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-The Project Gutenberg eBook of La conscience dans le mal, by Auguste
-Gilbert de Voisins
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you
-will have to check the laws of the country where you are located before
-using this eBook.
-
-Title: La conscience dans le mal
-
-Author: Auguste Gilbert de Voisins
-
-Release Date: July 13, 2022 [eBook #68516]
-
-Language: French
-
-Produced by: Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online Distributed
- Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This book was
- produced from images made available by the HathiTrust
- Digital Library.)
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA CONSCIENCE DANS LE
-MAL ***
-
-
-
-
-
- LA CONSCIENCE
- DANS LE MAL
-
-
-
-
- DU MÊME AUTEUR:
-
-
- LA PETITE ANGOISSE, _roman_.
- POUR L’AMOUR DU LAURIER, _roman_.
- LE DÉMON SECRET, _roman_.
- SENTIMENTS, _critique_.
- LES MOMENTS PERDUS DE JOHN SHAG.
- LE BAR DE LA FOURCHE, _roman_.
- L’ENFANT QUI PRIT PEUR, _roman_.
- ÉCRIT EN CHINE.
- LE MIRAGE, _roman_.
- L’ESPRIT IMPUR, _roman_.
- FANTASQUES, _petits poèmes_.
-
-
- _Prochainement_:
-
- LE JOUR NAISSANT, _roman_.
-
-
- _Copyright by_ LES EDITIONS G. CRÈS ET Cⁱᵉ, 1921.
-
-
-
-
- GILBERT DE VOISINS
-
-
- LA CONSCIENCE
-
- DANS LE MAL
-
- _ROMAN_
-
- [Illustration: colophon]
-
-
- PARIS
- LES ÉDITIONS G. CRÈS & Cⁱᵉ
- 21, RUE HAUTEFEUILLE, 21
-
- * * * * *
-
- IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE: CINQ EXEMPLAIRES SUR CHINE HORS
- COMMERCE, NUMÉROTÉS DE 1 A 5, ET CINQUANTE EXEMPLAIRES SUR VÉLIN
- PUR FIL LAFUMA, DONT DIX HORS COMMERCE, NUMÉROTÉS DE 6 A 45 ET DE
- 46 A 55.
-
- * * * * *
-
-
- _A MON AMI_
-
- PAUL ALFASSA
-
- G. V.
-
- * * * * *
-
-
-
-
- LA CONSCIENCE DANS LE MAL
-
-
-
-
-I
-
-
-Dans ses études, Mathieu Delannes tenait un rang très enviable; tout au
-plus pouvait-on lui reprocher de n’y pas prendre grand’peine. Il se
-distinguait de façon générale, continue, sans briller par aucun de ces
-mérites particuliers qui flattent le maître et engagent la réussite
-future du «sujet». Son humeur tranquille, son travail assidu ne
-laissaient jamais rien prévoir de surprenant: il ne se fût pas plus
-départi de son calme qu’il n’eût, par exemple, saboté une composition.
-Il demandait seulement qu’on le laissât libre. Les critiques du
-professeur n’arrivaient pas à l’émouvoir; elles l’intéressaient, par
-contre, venant d’un personnage commis à cet emploi. Il y réfléchissait,
-le temps qu’il faut, puis il pensait à autre chose. Très bon camarade,
-chacun en eût témoigné, Delannes participait peu, néanmoins, à la vie de
-ses pairs et n’appartenait que nominalement à cette maçonnerie diffuse,
-liée par tant de conventions secrètes, à peine avouées, qu’est une
-classe de rhétorique ou de philosophie. Il voulait se sentir libre avant
-tout. Son influence sur ses condisciples était due, en partie, à cette
-indépendance même et à certain respect qu’il ressentait obscurément de
-la liberté individuelle d’autrui. Pour peu qu’il fût avisé, le
-professeur trouvait en lui une aide puissante. Mathieu ne tirait
-d’ailleurs pas le moindre orgueil de cette collaboration qui lui
-paraissait toute naturelle: il s’étonnait qu’on l’en remerciât.
-
- * * * * *
-
-«Mais oui, répète M. Jauffrey dont la belle barbe de philosophe ne cache
-pas le sourire très doux, dépourvu d’ironie, j’ajouterai que l’un de
-mes collègues, votre professeur de l’an dernier, partage mon opinion; il
-sera heureux de savoir que je vous l’ai transmise. En somme, vous nous
-facilitez la tâche. Nous avons devant nous une société déjà un peu
-organisée; cela est précieux, croyez-moi, quand on s’adresse à un
-auditoire dont l’attention se désagrège si aisément. On se fait mieux
-entendre et les résultats sont meilleurs. Voilà pourquoi je tenais à
-vous serrer la main, aujourd’hui.»
-
-D’abord Mathieu Delannes a paru gêné. Il réfléchit un moment avant de
-répondre, puis:
-
-«Vous êtes bien bon, monsieur Jauffrey...» dit-il.
-
-Dans sa longue main sèche, il prend la main tendue, la main lourde et
-grasse du brave psychologue et l’étreint vigoureusement.
-
-«Tout de même, ça me fait plaisir.»
-
-M. Jauffrey n’est pas un sot: il a vu le pincement triste des lèvres.
-
-«Tout de même?... Je comprends mal, Delannes... Que voulez-vous dire?
-
---Oh! rien, monsieur Jauffrey, rien de spécial. Comment vous expliquer?
-Je tiens trop à ma liberté, peut-être, mais quand on me remercie... j’ai
-peur.»
-
-M. Jauffrey serait-il ému? On le dirait: sa voix s’adoucit encore.
-
-«Pourquoi, mon enfant? Dites-moi votre pensée.»
-
-Holà! Holà! M. Jauffrey exagère. Étrange manière de parler!... Delannes
-se tient sur la défensive: il déteste les effusions. Sa bouche se
-durcit, son regard se ferme. Donnera-t-il une réponse précise? Se
-laissera-t-il prendre au piège affectueux? Non: il bredouille quelques
-paroles de politesse, salue respectueusement et se retire.
-
-«Tiens! murmure le professeur, quel singulier bonhomme!»
-
-Mais il en a trop rencontré de ces jeunes gens qui l’étonnaient, un
-jour, par une phrase inattendue, maladroite, inopérante, faite de
-vocables courant... si obscure. C’est le langage secret de leurs
-dix-sept ans. M. Jauffrey ne l’a jamais parlé ni compris.
-
-Cependant, Mathieu Delannes marche vite: il a déjà traversé la cour et
-franchi le seuil du collège.
-
-
-
-
-II
-
-
-Un vigoureux gaillard, très roux, très grand, les cheveux drus plantés
-bas sur le front très large... Et quelle carrure! A cette impression de
-force bien assise, trop sûre d’elle-même, le regard des yeux verts
-apporte un tempérament par quelque chose de franc, d’une franchise
-jeune, dont la physionomie est comme illuminée, par quelque chose de
-très clair et de très pur. Il y a de la pitié dans ce regard.
-
-Pour l’instant, Mathieu Delannes, rencogné dans un compartiment
-poussiéreux de chemin de fer, s’ennuie fort. C’est une journée d’été, en
-Normandie, et les stores baissés, battant sur les fenêtres ouvertes,
-n’empêchent guère la chaleur de se manifester. Delannes suffoque et le
-roman policier qu’il s’oblige à lire ne l’intéresse pas. Il s’est tiré
-facilement, brillamment, paraît-il, de l’épreuve du baccalauréat et va
-rendre compte de ses lauriers à M. Jacques Mesnard, son oncle, son seul
-parent.
-
- * * * * *
-
-Depuis quelques moments, on aperçoit la mer. Voici que le train
-s’arrête. Mathieu confie sa valise à un employé de la petite gare et
-saute sur le quai. Bientôt après, une carriole l’emporte sur la route
-blanche.
-
-«Belle journée, monsieur Mathieu, pour votre arrivée!
-
---Un peu chaude, Louis... Comment va mon oncle?
-
---Oh! Monsieur est toujours de même: sa goutte, ses douleurs... Il ne
-sort pas beaucoup. Rien de changé, comme vous voyez.
-
---Et mon ami Hourgues?
-
---M. Hourgues se porte bien, Madame et la petite aussi. Ah! des braves
-gens, ceux-là, on peut le dire, et qui n’embêtent pas le monde. Un
-gérant, voyez-vous, c’est tout bon ou tout mauvais. M. Hourgues, il me
-parle comme à un ami, et j’ai beau être cocher, il me serre la main.
-C’est pas monsieur votre oncle qui saluerait un domestique!»
-
- * * * * *
-
-Le trot vif du cheval, de légers tourbillons blancs, un ciel bleu pâle,
-envahi de lumière, les champs longuement étendus, des bêtes, des
-verdures légères, tout un paysage familier à Delannes et qu’il aime...
-Une heure durant, les cahots coupent sa causerie avec Louis. Il est
-heureux de retrouver le vieux cocher au parler franc qui, jadis, lui
-apprit à grimper aux arbres, à marcher sur les mains, à nager, à monter
-à cheval, à conduire, et sous la surveillance duquel il tua son premier
-lapin.
-
-Là-bas, ce bosquet touffu de marronniers marque la fin de la course. Il
-jette de l’ombre sur un large gazon bordé de plates-bandes aux diverses
-teintes, devant une haute façade grise, sans style, d’aspect sérieux et
-bourgeois. C’est la maison natale de Mathieu. Les roues de la carriole
-grincent contre le gravier avec un bruit connu, en franchissant la
-grille, en contournant le bassin aux carpes, en s’arrêtant au seuil où
-deux grands vases ornés ont presque disparu sous les entrelacs, festons
-et guirlandes d’une somptueuse vigne vierge qui rougit déjà.
-
- * * * * *
-
-Delannes met pied à terre, sans se presser, tranquillement. Il a
-pourtant un cri de joie en voyant paraître, les bras tendus, cet homme
-grisonnant dont le regard bleu garde tant de jeunesse:
-
-«Mon ami Hourgues!
-
---Mathieu, vous voilà dans une forme splendide! Vos succès ne vous ont
-pas fatigué.
-
---On parlera de ça plus tard; embrassons-nous d’abord.
-
---Je sens que vous crevez de soif. Venez boire dans mon bureau; Lucie et
-la petite nous y rejoindront; elles sont sur la plage; on ne vous
-attendait pas si tôt... Mais j’oublie de dire que votre oncle est dans
-sa bibliothèque, prêt à vous faire bon accueil.
-
---Quand je serai lavé, changé, j’irai le joindre. Maintenant, vous
-devinez juste, Hourgues: il me suffira de boire frais.»
-
-
-
-
-III
-
-
-Vêtu de blanc, l’œil vif et la mine dégagée, Mathieu s’en fut frapper,
-plus tard, à la porte de son oncle. M. Jacques Mesnard était assis dans
-un grand fauteuil, devant la fenêtre ouverte d’où l’on dominait une
-vaste prairie dévalant jusqu’à la plage entre deux bois qui, de droite
-et de gauche, étendaient leurs verdures. En face, c’était la mer, grise
-et marquée de taches violettes, sous le ciel lumineux plein de grandes
-nuées. Le vieil homme regardait ce paysage en fumant des cigarettes,
-inlassablement. A ses pieds, une bassine de cuivre servait à recueillir
-le rebut de son pétun. Sur ses genoux, un journal restait inutilisé;
-parfois il se le faisait lire par Hourgues ou Mme Hourgues qu’il
-interrompait, à chaque instant, pour placer des commentaires. Ils
-étaient sarcastiques, toujours, et souvent grossiers.
-
-Une figure en lame de couteau, des cheveux jaune sale, tombant en mèches
-sur un front étroit; un long nez mince, une bouche dessinée pour émettre
-des railleries, peu de dents, et celles-là presque noires, un menton
-pointu, des mains, belles jadis, maintenant déformées par la goutte et
-dont les doigts étaient marqués d’une indélébile teinture de tabac... Il
-se présentait ainsi.
-
-«Te voilà donc, dit-il sans bouger. Approche.
-
---Bonjour, mon oncle; comment vous portez-vous?
-
---A mon âge, cela ne change guère que pour de bon.
-
---Lucie Hourgues vient de me dire que votre dernière crise de goutte
-remonte à quinze jours et ne fut pas forte.
-
---Pas forte! j’aimerais qu’elle l’eût sentie!... Mais parlons de toi.
-Mathieu, tu fais grand honneur à la famille par tes succès
-universitaires. Une lettre de ton professeur me les a appris et je t’ai
-envoyé cinq cents francs, aussitôt, dont tu m’as d’ailleurs accusé
-réception. Il convient, de plus, que je te félicite sur un ton
-chaleureux.
-
---Ne vous donnez donc pas cette peine!
-
---Mais si! mais si!... Comptes-tu rester longtemps à Villedon?
-
---Le temps qu’il vous plaira de fixer, mon oncle.
-
---Mettons deux mois; tu ne me gêneras nullement et Jérôme, Lucie et la
-petite Alice ont fort envie de te voir. Tu pourras monter à cheval,
-chasser un peu, vers la fin de ton séjour, et me lire quelquefois les
-feuilles parisiennes. Tu dois lire avec élégance... Laisse-moi te
-regarder... Quelle santé! Cela aussi fait honneur à la famille.
-
---La famille?... où la prenez-vous, mon oncle? Je croyais n’avoir
-d’autre parent que vous? Mes succès, mon aspect physique, vous
-touchent-ils à ce point?
-
---Évidemment, j’exagérais pour te flatter et me concilier tes grâces;
-par contre j’avoue que ta culture morale, si je puis dire, ne me laisse
-pas indifférent... Fais-tu la noce?»
-
-A cette question posée de façon brusque et sèche, Mathieu ne répondit
-rien, tout d’abord, puis:
-
-«Mon oncle, dit-il avec douceur, il me semble que ce sont là mes
-affaires personnelles.
-
---Intransigeant! déjà!
-
---Je crois que le collège et, sans doute, une éducation peu surveillée
-m’ont donné le goût de la liberté, de toutes les libertés, spécialement
-celle de me réserver, en quelque sorte, au lieu de me répandre. C’est
-une tournure d’esprit qui me rend les confidences difficiles. Je ne me
-sens pas très sociable.
-
---Cela est fort bien dit. J’admets la réponse et sa critique incluse. En
-tout cas, tu te portes à merveille et ne parais pas tenté par le
-séminaire; si tu ne la fais déjà, tu feras donc la noce avant peu. En ma
-qualité d’oncle dévoué, j’ai l’agréable devoir de t’en faciliter la
-tâche. Après ton séjour ici, tu pourras t’installer à Paris dans un
-rez-de-chaussée bien situé que je conserve depuis ma lointaine jeunesse
-dont la période orageuse a été longue, très longue... tu le sais
-peut-être. Cela te donnera le loisir de songer à ta carrière, s’il te
-plaît d’en choisir une, fût-elle de rester les bras croisés, de t’y
-préparer, de t’amuser en attendant l’heure de ton service militaire et
-de goûter librement aux délices de la gastronomie nocturne et de
-l’amour...
-
---C’est un joli programme, dit Mathieu.
-
---Il est entendu que je double ta pension et te donnerai de quoi
-t’installer à ta guise dans ce pied-à-terre. Viens à Villedon vers la
-fin de l’été; le reste du temps, ne laisse pas ton vieil oncle sans
-nouvelles: envoie-lui des portraits commentés de tes petites amies, sur
-des cartes postales. Elles orneront sa table de nuit et leur vue lui
-réjouira le cœur... Maintenant, va te promener, laisse-moi seul. Tu
-dîneras avec les Hourgues. Je dîne seul, dans cette pièce; je fume
-ensuite un cigare, le second de la journée, et je me couche seul, comme
-bien tu penses: le sage doit coucher seul, doit dormir... Au revoir...
-Non, ne me serre pas la main, celle-là est encore douloureuse;
-l’intention suffit. Bonsoir... homme libre!
-
---Excusez-moi, mon oncle. Bonsoir.»
-
-Mathieu sortit et M. Jacques Mesnard, seul de nouveau dans la vaste
-chambre qu’envahissait le crépuscule, jeta sa cigarette achevée, puis en
-alluma une autre.
-
-
-
-
-IV
-
-
-Durant les quelques années qui suivirent, Mathieu vécut à peu près comme
-le lui avait proposé son oncle. Installé à Paris, en garçon, dans un
-rez-de-chaussée qu’il orna d’accueillante manière, il fréquenta les
-lieux où l’on s’amuse, soupa en compagnie joyeuse et suivit la carrière
-de quelques demoiselles de music-hall. Sa figure d’un singulier attrait,
-son entrain, son humeur égale et d’enviables rentes expliquaient
-aisément le succès que ces jeunesses lui firent. Toutes, néanmoins, se
-plaignaient de l’impossibilité manifeste qu’elles voyaient à le garder
-longtemps. Non pas qu’il fût précisément volage: il souffrait mal une
-contrainte, la moindre le mettait en éveil, amenant bientôt la plus
-courtoise liquidation et la plus définitive.
-
-«Ça va quelque temps, puis il rue dans les brancards.»
-
-«On croit le tenir; un jour, il vous glisse entre les doigts.»
-
-Deux formes données à la même pensée par deux de ses amies.
-
-Pourtant Mlle Lily Bentham sut l’enchaîner pendant six mois, Mlle Gaby
-Lesurques, environ cinq. Le charme de May Read ne dura qu’une saison,
-mais la jeune Nicole du Théâtre Impérial l’enchanta de janvier à
-septembre. Ils tentèrent de conserve un voyage à Venise qui détermina
-leur rupture, Mathieu ayant montré, dans cette ville romantique, trop de
-goût pour des Vénitiennes de petite naissance et Nicole s’en étant
-plaint. D’autres aventures toutes pareilles menèrent avec douceur
-Mathieu Delannes à ses vingt et un ans.
-
- * * * * *
-
-Chaque été, quand Paris devenait insupportable, il se rendait à
-Villedon, sans jamais y prolonger son séjour. Aux premières feuilles
-rousses, Mathieu se sentait las des conversations de M. Jacques Mesnard,
-si sèches et piquées de trop de mots pointus. Celles de Jérôme Hourgues,
-de sa femme, voire de sa fillette lui agréaient mieux; avec la petite
-Alice, il s’oubliait à jouer des heures entières sur le sable de la
-plage, mais bientôt l’influence de l’oncle toujours goutteux,
-sarcastique et revêche se manifestait à nouveau. Déprimé, Mathieu ne
-jouissait plus de ce paysage de la mer et des bois qu’il aimait tant:
-d’un jour gris, il ne sentait que la tristesse, d’un jour lumineux et
-chaud, le seul accablement. Pour le réconforter, Villedon, sa maison
-natale, n’éveillait en lui que de trop lointains souvenirs.
-
-Que savait-il de sa mère morte en couches, de son père qui n’avait
-survécu que trois ans à sa femme? Il se les imaginait par des
-photographies, par les bibelots de leurs chambres, par quelques
-anecdotes, quelques lettres retrouvées, mais cela était si peu de chose,
-et ce peu si peu vivant! Rentrant à Villedon, il ne rentrait pas chez
-lui.
-
-Paris lui donnait d’autres plaisirs très appréciables, mais Paris ne le
-contentait guère. S’il avait jeté sa gourme avec toute l’ardeur d’un
-jeune cheval échappé, Mathieu se doutait bien que cela ne durerait pas.
-Ses compagnons de noce, ses camarades, les demoiselles de music-hall et
-les dames trop poudrées, témoins de son plaisir, lui paraissaient former
-une troupe d’esclaves évoquée autour de lui à seule fin de le
-satisfaire. Il en arrivait presque à les plaindre.
-
-«Moi seul, je m’amuse librement. Les autres, vous par exemple, ma chère,
-travaillez à m’amuser.»
-
-Ainsi parla-t-il à Gaby Lesurques (charmant visage, intelligence bornée)
-qui, pour toute réponse, murmura d’une pauvre voix mince:
-
-«Ben vrai, Mathieu, tu en dis des choses!»
-
-Et vida d’un trait son cocktail.
-
-Quelques incursions dans d’autres mondes lui donnèrent de l’ennui; la
-préparation de deux examens utiles l’absorba insuffisamment. Pourtant,
-son année de service militaire lui fut d’un réel bénéfice. Il acceptait
-une discipline aussi ouvertement affichée; sa liberté n’en souffrait
-pas. Il se plut à cette tâche qui l’occupait d’une façon nouvelle et la
-ville de province qui l’accueillit faisait un bien joli cadre. Mais ces
-haltes n’ont qu’un temps... Un jour, on s’en va... Dès lors, il semble
-que les belles heures soient passées où l’on se sentait l’âme libre et
-légère.
-
-«D’ailleurs, expliquait-il, cela eût duré un mois de plus que je me
-serais ennuyé à périr... ou jusqu’à tout casser.»
-
-Mathieu a-t-il si peu changé depuis le collège?
-
- * * * * *
-
-Rentré à Paris, il s’aperçoit que les sorties nocturnes le tentent
-moins. Des projets d’avenir se précisent en lui. Bientôt, il partira; il
-s’installera pour quelques années dans une colonie lointaine...
-laquelle? il ne sait encore, mais de ce choix il s’occupe avec
-application.
-
-Un soir d’hiver où la pluie tombe dru et que Mathieu étudie, dans un
-gros livre, l’agrément et les inconvénients de vivre en Indo-Chine, on
-sonne à sa porte. Il ouvre et reçoit des mains du télégraphiste
-ruisselant un papier bleu. Persuadé que ce sont là des nouvelles de sa
-jeune amie du jour qui soigne au soleil de Nice un rhume de cerveau, il
-déchire la feuille sans hâte, mais ce papier bleu lui vaut une surprise,
-car il lit:
-
- _Votre oncle succombé ce matin à une attaque de goutte. Funérailles
- lundi midi. Sincères condoléances, affections. Jérôme Hourgues._
-
-«Il convient donc que je parte au plus tôt,» se dit Mathieu.
-
-Ayant consulté l’indicateur, il sonna la femme de chambre et lui annonça
-qu’il prendrait le train de 8 h. 12, le lendemain, dimanche.
-
-«L’oncle est mort...»
-
-Nulle émotion ne naissait. Il se fût étonné d’en ressentir une très
-vive, mais ce vieillard qu’il n’aimait pas, qu’il n’admirait pas, dont
-il estimait peu la vie d’égoïste brutal, cynique, parfois cruel, vivant
-seul et sans amis, depuis que sa santé l’obligeait au repos des champs,
-ce vieillard ne représentait pas moins quelque chose: tout ce qui
-restait de famille à Mathieu Delannes... Mathieu serait plus seul
-encore.
-
-«Et, se disait-il en regardant la cheminée où s’alignaient des
-photographies souriantes, je ne lui ai même pas fait tenir les portraits
-de petites femmes qu’il me réclamait un jour. Pourtant, c’eût été
-charitable et l’eût amusé... Tant pis... Trop tard!»
-
-Il se coucha peu après et prit, le lendemain, à 8 h. 12, le train pour
-Villedon.
-
-
-
-
-V
-
-
-M. Jacques Mesnard dormait son dernier sommeil, sous une plaque de
-marbre gris, dans un cimetière qui n’avait rien de la grâce du cimetière
-de village, tel qu’on se l’imagine volontiers. Monsieur le Maire le
-déclarait hygiénique et moderne; c’est tout dire en deux mots.
-D’ailleurs, Mathieu n’avait pu s’empêcher de penser que ce petit enclos,
-sec, propret, fermé de murs blancs dont le faîte se défendait de
-l’escalade par des tessons agressifs, convenait fort bien au vieillard
-défunt.
-
-Nulle occupation pressante ne le rappelant, Mathieu ne rentra pas
-aussitôt à Paris. La lourde chute de neige de la veille et, sur ce
-linceul, un soleil radieux, le dessin net et nu des bois qu’il revoyait
-encore vêtus de vert ou de roux, la mer d’une teinte si fine et quelque
-chose de léger qui flottait dans l’air froid, donnaient au paysage un
-attrait nouveau qui faisait oublier Paris battu par les averses.
-
- * * * * *
-
-«Je ne l’aimais pas, vous le saviez, mon ami. Pour quelle raison
-l’aurais-je aimé? Cependant je perds avec lui tout ce que d’autres
-appellent leur famille. Me voilà tout seul. Ma famille, c’est vous qui
-me la ferez, vous et les vôtres... J’y compte.
-
---Avec raison, répondit Jérôme Hourgues, mais n’oubliez pas que lui vous
-aimait bien, à sa façon, sans doute, qui était contrainte et désagréable
-(comme il pouvait aimer), sincère néanmoins. Il tenait à vous savoir
-très entouré, chéri de tous, heureux de vivre, heureux par l’ambition et
-le succès, heureux par l’amour.»
-
-Et comme Mathieu l’interrompait, Hourgues reprit:
-
-«Pas explicitement, non; il ne se fût pas permis d’être explicite et il
-lui déplaisait de parler longtemps de quelqu’un qui lui était cher. Ses
-phrases confuses me semblaient parfois d’une insupportable amertume...
-Un homme dur, je l’accorde, mais si perspicace! Se rendant compte de son
-aridité, de sa solitude de vieil arbre tordu, de sa stérilité, il vous
-souhaitait une vie abondante et féconde.
-
---Voyons, Hourgues! répondit Mathieu, d’une voix assez coupante, il est
-mort: n’en profitez pas pour le glorifier tout de suite, comme font les
-bourgeois.
-
---Je vais croire, dit Hourgues, que vous le regrettez vraiment.»
-
-Ils parlèrent d’autre chose.
-
- * * * * *
-
-«Et quels sont vos projets pour l’avenir? demandait Hourgues.
-
---Oh! je ne sais pas encore. Aller aux colonies, peut-être; y
-travailler. Là-bas, on trouve à s’occuper de tous côtés et de mille
-manières.
-
---C’est choisir une villégiature bien lointaine, lorsque, ici où nous
-sommes, vous en avez une sous la main.
-
---Vous voulez dire que mon oncle...
-
---Il m’en a fait part lui-même. Je me souviens de ses paroles:
-«Puisqu’il tient tant à être libre, ce gaillard, au moins que je lui en
-procure les moyens!» M. Mesnard vous a donc laissé Villedon et toute sa
-considérable fortune... Le bout du monde, c’est loin, mon cher Mathieu,
-le climat y fût-il incomparable... Installez-vous dans votre famille,
-car je n’oublie pas votre affectueux propos; installez-vous à Villedon.
-
---Afin d’y mener la vie de son dernier propriétaire? Ah! non, par
-exemple! Vous continuerez à gérer cette terre que vous aimez, n’est-ce
-pas, Hourgues? ainsi tout sera pour le mieux, et le Tonkin, le Tchad ou
-Tahiti sont des lieux d’exil d’où l’on revient sans peine.
-
---Je serai toujours votre gérant, Mathieu, puisque vous m’en priez. J’ai
-succédé à mon père dans cet emploi et vous remercie de m’y maintenir,
-mais je vous assure qu’il y a du travail, et de reste, du travail pour
-plus d’un, si l’on veut faire rendre à Villedon tout ce qu’il peut
-donner.
-
---Nous en recauserons,» dit Mathieu.
-
-La dernière phrase de Hourgues l’avait surpris.
-
-
-
-
-VI
-
-
-A cette proposition toute simple, si particulière néanmoins, bien
-raisonnable, mais décevante en ce qu’elle détruisait un beau rêve
-d’exil, Mathieu songeait encore, le lendemain, après qu’il fut allé
-présenter au curé du village ses devoirs et remerciements. Le brave
-homme lui avait dit d’excellentes choses, de façon trop soutenue.
-L’ayant quitté sur la fin d’un résumé vraiment touchant des vertus de M.
-Jacques Mesnard et las de ce ronron louangeur, il entra dans un petit
-café où quelques habitués fumaient la pipe. Atmosphère moins pure mais
-plus chaude qu’au dehors; de temps en temps, contre le plancher, un
-bruit de souliers lourds: l’arrivée d’un client précédé d’une douche
-horizontale d’air glacé; des paroles d’accueil, sonores, bien timbrées.
-Tout cela, Mathieu le connaissait de longue date. Assis devant un verre
-de café noir, il s’occupait de lui-même, se répétant, examinant, pesant
-ce que Jérôme Hourgues lui disait, la veille.
-
-Bientôt, il leva la tête: quelqu’un s’installait à côté de lui, un grand
-et gros homme brun, moustachu, mal rasé, dont les cheveux passés à la
-pommade dessinaient sur le front bas une plaque en accroche-cœur. Il
-retenait au coin de sa bouche grasse un mégot éteint. Son costume, fait
-pour attirer l’œil, se composait d’un audacieux complet marron, d’une
-chemise de couleur que fermait une cravate à pois et, retournée sur le
-dossier de la chaise, d’une très ample, très sérieuse peau de bique.
-
-Pour commander son absinthe, il parla fort; sa voix était cuivrée,
-retentissante; il prétendait à beaucoup d’importance, il prenait
-beaucoup de place et ses larges mains poilues aux ongles sales furent
-d’une abjecte majesté quand il les colla sur la table, les doigts
-ouverts, afin que l’on vît mieux le travail barbare de deux bagues d’or.
-
-Et puis Mathieu s’aperçut que ce personnage n’était pas seul: une toute
-petite femme l’accompagnait, si petite qu’elle semblait moins femme que
-poupée. De beaux yeux sombres, un nez lourd, des lèvres sèches, marquées
-de fard, des cheveux roux, très abondants, dont la frisure bouffante
-débordait un chapeau modeste, sans garniture; une poitrine triste,
-plate, ornée d’un collier d’ambre, des bras maigres, à faire pitié, des
-mains aux ongles vernis, à la peau travaillée, amollie et poudrée, et
-beaucoup de bagues à ces mains. L’ensemble donnait une image surprenante
-que la robe noire, étriquée, ascétique, mal portée, accentuait encore.
-Elle parla, en réponse à un appel du gros homme, et ce fut, auprès d’un
-bruit généreux de fanfare, la mélodie dépouillée d’une clarinette.
-
-Intrigué par ce couple étrange, Mathieu, sans bouger, l’observa,
-écouta.
-
-«Tu n’as pas froid, Octave?
-
---Ici, pas trop, répondit l’homme, mais pour un sale pays, c’est un sale
-pays!
-
---Nous serons rentrés demain; il faudra écrire à Randal, ce soir, pour
-lui envoyer la liste et les renseignements.
-
---Les renseignements! comment veux-tu que je les trouve? C’est tout des
-jésuites dans le patelin: on demande quelque chose, le bonhomme répond à
-côté ou pas.
-
---Nous ne sommes plus à Toulouse!» dit la petite personne avec une mine
-dégoûtée.
-
-Puis, à mi-voix:
-
-«Qu’y a-t-il sur la liste? demanda-t-elle.
-
---Rien de très gras: le colosse, mais on l’a déjà vu; l’homme
-caoutchouc, une bonne affaire, celui-là; le cul-de-jatte casseur
-d’assiettes qui ne plaira pas à Randal (ces protestants, ça a des
-idées!) d’ailleurs, j’ai pas signé; et puis ceux de la foire de Hambourg
-que tu connais: le nabot est crevé, ils sont encore sept.
-
---C’est pas mal, Octave; c’est un joli groupe... Alors, tu reviendras
-pour les renseignements?
-
---Oui, dans six semaines. Je verrai le notaire. Il y a de belles
-prairies qui feraient tout à fait l’affaire. Tu m’accompagneras: j’aurai
-besoin de toi.
-
---Y penses-tu, Octave! Mme Salomon m’en voudra beaucoup si je la quitte
-si tôt. Elle n’a confiance qu’en moi... cette rougeur la défigure. Mme
-Salomon est une cliente merveilleuse.
-
---Ma bonne Rachel, il y a plus de galette à prendre chez Randal qu’en
-t’éreintant à graisser des vieilles dames.
-
---Tais-toi, Octave! tu me fais honte!... Et n’oublie pas de laisser
-notre adresse.
-
---T’as raison, ma poule!»
-
-Il se tourna vers le tenancier du café:
-
-«Brave homme! voici nos cartes. S’il venait des lettres pour ma femme ou
-pour moi, vous seriez bien obligeant de les faire suivre.»
-
-Il posa deux cartons sur la table, y jeta une pièce de cent sous et se
-leva.
-
-«Non, non, Rachel! dit-il à sa femme qui attendait la monnaie, il faut
-avoir la main large. Partons.»
-
-Et, cueillant sa peau de bique, il s’en vêtit.
-
- * * * * *
-
-«Drôles de gens!» dit le tenancier, quand ils eurent quitté la salle.
-
-Il y eut un murmure d’approbation chez les habitués du café.
-
-«Qui est-ce? demanda Delannes.
-
---Dieu sait, monsieur Mathieu! moi, je ne sais pas. J’en avais jamais vu
-comme ça. Je ne comprends même pas leur métier. Tenez...»
-
-Il tendit les deux cartons où Mathieu put lire:
-
- OCTAVE BOUCBÉLÈRE
- _Courtier en Singularités_
-
- MADAME RACHEL
- _Masseuse-Manucure_
-
-«Manucure! s’écriait le tenancier en riant de bon cœur, c’est pas un
-métier de chrétien, manucure! c’est quoi?»
-
-
-
-
-VII
-
-
-Rentré dans sa garçonnière, il arriva bien à Mathieu Delannes de penser
-quelquefois à ces deux personnages rencontrés par hasard, mais des
-réflexions plus personnelles, plus graves, l’occupaient, et bientôt M.
-et Mme Boucbélère s’en furent rejoindre au fond de son souvenir d’autres
-fantoches passagers qui l’avaient amusé un instant.
-
-Six mois plus tard, il se décida... Durant ces six mois, Mathieu, sans
-parvenir à rien préciser, tritura des projets multiples. Tout cela
-restait confus, épais, quand une lettre de sa jeune amie encore absente
-lui annonça un prochain retour. L’enveloppe du mauve le plus galant, le
-papier trop parfumé, l’encre trop verte lui déplurent et aussi la façon
-fleurie dont l’épistolière, qui s’ennuyait sur la côte, l’assurait d’une
-tendresse renouvelée. Cette lettre joua le rôle de la goutte adventice
-dont la chute clarifie soudain un mélange obscur. Il imagina la vie
-qu’il serait forcé de mener: promenades au Bois, soirées au théâtre,
-soupers, et tout ce bavardage auquel on n’échappe pas! et tout le temps
-perdu!
-
-Sa résolution était prise; l’exil, avec ses belles promesses, ne
-s’offrait plus à lui sous les mêmes couleurs; l’installation à Villedon,
-chez lui, paraissait plus simple, plus efficace, d’un rendement plus
-sûr; il trouverait à s’employer là, tout aussi bien qu’autre part.
-Hourgues lui avait souvent écrit, mais ne tâchait pas de le convaincre,
-et d’ailleurs Mathieu lisait ses lettres distraitement, voulant se
-décider seul. La chose était faite. Sans plus tarder, il envoya à Jérôme
-Hourgues un télégramme lui annonçant son arrivée immédiate et s’occupa
-des quelques problèmes ménagers que posait un si brusque départ.
-
-Le dimanche soir, il trouva son ami qui l’attendait; sa joie était
-manifeste. Ils dînèrent ensemble et l’on dut avouer qu’à passer du
-service de l’oncle à celui du neveu, la cuisinière ne perdait rien de sa
-délectable maîtrise. Delannes ne tarda pas à monter dans sa chambre,
-plus fatigué peut-être que de raison, légèrement grisé par le choix
-qu’il venait de faire (le choix de sa vie, en somme), et par la subtile
-influence de certain sauterne réputé dont Jérôme Hourgues, pour fêter ce
-beau jour, était allé cueillir à la cave, de ses mains pieuses, deux des
-six bouteilles restantes.
-
-Le lendemain, il se réveilla dans une vaste chambre grise où filtrait la
-lumière du petit matin, et, tout de suite, il n’eut aucune envie de se
-rendormir. D’abord, il resta immobile, charmé par un silence que seul,
-de temps à autre, trouait le chant des coqs. Il songea aux bruits de ce
-même petit matin à Paris; la comparaison l’amusa; puis il sauta du lit,
-voulant voir le paysage à la fois bien connu et nouveau que dominaient
-ses fenêtres. Il les ouvrit et s’assit dans une embrasure où,
-sommairement vêtu, il se livra, fumant une cigarette, au si doux plaisir
-de contempler.
-
-La vaste prairie descendait vers une plage de galets ocre et jaune; plus
-loin, la marée, basse à cette heure, découvrait du sable, et, plus loin
-encore, c’était la mer, sous un voile de brumes épaisses à l’horizon,
-légères sur le bord. A droite, à gauche de la prairie, des bois
-s’étendaient, d’une verdure neuve et tendre. Tout se présentait ainsi en
-teintes délicates qu’un peu de vapeur unissait. Le soleil, enveloppé à
-l’orient, avait encore des lueurs assourdies, sans éclat, sans chaleur,
-qui paraissaient parfois, écartant la buée d’alentour, en reflets de
-nacre et d’opale. Un souffle de brise naissante animait l’air, faisait
-bruire la cime des arbres, effilochait une traîne de buée sur la
-prairie, apportait des parfums, des rumeurs, un oiseau.
-
-Mathieu laissait errer son regard. Ce spectacle le ravissait
-secrètement, l’enchantait peu à peu. Un grand repos se répandait en
-lui, de cette sorte qui permet le rêve. Il sourit, pensant aux tons
-crus, aux ardeurs, aux violences des pays qu’il avait voulu visiter, de
-l’autre côté de la terre. Là-bas, durant ses heures de loisir, il aurait
-admiré mille choses brillantes, étincelantes, inattendues, mais, ici
-même, ne pouvait-il imaginer mieux? Les fruits à portée de sa main ne
-valaient-ils pas la mangue ou le letchi?
-
-«Mes beaux projets, se dit Delannes, malgré toutes leurs précisions,
-étaient encore gâtés par trop de littérature... Romantisme déplorable!
-Au panier! Je crois que je finirai par me plaire à Villedon, par m’y
-faire une vie, et vraiment, ce matin, j’ai ouvert mes fenêtres sur un
-bien aimable décor.»
-
-Mathieu contemple les nuées grises, lentement mouvantes, les verdures
-claires au léger friselis, le ciel où naissent des teintes roses, cette
-prairie... Soudain, une touche de couleur vive sollicite son regard; il
-prend une lorgnette pour mieux l’examiner: à la plus haute branche d’un
-arbre du bois de droite, flotte une flamme triangulaire, mi-partie
-verte et jaune.
-
-Pourquoi cette flamme? il ne devine pas et, bientôt, pense à autre
-chose, car le soleil se révèle, frappant la rosée de l’herbe d’un rayon
-d’or éblouissant. L’impression est saisissante, magique; Mathieu ne
-quitte plus des yeux ce tapis de lumière tendu sur la prairie... Oui,
-tout à fait magique...
-
-Et voici qu’il entend un cri joyeux, une clameur simple et forte,
-l’appel, dirait-on, d’une jeune voix humaine... D’où vient cet appel et
-qui le lance? Du seuil de la maison jusqu’à la mer, personne. Mathieu
-reprend sa lorgnette. Rien entre les deux bois, rien sur l’herbe au
-précieux tapis et cependant...
-
-Un second appel, plus formé... Celui-là jaillit à coup sûr du bois de
-droite, mais Mathieu s’étonne encore davantage, s’étonne éperdument,
-quand, de ce bois, il voit sortir, image effarante, par trop
-imprévisible, un grand cheval, blanc de neige, qu’enfourche un enfant
-nu. La bête à la robe sans tache, baignée de soleil, s’encapuchonne en
-galopant; son mince cavalier qui semble monté à cru la conduit au
-bridon. Maintenant, elle s’éloigne, elle tourne, elle revient, elle
-s’éloigne encore, foulant lourdement l’herbe lumineuse, et Mathieu,
-transporté d’il ne sait quelle curiosité dont déborde son cœur, possédé
-d’une étrange jubilation, a tout juste le temps de chausser des sandales
-pour se précipiter comme un fou, vêtu de son seul pyjama de toile, dans
-l’escalier, puis au dehors.
-
-Il n’a pas interrogé le vieux domestique tôt levé qui balayait
-l’antichambre et s’émeut de ce brusque passage: il veut voir, il veut
-savoir... Il se rappelle qu’il était bon coureur, jadis; il retrouve son
-élan, son allure, son haleine; il descend la prairie en pente douce,
-comme par jeu, sans nul effort. Voilà le cheval blanc! Mathieu se hâte.
-C’est bien un cheval blanc; c’est bien un enfant nu qui le monte.
-Mathieu se rapproche, bondissant sur l’herbe humide. Le voici tout près;
-le voici tout contre. Il touche le cheval blanc; il fait halte... Le
-jeune cavalier saute à terre, d’un geste souple et facile, salue de la
-tête, et souriant, riant plutôt, s’écrie:
-
-«Vous avez du souffle, Monsieur!»
-
-
-
-
-VIII
-
-
-«Mon cher Mathieu, je vous l’ai répété vingt fois: votre mémoire se
-gâte, se perd. Est-ce en souvenir de votre oncle que vous fumez
-trop?...»
-
-Quelques semaines auparavant, par une lettre fort explicite, Hourgues,
-semblait-il, avait correctement demandé à Delannes l’autorisation de
-louer une partie de la propriété (le bois Martin et les deux prairies
-attenantes) à un certain James Randal au sujet duquel il avait obtenu
-les meilleurs renseignements. Que le papier fût parvenu entre les mains
-de Mathieu, une réponse le certifiait; qu’il en eût pris connaissance
-autrement que d’un œil distrait, on pouvait en douter puisqu’il
-ignorait tout de cette affaire. Elle paraissait bonne. Hourgues avait
-signé. Il hésitait d’abord, l’intermédiaire lui ayant déplu, mais il
-reprit confiance dès qu’il put traiter avec Randal lui-même.
-
-Il le décrivait de façon intéressante. Le premier abord ne laissait pas
-de surprendre: une figure de cinquantenaire que l’austérité ravage, des
-traits taillés à coups de serpe, un regard fermé, une bouche close, aux
-lèvres dures, nulle bonhomie, mais de la bonté s’exprimant par des
-actes, jamais par des phrases.
-
-«Il me tarde que vous le voyiez; vous l’apprécierez, j’en suis sûr. Son
-entourage le respecte, le vénère. A moi, il me fait presque peur et
-Lucie va plus loin: elle avoue naïvement qu’il l’épouvante. Certes, on
-l’imagine mieux à la tête d’une troupe de moines guerriers que dirigeant
-un cirque, mais il y a des vocations inattendues, d’étranges rencontres
-et, somme toute, James Randal est bien à sa place.»
-
-Cela réveillait en Mathieu un vague souvenir: le cirque Randal, une
-troupe organisée à l’américaine avec de puissants capitaux. Elle
-parcourait le monde de bout en bout, se faisant précéder par des
-fanfares sonores et une escouade de colleurs d’affiches qui recouvraient
-les murs des villes et des villages de placards annonciateurs devant
-lesquels le passant interdit, bientôt émerveillé, stationnait longtemps.
-Mais pourquoi le cirque Randal se trouvait-il à Villedon?
-
-Hourgues le lui expliqua.
-
-«Randal vient d’accomplir en Europe une magnifique tournée dont les
-résultats furent excellents. Il a dû s’arrêter, beaucoup de chevaux
-ayant eu la morve. D’autres viendront d’Amérique, dans quelques
-semaines; encore faudra-t-il les dresser, ce qui n’est pas une besogne
-facile. Pour le moment, on se repose ou l’on fait en Bretagne, en
-Normandie, de petites expéditions à frais réduits, sans importance... Et
-voilà pourquoi, cher ami, vos terres sont occupées, présentement, par
-cette horde nomade.»
-
-Il rassura Mathieu sur les inconvénients possibles.
-
-«L’affaire est bonne, je vous l’ai dit: ils paient bien. J’ai obtenu,
-dans notre bail, qu’ils ne mettent aucune affiche dans les villages
-d’alentour, aucun placard en pleins champs; ce sont d’effroyables choses
-qui offensent le regard. Vous en avez vu, n’est-ce pas, de ces
-rectangles flamboyants, verts et rouges, coupés d’une croix blanche et
-portant le nom du cirque en lettres démesurées? Je n’ai permis aucun
-signe extérieur, chez vous, certain que vous en seriez horripilé, sauf
-une flamme bien modeste sur un des arbres du bois Martin. Elle ne vous
-gênera guère.»
-
-Hourgues donna ensuite de la troupe une description détaillée. Il
-commençait à la connaître et, chaque jour, y découvrait un aspect
-nouveau, un trait de mœurs surprenant. S’il n’avait fait qu’entrevoir
-Mme Randal, la femme du chef, du moins causait-il souvent avec le jeune
-cavalier dont l’apparition subite fut si fantastique, le matin même, et
-cela l’amusait de penser qu’une scène des mille et une nuits s’offrait
-tout de suite, dès l’aube, en Normandie, à Mathieu qui, récemment,
-songeait à la chercher, cette scène, au cours de voyages difficiles, en
-quelque pays lointain.
-
-Avery Leslie n’était d’ailleurs pas écuyer de son métier, mais, pour se
-distraire, il menait parfois les bêtes à l’eau. Il lui plaisait de se
-baigner comme un centaure. Sa profession? danseur de corde; un vrai
-artiste dans sa partie. Il donnait le vertige à Hourgues et à Lucie par
-ses audaces d’équilibre. Lui aussi valait la peine qu’on le fréquentât,
-n’étant point de qualité ordinaire ni de commerce banal.
-
-Du bruyant Boucbélère qu’il avait vu de près, lors des premières
-tractations avec Randal, il parlait sans estime.
-
-«Heureusement, ni ce monsieur, ni l’ineffable Mme Rachel, sa compagne,
-ne sont souvent avec nous. Son métier de courtier oblige Boucbélère à de
-fréquents voyages: il va chercher à Vienne, à Constantinople, à Anvers,
-à Hambourg, partout où l’on en trouve, des monstres, des
-_singularités_, comme il dit, _monstre_ étant, à son avis, un vocable
-vulgaire... Ah! les pauvres gens! ce sont pourtant bien des monstres!
-Ils forment ici une classe à part, qui dort à part, qui mange à part. Si
-jamais vous tenez à vous assurer une mauvaise nuit, Mathieu, passez
-quelques instants en leur compagnie.»
-
-Les autres, les normaux ayant un rôle actif, formaient une réunion peu
-commune de cent cinquante individus: pour la plupart des Américains du
-Nord; cependant Boucbélère avait vu le jour à Toulouse, et la troupe
-comptait aussi un Portugais, une famille japonaise, deux Italiens, un
-Chinois, d’autres encore. Leurs emplois étaient strictement délimités,
-avec une rigueur qui donnait à rêver. Randal jouait le rôle du grand
-chef, du grand maître; cela se comprenait qu’une troupe de ce genre eût
-besoin d’être dirigée sans faiblesse. Randal ne plaisantait pas, mettant
-une pareille conscience, la même application sérieuse, à régler les
-détails d’une parade comique de trois clowns, qu’à décider, étape par
-étape, un itinéraire à travers l’Europe, ou à s’engager dans une affaire
-de plusieurs centaines de mille francs. Il s’occupait aussi de
-l’éducation morale de ses hommes et leur faisait des conférences qui,
-souvent, prenaient tournure de prêche.
-
-«Vous trouverez chez ces gens plus d’un sujet d’étude et beaucoup de
-délassement; ils ne sont point ennuyeux: vous vous divertirez en leur
-compagnie, je le gage, car ils vous paraîtront vivants et c’est une
-qualité que vous prisez. Leurs chevaux sont à notre disposition, bien
-entendu; ils ne furent pas tous contaminés. Je vous signale mon ami Sam
-Harland, merveilleux écuyer et brave homme. Il connaît à fond les
-écuries et saura choisir un poney qui vous convienne. Tout ce petit
-monde forme un ensemble qui, d’abord, surprend un peu, mais que j’ai
-fini par aimer. Vous ferez de même et votre science de l’anglais vous
-servira. Pour ma part, j’ai dû perdre toute pudeur et baragouiner
-honteusement, afin de me faire entendre. Les Boucbélère sont français,
-hélas! mais de quoi parler avec Mme Rachel sinon de massage, d’onguents,
-de pâtes et de crèmes, tous sujets où je ne brille pas? et que dire à
-Boucbélère?... l’écouter, parfois, suffit à soulever le cœur! Mme Randal
-aussi est française, m’a-t-on dit, mais le hasard a fait que je n’ai
-presque jamais causé avec cette belle personne d’expression bizarre.
-Randal a quelque teinture de notre langue, Avery Leslie se perfectionne
-chaque jour, mais le reste de la troupe sait tout juste les mots _cidre_
-et _tabac_. Il m’a donc fallu me procurer un précis de grammaire
-anglaise avec son vocabulaire; je l’étudie tous les soirs et vous aurez
-beau jeu à vous moquer de mes honnêtes efforts.
-
---J’admire tout au contraire, mon cher Hourgues, le scrupule que vous
-mettez dans vos moindres actions! Pour mieux gérer la propriété d’un
-ami, occupée par une horde barbare, devenir polyglotte, cela touche au
-sublime!
-
---A propos de barbares, dit Hourgues afin de couper court, je ne vous
-ai pas encore parlé de nos peaux-rouges, car nous avons ici des Indiens
-peaux-rouges. Ils n’ont pas rang de citoyens; comme les nègres, ils
-vivent ensemble et, comme les monstres, on les fréquente peu. Ils se
-saoulent, ils sentent mauvais, ils chapardent, mais la police est bien
-faite; nous n’avons pas encore eu le moindre ennui. Je les voyais selon
-l’image que m’en donnait jadis Fenimore Cooper: vaillance, noblesse de
-cœur, loyauté... Il faut en rabattre: des sauvages de décadence; c’est à
-pleurer! et même le type se perd, s’avilit.
-
-«Voilà de quoi vous occuper, Mathieu, quand vous sentirez l’ennui venir
-et que les travaux campagnards vous rebuteront. Un cirque... peut-on
-même l’appeler un cirque? On y joint un music-hall démontable et un
-cinéma... Le music-hall réunira sur son programme des numéros
-rigoureusement inédits ou très célèbres (croyez bien que Randal ne me
-paye pas pour faire de la réclame!) quant au cinéma, il nous réserve des
-surprises: ses films feront courir le monde! Tout cela, mon ami! tout
-cela pour distraire Monsieur!...
-
---Hourgues, je vous rends grâces de m’avoir assuré tant de plaisirs. J’y
-goûterai.»
-
-
-
-
-IX
-
-
-«Je voudrais parler à M. Randal,» dit Mathieu.
-
-Il s’adressait à un nègre géant qui faisait les cent pas, un cigare à la
-bouche, devant une grille de fortune, peinte en vert. Le nègre émit un
-grognement, poussa la grille et indiqua du doigt une tente auprès de
-laquelle deux autres colosses noirs montaient la garde.
-
-«Je voudrais parler à M. Randal.»
-
-Mathieu donna son nom et fut introduit.
-
- * * * * *
-
-«Soyez bienvenu, dit M. Randal; prenez un siège et parlons... Je dois
-établir beaucoup de questions avec vous.»
-
-Cela fut dit lentement, par un homme de belle allure dont le visage
-sévère semblait, en effet, taillé dans du bois. Les joues, les lèvres
-étaient rasées; une mince et longue barbiche grise apportait quelque
-chose de caricatural à cette noble face, mais les yeux très clairs
-émouvaient aussitôt; ce n’était point là le regard fermé dont parlait
-Hourgues, il se trompait: ces yeux bleus, ces yeux liquides, ne
-cachaient rien. La bouche, d’un dessin sévère, se courbait en un sourire
-sans ironie, quelque peu désabusé. Cet homme osseux, à la peau tannée
-par le grand air, donnait une impression de force réservée, de calme
-voulu. L’ensemble imposait. Comme il cherchait évidemment ses mots,
-Mathieu l’interrompit et le pria de poursuivre en anglais. Ce fut donc
-en anglais que se fit le reste de la conversation.
-
-«Merci: pour discuter de façon claire, je me sens plus à l’aise, mais
-mon ignorance est néanmoins trop honteuse; il convient que j’apprenne
-votre langue; croyez que je n’y manquerai pas, car un interprète trahit
-toujours: il ne sait pas être précis ou bien il fausse l’expression
-d’un sentiment... J’espère que notre présence dans vos bois et vos
-champs ne vous incommode pas exagérément. Jusqu’à présent j’ai traité
-toutes ces affaires avec votre gérant, M. Hourgues, un homme de premier
-ordre; il faut cependant que je vous les résume et vous demande quelques
-signatures indispensables. Comptez-vous faire à Villedon un séjour
-prolongé?»
-
-Ils causèrent pendant près d’une heure.
-
- * * * * *
-
-«Enfin, dit James Randal, pour présenter le sujet dans sa vraie lumière,
-qui me vient d’en haut, et pour vous permettre de bien comprendre, je
-dois expliquer le caractère de mon entreprise.»
-
-Il regardait au delà de son interlocuteur; ses yeux si clairs, si purs,
-se fixaient sur un point très lointain et sa parole se ralentit...
-
-«Je sais... directeur de cirque, ce n’est pas un très beau métier, et
-vous jugez durement, je pense, l’homme qui gagne de l’argent en montrant
-à ses semblables des acrobates, des clowns, des malheureux que Dieu a
-mis sur terre défigurés, des cavaliers qui poussent des cris en
-maîtrisant leurs chevaux difficiles, et qui tirent des coups de revolver
-ou lancent le lasso, des équilibristes et des danseurs de corde, et
-d’autres danseurs sur une scène, et des histoires sur un écran... (non,
-monsieur Delannes, laissez-moi parler: ne soyez pas poli, puisque je
-suis sincère)... tout ce monde que je traîne à ma suite, d’Amérique en
-Europe, que je traînerai plus loin encore. Et puis, vous ne devez pas
-aimer les moyens pratiques de l’entreprise: je veux dire les affiches de
-toutes les couleurs; les drapeaux agités, les fanfares, les discours qui
-servent à retenir, à rassembler, et les annonces qui occupent une page
-entière des journaux, comme pour célébrer une eau purgative, des pilules
-hépatiques ou un cirage nouveau, tous les procédés de propagande, de
-diffusion, d’écriture dans la mémoire de la troupe James Randal, du
-«Randal Circus», avec ses deux initiales qui se retrouvent dans les
-villes, dans les champs, le long des chemins de fer, dans les gares,
-les omnibus, les tramways et le métropolitain de Paris: R. C., en rouge,
-en vert, en bleu, en noir, sur tous les murs... R. C. pour qu’on nous
-attende impatiemment... R. C. pour qu’on se souvienne de nous, pour
-qu’on nous regrette, R. C. partout! Oui, cela ne peut que vous déplaire,
-et quand vous songez, ensuite, que le long de cette voie, j’amasse une
-fortune, vous protestez en votre cœur.
-
---Si je protestais comme vous le dites, interjeta Mathieu, vous
-aurais-je loué mes terres?
-
---Oui, quand même, je crois, car vous ne jugez pas mes manières d’agir
-déshonorantes, elles vous sont simplement désagréables. Pourquoi manquer
-une affaire, une bonne affaire, parce que l’homme qui vous la propose
-s’habille, se présente d’autre façon que vous?... Laissons cela. J’ai
-voulu me placer à votre point de vue; maintenant, permettez que je
-définisse le mien.
-
---Parlez, monsieur Randal.»
-
-Mathieu, surpris par ce discours, le fut encore plus quand, pour achever
-ce qu’il avait à dire, James Randal se leva. Il marchait avec lenteur,
-de long en large de la tente, sa voix grave tremblait d’émotion... peu
-de gestes, mais ceux-là notifiaient bien sa pensée; une grande autorité,
-sûre d’elle-même, et toujours un regard obstinément perdu, éclairé
-peut-être par cette lumière venue d’en haut.
-
-«Écoutez... Je suis un meneur d’hommes; ma mission, ici-bas, est de
-mener des hommes; ils m’écoutent de préférence à tout autre; ils me
-suivent, ils m’obéissent. En temps de guerre, j’aurais commandé des
-soldats... Dieu m’a épargné cet affreux devoir: je ne mène pas mes
-hommes à la mort, je les mène à la vie, à la vie complète; je les mène à
-se connaître... Une nuit, il y a très longtemps, un ami m’invita à
-l’accompagner dans un lieu public où l’on jouait, où l’on buvait, où des
-femmes dansaient impudiquement, sous le rayon des réflecteurs, où des
-acrobates faisaient frémir le peuple assemblé pour les voir, où des
-clowns leur succédaient afin de faire rire, et c’était le vice,
-alentour, l’ivresse, la luxure, et les hommes et les femmes semblaient
-des bêtes, et le mal régnait sur eux, mais aucun d’eux n’en avait
-conscience... Ils étaient perdus...
-
-«Et alors, subitement, l’idée me vint de les sauver; l’idée, reçue ainsi
-par grâce, descendit en moi, s’approfondit en moi, me pénétra tout
-entier... Je me sentais devenu un être nouveau; ma vie se traçait devant
-moi comme un chemin difficile, très caillouteux, possible cependant, où
-il fallait être fortement chaussé, mais qui, je le savais, conduisait
-droit où je devais me rendre.
-
-«Les malheureux!... ah! quelle pitié! voués à la mort de l’âme, plongés
-dans le vice et ne comprenant pas qu’ils s’y noyaient! Ils avaient
-presque disparu; l’eau sale où ils se plaisaient leur emplissait la
-bouche, leur fermait les yeux, pesait sur leurs oreilles. Comment
-auraient-ils crié, la bouche pleine? comment auraient-ils vu de leurs
-yeux aveugles, entendu de leurs oreilles sourdes?... Ils flottaient
-encore, pas pour longtemps, à coup sûr!... Je me penchai sur l’eau
-fétide dont la puanteur m’étouffait, je me penchai jusqu’à la limite
-extrême de mon équilibre, et, résolument, je les tirai par les cheveux!
-
-«Ce premier geste, ce premier effort, non, il ne me sera pas compté: il
-était trop facile. On fait cela de tout son cœur, on y met toute sa
-vigueur... ensuite vient la tâche vraiment ardue. Ah! monsieur Delannes!
-réunir les éléments d’un music-hall modèle, d’un cirque gigantesque,
-original, bien ordonné, luxueux, qui fasse oublier les autres, qui forme
-le public, qui le blase, au besoin; entraîner cette tribu sur la vaste
-terre, la nettoyer de ses souillures dans le vent du voyage, la
-rajeunir, la maintenir au même point de haute moralité, de perfection
-technique, afin de décourager toute concurrence, cela figure un grand
-rêve, d’abord, puis un grand projet, mais qui suppose un robuste capital
-«argent» pour étayer le capital «volonté». J’étais pauvre, j’ai dû
-m’enrichir; le moyen, je l’ai cherché, je l’ai trouvé, enfin! dix ans de
-travail obstiné, assidu, régulier... Aujourd’hui, je touche au but, au
-seul but humain, car le but divin brille devant moi, très loin, comme
-une radieuse aurore. Je marche vers cette aurore, suivi de ceux-là qui
-me sont chers, qui sont les miens.
-
-«Oui, nous passons par un monde où le vice règne en maître, or il ne
-faut jamais ignorer le maître, il faut l’avoir vu de près, à l’œuvre,
-dans son abjecte gloire. Puisque le mal se retrouve en tous lieux,
-pourquoi le fuir? où le fuirait-on? Résignons-nous plutôt à vivre avec
-lui, en gardant bien notre âme. Ainsi, ce temps d’épreuves, nous le
-vivrons, mêlés au mal, mais qu’importe à un cœur pur! Seul périra d’une
-mort honteuse celui qui eut le courage abominable d’avoir pleine
-conscience du mal et de s’y employer néanmoins; seul connaîtra l’enfer,
-sur terre et au delà, celui dont la conscience fut mise en éveil, et qui
-se jette dans le mal par plaisir diabolique et pour y chercher sa
-perdition...»
-
- * * * * *
-
-Il annonçait, il prophétisait; son dur visage exprimait une certitude
-sereine, incluse au tréfonds de l’être, et l’on comprenait, à cet
-instant, que Jérôme Hourgues eût parlé d’un regard fermé.
