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If you are not located in the United States, you -will have to check the laws of the country where you are located before -using this eBook. - -Title: La conscience dans le mal - -Author: Auguste Gilbert de Voisins - -Release Date: July 13, 2022 [eBook #68516] - -Language: French - -Produced by: Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online Distributed - Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This book was - produced from images made available by the HathiTrust - Digital Library.) - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA CONSCIENCE DANS LE -MAL *** - - - - - - LA CONSCIENCE - DANS LE MAL - - - - - DU MÊME AUTEUR: - - - LA PETITE ANGOISSE, _roman_. - POUR L’AMOUR DU LAURIER, _roman_. - LE DÉMON SECRET, _roman_. - SENTIMENTS, _critique_. - LES MOMENTS PERDUS DE JOHN SHAG. - LE BAR DE LA FOURCHE, _roman_. - L’ENFANT QUI PRIT PEUR, _roman_. - ÉCRIT EN CHINE. - LE MIRAGE, _roman_. - L’ESPRIT IMPUR, _roman_. - FANTASQUES, _petits poèmes_. - - - _Prochainement_: - - LE JOUR NAISSANT, _roman_. - - - _Copyright by_ LES EDITIONS G. CRÈS ET Cⁱᵉ, 1921. - - - - - GILBERT DE VOISINS - - - LA CONSCIENCE - - DANS LE MAL - - _ROMAN_ - - [Illustration: colophon] - - - PARIS - LES ÉDITIONS G. CRÈS & Cⁱᵉ - 21, RUE HAUTEFEUILLE, 21 - - * * * * * - - IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE: CINQ EXEMPLAIRES SUR CHINE HORS - COMMERCE, NUMÉROTÉS DE 1 A 5, ET CINQUANTE EXEMPLAIRES SUR VÉLIN - PUR FIL LAFUMA, DONT DIX HORS COMMERCE, NUMÉROTÉS DE 6 A 45 ET DE - 46 A 55. - - * * * * * - - - _A MON AMI_ - - PAUL ALFASSA - - G. V. - - * * * * * - - - - - LA CONSCIENCE DANS LE MAL - - - - -I - - -Dans ses études, Mathieu Delannes tenait un rang très enviable; tout au -plus pouvait-on lui reprocher de n’y pas prendre grand’peine. Il se -distinguait de façon générale, continue, sans briller par aucun de ces -mérites particuliers qui flattent le maître et engagent la réussite -future du «sujet». Son humeur tranquille, son travail assidu ne -laissaient jamais rien prévoir de surprenant: il ne se fût pas plus -départi de son calme qu’il n’eût, par exemple, saboté une composition. -Il demandait seulement qu’on le laissât libre. Les critiques du -professeur n’arrivaient pas à l’émouvoir; elles l’intéressaient, par -contre, venant d’un personnage commis à cet emploi. Il y réfléchissait, -le temps qu’il faut, puis il pensait à autre chose. Très bon camarade, -chacun en eût témoigné, Delannes participait peu, néanmoins, à la vie de -ses pairs et n’appartenait que nominalement à cette maçonnerie diffuse, -liée par tant de conventions secrètes, à peine avouées, qu’est une -classe de rhétorique ou de philosophie. Il voulait se sentir libre avant -tout. Son influence sur ses condisciples était due, en partie, à cette -indépendance même et à certain respect qu’il ressentait obscurément de -la liberté individuelle d’autrui. Pour peu qu’il fût avisé, le -professeur trouvait en lui une aide puissante. Mathieu ne tirait -d’ailleurs pas le moindre orgueil de cette collaboration qui lui -paraissait toute naturelle: il s’étonnait qu’on l’en remerciât. - - * * * * * - -«Mais oui, répète M. Jauffrey dont la belle barbe de philosophe ne cache -pas le sourire très doux, dépourvu d’ironie, j’ajouterai que l’un de -mes collègues, votre professeur de l’an dernier, partage mon opinion; il -sera heureux de savoir que je vous l’ai transmise. En somme, vous nous -facilitez la tâche. Nous avons devant nous une société déjà un peu -organisée; cela est précieux, croyez-moi, quand on s’adresse à un -auditoire dont l’attention se désagrège si aisément. On se fait mieux -entendre et les résultats sont meilleurs. Voilà pourquoi je tenais à -vous serrer la main, aujourd’hui.» - -D’abord Mathieu Delannes a paru gêné. Il réfléchit un moment avant de -répondre, puis: - -«Vous êtes bien bon, monsieur Jauffrey...» dit-il. - -Dans sa longue main sèche, il prend la main tendue, la main lourde et -grasse du brave psychologue et l’étreint vigoureusement. - -«Tout de même, ça me fait plaisir.» - -M. Jauffrey n’est pas un sot: il a vu le pincement triste des lèvres. - -«Tout de même?... Je comprends mal, Delannes... Que voulez-vous dire? - ---Oh! rien, monsieur Jauffrey, rien de spécial. Comment vous expliquer? -Je tiens trop à ma liberté, peut-être, mais quand on me remercie... j’ai -peur.» - -M. Jauffrey serait-il ému? On le dirait: sa voix s’adoucit encore. - -«Pourquoi, mon enfant? Dites-moi votre pensée.» - -Holà! Holà! M. Jauffrey exagère. Étrange manière de parler!... Delannes -se tient sur la défensive: il déteste les effusions. Sa bouche se -durcit, son regard se ferme. Donnera-t-il une réponse précise? Se -laissera-t-il prendre au piège affectueux? Non: il bredouille quelques -paroles de politesse, salue respectueusement et se retire. - -«Tiens! murmure le professeur, quel singulier bonhomme!» - -Mais il en a trop rencontré de ces jeunes gens qui l’étonnaient, un -jour, par une phrase inattendue, maladroite, inopérante, faite de -vocables courant... si obscure. C’est le langage secret de leurs -dix-sept ans. M. Jauffrey ne l’a jamais parlé ni compris. - -Cependant, Mathieu Delannes marche vite: il a déjà traversé la cour et -franchi le seuil du collège. - - - - -II - - -Un vigoureux gaillard, très roux, très grand, les cheveux drus plantés -bas sur le front très large... Et quelle carrure! A cette impression de -force bien assise, trop sûre d’elle-même, le regard des yeux verts -apporte un tempérament par quelque chose de franc, d’une franchise -jeune, dont la physionomie est comme illuminée, par quelque chose de -très clair et de très pur. Il y a de la pitié dans ce regard. - -Pour l’instant, Mathieu Delannes, rencogné dans un compartiment -poussiéreux de chemin de fer, s’ennuie fort. C’est une journée d’été, en -Normandie, et les stores baissés, battant sur les fenêtres ouvertes, -n’empêchent guère la chaleur de se manifester. Delannes suffoque et le -roman policier qu’il s’oblige à lire ne l’intéresse pas. Il s’est tiré -facilement, brillamment, paraît-il, de l’épreuve du baccalauréat et va -rendre compte de ses lauriers à M. Jacques Mesnard, son oncle, son seul -parent. - - * * * * * - -Depuis quelques moments, on aperçoit la mer. Voici que le train -s’arrête. Mathieu confie sa valise à un employé de la petite gare et -saute sur le quai. Bientôt après, une carriole l’emporte sur la route -blanche. - -«Belle journée, monsieur Mathieu, pour votre arrivée! - ---Un peu chaude, Louis... Comment va mon oncle? - ---Oh! Monsieur est toujours de même: sa goutte, ses douleurs... Il ne -sort pas beaucoup. Rien de changé, comme vous voyez. - ---Et mon ami Hourgues? - ---M. Hourgues se porte bien, Madame et la petite aussi. Ah! des braves -gens, ceux-là, on peut le dire, et qui n’embêtent pas le monde. Un -gérant, voyez-vous, c’est tout bon ou tout mauvais. M. Hourgues, il me -parle comme à un ami, et j’ai beau être cocher, il me serre la main. -C’est pas monsieur votre oncle qui saluerait un domestique!» - - * * * * * - -Le trot vif du cheval, de légers tourbillons blancs, un ciel bleu pâle, -envahi de lumière, les champs longuement étendus, des bêtes, des -verdures légères, tout un paysage familier à Delannes et qu’il aime... -Une heure durant, les cahots coupent sa causerie avec Louis. Il est -heureux de retrouver le vieux cocher au parler franc qui, jadis, lui -apprit à grimper aux arbres, à marcher sur les mains, à nager, à monter -à cheval, à conduire, et sous la surveillance duquel il tua son premier -lapin. - -Là-bas, ce bosquet touffu de marronniers marque la fin de la course. Il -jette de l’ombre sur un large gazon bordé de plates-bandes aux diverses -teintes, devant une haute façade grise, sans style, d’aspect sérieux et -bourgeois. C’est la maison natale de Mathieu. Les roues de la carriole -grincent contre le gravier avec un bruit connu, en franchissant la -grille, en contournant le bassin aux carpes, en s’arrêtant au seuil où -deux grands vases ornés ont presque disparu sous les entrelacs, festons -et guirlandes d’une somptueuse vigne vierge qui rougit déjà. - - * * * * * - -Delannes met pied à terre, sans se presser, tranquillement. Il a -pourtant un cri de joie en voyant paraître, les bras tendus, cet homme -grisonnant dont le regard bleu garde tant de jeunesse: - -«Mon ami Hourgues! - ---Mathieu, vous voilà dans une forme splendide! Vos succès ne vous ont -pas fatigué. - ---On parlera de ça plus tard; embrassons-nous d’abord. - ---Je sens que vous crevez de soif. Venez boire dans mon bureau; Lucie et -la petite nous y rejoindront; elles sont sur la plage; on ne vous -attendait pas si tôt... Mais j’oublie de dire que votre oncle est dans -sa bibliothèque, prêt à vous faire bon accueil. - ---Quand je serai lavé, changé, j’irai le joindre. Maintenant, vous -devinez juste, Hourgues: il me suffira de boire frais.» - - - - -III - - -Vêtu de blanc, l’œil vif et la mine dégagée, Mathieu s’en fut frapper, -plus tard, à la porte de son oncle. M. Jacques Mesnard était assis dans -un grand fauteuil, devant la fenêtre ouverte d’où l’on dominait une -vaste prairie dévalant jusqu’à la plage entre deux bois qui, de droite -et de gauche, étendaient leurs verdures. En face, c’était la mer, grise -et marquée de taches violettes, sous le ciel lumineux plein de grandes -nuées. Le vieil homme regardait ce paysage en fumant des cigarettes, -inlassablement. A ses pieds, une bassine de cuivre servait à recueillir -le rebut de son pétun. Sur ses genoux, un journal restait inutilisé; -parfois il se le faisait lire par Hourgues ou Mme Hourgues qu’il -interrompait, à chaque instant, pour placer des commentaires. Ils -étaient sarcastiques, toujours, et souvent grossiers. - -Une figure en lame de couteau, des cheveux jaune sale, tombant en mèches -sur un front étroit; un long nez mince, une bouche dessinée pour émettre -des railleries, peu de dents, et celles-là presque noires, un menton -pointu, des mains, belles jadis, maintenant déformées par la goutte et -dont les doigts étaient marqués d’une indélébile teinture de tabac... Il -se présentait ainsi. - -«Te voilà donc, dit-il sans bouger. Approche. - ---Bonjour, mon oncle; comment vous portez-vous? - ---A mon âge, cela ne change guère que pour de bon. - ---Lucie Hourgues vient de me dire que votre dernière crise de goutte -remonte à quinze jours et ne fut pas forte. - ---Pas forte! j’aimerais qu’elle l’eût sentie!... Mais parlons de toi. -Mathieu, tu fais grand honneur à la famille par tes succès -universitaires. Une lettre de ton professeur me les a appris et je t’ai -envoyé cinq cents francs, aussitôt, dont tu m’as d’ailleurs accusé -réception. Il convient, de plus, que je te félicite sur un ton -chaleureux. - ---Ne vous donnez donc pas cette peine! - ---Mais si! mais si!... Comptes-tu rester longtemps à Villedon? - ---Le temps qu’il vous plaira de fixer, mon oncle. - ---Mettons deux mois; tu ne me gêneras nullement et Jérôme, Lucie et la -petite Alice ont fort envie de te voir. Tu pourras monter à cheval, -chasser un peu, vers la fin de ton séjour, et me lire quelquefois les -feuilles parisiennes. Tu dois lire avec élégance... Laisse-moi te -regarder... Quelle santé! Cela aussi fait honneur à la famille. - ---La famille?... où la prenez-vous, mon oncle? Je croyais n’avoir -d’autre parent que vous? Mes succès, mon aspect physique, vous -touchent-ils à ce point? - ---Évidemment, j’exagérais pour te flatter et me concilier tes grâces; -par contre j’avoue que ta culture morale, si je puis dire, ne me laisse -pas indifférent... Fais-tu la noce?» - -A cette question posée de façon brusque et sèche, Mathieu ne répondit -rien, tout d’abord, puis: - -«Mon oncle, dit-il avec douceur, il me semble que ce sont là mes -affaires personnelles. - ---Intransigeant! déjà! - ---Je crois que le collège et, sans doute, une éducation peu surveillée -m’ont donné le goût de la liberté, de toutes les libertés, spécialement -celle de me réserver, en quelque sorte, au lieu de me répandre. C’est -une tournure d’esprit qui me rend les confidences difficiles. Je ne me -sens pas très sociable. - ---Cela est fort bien dit. J’admets la réponse et sa critique incluse. En -tout cas, tu te portes à merveille et ne parais pas tenté par le -séminaire; si tu ne la fais déjà, tu feras donc la noce avant peu. En ma -qualité d’oncle dévoué, j’ai l’agréable devoir de t’en faciliter la -tâche. Après ton séjour ici, tu pourras t’installer à Paris dans un -rez-de-chaussée bien situé que je conserve depuis ma lointaine jeunesse -dont la période orageuse a été longue, très longue... tu le sais -peut-être. Cela te donnera le loisir de songer à ta carrière, s’il te -plaît d’en choisir une, fût-elle de rester les bras croisés, de t’y -préparer, de t’amuser en attendant l’heure de ton service militaire et -de goûter librement aux délices de la gastronomie nocturne et de -l’amour... - ---C’est un joli programme, dit Mathieu. - ---Il est entendu que je double ta pension et te donnerai de quoi -t’installer à ta guise dans ce pied-à-terre. Viens à Villedon vers la -fin de l’été; le reste du temps, ne laisse pas ton vieil oncle sans -nouvelles: envoie-lui des portraits commentés de tes petites amies, sur -des cartes postales. Elles orneront sa table de nuit et leur vue lui -réjouira le cœur... Maintenant, va te promener, laisse-moi seul. Tu -dîneras avec les Hourgues. Je dîne seul, dans cette pièce; je fume -ensuite un cigare, le second de la journée, et je me couche seul, comme -bien tu penses: le sage doit coucher seul, doit dormir... Au revoir... -Non, ne me serre pas la main, celle-là est encore douloureuse; -l’intention suffit. Bonsoir... homme libre! - ---Excusez-moi, mon oncle. Bonsoir.» - -Mathieu sortit et M. Jacques Mesnard, seul de nouveau dans la vaste -chambre qu’envahissait le crépuscule, jeta sa cigarette achevée, puis en -alluma une autre. - - - - -IV - - -Durant les quelques années qui suivirent, Mathieu vécut à peu près comme -le lui avait proposé son oncle. Installé à Paris, en garçon, dans un -rez-de-chaussée qu’il orna d’accueillante manière, il fréquenta les -lieux où l’on s’amuse, soupa en compagnie joyeuse et suivit la carrière -de quelques demoiselles de music-hall. Sa figure d’un singulier attrait, -son entrain, son humeur égale et d’enviables rentes expliquaient -aisément le succès que ces jeunesses lui firent. Toutes, néanmoins, se -plaignaient de l’impossibilité manifeste qu’elles voyaient à le garder -longtemps. Non pas qu’il fût précisément volage: il souffrait mal une -contrainte, la moindre le mettait en éveil, amenant bientôt la plus -courtoise liquidation et la plus définitive. - -«Ça va quelque temps, puis il rue dans les brancards.» - -«On croit le tenir; un jour, il vous glisse entre les doigts.» - -Deux formes données à la même pensée par deux de ses amies. - -Pourtant Mlle Lily Bentham sut l’enchaîner pendant six mois, Mlle Gaby -Lesurques, environ cinq. Le charme de May Read ne dura qu’une saison, -mais la jeune Nicole du Théâtre Impérial l’enchanta de janvier à -septembre. Ils tentèrent de conserve un voyage à Venise qui détermina -leur rupture, Mathieu ayant montré, dans cette ville romantique, trop de -goût pour des Vénitiennes de petite naissance et Nicole s’en étant -plaint. D’autres aventures toutes pareilles menèrent avec douceur -Mathieu Delannes à ses vingt et un ans. - - * * * * * - -Chaque été, quand Paris devenait insupportable, il se rendait à -Villedon, sans jamais y prolonger son séjour. Aux premières feuilles -rousses, Mathieu se sentait las des conversations de M. Jacques Mesnard, -si sèches et piquées de trop de mots pointus. Celles de Jérôme Hourgues, -de sa femme, voire de sa fillette lui agréaient mieux; avec la petite -Alice, il s’oubliait à jouer des heures entières sur le sable de la -plage, mais bientôt l’influence de l’oncle toujours goutteux, -sarcastique et revêche se manifestait à nouveau. Déprimé, Mathieu ne -jouissait plus de ce paysage de la mer et des bois qu’il aimait tant: -d’un jour gris, il ne sentait que la tristesse, d’un jour lumineux et -chaud, le seul accablement. Pour le réconforter, Villedon, sa maison -natale, n’éveillait en lui que de trop lointains souvenirs. - -Que savait-il de sa mère morte en couches, de son père qui n’avait -survécu que trois ans à sa femme? Il se les imaginait par des -photographies, par les bibelots de leurs chambres, par quelques -anecdotes, quelques lettres retrouvées, mais cela était si peu de chose, -et ce peu si peu vivant! Rentrant à Villedon, il ne rentrait pas chez -lui. - -Paris lui donnait d’autres plaisirs très appréciables, mais Paris ne le -contentait guère. S’il avait jeté sa gourme avec toute l’ardeur d’un -jeune cheval échappé, Mathieu se doutait bien que cela ne durerait pas. -Ses compagnons de noce, ses camarades, les demoiselles de music-hall et -les dames trop poudrées, témoins de son plaisir, lui paraissaient former -une troupe d’esclaves évoquée autour de lui à seule fin de le -satisfaire. Il en arrivait presque à les plaindre. - -«Moi seul, je m’amuse librement. Les autres, vous par exemple, ma chère, -travaillez à m’amuser.» - -Ainsi parla-t-il à Gaby Lesurques (charmant visage, intelligence bornée) -qui, pour toute réponse, murmura d’une pauvre voix mince: - -«Ben vrai, Mathieu, tu en dis des choses!» - -Et vida d’un trait son cocktail. - -Quelques incursions dans d’autres mondes lui donnèrent de l’ennui; la -préparation de deux examens utiles l’absorba insuffisamment. Pourtant, -son année de service militaire lui fut d’un réel bénéfice. Il acceptait -une discipline aussi ouvertement affichée; sa liberté n’en souffrait -pas. Il se plut à cette tâche qui l’occupait d’une façon nouvelle et la -ville de province qui l’accueillit faisait un bien joli cadre. Mais ces -haltes n’ont qu’un temps... Un jour, on s’en va... Dès lors, il semble -que les belles heures soient passées où l’on se sentait l’âme libre et -légère. - -«D’ailleurs, expliquait-il, cela eût duré un mois de plus que je me -serais ennuyé à périr... ou jusqu’à tout casser.» - -Mathieu a-t-il si peu changé depuis le collège? - - * * * * * - -Rentré à Paris, il s’aperçoit que les sorties nocturnes le tentent -moins. Des projets d’avenir se précisent en lui. Bientôt, il partira; il -s’installera pour quelques années dans une colonie lointaine... -laquelle? il ne sait encore, mais de ce choix il s’occupe avec -application. - -Un soir d’hiver où la pluie tombe dru et que Mathieu étudie, dans un -gros livre, l’agrément et les inconvénients de vivre en Indo-Chine, on -sonne à sa porte. Il ouvre et reçoit des mains du télégraphiste -ruisselant un papier bleu. Persuadé que ce sont là des nouvelles de sa -jeune amie du jour qui soigne au soleil de Nice un rhume de cerveau, il -déchire la feuille sans hâte, mais ce papier bleu lui vaut une surprise, -car il lit: - - _Votre oncle succombé ce matin à une attaque de goutte. Funérailles - lundi midi. Sincères condoléances, affections. Jérôme Hourgues._ - -«Il convient donc que je parte au plus tôt,» se dit Mathieu. - -Ayant consulté l’indicateur, il sonna la femme de chambre et lui annonça -qu’il prendrait le train de 8 h. 12, le lendemain, dimanche. - -«L’oncle est mort...» - -Nulle émotion ne naissait. Il se fût étonné d’en ressentir une très -vive, mais ce vieillard qu’il n’aimait pas, qu’il n’admirait pas, dont -il estimait peu la vie d’égoïste brutal, cynique, parfois cruel, vivant -seul et sans amis, depuis que sa santé l’obligeait au repos des champs, -ce vieillard ne représentait pas moins quelque chose: tout ce qui -restait de famille à Mathieu Delannes... Mathieu serait plus seul -encore. - -«Et, se disait-il en regardant la cheminée où s’alignaient des -photographies souriantes, je ne lui ai même pas fait tenir les portraits -de petites femmes qu’il me réclamait un jour. Pourtant, c’eût été -charitable et l’eût amusé... Tant pis... Trop tard!» - -Il se coucha peu après et prit, le lendemain, à 8 h. 12, le train pour -Villedon. - - - - -V - - -M. Jacques Mesnard dormait son dernier sommeil, sous une plaque de -marbre gris, dans un cimetière qui n’avait rien de la grâce du cimetière -de village, tel qu’on se l’imagine volontiers. Monsieur le Maire le -déclarait hygiénique et moderne; c’est tout dire en deux mots. -D’ailleurs, Mathieu n’avait pu s’empêcher de penser que ce petit enclos, -sec, propret, fermé de murs blancs dont le faîte se défendait de -l’escalade par des tessons agressifs, convenait fort bien au vieillard -défunt. - -Nulle occupation pressante ne le rappelant, Mathieu ne rentra pas -aussitôt à Paris. La lourde chute de neige de la veille et, sur ce -linceul, un soleil radieux, le dessin net et nu des bois qu’il revoyait -encore vêtus de vert ou de roux, la mer d’une teinte si fine et quelque -chose de léger qui flottait dans l’air froid, donnaient au paysage un -attrait nouveau qui faisait oublier Paris battu par les averses. - - * * * * * - -«Je ne l’aimais pas, vous le saviez, mon ami. Pour quelle raison -l’aurais-je aimé? Cependant je perds avec lui tout ce que d’autres -appellent leur famille. Me voilà tout seul. Ma famille, c’est vous qui -me la ferez, vous et les vôtres... J’y compte. - ---Avec raison, répondit Jérôme Hourgues, mais n’oubliez pas que lui vous -aimait bien, à sa façon, sans doute, qui était contrainte et désagréable -(comme il pouvait aimer), sincère néanmoins. Il tenait à vous savoir -très entouré, chéri de tous, heureux de vivre, heureux par l’ambition et -le succès, heureux par l’amour.» - -Et comme Mathieu l’interrompait, Hourgues reprit: - -«Pas explicitement, non; il ne se fût pas permis d’être explicite et il -lui déplaisait de parler longtemps de quelqu’un qui lui était cher. Ses -phrases confuses me semblaient parfois d’une insupportable amertume... -Un homme dur, je l’accorde, mais si perspicace! Se rendant compte de son -aridité, de sa solitude de vieil arbre tordu, de sa stérilité, il vous -souhaitait une vie abondante et féconde. - ---Voyons, Hourgues! répondit Mathieu, d’une voix assez coupante, il est -mort: n’en profitez pas pour le glorifier tout de suite, comme font les -bourgeois. - ---Je vais croire, dit Hourgues, que vous le regrettez vraiment.» - -Ils parlèrent d’autre chose. - - * * * * * - -«Et quels sont vos projets pour l’avenir? demandait Hourgues. - ---Oh! je ne sais pas encore. Aller aux colonies, peut-être; y -travailler. Là-bas, on trouve à s’occuper de tous côtés et de mille -manières. - ---C’est choisir une villégiature bien lointaine, lorsque, ici où nous -sommes, vous en avez une sous la main. - ---Vous voulez dire que mon oncle... - ---Il m’en a fait part lui-même. Je me souviens de ses paroles: -«Puisqu’il tient tant à être libre, ce gaillard, au moins que je lui en -procure les moyens!» M. Mesnard vous a donc laissé Villedon et toute sa -considérable fortune... Le bout du monde, c’est loin, mon cher Mathieu, -le climat y fût-il incomparable... Installez-vous dans votre famille, -car je n’oublie pas votre affectueux propos; installez-vous à Villedon. - ---Afin d’y mener la vie de son dernier propriétaire? Ah! non, par -exemple! Vous continuerez à gérer cette terre que vous aimez, n’est-ce -pas, Hourgues? ainsi tout sera pour le mieux, et le Tonkin, le Tchad ou -Tahiti sont des lieux d’exil d’où l’on revient sans peine. - ---Je serai toujours votre gérant, Mathieu, puisque vous m’en priez. J’ai -succédé à mon père dans cet emploi et vous remercie de m’y maintenir, -mais je vous assure qu’il y a du travail, et de reste, du travail pour -plus d’un, si l’on veut faire rendre à Villedon tout ce qu’il peut -donner. - ---Nous en recauserons,» dit Mathieu. - -La dernière phrase de Hourgues l’avait surpris. - - - - -VI - - -A cette proposition toute simple, si particulière néanmoins, bien -raisonnable, mais décevante en ce qu’elle détruisait un beau rêve -d’exil, Mathieu songeait encore, le lendemain, après qu’il fut allé -présenter au curé du village ses devoirs et remerciements. Le brave -homme lui avait dit d’excellentes choses, de façon trop soutenue. -L’ayant quitté sur la fin d’un résumé vraiment touchant des vertus de M. -Jacques Mesnard et las de ce ronron louangeur, il entra dans un petit -café où quelques habitués fumaient la pipe. Atmosphère moins pure mais -plus chaude qu’au dehors; de temps en temps, contre le plancher, un -bruit de souliers lourds: l’arrivée d’un client précédé d’une douche -horizontale d’air glacé; des paroles d’accueil, sonores, bien timbrées. -Tout cela, Mathieu le connaissait de longue date. Assis devant un verre -de café noir, il s’occupait de lui-même, se répétant, examinant, pesant -ce que Jérôme Hourgues lui disait, la veille. - -Bientôt, il leva la tête: quelqu’un s’installait à côté de lui, un grand -et gros homme brun, moustachu, mal rasé, dont les cheveux passés à la -pommade dessinaient sur le front bas une plaque en accroche-cœur. Il -retenait au coin de sa bouche grasse un mégot éteint. Son costume, fait -pour attirer l’œil, se composait d’un audacieux complet marron, d’une -chemise de couleur que fermait une cravate à pois et, retournée sur le -dossier de la chaise, d’une très ample, très sérieuse peau de bique. - -Pour commander son absinthe, il parla fort; sa voix était cuivrée, -retentissante; il prétendait à beaucoup d’importance, il prenait -beaucoup de place et ses larges mains poilues aux ongles sales furent -d’une abjecte majesté quand il les colla sur la table, les doigts -ouverts, afin que l’on vît mieux le travail barbare de deux bagues d’or. - -Et puis Mathieu s’aperçut que ce personnage n’était pas seul: une toute -petite femme l’accompagnait, si petite qu’elle semblait moins femme que -poupée. De beaux yeux sombres, un nez lourd, des lèvres sèches, marquées -de fard, des cheveux roux, très abondants, dont la frisure bouffante -débordait un chapeau modeste, sans garniture; une poitrine triste, -plate, ornée d’un collier d’ambre, des bras maigres, à faire pitié, des -mains aux ongles vernis, à la peau travaillée, amollie et poudrée, et -beaucoup de bagues à ces mains. L’ensemble donnait une image surprenante -que la robe noire, étriquée, ascétique, mal portée, accentuait encore. -Elle parla, en réponse à un appel du gros homme, et ce fut, auprès d’un -bruit généreux de fanfare, la mélodie dépouillée d’une clarinette. - -Intrigué par ce couple étrange, Mathieu, sans bouger, l’observa, -écouta. - -«Tu n’as pas froid, Octave? - ---Ici, pas trop, répondit l’homme, mais pour un sale pays, c’est un sale -pays! - ---Nous serons rentrés demain; il faudra écrire à Randal, ce soir, pour -lui envoyer la liste et les renseignements. - ---Les renseignements! comment veux-tu que je les trouve? C’est tout des -jésuites dans le patelin: on demande quelque chose, le bonhomme répond à -côté ou pas. - ---Nous ne sommes plus à Toulouse!» dit la petite personne avec une mine -dégoûtée. - -Puis, à mi-voix: - -«Qu’y a-t-il sur la liste? demanda-t-elle. - ---Rien de très gras: le colosse, mais on l’a déjà vu; l’homme -caoutchouc, une bonne affaire, celui-là; le cul-de-jatte casseur -d’assiettes qui ne plaira pas à Randal (ces protestants, ça a des -idées!) d’ailleurs, j’ai pas signé; et puis ceux de la foire de Hambourg -que tu connais: le nabot est crevé, ils sont encore sept. - ---C’est pas mal, Octave; c’est un joli groupe... Alors, tu reviendras -pour les renseignements? - ---Oui, dans six semaines. Je verrai le notaire. Il y a de belles -prairies qui feraient tout à fait l’affaire. Tu m’accompagneras: j’aurai -besoin de toi. - ---Y penses-tu, Octave! Mme Salomon m’en voudra beaucoup si je la quitte -si tôt. Elle n’a confiance qu’en moi... cette rougeur la défigure. Mme -Salomon est une cliente merveilleuse. - ---Ma bonne Rachel, il y a plus de galette à prendre chez Randal qu’en -t’éreintant à graisser des vieilles dames. - ---Tais-toi, Octave! tu me fais honte!... Et n’oublie pas de laisser -notre adresse. - ---T’as raison, ma poule!» - -Il se tourna vers le tenancier du café: - -«Brave homme! voici nos cartes. S’il venait des lettres pour ma femme ou -pour moi, vous seriez bien obligeant de les faire suivre.» - -Il posa deux cartons sur la table, y jeta une pièce de cent sous et se -leva. - -«Non, non, Rachel! dit-il à sa femme qui attendait la monnaie, il faut -avoir la main large. Partons.» - -Et, cueillant sa peau de bique, il s’en vêtit. - - * * * * * - -«Drôles de gens!» dit le tenancier, quand ils eurent quitté la salle. - -Il y eut un murmure d’approbation chez les habitués du café. - -«Qui est-ce? demanda Delannes. - ---Dieu sait, monsieur Mathieu! moi, je ne sais pas. J’en avais jamais vu -comme ça. Je ne comprends même pas leur métier. Tenez...» - -Il tendit les deux cartons où Mathieu put lire: - - OCTAVE BOUCBÉLÈRE - _Courtier en Singularités_ - - MADAME RACHEL - _Masseuse-Manucure_ - -«Manucure! s’écriait le tenancier en riant de bon cœur, c’est pas un -métier de chrétien, manucure! c’est quoi?» - - - - -VII - - -Rentré dans sa garçonnière, il arriva bien à Mathieu Delannes de penser -quelquefois à ces deux personnages rencontrés par hasard, mais des -réflexions plus personnelles, plus graves, l’occupaient, et bientôt M. -et Mme Boucbélère s’en furent rejoindre au fond de son souvenir d’autres -fantoches passagers qui l’avaient amusé un instant. - -Six mois plus tard, il se décida... Durant ces six mois, Mathieu, sans -parvenir à rien préciser, tritura des projets multiples. Tout cela -restait confus, épais, quand une lettre de sa jeune amie encore absente -lui annonça un prochain retour. L’enveloppe du mauve le plus galant, le -papier trop parfumé, l’encre trop verte lui déplurent et aussi la façon -fleurie dont l’épistolière, qui s’ennuyait sur la côte, l’assurait d’une -tendresse renouvelée. Cette lettre joua le rôle de la goutte adventice -dont la chute clarifie soudain un mélange obscur. Il imagina la vie -qu’il serait forcé de mener: promenades au Bois, soirées au théâtre, -soupers, et tout ce bavardage auquel on n’échappe pas! et tout le temps -perdu! - -Sa résolution était prise; l’exil, avec ses belles promesses, ne -s’offrait plus à lui sous les mêmes couleurs; l’installation à Villedon, -chez lui, paraissait plus simple, plus efficace, d’un rendement plus -sûr; il trouverait à s’employer là, tout aussi bien qu’autre part. -Hourgues lui avait souvent écrit, mais ne tâchait pas de le convaincre, -et d’ailleurs Mathieu lisait ses lettres distraitement, voulant se -décider seul. La chose était faite. Sans plus tarder, il envoya à Jérôme -Hourgues un télégramme lui annonçant son arrivée immédiate et s’occupa -des quelques problèmes ménagers que posait un si brusque départ. - -Le dimanche soir, il trouva son ami qui l’attendait; sa joie était -manifeste. Ils dînèrent ensemble et l’on dut avouer qu’à passer du -service de l’oncle à celui du neveu, la cuisinière ne perdait rien de sa -délectable maîtrise. Delannes ne tarda pas à monter dans sa chambre, -plus fatigué peut-être que de raison, légèrement grisé par le choix -qu’il venait de faire (le choix de sa vie, en somme), et par la subtile -influence de certain sauterne réputé dont Jérôme Hourgues, pour fêter ce -beau jour, était allé cueillir à la cave, de ses mains pieuses, deux des -six bouteilles restantes. - -Le lendemain, il se réveilla dans une vaste chambre grise où filtrait la -lumière du petit matin, et, tout de suite, il n’eut aucune envie de se -rendormir. D’abord, il resta immobile, charmé par un silence que seul, -de temps à autre, trouait le chant des coqs. Il songea aux bruits de ce -même petit matin à Paris; la comparaison l’amusa; puis il sauta du lit, -voulant voir le paysage à la fois bien connu et nouveau que dominaient -ses fenêtres. Il les ouvrit et s’assit dans une embrasure où, -sommairement vêtu, il se livra, fumant une cigarette, au si doux plaisir -de contempler. - -La vaste prairie descendait vers une plage de galets ocre et jaune; plus -loin, la marée, basse à cette heure, découvrait du sable, et, plus loin -encore, c’était la mer, sous un voile de brumes épaisses à l’horizon, -légères sur le bord. A droite, à gauche de la prairie, des bois -s’étendaient, d’une verdure neuve et tendre. Tout se présentait ainsi en -teintes délicates qu’un peu de vapeur unissait. Le soleil, enveloppé à -l’orient, avait encore des lueurs assourdies, sans éclat, sans chaleur, -qui paraissaient parfois, écartant la buée d’alentour, en reflets de -nacre et d’opale. Un souffle de brise naissante animait l’air, faisait -bruire la cime des arbres, effilochait une traîne de buée sur la -prairie, apportait des parfums, des rumeurs, un oiseau. - -Mathieu laissait errer son regard. Ce spectacle le ravissait -secrètement, l’enchantait peu à peu. Un grand repos se répandait en -lui, de cette sorte qui permet le rêve. Il sourit, pensant aux tons -crus, aux ardeurs, aux violences des pays qu’il avait voulu visiter, de -l’autre côté de la terre. Là-bas, durant ses heures de loisir, il aurait -admiré mille choses brillantes, étincelantes, inattendues, mais, ici -même, ne pouvait-il imaginer mieux? Les fruits à portée de sa main ne -valaient-ils pas la mangue ou le letchi? - -«Mes beaux projets, se dit Delannes, malgré toutes leurs précisions, -étaient encore gâtés par trop de littérature... Romantisme déplorable! -Au panier! Je crois que je finirai par me plaire à Villedon, par m’y -faire une vie, et vraiment, ce matin, j’ai ouvert mes fenêtres sur un -bien aimable décor.» - -Mathieu contemple les nuées grises, lentement mouvantes, les verdures -claires au léger friselis, le ciel où naissent des teintes roses, cette -prairie... Soudain, une touche de couleur vive sollicite son regard; il -prend une lorgnette pour mieux l’examiner: à la plus haute branche d’un -arbre du bois de droite, flotte une flamme triangulaire, mi-partie -verte et jaune. - -Pourquoi cette flamme? il ne devine pas et, bientôt, pense à autre -chose, car le soleil se révèle, frappant la rosée de l’herbe d’un rayon -d’or éblouissant. L’impression est saisissante, magique; Mathieu ne -quitte plus des yeux ce tapis de lumière tendu sur la prairie... Oui, -tout à fait magique... - -Et voici qu’il entend un cri joyeux, une clameur simple et forte, -l’appel, dirait-on, d’une jeune voix humaine... D’où vient cet appel et -qui le lance? Du seuil de la maison jusqu’à la mer, personne. Mathieu -reprend sa lorgnette. Rien entre les deux bois, rien sur l’herbe au -précieux tapis et cependant... - -Un second appel, plus formé... Celui-là jaillit à coup sûr du bois de -droite, mais Mathieu s’étonne encore davantage, s’étonne éperdument, -quand, de ce bois, il voit sortir, image effarante, par trop -imprévisible, un grand cheval, blanc de neige, qu’enfourche un enfant -nu. La bête à la robe sans tache, baignée de soleil, s’encapuchonne en -galopant; son mince cavalier qui semble monté à cru la conduit au -bridon. Maintenant, elle s’éloigne, elle tourne, elle revient, elle -s’éloigne encore, foulant lourdement l’herbe lumineuse, et Mathieu, -transporté d’il ne sait quelle curiosité dont déborde son cœur, possédé -d’une étrange jubilation, a tout juste le temps de chausser des sandales -pour se précipiter comme un fou, vêtu de son seul pyjama de toile, dans -l’escalier, puis au dehors. - -Il n’a pas interrogé le vieux domestique tôt levé qui balayait -l’antichambre et s’émeut de ce brusque passage: il veut voir, il veut -savoir... Il se rappelle qu’il était bon coureur, jadis; il retrouve son -élan, son allure, son haleine; il descend la prairie en pente douce, -comme par jeu, sans nul effort. Voilà le cheval blanc! Mathieu se hâte. -C’est bien un cheval blanc; c’est bien un enfant nu qui le monte. -Mathieu se rapproche, bondissant sur l’herbe humide. Le voici tout près; -le voici tout contre. Il touche le cheval blanc; il fait halte... Le -jeune cavalier saute à terre, d’un geste souple et facile, salue de la -tête, et souriant, riant plutôt, s’écrie: - -«Vous avez du souffle, Monsieur!» - - - - -VIII - - -«Mon cher Mathieu, je vous l’ai répété vingt fois: votre mémoire se -gâte, se perd. Est-ce en souvenir de votre oncle que vous fumez -trop?...» - -Quelques semaines auparavant, par une lettre fort explicite, Hourgues, -semblait-il, avait correctement demandé à Delannes l’autorisation de -louer une partie de la propriété (le bois Martin et les deux prairies -attenantes) à un certain James Randal au sujet duquel il avait obtenu -les meilleurs renseignements. Que le papier fût parvenu entre les mains -de Mathieu, une réponse le certifiait; qu’il en eût pris connaissance -autrement que d’un œil distrait, on pouvait en douter puisqu’il -ignorait tout de cette affaire. Elle paraissait bonne. Hourgues avait -signé. Il hésitait d’abord, l’intermédiaire lui ayant déplu, mais il -reprit confiance dès qu’il put traiter avec Randal lui-même. - -Il le décrivait de façon intéressante. Le premier abord ne laissait pas -de surprendre: une figure de cinquantenaire que l’austérité ravage, des -traits taillés à coups de serpe, un regard fermé, une bouche close, aux -lèvres dures, nulle bonhomie, mais de la bonté s’exprimant par des -actes, jamais par des phrases. - -«Il me tarde que vous le voyiez; vous l’apprécierez, j’en suis sûr. Son -entourage le respecte, le vénère. A moi, il me fait presque peur et -Lucie va plus loin: elle avoue naïvement qu’il l’épouvante. Certes, on -l’imagine mieux à la tête d’une troupe de moines guerriers que dirigeant -un cirque, mais il y a des vocations inattendues, d’étranges rencontres -et, somme toute, James Randal est bien à sa place.» - -Cela réveillait en Mathieu un vague souvenir: le cirque Randal, une -troupe organisée à l’américaine avec de puissants capitaux. Elle -parcourait le monde de bout en bout, se faisant précéder par des -fanfares sonores et une escouade de colleurs d’affiches qui recouvraient -les murs des villes et des villages de placards annonciateurs devant -lesquels le passant interdit, bientôt émerveillé, stationnait longtemps. -Mais pourquoi le cirque Randal se trouvait-il à Villedon? - -Hourgues le lui expliqua. - -«Randal vient d’accomplir en Europe une magnifique tournée dont les -résultats furent excellents. Il a dû s’arrêter, beaucoup de chevaux -ayant eu la morve. D’autres viendront d’Amérique, dans quelques -semaines; encore faudra-t-il les dresser, ce qui n’est pas une besogne -facile. Pour le moment, on se repose ou l’on fait en Bretagne, en -Normandie, de petites expéditions à frais réduits, sans importance... Et -voilà pourquoi, cher ami, vos terres sont occupées, présentement, par -cette horde nomade.» - -Il rassura Mathieu sur les inconvénients possibles. - -«L’affaire est bonne, je vous l’ai dit: ils paient bien. J’ai obtenu, -dans notre bail, qu’ils ne mettent aucune affiche dans les villages -d’alentour, aucun placard en pleins champs; ce sont d’effroyables choses -qui offensent le regard. Vous en avez vu, n’est-ce pas, de ces -rectangles flamboyants, verts et rouges, coupés d’une croix blanche et -portant le nom du cirque en lettres démesurées? Je n’ai permis aucun -signe extérieur, chez vous, certain que vous en seriez horripilé, sauf -une flamme bien modeste sur un des arbres du bois Martin. Elle ne vous -gênera guère.» - -Hourgues donna ensuite de la troupe une description détaillée. Il -commençait à la connaître et, chaque jour, y découvrait un aspect -nouveau, un trait de mœurs surprenant. S’il n’avait fait qu’entrevoir -Mme Randal, la femme du chef, du moins causait-il souvent avec le jeune -cavalier dont l’apparition subite fut si fantastique, le matin même, et -cela l’amusait de penser qu’une scène des mille et une nuits s’offrait -tout de suite, dès l’aube, en Normandie, à Mathieu qui, récemment, -songeait à la chercher, cette scène, au cours de voyages difficiles, en -quelque pays lointain. - -Avery Leslie n’était d’ailleurs pas écuyer de son métier, mais, pour se -distraire, il menait parfois les bêtes à l’eau. Il lui plaisait de se -baigner comme un centaure. Sa profession? danseur de corde; un vrai -artiste dans sa partie. Il donnait le vertige à Hourgues et à Lucie par -ses audaces d’équilibre. Lui aussi valait la peine qu’on le fréquentât, -n’étant point de qualité ordinaire ni de commerce banal. - -Du bruyant Boucbélère qu’il avait vu de près, lors des premières -tractations avec Randal, il parlait sans estime. - -«Heureusement, ni ce monsieur, ni l’ineffable Mme Rachel, sa compagne, -ne sont souvent avec nous. Son métier de courtier oblige Boucbélère à de -fréquents voyages: il va chercher à Vienne, à Constantinople, à Anvers, -à Hambourg, partout où l’on en trouve, des monstres, des -_singularités_, comme il dit, _monstre_ étant, à son avis, un vocable -vulgaire... Ah! les pauvres gens! ce sont pourtant bien des monstres! -Ils forment ici une classe à part, qui dort à part, qui mange à part. Si -jamais vous tenez à vous assurer une mauvaise nuit, Mathieu, passez -quelques instants en leur compagnie.» - -Les autres, les normaux ayant un rôle actif, formaient une réunion peu -commune de cent cinquante individus: pour la plupart des Américains du -Nord; cependant Boucbélère avait vu le jour à Toulouse, et la troupe -comptait aussi un Portugais, une famille japonaise, deux Italiens, un -Chinois, d’autres encore. Leurs emplois étaient strictement délimités, -avec une rigueur qui donnait à rêver. Randal jouait le rôle du grand -chef, du grand maître; cela se comprenait qu’une troupe de ce genre eût -besoin d’être dirigée sans faiblesse. Randal ne plaisantait pas, mettant -une pareille conscience, la même application sérieuse, à régler les -détails d’une parade comique de trois clowns, qu’à décider, étape par -étape, un itinéraire à travers l’Europe, ou à s’engager dans une affaire -de plusieurs centaines de mille francs. Il s’occupait aussi de -l’éducation morale de ses hommes et leur faisait des conférences qui, -souvent, prenaient tournure de prêche. - -«Vous trouverez chez ces gens plus d’un sujet d’étude et beaucoup de -délassement; ils ne sont point ennuyeux: vous vous divertirez en leur -compagnie, je le gage, car ils vous paraîtront vivants et c’est une -qualité que vous prisez. Leurs chevaux sont à notre disposition, bien -entendu; ils ne furent pas tous contaminés. Je vous signale mon ami Sam -Harland, merveilleux écuyer et brave homme. Il connaît à fond les -écuries et saura choisir un poney qui vous convienne. Tout ce petit -monde forme un ensemble qui, d’abord, surprend un peu, mais que j’ai -fini par aimer. Vous ferez de même et votre science de l’anglais vous -servira. Pour ma part, j’ai dû perdre toute pudeur et baragouiner -honteusement, afin de me faire entendre. Les Boucbélère sont français, -hélas! mais de quoi parler avec Mme Rachel sinon de massage, d’onguents, -de pâtes et de crèmes, tous sujets où je ne brille pas? et que dire à -Boucbélère?... l’écouter, parfois, suffit à soulever le cœur! Mme Randal -aussi est française, m’a-t-on dit, mais le hasard a fait que je n’ai -presque jamais causé avec cette belle personne d’expression bizarre. -Randal a quelque teinture de notre langue, Avery Leslie se perfectionne -chaque jour, mais le reste de la troupe sait tout juste les mots _cidre_ -et _tabac_. Il m’a donc fallu me procurer un précis de grammaire -anglaise avec son vocabulaire; je l’étudie tous les soirs et vous aurez -beau jeu à vous moquer de mes honnêtes efforts. - ---J’admire tout au contraire, mon cher Hourgues, le scrupule que vous -mettez dans vos moindres actions! Pour mieux gérer la propriété d’un -ami, occupée par une horde barbare, devenir polyglotte, cela touche au -sublime! - ---A propos de barbares, dit Hourgues afin de couper court, je ne vous -ai pas encore parlé de nos peaux-rouges, car nous avons ici des Indiens -peaux-rouges. Ils n’ont pas rang de citoyens; comme les nègres, ils -vivent ensemble et, comme les monstres, on les fréquente peu. Ils se -saoulent, ils sentent mauvais, ils chapardent, mais la police est bien -faite; nous n’avons pas encore eu le moindre ennui. Je les voyais selon -l’image que m’en donnait jadis Fenimore Cooper: vaillance, noblesse de -cœur, loyauté... Il faut en rabattre: des sauvages de décadence; c’est à -pleurer! et même le type se perd, s’avilit. - -«Voilà de quoi vous occuper, Mathieu, quand vous sentirez l’ennui venir -et que les travaux campagnards vous rebuteront. Un cirque... peut-on -même l’appeler un cirque? On y joint un music-hall démontable et un -cinéma... Le music-hall réunira sur son programme des numéros -rigoureusement inédits ou très célèbres (croyez bien que Randal ne me -paye pas pour faire de la réclame!) quant au cinéma, il nous réserve des -surprises: ses films feront courir le monde! Tout cela, mon ami! tout -cela pour distraire Monsieur!... - ---Hourgues, je vous rends grâces de m’avoir assuré tant de plaisirs. J’y -goûterai.» - - - - -IX - - -«Je voudrais parler à M. Randal,» dit Mathieu. - -Il s’adressait à un nègre géant qui faisait les cent pas, un cigare à la -bouche, devant une grille de fortune, peinte en vert. Le nègre émit un -grognement, poussa la grille et indiqua du doigt une tente auprès de -laquelle deux autres colosses noirs montaient la garde. - -«Je voudrais parler à M. Randal.» - -Mathieu donna son nom et fut introduit. - - * * * * * - -«Soyez bienvenu, dit M. Randal; prenez un siège et parlons... Je dois -établir beaucoup de questions avec vous.» - -Cela fut dit lentement, par un homme de belle allure dont le visage -sévère semblait, en effet, taillé dans du bois. Les joues, les lèvres -étaient rasées; une mince et longue barbiche grise apportait quelque -chose de caricatural à cette noble face, mais les yeux très clairs -émouvaient aussitôt; ce n’était point là le regard fermé dont parlait -Hourgues, il se trompait: ces yeux bleus, ces yeux liquides, ne -cachaient rien. La bouche, d’un dessin sévère, se courbait en un sourire -sans ironie, quelque peu désabusé. Cet homme osseux, à la peau tannée -par le grand air, donnait une impression de force réservée, de calme -voulu. L’ensemble imposait. Comme il cherchait évidemment ses mots, -Mathieu l’interrompit et le pria de poursuivre en anglais. Ce fut donc -en anglais que se fit le reste de la conversation. - -«Merci: pour discuter de façon claire, je me sens plus à l’aise, mais -mon ignorance est néanmoins trop honteuse; il convient que j’apprenne -votre langue; croyez que je n’y manquerai pas, car un interprète trahit -toujours: il ne sait pas être précis ou bien il fausse l’expression -d’un sentiment... J’espère que notre présence dans vos bois et vos -champs ne vous incommode pas exagérément. Jusqu’à présent j’ai traité -toutes ces affaires avec votre gérant, M. Hourgues, un homme de premier -ordre; il faut cependant que je vous les résume et vous demande quelques -signatures indispensables. Comptez-vous faire à Villedon un séjour -prolongé?» - -Ils causèrent pendant près d’une heure. - - * * * * * - -«Enfin, dit James Randal, pour présenter le sujet dans sa vraie lumière, -qui me vient d’en haut, et pour vous permettre de bien comprendre, je -dois expliquer le caractère de mon entreprise.» - -Il regardait au delà de son interlocuteur; ses yeux si clairs, si purs, -se fixaient sur un point très lointain et sa parole se ralentit... - -«Je sais... directeur de cirque, ce n’est pas un très beau métier, et -vous jugez durement, je pense, l’homme qui gagne de l’argent en montrant -à ses semblables des acrobates, des clowns, des malheureux que Dieu a -mis sur terre défigurés, des cavaliers qui poussent des cris en -maîtrisant leurs chevaux difficiles, et qui tirent des coups de revolver -ou lancent le lasso, des équilibristes et des danseurs de corde, et -d’autres danseurs sur une scène, et des histoires sur un écran... (non, -monsieur Delannes, laissez-moi parler: ne soyez pas poli, puisque je -suis sincère)... tout ce monde que je traîne à ma suite, d’Amérique en -Europe, que je traînerai plus loin encore. Et puis, vous ne devez pas -aimer les moyens pratiques de l’entreprise: je veux dire les affiches de -toutes les couleurs; les drapeaux agités, les fanfares, les discours qui -servent à retenir, à rassembler, et les annonces qui occupent une page -entière des journaux, comme pour célébrer une eau purgative, des pilules -hépatiques ou un cirage nouveau, tous les procédés de propagande, de -diffusion, d’écriture dans la mémoire de la troupe James Randal, du -«Randal Circus», avec ses deux initiales qui se retrouvent dans les -villes, dans les champs, le long des chemins de fer, dans les gares, -les omnibus, les tramways et le métropolitain de Paris: R. C., en rouge, -en vert, en bleu, en noir, sur tous les murs... R. C. pour qu’on nous -attende impatiemment... R. C. pour qu’on se souvienne de nous, pour -qu’on nous regrette, R. C. partout! Oui, cela ne peut que vous déplaire, -et quand vous songez, ensuite, que le long de cette voie, j’amasse une -fortune, vous protestez en votre cœur. - ---Si je protestais comme vous le dites, interjeta Mathieu, vous -aurais-je loué mes terres? - ---Oui, quand même, je crois, car vous ne jugez pas mes manières d’agir -déshonorantes, elles vous sont simplement désagréables. Pourquoi manquer -une affaire, une bonne affaire, parce que l’homme qui vous la propose -s’habille, se présente d’autre façon que vous?... Laissons cela. J’ai -voulu me placer à votre point de vue; maintenant, permettez que je -définisse le mien. - ---Parlez, monsieur Randal.» - -Mathieu, surpris par ce discours, le fut encore plus quand, pour achever -ce qu’il avait à dire, James Randal se leva. Il marchait avec lenteur, -de long en large de la tente, sa voix grave tremblait d’émotion... peu -de gestes, mais ceux-là notifiaient bien sa pensée; une grande autorité, -sûre d’elle-même, et toujours un regard obstinément perdu, éclairé -peut-être par cette lumière venue d’en haut. - -«Écoutez... Je suis un meneur d’hommes; ma mission, ici-bas, est de -mener des hommes; ils m’écoutent de préférence à tout autre; ils me -suivent, ils m’obéissent. En temps de guerre, j’aurais commandé des -soldats... Dieu m’a épargné cet affreux devoir: je ne mène pas mes -hommes à la mort, je les mène à la vie, à la vie complète; je les mène à -se connaître... Une nuit, il y a très longtemps, un ami m’invita à -l’accompagner dans un lieu public où l’on jouait, où l’on buvait, où des -femmes dansaient impudiquement, sous le rayon des réflecteurs, où des -acrobates faisaient frémir le peuple assemblé pour les voir, où des -clowns leur succédaient afin de faire rire, et c’était le vice, -alentour, l’ivresse, la luxure, et les hommes et les femmes semblaient -des bêtes, et le mal régnait sur eux, mais aucun d’eux n’en avait -conscience... Ils étaient perdus... - -«Et alors, subitement, l’idée me vint de les sauver; l’idée, reçue ainsi -par grâce, descendit en moi, s’approfondit en moi, me pénétra tout -entier... Je me sentais devenu un être nouveau; ma vie se traçait devant -moi comme un chemin difficile, très caillouteux, possible cependant, où -il fallait être fortement chaussé, mais qui, je le savais, conduisait -droit où je devais me rendre. - -«Les malheureux!... ah! quelle pitié! voués à la mort de l’âme, plongés -dans le vice et ne comprenant pas qu’ils s’y noyaient! Ils avaient -presque disparu; l’eau sale où ils se plaisaient leur emplissait la -bouche, leur fermait les yeux, pesait sur leurs oreilles. Comment -auraient-ils crié, la bouche pleine? comment auraient-ils vu de leurs -yeux aveugles, entendu de leurs oreilles sourdes?... Ils flottaient -encore, pas pour longtemps, à coup sûr!... Je me penchai sur l’eau -fétide dont la puanteur m’étouffait, je me penchai jusqu’à la limite -extrême de mon équilibre, et, résolument, je les tirai par les cheveux! - -«Ce premier geste, ce premier effort, non, il ne me sera pas compté: il -était trop facile. On fait cela de tout son cœur, on y met toute sa -vigueur... ensuite vient la tâche vraiment ardue. Ah! monsieur Delannes! -réunir les éléments d’un music-hall modèle, d’un cirque gigantesque, -original, bien ordonné, luxueux, qui fasse oublier les autres, qui forme -le public, qui le blase, au besoin; entraîner cette tribu sur la vaste -terre, la nettoyer de ses souillures dans le vent du voyage, la -rajeunir, la maintenir au même point de haute moralité, de perfection -technique, afin de décourager toute concurrence, cela figure un grand -rêve, d’abord, puis un grand projet, mais qui suppose un robuste capital -«argent» pour étayer le capital «volonté». J’étais pauvre, j’ai dû -m’enrichir; le moyen, je l’ai cherché, je l’ai trouvé, enfin! dix ans de -travail obstiné, assidu, régulier... Aujourd’hui, je touche au but, au -seul but humain, car le but divin