surtout
-à sucer le sang des pieds, sans doute parce
-que c’est la partie du corps la plus exposée des
-dormeurs ; il est bien rare qu’il touche à la figure,
-sauf à l’oreille, mais il ne peut faire grand mal à
-cet organe. Le pis qui puisse advenir, c’est que
-le vampire coupe une artère, car il arrive que le
-sang coule fort longtemps après le départ de l’animal,
-qui n’en suce que très peu, et le dormeur
-qui ne sent pas la piqûre peut être épuisé pour
-longtemps par la perte de son sang. Sully cite un
-créole piqué au nombril et qui faillit en mourir,
-mais je me demande ici si ce n’est pas la blague
-créole qui l’emporte. Ce qui est certain, c’est que
-la morsure au pied est fréquente. Le vampire tournoie
-d’abord quelque temps au-dessus de la tête de
-sa future victime pour l’endormir par le frôlement
-de ses ailes, ou bien pour s’assurer qu’elle est bien
-endormie, puis il se met à sucer le sang sans causer
-la moindre douleur. Il paraît que la chauve-souris
-en ferait autant si elle se trouvait avec des vampires ;
-ce n’est que l’habitude qui lui manque. A défaut de
-moustiquaire, on garde souvent une lampe allumée,
-et cela est indispensable lorsqu’on a du bétail ou des
-chevaux. Comme nous n’avons ni feu ni lampe, je
-me couvre autant que possible, et je m’endors en
-songeant aux blagues créoles, bien que le vampire
-n’en soit pas une.</p>
-
-<p>Demain nous partirons de bonne heure pour être
-dans l’après-midi aux criques aurifères. Nous sommes
-au fond de la Guyane, au milieu de la forêt vierge
-tropicale, dans un pays qui a sauvagement gardé
-sa splendeur primitive.</p>
-
-<p>Je ne connais pas de paysage dont la photographie
-soit aussi impuissante à donner une idée que
-de la forêt vierge tropicale. Les paysages y semblent
-être toujours les mêmes, les collines ne sont que
-peu élevées et les grands arbres les cachent à la
-vue, le genre de pittoresque de nos pays de montagnes
-manque totalement. Le merveilleux se trouve
-être ici dans l’immense variété des essences, des
-fleurs et des fruits, et dans la vaste étendue mystérieuse,
-inconnue, qu’on sent autour de soi à grande
-distance ; dans les bruissements des insectes, des
-animaux ; dans le souffle du vent au-dessus de sa
-tête, que l’oreille perçoit, mais qu’on ne sent pas ;
-dans les rayons du soleil à travers les feuilles,
-jusque sur le sol toujours humide ; dans les traînées
-d’eau à travers la forêt et qui, dans la tiédeur de
-l’atmosphère, font exhaler des odeurs inconnues. Ce
-sont les troncs géants étendus sur le sol et dressant
-leurs racines vers le ciel ; d’autres les ont déjà remplacés,
-sous l’exubérance de la sève tropicale. Ce
-sont les criques sombres pleines d’eau jaune presque
-immobile que traversent à tout instant des troncs
-écroulés facilitant le passage des animaux. Tout
-cela est dans un demi-jour créé par les cimes feuillues
-des grands arbres, et si différents qu’ils soient,
-on ne les distingue que lentement : c’est le bois
-violet, le bois de rose, l’ébénier vert et l’ébénier
-noir, le bois serpent, le bois d’encens, je n’en finirais
-pas, et je préfère les décrire à part. Sur leurs
-branches, ce sont les mille oiseaux de couleur, des
-perroquets verts aux aras rouges et aux aras
-bleus, et, tout à l’entour, c’est la senteur des bois,
-depuis le parfum de rose, de lilas, d’encens,
-jusqu’à l’odeur repoussante des fleurs du palmier
-maho. Devant un tel ensemble, une fête si complète
-pour tous les sens, la photographie est impuissante.
-Il faut se borner à dire ce que l’on voit
-défiler.</p>
-
-<p>Donc, nous partons à sept heures du matin,
-l’heure régulière où le soleil paraît, et tout de suite
-nous gravissons une colline qui n’est visible que
-lorsqu’on y arrive. Puis le sentier décrit une ligne
-sinusoïdale interminable, aussi bien dans le sens
-horizontal que vertical, à travers des criques elles-mêmes
-sinueuses, et des collines tantôt à faible
-pente, tantôt assez raides, toujours sous l’ombre
-de la forêt. Après un long parcours horizontal où
-l’un ou l’autre de nous manque plus d’une fois de
-s’égarer en cherchant un tronc pour passer une
-crique, commencent des collines plus hautes. Il
-nous semble aussi que la direction de l’eau dans les
-criques, a changé de sens ; elle va maintenant vers le
-sud, et il paraît, en effet, que ce sont des affluents
-de l’Inini, et non plus de l’Approuague ou du Sinnamary.
-Leur gravier est formé de quartz brisé, et
-voilà aussitôt l’idée qui se présente à nos <span lang="en" xml:lang="en">boys</span> de
-chercher de l’or dans ce sable ; mais nous n’avons
-pas le temps de prospecter. A ces criques, l’altitude
-dépasse deux cents mètres.</p>
-
-<p>Les premières hautes collines, de soixante-dix à
-quatre-vingts mètres, nous les passons allègrement,
-bien que le sol soit glissant. La chaleur du soleil ne
-nous atteint pas ; la température tiède ne nous fatigue
-pas, malgré notre marche rapide ; mais je
-reconnais l’avantage de l’ample mauresque qui
-laisse circuler l’air autour du corps, c’est à peine
-si l’on transpire. On recommande l’exercice en
-Guyane, et l’on peut, en effet, s’y livrer sans crainte.
-C’est aussi le meilleur moyen de combattre l’humidité :
-la chaleur du corps et le sang en mouvement
-l’empêchent de pénétrer.</p>
-
-<p>Emma, après plusieurs collines, se plaint d’être
-épuisée de fatigue ; elle invoque sa mère en gémissant,
-avec des expressions créoles imagées. Je l’assure
-que cet exercice lui fera du bien en la faisant
-maigrir, mais elle ne paraît pas s’en soucier.</p>
-
-<p>Nous passons successivement, dans cette région
-qui sépare les eaux de l’Inini de celles de l’Approuague,
-dix collines de soixante à cent mètres et
-plus de hauteur au-dessus des criques. On appelle
-cela des montagnes en Guyane. Au total, cela fait
-vraiment une montagne. Le guide a beau nous répéter :
-« Plus que trois montagnes, plus que deux
-montagnes… », nous n’en croyons rien, et nous
-faisons halte, autant pour manger, car il est midi,
-que pour laisser reposer Emma. Il y a ici un carbet
-qui a servi aux déboiseurs du sentier, et nous y faisons
-notre troisième arrêt, mais les deux autres
-étaient fort courts, de dix minutes à peine. Nous
-avons vu défiler des arbres variés : le <i>balata</i>, au
-grand tronc droit et lisse, qui donne une gomme
-comme le caoutchouc ; Sully en fait couler en entaillant
-l’écorce avec son sabre ; puis c’est l’<i>acajou</i>,
-homogène et sans défauts ; le <i>jambe-chien</i>, formé
-d’une douzaine de troncs partant de terre pour se
-réunir à huit ou dix pieds de hauteur ; le <i>patawa</i>
-et le <i>comou</i>, deux variétés de palmiers noirs, très
-durs, un beau bois d’ornementation : de ces arbres,
-l’un s’appelle le <i>lettre-moucheté</i>, il est violet et noir,
-et l’autre le <i>satiné-rubané</i>, violet-rouge. Leur nom
-vient de ce qu’on les a employés pour faire des caractères
-d’imprimerie, à cause de leur dureté. Tous
-ces palmiers ont des amandes. Voici le palmier
-<i>maho</i>, dit <i>maho-caca</i>, en créole, dont la fleur, qui
-jonche le sol, a l’odeur d’un champignon pourri.
-Chaque fois qu’il s’annonce par son odeur, on se
-hâte et l’on passe rapidement. Cet arbre est peut-être
-intéressant, mais il a tort de se permettre une
-odeur aussi peu civilisée, d’où l’énergique expression
-créole.</p>
-
-<p>De la plupart de ces arbres pendent des lianes,
-les unes droites, les autres torses, quelques-unes
-grosses comme le bras, et même la jambe, assez
-solides pour qu’on puisse y grimper comme à des
-cordes. Mais toujours une chose me gêne dans
-cette course de vingt-cinq kilomètres, à vol d’oiseau,
-c’est la traversée des criques. Malgré la perche, le
-<i>takary</i> dont je suis muni, cet exercice d’équilibre me
-cause chaque fois un moment désagréable. Les
-troncs sont arrondis, glissants, parfois en train de
-pourrir ; plus d’une fois, il m’arrive de passer à
-califourchon, quand même je vois Emma passer le
-corps bien droit, avec un panier en équilibre sur
-sa tête. Elle a des pantoufles en caoutchouc, mais
-elle les ôte pour passer les ponts. Si je triomphais
-sur le sentier, elle triomphe sur les criques. Sully
-en a tellement l’habitude qu’il ne quitte même pas
-ses bottines de chasse ; il va avec précaution tout de
-même.</p>
-
-<p>Plus nous approchons du but, plus les collines
-sont hautes. « Plus qu’une montagne, » dit le guide.
-Les précédentes contournaient plus ou moins les
-criques, puis montaient brusquement sur le dos
-arrondi du sommet. Cette dernière n’en finit plus ;
-on a découpé des marches de géant sur le sol
-boueux et glissant, et des branches d’arbres les
-consolident. Mais Emma ne peut les gravir qu’aidée
-de l’un de nous. Puis ce sont des blocs de granite,
-qui rompent la monotonie de la forêt. Et ces blocs
-sont moussus, l’humidité les ronge. Il y a des
-espaces un peu découverts, la crique devient torrent,
-même cascade autour des blocs de granite. Le
-site prend un air romantique rappelant ceux des
-Alpes suisses. Mais il y a toujours l’ombre de la
-forêt, et les sapins manquent. C’est plus sombre,
-plus sauvage que les Alpes, et c’est exubérant de
-vie, avec des détails trop fins dans la pénombre ;
-j’admire les <i>maripas</i> aux feuilles lisses et leurs
-frères aux feuilles épineuses, qui remplissent le
-sous-bois de leurs formes sveltes.</p>
-
-<p>Dans une éclaircie, apparaissent en plein soleil
-des sables blancs aveuglants : je reconnais le déboisement,
-l’œuvre de l’homme ; nous arrivons aux premiers
-placers. Ces sables sont ceux qu’on a déjà
-lavés pour en retirer l’or, c’est du quartz, les mines
-ne sont pas loin. Il est près de deux heures quand
-nous rencontrons la première équipe de mineurs ; la
-crique qu’ils lavent s’appelle <i>Nouvelle-France</i>. Il y
-a exactement six semaines que nous avons quitté la
-vieille France. Le placer sur lequel nous nous trouvons
-s’appelle <i>Souvenir</i>.</p>
-
-<p><i>Placer Souvenir.</i> — Comme il est encore de bonne
-heure, nous avons le temps de visiter l’une ou
-l’autre des quatre criques qui sont en exploitation
-en ce moment. Mais auparavant nous allons nous
-annoncer au chef de l’établissement Nouvelle-France.
-En Guyane, on appelle établissement l’agglomération
-des huttes où habitent les mineurs, au point le plus
-favorablement situé pour centraliser l’exploitation
-d’un certain nombre de criques. Les criques, comme
-je l’ai dit, sont des cours d’eau. On déboise, à l’endroit
-choisi, un espace assez grand pour y construire
-cinquante ou soixante huttes, ou davantage,
-suivant l’importance du champ aurifère.</p>
-
-<p>L’établissement se trouve ici au bord de la crique
-principale et s’étend en pente ascendante assez forte
-sur le versant d’une colline. Il est à trois cents mètres
-d’altitude. Le village a de petites rues rectangulaires,
-séparant les huttes couvertes en chaume
-et feuilles de palmiers ; les parois des huttes sont
-faites d’un entrelacement à jour, en longues lamelles
-de bois dur, légèrement flexible. La hutte
-directoriale, située au sommet du village, est un peu
-plus grande que les autres, mais c’est tout ce qui
-la distingue. Au lieu d’une ou deux chambres, elle
-en a trois : celle du milieu, entièrement ouverte de
-face et d’arrière, sert de salle à manger. Une véranda,
-ou plutôt une galerie, abritée par l’auvent
-de la toiture, fait face au village. Les deux autres
-chambres sont des chambres à coucher. Deux petites
-huttes voisines servent de cuisine et de salle
-de bains.</p>
-
-<p>Il n’en faut pas davantage pour se loger à un
-directeur de placers. Celui-ci, M. Lacaze, est si
-actif à sa besogne qu’il en oublie de manger. Il attache
-beaucoup moins d’importance à sa nourriture
-qu’à la quantité d’or qu’il trouvera au bout de sa
-journée. Aussi il est fatigué, et il a besoin d’aller
-passer un mois ou deux à Cayenne.</p>
-
-<p>Il est en train de dîner ici avec ses quatre chefs
-de chantier. Tous se lèvent, nous serrent la main,
-et c’est à qui se montrera le plus obligeant. De la
-galerie, nous dominons tout le village de huttes ; au
-fond, dans la crique, apparaissent les tas de sable
-lavés, éclatants de blancheur, et se prolongeant au
-loin entre les pentes couvertes de bois immenses.
-C’est pittoresque, mais ici encore la photographie
-ne saurait rendre l’étendue de la perspective ; la
-seule vue pittoresque serait celle du village, dont
-les cases se serrent comme étouffées dans cet
-océan de grands arbres qui recouvrent le pays tout
-entier. Cependant l’espace a été un peu déboisé au
-delà des cases pour permettre de faire quelques
-plantations de <i>manioc</i>, la nourriture favorite des
-Guyanais, qui la trouvent moins échauffante que
-le maïs et même que le pain.</p>
-
-<p>Pour la nuit, on nous offre des lits : ce sont des
-planches avec un peu d’herbe par-dessus, et je
-regrette mon hamac. Le souvenir de mes nuits en
-Sibérie me fait penser que je m’habituerai vite à
-ces planches. Un ennui plus grave, c’est qu’il y
-a des vampires, et qu’il faut garder à côté de soi
-une lampe allumée.</p>
-
-<p>Le lendemain, nous prospectons diverses criques
-et chantiers en travail, et je puis constater que dans
-les parties non encore exploitées, le chef de l’établissement
-n’a point exagéré la teneur en or, du
-moins pour les premiers mois à venir. Les <i>batées</i>
-de prospection sont fort belles. Il semblerait que
-ces créoles exubérants dans leurs expressions de
-façon à rendre incroyable ce qu’ils disent, ne le sont
-plus dès qu’il s’agit d’une chose sérieuse, comme
-ces prospections qui sont la garantie de l’avenir et
-la raison d’être de l’exploitation. L’avenir à longue
-distance est plus difficile à prévoir, car les criques
-s’épuisent rapidement ; il faut donc en chercher sans
-cesse de nouvelles dans la région.</p>
-
-<p>Nous avons à déjeuner un <i>ananas</i> frais, cueilli
-devant la maison ; il est délicieux. Il paraît que
-l’ananas des bois, qui est rougeâtre, a plus de
-goût encore, bien qu’il soit un peu moins fin. La
-fraise n’a pas plus de parfum, et je comprends fort
-bien qu’on compare l’ananas à une fraise géante ; il
-est aussi tendre, et n’a pas ces fibres ligneuses que
-nous connaissons dans l’ananas de conserve.</p>
-
-<p>Nous partirons, après midi, pour l’établissement
-central du placer Souvenir. En route, nous prospectons
-deux criques qu’on tient en réserve pour l’avenir.
-Le directeur général du placer, M. Beaujoie,
-est venu nous rejoindre. Bien que souffrant de la
-fièvre, il est plein d’entrain. C’est un vieil ami de
-Sully, et l’on ne cause plus qu’en créole. Je ne
-trouve plus moyen de parler français.</p>
-
-<p>Il y a de grosses montagnes à traverser pour
-aller au Central, des pentes raides et glissantes
-interminables ; ce pays est une série de bosses, dont
-l’une commence quand à peine l’autre est finie. Les
-sommets ne sont pas longs ; la descente suit de près
-la montée ; les rocs sont fort rares : on ne rencontre
-que des blocs isolés, des restes d’éboulements ; par
-contre, les troncs écroulés sont fréquents et obligent
-à des détours incessants.</p>
-
-<p>Notre prospection est heureuse ; nous y passons
-près de deux heures, et puis nous reprenons notre
-course pour arriver à cinq heures et demie au Central.
-Nous avons vu en route le <i>muscadier</i> et cueilli
-des noix muscades. Leur seul avantage, pour nous,
-est de compléter ce qu’il faut pour une <i>marquise</i>,
-ce mélange exquis de champagne, de vanille et
-de citron. C’est une excellente boisson après une
-course. Les mineurs ne s’en privent pas. Après tout,
-quand on gagne de l’or, il faut savoir s’en servir.</p>
-
-<p>Nous sommes toujours à 300 mètres d’altitude,
-et l’établissement central a le même aspect que
-celui de Nouvelle-France, mais il y a davantage de
-plantations : manioc, canne à sucre, maïs, bananes
-et patates. On est si loin de tout ici ! Il faut quatre
-semaines pour venir de la côte au placer par la
-Mana. Le trajet par l’Approuague, nouvellement découvert,
-raccourcit de dix à douze jours. M. Beaujoie
-est un homme prévoyant. Il y a déjà plusieurs
-années qu’il a commencé ses plantations.</p>
-
-<p>Sur la galerie de la case directoriale, on jouit
-d’une vue un peu plus étendue qu’à Nouvelle-France.
-On distingue, à peine esquissées, il est vrai,
-les croupes de trois collines, la dernière en arrière
-des autres, ce qui élargit la perspective ; elle est
-tout de même bien bornée.</p>
-
-<p>L’endroit, avant de recevoir le nom qu’il porte,
-s’appelait <i>Bouche-Coulée</i>. C’est une expression
-créole appliquée à une histoire que voici brièvement.
-Le premier exploitant de ce terrain n’avait pas pris
-de précautions suffisantes pour le délimiter. Lors
-du bornage officiel, il se trouva dépossédé par son
-voisin plus habile, le possesseur actuel. Furieux, il
-demanda à celui-ci une indemnité d’un million de
-francs. On ne se douterait pas que la vie dans les
-bois met en jeu des sommes si imposantes. Le procès,
-perdu à Cayenne, alla jusqu’en cassation et là
-encore l’arrêt fut contraire à l’ancien exploitant. Il
-perdit tout, terrain et indemnité, et en fut si stupéfait
-que la <i>bouche lui en coula</i>. L’expression créole,
-vigoureuse et imagée, traduit bien le désappointement
-ébahi. Cette langue a bien d’autres trouvailles
-heureuses, qui vaudraient d’être notées.</p>
-
-<p>Nous passons une huitaine de jours ici à visiter
-les chantiers et à faire des prospections. La seule
-chose déplaisante est le voisinage des vampires la
-nuit. Il faut une lampe, car je n’ai pas de moustiquaire.
-Or, la lampe attire les moustiques, et ceux-ci
-empêchent souvent de dormir. Je ne puis suspendre
-mon hamac, car la chambre n’est pas assez
-grande. Cependant on a augmenté ma ration
-d’herbe séchée pour adoucir mon lit et je finis par y
-dormir confortablement, bien qu’avec un casque sur
-ma figure, pour écarter ces ennuyeux vampires.</p>
-
-<p>La crique principale renferme des blocs de quartz,
-quelques-uns aurifères. A la jonction d’une crique
-latérale, il y a des quartz à veines jaunes et bleues
-extrêmement riches en or. La colline qui sépare ces
-deux criques est parsemée de blocs de quartz, mais
-le sol est formé de roche décomposée, jusqu’à une
-grande profondeur. Des fouilles, profondes de plusieurs
-mètres, ne rencontrent pas la roche solide
-intacte.</p>
-
-<p>J’ai la chance de n’avoir presque pas d’averses
-pendant mes prospections. Mais la pluie prend sa
-revanche la nuit, et la lune approche de son plein ;
-on dirait donc que <i>la pluie suit la lune</i>, suivant le
-dicton créole. Le soir, nous prenons un <i lang="en" xml:lang="en">tub</i> d’eau
-parfumée aux herbes aromatiques et tiède. Il faut
-cela quand on se fatigue ; en Guyane plus qu’ailleurs,
-la propreté c’est la santé.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c8">CHAPITRE VIII<br />
-AVENTURIERS DE MINES</h2>
-
-
-<p>La Guyane, comme tout pays de mines, a eu et
-a encore des aventuriers. Comme toute autre industrie,
-les mines d’or ont des avantages et des inconvénients.
-Peut-être ont-elles des soubresauts plus
-brusques que les autres industries. Elles font d’immenses
-fortunes, et en défont d’autres non moins
-rapidement. Pour un heureux, elles font bien des
-malheureux. Il est fort dangereux de jouer avec
-elles, mais elles sont tentantes comme une loterie
-qui a de très gros lots.</p>
-
-<p>L’avantage d’ordre général que possèdent les
-mines, et surtout les mines d’or, c’est que seules de
-toutes les industries, elles apportent dans le monde
-une richesse nouvelle qui n’existait pas auparavant.
-Tandis que les usines, les manufactures, le commerce,
-ne font que transformer la matière en circulation,
-les mines renouvellent cette matière ; elles
-créent, non pas avec rien, mais avec quelque élément
-invisible, tant il était profondément caché.</p>
-
-<p>Cependant, depuis quelques années, le courant
-des affaires semble peu favorable aux mines. On les
-accuse de tant de désastres financiers, de tant d’illusions
-trompeuses ! Mais si l’on se plaint d’elles,
-elles, en revanche, pourraient se plaindre d’être
-bien mal comprises et bien mal traitées.</p>
-
-<p>Les fameuses mines du Rand, au Transvaal, si
-riches, si régulières, sans défauts, car elles avaient
-tout pour elles, ont fait surgir un fléau bien inattendu
-pour des mines : la guerre, et cette guerre a
-coûté si cher, qu’au lieu d’en tirer un bénéfice, les
-mines y perdront, sans parler de leur interruption
-pendant quatre à cinq ans. Les actionnaires seraient-ils
-en droit de le reprocher aux mines elles-mêmes ?</p>
-
-<p>Je connais une mine d’or où, après avoir mis
-plusieurs années à préparer l’exploitation, on a
-broyé du minerai pendant trois jours, et comme le
-résultat était faible, on a tout abandonné sans retour.
-On a peut-être eu raison, mais il fallait d’abord étudier
-la mine. Ailleurs on fait les travaux dans des
-conditions de prix absolument anormales, alors
-qu’une mine doit être conduite avec économie avant
-tout.</p>
-
-<p>Ailleurs encore, on fait exécuter des travaux, et
-on ne les paye pas, jetant le discrédit sur l’entreprise ;
-on envoie en Guyane des ingénieurs qu’on ne
-paye pas, et l’on organise les affaires sur des bases
-financières où chacun cherche à duper son partenaire :
-la mine a bon dos ; pourtant, on arrive ainsi
-à lui casser les reins. On dirait qu’il s’agit d’un être
-vivant.</p>
-
-<p>Nous causions un soir, à Souvenir, Sully,
-M. Beaujoie et moi, des aventures de mines que
-chacun connaissait plus particulièrement.</p>
-
-<p>M. Beaujoie, qui avait commencé par l’histoire
-de Bouche-Coulée, nous conta ensuite les coups
-merveilleux des célèbres Guyanais : Vitalo,
-Pointu, etc., qui récoltaient de magnifiques pépites,
-faisaient fortune, puis, à force de tenter la chance,
-finirent par se noyer sous les sauts et les cataractes
-de l’Approuague et de l’Inini, avec leurs magots.
-On a en vain essayé de curer ces sauts. Ce sont là
-des tombeaux dignes de ces vaillants chercheurs
-d’or.</p>
-
-<p>— On vole très peu l’or en Guyane, ajoute
-M. Beaujoie ; cependant j’ai vu rentrer un jour à
-Cayenne un jeune homme qui déclarait à ses bailleurs
-de fonds que la malchance l’avait poursuivi,
-et qu’il n’avait pu réaliser que 4 kilos d’or. Cela
-couvrait tout juste les frais de l’expédition et l’on
-allait s’en contenter, quand un marchand de
-Cayenne vint raconter que ce même jeune homme
-lui avait offert, la veille, 9 kilos d’or au prix du
-<i>maraudage</i>, c’est-à-dire pour la moitié de sa valeur.
-Naturellement on arrête le pauvre garçon ; il avoue
-et pour éviter le tribunal, renonce à la part qui lui
-revient dans ces 9 kilos d’or. Il repart pour son
-placer, et peu de jours après, on apprend qu’il avait
-déjà vendu en route 7 kilos d’or à Saint-Laurent du
-Maroni.</p>
-
-<p>Ainsi, sur 20 kilos d’or, il en rapportait 4, mais
-c’est un fait très rare.</p>
-
-<p>— Vos aventures sont simples, dis-je à M. Beaujoie,
-elles sont les mêmes en tous pays de mineurs de
-rivières, en Californie, en Alaska. C’est le droit du
-plus fort ou du plus rusé, d’Achille ou d’Ulysse.
-Nous avons en Europe une vie plus compliquée ;
-c’est avec des gens, des types, des caractères, qu’on
-a à lutter, beaucoup plus qu’avec des difficultés
-naturelles. Les aventures sont différentes.</p>
-
-<p>J’ai connu en Bosnie un type d’aventurier plein
-d’énergie et fort intéressant. La Bosnie venait de
-s’ouvrir à la civilisation par l’occupation autrichienne.
-Un jeune Dalmate italo-slave, nommé D…,
-ayant une petite fortune, vit là une occasion superbe
-de prendre des concessions de mines en Bosnie,
-où le gouvernement turc, depuis des générations,
-interdisait le travail des mines. Ce gouvernement
-avait peur des grandes fortunes. Le
-jeune D… voyait juste. Il organisa une expédition
-en Bosnie, dépensa presque tout ce qu’il avait, et
-muni enfin de concessions en règle, il alla à la
-recherche des capitaux pour l’exploitation. A
-Vienne il ne réussit pas ; il vint à Paris.</p>
-
-<p>C’était un homme adroit et intelligent, pourtant,
-malgré sa rouerie slave, un peu naïf. Il se présentait
-trop bonnement avec des affaires assez bien étudiées,
-et même ces affaires étaient réellement sa
-propriété personnelle.</p>
-
-<p>Vous croyez que c’est la bonne manière d’agir
-en Europe, celle-là ? Détrompez-vous. C’est de la
-naïveté. On y perd son argent. Le capital se défie ;
-il veut gagner à coup sûr. Or, le propriétaire d’une
-mine en a trop vu les difficultés, et il ne peut s’empêcher
-de les dire. Il épouvante le capital. Et puis
-un Slave à Paris, c’est un personnage équivoque.</p>
-
-<p>Pour comble, D… s’aboucha à Paris avec un
-malheureux lanceur d’affaires qu’il prit pour un
-grand capitaliste, et qui, en réalité, était dans une
-misère à peine dorée. Ce dernier, de son côté, crut
-à la fortune future et même actuelle de D… C’était
-à qui des deux éblouirait l’autre par ses rêves, et
-chacun se mettait pour l’autre en frais de costumes.
-Cependant les capitalistes, mieux au courant, riaient.
-Et la déconvenue de D… fut complète.</p>
-
-<p>Il perdit ses dernières ressources, et même je
-vis vendre en Bosnie ce qui lui restait, ses meubles,
-ses chariots de minerai, ses selles, ses chevaux,
-et, parmi ceux-ci, une jument magnifique pour
-laquelle il avait une passion. C’était navrant. Cet
-homme avait des dettes ; ses créanciers le poursuivirent.
-Il écrivit des lettres si sincères et si désolées,
-si pleines de bonne volonté, que certains en furent
-désarmés. Ce n’était point une canaille, bien loin
-de là. Il avait cru aux mines de Bosnie, et sa
-croyance fut justifiée dans la suite pour l’une au
-moins de ces mines, car elle est en exploitation
-encore actuellement. Une autre, depuis douze ans,
-est encore en voie de développement.</p>
-
-<p>Pourtant D… ne réussit pas à trouver son capital.
-C’est bien plus difficile, je vous assure, que
-de trouver une pépite en Guyane.</p>
-
-<p>— A mon tour, dit Beaujoie, je sais une histoire
-fort curieuse qui s’est passée près d’ici au contesté
-franco-brésilien. Vous me permettrez seulement de
-ne vous dire avec précision ni le nom ni l’endroit.
-C’est d’ailleurs sans importance.</p>
-
-<p>Il y avait donc, dans ce fameux contesté que la
-France n’a pas su conserver (l’Amérique aux Américains,
-qui sait !), des placers extrêmement riches.
-Des mineurs d’ici, de Cayenne et des Antilles, y
-ont fait des fortunes. C’était tout récemment. On a
-bien tiré cent millions d’or d’un endroit pas plus
-grand que la ville de Paris. Un lanceur d’affaires,
-comme vous dites, passa par la Guyane et le contesté,
-et alla proposer une affaire à Paris. Cette
-affaire n’était point à lui, à l’inverse de celle de
-votre D… Aussi sut-il la faire <i>mousser</i>. Savez-vous
-quel argument principal il donna pour frapper ses
-gens ? L’absence de toute loi dans le contesté franco-brésilien.
-On n’avait qu’à prendre le terrain ; rien
-qu’une commission à payer.</p>
-
-<p>On prit le terrain, et pour s’établir suivant toutes
-les règles conseillées par des ingénieurs expérimentés
-(en Europe, mais non en Guyane), on fit un
-chemin de fer de cent kilomètres pour aller aux placers.
-Comme s’il fallait un chemin de fer pour transporter
-de l’or ! Et quant à transporter des dragues
-là-bas, vous voyez vous-mêmes qu’il faut y regarder
-à deux fois avant de le proposer.</p>
-
-<p>Par économie, on fit ce chemin de fer du système
-monorail : un seul rail au lieu de deux. Naturellement
-les wagons ne peuvent se tenir en équilibre
-là-dessus. Il faut un cheval ou un mulet et par
-suite une route à côté du monorail. Au lieu de coûter
-moins cher, cela coûte beaucoup plus cher qu’une
-voie à deux rails, et il n’y a pas moyen d’y atteler
-une locomotive. C’est complet. Vous savez, les
-routes, là-bas, comme ici, c’est de la boue, les
-chevaux en font des fondrières. Actuellement, monorail
-et route sont enfouis sous la vase.</p>
-
-<p>Bref, on dépensa des millions. Et savez-vous combien
-on retira d’or ? Huit kilos, voilà tout. Est-ce
-assez l’inverse des trouvailles de belles pépites ?</p>
-
-<p>— Vous avez parlé des lois, dis-je. Permettez.
-Les capitaux savent bien prendre leur parti des
-lois, lorsque c’est nécessaire. Ce n’est pas là ce qui
-les gêne le plus. Ecoutez ce que me disait textuellement
-un jour certaine personne :</p>
-
-<p>« Il arrive assez souvent, je l’avoue, que la valeur
-des mines est bien indifférente. Une seule chose
-importe : le marché. Placer des actions, les vendre.
-Les rapports d’ingénieurs peuvent être fort bien
-faits. Mais ils ne comprennent rien aux affaires, les
-ingénieurs. Ils se disent de bonne foi. Ils ont peut-être
-raison. Mais ils sont tantôt frappés de perspectives
-invisibles pour nous, pour le public, tantôt
-frappés de difficultés qui décourageraient tout le
-monde, si on les disait. Ils effaroucheraient le public.
-Nous sommes obligés de <i>présenter</i> leurs rapports.</p>
-
-<p>« Ils sont rares, ceux qui comprennent leur
-avantage. Il faut montrer les possibilités d’une
-affaire, mais ses dangers, ses difficultés ! C’est fait
-pour couper les ailes à toute initiative. Le public ne
-comprend pas ce qui constitue le rôle exact d’une
-mine d’or, <i>la chance</i>, il ne l’admet pas, en France,
-du moins. En Amérique, en Angleterre même, c’est
-autre chose, on joue sur les mines comme sur une
-loterie. A la bonne heure. Et les chances sont bien
-plus grandes que sur une loterie. »</p>
-
-<p>— Cet homme-là avait raison, dit Sully. Au public,
-il faut dire des choses simples, qui sautent aux
-yeux, qui sont criantes de vérité.</p>
-
-<p>Par exemple, si l’on apporte une mine d’Amérique,
-des Etats-Unis, la première chose qu’on se dit, c’est
-celle-ci : « Comment ? Mais les Américains sont si
-riches, et ils ne font pas cette affaire ? Une affaire
-si brillante ? Si vous l’apportez en Europe, c’est donc
-qu’ils n’en ont pas voulu, c’est qu’elle ne vaut
-rien ! » Et l’on ne va pas plus loin.</p>
-
-<p>On ne se doute pas que les Américains ne peuvent
-pas tout faire : ils en ont trop, d’entreprises,
-chez eux. Et le capital américain aussi est rapace,
-plus encore que le capital européen. Il sait risquer,
-mais il veut avoir toutes les chances pour lui. Il
-veut tout accaparer, et le malheureux qui apporte
-une affaire de mines la vend, soit, mais il est dépouillé
-ensuite. L’homme d’affaires américain est
-terrible ; il arracherait même la chemise à son débiteur.
-Aussi, celui qui a une mine en Amérique, le
-mineur de bonne foi, sincère, le travailleur robuste et
-qui n’a pas la finesse des affaires, aime mieux, s’il
-en trouve l’occasion, vendre sa mine à un Européen
-qu’à un Américain. Mais essayez donc de
-faire comprendre cela au public parisien. C’est trop
-compliqué. Il ne voit qu’un fait : l’Amérique est
-assez riche pour faire ses affaires toute seule.</p>
-
-<p>— Vous y êtes, dis-je, c’était là exactement mon
-cas en Californie.</p>
-
-<p>Un ingénieur, et des plus distingués, fit un rapport
-éblouissant, comme il convenait à Paris, sur
-une mine californienne que lui apportait un Américain,
-mais celui-ci n’était point un naïf. Il était
-même, ce rapport, plein de trouvailles scientifiques,
-techniques, du moins dans les termes, car
-le fond était dénué de tout bon sens. Si l’on avait
-dit simplement les choses, personne n’aurait voulu
-entendre parler de la Californie. Elle est épuisée,
-allons donc, votre Californie !</p>
-
-<p>Elle a produit huit milliards d’or, vous savez !</p>
-
-<p>Enfin on souscrivit l’affaire en France, un ou
-deux millions. L’Américain poussait à la roue avec
-habileté et énergie. Il avait l’air si sûr de son
-affaire : on ne doute de rien, là-bas. Et il demandait
-peu de chose, des actions. Il se disait :
-« Souscrivez toujours le capital, nous verrons ensuite. »</p>
-
-<p>Il fut modeste pour le payement comptant, quelques
-centaines de mille francs. Et il dirigea les
-travaux. On trouva de l’or, un peu, pas beaucoup,
-quinze à vingt kilos, je crois. Et l’Américain jubilait.
-Tandis qu’on faisait <i>mousser</i> les actions à la
-Bourse, il vendait les siennes avec allégresse. Et il
-câblait impérieusement à Paris d’envoyer des fonds
-pour continuer les travaux. Car ces fonds, il y en
-avait pour lui. Il avait de superbes appointements
-pour ne rien faire. Outre le capital, il se faisait
-des rentes. La mine produisait de l’or, mais non
-pas en Californie, à Paris. Voilà la mine d’or.</p>
-
-<p>Pourtant on se lassa à Paris, l’or cessa d’arriver
-en Californie. Alors l’Américain menaça de reprendre
-sa mine. Et comme aux Etats-Unis, si l’on
-n’exploite pas, la mine est déchue, et au bout d’un
-an, peut être reprise par le premier venu, notre
-homme n’eut qu’à replanter des piquets sur le sol
-en son nom, à faire une déclaration, et le voilà de
-nouveau propriétaire de ses mines après s’être enrichi.
-Outre les mines, il eut les machines, les bâtiments,
-les canaux, et enfin un très joli chalet de
-montagne, dans les forêts de sapins, pour y passer
-ses loisirs dans la belle saison.</p>
-
-<p>L’Amérique a de quoi nous effrayer, n’est-ce pas ?
-On peut recommencer plusieurs fois le même coup
-avec la même mine. De la sorte, <i>une mine est inépuisable</i>.</p>
-
-<p>— C’est incroyable, dit Sully. Oui, les mines sont
-de curieuses entreprises. Ecoutez l’histoire de celle-ci.
-C’était une mine riche, mais non pas d’or, de
-cuivre, et le minerai en était rare et peu connu, la
-chalcosine.</p>
-
-<p>Un gentleman voyageait à cheval au Mexique
-avec un ingénieur. Sur le sentier l’ingénieur remarqua
-d’étranges cailloux, il les prit, fit un geste
-de satisfaction et les mit dans ses poches. Mais cet
-ingénieur était épuisé par la fièvre et il succomba à
-une attaque ; quelques jours après, il mourut. Le
-gentleman se rappela les cailloux ; il les prit, et à
-son arrivée à Lima, les fit analyser. C’était de la
-calamine. Un ingénieur lui en expliqua la valeur et
-le mode très facile d’exploitation, comme d’une
-carrière de pierres.</p>
-
-<p>Le gentleman se fit incontinent donner la concession.
-Il eut le courage, il faut bien reconnaître
-son mérite, de s’installer dans l’endroit presque
-désert où était le minerai, avec un contremaître et
-des mineurs. Il réussit, ce qui était plus difficile, à
-faire transporter le minerai à la côte, et, en moins
-d’un an, il avait mis de côté un petit capital. Il eut
-alors un ingénieur à ses frais, qu’il paya plutôt médiocrement ;
-mais il est aujourd’hui archimillionnaire,
-du fait seul de cette mine.</p>
-
-<p>N’est-ce pas le fait du hasard ? Quand on a la
-chance, on dirait qu’elle vous poursuit. Ce gentleman
-réussit tout ce qu’il entreprend. Il achète un
-tableau, parce qu’il a de l’argent en poche. Ce tableau
-se trouve être un Raphaël. Maintenant que
-ses mines sont épuisées, il les met en actions. C’est
-une nouvelle ressource.</p>
-
-<p>— Ah ! les mines, je le disais tout à l’heure, sont
-une question d’économie. Votre gentleman a eu le
-mérite de le comprendre. Un ingénieur, avec quelques
-réflexions, peut éviter des travaux extrêmement
-chers. Rien n’est plus cher que de percer les
-roches.</p>
-
-<p>On ne saurait payer trop cher l’expérience d’un
-ingénieur. Ce qu’il dit peut sembler une vérité évidente.
-Elle ne l’est pas. Il est d’ailleurs très difficile
-de faire mettre en pratique une idée de bon
-sens. On aime mieux faire des choses extraordinaires.</p>
-
-<p>— C’est ainsi, dit M. Beaujoie, qu’on rejette volontiers
-les échecs sur des impôts, sur des lois.
-Dans d’autres cas, on sait bien en faire des lois, au
-contraire. Allez voir ça, à Cayenne. Les lois, ce
-sont les puissants qui les font, et pour se protéger
-eux-mêmes.</p>
-
-<p>— Lorsqu’ils n’ont pas la puissance matérielle
-pour eux, dis-je, ils inventent la police, en effet,
-puis l’administration, l’armée et les lois. Chez les
-groupes de mineurs de l’Alaska, et autrefois de la
-Californie, il n’y avait pas de lois, chaque mineur se
-défendait lui-même. La loi n’est nécessaire qu’à la
-propriété acquise et durable. Il n’y a pas d’avantages
-pour le capital à se passer des lois ; il devient
-sans défense, au contraire.</p>
-
-<p>Voyez en Guyane, voyez au contesté franco-brésilien,
-en Alaska, en Californie, il n’y a guère que
-les petits qui ont fait fortune, les capitaux ont
-échoué. Mais là, ce n’est pas la faute du manque de
-lois, elles sont venues au bout de peu d’années ;
-c’est qu’il s’agissait de ce qu’on appelle des <i lang="en" xml:lang="en">poor
-men’s diggings</i>, des mines de pauvres gens, demandant
-peu de capital, exploitables sans frais.</p>
-
-<p>Le capital n’avait que faire dans des placers
-comme ceux-là.</p>
-
-<p>— Vous voudriez, dit Sully, nous pousser à
-exploiter nous-mêmes nos placers guyanais, sans
-aucun capital. Nous le faisons bien. C’est ce qu’on
-appelle le <i>maraudage</i>.</p>
-
-<p>Mais on se plaint que les maraudeurs saccagent
-les placers.</p>
-
-<p>— C’est que vous voulez aller trop vite. Les Californiens
-n’ont jamais saccagé leurs criques, ils
-savaient fort bien s’entendre, se donner même un
-chef. Ils étaient disciplinés, et nos braves créoles
-ne le sont peut-être pas.</p>
-
-<p>Vous vous rappelez M. Dormoy, la peine que
-vous aviez à le faire tenir tranquille, à lui faire faire
-un carbet sur l’Approuague.</p>
-
-<p>A propos de lois, ajoutai-je, je vais vous redire,
-non pas une aventure, mais un discours fort
-curieux que j’ai traduit du russe. L’auteur s’était
-occupé d’affaires de mines. Il disait qu’en aucun
-pays, plus qu’en Russie, on ne trouve moyen de
-tourner les lois, au moyen de puissantes influences.
-Un Russe, nommé Katakrof, s’était servi de ce
-moyen de persuasion pour entraîner en Sibérie des
-capitaux anglo-franco-belges. Il réussit, d’ailleurs.
-Son tort fut de vouloir prétendre ensuite que les
-capitaux s’étaient jetés sur la Russie uniquement
-parce qu’il n’y avait pas de lois. Il s’adressait à un
-groupe de capitalistes réunis avec lui à un grand
-dîner près de la Bourse, pour y conclure son
-affaire. La voix de Katakrof résonnait : « La <i>loi</i> est
-partout, chez vous et chez nous. Mais qu’est-ce que
-votre <i>loi</i> ? Quelque chose comme le <span lang="en" xml:lang="en">policeman</span> anglais.
-Il le faut, ce brutal, au milieu des rues encombrées
-de la <i lang="en" xml:lang="en">City</i>. Dans la rue, on va grand train. Il
-file, le financier qui a de grandes entreprises ; chaque
-minute peut lui coûter des millions. Il file, le docteur,
-au secours d’un malade atteint mortellement :
-une seconde peut coûter la vie d’un homme. Il file,
-le créancier, à la poursuite de son débiteur. Elle
-file, la femme d’un personnage important, pour faire
-des visites. Le diable m’emporte si je sais qui encore
-court dans la rue, et pourquoi ! Et lui, le <span lang="en" xml:lang="en">policeman</span>
-obtus, il lève son bâton blanc, et en un clin d’œil
-le mouvement s’arrête. La vie cesse instantanément.
-Et qu’est-ce qui arrive alors ? Que les entreprises
-s’écroulent, périssent les malades. Le mouvement
-ne reprendra que lorsque le <span lang="en" xml:lang="en">policeman</span> au casque
-bleu foncé baissera son petit bâton blanc. Fi donc !
-Chez nous, la <i>loi</i>, c’est un sergent de ville, doux,
-poli, prévenant. Lui aussi lève sa main (il n’a pas
-de bâton). Il lève la main, et le mouvement est
-suspendu pour quelque temps. Il crie : « Halte ! »
-mais il maintient la foule d’un air aimable, et il sait
-distinguer : « Halte ! Vous, Excellence, vous voulez
-passer ? Cocher de Son Excellence, tu peux passer !
-Vous, dit-il au millionnaire, vous êtes pressé pour
-vos affaires ? Je vous en prie, avancez ! Cocher du
-riche équipage, en avant ! » Aux autres, il crie d’un
-ton sévère : « Son Excellence a des affaires importantes
-dont vous n’avez pas idée ! Il faut qu’elle
-passe. » Il distingue même le créancier qui poursuit
-son débiteur : « Tenez, je l’ai vu passer là-bas
-par la ruelle de côté ; c’est une chance exceptionnelle.
-Passez, et filez vite. » Et de nouveau il répète
-sévèrement à ceux qui attendent : « Halte ! il n’y a
-pas de tour pour ceux-ci ! » Le docteur fait sa tournée :
-« Mon malade peut mourir ! — S’il est malade…
-Cocher, tu peux passer. — S’il vous plaît ! »
-M. Katakrof clignait de l’œil d’un air malin, et se
-campait les mains sur les hanches. « Qui vous
-empêche de dire que, vous aussi, vous êtes docteur,
-et que peut-être un moribond vous attend ? Dites,
-et on vous laissera passer. Motif d’exception. » Il
-eut une ovation. Tous bondissaient de leurs places.</p>
-
-<p>Les figures des capitalistes brillaient maintenant
-d’enthousiasme. Visiblement chacun d’eux avait résolu
-de <i>se livrer à l’opérateur</i>. Et la voix de M. Katakrof
-sonnait au milieu d’eux, comme inspirée,
-comme celle d’un poète ou d’un prophète : « La
-<i>loi</i> est immuable. La <i>loi</i>, c’est une pétrification. La
-<i>loi</i>, c’est du granite. La <i>loi</i>, c’est un obstacle contre
-lequel on ne peut que se briser la tête. Non, une
-loi pareille, je ne la comprends pas. De loi pareille,
-chez moi, messieurs, vous n’en trouverez pas. La <i>loi</i>
-y est douce, flexible, élastique. La <i>loi</i>, c’est un
-duvet ! Sur cette loi on peut dormir. Et voilà bien ce
-qu’il faut. Voilà ce que vous trouverez. Si, pour
-l’homme entreprenant, il retentit sévère, cruel, fatal,
-ce mot désagréable : <i>la loi</i>, qu’il est doux,
-tendre, délicat, charmant, d’entendre vibrer ce mot
-mélodieux : <i>l’exception</i> ! Il y a le chant du rossignol
-et le parfum du lis dans ce mot. Si le mot <i>loi</i> résonne
-comme un <i lang="la" xml:lang="la">De profundis</i>, un <i lang="la" xml:lang="la">Requiem æternam</i>,
-opposé aux plans et aux rêves audacieux et entreprenants, — quel
-chant d’espérance, de joie courageuse
-évoque ce mot doux et tendre : <i>exception</i> !
-Obéir à la loi, et rien qu’à la loi ! Ne voir autour de
-soi que des lois ! Quel destin austère ! C’est se soumettre
-à des vainqueurs durs, cruels, inexorables.
-Tandis que se régler sur des exceptions douces,
-souples, complaisantes…, c’est vivre au milieu de
-ses amis, au milieu d’amis prêts à toutes les concessions,
-pleins de condescendance, désireux de
-vous être agréables et utiles. Oh ! pourquoi vous,
-étrangers, ne nous connaissez-vous pas ? Pourquoi
-faites-vous de pareilles questions ? » disait M. Katakrof
-d’une voix larmoyante.</p>
-
-<p>— Votre Russe est parfait, avec ses larmes de
-crocodile, dit Sully.</p>
-
-<p>Et il se mit à contrefaire la voix de M. Katakrof,
-exposant ses plans aux capitalistes.</p>
-
-<p>C’est l’exception qui adoucit les angles aigus des
-lois. Exceptions en faveur de l’intérêt public (le
-nôtre). Exceptions en faveur de considérations plus
-hautes (notre capital). Exception en faveur de puissantes
-méditations (M. Katakrof). Exception parce
-que le territoire des mines est mal délimité.</p>
-
-<p>Quel champ de manœuvres pour l’activité du capital !</p>
-
-<p>Mais ce n’est pas qu’en affaires qu’on abuse du
-public. Les livres aussi sont pleins d’erreurs. Voyez
-ce qui s’imprime sur la Guyane, sur son climat, sur
-ses ressources. On veut satisfaire le public en lui
-disant ce qu’il croit, et pas autre chose. C’est la
-faute des imprimeurs. Ils appellent cela les exigences
-du public. Dans les revues, on coupe et l’on
-taille pour plaire aux lecteurs, au lieu de les instruire
-et de les diriger.</p>
-
-<p>— On commence à revenir de ces idées, il me
-semble, dis-je. On commence à avoir en France un
-assez grand souci de la vérité, sinon du goût, dans
-les journaux. Pour la Guyane, je tâcherai de répéter
-exactement ce que j’ai <i>vu</i>, car dans la conversation
-on dit ce qu’on veut. J’espère que vous serez
-content.</p>
-
-<p>Cependant ces histoires nous ont conduits jusqu’à
-une heure avancée.</p>
-
-<p>C’est ce mot de Bouche-Coulée qui en est cause,
-et qui a ravivé chez nous ce soir le désir de raconter
-des histoires, pour oublier les pluies de ces
-derniers temps, ces pluies qui rendent parfois les
-journées longues et ennuyeuses en Guyane comme
-partout.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c9">CHAPITRE IX<br />
-DÉPART DE SOUVENIR</h2>
-
-
-<p>Sully-L’Admiral, puis Emma, prennent la fièvre ;
-une fièvre ordinaire, sans gravité, mais pénible.