-
-Des pas, au dehors, interrompirent le singulier discours, puis une voix
-impatiente cria:
-
-«James! avez-vous bientôt fini?
-
---Entrez,» dit-il.
-
-Comme se relevait le rideau de la tente, il ajouta, en français:
-
-«Ceci, monsieur Delannes, est ma femme, une compatriote de vous.»
-
-
-
-
-X
-
-
-«Je crains qu’il ne vous ait infligé sa conférence de propagande, disait
-Mme Randal en sortant de la tente, une demi-heure plus tard. Il vous a
-rasé, monsieur Delannes, avouez-le!
-
---Mais, non, Madame, pas du tout. Il m’a étonné d’abord: je ne
-m’attendais guère à ce ton presque religieux, à tant de noblesse alliée
-à tant de précision. Cela n’a rien d’ennuyeux, au contraire.
-
---Voyez-vous, mon mari est un type, un brave homme aussi. Vous vous
-habituerez à lui. Ses discours, ses sermons... il n’y a qu’à le laisser
-dire, à ne pas l’écouter. Ça vient par crises. En affaires, il est
-remarquable. Oh! oui, un drôle de mélange et, je le répète, le brave
-homme reparaît toujours.
-
---Je n’en doute pas... Votre troupe m’intéresse déjà prodigieusement,
-Madame; je voudrais l’étudier de près.
-
---Vous y trouverez de quoi vous amuser. Tenez, promenons-nous un peu. Je
-vous servirai de guide. Saviez-vous que j’étais française?... C’est bon
-de se sentir en France, d’y rester quelques mois, sans bouger... Si
-longtemps que je n’y étais revenue! Ça console de l’Amérique.
-
---M. Randal semble doué d’un rare instinct d’organisation; mon gérant
-m’a donné certains détails vraiment surprenants.
-
---Une grosse boîte... Si James n’était pas là pour diriger, pour
-surveiller, elle crèverait de partout... J’ai entrevu M. Hourgues; sa
-fillette est bien gentille.
-
---Charmante; sa femme aussi.
-
---Attention! voilà un de nos courtiers: M. Boucbélère... Bonjour,
-Boucbélère! Vous désirez parler à mon mari? Je devine à votre figure
-que vous apportez du nouveau...»
-
-Et, s’adressant à Mathieu:
-
-«Quand Boucbélère fait une découverte, il prend l’expression accablée
-qui convient: son trésor est trop lourd. Comme dit James, sans rire: il
-arrive chargé des péchés du monde.
-
---Salut, Madame! ah!... bonjour, Monsieur! je crois vous avoir déjà
-rencontré au café. Du nouveau? non, Madame, rien de nouveau, mais je
-voudrais montrer à M. Randal l’intérêt qu’il aurait à changer d’avis à
-propos du cul-de-jatte de Bordeaux: le bonhomme est libre depuis hier,
-je me charge de l’engager à des conditions excellentes... un numéro
-inédit et qui rapportera. Que M. Randal se montre moins intransigeant,
-et je télégraphie à Bordeaux, ce soir.
-
---Faire changer James d’avis! ah! Boucbélère, vous y perdrez votre
-accent toulousain! Comment va Rachel?
-
---Elle n’est pas à prendre avec des pincettes: graissée jusqu’au bout
-des doigts et de très mauvaise humeur, elle invente une pommade
-extraordinaire que nous lancerons un jour: «la bélériane». Les boîtes
-porteront sur le couvercle un bouc qui, si j’ose dire, aura «bel air»...
-Des bêtises! Tout de même, je vais voir le patron.
-
---Comme il vous plaira.
-
---Mais je tiens à rectifier quelque chose: M. Randal dit que je rentre
-chargé de toute l’_horreur_ du monde et non pas de tous les _péchés_...
-C’est très différent.
-
---Évidemment! Pardon, Boucbélère; bonne chance.
-
---Au revoir, Madame; salut, Monsieur.»
-
-Il rétablit du doigt l’ordonnance de ses cheveux luisants, s’inclina,
-sourit, boutonna son veston pour avantager sa taille et se dirigea vers
-la tente du chef.
-
-«Je vous prie de croire que nous n’en comptons pas beaucoup de ce
-calibre, dit Mme Randal.
-
---Boucbélère est à tout le moins singulier.
-
---Oui, mais un, ça suffit. J’aurai mieux à vous montrer, plus tard.
-Celui-là, je le trouve abject. Vous savez, sans doute, qu’il nous
-procure nos monstres. J’avoue qu’il y met une habileté consommée: il a
-le flair du chien de chasse, dès qu’il s’agit de dénicher un être
-anormal, épouvantable, étonnant par sa taille, ou son poids, ou ses
-traits. Et comment expliquer?... il les aime d’un amour paternel et
-bizarre; il les soigne, il les protège avec une tendresse qui donne
-froid dans le dos. Au demeurant, cet affreux individu est honnête...
-Quant à sa femme, Rachel, on ne peut lui reprocher de gagner sa vie en
-confectionnant des pommades, des lotions, des crèmes et des poudres...
-Elle n’appartient pas officiellement à la troupe.
-
---Je l’ai vue.
-
---Je ne vous la décrirai donc pas... Mais voici Boucbélère qui revient;
-la séance n’a pas été longue; et voici James.»
-
-M. Randal semblait indigné, tristement indigné. Il s’appliquait à garder
-un calme que démentait le trouble de sa voix.
-
-«Boucbélère, dit-il d’abord, veuillez vous retirer.»
-
-Puis, quand le délinquant fut parti, l’oreille basse:
-
-«Ma chère Ida et vous, monsieur Delannes, je vous fais juges, tous deux,
-d’un cas infâme. Présenter au peuple les images les plus désolantes de
-la détresse humaine, cela ne se défend que par l’excellence du but que
-l’on veut atteindre. Un pareil spectacle force à réfléchir, à rentrer en
-soi-même; il apporte une leçon douloureuse et, par conséquent, un
-bienfait. On oublie si vite sa santé! Être normal, cela paraît tout
-naturel; on n’y songe pas... Je donne, ici, l’occasion d’y songer et
-j’incite à en rendre grâces, un jour, à qui de droit. C’est une prière
-qui monte, c’est une prière de plus. L’homme sain remercie Dieu de sa
-santé, au lieu de le supplier seulement au cours d’une maladie. Je pense
-que, pour sa rareté même, cette prière inattendue sera agréée, comme un
-don gratuit... Et que vient de me proposer Boucbélère, pour la seconde
-fois? un cul-de-jatte qui joue avec son infirmité, qui fait le singe,
-qui fait le clown! qui dessine la caricature de sa déchéance et provoque
-la gaieté par une parade sacrilège! A la façon de Ned Walkins, il casse
-des douzaines d’assiettes, sans arrêt, avec un sourire surpris et cette
-expression sottement ravie qui, chez Walkins, était une trouvaille...
-A-t-on jamais vu un forçat jongler avec ses chaînes?... A coup sûr, ce
-cas est infâme, et vous ne me contredirez pas!»
-
-Il se tut, il s’éloigna d’un pas rapide, sentant qu’il ne se tenait plus
-en main.
-
-Mme Randal ne paraissait nullement émue.
-
-«Vous le retrouverez souvent dans cet état. J’avoue que j’ai peine à le
-comprendre, car, en somme... N’importe!... Au revoir, Monsieur.»
-
-Il ne restait à Delannes que de prendre congé.
-
-
-
-
-XI
-
-
-Pendant le jour, Mathieu errait souvent aux abords du camp, et le soir,
-après la fermeture des grilles, s’attardait en de longues causeries,
-jusqu’à l’heure où un tintement de cloche annonçait pour tous la fin de
-la veillée.
-
-«Je trouve là, disait-il à son ami Hourgues, des gens qui m’intéressent,
-avec qui je m’entends bien: Sam Harland me parle de ses chevaux; je les
-connais presque tous et plus d’un m’a déjà fait mordre la poussière. On
-se moque de moi qui prétendais être bon cavalier; on me donne des
-conseils pratiques; je les suis.
-
---Avery Leslie me plaît beaucoup: il me décrit ses premiers essais sur
-la corde, ses projets, ses tentatives, ses erreurs et ses réussites. Le
-ton sincère qu’il met à m’expliquer tout cela finit par me convaincre.
-Je partage bientôt ses peines et ses plaisirs... Il m’arrive de chercher
-avec lui quelque perfectionnement nouveau à la construction de son
-balancier, quelque façon inédite de mettre en valeur son périlleux
-passage aérien. J’y réussis parfois. D’autres me racontent de belles
-histoires, simples comme des images d’Épinal, mais un peu longues...
-d’autres me disent leur vie; tous, ils s’efforcent de se faire
-comprendre, ce qui attire la sympathie. Assurément, il y a Boucbélère
-qu’il faut subir de temps en temps, mais on finit par excuser sa
-bassesse: ses discours ont tant de naïveté comique! tant d’abandon! Cela
-désarme.
-
---Oh! s’écria Hourgues, le Boucbélère: un bouffon lugubre! Et que
-pensez-vous des patrons de la troupe, du couple Randal?
-
---Le vieux m’ahurit: il est tellement particulier, étranger... comment
-dire?... unique en son genre! Pas bête, certes, assez noble, et, tout
-de même, effarant! Quant à sa femme, elle paraît intelligente, mais, en
-quelque sorte, pas à sa place. Je la connais peu. Qu’en dites-vous?
-
---J’ai rarement causé avec elle... Une expression bizarre, n’est-ce pas?
-Elle a beaucoup déplu à Alice, tout de suite, parce qu’elle s’entend mal
-avec les enfants. Vous savez que ma femme a des opinions très
-particulières, certains préjugés: elle se méfiera volontiers de
-quelqu’un que les enfants ni les bêtes n’aiment.
-
---Alice a raison.
-
---D’ailleurs, Mme Randal est une curieuse figure. Elle exerce sur sa
-troupe une influence très forte, dont elle se doute à peine, dirait-on,
-ou dont elle a peur... On respecte Randal, on l’admire; elle, on ne la
-perd jamais de vue, on obéit à son moindre signe, on a l’air de la
-considérer comme un fétiche... le porte-bonheur... le porte-guigne du
-Randal Circus... Comment savoir?...
-
---Sa façon si brusque de s’exprimer me gêne, dit Mathieu, un mélange de
-réserve et de passion assez inquiétant: on ignore où l’on va...
-
---Parlez d’Ida Randal aux hommes de la troupe et vous jugerez de
-l’importance de son rôle.
-
---Que faites-vous, ce soir, Hourgues?
-
---Des écritures indispensables, puisqu’il nous faut cette machine
-agricole dont je vous parlais hier... et vous?
-
---Je vais me promener un peu, regarder la lune... Elle s’arrondit
-délicieusement.
-
---Rendez donc visite à vos amis du camp. C’est je ne sais quelle fête
-d’anniversaire, en Amérique. Ici, l’on veillera jusqu’à minuit, pour
-commémorer.
-
---Excellente idée. Vous ne m’accompagnez pas?
-
---Non: cette lettre, quelques papiers à classer, et je me couche.
-
---Tant pis; dormez bien, mon ami.
-
---Belle promenade, Mathieu!»
-
-Ils se quittent.
-
-Le paysage vaut, en effet, d’être contemplé longuement. Immobiles, sans
-un frisson de feuilles, les arbres se dressent, tout argentés, devant
-leurs ombres bleues, et le gazon prend d’étranges teintes mauves. Enfin,
-sur la mer, c’est une vaste scintillation de féerie, une piste
-éblouissante, poudrée de diamants pour quelque divine chevauchée.
-
-Le camp, moins silencieux que d’habitude, ne dort pas encore. Des feux
-brillent de-ci, de-là, on entend parfois sonner des rires... Un peu de
-musique passe, poussive ou grêle, qui n’offre rien d’émouvant mais qui
-n’inquiète pas trop l’oreille.--Sans doute, Sam Harland joue-t-il de
-l’accordéon, sa pipe à la bouche, l’œil malin, l’air bonhomme et
-satisfait, puis ce sera John Plug, palefrenier de son état, acrobate à
-ses heures et connu par sa virtuosité sur un instrument soufflé en
-figure obèse de citrouille, dont il se sert à merveille au cours d’un
-numéro de clowneries fantasques. De ce fruit démesuré qu’il lui faut
-saisir à pleins bras, il tire une toute petite mélodie dessinée en fil
-de fer, qui monte et se tortille, anormale et falote, presque plaisante.
-
-On chante aussi: chansons populaires, sentimentales, souvenirs du pays
-natal, évocations d’images lointaines... près du foyer, là-bas, une mère
-tricote, elle attend; penchée à sa fenêtre, une fiancée rêve; sujets de
-cartes postales. Aucun hymne: la fête gardera, ce soir, un ton laïque,
-un ton très moral aussi, car personne, bien entendu, ne boit de vin, à
-l’intérieur du camp, et toute joie grossière est interdite par un
-règlement signé James Randal, dûment affiché, qui, en paragraphes
-précis, loue ou réprouve, conseille ou blâme les formes diverses du
-plaisir. On s’y conforme; on ne s’amuse pas moins.
-
-Mathieu reste debout devant une barrière de bois, non loin du hangar
-illuminé, ruche de chants et de rires. On l’aperçoit, on crie aussitôt à
-l’ami «français» d’entrer au plus vite; il est reçu avec des paroles
-bruyantes de bon accueil où le «_welcome!_» domine.
-
-
-
-
-XII
-
-
-Plus tard, Mathieu se rappela souvent cette nuit et son croissant de
-lune et cette longue veillée.
-
-Une trentaine de convives sont installés autour de quelques tréteaux,
-devant de hautes cruches pleines de limonade. Chacun a son gobelet;
-certains l’accrochent à leur ceinture et, souffrant de rester immobiles,
-marchent de long en large, la pipe à la bouche, puis reviennent boire;
-certains jouent aux dominos, aux dames, d’autres au bilboquet, le plus
-sérieusement du monde, en comptant les coups, sauf un maladroit qui
-s’excuse de ses ratés par des contorsions burlesques.--Peu de femmes:
-miss Jones, la dactylographe du chef, trois écuyères mariées, la
-caissière, personne mûre dont les lunettes n’attristent pas le visage
-souriant et joufflu; celle-ci tricote des bas et cause avec tout le
-monde; qui donc l’a surnommée «Joy-for-ever», à cause de sa constante et
-facile gaîté? on ne l’appelle pas autrement. Sous la visière de sa
-casquette, une maigre, très maigre dame interprète, qui sait mal toutes
-les langues parlées, discourt de mille choses, sur quel ton d’assurance!
-enfin Rachel Boucbélère, minuscule, vêtue de noir, fripée, l’air
-mécontent et boudeur, fait sans trêve des patiences sur le coin d’un
-tréteau, manie nerveusement ses cartes crasseuses, puis son collier
-d’ambre, quand «ça ne vient pas», et prend, en désespoir de cause, une
-expression sournoise du plus haut comique pour tricher inaperçue.
-Boucbélère la surveille de loin, gras, sale, des bagues aux doigts.
-
-Mathieu s’assit entre Sam Harland et Avery Leslie.
-
-«Vous auriez dû arriver plus tôt, dit Harland, notre camarade
-Boucbélère vient de chanter une chanson que je n’ai pas très bien
-comprise, mais qui...
-
---Ah! c’est qu’il y avait de l’argot de Paris, s’écria Boucbélère d’une
-voix alliacée, si vous voulez...
-
---Merci, je dois la connaître, interrompit Mathieu, craignant qu’il ne
-recommençât.
-
---Un de ces soirs, fit Avery Leslie, moi aussi, je vous chanterai une
-chanson. Je l’ai entendue, d’abord, en me promenant sur les quais du
-Havre, la nuit, devant les bateaux, et je n’ai pas été long à
-l’apprendre... Je ne sais pas qui la chantait. C’est une chanson pour
-monter le long de la corde oblique, avec le balancier ou le parasol.
-Elle exprime le danger, la joie, l’espoir d’arriver et la prudence qu’il
-faut garder jusqu’au bout, et l’impatience qui me travaille à
-mi-chemin... Je la chanterai en moi-même, pour moi-même; elle sera mon
-guide... Non, je ne vous la chanterai pas ici, car vous n’entendriez
-rien du tout; c’est une chanson pour le cœur.
-
---Et comment avez-vous senti que cette chanson vous était destinée?
-
---Je vais vous le dire, monsieur Mathieu, mais il ne faudra pas vous
-moquer... Tous ces cordages, n’est-ce pas, tendus devant la mer,
-éclairés par la lune et les feux, et qui s’entre-croisaient, cela me
-faisait tourner la tête; je souffrais de ce vertige dont j’ai peur quand
-je travaille... Mais la chanson montait si droit, malgré les ficelles et
-les lumières, qu’elle me rendait toute ma confiance, tout mon équilibre;
-le malaise disparut et j’appris la chanson.
-
---Mon cher Leslie, répondit Mathieu, chacun de nous a besoin d’une
-chanson pareille pour les passages difficiles de sa vie, mais certains
-ne la trouvent jamais; il faut, je crois, la mériter d’abord, à votre
-façon.
-
---Tu vois, Avery, dit Sam Harland, que M. Mathieu n’avait pas envie de
-se moquer de toi.»
-
-Auprès des autres causeries, plus bruyantes, celle-ci, à voix presque
-basse, se perpétuait entre Mathieu, le danseur de corde et l’écuyer.
-
-«Déjà, dit Mathieu, quand vous montez le long de la corde, vous avez
-soin de fixer votre regard à son extrémité. Vous ne faites pas autre
-chose, quand vous chantez en vous-même: vous fixez votre pensée...
-
---Oh! oui!...
-
---Moi aussi, monsieur Mathieu, dit Sam Harland, je fixe ma pensée. Le
-métier d’écuyer, ce n’est pas une route unie. Il faut prendre garde à la
-bouteille de gin sur la droite, à la bouteille de whisky sur la gauche,
-qui vous font signe, toutes deux, de descendre et de goûter, et puis il
-y a des fossés et des caniveaux que l’on ne voit pas d’abord, où le
-cheval s’embronche, et surtout, il y a la fatigue de rester en selle si
-longtemps, quand on pourrait être mieux assis dans un bar, avec des
-camarades et des compagnes, ce qui ne servirait qu’à mener ces hommes et
-ces femmes dans la même prison... Alors, moi, pour ne pas trop pécher,
-je fixe ma pensée, comme vous dites, je fixe ma pensée sur une belle
-image, et, tout de suite, je n’ai plus envie de boire ni de toucher au
-vice.»
-
-Il parlait simplement, tranquillement, semblant avoir peur de faire des
-phrases ou de paraître trop sérieux. Afin de s’excuser un peu, il
-accompagna ses dernières paroles d’un sourire...
-
- * * * * *
-
-Mais un incident sut distraire tout le monde. La porte du fond s’ouvrit,
-chacun se leva. On se mit à chanter de nouveau, un chœur cette fois, que
-l’on eût dit entonné par ordre ou pour faire honneur.
-
-Quelqu’un entrait.
-
-Le chant montait, unanime, véritable hymne de salutation. Les amateurs
-de bilboquet haussèrent leurs boules à bout de bras et John Plug,
-étreignant passionnément sa citrouille, la délivra d’un cri de petit
-pourceau...
-
-«Ratée! pour la septième fois!» gémit Rachel Boucbélère en brouillant
-ses cartes...
-
-Alors, on vit s’avancer, coiffée d’un voile gris qui serrait ses
-cheveux, vêtue d’un tailleur gris de coupe nette, une badine à la main,
-souriante, élégante, élancée, le regard posé devant elle comme sur des
-sujets de sa dépendance, la reine de la troupe, son idole peut-être: Ida
-Randal.
-
-
-
-
-XIII
-
-
-Cette entrée fit sensation. Mathieu songeait à des scènes de cinéma où
-l’héroïne, impatiemment attendue, paraît enfin; et pourtant, quoi de
-plus naturel? Ida Randal se joignait aux réjouissances de sa troupe
-réunie, un soir de fête.
-
-«Plug! s’écria-t-elle en riant clair, n’oubliez surtout pas ce que vous
-avez inventé, à l’instant: ce cri nouveau, sorti de votre citrouille! Je
-vous promets un beau succès si vous le retrouvez au cirque, dans un
-sketch!
-
---On inventerait bien autre chose pour l’amuser, dit Avery Leslie à
-mi-voix.
-
---Ah! pour sûr! affirma Sam Harland, en passant sa pipe dans le coin
-gauche de sa bouche.
-
---Et tous, mes amis, je vous remercie de cet accueil... Bonsoir,
-Boucbélère, Leslie, Harland; bonsoir, Joy-for-ever.»
-
-Ravie, les yeux au ciel, la caissière soupira:
-
-«_Dear lady!_
-
---Bonsoir, Rachel! Ah! monsieur Delannes, c’est gentil de nous rendre
-visite.
-
---Madame, je passe une soirée excellente...»
-
- * * * * *
-
-En somme, Mathieu se sentait content de la revoir. Leur première
-rencontre, leur seule conversation, devant la tente de Randal, lui
-laissait un souvenir trouble, et il disait vrai en affirmant à Hourgues
-qu’il ne connaissait pas cette femme dont certains propos l’avaient
-gêné, l’avaient surpris... Elle l’intriguait: qui était-elle?
-
-Poussant sa chaise, il fit à Ida Randal une place auprès de lui.
-
-«Votre mari viendra-t-il, Madame?
-
---Non,» dit-elle...
-
-Et, tout de suite après, mais plus bas:
-
-«Il suffit de moi pour tuer l’entrain d’une réunion comme celle-ci.»
-
- * * * * *
-
-Sans avoir disparu, la joie de cette fête n’était cependant plus la
-même: on s’entendait mieux, le bavardage sonore s’assourdissait, et il
-semblait aussi que chacun, tout en parlant, chantant ou riant, ne
-perdait pas de vue celle qui venait de s’asseoir et qui causait avec
-Mathieu, tantôt en anglais, tantôt en français, mais toujours d’une
-façon rapide, impersonnelle et dégagée, qui passait inaperçue.
-
-«Il faudra revenir souvent, monsieur Delannes. On vous aime bien dans la
-troupe.
-
---J’en suis heureux, Madame, et je compte me faire, au Cirque Randal,
-des amis.
-
---Vous en avez déjà. On apprécie votre bonne camaraderie, votre
-simplicité.
-
---A fréquenter tout ce petit monde dans son décor, je m’instruis et
-m’amuse mieux qu’en traînant mes guêtres à Paris. Être simple et bon
-camarade, cela ne souffre, ici, pas de difficulté.
-
---Je le conçois; encore faut-il y mettre du sien, ce que vous faites
-avec aisance.»
-
-Ils ne se regardaient pas; ils parlaient, en quelque sorte, devant eux.
-Ils ne ressentaient nul besoin de se communiquer leurs pensées autrement
-que par des phrases dites sur un ton banal.
-
-Boucbélère se levait. Il chanta de nouveau, et ce fut une lamentable
-romance parfumée de roses, palpitante d’hirondelles. Des gloussements
-émus, des gestes pathétiques accentuaient les beaux passages amoureux.
-
-«Oh! s’écria Rachel, quand mon Octave dit qu’il aime, moi, je l’adore!
-
---Elle montre de la vaillance, murmura Mme Randal.
-
---Comment pouvez-vous chanter ces choses, Boucbélère? demanda Leslie sur
-un ton de parfaite candeur.
-
---Plus tard, petit garçon, tu les chanteras aussi pour plaire aux
-femmes!
-
---Je ne pense pas, grogna Sam Harland.
-
---Mais... vous croyez à tout cela que vous racontez?»
-
-Une explosion de gaîté bruyante fut la seule réponse du chanteur.
-
-«Si vous ne le croyez pas, Boucbélère, alors, c’est vilain! déclara
-Leslie qui semblait souffrir.
-
---Une leçon? à moi! oh! mon petit, va danser sur ta corde!...
-
---Fichez donc la paix à cet enfant,» interrompit Mme Randal d’une voix
-nette.
-
-Boucbélère, ayant pris le ciel à témoin de la pureté de ses intentions,
-se rassit, le visage marqué d’une grimace excessive d’ironie. Rachel,
-très nerveuse, mais qui n’osait intervenir, le flatta d’un long regard,
-comme elle eût déclaré: «Je suis de cœur avec toi, mon bel Octave!»
-
-Et la fête continua, coupée d’intermèdes.
-
- * * * * *
-
-«Avez-vous repensé au discours de mon mari? demanda Mme Randal.
-
---Souvent, Madame, répondit Mathieu, mais je n’ai guère eu l’occasion
-de m’entretenir avec lui; une fois seulement, avant-hier, où il m’a
-défini et développé, avec beaucoup de bienveillance, la règle morale de
-sa troupe. Cela m’a paru, tout ensemble, très judicieux et très élevé.
-
---Oui... une police de protestant.
-
---Si vous voulez, mais qui explique son influence acceptée par chacun.
-
---Et dont certains ne se félicitent pas!
-
---La vôtre aussi est intéressante à étudier, Madame.
-
---La mienne?
-
---... Si manifeste: elle se retrouve partout et toujours.
-
---Je l’ignorais.
-
---Non, Madame, vous la sentez fort bien: votre entrée, il y a deux
-heures, dans cette salle où nous sommes, la montrait clairement et
-prouvait même que vous en aviez conscience! Il suffisait de suivre votre
-regard dominateur. Tous vos sujets tournaient les yeux vers vous, vers
-vous seule, et vous leur en saviez à peine gré...
-
---Sans doute écrivez-vous des romans psychologiques, cher Monsieur...
-des romans français!
-
---Je n’y ai jamais songé, je vous assure, mais il m’arrive de prendre
-des notes, de remarquer ceci ou cela, de me souvenir aussi, quand il
-faut.»
-
-Ce fut à cet instant qu’il considéra le visage d’Ida Randal et s’aperçut
-que le beau visage était pâle.
-
-Malgré lui, avec la maladresse que l’on met souvent à réparer, il
-ajouta:
-
-«Pardon, Madame!»
-
-Sans broncher, elle répondit:
-
-«Je vous pardonne.»
-
-
-
-
-XIV
-
-
-Certaines paroles d’Ida Randal avaient dérouté Delannes. Il restait
-silencieux, prêtant l’oreille, vaguement, aux bruits de la fête
-finissante, regardant autour de lui les gestes exaltés ou comiques, mais
-déjà lassés, illustrant une joie à son déclin que bientôt le sommeil
-étouffera.
-
-Ida s’était levée, elle se promenait de table en table, disait bonsoir à
-chacun, causait un peu, posait quelque question, donnait un
-encouragement, et, de nouveau, Mathieu fut frappé d’une expression
-commune à tous ces hommes réunis... Elle ne se retrouvait pas chez les
-femmes: miss Jones, la dactylographe, causait de ses affaires, la dame
-interprète précisait avec autorité la prononciation d’un vocable
-français, les trois écuyères échangeaient des potins à voix basse, seule
-Joy-for-ever gardait cette béatitude vivante dont témoignaient sa bouche
-ronde, ses joues roses et, sous le verre des lunettes, ses yeux bleus
-d’enfant.
-
-«Dormez bien, ma chère. C’est un plaisir de vous voir ici; j’aime vous
-entendre rire. Je vous fais aussi mon compliment sur la façon
-remarquable dont votre caisse est tenue.»
-
-C’en était trop pour Joy-for-ever, trop d’émotion:
-
-«_An angel!_ s’écria-t-elle, _an angel from heaven!_»
-
-Leslie avait entendu... Il se pencha vers Mathieu et murmura:
-
-«Oh! oui! un ange, un ange du ciel!»
-
-Mme Randal continuait sa promenade et Mathieu la regardait. Cette
-beauté, indéniable assurément, n’évoquait rien d’angélique ni de
-céleste. Mince, fine, Ida paraissait grande, bien qu’elle fût de taille
-moyenne. Ses mouvements avaient quelque chose d’élastique, d’aisé, de
-facile, d’entraînant aussi, que l’on retrouve chez les bêtes de chasse
-ou de course, et son visage aigu aux yeux jaunes rapprochés donnait une
-impression de dureté cruelle, à cause du petit nez courbe et fin, de la
-mâchoire obstinée et surtout d’une large bouche frémissante qui,
-semblait-il, devait sourire difficilement, méchamment peut-être. De
-légers cheveux noirs moussaient avec abondance sous le voile gris, et la
-robe de même teinte, très simple, au dessin net, accentuait l’allure de
-ce corps jeune, plein de santé, de vigueur. Mathieu avait déjà remarqué
-les mains intelligentes, la cambrure du pied, la cheville... Oui, mais
-que voyait-on là qui fût d’un ange ou vînt du ciel?
-
-«Un ange du ciel, répétait Leslie à mi-voix, un ange descendu droit du
-ciel!... n’est-ce pas, monsieur Delannes?»
-
-Comment répondre à pareil propos?
-
-Heureusement, Ida, qui allait franchir la porte, se retourna sur le
-seuil même et fit signe à Mathieu. Il s’excusa auprès de ses voisins
-par quelques paroles amicales et se hâta de la rejoindre.
-
-«Vos bois sont merveilleux, à cette heure, dit-elle, et la nuit semble
-très douce. J’ai envie de suivre jusqu’au bout le petit sentier, vous
-savez bien, celui qui passe sous les chênes et coupe le ruisseau.
-Accompagnez-moi.»
-
-Sans dire mot, Delannes acquiesça par un salut, et ils sortirent.
-
-
-
-
-XV
-
-
-Douce, tiède, surprenante par sa tranquille pureté, après une telle
-atmosphère de tabagie, mais très obscure, la nuit ne portait à son front
-qu’un mince croissant mouillé. Ce trait courbe d’argent se découpait
-seul, à mi-hauteur du ciel noir, la brume offusquant les étoiles,
-au-dessus du rideau des arbres d’un noir plus mat.
-
-Le bois lui-même était opaque et tiède; on y voyait à peine; peu
-importait aux deux promeneurs qui semblaient bien connaître le chemin.
-Saisis par cette ombre embuée, ils se turent, d’abord, écoutant le bruit
-de leurs pas. On n’entendait d’ailleurs que ce bruit mou et, parfois, au
-sein des feuilles, un frisson furtif: réveil d’oiseau? battement
-d’ailes? passage d’écureuil? Puis Mme Randal se mit à parler, sur un ton
-très simple, très posé; elle reprit au point où elle voulait reprendre:
-
-«Un jour, dit-elle, il vous parlera de moi, sans préambule, à sa manière
-que je qualifiais de protestante: il me citera, comme il citerait un
-personnage quelconque de la Bible ou de l’histoire, pour servir
-d’exemple à ce qu’il raconte... Il vous expliquera que, moi aussi, j’ai
-été ramenée au bien, qu’il m’a trouvée sur une scène de music-hall, au
-Canada, où je dansais des danses singulières, de mon invention, qui lui
-plurent, dont il escomptait, je pense, le succès sur un de ses
-programmes... qu’il voulut me parler, après la représentation, et
-qu’aussitôt il comprit qu’il m’aimait, qu’il ne pouvait me laisser là,
-que je devais le suivre... Trois mois plus tard, je m’appelais Mme
-Randal... Et c’est toute mon histoire: une rencontre fortuite, à
-Toronto, une conversation dans un bar avec un directeur de cirque, un
-engagement signé sur le bord d’une table sale... un engagement pour la
-vie! Parfois, quand il me regarde, je sens que je suis sa proie, celle
-qu’il a sauvée du marécage. Il ne ment pas: il m’a sauvée du marécage...
-mais pourquoi le dire? et s’il ne vous l’a pas dit, hier, il vous le
-dira demain... pourquoi le dire à tout le monde, puisqu’il m’aime?»
-
-Sans violence encore, sans éclats, sa voix s’était cependant réchauffée.
-Ida, marchant à côté de Mathieu, ne le voyait pas. Eût-elle osé parler
-ainsi à une autre heure, en d’autres lieux? Ses mots, sitôt prononcés,
-se perdaient dans la nuit; elle n’en pouvait noter l’effet, elle n’en
-devinait pas l’action; elle laissait tomber son aveu comme en un puits
-sourd.
-
-Sur un ton presque timide, un peu hésitant, Mathieu demanda:
-
-«Du moins, êtes-vous heureuse, Madame?
-
---Je n’en sais rien, répondit-elle. Je ne suis pas libre!
-
---Comment l’entendez-vous?»
-
-Elle répéta:
-
-«Je ne suis pas libre! Vous ne sentez donc pas ce que cela veut dire?
-Oh! j’ai toute liberté d’agir à ma guise, d’aller à droite, à gauche, où
-il me plaît, mais puis-je penser et sentir à ma guise?... Ma tête n’est
-pas libre! En ce cas, il vaut mieux être enchaîné pour de bon, comme les
-forçats.
-
---Chacun de nous est retenu par quelque lien, Madame...»
-
-Il rougit d’avoir proféré une banalité si plate.
-
-«Oui, oui, mais la contrainte a des moments trop insupportables! James
-est un maître d’une bonté terrible: il force ceux qui dépendent de lui à
-se rendre compte de tout... il veut que l’on vive ainsi, pas autrement.
-Tout, à ses yeux, se dessine en blanc et noir, clairement, tout devient
-évident. Il faut avoir conscience de tout pour vivre bien. Ah! que de
-fois ai-je entendu cette phrase! Vraiment, elle donne envie de vivre
-mal! Elle enlève à l’existence tout son imprévu, tout son hasard, tout
-ce qui intéresse et qui amuse, tout ce qui a du goût: la surprise qui
-fait sourire. Vous concevez bien que, parfois, l’on veuille ignorer un
-peu le menu de son repas? Ici, chaque jour apporte un devoir annoncé,
-une peine inscrite, comme à la table d’hôte en province, où le vendredi
-apporte le plat de morue et de pommes de terre... Cela me fait perdre
-l’appétit, même du plaisir!... Et maintenant, dites que je suis folle,
-si vous voulez!»
-
-Mathieu ne dit rien d’approchant. La dernière plainte de Mme Randal le
-touchait: il s’en fallait de peu qu’il ne sympathisât.
-
-«Non, Madame... Sachez seulement que vous avez, à Villedon, un
-compatriote. Je parle votre langue et la gêne que vous ressentez n’a
-pour moi rien de mystérieux. La liberté de l’esprit et du cœur me semble
-un bien suprême; je conçois que l’on tâche d’y atteindre. A l’occasion,
-nous reviendrons sur ce pénible sujet... Oui, reine d’une tribu
-d’étrangers, astreinte à suivre les usages de la cour, vous ne cessez
-d’être en exil. En somme, vous restez trop française.»
-
-Elle ajouta d’une voix plus gaie:
-
-«Et je vous ai bien dit, n’est-ce pas, que je me trouvais au Canada par
-le hasard d’un engagement? Je suis née française, de parents français, à
-Château-Thierry (Aisne). Plus tard, j’ai beaucoup, j’ai trop voyagé.
-Parfois, je me sens un peu américaine.»
-
-Elle conclut en riant:
-
-«N’importe! le fond demeure, le fond... théodoricien!»
-
-Mais ce rire sonnait faux.
-
- * * * * *
-
-On sortait du bois, l’ombre était moins épaisse, sur la prairie flottait
-comme un reste de clarté confuse, des étoiles étincelaient au ciel
-dégagé de brume. Alors Mme Randal revit la figure réelle de cet homme
-qui, par occasion, avait reçu sa confidence, tandis qu’elle s’appuyait à
-son bras, et de nouveau Mathieu aperçut le souple contour d’une femme
-auprès de lui... Ils n’étaient plus seulement deux voix, sous les arbres
-obscurs. Ils ne pouvaient parler ainsi davantage, ils se séparèrent, ils
-reprirent leurs distances.
-
-Puis Mathieu dit encore:
-
-«Nous avons fait le tour du bois et sommes à quelques pas de chez vous,
-Madame; permettez que je vous accompagne jusqu’au camp.
-
---Vous plaisantez! répliqua-t-elle. Je ne suis pas de ces personnes que
-l’on accompagne ou que l’on met en voiture: non, non! je rentre par mes
-propres moyens... Bonsoir, cher Monsieur; grâce à vous, j’ai fait une
-excellente promenade.»
-
-Ils se serrèrent la main par une prise vigoureuse et franche. Un instant
-d’arrêt... peut-être pour se rendre bien compte du point où l’on se
-trouve...
-
-«Amis?... tout de même? demanda-t-elle.
-
---Amis?... certes!»
-
-Il était sincère.
-
-
-
-
-XVI
-
-
-Mathieu réfléchissait, assis devant la fenêtre ouverte de son bureau,
-mais le spectacle d’une mer nuancée sur laquelle passaient de grands
-nuages ne le touchait en rien: il s’occupait de lui-même.
-
-Que ferait-il à Villedon, puisque son propos d’y rester était bien
-affermi? Quelle y serait sa vie?--Le cirque ne figurait qu’une
-distraction de quelques semaines et pourtant, seule, pensait-il, cette
-assemblée de gens étrangers par leur race, leur culture, leur morale et
-leurs travaux, l’empêchait de s’ennuyer. Demain, il s’ennuierait, à coup
-sûr, se sentant de nouveau maître de ses champs et de ses bois, maître
-aussi de ses loisirs; demain, il se trouverait en exil, chez
-lui.--Rentrer à Paris, il n’y songeait guère. Les gens qu’il y
-fréquentait, ceux qu’il s’était habitué à voir, lui faisaient l’effet de
-caricatures. Il ne pourrait plus supporter les papotages, les
-protestations et les plaintes au sujet d’une robe, d’un souper mal
-servi, d’une femme de chambre infidèle ou d’un vaudeville vraiment trop
-lugubre. Hélas! l’on ne change pas son entourage comme l’on change de
-veston. Il y a la rue où l’on se retrouve, le théâtre où l’on vous
-aperçoit, le restaurant où Nicole s’installe par hasard à une table
-toute proche... Et l’on ne peut cependant s’enfermer chez soi, se
-boucler, vivre comme en prison. La prison où l’on se croit libre est
-assez rigoureuse déjà!
-
-Mathieu souffre de cette incertitude; des souvenirs lui rendent son mal
-plus cuisant. Eh quoi! une enfance orpheline, une jeunesse enfermée, une
-adolescence étroite, sans joie, où quelques visites à un vieil oncle
-singulier accentuaient encore sa détresse; quelques années de plaisir à
-Paris... qu’en avait-il retenu? des grimaces, de petits calculs
-d’intérêt, de fausses larmes, de faux serments qui ne prétendaient même
-pas à convaincre ni à toucher, étant de passage, comme tout le reste.
-Lui serait-il donc défendu de goûter au sel de la vie, à ce que la vie
-offre de grand et de sincère, à la belle amitié avec un être qui vous
-comprend et vous ennoblit, au bel amour qui vous élève toujours plus
-haut, qui dégage des nuées, qui rend limpide le ciel que l’on porte en
-soi, et dont l’âme s’illumine?
-
-Pourquoi ne pouvait-il toucher à ces fruits spirituels, à ces fleurs
-secrètes? Pourquoi ne trouvait-il à portée de sa main que du rebut fait
-de grappes gâtées et de corolles fausses?
-
-Mathieu se posait la question, mais ne savait y répondre. Quant à ses
-projets de voyage, il les avait écartés pour de bon: courir le monde
-deviendrait vite un amusement de touriste; le voyage mieux entendu qu’il
-rêvait naguère exigeait une préparation longue qu’il n’avait plus le
-courage d’entreprendre; il était envahi de paresse... de quelle paresse
-étrange, nouvelle, dont le goût lui semblait inconnu? Cela montait
-insidieusement, comme ferait une peur sourde, cela l’écartait de toute
-action immédiate, l’engageant à la remettre au lendemain, et surtout
-cela lui faisait un malaise, une langueur inquiète, la stupeur que les
-bêtes ressentent prostrées sous l’orage menaçant. Mais encore une fois,
-où trouver une raison à tout cela, un allégement, un remède? et que
-faire en attendant?... Continuer d’attendre?
-
-
-
-
-XVII
-
-
-Huit jours plus tard, Mathieu, monté sur Flea, le cheval étourneau de
-Sam Harland, galopait joyeusement à travers les prés. L’air était encore
-vif à cette heure matinale. On ne pouvait que se plaire à pareil
-exercice, sur une herbe si fraîche et sous un ciel si pur. Leslie venait
-de passer qui menait des bêtes à l’eau avec de grands gestes centauréens
-et des cris enthousiastes. Un pantalon de toile bleue pour tout vêtement
-représentait encore une concession absurde, à son avis, puisque l’on ne
-se sent soi-même que nu. Harland avait fait de beaux essais de saut de
-barrière, et Plug tâchait de tomber sans dommage, et le plus
-ridiculement possible, du dos de l’âne qu’il enfourchait. D’autres
-écuyers s’entraînaient au lasso devant un mannequin servant de but.
-Mathieu se contentait d’un galop modeste qui le ravissait; de plus, il
-remarquait avec satisfaction que Flea, dont l’humeur était ombrageuse, à
-l’ordinaire, et qui l’avait désarçonné plusieurs fois, lui obéissait,
-maintenant, le mieux du monde. Le front dans le vent, il buvait l’air,
-puis il fermait les yeux, un instant, pour goûter sa joie, et les
-rouvrait pour reconnaître, alentour, l’herbe, le ciel, les bois et,
-là-bas, scintillante, miroitante, déjà criblée de soleil, la mer.
-
-Bientôt il aperçut Mme Randal coiffée d’un béret noir, culottée de noir,
-à califourchon sur Mouse, sa jument grise. Elle portait une rose rouge à
-son corsage: amazone habillée en adolescent, elle avait vraiment belle
-allure. Ils se croisèrent, ils se saluèrent du geste et de la voix. Tout
-à coup, Mathieu se ressouvint d’un vers lu jadis: «Contre le sein brûlé
-d’une antique amazone...» Il se représenta Mme Randal tenant au poing,
-en place de cette cravache inutile, un javelot, et le brandissant, mais
-l’image s’effaça vite pour se proposer d’autre façon: une valkyrie qui
-foulerait des nuées... et l’héroïque appel sonna à ses oreilles.
-
-Mathieu s’arrêta net. Mme Randal faisait le tour de la prairie, au petit
-galop, puis elle la traversa d’une allure plus vive, sauta plusieurs
-fois le ruisseau, revint et frôla presque le cheval immobile. Mathieu en
-ressentit un léger agacement, car elle n’avait plus tourné la tête; elle
-semblait tout occupée de sa course et de cela seulement... Il admirait
-sa grâce, sa vigueur, plus manifestes que jamais: cette danseuse se
-révélait écuyère étonnante, et son costume peu féminin n’offrait
-pourtant, si crânement, si simplement porté, rien de théâtral, malgré la
-touche de romantisme, et surtout rien d’équivoque.
-
-Flea piaffait, agacé lui aussi. Mme Randal acheva son tour. Que
-n’invitait-elle Mathieu à la rejoindre?... Elle s’éloignait déjà. Il en
-eut un surcroît de mauvaise humeur et, pour se justifier, inventa de
-mauvaises raisons: ils galoperaient si bien de conserve! à rester seule,
-ainsi, Mme Randal lui semblait faire de la parade, un numéro, un sketch
-d’équitation! Pourquoi? pour le charmer? pour l’éblouir? Il n’avait
-nulle envie de reprendre une promenade solitaire, de sentir la brise sur
-son front, sur ses yeux... Mme Randal repassa encore... Subitement,
-Mathieu ne put se tenir de toucher du talon le flanc jaune de Flea et de
-rendre la main.
-
-Flea n’en demandait pas tant pour faire un beau partir en coupant la
-prairie, même il dépassa Mouse et, comme l’on se trouvait sur la pente
-qui menait à la mer, par prudence, Mathieu ne voulut pas l’arrêter trop
-court. Bientôt il s’aperçut que Mme Randal en profitait: elle avait
-changé de direction et remontait vers le village. Il la suivit, poussant
-Flea, l’excitant de son mieux. Quand l’amazone vit ce cavalier à ses
-trousses, elle aussi entra dans le jeu, et Mouse étant vaillante, Flea
-plus petit, moins robuste, moins bien monté, fut gagné de vitesse.
-Course folle... Soudain, Mme Randal tourna dans le bois et, le ruisseau
-franchi, disparut, entraînant Delannes après elle. Quelques instants
-plus tard, il la revit, bricolant savamment entre les arbres et les
-buissons. Mathieu se fatiguait, la tête perdue, les mains nerveuses,
-grisé, non plus de vent et de vitesse, mais de chaude colère à sentir
-que cette femme se moquait de lui. Il l’atteignit enfin. Elle avait
-sauté à terre, sans aide, et caressait le museau de Mouse qui encensait
-doucement.
-
-«Bonne course, n’est-ce pas?» dit-elle.
-
-Et tout de suite elle ajouta sur un ton de reproche:
-
-«Mais il ne faut pas trop demander à des chevaux délicats...»
-
-Mathieu aurait voulu parler d’autre chose.
-
-«Et «fort comme un cheval» est une expression absurde, indigne d’un
-cavalier.»
-
-Allait-il entendre un cours d’équitation sentimentale? Il avait mis pied
-à terre aussi et se tenait près d’elle, encore essoufflé, toujours
-furieux. Il se reprit un peu, pour la complimenter sur son art
-d’amazone; il dut le faire habilement, car elle sourit, mais il se
-trouvait ridicule et en avait honte... Et puis, surtout, il eût voulu
-savoir ce que pensait Mme Randal.
-
-«Si je monte à peu près bien, dit-elle, ce n’est pas venu tout seul,
-croyez-moi! les débuts furent pénibles; mais cela me plaisait et j’aime
-les chevaux... Tiens! voilà Sam Harland... Sam! ramenez donc Mouse et
-Flea à l’écurie; bouchonnez-les et mettez-leur des couvertures.»
-
-Harland considéra d’un air scandalisé les deux bêtes en sueur.
-
-«Oh!... c’est du joli! D’ailleurs, je le prévoyais: je venais pour cela,
-Madame.»
-
-Il passa les brides à ses bras et, comme il s’en allait, son regard
-chargé de reproches s’appesantit sur Mathieu.
-
-«Maintenant, regagnons chacun notre logis.
-
---Déjà, Madame! Vous n’attendrez pas un instant? Nous voilà seuls... Je
-désirais tant vous revoir, vous serrer la main! Tout à l’heure, j’avais
-l’impression que vous tentiez de m’échapper, quand vous galopiez devant
-moi, sur la prairie... et j’en souffrais; je vous admirais parce que
-vous me paraissiez si belle, et je vous détestais parce que vous tâchiez
-de me fuir... car c’est bien cela que vous faisiez, n’est-ce pas?
-
---Oh! monsieur Delannes!... répondit la voix triste d’Ida.
-
---Mais la course est finie: je retrouve mon amie d’il y a huit jours, à
-qui j’ai si souvent pensé depuis...»
-
-Mathieu ressentit au même moment une gêne horrible qui dura juste le
-temps d’une fulguration, pas assez pour qu’il interrompît sa phrase:
-gêne d’avoir adressé maintes fois des paroles analogues, sur un ton très
-passionné, à de petites Parisiennes accueillantes.
-
-«... Si souvent, reprit-il, et avec tant de sollicitude!»
-
-En achevant, Mathieu se découvrait de nouveau une âme obscure.
-
-«Non, c’est faux!
-
---Oh! je sais bien! vous ne croirez pas un mot de ce que je dis, et cela
-est tout naturel... Comment pourriez-vous me connaître?...»
-
-Mathieu rendait la main au mensonge. Mieux encore que Flea traversant la
-prairie ensoleillée, le mensonge était lancé pour une longue course.
-
-Et Mathieu parla.
-
-Il parla avec ferveur, avec subtilité, sur un ton de franchise ouverte
-et parfois de supplication. Il ne parlait pas pour lui-même: il faisait
-parler un homme épris qui avoue enfin son beau désir; il parlait bien.
-Son inconsciente méthode fut retorse: trop évidente, trop simple, car on
-ne ment pas aussi simplement, elle valait par l’accent. Il se trouvait à
-ce tournant de la vie où un hasard vraiment divin fait apparaître cela
-même qu’on attendait, dont la venue est un éblouissement: l’amour. Il
-disait le premier soubresaut qui, devant la merveille, laisse interdit,
-et la peur que cette présence donne et la déroute où elle jette qui la
-brave... Mesure de la voix, sincérité, sobriété du geste, expressions de
-la face allant du pathétique au douloureux, rien n’y manquait! même pas
-l’aveu couvert de la mauvaise foi... (tant de brusque hardiesse était
-inconcevable, on ne pouvait admettre la plénitude d’un tel cœur!... sans
-doute... et cependant...), puis, ce fut une prière très humble, toute
-basse, qui se troublait, qui s’égarait, qui ne s’affermissait que par
-l’espérance lointaine d’être agréée enfin et qui, devant une chimère si
-folle, renonçait aussitôt, ou faisait semblant.
-
-«Taisez-vous, monsieur Delannes!»
-
-Cri de colère? non: de détresse tout au plus.
-
-Et Mme Randal parla à son tour.
-
-
-
-
-XVIII
-
-
-«Vous aussi!... vous aussi!...»
-
-Elle ne sut dire que cela, d’abord; ensuite ce fut le déchirement:
-
-«C’est donc une vocation! il faut que j’en prenne mon parti: je ne
-connaîtrai les hommes que pour me défendre d’eux! toujours, j’en serai
-entourée comme de bêtes... Non! les bêtes sont meilleures, les bêtes
-sont plus pures que les hommes; eux s’avancent vers moi avec un sourire;
-ils causent en toute franchise, sur un ton de camarade, à cœur ouvert,
-ainsi que des amis; ils plaisantent ou parlent sérieusement, ils
-m’intéressent, en passant ils me flattent, et puis je m’aperçois qu’ils
-font la roue; me voilà prévenue! je n’ai qu’à me tenir sur mes gardes:
-je sais ce qui va suivre... Ou bien, ils deviennent soudain moroses, ils
-ne desserrent plus les dents, ils me regardent sans oser rien dire, mais
-ils me montrent leur détresse autrement: je la vois dans leurs yeux, je
-l’entends, je l’écoute dans leur rire qui a perdu sa gaîté, je la
-remarque dans leurs gestes, dans leurs façons de marcher, de saluer, de
-se tourner vers moi subitement et de se détourner plus vite encore...
-Ils souffrent, je les aide à souffrir, ils souffrent à cause de moi. Ils
-n’ont pas le courage d’avouer ce qu’ils pensent et pas celui non plus de
-le cacher! C’est, à la longue, un spectacle lugubre qui brise les nerfs.
-L’un ou l’autre: la brute en folie ou le mendiant malheureux. Tous, vous
-vous montrez ainsi, dès que je vous connais un peu. Vous-même l’avez
-remarqué, lorsque vous parliez de mon influence sur les hommes du camp.
-Au lieu de vous taire, par décence, par charité, vous me l’avez dit,
-cruellement, pour me blesser, pour que je saigne!... Ah! je ne
-l’ignorais pas, cette influence! Moi qui n’aime que la liberté, qui ne
-cherche que la liberté, je ne me sens jamais libre, je rencontre partout
-des pièges tendus afin que je trébuche, que je me fasse mal, car vous
-êtes méchants! (Pas vous seul... tous!) Voilà qui ôte le goût de vivre!
-Ah! quand pourrai-je surprendre, dans les yeux d’un homme vivant près de
-moi, le regard clair qui ne sous-entend rien?... Les enfants ont ce
-regard, direz-vous? Non: les enfants voient bien vite que j’ai peur et,
-pour cela, s’éloignent de moi... C’est moi qui leur fais peur! En vous,
-j’avais presque confiance; je me disais: il sera peut-être l’ami. Je me
-montrais encore une fois stupide... Nous galopons à travers vos prés; je
-pense que vous jouez à la course; je me hâte, vous aussi... vous essayez
-donc de me dépasser? eh non! vous tâchez de m’atteindre, et déjà vous
-savez pourquoi!... Alors, maintenant, je vous déteste, monsieur
-Delannes, puisque vous ressemblez à tous les autres, et je vous prie...
-lâchez mon bras!... et je vous prie de me quitter à l’instant.
-
---Vous me pardonnerez, Madame, répondit Mathieu d’une voix sourde et
-confuse; votre colère vous aveugle; ne soyez pas injuste! Vous ne sentez
-ni la sincérité de mes paroles, ni celle de mon profond repentir! Ce
-sera pour demain: vous aurez oublié; vous verrez alors les choses telles
-qu’elles sont... Vous viendrez chez moi, un jour très proche;
-paisiblement, là-haut sur la terrasse, nous causerons de notre double
-erreur, en vrais amis, et je vous convaincrai de mon respect, de mon
-amour... Adieu, madame Randal, non!... à bientôt.»
-
-Il s’éloigna, sans dire plus et sans se retourner. Comme il sortait du
-bois, il vit paraître Avery Leslie, à pied, vêtu seulement d’un pantalon
-bleu et qui lui dit:
-
-«Oh! tout à l’heure, je vous voyais de la plage; il ne faut pas galoper
-si vite! Flea aura pris froid, et puis il ne faut pas faire semblant de
-chasser, monsieur Delannes... elle pourrait avoir peur.»
-
-Mathieu n’était pas du tout en veine d’écouter les remontrances d’un
-adolescent américain...
-
-«Viendra-t-elle?» se demandait-il...
-
-«Viendra-t-elle? se demandait-il encore, un quart d’heure plus tard, en
-rentrant chez lui. Viendra-t-elle?»
-
-
-
-
-XIX
-
-
-Ida Randal essayait de se recueillir. Elle avait d’abord longuement
-songé à elle-même, mais ne parvenait qu’à brouiller un esprit déjà perdu
-et mettre plus encore d’agitation dans un cœur en désordre. Il lui
-fallait se rendre à l’évidence: non, elle ne pouvait échapper à sa joie.
-Sa joie la reprenait toujours; elle avait beau fuir, la joie aux lèvres
-chantantes savait la rattraper, et si, par ruse, elle se cachait au sein
-de quelque vieux souvenir, c’était en vain: elle se découvrait, elle se
-livrait bientôt elle-même, tant la joie chantait clair, tant cet appel
-semblait persuasif et tant le souvenir gardien la protégeait peu.
-
-De quel bénéfice pouvait être une évocation austère et grave, noble, à
-coup sûr, mais glacée, au passage de ce glorieux fantôme à la démarche
-vivante et dansante, aux mains pleines de fleurs, et qui chantait!
-
-Oui, Randal l’avait sauvée de la misère, de la honte, peut-être; ses
-attentions ne se comptaient plus, délicates et même tendres; sa bonté ne
-se lassait pas, mais la joie avait une autre bonté, moins voulue, et
-d’autres attentions, incessantes, que l’on ne pouvait dénombrer, qui
-toutes ravissaient le cœur: un geste, une parole, un sourire, une façon
-de dire, une façon de penser, un regard... et chaque fois on en
-ressentait ce même ineffable saisissement, ce même sursaut, et chaque
-fois, résonnait l’écho de cette voix qui chante, l’exaltant écho de la
-joie.
-
-Que valaient, au juste, les discours de Randal, ses théories, ses
-préceptes, ses principes?... Oh! l’ennui qui s’en dégageait!... Randal
-disait toujours la vérité. Ce soir, Ida préfère le mensonge... Mais une
-piqûre aiguë lui perce la poitrine, soudain: le mensonge? la joie
-peut-elle donc mentir? mentir en souriant, en souriant ainsi? mentir en
-chantant, et de cette voix?
-
- * * * * *
-
-Ida est seule dans sa chambre où le crépuscule glisse des ombres grises.
-Randal, occupé par de longues besognes, ne viendra pas. Elle s’écoute
-vivre. Pourquoi cette révolution dans le cours égal de ses jours?
-Parfois, elle souffrait de leur règle exacte et scrupuleuse, elle
-s’indignait d’être soumise à un maître qu’elle n’avait pas choisi,
-qu’elle supportait, en somme, sans trop d’impatience: un bon maître.
-Elle l’accorde, il fut un bon maître; elle se le répète, mais
-l’affirmation est inutile: ce sont là des paroles vides, privées
-d’accent, dont elle saisit à peine le sens. Maintenant, elle revient à
-la raison, elle comprend: le bon maître est celui qu’on aime, celui
-qu’elle aime... ce dernier mot, elle l’a tout au plus balbutié du bout
-des lèvres, sans presque le dire. Eh! qu’importe! puisqu’elle l’a
-dit!--Le bon maître est celui qui vient vers elle malgré lui, qu’elle
-n’a pas appelé et qui l’a néanmoins entendue, qui ne la chargera pas de
-chaînes, mais simplement la prendra par la main et l’emmènera.--Celui-là
-sera le bon maître.
-
-Une rumeur la distrait: d’abord un hennissement de cheval, puis des voix
-bourdonnantes; on se dispute à l’écurie. Tout ce monde qui l’entoure ne
-lui est-il pas cher d’une certaine façon? Ne ressent-elle pas de
-l’orgueil à connaître son influence sur ces hommes simples qui
-l’écoutent avec une attention dévote, comme des enfants sérieux et
-sages? Ne vont-ils pas souffrir, elle partie?
-
-Un regret encore mal défini se présente... Partir! partir! l’idée de
-partir lui fait lâcher prise aussitôt; d’ailleurs, elle tenait le regret
-d’une bien faible main.
-
-Elle voudrait penser aux jours qui viendront: non pas à mercredi
-prochain, par exemple, non pas à la fin de la semaine suivante (cela se
-devine trop aisément), mais plus loin, aux mois, à l’an d’après, et plus
-loin encore, aux jours qu’elle ne voit guère, qu’elle imagine peu.
-
-Elle se martyrise en tâchant de se figurer vieille, auprès de lui, plus
-âgé; moins belle, auprès de lui, plus grave; moins souple en sa grâce
-vigoureuse, auprès de lui qui, tendrement, la soutient de son bras;
-toujours aimante, auprès de lui qui l’aime toujours. Ah! qu’elle désire
-évoquer en elle-même ce beau spectacle!--Non! non! c’est impossible!
-elle ne peut pas!--Ida ne pense qu’à aujourd’hui ou bien à cette heure
-qui dépend d’elle, qui, suivant son vœu, commencerait tout de suite, ou
-qui ne sera pas.
-
-A ses oreilles, la joie chante encore, et cependant Ida Randal reste
-écroulée au fond de ce fauteuil, dans un coin de sa chambre obscure,
-sans forces pour agir, éblouie dans l’ombre. De temps en temps, une
-image surgit, de délice ou de désolation, un doute inattendu, une
-question harcelante, la mémoire d’un instant échu qu’elle croyait
-effacé, si précis, si vivant en toutes ses nuances qu’il lui semble
-odieusement le revivre. Elle se souvient d’elle-même au point d’oublier
-que ce souvenir où elle joue un tel rôle appartient au passé...
-Saura-t-elle aimer?
-
-Ceux-là qui la regardent d’un si beau regard fidèle, ses amis du camp,
-la rappelleraient en vain, elle le sait bien, mais ici, elle est reine
-d’un petit peuple aimant et sincère... Là-bas, saura-t-elle se faire
-aimer?
-
-Il lui vient une grande honte, soudain. Si cette pensée le touchait de
-loin, s’il avait vent de cette incertitude, lui qui, à la même minute,
-pense à elle, rêve d’elle, la désire, offre sa vie... oh! comme elle
-rougirait!
-
-Et l’effort paraît surhumain de se lever, de marcher jusqu’à la porte,
-de l’ouvrir, de franchir le seuil, de traverser toute la prairie en
-pente douce, puis de marcher encore, d’atteindre la terrasse et l’autre
-seuil... Enfin, pour souffrir davantage, elle se dit que peut-être ne
-l’aura-t-il pas attendue, qu’il ne sera pas là, debout, en expectative
-du bonheur, attentif au moindre bruit.
-
- * * * * *
-
-On n’y voit plus clair du tout.