brille devant moi, très loin, comme -une radieuse aurore. Je marche vers cette aurore, suivi de ceux-là qui -me sont chers, qui sont les miens. - -«Oui, nous passons par un monde où le vice règne en maître, or il ne -faut jamais ignorer le maître, il faut l’avoir vu de près, à l’œuvre, -dans son abjecte gloire. Puisque le mal se retrouve en tous lieux, -pourquoi le fuir? où le fuirait-on? Résignons-nous plutôt à vivre avec -lui, en gardant bien notre âme. Ainsi, ce temps d’épreuves, nous le -vivrons, mêlés au mal, mais qu’importe à un cœur pur! Seul périra d’une -mort honteuse celui qui eut le courage abominable d’avoir pleine -conscience du mal et de s’y employer néanmoins; seul connaîtra l’enfer, -sur terre et au delà, celui dont la conscience fut mise en éveil, et qui -se jette dans le mal par plaisir diabolique et pour y chercher sa -perdition...» - - * * * * * - -Il annonçait, il prophétisait; son dur visage exprimait une certitude -sereine, incluse au tréfonds de l’être, et l’on comprenait, à cet -instant, que Jérôme Hourgues eût parlé d’un regard fermé. - -Des pas, au dehors, interrompirent le singulier discours, puis une voix -impatiente cria: - -«James! avez-vous bientôt fini? - ---Entrez,» dit-il. - -Comme se relevait le rideau de la tente, il ajouta, en français: - -«Ceci, monsieur Delannes, est ma femme, une compatriote de vous.» - - - - -X - - -«Je crains qu’il ne vous ait infligé sa conférence de propagande, disait -Mme Randal en sortant de la tente, une demi-heure plus tard. Il vous a -rasé, monsieur Delannes, avouez-le! - ---Mais, non, Madame, pas du tout. Il m’a étonné d’abord: je ne -m’attendais guère à ce ton presque religieux, à tant de noblesse alliée -à tant de précision. Cela n’a rien d’ennuyeux, au contraire. - ---Voyez-vous, mon mari est un type, un brave homme aussi. Vous vous -habituerez à lui. Ses discours, ses sermons... il n’y a qu’à le laisser -dire, à ne pas l’écouter. Ça vient par crises. En affaires, il est -remarquable. Oh! oui, un drôle de mélange et, je le répète, le brave -homme reparaît toujours. - ---Je n’en doute pas... Votre troupe m’intéresse déjà prodigieusement, -Madame; je voudrais l’étudier de près. - ---Vous y trouverez de quoi vous amuser. Tenez, promenons-nous un peu. Je -vous servirai de guide. Saviez-vous que j’étais française?... C’est bon -de se sentir en France, d’y rester quelques mois, sans bouger... Si -longtemps que je n’y étais revenue! Ça console de l’Amérique. - ---M. Randal semble doué d’un rare instinct d’organisation; mon gérant -m’a donné certains détails vraiment surprenants. - ---Une grosse boîte... Si James n’était pas là pour diriger, pour -surveiller, elle crèverait de partout... J’ai entrevu M. Hourgues; sa -fillette est bien gentille. - ---Charmante; sa femme aussi. - ---Attention! voilà un de nos courtiers: M. Boucbélère... Bonjour, -Boucbélère! Vous désirez parler à mon mari? Je devine à votre figure -que vous apportez du nouveau...» - -Et, s’adressant à Mathieu: - -«Quand Boucbélère fait une découverte, il prend l’expression accablée -qui convient: son trésor est trop lourd. Comme dit James, sans rire: il -arrive chargé des péchés du monde. - ---Salut, Madame! ah!... bonjour, Monsieur! je crois vous avoir déjà -rencontré au café. Du nouveau? non, Madame, rien de nouveau, mais je -voudrais montrer à M. Randal l’intérêt qu’il aurait à changer d’avis à -propos du cul-de-jatte de Bordeaux: le bonhomme est libre depuis hier, -je me charge de l’engager à des conditions excellentes... un numéro -inédit et qui rapportera. Que M. Randal se montre moins intransigeant, -et je télégraphie à Bordeaux, ce soir. - ---Faire changer James d’avis! ah! Boucbélère, vous y perdrez votre -accent toulousain! Comment va Rachel? - ---Elle n’est pas à prendre avec des pincettes: graissée jusqu’au bout -des doigts et de très mauvaise humeur, elle invente une pommade -extraordinaire que nous lancerons un jour: «la bélériane». Les boîtes -porteront sur le couvercle un bouc qui, si j’ose dire, aura «bel air»... -Des bêtises! Tout de même, je vais voir le patron. - ---Comme il vous plaira. - ---Mais je tiens à rectifier quelque chose: M. Randal dit que je rentre -chargé de toute l’_horreur_ du monde et non pas de tous les _péchés_... -C’est très différent. - ---Évidemment! Pardon, Boucbélère; bonne chance. - ---Au revoir, Madame; salut, Monsieur.» - -Il rétablit du doigt l’ordonnance de ses cheveux luisants, s’inclina, -sourit, boutonna son veston pour avantager sa taille et se dirigea vers -la tente du chef. - -«Je vous prie de croire que nous n’en comptons pas beaucoup de ce -calibre, dit Mme Randal. - ---Boucbélère est à tout le moins singulier. - ---Oui, mais un, ça suffit. J’aurai mieux à vous montrer, plus tard. -Celui-là, je le trouve abject. Vous savez, sans doute, qu’il nous -procure nos monstres. J’avoue qu’il y met une habileté consommée: il a -le flair du chien de chasse, dès qu’il s’agit de dénicher un être -anormal, épouvantable, étonnant par sa taille, ou son poids, ou ses -traits. Et comment expliquer?... il les aime d’un amour paternel et -bizarre; il les soigne, il les protège avec une tendresse qui donne -froid dans le dos. Au demeurant, cet affreux individu est honnête... -Quant à sa femme, Rachel, on ne peut lui reprocher de gagner sa vie en -confectionnant des pommades, des lotions, des crèmes et des poudres... -Elle n’appartient pas officiellement à la troupe. - ---Je l’ai vue. - ---Je ne vous la décrirai donc pas... Mais voici Boucbélère qui revient; -la séance n’a pas été longue; et voici James.» - -M. Randal semblait indigné, tristement indigné. Il s’appliquait à garder -un calme que démentait le trouble de sa voix. - -«Boucbélère, dit-il d’abord, veuillez vous retirer.» - -Puis, quand le délinquant fut parti, l’oreille basse: - -«Ma chère Ida et vous, monsieur Delannes, je vous fais juges, tous deux, -d’un cas infâme. Présenter au peuple les images les plus désolantes de -la détresse humaine, cela ne se défend que par l’excellence du but que -l’on veut atteindre. Un pareil spectacle force à réfléchir, à rentrer en -soi-même; il apporte une leçon douloureuse et, par conséquent, un -bienfait. On oublie si vite sa santé! Être normal, cela paraît tout -naturel; on n’y songe pas... Je donne, ici, l’occasion d’y songer et -j’incite à en rendre grâces, un jour, à qui de droit. C’est une prière -qui monte, c’est une prière de plus. L’homme sain remercie Dieu de sa -santé, au lieu de le supplier seulement au cours d’une maladie. Je pense -que, pour sa rareté même, cette prière inattendue sera agréée, comme un -don gratuit... Et que vient de me proposer Boucbélère, pour la seconde -fois? un cul-de-jatte qui joue avec son infirmité, qui fait le singe, -qui fait le clown! qui dessine la caricature de sa déchéance et provoque -la gaieté par une parade sacrilège! A la façon de Ned Walkins, il casse -des douzaines d’assiettes, sans arrêt, avec un sourire surpris et cette -expression sottement ravie qui, chez Walkins, était une trouvaille... -A-t-on jamais vu un forçat jongler avec ses chaînes?... A coup sûr, ce -cas est infâme, et vous ne me contredirez pas!» - -Il se tut, il s’éloigna d’un pas rapide, sentant qu’il ne se tenait plus -en main. - -Mme Randal ne paraissait nullement émue. - -«Vous le retrouverez souvent dans cet état. J’avoue que j’ai peine à le -comprendre, car, en somme... N’importe!... Au revoir, Monsieur.» - -Il ne restait à Delannes que de prendre congé. - - - - -XI - - -Pendant le jour, Mathieu errait souvent aux abords du camp, et le soir, -après la fermeture des grilles, s’attardait en de longues causeries, -jusqu’à l’heure où un tintement de cloche annonçait pour tous la fin de -la veillée. - -«Je trouve là, disait-il à son ami Hourgues, des gens qui m’intéressent, -avec qui je m’entends bien: Sam Harland me parle de ses chevaux; je les -connais presque tous et plus d’un m’a déjà fait mordre la poussière. On -se moque de moi qui prétendais être bon cavalier; on me donne des -conseils pratiques; je les suis. - ---Avery Leslie me plaît beaucoup: il me décrit ses premiers essais sur -la corde, ses projets, ses tentatives, ses erreurs et ses réussites. Le -ton sincère qu’il met à m’expliquer tout cela finit par me convaincre. -Je partage bientôt ses peines et ses plaisirs... Il m’arrive de chercher -avec lui quelque perfectionnement nouveau à la construction de son -balancier, quelque façon inédite de mettre en valeur son périlleux -passage aérien. J’y réussis parfois. D’autres me racontent de belles -histoires, simples comme des images d’Épinal, mais un peu longues... -d’autres me disent leur vie; tous, ils s’efforcent de se faire -comprendre, ce qui attire la sympathie. Assurément, il y a Boucbélère -qu’il faut subir de temps en temps, mais on finit par excuser sa -bassesse: ses discours ont tant de naïveté comique! tant d’abandon! Cela -désarme. - ---Oh! s’écria Hourgues, le Boucbélère: un bouffon lugubre! Et que -pensez-vous des patrons de la troupe, du couple Randal? - ---Le vieux m’ahurit: il est tellement particulier, étranger... comment -dire?... unique en son genre! Pas bête, certes, assez noble, et, tout -de même, effarant! Quant à sa femme, elle paraît intelligente, mais, en -quelque sorte, pas à sa place. Je la connais peu. Qu’en dites-vous? - ---J’ai rarement causé avec elle... Une expression bizarre, n’est-ce pas? -Elle a beaucoup déplu à Alice, tout de suite, parce qu’elle s’entend mal -avec les enfants. Vous savez que ma femme a des opinions très -particulières, certains préjugés: elle se méfiera volontiers de -quelqu’un que les enfants ni les bêtes n’aiment. - ---Alice a raison. - ---D’ailleurs, Mme Randal est une curieuse figure. Elle exerce sur sa -troupe une influence très forte, dont elle se doute à peine, dirait-on, -ou dont elle a peur... On respecte Randal, on l’admire; elle, on ne la -perd jamais de vue, on obéit à son moindre signe, on a l’air de la -considérer comme un fétiche... le porte-bonheur... le porte-guigne du -Randal Circus... Comment savoir?... - ---Sa façon si brusque de s’exprimer me gêne, dit Mathieu, un mélange de -réserve et de passion assez inquiétant: on ignore où l’on va... - ---Parlez d’Ida Randal aux hommes de la troupe et vous jugerez de -l’importance de son rôle. - ---Que faites-vous, ce soir, Hourgues? - ---Des écritures indispensables, puisqu’il nous faut cette machine -agricole dont je vous parlais hier... et vous? - ---Je vais me promener un peu, regarder la lune... Elle s’arrondit -délicieusement. - ---Rendez donc visite à vos amis du camp. C’est je ne sais quelle fête -d’anniversaire, en Amérique. Ici, l’on veillera jusqu’à minuit, pour -commémorer. - ---Excellente idée. Vous ne m’accompagnez pas? - ---Non: cette lettre, quelques papiers à classer, et je me couche. - ---Tant pis; dormez bien, mon ami. - ---Belle promenade, Mathieu!» - -Ils se quittent. - -Le paysage vaut, en effet, d’être contemplé longuement. Immobiles, sans -un frisson de feuilles, les arbres se dressent, tout argentés, devant -leurs ombres bleues, et le gazon prend d’étranges teintes mauves. Enfin, -sur la mer, c’est une vaste scintillation de féerie, une piste -éblouissante, poudrée de diamants pour quelque divine chevauchée. - -Le camp, moins silencieux que d’habitude, ne dort pas encore. Des feux -brillent de-ci, de-là, on entend parfois sonner des rires... Un peu de -musique passe, poussive ou grêle, qui n’offre rien d’émouvant mais qui -n’inquiète pas trop l’oreille.--Sans doute, Sam Harland joue-t-il de -l’accordéon, sa pipe à la bouche, l’œil malin, l’air bonhomme et -satisfait, puis ce sera John Plug, palefrenier de son état, acrobate à -ses heures et connu par sa virtuosité sur un instrument soufflé en -figure obèse de citrouille, dont il se sert à merveille au cours d’un -numéro de clowneries fantasques. De ce fruit démesuré qu’il lui faut -saisir à pleins bras, il tire une toute petite mélodie dessinée en fil -de fer, qui monte et se tortille, anormale et falote, presque plaisante. - -On chante aussi: chansons populaires, sentimentales, souvenirs du pays -natal, évocations d’images lointaines... près du foyer, là-bas, une mère -tricote, elle attend; penchée à sa fenêtre, une fiancée rêve; sujets de -cartes postales. Aucun hymne: la fête gardera, ce soir, un ton laïque, -un ton très moral aussi, car personne, bien entendu, ne boit de vin, à -l’intérieur du camp, et toute joie grossière est interdite par un -règlement signé James Randal, dûment affiché, qui, en paragraphes -précis, loue ou réprouve, conseille ou blâme les formes diverses du -plaisir. On s’y conforme; on ne s’amuse pas moins. - -Mathieu reste debout devant une barrière de bois, non loin du hangar -illuminé, ruche de chants et de rires. On l’aperçoit, on crie aussitôt à -l’ami «français» d’entrer au plus vite; il est reçu avec des paroles -bruyantes de bon accueil où le «_welcome!_» domine. - - - - -XII - - -Plus tard, Mathieu se rappela souvent cette nuit et son croissant de -lune et cette longue veillée. - -Une trentaine de convives sont installés autour de quelques tréteaux, -devant de hautes cruches pleines de limonade. Chacun a son gobelet; -certains l’accrochent à leur ceinture et, souffrant de rester immobiles, -marchent de long en large, la pipe à la bouche, puis reviennent boire; -certains jouent aux dominos, aux dames, d’autres au bilboquet, le plus -sérieusement du monde, en comptant les coups, sauf un maladroit qui -s’excuse de ses ratés par des contorsions burlesques.--Peu de femmes: -miss Jones, la dactylographe du chef, trois écuyères mariées, la -caissière, personne mûre dont les lunettes n’attristent pas le visage -souriant et joufflu; celle-ci tricote des bas et cause avec tout le -monde; qui donc l’a surnommée «Joy-for-ever», à cause de sa constante et -facile gaîté? on ne l’appelle pas autrement. Sous la visière de sa -casquette, une maigre, très maigre dame interprète, qui sait mal toutes -les langues parlées, discourt de mille choses, sur quel ton d’assurance! -enfin Rachel Boucbélère, minuscule, vêtue de noir, fripée, l’air -mécontent et boudeur, fait sans trêve des patiences sur le coin d’un -tréteau, manie nerveusement ses cartes crasseuses, puis son collier -d’ambre, quand «ça ne vient pas», et prend, en désespoir de cause, une -expression sournoise du plus haut comique pour tricher inaperçue. -Boucbélère la surveille de loin, gras, sale, des bagues aux doigts. - -Mathieu s’assit entre Sam Harland et Avery Leslie. - -«Vous auriez dû arriver plus tôt, dit Harland, notre camarade -Boucbélère vient de chanter une chanson que je n’ai pas très bien -comprise, mais qui... - ---Ah! c’est qu’il y avait de l’argot de Paris, s’écria Boucbélère d’une -voix alliacée, si vous voulez... - ---Merci, je dois la connaître, interrompit Mathieu, craignant qu’il ne -recommençât. - ---Un de ces soirs, fit Avery Leslie, moi aussi, je vous chanterai une -chanson. Je l’ai entendue, d’abord, en me promenant sur les quais du -Havre, la nuit, devant les bateaux, et je n’ai pas été long à -l’apprendre... Je ne sais pas qui la chantait. C’est une chanson pour -monter le long de la corde oblique, avec le balancier ou le parasol. -Elle exprime le danger, la joie, l’espoir d’arriver et la prudence qu’il -faut garder jusqu’au bout, et l’impatience qui me travaille à -mi-chemin... Je la chanterai en moi-même, pour moi-même; elle sera mon -guide... Non, je ne vous la chanterai pas ici, car vous n’entendriez -rien du tout; c’est une chanson pour le cœur. - ---Et comment avez-vous senti que cette chanson vous était destinée? - ---Je vais vous le dire, monsieur Mathieu, mais il ne faudra pas vous -moquer... Tous ces cordages, n’est-ce pas, tendus devant la mer, -éclairés par la lune et les feux, et qui s’entre-croisaient, cela me -faisait tourner la tête; je souffrais de ce vertige dont j’ai peur quand -je travaille... Mais la chanson montait si droit, malgré les ficelles et -les lumières, qu’elle me rendait toute ma confiance, tout mon équilibre; -le malaise disparut et j’appris la chanson. - ---Mon cher Leslie, répondit Mathieu, chacun de nous a besoin d’une -chanson pareille pour les passages difficiles de sa vie, mais certains -ne la trouvent jamais; il faut, je crois, la mériter d’abord, à votre -façon. - ---Tu vois, Avery, dit Sam Harland, que M. Mathieu n’avait pas envie de -se moquer de toi.» - -Auprès des autres causeries, plus bruyantes, celle-ci, à voix presque -basse, se perpétuait entre Mathieu, le danseur de corde et l’écuyer. - -«Déjà, dit Mathieu, quand vous montez le long de la corde, vous avez -soin de fixer votre regard à son extrémité. Vous ne faites pas autre -chose, quand vous chantez en vous-même: vous fixez votre pensée... - ---Oh! oui!... - ---Moi aussi, monsieur Mathieu, dit Sam Harland, je fixe ma pensée. Le -métier d’écuyer, ce n’est pas une route unie. Il faut prendre garde à la -bouteille de gin sur la droite, à la bouteille de whisky sur la gauche, -qui vous font signe, toutes deux, de descendre et de goûter, et puis il -y a des fossés et des caniveaux que l’on ne voit pas d’abord, où le -cheval s’embronche, et surtout, il y a la fatigue de rester en selle si -longtemps, quand on pourrait être mieux assis dans un bar, avec des -camarades et des compagnes, ce qui ne servirait qu’à mener ces hommes et -ces femmes dans la même prison... Alors, moi, pour ne pas trop pécher, -je fixe ma pensée, comme vous dites, je fixe ma pensée sur une belle -image, et, tout de suite, je n’ai plus envie de boire ni de toucher au -vice.» - -Il parlait simplement, tranquillement, semblant avoir peur de faire des -phrases ou de paraître trop sérieux. Afin de s’excuser un peu, il -accompagna ses dernières paroles d’un sourire... - - * * * * * - -Mais un incident sut distraire tout le monde. La porte du fond s’ouvrit, -chacun se leva. On se mit à chanter de nouveau, un chœur cette fois, que -l’on eût dit entonné par ordre ou pour faire honneur. - -Quelqu’un entrait. - -Le chant montait, unanime, véritable hymne de salutation. Les amateurs -de bilboquet haussèrent leurs boules à bout de bras et John Plug, -étreignant passionnément sa citrouille, la délivra d’un cri de petit -pourceau... - -«Ratée! pour la septième fois!» gémit Rachel Boucbélère en brouillant -ses cartes... - -Alors, on vit s’avancer, coiffée d’un voile gris qui serrait ses -cheveux, vêtue d’un tailleur gris de coupe nette, une badine à la main, -souriante, élégante, élancée, le regard posé devant elle comme sur des -sujets de sa dépendance, la reine de la troupe, son idole peut-être: Ida -Randal. - - - - -XIII - - -Cette entrée fit sensation. Mathieu songeait à des scènes de cinéma où -l’héroïne, impatiemment attendue, paraît enfin; et pourtant, quoi de -plus naturel? Ida Randal se joignait aux réjouissances de sa troupe -réunie, un soir de fête. - -«Plug! s’écria-t-elle en riant clair, n’oubliez surtout pas ce que vous -avez inventé, à l’instant: ce cri nouveau, sorti de votre citrouille! Je -vous promets un beau succès si vous le retrouvez au cirque, dans un -sketch! - ---On inventerait bien autre chose pour l’amuser, dit Avery Leslie à -mi-voix. - ---Ah! pour sûr! affirma Sam Harland, en passant sa pipe dans le coin -gauche de sa bouche. - ---Et tous, mes amis, je vous remercie de cet accueil... Bonsoir, -Boucbélère, Leslie, Harland; bonsoir, Joy-for-ever.» - -Ravie, les yeux au ciel, la caissière soupira: - -«_Dear lady!_ - ---Bonsoir, Rachel! Ah! monsieur Delannes, c’est gentil de nous rendre -visite. - ---Madame, je passe une soirée excellente...» - - * * * * * - -En somme, Mathieu se sentait content de la revoir. Leur première -rencontre, leur seule conversation, devant la tente de Randal, lui -laissait un souvenir trouble, et il disait vrai en affirmant à Hourgues -qu’il ne connaissait pas cette femme dont certains propos l’avaient -gêné, l’avaient surpris... Elle l’intriguait: qui était-elle? - -Poussant sa chaise, il fit à Ida Randal une place auprès de lui. - -«Votre mari viendra-t-il, Madame? - ---Non,» dit-elle... - -Et, tout de suite après, mais plus bas: - -«Il suffit de moi pour tuer l’entrain d’une réunion comme celle-ci.» - - * * * * * - -Sans avoir disparu, la joie de cette fête n’était cependant plus la -même: on s’entendait mieux, le bavardage sonore s’assourdissait, et il -semblait aussi que chacun, tout en parlant, chantant ou riant, ne -perdait pas de vue celle qui venait de s’asseoir et qui causait avec -Mathieu, tantôt en anglais, tantôt en français, mais toujours d’une -façon rapide, impersonnelle et dégagée, qui passait inaperçue. - -«Il faudra revenir souvent, monsieur Delannes. On vous aime bien dans la -troupe. - ---J’en suis heureux, Madame, et je compte me faire, au Cirque Randal, -des amis. - ---Vous en avez déjà. On apprécie votre bonne camaraderie, votre -simplicité. - ---A fréquenter tout ce petit monde dans son décor, je m’instruis et -m’amuse mieux qu’en traînant mes guêtres à Paris. Être simple et bon -camarade, cela ne souffre, ici, pas de difficulté. - ---Je le conçois; encore faut-il y mettre du sien, ce que vous faites -avec aisance.» - -Ils ne se regardaient pas; ils parlaient, en quelque sorte, devant eux. -Ils ne ressentaient nul besoin de se communiquer leurs pensées autrement -que par des phrases dites sur un ton banal. - -Boucbélère se levait. Il chanta de nouveau, et ce fut une lamentable -romance parfumée de roses, palpitante d’hirondelles. Des gloussements -émus, des gestes pathétiques accentuaient les beaux passages amoureux. - -«Oh! s’écria Rachel, quand mon Octave dit qu’il aime, moi, je l’adore! - ---Elle montre de la vaillance, murmura Mme Randal. - ---Comment pouvez-vous chanter ces choses, Boucbélère? demanda Leslie sur -un ton de parfaite candeur. - ---Plus tard, petit garçon, tu les chanteras aussi pour plaire aux -femmes! - ---Je ne pense pas, grogna Sam Harland. - ---Mais... vous croyez à tout cela que vous racontez?» - -Une explosion de gaîté bruyante fut la seule réponse du chanteur. - -«Si vous ne le croyez pas, Boucbélère, alors, c’est vilain! déclara -Leslie qui semblait souffrir. - ---Une leçon? à moi! oh! mon petit, va danser sur ta corde!... - ---Fichez donc la paix à cet enfant,» interrompit Mme Randal d’une voix -nette. - -Boucbélère, ayant pris le ciel à témoin de la pureté de ses intentions, -se rassit, le visage marqué d’une grimace excessive d’ironie. Rachel, -très nerveuse, mais qui n’osait intervenir, le flatta d’un long regard, -comme elle eût déclaré: «Je suis de cœur avec toi, mon bel Octave!» - -Et la fête continua, coupée d’intermèdes. - - * * * * * - -«Avez-vous repensé au discours de mon mari? demanda Mme Randal. - ---Souvent, Madame, répondit Mathieu, mais je n’ai guère eu l’occasion -de m’entretenir avec lui; une fois seulement, avant-hier, où il m’a -défini et développé, avec beaucoup de bienveillance, la règle morale de -sa troupe. Cela m’a paru, tout ensemble, très judicieux et très élevé. - ---Oui... une police de protestant. - ---Si vous voulez, mais qui explique son influence acceptée par chacun. - ---Et dont certains ne se félicitent pas! - ---La vôtre aussi est intéressante à étudier, Madame. - ---La mienne? - ---... Si manifeste: elle se retrouve partout et toujours. - ---Je l’ignorais. - ---Non, Madame, vous la sentez fort bien: votre entrée, il y a deux -heures, dans cette salle où nous sommes, la montrait clairement et -prouvait même que vous en aviez conscience! Il suffisait de suivre votre -regard dominateur. Tous vos sujets tournaient les yeux vers vous, vers -vous seule, et vous leur en saviez à peine gré... - ---Sans doute écrivez-vous des romans psychologiques, cher Monsieur... -des romans français! - ---Je n’y ai jamais songé, je vous assure, mais il m’arrive de prendre -des notes, de remarquer ceci ou cela, de me souvenir aussi, quand il -faut.» - -Ce fut à cet instant qu’il considéra le visage d’Ida Randal et s’aperçut -que le beau visage était pâle. - -Malgré lui, avec la maladresse que l’on met souvent à réparer, il -ajouta: - -«Pardon, Madame!» - -Sans broncher, elle répondit: - -«Je vous pardonne.» - - - - -XIV - - -Certaines paroles d’Ida Randal avaient dérouté Delannes. Il restait -silencieux, prêtant l’oreille, vaguement, aux bruits de la fête -finissante, regardant autour de lui les gestes exaltés ou comiques, mais -déjà lassés, illustrant une joie à son déclin que bientôt le sommeil -étouffera. - -Ida s’était levée, elle se promenait de table en table, disait bonsoir à -chacun, causait un peu, posait quelque question, donnait un -encouragement, et, de nouveau, Mathieu fut frappé d’une expression -commune à tous ces hommes réunis... Elle ne se retrouvait pas chez les -femmes: miss Jones, la dactylographe, causait de ses affaires, la dame -interprète précisait avec autorité la prononciation d’un vocable -français, les trois écuyères échangeaient des potins à voix basse, seule -Joy-for-ever gardait cette béatitude vivante dont témoignaient sa bouche -ronde, ses joues roses et, sous le verre des lunettes, ses yeux bleus -d’enfant. - -«Dormez bien, ma chère. C’est un plaisir de vous voir ici; j’aime vous -entendre rire. Je vous fais aussi mon compliment sur la façon -remarquable dont votre caisse est tenue.» - -C’en était trop pour Joy-for-ever, trop d’émotion: - -«_An angel!_ s’écria-t-elle, _an angel from heaven!_» - -Leslie avait entendu... Il se pencha vers Mathieu et murmura: - -«Oh! oui! un ange, un ange du ciel!» - -Mme Randal continuait sa promenade et Mathieu la regardait. Cette -beauté, indéniable assurément, n’évoquait rien d’angélique ni de -céleste. Mince, fine, Ida paraissait grande, bien qu’elle fût de taille -moyenne. Ses mouvements avaient quelque chose d’élastique, d’aisé, de -facile, d’entraînant aussi, que l’on retrouve chez les bêtes de chasse -ou de course, et son visage aigu aux yeux jaunes rapprochés donnait une -impression de dureté cruelle, à cause du petit nez courbe et fin, de la -mâchoire obstinée et surtout d’une large bouche frémissante qui, -semblait-il, devait sourire difficilement, méchamment peut-être. De -légers cheveux noirs moussaient avec abondance sous le voile gris, et la -robe de même teinte, très simple, au dessin net, accentuait l’allure de -ce corps jeune, plein de santé, de vigueur. Mathieu avait déjà remarqué -les mains intelligentes, la cambrure du pied, la cheville... Oui, mais -que voyait-on là qui fût d’un ange ou vînt du ciel? - -«Un ange du ciel, répétait Leslie à mi-voix, un ange descendu droit du -ciel!... n’est-ce pas, monsieur Delannes?» - -Comment répondre à pareil propos? - -Heureusement, Ida, qui allait franchir la porte, se retourna sur le -seuil même et fit signe à Mathieu. Il s’excusa auprès de ses voisins -par quelques paroles amicales et se hâta de la rejoindre. - -«Vos bois sont merveilleux, à cette heure, dit-elle, et la nuit semble -très douce. J’ai envie de suivre jusqu’au bout le petit sentier, vous -savez bien, celui qui passe sous les chênes et coupe le ruisseau. -Accompagnez-moi.» - -Sans dire mot, Delannes acquiesça par un salut, et ils sortirent. - - - - -XV - - -Douce, tiède, surprenante par sa tranquille pureté, après une telle -atmosphère de tabagie, mais très obscure, la nuit ne portait à son front -qu’un mince croissant mouillé. Ce trait courbe d’argent se découpait -seul, à mi-hauteur du ciel noir, la brume offusquant les étoiles, -au-dessus du rideau des arbres d’un noir plus mat. - -Le bois lui-même était opaque et tiède; on y voyait à peine; peu -importait aux deux promeneurs qui semblaient bien connaître le chemin. -Saisis par cette ombre embuée, ils se turent, d’abord, écoutant le bruit -de leurs pas. On n’entendait d’ailleurs que ce bruit mou et, parfois, au -sein des feuilles, un frisson furtif: réveil d’oiseau? battement -d’ailes? passage d’écureuil? Puis Mme Randal se mit à parler, sur un ton -très simple, très posé; elle reprit au point où elle voulait reprendre: - -«Un jour, dit-elle, il vous parlera de moi, sans préambule, à sa manière -que je qualifiais de protestante: il me citera, comme il citerait un -personnage quelconque de la Bible ou de l’histoire, pour servir -d’exemple à ce qu’il raconte... Il vous expliquera que, moi aussi, j’ai -été ramenée au bien, qu’il m’a trouvée sur une scène de music-hall, au -Canada, où je dansais des danses singulières, de mon invention, qui lui -plurent, dont il escomptait, je pense, le succès sur un de ses -programmes... qu’il voulut me parler, après la représentation, et -qu’aussitôt il comprit qu’il m’aimait, qu’il ne pouvait me laisser là, -que je devais le suivre... Trois mois plus tard, je m’appelais Mme -Randal... Et c’est toute mon histoire: une rencontre fortuite, à -Toronto, une conversation dans un bar avec un directeur de cirque, un -engagement signé sur le bord d’une table sale... un engagement pour la -vie! Parfois, quand il me regarde, je sens que je suis sa proie, celle -qu’il a sauvée du marécage. Il ne ment pas: il m’a sauvée du marécage... -mais pourquoi le dire? et s’il ne vous l’a pas dit, hier, il vous le -dira demain... pourquoi le dire à tout le monde, puisqu’il m’aime?» - -Sans violence encore, sans éclats, sa voix s’était cependant réchauffée. -Ida, marchant à côté de Mathieu, ne le voyait pas. Eût-elle osé parler -ainsi à une autre heure, en d’autres lieux? Ses mots, sitôt prononcés, -se perdaient dans la nuit; elle n’en pouvait noter l’effet, elle n’en -devinait pas l’action; elle laissait tomber son aveu comme en un puits -sourd. - -Sur un ton presque timide, un peu hésitant, Mathieu demanda: - -«Du moins, êtes-vous heureuse, Madame? - ---Je n’en sais rien, répondit-elle. Je ne suis pas libre! - ---Comment l’entendez-vous?» - -Elle répéta: - -«Je ne suis pas libre! Vous ne sentez donc pas ce que cela veut dire? -Oh! j’ai toute liberté d’agir à ma guise, d’aller à droite, à gauche, où -il me plaît, mais puis-je penser et sentir à ma guise?... Ma tête n’est -pas libre! En ce cas, il vaut mieux être enchaîné pour de bon, comme les -forçats. - ---Chacun de nous est retenu par quelque lien, Madame...» - -Il rougit d’avoir proféré une banalité si plate. - -«Oui, oui, mais la contrainte a des moments trop insupportables! James -est un maître d’une bonté terrible: il force ceux qui dépendent de lui à -se rendre compte de tout... il veut que l’on vive ainsi, pas autrement. -Tout, à ses yeux, se dessine en blanc et noir, clairement, tout devient -évident. Il faut avoir conscience de tout pour vivre bien. Ah! que de -fois ai-je entendu cette phrase! Vraiment, elle donne envie de vivre -mal! Elle enlève à l’existence tout son imprévu, tout son hasard, tout -ce qui intéresse et qui amuse, tout ce qui a du goût: la surprise qui -fait sourire. Vous concevez bien que, parfois, l’on veuille ignorer un -peu le menu de son repas? Ici, chaque jour apporte un devoir annoncé, -une peine inscrite, comme à la table d’hôte en province, où le vendredi -apporte le plat de morue et de pommes de terre... Cela me fait perdre -l’appétit, même du plaisir!... Et maintenant, dites que je suis folle, -si vous voulez!» - -Mathieu ne dit rien d’approchant. La dernière plainte de Mme Randal le -touchait: il s’en fallait de peu qu’il ne sympathisât. - -«Non, Madame... Sachez seulement que vous avez, à Villedon, un -compatriote. Je parle votre langue et la gêne que vous ressentez n’a -pour moi rien de mystérieux. La liberté de l’esprit et du cœur me semble -un bien suprême; je conçois que l’on tâche d’y atteindre. A l’occasion, -nous reviendrons sur ce pénible sujet... Oui, reine d’une tribu -d’étrangers, astreinte à suivre les usages de la cour, vous ne cessez -d’être en exil. En somme, vous restez trop française.» - -Elle ajouta d’une voix plus gaie: - -«Et je vous ai bien dit, n’est-ce pas, que je me trouvais au Canada par -le hasard d’un engagement? Je suis née française, de parents français, à -Château-Thierry (Aisne). Plus tard, j’ai beaucoup, j’ai trop voyagé. -Parfois, je me sens un peu américaine.» - -Elle conclut en riant: - -«N’importe! le fond demeure, le fond... théodoricien!» - -Mais ce rire sonnait faux. - - * * * * * - -On sortait du bois, l’ombre était moins épaisse, sur la prairie flottait -comme un reste de clarté confuse, des étoiles étincelaient au ciel -dégagé de brume. Alors Mme Randal revit la figure réelle de cet homme -qui, par occasion, avait reçu sa confidence, tandis qu’elle s’appuyait à -son bras, et de nouveau Mathieu aperçut le souple contour d’une femme -auprès de lui... Ils n’étaient plus seulement deux voix, sous les arbres -obscurs. Ils ne pouvaient parler ainsi davantage, ils se séparèrent, ils -reprirent leurs distances. - -Puis Mathieu dit encore: - -«Nous avons fait le tour du bois et sommes à quelques pas de chez vous, -Madame; permettez que je vous accompagne jusqu’au camp. - ---Vous plaisantez! répliqua-t-elle. Je ne suis pas de ces personnes que -l’on accompagne ou que l’on met en voiture: non, non! je rentre par mes -propres moyens... Bonsoir, cher Monsieur; grâce à vous, j’ai fait une -excellente promenade.» - -Ils se serrèrent la main par une prise vigoureuse et franche. Un instant -d’arrêt... peut-être pour se rendre bien compte du point où l’on se -trouve... - -«Amis?... tout de même? demanda-t-elle. - ---Amis?... certes!» - -Il était sincère. - - - - -XVI - - -Mathieu réfléchissait, assis devant la fenêtre ouverte de son bureau, -mais le spectacle d’une mer nuancée sur laquelle passaient de grands -nuages ne le touchait en rien: il s’occupait de lui-même. - -Que ferait-il à Villedon, puisque son propos d’y rester était bien -affermi? Quelle y serait sa vie?--Le cirque ne figurait qu’une -distraction de quelques semaines et pourtant, seule, pensait-il, cette -assemblée de gens étrangers par leur race, leur culture, leur morale et -leurs travaux, l’empêchait de s’ennuyer. Demain, il s’ennuierait, à coup -sûr, se sentant de nouveau maître de ses champs et de ses bois, maître -aussi de ses loisirs; demain, il se trouverait en exil, chez -lui.--Rentrer à Paris, il n’y songeait guère. Les gens qu’il y -fréquentait, ceux qu’il s’était habitué à voir, lui faisaient l’effet de -caricatures. Il ne pourrait plus supporter les papotages, les -protestations et les plaintes au sujet d’une robe, d’un souper mal -servi, d’une femme de chambre infidèle ou d’un vaudeville vraiment trop -lugubre. Hélas! l’on ne change pas son entourage comme l’on change de -veston. Il y a la rue où l’on se retrouve, le théâtre où l’on vous -aperçoit, le restaurant où Nicole s’installe par hasard à une table -toute proche... Et l’on ne peut cependant s’enfermer chez soi, se -boucler, vivre comme en prison. La prison où l’on se croit libre est -assez rigoureuse déjà! - -Mathieu souffre de cette incertitude; des souvenirs lui rendent son mal -plus cuisant. Eh quoi! une enfance orpheline, une jeunesse enfermée, une -adolescence étroite, sans joie, où quelques visites à un vieil oncle -singulier accentuaient encore sa détresse; quelques années de plaisir à -Paris... qu’en avait-il retenu? des grimaces, de petits calculs -d’intérêt, de fausses larmes, de faux serments qui ne prétendaient même -pas à convaincre ni à toucher, étant de passage, comme tout le reste. -Lui serait-il donc défendu de goûter au sel de la vie, à ce que la vie -offre de grand et de sincère, à la belle amitié avec un être qui vous -comprend et vous ennoblit, au bel amour qui vous élève toujours plus -haut, qui dégage des nuées, qui rend limpide le ciel que l’on porte en -soi, et dont l’âme s’illumine? - -Pourquoi ne pouvait-il toucher à ces fruits spirituels, à ces fleurs -secrètes? Pourquoi ne trouvait-il à portée de sa main que du rebut fait -de grappes gâtées et de corolles fausses? - -Mathieu se posait la question, mais ne savait y répondre. Quant à ses -projets de voyage, il les avait écartés pour de bon: courir le monde -deviendrait vite un amusement de touriste; le voyage mieux entendu qu’il -rêvait naguère exigeait une préparation longue qu’il n’avait plus le -courage d’entreprendre; il était envahi de paresse... de quelle paresse -étrange, nouvelle, dont le goût lui semblait inconnu? Cela montait -insidieusement, comme ferait une peur sourde, cela l’écartait de toute -action immédiate, l’engageant à la remettre au lendemain, et surtout -cela lui faisait un malaise, une langueur inquiète, la stupeur que les -bêtes ressentent prostrées sous l’orage menaçant. Mais encore une fois, -où trouver une raison à tout cela, un allégement, un remède? et que -faire en attendant?... Continuer d’attendre? - - - - -XVII - - -Huit jours plus tard, Mathieu, monté sur Flea, le cheval étourneau de -Sam Harland, galopait joyeusement à travers les prés. L’air était encore -vif à cette heure matinale. On ne pouvait que se plaire à pareil -exercice, sur une herbe si fraîche et sous un ciel si pur. Leslie venait -de passer qui menait des bêtes à l’eau avec de grands gestes centauréens -et des cris enthousiastes. Un pantalon de toile bleue pour tout vêtement -représentait encore une concession absurde, à son avis, puisque l’on ne -se sent soi-même que nu. Harland avait fait de beaux essais de saut de -barrière, et Plug tâchait de tomber sans dommage, et le plus -ridiculement possible, du dos de l’âne qu’il enfourchait. D’autres -écuyers s’entraînaient au lasso devant un mannequin servant de but. -Mathieu se contentait d’un galop modeste qui le ravissait; de plus, il -remarquait avec satisfaction que Flea, dont l’humeur était ombrageuse, à -l’ordinaire, et qui l’avait désarçonné plusieurs fois, lui obéissait, -maintenant, le mieux du monde. Le front dans le vent, il buvait l’air, -puis il fermait les yeux, un instant, pour goûter sa joie, et les -rouvrait pour reconnaître, alentour, l’herbe, le ciel, les bois et, -là-bas, scintillante, miroitante, déjà criblée de soleil, la mer. - -Bientôt il aperçut Mme Randal coiffée d’un béret noir, culottée de noir, -à califourchon sur Mouse, sa jument grise. Elle portait une rose rouge à -son corsage: amazone habillée en adolescent, elle avait vraiment belle -allure. Ils se croisèrent, ils se saluèrent du geste et de la voix. Tout -à coup, Mathieu se ressouvint d’un vers lu jadis: «Contre le sein brûlé -d’une antique amazone...» Il se représenta Mme Randal tenant au poing, -en place de cette cravache inutile, un javelot, et le brandissant, mais -l’image s’effaça vite pour se proposer d’autre façon: une valkyrie qui -foulerait des nuées... et l’héroïque appel sonna à ses oreilles. - -Mathieu s’arrêta net. Mme Randal faisait le tour de la prairie, au petit -galop, puis elle la traversa d’une allure plus vive, sauta plusieurs -fois le ruisseau, revint et frôla presque le cheval immobile. Mathieu en -ressentit un léger agacement, car elle n’avait plus tourné la tête; elle -semblait tout occupée de sa course et de cela seulement... Il admirait -sa grâce, sa vigueur, plus manifestes que jamais: cette danseuse se -révélait écuyère étonnante, et son costume peu féminin n’offrait -pourtant, si crânement, si simplement porté, rien de théâtral, malgré la -touche de romantisme, et surtout rien d’équivoque. - -Flea piaffait, agacé lui aussi. Mme Randal acheva son tour. Que -n’invitait-elle Mathieu à la rejoindre?... Elle s’éloignait déjà. Il en -eut un surcroît de mauvaise humeur et, pour se justifier, inventa de -mauvaises raisons: ils galoperaient si bien de conserve! à rester seule, -ainsi, Mme Randal lui semblait faire de la parade, un numéro, un sketch -d’équitation! Pourquoi? pour le charmer? pour l’éblouir? Il n’avait -nulle envie de reprendre une promenade solitaire, de sentir la brise sur -son front, sur ses yeux... Mme Randal repassa encore... Subitement, -Mathieu ne put se tenir de toucher du talon le flanc jaune de Flea et de -rendre la main. - -Flea n’en demandait pas tant pour faire un beau partir en coupant la -prairie, même il dépassa Mouse et, comme l’on se trouvait sur la pente -qui menait à la mer, par prudence, Mathieu ne voulut pas l’arrêter trop -court. Bientôt il s’aperçut que Mme Randal en profitait: elle avait -changé de direction et remontait vers le village. Il la suivit, poussant -Flea, l’excitant de son mieux. Quand l’amazone vit ce cavalier à ses -trousses, elle aussi entra dans le jeu, et Mouse étant vaillante, Flea -plus petit, moins robuste, moins bien monté, fut gagné de vitesse. -Course folle... Soudain, Mme Randal tourna dans le bois et, le ruisseau -franchi, disparut, entraînant Delannes après elle. Quelques instants -plus tard, il la revit, bricolant savamment entre les arbres et les -buissons. Mathieu se fatiguait, la tête perdue, les mains nerveuses, -grisé, non plus de vent et de vitesse, mais de chaude colère à sentir -que cette femme se moquait de lui. Il l’atteignit enfin. Elle avait -sauté à terre, sans aide, et caressait le museau de Mouse qui encensait -doucement. - -«Bonne course, n’est-ce pas?» dit-elle. - -Et tout de suite elle ajouta sur un ton de reproche: - -«Mais il ne faut pas trop demander à des chevaux délicats...» - -Mathieu aurait voulu parler d’autre chose. - -«Et «fort comme un cheval» est une expression absurde, indigne d’un -cavalier.» - -Allait-il entendre un cours d’équitation sentimentale? Il avait mis pied -à terre aussi et se tenait près d’elle, encore essoufflé, toujours -furieux. Il se reprit un peu, pour la complimenter sur son art -d’amazone; il dut le faire habilement, car elle sourit, mais il se -trouvait ridicule et en avait honte... Et puis, surtout, il eût voulu -savoir ce que pensait Mme Randal. - -«Si je monte à peu près bien, dit-elle, ce n’est pas venu tout seul, -croyez-moi! les débuts furent pénibles; mais cela me plaisait et j’aime -les chevaux... Tiens! voilà Sam Harland... Sam! ramenez donc Mouse et -Flea à l’écurie; bouchonnez-les et mettez-leur des couvertures.» - -Harland considéra d’un air scandalisé les deux bêtes en sueur. - -«Oh!... c’est du joli! D’ailleurs, je le prévoyais: je venais pour cela, -Madame.» - -Il passa les brides à ses bras et, comme il s’en allait, son regard -chargé de reproches s’appesantit sur Mathieu. - -«Maintenant, regagnons chacun notre logis. - ---Déjà, Madame! Vous n’attendrez pas un instant? Nous voilà seuls... Je -désirais tant vous revoir, vous serrer la main! Tout à l’heure, j’avais -l’impression que vous tentiez de m’échapper, quand vous galopiez devant -moi, sur la prairie... et j’en souffrais; je vous admirais parce que -vous me paraissiez si belle, et je vous détestais parce que vous tâchiez -de me fuir... car c’est bien cela que vous faisiez, n’est-ce pas? - ---Oh! monsieur Delannes!... répondit la voix triste d’Ida. - ---Mais la course est finie: je retrouve mon amie d’il y a huit jours, à -qui j’ai si souvent pensé depuis...» - -Mathieu ressentit au même moment une gêne horrible qui dura juste le -temps d’une fulguration, pas assez pour qu’il interrompît sa phrase: -gêne d’avoir adressé maintes fois des paroles analogues, sur un ton très -passionné, à de petites Parisiennes accueillantes. - -«... Si souvent, reprit-il, et avec tant de sollicitude!» - -En achevant, Mathieu se découvrait de nouveau une âme obscure. - -«Non, c’est faux! - ---Oh! je sais bien! vous ne croirez pas un mot de ce que je dis, et cela -est tout naturel... Comment pourriez-vous me connaître?...» - -Mathieu rendait la main au mensonge. Mieux encore que Flea traversant la -prairie ensoleillée, le mensonge était lancé pour une longue course. - -Et Mathieu parla. - -Il parla avec ferveur, avec subtilité, sur un ton de franchise ouverte -et parfois de supplication. Il ne parlait pas pour lui-même: il faisait -parler un homme épris qui avoue enfin son beau désir; il parlait bien. -Son inconsciente méthode fut retorse: trop évidente, trop simple, car on -ne ment pas aussi simplement, elle valait par l’accent. Il se trouvait à -ce tournant de la vie où un hasard vraiment divin fait apparaître cela -même qu’on attendait, dont la venue est un éblouissement: l’amour. Il -disait le premier soubresaut qui, devant la merveille, laisse interdit, -et la peur que cette présence donne et la déroute où elle jette qui la -brave... Mesure de la voix, sincérité, sobriété du geste, expressions de -la face allant du pathétique au douloureux, rien n’y manquait! même pas -l’aveu couvert de la mauvaise foi... (tant de brusque hardiesse était -inconcevable, on ne pouvait admettre la plénitude d’un tel cœur!... sans -doute... et cependant...), puis, ce fut une prière très humble, toute -basse, qui se troublait, qui s’égarait, qui ne s’affermissait que par -l’espérance lointaine d’être agréée enfin et qui, devant une chimère si -folle, renonçait aussitôt, ou faisait semblant. - -«Taisez-vous, monsieur Delannes!» - -Cri de colère? non: de détresse tout au plus. - -Et Mme Randal parla à son tour. - - - - -XVIII - - -«Vous aussi!... vous aussi!...» - -Elle ne sut dire que cela, d’abord; ensuite ce fut le déchirement: - -«C’est donc une vocation! il faut que j’en prenne mon parti: je ne -connaîtrai les hommes que pour me défendre d’eux! toujours, j’en serai -entourée comme de bêtes... Non! les bêtes sont meilleures, les bêtes -sont plus pures que les hommes; eux s’avancent vers moi avec un sourire; -ils causent en toute franchise, sur un ton de camarade, à cœur ouvert, -ainsi que des amis; ils plaisantent ou parlent sérieusement, ils -m’intéressent, en passant ils me flattent, et puis je m’aperçois qu’ils -font la roue; me voilà prévenue! je n’ai qu’à me tenir sur mes gardes: -je sais ce qui va suivre... Ou bien, ils deviennent soudain moroses, ils -ne desserrent plus les dents, ils me regardent sans oser rien dire, mais -ils me montrent leur détresse autrement: je la vois dans leurs yeux, je -l’entends, je l’écoute dans leur rire qui a perdu sa gaîté, je la -remarque dans leurs gestes, dans leurs façons de marcher, de saluer, de -se tourner vers moi subitement et de se détourner plus vite encore... -Ils souffrent, je les aide à souffrir, ils souffrent à cause de moi. Ils -n’ont pas le courage d’avouer ce qu’ils pensent et pas celui non plus de -le cacher! C’est, à la longue, un spectacle lugubre qui brise les nerfs. -L’un ou l’autre: la brute en folie ou le mendiant malheureux. Tous, vous -vous montrez ainsi, dès que je vous connais un peu. Vous-même l’avez -remarqué, lorsque vous parliez de mon influence sur les hommes du camp. -Au lieu de vous taire, par décence, par charité, vous me l’avez dit, -cruellement, pour me blesser, pour que je saigne!... Ah! je ne -l’ignorais pas, cette influence! Moi qui n’aime que la liberté, qui ne -cherche que la liberté, je ne me sens jamais libre, je rencontre partout -des pièges tendus afin que je trébuche, que je me fasse mal, car vous -êtes méchants! (Pas vous seul... tous!) Voilà qui ôte le goût de vivre! -Ah! quand pourrai-je surprendre, dans les yeux d’un homme vivant près de -moi, le regard clair qui ne sous-entend rien?... Les enfants ont ce -regard, direz-vous? Non: les enfants voient bien vite que j’ai peur et, -pour cela, s’éloignent de moi... C’est moi qui leur fais peur! En vous, -j’avais presque confiance; je me disais: il sera peut-être l’ami. Je me -montrais encore une fois stupide... Nous galopons à travers vos prés; je -pense que vous jouez à la course; je me hâte, vous aussi... vous essayez -donc de me dépasser? eh non! vous tâchez de m’atteindre, et déjà vous -savez pourquoi!... Alors, maintenant, je vous déteste, monsieur -Delannes, puisque vous ressemblez à tous les autres, et je vous prie... -lâchez mon bras!... et je vous prie de me quitter à l’instant. - ---Vous me pardonnerez, Madame, répondit Mathieu d’une voix sourde et -confuse; votre colère vous aveugle; ne soyez pas injuste! Vous ne sentez -ni la sincérité de mes paroles, ni celle de mon profond repentir! Ce -sera pour demain: vous aurez oublié; vous verrez alors les choses telles -qu’elles sont... Vous viendrez chez moi, un jour très proche; -paisiblement, là-haut sur la terrasse, nous causerons de notre double -erreur, en vrais amis, et je vous convaincrai de mon respect, de mon -amour... Adieu, madame Randal, non!... à bientôt.» - -Il s’éloigna, sans dire plus et sans se retourner. Comme il sortait du -bois, il vit paraître Avery Leslie, à pied, vêtu seulement d’un pantalon -bleu et qui lui dit: - -«Oh! tout à l’heure, je vous voyais de la plage; il ne faut pas galoper -si vite! Flea aura pris froid, et puis il ne faut pas faire semblant de -chasser, monsieur Delannes... elle pourrait avoir peur.» - -Mathieu n’était pas du tout en veine d’écouter les remontrances d’un -adolescent américain... - -«Viendra-t-elle?» se demandait-il... - -«Viendra-t-elle? se demandait-il encore, un quart d’heure plus tard, en -rentrant chez lui. Viendra-t-elle?» - - - - -XIX - - -Ida Randal essayait de se recueillir. Elle avait d’abord longuement -songé à elle-même, mais ne parvenait qu’à brouiller un esprit déjà perdu -et mettre plus encore d’agitation dans un cœur en désordre. Il lui -fallait se rendre à l’évidence: non, elle ne pouvait échapper à sa joie. -Sa joie la reprenait toujours; elle avait beau fuir, la joie aux lèvres -chantantes savait la rattraper, et si, par ruse, elle se cachait au sein -de quelque vieux souvenir, c’était en vain: elle se découvrait, elle se -livrait bientôt elle-même, tant la joie chantait clair, tant cet appel -semblait persuasif et tant le souvenir gardien la protégeait peu. - -De quel bénéfice pouvait être une évocation austère et grave, noble, à -coup sûr, mais glacée, au passage de ce glorieux fantôme à la démarche -vivante et dansante, aux mains pleines de fleurs, et qui chantait! - -Oui, Randal l’avait sauvée de la misère, de la honte, peut-être; ses -attentions ne se comptaient plus, délicates et même tendres; sa bonté ne -se lassait pas, mais la joie avait une autre bonté, moins voulue, et -d’autres attentions, incessantes, que l’on ne pouvait dénombrer, qui -toutes ravissaient le cœur: un geste, une parole, un sourire, une façon -de dire, une façon de penser, un regard... et chaque fois on en -ressentait ce même ineffable saisissement, ce même sursaut, et chaque -fois, résonnait l’écho de cette voix qui chante, l’exaltant écho de la -joie. - -Que valaient, au juste, les discours de Randal, ses théories, ses -préceptes, ses principes?... Oh! l’ennui qui s’en dégageait!... Randal -disait toujours la vérité. Ce soir, Ida préfère le mensonge... Mais une -piqûre aiguë lui perce la poitrine, soudain: le mensonge? la joie -peut-elle donc mentir? mentir en souriant, en souriant ainsi? mentir en -chantant, et de cette voix? - - * * * * * - -Ida est seule dans sa chambre où le crépuscule glisse des ombres grises. -Randal, occupé par de longues besognes, ne viendra pas. Elle s’écoute -vivre. Pourquoi cette révolution dans le cours égal de ses jours? -Parfois, elle souffrait de leur règle exacte et scrupuleuse, elle -s’indignait d’être soumise à un maître qu’elle n’avait pas choisi, -qu’elle supportait, en somme, sans trop d’impatience: un bon maître. -Elle l’accorde, il fut un bon maître; elle se le répète, mais -l’affirmation est inutile: ce sont là des paroles vides, privées -d’accent, dont elle saisit à peine le sens. Maintenant, elle revient à -la raison, elle comprend: le bon maître est celui qu’on aime, celui -qu’elle aime... ce dernier mot, elle l’a tout au plus balbutié du bout -des lèvres, sans presque le dire. Eh! qu’importe! puisqu’elle l’a -dit!--Le bon maître est celui qui vient vers elle malgré lui, qu’elle -n’a pas appelé et qui l’a néanmoins entendue, qui ne la chargera pas de -chaînes, mais simplement la prendra par la main et l’emmènera.--Celui-là -sera le bon maître. - -Une rumeur la distrait: d’abord un hennissement de cheval, puis des voix -bourdonnantes; on se dispute à l’écurie. Tout ce monde qui l’entoure ne -lui est-il pas cher d’une certaine façon? Ne ressent-elle pas de -l’orgueil à connaître son influence sur ces hommes simples qui -l’écoutent avec une attention dévote, comme des enfants sérieux et -sages? Ne vont-ils pas souffrir, elle partie? - -Un regret encore mal défini se présente... Partir! partir! l’idée de -partir lui fait lâcher prise aussitôt; d’ailleurs, elle tenait le regret -d’une bien faible main. - -Elle voudrait penser aux jours qui viendront: non pas à mercredi -prochain, par exemple, non pas à la fin de la semaine suivante (cela se -devine trop aisément), mais plus loin, aux mois, à l’an d’après, et plus -loin encore, aux jours qu’elle ne voit guère, qu’elle imagine peu. - -Elle se martyrise en tâchant de se figurer vieille, auprès de lui, plus -âgé; moins belle, auprès de lui, plus grave; moins souple en sa grâce -vigoureuse, auprès de lui qui, tendrement, la soutient de son bras; -toujours aimante, auprès de lui qui l’aime toujours. Ah! qu’elle désire -évoquer en elle-même ce beau spectacle!