-Je reste indemne, mes courses me valent seulement
-une forte courbature, un certain soir ; on sent dans
-ce climat le danger de l’humidité. Il faudrait un médecin
-pour chaque groupe de placers, ou du moins
-un homme ayant l’habitude des maladies courantes,
-et un petit hôpital. Cayenne est trop loin, soit pour
-y envoyer un malade, soit pour en faire venir un
-médecin. Emma et Sully se soignent mutuellement
-avec quelque succès, mais ils éprouvent le besoin de
-changer d’air.</p>
-
-<p>Ce n’est pas que l’on ne puisse vivre assez
-confortablement ici, seulement il faut se montrer
-exigeant, quand on est chargé d’un placer. Le gibier
-abonde et il y a un chasseur indien, un vrai
-Peau-Rouge, avec sa femme et ses deux enfants ;
-ceux-ci ont la fièvre en ce moment, et les parents ne
-paraissent pas très solides non plus. Ils nous
-apportent un <i>agouti</i> et un <i>acouchi</i>, sortes de lièvres,
-qui font une heureuse diversion à notre ordinaire
-où le <i>pécari</i> reparaît trop souvent. M. Beaujoie fait
-ce qu’il peut, mais il est trop facile à contenter. Ce
-n’est pas tout de faire de l’or, il faut soigner sa
-santé. Ne se vantait-il pas d’avoir deux caisses de
-champagne ? Sully fait le tour de son unique armoire
-et découvre deux bouteilles, qui nous étaient déjà destinées.
-La blague créole se tourne contre elle-même
-avec M. Beaujoie. J’admire sa belle humeur, quand
-il a l’air visiblement éprouvé par la vie des bois ;
-il a le moral plus robuste encore que le physique,
-car il y a fort longtemps qu’il tient tête aux fatigues
-qu’il endure.</p>
-
-<p>Il paraît qu’il existe dans la région, mais surtout
-plus au sud, sur l’Inini, etc., une maladie plus
-sérieuse que la fièvre et qu’on appelle <i>l’enflure</i>. Elle
-provient de l’excès d’anémie auquel conduit la
-fièvre, et c’est une conséquence presque fatale de la
-vie trop prolongée des bois. L’enflure intérieure
-guérit rarement ; si elle est extérieure seulement, les
-Indiens et les créoles savent la réduire, mais ensuite
-il est indispensable que le malade parte pour
-l’hôpital de Cayenne. Beaucoup de gens confondent
-l’enflure avec le <i>béribéri</i>, maladie connue des nègres
-de l’Afrique, comme aussi des Japonais.</p>
-
-<p>Nous regrettons que M. Beaujoie ne puisse nous
-accompagner à son <i>dégrad</i> sur la Mana pour aller
-de là aux autres placers ; mais c’est la fin de la
-semaine, et sa présence est nécessaire à l’établissement
-central pour recevoir les productions d’or des
-quatre établissements détachés. Ces détachés sont
-<i>Nouvelle-France</i>, qui produit en ce moment près
-d’un kilogramme d’or par jour, puis <i>Acajou</i>, <i>Kilomètre</i>
-et <i>Principal</i>. Ces derniers, les plus anciennement
-exploités, ont trop d’eau pour produire beaucoup
-d’or, en cette saison : ce sont plutôt des
-criques d’été. Le chemin qui y conduit est aussi
-accidenté, sinon davantage et plus long, que celui
-qui va de Nouvelle-France au Central. Ce sont des
-séries interminables de collines escarpées à gravir
-et à redescendre. Le sentier qui descend au <i>dégrad</i>
-sera long, mais plus facile.</p>
-
-<p>Quand on a eu la fièvre ici, elle revient trop fidèlement.
-Sully l’a eue à l’Inini, et au contesté brésilien
-où il a longtemps séjourné ; il a toujours payé
-de sa personne dans les cas difficiles, étant l’homme
-de ressources à qui l’on s’adressait de préférence.
-Il a accompli des prospections fatigantes, durant
-des mois, en forêt, avec quelques hommes, le strict
-nécessaire comme provisions, exposé à ces émanations
-qui se dégagent du sol et des bois quand on
-y touche. C’est là surtout la cause de la fièvre, les
-miasmes putrides. La santé ne suffit pas pour résister,
-il faut avoir l’énergie de ne pas se négliger.
-On est trop exposé à s’attacher obstinément au but
-matériel que l’on poursuit, pour ne plus songer à
-ses besoins. Le régime tiède et humide de la Guyane
-débilite vite, si l’on n’a pas une nourriture abondante
-et saine, car on se fatigue physiquement.
-Ceux qui périssent sont ceux qui ne se soignent pas,
-mais la fièvre est inévitable lorsqu’on fait un séjour
-un peu long dans le bois.</p>
-
-<p>Quand nous partons de Central-Souvenir, Sully
-n’est pas encore bien remis, et il porte les compresses
-d’Emma. M. Beaujoie nous quitte au premier
-détour du sentier, nous disant que nous avons
-environ trente kilomètres à faire jusqu’au <i>dégrad</i>.
-Cela représente bien sept à huit heures de marche.
-Nos porteurs filent en avant ; l’un deux porte sur la
-tête une caisse de quartz riches choisis à Souvenir.
-Le temps s’est un peu rafraîchi depuis quelques
-jours : il tombe chaque après-midi des averses torrentielles,
-comme il n’en tombe qu’en ces climats
-humides ; c’est pour les éviter dans la soirée que
-nous partons de bonne heure.</p>
-
-<p>Nous suivons d’abord la crique aurifère et, sur
-plus de quinze cents mètres, nous retrouvons les
-fouilles de prospection de M. Beaujoie ; il ne s’est
-pas vanté en nous exposant son travail. Je constate
-ici encore que l’exubérance créole dans le langage
-disparaît dès qu’il est question de travail. Les créoles
-en savent trop la valeur, car ils la payent par
-l’expérience à leurs dépens, soit qu’ils travaillent
-pour leur compte ou pour celui des autres.</p>
-
-<p>Le sentier est très mauvais. On l’a abandonné
-depuis quelque temps pour faire les charrois par
-la voie de l’Approuague, non pas celle que nous
-avons suivie, mais une autre plus longue, qui, à son
-tour, sera abandonnée pour la nôtre. Dès qu’un sentier
-cesse d’être foulé en Guyane, il est vite envahi
-par les plantes, et coupé par les troncs écroulés ;
-on le perd à chaque instant. Mais le plus désagréable,
-c’est le passage des criques : les troncs d’arbres
-qui servent de passerelles, ont pourri, ou sont
-tombés ; il faut passer dans l’eau. D’abord, pour éviter
-de la sentir barboter dans mes chaussures, je les
-quitte aux premières criques. Cette opération répétée
-devient fort ennuyeuse et j’y renonce.</p>
-
-<p>Sur les criques larges et profondes, les troncs ont
-subsisté à cause de leur grosseur, mais il n’y a pas
-d’appuie-main ; mon <i>takary</i> est trop court pour
-toucher le fond, et je passe sans honte à califourchon,
-malgré l’humidité qui suinte du tronc. La mauresque
-peut tout supporter, il est si facile d’en
-changer.</p>
-
-<p>Sully tue un <i>agami</i>, la pintade des bois, pour me
-le montrer, et aussi pour notre dîner. Tandis qu’il
-m’explique ses mœurs, arrêté sur le sentier, il paraît,
-c’est Emma qui nous le dit ensuite, qu’un serpent
-se dresse derrière nous, à deux ou trois pieds
-au-dessus du sol, nous considère en tirant sa langue
-et l’agitant, puis se replie sur lui-même et part.
-C’est nous qui sommes les bêtes curieuses de la
-forêt, mais aussi les plus dangereuses. Sésame, à
-son tour, fait partir une volée de pintades, et en tue
-deux ; il a voulu nous accompagner au <i>dégrad</i>
-avant de s’installer à Souvenir.</p>
-
-<p>Cette marche en sentier à demi disparu sous la
-forêt, va durer huit heures, avec un petit arrêt pour
-manger. Nous n’avons à essuyer qu’une petite averse.
-A mesure que nous approchons du but, je sens,
-chose curieuse, ma fatigue s’évanouir ; et, me rappelant
-le joli sentier des mines du Tiutikho en Sibérie,
-seul en avant, j’entonne à pleine voix (tout le monde
-a de la voix) un air russe qui évoque si bien les
-forêts sauvages : le chant des Variagues, les anciens
-conquérants russes, dans <i>Sadko</i>. Je croyais
-que l’humidité de ce pays devait gâter la voix, mais
-au contraire, elle sort avec une limpidité plus
-grande. Je devrais pourtant m’être aperçu que la
-voix des oiseaux guyanais est d’une pureté merveilleuse
-en même temps que d’un timbre éclatant.
-C’est qu’ils s’agitent constamment, et, dans mon cas,
-c’est peut-être que j’ai fait beaucoup d’exercice aujourd’hui.
-Il n’est rien de tel que de faire usage de
-ses membres pour les assouplir. La Guyane est un
-champ d’expériences à faire, on ne connaît ni le
-pays ni le climat.</p>
-
-<div class="c" id="img5"><img src="images/illu5.jpg" alt="" />
-<div class="c">PRESBYTÈRE DE REMIRE</div>
-</div>
-<p>Nous arrivons au <i>dégrad</i> à quatre heures du soir,
-et nous y trouvons deux canotiers et un pilote qui
-nous attendent depuis trois jours pour nous conduire
-au placer Saint-Léon. Si nous n’étions pas arrivés
-aujourd’hui, ils repartaient demain matin. Nous
-avons de la chance que Sully ait pu dominer sa
-fièvre ce matin ; en route, elle a fini par disparaître
-complètement. Notre arrivée à ces vieux magasins
-reste un souvenir heureux, car j’y suis arrivé en
-chantant et sans m’en douter. Dans le bois, on ne
-voit rien à distance, et cela permet les surprises.</p>
-
-<p>Je vais pendre mon hamac dans un grand hangar
-vide, mais que nos porteurs commencent déjà à
-occuper. Sully prend la case de l’ex-chef magasinier ;
-il a besoin de repos ; en état de fièvre, la
-marche fatigue davantage ; en outre, il n’a qu’un
-hamac, large il est vrai, pour lui et Emma ; l’un
-couche à la tête, l’autre aux pieds, aucun ne peut
-reposer confortablement, et un lit, même dur, vaut
-encore mieux. Avant de nous coucher, nous dévorons
-les <i>agamis</i> tués par Sésame. Ils auraient gagné
-à être préparés par Emma, mais celle-ci aussi est
-fatiguée de sa trentaine de kilomètres. La femme
-doit suivre son mari, dit le précepte ; voilà dix ans
-qu’Emma suit Sully dans ses expéditions de Guyane
-et du Brésil, et elle le suit à pied, fort souvent.
-C’est une femme fidèle. Serait-il vrai que la femme
-donne, en général, plus qu’elle ne reçoit, et qu’il
-ne dépendrait que de l’homme de trouver le bonheur
-à côté d’elle, tandis qu’il le cherche ailleurs ?</p>
-
-<p>Nous pensions nos courses à pied terminées ; mais
-il paraît que non. Ce n’est pas l’eau qui manque
-dans la Mana, mais son lit est obstrué de troncs
-d’arbres depuis qu’on le néglige. Les canots n’ont
-pu monter plus haut que le <i>dégrad</i> inférieur, à sept
-kilomètres de celui où nous sommes. Nous partons
-donc à six heures et demie du matin, avec une tasse
-de café pour tout déjeuner, car les porteurs sont en
-avant avec les provisions. On m’avait dit qu’en
-Guyane il ne faut jamais se mettre en route sans
-s’être lesté l’estomac par un solide déjeuner, un
-<i>kibiker</i>, comme disent les créoles. Ce matin, le
-<i>kibiker</i> se serait borné au café si je n’avais réclamé,
-et Sully, en homme pratique, découvre en son magasin,
-une boîte de lait condensé qu’Emma fait cuire
-en un clin d’œil.</p>
-
-<p>Le chemin est encore pire que celui d’hier. Nous
-traversons l’ancien cimetière du <i>dégrad</i> ; les tombes,
-peu nombreuses, sont recouvertes de hautes herbes
-et de grandes broussailles. Puis, nous rentrons dans
-le bois. Ce n’est plus tout à fait le même genre de
-forêts que sur les collines ; le sol est plat, humide,
-souvent boueux, on y sent la présence occasionnelle
-de la rivière ; ce sont même des marécages. Les criques
-prennent une largeur illimitée, heureusement
-sans être profondes, mais il ne saurait y être question
-de ponts, même guyanais. Nous atteignons à
-l’une de ces criques un de nos porteurs et nous lui
-enlevons une boîte de sardines : c’est ce qu’il a de
-plus facile à manger sans s’arrêter.</p>
-
-<p>A dix heures et demie, nous sommes au port,
-c’est-à-dire au <i>dégrad</i>, où nous pouvons nous sécher,
-nous et nos chaussures, et manger quelque chose.
-Sully retrouve là un vieux camarade du Brésil,
-M. Bussy, et nous sablons le champagne en l’honneur
-de cette heureuse rencontre. La gaieté, qui
-manquait depuis ce matin, nous revient.</p>
-
-<p>Notre canot est là, mais on nous dit que peut-être
-nous n’arriverons que demain au <i>dégrad</i> du placer
-Saint-Léon, à cause des troncs qui barrent la rivière.
-Nous ne sommes plus ici qu’à 170 mètres
-d’altitude au lieu des 300 mètres de Nouvelle-France,
-et le climat semble plus chaud et plus humide encore.
-Nous prenons place dans le canot, avec les
-deux pagayeurs, le pilote venu au <i>dégrad</i> supérieur
-et M. Bussy. Le soleil est chaud et il se réfléchit
-sur l’eau avec une ardeur dont nous avons perdu
-l’habitude sous l’ombre des forêts. Mon parasol
-noirci d’humidité est une bonne protection. Sully et
-Emma ont étendu des serviettes de toilette sur leurs
-grands chapeaux. Le pilote et Bussy ont des couvre-chefs
-en nervures de feuilles tressées, grands comme
-des parapluies sans manche. C’est plus pratique
-qu’un parasol, car la protection s’étend également
-autour de la tête, tandis que nos parapluies sont
-<i>excentriques</i>, je veux dire portés excentriquement.</p>
-
-<p>Les premiers troncs sont franchis sans encombre.
-Mais vers trois heures, nous sommes absolument
-barrés : il faut que les <span lang="en" xml:lang="en">boys</span> se mettent à l’eau et
-tirent leurs haches et leurs sabres. Il y a surtout un
-gros tronc qui résiste énergiquement. Nous dirigeons
-le canot sous les ombrages de la rive et nous
-attendons. Le travail dure une heure ; nos gars ruissellent
-de sueur. Je ne sais comment ils n’attrapent
-pas des coups de soleil, il faut qu’on s’y habitue
-comme à toute chose.</p>
-
-<p>Heureusement ces obstacles ne se reproduisent
-plus. Courageusement nos <span lang="en" xml:lang="en">boys</span> font force de pagaies,
-le courant les stimule et aussi une promesse
-de gratification que leur fait Sully. A six heures,
-nous abordons au <i>dégrad</i> de Saint-Léon. Il y a là
-tout un groupe de canots, arrivés il y a deux jours
-avec des provisions pour le placer : or, ils sont
-partis du bourg de Mana le 8 janvier, c’est-à-dire le
-jour où je quittais Paris. Nous sommes au 28 février,
-il y a donc cinquante et un jours. C’est qu’il
-y a beaucoup d’eau dans la Mana, mais c’est aussi
-que les pagayeurs aiment à perdre leur temps en
-route pour chasser et pêcher. Pour nous, nous
-sommes heureux d’être arrivés à Saint-Léon, à
-cinquante et un jours de Paris.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c10">CHAPITRE X<br />
-TOUJOURS EN FORÊT. — PLACERS AURIFÈRES</h2>
-
-
-<p>Nous montons la berge : au-dessus, c’est une
-place de terre battue, assez large, terminée par des
-magasins et des carbets, un petit village. Nous
-allons trouver le chef magasinier : « N’avez-vous
-pas reçu des instructions du directeur du placer
-Saint-Léon pour nous recevoir ? — Non. — Vous
-ne nous attendiez pas ? — Non. — C’est pourtant
-vous qui nous avez envoyé un canot au <i>dégrad</i> Souvenir. — Ah !
-c’est vous ! — Vraiment ! Il serait temps
-de vous en douter. » C’est ainsi que nous sommes
-reçus ; mais, ici, il ne faut désespérer de rien. On vide
-aussitôt un magasin pour faire place à nos hamacs,
-et nous commençons notre popote, car rien n’est
-préparé pour nous. Tout le monde ici a déjà dîné.
-D’ailleurs, il ne faudrait pas croire que la rencontre
-de ses semblables dans le bois en Guyane
-suffit pour procurer à manger. Ce serait plutôt le
-contraire ; le nouveau venu est censé le plus riche.
-Chacun pour soi ; donnant, donnant ; rien n’est dû.
-Chacun sait trop bien le prix de ses provisions et de
-sa vie pour les gaspiller.</p>
-
-<p>Nous sommes, dans des conditions exceptionnelles,
-annoncés depuis deux mois aux directeurs
-des placers et à leurs employés, et pourtant, dès
-notre arrivée ici, si nous n’avions pas de quoi nous
-suffire, nous irions ce soir peut-être nous coucher à
-jeun. On n’en meurt pas, mais on est loin du confort
-moderne, le téléphone n’est pas près de raccourcir
-les distances dans la forêt vierge guyanaise.</p>
-
-<p>L’établissement central du placer Saint-Léon ne
-se trouve guère qu’à une heure de marche du <i>dégrad</i>.
-Le sentier est bon, car il traverse des criques
-qui ont été très riches en or et ce chemin a été
-fréquenté. On s’en sert constamment.</p>
-
-<p>Vers neuf heures, nous traversons les plantations
-de l’établissement, et après avoir franchi une passerelle
-près de laquelle des femmes lavent du linge
-en plein soleil, nous entrons dans la case directoriale ;
-elle est plus simple encore que celle du Central
-Souvenir, mais on va nous installer dans une
-autre, à peine achevée, où nous serons confortablement
-logés, car s’il n’y a que deux chambres et un
-hall central ouvert comme salle à manger, les dimensions
-sont largement conçues. Saint-Léon est
-peu favorisé au point de vue du ravitaillement, il
-lui arrive de passer quatre mois sans recevoir de
-provisions, aussi les plantations sont-elles particulièrement
-nécessaires ; pendant plusieurs mois, on
-vit de manioc, patates, bananes et canne à sucre,
-avec un peu de gibier.</p>
-
-<p>Dès le jour de notre arrivée, nous allons visiter
-les chantiers en travail les plus voisins, et je vais
-en profiter pour exposer ici l’exploitation de l’or
-suivant la méthode guyanaise.</p>
-
-<p>Je dirai d’abord qu’il y a des chantiers où l’on ne
-travaille pas, parce qu’il y a trop d’eau, depuis les
-pluies récentes. On a bien installé des pompes primitives
-dites <i>pompes macaques</i>, mais elles sont insuffisantes.
-Ces pompes macaques sont composées
-d’un balancier en bois porté par une forte perche,
-et supportant un seau d’eau d’un côté, tandis que
-de l’autre côté une pierre suspendue aide à élever
-le seau plein d’eau. Celui-ci est déversé au delà
-d’un petit barrage de façon que l’eau ne puisse
-redescendre dans le chantier en voie d’épuisement.
-La pompe chinoise, employée en Californie, est
-bien plus rapide.</p>
-
-<p>Voici maintenant comment on fait l’exploitation
-et le lavage du gravier aurifère. Les rivières ou
-criques, en général étroites, parfois de moins de
-quatre mètres, dans la région que j’ai parcourue,
-renferment l’or, tantôt immédiatement dès la surface,
-tantôt au-dessous d’une certaine épaisseur de
-terre et de sable, variant de deux à quatre pieds,
-rarement cinq pieds.</p>
-
-<p>On commence par déboiser la crique, c’est-à-dire
-le cours d’eau, en enlevant les arbres sur sept à
-huit mètres de largeur, dix mètres même, si la
-crique s’élargit. Ce travail est fait à la hache, et
-l’on abat les arbres par séries de huit ou dix, <i>par
-rideaux</i>, comme disent les créoles, profitant des
-lianes qui les relient et les entraînent tous ensemble.
-Ensuite on fait le dessouchement, c’est-à-dire qu’on
-taille et arrache tout ce qu’il est possible des troncs
-et des racines qui sont peu profondes ; en même
-temps on écarte les troncs écroulés sur les bords de
-la crique.</p>
-
-<p>Le travail suivant consiste à enlever la terre et le
-sable stérile jusqu’à la couche de sable aurifère qui
-est le plus souvent quartzeux. Ce travail se fait à
-la pelle, et le stérile est rejeté sur les bords. En
-même temps on fait un barrage de la rivière en
-amont, et une canalisation pour écarter l’eau des
-travaux et conduire au <i lang="en" xml:lang="en">sluice</i>, dont nous allons
-parler, l’eau qui sera nécessaire pour le lavage.</p>
-
-<p>La couche ou le sable aurifère va être débarrassée
-de son or dans le <i lang="en" xml:lang="en">sluice</i>. Le <i lang="en" xml:lang="en">sluice</i> guyanais est le
-plus simple possible. Il est portatif, placé au milieu
-du chantier d’exploitation, et déplacé d’aval en
-amont, à mesure que l’exploitation avance. Ce <i lang="en" xml:lang="en">sluice</i>
-est composé de canaux en planches, que les créoles
-appellent <i>dalles</i>, emboîtés l’un dans l’autre. Ils ont
-4 mètres de longueur, 0<sup>m</sup>,30 de largeur et il y a
-en général cinq dalles, toutes portées sur des piquets
-où elles sont suspendues par des crochets
-qui servent à régler leur hauteur. La dalle inférieure
-porte des <i>rifles</i> ou obstacles en bois et une plaque
-perforée maintenue par un <i>rifle</i> en fonte, pour
-recueillir l’or fin au-dessous. On verse un peu de
-mercure sur les dalles.</p>
-
-<p>Deux mineurs prennent à la pelle le sable aurifère
-et le versent dans le <i lang="en" xml:lang="en">sluice</i> près du sommet où
-arrive le courant d’eau. Le sable étant souvent argileux,
-il y a une ou deux femmes occupées à débourber
-les pelotes d’argile qui retiennent l’or et
-l’entraîneraient sans ce débourbage. L’or étant près
-de dix fois plus lourd que le sable, reste contre les
-<i>rifles</i> et sous la plaque perforée, tandis que le sable
-est entraîné par l’eau. Un ouvrier rejette ce sable
-contre les bords pour qu’il ne gêne pas la circulation
-d’eau. Il n’y a donc que sept ou huit hommes
-occupés, au stérile, au sable aurifère, au <i lang="en" xml:lang="en">sluice</i> et à
-l’enlèvement des sables. Les uns ou les autres chantent,
-ce qui donne de la gaieté au chantier. Ce travail,
-peu fatigant par lui-même, le devient sous le
-soleil ou la pluie, car on a déboisé. Le chef de
-chantier prospecte constamment pour contrôler le
-rendement du <i lang="en" xml:lang="en">sluice</i>.</p>
-
-<p>Le soir, à quatre heures, le chef vient retirer l’or
-du <i lang="en" xml:lang="en">sluice</i>. Il chasse d’abord le sable qui le recouvre,
-enlève peu à peu les <i>rifles</i>, et la plaque perforée, ne
-laissant que le <i>rifle</i> en fonte. Tout le temps cependant
-il maintient une <i>batée</i>, grand plat creux en
-bois au bout du <i lang="en" xml:lang="en">sluice</i>. A la fin, il enlève le <i>rifle</i> de
-fonte, l’or amalgamé au mercure tombe dans la
-<i>batée</i>, et il ne reste plus qu’à laver celle-ci. Cette
-opération demande un peu d’habitude pour éviter
-toute perte, mais elle est facile.</p>
-
-<p>L’amalgame d’or obtenu est serré dans un morceau
-de toile, placé dans une boîte en fer à cadenas,
-dont le directeur du placer a la clef. Le cadenas à
-ressort est fermé en présence des ouvriers et porté
-à l’établissement. Vers cinq ou six heures, le directeur
-du placer prend toutes les boîtes des chantiers,
-les ouvre devant les chefs de chantier et les ouvriers
-présents librement admis, et les pèse. On
-passe ensuite toutes les boules d’amalgame sur le
-feu, le mercure se volatilise et la boule jaunit : on
-la pèse à nouveau et on enferme l’or dans un coffre
-de fer. Au bout du mois, le coffret est expédié à
-Cayenne par canot. Il est muni d’une corde et
-d’une bouée de sauvetage, pour parer au naufrage
-du canot.</p>
-
-<p>Je pense que ces explications suffiront à faire
-comprendre le travail si simple des placers. Chaque
-établissement que je visite a une dizaine de chantiers,
-ce qui signifie quatre-vingts à cent hommes
-occupés au travail des criques. Mais, en route, il y
-a les charroyeurs, les canotiers, les ouvriers occupés
-aux <i>dégrads</i>, aux magasins, aux sentiers. Il faut compter
-un bon tiers du nombre d’homme en sus des mineurs.
-Il y a enfin les malades ou soi-disant tels,
-ceux qui sont plus ou moins fatigués et veulent
-prendre quelques jours de repos. En somme, pour
-six chantiers, il faut compter un personnel de cent
-cinquante hommes environ.</p>
-
-<p>La paye se fait par <i>bons</i> sur le propriétaire du
-placer à Cayenne. Les ouvriers sont nourris aux
-frais du propriétaire : celui-ci peut en prendre à
-son aise, surtout s’il est, comme c’est le cas le plus
-fréquent, épicier lui-même. Mais la meilleure politique
-est de bien nourrir ses ouvriers ; le rendement
-est bien supérieur, et les hommes intelligents de
-Cayenne s’en rendent compte. Bonne nourriture et
-bonne surveillance, c’est la <i lang="en" xml:lang="en">golden rule</i>, la règle
-d’or.</p>
-
-<p>Je donnerai plus loin des détails sur l’historique
-et la production de l’or en Guyane. Pour ne pas
-interrompre mon récit en ce moment, je le reprends
-à mon second jour au placer Saint-Léon, c’est-à-dire
-au 1<sup>er</sup> mars.</p>
-
-<p>Ce qui me frappe le plus ici, comme à Souvenir,
-en visitant les chantiers d’exploitation dans les
-criques, c’est leur étroitesse et la rapidité avec laquelle
-on les épuise de leur or. On avance, en effet, à
-raison de six à huit cents mètres par an, en ne donnant
-il est vrai, qu’un seul coup de <i lang="en" xml:lang="en">sluice</i>. Or, c’est le
-principal défaut de la méthode guyanaise. On veut
-aller trop vite, et en croyant prendre le meilleur, il
-arrive qu’on le laisse : il faudrait souvent enlever les
-deux côtés de la crique, car rien ne dit que la petite
-zone riche n’y passe pas aussi bien qu’au milieu.</p>
-
-<p>En outre, en allant vite, on laisse de l’or dans le
-fond de la crique, car les hommes le piétinent et il
-s’enfonce profondément dans le <i lang="en" xml:lang="en">bed-rock</i>. Ou bien
-ils jettent violemment en l’air la pelletée de gravier
-riche (ils appellent cela le coup de <i>canne-major</i>), et
-le sable, au lieu de retomber dans le <i lang="en" xml:lang="en">sluice</i>, s’éparpille
-en l’air, et l’or va retomber en partie dans la
-crique en arrière de l’exploitation, où il est perdu.
-Je ne veux pas entrer ici dans des détails techniques,
-mais seulement faire ressortir quelques imperfections
-de la méthode, qui, d’ailleurs, si elle est
-bien appliquée, est la mieux adaptée au genre de
-travail à faire, et fait honneur à l’esprit d’activité
-pratique des créoles : nous verrons aussi le soin
-qu’ils mettent à préparer le travail d’avenir.</p>
-
-<p>Les imperfections sont surtout apparentes dans
-le travail des maraudeurs, qui souvent saccagent
-les criques : c’est ainsi qu’ils ont rapidement épuisé
-les criques si riches de l’Inini, où il y aurait pourtant
-à faire encore. J’en parlerai plus loin, ainsi
-que du fameux Carsewène. En ces deux endroits, il
-est vrai, l’or était en grosses pépites, et les criques
-n’étaient riches que par placers, ce qui arrive fatalement
-avec l’or gros, tandis que dans les
-placers que je visite sur la Mana, l’or est très fin
-et assez régulièrement disséminé sur de grandes
-longueurs de criques. L’avantage est très grand,
-car on peut alors prévoir et préparer l’avenir en
-faisant des fouilles de prospection : les directeurs
-créoles des placers que j’ai vus témoignent
-d’une grande prévoyance et de beaucoup de soin, en
-faisant faire de très nombreuses fouilles de prospection.</p>
-
-<p>Ce sont ces fouilles de prospection qui m’intéressent
-le plus, et je n’ai malheureusement pas le
-temps d’en vérifier beaucoup. Je suis obligé de me
-fier souvent à la parole des directeurs des placers.
-Il ne serait pas suffisant de faire une fouille çà et là
-et au hasard dans une crique pour connaître la richesse
-et l’allure de l’or dans cette crique. Pour
-cela, il faut faire tout un système de fouilles méthodiquement
-placées tous les cinq mètres par exemple ;
-c’est ce que l’on a fait pour certaines des criques
-prospectées, mais la vérification de toutes ces criques
-durerait beaucoup trop longtemps pour moi ;
-elles sont pleines d’eau sur trois à cinq pieds de
-profondeur et deux à trois mètres de largeur. Ce
-travail serait plus facile dans la saison sèche, et
-c’est alors surtout qu’on entreprend les fouilles.
-Quand elles sont faites méthodiquement, les mineurs
-guyanais peuvent dire avec assez de certitude quel
-est le degré de richesse de la crique ; ils se trompent
-rarement. Quand l’or est gros, ils disent que la
-crique est <i>pochée</i>, c’est-à-dire irrégulière : l’or est
-en <i>poches</i>, et dans ce cas on est exposé à des surprises
-tantôt agréables, tantôt désagréables. C’est
-le cas général des filons de quartz, avec la difficulté
-supplémentaire de ne pouvoir prospecter souterrainement
-sans d’énormes dépenses.</p>
-
-<p>Nos repas, dans la salle à manger ouverte à tous
-les vents, sont, pour moi, des surprises toujours
-agréables ; nous avons de l’<i>agami</i>, du <i>toucan</i>, du
-<i>martin-pêcheur</i>, que les créoles appellent ici <i>honoré</i> ;
-il y a aussi de l’<i>acouchi</i>, et un tout petit daim tacheté
-qu’on appelle le <i>caïacou</i> ; c’est le meilleur de tous
-les gibiers. Cependant pour quelques jours je lui
-préfère encore le <i>tapir</i>, surtout préparé avec des
-lentilles ; est-ce l’effet du manque de bœuf, le fait
-est que ce tapir reste un de mes meilleurs souvenirs.
-Il y a aussi du <i>tamanoir</i>, mais la peau seule a de
-la valeur, et Sully la met à part pour l’emporter. Le
-soir nous avons du thé indigène cueilli sur place à
-des touffes de <i>citronnelle</i>, de <i>mélisse</i> ou de <i>diapana</i> :
-je ne regrette pas le thé de Chine. Le directeur de
-Saint-Léon, M. Janvier, tient un peu plus à sa cuisine
-que M. Beaujoie, de Souvenir, et je suis d’avis
-qu’il a pourtant raison.</p>
-
-<p>La forêt ici est en majeure partie formée de bois
-de <i>wacapou</i>, un bois de première dureté, un des
-plus beaux de la Guyane. Il y en avait également
-beaucoup au Grand-Canory ; c’est un bois qui se conserve
-indéfiniment et durcit même en vieillissant.
-Outre le <i>wacapou</i>, il y a ici le <i>bois-de-lettres</i>, ainsi
-nommé parce qu’il est si dur qu’on s’en est servi
-pour faire des caractères d’imprimerie ; il est moucheté
-noir sur rouge, ou rubané rouge foncé et noir,
-et remarquable par son miroitement à la lumière ; on
-en fait des meubles magnifiques, et il est destiné à être
-de plus en plus apprécié. Il y a aussi le <i>bois-serpent</i>,
-de couleur jaune, zébré d’ondulations noires, qui
-ferait un superbe bois d’ornementation, pour la
-carrosserie par exemple. L’Admiral fait couper plusieurs
-madriers de ces divers bois, dans l’intention
-de les emporter en France.</p>
-
-<p>Notre grande case, toute neuve, en <i>wacapou</i> et
-<i>acajou</i>, a quatorze mètres de longueur et une véranda
-en fait le tour. Il y a de tels amas d’herbe
-sèche sur les planchers des lits que je ne regrette
-plus mon hamac : la lampe qui reste allumée toute
-la nuit dans le hall central suffit à éloigner les
-désagréables vampires.</p>
-
-<p>Sur ce placer, il y a, en certains endroits, de nombreux
-galets de quartz granulé avec des parties
-zonées de bleu à traînées d’or libre très fin : ce sont
-de très beaux spécimens. D’autres fragments de
-quartz soyeux et semi-cristallin n’ont pas d’or, mais
-indiquent le voisinage de filons quartzeux, d’autant
-plus qu’on trouve aussi des fragments de limonite
-appartenant évidemment à ce qu’on appelle le <i>chapeau
-de fer</i> des filons.</p>
-
-<p>Il semble y avoir de l’or dans les terres même
-de la colline où se trouve l’établissement : on appelle
-cela les terres de montagne ; elles sont moins
-faciles à laver que les alluvions des criques, parce
-qu’il faut aller chercher l’eau au pied des pentes.
-Parfois pourtant on en a retiré beaucoup d’or. A
-Saint-Elie, par exemple, l’exploitation des terres
-de montagne a produit plus de cent kilogrammes
-d’or, avec un beau profit ; on descendait ces terres
-dans la crique pour les laver, car il était impossible
-de canaliser l’eau pour l’amener au niveau de
-ces terres.</p>
-
-<p>Nous allons partir comblés de cadeaux : <i>pagaras</i>
-en fibres d’<i>arouman</i>, huile d’<i>arouman</i>, servant de
-cosmétique aux Indiens, graines de <i>rocou</i> pour faire
-de la teinture rouge (pour tatouages, sans doute),
-peaux de tamanoirs, becs de toucan, plumes d’agamis
-et d’honorés, bois-de-lettres et bois-serpent ; il
-ne manque qu’une peau de crocodile pour nous
-faire un chargement digne de sauvages usuriers ou
-de vieux explorateurs. Pourtant, il n’y a rien là de
-ridicule, et ces produits feront un jour la fortune
-de la Guyane, plus probablement que tout l’or
-qu’elle produit, car nous verrons que les mines d’or
-ne servent de rien à la colonie, même qu’elles lui
-causent du préjudice pour le moment.</p>
-
-<p>Un matin, nous quittons l’établissement central
-de Saint-Léon pour aller visiter le placer <i>Triomphe</i>,
-qui lui est contigu au nord. Ce ne sera qu’une promenade
-d’une heure et demie. Cependant le trajet
-sera plus long pour nous, car nous voulons visiter
-en passant le petit placer <i>Union</i>, que les Guyanais
-citent volontiers comme un des plus riches de ces
-dernières années.</p>
-
-<p>Aussi nous quittons l’ombre des bois pour suivre
-une crique en plein soleil. C’est que cette crique a
-été déjà exploitée, donc déboisée, et nous arrivons
-précisément aux endroits qui ont donné tant d’or.
-Sur une centaine de mètres, on a retiré ici cent
-kilos d’or. Bien que la découverte ne date que de
-deux à trois ans, les criques sont déjà épuisées ; on
-a fait même des repassages en plusieurs endroits,
-c’est-à-dire qu’on a repassé au lavage les sables
-déjà lavés, pour exploiter les côtés. Il ne reste qu’un
-chantier en terrain vierge, et nous l’atteignons bientôt.
-Il y a une dizaine d’ouvriers, dont deux femmes.
-Tout heureux de rencontrer nos <span lang="en" xml:lang="en">boys</span>, ils causent
-un instant, nous montrent ce qu’ils font, et nous
-indiquent un chemin plus court pour arriver à l’établissement
-Triomphe.</p>
-
-<p>Les criques de Saint-Léon et de Triomphe ont
-eu, elles aussi, des parties très riches, et comme
-elles sont très longues, elles peuvent en avoir d’autres.
-Nous allons voir le directeur du placer. Au
-sommet d’une rue droite, entre des cases alignées,
-se dessine une sorte de jardin, formé de légumes
-empotés sur des piquets et d’ananas en pleine terre.
-Au fond, c’est la case du directeur. Elle a des stores
-verts le long de la véranda. Le confort semble augmenter
-avec chaque placer que nous visitons. Cependant
-c’est toujours le même genre de case, avec
-des modifications suivant le goût de l’occupant. Dans
-celle-ci, on flaire l’ingénieur : tout est géométrique
-et de niveau, longueurs rigoureusement égales, plafonds
-et planchers d’acajou bien égalisé. Luxe particulier,
-il y a une chaise pliante. Luxe plus grand,
-il y a à déjeuner un gâteau de Savoie. On nous attendait,
-il est vrai ; néanmoins, ce mets suppose une
-cuisinière peu ordinaire : elle mérite des compliments,
-qu’elle accepte avec force gesticulations et
-bavardage auxquels je ne comprends rien. La langue
-créole est vraiment bien difficile.</p>
-
-<div class="c" id="img6"><img src="images/illu6.jpg" alt="" />
-<div class="c">MONTJOLY, PRÈS CAYENNE</div>
-</div>
-<p>Le directeur, M. Vertun, a été longtemps employé
-aux mines de Saint-Elie, et cette expérience lui
-donne une supériorité sur un directeur ordinaire
-de placers. Il a étudié le sien méthodiquement. De
-forte santé et de tempérament sec, excellent pour la
-vie des bois, il ne néglige ni son intérieur ni sa
-nourriture, et grâce à cela, il peut résister longtemps
-sans être obligé d’aller refaire sa santé à
-Cayenne.</p>
-
-<p>Il serait fastidieux de décrire en détail des criques
-aurifères, et des courses à travers bois. Je ne ferai
-que citer les particularités qui me frappent. Les
-blocs de quartz, par exemple, forment à <i>Triomphe</i>
-des alignements plus réguliers qu’à Saint-Léon,
-mais les fouilles ne trouvent au-dessous d’eux
-que la roche décomposée. Il est sensible que
-le filon a été désagrégé et le quartz éparpillé ; la
-recherche du filon devient difficile, surtout si la
-roche est décomposée jusqu’à quarante mètres de
-profondeur et plus comme on l’a appris par expérience
-sur certains placers. Cependant, dans les criques
-mêmes, la profondeur décomposée devrait être
-moins grande, puisque le <i lang="en" xml:lang="en">bedrock</i> est resté blanc,
-tandis que les terres de décomposition sont rouges.</p>
-
-<p>On trouve parfois dans le gravier des haches de
-pierre polie ; mais il ne faudrait pas croire qu’elles
-datent de l’âge de pierre. C’étaient et ce sont encore
-les armes des Indiens, ou Peaux-Rouges de l’intérieur.
-Ces roches sont en silex, en quartzite ou en
-pierre meulière, et portent une entaille pour les
-fixer à un manche par une corde ou plutôt par une
-liane, suivant la coutume indienne.</p>
-
-<p>En dehors de l’établissement central, on exploite
-un détaché, appelé <i>Hasard</i>. Mais là le village n’est
-composé que de quatre ou cinq huttes dans le lit
-même de la crique. Cela rappelle tout à fait, dit
-Sully, les camps de prospection. L’eau y vient de
-partout, du sol et du ciel. Mais pour prospecter, on
-ne peut déboiser un vaste espace ; ce serait peine
-perdue si la crique était mauvaise. Ici la crique est
-bonne, on va construire une meilleure installation.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c11">CHAPITRE XI<br />
-PRATIQUE ET THÉORIE</h2>
-
-
-<p>Récemment il a passé ici un prospecteur en diamants.
-Il a lavé au tamis des sables des diverses
-criques, et prétend avoir trouvé une vingtaine de
-petits diamants, pesant ensemble un gramme. A
-mon tour, je fais le même genre de travail, mais
-je ne trouve pas autre chose de curieux que de petits
-cristaux de quartz. C’est là probablement ce qu’on
-a pris pour des diamants. Ce résultat n’enlève rien,
-du reste, à la possibilité de découvrir des diamants
-dans les sables de rivière de la Guyane française,
-car on en trouve en Guyane anglaise et au Brésil,
-dans des formations identiques. Mais les diamants
-ne se recueillent pas à la pelle ; il faut souvent laver
-des mètres cubes de quartz pour en trouver un, et
-c’est ce qu’on ne peut faire à moins de séjourner
-assez longtemps au même endroit. Mais certains
-cristaux en indiqueraient la présence, comme le
-grenat, et je n’en ai pas trouvé.</p>
-
-<p>M. Vertun nous fait goûter quelques mets créoles :
-du <i>callou</i> ou <i>gombo</i> ; je connaissais ce légume en
-Californie sous le nom d’<i>okra</i>, ce qui étonne fort
-les créoles, ils croyaient en avoir la spécialité. Le
-<i>callou</i> ressemble à une grosse asperge courte, et il
-en a un peu le goût : on le mange à l’eau, en salade
-ou écrasé avec de la morue, et c’est bien alors
-un mets créole.</p>
-
-<p>Il y a un parc à tortues. On nous sert des œufs
-de tortue, énormes et compacts, rappelant le goût
-des œufs de canard sauvage. Nous avons de la salade
-rappelant les mâches, et un gibier nouveau
-pour moi, le <i>paraqua :</i> c’est une sorte de faisan, se
-rapprochant un peu du dindon, comme le <i>hocco</i>.</p>
-
-<p>Le soir, en dégustant de l’excellent thé de citronnelle,
-chacun à son tour sur la chaise pliante, nous
-causons longuement, et ce sont surtout des histoires
-de placériens. Ces créoles ont tous, plus ou moins,
-été à l’Inini ou au Carsewène, les deux <i>rushs</i> les
-plus récents à la poursuite de l’or. Là aussi il y eut
-des forçats évadés, et cela me rappelle ceux de
-Sibérie, qui ont là-bas découvert tant de placers
-aurifères. En Guyane, les évadés s’en vont aux endroits
-les plus écartés de l’Inini, où travaillent les
-<i>boschmen ;</i> ceux-ci leur apprennent le travail du lavage,
-et s’en servent comme de domestiques, tout fiers
-qu’ils sont d’avoir des blancs à leur service. Ce métier
-ne contribue que trop à avilir le rôle des blancs
-en Guyane ; cependant la médaille a son revers, et
-parfois les évadés font payer cher leur orgueil aux
-<i>boschs</i>, en leur volant leurs provisions et leurs canots
-avec lesquels ils fuient ailleurs prospecter pour
-leur compte, quand ils ont appris le métier de mineur.</p>
-
-<p>Il s’est passé des faits assez graves au grand pénitencier
-de Saint-Laurent du Maroni, et pourtant
-on n’en a pas fait de bruit. La nuit, les forçats
-jouaient aux cartes avec les libérés : le surveillant
-ne faisait pas sa ronde, sûr qu’il eût été de recevoir
-un mauvais coup.</p>
-
-<p>Les forçats, n’ayant pas d’argent, se faisaient
-pourtant un point d’honneur de payer leurs enjeux,
-mais pour cela, ils pillaient les magasins la nuit :
-le sort désignait le magasin à dévaliser. Une nuit,
-le sort tombe sur le magasin d’un nommé Lalanne,
-paisible bourgeois. Au moment où il va être envahi,
-un petit chien donne l’alarme. Les forçats rentrent,
-et l’on tire au sort un autre magasin : c’est celui
-d’un nommé Macquarel, non moins paisible que Lalanne.
-Comme les forçats forcent la devanture, le
-bruit réveille Mme Macquarel, qui se lève et appelle
-son mari. Celui-ci fait l’incrédule, et le bruit qu’il
-fait avec ses souliers avertit les envahisseurs. Deux
-d’entre eux montent l’escalier et se postent dans un
-passage coudé qui conduit à l’appartement. Dès que
-Macquarel ouvre la porte, il reçoit sur la tête un
-coup de sabre qui lui crève un œil ; mais avec son
-fusil, il tue un forçat et blesse l’autre. Ce dernier
-s’enfuit ; dès le lendemain, il est reconnu et enfermé.</p>
-
-<p>On fait une enquête. Or, cette enquête amène la
-découverte de plusieurs tonneaux remplis de sabres
-et de revolvers en vue d’une révolte générale. Ce
-fut le procureur général qui mena cette enquête,
-et elle eut du moins pour résultat de modifier le
-système de surveillance.</p>
-
-<p>Il paraît que le jury guyanais a un faible pour
-les maraudeurs, ceux qui saccagent les criques aurifères
-sans droit de propriété, et parmi lesquels
-il y a souvent des évadés. C’est que les jurés sont
-des marchands, et que les maraudeurs sont leurs
-pratiques pour acheter des provisions. Les surveillants
-et l’administration ne sont pas des pratiques,
-et puis ce sont le plus souvent des blancs, tandis
-que les maraudeurs sont des créoles. Récemment un
-surveillant, en cas de légitime défense, tua un maraudeur.
-Le jury le condamna à cinq ans de prison.
-Il fallut une pétition générale de la colonie pour le
-faire gracier. Ce simple fait qu’un blanc est qualifié
-d’Européen, tend bien à prouver que le Français
-est un étranger dans sa colonie.</p>
-
-<p>La chaise pliante a tant d’avantages pour causer
-confortablement que M. Vertun m’en fait construire
-une pour la traversée du retour. Elle sera en bois
-de lettres satiné rubané, et je l’emporterai en souvenir
-de nos soirées en Guyane.</p>
-
-<p>La grande couleuvre, qu’on appelle aussi le <i>devin</i>,
-n’est qu’une variété du <i>boa constrictor</i> ; elle atteint
-douze à seize mètres de longueur, avec le diamètre
-d’un petit baril. On me cite un chasseur créole qui
-a entouré sa hutte à l’intérieur d’une peau de couleuvre
-étalée ; la queue rejoint la porte en face de
-la tête, et la hutte a quatre mètres de côté. Il paraît,
-mais est-ce ici le mirage créole, que le devin s’attaque
-aux tapirs, aux jeunes, je pense ; il étouffe sa
-proie dans ses replis, puis il commence son travail
-d’étirement pour l’avaler. Il l’applique contre un
-arbre dont il fait le tour, la presse et la frotte pour
-écraser les os, puis il s’enroule autour d’elle, et
-s’étire pour étirer aussi sa victime. Quand celle-ci,
-devenue malléable, a perdu toute forme, le devin
-commence à l’avaler par la tête, en l’inondant de
-sa bave ; quelquefois la bête est si grosse que le
-devin est obligé de s’arrêter à la moitié pour digérer
-avant de s’occuper de l’autre, et il reste ainsi longtemps.
