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If you are not located in the United States, you -will have to check the laws of the country where you are located before -using this eBook. - -Title: Le bel avenir - -Author: René Boylesve - -Release Date: July 11, 2022 [eBook #68501] - -Language: French - -Produced by: Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online Distributed - Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was - produced from images generously made available by The - Internet Archive/Canadian Libraries) - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE BEL AVENIR *** - - - - - - LE - - BEL AVENIR - - - - - DU MÊME AUTEUR - - - CONTES: - - LES BAINS DE BADE (épuisé) 1 vol. - LA LEÇON D’AMOUR DANS UN PARC 1 -- - LA MARCHANDE DE PETITS PAINS POUR LES CANARDS 1 -- - LE BONHEUR A CINQ SOUS 1 -- - - - ROMANS: - - LE MÉDECIN DES DAMES DE NÉANS (épuisé) 1 vol. - SAINTE-MARIE-DES-FLEURS (épuisé) 1 -- - LE PARFUM DES ILES BORROMÉES 1 -- - MADEMOISELLE CLOQUE 1 -- - LA BECQUÉE 1 -- - L’ENFANT A LA BALUSTRADE 1 -- - MON AMOUR 1 -- - LE MEILLEUR AMI 1 -- - LA JEUNE FILLE BIEN ÉLEVÉE 1 -- - MADELEINE JEUNE FEMME 1 -- - - - Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les pays y - compris la Hollande. - - - - - RENÉ BOYLESVE - DE L’ACADÉMIE FRANÇAISE - - - LE - - BEL AVENIR - - [Illustration: C · L] - - - PARIS - CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS - 3, RUE AUBER, 3 - - - - - LE BEL AVENIR - - - «Pour que la vie soit bonne à regarder, dit Zarathoustra, il faut - que son jeu soit bien joué; mais, pour cela, il faut de bons - acteurs. J’ai trouvé bons acteurs tous les vaniteux: ils jouent et - veulent qu’on aime à les regarder... Auprès d’eux j’aime à regarder - la vie,--ainsi se guérit la mélancolie.» - - NIETZSCHE - - - - - - -I - - -A Nouaillé, près de Poitiers, vivait, il y a bien vingt ans, madame -veuve Dieulafait d’Oudart, avec son vieux père M. Lhommeau et son fils -Alexis, que l’on appelait communément Alex. - -M. Lhommeau était un ancien conseiller à la Cour de Poitiers, un «épuré» -comme on nommait alors ceux de ces messieurs qu’avait frappés la réforme -de la magistrature. C’était un homme d’une probité héréditaire et -inattaquable; son savoir était limité, mais suffisant et teinté de -littérature, non pas toutefois contemporaine, cela va sans dire: ces -gens-là n’avaient pas l’audace de démêler par eux-mêmes l’ivraie du bon -grain, mais, parmi les œuvres que le temps a triées, ils en adoptaient -sérieusement quelques-unes; ils s’intéressaient à l’histoire, à la -philosophie, et vénéraient l’antiquité tout en bloc; ils avaient de la -conversation; ils avaient l’esprit libéral et souvent même de l’esprit. -A la fois par nécessité économique et par dépit d’abandonner une -fonction qu’il honorait depuis quarante ans, M. Lhommeau vendit son -petit hôtel de la rue Saint-Porchaire, quitta la ville et se retira dans -une maison de campagne que possédait sa fille, à cinq ou six kilomètres -de l’octroi. - -La veuve aimait fort cette propriété qu’elle tenait de son mari, le -commandant Dieulafait d’Oudart, tué au premier engagement de -l’expédition de Tunisie. Nouaillé se composait de trois petites fermes, -de quelques prés d’un maigre revenu, et d’une grosse maison bourgeoise -de la fin du XVIIIᵉ siècle, à laquelle deux pigeonniers ventrus, coiffés -d’éteignoirs, jouant assez bien la tour, donnaient un certain air de -château. Il y avait des mascarons à physionomies expressives au-dessus -des portes et fenêtres; des balcons forgés; à la muraille, un gnomon -ferme encore, sur un cadran solaire aux trois quarts effacé. Les -lucarnes étaient modestes, le toit un peu bas, mais couvert d’ardoises, -particularité remarquable au milieu des demi-cylindres de brique dont -sont toutes godronnées les toitures du Poitou. Le rez-de-chaussée, à -l’intérieur, avait conservé d’assez bonnes boiseries; le jardin, simple -et plat, était dessiné à la française: il avait des charmilles, de -longues allées de tilleuls, des buis taillés, des bassins, une -châtaigneraie. En s’y promenant par un vent d’ouest, on entendait, -affaiblis, les roulements de l’école des tambours. Et ces menus détails -et circonstances faisaient Nouaillé plus précieux à madame Dieulafait -d’Oudart: elle y retrouvait un peu de Versailles, où elle avait habité -les premières années de son mariage. - -Un landau familial, deux tranquilles chevaux qui vous menaient à -Poitiers en vingt minutes, des domestiques anciens et fidèles, un chien -couchant et deux bassets, pour qu’Alex pût tirer le lapin et le -perdreau, rendaient l’exil rustique fort supportable, et la vie de M. -Lhommeau, de sa fille et de son petit-fils y eût coulé paisiblement, -s’il n’eût été question, chaque jour et à toute heure, de l’avenir -incertain d’Alex. - -Alex ne manifestait aucune disposition particulière. Sans doute eût-il -suivi la carrière paternelle, si madame Dieulafait d’Oudart, épouvantée -par le sort tragique du commandant, n’eût déclaré à son fils, achevant -alors sa troisième, qu’il ne serait pas militaire. Alex n’objecta rien à -cette décision. Il apprécia ce qu’elle contenait de bon, et c’est -qu’elle le dispensait de l’effort qu’eût nécessité le concours de -Saint-Cyr; et il acheva ses études plus mollement qu’il ne les avait -commencées, point du tout dans la queue de la classe, à vrai dire, -jamais non plus dans la meilleure moitié, ni mal noté ni félicité, -échappant à toute réprimande, bien vu de tous et emportant en somme -l’estime de ses maîtres, grâce à une vertu qui, pour n’être pas -brillante, en vaut d’autres, il faut bien le croire: ce garçon était -«sympathique». - ---C’est un don des fées, disait à madame Dieulafait d’Oudart son vieux -notaire, maître Thurageau, fiez-vous donc au coup de baguette que votre -cher Alex a reçu en naissant, et ne vous tourmentez point tant de -l’avenir. Voulez-vous que je prenne monsieur votre fils dans mon étude? -Il se formera à la pratique des affaires sans perdre un seul cours de -droit... - ---Et après, Thurageau? - ---Après?... Eh bien, mon Dieu, si, comme je le suppose, vous avez peu -de goût à le faire entrer dans la magistrature nouvelle, nous lui -achèterons une étude!... - ---Avec quoi? grand Dieu!... Nous ne sommes pas riches, mon cher -Thurageau, vous le savez mieux que personne!... - ---Alex aura Nouaillé, un jour. Ce n’est pas une fortune, mais c’est un -gentil lopin de terre, une demeure agréable et même séduisante. Avec -cela, un nom qui sonne bien et la bonne mine du jeune homme, eh! -parbleu, il n’en faut pas plus pour nous garantir... - ---Tout beau! tout beau! je vous entends. Je ne veux pas faire de mon -fils un oisif, et encore moins un coureur de dot!... - -Les paroles du notaire ne furent pas écoutées. Madame Dieulafait -d’Oudart éprouvait l’invincible besoin de relever la médiocrité des -premières études de son fils au moyen du lustre que confèrent les -diplômes conquis à Paris. Son cœur se déchirait à la pensée de se -séparer de son fils, mais nulle douleur n’eût payé trop cher une -satisfaction d’amour-propre. Le grand père Lhommeau, lui-même, avait été -reçu docteur en droit à Paris; il parlait fréquemment de son séjour au -Quartier latin: c’était du temps des grisettes, de la pipe et des -pantalons de nankin, et ces six ans passés sur la colline -Sainte-Geneviève laissaient au bonhomme la nostalgie d’un paradis perdu. - -Madame d’Oudart possédait à Paris une amie, nommée madame Chef-Boutonne, -avec qui elle entretenait une correspondance régulière et chez qui elle -descendait les années d’Exposition universelle. Les Chef-Boutonne -avaient deux enfants: une fille mariée et un fils de l’âge même d’Alex, -ce qui peut-être contribuait à maintenir entre les deux anciennes -compagnes de couvent un lien sans cesse raffermi par les mille alertes -que causent aux mamans la santé et les incidents d’école, assez -semblables, que l’on habite le Poitou ou Paris. Un des soucis constants -de madame Dieulafait d’Oudart avait été qu’Alex ne se laissât pas -distancer, dans la course aux diplômes universitaires, par le jeune Paul -Chef-Boutonne. Hélas! Alex avait échoué à la seconde partie du -baccalauréat ès lettres. O dur aveu à faire aux Chef-Boutonne! - -Un an après, le jeune Chef-Boutonne était bachelier ès sciences, alors -que le tardif Alex décrochait, non sans peine, un parchemin de l’an -passé! Madame d’Oudart, qui, prudemment, avait tu à son amie qu’Alex -renonçait aux sciences, échangea avec Paris le correct télégramme: -«Reçu», qui, à n’y pas trop regarder de près, clôturait décemment, à la -même heure, les études secondaires des deux jeunes gens. - -Alex eut une occasion de revanche, car Paul dut faire un an de -volontariat, tandis que le «dispensé de l’article 17» n’eut qu’une -période de deux mois; mais il passa le reste de l’année à se reposer des -fatigues du service militaire. - -Paul devait «faire son droit»; Alex aussi! La cordialité des deux mères -se répandit en effusions de tendresse. - -«Et est-ce que ce cher Alex ne viendrait pas prendre ses inscriptions à -Paris?--Si! si! il irait à Paris...» - -Les Chef-Boutonne habitaient rue de Varenne, non loin du Quartier latin, -où se logerait naturellement Alex; Alex fut pour ainsi dire confié aux -Chef-Boutonne: la table de famille lui devait être une sauvegarde contre -les inconvénients du restaurant; et une ou deux soirées par semaine dans -un salon, un antidote contre le poison des cafés, brasseries et autres -lieux funestes aux étudiants dépaysés. - -Le grand-père Lhommeau disait, il est vrai: - ---Quand je suis parti pour Paris, en 1845,--ce n’est pas hier!...--je -n’y connaissais absolument personne. J’ai mangé, six années durant, à -la gargote, et mené la vie de l’étudiant de province qui «passe l’eau» -moins souvent que ses examens: je ne m’en suis pas porté plus mal. - ---Si vous ne connaissiez personne, à Paris, en 1845, répliquait madame -Dieulafait d’Oudart, votre petit-fils a aujourd’hui sur vous un avantage -considérable: les Chef-Boutonne ont de très belles relations dont ils ne -pourront manquer de faire profiter Alex, et, de nos jours, c’est par là, -plus encore que par le mérite, qu’on arrive. - -Les premiers temps du séjour d’Alex à Paris furent marqués par une -recrudescence de termes tendres et chaleureux dans les lettres de madame -Chef-Boutonne. Les expressions ne suffisaient pas à louer «ce beau jeune -homme, dont les grâces naturelles et l’excellente éducation faisaient la -conquête de tout le monde... Et, avec cela, point sot du tout!...» - ---Eh bien! interrompait le grand-père Lhommeau, croyait-elle trouver en -lui un imbécile? - ---Voyons, papa, ce n’est pas cela que veut dire Eugénie!... - ---Ah!... Et que veut-elle dire, Eugénie? - ---Écoutez la suite: «Qu’il travaille, et je lui prédis un très gentil -avenir.» - ---Eh bien! faisait M. Lhommeau, j’entends ce que veut dire Eugénie..., -puisque Eugénie il y a... Eugénie dit qu’Alex est, à ses yeux, bien -entendu, plus joli garçon qu’intelligent:--et d’un!--qu’il ne fiche -rien:--et de deux!--et qu’enfin, à supposer qu’il se mette un jour à -bûcher comme un nègre, on lui procurera peut-être, avec la haute -protection des Chef-Boutonne, une petite place de dix-huit cents francs -dans un ministère... Voilà, ma belle, ce que dit Eu-gé-nie. - ---Mais, mon pauvre papa, je ne comprends pas que vous ayez l’esprit -aussi pointu pour peu qu’il s’agisse des Chef-Boutonne! Je connais -Eugénie, je l’espère, puisque nous avons vécu côte à côte sur les mêmes -bancs, à la pension; je l’ai revue bien des fois depuis notre mariage, -et je l’ai trouvée toujours la même femme pleine de sens, un peu -autoritaire, mais dévouée, excellente mère... - ---Justement! - ---Que voulez-vous dire? - ---Madame Chef-Boutonne a un fils, n’est-ce pas? Tu as un fils, n’est-il -pas vrai? - ---Eh bien?... - ---Son fils et le tien entrent en même temps dans cette période critique -qui doit décider de leur avenir, de leur vie. - ---Sans doute! - ---Eh bien, vous ne pouvez pas être l’une pour l’autre des amies. - ---Allons donc! Mais j’aime énormément madame Chef-Boutonne! Mais j’ai -beaucoup d’affection pour son fils!... Ah çà! me croiriez-vous jalouse -parce que Paul a passé un bachot de plus qu’Alex?... Eh! qu’est-ce que -cet enfant aurait fait d’un bachot ès sciences, Seigneur Dieu!... Moi, -jalouse à propos de Paul Chef-Boutonne! Mais, papa, vous n’avez donc pas -regardé sa photographie? un avorton, un nez en pied de marmite, un -menton de galoche! Paul Chef-Boutonne! mais Alex l’écraserait dans sa -main! - ---Parfait! faisait M. Lhommeau, je constate qu’en effet, ma fille, tu -n’es pas jalouse. - ---Ah! - ---Mais, la maman de cet «avorton» de Paul pourrait être jalouse, -elle!... - ---Pourquoi donc? - ---Eh!... Quand ce ne serait que parce qu’Alex est de taille à écraser -Paul dans sa main!... - -Madame d’Oudart sourit. - ---Oh! les mamans!... dit M. Lhommeau. - - - - -II - - -Cependant la correspondance de madame Chef-Boutonne fléchissait: Alex y -était célébré en termes moins pompeux; puis il cessa de l’être; bientôt, -on l’y nomma tout juste. Et madame Dieulafait d’Oudart de se monter la -tête, et d’écrire à son fils, et de le supplier de fournir sur-le-champ -l’explication du mystère. Alex répondait: - -«Les Chef-Boutonne? Ils me rasent.» - -La maman, alarmée, télégraphiait aussitôt: - -«Explique-toi.» - -Par télégramme, Alex répondait: - -«Raser: contraindre quelqu’un à vous écouter en lui tenant des discours -ennuyeux. Lettre suit.» - -Madame d’Oudart fut aux abois; le bon papa Lhommeau ne pouvait -s’empêcher de rire: - ---Lorsque j’étais à Paris, en 1845, à l’_Hôtel des Grands Hommes_, livré -entièrement à moi-même, je n’ai pas manqué de commettre des bêtises, -mais j’ai évité les excès où m’aurait infailliblement entraîné -l’instinct de réaction qui anime la jeunesse contre les sermonneurs. - ---Si Alex s’aliène les Chef-Boutonne, il est perdu! Il n’arrivera que -par eux. - -On reçut la lettre d’Alex: - -«Demandez!... l’affaire de la rue de Varenne!... la rébellion d’un -étudiant en droit!... L’anarchie au sein des familles!... avec la -complainte des victimes!... Demandez!» - -C’était afin que l’on crût entendre la voix du camelot ébruitant le -scandale. - -Feignant de copier sur un journal de quartier un fait divers -«sensationnel» sous la rubrique banale: _O tempora, ô mores!_ l’étudiant -en droit écrivait à sa mère: - -«Dimanche dernier, monsieur et madame Ch...-Bout..., paisibles rentiers -du quartier de la Croix-Rouge, réunissaient à table leurs convives -hebdomadaires, à savoir leur fille, madame Beaubrun et son mari, un des -plus distingués auditeurs à la Cour des comptes, le distingué M. Paul -Ch...-Bout..., leur fils, quelques fidèles amis ramenés d’Argenteuil par -le maître de la maison, qui est un fervent de la voile, et enfin un -jeune provincial nommé Alex Dieul... d’Oud... originaire du -Poitou,--circonstance atténuante à l’inqualifiable ignorance de nos -mœurs dont a fait preuve cet énergumène imberbe... - -»Nul n’eût pu croire, à l’urbanité témoignée à celui-ci par monsieur et -madame Ch...-Bout..., que le blanc-bec s’était déjà, par trois fois -durant le mois, dérobé à leurs agapes dominicales. Oui, par trois -fois--mais qui sondera l’ingratitude de notre jeunesse dorée?--l’insensé -n’avait pas craint de fouler aux pieds la gracieuse invitation lui -réservant une place à table, _tous les dimanches de l’année_!... Est-ce -à l’École de droit--que fréquente, dit-on, notre écervelé,--que l’on -apprend à interpréter librement les textes, à méconnaître le sens des -termes de notre belle langue française, et à ne pas traduire -«invitation» par «obligation péremptoire»? Est-ce au pied de la chaire -de Cujas que l’on apprend à recourir à des subterfuges dignes d’un -vagabond de l’école primaire, pour se soustraire aux obligations -contractées?...» - -Et, poussant plus loin encore ce style de troisième page, sans pitié -pour la crédulité provinciale, Alex racontait, en un déplorable -amphigouri, comme quoi «l’énergumène imberbe» avait un peu vertement -répliqué aux allusions aigres-douces trop souvent faites à son absence; -qu’il en était résulté un sermon en trois points, écouté d’ailleurs avec -calme et politesse et qui eût mis fin à l’incident si, par hasard, la -jeune madame Beaubrun n’avait été prise de fou rire pendant que sa mère -prêchait, et n’avait, par là, pu laisser entendre non seulement qu’elle -innocentait le coupable, mais que celui-ci pouvait bien avoir eu comme -elle envie de rire. - -Madame d’Oudart n’eût pas eu plus d’émoi si elle eût appris que son fils -avait failli à l’honneur ou joué sa fortune. Elle prit le train, arriva -à Paris, courut chez les Chef-Boutonne avant qu’Alex fût seulement avisé -de son voyage. - -Elle faillit se jeter aux pieds de son amie qui, la voyant couverte de -poussière, la figure défaite, et dans une attitude à fléchir la justice -elle-même, l’embrassa en l’assurant qu’il n’y avait eu que négligence et -boutade de gamin, que l’indulgence était tout acquise à Alex pourvu -qu’il revînt comme par le passé à la maison. - ---Je cours le chercher!... - -Elle se fait conduire rue Monsieur-le-Prince, à l’_Hôtel Condé et de -Bretagne_. - -Elle ignore ce qu’est l’hôtel meublé. Dans un couloir étroit, désert, -obscur, où elle se heurte à la marche d’un escalier et à la personne -sordide d’un garçon, elle croit avoir fait erreur: - ---Pardon! je me trompe certainement, ce n’est pas ici qu’habite monsieur -Alexis Dieulafait d’Oudart? - ---Si, madame. - -C’est là qu’habite Alex!... Et il affirme qu’il se trouve bien! - ---Auriez-vous l’obligeance de lui dire qu’une dame le demande. Je vais -l’attendre au salon. - -Le garçon allume un bec de gaz: une pauvre flamme vacille au centre de -la lyre et éclaire tout à coup le visage stupide du garçon. - ---Monsieur Alex?... il n’est pas chez lui. - ---A quelle heure rentrera-t-il? - ---Ah! dame, ça!... - -Ils se regardent, le garçon et la mère, tous les deux, nez à nez, sous -la lyre. Lui commence à soupçonner qui elle est; elle craint tout à coup -d’apprendre des horreurs qu’elle ne précise pas, n’imagine même pas, -des horreurs!... Et ils n’osent plus rien dire. - -En elle veille cependant la bourgeoise ordonnée. Son œil inspecte, son -sens critique s’exerce malgré elle. - ---Heu!... je parlais tout à l’heure d’attendre au salon; mais où est-il -le salon?... Il n’y en a même pas. Et si quelqu’un... quelqu’un de comme -il faut, veut parler à ces messieurs, il faut monter, alors? - -Le garçon la considère, d’un air stupide. - ---C’est bon, dit-elle, veuillez prévenir mon fils que je passerai demain -dans la matinée. - -Elle allait s’éloigner, mais elle revient: - ---Ah!... qu’il n’aille pas s’inquiéter, au moins: dites que je suis ici -de passage et que tout va bien. - -La voilà dans la rue, vexée d’avoir trahi son ignorance des mœurs d’une -des petites villes parisiennes: ce n’est pas à huit heures du soir, non -vraiment, qu’on voit un étudiant à son hôtel! Ce garçon l’a dévisagée, -comme il eût fait d’un être exotique ou fabuleux dont la présence en -pareil lieu n’est pas signalée par les voyageurs... C’est donc dans ce -taudis qu’habite Alex? ou plutôt, où vit-il? puisqu’on ne peut savoir à -quelle heure il est là? Lorsqu’on met son fils au collège, de quels -détails ne s’enquiert-on pas? et l’on veut visiter les salles d’études, -les dortoirs, les réfectoires, l’infirmerie, les cuisines. Et quand le -jeune homme est formé, presque accompli, tiré des mille difficultés de -l’adolescence, vous l’envoyez à Paris, seul, libre, avec de l’argent -dans son gousset: il choisit un galetas, un nid à vermine et à filles, -dont le gardien a la discrétion des hôtels borgnes!... - -Elle n’avait jamais évoqué l’image de la vie d’Alex à Paris. Il s’y -portait bien, il s’y plaisait, il y dépensait beaucoup d’argent: -pouvait-elle croire qu’il y manquât du confortable qu’il exigeait à la -maison? Elle n’a l’esprit ni étroit, ni timoré, ni pudibond, et la voici -tout à coup, hantée de cette vision de «Babylone», terreur des vieilles -souris de province qui n’ont jamais quitté leur trou. - -Il ne lui reste qu’à retourner chez son amie qui a insisté pour qu’elle -descendît chez elle. Pourquoi donc s’en éloigner en allant jusqu’au -boulevard? C’est qu’elle espère qu’un hasard lui fera rencontrer son -fils. Cependant, quand elle aperçoit la foule de jeunes gens qui -peuplent les terrasses, elle n’ose lever les yeux, de peur d’y -reconnaître Alex,--en quelle compagnie? Dieu le sait!--Ombre discrète, -elle frôle les murailles sur le trottoir opposé; et le murmure de la -jeunesse, atténué, arrive à elle, comme le déferlement de la mer sur une -plage étrangère, et lui donne un frisson. Le choc clair des soucoupes, -la vulgarité des voix, des termes inusités pour elle, et jusqu’à la -corne des tramways la font tressauter, comme, à Nouaillé, les -claquements du fouet des paysans. Tout à coup, un cri féminin aigu -impose un demi-silence, puis un terme ignoble, stercoraire et définitif, -issu d’un gosier de femme, s’étale et salit l’atmosphère... - -Madame d’Oudart monte le boulevard. Ce sont les mêmes terrasses, les -mêmes murmures, les mêmes éclats, le même hoquet nauséabond du sous-sol -des restaurants à prix fixe. «Il est là dedans, se dit-elle, et il -préfère cela à la salle à manger des Chef-Boutonne!...» Elle croise des -étudiants mal mis, joyeux, ouvrant, comme de jeunes chiens, des bouches -pleines de dents pures; d’autres gourmés, sanglés, coquets, avec des -faux cols trop hauts, des chaussures trop pointues, des cigares trop -gros, des chapeaux trop luisants. Qu’elle sent bien qu’ils ne sont pas, -ici, ce qu’ils sont dans leurs familles! Ce sont, pour la plupart, des -garçons assez bien élevés et fort timides, et qu’une jeune fille ferait -rougir; ils affectent là des airs tranchants, cascadeurs, ou de -messieurs très expérimentés. L’un d’eux s’est retourné, derrière elle, à -bonne distance, et a crié: - ---Ohé! la mère Rabat-joie! - -Mais elle connaissait le Quartier latin! Elle y était venue maintes -fois! Oui, mais sans l’envisager comme un lieu qui contient son fils. -Tout est divers, tout est changeant, selon l’être qu’on chérit. - -La nuit tombe sur le jardin du Luxembourg. La sombre masse des -feuillages s’y fait pesante comme un nuage orageux; au loin, là-dessous, -un tambour bat la retraite et chasse les couples amis de l’ombre: on les -voit un à un sortir, quelques-uns enlacés, par la grille à demi fermée -où un jeune fantassin en faction joue le rôle de l’ange à la porte du -Paradis terrestre. - -Le long de la haute grille du jardin, à cette heure, on voit encore -beaucoup d’amants. Entre les hampes de fer, aux dernières lueurs du -crépuscule, apparaissent les nefs ogivales des allées couvertes, le -marbre des fontaines, de blanches statues, des bosquets, des miroirs -d’eau, le lourd palais: décors de féerie. Le parfum des fleurs et de la -terre arrosée, le silence d’un espace immense et clos au milieu de -Paris, et jusqu’au sec battement disproportionné de ce tambour unique -faisant le vide en un si long dédale d’amour, tout cela compose un grand -attrait qui retient les pas: il y a des gens qui s’arrêtent, les narines -et les yeux ouverts au charme des jardins. - - - - -III - - -Madame d’Oudart arriva fort troublée chez les Chef-Boutonne. Elle dut -avouer qu’elle n’avait pas rencontré Alex. On sourit. Rien n’était plus -normal que de n’avoir pas rencontré Alex. Mais Paul Chef-Boutonne, lui, -était là: on savait où le rencontrer, lui... On avait souri. Sans malice -ni disposition aucune à interpréter les sous-entendus, madame d’Oudart -se jugea humiliée, et elle regretta son zèle: que n’avait-elle averti de -son voyage Alex; et que n’avait-elle commencé par le voir!... - ---Paul, dit madame Chef-Boutonne, est d’une exactitude minutieuse: à -midi et à sept heures, il est là. - ---Hélas! les pauvres étudiants sont bien obligés de sortir pour prendre -leurs repas au restaurant. - ---Ils sont obligés de sortir, mais non de rentrer. Devinez, chère amie, -combien Paul nous réserve de soirées par semaine! Quatre, au moins; j’y -tiens essentiellement: c’est le soir qui entretient le goût de la vie de -famille. Quand il sort, j’en suis prévenue, et il ne me laisse pas -ignorer où il va. - ---Je sais, dit madame d’Oudart, que votre fils est un garçon exemplaire. - ---Oh! n’exagérons rien! Il est seulement ponctuel, ordonné, travailleur; -et c’est être raisonnable, tout bonnement. Je vois en lui un jeune sage: -je le proposerais comme modèle à son propre père... - ---Eh mais!... - ---Ah! par exemple, il est plus tendre que son père ne le fut jamais. Et -quant aux attentions, aux prévenances... au prix de ce qu’est ce -garçon-là, sa sœur ne fut jamais qu’une mazette!... - ---Eh mais! que disais-je donc!... - ---Oh! tout cela n’est rien. Nous le formons. Qui vivra verra... -Tiens!... nous parlions d’elle: voici sa chère petite sœur. - -Madame Beaubrun, «la chère petite sœur», venait, après le dîner, -souhaiter le bonsoir à sa mère. Elle portait une grossesse avancée, qui -altérait à peine la grâce maligne de son visage. Madame d’Oudart pensa: -«C’est elle qui a eu le fou rire à la répartie d’Alex...» Et elle se -sentit de l’amitié pour elle. - -On échangea quelques compliments; on faillit oublier Paul. Cependant, au -cours de la conversation, madame Chef-Boutonne eut vite appris à son -amie que Paul était inscrit à la fois à l’École de droit et à celle des -Sciences politiques; que, malgré ce cumul, il ne négligeait point -d’aller dans le monde; qu’il dînait chez quelques-uns de ses -professeurs, et qu’il dansait à ravir. On laissait entendre qu’il -n’était pas tout à fait étranger à certaine comédie de société qui avait -emporté «le plus franc succès» il y a une huitaine, chez la vicomtesse -de X... Le numéro du _Gaulois_, par hasard, était encore sur la table: -on donna à lire l’entrefilet. - ---Oh! que c’est bien! dit madame d’Oudart; mais comment le cher enfant -trouve-t-il le moyen de faire tant de choses? - -Madame Chef-Boutonne présenta les deux mains vides, à la manière du -prestidigitateur qui va accomplir un tour inouï: - ---Vous ai-je dit que, deux fois par mois, il fait une conférence à -Grenelle? - ---A Grenelle! - ---En plein quartier ouvrier. Il enseigne aux jeunes gens des ateliers -les principes de l’économie politique. - ---Pauvre Paul! dit sa sœur, il a été reconduit un jour, non à coups de -pommes cuites, mais de journaux socialistes chiffonnés en bouchon!... - ---C’est affreux! - ---Cela ne lui arrivera plus: maman lui salit sa jaquette avant son -départ, et désormais il ne se hasarde à parler que des matières -contenues dans les cours qu’il a suivis lui-même... Figurez-vous, -madame, qu’un grand voyou s’était avisé de l’interrompre pour lui -demander d’expliquer la loi d’airain... - ---La loi d’airain! s’écria madame d’Oudart avec une touchante -exclamation d’ignorance. - ---On n’avait pas encore traité le sujet à l’École! - ---J’avoue modestement que si l’on m’interrogeait là-dessus!... - ---Mais, vous, du moins, chère madame, n’enseignez pas l’économie -politique!... Eh bien, mon frère l’a apprise avant ses camarades de -cours, la loi d’airain! elle était commentée dans les journaux -bouchonnés!... - ---Quelle enfant terrible tu fais! dit madame Chef-Boutonne. Paul est -plus indulgent pour toi. - -Madame d’Oudart félicita le jeune Paul de son désintéressement et de son -courage: - ---Car, enfin, ces conférences, où vous vous exposez, ne sont pas -rétribuées, j’imagine... - -Madame Chef-Boutonne confia à son amie: - ---Pour la vingtième leçon, on nous a promis les palmes... - -Paul recevait les louanges et les taquineries avec une égale humeur: non -qu’il se plaçât au-dessus de ce que l’on disait de lui, mais parce qu’il -était avant tout un garçon bien élevé. On le pouvait juger du premier -coup totalement dépourvu d’esprit, de personnalité et d’initiative. -C’était un mécanisme fonctionnant bien, sous la constante impulsion -d’une mère. Il était quelconque, exagérément. Dieu! que l’on devait le -trouver comme il faut! Qui donc eût-il choqué? A qui eût-il déplu? Il -savait vivre; il était poli; il ne s’embarrassait ni de la timidité, qui -paralyse, ni du goût de choisir, qui crée les jalousies. Par exemple, il -savait graduer l’affabilité de ses phrases banales selon la condition -officielle des personnes ou leur mérite reconnu. Il vénérait les gens -en place, il estimait les auteurs à succès; il admirait les femmes en -raison du nombre de leurs admirateurs. Le but unique et net de la vie -était, pour lui, de dîner tous les soirs en ville et de lire son nom, le -lendemain, environné de plus beaux noms, dans les «carnets mondains». Il -n’était donc pas ambitieux, ni fat, ni sot absolument: il avait la juste -notion des limites de sa capacité, ce qui n’est pas commun; il -n’aspirait pas à briller par lui-même, ni à éclipser qui que ce fût, -mais à graviter, en qualité de satellite nommé et classé, autour de -quelque soleil parisien. - ---Il arrivera jeune, dit à demi-voix madame Chef-Boutonne, et mon -intention est de le marier de bonne heure. - ---Ah! ah! fit madame d’Oudart, et vous songez déjà à quelqu’un, je -parie! - -La mère couveuse glissa vers son poussin un regard orgueilleux et câlin, -et fit: - ---Chut!... - -Paul--comme une fillette stylée qui entend parler d’adultère--passa dans -la pièce voisine. - -Sa sœur, riant sous cape, suivait le manège. - -Madame Chef-Boutonne toucha d’un doigt la manche de son amie: - ---Il a conduit le cotillon, cet hiver, avec une certaine jeune fille qui -ne lui est pas indifférente... - ---Bravo!... Et il y a indiscrétion?... - ---Pas à vous, chère amie: mademoiselle de Saint-Évertèbre. - ---Ou-uuuu!... tous mes compliments! - -Ces dames achevèrent la soirée en s’entretenant des Saint-Évertèbre, -dont le nom, dans leur correspondance, avait été déjà échangé. Leur -fortune était belle; ils habitaient un hôtel, avenue d’Iéna, et -possédaient, dans la vallée de l’Indre, un château par eux construit, à -trente-trois tourelles et clochetons. - ---Autant de grelots à leur marotte! opina madame Beaubrun. - ---Ma fille, tu ne respectes rien. - -M. Chef-Boutonne rentra. Il avait dîné à l’air libre, aux -Champs-Élysées: sa nature apoplectique avait, par ces chaleurs, -l’aversion des clôtures. Il fut surpris de rencontrer là madame -Dieulafait d’Oudart et s’informa de la santé d’Alex de qui le nom sembla -celui d’un personnage lointain, tant on avait, ce soir, parlé de Paul. - -M. Chef-Boutonne était un homme replet, à figure puérile, gonflée par -l’oisiveté et les mets fins. Tout, en lui, était bonhomie, rondeur et -plénitude. Il était dépourvu de tous dessous psychologiques, et, les -idées qu’il avait, comprimées en si compacte matière, s’échappaient sans -crier gare. Alex lui était sympathique, et il allait de nouveau -s’enquérir de lui. Mais sa femme le coupa. Cependant il continua de -penser qu’Alex lui était sympathique, et il demanda à madame d’Oudart -pourquoi son fils ne se décidait pas à venir faire du _yachting_, le -dimanche, à Argenteuil avec lui. Il émit son idée, une fois, deux fois, -et la ressaisit encore. Madame Chef-Boutonne montrait à son amie des -aquarelles signées de Paul. Car Paul faisait aussi de l’aquarelle, «en -se jouant». - ---Oh! mais, comme c’est parfait! - ---Il a un talent assez minutieux. - -Paul, réapparu, sous le prétexte de porter la lampe, hasarda quelques -propos touchant la peinture et les peintres. Il usait de ce style béat -qui sert à louer les hommes de talent par l’étalage de leurs vertus -domestiques, ou la description de leur _home_, dans les _magazines_ -destinés aux femmes. Il n’en eût point nommé qu’il n’eût pu qualifier de -«membre de l’Institut», ou de «parfait homme du monde», et il croyait -fermement avoir parlé peinture quand il avait fourni des anecdotes sur -les peintres. - -M. Chef-Boutonne, le papa, n’aimait que la peinture militaire. - -Il dit à madame Dieulafait d’Oudart: - ---Moi, j’aurais fait de lui un cuirassier. - ---De qui? lui demanda sa femme. - ---Je parle du jeune Alex: il est bâti!... - ---L’intelligence, d’ailleurs, dit madame Chef-Boutonne, joue aussi un -grand rôle dans la guerre moderne... Paul, raconte-nous donc l’épisode -des manœuvres de l’Ouest. - -Paul raconta l’épisode des manœuvres de l’Ouest, qui n’indiquait pas -qu’il eût le moins du monde fait preuve d’intelligence, mais qui -ramenait l’attention sur lui. - -Madame Dieulafait d’Oudart tombait de sommeil: elle fit mine de se -retirer. - -Paul se précipita, alluma un flambeau, ouvrit la porte et baisa la main -de madame Dieulafait d’Oudart qui, en embrassant son amie, ne put -manquer de lui dire: - ---Votre fils est charmant. - - - - -IV - - -Le lendemain, au matin, il fut convenu que madame d’Oudart irait prendre -son fils à l’hôtel, et l’amènerait déjeuner rue de Varenne, en signe de -réconciliation. - -Elle se rendit donc de nouveau rue Monsieur-le-Prince, à l’_Hôtel Condé -et de Bretagne_, qui lui avait paru, la veille, de peu engageant aspect. -Il y avait, à mi-chemin de l’entresol, un «bureau» fermé par une porte -vitrée, et dans cette porte un vasistas s’ouvrait derrière un rideau -d’andrinople; par là, une femme forte et barbue émergea de la pénombre: -c’était madame Taupier, la patronne. De son repaire, et sous -l’andrinople, madame Taupier, dès la veille, avait dû voir la mère de -son pensionnaire, car elle dit, la bouche en cœur, en l’apercevant: - ---C’est pour monsieur Alex, n’est-ce pas, madame? Ayez donc la bonté de -monter vous asseoir: on va le prévenir. - -Ce disant, elle touchait une corde poisseuse pendant au milieu de la -cage d’escalier et qui mit en branle une cloche au cinquième étage: tout -l’immeuble en fut en trépidation. - ---Vous êtes la maman, madame, je vois ça: monsieur Alex est votre -portrait vivant. Quel joli garçon! et aimable, et intelligent, et -tout!... Je l’ai dit, madame, à bien des personnes: c’est son pareil que -j’aurais voulu avoir comme enfant, lui et pas d’autre. Je suis sans -enfant, telle que me voilà, madame, et bien au regret, malgré tout le -tintoin qu’on a avec... mais, quand on en voit de gentils, ça vous fait -gros cœur de n’en pas avoir au moins un bien à soi... A présent, quel -garnement est-ce qu’il aurait fait, le pauvre chérubin? attendu que le -père n’aurait jamais été qu’un chenapan; un chenapan, oui, madame, et -qui m’a plantée là, un beau matin que je dormais encore innocemment et à -poings fermés... Voilà le garçon qui va vous dire, madame, si votre -jeune homme est réveillé. - -Et elle criait: - ---Joseph! c’est cette dame qui est venue hier soir à la brune; voyez -donc si le 19 peut recevoir. - ---Les jeunes gens, dit madame d’Oudart, sont volontiers paresseux. - ---Mon Dieu, madame, il ne faut point les incriminer. Nous voilà au mois -de juin: c’est les examens qui commencent à les talonner; on s’en -aperçoit à la bougie. La jeunesse, ici, est plutôt du soir que du matin. - -Les relations de madame Dieulafait d’Oudart avec son fils ressemblaient -par quelques points à celles de maints amants de nos jours qui, s’aimant -tendrement et profondément, n’oseraient jamais ni le dire, ni se le -dire, par une certaine pudeur des mots. Ils eussent bien ri l’un et -l’autre, en s’entendant proférer, comme au théâtre ou dans les -feuilletons, ces cris: «Ma mère!