--Non! non! c’est impossible! -elle ne peut pas!--Ida ne pense qu’à aujourd’hui ou bien à cette heure -qui dépend d’elle, qui, suivant son vœu, commencerait tout de suite, ou -qui ne sera pas. - -A ses oreilles, la joie chante encore, et cependant Ida Randal reste -écroulée au fond de ce fauteuil, dans un coin de sa chambre obscure, -sans forces pour agir, éblouie dans l’ombre. De temps en temps, une -image surgit, de délice ou de désolation, un doute inattendu, une -question harcelante, la mémoire d’un instant échu qu’elle croyait -effacé, si précis, si vivant en toutes ses nuances qu’il lui semble -odieusement le revivre. Elle se souvient d’elle-même au point d’oublier -que ce souvenir où elle joue un tel rôle appartient au passé... -Saura-t-elle aimer? - -Ceux-là qui la regardent d’un si beau regard fidèle, ses amis du camp, -la rappelleraient en vain, elle le sait bien, mais ici, elle est reine -d’un petit peuple aimant et sincère... Là-bas, saura-t-elle se faire -aimer? - -Il lui vient une grande honte, soudain. Si cette pensée le touchait de -loin, s’il avait vent de cette incertitude, lui qui, à la même minute, -pense à elle, rêve d’elle, la désire, offre sa vie... oh! comme elle -rougirait! - -Et l’effort paraît surhumain de se lever, de marcher jusqu’à la porte, -de l’ouvrir, de franchir le seuil, de traverser toute la prairie en -pente douce, puis de marcher encore, d’atteindre la terrasse et l’autre -seuil... Enfin, pour souffrir davantage, elle se dit que peut-être ne -l’aura-t-il pas attendue, qu’il ne sera pas là, debout, en expectative -du bonheur, attentif au moindre bruit. - - * * * * * - -On n’y voit plus clair du tout. - -Ida se lève, allume une bougie. Elle ignore maintenant ce qui se passe -en elle, et même ce que peut révéler son image. Elle s’approche de sa -glace, elle se regarde dans la glace, longuement, haussant et baissant -la petite flamme pour mieux se voir.--Une figure immobile, très blanche, -très pâle, une figure qui ne dit rien, mais, peu à peu, il semble que la -bouche s’anime; un sourire naît sur les lèvres, dans les yeux; elle -sourit, comme en extase, possédée par une trop haute, par une trop -splendide joie... Alors Ida se détourne de son reflet, ferme la porte à -double tour et, brusquement, souffle la petite flamme. - - - - -XX - - -Elle ne vint pas. Il l’attendit patiemment. Elle ne vint pas. - -Mathieu ne sortait plus, sa patience s’usait, il n’allait plus au camp, -ne sachant au juste à quelle heure viendrait Ida Randal; mais elle ne -vint pas. Il tâcha de raisonner son aventure, de l’examiner de -sang-froid. Pourquoi rester ainsi à l’affût de quelqu’un qui ne -paraîtrait point?... Attente absurde!... et néanmoins, il l’attendait, -mais elle ne vint pas. - -Pourtant, il fallait qu’elle vînt; cela ne pouvait durer ainsi. Mathieu -se sentait tout changé, d’humeur hargneuse. Il parlait à peine à son ami -Hourgues et sans aménité: attendre tout un jour, tous les jours qui -suivent, du matin jusqu’au soir, se réveiller, la nuit, pour attendre -encore, cela aigrit, cela exaspère, cela rend agressif. Plus tard, quand -elle serait venue, on verrait bien, on discuterait, on se rendrait -compte, on retrouverait la liberté de penser et d’agir... Halluciné par -cette attente, Mathieu était chez lui comme en prison. Il n’en pouvait -plus! Il fallait que quelqu’un lui ouvrît la porte qu’il ne pousserait -pas tout seul. Quand Ida se plaignait de n’être point libre, savait-elle -tout le poids d’une contrainte, celle d’attendre?... - -«Je prends des façons de neurasthénique, se disait Mathieu, car en -somme, depuis plusieurs jours, je souffre simplement des suites de -l’accès de fureur qui me prit quand cette proie que je poursuivais par -jeu, d’abord, et sans passion, puis tout au plus par désir, voulut -s’échapper et y parvint.» - -Mais que lui servait de faire preuve de bon sens, puisqu’il attendait -encore? Jamais il ne songea même à lui écrire, à lui faire tenir -quelque message: c’eût été si facile! Non, elle devait venir chez lui, -elle, femme libre qui forçait un homme libre à l’attendre. Afin de -s’apaiser, sans doute, il imaginait cette visite, en construisait, en -détruisait les incidents et la péripétie, ajoutait, effaçait un détail, -remettait tout en scène, recommençait. - - * * * * * - -Or, un matin, assis sur la terrasse de Villedon, Mathieu rongeait son -frein et tâchait d’user le temps, de s’occuper, une heure encore, à lire -les feuilles de Paris et à fumer des cigarettes. Ce matin-là, il se -sentait plus calme, même il considérait son cas avec une certaine -ironie. En somme, cette retraite lui pesait, l’ennuyait. Hourgues se -montrait inquiet de sa méchante humeur, ce qui l’ennuyait aussi. -L’ironie de son point de vue s’accentua: il se moqua durement de -lui-même et sa contrainte en fut allégée... Il résolut de reprendre sa -vie normale où il l’avait laissée, comme l’on se rassied après s’être, -un instant, levé de table. - -«Oui, se dit-il, mais le plat s’est refroidi... Mes sentiments ont dû -faire de même.» - -Il eut un sourire de mauvais aloi, de mauvais goût. - -«Allons! je ne suis qu’un imbécile, et je le prouve abondamment. -Voilà-t-il pas des histoires, pour peu de chose! Je rencontre une femme -d’un genre assez particulier que je ne connais pas, auquel, jadis, Gaby, -Lily, Nicole ni May Read ne m’avaient habitué, une femme qui ne leur -ressemble guère, oh! non! mais qui, peut-être... de fait, je n’en sais -rien... et je m’emballe! et je me rends malheureux! Quelle tête de turc -j’aurais présentée à mon vieil oncle!» - -Mathieu rabattit sur ses genoux le journal qu’il ne lisait plus et -regarda devant lui. Villedon n’avait pas changé, le paysage ne perdait -rien de son attrait, le charmait comme à l’ordinaire, offrait, pour -l’après-midi, une délicieuse promenade et, au retour, en compagnie de -certains membres du cirque, un bain de mer tonifiant où «l’ami -français» ferait les pires farces à Sam Harland, nageur médiocre. - -«On s’amusera!» - -Alors seulement, Mathieu entendit quelqu’un pousser à petit bruit la -grille du jardin. Il sut tout de suite qui lui rendait visite. Il ne -s’étonna point. Il se leva, jeta sa cigarette et s’avança d’un pas -tranquille de propriétaire bien appris qui sait vivre. - -Elle était venue. - - - - -XXI - - -Ida Randal parlait avec modération, sur un ton de froideur calculée, -cependant sa bouche était instable, son regard un peu fixe; ses mains -aussi obéissaient mal, tremblaient. Elle ne contrôlait parfaitement que -sa voix. - -«La dernière scène, je devrais dire la dernière réprimande, car James -ordonne et punit mais jamais ne se fâche, fut au sujet de cette danse de -music-hall que j’invente et qu’il déclare «indigne d’une chrétienne». -Comme si un sketch devait avoir les qualités d’un sermon!». - -Que James Randal fût un honnête homme, méritant l’estime et certaine -admiration, un homme d’élite à sa manière, cela ne se discutait pas, -étant reconnu d’avance; néanmoins, on peut juger diversement un -prophète, directeur de cirque, suivant qu’on l’étudie au sein de sa -tribu et de sa troupe, dans l’exercice de ses fonctions, ou qu’on -l’envisage en chemise.--Ida Randal ne disait rien d’autre. - -Pour ce qui était de cette danse «indigne d’une chrétienne», la -description terne et brève qu’elle en donna ne permettait guère de -l’imaginer. En vérité, l’incident s’était produit dans des circonstances -moins sommaires. - -On réservait d’habitude certain hangar, meublé d’un piano et de quelques -banquettes, à des répétitions de music-hall qui n’exigeaient ni décor ni -figuration; une estrade dressée au fond suffisait amplement à tous les -besoins. Dans ce hangar dénommé «salle d’études», Ida était entrée, la -veille, suivie d’un nègre qui posa sur le piano des musiques diverses. - -«Vous jouerez, dit-elle, les numéros 7, 14 et 57, à la suite.» - -Par son sketch de danse, «lever du jour», elle comptait rendre sensible -l’attente anxieuse, l’exaltation et la joie d’un être devant l’aube et -l’aurore. De semblables «chorégraphies décoratives» avaient fait un -certain bruit, surtout dans les grandes villes, et lui attiraient force -compliments. Des critiques réputés s’y intéressèrent au point de lui -consacrer de longs articles, et l’affiche ne laissait pas ignorer -qu’elle imaginait elle-même ces séduisantes créations. - -Elle écouta les trois mélodies correspondant aux trois moments de la -danse, fit des recommandations précises à l’accompagnateur et monta sur -les planches. - -Quelqu’un poussait la porte du hangar. - -«Nous ne vous gênerons pas en assistant?» demanda Sam Harland que -suivait Avery Leslie. - -Après une courte hésitation, elle se décida. Peu importait: comme elle -le danserait plus tard en public, pourquoi ne pas juger tout de suite de -l’effet produit par son «lever du jour»? - -«Entrez, entrez! vous me direz votre opinion à la fin seulement. - ---Le Maître viendra dans quelques minutes.» - -Elle ne put réprimer un geste de mauvaise humeur: James la surveillerait -donc toujours! Tant pis! elle tâcherait d’oublier sa présence. - -«Personne d’autre, en tout cas; après lui, vous donnerez un coup de -clef.» - -Et, s’adressant au nègre: - -«Commencez.» - -La trame de ses pas était fixée, déjà; il lui restait à trouver la -broderie et les couleurs: la mimique expressive qui animerait -l’ensemble. Elle ne chercherait pas à se vêtir de façon rare ou -surprenante: n’importe quelle robe très ample, de tissu léger, de teinte -grise, comme elle en portait une, ferait l’affaire. Maintenant, alerte, -le pied sûr dans le chausson serré, il lui venait une vague curiosité de -ce qu’elle allait entreprendre. - -Elle dansa. - -Elle errait, en pleine nuit, sur le tapis de mousses d’une clairière; de -hautes ombres immobiles l’entouraient de tous côtés mais ne la -protégeaient point: elle était prise dans le cercle noir de ces -gardiennes tressant leurs longs bras. A quoi servait d’invoquer le ciel? -rien ne répondait jamais à son geste de supplication. Il ne lui restait -que de danser suivant la rumeur du feuillage, de danser pour se -distraire de la nuit, de danser pour fuir un peu, sans nul espoir de -s’échapper. - -«Oui, c’est cela: diminuez le vent sans brusquerie et reprenez ensuite -doucement.» - -Affreux silence! instant saisissant qui la tient immobile, toute droite, -les mains basses, grandes ouvertes, et lorsque le bruissement se fait -entendre de nouveau, elle en a peur: elle s’accroupit sur la mousse, -elle tremble, puis se relève, se jette à droite, se jette à gauche, -toujours en vain, car toujours un arbre noir se dresse devant elle, -l’oblige à reculer, la repousse, alors quelle voudrait bondir, tenter -le grand saut libérateur dans l’ombre. - -Et bientôt, elle renonce: vaincue par l’effroi, elle perd courage, elle -s’abandonne; chacun de ses gestes est une plainte; elle appelle la nuit -pour s’y ensevelir, elle livre à la nuit son pauvre corps brisé, elle -s’étend par terre, elle s’étire mollement, en attendant la nuit qui va -venir; exténuée, elle s’offre à la nuit. - -Soudain, elle se redresse un peu sur ses deux bras raidis--Ce faible -gazouillis... où donc?... elle écoute,--et le gazouillis devient un -chant d’oiseau. Ah! quel relâche en sa dure angoisse! l’oiseau chante: -divine charité! Elle est debout et l’oiseau chante; alors elle danse, -elle danse en reconnaissance de ce chant, elle dessine des méandres, en -imitant le labyrinthe de ce chant. - -Mais que voit-elle, pour s’étonner ainsi, pour paraître à ce point -stupéfaite, si peu rassurée encore et comme incrédule? Là-haut, ne -dirait-on pas que le ciel s’éclaire, que la nuit supérieure est moins -sombre? Elle se blottit, peureusement, contre le tronc d’un grand -chêne... Elle attend. Est-ce cela qu’annonçait l’oiseau? Oui, les murs -de sa prison semblent s’ouvrir par féerique prodige; le rideau des -arbres est moins opaque; serait-ce donc le jour, l’aube incertaine qui -annonce le jour? - -Le jour va paraître, elle le sait! Elle se prend la tête dans les mains, -elle court, insoucieuse de l’obstacle; elle ne danse plus, elle se lance -en avant, d’ici, de là, avec des soubresauts et des écarts, le visage -toujours enseveli, puis, tout à coup, elle s’arrête, elle regarde: c’est -lui! - -Alors sa danse devient une danse de triomphe; elle a deviné le jour; la -forêt autour d’elle s’approfondit, la clairière est toute grise, le -feuillage revit, une brise murmure; voici enfin le jour! Elle danse pour -le jour; la nuit n’est plus; elle danse pour le jour qui chante; elle se -donne au jour, non plus comme elle se donnait aux ombres, mais d’un don -libre et joyeux: elle offre au jour sa poitrine où le cœur prend un -rythme nouveau; elle offre ses bras qui sauront étreindre, ses mains qui -sauront caresser; elle offre ses jambes et son ventre, et, d’un coup de -tête, elle défait toute sa chevelure, pour offrir au jour ses cheveux. - -«Il faudra bien veiller à ce que le rideau tombe juste à cet instant. Je -suis sûre de l’effet, car je retire mon peigne sans qu’on puisse le -voir, mais je n’aurai aucun moyen de sortir de scène si le rideau est -levé. Ce sera délicat.» - -Elle s’explique sur un ton que l’essoufflement ne rend pas moins calme: -elle parle de son métier. - -«Nous allons nous en occuper, interjeta James Randal, assis dans un coin -et qui n’avait rien perdu de la danse. Chaussez-vous, recoiffez-vous et, -surtout, mettez un manteau. Je vous attendrai dehors. - ---Je veux prendre l’air!» grogna Sam Harland à voix basse. - -Il sortit, laissant Avery tout secoué d’émotion. - -«Oh! madame Randal! que c’était beau! J’y songerai cette nuit, j’en -rêverai chaque nuit!» - -Elle agréa l’hommage par un bon sourire. - - - - -XXII - - -«Mais pourquoi ne m’avez-vous pas fait signe? demandait Mathieu. -J’aurais tant aimé voir cela!» - -Si vague que fût la description que cette femme donnait d’elle-même, si -incertaine l’image qu’elle offrait de sa danse (elle employait les mots -les plus secs, les plus froids et beaucoup de termes de métier qui ne -rendaient rien), Mathieu n’en regrettait pas moins l’occasion manquée. - -«Hier, à cinq heures, pendant que vous dansiez, moi, je m’ennuyais en -fumant des cigarettes. - ---Non, non... une esquisse, ça ne se montre pas. Plus tard, quand tout -sera mis au point, on verra. D’ailleurs, j’aurais été inquiète de ce -que vous dirait mon mari: quand il s’indigne, il parle trop... Il veut -placer son homélie! Je vous parais injuste? Ah! mon ami, il arrive un -moment où l’on n’en peut plus, où le ver lui-même se retourne!» - -Elle s’exaspérait de ce que James fût toujours si autoritaire, si sûr de -lui, qu’il édictât des lois plutôt que de donner des avis et que, chaque -fois, implacablement, il eût raison. Elle s’était d’abord habituée, -comme par lassitude, à cette vie coupée de commandements et de -remontrances; elle haussait les épaules, elle n’écoutait pas. - -«Aujourd’hui, ce moyen de défense m’échappe: il me semble que James -cherche les occasions de conflit au lieu de les éviter ou de les prendre -seulement quand elles se présentent. Il s’ingénie à me blesser par des -phrases courtoises, à me contrecarrer en tout... alors je réagis, je me -révolte... Et puis, ce matin, songeant qu’un ami était là qui m’offrait -ses conseils, son aide, son affection peut-être, je suis sortie du -camp, j’ai traversé la grande prairie et j’ai poussé la grille de votre -jardin.» - -Chez Mathieu, pas la moindre émotion du genre où le cœur se révèle: rien -que le sentiment du joueur qui gagne une partie bien jouée, et qui s’en -félicite... Chez Ida Randal, une angoisse visible, clairement lue sur le -visage harassé d’inquiétude, tout à coup: quelle serait la réponse de -Mathieu? - -Elle fut habile encore, très cordiale, pleine de franchise, avec un -accent de camaraderie tendre qui donnait confiance. Il installa Mme -Randal près de lui, sur la terrasse, au grand air, et là, dans des -fauteuils cannés, face à un charmant paysage, ils causèrent amicalement. -Peu à peu, les traits d’Ida reprirent leur calme et ses yeux leur -mobilité naturelle, tandis que ses mains se reposaient. - -«Par ce moyen, ma pauvre amie, vous supporterez l’épreuve si lourde, -disait Mathieu; vous savez maintenant où venir; je serai là, toujours. -Rien n’est changé, sauf que vous ne vous sentirez plus malheureuse, que -la moindre blessure sera pansée aussitôt et la parole méchante effacée. -Vous reviendrez souvent, tous les matins si vous le pouvez: un instant, -une heure, plus longtemps... L’après-midi, nous monterons à cheval -ensemble et, plus tard, nous tâcherons de nous retrouver aussi le -soir... n’est-ce pas? - ---Peut-être à pareille heure, demain, mon ami,» murmura-t-elle, quand -elle lui prit et lui serra les mains, au départ, avec une sorte de -ferveur reconnaissante. - -Mathieu remontait dans sa chambre. - -«Et, pour finir, se disait-il, j’y trouve du mécompte, car il est bien -évident que je ne l’aime pas!» - - - - -XXIII - - -La corde oblique s’attachait à un anneau maçonné en terre et à la -fourche d’un vieux chêne de l’orée du bois, dont le tronc ne risquait ni -de plier ni de rompre. Un filet tendu écartait d’ailleurs la possibilité -même de tout accident. Avery Leslie, profitant de l’absence de James -Randal, parti en voyage d’affaires de huit jours à Londres, lui -préparait pour son retour la surprise d’un numéro compliqué mais -surprenant et très propre à exciter les bravos, où, glissant le long de -la corde après en avoir fait l’ascension méthodique, il enfilerait des -bagues dorées sur une lance, tandis que Plug, invisible, produirait, à -l’aide de quel instrument, on l’ignorait encore, un bruit aigu, -affreux, de déchirure, qui durerait autant que la glissade. Leslie -devant fermer d’abord le parasol chinois qui lui servait de balancier -et, par suite, être bien sûr de son équilibre au départ, ce beau travail -exigeait une mise au point des plus minutieuses. - -Une douzaine de spectateurs assistaient aux premiers essais. Cela -passionnait Mathieu qui avait fourni le bois de la lance, un long bambou -très léger, bien en main, que l’on dorerait plus tard. - -«Ce sera joli au soleil et aux lumières, mais si l’on pouvait le faire -au clair de lune, avec des anneaux et une lance d’argent, ou bien en -crevant des bulles de savon! Et puis, songez donc! je porterais alors un -maillot tout noir et une calotte noire sur la tête! - ---Avery! interrompit Mme Randal, il faut attendre le jour où notre -cirque se rendra au pays des contes de fées... - ---Bientôt, Madame, bientôt! Déjà, vous, quand vous dansez... - ---Ce gosse est charmant!» dit-elle à Mathieu. - -La répétition fut peu satisfaisante et Leslie ne tarda pas à se sentir -fatigué. - -«Rentrons, dit-il. Monsieur Delannes, Harland, Plug, aidez-moi donc à -plier le filet. Merci; la corde peut rester, on la retendra, mais, la -nuit, le filet s’abîme.» - -Quelques instants plus tard, Ida s’approcha de Mathieu: - -«Au revoir,» dit-elle. - -Puis elle ajouta secrètement: - -«Rentrez dans une demi-heure: vous me trouverez chez vous.» - -Le filet avait été mis en lieu sûr; Harland et Plug s’éloignaient. - -«Venez-vous avec moi jusqu’au camp? dit Leslie à Mathieu. - ---Bien volontiers, mon cher, et j’en profite pour vous féliciter... Très -réussies, cette montée, cette descente... M. Randal sera content. - ---La descente, oui, on applaudira, on aura l’impression d’étrangler, -d’étouffer, ce qui ravit le public, mais moi, c’est la montée que je -préfère: cela signifie quelque chose... Pendant la montée, je me répète -la chanson dont nous parlions, l’autre soir, et je l’entends. Je quitte -la terre, je m’élève à cause d’elle. Je deviens de plus en plus pur, je -chante cette chanson pour moi-même, je sens que je m’éloigne du mal, que -je monte vers ce qui est beau, vers ce qui est bon, vers ce que chante -ma chanson, et un jour, ou peut-être cette nuit de lune où je serai vêtu -de noir, la chanson m’entraînera plus haut encore, si haut! si haut que -j’atteindrai le ciel, et alors je serai heureux. - ---Vous deviendrez un grand danseur de corde, Avery... - ---Si Dieu le veut... Mais vous voici arrivé. Vous verrai-je demain? - ---Assurément.» - - * * * * * - -Mathieu se dirigea vers son logis où il savait trouver Ida. Il songeait -en marchant. - -«Pourquoi pas une amie, puisque je ne l’aime pas d’amour? Cet enfant est -plus près du grand amour que je ne fus jamais... Je la vois souvent, je -crois l’aimer quand je suis auprès d’elle, mais c’est tout autre chose, -l’amour!» - -Il poussa la grille. - -«Connaîtrai-je l’amour où l’on se sent heureux et libre à la fois?» - -Il entra sur la terrasse. - -«Ida, mon amie!» - -Mme Randal parut... - - * * * * * - -Et ce même jour, comme tombait le crépuscule, une forme fugitive -s’échappa du jardin de Villedon, tandis qu’au fond de la pièce où, -jadis, M. Jacques Mesnard fumait, ironisait et souffrait de la goutte, -un jeune homme pleurait désespérément, la tête dans ses mains. - - - - -XXIV - - -Or, quelques jours plus tard, Sam Harland, assis dans un coin de son -écurie, causait avec Avery Leslie, venu en visiteur. - -«Je les surveille, disait-il, et je suis sûr qu’ils font le mal. Ça ne -trompe pas, mon garçon: quand le ver est dans le fruit, le fruit perd -ses belles couleurs; quand le mal est dans l’esprit, l’œil perd sa -clarté. Ils n’ont plus le regard clair. - ---Ne parle pas ainsi, répondit Leslie; tu ne sais pas: tu juges de -choses que tu ignores. Tais-toi: tu me fais de la peine. - ---Tu penses comme moi, seulement, tu as peur de le dire. Si notre maison -tient debout, c’est à cause d’elle. Elle partie, les murs céderont de -tous côtés, le toit tombera sur nos têtes, et ce sera la désolation. - ---Elle ne partira pas, dit Avery: elle a la charge de nos âmes, elle le -sait. Elle est comme la madone des églises où vont les catholiques: la -madone ne s’en va pas, tant qu’il reste des âmes à sauver. La nôtre doit -nous conduire doucement vers le ciel. Comment pourrait-elle partir? Nous -serions trop malheureux... - ---Oui, dit Harland, au fond du malheur, tout au fond... Mais lui est un -méchant! - ---Je ne crois pas; il me semble que son cœur est pur; il s’est toujours -montré bon camarade; je l’aime beaucoup... Et puis, si une mauvaise -pensée l’a touché, peut-être ne s’en rend-il pas compte: on n’a pas -toujours de la lumière dans le cœur!... Oui, je l’aime beaucoup. - ---Moi, je le déteste et voilà pourquoi je ne le perds pas de vue... -Avery, écoute-moi. Devant Dieu, j’en suis certain: le ver est dans le -fruit.» - -Après quoi, Sam Harland sortit de l’écurie, s’installa sur un banc d’où -il pouvait surveiller le petit domaine qui lui était confié et, refusant -de parler davantage, fuma sa pipe d’un air rageur, tandis que Leslie, un -peu désemparé, allait se promener tout droit devant lui, l’œil vague et -les bras ballants. - - * * * * * - -Et, ce même jour, Joy-for-ever, la caissière, causait avec miss Jones, -la dactylographe, dans le bureau de James Randal parti en voyages -d’affaires. - -«Tout ça, c’est des idées, ma chère! vous avez la tête tournée...» - -Mais miss Jones ne se laissait pas convaincre: - -«Non! non! moi, j’ai des yeux pour voir et des oreilles pour entendre; -d’ailleurs, il suffit de n’être pas aveugle et d’écouter un peu. Ils ont -l’air inquiet, ce qui pourrait s’expliquer autrement, et ils ont l’air -joyeux, ce qui serait tout simple, mais ils ont l’air inquiet et joyeux -à la fois, et voilà où je m’arrête pour réfléchir... Réfléchissez à -votre tour, Joy-for-ever. - ---Je ne sais pas réfléchir: ça fait du mal et ça rend triste. - ---Enfin les autres parlent dans les coins, tout bas, comme s’ils se -confiaient des secrets... - ---Eh bien, moi, j’affirme qu’on ne parle pas dans les coins pour dire la -vérité, parce que la vérité se dit tout haut: on parle dans les coins -seulement lorsqu’on a honte ou que l’on invente un mensonge. - ---Ma chère!... quel âge avez-vous? - ---Cinquante et un ans, au jour de l’Indépendance. - ---Quand vous parlez ainsi, je vous en donnerais douze!» - -Joy-for-ever s’agitait sur sa chaise. - -«Mais regardez donc ses yeux! s’écria-t-elle. On n’a pas des yeux -pareils si l’on fait ce que vous dites!... Et lui, ce bon sourire!... -aurait-il ce bon sourire? Je ne savais pas qu’un Français pût sourire -comme ça!... Oh! vilaine! qui pensez à des choses abominables!... -Vilaine!... j’ai tort de vous écouter!» - -Et Joy-for-ever, frappée, moins par l’odieux de tels soupçons que par -leur absurdité bien évidente, fut prise d’un accès de gaîté, fut saisie, -soudain, d’un rire de délivrance qui la secoua tout entière. - -«Maintenant, je vais revoir les comptes de ce mois, dit-elle en se -levant, car il me manque deux francs soixante-quinze. - ---J’ai encore plusieurs lettres à écrire, répliqua miss Jones; adieu, ma -chère... ma chère enfant.» - - * * * * * - -A la même heure, dans le cirque désert, bâtisse de fortune dressée au -fond du camp, John Plug errait, vêtu d’un large pantalon de clown, très -ridicule, et du veston fort convenable qu’il mettait pour se rendre au -village. Il tenait à la main et balançait un sac de toile. Ayant fait -d’abord le tour des gradins, il inspecta soigneusement les issues, -regarda de tous côtés et ne descendit dans la piste que bien certain de -n’être pas dérangé. Alors, sur le tapis couleur de crottin clair, il -vida son sac d’où tombèrent cinq boules de bois doré. - -«Cinq, dit-il... Pas plus, pas moins: le jeu de quatre est trop facile -et jamais je ne réussis le jeu de six. Il faut que j’en prenne cinq, -pour l’équité... Quand on doute, qu’on hésite, qu’on se sent malheureux, -voilà le bon moyen. Je vais essayer.» - -Il cueillit les cinq boules, successivement, et les jeta en l’air pour -juger de leur poids, puis il les regarda, tombées à ses pieds. - -«Je commence!» - -John Plug parle à voix haute... à qui donc s’adresse-t-il? - -«Si je dure le temps d’un numéro ordinaire, cela prouvera que nous avons -tous dans notre bouche une langue venimeuse et que nous méritons le -fouet et le cachot... Mais alors, rien ne change pour elle. Si je rate, -eh bien, je souffrirai plus à mon aise... Oh! l’éclairage est vraiment -mauvais... Tant pis! A d’autres heures, je ne serais pas seul... Oui, je -commence.» - -Et John Plug, debout au centre de la piste, se met à jongler de façon -burlesque avec les cinq boules de bois doré, se retournant par de -brusques secousses, et sans cesse dansant. Les cinq boules montent, -s’envolent, redescendent; elles ne touchent les mains expertes que pour -en rejaillir; elles ne se choquent pas: elles dessinent au-dessus de la -tête de Plug une arcade feinte, en mouvement, et Plug sourit, se -tortille, esquisse des ronds de jambe comiques et de monstrueuses -grimaces, tout en ne quittant pas des yeux ses boules bondissantes, mais -il n’ose simuler, comme il fait en public, aux soirs de gala, un geste -maladroit, si drôle!... Il ne joue que le jeu seul, il ne risque pas de -fantaisie superflue. - -Voici que la durée d’un numéro est presque atteinte. Jusqu’à présent, -nul accident, nulle bavure, travail parfait. Il ne reste qu’à relancer, -d’un tour de poignet plus vif, cinq fois répété, les cinq boules, quand -elles passeront, et à les recevoir toutes cinq dans le sac vite saisi... -La première part, et la seconde... voici la troisième; déjà l’arcade -mouvante se surhausse; la quatrième boule jaillit... et soudain, en se -baissant pour prendre le sac de toile, Plug trébuche, il va tomber... -pourtant il poche la première boule, sitôt la cinquième partie; les -trois autres qui volaient sont au fond du sac; tout en cherchant à -retrouver son équilibre, car maintenant il tombe, ses bras se tendent, -puis il lâche d’une main le rebord de toile et de l’autre il quête la -chute attendue... il est tombé... n’importe! cette cinquième boule qui -vient de signer en l’air le paraphe de son ouvrage, il la touche, il la -tient, il l’a... mais, dans le même instant, elle lui échappe, elle -glisse entre ses doigts! - -Assis sur le tapis du cirque désert, les jambes croisées, Plug, devant -le sac où reposent quatre boules seulement, Plug, la tête basse, le -souffle court, se livre à une méditation douloureuse. - -«J’ai tenté l’épreuve, murmure-t-il, ai-je réussi? non, c’est raté... -pas tout à fait, cependant. Mais je ne puis dire que j’ai réussi: on -n’aurait pas applaudi, ou bien par charité... Alors... que fait-elle? -que pense-t-elle?... A qui pense-t-elle?» - - * * * * * - -Pendant que John Plug interrogeait à sa manière le destin, M. et Mme -Hourgues se promenaient sous bois et causaient en longeant le ruisseau. - -«Sincèrement, Jérôme, je crois que nous nous inquiétons à tort. Notre -ami a le cœur trop bien placé pour agir comme tu le supposes. Il a -rencontré quelqu’un qui le séduit, qui l’étonné, qui l’amuse, dans ce -pays un peu désert, et il passe beaucoup de son temps auprès d’elle. -Nous ne pouvons rien dire de plus. - ---C’est à cause de cette solitude dont tu parles que les façons de -Mathieu me troublent et me gênent. Que signifie cette exaspération si -vite tombée? Représente-toi son entourage parisien avant qu’il ne vînt à -Villedon: la vie qu’il menait là-bas, et ce qui la remplace. Il n’a rien -de l’anachorète... Qu’il eût fait une lourde sottise ne m’étonnerait -guère. - ---Plus qu’une lourde sottise: une lourde faute, une mauvaise action, et -de cela notre ami est incapable. - ---Ma petite Alice! parce que nous partageons une heureuse expérience -conjugale, ne jugeons pas trop vite les autres à ce point de vue tout -personnel. Mathieu connaît mal les femmes, il ne les connaît même pas: -il a eu quelques aventures flatteuses... S’emballe-t-il aujourd’hui -comme il faisait jadis, ou bien, est-ce l’amour? Les deux hypothèses -seraient très regrettables assurément, mais la seconde m’épouvante. - ---Jérôme, comment te permets-tu de parler ainsi!... Qu’elle me déplaise, -je ne te l’ai pas caché, mais pourquoi en faire une personne frivole, -pis encore? Singulière, bizarre même, peut-être a-t-elle des qualités -profondes que nous ne soupçonnons pas et qu’il a découvertes... -Jouerait-il avec une femme qu’il aime? non. - ---L’aime-t-il?... voilà! - ---Et il s’agit d’un ami intime! c’est de notre meilleur ami que nous -disons ces choses affreuses!... Jérôme, j’ai vraiment honte, tout à -fait. - ---Le camp bourdonne de petits bruits incertains qui finissent par -m’atteindre; on s’agite, on est anxieux; des rumeurs naissent chaque -jour et se détruisent pour renaître le lendemain: il se montre si -imprudent! Ces braves garçons du camp ne sont plus les mêmes: l’un a -l’air embarrassé, l’autre paraît nerveux, tous semblent distraits de -leur vie quotidienne par quelque chose que je ne sais pas, qui me -consterne... Alice, je voudrais beaucoup me ranger à ton avis, mais j’ai -peur que tu ne te trompes, j’ai peur que lui aussi ne se soit trompé, -lui que nous aimons tant!» - - * * * * * - -Enfin, le soir de ce même jour, Octave Boucbélère et Rachel, son épouse, -après un repas arrosé de vin rosé et d’un armagnac de qualité qui leur -appartenait en propre et dont ils ne se vantaient pas, furent amenés à -l’échange de quelques confidences. Cela dura peu et la causerie -familière se muait, dès la sixième réplique, en scène de ménage. - -«Je la comprends, avait dit Rachel: il est bien de sa personne. - ---Oh! tu sais... les rouquins... - ---Blond roux, tout au plus... Un joli garçon. - ---Mais... je le félicite.» - -Il baissa la voix. - -«Une belle femme. - ---Octave!... - ---Et pas si maigre qu’on pourrait croire!» - -La noise conjugale était amorcée. - - - - -XXV - - -C’est l’automne sur Villedon, un merveilleux après-midi d’automne. La -vue que l’on a des fenêtres de sa chambre sur le bois jaunissant à peine -plairait à Mathieu s’il pouvait s’intéresser aux spectacles du monde, -mais en ce moment ses yeux ne regardent nulle part, ses yeux ouverts ne -reçoivent rien de la beauté des choses, ils sont plus fermés que sous le -poids du sommeil. - -Un pas léger, la porte s’entre-bâille. Une voix douce s’excuse -tendrement: - -«Vous m’avez attendue? - ---Je vous attends toujours... - ---Comme d’habitude, des questions stupides, au dernier instant: il veut -savoir ce que je pense du départ de la troupe, vers la fin de ce mois; -il propose une saison d’hiver dans le Midi... Ah! que le cirque aille -faire sa saison en Sicile ou en Finlande, que m’importe: je saurai -toujours m’échapper! Le soleil, je le trouve ici, Mathieu, auprès de -vous.» - -Ils s’entretiennent d’eux-mêmes, d’abord; elle décrit son espoir, elle -dit sa joie; il répond en souriant; elle lui prend les mains. - -«Je veux que vous le compreniez: malgré les entraves, malgré tout ce qui -m’enchaîne là-bas, tant d’heures chaque jour, je me sens libre! Votre -seule présence me rend libre et le désir et la promesse d’une prochaine -rencontre. C’est une autre femme qui agit, qui parle quand vous êtes -ailleurs, mais c’est la même qui pense à vous. Parfois un peu -d’agacement, un sursaut que je réprime... alors je me dis: quelques -minutes encore, patientons encore quelques minutes, et je serai libre! -je le trouverai dans sa chambre, je reverrai son bon sourire, son bon -regard et j’entendrai sa voix! Pour ce bienfait, ce n’est rien que -j’endure. Et j’accomplis ma besogne, scrupuleusement, je reçois des -ordres, je discute avec Joy-for-ever, peut-être avec Boucbélère, sans -dégoût, presque sans hâte, sachant ce que je sais. - ---Ma précieuse amie, cela ne vous empêche pas de souffrir par ma faute! -Lorsque j’y songe, et j’y songe sans cesse, je m’en désole. Je me dis -que je suis allé vers vous pour vous faire souffrir encore: comment n’en -aurais-je pas de la peine? - ---Oh! mon libérateur!» - -Ses yeux brillent, ses bras se tendent... - -«Tu ne vois donc pas que je suis heureuse!» - -Phrase jaillie du tréfonds d’elle-même, expression de tout son être, -aveu de sa raison de vivre; le radieux visage, le regard transparent, -l’accent pathétique de la voix, ce geste implorant qui promet, qui -remercie et jusqu’au tremblement des lèvres humides l’affirment sincère, -cette phrase, et Mathieu le comprend bien... et Mathieu tâche de -détourner son esprit de l’évidence qui s’impose comme une lumière de -plein jour, mais il ne trouve nulle ombre où se recueillir, aucun -retrait obscur où se livrer au doute, nul refuge où se donner un délai: -Ida Randal l’aime d’amour, aujourd’hui, à cette heure, à ce moment -présent, ici, d’un grand amour qui la transfigure et qui, tant que son -cœur saura battre, durera. - - - - -XXVI - - -On ne vit pas impunément avec des êtres faits autrement que soi, qui -sentent, pensent, réagissent et s’expriment d’autre façon que soi. On -finit par subir leur influence, on se pose des questions bizarres, au -demeurant très ridicules, on est troublé, sans se l’avouer encore, et -puis, surtout, on a un peu peur et l’on ne sait au juste de quoi, mais -un homme perdu dans une foule étrangère n’a-t-il pas, loin de tout -péril, ces mêmes mouvements de peur insidieuse et sourde? - -Mathieu fréquentait toujours ses amis du cirque, assidûment. De chacune -de ses visites, il revenait inquiet: ces gens n’étaient plus les mêmes, -du moins en jugeait-il ainsi. - -Sam Harland avait perdu ce ton de familiarité fruste et forte, si -plaisant. Il mettait moins d’enthousiasme à discourir d’équitation -savante et de voltige; il gardait ses secrets par devers lui, comme si -l’enquête amicale de Mathieu fut devenue indiscrète. - -Avery Leslie prenait depuis quelque temps une mine étrange: pâle, les -yeux battus, le regard incertain, son expression semblait parfois -égarée. Sa fièvre coutumière qui charmait Mathieu se doublait d’une -fièvre nouvelle: on l’eût dit pénétré d’angoisse, bouillonnant de -pensées obscures, et ses paroles ne suffisaient pas à rendre ce que, -manifestement, il voulait expliquer, ce dont il voulait tant se -délivrer!... De quelle étreinte presque douloureuse il serrait les mains -de son ami, à l’arrivée, au départ! - -Et, sur un plan tout autre, que signifiait aussi ce détail absurde: -chaque fois que Mathieu rencontrait Joy-for-ever, elle faisait d’abord -une grimace, celle de quelqu’un qui retient avec peine sa gaîté. Le -visage rond en était tout bouleversé, des lèvres à ce point pincées ne -convenant pas à de telles joues; et tout à coup, n’en pouvant plus, -Joy-for-ever éclatait de rire, d’un joli rire frais, puéril, plein -d’évidence, d’ailleurs inexplicable, qui n’avait rien d’un rire de -moquerie et qu’elle interrompait, le plus souvent, par une fuite -précipitée, en balbutiant de vagues excuses. - -Boucbélère affectait maintenant des manières goguenardes qui frisaient -l’insolence, et Rachel, une retenue dédaigneuse de femme très «comme il -faut». - -Plug non plus n’était pareil: il se répétait, contant éternellement la -même histoire de numéro raté qu’il ne réussirait jamais plus, et se -plaignant du sort avec amertume, sur un mode lassant de vieillard -diminué qui rabâche. - -Seul James Randal n’avait point changé. - -Mathieu s’était vu forcé de causer deux fois avec lui, longuement, -depuis son retour de Londres, Randal l’ayant rencontré par hasard et -retenu. Conversations singulières d’où se dégageait une gêne affreuse, -car il s’agissait de la bonne influence que Mathieu pouvait prendre sur -les hommes de la troupe, étant donnée la sympathie évidente qu’il leur -inspirait, et le chef l’en remerciait déjà. - -Même calme, même fermeté grave dans ses propos, lorsqu’il décrivait sa -lourde tâche, la dépendance de tant d’âmes guettées par le péché, par -toutes les formes du mal. Il fallait instruire ces êtres, souvent si -jeunes et que le spectacle du monde ravissait, il fallait leur montrer -Satan sous mille déguisements et travestissements, quelques-uns même -comiques, afin qu’ils pussent toujours le reconnaître. - -«Faire le mal, cela se pardonne quand on ne vous a pas explicitement -interdit de toucher au fruit de cet arbre, quand on ne vous a pas bien -montré l’arbre et son fruit. La faute irrémissible est celle où l’on est -amené par désir, les yeux ouverts et la conscience avertie. Pour ce -péché-là, l’homme connaîtra les peines éternelles, les hautes flammes -que rien ne rabat, que rien n’assouvit.» - - * * * * * - -De retour chez lui, Mathieu s’aperçoit que le souvenir de ces heures -passées au camp ne s’écarte ni par un geste, ni par une plaisanterie. -Parler de morale protestante pour s’en moquer, fût-ce avec des mots -d’esprit, cela est vraiment trop facile et tout à fait insuffisant. - -En quoi ses camarades montraient-ils de la raideur, cette austérité -sinistre que la caricature habille de noir et d’un col blanc? N’a-t-il -pas ri, en leur compagnie, aisément, librement? Ses rapports avec eux ne -gardaient-ils pas, jusqu’à ces derniers jours, une parfaite -désinvolture, et leur ouverture de cœur, fallait-il la compter pour -rien? Morale protestante: morale ridicule... cela se dit; cela ne se -sent plus, maintenant. - -Et Mathieu repensait à ces hommes qui lui paraissaient avoir changé de -figure. Que savaient-ils? que pouvaient-ils soupçonner? Au fond de -leurs yeux, il lisait un reproche, non pas ce reproche hautain du sage -qui détient la vérité et s’en croit le gardien officiel, mais plutôt -celui de la bête fidèle à qui l’on a fait une injustice, à qui l’on a -refusé son dû, et qui n’a qu’un regard pour exprimer sa douloureuse -surprise à l’être qu’elle estimait de vertu peu commune. - - * * * * * - -Gêne, gêne insupportable à quoi se mêlent de la colère, par instants, un -agacement cruel et, surtout, pour mieux préciser, de la mauvaise humeur -vulgaire dont la qualité basse rappelle les sentiments de quelqu’un qui -a commis une lourde gaffe et s’en mord les doigts jusqu’au sang. - -Les paroles de Randal venaient encore augmenter son désarroi. Le -péché... une idée pour gens pieux, pas pour lui. Et cependant, cette -idée rôdait alentour, imprécise mais présente. A peine Ida était-elle -partie, le laissant seul, que cette figure surprenante la remplaçait, -s’installait, se mettait à son aise. Elle ne l’obsédait pas trop, en -somme: elle ne se manifestait que de temps à autre, par un tiraillement -de cœur, une rougeur subite, une impatience de l’esprit qui se détourne. -Elle s’occupait à sa besogne de façon discrète; elle se contentait -d’être là, de rester là. - - - - -XXVII - - -Par prudence, il accepta l’invitation, ne voulant point paraître se -désintéresser du Randal Circus. - -«Mais oui, très volontiers, Boucbélère.» - -Celui-ci dut cacher son étonnement sous un large sourire. - -«Dans la petite salle du fond... nous serons seuls avec mes élèves. Vous -les avez peu vus; je vous les présenterai. Ah! les pauvres! ils méritent -bien qu’on les aime un peu. Ils rendent de grands services au cirque et -on ne leur en sait aucun gré; pourtant... - ---Affaire entendue, dit Mathieu: ce soir à sept heures et demie.» - -Pour finir sur un mot spirituel, Boucbélère assura que l’habit n’était -pas de rigueur. - - * * * * * - -Prendre un repas en compagnie d’Octave, de Rachel et de quelques -monstres n’offrait rien qui pût plaire à Mathieu, mais il s’était -engagé, il irait donc. - -«Par ici, mon bon ami, dit Boucbélère, deux heures plus tard, en lui -ouvrant la porte. Soyez le bienvenu et croyez que mes élèves sauront -apprécier l’honneur que vous leur faites.» - -Il sentait l’ail à plein nez, il suait, plus abject que de coutume en sa -rondeur courtoise. - -Mathieu se trouva dans une petite salle où la table du repas était -dressée. Rachel tournait autour, affairée comme s’il se fût agi d’une -cérémonie importante; même elle posa au centre un vase débordant de -fleurs des champs et de feuillages roux. Elle accueillit Mathieu par des -phrases équivoques dont on ne pouvait dire si elles étaient sirupeuses -ou vinaigrées. A ce moment, Boucbélère donna le signal par une sonnerie -et les monstres entrèrent. - - * * * * * - -Un beau cauchemar, assurément, un cauchemar de choix, aggravé par le -sourire paternel du gros Toulousain... Ils s’assirent et, par charité, -sans doute, Mathieu fut placé entre Octave et son épouse... Oh! qu’il -eût aimé fermer les yeux! oh! qu’il eût aimé prendre la fuite!... - -Rachel venait d’installer à sa droite, sur une haute chaise d’enfant, un -nain difforme et chauve, très bavard, petit paquet gris de laideur -concentrée, dont les yeux de grenouille donnaient le frisson. - -Puis se présentait l’homme poilu: sa barbe l’inondait d’un vaste flot -roux, partiellement recouvert d’une serviette, et que la double chute -des moustaches épaisses élargissait encore. Son crâne flambait comme un -bûcher résineux, ses grosses pattes poilues de roux étonnaient moins que -sa face où se devinaient à peine, dans un tapis de poils, la ligne des -lèvres et deux petits yeux noirs. - -Plus loin, l’homme bleu, très normal par ailleurs, se contentait d’être -bleu, d’un bleu indélébile d’ardoise que rien n’expliquait, car cette -maladie de peau ne le faisait pas souffrir. Il était bleu, tout -simplement, congénitalement bleu; il s’en vantait comme une femme d’être -pâle. - -Son voisin, dont la figure exprimait une tristesse infinie et une atroce -lassitude, dépassait de plusieurs centimètres la taille réputée du géant -russe Pétroff. Manifestement, il ne savait que faire de tout ce corps; -chacun de ses gestes encombrait; il s’en rendait compte: cela n’est -guère divertissant ni honorable de jouer tous les jours le rôle de -l’éléphant introduit dans une maison de poupée. - -L’homme élastique, à sa droite, n’offrait rien de très stupéfiant, au -premier regard, mais son épiderme (par quelle fantaisie de la nature?), -mal collé à sa chair, était extensible: il pouvait en tirer les plis -plus aisément qu’on ne pince un tissu de caoutchouc... geste affreux que -suivait le bruit d’une claque étouffée. - -On admirait ensuite l’homme maigre qui, à coup sûr, avait passé de longs -mois juché sur une colonne en plein désert. Il accentuait ce -décharnement par des vêtements lâches et l’entretenait par un régime -d’abstinence très surveillé. - -L’albinos, bien modeste, bien effacé, faisait mal à voir, à cause de sa -figure blême de cochon d’Inde, mais il ne retenait guère l’attention -pour peu que son voisin parlât... - -Quelle voix! elle déchirait l’oreille et, s’il criait, on songeait à -quelque locomotive en mal d’enfant. «La voix la plus perçante du monde» -annonçait le programme du cirque... Son moindre murmure avait quelque -chose de strident. - -A côté de lui, deux adolescents blêmes inquiétaient d’abord, -épouvantaient bientôt; si près l’un de l’autre, trop près, embarrassés -par cet extrême rapprochement, ils bougeaient peu: ils n’osaient, -semblait-il. Une ressemblance étrange les unissait, les confondait: des -traits, une expression, un regard pareils; mais autre chose leur -interdisait de se désunir. Liés, dès leur naissance, par un pont de -chair commune, ils ne se sépareraient que sous le couteau du chirurgien. -On attendait la mort de l’un d’eux avant d’engager cette libération: on -ne divise pas de gaîté de cœur un capital aussi productif. Pour -l’instant, Ralaô et Paraô, venus de Sumatra, par delà les mers bleues, -assis sur un même banc, soufflaient, de leurs deux bouches semblables, -sur deux cuillerées de soupe chaude et tenaient les cuillers l’un de la -main gauche, l’autre de la droite, pour ne pas se gêner. - -Monstre interne ou, du moins, monstre discret que Mathieu connaissait -déjà, Reginald Howe possédait la faculté rare d’ingurgiter, sans peine -apparente, un nombre étonnant de litres d’eau. Il avalait aussi des -poissons rouges, des grenouilles, voire une courte anguille, puis il -rendait le tout, bêtes et liquide, en bon état. Il faisait, à chaque -tournée du cirque, la joie des enfants; par malheur, son exemple, -disait-il, les incitait à s’abreuver secrètement au pot à eau de leur -chambre. - -Enfin, près de Boucbélère, et dernier exemple phénoménal de la réunion, -trônait l’homme nourrice: un homme, certainement, (il caressait des fils -noirs d’authentique moustache), mais dont la poitrine simulait une -couple de seins plantureux, vides de nourriture et cependant plus -gonflés, sous la mousseline qui les voilait par décence, que les -célèbres mamelles de la chèvre Amalthée. - - * * * * * - -Mathieu mangeait en silence, luttant contre ce dégoût, cette peur, cette -pitié sèche qui l’obsédaient. De temps en temps, Rachel lui parlait à -l’oreille, Octave lui faisait des confidences, donnait à voix basse un -renseignement spécial et vilain que Mathieu ne demandait guère. Il -répondait par quelques mots polis puis se taisait, mais il ne pouvait -s’empêcher de regarder encore, un à un, ses étranges commensaux. - -Plus que leur difformité, leur solitude le glaçait d’épouvante... -Abominable solitude: l’un est seul sous son poil, un autre sous sa -graisse, un autre dans son squelette maigrement recouvert; cet autre, -emprisonné dans le bleu de son épiderme, n’est pas plus seul que celui -qu’une arbitraire subversion d’estomac particularise; l’homme -gigantesque reste seul comme le trop petit; une voix à ce degré -inhumaine étonne, repousse autant que des yeux roses ou une peau en -caoutchouc, et ne sont-ils pas isolés déjà par un irréalisable désir de -solitude, ces deux êtres condamnés à toujours vivre ensemble? - -Boucbélère se pencha vers Mathieu: - -«S’ils étaient douze, dit-il à petit bruit (mais je ne puis compter -Ralaô-Paraô que pour un seul: il n’a pas d’autre valeur!) s’ils étaient -douze, je les appellerais mes douze apôtres.» - -Surpris par cette fine remarque, Mathieu voulut piquer le gros homme en -l’assurant que sa collection ne serait en rien déparée pour peu qu’il -consentît à tenir en personne le rôle dégradant du douzième. Réflexion -faite, il rengaina la pointe inutile; d’ailleurs, Octave se levait pour -illustrer par quelques affectueuses paroles la fin prochaine du repas. - -Un frisson d’attente courut sur l’assemblée et Mathieu vit que les yeux -des convives ne quittaient plus, au centre de la table, le pot fleuri -que l’orateur désignait du doigt... - -«Ces fleurs, ces simples fleurs, mes amis, ce feuillage d’automne... -nous ne pouvions trouver mieux: est-il des fleurs plus précieuses que -celles de nos champs, de nos buissons?... Les riches, les heureux de ce -monde ont des fleurs de serre; nous, les humbles, nous cueillons nos -bouquets au sein de l’herbe, humide encore de rosée...» - -A ses heures, Octave ne manquait certes pas de poésie. - -«Or, vous savez ce qui nous réunit, ce soir: une même pensée de respect -et d’amour...» - -Rachel pinça les lèvres et fit semblant d’avoir perdu son rond de -serviette, mais autour d’elle tous les regards se levaient vers Octave, -tous les visages souriaient, attentifs et rayonnants. - -«Touchant anniversaire de sa naissance!... elle sait que nous le fêtons -et souffre à coup sûr de ne pas présider nos agapes. Mais elle a des -devoirs qui la retiennent, des devoirs graves... elle ne pouvait pas. -Néanmoins, pour distinguer ce repas familial, M. Delannes a bien voulu -se joindre à nous... Remplacer l’absente? non pas! ni la faire oublier, -mais l’honorer simplement, telle fut son intention... telle fut votre -intention, n’est-ce pas, monsieur Delannes?» - -Mathieu acquiesça par un muet salut... - -Comme la porte était loin, de l’autre côté de la table! - -«Je termine donc en vous invitant tous à crier: «Vive notre Directrice.» - ---Vive notre Directrice! hurla un chœur sonore que la voix perçante -dominait de haut. - ---Très bien, pensait Delannes; très réussie, l’allusion; très délicate, -la mise en scène... Tant pis! j’en ai assez!» - -Il se leva. - -«Messieurs, dit-il, je vous quitte pour aller fumer une cigarette au -dehors... Bonsoir. - ---Grand Dieu! je me lève aussi, s’écria Rachel: nous ne sommes plus que -treize!...» - - * * * * * - -Mathieu rentrait chez lui, lentement. Il se sentait seul, plus seul que -d’habitude. Il ne pouvait songer à Ida Randal sans rougir: il revoyait -les monstres transfigurés à son évocation. Il s’imaginait cette femme -salie par leurs regards, cette femme qui lui appartenait, qui, de toute -son âme, l’aimait, et qu’il n’aimait pas. - -«Mais... demain? songeait-il. Demain?» - -Trouble sinistre, nuit épaisse où l’on s’égare... Une pensée unique -brillait dans ce labyrinthe d’incertitude, la plus cruelle: - -«Je ne pourrai ni la fuir, ni la rejeter loin de moi... Non... Alors... -demain?» - - - - -XXVIII - - -James Randal écoutait depuis un quart d’heure, immobile, muet, sans du -tout laisser voir ce qu’il pensait. Accoudé, il tenait sa tête dans ses -mains et, de temps à autre, levait seulement les yeux. - -Assise devant lui, Rachel Boucbélère parlait beaucoup et vite, rendue -nerveuse par ce calme. Octave n’eût pas écouté ainsi! Un flot malsain -coulait de ses lèvres peintes, comme d’une source impatiente, avec des -bouillons et des mousses et de subits engorgements. Elle se hâtait, -ayant peur du moment où le chef parlerait à son tour; elle bouchait les -trous de son bavardage empoisonné par de brèves exclamations de regret, -de douleur, d’étonnement, et par des gestes expressifs. Elle s’affolait -un peu: Randal n’avait rien répondu que, par deux fois, très bas, très -clairement: «Taisez-vous, Rachel, et sortez!» Un mur, James Randal -faisait l’effet d’un mur froid, tout droit, tout nu, au pied duquel se -tortillait une sordide bête punaise. - -Il répéta, sur le même ton tranquille: - -«Taisez-vous, Rachel, et sortez!» - -Suffoquée, elle tendit vers le ciel ses bras grelottants de bracelets: - -«Dieu m’est témoin!...» - -Puis, cette invocation lui restant pour compte, en quelque sorte, elle -ajouta, par dégoût d’être si mal comprise: - -«Bien! bien! mettons que je n’aie rien dit! Néanmoins, je ne veux pas -que l’on me chasse, que l’on me flanque à la porte, simplement parce que -je fais mon devoir!... Ah! non! une honnête femme courbera la tête, -quelque temps, mais un jour vient où il faut qu’elle la relève, où elle -proteste. J’en suis arrivée là: je proteste! l’indignation m’étouffe, -monsieur Randal... m’étouffe! Oh! je sais: Octave et moi n’appartenons -pas officiellement au «Randal Circus»; d’un trait de plume, vous pouvez -nous jeter à la rue! N’importe! nous sommes de cœur avec ce corps -d’élite; ce qui le touche nous touche aussi et, de façon plus vive, plus -douloureuse, quand il s’agit de ce qui le diminue au point de vue de la -moralité.» - -James Randal s’essuya le front. - -«Trois fois, je vous ai dit de vous taire. - ---J’ai attendu, par crainte de commettre une injustice; j’ai attendu -peut-être trop longtemps. Maintenant, il n’y a plus de doute, on