-Après avoir avalé une proie volumineuse, il
-gît plusieurs jours, une semaine, sans mouvement,
-comme inanimé. Il est incapable de résistance et
-on le tue comme un être inoffensif. On prétend que
-des chasseurs se sont assis sur lui, le prenant pour
-un tronc. Pour le tuer sans danger, on le hisse sur
-une branche d’arbre en le suspendant par le cou à
-un nœud coulant ; un homme grimpe sur l’arbre,
-descend sur le cou de l’animal, où il plonge son
-sabre, et se laisse redescendre jusqu’au sol en le
-fendant sur toute sa longueur. Mais le devin affamé
-est la terreur des bois. J’ai cité précédemment deux
-circonstances où il se serait directement attaqué à
-l’homme, même à un homme à cheval.</p>
-
-<p>Il y a heureusement un certain nombre d’oiseaux
-qui tuent les serpents, entre autres les vautours et
-les urubus ; il y a même les vampires. Darwin a
-raison. Il se fait une sélection naturelle, et ce ne
-sont pas les plus forts qui résistent, ce sont les
-mieux adaptés au milieu ; ainsi les petits vampires
-ont raison de grands animaux. Ils tueraient les chevaux
-et les bœufs, si l’on ne protégeait ceux-ci par
-des lampes allumées. Il a pu exister dans les temps
-géologiques un animal insignifiant ayant détruit
-des races entières d’animaux mal taillés pour la
-lutte et dont la disparition a rompu la chaîne apparente
-de l’évolution. Ceux-ci étaient les branches
-mortes de l’arbre de la vie dont parle Darwin. Il a
-fallu que <i>le milieu crée l’organe</i> pour que la race
-subsiste.</p>
-
-<p>J’ai plaisir à discuter de ces hypothèses avec
-M. Vertun. Les créoles sont fort portés au matérialisme
-complet, intégral, dirait-on, et nous verrons
-qu’ils sont facilement portés à être francs-maçons,
-ce qui semble être une conséquence du matérialisme.</p>
-
-<p>— Cependant, lui disais-je, si la force naturelle
-est ainsi capable de créer les organes adaptés aux
-besoins, depuis le mouvement informe jusqu’à l’organe
-visuel (Darwin le dit), et à l’intelligence, alors
-le monde physique peut bien créer le monde moral
-par une tension, une tendance universelle à un état
-supérieur ; la tendance à savoir est non moins irrésistible
-que la tendance à lutter pour l’existence :
-elle en fait même partie.</p>
-
-<p>— Vous faites une hypothèse, dit M. Vertun.</p>
-
-<p>— Tout le système de Darwin est une hypothèse :
-il remplace les créations parallèles et successives
-par une création continue. C’est la méthode infinitésimale
-appliquée au monde physique. Lui convient-elle
-d’abord ? En tout cas, cela ne diminue en rien la
-nécessité de la création, car selon Darwin, de l’être
-inférieur sort constamment l’être supérieur, ce qui
-est au-dessus de notre conception. Il n’y aurait donc
-pas de preuve plus évidente de l’action continuelle
-de la Providence que le darwinisme.</p>
-
-<p>— C’est ce que nous appelons le Progrès. Et
-voilà la croyance à laquelle faisait allusion, par
-exemple, un ministre français, quand on lui demandait
-récemment de s’expliquer sur ses croyances.
-Il a dit : « Je crois au Progrès. » Ce mot a une
-grande signification.</p>
-
-<p>— Le progrès dans l’évolution, dis-je. Mais le
-ministre en question a voulu parler du progrès de
-l’homme. Or, justement le progrès ne paraît pas
-exister pour <i>l’être humain</i>. Nous ne le constatons
-pas dans l’homme physique ou intellectuel. <i>La
-science progresse</i> par jalons successifs, mais <i>il n’y
-a aucune preuve que l’intelligence de l’homme progresse</i>.
-Il y a eu de toute ancienneté des hommes
-intelligents et réfléchis pour concevoir les hypothèses
-modernes. Pythagore concevait très bien le
-système solaire ; Aristote ébauchait l’évolution ;
-Moïse faisait de la géologie et de la géogénie ; Archimède
-calculait de très difficiles intégrales. Savez-vous
-ce que Leibniz disait d’Archimède ? <i>Ceux qui
-sont capables de le lire admirent moins les découvertes
-des grands génies modernes.</i> De l’avis des
-mathématiciens, seul le cerveau d’Huyghens serait
-à la hauteur de celui d’Archimède. Si nous pouvions
-comparer l’état des hommes d’il y a quatre mille
-ans et leur état actuel, la seule différence essentielle
-serait le peuplement progressif de la surface de la
-terre par l’homme.</p>
-
-<p>— Et la rapidité des communications ? dit M. Vertun.
-Et les chemins de fer, la vapeur, l’électricité,
-la télégraphie sans fil, les cuirassés, les sous-marins ?</p>
-
-<p>— En quoi ces inventions ont-elles modifié l’homme
-lui-même ? La proportion des hommes supérieurs
-n’est sans doute pas supérieure à celle d’il y a
-quatre ou six mille ans. Ce que vous citez est
-un progrès de la science par acquisitions successives
-et non un progrès de l’homme. On peut, d’ailleurs,
-l’acquérir d’un seul coup, comme ont fait
-les Japonais. Or, on ne voit pas que cela ait changé
-les Japonais comme hommes. Pourtant ?</p>
-
-<p>— Mais alors, et les vieilles nations d’Europe,
-qu’ont-elles gagné ?</p>
-
-<p>— Elles ont gagné, sans parler d’autre chose, la
-diffusion de l’instruction, ce qui élève et égalise les
-hommes, mais cela n’augmente en rien leur capacité
-intellectuelle. Peut-être que la science entrave
-l’évolution de l’homme, en lui donnant une puissance
-artificielle. Pour en revenir à l’évolution, ce
-n’est que l’hypothèse de l’unité dans l’origine des
-espèces. Pourquoi cela ? <i>On connaît environ quatre-vingts</i>
-corps simples, il se peut donc tout aussi bien
-qu’il y ait eu à l’origine des centaines de germes,
-datant même de diverses époques.</p>
-
-<p>— Cependant il faut convenir que l’évolution est
-une hypothèse qui plaît à notre esprit, sans doute
-à cause de l’idée d’unité qu’elle met à la base de
-notre conception de la nature.</p>
-
-<p>— C’est l’unité divine, dit Sully, qui, malgré son
-peu de goût pour les spéculations idéalistes, s’est
-toujours montré vis-à-vis de nous respectueux de
-l’idée religieuse.</p>
-
-<p>— Oui, le plan de l’univers paraît unique, depuis
-que la science récente a formulé des lois générales
-pour tout l’univers : celles de Newton, de Fresnel,
-de Berthelot, de Maxwell. Cette unité de lois
-prouve l’unité de pensée. Cependant l’accord entre
-les diverses branches de la science n’est pas encore
-fait. S’il se fait, ce sera grâce à une conception
-idéaliste, et non pas avec les idées matérialistes.</p>
-
-<p>— En Guyane, le matérialisme jouit d’une grande
-faveur, grâce au sens pratique des créoles, et à la
-diffusion chez eux de la fameuse secte trop connue,
-la franc-maçonnerie.</p>
-
-<p>— Je crois que le progrès de l’homme ne peut se
-faire que par l’idéalisme, en se dégageant de plus
-en plus des liens de la matière.</p>
-
-<p>— Ce n’est pas ce qu’on disait, il y a quelques
-années, avec Zola dans le roman, Karl Marx en sociologie,
-Büchner en philosophie, Kirchoff en mécanique,
-avec l’art réaliste tiré de la photographie,
-la musique réaliste elle aussi.</p>
-
-<p>— Nous avons même maintenant Wells, en fait
-de réalisme, mais il le traite avec humour, et Haeckel
-en philosophie physiologique ; mais le courant leur
-est contraire, il n’y a pas à dire, depuis quelques
-années. On fait maintenant reposer les idées transcendantes
-sur des arguments purement physiques.</p>
-
-<p>Ce n’est plus la matière qui forme la notion primordiale
-de nos sens, la matière est inconcevable
-avec son infinie divisibilité ; c’est l’énergie qui apparaît
-à la source de toutes choses. Avec Newton, la
-lumière même était quelque chose de matériel, dans
-la théorie de l’émission. Déjà Descartes pourtant,
-bien que d’une manière informe, avait parlé de
-tourbillons.</p>
-
-<p>La théorie ondulatoire de Fresnel a renversé
-l’émission ; elle a été confirmée par des découvertes
-absolument d’accord avec ses calculs mathématiques,
-et par les ondes hertziennes. Aussi cette
-théorie a fait introduire dans l’exposition scientifique
-du monde une force nouvelle qui transformait toute
-sa composition. C’est l’éther qui, par ses vibrations,
-est devenu le champ principal des phénomènes perceptibles
-aux sens. Les ondes lumineuses ne diffèrent
-plus des ondes hertziennes que par le rythme et
-l’amplitude des vibrations. L’électricité paraît devenir
-comme la clef de voûte de la chimie, la cause
-même de l’énergie et de la matière. La matière peut-être
-n’est plus qu’une illusion, car sa décomposition
-à l’infini produit des atomes si petits qu’ils ne
-sont plus de la matière, mais de l’électricité.</p>
-
-<p>La différence entre les atomes n’est plus dans
-leur constitution, mais dans le sens, la rapidité, la
-disposition de leurs mouvements ou plutôt des mouvements
-de leurs <i>monades</i>, lesquelles sont, par rapport
-à eux, comme les planètes par rapport au système
-solaire. L’émission d’énergie n’est plus un miracle,
-bien qu’elle soit indéfinie, puisqu’elle résulte
-d’un mouvement aussi naturel et éternel que le
-mouvement de nos planètes, dont Laplace a démontré
-mathématiquement la permanence et l’équilibre.</p>
-
-<p>Il resterait à expliquer ces <i>monades</i> qui forment
-les atomes. D’après Larmor, ce sont des modifications
-de l’éther, des nœuds qui se forment dans ce
-milieu, par un mécanisme analogue à celui des fameux
-tourbillons de Maxwell. L’éther, un fluide
-pourtant hypothétique, devient donc la base de l’interprétation
-rationnelle de l’univers, l’électricité est
-la réalité, et la matière n’en est que l’expression sensible,
-purement locale et probablement transitoire.
-Cet éther est gênant à expliquer.</p>
-
-<p>— Tout cela, dit Sully, c’est très joli, mais ça ne
-donne pas à manger ; parlez-moi plutôt d’une belle
-pépite, c’est une matière transitoire, mais pourtant
-une réalité.</p>
-
-<p>— Je n’ai pas fini, et je puis vous apprendre
-encore quelque chose de plus joli. C’est un fait bien
-étrange que l’homme éprouve tant de difficultés à
-développer ses facultés de raisonnement et de perception
-pour comprendre le monde qui l’entoure.
-Car vous avez raison, il est encore bien peu
-avancé, puisqu’il ne peut se dégager de l’attraction
-d’une belle pépite. Il serait pourtant intéressant
-de savoir pourquoi il est si peu avancé dans cette
-recherche.</p>
-
-<p>Un savant, Myers, a cru en trouver une explication.
-C’est que la sélection naturelle, la lutte pour
-la vie, a développé jusqu’ici seulement les facultés
-inférieures de l’homme. Notre but presque unique et
-continuel est la conservation de notre individu et
-de notre espèce. Cela nous empêche de développer
-nos facultés supérieures. Moi, je n’en crois rien.</p>
-
-<p>Si les hommes de génie, dans les sciences et les
-arts, sont si rares, c’est qu’ils sont de cette rare
-catégorie de gens qui n’ont pour pensée que leur
-art et leur science, et non pas l’idée de gagner leur
-vie ! Il est juste de dire que notre civilisation tend à
-mettre les savants à l’abri du besoin, et quant aux
-artistes, leur vie, c’est leur art. Seulement il leur
-arrive souvent de sacrifier l’art à la mode, et il n’est
-que trop vrai que les artistes de génie meurent à la
-peine : il n’y a qu’à lire leur histoire.</p>
-
-<p>— Mais enfin cela prouve tout de même que les
-facultés supérieures de l’homme ne se développent
-que lorsque les facultés inférieures n’en éprouvent
-pas la nécessité. Pourtant les unes ne vont guère
-sans les autres.</p>
-
-<p>— En somme, la matière serait illusoire, et nous
-devrions faire tendre tous nos efforts à chercher ce
-qu’il y a sous la matière, au moyen de l’art d’abord
-puis de la philosophie, ou plus exactement, de la
-théologie, la science des causes. Je reviendrai ici à
-une idée bizarre : c’est que l’éloignement des passions
-brutales a produit l’amour, et que l’amour est
-la source des arts, notamment de la musique. Musset
-a dit : « La musique est une langue que le génie
-a inventée pour l’amour. » Donc déjà la musique est
-dans la région supérieure !</p>
-
-<p>— Nous avons, nous aussi, une littérature créole,
-et nous aimons la musique, dit M. Vertun ; vous
-avez dû entendre un de nos bals à Cayenne.</p>
-
-<p>— Oui, mais j’avoue que, sous ce point de vue, à
-Paris on trouve mieux.</p>
-
-<p>M. Vertun nous accompagna au placer Dagobert
-pour nous montrer un détaché de son placer. Il
-nous fallut quatre heures de marche. Le sentier
-longea d’abord une grande crique où l’on pourra
-donner quatre coups de <i lang="en" xml:lang="en">sluice</i> parallèles, puis on
-gravit des montagnes, c’est-à-dire des collines, et
-entre temps, nous subissons de petites averses.</p>
-
-<p>Au détaché de Triomphe plusieurs chantiers sont
-arrêtés, envahis par l’eau, et à cause du manque de
-mineurs. Il y a eu un retard dans l’envoi des provisions
-par les canotiers <i>boschs</i>, et beaucoup d’ouvriers
-se sont prétendus malades ou sont allés travailler
-ailleurs.</p>
-
-<p>En route, nous revenons, Sully et moi, sur nos
-causeries :</p>
-
-<p>— Vous êtes tout de même par trop pratique.
-Une pépite, ce n’est pas tout dans la vie.</p>
-
-<p>— Bah ! nous autres, nous n’avons pas de plaisir
-à sonder l’inconnu. Il faut bien nous rabattre sur
-les plaisirs de la vie.</p>
-
-<p>— Oh, vous savez vous tirer d’affaire ! Vous êtes
-à votre aise partout. On vous mettrait dans le désert
-que vous en tireriez quelque chose. Il faut le reconnaître,
-c’est une fameuse qualité. Vous avez bon
-pied, bon œil, des dents que j’admire, tout !</p>
-
-<p>Seulement vous êtes privé de ce qui est, selon
-moi, une des grandes jouissances de la vie. Dans
-le désert, je ne sais si l’on trouverait à manger,
-mais on trouverait à rêver, et le rêve a des conséquences
-souvent très pratiques. Il développe l’imagination.</p>
-
-<p>— Il n’en faut pas trop. Savez-vous ce qui arrive
-aux rêveurs ? Avec leur plaisir à rêver, ils <i>dédaignent</i>
-le côté pratique de la vie. Au moment opportun,
-ils le négligent, on dirait que ça leur est bien
-égal. D’ailleurs analyser son milieu, ses semblables,
-c’est intéressant.</p>
-
-<p>— C’est vrai, le rêve peut faire perdre en un
-instant le fruit de son travail. On ne devrait pas profiter
-de cette faiblesse d’autrui. Malheureusement,
-en ce monde, chacun pour soi ; si l’un perd son
-avantage, l’autre le prend. Qui va à la chasse perd
-sa place.</p>
-
-<p>— Et quand il revient, il trouve un chien ! Qui le
-vaut d’ailleurs ! On ne peut pas tout avoir. Vous
-rêvez, cela vous plaît ; soyez content, chantez,
-dansez !</p>
-
-<p>— Comme la cigale ? Je vous dirai que si la
-fourmi voulait chanter, elle serait ridicule. Celui
-qui ne sent pas la beauté, tout en étant intelligent,
-<i>fait semblant</i> de la sentir, pour avoir l’air de tout
-comprendre, et il dupe les autres. Mais l’artiste ne
-s’y trompe pas, il voit le ridicule de ces jugements,
-et il en rit, et, à la fin, tout le monde en rit aussi,
-parce qu’il y a de l’intelligence dans le sentiment.
-Ah non ! L’intelligence pratique ne suffit pas.</p>
-
-<p>— Il en faut, et chacun prend son plaisir où il
-le trouve. Il en est beaucoup, allez, qui font semblant
-de croire à la religion et qui, au fond, n’en ont
-point.</p>
-
-<p>— Justement, ils font semblant de la comprendre.
-Nous sommes d’accord.</p>
-
-<div class="c" id="img7"><img src="images/illu7.jpg" alt="" />
-<div class="c">LE FOUR DU PLACER DAGOBERT</div>
-</div>
-<p>Il serait impossible, pensai-je, de concilier un tempérament
-intellectuel pur avec un tempérament sentimental,
-mais heureusement chaque homme possède
-un peu de l’un et de l’autre, et c’est ainsi qu’on
-s’entend : théorie et pratique.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c12">CHAPITRE XII<br />
-LE PLACER DAGOBERT</h2>
-
-
-<p>Nous avons fait halte au détaché Saint-Jules, où
-l’on nous prépare un punch au rhum, qui nous remet
-de la chaleur et de la marche. Nous trouvons là le
-directeur de Dagobert ou plutôt son adjudant,
-M. Thamar.</p>
-
-<p>Le sentier que nous prenons est pittoresque et
-accidenté, mais nous avons plusieurs averses. On
-gravit de petites montagnes, après avoir longé les
-criques déboisées déjà exploitées, dans lesquelles
-la pluie nous inonde sans qu’aucun feuillage ne la
-retienne. Après les montagnes, nous longeons la
-crique Absinthe, et je prends les devants avec
-M. Thamar, le directeur provisoire de Dagobert,
-venu à notre rencontre. C’est un jeune homme bien
-découplé, l’air décidé et énergique, qui enjambe les
-criques et passe les ponts sourcilleux comme un
-porteur nègre, ou bien un créole. Il m’entraîne à
-sa suite ; Sully reste avec Emma qui va plus lentement,
-et M. Vertun leur tient compagnie. De grands
-troncs nous barrent plus d’une fois le passage,
-en des endroits pleins d’eau et de broussailles, de
-sorte que je me demande comment Emma s’en tirera.
-Mais elle est vaillante. Tout ce sentier est en fort
-mauvais état, on l’a abandonné pour faire les charrois
-par un sentier situé en aval.</p>
-
-<p>Une surprise m’attend à mon arrivée à l’établissement
-Dagobert : c’est une salve de mousqueterie
-qui me semble être tirée en mon honneur ; levant
-les yeux, en montant le penchant de la colline,
-j’aperçois au sommet de la case qui domine le village
-un grand drapeau français, sur un long mât,
-agité par le vent. Les décharges se répètent une
-demi-heure plus tard, à l’arrivée de Sully. C’est réellement
-une réception, mais non officielle : il y a
-plus de cordialité, il n’y a pas de dissidents, et
-surtout il n’y a pas de discours. Il est deux heures,
-et la faim nous presse, ce qui nous empêcherait
-d’écouter des harangues. Le dîner nous attire davantage.
-Mais il est précédé de punchs et d’apéritifs
-variés, comme s’il était nécessaire d’exciter notre
-appétit. Après la marche, les averses, la dernière
-montée à gravir après bien d’autres, et à 185 mètres
-d’altitude, l’appétit vient tout naturellement. Aussi
-le dîner est fort gai et se termine par de l’enthousiasme
-quand M. Vertun tire de son sac un gâteau
-de Savoie, présent de sa cuisinière, tandis que Sully
-débouche son champagne. Décidément, c’est un
-pays d’or ; il me rappelle le Transvaal avant la
-guerre.</p>
-
-<p>Le placer Dagobert paraît en pleine prospérité.
-Il a produit vingt-quatre kilos d’or le mois dernier,
-et l’on compte dépasser ce chiffre en mars. L’an dernier
-pourtant, il a eu ses vicissitudes ; il a été envahi
-par les maraudeurs, on nous en fera l’historique.</p>
-
-<p>Cet après-midi, nous faisons un tour aux plantations.
-Nous prenons successivement un bain aromatique,
-et nous allons nous coucher de bonne
-heure. J’ai, à moi seul, une case neuve, construite
-pour le directeur qui est absent, M. Acratus. Cette
-case a deux chambres et une salle de bains. Mon lit
-de planches et d’herbes est excellent. Sans plus me
-préoccuper des vampires que s’ils n’existaient pas,
-je m’endors profondément. Une lampe brille sur
-ma véranda ; un <span lang="en" xml:lang="en">boy</span> dort sur un hamac dans la
-seconde chambre, je suis traité comme un personnage.
-A trois heures pourtant, les singes hurleurs
-me tiennent éveillé plus d’une heure ; ils gambadent
-sur les arbres les plus proches. Puis je me rendors
-pour me lever à six heures, l’heure à laquelle
-presque subitement, il fait grand jour.</p>
-
-<p>Le placer Dagobert rend en ce moment une
-moyenne de dix grammes d’or par jour et par
-homme aux chantiers : il y a des criques nouvellement
-découvertes, aussi riches, d’après les prospections,
-que celles qui produisent depuis deux et trois
-ans. Enfin, il y a toute une région dans l’ouest,
-qui est fort riche, mais qui a été envahie l’an dernier
-(1903), par les maraudeurs. Pendant cinq à
-six mois, ceux-ci ont saccagé les criques, ils étaient
-deux à trois cents, jusqu’à ce qu’enfin, en novembre,
-le propriétaire du placer, M. Melkior, de Cayenne,
-se décidât à envoyer à ses frais une petite expédition
-pour les expulser. Il obtint soixante-dix soldats
-avec leurs officiers et sous-officiers, un brigadier de
-gendarmerie, un médecin, un arpenteur, et un représentant
-de la loi. La plus grande difficulté consista à
-réunir à Mana le nombre de canots et de pagayeurs
-nécessaires. Mais ensuite tout se passa très bien,
-personne ne fut malade, il n’y eut aucun accident
-sérieux au passage des sauts. Certaines nuits furent
-pénibles à cause de la pluie : c’était la fin de la
-saison sèche, mais comme il était difficile de construire
-vingt ou trente carbets tous les soirs, les
-hommes suspendaient leurs hamacs entre deux arbres,
-et s’il tombait des averses, ils les recevaient.
-Mais c’est monnaie courante en Guyane, on ne
-s’en plaint pas trop : pourtant une forte averse dans
-un hamac étanche fait une baignoire.</p>
-
-<p>Les maraudeurs furent expulsés. Pour les obliger
-à partir, on saisit leurs vivres sauf l’indispensable
-à leur voyage, et l’arpenteur officiel put achever la
-délimitation du placer sur le terrain : ce travail est
-long et difficile en Guyane, quand on songe que les
-placers ont souvent dix à vingt kilomètres de longueur.
-Il semble qu’il dut être bien facile aux maraudeurs
-de revenir, après le départ de la force
-armée ; car il n’y a pas de police possible à pareille
-distance, et la zone saccagée était à portée du Maroni,
-d’où il est facile de fuir en Guyane hollandaise.
-Mais les vivres coûtent et il faut les transporter ;
-aucun maraudeur n’est encore revenu, et le directeur
-du placer va mettre en exploitation intensive
-la région envahie, pour éviter tout nouveau maraudage.</p>
-
-<p>Dans le bois, on est évidemment exposé aux pires
-tours de ses semblables : pour l’homme comme pour
-les animaux, c’est <i>la loi de la jungle</i>, comme la décrit
-Kipling. On ne reçoit guère de nouvelles. Il est
-des gens dont on est resté sans nouvelles plusieurs
-années, car ils se déplacent ; on les croit là où ils
-ne sont pas et ils reparaissent inopinément, ou bien
-on n’en entend plus parler. Les accidents de chasse
-sont fréquents, celui surtout qui est dû à la décharge
-accidentelle d’un fusil mal porté. Le chasseur insouciant
-laisse pendre son fusil qui se trouve coucher
-en joue l’homme qui le suit. Sur un sentier
-boueux et glissant, le long d’une pente, j’ai vu l’endroit
-où ce fait s’est passé peu de temps avant mon
-passage : en bas, dans la crique, un peu de terre
-soulevée indique une tombe, et c’est tout ; nul ne
-s’est inquiété du disparu. Un crime, s’il se produit,
-est bien difficile à découvrir en des régions si désertes.</p>
-
-<p>A déjeuner, Thamar nous fait goûter le <i>sorol</i>, la
-perdrix guyanaise ; puis le <i>pack</i> ou <i>paca</i>, un gibier
-très fin rappelant le lièvre. Les hoccos, agoutis et
-pécaris sont l’ordinaire. Mais j’ai goûté d’un mets
-plus rare, le <i>singe coatta</i>. C’est une espèce assez
-grande de taille ; elle atteint trois à quatre pieds.
-J’ai eu la curiosité de voir écorcher plusieurs coattas,
-et cela, je pense, m’a empêché de les apprécier
-comme mets. Une fois dépouillés de leur fourrure,
-ils ont par trop l’air d’enfants ou même d’adolescents
-à la peau blanche. Il restait le poil noir de la
-tête, et cela, avec la peau jaune de leur visage, et
-leurs petits yeux bridés leur donnait l’air de petits
-Japonais. Il paraît qu’on s’habitue à leur goût <i lang="la" xml:lang="la">sui
-generis</i>. Cet animal vivant surtout de fruits, sa chair
-est beaucoup moins forte que celle du <i>puma</i>, et
-pourtant bien des Guyanais mangent avec plaisir le
-<i>puma</i> ou tigre américain.</p>
-
-<p>Le singe rouge est moins bon que le <i>coatta</i>, mais
-sa fourrure est plus belle, et Sully s’en fait donner
-un assortiment pour sa maison de Cayenne.</p>
-
-<p>Chaque soir, nous assistons à la pesée de l’or et
-à sa mise en boîte. Voilà six jours que chaque soir
-on réunit un peu plus d’un kilo d’or ; à vingt-cinq
-jours de travail, on fera 26 à 28 kilos pour mars.
-Le résultat des prospections que je fais exécuter
-correspond à cette production ; les directeurs de
-placers ont une grande expérience locale, et peuvent
-prédire la production future d’une crique d’après les
-prospections qu’elle donne ; leurs prospections sont
-nombreuses et méthodiques ; ils fondent leur calcul
-sur le travail par homme et par jour, et non sur la
-teneur en or par mètre cube. Les Sibériens ont une
-méthode analogue fort pratique.</p>
-
-<p>Les deux placers Souvenir et Dagobert sont tenus
-avec un soin méticuleux au point de vue des comptes,
-de la production et du ravitaillement. On sent un
-ingénieur à la tête de leurs services. Chaque soir,
-j’assiste à la distribution des vivres aux ouvriers.
-Leur nourriture est abondante et variée : morue,
-bacaliau, bœuf salé, patates, pain, manioc, haricots,
-lentilles. Celles-ci sont chères, mais elles ont un
-grand avantage : elles ne se gâtent jamais, tandis
-que l’humidité gâte les haricots. Le placer produit
-du manioc, des patates, des bananes, du maïs
-et de la canne à sucre.</p>
-
-<p>Nous allons un jour visiter une crique nouvellement
-découverte, la crique <i>Tortue</i>. Pour y aller,
-nous en passons d’abord une autre en exploitation,
-déjà située à une heure et demie de l’établissement
-central ; reprenant dans cette crique une fouille de
-prospection, lorsque l’eau est épuisée, voici qu’une
-tortue apparaît au fond ; c’est une preuve qu’elles
-abondent dans ces criques. La crique Tortue, un
-peu plus loin, est très étroite, mais nous constatons
-qu’elle est vraiment riche aux points explorés.
-A notre retour, cherchant des affleurements de
-quartz, nous passons sous d’énormes blocs de
-granite rouge et blanc, grands comme des maisons ;
-mais la terre rouge, faite de roche décomposée,
-apparaît au-dessous. L’endroit est pittoresque sous
-le demi-jour de la forêt ; d’ailleurs, le ciel est couvert ;
-même, il tombe des averses.</p>
-
-<p>Cependant, nous avons hâte de partir. Des pagayeurs
-boschs nous ont dit qu’il faut souvent douze
-jours de canotage pour descendre de Dagobert au
-bourg de Mana, et sept ou huit en <i>tapouye</i> (ce sont
-de petits voiliers), de Mana à Cayenne. Dans ce cas,
-nous arriverions bien juste pour le courrier du
-3 avril. Or, Sully a toutes sortes d’affaires à organiser
-à Cayenne avant cette date, car il désire revenir
-à Paris avec moi ; il attend un mobilier, un automobile,
-etc. C’est à peine s’il nous reste une
-vingtaine de jours. Mais on a donné un bal en
-notre honneur pour ce soir, qui sera le dernier, et
-il faut au moins le voir, sinon y prendre part.</p>
-
-<p>Dans une petite chambre, occupant tout l’intérieur
-d’une case, se trémoussent une cinquantaine de
-créoles au teint sombre, noir même, hommes et
-femmes. J’ai dit qu’il y a plusieurs femmes occupées
-à chaque chantier. On dit bien que quelquefois elles
-sont cause de discorde, mais le plus souvent leur
-présence attire et retient les ouvriers.</p>
-
-<p>La danse est lente, sans mouvements désordonnés,
-qui seraient par trop échauffants sous ce climat ;
-c’est plutôt un balancement rythmé, presque sans
-mouvement des pieds. Mais, si les couples évoluent
-avec lenteur, la musique est un tourbillon vertigineux.
-Cette musique est tout à fait originale : deux
-noirs, ou même deux créoles, demi-nus, sont assis
-côte à côte sur le plancher ; l’un d’eux, de ses doigts
-de fer, bat en cadence une plaque de bois résonnante
-de façon à produire des roulements rythmés, comme
-ceux du tambour, et très rapides ; s’il y avait sur ce
-rythme des notes musicales, cela ferait sans doute
-un air, comme des variations de flûte ou de clarinette
-évoquent certains airs. L’autre musicien agite
-une petite caisse de fer-blanc pleine de sable ; il la
-secoue violemment, et, cela, c’est l’accompagnement.
-Nous avons la musique réduite à sa plus
-simple expression.</p>
-
-<p>Mais, le plus amusant, c’est de voir les têtes des
-deux exécutants. Ce sont des types ; ils roulent les
-yeux, remuent la tête de droite à gauche, en tous
-sens, font de lentes grimaces. Ils me faisaient l’effet
-d’être épuisés de fatigue, à force d’exécuter tant de
-bruit et de mouvements ; mais non, ils peuvent s’en
-donner toute la nuit. C’est beaucoup plus fatigant
-que de danser. Quelquefois, l’un ou l’autre des
-danseurs ébauche une vague mélopée, qui doit être
-le thème sur lequel brode le tambour de bois. Si ce
-n’était l’odeur un peu forte qui se dégage de la salle,
-j’y resterais longtemps : c’est toujours la même
-chose qu’on regarde, mais on doit arriver, en le
-considérant, à une sorte de fascination étrange.
-M. Thamar jouit visiblement de ce spectacle qu’il
-nous a réservé ; il semble regretter de n’y point
-prendre part. En notre honneur, il fait apporter aux
-musiciens et aux danseurs quelques bouteilles de
-véritable tafia, et il s’improvise un buffet vraiment
-assorti à ce bal.</p>
-
-<p>Au dehors, la nuit est noire, et il tombe par rafales
-des averses torrentielles ; mais la température
-est tiède. Je vais rejoindre ma case au drapeau,
-qui domine tout le village et même la colline. Mon
-<span lang="en" xml:lang="en">boy</span> a suspendu son hamac, mais il n’est pas couché ;
-il faut bien qu’il prenne sa part du bal.</p>
-
-<p>C’est ma dernière nuit aux placers, dans ces
-cases à jour sur la lisière des bois sauvages ; je
-crois que je vais regretter ces quelques semaines.
-Si ce n’était l’appréhension de la fièvre et de l’anémie,
-je passerais volontiers longtemps dans ces
-bois : l’Européen résiste aussi bien que le créole.
-Avec une santé solide, des précautions suivies et
-raisonnées comme celles que prend L’Admiral, une
-nourriture saine et abondante et un vigoureux exercice
-tous les jours, la danse même parfois, on peut
-braver l’humidité de la Guyane ; or, l’humidité, c’est
-le véritable écueil du climat, et non pas le soleil.
-Dans le bois, il n’y a pas de soleil, et sur les chantiers,
-avec le casque blanc ou le grand chapeau-parapluie
-des créoles, le soleil n’est pas dangereux.</p>
-
-<p>Je pense à tout cela, à la magnificence de ce
-pays et de ses bois, étendu sur ma couche, dans cette
-atmosphère idéale de douceur, écoutant au loin les
-bruits du bal, de ce bal sans analogie avec celui de
-Roméo, comme musique, et je m’endors. Demain,
-nous allons partir, traverser une dernière fois le
-grand bois sauvage, et nous embarquer sur la
-Mana.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c13">CHAPITRE XIII<br />
-DESCENTE DE LA RIVIÈRE MANA EN CANOT</h2>
-
-
-<p>Après avoir terminé l’inspection des quatre placers
-qui m’était confiée, nous quittons le dernier établissement
-pour descendre à pied au <i>dégrad</i> ou débarcadère
-de la Mana. Il n’y a guère que sept ou huit
-kilomètres, mais les pluies torrentielles de ces derniers
-jours ont transformé les criques en lacs, et
-les bois en marécages.</p>
-
-<p>Le sentier est affreux ; sur les criques débordées,
-les ponts de troncs d’arbres manquent de solidité,
-parfois flottent et tournent sur eux-mêmes ; il est
-impossible d’y passer debout : il faut passer à
-califourchon, ou dans l’eau jusqu’au milieu du
-corps. Je file en avant avec Thamar, le directeur
-provisoire du placer Dagobert, qui m’aide autant
-qu’il peut : d’ailleurs les arbres ruissellent et achèvent
-de nous mouiller. Thamar, ce garçon intelligent
-qui m’a fort bien expliqué le système des criques
-qu’il a étudiées, est en même temps un remarquable
-homme des bois ; il en connaît tous les secrets ;
-il échoue pourtant plusieurs fois dans sa
-recherche des passages à gué, tellement l’eau est
-haute. Sur le sentier, voici passer un serpent vert,
-un <i>jacquot</i>, qui fuit l’inondation. Parfois surgissent
-de terre des blocs de quartz où l’on pose le pied
-avec plaisir, car tout autour le sol est glissant. Je
-ne suis pas fâché de voir cet aspect de la forêt tropicale.
-On est inondé, mais il fait tiède, et, tant
-que l’on est en mouvement, l’humidité ne vous
-refroidit pas. On a même un certain plaisir à braver
-impunément des situations que, sous nos climats
-froids, on ne braverait pas sans risquer quelque
-peu sa santé.</p>
-
-<p>La dernière crique à passer est un lac de cinquante
-mètres de largeur, et d’une profondeur inconnue.
-Les troncs qui servaient de pont ont été
-emportés par la crue. En vain Thamar cherche un
-passage. Il appelle les <span lang="en" xml:lang="en">boys</span> du <i>dégrad</i>, qui n’est
-qu’à cent mètres plus loin. Ceux-ci arrivent ; deux
-d’entre eux traversent le gué à l’endroit le moins
-profond : ils en ont jusqu’au cou. Il faut me décider
-à passer comme eux, tenant ma montre en l’air,
-seul objet craignant ici l’humidité. De l’autre côté, le
-soleil brille sur les toits des magasins, et je vais me
-sécher en attendant Sully et Emma. Ceux-ci, plus
-patients que moi, ont fait abattre, par nos porteurs
-qui les suivent, un arbre immense, et passent l’eau
-profonde à pied sec. Ils sont pourtant obligés, eux
-aussi, de changer de linge dans la hutte du magasinier.</p>
-
-<p>Deux canots nous attendent sur la crique Sophie,
-qui rejoint la Mana près d’ici. Il est midi passé ;
-aussi nous déjeunons avant de nous embarquer.</p>
-
-<p>Nos pagayeurs, qui sont des créoles, font aussi leur
-repas. Nous montons dans nos canots, chacun muni
-de quatre pagayeurs et d’un pilote. Sully et Emma
-prennent le plus grand ; je monte, seul passager,
-dans l’autre. Il n’y a pas d’abri, comme en avaient
-nos canots de l’Approuague ; les <i>pomakarys</i>, ces
-abris de feuilles, comme on les appelle en créole,
-gêneraient le pilote au passage des rapides et des
-sauts. Un troisième canot descend la Mana avec
-nous, monté par deux <i>boschmen</i>, le père et le
-fils.</p>
-
-<p>Nous ne sommes pas à cinquante mètres du rivage
-qu’un clairon retentit. C’est Thamar qui sonne
-la générale. Aussitôt Sully saisit son winchester
-qui est chargé, et envoie une salve de dix coups ;
-c’est L’Admiral de la flotte qui répond au général
-des placers ; puis, brusquement, la rivière fait un
-détour, et nous perdons de vue le <i>dégrad</i> de Dagobert.
-Seuls, des coups de fusil, qui font écho à ceux
-de Sully, nous parviennent encore, tandis que nous
-descendons la crique Sophie. Les bords inondés au
-loin n’offrent aucun atterrissage ; nous passons des
-groupes de carbets dont les toits seuls émergent de
-l’eau.</p>
-
-<p>Cependant la crique s’élargit, et nous entrons dans
-la Mana, large et gonflée comme un grand fleuve.
-Bientôt c’est le confluent du <i>Coumarou</i>, et le saut
-du Grand-Coumarou, signalé par mon pilote. Mais
-il est invisible ; à peine quelques petites vagues, indiquant
-les rochers à faible profondeur, rident-elles
-la surface de l’eau. Nous filons sur le courant plus
-rapide, sûrs que, de ce train, il ne faudra pas treize
-jours pour descendre à Mana.</p>
-
-<p>Vers cinq heures, nous touchons au saut <i>Ananas</i>,
-et nous décidons d’y coucher, car il y a une chute
-brusque de trois mètres, et il faudra alléger les canots
-au moins de notre poids. Nous accostons juste
-au sommet du saut et l’on amarre les canots. Mais le
-mien se détache avant que je ne l’aie quitté, et
-glisse ; heureusement je saisis une liane, mon pilote
-en agrippe une autre, et le canot s’arrête. Un peu
-plus, nous descendions le saut par l’arrière, et non
-pas peut-être sans quelque dommage.</p>
-
-<p>Nous passons une bonne nuit, enchantés de reprendre
-la vie des carbets. Au matin, nous passons
-à pied le saut Ananas, regardant filer les canots
-allégés dans les rapides, et nous y remontons
-quelques instants après. Un léger rideau de brume
-s’étend sur la rivière, amortissant l’éclat du jour,
-et créant de jolies perspectives fuyantes. Voici que
-se répètent les paysages de l’Approuague, les lianes
-touffues formant devant les arbres de vraies murailles
-de feuillage rappelant les vieux châteaux couverts
-de lierre, et sous les buissons poussent les
-ananas sauvages, qui ont donné leur nom au saut.</p>
-
-<p>Mais, de ces rideaux de feuillages verts, pendent
-maintenant de splendides grappes de fleurs violettes ;
-parfois même ces fleurs recouvrent tout et montent
-jusqu’au sommet des arbres. La muraille verte est
-devenue entièrement violette, et c’est une fête pour
-les yeux.</p>
-
-<p>Ailleurs, sans qu’il y ait de fleurs visibles, ce
-sont des bouffées de parfums qui nous arrivent et
-qui embaument toute la rivière.</p>
-
-<p>Pour déjeuner, nous faisons halte près d’un
-groupe de carbets où se trouve amarrée une flottille
-de canots. Ils portent des provisions venant de
-Mana pour les placers que nous venons de visiter ;
-mais le courant est si fort que les pagayeurs sont
-impuissants à le remonter ; ils ont dû faire halte.
-Voilà près de cinquante jours qu’ils sont partis de
-Mana, le 26 janvier, et ils vont encore être obligés
-d’attendre quelques jours que la rivière ait baissé.
-Un peu plus bas, c’est un autre groupe de canots.
-Voilà donc pourquoi l’on est privé de provisions depuis
-quatre mois aux placers Saint-Léon et Triomphe :
-les pagayeurs ont perdu leur temps sur la rivière
-pendant les quinze ou vingt premiers jours,
-puis la crue est arrivée et les a immobilisés. Par
-contre, les pagayeurs de Dagobert, qui sont justement
-ceux avec qui nous descendons la Mana, bien
-que partis en février, sont sur la voie du retour.</p>
-
-<p>Les lianes font tantôt des arches de verdure et de
-fleurs, et tantôt elles s’amoncellent en figurant des
-collines en dômes plongeant dans la rivière.</p>
-
-<div class="c" id="img8"><img src="images/illu8.jpg" alt="" />
-<div class="c">ÉGLISE DE MANA</div>
-</div>
-<p>Nous arrivons au saut X… où nous passerons la
-nuit : mais il faut d’abord le franchir. Malgré la
-crue, il est difficile et nous le descendons à pied,
-non sans peine ; car, même dans l’île par laquelle
-nous passons, l’eau a envahi le sentier et formé des
-criques assez profondes. Le passage n’est pas long,
-mais voici qu’à l’extrémité, nous attendons vainement
-l’arrivée des canotiers : il faut aller à leur
-recherche. Une partie seulement des provisions a
-été déchargée et transportée derrière nous. En montant
-sur des blocs de granite qui font partie du saut,
-nous distinguons un de nos canots en détresse contre
-un îlot. C’est justement celui qui contient nos provisions :
-un faux coup de pagaie l’a exposé à une
-lame des rapides qui l’a rempli. Heureusement il a
-pu accoster l’îlot, et les deux pagayeurs sont en
-train de vider l’eau avec leurs <i>couis</i> (grandes
-écuelles en fer-blanc). Ils essayent ensuite de traîner
-le canot par terre le long de l’îlot, pour se trouver
-ainsi au pied de la chute ; car il est impossible de la
-reprendre en amont. Leurs efforts étant insuffisants,
-le canot des deux <i>boschs</i>, monté par nos deux
-pilotes, part à leur secours. A son tour, il va se
-mettre en travers sous un faux coup de pagaie ; il
-embarque. Heureusement il est vide ; deux lames, une
-troisième l’aurait coulé. Mais il passe. Un canot coulé
-dans un saut est généralement perdu : les hommes
-même ne s’en tirent pas toujours ! Enfin, voilà nos
-quatre hommes dans l’îlot, et bientôt les deux canots
-sont traînés au bas du saut ; ils filent comme des
-flèches à travers les derniers rapides, sous nos
-yeux, et viennent nous prendre pour nous conduire
-à la station des carbets. Il est sept heures du soir,
-grande nuit, et nous avons eu un moment d’anxiété.</p>
-
-<p>Nous repartons à six heures et demie du matin
-pour passer d’abord le saut <i>Acajou</i>, presque invisible.
-Nous aurons une série de sauts à franchir aujourd’hui.</p>
-
-<p>Le saut <i>Léopard</i>, bien que fort visible, peut être
-franchi sans descendre à terre. C’est le premier
-que je passe en plein courant, et l’impression est
-plutôt excitante, au sens du mot américain <i lang="en" xml:lang="en">exciting</i>,
-grisante. Les pagayeurs retirent de l’eau leurs pagaies,
-sauf celui de tête et le pilote : le courant est
-plus que suffisant pour filer vite ; la direction seule
-importe. C’est là que se révèlent l’à-propos et l’habileté
-du coup de pagaie. Nous n’avons qu’à nous
-tenir immobiles, pour ne pas faire chavirer le canot,
-car les lames arrivent à la hauteur des bords ; un
-rien ferait entrer l’eau, au risque de nous couler.
-On passe à quelques centimètres de crêtes de rocs
-à fleur d’eau, ou de petits tourbillons. C’est vraiment
-une chose admirable que la science consommée
-de leur art qu’ont ces créoles : on voit qu’ils connaissent
-les sauts depuis leur enfance, dans tous
-leurs détails, et quel que soit le niveau de l’eau, car
-la passe varie suivant ce niveau. C’est excitant :
-quand un passage est franchi, on attend l’autre avec
-le désir de retrouver cette excitation. Chaque saut
-n’est pas une chute unique ; il est formé de plusieurs
-chaînes de rocs à franchir, et dure deux cents à
-trois cents mètres.</p>
-
-<p>A midi, nous passons le <i>Gros-Saut</i> et le saut
-<i>Patawa</i> ; la chute totale est de huit à dix mètres :
-il y a d’un seul coup une cataracte de trois à
-quatre mètres de haut. Sur le bord, il y a deux
-tombes, l’une toute fraîche, des victimes du saut.
-Pendant notre arrêt, suivant une coutume locale,
-Sully fait brûler des bougies sur ces tombes.</p>
-
-<p>C’est ensuite le saut <i>Topi-Topi</i> que nous passons
-en canot. Outre l’impression du saut <i>Léopard</i>, il me
-cause une légère émotion : entre deux chutes, mon
-canot se retourne bout pour bout ; c’est un cas fréquent
-avec les courants de divers sens qui arrivent.
-Et, dans cet immense bruissement des grandes eaux
-autour de soi, les pagayeurs se comprennent mal.
-Nous nous accrochons à des branches pendantes
-d’un îlot propice ; nous retournons le canot et il file
-sans encombre à travers les dernières cataractes
-de Topi-Topi. Dans ces mouvements, je conçois le
-danger pour un canot à prêter le flanc aux vagues :
-il oscille et l’eau y pénètre immédiatement. C’est
-aussi grave pour un canot que de se briser contre
-une pointe de roc.</p>
-
-<p>Au delà de Topi-Topi, nous croisons une demi-douzaine
-de canots avec une troupe de gens qui font
-sécher des vêtements. Ils allaient au placer Saint-Léon,
-lorsque, au milieu du saut que nous venons
-de franchir, un de leurs canots a fait naufrage, avec
-les bagages de trois passagers, leurs provisions et
-leurs vêtements ; deux autres canots ont été plus ou
-moins inondés, et ce sont les effets mouillés qu’ils
-font sécher. Maintenant, quelques-uns d’entre eux
-vont redescendre à Mana chercher d’autres provisions
-et d’autres effets. Ce sont seize jours de perdus
-déjà, car de Mana ici ils ont mis seize jours. Sully,
-toujours généreux, leur donne des provisions pour
-permettre à ceux qui vont rester ici d’attendre, car
-ils vont être obligés d’y rester plus de trois semaines,
-avec la crue de la Mana. C’est une désagréable
-aventure.</p>
-
-<p>Dans ce groupe, il y a des femmes et des enfants.
-Ces dames, fort élégantes physiquement, ne sont
-heureusement pas délicates et savent se contenter
-de peu ; elles ont même l’air de plaisanter sur leur
-situation. Elles ne seront guère plus mal qu’aux
-placers, car elles ont du gibier et des provisions ;
-et puis elles connaissent la vie des bois, elles savent
-se tirer d’affaire, et ce n’est peut-être pas la première
-aventure de ce genre qui leur arrive.</p>
-
-<p>Le saut <i>Continent</i> est à découvert : nous en passons
-la partie centrale à pied. Postés, Sully et moi,
-sur une saillie de rocher qui forme un observatoire
-naturel sur le fleuve, nous regardons avec envie nos
-canots filer comme des flèches au milieu de l’écume,
-du remous contre les rochers, des tourbillons et des
-lames, dans le fracas de la cataracte.</p>
-
-<p>Nous arrivons bientôt au-dessus du saut <i>Fracas</i>,
-où nous trouvons quelques carbets pour passer la
-nuit. Il y a des <i>maringouins</i>, moustiques d’un bleu
-d’acier, avec de longs dards qui percent facilement
-les hamacs. Je dors tout de même, bercé par le
-roulement sourd et distant du saut <i>Fracas</i> qui nous
-attend demain. Il ne nous engloutira pas ; nos pilotes
-sont habiles.</p>
-
-<p>Nous le défions, en effet, de nos canots qui filent
-au travers comme des fétus de paille. Nouvelle
-excitation et nouvelle occasion d’admirer ce jeu de
-pagaies, qui évite les abîmes des remous, les crêtes
-sournoises des rochers, et qui dirige le canot toujours
-au travers des lames. C’est le dernier saut que
-nous verrons : plus bas, l’eau les a recouverts. Au
-bout du saut <i>Fracas</i>, la rive nous offre un petit
-spectacle : un temple <i>bosch</i>. C’est un autel aux
-dieux des <i>boschmen</i>, élevé sous des arbres d’où
-pendent des oriflammes blanches. Les <i>boschs</i> prient
-ici, pour se rendre les sauts favorables en les
-remontant, et pour faire leurs actions de grâces en
-redescendant. Nos créoles, plus sceptiques, sont
-tentés de rire de cette dévotion. Les <i>boschs</i> ne sont
-pas, comme eux, gâtés par Cayenne et le contact
-des blancs.</p>
-
-<p>A une heure, nous passons les criques <i>Avenir</i> et
-<i>Arrouani</i>, dans lesquelles on exploite des placers
-aurifères. Plus bas, ce sont les criques <i>Enfin</i> et
-<i>Elysée</i>, bien connues en France par leurs mines d’or
-d’alluvion, depuis longtemps exploitées. A l’entrée
-de la crique <i>Elysée</i> nous distinguons une masse de
-diverses machines en train de passer à l’état de
-vieille ferraille, si l’on ne vient pas bientôt les tirer
-de leur état précaire : ce sont des dragues.</p>
-
-<p>Au bord de l’eau apparaissent deux grands
-arbres dominant ceux d’alentour : ce sont des <i>fromagers</i>.