-
-Ida se lève, allume une bougie. Elle ignore maintenant ce qui se passe
-en elle, et même ce que peut révéler son image. Elle s’approche de sa
-glace, elle se regarde dans la glace, longuement, haussant et baissant
-la petite flamme pour mieux se voir.--Une figure immobile, très blanche,
-très pâle, une figure qui ne dit rien, mais, peu à peu, il semble que la
-bouche s’anime; un sourire naît sur les lèvres, dans les yeux; elle
-sourit, comme en extase, possédée par une trop haute, par une trop
-splendide joie... Alors Ida se détourne de son reflet, ferme la porte à
-double tour et, brusquement, souffle la petite flamme.
-
-
-
-
-XX
-
-
-Elle ne vint pas. Il l’attendit patiemment. Elle ne vint pas.
-
-Mathieu ne sortait plus, sa patience s’usait, il n’allait plus au camp,
-ne sachant au juste à quelle heure viendrait Ida Randal; mais elle ne
-vint pas. Il tâcha de raisonner son aventure, de l’examiner de
-sang-froid. Pourquoi rester ainsi à l’affût de quelqu’un qui ne
-paraîtrait point?... Attente absurde!... et néanmoins, il l’attendait,
-mais elle ne vint pas.
-
-Pourtant, il fallait qu’elle vînt; cela ne pouvait durer ainsi. Mathieu
-se sentait tout changé, d’humeur hargneuse. Il parlait à peine à son ami
-Hourgues et sans aménité: attendre tout un jour, tous les jours qui
-suivent, du matin jusqu’au soir, se réveiller, la nuit, pour attendre
-encore, cela aigrit, cela exaspère, cela rend agressif. Plus tard, quand
-elle serait venue, on verrait bien, on discuterait, on se rendrait
-compte, on retrouverait la liberté de penser et d’agir... Halluciné par
-cette attente, Mathieu était chez lui comme en prison. Il n’en pouvait
-plus! Il fallait que quelqu’un lui ouvrît la porte qu’il ne pousserait
-pas tout seul. Quand Ida se plaignait de n’être point libre, savait-elle
-tout le poids d’une contrainte, celle d’attendre?...
-
-«Je prends des façons de neurasthénique, se disait Mathieu, car en
-somme, depuis plusieurs jours, je souffre simplement des suites de
-l’accès de fureur qui me prit quand cette proie que je poursuivais par
-jeu, d’abord, et sans passion, puis tout au plus par désir, voulut
-s’échapper et y parvint.»
-
-Mais que lui servait de faire preuve de bon sens, puisqu’il attendait
-encore? Jamais il ne songea même à lui écrire, à lui faire tenir
-quelque message: c’eût été si facile! Non, elle devait venir chez lui,
-elle, femme libre qui forçait un homme libre à l’attendre. Afin de
-s’apaiser, sans doute, il imaginait cette visite, en construisait, en
-détruisait les incidents et la péripétie, ajoutait, effaçait un détail,
-remettait tout en scène, recommençait.
-
- * * * * *
-
-Or, un matin, assis sur la terrasse de Villedon, Mathieu rongeait son
-frein et tâchait d’user le temps, de s’occuper, une heure encore, à lire
-les feuilles de Paris et à fumer des cigarettes. Ce matin-là, il se
-sentait plus calme, même il considérait son cas avec une certaine
-ironie. En somme, cette retraite lui pesait, l’ennuyait. Hourgues se
-montrait inquiet de sa méchante humeur, ce qui l’ennuyait aussi.
-L’ironie de son point de vue s’accentua: il se moqua durement de
-lui-même et sa contrainte en fut allégée... Il résolut de reprendre sa
-vie normale où il l’avait laissée, comme l’on se rassied après s’être,
-un instant, levé de table.
-
-«Oui, se dit-il, mais le plat s’est refroidi... Mes sentiments ont dû
-faire de même.»
-
-Il eut un sourire de mauvais aloi, de mauvais goût.
-
-«Allons! je ne suis qu’un imbécile, et je le prouve abondamment.
-Voilà-t-il pas des histoires, pour peu de chose! Je rencontre une femme
-d’un genre assez particulier que je ne connais pas, auquel, jadis, Gaby,
-Lily, Nicole ni May Read ne m’avaient habitué, une femme qui ne leur
-ressemble guère, oh! non! mais qui, peut-être... de fait, je n’en sais
-rien... et je m’emballe! et je me rends malheureux! Quelle tête de turc
-j’aurais présentée à mon vieil oncle!»
-
-Mathieu rabattit sur ses genoux le journal qu’il ne lisait plus et
-regarda devant lui. Villedon n’avait pas changé, le paysage ne perdait
-rien de son attrait, le charmait comme à l’ordinaire, offrait, pour
-l’après-midi, une délicieuse promenade et, au retour, en compagnie de
-certains membres du cirque, un bain de mer tonifiant où «l’ami
-français» ferait les pires farces à Sam Harland, nageur médiocre.
-
-«On s’amusera!»
-
-Alors seulement, Mathieu entendit quelqu’un pousser à petit bruit la
-grille du jardin. Il sut tout de suite qui lui rendait visite. Il ne
-s’étonna point. Il se leva, jeta sa cigarette et s’avança d’un pas
-tranquille de propriétaire bien appris qui sait vivre.
-
-Elle était venue.
-
-
-
-
-XXI
-
-
-Ida Randal parlait avec modération, sur un ton de froideur calculée,
-cependant sa bouche était instable, son regard un peu fixe; ses mains
-aussi obéissaient mal, tremblaient. Elle ne contrôlait parfaitement que
-sa voix.
-
-«La dernière scène, je devrais dire la dernière réprimande, car James
-ordonne et punit mais jamais ne se fâche, fut au sujet de cette danse de
-music-hall que j’invente et qu’il déclare «indigne d’une chrétienne».
-Comme si un sketch devait avoir les qualités d’un sermon!».
-
-Que James Randal fût un honnête homme, méritant l’estime et certaine
-admiration, un homme d’élite à sa manière, cela ne se discutait pas,
-étant reconnu d’avance; néanmoins, on peut juger diversement un
-prophète, directeur de cirque, suivant qu’on l’étudie au sein de sa
-tribu et de sa troupe, dans l’exercice de ses fonctions, ou qu’on
-l’envisage en chemise.--Ida Randal ne disait rien d’autre.
-
-Pour ce qui était de cette danse «indigne d’une chrétienne», la
-description terne et brève qu’elle en donna ne permettait guère de
-l’imaginer. En vérité, l’incident s’était produit dans des circonstances
-moins sommaires.
-
-On réservait d’habitude certain hangar, meublé d’un piano et de quelques
-banquettes, à des répétitions de music-hall qui n’exigeaient ni décor ni
-figuration; une estrade dressée au fond suffisait amplement à tous les
-besoins. Dans ce hangar dénommé «salle d’études», Ida était entrée, la
-veille, suivie d’un nègre qui posa sur le piano des musiques diverses.
-
-«Vous jouerez, dit-elle, les numéros 7, 14 et 57, à la suite.»
-
-Par son sketch de danse, «lever du jour», elle comptait rendre sensible
-l’attente anxieuse, l’exaltation et la joie d’un être devant l’aube et
-l’aurore. De semblables «chorégraphies décoratives» avaient fait un
-certain bruit, surtout dans les grandes villes, et lui attiraient force
-compliments. Des critiques réputés s’y intéressèrent au point de lui
-consacrer de longs articles, et l’affiche ne laissait pas ignorer
-qu’elle imaginait elle-même ces séduisantes créations.
-
-Elle écouta les trois mélodies correspondant aux trois moments de la
-danse, fit des recommandations précises à l’accompagnateur et monta sur
-les planches.
-
-Quelqu’un poussait la porte du hangar.
-
-«Nous ne vous gênerons pas en assistant?» demanda Sam Harland que
-suivait Avery Leslie.
-
-Après une courte hésitation, elle se décida. Peu importait: comme elle
-le danserait plus tard en public, pourquoi ne pas juger tout de suite de
-l’effet produit par son «lever du jour»?
-
-«Entrez, entrez! vous me direz votre opinion à la fin seulement.
-
---Le Maître viendra dans quelques minutes.»
-
-Elle ne put réprimer un geste de mauvaise humeur: James la surveillerait
-donc toujours! Tant pis! elle tâcherait d’oublier sa présence.
-
-«Personne d’autre, en tout cas; après lui, vous donnerez un coup de
-clef.»
-
-Et, s’adressant au nègre:
-
-«Commencez.»
-
-La trame de ses pas était fixée, déjà; il lui restait à trouver la
-broderie et les couleurs: la mimique expressive qui animerait
-l’ensemble. Elle ne chercherait pas à se vêtir de façon rare ou
-surprenante: n’importe quelle robe très ample, de tissu léger, de teinte
-grise, comme elle en portait une, ferait l’affaire. Maintenant, alerte,
-le pied sûr dans le chausson serré, il lui venait une vague curiosité de
-ce qu’elle allait entreprendre.
-
-Elle dansa.
-
-Elle errait, en pleine nuit, sur le tapis de mousses d’une clairière; de
-hautes ombres immobiles l’entouraient de tous côtés mais ne la
-protégeaient point: elle était prise dans le cercle noir de ces
-gardiennes tressant leurs longs bras. A quoi servait d’invoquer le ciel?
-rien ne répondait jamais à son geste de supplication. Il ne lui restait
-que de danser suivant la rumeur du feuillage, de danser pour se
-distraire de la nuit, de danser pour fuir un peu, sans nul espoir de
-s’échapper.
-
-«Oui, c’est cela: diminuez le vent sans brusquerie et reprenez ensuite
-doucement.»
-
-Affreux silence! instant saisissant qui la tient immobile, toute droite,
-les mains basses, grandes ouvertes, et lorsque le bruissement se fait
-entendre de nouveau, elle en a peur: elle s’accroupit sur la mousse,
-elle tremble, puis se relève, se jette à droite, se jette à gauche,
-toujours en vain, car toujours un arbre noir se dresse devant elle,
-l’oblige à reculer, la repousse, alors quelle voudrait bondir, tenter
-le grand saut libérateur dans l’ombre.
-
-Et bientôt, elle renonce: vaincue par l’effroi, elle perd courage, elle
-s’abandonne; chacun de ses gestes est une plainte; elle appelle la nuit
-pour s’y ensevelir, elle livre à la nuit son pauvre corps brisé, elle
-s’étend par terre, elle s’étire mollement, en attendant la nuit qui va
-venir; exténuée, elle s’offre à la nuit.
-
-Soudain, elle se redresse un peu sur ses deux bras raidis--Ce faible
-gazouillis... où donc?... elle écoute,--et le gazouillis devient un
-chant d’oiseau. Ah! quel relâche en sa dure angoisse! l’oiseau chante:
-divine charité! Elle est debout et l’oiseau chante; alors elle danse,
-elle danse en reconnaissance de ce chant, elle dessine des méandres, en
-imitant le labyrinthe de ce chant.
-
-Mais que voit-elle, pour s’étonner ainsi, pour paraître à ce point
-stupéfaite, si peu rassurée encore et comme incrédule? Là-haut, ne
-dirait-on pas que le ciel s’éclaire, que la nuit supérieure est moins
-sombre? Elle se blottit, peureusement, contre le tronc d’un grand
-chêne... Elle attend. Est-ce cela qu’annonçait l’oiseau? Oui, les murs
-de sa prison semblent s’ouvrir par féerique prodige; le rideau des
-arbres est moins opaque; serait-ce donc le jour, l’aube incertaine qui
-annonce le jour?
-
-Le jour va paraître, elle le sait! Elle se prend la tête dans les mains,
-elle court, insoucieuse de l’obstacle; elle ne danse plus, elle se lance
-en avant, d’ici, de là, avec des soubresauts et des écarts, le visage
-toujours enseveli, puis, tout à coup, elle s’arrête, elle regarde: c’est
-lui!
-
-Alors sa danse devient une danse de triomphe; elle a deviné le jour; la
-forêt autour d’elle s’approfondit, la clairière est toute grise, le
-feuillage revit, une brise murmure; voici enfin le jour! Elle danse pour
-le jour; la nuit n’est plus; elle danse pour le jour qui chante; elle se
-donne au jour, non plus comme elle se donnait aux ombres, mais d’un don
-libre et joyeux: elle offre au jour sa poitrine où le cœur prend un
-rythme nouveau; elle offre ses bras qui sauront étreindre, ses mains qui
-sauront caresser; elle offre ses jambes et son ventre, et, d’un coup de
-tête, elle défait toute sa chevelure, pour offrir au jour ses cheveux.
-
-«Il faudra bien veiller à ce que le rideau tombe juste à cet instant. Je
-suis sûre de l’effet, car je retire mon peigne sans qu’on puisse le
-voir, mais je n’aurai aucun moyen de sortir de scène si le rideau est
-levé. Ce sera délicat.»
-
-Elle s’explique sur un ton que l’essoufflement ne rend pas moins calme:
-elle parle de son métier.
-
-«Nous allons nous en occuper, interjeta James Randal, assis dans un coin
-et qui n’avait rien perdu de la danse. Chaussez-vous, recoiffez-vous et,
-surtout, mettez un manteau. Je vous attendrai dehors.
-
---Je veux prendre l’air!» grogna Sam Harland à voix basse.
-
-Il sortit, laissant Avery tout secoué d’émotion.
-
-«Oh! madame Randal! que c’était beau! J’y songerai cette nuit, j’en
-rêverai chaque nuit!»
-
-Elle agréa l’hommage par un bon sourire.
-
-
-
-
-XXII
-
-
-«Mais pourquoi ne m’avez-vous pas fait signe? demandait Mathieu.
-J’aurais tant aimé voir cela!»
-
-Si vague que fût la description que cette femme donnait d’elle-même, si
-incertaine l’image qu’elle offrait de sa danse (elle employait les mots
-les plus secs, les plus froids et beaucoup de termes de métier qui ne
-rendaient rien), Mathieu n’en regrettait pas moins l’occasion manquée.
-
-«Hier, à cinq heures, pendant que vous dansiez, moi, je m’ennuyais en
-fumant des cigarettes.
-
---Non, non... une esquisse, ça ne se montre pas. Plus tard, quand tout
-sera mis au point, on verra. D’ailleurs, j’aurais été inquiète de ce
-que vous dirait mon mari: quand il s’indigne, il parle trop... Il veut
-placer son homélie! Je vous parais injuste? Ah! mon ami, il arrive un
-moment où l’on n’en peut plus, où le ver lui-même se retourne!»
-
-Elle s’exaspérait de ce que James fût toujours si autoritaire, si sûr de
-lui, qu’il édictât des lois plutôt que de donner des avis et que, chaque
-fois, implacablement, il eût raison. Elle s’était d’abord habituée,
-comme par lassitude, à cette vie coupée de commandements et de
-remontrances; elle haussait les épaules, elle n’écoutait pas.
-
-«Aujourd’hui, ce moyen de défense m’échappe: il me semble que James
-cherche les occasions de conflit au lieu de les éviter ou de les prendre
-seulement quand elles se présentent. Il s’ingénie à me blesser par des
-phrases courtoises, à me contrecarrer en tout... alors je réagis, je me
-révolte... Et puis, ce matin, songeant qu’un ami était là qui m’offrait
-ses conseils, son aide, son affection peut-être, je suis sortie du
-camp, j’ai traversé la grande prairie et j’ai poussé la grille de votre
-jardin.»
-
-Chez Mathieu, pas la moindre émotion du genre où le cœur se révèle: rien
-que le sentiment du joueur qui gagne une partie bien jouée, et qui s’en
-félicite... Chez Ida Randal, une angoisse visible, clairement lue sur le
-visage harassé d’inquiétude, tout à coup: quelle serait la réponse de
-Mathieu?
-
-Elle fut habile encore, très cordiale, pleine de franchise, avec un
-accent de camaraderie tendre qui donnait confiance. Il installa Mme
-Randal près de lui, sur la terrasse, au grand air, et là, dans des
-fauteuils cannés, face à un charmant paysage, ils causèrent amicalement.
-Peu à peu, les traits d’Ida reprirent leur calme et ses yeux leur
-mobilité naturelle, tandis que ses mains se reposaient.
-
-«Par ce moyen, ma pauvre amie, vous supporterez l’épreuve si lourde,
-disait Mathieu; vous savez maintenant où venir; je serai là, toujours.
-Rien n’est changé, sauf que vous ne vous sentirez plus malheureuse, que
-la moindre blessure sera pansée aussitôt et la parole méchante effacée.
-Vous reviendrez souvent, tous les matins si vous le pouvez: un instant,
-une heure, plus longtemps... L’après-midi, nous monterons à cheval
-ensemble et, plus tard, nous tâcherons de nous retrouver aussi le
-soir... n’est-ce pas?
-
---Peut-être à pareille heure, demain, mon ami,» murmura-t-elle, quand
-elle lui prit et lui serra les mains, au départ, avec une sorte de
-ferveur reconnaissante.
-
-Mathieu remontait dans sa chambre.
-
-«Et, pour finir, se disait-il, j’y trouve du mécompte, car il est bien
-évident que je ne l’aime pas!»
-
-
-
-
-XXIII
-
-
-La corde oblique s’attachait à un anneau maçonné en terre et à la
-fourche d’un vieux chêne de l’orée du bois, dont le tronc ne risquait ni
-de plier ni de rompre. Un filet tendu écartait d’ailleurs la possibilité
-même de tout accident. Avery Leslie, profitant de l’absence de James
-Randal, parti en voyage d’affaires de huit jours à Londres, lui
-préparait pour son retour la surprise d’un numéro compliqué mais
-surprenant et très propre à exciter les bravos, où, glissant le long de
-la corde après en avoir fait l’ascension méthodique, il enfilerait des
-bagues dorées sur une lance, tandis que Plug, invisible, produirait, à
-l’aide de quel instrument, on l’ignorait encore, un bruit aigu,
-affreux, de déchirure, qui durerait autant que la glissade. Leslie
-devant fermer d’abord le parasol chinois qui lui servait de balancier
-et, par suite, être bien sûr de son équilibre au départ, ce beau travail
-exigeait une mise au point des plus minutieuses.
-
-Une douzaine de spectateurs assistaient aux premiers essais. Cela
-passionnait Mathieu qui avait fourni le bois de la lance, un long bambou
-très léger, bien en main, que l’on dorerait plus tard.
-
-«Ce sera joli au soleil et aux lumières, mais si l’on pouvait le faire
-au clair de lune, avec des anneaux et une lance d’argent, ou bien en
-crevant des bulles de savon! Et puis, songez donc! je porterais alors un
-maillot tout noir et une calotte noire sur la tête!
-
---Avery! interrompit Mme Randal, il faut attendre le jour où notre
-cirque se rendra au pays des contes de fées...
-
---Bientôt, Madame, bientôt! Déjà, vous, quand vous dansez...
-
---Ce gosse est charmant!» dit-elle à Mathieu.
-
-La répétition fut peu satisfaisante et Leslie ne tarda pas à se sentir
-fatigué.
-
-«Rentrons, dit-il. Monsieur Delannes, Harland, Plug, aidez-moi donc à
-plier le filet. Merci; la corde peut rester, on la retendra, mais, la
-nuit, le filet s’abîme.»
-
-Quelques instants plus tard, Ida s’approcha de Mathieu:
-
-«Au revoir,» dit-elle.
-
-Puis elle ajouta secrètement:
-
-«Rentrez dans une demi-heure: vous me trouverez chez vous.»
-
-Le filet avait été mis en lieu sûr; Harland et Plug s’éloignaient.
-
-«Venez-vous avec moi jusqu’au camp? dit Leslie à Mathieu.
-
---Bien volontiers, mon cher, et j’en profite pour vous féliciter... Très
-réussies, cette montée, cette descente... M. Randal sera content.
-
---La descente, oui, on applaudira, on aura l’impression d’étrangler,
-d’étouffer, ce qui ravit le public, mais moi, c’est la montée que je
-préfère: cela signifie quelque chose... Pendant la montée, je me répète
-la chanson dont nous parlions, l’autre soir, et je l’entends. Je quitte
-la terre, je m’élève à cause d’elle. Je deviens de plus en plus pur, je
-chante cette chanson pour moi-même, je sens que je m’éloigne du mal, que
-je monte vers ce qui est beau, vers ce qui est bon, vers ce que chante
-ma chanson, et un jour, ou peut-être cette nuit de lune où je serai vêtu
-de noir, la chanson m’entraînera plus haut encore, si haut! si haut que
-j’atteindrai le ciel, et alors je serai heureux.
-
---Vous deviendrez un grand danseur de corde, Avery...
-
---Si Dieu le veut... Mais vous voici arrivé. Vous verrai-je demain?
-
---Assurément.»
-
- * * * * *
-
-Mathieu se dirigea vers son logis où il savait trouver Ida. Il songeait
-en marchant.
-
-«Pourquoi pas une amie, puisque je ne l’aime pas d’amour? Cet enfant est
-plus près du grand amour que je ne fus jamais... Je la vois souvent, je
-crois l’aimer quand je suis auprès d’elle, mais c’est tout autre chose,
-l’amour!»
-
-Il poussa la grille.
-
-«Connaîtrai-je l’amour où l’on se sent heureux et libre à la fois?»
-
-Il entra sur la terrasse.
-
-«Ida, mon amie!»
-
-Mme Randal parut...
-
- * * * * *
-
-Et ce même jour, comme tombait le crépuscule, une forme fugitive
-s’échappa du jardin de Villedon, tandis qu’au fond de la pièce où,
-jadis, M. Jacques Mesnard fumait, ironisait et souffrait de la goutte,
-un jeune homme pleurait désespérément, la tête dans ses mains.
-
-
-
-
-XXIV
-
-
-Or, quelques jours plus tard, Sam Harland, assis dans un coin de son
-écurie, causait avec Avery Leslie, venu en visiteur.
-
-«Je les surveille, disait-il, et je suis sûr qu’ils font le mal. Ça ne
-trompe pas, mon garçon: quand le ver est dans le fruit, le fruit perd
-ses belles couleurs; quand le mal est dans l’esprit, l’œil perd sa
-clarté. Ils n’ont plus le regard clair.
-
---Ne parle pas ainsi, répondit Leslie; tu ne sais pas: tu juges de
-choses que tu ignores. Tais-toi: tu me fais de la peine.
-
---Tu penses comme moi, seulement, tu as peur de le dire. Si notre maison
-tient debout, c’est à cause d’elle. Elle partie, les murs céderont de
-tous côtés, le toit tombera sur nos têtes, et ce sera la désolation.
-
---Elle ne partira pas, dit Avery: elle a la charge de nos âmes, elle le
-sait. Elle est comme la madone des églises où vont les catholiques: la
-madone ne s’en va pas, tant qu’il reste des âmes à sauver. La nôtre doit
-nous conduire doucement vers le ciel. Comment pourrait-elle partir? Nous
-serions trop malheureux...
-
---Oui, dit Harland, au fond du malheur, tout au fond... Mais lui est un
-méchant!
-
---Je ne crois pas; il me semble que son cœur est pur; il s’est toujours
-montré bon camarade; je l’aime beaucoup... Et puis, si une mauvaise
-pensée l’a touché, peut-être ne s’en rend-il pas compte: on n’a pas
-toujours de la lumière dans le cœur!... Oui, je l’aime beaucoup.
-
---Moi, je le déteste et voilà pourquoi je ne le perds pas de vue...
-Avery, écoute-moi. Devant Dieu, j’en suis certain: le ver est dans le
-fruit.»
-
-Après quoi, Sam Harland sortit de l’écurie, s’installa sur un banc d’où
-il pouvait surveiller le petit domaine qui lui était confié et, refusant
-de parler davantage, fuma sa pipe d’un air rageur, tandis que Leslie, un
-peu désemparé, allait se promener tout droit devant lui, l’œil vague et
-les bras ballants.
-
- * * * * *
-
-Et, ce même jour, Joy-for-ever, la caissière, causait avec miss Jones,
-la dactylographe, dans le bureau de James Randal parti en voyages
-d’affaires.
-
-«Tout ça, c’est des idées, ma chère! vous avez la tête tournée...»
-
-Mais miss Jones ne se laissait pas convaincre:
-
-«Non! non! moi, j’ai des yeux pour voir et des oreilles pour entendre;
-d’ailleurs, il suffit de n’être pas aveugle et d’écouter un peu. Ils ont
-l’air inquiet, ce qui pourrait s’expliquer autrement, et ils ont l’air
-joyeux, ce qui serait tout simple, mais ils ont l’air inquiet et joyeux
-à la fois, et voilà où je m’arrête pour réfléchir... Réfléchissez à
-votre tour, Joy-for-ever.
-
---Je ne sais pas réfléchir: ça fait du mal et ça rend triste.
-
---Enfin les autres parlent dans les coins, tout bas, comme s’ils se
-confiaient des secrets...
-
---Eh bien, moi, j’affirme qu’on ne parle pas dans les coins pour dire la
-vérité, parce que la vérité se dit tout haut: on parle dans les coins
-seulement lorsqu’on a honte ou que l’on invente un mensonge.
-
---Ma chère!... quel âge avez-vous?
-
---Cinquante et un ans, au jour de l’Indépendance.
-
---Quand vous parlez ainsi, je vous en donnerais douze!»
-
-Joy-for-ever s’agitait sur sa chaise.
-
-«Mais regardez donc ses yeux! s’écria-t-elle. On n’a pas des yeux
-pareils si l’on fait ce que vous dites!... Et lui, ce bon sourire!...
-aurait-il ce bon sourire? Je ne savais pas qu’un Français pût sourire
-comme ça!... Oh! vilaine! qui pensez à des choses abominables!...
-Vilaine!... j’ai tort de vous écouter!»
-
-Et Joy-for-ever, frappée, moins par l’odieux de tels soupçons que par
-leur absurdité bien évidente, fut prise d’un accès de gaîté, fut saisie,
-soudain, d’un rire de délivrance qui la secoua tout entière.
-
-«Maintenant, je vais revoir les comptes de ce mois, dit-elle en se
-levant, car il me manque deux francs soixante-quinze.
-
---J’ai encore plusieurs lettres à écrire, répliqua miss Jones; adieu, ma
-chère... ma chère enfant.»
-
- * * * * *
-
-A la même heure, dans le cirque désert, bâtisse de fortune dressée au
-fond du camp, John Plug errait, vêtu d’un large pantalon de clown, très
-ridicule, et du veston fort convenable qu’il mettait pour se rendre au
-village. Il tenait à la main et balançait un sac de toile. Ayant fait
-d’abord le tour des gradins, il inspecta soigneusement les issues,
-regarda de tous côtés et ne descendit dans la piste que bien certain de
-n’être pas dérangé. Alors, sur le tapis couleur de crottin clair, il
-vida son sac d’où tombèrent cinq boules de bois doré.
-
-«Cinq, dit-il... Pas plus, pas moins: le jeu de quatre est trop facile
-et jamais je ne réussis le jeu de six. Il faut que j’en prenne cinq,
-pour l’équité... Quand on doute, qu’on hésite, qu’on se sent malheureux,
-voilà le bon moyen. Je vais essayer.»
-
-Il cueillit les cinq boules, successivement, et les jeta en l’air pour
-juger de leur poids, puis il les regarda, tombées à ses pieds.
-
-«Je commence!»
-
-John Plug parle à voix haute... à qui donc s’adresse-t-il?
-
-«Si je dure le temps d’un numéro ordinaire, cela prouvera que nous avons
-tous dans notre bouche une langue venimeuse et que nous méritons le
-fouet et le cachot... Mais alors, rien ne change pour elle. Si je rate,
-eh bien, je souffrirai plus à mon aise... Oh! l’éclairage est vraiment
-mauvais... Tant pis! A d’autres heures, je ne serais pas seul... Oui, je
-commence.»
-
-Et John Plug, debout au centre de la piste, se met à jongler de façon
-burlesque avec les cinq boules de bois doré, se retournant par de
-brusques secousses, et sans cesse dansant. Les cinq boules montent,
-s’envolent, redescendent; elles ne touchent les mains expertes que pour
-en rejaillir; elles ne se choquent pas: elles dessinent au-dessus de la
-tête de Plug une arcade feinte, en mouvement, et Plug sourit, se
-tortille, esquisse des ronds de jambe comiques et de monstrueuses
-grimaces, tout en ne quittant pas des yeux ses boules bondissantes, mais
-il n’ose simuler, comme il fait en public, aux soirs de gala, un geste
-maladroit, si drôle!... Il ne joue que le jeu seul, il ne risque pas de
-fantaisie superflue.
-
-Voici que la durée d’un numéro est presque atteinte. Jusqu’à présent,
-nul accident, nulle bavure, travail parfait. Il ne reste qu’à relancer,
-d’un tour de poignet plus vif, cinq fois répété, les cinq boules, quand
-elles passeront, et à les recevoir toutes cinq dans le sac vite saisi...
-La première part, et la seconde... voici la troisième; déjà l’arcade
-mouvante se surhausse; la quatrième boule jaillit... et soudain, en se
-baissant pour prendre le sac de toile, Plug trébuche, il va tomber...
-pourtant il poche la première boule, sitôt la cinquième partie; les
-trois autres qui volaient sont au fond du sac; tout en cherchant à
-retrouver son équilibre, car maintenant il tombe, ses bras se tendent,
-puis il lâche d’une main le rebord de toile et de l’autre il quête la
-chute attendue... il est tombé... n’importe! cette cinquième boule qui
-vient de signer en l’air le paraphe de son ouvrage, il la touche, il la
-tient, il l’a... mais, dans le même instant, elle lui échappe, elle
-glisse entre ses doigts!
-
-Assis sur le tapis du cirque désert, les jambes croisées, Plug, devant
-le sac où reposent quatre boules seulement, Plug, la tête basse, le
-souffle court, se livre à une méditation douloureuse.
-
-«J’ai tenté l’épreuve, murmure-t-il, ai-je réussi? non, c’est raté...
-pas tout à fait, cependant. Mais je ne puis dire que j’ai réussi: on
-n’aurait pas applaudi, ou bien par charité... Alors... que fait-elle?
-que pense-t-elle?... A qui pense-t-elle?»
-
- * * * * *
-
-Pendant que John Plug interrogeait à sa manière le destin, M. et Mme
-Hourgues se promenaient sous bois et causaient en longeant le ruisseau.
-
-«Sincèrement, Jérôme, je crois que nous nous inquiétons à tort. Notre
-ami a le cœur trop bien placé pour agir comme tu le supposes. Il a
-rencontré quelqu’un qui le séduit, qui l’étonné, qui l’amuse, dans ce
-pays un peu désert, et il passe beaucoup de son temps auprès d’elle.
-Nous ne pouvons rien dire de plus.
-
---C’est à cause de cette solitude dont tu parles que les façons de
-Mathieu me troublent et me gênent. Que signifie cette exaspération si
-vite tombée? Représente-toi son entourage parisien avant qu’il ne vînt à
-Villedon: la vie qu’il menait là-bas, et ce qui la remplace. Il n’a rien
-de l’anachorète... Qu’il eût fait une lourde sottise ne m’étonnerait
-guère.
-
---Plus qu’une lourde sottise: une lourde faute, une mauvaise action, et
-de cela notre ami est incapable.
-
---Ma petite Alice! parce que nous partageons une heureuse expérience
-conjugale, ne jugeons pas trop vite les autres à ce point de vue tout
-personnel. Mathieu connaît mal les femmes, il ne les connaît même pas:
-il a eu quelques aventures flatteuses... S’emballe-t-il aujourd’hui
-comme il faisait jadis, ou bien, est-ce l’amour? Les deux hypothèses
-seraient très regrettables assurément, mais la seconde m’épouvante.
-
---Jérôme, comment te permets-tu de parler ainsi!... Qu’elle me déplaise,
-je ne te l’ai pas caché, mais pourquoi en faire une personne frivole,
-pis encore? Singulière, bizarre même, peut-être a-t-elle des qualités
-profondes que nous ne soupçonnons pas et qu’il a découvertes...
-Jouerait-il avec une femme qu’il aime? non.
-
---L’aime-t-il?... voilà!
-
---Et il s’agit d’un ami intime! c’est de notre meilleur ami que nous
-disons ces choses affreuses!... Jérôme, j’ai vraiment honte, tout à
-fait.
-
---Le camp bourdonne de petits bruits incertains qui finissent par
-m’atteindre; on s’agite, on est anxieux; des rumeurs naissent chaque
-jour et se détruisent pour renaître le lendemain: il se montre si
-imprudent! Ces braves garçons du camp ne sont plus les mêmes: l’un a
-l’air embarrassé, l’autre paraît nerveux, tous semblent distraits de
-leur vie quotidienne par quelque chose que je ne sais pas, qui me
-consterne... Alice, je voudrais beaucoup me ranger à ton avis, mais j’ai
-peur que tu ne te trompes, j’ai peur que lui aussi ne se soit trompé,
-lui que nous aimons tant!»
-
- * * * * *
-
-Enfin, le soir de ce même jour, Octave Boucbélère et Rachel, son épouse,
-après un repas arrosé de vin rosé et d’un armagnac de qualité qui leur
-appartenait en propre et dont ils ne se vantaient pas, furent amenés à
-l’échange de quelques confidences. Cela dura peu et la causerie
-familière se muait, dès la sixième réplique, en scène de ménage.
-
-«Je la comprends, avait dit Rachel: il est bien de sa personne.
-
---Oh! tu sais... les rouquins...
-
---Blond roux, tout au plus... Un joli garçon.
-
---Mais... je le félicite.»
-
-Il baissa la voix.
-
-«Une belle femme.
-
---Octave!...
-
---Et pas si maigre qu’on pourrait croire!»
-
-La noise conjugale était amorcée.
-
-
-
-
-XXV
-
-
-C’est l’automne sur Villedon, un merveilleux après-midi d’automne. La
-vue que l’on a des fenêtres de sa chambre sur le bois jaunissant à peine
-plairait à Mathieu s’il pouvait s’intéresser aux spectacles du monde,
-mais en ce moment ses yeux ne regardent nulle part, ses yeux ouverts ne
-reçoivent rien de la beauté des choses, ils sont plus fermés que sous le
-poids du sommeil.
-
-Un pas léger, la porte s’entre-bâille. Une voix douce s’excuse
-tendrement:
-
-«Vous m’avez attendue?
-
---Je vous attends toujours...
-
---Comme d’habitude, des questions stupides, au dernier instant: il veut
-savoir ce que je pense du départ de la troupe, vers la fin de ce mois;
-il propose une saison d’hiver dans le Midi... Ah! que le cirque aille
-faire sa saison en Sicile ou en Finlande, que m’importe: je saurai
-toujours m’échapper! Le soleil, je le trouve ici, Mathieu, auprès de
-vous.»
-
-Ils s’entretiennent d’eux-mêmes, d’abord; elle décrit son espoir, elle
-dit sa joie; il répond en souriant; elle lui prend les mains.
-
-«Je veux que vous le compreniez: malgré les entraves, malgré tout ce qui
-m’enchaîne là-bas, tant d’heures chaque jour, je me sens libre! Votre
-seule présence me rend libre et le désir et la promesse d’une prochaine
-rencontre. C’est une autre femme qui agit, qui parle quand vous êtes
-ailleurs, mais c’est la même qui pense à vous. Parfois un peu
-d’agacement, un sursaut que je réprime... alors je me dis: quelques
-minutes encore, patientons encore quelques minutes, et je serai libre!
-je le trouverai dans sa chambre, je reverrai son bon sourire, son bon
-regard et j’entendrai sa voix! Pour ce bienfait, ce n’est rien que
-j’endure. Et j’accomplis ma besogne, scrupuleusement, je reçois des
-ordres, je discute avec Joy-for-ever, peut-être avec Boucbélère, sans
-dégoût, presque sans hâte, sachant ce que je sais.
-
---Ma précieuse amie, cela ne vous empêche pas de souffrir par ma faute!
-Lorsque j’y songe, et j’y songe sans cesse, je m’en désole. Je me dis
-que je suis allé vers vous pour vous faire souffrir encore: comment n’en
-aurais-je pas de la peine?
-
---Oh! mon libérateur!»
-
-Ses yeux brillent, ses bras se tendent...
-
-«Tu ne vois donc pas que je suis heureuse!»
-
-Phrase jaillie du tréfonds d’elle-même, expression de tout son être,
-aveu de sa raison de vivre; le radieux visage, le regard transparent,
-l’accent pathétique de la voix, ce geste implorant qui promet, qui
-remercie et jusqu’au tremblement des lèvres humides l’affirment sincère,
-cette phrase, et Mathieu le comprend bien... et Mathieu tâche de
-détourner son esprit de l’évidence qui s’impose comme une lumière de
-plein jour, mais il ne trouve nulle ombre où se recueillir, aucun
-retrait obscur où se livrer au doute, nul refuge où se donner un délai:
-Ida Randal l’aime d’amour, aujourd’hui, à cette heure, à ce moment
-présent, ici, d’un grand amour qui la transfigure et qui, tant que son
-cœur saura battre, durera.
-
-
-
-
-XXVI
-
-
-On ne vit pas impunément avec des êtres faits autrement que soi, qui
-sentent, pensent, réagissent et s’expriment d’autre façon que soi. On
-finit par subir leur influence, on se pose des questions bizarres, au
-demeurant très ridicules, on est troublé, sans se l’avouer encore, et
-puis, surtout, on a un peu peur et l’on ne sait au juste de quoi, mais
-un homme perdu dans une foule étrangère n’a-t-il pas, loin de tout
-péril, ces mêmes mouvements de peur insidieuse et sourde?
-
-Mathieu fréquentait toujours ses amis du cirque, assidûment. De chacune
-de ses visites, il revenait inquiet: ces gens n’étaient plus les mêmes,
-du moins en jugeait-il ainsi.
-
-Sam Harland avait perdu ce ton de familiarité fruste et forte, si
-plaisant. Il mettait moins d’enthousiasme à discourir d’équitation
-savante et de voltige; il gardait ses secrets par devers lui, comme si
-l’enquête amicale de Mathieu fut devenue indiscrète.
-
-Avery Leslie prenait depuis quelque temps une mine étrange: pâle, les
-yeux battus, le regard incertain, son expression semblait parfois
-égarée. Sa fièvre coutumière qui charmait Mathieu se doublait d’une
-fièvre nouvelle: on l’eût dit pénétré d’angoisse, bouillonnant de
-pensées obscures, et ses paroles ne suffisaient pas à rendre ce que,
-manifestement, il voulait expliquer, ce dont il voulait tant se
-délivrer!... De quelle étreinte presque douloureuse il serrait les mains
-de son ami, à l’arrivée, au départ!
-
-Et, sur un plan tout autre, que signifiait aussi ce détail absurde:
-chaque fois que Mathieu rencontrait Joy-for-ever, elle faisait d’abord
-une grimace, celle de quelqu’un qui retient avec peine sa gaîté. Le
-visage rond en était tout bouleversé, des lèvres à ce point pincées ne
-convenant pas à de telles joues; et tout à coup, n’en pouvant plus,
-Joy-for-ever éclatait de rire, d’un joli rire frais, puéril, plein
-d’évidence, d’ailleurs inexplicable, qui n’avait rien d’un rire de
-moquerie et qu’elle interrompait, le plus souvent, par une fuite
-précipitée, en balbutiant de vagues excuses.
-
-Boucbélère affectait maintenant des manières goguenardes qui frisaient
-l’insolence, et Rachel, une retenue dédaigneuse de femme très «comme il
-faut».
-
-Plug non plus n’était pareil: il se répétait, contant éternellement la
-même histoire de numéro raté qu’il ne réussirait jamais plus, et se
-plaignant du sort avec amertume, sur un mode lassant de vieillard
-diminué qui rabâche.
-
-Seul James Randal n’avait point changé.
-
-Mathieu s’était vu forcé de causer deux fois avec lui, longuement,
-depuis son retour de Londres, Randal l’ayant rencontré par hasard et
-retenu. Conversations singulières d’où se dégageait une gêne affreuse,
-car il s’agissait de la bonne influence que Mathieu pouvait prendre sur
-les hommes de la troupe, étant donnée la sympathie évidente qu’il leur
-inspirait, et le chef l’en remerciait déjà.
-
-Même calme, même fermeté grave dans ses propos, lorsqu’il décrivait sa
-lourde tâche, la dépendance de tant d’âmes guettées par le péché, par
-toutes les formes du mal. Il fallait instruire ces êtres, souvent si
-jeunes et que le spectacle du monde ravissait, il fallait leur montrer
-Satan sous mille déguisements et travestissements, quelques-uns même
-comiques, afin qu’ils pussent toujours le reconnaître.
-
-«Faire le mal, cela se pardonne quand on ne vous a pas explicitement
-interdit de toucher au fruit de cet arbre, quand on ne vous a pas bien
-montré l’arbre et son fruit. La faute irrémissible est celle où l’on est
-amené par désir, les yeux ouverts et la conscience avertie. Pour ce
-péché-là, l’homme connaîtra les peines éternelles, les hautes flammes
-que rien ne rabat, que rien n’assouvit.»
-
- * * * * *
-
-De retour chez lui, Mathieu s’aperçoit que le souvenir de ces heures
-passées au camp ne s’écarte ni par un geste, ni par une plaisanterie.
-Parler de morale protestante pour s’en moquer, fût-ce avec des mots
-d’esprit, cela est vraiment trop facile et tout à fait insuffisant.
-
-En quoi ses camarades montraient-ils de la raideur, cette austérité
-sinistre que la caricature habille de noir et d’un col blanc? N’a-t-il
-pas ri, en leur compagnie, aisément, librement? Ses rapports avec eux ne
-gardaient-ils pas, jusqu’à ces derniers jours, une parfaite
-désinvolture, et leur ouverture de cœur, fallait-il la compter pour
-rien? Morale protestante: morale ridicule... cela se dit; cela ne se
-sent plus, maintenant.
-
-Et Mathieu repensait à ces hommes qui lui paraissaient avoir changé de
-figure. Que savaient-ils? que pouvaient-ils soupçonner? Au fond de
-leurs yeux, il lisait un reproche, non pas ce reproche hautain du sage
-qui détient la vérité et s’en croit le gardien officiel, mais plutôt
-celui de la bête fidèle à qui l’on a fait une injustice, à qui l’on a
-refusé son dû, et qui n’a qu’un regard pour exprimer sa douloureuse
-surprise à l’être qu’elle estimait de vertu peu commune.
-
- * * * * *
-
-Gêne, gêne insupportable à quoi se mêlent de la colère, par instants, un
-agacement cruel et, surtout, pour mieux préciser, de la mauvaise humeur
-vulgaire dont la qualité basse rappelle les sentiments de quelqu’un qui
-a commis une lourde gaffe et s’en mord les doigts jusqu’au sang.
-
-Les paroles de Randal venaient encore augmenter son désarroi. Le
-péché... une idée pour gens pieux, pas pour lui. Et cependant, cette
-idée rôdait alentour, imprécise mais présente. A peine Ida était-elle
-partie, le laissant seul, que cette figure surprenante la remplaçait,
-s’installait, se mettait à son aise. Elle ne l’obsédait pas trop, en
-somme: elle ne se manifestait que de temps à autre, par un tiraillement
-de cœur, une rougeur subite, une impatience de l’esprit qui se détourne.
-Elle s’occupait à sa besogne de façon discrète; elle se contentait
-d’être là, de rester là.
-
-
-
-
-XXVII
-
-
-Par prudence, il accepta l’invitation, ne voulant point paraître se
-désintéresser du Randal Circus.
-
-«Mais oui, très volontiers, Boucbélère.»
-
-Celui-ci dut cacher son étonnement sous un large sourire.
-
-«Dans la petite salle du fond... nous serons seuls avec mes élèves. Vous
-les avez peu vus; je vous les présenterai. Ah! les pauvres! ils méritent
-bien qu’on les aime un peu. Ils rendent de grands services au cirque et
-on ne leur en sait aucun gré; pourtant...
-
---Affaire entendue, dit Mathieu: ce soir à sept heures et demie.»
-
-Pour finir sur un mot spirituel, Boucbélère assura que l’habit n’était
-pas de rigueur.
-
- * * * * *
-
-Prendre un repas en compagnie d’Octave, de Rachel et de quelques
-monstres n’offrait rien qui pût plaire à Mathieu, mais il s’était
-engagé, il irait donc.
-
-«Par ici, mon bon ami, dit Boucbélère, deux heures plus tard, en lui
-ouvrant la porte. Soyez le bienvenu et croyez que mes élèves sauront
-apprécier l’honneur que vous leur faites.»
-
-Il sentait l’ail à plein nez, il suait, plus abject que de coutume en sa
-rondeur courtoise.
-
-Mathieu se trouva dans une petite salle où la table du repas était
-dressée. Rachel tournait autour, affairée comme s’il se fût agi d’une
-cérémonie importante; même elle posa au centre un vase débordant de
-fleurs des champs et de feuillages roux. Elle accueillit Mathieu par des
-phrases équivoques dont on ne pouvait dire si elles étaient sirupeuses
-ou vinaigrées. A ce moment, Boucbélère donna le signal par une sonnerie
-et les monstres entrèrent.
-
- * * * * *
-
-Un beau cauchemar, assurément, un cauchemar de choix, aggravé par le
-sourire paternel du gros Toulousain... Ils s’assirent et, par charité,
-sans doute, Mathieu fut placé entre Octave et son épouse... Oh! qu’il
-eût aimé fermer les yeux! oh! qu’il eût aimé prendre la fuite!...
-
-Rachel venait d’installer à sa droite, sur une haute chaise d’enfant, un
-nain difforme et chauve, très bavard, petit paquet gris de laideur
-concentrée, dont les yeux de grenouille donnaient le frisson.
-
-Puis se présentait l’homme poilu: sa barbe l’inondait d’un vaste flot
-roux, partiellement recouvert d’une serviette, et que la double chute
-des moustaches épaisses élargissait encore. Son crâne flambait comme un
-bûcher résineux, ses grosses pattes poilues de roux étonnaient moins que
-sa face où se devinaient à peine, dans un tapis de poils, la ligne des
-lèvres et deux petits yeux noirs.
-
-Plus loin, l’homme bleu, très normal par ailleurs, se contentait d’être
-bleu, d’un bleu indélébile d’ardoise que rien n’expliquait, car cette
-maladie de peau ne le faisait pas souffrir. Il était bleu, tout
-simplement, congénitalement bleu; il s’en vantait comme une femme d’être
-pâle.
-
-Son voisin, dont la figure exprimait une tristesse infinie et une atroce
-lassitude, dépassait de plusieurs centimètres la taille réputée du géant
-russe Pétroff. Manifestement, il ne savait que faire de tout ce corps;
-chacun de ses gestes encombrait; il s’en rendait compte: cela n’est
-guère divertissant ni honorable de jouer tous les jours le rôle de
-l’éléphant introduit dans une maison de poupée.
-
-L’homme élastique, à sa droite, n’offrait rien de très stupéfiant, au
-premier regard, mais son épiderme (par quelle fantaisie de la nature?),
-mal collé à sa chair, était extensible: il pouvait en tirer les plis
-plus aisément qu’on ne pince un tissu de caoutchouc... geste affreux que
-suivait le bruit d’une claque étouffée.
-
-On admirait ensuite l’homme maigre qui, à coup sûr, avait passé de longs
-mois juché sur une colonne en plein désert. Il accentuait ce
-décharnement par des vêtements lâches et l’entretenait par un régime
-d’abstinence très surveillé.
-
-L’albinos, bien modeste, bien effacé, faisait mal à voir, à cause de sa
-figure blême de cochon d’Inde, mais il ne retenait guère l’attention
-pour peu que son voisin parlât...
-
-Quelle voix! elle déchirait l’oreille et, s’il criait, on songeait à
-quelque locomotive en mal d’enfant. «La voix la plus perçante du monde»
-annonçait le programme du cirque... Son moindre murmure avait quelque
-chose de strident.
-
-A côté de lui, deux adolescents blêmes inquiétaient d’abord,
-épouvantaient bientôt; si près l’un de l’autre, trop près, embarrassés
-par cet extrême rapprochement, ils bougeaient peu: ils n’osaient,
-semblait-il. Une ressemblance étrange les unissait, les confondait: des
-traits, une expression, un regard pareils; mais autre chose leur
-interdisait de se désunir. Liés, dès leur naissance, par un pont de
-chair commune, ils ne se sépareraient que sous le couteau du chirurgien.
-On attendait la mort de l’un d’eux avant d’engager cette libération: on
-ne divise pas de gaîté de cœur un capital aussi productif. Pour
-l’instant, Ralaô et Paraô, venus de Sumatra, par delà les mers bleues,
-assis sur un même banc, soufflaient, de leurs deux bouches semblables,
-sur deux cuillerées de soupe chaude et tenaient les cuillers l’un de la
-main gauche, l’autre de la droite, pour ne pas se gêner.
-
-Monstre interne ou, du moins, monstre discret que Mathieu connaissait
-déjà, Reginald Howe possédait la faculté rare d’ingurgiter, sans peine
-apparente, un nombre étonnant de litres d’eau. Il avalait aussi des
-poissons rouges, des grenouilles, voire une courte anguille, puis il
-rendait le tout, bêtes et liquide, en bon état. Il faisait, à chaque
-tournée du cirque, la joie des enfants; par malheur, son exemple,
-disait-il, les incitait à s’abreuver secrètement au pot à eau de leur
-chambre.
-
-Enfin, près de Boucbélère, et dernier exemple phénoménal de la réunion,
-trônait l’homme nourrice: un homme, certainement, (il caressait des fils
-noirs d’authentique moustache), mais dont la poitrine simulait une
-couple de seins plantureux, vides de nourriture et cependant plus
-gonflés, sous la mousseline qui les voilait par décence, que les
-célèbres mamelles de la chèvre Amalthée.
-
- * * * * *
-
-Mathieu mangeait en silence, luttant contre ce dégoût, cette peur, cette
-pitié sèche qui l’obsédaient. De temps en temps, Rachel lui parlait à
-l’oreille, Octave lui faisait des confidences, donnait à voix basse un
-renseignement spécial et vilain que Mathieu ne demandait guère. Il
-répondait par quelques mots polis puis se taisait, mais il ne pouvait
-s’empêcher de regarder encore, un à un, ses étranges commensaux.
-
-Plus que leur difformité, leur solitude le glaçait d’épouvante...
-Abominable solitude: l’un est seul sous son poil, un autre sous sa
-graisse, un autre dans son squelette maigrement recouvert; cet autre,
-emprisonné dans le bleu de son épiderme, n’est pas plus seul que celui
-qu’une arbitraire subversion d’estomac particularise; l’homme
-gigantesque reste seul comme le trop petit; une voix à ce degré
-inhumaine étonne, repousse autant que des yeux roses ou une peau en
-caoutchouc, et ne sont-ils pas isolés déjà par un irréalisable désir de
-solitude, ces deux êtres condamnés à toujours vivre ensemble?
-
-Boucbélère se pencha vers Mathieu:
-
-«S’ils étaient douze, dit-il à petit bruit (mais je ne puis compter
-Ralaô-Paraô que pour un seul: il n’a pas d’autre valeur!) s’ils étaient
-douze, je les appellerais mes douze apôtres.»
-
-Surpris par cette fine remarque, Mathieu voulut piquer le gros homme en
-l’assurant que sa collection ne serait en rien déparée pour peu qu’il
-consentît à tenir en personne le rôle dégradant du douzième. Réflexion
-faite, il rengaina la pointe inutile; d’ailleurs, Octave se levait pour
-illustrer par quelques affectueuses paroles la fin prochaine du repas.
-
-Un frisson d’attente courut sur l’assemblée et Mathieu vit que les yeux
-des convives ne quittaient plus, au centre de la table, le pot fleuri
-que l’orateur désignait du doigt...
-
-«Ces fleurs, ces simples fleurs, mes amis, ce feuillage d’automne...
-nous ne pouvions trouver mieux: est-il des fleurs plus précieuses que
-celles de nos champs, de nos buissons?... Les riches, les heureux de ce
-monde ont des fleurs de serre; nous, les humbles, nous cueillons nos
-bouquets au sein de l’herbe, humide encore de rosée...»
-
-A ses heures, Octave ne manquait certes pas de poésie.
-
-«Or, vous savez ce qui nous réunit, ce soir: une même pensée de respect
-et d’amour...»
-
-Rachel pinça les lèvres et fit semblant d’avoir perdu son rond de
-serviette, mais autour d’elle tous les regards se levaient vers Octave,
-tous les visages souriaient, attentifs et rayonnants.
-
-«Touchant anniversaire de sa naissance!... elle sait que nous le fêtons
-et souffre à coup sûr de ne pas présider nos agapes. Mais elle a des
-devoirs qui la retiennent, des devoirs graves... elle ne pouvait pas.
-Néanmoins, pour distinguer ce repas familial, M. Delannes a bien voulu
-se joindre à nous... Remplacer l’absente? non pas! ni la faire oublier,
-mais l’honorer simplement, telle fut son intention... telle fut votre
-intention, n’est-ce pas, monsieur Delannes?»
-
-Mathieu acquiesça par un muet salut...
-
-Comme la porte était loin, de l’autre côté de la table!
-
-«Je termine donc en vous invitant tous à crier: «Vive notre Directrice.»
-
---Vive notre Directrice! hurla un chœur sonore que la voix perçante
-dominait de haut.
-
---Très bien, pensait Delannes; très réussie, l’allusion; très délicate,
-la mise en scène... Tant pis! j’en ai assez!»
-
-Il se leva.
-
-«Messieurs, dit-il, je vous quitte pour aller fumer une cigarette au
-dehors... Bonsoir.
-
---Grand Dieu! je me lève aussi, s’écria Rachel: nous ne sommes plus que
-treize!...»
-
- * * * * *
-
-Mathieu rentrait chez lui, lentement. Il se sentait seul, plus seul que
-d’habitude. Il ne pouvait songer à Ida Randal sans rougir: il revoyait
-les monstres transfigurés à son évocation. Il s’imaginait cette femme
-salie par leurs regards, cette femme qui lui appartenait, qui, de toute
-son âme, l’aimait, et qu’il n’aimait pas.
-
-«Mais... demain? songeait-il. Demain?»
-
-Trouble sinistre, nuit épaisse où l’on s’égare... Une pensée unique
-brillait dans ce labyrinthe d’incertitude, la plus cruelle:
-
-«Je ne pourrai ni la fuir, ni la rejeter loin de moi... Non... Alors...
-demain?»
-
-
-
-
-XXVIII
-
-
-James Randal écoutait depuis un quart d’heure, immobile, muet, sans du
-tout laisser voir ce qu’il pensait. Accoudé, il tenait sa tête dans ses
-mains et, de temps à autre, levait seulement les yeux.
-
-Assise devant lui, Rachel Boucbélère parlait beaucoup et vite, rendue
-nerveuse par ce calme. Octave n’eût pas écouté ainsi! Un flot malsain
-coulait de ses lèvres peintes, comme d’une source impatiente, avec des
-bouillons et des mousses et de subits engorgements. Elle se hâtait,
-ayant peur du moment où le chef parlerait à son tour; elle bouchait les
-trous de son bavardage empoisonné par de brèves exclamations de regret,
-de douleur, d’étonnement, et par des gestes expressifs. Elle s’affolait
-un peu: Randal n’avait rien répondu que, par deux fois, très bas, très
-clairement: «Taisez-vous, Rachel, et sortez!» Un mur, James Randal
-faisait l’effet d’un mur froid, tout droit, tout nu, au pied duquel se
-tortillait une sordide bête punaise.
-
-Il répéta, sur le même ton tranquille:
-
-«Taisez-vous, Rachel, et sortez!»
-
-Suffoquée, elle tendit vers le ciel ses bras grelottants de bracelets:
-
-«Dieu m’est témoin!...»
-
-Puis, cette invocation lui restant pour compte, en quelque sorte, elle
-ajouta, par dégoût d’être si mal comprise:
-
-«Bien! bien! mettons que je n’aie rien dit! Néanmoins, je ne veux pas
-que l’on me chasse, que l’on me flanque à la porte, simplement parce que
-je fais mon devoir!... Ah! non! une honnête femme courbera la tête,
-quelque temps, mais un jour vient où il faut qu’elle la relève, où elle
-proteste. J’en suis arrivée là: je proteste! l’indignation m’étouffe,
-monsieur Randal... m’étouffe! Oh! je sais: Octave et moi n’appartenons
-pas officiellement au «Randal Circus»; d’un trait de plume, vous pouvez
-nous jeter à la rue! N’importe! nous sommes de cœur avec ce corps
-d’élite; ce qui le touche nous touche aussi et, de façon plus vive, plus
-douloureuse, quand il s’agit de ce qui le diminue au point de vue de la
-moralité.»
-
-James Randal s’essuya le front.
-
-«Trois fois, je vous ai dit de vous taire.
-
---J’ai attendu, par crainte de commettre une injustice; j’ai attendu
-peut-être trop longtemps. Maintenant, il n’y a plus de doute, on est
-forcé de voir, à moins de se fourrer la tête dans un sac. Ma conscience
-le déclare, ma conscience me fait des reproches... sanglants, monsieur
-Randal! je finirais par me sentir moi-même coupable, tant ma conscience
-s’insurge!
-
---Votre... conscience... ah!
-
---Je vous ai tout expliqué: mes premiers soupçons, que j’écartais en
-haussant les épaules, mes premières certitudes... Je vous ai apporté les
-preuves! Oui, j’ai beaucoup souffert, mais pour une femme vraiment
-honnête, il n’y a pas de... pas de compromission possible: il faut
-marcher! Et puis...»
-
-Quelque chose de très émouvant lui restait dans la gorge.
-
-«Et puis, on vous aime tant! je vous aime tant! Vous êtes le grand chef
-à qui l’on ne doit faire de mal sous aucun prétexte... Alors, moi, je
-vous défends!
-
---Vous m’aimez à ce point!»
-
-Se sentant écoutée, Rachel ne prit pas garde à l’horrible expression de
-cette bouche, tordue soudain par l’ironie, et poursuivit avec plus
-encore de ferveur:
-
-«Vous ne le saviez pas?... Que l’on est mal payé, en ce monde, de son
-dévouement! Au moins, si je me trouvais seule à avoir deviné tout cela,
-le scandale serait évité, mais chacun l’a vu, plus ou moins bien, comme
-il peut le voir: chacun en est, à présent, convaincu, sauf les aveugles
-et les sourds; chacun le répète, le soir, à voix basse.
-
---Rachel, vous...
-
---Aucun n’a eu le courage de parler franc, de parler haut; moi, j’ai eu
-ce courage...
-
---Ce courage ignoble!
-
---Monsieur Randal, on ne s’adresse pas ainsi à une femme!
-
---Sortez! sortez vite!
-
---C’est bon... encore une fois, mettons que je n’aie rien dit, mais
-n’oubliez pas que, demain, si vous ne prenez pas des mesures, toute la
-troupe se lèvera comme un seul homme et se mettra à crier. Alors, vous
-serez bien obligé d’entendre; il valait mieux ne pas vous boucher les
-oreilles, aujourd’hui.
-
---Rachel!... je vais vous... expulser, moi-même!
-
---Ne vous donnez pas cette peine: je me retire; vous réfléchirez.»
-
-M. James Randal reste seul.
-
-
-
-
-XXIX
-
-
-Randal se réserva trois heures, durant chacun des trois jours suivants,
-pour «réfléchir», comme le lui conseillait Rachel, c’est-à-dire pour
-prier. Le reste du temps, il fit honnêtement de son mieux en vue de
-n’inquiéter personne: il s’occupait de la troupe, sortait et rentrait,
-travaillait dans son bureau et dans le camp, tâchant de garder son calme
-extérieur et de ne rien changer à ses paroles, non plus qu’à ses gestes
-ordinaires. Parfois seulement, il se plaignait de mal dormir et de
-souffrir beaucoup de la tête, pour expliquer une fatigue hagarde, trop
-visible en vérité.
-
-Toute sa journée s’employait de cette manière. Les trois heures
-quotidiennes prises sur sa nuit, il les passait en oraisons. Il priait
-et, tout de suite, se retrouvait seul, car Dieu se refusait. C’était
-affreux, cet éloignement soudain du Seigneur, au moment même où il le
-suppliait avec la plus fervente passion! Sa volonté, son intelligence,
-sa douleur et sa foi se composaient en une seule prière qui l’emportait
-d’abord au ciel, d’un vol sûr. Il frappait à la porte de Dieu, mais la
-porte restait close; il la battait, pour ainsi dire, mais la porte
-battue ne s’ouvrait pas: on ne force pas la porte de Dieu. Son
-imploration, il la criait par la voix de l’âme... Il eût aussi bien
-imploré la nuit ou battu l’ombre.