--Mon fils!...» Leurs élans étaient -arrêtés par un sens assez fin de ce que le geste a de superflu et de -mensonger, si souvent; ils lui préféraient ce sourire silencieux qui dit -tant de choses et qui dit même: «Ah mais! ah mais! nous nous -emballerions très bien! Constatons-le. Il suffit...» Et ils -s’embrassèrent, sans exclamations. Alex dit: - ---Ah bien! c’est raide d’entrer comme ça chez un monsieur seul! - -Il avait coutume de taquiner sa mère, comme un vieux camarade, et d’user -d’expressions où un témoin non averti eût cru découvrir un manque de -respect. - -Elle lui dit, d’emblée, la raison de son voyage; mais elle ne la lui dit -pas bien, parce que son alarme expirait en présence de son fils. Ce -n’était pas la première fois qu’elle observait sur elle cette curieuse -recomposition d’équilibre à la seule vue de la jeunesse radieuse d’Alex. - -La tristesse de la chambre d’hôtel contrastait avec la belle mine du -pensionnaire. Rideaux, papiers, carpettes et miroirs, plafond, parquet, -toutes les faces de la pièce multipliaient un motif de lamentation, -imprécis d’abord, mais dont la fadeur loqueteuse vous prenait à la -gorge. Deux chromos ineptes prétendaient orner la muraille. Sur la -table, parmi faux cols, cravates, gants et manchettes: un petit service, -en verre d’un bleu sordide à vous dégoûter par avance du jaunâtre samos -qu’il contenait; ni cahiers, ni livres, pas même une écritoire; quelques -photographies de femmes, seules, décelaient le locataire «au mois», non -«à la nuit». - -Madame d’Oudart ne savait trop si le spectacle était comique ou -désolant. - ---Et où travailles-tu? dit-elle. - -De son plus parfait sérieux, Alex fit un pas vers le lit; de ce lit il -rabattit la couverture et explora, d’une main, les replis du drap et de -la laine. - ---Que fais-tu là? demanda sa mère. - ---Patience! dit-il, en fouillant sa couche. - -Il s’étendit sur le lit, à plat ventre, et, le bras allongé dans la -ruelle, pêcha triomphalement un tome broché de Baudry-Lacantinerie, -_Droit civil_, fort molesté, sinon par l’étude, du moins par -l’incommodité des lieux où l’on en usa. - ---Voilà! dit-il. Est-il assez «culotté»!... - ---Tu travailles dans ton lit!... Mais tu mettras le feu à tes rideaux. - ---Le feu! Pas de danger: regarde la sale bougie! elle coule et ne brûle -pas...! - ---Alors tu te tires les yeux. Malheureux enfant, tu t’aveugles!... - ---Non. Je dors. - -Et il se mit à rire. Elle le contemplait: elle le trouvait bien portant. -Il avait le teint moins hâlé qu’en province, sa peau semblait plus fine, -ses jolies moustaches blondes étaient d’une longueur!... Il les portait, -d’instinct, comme son père, un peu tombantes et légèrement retroussées -aux extrémités, qui étaient pareilles, au grand jour, à deux petites -mèches allumées. Il avait des yeux bleus d’une pureté d’enfant; le nez -aquilin à peine. Ses cheveux trop droits, «en baguettes de tambour», -comme disait sa mère, le sauvaient de la beauté bête. - ---Eh bien, et dans la journée? demanda la mère. - ---Dans la journée? mais on n’a le temps de rien faire! - ---Comment! - ---Je t’assure. - ---Voyons! explique-moi. - ---Il n’y a pas à expliquer. Veux tu passer la journée avec moi à Paris? -Tu verras! Rien à faire, je te dis, rien à faire. - ---Tu ne peux pas louer une chambre convenable, ou même un petit -appartement, avec l’argent que je te donne, Seigneur Dieu! et t’enfermer -pour étudier?... Qu’est-ce que tu fais de ton argent? - ---L’argent? ça n’existe pas! c’est du sable dans la main, de l’air dans -un cornet de papier: ffft!... ploc!... ni ni, fini: retourne ma -poche!... Veux-tu compter ce que tu as dans ton portemonnaie? Bon! Tu -passes la journée avec moi, comme c’est convenu? Bon! Et nous ne faisons -rien que d’aller et venir: pas de commissions pour la province, pas de -petits achats extraordinaires... C’est entendu?... Eh bien, tu me -donneras ce soir ce qu’il te restera... Oh! tu n’y perdras pas beaucoup! - ---Forban!... Et je t’écoute! - ---Dis donc, maman, ce n’est pas tout ça: tu m’emmènes déjeuner chez -Foyot! Est-ce le plaisir de te voir? Je me sens, ce matin, précisément, -un appétit vorace. - ---Mais, mon chéri, nous déjeunons chez les Chef-Boutonne! - ---Oh! - ---Quoi? - ---La guigne!... - ---Comment! la guigne?... Je dois vous réconcilier. Je suis venue pour -cela, uniquement; et nous n’avons que le temps: j’ai un billet d’aller -et retour. - ---Je dis bien: la guigne!... Impossible, hélas! de rompre le pain de -cette chère famille: j’ai un cours à une heure tapant. - ---Tu as un cours?... - ---Jette les yeux, je te prie, sur cette feuille officielle: «Mardi, une -heure, droit administratif...» Je ne suis pas un garçon à rater un cours -de droit administratif pour une petite solennité mondaine. Il est bon -que la famille Chef-Boutonne s’en tienne pour avertie. On a sa dignité! - ---Alex!... Mais c’est qu’on ne sait pas s’il se moque de vous ou bien -non!... Écoute-moi: tu n’as pas un camarade qui puisse te prêter ses -notes de cours? - -Alex fit un signe négatif: la transaction était manifestement -impossible. - ---Où sont-elles, tes notes de cours? Montre-les-moi. - -Alex indiqua son front et dit: - ---Là! - ---Oh! oh! toi, tu es un farceur!... Mon Dieu, mon Dieu! ces jeunes gens! -Mais ce sont des diables! A quel âge est-ce donc que vous êtes -sérieux?... Voyons, grand gamin, tu me parlais d’aller déjeuner chez -Foyot: tu ratais aussi bien ton cours! - ---Il se peut!... Mais, écoute: nous pouvons, à nous deux, nous -satisfaire d’un sobre et court repas... - ---Nous devons déjeuner chez les Chef-Boutonne! - ---Maman!... un sobre, et court repas, à nous deux, comme des amoureux, -et qui se cachent... - ---Pourquoi «qui se cachent»? - ---Qui se cachent des Chef-Boutonne! - ---Ah! mon Dieu! s’ils apprenaient que nous sommes là, à quatre pas de -chez eux!... Non, non, Alex, ce n’est pas possible; une fois pour -toutes, je te prie de ne pas me faire perdre la tête: ce n’est pas -possible. - -Une heure plus tard, la mère et le fils entraient furtivement au -restaurant Foyot, après avoir fait porter, par le garçon de l’hôtel, un -mot d’excuse aux Chef-Boutonne et promis leur visite seulement pour -l’après-midi. - -Au restaurant, elle tremblait de contentement, d’inquiétude, d’amour et -de peur, comme une jeune pensionnaire enlevée. Elle savait bien que -escapade était folle, tout opposée au but de son voyage, et de nature à -embrouiller davantage les liens fragiles avec sa précieuse amie; mais -elle ne résistait pas au plaisir de ce grand gamin chéri. - - - - -V - - -Madame d’Oudart, bien qu’ayant fait, dans l’après-midi, sa visite, était -revenue à Nouaillé plus tourmentée qu’avant le voyage de Paris. M. -Lhommeau, son vieux père, s’obstinait, lui, à ne voir rien d’alarmant -dans la situation de son petit-fils. - ---Supprimons Paul, disait-il, et Alex est un simple étudiant en droit, -comme je l’ai été moi-même en 1845, à l’_Hôtel des Grands Hommes_, aussi -inconfortable que l’_Hôtel Condé et de Bretagne_... du diable si j’y ai -fait attention!... Il emploiera à achever ses études le temps qu’il -faudra: quelle mouche vous pique? Eh! pardieu, c’est le plus beau temps -de la vie. La liberté, La jeunesse!... les promenades du dimanche à -Robinson!... Saprelotte! que n’ai-je été un cancre et fait durer cela -quinze ans! - -Madame d’Oudart n’était pas assez informée pour répondre à son père que -toutes choses vont plus vite aujourd’hui qu’elles n’allaient en 1845 et -que la lutte est d’année en année plus âpre entre les jeunes gens -destinés à occuper des places honorables; mais un exemple avait frappé -ses yeux: celui de madame Chef-Boutonne, plus au fait qu’elle des -nécessités du jour, plus riche qu’elle incomparablement, et -incomparablement mieux fournie de relations influentes, et qui, -cependant, s’acharnait à la réussite de Paul--déjà travailleur et -docile--avec la ténacité, la régularité et l’énergie de l’acrobate -domptant les muscles et le squelette du pauvre petit condamné au tour de -force ou à la mort. - -Entre Paul et Alex, une rivalité se trouvait établie: c’était pour la -mère d’Alex une préoccupation nouvelle dans sa vie, une phase du -développement des enfants qu’elle n’avait pas prévue et qui se -présentait à elle tout à coup. «Supprimer Paul»? Ah! que non! Paul -existait bel et bien. Et les relations avec les Chef-Boutonne? Mais -c’était là-dessus que, bon gré mal gré, l’avenir d’Alex était fondé! - -Tout son Nouaillé, dès le lendemain, parla à madame Dieulafait d’Oudart -un langage inaccoutumé. Une si grande paix régnait sur le petit domaine! -C’était le temps de la moisson: un métayer fauchait le seigle sur la -côte; un chaud soleil dorait les abricots; et, de sa fenêtre, elle -voyait aux espaliers les grosses joues congestionnées des pêches; les -trois chiens gambadaient au pied de la maison; sous les épais ombrages -jaunis, le râteau sur le gravier frais faisait un bruit de perles. -Délicieux et paisibles moments! Que n’avait-elle laissé Alex continuer -ses études à Poitiers, comme le lui conseillait le notaire! on l’eût -marié dans le pays et elle eût vu, dans quelques années, de beaux -enfants jouer sur la pelouse. C’eût été la tranquillité, une saine joie, -et que d’heures amères épargnées!... la présente, entre autres: madame -Dieulafait d’Oudart ne méditait-elle pas de quitter Nouaillé, ses -fermes, son jardin, son vieux père, pour s’en aller là-bas, dans ce -Quartier latin traversé hier, contribuer de ses mains à détruire la -choquante inégalité entre son Alex et Paul Chef-Boutonne?... - -Elle n’osa pas encore confier son projet à M. Lhommeau; mais elle s’en -ouvrit à une femme qui était sa protégée, presque sa créature, et qui -possédait sa confiance. - - - - -VI - - -C’était une ancienne petite ouvrière qui travaillait autrefois chez M. -Lhommeau. La famille l’avait mariée à un cultivateur intelligent nommé -Lepoiroux qui venait de prendre à bail une des fermes de Nouaillé. Moins -d’un an après, une épidémie de variole emportait Lepoiroux presque dans -le même temps que sa femme accouchait d’un garçon. Les angoisses de -l’épidémie, le malheur du fermier, la naissance du petit contribuèrent à -augmenter l’intérêt que les Dieulafait d’Oudart portaient à leur -protégée. Comme on ne pouvait lui conserver le domaine, on lui acheta un -petit fonds de mercerie à Poitiers, que d’ailleurs on alimenta plus que -ne fit la clientèle. L’enfant, appelé Hilaire, parut bien doué; il fut -placé par madame d’Oudart chez les frères des écoles chrétiennes, où ses -progrès furent si sensibles que la veuve Lepoiroux osa faire observer à -sa bienfaitrice qu’il serait regrettable,--au dire de certaines -personnalités qu’elle nommait «ces messieurs»,--qu’un «pareil sujet» -n’apprît pas le latin. Alex Dieulafait d’Oudart, de deux ans plus âgé -qu’Hilaire Lepoiroux, était alors au collège des Pères jésuites et -apprenait le latin. - -On consulta, on délibéra. Le directeur du pensionnat des frères, -lui-même, opina que le jeune Hilaire avait des facultés d’assimilation -et surtout une application naturelle au travail qui lui permettraient -sans aucun doute de «se distinguer» dans les études secondaires. Madame -Lepoiroux ne laissa point tomber les paroles du cher frère, et elle sut -en faire un si fréquent et si adroit usage que les protecteurs du jeune -Hilaire Lepoiroux se crurent tenus, en conscience, de ne point priver ce -garçon de la lumière des «humanités». Ils se refusaient, toutefois, à -payer la pension, onéreuse, au collège des Pères. Contre le lycée de -l’État, de prix plus abordable, il existait, à Poitiers et dans leur -monde, une prévention nettement exclusive. Que faire? Madame d’Oudart -se le demandait, lorsque la veuve Lepoiroux lui confia qu’Hilaire était, -somme toute, d’une dévotion très vive, et qu’il n’éprouverait, ma foi, -nulle répugnance à entrer dans les ordres si les Révérends Pères -consentaient à l’élever gratuitement, parmi leurs «élèves apostoliques». -Hilaire Lepoiroux fut donc au même collège qu’Alex Dieulafait d’Oudart, -il eut les mêmes maîtres, connut les mêmes langues, eut quasiment le -même uniforme, à une douzaine de boutons d’or près, enfin ils ne furent -guère séparés que par une affaire de chocolat. - -En effet, les élèves dont les parents en autorisaient la dépense -croquaient, à leur goûter, du chocolat de la Compagnie coloniale; de -moins fortunés se contentaient du «Planteur»; mais les élèves -apostoliques mangeaient, eux, leur pain sec. Que de sournoises allusions -madame Lepoiroux ne risqua-t-elle point! On la prenait peu au sérieux; -on riait d’elle. Sans chocolat, Hilaire bûchait comme quatre: il faillit -rattraper Alex, car celui-ci redoublait deux classes tandis que l’autre -en sautait une. Même, un état fébrile en résulta chez les deux mères, -vite aperçu et dissipé par la sagesse des Révérends Pères, qui sut, à -temps, rétablir le respect des distances sociales. Alex avait déjà un an -de Paris, avait fait son service militaire, allait, au mois de juillet, -soutenir son premier examen de droit, lorsque Hilaire achevait sa -philosophie. - -Madame Lepoiroux, malgré un naturel plaintif et des tendances -quémandeuses, avait pu n’être pas importune à madame d’Oudart et même se -rendre constamment agréable à elle en se proclamant éperdument sa chose. -Madame d’Oudart prisait par-dessus tout le dévouement: il était sa -vertu, et elle le voulait autour d’elle. Lorsqu’elle avait lieu de -douter de quelque fidélité, elle se promettait d’entretenir de sa peine -Nathalie Lepoiroux; et elle avait trouvé parfois réconfort dans le bon -sens un peu rude et principalement dans la volonté vigoureuse de cette -fille du peuple. - -Un dimanche, après-midi, madame Lepoiroux vint à Nouaillé, -clopin-clopant, ayant fait à pied, par la chaleur de juin, six -kilomètres, et néanmoins aussi sèche qu’un bois de lit. C’était une -femme à faire feu au soleil plutôt qu’à transpirer. Elle était toute -osseuse; elle portait le grand nez poitevin, fort en narines, rocheux -comme le pays, mal équarri du bout. On disait qu’elle avait des yeux de -tortue, parce qu’ils étaient petits, clignotants, enveloppés de -paupières fripées, et aussi parce qu’elle semblait douée de l’étrange -pouvoir de les retirer soudain et de souhaiter brusquement le bonsoir à -la compagnie, après avoir fureté, à droite, à gauche, avec prudence, -malignité, vivacité tour à tour et lenteur, dissimulant mal -d’arrière-pensées de gourmandise. - -Elle avait fiché sur ses maigres cheveux une haridelle de chapeau sans -brides, qui brimbalait à chaque pas, et n’adhérait à son chef que par -une grâce miraculeuse. Son buste de femme de peine inclinait fortement -en avant; et elle marchait très vite, comme pour éviter qu’il tombât. - ---Vous avez été inspirée en venant aujourd’hui, ma chère Nathalie! lui -dit madame d’Oudart, du haut du perron. J’ai du nouveau à vous raconter. - ---C’est donc comme moi, ma chère dame, et, pardi! ça n’est pas le cas de -dire: «Tout nouveau est beau...» - ---Que vous est-il arrivé? un malheur? - ---Pour ne point trahir la vérité, madame d’Oudart, il ne m’est rien -arrivé, à moi--eh! bonnes gens! que voulez-vous donc qu’il arrive à une -malheureuse de ma catégorie?--mais c’est rapport à Hilaire. Voilà... -Mais j’ai si grand’peur de vous causer du désagrément!... - ---Quoi? qu’y a-t-il encore? que lui manque-t-il? - ---Il ne lui manque rien, sûr et certain: vous l’avez assez comblé de vos -bontés, vous, madame, et aussi les bons Pères, on ne l’oublie pas... - ---On ne l’oublie pas!... C’est bien le moins que vous puissiez faire! - ---On ne l’oublie pas... laissez-moi m’expliquer, madame d’Oudart... Je -veux seulement faire entendre que, quoi qu’il arrive, ça n’est pas la -reconnaissance qui fera défaut de notre côté. - ---Ah çà! Nathalie, où voulez-vous en venir? - ---Eh bien! madame d’Oudart, puisque vous me tortillez comme un linge de -lessive, pour m’extraire l’eau du corps, voilà: ça n’est pas dans les -idées d’Hilaire d’entrer dans les ordres. - ---Patatras!... Et il n’aurait pas pu nous en avertir plus tôt? - ---Ç’aurait été bien difficile! songez donc! voilà un garçon qui court -sur ses vingt ans: il n’a pour ainsi dire pas eu le temps de penser à -l’avenir... A présent, voilà les bons Pères qui viennent lui dire le -sort qui l’attend, et qu’il s’agit de quitter famille, pays, -bienfaiteurs, et de s’en aller en Angleterre, à Cantorbéry, qu’ils -appellent cet endroit-là, et pour quoi faire, ma chère dame? pour -balayer, sauf votre respect, les cabinets, pendant trois ans, avec toute -l’instruction qu’il a dans la tête... - ---Mais ce sont des épreuves par lesquelles les plus savants de ces -messieurs ont passé: il s’agit d’obtenir de tous les membres de la -compagnie un entraînement parfait à l’obéissance, à la discipline. C’est -quelque chose, si vous voulez, de comparable au service militaire. - ---Mais, ma chère dame, il ne faut pas nous parler de service militaire, -puisque, si mon garçon reste laïc, il n’en aura pour ainsi dire point, -de service militaire, à faire, attendu que par le malheur de la mort de -son pauvre père, il a la chance d’être dispensé... C’est tout -avantage... Mais ça n’est pas seulement ça: savez-vous, madame, ce -qu’ils veulent faire de lui, le cher mignon, après qu’il aura balayé les -choses que je vous ai dit, et en Angleterre, qui pis est! Ils veulent -faire de lui un confesseur de la foi, et qu’il aille au fin fond de la -Chine, des pays à ne pas croire qu’il y en a de pareils, où il portera -la parole de l’évangile, pour se faire, en récompense, empaler, ma chère -dame, au bout d’un bois pointu!... C’est-il pour cela, voyons, qu’ils -me l’ont nourri, vêtu, instruit, depuis dix ans? - ---Mais, ma chère Nathalie, nous avons toutes nourri, vêtu et instruit de -notre mieux nos enfants; cependant, demain, la guerre peut nous les -prendre et les envoyer aussi en Chine, où le même sort les atteindra, -qui sait?... - ---Oh! mais, en ce cas, il y a du canon pour se défendre, d’abord; et -puis on peut revenir avec la médaille militaire! - ---Les missionnaires gagnent le ciel, ils meurent pour Dieu. - ---Taratata! - ---Beaucoup échappent au péril... Et, d’ailleurs, la plupart des membres -de la compagnie n’y sont pas exposés. On a voulu avertir Hilaire qu’une -fois ses vœux prononcés il devait être prêt à tout. De surprise, en tout -cela, il n’y en a point: on vous a découvert loyalement le revers de la -médaille, Nathalie, quand votre fils, de son plein gré, a voulu entrer -chez les Pères. - ---A distance, on a beau faire, on n’aperçoit point le grumeau. - ---Eh bien! vous me mettez dans une jolie posture vis-à-vis des Pères! -Quelle figure vais-je faire, s’il vous plaît, moi?... après les avoir -chargés d’élever gratuitement un enfant qui, aussitôt ses parchemins en -poche, leur tire sa révérence! - ---Cela ne vaut-il pas mieux que de jeter plus tard le froc aux orties? - ---Et après? après, ma belle, qu’allez-vous faire de lui, je vous prie? - ---Oh! nous n’en serons pas embarrassées: savant comme il est!... - ---Nous n’en serons pas embarrassées! je vous trouve admirable!... -Sachez, Nathalie, que la vie est très difficile, à l’heure qu’il est, -très difficile. Savant! savant!... On rencontre partout plus savant que -soi; et je me suis laissé dire que les plus capables ne sont pas -toujours ceux qui gagnent la partie. J’arrive de Paris, je sais de quoi -il retourne. Eh bien! telle que vous me voyez, je vais être obligée, -pour prêter main forte à mon fils, d’aller me fixer près de lui. - ---Vous nous quittez, madame d’Oudart! C’est-il Dieu possible? - ---C’est de cela que je comptais m’entretenir avec vous... mais vous me -coupez la respiration avec vos histoires d’Hilaire!... - -A la nouvelle que sa providence était capable de quitter Nouaillé, -madame Lepoiroux fut d’abord épouvantée. Le sol était craquelé sous ses -pas; tout appui habituel vacillait à ses yeux, se dérobait sous sa main; -elle voyait un abîme. Elle accusa ce maudit Paris qui pompe le meilleur -de la province, pour en faire quoi? Dieu le sait! «Les beaux produits -qu’il nous rend!...» Et elle citait le fils un Tel, revenu du Quartier -latin malade «à ne pas oser nommer les médicaments qu’il lui faut»; un -autre y était mort; un troisième, bien connu, y avait, en deux ans, fait -vingt mille francs de dettes, etc., etc... Mais elle s’aperçut -rapidement qu’elle était maladroite, que ces terribles exemples -stimulaient, au contraire, le zèle d’une mère qui ayant décidé que son -fils ferait ses études à Paris, courrait elle-même le rejoindre d’autant -plus vite qu’elle le saurait menacé davantage. Et d’ailleurs quelque -chose, en la cervelle de madame Lepoiroux, se déclencha brusquement: -l’abîme fut soudain couvert; et tout ce qui était de Paris s’embellit -par magie. Les avantages d’un séjour à Paris pour madame d’Oudart, -qu’elle les discernait donc bien! Elle les énuméra dans leur ordre; elle -en cita qu’on n’avait pas prévus. Oh! oh! décidément elle avait eu tort, -en premier lieu, de se laisser influencer par son intérêt propre, qui -était évidemment de conserver sa protectrice auprès d’elle; mais -l’intérêt bien compris de ce cher monsieur Alex était d’avoir sa maman -près de lui. - -Madame d’Oudart s’étonna de la voir sitôt conclure: - ---Tout bien pesé, ce n’est encore qu’à Paris qu’on arrive, à ce que -prétendent ces messieurs. - ---Quels messieurs? - ---Eh! mon Dieu! les uns et les autres, ma bien chère dame!... Sans être -curieuse, on n’est pas sans prêter l’oreille à ce qui se dit dans la -rue, surtout quand on a un garçon. - -Ce fut madame Dieulafait d’Oudart qui dut se rendre à l’une des maisons -occupées par le collège récemment disloqué des Pères pour y traiter de -la vocation d’Hilaire Lepoiroux. Elle dut, pendant près d’une semaine, -rebondir d’une maison à une autre, car les victimes des «décrets» se -dissimulaient, et l’on croyait toucher un jésuite alors qu’on ne tenait -qu’un abbé. Lorsqu’elle fut enfin en présence de l’authentique préfet -des études, celui-ci l’écouta sans mot dire. Elle dut répéter l’aveu -pénible. Le Père ne manifesta aucune surprise et dit: «Madame, voici -trois ans que nous avons l’assurance que le cher enfant nous échappe.» -Elle tomba des nues. - ---Comment!... mais sa mère même l’ignorait!... - ---Nous le savions, dit le Père. - -Ce fut tout. On exigea seulement qu’Hilaire fît une retraite pour -demander à Dieu de l’éclairer sur le caractère irrévocable de sa -décision; à la suite de quoi, Hilaire déclara que sa décision était -irrévocable, et fut viré des rôles de la compagnie au budget de madame -Dieulafait d’Oudart. - - - - -VII - - -Là-dessus vint le mois de juillet: c’était l’époque de l’examen d’Alex, -attendue avec angoisse, malgré le grand-papa optimiste, qui soutenait -n’avoir jamais vu que de fieffés crétins ajournés aux premiers examens -de droit... Eh bien! le grand-papa fit erreur, car Alex fut ajourné. -Lui-même en fit l’annonce, sans vergogne, et télégraphiquement! de sorte -que, par les employés des postes, la ville en put être informée. - -Madame d’Oudart utilisa du moins ce désappointement en prenant son vieux -père à témoin de la nécessité où elle était d’accompagner, à la rentrée, -son fils à Paris, afin de surveiller sa vie, qui se dissipait en pure -perte. - ---Et le jeune Paul, demanda M. Lhommeau à sa fille, a-t-il passé ses -examens? - ---Paul? fit madame d’Oudart, eh! que nous importe Paul?... Vous n’avez, -papa, que le nom de Paul à la bouche!... - -Paul Chef-Boutonne était reçu aux examens de droit, et reçu, en outre, -aux examens de l’École des Sciences politiques; madame d’Oudart le -savait. - -Elle se rendit chez son notaire, et s’ouvrit à lui du dessein qu’elle -avait de s’installer à Paris. Maître Thurageau pencha la tête sur -l’épaule et poussa ses lèvres rasées en avant, les contracta, les -festonna, à faire croire, en vérité, qu’il allait, par là, pondre un -œuf. - -La cliente vit bien la grimace, et n’y trouva rien de comique. A un -millier de francs près, le redoutable Thurageau avait présent à l’esprit -l’état de la fortune des Dieulafait d’Oudart, et il faisait ce -cul-de-poule-là depuis deux années environ, c’est-à-dire depuis qu’Alex -était jeune homme, et chaque fois que la maman venait toucher des -coupons, et aussi, hélas! écorner quelque titre de rente. - -Le notaire voulut lui citer des chiffres. Elle improvisa de ses deux -mains un paravent et, derrière cette cloison, pour moins entendre -encore, elle détourna la tête. - ---Ce qui est fait est fait, dit-elle. Il y a des nécessités contre -lesquelles toute raison est vaine... Il faut, vous le voyez bien, que -mon fils parvienne à se créer une situation, y devrais-je consacrer le -dernier lopin de ma terre. - -Elle était résolue, en effet, à y consacrer son dernier lopin; mais son -instinct conservateur se révoltait contre un attentat à la fortune, -qu’elle tenait pour criminel: elle voulait le commettre en se le cachant -à elle-même, et elle tâchait de l’ignorer. Ne considérait-elle pas aussi -son excessive complaisance pour Alex comme une passion qu’elle ne -dompterait pas? et toute folie accomplie pour Alex ne lui semblait-elle -pas, en une partie ombreuse de sa conscience, être bénie par un Dieu -inconnu, magnifique et puissant,--non pas celui de la sagesse -courante,--et de qui il était bien vain de parler au notaire? - -Thurageau lui énuméra quelques prix d’appartements à Paris: il avait là -les feuilles des agences; il la renseigna sur la cherté de la vie. - ---Ma décision est prise, dit-elle. - ---Ah! voilà qui me dispense de vous conseiller de ne la pas prendre. - -Et elle quitta l’étude, à la fois misérable et heureuse, comme une -femme, déjà coupable d’intention, qui vient de confier son trouble à un -confesseur, et court au péché. - - - - -VIII - - -Alex vint en vacances. Sa seule vue dissipa les nuages. - ---Il a bonne mine! dit la mère. - -M. Lhommeau sourit, amenuisa ses yeux, rassembla trois doigts de la main -et décocha dans l’espace une sorte de baiser; puis il dit, frappant du -pied: - ---Cré coquin! - -La mère comprit bien que cela signifiait: «Vive la vie! Vive la jeunesse -et la beauté!» Elle s’écria: - ---Bravo, papa! - -Elle battait des mains, rajeunie elle-même un instant, et oubliant ses -soucis. - -On fit une promenade au jardin, avant le dîner. Les chiens -reconnaissaient le jeune maître: leurs aboiements éveillaient l’écho des -rochers et répandaient dans le pays un air de fête. On alla voir à -l’écurie le cheval qu’Alex montait; on revint au parterre et descendit -au potager, que souvent, en secret, chacun aime davantage. - -Jeannot, le jardinier, promenait sur les laitues la double ondée des -arrosoirs. Par une porte à claire-voie donnant sur la campagne, on -aperçut quatre fillettes du fermier voisin, pressées en masse compacte, -et qui regardaient dans le jardin pour voir M. Alex. On leur dit -bonsoir, on leur parla; elles demeurèrent immobiles, toutes noires, et -faisant une sombre moue, un peu pareilles à des idoles de bois contre -les nuages embrasés du couchant. C’était cette heure du soir, bienfait -du ciel, qui inspire au cœur de l’homme la prière, ou donne le champ à -tous les rêves charmants. La terre mouillée élevait son parfum maternel, -et les bruits commençaient à s’isoler et à retentir. Le long d’un cordon -de pommiers nains, madame d’Oudart souhaitait qu’une jeune femme -exquise, de très bonne famille, et riche, de préférence, offrît ici, un -jour, le bras à son fils chéri; M. Lhommeau, vieillard aux vœux plus -courts, désirait ardemment que les fruits mûrissent bien; Alex, entre -les buis taillés, voyait danser les formes variées des plaisirs de -l’amour. Une cloche, annonçant le dîner, dispersa les désirs lointains. - -Alex accueillit favorablement le projet de sa mère; elle et lui -employèrent une partie des vacances à faire des plans d’installation, -comme deux fiancés. Madame Chef-Boutonne, informée, s’offrit à louer -l’appartement. On ne manqua pas de s’attendrir sur le sort du grand-père -Lhommeau qu’il fallait laisser seul à Nouaillé. Mais les vieillards, -comme si la lumière menaçait de leur être ravie du jour au lendemain, -s’attachent aux lieux connus, à la configuration familière des -murailles; et M. Lhommeau déclara qu’il serait le gardien de la -propriété, qu’il expédierait les fermages: beurre, poulets, œufs et -légumes, ainsi que les fruits du jardin, particulièrement les pommes et -les poires, dont la culture et la cueillette sont une science que ne -possédait certes pas cet «imbécile de Jeannot». - -On s’occupa à mettre de côté les meubles que l’on devait emporter, et -l’on dut hâter le départ afin d’avoir le temps d’acheter à Paris même -tout ce que Nouaillé ne pourrait fournir, et d’être prêts lors de la -réouverture des cours, de telle sorte qu’enfin Alex n’eût plus qu’à -travailler. - -Que de visites chez Thurageau, le notaire, avare comme un vieux ladre de -la fortune de sa cliente, et qu’il fallait contraindre, chaque fois, par -des scènes, à adresser en Bourse un ordre de vente! Un jour, madame -d’Oudart le trouva tellement agressif qu’elle songea à lui retirer ses -papiers. Il éclata et osa la morigéner pour avoir commis l’imprudence -d’assumer la responsabilité des études du jeune Hilaire Lepoiroux à -Paris. - -Madame d’Oudart, assise dans un fauteuil, et qui décidait avec une -tendre ivresse le dépècement de sa fortune, fut tout à coup debout: - ---Comment! dit-elle, le fils Lepoiroux va à Paris? - ---Je m’étonne que vous l’ignoriez. Madame Lepoiroux s’est fait fort -d’obtenir de vous, madame, sinon engagement, du moins promesse verbale, -pour garantie d’un emprunt... - ---Un emprunt!... - ---... d’un emprunt que ladite dame Lepoiroux sollicite la faveur de -contracter... - ---Un emprunt... madame Lepoiroux!... garantie!... moi!... - ---... de contracter, dis-je, afin de diriger les études de son fils, à -Paris, jusqu’à l’agrégation. - -Madame d’Oudart était suffoquée. Elle répéta: - ---Madame Lepoiroux envoie son fils à Paris, et elle ira elle-même à -Paris? - ---Si elle contracte l’emprunt, dit le notaire. - ---Ce qui est impossible!... - ---Ce qui, au contraire, est réalisable, étant donné, d’une part, la -valeur du jeune homme, et, d’autre part, la protection constante dont -votre famille n’a cessé de le favoriser. - ---Je la trouve forte, vous en conviendrez, Thurageau. Comment! parce que -j’ai pris soin de son enfant dès la naissance, parce que je l’ai fait -élever, instruire jusqu’à son baccalauréat, ses deux baccalauréats, si -vous voulez, voilà que madame Lepoiroux élève la prétention que je lui -dois la licence, le doctorat, l’agrégation, et qui plus est, à Paris... -et qui plus est, dans le giron de sa mère!... Ah mais! ah mais!... - ---Bienfait oblige, madame... non qui le reçoit mais qui l’accorde! - - - - -IX - - -On ne vécut plus, à Nouaillé, que dans l’appréhension de la visite des -Lepoiroux. On prépara ses arguments, on se fortifia de manière à -soutenir l’assaut. Entre temps, on échangeait lettres et billets avec le -notaire. Thurageau avait revu la mère du jeune Hilaire: elle affirmait -avoir trouvé prêteur; elle demandait un rendez-vous. Le notaire lui -accordait le rendez-vous: elle ne s’y présentait pas. Elle n’avait donc -pas trouvé prêteur. A Nouaillé, point de visite, point de nouvelles -directes des Lepoiroux. - -La première défense consistait à repousser la demande d’emprunt, qui, -vraisemblablement, serait adressée à madame Dieulafait d’Oudart. Elle -la repousserait en opposant les chiffres réels de sa fortune. Il fallut -se résoudre à les connaître. Thurageau saisit l’occasion et accourut un -beau matin, portant une serviette bourrée de paperasses. Il s’enferma -avec sa cliente, deux longues heures, et accepta à déjeuner, car la -séance n’était point finie. Mais déjà madame d’Oudart était édifiée: non -seulement, elle n’avait pas le moyen d’être généreuse envers des -étrangers, mais elle ne conduirait pas Alex au bout de ses études, en -admettant qu’elles fussent réduites au minimum, sans engager aux trois -quarts Nouaillé et ses fermes. - -On touchait au départ; on était sans nouvelles des Lepoiroux; loin de -s’en rassurer, on y prenait motif d’alarme: ne craignait-on pas -maintenant que la veuve n’eût contracté ailleurs qu’en l’étude -Thurageau?... Car tout emprunt, aujourd’hui ou demain, retomberait sur -la famille Dieulafait d’Oudart. Une après-midi, les Lepoiroux -arrivèrent. - -Sous la châtaigneraie trempée par les premières pluies d’automne, on vit -s’avancer madame Lepoiroux et son fils. - -Hilaire, le nez rouge, le front bourgeonné, les joues duveteuses, les -cheveux tondus ras, la bouche pitoyable, fit grand bruit sur le perron -en martelant la pierre avec ses souliers à clous, afin d’extirper la -glaise tenace; mais, dans le vestibule, la paille des caisses -d’emballage adhéra à ses semelles comme le fer à l’aimant, et, avant -d’entrer au salon, il s’exténuait à arracher du pied gauche la paille -fixée à son pied droit, et du pied droit, la paille aussitôt repassée au -pied gauche. - ---Entrez donc, Hilaire, dit madame d’Oudart; nous sommes sens dessus -dessous, vous voyez bien: nous partons. Nous partons, répéta-t-elle; et -vous, Nathalie? - ---Moi? fit madame Lepoiroux. - ---Le bruit n’a-t-il pas couru?... - -Madame Lepoiroux comprit fort bien, eut un soupir, leva les yeux, croisa -les mains: - ---Maître Thurageau, bien sûr, qui vous aura dévoilé mes projets!... Il -n’y a point moyen de les exécuter, madame d’Oudart; point moyen!... -quand bien même j’aurais eu votre signature!... - ---Ma signature! Mais, vous ne m’avez pas fait demander ma signature, que -je sache! - ---Oh! ne vous faites pas plus méchante que vous n’êtes! On sait vos -bontés... - ---Écoutez, Nathalie, vous avez toujours été une femme raisonnable: vous -en aller à Paris, vous, pour accompagner votre fils, est un luxe, -convenez-en!... - ---On avait fait ses calculs, n’ayez crainte! Dans notre petit monde, à -nous, un homme et une femme sur la même bourse, c’est deux jumeaux dans -la même mère, ça n’est pas plus cher à nourrir... Mais ce n’est pas la -question, madame d’Oudart: j’ai eu peur!... - ---Peur de quoi? - ---De vous être désagréable. - ---Comment ça, Nathalie?... - ---On est délicat ou bien on ne l’est pas. Vous m’auriez eu là-bas, comme -on dit, à vos trousses... - ---Mais... - ---Pardi! je connais bien votre bon cœur: depuis que ma mère m’a mise au -monde, que ça soit vous, que ça soit les vôtres, vous n’avez pas cessé -de nous combler de vos bienfaits. Vous n’avez pas fait ça pour nous -abandonner à moitié route, c’est bien clair! autrement, le bon Dieu ne -serait plus le bon Dieu... Laissez-moi causer, ma chère dame! Je disais -donc que vous auriez encore fait pour nous bien des sacrifices. Eh bien! -moi, madame d’Oudart, non, je ne veux pas. Je ne le veux pas! - -Madame d’Oudart, rassurée, ne se pardonnait pas d’avoir porté contre sa -protégée un jugement téméraire; elle s’en fût presque excusée; elle -souhaitait, intimement, qu’une occasion s’offrit de réparer ses torts. -Madame Lepoiroux continuait: - ---Me voyez-vous à Paris, fagotée comme je le suis, et logée, qui sait? -peut-être bien à côté de vous: je ne vous aurais pas fait honneur... -Non, non, ne dites pas le contraire: madame d’Oudart, je ne vous aurais -pas fait honneur. «Et la mère Lepoiroux» par-ci, «et la mère Lepoiroux» -par-là!... je vois la chose aussi bien que si j’y étais... -Rassurez-vous: ça ne sera point. - ---Mais, ma bonne Nathalie... - ---Ça ne sera point. Plutôt que ça, je ne crains pas de le dire, ma chère -dame, écoutez-moi bien: plutôt que ça, j’aime encore mieux que ça soit -Hilaire qui pâtisse! - -Madame d’Oudart sursauta: - ---Comment! comment! qu’est-ce que cela signifie? C’est moi, à présent, -qui suis la cause qu’Hilaire va pâtir? - ---Il ne pâtira point... Ma langue m’a trahie, madame d’Oudart... Il ne -pâtira point, parce que vous serez là pour l’arrêter si vous voyez qu’il -s’empoisonne à manger de la vache enragée, ou à boire du vin qu’autant -vaudrait se désaltérer avec de l’acide sulfurique... Il ne pâtira point, -bien entendu, parce que vous ne le laisserez pas dans le besoin, parce -que vous savez ce que c’est qu’un jeune homme sur le pavé de Paris, et -qui n’a pas sa mère... - ---Ah!... parfait!... - ---Ce n’est-il pas vous qui m’avez dit, madame d’Oudart, que, sans vous -pour lui prêter main-forte, le vôtre ne se tirerait jamais -d’embarras?... Ah! quand on a sa position à faire... La position, voilà -le chiendent! - ---Mais, malheureuse! de quoi vous plaignez-vous? Vous avez un garçon qui -vient de remporter tous les succès scolaires, qui est intelligent, qui -est travailleur, qui est animé des meilleures intentions; il arrivera où -il voudra; il a devant lui le plus bel avenir! - ---Ça n’est pas ce que disent ces messieurs... - ---Encore «ces messieurs»!... Mais qui? qui? «ces messieurs»?... - ---Ceux-ci, ceux-là... ces messieurs de la ville... Je peux bien vous les -nommer, pardi! Ils ne m’ont point commandé le secret: Monsieur Papin, le -conservateur des hypothèques, tenez! ce n’est pas le premier venu, -celui-là... Eh bien, il dit, monsieur Papin, qu’Hilaire arriverait -certainement aux plus hauts grades s’il avait été au lycée, mais... - ---Mais il n’a pas été élevé au lycée!... Vous allez me le reprocher, -sans doute? - ---Je ne vais pas vous le reprocher, bien sûr! Vous m’avez fait élever -mon garçon conformément à vos opinions: il n’y à rien à redire, puisque -le malheur a voulu que je n’aie pas le moyen de lui payer une éducation. -Ce n’est pas ça, mais voilà qu’à présent l’État vient me dire: «C’est -très bien, madame Lepoiroux, vous venez me chanter que votre garçon est -savant, est savant!... mais je n’ai pas l’honneur de le connaître, moi, -votre garçon: d’où sort-il?» - ---D’où il sort?... Mais qu’importe?... Il a ses diplômes. C’est l’État -qui lui a conféré ses parchemins!... - ---Oui, madame, c’est bien l’État qui lui a conféré ses parchemins; mais -ce n’est pas ses parchemins qui vont lui donner de quoi manger... A ce -qu’ils disent, il en faut, il en faut! pour avoir le droit -d’enseigner... Et, en attendant, qu’est-ce qu’il va venir me dire, -l’État? Il va venir me dire: «Madame Lepoiroux, vous voulez une bourse -pour votre garçon: c’est très bien. Mais je vous avertis d’une chose, -madame Lepoiroux, c’est qu’il y en a cinq cents, qu’il y en a mille, -qu’il y en a des milliers qui me demandent le même privilège! Je les -connais: depuis dix ans, depuis quinze ans ils mangent mes haricots...» - ---«Et l’élève Lepoiroux n’a pas mangé les haricots de l’État!...» - ---C’est bien cela qu’il ne pardonnera jamais à Hilaire, à ce que m’ont -dit ces messieurs... «Quant à avoir une bourse, votre fils peut se -taper!» voilà les propres paroles de monsieur Papin; et monsieur -Bousier, l’archiviste, à un mot près, a parlé comme lui. - ---Autrement dit, ma chère Nathalie, vous venez me faire observer, -aujourd’hui, à la veille de mon départ pour Paris, que j’ai compromis -l’avenir de votre fils, et que je vous dois une réparation?... - ---Faut-il bien jeter dans l’air des paroles si fumantes, madame -d’Oudart!... Je viens vous rapporter, sans cachettes, ce qui m’a été dit -par ces messieurs. Aurait-il mieux valu que je me couse la bouche avec -une alène et du fil enduit? - ---Ce sont ces messieurs, aussi, qui vous ont conseillé d’envoyer votre -fils à Paris? - ---Non! c’est vous, ma chère dame, par l’exemple de ce que vous faites -pour le vôtre. L’instruction appelle l’instruction; un coup qu’on est -parti, c’est comme le train express qui ne s’arrête pas aux petites -stations. Vous ne voudriez pas que je fasse d’Hilaire un épicier, -instruit comme il est, ni un curé, bien entendu, puisque ce n’est pas -son idée, rapport à ce que ces messieurs ne sont pas bien vus par le -temps qui court... - -Madame d’Oudart avait craint surtout que Nathalie Lepoiroux ne vînt -s’installer à Paris, près d’elle: elle ne songeait presque plus à -s’offusquer de ce qu’Hilaire--mais du moins Hilaire seul--lui fût -imposé. Au prix d’un plus grand mal, se charger de l’avenir d’Hilaire à -Paris paraissait presque acceptable. - -Avait-elle donc accepté cette charge? Assurément non. Mais madame -Lepoiroux excellait dans l’art de s’établir en des situations mal -définies d’où l’on tire parfois plus que d’un contrat en règle. Elle -savait aussi rendre grâce avant seulement d’avoir prié. - ---Merci! merci! criait-elle encore en s’éloignant sous la châtaigneraie. - -«De quoi donc?» se demandait madame Dieulafait d’Oudart. - - - - -X - - -La maman et son fils devaient partir pour Paris à midi. Le camion du -chemin de fer vint avec cinquante minutes de retard, et fit bien, car -les valises n’étaient pas bouclées, et des caisses, à clouer, bâillaient -encore. Il fallut un temps ridicule pour hisser les bagages sur la -voiture et les bâcher. Personne ne déjeuna, sauf Alex, qui n’était pas -ému. - -M. Lhommeau s’était cru plus de philosophie qu’il n’en avait: il se -lamentait à haute voix, se mouchait, s’épongeait le front, trottinait, -s’employait à hâter le départ, et eût béni toute circonstance propre à -le retarder. Une vieille bonne, nommée la mère Agathe, prophétisait -depuis la veille que «c’était la fin de tout, la fin de tout!...» La -femme de chambre, qu’on emmenait à Paris, affolée par la perspective du -voyage, par les gémissements, par le désordre de la maison, par la -paille répandue dans les corridors, n’était d’aucun secours; Jeannot se -montrait plus «imbécile» que jamais. - -Enfin le lourd camion écrasa le gravier et s’éloigna au pas, sous la -châtaigneraie dorée. Jeannot rappela le conducteur pour lui demander, -une vingtième fois, l’heure précise du train de Paris: - ---Et alors, il suffit que madame et monsieur soient à la gare à onze -heures quarante-cinq? - -L’employé du chemin de fer lui cria: - ---Si ça leur plaît d’être à la gare dès dix heures, il y a de quoi -s’asseoir!... - -Jeannot ne comprit pas la plaisanterie, et la rapporta telle quelle. - -On allait monter en voiture quand il fallut recevoir les fermiers, qu’on -attendait depuis deux jours. Ils apportaient de l’argent. Mais on n’eut -pas le temps d’examiner leurs livres. On s’exténua à leur fournir des -instructions sur les denrées qu’ils devaient adresser à Paris, sur la -méthode d’emballage, sur la manière de rédiger une feuille -d’expédition. La mère Agathe disait: - ---C’est ce Paris qui dérange tout. Faut-il donc qu’il n’y ait plus moyen -de vivre sans passer par cet endroit-là! Maître Thurageau est bien de -mon avis: il dit qu’il a appris tout ce qu’il sait à Poitiers, et il en -sait long... mais peut-être pas aussi long qu’il en faut au jour -d’aujourd’hui!... - -Madame d’Oudart embrassa son père; puis elle embrassa sa vieille bonne, -serra la main à tous, descendit du marchepied pour caresser encore une -fois les chiens, enfin monta, après Alex. Que l’on voyait bien, malgré -son émotion, qu’elle ne quittait pas son plus cher trésor! Mais quand -elle s’éloigna, quand elle vit le groupe de ceux qui restaient agitant -les mains, quand elle vit, de plus loin, sa maison, les pignons des deux -tours, le cep tordu qui encadrait les fenêtres du rez-de-chaussée, les -fleurs que son vieux père aimait, le dessin du parterre, et quand, sous -l’ombre de la châtaigneraie, tout ce qu’elle voyait là, diminua jusqu’à -ne tenir pas plus de place que la main appliquée sur la glace de la -voiture, tout à coup, elle pleura. Elle voulait voir encore; elle s’en -prenait à ses yeux troublés et les essuyait avec rage. Sur tout cela, -la grille fut refermée doucement: entre les barreaux de fer on n’aperçut -plus que la gueule ouverte des trois chiens debout, et poussant des -aboiements attristés. - - - - -XI - - -Lorsque madame Dieulafait d’Oudart arriva à Paris, elle consulta pour la -dixième fois une lettre de madame Chef-Boutonne indiquant la rue, le -numéro et le plan de l’appartement meublé retenu «pour sa chère amie». -Elle monta avec Alex, à la gare d’Orléans, dans un fiacre à galerie et, -citant le texte de madame Chef-Boutonne, dit au cocher: - ---3, rue Férou. C’est une vieille petite rue qui va de la place -Saint-Sulpice... - ---Connu! fit le cocher. - -Au numéro 3 de la rue Férou était une grille ouvrant sur la cour: la -cour était pavée, à l’ancienne mode, agrémentée d’une fontaine, et à -plusieurs fenêtres étaient accrochées des cages à serins; le concierge, -savetier, travaillait dans une échoppe, comme si cela se fût passé sous -la monarchie de Juillet; il était chauve et rose, il avait des yeux -d’enfant timide et mordait, d’une bouche féroce, un brûle-gueule. Il -paraissait innocent et ne parlait point; sa femme se montra quand madame -Dieulafait d’Oudart eut réglé avec le cocher, et elle lui raconta, avant -d’avoir gravi seulement trois marches de l’escalier, qu’elle avait le -malheur de sortir de l’hôpital, où ces messieurs chirurgiens ne lui -avaient fait rien moins que de lui couper un sein. - ---A mon âge, disait-elle, le dommage n’est pas grand; mais, plus jeune, -madame me comprendra, j’en aurais été aux regrets... Et monsieur votre -fils..., est-ce qu’il fait sa médecine?... C’est un beau garçon que vous -avez là, madame... Ah! j’oubliais de dire à madame que cette dame qui a -loué attend madame dans l’appartement... - -En effet, madame Chef-Boutonne avait poussé la complaisance jusqu’à -venir de Meudon, où elle passait l’été, attendre son amie rue Férou. On -s’embrassa, on se fit mille tendresses, on ne tarit pas d’éloges sur -l’appartement. Il était composé de quatre pièces fort ordinaires et -d’une cuisine grande comme la main. La chambre destinée à Alex avait sa -sortie particulière. Madame Chef-Boutonne dit: - ---Votre fils a sa clef, et, par là, il est chez lui. - ---Oh! dit madame d’Oudart, mais mon fils n’est pas un coureur! - -Madame Chef-Boutonne sourit finement et dit: - ---Rapportez-vous-en, ma belle, à mon expérience. - ---Je parierais, fit la concierge, que madame a aussi, elle, un beau -jeune homme! - -Et elle contemplait Alex avec admiration. - -La mère du jeune Paul pinça les lèvres et dit: - ---J’en ai un qui est travailleur. - -Madame d’Oudart prit pour elle ce que la riposte avait d’amer. - -Madame Chef-Boutonne emmena dîner les nouveaux venus à Meudon. Paul -était absent; on n’était qu’à la mi-septembre: Paul voyageait en -Allemagne. - ---En Allemagne!... et tout seul?... - ---Tout seul. Oh! c’est un homme! - -Entre les mères, le moindre mot se faisait fléchette, et frappait. - - - - -XII - - -L’installation rue Férou exténua la pauvre madame d’Oudart. Ah! que l’on -avait bien fait de s’y prendre de bonne heure! On n’avait pu tout -prévoir; quantité de choses manquaient, qu’on dut acheter précipitamment -ou extraire encore de Nouaillé mis à sac. Les meubles étaient -insuffisants, mal distribués, disproportionnés, dépaysés, inutiles; la -bonne, Noémie, hier habile en Poitou, aujourd’hui obtuse à Paris; la -concierge, intermédiaire implacable entre locataires et fournisseurs, -une bavarde inextinguible... Mais une pensée soutenait madame Dieulafait -d’Oudart en ces revers de la première heure: tout sera au mieux si Alex -est bientôt en état de travailler. - -En vue d’obtenir ce résultat, tout fut coordonné. La maman n’avait pas -fini d’ouvrir ses propres malles, que la chambre d’Alex était parachevée -en ses détails les plus futiles; madame d’Oudart suspendait des étagères -destinées à contenir les livres de droit, pendant que son fils se -martelait les pouces en fixant de part et d’autre de la cheminée des -photographies d’actrices et de femmes jolies, dont le réconfort, -affirmait-il, lui était indispensable absolument. - -Et quand cette chambre fut vraiment gentille, ils se regardèrent. Ils -souriaient; elle attendait qu’il lui sautât au cou et la remerciât, mais -il dit simplement: - ---Ce sont les «types», par exemple, qui vont être épatés! - ---Qui ça? - ---Houziaux, Fleury, et compagnie... - -La maman fut flattée et dit: - ---Invite-les à déjeuner. - ---Demain? - ---Va pour demain! Je vais secouer un peu Noémie. - -Houziaux et Fleury déjeunèrent. Madame d’Oudart les trouva moins bien -qu’elle ne l’avait espéré d’amis intimes de son fils, mais bons -garçons, en somme; enfin c’étaient des amis d’Alex. Ils fumaient comme -des Suisses: madame d’Oudart marchait en agitant devant son visage un -éventail, et Noémie en fermant les yeux. L’appartement fut empesté; un -nuage se répandit dans la cour; une vieille dame, voisine, maugréa; une -jeune femme parut, entre deux persiennes; puis des têtes de toutes les -sortes se penchèrent, d’en haut, d’en bas, attirées soit par l’odeur du -tabac, soit par les éclatants vocables que proféraient les trois jeunes -gens. - -Jusque vers quatre heures de l’après-midi, ces messieurs fumèrent, tant -dans la chambre d’Alex que dans la salle à manger que Noémie, à -plusieurs reprises, dut approvisionner de bière. De temps en temps, avec -des façons, madame d’Oudart entr’ouvrait la porte et disait: - ---Tu penses à ton travail, Alex? - -Mais, craignant de froisser ses hôtes, elle ajoutait: - ---Je vous demande pardon, messieurs... C’est à moi de rappeler votre ami -au devoir!... - -Enfin Houziaux et Fleury jugèrent le moment venu de se retirer. Et Alex -descendit avec eux prendre l’air, jusqu’au dîner, dans le jardin du -Luxembourg. - - - - -XIII - - -Alex avait une petite maîtresse, employée aux Postes et Télégraphes. -Elle sortait du ministère, le soir, à six heures, une serviette assez -bien garnie sous le bras, vêtue décemment, non sans un soupçon de -coquetterie qui, par un miracle féminin, devenait de l’élégance à mesure -que l’on s’éloignait du bâtiment de l’État. Quelle métamorphose -s’opérait en la toilette de mademoiselle Louise, dans le court trajet -qui sépare la rue du Bac de la rue de Rennes? Les messieurs les plus -attentifs qui, maintes fois, suivirent sa torsade blonde, rue de -Grenelle, eussent été bien en peine de le dire. Et cependant, arrivée à -la place Saint-Sulpice, mademoiselle Louise avait changé du tout au -tout: ce n’était pas à son désavantage! Une certaine méthode de maintien -inventée, adoptée par elle, et observée jusqu’en ses subtilités, lui -valait, sous l’œil des chefs, l’aspect d’une travailleuse harassée, et, -dans Paris, l’air d’une jeune femme très comme il faut, donnant tout au -plus des leçons de chant ou de piano dans le Faubourg. - -Elle était d’une famille honorable habitant le quartier des Gobelins, et -elle regagnait le domicile paternel à sept heures et demie très -précises, sauf les soirs où elle allait au théâtre, ou bien était censée -y aller. - -Du temps qu’Alex logeait à l’_Hôtel Condé et de Bretagne_, elle prenait -la rue Monsieur-le-Prince au carrefour de l’Odéon, puis la rue -Casimir-Delavigne, et faisait halte devant la bibliothèque en plein vent -d’un bouquiniste, où elle scrutait le dos des volumes, les lèvres en -sifflet comme un vieux bibliophile, feuilletant même un ouvrage parfois, -sans regarder à droite ni à gauche, insensible à la galanterie, niant -l’existence du monde extérieur, jusqu’à ce qu’un jeune homme passât qui -s’écriait à deux pas: «Oh! bonjour, mademoiselle, comment vous -portez-vous?» C’était Alex. Alors elle riait d’une large bouche qui -offrait au ciel et à la terre l’éclat de dents admirables; et Alex riait -aussi, et le bouquiniste, et même des jeunes gens demeurés alentour et -qu’elle avait éconduits. - -On entrait au café Voltaire où un garçon nommé Pierre, qui avait pour -eux des attentions paternelles, se piquait de servir spontanément le -«turin» de monsieur et la grenadine de madame, tandis que, dans la salle -voisine, le vieux M. Laffitte, professeur au Collège de France, assénait -à tout venant la philosophie d’Auguste Comte. - -Buvant turin et grenadine, ce jeune couple n’était ni de ceux qui -menacent de pâmer d’amour, ni de ces malappris du Quartier latin dont la -main ose traduire ce que la langue est inhabile à tourner proprement; -ils disaient de folles choses avec la plus belle gaieté ou s’amusaient à -ouvrir la grave serviette qui en imposait tant dans la rue, et qui -contenait la demi-bouteille vide, le chiffon de pain et le petit pot de -confitures, restes du déjeuner de l’employée de l’État! Et il arrivait -que d’austères auditeurs de M. Laffitte, s’étant retournés pour voir qui -riait, demeurassent, un instant, les yeux pris au piège de la grande -bouche ouverte de Louise. - -Ou bien on allait au Jardin du Luxembourg, jusqu’à sept heures et quart -tapant; et Louise quittait son ami et courait aux Gobelins, allongeant -le pas, voûtant le dos, vraie petite magicienne lorsqu’il s’agissait -d’effacer, dans le quartier de ses parents, comme dans celui de ses -chefs, grâces de la gorge et splendeur de la torsade blonde. - -Les jours où Louise déclarait à sa famille qu’elle avait reçu de -mademoiselle Une Telle des billets de faveur pour l’Odéon,--et Dieu sait -si mademoiselle Une Telle était prodigue de billets de faveur!...--on -passait de bien bonnes soirées à l’_Hôtel Condé et de Bretagne_, jusqu’à -minuit et demi,--à moins que, par hasard, on n’allât pour de bon au -théâtre; mais ceci était rare. - - - - -XIV - - -Dès les premiers temps du séjour de madame Dieulafait d’Oudart à Paris, -madame Chef-Boutonne la prit à part et lui dit: - ---Ma chère amie, écoutez-moi bien. Vous voulez que votre fils arrive, -n’est-il pas vrai?... Bon!... Eh bien! il faut me croire: faites de lui -un homme du monde. - ---Mais... - ---Oh! oh! ce n’est pas si simple!... Vous me direz: «Mais il est bien -élevé!--J’en conviens.--Mais il a dans l’esprit une légèreté qui -plaît!--C’est exact.--Mais partout où je le mène, il est fort bien -vu!--Je ne vous dis pas le contraire... D’abord, sait-il danser?» - ---Peuh! - ---Paul, ma chère, danse depuis l’âge de six ans. A quinze, il a conduit -le cotillon chez monsieur le doyen de la Faculté de droit, circonstance -qui ne l’a pas desservi dans la suite, veuillez m’en croire... Il n’a -pas son rival au boston... - ---Devrais-je donc faire donner des leçons à Alex? - ---Écoutez, il y a, à deux pas de chez vous, rue de l’Ancienne-Comédie, -une salle où, pour des prix dérisoires, Alex aura un professeur -excellent et sa femme. C’est là que Paul a appris: je ne puis mieux vous -dire. - ---Je suis effrayée de cette obligation nouvelle: le pauvre garçon a tant -de peine à trouver le temps de travailler! - ---Voulez-vous, oui ou non, que je l’invite cet hiver à nos réunions? Eh -bien!... Mais ma bonne amie, que diriez-vous de Paul qui fait des armes -une heure par jour!... - ---Commençons par la danse, conclut madame Dieulafait d’Oudart. - -Rue de l’Ancienne-Comédie, Alex s’engagea dans un noir boyau plus étroit -que l’entrée de l’_Hôtel Condé et de Bretagne_, qui tout au bout -s’élargissait en une antichambre ornée de lithographies romantiques et -d’une page de calligraphie consacrée aux louanges de Terpsichore. Un -écriteau voisin, et plus vulgaire, portait: _Le professeur et madame -Denis donnent également des leçons de maintien et d’écriture_. - -De ce lieu éclairé à peine, on entendait un talon frapper rythmiquement -le parquet, et des glissements, et une voix monotone qui prononçait, en -les scandant, les six premiers nombres: «Un, deux, trois,--quat’, cinq, -six», cependant que quelque chose de léger semblait tourbillonner en -ventilant la salle de danse. Alex pénétra dans cette salle. Un monsieur, -d’allure militaire, en redingote boutonnée, et qui tenait à bras le -corps un malheureux tout ruisselant de sueur, se détacha de celui-ci et -salua; c’était «le professeur». Déjà madame d’Oudart avait traité avec -lui; il dit à Alex: - ---Ah! c’est vous le jeune homme! Parfait. Votre tour viendra, n’ayez -crainte. - -Alex s’assit sur une banquette de moleskine exténuée, crachant le crin, -et dont les pareilles se soutenaient bout à bout à grand’peine, le long -des murs nus d’une pièce au plafond bas; deux tristes lampes munies d’un -réflecteur métallique vous aveuglaient sans fournir de lumière. Et il -se plut à regarder la robe de madame Denis qui, toute raidie par la -force centrifuge, autour d’un vivant pivot, lui rappelait certains vases -d’argile qu’il avait vus, dans son pays, tourner avec une rapidité -vertigineuse et se transformer miraculeusement entre les doigts du -potier. Lorsque madame Denis échappa à l’étreinte du valseur, Alex -s’aperçut qu’elle était laide et vieille, et il admira que Terpsichore, -louangée à bon droit dans l’antichambre, pût en effet transfigurer, un -moment du moins, des formes ingrates. - -Le professeur s’empara de lui, le jugea tout de suite assoupli de -membres et d’intelligence, et l’invita d’emblée à venir, hors les leçons -particulières, à de petites soirées «mixtes» qu’il donnait, deux fois la -semaine, et où l’élève, sans augmentation de prix, avait l’avantage de -se familiariser avec les «véritables soirées mondaines». - -Alex n’y manqua point. Il trouva dans la même salle, mais transpercée de -feux par la multiplication des réflecteurs, un public peu nombreux -encore,--car la saison s’ouvrait,--au milieu duquel il alla tout droit à -une grande fille brune, assez jolie, ample de hanches et de poitrine, -qui, après la première mazurka, lui fit l’honneur de le présenter à sa -mère. Celle-ci était une dame âgée, au parler commun, qui jugea le jeune -homme d’une «distinction» achevée et le lui dit... Elle lui dit encore: - ---Monsieur, voulez-vous que je vous répète ce que m’a confié mon petit -doigt? C’est que ma fille serait aux anges si vous lui accordiez la -faveur de l’engager pour le quadrille des lanciers. - ---Mais c’est que je ne connais pas les figures!... - ---Oh! qu’à cela ne tienne: elle vous les apprendra. - ---Mais, maman!... s’écria mademoiselle Raymonde, toute confuse. Oh! -excusez maman, monsieur, elle est d’un sans-gêne!... - -Alex protesta et dansa tant bien que mal les lanciers, côte à côte avec -mademoiselle Raymonde. D’un doigt, dans l’espace, elle lui dessinait les -figures: il comprenait à ravir. Il se trompait parfois, mais avec grâce; -le jeu était très amusant... Il n’était pas amusant pour tout le monde, -à ce qu’il paraissait, car plusieurs personnes grommelaient à la -cantonade; entre autres, un jeune homme rougeaud, une jeune fille, et, -sur quatre mètres de banquettes, des mères rangées comme cailles à la -broche. - ---Ne faites pas attention, dit mademoiselle Raymonde à Alex, il y en a -plus d’une jalouse ici parce que vous m’avez choisie. - -Et Alex sut que le jeune homme rougeaud courtisait mademoiselle -Raymonde, qu’il l’avait quasi demandée en mariage, et qu’elle l’avait en -horreur. - ---C’est drôle, fit Alex. - ---Vous trouvez! fit Raymonde avec mélancolie. - -Puis elle dit: - ---Oh! vous verrez, monsieur, c’est mêlé, ici. - -Durant le quadrille, plusieurs dames s’étaient jointes à la mère de -mademoiselle Raymonde et formaient avec elle un groupe de taille à se -mesurer avec le camp adverse. Et tout ce qui entourait la mère de -Raymonde contemplait, les yeux attendris, le couple que faisait cette -belle jeune fille avec le nouveau venu, et l’on s’organisait un -triomphe, du fait de posséder ce jeune homme, le plus «distingué» sans -conteste de tous les élèves présents et passés du professeur et de -madame Denis. - -Alex revint régulièrement, deux fois la semaine, rue de -l’Ancienne-Comédie. Comme il consacrait deux soirées à ses amis, deux à -Louise,--à l’_Hôtel Condé et de Bretagne_,--et une au moins aux -Chef-Boutonne, il lui restait tout juste un soir désormais pour ouvrir, -sous la lampe maternelle, quelques livres de droit. - -Ce soir-là lui manqua bientôt, parce qu’il fut invité à une petite -sauterie hebdomadaire chez la mère de mademoiselle Raymonde, madame -veuve Proupa. - - - - -XV - - -Madame Proupa était la veuve d’un appariteur à la Faculté des lettres. -La fonction exercée par feu son mari, qui consiste essentiellement à -veiller à la propreté relative de l’amphithéâtre et à préparer la carafe -d’eau du conférencier, ne laissait pas, quoique modeste, d’enorgueillir -encore madame Proupa, d’ailleurs sensée en sa fierté: car, dans le -siècle de la science, tout ce qui touche au haut enseignement, fût-ce du -balai, ennoblit en quelque mesure. Le revers est que tout ce qui touche -à l’enseignement, haut ou bas, n’enrichit point. Madame Proupa -confectionnait jour et nuit de petits ouvrages de main dont «ces dames -des professeurs» lui assuraient le débit, et mademoiselle Raymonde -avait un emploi dans une maison d’éditions classiques. - -Ces pauvres femmes habitaient deux pièces au quatrième étage d’une -vieille maison de la rue Clovis, d’où l’on entendait les roulements de -tambour du lycée Henri IV et de l’École polytechnique. - -Elles n’avaient, à elles deux, qu’une chambre, la salle à manger était -le salon, et, pour danser, on démontait la table et laissait tout -honneur au piano.--Le moyen de ne pas donner à danser quand on a une -jeune fille à marier?... - -Alex rencontra là le groupe de la salle Denis favorable aux Proupa. Il -était composé de jeunes filles insignifiantes, et de mères veuves, de -qui l’aspect, la tenue, le langage, rappelaient à s’y méprendre la mère -de mademoiselle Raymonde. Deux messieurs seulement avec Alex étaient -invités: un parent nommé M. Milius, d’une cinquantaine d’années, le -boute-en-train de la compagnie, et un élève de la salle de danse, -employé à la direction du contentieux, au ministère des affaires -étrangères, s’il vous plaît, et nommé M. de Bérébère, mais chauve comme -César et le visage rasé, sans âge apparent, de fort bonnes façons, -appréciateur évident, doux et patient, de la beauté de Raymonde. Deux -couples péniblement pouvaient se mouvoir à la fois. - -Ce n’était pas pour rire que l’on accomplissait ce rite sacré de la -danse, prélude de l’union des sexes. Et le mal que l’on se donnait, -l’exiguïté de l’endroit, peu propice aux plaisirs, le sérieux de -l’assistance, la présence de ce triste amoureux, M. de Bérébère, la -présence même de ce Milius, élément comique indispensable à tout drame, -et jusqu’à la beauté réelle du couple d’Alex et de Raymonde -enlacés,--banale ou ridicule, inconsciente assurément, cette réunion -projetait sur la muraille une ombre plus tragique que burlesque. - -Cependant Alex, emporté par une ardeur bien naturelle, entraînant sa -danseuse dans la chambre à coucher, un moment déserte, lui écrasait la -bouche d’un baiser fou. Raymonde dit: - ---Oh! c’est mal! - -Mais il recommença, et la jeune fille, suffoquée, allait bel et bien -s’évanouir. - -On s’empressa autour d’elle: en un clin d’œil trois femmes furent là. La -scène eût été préparée qu’on n’eût point vu de mouvement plus prompt. -Raymonde, trop avertie de la science interprétative de ces dames, à -demie pâmée qu’elle était, maudissait sa faiblesse. Déjà l’on -chuchotait, et quelques femmes s’indignaient comme si, en vérité, elles -n’étaient venues là pour assurer elles-mêmes et solenniser par leur -présence le résultat obtenu. - -Madame Proupa ne commenta point du tout l’incident, d’ailleurs -équivoque, et, quand elle eut frotté les tempes de sa fille à l’eau de -Cologne, elle dit: - ---Allons! allons! il y a eu plus de peur que de mal... Et que la fête -batte son plein! - -Elle confia à Alex: - ---Elle a une santé de fer, mais les nerfs, mon cher monsieur, c’est de -son âge... Avec ça, une sensibilité!... - -Et elle ne modifia rien aux chatteries dont elle comblait Alex tant chez -elle que chez le professeur et madame Denis. Mais Alex s’aperçut qu’on -lui parlait à l’excès de feu M. Proupa, de sa grande honorabilité, des -«illustrations» qui avaient suivi son convoi, et de toute la famille -Proupa, et des qualités morales et ménagères de Raymonde, enfin de -l’avantage qu’il y avait, ici-bas, pour un jeune homme, à faire un -mariage désintéressé. Tant y eut qu’Alex se crut obligé, en honnête -garçon, de confesser à Raymonde, tout en valsant, et la poitrine -appliquée contre sa gorge magnifique, qu’il éprouvait pour elle un -irrésistible attrait, mais qu’il ne saurait prétendre d’ici de longues -années à devenir l’époux d’aucune femme. - ---Je ne l’ai jamais pensé, dit Raymonde: allez! ce n’est pas moi qui me -monte le coup... Mais je vous remercie de votre franchise. - -Alex ne savait qu’ajouter, car il était ému du sort de cette belle fille -pauvre qui lui parlait, elle aussi, avec une grande franchise. Ce fut -elle qui dit: - ---Cela ne fait rien, monsieur Alex, pourvu que je continue à vous voir. - ---J’y tiens autant que vous, dit Alex. - ---Non, dit Raymonde, pas tant que moi! - - - - -XVI - - -Aux environs de la Toussaint, l’installation étant faite depuis bientôt -six semaines, rue Férou, madame Dieulafait d’Oudart dit à son fils: - ---Mais enfin, mon pauvre enfant, tu n’es donc pas bien ici, puisque tu -ne peux rester à travailler une demi-heure dans ta chambre?... J’ai -remarqué que ton bureau n’est pas placé convenablement pour écrire; ta -main fait ombre sur la plume... ne t’en es-tu pas aperçu?... Est-ce que -le bruit te gêne? On entend bien souvent les cloches de Saint-Sulpice... -Moi-même, les premiers jours, j’en ai été incommodée... Tu sais que, -s’il le fallait, j’aimerais encore mieux changer d’appartement que de te -voir oisif. - ---N’aie pas peur, maman! nous avons encore trois semaines avant -l’examen... Et puis Thémistocle va arriver. - ---Qui ça, Seigneur Dieu! Thémistocle? - ---Tu verras. - -Madame d’Oudart vit en effet arriver, un matin, Thémistocle. C’était un -Grec aux cheveux aile de corbeau, au teint de cire; une sombre moustache -lui coupait si crûment le visage que l’impression en était douloureuse. -Alex s’était lié avec lui, l’année précédente, au hasard, comme avec -tous ses amis: rencontres de cafés, de restaurant, voisinage de banc au -cours ou au jardin du Luxembourg. Mais Thémistocle, déjà licencié, -bientôt docteur, était fort en droit. Il l’eût été plus encore en -chicane: il aimait les détours captieux d’un raisonnement; les plus -menues subtilités étaient son affaire; des examens, notamment, il -connaissait tous les trucs. - -Il parlait un français correct, d’une voix doucereuse et tout à coup -aiguë, et en faisant de la main de vifs petits gestes nouveaux et -surprenants pour des Français. Il étonna beaucoup madame d’Oudart; il -l’amusa, un moment, puis lui donna envie de dormir par sa manie -procédurière. Mais lorsqu’il parlait de Smyrne, l’endroit où il était -né, tous avaient le goût de figues à la bouche, et il plaisait à cause -de cela, comme une femme qui répand une odeur agréable. En outre, madame -d’Oudart comprit qu’il était utile à Alex, et il l’éclaira d’un mot sur -une particularité de l’esprit de son fils, qu’elle ignorait: - ---Il comprend tout ce qu’on lui dit, rapidement, et le retient bien; -mais il n’aime pas les livres. - ---Venez déjeuner avec nous quand il vous plaira, monsieur Thémistocle. - -Le Grec sourit et dit que Thémistocle était son petit nom et qu’il -s’appelait Constantinargyropoulo. - ---Ah bien! moi, je ne suis pas comme mon fils, vous savez, monsieur -Thémistocle, je ne retiens guère ce qu’on me dit... Et je vous -appellerai, si vous voulez bien, par votre petit nom. - -Ensuite arriva d’une petite ville du centre un nommé Givre. Il tenait -plusieurs journaux à la main, regardait au travers d’un binocle en -portant la tête en arrière, d’un air inquiet, et ses épaules déjà se -voûtaient, comme sous le poids d’un fardeau invisible. Il suivait de -près la politique, intérieure et extérieure, sans être initié aucunement -à ses dessous, et sans être apte à en saisir le sens général; élevé -dans un milieu de bourgeoisie pessimiste, il interprétait toutes choses -défavorablement, et aux quatre points de l’horizon, levant son nez -crédule et écarquillant ses yeux de myope, il découvrait des sujets -d’alarme. - -Pas plus que le Grec Thémistocle, pas