-Je ne sais d’où vient ce nom, ils ne produisent
-rien de mangeable ; ils abritent un placer.
-Un peu plus bas, trois petites collines rompent la
-monotonie des berges.</p>
-
-<p>Plusieurs fois nous accostons pour chercher des
-carbets où nous abriter pour la nuit : les uns sont
-noyés, les autres occupés. A huit heures seulement,
-quand il fait complètement noir, nous trouvons de
-grands carbets sur une haute berge : ils ne sont que
-partiellement occupés. Cet endroit s’appelle le Grand-Amadis :
-hélas ! il n’offre rien d’héroïque à conquérir ;
-pourtant, il faut un certain genre de courage
-pour s’accommoder de ce refuge : il est plein
-de vermine, de maringouins et de chiques. Je n’ai
-pas encore vu de chiques en telle abondance. En
-outre, il y a des vampires, et mon voisin de hamac,
-un <i>bosch</i>, est mordu au pied par ce vilain animal.
-Pour moi, je dors bien ; je le dois, je pense, à la
-petite fatigue que je me suis volontairement donnée
-en pagayant plusieurs heures avec mes créoles
-pour rattraper le canot de Sully qui avait une forte
-avance. Déjà hier, j’avais pagayé entre les sauts, et
-cet exercice m’avait détendu de l’éternelle position
-assise dans le canot.</p>
-
-<p>Toute cette nuit, il tombe une pluie diluvienne.
-Dans mes instants de réveil, je voyais curieusement
-circuler ces <i>boschmen</i> presque nus avec leur sabre
-nu au côté : les maringouins les gênaient.</p>
-
-<p>Nous voulions partir à trois heures pour être le
-soir à Mana, mais, à cinq heures, la pluie est toujours
-telle que force est bien d’attendre. A sept
-heures, elle n’a pas cessé ; pourtant il faut bien se
-décider. Avec des caoutchoucs et des parasols, on se
-tirera d’affaire. Il n’y a plus de sauts à franchir, car
-les hautes eaux ont recouvert tous les rochers et les
-sauts de cette région sont peu élevés. Ainsi nous
-avons passé hier soir, sans nous en douter, le saut
-<i>Dalle</i>, ainsi nommé parce que le passage par où on
-le franchit est allongé comme une dalle de <i lang="en" xml:lang="en">sluice</i>.</p>
-
-<p>Nous passons le <i>dégrad</i> du placer <i>Clovis</i> : il
-pleut toujours à torrents. Sully et Emma ont arboré
-des chapeaux-parapluies en bois d’<i>arouman</i> ; c’est
-grotesque et pittoresque à la fois. Mon pilote voit
-avec inquiétude l’eau ruisseler sur sa peau nue : il
-me dit qu’il commence à sentir le froid. A la longue,
-ces pluies tièdes refroidissent ; c’est leur danger :
-il vaut mieux mettre alors un tricot, même mouillé,
-comme me le disait mon Indien de l’Approuague.
-Je passe au pilote mon caoutchouc, et j’ouvre mon
-parasol. Il nous arrive des effluves de parfums provenant
-de fleurs invisibles, mais cela même ne nous
-charme plus. C’est peut-être le bois de rose, ou ce
-bois violet que nous avons vu hier, et qui ferait de
-si beaux ouvrages d’ébénisterie.</p>
-
-<p>Les <i>boschs</i> (qu’on appelle ici <i>Saramacas</i>) du troisième
-canot se sont couchés sous leur prélart, la
-toile goudronnée qui recouvre leurs provisions ; et,
-quand nous rencontrons leur canot, il flotte à la
-dérive au milieu de la Mana. C’est ingénieux pour
-éviter la pluie, tout en faisant du chemin. Mes <span lang="en" xml:lang="en">boys</span>
-sont stoïques sous la pluie. Mon pilote, qui avait
-cessé son chant monotone, le reprend sous mon
-caoutchouc. C’est une mélopée indéfinie qui rythme
-le mouvement des pagaies ; car lui aussi pagaye
-pour se réchauffer. Ce chant vient du Soudan, en
-Afrique, et il est en idiome africain ; il dit l’histoire
-de la fille du désert. Les <span lang="en" xml:lang="en">boys</span> chantent aussi et pagayent
-mieux ; ils ont les voix de sauvages qu’il faut
-avec leur chant : ce sont parfois des éclats violents
-qui sonnent faux, mais rappellent les cris aigus de
-nos montagnards de Savoie pour s’appeler de très
-loin. Je n’oublierai pas ces cinq heures de pluie
-sans miséricorde. Je pagayai aussi sur leur rythme,
-mais je pensais plutôt à des rythmes de Verdi, de
-ces rythmes italiens à trois temps qui vont si bien
-aussi avec le mouvement rapide des pagaies.</p>
-
-<p>Après midi, la pluie cesse tout à fait, aussi brusquement
-et sérieusement qu’elle n’avait cessé de
-ruisseler. Quand je ne pagayais pas, j’étais occupé
-à manier le <i>coui</i> pour vider l’eau du canot. La
-Mana devient de plus en plus large et profonde,
-grâce aux criques qui s’y déversent. Ce fleuve magnifique
-commence à me rappeler ceux de Sibérie :
-il est aussi jaune, mais les bords sont d’une végétation
-bien plus riche.</p>
-
-<p>Nous passons devant Angoulême, l’ancien village
-de Mana, abandonné comme trop loin de la mer
-pour les petites goélettes ; puis c’est Cormoran, où
-M. Théodule Leblond, de Cayenne, a entrepris l’exploitation
-du <i>balata</i>, l’arbre dont le suc équivaut à
-la gutta-percha.</p>
-
-<p>Il fait nuit quand nous arrivons au village indien
-de Mana, et il y a encore deux heures et demie
-jusqu’au bourg de Mana. Nous n’entrevoyons les lumières
-de cette petite localité qu’à dix heures du soir.
-Sully nous annonce par une salve de son winchester,
-et les <span lang="en" xml:lang="en">boys</span> entonnent leur chanson avec un nouvel
-entrain. Cette cinquième journée, ils ont pagayé
-quinze heures.</p>
-
-<p>Les coups de feu ont attiré quelques personnes
-avec des lanternes, grâce auxquelles nous réussissons
-à sortir des canots avec nos bagages, au milieu
-d’une nuée de moustiques.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c14">CHAPITRE XIV<br />
-LE BOURG DE MANA</h2>
-
-
-<p>Mana n’a pas d’hôtels : on nous trouva cependant
-deux chambres dans deux maisons assez éloignées
-l’une de l’autre. Je m’étendis sur un lit muni
-d’une moustiquaire et m’endormis sans retard, en
-ayant assez de la position assise en canot.</p>
-
-<p>Ce sont des religieuses qui ont fondé Mana, il y
-a une cinquantaine d’années, en y faisant des plantations
-de canne à sucre. Elles fabriquent du rhum.
-Mais la canne à sucre a bien perdu de son importance
-depuis qu’on fait du sucre de betterave et
-aussi à cause du manque de main-d’œuvre. Mais,
-grâce à sa manipulation soignée, le rhum de Mana
-garde sa réputation d’être le meilleur des Antilles.</p>
-
-<p>Nous dûmes attendre quelques jours l’arrivée de
-la <i>Paulette</i>, le petit voilier que nous avait promis
-M. Melkior. C’est que nous avions descendu la
-Mana avec une rapidité inusitée, grâce à la crue et
-au courant : en été, il faut trois et quatre semaines
-pour faire ce que nous avions fait en moins de cinq
-jours. Cependant, le temps ne nous parut pas long.
-Je vis fabriquer le manioc sous ses deux formes
-comestibles : le <i>couac</i> et la <i>cassave</i>. Le couac est en
-grains durs, et me plaît médiocrement ; la cassave
-est sous forme de galette aplatie, moins dure et
-d’un goût agréable. L’opération importante de la
-fabrication est la digestion du manioc avec de l’eau
-dans un appareil appelé <i>couleuvre</i>. Cet appareil,
-en fibres de palmier tressées, a la forme d’une couleuvre
-longue de deux mètres environ : on le remplit
-de manioc et d’eau, et on l’allonge en l’étirant ;
-puis on le raccourcit et on le rallonge indéfiniment,
-ce qui imite les mouvements du boa pour avaler.
-C’est une déglutition complète : l’eau suinte à travers
-les fibres, et le volume du manioc ingurgité
-diminue peu à peu. On remet du manioc sec et l’on
-recommence jusqu’à ce que la couleuvre ne s’étire
-plus. On grille le produit, ou bien on le cuit en
-forme de galette sur un four en pierres sèches, et
-l’on a le <i>couac</i> et la <i>cassave</i>.</p>
-
-<p>M. Sucar, chez qui nous prenons nos repas,
-nous offre toute espèce de fruits, depuis les grosses
-amandes du <i>balata</i> jusqu’à la <i>confiture macaque</i>,
-sorte de groseille rouge. En outre, il nous charme
-par sa voix de ténor, souple et moelleuse ; une voix
-naturelle bien rare. Cet homme est très grand, brun,
-crépu ; il a le physique de Dumas père, et il est
-artiste.</p>
-
-<p>J’ai dit que les créoles savent être artistes ; leurs
-histoires en canot le prouvent abondamment : elles
-sont pleines de fantaisie et d’imprévu. Et ici, à Mana,
-M. Sucar m’en donne une autre preuve, non seulement
-par sa voix si harmonieuse et si bien timbrée,
-mais dans le choix de ses mélodies, tirées des
-chefs-d’œuvre italiens, <i>la Norma</i>, <i>la Favorite</i>, etc.,
-mais aussi par le goût avec lequel il chante, par
-exemple, certain air de <i>Mignon</i> : « Elle ne croyait
-pas, dans sa candeur naïve, etc., » si ridicule quand
-on accentue sa mesure à trois temps. M. Sucar a
-sauvé ce ridicule, et l’air paraît dans toute sa douceur
-mélancolique. Nous avons passé de bons moments
-à Mana à causer musique et à entendre
-M. Sucar et sa mandoline. Un pauvre instrument,
-que la mandoline ; mais, lorsqu’il n’y en a pas
-d’autre, et qu’une belle voix le domine, c’est encore
-charmant ! C’était même spirituel avec certaine sérénade
-guyanaise, paroles et musique de M. Sucar ;
-un peu méchante, mais jamais on n’eût osé s’en
-fâcher.</p>
-
-<p>Ce ne sont pas les instruments qui font la musique,
-c’est l’âme qui s’en dégage : les uns la comprennent,
-les autres non. Le grand Beethoven n’avait
-qu’un clavecin, une épinette, et pourtant elle a frémi
-d’accents que les plus superbes instruments modernes
-ne connaissent pas, ou dont ils n’ont que de
-pâles échos, si quelque hasard le veut. Retrouver les
-impressions d’un maître comme Beethoven dans ses
-sonates, ses quatuors, ses symphonies, quel problème
-plein d’exquises sensations ! Plus vaste qu’un
-problème de géométrie ou d’analyse, il laisse place
-à la fantaisie, et quelle fantaisie !</p>
-
-<p>Sucar nous dit avoir songé à ce mot de <i>Napoléon</i>
-écrit par le grand homme sur sa troisième symphonie,
-l’<i>Héroïque</i>. Celle-ci avait alors une marche
-héroïque ; c’est après le couronnement de Napoléon
-que Beethoven, le traitant d’ambitieux, effaça son nom
-et lui fit une marche funèbre, au lieu de la marche
-triomphale qu’il avait d’abord composée. Quelle
-pouvait être cette marche triomphale de Beethoven,
-de cet homme si puissant d’inspiration, possédant
-l’<i>intelligence du cœur</i>, pour lui appliquer un mot
-de Pascal ? Il y en a une, pensais-je : c’est l’adagio
-de l’<i>Ut mineur</i>, triomphal s’il en fut jamais. Et, à
-sa suite, le scherzo et le finale aux allures de chevauchée
-épique, n’est-ce pas là une bataille couronnée
-d’une victoire ? Voilà la symphonie <i>Napoléon</i> tout
-entière, toute du style conquérant du premier morceau
-de l’<i>Héroïque</i>, cette page immense que les mots
-ne peuvent décrire.</p>
-
-<p>Pourtant, je sais bien que le finale de l’<i>Héroïque</i>
-aussi est un triomphe, mais ne serait-il pas aussi
-bien placé à la fin de l’<i>Ut mineur</i> avec la <i>Marche
-funèbre</i>, et d’accord avec les <i>notes fatales</i> du commencement
-de cette symphonie. Un rêve. Laissons-le
-maintenant pour redescendre à terre, et voir la vie
-pratique, les travaux des créoles.</p>
-
-<p>J’ai eu la chance de rencontrer en Savoie un ancien
-curé de Mana, un bon Savoyard. Au bout de
-cinq ans, il en est revenu un peu éprouvé par le
-climat. Il eut le tort de négliger sa santé en Guyane :
-au lieu de manger abondamment, il se contenta du
-maïs, de la <i>polenta</i> piémontaise que les Guyanais
-laissent pour le <i>couac</i>. Ici, il laissa d’excellents souvenirs ;
-il faut voir de près cette population pour
-comprendre les difficultés de ce ministère.</p>
-
-<p>Le chef de nos canotiers de la Mana est conseiller
-municipal, et il est un des plus intelligents du conseil.
-La mairie est à côté de l’église et donne sur la
-grande place de Mana, plantée de superbes manguiers.
-De la place, on peut suivre les délibérations
-du conseil, car elles se font à grands cris. On s’y
-dispute ferme, et l’on ne fait pas faute de s’y régaler,
-tout en vidant des litres de rhum. Il paraît
-que le budget municipal a de grosses notes pour
-les régalades des conseillers. Il faut bien que cette
-fonction ait des avantages !</p>
-
-<p>Les ménages doubles et triples ne sont pas rares.
-Dans ce pays, la nature déborde ; l’homme ne peut
-s’empêcher d’en faire autant. Comme tout le monde
-est créole ou noir, ce sont forcément des noirs qui
-souvent sont fonctionnaires. Il n’y a rien à redire à
-cela, sauf qu’il faudrait arriver à tirer de cet état
-de choses la civilisation véritable, et non pas sa parodie.
-Quelque moqueur de Mana me comparait les
-séances du conseil aux séances matinales des singes
-hurleurs qu’on entend sur l’autre bord de la rivière :
-« Seulement, ajoutait-il, les séances des singes
-rouges sont moins longues. »</p>
-
-<p>Il serait banal de citer l’exemple des Anglais dans
-leurs Antilles. Les Anglais ont le sens politique et
-commercial, mais ils ne savent pas développer le
-sens artistique et personnel de leurs sujets antillais
-et autres. La France le saurait. En attendant, certaine
-réforme, bien pratique celle-là, que me signalait
-Sully, ce serait le service militaire obligatoire
-pour les créoles aussi bien que pour les citoyens
-français : il inspirerait le sens des responsabilités et
-de l’ordre. On se heurterait à des difficultés, à la
-dissimulation des naissances, par exemple ; mais,
-en Algérie, on a bien su s’en tirer : on comprendrait
-qu’après tout le service militaire a de très bons résultats
-et on le ferait volontiers.</p>
-
-<p>Les créoles ont d’incontestables qualités : activité,
-endurance, finesse d’intelligence. Ils ont le droit
-absolu de participer à leur gouvernement, et c’est
-une condition essentielle de leur prospérité ; car ils
-se connaissent, savent ce dont ils sont capables, et,
-par suite, peuvent faire chez eux ce que les blancs
-ne pourraient faire.</p>
-
-<p>Par exemple, certaines cultures seraient une
-grande source de prospérité pour la Guyane française,
-mais elles seront impossibles tant que les
-mines d’or absorberont toute la main-d’œuvre. Le
-coton sauvage abonde en Guyane ; il n’est nulle part
-cultivé. Or, la France est entièrement tributaire des
-Etats-Unis pour le coton qu’elle consomme, et à
-la merci de ses prix de vente, tandis qu’elle pourrait
-en produire de la meilleure qualité en Guyane à
-peu de frais. On dira que la main-d’œuvre nous
-manque, ce qui est exact ; mais la Guyane hollandaise
-et surtout la Guyane anglaise en ont à profusion.
-On ne voit donc pas ce qui nous empêche d’en
-avoir. Il paraîtrait qu’à deux reprises, quand nous
-avons voulu importer des noirs de nos domaines
-africains, ou des coolies d’Asie, l’Angleterre est
-venue nous avertir de son air le plus prude : « Vous
-savez, c’est la traite des noirs, — ou bien, — des
-jaunes. » Et, selon l’expression vulgaire, nous avons
-<i>calé</i>. Si cela est exact, nous avons été absurdes, car
-l’Angleterre et la Hollande n’ont pas fait autre
-chose pour leurs possessions.</p>
-
-<p>Le <i>balata</i> est exploité avec succès en ce moment
-autour de Mana. Les concessions sont toutes prises,
-à moins d’aller très loin. On envoie des ouvriers à
-qui l’on achète leur récolte moyennant 4 francs le
-kilogramme de gomme. Leur contrat les empêche
-de vendre à tout autre leur production, et, en outre,
-chaque récipient porte une marque distinctive. La
-gomme de balata valant 7 francs le kilogramme en
-France, il reste une jolie marge de profits, en tenant
-compte des frais de transport. Seulement,
-c’est toujours la main-d’œuvre qui est l’écueil dans
-la question. Souvent aussi il y a des pertes de temps ;
-il faut attendre les pluies pour faire la récolte ; le
-passage des sauts avec des canots chargés de balata
-peut être périlleux, etc.</p>
-
-<p>L’exploitation des bois d’œuvre et de construction
-est beaucoup plus difficile ; il faut des capitaux
-et des navires construits spécialement à cet
-effet. Mais, tôt ou tard, la valeur extraordinaire
-des bois de la Guyane rendra leur exploitation très
-florissante ; nous en parlerons dans un chapitre spécial.</p>
-
-<p>A quelques heures de Mana, près du lac Arrouani,
-se trouve une léproserie : une trentaine de lépreux
-sont soignés par des religieuses. Le docteur de Mana
-va les visiter de temps à autre. On se plaint qu’aucune
-amélioration ne soit possible par suite de la
-mauvaise volonté du service administratif, et parce
-qu’il n’y a aucune police dans la région.</p>
-
-<p>C’est un fait patent que la police est absolument
-insuffisante en Guyane, mais elle est difficile à exercer.
-Nous avons vu les incursions des maraudeurs :
-on me soutient à Mana que ces maraudeurs ont leur
-utilité. Ils exploitent et réexploitent des placers jusqu’à
-leur épuisement complet. Seulement, ce ne
-sont pas eux qui découvrent les placers ; ils arrivent
-généralement après la nouvelle d’une découverte, et
-celle-ci est due aux efforts coûteux d’expéditions organisées
-par les gens entreprenants de la colonie.
-Ces derniers sont alors frustrés par les maraudeurs.
-Lorsqu’une découverte est due à des maraudeurs,
-rien de plus juste que de leur donner la propriété
-du placer. Il devrait suffire, comme aux Etats-Unis,
-de planter des poteaux de découverte, et de faire
-ensuite enregistrer le terrain au service des mines à
-Cayenne.</p>
-
-<p>Mais les conditions sont spéciales en Guyane :
-cadastrer la forêt vierge, ce serait un comble. Alors,
-on distribue le terrain à Cayenne même sans aller
-le voir. On vérifiera plus tard : les approximations
-sont légendaires dans le pays. On adapte les terrains
-au plan, et non pas le plan aux terrains. D’ailleurs,
-les maraudeurs ne tiennent point à la propriété : ils
-veulent seulement écouler leur or. Pour vendre de
-l’or, il faut un <i>laissez-passer</i>, et on ne donne ce
-laissez-passer qu’aux propriétaires de placers. Qu’à
-cela ne tienne : des gens de Mana ou d’ailleurs ont
-des concessions de placers, aurifères ou non, sur le
-plan officiel, et cela leur suffit pour acheter l’or des
-maraudeurs. Naturellement, ils y prennent leur
-commission, et, de plus, étant marchands, ils payent
-en partie avec des provisions. De là vient que les
-maraudeurs sont fort bien vus en Guyane. Aux
-Etats-Unis, le laissez-passer est inconnu ; chacun
-peut vendre de l’or, et la fraude est inconnue. En
-Guyane, outre le laissez-passer, il y a une masse
-interminable de formalités et de droits à payer, dont
-8 pour 100 pour la sortie. Aussi, l’or s’en va en
-Guyane hollandaise, où il n’y a pas tant de formalités
-et où le droit de sortie n’est que de 5 pour 100.</p>
-
-<div class="c" id="img9"><img src="images/illu9.jpg" alt="" />
-<div class="c">MONTJOLY, PRÈS CAYENNE. — COLONIE DES SINISTRÉS DE LA MARTINIQUE</div>
-</div>
-<p>Cependant, la <i>Paulette</i> est arrivée et déchargée :
-à sept heures du matin, le 19 mars, nous nous y
-embarquons pour Cayenne. Nous passons la barre
-de la Mana juste au moment favorable de la marée,
-et nous voilà en pleine mer. Le vent souffle du
-nord-est, et nous allons à l’est ; mais le capitaine
-Boot va où il veut. En moins de trente-neuf heures,
-nous sommes à Cayenne, et encore un coup de
-vent a brisé notre mât de hune, ce qui nous a fait
-perdre quelques heures. Je ne suis pas habitué à
-ces mouvements saccadés des voiliers contre les
-lames ; pourtant, l’appétit tient bon. Nous avons pu
-jeter un regard sur les îles du Salut, sans avoir vu
-la côte, qui est trop loin. A dix heures du soir, nous
-passons la barre du port de Cayenne.</p>
-
-<p>A terre, je retrouve la grande maison mise à ma
-disposition à la fin de janvier. Ces sept semaines
-dans l’intérieur de la Guyane me font l’effet d’un
-rêve. Sur mon lit, je crois sentir encore le balancement
-un peu dur de la goélette, et ce sera mon premier
-plaisir d’aller la voir demain se pavaner gracieusement
-dans le port. En la revoyant, je distingue
-près d’elle un autre voilier venu aussi de Mana, la
-<i>Belle-Cayennaise</i>. Celui-ci était parti vingt-quatre
-heures avant nous ; mais le capitaine n’a pas su se
-tenir au vent comme Boot, et il est arrivé douze
-heures après lui ; et son bateau ne vaut pas la
-<i>Paulette</i>.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c15">CHAPITRE XV<br />
-CAYENNE</h2>
-
-
-<p>La ville de Cayenne est divisée en deux parties
-assez distinctes, sans être séparées l’une de l’autre.
-Ce sont, d’un côté, les constructions anciennes ; de
-l’autre, les rues modernes. L’ancien Cayenne était
-entouré d’un fossé qui a presque entièrement disparu.
-Il comprenait de très grands bâtiments, solidement
-construits, restés intacts, et groupés autour
-du fort <i>Cépérou</i>, sur le bord de la mer. Ce fort utilisait
-une petite colline, un rocher battu des vagues,
-cachant derrière lui la plaine où Cayenne est construite :
-on a parlé plusieurs fois de faire sauter ce
-rocher, pour dégager Cayenne et lui donner plus
-de vue ; mais le pittoresque y perdrait.</p>
-
-<p>A l’est du rocher, ce sont d’abord d’immenses casernes,
-avec de grandes et hautes salles, à peu
-près inutilisées maintenant ; car le fort Cépérou a
-été démantelé en faveur de Fort-de-France, qui est
-notre station navale des Antilles, et la garnison de
-Cayenne est insignifiante. Derrière les cours des
-casernes, fermées par de massives et vieilles portes
-de fer, ce sont les palais du gouvernement et de
-l’administration. Quelques vieux canons garnissent
-un promontoire au nord de ces bâtiments. Au sud
-sont la gendarmerie, puis le grand hôpital. Tout
-cela est massif, mais solide, et encadré d’un côté
-par la mer, de l’autre par une vaste place où pousse
-une herbe épaisse entre des avenues bordées de
-superbes amandiers. C’est la place d’Armes : sous
-le climat tropical, la verdure et l’ombre donnent
-toujours ici une impression de fraîcheur.</p>
-
-<p>Les autres monuments anciens de Cayenne sont
-le palais de justice, dont les murs et les pilastres
-noircis encadrent tristement une grande cour d’honneur,
-puis l’église ou la cathédrale, si l’on veut,
-qui est dans les mêmes conditions. Le climat humide
-de Cayenne produit sur les murs les mêmes taches
-noires qu’on observe sur les monuments de Londres.
-La cathédrale est insuffisante pour Cayenne : elle
-est en outre mal aérée, sombre et humide. Il faudrait
-ici une église comme celle de Fort-de-France, en
-treillis de fer, toute en fenêtres immenses, pleine
-d’air et de lumière. Cependant, on peut dire que
-cette église de Cayenne, isolée sur une place, bordée
-d’une avenue de palmiers, avec un pourtour en
-arcades, est encore le plus remarquable monument
-de la ville.</p>
-
-<p>Il me reste à citer la mairie et le musée, mais leur
-extérieur n’offre rien de particulier. Le musée renferme
-une collection de roches, d’oiseaux, de reptiles,
-de mammifères, etc., qui est très intéressante.
-Mais la flore et la faune de la Guyane ont fort besoin
-qu’un savant les étudie : je crois que, depuis les
-descriptions de Buffon, leur étude n’a fait aucun
-progrès. L’intérieur de la Guyane, c’est presque la
-<i>terra incognita</i>.</p>
-
-<p>Le reste de la ville est composé de rues très régulières
-et très propres, qui se croisent à angle
-droit comme dans les villes américaines modernes.
-Il y a de très beaux immeubles, appartenant aux
-plus anciennes familles de la Guyane : les Leblond,
-les Céide, etc. L’intérieur, avec de larges et hautes
-salles, de grandes fenêtres, est somptueux et imposant.
-Pour faire circuler l’air à travers les maisons,
-on a renoncé aux croisées vitrées ; on n’emploie
-que des volets à jour. Si l’on a de l’air, parfois
-même des rafales de vent à travers sa demeure, on
-évite un peu les effets de l’humidité. Les toitures
-sont faites de lattes en bois, sur lesquelles les pluies
-torrentielles font un tel fracas que le sommeil le
-plus dur n’y peut résister.</p>
-
-<p>La ville a de belles esplanades plantées d’arbres,
-et de magnifiques promenades ombragées sous la
-forêt. J’ai cité la place d’Armes, mais celle des
-Amandiers est plus vaste encore, et, en outre, elle
-donne sur la mer : il y passe constamment le souffle
-du large, et, dans les chaudes journées, on l’y respire
-avec délices. Des bancs ont été disposés sous
-les ombrages des amandiers, et jusque sur un petit
-promontoire avancé, d’où la vue s’étend au loin sur
-la plage et les collines de la côte.</p>
-
-<p>La place des Palmistes, au milieu de Cayenne, est
-unique au monde, par ses deux cents palmiers hauts
-de trente à quarante mètres, alignés en colonnades
-de troncs droits et minces, dont le sommet, une
-touffe de palmes bruissantes, est sans cesse agité.
-Ils ont dû être plantés en même temps, car ils sont
-presque égaux. L’un d’eux est <i>bifide</i> : à sept ou
-huit mètres du sol, il se divise en deux troncs parallèles
-absolument semblables. Sous ces palmiers, ce
-sont des bouquets de bambous, et des pelouses de
-hautes herbes séparant des avenues. On a préféré
-laisser à cette immense place l’aspect d’une savane
-plutôt que d’y créer des massifs de fleurs. La cime
-de ces palmistes est hantée d’une nuée d’<i>urubus</i>, le
-vautour de Cayenne, à qui, quoi qu’on dise, on doit
-bien en partie la propreté des rues. Il est juste de
-dire que ces rues, balayées par les averses, le sont
-aussi par les particuliers et par des équipes de
-forçats.</p>
-
-<p>Je citerai encore une place plus petite, près du
-port, parce qu’elle possède un groupe en bronze,
-au centre. Ce groupe représente le député Schœlcher,
-en redingote, présentant (à la France, je
-pense) un noir presque nu. Cela signifie l’émancipation
-des esclaves. M. Schœlcher a un air enthousiaste
-un peu 1830 ; le noir a l’air de trouver la
-chose toute naturelle. C’est qu’en effet, à juger par
-le nombre de créoles, l’alliance avec les blancs était
-depuis longtemps un fait accompli. Je ne sais si ce
-groupe plaît beaucoup à Cayenne.</p>
-
-<p>Le port est encombré par les bâtiments de la
-douane, dont je parlerai tout à l’heure. C’est dommage,
-car on y jouit d’une vue captivante sur la
-mer, la pointe <i>Macouria</i> et la rade, où se balancent
-constamment de nombreux voiliers, goélettes et canots.
-Il y a même un vieux vapeur, la <i>Victoire</i>,
-sans cesse rapiécé, comme le couteau de Jeannot,
-portant solidement ses soixante-dix ans. Une fois
-par mois seulement arrive le courrier français, un
-vapeur de 1,500 tonneaux.</p>
-
-<p>Il n’y a pas de tramways dans Cayenne, mais on
-parle d’en construire un. En attendant, on installe
-la lumière électrique. Mais les Cayennais ont pris
-à la civilisation ce qu’elle a de plus avancé : les
-automobiles. Il y en a une dizaine dans Cayenne,
-presque tous à des particuliers. Les rues rectilignes
-sont favorables à ce sport. C’est le meilleur mode
-de locomotion pour ne pas s’échauffer en courses,
-car les chevaux supportent mal le climat. Il n’y a
-que les mules qui résistent et quelques Cayennais
-ont de jolis attelages de ces animaux, qui ne peuvent
-cependant lutter avec un automobile.</p>
-
-<p>Il y a pourtant fort peu de routes autour de
-Cayenne, quinze kilomètres en tout ; mais les autos
-les parcourent plusieurs fois. Ce sont d’ailleurs de
-jolies promenades à travers les forêts vierges de la
-côte. On espère faire peu à peu une route le long
-des côtes jusqu’à Mana, et peut-être jusqu’à Surinam,
-capitale de la Guyane hollandaise. Les autos
-pourront s’en donner, car cette route sera loin
-d’être fréquentée comme nos routes de France.</p>
-
-<p>En attendant, les promenades favorites sont celle
-du jardin d’essais de Baduel, et celle de Montabor.
-Je ne les ai pas faites ; par contre, j’ai passé une
-journée extrêmement intéressante à la colonie agricole
-de <i>Mont-Joly</i>, en compagnie de son organisateur,
-M. Bassières. Cette colonie est à huit kilomètres
-de Cayenne : elle a été fondée pour donner
-de l’ouvrage et des ressources aux sinistrés de la
-Martinique, après la fameuse catastrophe de Saint-Pierre.
-Il y eut d’abord six cents personnes, mais
-il en est rentré beaucoup à la Martinique, où elles
-ont retrouvé une occupation. Il reste en ce moment
-soixante-dix familles, environ deux cent soixante-dix
-personnes, qui paraissent décidées à rester en
-Guyane. Un vaste espace de terrain leur a été distribué,
-divisé en lots. Sur chacun de ces lots se
-trouve une jolie case et, tout autour, un jardin
-potager. Le reste du terrain est consacré à la culture
-préférée du propriétaire : le maïs, les bananes,
-les patates, le manioc, la canne à sucre, etc. ; ou bien
-les légumes : courges, concombres, haricots, épinards,
-etc. M. Bassières a particulièrement encouragé
-ces dernières cultures, comme plus rémunératrices,
-et Cayenne y trouve un grand avantage :
-celui de pouvoir acheter des légumes à un prix abordable.</p>
-
-<p>Entre les rangées de propriétés, on a réservé de
-larges avenues, auxquelles travaillent des escouades
-de forçats : ce sont ici des Malgaches et des Arabes.
-Ils ont d’abord déboisé le terrain de Mont-Joly, et
-maintenant ils en font l’asséchement. Leurs casernements
-sont de longs bâtiments bien aérés entourés
-de forêts. Deux ou trois surveillants militaires suffisent
-à diriger leurs travaux. Ils disposent d’une
-salle de punition où les récalcitrants sont enchaînés
-par les pieds ; il n’y en avait aucun à mon passage.</p>
-
-<p>A l’entrée de la colonie se trouvent des bureaux,
-puis les anciens logements des sinistrés de Saint-Pierre.
-Le paysage est extrêmement calme et reposant ;
-l’aspect est celui d’une prairie plantée de canne
-à sucre, avec quelques grands arbres : des palmiers
-et des fromagers. Au delà des forêts qui bornent la
-colonie, le terrain est vallonné et se termine par des
-collines qui vont plonger dans la mer. La plage est
-magnifique, longue de deux à trois kilomètres, isolée
-entre deux collines, et constitue un site merveilleux.
-On parle de diviser la forêt voisine en lots,
-et de la vendre aux enchères pour y construire des
-villas donnant sur la plage. Celle-ci a une largeur
-de deux cents mètres. La lisière des bois est formée
-de buissons bas qui donnent un fruit, l’<i>icaque</i>, au
-goût acide, rappelant ces baies bleuâtres que les
-enfants aiment beaucoup en hiver, les <i>prunelles</i>. Si
-j’étais destiné à vivre à Cayenne, je choisirais une
-villa sur cette plage.</p>
-
-<p>Et justement je passai une charmante soirée à la
-campagne, au bord de la mer, chez M. Léonce Melkior,
-en compagnie de Sully-L’Admiral et d’un
-groupe de Cayennais pleins d’entrain et de gaieté. La
-villa méritait son nom : <i>la Gaieté</i>. C’était une petite
-maison, dont tout le dessous ne formait qu’une
-grande salle ouverte des quatre côtés. Les grands
-bois alentour, la plage tout près, et jusqu’au ponceau
-de bois traversant une crique, tout me rappelait
-un autre site, dans un pays et sous des cieux
-pourtant bien différents : la villa de Sedimi et ses
-alentours, près de Vladivostok, en Sibérie. Nous
-causions ici de la guerre russo-japonaise, que je
-n’avais apprise qu’en arrivant à Mana, et je me demandais
-si ce joli Sedimi n’était pas en ce moment
-occupé par ce peuple stupéfiant que les Russes
-appellent des macaques, et qui sont des hommes
-même peu ordinaires.</p>
-
-<p>A <i>la Gaieté</i>, nous goûtâmes toute espèce de fruits :
-des pommes-lianes aux variétés inépuisables : <i>couzou</i>,
-<i>oyampi</i>, <i>mari-tambour</i> ; les plus petites sont
-les plus savoureuses, mais toutes sont délicieuses.
-On nous servit une glace sans doute inconnue en
-Europe, une glace au <i>mombin</i> ; elle ne le cède en
-rien à une glace aux fraises.</p>
-
-<p>L’après-midi fut très gai et se termina par un bain
-de mer. C’est un hasard heureux de pouvoir goûter
-la salure de toutes les mers du globe. Ici, les poissons
-abondent ; il suffit de jeter un filet pour en
-attraper de toutes les tailles. On rejette à la mer les
-plus gros et les moins bons. En outre, on trouve
-fréquemment de grosses tortues de mer échouées
-sur le rivage, et dont la chair est très recherchée.
-Ces rivages, toujours rafraîchis par la brise, sont
-très sains, et c’est pourquoi je ne crains pas de les
-comparer, à bien des points de vue, à ceux des
-côtes de la mer du Japon, en Sibérie.</p>
-
-<p>Le gouverneur de la Guyane jouit d’un luxueux
-chalet, dans une situation semblable à celle du chalet
-Melkior et à peu de distance ; mais je ne l’ai pas vu.
-Je n’ai pas cherché non plus à le voir, préférant les
-réunions privées aux réceptions officielles, et la vie
-en plein air avec des fruits sauvages, aux mets élaborés
-savamment. J’ai cité les <i>pommes-lianes</i> ; il y a
-ici aussi les <i>pommes-cannelle</i> et les <i>sapotilles</i>, et
-surtout les mangues : <i>mangue-amélie</i>, <i>mangue-julie</i>,
-etc. Les amateurs les préfèrent à tout autre
-fruit pour leur finesse, leur parfum, leur saveur.
-La culture leur fait perdre ce léger goût de térébenthine,
-que les Guyanais d’ailleurs apprécient : si
-la Guyane réussissait à entreprendre le transport
-des mangues en Europe et aux Etats-Unis, elle y
-trouverait une fortune, et les gourmands de tous
-pays un plaisir. J’ai toujours ouï dire que les entreprises
-les plus sûres sont fondées sur ce qui se
-mange.</p>
-
-<p>A propos d’arbres fruitiers, leur sève est si riche
-en Guyane que, pour faire produire aux arbres stériles,
-on leur applique indifféremment, avec un succès
-égal, l’un ou l’autre des trois procédés suivants :
-on taillade l’écorce à coups de sabre — c’est le procédé
-des Indiens autochtones — on fait une incision
-annulaire assez large à la première écorce ; enfin,
-on charge de pierres les branches inférieures sur
-leur jonction avec le tronc. Je ne sais si, en Europe,
-on trouverait aussi heureuse l’application d’un de
-ces procédés.</p>
-
-<p>Cayenne est une ville gaie. C’est le type de ces
-villes qui centralisent la production d’or d’une région.
-La vie y est large et plutôt coûteuse ; l’intérêt
-de l’argent y est élevé : 10 pour 100 sur les immeubles.
-Cette ville m’a rappelé un peu Johannesburg,
-au Transvaal, les années avant la guerre ; elle
-a aussi des rapports avec El Callao, au Venezuela,
-et même Dawson-City, en Alaska. Les réceptions
-sont luxueuses : le champagne y coule à flots, et
-de vastes salles grandioses, comme celles de
-M. Th. Leblond, donnant sur la place des Palmistes,
-rappellent plutôt les châteaux d’autrefois que les
-maisons modernes. On y retrouve les descendants
-d’une ancienne race, celle des L’Admiral, des Leblond,
-etc.</p>
-
-<p>La population créole aime beaucoup à s’amuser.
-Elle organise même des baptêmes de poupées. Sully
-en a présidé un ces jours-ci. C’est très sérieux et
-non pas un jeu d’enfants, comme on le croirait ;
-mais on s’y amuse ferme, en habit ou en smoking
-blancs aux revers de soie blanche. Quels grands
-enfants que ces créoles !</p>
-
-<p>Surtout, on aime la danse. Les bals publics ne
-sont pas précisément une réjouissance pour ceux
-qui habitent dans le voisinage et qui voudraient
-dormir. C’était mon cas à la fin de janvier, et,
-jusqu’à six heures du matin, ce fut en face de chez
-moi un tapage indescriptible : à travers les volets à
-jour sans croisées, le bruit m’arrivait comme si le
-bal eût été dans ma chambre. C’est d’abord le
-rythme cadencé des danseurs infatigables frappant
-mollement, mais tous à la fois, le plancher de leurs
-pieds nus. Le bavardage est moindre pendant la
-danse : l’amour des histoires fait place à la jouissance
-de cette danse que j’ai décrite au placer Dagobert
-et qui a quelque chose de félin. Moins agitée
-que la nôtre, c’est bien la danse qui convient à un
-peuple plus près que nous de la nature, et sous ce
-climat qui amollit ; mais l’exercice est une réaction
-contre cet amollissement.</p>
-
-<p>Sur le bruit cadencé des pieds, et pour l’exciter
-plus que pour le rythmer, il y a d’abord l’instrument
-de bois que l’on bat avec les doigts et la paume de
-la main, et la boîte de sable secouée sans relâche ;
-mais, à Cayenne, il y a en outre des instruments de
-musique. J’entendis une clarinette maniée avec une
-véritable maëstria. Elle joua d’abord des valses, de
-très jolies valses, de Strauss, de Lanner, etc., et
-toute espèce de danses, jusque vers deux heures du
-matin. A partir de ce moment, les danseurs étant
-sans doute suffisamment rompus aux rythmes dansants,
-la clarinette se donna libre carrière : ce furent
-des airs variés, avec d’étourdissantes variations roulées,
-coulées, piquées ; de la virtuosité étincelante ; de
-ces variations que nos créoles, sur la Mana, sifflaient
-avec un vrai talent. Après les variations, un peu fatigantes
-pour la respiration, ce furent des airs d’opéras,
-lents ou vifs, sans transition, avec la plus parfaite
-indifférence pour la danse en cours : je reconnus
-au vol <i>Carmen</i>, <i>la Favorite</i>, <i>la Traviata</i>, <i>Guillaume
-Tell</i>, et même <i>Lohengrin</i>. Je ne parle pas
-des opérettes. La boîte à sable et la lame de bois
-continuaient, sans s’inquiéter de la clarinette, leurs
-battements et leurs grincements rythmés. C’était
-admirable, comme chacun de son côté, danseurs et
-musiciens, s’en donnaient à cœur joie pour jouir à
-fond de la danse. La pluie tomba par rafales, sans
-qu’on s’en doutât dans la salle un seul instant.</p>
-
-<p>A côté d’un bal pareil, il est inutile d’essayer de
-dormir ; il faut aller le voir, et c’est intéressant ; il y
-a un buffet et des tables où l’on peut se rafraîchir.</p>
-
-<p>Je vis un autre bal le 2 avril, la veille de Pâques.
-Outre la clarinette, toujours tenue supérieurement,
-il y avait deux violons, une contrebasse et un cornet
-à piston. Les deux violons passaient inaperçus à
-l’oreille, et pourtant leurs exécutants ne se faisaient
-pas faute de manier l’archet à tour de bras. Mais
-que faire contre un piston et une clarinette, un tambour
-de bois et une boîte à sable ? Se taire ! mais
-leur salaire n’eût pas été gagné.</p>
-
-<p>Ces grandes salles de danse sont parfaitement
-aérées, éclairées à l’électricité ; elles ont un promenoir
-pour les spectateurs, des bancs pour les danseurs
-fatigués, et des rafraîchissements. La police
-surveille d’un œil débonnaire.</p>
-
-<p>Le matin de Pâques, jour de mon départ, j’allai
-visiter le marché que je ne connaissais pas encore.
-Un gendarme de la Savoie, rencontré à Cayenne,
-m’ayant persuadé qu’il en valait la peine, vint m’y
-conduire à cinq heures du matin. J’y trouvai, en
-effet, une foule considérable et bariolée, toute espèce
-de fruits et de légumes, des libérés vendant de la
-viande, le tout relativement un peu cher, au taux
-de l’unité inférieure de Cayenne, qui est le <i>sou marqué</i>,
-valant deux sous. C’est une jolie pièce de
-nickel, frappée sous Louis-Philippe. Je constatai
-avec plaisir l’activité du marché de Cayenne, et surtout
-je m’aperçus que la population en général et
-les gendarmes en particulier sont en mesure d’avoir
-une nourriture saine et réconfortante, comme il
-convient en Guyane.</p>
-
-<p>La cathédrale était pleine de monde, à déborder
-sur la place, à la messe de Pâques : l’orgue et les
-chants s’en donnaient à toute volée. Je dois même
-mentionner une effroyable cacophonie due au mélange
-de l’orgue et des chants avec une fanfare
-jouant des danses, des marches et des pas redoublés :
-pour comble, je reconnus, sinon les mêmes
-musiciens, du moins les mêmes airs que la veille
-au bal créole. Autour de moi, on paraissait ravi
-d’entendre un pareil charivari. Il paraît que des
-sons comme des goûts, on ne discute pas. Chacun
-a sa manière d’honorer Dieu, et peut-être notre
-grande musique religieuse paraîtrait-elle fade aux
-oreilles créoles ! Elle demande une étude, d’ailleurs.
-L’idée qu’on se fait de Dieu dépend de la science
-qu’on possède ; on ne peut en imposer une plutôt
-qu’une autre.</p>
-
-<p>Les Frères des écoles chrétiennes sont très populaires
-à Cayenne : c’est leur fanfare qui jouait à la
-grand’messe et nous gratifiait de ses airs intempestifs.
-Les élèves étaient tout endimanchés : quelques-uns
-avaient des bas et des souliers bien cirés ; d’autres
-n’avaient qu’un bas et qu’un soulier ; pour satisfaire
-une petite vanité, ils étaient certainement
-plus mal à l’aise que leurs camarades qui avaient
-leurs deux pieds nus.</p>
-
-<p>J’ai fait allusion aux forçats une fois ou deux dans
-mon récit, à propos de la main-d’œuvre et de la
-colonie pénitentiaire du Maroni. La surveillance ne
-paraissait pas être suffisante, et la Guyane n’a pas
-de troupes dans le cas possible d’une révolte des
-forçats. Voici quelques observations qui m’ont été
-faites sur le régime du bagne.</p>
-
-<p>Ce régime paraît s’inspirer d’abord du code
-d’excellence de la nature humaine, inventé par
-Rousseau dans son <i>Emile</i>, et ensuite d’une sorte
-d’aversion pour tout changement. Le souci principal
-est de ne donner aucun motif de laisser croire que
-les forçats sont mal traités, et de suivre la routine.
-Le nombre total des forçats est d’environ six mille.
-Il a été renforcé récemment de ceux qu’on a expédiés
-de la Nouvelle-Calédonie, qui cesserait peu à
-peu d’être colonie pénitentiaire. Depuis l’année 1854,
-où la Guyane reçut le premier convoi de condamnés,
-on peut dire que le travail fait par les forçats est
-insignifiant, comparé aux dépenses qu’il a occasionnées.
-Ces dépenses ont dépassé soixante millions,
-et le travail fait se borne à quelques plantations
-sur le Maroni ; chaque administration nouvelle refait
-ce qu’avait fait la précédente, et la Guyane reste
-aussi inculte qu’il y a soixante ans. En colonie anglaise,
-on aurait évidemment réalisé des défrichements
-et des routes qui auraient développé le pays.
-En Guyane, on a fait quinze kilomètres de routes.</p>
-
-<p>Dans les rues de Cayenne, le travail des forçats
-est peu pénible, et, en le voyant faire, on comprend
-combien il manque d’entrain et de bonne volonté.
-<i>C’est le travail forcé, bien inférieur au travail libre.</i>
-Les forçats travaillent moins que les militaires et
-sont mieux traités. Un condamné qui a une plainte
-à faire peut s’adresser directement au ministère,
-sans passer par l’administration, tandis qu’un soldat
-est obligé de passer par la voie hiérarchique.
-Un forçat peut ameuter la presse. Ainsi Zola a fait
-son livre : <i>Vérité</i>, qui est un tissu d’erreurs. Que
-n’est-il venu en Guyane ? Il était, certes, assez riche
-pour payer son voyage, et il aurait pu voir l’île du
-Diable.</p>
-
-<div class="c" id="img10"><img src="images/illu10.jpg" alt="" />
-<div class="c">TRAVAUX DES FORÇATS DANS LE PORT, A CAYENNE</div>
-</div>
-<p>Le contact prolongé entre les forçats de toute
-catégorie les rend rapidement aussi mauvais les uns
-que les autres : si l’on isolait les meilleurs (car il y
-a des crimes par entraînement irréfléchi), on obtiendrait
-un autre résultat. Il faudrait écarter les pires,
-comme on coupe un membre malade pour éviter la
-gangrène. Ensemble, les forçats en arrivent à perdre
-tout sens moral, à regarder le vol, l’assassinat,
-comme un devoir dans l’état où la société les a mis.
-On envoie bien les mauvaises têtes, ou soi-disant
-telles, aux îles du Salut. Mais on appelle mauvaises
-têtes ceux qui refusent de travailler ; or, ce refus
-est trop facile à opposer, car il n’y a aucune sanction,
-aucune punition ayant un résultat effectif
-comme dans l’armée. Aux îles du Salut, la vie est
-douce et le climat est bon. Il serait si facile de
-classer les forçats d’après leur casier judiciaire !
-Mais ce serait quitter la routine, et se donner de la
-peine. Peut-être l’un ou l’autre directeur a-t-il
-essayé, mais il a dû se heurter à la pire des forces,
-la force d’inertie. Car l’administration ne manque
-pas de chefs capables et intelligents. Mais, quand
-une routine dure depuis cinquante et soixante
-ans, et reste liée à l’influence changeante des régimes
-que la France subit de son côté, on n’a ni
-la force ni le temps de faire œuvre qui dure.</p>
-
-<p>Si les forçats sont donc manifestement inutiles à
-la Guyane, ils sont par surcroît nuisibles à sa réputation,
-par suite à son peuplement et à son développement.