est -forcé de voir, à moins de se fourrer la tête dans un sac. Ma conscience -le déclare, ma conscience me fait des reproches... sanglants, monsieur -Randal! je finirais par me sentir moi-même coupable, tant ma conscience -s’insurge! - ---Votre... conscience... ah! - ---Je vous ai tout expliqué: mes premiers soupçons, que j’écartais en -haussant les épaules, mes premières certitudes... Je vous ai apporté les -preuves! Oui, j’ai beaucoup souffert, mais pour une femme vraiment -honnête, il n’y a pas de... pas de compromission possible: il faut -marcher! Et puis...» - -Quelque chose de très émouvant lui restait dans la gorge. - -«Et puis, on vous aime tant! je vous aime tant! Vous êtes le grand chef -à qui l’on ne doit faire de mal sous aucun prétexte... Alors, moi, je -vous défends! - ---Vous m’aimez à ce point!» - -Se sentant écoutée, Rachel ne prit pas garde à l’horrible expression de -cette bouche, tordue soudain par l’ironie, et poursuivit avec plus -encore de ferveur: - -«Vous ne le saviez pas?... Que l’on est mal payé, en ce monde, de son -dévouement! Au moins, si je me trouvais seule à avoir deviné tout cela, -le scandale serait évité, mais chacun l’a vu, plus ou moins bien, comme -il peut le voir: chacun en est, à présent, convaincu, sauf les aveugles -et les sourds; chacun le répète, le soir, à voix basse. - ---Rachel, vous... - ---Aucun n’a eu le courage de parler franc, de parler haut; moi, j’ai eu -ce courage... - ---Ce courage ignoble! - ---Monsieur Randal, on ne s’adresse pas ainsi à une femme! - ---Sortez! sortez vite! - ---C’est bon... encore une fois, mettons que je n’aie rien dit, mais -n’oubliez pas que, demain, si vous ne prenez pas des mesures, toute la -troupe se lèvera comme un seul homme et se mettra à crier. Alors, vous -serez bien obligé d’entendre; il valait mieux ne pas vous boucher les -oreilles, aujourd’hui. - ---Rachel!... je vais vous... expulser, moi-même! - ---Ne vous donnez pas cette peine: je me retire; vous réfléchirez.» - -M. James Randal reste seul. - - - - -XXIX - - -Randal se réserva trois heures, durant chacun des trois jours suivants, -pour «réfléchir», comme le lui conseillait Rachel, c’est-à-dire pour -prier. Le reste du temps, il fit honnêtement de son mieux en vue de -n’inquiéter personne: il s’occupait de la troupe, sortait et rentrait, -travaillait dans son bureau et dans le camp, tâchant de garder son calme -extérieur et de ne rien changer à ses paroles, non plus qu’à ses gestes -ordinaires. Parfois seulement, il se plaignait de mal dormir et de -souffrir beaucoup de la tête, pour expliquer une fatigue hagarde, trop -visible en vérité. - -Toute sa journée s’employait de cette manière. Les trois heures -quotidiennes prises sur sa nuit, il les passait en oraisons. Il priait -et, tout de suite, se retrouvait seul, car Dieu se refusait. C’était -affreux, cet éloignement soudain du Seigneur, au moment même où il le -suppliait avec la plus fervente passion! Sa volonté, son intelligence, -sa douleur et sa foi se composaient en une seule prière qui l’emportait -d’abord au ciel, d’un vol sûr. Il frappait à la porte de Dieu, mais la -porte restait close; il la battait, pour ainsi dire, mais la porte -battue ne s’ouvrait pas: on ne force pas la porte de Dieu. Son -imploration, il la criait par la voix de l’âme... Il eût aussi bien -imploré la nuit ou battu l’ombre. - -Le troisième soir, il fut près de renoncer. Puisque le Seigneur ne -voulait pas l’écouter, puisque le Seigneur était sourd, du moins -pouvait-il espérer une aide indirecte? Est-ce que Dieu lui permettrait -d’user utilement des moyens dont tout homme dispose: méditation -soutenue, scrupuleux examen? Mais, livré ainsi à lui-même, privé du -secours d’en haut, saurait-il éviter celui qui toujours rôde, qui -peut-être veillait, à cet instant même, flairant une proie, et qui ne -manquerait pas de lui tendre quelque piège? Il se sentait déjà pris, se -débattant sous la griffe méchante... Alors il se jetait à genoux, de -nouveau, sans rien obtenir. - -Randal n’est plus qu’une pauvre créature misérable que le grand vent de -tempête secoue, qui marche à l’aventure, sans guide et sans soutien, -aveuglé par la tourmente, menacé de se perdre absolument et pour -toujours. Ces quelques dernières conversations avec les hommes de la -troupe lui ont appris tant de choses! On ne lui disait rien de précis, -mais il devinait les paroles retenues, en observant la gêne des regards, -les réponses maladroites à des questions tout à fait banales, les -protestations de fidélité qu’il ne demandait pas et comme un témoignage -nombreux de dévouement que rien ne motivait de façon particulière. - -Du fétide vomissement de Rachel, il se détournait avec dégoût. Plus -tard, il débarrasserait la troupe d’elle et d’Octave. S’il ne le -faisait pas aussitôt, c’était encore par prudence, pour ne pas éveiller -l’attention, et aussi par le sentiment qu’aujourd’hui il aurait l’air de -se venger. Il remettait donc cette exécution à demain. Oui, tout ce -qu’elle avait dit d’une voix si sournoise, il l’écartait d’emblée, -sachant ce que valait l’aune de sa sincérité; mais ce que les autres ne -disaient pas, n’insinuaient pas, ne suggéraient pas, cette plainte -commune, muette et tout involontaire, pouvait-il l’écarter de même quand -il en était touché? Cependant, l’aurait-il entendue si Rachel ne l’avait -préparé à l’entendre? Devinant quelque malaise, il se serait dit que la -troupe, énervée par un long repos si rarement coupé, avait besoin de la -fatigue d’une tournée longue et laborieuse qu’il eût arrangée aussitôt: -cela se règle en deux heures d’étude, avec une carte, des guides et des -indicateurs de chemins de fer, mais la question se présentait -différemment, des décisions plus pressantes devaient être prises, -l’une, tout d’abord, celle-ci, celle qui, sans l’aide du Seigneur, se -refusait. - -Et, soudain, un grand frisson le parcourut, le fit vibrer de la tête aux -pieds: une image s’offrait à lui, vivante, humaine, séduisante, qui -respirait, dont il voyait le sein se soulever, dont il voyait les -paupières trembler et les bras se tendre, qu’il voyait... ah! qu’il -voyait trop bien! qu’il voyait nue, couchée, et la bouche entr’ouverte -par le plaisir. - -Il aimait Ida d’un amour reconnaissant et fort. Elle lui avait vraiment -enseigné la vie. D’une adolescence austère, rien de pénible ne demeurait -après le premier baiser. Cette femme, Dieu lui-même l’avait choisie -entre toutes, la lui avait donnée; don inespéré que Randal tenait pour -la consécration divine de son effort, la récompense d’une jeunesse aride -et difficile, assaillie de tentations diverses, semée d’embûches, où le -bon serviteur n’avait pas succombé. - -Or l’image palpitante, étendue sur le lit de leurs amours, poussa comme -un gémissement tendre, et Randal rougit tout à coup, devint pourpre, -serra les poings. Avec cette plainte équivoque, l’apparence s’était -évanouie, mais il en gardait un souvenir trop présent, trop immédiat, -trop brûlant aussi: ton de la chair flexible, son de la voix émue, -parfum... - -Ida lui appartenait! l’autre la lui a prise, après combien d’intrigues -honteuses et par quelles innommables séductions! Il en pâtira, et sans -retard: tout de suite! Randal se sent fort, bien musclé, bien entraîné; -l’autre, plus jeune, pliera vite sous le poids de son bras abattu, et -James Randal, debout, grandi par une colère primitive, ébauche le geste -armé de la massue qui jette bas. - -C’est bien là ce qu’il craignait: celui qui, dans l’ombre, attend -toujours le moment propice vient d’intervenir... Lutte cachée, lutte -froide et furieuse, d’autant plus âpre qu’elle se révèle moins... Mais -voyez! les hauts poings meurtriers restent en suspens; les poings serrés -s’entr’ouvrent; les poings de James Randal sont deux mains jointes qui -demandent grâce. - - * * * * * - -L’heure qui suivit fut horrible, agitée de courants obscurs, de -tourbillons et de remous, soulevée parfois d’une puissante marée -bourbeuse, puis, en quelque sorte, vidée par le brusque reflux; mais, -néanmoins, il sent une lueur de raison éclairer son esprit et sa volonté -renaître, soumise, repentante. Il se bride, il se tient de court: il -doit se vaincre. - -A-t-il étudié le problème honnêtement? La faute d’Ida... puisqu’il se -refuse à croire au sale bavardage de Rachel, quelle preuve peut-il en -fournir, décisive et qui le convainque? Tâche trop aisée que d’accuser -autrui! S’il retourne l’accusation contre lui-même, sa faute à lui, ne -va-t-il pas la découvrir? Faire de son mieux n’est pas toujours bien -faire. Il a sorti cette femme du milieu trouble et malsain où elle se -serait perdue; son mérite s’arrête là. Son mérite? il aimait Ida: -pouvait-il agir autrement? - -Il s’imagina l’homme de vertu simple et modeste qui s’attache cette -femme et qui, pour arriver au but qu’il veut atteindre, fait bon marché -de toute rigueur de pharisien. Afin qu’elle le suive, il ne jette pas de -cailloux sur le chemin déjà si rude, il les écarte du pied; afin qu’elle -l’écoute, il adoucit sa voix qui l’effaroucherait peut-être; afin -qu’elle prenne plaisir à vivre, il lui montre les délices de la vie en -même temps que ses tourments, et la beauté de la loi de Dieu atténuant -sa rigueur. A l’enfant, il parle un langage d’enfant, à la femme, -toujours prête à s’émerveiller, il révèle des merveilles, celles du ciel -et de la terre. Elle avait trop souffert: tendrement, il l’engage à -oublier d’abord, à comprendre ensuite, à se connaître elle-même, à se -ressaisir. Il ne s’impose pas à son amour, il le quête avec humilité, il -en attend, sans nulle impatience, le généreux octroi... Or, un jour, -l’homme le découvre, cet amour, naissant comme une aube dans la brume -des yeux aimés. - -A-t-il été cet homme-là? - -Et Randal répond vaillamment: «Non.» - -Cependant il ne pourra pas agir suivant la justice avant de savoir; son -sang s’y refuse, et ses nerfs exaspérés, et sa santé d’homme robuste. Il -doit savoir. Vaine entreprise que de travailler dans l’incertain: il -faut qu’il sache, il le faut avant tout. - -A qui demander cela?--A elle? Oui, peut-être... plus tard, mais avec -quelles paroles?--A lui? certes... immédiatement. - -Randal s’est assis devant sa table: il prend une plume, une feuille de -papier, un dictionnaire, car il veut écrire en français. Il s’applique; -il déchire un brouillon, puis deux. Il recommence. Son écriture sera -ferme et reposée; sa main obéira. Il écrit, il plie la feuille, il la -met sous enveloppe, il cachette l’enveloppe, il sonne le gardien de -nuit... Quand le gardien se présente, il s’aperçoit que c’est l’aube. La -lettre sera donc remise ce matin même, à dix heures. - -Le messager parti, Randal va remercier Dieu; ensuite, il se couchera et -tentera de dormir, mais il reste encore, sans bouger, tout pâle, -harassé, les mains mortes sur la table. - -«Cela a été très dur,» dit-il. - -«_It has been very hard work._» - - - - -XXX - - -Au cours de cette semaine, Mathieu s’était retrouvé plusieurs fois avec -Mme Randal. De son dîner chez les monstres, il ne lui avait parlé que -pour en décrire la tristesse pesante. - -«Pourquoi donc vous y être rendu? Boucbélère s’imagine qu’il fait -plaisir aux gens en les invitant, mais chacun n’est pas de son avis. -Moi, je me sentais déjà les nerfs à vif; j’ai refusé...» - -Elle paraissait inquiète, agitée, prête à quelque folie, à toutes les -imprudences, et n’en donnait d’autre raison que le changement survenu en -l’humeur soudain adoucie de James. - -«Depuis deux jours, disait-elle, j’ai peur: on croirait qu’il se -repent, qu’il va me demander pardon de quelque chose. Il ne me heurte -pas, il ne tâche plus de m’exaspérer, il a des attentions que je ne lui -connaissais pas... J’ai peur.» - -Quoi que Mathieu pût lui dire, sa conclusion ne variait guère: elle -avait peur, et cette peur se manifestait par des paroles déraisonnables, -par de beaux projets, fiévreusement construits, qu’elle démolissait par -un éclat de rire. - - * * * * * - -Or, le samedi matin, comme Mathieu était seul dans son bureau, Ida, -retenue par quelque surveillance nécessaire, ne devant pas venir, il -reçut, vers dix heures, le billet suivant, porté par un palefrenier du -cirque: - - MONSIEUR DELANNES, - - _Je vous serais très obligé de passer au camp. Il s’agit d’une - affaire importante pour vous et pour moi. Je vous attendrai de 2 - heures à 7 heures. La prairie n’est pas plus longue à traverser - dans un sens que dans l’autre, mais il faut, je vous assure, que - ce soit vous qui veniez me trouver et non pas moi qui me rende chez - vous._ - - _Je vous verrai bientôt._ - - JAMES RANDAL. - -Que signifient ces lignes?... Le départ prochain du cirque oblige -peut-être son directeur à régler certains contrats récents, mais en ce -cas, James Randal s’adresserait d’abord à Jérôme Hourgues; d’ailleurs, -une simple résiliation de bail explique-t-elle cette seconde phrase du -billet: «La prairie n’est pas plus longue à traverser...» et la suite? -Une plaisanterie? On ne pouvait le croire. - -Il reprit la feuille commerciale chargée d’un en-tête bilingue. Écriture -posée, très appuyée, signature nette, sans paraphe: tout cela, comme -d’habitude. - -Mathieu s’agaçait de ne rien tirer d’autre de ce texte, de n’y rien -découvrir de sous-entendu. - -«Le mieux est donc d’aller voir de quoi il retourne.» - -Et, ce même après-midi, Delannes s’en fut vers le camp. - - * * * * * - -«Entrez, monsieur Delannes. Je savais que vous viendriez: vraiment, je -vous attendais. Il est possible que notre conversation soit longue. -Asseyez-vous en face de moi.» - -Ses yeux avaient peut-être beaucoup pleuré, son visage, ravagé de -douleur, se glaçait, pour ainsi dire, en une fixité austère, très -effrayante, où, malgré les traits osseux et la ridicule barbiche, on ne -voyait plus rien de caricatural. - -Mathieu sentit qu’il se passait quelque chose de grave. - -«S’il s’agit d’une liquidation de nos comptes, monsieur Randal, dit-il -aussitôt, Jérôme Hourgues me paraît plus... - ---Il s’agit d’une liquidation, en effet, mais que nous traiterons de -vous à moi. Je vais tâcher d’être clair et de rester calme.» - -A ce moment, la porte du fond s’ouvrit, donnant passage à Ida Randal. - -«Non, ne bougez pas!... Somme toute, James, je préfère parler moi-même.» - -Sans tourner la tête, James Randal répondit: - -«Comme il vous plaira, mais je voulais vous épargner cette émotion et -cet effort de volonté, très durs pour une femme... Parlez donc, puisque -moi je n’ai pu m’empêcher de vous parler.» - -Elle appuya ses mains sur le bureau et, d’une voix toute simple, toute -tranquille, qui ne tremblait pas: - -«Monsieur Delannes, dit-elle, mon mari a découvert, je ne sais par quel -procédé, que vous étiez mon amant. Il m’a interrogée, et, de ma bouche, -en a reçu l’aveu. Il tient à nous apprendre ce qu’il compte faire. - ---Vous savez, Madame, balbutia Mathieu, que je vous suis tout... - ---Un instant... Comme je garde à James la plus grande reconnaissance, je -crois qu’il est de notre devoir de lui laisser une entière liberté: nous -n’avons qu’à l’écouter. Pensez-vous autrement? - ---Je m’incline, Madame. - ---Je vous en sais gré à tous deux, dit James, mais si vous avez à mon -égard un sentiment sincère de loyauté, vous voudrez bien, quand vous -parlerez, ne plus vous appeler Monsieur et Madame: des amants ne -s’appellent pas Monsieur et Madame; quand ils le font, ils ont l’air de -se cacher, de mentir encore un peu plus. Cela me troublerait l’esprit, -et je tiens précisément à me dégager de toute influence. - ---C’est juste,» dit Mme Randal. - -Delannes se tut: son évidente stupéfaction répondait pour lui. - -«A vous, Ida, reprit James Randal, je ferai encore un reproche: vous -disiez tout à l’heure: «Il a découvert, je ne sais par quel procédé...» -or, je n’ai usé d’aucun procédé: il n’en est aucun d’honorable; non, les -bruits du camp me sont parvenus et je n’ai eu, ensuite, qu’à ouvrir les -yeux, puis à vous interroger. - ---Cette rosse de Rachel, bien sûr!...» murmura Mme Randal. - -James préféra ne rien entendre. - -«Asseyez-vous, Ida, je vous en prie, à côté de lui, là...» - -Les mains jointes contre sa poitrine, les yeux levés, il se recueillit -longuement, avant de parler, et ce regard, brillant de ferveur -implorante, révélait à Mathieu ce que pouvait être un visage que la -prière transfigure. - -«Éclairez-moi, Seigneur!» murmura James Randal. - - - - -XXXI - - -Son visage s’altérait de nouveau, s’humanisait peut-être: un conflit -secret en troublait l’expression sereine... il venait de porter son -regard sur l’homme et la femme assis, côte à côte, en face de lui. Il se -mordit durement la lèvre, puis s’adressant à l’homme, il parla. - -«Je ne pense pas vous avoir jamais fait de mal. Même il m’est arrivé de -croire que les camarades que vous trouviez au cirque pouvaient exercer -sur vous une bonne influence, puisque vous saviez vous les attacher par -votre franchise directe et votre simplicité, par cette manière très -spéciale d’être poli qui nous étonne d’abord mais nous touche bien vite. -On vous estimait beaucoup, ici, et moi, je m’imaginais que de cette -sympathie vous tireriez un bénéfice, par conséquent que la présence de -mes hommes auprès de vous ne serait point vaine. Vous sembliez, chaque -jour, plus naturel, plus habitué à des façons de vivre, de parler, et -aussi de sentir, différentes des vôtres. Vous alliez devenir notre ami, -vous l’étiez presque. Ce moment, vous l’avez choisi pour un acte -hostile: déjà, vous courtisiez ma femme.» - -Mathieu n’essayait pas d’interrompre. Il écoutait en silence, comme -faisait Ida, sans rien laisser paraître de sa gêne ni de son malaise -intime. - -«Aujourd’hui, disait James Randal, je puis affirmer que vous m’avez -volé, car cette femme était à moi. Par quel effet d’ivresse ou de -démence, un honnête homme, en qui l’on devinait la figure prochaine d’un -ami, joue-t-il le rôle du fourbe, du traître et du criminel? Voilà le -point où je me perds, où je ne trouve plus ma direction, où l’aide d’en -haut se refuse. Cette épreuve me bouleverse: le Seigneur veut que je me -décide sans lui; alors, vous comprenez, je sens toute ma faiblesse: -l’indignation m’aveugle, par instants, mes nerfs se tendent et la colère -échauffe mon sang. Hier soir, quand je me décidai à vous écrire, j’étais -presque une bête... Il m’a fallu beaucoup prendre sur moi, beaucoup -vraiment, pour tracer les quelques lignes que vous avez reçues ce -matin.» - -D’un geste un peu nerveux, il saisit le livre relié de noir, aux -tranches usées, qui restait ouvert sur le bureau. - -«Ce livre que j’ai tant lu, dit-il, je ne sais plus le lire, et cela -aussi me fait peur. Il me donne mille réponses contradictoires, au lieu -d’une seule que je lui demande, persuasive et déterminante... Je n’ai -pas le cœur assez pur, sans doute, pour puiser à la source de toute -vérité.» - -Sur sa bouche sévère, passa comme une affreuse grimace d’ironie. - -«Assurément, ce serait un vilain spectacle que celui de James Randal -obéissant, parce qu’il est un homme pareil aux autres, à cette colère, à -ce mépris, à ce dégoût qui l’obsèdent, lui qui se vantait d’agir -suivant une règle supérieure, une règle révélée!» - -Et il ajouta, sur quel ton naïf et pathétique: - -«Puisque la balance est fausse, comment saurai-je vous punir?...» - -Doucement, sans lever les yeux, Mme Randal l’interrompit: - -«Non pas, James!... Je pense que vous voulez dire: «comment saurai-je -vous juger?» - ---Je disais «vous punir», affirma-t-il, et je disais bien! Le punir, -lui, pour avoir envahi le verger du maître afin d’en voler les fruits; -vous punir, vous, pour avoir mal gardé l’honneur de l’homme auquel vous -étiez liée par serment...» - -Son visage s’empourpra soudain. - -«... Et pour avoir fait bon marché de votre pudeur, Ida!...» - -Mathieu eut un sursaut d’indignation, mais Mme Randal y coupa court. - -«Non! restez assis, Mathieu et taisez-vous; en somme, il a raison, -écoutons toujours la fin. - ---Peut-être, continua Randal, me suis-je trop retranché de la vie -courante pour me former tout seul une idée équitable de ces choses; -peut-être cette affaire me touche-t-elle de trop près et peut-être mon -âme s’est-elle beaucoup éloignée de Dieu. Il me faut donc l’opinion -d’autrui. Cette opinion, je vais me la procurer. Ainsi, vous pourrez -vous défendre, vous pourrez être compris, et ma sentence, plus -autorisée, sera plus juste.» - -Il pressa un bouton de sonnette sur son bureau. - -«J’appelle Sam Harland et Leslie auprès de moi: l’un est un homme assez -sociable pour concevoir ce crime, l’autre garde assez d’innocence pour -l’excuser. - ---Alors... quoi? s’écria Delannes, on va raconter... - ---Je vous en conjure, Mathieu... nous ne sommes pas les maîtres, ici. - ---Plug, dit James Randal au palefrenier qui entrait, faites venir tout -de suite Sam Harland et Avery Leslie. - ---_Right’o, Sir!_» dit Plug en touchant sa casquette. - - - - -XXXII - - -Attente intolérable: Ida et Mathieu, assis l’un près de l’autre, -restaient immobiles, muets; James, les mains posées à plat sur son -bureau, regardait devant lui, très loin. L’existence de ces trois êtres -semblait suspendue; seule restait vivante la petite pendule de bois -accrochée à la cloison: ses battements industrieux prolongeaient le -délai, en avivaient la torture. - -On entendit des voix, au dehors: - -«Voilà! voilà! j’ai tout juste pris le temps de me laver les mains et de -passer une blouse.» - -Sam Harland entra, suivi d’Avery Leslie. - -James Randal ne leur fit pas de longs préambules: en quelques phrases -sèches, d’accent hautain, il dit ce qu’il attendait d’eux: - -«Asseyez-vous sur ce banc... Bien... J’ai besoin de vous: je dois -prononcer une sentence et ne me sens pas assez dégagé de moi-même pour -être certain de mon équité; vous jugerez donc avec moi, mais, d’abord, -prêtez serment sur le Livre; le voici. Jurez de n’écouter que votre -conscience, de rester sourd à toute autre voix.» - -De son pouce renversé, Harland désigna Mathieu. - -«C’est ça que vous allez juger? demanda-t-il. - ---Oui, pourquoi? - ---Suivre sa conscience quand on juge ça!... Enfin, on tâchera. - ---Nous jugerons cet homme, ajouta Randal, et cette femme aussi.» - -Depuis son entrée, Sam Harland avait l’air du chien méchant que sa -laisse seule empêche de bondir, et, bien qu’il n’aboie ni ne grogne, est -tout prêt à mordre. On ne reconnaissait déjà plus le visage ouvert et -franc, la bouche gaie où une pipe pendue mettait souvent un trait -d’humour; mais, aux dernières paroles de Randal, la face hâlée, soudain -vieillie, devint toute grise. - -«Jurez-vous, insista Randal. - ---Je jure,» dit Harland avec effort. - -Leslie gardait son expression séraphique et ravie. Un instant, il se -recueillit, une main posée sur les yeux, puis, très simplement: - -«Je jure,» dit-il. - - * * * * * - -Alors James Randal se mit à parler sur le ton d’une conversation rapide, -un peu brusquée. - -«Si j’avais vu clair en moi-même, sans doute ne vous aurais-je pas -appelés à mon secours, mais je ne puis expliquer le mal qui me touche -assez bien pour que ma raison soit satisfaite. Cette femme, cet homme, -ont péché; cette femme, je l’aimais et je croyais en son amour; -j’estimais cet homme et pensais mériter son estime. Tous deux m’ont payé -en fausse monnaie: ils me trompent insolemment, cruellement, ils -m’infligent le maximum de souffrances. Que méritent-ils en retour? Voilà -ce que je voudrais savoir... Je ne puis pourtant pas le leur demander!» - -Avant qu’il ait pu réfléchir à cette idée nouvelle, Leslie répondait -nettement: - -«Il le faut.» - -Et Harland grognait: - -«Bien sûr! tout de suite... - ---Soit... dit Randal. Monsieur Mathieu Delannes, quelle punition -méritez-vous? - ---Je ne répondrai pas! dit Mathieu. - ---Ida Randal?...» - -Elle haussa les épaules, la bouche close. - -«C’est donc à vous de parler, dit James Randal aux deux hommes. - ---Commence, toi, je t’en prie, dit Leslie à Harland: je veux rêver -encore, pendant que tu parleras. - ---Merci, Avery: je n’aurais pas pu me retenir plus longtemps.» - -Il serrait au genou sa jambe croisée; il regardait par terre un petit -point précis, le nœud d’une planche, et ne le quittait pas des yeux. Il -maîtrisait mal sa voix, rauque, puis étouffée, et soudain aboyante. - -«D’abord, l’homme... C’est un mauvais homme qui mérite la corde, mais -ici nous ne pourrions le pendre tranquillement; il faut trouver autre -chose... Il n’a pas de remords: on le voit à sa figure, eh bien, je -propose de lui donner un remords. On le laissera partir tout seul, en -lui accordant une juste avance, et moi, quelques jours plus tard, je le -suivrai comme un remords. J’aurai un couteau dans ma poche; cet homme, -je le chercherai partout, car il se cachera, ayant peur du remords à ses -trousses, et il tâchera de l’éviter, de lui échapper, mais on ne tourne -pas un remords, on ne le gagne pas de vitesse, et un jour... oh! sans -choisir!... dans le dos! entre les épaules! ou dans le ventre, pour lui -fouiller les tripes, comme à un porc!... On me pendra, je pense, on me -tuera selon les lois du pays... cela m’est égal: cet homme aura eu son -remords, en aura souffert, aura péri par ce remords. Je veux être le -remords de ce mauvais homme... voilà! - ---Je parlerai ensuite, dit Leslie... D’abord l’homme... Nous avons causé -ensemble; vraiment, ses intentions semblaient droites; peut-être ne -savait-il pas que la voie droite est une voie difficile... cela n’a rien -d’étonnant: jeune, riche, beau (regardez-le!) il croyait que l’on peut -vivre sans songer à rien, pour le plaisir de vivre. J’avais bien -l’impression qu’il se promenait au hasard, librement, dans un jardin -planté de fleurs et d’arbres fruitiers, qu’il cueillait les fleurs parce -qu’elles sentaient bon, qu’il cueillait les fruits et les mangeait avec -gourmandise... enfin, comment dire ça? qu’il se sentait «chez lui» dans -la vie. «Oh! non, pensait-il, je ne fais pas grand mal en cueillant ces -roses et ces pommes! un peu de mal seulement, très peu, le mal que font -les autres, le mal qui ne compte pas, qui ne pèse rien dans la balance, -presque rien!» Or, un jour, il est venu ici et il a rencontré la -tentation devant sa porte, non pas une forme de l’esprit mauvais, mais -elle qui souriait!... Il n’a pas su s’arrêter le temps qu’il fallait -pour éclairer son cœur, pour comprendre qu’elle l’entraînerait vers le -ciel, s’il voulait, au pays des étoiles... Engagé sur la voie tortueuse -et glissante qui mène en bas, il lui a tendu la main en disant: «Venez!» -Il souffrait d’avoir déjà fait le mal, sans savoir; il a fait le mal une -fois de plus, sans savoir, pour souffrir moins, peut-être, et alors... -ah! Seigneur! Voilà que le plateau chargé se surcharge encore d’un poids -lourd, terriblement lourd, et que, tout à coup, la balance chavire!...» - -Avery Leslie regardait devant lui la balance chavirée... Il ajouta: - -«Maintenant, M. Delannes a compris... maintenant qu’il est trop tard.» - -Et se tournant vers Sam Harland: - -«Tu vas parler d’elle, mon ami Sam... heureux Sam!» - -Mais Sam Harland était incapable de parler: il se balançait sur le banc -comme un homme ivre et tenait son genou serré entre ses paumes. Il -balbutia difficilement: - -«Elle... que pourrai-je dire d’elle?... Elle a des remords, je le sais, -car son image s’efface, son image est trouble devant mes yeux... Alors -moi, je vais boire dès demain, et le gin qui brûle et qui racle me fera -oublier l’image... Il faut que je voie l’image très claire, très -brillante, ou que je ne la voie pas du tout... Quand on est vraiment -saoul, on vit sans image!... - ---Non! non, Sam! interrompit Leslie, tout cela n’est pas vrai! elle ne -l’a pas suivi, puisque la chanson chante encore dans ma tête, puisque je -me sens meilleur en montant le long de l’étroit sentier tendu de la -terre aux étoiles, puisque je chante en moi la même merveilleuse chanson -qui m’entraîne à voler vers elle! - ---Ne dis plus rien d’elle! je te le défends! gronda Sam Harland qui -claquait puis grinçait des dents. Assez!... assez d’elle!... et quant à -lui: tout de suite! à l’instant! je n’ai pas mon couteau, mais je saurai -bien avec mes doigts, avec mes ongles, arracher sa langue, sa langue -pleine de miel et de sucre qui disait de jolies phrases françaises, et -lui ouvrir le ventre, et déchirer ses tripes puantes!» - -James Randal avait sonné plusieurs fois. - -«Harland! ordonna-t-il, je vous interdis de bouger, de dire un mot de -plus...» - -Et comme Plug entrait, suivi de deux valets d’écurie. - -«Cet homme est dangereux. Prenez des cordes et liez-le sur son banc.» - - - - -XXXIII - - -Ce fut bientôt fait; la séance reprit. - -Mathieu tenait à garder jusqu’au bout son sang-froid; ses joues -rougissaient souvent au spectacle d’une telle candeur, d’une si -indécente nudité de sentiments, mais il avait résolu d’attendre la fin. - -A petits coups rythmés, Ida Randal battait de son pied le plancher; cela -l’occupait visiblement, plus que rien d’autre. - -Avery Leslie, immobile, très pâle, pleurait, non pas comme un enfant, -mais comme eût pleuré, par quel sortilège? un masque de plâtre. - -Figé dans sa pose tendue, Sam Harland semblait la statue même du -forcené. - -James Randal parla. - -«Une leçon est utile à l’homme que la colère va saisir; le Seigneur -n’abandonne pas ceux qu’il protégeait: sa main posée sur moi, -sévèrement, me force à réfléchir... Il est trop facile de s’indigner... -Ida, vous aviez raison: on ne juge pas selon l’équité lorsqu’avant -d’entendre, déjà, l’on s’occupe de punir... Écoutez-moi tous les -deux.--Vous êtes venu ici, monsieur Delannes, perverti par le siècle et -l’âme troublée, bien que cette âme fût bonne en son essence. Vous avez -transgressé la loi comme un aveugle trébuche; or, quand il tombe dans le -ruisseau, on relève l’aveugle, on n’assure pas sa chute en le -frappant.--Ida, vous n’avez pas trouvé en moi cette affection vivante à -laquelle vous pouviez prétendre: j’ai dû vous aimer pour moi-même et si -mon âme n’était point obscurcie par le commerce des hommes, du moins -l’était-elle par un invincible orgueil. Je vous l’ai dit: la main de -Dieu s’appesantit sur moi et je baisse la tête.--Monsieur Delannes!...» - -Il suppliait, d’un accent adouci... - -«Monsieur Delannes! à cette heure où vous avez conscience de vous-même, -prenez la résolution ferme, spontanée et joyeuse de ne plus pécher. -Arrêtez-vous, ouvrez votre cœur à la lumière d’en haut; puis, déchargé -d’une si lourde hotte d’indignités, repartez sur la voie toute droite, -en chantant!...» - -Et la voix d’Avery Leslie s’éleva soudain, trempée de pleurs. - -«Cher monsieur Mathieu! rendez à James Randal cette femme qui lui -appartient!... - ---Ida, reprit James Randal, vous avez été éblouie par une beauté, une -jeunesse, un charme que vous ne trouviez pas en votre mari...» - -Si graves, ces paroles! si graves!... presque pas ridicules!... - -«Le soleil vous aveuglait et vous aussi trébuchiez sur le chemin -difficile. Relevez-vous, Ida! Voici l’aide et le soutien de mon bras; -relevez-vous sans blessures; mais, si vous vous êtes fait mal aux -pierres de la route, je panserai la chair contuse et l’âme meurtrie...» - -Sam Harland écoutait. Il tâchait même, par un effort manifeste, de bien -écouter: il louchait sous cet effort. Aux dernières paroles de Randal, -son visage se détendit; les lèvres rétractées couvrirent de nouveau les -dents méchantes; le regard droit, un peu levé, ne menaçait plus.--Alors -James se leva et défit lui-même les cordes qui liaient Harland à son -banc; puis, s’adressant à Mathieu: - -«Vous resterez à Villedon, dit-il, tant que le cirque y demeurera, et -nous nous retrouverons chaque jour, et vous serez l’ami dont le visage -est bienfaisant à voir... Serrez-moi la main; serrez la main de ces deux -hommes.» - -Il s’en fallut de peu que Mathieu ne criât sous l’étreinte de Harland. - -Tout le monde était debout. - -«Ida, dit encore le justicier, Delannes, embrassez-vous.» - -Ida pencha la tête et Mathieu, lui prenant les mains, posa sur son front -un baiser. - - - - -XXXIV - - -«Ces trois semaines ont été pénibles, dit Mme Randal. - ---Oui, dit Mathieu. - ---Le cirque partira lundi en huit pour Bruxelles. - ---On me l’avait appris. - ---Je n’en puis plus... - ---Vous souffrez?... - ---Affreusement. - ---Ma pauvre amie! Il faut vous faire une raison. - ---C’est facile à dire! - ---Oh! croyez bien que je ne trouve pas la vie très plaisante, mais nous -aurons encore quelques heures de causerie. - ---Sans doute, seulement, il ne s’agit pas de cela: je vous quitte, je -ne vous verrai plus. - ---Que voulez-vous! - ---Vous le demandez?... Ce que je veux: vous voir, vous entendre; voir -vos yeux, tels que je les voyais parfois; entendre votre voix avec son -accent ancien... - ---Cela, c’est le passé! - ---Pour vous, peut-être, pour moi, non, puisque je vous aime... - ---Ida! - ---... Chaque jour davantage, depuis que je vous ai perdu. - ---Nous avons renoncé, mon amie, nous ne pouvons plus nous dédire. - ---Oui, mais moi, un de ces soirs, j’irai me pendre... Je vous ai donné -toute ma vie; ce n’est pas un sermon, si émouvant soit-il, qui changera -mon destin... Vous vous tenez là, devant moi, tout le temps, quand je -dors, quand je veille, et toujours avec ce cher sourire qui me rattache -à vous.» - -Mathieu la regardait. Oh! le pauvre visage douloureux! oh! la pauvre -bouche lassée! et ces yeux qui ne s’habituaient pas aux larmes -brûlantes! - -«Hélas! il ne reste plus que de nous séparer. - ---C’est bien ce que je compte faire, pour de bon, pour tout de bon.» - -Elle rit. - -«De grâce, mon amie! - ---Je ne suis pas votre amie, je suis votre esclave et votre chose, si -vous m’aimez encore. - ---Nous ne devons pas... - ---Je ne comprends pas! - ---Vous vous torturez à plaisir! - ---Oui... je vous aime. - ---Séparons-nous: cela vaudra mieux. - ---Beaucoup mieux; certainement! - ---Si vous voulez, je partirai demain. - ---Moi aussi, pour une autre destination. - ---Vous me faites mal! - ---Allons! je vous ennuie... Adieu!... à plus tard! Non, ne nous serrons -pas la main: ce serait trop bête!... Adieu, pour longtemps.» - -Elle s’éloigna dans la prairie, sans se hâter. - -«Et pourtant, se disait Mathieu, je ne l’aime pas, mais je me sens -malheureux loin d’elle: elle me touche d’une pitié profonde et mon cœur, -quand je la vois, bat suivant un affreux remords... Il faudrait donc un -crime de plus?... Je souffrirais de la faire souffrir, et quelle vie! -car si je la quittais jamais... un crime pire, un crime plus bas, plus -vil... Saurais-je d’ailleurs ne pas l’abandonner?... oui, mais quelle -vie! quelle vie!... oh! non! je ne puis pas! et cependant...» - -A vingt pas, elle se retourna et d’un grand geste abandonné lui envoya -un baiser... Alors, soudain, Mathieu tendit les bras vers elle. - -«Ida, cria-t-il, Ida! reviens tout de suite! reviens!» - - - - -XXXV - - -Le cirque Randal préparait une représentation d’adieu, pour -l’avant-veille de son départ. Tout le pays devait y être, gracieusement -prié par la direction. Les familles des alentours, parents et enfants, -assisteraient ainsi à un vrai gala, admireraient enfin, dans l’exercice -de leur métier ou de leur art, ces êtres singuliers qu’ils rencontraient -parfois, marchant sur les routes ou galopant de façon aventureuse dans -les prés de M. Delannes. Depuis l’aube, on travaillait à la mise au -point de cette fête; mais, à mesure que s’avançait la journée, il -semblait que l’on n’y mît qu’un zèle dégradé et, assurément, nulle joie. -Les répétitions partielles qui se faisaient dans tous les coins du camp -présentaient un aspect bien morne; le cœur manquait à l’ouvrage; les -causeries souvent si longues, si animées, se résumaient en quelques mots -de recommandation ou de défense; un ordre était toujours bref: on avait -hâte d’en finir. - -Silencieux, Avery Leslie achevait de tendre sa corde oblique; Sam -Harland, où était Sam Harland? il ne paraissait pas; Boucbélère soignait -la foulure que le géant s’était faite en se prenant le pied dans les -gradins du cirque; enfin Rachel, assise à côté de la caisse, ennuyait, -par un jacassement continu, à voix basse, Joy-for-ever qu’elle empêchait -d’achever ses comptes. Une atmosphère lourde pesait sur tout le monde; -d’ailleurs le ciel, sombre et couvert, laissait prévoir un orage, mais -l’orage n’était pas seul facteur de cette nervosité triste et de ce -relâchement. - -«J’ai pas de goût à la besogne! s’écria Plug qui s’étendit au milieu du -cirque, entouré d’une étrange collection de boules, de plateaux et -d’instruments biscornus.» - -Quelques instants plus tard, il dormait, ronflant dur. - -Au dehors, le parc de Villedon et le bord de la forêt se couvraient -d’ombre: le soir tombait; la nuit saurait-elle rafraîchir l’air de cette -épaisse journée? - -James Randal travaillait dans son bureau, entouré de brochures et -d’indicateurs de chemins de fer. Il venait de poser sa plume et relisait -des paperasses qu’il tenait à la main. Certaines furent réunies sous des -pinces; d’autres, jetées au fond d’un tiroir. - -Comme on frappait: - -«Entrez,» dit-il. - -Ida Randal et Mathieu Delannes s’arrêtèrent debout devant la porte -refermée. - -«Ah! c’est vous!» s’écria Randal. - -Il se tut, un moment; mais quand il se mit à parler de nouveau, ce fut -sur le ton sec d’un homme qui tient à régler rapidement une affaire à -laquelle il a déjà réfléchi et dont il n’attend nulle surprise. Il n’y -avait plus là que le directeur du Randal Circus. - -«Le scandale, dit-il, a donc éclaté depuis hier: le cirque tout entier -sait votre crime; à moi-même vingt voix indignées l’ont dénoncé, qui me -suppliaient de chasser cette femme de devant mes yeux, ce que je compte -faire... Je vous chasse! je vous chasse l’un et l’autre! partez!--Sans -doute aurez-vous du plaisir à apprendre que Sam Harland, lorsqu’il eut -appris, lorsqu’il eut vu l’abominable forfait doublé de parjure, est -devenu fou furieux. Pour qu’il ne blesse pas inconsidérément la tendre -chair de M. Delannes, je l’ai fait enchaîner tout de suite au fond de -son écurie, où il se trouve maintenant et hurle depuis l’aube. Il a -hurlé aussi une partie de la nuit dernière. Je l’emmènerai après-demain -et le confierai à un asile.--Femme! voici vos papiers, dans cette -enveloppe: vous n’aurez pas de peine à continuer, comme il vous plaira, -une vie sans honneur.--Quant à vous, je n’ai rien à vous dire, sinon que -nos comptes sont liquidés. Je les ai remis à M. Hourgues, votre gérant, -qui les approuve... Je vous ai maintenant assez vus tous les deux: -partez! mais, d’abord, voici la sentence; mûrissez-la dans votre esprit; -c’est vous-même qui vous l’êtes infligée... elle est sans rémission -possible... Par conséquent, écoutez bien: si jamais vous quittez cette -femme, monsieur Delannes, si vous ne demeurez pas auprès d’elle et ne la -protégez pas, tant qu’un souffle de vie vous anime, ce sera... -entendez-vous, grand Dieu!... ce sera l’enfer!--Cet avertissement est -encore charitable!...» - -Mathieu ne put arrêter le sourire qui courut sur sa bouche comme Randal -répétait: - -«L’enfer!... je vous promets l’enfer!...» - -Car il devinait autre chose: - -«Et sans chercher si loin, songea-t-il, la servitude, tout de suite.» - -Mais aussitôt, d’un geste à la fois brusque et tendre, il saisit la main -d’Ida. - - * * * * * - -Or, à ce même instant, un cri aigu, un cri perçant, pathétique, et -soutenu comme une déchirure, se fit entendre au dehors.--James Randal -bondit jusqu’à la porte et l’ouvrit toute grande sur la nuit. - -A quelques pas, dans la lumière du réflecteur qui éclairait le seuil, -Joy-for-ever, dépeignée, les yeux égarés par l’horreur, les bras chargés -d’un trop lourd fardeau, tenait contre elle, serrait contre elle une -forme blanche... - -Et Joy-for-ever cria: - -«Monsieur James! Monsieur James! c’est trop affreux! Il montait à la -corde en chantant; il montait dans l’ombre, tenant son balancier -lumineux, en chantant; il montait tout droit et, soudain, le chant s’est -pris dans sa gorge, le balancier lui a glissé des doigts, il a levé les -mains vers le ciel... il est tombé en dehors du filet tendu trop court, -il est tombé de très haut dans l’herbe... Il est mort, monsieur James! -il est mort, le cher enfant! Il n’est pas abîmé: l’herbe l’a reçu tout -doucement, mais il est mort... il devait être mort de douleur avant -d’atteindre en bas... - ---Joy-for-ever, dit James Randal, écartez-vous, ces gens veulent -passer...» - -Et, plus tard, dans la nuit très obscure où bouillonnait encore l’orage -en formation, deux nègres montaient la garde devant la porte principale -du camp, chacun haussant à son poing un flambeau... - -La porte s’ouvrit; deux formes sortirent. - -A leur passage, les nègres retournèrent brusquement les hautes flammes -rouges et les ensevelirent à leurs pieds dans le sable où elles -crissèrent. - -Puis ce fut le silence, rompu par ce seul hurlement de bête; poussé par -une poitrine furieuse, au fond de l’écurie... - -Et les deux formes humaines s’éloignèrent, prises par la nuit dense, -liées à jamais dans une double solitude. - - -5065.--Tours, imprimerie E. ARRAULT et Cⁱᵉ. - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA CONSCIENCE DANS LE MAL *** - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the -United States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm -concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark, -and may not be used if you charge for an eBook, except by following -the terms of the trademark license, including paying royalties for use -of the Project Gutenberg trademark. If you do not charge anything for -copies of this eBook, complying with the trademark license is very -easy. 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Hart was the originator of the Project -Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of -volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. 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You may copy it, give it away or re-use it under the terms -of the Project Gutenberg License included with this eBook or online -at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. 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Crès et</span> Cⁱᵉ, 1921.</small></p> - -<hr /> -</div> - -<div class="blk"> -<p class="c">GILBERT DE VOISINS<br /> -———</p> - -<h1>LA CONSCIENCE<br /> - -DANS LE MAL</h1> - -<p class="c"><i>ROMAN</i><br /> -<br /> -<img src="images/colophon.png" -width="100" -alt="" /> -<br /> -<br /> -<br /> -PARIS<br /> -LES ÉDITIONS G. CRÈS & Cⁱᵉ<br /> -21, RUE HAUTEFEUILLE, 21<br /> -</p> - -<hr /> -</div> - -<div class="blk1"><p class="nind">IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE: CINQ EXEMPLAIRES SUR CHINE HORS -COMMERCE, NUMÉROTÉS DE 1 A 5, ET CINQUANTE EXEMPLAIRES SUR VÉLIN -PUR FIL LAFUMA, DONT DIX HORS COMMERCE, NUMÉROTÉS DE 6 A 45 ET DE -46 A 55.</p></div> - -<div class="blk"> -<hr /> - -<p class="c"><i>A MON AMI</i><br /><br /> -<span class="big">PAUL ALFASSA</span></p> - -<p class="rt"> -G. V.<br /></p> - -<p><span class="pagenum"><a id="page_7">{7}</a></span></p> - -<hr /> -</div> - -<h1>LA CONSCIENCE DANS LE MAL</h1> - -<hr /> - -<h2><a id="I"></a>I</h2> - -<p>Dans ses études, Mathieu Delannes tenait un rang très enviable; tout au -plus pouvait-on lui reprocher de n’y pas prendre grand’peine. Il se -distinguait de façon générale, continue, sans briller par aucun de ces -mérites particuliers qui flattent le maître et engagent la réussite -future du «sujet». Son humeur tranquille, son travail assidu ne -laissaient jamais rien prévoir de surprenant: il ne se fût pas plus -départi de son calme qu’il n’eût, par exemple, saboté une composition. -Il demandait seulement qu’on le laissât libre. Les critiques du -professeur n’arrivaient<span class="pagenum"><a id="page_8">{8}</a></span> pas à l’émouvoir; elles l’intéressaient, par -contre, venant d’un personnage commis à cet emploi. Il y réfléchissait, -le temps qu’il faut, puis il pensait à autre chose. Très bon camarade, -chacun en eût témoigné, Delannes participait peu, néanmoins, à la vie de -ses pairs et n’appartenait que nominalement à cette maçonnerie diffuse, -liée par tant de conventions secrètes, à peine avouées, qu’est une -classe de rhétorique ou de philosophie. Il voulait se sentir libre avant -tout. Son influence sur ses condisciples était due, en partie, à cette -indépendance même et à certain respect qu’il ressentait obscurément de -la liberté individuelle d’autrui. Pour peu qu’il fût avisé, le -professeur trouvait en lui une aide puissante. Mathieu ne tirait -d’ailleurs pas le moindre orgueil de cette collaboration qui lui -paraissait toute naturelle: il s’étonnait qu’on l’en remerciât.</p> - -<p>  </p> - -<p>«Mais oui, répète M. Jauffrey dont la belle barbe de philosophe ne cache -pas<span class="pagenum"><a id="page_9">{9}</a></span> le sourire très doux, dépourvu d’ironie, j’ajouterai que l’un de -mes collègues, votre professeur de l’an dernier, partage mon opinion; il -sera heureux de savoir que je vous l’ai transmise. En somme, vous nous -facilitez la tâche. Nous avons devant nous une société déjà un peu -organisée; cela est précieux, croyez-moi, quand on s’adresse à un -auditoire dont l’attention se désagrège si aisément. On se fait mieux -entendre et les résultats sont meilleurs. Voilà pourquoi je tenais à -vous serrer la main, aujourd’hui.»</p> - -<p>D’abord Mathieu Delannes a paru gêné. Il réfléchit un moment avant de -répondre, puis:</p> - -<p>«Vous êtes bien bon, monsieur Jauffrey...» dit-il.</p> - -<p>Dans sa longue main sèche, il prend la main tendue, la main lourde et -grasse du brave psychologue et l’étreint vigoureusement.</p> - -<p>«Tout de même, ça me fait plaisir.»</p> - -<p>M. Jauffrey n’est pas un sot: il a vu le pincement triste des lèvres.<span class="pagenum"><a id="page_10">{10}</a></span></p> - -<p>«Tout de même?... Je comprends mal, Delannes... Que voulez-vous dire?</p> - -<p>—Oh! rien, monsieur Jauffrey, rien de spécial. Comment vous expliquer? -Je tiens trop à ma liberté, peut-être, mais quand on me remercie... j’ai -peur.»</p> - -<p>M. Jauffrey serait-il ému? On le dirait: sa voix s’adoucit encore.</p> - -<p>«Pourquoi, mon enfant? Dites-moi votre pensée.»</p> - -<p>Holà! Holà! M. Jauffrey exagère. Étrange manière de parler!... Delannes -se tient sur la défensive: il déteste les effusions. Sa bouche se -durcit, son regard se ferme. Donnera-t-il une réponse précise? Se -laissera-t-il prendre au piège affectueux? Non: il bredouille quelques -paroles de politesse, salue respectueusement et se retire.</p> - -<p>«Tiens! murmure le professeur, quel singulier bonhomme!»</p> - -<p>Mais il en a trop rencontré de ces jeunes gens qui l’étonnaient, un -jour, par une phrase inattendue, maladroite, inopérante, faite de -vocables courant... si obscure.<span class="pagenum"><a id="page_11">{11}</a></span> C’est le langage secret de leurs -dix-sept ans. M. Jauffrey ne l’a jamais parlé ni compris.</p> - -<p>Cependant, Mathieu Delannes marche vite: il a déjà traversé la cour et -franchi le seuil du collège.<span class="pagenum"><a id="page_12">{12}</a></span></p> - -<h2><a id="II"></a>II</h2> - -<p>Un vigoureux gaillard, très roux, très grand, les cheveux drus plantés -bas sur le front très large... Et quelle carrure! A cette impression de -force bien assise, trop sûre d’elle-même, le regard des yeux verts -apporte un tempérament par quelque chose de franc, d’une franchise -jeune, dont la physionomie est comme illuminée, par quelque chose de -très clair et de très pur. Il y a de la pitié dans ce regard.</p> - -<p>Pour l’instant, Mathieu Delannes, rencogné dans un compartiment -poussiéreux de chemin de fer, s’ennuie fort. C’est une journée d’été, en -Normandie, et les stores baissés, battant sur les fenêtres ouvertes, -n’empêchent guère la chaleur de se mani<span class="pagenum"><a id="page_13">{13}</a></span>fester. Delannes suffoque et le -roman policier qu’il s’oblige à lire ne l’intéresse pas. Il s’est tiré -facilement, brillamment, paraît-il, de l’épreuve du baccalauréat et va -rendre compte de ses lauriers à M. Jacques Mesnard, son oncle, son seul -parent.</p> - -<p>  </p> - -<p>Depuis quelques moments, on aperçoit la mer. Voici que le train -s’arrête. Mathieu confie sa valise à un employé de la petite gare et -saute sur le quai. Bientôt après, une carriole l’emporte sur la route -blanche.</p> - -<p>«Belle journée, monsieur Mathieu, pour votre arrivée!</p> - -<p>—Un peu chaude, Louis... Comment va mon oncle?</p> - -<p>—Oh! Monsieur est toujours de même: sa goutte, ses douleurs... Il ne -sort pas beaucoup. Rien de changé, comme vous voyez.</p> - -<p>—Et mon ami Hourgues?</p> - -<p>—M. Hourgues se porte bien, Madame et la petite aussi. Ah! des braves -gens, ceux-là, on peut le dire, et qui n’em<span class="pagenum"><a id="page_14">{14}</a></span>bêtent pas le monde. Un -gérant, voyez-vous, c’est tout bon ou tout mauvais. M. Hourgues, il me -parle comme à un ami, et j’ai beau être cocher, il me serre la main. -C’est pas monsieur votre oncle qui saluerait un domestique!»</p> - -<p>  </p> - -<p>Le trot vif du cheval, de légers tourbillons blancs, un ciel bleu pâle, -envahi de lumière, les champs longuement étendus, des bêtes, des -verdures légères, tout un paysage familier à Delannes et qu’il aime... -Une heure durant, les cahots coupent sa causerie avec Louis. Il est -heureux de retrouver le vieux cocher au parler franc qui, jadis, lui -apprit à grimper aux arbres, à marcher sur les mains, à nager, à monter -à cheval, à conduire, et sous la surveillance duquel il tua son premier -lapin.</p> - -<p>Là-bas, ce bosquet touffu de marronniers marque la fin de la course. Il -jette de l’ombre sur un large gazon bordé de plates-bandes aux diverses -teintes, devant une haute façade grise, sans style, d’aspect sérieux et -bourgeois. C’est la maison natale<span class="pagenum"><a id="page_15">{15}</a></span> de Mathieu. Les roues de la carriole -grincent contre le gravier avec un bruit connu, en franchissant la -grille, en contournant le bassin aux carpes, en s’arrêtant au seuil où -deux grands vases ornés ont presque disparu sous les entrelacs, festons -et guirlandes d’une somptueuse vigne vierge qui rougit déjà.</p> - -<p>  </p> - -<p>Delannes met pied à terre, sans se presser, tranquillement. Il a -pourtant un cri de joie en voyant paraître, les bras tendus, cet homme -grisonnant dont le regard bleu garde tant de jeunesse:</p> - -<p>«Mon ami Hourgues!</p> - -<p>—Mathieu, vous voilà dans une forme splendide! Vos succès ne vous ont -pas fatigué.</p> - -<p>—On parlera de ça plus tard; embrassons-nous d’abord.</p> - -<p>—Je sens que vous crevez de soif. Venez boire dans mon bureau; Lucie et -la petite nous y rejoindront; elles sont sur la plage; on ne vous -attendait pas si tôt... Mais j’oublie de dire que votre oncle est<span class="pagenum"><a id="page_16">{16}</a></span> dans -sa bibliothèque, prêt à vous faire bon accueil.</p> - -<p>—Quand je serai lavé, changé, j’irai le joindre. Maintenant, vous -devinez juste, Hourgues: il me suffira de boire frais.»<span class="pagenum"><a id="page_17">{17}</a></span></p> - -<h2><a id="III"></a>III</h2> - -<p>Vêtu de blanc, l’œil vif et la mine dégagée, Mathieu s’en fut frapper, -plus tard, à la porte de son oncle. M. Jacques Mesnard était assis dans -un grand fauteuil, devant la fenêtre ouverte d’où l’on dominait une -vaste prairie dévalant jusqu’à la plage entre deux bois qui, de droite -et de gauche, étendaient leurs verdures. En face, c’était la mer, grise -et marquée de taches violettes, sous le ciel lumineux plein de grandes -nuées. Le vieil homme regardait ce paysage en fumant des cigarettes, -inlassablement. A ses pieds, une bassine de cuivre servait à recueillir -le rebut de son pétun. Sur ses genoux, un journal restait inutilisé; -parfois il se le faisait lire par Hourgues<span class="pagenum"><a id="page_18">{18}</a></span> ou Mme Hourgues qu’il -interrompait, à chaque instant, pour placer des commentaires. Ils -étaient sarcastiques, toujours, et souvent grossiers.</p> - -<p>Une figure en lame de couteau, des cheveux jaune sale, tombant en mèches -sur un front étroit; un long nez mince, une bouche dessinée pour émettre -des railleries, peu de dents, et celles-là presque noires, un menton -pointu, des mains, belles jadis, maintenant déformées par la goutte et -dont les doigts étaient marqués d’une indélébile teinture de tabac... Il -se présentait ainsi.</p> - -<p>«Te voilà donc, dit-il sans bouger. Approche.</p> - -<p>—Bonjour, mon oncle; comment vous portez-vous?</p> - -<p>—A mon âge, cela ne change guère que pour de bon.