plus qu’Houziaux et que Fleury, ce -Givre n’avait avec Alex la moindre affinité de caractère et de goûts; -mais ces jeunes gens étaient ses amis. Ils ne lui avaient été imposés -par personne: c’est pourquoi il croyait les avoir choisis lui-même et -librement; et, de gaieté de cœur, il acceptait cette fraternité. - -Madame Dieulafait d’Oudart commençait d’avoir des déjeuners bien agités -et la pauvre Noémie y suffisait à peine; les réceptions du soir, -bi-hebdomadaires, se prolongeaient tard dans la nuit, consommaient de la -bière par tonneaux, et Alex, à une heure du matin, sortait pour -reconduire ses amis, ce qui, le lendemain, nécessitait une grasse -matinée réparatrice. L’après-midi filait subrepticement, comme un -voleur. - -Enfin, la veille même de l’ouverture des cours, arriva Hilaire -Lepoiroux. - -Hilaire annonça qu’il était descendu à l’_Hôtel Condé et de Bretagne_. - ---C’est idiot! s’écria Alex. - ---Pourquoi? demanda madame d’Oudart, ce garçon n’en connaissait pas -d’autre! - -Alex ne sut pas dire pourquoi il trouvait idiot qu’Hilaire descendît à -l’_Hôtel Condé et de Bretagne_. - -Le malheureux Hilaire était vêtu d’une manière dérisoire: il portait une -sorte de lévite, et la casquette du collège des Pères. - ---Mon pauvre garçon, dit madame d’Oudart, tu ne vas pas pouvoir rester -dans cet état-là. Viens voir si tu peux mettre une jaquette d’Alex. - -Les jaquettes d’Alex étaient trop longues. Les manches couvraient la -main entière: Noémie reçut ordre de les raccourcir. Mais la taille -tombait quatre doigts trop bas, et le buste d’Hilaire semblait posé sur -de toutes petites jambes de «clown». - -Houziaux et Fleury entrèrent, sur ces entrefaites. Alex présenta: - ---Lepoiroux. - -Les deux jeunes gens pouffèrent. Madame d’Oudart se hâta de dire: - ---Allons! allons! messieurs, vous allez me faire le plaisir -d’accompagner un peu ce garçon-là en ville et de lui choisir un chapeau -convenable. - -Ils sortirent avec Hilaire Lepoiroux; mais ils le laissèrent aller -devant eux, tout seul, et ils jouèrent de lui cruellement, comme des -enfants, jusqu’à ce qu’ils lui eussent calé sur le chef un melon à bords -exigus, du plus pur style anglais, sous lequel Lepoiroux était plus -grotesque encore. - -Alex, non moins dur que ses camarades envers le disgracieux Hilaire, -fut, aussitôt séparé d’eux, gentil, serviable et doux avec lui. - - - - -XVII - - -Vers la mi-novembre, une huitaine avant l’examen d’Alex, madame -Chef-Boutonne dit à madame Dieulafait d’Oudart: - ---Voyons, ma chère amie, voulez-vous être raisonnable? - ---De quoi s’agit-il? - ---De votre fils, cela va sans dire. Vous savez l’intérêt que je porte à -ce cher enfant. Voulez-vous, oui ou non, qu’il soit reçu?... Bon!... -Venez avec moi faire un brin de cour à monsieur le doyen... un vieil ami -à nous... - -Ce n’était pas sans raison qu’elle prenait des précautions oratoires -pour aborder la question d’une visite au doyen. Solliciter une faveur -humiliait madame Dieulafait d’Oudart; reconnaître qu’elle avait besoin -de solliciter la blessait. Par une contradiction singulière, elle -confessait que la protection des Chef-Boutonne, puissants par leurs -relations, serait indispensable à son fils:--c’était une manière de -providence, préétablie, dont le secours vous est dû, pour ainsi dire, en -vertu d’un contrat dont on ne cherche pas l’origine;--mais mettre en -branle sa providence, l’assister par un acte efficace, à son avis, -c’était déchoir. - ---Écoutez, ma chère, non! dit-elle, je n’aimerais pas, je l’avoue, -mendier l’indulgence d’un jury d’examen pour mon fils, qui, tout compte -fait, n’en a peut-être pas absolument besoin... Ce pauvre Alex a été -ajourné en juillet!... Eh! mon Dieu! c’est un accident qui put arriver à -tous les candidats. N’oublions pas qu’il était à l’hôtel, seul, dans les -conditions les plus fâcheuses pour le travail. Dorénavant... - -Madame Chef-Boutonne l’interrompit: - ---C’est parfait, ma chère amie, c’est parfait! Je n’insisterai pas, -comme bien vous pensez, pour vous entraîner à commettre la petite -infamie que j’ai eu l’imprudence de vous proposer... - ---Ma bonne! ma bonne! qui vous parle d’infamie? Voyons! je vous dis -simplement: «J’aime autant ne point recourir à ce procédé, parce qu’il -n’est pas prouvé qu’il soit indispensable...» Après un second échec, -nous verrons... - ---Eh bien! nous verrons après un second échec!... Prenez acte, -toutefois, de ceci, ma chère, que je vous ai offert le -«procédé»,--puisque procédé il y a,--qui était en mon pouvoir. - -L’influente amie était piquée! Par bonheur, madame d’Oudart comprit -qu’une telle femme, interrompue en son bel élan tutélaire, ferait une -chute mortelle si, bon gré mal gré, l’on ne secondait sur l’heure -l’envie qu’elle avait de faire valoir ses moyens. Hilaire Lepoiroux, -pour une fois, fut utile aux Dieulafait d’Oudart: qu’il est donc aisé de -solliciter pour qui ne porte pas votre nom!... - ---Vous concevrez, dit-elle, que je ne veuille user de votre crédit -qu’avec une certaine discrétion, car j’aurai trop d’occasions d’y -recourir... - -Ces paroles convenaient à madame Chef-Boutonne. - ---Il est naturel, dit madame d’Oudart, de s’occuper de ceux qui ont des -besoins plus pressants que les nôtres... J’avais à vous parler, ma -chère amie, de mon jeune protégé, Hilaire Lepoiroux... - -Elle exposa le cas d’Hilaire. Obtenir une bourse pour l’infortuné et -intelligent étudiant serait une bonne action. - ---Mais, dit madame Chef-Boutonne, les bourses s’obtiennent au concours! - ---Sans doute!... Mais vous ne me ferez pas croire que si vous juriez d’y -mettre la main... - ---Oh mais! oh mais!... ce n’est pas si aisé! - ---A la Faculté des lettres, qui donc de ces messieurs n’est pas de vos -amis? - ---A la Faculté des lettres, ces messieurs sont justes, comme ailleurs. - ---Insensibles à l’éloquence? - ---Savez-vous bien, ma belle, que vous me demandez beaucoup! - ---On n’importune que les riches! - ---Eh bien! eh bien!... fit madame Chef-Boutonne en souriant, il faudra -me donner les nom et prénoms de ce jeune homme... très exactement!... - ---Ah! ma bonne amie, quelle gratitude vous aura la pauvre veuve -Lepoiroux!... - -Elles se quittèrent en fort bons termes. - - - - -XVIII - - -Dans le moment qu’Alex allait subir son examen, et alors que sa mère -plantait chaque matin un cierge allumé sur le plateau à dents pointues -d’une petite chapelle de l’église Saint-Sulpice, dédiée à saint Alphonse -de Liguori, Alex, lui, était perplexe et tracassé. Et ce n’était point -la préparation à l’examen qui l’agitait de la sorte, mais bien une -question à résoudre: s’abandonnerait-il ou non à l’«irrésistible -attrait» qu’il éprouvait pour Raymonde? - -Certes il avait décidé que non. En effet, d’abord il aimait beaucoup -Louise qui était une petite amie charmante, ensuite Raymonde était une -jeune fille digne de faire un mariage convenable, et destinée sans -aucun doute à le faire, puisque déjà il n’eût tenu qu’à elle de devenir -madame de Bérébère, ou bien la femme du jeune homme rougeaud qui -apprenait à danser chez le professeur et madame Denis. - -Mais, d’autre part, Raymonde, qui avait bien la tête de plus que Louise, -était aussi brune que Louise était blonde; elle devait avoir une gorge -et des jambes de déesse; elle était dépourvue de l’esprit espiègle de -Louise, et l’on se fût ennuyé peut-être une journée entière avec elle, -mais elle paraissait affamée de tendresse; mais son humeur, plus sombre, -avait un charme aussi; mais il y avait quelque péril à devenir son -amant... Il en faut moins pour qu’un jeune homme prenne un parti -déraisonnable!... - -Alex allait au cours de danse avec une régularité dont le louait sa mère -et qu’applaudissait madame Chef-Boutonne. - ---Il n’est guère mondain, pourtant! disait madame d’Oudart. - ---Il le devient, vous le voyez! disait son amie. - ---Oh! que cela m’étonne! - -En peu de temps, Alex était passé «le meilleur élève» chez monsieur et -madame Denis, et, bien que, en adoptant le groupe de madame Proupa, il -se fût aliéné le groupe ennemi, il fréquentait l’un et l’autre, -obliquement regardé des mères, mais agréable aux filles, à deux ou trois -jeunes femmes d’état incertain, qui venaient là, aux messieurs mêmes, à -cause de son caractère sympathique, et enfin à madame Denis, pour -l’ornement que sa personne apportait au cours de danse. - -Madame Proupa, tout avertie qu’elle fût qu’Alex ne serait point son -gendre, ne le boudait pas et, devant le monde, tirait vanité de l’amitié -du jeune homme, bien que l’on clabaudât fort. - -Les langues étaient menées par une dame Coincœur, mère d’une fillette de -quatorze ans, et qui se couvrait les yeux lorsqu’Alex valsait trop près -de la belle gorge de Raymonde. Elle prétendait que la danse était -parfois d’une immoralité répugnante et que, si sa fille n’eût été encore -une enfant, elle ne l’eût point amenée deux fois là; mais, par bonheur, -Myrtille, à son âge, n’avait pas l’idée du mal, «le cher petit ange»!... -Lancée par l’exemple de sa mère dans la veine des mauvais propos, le -cher petit ange ne tarda pas à renchérir, de sa voix aigrelette, sur les -calomnies que madame Coincœur répandait, et cette pomme verte s’en -allait, buttant de droite et de gauche, et suintant des acidités à vous -allonger les dents. On riait; on répétait, et quelque chose en -demeurait, qui rongeait les esprits. - -Ainsi Raymonde, dont l’emploi à la maison d’éditions classiques faisait -vivre sa mère, s’étant vantée récemment d’une augmentation -d’appointements,--de cinq francs par mois,--on affirma qu’elle s’était -donnée au secrétaire général, un vieux laid rendu hideux par une grosse -loupe à la tempe, et qu’un élève du cours de danse avait surnommé -«Riquet-à-la-Loupe». Le nom de «Riquet-à-la-Loupe» courait comme «le -furet du bois, mesdames!» le long des banquettes de la salle Denis. -Raymonde sut que l’on appelait ainsi le secrétaire général, et fut des -premières à en rire. On la trouva «très forte»; on dit qu’«elle ne -perdait pas la carte». Puis elle fit observer naïvement que, si l’on -venait à apprendre que monsieur le secrétaire général était tourné en -dérision autour d’elle, cela pourrait lui être, à elle, très -préjudiciable. On jugea qu’elle avait du toupet; quelqu’un dit que -c’était tout bonnement du cynisme. Et Myrtille allait de l’un à l’autre -demandant: «Et vous, est-ce que vous embrasseriez une loupe?...» -L’innocence d’une telle question désopilait la rate de madame Coincœur. - -A Alex seul Myrtille ne parlait jamais. Quant à lui, il la négligeait, -comme trop jeune, et ne dansait point avec elle. Madame Denis lui confia -qu’elle aimait que ces messieurs ne fissent point de jalouses: Alex -invita mademoiselle Coincœur. Mais la fillette, surprise, tout à coup -pâlit, balbutia, ne répondit rien; et ses yeux chaviraient, quand, par -un effort d’une volonté de petit diable, elle se fit au bras un pinçon; -la douleur la ranima, et elle dit: - ---Le pas de quatre? Oui, monsieur. - -Alex s’assit à côté de madame Coincœur, qui le pria d’excuser la -timidité de sa fillette: - ---Elle n’a pas l’habitude du monde, disait-elle, et, à son âge, elle a -l’innocence du jour de sa première communion... Je suis d’avis, -monsieur, d’élever les jeunes filles très sévèrement... Pour le piano et -le chant, par exemple, elle en remontrerait à toutes les demoiselles qui -sont ici... Ceci soit dit sans intention d’offenser personne!... -Mademoiselle Proupa, cela va sans dire doit être d’une belle force en -tout... - ---Mademoiselle Proupa n’est pas musicienne. - ---Ah!... Eh bien! voyez, je n’en savais rien... Quand on voit une jeune -fille jolie et développée, on se figure toujours qu’elle a toutes les -qualités. Mon Dieu! la musique et les arts ne sont pas nécessaires pour -faire son chemin dans la vie; mais tant qu’à séduire l’homme, comme m’a -dit cent fois mon pauvre mari,--puisque c’est le rôle de la femme, -n’est-ce pas vrai, monsieur?--mieux vaut encore les moyens de la bonne -société... - -Alex n’entendait aucunement malice; il dit: - ---Par la musique on se rend agréable à tout le monde. - -Et il offrit le bras à la jeune Myrtille pour danser le «pas de quatre». -Myrtille semblait butée à ne point lui parler; il tint à honneur de lui -tirer quelques mots, tout en levant la jambe avec elle, en cadence, par -un des gestes les plus niais que l’humanité désœuvrée puisse inventer. -Il lui dit, plaisantant à demi, qu’il avait lieu de n’être pas flatté, -car il avait bien remarqué qu’avec d’autres elle n’avait point la langue -dans sa poche. - ---Ah! dit Myrtille, on n’aurait pas cru que vous ayez jamais fait -attention à moi! - -Il protesta, il dit qu’elle avait, tel jour, une robe rouge, et qu’un -soir elle était venue sans natte, ce qui lui allait beaucoup mieux... -C’était une petite rouée, mais un compliment sur sa personne physique -lui faisait perdre tous ses moyens. On la regardait danser avec Alex: -elle se troubla et, tout à coup, se monta la tête. Elle dit: - ---N’est-ce pas? le catogan me va cent fois mieux? - ---Cent fois mieux, dit Alex. - ---Adieu la tresse! fit-elle. - ---Vous l’abandonnez? demanda Alex, indifférent. - ---Plutôt que de reparaître avec mon cordon de sonnette, j’aimerais mieux -me faire couper les cheveux ras! - -Alex, sans penser à rien, levant la jambe en cadence: - ---Ce serait bien dommage, mademoiselle! - -Mais sur la fillette tous les mots portaient: - ---J’aurais cru, dit-elle, que vous n’aimiez que les cheveux noirs. - ---Pourquoi? dit Alex. - ---Oh!... pourquoi... ne me le demandez pas. - -Alex commença à comprendre; du moins, il découvrit que la gamine était -coquette. Mais, comme elle ne l’intéressait guère, et pour s’épargner le -soin de mesurer ses paroles, il se taisait. - -Ce fut Myrtille qui reprit: - ---Ah bien! si on m’avait dit que je lui ferais ce soir mes adieux!... - ---A qui? - ---A ma natte, donc! - ---Ah!... dit-il, en riant; vous y joindrez les miens. - -Mais la petite était sérieuse; elle répliqua: - ---Ne riez pas! ça va être la guerre, à la maison. Plus de natte dans le -dos, c’est maman vieillie de dix ans!... C’est elle qui tient à ce que -j’aie l’air d’une gosse. - ---Oh! dit Alex; mais, mademoiselle, il ne faut pas faire du chagrin à -votre maman! - -Elle le regarda, avec la gravité prématurée d’une amante, en levant les -yeux très haut: ils faisaient un pas de polka et sa tête d’enfant -touchait la poitrine du jeune homme. Elle dit: - ---Vous vous en fichez, que je sois en catogan ou en natte. - ---Comment! Comment!... - -Alex bégayait, la polka s’achevait; Myrtille, par dépit, calcul secret -ou simple habitude de médisance, glissa à son cavalier ces mots, -d’allure sibylline: - ---Méfiez-vous des cheveux noirs: ils ne sont pas propres!... - -Alex fut laissé sur ce louche avertissement, qui avait la concision et -le tour des formules de tireuses de cartes. Il haïssait, d’instinct, le -mystère et les ragots, mais fut frappé par la phrase augurale de -mademoiselle Coincœur. - -Comme tous les jeunes gens, il tenait ses amis fidèlement au courant de -ses aventures amoureuses. Fleury, Houziaux, Givre et le Grec Thémistocle -connaissaient par ouï-dire Raymonde, le groupe Proupa, Riquet-à-la-Loupe -et les perplexités d’Alex. Il leur rapporta l’avertissement de Myrtille, -qui lui semblait de nature à lever ses scrupules touchant la conquête -définitive de la belle aux «cheveux noirs». Tous, à l’exception de -Fleury, qui était un sentimental, méprisaient les femmes, sauf leur -mère, leurs sœurs et l’être angélique, indéterminé, la jeune fille «bien -élevée», qui serait un jour leur fiancée, leur femme, la mère de leurs -enfants. Éperdument crédules à la plus médiocre démonstration amoureuse -faite à leur profit particulier, ils taxaient, _a priori_, de pure -hypocrisie, ou de calculs machiavéliques, toute entreprise galante, en -général, d’où qu’elle vînt, fût-ce d’une Raymonde, qui avait des -apparences d’honnêteté, et à quelque personnage qu’elle s’adressât, -fût-ce à Alex qui, notoirement, possédait la faveur des femmes. - -Un conseil fut tenu, un mercredi soir, chez Alex, qui décida à -l’unanimité--Fleury lui-même ayant opiné dans ce sens, mais pour des -raisons différentes--que la seule attitude digne était la charge à fond -de train. - -Thémistocle, toutefois, qui avait la prudence d’Ulysse, crut devoir -avertir don Juan des «conséquences judiciaires» de son acte, et, par là, -cette assemblée nocturne d’étudiants, traitant l’amour à la française, -se termina par la discussion d’un point de droit, qui, du moins, fut -profitable à Alex. - - - - -XIX - - -La prochaine réunion chez le professeur et madame Denis tombant la -veille de l’examen, madame d’Oudart supplia son fils d’y manquer et de -consacrer cette soirée à récapituler ses matières. Il y consentit, à la -condition qu’on invitât le Grec, qui l’interrogerait, l’égaierait, -l’empêcherait de s’endormir sur ses bouquins. Le Grec vint, interrogea, -égaya et se retira fort tard, en disant avec son doux zézaiement et la -connaissance qu’il avait des familiarités du français: - ---Le diable m’emporte, madame! il est fiçu de passer! - -Madame d’Oudart, qui acceptait toutes les libertés de langage, sourit, -sans grande foi, mais eut, à cause de cette parole, la nuit meilleure. - -Elle était sortie, le lendemain matin, pour entendre la messe à -l’intention d’attirer les faveurs célestes sur l’épreuve que devait -subir son fils, lorsque celui-ci, rue Férou, en subit une assez -inattendue. - -Avant huit heures, la bonne entra précipitamment dans la chambre d’Alex -et dit: - ---Monsieur, sautez vite: c’est une dame qui veut vous parler, à vous, -pas à Madame! - ---Une dame? fit Alex, somnolent encore. - ---Une belle dame, dit Noémie, en dessinant des courbes devant sa -poitrine. - -Il s’habilla nonchalamment, et pénétra dans le salon. Il y reconnut -Raymonde, et fut stupéfait. - ---Pardon! pardon! dit la jeune fille, il ne faut pas interpréter ma -démarche, monsieur Alex... Au point où j’en suis, on ne calcule plus... -J’en ai fini avec la vie, telle que vous me voyez: j’ai seulement voulu -que vous sachiez que je ne suis pas celle que l’on vous a dit... - ---Que l’on m’a dit?... - ---Oh! ne faites pas l’ignorant! Vous savez tout... La preuve en est que -vous n’êtes pas venu hier soir au cours de danse: vous ne voulez plus -me voir, j’en ai la certitude... Après ce qu’on vous a dit de moi, je ne -vous en veux pas, allez!... Mais ce n’est pas vrai! ce n’est pas -vrai!... C’est abominable ce qu’on a dit de moi!... Oh! est-il possible -qu’il y ait des gens si méchants!... - -Un sanglot l’étouffa, puis les larmes jaillirent: elle ne se maîtrisait -plus. - -Alex pensait tout haut: - ---Mon Dieu! mon Dieu!... si ma mère rentrait!... - -Raymonde dit, entre des hoquets: - ---Tant pis, monsieur Alex!... Votre mère ne peut pas être inhumaine: -elle comprendra... Je sais bien que je risque de la rencontrer, mais au -point où j’en suis!... Je vais me tuer, monsieur Alex... - ---Vous tuer! Raymonde!... - -Son nom sur la bouche d’Alex, son nom tout seul, non précédé de -«mademoiselle», elle l’entendait!... Elle en écouta la musique; et elle -ne dit plus rien. Elle regardait le jeune homme, et, de ses yeux, les -pleurs coulaient comme des rivières. - -Elle dit: - ---Oh!... oh!... laissez-moi pleurer! - -Alex craignait de voir arriver sa mère. Et il se souvenait que -l’avant-veille, dans cette même pièce, on avait traité cavalièrement des -femmes en général et de cette belle fille en particulier. - -Il se jugea garanti, par le masque tragique que présentait la figure de -Raymonde, contre tout danger d’abuser chez lui de la présence d’une -jeune fille: tant de larmes, d’ailleurs, ne portent guère à la volupté. -Il s’inclina vers Raymonde, lui prit la main et lui dit: - ---Venez, je crains d’être obligé de donner des explications à ma mère... -Elle comprendrait, je ne dis pas non, mais aujourd’hui elle est -préoccupée parce que je passe mon examen. - ---Votre examen!... mais vous ne nous en avez pas parlé!... - ---Cela n’avait guère d’importance. - -Elle fut frappée: - ---Votre examen!... dit-elle, mais c’est pour cela que vous n’êtes pas -venu hier soir. - ---C’est pour cela. - ---Et vous ne le disiez pas!... Pourquoi ne m’en avez-vous pas avertie -tout de suite?... Vrai? bien vrai? c’est pour cela, monsieur Alex, oh! -répétez-le! - -Il le répéta. Il s’étonnait qu’on fît de son absence une affaire. Sa -jeunesse insouciante admirait qu’un pas fait par lui en avant, ou bien -fait en arrière, pût au loin mettre une âme à la torture. Il aurait pu -ajouter: «On m’a obligé à rester là, hier soir», mais il n’avait pas -encore atteint la maturité qui vous inspire le mot qui convient à -consoler un être souffrant; à peine concevait-il qu’on souffre. - -Il dit seulement: - ---Parlons bas! - -Inquiet, décidément, il entraîna Raymonde. - -Elle n’accordait aucune attention aux lieux ni aux objets extérieurs. -Une idée la tenait, à savoir qu’Alex était sensible aux calomnies -répandues contre elle. - -Alex la considérait. Il pensait: - -«Elle est bien jolie; mais pourquoi se faire tant de peine?...» - -Il regardait sa belle gorge qui moulait le «jersey», comme un linge -humide, la longue régate de satin noir tombant d’un faux col d’homme, et -où deux raies de lumière, parallèles, vacillaient au gré des soupirs, -une épingle de camelote, la ceinture de cuir, un peu défraîchie, mais -qui sanglait une si mince taille entre tant d’ampleurs.--Et il eût aimé -à se trouver, ainsi, avec elle, en tout autre endroit. - -Elle disait: - ---Si vous croyez que je ne vous ai pas vu, l’autre soir, quand vous avez -eu fini de danser avec la gosse!... Vous n’étiez plus le même... Oh! oh! -je la connais, votre figure! Vous n’étiez plus le même: vous aviez l’air -mauvais. Qu’est-ce qu’elle a bien pu vous insinuer, la petite vermine? -Oh! il n’y a pas que moi qui m’en suis aperçue; maman m’a dit en montant -l’escalier, à la maison: «Brosse-toi, ma fille, on t’a encore traînée -dans la boue...» Et l’autre, donc, le rasé, vous savez, qui voit tout, -qui entend tout!... et quand on m’a maltraitée, je m’en aperçois: il est -plus tendre avec moi, et plus hardi. On dirait que ça lui profite!... - -L’âme légère d’Alex n’échappait pas complètement au pouvoir de ces -paroles douloureuses livrant le secret de la vie d’une jeune fille -pauvre; mais, à mesure que la compassion le gagnait, il en était -incommodé, parce que ce sentiment ne s’accordait pas avec celui qu’il -éprouvait pour Raymonde: il la désirait d’autant mieux qu’il était plus -touché par sa condition déplorable. - -Il disait, pour la tranquilliser: - ---Vous imaginez-vous que je crois tout ce qu’il plaît à ces pies borgnes -de raconter? - ---Il suffit qu’on vous le raconte!... A d’autres, passe encore! On n’en -meurt pas, et le monde est si méchant qu’il faut bien s’y faire; mais, à -vous, je ne peux pas souffrir qu’on dise de moi des horreurs. Je ne le -peux pas; j’aime mieux mourir... Tout ce qu’on a pu vous dire est faux, -monsieur Alex, faux, faux! Je vous le jure!... - -En criant: «Je vous le jure», elle leva la main comme pour prêter -serment, et atteignit son chapeau qui pivota autour de l’unique épingle -fixée en arrière, dans son lourd chignon. - -Alex sourit, en la voyant un peu décoiffée, et il regarda ses beaux -cheveux d’un noir de jais et ses yeux bruns, humides. Et, tout à coup, -il la baisa à pleines lèvres. En même temps, d’un geste habituel, il -tirait l’épingle du chapeau: épingle et chapeau tombèrent. Et il -affolait de baisers cette belle fille amoureuse, tout en s’affolant -lui-même à seulement toucher de la main ce jersey plein et tendu à -rompre par les derniers soulèvements des sanglots. - -Elle n’éprouva aucune honte et eut la rare vertu de ne pas feindre d’en -éprouver. Elle était venue sans préméditer, assurément, une telle -conclusion à son entretien, mais non pas sans savoir qu’elle s’y -exposait. Se donner à l’être charmant qu’avaient choisi son cœur et ses -désirs ne lui paraissait pas un indigne parti; tout au contraire, quelle -beauté que cela, quelle suavité et quelle pureté! Les baisers d’Alex, -ah! quel torrent d’eau limpide, et qui lui lavait le visage! Qu’elle -était loin, maintenant, la peur des dégoûtants contacts dont la malice -de femmes ennemies l’avait voulu souiller!... Par-dessus tout, Alex -savait qu’elle n’avait appartenu à nul homme. Et elle se sentait -radieuse, fière, prête à crier partout son amour triomphant. Elle -oubliait tout ce qui n’était pas de cet heureux matin: la méchanceté -humaine, et la mort même qu’elle avait souhaitée. Une seule chose -demeurait pour elle: quelques minutes de poésie dont sa vie serait à -jamais parée. - -Et pour celui qui versait tant de poésie une seule chose demeurait: le -souci d’éviter que sa mère surprît la présence de Raymonde. Deux -pensées, mais bien légères, alternaient avec le souci; l’une était -sceptique: «Les femmes sont faciles», et l’autre chagrine: «Le jour, -pour en profiter, est vraiment mal choisi!...» - -Mais tout se termina à souhait: Raymonde put s’évader avant que madame -d’Oudart fût revenue de la messe; et Alex, étonné que des choses si -imprévues et si tumultueuses eussent pu se passer en un temps si court, -s’étendit et fit un somme... Il était convoqué à l’École de droit pour -l’après-midi. - - - - -XX - - -Il fut reçu. - -Ce résultat surprit tout le monde: le candidat tout le premier; sa -pauvre maman, malgré la messe matinale et bien qu’elle eût brûlé -beaucoup de cire auprès des autels; le Grec Thémistocle, quoiqu’il eût -quasi annoncé le fait; enfin madame Chef-Boutonne dont on avait dédaigné -l’appui. - -Il n’était pas reçu brillamment, certes, mais il était reçu. Nul ne -l’avait jamais vu travailler, et il était reçu. Nul favoritisme n’était -intervenu, et il était reçu. Cet infiniment petit désordre social -dérangea les esprits. - -Madame Chef-Boutonne, pour aboutir à une fin identique,--à quelques -mois près,--se donnait autant de mal que son fils; elle voyait vingt -personnes influentes, elle payait trente-six heures de fiacre; elle -était sur les charbons ardents, une année entière. Madame d’Oudart -conclut de l’événement que son séjour à Paris était profitable à Alex, -et qu’Alex possédait en lui des ressources que l’on s’était trop -empressé de nier pour un pauvre petit échec, au mois de juillet. Quant à -Alex, il pensait: «C’est épatant!...» - -L’un de ses amis lui dit: - ---Toi, mon vieux, tu es un type à avoir touché une mascotte! - -Alex répondit sans sourire: - ---C’est épatant! - -Avec cela, Alex n’allait pas se trouver trop en retard sur Paul -Chef-Boutonne: on était à la fin de novembre; les cours commençaient à -peine; les deux jeunes gens gagneraient ensemble, l’été prochain, leur -diplôme de bachelier en droit. Quel doute avoir sur l’issue de cette -seconde année, puisqu’en si peu de temps à Paris, près de sa mère, Alex -avait rattrapé une année gâchée à l’_Hôtel Condé et de Bretagne_? -Allons, la méthode était bonne. Madame d’Oudart releva la tête, un peu -haut, comme toutes les fois qu’on la relève, et elle se dit: «Ah çà, -voyons! Paul Chef-Boutonne suit, en même temps que les cours de droit, -ceux des Sciences politiques, où il se prépare au concours de -l’auditorat au Conseil d’État: pourquoi Alex, avec les facilités qu’il -a, n’en ferait-il pas autant? Le travail est un jeu pour lui: qu’il -assiste aux cours; qu’il écoute; qu’il cause avec M. Thémistocle, et -nous verrons de quoi il retourne!...» - -C’est pourquoi Alex fut inscrit à la docte École de la rue -Saint-Guillaume, moyennant un versement de trois cents francs, -renouvelable par année, et une visite au directeur, qui sourit finement, -imperceptiblement, quand on lui dit qu’Alex était tout frais reçu à ses -examens de droit, «en novembre», mais qui fut jugé un homme tout à fait -supérieur. - -En le quittant, et après avoir visité une maison si bien tenue en ses -vestiaires, ses lavabos, ses salles où le drap vert abonde, et située, -avec tant de tact, à la frontière du quartier le plus aristocratique et -du quartier le plus savant, madame d’Oudart se sentait rehaussée et déjà -savourait la joie orgueilleuse d’avoir un fils participant à tant de -science et de correction. - -Alex s’en aperçut bien, et lui dit: - ---Ne t’emballe pas, maman. - -Mais elle ne put se retenir: - ---Enfin! ils ne nous la corneront plus aux oreilles, leur École de la -rue Saint-Guillaume. Nous aussi nous en sommes! - -Alex dit: - ---Paul y aura toujours une année d’avance sur moi. - ---Mais, répliqua madame d’Oudart, comme il ne s’agit pas là de passer de -vulgaires examens, mais d’être des cinq ou six premiers au concours, il -échouera au premier concours, avant que tu t’y sois présenté: voilà son -avantage! - -Alex regardait sa maman, tout en revenant par le boulevard -Saint-Germain, et cela l’amusait de la voir guillerette et optimiste. Il -voulut lui offrir un baba chez un pâtissier, «sur ses économies». - ---Sur tes économies! dit-elle, parlons-en! - -Ils entrèrent chez le pâtissier. Elle avait les yeux plus humides que le -baba qu’elle mangea. Elle admirait son fils, comme un homme aimé; et -quand les femmes avaient le regard accroché, un instant, par sa -moustache et retenu par sa jolie figure, le bonheur maternel lui -soulevait la poitrine; elle y portait la main. - -Elle manifestait son contentement comme elle pouvait; elle dit à son -fils: - ---Qu’est-ce qui te ferait plaisir? - -Il haussa les épaules, gentiment, et dit: - ---T’es bête!... - -Elle ne voulut pas qu’il payât. Elle lui mit dans la main un louis. Il -lui rendait la monnaie: - ---Non, non, garde! dit-elle. - -Elle ajouta: - ---Écoute! si tu voulais être gentil, par exemple, là-dessus, tu paierais -le prix d’un télégramme au grand-père Lhommeau; comme cela simplement: -«Inscrit Sciences politiques». - -Alex trouvait cela fou. Il fit observer en riant: - ---C’est bien laconique. Si nous ajoutions: «moyennant trois cents -francs»? - -Mais elle ne saisit pas l’ironie; elle dit: - ---Mets-en aussi long que tu voudras, grand panier percé! - -Les heureux moments!... - - - - -XXI - - -Madame d’Oudart, ayant quitté son fils, gagna la rue de Grenelle et alla -sonner chez madame Chef-Boutonne, à qui elle raconta, tout chaud, ce -qu’elle avait fait. Madame Chef-Boutonne dit sèchement: - ---C’est très bien. - -A quoi madame d’Oudart reconnut qu’une heure avant de se présenter chez -M. le directeur de l’École, il eût peut-être été temps encore d’informer -son amie de ce qu’elle se proposait de faire, mais que lui venir narrer -la chose accomplie était une faute. - ---Je n’osais point parler de ce projet, dit-elle, tant qu’Alex n’en -avait pas fini avec ses épreuves de droit, et, d’autre part, le temps -presse, puisque les cours... - -Madame Chef-Boutonne interrompit et répéta: - ---C’est très bien. - -Cette pauvre madame d’Oudart s’affaissa tout à plat. Madame -Chef-Boutonne avait précisément à annoncer à son amie qu’elle s’était -«mise en quatre» pour le jeune Lepoiroux et que ses démarches -aboutissaient à l’issue la plus heureuse. Qui donc avait-elle été voir? -Mais, monsieur le vice-recteur, tout bonnement, de qui l’obligeance, en -l’occasion, s’était montrée vraiment exquise: le jeune Lepoiroux pouvait -être assuré d’obtenir de l’État la faveur demandée. - ---Voilà! dit-elle, ayant rendu compte de sa mission. - -Elle parut magnanime. Le «service» tombait de si haut que madame -d’Oudart se demanda si elle n’eût pas préféré payer de sa poche les -études complètes d’Hilaire. Cependant elle se confondit en actions de -grâces, se leva et embrassa son amie. - ---Je vais écrire cette bonne nouvelle à Nathalie Lepoiroux, dit-elle; -elle ne saura comment vous remercier! - - - - -XXI - - -Madame Lepoiroux sut parfaitement comment remercier madame -Chef-Boutonne. Elle prit la peine de lui écrire, en même temps qu’à -madame d’Oudart, une lettre identique, à quelques termes près, et de ce -ton impersonnel, lointain, propre aux œuvres dictées à une personne -étrangère et mises au point ou embellies par celle-ci, ce qui excusait -la version unique, et aussi, en quelque sorte, l’audace de certaines -périodes. Madame Lepoiroux affectait d’être illettrée et se refusait à -adresser à ses protectrices un spécimen de son écriture défectueuse. -Quelqu’un «prenait la plume» en son nom, et, après quelques termes de la -plus humble gratitude pour l’obtention de la bourse à la Faculté des -lettres, laissait entendre qu’«un allègement aussi inattendu» aux -dépenses dont madame d’Oudart avait «accepté la charge», -pourrait,--«n’est-il pas vrai, madame?»--permettre à une si généreuse -personne de faire les frais de l’inscription d’Hilaire à l’École de -droit, par exemple... Le jeune Lepoiroux, affirmait-on, promettait de -cumuler les deux études, et de «rapporter triomphant à sa ville natale -les diplômes superposés». Ici, une objection était prévue: la «ville -natale» eût pu, en effet, contribuer à ce supplément d’études d’un sujet -si éminemment propre à lui faire honneur; mais fallait-il «répéter à la -bienfaitrice qui, en plaçant jadis le jeune Hilaire dans un -établissement congréganiste, s’était si héroïquement engagée à en -supporter toutes les conséquences», fallait-il lui rappeler que «la -tristesse des temps» ne laisse pas l’espoir de trouver en province «la -haute impartialité» dont l’État avait fait preuve en Sorbonne?