-
-Le troisième soir, il fut près de renoncer. Puisque le Seigneur ne
-voulait pas l’écouter, puisque le Seigneur était sourd, du moins
-pouvait-il espérer une aide indirecte? Est-ce que Dieu lui permettrait
-d’user utilement des moyens dont tout homme dispose: méditation
-soutenue, scrupuleux examen? Mais, livré ainsi à lui-même, privé du
-secours d’en haut, saurait-il éviter celui qui toujours rôde, qui
-peut-être veillait, à cet instant même, flairant une proie, et qui ne
-manquerait pas de lui tendre quelque piège? Il se sentait déjà pris, se
-débattant sous la griffe méchante... Alors il se jetait à genoux, de
-nouveau, sans rien obtenir.
-
-Randal n’est plus qu’une pauvre créature misérable que le grand vent de
-tempête secoue, qui marche à l’aventure, sans guide et sans soutien,
-aveuglé par la tourmente, menacé de se perdre absolument et pour
-toujours. Ces quelques dernières conversations avec les hommes de la
-troupe lui ont appris tant de choses! On ne lui disait rien de précis,
-mais il devinait les paroles retenues, en observant la gêne des regards,
-les réponses maladroites à des questions tout à fait banales, les
-protestations de fidélité qu’il ne demandait pas et comme un témoignage
-nombreux de dévouement que rien ne motivait de façon particulière.
-
-Du fétide vomissement de Rachel, il se détournait avec dégoût. Plus
-tard, il débarrasserait la troupe d’elle et d’Octave. S’il ne le
-faisait pas aussitôt, c’était encore par prudence, pour ne pas éveiller
-l’attention, et aussi par le sentiment qu’aujourd’hui il aurait l’air de
-se venger. Il remettait donc cette exécution à demain. Oui, tout ce
-qu’elle avait dit d’une voix si sournoise, il l’écartait d’emblée,
-sachant ce que valait l’aune de sa sincérité; mais ce que les autres ne
-disaient pas, n’insinuaient pas, ne suggéraient pas, cette plainte
-commune, muette et tout involontaire, pouvait-il l’écarter de même quand
-il en était touché? Cependant, l’aurait-il entendue si Rachel ne l’avait
-préparé à l’entendre? Devinant quelque malaise, il se serait dit que la
-troupe, énervée par un long repos si rarement coupé, avait besoin de la
-fatigue d’une tournée longue et laborieuse qu’il eût arrangée aussitôt:
-cela se règle en deux heures d’étude, avec une carte, des guides et des
-indicateurs de chemins de fer, mais la question se présentait
-différemment, des décisions plus pressantes devaient être prises,
-l’une, tout d’abord, celle-ci, celle qui, sans l’aide du Seigneur, se
-refusait.
-
-Et, soudain, un grand frisson le parcourut, le fit vibrer de la tête aux
-pieds: une image s’offrait à lui, vivante, humaine, séduisante, qui
-respirait, dont il voyait le sein se soulever, dont il voyait les
-paupières trembler et les bras se tendre, qu’il voyait... ah! qu’il
-voyait trop bien! qu’il voyait nue, couchée, et la bouche entr’ouverte
-par le plaisir.
-
-Il aimait Ida d’un amour reconnaissant et fort. Elle lui avait vraiment
-enseigné la vie. D’une adolescence austère, rien de pénible ne demeurait
-après le premier baiser. Cette femme, Dieu lui-même l’avait choisie
-entre toutes, la lui avait donnée; don inespéré que Randal tenait pour
-la consécration divine de son effort, la récompense d’une jeunesse aride
-et difficile, assaillie de tentations diverses, semée d’embûches, où le
-bon serviteur n’avait pas succombé.
-
-Or l’image palpitante, étendue sur le lit de leurs amours, poussa comme
-un gémissement tendre, et Randal rougit tout à coup, devint pourpre,
-serra les poings. Avec cette plainte équivoque, l’apparence s’était
-évanouie, mais il en gardait un souvenir trop présent, trop immédiat,
-trop brûlant aussi: ton de la chair flexible, son de la voix émue,
-parfum...
-
-Ida lui appartenait! l’autre la lui a prise, après combien d’intrigues
-honteuses et par quelles innommables séductions! Il en pâtira, et sans
-retard: tout de suite! Randal se sent fort, bien musclé, bien entraîné;
-l’autre, plus jeune, pliera vite sous le poids de son bras abattu, et
-James Randal, debout, grandi par une colère primitive, ébauche le geste
-armé de la massue qui jette bas.
-
-C’est bien là ce qu’il craignait: celui qui, dans l’ombre, attend
-toujours le moment propice vient d’intervenir... Lutte cachée, lutte
-froide et furieuse, d’autant plus âpre qu’elle se révèle moins... Mais
-voyez! les hauts poings meurtriers restent en suspens; les poings serrés
-s’entr’ouvrent; les poings de James Randal sont deux mains jointes qui
-demandent grâce.
-
- * * * * *
-
-L’heure qui suivit fut horrible, agitée de courants obscurs, de
-tourbillons et de remous, soulevée parfois d’une puissante marée
-bourbeuse, puis, en quelque sorte, vidée par le brusque reflux; mais,
-néanmoins, il sent une lueur de raison éclairer son esprit et sa volonté
-renaître, soumise, repentante. Il se bride, il se tient de court: il
-doit se vaincre.
-
-A-t-il étudié le problème honnêtement? La faute d’Ida... puisqu’il se
-refuse à croire au sale bavardage de Rachel, quelle preuve peut-il en
-fournir, décisive et qui le convainque? Tâche trop aisée que d’accuser
-autrui! S’il retourne l’accusation contre lui-même, sa faute à lui, ne
-va-t-il pas la découvrir? Faire de son mieux n’est pas toujours bien
-faire. Il a sorti cette femme du milieu trouble et malsain où elle se
-serait perdue; son mérite s’arrête là. Son mérite? il aimait Ida:
-pouvait-il agir autrement?
-
-Il s’imagina l’homme de vertu simple et modeste qui s’attache cette
-femme et qui, pour arriver au but qu’il veut atteindre, fait bon marché
-de toute rigueur de pharisien. Afin qu’elle le suive, il ne jette pas de
-cailloux sur le chemin déjà si rude, il les écarte du pied; afin qu’elle
-l’écoute, il adoucit sa voix qui l’effaroucherait peut-être; afin
-qu’elle prenne plaisir à vivre, il lui montre les délices de la vie en
-même temps que ses tourments, et la beauté de la loi de Dieu atténuant
-sa rigueur. A l’enfant, il parle un langage d’enfant, à la femme,
-toujours prête à s’émerveiller, il révèle des merveilles, celles du ciel
-et de la terre. Elle avait trop souffert: tendrement, il l’engage à
-oublier d’abord, à comprendre ensuite, à se connaître elle-même, à se
-ressaisir. Il ne s’impose pas à son amour, il le quête avec humilité, il
-en attend, sans nulle impatience, le généreux octroi... Or, un jour,
-l’homme le découvre, cet amour, naissant comme une aube dans la brume
-des yeux aimés.
-
-A-t-il été cet homme-là?
-
-Et Randal répond vaillamment: «Non.»
-
-Cependant il ne pourra pas agir suivant la justice avant de savoir; son
-sang s’y refuse, et ses nerfs exaspérés, et sa santé d’homme robuste. Il
-doit savoir. Vaine entreprise que de travailler dans l’incertain: il
-faut qu’il sache, il le faut avant tout.
-
-A qui demander cela?--A elle? Oui, peut-être... plus tard, mais avec
-quelles paroles?--A lui? certes... immédiatement.
-
-Randal s’est assis devant sa table: il prend une plume, une feuille de
-papier, un dictionnaire, car il veut écrire en français. Il s’applique;
-il déchire un brouillon, puis deux. Il recommence. Son écriture sera
-ferme et reposée; sa main obéira. Il écrit, il plie la feuille, il la
-met sous enveloppe, il cachette l’enveloppe, il sonne le gardien de
-nuit... Quand le gardien se présente, il s’aperçoit que c’est l’aube. La
-lettre sera donc remise ce matin même, à dix heures.
-
-Le messager parti, Randal va remercier Dieu; ensuite, il se couchera et
-tentera de dormir, mais il reste encore, sans bouger, tout pâle,
-harassé, les mains mortes sur la table.
-
-«Cela a été très dur,» dit-il.
-
-«_It has been very hard work._»
-
-
-
-
-XXX
-
-
-Au cours de cette semaine, Mathieu s’était retrouvé plusieurs fois avec
-Mme Randal. De son dîner chez les monstres, il ne lui avait parlé que
-pour en décrire la tristesse pesante.
-
-«Pourquoi donc vous y être rendu? Boucbélère s’imagine qu’il fait
-plaisir aux gens en les invitant, mais chacun n’est pas de son avis.
-Moi, je me sentais déjà les nerfs à vif; j’ai refusé...»
-
-Elle paraissait inquiète, agitée, prête à quelque folie, à toutes les
-imprudences, et n’en donnait d’autre raison que le changement survenu en
-l’humeur soudain adoucie de James.
-
-«Depuis deux jours, disait-elle, j’ai peur: on croirait qu’il se
-repent, qu’il va me demander pardon de quelque chose. Il ne me heurte
-pas, il ne tâche plus de m’exaspérer, il a des attentions que je ne lui
-connaissais pas... J’ai peur.»
-
-Quoi que Mathieu pût lui dire, sa conclusion ne variait guère: elle
-avait peur, et cette peur se manifestait par des paroles déraisonnables,
-par de beaux projets, fiévreusement construits, qu’elle démolissait par
-un éclat de rire.
-
- * * * * *
-
-Or, le samedi matin, comme Mathieu était seul dans son bureau, Ida,
-retenue par quelque surveillance nécessaire, ne devant pas venir, il
-reçut, vers dix heures, le billet suivant, porté par un palefrenier du
-cirque:
-
- MONSIEUR DELANNES,
-
- _Je vous serais très obligé de passer au camp. Il s’agit d’une
- affaire importante pour vous et pour moi. Je vous attendrai de 2
- heures à 7 heures. La prairie n’est pas plus longue à traverser
- dans un sens que dans l’autre, mais il faut, je vous assure, que
- ce soit vous qui veniez me trouver et non pas moi qui me rende chez
- vous._
-
- _Je vous verrai bientôt._
-
- JAMES RANDAL.
-
-Que signifient ces lignes?... Le départ prochain du cirque oblige
-peut-être son directeur à régler certains contrats récents, mais en ce
-cas, James Randal s’adresserait d’abord à Jérôme Hourgues; d’ailleurs,
-une simple résiliation de bail explique-t-elle cette seconde phrase du
-billet: «La prairie n’est pas plus longue à traverser...» et la suite?
-Une plaisanterie? On ne pouvait le croire.
-
-Il reprit la feuille commerciale chargée d’un en-tête bilingue. Écriture
-posée, très appuyée, signature nette, sans paraphe: tout cela, comme
-d’habitude.
-
-Mathieu s’agaçait de ne rien tirer d’autre de ce texte, de n’y rien
-découvrir de sous-entendu.
-
-«Le mieux est donc d’aller voir de quoi il retourne.»
-
-Et, ce même après-midi, Delannes s’en fut vers le camp.
-
- * * * * *
-
-«Entrez, monsieur Delannes. Je savais que vous viendriez: vraiment, je
-vous attendais. Il est possible que notre conversation soit longue.
-Asseyez-vous en face de moi.»
-
-Ses yeux avaient peut-être beaucoup pleuré, son visage, ravagé de
-douleur, se glaçait, pour ainsi dire, en une fixité austère, très
-effrayante, où, malgré les traits osseux et la ridicule barbiche, on ne
-voyait plus rien de caricatural.
-
-Mathieu sentit qu’il se passait quelque chose de grave.
-
-«S’il s’agit d’une liquidation de nos comptes, monsieur Randal, dit-il
-aussitôt, Jérôme Hourgues me paraît plus...
-
---Il s’agit d’une liquidation, en effet, mais que nous traiterons de
-vous à moi. Je vais tâcher d’être clair et de rester calme.»
-
-A ce moment, la porte du fond s’ouvrit, donnant passage à Ida Randal.
-
-«Non, ne bougez pas!... Somme toute, James, je préfère parler moi-même.»
-
-Sans tourner la tête, James Randal répondit:
-
-«Comme il vous plaira, mais je voulais vous épargner cette émotion et
-cet effort de volonté, très durs pour une femme... Parlez donc, puisque
-moi je n’ai pu m’empêcher de vous parler.»
-
-Elle appuya ses mains sur le bureau et, d’une voix toute simple, toute
-tranquille, qui ne tremblait pas:
-
-«Monsieur Delannes, dit-elle, mon mari a découvert, je ne sais par quel
-procédé, que vous étiez mon amant. Il m’a interrogée, et, de ma bouche,
-en a reçu l’aveu. Il tient à nous apprendre ce qu’il compte faire.
-
---Vous savez, Madame, balbutia Mathieu, que je vous suis tout...
-
---Un instant... Comme je garde à James la plus grande reconnaissance, je
-crois qu’il est de notre devoir de lui laisser une entière liberté: nous
-n’avons qu’à l’écouter. Pensez-vous autrement?
-
---Je m’incline, Madame.
-
---Je vous en sais gré à tous deux, dit James, mais si vous avez à mon
-égard un sentiment sincère de loyauté, vous voudrez bien, quand vous
-parlerez, ne plus vous appeler Monsieur et Madame: des amants ne
-s’appellent pas Monsieur et Madame; quand ils le font, ils ont l’air de
-se cacher, de mentir encore un peu plus. Cela me troublerait l’esprit,
-et je tiens précisément à me dégager de toute influence.
-
---C’est juste,» dit Mme Randal.
-
-Delannes se tut: son évidente stupéfaction répondait pour lui.
-
-«A vous, Ida, reprit James Randal, je ferai encore un reproche: vous
-disiez tout à l’heure: «Il a découvert, je ne sais par quel procédé...»
-or, je n’ai usé d’aucun procédé: il n’en est aucun d’honorable; non, les
-bruits du camp me sont parvenus et je n’ai eu, ensuite, qu’à ouvrir les
-yeux, puis à vous interroger.
-
---Cette rosse de Rachel, bien sûr!...» murmura Mme Randal.
-
-James préféra ne rien entendre.
-
-«Asseyez-vous, Ida, je vous en prie, à côté de lui, là...»
-
-Les mains jointes contre sa poitrine, les yeux levés, il se recueillit
-longuement, avant de parler, et ce regard, brillant de ferveur
-implorante, révélait à Mathieu ce que pouvait être un visage que la
-prière transfigure.
-
-«Éclairez-moi, Seigneur!» murmura James Randal.
-
-
-
-
-XXXI
-
-
-Son visage s’altérait de nouveau, s’humanisait peut-être: un conflit
-secret en troublait l’expression sereine... il venait de porter son
-regard sur l’homme et la femme assis, côte à côte, en face de lui. Il se
-mordit durement la lèvre, puis s’adressant à l’homme, il parla.
-
-«Je ne pense pas vous avoir jamais fait de mal. Même il m’est arrivé de
-croire que les camarades que vous trouviez au cirque pouvaient exercer
-sur vous une bonne influence, puisque vous saviez vous les attacher par
-votre franchise directe et votre simplicité, par cette manière très
-spéciale d’être poli qui nous étonne d’abord mais nous touche bien vite.
-On vous estimait beaucoup, ici, et moi, je m’imaginais que de cette
-sympathie vous tireriez un bénéfice, par conséquent que la présence de
-mes hommes auprès de vous ne serait point vaine. Vous sembliez, chaque
-jour, plus naturel, plus habitué à des façons de vivre, de parler, et
-aussi de sentir, différentes des vôtres. Vous alliez devenir notre ami,
-vous l’étiez presque. Ce moment, vous l’avez choisi pour un acte
-hostile: déjà, vous courtisiez ma femme.»
-
-Mathieu n’essayait pas d’interrompre. Il écoutait en silence, comme
-faisait Ida, sans rien laisser paraître de sa gêne ni de son malaise
-intime.
-
-«Aujourd’hui, disait James Randal, je puis affirmer que vous m’avez
-volé, car cette femme était à moi. Par quel effet d’ivresse ou de
-démence, un honnête homme, en qui l’on devinait la figure prochaine d’un
-ami, joue-t-il le rôle du fourbe, du traître et du criminel? Voilà le
-point où je me perds, où je ne trouve plus ma direction, où l’aide d’en
-haut se refuse. Cette épreuve me bouleverse: le Seigneur veut que je me
-décide sans lui; alors, vous comprenez, je sens toute ma faiblesse:
-l’indignation m’aveugle, par instants, mes nerfs se tendent et la colère
-échauffe mon sang. Hier soir, quand je me décidai à vous écrire, j’étais
-presque une bête... Il m’a fallu beaucoup prendre sur moi, beaucoup
-vraiment, pour tracer les quelques lignes que vous avez reçues ce
-matin.»
-
-D’un geste un peu nerveux, il saisit le livre relié de noir, aux
-tranches usées, qui restait ouvert sur le bureau.
-
-«Ce livre que j’ai tant lu, dit-il, je ne sais plus le lire, et cela
-aussi me fait peur. Il me donne mille réponses contradictoires, au lieu
-d’une seule que je lui demande, persuasive et déterminante... Je n’ai
-pas le cœur assez pur, sans doute, pour puiser à la source de toute
-vérité.»
-
-Sur sa bouche sévère, passa comme une affreuse grimace d’ironie.
-
-«Assurément, ce serait un vilain spectacle que celui de James Randal
-obéissant, parce qu’il est un homme pareil aux autres, à cette colère, à
-ce mépris, à ce dégoût qui l’obsèdent, lui qui se vantait d’agir
-suivant une règle supérieure, une règle révélée!»
-
-Et il ajouta, sur quel ton naïf et pathétique:
-
-«Puisque la balance est fausse, comment saurai-je vous punir?...»
-
-Doucement, sans lever les yeux, Mme Randal l’interrompit:
-
-«Non pas, James!... Je pense que vous voulez dire: «comment saurai-je
-vous juger?»
-
---Je disais «vous punir», affirma-t-il, et je disais bien! Le punir,
-lui, pour avoir envahi le verger du maître afin d’en voler les fruits;
-vous punir, vous, pour avoir mal gardé l’honneur de l’homme auquel vous
-étiez liée par serment...»
-
-Son visage s’empourpra soudain.
-
-«... Et pour avoir fait bon marché de votre pudeur, Ida!...»
-
-Mathieu eut un sursaut d’indignation, mais Mme Randal y coupa court.
-
-«Non! restez assis, Mathieu et taisez-vous; en somme, il a raison,
-écoutons toujours la fin.
-
---Peut-être, continua Randal, me suis-je trop retranché de la vie
-courante pour me former tout seul une idée équitable de ces choses;
-peut-être cette affaire me touche-t-elle de trop près et peut-être mon
-âme s’est-elle beaucoup éloignée de Dieu. Il me faut donc l’opinion
-d’autrui. Cette opinion, je vais me la procurer. Ainsi, vous pourrez
-vous défendre, vous pourrez être compris, et ma sentence, plus
-autorisée, sera plus juste.»
-
-Il pressa un bouton de sonnette sur son bureau.
-
-«J’appelle Sam Harland et Leslie auprès de moi: l’un est un homme assez
-sociable pour concevoir ce crime, l’autre garde assez d’innocence pour
-l’excuser.
-
---Alors... quoi? s’écria Delannes, on va raconter...
-
---Je vous en conjure, Mathieu... nous ne sommes pas les maîtres, ici.
-
---Plug, dit James Randal au palefrenier qui entrait, faites venir tout
-de suite Sam Harland et Avery Leslie.
-
---_Right’o, Sir!_» dit Plug en touchant sa casquette.
-
-
-
-
-XXXII
-
-
-Attente intolérable: Ida et Mathieu, assis l’un près de l’autre,
-restaient immobiles, muets; James, les mains posées à plat sur son
-bureau, regardait devant lui, très loin. L’existence de ces trois êtres
-semblait suspendue; seule restait vivante la petite pendule de bois
-accrochée à la cloison: ses battements industrieux prolongeaient le
-délai, en avivaient la torture.
-
-On entendit des voix, au dehors:
-
-«Voilà! voilà! j’ai tout juste pris le temps de me laver les mains et de
-passer une blouse.»
-
-Sam Harland entra, suivi d’Avery Leslie.
-
-James Randal ne leur fit pas de longs préambules: en quelques phrases
-sèches, d’accent hautain, il dit ce qu’il attendait d’eux:
-
-«Asseyez-vous sur ce banc... Bien... J’ai besoin de vous: je dois
-prononcer une sentence et ne me sens pas assez dégagé de moi-même pour
-être certain de mon équité; vous jugerez donc avec moi, mais, d’abord,
-prêtez serment sur le Livre; le voici. Jurez de n’écouter que votre
-conscience, de rester sourd à toute autre voix.»
-
-De son pouce renversé, Harland désigna Mathieu.
-
-«C’est ça que vous allez juger? demanda-t-il.
-
---Oui, pourquoi?
-
---Suivre sa conscience quand on juge ça!... Enfin, on tâchera.
-
---Nous jugerons cet homme, ajouta Randal, et cette femme aussi.»
-
-Depuis son entrée, Sam Harland avait l’air du chien méchant que sa
-laisse seule empêche de bondir, et, bien qu’il n’aboie ni ne grogne, est
-tout prêt à mordre. On ne reconnaissait déjà plus le visage ouvert et
-franc, la bouche gaie où une pipe pendue mettait souvent un trait
-d’humour; mais, aux dernières paroles de Randal, la face hâlée, soudain
-vieillie, devint toute grise.
-
-«Jurez-vous, insista Randal.
-
---Je jure,» dit Harland avec effort.
-
-Leslie gardait son expression séraphique et ravie. Un instant, il se
-recueillit, une main posée sur les yeux, puis, très simplement:
-
-«Je jure,» dit-il.
-
- * * * * *
-
-Alors James Randal se mit à parler sur le ton d’une conversation rapide,
-un peu brusquée.
-
-«Si j’avais vu clair en moi-même, sans doute ne vous aurais-je pas
-appelés à mon secours, mais je ne puis expliquer le mal qui me touche
-assez bien pour que ma raison soit satisfaite. Cette femme, cet homme,
-ont péché; cette femme, je l’aimais et je croyais en son amour;
-j’estimais cet homme et pensais mériter son estime. Tous deux m’ont payé
-en fausse monnaie: ils me trompent insolemment, cruellement, ils
-m’infligent le maximum de souffrances. Que méritent-ils en retour? Voilà
-ce que je voudrais savoir... Je ne puis pourtant pas le leur demander!»
-
-Avant qu’il ait pu réfléchir à cette idée nouvelle, Leslie répondait
-nettement:
-
-«Il le faut.»
-
-Et Harland grognait:
-
-«Bien sûr! tout de suite...
-
---Soit... dit Randal. Monsieur Mathieu Delannes, quelle punition
-méritez-vous?
-
---Je ne répondrai pas! dit Mathieu.
-
---Ida Randal?...»
-
-Elle haussa les épaules, la bouche close.
-
-«C’est donc à vous de parler, dit James Randal aux deux hommes.
-
---Commence, toi, je t’en prie, dit Leslie à Harland: je veux rêver
-encore, pendant que tu parleras.
-
---Merci, Avery: je n’aurais pas pu me retenir plus longtemps.»
-
-Il serrait au genou sa jambe croisée; il regardait par terre un petit
-point précis, le nœud d’une planche, et ne le quittait pas des yeux. Il
-maîtrisait mal sa voix, rauque, puis étouffée, et soudain aboyante.
-
-«D’abord, l’homme... C’est un mauvais homme qui mérite la corde, mais
-ici nous ne pourrions le pendre tranquillement; il faut trouver autre
-chose... Il n’a pas de remords: on le voit à sa figure, eh bien, je
-propose de lui donner un remords. On le laissera partir tout seul, en
-lui accordant une juste avance, et moi, quelques jours plus tard, je le
-suivrai comme un remords. J’aurai un couteau dans ma poche; cet homme,
-je le chercherai partout, car il se cachera, ayant peur du remords à ses
-trousses, et il tâchera de l’éviter, de lui échapper, mais on ne tourne
-pas un remords, on ne le gagne pas de vitesse, et un jour... oh! sans
-choisir!... dans le dos! entre les épaules! ou dans le ventre, pour lui
-fouiller les tripes, comme à un porc!... On me pendra, je pense, on me
-tuera selon les lois du pays... cela m’est égal: cet homme aura eu son
-remords, en aura souffert, aura péri par ce remords. Je veux être le
-remords de ce mauvais homme... voilà!
-
---Je parlerai ensuite, dit Leslie... D’abord l’homme... Nous avons causé
-ensemble; vraiment, ses intentions semblaient droites; peut-être ne
-savait-il pas que la voie droite est une voie difficile... cela n’a rien
-d’étonnant: jeune, riche, beau (regardez-le!) il croyait que l’on peut
-vivre sans songer à rien, pour le plaisir de vivre. J’avais bien
-l’impression qu’il se promenait au hasard, librement, dans un jardin
-planté de fleurs et d’arbres fruitiers, qu’il cueillait les fleurs parce
-qu’elles sentaient bon, qu’il cueillait les fruits et les mangeait avec
-gourmandise... enfin, comment dire ça? qu’il se sentait «chez lui» dans
-la vie. «Oh! non, pensait-il, je ne fais pas grand mal en cueillant ces
-roses et ces pommes! un peu de mal seulement, très peu, le mal que font
-les autres, le mal qui ne compte pas, qui ne pèse rien dans la balance,
-presque rien!» Or, un jour, il est venu ici et il a rencontré la
-tentation devant sa porte, non pas une forme de l’esprit mauvais, mais
-elle qui souriait!... Il n’a pas su s’arrêter le temps qu’il fallait
-pour éclairer son cœur, pour comprendre qu’elle l’entraînerait vers le
-ciel, s’il voulait, au pays des étoiles... Engagé sur la voie tortueuse
-et glissante qui mène en bas, il lui a tendu la main en disant: «Venez!»
-Il souffrait d’avoir déjà fait le mal, sans savoir; il a fait le mal une
-fois de plus, sans savoir, pour souffrir moins, peut-être, et alors...
-ah! Seigneur! Voilà que le plateau chargé se surcharge encore d’un poids
-lourd, terriblement lourd, et que, tout à coup, la balance chavire!...»
-
-Avery Leslie regardait devant lui la balance chavirée... Il ajouta:
-
-«Maintenant, M. Delannes a compris... maintenant qu’il est trop tard.»
-
-Et se tournant vers Sam Harland:
-
-«Tu vas parler d’elle, mon ami Sam... heureux Sam!»
-
-Mais Sam Harland était incapable de parler: il se balançait sur le banc
-comme un homme ivre et tenait son genou serré entre ses paumes. Il
-balbutia difficilement:
-
-«Elle... que pourrai-je dire d’elle?... Elle a des remords, je le sais,
-car son image s’efface, son image est trouble devant mes yeux... Alors
-moi, je vais boire dès demain, et le gin qui brûle et qui racle me fera
-oublier l’image... Il faut que je voie l’image très claire, très
-brillante, ou que je ne la voie pas du tout... Quand on est vraiment
-saoul, on vit sans image!...
-
---Non! non, Sam! interrompit Leslie, tout cela n’est pas vrai! elle ne
-l’a pas suivi, puisque la chanson chante encore dans ma tête, puisque je
-me sens meilleur en montant le long de l’étroit sentier tendu de la
-terre aux étoiles, puisque je chante en moi la même merveilleuse chanson
-qui m’entraîne à voler vers elle!
-
---Ne dis plus rien d’elle! je te le défends! gronda Sam Harland qui
-claquait puis grinçait des dents. Assez!... assez d’elle!... et quant à
-lui: tout de suite! à l’instant! je n’ai pas mon couteau, mais je saurai
-bien avec mes doigts, avec mes ongles, arracher sa langue, sa langue
-pleine de miel et de sucre qui disait de jolies phrases françaises, et
-lui ouvrir le ventre, et déchirer ses tripes puantes!»
-
-James Randal avait sonné plusieurs fois.
-
-«Harland! ordonna-t-il, je vous interdis de bouger, de dire un mot de
-plus...»
-
-Et comme Plug entrait, suivi de deux valets d’écurie.
-
-«Cet homme est dangereux. Prenez des cordes et liez-le sur son banc.»
-
-
-
-
-XXXIII
-
-
-Ce fut bientôt fait; la séance reprit.
-
-Mathieu tenait à garder jusqu’au bout son sang-froid; ses joues
-rougissaient souvent au spectacle d’une telle candeur, d’une si
-indécente nudité de sentiments, mais il avait résolu d’attendre la fin.
-
-A petits coups rythmés, Ida Randal battait de son pied le plancher; cela
-l’occupait visiblement, plus que rien d’autre.
-
-Avery Leslie, immobile, très pâle, pleurait, non pas comme un enfant,
-mais comme eût pleuré, par quel sortilège? un masque de plâtre.
-
-Figé dans sa pose tendue, Sam Harland semblait la statue même du
-forcené.
-
-James Randal parla.
-
-«Une leçon est utile à l’homme que la colère va saisir; le Seigneur
-n’abandonne pas ceux qu’il protégeait: sa main posée sur moi,
-sévèrement, me force à réfléchir... Il est trop facile de s’indigner...
-Ida, vous aviez raison: on ne juge pas selon l’équité lorsqu’avant
-d’entendre, déjà, l’on s’occupe de punir... Écoutez-moi tous les
-deux.--Vous êtes venu ici, monsieur Delannes, perverti par le siècle et
-l’âme troublée, bien que cette âme fût bonne en son essence. Vous avez
-transgressé la loi comme un aveugle trébuche; or, quand il tombe dans le
-ruisseau, on relève l’aveugle, on n’assure pas sa chute en le
-frappant.--Ida, vous n’avez pas trouvé en moi cette affection vivante à
-laquelle vous pouviez prétendre: j’ai dû vous aimer pour moi-même et si
-mon âme n’était point obscurcie par le commerce des hommes, du moins
-l’était-elle par un invincible orgueil. Je vous l’ai dit: la main de
-Dieu s’appesantit sur moi et je baisse la tête.--Monsieur Delannes!...»
-
-Il suppliait, d’un accent adouci...
-
-«Monsieur Delannes! à cette heure où vous avez conscience de vous-même,
-prenez la résolution ferme, spontanée et joyeuse de ne plus pécher.
-Arrêtez-vous, ouvrez votre cœur à la lumière d’en haut; puis, déchargé
-d’une si lourde hotte d’indignités, repartez sur la voie toute droite,
-en chantant!...»
-
-Et la voix d’Avery Leslie s’éleva soudain, trempée de pleurs.
-
-«Cher monsieur Mathieu! rendez à James Randal cette femme qui lui
-appartient!...
-
---Ida, reprit James Randal, vous avez été éblouie par une beauté, une
-jeunesse, un charme que vous ne trouviez pas en votre mari...»
-
-Si graves, ces paroles! si graves!... presque pas ridicules!...
-
-«Le soleil vous aveuglait et vous aussi trébuchiez sur le chemin
-difficile. Relevez-vous, Ida! Voici l’aide et le soutien de mon bras;
-relevez-vous sans blessures; mais, si vous vous êtes fait mal aux
-pierres de la route, je panserai la chair contuse et l’âme meurtrie...»
-
-Sam Harland écoutait. Il tâchait même, par un effort manifeste, de bien
-écouter: il louchait sous cet effort. Aux dernières paroles de Randal,
-son visage se détendit; les lèvres rétractées couvrirent de nouveau les
-dents méchantes; le regard droit, un peu levé, ne menaçait plus.--Alors
-James se leva et défit lui-même les cordes qui liaient Harland à son
-banc; puis, s’adressant à Mathieu:
-
-«Vous resterez à Villedon, dit-il, tant que le cirque y demeurera, et
-nous nous retrouverons chaque jour, et vous serez l’ami dont le visage
-est bienfaisant à voir... Serrez-moi la main; serrez la main de ces deux
-hommes.»
-
-Il s’en fallut de peu que Mathieu ne criât sous l’étreinte de Harland.
-
-Tout le monde était debout.
-
-«Ida, dit encore le justicier, Delannes, embrassez-vous.»
-
-Ida pencha la tête et Mathieu, lui prenant les mains, posa sur son front
-un baiser.
-
-
-
-
-XXXIV
-
-
-«Ces trois semaines ont été pénibles, dit Mme Randal.
-
---Oui, dit Mathieu.
-
---Le cirque partira lundi en huit pour Bruxelles.
-
---On me l’avait appris.
-
---Je n’en puis plus...
-
---Vous souffrez?...
-
---Affreusement.
-
---Ma pauvre amie! Il faut vous faire une raison.
-
---C’est facile à dire!
-
---Oh! croyez bien que je ne trouve pas la vie très plaisante, mais nous
-aurons encore quelques heures de causerie.
-
---Sans doute, seulement, il ne s’agit pas de cela: je vous quitte, je
-ne vous verrai plus.
-
---Que voulez-vous!
-
---Vous le demandez?... Ce que je veux: vous voir, vous entendre; voir
-vos yeux, tels que je les voyais parfois; entendre votre voix avec son
-accent ancien...
-
---Cela, c’est le passé!
-
---Pour vous, peut-être, pour moi, non, puisque je vous aime...
-
---Ida!
-
---... Chaque jour davantage, depuis que je vous ai perdu.
-
---Nous avons renoncé, mon amie, nous ne pouvons plus nous dédire.
-
---Oui, mais moi, un de ces soirs, j’irai me pendre... Je vous ai donné
-toute ma vie; ce n’est pas un sermon, si émouvant soit-il, qui changera
-mon destin... Vous vous tenez là, devant moi, tout le temps, quand je
-dors, quand je veille, et toujours avec ce cher sourire qui me rattache
-à vous.»
-
-Mathieu la regardait. Oh! le pauvre visage douloureux! oh! la pauvre
-bouche lassée! et ces yeux qui ne s’habituaient pas aux larmes
-brûlantes!
-
-«Hélas! il ne reste plus que de nous séparer.
-
---C’est bien ce que je compte faire, pour de bon, pour tout de bon.»
-
-Elle rit.
-
-«De grâce, mon amie!
-
---Je ne suis pas votre amie, je suis votre esclave et votre chose, si
-vous m’aimez encore.
-
---Nous ne devons pas...
-
---Je ne comprends pas!
-
---Vous vous torturez à plaisir!
-
---Oui... je vous aime.
-
---Séparons-nous: cela vaudra mieux.
-
---Beaucoup mieux; certainement!
-
---Si vous voulez, je partirai demain.
-
---Moi aussi, pour une autre destination.
-
---Vous me faites mal!
-
---Allons! je vous ennuie... Adieu!... à plus tard! Non, ne nous serrons
-pas la main: ce serait trop bête!... Adieu, pour longtemps.»
-
-Elle s’éloigna dans la prairie, sans se hâter.
-
-«Et pourtant, se disait Mathieu, je ne l’aime pas, mais je me sens
-malheureux loin d’elle: elle me touche d’une pitié profonde et mon cœur,
-quand je la vois, bat suivant un affreux remords... Il faudrait donc un
-crime de plus?... Je souffrirais de la faire souffrir, et quelle vie!
-car si je la quittais jamais... un crime pire, un crime plus bas, plus
-vil... Saurais-je d’ailleurs ne pas l’abandonner?... oui, mais quelle
-vie! quelle vie!... oh! non! je ne puis pas! et cependant...»
-
-A vingt pas, elle se retourna et d’un grand geste abandonné lui envoya
-un baiser... Alors, soudain, Mathieu tendit les bras vers elle.
-
-«Ida, cria-t-il, Ida! reviens tout de suite! reviens!»
-
-
-
-
-XXXV
-
-
-Le cirque Randal préparait une représentation d’adieu, pour
-l’avant-veille de son départ. Tout le pays devait y être, gracieusement
-prié par la direction. Les familles des alentours, parents et enfants,
-assisteraient ainsi à un vrai gala, admireraient enfin, dans l’exercice
-de leur métier ou de leur art, ces êtres singuliers qu’ils rencontraient
-parfois, marchant sur les routes ou galopant de façon aventureuse dans
-les prés de M. Delannes. Depuis l’aube, on travaillait à la mise au
-point de cette fête; mais, à mesure que s’avançait la journée, il
-semblait que l’on n’y mît qu’un zèle dégradé et, assurément, nulle joie.
-Les répétitions partielles qui se faisaient dans tous les coins du camp
-présentaient un aspect bien morne; le cœur manquait à l’ouvrage; les
-causeries souvent si longues, si animées, se résumaient en quelques mots
-de recommandation ou de défense; un ordre était toujours bref: on avait
-hâte d’en finir.
-
-Silencieux, Avery Leslie achevait de tendre sa corde oblique; Sam
-Harland, où était Sam Harland? il ne paraissait pas; Boucbélère soignait
-la foulure que le géant s’était faite en se prenant le pied dans les
-gradins du cirque; enfin Rachel, assise à côté de la caisse, ennuyait,
-par un jacassement continu, à voix basse, Joy-for-ever qu’elle empêchait
-d’achever ses comptes. Une atmosphère lourde pesait sur tout le monde;
-d’ailleurs le ciel, sombre et couvert, laissait prévoir un orage, mais
-l’orage n’était pas seul facteur de cette nervosité triste et de ce
-relâchement.
-
-«J’ai pas de goût à la besogne! s’écria Plug qui s’étendit au milieu du
-cirque, entouré d’une étrange collection de boules, de plateaux et
-d’instruments biscornus.»
-
-Quelques instants plus tard, il dormait, ronflant dur.
-
-Au dehors, le parc de Villedon et le bord de la forêt se couvraient
-d’ombre: le soir tombait; la nuit saurait-elle rafraîchir l’air de cette
-épaisse journée?
-
-James Randal travaillait dans son bureau, entouré de brochures et
-d’indicateurs de chemins de fer. Il venait de poser sa plume et relisait
-des paperasses qu’il tenait à la main. Certaines furent réunies sous des
-pinces; d’autres, jetées au fond d’un tiroir.
-
-Comme on frappait:
-
-«Entrez,» dit-il.
-
-Ida Randal et Mathieu Delannes s’arrêtèrent debout devant la porte
-refermée.
-
-«Ah! c’est vous!» s’écria Randal.
-
-Il se tut, un moment; mais quand il se mit à parler de nouveau, ce fut
-sur le ton sec d’un homme qui tient à régler rapidement une affaire à
-laquelle il a déjà réfléchi et dont il n’attend nulle surprise. Il n’y
-avait plus là que le directeur du Randal Circus.
-
-«Le scandale, dit-il, a donc éclaté depuis hier: le cirque tout entier
-sait votre crime; à moi-même vingt voix indignées l’ont dénoncé, qui me
-suppliaient de chasser cette femme de devant mes yeux, ce que je compte
-faire... Je vous chasse! je vous chasse l’un et l’autre! partez!--Sans
-doute aurez-vous du plaisir à apprendre que Sam Harland, lorsqu’il eut
-appris, lorsqu’il eut vu l’abominable forfait doublé de parjure, est
-devenu fou furieux. Pour qu’il ne blesse pas inconsidérément la tendre
-chair de M. Delannes, je l’ai fait enchaîner tout de suite au fond de
-son écurie, où il se trouve maintenant et hurle depuis l’aube. Il a
-hurlé aussi une partie de la nuit dernière. Je l’emmènerai après-demain
-et le confierai à un asile.--Femme! voici vos papiers, dans cette
-enveloppe: vous n’aurez pas de peine à continuer, comme il vous plaira,
-une vie sans honneur.--Quant à vous, je n’ai rien à vous dire, sinon que
-nos comptes sont liquidés. Je les ai remis à M. Hourgues, votre gérant,
-qui les approuve... Je vous ai maintenant assez vus tous les deux:
-partez! mais, d’abord, voici la sentence; mûrissez-la dans votre esprit;
-c’est vous-même qui vous l’êtes infligée... elle est sans rémission
-possible... Par conséquent, écoutez bien: si jamais vous quittez cette
-femme, monsieur Delannes, si vous ne demeurez pas auprès d’elle et ne la
-protégez pas, tant qu’un souffle de vie vous anime, ce sera...
-entendez-vous, grand Dieu!... ce sera l’enfer!--Cet avertissement est
-encore charitable!...»
-
-Mathieu ne put arrêter le sourire qui courut sur sa bouche comme Randal
-répétait:
-
-«L’enfer!... je vous promets l’enfer!...»
-
-Car il devinait autre chose:
-
-«Et sans chercher si loin, songea-t-il, la servitude, tout de suite.»
-
-Mais aussitôt, d’un geste à la fois brusque et tendre, il saisit la main
-d’Ida.
-
- * * * * *
-
-Or, à ce même instant, un cri aigu, un cri perçant, pathétique, et
-soutenu comme une déchirure, se fit entendre au dehors.--James Randal
-bondit jusqu’à la porte et l’ouvrit toute grande sur la nuit.
-
-A quelques pas, dans la lumière du réflecteur qui éclairait le seuil,
-Joy-for-ever, dépeignée, les yeux égarés par l’horreur, les bras chargés
-d’un trop lourd fardeau, tenait contre elle, serrait contre elle une
-forme blanche...
-
-Et Joy-for-ever cria:
-
-«Monsieur James! Monsieur James! c’est trop affreux! Il montait à la
-corde en chantant; il montait dans l’ombre, tenant son balancier
-lumineux, en chantant; il montait tout droit et, soudain, le chant s’est
-pris dans sa gorge, le balancier lui a glissé des doigts, il a levé les
-mains vers le ciel... il est tombé en dehors du filet tendu trop court,
-il est tombé de très haut dans l’herbe... Il est mort, monsieur James!
-il est mort, le cher enfant! Il n’est pas abîmé: l’herbe l’a reçu tout
-doucement, mais il est mort... il devait être mort de douleur avant
-d’atteindre en bas...
-
---Joy-for-ever, dit James Randal, écartez-vous, ces gens veulent
-passer...»
-
-Et, plus tard, dans la nuit très obscure où bouillonnait encore l’orage
-en formation, deux nègres montaient la garde devant la porte principale
-du camp, chacun haussant à son poing un flambeau...
-
-La porte s’ouvrit; deux formes sortirent.
-
-A leur passage, les nègres retournèrent brusquement les hautes flammes
-rouges et les ensevelirent à leurs pieds dans le sable où elles
-crissèrent.
-
-Puis ce fut le silence, rompu par ce seul hurlement de bête; poussé par
-une poitrine furieuse, au fond de l’écurie...
-
-Et les deux formes humaines s’éloignèrent, prises par la nuit dense,
-liées à jamais dans une double solitude.
-
-
-5065.--Tours, imprimerie E. ARRAULT et Cⁱᵉ.
-
-*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA CONSCIENCE DANS LE MAL ***
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- The Project Gutenberg eBook of La conscience dans
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-<p style='text-align:center; font-size:1.2em; font-weight:bold'>The Project Gutenberg eBook of <span lang='fr' xml:lang='fr'>La conscience dans le mal</span>, by Auguste Gilbert de Voisins</p>
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-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
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-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
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-</div>
-
-<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Title: <span lang='fr' xml:lang='fr'>La conscience dans le mal</span></p>
-<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: Auguste Gilbert de Voisins</p>
-<p style='display:block; text-indent:0; margin:1em 0'>Release Date: July 13, 2022 [eBook #68516]</p>
-<p style='display:block; text-indent:0; margin:1em 0'>Language: French</p>
- <p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em; text-align:left'>Produced by: Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This book was produced from images made available by the HathiTrust Digital Library.)</p>
-<div style='margin-top:2em; margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK <span lang='fr' xml:lang='fr'>LA CONSCIENCE DANS LE MAL</span> ***</div>
-<hr class="full" />
-
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-<p class="c"><span class="big">LA CONSCIENCE<br />
-DANS LE MAL</span></p>
-
-<div class="blk">
-<hr />
-
-<p class="c">DU MÊME AUTEUR:</p>
-
-<p class="nind">
-<span class="smcap">La petite angoisse</span>, <i>roman</i>.<br />
-<span class="smcap">Pour l’amour du laurier</span>, <i>roman</i>.<br />
-<span class="smcap">Le démon secret</span>, <i>roman</i>.<br />
-<span class="smcap">Sentiments</span>, <i>critique</i>.<br />
-<span class="smcap">Les moments perdus de John Shag.</span><br />
-<span class="smcap">Le bar de la fourche</span>, <i>roman</i>.<br />
-<span class="smcap">L’enfant qui prit peur</span>, <i>roman</i>.<br />
-<span class="smcap">Écrit en Chine.</span><br />
-<span class="smcap">Le mirage</span>, <i>roman</i>.<br />
-<span class="smcap">L’esprit impur</span>, <i>roman</i>.<br />
-<span class="smcap">Fantasques</span>, <i>petits poèmes</i>.<br />
-</p>
-
-<p class="c"><i>Prochainement</i>:</p>
-
-<p class="nind">
-<span class="smcap">Le jour naissant</span>, <i>roman</i>.<br />
-</p>
-
-<p class="c"><small><i>Copyright by</i> <span class="smcap">Les Editions G. Crès et</span> Cⁱᵉ, 1921.</small></p>
-
-<hr />
-</div>
-
-<div class="blk">
-<p class="c">GILBERT DE VOISINS<br />
-&#8212;&#8212;&#8212;</p>
-
-<h1>LA CONSCIENCE<br />
-
-DANS LE MAL</h1>
-
-<p class="c"><i>ROMAN</i><br />
-<br />
-<img src="images/colophon.png"
-width="100"
-alt="" />
-<br />
-<br />
-<br />
-PARIS<br />
-LES ÉDITIONS G. CRÈS &amp; Cⁱᵉ<br />
-21, RUE HAUTEFEUILLE, 21<br />
-</p>
-
-<hr />
-</div>
-
-<div class="blk1"><p class="nind">IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE: CINQ EXEMPLAIRES SUR CHINE HORS
-COMMERCE, NUMÉROTÉS DE 1 A 5, ET CINQUANTE EXEMPLAIRES SUR VÉLIN
-PUR FIL LAFUMA, DONT DIX HORS COMMERCE, NUMÉROTÉS DE 6 A 45 ET DE
-46 A 55.</p></div>
-
-<div class="blk">
-<hr />
-
-<p class="c"><i>A MON AMI</i><br /><br />
-<span class="big">PAUL ALFASSA</span></p>
-
-<p class="rt">
-G. V.<br /></p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="page_7">{7}</a></span></p>
-
-<hr />
-</div>
-
-<h1>LA CONSCIENCE DANS LE MAL</h1>
-
-<hr />
-
-<h2><a id="I"></a>I</h2>
-
-<p>Dans ses études, Mathieu Delannes tenait un rang très enviable; tout au
-plus pouvait-on lui reprocher de n’y pas prendre grand’peine. Il se
-distinguait de façon générale, continue, sans briller par aucun de ces
-mérites particuliers qui flattent le maître et engagent la réussite
-future du «sujet». Son humeur tranquille, son travail assidu ne
-laissaient jamais rien prévoir de surprenant: il ne se fût pas plus
-départi de son calme qu’il n’eût, par exemple, saboté une composition.
-Il demandait seulement qu’on le laissât libre. Les critiques du
-professeur n’arrivaient<span class="pagenum"><a id="page_8">{8}</a></span> pas à l’émouvoir; elles l’intéressaient, par
-contre, venant d’un personnage commis à cet emploi. Il y réfléchissait,
-le temps qu’il faut, puis il pensait à autre chose. Très bon camarade,
-chacun en eût témoigné, Delannes participait peu, néanmoins, à la vie de
-ses pairs et n’appartenait que nominalement à cette maçonnerie diffuse,
-liée par tant de conventions secrètes, à peine avouées, qu’est une
-classe de rhétorique ou de philosophie. Il voulait se sentir libre avant
-tout. Son influence sur ses condisciples était due, en partie, à cette
-indépendance même et à certain respect qu’il ressentait obscurément de
-la liberté individuelle d’autrui. Pour peu qu’il fût avisé, le
-professeur trouvait en lui une aide puissante. Mathieu ne tirait
-d’ailleurs pas le moindre orgueil de cette collaboration qui lui
-paraissait toute naturelle: il s’étonnait qu’on l’en remerciât.</p>
-
-<p>&#160; </p>
-
-<p>«Mais oui, répète M. Jauffrey dont la belle barbe de philosophe ne cache
-pas<span class="pagenum"><a id="page_9">{9}</a></span> le sourire très doux, dépourvu d’ironie, j’ajouterai que l’un de
-mes collègues, votre professeur de l’an dernier, partage mon opinion; il
-sera heureux de savoir que je vous l’ai transmise. En somme, vous nous
-facilitez la tâche. Nous avons devant nous une société déjà un peu
-organisée; cela est précieux, croyez-moi, quand on s’adresse à un
-auditoire dont l’attention se désagrège si aisément. On se fait mieux
-entendre et les résultats sont meilleurs. Voilà pourquoi je tenais à
-vous serrer la main, aujourd’hui.»</p>
-
-<p>D’abord Mathieu Delannes a paru gêné. Il réfléchit un moment avant de
-répondre, puis:</p>
-
-<p>«Vous êtes bien bon, monsieur Jauffrey...» dit-il.</p>
-
-<p>Dans sa longue main sèche, il prend la main tendue, la main lourde et
-grasse du brave psychologue et l’étreint vigoureusement.</p>
-
-<p>«Tout de même, ça me fait plaisir.»</p>
-
-<p>M. Jauffrey n’est pas un sot: il a vu le pincement triste des lèvres.<span class="pagenum"><a id="page_10">{10}</a></span></p>
-
-<p>«Tout de même?... Je comprends mal, Delannes... Que voulez-vous dire?</p>
-
-<p>&#8212;Oh! rien, monsieur Jauffrey, rien de spécial. Comment vous expliquer?
-Je tiens trop à ma liberté, peut-être, mais quand on me remercie... j’ai
-peur.»</p>
-
-<p>M. Jauffrey serait-il ému? On le dirait: sa voix s’adoucit encore.</p>
-
-<p>«Pourquoi, mon enfant? Dites-moi votre pensée.»</p>
-
-<p>Holà! Holà! M. Jauffrey exagère. Étrange manière de parler!... Delannes
-se tient sur la défensive: il déteste les effusions. Sa bouche se
-durcit, son regard se ferme. Donnera-t-il une réponse précise? Se
-laissera-t-il prendre au piège affectueux? Non: il bredouille quelques
-paroles de politesse, salue respectueusement et se retire.</p>
-
-<p>«Tiens! murmure le professeur, quel singulier bonhomme!»</p>
-
-<p>Mais il en a trop rencontré de ces jeunes gens qui l’étonnaient, un
-jour, par une phrase inattendue, maladroite, inopérante, faite de
-vocables courant... si obscure.<span class="pagenum"><a id="page_11">{11}</a></span> C’est le langage secret de leurs
-dix-sept ans. M. Jauffrey ne l’a jamais parlé ni compris.</p>
-
-<p>Cependant, Mathieu Delannes marche vite: il a déjà traversé la cour et
-franchi le seuil du collège.<span class="pagenum"><a id="page_12">{12}</a></span></p>
-
-<h2><a id="II"></a>II</h2>
-
-<p>Un vigoureux gaillard, très roux, très grand, les cheveux drus plantés
-bas sur le front très large... Et quelle carrure! A cette impression de
-force bien assise, trop sûre d’elle-même, le regard des yeux verts
-apporte un tempérament par quelque chose de franc, d’une franchise
-jeune, dont la physionomie est comme illuminée, par quelque chose de
-très clair et de très pur. Il y a de la pitié dans ce regard.</p>
-
-<p>Pour l’instant, Mathieu Delannes, rencogné dans un compartiment
-poussiéreux de chemin de fer, s’ennuie fort. C’est une journée d’été, en
-Normandie, et les stores baissés, battant sur les fenêtres ouvertes,
-n’empêchent guère la chaleur de se mani<span class="pagenum"><a id="page_13">{13}</a></span>fester. Delannes suffoque et le
-roman policier qu’il s’oblige à lire ne l’intéresse pas. Il s’est tiré
-facilement, brillamment, paraît-il, de l’épreuve du baccalauréat et va
-rendre compte de ses lauriers à M. Jacques Mesnard, son oncle, son seul
-parent.</p>
-
-<p>&#160; </p>
-
-<p>Depuis quelques moments, on aperçoit la mer. Voici que le train
-s’arrête. Mathieu confie sa valise à un employé de la petite gare et
-saute sur le quai. Bientôt après, une carriole l’emporte sur la route
-blanche.</p>
-
-<p>«Belle journée, monsieur Mathieu, pour votre arrivée!</p>
-
-<p>&#8212;Un peu chaude, Louis... Comment va mon oncle?</p>
-
-<p>&#8212;Oh! Monsieur est toujours de même: sa goutte, ses douleurs... Il ne
-sort pas beaucoup. Rien de changé, comme vous voyez.</p>
-
-<p>&#8212;Et mon ami Hourgues?</p>
-
-<p>&#8212;M. Hourgues se porte bien, Madame et la petite aussi. Ah! des braves
-gens, ceux-là, on peut le dire, et qui n’em<span class="pagenum"><a id="page_14">{14}</a></span>bêtent pas le monde. Un
-gérant, voyez-vous, c’est tout bon ou tout mauvais. M. Hourgues, il me
-parle comme à un ami, et j’ai beau être cocher, il me serre la main.
-C’est pas monsieur votre oncle qui saluerait un domestique!»</p>
-
-<p>&#160; </p>
-
-<p>Le trot vif du cheval, de légers tourbillons blancs, un ciel bleu pâle,
-envahi de lumière, les champs longuement étendus, des bêtes, des
-verdures légères, tout un paysage familier à Delannes et qu’il aime...
-Une heure durant, les cahots coupent sa causerie avec Louis. Il est
-heureux de retrouver le vieux cocher au parler franc qui, jadis, lui
-apprit à grimper aux arbres, à marcher sur les mains, à nager, à monter
-à cheval, à conduire, et sous la surveillance duquel il tua son premier
-lapin.</p>
-
-<p>Là-bas, ce bosquet touffu de marronniers marque la fin de la course. Il
-jette de l’ombre sur un large gazon bordé de plates-bandes aux diverses
-teintes, devant une haute façade grise, sans style, d’aspect sérieux et
-bourgeois. C’est la maison natale<span class="pagenum"><a id="page_15">{15}</a></span> de Mathieu. Les roues de la carriole
-grincent contre le gravier avec un bruit connu, en franchissant la
-grille, en contournant le bassin aux carpes, en s’arrêtant au seuil où
-deux grands vases ornés ont presque disparu sous les entrelacs, festons
-et guirlandes d’une somptueuse vigne vierge qui rougit déjà.</p>
-
-<p>&#160; </p>
-
-<p>Delannes met pied à terre, sans se presser, tranquillement. Il a
-pourtant un cri de joie en voyant paraître, les bras tendus, cet homme
-grisonnant dont le regard bleu garde tant de jeunesse:</p>
-
-<p>«Mon ami Hourgues!</p>
-
-<p>&#8212;Mathieu, vous voilà dans une forme splendide! Vos succès ne vous ont
-pas fatigué.</p>
-
-<p>&#8212;On parlera de ça plus tard; embrassons-nous d’abord.</p>
-
-<p>&#8212;Je sens que vous crevez de soif. Venez boire dans mon bureau; Lucie et
-la petite nous y rejoindront; elles sont sur la plage; on ne vous
-attendait pas si tôt... Mais j’oublie de dire que votre oncle est<span class="pagenum"><a id="page_16">{16}</a></span> dans
-sa bibliothèque, prêt à vous faire bon accueil.</p>
-
-<p>&#8212;Quand je serai lavé, changé, j’irai le joindre. Maintenant, vous
-devinez juste, Hourgues: il me suffira de boire frais.»<span class="pagenum"><a id="page_17">{17}</a></span></p>
-
-<h2><a id="III"></a>III</h2>
-
-<p>Vêtu de blanc, l’œil vif et la mine dégagée, Mathieu s’en fut frapper,
-plus tard, à la porte de son oncle. M. Jacques Mesnard était assis dans
-un grand fauteuil, devant la fenêtre ouverte d’où l’on dominait une
-vaste prairie dévalant jusqu’à la plage entre deux bois qui, de droite
-et de gauche, étendaient leurs verdures. En face, c’était la mer, grise
-et marquée de taches violettes, sous le ciel lumineux plein de grandes
-nuées. Le vieil homme regardait ce paysage en fumant des cigarettes,
-inlassablement. A ses pieds, une bassine de cuivre servait à recueillir
-le rebut de son pétun. Sur ses genoux, un journal restait inutilisé;
-parfois il se le faisait lire par Hourgues<span class="pagenum"><a id="page_18">{18}</a></span> ou Mme Hourgues qu’il
-interrompait, à chaque instant, pour placer des commentaires. Ils
-étaient sarcastiques, toujours, et souvent grossiers.</p>
-
-<p>Une figure en lame de couteau, des cheveux jaune sale, tombant en mèches
-sur un front étroit; un long nez mince, une bouche dessinée pour émettre
-des railleries, peu de dents, et celles-là presque noires, un menton
-pointu, des mains, belles jadis, maintenant déformées par la goutte et
-dont les doigts étaient marqués d’une indélébile teinture de tabac... Il
-se présentait ainsi.</p>
-
-<p>«Te voilà donc, dit-il sans bouger. Approche.</p>
-
-<p>&#8212;Bonjour, mon oncle; comment vous portez-vous?</p>
-
-<p>&#8212;A mon âge, cela ne change guère que pour de bon.</p>
-
-<p>&#8212;Lucie Hourgues vient de me dire que votre dernière crise de goutte
-remonte à quinze jours et ne fut pas forte.</p>
-
-<p>&#8212;Pas forte! j’aimerais qu’elle l’eût sentie!... Mais parlons de toi.