</p> - -<p>—Lucie Hourgues vient de me dire que votre dernière crise de goutte -remonte à quinze jours et ne fut pas forte.</p> - -<p>—Pas forte! j’aimerais qu’elle l’eût sentie!... Mais parlons de toi. -Mathieu, tu<span class="pagenum"><a id="page_19">{19}</a></span> fais grand honneur à la famille par tes succès -universitaires. Une lettre de ton professeur me les a appris et je t’ai -envoyé cinq cents francs, aussitôt, dont tu m’as d’ailleurs accusé -réception. Il convient, de plus, que je te félicite sur un ton -chaleureux.</p> - -<p>—Ne vous donnez donc pas cette peine!</p> - -<p>—Mais si! mais si!... Comptes-tu rester longtemps à Villedon?</p> - -<p>—Le temps qu’il vous plaira de fixer, mon oncle.</p> - -<p>—Mettons deux mois; tu ne me gêneras nullement et Jérôme, Lucie et la -petite Alice ont fort envie de te voir. Tu pourras monter à cheval, -chasser un peu, vers la fin de ton séjour, et me lire quelquefois les -feuilles parisiennes. Tu dois lire avec élégance... Laisse-moi te -regarder... Quelle santé! Cela aussi fait honneur à la famille.</p> - -<p>—La famille?... où la prenez-vous, mon oncle? Je croyais n’avoir -d’autre parent que vous? Mes succès, mon aspect physique, vous -touchent-ils à ce point?</p> - -<p>—Évidemment, j’exagérais pour te<span class="pagenum"><a id="page_20">{20}</a></span> flatter et me concilier tes grâces; -par contre j’avoue que ta culture morale, si je puis dire, ne me laisse -pas indifférent... Fais-tu la noce?»</p> - -<p>A cette question posée de façon brusque et sèche, Mathieu ne répondit -rien, tout d’abord, puis:</p> - -<p>«Mon oncle, dit-il avec douceur, il me semble que ce sont là mes -affaires personnelles.</p> - -<p>—Intransigeant! déjà!</p> - -<p>—Je crois que le collège et, sans doute, une éducation peu surveillée -m’ont donné le goût de la liberté, de toutes les libertés, spécialement -celle de me réserver, en quelque sorte, au lieu de me répandre. C’est -une tournure d’esprit qui me rend les confidences difficiles. Je ne me -sens pas très sociable.</p> - -<p>—Cela est fort bien dit. J’admets la réponse et sa critique incluse. En -tout cas, tu te portes à merveille et ne parais pas tenté par le -séminaire; si tu ne la fais déjà, tu feras donc la noce avant peu. En ma -qualité d’oncle dévoué, j’ai l’agréable<span class="pagenum"><a id="page_21">{21}</a></span> devoir de t’en faciliter la -tâche. Après ton séjour ici, tu pourras t’installer à Paris dans un -rez-de-chaussée bien situé que je conserve depuis ma lointaine jeunesse -dont la période orageuse a été longue, très longue... tu le sais -peut-être. Cela te donnera le loisir de songer à ta carrière, s’il te -plaît d’en choisir une, fût-elle de rester les bras croisés, de t’y -préparer, de t’amuser en attendant l’heure de ton service militaire et -de goûter librement aux délices de la gastronomie nocturne et de -l’amour...</p> - -<p>—C’est un joli programme, dit Mathieu.</p> - -<p>—Il est entendu que je double ta pension et te donnerai de quoi -t’installer à ta guise dans ce pied-à-terre. Viens à Villedon vers la -fin de l’été; le reste du temps, ne laisse pas ton vieil oncle sans -nouvelles: envoie-lui des portraits commentés de tes petites amies, sur -des cartes postales. Elles orneront sa table de nuit et leur vue lui -réjouira le cœur... Maintenant, va te promener, laisse-moi seul. Tu<span class="pagenum"><a id="page_22">{22}</a></span> -dîneras avec les Hourgues. Je dîne seul, dans cette pièce; je fume -ensuite un cigare, le second de la journée, et je me couche seul, comme -bien tu penses: le sage doit coucher seul, doit dormir... Au revoir... -Non, ne me serre pas la main, celle-là est encore douloureuse; -l’intention suffit. Bonsoir... homme libre!</p> - -<p>—Excusez-moi, mon oncle. Bonsoir.»</p> - -<p>Mathieu sortit et M. Jacques Mesnard, seul de nouveau dans la vaste -chambre qu’envahissait le crépuscule, jeta sa cigarette achevée, puis en -alluma une autre.<span class="pagenum"><a id="page_23">{23}</a></span></p> - -<h2><a id="IV"></a>IV</h2> - -<p>Durant les quelques années qui suivirent, Mathieu vécut à peu près comme -le lui avait proposé son oncle. Installé à Paris, en garçon, dans un -rez-de-chaussée qu’il orna d’accueillante manière, il fréquenta les -lieux où l’on s’amuse, soupa en compagnie joyeuse et suivit la carrière -de quelques demoiselles de music-hall. Sa figure d’un singulier attrait, -son entrain, son humeur égale et d’enviables rentes expliquaient -aisément le succès que ces jeunesses lui firent. Toutes, néanmoins, se -plaignaient de l’impossibilité manifeste qu’elles voyaient à le garder -longtemps. Non pas qu’il fût précisément volage: il souffrait mal une -contrainte, la moindre<span class="pagenum"><a id="page_24">{24}</a></span> le mettait en éveil, amenant bientôt la plus -courtoise liquidation et la plus définitive.</p> - -<p>«Ça va quelque temps, puis il rue dans les brancards.»</p> - -<p>«On croit le tenir; un jour, il vous glisse entre les doigts.»</p> - -<p>Deux formes données à la même pensée par deux de ses amies.</p> - -<p>Pourtant Mlle Lily Bentham sut l’enchaîner pendant six mois, Mlle Gaby -Lesurques, environ cinq. Le charme de May Read ne dura qu’une saison, -mais la jeune Nicole du Théâtre Impérial l’enchanta de janvier à -septembre. Ils tentèrent de conserve un voyage à Venise qui détermina -leur rupture, Mathieu ayant montré, dans cette ville romantique, trop de -goût pour des Vénitiennes de petite naissance et Nicole s’en étant -plaint. D’autres aventures toutes pareilles menèrent avec douceur -Mathieu Delannes à ses vingt et un ans.</p> - -<p>  </p> - -<p>Chaque été, quand Paris devenait insupportable, il se rendait à -Villedon, sans<span class="pagenum"><a id="page_25">{25}</a></span> jamais y prolonger son séjour. Aux premières feuilles -rousses, Mathieu se sentait las des conversations de M. Jacques Mesnard, -si sèches et piquées de trop de mots pointus. Celles de Jérôme Hourgues, -de sa femme, voire de sa fillette lui agréaient mieux; avec la petite -Alice, il s’oubliait à jouer des heures entières sur le sable de la -plage, mais bientôt l’influence de l’oncle toujours goutteux, -sarcastique et revêche se manifestait à nouveau. Déprimé, Mathieu ne -jouissait plus de ce paysage de la mer et des bois qu’il aimait tant: -d’un jour gris, il ne sentait que la tristesse, d’un jour lumineux et -chaud, le seul accablement. Pour le réconforter, Villedon, sa maison -natale, n’éveillait en lui que de trop lointains souvenirs.</p> - -<p>Que savait-il de sa mère morte en couches, de son père qui n’avait -survécu que trois ans à sa femme? Il se les imaginait par des -photographies, par les bibelots de leurs chambres, par quelques -anecdotes, quelques lettres retrouvées, mais cela était si peu de chose, -et ce peu si peu vivant!<span class="pagenum"><a id="page_26">{26}</a></span> Rentrant à Villedon, il ne rentrait pas chez -lui.</p> - -<p>Paris lui donnait d’autres plaisirs très appréciables, mais Paris ne le -contentait guère. S’il avait jeté sa gourme avec toute l’ardeur d’un -jeune cheval échappé, Mathieu se doutait bien que cela ne durerait pas. -Ses compagnons de noce, ses camarades, les demoiselles de music-hall et -les dames trop poudrées, témoins de son plaisir, lui paraissaient former -une troupe d’esclaves évoquée autour de lui à seule fin de le -satisfaire. Il en arrivait presque à les plaindre.</p> - -<p>«Moi seul, je m’amuse librement. Les autres, vous par exemple, ma chère, -travaillez à m’amuser.»</p> - -<p>Ainsi parla-t-il à Gaby Lesurques (charmant visage, intelligence bornée) -qui, pour toute réponse, murmura d’une pauvre voix mince:</p> - -<p>«Ben vrai, Mathieu, tu en dis des choses!»</p> - -<p>Et vida d’un trait son cocktail.</p> - -<p>Quelques incursions dans d’autres mondes lui donnèrent de l’ennui; la -prépara<span class="pagenum"><a id="page_27">{27}</a></span>tion de deux examens utiles l’absorba insuffisamment. Pourtant, -son année de service militaire lui fut d’un réel bénéfice. Il acceptait -une discipline aussi ouvertement affichée; sa liberté n’en souffrait -pas. Il se plut à cette tâche qui l’occupait d’une façon nouvelle et la -ville de province qui l’accueillit faisait un bien joli cadre. Mais ces -haltes n’ont qu’un temps... Un jour, on s’en va... Dès lors, il semble -que les belles heures soient passées où l’on se sentait l’âme libre et -légère.</p> - -<p>«D’ailleurs, expliquait-il, cela eût duré un mois de plus que je me -serais ennuyé à périr... ou jusqu’à tout casser.»</p> - -<p>Mathieu a-t-il si peu changé depuis le collège?</p> - -<p>  </p> - -<p>Rentré à Paris, il s’aperçoit que les sorties nocturnes le tentent -moins. Des projets d’avenir se précisent en lui. Bientôt, il partira; il -s’installera pour quelques années dans une colonie lointaine... -laquelle? il ne sait encore, mais de ce choix il s’occupe avec -application.<span class="pagenum"><a id="page_28">{28}</a></span></p> - -<p>Un soir d’hiver où la pluie tombe dru et que Mathieu étudie, dans un -gros livre, l’agrément et les inconvénients de vivre en Indo-Chine, on -sonne à sa porte. Il ouvre et reçoit des mains du télégraphiste -ruisselant un papier bleu. Persuadé que ce sont là des nouvelles de sa -jeune amie du jour qui soigne au soleil de Nice un rhume de cerveau, il -déchire la feuille sans hâte, mais ce papier bleu lui vaut une surprise, -car il lit:</p> - -<div class="blockquot"><p><i>Votre oncle succombé ce matin à une attaque de goutte. Funérailles -lundi midi. Sincères condoléances, affections. Jérôme Hourgues.</i></p></div> - -<p>«Il convient donc que je parte au plus tôt,» se dit Mathieu.</p> - -<p>Ayant consulté l’indicateur, il sonna la femme de chambre et lui annonça -qu’il prendrait le train de 8 h. 12, le lendemain, dimanche.</p> - -<p>«L’oncle est mort...»</p> - -<p>Nulle émotion ne naissait. Il se fût<span class="pagenum"><a id="page_29">{29}</a></span> étonné d’en ressentir une très -vive, mais ce vieillard qu’il n’aimait pas, qu’il n’admirait pas, dont -il estimait peu la vie d’égoïste brutal, cynique, parfois cruel, vivant -seul et sans amis, depuis que sa santé l’obligeait au repos des champs, -ce vieillard ne représentait pas moins quelque chose: tout ce qui -restait de famille à Mathieu Delannes... Mathieu serait plus seul -encore.</p> - -<p>«Et, se disait-il en regardant la cheminée où s’alignaient des -photographies souriantes, je ne lui ai même pas fait tenir les portraits -de petites femmes qu’il me réclamait un jour. Pourtant, c’eût été -charitable et l’eût amusé... Tant pis... Trop tard!»</p> - -<p>Il se coucha peu après et prit, le lendemain, à 8 h. 12, le train pour -Villedon.<span class="pagenum"><a id="page_30">{30}</a></span></p> - -<h2><a id="V"></a>V</h2> - -<p>M. Jacques Mesnard dormait son dernier sommeil, sous une plaque de -marbre gris, dans un cimetière qui n’avait rien de la grâce du cimetière -de village, tel qu’on se l’imagine volontiers. Monsieur le Maire le -déclarait hygiénique et moderne; c’est tout dire en deux mots. -D’ailleurs, Mathieu n’avait pu s’empêcher de penser que ce petit enclos, -sec, propret, fermé de murs blancs dont le faîte se défendait de -l’escalade par des tessons agressifs, convenait fort bien au vieillard -défunt.</p> - -<p>Nulle occupation pressante ne le rappelant, Mathieu ne rentra pas -aussitôt à Paris. La lourde chute de neige de la veille et, sur ce -linceul, un soleil radieux,<span class="pagenum"><a id="page_31">{31}</a></span> le dessin net et nu des bois qu’il revoyait -encore vêtus de vert ou de roux, la mer d’une teinte si fine et quelque -chose de léger qui flottait dans l’air froid, donnaient au paysage un -attrait nouveau qui faisait oublier Paris battu par les averses.</p> - -<p>  </p> - -<p>«Je ne l’aimais pas, vous le saviez, mon ami. Pour quelle raison -l’aurais-je aimé? Cependant je perds avec lui tout ce que d’autres -appellent leur famille. Me voilà tout seul. Ma famille, c’est vous qui -me la ferez, vous et les vôtres... J’y compte.</p> - -<p>—Avec raison, répondit Jérôme Hourgues, mais n’oubliez pas que lui vous -aimait bien, à sa façon, sans doute, qui était contrainte et désagréable -(comme il pouvait aimer), sincère néanmoins. Il tenait à vous savoir -très entouré, chéri de tous, heureux de vivre, heureux par l’ambition et -le succès, heureux par l’amour.»</p> - -<p>Et comme Mathieu l’interrompait, Hourgues reprit:</p> - -<p>«Pas explicitement, non; il ne se fût pas permis d’être explicite et il -lui déplai<span class="pagenum"><a id="page_32">{32}</a></span>sait de parler longtemps de quelqu’un qui lui était cher. Ses -phrases confuses me semblaient parfois d’une insupportable amertume... -Un homme dur, je l’accorde, mais si perspicace! Se rendant compte de son -aridité, de sa solitude de vieil arbre tordu, de sa stérilité, il vous -souhaitait une vie abondante et féconde.</p> - -<p>—Voyons, Hourgues! répondit Mathieu, d’une voix assez coupante, il est -mort: n’en profitez pas pour le glorifier tout de suite, comme font les -bourgeois.</p> - -<p>—Je vais croire, dit Hourgues, que vous le regrettez vraiment.»</p> - -<p>Ils parlèrent d’autre chose.</p> - -<p>  </p> - -<p>«Et quels sont vos projets pour l’avenir? demandait Hourgues.</p> - -<p>—Oh! je ne sais pas encore. Aller aux colonies, peut-être; y -travailler. Là-bas, on trouve à s’occuper de tous côtés et de mille -manières.</p> - -<p>—C’est choisir une villégiature bien lointaine, lorsque, ici où nous -sommes, vous en avez une sous la main.<span class="pagenum"><a id="page_33">{33}</a></span></p> - -<p>—Vous voulez dire que mon oncle...</p> - -<p>—Il m’en a fait part lui-même. Je me souviens de ses paroles: -«Puisqu’il tient tant à être libre, ce gaillard, au moins que je lui en -procure les moyens!» M. Mesnard vous a donc laissé Villedon et toute sa -considérable fortune... Le bout du monde, c’est loin, mon cher Mathieu, -le climat y fût-il incomparable... Installez-vous dans votre famille, -car je n’oublie pas votre affectueux propos; installez-vous à Villedon.</p> - -<p>—Afin d’y mener la vie de son dernier propriétaire? Ah! non, par -exemple! Vous continuerez à gérer cette terre que vous aimez, n’est-ce -pas, Hourgues? ainsi tout sera pour le mieux, et le Tonkin, le Tchad ou -Tahiti sont des lieux d’exil d’où l’on revient sans peine.</p> - -<p>—Je serai toujours votre gérant, Mathieu, puisque vous m’en priez. J’ai -succédé à mon père dans cet emploi et vous remercie de m’y maintenir, -mais je vous assure qu’il y a du travail, et de reste, du travail pour -plus d’un, si l’on veut faire<span class="pagenum"><a id="page_34">{34}</a></span> rendre à Villedon tout ce qu’il peut -donner.</p> - -<p>—Nous en recauserons,» dit Mathieu.</p> - -<p>La dernière phrase de Hourgues l’avait surpris.<span class="pagenum"><a id="page_35">{35}</a></span></p> - -<h2><a id="VI"></a>VI</h2> - -<p>A cette proposition toute simple, si particulière néanmoins, bien -raisonnable, mais décevante en ce qu’elle détruisait un beau rêve -d’exil, Mathieu songeait encore, le lendemain, après qu’il fut allé -présenter au curé du village ses devoirs et remerciements. Le brave -homme lui avait dit d’excellentes choses, de façon trop soutenue. -L’ayant quitté sur la fin d’un résumé vraiment touchant des vertus de M. -Jacques Mesnard et las de ce ronron louangeur, il entra dans un petit -café où quelques habitués fumaient la pipe. Atmosphère moins pure mais -plus chaude qu’au dehors; de temps en temps, contre le plancher, un -bruit de souliers lourds: l’arrivée d’un<span class="pagenum"><a id="page_36">{36}</a></span> client précédé d’une douche -horizontale d’air glacé; des paroles d’accueil, sonores, bien timbrées. -Tout cela, Mathieu le connaissait de longue date. Assis devant un verre -de café noir, il s’occupait de lui-même, se répétant, examinant, pesant -ce que Jérôme Hourgues lui disait, la veille.</p> - -<p>Bientôt, il leva la tête: quelqu’un s’installait à côté de lui, un grand -et gros homme brun, moustachu, mal rasé, dont les cheveux passés à la -pommade dessinaient sur le front bas une plaque en accroche-cœur. Il -retenait au coin de sa bouche grasse un mégot éteint. Son costume, fait -pour attirer l’œil, se composait d’un audacieux complet marron, d’une -chemise de couleur que fermait une cravate à pois et, retournée sur le -dossier de la chaise, d’une très ample, très sérieuse peau de bique.</p> - -<p>Pour commander son absinthe, il parla fort; sa voix était cuivrée, -retentissante; il prétendait à beaucoup d’importance, il prenait -beaucoup de place et ses larges mains poilues aux ongles sales furent -d’une abjecte majesté quand il les colla sur la<span class="pagenum"><a id="page_37">{37}</a></span> table, les doigts -ouverts, afin que l’on vît mieux le travail barbare de deux bagues d’or.</p> - -<p>Et puis Mathieu s’aperçut que ce personnage n’était pas seul: une toute -petite femme l’accompagnait, si petite qu’elle semblait moins femme que -poupée. De beaux yeux sombres, un nez lourd, des lèvres sèches, marquées -de fard, des cheveux roux, très abondants, dont la frisure bouffante -débordait un chapeau modeste, sans garniture; une poitrine triste, -plate, ornée d’un collier d’ambre, des bras maigres, à faire pitié, des -mains aux ongles vernis, à la peau travaillée, amollie et poudrée, et -beaucoup de bagues à ces mains. L’ensemble donnait une image surprenante -que la robe noire, étriquée, ascétique, mal portée, accentuait encore. -Elle parla, en réponse à un appel du gros homme, et ce fut, auprès d’un -bruit généreux de fanfare, la mélodie dépouillée d’une clarinette.</p> - -<p>Intrigué par ce couple étrange, Mathieu, sans bouger, l’observa, -écouta.<span class="pagenum"><a id="page_38">{38}</a></span></p> - -<p>«Tu n’as pas froid, Octave?</p> - -<p>—Ici, pas trop, répondit l’homme, mais pour un sale pays, c’est un sale -pays!</p> - -<p>—Nous serons rentrés demain; il faudra écrire à Randal, ce soir, pour -lui envoyer la liste et les renseignements.</p> - -<p>—Les renseignements! comment veux-tu que je les trouve? C’est tout des -jésuites dans le patelin: on demande quelque chose, le bonhomme répond à -côté ou pas.</p> - -<p>—Nous ne sommes plus à Toulouse!» dit la petite personne avec une mine -dégoûtée.</p> - -<p>Puis, à mi-voix:</p> - -<p>«Qu’y a-t-il sur la liste? demanda-t-elle.</p> - -<p>—Rien de très gras: le colosse, mais on l’a déjà vu; l’homme -caoutchouc, une bonne affaire, celui-là; le cul-de-jatte casseur -d’assiettes qui ne plaira pas à Randal (ces protestants, ça a des -idées!) d’ailleurs, j’ai pas signé; et puis ceux de la foire de Hambourg -que tu connais: le nabot est crevé, ils sont encore sept.</p> - -<p>—C’est pas mal, Octave; c’est un joli<span class="pagenum"><a id="page_39">{39}</a></span> groupe... Alors, tu reviendras -pour les renseignements?</p> - -<p>—Oui, dans six semaines. Je verrai le notaire. Il y a de belles -prairies qui feraient tout à fait l’affaire. Tu m’accompagneras: j’aurai -besoin de toi.</p> - -<p>—Y penses-tu, Octave! Mme Salomon m’en voudra beaucoup si je la quitte -si tôt. Elle n’a confiance qu’en moi... cette rougeur la défigure. Mme -Salomon est une cliente merveilleuse.</p> - -<p>—Ma bonne Rachel, il y a plus de galette à prendre chez Randal qu’en -t’éreintant à graisser des vieilles dames.</p> - -<p>—Tais-toi, Octave! tu me fais honte!... Et n’oublie pas de laisser -notre adresse.</p> - -<p>—T’as raison, ma poule!»</p> - -<p>Il se tourna vers le tenancier du café:</p> - -<p>«Brave homme! voici nos cartes. S’il venait des lettres pour ma femme ou -pour moi, vous seriez bien obligeant de les faire suivre.»</p> - -<p>Il posa deux cartons sur la table, y jeta une pièce de cent sous et se -leva.</p> - -<p>«Non, non, Rachel! dit-il à sa femme qui<span class="pagenum"><a id="page_40">{40}</a></span> attendait la monnaie, il faut -avoir la main large. Partons.»</p> - -<p>Et, cueillant sa peau de bique, il s’en vêtit.</p> - -<p>  </p> - -<p>«Drôles de gens!» dit le tenancier, quand ils eurent quitté la salle.</p> - -<p>Il y eut un murmure d’approbation chez les habitués du café.</p> - -<p>«Qui est-ce? demanda Delannes.</p> - -<p>—Dieu sait, monsieur Mathieu! moi, je ne sais pas. J’en avais jamais vu -comme ça. Je ne comprends même pas leur métier. Tenez...»</p> - -<p>Il tendit les deux cartons où Mathieu put lire:</p> - -<p class="c"> -<span class="smcap">Octave Boucbélère</span><br /> -<i>Courtier en Singularités</i><br /> -<br /> -<span class="smcap">Madame Rachel</span><br /> -<i>Masseuse-Manucure</i><br /> -</p> - -<p>«Manucure! s’écriait le tenancier en riant de bon cœur, c’est pas un -métier de chrétien, manucure! c’est quoi?»<span class="pagenum"><a id="page_41">{41}</a></span></p> - -<h2><a id="VII"></a>VII</h2> - -<p>Rentré dans sa garçonnière, il arriva bien à Mathieu Delannes de penser -quelquefois à ces deux personnages rencontrés par hasard, mais des -réflexions plus personnelles, plus graves, l’occupaient, et bientôt M. -et Mme Boucbélère s’en furent rejoindre au fond de son souvenir d’autres -fantoches passagers qui l’avaient amusé un instant.</p> - -<p>Six mois plus tard, il se décida... Durant ces six mois, Mathieu, sans -parvenir à rien préciser, tritura des projets multiples. Tout cela -restait confus, épais, quand une lettre de sa jeune amie encore absente -lui annonça un prochain retour. L’enveloppe du mauve le plus galant, le -papier trop par<span class="pagenum"><a id="page_42">{42}</a></span>fumé, l’encre trop verte lui déplurent et aussi la façon -fleurie dont l’épistolière, qui s’ennuyait sur la côte, l’assurait d’une -tendresse renouvelée. Cette lettre joua le rôle de la goutte adventice -dont la chute clarifie soudain un mélange obscur. Il imagina la vie -qu’il serait forcé de mener: promenades au Bois, soirées au théâtre, -soupers, et tout ce bavardage auquel on n’échappe pas! et tout le temps -perdu!</p> - -<p>Sa résolution était prise; l’exil, avec ses belles promesses, ne -s’offrait plus à lui sous les mêmes couleurs; l’installation à Villedon, -chez lui, paraissait plus simple, plus efficace, d’un rendement plus -sûr; il trouverait à s’employer là, tout aussi bien qu’autre part. -Hourgues lui avait souvent écrit, mais ne tâchait pas de le convaincre, -et d’ailleurs Mathieu lisait ses lettres distraitement, voulant se -décider seul. La chose était faite. Sans plus tarder, il envoya à Jérôme -Hourgues un télégramme lui annonçant son arrivée immédiate et s’occupa -des quelques problèmes ménagers que posait un si brusque départ.<span class="pagenum"><a id="page_43">{43}</a></span></p> - -<p>Le dimanche soir, il trouva son ami qui l’attendait; sa joie était -manifeste. Ils dînèrent ensemble et l’on dut avouer qu’à passer du -service de l’oncle à celui du neveu, la cuisinière ne perdait rien de sa -délectable maîtrise. Delannes ne tarda pas à monter dans sa chambre, -plus fatigué peut-être que de raison, légèrement grisé par le choix -qu’il venait de faire (le choix de sa vie, en somme), et par la subtile -influence de certain sauterne réputé dont Jérôme Hourgues, pour fêter ce -beau jour, était allé cueillir à la cave, de ses mains pieuses, deux des -six bouteilles restantes.</p> - -<p>Le lendemain, il se réveilla dans une vaste chambre grise où filtrait la -lumière du petit matin, et, tout de suite, il n’eut aucune envie de se -rendormir. D’abord, il resta immobile, charmé par un silence que seul, -de temps à autre, trouait le chant des coqs. Il songea aux bruits de ce -même petit matin à Paris; la comparaison l’amusa; puis il sauta du lit, -voulant voir le paysage à la fois bien connu et nouveau que dominaient -ses fenêtres. Il<span class="pagenum"><a id="page_44">{44}</a></span> les ouvrit et s’assit dans une embrasure où, -sommairement vêtu, il se livra, fumant une cigarette, au si doux plaisir -de contempler.</p> - -<p>La vaste prairie descendait vers une plage de galets ocre et jaune; plus -loin, la marée, basse à cette heure, découvrait du sable, et, plus loin -encore, c’était la mer, sous un voile de brumes épaisses à l’horizon, -légères sur le bord. A droite, à gauche de la prairie, des bois -s’étendaient, d’une verdure neuve et tendre. Tout se présentait ainsi en -teintes délicates qu’un peu de vapeur unissait. Le soleil, enveloppé à -l’orient, avait encore des lueurs assourdies, sans éclat, sans chaleur, -qui paraissaient parfois, écartant la buée d’alentour, en reflets de -nacre et d’opale. Un souffle de brise naissante animait l’air, faisait -bruire la cime des arbres, effilochait une traîne de buée sur la -prairie, apportait des parfums, des rumeurs, un oiseau.</p> - -<p>Mathieu laissait errer son regard. Ce spectacle le ravissait -secrètement, l’enchantait peu à peu. Un grand repos se<span class="pagenum"><a id="page_45">{45}</a></span> répandait en -lui, de cette sorte qui permet le rêve. Il sourit, pensant aux tons -crus, aux ardeurs, aux violences des pays qu’il avait voulu visiter, de -l’autre côté de la terre. Là-bas, durant ses heures de loisir, il aurait -admiré mille choses brillantes, étincelantes, inattendues, mais, ici -même, ne pouvait-il imaginer mieux? Les fruits à portée de sa main ne -valaient-ils pas la mangue ou le letchi?</p> - -<p>«Mes beaux projets, se dit Delannes, malgré toutes leurs précisions, -étaient encore gâtés par trop de littérature... Romantisme déplorable! -Au panier! Je crois que je finirai par me plaire à Villedon, par m’y -faire une vie, et vraiment, ce matin, j’ai ouvert mes fenêtres sur un -bien aimable décor.»</p> - -<p>Mathieu contemple les nuées grises, lentement mouvantes, les verdures -claires au léger friselis, le ciel où naissent des teintes roses, cette -prairie... Soudain, une touche de couleur vive sollicite son regard; il -prend une lorgnette pour mieux l’examiner: à la plus haute branche d’un -arbre du bois<span class="pagenum"><a id="page_46">{46}</a></span> de droite, flotte une flamme triangulaire, mi-partie -verte et jaune.</p> - -<p>Pourquoi cette flamme? il ne devine pas et, bientôt, pense à autre -chose, car le soleil se révèle, frappant la rosée de l’herbe d’un rayon -d’or éblouissant. L’impression est saisissante, magique; Mathieu ne -quitte plus des yeux ce tapis de lumière tendu sur la prairie... Oui, -tout à fait magique...</p> - -<p>Et voici qu’il entend un cri joyeux, une clameur simple et forte, -l’appel, dirait-on, d’une jeune voix humaine... D’où vient cet appel et -qui le lance? Du seuil de la maison jusqu’à la mer, personne. Mathieu -reprend sa lorgnette. Rien entre les deux bois, rien sur l’herbe au -précieux tapis et cependant...</p> - -<p>Un second appel, plus formé... Celui-là jaillit à coup sûr du bois de -droite, mais Mathieu s’étonne encore davantage, s’étonne éperdument, -quand, de ce bois, il voit sortir, image effarante, par trop -imprévisible, un grand cheval, blanc de neige, qu’enfourche un enfant -nu. La bête à la<span class="pagenum"><a id="page_47">{47}</a></span> robe sans tache, baignée de soleil, s’encapuchonne en -galopant; son mince cavalier qui semble monté à cru la conduit au -bridon. Maintenant, elle s’éloigne, elle tourne, elle revient, elle -s’éloigne encore, foulant lourdement l’herbe lumineuse, et Mathieu, -transporté d’il ne sait quelle curiosité dont déborde son cœur, possédé -d’une étrange jubilation, a tout juste le temps de chausser des sandales -pour se précipiter comme un fou, vêtu de son seul pyjama de toile, dans -l’escalier, puis au dehors.</p> - -<p>Il n’a pas interrogé le vieux domestique tôt levé qui balayait -l’antichambre et s’émeut de ce brusque passage: il veut voir, il veut -savoir... Il se rappelle qu’il était bon coureur, jadis; il retrouve son -élan, son allure, son haleine; il descend la prairie en pente douce, -comme par jeu, sans nul effort. Voilà le cheval blanc! Mathieu se hâte. -C’est bien un cheval blanc; c’est bien un enfant nu qui le monte. -Mathieu se rapproche, bondissant sur l’herbe humide. Le voici tout près; -le voici tout<span class="pagenum"><a id="page_48">{48}</a></span> contre. Il touche le cheval blanc; il fait halte... Le -jeune cavalier saute à terre, d’un geste souple et facile, salue de la -tête, et souriant, riant plutôt, s’écrie:</p> - -<p>«Vous avez du souffle, Monsieur!»<span class="pagenum"><a id="page_49">{49}</a></span></p> - -<h2><a id="VIII"></a>VIII</h2> - -<p>«Mon cher Mathieu, je vous l’ai répété vingt fois: votre mémoire se -gâte, se perd. Est-ce en souvenir de votre oncle que vous fumez -trop?...»</p> - -<p>Quelques semaines auparavant, par une lettre fort explicite, Hourgues, -semblait-il, avait correctement demandé à Delannes l’autorisation de -louer une partie de la propriété (le bois Martin et les deux prairies -attenantes) à un certain James Randal au sujet duquel il avait obtenu -les meilleurs renseignements. Que le papier fût parvenu entre les mains -de Mathieu, une réponse le certifiait; qu’il en eût pris connaissance -autrement que d’un œil distrait, on pouvait en douter puisqu’il -igno<span class="pagenum"><a id="page_50">{50}</a></span>rait tout de cette affaire. Elle paraissait bonne. Hourgues avait -signé. Il hésitait d’abord, l’intermédiaire lui ayant déplu, mais il -reprit confiance dès qu’il put traiter avec Randal lui-même.</p> - -<p>Il le décrivait de façon intéressante. Le premier abord ne laissait pas -de surprendre: une figure de cinquantenaire que l’austérité ravage, des -traits taillés à coups de serpe, un regard fermé, une bouche close, aux -lèvres dures, nulle bonhomie, mais de la bonté s’exprimant par des -actes, jamais par des phrases.</p> - -<p>«Il me tarde que vous le voyiez; vous l’apprécierez, j’en suis sûr. Son -entourage le respecte, le vénère. A moi, il me fait presque peur et -Lucie va plus loin: elle avoue naïvement qu’il l’épouvante. Certes, on -l’imagine mieux à la tête d’une troupe de moines guerriers que dirigeant -un cirque, mais il y a des vocations inattendues, d’étranges rencontres -et, somme toute, James Randal est bien à sa place.»</p> - -<p>Cela réveillait en Mathieu un vague sou<span class="pagenum"><a id="page_51">{51}</a></span>venir: le cirque Randal, une -troupe organisée à l’américaine avec de puissants capitaux. Elle -parcourait le monde de bout en bout, se faisant précéder par des -fanfares sonores et une escouade de colleurs d’affiches qui recouvraient -les murs des villes et des villages de placards annonciateurs devant -lesquels le passant interdit, bientôt émerveillé, stationnait longtemps. -Mais pourquoi le cirque Randal se trouvait-il à Villedon?</p> - -<p>Hourgues le lui expliqua.</p> - -<p>«Randal vient d’accomplir en Europe une magnifique tournée dont les -résultats furent excellents. Il a dû s’arrêter, beaucoup de chevaux -ayant eu la morve. D’autres viendront d’Amérique, dans quelques -semaines; encore faudra-t-il les dresser, ce qui n’est pas une besogne -facile. Pour le moment, on se repose ou l’on fait en Bretagne, en -Normandie, de petites expéditions à frais réduits, sans importance... Et -voilà pourquoi, cher ami, vos terres sont occupées, présentement, par -cette horde nomade.»<span class="pagenum"><a id="page_52">{52}</a></span></p> - -<p>Il rassura Mathieu sur les inconvénients possibles.</p> - -<p>«L’affaire est bonne, je vous l’ai dit: ils paient bien. J’ai obtenu, -dans notre bail, qu’ils ne mettent aucune affiche dans les villages -d’alentour, aucun placard en pleins champs; ce sont d’effroyables choses -qui offensent le regard. Vous en avez vu, n’est-ce pas, de ces -rectangles flamboyants, verts et rouges, coupés d’une croix blanche et -portant le nom du cirque en lettres démesurées? Je n’ai permis aucun -signe extérieur, chez vous, certain que vous en seriez horripilé, sauf -une flamme bien modeste sur un des arbres du bois Martin. Elle ne vous -gênera guère.»</p> - -<p>Hourgues donna ensuite de la troupe une description détaillée. Il -commençait à la connaître et, chaque jour, y découvrait un aspect -nouveau, un trait de mœurs surprenant. S’il n’avait fait qu’entrevoir -Mme Randal, la femme du chef, du moins causait-il souvent avec le jeune -cavalier dont l’apparition subite fut si fantastique, le matin même, et -cela l’amusait de penser<span class="pagenum"><a id="page_53">{53}</a></span> qu’une scène des mille et une nuits s’offrait -tout de suite, dès l’aube, en Normandie, à Mathieu qui, récemment, -songeait à la chercher, cette scène, au cours de voyages difficiles, en -quelque pays lointain.</p> - -<p>Avery Leslie n’était d’ailleurs pas écuyer de son métier, mais, pour se -distraire, il menait parfois les bêtes à l’eau. Il lui plaisait de se -baigner comme un centaure. Sa profession? danseur de corde; un vrai -artiste dans sa partie. Il donnait le vertige à Hourgues et à Lucie par -ses audaces d’équilibre. Lui aussi valait la peine qu’on le fréquentât, -n’étant point de qualité ordinaire ni de commerce banal.</p> - -<p>Du bruyant Boucbélère qu’il avait vu de près, lors des premières -tractations avec Randal, il parlait sans estime.</p> - -<p>«Heureusement, ni ce monsieur, ni l’ineffable Mme Rachel, sa compagne, -ne sont souvent avec nous. Son métier de courtier oblige Boucbélère à de -fréquents voyages: il va chercher à Vienne, à Constantinople, à Anvers, -à Hambourg, partout où l’on en<span class="pagenum"><a id="page_54">{54}</a></span> trouve, des monstres, des -<i>singularités</i>, comme il dit, <i>monstre</i> étant, à son avis, un vocable -vulgaire... Ah! les pauvres gens! ce sont pourtant bien des monstres! -Ils forment ici une classe à part, qui dort à part, qui mange à part. Si -jamais vous tenez à vous assurer une mauvaise nuit, Mathieu, passez -quelques instants en leur compagnie.»</p> - -<p>Les autres, les normaux ayant un rôle actif, formaient une réunion peu -commune de cent cinquante individus: pour la plupart des Américains du -Nord; cependant Boucbélère avait vu le jour à Toulouse, et la troupe -comptait aussi un Portugais, une famille japonaise, deux Italiens, un -Chinois, d’autres encore. Leurs emplois étaient strictement délimités, -avec une rigueur qui donnait à rêver. Randal jouait le rôle du grand -chef, du grand maître; cela se comprenait qu’une troupe de ce genre eût -besoin d’être dirigée sans faiblesse. Randal ne plaisantait pas, mettant -une pareille conscience, la même application sérieuse, à régler les -détails d’une<span class="pagenum"><a id="page_55">{55}</a></span> parade comique de trois clowns, qu’à décider, étape par -étape, un itinéraire à travers l’Europe, ou à s’engager dans une affaire -de plusieurs centaines de mille francs. Il s’occupait aussi de -l’éducation morale de ses hommes et leur faisait des conférences qui, -souvent, prenaient tournure de prêche.</p> - -<p>«Vous trouverez chez ces gens plus d’un sujet d’étude et beaucoup de -délassement; ils ne sont point ennuyeux: vous vous divertirez en leur -compagnie, je le gage, car ils vous paraîtront vivants et c’est une -qualité que vous prisez. Leurs chevaux sont à notre disposition, bien -entendu; ils ne furent pas tous contaminés. Je vous signale mon ami Sam -Harland, merveilleux écuyer et brave homme. Il connaît à fond les -écuries et saura choisir un poney qui vous convienne. Tout ce petit -monde forme un ensemble qui, d’abord, surprend un peu, mais que j’ai -fini par aimer. Vous ferez de même et votre science de l’anglais vous -servira. Pour ma part, j’ai dû perdre toute pudeur et baragouiner -honteuse<span class="pagenum"><a id="page_56">{56}</a></span>ment, afin de me faire entendre. Les Boucbélère sont français, -hélas! mais de quoi parler avec Mme Rachel sinon de massage, d’onguents, -de pâtes et de crèmes, tous sujets où je ne brille pas? et que dire à -Boucbélère?... l’écouter, parfois, suffit à soulever le cœur! Mme Randal -aussi est française, m’a-t-on dit, mais le hasard a fait que je n’ai -presque jamais causé avec cette belle personne d’expression bizarre. -Randal a quelque teinture de notre langue, Avery Leslie se perfectionne -chaque jour, mais le reste de la troupe sait tout juste les mots <i>cidre</i> -et <i>tabac</i>. Il m’a donc fallu me procurer un précis de grammaire -anglaise avec son vocabulaire; je l’étudie tous les soirs et vous aurez -beau jeu à vous moquer de mes honnêtes efforts.</p> - -<p>—J’admire tout au contraire, mon cher Hourgues, le scrupule que vous -mettez dans vos moindres actions! Pour mieux gérer la propriété d’un -ami, occupée par une horde barbare, devenir polyglotte, cela touche au -sublime!</p> - -<p>—A propos de barbares, dit Hourgues<span class="pagenum"><a id="page_57">{57}</a></span> afin de couper court, je ne vous -ai pas encore parlé de nos peaux-rouges, car nous avons ici des Indiens -peaux-rouges. Ils n’ont pas rang de citoyens; comme les nègres, ils -vivent ensemble et, comme les monstres, on les fréquente peu. Ils se -saoulent, ils sentent mauvais, ils chapardent, mais la police est bien -faite; nous n’avons pas encore eu le moindre ennui. Je les voyais selon -l’image que m’en donnait jadis Fenimore Cooper: vaillance, noblesse de -cœur, loyauté... Il faut en rabattre: des sauvages de décadence; c’est à -pleurer! et même le type se perd, s’avilit.</p> - -<p>«Voilà de quoi vous occuper, Mathieu, quand vous sentirez l’ennui venir -et que les travaux campagnards vous rebuteront. Un cirque... peut-on -même l’appeler un cirque? On y joint un music-hall démontable et un -cinéma... Le music-hall réunira sur son programme des numéros -rigoureusement inédits ou très célèbres (croyez bien que Randal ne me -paye pas pour faire de la réclame!) quant au cinéma, il nous réserve des -surprises: ses films<span class="pagenum"><a id="page_58">{58}</a></span> feront courir le monde! Tout cela, mon ami! tout -cela pour distraire Monsieur!...</p> - -<p>—Hourgues, je vous rends grâces de m’avoir assuré tant de plaisirs. J’y -goûterai.»<span class="pagenum"><a id="page_59">{59}</a></span></p> - -<h2><a id="IX"></a>IX</h2> - -<p>«Je voudrais parler à M. Randal,» dit Mathieu.</p> - -<p>Il s’adressait à un nègre géant qui faisait les cent pas, un cigare à la -bouche, devant une grille de fortune, peinte en vert. Le nègre émit un -grognement, poussa la grille et indiqua du doigt une tente auprès de -laquelle deux autres colosses noirs montaient la garde.</p> - -<p>«Je voudrais parler à M. Randal.»</p> - -<p>Mathieu donna son nom et fut introduit.</p> - -<p>  </p> - -<p>«Soyez bienvenu, dit M. Randal; prenez un siège et parlons... Je dois -établir beaucoup de questions avec vous.»</p> - -<p>Cela fut dit lentement, par un homme de<span class="pagenum"><a id="page_60">{60}</a></span> belle allure dont le visage -sévère semblait, en effet, taillé dans du bois. Les joues, les lèvres -étaient rasées; une mince et longue barbiche grise apportait quelque -chose de caricatural à cette noble face, mais les yeux très clairs -émouvaient aussitôt; ce n’était point là le regard fermé dont parlait -Hourgues, il se trompait: ces yeux bleus, ces yeux liquides, ne -cachaient rien. La bouche, d’un dessin sévère, se courbait en un sourire -sans ironie, quelque peu désabusé. Cet homme osseux, à la peau tannée -par le grand air, donnait une impression de force réservée, de calme -voulu. L’ensemble imposait. Comme il cherchait évidemment ses mots, -Mathieu l’interrompit et le pria de poursuivre en anglais. Ce fut donc -en anglais que se fit le reste de la conversation.</p> - -<p>«Merci: pour discuter de façon claire, je me sens plus à l’aise, mais -mon ignorance est néanmoins trop honteuse; il convient que j’apprenne -votre langue; croyez que je n’y manquerai pas, car un interprète trahit -toujours: il ne sait pas<span class="pagenum"><a id="page_61">{61}</a></span> être précis ou bien il fausse l’expression -d’un sentiment... J’espère que notre présence dans vos bois et vos -champs ne vous incommode pas exagérément. Jusqu’à présent j’ai traité -toutes ces affaires avec votre gérant, M. Hourgues, un homme de premier -ordre; il faut cependant que je vous les résume et vous demande quelques -signatures indispensables. Comptez-vous faire à Villedon un séjour -prolongé?»</p> - -<p>Ils causèrent pendant près d’une heure.</p> - -<p>  </p> - -<p>«Enfin, dit James Randal, pour présenter le sujet dans sa vraie lumière, -qui me vient d’en haut, et pour vous permettre de bien comprendre, je -dois expliquer le caractère de mon entreprise.»</p> - -<p>Il regardait au delà de son interlocuteur; ses yeux si clairs, si purs, -se fixaient sur un point très lointain et sa parole se ralentit...</p> - -<p>«Je sais... directeur de cirque, ce n’est pas un très beau métier, et -vous jugez durement, je pense, l’homme qui gagne de l’argent en montrant -à ses semblables des<span class="pagenum"><a id="page_62">{62}</a></span> acrobates, des clowns, des malheureux que Dieu a -mis sur terre défigurés, des cavaliers qui poussent des cris en -maîtrisant leurs chevaux difficiles, et qui tirent des coups de revolver -ou lancent le lasso, des équilibristes et des danseurs de corde, et -d’autres danseurs sur une scène, et des histoires sur un écran... (non, -monsieur Delannes, laissez-moi parler: ne soyez pas poli, puisque je -suis sincère)... tout ce monde que je traîne à ma suite, d’Amérique en -Europe, que je traînerai plus loin encore. Et puis, vous ne devez pas -aimer les moyens pratiques de l’entreprise: je veux dire les affiches de -toutes les couleurs; les drapeaux agités, les fanfares, les discours qui -servent à retenir, à rassembler, et les annonces qui occupent une page -entière des journaux, comme pour célébrer une eau purgative, des pilules -hépatiques ou un cirage nouveau, tous les procédés de propagande, de -diffusion, d’écriture dans la mémoire de la troupe James Randal, du -«Randal Circus», avec ses deux initiales qui se retrouvent dans les -villes, dans les champs,<span class="pagenum"><a id="page_63">{63}</a></span> le long des chemins de fer, dans les gares, -les omnibus, les tramways et le métropolitain de Paris: R. C., en rouge, -en vert, en bleu, en noir, sur tous les murs... R. C. pour qu’on nous -attende impatiemment... R. C. pour qu’on se souvienne de nous, pour -qu’on nous regrette, R. C. partout! Oui, cela ne peut que vous déplaire, -et quand vous songez, ensuite, que le long de cette voie, j’amasse une -fortune, vous protestez en votre cœur.</p> - -<p>—Si je protestais comme vous le dites, interjeta Mathieu, vous -aurais-je loué mes terres?</p> - -<p>—Oui, quand même, je crois, car vous ne jugez pas mes manières d’agir -déshonorantes, elles vous sont simplement désagréables. Pourquoi manquer -une affaire, une bonne affaire, parce que l’homme qui vous la propose -s’habille, se présente d’autre façon que vous?... Laissons cela. J’ai -voulu me placer à votre point de vue; maintenant, permettez que je -définisse le mien.</p> - -<p>—Parlez, monsieur Randal.»<span class="pagenum"><a id="page_64">{64}</a></span></p> - -<p>Mathieu, surpris par ce discours, le fut encore plus quand, pour achever -ce qu’il avait à dire, James Randal se leva. Il marchait avec lenteur, -de long en large de la tente, sa voix grave tremblait d’émotion... peu -de gestes, mais ceux-là notifiaient bien sa pensée; une grande autorité, -sûre d’elle-même, et toujours un regard obstinément perdu, éclairé -peut-être par cette lumière venue d’en haut.</p> - -<p>«Écoutez... Je suis un meneur d’hommes; ma mission, ici-bas, est de -mener des hommes; ils m’écoutent de préférence à tout autre; ils me -suivent, ils m’obéissent. En temps de guerre, j’aurais commandé des -soldats... Dieu m’a épargné cet affreux devoir: je ne mène pas mes -hommes à la mort, je les mène à la vie, à la vie complète; je les mène à -se connaître... Une nuit, il y a très longtemps, un ami m’invita à -l’accompagner dans un lieu public où l’on jouait, où l’on buvait, où des -femmes dansaient impudiquement, sous le rayon des réflecteurs, où des -acrobates faisaient frémir le peuple assemblé<span class="pagenum"><a id="page_65">{65}</a></span> pour les voir, où des -clowns leur succédaient afin de faire rire, et c’était le vice, -alentour, l’ivresse, la luxure, et les hommes et les femmes semblaient -des bêtes, et le mal régnait sur eux, mais aucun d’eux n’en avait -conscience... Ils étaient perdus...</p> - -<p>«Et alors, subitement, l’idée me vint de les sauver; l’idée, reçue ainsi -par grâce, descendit en moi, s’approfondit en moi, me pénétra tout -entier... Je me sentais devenu un être nouveau; ma vie se traçait devant -moi comme un chemin difficile, très caillouteux, possible cependant, où -il fallait être fortement chaussé, mais qui, je le savais, conduisait -droit où je devais me rendre.</p> - -<p>«Les malheureux!... ah! quelle pitié! voués à la mort de l’âme, plongés -dans le vice et ne comprenant pas qu’ils s’y noyaient! Ils avaient -presque disparu; l’eau sale où ils se plaisaient leur emplissait la -bouche, leur fermait les yeux, pesait sur leurs oreilles. Comment -auraient-ils crié, la bouche pleine? comment auraient-ils vu de leurs -yeux aveugles, en<span class="pagenum"><a id="page_66">{66}</a></span>tendu de leurs oreilles sourdes?... Ils flottaient -encore, pas pour longtemps, à coup sûr!... Je me penchai sur l’eau -fétide dont la puanteur m’étouffait, je me penchai jusqu’à la limite -extrême de mon équilibre, et, résolument, je les tirai par les cheveux!</p> - -<p>«Ce premier geste, ce premier effort, non, il ne me sera pas compté: il -était trop facile. On fait cela de tout son cœur, on y met toute sa -vigueur... ensuite vient la tâche vraiment ardue. Ah! monsieur Delannes! -réunir les éléments d’un music-hall modèle, d’un cirque gigantesque, -original, bien ordonné, luxueux, qui fasse oublier les autres, qui forme -le public, qui le blase, au besoin; entraîner cette tribu sur la vaste -terre, la nettoyer de ses souillures dans le vent du voyage, la -rajeunir, la maintenir au même point de haute moralité, de perfection -technique, afin de décourager toute concurrence, cela figure un grand -rêve, d’abord, puis un grand projet, mais qui suppose un robuste capital -«argent» pour étayer le capital «volonté». J’étais<span class="pagenum"><a id="page_67">{67}</a></span> pauvre, j’ai dû -m’enrichir; le moyen, je l’ai cherché, je l’ai trouvé, enfin! dix ans de -travail obstiné, assidu, régulier... Aujourd’hui, je touche au but, au -seul but humain, car le but divin brille devant moi, très loin, comme -une radieuse aurore. Je marche vers cette aurore, suivi de ceux-là qui -me sont chers, qui sont les miens.</p> - -<p>«Oui, nous passons par un monde où le vice règne en maître, or il ne -faut jamais ignorer le maître, il faut l’avoir vu de près, à l’œuvre, -dans son abjecte gloire. Puisque le mal se retrouve en tous lieux, -pourquoi le fuir? où le fuirait-on? Résignons-nous plutôt à vivre avec -lui, en gardant bien notre âme. Ainsi, ce temps d’épreuves, nous le -vivrons, mêlés au mal, mais qu’importe à un cœur pur! Seul périra d’une -mort honteuse celui qui eut le courage abominable d’avoir pleine -conscience du mal et de s’y employer néanmoins; seul connaîtra l’enfer, -sur terre et au delà, celui dont la conscience fut mise en éveil, et qui -se jette dans le mal par<span class="pagenum"><a id="page_68">{68}</a></span> plaisir diabolique et pour y chercher sa -perdition...»</p> - -<p>  </p> - -<p>Il annonçait, il prophétisait; son dur visage exprimait une certitude -sereine, incluse au tréfonds de l’être, et l’on comprenait, à cet -instant, que Jérôme Hourgues eût parlé d’un regard fermé.</p> - -<p>Des pas, au dehors, interrompirent le singulier discours, puis une voix -impatiente cria:</p> - -<p>«James! avez-vous bientôt fini?</p> - -<p>—Entrez,» dit-il.</p> - -<p>Comme se relevait le rideau de la tente, il ajouta, en français:</p> - -<p>«Ceci, monsieur Delannes, est ma femme, une compatriote de vous.»<span class="pagenum"><a id="page_69">{69}</a></span></p> - -<h2><a id="X"></a>X</h2> - -<p>«Je crains qu’il ne vous ait infligé sa conférence de propagande, disait -Mme Randal en sortant de la tente, une demi-heure plus tard. Il vous a -rasé, monsieur Delannes, avouez-le!</p> - -<p>—Mais, non, Madame, pas du tout. Il m’a étonné d’abord: je ne -m’attendais guère à ce ton presque religieux, à tant de noblesse alliée -à tant de précision. Cela n’a rien d’ennuyeux, au contraire.</p> - -<p>—Voyez-vous, mon mari est un type, un brave homme aussi. Vous vous -habituerez à lui. Ses discours, ses sermons... il n’y a qu’à le laisser -dire, à ne pas l’écouter. Ça vient par crises. En affaires, il est -remarquable. Oh! oui, un drôle de mé<span class="pagenum"><a id="page_70">{70}</a></span>lange et, je le répète, le brave -homme reparaît toujours.</p> - -<p>—Je n’en doute pas... Votre troupe m’intéresse déjà prodigieusement, -Madame; je voudrais l’étudier de près.</p> - -<p>—Vous y trouverez de quoi vous amuser. Tenez, promenons-nous un peu. Je -vous servirai de guide. Saviez-vous que j’étais française?... C’est bon -de se sentir en France, d’y rester quelques mois, sans bouger... Si -longtemps que je n’y étais revenue! Ça console de l’Amérique.</p> - -<p>—M. Randal semble doué d’un rare instinct d’organisation; mon gérant -m’a donné certains détails vraiment surprenants.</p> - -<p>—Une grosse boîte... Si James n’était pas là pour diriger, pour -surveiller, elle crèverait de partout... J’ai entrevu M. Hourgues; sa -fillette est bien gentille.</p> - -<p>—Charmante; sa femme aussi.</p> - -<p>—Attention! voilà un de nos courtiers: M. Boucbélère... Bonjour, -Boucbélère! Vous désirez parler à mon mari? Je devine<span class="pagenum"><a id="page_71">{71}</a></span> à votre figure -que vous apportez du nouveau...»</p> - -<p>Et, s’adressant à Mathieu:</p> - -<p>«Quand Boucbélère fait une découverte, il prend l’expression accablée -qui convient: son trésor est trop lourd. Comme dit James, sans rire: il -arrive chargé des péchés du monde.</p> - -<p>—Salut, Madame! ah!... bonjour, Monsieur! je crois vous avoir déjà -rencontré au café. Du nouveau? non, Madame, rien de nouveau, mais je -voudrais montrer à M. Randal l’intérêt qu’il aurait à changer d’avis à -propos du cul-de-jatte de Bordeaux: le bonhomme est libre depuis hier, -je me charge de l’engager à des conditions excellentes... un numéro -inédit et qui rapportera. Que M. Randal se montre moins intransigeant, -et je télégraphie à Bordeaux, ce soir.</p> - -<p>—Faire changer James d’avis! ah! Boucbélère, vous y perdrez votre -accent toulousain! Comment va Rachel?</p> - -<p>—Elle n’est pas à prendre avec des pincettes: graissée jusqu’au bout -des doigts<span class="pagenum"><a id="page_72">{72}</a></span> et de très mauvaise humeur, elle invente une pommade -extraordinaire que nous lancerons un jour: «la bélériane». Les boîtes -porteront sur le couvercle un bouc qui, si j’ose dire, aura «bel air»... -Des bêtises! Tout de même, je vais voir le patron.</p> - -<p>—Comme il vous plaira.</p> - -<p>—Mais je tiens à rectifier quelque chose: M. Randal dit que je rentre -chargé de toute l’<i>horreur</i> du monde et non pas de tous les <i>péchés</i>... -C’est très différent.</p> - -<p>—Évidemment! Pardon, Boucbélère; bonne chance.</p> - -<p>—Au revoir, Madame; salut, Monsieur.»</p> - -<p>Il rétablit du doigt l’ordonnance de ses cheveux luisants, s’inclina, -sourit, boutonna son veston pour avantager sa taille et se dirigea vers -la tente du chef.</p> - -<p>«Je vous prie de croire que nous n’en comptons pas beaucoup de ce -calibre, dit Mme Randal.</p> - -<p>—Boucbélère est à tout le moins singulier.<span class="pagenum"><a id="page_73">{73}</a></span></p> - -<p>—Oui, mais un, ça suffit. J’aurai mieux à vous montrer, plus tard. -Celui-là, je le trouve abject. Vous savez, sans doute, qu’il nous -procure nos monstres. J’avoue qu’il y met une habileté consommée: il a -le flair du chien de chasse, dès qu’il s’agit de dénicher un être -anormal, épouvantable, étonnant par sa taille, ou son poids, ou ses -traits. Et comment expliquer?... il les aime d’un amour paternel et -bizarre; il les soigne, il les protège avec une tendresse qui donne -froid dans le dos. Au demeurant, cet affreux individu est honnête... -Quant à sa femme, Rachel, on ne peut lui reprocher de gagner sa vie en -confectionnant des pommades, des lotions, des crèmes et des poudres... -Elle n’appartient pas officiellement à la troupe.</p> - -<p>—Je l’ai vue.</p> - -<p>—Je ne vous la décrirai donc pas... Mais voici Boucbélère qui revient; -la séance n’a pas été longue; et voici James.»</p> - -<p>M. Randal semblait indigné, tristement indigné. Il s’appliquait à garder -un calme que démentait le trouble de sa voix.<span class="pagenum"><a id="page_74">{74}</a></span></p> - -<p>«Boucbélère, dit-il d’abord, veuillez vous retirer.»