-Il vaudrait mieux les envoyer ailleurs, aux
-îles Kerguélen, par exemple, dans le sud de
-l’Afrique, où, dit-on, il n’y a que des phoques et un
-consul. Le climat y est excellent.</p>
-
-<p>Le sort des libérés est plus triste encore que celui
-des forçats. Il leur arrive de demander à faire certains
-travaux refusés par les forçats, comme trop pénibles,
-et, en effet, ces libérés gagnent 70 francs par
-mois, ce qui représente tout juste leur nourriture,
-à Cayenne. Leur situation est parfois si misérable
-qu’ils commettent volontairement un délit pour se
-faire réintégrer au bagne : le tribunal de Cayenne
-juge constamment des faits de ce genre. Les forçats
-malades vont à l’hôpital et l’on prolonge leur
-convalescence par toute espèce de petits soins, tandis
-que les libérés malades sont envoyés au camp.
-On saisit sur le vif la sollicitude administrative
-pour son service, et son indifférence au bien général.</p>
-
-<p>Depuis huit ans, il est question de faire un chemin
-de fer de pénétration en Guyane ; on comptait,
-mais à tort, semble-t-il, sur l’administration pénitentiaire
-pour donner sa main-d’œuvre. On ne sait
-plus maintenant quand on fera ce chemin de fer,
-ni même si on le fera. Celui qui se construit actuellement
-en Guyane hollandaise pourrait bien décourager
-de faire celui de notre colonie, car le projet
-le plus populaire à Cayenne consistait à aboutir à la
-haute Mana et au Maroni par l’Approuague, et le
-chemin de fer hollandais ira justement à l’Awa, sur
-le Maroni.</p>
-
-<p>Mais, en Guyane française, aucun tracé n’est encore
-fait ; on ne peut donc évaluer les frais de construction,
-ne sachant pas à quelles difficultés on se
-heurtera. Quant au but à atteindre, il me semble
-qu’on n’a que l’embarras du choix : il y a des placers
-un peu partout, et, <i>quel que soit le point visé,
-la région intermédiaire est bonne à développer</i>.</p>
-
-<p>Les avantages d’un pareil chemin de fer seraient
-inappréciables : on pourrait exploiter avec profit
-une quantité de placers, dont actuellement le ravitaillement
-est trop coûteux pour que le bénéfice soit
-possible. Surtout on pourrait commencer le défrichement
-intérieur et la mise en valeur de la Guyane
-française, comme en Guyane anglaise et hollandaise.
-L’intérieur du pays est loin d’être malsain,
-surtout en commençant par cultiver le voisinage de
-la mer, comme le recommande M. Théodule Leblond.
-La main-d’œuvre viendra des Antilles à volonté.
-Il suffirait d’un effort pour mettre en plein
-rapport cette inépuisable forêt vierge, inhabitée et
-inconnue. Il faut de l’argent évidemment, mais, avec
-la production d’or de la Guyane, le capital ne ferait
-pas défaut, si on l’intéressait à la Guyane, au lieu
-de l’écarter.</p>
-
-<p>Ceci me conduit à dire quelques mots de la
-douane. Le produit principal, c’est l’or. C’est grâce
-à l’or que le budget de la colonie donne des excédents.
-Mais ces excédents, au lieu d’être employés
-au profit de la colonie, servent à faire des largesses
-administratives. On étudie à la loupe les rouages de
-ce régime, comme en France, mais on néglige toute
-vue d’ensemble. En outre, la politique sait bien jouer
-aussi son rôle.</p>
-
-<p>L’or paye deux taxes : la première, de 5 francs
-par kilogramme d’or brut, pour l’entrée dans
-Cayenne ; la seconde, de 216 francs par kilogramme
-pour la sortie, c’est-à-dire 8 pour 100 de l’or brut,
-estimé à 2,700 francs le kilogramme. Ces chiffres
-sont exagérés d’abord, puisqu’en Guyane hollandaise,
-aux Etats-Unis, au Transvaal avant la guerre,
-on ne payait que 5 pour 100. Mais cela n’est rien.
-En se présentant à la douane, il semble qu’il devrait
-suffire de dire : « J’ai tant d’or ; pesez-le. Combien
-dois-je payer ? » Mais il s’agit bien de cela ! On
-dirait qu’il est honteux de faire de l’impôt une
-affaire d’argent. L’important, c’est la paperasserie
-et les formalités de l’emballage. Ce n’est qu’aux
-Etats-Unis que les questions se résolvent simplement.
-Ici, il faut des boîtes spéciales, des cachets
-spéciaux, un poids spécial, et surtout il faut des
-papiers. D’abord, un laissez-passer : si l’on n’a pas
-de mine à soi, on ne peut se procurer ce laissez-passer
-que par fraude, en utilisant de vieux registres,
-ou en s’adressant à des gens qui n’ont des
-mines que pour avoir des laissez-passer.</p>
-
-<p>Si l’or est entré sans laissez-passer, il ne peut
-plus sortir sans une nouvelle fraude. Pour éviter
-ces chicanes, sans parler de celles de la pesée, on
-préfère passer l’or en contrebande. En Guyane hollandaise,
-les poids sont justes, il n’y a pas de laissez-passer,
-et l’on ne paye que 5 pour 100. A propos de
-pesée, on sait que les commerçants français et
-suisses préfèrent envoyer leurs marchandises d’exportation
-par les ports allemands et italiens plutôt
-que par les ports français, Marseille surtout, parce
-que les pesées y sont capricieuses, dangereuses et
-paperassières.</p>
-
-<p>Tout ceci n’est rien encore : on risque des
-amendes et même la confiscation de l’or à la moindre
-infraction : par exemple, si le poids indiqué sur le
-laissez-passer diffère de 100 grammes, en plus ou
-en moins, du poids découvert par la douane. Or,
-il s’agit souvent de 20 kilogrammes d’or, et même
-davantage. La balance de la douane, usée par l’humidité,
-a tout autant de chances d’être fausse que
-celle du placer. J’ai vu la confiscation se produire
-dans le cas suivant : le laissez-passer était arrivé
-après l’or ; ce sont des canots <i>boschs</i> qui portent cet
-or à travers des centaines de kilomètres, des sauts
-et des rapides ; un pilote <i>bosch</i> avait oublié de remettre
-le laissez-passer à son remplaçant. Le propriétaire
-de l’or a fait appel en France, et, après une
-année de discussions, ne s’en est tiré qu’en payant
-500 francs d’amende : le plus fort est qu’après avoir
-gardé le laissez-passer, on le lui réclamait en le
-menaçant d’une nouvelle amende. Il y a de quoi
-décourager d’introduire de l’or à Cayenne.</p>
-
-<p>Il en est de même pour les droits sur le rhum.
-On paye une taxe de 1 fr. 50 par litre en Guyane,
-et, à l’arrivée à Saint-Nazaire, la régie demande encore
-4 francs par litre à 100 degrés. Je me demande
-d’où vient le rhum qu’on achète en France 3 à
-4 francs le litre. C’est un défi jeté aux produits naturels
-en faveur des produits falsifiés. C’est ainsi
-que les droits et les tracasseries imposés en France
-aux bouilleurs de cru favorisent les eaux-de-vie falsifiées,
-aux dépens des eaux-de-vie naturelles. On a
-beau se munir à Cayenne d’un certificat d’origine
-pour son rhum, on paye à l’arrivée en France
-comme pour un rhum étranger. Il vaut évidemment
-mieux ne rien déclarer.</p>
-
-<p>Cependant, je quittai Cayenne en regrettant d’avoir
-pu passer si peu de temps en Guyane. J’y étais arrivé
-anxieux du climat, sans y connaître personne
-que Sully-L’Admiral. J’avais trouvé un climat idéal,
-moyennant quelques précautions, et un accueil plus
-qu’agréable, cordial. Vraiment, je partais avec le
-désir du retour en Guyane. Sully, qui d’abord comptait
-revenir en France avec moi, se décidait à rester
-pour s’occuper de ses affaires et prendre la direction
-des placers, s’il y avait lieu. Je partais donc
-sans lui, mais avec des Guyanais dont j’avais fait
-connaissance. Naturellement, il y eut une séance
-d’embrassades sur le bateau, aussi bruyante et démonstrative
-qu’à mon arrivée.</p>
-
-<p>En route, je fis connaissance d’un homme remarquable
-par son énergie, depuis vingt ans en
-Guyane et au Venezuela : M. Rémeau, le directeur
-des mines d’or de Saint-Elie et Adieu-Vat. Son expérience
-me confirma un grand nombre de faits que je
-n’avais pu qu’entrevoir, et ses causeries firent le
-charme de nos promenades et de nos soirées sur
-la <i>Ville-de-Tanger</i>, puis sur le <i>Versailles</i>. Si l’on savait,
-en France, apprécier les hommes de valeur
-sérieuse, on n’en manquerait pas.</p>
-
-<p>A Fort-de-France, nous prîmes une cargaison de
-fruits : mangues (les dernières de la saison), ananas,
-sapotilles, avocas, etc. ; des coquillages, de la salade
-de patawa. Ces fruits font passer d’autres mets plus
-échauffants.</p>
-
-<p>La Martinique et la Guadeloupe me parurent peu
-de chose après la végétation si ardente de la Guyane.
-Ce sont aussi des pays de créoles et on y retrouve,
-ce qui m’amusa, des noms qui rappellent l’ancienne
-France, la Révolution et même la Rome antique : Agénor
-et Alcindor, Scipion et Cicéron, Alcibiade et Métellus,
-Florimond et Albany, Cornélie et Herménégilde,
-etc. La liste en serait longue. Elle me suggéra
-une remarque : c’est qu’en France on abuse vraiment
-trop des mêmes noms ; il en est bien d’autres qui
-sont fort harmonieux, mais n’ont qu’un défaut : ils
-ne sont pas de mode. La mode y reviendra peut-être.</p>
-
-<p>Je ne vis la montagne Pelée que le soir et couverte
-de nuages ; on ne saurait pourtant la passer sans
-tristesse.</p>
-
-<p>Nous essuyâmes une petite tempête, mais avec
-des rayons de soleil, du 18 au 20 avril ; heureusement,
-nous étions trop bien habitués à la mer pour
-en souffrir. Il paraît qu’il y a parfois du soleil dans
-les plus grandes tempêtes : il rassure tout de même.
-Cependant les dos énormes des vagues, soulevant le
-<i>Versailles</i> tout entier pour le laisser ensuite plonger
-jusqu’au pont, avec un fracas assourdissant, des
-grondements de coups de canon et des rugissements
-prolongés, formaient un spectacle qui n’était rien
-moins que rassurant. Pour réconforter les dames,
-un plaisant leur disait que ces bruits provenaient de
-rugissements de lions dans la cale, comme si le
-<i>Versailles</i> portait une ménagerie. Pour défier la
-tempête, il faut de solides bateaux ; mais une tempête
-est justement une occasion d’étudier quelques
-détails de leur construction si savante.</p>
-
-<p>Le point le plus noir à l’horizon fut la douane de
-Saint-Nazaire. Mais on sait trop bien, en chemin
-de fer comme en bateau, les désagréments de cette
-institution ridicule et moyenâgeuse pour que je les
-raconte. Je parle de la corvée imposée aux voyageurs
-et non pas du système protectionniste en général.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c16">CHAPITRE XVI<br />
-LES RESSOURCES DE LA GUYANE FRANÇAISE</h2>
-
-
-<p>Pour ne pas interrompre la relation de mon
-voyage, j’ai préféré réunir à part les renseignements
-pratiques sur les richesses de la Guyane au
-point de vue végétal et minéral, et même animal.
-M. Bassières, de Cayenne, qui dirige le jardin botanique
-de Baduel et la colonie de Mont-Joly, ne m’en
-voudra pas si, dans ces notes, je mets fortement à
-contribution ses renseignements et sa notice sur la
-Guyane, publiée pour l’Exposition de 1900.</p>
-
-<p>Avant de parler de ces richesses, il n’est pas inutile
-de dire quelques mots du climat et de la population.</p>
-
-<p>Le climat résulte de la latitude, du voisinage de
-la mer, de l’immense végétation forestière qui
-couvre le sol et de l’altitude peu élevée de ce sol.
-Aussi ce qui caractérise le climat de la Guyane,
-c’est l’humidité ; elle tempère la chaleur qui n’est
-jamais excessive. Il y a une saison sèche qui est
-l’été, et une saison des pluies qui est l’hiver. Mais
-il pleut également en été où la température moyenne
-est de 27 degrés : août et septembre sont les mois
-les plus chauds. En hiver, la température moyenne
-est de 25 degrés : janvier et février sont les mois
-les plus frais : en mars il y a presque toujours
-deux à trois semaines de sécheresse, qu’on appelle
-<i>le petit été</i>. En somme la Guyane est favorisée d’un
-climat marin très doux, humide surtout, à cause
-des forêts et de la mer.</p>
-
-<p>Sur les côtes, il souffle fréquemment une forte
-brise venant du large, et très saine à respirer. Il
-n’y a pas ici de zones côtières malsaines comme à
-la Côte d’Or et à la Côte d’Ivoire, en Afrique. Un
-des hommes éminents de la Guyane, M. Théodule
-Leblond l’a écrit en toute connaissance de cause :
-« Les centres de colonisation doivent être installés
-sur le littoral, là où l’air de la mer circule librement,
-car pendant huit mois de l’année, la direction
-générale des vents régnants oscille entre l’est-nord-est
-et l’est-sud-est. »</p>
-
-<p>Vers l’intérieur, l’énorme exubérance de la végétation,
-et surtout certaines régions marécageuses
-au bord des grands fleuves rendent le climat moins
-bon : la fièvre paludéenne pourtant est la seule à
-craindre. La fièvre jaune n’est apparue en Guyane
-que sur les côtes, à l’improviste, et très rarement :
-elle disparaît très vite et ne s’attaque, du moins gravement,
-qu’aux blancs. Les noirs et les mulâtres
-même ne la redoutent que médiocrement. Quant à
-la fièvre ordinaire, ou <i>paludisme</i>, il faut la combattre
-par une nourriture abondante et des exercices
-physiques qui font transpirer, comme la marche :
-la sueur élimine les principes morbides.
-Sans cela, à la longue, la fièvre produit l’anémie,
-et chez les noirs, le <i>béribéri</i>, ou enflure, auquel les
-blancs sont très peu sujets. On peut dire qu’avec
-quelques précautions, le climat, même à l’intérieur
-de la Guyane, n’est pas malsain, et la seule cause
-des indispositions réside dans l’humidité de l’air
-et du sol : la chute de pluie est en moyenne de
-3 mètres à 4<sup>m</sup>,50 par an, elle est donc très forte.
-Quant aux orages, aux ouragans, ils sont très rares,
-tandis que dans les Antilles ils sont assez fréquents.
-Aux Antilles par contre, il y a des montagnes assez
-élevées, 1,500 mètres, où le climat est sain et tempéré ;
-tandis qu’en Guyane, même à 200 kilomètres
-des côtes, les montagnes n’atteignent que 300 à
-400 mètres de hauteur ; le climat y est un peu plus
-frais seulement que dans les savanes.</p>
-
-<p>On a observé qu’en somme la salubrité est très
-grande en Guyane. Le taux de la mortalité n’est
-que de 2,53 pour 100, tandis qu’il est de 6,17 pour
-100 au Sénégal et de 8 à 9 pour 100 à la Guadeloupe
-et à la Martinique : on a donc beaucoup
-exagéré l’insalubrité prétendue de la Guyane.</p>
-
-<p>La population totale est estimée entre 30 et
-35,000 personnes des deux sexes : il y a en moyenne
-12 hommes pour 10 femmes, mais en tenant compte
-des forçats. Cayenne seule a 12,000 habitants, et
-les bourgades de la côte, Mana, etc., en ont 11,000.</p>
-
-<p>Il y a 600 militaires ; la garnison de Cayenne a
-été très diminuée. Cette ville, fondée en 1635, a
-été longtemps un poste militaire avec un fort. Notre
-principal centre fortifié est maintenant Fort-de-France,
-dont la rade est incomparablement supérieure
-à celle de Cayenne : celle-ci, en effet, est
-inaccessible aux navires à fort tirant d’eau, à cause
-d’une barre qu’on ne franchit qu’à marée basse.</p>
-
-<p>La plus grande partie de la population est métisse,
-croisée de blancs et de noirs, ce qui a produit
-une race très intelligente, capable d’exagérer tantôt
-dans un sens, tantôt dans l’autre, les qualités
-physiques ou morales de ses ascendants. En
-moyenne, elle m’a paru bien douée, et solidement
-constituée.</p>
-
-<p>Comme noirs connus, on en compte environ
-2,000, y compris quelques centaines d’Indiens connus.
-Mais il y a en outre 6 à 8,000 inconnus dans
-l’intérieur des terres ; ce sont surtout des Indiens
-de race rouge : Emerillons, Galibis, etc. Il y a quelques
-Hindous et Chinois, mais très peu.</p>
-
-<p>Le nombre total des relégués et transportés varie
-de 5,000 à 6,000 : il doit même aller en augmentant
-puisqu’on ramène en Guyane les déportés de la
-Nouvelle-Calédonie. Leurs centres de colonisation
-sont Saint-Laurent et Saint-Jean, sur le Maroni, et
-les îles du Salut. J’ai exposé au cours de mon
-voyage le peu de travail utile qu’ils ont fait au
-point de vue de la mise en valeur de la Guyane,
-ce qu’on attribue au manque de plan de colonisation,
-de la part du gouvernement et de l’administration
-pénitentiaire.</p>
-
-<p>La population augmente par l’afflux des créoles
-des Antilles française et anglaise, à la poursuite
-de l’or. Mais on observe un excès des décès sur
-les naissances : cet excès est dû à l’existence des
-placers aurifères riches, qui attirent les jeunes gens,
-et comme ces placers sont à grande distance des
-côtes, la vie pénible et le manque de soins les déciment.
-Il faut tenir compte aussi pour l’excès des
-décès sur les naissances, du grand nombre de forçats
-improductifs, et enfin de la faible matrimonialité.
-L’union libre est volontiers pratiquée, ainsi
-que la polygamie : d’un côté, il n’y a point d’enfants,
-de l’autre il y en a trop, mais le père ne s’en
-occupe pas, et mal soignés, ils sont décimés.</p>
-
-<p>Quant à la situation économique en général, elle
-est mauvaise en ce moment : il n’y a presque ni
-agriculture, ni industrie, ni commerce. Tout est
-importé, alors que la Guyane pourrait tout produire.
-On a abandonné presque toutes les plantations
-de canne à sucre, cacao, etc., pour les mines
-d’or. Celles-ci, par contre, qui datent de cinquante
-ans environ, sont très prospères. La production va
-même en augmentant. Nous en parlerons plus loin,
-ainsi que de la colonisation de la Guyane.</p>
-
-<p>Après les hommes, dans une description, il convient
-de s’occuper des animaux. Ceux-ci sont fort
-nombreux et variés en Guyane : la forêt vierge est
-un refuge assuré pour toutes les espèces possibles,
-et le climat tiède et humide est merveilleusement
-favorable à leur développement. Il faudrait un volume
-entier pour les décrire, mais comme on peut
-trouver leur description dans un ouvrage d’histoire
-naturelle, je me bornerai à une brève énumération.
-Il est curieux de faire remarquer que le grand ouvrage
-de Buffon les décrit déjà avec une très
-grande exactitude ; il cite même les animaux spéciaux
-à la Guyane, car Louis XIV avait chargé une
-mission de s’en occuper.</p>
-
-<p>Parmi les mammifères, les plus curieux sont la
-sarigue, l’opossum, le tamanoir, le tatou, le paresseux,
-le tapir, le pécari, l’agouti, l’acouchi, le cabiai,
-qui est un rongeur de grande taille, il a
-quatre pieds de long ; le porc-épic, le cougouar, le
-jaguar, le chat-tigre, peu redoutables pour l’homme.
-Le seul lion est le puma qui également redoute
-l’homme. Il y a toute espèce de singes : l’ouistiti, le
-macaque, le sagouin, le coatta, etc. Beaucoup de
-ces animaux ont des particularités curieuses : la
-sarigue et l’opossum sont remarquables par le
-pénis bifide du mâle, la poche marsupiale et la
-double vulve de la femelle. Le cabiai a les pattes à
-demi palmées et plonge aussi bien qu’un canard.
-Le tapir ou maïpouri, gros comme un petit cheval,
-a une trompe comme l’éléphant, mais plus courte.
-Le tatou a près de cent dents. Le porc-épic peut à
-volonté détacher ses piquants. Le vampire est connu
-pour sucer le sang des autres animaux. Le singe
-rouge a un appareil vocal double, lui permettant
-d’émettre aussi bien des sons aigus que des sons
-graves.</p>
-
-<p>Les seuls animaux redoutables pour l’homme
-sont certains reptiles : le serpent-corail, le serpent
-à sonnettes, le serpent chasseur, le serpent agouti,
-et les grages, tous venimeux. Le boa constrictor ou
-grande couleuvre, comme on l’appelle en Guyane,
-n’est pas venimeux, mais il est capable d’étouffer un
-homme comme il étouffe les autres animaux, et de
-même le devin. Les autres serpents : le jacquot
-qui est vert, le rouleau, le réseau, le serpent à deux
-têtes ou maman-fourmis, qu’on trouve souvent au
-fond du nid des fourmis-manioc, etc., ne sont pas
-dangereux.</p>
-
-<p>Les sauriens présentent des individus remarquables :
-un caméléon, l’agama ; l’iguane vert, dont
-la chair blanche est fine et recherchée, ainsi que les
-œufs ; puis le caïman également mangeable quand il
-est jeune ; il est peureux et n’attaque pas l’homme
-comme l’alligator du Brésil ; il y a toute espèce de
-tortues ; l’une d’elles passe à tort pour venimeuse,
-mais sa morsure est très douloureuse.</p>
-
-<p>Il faudrait citer d’autres êtres désagréables : les
-fourmis qui ont tant de variétés, dont quelques-unes
-dangereuses pour l’homme ; les moustiques,
-les tiques, les chiques qui pullulent en certains endroits
-et peuvent, si l’on ne s’en débarrasse pas,
-atrophier le pied auquel elles s’attaquent. Enfin les
-araignées avec la gigantesque araignée-crabe qui est
-venimeuse.</p>
-
-<p>Mais il faut en venir aux oiseaux qui sont le
-grand charme du <i>bois sauvage</i> ; ce sont les plus
-beaux du monde : on en avait fait une splendide
-collection qui fut enlevée en 1809 lors de l’invasion
-anglo-portugaise, elle figure maintenant au
-<span lang="en" xml:lang="en">British Museum</span>, à Londres. Je citerai le pélican,
-la frégate, le phaéton, le goéland, le bec-en-ciseaux ;
-puis la bécasse, le héron, la grue, le râle, le jacana,
-le serpentaire, le kamichi dont les ailes sont armées
-d’un ergot, l’agami, l’aigrette, l’ibis. J’ai cité dans
-mon voyage les hoccos, si délicieux à manger, ils
-ont un panache et de belles plumes frisées ; puis
-les marayes, les perdrix, les cailles, etc. ; les torcols,
-les mésanges, les grives, les rossignols, les
-alouettes, les papes, les cardinaux, les évêques,
-tous aux couleurs éclatantes ; les colibris et enfin
-les toucans, couroucous, aracaris, etc. Parmi les
-oiseaux rapaces, l’urubu pullule à Cayenne ; dans
-la forêt, il y a le grand aigle, le condor, l’effraye,
-la harpie, etc. J’allais oublier l’immense variété des
-oiseaux chanteurs aux couleurs voyantes : perroquets,
-aras, perruches, bleus, verts et rouge écarlate
-qui jettent leurs cris aigus dans le bois, sur les
-fleuves, en tranchant de leurs teintes vives sur le
-vert des arbres.</p>
-
-<p>Après les animaux, l’homme s’intéresse surtout
-aux fruits parmi les végétaux. Il faudrait donc les
-énumérer d’abord, mais ils sont innombrables :
-les Guyanais eux-mêmes ne les connaissent pas
-tous. Je citerai les plus fameux : ce sont la noix de
-coco, et les amandes des divers palmiers qui donnent
-en outre le chou palmiste ; l’igname, l’ananas,
-la banane, la vanille, la pomme cannelle, la barbadille,
-le mari-tambour, et d’autres variétés, l’avoca,
-la mangue, le mombin, la pomme de Cythère, l’anis,
-le sapotille, la poire de Guyane, la prune de
-Guyane, la cerise de Guyane, la goyave, le parépou.
-Les fruits ne se décrivent pas, ils se goûtent ;
-le plus fameux, selon moi, est la mangue, qui mériterait
-des efforts pour être transportée en Europe.
-Je citerai aussi le café, les piments, le melon d’eau,
-la calebasse, puis la patate, le manioc, l’igname, etc.,
-qui sont des racines ; puis le gingembre, le poivre,
-la muscade, le cacao ; puis le calou ou gombo, qui
-est un légume ; enfin la canne à sucre que tous les
-indigènes sucent et qui pousse à l’état sauvage.
-Presque tous ces fruits ont l’avantage de se manger
-tels qu’ils sont sur l’arbre, sauf pourtant les racines.</p>
-
-<p>Avant de décrire les ressources forestières de la
-Guyane, nous dirons quelques mots des cultures
-qui ont été entreprises, et qui ont été plus ou moins
-abandonnées.</p>
-
-<p>Sur 12 millions d’hectares, à peine 3,500 sont-ils
-mis en culture, formant 1,500 exploitations, qui
-occupent 6,000 travailleurs ; leur but unique, ou
-presque, est la culture vivrière : il n’est pas question
-ici de la colonie pénitentiaire.</p>
-
-<p>La canne à sucre est tombée de 1,571 hectares
-en 1836 à 15 hectares en 1885. La production, qui
-était de 3,000 tonnes, est tombée à 52 tonnes. La
-production de rhum, en 1897, n’était que de
-24,000 litres, et le centre principal est Mana, où
-les plantations et la fabrication du rhum sont
-l’œuvre d’une communauté religieuse de femmes.
-Le rhum de Mana est le meilleur des Antilles.</p>
-
-<p>Le cacao, qui rendait 40,000 kilos en 1832, n’en
-rendait plus qu’une vingtaine de mille il y a quelques
-années. Il est en reprise depuis que le gouvernement
-offre une prime d’un franc par pied de
-cacao replanté.</p>
-
-<p>Le café rendait 46,000 kilos en 1835, et seulement
-17,000 en 1885. Depuis, il ne cesse de baisser
-encore.</p>
-
-<p>On cultivait en 1879 près de 1,000 hectares de
-rocouyer, et à peine 300 en 1890. La baisse ne
-fait que continuer.</p>
-
-<p>Les cultures vivrières : bananes, manioc, igname,
-sont stationnaires ; par contre, les fourrages verts
-sont en bonne croissance, et réussissent bien.</p>
-
-<p>Comme débouchés, la Guyane a d’abord la France
-pour le cacao, le café, le thé, la vanille, le coton
-qu’elle a malheureusement abandonné ; puis le
-caoutchouc, le balata depuis quelques années, les
-peaux, les plumes, les bois de teinture et de construction,
-le bois de rose, etc., comme nous le verrons.</p>
-
-<p>Pour les animaux de boucherie et les bois, la
-Guyane aurait les Antilles ; et enfin pour tous les
-articles de consommation vivrière, la Guyane pourrait
-se fournir elle-même au lieu d’en importer
-chaque année pour deux millions de francs : conserves,
-légumes, etc.</p>
-
-<p>Ce ne sont pas les terrains favorables qui manquent ;
-ils sont au contraire en grande abondance, et
-pour toute espèce de culture, les uns pour de riches
-et vastes pâturages, les autres pour les arbustes à
-épices, le cacao, le café, etc., et enfin pour les
-arbres fruitiers.</p>
-
-<p>La Guyane possède un terrain très fertile, produisant
-sans engrais et sans labours profonds. La
-seule difficulté, et elle est assez grande, c’est le défrichement
-de ces arbres immenses sur un sol humide ;
-on les abat assez bien, car ils ont peu de
-racines, mais il est très difficile d’y mettre le
-feu.</p>
-
-<p>Nous allons examiner avec plus de détail les
-productions naturelles du sol, en les classant, suivant
-leurs propriétés.</p>
-
-<p>1<sup>o</sup> <i>Plantes féculentes.</i> — La principale est le
-<i>manioc</i>, susceptible de produire en quinze mois : il
-donne comme produits le couac très goûté des
-créoles ; la cassave, qui est une galette ; et le tapioca,
-très employé en Europe.</p>
-
-<p>La <i>patate</i> blanche, ou rouge, peut donner des
-produits en trois mois.</p>
-
-<p>L’<i>igname</i> produit en dix mois.</p>
-
-<p>L’<i lang="en" xml:lang="en">arrow-root</i> à l’état sauvage, produit en douze
-mois.</p>
-
-<p>Le <i>riz</i> produit en cinq mois, deux fois par an.</p>
-
-<p>Le <i>maïs</i> donne trois récoltes par an.</p>
-
-<p>Le <i>bananier</i>, avec ses nombreuses variétés, peut
-produire 24,000 kilogrammes de fruits par hectare,
-donnant 5,800 kilogrammes de farine. Un régime de
-bananes peut atteindre le poids de 25 à 30 kilogrammes.</p>
-
-<p>Le <i>topinambour</i>, la <i>citrouille</i>, le <i>châtaignier</i> de
-Guyane réussissent. L’<i>arbre à pain</i>, qui n’a pas de
-gluten, est impropre à faire du pain.</p>
-
-<p>2<sup>o</sup> <i>Plantes aromatiques et condimentaires.</i> — La
-première est la <i>vanille</i> : c’est une orchidée qui, à
-l’état sauvage, donne le <i>vanillon</i>, valant déjà 25 à
-30 francs le kilogramme. On la cultive sous trois
-variétés : la grosse vanille, la petite et la longue,
-également parfumées. Le fruit a la forme d’une
-baie charnue à trois côtes remplie d’une fine semence
-brune. En deux ou trois ans, un hectare produit
-de 200 à 500 kilogrammes de gousses marchandes,
-valant 30 à 70 francs le kilogramme, suivant la
-qualité et la longueur. Il est étonnant, dit M. Bassières,
-que cette culture, qui n’exige ni main-d’œuvre
-considérable, ni grands capitaux, ne soit
-pas pratiquée en grand à la Guyane.</p>
-
-<p>Les <i>cannelliers</i> donnent des produits supérieurs,
-qui ont contribué beaucoup autrefois à la prospérité
-agricole de la Guyane.</p>
-
-<p>Le <i>poivrier</i>, le <i>giroflier</i>, le <i>muscadier</i>, le <i>gingembre</i>
-sont très estimés, ce dernier surtout, par
-les Anglais, qui en mettent dans tous leurs aliments
-et même dans leurs boissons. Il faut citer
-aussi le <i>safran</i>, le <i>vétiver</i>, le <i>bois d’Inde</i>, l’<i>oranger</i>,
-le <i>citronnier</i>, l’herbe appelée <i>citronnelle</i>, qui a un
-goût prononcé de citron sans être acide, et passe
-pour un fébrifuge ; enfin, le <i>bergamotier</i>, le <i>diapana</i>,
-le <i>mandarinier</i>, le <i>cerisier de Cayenne</i>, etc.</p>
-
-<p>Parmi les plantes aromatiques seulement, il y a
-une série de bois dont le principal est le <i>bois de
-rose</i> : son essence est jaune, a le parfum de rose et
-vaut 25 francs le litre. La Guyane exporte en France
-à la fois l’essence et le bois. Les autres plantes aromatiques
-guyanaises sont le <i>sassafras</i>, le <i>gaïac</i>, dont
-l’amande parfumée est très recherchée, le <i>couchiri</i>,
-la <i>maniguette</i>, la <i>liane-ail</i>, l’<i>ambrette</i>, le <i>couguericou</i>,
-etc.</p>
-
-<p>3<sup>o</sup> <i>Plantes tinctoriales.</i> — La principale est le
-<i>rocouyer</i>, qui produit la bixine, matière colorante
-jaune rougeâtre. L’<i>indigotier</i> pousse sans culture et
-abonde en certains endroits. Le <i>safran</i> contient une
-résine jaune employée en cuisine et en médecine,
-sans parler de la chimie et de la teinturerie ; il
-abonde en Guyane.</p>
-
-<p>Parmi les essences forestières, il y a le <i>bois de
-campêche</i>, le <i>bois de grignon</i> servant pour le tannage,
-le <i>bois du Brésil</i>, l’<i>aréquier</i>, le <i>palétuvier</i>, la
-<i>gomme-gutte</i> qui donne une couleur jaune.</p>
-
-<p>Le <i>caraguérou</i> donne une couleur rouge. Le <i>bougouani</i>
-donne une couleur foncée, tirant sur le noir.
-Le <i>simira</i> donne un rouge vif. Le <i>balourou</i> donne le
-pourpre. Enfin, le <i>bois violet</i> est déjà par lui-même
-d’une magnifique couleur violet sombre. Il faudrait
-citer encore le <i>goyavier</i>, le <i>génipa</i>, le <i>mincoart</i>,
-etc., etc.</p>
-
-<p>4<sup>o</sup> <i>Plantes oléagineuses.</i> — L’<i>arachide</i>, si cultivée
-en Afrique et dans l’Amérique du Nord, est naturelle
-en Guyane ; or, la France importe annuellement
-plus de cent mille tonnes d’arachides, valant
-200 francs la tonne.</p>
-
-<p>Le <i>cocotier</i> donne l’huile de coco, le coprah, et
-le beurre de coco.</p>
-
-<p>Le <i>ricin</i> pousse abondamment en Guyane.</p>
-
-<p>Le <i>cacaoyer</i> et le <i>muscadier</i> donnent les beurres
-de cacao et de muscade.</p>
-
-<p>On tire aussi des huiles du <i>médicinier</i>, du <i>sésame</i>.
-Le palmier <i>aoura</i> donne l’huile de palme. L’<i>acajou</i>
-donne l’huile des Caraïbes. Le <i>carapa</i>, le <i>coupi</i>, le
-<i>yayamadou</i>, le <i>palmier maripa</i>, l’<i>ouabé</i>, le <i>patawa</i>
-donnent des huiles, des graisses, de la cire. L’huile
-de <i>pekea</i> peut rivaliser pour la cuisine avec l’huile
-d’olives.</p>
-
-<p>Il faut citer aussi le <i>cirier d’Amérique</i>, le <i>pinot</i>, le
-<i>comou</i>, le <i>palmiste</i>, le <i>carnaübe</i>, le <i>conana</i>, qui sont
-des palmiers ; enfin, le <i>savonnier</i>, le <i>sablier</i>, le
-<i>touka</i>, l’<i>arouman</i>, le <i>lilas du Japon</i>, etc., donnant
-tous des substances grasses. On compte beaucoup
-les utiliser pour les fabrications du savon et des
-bougies.</p>
-
-<p>5<sup>o</sup> <i>Plantes textiles.</i> — Le <i>coton de Guyane</i>, dit
-coton longue soie, que produisait autrefois la colonie,
-était très estimé. Il a été abandonné. Cependant,
-cette culture pourrait être reprise avec fruit,
-quand on songe que la France est tributaire des
-Etats-Unis pour cette plante. Elle produit surtout
-entre trois et cinq ans, mais peut durer dix ans en
-donnant deux récoltes par an, soit 300 kilogrammes
-de coton marchand par hectare et par an.</p>
-
-<p>La <i>ramie</i>, qui a de très belles fibres ayant la longueur
-exceptionnelle de 1<sup>m</sup>,85, a aussi un très bel
-avenir. La France en consomme annuellement pour
-300 millions de francs, dit M. Bassières.</p>
-
-<p>L’<i>agave</i> a des feuilles très longues, de 1<sup>m</sup>,50 à
-2 mètres, qu’on coupe au moment de la floraison :
-elles donnent une filasse blanche et brillante dont on
-fait des cordages, des filets et des objets de luxe :
-tapis, bourses, etc.</p>
-
-<p>Les feuilles du <i>voaquois</i> servent à fabriquer des
-nattes, des sacs d’emballage, des chapeaux
-créoles, etc. Le voaquois a été introduit en Guyane,
-et avec succès.</p>
-
-<p>L’<i>ananas</i> a des fibres très fines, mais difficiles à
-isoler. L’<i>yucca</i> également.</p>
-
-<p>On fait également de la filasse avec le <i>moucou-moucou</i>,
-l’<i>ouadé-ouadé</i>, le <i>rose de Chine</i>, le <i>calou</i>
-ou <i>gombo</i> (<i>okra</i> en Californie), et avec des fibres
-de grands arbres comme le <i>maho</i>, le <i>balourou</i>, le
-<i>canari macaque</i>.</p>
-
-<p>Les larges feuilles en éventail de l’<i>arouman</i> donnent
-avec leurs côtes des lanières dont on fait en
-Guyane toute espèce d’objets en vannerie et en sparterie,
-d’une solidité à toute épreuve. Les indigènes
-les teignent en rouge par le rocou, ou en noir par le
-génipa, et, en entremêlant les couleurs, font des
-dessins pittoresques. On pourrait en faire des
-chaises de paille, etc.</p>
-
-<p>Le <i>fromager</i> a ses graines enveloppées d’un duvet
-cotonneux, long, de couleur brune, appelé <i>soie
-du fromager</i>. Aux Antilles on en fait des matelas et
-des oreillers. Aux Etats-Unis, on en fait des chapeaux
-de soie.</p>
-
-<p>Je citerai encore, comme textiles, le <i>kérété</i>, le
-<i>piaçaba</i>, le <i>bambou</i>, la <i>feuille à polir</i>, le <i>cocotier</i>,
-l’<i>aouara</i>, les <i>bâches</i>, beaucoup d’autres palmiers
-très nombreux en Guyane, et enfin toute espèce de
-lianes, dont on fait des cordes, des liens grossiers,
-même des manches de fouet.</p>
-
-<p>6<sup>o</sup> <i>Plantes médicinales.</i> — L’<i>ipéca</i> est fourni par
-beaucoup de plantes, rubiacées, violacées, ménispermées,
-etc.</p>
-
-<p>Le <i>bois piquant jaune</i>, usité comme vulnéraire,
-diurétique, odontalgique, est, paraît-il, d’un usage
-courant aux Etats-Unis.</p>
-
-<p>Le <i>coachi</i> remplace, paraît-il, le houblon dans la
-fabrication de la bière ; il sert en infusion (bois et
-racines) contre les fièvres intermittentes. C’est aussi
-un tonique et un apéritif énergique. Il a été étudié
-à Marseille par le D<sup>r</sup> Heckel. Le <i>simarouba</i> a des
-propriétés analogues.</p>
-
-<p>Les racines du <i>pareira</i> sont un vomitif, et sont
-employées aussi contre la morsure des serpents.</p>
-
-<p>7<sup>o</sup> <i>Gommes et résines.</i> — Il y a en ce moment
-en Guyane un arbre qui prend une grande importance
-industrielle : c’est le <i>balata</i>. Il donne, outre
-un bois de construction hors ligne, une gomme
-tout à fait analogue à la <i>gutta-percha</i> de la Malaisie.
-On la préfère même à la gutta-percha, car elle se
-prête mieux encore à l’industrie électrique, à la
-galvanoplastie, aux câbles sous-marins, aux instruments
-de chirurgie. Un arbre produit chaque
-année 5 à 6 kilogrammes de gomme, au maximum,
-et un kilogramme au moins. La valeur du balata
-est de 5 francs le kilogramme à Cayenne : on l’exploite
-déjà sur la rivière Mana, et ailleurs, avec
-succès.</p>
-
-<p>Le <i>caoutchouc</i> guyanais est équivalent à tout autre
-caoutchouc. L’arbre est en plein rendement à seize
-ans. Il donne par an 2 kilogrammes en moyenne. A
-Cayenne, le caoutchouc vaut 4 francs. Au Havre, il
-en vaut 10 et plus.</p>
-
-<p>Le <i>copahu</i> donne un baume odorant, qui a le
-parfum d’aloès, tandis que le copahu du Brésil et
-celui de Colombie ont une odeur désagréable.</p>
-
-<p>L’<i>encens de Guyane</i> donne un liquide épais et
-blanchâtre qui se prend en grains très odorants ; la
-flamme est rouge, et la fumée très parfumée. Un
-arbre donne un demi à 2 kilogrammes par an. On
-s’en sert dans les églises de Cayenne et des Antilles
-pour remplacer l’encens. Cet arbre abonde dans les
-forêts.</p>
-
-<p>La résine de l’<i>antiar</i> sert aux indigènes pour empoisonner
-leurs flèches, mais c’est plutôt le suc
-qu’on en extrait qui est vénéneux.</p>
-
-<p>L’<i>houmiri</i> ou <i>bois rouge</i> produit une sorte de colophane.</p>
-
-<p>La résine de <i>mani</i> sert aux indigènes à calfater
-leurs pirogues et à fixer le fer de leurs flèches : elle
-est noire et ressemble au goudron.</p>
-
-<p>L’<i>anacardier</i> donne une gomme rougeâtre dont
-les propriétés sont analogues à celles de la gomme
-arabique, si exploitée sur la côte de Guinée.</p>
-
-<p>Le <i>mancenillier</i> ou <i>figuier sauvage</i>, dont le fruit
-est un poison violent, donne une résine extensible
-qui rappelle la gutta-percha.</p>
-
-<p>On tire aussi des gommes et résines du <i>poirier de
-Guyane</i>, du <i>mapa</i>, du <i>satiné-rubané</i>, du <i>fromager</i>,
-du <i>grignon</i>, du <i>jacquier</i>, du <i>manguier</i>, du <i>wapa</i>,
-du <i>coumaté</i>, etc. ; mais leurs usages ne sont pas
-encore bien définis, soit comme colle, comme vernis,
-comme mordant, etc.</p>
-
-<p>Avant de parler des bois de construction, je dois
-dire quelques mots des quelques cultures entreprises
-en Guyane, et plus ou moins délaissées : la
-canne à sucre, le cacao, le café et le tabac.</p>
-
-<p>La grande cause de l’abandon de la <i>canne à
-sucre</i>, aussi bien en Guyane que dans d’autres colonies,
-a été l’essor de l’industrie sucrière en
-Europe, et en France surtout. En 1836, la Guyane
-exportait 2,120 tonnes de sucre ; aujourd’hui, elle
-n’en exporte plus. Par contre, on fait du rhum à
-Mana, et on en faisait sur l’Approuague ; mais cette
-industrie tend encore à décroître, alors qu’en Guyane
-hollandaise et anglaise, et aux Antilles anglaises, les
-rhums et les tafias se fabriquent en grand, et écartent
-la concurrence de la Guyane par leur prix, sans
-parler du droit de douane exorbitant que paye le
-rhum guyanais, pour entrer en France, depuis la
-loi des bouilleurs de cru.</p>
-
-<p>Le <i>cacao</i> est fait avec les graines du fruit ou
-<i>cabosse</i> du cacaoyer. Un arbre produit par an un à
-2 kilogrammes de cacao sec, valant un franc à
-2 fr. 50 le kilogramme. La Guyane pourrait en
-fournir toute la France qui en consomme 14,000 tonnes
-par an, et l’on a récemment encouragé cette
-plantation en donnant un franc par pied replanté.
-L’arbre, étant indigène en Guyane, ne donne pas de
-frais de culture.</p>
-
-<p>Il y a trois espèces de <i>café</i> en Guyane ; l’espèce
-dite <i>guyanensis</i> donne de petits grains ; un pied de
-caféier donne en moyenne un demi-kilogramme de
-café par an ; c’est une culture à encourager.</p>
-
-<p>Le <i>tabac</i> indigène de Guyane a été estimé par la
-régie assimilable aux meilleures sortes de France ;
-or, la France en consomme 16 à 20 millions de kilogrammes
-par an, et la Guyane seule près de
-100,000 kilogrammes qu’elle importe, car elle ne
-cultive plus le tabac. Ce serait donc une culture rémunératrice.</p>
-
-<p>M. Bassières, dans son ouvrage, entre dans de
-nombreux détails très intéressants sur l’<i>industrie
-pastorale</i> et l’<i>élevage</i> en Guyane ; la Guyane n’a pas
-de races d’animaux domestiques, et on n’y fait pas
-d’élevage ; cependant, les quelques expériences faites
-démontrent que le succès serait facile, car il existe
-des savanes et des pâturages ; mais il faut peut-être
-attendre qu’ils soient accessibles, car la forêt vierge
-me paraît encore trop envahissante. En attendant
-que la Guyane ait des chemins de fer et des troupeaux,
-le gibier est encore trop abondant et de trop
-bonne qualité pour que l’absence de viande de bœuf
-ou de mouton se fasse trop violemment sentir, du
-moins quand on vit dans la forêt. A Cayenne, c’est
-autre chose, mais il est vrai que Cayenne, à lui seul,
-mériterait d’être à proximité d’une exploitation agricole,
-au lieu de recevoir sa viande de boucherie
-des Guyanes voisines et même du Venezuela et des
-Antilles.</p>
-
-<p>8<sup>o</sup> <i>Bois de construction.</i> — L’exploitation des bois
-paraît devoir être la véritable industrie future de la
-Guyane, car les bois d’œuvre sont de qualité supérieure
-et très abondants. Alors qu’il semblerait que,
-dans un climat si humide et si tiède, les bois devraient
-être spongieux et légers, ils sont, au contraire,
-d’une dureté qui défie tout autre bois, et d’un
-poids tel qu’ils s’accumulent au fond des rivières,
-ayant souvent une densité bien supérieure à l’eau,
-atteignant 1,30. Je dois répéter ici ce qu’en dit
-M. Bassières qui les a étudiés spécialement, car la
-description des forêts forme la plus grande partie de
-sa notice sur la Guyane.</p>
-
-<p>« Pour les bois d’œuvre, des expériences faites
-comparativement avec quelques essences guyanaises
-et les meilleurs bois d’Europe ont montré la supériorité
-incontestable des premières, au point de vue
-de la durée autant que de la résistance à la rupture.
-Des pièces d’<i>angélique</i>, par exemple, employées à
-côté de semblables pièces de chêne, dans le corps
-de plusieurs navires de guerre français, ont été
-retrouvées, à la visite, plusieurs années après, absolument
-intactes, alors que le chêne était complètement
-pourri. Quant à la résistance, elle a été reconnue,
-pour le <i>balata</i> entre autres, plus de trois fois
-supérieure à celle du chêne, et près de deux fois
-supérieure à celle du teck de première qualité.
-L’élasticité du <i>courbaril</i> est quatre fois plus grande
-que celle du chêne, et deux fois supérieure à celle
-du teck. Les essences guyanaises qui paraissent les
-plus durables sont : le <i>coupi</i>, le <i>bois violet</i>, le <i>wacapou</i>
-et l’<i>angélique</i>. »</p>
-
-<p>Il y a en Guyane, outre les bois utiles, toute une
-variété sans pareille de bois de travail, magnifiques
-pour la menuiserie et l’ébénisterie de luxe. Citons
-ici les expressions de M. Jules Gros : « Les bois
-précieux de Guyane sont un des chefs-d’œuvre de
-la création. Quelques-uns offrent un parfum plus
-délicat que les plus suaves aromes, les autres des
-couleurs plus belles que celles des plus beaux marbres.