--«si -toutefois nous ne devons pas en attribuer le mérite entier, madame, à -votre toute-puissante intervention». - -Madame d’Oudart jugea le procédé cavalier. L’appétit de la veuve -Lepoiroux était franchement sans pudeur. - ---Prétendre, s’écriait madame d’Oudart, que j’ai «accepté la charge» des -frais d’études de ce morveux, ah! ceci, c’est de l’outrecuidance!... Et -quand donc me suis-je engagée?... quand donc?... que l’on me le dise!... -Et puis, voyons, sérieusement, une École, est-ce que ce n’est pas -assez?... Mais non! aujourd’hui, il en faut deux; il en faut trois!... - ---Rappelle-toi, lui disait Alex, les histoires, au collège, à propos du -chocolat de la Compagnie coloniale: Hilaire en voulait manger parce que -j’en mangeais... - -Madame Chef-Boutonne communiqua sa lettre à madame d’Oudart; madame -d’Oudart lui tendit la sienne. Madame Chef-Boutonne ne fut pas flattée -que l’on confondît le rôle qu’elle avait joué avec celui de madame -d’Oudart: la «toute-puissante intervention», notamment, appliquée à -l’une comme à l’autre protectrice, avait du comique!... Madame d’Oudart -fut froissée de ce que, pour une visite au vice-recteur, madame -Chef-Boutonne se fût attiré le titre de «bienfaitrice» des Lepoiroux, -qui, à elle, lui coûtait si cher. - -Peu s’en fallut que la lettre commune n’aliénât à la veuve Lepoiroux ses -deux destinataires. - ---Eh bien! ma belle, dit madame Chef-Boutonne, voilà, ou je ne m’y -connais pas, un attentat, en plein jour, à la propriété; c’est à votre -bourse qu’on en a!... - ---J’y suis faite, dit madame d’Oudart, voilà vingt ans que cela dure... - ---Vingt ans!... - ---Je ne m’en vante point, mais... - -Madame d’Oudart crut à propos d’édifier son amie par une chronique -complète, depuis les origines, de la famille Lepoiroux, dont elle ne -tirait, à vrai dire, nulle vanité, en temps ordinaire. Elle dit, sans -rien farder, le rôle providentiel des Lhommeau et Dieulafait d’Oudart. -Et, puisque c’était bien une rivalité de providences que la lettre -commune établissait aujourd’hui en faveur des Lepoiroux, ce récit -juchait madame Dieulafait d’Oudart au degré justement dû--que diable!--à -la constance de ses sacrifices. - ---Bravo, ma bonne! dit à madame d’Oudart son amie. Je vois bien que la -cause de l’infortunée Lepoiroux est gagnée: ce n’est pas en si beau -chemin que vous refuserez une nouvelle aumône!... - -Et madame d’Oudart pensait que si, par hasard elle refusait son aumône, -madame Chef-Boutonne était femme à offrir la sienne. - -Peu s’en fallut que la lettre commune ne gagnât aux Lepoiroux un peu -plus qu’ils ne demandaient! - - - - -XXIII - - -Madame Chef-Boutonne voulut connaître Hilaire Lepoiroux. Hilaire l’alla -voir, à la sortie d’un cours, portant à la main ses livres et cahiers -étranglés par une lanière, comme un bambin qui revient de l’école. - -Le pauvre garçon ne payait pas de mine. Lamentable d’habit et de visage, -il n’était toutefois pas timide; c’était un être à répondre avec -l’aplomb d’un tribun devant le plus solennel appareil d’examen, mais à -vous prendre, en bonne compagnie, l’air d’un crétin de montagnes. Il -souriait; il vous regardait, de cette manière qu’ont en commun le chien -qui va bondir et le fort en thème attendant la «colle». Point de colle, -et votre Hilaire s’affaissait, désappointé, déçu, grincheux et -rancunier comme si l’on s’était permis à son égard une mauvaise -plaisanterie. - -Madame Chef-Boutonne n’eut pas à se louer de l’entrevue; mais, comme -elle avait, dès auparavant, décrété qu’Hilaire était digne du plus vif -intérêt, elle le trouva «original», dit que c’était «quelqu’un», et, -afin que son fils aussi le connût, invita Hilaire au dîner de baptême du -bébé Beaubrun. - -Madame d’Oudart dut conduire Hilaire à la _Belle-Jardinière_, et le -pourvoir d’un habit, d’un plastron rigide, d’une cravate blanche. Elle -maugréait bien un peu; au cours de ses achats, elle le tarabustait, lui -disait: - ---Mais, mon pauvre garçon, tâche donc d’avoir l’air moins emprunté!... - -Et puis, tout à coup, l’excessive disgrâce d’Hilaire l’apitoyait; et -elle lui achetait, par surcroît, une parure de boutons en nacre à fils -d’or, des souliers vernis, un «chapeau claque». - ---Mon garçon, lui dit-elle, tu monteras dans un fiacre, en sortant de -chez toi, pour que tu n’aies pas de la boue jusqu’aux genoux, et tu -viendras nous prendre à la maison. - -Hilaire vint en fiacre, en effet, mais avec ses souliers crottés, parce -qu’il les portait depuis le matin, ainsi que le plastron empesé; la -cravate blanche exhibait au-dessus du col d’habit son élastique et son -agrafe de métal. Alex riait. Hilaire n’était nullement incommodé. Il -semblait absorbé: il dit qu’il préparait mentalement une leçon sur -Boileau. - ---Mon garçon, dit madame d’Oudart, il faut être avec les gens qui vous -font l’honneur de vous adresser la parole. - -Il avait assisté, dès son inscription, aux cours de droit: il demanda à -Alex, qui avait fait, l’an passé, les mêmes études, quelques -renseignements sur les professeurs. - ---Ah bien! mon vieux, dit Alex, si tu crois qu’on te mène en sapin pour -que tu nous parles de ces bonzes-là!... - ---Dans le monde, mon garçon, dit madame d’Oudart, il faut s’efforcer -d’être homme du monde: on ne vit pas pour savoir par leur numéro les -articles du Code, et il y a d’autres gens, Dieu merci! que ceux qui vous -enseignent ces choses arides. - -Hilaire souriait: il avait acquis le dédain le plus absolu de tout ce -qui n’était pas matière d’examen. - -Il se tint assez proprement à table, ayant appris chez les Pères une -certaine décence de gestes; mais il avait coutume de lire en mangeant, -et, faute d’un Boileau, il s’exténuait à déchiffrer l’analyse des eaux -sur une bouteille de la source Cachat. Et quand il eut achevé sa -lecture, il la recommença; puis il guigna de l’œil quelque bouteille -d’une autre source, afin d’avoir quelque chose à lire. Il fallait qu’il -lût. Il n’écoutait point ce qu’on disait autour de lui. Seul, un -professeur, dans sa chaire, valait d’être entendu. Il avait, d’ailleurs, -le mépris des femmes. Il trouvait le temps long, et d’autant plus qu’il -avalait tout d’une goulée, comme un dogue; après quoi il s’ennuyait. Il -bâilla même, mais crut l’honneur sauf, du moment qu’il posait la main -devant sa bouche; ensuite il s’essuya les yeux. - -Après le dîner, pour offrir à son hôte une occasion de revanche, la -maîtresse de maison dit à Hilaire: - ---Oh! oh! jeune savant, je vais vous confronter à forte partie... Où -donc est mon fils?... Paul, dit-elle, fais-moi donc le plaisir de tenir -tête à monsieur Lepoiroux! - -Paul, stylé, condescendant et d’une politesse achevée, s’inclina -légèrement, sourit et dit, du ton dont il eût demandé à une jeune fille -si elle était musicienne: - ---Alors, vous cumulez les lettres avec le droit, monsieur? - -Hilaire assujettit son lorgnon, toisa son homme et, à brûle-pourpoint: - ---Si vous voulez, je vais vous poser une de ces colles!... - -Paul ne riait qu’à certaines phrases, questions ou reparties auxquelles -il est admis que l’on rit. A la proposition d’Hilaire, formulée au -milieu des dames qui offraient le café, il ne connaissait point de -précédent: son savoir-vivre lui manquait, et il demeura interdit. - -Sans plus temporiser, Hilaire «lui posait la colle». - -Des messieurs s’étaient approchés, la tasse à la main, curieux, autour -d’Hilaire qui avait eu le verbe un peu haut. Il y avait là M. Beaubrun, -le gendre, auditeur de première classe à la Cour des comptes, M. du -Périer, membre du Cercle nautique, juge au tribunal civil, M. -Chef-Boutonne lui-même, qui gara son petit verre sur la cheminée, mit -les pouces aux goussets et dit: «Ah! ah!» quand la question fut -nettement établie. - -Paul hésita d’abord, partit d’un pied, puis de l’autre, s’arrêta, puis -fonça sur l’obstacle, dit: - ---Je la tiens, votre colle!... - -Et il bafouilla. - -Il s’agissait d’un point de droit romain, épineux, des matières de -première année, et que l’avisé Hilaire, à peine inscrit, avait résolu. -Paul, comme Hilaire, apprenait pour fournir à des questions insidieuses -telle ou telle réponse dont la sanction est une boule blanche, ou une -rouge, ou une noire redoutable, mais son génie était moindre et sa -mémoire pauvre; outre cela, la matière était de l’an passé, c’est-à-dire -close et scellée par la vertu d’un examen heureux, et jetée pour jamais -dans le gouffre sans fond des vanités pédagogiques. - -Hilaire dit gravement: - ---Passons à une autre. - -Car il en possédait plusieurs. - -Les dames se joignirent aux hommes; on formait cercle; Paul était dans -ses petits souliers. - -Le pis était pour lui qu’il ne voulait pas consentir à ne point savoir: -il disait des mots, des mots; il mettait bout à bout les bribes de sa -connaissance, et, par un étalage disparate, manifestait, même aux -profanes, qu’il n’avait de vraies clartés sur rien. - -M. Beaubrun engainait son monocle dans l’ourlet de l’arcade sourcilière, -en avivant son regard malin; puis, soudainement, le laissant choir, -semblait, avec cette lentille, avoir perdu toute intelligence; M. du -Périer flattait les basques de son habit; le maître de la maison -répétait son «ah! ah!» sur un mode varié, commençant d’ailleurs à -trouver la farce de mauvais goût. Ces messieurs prenaient au spectacle -l’intérêt qu’inspire un farouche combat, et il n’y manquait pas la -crainte qu’un des lutteurs ne se retournât inopinément contre -l’assistance!... Ah mais! c’est que cet animal d’Hilaire les eût -«collés» tout comme il faisait, pour la seconde fois, le fameux Paul -Chef-Boutonne. - -Alex, indifférent à la joute, causait, en un coin du salon, avec madame -Beaubrun, qui se plaisait en sa compagnie. Madame Chef-Boutonne, -relevant son face-à-main, dit très haut: - ---Monsieur Dieulafait d’Oudart, vous vous dérobez! Vous, qui venez de -subir tout fraîchement vos examens, voyons un peu si vous allez -confondre le terrible monsieur Lepoiroux! - ---Oh! madame, dit Alex, si Paul n’y suffit pas, c’est moi qui serais -confondu! - -Les mots n’étaient rien: Alex ne cherchait point à s’échapper par une -réponse mémorable; mais son air détaché de tout pédantisme donna de -l’aise au cercle qui se cristallisait autour des deux champions. On -bougea et l’on rit. Et madame Chef-Boutonne jugea qu’il convenait d’être -satisfaite de l’attitude d’Alex, modeste, généreuse pour Paul, et qui -sauvait celui-ci et Hilaire même, et d’autres peut-être, du ridicule -qu’un plus long interrogatoire eût rendu éclatant. Alex ne mettait pas -son amour-propre à «confondre» où à ne confondre pas Lepoiroux; et, en -se retournant vers sa voisine pour reprendre la conversation -interrompue, ne donnait-il pas le meilleur exemple? - -La famille Chef-Boutonne ne manquait pas d’apprécier l’incivilité du -jeune Lepoiroux, ni d’être humiliée de la publique insuffisance de Paul; -mais, tel était, dans la maison, le prestige du rat de bibliothèque, que -l’on pardonnait à Hilaire le grotesque incident, et que l’image du jeune -Lepoiroux, quoique barbare, devait demeurer environnée de cette gloire -spéciale qu’on pourrait nommer l’auréole universitaire. - - - - -XXIV - - -Madame Dieulafait d’Oudart était satisfaite de son fils. Les études -d’Alex se poursuivaient, aux yeux du monde, comme celles de tout élève -de seconde année. On ne le voyait point se surmener, il est vrai, plus -qu’il ne l’avait fait pour réparer son premier échec; mais s’en -fallait-il donc alarmer? Non, puisque par cette douce méthode il avait -réparé l’échec. Aussi sa mère laissait-elle au jeune homme la liberté la -plus large. Et si l’on venait l’interroger à propos de lui, elle disait, -répétant une expression familière aux Chef-Boutonne: - ---Mon fils? mais il «cumule» les études de droit et celles de l’École -des Sciences politiques!... - -Comme Paul et comme Hilaire, Alex «cumulait» les études. - -Il «cumulait» non moins les relations amoureuses avec Raymonde et avec -Louise. - -Pauvre petite et gaie Louise!... son amant était bien coupable envers -elle. Elle ne s’en doutait point, car, malgré sa Raymonde, Alex était -pour Louise toujours charmant, et la retrouvait avec le même plaisir... -Il n’avait que plaisir avec elle! Elle était sans cesse d’égale humeur; -elle voulait tout ce qu’il voulait; elle était heureuse pourvu qu’il fût -exact, et, s’il manquait un rendez-vous, elle ne lui témoignait pas, au -prochain, qu’elle en avait souffert. Elle ne lui demandait rien, ne -désirait rien, ne pouvait rien accepter de lui, que la grenadine au café -Voltaire, et, de temps en temps, dans la rue, un bouquet de violettes de -deux sous. - -Mais au jour de l’an, ah! par exemple, au jour de l’an, Louise souffrait -qu’on la bourrât de marrons glacés. - -Pour se procurer ces marrons glacés, un des derniers jours de décembre, -à six heures, on passait l’eau. En certaines rues, on osait se donner le -bras; en telles autres, déterminées, on adoptait chacun son trottoir: -c’était selon le risque que courait Louise de rencontrer quelqu’un du -Ministère ou des Gobelins. Des alertes! et des rires! des cris! et des -silences!... et des façons de s’ignorer l’un l’autre comme chien et -chat, et puis de se blottir l’un contre l’autre lorsqu’on se retrouvait -coude à coude! Louise avait un penchant à n’aller que par les rues -étroites, à demi sombres et désertes, où l’on se croit tranquilles comme -des gens mariés, et où l’ami peut être tenté de vous donner un baiser -qu’on refuse; mais elle était également attirée par la lumière et -l’agrément des étalages; et elle était talonnée par l’heure rapide qui -marche toujours plus vite que les petites employées riches d’une heure -de liberté. Alex disait: «Pour revenir, nous prendrons une voiture!...» -Prendre une voiture semblait à Louise un luxe, une dilapidation, et elle -jouissait de la seule possibilité de commettre pareille folie, avec une -crainte délicieuse. - -Charme des rues de Paris, l’hiver, pour les gens simples à qui tous les -plaisirs sont mesurés! Pieds dans la boue, jupes retroussées que -soi-même l’on décrottera demain, avant l’aube; parapluie ouvert et -refermé; bourrasque, éclaircie soudaines; menaces d’être éborgnée; -bousculade de rustre; compliment lapidaire du petit voyou; regards de -convoitise et regards d’extase dont on sourit, mais qu’on inscrit dans -sa biographie intime; traversée de la rue: attente, en paquets, du -moment favorable; coup d’œil expérimenté sur les naseaux fumants des -plus proches «canassons»: en avant! haut les jupes! On dirait un passage -du gué. On s’est perdu, on se cherche; on ose s’appeler: -«Chéri!--Chérie!» Figure du bien-aimé aperçue toute rayée par la pluie -scintillante, reperdue un long moment derrière un écran d’inconnus, -réapparue tout à coup dans l’éclat violent des lumières, comme une -barque précieuse dont l’on suit du rivage les mouvements sur la mer! -Charme des rues de Paris!... - -Et on achetait les marrons glacés, non pas, hélas! là où l’on avait -décidé de les acheter, car le temps manquait toujours! On achetait vite: -à peine le loisir de faire son choix!... Alex achetait trop de marrons -glacés, vraiment trop!... Louise pinçait son ami à la manche en lui -faisant les gros yeux. Elle était sincère; mais qu’on la violentât, -voilà qui lui faisait savourer tout le péché de gourmandise!... Et l’on -montait en fiacre: le plaisir était à son comble!... Marrons glacés et -baisers dans le fiacre! Alarmes: peur de verser, peur du retard -probable, peur des yeux indiscrets!... Intermèdes: baisers et marrons -glacés!... - - - - -XXV - - -Un soir qu’Alex et Louise étaient censés, chacun en sa famille, devoir -aller à l’Odéon, ils croisèrent en montant l’escalier de l’_Hôtel Condé -et de Bretagne_, quelqu’un qu’Alex ne parut pas connaître; et, ce -quelqu’un aussitôt passé, Louise pouffa et dit: - ---Un singe! - -C’était Hilaire Lepoiroux. - -Mais, une autre fois, au même lieu et en semblable occasion, ce ne fut -pas «un singe» qu’on rencontra, ce fut une grande et jolie fille, qui, -en les voyant, fit «ah!» porta la main à sa poitrine bombée et s’adossa -au mur pour ne point tomber. Et Alex glissa aussitôt à l’oreille de -Louise: - ---C’est quelqu’un que je connais, file vite! - -Louise «fila», et Alex secourut Raymonde. - -Alex et Raymonde avaient un rendez-vous, ce soir-là, à l’_Hôtel Condé et -de Bretagne_; et Alex l’avait oublié. - -Il avait oublié Raymonde, et cependant c’était Louise qui «filait». -Pourquoi? Parce qu’étant plus ancien ami de Louise il se gênait moins -avec elle? Ou parce qu’il observait inconsciemment une certaine -hiérarchie sociale? Il avait connu Louise trottinant dans la rue de -Grenelle; à peine savait-il son nom de famille. Il avait connu Raymonde -dans une salle de danse et flanquée de madame sa mère; du moins ne -pouvait-il oublier qu’il avait été reçu chez madame Proupa. - -Il ne fut pas aisé de secourir Raymonde. Contre son mur d’escalier, -voilà qu’elle se mettait à ouvrir des yeux hagards, et sa bouche, si -belle, se contractait en un pli tragique. Elle voulut parler, mais elle -étouffa. La patronne de l’hôtel, qui était la discrétion même, attendant -un signe pour intervenir, chiffonnait le rideau d’andrinople. Et, de la -main, Alex fit, tant à la patronne qu’au garçon dont on voyait d’en bas -pendre la tête et la serviette: «Laissez-nous! laissez-nous!...» Enfin, -d’un bras ferme, il enlaça la taille de Raymonde et traîna la jeune -fille jusqu’à la chambre 19. - -Là, elle l’avait attendu cinq quarts d’heure. Et ce devait être leur -troisième rencontre amoureuse!... Lorsqu’elle put parler, elle répéta: - ---Cinq quarts d’heure!... cinq quarts d’heure!... - -Il répondait: - ---Mais, puisqu’il y a malentendu, vous auriez aussi bien attendu -vingt-quatre heures!... - -Elle ne comprenait rien, sinon qu’elle avait attendu cinq quarts -d’heure, et, en son désarroi, la douleur éprouvée durant une si longue -attente surpassait la cruelle surprise d’avoir enfin vu apparaître, dans -l’escalier, celui qu’elle avait tant attendu, mais avec une femme! - -Alex était humilié. Pour souffrir moins du reproche de Raymonde, ou dans -l’espoir qu’elle-même en dût être soulagée, il mentit, et renia Louise: - ---Vous pensez bien, dit-il, que cette petite n’est pas à moi! - -Raymonde était sans finesse, et puis elle avait tant besoin de croire ce -qu’il disait qu’elle s’apaisa. Mais, apaisée, voilà les larmes!... Et -Alex, qui n’était, dans ses rapports avec les femmes, accoutumé qu’au -plaisir, pensait: «Ah bien! sapristi, je verrai donc celle-ci toujours -pleurer!...» Et cela contribuait à lui faire regretter de mener une -double aventure. Mais déjà cette belle fille amoureuse avait appris à -dérider le visage renfrogné d’un amant, et, suffoquant tout à coup, elle -dégrafait son corsage... - -Pendant ce temps-là, Louise, la gaie Louise, «filait» dans la direction -des Gobelins. Elle était sourde à tout bruit, muette à toute -provocation, elle se faisait un corps d’automate; elle prenait une sorte -de pas de parade; et ses yeux étaient fixés à quinze pas en avant. A la -hauteur de l’École des Mines, elle dut s’arrêter un moment, parce que sa -vue se brouillait. Plus loin, elle arracha brusquement sa voilette qui -lui collait aux joues. Et, au moment de tourner à gauche par le -boulevard de Port-Royal, elle songea que, ce soir, «elle était au -théâtre» et qu’à neuf heures à peine elle ne pouvait, vraisemblablement, -chez elle, prétendre que le spectacle fût fini. Elle continua donc tout -droit, devant elle, au hasard, et marcha, trois heures, dans de noirs -quartiers endormis, sourde, muette, automatique, petit fantôme -douloureux. - -Après cette course, elle put dormir, et, le lendemain, au café Voltaire, -présenter un visage paisible, en écoutant le mensonge qu’il fallut bien -qu’Alex lui contât. - - - - -XXVI - - -Alex avait cessé de fréquenter le cours de danse. Il se donnait pour -prétexte qu’il lui était pénible de se retrouver en présence de madame -Proupa, et il essayait de le faire entendre, à mots couverts, à -Raymonde. Mais Raymonde disait à Alex: - ---Si vous m’aimiez, vous n’écouteriez que le plaisir de me voir. -Viendrez-vous? - ---Non, répondait Alex. - ---Alors, c’est que vous ne m’aimez pas! - ---Si! répliquait Alex. - -«Elle est bien jolie, pensait-il, mais, Dieu de Dieu! qu’elle est -ennuyeuse!...» Il n’allait pas au cours de danse; mais, pour que sa mère -ne fût pas tentée de lui dire: «Eh bien! mon enfant, profite de ces -deux soirées par semaine pour travailler un peu à côté de moi, sous la -lampe», il n’informait point sa mère qu’il négligeait le cours de danse, -et il allait trouver ses amis réunis au café Vachette. - -Ses instants de joie la plus pure et la plus légère étaient ceux où il -volait de la rue Férou au café Vachette. Pourquoi? Que faisait-il donc -au café Vachette? Rien du tout. Il lui était très indifférent de prendre -ou de ne pas prendre un «mazagran» médiocre; il ne jouait ni aux échecs -ni aux dames, ni aux dominos ni à la manille. Ses amis? ne les -recevait-il pas chez lui? Mais c’était au café qu’il était le plus -franchement heureux de les voir. Comment cela? Parce que le café est le -lieu le plus libre du monde. - -On y entre, on en sort, à son heure, à sa guise; on y amène qui bon vous -semble; on y évite un fâcheux, sans vergogne; si l’on sait qui l’on y va -voir, on ne saurait dire qui l’on n’y verra point; et si l’on sait de -quoi l’on y parlera, quel sujet ne pourrait donc pas y être abordé?... -De la conversation d’un salon, d’un fumoir, d’un cénacle, on peut -prévoir les limites extrêmes, non de la conversation de café. Nul n’y a -autorité pour contenir l’audace ou la fantaisie des propos, si ce n’est -le patron aidé d’agents en cas de bruit excessif ou de dégâts matériels, -mais l’outrance des idées pures n’atteint pas l’oreille de cette -puissance. Un bachelier d’hier y coudoie des docteurs; l’avocat s’y -frotte à l’interne des hôpitaux; l’historien, à l’entomologiste; le -pauvre petit garçon pâle qui rêve d’un sonnet imprimé y est assis en -face d’un directeur de revue ou d’un académicien; des héros de la vie -militaire ou civile vous y sont désignés à voix basse, et du même ton -l’on vous signale un farceur sinistre, une actrice de l’Odéon, un -bienfaiteur de l’humanité, un criminel élargi, une femme malsaine, un -grand poète. C’est le tohu-bohu, c’est la foire, c’est la chimérique -égalité réalisée pour une heure,--à trente-cinq centimes et le -pourboire,--autour de petites tables de marbre malpropres, et sur des -banquettes éventrées, dans une atmosphère souillée par l’odeur du tabac, -des alcools et de l’amère chicorée, au-dessus d’un sol immonde composé -de sciure de bois, de crachats et de la cendre infecte qu’on extrait du -foyer des pipes refroidies. - -Là, Alex était sûr de retrouver Houziaux, Fleury, Givre, Thémistocle et -d’autres encore. Il fallait une pièce de théâtre bien retentissante, -une invitation à dîner inévitable, ou bien l’avantage d’aller chez un -ami faire l’économie du tabac et des consommations, pour que ces -messieurs sacrifiassent une heure de réunion aussi chère; et parfois -Alex, qui en était privé depuis sa nouvelle vie bourgeoise, même en -compagnie de ses maîtresses, tout à coup pensait: «En ce moment, _ils_ -sont au café...» - -Givre était des premiers arrivés, impatient de lire les nouvelles dans -les graves journaux du soir, ayant acheté, dès avant son dîner, quelque -alarmant canard à cinq centimes. Il dévorait _le Temps, les Débats, la -Liberté_. On le trouvait là, congestionné, le front creusé, l’anxiété, -dans son regard, alternant avec une expression goguenarde et provocante: -le ministère chancelait; une rumeur courait les chancelleries; un homme -ivre avait franchi la frontière allemande, ou les Balkans étaient en -feu. Il disait: «De plus fort en plus fort!...» ou bien: «Certes je l’ai -prédit...» ou encore, et avec l’âpre joie de l’ironie, ce simple mot -qui, à lui seul, exprimait tout le tressaillement du citoyen averti, -mais impuissant: «Parfait!...» Et son pouls s’accélérait. Par -l’indifférence de ses amis, Givre, ordinairement, était poussé à bout. - -Houziaux s’asseyait à côté de lui, aussi étranger que possible à sa -fièvre. C’était un sanguin, lourdaud, à barbe blonde, et qui n’avait -qu’un souci, celui d’éviter que Nini, sa maîtresse, favorisât quelqu’un -de son regard de velours. Il redoutait cependant de la faire asseoir le -dos tourné à la salle, car les glaces aux murailles eussent pu servir -d’instrument de trahison, et il hésitait s’il se placerait lui-même à -côté de Nini pour surveiller les yeux d’un chacun, ou bien en face, pour -intercepter les œillades de Nini. - -Fleury, lui, était dans les nuages: à tout propos, il concevait l’idéal. -La politique lui semblait grossière, les hommes étant nés pour s’aimer, -et les difficultés internationales n’évoquaient en son âme rêveuse que -l’idée de la paix universelle. Et il parlait de Victor-Hugo, de Tolstoï; -il citait de beaux vers, de nobles paroles. Givre haussait les épaules; -et, le vers appelant le vers, Houziaux déclamait une strophe de Musset. -«A la bonne heure!» s’écriait Nini, car elle ne comprenait que les vers -d’amour. Fleury aimait une dame aperçue, l’automne précédent, au Jardin -du Luxembourg, de qui il n’était pas certain d’avoir été remarqué et à -qui il n’avait ni parlé ni écrit. Il la haussait dans son esprit, lui -rendait un culte; et, en comparaison de son amour, tout ce qu’il voyait -lui semblait vulgaire. - -Quant à Thémistocle, il était volage. Il aimait à papillonner et à rire, -et croyait cultiver la plaisanterie parisienne en s’exerçant sans cesse -à des jeux de mots qui n’égayaient que dans la mesure qu’ils étaient -ratés. Il visitait au «Vachette» ses compatriotes, plus fortunés que -lui, et joueurs, sans se mêler complètement à eux, faute de crédit; il -connaissait aussi les Roumains, et en dégrossissait quelques-uns pour le -français. Il agaçait Houziaux lorsqu’il adressait à Nini des compliments -ailés, fleuris, imagés à la manière de l’Orient, en fermant les yeux et -zézayant d’une douce petite voix comique. En politique, il chevauchait -l’Europe plus vite que Givre, mais accordait une importance démesurée au -Turc, sa bête noire. Il parlait du Bosphore et de la Corne-d’Or avec une -familiarité qui lui valait un certain prestige. Une seule chose, selon -lui, méritait la pleine considération d’un homme sensé: la procédure. - -Ces amis se ressemblaient donc peu. Quel petit nombre d’idées -pouvaient-ils mettre en commun? Leur amitié, c’était le café et -l’habitude d’occuper une table en nombre suffisant pour l’interdire aux -intrus. - -Alex apportait parmi eux sa bonne grâce et son esprit facile; Houziaux -redoutait un peu sa séduction pour Nini, mais, outre qu’il le savait -abondamment pourvu d’intrigues, il lui en prêtait et répandait le bruit -qu’Alex était l’amant d’une femme du monde: en effet, Alex devenait -discret. - -Un jeune homme «de l’autre côté de l’eau» venait se joindre à eux le -jeudi, jour de bal à Bullier. C’était Schnaps. Schnaps écrivait quelque -part, disait-il, et sans qu’on sût où. A première vue, Schnaps se -distinguait d’eux par le fait qu’il n’habitait pas la rive gauche, ce -qui comporte non pas une tenue nécessairement de meilleur goût, mais une -tenue qui sue le mépris arrogant de ce qui n’est pas cette tenue. Et -Schnaps les méprisait tous. - -Plus largement, Schnaps méprisait tout le «Vachette»; plus largement -encore, Schnaps méprisait tout le quartier dit «latin»; enfin, toute -cette rive infortunée de la Seine. Schnaps en jugeait la population -antédiluvienne: les commerçants, des provinciaux; les étudiants, -d’ineptes fils de bourgeois adonnés à des études périmées et impropres à -procurer la fortune; les professeurs, d’«insanes benêts» prêchant la -science qui mène à tout et se contentant de rien, ignorants du -véritable «levier du monde moderne»,--l’industrie, qui soulève les -millions, bouleverse les continents et se moque des philosophies et des -littératures;--le boulevard Saint-Germain, allée de troglodytes; -l’Académie, repaire de fossiles... Schnaps vouait aux arts une haine -toute particulière; plus exactement, il ricanait de ce que des jobards -s’obstinassent à les traiter comme une religion, alors que, bien compris -et adroitement exploités, ils contribuaient, comme le pétrole ou le blé, -à d’importants mouvements de la fortune publique, témoin _l’Angelus_ de -Millet. Schnaps méprisait les poètes, à moins qu’ils ne fussent -dramatiques; les romanciers, s’ils ne tiraient pas de leur copie matière -à enrichir une maison d’édition. Schnaps se gardait de tout préjugé; il -prétendait mettre toutes choses au point: trop longtemps l’esprit des -Français avait «donné dans les panneaux!» «De la raison, que diable!...» -réclamait Schnaps. - -Par ses excès, Schnaps faisait bondir et caracoler ses amis du -«Vachette». De Givre il tirait une éloquence de tribun; il obligeait -Houziaux à oublier Nini et à se montrer presque intelligent; Alex, -d’ordinaire plaisant, ne s’échauffait que contre Schnaps; et la phrase -pressée de Thémistocle sonnait le grec autant que le français. Eh bien, -c’était avec le doux, sentimental et idéaliste Fleury, que ce Schnaps -insolent finissait par s’entendre: ils s’accordaient sur la paix -universelle, sur l’amour de l’humanité, sur la bonté, car Schnaps, qui -méprisait tout,--hormis les milliardaires et les intrigants,--terminait -volontiers ses couplets par un hymne à la bonté, à l’amour, à la paix, -et il adhérait aux doctrines sociales qui portent, disait-il, avec elles -tout l’idéal humain! - ---Mais, nom d’un petit bonhomme! objectait Fleury, pourquoi, puisque -vous finissez par une si généreuse profession de foi, vous acharnez-vous -contre la vie simple, paisible, sans ostentation, sans avidité, et toute -morale pour ainsi dire, de notre rive gauche? La plupart de nos savants, -de nos professeurs, donnent l’exemple d’un grand désintéressement; leur -labeur est considérable; ils n’ont à peu près ni repos ni plaisir; ils -vivent--et beaucoup élèvent une famille--avec un traitement dont ne se -contenterait pas le maître d’hôtel des hommes que vous admirez!... -L’idéal, la fleur de la pensée humaine?... mais ils l’enseignent, c’est -leur pain quotidien!... - ---Mon cher, interrompait Schnaps, je flétris les traînards!... La marche -ascensionnelle de la démocratie... - ---Allons à Bullier! s’écriait Alex. - -Ils se levaient et allaient à Bullier. - -Ce Schnaps, qui les contrariait tous, même Fleury; ce Schnaps, qui les -outrageait et qu’ils injuriaient, leur était un coup de fouet -hebdomadaire très apprécié. Ils disaient de lui tout le mal possible et -l’attendaient impatiemment le jeudi. Un bal Bullier sans lui eût été -insipide, car aucun d’eux ne s’amusait à Bullier; mais, lorsqu’ils -avaient fait trois tours au milieu de cet Alhambra de pacotille où toute -la bassesse du vocabulaire ordurier alternait avec toute la vulgarité du -répertoire musical, le besoin de s’asseoir autour d’une table les -ressaisissait, et les discussions recommençaient comme au «Vachette». - -Alors c’était aux femmes qu’on s’en prenait. Comme les «traînards», -Schnaps les «flétrissait» toutes indistinctement, courtisanes et -mondaines, sans en excepter les mères, les sœurs et les fiancées, que -respectaient ses auditeurs. Il n’exceptait que Nini, ici présente, qui, -tenant l’hommage pour sérieux, avait M. Schnaps en haute considération. -D’ailleurs elle était d’avis que l’avenir d’une femme est de passer sur -la rive droite, et elle disait à son ami: - ---Vous êtes tous des cornichons, c’est Schnaps qui est le malin. - -Pour ne point quitter Schnaps si tôt, et ne se point quitter les uns les -autres, l’agrément de Bullier épuisé, les amis continuaient la soirée -dans quelque taverne jusqu’à ce qu’on en fermât les portes. Après quoi, -Alex, ayant joui copieusement de ce qu’on est convenu d’appeler la -liberté, réintégrait le domicile maternel. - - - - -XXVII - - -Dans le courant du mois de janvier, pour les étrennes de son vieux père, -madame d’Oudart l’alla voir en Poitou. Elle y alla sans Alex, par -crainte de nuire à ses études. Et, là-bas, elle montra à tous une figure -rayonnante. «Alex? mais il se portait bien; il cumulait les études de -droit et celles des sciences politiques; tout comme le brillant Hilaire, -les lettres et le droit!» Les amis de Poitiers admiraient cette avidité -de science qui caractérise les jeunes gens d’aujourd’hui: ils n’hésitent -pas à embrasser les études les plus diverses. - ---De mon temps, faisait M. Lhommeau, on embrassait moins d’études!... - -Et, se tournant vers un vieux collègue retraité, il ajoutait: - ---Et plus de grisettes! je parie. - -Durant le même temps, Alex, «ayant sacrifié ses vacances de -janvier»,--selon l’expression qui fut usitée alors en Poitou,--eut à -Paris une petite difficulté: Louise refusa carrément de remettre les -pieds à l’_Hôtel Condé et de Bretagne_. - -Louise était très capable de pousser l’abnégation fort loin: elle la -poussa, en effet, jusqu’à ne tenir nulle rigueur à Alex de l’incident -survenu dans l’escalier de l’hôtel, et elle lui présenta, au lendemain -d’une si pénible épreuve, le visage égal et riant qu’elle avait tous les -jours; elle laissa son amant s’empêtrer dans un conte à dormir debout, -et parut croire tout ce qu’il voulut bien. Mais lorsqu’il s’agit de -gravir cet escalier de nouveau, bernique! Louison, pour la première -fois, regimbait. - -Par là, Alex comprit l’inutilité du conte qu’il avait fait, d’une dame -connaissant sa famille, et dont la présence dans l’escalier de l’_Hôtel -Condé et de Bretagne_ exigeait que Louise «filât». Il comprit aussi le -mérite secret du silence et du visage égal de Louise; il comprit la -légitimité de la répugnance très nette et très résolue qu’elle -témoignait. Enfin il comprit qu’il n’y avait pas deux moyens de sortir -de cette impasse: louer en tout autre hôtel que celui de _Condé et de -Bretagne_ était impraticable, étant donné ses modestes ressources,--il -ne payait point, comme il va de soi, l’_Hôtel Condé et de Bretagne_, où -il avait déjà vécu un an, où l’on avait vu sa mère, où son crédit était -illimité, mais à la condition qu’il en usât.