-Mathieu, tu<span class="pagenum"><a id="page_19">{19}</a></span> fais grand honneur à la famille par tes succès
-universitaires. Une lettre de ton professeur me les a appris et je t’ai
-envoyé cinq cents francs, aussitôt, dont tu m’as d’ailleurs accusé
-réception. Il convient, de plus, que je te félicite sur un ton
-chaleureux.</p>
-
-<p>&#8212;Ne vous donnez donc pas cette peine!</p>
-
-<p>&#8212;Mais si! mais si!... Comptes-tu rester longtemps à Villedon?</p>
-
-<p>&#8212;Le temps qu’il vous plaira de fixer, mon oncle.</p>
-
-<p>&#8212;Mettons deux mois; tu ne me gêneras nullement et Jérôme, Lucie et la
-petite Alice ont fort envie de te voir. Tu pourras monter à cheval,
-chasser un peu, vers la fin de ton séjour, et me lire quelquefois les
-feuilles parisiennes. Tu dois lire avec élégance... Laisse-moi te
-regarder... Quelle santé! Cela aussi fait honneur à la famille.</p>
-
-<p>&#8212;La famille?... où la prenez-vous, mon oncle? Je croyais n’avoir
-d’autre parent que vous? Mes succès, mon aspect physique, vous
-touchent-ils à ce point?</p>
-
-<p>&#8212;Évidemment, j’exagérais pour te<span class="pagenum"><a id="page_20">{20}</a></span> flatter et me concilier tes grâces;
-par contre j’avoue que ta culture morale, si je puis dire, ne me laisse
-pas indifférent... Fais-tu la noce?»</p>
-
-<p>A cette question posée de façon brusque et sèche, Mathieu ne répondit
-rien, tout d’abord, puis:</p>
-
-<p>«Mon oncle, dit-il avec douceur, il me semble que ce sont là mes
-affaires personnelles.</p>
-
-<p>&#8212;Intransigeant! déjà!</p>
-
-<p>&#8212;Je crois que le collège et, sans doute, une éducation peu surveillée
-m’ont donné le goût de la liberté, de toutes les libertés, spécialement
-celle de me réserver, en quelque sorte, au lieu de me répandre. C’est
-une tournure d’esprit qui me rend les confidences difficiles. Je ne me
-sens pas très sociable.</p>
-
-<p>&#8212;Cela est fort bien dit. J’admets la réponse et sa critique incluse. En
-tout cas, tu te portes à merveille et ne parais pas tenté par le
-séminaire; si tu ne la fais déjà, tu feras donc la noce avant peu. En ma
-qualité d’oncle dévoué, j’ai l’agréable<span class="pagenum"><a id="page_21">{21}</a></span> devoir de t’en faciliter la
-tâche. Après ton séjour ici, tu pourras t’installer à Paris dans un
-rez-de-chaussée bien situé que je conserve depuis ma lointaine jeunesse
-dont la période orageuse a été longue, très longue... tu le sais
-peut-être. Cela te donnera le loisir de songer à ta carrière, s’il te
-plaît d’en choisir une, fût-elle de rester les bras croisés, de t’y
-préparer, de t’amuser en attendant l’heure de ton service militaire et
-de goûter librement aux délices de la gastronomie nocturne et de
-l’amour...</p>
-
-<p>&#8212;C’est un joli programme, dit Mathieu.</p>
-
-<p>&#8212;Il est entendu que je double ta pension et te donnerai de quoi
-t’installer à ta guise dans ce pied-à-terre. Viens à Villedon vers la
-fin de l’été; le reste du temps, ne laisse pas ton vieil oncle sans
-nouvelles: envoie-lui des portraits commentés de tes petites amies, sur
-des cartes postales. Elles orneront sa table de nuit et leur vue lui
-réjouira le cœur... Maintenant, va te promener, laisse-moi seul. Tu<span class="pagenum"><a id="page_22">{22}</a></span>
-dîneras avec les Hourgues. Je dîne seul, dans cette pièce; je fume
-ensuite un cigare, le second de la journée, et je me couche seul, comme
-bien tu penses: le sage doit coucher seul, doit dormir... Au revoir...
-Non, ne me serre pas la main, celle-là est encore douloureuse;
-l’intention suffit. Bonsoir... homme libre!</p>
-
-<p>&#8212;Excusez-moi, mon oncle. Bonsoir.»</p>
-
-<p>Mathieu sortit et M. Jacques Mesnard, seul de nouveau dans la vaste
-chambre qu’envahissait le crépuscule, jeta sa cigarette achevée, puis en
-alluma une autre.<span class="pagenum"><a id="page_23">{23}</a></span></p>
-
-<h2><a id="IV"></a>IV</h2>
-
-<p>Durant les quelques années qui suivirent, Mathieu vécut à peu près comme
-le lui avait proposé son oncle. Installé à Paris, en garçon, dans un
-rez-de-chaussée qu’il orna d’accueillante manière, il fréquenta les
-lieux où l’on s’amuse, soupa en compagnie joyeuse et suivit la carrière
-de quelques demoiselles de music-hall. Sa figure d’un singulier attrait,
-son entrain, son humeur égale et d’enviables rentes expliquaient
-aisément le succès que ces jeunesses lui firent. Toutes, néanmoins, se
-plaignaient de l’impossibilité manifeste qu’elles voyaient à le garder
-longtemps. Non pas qu’il fût précisément volage: il souffrait mal une
-contrainte, la moindre<span class="pagenum"><a id="page_24">{24}</a></span> le mettait en éveil, amenant bientôt la plus
-courtoise liquidation et la plus définitive.</p>
-
-<p>«Ça va quelque temps, puis il rue dans les brancards.»</p>
-
-<p>«On croit le tenir; un jour, il vous glisse entre les doigts.»</p>
-
-<p>Deux formes données à la même pensée par deux de ses amies.</p>
-
-<p>Pourtant Mlle Lily Bentham sut l’enchaîner pendant six mois, Mlle Gaby
-Lesurques, environ cinq. Le charme de May Read ne dura qu’une saison,
-mais la jeune Nicole du Théâtre Impérial l’enchanta de janvier à
-septembre. Ils tentèrent de conserve un voyage à Venise qui détermina
-leur rupture, Mathieu ayant montré, dans cette ville romantique, trop de
-goût pour des Vénitiennes de petite naissance et Nicole s’en étant
-plaint. D’autres aventures toutes pareilles menèrent avec douceur
-Mathieu Delannes à ses vingt et un ans.</p>
-
-<p>&#160; </p>
-
-<p>Chaque été, quand Paris devenait insupportable, il se rendait à
-Villedon, sans<span class="pagenum"><a id="page_25">{25}</a></span> jamais y prolonger son séjour. Aux premières feuilles
-rousses, Mathieu se sentait las des conversations de M. Jacques Mesnard,
-si sèches et piquées de trop de mots pointus. Celles de Jérôme Hourgues,
-de sa femme, voire de sa fillette lui agréaient mieux; avec la petite
-Alice, il s’oubliait à jouer des heures entières sur le sable de la
-plage, mais bientôt l’influence de l’oncle toujours goutteux,
-sarcastique et revêche se manifestait à nouveau. Déprimé, Mathieu ne
-jouissait plus de ce paysage de la mer et des bois qu’il aimait tant:
-d’un jour gris, il ne sentait que la tristesse, d’un jour lumineux et
-chaud, le seul accablement. Pour le réconforter, Villedon, sa maison
-natale, n’éveillait en lui que de trop lointains souvenirs.</p>
-
-<p>Que savait-il de sa mère morte en couches, de son père qui n’avait
-survécu que trois ans à sa femme? Il se les imaginait par des
-photographies, par les bibelots de leurs chambres, par quelques
-anecdotes, quelques lettres retrouvées, mais cela était si peu de chose,
-et ce peu si peu vivant!<span class="pagenum"><a id="page_26">{26}</a></span> Rentrant à Villedon, il ne rentrait pas chez
-lui.</p>
-
-<p>Paris lui donnait d’autres plaisirs très appréciables, mais Paris ne le
-contentait guère. S’il avait jeté sa gourme avec toute l’ardeur d’un
-jeune cheval échappé, Mathieu se doutait bien que cela ne durerait pas.
-Ses compagnons de noce, ses camarades, les demoiselles de music-hall et
-les dames trop poudrées, témoins de son plaisir, lui paraissaient former
-une troupe d’esclaves évoquée autour de lui à seule fin de le
-satisfaire. Il en arrivait presque à les plaindre.</p>
-
-<p>«Moi seul, je m’amuse librement. Les autres, vous par exemple, ma chère,
-travaillez à m’amuser.»</p>
-
-<p>Ainsi parla-t-il à Gaby Lesurques (charmant visage, intelligence bornée)
-qui, pour toute réponse, murmura d’une pauvre voix mince:</p>
-
-<p>«Ben vrai, Mathieu, tu en dis des choses!»</p>
-
-<p>Et vida d’un trait son cocktail.</p>
-
-<p>Quelques incursions dans d’autres mondes lui donnèrent de l’ennui; la
-prépara<span class="pagenum"><a id="page_27">{27}</a></span>tion de deux examens utiles l’absorba insuffisamment. Pourtant,
-son année de service militaire lui fut d’un réel bénéfice. Il acceptait
-une discipline aussi ouvertement affichée; sa liberté n’en souffrait
-pas. Il se plut à cette tâche qui l’occupait d’une façon nouvelle et la
-ville de province qui l’accueillit faisait un bien joli cadre. Mais ces
-haltes n’ont qu’un temps... Un jour, on s’en va... Dès lors, il semble
-que les belles heures soient passées où l’on se sentait l’âme libre et
-légère.</p>
-
-<p>«D’ailleurs, expliquait-il, cela eût duré un mois de plus que je me
-serais ennuyé à périr... ou jusqu’à tout casser.»</p>
-
-<p>Mathieu a-t-il si peu changé depuis le collège?</p>
-
-<p>&#160; </p>
-
-<p>Rentré à Paris, il s’aperçoit que les sorties nocturnes le tentent
-moins. Des projets d’avenir se précisent en lui. Bientôt, il partira; il
-s’installera pour quelques années dans une colonie lointaine...
-laquelle? il ne sait encore, mais de ce choix il s’occupe avec
-application.<span class="pagenum"><a id="page_28">{28}</a></span></p>
-
-<p>Un soir d’hiver où la pluie tombe dru et que Mathieu étudie, dans un
-gros livre, l’agrément et les inconvénients de vivre en Indo-Chine, on
-sonne à sa porte. Il ouvre et reçoit des mains du télégraphiste
-ruisselant un papier bleu. Persuadé que ce sont là des nouvelles de sa
-jeune amie du jour qui soigne au soleil de Nice un rhume de cerveau, il
-déchire la feuille sans hâte, mais ce papier bleu lui vaut une surprise,
-car il lit:</p>
-
-<div class="blockquot"><p><i>Votre oncle succombé ce matin à une attaque de goutte. Funérailles
-lundi midi. Sincères condoléances, affections. Jérôme Hourgues.</i></p></div>
-
-<p>«Il convient donc que je parte au plus tôt,» se dit Mathieu.</p>
-
-<p>Ayant consulté l’indicateur, il sonna la femme de chambre et lui annonça
-qu’il prendrait le train de 8 h. 12, le lendemain, dimanche.</p>
-
-<p>«L’oncle est mort...»</p>
-
-<p>Nulle émotion ne naissait. Il se fût<span class="pagenum"><a id="page_29">{29}</a></span> étonné d’en ressentir une très
-vive, mais ce vieillard qu’il n’aimait pas, qu’il n’admirait pas, dont
-il estimait peu la vie d’égoïste brutal, cynique, parfois cruel, vivant
-seul et sans amis, depuis que sa santé l’obligeait au repos des champs,
-ce vieillard ne représentait pas moins quelque chose: tout ce qui
-restait de famille à Mathieu Delannes... Mathieu serait plus seul
-encore.</p>
-
-<p>«Et, se disait-il en regardant la cheminée où s’alignaient des
-photographies souriantes, je ne lui ai même pas fait tenir les portraits
-de petites femmes qu’il me réclamait un jour. Pourtant, c’eût été
-charitable et l’eût amusé... Tant pis... Trop tard!»</p>
-
-<p>Il se coucha peu après et prit, le lendemain, à 8 h. 12, le train pour
-Villedon.<span class="pagenum"><a id="page_30">{30}</a></span></p>
-
-<h2><a id="V"></a>V</h2>
-
-<p>M. Jacques Mesnard dormait son dernier sommeil, sous une plaque de
-marbre gris, dans un cimetière qui n’avait rien de la grâce du cimetière
-de village, tel qu’on se l’imagine volontiers. Monsieur le Maire le
-déclarait hygiénique et moderne; c’est tout dire en deux mots.
-D’ailleurs, Mathieu n’avait pu s’empêcher de penser que ce petit enclos,
-sec, propret, fermé de murs blancs dont le faîte se défendait de
-l’escalade par des tessons agressifs, convenait fort bien au vieillard
-défunt.</p>
-
-<p>Nulle occupation pressante ne le rappelant, Mathieu ne rentra pas
-aussitôt à Paris. La lourde chute de neige de la veille et, sur ce
-linceul, un soleil radieux,<span class="pagenum"><a id="page_31">{31}</a></span> le dessin net et nu des bois qu’il revoyait
-encore vêtus de vert ou de roux, la mer d’une teinte si fine et quelque
-chose de léger qui flottait dans l’air froid, donnaient au paysage un
-attrait nouveau qui faisait oublier Paris battu par les averses.</p>
-
-<p>&#160; </p>
-
-<p>«Je ne l’aimais pas, vous le saviez, mon ami. Pour quelle raison
-l’aurais-je aimé? Cependant je perds avec lui tout ce que d’autres
-appellent leur famille. Me voilà tout seul. Ma famille, c’est vous qui
-me la ferez, vous et les vôtres... J’y compte.</p>
-
-<p>&#8212;Avec raison, répondit Jérôme Hourgues, mais n’oubliez pas que lui vous
-aimait bien, à sa façon, sans doute, qui était contrainte et désagréable
-(comme il pouvait aimer), sincère néanmoins. Il tenait à vous savoir
-très entouré, chéri de tous, heureux de vivre, heureux par l’ambition et
-le succès, heureux par l’amour.»</p>
-
-<p>Et comme Mathieu l’interrompait, Hourgues reprit:</p>
-
-<p>«Pas explicitement, non; il ne se fût pas permis d’être explicite et il
-lui déplai<span class="pagenum"><a id="page_32">{32}</a></span>sait de parler longtemps de quelqu’un qui lui était cher. Ses
-phrases confuses me semblaient parfois d’une insupportable amertume...
-Un homme dur, je l’accorde, mais si perspicace! Se rendant compte de son
-aridité, de sa solitude de vieil arbre tordu, de sa stérilité, il vous
-souhaitait une vie abondante et féconde.</p>
-
-<p>&#8212;Voyons, Hourgues! répondit Mathieu, d’une voix assez coupante, il est
-mort: n’en profitez pas pour le glorifier tout de suite, comme font les
-bourgeois.</p>
-
-<p>&#8212;Je vais croire, dit Hourgues, que vous le regrettez vraiment.»</p>
-
-<p>Ils parlèrent d’autre chose.</p>
-
-<p>&#160; </p>
-
-<p>«Et quels sont vos projets pour l’avenir? demandait Hourgues.</p>
-
-<p>&#8212;Oh! je ne sais pas encore. Aller aux colonies, peut-être; y
-travailler. Là-bas, on trouve à s’occuper de tous côtés et de mille
-manières.</p>
-
-<p>&#8212;C’est choisir une villégiature bien lointaine, lorsque, ici où nous
-sommes, vous en avez une sous la main.<span class="pagenum"><a id="page_33">{33}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;Vous voulez dire que mon oncle...</p>
-
-<p>&#8212;Il m’en a fait part lui-même. Je me souviens de ses paroles:
-«Puisqu’il tient tant à être libre, ce gaillard, au moins que je lui en
-procure les moyens!» M. Mesnard vous a donc laissé Villedon et toute sa
-considérable fortune... Le bout du monde, c’est loin, mon cher Mathieu,
-le climat y fût-il incomparable... Installez-vous dans votre famille,
-car je n’oublie pas votre affectueux propos; installez-vous à Villedon.</p>
-
-<p>&#8212;Afin d’y mener la vie de son dernier propriétaire? Ah! non, par
-exemple! Vous continuerez à gérer cette terre que vous aimez, n’est-ce
-pas, Hourgues? ainsi tout sera pour le mieux, et le Tonkin, le Tchad ou
-Tahiti sont des lieux d’exil d’où l’on revient sans peine.</p>
-
-<p>&#8212;Je serai toujours votre gérant, Mathieu, puisque vous m’en priez. J’ai
-succédé à mon père dans cet emploi et vous remercie de m’y maintenir,
-mais je vous assure qu’il y a du travail, et de reste, du travail pour
-plus d’un, si l’on veut faire<span class="pagenum"><a id="page_34">{34}</a></span> rendre à Villedon tout ce qu’il peut
-donner.</p>
-
-<p>&#8212;Nous en recauserons,» dit Mathieu.</p>
-
-<p>La dernière phrase de Hourgues l’avait surpris.<span class="pagenum"><a id="page_35">{35}</a></span></p>
-
-<h2><a id="VI"></a>VI</h2>
-
-<p>A cette proposition toute simple, si particulière néanmoins, bien
-raisonnable, mais décevante en ce qu’elle détruisait un beau rêve
-d’exil, Mathieu songeait encore, le lendemain, après qu’il fut allé
-présenter au curé du village ses devoirs et remerciements. Le brave
-homme lui avait dit d’excellentes choses, de façon trop soutenue.
-L’ayant quitté sur la fin d’un résumé vraiment touchant des vertus de M.
-Jacques Mesnard et las de ce ronron louangeur, il entra dans un petit
-café où quelques habitués fumaient la pipe. Atmosphère moins pure mais
-plus chaude qu’au dehors; de temps en temps, contre le plancher, un
-bruit de souliers lourds: l’arrivée d’un<span class="pagenum"><a id="page_36">{36}</a></span> client précédé d’une douche
-horizontale d’air glacé; des paroles d’accueil, sonores, bien timbrées.
-Tout cela, Mathieu le connaissait de longue date. Assis devant un verre
-de café noir, il s’occupait de lui-même, se répétant, examinant, pesant
-ce que Jérôme Hourgues lui disait, la veille.</p>
-
-<p>Bientôt, il leva la tête: quelqu’un s’installait à côté de lui, un grand
-et gros homme brun, moustachu, mal rasé, dont les cheveux passés à la
-pommade dessinaient sur le front bas une plaque en accroche-cœur. Il
-retenait au coin de sa bouche grasse un mégot éteint. Son costume, fait
-pour attirer l’œil, se composait d’un audacieux complet marron, d’une
-chemise de couleur que fermait une cravate à pois et, retournée sur le
-dossier de la chaise, d’une très ample, très sérieuse peau de bique.</p>
-
-<p>Pour commander son absinthe, il parla fort; sa voix était cuivrée,
-retentissante; il prétendait à beaucoup d’importance, il prenait
-beaucoup de place et ses larges mains poilues aux ongles sales furent
-d’une abjecte majesté quand il les colla sur la<span class="pagenum"><a id="page_37">{37}</a></span> table, les doigts
-ouverts, afin que l’on vît mieux le travail barbare de deux bagues d’or.</p>
-
-<p>Et puis Mathieu s’aperçut que ce personnage n’était pas seul: une toute
-petite femme l’accompagnait, si petite qu’elle semblait moins femme que
-poupée. De beaux yeux sombres, un nez lourd, des lèvres sèches, marquées
-de fard, des cheveux roux, très abondants, dont la frisure bouffante
-débordait un chapeau modeste, sans garniture; une poitrine triste,
-plate, ornée d’un collier d’ambre, des bras maigres, à faire pitié, des
-mains aux ongles vernis, à la peau travaillée, amollie et poudrée, et
-beaucoup de bagues à ces mains. L’ensemble donnait une image surprenante
-que la robe noire, étriquée, ascétique, mal portée, accentuait encore.
-Elle parla, en réponse à un appel du gros homme, et ce fut, auprès d’un
-bruit généreux de fanfare, la mélodie dépouillée d’une clarinette.</p>
-
-<p>Intrigué par ce couple étrange, Mathieu, sans bouger, l’observa,
-écouta.<span class="pagenum"><a id="page_38">{38}</a></span></p>
-
-<p>«Tu n’as pas froid, Octave?</p>
-
-<p>&#8212;Ici, pas trop, répondit l’homme, mais pour un sale pays, c’est un sale
-pays!</p>
-
-<p>&#8212;Nous serons rentrés demain; il faudra écrire à Randal, ce soir, pour
-lui envoyer la liste et les renseignements.</p>
-
-<p>&#8212;Les renseignements! comment veux-tu que je les trouve? C’est tout des
-jésuites dans le patelin: on demande quelque chose, le bonhomme répond à
-côté ou pas.</p>
-
-<p>&#8212;Nous ne sommes plus à Toulouse!» dit la petite personne avec une mine
-dégoûtée.</p>
-
-<p>Puis, à mi-voix:</p>
-
-<p>«Qu’y a-t-il sur la liste? demanda-t-elle.</p>
-
-<p>&#8212;Rien de très gras: le colosse, mais on l’a déjà vu; l’homme
-caoutchouc, une bonne affaire, celui-là; le cul-de-jatte casseur
-d’assiettes qui ne plaira pas à Randal (ces protestants, ça a des
-idées!) d’ailleurs, j’ai pas signé; et puis ceux de la foire de Hambourg
-que tu connais: le nabot est crevé, ils sont encore sept.</p>
-
-<p>&#8212;C’est pas mal, Octave; c’est un joli<span class="pagenum"><a id="page_39">{39}</a></span> groupe... Alors, tu reviendras
-pour les renseignements?</p>
-
-<p>&#8212;Oui, dans six semaines. Je verrai le notaire. Il y a de belles
-prairies qui feraient tout à fait l’affaire. Tu m’accompagneras: j’aurai
-besoin de toi.</p>
-
-<p>&#8212;Y penses-tu, Octave! Mme Salomon m’en voudra beaucoup si je la quitte
-si tôt. Elle n’a confiance qu’en moi... cette rougeur la défigure. Mme
-Salomon est une cliente merveilleuse.</p>
-
-<p>&#8212;Ma bonne Rachel, il y a plus de galette à prendre chez Randal qu’en
-t’éreintant à graisser des vieilles dames.</p>
-
-<p>&#8212;Tais-toi, Octave! tu me fais honte!... Et n’oublie pas de laisser
-notre adresse.</p>
-
-<p>&#8212;T’as raison, ma poule!»</p>
-
-<p>Il se tourna vers le tenancier du café:</p>
-
-<p>«Brave homme! voici nos cartes. S’il venait des lettres pour ma femme ou
-pour moi, vous seriez bien obligeant de les faire suivre.»</p>
-
-<p>Il posa deux cartons sur la table, y jeta une pièce de cent sous et se
-leva.</p>
-
-<p>«Non, non, Rachel! dit-il à sa femme qui<span class="pagenum"><a id="page_40">{40}</a></span> attendait la monnaie, il faut
-avoir la main large. Partons.»</p>
-
-<p>Et, cueillant sa peau de bique, il s’en vêtit.</p>
-
-<p>&#160; </p>
-
-<p>«Drôles de gens!» dit le tenancier, quand ils eurent quitté la salle.</p>
-
-<p>Il y eut un murmure d’approbation chez les habitués du café.</p>
-
-<p>«Qui est-ce? demanda Delannes.</p>
-
-<p>&#8212;Dieu sait, monsieur Mathieu! moi, je ne sais pas. J’en avais jamais vu
-comme ça. Je ne comprends même pas leur métier. Tenez...»</p>
-
-<p>Il tendit les deux cartons où Mathieu put lire:</p>
-
-<p class="c">
-<span class="smcap">Octave Boucbélère</span><br />
-<i>Courtier en Singularités</i><br />
-<br />
-<span class="smcap">Madame Rachel</span><br />
-<i>Masseuse-Manucure</i><br />
-</p>
-
-<p>«Manucure! s’écriait le tenancier en riant de bon cœur, c’est pas un
-métier de chrétien, manucure! c’est quoi?»<span class="pagenum"><a id="page_41">{41}</a></span></p>
-
-<h2><a id="VII"></a>VII</h2>
-
-<p>Rentré dans sa garçonnière, il arriva bien à Mathieu Delannes de penser
-quelquefois à ces deux personnages rencontrés par hasard, mais des
-réflexions plus personnelles, plus graves, l’occupaient, et bientôt M.
-et Mme Boucbélère s’en furent rejoindre au fond de son souvenir d’autres
-fantoches passagers qui l’avaient amusé un instant.</p>
-
-<p>Six mois plus tard, il se décida... Durant ces six mois, Mathieu, sans
-parvenir à rien préciser, tritura des projets multiples. Tout cela
-restait confus, épais, quand une lettre de sa jeune amie encore absente
-lui annonça un prochain retour. L’enveloppe du mauve le plus galant, le
-papier trop par<span class="pagenum"><a id="page_42">{42}</a></span>fumé, l’encre trop verte lui déplurent et aussi la façon
-fleurie dont l’épistolière, qui s’ennuyait sur la côte, l’assurait d’une
-tendresse renouvelée. Cette lettre joua le rôle de la goutte adventice
-dont la chute clarifie soudain un mélange obscur. Il imagina la vie
-qu’il serait forcé de mener: promenades au Bois, soirées au théâtre,
-soupers, et tout ce bavardage auquel on n’échappe pas! et tout le temps
-perdu!</p>
-
-<p>Sa résolution était prise; l’exil, avec ses belles promesses, ne
-s’offrait plus à lui sous les mêmes couleurs; l’installation à Villedon,
-chez lui, paraissait plus simple, plus efficace, d’un rendement plus
-sûr; il trouverait à s’employer là, tout aussi bien qu’autre part.
-Hourgues lui avait souvent écrit, mais ne tâchait pas de le convaincre,
-et d’ailleurs Mathieu lisait ses lettres distraitement, voulant se
-décider seul. La chose était faite. Sans plus tarder, il envoya à Jérôme
-Hourgues un télégramme lui annonçant son arrivée immédiate et s’occupa
-des quelques problèmes ménagers que posait un si brusque départ.<span class="pagenum"><a id="page_43">{43}</a></span></p>
-
-<p>Le dimanche soir, il trouva son ami qui l’attendait; sa joie était
-manifeste. Ils dînèrent ensemble et l’on dut avouer qu’à passer du
-service de l’oncle à celui du neveu, la cuisinière ne perdait rien de sa
-délectable maîtrise. Delannes ne tarda pas à monter dans sa chambre,
-plus fatigué peut-être que de raison, légèrement grisé par le choix
-qu’il venait de faire (le choix de sa vie, en somme), et par la subtile
-influence de certain sauterne réputé dont Jérôme Hourgues, pour fêter ce
-beau jour, était allé cueillir à la cave, de ses mains pieuses, deux des
-six bouteilles restantes.</p>
-
-<p>Le lendemain, il se réveilla dans une vaste chambre grise où filtrait la
-lumière du petit matin, et, tout de suite, il n’eut aucune envie de se
-rendormir. D’abord, il resta immobile, charmé par un silence que seul,
-de temps à autre, trouait le chant des coqs. Il songea aux bruits de ce
-même petit matin à Paris; la comparaison l’amusa; puis il sauta du lit,
-voulant voir le paysage à la fois bien connu et nouveau que dominaient
-ses fenêtres. Il<span class="pagenum"><a id="page_44">{44}</a></span> les ouvrit et s’assit dans une embrasure où,
-sommairement vêtu, il se livra, fumant une cigarette, au si doux plaisir
-de contempler.</p>
-
-<p>La vaste prairie descendait vers une plage de galets ocre et jaune; plus
-loin, la marée, basse à cette heure, découvrait du sable, et, plus loin
-encore, c’était la mer, sous un voile de brumes épaisses à l’horizon,
-légères sur le bord. A droite, à gauche de la prairie, des bois
-s’étendaient, d’une verdure neuve et tendre. Tout se présentait ainsi en
-teintes délicates qu’un peu de vapeur unissait. Le soleil, enveloppé à
-l’orient, avait encore des lueurs assourdies, sans éclat, sans chaleur,
-qui paraissaient parfois, écartant la buée d’alentour, en reflets de
-nacre et d’opale. Un souffle de brise naissante animait l’air, faisait
-bruire la cime des arbres, effilochait une traîne de buée sur la
-prairie, apportait des parfums, des rumeurs, un oiseau.</p>
-
-<p>Mathieu laissait errer son regard. Ce spectacle le ravissait
-secrètement, l’enchantait peu à peu. Un grand repos se<span class="pagenum"><a id="page_45">{45}</a></span> répandait en
-lui, de cette sorte qui permet le rêve. Il sourit, pensant aux tons
-crus, aux ardeurs, aux violences des pays qu’il avait voulu visiter, de
-l’autre côté de la terre. Là-bas, durant ses heures de loisir, il aurait
-admiré mille choses brillantes, étincelantes, inattendues, mais, ici
-même, ne pouvait-il imaginer mieux? Les fruits à portée de sa main ne
-valaient-ils pas la mangue ou le letchi?</p>
-
-<p>«Mes beaux projets, se dit Delannes, malgré toutes leurs précisions,
-étaient encore gâtés par trop de littérature... Romantisme déplorable!
-Au panier! Je crois que je finirai par me plaire à Villedon, par m’y
-faire une vie, et vraiment, ce matin, j’ai ouvert mes fenêtres sur un
-bien aimable décor.»</p>
-
-<p>Mathieu contemple les nuées grises, lentement mouvantes, les verdures
-claires au léger friselis, le ciel où naissent des teintes roses, cette
-prairie... Soudain, une touche de couleur vive sollicite son regard; il
-prend une lorgnette pour mieux l’examiner: à la plus haute branche d’un
-arbre du bois<span class="pagenum"><a id="page_46">{46}</a></span> de droite, flotte une flamme triangulaire, mi-partie
-verte et jaune.</p>
-
-<p>Pourquoi cette flamme? il ne devine pas et, bientôt, pense à autre
-chose, car le soleil se révèle, frappant la rosée de l’herbe d’un rayon
-d’or éblouissant. L’impression est saisissante, magique; Mathieu ne
-quitte plus des yeux ce tapis de lumière tendu sur la prairie... Oui,
-tout à fait magique...</p>
-
-<p>Et voici qu’il entend un cri joyeux, une clameur simple et forte,
-l’appel, dirait-on, d’une jeune voix humaine... D’où vient cet appel et
-qui le lance? Du seuil de la maison jusqu’à la mer, personne. Mathieu
-reprend sa lorgnette. Rien entre les deux bois, rien sur l’herbe au
-précieux tapis et cependant...</p>
-
-<p>Un second appel, plus formé... Celui-là jaillit à coup sûr du bois de
-droite, mais Mathieu s’étonne encore davantage, s’étonne éperdument,
-quand, de ce bois, il voit sortir, image effarante, par trop
-imprévisible, un grand cheval, blanc de neige, qu’enfourche un enfant
-nu. La bête à la<span class="pagenum"><a id="page_47">{47}</a></span> robe sans tache, baignée de soleil, s’encapuchonne en
-galopant; son mince cavalier qui semble monté à cru la conduit au
-bridon. Maintenant, elle s’éloigne, elle tourne, elle revient, elle
-s’éloigne encore, foulant lourdement l’herbe lumineuse, et Mathieu,
-transporté d’il ne sait quelle curiosité dont déborde son cœur, possédé
-d’une étrange jubilation, a tout juste le temps de chausser des sandales
-pour se précipiter comme un fou, vêtu de son seul pyjama de toile, dans
-l’escalier, puis au dehors.</p>
-
-<p>Il n’a pas interrogé le vieux domestique tôt levé qui balayait
-l’antichambre et s’émeut de ce brusque passage: il veut voir, il veut
-savoir... Il se rappelle qu’il était bon coureur, jadis; il retrouve son
-élan, son allure, son haleine; il descend la prairie en pente douce,
-comme par jeu, sans nul effort. Voilà le cheval blanc! Mathieu se hâte.
-C’est bien un cheval blanc; c’est bien un enfant nu qui le monte.
-Mathieu se rapproche, bondissant sur l’herbe humide. Le voici tout près;
-le voici tout<span class="pagenum"><a id="page_48">{48}</a></span> contre. Il touche le cheval blanc; il fait halte... Le
-jeune cavalier saute à terre, d’un geste souple et facile, salue de la
-tête, et souriant, riant plutôt, s’écrie:</p>
-
-<p>«Vous avez du souffle, Monsieur!»<span class="pagenum"><a id="page_49">{49}</a></span></p>
-
-<h2><a id="VIII"></a>VIII</h2>
-
-<p>«Mon cher Mathieu, je vous l’ai répété vingt fois: votre mémoire se
-gâte, se perd. Est-ce en souvenir de votre oncle que vous fumez
-trop?...»</p>
-
-<p>Quelques semaines auparavant, par une lettre fort explicite, Hourgues,
-semblait-il, avait correctement demandé à Delannes l’autorisation de
-louer une partie de la propriété (le bois Martin et les deux prairies
-attenantes) à un certain James Randal au sujet duquel il avait obtenu
-les meilleurs renseignements. Que le papier fût parvenu entre les mains
-de Mathieu, une réponse le certifiait; qu’il en eût pris connaissance
-autrement que d’un œil distrait, on pouvait en douter puisqu’il
-igno<span class="pagenum"><a id="page_50">{50}</a></span>rait tout de cette affaire. Elle paraissait bonne. Hourgues avait
-signé. Il hésitait d’abord, l’intermédiaire lui ayant déplu, mais il
-reprit confiance dès qu’il put traiter avec Randal lui-même.</p>
-
-<p>Il le décrivait de façon intéressante. Le premier abord ne laissait pas
-de surprendre: une figure de cinquantenaire que l’austérité ravage, des
-traits taillés à coups de serpe, un regard fermé, une bouche close, aux
-lèvres dures, nulle bonhomie, mais de la bonté s’exprimant par des
-actes, jamais par des phrases.</p>
-
-<p>«Il me tarde que vous le voyiez; vous l’apprécierez, j’en suis sûr. Son
-entourage le respecte, le vénère. A moi, il me fait presque peur et
-Lucie va plus loin: elle avoue naïvement qu’il l’épouvante. Certes, on
-l’imagine mieux à la tête d’une troupe de moines guerriers que dirigeant
-un cirque, mais il y a des vocations inattendues, d’étranges rencontres
-et, somme toute, James Randal est bien à sa place.»</p>
-
-<p>Cela réveillait en Mathieu un vague sou<span class="pagenum"><a id="page_51">{51}</a></span>venir: le cirque Randal, une
-troupe organisée à l’américaine avec de puissants capitaux. Elle
-parcourait le monde de bout en bout, se faisant précéder par des
-fanfares sonores et une escouade de colleurs d’affiches qui recouvraient
-les murs des villes et des villages de placards annonciateurs devant
-lesquels le passant interdit, bientôt émerveillé, stationnait longtemps.
-Mais pourquoi le cirque Randal se trouvait-il à Villedon?</p>
-
-<p>Hourgues le lui expliqua.</p>
-
-<p>«Randal vient d’accomplir en Europe une magnifique tournée dont les
-résultats furent excellents. Il a dû s’arrêter, beaucoup de chevaux
-ayant eu la morve. D’autres viendront d’Amérique, dans quelques
-semaines; encore faudra-t-il les dresser, ce qui n’est pas une besogne
-facile. Pour le moment, on se repose ou l’on fait en Bretagne, en
-Normandie, de petites expéditions à frais réduits, sans importance... Et
-voilà pourquoi, cher ami, vos terres sont occupées, présentement, par
-cette horde nomade.»<span class="pagenum"><a id="page_52">{52}</a></span></p>
-
-<p>Il rassura Mathieu sur les inconvénients possibles.</p>
-
-<p>«L’affaire est bonne, je vous l’ai dit: ils paient bien. J’ai obtenu,
-dans notre bail, qu’ils ne mettent aucune affiche dans les villages
-d’alentour, aucun placard en pleins champs; ce sont d’effroyables choses
-qui offensent le regard. Vous en avez vu, n’est-ce pas, de ces
-rectangles flamboyants, verts et rouges, coupés d’une croix blanche et
-portant le nom du cirque en lettres démesurées? Je n’ai permis aucun
-signe extérieur, chez vous, certain que vous en seriez horripilé, sauf
-une flamme bien modeste sur un des arbres du bois Martin. Elle ne vous
-gênera guère.»</p>
-
-<p>Hourgues donna ensuite de la troupe une description détaillée. Il
-commençait à la connaître et, chaque jour, y découvrait un aspect
-nouveau, un trait de mœurs surprenant. S’il n’avait fait qu’entrevoir
-Mme Randal, la femme du chef, du moins causait-il souvent avec le jeune
-cavalier dont l’apparition subite fut si fantastique, le matin même, et
-cela l’amusait de penser<span class="pagenum"><a id="page_53">{53}</a></span> qu’une scène des mille et une nuits s’offrait
-tout de suite, dès l’aube, en Normandie, à Mathieu qui, récemment,
-songeait à la chercher, cette scène, au cours de voyages difficiles, en
-quelque pays lointain.</p>
-
-<p>Avery Leslie n’était d’ailleurs pas écuyer de son métier, mais, pour se
-distraire, il menait parfois les bêtes à l’eau. Il lui plaisait de se
-baigner comme un centaure. Sa profession? danseur de corde; un vrai
-artiste dans sa partie. Il donnait le vertige à Hourgues et à Lucie par
-ses audaces d’équilibre. Lui aussi valait la peine qu’on le fréquentât,
-n’étant point de qualité ordinaire ni de commerce banal.</p>
-
-<p>Du bruyant Boucbélère qu’il avait vu de près, lors des premières
-tractations avec Randal, il parlait sans estime.</p>
-
-<p>«Heureusement, ni ce monsieur, ni l’ineffable Mme Rachel, sa compagne,
-ne sont souvent avec nous. Son métier de courtier oblige Boucbélère à de
-fréquents voyages: il va chercher à Vienne, à Constantinople, à Anvers,
-à Hambourg, partout où l’on en<span class="pagenum"><a id="page_54">{54}</a></span> trouve, des monstres, des
-<i>singularités</i>, comme il dit, <i>monstre</i> étant, à son avis, un vocable
-vulgaire... Ah! les pauvres gens! ce sont pourtant bien des monstres!
-Ils forment ici une classe à part, qui dort à part, qui mange à part. Si
-jamais vous tenez à vous assurer une mauvaise nuit, Mathieu, passez
-quelques instants en leur compagnie.»</p>
-
-<p>Les autres, les normaux ayant un rôle actif, formaient une réunion peu
-commune de cent cinquante individus: pour la plupart des Américains du
-Nord; cependant Boucbélère avait vu le jour à Toulouse, et la troupe
-comptait aussi un Portugais, une famille japonaise, deux Italiens, un
-Chinois, d’autres encore. Leurs emplois étaient strictement délimités,
-avec une rigueur qui donnait à rêver. Randal jouait le rôle du grand
-chef, du grand maître; cela se comprenait qu’une troupe de ce genre eût
-besoin d’être dirigée sans faiblesse. Randal ne plaisantait pas, mettant
-une pareille conscience, la même application sérieuse, à régler les
-détails d’une<span class="pagenum"><a id="page_55">{55}</a></span> parade comique de trois clowns, qu’à décider, étape par
-étape, un itinéraire à travers l’Europe, ou à s’engager dans une affaire
-de plusieurs centaines de mille francs. Il s’occupait aussi de
-l’éducation morale de ses hommes et leur faisait des conférences qui,
-souvent, prenaient tournure de prêche.</p>
-
-<p>«Vous trouverez chez ces gens plus d’un sujet d’étude et beaucoup de
-délassement; ils ne sont point ennuyeux: vous vous divertirez en leur
-compagnie, je le gage, car ils vous paraîtront vivants et c’est une
-qualité que vous prisez. Leurs chevaux sont à notre disposition, bien
-entendu; ils ne furent pas tous contaminés. Je vous signale mon ami Sam
-Harland, merveilleux écuyer et brave homme. Il connaît à fond les
-écuries et saura choisir un poney qui vous convienne. Tout ce petit
-monde forme un ensemble qui, d’abord, surprend un peu, mais que j’ai
-fini par aimer. Vous ferez de même et votre science de l’anglais vous
-servira. Pour ma part, j’ai dû perdre toute pudeur et baragouiner
-honteuse<span class="pagenum"><a id="page_56">{56}</a></span>ment, afin de me faire entendre. Les Boucbélère sont français,
-hélas! mais de quoi parler avec Mme Rachel sinon de massage, d’onguents,
-de pâtes et de crèmes, tous sujets où je ne brille pas? et que dire à
-Boucbélère?... l’écouter, parfois, suffit à soulever le cœur! Mme Randal
-aussi est française, m’a-t-on dit, mais le hasard a fait que je n’ai
-presque jamais causé avec cette belle personne d’expression bizarre.
-Randal a quelque teinture de notre langue, Avery Leslie se perfectionne
-chaque jour, mais le reste de la troupe sait tout juste les mots <i>cidre</i>
-et <i>tabac</i>. Il m’a donc fallu me procurer un précis de grammaire
-anglaise avec son vocabulaire; je l’étudie tous les soirs et vous aurez
-beau jeu à vous moquer de mes honnêtes efforts.</p>
-
-<p>&#8212;J’admire tout au contraire, mon cher Hourgues, le scrupule que vous
-mettez dans vos moindres actions! Pour mieux gérer la propriété d’un
-ami, occupée par une horde barbare, devenir polyglotte, cela touche au
-sublime!</p>
-
-<p>&#8212;A propos de barbares, dit Hourgues<span class="pagenum"><a id="page_57">{57}</a></span> afin de couper court, je ne vous
-ai pas encore parlé de nos peaux-rouges, car nous avons ici des Indiens
-peaux-rouges. Ils n’ont pas rang de citoyens; comme les nègres, ils
-vivent ensemble et, comme les monstres, on les fréquente peu. Ils se
-saoulent, ils sentent mauvais, ils chapardent, mais la police est bien
-faite; nous n’avons pas encore eu le moindre ennui. Je les voyais selon
-l’image que m’en donnait jadis Fenimore Cooper: vaillance, noblesse de
-cœur, loyauté... Il faut en rabattre: des sauvages de décadence; c’est à
-pleurer! et même le type se perd, s’avilit.</p>
-
-<p>«Voilà de quoi vous occuper, Mathieu, quand vous sentirez l’ennui venir
-et que les travaux campagnards vous rebuteront. Un cirque... peut-on
-même l’appeler un cirque? On y joint un music-hall démontable et un
-cinéma... Le music-hall réunira sur son programme des numéros
-rigoureusement inédits ou très célèbres (croyez bien que Randal ne me
-paye pas pour faire de la réclame!) quant au cinéma, il nous réserve des
-surprises: ses films<span class="pagenum"><a id="page_58">{58}</a></span> feront courir le monde! Tout cela, mon ami! tout
-cela pour distraire Monsieur!...</p>
-
-<p>&#8212;Hourgues, je vous rends grâces de m’avoir assuré tant de plaisirs. J’y
-goûterai.»<span class="pagenum"><a id="page_59">{59}</a></span></p>
-
-<h2><a id="IX"></a>IX</h2>
-
-<p>«Je voudrais parler à M. Randal,» dit Mathieu.</p>
-
-<p>Il s’adressait à un nègre géant qui faisait les cent pas, un cigare à la
-bouche, devant une grille de fortune, peinte en vert. Le nègre émit un
-grognement, poussa la grille et indiqua du doigt une tente auprès de
-laquelle deux autres colosses noirs montaient la garde.</p>
-
-<p>«Je voudrais parler à M. Randal.»</p>
-
-<p>Mathieu donna son nom et fut introduit.</p>
-
-<p>&#160; </p>
-
-<p>«Soyez bienvenu, dit M. Randal; prenez un siège et parlons... Je dois
-établir beaucoup de questions avec vous.»</p>
-
-<p>Cela fut dit lentement, par un homme de<span class="pagenum"><a id="page_60">{60}</a></span> belle allure dont le visage
-sévère semblait, en effet, taillé dans du bois. Les joues, les lèvres
-étaient rasées; une mince et longue barbiche grise apportait quelque
-chose de caricatural à cette noble face, mais les yeux très clairs
-émouvaient aussitôt; ce n’était point là le regard fermé dont parlait
-Hourgues, il se trompait: ces yeux bleus, ces yeux liquides, ne
-cachaient rien. La bouche, d’un dessin sévère, se courbait en un sourire
-sans ironie, quelque peu désabusé. Cet homme osseux, à la peau tannée
-par le grand air, donnait une impression de force réservée, de calme
-voulu. L’ensemble imposait. Comme il cherchait évidemment ses mots,
-Mathieu l’interrompit et le pria de poursuivre en anglais. Ce fut donc
-en anglais que se fit le reste de la conversation.</p>
-
-<p>«Merci: pour discuter de façon claire, je me sens plus à l’aise, mais
-mon ignorance est néanmoins trop honteuse; il convient que j’apprenne
-votre langue; croyez que je n’y manquerai pas, car un interprète trahit
-toujours: il ne sait pas<span class="pagenum"><a id="page_61">{61}</a></span> être précis ou bien il fausse l’expression
-d’un sentiment... J’espère que notre présence dans vos bois et vos
-champs ne vous incommode pas exagérément. Jusqu’à présent j’ai traité
-toutes ces affaires avec votre gérant, M. Hourgues, un homme de premier
-ordre; il faut cependant que je vous les résume et vous demande quelques
-signatures indispensables. Comptez-vous faire à Villedon un séjour
-prolongé?»</p>
-
-<p>Ils causèrent pendant près d’une heure.</p>
-
-<p>&#160; </p>
-
-<p>«Enfin, dit James Randal, pour présenter le sujet dans sa vraie lumière,
-qui me vient d’en haut, et pour vous permettre de bien comprendre, je
-dois expliquer le caractère de mon entreprise.»</p>
-
-<p>Il regardait au delà de son interlocuteur; ses yeux si clairs, si purs,
-se fixaient sur un point très lointain et sa parole se ralentit...</p>
-
-<p>«Je sais... directeur de cirque, ce n’est pas un très beau métier, et
-vous jugez durement, je pense, l’homme qui gagne de l’argent en montrant
-à ses semblables des<span class="pagenum"><a id="page_62">{62}</a></span> acrobates, des clowns, des malheureux que Dieu a
-mis sur terre défigurés, des cavaliers qui poussent des cris en
-maîtrisant leurs chevaux difficiles, et qui tirent des coups de revolver
-ou lancent le lasso, des équilibristes et des danseurs de corde, et
-d’autres danseurs sur une scène, et des histoires sur un écran... (non,
-monsieur Delannes, laissez-moi parler: ne soyez pas poli, puisque je
-suis sincère)... tout ce monde que je traîne à ma suite, d’Amérique en
-Europe, que je traînerai plus loin encore. Et puis, vous ne devez pas
-aimer les moyens pratiques de l’entreprise: je veux dire les affiches de
-toutes les couleurs; les drapeaux agités, les fanfares, les discours qui
-servent à retenir, à rassembler, et les annonces qui occupent une page
-entière des journaux, comme pour célébrer une eau purgative, des pilules
-hépatiques ou un cirage nouveau, tous les procédés de propagande, de
-diffusion, d’écriture dans la mémoire de la troupe James Randal, du
-«Randal Circus», avec ses deux initiales qui se retrouvent dans les
-villes, dans les champs,<span class="pagenum"><a id="page_63">{63}</a></span> le long des chemins de fer, dans les gares,
-les omnibus, les tramways et le métropolitain de Paris: R. C., en rouge,
-en vert, en bleu, en noir, sur tous les murs... R. C. pour qu’on nous
-attende impatiemment... R. C. pour qu’on se souvienne de nous, pour
-qu’on nous regrette, R. C. partout! Oui, cela ne peut que vous déplaire,
-et quand vous songez, ensuite, que le long de cette voie, j’amasse une
-fortune, vous protestez en votre cœur.</p>
-
-<p>&#8212;Si je protestais comme vous le dites, interjeta Mathieu, vous
-aurais-je loué mes terres?</p>
-
-<p>&#8212;Oui, quand même, je crois, car vous ne jugez pas mes manières d’agir
-déshonorantes, elles vous sont simplement désagréables. Pourquoi manquer
-une affaire, une bonne affaire, parce que l’homme qui vous la propose
-s’habille, se présente d’autre façon que vous?... Laissons cela. J’ai
-voulu me placer à votre point de vue; maintenant, permettez que je
-définisse le mien.</p>
-
-<p>&#8212;Parlez, monsieur Randal.»<span class="pagenum"><a id="page_64">{64}</a></span></p>
-
-<p>Mathieu, surpris par ce discours, le fut encore plus quand, pour achever
-ce qu’il avait à dire, James Randal se leva. Il marchait avec lenteur,
-de long en large de la tente, sa voix grave tremblait d’émotion... peu
-de gestes, mais ceux-là notifiaient bien sa pensée; une grande autorité,
-sûre d’elle-même, et toujours un regard obstinément perdu, éclairé
-peut-être par cette lumière venue d’en haut.</p>
-
-<p>«Écoutez... Je suis un meneur d’hommes; ma mission, ici-bas, est de
-mener des hommes; ils m’écoutent de préférence à tout autre; ils me
-suivent, ils m’obéissent. En temps de guerre, j’aurais commandé des
-soldats... Dieu m’a épargné cet affreux devoir: je ne mène pas mes
-hommes à la mort, je les mène à la vie, à la vie complète; je les mène à
-se connaître... Une nuit, il y a très longtemps, un ami m’invita à
-l’accompagner dans un lieu public où l’on jouait, où l’on buvait, où des
-femmes dansaient impudiquement, sous le rayon des réflecteurs, où des
-acrobates faisaient frémir le peuple assemblé<span class="pagenum"><a id="page_65">{65}</a></span> pour les voir, où des
-clowns leur succédaient afin de faire rire, et c’était le vice,
-alentour, l’ivresse, la luxure, et les hommes et les femmes semblaient
-des bêtes, et le mal régnait sur eux, mais aucun d’eux n’en avait
-conscience... Ils étaient perdus...</p>
-
-<p>«Et alors, subitement, l’idée me vint de les sauver; l’idée, reçue ainsi
-par grâce, descendit en moi, s’approfondit en moi, me pénétra tout
-entier... Je me sentais devenu un être nouveau; ma vie se traçait devant
-moi comme un chemin difficile, très caillouteux, possible cependant, où
-il fallait être fortement chaussé, mais qui, je le savais, conduisait
-droit où je devais me rendre.</p>
-
-<p>«Les malheureux!... ah! quelle pitié! voués à la mort de l’âme, plongés
-dans le vice et ne comprenant pas qu’ils s’y noyaient! Ils avaient
-presque disparu; l’eau sale où ils se plaisaient leur emplissait la
-bouche, leur fermait les yeux, pesait sur leurs oreilles. Comment
-auraient-ils crié, la bouche pleine? comment auraient-ils vu de leurs
-yeux aveugles, en<span class="pagenum"><a id="page_66">{66}</a></span>tendu de leurs oreilles sourdes?... Ils flottaient
-encore, pas pour longtemps, à coup sûr!... Je me penchai sur l’eau
-fétide dont la puanteur m’étouffait, je me penchai jusqu’à la limite
-extrême de mon équilibre, et, résolument, je les tirai par les cheveux!</p>
-
-<p>«Ce premier geste, ce premier effort, non, il ne me sera pas compté: il
-était trop facile. On fait cela de tout son cœur, on y met toute sa
-vigueur... ensuite vient la tâche vraiment ardue. Ah! monsieur Delannes!
-réunir les éléments d’un music-hall modèle, d’un cirque gigantesque,
-original, bien ordonné, luxueux, qui fasse oublier les autres, qui forme
-le public, qui le blase, au besoin; entraîner cette tribu sur la vaste
-terre, la nettoyer de ses souillures dans le vent du voyage, la
-rajeunir, la maintenir au même point de haute moralité, de perfection
-technique, afin de décourager toute concurrence, cela figure un grand
-rêve, d’abord, puis un grand projet, mais qui suppose un robuste capital
-«argent» pour étayer le capital «volonté». J’étais<span class="pagenum"><a id="page_67">{67}</a></span> pauvre, j’ai dû
-m’enrichir; le moyen, je l’ai cherché, je l’ai trouvé, enfin! dix ans de
-travail obstiné, assidu, régulier... Aujourd’hui, je touche au but, au
-seul but humain, car le but divin brille devant moi, très loin, comme
-une radieuse aurore. Je marche vers cette aurore, suivi de ceux-là qui
-me sont chers, qui sont les miens.</p>
-
-<p>«Oui, nous passons par un monde où le vice règne en maître, or il ne
-faut jamais ignorer le maître, il faut l’avoir vu de près, à l’œuvre,
-dans son abjecte gloire. Puisque le mal se retrouve en tous lieux,
-pourquoi le fuir? où le fuirait-on? Résignons-nous plutôt à vivre avec
-lui, en gardant bien notre âme. Ainsi, ce temps d’épreuves, nous le
-vivrons, mêlés au mal, mais qu’importe à un cœur pur! Seul périra d’une
-mort honteuse celui qui eut le courage abominable d’avoir pleine
-conscience du mal et de s’y employer néanmoins; seul connaîtra l’enfer,
-sur terre et au delà, celui dont la conscience fut mise en éveil, et qui
-se jette dans le mal par<span class="pagenum"><a id="page_68">{68}</a></span> plaisir diabolique et pour y chercher sa
-perdition...»</p>
-
-<p>&#160; </p>
-
-<p>Il annonçait, il prophétisait; son dur visage exprimait une certitude
-sereine, incluse au tréfonds de l’être, et l’on comprenait, à cet
-instant, que Jérôme Hourgues eût parlé d’un regard fermé.</p>
-
-<p>Des pas, au dehors, interrompirent le singulier discours, puis une voix
-impatiente cria:</p>
-
-<p>«James! avez-vous bientôt fini?</p>
-
-<p>&#8212;Entrez,» dit-il.</p>
-
-<p>Comme se relevait le rideau de la tente, il ajouta, en français:</p>
-
-<p>«Ceci, monsieur Delannes, est ma femme, une compatriote de vous.»<span class="pagenum"><a id="page_69">{69}</a></span></p>
-
-<h2><a id="X"></a>X</h2>
-
-<p>«Je crains qu’il ne vous ait infligé sa conférence de propagande, disait
-Mme Randal en sortant de la tente, une demi-heure plus tard. Il vous a
-rasé, monsieur Delannes, avouez-le!</p>
-
-<p>&#8212;Mais, non, Madame, pas du tout. Il m’a étonné d’abord: je ne
-m’attendais guère à ce ton presque religieux, à tant de noblesse alliée
-à tant de précision. Cela n’a rien d’ennuyeux, au contraire.</p>
-
-<p>&#8212;Voyez-vous, mon mari est un type, un brave homme aussi. Vous vous
-habituerez à lui. Ses discours, ses sermons... il n’y a qu’à le laisser
-dire, à ne pas l’écouter. Ça vient par crises. En affaires, il est
-remarquable. Oh! oui, un drôle de mé<span class="pagenum"><a id="page_70">{70}</a></span>lange et, je le répète, le brave
-homme reparaît toujours.</p>
-
-<p>&#8212;Je n’en doute pas... Votre troupe m’intéresse déjà prodigieusement,
-Madame; je voudrais l’étudier de près.</p>
-
-<p>&#8212;Vous y trouverez de quoi vous amuser. Tenez, promenons-nous un peu. Je
-vous servirai de guide. Saviez-vous que j’étais française?... C’est bon
-de se sentir en France, d’y rester quelques mois, sans bouger... Si
-longtemps que je n’y étais revenue! Ça console de l’Amérique.</p>
-
-<p>&#8212;M. Randal semble doué d’un rare instinct d’organisation; mon gérant
-m’a donné certains détails vraiment surprenants.</p>
-
-<p>&#8212;Une grosse boîte... Si James n’était pas là pour diriger, pour
-surveiller, elle crèverait de partout... J’ai entrevu M. Hourgues; sa
-fillette est bien gentille.</p>
-
-<p>&#8212;Charmante; sa femme aussi.</p>
-
-<p>&#8212;Attention! voilà un de nos courtiers: M. Boucbélère... Bonjour,
-Boucbélère! Vous désirez parler à mon mari? Je devine<span class="pagenum"><a id="page_71">{71}</a></span> à votre figure
-que vous apportez du nouveau...»</p>
-
-<p>Et, s’adressant à Mathieu:</p>
-
-<p>«Quand Boucbélère fait une découverte, il prend l’expression accablée
-qui convient: son trésor est trop lourd. Comme dit James, sans rire: il
-arrive chargé des péchés du monde.</p>
-
-<p>&#8212;Salut, Madame! ah!... bonjour, Monsieur! je crois vous avoir déjà
-rencontré au café. Du nouveau? non, Madame, rien de nouveau, mais je
-voudrais montrer à M. Randal l’intérêt qu’il aurait à changer d’avis à
-propos du cul-de-jatte de Bordeaux: le bonhomme est libre depuis hier,
-je me charge de l’engager à des conditions excellentes... un numéro
-inédit et qui rapportera. Que M. Randal se montre moins intransigeant,
-et je télégraphie à Bordeaux, ce soir.</p>
-
-<p>&#8212;Faire changer James d’avis! ah! Boucbélère, vous y perdrez votre
-accent toulousain! Comment va Rachel?</p>
-
-<p>&#8212;Elle n’est pas à prendre avec des pincettes: graissée jusqu’au bout
-des doigts<span class="pagenum"><a id="page_72">{72}</a></span> et de très mauvaise humeur, elle invente une pommade
-extraordinaire que nous lancerons un jour: «la bélériane». Les boîtes
-porteront sur le couvercle un bouc qui, si j’ose dire, aura «bel air»...
-Des bêtises! Tout de même, je vais voir le patron.</p>
-
-<p>&#8212;Comme il vous plaira.</p>
-
-<p>&#8212;Mais je tiens à rectifier quelque chose: M. Randal dit que je rentre
-chargé de toute l’<i>horreur</i> du monde et non pas de tous les <i>péchés</i>...
-C’est très différent.</p>
-
-<p>&#8212;Évidemment! Pardon, Boucbélère; bonne chance.</p>
-
-<p>&#8212;Au revoir, Madame; salut, Monsieur.»</p>
-
-<p>Il rétablit du doigt l’ordonnance de ses cheveux luisants, s’inclina,
-sourit, boutonna son veston pour avantager sa taille et se dirigea vers
-la tente du chef.</p>
-
-<p>«Je vous prie de croire que nous n’en comptons pas beaucoup de ce
-calibre, dit Mme Randal.</p>
-
-<p>&#8212;Boucbélère est à tout le moins singulier.<span class="pagenum"><a id="page_73">{73}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;Oui, mais un, ça suffit. J’aurai mieux à vous montrer, plus tard.
-Celui-là, je le trouve abject. Vous savez, sans doute, qu’il nous
-procure nos monstres. J’avoue qu’il y met une habileté consommée: il a
-le flair du chien de chasse, dès qu’il s’agit de dénicher un être
-anormal, épouvantable, étonnant par sa taille, ou son poids, ou ses
-traits. Et comment expliquer?... il les aime d’un amour paternel et
-bizarre; il les soigne, il les protège avec une tendresse qui donne
-froid dans le dos. Au demeurant, cet affreux individu est honnête...
-Quant à sa femme, Rachel, on ne peut lui reprocher de gagner sa vie en
-confectionnant des pommades, des lotions, des crèmes et des poudres...
-Elle n’appartient pas officiellement à la troupe.</p>
-
-<p>&#8212;Je l’ai vue.</p>
-
-<p>&#8212;Je ne vous la décrirai donc pas... Mais voici Boucbélère qui revient;
-la séance n’a pas été longue; et voici James.»</p>
-
-<p>M. Randal semblait indigné, tristement indigné. Il s’appliquait à garder
-un calme que démentait le trouble de sa voix.<span class="pagenum"><a id="page_74">{74}</a></span></p>
-
-<p>«Boucbélère, dit-il d’abord, veuillez vous retirer.»</p>
-
-<p>Puis, quand le délinquant fut parti, l’oreille basse:</p>
-
-<p>«Ma chère Ida et vous, monsieur Delannes, je vous fais juges, tous deux,
-d’un cas infâme. Présenter au peuple les images les plus désolantes de
-la détresse humaine, cela ne se défend que par l’excellence du but que
-l’on veut atteindre. Un pareil spectacle force à réfléchir, à rentrer en
-soi-même; il apporte une leçon douloureuse et, par conséquent, un
-bienfait. On oublie si vite sa santé! Être normal, cela paraît tout
-naturel; on n’y songe pas... Je donne, ici, l’occasion d’y songer et
-j’incite à en rendre grâces, un jour, à qui de droit. C’est une prière
-qui monte, c’est une prière de plus. L’homme sain remercie Dieu de sa
-santé, au lieu de le supplier seulement au cours d’une maladie. Je pense
-que, pour sa rareté même, cette prière inattendue sera agréée, comme un
-don gratuit... Et que vient de me proposer Boucbélère, pour la seconde
-fois? un cul-<span class="pagenum"><a id="page_75">{75}</a></span>de-jatte qui joue avec son infirmité, qui fait le singe,
-qui fait le clown! qui dessine la caricature de sa déchéance et provoque
-la gaieté par une parade sacrilège! A la façon de Ned Walkins, il casse
-des douzaines d’assiettes, sans arrêt, avec un sourire surpris et cette
-expression sottement ravie qui, chez Walkins, était une trouvaille...