-Blanc de lait, noir de jais, rouge, rouge de
-sang, veiné, marbré, satiné, moucheté (le bois dit
-satiné-rubané), jaune sombre, jaune clair (le bois-serpent
-est rayé jaune et noir), bleu de cobalt, bleu
-d’azur, violet, vert tendre, toutes les couleurs ont
-été mises à contribution par la nature. Un hectare
-de bois de la Guyane française pourrait fournir les
-éléments de la plus admirable mosaïque que l’on ait
-encore jamais vue. »</p>
-
-<p>J’ajoute que le musée de Cayenne a commencé
-cette mosaïque. La carrosserie de luxe, les automobiles,
-les meubles <i lang="en" xml:lang="en">modern-style</i> trouveraient aisément
-de quoi réaliser leurs rêves originaux avec les
-bois guyanais.</p>
-
-<p>Je vais décrire les principaux de ces bois en suivant
-la classification de M. Bassières, relative à
-leurs qualités de dureté et à leurs couleurs.</p>
-
-<p>1<sup>o</sup> <i>Bois incorruptibles et de première dureté.</i> — Le
-<i>wacapou</i> est le premier ; il se conserve indéfiniment,
-il durcit en vieillissant. Il est assez rare sur
-le littoral ; il faut aller au delà des premiers sauts
-des rivières pour le trouver. En Guyane hollandaise,
-on l’appelle <i>bruin-hart</i>. Les fibres sont droites.</p>
-
-<p>Le <i>cœur-dehors</i> est plus rare que le wacapou ; les
-fibres sont croisées et ondulées, de sorte qu’il se
-fend mal. Mais il est incorruptible.</p>
-
-<p>Le <i>gaïac</i> vaut le wacapou, mais il est plus dur à
-travailler. Sa densité est de 1,153 à l’état sec ; il est
-donc très lourd et ne flotte pas. Ses fibres sont
-croisées et flexueuses. Il est très abondant en
-Guyane. En Europe, on l’importe du Brésil.</p>
-
-<p>Le <i>mora excelsa</i> est très bon pour les constructions
-navales.</p>
-
-<p>Le <i>balata</i>, <i lang="en" xml:lang="en">bullet-tree</i> ou <i lang="en" xml:lang="en">bully</i>, en anglais, est très
-employé à Cayenne.</p>
-
-<p>L’<i>ébène verte</i> a les fibres serrées et très régulières :
-on l’emploie pour les tables d’harmonie des
-pianos. Sa densité est de 1,21 à l’état sec.</p>
-
-<p>L’<i>ébène soufrée</i> est identique à l’ébène verte, mais
-saupoudrée de taches jaunes auxquelles elle doit son
-nom.</p>
-
-<p>Le <i>bois violet</i> durcit beaucoup en vieillissant : sa
-densité est de 0,72. Il est commun dans l’intérieur
-de la Guyane.</p>
-
-<p>Le <i>wapa</i> est un bois rouge foncé, un peu moins
-dur et un peu moins lourd que les précédents. Il
-est très commun en Guyane. C’est une légumineuse,
-comme plusieurs des précédents et des suivants.</p>
-
-<p>L’<i>angélique</i> est relativement léger ; sa densité est
-0,746 à l’état sec. Il s’emploie peu, bien qu’il soit
-abondant, parce qu’on prétend qu’il fait rouiller les
-clous. C’est cependant, comme nous l’avons vu, un
-des meilleurs bois pour les navires, à cause de sa
-conservation dans l’eau de mer. C’est un grand arbre
-qui porte une cime et des branches très recourbées,
-favorisant certains emplois. Le bois est rouge pâle,
-avec une variété plus claire et une variété plus
-foncée. Il est difficile à scier.</p>
-
-<p>Le <i>courbaril</i> présente aussi de belles courbes à
-sa cime : le tronc atteint un grand diamètre ; le
-bois est brun rougeâtre, de couleur plus vive au
-cœur. Il brunit en vieillissant. Sa dureté est assez
-grande.</p>
-
-<p>Le <i>rose mâle</i> est de couleur jaune pâle, un peu
-odorant : son grain est serré et compact ; c’est un
-excellent bois.</p>
-
-<p>Le <i>bagasse</i> est employé pour faire les coques de
-pirogues, et aussi pour les lames de parquet.</p>
-
-<p>Le <i>chawari</i> a les fibres entre-croisées et flexueuses ;
-il est employé pour faire des chars et des roues,
-étant d’une dureté et d’un poids modérés.</p>
-
-<p>Le <i>parcouri</i>, à grain fin, n’est plus très dur ; il a
-les fibres régulières, avec une variété noire et une
-variété jaune.</p>
-
-<p>Le <i>langoussi</i> est très employé pour les coques de
-pirogue.</p>
-
-<p>Le <i>bois de fer</i> est extrêmement dur et résistant,
-mais il se conserve mal.</p>
-
-<p>Le <i>canari-macaque</i> est dur, de couleur gris clair
-ou gris brun.</p>
-
-<p>Les bois <i>macaques</i> sont résistants, mais peu employés
-en Guyane, parce que l’humidité les altère.
-En d’autres climats, ils seraient excellents, de même
-que le <i>coupi</i> et les <i>bois rouges tisanes</i>.</p>
-
-<p>2<sup>o</sup> Parmi les <i>bois de sciage ordinaires</i>, le premier
-est le <i>grignon</i>, un grand arbre au tronc très droit,
-homogène. Le bois est rouge très pâle, un peu
-moins dur que le chêne d’Europe, bien résistant à
-l’humidité. On l’emploie en Guyane hollandaise pour
-faire des mâts de navire.</p>
-
-<p>Le <i>grignon-fou</i> ou <i>couaï</i> est inférieur au grignon,
-mais, comme il est grand et droit, il donne aussi
-de très beaux mâts.</p>
-
-<p>Il y a en Guyane toute une variété de <i>cèdres</i>
-(<i>laurinées</i>). Le cèdre jaune est le plus estimé ; le
-bois se conserve bien. Le cèdre noir est brun foncé
-et se travaille facilement. Le cèdre gris est plus mou.
-Le cèdre blanc ou cèdre bagasse est mou également.</p>
-
-<p>Le <i>sassafras</i> ou <i>rose femelle</i> est l’arbre qui contient
-l’<i>essence de rose</i>. Le bois est jaune ; on l’emploie
-pour les coques de pirogue.</p>
-
-<p>Le <i>taoub</i>, bois léger, est très estimé au Brésil.</p>
-
-<p>L’<i>acajou</i> est tendre, mais se conserve bien, grâce
-à un principe amer dont il est imprégné et qui détruit
-les insectes. Aussi, on l’emploie beaucoup en
-Guyane pour les meubles, parce que les termites et
-autres insectes ne l’attaquent pas. Ce n’est pas l’acajou
-du commerce, qui provient des Antilles et du
-Honduras et qui est plus dur et plus coloré. L’acajou
-de Cayenne est employé en Europe pour les
-boîtes de cigares. L’arbre est grand, et plutôt disséminé
-dans la forêt guyanaise : son prix est élevé
-à Cayenne, où l’humidité a vite fait de ronger toute
-autre espèce de bois ordinaire.</p>
-
-<p>Le <i>carapa</i> a les qualités de l’acajou, et résiste aux
-insectes.</p>
-
-<p>Citons encore le <i>mouchico</i>, le <i>simarouba</i>, le <i>yayamadou</i>,
-qui sont supérieurs aux bois blancs d’Europe.</p>
-
-<div class="c" id="img11"><img src="images/illu11.jpg" alt="" />
-<div class="c">ENVIRONS DE CAYENNE</div>
-</div>
-<p>3<sup>o</sup> Nous arrivons maintenant aux <i>bois colorés
-d’ébénisterie</i>.</p>
-
-<p>Les <i>bois-de-lettres</i> sont extrêmement durs, lourds
-et compacts : ils peuvent prendre un très beau poli,
-mais ils sont pleins de nœuds et de crevasses. Leur
-nom vient de ce qu’on les employait autrefois pour
-sculpter les lettres d’imprimerie. Il y en a deux
-espèces : le <i>lettre rouge</i> ou <i>rubané</i>, rougeâtre avec
-des veines noirâtres fortement accusées dans le
-cœur ; l’aubier est plus pâle. Le <i>lettre moucheté</i>
-est rougeâtre foncé, tout moucheté de noir ; il est
-fort beau. La densité de ce bois varie de 1,045
-à 1,175.</p>
-
-<p>Le <i>satiné</i> ou <i>bois de féroles</i> a aussi deux variétés :
-le <i>satiné rouge</i>, qui est uni et rouge brun, et
-le <i>satiné-rubané</i>, qui est veiné et miroitant. On fait
-avec ces bois des meubles magnifiques, car ils
-sont durs, sains, se polissent très bien et font très
-peu de déchets. A Paris, s’ils étaient connus, ils
-seraient très recherchés.</p>
-
-<p>De même le <i>bois-serpent</i>, jaune veiné de noir.
-Les veines noires sont ondulées comme des serpents,
-d’où le nom du bois.</p>
-
-<p>Le <i>boco</i> est jaune, comme le buis, avec le cœur
-brun très foncé. On s’en sert pour la lutherie, la
-sculpture sur bois, les travaux au tour (cannes, etc.).</p>
-
-<p>Le <i>bagot</i> a l’aubier blanc et le cœur pourpre magnifique ;
-il est lourd.</p>
-
-<p>Le <i>bois violet</i> est d’un violet très franc d’abord,
-puis s’assombrit, et devient presque noir avec le
-temps. C’est le palissandre.</p>
-
-<p>Le <i>moutouchi</i> est veiné de longues lignes brun
-clair, blanc et violet pâle ; il est assez lourd et facile
-à travailler.</p>
-
-<p>Le <i>panacoco</i> a l’aubier blanc et le cœur noir, mais
-d’un noir trouble. Le bois est très compact et très
-résistant. L’arbre est très gros.</p>
-
-<p>Le <i>patawa</i>, déjà cité, avec ses veines noires et
-blanches, comme l’<i>ébène verte</i>, le <i>courbaril</i> et l’<i>acajou</i>,
-sont aussi de beaux bois d’ébénisterie, avec
-leurs belles teintes, pour les meubles à incrustations,
-les cannes, etc.</p>
-
-<p>Autrefois, la Guyane exportait des bois, mais,
-depuis cinquante ans, ce commerce est abandonné ;
-pourtant, la France en importe de plus en plus : de
-15,000 tonnes en 1886, elle a passé à 31,000 en 1896.</p>
-
-<p>Le commerce des bois en Guyane est une entreprise
-dont le succès est certain, mais qui présente
-cependant certaines difficultés, et qui ne peut être
-accomplie que dans certaines conditions. Les
-essences, d’abord, sont tout à fait dispersées dans
-la forêt vierge et mélangées les unes avec les autres.
-Ce n’est pas comparable à l’exploitation d’une forêt
-de pins d’Orégon, comme il s’en présente aux Etats-Unis
-ou en Californie, où tous les arbres sont semblables :
-on peut alors exploiter en grand, en un
-point donné ; tandis qu’en Guyane, il y a bien en
-certains points davantage d’arbres de telle essence
-que de telle autre, mais, en somme, le mélange est
-partout. Il est vrai que, la plupart des essences étant
-utilisables, on peut les classer après abatage. Il n’en
-reste pas moins que le travail, surtout au point de
-vue des expéditions et des débouchés, est beaucoup
-plus considérable que lorsqu’il s’agit d’une seule
-essence.</p>
-
-<p>On prétend aussi que certaines essences, après
-abatage, se déjettent et se gercent ; mais on peut
-employer un moyen de conservation approprié,
-comme l’immersion dans certains liquides, les refentes,
-etc.</p>
-
-<p>La dureté des essences guyanaises, si elle constitue
-une difficulté, n’est pas moins une qualité précieuse,
-et on trouve toujours des outils capables de
-venir à bout de la plus grande dureté.</p>
-
-<p>On voit pourtant que ces difficultés nécessitent
-<i>d’abord</i> la présence d’un homme capable à la tête
-d’une exploitation de bois en Guyane, et <i>ensuite</i> de
-forts capitaux ; car il faut pouvoir exploiter en
-grand et sur une grande étendue de terrain. En
-outre, le simple transport de bois <i>lourds</i> à la côte
-est une entreprise ardue et coûteuse. Enfin, le transport
-de ces mêmes bois en Europe, et en grande
-quantité demande des navires assez grands, spécialement
-aménagés, et par suite très coûteux. Si
-des conditions de ce genre sont remplies, les bois
-de Guyane seront recherchés partout et constitueront
-une entreprise certainement très avantageuse.</p>
-
-<p>Après avoir décrit les productions naturelles du
-sol guyanais, nous entrerons dans quelques détails
-sur l’état actuel de l’industrie et du commerce dans
-la colonie. Nous laisserons pour un autre chapitre
-la question des mines d’or et des richesses du sous-sol.</p>
-
-<p>L’industrie est à peu près nulle en Guyane, en
-dehors de l’or, bien entendu. Il n’y a que quelques
-distilleries de rhum, qui sont en baisse continue,
-comme je l’ai exposé à propos de la canne à sucre.
-On peut dire qu’il se produit à peine en Guyane la
-quantité de rhum et de tafia consommée par la
-colonie.</p>
-
-<p>La distillation du bois de rose se fait avec succès
-aux portes mêmes de Cayenne.</p>
-
-<p>L’industrie des conserves de fruits ne fait que
-commencer. Entre des mains capables, on ne peut
-que lui prédire un brillant avenir, avec la quantité et
-la qualité supérieure des fruits qu’on récolte en
-Guyane.</p>
-
-<p>Le commerce de la Guyane présente bien une
-augmentation, depuis le milieu du dix-neuvième
-siècle, sur l’ensemble des importations et des exportations.
-De 4 millions et demi, il a passé à 20 millions,
-dont les trois quarts avec la France et les
-Antilles, et le reste avec l’étranger. Il faut noter que
-c’est l’or qui forme la principale partie de ce commerce,
-et que, pour le reste, c’est avec l’étranger
-qu’il y a augmentation. Or, le tarif douanier de 1892
-était loin d’avoir ce but en vue, de sorte qu’il faut
-en conclure que ce tarif est mal fait, puisque c’est
-l’étranger qui gagne le plus avec la Guyane : il importe
-pour 3 à 4 millions de marchandises, et la
-Guyane ne lui exporte que pour quelques centaines
-de mille francs. Presque tout l’or, du moins officiellement,
-va bien en France, mais la France le paye,
-et la Guyane n’en retire rien, car ceux qui le gagnent
-vont dépenser leur bénéfice en France et ailleurs :
-la Guyane ne dépense que les marchandises d’alimentation
-pour exploiter ses placers aurifères, marchandises
-qu’elle produit ou fait venir des pays
-voisins. Il y a bien le bénéfice des douanes sur la
-production aurifère, mais ce bénéfice, au lieu d’être
-dépensé en travaux utiles en Guyane, sert surtout à
-faire des gratifications !</p>
-
-<p>Les importations sont : les boissons, provenant
-de France presque uniquement : vins, alcools, vermouth,
-bière, absinthe, etc. Le genièvre vient d’Allemagne.</p>
-
-<p>Les farineux alimentaires proviennent de France
-pour la moitié ou un peu plus : la farine de froment
-vient surtout des Etats-Unis. Le maïs, le riz et les
-pommes de terre viennent du dehors, par moitié de
-la France et de l’étranger.</p>
-
-<p>Les viandes salées, employées aux placers, viennent
-des Etats-Unis, ainsi que le lait concentré et le
-beurre salé.</p>
-
-<p>Les animaux vivants : chevaux, bœufs, etc., viennent
-presque uniquement des Antilles, des Guyanes
-anglaise et hollandaise et du Venezuela.</p>
-
-<p>Les tissus en confections viennent de France en
-très grande partie.</p>
-
-<p>Les sucres et mélasses viennent de la Trinité anglaise.</p>
-
-<p>Le tabac provient surtout des Etats-Unis.</p>
-
-<p>Le café, le chocolat, etc., sont importés de France
-et des Antilles.</p>
-
-<p>Les bijoux, montres, etc., viennent presque uniquement
-des Etats-Unis.</p>
-
-<p>Le poisson salé, morue, etc., vient surtout des
-Etats-Unis.</p>
-
-<p>Les savons, les bougies, chandelles, etc., viennent
-de Marseille, ainsi que les huiles et les peaux ;
-mais les bois et les ouvrages en bois viennent surtout
-des Etats-Unis et de l’étranger.</p>
-
-<p>Nous allons de même faire une courte revue des
-exportations.</p>
-
-<p>La principale exportation c’est l’or en poudre,
-paillettes et pépites. Il va à Paris, où il est vendu
-3 fr. 10 à 3 fr. 15 le gramme. La production officielle
-est en augmentation constante : elle a été de
-5,000 kilogrammes en 1894, mais de 2,300 en 1897.
-Actuellement, elle varie de 3,500 à 4,500 kilogrammes
-par an. Nous l’étudierons plus en détail
-au chapitre des produits du sous-sol.</p>
-
-<p>Une compagnie étrangère exploite des phosphorites
-dans l’île du Grand-Connétable, au taux de
-4 à 5,000 tonnes par an, moyennant une redevance
-insignifiante à la Guyane. Ces phosphorites, valant
-40 francs la tonne à Cayenne, vont pour les trois
-quarts aux Etats-Unis et pour le reste en Angleterre.
-Dans ces pays, on en tire du phosphate de
-chaux et on s’en sert pour l’extraction de l’aluminium.</p>
-
-<p>L’essence de rose est un produit en augmentation
-constante : la Guyane en exporte en France 2,500 à
-3,000 kilogrammes et plus par an, valant 50 à
-60 francs en France. Les exportations de bois
-d’ébénisterie sont pour le moment très peu importantes.</p>
-
-<p>Le caoutchouc et le balata, ce dernier surtout, ont
-une véritable importance en Guyane. La France importe
-annuellement 6 à 700 tonnes de gutta-percha,
-et l’Angleterre 2,500 tonnes. Or, nous avons vu que
-la gomme de balata peut remplacer avantageusement
-la gutta de Malaisie, qui, d’ailleurs, tend à
-disparaître. Pour le caoutchouc, la France en importe
-2,000 tonnes par an, parfois 5,000 tonnes, provenant
-des pays étrangers, presque en totalité. Or,
-la Guyane n’en exporte que quelques tonnes ; il est
-vrai que l’arbre est bien moins abondant que le balata.</p>
-
-<p>Le poivre, la girofle, la muscade, la cannelle, autrefois
-florissants, ne sont plus exportés qu’en quantités
-insignifiantes.</p>
-
-<p>Le coton est également abandonné, malgré sa
-belle qualité. Il n’y a aucune main-d’œuvre pour
-s’occuper des produits ; l’or accapare tous les jeunes
-gens.</p>
-
-<p>Pour le rocou, la Guyane a pu, vers 1878, fournir
-presque toute la quantité consommable dans le
-monde, 4 à 500 tonnes ; aujourd’hui, elle n’en
-exporte que quelques tonnes. Le rocou sert à
-teindre les bois, les vernis, la soie, la laine, le coton,
-etc., en rouge amarante, jaune-orange, vert-bleu,
-etc. Il donne aussi du brillant à des teintures
-plus tenaces, et paraît rendre les bois imputrescibles.</p>
-
-<p>Le café de Guyane est excellent ; sa culture est
-pourtant presque abandonnée.</p>
-
-<p>Le cacao, qui était en décadence, reprend un peu.
-On l’exportait aux Etats-Unis, on l’exporte maintenant
-en France.</p>
-
-<p>La Guyane exporte encore en France des plumes
-de parure (aigrette blanche, ibis rouge, honoré,
-rapapa, etc.), des peaux et cornes de bœufs, etc.,
-et des vessies natatoires de poissons, servant à
-faire la colle de poisson, la colle, etc., etc.</p>
-
-<p>Le grand régulateur du commerce d’un pays étant
-les droits de douane, il est nécessaire d’en donner
-ici un aperçu. C’est la France qui administre la
-Guyane, et il faut bien reconnaître que ses droits
-de douane sont absurdes. Voici, en effet, les principaux
-de ces droits :</p>
-
-<p>Le sucre paye 60 francs les 100 kilogrammes ;</p>
-
-<p>Le cacao, 52 francs ;</p>
-
-<p>Le chocolat, 75 francs ;</p>
-
-<p>Le café, de 78 à 104 francs, suivant sa qualité ;</p>
-
-<p>Les épices, 104 francs ;</p>
-
-<p>La vanille, 208 francs.</p>
-
-<p>Le rhum payait un franc le kilogramme ; il paye
-3 francs depuis la nouvelle loi sur les alcools (c’est-à-dire
-4 francs par litre d’alcool à 100 degrés, pour
-l’entrée en France, et, en outre, 2 francs dans la
-colonie ; étant à 50 degrés, il paye en tout 3 francs).</p>
-
-<p>L’or paye 216 francs le kilogramme pour sortir
-et 10 francs pour entrer dans le port de Cayenne,
-aussi bien celui qui vient des placers guyanais que
-de l’étranger.</p>
-
-<p>Le tabac paye 50 à 250 francs les 100 kilogrammes,
-etc., etc.</p>
-
-<p>C’est la loi du 11 janvier 1892 qui a substitué la
-protection au libre échange, enlevant aux conseils
-généraux l’initiative en matière de tarifs douaniers.
-Son résultat est de faire payer très cher aux consommateurs
-des articles <i>que la France ne peut leur
-fournir</i>, comme tous ceux que nous avons cités plus
-haut, car la France ne les produit pas.</p>
-
-<p>Aussi la vie est-elle très chère à Cayenne. Les colons
-payent à la fois, pour leurs productions naturelles
-et pour ce qui vient de France : meubles,
-conserves, etc., des droits très élevés. La France
-elle-même aurait avantage à voir introduire en
-franchise le cacao, la vanille, le café, etc., qu’elle ne
-produit pas. On a taxé le sucre colonial pour protéger
-la betterave que la France produit ; mais elle
-ne produit ni cacao, ni vanille, ni café, et devrait au
-moins favoriser de quelque avantage ses colonies
-qui en produisent.</p>
-
-<p>Les droits vis-à-vis des Etats-Unis ne sont presque
-pas supérieurs à ceux du commerce avec la France.</p>
-
-<p>Les commerces d’importation et d’exportation se
-font par l’intermédiaire de commissionnaires, qui
-sont des commerçants, le plus souvent, au taux de
-3 à 5 pour 100 pour les importations, d’un quart
-pour 100 sur l’or, 3 pour 100 sur le bois de rose, etc.
-Les monnaies sont celles de France, sauf le <i>sou
-marqué</i>, valant deux sous, datant de Louis-Philippe,
-encore en usage, mais qu’on ne frappe plus.</p>
-
-<p>La Banque de la Guyane, au capital de 600,000 fr.,
-sous la surveillance du gouvernement, émet des
-billets de 500, 100 et 25 francs. C’est une banque de
-prêts et d’escompte ; elle prospère, grâce surtout au
-commerce de l’or.</p>
-
-<p>Le seul port de la Guyane est Cayenne, et ce n’est
-pas une baie naturelle : c’est une embouchure de
-rivière. Mais ce port est sûr et vaste, bien abrité des
-vents d’ouest ; par contre, il est peu profond : il n’a
-que 5 à 6 mètres de profondeur. L’estuaire a
-2,500 mètres de largeur sur 4,000 de longueur. Des
-bancs de vase mobile le séparent de l’océan, formant
-des barres, mais aussi une protection contre les
-lames du large. Ces bancs de vase molle, charriés
-par les fleuves, sont entraînés par le courant équatorial
-longeant la côte à peu de distance ; ils viennent
-tour à tour barrer les diverses embouchures de
-fleuves, environ tous les quinze ans.</p>
-
-<p>Les grands navires à fort tirant d’eau n’ont qu’un
-port : celui des îles du Salut, qui est le seul port
-profond des trois Guyanes. C’est là une position
-maritime unique que possède la France. Les îles
-du Salut ne sont guère qu’à deux heures de Cayenne.</p>
-
-<p>Il ne nous reste à donner que quelques détails sur
-la colonisation en Guyane et les diverses tentatives
-qui en ont été faites. Je dirai d’abord que la Guyane
-ne paraît pas un pays où l’on puisse engager les
-agriculteurs à se rendre : le climat s’oppose à un
-travail pénible pour un homme habitué aux climats
-tempérés. Par contre, la terre rend beaucoup plus
-qu’en Europe ; nous l’avons exposé précédemment.
-Le travail le plus pénible est le défrichement. A voir
-le peu qu’en ont accompli les colonies pénitentiaires
-de la Guyane, on conclut forcément que l’Européen
-n’est pas constitué pour accomplir ce travail dans
-un climat chaud et humide. Mais il est fort possible
-qu’un travail modéré comme celui de la terre ne soit
-pas épuisant : les blancs ont fort bien vécu en
-Guyane dans bien des cas, et pendant de longues
-années.</p>
-
-<p>Une raison d’un autre genre paraît peu favorable
-à un peuplement d’Européens : c’est la position
-prise par la population de couleur indigène : il n’y
-a pas antipathie entre elle et les blancs ou Européens,
-mais il n’y a pas non plus de sympathie. Les
-mulâtres sont dans une situation délicate, non encore
-acceptés complètement sur un pied d’égalité
-par les Européens, et en même temps répudiant eux-mêmes
-la population noire qui leur préfère manifestement
-les Européens. C’est une situation un peu
-fausse ; mais, comme la très grande majorité des
-Guyanais est dans cette situation, c’est elle qui fait
-la loi, qui accepte et qui repousse qui elle veut.
-L’avenir résoudra sans doute cette question.</p>
-
-<p>Pour le moment, un fait est certain : c’est que la
-main-d’œuvre est insuffisante aux besoins et à l’avenir
-de la Guyane : tout le monde s’en va aux mines
-d’or, aux placers où l’on paye 5 à 6 francs par
-jour, tandis que les exploitations agricoles ne payent
-que 1 fr. 50 à 2 fr. 50. Il faudrait faire venir des
-noirs, car les Hindous et les Chinois ne peuvent
-vivre en Guyane. Les Sénégalais donnent de très
-bons résultats. Les Antillais sont tout désignés pour
-écouler en Guyane le surplus de leur population ;
-d’ailleurs, ils ne s’en font pas faute dès maintenant.
-Si la Guyane avait à sa disposition des capitaux et
-des hommes capables, la main-d’œuvre se trouverait
-bien toute seule.</p>
-
-<p>Quant à la main-d’œuvre pénitentiaire, d’abord, on
-n’autorise pas de la céder aux particuliers, sauf
-dans des cas bien exceptionnels ; ensuite, elle n’a
-pas donné, au point de vue pratique, de bons résultats.
-La main-d’œuvre, pour être productive, doit
-être <i>libre</i>. Or, dans le cas même des forçats libérés,
-on a été obligé de constater que le fameux relèvement
-moral par le travail est resté en Guyane à
-l’état d’utopie, sauf dans des cas bien rares. Les
-<span lang="en" xml:lang="en">convicts</span> d’Australie ont bien donné une preuve du
-contraire, à ce qu’il semble ; mais, en Guyane, il
-n’en est pas de même ; peut-être le voisinage des
-forçats et la vue du bien-être, des soins dont les
-entoure l’administration, comme du peu de travail
-qu’elle leur impose, expliqueraient-ils cette différence.
-En Australie, il en était autrement ; ce voisinage
-n’existait pas, et il fallait se tirer d’affaire,
-<i>librement</i>, mais il <i>fallait</i>. On s’en est tiré !</p>
-
-<p>Quel que soit le plan de colonisation qu’on ait en
-vue, il faut qu’il soit poursuivi avec ténacité et même
-et <i>surtout</i> en profitant de ses erreurs. D’ailleurs, la
-Guyane ne manque pas d’hommes compétents ; pour
-n’en citer qu’un, dont j’ai déjà parlé, M. Théodule
-Leblond a proposé un plan très rationnel de mise en
-valeur de la Guyane. Un ministre, M. Etienne, a
-proposé aussi un plan très sensé d’utilisation de
-la main-d’œuvre pénitentiaire ; mais, en somme, avec
-beaucoup de bonnes idées, on n’a encore rien fait.</p>
-
-<p>Attendons que la nécessité arrive, et l’on fera
-quelque chose ; on fera même beaucoup, car la terre
-guyanaise n’est que trop riche !</p>
-
-<p>La mauvaise réputation de la Guyane date d’anciennes
-expériences de colonisation, qui ont eu
-des échecs retentissants. En 1763, on avait amené
-plusieurs navires d’émigrants ; il arriva jusqu’à
-douze mille apprentis colons, de toutes les classes
-de la société, qu’on débarqua sur la plage, sans
-abri, avec des vivres corrompus, et des eaux saumâtres
-pour toute boisson. La plupart en moururent ;
-les survivants fondèrent la colonie de Kourou,
-sur le Sinnamary, qui subsiste encore. Mais ce fut
-la <i>catastrophe de Kourou</i>.</p>
-
-<p>De deux autres échecs, en 1768 et en 1780, sortirent
-encore les colonies de Tonnégrande et de
-Guizambourg ; mais, comme il y eut beaucoup de
-morts, ce fut encore regardé comme des catastrophes.
-Depuis lors se fondèrent les colonies de Macouria,
-en 1822 ; de Mana, en 1830, par des religieuses
-de Cluny, etc., autant de preuves du succès
-possible. Mais l’émancipation mal comprise retarda
-l’essor de la Guyane, et actuellement les mines d’or
-gênent le développement agricole de la colonie. Ces
-deux causes, lorsqu’elles auront disparu, laisseront
-la Guyane dans l’obligation de se tirer d’affaire, et
-nul doute, comme je le disais plus haut, qu’elle ne
-s’en tire brillamment.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c17">CHAPITRE XVII<br />
-LES RICHESSES DU SOUS-SOL. — LES PLACERS</h2>
-
-
-<p>La constitution géologique de la Guyane française
-n’a pas encore pu être bien étudiée, parce que le
-pays lui-même est mal connu, et aussi à cause d’une
-raison spéciale à toute cette région sud-américaine.
-Le sol est formé jusqu’à une grande profondeur,
-non seulement et d’abord de terre végétale, mais
-ensuite des débris d’une roche décomposée de couleur
-jaunâtre et rougeâtre. Il n’y a pas de montagnes
-élevées et les affleurements de roche en
-place sont excessivement rares : il faut donc des
-travaux de mine véritables pour connaître le sous-sol ;
-or, les mines guyanaises, en dehors des placers,
-n’ont encore que des travaux sans profondeur
-véritable. Nous aurons l’occasion de parler de la
-seule mine qui ait atteint une profondeur appréciable.</p>
-
-<p>Cependant, aux environs mêmes de Cayenne, et
-sur le littoral, il y a quelques affleurements de
-roches, et de même, dans les rivières, on en rencontre
-à toutes les petites chutes ou <i>sauts</i> qu’il faut
-traverser. Comme on passe souvent ces sauts à pied
-pour décharger les canots, on a pu sans peine
-examiner quelques roches.</p>
-
-<p>Les roches reconnues jusqu’à présent en Guyane
-sont les suivantes, la plupart cristallines ou précambriennes,
-en tous cas, toutes sans fossiles :</p>
-
-<p>Les gneiss, granitoïdes, amphiboliques, etc., et
-les micaschistes ;</p>
-
-<p>Le granite à mica noir, la diorite et la diabase ;</p>
-
-<p>Les schistes micacés, talqueux, argileux ;</p>
-
-<p>Les quartzites, les grès à grain très fin, les filons
-de quartz ;</p>
-
-<p>La limonite et la roche à ravets, probablement
-elle aussi une variété de limonite ; c’est une roche
-caverneuse très ferrugineuse.</p>
-
-<p>Comme je l’ai dit plus haut, tout le pays est
-recouvert et jusqu’à une profondeur atteignant 40 et
-60 mètres, d’une roche décomposée, mêlée parfois
-de blocs de quartz, qui provient sans doute de la
-roche sous-jacente, et sur laquelle nous aurons occasion
-de revenir en détail en décrivant les placers aurifères.</p>
-
-<p>Les sauts de rivières sont des filons de quartz ou
-des dykes granitiques : ils sont presque toujours
-orientés dans la même direction, ce qui permet de
-supposer que les assises du sous-sol sont plutôt
-régulières.</p>
-
-<p>Les minéraux qu’on a découverts dans ces roches
-sont les suivants :</p>
-
-<p>L’or, dans des filons de quartz et dans des quartz
-éparpillés au milieu des terres rouges et limonites
-de la surface : mines Adieu-Vat, Saint-Elie, etc. ;</p>
-
-<p>L’argent, sous forme d’argyrose, à la montagne
-d’Argent (près de l’embouchure de l’Oyapok) : les
-Hollandais l’ont un peu exploité de 1652 à 1658 ;</p>
-
-<p>Le cuivre et le plomb, signalés dans quelques
-travaux de recherche ;</p>
-
-<p>L’étain au Maroni, près des monts Tumuc-Humac ;</p>
-
-<p>Le mercure, le fer et le manganèse, signalés sans
-aucune vérification bien sérieuse, comme d’ailleurs
-l’étain ;</p>
-
-<p>La houille, qu’on prétend avoir découverte à
-Cayenne, à Roura, au Maroni.</p>
-
-<p>Je ne parle pas des diamants, parce que, bien
-qu’ils existent au Brésil et en Guyane anglaise, ils
-ne sont encore qu’une possibilité en Guyane française.</p>
-
-<p>Je ne dirai ici que quelques mots sur l’or d’alluvions,
-parce que j’y reviendrai en détail plus loin.
-Il a été découvert pour la première fois en 1852
-par Paolino, un réfugié brésilien, sur l’Arataïe, un
-affluent du Haut-Approuague : on l’a trouvé ensuite
-à l’Orapu et au Cirubé, enfin au Sinnamary
-(Saint-Elie, etc.), à la Mana, etc., et dans la plupart
-des rivières guyanaises. En cinquante ans, la production
-doit atteindre 70,000 kilogrammes valant
-plus de 200 millions ; car le total des droits de
-douane atteint une vingtaine de millions (ces droits
-sont de 8 pour 100). L’or sorti en fraude doit
-atteindre au moins le quart du chiffre précédent, et
-peut-être davantage. La zone de richesse maxima
-est dirigée à peu près est-ouest, comme les filons
-de quartz, du moins grossièrement ; elle commence
-à une distance de 50 à 100 kilomètres des côtes, et
-sa largeur est de 30 à 40 kilomètres.</p>
-
-<div class="c" id="img12"><img src="images/illu12.jpg" alt="" />
-<div class="c">TRAVAUX PRÈS DU PORT DE CAYENNE</div>
-</div>
-
-<h3><i>Les placers aurifères.</i></h3>
-
-<p>I. <i>Historique.</i> — Nous venons de voir que l’or en
-paillettes a été découvert pour la première fois en
-1852, sur l’Arataïe. Etait-ce un écho des fameuses
-découvertes d’or de la Californie, en 1848 ? Les années
-suivantes, il fut découvert sur les rivières
-Orapu, Cirubé, etc.</p>
-
-<p>De 1873, date la découverte des placers du Sinnamary :
-Saint-Elie, Dieu-Merci, Adieu-Vat, Couriège,
-etc., qui ont produit environ 40 millions,
-du moins officiellement. Les petites exploitations indigènes
-ne sont pas comprises dans ce total, non
-plus que l’or qui a échappé à la douane.</p>
-
-<p>En 1878 fut découvert le groupe des placers de
-la Mana inférieure : Enfin, Elysée, Pas-Trop-Tôt,
-etc., qui ont produit plus de 20 millions, et,
-comme ceux de Saint-Elie, sont encore en exploitation.</p>
-
-<p>En 1888, on découvrit les placers de l’Awa, sur
-la frontière entre les Guyanes française et hollandaise,
-et sur le Maroni. Ils passent pour avoir produit
-environ 60 millions.</p>
-
-<p>En 1893 eut lieu la découverte du fameux Carsewène,
-au contesté franco-brésilien, actuellement brésilien
-sans conteste. Il a dû produire une centaine
-de millions, dans une zone très restreinte, longue
-de 12 kilomètres et large de 3 kilomètres à peine.</p>
-
-<p>En 1901, l’Inini attira plus de six mille personnes.
-Mais il était très irrégulier. Il a dû produire environ
-20 millions, peut-être 25 à 30, dont les trois quarts
-en 1902-1903 ; il y avait un alignement de placers
-dirigés du nord au sud, allant des criques d’Artagnan
-et L’Admiral aux criques Saint-Cyr, etc.</p>
-
-<p>Enfin, de 1902 date la découverte des placers de
-la Haute-Mana, ayant produit, jusqu’à fin 1904,
-8 à 9 millions d’or ; ce sont ces derniers que j’ai
-visités.</p>
-
-<p>Je vais décrire l’un ou l’autre de ces placers, en
-ajoutant quelques mots sur ceux qui séparent la
-Mana de l’Inini, parce qu’ils présentent de grandes
-chances de richesse, et seront mis prochainement en
-exploitation.</p>
-
-<p>II. <i>Description de l’alluvion aurifère.</i> — La couche
-aurifère forme la partie inférieure du lit de nombreux
-cours d’eau et de certaines rivières où se
-jettent ces cours d’eau ; les uns et les autres portent
-le nom de criques (du mot anglais <i lang="en" xml:lang="en">creek</i>, cours
-d’eau), et ce mot désigne l’ensemble du cours d’eau
-et de ses alluvions. Ces criques sont enfermées
-entre des collines peu élevées, mais dont la pente
-est escarpée, surtout à la base. Leur largeur est
-variable : à la Mana, elle est faible, variant de
-quelques mètres à 10 mètres en moyenne, atteignant
-rarement 20 à 25 mètres. Ces criques sont
-très sinueuses, parce que leur pente est très faible
-en général. La présence de l’or est souvent régulière
-sur 4 à 5 kilomètres de longueur, parfois sur 10 kilomètres.</p>
-
-<p>La quantité d’eau est très variable d’une crique
-à l’autre, et dans une même crique, suivant la saison.
-Les petites criques ont un débit variant de
-quelques litres par seconde à plusieurs centaines de
-litres ; les grandes criques ont parfois plusieurs
-mètres cubes. On distingue les <i>criques d’été</i> (l’été
-est la saison sèche) et les <i>criques d’hiver</i> (saison des
-pluies), suivant que leur quantité d’eau permet de
-les exploiter l’été ou l’hiver. En général, les grandes
-criques, qui ont beaucoup d’eau, s’exploitent l’été,
-et les petites criques, l’hiver : elles sont souvent à
-sec en été. Les pentes des unes et des autres sont
-extrêmement faibles, ce qui empêche l’exploitation
-hydraulique.</p>
-
-<p>L’alluvion est divisée en deux couches superposées :
-le <i>déblai</i> ou <i>stérile</i>, formé de terre entremêlée
-de troncs d’arbres et de racines, et l’<i>alluvion</i> ou
-<i>couche riche</i>, formée, en majeure partie, de sable
-quartzeux et d’argile blanche feldspathique.</p>
-
-<p>La teneur en or et la forme de l’or sont variables,
-suivant la région : la teneur exploitable varie aussi,
-suivant la facilité d’accès ; mais on conçoit aisément
-que la destruction de filons de quartz aurifère sur
-de longs parcours et sur 40 à 60 mètres de hauteur,
-a dû enrichir sur de grandes longueurs des criques
-de si faible largeur, où l’alluvion est concentrée sur
-quelques pieds d’épaisseur : la richesse se maintient,
-en effet, parfois sur 10 à 12 kilomètres de longueur.</p>
-
-<p>La forme de l’or est généralement anguleuse, ce
-qui prouve bien que le gîte filonien de l’or se trouve
-dans le voisinage immédiat : plus on s’en éloigne,
-plus l’or prend la forme de paillettes aplaties. Les
-pépites sont rares dans la région que j’ai parcourue,
-sauf à Souvenir (établissements Kilomètre et Principal),
-où il y a assez souvent des pépites de 100 à
-200 grammes. Sur les placers du Haut-Mana, l’or
-est très fin, parfois extrêmement fin, mais en petits
-grains plutôt qu’en paillettes.</p>
-
-<p>Dans les criques, l’alluvion aurifère est surmontée
-d’une couche meuble tellement enchevêtrée de troncs
-et de racines que son enlèvement constitue une des
-difficultés principales de l’exploitation : l’épaisseur
-de cette couche varie de zéro à trois et quatre pieds,
-parfois six à sept pieds ; dans les grandes criques,
-elle atteint douze à treize pieds. L’or se trouve quelquefois
-sous de gros troncs, ou de gros boulders,
-accumulés à tel point que la dépense serait plus
-forte que l’or à retirer, et qu’on l’abandonne. Cette
-difficulté et l’étroitesse des criques rendent ici le
-dragage impossible.</p>
-
-<p>Le <span lang="en" xml:lang="en">bedrock</span> sous-jacent est à l’état de <i>glaise</i>
-blanche, de plusieurs mètres d’épaisseur, compacte,
-ondulée et bosselée : cet état est dû à la décomposition
-de la roche formant le sous-sol, en général
-roche granitique, ou bien micaschiste. Je n’ai
-vu nulle part cette roche affleurer en place, sauf
-dans les sauts ou rapides des grosses rivières, mais
-j’en ai vu de nombreux débris ou éboulis, blocs et
-boulders, sur les placers.</p>
-
-<p>Les collines séparant les criques sont formées de
-terres rouges, provenant de la décomposition de
-roches plus ou moins ferrugineuses. En certains
-points, on remarque des blocs de quartz pur éparpillés ;
-parfois cependant ils forment des alignements
-assez étendus, mais des fouilles faites au-dessous
-ne rencontrent que la terre rouge : ce sont les
-restes de filons de quartz dont la roche encaissante
-a été désagrégée. Ailleurs, ce sont des blocs, plus ou
-moins arrondis, de roches granitiques (syénite, granulite,
-granite rouge), souvent riches en éléments
-ferrugineux (hornblende, tourmaline, etc.). L’épaisseur
-de la terre rouge paraît atteindre au moins 15 à
-20 mètres, parfois même 40 à 60 mètres.</p>
-
-<p>L’or des criques provient sans doute des filons de
-quartz qui ont laissé comme témoins ces blocs isolés
-parsemant les terres rouges, et qui doivent se prolonger
-dans la roche sous-jacente, mais leur recherche
-peut présenter de sérieuses difficultés. L’or
-des rivières (ou grandes criques) n’est le plus souvent
-que l’<i>apport</i> fait par les petites criques qui s’y
-jettent ; <i>aussi ces rivières ont une teneur plus irrégulière</i>.</p>
-
-<p>En outre de la décomposition des roches du sous-sol,
-il semble qu’il y a eu transport par l’action des
-eaux, ce qui a contribué à déplacer les galets de
-quartz. Il y a eu une double décomposition : la
-première a agi jusqu’à une grande profondeur
-(40 à 60 mètres) ; elle a transformé la <i>pyrite de fer
-en oxyde rouge</i> qui a suffi, avec les silicates de fer,
-à <i>colorer tout l’ensemble des résidus en rouge</i> : en
-profondeur, la <i>pyrite restant intacte</i>, la roche, granite
-ou autre, est demeurée blanche ; <i>d’où le <span lang="en" xml:lang="en">bedrock</span>
-blanc</i> sous l’alluvion aurifère. La seconde décomposition
-est due au régime des eaux actuelles qui ont
-traversé facilement les terres rouges, déplacé les
-blocs de quartz et de roche, jusqu’à la roche blanche
-plus dure, qui est devenue la glaise blanche du
-<span lang="en" xml:lang="en">bedrock</span>, ondulée comme était autrefois la surface
-dure granitique, et encore pyriteuse.</p>
-
-<p>Il me paraît inutile de chercher ailleurs une explication
-pénible des terres rouges et des blocs de
-quartz isolés.</p>
-
-<p>Voici quelques particularités sur les diverses
-zones de placers guyanais, en dehors de la Mana,
-pour ne pas nous restreindre à ce groupe.</p>
-
-<p>A l’Awa, l’or est fin, comme à la Mana ; la Compagnie
-des Mines d’or de la Guyane hollandaise a
-produit de 1893 à 1903, soit en neuf ans, 1,800 kilogrammes
-d’or, valant environ 5 millions et demi,
-sur une dizaine de criques.</p>
-
-<p>Au Carsewène, la grande crique, de 12 kilomètres
-de longueur, était riche par taches irrégulières ; les
-petites criques tributaires étaient pauvres. La Compagnie
-des Mines d’or du Carsewène, venue trop
-tard, n’a fait que quelques kilogrammes d’or, dont
-une moitié provenant des criques, l’autre des débris
-de terre et de roche extraits d’un tunnel. Cette Compagnie
-avait construit pour la relier à la mer un
-chemin de fer <i>monorail</i>, long d’une centaine de
-kilomètres, actuellement presque enfoui sous la vase.</p>
-
-<p>L’Inini a été célèbre par ses nombreuses pépites,
-beaucoup pesant de 1 à 3 kilogrammes, plusieurs
-5 à 6 kilogrammes, même 7 kilogrammes. On trouva
-en outre beaucoup de fragments de quartz pleins
-d’or, ce qui indiquait évidemment la destruction d’un
-riche filon de quartz, origine ou <i>rhyzode</i> des alluvions.
-L’alignement des criques les plus riches est
-probablement l’indication de la direction du filon
-détruit.</p>
-
-<p>A Saint-Elie et Adieu-Vat, l’or des criques était
-assez régulier sur 4 à 5 kilomètres de longueur. La
-grande crique Céide, longue de 12 kilomètres, enrichie
-par cinq tributaires de sa rive droite, semble
-devoir être mise en exploitation fructueuse, malgré
-sa faible teneur, à cause de sa régularité. Les galets
-et l’or de ces criques sont anguleux, peu roulés, ce
-qui prouve le voisinage de leur origine.</p>
-
-<p>Les terres rouges des collines, ou <i>terres de montagne</i>,
-ont rendu en un certain point, sur Saint-Elie,
-150 kilogrammes d’or. Ces terres paraissent
-dues à l’érosion sur place de filons entièrement décomposés.</p>
-
-<p>III. <i>Description détaillée d’un type de placers,
-entre la Mana et l’Inini.</i> — Ces placers ont de
-grandes étendues, 10 à 20 kilomètres de longueur
-sur 5 à 10 de largeur.</p>
-
-<p>Les alluvions aurifères, dans des criques distantes
-de 5 à 15 kilomètres, séparées par des collines plus
-ou moins hautes, sont groupées autour de plusieurs
-établissements, soit six, un central, et cinq détachés,
-pour centraliser les groupes d’exploitations ou
-chantiers. C’est ainsi qu’on épuise peu à peu un
-placer.</p>
-
-<p>A mesure qu’on exploite une partie d’un placer,
-on prospecte les autres criques. Voyons d’abord les
-criques en exploitation.</p>
-
-<p>L’exploitation est concentrée sur une crique principale
-et ses affluents : ces criques sont séparées par
-des collines hautes de 60 à 100 mètres au-dessus du
-thalweg, et composées de terre rouge avec des blocs
-et boulders de syénite et de granite rouge, parfois
-de limonite et de fer pisolithique. Ces criques sont
-exploitées chacune par un chantier occupant huit
-ou neuf ouvriers et un chef de chantier. Le travail
-se fait d’aval en amont, et avec un simple <span lang="en" xml:lang="en">sluice</span>
-transportable. Naturellement, la production journalière
-varie avec les chantiers : les plus riches, à
-la Mana, font 300 à 400 grammes d’or par jour ;
-d’autres font 60 à 100 grammes, récoltés chaque soir
-dans le <span lang="en" xml:lang="en">sluice</span> par le chef de chantier, et déposés
-dans une boîte en fer à cadenas remise ensuite au
-directeur de l’établissement. Je n’entre pas ici dans
-les détails de la surveillance.</p>
-
-<p>Parfois, l’exploitation des criques se trouve barrée
-sur 200 mètres et plus de longueur, par des boulders
-énormes, trop coûteux à déplacer ou à faire
-disparaître.</p>
-
-<p>L’alluvion aurifère est tantôt composée de petits
-galets de quartz cristallin provenant de granite décomposé,
-anguleux, et de sable quartzeux d’un
-blanc éblouissant au soleil ; tantôt de sable argileux
-jaunâtre ou rougeâtre, suivant en cela la nature de
-la roche du sous-sol, trop profondément décomposée
-pour être visible. De même, l’or est tantôt
-fin, granulé, assez régulièrement disséminé ; tantôt
-en larges paillettes, en pépites, et alors irrégulier.</p>
-
-<p>Les criques dites d’été sont pourtant quelquefois
-inondées, même en été, par des séries d’averses torrentielles.
-Il faut alors en épuiser l’eau pour pouvoir
-les exploiter. Dans ce but, les Guyanais font usage
-de pompes du pays, en bois, qu’ils appellent des
-<i>pompes macaques</i>. C’est un balancier en bois, portant
-d’un côté une pierre comme contrepoids, de
-l’autre, un seau ; l’eau est déversée en aval d’un petit
-barrage, de façon à ne pouvoir revenir dans le
-chantier. Ce moyen primitif est parfois insuffisant.</p>
-
-<p>J’ai vu des criques déjà épuisées sur 1,800 mètres
-de longueur, et 600 mètres dans les petits cours
-d’eau tributaires. Sur cette longueur, et une largeur
-moyenne de 5 à 6 mètres, on avait retiré
-180 kilogrammes d’or, soit environ 80 kilogrammes
-d’or par kilomètre ; ce qui, pour des petites criques,
-est un excellent résultat.</p>
-
-<p>Sur 13 kilomètres de longueur de criques exploitées
-dans un placer, on avait retiré 1,013 kilogrammes
-d’or, soit 77 kilogrammes par kilomètre.