--L’unique moyen, quel -était-il donc? Un moyen audacieux à la vérité: amener sa maîtresse dans -l’appartement maternel, par l’entrée particulière. - -Louise ne consentit à entrer rue Férou que provisoirement, et sur -l’assurance que madame d’Oudart était absente. - -Ce que la concierge n’eût souffert de nul autre locataire était loisible -à Alex en l’honneur de qui, chaque jour, elle posait son balai pour le -plaisir de regarder passer dans la cour ou s’éloigner dans la rue «un si -beau jeune homme»! Il fallait craindre Noémie qui, pour s’être montrée -une première fois discrète, lors de la visite matinale de mademoiselle -Proupa, en avait éprouvé une émotion durable et qui la minait... Somme -toute, Alex, dans sa chambre, était chez lui; et pourquoi donc madame -Chef-Boutonne, en louant l’appartement, avait-elle pris soin qu’il eût -son entrée particulière?... Allons! les convenances étaient sauves. - -On usa de précautions, et l’on eut tant à se louer du succès que l’on -s’enhardit bientôt même jusqu’à la témérité. - -Un soir, Alex commanda à Noémie un dîner plus substantiel et plus fin -qu’à l’ordinaire, et le mangea dans sa chambre, avec Louise, faisant -lui-même le transport des couverts, assiettes, mets et bouteilles, à la -grande joie de son amie, et à l’effroi de la bonne qui, sans avoir -seulement aperçu «la personne», était rouge exactement comme si elle eût -servi le diable. - -Presque autant que du plaisir de Louise, Alex s’égayait de la terreur de -la bonne. Il affectait de lui dire: - ---Ma pauvre fille, il ne reste rien de votre poulet... - -Ou bien: - ---Vous ne voyez donc pas que j’ai ce soir l’appétit d’un ogre!... - -Il répétait ses paroles à Louise en lui décrivant la figure que Noémie -avait faite. Louise était folle de joie, folle! Elle avait bien aussi un -peu peur; mais elle aimait tant cela! Tout ravissait Louise: la vue des -bibelots d’Alex, son armoire, le linge bien rangé, les fleurettes du -papier de tenture, le bureau où l’on croyait qu’il travaillait... Mais -elle ne voulait pas avoir l’air de s’intéresser aux photographies de -femmes qu’il avait, quoiqu’elle en fût inquiète. Ce fut lui, qui la -devinait bien, qui les lui nomma toutes; et il qualifiait ces dames -d’«actrices», d’«artistes lyriques», etc. Louise demandait: - ---Où ça, actrice?... - -Elle ne reconnaissait pas la grande belle fille qu’elle avait vue -s’aplatir contre le mur dans l’escalier de l’_Hôtel Condé et de -Bretagne_. A celle-là elle pensait souvent, sans qu’Alex le pût croire. - -Le son des cloches de Saint-Sulpice, tout à coup, la rendit songeuse. -Elle dit: - ---Elles ne sonneront pas pour mon mariage, mais pour mon enterrement... -comme pour tout le monde!... - -Jamais Alex n’eût cru Louise capable de mélancolie. - -Et elle vous avait un air comme il faut, soit qu’elle entrât rue Férou, -soit qu’elle en sortît, avec sa serviette sous le bras!... Et la -concierge, qui se moquait de Noémie, disait à la servante timorée: - ---Ma fille, rapportez-vous-en à mon coup d’œil, c’est des répétitions -qu’elle donne à votre jeune maître! - -Louise revint rue Férou, même après le retour de madame d’Oudart; on ne -se gênait guère davantage; on ne se privait que de la dînette. Madame -d’Oudart, elle, se donnait plus de mal pour éviter qu’Alex s’aperçût -qu’elle connaissait ses fredaines. - -Et il fallait bien qu’Alex continuât à user de son crédit à l’_Hôtel -Condé et de Bretagne_, sous peine de solder l’arriéré: il en usait en -faveur de la belle Raymonde. - - - - -XXVIII - - -Afin de mettre Paul en valeur, madame Chef-Boutonne agitait l’atmosphère -de son salon avec plus d’impétuosité qu’elle n’en avait eu même -lorsqu’il s’était agi de marier sa fille; et les dîners se -multipliaient, et les soirées avec saynètes, où Paul était auteur et -acteur, comme Molière, où il paraissait en compagnie de jeunes filles de -la rive gauche, munies de tous leurs diplômes, et de jolies cruchettes -de l’autre rive, élégantes, ignorantes, et bien en chair. Paul -s’asseyait aussi parfois à une petite table, où il s’exerçait, en -cravate blanche, à boire la goutte d’eau en récitant une conférence -«dans le genre de M. Hugues Le Roux». Il n’avait pas encore les palmes. - -Et ces demoiselles, de l’une et l’autre rive, étaient unanimes à dire à -Alex: - ---Oh! pourquoi, monsieur, n’acceptez-vous pas un rôle avec nous? - -L’une ajoutait: - ---Les répétitions sont si amusantes!... - -Et une autre: - ---Sans compter que nous manquons totalement de jeune premier!... - ---Comment! faisait Alex, mais Paul?... - ---Oh! monsieur Paul, sans doute, a un joli talent... - -Alex leur disait: - ---Ne voudriez-vous pas aussi que je vous fisse une conférence? - -Et toutes de rire. Pourquoi riaient-elles? L’image d’Alex, substituée -soudain à celle de Paul, et voilà Paul ridicule. - -Les messieurs sérieux trouvaient Paul futile, et ceux qui étaient -futiles le jugeaient assommant. Néanmoins une formule se créait qui -courait aisément sur les lèvres: «M. Paul a un joli talent...» La -patience des Parisiens à écouter poliment des inepties est sans égale. -Mais la présence d’Alex indolent, élégant sans recherche et sans -raideur, et qui ne voulait surtout pas être pris au sérieux, obligeait -les esprits à la comparaison. On disait de lui: - ---Ah! celui-là, par exemple!... - -Quelqu’un répliquait: - ---Mais c’est qu’il n’est point sot du tout, savez-vous? - -Une femme affirmait: - ---Il est charmant! - -Madame Beaubrun se plaisait avec lui. Elle était railleuse et lui gai. -Elle l’entraînait dans les coins; et, autour d’eux, ceux que -n’enthousiasmait pas le «joli talent» de Paul Chef-Boutonne, petit à -petit, se groupaient. - -Madame Chef-Boutonne en prit ombrage. - -On remarqua, rue Férou, dès avant le carême, que l’on était moins -souvent invités rue de Varenne: les soirées se raréfiaient chez la bonne -amie. - -Par contre, madame Beaubrun venait volontiers faire visite à madame -d’Oudart. Elle disait: - ---Maman sera empêchée de vous faire ses amitiés aujourd’hui: je me suis -offerte à la remplacer. - ---Comme c’est gentil à vous! - ---Nous ne vous voyons plus!... - ---Moins souvent... en effet! - ---Ah çà! demandait madame d’Oudart, votre mère n’est pas fâchée avec -nous?... - ---Fâchée avec vous!... - -Mais madame Beaubrun parlait des Saint-Évertèbre, que, par un singulier -hasard, les Dieulafait d’Oudart n’avaient jamais rencontrés rue de -Varenne: les Chef-Boutonne voyaient les Saint-Évertèbre; ils les avaient -maintes fois à leur table; ils les cachaient à leurs amis de la rue -Férou. Mieux que cela, les Saint-Évertèbre introduisaient leur -clientèle, et madame Beaubrun n’avait à la bouche que le nom d’une -certaine petite veuve nommée madame Soulice, qui avait «beaucoup de -piquant» et qu’on eût soupçonnée d’être du dernier bien avec M. de -Saint-Évertèbre, si l’on n’eût su qu’une particularité garantissait la -pauvre femme contre toute entreprise galante: un odieux correspondant -anonyme la suivait ou la faisait suivre en tout lieu, et, à la plus -innocente ébauche de liaison, fût-ce dans la maison la plus honorable, -bombardait maison et alentours de lettres non pas calomnieuses, mais -retraçant avec une précision de détails microscopique les circonstances, -jusqu’aux plus ténues, de la liaison débutante. De la sorte, on était -averti que l’on n’approchait madame Soulice que sous l’implacable -regard d’un œil mystérieux. - ---Eh bien! disait madame Dieulafait d’Oudart, voilà une petite dame à -qui je ne donnerais pas le bon Dieu sans confession! - ---Pourquoi?... C’est une persécutée, une malheureuse... Et comment -faillirait-elle, surveillée comme elle l’est?... - ---Je ne m’y fie pas... Et, tenez! gageons que votre mère n’est pas fière -de nous la montrer... - ---Oh! croyez-vous?... - ---Dame! mon enfant, écoutez: pourquoi, à la fin, nous tient-elle à -l’écart? - -Madame Beaubrun se leva soudain, et tout en riant: - ---Ma mère?... elle est jalouse!... - ---Jalouse?... de qui? de quoi?... - -Madame Beaubrun se pencha à l’oreille de la mère d’Alex: - ---De votre fils!... Il plaît aux jeunes filles!... - - - - -XXIX - - -Madame d’Oudart eut une pointe, une toute petite pointe de malignité. -L’idée lui vint dans une de ces minutes orgueilleuses durant lesquelles -elle regardait son fils avec des pleurs de joie... - -A la première entrevue qu’elle eut avec madame Chef-Boutonne, elle lui -dit: - ---Ah çà! ma chère, vous nous cachez les Saint-Évertèbre!... - ---Allons donc! - ---Comment expliquer que nous n’ayons, en six mois, jamais vu le bout de -leur nez? - ---Est-ce possible?... C’est qu’ils sont rarement à Paris... leur -château, la chasse... le Midi... que sais-je? Le hasard de mes dîners a -fait... - ---Bon! bon! cela suffit... Ils vont bien? - ---Ils vont bien... - -Madame Dieulafait d’Oudart et son fils furent invités à un dîner rue de -Varenne, avec les Saint-Évertèbre. - -On n’est pas plus coquet que n’était M. de Saint-Évertèbre. C’était un -petit hobereau, cinquième garçon d’une famille excellente, sinon de -noblesse fameuse, et bel homme, qui avait, quoique sur le tard, fait un -riche mariage, par amour. Il avait, à soixante-cinq ans, la taille d’un -godelureau, le jarret fin et alerte, des cheveux blancs, ondulés, -soyeux, couchés de part et d’autre d’une allée large et rose; il portait -monocle, col haut, des plastrons de tendres nuances, de beaux gilets, et -trop de bagues, mais pour complaire à sa femme, un peu goulue quant à la -parure. - -La parure et l’amour semblaient avoir, de tout temps, absorbé madame de -Saint-Évertèbre. Elle n’était plus toute jeune, mais ne s’y résignait -pas, et disputait pied à pied aux années sa réputation de jolie femme. -Fille d’un banquier tourangeau, on l’eût crue née plutôt en Andalousie, -tant le jais de sa chevelure avait d’audace, tant sa toilette avait de -puéril éclat et tant son œil était expert à mesurer l’effet de son poil -et de ses couleurs. - -Que ces gens-là étaient donc parfumés! L’atmosphère des Chef-Boutonne, -volontiers académique, était traversée par un courant profane dont -chaque cervelle se grisait. - -Madame Dieulafait d’Oudart jaugea d’un coup les Saint-Évertèbre. - -La fille était une superbe gaillarde de dix-huit ans, non pas si grande -que riche de hanches, plantée fermement, la taille pleine et dure d’un -jeune chêne vigoureux. Décolletée comme une femme, les plus splendides -bras nus, casquée d’une toison fauve, et plus riche en parfum par -elle-même que par les essences qu’elle s’ajoutait, mademoiselle de -Saint-Évertèbre produisait au jeune Paul Chef-Boutonne l’effet d’une -courtisane immodérément voluptueuse et qu’on lui eût permis de voir chez -lui en présence de son papa et de sa maman, sous réserve de n’y pas -toucher, provisoirement, mais avec promesse de la posséder, dans un laps -de temps raisonnable, et s’il s’en rendait digne par le succès de ses -travaux. Il en était tout ébaubi, tremblant presque, un peu pâle; et, au -voisinage de cette chair, il perdait quelques-uns de ses moyens. Aussi -refusait-il de jouer les saynètes en présence des Saint-Évertèbre. - ---Il est troublé! disait sa mère. - -Monsieur et madame de Saint-Évertèbre voulaient bien que Paul -Chef-Boutonne fût troublé par leur fille. La fille elle-même paraissait -consentir aux effets futurs de sa séduction. C’était une luronne qui eût -sans vergogne épousé un sot pourvu qu’il fût en bonne position dans le -monde, et trottât devant elle. - -De leur nature, ces dames étaient bavardes, et, par une pente naturelle, -elles inclinaient à des sujets plus capiteux que les propos coutumiers à -la table des Chef-Boutonne. Une grande réserve, une chasteté absolue -d’expression, une tournure d’esprit pédantesque, mais morale, étaient le -propre de la conversation chez les Chef-Boutonne. Ni madame de -Saint-Évertèbre ni sa fille ne faisaient la petite bouche pour parler -des jambes de mademoiselle Otero ou du tatouage d’un admirable Anglais -aperçu à la dernière saison d’Aix, se baignant dans le lac du Bourget: - ---Un combat de coqs, madame, sur un torse complètement épilé! - ---Nous avons, dit la jeune fille, acheté sa photographie: vous la -verrez. - -M. Chef-Boutonne n’était pas fâché que l’on parlât, même chez lui, -d’autre chose que de la psychologie de l’enfant, des revendications -sociales ou de la religion de l’avenir. Sa fille, madame Beaubrun, riait -sous cape. M. Beaubrun était persuadé que c’était là «le ton de demain» -et avait à cette croyance converti sa belle-mère. Elle et son gendre, -sans être le moins du monde aptes à marcher à l’avant-garde, vivaient -dans l’effroi de passer pour retardataires. - -Le goût et la pratique des sports amenaient une préoccupation du -physique des sexes, et une liberté dans le langage, contre quoi de -vieilles consciences chrétiennes se rebellaient encore et qu’elles -taxaient de «mauvais ton». - -Ce soir-là, chez les Chef-Boutonne, on ne parla guère que toilette, que -dessous, qu’évolution du corset à travers les âges, et que valeur -relative de la pudeur, qui consiste à montrer ou à ne montrer pas le -pied, la jambe ou les seins. Le dîner, selon l’expression de la -maîtresse de maison elle-même, fut «très gai». - -La femme la plus réservée était précisément cette petite dame Soulice de -qui madame Dieulafait d’Oudart n’avait auguré rien de bon. - -C’était pitié de voir madame Chef-Boutonne encourager d’un condescendant -sourire des conversations qui la choquaient, certes, mais elle croyait, -par là, sa maison garantie de paraître réactionnaire. De ses amis -universitaires, elle avait appris la souplesse, l’accommodation aux -conditions neuves de la vie et cette malléabilité de cire qui convient -aux sociétés qui vivent, disait Beaubrun, «à un tournant de -l’histoire».--«Et que le snobisme y aille,--eût pu ajouter le -gendre,--si la franchise n’y peut aller!» - -Dans le jeu, à la mode, qui consiste à s’élancer avec grâce au devant -des nouveautés de demain, qu’il est malaisé de s’arrêter à temps, et -qu’il est gauche de revenir sur ses pas! Témoin les Saint-Évertèbre qui, -ayant, eux, donné avec entrain dans ce sport, jusqu’au point d’émouvoir -quelques plages et villes d’eaux, jugeaient urgent de faire de l’arrière -jusqu’à s’allier, sur la rive gauche, à une famille où paraissaient des -membres de l’Institut, et où le gendre et le fils étaient destinés à -unir les graves institutions de la Cour des Comptes et du Conseil -d’État. - -Le gai repas terminé, ces messieurs passèrent au fumoir, sauf Paul, qui -était sans défaut. Et il allait profiter du répit pour faire sa cour. -Mademoiselle de Saint-Évertèbre lui tendit un doigt. Il n’osa le -prendre. Elle lui dit: - ---Prenez-le. - -Il le prit. - ---Maintenant, dit-elle, conduisez-moi. - ---Où? - ---A la tabagie. - -Paul crut devoir louer d’un madrigal ce caprice. - ---Mais marchez donc! dit la jeune fille. - -Il alla ainsi devant, tenant mademoiselle de Saint-Évertèbre par un -doigt, et il s’effaça à l’entrée du fumoir, où la jeune fille apparut à -ces messieurs comme une déesse sur les nues. - ---Je vous gêne? dit-elle. - -On protestait en chœur. Paul courait aux tabacs d’Orient; elle dit -simplement: - ---Caporal. - ---Ah?... voici. - -Et, au salon, parmi les mères, madame Chef-Boutonne incomplètement -initiée, malgré tout, à ces mœurs, souhaitait intimement d’être bientôt -rassurée quant à leurs limites extrêmes. Madame Dieulafait d’Oudart -pensait que cette jeune fille allait tout à l’heure se compromettre avec -quelqu’un; que ce fût avec Alex, voilà qui ne l’étonnerait guère!... Si -elle n’osait espérer que le choc eût lieu, du moins se plaisait-elle à -en accepter l’occurrence: péché d’amour maternel, cruel et doux!--Voilà -la pointe de malignité qu’avait eue la mère du séduisant Alex en se -faisant inviter chez son amie en même temps que les Saint-Évertèbre. - -Mais la plus calme était madame de Saint-Évertèbre, familiarisée avec -l’usage de la liberté, et qui savait que sa fille n’était pas de ces -petites niaises qui s’abandonnent à un élan du cœur ou des sens, et -qu’elle en avait connu, des jeunes gens, de beaux, de laids, et de -toutes les parties du monde, et que si elle se compromettait jamais, ce -ne serait qu’à bon escient. De toutes les jeunes filles qui -fréquentaient la maison, mademoiselle de Saint-Évertèbre était peut-être -la plus assurée de ne pas perdre la tête. - -Alex s’en aperçut bien, lui pour qui, d’ordinaire, jeunes filles et -femmes se relâchaient si aisément, et il dit à sa mère, en revenant rue -Férou, que la demoiselle, caquetant et coquetant avec tous, n’avait -laissé entendre à personne qu’elle fût en goût de flirter. Par quoi -madame d’Oudart connut que sa pointe était demeurée inoffensive. - -Mais on comprit, rue Férou, pourquoi les Chef-Boutonne avaient montré -peu d’empressement à présenter leur future famille: c’est que madame -Dieulafait d’Oudart n’était pas de celles qui en dussent être éblouies. -En fait, on évita, après comme avant le dîner, de parler des -Saint-Évertèbre. Madame d’Oudart s’en prévalut. - -Elle conservait, elle, pour son fils, l’avantage de l’espérance -imprécise, illimitée. N’était-ce point elle qui triomphait? - -L’hiver s’acheva pour madame d’Oudart dans les conditions les -meilleures. Le printemps ne lui fut pas moins propice; puis vint l’été. - - - - -XXX - - -Alors on vit, dans le Jardin du Luxembourg, une dame d’un certain âge, -assise au pied du socle de Berthe ou Bertrade, reine de France. Elle -brodait un ouvrage insignifiant tendu sur un petit tambour. Non loin -d’elle, des enfants fouettaient le «sabot», fouettaient leurs jambes -nues, fouettaient les chevilles des passants; et le lourd gravier mêlé -de poussière frappait à mitraille tous leurs environs, sous l’œil -placide et indulgent des familles. La dame assise au pied du socle de -Berthe souffrait volontiers cet inconvénient; elle abritait ses bottines -sous ses jupes, elle ramenait ses jupes sous sa chaise, et souriait -parfois à la marmaille et aux jeunes femmes, de l’air entendu, un peu -supérieur, de qui a établi depuis longtemps la balance des peines et des -joies d’être mère. - -Lorsqu’elle relevait les yeux vers la terrasse, elle discernait souvent -du premier coup son fils Alex, à moins qu’un nègre ne se trouvât dans -les groupes, ce qui arrivait quatre fois sur dix, car alors c’était le -nègre qu’elle voyait d’abord: et elle en voulait à cause de cela à ces -faces noires. - -Elle donnait une pichenette à l’étoffe tendue sur le tambour, et -considérait attentivement son ouvrage, au jour, à contre-jour, de biais, -de trois quarts par-ci, de trois quarts par-là, à l’endroit, à l’envers: -pur jeu, innocente pantomime! Elle ne pensait nullement à son ouvrage; -elle pensait à son fils Alex. - -C’était une de ses manières de penser plus vivement à Alex que de donner -des pichenettes à l’insignifiant ouvrage tendu sur le petit tambour... -Pitch! Alex était le plus beau garçon qui passât sur cette terrasse!... -Pitch! il cumulait les études de droit et celles des Sciences -politiques!... Pitch! quelque part, dans le monde, grandissait en ce -moment-ci une jeune fille parfaitement gracieuse et bien élevée, que la -Providence destinait à Alex... Tout beau! rien ne pressait, en vérité; -d’ici là, Alex avait le temps de faire quelques malheureuses!... -Pitch!... Voici madame Chef-Boutonne;... la pauvre femme!... - -Madame Chef-Boutonne ne concevait pas que madame Dieulafait d’Oudart -s’installât au pied du socle de Berthe ou Bertrade, reine de France, à -proximité des étudiants et des filles du Quartier qui passent sous les -quinconces en tenant des conversations à faire frémir, dans le voisinage -de l’établissement des gaufres d’où émane l’odeur des graisses et de la -pâte mal cuite, et du caboulot en plein vent où des rapins aisés et des -rastaquouères dégustent l’absinthe ou les apéritifs canailles. Mais le -socle de la reine Berthe rappelait à madame Dieulafait d’Oudart l’abri -d’un certain pavillon d’angle, à Nouaillé, où elle se garantissait, au -printemps, des traîtres vents de l’est et du nord, et elle ne s’était -pas encore pénétrée de la nécessité, où sont les familles comme il faut, -de se ranger, au Luxembourg, contre la balustrade semi-circulaire, à -l’ombre incertaine des aubépines et des vases où papillonnent les fleurs -des géraniums et des pétunias grimpants. - -Madame Chef-Boutonne était suivie de sa fille madame Beaubrun,--qui -habitait près du Jardin,--et d’une nourrice haute et large, énorme -animal humain, à la figure bestiale, aux grands pieds de roulier, au -teint de cuir naturel, et vêtue, comme à plaisir, du traditionnel -costume de la profession, en percale légère, enrubanné du haut en bas, -et du rose le plus tendre: elle portait le petit Beaubrun, marmot d’une -huitaine de mois. Ces dames échangèrent avec madame d’Oudart quelques -phrases exclamatives, puis l’entraînèrent à l’autre bord de la terrasse, -avec son petit tambour et ses soies. - -L’heure de la sortie des cours versait des flots d’étudiants. Ils se -répandaient sous les quinconces, tournaient autour du kiosque, allaient -s’asseoir dans la partie voisine de l’École des Mines, aux environs du -petit _Marchand de masques_. Quelques femmes jeunes, non pas laides, -mais uniformément vêtues comme des souillons, s’y trouvaient déjà. On -les abordait sans galanterie, avec un dédain affiché et un honteux -attrait; on affectait de les négliger et l’on était ramené vers elles; -on semblait craindre également qu’elles ne vous honorassent publiquement -d’une marque de faveur et qu’elles n’en honorassent un autre que vous; -qu’un parent, un professeur, un ami quadragénaire ne vous surprît en -leur compagnie et qu’un petit camarade ne vous y trouvât point. On -semblait craindre aussi d’être obligé de payer leur chaise. - -Et quand madame Chef-Boutonne avait aperçu Alex au Luxembourg, elle -pinçait les lèvres, et un sourire dérisoire avivait son regard: ce n’est -pas Paul qu’on aurait vu flâner ici!... Paul ne flânait jamais. «Flâner» -était le terme dont elle censurait la conduite d’un homme qui se -transporte d’un lieu à un autre où ses travaux l’appellent, par tout -chemin qui n’est pas la ligne droite. Et lorsque Alex quittait, un -instant, ses amis, pour venir saluer ces dames, madame Chef-Boutonne -l’accueillait, ici, avec une ironie moins dissimulée que partout -ailleurs, et qui, parfois, blessait, non pas Alex, à la vérité, mais sa -mère. - -Madame Chef-Boutonne n’employait plus son fils Paul comme étalon du -travailleur exemplaire; elle se servait beaucoup plus utilement -d’Hilaire Lepoiroux: - ---Et monsieur Lepoiroux, comment va-t-il? Ne le verrons-nous pas faire -la belle jambe au Luxembourg? - ---C’est peu probable; il n’y vient guère. - ---Sans doute parce qu’il est occupé. - -Par contre madame Beaubrun disait: - ---Un homme qui n’a pas le temps de prendre l’air... p..p..p..u..uh!... - ---Quoi? quoi? disait madame Chef-Boutonne, «un homme qui n’a pas le -temps de prendre l’air»?... Mais il y en a beaucoup dans ce cas-là!... -Crois-tu que nos savants... - ---Ils sentent le rat... p..p..p...u..uh!... - ---En vérité, ma fille, tu perds de jour en jour le sens commun! Ton -frère Paul... - -Chacune des trois femmes suivait des yeux, à sa manière, Alex passant et -repassant au milieu d’une rangée de jeunes gens pour la plupart sans -grâce, mis avec négligence ou avec une recherche ridicule, coiffés de -hauts chapeaux de soie éraflés et sans lustre; habillés comme des -dandys, mais d’il y a cinq ans; affectant de n’être pas vêtus comme on -l’est en province, mais ignorant comme on l’est à Paris; tous jeunes, -éclatants d’illusions et d’espérances. Alex prenait à l’École de la rue -Saint-Guillaume un certain ton dans la tenue, qui l’eût différencié de -la plupart de ses camarades de la rive gauche si sa physionomie n’y eût -suffi. Il était mieux, toujours mieux que ceux qui l’entouraient. Parmi -les femmes de toutes catégories qui croisaient ces messieurs, il en -était peu dont le regard rapide et juste n’allât à lui. Il passait là -des petites actrices de l’Odéon, gracieuses et mal vêtues; des élèves du -Conservatoire, toutes en traits, et les yeux blottis dans des cavernes -obscures; des demoiselles aux cheveux indomptés, portant de lourds -cartons et faisant profession de peindre l’homme nu; des jeunes filles -allant à la Sorbonne ou revenant du cours, fiévreuses, éprises en -commun, à perdre le sommeil, du professeur ou du maître de conférences; -des étudiantes russes, pauvres et fanatiques; des Suédoises informes -avec des yeux d’azur; une Parisienne fourvoyée là, par hasard, -accompagnée d’un monsieur qui lui décrivait le paysage, les statues, les -bassins, le palais, comme s’ils voyageaient à l’étranger; des filles de -brasserie, leur aumônière à la ceinture, et timides devant les familles, -ou bien subitement cyniques. - -Ce fut une de celles-ci, un jour, qui, croisant Alex, presque vis-à-vis -de sa mère et de ces dames, lui jeta à brûle-pourpoint l’aveu qu’elle -l’aimerait, s’il le voulait bien, la nuit prochaine, pour sa belle -figure. - -Madame d’Oudart en eut un soubresaut; madame Beaubrun rougit; la -nourrice sourit simplement; madame Chef-Boutonne devint verte. - -Madame Beaubrun rompit le silence la première: - ---Dame! après tout, dit-elle, c’est parler comme on pense! - -Sa mère ayant jugé une telle réflexion déplacée au premier chef: - ---Ah bien! reprit madame Beaubrun, quand Bébé sera un jeune homme, si -une belle fille lui en dit autant devant moi, je ne me boucherai pas les -oreilles!... - -Madame Chef-Boutonne était jalouse. - -Tout le monde, autour d’elle, aimait Alex: son mari, sa fille, son -gendre même, son fils Paul, ma foi!... Les jeunes filles, les femmes, -les mères le louaient à l’envi; à tous les hommes il était sympathique. -Il était un étudiant de deuxième année accompli, ayant de l’homme du -monde, somme toute, ce qu’on est en droit d’exiger. Et madame -Chef-Boutonne discernait, depuis peu, la qualité des éloges que l’on -voulait bien adresser à son fils et la qualité de ceux que l’on -accordait spontanément à Alex. - -Madame d’Oudart supportait les sarcasmes, tantôt rampants, grisâtres, -tantôt limpides et jaillissants comme le jet d’eau du grand bassin. -Elle les supportait gaillardement, car elle était heureuse. Tout au plus -osait-elle s’en plaindre lorsque la musique militaire, particulièrement -celle de la garde républicaine, exécutait, sous le kiosque, quelqu’un de -ces morceaux, si suavement harmonieux, où elle eût tant aimé à savourer -les douceurs de la flûte que lui gâtait, hélas! l’organe aigri de madame -Chef-Boutonne. - -Une de ses joies était, quand la foule--et les Chef-Boutonne--avaient -vidé les terrasses, à l’heure voisine du dîner, de prier son fils de lui -donner le bras, et de faire, tous les deux, un long tour au jardin, -comme à Nouaillé, amoureusement, avec leurs espoirs et leurs rêves. Par -discrétion, elle ne lui demandait point cela tous les jours, mais Alex -lui accordait volontiers et gentiment cela. - -Alors la maman et son grand fils bien-aimé parcouraient le Jardin du -Luxembourg. - -Madame d’Oudart se faisait nommer les reines de France dont les statues -ornent la terrasse; mais elle ne les reconnaissait jamais, sauf -Geneviève, à cause de ses tresses extraordinaires, de son air réservé et -de son vêtement trop collant. Elle aimait à faire le tour du petit -_Marchand de masques_, parce qu’il lui rappelait Alex, à dix ans, en -costume de bain; et elle se faisait redire les noms des personnages dont -ce joli bambin offre les effigies: Hugo, Dumas, Augier, Gounod, etc. - -Elle ne trouvait pas ces hommes célèbres «bien jolis»: - ---La renommée, disait-elle, ne fait pas la beauté! - -Et elle regardait complaisamment son fils. - -A cette heure, et vue de dos, la statue de bronze, brandissant le masque -d’Hugo, poudroyait contre un fond lointain de marronniers aux cimes -incendiées par le soleil couchant. Une poussière d’or tombée de ces -feuillages illuminait un vase de marbre, la nuque d’un dieu, des perles -d’eau chassées hors du bassin par le vent du soir, et la surface dense, -arrondie, rougeoyante des grenadiers en caisse. L’embrasement -s’éteignait d’un coup; et l’on voyait surgir les touffes roses des -pivoines et les tons clairs des roses trémières. - -Le public se faisait rare. Sous un hangar voisin, une jeune femme, -seule, jouait à la balle, non loin de deux prêtres assis, et d’un -fantassin; des messieurs passaient portant de lourdes serviettes; puis -l’on voyait un garçon idiot réunir les chaises en les emboîtant deux à -deux; la bande garance, au pantalon du gardien, paraissait entre les -troncs d’arbres... Un ou deux hommes demeuraient encore, accoudés à la -balustrade, pauvrement mis, les cheveux longs, immobiles comme les -marbres: c’étaient des peintres ou des poètes... Et, dans les instants -de silence, on commençait à discerner de loin, venant du parterre, le -grésillement attirant de l’eau d’arrosage. - -Alex et sa mère descendaient au parterre. Un long serpent de toile -humide, étendu sur les pelouses, crachait au large une eau scintillante -et légère; les gazons buvaient, et les fleurs touchées, agitant leurs -petites têtes de luxe, semblaient mimer leur plaisir; un parfum -s’élevait du bain de la terre et des plantes: ah! que l’on fût demeuré -longtemps là!... - -Le charme du soir tranquille évoque toujours nos espérances. Dans le -Jardin du Luxembourg, comme en son verger de Nouaillé, madame Dieulafait -d’Oudart sentait, à ces heures d’invitation irrésistible au bonheur, -tous ses glorieux désirs s’amonceler dans son cœur. Et, sans rien dire, -le bras au bras de son fils chéri, dans tout ce qu’il y avait d’heureux -et de beau par ce crépuscule et en ces allées embaumées, c’était lui, -son fils, son fils seul qu’elle voyait: c’était lui qu’elle voyait dans -ce petit _David_ juché sur sa haute colonne; lui qu’elle voyait dans -l’_Hercule_ trapu; lui encore, dans le superbe _Discobole_;--elle le -voyait fêté, aimé, beau, fort et plein d’honneur... - -Mais, à la fin de ce radieux été, Alex fut ajourné, tant pour ses -examens de droit, que pour les épreuves de fin d’année à l’École des -Sciences politiques. - - - - -XXXI - - -Alex «cumula» l’ajournement à l’École de Droit et l’ajournement à -l’École des Sciences politiques. Paul Chef-Boutonne était reçu de part -et d’autre; Hilaire Lepoiroux, licencié ès lettres, avait satisfait à -son premier examen de droit, au point de mériter les éloges de la -Faculté. - -L’échec de son fils abîma madame Dieulafait d’Oudart, comme l’avait -exaltée le petit succès de l’année précédente. Un bon examen: et Alex -était doué de toutes les capacités, pouvait entreprendre les études les -plus arides et s’élever jusqu’aux cimes! Un échec: et l’avenir était -brisé! La pauvre maman ne connaissait point de mesure. - -Sa santé même se trouva du coup altérée. On partit pour Nouaillé, -précipitamment, sur ordonnance du médecin; et il n’y eut ni air de la -campagne ni sagesse du papa Lhommeau qui pussent contribuer à replacer -en équilibre ce cerveau balancé entre les extrêmes. Que l’on songe qu’à -Nouaillé il fallut entendre les condoléances de madame Lepoiroux! - -Elle ne fit pas attendre sa visite, cette fois-ci, madame Lepoiroux. -Elle vint à Nouaillé, triomphante, dès le lendemain de l’arrivée des -vaincus, et elle traita madame d’Oudart avec une compassion si funèbre -que celle-ci dut se redresser et lancer à sa protégée: - ---Mais, ma chère Nathalie, je n’ai perdu aucun membre de ma famille! - -Et cet imbécile d’Hilaire, au lieu de parler à Alex de la pluie et du -beau temps, s’acharnait à lui faire dire quelles «colles» on lui avait -posées!... Alex ne se le rappelait même pas; il disait à Hilaire: - ---Et puis, flûte! - -Madame Lepoiroux ne concevait pas que des allusions à une disgrâce -pussent contribuer à en aviver la douleur. Loin de là, elle comparait -volontiers ses propres paroles à un baume; et ses condoléances -obséquieuses, petit à petit, mettaient la protégée au-dessus de la -protectrice. Un jour même, il fut évident que madame Lepoiroux allait -oublier son vasselage: elle osa risquer: - ---Hilaire a des loisirs pendant ces trois grands mois, vous pensez bien: -pourquoi est-ce qu’il n’en profiterait pas pour donner de petites -répétitions à monsieur Alex? - ---Des répétitions? répéta madame d’Oudart, stupéfaite. - ---_Gratis pro Deo_, bien entendu, ma chère dame: nous n’en sommes pas à -ça près, eu égard à toutes vos bontés pour nous. - -La veuve Lepoiroux put voir que la tête de madame Dieulafait d’Oudart -vacillait, et de droite et de gauche, comme celle d’un chien de quatre -jours, aveugle, qui cherche la mamelle ou la lumière. Hilaire Lepoiroux, -un gamin qu’elle avait vu morveux quand Alex apprenait déjà le latin; un -dadais qui était sorti du collège deux ans après Alex; un blanc-bec qui -venait d’achever seulement sa première année de droit, s’avisait de se -poser en professeur vis-à-vis d’Alex!... - ---Mais, mais! dit-elle, essayant de se ressaisir, car elle croyait -rêver, mais! comptons un peu! Il s’agit pour Alex des épreuves de -seconde année, de seconde, vous entendez bien?... - ---J’entends bien, madame d’Oudart; mais mon garçon connaît les matières -de seconde année, n’ayez crainte!... Il a les livres; voilà quinze jours -qu’il est dessus; il boit ça comme du lait. - ---Nous verrons, nous verrons. Mon fils travaille seul, pour le moment: -il n’a besoin de personne. - ---C’était pour vous obliger, ma chère dame... Mais il n’en sera fait -qu’à votre idée, comme de juste... Si, des fois, à la réflexion, ma -proposition avait plus de grâce..., un mot à la poste, et en avant, -marche! le répétiteur... Il donne déjà les leçons de latin et de grec -aux deux petits garçons de madame Mafremoy, la femme du censeur des -études au lycée... - -En Poitou, madame d’Oudart eût peut-être oublié les succès de Paul -Chef-Boutonne. Mais Poitiers, maintenant, savait le remarquable succès -d’Hilaire Lepoiroux: - ---N’est-il pas, se demandait-on, le compagnon d’études du jeune -Dieulafait d’Oudart?... - ---Oh! oh!... le jeune Dieulafait d’Oudart!... - -C’est que madame Lepoiroux haussait encore de quelques degrés son fils, -en le confrontant au jeune Dieulafait d’Oudart. Et «ces messieurs» -aussi, qui poussaient à Poitiers le fils de la veuve infortunée, le -poussaient «contre» le fils de l’autre veuve, à qui la fortune trop -propice avait permis non seulement d’élever son fils dans les douceurs, -mais d’élever même, et en outre, le jeune Lepoiroux. - - - - -XXXII - - -A propos de la fortune de madame Dieulafait d’Oudart, précisément, -Thurageau vint à Nouaillé à plusieurs reprises; et de ces conciliabules -la mère d’Alex sortait atterrée. Un désaccord existait entre elle et son -vieux notaire: celui-ci voulait qu’Alex fût instruit de la situation, -exactement; elle prétendait qu’apprendre à son fils qu’il était moins -riche qu’il ne l’imaginait serait le démoraliser, alors qu’il eût fallu -lui fouetter l’amour-propre, au contraire. - ---L’amour-propre, disait Thurageau, on le met à triompher d’une -difficulté par ses efforts personnels. - -Sa cliente ne l’entendait pas ainsi: pour elle, elle plaçait -l’amour-propre à demeurer dans l’état avantageux où le monde a coutume -de nous envisager. Il était au-dessus de ses forces d’avouer à son fils, -plus qu’à personne, la décadence de leur maison. - ---Si c’est le seul moyen d’étayer la maison! disait le notaire. - ---Si c’est l’abattre d’un coup? disait madame d’Oudart. - -Thurageau, un jour, quittant Nouaillé, dans son cabriolet, croisa Alex -qui rentrait à cheval, sous la châtaigneraie, et lui dit: - ---Puisque vous voilà, tant pis!... j’enfreins la volonté de madame votre -mère, mais j’ai quelque chose à vous dire, monsieur Dieulafait -d’Oudart... - -Alex sourit, croyant à une plaisanterie. Il flattait de sa main gantée -son cheval, en le tenant écarté de la roue du cabriolet. - ---C’est grave, dit Thurageau. J’ai des chiffres, là... Dans deux, trois -ans, tout au plus, il faudra gagner la vie de votre maman, mon garçon! - ---La vie? dit Alex. - ---La vie! répéta le notaire. Pensez à cela, je ne vous en dis pas plus. -D’ailleurs, c’est tout. - -Alex huma l’air parfumé de l’été, sous les beaux arbres. Les chiens, -l’ayant reconnu de loin, bondissaient. Il voyait le parterre et la -maison au fin bout de l’allée. La voiture de Thurageau, Thurageau -lui-même, c’étaient encore des images familières, constantes, immuables -presque; rien n’était changé autour de lui. Quand toutes les choses -accoutumées sont là, identiques à ce qu’elles furent toujours, on a -peine à concevoir que quelque chose d’essentiel soit rompu. Et, ayant -peur soit de ne pas comprendre, soit de comprendre précisément ce que -lui révélait le notaire, il dit: - ---Eh bien! au revoir, monsieur Thurageau! - -On l’avait toujours un peu traité en enfant gâté. - -Et peut-être l’heureuse insouciance de la jeunesse, force conservatrice -du bonheur, eût-elle encore absorbé le souvenir d’une parole -inquiétante, si en arrivant à la maison, Alex n’eût surpris sa mère en -larmes. Elle s’enfuit, se cacha; mais il l’avait vue. - -Alors il réfléchit, au moins durant cinq minutes, en marchant de long en -large devant la maison, et poussant du pied un marron d’Inde dont la -jolie surface d’acajou verni se poudrait de sable et s’écorchait à -chaque heurt de la semelle. Un coup de pied plus violent ayant lancé le -marron à vingt pas, un chien le happa et le rapporta à son maître, avec -de bons yeux qui disaient: «On va jouer?...» Mais Alex ne joua pas: il -venait de prendre une belle résolution. - -Et il eut envie d’aller se jeter dans les bras de sa maman, qu’il avait -vue pleurer, et de lui dire: «Je suis un autre homme», puis de lui -demander pardon d’avoir été jusque-là si jeune, si étourdi, si fou. La -réalité dégarnit nos desseins des trois quarts de leur panache: en -rencontrant sa mère, Alex lui adressa, et dans la langue qu’un jeune -homme se croirait disqualifié de n’employer pas, ces raccourcis -modestes: - ---Compris... La dèche... Fini de rire... Turbin... - -Et il s’aplatit contre la table, les coudes en pattes de grenouille, la -paume des mains bouchant les oreilles, à la façon d’Hilaire Lepoiroux, -et il faisait signe qu’il avalait, gloutonnement, à franches lippées, -avalait des matières d’examen jusqu’à ce qu’elles montassent au faux -col: il indiqua du doigt à sa mère ce niveau de science prochain... Il -la fit sourire; elle l’embrassa et lui dit: - ---Oui, travaille, mon enfant! - -Il travailla, ce jour-là même: il renonça à sortir, l’après-midi, -malgré l’avis du grand-papa, amateur d’école buissonnière, qui, lui, -conseillait de faire un tour en voiture; il s’enferma dans la -bibliothèque, solennellement, bruyamment, avec des livres de droit en -belle pile et les cahiers de notes de l’École des Sciences politiques, -large ouverts; et il défendit qu’on le dérangeât, sous quelque prétexte -que ce fût... - -Lorsque, vers cinq heures, madame d’Oudart, à pas de loup, montée sur le -tertre d’un massif de rosiers, et accrochant sa robe aux épines, -s’approcha de la fenêtre, pour le plaisir de contempler son cher fils -converti et de lui dire: «Tout de même, ne te fatigue pas, Alex!» elle -le vit, une joue posée sur ses bouquins, la tempe moite, comme un enfant -dans son lit, le matin: depuis deux heures, pour le moins, il s’était -endormi. - - - - -XXXIII - - -On fit donner à Alex des répétitions par un professeur de la Faculté de -Poitiers, non pas par Hilaire Lepoiroux, non! Ce fut un tort peut-être, -car Hilaire allait droit aux «colles», et ce professeur, éminent, -prenait sa science de très haut, et il parla, de longues heures, juché -sur les cimes de la philosophie du droit, à un malheureux candidat -blackboulé. - -Madame d’Oudart employait ces heures d’étude en négociations discrètes -tendant à l’aliénation d’une métairie. Elle s’efforçait de dissimuler -ses démarches à son père, par respect humain, et à son fils, pour ne le -point troubler. Mais «le pays», forcément, les connut, puis la ville, -et, du moment qu’on en jasa, madame d’Oudart n’eut plus de cesse -qu’elle ne fût retournée se terrer à Paris... - -Elle reçut, rue Férou, les propositions d’un acquéreur, M. Babouin, -propriétaire de tanneries, un voisin de campagne, mais qu’on ne «voyait» -pas. Elles étaient fort raisonnables, inespérées même. On en fut humilié -davantage: vendre pour vendre, on aurait eu un âpre plaisir à se sentir -diminué impitoyablement. - -Alex travaillait autant qu’il pouvait. Par malchance, le Grec -Thémistocle, qui préparait sa thèse, était avare de temps. Il venait, du -moins, prendre ses repas rue Férou, et l’on causait droit romain à -table. Alex se prêtait sans trop rechigner à cette mesure extrême: sa -mère et Thémistocle l’admiraient, et se congratulaient à la dérobée, -comme les parents d’un enfant chétif qui consent à manger. Et lorsque le -Grec était parti, madame d’Oudart, le soir surtout, ouvrait le gros -livre de _Leçons sur le Code civil_, et les lisait à haute voix à son -fils, répétant jusqu’à trois fois, avec une angélique patience, les -paragraphes imprimés en caractères gras. Elle usait d’artifices ingénus -afin de soutenir une attention qui fléchissait trop vite; elle variait -le ton de sa voix, elle s’efforçait de comprendre elle-même ce qu’elle -lisait, et poussait ses admirables soins jusqu’à discuter avec Alex sur -certains points de droit. Quand la fatigue l’emportait sur la bonne -volonté de l’étudiant, afin de le ranimer par le sourire, madame -d’Oudart imitait le zézaiement et la douce voix de Thémistocle. - -Parfois Alex condescendait à trouver sa «maternelle» «épatante». Mais il -avait aussi des mouvements d’humeur incoercibles, parce qu’il n’était -pas du tout accoutumé à ce genre de vie, à ces soucis, et parce que sa -jeunesse, pour la première fois offensée, regimbait et se cabrait. - -La session de novembre approcha. Toute la Chef-Boutonnerie foulait le -sol du Forum et du Palatin, comme il convient, en cette saison, à des -familles satisfaites: on échappa par cette absence à la tentation de -solliciter l’indulgence des examinateurs. - -Alex soutint d’abord l’examen de droit. Il fut reçu, comme l’an passé, à -la limite. On s’en contentait bien. On allait même chanter victoire. -Mais il échoua piteusement à l’École de la rue Saint-Guillaume, et le -directeur fit prier madame d’Oudart de passer à son cabinet. - -Elle s’y rendit, tremblante, émue. Le directeur lui conseilla, avec -loyauté, de ne point se faire d’illusion sur l’issue du futur concours -au Conseil d’État. Monsieur son fils s’imposait, rue Saint-Guillaume, -des travaux qui ne sauraient aboutir, et des frais qui eussent pu, -ailleurs, être plus efficaces. Elle pleura, tout à coup, silencieusement -et sans plainte, devant l’homme aimable et correct qui voyait les -intérêts d’Alex incompatibles avec la fréquentation de l’École des -Sciences politiques. Mais, le directeur ayant fait glisser légèrement sa -chaise, madame Dieulafait d’Oudart se leva. Elle n’était pas habituée à -ce qu’on ne lui adressât pas au moins un petit compliment sur les -qualités que son fils avait, quelles que fussent celles qui lui -manquaient; et elle ne pouvait pas non plus se résoudre à se séparer -ainsi d’un homme «si bien», et de qui, un an durant, le prestige avait -un peu rejailli sur elle et sur son fils. Alors elle dit, en se -retirant: - ---Ah! quel dommage, monsieur, que je n’aie pas fait de lui un -militaire... comme son père! - -Qu’espérait-elle donc? Que le directeur de l’École des Sciences -politiques lui dît que son fils serait fort beau en uniforme? Le -directeur soupira, simplement, et fit: - ---Ah! - -Ce fut tout. - -Alex fut vexé. Il s’était pourtant moqué un peu de sa mère, l’année -précédente, à pareille date, lorsqu’elle avait tiré gloire de son -inscription rue Saint-Guillaume; mais il avait subi l’empreinte de cette -imposante maison; il n’était pas insensible aux relations avec les -jeunes gens graves qui, à la sortie du cours, l’accompagnaient dans la -rue de Grenelle, en causant de «l’assiette de l’impôt» comme des membres -de la Commission du budget, ou du «congrès de Vérone», comme des -ministres plénipotentiaires. Qu’il fût indigne de représenter cette -docte École au concours du Conseil d’État ou de la Cour des Comptes, il -n’en doutait pas; mais qu’on le lui fît entendre afin de lui épargner -des frais, cela le blessait profondément. - -Ce fut sa mère qui lui conseilla la modestie. Elle lui dit: - ---Mon enfant, puisqu’on m’affirme que tu n’arriveras pas de ce côté-là, -mieux vaut aiguiller sur une autre voie et au plus vite. Nous n’avons -plus de temps à perdre... - -Et c’était lui qui objectait: - ---Et tes Chef-Boutonne, hein? vont-ils se payer nos têtes! - - - - -XXXIV - - -Alex, cependant, résolut d’entrer dans l’étude d’un avoué, sans -interrompre son droit, et de s’y préparer à la pratique des affaires. -Thémistocle, consulté, approuva fermement et promit de s’employer à -favoriser le projet. On railla, tout un repas, ces situations dites -«brillantes», qui fascinent les jeunes gens et leurs familles et ne -rapportent pas, en espèces sonnantes, un maravédis: le Conseil d’État, -la Cour des Comptes, admirable! mais à la condition de posséder une -solide fortune ou de se condamner au décevant épilogue du mariage riche. -Alex et sa mère commençaient à entrevoir tous les avantages d’une -situation sérieuse et sans éclat. - -Et ils disaient, à présent: - ---Il s’agit de gagner son pain. - -Mais, ce faisant, ni l’un ni l’autre ne s’avouait qu’il pensait à -l’effet que produirait l’expression aux oreilles de madame -Chef-Boutonne. Et c’est à elle qu’ils pensaient, plus encore qu’à leur -intérêt, plus qu’au pain de leurs jours à venir. Que souhaitaient-ils, -au juste? Prendre le contre-pied du système Chef-Boutonne! Les -Chef-Boutonne tenaient pour l’ostentation: bon! Eh bien, eux, ils -choisissaient la simplicité, l’obscurité: ils s’effaceraient désormais; -ils mèneraient une vie d’anachorètes... Ils feraient tout cela, oui, -oui,--ostensiblement! - -Lorsque Thémistocle eut négocié l’admission du jeune bachelier en droit -chez maître Enguerrand de la Villataulaie, l’un des excellents avoués de -Paris, Alex dit à sa mère: - ---Et puis, tu sais, avec les Chef-Boutonne, pas d’embarras!... A propos -de l’École Saint-Guillaume, un sourire: «A quoi cela l’eût-il mené?...» -Ajoute, si tu veux: «Bon pour des millionnaires...» Tiens! voilà une -phrase: «Quant à nous, nous courons au pratique: il est entré chez -maître Enguerrand de la Villataulaie...» - -Madame Chef-Boutonne ne fut jamais plus aimable que lors de la première -entrevue qu’elle eut avec son amie. Le voyage d’Italie l’avait-il tant -changée, elle si pointue l’an passé? Elle avait lu, à Rome, dans un -journal de Paris, le «succès»--elle appuyait sur le terme--du cher Alex -à l’École de Droit. De l’École des Sciences politiques, pas un mot, -comme d’un mort au souvenir délicat. Elle était fort informée des -événements, mais ne laissa pas à madame d’Oudart la médiocre -satisfaction de citer la phrase d’Alex: «Nous courons au pratique, -etc...» Ce qu’aurait pu dire madame Dieulafait d’Oudart fut noyé dans ce -torrent de paroles descriptives que vomit toute personne arrivant -d’Italie, avec cet air de frétillante ivresse qu’ont les dauphins de -fontaines publiques, à la queue retroussée... - -Et l’on tirait Alex à bas du lit quand sonnait à Saint-Sulpice -l’_Angelus_ du matin. Madame d’Oudart frappait à sa porte lorsqu’il en -était, de sa toilette, à la barbe, pour lui tenir la lampe, car à peine -faisait-il jour, et le jeune «clerc» grommelait, ne s’étant jamais levé -si tôt. Elle le plaignait et l’admirait, en son cœur; elle le -considérait déjà comme le soutien de la famille; elle était déjà plus -fière de ce qu’il fût, dès huit heures du matin, en état de prendre -l’omnibus, pour aller rue Gaillon, qu’elle ne l’était naguère de sa -qualité d’élève de l’École des Sciences politiques; et elle dédaignait -ces petits messieurs, savants peut-être mais fats à coup sûr, qui -ignoraient le souci de vivre: - ---Alex? Oh! oh! il ne perd pas son temps: il travaille chez un avoué. - -Alex, il est vrai, était assidu à l’étude, où il accomplissait une -besogne machinale, et où d’autres jeunes gens, devenus promptement des -camarades, lui faisaient une société quotidienne, non déplaisante, en -somme. Il avait obtenu de son «patron» l’autorisation de suivre certains -cours de l’École, indispensables à la licence qu’il préparait. A ces -heures de cours, il quittait ponctuellement la rue Gaillon; mais le -temps qu’il aurait dû passer aux cours, il ne pouvait absolument pas -s’empêcher de le consacrer à la flânerie dans Paris, repos qu’il jugeait -bien gagné. - -Et c’était avec de nouvelles ardeurs qu’à la fin d’une journée commencée -avant l’aube, il se retrouvait en compagnie de l’une ou de l’autre de -ses maîtresses. Il savourait les heures libres, comme le font les -esclaves d’une besogne régulière, quand un congé leur est donné. Dès -les débuts de son assiduité chez maître Enguerrand de la Villataulaie, -pour se dédommager de trois mortelles heures de procédure, il avait même -fait une nouvelle connaissance. - - - - -XXXV - - -C’était une femme du monde. Il l’avait rencontrée aux Magasins du -Louvre, au rayon des abat-jour, où le geste tout gracieux de ramasser un -gant tombé à terre l’avait mis en présence de qui? de cette petite -madame Soulice, l’intéressante victime d’une persécution anonyme, avec -qui il avait dîné, une fois, rue de Varenne, en même temps qu’avec les -Saint-Évertèbre. Elle reconnut fort bien Alex, lui parla, ne fit point -la prude, et, parmi cent brimborions d’idées, lui confia le goût qu’elle -avait pour le jardin des Tuileries. Ce fut donc là qu’il la salua, dans -la suite, les jours de soleil. - -Cependant plusieurs considérations ralentissaient le développement -normal de l’aventure. Et d’abord, madame Soulice, jugeant Alex à sa -tenue, le prenait pour un jeune homme ayant un cercle, «faisant de -l’épée», montant au Bois le matin, enfin pourvu de cet appartement de -garçon qu’une femme se plaît à imaginer si merveilleusement agencé pour -l’amour. De brèves allusions à ces attributs du parfait amant avaient -flatté Alex, et puis l’avaient rendu timide à confesser qu’il n’était -que de la rive gauche, qu’il possédait à peine de quoi louer une -chambre, pour une heure, dans quelque hôtel un peu propre, et qu’il -habitait, quant à lui, avec sa maman, rue Férou. En second lieu, une -lettre anonyme, parvenue à son adresse, rue Férou, lui décrivait pas à -pas, avec une exactitude implacable, et dans un style de policier, la -marche de son idylle: rencontre au Louvre, claires après-midi des -Tuileries, jusqu’à la date précise de tel serrement de mains, de tel -échange de regards plus tendres!... Un œil les épiait... Il en confia -l’ennui à sa récente amie. Elle en parut contrite et dit qu’un homme -qu’elle avait éconduit nourrissait néanmoins pour elle une passion -violente et, comme un démon invisible, la harcelait d’odieuses -taquineries. - -Enfin Alex était retenu par la pensée qu’il ne se sentait pas -parfaitement épris. En vérité, qu’était une telle liaison pour lui, -sinon une heure de réaction par jour contre la procédure? - -Une après-midi, ils quittèrent les Tuileries, pour dépister l’ennemi -caché, passèrent l’eau, se faufilèrent dans l’ombre qui cerne -l’Institut: rues tortueuses, couloirs voûtés, noirs passages... La jeune -femme disait: - ---Qu’il fait bon par ici, qu’on est bien, que l’on se sent protégée par -ces murs vénérables!... - -Étant remontés jusqu’à la rue Monsieur-le-Prince, Alex dit: - ---J’ai habité là: entrons! - ---Quelle fantaisie! dit la jeune femme. - -Il l’entraîna dans l’étroit corridor, et elle gloussait: - ---Oh! que c’est drôle! Ah! voilà de l’inattendu, par exemple!... Il faut -que je sois une petite folle!... - - - - -XXXVI - - -Mais, le lendemain, madame Dieulafait d’Oudart recevait, rue Férou, une -lettre anonyme l’informant que son fils menait «une vie de bâton de -chaise» à l’_Hôtel Condé et de Bretagne_, dans la chambre 19, dont le -loyer n’avait pas été payé depuis dix-huit mois! - -Son premier mouvement fut de brûler ce dégoûtant papier; puis elle pensa -le soumettre à Alex,--qu’elle savait bien capable de faire quelque -sottise en cachette, non de la nier si elle lui demandait une -explication loyale.--Mais elle eut peur de lui causer de la peine. -Elle-même courut à l’_Hôtel Condé et de Bretagne_. Elle vit madame -Taupier, à qui elle avait parlé un jour, et, dans le petit bureau -infect, derrière le rideau d’andrinople, la mère d’Alex, armée de son -mieux contre une nouvelle désastreuse, interrogea. - ---Mais, madame, il n’y a nulle presse! Il ne fallait pas vous déranger -pour cela, madame! - -Telles furent les premières paroles de madame Taupier. - ---Ainsi, dit madame d’Oudart, mon fils a donc conservé une chambre dans -cet hôtel? - ---Ça ne vaut seulement pas la peine d’en parler, madame! Voyez donc, la -note n’est pas faite: je vais être obligée de feuilleter mes livres... -Ah! ce n’est pas l’inquiétude qui me rend malade, je vous en donne ma -parole! et, dans dix ans d’ici, monsieur Alex aurait aussi bien pu, en -passant, entrer là et me dire: «Madame Taupier, voilà la petite somme.» - ---Cette somme s’élève à?... - ---Attendez donc, madame, que je revoie un peu mes livres... C’est la -même chambre qu’autrefois, pardi! c’est bien simple... Les prix n’ont -pas changé... Votre jeune homme a préféré la garder au mois... - -Madame d’Oudart avait hâte de savoir un chiffre: - ---Ne m’a-t-on pas parlé d’un retard de dix huit mois?... - ---Ah! dans ce cas-là, je vois que c’est bien de votre part, madame, -qu’il est venu hier, ce monsieur!... Et moi qui me repentais de lui -avoir parlé!... C’est plus fort: vous me croirez si vous voulez, madame, -je n’en ai pas fermé l’œil de la nuit. A quoi donc ça sert-il, -l’expérience?... et dans un hôtel meublé où il en passe, des -échantillons de l’homme, vous pouvez vous en rapporter à moi!... Eh -bien, tenez, madame, c’est Joseph, le garçon, qui a gagné son pari; -c’est lui qui m’a dit: «Si, si, madame Taupier, c’est un monsieur comme -il faut; j’ai vu de ces figures-là en province...» C’est Joseph qui a -gagné!... eh bien! foi d’honnête femme, j’en suis bien aise... -Entendez-moi, ma chère dame, je ne prétends pas dire que ce monsieur ne -m’avait pas eu l’air très catholique,--surtout s’il est votre parent, -comme il l’a dit!--mais, voyez-vous, madame, une femme, et sensible, se -laisse impressionner... - -Madame d’Oudart la laissait dire. - ---Mon Dieu! madame, continua madame Taupier, je m’aperçois que vous me -faites parler, vous aussi, mais tant pis! On a tant de soulagement à -causer à cœur ouvert avec quelqu’un dont on sait le nom!... - -Madame d’Oudart s’efforça de rire. Elle dit à la patronne: - ---Et cette somme, voyons? - ---Puisque vous y tenez absolument, madame, c’est douze cent soixante et -quatorze francs, avec les étrennes du garçon, la bougie et le petit feu -de bois... Maintenant la petite note de monsieur Lepoiroux élèverait -donc le total à... - ---Mais! je n’ai pas à payer la note de monsieur Lepoiroux, j’imagine!... - ---En ce cas, je vous fais mille excuses, madame: c’est donc une erreur -de ma part... - - - - -XXXVII - - -Madame d’Oudart dit simplement à son fils: - ---Mon enfant, j’ai à payer une grosse note... C’est celle de l’_Hôtel -Condé et de Bretagne_. - -Alex rougit, puis pensa: «Aïe, aïe!... la scène!...» Et, plus -intimement, il était tenté de demander gentiment pardon à sa mère. Mais -il dit: - ---Quel est le b... de mouchard qui a vendu la mèche? - -Madame d’Oudart ne lui cacha rien. Il jura, piaffa, s’emporta, ne sut -retenir qu’il recevait lui-même de pareilles lettres, et il les montra à -sa mère. On s’indigna, on rit, on s’échauffa là-dessus, et l’intrigue et -le mystère vous captivent à ce point que l’aventure couvrit le deuil -des douze cent soixante-quatorze francs. - -Madame d’Oudart, en fin de compte, ne prenait-elle pas, contre son fils -même, la défense de la petite «femme du monde» persécutée! - -Ce ne fut qu’en dernier lieu qu’elle soupira: - ---Ma malheureuse bourse, Alex!... il faut avoir pitié d’elle. - -Alex, en s’endormant, jura de ne plus franchir le seuil de l’_Hôtel -Condé et de Bretagne_.--Et Raymonde?... Eh! tant pis pour Raymonde!... - -Mais, le lendemain matin, il recevait une lettre de Raymonde. Et quelle -lettre! N’avait-elle pas été avertie que son amant la trompait, à -l’_Hôtel Condé et de Bretagne_, dans le propre nid de leurs amours? Elle -se lamentait au long de huit pages, renonçait à l’amour, à la vie. Elle -avait décidé de mourir. Elle conjurait Alex de la voir, une fois -«suprême», et ce soir, avant l’heure du dîner. Après, écrivait-elle, il -serait «_trop tard_»; et ce «trop tard», mystérieux, inquiétant, était -souligné trois fois! - - - - -XXXVIII - - -En lisant cette lettre, Alex fit la découverte que, des diverses -maîtresses que la tourmente menaçait de lui ravir, une seule lui tenait -au cœur. Ce n’était ni madame Soulice, en vérité, avec son cortège -d’argousins, ni Raymonde, avec ses pleurs et sa mort perpétuelle, mais -Louise. La découverte lui plut: de savoir qu’il aimait Louise seule, il -aima Louise davantage. Il se rappela maints épisodes de sa liaison avec -la petite employée au Ministère des Postes et Télégraphes. Et tout ce -qui remontait à sa mémoire était délicieux et charmant: point de scènes, -jamais de larmes; un amour vrai, gai, rieur et constant, un amour -protégé du dieu de la jeunesse: grâces du corps; agrément de l’esprit; -plaisir, plaisir!... Il n’aimait que Louise! - -Il admit qu’il irait le soir au rendez-vous fixé par Raymonde. Il -payerait de sa poche, en sortant, son court séjour à l’_Hôtel Condé et -de Bretagne_: bonsoir, Raymonde et bonsoir, madame Taupier!... Voilà!... - -Mais, auparavant, il irait voir Louise... - -L’hiver, il l’attendait au café Voltaire, où Pierre, le garçon, à peine -son client assis, allait donner un coup de serviette à la buée des -vitres, afin que, du dehors, «madame» vît «monsieur». «Madame» n’eût -jamais poussé la porte avant d’être assurée que «monsieur» fût là. Au -bout de peu de temps, par le trou dans la buée, où clignotait un bec de -gaz, et que traversaient les lanternes des fiacres, comme des phalènes -dans la nuit, Alex voyait deux beaux yeux sombres toucher les glaces, de -leurs longs cils, sous un toquet d’astrakan. C’étaient des yeux d’oiseau -nocturne, sévères et indifférents, ou stupéfaits par les lumières; -soudain, la grande bouche s’ouvrait: les dents semblaient communiquer -leur éclat aux yeux, puis à tout ce visage, qui, au milieu de la buée, -n’était qu’explosion de jeunesse et de joie. - -Ce jour-là, comme à l’ordinaire, la grande bouche s’ouvrit. Louise -entra, s’assit, déposa la serviette trempée par le brouillard, et dit à -Alex: - ---Tu ne sais pas? - ---Quoi? - ---Je suis libre, ce soir! - -Pan!... Et le «suprême» rendez-vous de Raymonde? - -Alex dit: - ---Pas possible?... - -Louise expliqua comment il était possible qu’elle fût libre ce soir. Il -n’entendait point; il répéta: - ---Pas possible?... - -Louise s’étonnait qu’il n’accueillît pas avec plus d’empressement la -nouvelle. Elle lui demanda si, par hasard, il ne dînait pas en ville. - ---Oui, dit-il, en effet! - ---Où ça? - ---Rue Férou. - ---Chez qui? - ---Chez madame veuve Dieulafait d’Oudart. - ---Oh! le blagueur!... Et moi qui l’écoute!... - ---Il conviendrait, dit-il, que je fisse prévenir cette dame que je ne -dîne pas chez elle. - ---Courons-y tous les deux! dit Louise. - -Cependant il tergiversa; le temps s’écoula. Raymonde attendait Alex à -l’hôtel: Alex ne parvenait point à l’oublier. Le pire était qu’il -tâchait d’«arranger les choses». - -Pour satisfaire Louise d’abord, il courut avec elle rue Férou. - -Louise devait l’attendre dans la rue pendant qu’il irait prendre congé -de «madame veuve Dieulafait d’Oudart». Mais, tout à coup, il se ravise -et introduit Louise par l’entrée particulière, sous le prétexte de se -donner le temps de prendre congé dans les formes. - ---Un petit quart d’heure!... enferme-toi au verrou!... - -«Quinze minutes, mettons-en vingt, pense Alex, j’ai le temps, à l’aide -d’un rapide sapin, d’aller rue Monsieur-le-Prince, administrer -Raymonde!...» - - - - -XXXIX - - -Raymonde était depuis trois quarts d’heure à l’_Hôtel Condé et de -Bretagne_. - -C’était une fille candide, qui adoptait les usages de l’amour libre avec -la docilité innocente qu’elle eût apportée dans une légitime et -bourgeoise union. Son jeune amant était son maître, comme un mari eût pu -l’être, et la plus futile des paroles prononcées par lui était en sa -cervelle d’amoureuse le germe d’ingénieux et subtils tracas: mille -inventions en résultaient, d’une sublime naïveté, et destinées à lui -plaire. C’est ainsi que, l’ayant entendu vanter, par boutade, les -courtisanes, cette fille qui gagnait six francs quatre-vingt-dix pour un -travail de onze heures par jour, et là-dessus faisait vivre sa mère, -s’exténuait à imiter, autant que faire se pouvait, les façons et la -tenue des femmes renommées pour charmer les hommes; et elle avait acheté -sur ses économies, du linge à ébranler la vertu des saints et un -peignoir du dernier galant! - -Alex, arrivant la plupart du temps en retard au rendez-vous, la trouvait -en ces déshabillés dont son sang de vingt ans n’appréciait ni le -ridicule ni le soin superflu, mais toutefois fêtait la commodité par un -bond si soudain que la travestie s’en leurrait comme d’un irrécusable -témoignage d’amour. - -Et aujourd’hui, en plein hiver dans cette chambre glaciale, Raymonde -grelottait en attendant Alex. C’est ici qu’il l’avait trahie: la lettre -anonyme donnait trop de détails accessoires exacts pour que du fait il -fût permis de douter. Elle n’était plus ici chez elle: elle n’osait ni -allumer le feu, pourtant tout préparé, ni se dévêtir comme à -l’ordinaire. Elle pensait que la seule chose qu’elle désirât encore -était qu’elle entendît le pas d’Alex dans l’escalier, était qu’il entrât -là, étourdiment, le gentil cruel! et qu’elle le vît, qu’elle le vît une -fois encore!... Il allait venir!... Ne venait-il pas?... Alors elle -éprouvait le besoin de s’agenouiller, d’être étalée à terre comme une -natte de jonc; et de là elle eût tressailli de volupté, à faire monter -vers son amant des paroles de piété, par exemple: «Mon seigneur! vous -êtes beau, vous êtes magnifique, vous êtes le maître!... Je ne suis rien -que votre créature et je vous baise les pieds!...» Mais de telles -expressions faisaient rire le jeune dieu: elle en avait essayé, mais y -avait renoncé vite. En définitive, elle lui parlait peu, son langage -étant réduit aux caresses et, hélas! aussi aux larmes. Aujourd’hui, -cependant, elle avait élaboré toute une phraséologie qu’elle jugeait -d’un irrésistible effet,--à moins qu’Alex ne manquât donc tout à fait de -cœur.--«Alex!--lui disait-elle,--je vous ai donné ma jeunesse, mon -avenir, ma vie... etc...» ou bien: «Et qu’avez-vous à me reprocher? Ne -suis-je pas fidèle, tendre, zélée, aimante éperdument?...» Elle dirait -encore peut-être, mais seulement si cela paraissait indispensable: «Vous -l’avouerai-je? de la façon que je vous aime, et qui dépasse les bornes -de la pudeur, je rougis, par moments, Alex! devant mes chefs et devant -ma mère!...» - -Mais, à mesure qu’elle respirait ces petites fleurs de rhétorique, -écloses en ses nuits d’insomnie, le parfum lui en semblait fade pour -l’odorat d’Alex, et, d’ailleurs, son trouble était tel qu’elle -confondait les unes avec les autres ses strophes apprises, et elle -pressentait qu’elle n’en userait pas. Alors, que faire pour reconquérir -Alex, à tout prix? - -L’instinct, notre sauveur, vient au secours de l’intelligence en -détresse. Sans préméditation, sans rouerie, sans arrière-pensée, cette -pauvre belle fille aux abois fit tout à coup ce qu’elle avait coutume de -faire en attendant son amant. Elle alluma le feu. Et quand la flamme -jaillit et réchauffa ses membres, elle se dévêtit, comme si ce jour -était semblable à tous les jours: car l’idée qu’il pût n’être pas suivi -d’autres jours d’attente de son bien-aimé venait de lui paraître aussi -folle, aussi intolérable que celle d’une halte subite du soleil dans le -ciel... - -Et quand elle fut complètement dévêtue, elle alla au placard où se -trouvait son linge d’amour, et, l’ouvrant, elle hésita: une autre femme -avait pu mettre la main là!... Elle s’hallucinait et voyait son beau -linge touché par une rivale; elle demeurait debout et nue, devant ce -placard béant qui contenait les vestiges de son amour profané, lacéré, -mourant peut-être... Et par sa beauté et son attitude, elle aurait pu -rappeler l’une de ces figures de marbre qu’un sculpteur de génie pose, -un instant tragique, infinitésimal, devant la porte ouverte du -tombeau... - -Alex montait l’escalier si vite qu’à peine son pas entendu il était là. -Il n’avait, lui, nullement préparé son discours: il allait rompre net. - -Il vit Raymonde au placard. - -Alors il lui sembla qu’une puissance obscure lui plaquait une main -géante sur le front, lui comprimait les tempes en éteignant mémoire, -conscience et volonté, et, d’autre part, lui cinglait les reins d’un -coup de fouet. - -Il n’y eut ni explication, ni même un mot échangé. Un homme étreignit -une femme, furieusement. L’un et l’autre avaient-ils un nom, un passé, -se connaissaient-ils?... - -Et Raymonde de balbutier, en sa candeur d’agneau: - ---Tu m’aimes donc? Tu m’aimes donc?... - -Alex entr’ouvrait des yeux stupides. Elle l’enjola une heure. Soudain il -s’enfuit. - -Au bureau de l’hôtel, il voulut, à toute force, payer la chambre, et mit -un louis dans la main de madame Taupier. Mais le procédé causa tant de -chagrin à celle-ci qu’Alex en fut gêné. Il insista cependant. Madame -Taupier manquait de monnaie pour lui rendre. De monnaie, sapristi! il -avait précisément besoin pour son fiacre. On héla le garçon de l’hôtel, -qui se trouva porteur de deux francs cinquante centimes, tout juste: -Alex consentit à les accepter. - -Il était réengagé avec Raymonde et avec l’_Hôtel Condé et de Bretagne_! - -Il se sentit honteux et irrité, comme un homme victime d’une attaque -nocturne. - -Le cocher goguenard, lui dit, rue Férou: - ---Le temps n’est pas long pour les amoureux!... - - - - -XL - - -Il est aussi des amoureux à qui le temps paraît long: témoin Louise -enfermée pour «un petit quart d’heure» et qui, en ayant compté quatre, -était partie. - ---Elle est partie, la pauvre petite dame, dit la concierge; oh! ne voilà -pas bien longtemps, non, monsieur, peut-être le temps d’aller jusqu’au -Sénat! - -Et Alex court à la recherche de Louise. Au vol, il atteint le Sénat; -puis il monte la rue de Médicis; de crainte d’avoir été trop vite, il la -redescend; il fait le tour des galeries de l’Odéon, qui abaissent à -grand fracas leurs clôtures; il s’élance au boulevard Saint-Michel; il -gagne les Gobelins: point de Louise!... - -Où habite-t-elle exactement? Afin qu’il ne soit pas tenté de lui écrire -chez ses parents, Louise à toujours refusé de lui donner son adresse. -Mais comme elle parle souvent de la rue de la Reine-Blanche, c’est dans -la rue de la Reine-Blanche qu’il erre, attend, guette longtemps, et -vainement. S’il discerne une silhouette de femme, il se précipite; s’il -n’en voit point, il s’agite, va, vient, souffle, transpire, et revient -sur ses pas. Il se retourne pour un bruit de persienne, pour une -jalousie qu’on abat; et son cœur palpite parce qu’il a aperçu une -lumière au travers d’un rideau! Qui sait? Louise est là, peut-être, à -deux pas, séparée de lui par une cloison de verre. - -Si elle le voyait, venu si loin, pour l’amour d’elle, elle lui serait -peut-être indulgente!... Une idée: appeler Louise par son petit nom?... -ou bien se mettre à chanter, dans cette rue déserte!... Est-ce qu’elle -ne reconnaîtrait pas sa voix?... Ah mais! c’est qu’il l’aime tout de -bon!... Enfin une réflexion sensée: à supposer qu’elle le voie là, à -pareille heure, ayant fait une si longue course inusitée, soi-disant -pour l’amour d’elle, ne soupçonnera-t-elle point, la fine mouche, qu’il -en a gros à se faire pardonner?... Il quitte la rue de la -Reine-Blanche, et revient, rôdant toutefois sur le boulevard de -Port-Royal, dévisageant les femmes, et maudissant l’éclat aveuglant des -bocaux pharmaceutiques. - -Il redescend jusqu’à l’Odéon, remonte et redescend encore. Tout est -triste, tout est affreux, tout est méchant. Paris est vide et laid. La -vie est imbécile. L’amour, lui, est abject: quoi de plus répugnant -qu’une folie qui vous oblige à accomplir le contraire de ce que vous -voulez, vous asservit à la femme que vous n’aimez pas, et vous fait -perdre peut-être à jamais Louise?... - -Avec quelle impatience, le lendemain, Alex attendit l’heure où sortaient -ces demoiselles du Ministère des Postes et Télégraphes! Il s’échappa, -même trop tôt, de chez son avoué, et attendit rue de Grenelle, en face -du porche, dans la boue, sous la pluie. Un flot, tout à coup, engorge un -couloir étroit; une hésitation, un murmure, et la porte crache, de -droite, de gauche, un peuple de femmes pressées qui s’écoule avec la -rapidité de l’eau sur un sol incliné. Des parapluies, des jupes -retroussées, des jambes, c’est tout ce qu’Alex discerne en ce tohu-bohu. -Il s’inquiète, il s’énerve: il ne voit nulle part sa Louise. Des femmes -rient: il croit qu’on le nargue. Il s’affirme à lui-même qu’il a -entendu la voix de Louise: il court en avant; il revient... Point de -Louise!... Il va jusqu’au café Voltaire. Le garçon, avec sa serviette, a -dessiné un hublot dans la buée, et regarde au dehors. Alex l’interroge -de l’œil: «Non», fait le garçon. Point de Louise! - -Oh! de quelle désolation est cette place de l’Odéon, sous la pluie, sans -Louise! L’affreux temps a fait fermer boutique au bouquiniste. A qui -demander: «Avez-vous vu passer Louise?» Quels corridors lugubres que ces -galeries où des courants d’air agitent la flamme du gaz, soulèvent les -brochures éparses, soufflettent avec leur cache-nez les employés de la -librairie Flammarion, mais ne déplacent pas un liseur! Ils sont là, par -tous les temps, les liseurs: pilotis fichés dans le sol, et contre quoi -la lame brise sans les ébranler; non que le plaisir de lire soit la -cause d’une fermeté si robuste, mais le plaisir de lire sans payer... -Ils lisent, ils lisent: croient-ils donc que le plus beau de la vie est -de lire? «Quelle sotte engeance! se dit Alex; ils sont à battre!» Et -volontiers il leur crierait: «Mais si vous vous étiez retournés, -nigauds! vous auriez vu passer peut-être une jeune femme, dont les -cheveux, les yeux et la grande bouche délicieuse valent vraiment qu’un -homme soit éventé et mouillé! Vous n’avez pas bougé... Vous ne l’avez -pas vue?... Crétins!...» Et il vit Hilaire Lepoiroux, près du guichet de -la caissière, qui retenait par le bout de son nez des pages encombrées -de tableaux synoptiques, où des accolades de tailles diverses, et la -gueule ouverte, semblaient s’avaler les unes les autres avec leur -contenu: le lecteur les absorbait toutes en dévorant la plus grasse. - -Alex, inquiet et agité jusqu’à perdre le sens de son désir dans le -moment même qu’il suivait si attentivement la piste de Louise, toucha -l’épaule du jeune Lepoiroux, et dit: - ---C’est toi, mon vieux?... - -L’autre, s’arrachant à ses tableaux synoptiques avec la lenteur du -serpent qui digère: - ---Tiens!... c’est toi, Alex!... - -Et ils demeurèrent, l’un vis-à-vis de l’autre, muets et ennuyés, l’un -n’ayant à dire qu’un mot: «J’aime», et l’autre ruminant le lourd texte -de ses manuels, l’un pour l’autre professant un égal mépris. Alors tous -les deux se serrèrent la main, disant: - ---Porte-toi bien. Bonsoir!... - -Et voici Alex de nouveau en quête de Louise. Quatre jours, il la chercha -encore; nulle part il ne pouvait correspondre avec Louise: il était -totalement dépourvu de ses nouvelles. Ah! qu’il expiait ses torts envers -sa maîtresse! Était-ce ce qu’elle voulait?... - -Un beau soir, il rencontra Louise, rue Casimir-Delavigne, le nez au -vent, à la bibliothèque du bouquiniste. - -Elle éclata de rire, comme si de rien n’était. «Que s’était-il -passé?