-A-t-on jamais vu un forçat jongler avec ses chaînes?... A coup sûr, ce
-cas est infâme, et vous ne me contredirez pas!»</p>
-
-<p>Il se tut, il s’éloigna d’un pas rapide, sentant qu’il ne se tenait plus
-en main.</p>
-
-<p>Mme Randal ne paraissait nullement émue.</p>
-
-<p>«Vous le retrouverez souvent dans cet état. J’avoue que j’ai peine à le
-comprendre, car, en somme... N’importe!... Au revoir, Monsieur.»</p>
-
-<p>Il ne restait à Delannes que de prendre congé.<span class="pagenum"><a id="page_76">{76}</a></span></p>
-
-<h2><a id="XI"></a>XI</h2>
-
-<p>Pendant le jour, Mathieu errait souvent aux abords du camp, et le soir,
-après la fermeture des grilles, s’attardait en de longues causeries,
-jusqu’à l’heure où un tintement de cloche annonçait pour tous la fin de
-la veillée.</p>
-
-<p>«Je trouve là, disait-il à son ami Hourgues, des gens qui m’intéressent,
-avec qui je m’entends bien: Sam Harland me parle de ses chevaux; je les
-connais presque tous et plus d’un m’a déjà fait mordre la poussière. On
-se moque de moi qui prétendais être bon cavalier; on me donne des
-conseils pratiques; je les suis.</p>
-
-<p>&#8212;Avery Leslie me plaît beaucoup: il me décrit ses premiers essais sur
-la corde,<span class="pagenum"><a id="page_77">{77}</a></span> ses projets, ses tentatives, ses erreurs et ses réussites. Le
-ton sincère qu’il met à m’expliquer tout cela finit par me convaincre.
-Je partage bientôt ses peines et ses plaisirs... Il m’arrive de chercher
-avec lui quelque perfectionnement nouveau à la construction de son
-balancier, quelque façon inédite de mettre en valeur son périlleux
-passage aérien. J’y réussis parfois. D’autres me racontent de belles
-histoires, simples comme des images d’Épinal, mais un peu longues...
-d’autres me disent leur vie; tous, ils s’efforcent de se faire
-comprendre, ce qui attire la sympathie. Assurément, il y a Boucbélère
-qu’il faut subir de temps en temps, mais on finit par excuser sa
-bassesse: ses discours ont tant de naïveté comique! tant d’abandon! Cela
-désarme.</p>
-
-<p>&#8212;Oh! s’écria Hourgues, le Boucbélère: un bouffon lugubre! Et que
-pensez-vous des patrons de la troupe, du couple Randal?</p>
-
-<p>&#8212;Le vieux m’ahurit: il est tellement particulier, étranger... comment
-dire?...<span class="pagenum"><a id="page_78">{78}</a></span> unique en son genre! Pas bête, certes, assez noble, et, tout
-de même, effarant! Quant à sa femme, elle paraît intelligente, mais, en
-quelque sorte, pas à sa place. Je la connais peu. Qu’en dites-vous?</p>
-
-<p>&#8212;J’ai rarement causé avec elle... Une expression bizarre, n’est-ce pas?
-Elle a beaucoup déplu à Alice, tout de suite, parce qu’elle s’entend mal
-avec les enfants. Vous savez que ma femme a des opinions très
-particulières, certains préjugés: elle se méfiera volontiers de
-quelqu’un que les enfants ni les bêtes n’aiment.</p>
-
-<p>&#8212;Alice a raison.</p>
-
-<p>&#8212;D’ailleurs, Mme Randal est une curieuse figure. Elle exerce sur sa
-troupe une influence très forte, dont elle se doute à peine, dirait-on,
-ou dont elle a peur... On respecte Randal, on l’admire; elle, on ne la
-perd jamais de vue, on obéit à son moindre signe, on a l’air de la
-considérer comme un fétiche... le porte-bonheur... le porte-guigne du
-Randal Circus... Comment savoir?...<span class="pagenum"><a id="page_79">{79}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;Sa façon si brusque de s’exprimer me gêne, dit Mathieu, un mélange de
-réserve et de passion assez inquiétant: on ignore où l’on va...</p>
-
-<p>&#8212;Parlez d’Ida Randal aux hommes de la troupe et vous jugerez de
-l’importance de son rôle.</p>
-
-<p>&#8212;Que faites-vous, ce soir, Hourgues?</p>
-
-<p>&#8212;Des écritures indispensables, puisqu’il nous faut cette machine
-agricole dont je vous parlais hier... et vous?</p>
-
-<p>&#8212;Je vais me promener un peu, regarder la lune... Elle s’arrondit
-délicieusement.</p>
-
-<p>&#8212;Rendez donc visite à vos amis du camp. C’est je ne sais quelle fête
-d’anniversaire, en Amérique. Ici, l’on veillera jusqu’à minuit, pour
-commémorer.</p>
-
-<p>&#8212;Excellente idée. Vous ne m’accompagnez pas?</p>
-
-<p>&#8212;Non: cette lettre, quelques papiers à classer, et je me couche.</p>
-
-<p>&#8212;Tant pis; dormez bien, mon ami.</p>
-
-<p>&#8212;Belle promenade, Mathieu!»</p>
-
-<p>Ils se quittent.<span class="pagenum"><a id="page_80">{80}</a></span></p>
-
-<p>Le paysage vaut, en effet, d’être contemplé longuement. Immobiles, sans
-un frisson de feuilles, les arbres se dressent, tout argentés, devant
-leurs ombres bleues, et le gazon prend d’étranges teintes mauves. Enfin,
-sur la mer, c’est une vaste scintillation de féerie, une piste
-éblouissante, poudrée de diamants pour quelque divine chevauchée.</p>
-
-<p>Le camp, moins silencieux que d’habitude, ne dort pas encore. Des feux
-brillent de-ci, de-là, on entend parfois sonner des rires... Un peu de
-musique passe, poussive ou grêle, qui n’offre rien d’émouvant mais qui
-n’inquiète pas trop l’oreille.&#8212;Sans doute, Sam Harland joue-t-il de
-l’accordéon, sa pipe à la bouche, l’œil malin, l’air bonhomme et
-satisfait, puis ce sera John Plug, palefrenier de son état, acrobate à
-ses heures et connu par sa virtuosité sur un instrument soufflé en
-figure obèse de citrouille, dont il se sert à merveille au cours d’un
-numéro de clowneries fantasques. De ce fruit démesuré qu’il lui faut
-saisir à pleins bras, il tire une toute<span class="pagenum"><a id="page_81">{81}</a></span> petite mélodie dessinée en fil
-de fer, qui monte et se tortille, anormale et falote, presque plaisante.</p>
-
-<p>On chante aussi: chansons populaires, sentimentales, souvenirs du pays
-natal, évocations d’images lointaines... près du foyer, là-bas, une mère
-tricote, elle attend; penchée à sa fenêtre, une fiancée rêve; sujets de
-cartes postales. Aucun hymne: la fête gardera, ce soir, un ton laïque,
-un ton très moral aussi, car personne, bien entendu, ne boit de vin, à
-l’intérieur du camp, et toute joie grossière est interdite par un
-règlement signé James Randal, dûment affiché, qui, en paragraphes
-précis, loue ou réprouve, conseille ou blâme les formes diverses du
-plaisir. On s’y conforme; on ne s’amuse pas moins.</p>
-
-<p>Mathieu reste debout devant une barrière de bois, non loin du hangar
-illuminé, ruche de chants et de rires. On l’aperçoit, on crie aussitôt à
-l’ami «français» d’entrer au plus vite; il est reçu avec des paroles
-bruyantes de bon accueil où le «<i>welcome!</i>» domine.<span class="pagenum"><a id="page_82">{82}</a></span></p>
-
-<h2><a id="XII"></a>XII</h2>
-
-<p>Plus tard, Mathieu se rappela souvent cette nuit et son croissant de
-lune et cette longue veillée.</p>
-
-<p>Une trentaine de convives sont installés autour de quelques tréteaux,
-devant de hautes cruches pleines de limonade. Chacun a son gobelet;
-certains l’accrochent à leur ceinture et, souffrant de rester immobiles,
-marchent de long en large, la pipe à la bouche, puis reviennent boire;
-certains jouent aux dominos, aux dames, d’autres au bilboquet, le plus
-sérieusement du monde, en comptant les coups, sauf un maladroit qui
-s’excuse de ses ratés par des contorsions burlesques.&#8212;Peu de femmes:
-miss Jones, la dactylographe du<span class="pagenum"><a id="page_83">{83}</a></span> chef, trois écuyères mariées, la
-caissière, personne mûre dont les lunettes n’attristent pas le visage
-souriant et joufflu; celle-ci tricote des bas et cause avec tout le
-monde; qui donc l’a surnommée «Joy-for-ever», à cause de sa constante et
-facile gaîté? on ne l’appelle pas autrement. Sous la visière de sa
-casquette, une maigre, très maigre dame interprète, qui sait mal toutes
-les langues parlées, discourt de mille choses, sur quel ton d’assurance!
-enfin Rachel Boucbélère, minuscule, vêtue de noir, fripée, l’air
-mécontent et boudeur, fait sans trêve des patiences sur le coin d’un
-tréteau, manie nerveusement ses cartes crasseuses, puis son collier
-d’ambre, quand «ça ne vient pas», et prend, en désespoir de cause, une
-expression sournoise du plus haut comique pour tricher inaperçue.
-Boucbélère la surveille de loin, gras, sale, des bagues aux doigts.</p>
-
-<p>Mathieu s’assit entre Sam Harland et Avery Leslie.</p>
-
-<p>«Vous auriez dû arriver plus tôt, dit<span class="pagenum"><a id="page_84">{84}</a></span> Harland, notre camarade
-Boucbélère vient de chanter une chanson que je n’ai pas très bien
-comprise, mais qui...</p>
-
-<p>&#8212;Ah! c’est qu’il y avait de l’argot de Paris, s’écria Boucbélère d’une
-voix alliacée, si vous voulez...</p>
-
-<p>&#8212;Merci, je dois la connaître, interrompit Mathieu, craignant qu’il ne
-recommençât.</p>
-
-<p>&#8212;Un de ces soirs, fit Avery Leslie, moi aussi, je vous chanterai une
-chanson. Je l’ai entendue, d’abord, en me promenant sur les quais du
-Havre, la nuit, devant les bateaux, et je n’ai pas été long à
-l’apprendre... Je ne sais pas qui la chantait. C’est une chanson pour
-monter le long de la corde oblique, avec le balancier ou le parasol.
-Elle exprime le danger, la joie, l’espoir d’arriver et la prudence qu’il
-faut garder jusqu’au bout, et l’impatience qui me travaille à
-mi-chemin... Je la chanterai en moi-même, pour moi-même; elle sera mon
-guide... Non, je ne vous la chanterai pas ici, car vous n’entendriez
-rien du tout; c’est une chanson pour le cœur.<span class="pagenum"><a id="page_85">{85}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;Et comment avez-vous senti que cette chanson vous était destinée?</p>
-
-<p>&#8212;Je vais vous le dire, monsieur Mathieu, mais il ne faudra pas vous
-moquer... Tous ces cordages, n’est-ce pas, tendus devant la mer,
-éclairés par la lune et les feux, et qui s’entre-croisaient, cela me
-faisait tourner la tête; je souffrais de ce vertige dont j’ai peur quand
-je travaille... Mais la chanson montait si droit, malgré les ficelles et
-les lumières, qu’elle me rendait toute ma confiance, tout mon équilibre;
-le malaise disparut et j’appris la chanson.</p>
-
-<p>&#8212;Mon cher Leslie, répondit Mathieu, chacun de nous a besoin d’une
-chanson pareille pour les passages difficiles de sa vie, mais certains
-ne la trouvent jamais; il faut, je crois, la mériter d’abord, à votre
-façon.</p>
-
-<p>&#8212;Tu vois, Avery, dit Sam Harland, que M. Mathieu n’avait pas envie de
-se moquer de toi.»</p>
-
-<p>Auprès des autres causeries, plus bruyantes, celle-ci, à voix presque
-basse,<span class="pagenum"><a id="page_86">{86}</a></span> se perpétuait entre Mathieu, le danseur de corde et l’écuyer.</p>
-
-<p>«Déjà, dit Mathieu, quand vous montez le long de la corde, vous avez
-soin de fixer votre regard à son extrémité. Vous ne faites pas autre
-chose, quand vous chantez en vous-même: vous fixez votre pensée...</p>
-
-<p>&#8212;Oh! oui!...</p>
-
-<p>&#8212;Moi aussi, monsieur Mathieu, dit Sam Harland, je fixe ma pensée. Le
-métier d’écuyer, ce n’est pas une route unie. Il faut prendre garde à la
-bouteille de gin sur la droite, à la bouteille de whisky sur la gauche,
-qui vous font signe, toutes deux, de descendre et de goûter, et puis il
-y a des fossés et des caniveaux que l’on ne voit pas d’abord, où le
-cheval s’embronche, et surtout, il y a la fatigue de rester en selle si
-longtemps, quand on pourrait être mieux assis dans un bar, avec des
-camarades et des compagnes, ce qui ne servirait qu’à mener ces hommes et
-ces femmes dans la même prison... Alors, moi, pour ne pas trop pécher,
-je<span class="pagenum"><a id="page_87">{87}</a></span> fixe ma pensée, comme vous dites, je fixe ma pensée sur une belle
-image, et, tout de suite, je n’ai plus envie de boire ni de toucher au
-vice.»</p>
-
-<p>Il parlait simplement, tranquillement, semblant avoir peur de faire des
-phrases ou de paraître trop sérieux. Afin de s’excuser un peu, il
-accompagna ses dernières paroles d’un sourire...</p>
-
-<p>&#160; </p>
-
-<p>Mais un incident sut distraire tout le monde. La porte du fond s’ouvrit,
-chacun se leva. On se mit à chanter de nouveau, un chœur cette fois, que
-l’on eût dit entonné par ordre ou pour faire honneur.</p>
-
-<p>Quelqu’un entrait.</p>
-
-<p>Le chant montait, unanime, véritable hymne de salutation. Les amateurs
-de bilboquet haussèrent leurs boules à bout de bras et John Plug,
-étreignant passionnément sa citrouille, la délivra d’un cri de petit
-pourceau...</p>
-
-<p>«Ratée! pour la septième fois!» gémit Rachel Boucbélère en brouillant
-ses cartes...<span class="pagenum"><a id="page_88">{88}</a></span></p>
-
-<p>Alors, on vit s’avancer, coiffée d’un voile gris qui serrait ses
-cheveux, vêtue d’un tailleur gris de coupe nette, une badine à la main,
-souriante, élégante, élancée, le regard posé devant elle comme sur des
-sujets de sa dépendance, la reine de la troupe, son idole peut-être: Ida
-Randal.<span class="pagenum"><a id="page_89">{89}</a></span></p>
-
-<h2><a id="XIII"></a>XIII</h2>
-
-<p>Cette entrée fit sensation. Mathieu songeait à des scènes de cinéma où
-l’héroïne, impatiemment attendue, paraît enfin; et pourtant, quoi de
-plus naturel? Ida Randal se joignait aux réjouissances de sa troupe
-réunie, un soir de fête.</p>
-
-<p>«Plug! s’écria-t-elle en riant clair, n’oubliez surtout pas ce que vous
-avez inventé, à l’instant: ce cri nouveau, sorti de votre citrouille! Je
-vous promets un beau succès si vous le retrouvez au cirque, dans un
-sketch!</p>
-
-<p>&#8212;On inventerait bien autre chose pour l’amuser, dit Avery Leslie à
-mi-voix.</p>
-
-<p>&#8212;Ah! pour sûr! affirma Sam Har<span class="pagenum"><a id="page_90">{90}</a></span>land, en passant sa pipe dans le coin
-gauche de sa bouche.</p>
-
-<p>&#8212;Et tous, mes amis, je vous remercie de cet accueil... Bonsoir,
-Boucbélère, Leslie, Harland; bonsoir, Joy-for-ever.»</p>
-
-<p>Ravie, les yeux au ciel, la caissière soupira:</p>
-
-<p>«<i>Dear lady!</i></p>
-
-<p>&#8212;Bonsoir, Rachel! Ah! monsieur Delannes, c’est gentil de nous rendre
-visite.</p>
-
-<p>&#8212;Madame, je passe une soirée excellente...»</p>
-
-<p>&#160; </p>
-
-<p>En somme, Mathieu se sentait content de la revoir. Leur première
-rencontre, leur seule conversation, devant la tente de Randal, lui
-laissait un souvenir trouble, et il disait vrai en affirmant à Hourgues
-qu’il ne connaissait pas cette femme dont certains propos l’avaient
-gêné, l’avaient surpris... Elle l’intriguait: qui était-elle?</p>
-
-<p>Poussant sa chaise, il fit à Ida Randal une place auprès de lui.<span class="pagenum"><a id="page_91">{91}</a></span></p>
-
-<p>«Votre mari viendra-t-il, Madame?</p>
-
-<p>&#8212;Non,» dit-elle...</p>
-
-<p>Et, tout de suite après, mais plus bas:</p>
-
-<p>«Il suffit de moi pour tuer l’entrain d’une réunion comme celle-ci.»</p>
-
-<p>&#160; </p>
-
-<p>Sans avoir disparu, la joie de cette fête n’était cependant plus la
-même: on s’entendait mieux, le bavardage sonore s’assourdissait, et il
-semblait aussi que chacun, tout en parlant, chantant ou riant, ne
-perdait pas de vue celle qui venait de s’asseoir et qui causait avec
-Mathieu, tantôt en anglais, tantôt en français, mais toujours d’une
-façon rapide, impersonnelle et dégagée, qui passait inaperçue.</p>
-
-<p>«Il faudra revenir souvent, monsieur Delannes. On vous aime bien dans la
-troupe.</p>
-
-<p>&#8212;J’en suis heureux, Madame, et je compte me faire, au Cirque Randal,
-des amis.</p>
-
-<p>&#8212;Vous en avez déjà. On apprécie votre bonne camaraderie, votre
-simplicité.</p>
-
-<p>&#8212;A fréquenter tout ce petit monde dans son décor, je m’instruis et
-m’amuse<span class="pagenum"><a id="page_92">{92}</a></span> mieux qu’en traînant mes guêtres à Paris. Être simple et bon
-camarade, cela ne souffre, ici, pas de difficulté.</p>
-
-<p>&#8212;Je le conçois; encore faut-il y mettre du sien, ce que vous faites
-avec aisance.»</p>
-
-<p>Ils ne se regardaient pas; ils parlaient, en quelque sorte, devant eux.
-Ils ne ressentaient nul besoin de se communiquer leurs pensées autrement
-que par des phrases dites sur un ton banal.</p>
-
-<p>Boucbélère se levait. Il chanta de nouveau, et ce fut une lamentable
-romance parfumée de roses, palpitante d’hirondelles. Des gloussements
-émus, des gestes pathétiques accentuaient les beaux passages amoureux.</p>
-
-<p>«Oh! s’écria Rachel, quand mon Octave dit qu’il aime, moi, je l’adore!</p>
-
-<p>&#8212;Elle montre de la vaillance, murmura Mme Randal.</p>
-
-<p>&#8212;Comment pouvez-vous chanter ces choses, Boucbélère? demanda Leslie sur
-un ton de parfaite candeur.</p>
-
-<p>&#8212;Plus tard, petit garçon, tu les chanteras aussi pour plaire aux
-femmes!<span class="pagenum"><a id="page_93">{93}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;Je ne pense pas, grogna Sam Harland.</p>
-
-<p>&#8212;Mais... vous croyez à tout cela que vous racontez?»</p>
-
-<p>Une explosion de gaîté bruyante fut la seule réponse du chanteur.</p>
-
-<p>«Si vous ne le croyez pas, Boucbélère, alors, c’est vilain! déclara
-Leslie qui semblait souffrir.</p>
-
-<p>&#8212;Une leçon? à moi! oh! mon petit, va danser sur ta corde!...</p>
-
-<p>&#8212;Fichez donc la paix à cet enfant,» interrompit Mme Randal d’une voix
-nette.</p>
-
-<p>Boucbélère, ayant pris le ciel à témoin de la pureté de ses intentions,
-se rassit, le visage marqué d’une grimace excessive d’ironie. Rachel,
-très nerveuse, mais qui n’osait intervenir, le flatta d’un long regard,
-comme elle eût déclaré: «Je suis de cœur avec toi, mon bel Octave!»</p>
-
-<p>Et la fête continua, coupée d’intermèdes.</p>
-
-<p>&#160; </p>
-
-<p>«Avez-vous repensé au discours de mon mari? demanda Mme Randal.</p>
-
-<p>&#8212;Souvent, Madame, répondit Mathieu,<span class="pagenum"><a id="page_94">{94}</a></span> mais je n’ai guère eu l’occasion
-de m’entretenir avec lui; une fois seulement, avant-hier, où il m’a
-défini et développé, avec beaucoup de bienveillance, la règle morale de
-sa troupe. Cela m’a paru, tout ensemble, très judicieux et très élevé.</p>
-
-<p>&#8212;Oui... une police de protestant.</p>
-
-<p>&#8212;Si vous voulez, mais qui explique son influence acceptée par chacun.</p>
-
-<p>&#8212;Et dont certains ne se félicitent pas!</p>
-
-<p>&#8212;La vôtre aussi est intéressante à étudier, Madame.</p>
-
-<p>&#8212;La mienne?</p>
-
-<p>&#8212;... Si manifeste: elle se retrouve partout et toujours.</p>
-
-<p>&#8212;Je l’ignorais.</p>
-
-<p>&#8212;Non, Madame, vous la sentez fort bien: votre entrée, il y a deux
-heures, dans cette salle où nous sommes, la montrait clairement et
-prouvait même que vous en aviez conscience! Il suffisait de suivre votre
-regard dominateur. Tous vos sujets tournaient les yeux vers vous, vers
-vous seule, et vous leur en saviez à peine gré...</p>
-
-<p>&#8212;Sans doute écrivez-vous des romans<span class="pagenum"><a id="page_95">{95}</a></span> psychologiques, cher Monsieur...
-des romans français!</p>
-
-<p>&#8212;Je n’y ai jamais songé, je vous assure, mais il m’arrive de prendre
-des notes, de remarquer ceci ou cela, de me souvenir aussi, quand il
-faut.»</p>
-
-<p>Ce fut à cet instant qu’il considéra le visage d’Ida Randal et s’aperçut
-que le beau visage était pâle.</p>
-
-<p>Malgré lui, avec la maladresse que l’on met souvent à réparer, il
-ajouta:</p>
-
-<p>«Pardon, Madame!»</p>
-
-<p>Sans broncher, elle répondit:</p>
-
-<p>«Je vous pardonne.»<span class="pagenum"><a id="page_96">{96}</a></span></p>
-
-<h2><a id="XIV"></a>XIV</h2>
-
-<p>Certaines paroles d’Ida Randal avaient dérouté Delannes. Il restait
-silencieux, prêtant l’oreille, vaguement, aux bruits de la fête
-finissante, regardant autour de lui les gestes exaltés ou comiques, mais
-déjà lassés, illustrant une joie à son déclin que bientôt le sommeil
-étouffera.</p>
-
-<p>Ida s’était levée, elle se promenait de table en table, disait bonsoir à
-chacun, causait un peu, posait quelque question, donnait un
-encouragement, et, de nouveau, Mathieu fut frappé d’une expression
-commune à tous ces hommes réunis... Elle ne se retrouvait pas chez les
-femmes: miss Jones, la dactylographe, causait de ses affaires, la dame
-interprète précisait avec<span class="pagenum"><a id="page_97">{97}</a></span> autorité la prononciation d’un vocable
-français, les trois écuyères échangeaient des potins à voix basse, seule
-Joy-for-ever gardait cette béatitude vivante dont témoignaient sa bouche
-ronde, ses joues roses et, sous le verre des lunettes, ses yeux bleus
-d’enfant.</p>
-
-<p>«Dormez bien, ma chère. C’est un plaisir de vous voir ici; j’aime vous
-entendre rire. Je vous fais aussi mon compliment sur la façon
-remarquable dont votre caisse est tenue.»</p>
-
-<p>C’en était trop pour Joy-for-ever, trop d’émotion:</p>
-
-<p>«<i>An angel!</i> s’écria-t-elle, <i>an angel from heaven!</i>»</p>
-
-<p>Leslie avait entendu... Il se pencha vers Mathieu et murmura:</p>
-
-<p>«Oh! oui! un ange, un ange du ciel!»</p>
-
-<p>Mme Randal continuait sa promenade et Mathieu la regardait. Cette
-beauté, indéniable assurément, n’évoquait rien d’angélique ni de
-céleste. Mince, fine, Ida paraissait grande, bien qu’elle fût de taille
-moyenne. Ses mouvements avaient quelque<span class="pagenum"><a id="page_98">{98}</a></span> chose d’élastique, d’aisé, de
-facile, d’entraînant aussi, que l’on retrouve chez les bêtes de chasse
-ou de course, et son visage aigu aux yeux jaunes rapprochés donnait une
-impression de dureté cruelle, à cause du petit nez courbe et fin, de la
-mâchoire obstinée et surtout d’une large bouche frémissante qui,
-semblait-il, devait sourire difficilement, méchamment peut-être. De
-légers cheveux noirs moussaient avec abondance sous le voile gris, et la
-robe de même teinte, très simple, au dessin net, accentuait l’allure de
-ce corps jeune, plein de santé, de vigueur. Mathieu avait déjà remarqué
-les mains intelligentes, la cambrure du pied, la cheville... Oui, mais
-que voyait-on là qui fût d’un ange ou vînt du ciel?</p>
-
-<p>«Un ange du ciel, répétait Leslie à mi-voix, un ange descendu droit du
-ciel!... n’est-ce pas, monsieur Delannes?»</p>
-
-<p>Comment répondre à pareil propos?</p>
-
-<p>Heureusement, Ida, qui allait franchir la porte, se retourna sur le
-seuil même et fit signe à Mathieu. Il s’excusa auprès de<span class="pagenum"><a id="page_99">{99}</a></span> ses voisins
-par quelques paroles amicales et se hâta de la rejoindre.</p>
-
-<p>«Vos bois sont merveilleux, à cette heure, dit-elle, et la nuit semble
-très douce. J’ai envie de suivre jusqu’au bout le petit sentier, vous
-savez bien, celui qui passe sous les chênes et coupe le ruisseau.
-Accompagnez-moi.»</p>
-
-<p>Sans dire mot, Delannes acquiesça par un salut, et ils sortirent.<span class="pagenum"><a id="page_100">{100}</a></span></p>
-
-<h2><a id="XV"></a>XV</h2>
-
-<p>Douce, tiède, surprenante par sa tranquille pureté, après une telle
-atmosphère de tabagie, mais très obscure, la nuit ne portait à son front
-qu’un mince croissant mouillé. Ce trait courbe d’argent se découpait
-seul, à mi-hauteur du ciel noir, la brume offusquant les étoiles,
-au-dessus du rideau des arbres d’un noir plus mat.</p>
-
-<p>Le bois lui-même était opaque et tiède; on y voyait à peine; peu
-importait aux deux promeneurs qui semblaient bien connaître le chemin.
-Saisis par cette ombre embuée, ils se turent, d’abord, écoutant le bruit
-de leurs pas. On n’entendait d’ailleurs que ce bruit mou et, parfois, au
-sein des feuilles, un frisson furtif: réveil d’oi<span class="pagenum"><a id="page_101">{101}</a></span>seau? battement
-d’ailes? passage d’écureuil? Puis Mme Randal se mit à parler, sur un ton
-très simple, très posé; elle reprit au point où elle voulait reprendre:</p>
-
-<p>«Un jour, dit-elle, il vous parlera de moi, sans préambule, à sa manière
-que je qualifiais de protestante: il me citera, comme il citerait un
-personnage quelconque de la Bible ou de l’histoire, pour servir
-d’exemple à ce qu’il raconte... Il vous expliquera que, moi aussi, j’ai
-été ramenée au bien, qu’il m’a trouvée sur une scène de music-hall, au
-Canada, où je dansais des danses singulières, de mon invention, qui lui
-plurent, dont il escomptait, je pense, le succès sur un de ses
-programmes... qu’il voulut me parler, après la représentation, et
-qu’aussitôt il comprit qu’il m’aimait, qu’il ne pouvait me laisser là,
-que je devais le suivre... Trois mois plus tard, je m’appelais Mme
-Randal... Et c’est toute mon histoire: une rencontre fortuite, à
-Toronto, une conversation dans un bar avec un directeur de cirque, un
-engagement signé sur le bord d’une table sale...<span class="pagenum"><a id="page_102">{102}</a></span> un engagement pour la
-vie! Parfois, quand il me regarde, je sens que je suis sa proie, celle
-qu’il a sauvée du marécage. Il ne ment pas: il m’a sauvée du marécage...
-mais pourquoi le dire? et s’il ne vous l’a pas dit, hier, il vous le
-dira demain... pourquoi le dire à tout le monde, puisqu’il m’aime?»</p>
-
-<p>Sans violence encore, sans éclats, sa voix s’était cependant réchauffée.
-Ida, marchant à côté de Mathieu, ne le voyait pas. Eût-elle osé parler
-ainsi à une autre heure, en d’autres lieux? Ses mots, sitôt prononcés,
-se perdaient dans la nuit; elle n’en pouvait noter l’effet, elle n’en
-devinait pas l’action; elle laissait tomber son aveu comme en un puits
-sourd.</p>
-
-<p>Sur un ton presque timide, un peu hésitant, Mathieu demanda:</p>
-
-<p>«Du moins, êtes-vous heureuse, Madame?</p>
-
-<p>&#8212;Je n’en sais rien, répondit-elle. Je ne suis pas libre!</p>
-
-<p>&#8212;Comment l’entendez-vous?»</p>
-
-<p>Elle répéta:</p>
-
-<p>«Je ne suis pas libre! Vous ne sentez<span class="pagenum"><a id="page_103">{103}</a></span> donc pas ce que cela veut dire?
-Oh! j’ai toute liberté d’agir à ma guise, d’aller à droite, à gauche, où
-il me plaît, mais puis-je penser et sentir à ma guise?... Ma tête n’est
-pas libre! En ce cas, il vaut mieux être enchaîné pour de bon, comme les
-forçats.</p>
-
-<p>&#8212;Chacun de nous est retenu par quelque lien, Madame...»</p>
-
-<p>Il rougit d’avoir proféré une banalité si plate.</p>
-
-<p>«Oui, oui, mais la contrainte a des moments trop insupportables! James
-est un maître d’une bonté terrible: il force ceux qui dépendent de lui à
-se rendre compte de tout... il veut que l’on vive ainsi, pas autrement.
-Tout, à ses yeux, se dessine en blanc et noir, clairement, tout devient
-évident. Il faut avoir conscience de tout pour vivre bien. Ah! que de
-fois ai-je entendu cette phrase! Vraiment, elle donne envie de vivre
-mal! Elle enlève à l’existence tout son imprévu, tout son hasard, tout
-ce qui intéresse et qui amuse, tout ce qui a du goût: la surprise qui
-fait sourire. Vous con<span class="pagenum"><a id="page_104">{104}</a></span>cevez bien que, parfois, l’on veuille ignorer un
-peu le menu de son repas? Ici, chaque jour apporte un devoir annoncé,
-une peine inscrite, comme à la table d’hôte en province, où le vendredi
-apporte le plat de morue et de pommes de terre... Cela me fait perdre
-l’appétit, même du plaisir!... Et maintenant, dites que je suis folle,
-si vous voulez!»</p>
-
-<p>Mathieu ne dit rien d’approchant. La dernière plainte de Mme Randal le
-touchait: il s’en fallait de peu qu’il ne sympathisât.</p>
-
-<p>«Non, Madame... Sachez seulement que vous avez, à Villedon, un
-compatriote. Je parle votre langue et la gêne que vous ressentez n’a
-pour moi rien de mystérieux. La liberté de l’esprit et du cœur me semble
-un bien suprême; je conçois que l’on tâche d’y atteindre. A l’occasion,
-nous reviendrons sur ce pénible sujet... Oui, reine d’une tribu
-d’étrangers, astreinte à suivre les usages de la cour, vous ne cessez
-d’être en exil. En somme, vous restez trop française.»<span class="pagenum"><a id="page_105">{105}</a></span></p>
-
-<p>Elle ajouta d’une voix plus gaie:</p>
-
-<p>«Et je vous ai bien dit, n’est-ce pas, que je me trouvais au Canada par
-le hasard d’un engagement? Je suis née française, de parents français, à
-Château-Thierry (Aisne). Plus tard, j’ai beaucoup, j’ai trop voyagé.
-Parfois, je me sens un peu américaine.»</p>
-
-<p>Elle conclut en riant:</p>
-
-<p>«N’importe! le fond demeure, le fond... théodoricien!»</p>
-
-<p>Mais ce rire sonnait faux.</p>
-
-<p>&#160; </p>
-
-<p>On sortait du bois, l’ombre était moins épaisse, sur la prairie flottait
-comme un reste de clarté confuse, des étoiles étincelaient au ciel
-dégagé de brume. Alors Mme Randal revit la figure réelle de cet homme
-qui, par occasion, avait reçu sa confidence, tandis qu’elle s’appuyait à
-son bras, et de nouveau Mathieu aperçut le souple contour d’une femme
-auprès de lui... Ils n’étaient plus seulement deux voix, sous les arbres
-obscurs. Ils ne pouvaient parler ainsi davantage, ils se séparèrent, ils
-reprirent leurs distances.<span class="pagenum"><a id="page_106">{106}</a></span></p>
-
-<p>Puis Mathieu dit encore:</p>
-
-<p>«Nous avons fait le tour du bois et sommes à quelques pas de chez vous,
-Madame; permettez que je vous accompagne jusqu’au camp.</p>
-
-<p>&#8212;Vous plaisantez! répliqua-t-elle. Je ne suis pas de ces personnes que
-l’on accompagne ou que l’on met en voiture: non, non! je rentre par mes
-propres moyens... Bonsoir, cher Monsieur; grâce à vous, j’ai fait une
-excellente promenade.»</p>
-
-<p>Ils se serrèrent la main par une prise vigoureuse et franche. Un instant
-d’arrêt... peut-être pour se rendre bien compte du point où l’on se
-trouve...</p>
-
-<p>«Amis?... tout de même? demanda-t-elle.</p>
-
-<p>&#8212;Amis?... certes!»</p>
-
-<p>Il était sincère.<span class="pagenum"><a id="page_107">{107}</a></span></p>
-
-<h2><a id="XVI"></a>XVI</h2>
-
-<p>Mathieu réfléchissait, assis devant la fenêtre ouverte de son bureau,
-mais le spectacle d’une mer nuancée sur laquelle passaient de grands
-nuages ne le touchait en rien: il s’occupait de lui-même.</p>
-
-<p>Que ferait-il à Villedon, puisque son propos d’y rester était bien
-affermi? Quelle y serait sa vie?&#8212;Le cirque ne figurait qu’une
-distraction de quelques semaines et pourtant, seule, pensait-il, cette
-assemblée de gens étrangers par leur race, leur culture, leur morale et
-leurs travaux, l’empêchait de s’ennuyer. Demain, il s’ennuierait, à coup
-sûr, se sentant de nouveau maître de ses champs et de ses bois, maître
-aussi de ses loisirs; demain, il se trouverait<span class="pagenum"><a id="page_108">{108}</a></span> en exil, chez
-lui.&#8212;Rentrer à Paris, il n’y songeait guère. Les gens qu’il y
-fréquentait, ceux qu’il s’était habitué à voir, lui faisaient l’effet de
-caricatures. Il ne pourrait plus supporter les papotages, les
-protestations et les plaintes au sujet d’une robe, d’un souper mal
-servi, d’une femme de chambre infidèle ou d’un vaudeville vraiment trop
-lugubre. Hélas! l’on ne change pas son entourage comme l’on change de
-veston. Il y a la rue où l’on se retrouve, le théâtre où l’on vous
-aperçoit, le restaurant où Nicole s’installe par hasard à une table
-toute proche... Et l’on ne peut cependant s’enfermer chez soi, se
-boucler, vivre comme en prison. La prison où l’on se croit libre est
-assez rigoureuse déjà!</p>
-
-<p>Mathieu souffre de cette incertitude; des souvenirs lui rendent son mal
-plus cuisant. Eh quoi! une enfance orpheline, une jeunesse enfermée, une
-adolescence étroite, sans joie, où quelques visites à un vieil oncle
-singulier accentuaient encore sa détresse; quelques années de plaisir à
-Paris... qu’en avait-il retenu? des grimaces, de petits<span class="pagenum"><a id="page_109">{109}</a></span> calculs
-d’intérêt, de fausses larmes, de faux serments qui ne prétendaient même
-pas à convaincre ni à toucher, étant de passage, comme tout le reste.
-Lui serait-il donc défendu de goûter au sel de la vie, à ce que la vie
-offre de grand et de sincère, à la belle amitié avec un être qui vous
-comprend et vous ennoblit, au bel amour qui vous élève toujours plus
-haut, qui dégage des nuées, qui rend limpide le ciel que l’on porte en
-soi, et dont l’âme s’illumine?</p>
-
-<p>Pourquoi ne pouvait-il toucher à ces fruits spirituels, à ces fleurs
-secrètes? Pourquoi ne trouvait-il à portée de sa main que du rebut fait
-de grappes gâtées et de corolles fausses?</p>
-
-<p>Mathieu se posait la question, mais ne savait y répondre. Quant à ses
-projets de voyage, il les avait écartés pour de bon: courir le monde
-deviendrait vite un amusement de touriste; le voyage mieux entendu qu’il
-rêvait naguère exigeait une préparation longue qu’il n’avait plus le
-courage d’entreprendre; il était envahi<span class="pagenum"><a id="page_110">{110}</a></span> de paresse... de quelle paresse
-étrange, nouvelle, dont le goût lui semblait inconnu? Cela montait
-insidieusement, comme ferait une peur sourde, cela l’écartait de toute
-action immédiate, l’engageant à la remettre au lendemain, et surtout
-cela lui faisait un malaise, une langueur inquiète, la stupeur que les
-bêtes ressentent prostrées sous l’orage menaçant. Mais encore une fois,
-où trouver une raison à tout cela, un allégement, un remède? et que
-faire en attendant?... Continuer d’attendre?<span class="pagenum"><a id="page_111">{111}</a></span></p>
-
-<h2><a id="XVII"></a>XVII</h2>
-
-<p>Huit jours plus tard, Mathieu, monté sur Flea, le cheval étourneau de
-Sam Harland, galopait joyeusement à travers les prés. L’air était encore
-vif à cette heure matinale. On ne pouvait que se plaire à pareil
-exercice, sur une herbe si fraîche et sous un ciel si pur. Leslie venait
-de passer qui menait des bêtes à l’eau avec de grands gestes centauréens
-et des cris enthousiastes. Un pantalon de toile bleue pour tout vêtement
-représentait encore une concession absurde, à son avis, puisque l’on ne
-se sent soi-même que nu. Harland avait fait de beaux essais de saut de
-barrière, et Plug tâchait de tomber sans dommage, et le plus
-ridiculement possible, du dos de<span class="pagenum"><a id="page_112">{112}</a></span> l’âne qu’il enfourchait. D’autres
-écuyers s’entraînaient au lasso devant un mannequin servant de but.
-Mathieu se contentait d’un galop modeste qui le ravissait; de plus, il
-remarquait avec satisfaction que Flea, dont l’humeur était ombrageuse, à
-l’ordinaire, et qui l’avait désarçonné plusieurs fois, lui obéissait,
-maintenant, le mieux du monde. Le front dans le vent, il buvait l’air,
-puis il fermait les yeux, un instant, pour goûter sa joie, et les
-rouvrait pour reconnaître, alentour, l’herbe, le ciel, les bois et,
-là-bas, scintillante, miroitante, déjà criblée de soleil, la mer.</p>
-
-<p>Bientôt il aperçut Mme Randal coiffée d’un béret noir, culottée de noir,
-à califourchon sur Mouse, sa jument grise. Elle portait une rose rouge à
-son corsage: amazone habillée en adolescent, elle avait vraiment belle
-allure. Ils se croisèrent, ils se saluèrent du geste et de la voix. Tout
-à coup, Mathieu se ressouvint d’un vers lu jadis: «Contre le sein brûlé
-d’une antique amazone...» Il se représenta Mme Randal tenant au poing,
-en place de cette cravache<span class="pagenum"><a id="page_113">{113}</a></span> inutile, un javelot, et le brandissant, mais
-l’image s’effaça vite pour se proposer d’autre façon: une valkyrie qui
-foulerait des nuées... et l’héroïque appel sonna à ses oreilles.</p>
-
-<p>Mathieu s’arrêta net. Mme Randal faisait le tour de la prairie, au petit
-galop, puis elle la traversa d’une allure plus vive, sauta plusieurs
-fois le ruisseau, revint et frôla presque le cheval immobile. Mathieu en
-ressentit un léger agacement, car elle n’avait plus tourné la tête; elle
-semblait tout occupée de sa course et de cela seulement... Il admirait
-sa grâce, sa vigueur, plus manifestes que jamais: cette danseuse se
-révélait écuyère étonnante, et son costume peu féminin n’offrait
-pourtant, si crânement, si simplement porté, rien de théâtral, malgré la
-touche de romantisme, et surtout rien d’équivoque.</p>
-
-<p>Flea piaffait, agacé lui aussi. Mme Randal acheva son tour. Que
-n’invitait-elle Mathieu à la rejoindre?... Elle s’éloignait déjà. Il en
-eut un surcroît de mauvaise humeur et, pour se justifier, inventa<span class="pagenum"><a id="page_114">{114}</a></span> de
-mauvaises raisons: ils galoperaient si bien de conserve! à rester seule,
-ainsi, Mme Randal lui semblait faire de la parade, un numéro, un sketch
-d’équitation! Pourquoi? pour le charmer? pour l’éblouir? Il n’avait
-nulle envie de reprendre une promenade solitaire, de sentir la brise sur
-son front, sur ses yeux... Mme Randal repassa encore... Subitement,
-Mathieu ne put se tenir de toucher du talon le flanc jaune de Flea et de
-rendre la main.</p>
-
-<p>Flea n’en demandait pas tant pour faire un beau partir en coupant la
-prairie, même il dépassa Mouse et, comme l’on se trouvait sur la pente
-qui menait à la mer, par prudence, Mathieu ne voulut pas l’arrêter trop
-court. Bientôt il s’aperçut que Mme Randal en profitait: elle avait
-changé de direction et remontait vers le village. Il la suivit, poussant
-Flea, l’excitant de son mieux. Quand l’amazone vit ce cavalier à ses
-trousses, elle aussi entra dans le jeu, et Mouse étant vaillante, Flea
-plus petit, moins robuste, moins bien<span class="pagenum"><a id="page_115">{115}</a></span> monté, fut gagné de vitesse.
-Course folle... Soudain, Mme Randal tourna dans le bois et, le ruisseau
-franchi, disparut, entraînant Delannes après elle. Quelques instants
-plus tard, il la revit, bricolant savamment entre les arbres et les
-buissons. Mathieu se fatiguait, la tête perdue, les mains nerveuses,
-grisé, non plus de vent et de vitesse, mais de chaude colère à sentir
-que cette femme se moquait de lui. Il l’atteignit enfin. Elle avait
-sauté à terre, sans aide, et caressait le museau de Mouse qui encensait
-doucement.</p>
-
-<p>«Bonne course, n’est-ce pas?» dit-elle.</p>
-
-<p>Et tout de suite elle ajouta sur un ton de reproche:</p>
-
-<p>«Mais il ne faut pas trop demander à des chevaux délicats...»</p>
-
-<p>Mathieu aurait voulu parler d’autre chose.</p>
-
-<p>«Et «fort comme un cheval» est une expression absurde, indigne d’un
-cavalier.»</p>
-
-<p>Allait-il entendre un cours d’équitation sentimentale? Il avait mis pied
-à terre<span class="pagenum"><a id="page_116">{116}</a></span> aussi et se tenait près d’elle, encore essoufflé, toujours
-furieux. Il se reprit un peu, pour la complimenter sur son art
-d’amazone; il dut le faire habilement, car elle sourit, mais il se
-trouvait ridicule et en avait honte... Et puis, surtout, il eût voulu
-savoir ce que pensait Mme Randal.</p>
-
-<p>«Si je monte à peu près bien, dit-elle, ce n’est pas venu tout seul,
-croyez-moi! les débuts furent pénibles; mais cela me plaisait et j’aime
-les chevaux... Tiens! voilà Sam Harland... Sam! ramenez donc Mouse et
-Flea à l’écurie; bouchonnez-les et mettez-leur des couvertures.»</p>
-
-<p>Harland considéra d’un air scandalisé les deux bêtes en sueur.</p>
-
-<p>«Oh!... c’est du joli! D’ailleurs, je le prévoyais: je venais pour cela,
-Madame.»</p>
-
-<p>Il passa les brides à ses bras et, comme il s’en allait, son regard
-chargé de reproches s’appesantit sur Mathieu.</p>
-
-<p>«Maintenant, regagnons chacun notre logis.</p>
-
-<p>&#8212;Déjà, Madame! Vous n’attendrez pas un instant? Nous voilà seuls... Je<span class="pagenum"><a id="page_117">{117}</a></span>
-désirais tant vous revoir, vous serrer la main! Tout à l’heure, j’avais
-l’impression que vous tentiez de m’échapper, quand vous galopiez devant
-moi, sur la prairie... et j’en souffrais; je vous admirais parce que
-vous me paraissiez si belle, et je vous détestais parce que vous tâchiez
-de me fuir... car c’est bien cela que vous faisiez, n’est-ce pas?</p>
-
-<p>&#8212;Oh! monsieur Delannes!... répondit la voix triste d’Ida.</p>
-
-<p>&#8212;Mais la course est finie: je retrouve mon amie d’il y a huit jours, à
-qui j’ai si souvent pensé depuis...»</p>
-
-<p>Mathieu ressentit au même moment une gêne horrible qui dura juste le
-temps d’une fulguration, pas assez pour qu’il interrompît sa phrase:
-gêne d’avoir adressé maintes fois des paroles analogues, sur un ton très
-passionné, à de petites Parisiennes accueillantes.</p>
-
-<p>«... Si souvent, reprit-il, et avec tant de sollicitude!»</p>
-
-<p>En achevant, Mathieu se découvrait de nouveau une âme obscure.<span class="pagenum"><a id="page_118">{118}</a></span></p>
-
-<p>«Non, c’est faux!</p>
-
-<p>&#8212;Oh! je sais bien! vous ne croirez pas un mot de ce que je dis, et cela
-est tout naturel... Comment pourriez-vous me connaître?...»</p>
-
-<p>Mathieu rendait la main au mensonge. Mieux encore que Flea traversant la
-prairie ensoleillée, le mensonge était lancé pour une longue course.</p>
-
-<p>Et Mathieu parla.</p>
-
-<p>Il parla avec ferveur, avec subtilité, sur un ton de franchise ouverte
-et parfois de supplication. Il ne parlait pas pour lui-même: il faisait
-parler un homme épris qui avoue enfin son beau désir; il parlait bien.
-Son inconsciente méthode fut retorse: trop évidente, trop simple, car on
-ne ment pas aussi simplement, elle valait par l’accent. Il se trouvait à
-ce tournant de la vie où un hasard vraiment divin fait apparaître cela
-même qu’on attendait, dont la venue est un éblouissement: l’amour. Il
-disait le premier soubresaut qui, devant la merveille, laisse interdit,
-et la peur que cette présence donne et la<span class="pagenum"><a id="page_119">{119}</a></span> déroute où elle jette qui la
-brave... Mesure de la voix, sincérité, sobriété du geste, expressions de
-la face allant du pathétique au douloureux, rien n’y manquait! même pas
-l’aveu couvert de la mauvaise foi... (tant de brusque hardiesse était
-inconcevable, on ne pouvait admettre la plénitude d’un tel cœur!... sans
-doute... et cependant...), puis, ce fut une prière très humble, toute
-basse, qui se troublait, qui s’égarait, qui ne s’affermissait que par
-l’espérance lointaine d’être agréée enfin et qui, devant une chimère si
-folle, renonçait aussitôt, ou faisait semblant.</p>
-
-<p>«Taisez-vous, monsieur Delannes!»</p>
-
-<p>Cri de colère? non: de détresse tout au plus.</p>
-
-<p>Et Mme Randal parla à son tour.<span class="pagenum"><a id="page_120">{120}</a></span></p>
-
-<h2><a id="XVIII"></a>XVIII</h2>
-
-<p>«Vous aussi!... vous aussi!...»</p>
-
-<p>Elle ne sut dire que cela, d’abord; ensuite ce fut le déchirement:</p>
-
-<p>«C’est donc une vocation! il faut que j’en prenne mon parti: je ne
-connaîtrai les hommes que pour me défendre d’eux! toujours, j’en serai
-entourée comme de bêtes... Non! les bêtes sont meilleures, les bêtes
-sont plus pures que les hommes; eux s’avancent vers moi avec un sourire;
-ils causent en toute franchise, sur un ton de camarade, à cœur ouvert,
-ainsi que des amis; ils plaisantent ou parlent sérieusement, ils
-m’intéressent, en passant ils me flattent, et puis je m’aperçois qu’ils
-font la roue; me voilà prévenue! je n’ai<span class="pagenum"><a id="page_121">{121}</a></span> qu’à me tenir sur mes gardes:
-je sais ce qui va suivre... Ou bien, ils deviennent soudain moroses, ils
-ne desserrent plus les dents, ils me regardent sans oser rien dire, mais
-ils me montrent leur détresse autrement: je la vois dans leurs yeux, je
-l’entends, je l’écoute dans leur rire qui a perdu sa gaîté, je la
-remarque dans leurs gestes, dans leurs façons de marcher, de saluer, de
-se tourner vers moi subitement et de se détourner plus vite encore...
-Ils souffrent, je les aide à souffrir, ils souffrent à cause de moi. Ils
-n’ont pas le courage d’avouer ce qu’ils pensent et pas celui non plus de
-le cacher! C’est, à la longue, un spectacle lugubre qui brise les nerfs.
-L’un ou l’autre: la brute en folie ou le mendiant malheureux. Tous, vous
-vous montrez ainsi, dès que je vous connais un peu. Vous-même l’avez
-remarqué, lorsque vous parliez de mon influence sur les hommes du camp.
-Au lieu de vous taire, par décence, par charité, vous me l’avez dit,
-cruellement, pour me blesser, pour que je saigne!... Ah! je ne
-l’ignorais pas,<span class="pagenum"><a id="page_122">{122}</a></span> cette influence! Moi qui n’aime que la liberté, qui ne
-cherche que la liberté, je ne me sens jamais libre, je rencontre partout
-des pièges tendus afin que je trébuche, que je me fasse mal, car vous
-êtes méchants! (Pas vous seul... tous!) Voilà qui ôte le goût de vivre!
-Ah! quand pourrai-je surprendre, dans les yeux d’un homme vivant près de
-moi, le regard clair qui ne sous-entend rien?... Les enfants ont ce
-regard, direz-vous? Non: les enfants voient bien vite que j’ai peur et,
-pour cela, s’éloignent de moi... C’est moi qui leur fais peur! En vous,
-j’avais presque confiance; je me disais: il sera peut-être l’ami. Je me
-montrais encore une fois stupide... Nous galopons à travers vos prés; je
-pense que vous jouez à la course; je me hâte, vous aussi... vous essayez
-donc de me dépasser? eh non! vous tâchez de m’atteindre, et déjà vous
-savez pourquoi!... Alors, maintenant, je vous déteste, monsieur
-Delannes, puisque vous ressemblez à tous les autres, et je vous prie...
-lâchez mon bras!... et je vous prie de me quitter à l’instant.<span class="pagenum"><a id="page_123">{123}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;Vous me pardonnerez, Madame, répondit Mathieu d’une voix sourde et
-confuse; votre colère vous aveugle; ne soyez pas injuste! Vous ne sentez
-ni la sincérité de mes paroles, ni celle de mon profond repentir! Ce
-sera pour demain: vous aurez oublié; vous verrez alors les choses telles
-qu’elles sont... Vous viendrez chez moi, un jour très proche;
-paisiblement, là-haut sur la terrasse, nous causerons de notre double
-erreur, en vrais amis, et je vous convaincrai de mon respect, de mon
-amour... Adieu, madame Randal, non!... à bientôt.»</p>
-
-<p>Il s’éloigna, sans dire plus et sans se retourner. Comme il sortait du
-bois, il vit paraître Avery Leslie, à pied, vêtu seulement d’un pantalon
-bleu et qui lui dit:</p>
-
-<p>«Oh! tout à l’heure, je vous voyais de la plage; il ne faut pas galoper
-si vite! Flea aura pris froid, et puis il ne faut pas faire semblant de
-chasser, monsieur Delannes... elle pourrait avoir peur.»</p>
-
-<p>Mathieu n’était pas du tout en veine<span class="pagenum"><a id="page_124">{124}</a></span> d’écouter les remontrances d’un
-adolescent américain...</p>
-
-<p>«Viendra-t-elle?» se demandait-il...</p>
-
-<p>«Viendra-t-elle? se demandait-il encore, un quart d’heure plus tard, en
-rentrant chez lui. Viendra-t-elle?»<span class="pagenum"><a id="page_125">{125}</a></span></p>
-
-<h2><a id="XIX"></a>XIX</h2>
-
-<p>Ida Randal essayait de se recueillir. Elle avait d’abord longuement
-songé à elle-même, mais ne parvenait qu’à brouiller un esprit déjà perdu
-et mettre plus encore d’agitation dans un cœur en désordre. Il lui
-fallait se rendre à l’évidence: non, elle ne pouvait échapper à sa joie.
-Sa joie la reprenait toujours; elle avait beau fuir, la joie aux lèvres
-chantantes savait la rattraper, et si, par ruse, elle se cachait au sein
-de quelque vieux souvenir, c’était en vain: elle se découvrait, elle se
-livrait bientôt elle-même, tant la joie chantait clair, tant cet appel
-semblait persuasif et tant le souvenir gardien la protégeait peu.<span class="pagenum"><a id="page_126">{126}</a></span></p>
-
-<p>De quel bénéfice pouvait être une évocation austère et grave, noble, à
-coup sûr, mais glacée, au passage de ce glorieux fantôme à la démarche
-vivante et dansante, aux mains pleines de fleurs, et qui chantait!</p>
-
-<p>Oui, Randal l’avait sauvée de la misère, de la honte, peut-être; ses
-attentions ne se comptaient plus, délicates et même tendres; sa bonté ne
-se lassait pas, mais la joie avait une autre bonté, moins voulue, et
-d’autres attentions, incessantes, que l’on ne pouvait dénombrer, qui
-toutes ravissaient le cœur: un geste, une parole, un sourire, une façon
-de dire, une façon de penser, un regard... et chaque fois on en
-ressentait ce même ineffable saisissement, ce même sursaut, et chaque
-fois, résonnait l’écho de cette voix qui chante, l’exaltant écho de la
-joie.</p>
-
-<p>Que valaient, au juste, les discours de Randal, ses théories, ses
-préceptes, ses principes?... Oh! l’ennui qui s’en dégageait!... Randal
-disait toujours la vérité. Ce soir, Ida préfère le mensonge... Mais<span class="pagenum"><a id="page_127">{127}</a></span> une
-piqûre aiguë lui perce la poitrine, soudain: le mensonge? la joie
-peut-elle donc mentir? mentir en souriant, en souriant ainsi? mentir en
-chantant, et de cette voix?</p>
-
-<p>&#160; </p>
-
-<p>Ida est seule dans sa chambre où le crépuscule glisse des ombres grises.
-Randal, occupé par de longues besognes, ne viendra pas. Elle s’écoute
-vivre. Pourquoi cette révolution dans le cours égal de ses jours?
-Parfois, elle souffrait de leur règle exacte et scrupuleuse, elle
-s’indignait d’être soumise à un maître qu’elle n’avait pas choisi,
-qu’elle supportait, en somme, sans trop d’impatience: un bon maître.
-Elle l’accorde, il fut un bon maître; elle se le répète, mais
-l’affirmation est inutile: ce sont là des paroles vides, privées
-d’accent, dont elle saisit à peine le sens. Maintenant, elle revient à
-la raison, elle comprend: le bon maître est celui qu’on aime, celui
-qu’elle aime... ce dernier mot, elle l’a tout au plus balbutié du bout
-des lèvres, sans presque le dire. Eh!<span class="pagenum"><a id="page_128">{128}</a></span> qu’importe! puisqu’elle l’a
-dit!&#8212;Le bon maître est celui qui vient vers elle malgré lui, qu’elle
-n’a pas appelé et qui l’a néanmoins entendue, qui ne la chargera pas de
-chaînes, mais simplement la prendra par la main et l’emmènera.&#8212;Celui-là
-sera le bon maître.</p>
-
-<p>Une rumeur la distrait: d’abord un hennissement de cheval, puis des voix
-bourdonnantes; on se dispute à l’écurie. Tout ce monde qui l’entoure ne
-lui est-il pas cher d’une certaine façon? Ne ressent-elle pas de
-l’orgueil à connaître son influence sur ces hommes simples qui
-l’écoutent avec une attention dévote, comme des enfants sérieux et
-sages? Ne vont-ils pas souffrir, elle partie?</p>
-
-<p>Un regret encore mal défini se présente... Partir! partir! l’idée de
-partir lui fait lâcher prise aussitôt; d’ailleurs, elle tenait le regret
-d’une bien faible main.</p>
-
-<p>Elle voudrait penser aux jours qui viendront: non pas à mercredi
-prochain, par exemple, non pas à la fin de la semaine<span class="pagenum"><a id="page_129">{129}</a></span> suivante (cela se
-devine trop aisément), mais plus loin, aux mois, à l’an d’après, et plus
-loin encore, aux jours qu’elle ne voit guère, qu’elle imagine peu.</p>
-
-<p>Elle se martyrise en tâchant de se figurer vieille, auprès de lui, plus
-âgé; moins belle, auprès de lui, plus grave; moins souple en sa grâce
-vigoureuse, auprès de lui qui, tendrement, la soutient de son bras;
-toujours aimante, auprès de lui qui l’aime toujours. Ah! qu’elle désire
-évoquer en elle-même ce beau spectacle!&#8212;Non! non! c’est impossible!
-elle ne peut pas!&#8212;Ida ne pense qu’à aujourd’hui ou bien à cette heure
-qui dépend d’elle, qui, suivant son vœu, commencerait tout de suite, ou
-qui ne sera pas.</p>
-
-<p>A ses oreilles, la joie chante encore, et cependant Ida Randal reste
-écroulée au fond de ce fauteuil, dans un coin de sa chambre obscure,
-sans forces pour agir, éblouie dans l’ombre. De temps en temps, une
-image surgit, de délice ou de désolation, un doute inattendu, une
-question harcelante, la mémoire d’un instant échu<span class="pagenum"><a id="page_130">{130}</a></span> qu’elle croyait
-effacé, si précis, si vivant en toutes ses nuances qu’il lui semble
-odieusement le revivre. Elle se souvient d’elle-même au point d’oublier
-que ce souvenir où elle joue un tel rôle appartient au passé...