-Chaque chantier avance de 3 à 4 mètres par jour
-de travail, ou environ un kilomètre par an s’il n’y
-a aucune interruption. Avec quatre chantiers, il a
-suffi de trois ans et demi pour épuiser les 13 kilomètres
-ci-dessus. Seulement, pour aller plus vite,
-on a souvent négligé bien des parties des criques,
-notamment les côtés ; dès qu’elles s’élargissent un
-peu, il reste un second coup de <span lang="en" xml:lang="en">sluice</span> à donner,
-parfois même un second et un troisième coup de
-<span lang="en" xml:lang="en">sluice</span> ; mais ces nouveaux coups de <span lang="en" xml:lang="en">sluice</span> ne sont
-généralement pas aussi fructueux que le premier
-qui a été tenu, autant qu’on a cru le faire, dans la
-veine la plus riche de l’alluvion. Il est vrai qu’on
-peut s’être trompé : l’or n’est pas toujours concentré
-au milieu d’une crique ; il est souvent sur les
-côtés : il est capricieux.</p>
-
-<p>Le chef d’un établissement doit être assez prudent
-pour avoir en réserve des criques prospectées
-représentant plusieurs kilomètres d’exploitation à
-venir, dans des conditions fructueuses ; et, sur la
-Mana, cette règle est scrupuleusement observée :
-une année d’avenir avec un seul chantier représente
-1 à 2 kilomètres de criques prospectées ; avec trois
-ou quatre chantiers, elle représente 3 à 4 kilomètres,
-suivant d’ailleurs la largeur des criques ; car deux
-coups de <span lang="en" xml:lang="en">sluice</span> parallèles représentent deux chantiers
-dans la même crique. Dans les criques en prospection,
-il importe de tenir compte de l’épaisseur
-du déblai stérile à enlever, de celle de la couche aurifère,
-de la quantité d’eau, de la difficulté du déboisement,
-etc. Les prospections sont des fouilles de
-2 à 3 mètres de longueur sur 0<sup>m</sup>,50 de largeur, distantes
-d’une dizaine de mètres le long d’une crique :
-il est toujours facile de les vérifier à volonté.</p>
-
-<p>Lorsqu’on commence l’exploitation d’une crique
-nouvelle, reconnue comme riche, les huttes des mineurs
-sont souvent construites au milieu même de
-l’alluvion, en attendant le déboisement d’un vaste
-espace sur la pente des collines à l’endroit le plus
-favorable. Un pareil village ou <i>établissement</i>, recevant
-l’eau du sol et l’eau du ciel, n’est pas des plus
-sains, mais les prospecteurs ne s’en inquiètent pas ;
-leur seul souci est de savoir s’il y a de l’or partout
-en quantités payantes.</p>
-
-<p>La pente des collines au voisinage de certains
-chantiers d’exploitation est parsemée de blocs de
-quartz, dont quelques-uns ont plusieurs mètres
-cubes. Ces blocs paraissent suivre un alignement
-très oblique par rapport à la crique aurifère. Au
-confluent du petit cours d’eau qui descend de la colline,
-on a trouvé de nombreux galets de quartz très
-riches en or. Sur la colline, au point où le quartz
-est le plus abondant, j’ai fait creuser une fouille de
-4 mètres de largeur et 2<sup>m</sup>,50 de profondeur : elle n’a
-rencontré que de la terre rouge provenant de la
-roche sous-jacente décomposée, avec quelques fragments
-de quartz. Le quartz ne forme donc pas ici
-un filon en place. Ce filon doit se trouver à peu de
-distance, mais sa situation exacte ne peut être déterminée
-que par des travaux méthodiques, en tunnel
-ou en carrière, d’après l’expérience acquise en
-d’autres points de la Guyane : Adieu-Vat, Saint-Elie,
-Elysée, etc., où la terre rouge descend à 20, 40 et
-même 60 mètres de profondeur. Il y a parfois, sur
-la pente des collines, des blocs de granite de plus
-de 100 tonnes, de couleur rougeâtre, ce qui est dû
-à la décomposition de la pyrite.</p>
-
-<p>Sur un autre point, j’ai remarqué encore des
-galets de quartz disséminés dans la terre rouge ;
-mais le quartz n’est plus blanc et laiteux, avec des
-paillettes et de petites pépites : il est granulé, avec
-des bandes bleues extrêmement riches en or visible
-très fin. Ce sont de magnifiques spécimens. Ailleurs
-encore, le quartz est soyeux, blanc et semi-cristallin,
-avec ou sans or visible, et, dans ce cas, très fin.</p>
-
-<p>La limonite pure ou la roche caverneuse riche en
-fer, dite roche à ravets, accompagne ces blocs de
-quartz, de sorte qu’à mon idée, elle peut être simplement
-le chapeau de fer des filons de quartz, désagrégé
-et éparpillé comme le filon.</p>
-
-<p>Comme je l’ai dit, la roche encaissante, d’après
-les fragments trouvés dans les criques exploitées,
-est tantôt le granite, tantôt les schistes micacés
-argileux ; mais j’ai remarqué aussi des quartzites,
-des grès blancs, et de véritables pierres meulières
-dont quelques-unes, travaillées et polies, ont servi
-de haches de pierre aux Indiens de la région. Non
-seulement la pierre est taillée en forme de hache,
-mais elle porte une rainure pour être fixée à un
-manche en bois au moyen d’une liane. Si l’on ne
-savait que les Indiens s’en servent encore, on croirait
-à des haches de l’âge de pierre.</p>
-
-<p>Dans une crique où les roches granitiques étaient
-plus abondantes, j’ai fait avec un tamis, sur les
-sables rejetés par le <span lang="en" xml:lang="en">sluice</span>, un essai de criblage
-pour déceler, si possible, la présence du diamant.
-Je n’ai découvert ni rutile, ni topaze, ni grenats,
-mais seulement du quartz, du feldspath bleu et rose,
-de la chlorite, du mica, de la tourmaline, de l’amphibole
-hornblende, tous éléments habituels du granite.</p>
-
-<p>Un prospecteur en diamants de la Guyane anglaise
-(pays qui produit chaque année pour deux à
-trois cent mille francs de diamants) avait passé sur
-ce placer peu de temps avant moi, et n’avait trouvé
-aussi que du quartz. Mais il faudrait des expériences
-beaucoup plus importantes pour découvrir des diamants
-de rivière ; la teneur moyenne aux mines de
-Kimberley ne dépasse par un carat, soit 20 centigrammes,
-par tonne de roche lavée. En rivière, la
-teneur est parfois plus grande, mais, par contre,
-très irrégulière. Il reste donc possible qu’on découvre
-des diamants dans les criques de la Guyane
-française.</p>
-
-<p>Le titre de l’or au placer Souvenir, situé à cheval
-entre le Maroni et la Mana, est compris entre 980 et
-984 millimètres. Sur les autres placers de la Mana, il
-varie entre 930 et 940 millièmes de fin.</p>
-
-<p>Pour parer au risque de manquer d’approvisionnements,
-on a fait autour des établissements des
-plantations de manioc, patates, canne à sucre, bananes,
-et même maïs et légumes ; ceux-ci doivent
-être particulièrement protégés contre les insectes.
-J’ai remarqué que, sur la Mana, on s’attache à bien
-nourrir les ouvriers pour leur rendre le séjour aux
-placers plus sain et plus agréable. Les conserves
-de morue et de bœuf, les sacs de haricots, de lentilles,
-etc., sont d’excellente qualité et tenus à l’abri
-de toute altération.</p>
-
-<p><i>Approvisionnements.</i> — Les approvisionnements
-sont une question capitale en Guyane, à la Mana
-surtout. Chaque homme consommant un et demi à
-2 kilogrammes par jour, soit 600 à 700 kilogrammes
-par an, lorsqu’on a cent cinquante hommes sur un
-placer, il faut 100 à 150 tonnes de vivres par an.
-Le transport se fait en canots le long des rivières,
-puis à dos d’hommes ; les frais par la rivière Mana
-se montaient, jusqu’au placer Souvenir, à 100 francs
-par baril de 100 kilogrammes. On a découvert tout
-récemment une nouvelle voie de transport par l’Approuague,
-coûtant seulement 60 francs par tonne,
-ce qui a produit une économie considérable. Il y a
-des magasins intermédiaires, au saut Canory, sur
-l’Approuague, où il faut décharger les canots et
-les traîner à bras, et au débarcadère ou <i>dégrad</i>, où
-commence le portage à dos d’hommes. La durée du
-transport est de quinze jours depuis l’embouchure de
-l’Approuague ; elle était d’un mois en moyenne par
-la Mana.</p>
-
-<p>On pourrait améliorer un peu ces transports par
-l’emploi de chaloupes à vapeur jusqu’au premier
-saut de l’Approuague ou de la Mana ; en régularisant
-et balisant les premiers sauts, on remonterait
-même peut-être bien plus haut, au moins durant la
-saison des hautes eaux, qui dure trois à quatre
-mois de l’année. On aurait, en outre, l’avantage de
-se mettre à l’abri du mauvais vouloir éventuel des
-canotiers qui, étant maîtres du trafic, imposent à
-leur gré leurs conditions. D’ailleurs, il arrive que
-ces canotiers ne sont que trop enclins à voler les
-marchandises qui leur sont confiées, sous prétexte
-d’accidents dans les rapides et les sauts. Ils ne se
-gênent pas non plus pour perdre en route des journées,
-même des semaines, à la chasse. En descendant
-la Mana, j’ai vu des pagayeurs qui en étaient
-à leur soixantième jour de canotage depuis Mana,
-tandis que d’autres, partis à la même date, étaient
-montés en vingt-deux jours. A force de retards, les
-crues de la rivière avaient augmenté, et le courant,
-de plus en plus fort, avait fini par rendre l’avancement
-impossible.</p>
-
-<p>Les questions du ravitaillement et du recrutement
-des ouvriers dépendent de l’administration des compagnies
-à Cayenne, des agents à l’embouchure des
-rivières Mana et Approuague, et de la manière dont
-les ouvriers sont traités aux placers ; car ils sont
-de caractère indépendant, et volontiers travaillent
-pour leur compte ou font du maraudage. Nous reviendrons
-sur le maraudage, après avoir exposé le
-rendement des placers, le prix de revient, et le personnel
-occupé.</p>
-
-<p><i>Personnel.</i> — Le personnel d’un grand placer de
-la Mana était le suivant, lors de mon passage :</p>
-
-<table summary="">
-<tr><td class="drap">Neuf chantiers, occupant chacun huit ouvriers
-en moyenne.</td>
-<td class="bot r"><div>72</div></td>
-<td class="bot2">hommes.</td></tr>
-<tr><td class="drap">Charroyeurs (vivres, etc.)</td>
-<td class="bot r"><div>35</div></td>
-<td class="bot2">  —</td></tr>
-<tr><td class="drap">Ouvrages temporaires, sentiers en forêts, réparations</td>
-<td class="bot r"><div>11</div></td>
-<td class="bot2">  —</td></tr>
-<tr><td class="drap">Aux magasins des <i>dégrads</i> (débarcadères de
-rivière)</td>
-<td class="bot r"><div>8</div></td>
-<td class="bot2">  —</td></tr>
-<tr><td class="drap">Canotiers</td>
-<td class="bot r"><div>4</div></td>
-<td class="bot2">  —</td></tr>
-<tr><td class="drap">Malades ou non travaillants</td>
-<td class="bot r"><div>20</div></td>
-<td class="bot2">  —</td></tr>
-<tr><td class="c"><div><span class="sc">Total</span></div></td>
-<td class="bot r"><div>150</div></td>
-<td class="bot2">hommes.</td></tr>
-</table>
-<p>Dans ce personnel, il y a quinze à vingt femmes,
-une ou deux à chaque chantier, pour le débourbage
-dans le <span lang="en" xml:lang="en">sluice</span>.</p>
-
-<p>Il faudrait compter, en outre, le personnel occupé,
-d’un côté aux magasins dans la partie basse des
-rivières, près de la côte, soit une dizaine d’hommes,
-et enfin les canotiers qui font les transports en rivière.
-Mais ceux-ci sont payés à tant par tonne, et
-ne font pas partie du personnel régulier des placers.</p>
-
-<p>La feuille de paye mensuelle, au placer, atteint
-environ 12,000 francs ; mais le total des dépenses
-arrive au double et même dépasse 30,000 francs,
-quelquefois davantage, au moment où l’on règle le
-transport des vivres. Avec une bonne administration
-et de la prévoyance, on peut augmenter le rendement
-sans augmenter le personnel, car la proportion
-des malades ou soi-disant tels, que l’on paye tout
-de même, dépend du soin que l’on prend des ouvriers,
-de la régularité et de la qualité des approvisionnements.
-Les crues des rivières et des criques
-augmentent les difficultés du travail ; c’est aussi un
-cas à prévoir de la part de la direction.</p>
-
-<p>Le prix de revient varie naturellement avec la situation
-du placer, indépendamment des efforts de
-la direction. A Souvenir, le placer le plus élevé de
-la Mana, il est en moyenne de 12 fr. 50 par <i>homme
-au chantier</i> et par jour, en admettant que les deux
-tiers des hommes travaillent au chantier, c’est-à-dire
-<i>produisent de l’or</i>. Avec 100 hommes aux chantiers
-et vingt-cinq jours de travail, on arrive à
-31,250 francs, et c’est la moyenne pour un personnel
-total de 150 hommes. Il faut donc produire au moins
-10 kilogrammes d’or par mois pour faire équilibre
-aux dépenses.</p>
-
-<p>Sur les placers Triomphe, Saint-Léon, Dagobert,
-situés un peu plus en aval sur la Mana, le prix de
-revient est estimé à 10 francs par homme au chantier
-et par jour, soit 25,000 francs par mois, ou
-8 kilogrammes d’or, avec 150 hommes.</p>
-
-<p><i>Rendements.</i> — Je donnerai ici un aperçu des
-brillants rendements du placer Souvenir. Sur une
-longueur totale de 12 à 13 kilomètres de criques
-exploitées (mais non épuisées), il a produit :</p>
-
-<table summary="">
-<tr><td>En</td>
-<td>1898</td>
-<td class="drap">(six mois de travail)</td>
-<td class="r"><div>72<sup>k</sup>,527</div></td></tr>
-<tr><td rowspan="6">&nbsp;</td>
-<td>1899</td>
-<td class="c"><div>— </div></td>
-<td class="r"><div>183<sup class="v">k</sup>,484</div></td></tr>
-<tr><td>1900</td>
-<td class="c"><div>— </div></td>
-<td class="r"><div>138<sup class="v">k</sup>,247</div></td></tr>
-<tr><td>1901</td>
-<td class="c"><div>— </div></td>
-<td class="r"><div>127<sup class="v">k</sup>,935</div></td></tr>
-<tr><td>1902</td>
-<td class="c"><div>— </div></td>
-<td class="r"><div>120<sup class="v">k</sup>,170</div></td></tr>
-<tr><td>1903</td>
-<td class="c"><div>— </div></td>
-<td class="r"><div>319<sup class="v">k</sup>,571</div></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c"><div><span class="sc">Total</span></div></td>
-<td class="r"><div>961<sup>k</sup>,934</div></td></tr>
-</table>
-<p>Si l’année 1904 a continué aussi brillamment
-qu’elle commençait les quatre premiers mois, elle a
-dû dépasser aussi 300 kilogrammes d’or, et la production
-totale doit approcher de 1,300 kilogrammes
-d’or, valant 4 millions ; car le titre de l’or de Souvenir,
-980 à 984 millièmes, est très élevé.</p>
-
-<p>La baisse du rendement, d’août 1900 à 1903, était
-due à l’exode en masse des mineurs vers l’Inini, où
-l’on faisait de riches découvertes.</p>
-
-<p>Je dirai enfin que ce placer Souvenir a été prospecté
-avec une rare prévoyance, en vue de l’avenir :
-il y a, en effet, 14 à 15 kilomètres de criques prospectées,
-dont plusieurs grandes criques qui demanderont
-deux et trois coups de <span lang="en" xml:lang="en">sluice</span>. L’avancement
-moyen annuel, tenant compte des interruptions dues
-à l’eau, de l’épaisseur du déblai stérile, des boulders
-à déplacer, des racines et troncs d’arbres très
-lourds, etc., ne doit pas être calculé à plus de
-500 mètres par an ; mais toute crique prospectée
-n’est pas exploitable.</p>
-
-<p>Sur ce placer, l’or n’est pas concentré autour d’un
-centre d’où partent des criques rayonnantes, comme
-à Saint-Elie ; mais il y a de nombreuses taches aurifères,
-sans lien apparent, peut-être reliées par des
-filons de quartz désagrégés, d’une teneur en or très
-irrégulière, mais parfois très riches. Il en reste
-d’ailleurs, comme nous l’avons vu, des témoins dans
-les terres rouges des collines.</p>
-
-<p>Par comparaison avec le placer Saint-Elie, le plus
-ancien de la Guyane, la richesse des criques de la
-Mana a présenté jusqu’ici une régularité presque
-aussi grande. A Saint-Elie, pendant neuf ans
-(1879-1888), les rendements ont peu varié : 350 à
-600 kilogrammes d’or par an. Ce n’est qu’ensuite
-qu’ils ont baissé. Ils se sont cependant maintenus
-encore, pendant les dix années suivantes (1889-1899),
-entre 150 et 200 kilogrammes par an. On a exploité
-sur Saint-Elie 40 à 50 kilomètres de criques, et,
-avec les doubles coups de <span lang="en" xml:lang="en">sluice</span>, cela représente
-80 à 100 kilomètres de longueur de chantiers. Sur
-la Mana, à cause de l’irrégularité des taches aurifères,
-on n’aura pas autant en un point donné, évidemment ;
-mais avec l’immense étendue des placers
-exploités, chacun de 200 kilomètres carrés en
-moyenne, l’ensemble des criques aurifères peut bien
-arriver à la longue au même total.</p>
-
-<p>La production moyenne, par kilomètre de criques,
-sur les quatre grands placers de la Mana, a varié
-de 50 à 80 kilogrammes d’or. Sur Saint-Elie, pour
-une production totale de 6,000 kilogrammes d’or,
-elle a été de 60 kilogrammes par kilomètre, à raison
-de 100 kilomètres de longueur de chantiers.</p>
-
-<p>La teneur minima exploitable en ce moment est
-de 5 grammes d’or par homme au chantier et par
-jour, pour le placer Souvenir ; et de 4 grammes
-aux autres placers de la Mana, Saint-Léon, Triomphe
-et Dagobert. Il y a 8 à 10 hommes par chantier ;
-cela fait donc 40 à 50 grammes par chantier à Souvenir,
-32 à 40 grammes aux autres placers.</p>
-
-<p>L’avancement est de 2 à 4 mètres par journée de
-travail ; mais, avec les chômages et les réparations,
-il ne faut pas compter faire plus de 2 mètres par
-jour, soit 50 mètres par mois, ou 600 mètres par
-an. Donc, 2 mètres d’avancement doivent donner
-40 à 50 grammes d’or par jour d’un côté, 32 à
-40 grammes de l’autre.</p>
-
-<p>Or, le rendement moyen actuel est beaucoup plus
-élevé, comme le montre le tableau suivant des quatre
-principaux placers :</p>
-
-<table summary="">
-<tr><td class="c"><div>Mois de février 1904.</div></td>
-<td class="c"><div>Souvenir.</div></td>
-<td class="c"><div>St-Léon.</div></td>
-<td class="c"><div>Triomphe.</div></td>
-<td class="c"><div>Dagobert.</div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Production du mois (25 jours)</td>
-<td class="r bot"><div>27<sup>k</sup>,156</div></td>
-<td class="r bot"><div>9<sup>k</sup>,880</div></td>
-<td class="r bot"><div>11<sup>k</sup>,940</div></td>
-<td class="r bot"><div>23<sup>k</sup>,400</div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Production par jour</td>
-<td class="r bot"><div>1<sup class="v">k</sup>,086</div></td>
-<td class="r bot"><div>385</div></td>
-<td class="r bot"><div>477</div></td>
-<td class="r bot"><div>936</div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Nombre de chantiers</td>
-<td class="c bot"><div>9</div></td>
-<td class="c bot"><div>6</div></td>
-<td class="c bot"><div>7</div></td>
-<td class="c bot"><div>10</div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Production par chantier</td>
-<td class="r bot"><div>120<span class="w15">½<sup>gr</sup></span></div></td>
-<td class="r bot"><div>64<span class="w1"><sup>gr</sup></span></div></td>
-<td class="r bot"><div>68<span class="w1"><sup>gr</sup></span></div></td>
-<td class="r bot"><div>93<span class="w15">½<sup>gr</sup></span></div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Dépenses admises</td>
-<td class="r bot"><div>50<span class="w15">&nbsp;</span></div></td>
-<td class="r bot"><div>40<span class="w1">&nbsp;</span></div></td>
-<td class="r bot"><div>40<span class="w1">&nbsp;</span></div></td>
-<td class="r bot"><div>40<span class="w15">&nbsp;</span></div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Profit par chantier</td>
-<td class="r bot"><div>70<span class="w15">½</span></div></td>
-<td class="r bot"><div>24<span class="w1">&nbsp;</span></div></td>
-<td class="r bot"><div>28<span class="w1">&nbsp;</span></div></td>
-<td class="r bot"><div>53<span class="w15">½</span></div></td></tr>
-</table>
-<p>On voit que ce <i>profit est bien plus grand à Souvenir
-et à Dagobert</i> : et encore, il faudrait tenir
-compte d’un supplément de dépenses à Saint-Léon
-et à Triomphe, provenant du surcroît de malades
-ou non-travaillants (résultat accidentel).</p>
-
-<p>La largeur moyenne d’une crique est de 4 à 5 mètres,
-et l’épaisseur moyenne de la couche aurifère
-est de 30 centimètres. On enlève donc par jour :</p>
-
-
-<p class="c">2 × 4½ × 0,30 = 2 m<sup>3</sup>,700 d’alluvion riche.</p>
-
-
-<p>Soit 5 à 6 tonnes.</p>
-
-<p>La teneur varie donc de 10 à 20 grammes par
-tonne d’alluvion riche. Mais si l’on tient compte du
-déblai stérile dont l’épaisseur varie de 3 à 6 pieds,
-en moyenne 4 pieds, on voit que la teneur par
-tonne d’alluvion totale est égale aux chiffres précédents,
-divisés par 4 à 7, en moyenne par 5, c’est-à-dire
-qu’elle varie d’un et demi à 5 grammes, <i>en
-moyenne 2 grammes et demi</i>. Cela signifie, d’après
-les chiffres précédents, que la dépense est encore
-moitié moindre, c’est-à-dire qu’elle n’est que d’<i>environ
-un gramme et demi</i>, chiffre remarquable, avec
-la simplicité de moyens dont dispose le mineur
-guyanais, les difficultés du déboisement, etc.</p>
-
-<p><i>Améliorations.</i> — J’ai fait, à divers chantiers,
-quelques essais d’or des résidus des <span lang="en" xml:lang="en">sluices</span>, et je
-n’ai constaté que des pertes insignifiantes, ce qui n’a
-rien d’étonnant, vu la faible quantité de sables lavés
-chaque jour et le nettoyage journalier du <span lang="en" xml:lang="en">sluice</span>. Il
-n’y a donc rien à changer au <span lang="en" xml:lang="en">sluice</span> guyanais, seul
-adapté à l’avancement très rapide de l’exploitation.
-Les pertes en or, nécessitant assez souvent le <i>repassage</i>
-des criques, proviennent <i>d’abord</i> du nettoyage
-insuffisant de la glaise du <span lang="en" xml:lang="en">bedrock</span>, piétinée par les
-mineurs, et où l’on retrouve parfois même des
-pépites de 100 à 200 grammes, et <i>ensuite</i> du jet de
-pelle (dit canne-major) qui lance des paillettes d’or
-en dehors du <span lang="en" xml:lang="en">sluice</span>.</p>
-
-<p>Le <span lang="en" xml:lang="en">sluice</span> guyanais, tout à fait mobile, répond parfaitement
-à la nécessité d’un déplacement presque
-quotidien. Il ne servirait à rien de mettre des machines
-puissantes là où un très petit nombre d’ouvriers,
-sept à huit, suffit à la tâche. D’ailleurs,
-comme nous l’avons vu, la <i>limite inférieure d’exploitabilité</i>
-en Haute-Mana n’est pas si différente de
-celle des placers d’autres pays : nous avons vu
-qu’elle descend à moins de 5 francs par tonne, soit
-2 francs par mètre cube. Et il faut compter ici le
-déboisage, et l’enlèvement des troncs et racines
-enfouis et encastrés dans le déblai et même l’alluvion.
-En outre, l’accès très difficile de la région est
-cause que le transport des marchandises y revient à
-1,200 francs la tonne par la Mana, 800 francs par
-l’Approuague. Il y a peu d’endroits, même en
-Sibérie, où ces chiffres soient dépassés (voir mes
-études sur la Sibérie et la Californie). Seules, les
-dragues, <i>si elles étaient possibles</i>, abaisseraient le
-prix de revient.</p>
-
-<p>Les seules améliorations que je crois possibles
-seraient, d’une part, pour les criques larges, demandant
-plusieurs coups de <span lang="en" xml:lang="en">sluice</span>, <i>l’emploi de
-brouettes</i> pour enlever d’un seul coup tout le stérile,
-et éviter ainsi la fausse manœuvre de déplacer plusieurs
-fois le même cube de terre ; d’autre part, au
-cas d’excès d’eau en hiver dans les petites criques,
-<i>le relèvement et l’allongement du <span lang="en" xml:lang="en">sluice</span></i>, ce qui éviterait
-les pertes d’or par entraînement de l’eau, et
-l’inondation du chantier (on est obligé de les assécher
-par les pompes dites macaques dont j’ai parlé
-plus haut). Il est vrai qu’un chantier bien conduit
-ne devrait pas être exposé à cette inondation, il
-suffirait de commencer l’exploitation de la crique
-par les côtés, laissant le thalweg pour l’écoulement
-de l’eau ; mais les Guyanais sont pressés d’<i>enlever
-dans les criques le sable le plus riche (ou qu’ils
-croient le plus riche) en premier lieu</i>.</p>
-
-<p>Dans les grandes criques, on pourrait peut-être,
-en cas de besoin, avoir recours à l’une ou l’autre
-des méthodes californiennes en rivière : <i>digues</i>,
-dites <i>wingdams</i>, avec pompes chinoises ; <i>aqueducs</i>
-ou <i>flumings</i>, etc. Ce sera peut-être aussi le cas
-d’employer le <i><span lang="en" xml:lang="en">sluice</span> à secousses, type François</i>,
-et les <i>pompes centrifuges</i>, pour évacuer les résidus.</p>
-
-<p>Je considère comme hors de question l’introduction
-de dragues dans les placers que j’ai visités,
-pour beaucoup de raisons, sans même parler du
-coût énorme des transports par rivières :</p>
-
-<p>Insuffisance d’eau fréquente ;</p>
-
-<p>Enchevêtrement de troncs et de racines dans le
-déblai ;</p>
-
-<p>Inutilité de laver du stérile ;</p>
-
-<p>Faible largeur et faible épaisseur de l’alluvion
-aurifère ;</p>
-
-<p>Passages de boulders infranchissables aux dragues,
-etc., etc.</p>
-
-<p>Une drague, coûtant très cher, doit avoir devant
-elle un très grand champ d’activité ; ce qui n’est
-guère le cas des criques étroites du Haut-Mana.
-En admettant même qu’elle puisse fonctionner, avec
-la faible largeur (quelques mètres) des alluvions,
-elle ne payerait pas ses dépenses. Si la drague eût
-convenu en Guyane, on l’y eût inventée. Chaque
-pays invente sa méthode spécialement adaptée à ses
-besoins.</p>
-
-<p>Je ne dis rien de la méthode hydraulique, inapplicable
-en Guyane, à cause du manque de pente,
-soit pour les déblais, soit pour l’eau, au cas d’élévateurs
-hydrauliques.</p>
-
-<p><i>Maraudage.</i> — Pour terminer la description des
-placers, il me reste à parler des <i>maraudeurs</i> et de
-leurs découvertes. Les maraudeurs ne sont pas autre
-chose que les chercheurs d’or en rivière, non munis
-de permis de recherche.</p>
-
-<p>Pour avoir le droit d’exploiter en Guyane, il faut
-non seulement le permis de recherche, mais il faut
-que le service d’arpentage ait fixé les limites de la
-zone concédée, et confirmé ainsi le titre de possession.
-On conçoit combien ces opérations sont difficiles
-dans des régions inhabitées situées à trente
-jours de la mer, et davantage, en canot. Sur un des
-placers de la Mana que j’ai visités, il avait fallu,
-peu de temps avant mon passage, expulser à main
-armée deux cent cinquante ou trois cents maraudeurs
-venus par le Maroni. Le propriétaire du
-placer avait dû organiser, à ses frais, une véritable
-expédition militaire avec une centaine de soldats,
-leurs officiers et sous-officiers, un docteur, etc. Cette
-expédition, fort compliquée, avait d’ailleurs, accompli
-sa mission avec plein succès, sans avoir un seul
-malade, ni un seul noyé dans les cataractes et les
-sauts de la Mana.</p>
-
-<p>Dans ce cas de la Mana, les maraudeurs étaient
-arrivés après la découverte de l’or, et rien ne justifiait
-leur présence : or, en sept mois, ils avaient eu
-le temps de saccager 4 à 5 kilomètres de criques,
-dont il ne restait à faire que les <i>repassages</i>.</p>
-
-<p>Il y a des régions réputées comme bonnes sur
-certains placers légitimement possédés, et il importe
-de pouvoir les protéger contre les invasions
-de maraudeurs. Il semblerait qu’ils ont quelque droit
-de saccager les criques à leur guise, <i>à titre d’inventeurs</i> ;
-mais souvent ils ne découvrent rien, ils se
-contentent d’arriver à la première nouvelle d’une
-découverte. Les prospections sont organisées de
-Cayenne et coûtent cher, pour ne donner souvent
-aucun résultat. <i>Il est donc juste de se protéger
-contre les maraudeurs.</i> Ceux-ci ne font œuvre utile
-que sur les régions non prospectées qu’ils arrivent
-parfois, m’a-t-on dit, à épuiser assez complètement :
-de la sorte, leur travail contribue à faire vivre le
-commerce des vivres sur la côte, et ils vendent leur
-or à divers marchands qui ne possèdent guère de
-titres de propriété de placers que pour avoir le
-droit d’acheter de l’or et de l’expédier en France. On
-sait trop les tracasseries de la douane guyanaise au
-sujet de l’or, dont la colonie <i>vit</i> cependant, pour
-que j’insiste sur ce sujet : <i>on ne saurait plus habilement
-exciter à la fraude ceux qui y sont le moins
-portés</i>.</p>
-
-<p>Les maraudeurs sont à craindre seulement sur les
-placers de l’Inini au sud, et dans la région ouest de
-la Mana. Pour éviter leur retour, le meilleur moyen
-est de mettre en exploitation la région où on les
-craint, de façon à les expulser plus facilement, et
-surtout à exploiter avant eux les criques riches :
-mais ces régions sont justement celles qui sont les
-plus écartées, et où le ravitaillement est le plus difficile.
-L’accès par le Maroni facilite la fuite de l’or
-en Guyane hollandaise.</p>
-
-<p>On pourrait également former, par exemple, une
-sorte de brigade d’ouvriers assermentés pouvant
-faire l’office de gardes (<i>opinion préconisée par
-M. Leblond</i>), et qui ferait de temps à autre une
-visite des points menacés par les maraudeurs : on
-saisirait leurs vivres, de façon à les obliger à partir.
-Cette mesure, accompagnée d’une action énergique
-menée à Cayenne au point de vue judiciaire pour
-faire respecter la propriété minière, ferait certainement
-beaucoup d’effet.</p>
-
-<p>Je répète cependant que les maraudeurs ont leurs
-droits et leur utilité, et je dirai ici quelques mots
-sur leurs exploits et leurs découvertes.</p>
-
-<p>Les maraudeurs recherchent les régions de nationalité
-incertaine, car ils ne risquent pas d’y être
-dérangés dans leur travail ; il n’y a ni formalités à
-remplir, ni droits d’exploitation, ni droits de douane.
-C’est l’histoire des chercheurs d’or de Californie et
-de l’Alaska, qui est la même sous toutes les latitudes :
-ils font eux-mêmes leurs lois et leur police.</p>
-
-<p>C’est ainsi que les maraudeurs, au nombre de
-cinq à six mille, découvrirent les placers de l’Awa,
-sur le Maroni, entre les Guyanes française et hollandaise,
-puis le Carsewène dans le contesté franco-brésilien,
-enfin l’Inini, sur le haut Maroni.</p>
-
-<p>A l’Inini, parmi les premiers heureux chercheurs
-d’or, on cite un pâtissier de Cayenne, nommé Léon,
-qui fit 42 kilogrammes d’or en trois mois ; Jadfard,
-qui fit 27 kilogrammes en vingt-deux jours ; Mérange,
-100 kilogrammes en quatre à cinq mois, mais
-pour le compte de plusieurs associés.</p>
-
-<p>Au Carsewène et à l’Awa, il s’est fait des fortunes
-qui se dépensent à Cayenne, et il s’en fait en ce
-moment d’autres encore sur la Mana.</p>
-
-<p>Cependant, il semble que bientôt l’ère des riches
-découvertes de placers doit se clore, sauf peut-être
-du côté des monts Tumuc-Humac, tout à fait dans
-l’intérieur. C’est le tour des quartz aurifères de produire,
-et nous allons dire ce qu’ils ont donné jusqu’à
-présent. Le voisinage des riches quartz du
-Venezuela (Mines du Callao, etc.) semble présager
-aussi de riches découvertes en Guyane française.</p>
-
-
-<h3><i>Les quartz aurifères.</i></h3>
-
-<p>Comme je l’ai dit plus haut, j’ai rencontré des
-galets et des blocs isolés de quartz plus ou moins
-aurifères sur divers placers du Haut-Mana ; mais
-je n’ai observé d’alignement assez bien défini de ces
-quartz de surface qu’en deux endroits, et sur une
-étendue peu considérable ; les fouilles exécutées ont
-démontré qu’il ne s’agit là nullement d’un affleurement
-véritable. Ce ne sont point là des filons de
-quartz en place, mais seulement des débris de quartz
-provenant de l’éparpillement d’un filon dont la roche
-encaissante a été désagrégée et même décomposée.
-Comme la profondeur de roche décomposée atteint
-20 à 40 mètres, parfois 60 mètres, comme on l’a
-reconnu au placer Elysée, on conçoit que la recherche
-d’un filon est une opération très coûteuse,
-car il n’y a aucun affleurement visible, sauf dans un
-cas que je citerai plus loin. Il y a en outre interruption
-complète entre les quartz disséminés de la
-surface et le filon en place ; lorsqu’on a trouvé
-celui-ci, comme à Elysée, on a mis des années
-pour y parvenir. Ces quartz de surface ne sont
-pas spéciaux à la Mana ; on les a trouvés à Elysée,
-à Saint-Elie, à Adieu-Vat, et, sur ces placers, on
-les a même exploités, comme nous allons le
-voir.</p>
-
-<p>Le seul filon de quartz aurifère en place que l’on
-ait réellement reconnu, développé et tenté d’exploiter,
-est celui d’Adieu-Vat. Partout ailleurs, à Saint-Elie,
-Elysée, etc., il s’agit de quartz provenant de
-<i>têtes</i> de filons décomposés, et dont les débris ont
-été éparpillés dans les terres rouges de la surface
-par des effets d’érosion très intenses, dus peut-être
-à l’action de l’océan.</p>
-
-<p>A Saint-Elie, ces quartz, exploités en carrière et
-broyés au moyen de deux bocards, chacun de trois
-pilons légers, ont rendu :</p>
-
-<ul>
-<li>En 1901-1902, pour 653½<sup>t</sup>, 36<sup>kg</sup>,223 d’or, soit 54<sup>gr</sup> par tonne.</li>
-<li>En 1902-1903, pour 876½<sup class="v">t</sup>,
-36<sup class="v">kg</sup>,083 d’or, soit 41<sup class="v">gr</sup> par tonne.</li>
-</ul>
-<p>La valeur de cette dernière production était de
-111,895 francs.</p>
-
-<p>M. Rémeau, qui avait été directeur d’El Callao au
-Venezuela, qui possédait une expérience de vingt-cinq
-ans de Guyane et du Venezuela, et qui avait
-été l’initiateur de l’exploitation en carrière des
-quartz de Saint-Elie, a fait à Adieu-Vat un grand
-découvert de 200 mètres de long sur 50 de large à
-travers une colline ; il en a fait sortir environ
-12,000 tonnes de quartz, dont la moitié est encore
-sur le carreau : le reste a passé au broyage. Les
-terres rouges étaient riches en or, comme cela se
-passe toujours lorsque ces terres renferment des
-quartz aurifères.</p>
-
-<p>En outre, à Adieu-Vat, à force de faire des recherches
-dans un sol très difficile, à cause de la végétation
-exubérante qui le recouvre, on a découvert
-l’affleurement d’un filon de quartz. Ce filon a été
-développé ensuite par M. Rémeau sur 200 mètres de
-longueur et 60 mètres de profondeur, c’est-à-dire
-jusqu’à 25 mètres au-dessous du niveau de la rivière
-Sinnamary.</p>
-
-<p>Ce filon est encaissé dans une roche dioritique,
-tantôt verdâtre, tantôt noirâtre : il est constitué par
-une fente d’un mètre de puissance, mais dont le
-quart seulement est du minerai. Le filon est incliné
-à 70 degrés : au premier niveau, il donne de la
-pyrite ; au second niveau, l’or est associé au tellure
-et au sulfure de bismuth. Le quartz est gras, parfois
-un peu bleuté ; la diorite n’est pas aurifère. Le tellure
-et le bismuth obligeront sans doute à recourir
-aux méthodes de traitement de Coolgardie, dans
-l’Ouest-Australien.</p>
-
-<p>En 1903, avec une batterie de trois pilons légers,
-on a broyé 419 tonnes du quartz du niveau supérieur,
-dont le rendement a été de 61 kil. 450, soit
-145 grammes par tonne. Cette production valait
-182,376 fr. 35, soit près de 3 francs le gramme, ou
-430 francs par tonne.</p>
-
-<p>Ce filon d’Adieu-Vat est donc le seul vrai filon
-actuel de la Guyane française, et il est encore peu
-développé en longueur et en profondeur. Mais sa
-richesse, dans une région rappelant celle du Callao,
-permet de croire à sa valeur. On doit en trouver
-d’autres, mais je répète qu’il y a une vraie difficulté
-à les croiser à travers cet énorme manteau de terres
-rouges qui recouvre tout le pays. On peut, en attendant,
-d’ailleurs, exploiter les quartz disséminés et
-les terres rouges.</p>
-
-<p>Les alignements de ces quartz sont un précieux
-indice.</p>
-
-<p>Mais même les alignements de criques riches sont
-un indice de la direction et de la position probable
-des filons. Il y a, par exemple, à l’Inini, un fait
-curieux : toutes les criques riches se trouvent sur
-une ligne nord-sud qui suit parallèlement la chaîne
-principale de montagnes : il y a donc probablement
-un riche filon de quartz parallèle à cette ligne. Ces
-criques ont produit plusieurs milliers de kilogrammes
-d’or, avec de nombreuses pépites et des
-quartz très riches.</p>
-
-<p>Il en est de même dans le Haut-Mana, et l’on peut
-s’attendre raisonnablement à ce que la Guyane française
-possède un jour des filons de quartz en exploitation :
-on se mettra sérieusement à leur recherche
-lorsque les placers, encore maintenant si riches,
-approcheront de leur épuisement.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c18">CHAPITRE XVIII<br />
-LES PLACERS ÉLYSÉE, ETC., NOTES PITTORESQUES</h2>
-
-
-<p>C’était quelques années après mes précédents
-voyages. Parti de Cayenne par bateau à vapeur, à
-quatre heures du soir, j’étais à Mana le lendemain
-matin. Tout était organisé pour mon voyage au placer
-Elysée. Les bons créoles sont débrouillards, et
-quand ils le veulent, ils savent être expéditifs. Mon
-canot devait partir le jour suivant de bonne heure ;
-j’avais deux pagayeurs noirs, de la race Saramaca,
-la plus robuste des Guyanes : ils s’appelaient <i>Quinquina</i>
-et <i>Agouti</i>. Quinquina avait un casque vert en
-toile. Agouti se contentait des belles tresses de son
-épaisse chevelure. Les Saramacas et les Boschs sont
-d’origine africaine ; ils ont été importés en Amérique
-par les marchands de <i>bois d’ébène</i>, les négriers,
-mais seuls ils ont su garder la pureté de leur
-race, tandis que les autres noirs peuplaient de métis
-les deux Amériques. Ce sont en outre des gens
-loyaux et sûrs à qui l’on peut se confier entièrement.</p>
-
-<p>Enfin on m’avait trouvé un cuisinier, le voyage
-devant durer une huitaine de jours ; ce cuisinier
-n’était ni noir, ni créole, c’était un blanc. Seulement
-c’était ce qu’on appelle un <i>libéré</i> (sous-entendez, du
-bagne). Il y a beaucoup de libérés à Mana, comme
-dans les petits ports de la côte guyanaise. Ce qui
-m’a le plus surpris chez ceux que j’ai rencontrés,
-c’est leur douceur ; il faut croire que le climat et le
-milieu leur ont formé le caractère. On se refuse à
-imaginer que des gens si doux aient pu commettre
-des crimes.</p>
-
-<p>La chance continua de me favoriser par la présence
-d’un canot automobile qui nous remorqua jusqu’aux
-premiers sauts et aux rapides de la rivière
-Mana. C’était une avance de vingt-quatre heures, du
-temps gagné pour moi, du pagayage évité pour
-Quinquina et Agouti qui, malgré leurs muscles puissants,
-n’étaient pas fâchés de les reposer au soleil
-en regardant fuir les rives bien plus vite que s’ils
-se fussent fatigués. Ce canot automobile venait d’être
-amené en Guyane par un Bordelais. L’initiative
-privée est très intéressante dans ces pays. Comme
-il n’y a d’autre communication avec l’intérieur que
-par les rivières, les canots automobiles peuvent seuls
-constituer un moyen de transport rapide et économique,
-car la main-d’œuvre est chère ici. Le canot
-automobile ne peut, il est vrai, franchir les sauts,
-mais dans la saison des pluies, il peut remonter les
-rivières jusqu’à cent ou cent cinquante kilomètres
-des côtes, et c’est déjà un grand avantage. Et puis,
-le gouvernement ni la colonie ne faisant rien pour
-développer le pays, il est admirable que les particuliers,
-moins fortunés, fassent quelque chose.</p>
-
-<div class="c" id="img13"><img src="images/illu13.jpg" alt="" />
-<div class="c">AU PLACER ÉLYSÉE</div>
-</div>
-<p>Nous passâmes au confluent d’une crique qui fit
-parler d’elle récemment ; un de ses affluents, le
-Kokiuko (cri du coq, en créole) fut le théâtre de la
-dernière découverte, quelque peu sensationnelle, de
-la Guyane. Le placer, qui s’appelait <i>C’est ça</i>, n’avait
-rien d’extraordinaire, lorsqu’un jour un noir, en fouillant
-un tas de détritus auprès des carbets d’habitation,
-découvrit un fragment de quartz plein d’or. Il
-continua à en trouver, d’autres noirs vinrent, bien entendu,
-et, en sept mois, on sortit de là 525 kilogrammes
-d’or officiellement contrôlé à Mana. Avec ce qui a dû
-passer en contrebande, on peut estimer la production
-à 800 kilogrammes, soit deux millions de francs. L’or
-avait une teinte pâle, due à l’argent ; la proportion
-d’or ne dépassait pas les trois quarts. Les marchands
-qui l’achetèrent, malgré leurs habitudes
-d’usure, perdirent, dit-on, une forte somme lorsqu’ils
-le revendirent aux fondeurs. On alla plus loin,
-on fit circuler à Cayenne, pendant plus de six mois,
-un soi-disant lingot de kokiuko, formé de je ne sais
-quel alliage. Personne n’osait livrer le secret, le
-lingot passait de main en main sans se montrer,
-comme le petit anneau dans ce joli jeu des enfants
-qui s’appelle <i>le furet du roi Henry</i>.</p>
-
-<p>Kokiuko est épuisé ; pourtant mon ancien ami
-Sully L’Admiral a fait creuser un tunnel sous les
-terres pour retrouver la veine riche avant que la
-justice se soit prononcée sur le titre de propriété du
-placer. Le jugement viendra, c’est connu, longtemps
-après que tout l’or sera parti ; les contestations en
-Guyane proviennent surtout de jalousies impuissantes.
-Comment soutenir un titre à quinze jours de
-Cayenne ? Il faudrait le soutenir par une expédition
-militaire. Et quel peut être le résultat d’un pareil
-procès ? Comment évaluer l’or enlevé ? La place est
-ici au premier occupant, c’est le fait brutal qui
-compte, comme il convient dans un pays non encore
-enveloppé dans l’inextricable réseau de la Civilisation.</p>
-
-<p>En trois jours, nous sommes au confluent de la
-Mana et de la rivière Lézard. En cet endroit, une
-compagnie française, propriétaire de placers voisins,
-a construit un dépôt de matériel avec des magasins.
-L’endroit est d’un pittoresque grandiose : c’est une
-presqu’île élevée entre deux larges fleuves dont les
-rives sont couvertes de forêts impénétrables. En ce
-moment, les eaux sont basses, et l’espace à découvert
-entre les deux rivières s’élève jusqu’à vingt
-mètres au-dessus de leur niveau. Mais au moment
-des pluies, il se produit de telles crues que seuls les
-bâtiments situés au sommet de la côte sont à l’abri
-de l’inondation. Il y a quelques mois, pendant une
-nuit, la crue fut si prompte que le chef du dépôt,
-réveillé en sursaut, dut appeler tout son monde pour
-transporter en toute hâte les marchandises sur les
-terrasses supérieures.</p>
-
-<p>Le chef du dépôt Lézard est un charmant garçon
-au teint chocolat. Il se nomme Phocius, et son hospitalité,
-aimable et gaie dans sa simplicité, a plus de
-prix encore dans cette solitude. Il me conduit, à
-quelques minutes des magasins, visiter un chantier
-de canots boschs, une miniature de chantier de navires ;
-il y avait là un beau tronc d’arbre long de
-15 mètres, que l’on avait commencé d’évider ; pour
-obtenir la forme définitive, on écarte lentement les
-bords par un feu intérieur ; on taille l’avant et l’arrière
-lorsque tout le reste est terminé.</p>
-
-<p>Sur le parcours, à l’ombre des arbres gigantesques,
-je vis la tombe, très bien entretenue, d’un
-jeune Français décédé ici même, il n’y a guère qu’un
-an. Cette tombe solitaire, à plus de 100 kilomètres
-des côtes habitées, entourée par la forêt vierge, a
-tout autant de poésie que celle de Chateaubriand au
-bord de la mer ; si celui qui l’occupe fit moins de
-bruit dans le monde que Chateaubriand, sa vie
-n’avait peut-être pas moins de prix, et puis il ne
-chercha pas l’effet jusque dans la mort, il n’eût pas
-demandé mieux que de vivre encore.</p>
-
-<p>Je pense faire ce soir un bon sommeil, dans la
-hutte de Phocius, après deux nuits en forêt. Car ces
-nuits dans le bois ne vont pas, au début, sans une
-vague appréhension : c’est la saison sèche, les carbets
-sont renversés, on suspend son hamac entre
-deux arbres, ou bien on pose à terre son lit de
-camp, non pas à la belle étoile, mais sous les
-ombrages bien plus noirs. Comme on ne voit rien,
-l’oreille perçoit le moindre bruissement, et on se demande
-si quelque animal, quelque serpent même n’est
-pas là, à deux pas. Les bruissements qu’on entend
-sont innombrables, parfois rythmés par un cri d’oiseau,
-ou bien par celui d’une reinette ou d’un crapaud
-géant. Cette symphonie de la nature devient
-peu à peu si berçante qu’on tombe endormi. Et
-jamais rien de désagréable n’arrive, pourvu toutefois
-qu’on ait songé à se couvrir les pieds : le vampire
-seul est à craindre, et il ne s’attaque guère qu’à
-ces pieds, dédaignés des poètes et pourtant si utiles.</p>
-
-<p>Cependant, cette nuit, nous eûmes une alerte. Un
-feu de troncs d’arbres abattus couvait depuis quelque
-temps et menaçait de prendre des proportions
-inquiétantes. Il fallut nous lever pour le faire
-éteindre. Quinquina et Agouti se distinguèrent, ils
-furent les plus actifs à monter de la rivière de
-grands baquets d’eau. Des flammes hautes de vingt
-mètres se tordaient en l’air et faisaient pleuvoir
-des étincelles sur les carbets et les magasins en
-minces lattes de bois, recouverts de feuilles sèches.