</p> - -<p>Puis, quand le délinquant fut parti, l’oreille basse:</p> - -<p>«Ma chère Ida et vous, monsieur Delannes, je vous fais juges, tous deux, -d’un cas infâme. Présenter au peuple les images les plus désolantes de -la détresse humaine, cela ne se défend que par l’excellence du but que -l’on veut atteindre. Un pareil spectacle force à réfléchir, à rentrer en -soi-même; il apporte une leçon douloureuse et, par conséquent, un -bienfait. On oublie si vite sa santé! Être normal, cela paraît tout -naturel; on n’y songe pas... Je donne, ici, l’occasion d’y songer et -j’incite à en rendre grâces, un jour, à qui de droit. C’est une prière -qui monte, c’est une prière de plus. L’homme sain remercie Dieu de sa -santé, au lieu de le supplier seulement au cours d’une maladie. Je pense -que, pour sa rareté même, cette prière inattendue sera agréée, comme un -don gratuit... Et que vient de me proposer Boucbélère, pour la seconde -fois? un cul-<span class="pagenum"><a id="page_75">{75}</a></span>de-jatte qui joue avec son infirmité, qui fait le singe, -qui fait le clown! qui dessine la caricature de sa déchéance et provoque -la gaieté par une parade sacrilège! A la façon de Ned Walkins, il casse -des douzaines d’assiettes, sans arrêt, avec un sourire surpris et cette -expression sottement ravie qui, chez Walkins, était une trouvaille... -A-t-on jamais vu un forçat jongler avec ses chaînes?... A coup sûr, ce -cas est infâme, et vous ne me contredirez pas!»</p> - -<p>Il se tut, il s’éloigna d’un pas rapide, sentant qu’il ne se tenait plus -en main.</p> - -<p>Mme Randal ne paraissait nullement émue.</p> - -<p>«Vous le retrouverez souvent dans cet état. J’avoue que j’ai peine à le -comprendre, car, en somme... N’importe!... Au revoir, Monsieur.»</p> - -<p>Il ne restait à Delannes que de prendre congé.<span class="pagenum"><a id="page_76">{76}</a></span></p> - -<h2><a id="XI"></a>XI</h2> - -<p>Pendant le jour, Mathieu errait souvent aux abords du camp, et le soir, -après la fermeture des grilles, s’attardait en de longues causeries, -jusqu’à l’heure où un tintement de cloche annonçait pour tous la fin de -la veillée.</p> - -<p>«Je trouve là, disait-il à son ami Hourgues, des gens qui m’intéressent, -avec qui je m’entends bien: Sam Harland me parle de ses chevaux; je les -connais presque tous et plus d’un m’a déjà fait mordre la poussière. On -se moque de moi qui prétendais être bon cavalier; on me donne des -conseils pratiques; je les suis.</p> - -<p>—Avery Leslie me plaît beaucoup: il me décrit ses premiers essais sur -la corde,<span class="pagenum"><a id="page_77">{77}</a></span> ses projets, ses tentatives, ses erreurs et ses réussites. Le -ton sincère qu’il met à m’expliquer tout cela finit par me convaincre. -Je partage bientôt ses peines et ses plaisirs... Il m’arrive de chercher -avec lui quelque perfectionnement nouveau à la construction de son -balancier, quelque façon inédite de mettre en valeur son périlleux -passage aérien. J’y réussis parfois. D’autres me racontent de belles -histoires, simples comme des images d’Épinal, mais un peu longues... -d’autres me disent leur vie; tous, ils s’efforcent de se faire -comprendre, ce qui attire la sympathie. Assurément, il y a Boucbélère -qu’il faut subir de temps en temps, mais on finit par excuser sa -bassesse: ses discours ont tant de naïveté comique! tant d’abandon! Cela -désarme.</p> - -<p>—Oh! s’écria Hourgues, le Boucbélère: un bouffon lugubre! Et que -pensez-vous des patrons de la troupe, du couple Randal?</p> - -<p>—Le vieux m’ahurit: il est tellement particulier, étranger... comment -dire?...<span class="pagenum"><a id="page_78">{78}</a></span> unique en son genre! Pas bête, certes, assez noble, et, tout -de même, effarant! Quant à sa femme, elle paraît intelligente, mais, en -quelque sorte, pas à sa place. Je la connais peu. Qu’en dites-vous?</p> - -<p>—J’ai rarement causé avec elle... Une expression bizarre, n’est-ce pas? -Elle a beaucoup déplu à Alice, tout de suite, parce qu’elle s’entend mal -avec les enfants. Vous savez que ma femme a des opinions très -particulières, certains préjugés: elle se méfiera volontiers de -quelqu’un que les enfants ni les bêtes n’aiment.</p> - -<p>—Alice a raison.</p> - -<p>—D’ailleurs, Mme Randal est une curieuse figure. Elle exerce sur sa -troupe une influence très forte, dont elle se doute à peine, dirait-on, -ou dont elle a peur... On respecte Randal, on l’admire; elle, on ne la -perd jamais de vue, on obéit à son moindre signe, on a l’air de la -considérer comme un fétiche... le porte-bonheur... le porte-guigne du -Randal Circus... Comment savoir?...<span class="pagenum"><a id="page_79">{79}</a></span></p> - -<p>—Sa façon si brusque de s’exprimer me gêne, dit Mathieu, un mélange de -réserve et de passion assez inquiétant: on ignore où l’on va...</p> - -<p>—Parlez d’Ida Randal aux hommes de la troupe et vous jugerez de -l’importance de son rôle.</p> - -<p>—Que faites-vous, ce soir, Hourgues?</p> - -<p>—Des écritures indispensables, puisqu’il nous faut cette machine -agricole dont je vous parlais hier... et vous?</p> - -<p>—Je vais me promener un peu, regarder la lune... Elle s’arrondit -délicieusement.</p> - -<p>—Rendez donc visite à vos amis du camp. C’est je ne sais quelle fête -d’anniversaire, en Amérique. Ici, l’on veillera jusqu’à minuit, pour -commémorer.</p> - -<p>—Excellente idée. Vous ne m’accompagnez pas?</p> - -<p>—Non: cette lettre, quelques papiers à classer, et je me couche.</p> - -<p>—Tant pis; dormez bien, mon ami.</p> - -<p>—Belle promenade, Mathieu!»</p> - -<p>Ils se quittent.<span class="pagenum"><a id="page_80">{80}</a></span></p> - -<p>Le paysage vaut, en effet, d’être contemplé longuement. Immobiles, sans -un frisson de feuilles, les arbres se dressent, tout argentés, devant -leurs ombres bleues, et le gazon prend d’étranges teintes mauves. Enfin, -sur la mer, c’est une vaste scintillation de féerie, une piste -éblouissante, poudrée de diamants pour quelque divine chevauchée.</p> - -<p>Le camp, moins silencieux que d’habitude, ne dort pas encore. Des feux -brillent de-ci, de-là, on entend parfois sonner des rires... Un peu de -musique passe, poussive ou grêle, qui n’offre rien d’émouvant mais qui -n’inquiète pas trop l’oreille.—Sans doute, Sam Harland joue-t-il de -l’accordéon, sa pipe à la bouche, l’œil malin, l’air bonhomme et -satisfait, puis ce sera John Plug, palefrenier de son état, acrobate à -ses heures et connu par sa virtuosité sur un instrument soufflé en -figure obèse de citrouille, dont il se sert à merveille au cours d’un -numéro de clowneries fantasques. De ce fruit démesuré qu’il lui faut -saisir à pleins bras, il tire une toute<span class="pagenum"><a id="page_81">{81}</a></span> petite mélodie dessinée en fil -de fer, qui monte et se tortille, anormale et falote, presque plaisante.</p> - -<p>On chante aussi: chansons populaires, sentimentales, souvenirs du pays -natal, évocations d’images lointaines... près du foyer, là-bas, une mère -tricote, elle attend; penchée à sa fenêtre, une fiancée rêve; sujets de -cartes postales. Aucun hymne: la fête gardera, ce soir, un ton laïque, -un ton très moral aussi, car personne, bien entendu, ne boit de vin, à -l’intérieur du camp, et toute joie grossière est interdite par un -règlement signé James Randal, dûment affiché, qui, en paragraphes -précis, loue ou réprouve, conseille ou blâme les formes diverses du -plaisir. On s’y conforme; on ne s’amuse pas moins.</p> - -<p>Mathieu reste debout devant une barrière de bois, non loin du hangar -illuminé, ruche de chants et de rires. On l’aperçoit, on crie aussitôt à -l’ami «français» d’entrer au plus vite; il est reçu avec des paroles -bruyantes de bon accueil où le «<i>welcome!</i>» domine.<span class="pagenum"><a id="page_82">{82}</a></span></p> - -<h2><a id="XII"></a>XII</h2> - -<p>Plus tard, Mathieu se rappela souvent cette nuit et son croissant de -lune et cette longue veillée.</p> - -<p>Une trentaine de convives sont installés autour de quelques tréteaux, -devant de hautes cruches pleines de limonade. Chacun a son gobelet; -certains l’accrochent à leur ceinture et, souffrant de rester immobiles, -marchent de long en large, la pipe à la bouche, puis reviennent boire; -certains jouent aux dominos, aux dames, d’autres au bilboquet, le plus -sérieusement du monde, en comptant les coups, sauf un maladroit qui -s’excuse de ses ratés par des contorsions burlesques.—Peu de femmes: -miss Jones, la dactylographe du<span class="pagenum"><a id="page_83">{83}</a></span> chef, trois écuyères mariées, la -caissière, personne mûre dont les lunettes n’attristent pas le visage -souriant et joufflu; celle-ci tricote des bas et cause avec tout le -monde; qui donc l’a surnommée «Joy-for-ever», à cause de sa constante et -facile gaîté? on ne l’appelle pas autrement. Sous la visière de sa -casquette, une maigre, très maigre dame interprète, qui sait mal toutes -les langues parlées, discourt de mille choses, sur quel ton d’assurance! -enfin Rachel Boucbélère, minuscule, vêtue de noir, fripée, l’air -mécontent et boudeur, fait sans trêve des patiences sur le coin d’un -tréteau, manie nerveusement ses cartes crasseuses, puis son collier -d’ambre, quand «ça ne vient pas», et prend, en désespoir de cause, une -expression sournoise du plus haut comique pour tricher inaperçue. -Boucbélère la surveille de loin, gras, sale, des bagues aux doigts.</p> - -<p>Mathieu s’assit entre Sam Harland et Avery Leslie.</p> - -<p>«Vous auriez dû arriver plus tôt, dit<span class="pagenum"><a id="page_84">{84}</a></span> Harland, notre camarade -Boucbélère vient de chanter une chanson que je n’ai pas très bien -comprise, mais qui...</p> - -<p>—Ah! c’est qu’il y avait de l’argot de Paris, s’écria Boucbélère d’une -voix alliacée, si vous voulez...</p> - -<p>—Merci, je dois la connaître, interrompit Mathieu, craignant qu’il ne -recommençât.</p> - -<p>—Un de ces soirs, fit Avery Leslie, moi aussi, je vous chanterai une -chanson. Je l’ai entendue, d’abord, en me promenant sur les quais du -Havre, la nuit, devant les bateaux, et je n’ai pas été long à -l’apprendre... Je ne sais pas qui la chantait. C’est une chanson pour -monter le long de la corde oblique, avec le balancier ou le parasol. -Elle exprime le danger, la joie, l’espoir d’arriver et la prudence qu’il -faut garder jusqu’au bout, et l’impatience qui me travaille à -mi-chemin... Je la chanterai en moi-même, pour moi-même; elle sera mon -guide... Non, je ne vous la chanterai pas ici, car vous n’entendriez -rien du tout; c’est une chanson pour le cœur.<span class="pagenum"><a id="page_85">{85}</a></span></p> - -<p>—Et comment avez-vous senti que cette chanson vous était destinée?</p> - -<p>—Je vais vous le dire, monsieur Mathieu, mais il ne faudra pas vous -moquer... Tous ces cordages, n’est-ce pas, tendus devant la mer, -éclairés par la lune et les feux, et qui s’entre-croisaient, cela me -faisait tourner la tête; je souffrais de ce vertige dont j’ai peur quand -je travaille... Mais la chanson montait si droit, malgré les ficelles et -les lumières, qu’elle me rendait toute ma confiance, tout mon équilibre; -le malaise disparut et j’appris la chanson.</p> - -<p>—Mon cher Leslie, répondit Mathieu, chacun de nous a besoin d’une -chanson pareille pour les passages difficiles de sa vie, mais certains -ne la trouvent jamais; il faut, je crois, la mériter d’abord, à votre -façon.</p> - -<p>—Tu vois, Avery, dit Sam Harland, que M. Mathieu n’avait pas envie de -se moquer de toi.»</p> - -<p>Auprès des autres causeries, plus bruyantes, celle-ci, à voix presque -basse,<span class="pagenum"><a id="page_86">{86}</a></span> se perpétuait entre Mathieu, le danseur de corde et l’écuyer.</p> - -<p>«Déjà, dit Mathieu, quand vous montez le long de la corde, vous avez -soin de fixer votre regard à son extrémité. Vous ne faites pas autre -chose, quand vous chantez en vous-même: vous fixez votre pensée...</p> - -<p>—Oh! oui!...</p> - -<p>—Moi aussi, monsieur Mathieu, dit Sam Harland, je fixe ma pensée. Le -métier d’écuyer, ce n’est pas une route unie. Il faut prendre garde à la -bouteille de gin sur la droite, à la bouteille de whisky sur la gauche, -qui vous font signe, toutes deux, de descendre et de goûter, et puis il -y a des fossés et des caniveaux que l’on ne voit pas d’abord, où le -cheval s’embronche, et surtout, il y a la fatigue de rester en selle si -longtemps, quand on pourrait être mieux assis dans un bar, avec des -camarades et des compagnes, ce qui ne servirait qu’à mener ces hommes et -ces femmes dans la même prison... Alors, moi, pour ne pas trop pécher, -je<span class="pagenum"><a id="page_87">{87}</a></span> fixe ma pensée, comme vous dites, je fixe ma pensée sur une belle -image, et, tout de suite, je n’ai plus envie de boire ni de toucher au -vice.»</p> - -<p>Il parlait simplement, tranquillement, semblant avoir peur de faire des -phrases ou de paraître trop sérieux. Afin de s’excuser un peu, il -accompagna ses dernières paroles d’un sourire...</p> - -<p>  </p> - -<p>Mais un incident sut distraire tout le monde. La porte du fond s’ouvrit, -chacun se leva. On se mit à chanter de nouveau, un chœur cette fois, que -l’on eût dit entonné par ordre ou pour faire honneur.</p> - -<p>Quelqu’un entrait.</p> - -<p>Le chant montait, unanime, véritable hymne de salutation. Les amateurs -de bilboquet haussèrent leurs boules à bout de bras et John Plug, -étreignant passionnément sa citrouille, la délivra d’un cri de petit -pourceau...</p> - -<p>«Ratée! pour la septième fois!» gémit Rachel Boucbélère en brouillant -ses cartes...<span class="pagenum"><a id="page_88">{88}</a></span></p> - -<p>Alors, on vit s’avancer, coiffée d’un voile gris qui serrait ses -cheveux, vêtue d’un tailleur gris de coupe nette, une badine à la main, -souriante, élégante, élancée, le regard posé devant elle comme sur des -sujets de sa dépendance, la reine de la troupe, son idole peut-être: Ida -Randal.<span class="pagenum"><a id="page_89">{89}</a></span></p> - -<h2><a id="XIII"></a>XIII</h2> - -<p>Cette entrée fit sensation. Mathieu songeait à des scènes de cinéma où -l’héroïne, impatiemment attendue, paraît enfin; et pourtant, quoi de -plus naturel? Ida Randal se joignait aux réjouissances de sa troupe -réunie, un soir de fête.</p> - -<p>«Plug! s’écria-t-elle en riant clair, n’oubliez surtout pas ce que vous -avez inventé, à l’instant: ce cri nouveau, sorti de votre citrouille! Je -vous promets un beau succès si vous le retrouvez au cirque, dans un -sketch!</p> - -<p>—On inventerait bien autre chose pour l’amuser, dit Avery Leslie à -mi-voix.</p> - -<p>—Ah! pour sûr! affirma Sam Har<span class="pagenum"><a id="page_90">{90}</a></span>land, en passant sa pipe dans le coin -gauche de sa bouche.</p> - -<p>—Et tous, mes amis, je vous remercie de cet accueil... Bonsoir, -Boucbélère, Leslie, Harland; bonsoir, Joy-for-ever.»</p> - -<p>Ravie, les yeux au ciel, la caissière soupira:</p> - -<p>«<i>Dear lady!</i></p> - -<p>—Bonsoir, Rachel! Ah! monsieur Delannes, c’est gentil de nous rendre -visite.</p> - -<p>—Madame, je passe une soirée excellente...»</p> - -<p>  </p> - -<p>En somme, Mathieu se sentait content de la revoir. Leur première -rencontre, leur seule conversation, devant la tente de Randal, lui -laissait un souvenir trouble, et il disait vrai en affirmant à Hourgues -qu’il ne connaissait pas cette femme dont certains propos l’avaient -gêné, l’avaient surpris... Elle l’intriguait: qui était-elle?</p> - -<p>Poussant sa chaise, il fit à Ida Randal une place auprès de lui.<span class="pagenum"><a id="page_91">{91}</a></span></p> - -<p>«Votre mari viendra-t-il, Madame?</p> - -<p>—Non,» dit-elle...</p> - -<p>Et, tout de suite après, mais plus bas:</p> - -<p>«Il suffit de moi pour tuer l’entrain d’une réunion comme celle-ci.»</p> - -<p>  </p> - -<p>Sans avoir disparu, la joie de cette fête n’était cependant plus la -même: on s’entendait mieux, le bavardage sonore s’assourdissait, et il -semblait aussi que chacun, tout en parlant, chantant ou riant, ne -perdait pas de vue celle qui venait de s’asseoir et qui causait avec -Mathieu, tantôt en anglais, tantôt en français, mais toujours d’une -façon rapide, impersonnelle et dégagée, qui passait inaperçue.</p> - -<p>«Il faudra revenir souvent, monsieur Delannes. On vous aime bien dans la -troupe.</p> - -<p>—J’en suis heureux, Madame, et je compte me faire, au Cirque Randal, -des amis.</p> - -<p>—Vous en avez déjà. On apprécie votre bonne camaraderie, votre -simplicité.</p> - -<p>—A fréquenter tout ce petit monde dans son décor, je m’instruis et -m’amuse<span class="pagenum"><a id="page_92">{92}</a></span> mieux qu’en traînant mes guêtres à Paris. Être simple et bon -camarade, cela ne souffre, ici, pas de difficulté.</p> - -<p>—Je le conçois; encore faut-il y mettre du sien, ce que vous faites -avec aisance.»</p> - -<p>Ils ne se regardaient pas; ils parlaient, en quelque sorte, devant eux. -Ils ne ressentaient nul besoin de se communiquer leurs pensées autrement -que par des phrases dites sur un ton banal.</p> - -<p>Boucbélère se levait. Il chanta de nouveau, et ce fut une lamentable -romance parfumée de roses, palpitante d’hirondelles. Des gloussements -émus, des gestes pathétiques accentuaient les beaux passages amoureux.</p> - -<p>«Oh! s’écria Rachel, quand mon Octave dit qu’il aime, moi, je l’adore!</p> - -<p>—Elle montre de la vaillance, murmura Mme Randal.</p> - -<p>—Comment pouvez-vous chanter ces choses, Boucbélère? demanda Leslie sur -un ton de parfaite candeur.</p> - -<p>—Plus tard, petit garçon, tu les chanteras aussi pour plaire aux -femmes!<span class="pagenum"><a id="page_93">{93}</a></span></p> - -<p>—Je ne pense pas, grogna Sam Harland.</p> - -<p>—Mais... vous croyez à tout cela que vous racontez?»</p> - -<p>Une explosion de gaîté bruyante fut la seule réponse du chanteur.</p> - -<p>«Si vous ne le croyez pas, Boucbélère, alors, c’est vilain! déclara -Leslie qui semblait souffrir.</p> - -<p>—Une leçon? à moi! oh! mon petit, va danser sur ta corde!...</p> - -<p>—Fichez donc la paix à cet enfant,» interrompit Mme Randal d’une voix -nette.</p> - -<p>Boucbélère, ayant pris le ciel à témoin de la pureté de ses intentions, -se rassit, le visage marqué d’une grimace excessive d’ironie. Rachel, -très nerveuse, mais qui n’osait intervenir, le flatta d’un long regard, -comme elle eût déclaré: «Je suis de cœur avec toi, mon bel Octave!»</p> - -<p>Et la fête continua, coupée d’intermèdes.</p> - -<p>  </p> - -<p>«Avez-vous repensé au discours de mon mari? demanda Mme Randal.</p> - -<p>—Souvent, Madame, répondit Mathieu,<span class="pagenum"><a id="page_94">{94}</a></span> mais je n’ai guère eu l’occasion -de m’entretenir avec lui; une fois seulement, avant-hier, où il m’a -défini et développé, avec beaucoup de bienveillance, la règle morale de -sa troupe. Cela m’a paru, tout ensemble, très judicieux et très élevé.</p> - -<p>—Oui... une police de protestant.</p> - -<p>—Si vous voulez, mais qui explique son influence acceptée par chacun.</p> - -<p>—Et dont certains ne se félicitent pas!</p> - -<p>—La vôtre aussi est intéressante à étudier, Madame.</p> - -<p>—La mienne?</p> - -<p>—... Si manifeste: elle se retrouve partout et toujours.</p> - -<p>—Je l’ignorais.</p> - -<p>—Non, Madame, vous la sentez fort bien: votre entrée, il y a deux -heures, dans cette salle où nous sommes, la montrait clairement et -prouvait même que vous en aviez conscience! Il suffisait de suivre votre -regard dominateur. Tous vos sujets tournaient les yeux vers vous, vers -vous seule, et vous leur en saviez à peine gré...</p> - -<p>—Sans doute écrivez-vous des romans<span class="pagenum"><a id="page_95">{95}</a></span> psychologiques, cher Monsieur... -des romans français!</p> - -<p>—Je n’y ai jamais songé, je vous assure, mais il m’arrive de prendre -des notes, de remarquer ceci ou cela, de me souvenir aussi, quand il -faut.»</p> - -<p>Ce fut à cet instant qu’il considéra le visage d’Ida Randal et s’aperçut -que le beau visage était pâle.</p> - -<p>Malgré lui, avec la maladresse que l’on met souvent à réparer, il -ajouta:</p> - -<p>«Pardon, Madame!»</p> - -<p>Sans broncher, elle répondit:</p> - -<p>«Je vous pardonne.»<span class="pagenum"><a id="page_96">{96}</a></span></p> - -<h2><a id="XIV"></a>XIV</h2> - -<p>Certaines paroles d’Ida Randal avaient dérouté Delannes. Il restait -silencieux, prêtant l’oreille, vaguement, aux bruits de la fête -finissante, regardant autour de lui les gestes exaltés ou comiques, mais -déjà lassés, illustrant une joie à son déclin que bientôt le sommeil -étouffera.</p> - -<p>Ida s’était levée, elle se promenait de table en table, disait bonsoir à -chacun, causait un peu, posait quelque question, donnait un -encouragement, et, de nouveau, Mathieu fut frappé d’une expression -commune à tous ces hommes réunis... Elle ne se retrouvait pas chez les -femmes: miss Jones, la dactylographe, causait de ses affaires, la dame -interprète précisait avec<span class="pagenum"><a id="page_97">{97}</a></span> autorité la prononciation d’un vocable -français, les trois écuyères échangeaient des potins à voix basse, seule -Joy-for-ever gardait cette béatitude vivante dont témoignaient sa bouche -ronde, ses joues roses et, sous le verre des lunettes, ses yeux bleus -d’enfant.</p> - -<p>«Dormez bien, ma chère. C’est un plaisir de vous voir ici; j’aime vous -entendre rire. Je vous fais aussi mon compliment sur la façon -remarquable dont votre caisse est tenue.»</p> - -<p>C’en était trop pour Joy-for-ever, trop d’émotion:</p> - -<p>«<i>An angel!</i> s’écria-t-elle, <i>an angel from heaven!</i>»</p> - -<p>Leslie avait entendu... Il se pencha vers Mathieu et murmura:</p> - -<p>«Oh! oui! un ange, un ange du ciel!»</p> - -<p>Mme Randal continuait sa promenade et Mathieu la regardait. Cette -beauté, indéniable assurément, n’évoquait rien d’angélique ni de -céleste. Mince, fine, Ida paraissait grande, bien qu’elle fût de taille -moyenne. Ses mouvements avaient quelque<span class="pagenum"><a id="page_98">{98}</a></span> chose d’élastique, d’aisé, de -facile, d’entraînant aussi, que l’on retrouve chez les bêtes de chasse -ou de course, et son visage aigu aux yeux jaunes rapprochés donnait une -impression de dureté cruelle, à cause du petit nez courbe et fin, de la -mâchoire obstinée et surtout d’une large bouche frémissante qui, -semblait-il, devait sourire difficilement, méchamment peut-être. De -légers cheveux noirs moussaient avec abondance sous le voile gris, et la -robe de même teinte, très simple, au dessin net, accentuait l’allure de -ce corps jeune, plein de santé, de vigueur. Mathieu avait déjà remarqué -les mains intelligentes, la cambrure du pied, la cheville... Oui, mais -que voyait-on là qui fût d’un ange ou vînt du ciel?</p> - -<p>«Un ange du ciel, répétait Leslie à mi-voix, un ange descendu droit du -ciel!... n’est-ce pas, monsieur Delannes?»</p> - -<p>Comment répondre à pareil propos?</p> - -<p>Heureusement, Ida, qui allait franchir la porte, se retourna sur le -seuil même et fit signe à Mathieu. Il s’excusa auprès de<span class="pagenum"><a id="page_99">{99}</a></span> ses voisins -par quelques paroles amicales et se hâta de la rejoindre.</p> - -<p>«Vos bois sont merveilleux, à cette heure, dit-elle, et la nuit semble -très douce. J’ai envie de suivre jusqu’au bout le petit sentier, vous -savez bien, celui qui passe sous les chênes et coupe le ruisseau. -Accompagnez-moi.»</p> - -<p>Sans dire mot, Delannes acquiesça par un salut, et ils sortirent.<span class="pagenum"><a id="page_100">{100}</a></span></p> - -<h2><a id="XV"></a>XV</h2> - -<p>Douce, tiède, surprenante par sa tranquille pureté, après une telle -atmosphère de tabagie, mais très obscure, la nuit ne portait à son front -qu’un mince croissant mouillé. Ce trait courbe d’argent se découpait -seul, à mi-hauteur du ciel noir, la brume offusquant les étoiles, -au-dessus du rideau des arbres d’un noir plus mat.</p> - -<p>Le bois lui-même était opaque et tiède; on y voyait à peine; peu -importait aux deux promeneurs qui semblaient bien connaître le chemin. -Saisis par cette ombre embuée, ils se turent, d’abord, écoutant le bruit -de leurs pas. On n’entendait d’ailleurs que ce bruit mou et, parfois, au -sein des feuilles, un frisson furtif: réveil d’oi<span class="pagenum"><a id="page_101">{101}</a></span>seau? battement -d’ailes? passage d’écureuil? Puis Mme Randal se mit à parler, sur un ton -très simple, très posé; elle reprit au point où elle voulait reprendre:</p> - -<p>«Un jour, dit-elle, il vous parlera de moi, sans préambule, à sa manière -que je qualifiais de protestante: il me citera, comme il citerait un -personnage quelconque de la Bible ou de l’histoire, pour servir -d’exemple à ce qu’il raconte... Il vous expliquera que, moi aussi, j’ai -été ramenée au bien, qu’il m’a trouvée sur une scène de music-hall, au -Canada, où je dansais des danses singulières, de mon invention, qui lui -plurent, dont il escomptait, je pense, le succès sur un de ses -programmes... qu’il voulut me parler, après la représentation, et -qu’aussitôt il comprit qu’il m’aimait, qu’il ne pouvait me laisser là, -que je devais le suivre... Trois mois plus tard, je m’appelais Mme -Randal... Et c’est toute mon histoire: une rencontre fortuite, à -Toronto, une conversation dans un bar avec un directeur de cirque, un -engagement signé sur le bord d’une table sale...<span class="pagenum"><a id="page_102">{102}</a></span> un engagement pour la -vie! Parfois, quand il me regarde, je sens que je suis sa proie, celle -qu’il a sauvée du marécage. Il ne ment pas: il m’a sauvée du marécage... -mais pourquoi le dire? et s’il ne vous l’a pas dit, hier, il vous le -dira demain... pourquoi le dire à tout le monde, puisqu’il m’aime?»</p> - -<p>Sans violence encore, sans éclats, sa voix s’était cependant réchauffée. -Ida, marchant à côté de Mathieu, ne le voyait pas. Eût-elle osé parler -ainsi à une autre heure, en d’autres lieux? Ses mots, sitôt prononcés, -se perdaient dans la nuit; elle n’en pouvait noter l’effet, elle n’en -devinait pas l’action; elle laissait tomber son aveu comme en un puits -sourd.</p> - -<p>Sur un ton presque timide, un peu hésitant, Mathieu demanda:</p> - -<p>«Du moins, êtes-vous heureuse, Madame?</p> - -<p>—Je n’en sais rien, répondit-elle. Je ne suis pas libre!</p> - -<p>—Comment l’entendez-vous?»</p> - -<p>Elle répéta:</p> - -<p>«Je ne suis pas libre! Vous ne sentez<span class="pagenum"><a id="page_103">{103}</a></span> donc pas ce que cela veut dire? -Oh! j’ai toute liberté d’agir à ma guise, d’aller à droite, à gauche, où -il me plaît, mais puis-je penser et sentir à ma guise?... Ma tête n’est -pas libre! En ce cas, il vaut mieux être enchaîné pour de bon, comme les -forçats.</p> - -<p>—Chacun de nous est retenu par quelque lien, Madame...»</p> - -<p>Il rougit d’avoir proféré une banalité si plate.</p> - -<p>«Oui, oui, mais la contrainte a des moments trop insupportables! James -est un maître d’une bonté terrible: il force ceux qui dépendent de lui à -se rendre compte de tout... il veut que l’on vive ainsi, pas autrement. -Tout, à ses yeux, se dessine en blanc et noir, clairement, tout devient -évident. Il faut avoir conscience de tout pour vivre bien. Ah! que de -fois ai-je entendu cette phrase! Vraiment, elle donne envie de vivre -mal! Elle enlève à l’existence tout son imprévu, tout son hasard, tout -ce qui intéresse et qui amuse, tout ce qui a du goût: la surprise qui -fait sourire. Vous con<span class="pagenum"><a id="page_104">{104}</a></span>cevez bien que, parfois, l’on veuille ignorer un -peu le menu de son repas? Ici, chaque jour apporte un devoir annoncé, -une peine inscrite, comme à la table d’hôte en province, où le vendredi -apporte le plat de morue et de pommes de terre... Cela me fait perdre -l’appétit, même du plaisir!... Et maintenant, dites que je suis folle, -si vous voulez!»</p> - -<p>Mathieu ne dit rien d’approchant. La dernière plainte de Mme Randal le -touchait: il s’en fallait de peu qu’il ne sympathisât.</p> - -<p>«Non, Madame... Sachez seulement que vous avez, à Villedon, un -compatriote. Je parle votre langue et la gêne que vous ressentez n’a -pour moi rien de mystérieux. La liberté de l’esprit et du cœur me semble -un bien suprême; je conçois que l’on tâche d’y atteindre. A l’occasion, -nous reviendrons sur ce pénible sujet... Oui, reine d’une tribu -d’étrangers, astreinte à suivre les usages de la cour, vous ne cessez -d’être en exil. En somme, vous restez trop française.»<span class="pagenum"><a id="page_105">{105}</a></span></p> - -<p>Elle ajouta d’une voix plus gaie:</p> - -<p>«Et je vous ai bien dit, n’est-ce pas, que je me trouvais au Canada par -le hasard d’un engagement? Je suis née française, de parents français, à -Château-Thierry (Aisne). Plus tard, j’ai beaucoup, j’ai trop voyagé. -Parfois, je me sens un peu américaine.»</p> - -<p>Elle conclut en riant:</p> - -<p>«N’importe! le fond demeure, le fond... théodoricien!»</p> - -<p>Mais ce rire sonnait faux.</p> - -<p>  </p> - -<p>On sortait du bois, l’ombre était moins épaisse, sur la prairie flottait -comme un reste de clarté confuse, des étoiles étincelaient au ciel -dégagé de brume. Alors Mme Randal revit la figure réelle de cet homme -qui, par occasion, avait reçu sa confidence, tandis qu’elle s’appuyait à -son bras, et de nouveau Mathieu aperçut le souple contour d’une femme -auprès de lui... Ils n’étaient plus seulement deux voix, sous les arbres -obscurs. Ils ne pouvaient parler ainsi davantage, ils se séparèrent, ils -reprirent leurs distances.<span class="pagenum"><a id="page_106">{106}</a></span></p> - -<p>Puis Mathieu dit encore:</p> - -<p>«Nous avons fait le tour du bois et sommes à quelques pas de chez vous, -Madame; permettez que je vous accompagne jusqu’au camp.</p> - -<p>—Vous plaisantez! répliqua-t-elle. Je ne suis pas de ces personnes que -l’on accompagne ou que l’on met en voiture: non, non! je rentre par mes -propres moyens... Bonsoir, cher Monsieur; grâce à vous, j’ai fait une -excellente promenade.»</p> - -<p>Ils se serrèrent la main par une prise vigoureuse et franche. Un instant -d’arrêt... peut-être pour se rendre bien compte du point où l’on se -trouve...</p> - -<p>«Amis?... tout de même? demanda-t-elle.</p> - -<p>—Amis?... certes!»</p> - -<p>Il était sincère.<span class="pagenum"><a id="page_107">{107}</a></span></p> - -<h2><a id="XVI"></a>XVI</h2> - -<p>Mathieu réfléchissait, assis devant la fenêtre ouverte de son bureau, -mais le spectacle d’une mer nuancée sur laquelle passaient de grands -nuages ne le touchait en rien: il s’occupait de lui-même.</p> - -<p>Que ferait-il à Villedon, puisque son propos d’y rester était bien -affermi? Quelle y serait sa vie?—Le cirque ne figurait qu’une -distraction de quelques semaines et pourtant, seule, pensait-il, cette -assemblée de gens étrangers par leur race, leur culture, leur morale et -leurs travaux, l’empêchait de s’ennuyer. Demain, il s’ennuierait, à coup -sûr, se sentant de nouveau maître de ses champs et de ses bois, maître -aussi de ses loisirs; demain, il se trouverait<span class="pagenum"><a id="page_108">{108}</a></span> en exil, chez -lui.—Rentrer à Paris, il n’y songeait guère. Les gens qu’il y -fréquentait, ceux qu’il s’était habitué à voir, lui faisaient l’effet de -caricatures. Il ne pourrait plus supporter les papotages, les -protestations et les plaintes au sujet d’une robe, d’un souper mal -servi, d’une femme de chambre infidèle ou d’un vaudeville vraiment trop -lugubre. Hélas! l’on ne change pas son entourage comme l’on change de -veston. Il y a la rue où l’on se retrouve, le théâtre où l’on vous -aperçoit, le restaurant où Nicole s’installe par hasard à une table -toute proche... Et l’on ne peut cependant s’enfermer chez soi, se -boucler, vivre comme en prison. La prison où l’on se croit libre est -assez rigoureuse déjà!</p> - -<p>Mathieu souffre de cette incertitude; des souvenirs lui rendent son mal -plus cuisant. Eh quoi! une enfance orpheline, une jeunesse enfermée, une -adolescence étroite, sans joie, où quelques visites à un vieil oncle -singulier accentuaient encore sa détresse; quelques années de plaisir à -Paris... qu’en avait-il retenu? des grimaces, de petits<span class="pagenum"><a id="page_109">{109}</a></span> calculs -d’intérêt, de fausses larmes, de faux serments qui ne prétendaient même -pas à convaincre ni à toucher, étant de passage, comme tout le reste. -Lui serait-il donc défendu de goûter au sel de la vie, à ce que la vie -offre de grand et de sincère, à la belle amitié avec un être qui vous -comprend et vous ennoblit, au bel amour qui vous élève toujours plus -haut, qui dégage des nuées, qui rend limpide le ciel que l’on porte en -soi, et dont l’âme s’illumine?</p> - -<p>Pourquoi ne pouvait-il toucher à ces fruits spirituels, à ces fleurs -secrètes? Pourquoi ne trouvait-il à portée de sa main que du rebut fait -de grappes gâtées et de corolles fausses?</p> - -<p>Mathieu se posait la question, mais ne savait y répondre. Quant à ses -projets de voyage, il les avait écartés pour de bon: courir le monde -deviendrait vite un amusement de touriste; le voyage mieux entendu qu’il -rêvait naguère exigeait une préparation longue qu’il n’avait plus le -courage d’entreprendre; il était envahi<span class="pagenum"><a id="page_110">{110}</a></span> de paresse... de quelle paresse -étrange, nouvelle, dont le goût lui semblait inconnu? Cela montait -insidieusement, comme ferait une peur sourde, cela l’écartait de toute -action immédiate, l’engageant à la remettre au lendemain, et surtout -cela lui faisait un malaise, une langueur inquiète, la stupeur que les -bêtes ressentent prostrées sous l’orage menaçant. Mais encore une fois, -où trouver une raison à tout cela, un allégement, un remède? et que -faire en attendant?... Continuer d’attendre?<span class="pagenum"><a id="page_111">{111}</a></span></p> - -<h2><a id="XVII"></a>XVII</h2> - -<p>Huit jours plus tard, Mathieu, monté sur Flea, le cheval étourneau de -Sam Harland, galopait joyeusement à travers les prés. L’air était encore -vif à cette heure matinale. On ne pouvait que se plaire à pareil -exercice, sur une herbe si fraîche et sous un ciel si pur. Leslie venait -de passer qui menait des bêtes à l’eau avec de grands gestes centauréens -et des cris enthousiastes. Un pantalon de toile bleue pour tout vêtement -représentait encore une concession absurde, à son avis, puisque l’on ne -se sent soi-même que nu. Harland avait fait de beaux essais de saut de -barrière, et Plug tâchait de tomber sans dommage, et le plus -ridiculement possible, du dos de<span class="pagenum"><a id="page_112">{112}</a></span> l’âne qu’il enfourchait. D’autres -écuyers s’entraînaient au lasso devant un mannequin servant de but. -Mathieu se contentait d’un galop modeste qui le ravissait; de plus, il -remarquait avec satisfaction que Flea, dont l’humeur était ombrageuse, à -l’ordinaire, et qui l’avait désarçonné plusieurs fois, lui obéissait, -maintenant, le mieux du monde. Le front dans le vent, il buvait l’air, -puis il fermait les yeux, un instant, pour goûter sa joie, et les -rouvrait pour reconnaître, alentour, l’herbe, le ciel, les bois et, -là-bas, scintillante, miroitante, déjà criblée de soleil, la mer.</p> - -<p>Bientôt il aperçut Mme Randal coiffée d’un béret noir, culottée de noir, -à califourchon sur Mouse, sa jument grise. Elle portait une rose rouge à -son corsage: amazone habillée en adolescent, elle avait vraiment belle -allure. Ils se croisèrent, ils se saluèrent du geste et de la voix. Tout -à coup, Mathieu se ressouvint d’un vers lu jadis: «Contre le sein brûlé -d’une antique amazone...» Il se représenta Mme Randal tenant au poing, -en place de cette cravache<span class="pagenum"><a id="page_113">{113}</a></span> inutile, un javelot, et le brandissant, mais -l’image s’effaça vite pour se proposer d’autre façon: une valkyrie qui -foulerait des nuées... et l’héroïque appel sonna à ses oreilles.</p> - -<p>Mathieu s’arrêta net. Mme Randal faisait le tour de la prairie, au petit -galop, puis elle la traversa d’une allure plus vive, sauta plusieurs -fois le ruisseau, revint et frôla presque le cheval immobile. Mathieu en -ressentit un léger agacement, car elle n’avait plus tourné la tête; elle -semblait tout occupée de sa course et de cela seulement... Il admirait -sa grâce, sa vigueur, plus manifestes que jamais: cette danseuse se -révélait écuyère étonnante, et son costume peu féminin n’offrait -pourtant, si crânement, si simplement porté, rien de théâtral, malgré la -touche de romantisme, et surtout rien d’équivoque.</p> - -<p>Flea piaffait, agacé lui aussi. Mme Randal acheva son tour. Que -n’invitait-elle Mathieu à la rejoindre?... Elle s’éloignait déjà. Il en -eut un surcroît de mauvaise humeur et, pour se justifier, inventa<span class="pagenum"><a id="page_114">{114}</a></span> de -mauvaises raisons: ils galoperaient si bien de conserve! à rester seule, -ainsi, Mme Randal lui semblait faire de la parade, un numéro, un sketch -d’équitation! Pourquoi? pour le charmer? pour l’éblouir? Il n’avait -nulle envie de reprendre une promenade solitaire, de sentir la brise sur -son front, sur ses yeux... Mme Randal repassa encore... Subitement, -Mathieu ne put se tenir de toucher du talon le flanc jaune de Flea et de -rendre la main.</p> - -<p>Flea n’en demandait pas tant pour faire un beau partir en coupant la -prairie, même il dépassa Mouse et, comme l’on se trouvait sur la pente -qui menait à la mer, par prudence, Mathieu ne voulut pas l’arrêter trop -court. Bientôt il s’aperçut que Mme Randal en profitait: elle avait -changé de direction et remontait vers le village. Il la suivit, poussant -Flea, l’excitant de son mieux. Quand l’amazone vit ce cavalier à ses -trousses, elle aussi entra dans le jeu, et Mouse étant vaillante, Flea -plus petit, moins robuste, moins bien<span class="pagenum"><a id="page_115">{115}</a></span> monté, fut gagné de vitesse. -Course folle... Soudain, Mme Randal tourna dans le bois et, le ruisseau -franchi, disparut, entraînant Delannes après elle. Quelques instants -plus tard, il la revit, bricolant savamment entre les arbres et les -buissons. Mathieu se fatiguait, la tête perdue, les mains nerveuses, -grisé, non plus de vent et de vitesse, mais de chaude colère à sentir -que cette femme se moquait de lui. Il l’atteignit enfin. Elle avait -sauté à terre, sans aide, et caressait le museau de Mouse qui encensait -doucement.</p> - -<p>«Bonne course, n’est-ce pas?» dit-elle.</p> - -<p>Et tout de suite elle ajouta sur un ton de reproche:</p> - -<p>«Mais il ne faut pas trop demander à des chevaux délicats...»</p> - -<p>Mathieu aurait voulu parler d’autre chose.</p> - -<p>«Et «fort comme un cheval» est une expression absurde, indigne d’un -cavalier.»</p> - -<p>Allait-il entendre un cours d’équitation sentimentale? Il avait mis pied -à terre<span class="pagenum"><a id="page_116">{116}</a></span> aussi et se tenait près d’elle, encore essoufflé, toujours -furieux. Il se reprit un peu, pour la complimenter sur son art -d’amazone; il dut le faire habilement, car elle sourit, mais il se -trouvait ridicule et en avait honte... Et puis, surtout, il eût voulu -savoir ce que pensait Mme Randal.</p> - -<p>«Si je monte à peu près bien, dit-elle, ce n’est pas venu tout seul, -croyez-moi! les débuts furent pénibles; mais cela me plaisait et j’aime -les chevaux... Tiens! voilà Sam Harland... Sam! ramenez donc Mouse et -Flea à l’écurie; bouchonnez-les et mettez-leur des couvertures.»</p> - -<p>Harland considéra d’un air scandalisé les deux bêtes en sueur.</p> - -<p>«Oh!... c’est du joli! D’ailleurs, je le prévoyais: je venais pour cela, -Madame.»</p> - -<p>Il passa les brides à ses bras et, comme il s’en allait, son regard -chargé de reproches s’appesantit sur Mathieu.</p> - -<p>«Maintenant, regagnons chacun notre logis.</p> - -<p>—Déjà, Madame! Vous n’attendrez pas un instant? Nous voilà seuls... Je<span class="pagenum"><a id="page_117">{117}</a></span> -désirais tant vous revoir, vous serrer la main! Tout à l’heure, j’avais -l’impression que vous tentiez de m’échapper, quand vous galopiez devant -moi, sur la prairie... et j’en souffrais; je vous admirais parce que -vous me paraissiez si belle, et je vous détestais parce que vous tâchiez -de me fuir... car c’est bien cela que vous faisiez, n’est-ce pas?</p> - -<p>—Oh! monsieur Delannes!... répondit la voix triste d’Ida.</p> - -<p>—Mais la course est finie: je retrouve mon amie d’il y a huit jours, à -qui j’ai si souvent pensé depuis...»</p> - -<p>Mathieu ressentit au même moment une gêne horrible qui dura juste le -temps d’une fulguration, pas assez pour qu’il interrompît sa phrase: -gêne d’avoir adressé maintes fois des paroles analogues, sur un ton très -passionné, à de petites Parisiennes accueillantes.</p> - -<p>«... Si souvent, reprit-il, et avec tant de sollicitude!»</p> - -<p>En achevant, Mathieu se découvrait de nouveau une âme obscure.<span class="pagenum"><a id="page_118">{118}</a></span></p> - -<p>«Non, c’est faux!</p> - -<p>—Oh! je sais bien! vous ne croirez pas un mot de ce que je dis, et cela -est tout naturel... Comment pourriez-vous me connaître?...»</p> - -<p>Mathieu rendait la main au mensonge. Mieux encore que Flea traversant la -prairie ensoleillée, le mensonge était lancé pour une longue course.</p> - -<p>Et Mathieu parla.</p> - -<p>Il parla avec ferveur, avec subtilité, sur un ton de franchise ouverte -et parfois de supplication. Il ne parlait pas pour lui-même: il faisait -parler un homme épris qui avoue enfin son beau désir; il parlait bien. -Son inconsciente méthode fut retorse: trop évidente, trop simple, car on -ne ment pas aussi simplement, elle valait par l’accent. Il se trouvait à -ce tournant de la vie où un hasard vraiment divin fait apparaître cela -même qu’on attendait, dont la venue est un éblouissement: l’amour. Il -disait le premier soubresaut qui, devant la merveille, laisse interdit, -et la peur que cette présence donne et la<span class="pagenum"><a id="page_119">{119}</a></span> déroute où elle jette qui la -brave... Mesure de la voix, sincérité, sobriété du geste, expressions de -la face allant du pathétique au douloureux, rien n’y manquait! même pas -l’aveu couvert de la mauvaise foi... (tant de brusque hardiesse était -inconcevable, on ne pouvait admettre la plénitude d’un tel cœur!... sans -doute... et cependant...), puis, ce fut une prière très humble, toute -basse, qui se troublait, qui s’égarait, qui ne s’affermissait que par -l’espérance lointaine d’être agréée enfin et qui, devant une chimère si -folle, renonçait aussitôt, ou faisait semblant.</p> - -<p>«Taisez-vous, monsieur Delannes!»</p> - -<p>Cri de colère? non: de détresse tout au plus.</p> - -<p>Et Mme Randal parla à son tour.<span class="pagenum"><a id="page_120">{120}</a></span></p> - -<h2><a id="XVIII"></a>XVIII</h2> - -<p>«Vous aussi!... vous aussi!...»</p> - -<p>Elle ne sut dire que cela, d’abord; ensuite ce fut le déchirement:</p> - -<p>«C’est donc une vocation! il faut que j’en prenne mon parti: je ne -connaîtrai les hommes que pour me défendre d’eux! toujours, j’en serai -entourée comme de bêtes... Non! les bêtes sont meilleures, les bêtes -sont plus pures que les hommes; eux s’avancent vers moi avec un sourire; -ils causent en toute franchise, sur un ton de camarade, à cœur ouvert, -ainsi que des amis; ils plaisantent ou parlent sérieusement, ils -m’intéressent, en passant ils me flattent, et puis je m’aperçois qu’ils -font la roue; me voilà prévenue! je n’ai<span class="pagenum"><a id="page_121">{121}</a></span> qu’à me tenir sur mes gardes: -je sais ce qui va suivre... Ou bien, ils deviennent soudain moroses, ils -ne desserrent plus les dents, ils me regardent sans oser rien dire, mais -ils me montrent leur détresse autrement: je la vois dans leurs yeux, je -l’entends, je l’écoute dans leur rire qui a perdu sa gaîté, je la -remarque dans leurs gestes, dans leurs façons de marcher, de saluer, de -se tourner vers moi subitement et de se détourner plus vite encore... -Ils souffrent, je les aide à souffrir, ils souffrent à cause de moi. Ils -n’ont pas le courage d’avouer ce qu’ils pensent et pas celui non plus de -le cacher! C’est, à la longue, un spectacle lugubre qui brise les nerfs. -L’un ou l’autre: la brute en folie ou le mendiant malheureux. Tous, vous -vous montrez ainsi, dès que je vous connais un peu. Vous-même l’avez -remarqué, lorsque vous parliez de mon influence sur les hommes du camp. -Au lieu de vous taire, par décence, par charité, vous me l’avez dit, -cruellement, pour me blesser, pour que je saigne!... Ah! je ne -l’ignorais pas,<span class="pagenum"><a id="page_122">{122}</a></span> cette influence! Moi qui n’aime que la liberté, qui ne -cherche que la liberté, je ne me sens jamais libre, je rencontre partout -des pièges tendus afin que je trébuche, que je me fasse mal, car vous -êtes méchants! (Pas vous seul... tous!) Voilà qui ôte le goût de vivre! -Ah! quand pourrai-je surprendre, dans les yeux d’un homme vivant près de -moi, le regard clair qui ne sous-entend rien?... Les enfants ont ce -regard, direz-vous? Non: les enfants voient bien vite que j’ai peur et, -pour cela, s’éloignent de moi... C’est moi qui leur fais peur! En vous, -j’avais presque confiance; je me disais: il sera peut-être l’ami. Je me -montrais encore une fois stupide... Nous galopons à travers vos prés; je -pense que vous jouez à la course; je me hâte, vous aussi... vous essayez -donc de me dépasser? eh non! vous tâchez de m’atteindre, et déjà vous -savez pourquoi!... Alors, maintenant, je vous déteste, monsieur -Delannes, puisque vous ressemblez à tous les autres, et je vous prie... -lâchez mon bras!... et je vous prie de me quitter à l’instant.<span class="pagenum"><a id="page_123">{123}</a></span></p> - -<p>—Vous me pardonnerez, Madame, répondit Mathieu d’une voix sourde et -confuse; votre colère vous aveugle; ne soyez pas injuste! Vous ne sentez -ni la sincérité de mes paroles, ni celle de mon profond repentir! Ce -sera pour demain: vous aurez oublié; vous verrez alors les choses telles -qu’elles sont... Vous viendrez chez moi, un jour très proche; -paisiblement, là-haut sur la terrasse, nous causerons de notre double -erreur, en vrais amis, et je vous convaincrai de mon respect, de mon -amour... Adieu, madame Randal, non!... à bientôt.»</p> - -<p>Il s’éloigna, sans dire plus et sans se retourner. Comme il sortait du -bois, il vit paraître Avery Leslie, à pied, vêtu seulement d’un pantalon -bleu et qui lui dit:</p> - -<p>«Oh! tout à l’heure, je vous voyais de la plage; il ne faut pas galoper -si vite! Flea aura pris froid, et puis il ne faut pas faire semblant de -chasser, monsieur Delannes... elle pourrait avoir peur.»</p> - -<p>Mathieu n’était pas du tout en veine<span class="pagenum"><a id="page_124">{124}</a></span> d’écouter les remontrances d’un -adolescent américain...</p> - -<p>«Viendra-t-elle?» se demandait-il...</p> - -<p>«Viendra-t-elle? se demandait-il encore, un quart d’heure plus tard, en -rentrant chez lui. Viendra-t-elle?»<span class="pagenum"><a id="page_125">{125}</a></span></p> - -<h2><a id="XIX"></a>XIX</h2> - -<p>Ida Randal essayait de se recueillir. Elle avait d’abord longuement -songé à elle-même, mais ne parvenait qu’à brouiller un esprit déjà perdu -et mettre plus encore d’agitation dans un cœur en désordre. Il lui -fallait se rendre à l’évidence: non, elle ne pouvait échapper à sa joie. -Sa joie la reprenait toujours; elle avait beau fuir, la joie aux lèvres -chantantes savait la rattraper, et si, par ruse, elle se cachait au sein -de quelque vieux souvenir, c’était en vain: elle se découvrait, elle se -livrait bientôt elle-même, tant la joie chantait clair, tant cet appel -semblait persuasif et tant le souvenir gardien la protégeait peu.<span class="pagenum"><a id="page_126">{126}</a></span></p> - -<p>De quel bénéfice pouvait être une évocation austère et grave, noble, à -coup sûr, mais glacée, au passage de ce glorieux fantôme à la démarche -vivante et dansante, aux mains pleines de fleurs, et qui chantait!</p> - -<p>Oui, Randal l’avait sauvée de la misère, de la honte, peut-être; ses -attentions ne se comptaient plus, délicates et même tendres; sa bonté ne -se lassait pas, mais la joie avait une autre bonté, moins voulue, et -d’autres attentions, incessantes, que l’on ne pouvait dénombrer, qui -toutes ravissaient le cœur: un geste, une parole, un sourire, une façon -de dire, une façon de penser, un regard... et chaque fois on en -ressentait ce même ineffable saisissement, ce même sursaut, et chaque -fois, résonnait l’écho de cette voix qui chante, l’exaltant écho de la -joie.</p> - -<p>Que valaient, au juste, les discours de Randal, ses théories, ses -préceptes, ses principes?... Oh! l’ennui qui s’en dégageait!... Randal -disait toujours la vérité. Ce soir, Ida préfère le mensonge... Mais<span class="pagenum"><a id="page_127">{127}</a></span> une -piqûre aiguë lui perce la poitrine, soudain: le mensonge? la joie -peut-elle donc mentir? mentir en souriant, en souriant ainsi? mentir en -chantant, et de cette voix?</p> - -<p>  </p> - -<p>Ida est seule dans sa chambre où le crépuscule glisse des ombres grises. -Randal, occupé par de longues besognes, ne viendra pas. Elle s’écoute -vivre. Pourquoi cette révolution dans le cours égal de ses jours? -Parfois, elle souffrait de leur règle exacte et scrupuleuse, elle -s’indignait d’être soumise à un maître qu’elle n’avait pas choisi, -qu’elle supportait, en somme, sans trop d’impatience: un bon maître. -Elle l’accorde, il fut un bon maître; elle se le répète, mais -l’affirmation est inutile: ce sont là des paroles vides, privées -d’accent, dont elle saisit à peine le sens. Maintenant, elle revient à -la raison, elle comprend: le bon maître est celui qu’on aime, celui -qu’elle aime... ce dernier mot, elle l’a tout au plus balbutié du bout -des lèvres, sans presque le dire. Eh!<span class="pagenum"><a id="page_128">{128}</a></span> qu’importe! puisqu’elle l’a -dit!—Le bon maître est celui qui vient vers elle malgré lui, qu’elle -n’a pas appelé et qui l’a néanmoins entendue, qui ne la chargera pas de -chaînes, mais simplement la prendra par la main et l’emmènera.—Celui-là -sera le bon maître.</p> - -<p>Une rumeur la distrait: d’abord un hennissement de cheval, puis des voix -bourdonnantes; on se dispute à l’écurie. Tout ce monde qui l’entoure ne -lui est-il pas cher d’une certaine façon? Ne ressent-elle pas de -l’orgueil à connaître son influence sur ces hommes simples qui -l’écoutent avec une attention dévote, comme des enfants sérieux et -sages? Ne vont-ils pas souffrir, elle partie?</p> - -<p>Un regret encore mal défini se présente... Partir! partir! l’idée de -partir lui fait lâcher prise aussitôt; d’ailleurs, elle tenait le regret -d’une bien faible main.</p> - -<p>Elle voudrait penser aux jours qui viendront: non pas à mercredi -prochain, par exemple, non pas à la fin de la semaine<span class="pagenum"><a id="page_129">{129}</a></span> suivante (cela se -devine trop aisément), mais plus loin, aux mois, à l’an d’après, et plus -loin encore, aux jours qu’elle ne voit guère, qu’elle imagine peu.</p> - -<p>Elle se martyrise en tâchant de se figurer vieille, auprès de lui, plus -âgé; moins belle, auprès de lui, plus grave; moins souple en sa grâce -vigoureuse, auprès de lui qui, tendrement, la soutient de son bras; -toujours aimante, auprès de lui qui l’aime toujours. Ah! qu’elle désire -évoquer en elle-même ce beau spectacle!—Non! non! c’est impossible! -elle ne peut pas!—Ida ne pense qu’à aujourd’hui ou bien à cette heure -qui dépend d’elle, qui, suivant son vœu, commencerait tout de suite, ou -qui ne sera pas.</p> - -<p>A ses oreilles, la joie chante encore, et cependant Ida Randal reste -écroulée au fond de ce fauteuil, dans un coin de sa chambre obscure, -sans forces pour agir, éblouie dans l’ombre. De temps en temps, une -image surgit, de délice ou de désolation, un doute inattendu, une -question harcelante, la mémoire d’un instant échu<span class="pagenum"><a id="page_130">{130}</a></span> qu’elle croyait -effacé, si précis, si vivant en toutes ses nuances qu’il lui semble -odieusement le revivre. Elle se souvient d’elle-même au point d’oublier -que ce souvenir où elle joue un tel rôle appartient au passé... -Saura-t-elle aimer?</p> - -<p>Ceux-là qui la regardent d’un si beau regard fidèle, ses amis du camp, -la rappelleraient en vain, elle le sait bien, mais ici, elle est reine -d’un petit peuple aimant et sincère... Là-bas, saura-t-elle se faire -aimer?</p> - -<p>Il lui vient une grande honte, soudain. Si cette pensée le touchait de -loin, s’il avait vent de cette incertitude, lui qui, à la même minute, -pense à elle, rêve d’elle, la désire, offre sa vie... oh! comme elle -rougirait!