-Saura-t-elle aimer?</p>
-
-<p>Ceux-là qui la regardent d’un si beau regard fidèle, ses amis du camp,
-la rappelleraient en vain, elle le sait bien, mais ici, elle est reine
-d’un petit peuple aimant et sincère... Là-bas, saura-t-elle se faire
-aimer?</p>
-
-<p>Il lui vient une grande honte, soudain. Si cette pensée le touchait de
-loin, s’il avait vent de cette incertitude, lui qui, à la même minute,
-pense à elle, rêve d’elle, la désire, offre sa vie... oh! comme elle
-rougirait!</p>
-
-<p>Et l’effort paraît surhumain de se lever, de marcher jusqu’à la porte,
-de l’ouvrir, de franchir le seuil, de traverser toute la prairie en
-pente douce, puis de marcher encore, d’atteindre la terrasse et l’autre
-seuil... Enfin, pour souffrir davantage, elle se dit que peut-être ne
-l’aura-<span class="pagenum"><a id="page_131">{131}</a></span>t-il pas attendue, qu’il ne sera pas là, debout, en expectative
-du bonheur, attentif au moindre bruit.</p>
-
-<p>&#160; </p>
-
-<p>On n’y voit plus clair du tout.</p>
-
-<p>Ida se lève, allume une bougie. Elle ignore maintenant ce qui se passe
-en elle, et même ce que peut révéler son image. Elle s’approche de sa
-glace, elle se regarde dans la glace, longuement, haussant et baissant
-la petite flamme pour mieux se voir.&#8212;Une figure immobile, très blanche,
-très pâle, une figure qui ne dit rien, mais, peu à peu, il semble que la
-bouche s’anime; un sourire naît sur les lèvres, dans les yeux; elle
-sourit, comme en extase, possédée par une trop haute, par une trop
-splendide joie... Alors Ida se détourne de son reflet, ferme la porte à
-double tour et, brusquement, souffle la petite flamme.<span class="pagenum"><a id="page_132">{132}</a></span></p>
-
-<h2><a id="XX"></a>XX</h2>
-
-<p>Elle ne vint pas. Il l’attendit patiemment. Elle ne vint pas.</p>
-
-<p>Mathieu ne sortait plus, sa patience s’usait, il n’allait plus au camp,
-ne sachant au juste à quelle heure viendrait Ida Randal; mais elle ne
-vint pas. Il tâcha de raisonner son aventure, de l’examiner de
-sang-froid. Pourquoi rester ainsi à l’affût de quelqu’un qui ne
-paraîtrait point?... Attente absurde!... et néanmoins, il l’attendait,
-mais elle ne vint pas.</p>
-
-<p>Pourtant, il fallait qu’elle vînt; cela ne pouvait durer ainsi. Mathieu
-se sentait tout changé, d’humeur hargneuse. Il parlait à peine à son ami
-Hourgues et sans aménité: attendre tout un jour, tous<span class="pagenum"><a id="page_133">{133}</a></span> les jours qui
-suivent, du matin jusqu’au soir, se réveiller, la nuit, pour attendre
-encore, cela aigrit, cela exaspère, cela rend agressif. Plus tard, quand
-elle serait venue, on verrait bien, on discuterait, on se rendrait
-compte, on retrouverait la liberté de penser et d’agir... Halluciné par
-cette attente, Mathieu était chez lui comme en prison. Il n’en pouvait
-plus! Il fallait que quelqu’un lui ouvrît la porte qu’il ne pousserait
-pas tout seul. Quand Ida se plaignait de n’être point libre, savait-elle
-tout le poids d’une contrainte, celle d’attendre?...</p>
-
-<p>«Je prends des façons de neurasthénique, se disait Mathieu, car en
-somme, depuis plusieurs jours, je souffre simplement des suites de
-l’accès de fureur qui me prit quand cette proie que je poursuivais par
-jeu, d’abord, et sans passion, puis tout au plus par désir, voulut
-s’échapper et y parvint.»</p>
-
-<p>Mais que lui servait de faire preuve de bon sens, puisqu’il attendait
-encore? Jamais il ne songea même à lui écrire, à lui<span class="pagenum"><a id="page_134">{134}</a></span> faire tenir
-quelque message: c’eût été si facile! Non, elle devait venir chez lui,
-elle, femme libre qui forçait un homme libre à l’attendre. Afin de
-s’apaiser, sans doute, il imaginait cette visite, en construisait, en
-détruisait les incidents et la péripétie, ajoutait, effaçait un détail,
-remettait tout en scène, recommençait.</p>
-
-<p>&#160; </p>
-
-<p>Or, un matin, assis sur la terrasse de Villedon, Mathieu rongeait son
-frein et tâchait d’user le temps, de s’occuper, une heure encore, à lire
-les feuilles de Paris et à fumer des cigarettes. Ce matin-là, il se
-sentait plus calme, même il considérait son cas avec une certaine
-ironie. En somme, cette retraite lui pesait, l’ennuyait. Hourgues se
-montrait inquiet de sa méchante humeur, ce qui l’ennuyait aussi.
-L’ironie de son point de vue s’accentua: il se moqua durement de
-lui-même et sa contrainte en fut allégée... Il résolut de reprendre sa
-vie normale où il l’avait laissée, comme l’on se rassied après s’être,
-un instant, levé de table.<span class="pagenum"><a id="page_135">{135}</a></span></p>
-
-<p>«Oui, se dit-il, mais le plat s’est refroidi... Mes sentiments ont dû
-faire de même.»</p>
-
-<p>Il eut un sourire de mauvais aloi, de mauvais goût.</p>
-
-<p>«Allons! je ne suis qu’un imbécile, et je le prouve abondamment.
-Voilà-t-il pas des histoires, pour peu de chose! Je rencontre une femme
-d’un genre assez particulier que je ne connais pas, auquel, jadis, Gaby,
-Lily, Nicole ni May Read ne m’avaient habitué, une femme qui ne leur
-ressemble guère, oh! non! mais qui, peut-être... de fait, je n’en sais
-rien... et je m’emballe! et je me rends malheureux! Quelle tête de turc
-j’aurais présentée à mon vieil oncle!»</p>
-
-<p>Mathieu rabattit sur ses genoux le journal qu’il ne lisait plus et
-regarda devant lui. Villedon n’avait pas changé, le paysage ne perdait
-rien de son attrait, le charmait comme à l’ordinaire, offrait, pour
-l’après-midi, une délicieuse promenade et, au retour, en compagnie de
-certains membres du cirque, un bain de<span class="pagenum"><a id="page_136">{136}</a></span> mer tonifiant où «l’ami
-français» ferait les pires farces à Sam Harland, nageur médiocre.</p>
-
-<p>«On s’amusera!»</p>
-
-<p>Alors seulement, Mathieu entendit quelqu’un pousser à petit bruit la
-grille du jardin. Il sut tout de suite qui lui rendait visite. Il ne
-s’étonna point. Il se leva, jeta sa cigarette et s’avança d’un pas
-tranquille de propriétaire bien appris qui sait vivre.</p>
-
-<p>Elle était venue.<span class="pagenum"><a id="page_137">{137}</a></span></p>
-
-<h2><a id="XXI"></a>XXI</h2>
-
-<p>Ida Randal parlait avec modération, sur un ton de froideur calculée,
-cependant sa bouche était instable, son regard un peu fixe; ses mains
-aussi obéissaient mal, tremblaient. Elle ne contrôlait parfaitement que
-sa voix.</p>
-
-<p>«La dernière scène, je devrais dire la dernière réprimande, car James
-ordonne et punit mais jamais ne se fâche, fut au sujet de cette danse de
-music-hall que j’invente et qu’il déclare «indigne d’une chrétienne».
-Comme si un sketch devait avoir les qualités d’un sermon!».</p>
-
-<p>Que James Randal fût un honnête homme, méritant l’estime et certaine
-admiration, un homme d’élite à sa manière,<span class="pagenum"><a id="page_138">{138}</a></span> cela ne se discutait pas,
-étant reconnu d’avance; néanmoins, on peut juger diversement un
-prophète, directeur de cirque, suivant qu’on l’étudie au sein de sa
-tribu et de sa troupe, dans l’exercice de ses fonctions, ou qu’on
-l’envisage en chemise.&#8212;Ida Randal ne disait rien d’autre.</p>
-
-<p>Pour ce qui était de cette danse «indigne d’une chrétienne», la
-description terne et brève qu’elle en donna ne permettait guère de
-l’imaginer. En vérité, l’incident s’était produit dans des circonstances
-moins sommaires.</p>
-
-<p>On réservait d’habitude certain hangar, meublé d’un piano et de quelques
-banquettes, à des répétitions de music-hall qui n’exigeaient ni décor ni
-figuration; une estrade dressée au fond suffisait amplement à tous les
-besoins. Dans ce hangar dénommé «salle d’études», Ida était entrée, la
-veille, suivie d’un nègre qui posa sur le piano des musiques diverses.</p>
-
-<p>«Vous jouerez, dit-elle, les numéros 7, 14 et 57, à la suite.»</p>
-
-<p>Par son sketch de danse, «lever du<span class="pagenum"><a id="page_139">{139}</a></span> jour», elle comptait rendre sensible
-l’attente anxieuse, l’exaltation et la joie d’un être devant l’aube et
-l’aurore. De semblables «chorégraphies décoratives» avaient fait un
-certain bruit, surtout dans les grandes villes, et lui attiraient force
-compliments. Des critiques réputés s’y intéressèrent au point de lui
-consacrer de longs articles, et l’affiche ne laissait pas ignorer
-qu’elle imaginait elle-même ces séduisantes créations.</p>
-
-<p>Elle écouta les trois mélodies correspondant aux trois moments de la
-danse, fit des recommandations précises à l’accompagnateur et monta sur
-les planches.</p>
-
-<p>Quelqu’un poussait la porte du hangar.</p>
-
-<p>«Nous ne vous gênerons pas en assistant?» demanda Sam Harland que
-suivait Avery Leslie.</p>
-
-<p>Après une courte hésitation, elle se décida. Peu importait: comme elle
-le danserait plus tard en public, pourquoi ne pas juger tout de suite de
-l’effet produit par son «lever du jour»?<span class="pagenum"><a id="page_140">{140}</a></span></p>
-
-<p>«Entrez, entrez! vous me direz votre opinion à la fin seulement.</p>
-
-<p>&#8212;Le Maître viendra dans quelques minutes.»</p>
-
-<p>Elle ne put réprimer un geste de mauvaise humeur: James la surveillerait
-donc toujours! Tant pis! elle tâcherait d’oublier sa présence.</p>
-
-<p>«Personne d’autre, en tout cas; après lui, vous donnerez un coup de
-clef.»</p>
-
-<p>Et, s’adressant au nègre:</p>
-
-<p>«Commencez.»</p>
-
-<p>La trame de ses pas était fixée, déjà; il lui restait à trouver la
-broderie et les couleurs: la mimique expressive qui animerait
-l’ensemble. Elle ne chercherait pas à se vêtir de façon rare ou
-surprenante: n’importe quelle robe très ample, de tissu léger, de teinte
-grise, comme elle en portait une, ferait l’affaire. Maintenant, alerte,
-le pied sûr dans le chausson serré, il lui venait une vague curiosité de
-ce qu’elle allait entreprendre.</p>
-
-<p>Elle dansa.<span class="pagenum"><a id="page_141">{141}</a></span></p>
-
-<p>Elle errait, en pleine nuit, sur le tapis de mousses d’une clairière; de
-hautes ombres immobiles l’entouraient de tous côtés mais ne la
-protégeaient point: elle était prise dans le cercle noir de ces
-gardiennes tressant leurs longs bras. A quoi servait d’invoquer le ciel?
-rien ne répondait jamais à son geste de supplication. Il ne lui restait
-que de danser suivant la rumeur du feuillage, de danser pour se
-distraire de la nuit, de danser pour fuir un peu, sans nul espoir de
-s’échapper.</p>
-
-<p>«Oui, c’est cela: diminuez le vent sans brusquerie et reprenez ensuite
-doucement.»</p>
-
-<p>Affreux silence! instant saisissant qui la tient immobile, toute droite,
-les mains basses, grandes ouvertes, et lorsque le bruissement se fait
-entendre de nouveau, elle en a peur: elle s’accroupit sur la mousse,
-elle tremble, puis se relève, se jette à droite, se jette à gauche,
-toujours en vain, car toujours un arbre noir se dresse devant elle,
-l’oblige à reculer, la repousse,<span class="pagenum"><a id="page_142">{142}</a></span> alors quelle voudrait bondir, tenter
-le grand saut libérateur dans l’ombre.</p>
-
-<p>Et bientôt, elle renonce: vaincue par l’effroi, elle perd courage, elle
-s’abandonne; chacun de ses gestes est une plainte; elle appelle la nuit
-pour s’y ensevelir, elle livre à la nuit son pauvre corps brisé, elle
-s’étend par terre, elle s’étire mollement, en attendant la nuit qui va
-venir; exténuée, elle s’offre à la nuit.</p>
-
-<p>Soudain, elle se redresse un peu sur ses deux bras raidis&#8212;Ce faible
-gazouillis... où donc?... elle écoute,&#8212;et le gazouillis devient un
-chant d’oiseau. Ah! quel relâche en sa dure angoisse! l’oiseau chante:
-divine charité! Elle est debout et l’oiseau chante; alors elle danse,
-elle danse en reconnaissance de ce chant, elle dessine des méandres, en
-imitant le labyrinthe de ce chant.</p>
-
-<p>Mais que voit-elle, pour s’étonner ainsi, pour paraître à ce point
-stupéfaite, si peu rassurée encore et comme incrédule? Là-haut, ne
-dirait-on pas que le ciel s’éclaire, que la nuit supérieure est moins<span class="pagenum"><a id="page_143">{143}</a></span>
-sombre? Elle se blottit, peureusement, contre le tronc d’un grand
-chêne... Elle attend. Est-ce cela qu’annonçait l’oiseau? Oui, les murs
-de sa prison semblent s’ouvrir par féerique prodige; le rideau des
-arbres est moins opaque; serait-ce donc le jour, l’aube incertaine qui
-annonce le jour?</p>
-
-<p>Le jour va paraître, elle le sait! Elle se prend la tête dans les mains,
-elle court, insoucieuse de l’obstacle; elle ne danse plus, elle se lance
-en avant, d’ici, de là, avec des soubresauts et des écarts, le visage
-toujours enseveli, puis, tout à coup, elle s’arrête, elle regarde: c’est
-lui!</p>
-
-<p>Alors sa danse devient une danse de triomphe; elle a deviné le jour; la
-forêt autour d’elle s’approfondit, la clairière est toute grise, le
-feuillage revit, une brise murmure; voici enfin le jour! Elle danse pour
-le jour; la nuit n’est plus; elle danse pour le jour qui chante; elle se
-donne au jour, non plus comme elle se donnait aux ombres, mais d’un don
-libre et joyeux: elle offre au jour sa poitrine où le cœur<span class="pagenum"><a id="page_144">{144}</a></span> prend un
-rythme nouveau; elle offre ses bras qui sauront étreindre, ses mains qui
-sauront caresser; elle offre ses jambes et son ventre, et, d’un coup de
-tête, elle défait toute sa chevelure, pour offrir au jour ses cheveux.</p>
-
-<p>«Il faudra bien veiller à ce que le rideau tombe juste à cet instant. Je
-suis sûre de l’effet, car je retire mon peigne sans qu’on puisse le
-voir, mais je n’aurai aucun moyen de sortir de scène si le rideau est
-levé. Ce sera délicat.»</p>
-
-<p>Elle s’explique sur un ton que l’essoufflement ne rend pas moins calme:
-elle parle de son métier.</p>
-
-<p>«Nous allons nous en occuper, interjeta James Randal, assis dans un coin
-et qui n’avait rien perdu de la danse. Chaussez-vous, recoiffez-vous et,
-surtout, mettez un manteau. Je vous attendrai dehors.</p>
-
-<p>&#8212;Je veux prendre l’air!» grogna Sam Harland à voix basse.</p>
-
-<p>Il sortit, laissant Avery tout secoué d’émotion.<span class="pagenum"><a id="page_145">{145}</a></span></p>
-
-<p>«Oh! madame Randal! que c’était beau! J’y songerai cette nuit, j’en
-rêverai chaque nuit!»</p>
-
-<p>Elle agréa l’hommage par un bon sourire.<span class="pagenum"><a id="page_146">{146}</a></span></p>
-
-<h2><a id="XXII"></a>XXII</h2>
-
-<p>«Mais pourquoi ne m’avez-vous pas fait signe? demandait Mathieu.
-J’aurais tant aimé voir cela!»</p>
-
-<p>Si vague que fût la description que cette femme donnait d’elle-même, si
-incertaine l’image qu’elle offrait de sa danse (elle employait les mots
-les plus secs, les plus froids et beaucoup de termes de métier qui ne
-rendaient rien), Mathieu n’en regrettait pas moins l’occasion manquée.</p>
-
-<p>«Hier, à cinq heures, pendant que vous dansiez, moi, je m’ennuyais en
-fumant des cigarettes.</p>
-
-<p>&#8212;Non, non... une esquisse, ça ne se montre pas. Plus tard, quand tout
-sera mis au point, on verra. D’ailleurs, j’aurais<span class="pagenum"><a id="page_147">{147}</a></span> été inquiète de ce
-que vous dirait mon mari: quand il s’indigne, il parle trop... Il veut
-placer son homélie! Je vous parais injuste? Ah! mon ami, il arrive un
-moment où l’on n’en peut plus, où le ver lui-même se retourne!»</p>
-
-<p>Elle s’exaspérait de ce que James fût toujours si autoritaire, si sûr de
-lui, qu’il édictât des lois plutôt que de donner des avis et que, chaque
-fois, implacablement, il eût raison. Elle s’était d’abord habituée,
-comme par lassitude, à cette vie coupée de commandements et de
-remontrances; elle haussait les épaules, elle n’écoutait pas.</p>
-
-<p>«Aujourd’hui, ce moyen de défense m’échappe: il me semble que James
-cherche les occasions de conflit au lieu de les éviter ou de les prendre
-seulement quand elles se présentent. Il s’ingénie à me blesser par des
-phrases courtoises, à me contrecarrer en tout... alors je réagis, je me
-révolte... Et puis, ce matin, songeant qu’un ami était là qui m’offrait
-ses conseils, son aide, son affection peut-être, je suis sortie<span class="pagenum"><a id="page_148">{148}</a></span> du
-camp, j’ai traversé la grande prairie et j’ai poussé la grille de votre
-jardin.»</p>
-
-<p>Chez Mathieu, pas la moindre émotion du genre où le cœur se révèle: rien
-que le sentiment du joueur qui gagne une partie bien jouée, et qui s’en
-félicite... Chez Ida Randal, une angoisse visible, clairement lue sur le
-visage harassé d’inquiétude, tout à coup: quelle serait la réponse de
-Mathieu?</p>
-
-<p>Elle fut habile encore, très cordiale, pleine de franchise, avec un
-accent de camaraderie tendre qui donnait confiance. Il installa Mme
-Randal près de lui, sur la terrasse, au grand air, et là, dans des
-fauteuils cannés, face à un charmant paysage, ils causèrent amicalement.
-Peu à peu, les traits d’Ida reprirent leur calme et ses yeux leur
-mobilité naturelle, tandis que ses mains se reposaient.</p>
-
-<p>«Par ce moyen, ma pauvre amie, vous supporterez l’épreuve si lourde,
-disait Mathieu; vous savez maintenant où venir; je serai là, toujours.
-Rien n’est changé, sauf que vous ne vous sentirez plus <span class="pagenum"><a id="page_149">{149}</a></span>malheureuse, que
-la moindre blessure sera pansée aussitôt et la parole méchante effacée.
-Vous reviendrez souvent, tous les matins si vous le pouvez: un instant,
-une heure, plus longtemps... L’après-midi, nous monterons à cheval
-ensemble et, plus tard, nous tâcherons de nous retrouver aussi le
-soir... n’est-ce pas?</p>
-
-<p>&#8212;Peut-être à pareille heure, demain, mon ami,» murmura-t-elle, quand
-elle lui prit et lui serra les mains, au départ, avec une sorte de
-ferveur reconnaissante.</p>
-
-<p>Mathieu remontait dans sa chambre.</p>
-
-<p>«Et, pour finir, se disait-il, j’y trouve du mécompte, car il est bien
-évident que je ne l’aime pas!»<span class="pagenum"><a id="page_150">{150}</a></span></p>
-
-<h2><a id="XXIII"></a>XXIII</h2>
-
-<p>La corde oblique s’attachait à un anneau maçonné en terre et à la
-fourche d’un vieux chêne de l’orée du bois, dont le tronc ne risquait ni
-de plier ni de rompre. Un filet tendu écartait d’ailleurs la possibilité
-même de tout accident. Avery Leslie, profitant de l’absence de James
-Randal, parti en voyage d’affaires de huit jours à Londres, lui
-préparait pour son retour la surprise d’un numéro compliqué mais
-surprenant et très propre à exciter les bravos, où, glissant le long de
-la corde après en avoir fait l’ascension méthodique, il enfilerait des
-bagues dorées sur une lance, tandis que Plug, invisible, produirait, à
-l’aide de quel instrument, on l’ignorait en<span class="pagenum"><a id="page_151">{151}</a></span>core, un bruit aigu,
-affreux, de déchirure, qui durerait autant que la glissade. Leslie
-devant fermer d’abord le parasol chinois qui lui servait de balancier
-et, par suite, être bien sûr de son équilibre au départ, ce beau travail
-exigeait une mise au point des plus minutieuses.</p>
-
-<p>Une douzaine de spectateurs assistaient aux premiers essais. Cela
-passionnait Mathieu qui avait fourni le bois de la lance, un long bambou
-très léger, bien en main, que l’on dorerait plus tard.</p>
-
-<p>«Ce sera joli au soleil et aux lumières, mais si l’on pouvait le faire
-au clair de lune, avec des anneaux et une lance d’argent, ou bien en
-crevant des bulles de savon! Et puis, songez donc! je porterais alors un
-maillot tout noir et une calotte noire sur la tête!</p>
-
-<p>&#8212;Avery! interrompit Mme Randal, il faut attendre le jour où notre
-cirque se rendra au pays des contes de fées...</p>
-
-<p>&#8212;Bientôt, Madame, bientôt! Déjà, vous, quand vous dansez...</p>
-
-<p>&#8212;Ce gosse est charmant!» dit-elle à Mathieu.<span class="pagenum"><a id="page_152">{152}</a></span></p>
-
-<p>La répétition fut peu satisfaisante et Leslie ne tarda pas à se sentir
-fatigué.</p>
-
-<p>«Rentrons, dit-il. Monsieur Delannes, Harland, Plug, aidez-moi donc à
-plier le filet. Merci; la corde peut rester, on la retendra, mais, la
-nuit, le filet s’abîme.»</p>
-
-<p>Quelques instants plus tard, Ida s’approcha de Mathieu:</p>
-
-<p>«Au revoir,» dit-elle.</p>
-
-<p>Puis elle ajouta secrètement:</p>
-
-<p>«Rentrez dans une demi-heure: vous me trouverez chez vous.»</p>
-
-<p>Le filet avait été mis en lieu sûr; Harland et Plug s’éloignaient.</p>
-
-<p>«Venez-vous avec moi jusqu’au camp? dit Leslie à Mathieu.</p>
-
-<p>&#8212;Bien volontiers, mon cher, et j’en profite pour vous féliciter... Très
-réussies, cette montée, cette descente... M. Randal sera content.</p>
-
-<p>&#8212;La descente, oui, on applaudira, on aura l’impression d’étrangler,
-d’étouffer, ce qui ravit le public, mais moi, c’est la montée que je
-préfère: cela signifie quelque chose... Pendant la montée, je me répète<span class="pagenum"><a id="page_153">{153}</a></span>
-la chanson dont nous parlions, l’autre soir, et je l’entends. Je quitte
-la terre, je m’élève à cause d’elle. Je deviens de plus en plus pur, je
-chante cette chanson pour moi-même, je sens que je m’éloigne du mal, que
-je monte vers ce qui est beau, vers ce qui est bon, vers ce que chante
-ma chanson, et un jour, ou peut-être cette nuit de lune où je serai vêtu
-de noir, la chanson m’entraînera plus haut encore, si haut! si haut que
-j’atteindrai le ciel, et alors je serai heureux.</p>
-
-<p>&#8212;Vous deviendrez un grand danseur de corde, Avery...</p>
-
-<p>&#8212;Si Dieu le veut... Mais vous voici arrivé. Vous verrai-je demain?</p>
-
-<p>&#8212;Assurément.»</p>
-
-<p>&#160; </p>
-
-<p>Mathieu se dirigea vers son logis où il savait trouver Ida. Il songeait
-en marchant.</p>
-
-<p>«Pourquoi pas une amie, puisque je ne l’aime pas d’amour? Cet enfant est
-plus près du grand amour que je ne fus jamais... Je la vois souvent, je
-crois l’aimer quand<span class="pagenum"><a id="page_154">{154}</a></span> je suis auprès d’elle, mais c’est tout autre chose,
-l’amour!»</p>
-
-<p>Il poussa la grille.</p>
-
-<p>«Connaîtrai-je l’amour où l’on se sent heureux et libre à la fois?»</p>
-
-<p>Il entra sur la terrasse.</p>
-
-<p>«Ida, mon amie!»</p>
-
-<p>Mme Randal parut...</p>
-
-<p>&#160; </p>
-
-<p>Et ce même jour, comme tombait le crépuscule, une forme fugitive
-s’échappa du jardin de Villedon, tandis qu’au fond de la pièce où,
-jadis, M. Jacques Mesnard fumait, ironisait et souffrait de la goutte,
-un jeune homme pleurait désespérément, la tête dans ses mains.<span class="pagenum"><a id="page_155">{155}</a></span></p>
-
-<h2><a id="XXIV"></a>XXIV</h2>
-
-<p>Or, quelques jours plus tard, Sam Harland, assis dans un coin de son
-écurie, causait avec Avery Leslie, venu en visiteur.</p>
-
-<p>«Je les surveille, disait-il, et je suis sûr qu’ils font le mal. Ça ne
-trompe pas, mon garçon: quand le ver est dans le fruit, le fruit perd
-ses belles couleurs; quand le mal est dans l’esprit, l’œil perd sa
-clarté. Ils n’ont plus le regard clair.</p>
-
-<p>&#8212;Ne parle pas ainsi, répondit Leslie; tu ne sais pas: tu juges de
-choses que tu ignores. Tais-toi: tu me fais de la peine.</p>
-
-<p>&#8212;Tu penses comme moi, seulement, tu as peur de le dire. Si notre maison
-tient debout, c’est à cause d’elle. Elle partie, les murs céderont de
-tous côtés, le toit<span class="pagenum"><a id="page_156">{156}</a></span> tombera sur nos têtes, et ce sera la désolation.</p>
-
-<p>&#8212;Elle ne partira pas, dit Avery: elle a la charge de nos âmes, elle le
-sait. Elle est comme la madone des églises où vont les catholiques: la
-madone ne s’en va pas, tant qu’il reste des âmes à sauver. La nôtre doit
-nous conduire doucement vers le ciel. Comment pourrait-elle partir? Nous
-serions trop malheureux...</p>
-
-<p>&#8212;Oui, dit Harland, au fond du malheur, tout au fond... Mais lui est un
-méchant!</p>
-
-<p>&#8212;Je ne crois pas; il me semble que son cœur est pur; il s’est toujours
-montré bon camarade; je l’aime beaucoup... Et puis, si une mauvaise
-pensée l’a touché, peut-être ne s’en rend-il pas compte: on n’a pas
-toujours de la lumière dans le cœur!... Oui, je l’aime beaucoup.</p>
-
-<p>&#8212;Moi, je le déteste et voilà pourquoi je ne le perds pas de vue...
-Avery, écoute-moi. Devant Dieu, j’en suis certain: le ver est dans le
-fruit.»</p>
-
-<p>Après quoi, Sam Harland sortit de l’écu<span class="pagenum"><a id="page_157">{157}</a></span>rie, s’installa sur un banc d’où
-il pouvait surveiller le petit domaine qui lui était confié et, refusant
-de parler davantage, fuma sa pipe d’un air rageur, tandis que Leslie, un
-peu désemparé, allait se promener tout droit devant lui, l’œil vague et
-les bras ballants.</p>
-
-<p>&#160; </p>
-
-<p>Et, ce même jour, Joy-for-ever, la caissière, causait avec miss Jones,
-la dactylographe, dans le bureau de James Randal parti en voyages
-d’affaires.</p>
-
-<p>«Tout ça, c’est des idées, ma chère! vous avez la tête tournée...»</p>
-
-<p>Mais miss Jones ne se laissait pas convaincre:</p>
-
-<p>«Non! non! moi, j’ai des yeux pour voir et des oreilles pour entendre;
-d’ailleurs, il suffit de n’être pas aveugle et d’écouter un peu. Ils ont
-l’air inquiet, ce qui pourrait s’expliquer autrement, et ils ont l’air
-joyeux, ce qui serait tout simple, mais ils ont l’air inquiet et joyeux
-à la fois, et voilà où je m’arrête pour réfléchir... Réfléchissez à
-votre tour, Joy-for-ever.<span class="pagenum"><a id="page_158">{158}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;Je ne sais pas réfléchir: ça fait du mal et ça rend triste.</p>
-
-<p>&#8212;Enfin les autres parlent dans les coins, tout bas, comme s’ils se
-confiaient des secrets...</p>
-
-<p>&#8212;Eh bien, moi, j’affirme qu’on ne parle pas dans les coins pour dire la
-vérité, parce que la vérité se dit tout haut: on parle dans les coins
-seulement lorsqu’on a honte ou que l’on invente un mensonge.</p>
-
-<p>&#8212;Ma chère!... quel âge avez-vous?</p>
-
-<p>&#8212;Cinquante et un ans, au jour de l’Indépendance.</p>
-
-<p>&#8212;Quand vous parlez ainsi, je vous en donnerais douze!»</p>
-
-<p>Joy-for-ever s’agitait sur sa chaise.</p>
-
-<p>«Mais regardez donc ses yeux! s’écria-t-elle. On n’a pas des yeux
-pareils si l’on fait ce que vous dites!... Et lui, ce bon sourire!...
-aurait-il ce bon sourire? Je ne savais pas qu’un Français pût sourire
-comme ça!... Oh! vilaine! qui pensez à des choses abominables!...
-Vilaine!... j’ai tort de vous écouter!»</p>
-
-<p>Et Joy-for-ever, frappée, moins par<span class="pagenum"><a id="page_159">{159}</a></span> l’odieux de tels soupçons que par
-leur absurdité bien évidente, fut prise d’un accès de gaîté, fut saisie,
-soudain, d’un rire de délivrance qui la secoua tout entière.</p>
-
-<p>«Maintenant, je vais revoir les comptes de ce mois, dit-elle en se
-levant, car il me manque deux francs soixante-quinze.</p>
-
-<p>&#8212;J’ai encore plusieurs lettres à écrire, répliqua miss Jones; adieu, ma
-chère... ma chère enfant.»</p>
-
-<p>&#160; </p>
-
-<p>A la même heure, dans le cirque désert, bâtisse de fortune dressée au
-fond du camp, John Plug errait, vêtu d’un large pantalon de clown, très
-ridicule, et du veston fort convenable qu’il mettait pour se rendre au
-village. Il tenait à la main et balançait un sac de toile. Ayant fait
-d’abord le tour des gradins, il inspecta soigneusement les issues,
-regarda de tous côtés et ne descendit dans la piste que bien certain de
-n’être pas dérangé. Alors, sur le tapis couleur de crottin clair, il
-vida son sac d’où tombèrent cinq boules de bois doré.</p>
-
-<p>«Cinq, dit-il... Pas plus, pas moins: le<span class="pagenum"><a id="page_160">{160}</a></span> jeu de quatre est trop facile
-et jamais je ne réussis le jeu de six. Il faut que j’en prenne cinq,
-pour l’équité... Quand on doute, qu’on hésite, qu’on se sent malheureux,
-voilà le bon moyen. Je vais essayer.»</p>
-
-<p>Il cueillit les cinq boules, successivement, et les jeta en l’air pour
-juger de leur poids, puis il les regarda, tombées à ses pieds.</p>
-
-<p>«Je commence!»</p>
-
-<p>John Plug parle à voix haute... à qui donc s’adresse-t-il?</p>
-
-<p>«Si je dure le temps d’un numéro ordinaire, cela prouvera que nous avons
-tous dans notre bouche une langue venimeuse et que nous méritons le
-fouet et le cachot... Mais alors, rien ne change pour elle. Si je rate,
-eh bien, je souffrirai plus à mon aise... Oh! l’éclairage est vraiment
-mauvais... Tant pis! A d’autres heures, je ne serais pas seul... Oui, je
-commence.»</p>
-
-<p>Et John Plug, debout au centre de la piste, se met à jongler de façon
-burlesque avec les cinq boules de bois doré, se retournant par de
-brusques secousses, et sans cesse dansant. Les cinq boules montent,<span class="pagenum"><a id="page_161">{161}</a></span>
-s’envolent, redescendent; elles ne touchent les mains expertes que pour
-en rejaillir; elles ne se choquent pas: elles dessinent au-dessus de la
-tête de Plug une arcade feinte, en mouvement, et Plug sourit, se
-tortille, esquisse des ronds de jambe comiques et de monstrueuses
-grimaces, tout en ne quittant pas des yeux ses boules bondissantes, mais
-il n’ose simuler, comme il fait en public, aux soirs de gala, un geste
-maladroit, si drôle!... Il ne joue que le jeu seul, il ne risque pas de
-fantaisie superflue.</p>
-
-<p>Voici que la durée d’un numéro est presque atteinte. Jusqu’à présent,
-nul accident, nulle bavure, travail parfait. Il ne reste qu’à relancer,
-d’un tour de poignet plus vif, cinq fois répété, les cinq boules, quand
-elles passeront, et à les recevoir toutes cinq dans le sac vite saisi...
-La première part, et la seconde... voici la troisième; déjà l’arcade
-mouvante se surhausse; la quatrième boule jaillit... et soudain, en se
-baissant pour prendre le sac de toile, Plug trébuche, il va tomber...<span class="pagenum"><a id="page_162">{162}</a></span>
-pourtant il poche la première boule, sitôt la cinquième partie; les
-trois autres qui volaient sont au fond du sac; tout en cherchant à
-retrouver son équilibre, car maintenant il tombe, ses bras se tendent,
-puis il lâche d’une main le rebord de toile et de l’autre il quête la
-chute attendue... il est tombé... n’importe! cette cinquième boule qui
-vient de signer en l’air le paraphe de son ouvrage, il la touche, il la
-tient, il l’a... mais, dans le même instant, elle lui échappe, elle
-glisse entre ses doigts!</p>
-
-<p>Assis sur le tapis du cirque désert, les jambes croisées, Plug, devant
-le sac où reposent quatre boules seulement, Plug, la tête basse, le
-souffle court, se livre à une méditation douloureuse.</p>
-
-<p>«J’ai tenté l’épreuve, murmure-t-il, ai-je réussi? non, c’est raté...
-pas tout à fait, cependant. Mais je ne puis dire que j’ai réussi: on
-n’aurait pas applaudi, ou bien par charité... Alors... que fait-elle?
-que pense-t-elle?... A qui pense-t-elle?»</p>
-
-<p>&#160; </p>
-
-<p>Pendant que John Plug interrogeait à sa<span class="pagenum"><a id="page_163">{163}</a></span> manière le destin, M. et Mme
-Hourgues se promenaient sous bois et causaient en longeant le ruisseau.</p>
-
-<p>«Sincèrement, Jérôme, je crois que nous nous inquiétons à tort. Notre
-ami a le cœur trop bien placé pour agir comme tu le supposes. Il a
-rencontré quelqu’un qui le séduit, qui l’étonné, qui l’amuse, dans ce
-pays un peu désert, et il passe beaucoup de son temps auprès d’elle.
-Nous ne pouvons rien dire de plus.</p>
-
-<p>&#8212;C’est à cause de cette solitude dont tu parles que les façons de
-Mathieu me troublent et me gênent. Que signifie cette exaspération si
-vite tombée? Représente-toi son entourage parisien avant qu’il ne vînt à
-Villedon: la vie qu’il menait là-bas, et ce qui la remplace. Il n’a rien
-de l’anachorète... Qu’il eût fait une lourde sottise ne m’étonnerait
-guère.</p>
-
-<p>&#8212;Plus qu’une lourde sottise: une lourde faute, une mauvaise action, et
-de cela notre ami est incapable.</p>
-
-<p>&#8212;Ma petite Alice! parce que nous partageons une heureuse expérience
-conjugale,<span class="pagenum"><a id="page_164">{164}</a></span> ne jugeons pas trop vite les autres à ce point de vue tout
-personnel. Mathieu connaît mal les femmes, il ne les connaît même pas:
-il a eu quelques aventures flatteuses... S’emballe-t-il aujourd’hui
-comme il faisait jadis, ou bien, est-ce l’amour? Les deux hypothèses
-seraient très regrettables assurément, mais la seconde m’épouvante.</p>
-
-<p>&#8212;Jérôme, comment te permets-tu de parler ainsi!... Qu’elle me déplaise,
-je ne te l’ai pas caché, mais pourquoi en faire une personne frivole,
-pis encore? Singulière, bizarre même, peut-être a-t-elle des qualités
-profondes que nous ne soupçonnons pas et qu’il a découvertes...
-Jouerait-il avec une femme qu’il aime? non.</p>
-
-<p>&#8212;L’aime-t-il?... voilà!</p>
-
-<p>&#8212;Et il s’agit d’un ami intime! c’est de notre meilleur ami que nous
-disons ces choses affreuses!... Jérôme, j’ai vraiment honte, tout à
-fait.</p>
-
-<p>&#8212;Le camp bourdonne de petits bruits incertains qui finissent par
-m’atteindre; on s’agite, on est anxieux; des rumeurs naissent chaque
-jour et se détruisent pour<span class="pagenum"><a id="page_165">{165}</a></span> renaître le lendemain: il se montre si
-imprudent! Ces braves garçons du camp ne sont plus les mêmes: l’un a
-l’air embarrassé, l’autre paraît nerveux, tous semblent distraits de
-leur vie quotidienne par quelque chose que je ne sais pas, qui me
-consterne... Alice, je voudrais beaucoup me ranger à ton avis, mais j’ai
-peur que tu ne te trompes, j’ai peur que lui aussi ne se soit trompé,
-lui que nous aimons tant!»</p>
-
-<p>&#160; </p>
-
-<p>Enfin, le soir de ce même jour, Octave Boucbélère et Rachel, son épouse,
-après un repas arrosé de vin rosé et d’un armagnac de qualité qui leur
-appartenait en propre et dont ils ne se vantaient pas, furent amenés à
-l’échange de quelques confidences. Cela dura peu et la causerie
-familière se muait, dès la sixième réplique, en scène de ménage.</p>
-
-<p>«Je la comprends, avait dit Rachel: il est bien de sa personne.</p>
-
-<p>&#8212;Oh! tu sais... les rouquins...</p>
-
-<p>&#8212;Blond roux, tout au plus... Un joli garçon.<span class="pagenum"><a id="page_166">{166}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;Mais... je le félicite.»</p>
-
-<p>Il baissa la voix.</p>
-
-<p>«Une belle femme.</p>
-
-<p>&#8212;Octave!...</p>
-
-<p>&#8212;Et pas si maigre qu’on pourrait croire!»</p>
-
-<p>La noise conjugale était amorcée.<span class="pagenum"><a id="page_167">{167}</a></span></p>
-
-<h2><a id="XXV"></a>XXV</h2>
-
-<p>C’est l’automne sur Villedon, un merveilleux après-midi d’automne. La
-vue que l’on a des fenêtres de sa chambre sur le bois jaunissant à peine
-plairait à Mathieu s’il pouvait s’intéresser aux spectacles du monde,
-mais en ce moment ses yeux ne regardent nulle part, ses yeux ouverts ne
-reçoivent rien de la beauté des choses, ils sont plus fermés que sous le
-poids du sommeil.</p>
-
-<p>Un pas léger, la porte s’entre-bâille. Une voix douce s’excuse
-tendrement:</p>
-
-<p>«Vous m’avez attendue?</p>
-
-<p>&#8212;Je vous attends toujours...</p>
-
-<p>&#8212;Comme d’habitude, des questions stupides, au dernier instant: il veut
-savoir<span class="pagenum"><a id="page_168">{168}</a></span> ce que je pense du départ de la troupe, vers la fin de ce mois;
-il propose une saison d’hiver dans le Midi... Ah! que le cirque aille
-faire sa saison en Sicile ou en Finlande, que m’importe: je saurai
-toujours m’échapper! Le soleil, je le trouve ici, Mathieu, auprès de
-vous.»</p>
-
-<p>Ils s’entretiennent d’eux-mêmes, d’abord; elle décrit son espoir, elle
-dit sa joie; il répond en souriant; elle lui prend les mains.</p>
-
-<p>«Je veux que vous le compreniez: malgré les entraves, malgré tout ce qui
-m’enchaîne là-bas, tant d’heures chaque jour, je me sens libre! Votre
-seule présence me rend libre et le désir et la promesse d’une prochaine
-rencontre. C’est une autre femme qui agit, qui parle quand vous êtes
-ailleurs, mais c’est la même qui pense à vous. Parfois un peu
-d’agacement, un sursaut que je réprime... alors je me dis: quelques
-minutes encore, patientons encore quelques minutes, et je serai libre!
-je le trouverai dans sa chambre, je reverrai son bon sourire, son bon
-regard et j’entendrai sa<span class="pagenum"><a id="page_169">{169}</a></span> voix! Pour ce bienfait, ce n’est rien que
-j’endure. Et j’accomplis ma besogne, scrupuleusement, je reçois des
-ordres, je discute avec Joy-for-ever, peut-être avec Boucbélère, sans
-dégoût, presque sans hâte, sachant ce que je sais.</p>
-
-<p>&#8212;Ma précieuse amie, cela ne vous empêche pas de souffrir par ma faute!
-Lorsque j’y songe, et j’y songe sans cesse, je m’en désole. Je me dis
-que je suis allé vers vous pour vous faire souffrir encore: comment n’en
-aurais-je pas de la peine?</p>
-
-<p>&#8212;Oh! mon libérateur!»</p>
-
-<p>Ses yeux brillent, ses bras se tendent...</p>
-
-<p>«Tu ne vois donc pas que je suis heureuse!»</p>
-
-<p>Phrase jaillie du tréfonds d’elle-même, expression de tout son être,
-aveu de sa raison de vivre; le radieux visage, le regard transparent,
-l’accent pathétique de la voix, ce geste implorant qui promet, qui
-remercie et jusqu’au tremblement des lèvres humides l’affirment sincère,
-cette phrase, et Mathieu le comprend bien... et Mathieu tâche de
-détourner son esprit de l’évidence<span class="pagenum"><a id="page_170">{170}</a></span> qui s’impose comme une lumière de
-plein jour, mais il ne trouve nulle ombre où se recueillir, aucun
-retrait obscur où se livrer au doute, nul refuge où se donner un délai:
-Ida Randal l’aime d’amour, aujourd’hui, à cette heure, à ce moment
-présent, ici, d’un grand amour qui la transfigure et qui, tant que son
-cœur saura battre, durera.<span class="pagenum"><a id="page_171">{171}</a></span></p>
-
-<h2><a id="XXVI"></a>XXVI</h2>
-
-<p>On ne vit pas impunément avec des êtres faits autrement que soi, qui
-sentent, pensent, réagissent et s’expriment d’autre façon que soi. On
-finit par subir leur influence, on se pose des questions bizarres, au
-demeurant très ridicules, on est troublé, sans se l’avouer encore, et
-puis, surtout, on a un peu peur et l’on ne sait au juste de quoi, mais
-un homme perdu dans une foule étrangère n’a-t-il pas, loin de tout
-péril, ces mêmes mouvements de peur insidieuse et sourde?</p>
-
-<p>Mathieu fréquentait toujours ses amis du cirque, assidûment. De chacune
-de ses visites, il revenait inquiet: ces gens<span class="pagenum"><a id="page_172">{172}</a></span> n’étaient plus les mêmes,
-du moins en jugeait-il ainsi.</p>
-
-<p>Sam Harland avait perdu ce ton de familiarité fruste et forte, si
-plaisant. Il mettait moins d’enthousiasme à discourir d’équitation
-savante et de voltige; il gardait ses secrets par devers lui, comme si
-l’enquête amicale de Mathieu fut devenue indiscrète.</p>
-
-<p>Avery Leslie prenait depuis quelque temps une mine étrange: pâle, les
-yeux battus, le regard incertain, son expression semblait parfois
-égarée. Sa fièvre coutumière qui charmait Mathieu se doublait d’une
-fièvre nouvelle: on l’eût dit pénétré d’angoisse, bouillonnant de
-pensées obscures, et ses paroles ne suffisaient pas à rendre ce que,
-manifestement, il voulait expliquer, ce dont il voulait tant se
-délivrer!... De quelle étreinte presque douloureuse il serrait les mains
-de son ami, à l’arrivée, au départ!</p>
-
-<p>Et, sur un plan tout autre, que signifiait aussi ce détail absurde:
-chaque fois que Mathieu rencontrait Joy-for-ever, elle<span class="pagenum"><a id="page_173">{173}</a></span> faisait d’abord
-une grimace, celle de quelqu’un qui retient avec peine sa gaîté. Le
-visage rond en était tout bouleversé, des lèvres à ce point pincées ne
-convenant pas à de telles joues; et tout à coup, n’en pouvant plus,
-Joy-for-ever éclatait de rire, d’un joli rire frais, puéril, plein
-d’évidence, d’ailleurs inexplicable, qui n’avait rien d’un rire de
-moquerie et qu’elle interrompait, le plus souvent, par une fuite
-précipitée, en balbutiant de vagues excuses.</p>
-
-<p>Boucbélère affectait maintenant des manières goguenardes qui frisaient
-l’insolence, et Rachel, une retenue dédaigneuse de femme très «comme il
-faut».</p>
-
-<p>Plug non plus n’était pareil: il se répétait, contant éternellement la
-même histoire de numéro raté qu’il ne réussirait jamais plus, et se
-plaignant du sort avec amertume, sur un mode lassant de vieillard
-diminué qui rabâche.</p>
-
-<p>Seul James Randal n’avait point changé.</p>
-
-<p>Mathieu s’était vu forcé de causer deux fois avec lui, longuement,
-depuis son re<span class="pagenum"><a id="page_174">{174}</a></span>tour de Londres, Randal l’ayant rencontré par hasard et
-retenu. Conversations singulières d’où se dégageait une gêne affreuse,
-car il s’agissait de la bonne influence que Mathieu pouvait prendre sur
-les hommes de la troupe, étant donnée la sympathie évidente qu’il leur
-inspirait, et le chef l’en remerciait déjà.</p>
-
-<p>Même calme, même fermeté grave dans ses propos, lorsqu’il décrivait sa
-lourde tâche, la dépendance de tant d’âmes guettées par le péché, par
-toutes les formes du mal. Il fallait instruire ces êtres, souvent si
-jeunes et que le spectacle du monde ravissait, il fallait leur montrer
-Satan sous mille déguisements et travestissements, quelques-uns même
-comiques, afin qu’ils pussent toujours le reconnaître.</p>
-
-<p>«Faire le mal, cela se pardonne quand on ne vous a pas explicitement
-interdit de toucher au fruit de cet arbre, quand on ne vous a pas bien
-montré l’arbre et son fruit. La faute irrémissible est celle où l’on est
-amené par désir, les yeux ouverts et la conscience avertie. Pour ce
-péché-là,<span class="pagenum"><a id="page_175">{175}</a></span> l’homme connaîtra les peines éternelles, les hautes flammes
-que rien ne rabat, que rien n’assouvit.»</p>
-
-<p>&#160; </p>
-
-<p>De retour chez lui, Mathieu s’aperçoit que le souvenir de ces heures
-passées au camp ne s’écarte ni par un geste, ni par une plaisanterie.
-Parler de morale protestante pour s’en moquer, fût-ce avec des mots
-d’esprit, cela est vraiment trop facile et tout à fait insuffisant.</p>
-
-<p>En quoi ses camarades montraient-ils de la raideur, cette austérité
-sinistre que la caricature habille de noir et d’un col blanc? N’a-t-il
-pas ri, en leur compagnie, aisément, librement? Ses rapports avec eux ne
-gardaient-ils pas, jusqu’à ces derniers jours, une parfaite
-désinvolture, et leur ouverture de cœur, fallait-il la compter pour
-rien? Morale protestante: morale ridicule... cela se dit; cela ne se
-sent plus, maintenant.</p>
-
-<p>Et Mathieu repensait à ces hommes qui lui paraissaient avoir changé de
-figure. Que savaient-ils? que pouvaient-ils soup<span class="pagenum"><a id="page_176">{176}</a></span>çonner? Au fond de
-leurs yeux, il lisait un reproche, non pas ce reproche hautain du sage
-qui détient la vérité et s’en croit le gardien officiel, mais plutôt
-celui de la bête fidèle à qui l’on a fait une injustice, à qui l’on a
-refusé son dû, et qui n’a qu’un regard pour exprimer sa douloureuse
-surprise à l’être qu’elle estimait de vertu peu commune.</p>
-
-<p>&#160; </p>
-
-<p>Gêne, gêne insupportable à quoi se mêlent de la colère, par instants, un
-agacement cruel et, surtout, pour mieux préciser, de la mauvaise humeur
-vulgaire dont la qualité basse rappelle les sentiments de quelqu’un qui
-a commis une lourde gaffe et s’en mord les doigts jusqu’au sang.</p>
-
-<p>Les paroles de Randal venaient encore augmenter son désarroi. Le
-péché... une idée pour gens pieux, pas pour lui. Et cependant, cette
-idée rôdait alentour, imprécise mais présente. A peine Ida était-elle
-partie, le laissant seul, que cette figure surprenante la remplaçait,
-s’installait, se mettait à son aise. Elle ne l’obsédait pas<span class="pagenum"><a id="page_177">{177}</a></span> trop, en
-somme: elle ne se manifestait que de temps à autre, par un tiraillement
-de cœur, une rougeur subite, une impatience de l’esprit qui se détourne.
-Elle s’occupait à sa besogne de façon discrète; elle se contentait
-d’être là, de rester là.<span class="pagenum"><a id="page_178">{178}</a></span></p>
-
-<h2><a id="XXVII"></a>XXVII</h2>
-
-<p>Par prudence, il accepta l’invitation, ne voulant point paraître se
-désintéresser du Randal Circus.</p>
-
-<p>«Mais oui, très volontiers, Boucbélère.»</p>
-
-<p>Celui-ci dut cacher son étonnement sous un large sourire.</p>
-
-<p>«Dans la petite salle du fond... nous serons seuls avec mes élèves. Vous
-les avez peu vus; je vous les présenterai. Ah! les pauvres! ils méritent
-bien qu’on les aime un peu. Ils rendent de grands services au cirque et
-on ne leur en sait aucun gré; pourtant...</p>
-
-<p>&#8212;Affaire entendue, dit Mathieu: ce soir à sept heures et demie.»<span class="pagenum"><a id="page_179">{179}</a></span></p>
-
-<p>Pour finir sur un mot spirituel, Boucbélère assura que l’habit n’était
-pas de rigueur.</p>
-
-<p>&#160; </p>
-
-<p>Prendre un repas en compagnie d’Octave, de Rachel et de quelques
-monstres n’offrait rien qui pût plaire à Mathieu, mais il s’était
-engagé, il irait donc.</p>
-
-<p>«Par ici, mon bon ami, dit Boucbélère, deux heures plus tard, en lui
-ouvrant la porte. Soyez le bienvenu et croyez que mes élèves sauront
-apprécier l’honneur que vous leur faites.»</p>
-
-<p>Il sentait l’ail à plein nez, il suait, plus abject que de coutume en sa
-rondeur courtoise.</p>
-
-<p>Mathieu se trouva dans une petite salle où la table du repas était
-dressée. Rachel tournait autour, affairée comme s’il se fût agi d’une
-cérémonie importante; même elle posa au centre un vase débordant de
-fleurs des champs et de feuillages roux. Elle accueillit Mathieu par des
-phrases équivoques dont on ne pouvait dire si elles étaient sirupeuses
-ou vinaigrées. A<span class="pagenum"><a id="page_180">{180}</a></span> ce moment, Boucbélère donna le signal par une sonnerie
-et les monstres entrèrent.</p>
-
-<p>&#160; </p>
-
-<p>Un beau cauchemar, assurément, un cauchemar de choix, aggravé par le
-sourire paternel du gros Toulousain... Ils s’assirent et, par charité,
-sans doute, Mathieu fut placé entre Octave et son épouse... Oh! qu’il
-eût aimé fermer les yeux! oh! qu’il eût aimé prendre la fuite!...</p>
-
-<p>Rachel venait d’installer à sa droite, sur une haute chaise d’enfant, un
-nain difforme et chauve, très bavard, petit paquet gris de laideur
-concentrée, dont les yeux de grenouille donnaient le frisson.</p>
-
-<p>Puis se présentait l’homme poilu: sa barbe l’inondait d’un vaste flot
-roux, partiellement recouvert d’une serviette, et que la double chute
-des moustaches épaisses élargissait encore. Son crâne flambait comme un
-bûcher résineux, ses grosses pattes poilues de roux étonnaient moins que
-sa face où se devinaient à peine, dans un tapis de poils, la ligne des
-lèvres et deux petits yeux noirs.<span class="pagenum"><a id="page_181">{181}</a></span></p>
-
-<p>Plus loin, l’homme bleu, très normal par ailleurs, se contentait d’être
-bleu, d’un bleu indélébile d’ardoise que rien n’expliquait, car cette
-maladie de peau ne le faisait pas souffrir. Il était bleu, tout
-simplement, congénitalement bleu; il s’en vantait comme une femme d’être
-pâle.</p>
-
-<p>Son voisin, dont la figure exprimait une tristesse infinie et une atroce
-lassitude, dépassait de plusieurs centimètres la taille réputée du géant
-russe Pétroff. Manifestement, il ne savait que faire de tout ce corps;
-chacun de ses gestes encombrait; il s’en rendait compte: cela n’est
-guère divertissant ni honorable de jouer tous les jours le rôle de
-l’éléphant introduit dans une maison de poupée.</p>
-
-<p>L’homme élastique, à sa droite, n’offrait rien de très stupéfiant, au
-premier regard, mais son épiderme (par quelle fantaisie de la nature?),
-mal collé à sa chair, était extensible: il pouvait en tirer les plis
-plus aisément qu’on ne pince un tissu de caoutchouc... geste affreux que
-suivait le bruit d’une claque étouffée.<span class="pagenum"><a id="page_182">{182}</a></span></p>
-
-<p>On admirait ensuite l’homme maigre qui, à coup sûr, avait passé de longs
-mois juché sur une colonne en plein désert. Il accentuait ce
-décharnement par des vêtements lâches et l’entretenait par un régime
-d’abstinence très surveillé.</p>
-
-<p>L’albinos, bien modeste, bien effacé, faisait mal à voir, à cause de sa
-figure blême de cochon d’Inde, mais il ne retenait guère l’attention
-pour peu que son voisin parlât...</p>
-
-<p>Quelle voix! elle déchirait l’oreille et, s’il criait, on songeait à
-quelque locomotive en mal d’enfant. «La voix la plus perçante du monde»
-annonçait le programme du cirque... Son moindre murmure avait quelque
-chose de strident.</p>
-
-<p>A côté de lui, deux adolescents blêmes inquiétaient d’abord,
-épouvantaient bientôt; si près l’un de l’autre, trop près, embarrassés
-par cet extrême rapprochement, ils bougeaient peu: ils n’osaient,
-semblait-il. Une ressemblance étrange les unissait, les confondait: des
-traits, une expression, un regard pareils; mais autre chose leur<span class="pagenum"><a id="page_183">{183}</a></span>
-interdisait de se désunir. Liés, dès leur naissance, par un pont de
-chair commune, ils ne se sépareraient que sous le couteau du chirurgien.
-On attendait la mort de l’un d’eux avant d’engager cette libération: on
-ne divise pas de gaîté de cœur un capital aussi productif. Pour
-l’instant, Ralaô et Paraô, venus de Sumatra, par delà les mers bleues,
-assis sur un même banc, soufflaient, de leurs deux bouches semblables,
-sur deux cuillerées de soupe chaude et tenaient les cuillers l’un de la
-main gauche, l’autre de la droite, pour ne pas se gêner.</p>
-
-<p>Monstre interne ou, du moins, monstre discret que Mathieu connaissait
-déjà, Reginald Howe possédait la faculté rare d’ingurgiter, sans peine
-apparente, un nombre étonnant de litres d’eau. Il avalait aussi des
-poissons rouges, des grenouilles, voire une courte anguille, puis il
-rendait le tout, bêtes et liquide, en bon état. Il faisait, à chaque
-tournée du cirque, la joie des enfants; par malheur, son exemple,
-disait-il, les incitait à s’abreuver secrètement au pot à eau de leur
-chambre.<span class="pagenum"><a id="page_184">{184}</a></span></p>
-
-<p>Enfin, près de Boucbélère, et dernier exemple phénoménal de la réunion,
-trônait l’homme nourrice: un homme, certainement, (il caressait des fils
-noirs d’authentique moustache), mais dont la poitrine simulait une
-couple de seins plantureux, vides de nourriture et cependant plus
-gonflés, sous la mousseline qui les voilait par décence, que les
-célèbres mamelles de la chèvre Amalthée.</p>
-
-<p>&#160; </p>
-
-<p>Mathieu mangeait en silence, luttant contre ce dégoût, cette peur, cette
-pitié sèche qui l’obsédaient. De temps en temps, Rachel lui parlait à
-l’oreille, Octave lui faisait des confidences, donnait à voix basse un
-renseignement spécial et vilain que Mathieu ne demandait guère. Il
-répondait par quelques mots polis puis se taisait, mais il ne pouvait
-s’empêcher de regarder encore, un à un, ses étranges commensaux.</p>
-
-<p>Plus que leur difformité, leur solitude le glaçait d’épouvante...
-Abominable solitude: l’un est seul sous son poil, un autre<span class="pagenum"><a id="page_185">{185}</a></span> sous sa
-graisse, un autre dans son squelette maigrement recouvert; cet autre,
-emprisonné dans le bleu de son épiderme, n’est pas plus seul que celui
-qu’une arbitraire subversion d’estomac particularise; l’homme
-gigantesque reste seul comme le trop petit; une voix à ce degré
-inhumaine étonne, repousse autant que des yeux roses ou une peau en
-caoutchouc, et ne sont-ils pas isolés déjà par un irréalisable désir de
-solitude, ces deux êtres condamnés à toujours vivre ensemble?</p>
-
-<p>Boucbélère se pencha vers Mathieu:</p>
-
-<p>«S’ils étaient douze, dit-il à petit bruit (mais je ne puis compter
-Ralaô-Paraô que pour un seul: il n’a pas d’autre valeur!) s’ils étaient
-douze, je les appellerais mes douze apôtres.»</p>
-
-<p>Surpris par cette fine remarque, Mathieu voulut piquer le gros homme en
-l’assurant que sa collection ne serait en rien déparée pour peu qu’il
-consentît à tenir en personne le rôle dégradant du douzième. Réflexion
-faite, il rengaina la pointe inutile; d’ailleurs, Octave se levait pour
-illustrer<span class="pagenum"><a id="page_186">{186}</a></span> par quelques affectueuses paroles la fin prochaine du repas.</p>
-
-<p>Un frisson d’attente courut sur l’assemblée et Mathieu vit que les yeux
-des convives ne quittaient plus, au centre de la table, le pot fleuri
-que l’orateur désignait du doigt...</p>
-
-<p>«Ces fleurs, ces simples fleurs, mes amis, ce feuillage d’automne...
-nous ne pouvions trouver mieux: est-il des fleurs plus précieuses que
-celles de nos champs, de nos buissons?... Les riches, les heureux de ce
-monde ont des fleurs de serre; nous, les humbles, nous cueillons nos
-bouquets au sein de l’herbe, humide encore de rosée...»</p>
-
-<p>A ses heures, Octave ne manquait certes pas de poésie.</p>
-
-<p>«Or, vous savez ce qui nous réunit, ce soir: une même pensée de respect
-et d’amour...»</p>
-
-<p>Rachel pinça les lèvres et fit semblant d’avoir perdu son rond de
-serviette, mais autour d’elle tous les regards se levaient vers Octave,
-tous les visages souriaient, attentifs et rayonnants.<span class="pagenum"><a id="page_187">{187}</a></span></p>
-
-<p>«Touchant anniversaire de sa naissance!... elle sait que nous le fêtons
-et souffre à coup sûr de ne pas présider nos agapes. Mais elle a des
-devoirs qui la retiennent, des devoirs graves... elle ne pouvait pas.