-Si le vent n’eût changé de direction, je crois bien
-que tout le dépôt Lézard flambait ; notre nuit de repos
-serait devenue une nuit de travail acharné.</p>
-
-<p>A partir d’ici, le parcours en canot pour remonter
-le Lézard jusqu’au placer Elysée ne nous prit que
-deux jours et demi, grâce à l’activité et aux bras
-musculeux des deux Saramacas. Cette course constitua
-un véritable record. C’est à peine si nous
-regardâmes la crique <i>Absinthe</i>, renommée pourtant
-par la limpidité, je n’ose dire la fraîcheur, de son
-eau, d’où son nom, qui symbolise le nectar pour les
-Guyanais. Il faut dire que les grandes rivières n’ont
-qu’une eau d’un jaune opaque ; c’est de l’eau potable,
-mais on préfère tout de même boire de l’eau
-claire.</p>
-
-<p>Les nuits furent agréables et sans chaleur, comme
-dans toute la forêt guyanaise. Les sauts et cataractes
-se passèrent sans encombre ; avec la baisse des eaux,
-nous dûmes les passer à pied, et décharger les
-canots. Je n’éprouvai qu’un désagrément, et peu
-grave, celui d’être piqué, un soir, par une énorme
-fourmi, terrible bien au delà de sa taille. Cette
-fourmi est bien connue des noirs, qui l’évitent avec
-attention ; elle peut donner une forte fièvre. Ce qui
-me choqua le plus, ce fut de voir la philosophie avec
-laquelle mon cuisinier contempla ma douleur, qui
-dura fort longtemps. Il n’y pouvait rien évidemment,
-mais son air détaché semblait dire qu’il en avait vu
-bien d’autres, avant sa <i>libération</i>, peut-être en avait-il
-<i>fait</i> bien d’autres avant de venir dans ce beau
-pays ! Enfin son indifférence et celle des Saramacas
-eurent pour bon résultat de me rassurer ; tout de
-même les insectes tropicaux ont une sève bien exubérante.</p>
-
-<p>Quinquina et Agouti ne purent résister le dernier
-jour au plaisir d’une courte chasse. Ayant entendu
-quelque bruit dans les buissons, ils prirent leurs
-fusils et s’élancèrent hors du canot dans le bois,
-sans souci des épines ni des racines pour leur peau
-et leurs pieds. Nous entendîmes un coup de feu, et
-quelques minutes après, ils revenaient avec leur
-trophée, un gros animal inconnu pour moi.</p>
-
-<p>C’était une sorte de chien sauvage, à longs poils,
-au museau épais et dont j’ai oublié le nom. Malgré
-l’avis de mon cuisinier, j’en voulus goûter et la chair
-ne m’en parut pas désagréable. Quant aux deux
-Saramacas, ce fut un spectacle que de les voir peler
-l’animal, le vider, le découper : avec quelques morceaux,
-ils firent une soupe, puis boucanèrent le reste
-sur le feu. Les organes intérieurs, jetés à l’eau, attirèrent
-de gros poissons, et bientôt il ne resta plus
-rien de ce gros gibier. Les Saramacas se léchaient
-les lèvres, songeant sans doute au poisson gâté qu’ils
-avaient l’habitude de manger, et qui nous eût,
-pauvres Européens, rendus sérieusement malades.</p>
-
-<p>Après six jours de canot, j’étais rendu au placer
-Elysée ; or il arrive, dans la saison des pluies, que
-les canots mettent dix-huit à vingt jours. Et quand
-la sécheresse dure trop longtemps, le Lézard est
-presque à sec ; on m’a cité le cas d’un malade qui mit
-trois semaines pour être transporté à la côte depuis
-les placers ; on dut le porter à bras, tandis qu’on
-traînait le canot et les provisions sur le sable étalé
-partout au grand soleil.</p>
-
-<p>Le débarcadère, <i>dégrad</i> en créole, tout primitif
-qu’il fût, était le terminus d’un petit chemin de fer,
-long de 4 kilomètres, qui conduit aux exploitations
-d’or. C’est ici un commencement de civilisation, encore
-que la végétation toute-puissante envahisse la
-voie et recouvre entièrement le fond des ravines,
-qu’on traverse sur des passerelles en troncs d’arbres
-grossièrement équarris. Malgré cela, l’aspect des
-choses diffère de ce qu’on a l’habitude de voir en
-Guyane ; on voit que l’homme, depuis trente à trente-cinq
-ans, a sérieusement travaillé ici.</p>
-
-<p>Tout à coup, au sortir de la forêt, s’ouvrit devant
-moi un immense espace à découvert, agréable à voir
-après l’ombre des bois, comme serait une oasis en
-plein désert. En outre, je fus frappé d’entendre un
-bruit continu, aussi extraordinaire après le silence
-des bois que le bruit des batteries de pilons du
-Transvaal après le désert de Karro. Ce bruit provenait
-de deux dragues aurifères en plein fonctionnement ;
-elles apparaissaient, au milieu d’un vaste marécage
-couvert de touffes de buissons épais, comme
-l’image de l’industrie prenant possession de la nature
-sauvage et rebelle.</p>
-
-<p>La tentative semblait audacieuse ; pourtant on a
-pris l’habitude, maintenant, de voir d’immenses usines
-modernes au milieu de vastes espaces inhabités. Le
-tout est d’être sûr que l’industrie nouvelle est bien
-justifiée, et c’est à ce travail que je consacrai six
-semaines.</p>
-
-<p>Ce n’est pas le lieu d’en parler longuement ici ;
-je dirai seulement que les habitations sont d’une
-extrême simplicité, tout en assurant le confort nécessaire
-avec la température et la nature tropicales. La
-nature elle-même n’est pas sans utilité.</p>
-
-<p>Le jardin potager et le verger du placer Elysée,
-remontant à une vingtaine d’années, gardaient pourtant
-un air sauvage, par la folle exubérance des
-mauvaises herbes. Le <i>cramanioc</i>, plus savoureux
-que la pomme de terre, alternait avec le manioc ; le
-maïs et la canne à sucre rivalisaient avec le <i>sagou</i>,
-le <i>gombo</i>, le <i>christophylle</i>, ou chou de Chine,
-l’<i>igname</i> et la <i>patate</i>. Vraiment on avait sous la
-main un véritable marché de légumes.</p>
-
-<p>Et les fruits ! les bananiers, citronniers et orangers
-étaient en plein rapport ; or l’orange et surtout le
-citron sont de vrais fébrifuges. La <i>papaye</i> ou melon
-des tropiques a des graines remplies de pepsine,
-c’est donc un excellent digestif. L’<i>ananas</i> et la <i>goyave</i>
-sont des ressources précieuses, et pourtant il y a encore
-ici des fruits sauvages : la cerise et l’abricot
-d’Amérique, le chou palmiste et une foule d’amandes
-provenant des palmiers.</p>
-
-<p>La forêt vierge a une faune abondante, poil et
-plume, mais le placer a une basse-cour et du bétail.
-Les poules sont médiocres, elles se dessèchent sous
-le climat, mais les chèvres se portent bien, et à
-quelques kilomètres, il y a tout un troupeau de moutons.
-Enfin, c’est une surprise de voir un bœuf et
-une vache, transportés tout jeunes, comme on peut
-le penser, dans un canot de Saramacas. On songe à
-faire venir des mulets et des chevaux, car il est
-facile de créer des pâturages au moyen de l’herbe
-de Para, qui prend une vigueur exceptionnelle au
-Brésil et au Venezuela.</p>
-
-<p>Le placer Elysée, sans avoir été très riche, fait
-partie d’une région où il y a tout de même beaucoup
-d’or. Seulement depuis bientôt quarante ans qu’on
-connaît cette région, on a achevé d’épuiser l’or des
-petites criques : on s’attaque maintenant aux rivières
-plus importantes, pour lesquelles les moyens ordinaires
-ne suffisent plus.</p>
-
-<p>Toute la Guyane se trouve dans le même cas, aussi
-la question du dragage des rivières aurifères passionne-t-elle
-tout le monde. Jusqu’ici il n’a été fait
-que de rares et courtes tentatives de dragage ; la plus
-bruyante s’est faite sur le Courcibo, une grosse
-rivière en aval de Saint-Elie ; la drague a sombré
-après quelques semaines de marche, par suite d’une
-négligence. C’est au placer Elysée qu’ont été faits
-les essais les plus sérieux, surtout sur la crique
-Roche, où l’on avait découvert des sables réellement
-riches.</p>
-
-<p>Tout le monde a vu des dragues ; elles ne constituent
-pas en général un travail difficile, mais la
-Guyane lui présente des obstacles sérieux. C’est
-d’abord l’énorme forêt tropicale, qu’il faut abattre
-et brûler sur le passage destiné au dragage ; l’abatage
-des bois est facile, mais souvent ces bois durs et
-humides mettent longtemps à prendre feu. Et dire
-qu’on brûle ainsi l’ébène et l’acajou !</p>
-
-<p>Ce sont ensuite les troncs d’arbres morts enchevêtrés
-avec leurs branches dans les terres, dans le
-sable et dans l’argile à laver. Ces troncs sont formés
-de bois durs, aussi lourds que des blocs de rochers,
-et leur manœuvre est encore plus malaisée.</p>
-
-<p>Et il y a des argiles collantes qui empâtent les
-organes des dragues. Et ces vases, où sont enfouis
-des bois en décomposition, exhalent des odeurs nauséabondes,
-engendrent la fièvre, et nécessitent un
-personnel spécial pour résister au climat déjà
-anémiant et fiévreux, qui est celui du <i>bois sauvage</i>.</p>
-
-<p>Le noir des Guyanes est absolument novice et inhabile
-pour tout ce qui touche à la mécanique. On voulait
-un jour, à Elysée, confier à un grand nègre le
-treuil de la drague, il s’y refusa d’abord énergiquement :
-« Moi connais pas cette bête-là, disait-il, connais
-pas ça, pas travailler. » Le travail mécanique,
-dénué de vie, lui paraissait étrange. A force de
-patience, on fit son éducation, et huit ou dix jours
-après, il conduisait les treuils de la drague avec la
-brusquerie et les à-coups d’un nègre, mais il ne s’effrayait
-plus.</p>
-
-<p>A la mine d’Adieu-Vat, on essaya des Italiens,
-mais ce fut un échec. Le Guyanais se contente d’une
-nourriture sommaire, il en a l’habitude ; à l’Européen,
-il faut une alimentation abondante ; et les Italiens,
-traités comme des nègres, furent décimés.
-Ceux qui résistaient encore au bout de six mois
-durent être rapatriés.</p>
-
-<p>Sur les marécages qui entouraient la drague, des
-fantômes apparaissaient aux nègres la nuit. Mais
-nous ne les vîmes pas. Etaient-ce des feux follets
-produits par le gaz des marais et allumés par les
-lampes des machines, ou bien le gaz phosphoré
-d’animaux en putréfaction, et spontanément inflammable ?
-Que de choses se passent sans que les gens
-trop curieux puissent les voir !</p>
-
-<p>Et la difficulté des transports ! Songe-t-on à la disproportion
-entre nos grosses pièces de machines
-modernes et les petits canots des sauvages ? Ce sont
-pourtant là deux choses à mettre d’accord. C’est
-si difficile que, le long de la Mana, on voit encore
-de belles pièces de fer illustrant de leur présence le
-naufrage de quelque canot.</p>
-
-<p>Cependant on vint à bout de tout au placer Elysée,
-c’était même un plaisir de voir les nègres se jouer des
-difficultés de la civilisation. Deux dragues fonctionnaient,
-l’une depuis près de deux ans, à travers toute
-espèce d’aventures, et réduite à un état plutôt précaire,
-l’autre en pleine possession de tous ses moyens.</p>
-
-<p>Mais si j’ai reconnu la valeur des noirs, il n’est
-que temps de parler de celle des blancs qui ont
-obtenu tous ces résultats, dont le moindre n’est pas
-le dressage du personnel coloré. A la table qui nous
-réunissait chaque jour, à des heures variables à
-cause du travail, la diversité des caractères s’accusait
-sans fard et sans humeur. Les menus variés et substantiels
-s’agrémentaient de pots de quinine et de
-fioles pharmaceutiques que nécessitait le climat plus
-que l’appétit.</p>
-
-<p>On aimait à plaisanter sur les difficultés. Le mécanicien
-outrancier inventait des dragues munies d’organes
-multiples pour décupler le travail. Le chauffeur
-fanatique, très adroit et toujours prêt, avait fait
-autrefois la fameuse course Paris-Bordeaux avec du
-140 à l’heure et songeait aux aéroplanes. Le grand
-marcheur, aux jambes d’échassier, parlait des montagnes
-de la Guyane et de ses grandes courses. Le
-philosophe, ami du moindre effort, était toujours à
-temps, ou presque ; il n’aimait pas les gens pressés,
-et les regardait un peu de travers.</p>
-
-<p>A l’écart se tenait l’homme raisonnable, flegmatique
-avec un rien du Midi, à la fois bon et exigeant,
-capable de ramener le calme et l’obéissance autour
-de lui ; il ne négligeait rien sur sa drague, mais
-il ne négligeait pas non plus le commerce des
-bananes, celui du vin et celui de la viande fraîche
-pour ses ouvriers. L’énergie et la persévérance font
-souvent plus que la haute intelligence.</p>
-
-<p>J’ai connu un placer où peu à peu s’était faufilé,
-comme directeur, un véritable <i>libéré</i>. Il fut trop
-habile. S’il ne pouvait cacher l’or produit par le
-personnel, il cachait celui des achats aux maraudeurs
-et le vendait à son profit personnel. La Compagnie
-payait et ne touchait pas l’or ; par contre
-elle ne payait pas les vivres, et l’équilibre se faisait ;
-cet équilibre hasardeux ne put durer bien longtemps,
-assez pourtant pour que le libéré s’enrichît
-avant sa nouvelle <i>libération</i> du placer.</p>
-
-<p>Enfin il faut rendre justice aux Français des colonies
-qui s’occupent d’industrie. Ils payent de leur
-personne, comme on le fait rarement, même en
-France. Malgré la fièvre, on allait au travail à Elysée
-de nuit comme de jour, car sans l’exemple et l’énergie
-des blancs, les noirs s’amusent. Je fus témoin
-d’un accident qui ne demanda pas moins de vingt
-heures de travail ininterrompu, et pas un noir ne
-refusa le travail : que penser de ce résultat quand
-on connaît l’indolence naturelle au noir et même au
-créole ?</p>
-
-<p>Mais ce n’est pas tout que de draguer une rivière,
-il faut trouver les rivières dragables, et c’est là que
-le flair et l’esprit d’observation jouent un rôle capital.</p>
-
-<p>Les rivières guyanaises, je ne veux pas dire les
-grands fleuves, sont presque enfouies sous la végétation
-tropicale, à tel point qu’à moins d’être en
-canot, on ne s’en rend pas compte ; elles dessinent de
-tels méandres qu’à chaque instant la rivière devient
-presque une île. Je me demande si, même en ballon
-ou en aéroplane, on distinguerait de la forêt les
-rivières guyanaises. Sur les fleuves, c’est autre
-chose, le soleil déverse à grands flots ses rayons.
-Sous une réclame en faveur du dragage, on pouvait
-voir un jour cette poétique légende : <i>lever de soleil
-sur une rivière à draguer</i>. Ce devait être l’or au
-fond de l’eau qui donnait un éclat spécial à ce lever
-de soleil, sans quoi comment le distinguer de celui
-d’une rivière vulgaire ?</p>
-
-<p>Les travaux de prospection consistent à creuser
-des fouilles dans le sable qui forme les berges des
-rivières, jusqu’à ce qu’on atteigne le rocher ; on
-extrait l’or du fond de cette fouille qui peut avoir
-4 ou 5 mètres de profondeur. Le procédé est très
-précis et ne laisse guère place au doute. Il ne faudrait
-pas croire que ce travail soit beaucoup plus
-agréable à exécuter que le dragage : le travail d’exécution
-d’abord est si pénible que les indigènes seuls
-peuvent le faire. Ce qu’ils redoutent le plus pourtant,
-ce sont les longs séjours dans l’eau, bien qu’elle
-ne soit pas froide, lorsqu’il s’agit de prospecter le
-lit même de la rivière.</p>
-
-<p>L’atmosphère qu’on respire constamment sous le
-bois sauvage, où le soleil ne pénètre jamais, est déprimante
-et fiévreuse. Pendant quelques semaines,
-on ne ressent rien, puis, un beau jour, un frisson
-vous saisit. On s’imagine que c’est un simple refroidissement,
-on s’agite, on marche pour se réchauffer ;
-impossible de transpirer, on a toujours froid.
-L’heure du repas arrive, il est impossible de manger.
-C’est la fièvre, et comme l’accès est imprévu, il est
-inutile de prendre de la quinine. Il a fallu un grand
-médecin, Sydenham, pour découvrir le moment où
-la quinine peut agir. Donc il n’y a qu’à patienter,
-mais cela dure des heures. L’accès passe, on se
-trouve bien, on reprend son travail. Mais le lendemain,
-c’est un autre accès plus violent, les alternatives
-de chaleur et de frissons se succèdent malgré
-la quinine ; parfois viennent des vomissements, et
-l’on en a ainsi pour une semaine.</p>
-
-<p>On se remet à force de quinine, mais le mois suivant,
-c’est pire. La fièvre est chronique, comme la
-lune. Il arrive, dans le cas de certains tempéraments,
-qu’au bout de quelques mois il n’y a plus qu’une
-chose à faire, revenir vers la côte, à Cayenne, respirer
-la brise de mer, ou bien aller aux Antilles,
-même en France. Certains résistent, mais il est rare
-qu’au bout de deux ou trois ans de séjour aux placers,
-un blanc ne soit pas réduit à une telle prostration
-que son retour s’impose. Il y a des exceptions,
-certainement.</p>
-
-<p>Sans doute on ne meurt pas d’un accès de fièvre,
-mais elle mine ; on s’affaiblit toujours, l’anémie vient,
-le sang perd ses globules rouges. Et puis à la longue,
-c’est l’<i>enflure</i>, et si elle atteint les organes vitaux,
-c’est la mort précoce. Les cimetières des placers
-n’ont guère de place pour les vieillards ; ils sont
-peuplés de jeunes gens et d’hommes en pleine sève,
-victimes d’épuisement ou d’accidents.</p>
-
-<p>Quand on les voit, ces hommes ou ces jeunes gens,
-travaillant aux placers ou aux prospections, couverts
-de sueur sous l’ombre des bois, ou exposés au soleil
-brûlant des tropiques, on admire leur courage. Il
-faut un corps plus résistant sous les climats chauds
-et humides que sous les climats froids. Le caractère
-aussi doit être plus trempé. Ce sont des gens de
-valeur qu’il faut dans ces pays où bien des gens
-s’imaginent qu’il suffit d’envoyer les médiocres.
-D’ailleurs ce n’est pas sans plaisir que les noirs
-voient arriver des machines, comme les dragues,
-qui suppriment ce qu’il y a de plus pénible dans le
-travail manuel, dans l’exploitation à la mode ancienne
-des placers. Il est temps que le capital vienne
-à son tour concourir à mettre en valeur ces pays difficiles.</p>
-
-<p>Les femmes sont peu nombreuses aux placers, mais
-elles aussi doivent être robustes. Les unes travaillent
-aux <span lang="en" xml:lang="en">sluices</span> à débourber les pelotes d’argile qui enferment
-l’or, d’autres font la cuisine ou la lessive,
-ce qui n’est pas moins dur. Pourquoi ont-elles de si
-drôles de noms, comme Mes Délices, etc. ?</p>
-
-<p>On voit de drôles de choses aux placers. Certain
-blanc se croyait très sage de mener l’existence des
-indigènes. Légèrement vêtu, il vivait de riz à l’eau
-et de manioc. Puis il se constitua un plat unique :
-une soupe avec du riz, du manioc, des confitures et
-de la graine de lin. Naturellement il ne buvait que
-de l’eau. Pourtant la fièvre ne l’épargna pas plus que
-les autres, alors il renonça brusquement à son régime
-monastique et tomba dans l’excès contraire. Le
-tafia et le gibier furent son ordinaire, mais ce fut
-pire, et il fallut le rapatrier. On ne saurait s’imaginer
-le mal que font aux créoles et aux noirs le
-tafia d’un côté, le poisson gâté de l’autre.</p>
-
-<p>Il existe une immense région très intéressante à
-prospecter, comprise entre deux affluents de la
-Mana : l’Arrouani et le Lézard. A l’heure actuelle,
-elle est encore assez riche par places pour faire
-vivre de son or plusieurs milliers de maraudeurs.
-C’est ainsi qu’il y a trois villages de ravitaillement :
-la Louise, Délices, et P. I., initiales d’un prospecteur.</p>
-
-<p>L’or de cette région paraît provenir des monts
-Bécou-Bécou, hauts de 4 à 500 mètres, situés au sud
-du placer Enfin. Ce pays est un des plus pittoresques
-de la Guyane. Dans mon précédent voyage, de l’Approuague
-à la Mana, je n’avais rien vu de si varié.
-A cause du grand découvert pratiqué au placer
-Enfin, on distingue merveilleusement les montagnes
-et leurs ravins. Cela est très rare en Guyane, où l’on
-est toujours enfoui sous la forêt vierge, avec tout
-son cortège d’insectes malfaisants, et où l’on gravit
-les collines sans découvrir aucun site, même du
-sommet.</p>
-
-<p>Les passages à travers les ravins d’Enfin sont loin
-d’être commodes, d’autant moins que les criques ont
-été allégées de leur or, donc creusées profondément.
-Le long des travaux, les hautes herbes et les buissons
-ont repoussé avec une folle vigueur et ont fini par
-recouvrir traîtreusement les trous, de sorte qu’on
-n’évite guère les chutes. Les ponts formés d’un tronc
-d’arbre sont une aide précieuse, encore faut-il avoir
-gardé l’habitude de la gymnastique. Le sage au
-régime indigène, dont je parlais tout à l’heure, crut
-d’abord pouvoir faire comme les sauvages et se
-passer de souliers ; il est vrai qu’il adopta très vite
-le passage dans l’eau, pour éviter l’acrobatie du pont
-suspendu ; pourtant il ne put y tenir, il s’acheta des
-souliers, en même temps qu’il abandonnait son
-brouet à la graine de lin.</p>
-
-<div class="c" id="img14"><img src="images/illu14.jpg" alt="" />
-<div class="c">DRAGUE EN EXPLOITATION (PLACER ÉLYSÉE)</div>
-</div>
-<p>Sur le sentier du placer Désirade, je fus rejoint un
-soir par un Français qui venait de faire dans sa
-journée 43 kilomètres comptés au podomètre. En
-outre, il avait subi pendant deux heures une pluie
-torrentielle, une de ces pluies tropicales qui tombent
-en cascade sur la forêt en faisant un tel fracas qu’on
-les entend venir une demi-heure avant de les recevoir.
-Pourtant il était fort gai, il me raconta de
-ces balivernes qui reposent de la fatigue, et termina
-par le fameux vers d’Alphonse Allais qui rime tout
-entier sur lui-même. C’est pourtant ce soir-là que je
-commençai un accès de fièvre.</p>
-
-<p>Désirade est un endroit fort curieux ; on y a trouvé
-de grosses pépites, pourtant les criques y avaient été
-peu auparavant brusquement abandonnées, comme
-si les mineurs fussent partis, appelés subitement ailleurs
-par une découverte sensationnelle, peut-être
-celle du Carsewène, au contesté brésilien.</p>
-
-<p>Comme ce pays regorge de maraudeurs, une des
-compagnies exploitantes essaya de les expulser en
-faisant venir à grands frais une demi-douzaine de
-gendarmes de Cayenne avec un géomètre pour limiter
-leurs déprédations. Mais ce fut peine perdue, il
-faudrait tenir un régiment en permanence. Dans de
-pareils cas, le mieux est de s’entendre avec ces
-bricoleurs et de leur acheter l’or à prix réduit. Pour
-comble, le géomètre trouva une occasion excellente
-de délimiter des terrains pour son compte et de les
-vendre ensuite aux maraudeurs contre de la poudre
-d’or. Le directeur du placer, un créole encore naïf,
-était navré ; il nous dit avec justesse : « Je m’en tirais
-encore avec ces voleurs quand j’étais seul, mais
-depuis qu’il y a des gendarmes et un géomètre, c’est
-fini, ils sont partout, ils sont même chez eux ; et avec
-cela, c’est moi qui dois payer tout le monde. »</p>
-
-<p>Les deux placers Enfin et Pas-Trop-Tôt ont produit
-beaucoup d’or. Mais là aussi, les petites criques
-s’épuisent, si bien que les bricoleurs s’attaquent à
-la grande rivière. Ils ne pourraient le faire sans
-l’aide inespérée que leur donne un grand canal de
-dérivation exécuté par la Compagnie d’Enfin elle-même.
-Elle a eu le tort de cesser de s’en servir : il
-faut que toute chose serve à quelqu’un, ce principe
-socialiste a bien quelque justesse, et les lois minières
-l’ont souvent adopté.</p>
-
-<p>Les maraudeurs, au fond, ne sont pas dénués d’intérêt.
-Le long du sentier des montagnes, ils passent
-et nous croisent en petits groupes bavards : ce sont
-des jeunes gens, chargés de vivres ou d’outils, courant
-les bois, fouillant les criques, à leurs risques et
-périls, car beaucoup périssent de misère ou de la
-fièvre, quelques-uns font fortune, la plupart végètent
-mais avec activité. J’ai vu, près d’Enfin, le 2 novembre,
-un grand cimetière tout brillant de lumières
-sous les ombres de la forêt. C’est une pieuse coutume
-créole de dessiner des catafalques avec de nombreuses
-bougies allumées le jour des Morts, et de
-leur porter des fleurs avec de jolies prières créoles.</p>
-
-<p>On ne saurait contester l’habileté des maraudeurs
-à épuiser les parties riches des placers, et rien n’est
-plus juste que de les laisser faire lorsqu’ils ont eux-mêmes
-découvert l’endroit. Mais parfois ils arrivent
-<i>après</i> la nouvelle d’une découverte, et celle-ci est
-due aux efforts coûteux d’une expédition organisée
-par des gens entreprenants de Cayenne ou de la
-côte. Voilà donc des gens qui sont frustrés par les
-maraudeurs. Le malheur est qu’il n’y a ni cadastre
-ni police en Guyane. Mais j’ai déjà parlé de tout
-cela, ce sont toujours les mêmes faits qui se passent,
-tant il est difficile de sortir de la routine.</p>
-
-<p>Les maraudeurs ont leurs villages de ravitaillement.
-J’ai passé plusieurs fois à travers un de ces
-singuliers villages, celui de P. I. Cela n’a aucun
-rapport avec ce qu’on voit ailleurs. Un vaste espace
-a été déboisé au bord de la rivière, et dans cet
-espace on a construit peut-être deux cents carbets en
-lamelles de bois, appelées golettes, avec un toit en
-feuilles de palmier. Il y a quatre-vingts boutiques de
-vivres. Des rues très irrégulières serpentent sur le
-sol ondulé et dans le pittoresque désordre de ces
-huttes primitives ; des Américains les eussent tracées
-au cordeau, c’était bien facile. Mais les créoles…; ils
-ne se doutent même pas de ce que c’est que l’ordre.
-Leur seul souci est de vivre, en mettant un peu d’or
-en réserve. Bien entendu, il n’y a aucune police,
-aucune administration ; c’est la liberté complète, le
-socialisme naturel ; pourtant l’or n’est pas mis en
-commun. C’est que l’or est trop facile à cacher, et
-ainsi c’est le commencement de la propriété, le premier
-obstacle au rêve socialiste. <i>Ce chien est à moi</i>,
-disaient ces pauvres enfants ; en vérité, le premier
-mot de la possession a dû être : <i>Cet or est à moi</i>.
-L’âge d’or a commencé la division des hommes :
-avant l’or, il n’y avait que la nourriture quotidienne
-et l’abri précaire.</p>
-
-<p>Le village de P. I. fut incendié presque totalement
-dans le courant d’octobre. Le feu avait pris dans un
-carbet servant de cuisine ; on déménagea les carbets
-voisins, et on se hâta de faire tomber celui qui brûlait,
-mais le feu avait pris aux branches d’un grand
-arbre resté debout dans le village. Des branches, il
-descendit sur d’autres carbets, et en quelques heures,
-près de cent cases furent entièrement dévorées. Des
-rues entières avaient disparu, ou plutôt la rue était
-partout, car il ne reste rien de ces éphémères constructions.
-On tenta bien de sauver des marchandises,
-mais on ne réussit qu’à demi, des amoncellements
-mal placés prirent feu tour à tour. Ce fut un désastre,
-seul l’or fut sauvé. Les marchands, pour se
-dédommager, vendirent doublement cher ce qui leur
-restait. Quant au village, huit jours après il était
-presque reconstruit. L’arbre malencontreux, cause
-du feu, avait disparu.</p>
-
-<p>Ensuite, pour réparer les pertes, on partit en
-groupes compacts sur tous les points du territoire,
-saccager les criques qui pouvaient garder encore de
-l’or. Heureux pays où <i>l’or de la nature</i> remplace
-<i>l’argent du patron</i> ! Le malheur, c’est qu’il n’y a pas
-même de légumes à P. I., à peine du manioc ; il faut
-acheter les vivres à la côte et les transporter ; on vit
-de conserves arrosées de tafia, régime à peine digne
-des forçats, mais on est libre et on ne travaille que
-pour soi !</p>
-
-<p>Cependant ce libre maraudage est forcément destiné
-à disparaître, car les grandes criques auxquelles
-on veut s’attaquer nécessitent d’énormes efforts, il y
-a beaucoup d’eau et l’épaisseur du gravier stérile à
-déplacer atteint 4 mètres. Les travaux de ce genre
-que j’ai vu faire sur Enfin et sur Décision ne pourront
-se prolonger longtemps, surtout que la saison
-des pluies empêche radicalement cette méthode d’exploitation
-pendant six mois de l’année, de janvier
-à juillet. A chaque saison, tout est à refaire. Il faut
-essayer autre chose, le dragage s’impose, mais s’oppose
-à la liberté ; il faut des associations et de l’ordre,
-choses contraires à la négligence et à la jalousie
-créoles.</p>
-
-<p>Les Français, qui ont tant de qualités aux colonies
-ou à l’étranger, ont gardé ce défaut de la jalousie.
-Jules César déjà traitait les Gaulois d’<i lang="la" xml:lang="la">invidi et avidi</i>.
-Avides, ils le sont moins peut-être que les Anglo-Saxons,
-mais jaloux, ils le sont toujours. Ils se dénigrent
-mutuellement, ils semblent être heureux parfois
-des échecs des leurs, comme s’ils devaient en
-tirer quelque chose. Voilà la haute qualité des Anglais,
-ils se font toujours valoir, mais ils ne sont pas
-socialistes avec cela. L’illogisme est au fond de
-toutes nos actions.</p>
-
-<p>Il reste pourtant beaucoup à faire en Guyane au
-seul point de vue de l’or. Ce pays a produit officiellement
-plus de 300 millions d’or ; on peut bien dire
-500, car une forte proportion a échappé à la douane,
-soit par Para, au Brésil, soit par la Guyane hollandaise,
-où la taxe est de 5 pour 100 au lieu
-de 8 pour 100 sur notre territoire. Le seul Carsewène,
-qui a produit, dit-on, 80 à 100 millions d’or,
-n’en a fait passer que 30 millions à peine par
-Cayenne<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>. Mais le chiffre même de 500 millions
-comme production de notre Guyane est bien faible
-comparé à celui de la Californie qui, en cinquante
-ans, c’est-à-dire dans le même temps que la Guyane,
-a produit 7 à 8 milliards, dont 4 par des alluvions.
-L’Alaska avait produit le demi-milliard en dix ans.
-On peut estimer hardiment que les grandes rivières
-guyanaises renferment autant et plus d’or que les
-petites criques, seules exploitées jusqu’ici. Si donc
-il y a beaucoup à faire, il y a beaucoup à espérer,
-et je ne parle pas des filons de quartz, dont un seul,
-celui d’Adieu-Vat, est bien reconnu et exploité.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> Le Carsewène passe pour être ce fameux El Dorado, le
-pays du Roi Doré : el dorado Rey ; la légende date de l’arrivée
-de Christophe Colomb aux Antilles.</p>
-</div>
-<p>Pour revenir du placer Elysée vers la côte, je fis
-à pied, avec le grand coureur des bois, un long parcours
-en forêt pour éviter les sinuosités interminables
-du Lézard, où les eaux étaient très basses. Ce
-trajet, le long d’un sentier à peine visible, dura
-quatre heures. C’en fut assez pour me montrer
-comme la végétation tropicale détruit rapidement la
-trace des hommes. Mon guide déploya une habileté
-et un instinct de sauvage à se retrouver toujours
-dans l’inextricable dédale des troncs éboulés et des
-pistes d’animaux qui courent la forêt vierge, et cela
-est admirable, lorsqu’on n’est pas, comme le Mowgli
-de Kipling, un <i>sauvage enfant du bois sauvage</i>, mais
-un civilisé intelligent.</p>
-
-<p>Quant au voyage en canot je n’en dirai rien ; on
-se lasse de revoir du matin au soir les mêmes
-paysages, quelque grandioses qu’ils soient. Quand
-je montai aux placers, c’était la saison sèche, le
-soleil dardait sur le fleuve et sur nous une pluie de
-feu, et son éclat était insupportable. Aux placers,
-nous avions eu quelques nuages de pluie, mais parfois
-le ciel blanc partout était aveuglant, c’était pire
-que l’éclat du soleil. Au retour, les pluies devinrent
-torrentielles, ces pluies tropicales, qui, en cinq minutes,
-transpercent les imperméables, et qui durent
-des heures. On comprend la vanité des vêtements.
-Mais j’ai gardé le bon souvenir de la marche en forêt,
-sous l’ombre des grands arbres ; le soleil est très
-atténué, et la pluie aussi.</p>
-
-<p>Vraiment le grand <i>desideratum</i> de la Guyane, ce
-ne sont pas des chemins de fer, non pas même des
-routes, mais des sentiers muletiers qui formeraient un
-réseau régulier à travers l’inextricable dédale de la
-forêt. On irait bien plus vite qu’en canot, parce
-qu’on éviterait les interminables méandres des
-criques, et on ne serait pas à la merci des pagayeurs
-pour le prix des transports.</p>
-
-<p>Je terminerai ce voyage par quelques mots sur
-Saint-Laurent du Maroni, où j’ai passé à mon retour
-en France. C’est le siège de l’administration pénitentiaire,
-c’est-à-dire des forçats. Si ceux-ci ont fait bien
-peu de travail, depuis soixante-dix ans, un tout petit
-chemin de fer de Saint-Jean à Saint-Laurent et 15 kilomètres
-de route à Cayenne, il faut reconnaître que
-leur régime est peu enviable. Ce n’est peut-être pas
-autant le climat que la mauvaise nourriture qui les
-affaiblit et qui les tue, je tiens ceci d’un médecin.
-Ils ne digèrent plus le lard et les légumes secs qu’on
-leur donne, leur intestin cesse de fonctionner. Ils
-sont condamnés à une mort lente. Chaque année en
-voit mourir autant qu’il en arrive, à peu près douze
-cents, sur un total de sept mille actuellement en
-Guyane. De 1856 à 1900, on a transporté cinquante
-mille condamnés dans le pays, on voit que la mortalité
-est forte. Il n’y aurait rien à dire s’il n’y avait
-parmi eux que de mauvaises têtes irréductibles, mais
-il se trouve aussi au bagne quelques jeunes gens,
-parfois de bonne famille, que la passion a entraînés,
-et ce sont les moins résistants, ils meurent vite sous
-ce climat trop mou et ce soleil ardent, avec cette
-nourriture inassimilable pour eux. Ne pourrait-on
-vaincre la routine administrative, et essayer la
-colonisation plus libre par les forçats, et des travaux
-mécaniques, avec des primes de bonne nourriture ?</p>
-
-<p>Il y a quelques évasions de bagne ; certains forçats
-réussissent à trouver des placers riches. Les
-noirs qu’ils rencontrent leur apprennent à laver l’or
-et se servent d’eux comme domestiques, et c’est
-ainsi que le hasard gouverne les découvertes.</p>
-
-<p>J’ai appris en Sibérie que les mêmes faits se passent.
-Bien des placers riches ont été découverts par
-les forçats, qui, à leur tour, ont été expulsés légalement
-par les marchands russes. L’histoire des
-mines a quelque chose de bien étrange.</p>
-
-<p>D’autre part, on m’a cité des faits monstrueux qui
-se sont passés au bagne et qui évidemment doivent
-rendre difficile le métier de gardien. La répression
-doit être sévère, surtout qu’une révolte générale est
-toujours possible. La délation, m’a-t-on dit, peut
-être récompensée d’une manière exemplaire. C’est
-ainsi qu’aux îles du Salut, un détenu eut le courage
-de traverser à la nage le détroit rempli de requins
-pour prévenir les autorités. Il n’était que temps, et
-on m’assure qu’il fut mis en liberté.</p>
-
-<p>Mais n’insistons pas sur ces pénibles choses qui jettent
-un si triste jour sur notre belle colonie ; il s’agit
-de la misère humaine qui afflige communément tous
-les pays civilisés ; le problème est difficile à résoudre,
-car les saints, qui en seraient seuls capables, sont
-de plus en plus rares. Revenons à la forêt vierge si
-intéressante et si riche, dont la flore et la faune
-auraient tant besoin qu’un vrai savant les étudie ;
-mais voilà, il le faudrait riche, de santé solide, et
-désintéressé. Je crois bien que, depuis les descriptions
-de Buffon, l’histoire naturelle de la Guyane n’a
-fait aucun progrès. C’est qu’avant une étude scientifique,
-il faut l’étude pratique du pays, il faut
-mettre en valeur les mines et tirer parti du sol
-autant que possible. Le renouveau industriel qui
-s’annonce pour la Guyane peut être le point de départ
-d’une ère plus prospère aussi pour l’agriculture.
-Les dragues employant moins de monde aux placers,
-il restera plus de bras disponibles pour cultiver la
-terre.</p>
-
-<p>Car, malgré les déceptions qu’il a causées, le sol
-de la Guyane est fertile, au moins dans la région des
-savanes et jusqu’aux premières collines. Il en a
-donné des preuves avant la découverte de l’or, et
-les Guyanes voisines, qui ont le même sol, produisent
-en abondance le sucre et les fruits : les bananes
-sont un des gros revenus de la Guyane hollandaise.
-Ce n’est donc point une <i>utopie</i> que de parler des
-richesses de la Guyane et d’espérer qu’un jour peu
-lointain, grâce peut-être aux dragues, elles seront
-réalisées. Si d’ailleurs la France ne s’en souciait pas,
-peut-être l’Amérique du Nord ou le Brésil viendraient
-nous supplanter, tout comme les maraudeurs supplantent
-les propriétaires guyanais. On peut bien
-dire, en terminant, que la Guyane est encore la <i lang="la" xml:lang="la">terra
-incognita</i>.</p>
-
-
-<p class="c gap">FIN</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<h2 class="nobreak">TABLE DES GRAVURES</h2>
-
-
-<table summary="">
-<tr><td>&nbsp;</td>
-<td class="r small"><div>Pages</div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Fonçage par l’eau</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#img1">17</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Forêt, près de Remire</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#img2">33</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Escalier du Rorota</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#img3">65</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap">La forêt en Guyane (crique Lézard)</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#img4">81</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Presbytère de Remire</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#img5">129</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Montjoly, près Cayenne</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#img6">145</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Le four du placer Dagobert</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#img7">161</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Église de Mana</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#img8">177</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Montjoly, colonie des sinistrés de la Martinique</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#img9">193</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Travaux des forçats dans le port, à Cayenne</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#img10">209</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Environs de Cayenne</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#img11">241</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Travaux près du port de Cayenne</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#img12">257</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Au placer Élysée</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#img13">289</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Drague en exploitation (placer Élysée)</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#img14">305</a></div></td></tr>
-</table>
-<div class="break"></div>
-
-<div class="c"><img src="images/carte.png" alt="" />
-<div class="c">CARTE DE LA GUYANE</div>
-</div>
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">TABLE DES MATIÈRES</h2>
-
-
-<table summary="">
-<tr><td colspan="3">&nbsp;</td><td class="r small"><div>Pages.</div></td></tr>
-<tr><td colspan="3"><span class="sc">A Sully-L’Admiral</span></td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c0"><small>I</small></a></div></td></tr>
-<tr><td colspan="2"><span class="sc">Chapitre</span> I.</td>
-<td class="drap">— Premières impressions</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c1">1</a></div></td></tr>
-<tr><td>  —</td> <td class="r"><div>II.</div></td>
-<td class="drap">— En voilier</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c2">14</a></div></td></tr>
-<tr><td>  —</td> <td class="r"><div>III.</div></td>
-<td class="drap">— En canot sur l’Approuague</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c3">28</a></div></td></tr>
-<tr><td>  —</td> <td class="r"><div>IV.</div></td>
-<td class="drap">— Le saut Machicou</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c4">49</a></div></td></tr>
-<tr><td>  —</td> <td class="r"><div>V.</div></td>
-<td class="drap">— Le Grand Canory</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c5">60</a></div></td></tr>
-<tr><td>  —</td> <td class="r"><div>VI.</div></td>
-<td class="drap">— Japigny. — La Fourca</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c6">74</a></div></td></tr>
-<tr><td>  —</td> <td class="r"><div>VII.</div></td>
-<td class="drap">— Dans le bois. — Souvenir</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c7">90</a></div></td></tr>
-<tr><td>  —</td> <td class="r"><div>VIII.</div></td>
-<td class="drap">— Aventuriers de mines</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c8">107</a></div></td></tr>
-<tr><td>  —</td> <td class="r"><div>IX.</div></td>
-<td class="drap">— Départ de Souvenir</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c9">124</a></div></td></tr>
-<tr><td>  —</td> <td class="r"><div>X.</div></td>
-<td class="drap">— Toujours en forêt. — Placers aurifères</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c10">133</a></div></td></tr>
-<tr><td>  —</td> <td class="r"><div>XI.</div></td>
-<td class="drap">— Pratique et théorie</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c11">147</a></div></td></tr>
-<tr><td>  —</td> <td class="r"><div>XII.</div></td>
-<td class="drap">— Le placer Dagobert</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c12">162</a></div></td></tr>
-<tr><td>  —</td> <td class="r"><div>XIII.</div></td>
-<td class="drap">— Descente de la rivière Mana en canot</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c13">172</a></div></td></tr>
-<tr><td>  —</td> <td class="r"><div>XIV.</div></td>
-<td class="drap">— Le bourg de Mana</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c14">185</a></div></td></tr>
-<tr><td>  —</td> <td class="r"><div>XV.</div></td>
-<td class="drap">— Cayenne</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c15">195</a></div></td></tr>
-<tr><td>  —</td> <td class="r"><div>XVI.</div></td>
-<td class="drap">— Les ressources de la Guyane française</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c16">217</a></div></td></tr>
-<tr><td>  —</td> <td class="r"><div>XVII.</div></td>
-<td class="drap">— Les richesses du sous-sol. — Les placers</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c17">254</a></div></td></tr>
-<tr><td>  —</td> <td class="r"><div>XVIII.</div></td>
-<td class="drap">— Les placers Elysée, etc., notes pittoresques</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c18">287</a></div></td></tr>
-</table>
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c top4em">PARIS<br />
-TYPOGRAPHIE PLON-NOURRIT <span class="small">ET</span> C<sup>ie</sup><br />
-RUE GARANCIÈRE, 8</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c top4em">A LA MÊME LIBRAIRIE :</p>
-
-
-<table summary="">
-<tr><td class="drap"><i>La Guyane.</i> <b>Au Pays de l’or, des forçats et des
-Peaux-Rouges</b>, par le D<sup>r</sup> <span class="sc">J. Tripot</span>, membre de la
-Société de géographie de Paris. 3<sup>e</sup> édition. Un volume
-in-16, avec 26 grav. dans le texte et hors texte.</td>
-<td class="bot r w4"><div>4 fr.</div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><b>Autobiographie de Henry M. Stanley</b>, publiée par
-sa femme Dorothy <span class="sc">Stanley</span>, traduite par Georges
-<span class="sc">Feuilloy</span>.</td> <td>&nbsp;</td></tr>
-<tr><td class="p">I. <i>Années d’épreuves et d’aventures</i> (1843-1862). 4<sup>e</sup> édit.
-Un volume in-16 avec portrait.</td>
-<td class="bot r w4"><div>3 fr. 50</div></td></tr>
-<tr><td class="p">II. <i>Livingstone. — Le Congo. — Emin-Pacha. — Le
-Parlement. — Dernières années</i> (1862-1904). 3<sup>e</sup> édition. Un
-volume in-16, avec deux portraits et une carte.</td>
-<td class="bot r w4"><div>3 fr. 50</div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><i>Le <span lang="en" xml:lang="en">Far-West</span> chinois.</i> — <b>Deux années au Setchouen</b>,
-par le docteur <span class="sc">A.-F. Legendre</span>, médecin-major de
-1<sup>re</sup> classe des troupes coloniales, directeur de l’Ecole de
-médecine impériale de Tchentou (Setchouen). Récit de
-voyage, étude géographique, sociale et économique.
-3<sup>e</sup> édition. Un volume in-16 accompagné d’une carte et
-de gravures.</td>
-<td class="bot r w4"><div>5 fr.</div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><i>Le <span lang="en" xml:lang="en">Far-West</span> chinois.</i> — <b>Kientchang et Lolotie.</b> <i>Chinois.
-Lolos. Sifans</i>, par le docteur <span class="sc">A.-F. Legendre</span>.
-Impressions de voyage, étude géographique, sociale et
-économique. Un fort volume in-16 avec une carte et
-huit gravures.</td>
-<td class="bot r w4"><div>5 fr.</div></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c small"><div>(<i>Couronné par l’Académie française, prix Montyon.</i>)</div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><i>Missions A.-F. Legendre.</i> <b>Au Yunnan et dans le
-massif du Kin-Ho (Fleuve d’or)</b>, par le docteur
-<span class="sc">A.-F. Legendre</span>. 2<sup>e</sup> édition. Un volume in-8<sup>o</sup> écu avec
-16 gravures et une carte.</td>
-<td class="bot r w4"><div>5 fr.</div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><b>Dix mille kilomètres à travers le Mexique (1909-1910)</b>,
-par le comte Vitold <span class="sc">de Szyszlo</span>, membre de la
-Société de géographie de Paris. 2<sup>e</sup> édition. Un volume
-in-16 avec 16 gravures hors texte.</td>
-<td class="bot r w4"><div>4 fr.</div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><b>Au Tchad.</b> <i>Trois ans chez les Senoussites, les Ouaddaïens
-et les Kirdis</i>, par le capitaine <span class="sc">Cornet</span>, de l’infanterie
-coloniale. Nouvelle édition, précédée d’une préface de
-M. Paul <span class="sc">Adam</span>. Un volume in-16, avec des gravures
-hors texte.</td>
-<td class="bot r w4"><div>4 fr.</div></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c small"><div>(<i>Couronné par l’Académie française, prix Montyon.</i>)</div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><i>A travers l’Afrique centrale.</i> <b>Du cap au lac Nyassa</b>,
-par Edouard <span class="sc">Foa</span>, chargé de mission par le Ministère
-de l’instruction publique. 2<sup>e</sup> édition. Un volume in-18,
-accompagné de 16 gravures d’après des photographies,
-d’une carte et d’un vocabulaire.</td>
-<td class="bot r w4"><div>4 fr.</div></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c small"><div>(<i>Couronné par l’Académie française, prix Montyon.</i>)</div></td></tr>
-</table>
-
-<p class="c gap small">Paris. Typ. Plon-Nourrit et C<sup>ie</sup>, 8, rue Garancière. — 19608.</p>
-
-
-<div lang='en' xml:lang='en'>
-<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK <span lang='fr' xml:lang='fr'>LA GUYANE INCONNUE</span> ***</div>
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-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of
-computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
-exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
-from people in all walks of life.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg&#8482;&#8217;s
-goals and ensuring that the Project Gutenberg&#8482; collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg&#8482; and future
-generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org.
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation&#8217;s EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
-U.S. federal laws and your state&#8217;s laws.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Foundation&#8217;s business office is located at 809 North 1500 West,
-Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up
-to date contact information can be found at the Foundation&#8217;s website
-and official page at www.gutenberg.org/contact
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; depends upon and cannot survive without widespread
-public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine-readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
-DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state
-visit <a href="https://www.gutenberg.org/donate/">www.gutenberg.org/donate</a>.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Please check the Project Gutenberg web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations. To
-donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 5. General Information About Project Gutenberg&#8482; electronic works
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg&#8482; concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg&#8482; eBooks with only a loose network of
-volunteer support.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
-the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
-necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
-edition.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Most people start at our website which has the main PG search
-facility: <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-This website includes information about Project Gutenberg&#8482;,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
-subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
-</div>
-
-</div>
-</div>
-</body>
-</html>
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