</p> - -<p>Et l’effort paraît surhumain de se lever, de marcher jusqu’à la porte, -de l’ouvrir, de franchir le seuil, de traverser toute la prairie en -pente douce, puis de marcher encore, d’atteindre la terrasse et l’autre -seuil... Enfin, pour souffrir davantage, elle se dit que peut-être ne -l’aura-<span class="pagenum"><a id="page_131">{131}</a></span>t-il pas attendue, qu’il ne sera pas là, debout, en expectative -du bonheur, attentif au moindre bruit.</p> - -<p>  </p> - -<p>On n’y voit plus clair du tout.</p> - -<p>Ida se lève, allume une bougie. Elle ignore maintenant ce qui se passe -en elle, et même ce que peut révéler son image. Elle s’approche de sa -glace, elle se regarde dans la glace, longuement, haussant et baissant -la petite flamme pour mieux se voir.—Une figure immobile, très blanche, -très pâle, une figure qui ne dit rien, mais, peu à peu, il semble que la -bouche s’anime; un sourire naît sur les lèvres, dans les yeux; elle -sourit, comme en extase, possédée par une trop haute, par une trop -splendide joie... Alors Ida se détourne de son reflet, ferme la porte à -double tour et, brusquement, souffle la petite flamme.<span class="pagenum"><a id="page_132">{132}</a></span></p> - -<h2><a id="XX"></a>XX</h2> - -<p>Elle ne vint pas. Il l’attendit patiemment. Elle ne vint pas.</p> - -<p>Mathieu ne sortait plus, sa patience s’usait, il n’allait plus au camp, -ne sachant au juste à quelle heure viendrait Ida Randal; mais elle ne -vint pas. Il tâcha de raisonner son aventure, de l’examiner de -sang-froid. Pourquoi rester ainsi à l’affût de quelqu’un qui ne -paraîtrait point?... Attente absurde!... et néanmoins, il l’attendait, -mais elle ne vint pas.</p> - -<p>Pourtant, il fallait qu’elle vînt; cela ne pouvait durer ainsi. Mathieu -se sentait tout changé, d’humeur hargneuse. Il parlait à peine à son ami -Hourgues et sans aménité: attendre tout un jour, tous<span class="pagenum"><a id="page_133">{133}</a></span> les jours qui -suivent, du matin jusqu’au soir, se réveiller, la nuit, pour attendre -encore, cela aigrit, cela exaspère, cela rend agressif. Plus tard, quand -elle serait venue, on verrait bien, on discuterait, on se rendrait -compte, on retrouverait la liberté de penser et d’agir... Halluciné par -cette attente, Mathieu était chez lui comme en prison. Il n’en pouvait -plus! Il fallait que quelqu’un lui ouvrît la porte qu’il ne pousserait -pas tout seul. Quand Ida se plaignait de n’être point libre, savait-elle -tout le poids d’une contrainte, celle d’attendre?...</p> - -<p>«Je prends des façons de neurasthénique, se disait Mathieu, car en -somme, depuis plusieurs jours, je souffre simplement des suites de -l’accès de fureur qui me prit quand cette proie que je poursuivais par -jeu, d’abord, et sans passion, puis tout au plus par désir, voulut -s’échapper et y parvint.»</p> - -<p>Mais que lui servait de faire preuve de bon sens, puisqu’il attendait -encore? Jamais il ne songea même à lui écrire, à lui<span class="pagenum"><a id="page_134">{134}</a></span> faire tenir -quelque message: c’eût été si facile! Non, elle devait venir chez lui, -elle, femme libre qui forçait un homme libre à l’attendre. Afin de -s’apaiser, sans doute, il imaginait cette visite, en construisait, en -détruisait les incidents et la péripétie, ajoutait, effaçait un détail, -remettait tout en scène, recommençait.</p> - -<p>  </p> - -<p>Or, un matin, assis sur la terrasse de Villedon, Mathieu rongeait son -frein et tâchait d’user le temps, de s’occuper, une heure encore, à lire -les feuilles de Paris et à fumer des cigarettes. Ce matin-là, il se -sentait plus calme, même il considérait son cas avec une certaine -ironie. En somme, cette retraite lui pesait, l’ennuyait. Hourgues se -montrait inquiet de sa méchante humeur, ce qui l’ennuyait aussi. -L’ironie de son point de vue s’accentua: il se moqua durement de -lui-même et sa contrainte en fut allégée... Il résolut de reprendre sa -vie normale où il l’avait laissée, comme l’on se rassied après s’être, -un instant, levé de table.<span class="pagenum"><a id="page_135">{135}</a></span></p> - -<p>«Oui, se dit-il, mais le plat s’est refroidi... Mes sentiments ont dû -faire de même.»</p> - -<p>Il eut un sourire de mauvais aloi, de mauvais goût.</p> - -<p>«Allons! je ne suis qu’un imbécile, et je le prouve abondamment. -Voilà-t-il pas des histoires, pour peu de chose! Je rencontre une femme -d’un genre assez particulier que je ne connais pas, auquel, jadis, Gaby, -Lily, Nicole ni May Read ne m’avaient habitué, une femme qui ne leur -ressemble guère, oh! non! mais qui, peut-être... de fait, je n’en sais -rien... et je m’emballe! et je me rends malheureux! Quelle tête de turc -j’aurais présentée à mon vieil oncle!»</p> - -<p>Mathieu rabattit sur ses genoux le journal qu’il ne lisait plus et -regarda devant lui. Villedon n’avait pas changé, le paysage ne perdait -rien de son attrait, le charmait comme à l’ordinaire, offrait, pour -l’après-midi, une délicieuse promenade et, au retour, en compagnie de -certains membres du cirque, un bain de<span class="pagenum"><a id="page_136">{136}</a></span> mer tonifiant où «l’ami -français» ferait les pires farces à Sam Harland, nageur médiocre.</p> - -<p>«On s’amusera!»</p> - -<p>Alors seulement, Mathieu entendit quelqu’un pousser à petit bruit la -grille du jardin. Il sut tout de suite qui lui rendait visite. Il ne -s’étonna point. Il se leva, jeta sa cigarette et s’avança d’un pas -tranquille de propriétaire bien appris qui sait vivre.</p> - -<p>Elle était venue.<span class="pagenum"><a id="page_137">{137}</a></span></p> - -<h2><a id="XXI"></a>XXI</h2> - -<p>Ida Randal parlait avec modération, sur un ton de froideur calculée, -cependant sa bouche était instable, son regard un peu fixe; ses mains -aussi obéissaient mal, tremblaient. Elle ne contrôlait parfaitement que -sa voix.</p> - -<p>«La dernière scène, je devrais dire la dernière réprimande, car James -ordonne et punit mais jamais ne se fâche, fut au sujet de cette danse de -music-hall que j’invente et qu’il déclare «indigne d’une chrétienne». -Comme si un sketch devait avoir les qualités d’un sermon!».</p> - -<p>Que James Randal fût un honnête homme, méritant l’estime et certaine -admiration, un homme d’élite à sa manière,<span class="pagenum"><a id="page_138">{138}</a></span> cela ne se discutait pas, -étant reconnu d’avance; néanmoins, on peut juger diversement un -prophète, directeur de cirque, suivant qu’on l’étudie au sein de sa -tribu et de sa troupe, dans l’exercice de ses fonctions, ou qu’on -l’envisage en chemise.—Ida Randal ne disait rien d’autre.</p> - -<p>Pour ce qui était de cette danse «indigne d’une chrétienne», la -description terne et brève qu’elle en donna ne permettait guère de -l’imaginer. En vérité, l’incident s’était produit dans des circonstances -moins sommaires.</p> - -<p>On réservait d’habitude certain hangar, meublé d’un piano et de quelques -banquettes, à des répétitions de music-hall qui n’exigeaient ni décor ni -figuration; une estrade dressée au fond suffisait amplement à tous les -besoins. Dans ce hangar dénommé «salle d’études», Ida était entrée, la -veille, suivie d’un nègre qui posa sur le piano des musiques diverses.</p> - -<p>«Vous jouerez, dit-elle, les numéros 7, 14 et 57, à la suite.»</p> - -<p>Par son sketch de danse, «lever du<span class="pagenum"><a id="page_139">{139}</a></span> jour», elle comptait rendre sensible -l’attente anxieuse, l’exaltation et la joie d’un être devant l’aube et -l’aurore. De semblables «chorégraphies décoratives» avaient fait un -certain bruit, surtout dans les grandes villes, et lui attiraient force -compliments. Des critiques réputés s’y intéressèrent au point de lui -consacrer de longs articles, et l’affiche ne laissait pas ignorer -qu’elle imaginait elle-même ces séduisantes créations.</p> - -<p>Elle écouta les trois mélodies correspondant aux trois moments de la -danse, fit des recommandations précises à l’accompagnateur et monta sur -les planches.</p> - -<p>Quelqu’un poussait la porte du hangar.</p> - -<p>«Nous ne vous gênerons pas en assistant?» demanda Sam Harland que -suivait Avery Leslie.</p> - -<p>Après une courte hésitation, elle se décida. Peu importait: comme elle -le danserait plus tard en public, pourquoi ne pas juger tout de suite de -l’effet produit par son «lever du jour»?<span class="pagenum"><a id="page_140">{140}</a></span></p> - -<p>«Entrez, entrez! vous me direz votre opinion à la fin seulement.</p> - -<p>—Le Maître viendra dans quelques minutes.»</p> - -<p>Elle ne put réprimer un geste de mauvaise humeur: James la surveillerait -donc toujours! Tant pis! elle tâcherait d’oublier sa présence.</p> - -<p>«Personne d’autre, en tout cas; après lui, vous donnerez un coup de -clef.»</p> - -<p>Et, s’adressant au nègre:</p> - -<p>«Commencez.»</p> - -<p>La trame de ses pas était fixée, déjà; il lui restait à trouver la -broderie et les couleurs: la mimique expressive qui animerait -l’ensemble. Elle ne chercherait pas à se vêtir de façon rare ou -surprenante: n’importe quelle robe très ample, de tissu léger, de teinte -grise, comme elle en portait une, ferait l’affaire. Maintenant, alerte, -le pied sûr dans le chausson serré, il lui venait une vague curiosité de -ce qu’elle allait entreprendre.</p> - -<p>Elle dansa.<span class="pagenum"><a id="page_141">{141}</a></span></p> - -<p>Elle errait, en pleine nuit, sur le tapis de mousses d’une clairière; de -hautes ombres immobiles l’entouraient de tous côtés mais ne la -protégeaient point: elle était prise dans le cercle noir de ces -gardiennes tressant leurs longs bras. A quoi servait d’invoquer le ciel? -rien ne répondait jamais à son geste de supplication. Il ne lui restait -que de danser suivant la rumeur du feuillage, de danser pour se -distraire de la nuit, de danser pour fuir un peu, sans nul espoir de -s’échapper.</p> - -<p>«Oui, c’est cela: diminuez le vent sans brusquerie et reprenez ensuite -doucement.»</p> - -<p>Affreux silence! instant saisissant qui la tient immobile, toute droite, -les mains basses, grandes ouvertes, et lorsque le bruissement se fait -entendre de nouveau, elle en a peur: elle s’accroupit sur la mousse, -elle tremble, puis se relève, se jette à droite, se jette à gauche, -toujours en vain, car toujours un arbre noir se dresse devant elle, -l’oblige à reculer, la repousse,<span class="pagenum"><a id="page_142">{142}</a></span> alors quelle voudrait bondir, tenter -le grand saut libérateur dans l’ombre.</p> - -<p>Et bientôt, elle renonce: vaincue par l’effroi, elle perd courage, elle -s’abandonne; chacun de ses gestes est une plainte; elle appelle la nuit -pour s’y ensevelir, elle livre à la nuit son pauvre corps brisé, elle -s’étend par terre, elle s’étire mollement, en attendant la nuit qui va -venir; exténuée, elle s’offre à la nuit.</p> - -<p>Soudain, elle se redresse un peu sur ses deux bras raidis—Ce faible -gazouillis... où donc?... elle écoute,—et le gazouillis devient un -chant d’oiseau. Ah! quel relâche en sa dure angoisse! l’oiseau chante: -divine charité! Elle est debout et l’oiseau chante; alors elle danse, -elle danse en reconnaissance de ce chant, elle dessine des méandres, en -imitant le labyrinthe de ce chant.</p> - -<p>Mais que voit-elle, pour s’étonner ainsi, pour paraître à ce point -stupéfaite, si peu rassurée encore et comme incrédule? Là-haut, ne -dirait-on pas que le ciel s’éclaire, que la nuit supérieure est moins<span class="pagenum"><a id="page_143">{143}</a></span> -sombre? Elle se blottit, peureusement, contre le tronc d’un grand -chêne... Elle attend. Est-ce cela qu’annonçait l’oiseau? Oui, les murs -de sa prison semblent s’ouvrir par féerique prodige; le rideau des -arbres est moins opaque; serait-ce donc le jour, l’aube incertaine qui -annonce le jour?</p> - -<p>Le jour va paraître, elle le sait! Elle se prend la tête dans les mains, -elle court, insoucieuse de l’obstacle; elle ne danse plus, elle se lance -en avant, d’ici, de là, avec des soubresauts et des écarts, le visage -toujours enseveli, puis, tout à coup, elle s’arrête, elle regarde: c’est -lui!</p> - -<p>Alors sa danse devient une danse de triomphe; elle a deviné le jour; la -forêt autour d’elle s’approfondit, la clairière est toute grise, le -feuillage revit, une brise murmure; voici enfin le jour! Elle danse pour -le jour; la nuit n’est plus; elle danse pour le jour qui chante; elle se -donne au jour, non plus comme elle se donnait aux ombres, mais d’un don -libre et joyeux: elle offre au jour sa poitrine où le cœur<span class="pagenum"><a id="page_144">{144}</a></span> prend un -rythme nouveau; elle offre ses bras qui sauront étreindre, ses mains qui -sauront caresser; elle offre ses jambes et son ventre, et, d’un coup de -tête, elle défait toute sa chevelure, pour offrir au jour ses cheveux.</p> - -<p>«Il faudra bien veiller à ce que le rideau tombe juste à cet instant. Je -suis sûre de l’effet, car je retire mon peigne sans qu’on puisse le -voir, mais je n’aurai aucun moyen de sortir de scène si le rideau est -levé. Ce sera délicat.»</p> - -<p>Elle s’explique sur un ton que l’essoufflement ne rend pas moins calme: -elle parle de son métier.</p> - -<p>«Nous allons nous en occuper, interjeta James Randal, assis dans un coin -et qui n’avait rien perdu de la danse. Chaussez-vous, recoiffez-vous et, -surtout, mettez un manteau. Je vous attendrai dehors.</p> - -<p>—Je veux prendre l’air!» grogna Sam Harland à voix basse.</p> - -<p>Il sortit, laissant Avery tout secoué d’émotion.<span class="pagenum"><a id="page_145">{145}</a></span></p> - -<p>«Oh! madame Randal! que c’était beau! J’y songerai cette nuit, j’en -rêverai chaque nuit!»</p> - -<p>Elle agréa l’hommage par un bon sourire.<span class="pagenum"><a id="page_146">{146}</a></span></p> - -<h2><a id="XXII"></a>XXII</h2> - -<p>«Mais pourquoi ne m’avez-vous pas fait signe? demandait Mathieu. -J’aurais tant aimé voir cela!»</p> - -<p>Si vague que fût la description que cette femme donnait d’elle-même, si -incertaine l’image qu’elle offrait de sa danse (elle employait les mots -les plus secs, les plus froids et beaucoup de termes de métier qui ne -rendaient rien), Mathieu n’en regrettait pas moins l’occasion manquée.</p> - -<p>«Hier, à cinq heures, pendant que vous dansiez, moi, je m’ennuyais en -fumant des cigarettes.</p> - -<p>—Non, non... une esquisse, ça ne se montre pas. Plus tard, quand tout -sera mis au point, on verra. D’ailleurs, j’aurais<span class="pagenum"><a id="page_147">{147}</a></span> été inquiète de ce -que vous dirait mon mari: quand il s’indigne, il parle trop... Il veut -placer son homélie! Je vous parais injuste? Ah! mon ami, il arrive un -moment où l’on n’en peut plus, où le ver lui-même se retourne!»</p> - -<p>Elle s’exaspérait de ce que James fût toujours si autoritaire, si sûr de -lui, qu’il édictât des lois plutôt que de donner des avis et que, chaque -fois, implacablement, il eût raison. Elle s’était d’abord habituée, -comme par lassitude, à cette vie coupée de commandements et de -remontrances; elle haussait les épaules, elle n’écoutait pas.</p> - -<p>«Aujourd’hui, ce moyen de défense m’échappe: il me semble que James -cherche les occasions de conflit au lieu de les éviter ou de les prendre -seulement quand elles se présentent. Il s’ingénie à me blesser par des -phrases courtoises, à me contrecarrer en tout... alors je réagis, je me -révolte... Et puis, ce matin, songeant qu’un ami était là qui m’offrait -ses conseils, son aide, son affection peut-être, je suis sortie<span class="pagenum"><a id="page_148">{148}</a></span> du -camp, j’ai traversé la grande prairie et j’ai poussé la grille de votre -jardin.»</p> - -<p>Chez Mathieu, pas la moindre émotion du genre où le cœur se révèle: rien -que le sentiment du joueur qui gagne une partie bien jouée, et qui s’en -félicite... Chez Ida Randal, une angoisse visible, clairement lue sur le -visage harassé d’inquiétude, tout à coup: quelle serait la réponse de -Mathieu?</p> - -<p>Elle fut habile encore, très cordiale, pleine de franchise, avec un -accent de camaraderie tendre qui donnait confiance. Il installa Mme -Randal près de lui, sur la terrasse, au grand air, et là, dans des -fauteuils cannés, face à un charmant paysage, ils causèrent amicalement. -Peu à peu, les traits d’Ida reprirent leur calme et ses yeux leur -mobilité naturelle, tandis que ses mains se reposaient.</p> - -<p>«Par ce moyen, ma pauvre amie, vous supporterez l’épreuve si lourde, -disait Mathieu; vous savez maintenant où venir; je serai là, toujours. -Rien n’est changé, sauf que vous ne vous sentirez plus <span class="pagenum"><a id="page_149">{149}</a></span>malheureuse, que -la moindre blessure sera pansée aussitôt et la parole méchante effacée. -Vous reviendrez souvent, tous les matins si vous le pouvez: un instant, -une heure, plus longtemps... L’après-midi, nous monterons à cheval -ensemble et, plus tard, nous tâcherons de nous retrouver aussi le -soir... n’est-ce pas?</p> - -<p>—Peut-être à pareille heure, demain, mon ami,» murmura-t-elle, quand -elle lui prit et lui serra les mains, au départ, avec une sorte de -ferveur reconnaissante.</p> - -<p>Mathieu remontait dans sa chambre.</p> - -<p>«Et, pour finir, se disait-il, j’y trouve du mécompte, car il est bien -évident que je ne l’aime pas!»<span class="pagenum"><a id="page_150">{150}</a></span></p> - -<h2><a id="XXIII"></a>XXIII</h2> - -<p>La corde oblique s’attachait à un anneau maçonné en terre et à la -fourche d’un vieux chêne de l’orée du bois, dont le tronc ne risquait ni -de plier ni de rompre. Un filet tendu écartait d’ailleurs la possibilité -même de tout accident. Avery Leslie, profitant de l’absence de James -Randal, parti en voyage d’affaires de huit jours à Londres, lui -préparait pour son retour la surprise d’un numéro compliqué mais -surprenant et très propre à exciter les bravos, où, glissant le long de -la corde après en avoir fait l’ascension méthodique, il enfilerait des -bagues dorées sur une lance, tandis que Plug, invisible, produirait, à -l’aide de quel instrument, on l’ignorait en<span class="pagenum"><a id="page_151">{151}</a></span>core, un bruit aigu, -affreux, de déchirure, qui durerait autant que la glissade. Leslie -devant fermer d’abord le parasol chinois qui lui servait de balancier -et, par suite, être bien sûr de son équilibre au départ, ce beau travail -exigeait une mise au point des plus minutieuses.</p> - -<p>Une douzaine de spectateurs assistaient aux premiers essais. Cela -passionnait Mathieu qui avait fourni le bois de la lance, un long bambou -très léger, bien en main, que l’on dorerait plus tard.</p> - -<p>«Ce sera joli au soleil et aux lumières, mais si l’on pouvait le faire -au clair de lune, avec des anneaux et une lance d’argent, ou bien en -crevant des bulles de savon! Et puis, songez donc! je porterais alors un -maillot tout noir et une calotte noire sur la tête!</p> - -<p>—Avery! interrompit Mme Randal, il faut attendre le jour où notre -cirque se rendra au pays des contes de fées...</p> - -<p>—Bientôt, Madame, bientôt! Déjà, vous, quand vous dansez...</p> - -<p>—Ce gosse est charmant!» dit-elle à Mathieu.<span class="pagenum"><a id="page_152">{152}</a></span></p> - -<p>La répétition fut peu satisfaisante et Leslie ne tarda pas à se sentir -fatigué.</p> - -<p>«Rentrons, dit-il. Monsieur Delannes, Harland, Plug, aidez-moi donc à -plier le filet. Merci; la corde peut rester, on la retendra, mais, la -nuit, le filet s’abîme.»</p> - -<p>Quelques instants plus tard, Ida s’approcha de Mathieu:</p> - -<p>«Au revoir,» dit-elle.</p> - -<p>Puis elle ajouta secrètement:</p> - -<p>«Rentrez dans une demi-heure: vous me trouverez chez vous.»</p> - -<p>Le filet avait été mis en lieu sûr; Harland et Plug s’éloignaient.</p> - -<p>«Venez-vous avec moi jusqu’au camp? dit Leslie à Mathieu.</p> - -<p>—Bien volontiers, mon cher, et j’en profite pour vous féliciter... Très -réussies, cette montée, cette descente... M. Randal sera content.</p> - -<p>—La descente, oui, on applaudira, on aura l’impression d’étrangler, -d’étouffer, ce qui ravit le public, mais moi, c’est la montée que je -préfère: cela signifie quelque chose... Pendant la montée, je me répète<span class="pagenum"><a id="page_153">{153}</a></span> -la chanson dont nous parlions, l’autre soir, et je l’entends. Je quitte -la terre, je m’élève à cause d’elle. Je deviens de plus en plus pur, je -chante cette chanson pour moi-même, je sens que je m’éloigne du mal, que -je monte vers ce qui est beau, vers ce qui est bon, vers ce que chante -ma chanson, et un jour, ou peut-être cette nuit de lune où je serai vêtu -de noir, la chanson m’entraînera plus haut encore, si haut! si haut que -j’atteindrai le ciel, et alors je serai heureux.</p> - -<p>—Vous deviendrez un grand danseur de corde, Avery...</p> - -<p>—Si Dieu le veut... Mais vous voici arrivé. Vous verrai-je demain?</p> - -<p>—Assurément.»</p> - -<p>  </p> - -<p>Mathieu se dirigea vers son logis où il savait trouver Ida. Il songeait -en marchant.</p> - -<p>«Pourquoi pas une amie, puisque je ne l’aime pas d’amour? Cet enfant est -plus près du grand amour que je ne fus jamais... Je la vois souvent, je -crois l’aimer quand<span class="pagenum"><a id="page_154">{154}</a></span> je suis auprès d’elle, mais c’est tout autre chose, -l’amour!»</p> - -<p>Il poussa la grille.</p> - -<p>«Connaîtrai-je l’amour où l’on se sent heureux et libre à la fois?»</p> - -<p>Il entra sur la terrasse.</p> - -<p>«Ida, mon amie!»</p> - -<p>Mme Randal parut...</p> - -<p>  </p> - -<p>Et ce même jour, comme tombait le crépuscule, une forme fugitive -s’échappa du jardin de Villedon, tandis qu’au fond de la pièce où, -jadis, M. Jacques Mesnard fumait, ironisait et souffrait de la goutte, -un jeune homme pleurait désespérément, la tête dans ses mains.<span class="pagenum"><a id="page_155">{155}</a></span></p> - -<h2><a id="XXIV"></a>XXIV</h2> - -<p>Or, quelques jours plus tard, Sam Harland, assis dans un coin de son -écurie, causait avec Avery Leslie, venu en visiteur.</p> - -<p>«Je les surveille, disait-il, et je suis sûr qu’ils font le mal. Ça ne -trompe pas, mon garçon: quand le ver est dans le fruit, le fruit perd -ses belles couleurs; quand le mal est dans l’esprit, l’œil perd sa -clarté. Ils n’ont plus le regard clair.</p> - -<p>—Ne parle pas ainsi, répondit Leslie; tu ne sais pas: tu juges de -choses que tu ignores. Tais-toi: tu me fais de la peine.</p> - -<p>—Tu penses comme moi, seulement, tu as peur de le dire. Si notre maison -tient debout, c’est à cause d’elle. Elle partie, les murs céderont de -tous côtés, le toit<span class="pagenum"><a id="page_156">{156}</a></span> tombera sur nos têtes, et ce sera la désolation.</p> - -<p>—Elle ne partira pas, dit Avery: elle a la charge de nos âmes, elle le -sait. Elle est comme la madone des églises où vont les catholiques: la -madone ne s’en va pas, tant qu’il reste des âmes à sauver. La nôtre doit -nous conduire doucement vers le ciel. Comment pourrait-elle partir? Nous -serions trop malheureux...</p> - -<p>—Oui, dit Harland, au fond du malheur, tout au fond... Mais lui est un -méchant!</p> - -<p>—Je ne crois pas; il me semble que son cœur est pur; il s’est toujours -montré bon camarade; je l’aime beaucoup... Et puis, si une mauvaise -pensée l’a touché, peut-être ne s’en rend-il pas compte: on n’a pas -toujours de la lumière dans le cœur!... Oui, je l’aime beaucoup.</p> - -<p>—Moi, je le déteste et voilà pourquoi je ne le perds pas de vue... -Avery, écoute-moi. Devant Dieu, j’en suis certain: le ver est dans le -fruit.»</p> - -<p>Après quoi, Sam Harland sortit de l’écu<span class="pagenum"><a id="page_157">{157}</a></span>rie, s’installa sur un banc d’où -il pouvait surveiller le petit domaine qui lui était confié et, refusant -de parler davantage, fuma sa pipe d’un air rageur, tandis que Leslie, un -peu désemparé, allait se promener tout droit devant lui, l’œil vague et -les bras ballants.</p> - -<p>  </p> - -<p>Et, ce même jour, Joy-for-ever, la caissière, causait avec miss Jones, -la dactylographe, dans le bureau de James Randal parti en voyages -d’affaires.</p> - -<p>«Tout ça, c’est des idées, ma chère! vous avez la tête tournée...»</p> - -<p>Mais miss Jones ne se laissait pas convaincre:</p> - -<p>«Non! non! moi, j’ai des yeux pour voir et des oreilles pour entendre; -d’ailleurs, il suffit de n’être pas aveugle et d’écouter un peu. Ils ont -l’air inquiet, ce qui pourrait s’expliquer autrement, et ils ont l’air -joyeux, ce qui serait tout simple, mais ils ont l’air inquiet et joyeux -à la fois, et voilà où je m’arrête pour réfléchir... Réfléchissez à -votre tour, Joy-for-ever.<span class="pagenum"><a id="page_158">{158}</a></span></p> - -<p>—Je ne sais pas réfléchir: ça fait du mal et ça rend triste.</p> - -<p>—Enfin les autres parlent dans les coins, tout bas, comme s’ils se -confiaient des secrets...</p> - -<p>—Eh bien, moi, j’affirme qu’on ne parle pas dans les coins pour dire la -vérité, parce que la vérité se dit tout haut: on parle dans les coins -seulement lorsqu’on a honte ou que l’on invente un mensonge.</p> - -<p>—Ma chère!... quel âge avez-vous?</p> - -<p>—Cinquante et un ans, au jour de l’Indépendance.</p> - -<p>—Quand vous parlez ainsi, je vous en donnerais douze!»</p> - -<p>Joy-for-ever s’agitait sur sa chaise.</p> - -<p>«Mais regardez donc ses yeux! s’écria-t-elle. On n’a pas des yeux -pareils si l’on fait ce que vous dites!... Et lui, ce bon sourire!... -aurait-il ce bon sourire? Je ne savais pas qu’un Français pût sourire -comme ça!... Oh! vilaine! qui pensez à des choses abominables!... -Vilaine!... j’ai tort de vous écouter!»</p> - -<p>Et Joy-for-ever, frappée, moins par<span class="pagenum"><a id="page_159">{159}</a></span> l’odieux de tels soupçons que par -leur absurdité bien évidente, fut prise d’un accès de gaîté, fut saisie, -soudain, d’un rire de délivrance qui la secoua tout entière.</p> - -<p>«Maintenant, je vais revoir les comptes de ce mois, dit-elle en se -levant, car il me manque deux francs soixante-quinze.</p> - -<p>—J’ai encore plusieurs lettres à écrire, répliqua miss Jones; adieu, ma -chère... ma chère enfant.»</p> - -<p>  </p> - -<p>A la même heure, dans le cirque désert, bâtisse de fortune dressée au -fond du camp, John Plug errait, vêtu d’un large pantalon de clown, très -ridicule, et du veston fort convenable qu’il mettait pour se rendre au -village. Il tenait à la main et balançait un sac de toile. Ayant fait -d’abord le tour des gradins, il inspecta soigneusement les issues, -regarda de tous côtés et ne descendit dans la piste que bien certain de -n’être pas dérangé. Alors, sur le tapis couleur de crottin clair, il -vida son sac d’où tombèrent cinq boules de bois doré.</p> - -<p>«Cinq, dit-il... Pas plus, pas moins: le<span class="pagenum"><a id="page_160">{160}</a></span> jeu de quatre est trop facile -et jamais je ne réussis le jeu de six. Il faut que j’en prenne cinq, -pour l’équité... Quand on doute, qu’on hésite, qu’on se sent malheureux, -voilà le bon moyen. Je vais essayer.»</p> - -<p>Il cueillit les cinq boules, successivement, et les jeta en l’air pour -juger de leur poids, puis il les regarda, tombées à ses pieds.</p> - -<p>«Je commence!»</p> - -<p>John Plug parle à voix haute... à qui donc s’adresse-t-il?</p> - -<p>«Si je dure le temps d’un numéro ordinaire, cela prouvera que nous avons -tous dans notre bouche une langue venimeuse et que nous méritons le -fouet et le cachot... Mais alors, rien ne change pour elle. Si je rate, -eh bien, je souffrirai plus à mon aise... Oh! l’éclairage est vraiment -mauvais... Tant pis! A d’autres heures, je ne serais pas seul... Oui, je -commence.»</p> - -<p>Et John Plug, debout au centre de la piste, se met à jongler de façon -burlesque avec les cinq boules de bois doré, se retournant par de -brusques secousses, et sans cesse dansant. Les cinq boules montent,<span class="pagenum"><a id="page_161">{161}</a></span> -s’envolent, redescendent; elles ne touchent les mains expertes que pour -en rejaillir; elles ne se choquent pas: elles dessinent au-dessus de la -tête de Plug une arcade feinte, en mouvement, et Plug sourit, se -tortille, esquisse des ronds de jambe comiques et de monstrueuses -grimaces, tout en ne quittant pas des yeux ses boules bondissantes, mais -il n’ose simuler, comme il fait en public, aux soirs de gala, un geste -maladroit, si drôle!... Il ne joue que le jeu seul, il ne risque pas de -fantaisie superflue.</p> - -<p>Voici que la durée d’un numéro est presque atteinte. Jusqu’à présent, -nul accident, nulle bavure, travail parfait. Il ne reste qu’à relancer, -d’un tour de poignet plus vif, cinq fois répété, les cinq boules, quand -elles passeront, et à les recevoir toutes cinq dans le sac vite saisi... -La première part, et la seconde... voici la troisième; déjà l’arcade -mouvante se surhausse; la quatrième boule jaillit... et soudain, en se -baissant pour prendre le sac de toile, Plug trébuche, il va tomber...<span class="pagenum"><a id="page_162">{162}</a></span> -pourtant il poche la première boule, sitôt la cinquième partie; les -trois autres qui volaient sont au fond du sac; tout en cherchant à -retrouver son équilibre, car maintenant il tombe, ses bras se tendent, -puis il lâche d’une main le rebord de toile et de l’autre il quête la -chute attendue... il est tombé... n’importe! cette cinquième boule qui -vient de signer en l’air le paraphe de son ouvrage, il la touche, il la -tient, il l’a... mais, dans le même instant, elle lui échappe, elle -glisse entre ses doigts!</p> - -<p>Assis sur le tapis du cirque désert, les jambes croisées, Plug, devant -le sac où reposent quatre boules seulement, Plug, la tête basse, le -souffle court, se livre à une méditation douloureuse.</p> - -<p>«J’ai tenté l’épreuve, murmure-t-il, ai-je réussi? non, c’est raté... -pas tout à fait, cependant. Mais je ne puis dire que j’ai réussi: on -n’aurait pas applaudi, ou bien par charité... Alors... que fait-elle? -que pense-t-elle?... A qui pense-t-elle?»</p> - -<p>  </p> - -<p>Pendant que John Plug interrogeait à sa<span class="pagenum"><a id="page_163">{163}</a></span> manière le destin, M. et Mme -Hourgues se promenaient sous bois et causaient en longeant le ruisseau.</p> - -<p>«Sincèrement, Jérôme, je crois que nous nous inquiétons à tort. Notre -ami a le cœur trop bien placé pour agir comme tu le supposes. Il a -rencontré quelqu’un qui le séduit, qui l’étonné, qui l’amuse, dans ce -pays un peu désert, et il passe beaucoup de son temps auprès d’elle. -Nous ne pouvons rien dire de plus.</p> - -<p>—C’est à cause de cette solitude dont tu parles que les façons de -Mathieu me troublent et me gênent. Que signifie cette exaspération si -vite tombée? Représente-toi son entourage parisien avant qu’il ne vînt à -Villedon: la vie qu’il menait là-bas, et ce qui la remplace. Il n’a rien -de l’anachorète... Qu’il eût fait une lourde sottise ne m’étonnerait -guère.</p> - -<p>—Plus qu’une lourde sottise: une lourde faute, une mauvaise action, et -de cela notre ami est incapable.</p> - -<p>—Ma petite Alice! parce que nous partageons une heureuse expérience -conjugale,<span class="pagenum"><a id="page_164">{164}</a></span> ne jugeons pas trop vite les autres à ce point de vue tout -personnel. Mathieu connaît mal les femmes, il ne les connaît même pas: -il a eu quelques aventures flatteuses... S’emballe-t-il aujourd’hui -comme il faisait jadis, ou bien, est-ce l’amour? Les deux hypothèses -seraient très regrettables assurément, mais la seconde m’épouvante.</p> - -<p>—Jérôme, comment te permets-tu de parler ainsi!... Qu’elle me déplaise, -je ne te l’ai pas caché, mais pourquoi en faire une personne frivole, -pis encore? Singulière, bizarre même, peut-être a-t-elle des qualités -profondes que nous ne soupçonnons pas et qu’il a découvertes... -Jouerait-il avec une femme qu’il aime? non.</p> - -<p>—L’aime-t-il?... voilà!</p> - -<p>—Et il s’agit d’un ami intime! c’est de notre meilleur ami que nous -disons ces choses affreuses!... Jérôme, j’ai vraiment honte, tout à -fait.</p> - -<p>—Le camp bourdonne de petits bruits incertains qui finissent par -m’atteindre; on s’agite, on est anxieux; des rumeurs naissent chaque -jour et se détruisent pour<span class="pagenum"><a id="page_165">{165}</a></span> renaître le lendemain: il se montre si -imprudent! Ces braves garçons du camp ne sont plus les mêmes: l’un a -l’air embarrassé, l’autre paraît nerveux, tous semblent distraits de -leur vie quotidienne par quelque chose que je ne sais pas, qui me -consterne... Alice, je voudrais beaucoup me ranger à ton avis, mais j’ai -peur que tu ne te trompes, j’ai peur que lui aussi ne se soit trompé, -lui que nous aimons tant!»</p> - -<p>  </p> - -<p>Enfin, le soir de ce même jour, Octave Boucbélère et Rachel, son épouse, -après un repas arrosé de vin rosé et d’un armagnac de qualité qui leur -appartenait en propre et dont ils ne se vantaient pas, furent amenés à -l’échange de quelques confidences. Cela dura peu et la causerie -familière se muait, dès la sixième réplique, en scène de ménage.</p> - -<p>«Je la comprends, avait dit Rachel: il est bien de sa personne.</p> - -<p>—Oh! tu sais... les rouquins...</p> - -<p>—Blond roux, tout au plus... Un joli garçon.<span class="pagenum"><a id="page_166">{166}</a></span></p> - -<p>—Mais... je le félicite.»</p> - -<p>Il baissa la voix.</p> - -<p>«Une belle femme.</p> - -<p>—Octave!...</p> - -<p>—Et pas si maigre qu’on pourrait croire!»</p> - -<p>La noise conjugale était amorcée.<span class="pagenum"><a id="page_167">{167}</a></span></p> - -<h2><a id="XXV"></a>XXV</h2> - -<p>C’est l’automne sur Villedon, un merveilleux après-midi d’automne. La -vue que l’on a des fenêtres de sa chambre sur le bois jaunissant à peine -plairait à Mathieu s’il pouvait s’intéresser aux spectacles du monde, -mais en ce moment ses yeux ne regardent nulle part, ses yeux ouverts ne -reçoivent rien de la beauté des choses, ils sont plus fermés que sous le -poids du sommeil.</p> - -<p>Un pas léger, la porte s’entre-bâille. Une voix douce s’excuse -tendrement:</p> - -<p>«Vous m’avez attendue?</p> - -<p>—Je vous attends toujours...</p> - -<p>—Comme d’habitude, des questions stupides, au dernier instant: il veut -savoir<span class="pagenum"><a id="page_168">{168}</a></span> ce que je pense du départ de la troupe, vers la fin de ce mois; -il propose une saison d’hiver dans le Midi... Ah! que le cirque aille -faire sa saison en Sicile ou en Finlande, que m’importe: je saurai -toujours m’échapper! Le soleil, je le trouve ici, Mathieu, auprès de -vous.»</p> - -<p>Ils s’entretiennent d’eux-mêmes, d’abord; elle décrit son espoir, elle -dit sa joie; il répond en souriant; elle lui prend les mains.</p> - -<p>«Je veux que vous le compreniez: malgré les entraves, malgré tout ce qui -m’enchaîne là-bas, tant d’heures chaque jour, je me sens libre! Votre -seule présence me rend libre et le désir et la promesse d’une prochaine -rencontre. C’est une autre femme qui agit, qui parle quand vous êtes -ailleurs, mais c’est la même qui pense à vous. Parfois un peu -d’agacement, un sursaut que je réprime... alors je me dis: quelques -minutes encore, patientons encore quelques minutes, et je serai libre! -je le trouverai dans sa chambre, je reverrai son bon sourire, son bon -regard et j’entendrai sa<span class="pagenum"><a id="page_169">{169}</a></span> voix! Pour ce bienfait, ce n’est rien que -j’endure. Et j’accomplis ma besogne, scrupuleusement, je reçois des -ordres, je discute avec Joy-for-ever, peut-être avec Boucbélère, sans -dégoût, presque sans hâte, sachant ce que je sais.</p> - -<p>—Ma précieuse amie, cela ne vous empêche pas de souffrir par ma faute! -Lorsque j’y songe, et j’y songe sans cesse, je m’en désole. Je me dis -que je suis allé vers vous pour vous faire souffrir encore: comment n’en -aurais-je pas de la peine?</p> - -<p>—Oh! mon libérateur!»</p> - -<p>Ses yeux brillent, ses bras se tendent...</p> - -<p>«Tu ne vois donc pas que je suis heureuse!»</p> - -<p>Phrase jaillie du tréfonds d’elle-même, expression de tout son être, -aveu de sa raison de vivre; le radieux visage, le regard transparent, -l’accent pathétique de la voix, ce geste implorant qui promet, qui -remercie et jusqu’au tremblement des lèvres humides l’affirment sincère, -cette phrase, et Mathieu le comprend bien... et Mathieu tâche de -détourner son esprit de l’évidence<span class="pagenum"><a id="page_170">{170}</a></span> qui s’impose comme une lumière de -plein jour, mais il ne trouve nulle ombre où se recueillir, aucun -retrait obscur où se livrer au doute, nul refuge où se donner un délai: -Ida Randal l’aime d’amour, aujourd’hui, à cette heure, à ce moment -présent, ici, d’un grand amour qui la transfigure et qui, tant que son -cœur saura battre, durera.<span class="pagenum"><a id="page_171">{171}</a></span></p> - -<h2><a id="XXVI"></a>XXVI</h2> - -<p>On ne vit pas impunément avec des êtres faits autrement que soi, qui -sentent, pensent, réagissent et s’expriment d’autre façon que soi. On -finit par subir leur influence, on se pose des questions bizarres, au -demeurant très ridicules, on est troublé, sans se l’avouer encore, et -puis, surtout, on a un peu peur et l’on ne sait au juste de quoi, mais -un homme perdu dans une foule étrangère n’a-t-il pas, loin de tout -péril, ces mêmes mouvements de peur insidieuse et sourde?</p> - -<p>Mathieu fréquentait toujours ses amis du cirque, assidûment. De chacune -de ses visites, il revenait inquiet: ces gens<span class="pagenum"><a id="page_172">{172}</a></span> n’étaient plus les mêmes, -du moins en jugeait-il ainsi.</p> - -<p>Sam Harland avait perdu ce ton de familiarité fruste et forte, si -plaisant. Il mettait moins d’enthousiasme à discourir d’équitation -savante et de voltige; il gardait ses secrets par devers lui, comme si -l’enquête amicale de Mathieu fut devenue indiscrète.</p> - -<p>Avery Leslie prenait depuis quelque temps une mine étrange: pâle, les -yeux battus, le regard incertain, son expression semblait parfois -égarée. Sa fièvre coutumière qui charmait Mathieu se doublait d’une -fièvre nouvelle: on l’eût dit pénétré d’angoisse, bouillonnant de -pensées obscures, et ses paroles ne suffisaient pas à rendre ce que, -manifestement, il voulait expliquer, ce dont il voulait tant se -délivrer!... De quelle étreinte presque douloureuse il serrait les mains -de son ami, à l’arrivée, au départ!</p> - -<p>Et, sur un plan tout autre, que signifiait aussi ce détail absurde: -chaque fois que Mathieu rencontrait Joy-for-ever, elle<span class="pagenum"><a id="page_173">{173}</a></span> faisait d’abord -une grimace, celle de quelqu’un qui retient avec peine sa gaîté. Le -visage rond en était tout bouleversé, des lèvres à ce point pincées ne -convenant pas à de telles joues; et tout à coup, n’en pouvant plus, -Joy-for-ever éclatait de rire, d’un joli rire frais, puéril, plein -d’évidence, d’ailleurs inexplicable, qui n’avait rien d’un rire de -moquerie et qu’elle interrompait, le plus souvent, par une fuite -précipitée, en balbutiant de vagues excuses.</p> - -<p>Boucbélère affectait maintenant des manières goguenardes qui frisaient -l’insolence, et Rachel, une retenue dédaigneuse de femme très «comme il -faut».</p> - -<p>Plug non plus n’était pareil: il se répétait, contant éternellement la -même histoire de numéro raté qu’il ne réussirait jamais plus, et se -plaignant du sort avec amertume, sur un mode lassant de vieillard -diminué qui rabâche.</p> - -<p>Seul James Randal n’avait point changé.</p> - -<p>Mathieu s’était vu forcé de causer deux fois avec lui, longuement, -depuis son re<span class="pagenum"><a id="page_174">{174}</a></span>tour de Londres, Randal l’ayant rencontré par hasard et -retenu. Conversations singulières d’où se dégageait une gêne affreuse, -car il s’agissait de la bonne influence que Mathieu pouvait prendre sur -les hommes de la troupe, étant donnée la sympathie évidente qu’il leur -inspirait, et le chef l’en remerciait déjà.</p> - -<p>Même calme, même fermeté grave dans ses propos, lorsqu’il décrivait sa -lourde tâche, la dépendance de tant d’âmes guettées par le péché, par -toutes les formes du mal. Il fallait instruire ces êtres, souvent si -jeunes et que le spectacle du monde ravissait, il fallait leur montrer -Satan sous mille déguisements et travestissements, quelques-uns même -comiques, afin qu’ils pussent toujours le reconnaître.</p> - -<p>«Faire le mal, cela se pardonne quand on ne vous a pas explicitement -interdit de toucher au fruit de cet arbre, quand on ne vous a pas bien -montré l’arbre et son fruit. La faute irrémissible est celle où l’on est -amené par désir, les yeux ouverts et la conscience avertie. Pour ce -péché-là,<span class="pagenum"><a id="page_175">{175}</a></span> l’homme connaîtra les peines éternelles, les hautes flammes -que rien ne rabat, que rien n’assouvit.»</p> - -<p>  </p> - -<p>De retour chez lui, Mathieu s’aperçoit que le souvenir de ces heures -passées au camp ne s’écarte ni par un geste, ni par une plaisanterie. -Parler de morale protestante pour s’en moquer, fût-ce avec des mots -d’esprit, cela est vraiment trop facile et tout à fait insuffisant.</p> - -<p>En quoi ses camarades montraient-ils de la raideur, cette austérité -sinistre que la caricature habille de noir et d’un col blanc? N’a-t-il -pas ri, en leur compagnie, aisément, librement? Ses rapports avec eux ne -gardaient-ils pas, jusqu’à ces derniers jours, une parfaite -désinvolture, et leur ouverture de cœur, fallait-il la compter pour -rien? Morale protestante: morale ridicule... cela se dit; cela ne se -sent plus, maintenant.</p> - -<p>Et Mathieu repensait à ces hommes qui lui paraissaient avoir changé de -figure. Que savaient-ils? que pouvaient-ils soup<span class="pagenum"><a id="page_176">{176}</a></span>çonner? Au fond de -leurs yeux, il lisait un reproche, non pas ce reproche hautain du sage -qui détient la vérité et s’en croit le gardien officiel, mais plutôt -celui de la bête fidèle à qui l’on a fait une injustice, à qui l’on a -refusé son dû, et qui n’a qu’un regard pour exprimer sa douloureuse -surprise à l’être qu’elle estimait de vertu peu commune.</p> - -<p>  </p> - -<p>Gêne, gêne insupportable à quoi se mêlent de la colère, par instants, un -agacement cruel et, surtout, pour mieux préciser, de la mauvaise humeur -vulgaire dont la qualité basse rappelle les sentiments de quelqu’un qui -a commis une lourde gaffe et s’en mord les doigts jusqu’au sang.</p> - -<p>Les paroles de Randal venaient encore augmenter son désarroi. Le -péché... une idée pour gens pieux, pas pour lui. Et cependant, cette -idée rôdait alentour, imprécise mais présente. A peine Ida était-elle -partie, le laissant seul, que cette figure surprenante la remplaçait, -s’installait, se mettait à son aise. Elle ne l’obsédait pas<span class="pagenum"><a id="page_177">{177}</a></span> trop, en -somme: elle ne se manifestait que de temps à autre, par un tiraillement -de cœur, une rougeur subite, une impatience de l’esprit qui se détourne. -Elle s’occupait à sa besogne de façon discrète; elle se contentait -d’être là, de rester là.<span class="pagenum"><a id="page_178">{178}</a></span></p> - -<h2><a id="XXVII"></a>XXVII</h2> - -<p>Par prudence, il accepta l’invitation, ne voulant point paraître se -désintéresser du Randal Circus.</p> - -<p>«Mais oui, très volontiers, Boucbélère.»</p> - -<p>Celui-ci dut cacher son étonnement sous un large sourire.</p> - -<p>«Dans la petite salle du fond... nous serons seuls avec mes élèves. Vous -les avez peu vus; je vous les présenterai. Ah! les pauvres! ils méritent -bien qu’on les aime un peu. Ils rendent de grands services au cirque et -on ne leur en sait aucun gré; pourtant...</p> - -<p>—Affaire entendue, dit Mathieu: ce soir à sept heures et demie.»<span class="pagenum"><a id="page_179">{179}</a></span></p> - -<p>Pour finir sur un mot spirituel, Boucbélère assura que l’habit n’était -pas de rigueur.</p> - -<p>  </p> - -<p>Prendre un repas en compagnie d’Octave, de Rachel et de quelques -monstres n’offrait rien qui pût plaire à Mathieu, mais il s’était -engagé, il irait donc.</p> - -<p>«Par ici, mon bon ami, dit Boucbélère, deux heures plus tard, en lui -ouvrant la porte. Soyez le bienvenu et croyez que mes élèves sauront -apprécier l’honneur que vous leur faites.»</p> - -<p>Il sentait l’ail à plein nez, il suait, plus abject que de coutume en sa -rondeur courtoise.</p> - -<p>Mathieu se trouva dans une petite salle où la table du repas était -dressée. Rachel tournait autour, affairée comme s’il se fût agi d’une -cérémonie importante; même elle posa au centre un vase débordant de -fleurs des champs et de feuillages roux. Elle accueillit Mathieu par des -phrases équivoques dont on ne pouvait dire si elles étaient sirupeuses -ou vinaigrées. A<span class="pagenum"><a id="page_180">{180}</a></span> ce moment, Boucbélère donna le signal par une sonnerie -et les monstres entrèrent.</p> - -<p>  </p> - -<p>Un beau cauchemar, assurément, un cauchemar de choix, aggravé par le -sourire paternel du gros Toulousain... Ils s’assirent et, par charité, -sans doute, Mathieu fut placé entre Octave et son épouse... Oh! qu’il -eût aimé fermer les yeux! oh! qu’il eût aimé prendre la fuite!...</p> - -<p>Rachel venait d’installer à sa droite, sur une haute chaise d’enfant, un -nain difforme et chauve, très bavard, petit paquet gris de laideur -concentrée, dont les yeux de grenouille donnaient le frisson.</p> - -<p>Puis se présentait l’homme poilu: sa barbe l’inondait d’un vaste flot -roux, partiellement recouvert d’une serviette, et que la double chute -des moustaches épaisses élargissait encore. Son crâne flambait comme un -bûcher résineux, ses grosses pattes poilues de roux étonnaient moins que -sa face où se devinaient à peine, dans un tapis de poils, la ligne des -lèvres et deux petits yeux noirs.<span class="pagenum"><a id="page_181">{181}</a></span></p> - -<p>Plus loin, l’homme bleu, très normal par ailleurs, se contentait d’être -bleu, d’un bleu indélébile d’ardoise que rien n’expliquait, car cette -maladie de peau ne le faisait pas souffrir. Il était bleu, tout -simplement, congénitalement bleu; il s’en vantait comme une femme d’être -pâle.</p> - -<p>Son voisin, dont la figure exprimait une tristesse infinie et une atroce -lassitude, dépassait de plusieurs centimètres la taille réputée du géant -russe Pétroff. Manifestement, il ne savait que faire de tout ce corps; -chacun de ses gestes encombrait; il s’en rendait compte: cela n’est -guère divertissant ni honorable de jouer tous les jours le rôle de -l’éléphant introduit dans une maison de poupée.</p> - -<p>L’homme élastique, à sa droite, n’offrait rien de très stupéfiant, au -premier regard, mais son épiderme (par quelle fantaisie de la nature?), -mal collé à sa chair, était extensible: il pouvait en tirer les plis -plus aisément qu’on ne pince un tissu de caoutchouc... geste affreux que -suivait le bruit d’une claque étouffée.<span class="pagenum"><a id="page_182">{182}</a></span></p> - -<p>On admirait ensuite l’homme maigre qui, à coup sûr, avait passé de longs -mois juché sur une colonne en plein désert. Il accentuait ce -décharnement par des vêtements lâches et l’entretenait par un régime -d’abstinence très surveillé.</p> - -<p>L’albinos, bien modeste, bien effacé, faisait mal à voir, à cause de sa -figure blême de cochon d’Inde, mais il ne retenait guère l’attention -pour peu que son voisin parlât...</p> - -<p>Quelle voix! elle déchirait l’oreille et, s’il criait, on songeait à -quelque locomotive en mal d’enfant. «La voix la plus perçante du monde» -annonçait le programme du cirque... Son moindre murmure avait quelque -chose de strident.</p> - -<p>A côté de lui, deux adolescents blêmes inquiétaient d’abord, -épouvantaient bientôt; si près l’un de l’autre, trop près, embarrassés -par cet extrême rapprochement, ils bougeaient peu: ils n’osaient, -semblait-il. Une ressemblance étrange les unissait, les confondait: des -traits, une expression, un regard pareils; mais autre chose leur<span class="pagenum"><a id="page_183">{183}</a></span> -interdisait de se désunir. Liés, dès leur naissance, par un pont de -chair commune, ils ne se sépareraient que sous le couteau du chirurgien. -On attendait la mort de l’un d’eux avant d’engager cette libération: on -ne divise pas de gaîté de cœur un capital aussi productif. Pour -l’instant, Ralaô et Paraô, venus de Sumatra, par delà les mers bleues, -assis sur un même banc, soufflaient, de leurs deux bouches semblables, -sur deux cuillerées de soupe chaude et tenaient les cuillers l’un de la -main gauche, l’autre de la droite, pour ne pas se gêner.</p> - -<p>Monstre interne ou, du moins, monstre discret que Mathieu connaissait -déjà, Reginald Howe possédait la faculté rare d’ingurgiter, sans peine -apparente, un nombre étonnant de litres d’eau. Il avalait aussi des -poissons rouges, des grenouilles, voire une courte anguille, puis il -rendait le tout, bêtes et liquide, en bon état. Il faisait, à chaque -tournée du cirque, la joie des enfants; par malheur, son exemple, -disait-il, les incitait à s’abreuver secrètement au pot à eau de leur -chambre.<span class="pagenum"><a id="page_184">{184}</a></span></p> - -<p>Enfin, près de Boucbélère, et dernier exemple phénoménal de la réunion, -trônait l’homme nourrice: un homme, certainement, (il caressait des fils -noirs d’authentique moustache), mais dont la poitrine simulait une -couple de seins plantureux, vides de nourriture et cependant plus -gonflés, sous la mousseline qui les voilait par décence, que les -célèbres mamelles de la chèvre Amalthée.</p> - -<p>  </p> - -<p>Mathieu mangeait en silence, luttant contre ce dégoût, cette peur, cette -pitié sèche qui l’obsédaient. De temps en temps, Rachel lui parlait à -l’oreille, Octave lui faisait des confidences, donnait à voix basse un -renseignement spécial et vilain que Mathieu ne demandait guère. Il -répondait par quelques mots polis puis se taisait, mais il ne pouvait -s’empêcher de regarder encore, un à un, ses étranges commensaux.</p> - -<p>Plus que leur difformité, leur solitude le glaçait d’épouvante... -Abominable solitude: l’un est seul sous son poil, un autre<span class="pagenum"><a id="page_185">{185}</a></span> sous sa -graisse, un autre dans son squelette maigrement recouvert; cet autre, -emprisonné dans le bleu de son épiderme, n’est pas plus seul que celui -qu’une arbitraire subversion d’estomac particularise; l’homme -gigantesque reste seul comme le trop petit; une voix à ce degré -inhumaine étonne, repousse autant que des yeux roses ou une peau en -caoutchouc, et ne sont-ils pas isolés déjà par un irréalisable désir de -solitude, ces deux êtres condamnés à toujours vivre ensemble?</p> - -<p>Boucbélère se pencha vers Mathieu:</p> - -<p>«S’ils étaient douze, dit-il à petit bruit (mais je ne puis compter -Ralaô-Paraô que pour un seul: il n’a pas d’autre valeur!) s’ils étaient -douze, je les appellerais mes douze apôtres.»</p> - -<p>Surpris par cette fine remarque, Mathieu voulut piquer le gros homme en -l’assurant que sa collection ne serait en rien déparée pour peu qu’il -consentît à tenir en personne le rôle dégradant du douzième. Réflexion -faite, il rengaina la pointe inutile; d’ailleurs, Octave se levait pour -illustrer<span class="pagenum"><a id="page_186">{186}</a></span> par quelques affectueuses paroles la fin prochaine du repas.</p> - -<p>Un frisson d’attente courut sur l’assemblée et Mathieu vit que les yeux -des convives ne quittaient plus, au centre de la table, le pot fleuri -que l’orateur désignait du doigt...</p> - -<p>«Ces fleurs, ces simples fleurs, mes amis, ce feuillage d’automne... -nous ne pouvions trouver mieux: est-il des fleurs plus précieuses que -celles de nos champs, de nos buissons?... Les riches, les heureux de ce -monde ont des fleurs de serre; nous, les humbles, nous cueillons nos -bouquets au sein de l’herbe, humide encore de rosée...»</p> - -<p>A ses heures, Octave ne manquait certes pas de poésie.</p> - -<p>«Or, vous savez ce qui nous réunit, ce soir: une même pensée de respect -et d’amour...»</p> - -<p>Rachel pinça les lèvres et fit semblant d’avoir perdu son rond de -serviette, mais autour d’elle tous les regards se levaient vers Octave, -tous les visages souriaient, attentifs et rayonnants.<span class="pagenum"><a id="page_187">{187}</a></span></p> - -<p>«Touchant anniversaire de sa naissance!... elle sait que nous le fêtons -et souffre à coup sûr de ne pas présider nos agapes. Mais elle a des -devoirs qui la retiennent, des devoirs graves... elle ne pouvait pas. -Néanmoins, pour distinguer ce repas familial, M. Delannes a bien voulu -se joindre à nous... Remplacer l’absente? non pas! ni la faire oublier, -mais l’honorer simplement, telle fut son intention... telle fut votre -intention, n’est-ce pas, monsieur Delannes?»</p> - -<p>Mathieu acquiesça par un muet salut...</p> - -<p>Comme la porte était loin, de l’autre côté de la table!