-Néanmoins, pour distinguer ce repas familial, M. Delannes a bien voulu
-se joindre à nous... Remplacer l’absente? non pas! ni la faire oublier,
-mais l’honorer simplement, telle fut son intention... telle fut votre
-intention, n’est-ce pas, monsieur Delannes?»</p>
-
-<p>Mathieu acquiesça par un muet salut...</p>
-
-<p>Comme la porte était loin, de l’autre côté de la table!</p>
-
-<p>«Je termine donc en vous invitant tous à crier: «Vive notre Directrice.»</p>
-
-<p>&#8212;Vive notre Directrice! hurla un chœur sonore que la voix perçante
-dominait de haut.</p>
-
-<p>&#8212;Très bien, pensait Delannes; très réussie, l’allusion; très délicate,
-la mise en scène... Tant pis! j’en ai assez!»</p>
-
-<p>Il se leva.</p>
-
-<p>«Messieurs, dit-il, je vous quitte pour<span class="pagenum"><a id="page_188">{188}</a></span> aller fumer une cigarette au
-dehors... Bonsoir.</p>
-
-<p>&#8212;Grand Dieu! je me lève aussi, s’écria Rachel: nous ne sommes plus que
-treize!...»</p>
-
-<p>&#160; </p>
-
-<p>Mathieu rentrait chez lui, lentement. Il se sentait seul, plus seul que
-d’habitude. Il ne pouvait songer à Ida Randal sans rougir: il revoyait
-les monstres transfigurés à son évocation. Il s’imaginait cette femme
-salie par leurs regards, cette femme qui lui appartenait, qui, de toute
-son âme, l’aimait, et qu’il n’aimait pas.</p>
-
-<p>«Mais... demain? songeait-il. Demain?»</p>
-
-<p>Trouble sinistre, nuit épaisse où l’on s’égare... Une pensée unique
-brillait dans ce labyrinthe d’incertitude, la plus cruelle:</p>
-
-<p>«Je ne pourrai ni la fuir, ni la rejeter loin de moi... Non... Alors...
-demain?»<span class="pagenum"><a id="page_189">{189}</a></span></p>
-
-<h2><a id="XXVIII"></a>XXVIII</h2>
-
-<p>James Randal écoutait depuis un quart d’heure, immobile, muet, sans du
-tout laisser voir ce qu’il pensait. Accoudé, il tenait sa tête dans ses
-mains et, de temps à autre, levait seulement les yeux.</p>
-
-<p>Assise devant lui, Rachel Boucbélère parlait beaucoup et vite, rendue
-nerveuse par ce calme. Octave n’eût pas écouté ainsi! Un flot malsain
-coulait de ses lèvres peintes, comme d’une source impatiente, avec des
-bouillons et des mousses et de subits engorgements. Elle se hâtait,
-ayant peur du moment où le chef parlerait à son tour; elle bouchait les
-trous de son bavardage empoisonné par de brèves exclamations de regret,
-de douleur, d’étonnement,<span class="pagenum"><a id="page_190">{190}</a></span> et par des gestes expressifs. Elle s’affolait
-un peu: Randal n’avait rien répondu que, par deux fois, très bas, très
-clairement: «Taisez-vous, Rachel, et sortez!» Un mur, James Randal
-faisait l’effet d’un mur froid, tout droit, tout nu, au pied duquel se
-tortillait une sordide bête punaise.</p>
-
-<p>Il répéta, sur le même ton tranquille:</p>
-
-<p>«Taisez-vous, Rachel, et sortez!»</p>
-
-<p>Suffoquée, elle tendit vers le ciel ses bras grelottants de bracelets:</p>
-
-<p>«Dieu m’est témoin!...»</p>
-
-<p>Puis, cette invocation lui restant pour compte, en quelque sorte, elle
-ajouta, par dégoût d’être si mal comprise:</p>
-
-<p>«Bien! bien! mettons que je n’aie rien dit! Néanmoins, je ne veux pas
-que l’on me chasse, que l’on me flanque à la porte, simplement parce que
-je fais mon devoir!... Ah! non! une honnête femme courbera la tête,
-quelque temps, mais un jour vient où il faut qu’elle la relève, où elle
-proteste. J’en suis arrivée là: je proteste! l’indignation m’étouffe,
-monsieur Randal... m’étouffe! Oh! je sais: Octave et moi<span class="pagenum"><a id="page_191">{191}</a></span> n’appartenons
-pas officiellement au «Randal Circus»; d’un trait de plume, vous pouvez
-nous jeter à la rue! N’importe! nous sommes de cœur avec ce corps
-d’élite; ce qui le touche nous touche aussi et, de façon plus vive, plus
-douloureuse, quand il s’agit de ce qui le diminue au point de vue de la
-moralité.»</p>
-
-<p>James Randal s’essuya le front.</p>
-
-<p>«Trois fois, je vous ai dit de vous taire.</p>
-
-<p>&#8212;J’ai attendu, par crainte de commettre une injustice; j’ai attendu
-peut-être trop longtemps. Maintenant, il n’y a plus de doute, on est
-forcé de voir, à moins de se fourrer la tête dans un sac. Ma conscience
-le déclare, ma conscience me fait des reproches... sanglants, monsieur
-Randal! je finirais par me sentir moi-même coupable, tant ma conscience
-s’insurge!</p>
-
-<p>&#8212;Votre... conscience... ah!</p>
-
-<p>&#8212;Je vous ai tout expliqué: mes premiers soupçons, que j’écartais en
-haussant les épaules, mes premières certitudes... Je vous ai apporté les
-preuves! Oui, j’ai beaucoup souffert, mais pour une femme<span class="pagenum"><a id="page_192">{192}</a></span> vraiment
-honnête, il n’y a pas de... pas de compromission possible: il faut
-marcher! Et puis...»</p>
-
-<p>Quelque chose de très émouvant lui restait dans la gorge.</p>
-
-<p>«Et puis, on vous aime tant! je vous aime tant! Vous êtes le grand chef
-à qui l’on ne doit faire de mal sous aucun prétexte... Alors, moi, je
-vous défends!</p>
-
-<p>&#8212;Vous m’aimez à ce point!»</p>
-
-<p>Se sentant écoutée, Rachel ne prit pas garde à l’horrible expression de
-cette bouche, tordue soudain par l’ironie, et poursuivit avec plus
-encore de ferveur:</p>
-
-<p>«Vous ne le saviez pas?... Que l’on est mal payé, en ce monde, de son
-dévouement! Au moins, si je me trouvais seule à avoir deviné tout cela,
-le scandale serait évité, mais chacun l’a vu, plus ou moins bien, comme
-il peut le voir: chacun en est, à présent, convaincu, sauf les aveugles
-et les sourds; chacun le répète, le soir, à voix basse.</p>
-
-<p>&#8212;Rachel, vous...</p>
-
-<p>&#8212;Aucun n’a eu le courage de parler<span class="pagenum"><a id="page_193">{193}</a></span> franc, de parler haut; moi, j’ai eu
-ce courage...</p>
-
-<p>&#8212;Ce courage ignoble!</p>
-
-<p>&#8212;Monsieur Randal, on ne s’adresse pas ainsi à une femme!</p>
-
-<p>&#8212;Sortez! sortez vite!</p>
-
-<p>&#8212;C’est bon... encore une fois, mettons que je n’aie rien dit, mais
-n’oubliez pas que, demain, si vous ne prenez pas des mesures, toute la
-troupe se lèvera comme un seul homme et se mettra à crier. Alors, vous
-serez bien obligé d’entendre; il valait mieux ne pas vous boucher les
-oreilles, aujourd’hui.</p>
-
-<p>&#8212;Rachel!... je vais vous... expulser, moi-même!</p>
-
-<p>&#8212;Ne vous donnez pas cette peine: je me retire; vous réfléchirez.»</p>
-
-<p>M. James Randal reste seul.<span class="pagenum"><a id="page_194">{194}</a></span></p>
-
-<h2><a id="XXIX"></a>XXIX</h2>
-
-<p>Randal se réserva trois heures, durant chacun des trois jours suivants,
-pour «réfléchir», comme le lui conseillait Rachel, c’est-à-dire pour
-prier. Le reste du temps, il fit honnêtement de son mieux en vue de
-n’inquiéter personne: il s’occupait de la troupe, sortait et rentrait,
-travaillait dans son bureau et dans le camp, tâchant de garder son calme
-extérieur et de ne rien changer à ses paroles, non plus qu’à ses gestes
-ordinaires. Parfois seulement, il se plaignait de mal dormir et de
-souffrir beaucoup de la tête, pour expliquer une fatigue hagarde, trop
-visible en vérité.</p>
-
-<p>Toute sa journée s’employait de cette manière. Les trois heures
-quotidiennes<span class="pagenum"><a id="page_195">{195}</a></span> prises sur sa nuit, il les passait en oraisons. Il priait
-et, tout de suite, se retrouvait seul, car Dieu se refusait. C’était
-affreux, cet éloignement soudain du Seigneur, au moment même où il le
-suppliait avec la plus fervente passion! Sa volonté, son intelligence,
-sa douleur et sa foi se composaient en une seule prière qui l’emportait
-d’abord au ciel, d’un vol sûr. Il frappait à la porte de Dieu, mais la
-porte restait close; il la battait, pour ainsi dire, mais la porte
-battue ne s’ouvrait pas: on ne force pas la porte de Dieu. Son
-imploration, il la criait par la voix de l’âme... Il eût aussi bien
-imploré la nuit ou battu l’ombre.</p>
-
-<p>Le troisième soir, il fut près de renoncer. Puisque le Seigneur ne
-voulait pas l’écouter, puisque le Seigneur était sourd, du moins
-pouvait-il espérer une aide indirecte? Est-ce que Dieu lui permettrait
-d’user utilement des moyens dont tout homme dispose: méditation
-soutenue, scrupuleux examen? Mais, livré ainsi à lui-même, privé du
-secours d’en haut,<span class="pagenum"><a id="page_196">{196}</a></span> saurait-il éviter celui qui toujours rôde, qui
-peut-être veillait, à cet instant même, flairant une proie, et qui ne
-manquerait pas de lui tendre quelque piège? Il se sentait déjà pris, se
-débattant sous la griffe méchante... Alors il se jetait à genoux, de
-nouveau, sans rien obtenir.</p>
-
-<p>Randal n’est plus qu’une pauvre créature misérable que le grand vent de
-tempête secoue, qui marche à l’aventure, sans guide et sans soutien,
-aveuglé par la tourmente, menacé de se perdre absolument et pour
-toujours. Ces quelques dernières conversations avec les hommes de la
-troupe lui ont appris tant de choses! On ne lui disait rien de précis,
-mais il devinait les paroles retenues, en observant la gêne des regards,
-les réponses maladroites à des questions tout à fait banales, les
-protestations de fidélité qu’il ne demandait pas et comme un témoignage
-nombreux de dévouement que rien ne motivait de façon particulière.</p>
-
-<p>Du fétide vomissement de Rachel, il se détournait avec dégoût. Plus
-tard, il<span class="pagenum"><a id="page_197">{197}</a></span> débarrasserait la troupe d’elle et d’Octave. S’il ne le
-faisait pas aussitôt, c’était encore par prudence, pour ne pas éveiller
-l’attention, et aussi par le sentiment qu’aujourd’hui il aurait l’air de
-se venger. Il remettait donc cette exécution à demain. Oui, tout ce
-qu’elle avait dit d’une voix si sournoise, il l’écartait d’emblée,
-sachant ce que valait l’aune de sa sincérité; mais ce que les autres ne
-disaient pas, n’insinuaient pas, ne suggéraient pas, cette plainte
-commune, muette et tout involontaire, pouvait-il l’écarter de même quand
-il en était touché? Cependant, l’aurait-il entendue si Rachel ne l’avait
-préparé à l’entendre? Devinant quelque malaise, il se serait dit que la
-troupe, énervée par un long repos si rarement coupé, avait besoin de la
-fatigue d’une tournée longue et laborieuse qu’il eût arrangée aussitôt:
-cela se règle en deux heures d’étude, avec une carte, des guides et des
-indicateurs de chemins de fer, mais la question se présentait
-différemment, des décisions plus pressantes devaient être<span class="pagenum"><a id="page_198">{198}</a></span> prises,
-l’une, tout d’abord, celle-ci, celle qui, sans l’aide du Seigneur, se
-refusait.</p>
-
-<p>Et, soudain, un grand frisson le parcourut, le fit vibrer de la tête aux
-pieds: une image s’offrait à lui, vivante, humaine, séduisante, qui
-respirait, dont il voyait le sein se soulever, dont il voyait les
-paupières trembler et les bras se tendre, qu’il voyait... ah! qu’il
-voyait trop bien! qu’il voyait nue, couchée, et la bouche entr’ouverte
-par le plaisir.</p>
-
-<p>Il aimait Ida d’un amour reconnaissant et fort. Elle lui avait vraiment
-enseigné la vie. D’une adolescence austère, rien de pénible ne demeurait
-après le premier baiser. Cette femme, Dieu lui-même l’avait choisie
-entre toutes, la lui avait donnée; don inespéré que Randal tenait pour
-la consécration divine de son effort, la récompense d’une jeunesse aride
-et difficile, assaillie de tentations diverses, semée d’embûches, où le
-bon serviteur n’avait pas succombé.</p>
-
-<p>Or l’image palpitante, étendue sur le lit de leurs amours, poussa comme
-un<span class="pagenum"><a id="page_199">{199}</a></span> gémissement tendre, et Randal rougit tout à coup, devint pourpre,
-serra les poings. Avec cette plainte équivoque, l’apparence s’était
-évanouie, mais il en gardait un souvenir trop présent, trop immédiat,
-trop brûlant aussi: ton de la chair flexible, son de la voix émue,
-parfum...</p>
-
-<p>Ida lui appartenait! l’autre la lui a prise, après combien d’intrigues
-honteuses et par quelles innommables séductions! Il en pâtira, et sans
-retard: tout de suite! Randal se sent fort, bien musclé, bien entraîné;
-l’autre, plus jeune, pliera vite sous le poids de son bras abattu, et
-James Randal, debout, grandi par une colère primitive, ébauche le geste
-armé de la massue qui jette bas.</p>
-
-<p>C’est bien là ce qu’il craignait: celui qui, dans l’ombre, attend
-toujours le moment propice vient d’intervenir... Lutte cachée, lutte
-froide et furieuse, d’autant plus âpre qu’elle se révèle moins... Mais
-voyez! les hauts poings meurtriers restent en suspens; les poings serrés
-s’entr’ouvrent; les poings de James Randal<span class="pagenum"><a id="page_200">{200}</a></span> sont deux mains jointes qui
-demandent grâce.</p>
-
-<p>&#160; </p>
-
-<p>L’heure qui suivit fut horrible, agitée de courants obscurs, de
-tourbillons et de remous, soulevée parfois d’une puissante marée
-bourbeuse, puis, en quelque sorte, vidée par le brusque reflux; mais,
-néanmoins, il sent une lueur de raison éclairer son esprit et sa volonté
-renaître, soumise, repentante. Il se bride, il se tient de court: il
-doit se vaincre.</p>
-
-<p>A-t-il étudié le problème honnêtement? La faute d’Ida... puisqu’il se
-refuse à croire au sale bavardage de Rachel, quelle preuve peut-il en
-fournir, décisive et qui le convainque? Tâche trop aisée que d’accuser
-autrui! S’il retourne l’accusation contre lui-même, sa faute à lui, ne
-va-t-il pas la découvrir? Faire de son mieux n’est pas toujours bien
-faire. Il a sorti cette femme du milieu trouble et malsain où elle se
-serait perdue; son mérite s’arrête là. Son mérite? il aimait Ida:
-pouvait-il agir autrement?<span class="pagenum"><a id="page_201">{201}</a></span></p>
-
-<p>Il s’imagina l’homme de vertu simple et modeste qui s’attache cette
-femme et qui, pour arriver au but qu’il veut atteindre, fait bon marché
-de toute rigueur de pharisien. Afin qu’elle le suive, il ne jette pas de
-cailloux sur le chemin déjà si rude, il les écarte du pied; afin qu’elle
-l’écoute, il adoucit sa voix qui l’effaroucherait peut-être; afin
-qu’elle prenne plaisir à vivre, il lui montre les délices de la vie en
-même temps que ses tourments, et la beauté de la loi de Dieu atténuant
-sa rigueur. A l’enfant, il parle un langage d’enfant, à la femme,
-toujours prête à s’émerveiller, il révèle des merveilles, celles du ciel
-et de la terre. Elle avait trop souffert: tendrement, il l’engage à
-oublier d’abord, à comprendre ensuite, à se connaître elle-même, à se
-ressaisir. Il ne s’impose pas à son amour, il le quête avec humilité, il
-en attend, sans nulle impatience, le généreux octroi... Or, un jour,
-l’homme le découvre, cet amour, naissant comme une aube dans la brume
-des yeux aimés.<span class="pagenum"><a id="page_202">{202}</a></span></p>
-
-<p>A-t-il été cet homme-là?</p>
-
-<p>Et Randal répond vaillamment: «Non.»</p>
-
-<p>Cependant il ne pourra pas agir suivant la justice avant de savoir; son
-sang s’y refuse, et ses nerfs exaspérés, et sa santé d’homme robuste. Il
-doit savoir. Vaine entreprise que de travailler dans l’incertain: il
-faut qu’il sache, il le faut avant tout.</p>
-
-<p>A qui demander cela?&#8212;A elle? Oui, peut-être... plus tard, mais avec
-quelles paroles?&#8212;A lui? certes... immédiatement.</p>
-
-<p>Randal s’est assis devant sa table: il prend une plume, une feuille de
-papier, un dictionnaire, car il veut écrire en français. Il s’applique;
-il déchire un brouillon, puis deux. Il recommence. Son écriture sera
-ferme et reposée; sa main obéira. Il écrit, il plie la feuille, il la
-met sous enveloppe, il cachette l’enveloppe, il sonne le gardien de
-nuit... Quand le gardien se présente, il s’aperçoit que c’est l’aube. La
-lettre sera donc remise ce matin même, à dix heures.<span class="pagenum"><a id="page_203">{203}</a></span></p>
-
-<p>Le messager parti, Randal va remercier Dieu; ensuite, il se couchera et
-tentera de dormir, mais il reste encore, sans bouger, tout pâle,
-harassé, les mains mortes sur la table.</p>
-
-<p>«Cela a été très dur,» dit-il.</p>
-
-<p>«<i>It has been very hard work.</i>»<span class="pagenum"><a id="page_204">{204}</a></span></p>
-
-<h2><a id="XXX"></a>XXX</h2>
-
-<p>Au cours de cette semaine, Mathieu s’était retrouvé plusieurs fois avec
-Mme Randal. De son dîner chez les monstres, il ne lui avait parlé que
-pour en décrire la tristesse pesante.</p>
-
-<p>«Pourquoi donc vous y être rendu? Boucbélère s’imagine qu’il fait
-plaisir aux gens en les invitant, mais chacun n’est pas de son avis.
-Moi, je me sentais déjà les nerfs à vif; j’ai refusé...»</p>
-
-<p>Elle paraissait inquiète, agitée, prête à quelque folie, à toutes les
-imprudences, et n’en donnait d’autre raison que le changement survenu en
-l’humeur soudain adoucie de James.</p>
-
-<p>«Depuis deux jours, disait-elle, j’ai<span class="pagenum"><a id="page_205">{205}</a></span> peur: on croirait qu’il se
-repent, qu’il va me demander pardon de quelque chose. Il ne me heurte
-pas, il ne tâche plus de m’exaspérer, il a des attentions que je ne lui
-connaissais pas... J’ai peur.»</p>
-
-<p>Quoi que Mathieu pût lui dire, sa conclusion ne variait guère: elle
-avait peur, et cette peur se manifestait par des paroles déraisonnables,
-par de beaux projets, fiévreusement construits, qu’elle démolissait par
-un éclat de rire.</p>
-
-<p>&#160; </p>
-
-<p>Or, le samedi matin, comme Mathieu était seul dans son bureau, Ida,
-retenue par quelque surveillance nécessaire, ne devant pas venir, il
-reçut, vers dix heures, le billet suivant, porté par un palefrenier du
-cirque:</p>
-
-<div class="blockquot"><p class="indd"><span class="smcap">Monsieur Delannes</span>,<br />
-</p>
-
-<p><i>Je vous serais très obligé de passer au camp. Il s’agit d’une
-affaire importante pour vous et pour moi. Je vous attendrai de 2
-heures à 7 heures. La prairie n’est pas plus longue à traverser
-dans un sens que<span class="pagenum"><a id="page_206">{206}</a></span> dans l’autre, mais il faut, je vous assure, que
-ce soit vous qui veniez me trouver et non pas moi qui me rende chez
-vous.</i></p>
-
-<p><i>Je vous verrai bientôt.</i></p>
-
-<p class="r">
-<span class="smcap">James Randal.</span><br />
-</p></div>
-
-<p>Que signifient ces lignes?... Le départ prochain du cirque oblige
-peut-être son directeur à régler certains contrats récents, mais en ce
-cas, James Randal s’adresserait d’abord à Jérôme Hourgues; d’ailleurs,
-une simple résiliation de bail explique-t-elle cette seconde phrase du
-billet: «La prairie n’est pas plus longue à traverser...» et la suite?
-Une plaisanterie? On ne pouvait le croire.</p>
-
-<p>Il reprit la feuille commerciale chargée d’un en-tête bilingue. Écriture
-posée, très appuyée, signature nette, sans paraphe: tout cela, comme
-d’habitude.</p>
-
-<p>Mathieu s’agaçait de ne rien tirer d’autre de ce texte, de n’y rien
-découvrir de sous-entendu.</p>
-
-<p>«Le mieux est donc d’aller voir de quoi il retourne.»<span class="pagenum"><a id="page_207">{207}</a></span></p>
-
-<p>Et, ce même après-midi, Delannes s’en fut vers le camp.</p>
-
-<p>&#160; </p>
-
-<p>«Entrez, monsieur Delannes. Je savais que vous viendriez: vraiment, je
-vous attendais. Il est possible que notre conversation soit longue.
-Asseyez-vous en face de moi.»</p>
-
-<p>Ses yeux avaient peut-être beaucoup pleuré, son visage, ravagé de
-douleur, se glaçait, pour ainsi dire, en une fixité austère, très
-effrayante, où, malgré les traits osseux et la ridicule barbiche, on ne
-voyait plus rien de caricatural.</p>
-
-<p>Mathieu sentit qu’il se passait quelque chose de grave.</p>
-
-<p>«S’il s’agit d’une liquidation de nos comptes, monsieur Randal, dit-il
-aussitôt, Jérôme Hourgues me paraît plus...</p>
-
-<p>&#8212;Il s’agit d’une liquidation, en effet, mais que nous traiterons de
-vous à moi. Je vais tâcher d’être clair et de rester calme.»</p>
-
-<p>A ce moment, la porte du fond s’ouvrit, donnant passage à Ida Randal.<span class="pagenum"><a id="page_208">{208}</a></span></p>
-
-<p>«Non, ne bougez pas!... Somme toute, James, je préfère parler moi-même.»</p>
-
-<p>Sans tourner la tête, James Randal répondit:</p>
-
-<p>«Comme il vous plaira, mais je voulais vous épargner cette émotion et
-cet effort de volonté, très durs pour une femme... Parlez donc, puisque
-moi je n’ai pu m’empêcher de vous parler.»</p>
-
-<p>Elle appuya ses mains sur le bureau et, d’une voix toute simple, toute
-tranquille, qui ne tremblait pas:</p>
-
-<p>«Monsieur Delannes, dit-elle, mon mari a découvert, je ne sais par quel
-procédé, que vous étiez mon amant. Il m’a interrogée, et, de ma bouche,
-en a reçu l’aveu. Il tient à nous apprendre ce qu’il compte faire.</p>
-
-<p>&#8212;Vous savez, Madame, balbutia Mathieu, que je vous suis tout...</p>
-
-<p>&#8212;Un instant... Comme je garde à James la plus grande reconnaissance, je
-crois qu’il est de notre devoir de lui laisser une entière liberté: nous
-n’avons qu’à l’écouter. Pensez-vous autrement?<span class="pagenum"><a id="page_209">{209}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;Je m’incline, Madame.</p>
-
-<p>&#8212;Je vous en sais gré à tous deux, dit James, mais si vous avez à mon
-égard un sentiment sincère de loyauté, vous voudrez bien, quand vous
-parlerez, ne plus vous appeler Monsieur et Madame: des amants ne
-s’appellent pas Monsieur et Madame; quand ils le font, ils ont l’air de
-se cacher, de mentir encore un peu plus. Cela me troublerait l’esprit,
-et je tiens précisément à me dégager de toute influence.</p>
-
-<p>&#8212;C’est juste,» dit Mme Randal.</p>
-
-<p>Delannes se tut: son évidente stupéfaction répondait pour lui.</p>
-
-<p>«A vous, Ida, reprit James Randal, je ferai encore un reproche: vous
-disiez tout à l’heure: «Il a découvert, je ne sais par quel procédé...»
-or, je n’ai usé d’aucun procédé: il n’en est aucun d’honorable; non, les
-bruits du camp me sont parvenus et je n’ai eu, ensuite, qu’à ouvrir les
-yeux, puis à vous interroger.</p>
-
-<p>&#8212;Cette rosse de Rachel, bien sûr!...» murmura Mme Randal.</p>
-
-<p>James préféra ne rien entendre.<span class="pagenum"><a id="page_210">{210}</a></span></p>
-
-<p>«Asseyez-vous, Ida, je vous en prie, à côté de lui, là...»</p>
-
-<p>Les mains jointes contre sa poitrine, les yeux levés, il se recueillit
-longuement, avant de parler, et ce regard, brillant de ferveur
-implorante, révélait à Mathieu ce que pouvait être un visage que la
-prière transfigure.</p>
-
-<p>«Éclairez-moi, Seigneur!» murmura James Randal.<span class="pagenum"><a id="page_211">{211}</a></span></p>
-
-<h2><a id="XXXI"></a>XXXI</h2>
-
-<p>Son visage s’altérait de nouveau, s’humanisait peut-être: un conflit
-secret en troublait l’expression sereine... il venait de porter son
-regard sur l’homme et la femme assis, côte à côte, en face de lui. Il se
-mordit durement la lèvre, puis s’adressant à l’homme, il parla.</p>
-
-<p>«Je ne pense pas vous avoir jamais fait de mal. Même il m’est arrivé de
-croire que les camarades que vous trouviez au cirque pouvaient exercer
-sur vous une bonne influence, puisque vous saviez vous les attacher par
-votre franchise directe et votre simplicité, par cette manière très
-spéciale d’être poli qui nous étonne d’abord mais nous touche bien vite.
-On vous esti<span class="pagenum"><a id="page_212">{212}</a></span>mait beaucoup, ici, et moi, je m’imaginais que de cette
-sympathie vous tireriez un bénéfice, par conséquent que la présence de
-mes hommes auprès de vous ne serait point vaine. Vous sembliez, chaque
-jour, plus naturel, plus habitué à des façons de vivre, de parler, et
-aussi de sentir, différentes des vôtres. Vous alliez devenir notre ami,
-vous l’étiez presque. Ce moment, vous l’avez choisi pour un acte
-hostile: déjà, vous courtisiez ma femme.»</p>
-
-<p>Mathieu n’essayait pas d’interrompre. Il écoutait en silence, comme
-faisait Ida, sans rien laisser paraître de sa gêne ni de son malaise
-intime.</p>
-
-<p>«Aujourd’hui, disait James Randal, je puis affirmer que vous m’avez
-volé, car cette femme était à moi. Par quel effet d’ivresse ou de
-démence, un honnête homme, en qui l’on devinait la figure prochaine d’un
-ami, joue-t-il le rôle du fourbe, du traître et du criminel? Voilà le
-point où je me perds, où je ne trouve plus ma direction, où l’aide d’en
-haut se refuse. Cette épreuve me bouleverse: le Seigneur<span class="pagenum"><a id="page_213">{213}</a></span> veut que je me
-décide sans lui; alors, vous comprenez, je sens toute ma faiblesse:
-l’indignation m’aveugle, par instants, mes nerfs se tendent et la colère
-échauffe mon sang. Hier soir, quand je me décidai à vous écrire, j’étais
-presque une bête... Il m’a fallu beaucoup prendre sur moi, beaucoup
-vraiment, pour tracer les quelques lignes que vous avez reçues ce
-matin.»</p>
-
-<p>D’un geste un peu nerveux, il saisit le livre relié de noir, aux
-tranches usées, qui restait ouvert sur le bureau.</p>
-
-<p>«Ce livre que j’ai tant lu, dit-il, je ne sais plus le lire, et cela
-aussi me fait peur. Il me donne mille réponses contradictoires, au lieu
-d’une seule que je lui demande, persuasive et déterminante... Je n’ai
-pas le cœur assez pur, sans doute, pour puiser à la source de toute
-vérité.»</p>
-
-<p>Sur sa bouche sévère, passa comme une affreuse grimace d’ironie.</p>
-
-<p>«Assurément, ce serait un vilain spectacle que celui de James Randal
-obéissant, parce qu’il est un homme pareil aux autres, à cette colère, à
-ce mépris, à ce dégoût qui<span class="pagenum"><a id="page_214">{214}</a></span> l’obsèdent, lui qui se vantait d’agir
-suivant une règle supérieure, une règle révélée!»</p>
-
-<p>Et il ajouta, sur quel ton naïf et pathétique:</p>
-
-<p>«Puisque la balance est fausse, comment saurai-je vous punir?...»</p>
-
-<p>Doucement, sans lever les yeux, Mme Randal l’interrompit:</p>
-
-<p>«Non pas, James!... Je pense que vous voulez dire: «comment saurai-je
-vous juger?»</p>
-
-<p>&#8212;Je disais «vous punir», affirma-t-il, et je disais bien! Le punir,
-lui, pour avoir envahi le verger du maître afin d’en voler les fruits;
-vous punir, vous, pour avoir mal gardé l’honneur de l’homme auquel vous
-étiez liée par serment...»</p>
-
-<p>Son visage s’empourpra soudain.</p>
-
-<p>«... Et pour avoir fait bon marché de votre pudeur, Ida!...»</p>
-
-<p>Mathieu eut un sursaut d’indignation, mais Mme Randal y coupa court.</p>
-
-<p>«Non! restez assis, Mathieu et taisez-vous; en somme, il a raison,
-écoutons toujours la fin.<span class="pagenum"><a id="page_215">{215}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;Peut-être, continua Randal, me suis-je trop retranché de la vie
-courante pour me former tout seul une idée équitable de ces choses;
-peut-être cette affaire me touche-t-elle de trop près et peut-être mon
-âme s’est-elle beaucoup éloignée de Dieu. Il me faut donc l’opinion
-d’autrui. Cette opinion, je vais me la procurer. Ainsi, vous pourrez
-vous défendre, vous pourrez être compris, et ma sentence, plus
-autorisée, sera plus juste.»</p>
-
-<p>Il pressa un bouton de sonnette sur son bureau.</p>
-
-<p>«J’appelle Sam Harland et Leslie auprès de moi: l’un est un homme assez
-sociable pour concevoir ce crime, l’autre garde assez d’innocence pour
-l’excuser.</p>
-
-<p>&#8212;Alors... quoi? s’écria Delannes, on va raconter...</p>
-
-<p>&#8212;Je vous en conjure, Mathieu... nous ne sommes pas les maîtres, ici.</p>
-
-<p>&#8212;Plug, dit James Randal au palefrenier qui entrait, faites venir tout
-de suite Sam Harland et Avery Leslie.</p>
-
-<p>&#8212;<i>Right’o, Sir!</i>» dit Plug en touchant sa casquette.<span class="pagenum"><a id="page_216">{216}</a></span></p>
-
-<h2><a id="XXXII"></a>XXXII</h2>
-
-<p>Attente intolérable: Ida et Mathieu, assis l’un près de l’autre,
-restaient immobiles, muets; James, les mains posées à plat sur son
-bureau, regardait devant lui, très loin. L’existence de ces trois êtres
-semblait suspendue; seule restait vivante la petite pendule de bois
-accrochée à la cloison: ses battements industrieux prolongeaient le
-délai, en avivaient la torture.</p>
-
-<p>On entendit des voix, au dehors:</p>
-
-<p>«Voilà! voilà! j’ai tout juste pris le temps de me laver les mains et de
-passer une blouse.»</p>
-
-<p>Sam Harland entra, suivi d’Avery Leslie.</p>
-
-<p>James Randal ne leur fit pas de longs<span class="pagenum"><a id="page_217">{217}</a></span> préambules: en quelques phrases
-sèches, d’accent hautain, il dit ce qu’il attendait d’eux:</p>
-
-<p>«Asseyez-vous sur ce banc... Bien... J’ai besoin de vous: je dois
-prononcer une sentence et ne me sens pas assez dégagé de moi-même pour
-être certain de mon équité; vous jugerez donc avec moi, mais, d’abord,
-prêtez serment sur le Livre; le voici. Jurez de n’écouter que votre
-conscience, de rester sourd à toute autre voix.»</p>
-
-<p>De son pouce renversé, Harland désigna Mathieu.</p>
-
-<p>«C’est ça que vous allez juger? demanda-t-il.</p>
-
-<p>&#8212;Oui, pourquoi?</p>
-
-<p>&#8212;Suivre sa conscience quand on juge ça!... Enfin, on tâchera.</p>
-
-<p>&#8212;Nous jugerons cet homme, ajouta Randal, et cette femme aussi.»</p>
-
-<p>Depuis son entrée, Sam Harland avait l’air du chien méchant que sa
-laisse seule empêche de bondir, et, bien qu’il n’aboie ni ne grogne, est
-tout prêt à mordre. On<span class="pagenum"><a id="page_218">{218}</a></span> ne reconnaissait déjà plus le visage ouvert et
-franc, la bouche gaie où une pipe pendue mettait souvent un trait
-d’humour; mais, aux dernières paroles de Randal, la face hâlée, soudain
-vieillie, devint toute grise.</p>
-
-<p>«Jurez-vous, insista Randal.</p>
-
-<p>&#8212;Je jure,» dit Harland avec effort.</p>
-
-<p>Leslie gardait son expression séraphique et ravie. Un instant, il se
-recueillit, une main posée sur les yeux, puis, très simplement:</p>
-
-<p>«Je jure,» dit-il.</p>
-
-<p>&#160; </p>
-
-<p>Alors James Randal se mit à parler sur le ton d’une conversation rapide,
-un peu brusquée.</p>
-
-<p>«Si j’avais vu clair en moi-même, sans doute ne vous aurais-je pas
-appelés à mon secours, mais je ne puis expliquer le mal qui me touche
-assez bien pour que ma raison soit satisfaite. Cette femme, cet homme,
-ont péché; cette femme, je l’aimais et je croyais en son amour;
-j’estimais cet homme et pensais mériter son estime. Tous deux m’ont payé
-en fausse monnaie:<span class="pagenum"><a id="page_219">{219}</a></span> ils me trompent insolemment, cruellement, ils
-m’infligent le maximum de souffrances. Que méritent-ils en retour? Voilà
-ce que je voudrais savoir... Je ne puis pourtant pas le leur demander!»</p>
-
-<p>Avant qu’il ait pu réfléchir à cette idée nouvelle, Leslie répondait
-nettement:</p>
-
-<p>«Il le faut.»</p>
-
-<p>Et Harland grognait:</p>
-
-<p>«Bien sûr! tout de suite...</p>
-
-<p>&#8212;Soit... dit Randal. Monsieur Mathieu Delannes, quelle punition
-méritez-vous?</p>
-
-<p>&#8212;Je ne répondrai pas! dit Mathieu.</p>
-
-<p>&#8212;Ida Randal?...»</p>
-
-<p>Elle haussa les épaules, la bouche close.</p>
-
-<p>«C’est donc à vous de parler, dit James Randal aux deux hommes.</p>
-
-<p>&#8212;Commence, toi, je t’en prie, dit Leslie à Harland: je veux rêver
-encore, pendant que tu parleras.</p>
-
-<p>&#8212;Merci, Avery: je n’aurais pas pu me retenir plus longtemps.»</p>
-
-<p>Il serrait au genou sa jambe croisée; il regardait par terre un petit
-point précis, le nœud d’une planche, et ne le quit<span class="pagenum"><a id="page_220">{220}</a></span>tait pas des yeux. Il
-maîtrisait mal sa voix, rauque, puis étouffée, et soudain aboyante.</p>
-
-<p>«D’abord, l’homme... C’est un mauvais homme qui mérite la corde, mais
-ici nous ne pourrions le pendre tranquillement; il faut trouver autre
-chose... Il n’a pas de remords: on le voit à sa figure, eh bien, je
-propose de lui donner un remords. On le laissera partir tout seul, en
-lui accordant une juste avance, et moi, quelques jours plus tard, je le
-suivrai comme un remords. J’aurai un couteau dans ma poche; cet homme,
-je le chercherai partout, car il se cachera, ayant peur du remords à ses
-trousses, et il tâchera de l’éviter, de lui échapper, mais on ne tourne
-pas un remords, on ne le gagne pas de vitesse, et un jour... oh! sans
-choisir!... dans le dos! entre les épaules! ou dans le ventre, pour lui
-fouiller les tripes, comme à un porc!... On me pendra, je pense, on me
-tuera selon les lois du pays... cela m’est égal: cet homme aura eu son
-remords, en aura souffert, aura péri par ce remords. Je veux<span class="pagenum"><a id="page_221">{221}</a></span> être le
-remords de ce mauvais homme... voilà!</p>
-
-<p>&#8212;Je parlerai ensuite, dit Leslie... D’abord l’homme... Nous avons causé
-ensemble; vraiment, ses intentions semblaient droites; peut-être ne
-savait-il pas que la voie droite est une voie difficile... cela n’a rien
-d’étonnant: jeune, riche, beau (regardez-le!) il croyait que l’on peut
-vivre sans songer à rien, pour le plaisir de vivre. J’avais bien
-l’impression qu’il se promenait au hasard, librement, dans un jardin
-planté de fleurs et d’arbres fruitiers, qu’il cueillait les fleurs parce
-qu’elles sentaient bon, qu’il cueillait les fruits et les mangeait avec
-gourmandise... enfin, comment dire ça? qu’il se sentait «chez lui» dans
-la vie. «Oh! non, pensait-il, je ne fais pas grand mal en cueillant ces
-roses et ces pommes! un peu de mal seulement, très peu, le mal que font
-les autres, le mal qui ne compte pas, qui ne pèse rien dans la balance,
-presque rien!» Or, un jour, il est venu ici et il a rencontré la
-tentation devant sa porte,<span class="pagenum"><a id="page_222">{222}</a></span> non pas une forme de l’esprit mauvais, mais
-elle qui souriait!... Il n’a pas su s’arrêter le temps qu’il fallait
-pour éclairer son cœur, pour comprendre qu’elle l’entraînerait vers le
-ciel, s’il voulait, au pays des étoiles... Engagé sur la voie tortueuse
-et glissante qui mène en bas, il lui a tendu la main en disant: «Venez!»
-Il souffrait d’avoir déjà fait le mal, sans savoir; il a fait le mal une
-fois de plus, sans savoir, pour souffrir moins, peut-être, et alors...
-ah! Seigneur! Voilà que le plateau chargé se surcharge encore d’un poids
-lourd, terriblement lourd, et que, tout à coup, la balance chavire!...»</p>
-
-<p>Avery Leslie regardait devant lui la balance chavirée... Il ajouta:</p>
-
-<p>«Maintenant, M. Delannes a compris... maintenant qu’il est trop tard.»</p>
-
-<p>Et se tournant vers Sam Harland:</p>
-
-<p>«Tu vas parler d’elle, mon ami Sam... heureux Sam!»</p>
-
-<p>Mais Sam Harland était incapable de parler: il se balançait sur le banc
-comme un homme ivre et tenait son genou serré<span class="pagenum"><a id="page_223">{223}</a></span> entre ses paumes. Il
-balbutia difficilement:</p>
-
-<p>«Elle... que pourrai-je dire d’elle?... Elle a des remords, je le sais,
-car son image s’efface, son image est trouble devant mes yeux... Alors
-moi, je vais boire dès demain, et le gin qui brûle et qui racle me fera
-oublier l’image... Il faut que je voie l’image très claire, très
-brillante, ou que je ne la voie pas du tout... Quand on est vraiment
-saoul, on vit sans image!...</p>
-
-<p>&#8212;Non! non, Sam! interrompit Leslie, tout cela n’est pas vrai! elle ne
-l’a pas suivi, puisque la chanson chante encore dans ma tête, puisque je
-me sens meilleur en montant le long de l’étroit sentier tendu de la
-terre aux étoiles, puisque je chante en moi la même merveilleuse chanson
-qui m’entraîne à voler vers elle!</p>
-
-<p>&#8212;Ne dis plus rien d’elle! je te le défends! gronda Sam Harland qui
-claquait puis grinçait des dents. Assez!... assez d’elle!... et quant à
-lui: tout de suite! à l’instant! je n’ai pas mon couteau, mais je saurai
-bien avec mes doigts, avec mes<span class="pagenum"><a id="page_224">{224}</a></span> ongles, arracher sa langue, sa langue
-pleine de miel et de sucre qui disait de jolies phrases françaises, et
-lui ouvrir le ventre, et déchirer ses tripes puantes!»</p>
-
-<p>James Randal avait sonné plusieurs fois.</p>
-
-<p>«Harland! ordonna-t-il, je vous interdis de bouger, de dire un mot de
-plus...»</p>
-
-<p>Et comme Plug entrait, suivi de deux valets d’écurie.</p>
-
-<p>«Cet homme est dangereux. Prenez des cordes et liez-le sur son banc.»<span class="pagenum"><a id="page_225">{225}</a></span></p>
-
-<h2><a id="XXXIII"></a>XXXIII</h2>
-
-<p>Ce fut bientôt fait; la séance reprit.</p>
-
-<p>Mathieu tenait à garder jusqu’au bout son sang-froid; ses joues
-rougissaient souvent au spectacle d’une telle candeur, d’une si
-indécente nudité de sentiments, mais il avait résolu d’attendre la fin.</p>
-
-<p>A petits coups rythmés, Ida Randal battait de son pied le plancher; cela
-l’occupait visiblement, plus que rien d’autre.</p>
-
-<p>Avery Leslie, immobile, très pâle, pleurait, non pas comme un enfant,
-mais comme eût pleuré, par quel sortilège? un masque de plâtre.</p>
-
-<p>Figé dans sa pose tendue, Sam Harland semblait la statue même du
-forcené.</p>
-
-<p>James Randal parla.<span class="pagenum"><a id="page_226">{226}</a></span></p>
-
-<p>«Une leçon est utile à l’homme que la colère va saisir; le Seigneur
-n’abandonne pas ceux qu’il protégeait: sa main posée sur moi,
-sévèrement, me force à réfléchir... Il est trop facile de s’indigner...
-Ida, vous aviez raison: on ne juge pas selon l’équité lorsqu’avant
-d’entendre, déjà, l’on s’occupe de punir... Écoutez-moi tous les
-deux.&#8212;Vous êtes venu ici, monsieur Delannes, perverti par le siècle et
-l’âme troublée, bien que cette âme fût bonne en son essence. Vous avez
-transgressé la loi comme un aveugle trébuche; or, quand il tombe dans le
-ruisseau, on relève l’aveugle, on n’assure pas sa chute en le
-frappant.&#8212;Ida, vous n’avez pas trouvé en moi cette affection vivante à
-laquelle vous pouviez prétendre: j’ai dû vous aimer pour moi-même et si
-mon âme n’était point obscurcie par le commerce des hommes, du moins
-l’était-elle par un invincible orgueil. Je vous l’ai dit: la main de
-Dieu s’appesantit sur moi et je baisse la tête.&#8212;Monsieur Delannes!...»</p>
-
-<p>Il suppliait, d’un accent adouci...<span class="pagenum"><a id="page_227">{227}</a></span></p>
-
-<p>«Monsieur Delannes! à cette heure où vous avez conscience de vous-même,
-prenez la résolution ferme, spontanée et joyeuse de ne plus pécher.
-Arrêtez-vous, ouvrez votre cœur à la lumière d’en haut; puis, déchargé
-d’une si lourde hotte d’indignités, repartez sur la voie toute droite,
-en chantant!...»</p>
-
-<p>Et la voix d’Avery Leslie s’éleva soudain, trempée de pleurs.</p>
-
-<p>«Cher monsieur Mathieu! rendez à James Randal cette femme qui lui
-appartient!...</p>
-
-<p>&#8212;Ida, reprit James Randal, vous avez été éblouie par une beauté, une
-jeunesse, un charme que vous ne trouviez pas en votre mari...»</p>
-
-<p>Si graves, ces paroles! si graves!... presque pas ridicules!...</p>
-
-<p>«Le soleil vous aveuglait et vous aussi trébuchiez sur le chemin
-difficile. Relevez-vous, Ida! Voici l’aide et le soutien de mon bras;
-relevez-vous sans blessures; mais, si vous vous êtes fait mal aux
-pierres de la route, je panserai la chair contuse et l’âme meurtrie...»<span class="pagenum"><a id="page_228">{228}</a></span></p>
-
-<p>Sam Harland écoutait. Il tâchait même, par un effort manifeste, de bien
-écouter: il louchait sous cet effort. Aux dernières paroles de Randal,
-son visage se détendit; les lèvres rétractées couvrirent de nouveau les
-dents méchantes; le regard droit, un peu levé, ne menaçait plus.&#8212;Alors
-James se leva et défit lui-même les cordes qui liaient Harland à son
-banc; puis, s’adressant à Mathieu:</p>
-
-<p>«Vous resterez à Villedon, dit-il, tant que le cirque y demeurera, et
-nous nous retrouverons chaque jour, et vous serez l’ami dont le visage
-est bienfaisant à voir... Serrez-moi la main; serrez la main de ces deux
-hommes.»</p>
-
-<p>Il s’en fallut de peu que Mathieu ne criât sous l’étreinte de Harland.</p>
-
-<p>Tout le monde était debout.</p>
-
-<p>«Ida, dit encore le justicier, Delannes, embrassez-vous.»</p>
-
-<p>Ida pencha la tête et Mathieu, lui prenant les mains, posa sur son front
-un baiser.<span class="pagenum"><a id="page_229">{229}</a></span></p>
-
-<h2><a id="XXXIV"></a>XXXIV</h2>
-
-<p>«Ces trois semaines ont été pénibles, dit Mme Randal.</p>
-
-<p>&#8212;Oui, dit Mathieu.</p>
-
-<p>&#8212;Le cirque partira lundi en huit pour Bruxelles.</p>
-
-<p>&#8212;On me l’avait appris.</p>
-
-<p>&#8212;Je n’en puis plus...</p>
-
-<p>&#8212;Vous souffrez?...</p>
-
-<p>&#8212;Affreusement.</p>
-
-<p>&#8212;Ma pauvre amie! Il faut vous faire une raison.</p>
-
-<p>&#8212;C’est facile à dire!</p>
-
-<p>&#8212;Oh! croyez bien que je ne trouve pas la vie très plaisante, mais nous
-aurons encore quelques heures de causerie.</p>
-
-<p>&#8212;Sans doute, seulement, il ne s’agit<span class="pagenum"><a id="page_230">{230}</a></span> pas de cela: je vous quitte, je
-ne vous verrai plus.</p>
-
-<p>&#8212;Que voulez-vous!</p>
-
-<p>&#8212;Vous le demandez?... Ce que je veux: vous voir, vous entendre; voir
-vos yeux, tels que je les voyais parfois; entendre votre voix avec son
-accent ancien...</p>
-
-<p>&#8212;Cela, c’est le passé!</p>
-
-<p>&#8212;Pour vous, peut-être, pour moi, non, puisque je vous aime...</p>
-
-<p>&#8212;Ida!</p>
-
-<p>&#8212;... Chaque jour davantage, depuis que je vous ai perdu.</p>
-
-<p>&#8212;Nous avons renoncé, mon amie, nous ne pouvons plus nous dédire.</p>
-
-<p>&#8212;Oui, mais moi, un de ces soirs, j’irai me pendre... Je vous ai donné
-toute ma vie; ce n’est pas un sermon, si émouvant soit-il, qui changera
-mon destin... Vous vous tenez là, devant moi, tout le temps, quand je
-dors, quand je veille, et toujours avec ce cher sourire qui me rattache
-à vous.»</p>
-
-<p>Mathieu la regardait. Oh! le pauvre visage douloureux! oh! la pauvre
-bouche<span class="pagenum"><a id="page_231">{231}</a></span> lassée! et ces yeux qui ne s’habituaient pas aux larmes
-brûlantes!</p>
-
-<p>«Hélas! il ne reste plus que de nous séparer.</p>
-
-<p>&#8212;C’est bien ce que je compte faire, pour de bon, pour tout de bon.»</p>
-
-<p>Elle rit.</p>
-
-<p>«De grâce, mon amie!</p>
-
-<p>&#8212;Je ne suis pas votre amie, je suis votre esclave et votre chose, si
-vous m’aimez encore.</p>
-
-<p>&#8212;Nous ne devons pas...</p>
-
-<p>&#8212;Je ne comprends pas!</p>
-
-<p>&#8212;Vous vous torturez à plaisir!</p>
-
-<p>&#8212;Oui... je vous aime.</p>
-
-<p>&#8212;Séparons-nous: cela vaudra mieux.</p>
-
-<p>&#8212;Beaucoup mieux; certainement!</p>
-
-<p>&#8212;Si vous voulez, je partirai demain.</p>
-
-<p>&#8212;Moi aussi, pour une autre destination.</p>
-
-<p>&#8212;Vous me faites mal!</p>
-
-<p>&#8212;Allons! je vous ennuie... Adieu!... à plus tard! Non, ne nous serrons
-pas la main: ce serait trop bête!... Adieu, pour longtemps.»<span class="pagenum"><a id="page_232">{232}</a></span></p>
-
-<p>Elle s’éloigna dans la prairie, sans se hâter.</p>
-
-<p>«Et pourtant, se disait Mathieu, je ne l’aime pas, mais je me sens
-malheureux loin d’elle: elle me touche d’une pitié profonde et mon cœur,
-quand je la vois, bat suivant un affreux remords... Il faudrait donc un
-crime de plus?... Je souffrirais de la faire souffrir, et quelle vie!
-car si je la quittais jamais... un crime pire, un crime plus bas, plus
-vil... Saurais-je d’ailleurs ne pas l’abandonner?... oui, mais quelle
-vie! quelle vie!... oh! non! je ne puis pas! et cependant...»</p>
-
-<p>A vingt pas, elle se retourna et d’un grand geste abandonné lui envoya
-un baiser... Alors, soudain, Mathieu tendit les bras vers elle.</p>
-
-<p>«Ida, cria-t-il, Ida! reviens tout de suite! reviens!»<span class="pagenum"><a id="page_233">{233}</a></span></p>
-
-<h2><a id="XXXV"></a>XXXV</h2>
-
-<p>Le cirque Randal préparait une représentation d’adieu, pour
-l’avant-veille de son départ. Tout le pays devait y être, gracieusement
-prié par la direction. Les familles des alentours, parents et enfants,
-assisteraient ainsi à un vrai gala, admireraient enfin, dans l’exercice
-de leur métier ou de leur art, ces êtres singuliers qu’ils rencontraient
-parfois, marchant sur les routes ou galopant de façon aventureuse dans
-les prés de M. Delannes. Depuis l’aube, on travaillait à la mise au
-point de cette fête; mais, à mesure que s’avançait la journée, il
-semblait que l’on n’y mît qu’un zèle dégradé et, assurément, nulle joie.
-Les répétitions partielles qui se faisaient<span class="pagenum"><a id="page_234">{234}</a></span> dans tous les coins du camp
-présentaient un aspect bien morne; le cœur manquait à l’ouvrage; les
-causeries souvent si longues, si animées, se résumaient en quelques mots
-de recommandation ou de défense; un ordre était toujours bref: on avait
-hâte d’en finir.</p>
-
-<p>Silencieux, Avery Leslie achevait de tendre sa corde oblique; Sam
-Harland, où était Sam Harland? il ne paraissait pas; Boucbélère soignait
-la foulure que le géant s’était faite en se prenant le pied dans les
-gradins du cirque; enfin Rachel, assise à côté de la caisse, ennuyait,
-par un jacassement continu, à voix basse, Joy-for-ever qu’elle empêchait
-d’achever ses comptes. Une atmosphère lourde pesait sur tout le monde;
-d’ailleurs le ciel, sombre et couvert, laissait prévoir un orage, mais
-l’orage n’était pas seul facteur de cette nervosité triste et de ce
-relâchement.</p>
-
-<p>«J’ai pas de goût à la besogne! s’écria Plug qui s’étendit au milieu du
-cirque, entouré d’une étrange collection de boules, de plateaux et
-d’instruments biscornus.»<span class="pagenum"><a id="page_235">{235}</a></span></p>
-
-<p>Quelques instants plus tard, il dormait, ronflant dur.</p>
-
-<p>Au dehors, le parc de Villedon et le bord de la forêt se couvraient
-d’ombre: le soir tombait; la nuit saurait-elle rafraîchir l’air de cette
-épaisse journée?</p>
-
-<p>James Randal travaillait dans son bureau, entouré de brochures et
-d’indicateurs de chemins de fer. Il venait de poser sa plume et relisait
-des paperasses qu’il tenait à la main. Certaines furent réunies sous des
-pinces; d’autres, jetées au fond d’un tiroir.</p>
-
-<p>Comme on frappait:</p>
-
-<p>«Entrez,» dit-il.</p>
-
-<p>Ida Randal et Mathieu Delannes s’arrêtèrent debout devant la porte
-refermée.</p>
-
-<p>«Ah! c’est vous!» s’écria Randal.</p>
-
-<p>Il se tut, un moment; mais quand il se mit à parler de nouveau, ce fut
-sur le ton sec d’un homme qui tient à régler rapidement une affaire à
-laquelle il a déjà réfléchi et dont il n’attend nulle surprise. Il n’y
-avait plus là que le directeur du Randal Circus.<span class="pagenum"><a id="page_236">{236}</a></span></p>
-
-<p>«Le scandale, dit-il, a donc éclaté depuis hier: le cirque tout entier
-sait votre crime; à moi-même vingt voix indignées l’ont dénoncé, qui me
-suppliaient de chasser cette femme de devant mes yeux, ce que je compte
-faire... Je vous chasse! je vous chasse l’un et l’autre! partez!&#8212;Sans
-doute aurez-vous du plaisir à apprendre que Sam Harland, lorsqu’il eut
-appris, lorsqu’il eut vu l’abominable forfait doublé de parjure, est
-devenu fou furieux. Pour qu’il ne blesse pas inconsidérément la tendre
-chair de M. Delannes, je l’ai fait enchaîner tout de suite au fond de
-son écurie, où il se trouve maintenant et hurle depuis l’aube. Il a
-hurlé aussi une partie de la nuit dernière. Je l’emmènerai après-demain
-et le confierai à un asile.&#8212;Femme! voici vos papiers, dans cette
-enveloppe: vous n’aurez pas de peine à continuer, comme il vous plaira,
-une vie sans honneur.&#8212;Quant à vous, je n’ai rien à vous dire, sinon que
-nos comptes sont liquidés. Je les ai remis à M. Hourgues, votre gérant,
-qui les approuve... Je vous<span class="pagenum"><a id="page_237">{237}</a></span> ai maintenant assez vus tous les deux:
-partez! mais, d’abord, voici la sentence; mûrissez-la dans votre esprit;
-c’est vous-même qui vous l’êtes infligée... elle est sans rémission
-possible... Par conséquent, écoutez bien: si jamais vous quittez cette
-femme, monsieur Delannes, si vous ne demeurez pas auprès d’elle et ne la
-protégez pas, tant qu’un souffle de vie vous anime, ce sera...
-entendez-vous, grand Dieu!... ce sera l’enfer!&#8212;Cet avertissement est
-encore charitable!...»</p>
-
-<p>Mathieu ne put arrêter le sourire qui courut sur sa bouche comme Randal
-répétait:</p>
-
-<p>«L’enfer!... je vous promets l’enfer!...»</p>
-
-<p>Car il devinait autre chose:</p>
-
-<p>«Et sans chercher si loin, songea-t-il, la servitude, tout de suite.»</p>
-
-<p>Mais aussitôt, d’un geste à la fois brusque et tendre, il saisit la main
-d’Ida.</p>
-
-<p>&#160; </p>
-
-<p>Or, à ce même instant, un cri aigu, un cri perçant, pathétique, et
-soutenu comme une déchirure, se fit entendre au dehors.<span class="pagenum"><a id="page_238">{238}</a></span>&#8212;James Randal
-bondit jusqu’à la porte et l’ouvrit toute grande sur la nuit.</p>
-
-<p>A quelques pas, dans la lumière du réflecteur qui éclairait le seuil,
-Joy-for-ever, dépeignée, les yeux égarés par l’horreur, les bras chargés
-d’un trop lourd fardeau, tenait contre elle, serrait contre elle une
-forme blanche...</p>
-
-<p>Et Joy-for-ever cria:</p>
-
-<p>«Monsieur James! Monsieur James! c’est trop affreux! Il montait à la
-corde en chantant; il montait dans l’ombre, tenant son balancier
-lumineux, en chantant; il montait tout droit et, soudain, le chant s’est
-pris dans sa gorge, le balancier lui a glissé des doigts, il a levé les
-mains vers le ciel... il est tombé en dehors du filet tendu trop court,
-il est tombé de très haut dans l’herbe... Il est mort, monsieur James!
-il est mort, le cher enfant! Il n’est pas abîmé: l’herbe l’a reçu tout
-doucement, mais il est mort... il devait être mort de douleur avant
-d’atteindre en bas...</p>
-
-<p>&#8212;Joy-for-ever, dit James Randal, écartez-vous, ces gens veulent
-passer...»<span class="pagenum"><a id="page_239">{239}</a></span></p>
-
-<p>Et, plus tard, dans la nuit très obscure où bouillonnait encore l’orage
-en formation, deux nègres montaient la garde devant la porte principale
-du camp, chacun haussant à son poing un flambeau...</p>
-
-<p>La porte s’ouvrit; deux formes sortirent.</p>
-
-<p>A leur passage, les nègres retournèrent brusquement les hautes flammes
-rouges et les ensevelirent à leurs pieds dans le sable où elles
-crissèrent.</p>
-
-<p>Puis ce fut le silence, rompu par ce seul hurlement de bête; poussé par
-une poitrine furieuse, au fond de l’écurie...</p>
-
-<p>Et les deux formes humaines s’éloignèrent, prises par la nuit dense,
-liées à jamais dans une double solitude.</p>
-
-<hr />
-<p class="fint">5065.&#8212;Tours, imprimerie <span class="smcap">E. Arrault</span> et Cⁱᵉ.</p>
-
-<hr class="full" />
-<div lang='en' xml:lang='en'>
-<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK <span lang='fr' xml:lang='fr'>LA CONSCIENCE DANS LE MAL</span> ***</div>
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-limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or
-unenforceability of any provision of this agreement shall not void the
-remaining provisions.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
-trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
-providing copies of Project Gutenberg&#8482; electronic works in
-accordance with this agreement, and any volunteers associated with the
-production, promotion and distribution of Project Gutenberg&#8482;
-electronic works, harmless from all liability, costs and expenses,
-including legal fees, that arise directly or indirectly from any of
-the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this
-or any Project Gutenberg&#8482; work, (b) alteration, modification, or
-additions or deletions to any Project Gutenberg&#8482; work, and (c) any
-Defect you cause.
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg&#8482;
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of
-computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
-exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
-from people in all walks of life.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg&#8482;&#8217;s
-goals and ensuring that the Project Gutenberg&#8482; collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg&#8482; and future
-generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org.
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation&#8217;s EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
-U.S. federal laws and your state&#8217;s laws.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Foundation&#8217;s business office is located at 809 North 1500 West,
-Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up
-to date contact information can be found at the Foundation&#8217;s website
-and official page at www.gutenberg.org/contact
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; depends upon and cannot survive without widespread
-public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine-readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
-DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state
-visit <a href="https://www.gutenberg.org/donate/">www.gutenberg.org/donate</a>.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Please check the Project Gutenberg web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations. To
-donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 5. General Information About Project Gutenberg&#8482; electronic works
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg&#8482; concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg&#8482; eBooks with only a loose network of
-volunteer support.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
-the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
-necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
-edition.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Most people start at our website which has the main PG search
-facility: <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-This website includes information about Project Gutenberg&#8482;,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
-subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
-</div>
-
-</div>
-</div>
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