</p> - -<p>«Je termine donc en vous invitant tous à crier: «Vive notre Directrice.»</p> - -<p>—Vive notre Directrice! hurla un chœur sonore que la voix perçante -dominait de haut.</p> - -<p>—Très bien, pensait Delannes; très réussie, l’allusion; très délicate, -la mise en scène... Tant pis! j’en ai assez!»</p> - -<p>Il se leva.</p> - -<p>«Messieurs, dit-il, je vous quitte pour<span class="pagenum"><a id="page_188">{188}</a></span> aller fumer une cigarette au -dehors... Bonsoir.</p> - -<p>—Grand Dieu! je me lève aussi, s’écria Rachel: nous ne sommes plus que -treize!...»</p> - -<p>  </p> - -<p>Mathieu rentrait chez lui, lentement. Il se sentait seul, plus seul que -d’habitude. Il ne pouvait songer à Ida Randal sans rougir: il revoyait -les monstres transfigurés à son évocation. Il s’imaginait cette femme -salie par leurs regards, cette femme qui lui appartenait, qui, de toute -son âme, l’aimait, et qu’il n’aimait pas.</p> - -<p>«Mais... demain? songeait-il. Demain?»</p> - -<p>Trouble sinistre, nuit épaisse où l’on s’égare... Une pensée unique -brillait dans ce labyrinthe d’incertitude, la plus cruelle:</p> - -<p>«Je ne pourrai ni la fuir, ni la rejeter loin de moi... Non... Alors... -demain?»<span class="pagenum"><a id="page_189">{189}</a></span></p> - -<h2><a id="XXVIII"></a>XXVIII</h2> - -<p>James Randal écoutait depuis un quart d’heure, immobile, muet, sans du -tout laisser voir ce qu’il pensait. Accoudé, il tenait sa tête dans ses -mains et, de temps à autre, levait seulement les yeux.</p> - -<p>Assise devant lui, Rachel Boucbélère parlait beaucoup et vite, rendue -nerveuse par ce calme. Octave n’eût pas écouté ainsi! Un flot malsain -coulait de ses lèvres peintes, comme d’une source impatiente, avec des -bouillons et des mousses et de subits engorgements. Elle se hâtait, -ayant peur du moment où le chef parlerait à son tour; elle bouchait les -trous de son bavardage empoisonné par de brèves exclamations de regret, -de douleur, d’étonnement,<span class="pagenum"><a id="page_190">{190}</a></span> et par des gestes expressifs. Elle s’affolait -un peu: Randal n’avait rien répondu que, par deux fois, très bas, très -clairement: «Taisez-vous, Rachel, et sortez!» Un mur, James Randal -faisait l’effet d’un mur froid, tout droit, tout nu, au pied duquel se -tortillait une sordide bête punaise.</p> - -<p>Il répéta, sur le même ton tranquille:</p> - -<p>«Taisez-vous, Rachel, et sortez!»</p> - -<p>Suffoquée, elle tendit vers le ciel ses bras grelottants de bracelets:</p> - -<p>«Dieu m’est témoin!...»</p> - -<p>Puis, cette invocation lui restant pour compte, en quelque sorte, elle -ajouta, par dégoût d’être si mal comprise:</p> - -<p>«Bien! bien! mettons que je n’aie rien dit! Néanmoins, je ne veux pas -que l’on me chasse, que l’on me flanque à la porte, simplement parce que -je fais mon devoir!... Ah! non! une honnête femme courbera la tête, -quelque temps, mais un jour vient où il faut qu’elle la relève, où elle -proteste. J’en suis arrivée là: je proteste! l’indignation m’étouffe, -monsieur Randal... m’étouffe! Oh! je sais: Octave et moi<span class="pagenum"><a id="page_191">{191}</a></span> n’appartenons -pas officiellement au «Randal Circus»; d’un trait de plume, vous pouvez -nous jeter à la rue! N’importe! nous sommes de cœur avec ce corps -d’élite; ce qui le touche nous touche aussi et, de façon plus vive, plus -douloureuse, quand il s’agit de ce qui le diminue au point de vue de la -moralité.»</p> - -<p>James Randal s’essuya le front.</p> - -<p>«Trois fois, je vous ai dit de vous taire.</p> - -<p>—J’ai attendu, par crainte de commettre une injustice; j’ai attendu -peut-être trop longtemps. Maintenant, il n’y a plus de doute, on est -forcé de voir, à moins de se fourrer la tête dans un sac. Ma conscience -le déclare, ma conscience me fait des reproches... sanglants, monsieur -Randal! je finirais par me sentir moi-même coupable, tant ma conscience -s’insurge!</p> - -<p>—Votre... conscience... ah!</p> - -<p>—Je vous ai tout expliqué: mes premiers soupçons, que j’écartais en -haussant les épaules, mes premières certitudes... Je vous ai apporté les -preuves! Oui, j’ai beaucoup souffert, mais pour une femme<span class="pagenum"><a id="page_192">{192}</a></span> vraiment -honnête, il n’y a pas de... pas de compromission possible: il faut -marcher! Et puis...»</p> - -<p>Quelque chose de très émouvant lui restait dans la gorge.</p> - -<p>«Et puis, on vous aime tant! je vous aime tant! Vous êtes le grand chef -à qui l’on ne doit faire de mal sous aucun prétexte... Alors, moi, je -vous défends!</p> - -<p>—Vous m’aimez à ce point!»</p> - -<p>Se sentant écoutée, Rachel ne prit pas garde à l’horrible expression de -cette bouche, tordue soudain par l’ironie, et poursuivit avec plus -encore de ferveur:</p> - -<p>«Vous ne le saviez pas?... Que l’on est mal payé, en ce monde, de son -dévouement! Au moins, si je me trouvais seule à avoir deviné tout cela, -le scandale serait évité, mais chacun l’a vu, plus ou moins bien, comme -il peut le voir: chacun en est, à présent, convaincu, sauf les aveugles -et les sourds; chacun le répète, le soir, à voix basse.</p> - -<p>—Rachel, vous...</p> - -<p>—Aucun n’a eu le courage de parler<span class="pagenum"><a id="page_193">{193}</a></span> franc, de parler haut; moi, j’ai eu -ce courage...</p> - -<p>—Ce courage ignoble!</p> - -<p>—Monsieur Randal, on ne s’adresse pas ainsi à une femme!</p> - -<p>—Sortez! sortez vite!</p> - -<p>—C’est bon... encore une fois, mettons que je n’aie rien dit, mais -n’oubliez pas que, demain, si vous ne prenez pas des mesures, toute la -troupe se lèvera comme un seul homme et se mettra à crier. Alors, vous -serez bien obligé d’entendre; il valait mieux ne pas vous boucher les -oreilles, aujourd’hui.</p> - -<p>—Rachel!... je vais vous... expulser, moi-même!</p> - -<p>—Ne vous donnez pas cette peine: je me retire; vous réfléchirez.»</p> - -<p>M. James Randal reste seul.<span class="pagenum"><a id="page_194">{194}</a></span></p> - -<h2><a id="XXIX"></a>XXIX</h2> - -<p>Randal se réserva trois heures, durant chacun des trois jours suivants, -pour «réfléchir», comme le lui conseillait Rachel, c’est-à-dire pour -prier. Le reste du temps, il fit honnêtement de son mieux en vue de -n’inquiéter personne: il s’occupait de la troupe, sortait et rentrait, -travaillait dans son bureau et dans le camp, tâchant de garder son calme -extérieur et de ne rien changer à ses paroles, non plus qu’à ses gestes -ordinaires. Parfois seulement, il se plaignait de mal dormir et de -souffrir beaucoup de la tête, pour expliquer une fatigue hagarde, trop -visible en vérité.</p> - -<p>Toute sa journée s’employait de cette manière. Les trois heures -quotidiennes<span class="pagenum"><a id="page_195">{195}</a></span> prises sur sa nuit, il les passait en oraisons. Il priait -et, tout de suite, se retrouvait seul, car Dieu se refusait. C’était -affreux, cet éloignement soudain du Seigneur, au moment même où il le -suppliait avec la plus fervente passion! Sa volonté, son intelligence, -sa douleur et sa foi se composaient en une seule prière qui l’emportait -d’abord au ciel, d’un vol sûr. Il frappait à la porte de Dieu, mais la -porte restait close; il la battait, pour ainsi dire, mais la porte -battue ne s’ouvrait pas: on ne force pas la porte de Dieu. Son -imploration, il la criait par la voix de l’âme... Il eût aussi bien -imploré la nuit ou battu l’ombre.</p> - -<p>Le troisième soir, il fut près de renoncer. Puisque le Seigneur ne -voulait pas l’écouter, puisque le Seigneur était sourd, du moins -pouvait-il espérer une aide indirecte? Est-ce que Dieu lui permettrait -d’user utilement des moyens dont tout homme dispose: méditation -soutenue, scrupuleux examen? Mais, livré ainsi à lui-même, privé du -secours d’en haut,<span class="pagenum"><a id="page_196">{196}</a></span> saurait-il éviter celui qui toujours rôde, qui -peut-être veillait, à cet instant même, flairant une proie, et qui ne -manquerait pas de lui tendre quelque piège? Il se sentait déjà pris, se -débattant sous la griffe méchante... Alors il se jetait à genoux, de -nouveau, sans rien obtenir.</p> - -<p>Randal n’est plus qu’une pauvre créature misérable que le grand vent de -tempête secoue, qui marche à l’aventure, sans guide et sans soutien, -aveuglé par la tourmente, menacé de se perdre absolument et pour -toujours. Ces quelques dernières conversations avec les hommes de la -troupe lui ont appris tant de choses! On ne lui disait rien de précis, -mais il devinait les paroles retenues, en observant la gêne des regards, -les réponses maladroites à des questions tout à fait banales, les -protestations de fidélité qu’il ne demandait pas et comme un témoignage -nombreux de dévouement que rien ne motivait de façon particulière.</p> - -<p>Du fétide vomissement de Rachel, il se détournait avec dégoût. Plus -tard, il<span class="pagenum"><a id="page_197">{197}</a></span> débarrasserait la troupe d’elle et d’Octave. S’il ne le -faisait pas aussitôt, c’était encore par prudence, pour ne pas éveiller -l’attention, et aussi par le sentiment qu’aujourd’hui il aurait l’air de -se venger. Il remettait donc cette exécution à demain. Oui, tout ce -qu’elle avait dit d’une voix si sournoise, il l’écartait d’emblée, -sachant ce que valait l’aune de sa sincérité; mais ce que les autres ne -disaient pas, n’insinuaient pas, ne suggéraient pas, cette plainte -commune, muette et tout involontaire, pouvait-il l’écarter de même quand -il en était touché? Cependant, l’aurait-il entendue si Rachel ne l’avait -préparé à l’entendre? Devinant quelque malaise, il se serait dit que la -troupe, énervée par un long repos si rarement coupé, avait besoin de la -fatigue d’une tournée longue et laborieuse qu’il eût arrangée aussitôt: -cela se règle en deux heures d’étude, avec une carte, des guides et des -indicateurs de chemins de fer, mais la question se présentait -différemment, des décisions plus pressantes devaient être<span class="pagenum"><a id="page_198">{198}</a></span> prises, -l’une, tout d’abord, celle-ci, celle qui, sans l’aide du Seigneur, se -refusait.</p> - -<p>Et, soudain, un grand frisson le parcourut, le fit vibrer de la tête aux -pieds: une image s’offrait à lui, vivante, humaine, séduisante, qui -respirait, dont il voyait le sein se soulever, dont il voyait les -paupières trembler et les bras se tendre, qu’il voyait... ah! qu’il -voyait trop bien! qu’il voyait nue, couchée, et la bouche entr’ouverte -par le plaisir.</p> - -<p>Il aimait Ida d’un amour reconnaissant et fort. Elle lui avait vraiment -enseigné la vie. D’une adolescence austère, rien de pénible ne demeurait -après le premier baiser. Cette femme, Dieu lui-même l’avait choisie -entre toutes, la lui avait donnée; don inespéré que Randal tenait pour -la consécration divine de son effort, la récompense d’une jeunesse aride -et difficile, assaillie de tentations diverses, semée d’embûches, où le -bon serviteur n’avait pas succombé.</p> - -<p>Or l’image palpitante, étendue sur le lit de leurs amours, poussa comme -un<span class="pagenum"><a id="page_199">{199}</a></span> gémissement tendre, et Randal rougit tout à coup, devint pourpre, -serra les poings. Avec cette plainte équivoque, l’apparence s’était -évanouie, mais il en gardait un souvenir trop présent, trop immédiat, -trop brûlant aussi: ton de la chair flexible, son de la voix émue, -parfum...</p> - -<p>Ida lui appartenait! l’autre la lui a prise, après combien d’intrigues -honteuses et par quelles innommables séductions! Il en pâtira, et sans -retard: tout de suite! Randal se sent fort, bien musclé, bien entraîné; -l’autre, plus jeune, pliera vite sous le poids de son bras abattu, et -James Randal, debout, grandi par une colère primitive, ébauche le geste -armé de la massue qui jette bas.</p> - -<p>C’est bien là ce qu’il craignait: celui qui, dans l’ombre, attend -toujours le moment propice vient d’intervenir... Lutte cachée, lutte -froide et furieuse, d’autant plus âpre qu’elle se révèle moins... Mais -voyez! les hauts poings meurtriers restent en suspens; les poings serrés -s’entr’ouvrent; les poings de James Randal<span class="pagenum"><a id="page_200">{200}</a></span> sont deux mains jointes qui -demandent grâce.</p> - -<p>  </p> - -<p>L’heure qui suivit fut horrible, agitée de courants obscurs, de -tourbillons et de remous, soulevée parfois d’une puissante marée -bourbeuse, puis, en quelque sorte, vidée par le brusque reflux; mais, -néanmoins, il sent une lueur de raison éclairer son esprit et sa volonté -renaître, soumise, repentante. Il se bride, il se tient de court: il -doit se vaincre.</p> - -<p>A-t-il étudié le problème honnêtement? La faute d’Ida... puisqu’il se -refuse à croire au sale bavardage de Rachel, quelle preuve peut-il en -fournir, décisive et qui le convainque? Tâche trop aisée que d’accuser -autrui! S’il retourne l’accusation contre lui-même, sa faute à lui, ne -va-t-il pas la découvrir? Faire de son mieux n’est pas toujours bien -faire. Il a sorti cette femme du milieu trouble et malsain où elle se -serait perdue; son mérite s’arrête là. Son mérite? il aimait Ida: -pouvait-il agir autrement?<span class="pagenum"><a id="page_201">{201}</a></span></p> - -<p>Il s’imagina l’homme de vertu simple et modeste qui s’attache cette -femme et qui, pour arriver au but qu’il veut atteindre, fait bon marché -de toute rigueur de pharisien. Afin qu’elle le suive, il ne jette pas de -cailloux sur le chemin déjà si rude, il les écarte du pied; afin qu’elle -l’écoute, il adoucit sa voix qui l’effaroucherait peut-être; afin -qu’elle prenne plaisir à vivre, il lui montre les délices de la vie en -même temps que ses tourments, et la beauté de la loi de Dieu atténuant -sa rigueur. A l’enfant, il parle un langage d’enfant, à la femme, -toujours prête à s’émerveiller, il révèle des merveilles, celles du ciel -et de la terre. Elle avait trop souffert: tendrement, il l’engage à -oublier d’abord, à comprendre ensuite, à se connaître elle-même, à se -ressaisir. Il ne s’impose pas à son amour, il le quête avec humilité, il -en attend, sans nulle impatience, le généreux octroi... Or, un jour, -l’homme le découvre, cet amour, naissant comme une aube dans la brume -des yeux aimés.<span class="pagenum"><a id="page_202">{202}</a></span></p> - -<p>A-t-il été cet homme-là?</p> - -<p>Et Randal répond vaillamment: «Non.»</p> - -<p>Cependant il ne pourra pas agir suivant la justice avant de savoir; son -sang s’y refuse, et ses nerfs exaspérés, et sa santé d’homme robuste. Il -doit savoir. Vaine entreprise que de travailler dans l’incertain: il -faut qu’il sache, il le faut avant tout.</p> - -<p>A qui demander cela?—A elle? Oui, peut-être... plus tard, mais avec -quelles paroles?—A lui? certes... immédiatement.</p> - -<p>Randal s’est assis devant sa table: il prend une plume, une feuille de -papier, un dictionnaire, car il veut écrire en français. Il s’applique; -il déchire un brouillon, puis deux. Il recommence. Son écriture sera -ferme et reposée; sa main obéira. Il écrit, il plie la feuille, il la -met sous enveloppe, il cachette l’enveloppe, il sonne le gardien de -nuit... Quand le gardien se présente, il s’aperçoit que c’est l’aube. La -lettre sera donc remise ce matin même, à dix heures.<span class="pagenum"><a id="page_203">{203}</a></span></p> - -<p>Le messager parti, Randal va remercier Dieu; ensuite, il se couchera et -tentera de dormir, mais il reste encore, sans bouger, tout pâle, -harassé, les mains mortes sur la table.</p> - -<p>«Cela a été très dur,» dit-il.</p> - -<p>«<i>It has been very hard work.</i>»<span class="pagenum"><a id="page_204">{204}</a></span></p> - -<h2><a id="XXX"></a>XXX</h2> - -<p>Au cours de cette semaine, Mathieu s’était retrouvé plusieurs fois avec -Mme Randal. De son dîner chez les monstres, il ne lui avait parlé que -pour en décrire la tristesse pesante.</p> - -<p>«Pourquoi donc vous y être rendu? Boucbélère s’imagine qu’il fait -plaisir aux gens en les invitant, mais chacun n’est pas de son avis. -Moi, je me sentais déjà les nerfs à vif; j’ai refusé...»</p> - -<p>Elle paraissait inquiète, agitée, prête à quelque folie, à toutes les -imprudences, et n’en donnait d’autre raison que le changement survenu en -l’humeur soudain adoucie de James.</p> - -<p>«Depuis deux jours, disait-elle, j’ai<span class="pagenum"><a id="page_205">{205}</a></span> peur: on croirait qu’il se -repent, qu’il va me demander pardon de quelque chose. Il ne me heurte -pas, il ne tâche plus de m’exaspérer, il a des attentions que je ne lui -connaissais pas... J’ai peur.»</p> - -<p>Quoi que Mathieu pût lui dire, sa conclusion ne variait guère: elle -avait peur, et cette peur se manifestait par des paroles déraisonnables, -par de beaux projets, fiévreusement construits, qu’elle démolissait par -un éclat de rire.</p> - -<p>  </p> - -<p>Or, le samedi matin, comme Mathieu était seul dans son bureau, Ida, -retenue par quelque surveillance nécessaire, ne devant pas venir, il -reçut, vers dix heures, le billet suivant, porté par un palefrenier du -cirque:</p> - -<div class="blockquot"><p class="indd"><span class="smcap">Monsieur Delannes</span>,<br /> -</p> - -<p><i>Je vous serais très obligé de passer au camp. Il s’agit d’une -affaire importante pour vous et pour moi. Je vous attendrai de 2 -heures à 7 heures. La prairie n’est pas plus longue à traverser -dans un sens que<span class="pagenum"><a id="page_206">{206}</a></span> dans l’autre, mais il faut, je vous assure, que -ce soit vous qui veniez me trouver et non pas moi qui me rende chez -vous.</i></p> - -<p><i>Je vous verrai bientôt.</i></p> - -<p class="r"> -<span class="smcap">James Randal.</span><br /> -</p></div> - -<p>Que signifient ces lignes?... Le départ prochain du cirque oblige -peut-être son directeur à régler certains contrats récents, mais en ce -cas, James Randal s’adresserait d’abord à Jérôme Hourgues; d’ailleurs, -une simple résiliation de bail explique-t-elle cette seconde phrase du -billet: «La prairie n’est pas plus longue à traverser...» et la suite? -Une plaisanterie? On ne pouvait le croire.</p> - -<p>Il reprit la feuille commerciale chargée d’un en-tête bilingue. Écriture -posée, très appuyée, signature nette, sans paraphe: tout cela, comme -d’habitude.</p> - -<p>Mathieu s’agaçait de ne rien tirer d’autre de ce texte, de n’y rien -découvrir de sous-entendu.</p> - -<p>«Le mieux est donc d’aller voir de quoi il retourne.»<span class="pagenum"><a id="page_207">{207}</a></span></p> - -<p>Et, ce même après-midi, Delannes s’en fut vers le camp.</p> - -<p>  </p> - -<p>«Entrez, monsieur Delannes. Je savais que vous viendriez: vraiment, je -vous attendais. Il est possible que notre conversation soit longue. -Asseyez-vous en face de moi.»</p> - -<p>Ses yeux avaient peut-être beaucoup pleuré, son visage, ravagé de -douleur, se glaçait, pour ainsi dire, en une fixité austère, très -effrayante, où, malgré les traits osseux et la ridicule barbiche, on ne -voyait plus rien de caricatural.</p> - -<p>Mathieu sentit qu’il se passait quelque chose de grave.</p> - -<p>«S’il s’agit d’une liquidation de nos comptes, monsieur Randal, dit-il -aussitôt, Jérôme Hourgues me paraît plus...</p> - -<p>—Il s’agit d’une liquidation, en effet, mais que nous traiterons de -vous à moi. Je vais tâcher d’être clair et de rester calme.»</p> - -<p>A ce moment, la porte du fond s’ouvrit, donnant passage à Ida Randal.<span class="pagenum"><a id="page_208">{208}</a></span></p> - -<p>«Non, ne bougez pas!... Somme toute, James, je préfère parler moi-même.»</p> - -<p>Sans tourner la tête, James Randal répondit:</p> - -<p>«Comme il vous plaira, mais je voulais vous épargner cette émotion et -cet effort de volonté, très durs pour une femme... Parlez donc, puisque -moi je n’ai pu m’empêcher de vous parler.»</p> - -<p>Elle appuya ses mains sur le bureau et, d’une voix toute simple, toute -tranquille, qui ne tremblait pas:</p> - -<p>«Monsieur Delannes, dit-elle, mon mari a découvert, je ne sais par quel -procédé, que vous étiez mon amant. Il m’a interrogée, et, de ma bouche, -en a reçu l’aveu. Il tient à nous apprendre ce qu’il compte faire.</p> - -<p>—Vous savez, Madame, balbutia Mathieu, que je vous suis tout...</p> - -<p>—Un instant... Comme je garde à James la plus grande reconnaissance, je -crois qu’il est de notre devoir de lui laisser une entière liberté: nous -n’avons qu’à l’écouter. Pensez-vous autrement?<span class="pagenum"><a id="page_209">{209}</a></span></p> - -<p>—Je m’incline, Madame.</p> - -<p>—Je vous en sais gré à tous deux, dit James, mais si vous avez à mon -égard un sentiment sincère de loyauté, vous voudrez bien, quand vous -parlerez, ne plus vous appeler Monsieur et Madame: des amants ne -s’appellent pas Monsieur et Madame; quand ils le font, ils ont l’air de -se cacher, de mentir encore un peu plus. Cela me troublerait l’esprit, -et je tiens précisément à me dégager de toute influence.</p> - -<p>—C’est juste,» dit Mme Randal.</p> - -<p>Delannes se tut: son évidente stupéfaction répondait pour lui.</p> - -<p>«A vous, Ida, reprit James Randal, je ferai encore un reproche: vous -disiez tout à l’heure: «Il a découvert, je ne sais par quel procédé...» -or, je n’ai usé d’aucun procédé: il n’en est aucun d’honorable; non, les -bruits du camp me sont parvenus et je n’ai eu, ensuite, qu’à ouvrir les -yeux, puis à vous interroger.</p> - -<p>—Cette rosse de Rachel, bien sûr!...» murmura Mme Randal.</p> - -<p>James préféra ne rien entendre.<span class="pagenum"><a id="page_210">{210}</a></span></p> - -<p>«Asseyez-vous, Ida, je vous en prie, à côté de lui, là...»</p> - -<p>Les mains jointes contre sa poitrine, les yeux levés, il se recueillit -longuement, avant de parler, et ce regard, brillant de ferveur -implorante, révélait à Mathieu ce que pouvait être un visage que la -prière transfigure.</p> - -<p>«Éclairez-moi, Seigneur!» murmura James Randal.<span class="pagenum"><a id="page_211">{211}</a></span></p> - -<h2><a id="XXXI"></a>XXXI</h2> - -<p>Son visage s’altérait de nouveau, s’humanisait peut-être: un conflit -secret en troublait l’expression sereine... il venait de porter son -regard sur l’homme et la femme assis, côte à côte, en face de lui. Il se -mordit durement la lèvre, puis s’adressant à l’homme, il parla.</p> - -<p>«Je ne pense pas vous avoir jamais fait de mal. Même il m’est arrivé de -croire que les camarades que vous trouviez au cirque pouvaient exercer -sur vous une bonne influence, puisque vous saviez vous les attacher par -votre franchise directe et votre simplicité, par cette manière très -spéciale d’être poli qui nous étonne d’abord mais nous touche bien vite. -On vous esti<span class="pagenum"><a id="page_212">{212}</a></span>mait beaucoup, ici, et moi, je m’imaginais que de cette -sympathie vous tireriez un bénéfice, par conséquent que la présence de -mes hommes auprès de vous ne serait point vaine. Vous sembliez, chaque -jour, plus naturel, plus habitué à des façons de vivre, de parler, et -aussi de sentir, différentes des vôtres. Vous alliez devenir notre ami, -vous l’étiez presque. Ce moment, vous l’avez choisi pour un acte -hostile: déjà, vous courtisiez ma femme.»</p> - -<p>Mathieu n’essayait pas d’interrompre. Il écoutait en silence, comme -faisait Ida, sans rien laisser paraître de sa gêne ni de son malaise -intime.</p> - -<p>«Aujourd’hui, disait James Randal, je puis affirmer que vous m’avez -volé, car cette femme était à moi. Par quel effet d’ivresse ou de -démence, un honnête homme, en qui l’on devinait la figure prochaine d’un -ami, joue-t-il le rôle du fourbe, du traître et du criminel? Voilà le -point où je me perds, où je ne trouve plus ma direction, où l’aide d’en -haut se refuse. Cette épreuve me bouleverse: le Seigneur<span class="pagenum"><a id="page_213">{213}</a></span> veut que je me -décide sans lui; alors, vous comprenez, je sens toute ma faiblesse: -l’indignation m’aveugle, par instants, mes nerfs se tendent et la colère -échauffe mon sang. Hier soir, quand je me décidai à vous écrire, j’étais -presque une bête... Il m’a fallu beaucoup prendre sur moi, beaucoup -vraiment, pour tracer les quelques lignes que vous avez reçues ce -matin.»</p> - -<p>D’un geste un peu nerveux, il saisit le livre relié de noir, aux -tranches usées, qui restait ouvert sur le bureau.</p> - -<p>«Ce livre que j’ai tant lu, dit-il, je ne sais plus le lire, et cela -aussi me fait peur. Il me donne mille réponses contradictoires, au lieu -d’une seule que je lui demande, persuasive et déterminante... Je n’ai -pas le cœur assez pur, sans doute, pour puiser à la source de toute -vérité.»</p> - -<p>Sur sa bouche sévère, passa comme une affreuse grimace d’ironie.</p> - -<p>«Assurément, ce serait un vilain spectacle que celui de James Randal -obéissant, parce qu’il est un homme pareil aux autres, à cette colère, à -ce mépris, à ce dégoût qui<span class="pagenum"><a id="page_214">{214}</a></span> l’obsèdent, lui qui se vantait d’agir -suivant une règle supérieure, une règle révélée!»</p> - -<p>Et il ajouta, sur quel ton naïf et pathétique:</p> - -<p>«Puisque la balance est fausse, comment saurai-je vous punir?...»</p> - -<p>Doucement, sans lever les yeux, Mme Randal l’interrompit:</p> - -<p>«Non pas, James!... Je pense que vous voulez dire: «comment saurai-je -vous juger?»</p> - -<p>—Je disais «vous punir», affirma-t-il, et je disais bien! Le punir, -lui, pour avoir envahi le verger du maître afin d’en voler les fruits; -vous punir, vous, pour avoir mal gardé l’honneur de l’homme auquel vous -étiez liée par serment...»</p> - -<p>Son visage s’empourpra soudain.</p> - -<p>«... Et pour avoir fait bon marché de votre pudeur, Ida!...»</p> - -<p>Mathieu eut un sursaut d’indignation, mais Mme Randal y coupa court.</p> - -<p>«Non! restez assis, Mathieu et taisez-vous; en somme, il a raison, -écoutons toujours la fin.<span class="pagenum"><a id="page_215">{215}</a></span></p> - -<p>—Peut-être, continua Randal, me suis-je trop retranché de la vie -courante pour me former tout seul une idée équitable de ces choses; -peut-être cette affaire me touche-t-elle de trop près et peut-être mon -âme s’est-elle beaucoup éloignée de Dieu. Il me faut donc l’opinion -d’autrui. Cette opinion, je vais me la procurer. Ainsi, vous pourrez -vous défendre, vous pourrez être compris, et ma sentence, plus -autorisée, sera plus juste.»</p> - -<p>Il pressa un bouton de sonnette sur son bureau.</p> - -<p>«J’appelle Sam Harland et Leslie auprès de moi: l’un est un homme assez -sociable pour concevoir ce crime, l’autre garde assez d’innocence pour -l’excuser.</p> - -<p>—Alors... quoi? s’écria Delannes, on va raconter...</p> - -<p>—Je vous en conjure, Mathieu... nous ne sommes pas les maîtres, ici.</p> - -<p>—Plug, dit James Randal au palefrenier qui entrait, faites venir tout -de suite Sam Harland et Avery Leslie.</p> - -<p>—<i>Right’o, Sir!</i>» dit Plug en touchant sa casquette.<span class="pagenum"><a id="page_216">{216}</a></span></p> - -<h2><a id="XXXII"></a>XXXII</h2> - -<p>Attente intolérable: Ida et Mathieu, assis l’un près de l’autre, -restaient immobiles, muets; James, les mains posées à plat sur son -bureau, regardait devant lui, très loin. L’existence de ces trois êtres -semblait suspendue; seule restait vivante la petite pendule de bois -accrochée à la cloison: ses battements industrieux prolongeaient le -délai, en avivaient la torture.</p> - -<p>On entendit des voix, au dehors:</p> - -<p>«Voilà! voilà! j’ai tout juste pris le temps de me laver les mains et de -passer une blouse.»</p> - -<p>Sam Harland entra, suivi d’Avery Leslie.</p> - -<p>James Randal ne leur fit pas de longs<span class="pagenum"><a id="page_217">{217}</a></span> préambules: en quelques phrases -sèches, d’accent hautain, il dit ce qu’il attendait d’eux:</p> - -<p>«Asseyez-vous sur ce banc... Bien... J’ai besoin de vous: je dois -prononcer une sentence et ne me sens pas assez dégagé de moi-même pour -être certain de mon équité; vous jugerez donc avec moi, mais, d’abord, -prêtez serment sur le Livre; le voici. Jurez de n’écouter que votre -conscience, de rester sourd à toute autre voix.»</p> - -<p>De son pouce renversé, Harland désigna Mathieu.</p> - -<p>«C’est ça que vous allez juger? demanda-t-il.</p> - -<p>—Oui, pourquoi?</p> - -<p>—Suivre sa conscience quand on juge ça!... Enfin, on tâchera.</p> - -<p>—Nous jugerons cet homme, ajouta Randal, et cette femme aussi.»</p> - -<p>Depuis son entrée, Sam Harland avait l’air du chien méchant que sa -laisse seule empêche de bondir, et, bien qu’il n’aboie ni ne grogne, est -tout prêt à mordre. On<span class="pagenum"><a id="page_218">{218}</a></span> ne reconnaissait déjà plus le visage ouvert et -franc, la bouche gaie où une pipe pendue mettait souvent un trait -d’humour; mais, aux dernières paroles de Randal, la face hâlée, soudain -vieillie, devint toute grise.</p> - -<p>«Jurez-vous, insista Randal.</p> - -<p>—Je jure,» dit Harland avec effort.</p> - -<p>Leslie gardait son expression séraphique et ravie. Un instant, il se -recueillit, une main posée sur les yeux, puis, très simplement:</p> - -<p>«Je jure,» dit-il.</p> - -<p>  </p> - -<p>Alors James Randal se mit à parler sur le ton d’une conversation rapide, -un peu brusquée.</p> - -<p>«Si j’avais vu clair en moi-même, sans doute ne vous aurais-je pas -appelés à mon secours, mais je ne puis expliquer le mal qui me touche -assez bien pour que ma raison soit satisfaite. Cette femme, cet homme, -ont péché; cette femme, je l’aimais et je croyais en son amour; -j’estimais cet homme et pensais mériter son estime. Tous deux m’ont payé -en fausse monnaie:<span class="pagenum"><a id="page_219">{219}</a></span> ils me trompent insolemment, cruellement, ils -m’infligent le maximum de souffrances. Que méritent-ils en retour? Voilà -ce que je voudrais savoir... Je ne puis pourtant pas le leur demander!»</p> - -<p>Avant qu’il ait pu réfléchir à cette idée nouvelle, Leslie répondait -nettement:</p> - -<p>«Il le faut.»</p> - -<p>Et Harland grognait:</p> - -<p>«Bien sûr! tout de suite...</p> - -<p>—Soit... dit Randal. Monsieur Mathieu Delannes, quelle punition -méritez-vous?</p> - -<p>—Je ne répondrai pas! dit Mathieu.</p> - -<p>—Ida Randal?...»</p> - -<p>Elle haussa les épaules, la bouche close.</p> - -<p>«C’est donc à vous de parler, dit James Randal aux deux hommes.</p> - -<p>—Commence, toi, je t’en prie, dit Leslie à Harland: je veux rêver -encore, pendant que tu parleras.</p> - -<p>—Merci, Avery: je n’aurais pas pu me retenir plus longtemps.»</p> - -<p>Il serrait au genou sa jambe croisée; il regardait par terre un petit -point précis, le nœud d’une planche, et ne le quit<span class="pagenum"><a id="page_220">{220}</a></span>tait pas des yeux. Il -maîtrisait mal sa voix, rauque, puis étouffée, et soudain aboyante.</p> - -<p>«D’abord, l’homme... C’est un mauvais homme qui mérite la corde, mais -ici nous ne pourrions le pendre tranquillement; il faut trouver autre -chose... Il n’a pas de remords: on le voit à sa figure, eh bien, je -propose de lui donner un remords. On le laissera partir tout seul, en -lui accordant une juste avance, et moi, quelques jours plus tard, je le -suivrai comme un remords. J’aurai un couteau dans ma poche; cet homme, -je le chercherai partout, car il se cachera, ayant peur du remords à ses -trousses, et il tâchera de l’éviter, de lui échapper, mais on ne tourne -pas un remords, on ne le gagne pas de vitesse, et un jour... oh! sans -choisir!... dans le dos! entre les épaules! ou dans le ventre, pour lui -fouiller les tripes, comme à un porc!... On me pendra, je pense, on me -tuera selon les lois du pays... cela m’est égal: cet homme aura eu son -remords, en aura souffert, aura péri par ce remords. Je veux<span class="pagenum"><a id="page_221">{221}</a></span> être le -remords de ce mauvais homme... voilà!</p> - -<p>—Je parlerai ensuite, dit Leslie... D’abord l’homme... Nous avons causé -ensemble; vraiment, ses intentions semblaient droites; peut-être ne -savait-il pas que la voie droite est une voie difficile... cela n’a rien -d’étonnant: jeune, riche, beau (regardez-le!) il croyait que l’on peut -vivre sans songer à rien, pour le plaisir de vivre. J’avais bien -l’impression qu’il se promenait au hasard, librement, dans un jardin -planté de fleurs et d’arbres fruitiers, qu’il cueillait les fleurs parce -qu’elles sentaient bon, qu’il cueillait les fruits et les mangeait avec -gourmandise... enfin, comment dire ça? qu’il se sentait «chez lui» dans -la vie. «Oh! non, pensait-il, je ne fais pas grand mal en cueillant ces -roses et ces pommes! un peu de mal seulement, très peu, le mal que font -les autres, le mal qui ne compte pas, qui ne pèse rien dans la balance, -presque rien!» Or, un jour, il est venu ici et il a rencontré la -tentation devant sa porte,<span class="pagenum"><a id="page_222">{222}</a></span> non pas une forme de l’esprit mauvais, mais -elle qui souriait!... Il n’a pas su s’arrêter le temps qu’il fallait -pour éclairer son cœur, pour comprendre qu’elle l’entraînerait vers le -ciel, s’il voulait, au pays des étoiles... Engagé sur la voie tortueuse -et glissante qui mène en bas, il lui a tendu la main en disant: «Venez!» -Il souffrait d’avoir déjà fait le mal, sans savoir; il a fait le mal une -fois de plus, sans savoir, pour souffrir moins, peut-être, et alors... -ah! Seigneur! Voilà que le plateau chargé se surcharge encore d’un poids -lourd, terriblement lourd, et que, tout à coup, la balance chavire!...»</p> - -<p>Avery Leslie regardait devant lui la balance chavirée... Il ajouta:</p> - -<p>«Maintenant, M. Delannes a compris... maintenant qu’il est trop tard.»</p> - -<p>Et se tournant vers Sam Harland:</p> - -<p>«Tu vas parler d’elle, mon ami Sam... heureux Sam!»</p> - -<p>Mais Sam Harland était incapable de parler: il se balançait sur le banc -comme un homme ivre et tenait son genou serré<span class="pagenum"><a id="page_223">{223}</a></span> entre ses paumes. Il -balbutia difficilement:</p> - -<p>«Elle... que pourrai-je dire d’elle?... Elle a des remords, je le sais, -car son image s’efface, son image est trouble devant mes yeux... Alors -moi, je vais boire dès demain, et le gin qui brûle et qui racle me fera -oublier l’image... Il faut que je voie l’image très claire, très -brillante, ou que je ne la voie pas du tout... Quand on est vraiment -saoul, on vit sans image!...</p> - -<p>—Non! non, Sam! interrompit Leslie, tout cela n’est pas vrai! elle ne -l’a pas suivi, puisque la chanson chante encore dans ma tête, puisque je -me sens meilleur en montant le long de l’étroit sentier tendu de la -terre aux étoiles, puisque je chante en moi la même merveilleuse chanson -qui m’entraîne à voler vers elle!</p> - -<p>—Ne dis plus rien d’elle! je te le défends! gronda Sam Harland qui -claquait puis grinçait des dents. Assez!... assez d’elle!... et quant à -lui: tout de suite! à l’instant! je n’ai pas mon couteau, mais je saurai -bien avec mes doigts, avec mes<span class="pagenum"><a id="page_224">{224}</a></span> ongles, arracher sa langue, sa langue -pleine de miel et de sucre qui disait de jolies phrases françaises, et -lui ouvrir le ventre, et déchirer ses tripes puantes!»</p> - -<p>James Randal avait sonné plusieurs fois.</p> - -<p>«Harland! ordonna-t-il, je vous interdis de bouger, de dire un mot de -plus...»</p> - -<p>Et comme Plug entrait, suivi de deux valets d’écurie.</p> - -<p>«Cet homme est dangereux. Prenez des cordes et liez-le sur son banc.»<span class="pagenum"><a id="page_225">{225}</a></span></p> - -<h2><a id="XXXIII"></a>XXXIII</h2> - -<p>Ce fut bientôt fait; la séance reprit.</p> - -<p>Mathieu tenait à garder jusqu’au bout son sang-froid; ses joues -rougissaient souvent au spectacle d’une telle candeur, d’une si -indécente nudité de sentiments, mais il avait résolu d’attendre la fin.</p> - -<p>A petits coups rythmés, Ida Randal battait de son pied le plancher; cela -l’occupait visiblement, plus que rien d’autre.</p> - -<p>Avery Leslie, immobile, très pâle, pleurait, non pas comme un enfant, -mais comme eût pleuré, par quel sortilège? un masque de plâtre.</p> - -<p>Figé dans sa pose tendue, Sam Harland semblait la statue même du -forcené.</p> - -<p>James Randal parla.<span class="pagenum"><a id="page_226">{226}</a></span></p> - -<p>«Une leçon est utile à l’homme que la colère va saisir; le Seigneur -n’abandonne pas ceux qu’il protégeait: sa main posée sur moi, -sévèrement, me force à réfléchir... Il est trop facile de s’indigner... -Ida, vous aviez raison: on ne juge pas selon l’équité lorsqu’avant -d’entendre, déjà, l’on s’occupe de punir... Écoutez-moi tous les -deux.—Vous êtes venu ici, monsieur Delannes, perverti par le siècle et -l’âme troublée, bien que cette âme fût bonne en son essence. Vous avez -transgressé la loi comme un aveugle trébuche; or, quand il tombe dans le -ruisseau, on relève l’aveugle, on n’assure pas sa chute en le -frappant.—Ida, vous n’avez pas trouvé en moi cette affection vivante à -laquelle vous pouviez prétendre: j’ai dû vous aimer pour moi-même et si -mon âme n’était point obscurcie par le commerce des hommes, du moins -l’était-elle par un invincible orgueil. Je vous l’ai dit: la main de -Dieu s’appesantit sur moi et je baisse la tête.—Monsieur Delannes!...»</p> - -<p>Il suppliait, d’un accent adouci...<span class="pagenum"><a id="page_227">{227}</a></span></p> - -<p>«Monsieur Delannes! à cette heure où vous avez conscience de vous-même, -prenez la résolution ferme, spontanée et joyeuse de ne plus pécher. -Arrêtez-vous, ouvrez votre cœur à la lumière d’en haut; puis, déchargé -d’une si lourde hotte d’indignités, repartez sur la voie toute droite, -en chantant!...»</p> - -<p>Et la voix d’Avery Leslie s’éleva soudain, trempée de pleurs.</p> - -<p>«Cher monsieur Mathieu! rendez à James Randal cette femme qui lui -appartient!...</p> - -<p>—Ida, reprit James Randal, vous avez été éblouie par une beauté, une -jeunesse, un charme que vous ne trouviez pas en votre mari...»</p> - -<p>Si graves, ces paroles! si graves!... presque pas ridicules!...</p> - -<p>«Le soleil vous aveuglait et vous aussi trébuchiez sur le chemin -difficile. Relevez-vous, Ida! Voici l’aide et le soutien de mon bras; -relevez-vous sans blessures; mais, si vous vous êtes fait mal aux -pierres de la route, je panserai la chair contuse et l’âme meurtrie...»<span class="pagenum"><a id="page_228">{228}</a></span></p> - -<p>Sam Harland écoutait. Il tâchait même, par un effort manifeste, de bien -écouter: il louchait sous cet effort. Aux dernières paroles de Randal, -son visage se détendit; les lèvres rétractées couvrirent de nouveau les -dents méchantes; le regard droit, un peu levé, ne menaçait plus.—Alors -James se leva et défit lui-même les cordes qui liaient Harland à son -banc; puis, s’adressant à Mathieu:</p> - -<p>«Vous resterez à Villedon, dit-il, tant que le cirque y demeurera, et -nous nous retrouverons chaque jour, et vous serez l’ami dont le visage -est bienfaisant à voir... Serrez-moi la main; serrez la main de ces deux -hommes.»</p> - -<p>Il s’en fallut de peu que Mathieu ne criât sous l’étreinte de Harland.</p> - -<p>Tout le monde était debout.</p> - -<p>«Ida, dit encore le justicier, Delannes, embrassez-vous.»</p> - -<p>Ida pencha la tête et Mathieu, lui prenant les mains, posa sur son front -un baiser.<span class="pagenum"><a id="page_229">{229}</a></span></p> - -<h2><a id="XXXIV"></a>XXXIV</h2> - -<p>«Ces trois semaines ont été pénibles, dit Mme Randal.</p> - -<p>—Oui, dit Mathieu.</p> - -<p>—Le cirque partira lundi en huit pour Bruxelles.</p> - -<p>—On me l’avait appris.</p> - -<p>—Je n’en puis plus...</p> - -<p>—Vous souffrez?...</p> - -<p>—Affreusement.</p> - -<p>—Ma pauvre amie! Il faut vous faire une raison.</p> - -<p>—C’est facile à dire!</p> - -<p>—Oh! croyez bien que je ne trouve pas la vie très plaisante, mais nous -aurons encore quelques heures de causerie.</p> - -<p>—Sans doute, seulement, il ne s’agit<span class="pagenum"><a id="page_230">{230}</a></span> pas de cela: je vous quitte, je -ne vous verrai plus.</p> - -<p>—Que voulez-vous!</p> - -<p>—Vous le demandez?... Ce que je veux: vous voir, vous entendre; voir -vos yeux, tels que je les voyais parfois; entendre votre voix avec son -accent ancien...</p> - -<p>—Cela, c’est le passé!</p> - -<p>—Pour vous, peut-être, pour moi, non, puisque je vous aime...</p> - -<p>—Ida!</p> - -<p>—... Chaque jour davantage, depuis que je vous ai perdu.</p> - -<p>—Nous avons renoncé, mon amie, nous ne pouvons plus nous dédire.</p> - -<p>—Oui, mais moi, un de ces soirs, j’irai me pendre... Je vous ai donné -toute ma vie; ce n’est pas un sermon, si émouvant soit-il, qui changera -mon destin... Vous vous tenez là, devant moi, tout le temps, quand je -dors, quand je veille, et toujours avec ce cher sourire qui me rattache -à vous.»</p> - -<p>Mathieu la regardait. Oh! le pauvre visage douloureux! oh! la pauvre -bouche<span class="pagenum"><a id="page_231">{231}</a></span> lassée! et ces yeux qui ne s’habituaient pas aux larmes -brûlantes!</p> - -<p>«Hélas! il ne reste plus que de nous séparer.</p> - -<p>—C’est bien ce que je compte faire, pour de bon, pour tout de bon.»</p> - -<p>Elle rit.</p> - -<p>«De grâce, mon amie!</p> - -<p>—Je ne suis pas votre amie, je suis votre esclave et votre chose, si -vous m’aimez encore.</p> - -<p>—Nous ne devons pas...</p> - -<p>—Je ne comprends pas!</p> - -<p>—Vous vous torturez à plaisir!</p> - -<p>—Oui... je vous aime.</p> - -<p>—Séparons-nous: cela vaudra mieux.</p> - -<p>—Beaucoup mieux; certainement!</p> - -<p>—Si vous voulez, je partirai demain.</p> - -<p>—Moi aussi, pour une autre destination.</p> - -<p>—Vous me faites mal!</p> - -<p>—Allons! je vous ennuie... Adieu!... à plus tard! Non, ne nous serrons -pas la main: ce serait trop bête!... Adieu, pour longtemps.»<span class="pagenum"><a id="page_232">{232}</a></span></p> - -<p>Elle s’éloigna dans la prairie, sans se hâter.</p> - -<p>«Et pourtant, se disait Mathieu, je ne l’aime pas, mais je me sens -malheureux loin d’elle: elle me touche d’une pitié profonde et mon cœur, -quand je la vois, bat suivant un affreux remords... Il faudrait donc un -crime de plus?... Je souffrirais de la faire souffrir, et quelle vie! -car si je la quittais jamais... un crime pire, un crime plus bas, plus -vil... Saurais-je d’ailleurs ne pas l’abandonner?... oui, mais quelle -vie! quelle vie!... oh! non! je ne puis pas! et cependant...»</p> - -<p>A vingt pas, elle se retourna et d’un grand geste abandonné lui envoya -un baiser... Alors, soudain, Mathieu tendit les bras vers elle.</p> - -<p>«Ida, cria-t-il, Ida! reviens tout de suite! reviens!»<span class="pagenum"><a id="page_233">{233}</a></span></p> - -<h2><a id="XXXV"></a>XXXV</h2> - -<p>Le cirque Randal préparait une représentation d’adieu, pour -l’avant-veille de son départ. Tout le pays devait y être, gracieusement -prié par la direction. Les familles des alentours, parents et enfants, -assisteraient ainsi à un vrai gala, admireraient enfin, dans l’exercice -de leur métier ou de leur art, ces êtres singuliers qu’ils rencontraient -parfois, marchant sur les routes ou galopant de façon aventureuse dans -les prés de M. Delannes. Depuis l’aube, on travaillait à la mise au -point de cette fête; mais, à mesure que s’avançait la journée, il -semblait que l’on n’y mît qu’un zèle dégradé et, assurément, nulle joie. -Les répétitions partielles qui se faisaient<span class="pagenum"><a id="page_234">{234}</a></span> dans tous les coins du camp -présentaient un aspect bien morne; le cœur manquait à l’ouvrage; les -causeries souvent si longues, si animées, se résumaient en quelques mots -de recommandation ou de défense; un ordre était toujours bref: on avait -hâte d’en finir.</p> - -<p>Silencieux, Avery Leslie achevait de tendre sa corde oblique; Sam -Harland, où était Sam Harland? il ne paraissait pas; Boucbélère soignait -la foulure que le géant s’était faite en se prenant le pied dans les -gradins du cirque; enfin Rachel, assise à côté de la caisse, ennuyait, -par un jacassement continu, à voix basse, Joy-for-ever qu’elle empêchait -d’achever ses comptes. Une atmosphère lourde pesait sur tout le monde; -d’ailleurs le ciel, sombre et couvert, laissait prévoir un orage, mais -l’orage n’était pas seul facteur de cette nervosité triste et de ce -relâchement.</p> - -<p>«J’ai pas de goût à la besogne! s’écria Plug qui s’étendit au milieu du -cirque, entouré d’une étrange collection de boules, de plateaux et -d’instruments biscornus.»<span class="pagenum"><a id="page_235">{235}</a></span></p> - -<p>Quelques instants plus tard, il dormait, ronflant dur.</p> - -<p>Au dehors, le parc de Villedon et le bord de la forêt se couvraient -d’ombre: le soir tombait; la nuit saurait-elle rafraîchir l’air de cette -épaisse journée?</p> - -<p>James Randal travaillait dans son bureau, entouré de brochures et -d’indicateurs de chemins de fer. Il venait de poser sa plume et relisait -des paperasses qu’il tenait à la main. Certaines furent réunies sous des -pinces; d’autres, jetées au fond d’un tiroir.</p> - -<p>Comme on frappait:</p> - -<p>«Entrez,» dit-il.</p> - -<p>Ida Randal et Mathieu Delannes s’arrêtèrent debout devant la porte -refermée.</p> - -<p>«Ah! c’est vous!» s’écria Randal.</p> - -<p>Il se tut, un moment; mais quand il se mit à parler de nouveau, ce fut -sur le ton sec d’un homme qui tient à régler rapidement une affaire à -laquelle il a déjà réfléchi et dont il n’attend nulle surprise. Il n’y -avait plus là que le directeur du Randal Circus.<span class="pagenum"><a id="page_236">{236}</a></span></p> - -<p>«Le scandale, dit-il, a donc éclaté depuis hier: le cirque tout entier -sait votre crime; à moi-même vingt voix indignées l’ont dénoncé, qui me -suppliaient de chasser cette femme de devant mes yeux, ce que je compte -faire... Je vous chasse! je vous chasse l’un et l’autre! partez!—Sans -doute aurez-vous du plaisir à apprendre que Sam Harland, lorsqu’il eut -appris, lorsqu’il eut vu l’abominable forfait doublé de parjure, est -devenu fou furieux. Pour qu’il ne blesse pas inconsidérément la tendre -chair de M. Delannes, je l’ai fait enchaîner tout de suite au fond de -son écurie, où il se trouve maintenant et hurle depuis l’aube. Il a -hurlé aussi une partie de la nuit dernière. Je l’emmènerai après-demain -et le confierai à un asile.—Femme! voici vos papiers, dans cette -enveloppe: vous n’aurez pas de peine à continuer, comme il vous plaira, -une vie sans honneur.—Quant à vous, je n’ai rien à vous dire, sinon que -nos comptes sont liquidés. Je les ai remis à M. Hourgues, votre gérant, -qui les approuve... Je vous<span class="pagenum"><a id="page_237">{237}</a></span> ai maintenant assez vus tous les deux: -partez! mais, d’abord, voici la sentence; mûrissez-la dans votre esprit; -c’est vous-même qui vous l’êtes infligée... elle est sans rémission -possible... Par conséquent, écoutez bien: si jamais vous quittez cette -femme, monsieur Delannes, si vous ne demeurez pas auprès d’elle et ne la -protégez pas, tant qu’un souffle de vie vous anime, ce sera... -entendez-vous, grand Dieu!... ce sera l’enfer!—Cet avertissement est -encore charitable!...»</p> - -<p>Mathieu ne put arrêter le sourire qui courut sur sa bouche comme Randal -répétait:</p> - -<p>«L’enfer!... je vous promets l’enfer!...»</p> - -<p>Car il devinait autre chose:</p> - -<p>«Et sans chercher si loin, songea-t-il, la servitude, tout de suite.»</p> - -<p>Mais aussitôt, d’un geste à la fois brusque et tendre, il saisit la main -d’Ida.</p> - -<p>  </p> - -<p>Or, à ce même instant, un cri aigu, un cri perçant, pathétique, et -soutenu comme une déchirure, se fit entendre au dehors.<span class="pagenum"><a id="page_238">{238}</a></span>—James Randal -bondit jusqu’à la porte et l’ouvrit toute grande sur la nuit.</p> - -<p>A quelques pas, dans la lumière du réflecteur qui éclairait le seuil, -Joy-for-ever, dépeignée, les yeux égarés par l’horreur, les bras chargés -d’un trop lourd fardeau, tenait contre elle, serrait contre elle une -forme blanche...</p> - -<p>Et Joy-for-ever cria:</p> - -<p>«Monsieur James! Monsieur James! c’est trop affreux! Il montait à la -corde en chantant; il montait dans l’ombre, tenant son balancier -lumineux, en chantant; il montait tout droit et, soudain, le chant s’est -pris dans sa gorge, le balancier lui a glissé des doigts, il a levé les -mains vers le ciel... il est tombé en dehors du filet tendu trop court, -il est tombé de très haut dans l’herbe... Il est mort, monsieur James! -il est mort, le cher enfant! Il n’est pas abîmé: l’herbe l’a reçu tout -doucement, mais il est mort... il devait être mort de douleur avant -d’atteindre en bas...</p> - -<p>—Joy-for-ever, dit James Randal, écartez-vous, ces gens veulent -passer...»<span class="pagenum"><a id="page_239">{239}</a></span></p> - -<p>Et, plus tard, dans la nuit très obscure où bouillonnait encore l’orage -en formation, deux nègres montaient la garde devant la porte principale -du camp, chacun haussant à son poing un flambeau...</p> - -<p>La porte s’ouvrit; deux formes sortirent.</p> - -<p>A leur passage, les nègres retournèrent brusquement les hautes flammes -rouges et les ensevelirent à leurs pieds dans le sable où elles -crissèrent.</p> - -<p>Puis ce fut le silence, rompu par ce seul hurlement de bête; poussé par -une poitrine furieuse, au fond de l’écurie...</p> - -<p>Et les deux formes humaines s’éloignèrent, prises par la nuit dense, -liées à jamais dans une double solitude.</p> - -<hr /> -<p class="fint">5065.—Tours, imprimerie <span class="smcap">E. Arrault</span> et Cⁱᵉ.</p> - -<hr class="full" /> -<div lang='en' xml:lang='en'> -<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK <span lang='fr' xml:lang='fr'>LA CONSCIENCE DANS LE MAL</span> ***</div> -<div style='text-align:left'> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Updated editions will replace the previous one—the old editions will -be renamed. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg™ electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG™ -concept and trademark. 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Redistribution is subject to the trademark -license, especially commercial redistribution. -</div> - -<div style='margin-top:1em; font-size:1.1em; text-align:center'>START: FULL LICENSE</div> -<div style='text-align:center;font-size:0.9em'>THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE</div> -<div style='text-align:center;font-size:0.9em'>PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -To protect the Project Gutenberg™ mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase “Project -Gutenberg”), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg™ License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg™ electronic works -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg™ -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all -the terms of this agreement, you must cease using and return or -destroy all copies of Project Gutenberg™ electronic works in your -possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a -Project Gutenberg™ electronic work and you do not agree to be bound -by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the person -or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.B. “Project Gutenberg” is a registered trademark. 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Information about the Mission of Project Gutenberg™ -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of -computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg™’s -goals and ensuring that the Project Gutenberg™ collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg™ and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org. -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation’s EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. 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Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ depends upon and cannot survive without widespread -public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine-readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. 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Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Most people start at our website which has the main PG search -facility: <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -This website includes information about Project Gutenberg™, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. -</div> - -</div> -</div> -</body> -</html> diff --git a/old/68516-h/images/colophon.png b/old/68516-h/images/colophon.png Binary files differdeleted file mode 100644 index 34ccedb..0000000 --- a/old/68516-h/images/colophon.png +++ /dev/null diff --git a/old/68516-h/images/cover.jpg b/old/68516-h/images/cover.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 3438d25..0000000 --- a/old/68516-h/images/cover.jpg +++ /dev/null |