--Mais rien!--Où s’était-elle cachée, ces quatre jours?--Mais chez -elle!--En congé, donc?--Mais, oui!» - ---Tu n’aurais pas pu m’avertir? dit Alex. - ---Mais, mon chéri, j’ignorais si tu étais rentré chez toi! - -D’un mot piquant, mais d’un mot seul, Louise savait se venger. - - - - -XLI - - -Et Paul Chef-Boutonne n’obtenait toujours point les palmes! - -En vain avait-il, en veston de prolétaire, enseigné l’économie politique -au peuple de Grenelle, au fur et à mesure qu’il l’apprenait lui-même; en -vain sa mère avait-elle exécuté les mille et une démarches que comporte -une telle candidature! Depuis quinze mois, Paul avait terminé son -ingrate besogne de conférencier: le ministère était capable d’oublier le -mérite du jeune Chef-Boutonne, et la France d’oublier le ministère -témoin de ce mérite! Et l’impétueuse mère se multipliait, sortait -l’hiver, malgré la grippe, pestait en fiacre et faisait antichambre. -Son gendre était par elle fort houspillé; son mari, plus gravement -atteint: ne faillit-on pas l’obliger à quitter son cercle, parce que -celui-ci était notoirement réactionnaire?... Les Saint-Évertèbre, alliés -à quelques bonnes familles, ne nuisaient-ils pas à Paul près du -gouvernement, par hasard? La chose eût été plaisante, car c’était -principalement pour imposer aux Saint-Évertèbre que madame Chef-Boutonne -convoitait les palmes académiques. - -Elles tombèrent, au mois de janvier, comme la pluie, le grésil et la -neige: quatorze cents personnes en furent touchées; Chef-Boutonne (Paul) -était du nombre. Et aussitôt sa maman connut l’inanité des longs désirs -enfin contentés. Ce petit bout de ruban serait mesquin sur la poitrine -de son cher fils: elle l’y avait attaché, en pensée, depuis trop -longtemps. Et puis, ne voilà-t-il pas que Paul lui-même agitait la -question: «Le porterai-je, ou bien pas?» Un dilemme aussi se posait: -convenait-il de s’en enorgueillir, au risque d’être moqué par certains? -convenait-il de ne point paraître prendre garde qu’on l’avait, au risque -que beaucoup l’ignorassent? - -«Eh quoi! pensait amèrement madame Chef-Boutonne, me serai-je donné tant -de peine pour un résultat qu’on ose avouer tout juste?...» - -Beaubrun, le gendre, opina qu’il serait «très bien» que Paul ne portât -point, du moins avant quelques semaines, le ruban. Il dit à son -beau-frère: - ---Évitez l’empressement d’un instituteur! - ---Ou d’une sauteuse de _music-hall_! ajouta sa femme. - -Une de ces dames, en effet, venait d’être pareillement honorée. - -Ces hésitations, ces plaisanteries faisaient mal, non pas à Paul, mais à -sa mère. Nonobstant le parti de la discrétion définitivement adopté, -madame Chef-Boutonne ne put s’empêcher, au prochain dîner qu’elle donna, -de glisser dans la corbeille de fleurs un mètre cinquante centimètres de -ruban violet qu’elle avait acheté, de vieille date, furtivement, sous -les galeries du Palais-Royal, dans l’intention d’en décorer, dès la -première communication officielle, toute la garde-robe de son fils. Ce -ruban long, maigre et sournois, serpentait à la dérobée sous le muguet -et les iris. Il était possible qu’on ne l’aperçût point. On pouvait -aussi l’apercevoir et n’en pas saisir le caractère allégorique. En fait, -quelqu’un l’aperçut; quelque autre en saisit le sens, et des allusions -maigres, sournoises et longues comme le ruban, serpentèrent parmi les -convives, puis se gonflèrent en compliments qui furent lourds à porter! - -Or, en quittant la table au bras de M. Chef-Boutonne, madame de -Saint-Évertèbre, cette luronne, belle encore, empoigna au passage le -revers d’habit de Paul et dit: - ---A votre âge, jeune homme! ce n’est pas au ministre qu’on arrache un -bout de ruban... - -Et Paul, naïf: - ---A qui donc, madame? - -On vit, au geste et à la façon de rire de madame de Saint-Évertèbre, -qu’elle confiait quelque gaillardise à l’oreille du papa. Elle se -retourna vers le fils, et, comme s’il l’avait entendue ou devinée: - ---Et on le met, dit-elle, tout parfumé, sur son cœur!... - -Déjà de timides bruits avaient couru, d’après lesquels les -Saint-Évertèbre jugeaient Paul fort gentil, mais, saprelotte! un peu -novice; et s’ils semblaient l’accepter pour gendre, du moins -désiraient-ils que l’homme destiné à leur fille, appelé à tâter d’une -pâte de cette qualité, précédemment, au moins, connût un peu la -matière! - -Et c’était le plus secret des mille supplices qu’une mère endure, dans -l’âme de madame Chef-Boutonne, que ce souci déjà ancien: si accompli que -fût Paul, son brillant jamais n’avait ébloui une femme. Certes il -plaisait beaucoup à toutes, mais il ne plairait donc point à l’une -d’elles? Le pire était que, sur ce chapitre, Paul lui-même, le plus -intéressé, semblait totalement désintéressé. Loin de madame -Chef-Boutonne le vœu de voir mettre à mal aucune personne fréquentant sa -maison!... Mais, à s’interroger bien intimement là-dessus, elle -confessait que le déplaisir qu’un tel accident entraîne n’est pas sans -quelques avantages... Hélas! nul accident, non, pas le moindre, -n’embarrassait la voie régulière, directe, sans aspérités ni courbures, -sur laquelle Paul, une bonne fois lancé, roulait, immaculé, vers son -avenir. - -Beaubrun qui souvent accompagnait Paul, au théâtre, en soirée, voire à -des bals de ministères, sondé par sa belle-mère, engainait son monocle, -allumait un œil scrutant tout le passé et toutes les circonstances, -laissait choir le monocle, mourir son œil, et faisait: - ---Rien! - -Et, depuis lors, madame Beaubrun, la sœur taquine, à propos de bottes, -regardait Paul, puis son mari, ou sa mère, et faisait: - ---Rien! - -A Paul qui, cela va sans dire, ne comprenait point, elle demandait: - ---Qu’en dis-tu, Paul? - -Et Paul, innocemment, répondait: - ---Moi?... Rien. - -«Rien» tournait au jeu de famille. C’était un jeu que la maman n’aimait -guère. - -Madame Chef-Boutonne n’avait-elle pas été jusqu’à dire à son gendre: - ---Croyez-vous que je donne assez d’argent à Paul?... - ---Donnez-lui-en davantage! avait riposté Beaubrun. - -Mais Paul, ayant plus d’argent, achetait des titres de rente, et s’en -vantait, le pendard!... - -Enfin il y eut un fait. - -Monsieur et madame Chef-Boutonne reçurent une lettre anonyme: leur fils, -«un blondin, officier d’académie», avait fait route, tel jour, à telle -heure et à pied, de l’avenue d’Iéna, numéro tant, jusque chez le -pâtissier Ladurée, rue Royale, en compagnie d’une jeune femme portant -une toilette de chez Z... Et, quoique ce parcours d’un chemin assez -long eût été fait à pied, et quoique le texte ne fît pas mention que le -«blondin» eût pénétré seulement chez Ladurée, pâtissier, il se terminait -par ces mots infailliblement alarmants pour un couple de bourgeois: -«Gare la bourse!...» - -Pour une fois, dans la bourgeoisie, ce «Gare la bourse!...» eut un effet -contraire à celui que l’alarmiste en pouvait augurer. Les Chef-Boutonne -exultèrent: enfin Paul allait vendre ses titres de rente!... M. -Chef-Boutonne, toutefois, modéra sa femme: - ---Tout beau! dit-il, le garnement n’est pas entré chez le pâtissier... - -Il y entra; il entra même ailleurs: les informations furent précises, -circonstanciées, pleines d’intérêt, angoissantes même, car elles -contenaient menaces aux parents s’ils ne mettaient point le holà à la -consommation de l’intrigue, et menaces au consommateur! - -Qui saura dire les tempêtes intérieures des mères? leurs désirs -contradictoires, leurs hésitations, leurs résolutions, leurs manèges, et -leur honte qui se mélange à leur fierté? - -Secrètement, la mère, superbe en son dévouement obscur sinon excusable -en son acte, sortit par un crépuscule d’hiver, et se rendit aux -environs du lieu où son fils s’initiait au mystère de l’amour. Plus -farouche que le limier qui épiait les amants et, dans un de ses -rapports, la pouvait elle-même compromettre, elle bravait tout, prête à -bondir comme un dogue sur le monstre, quel qu’il fût, qui oserait -bousculer le rendez-vous de son Paul. L’endroit était un -rez-de-chaussée, au fond d’une cour, rue de l’Arcade. Elle ne vit rien, -ne couvrit de son corps personne, ne fut utile à quoi que ce fût. - -Mais son inquiétude augmentait chaque jour. Paul fréquentait une femme -du monde: n’allait-il pas être provoqué par un rival?... Paul, -évidemment, était rentré hier sans blessure; n’était-ce pas aujourd’hui -qu’on allait le rapporter pantelant, à la suite d’une rencontre?... Mon -Dieu! mon Dieu! fallait-il avoir élevé un fils si parfaitement, l’avoir -amené si calme et si pur jusqu’aux portes mêmes de l’amour que les lois -protègent, et devoir cependant payer aux préjugés d’une vieille race -galante ce périlleux tribut que réclame la Vénus impudique?... Mais tous -autour d’elle, le père, la sœur, elle-même enfin, le désiraient, ce -baptême païen, l’imploraient, l’exigeaient presque! - -Ainsi tourmentée, et en même temps heureuse d’une cruelle formalité -accomplie, madame Chef-Boutonne s’en fut trouver madame Dieulafait -d’Oudart. - -Elle conta l’histoire par le menu, disant: - ---Ces gamins, ces vauriens, croyez-vous?... Et une femme du monde, s’il -vous plaît! alors qu’il y a tant d’autres relations si faciles et sans -conséquences... Ah! les petits brigands!... Ah! l’amour!... - -Puis elle narra l’effroi de ce courrier mystérieux, odieux, cynique, -quasi obscène, qui heurtait matin et soir sa pudeur maternelle en lui -infligeant la double vision de Paul enlacé par les bras de quelque -«Didon», d’où l’on ne s’échappe que meurtri,--si l’on s’en échappe!--et -de ce témoin étranger, haineux, sadique peut-être!... - -Sa complaisance à propager l’aventure était mal retenue, mais son -appréhension de quelque catastrophe était sincère. Ces deux sentiments -se mêlaient parfois, se chevauchaient l’un l’autre, en sorte qu’à un -certain moment madame d’Oudart, agacée par une trop sotte fatuité, se -crut autorisée à dire: - ---Mais, somme toute, chère amie, le procédé odieux ne vous a appris -jusqu’ici qu’une bonne nouvelle... - -Et, trois minutes plus tard, touchée par les larmes que son amie -répandait, elle se levait, et se décidait à lui fournir des motifs de se -tranquilliser. - -Elle se levait et allait doucement à un chiffonnier, tournait une clef, -ouvrait un tiroir et y prenait trois enveloppes banales, rayées d’une -banale écriture: - ---Ne vous mettez donc point martel en tête!... Connaissez-vous cette -écriture? - -Madame Chef-Boutonne frémit. - ---Eh bien! continua madame d’Oudart, tout porte à croire que votre -«Didon» a été auparavant la nôtre: et mon fils n’en va pas plus mal! - -Madame Chef-Boutonne voulait bien être rassurée pour son fils; mais non -pas que, dans une si tardive aventure, et si difficilement -obtenue,--dont elle avait eu l’imprudence de se flatter un peu -vite,--son Paul fît bombance avec quoi?... avec les restes d’Alex! - -Nier l’évidence était cependant impossible. Ayant reconnu l’écriture, le -style de son correspondant anonyme, et un identique signalement de la -femme qui tombait d’Alex en Paul, madame Chef-Boutonne hasarda: - ---Mais si ces lettres infâmes n’étaient que calomnies!... - ---Pour cela, non! dit madame Dieulafait d’Oudart, en soulignant du doigt -tel paragraphe d’une des lettres, la petite note arriérée à l’_Hôtel -Condé et de Bretagne_, dont il est fait mention ici, je l’ai bel et bien -payée: l’information était bonne. - -Madame Chef-Boutonne s’affaissait. - ---Eh! mon Dieu! pourvu que nos jeunes gens n’aillent point se -quereller!... Par le fait, ils sont rivaux! - -Madame d’Oudart sourit: - ---Alex est un papillon, dit-elle, il a fait cette plate-bande; il butine -ailleurs... - -Et le comble du dépit était, pour madame Chef-Boutonne, que Paul eût -choisi comme intrigue, non seulement celle qui pouvait avoir le moins de -lustre aux yeux des Dieulafait d’Oudart, mais celle dont on ne saurait -absolument pas se prévaloir chez les Saint-Évertèbre: car, enfin, -séduire une amie, et quasiment au nez de leur fille, si la prouesse -était d’un gaillard et si madame de Saint-Évertèbre, par ses «propos de -corps de garde», l’avait, ma foi, méritée, du moins fallait-il convenir -que la prouesse était téméraire... - -Mais bientôt la correspondance anonyme cessa. Paul rentrait à la maison -sans retard, quoique le teint plus jaunet que les jours même où il -rentrait en retard. L’idylle était-elle donc déjà finie? Quel mystère à -l’autre mystère succédait? - -Les Saint-Évertèbre éclairèrent la question dès qu’on les vit: car il -fut évident qu’on se riait de Paul. Le jeu eût pu échapper à madame -Chef-Boutonne, si elle n’eût été précisément sur le qui-vive; mais des -allusions persistantes à tel pâtissier de la rue Royale ou à tel «coquet -rez-de-chaussée» ne pouvaient plus, pour elle, être équivoques. De -complicité ou non avec ses amis, la coquine Soulice s’était prêtée à un -manège de galanterie,--d’un goût douteux,--dans lequel Paul et le -mouchard anonyme avaient donné, tête baissée, et de compagnie. En son -«coquet rez-de-chaussée», par un beau crépuscule d’hiver, alors que son -héroïque maman montait la garde, on avait,--pour employer une expression -qui ne faisait point peur aux Saint-Évertèbre,--«posé» à Paul «un -lapin!»... - - - - -XLII - - -L’appartement de la rue Férou était devenu l’asile des amis d’Alex. Non -contents des soirées nombreuses qu’ils passaient là, non contents des -dîners, assez fréquents, que madame d’Oudart leur offrait, ils y -venaient, sur la fin du mois, à l’heure des repas, quêter une invitation -supplémentaire, d’un air si emprunté, si gauche, avec des feintes si -naïves, que la maîtresse de maison, tout en riant, leur disait, sans -plus de mots: - ---Allons! messieurs, à table! - -Thémistocle avait contracté, lui, la facile habitude de déjeuner, rue -Férou, chaque jour, sous le prétexte de causer procédure. Un matin, il -fut saisi si inopinément d’une mauvaise grippe qu’on le coucha, dans le -salon, sur un lit improvisé, où il passa la nuit, puis la semaine. Il -était si gentil, si complètement isolé dans le vaste monde, cet Oriental -orphelin, sa voix était si plaintive et si douce, que madame d’Oudart -n’eut pas le cœur de le renvoyer à son hôtel. Durant sa maladie, aussi -bien, parmi les termes arides du droit, qu’il n’abandonnait guère, il -mêlait des noms sonores et exquis, tels que Péra, Stamboul, la -Corne-d’Or, les îles des Princes et Scutari,--évoquant des choses -lointaines, ensoleillées et féeriques,--qui vous payaient de votre -peine. - -Et de la nostalgie du Grec malade naissaient des désirs de voyage, -surtout le soir: Alex et sa mère partaient, sur un mot enchanteur, pour -la Méditerranée, l’Archipel, Athènes et le Bosphore... Madame d’Oudart -disait: - ---Oh! quand Alex aura une situation, nous irons, au premier congé, vous -faire une visite là-bas, monsieur Thémistocle. - -Ou bien: - ---Il ira, pour son voyage de noces, vous présenter sa jeune femme... - -Et elle faisait, quant à elle, le sacrifice de cette croisière de songe. - -Cependant Alex tombait malade, à son tour; Noémie, la bonne, elle -aussi, fut atteinte. La concierge recommanda une femme de journée, qui -se trouva être voleuse comme une pie, puis une autre, infortunée, qui se -mourait de la poitrine: on dut les renvoyer. Ce fut la pauvre maman qui -devint la servante de tous. - -Dans cette infirmerie, un matin, se présenta, affairée, hors d’haleine, -madame Taupier, la patronne de l’_Hôtel Condé et de Bretagne_. Madame -d’Oudart, lui ouvrant, augura mal de cette visite. Madame Taupier -rattrapa son souffle, et annonça que son pensionnaire, M. Lepoiroux, -était au lit, pas bien. - ---C’est comme ici, dit madame d’Oudart; mais qu’a-t-il? - -Madame Taupier fit l’historique de la maladie d’Hilaire, et, finalement, -dit qu’un de ces messieurs, étudiant en médecine, qui occupait une -chambre au second, s’employait à le faire entrer à l’hôpital, car il -craignait une vilaine fièvre. - ---En ce cas, en effet, dit madame d’Oudart, mieux vaut une maison -spéciale que l’hôtel. - -Fort bien! Mais l’inconvénient était que madame Taupier répugnait à -laisser sortir un pensionnaire affligé d’une lourde note impayée. - ---N’avez-vous pas prévenu la mère? demanda madame d’Oudart. - -Certes on avait prévenu la mère. Ce matin même madame Lepoiroux -répondait de Poitiers par un cri de détresse, et suppliait madame -Taupier de s’adresser, au nom de l’humanité, à madame Chef-Boutonne, -numéro tant, rue de Varenne. - ---Comment! s’écria madame d’Oudart, «de vous adresser à madame -Chef-Boutonne!...» - ---Je viens de chez cette dame, dit madame Taupier, c’est la raison -pourquoi vous me voyez si essoufflée. Cette dame m’a dit: «C’est très -bien; mais avez-vous vu madame Dieulafait d’Oudart?--Non, je n’avais -point vu madame Dieulafait d’Oudart.--Voyez-la! m’a dit madame -Chef-Boutonne.--Mais, madame...--Voyez-la! m’a répété cette dame; je ne -saurais rien faire à ce propos sans elle: le jeune Lepoiroux est son -protégé.--Mais, madame...» Enfin il a bien fallu que je confie à cette -dame, et je vais en faire autant à vous, madame, puisque le sort m’y -oblige: madame Lepoiroux m’avait bien recommandé de ne m’adresser à vous -qu’en second. - ---Ah! ah! fit madame Dieulafait d’Oudart, en second!... à moi, en -second!... - ---Oh! mon Dieu, madame, dit simplement madame Taupier, vous auriez tort -de vous en offenser: l’avantage de passer ici en premier n’est pas -grand... - ---C’est parfait! Vous vous êtes acquittée de la commission en suivant la -voie hiérarchique établie par madame Lepoiroux: eh bien! nous nous -concerterons, madame Chef-Boutonne... et moi, «en second»... sur ce -qu’il y a à faire... A tant de protecteurs, ce n’est pas vous qui -sauriez y perdre, madame Taupier! - -Puis conduisant sur le palier la patronne de l’_Hôtel Condé et de -Bretagne_, madame d’Oudart lui mit un louis dans la main, afin que le -jeune Lepoiroux fût transporté à l’hôpital dans les meilleures -conditions possibles. - -Et au milieu de ses malades, dans le désordre de son appartement, sous -le poids de soucis divers, et de soucis d’argent, en particulier, madame -Dieulafait d’Oudart demeura surtout peinée que la veuve Lepoiroux, -réduite aux abois, recourût à une autre avant de recourir à elle. -Cependant, n’avait-elle pas dit, quelques mois précédemment, à la -patronne de l’hôtel: «Mais je n’ai pas à payer la note de M. Lepoiroux, -j’imagine?...» Elle l’avait dit; mais il n’était pas question, alors, -de voir madame Chef-Boutonne la payer. - -Madame Chef-Boutonne vint aussitôt rue Férou. On dut la recevoir dans la -salle à manger, un coude appuyé sur la table: on se lamenta sur les -maladies régnantes, et les deux femmes dirent en même temps: - ---A propos!... le jeune Lepoiroux... - -Alors se disputa l’honneur de protéger le jeune Lepoiroux. - -L’action était délicate. Madame Chef-Boutonne ne tenait pas à payer la -note; payer la note excédait les moyens de madame Dieulafait d’Oudart. -Décliner la mesure généreuse que l’on sollicitait de son crédit, de sa -renommée, serait-ce de la part de madame Chef-Boutonne un geste bien -élégant? Refuser tout court sa contribution, était-ce possible à madame -Dieulafait d’Oudart?... Les deux femmes s’exposèrent l’une l’autre -témérairement, parèrent de molles attaques, ripostèrent gauchement, et -puis soudain se dérobèrent: tout était à recommencer. Enfin, lors d’une -reprise, l’une d’elles ayant, à tout hasard, avancé un: «Coupons en deux -la poire!» l’autre mit bas les armes, enjolivant du moins le pis aller -d’un mot: - ---C’est plutôt, dit-elle, une orange amère! - -Elles se quittèrent presque souriantes. - -Après coup seulement, madame Dieulafait d’Oudart s’aperçut que la moitié -de la note à payer était encore un trop lourd fardeau pour elle; et, -faute de payer la note entière, elle manquait à sauver les Lepoiroux. Au -contraire, pour une petite somme autant que pour une grosse, contribuant -une première fois, et dans une heure de péril, au sauvetage, madame -Chef-Boutonne sauvait les Lepoiroux. Pour la moitié du prix coûtant, on -pouvait le dire, madame Chef-Boutonne achetait la charge honorifique de -nourrir, et d’offrir à son pays, à la science, ce remarquable sujet -d’Hilaire; ou, plus exactement, elle enlevait cette charge à madame -Dieulafait d’Oudart incapable... - -Sur ces entrefaites, madame Lepoiroux, en personne, apparut. La lettre -d’alarme de madame Taupier l’avait happée à Paris, sans sursis. Elle -avait imaginé son garçon couché sur un lit d’hôpital: elle était -accourue... Elle dit cela d’un seul trait, en entrant. Et madame -d’Oudart, qui en voulait fort à la veuve Lepoiroux, fut désarmée par la -vérité de cette angoisse maternelle. Elle avait préparé une parole -amère, et elle dit affectueusement: - ---Ma pauvre Nathalie!... - -Elle s’attendait à ce que Nathalie parlât abondamment de son fils -malade; mais en venant chez madame d’Oudart, l’humble rue, l’escalier -pauvre, ce qu’elle découvrait du médiocre appartement, avaient frappé -une femme qui avait coutume de contempler avec déférente admiration le -parc, les avenues, et ce qu’elle appelait «le château» de Nouaillé... - -Le contraste la stupéfiait. - -Elle eut un long silence, pendant lequel elle remuait ses yeux de tortue -et les obligeait à accepter l’image de la décadence des Dieulafait -d’Oudart. Elle pensait à la métairie vendue, aux bruits qui couraient le -pays... Elle se félicitait d’avoir été assez avisée pour ne s’adresser à -madame d’Oudart qu’«en second». - -Tout à coup elle se lança en des phrases compatissantes et obscures, -mais que madame d’Oudart comprit bien. - -Madame d’Oudart l’interrompit: - ---Mais votre fils? dit-elle; j’espère que son indisposition... - ---Son indisposition, ne m’en parlez pas!... fit madame Lepoiroux; j’ai -un soupçon que la patronne de l’hôtel a voulu nous mettre la puce à -l’oreille, rapport à la note. Telle que vous me voyez, je viens de -causer avec le médecin: Hilaire n’est pas si mal; il a la grippe. Il -marchera sur ses deux pieds pas plus tard que demain! - ---Ah!... fit madame d’Oudart. Allons, estimons-nous heureux que votre -fils soit hors de danger!... - ---Et chez vous, ma chère dame?... Monsieur Alex va toujours bien, -j’espère?... - -Madame d’Oudart poussa une porte, et l’on vit, réunis dans le salon, les -deux lits des jeunes gens malades. Thémistocle aux noires narines -velues, à la barbe de huit jours, drue comme une brosse à cirage, à la -moustache de palikare, lisait à haute voix, en zézayant et de l’accent -le plus comique, _Manon Lescaut_; et Alex bénissait le ciel de lui avoir -donné un ami malade en même temps que lui. - -Madame Lepoiroux fit force amabilités; mais elle se retira jalouse de ce -qu’un étranger, un Grec, fût l’ami malade hospitalisé aux frais de -madame d’Oudart, malgré ses déboires, et non pas Hilaire. Elle dit -encore quelques-unes de ces paroles ambiguës qu’affectionnent les gens -du peuple: - ---Bien sûr que les jeunes gens sont libres de choisir leurs amis!... - -Madame d’Oudart lui demanda: - ---Où couchez-vous, Nathalie? - ---Oh! ne vous tourmentez pas! Je ne suis pas grosse: je m’arrangerai -avec Hilaire; il n’a pas quitté son hôtel... A présent, ma chère dame, -ce serait-il l’heure, dites-moi, où je pourrais avoir un moment -d’entretien avec votre grande amie madame Chef-Boutonne?... Ne faut-il -pas qu’il y ait une Providence, pour que j’aie rencontré sur mon chemin -une personne aussi puissante et généreuse?... - -Madame d’Oudart dut chanter avec la veuve Lepoiroux les louanges de -madame Chef-Boutonne. - - - - -XLIII - - -Madame Lepoiroux eut donc avec madame Chef-Boutonne le petit entretien -désiré. A Paris, la Poitevine rappelait un peu ces personnes vêtues avec -modestie, au pas de velours, à l’œil averti, à la main tendue, qui font -payer les deux sous de la chaise dans les églises: le domestique, rue de -Varenne, crut qu’elle venait «de la paroisse». Madame Chef-Boutonne se -piqua de l’accueillir avec chaleur, mais tout à fait en grande dame, -négligeant les informations personnelles, prenant de haut les choses, et -laissant de là tomber son obole, assurée qu’elle fera du bruit. Elle -parla de l’Université comme elle eût parlé d’une amie, d’une tendre sœur -habitant là, à quatre pas, que l’on voit quotidiennement, avec qui l’on -dîne,--et d’Hilaire, comme d’un prodige. - -Elle voulait qu’Hilaire fût prodigieux: elle croyait déjà en avoir -acheté le droit; elle était fort résolue à en imposer la conviction à -tout le monde, et, pour son début, enivrait la mère du héros. Moins -crédule qu’une bourgeoise qui se leurre aisément de mots, madame -Lepoiroux avait confiance en son Hilaire, avait confiance en «ces -messieurs» de Poitiers, qui le poussaient, mais n’eût pas, de soi-même, -été s’imaginer, par exemple, que son fils, parti de si bas, fût capable -de s’élever plus haut que... «mettons que monsieur le censeur des -études, au lycée», dont la «dame» était sa cliente. - -A l’humble image du censeur des études au lycée de Poitiers, madame -Chef-Boutonne sourit. Son fils, Paul, entrait; elle le présenta à la -Poitevine et dit: - ---Regardez celui-ci: à l’âge qu’il a, il est officier d’académie, vous -le voyez à sa boutonnière; élève diplômé de l’École des Sciences -politiques; il sera demain licencié en droit; dans deux ans, docteur, et -nous en ferons, je l’espère, un gentil auditeur au Conseil d’État!... - -Madame Lepoiroux écoutait, bouche bée, ces titres ronflants, auxquels -d’ailleurs elle ne comprenait goutte. Madame Chef-Boutonne reprit: - ---Je ne vous dis pas toutes les qualités qu’a mon fils; mais écoutez-moi -bien, madame Lepoiroux: pour peu qu’on le compare au vôtre, Paul, que -voici, n’est qu’un ignorant... N’est-ce pas vrai, Paul? - -Paul s’inclina, puis disparut. Madame Lepoiroux était inoculée du venin -de l’ambition insatiable. - -Après quoi, madame Chef-Boutonne se dédommagea de n’avoir pas dit du -premier coup «toutes les qualités qu’avait son fils». Devant cette femme -arrivant de province, et destinée à y retourner demain, elle s’offrit le -régal de parler de son Paul sans mesure, sans sincérité même et sans -prudence: moment d’oubli, de folie, véritable débauche maternelle, -comparable à la faute de ces femmes vertueuses qui, un jour, en voyage, -s’abandonnent furtivement à un étranger qu’elles ne reverront jamais -plus... Et puis l’on reparla d’Hilaire, sur le mode dithyrambique, puis -du jeune Dieulafait d’Oudart, en manière de badinage, puis d’Hilaire -encore, sur lequel l’Université--l’amie, la voisine qui ne vous cache -rien--fondait les plus hautes espérances... - -Madame Lepoiroux titubait sur le trottoir de la rue de Varenne en -quittant sa nouvelle protectrice: elle s’égara plusieurs fois avant de -regagner l’_Hôtel Condé et de Bretagne_, et bavarda une heure avec -madame Taupier, qui, pourtant, lui inspirait peu de confiance. Mais -madame Taupier fut séduite par la magnificence de l’avenir promis à son -pensionnaire, et elle y ajouta foi: - ---... _primo_, dit-elle, parce que cette dame de la rue de Varenne est -très comme il faut; _secundo_, parce que votre jeune homme est sans -vices: il ne voit pas de femmes! - -C’est par là qu’aux yeux de madame Taupier le fils de madame Lepoiroux -était un prodige. Elle ne put s’empêcher de soupirer, en levant ses -prunelles au plafond: - ---Ce n’est pas comme celui de madame Dieulafait d’Oudart!... - -Et madame Lepoiroux fut informée des déportements d’Alex. - -Une soudaine intimité s’établit entre madame Lepoiroux et madame -Taupier. Celle-ci même, comme la mère d’Hilaire s’apprêtait à passer la -nuit sur une chaise, lui offrit une chambre: - ---Ne vous gênez donc point: il y en a de vacantes... Vous n’en paierez, -pardi, pas plus cher!... - -La grippe, qui cependant fut tenace, avait quitté la rue Férou comme -l’_Hôtel Condé et de Bretagne_, lorsque madame Lepoiroux jugea -convenable d’aller faire une visite à madame Dieulafait d’Oudart. - ---Comment! fit celle-ci, vous, encore à Paris?... - ---Comme vous voyez, ma chère dame: et j’ai voulu montrer que je ne vous -oublie point. - -Cette phrase était naïve; elle contenait une amère vérité qui pénétra -douloureusement dans le cœur de madame d’Oudart: c’est qu’en effet ce -n’était pas trop de fournir quelque preuve qu’on ne l’oubliait pas... - - - - -XLIV - - -Le bruit se répandit en Poitou que madame Dieulafait d’Oudart -nourrissait et couchait chez elle, à Paris, «des amis» de son fils, et -dilapidait sa fortune, d’une manière débonnaire, au profit d’étrangers, -«compagnons de débauche d’Alex», tandis qu’elle laissait son vieux père -«se mourir tout seul, dans le désert». - -Madame d’Oudart, en venant, avec Alex, la semaine de Pâques, à Nouaillé, -embrasser M. Lhommeau qui ne «se mourait» point du tout, tomba au beau -milieu de ces commérages. Elle était trop sensée pour en rendre madame -Lepoiroux responsable, sachant que d’un mot exact que Nathalie avait pu -dire, les langues avaient vraisemblablement tiré une de ces matières -fabuleuses qui acquièrent très vite la fixité des légendes. - -La pauvre femme, qui espérait se reposer une quinzaine de jours, dans sa -terre, entreprit, aussitôt arrivée, une tournée de visites à Poitiers, -avec l’espoir de redresser l’opinion. Mais l’opinion est pareille à la -tige flexible du châtaignier, que le pouce d’un enfant ploie et dirige -pour en former la carcasse des paniers rustiques, et qui n’est pas -plutôt présentée au four que la force de l’homme échouerait à la courber -d’une ligne. Elle contait, bonnement, ses tracas maternels, les départs -matinaux d’Alex, la bougie, la barbe, le son des cloches de -Saint-Sulpice, maître Enguerrand de la Villataulaie, les déjeuners de -procédure, puis la grippe de la triste saison, le grabat improvisé de -cet infortuné M. Thémistocle, et la voix zézayante du malade, et les -noms de l’Orient enchanteur qui s’échappaient de sa longue moustache -bleue, le soir... On l’écoutait d’une oreille distraite; on affectait de -ne la pas entendre; ou bien quelqu’un de spirituel lui demandait si elle -avait lu _la Vie de Bohème_. L’opinion de ces gens-là était faite; la -tige de châtaignier avait passé par le feu. - -Libérée en une certaine mesure des mœurs de la ville par un immense -amour maternel, presque semblable à une passion, madame Dieulafait -d’Oudart ne s’élevait pas, toutefois, au-dessus de l’opinion. Elle fut -attaquée par le démon de l’incertitude; elle se demanda si Poitiers -n’avait pas, par hasard, raison contre elle: n’était-ce point une «vie -de bohème» qu’elle menait? Ses complaisances pour son fils -n’étaient-elles point excessives? Ne dilapidait-elle point son -patrimoine? Enfin son père ne se mourait-il point,--chacun meurt un peu -tous les jours,--dans «le désert» de Nouaillé? - -Thurageau, homme de sens, parlait comme Poitiers. En présence du -notaire, madame d’Oudart eut des nerfs: - ---Je quitterai ce pays définitivement! dit-elle. J’emmènerai mon père -avec moi. - -Le notaire ne prenait acte que de ce qui intéressait la fortune. -Entendant ces paroles qui, comme tant d’autres, allaient tantôt -s’évaporer, il laissa tomber sa large main, à grand bruit, sur son -bureau; et par ce geste il mêlait aux paroles quelque chose de concret: -il les retenait, les vagabondes, et il allait leur donner une -consistance qu’elles n’avaient point. - ---Si vous vous résolviez à ce parti, dit-il, j’aurais une proposition à -vous soumettre... - -Et déjà il feuilletait un dossier. Madame d’Oudart allait s’écrier: -«Attendez! attendez! je n’ai pas tant voulu dire!...» Il la prévint et -la médusa en lui jetant au nez que quelqu’un donnerait trois mille -francs de Nouaillé, «maison et parc, droit de chasse seulement sur les -fermes...» - ---Sur _la_ ferme! corrigea-t-elle, d’elle-même. - ---Sur _la_ ferme, hélas! dit le notaire. - -Louer Nouaillé!... Elle n’en voulut pas entendre davantage. Son notaire -se moquait-il d’elle?... - -Mais elle revint, de son plein gré, quelques jours après, à l’étude, et -dit: - ---Ce n’était pas sérieux, Thurageau, j’espère? - -Le notaire cita le nom, lut la lettre de la personne qui offrait de -louer la terre de Nouaillé. - -Elle dit: - ---Trois mille francs, c’est ridicule: Nouaillé ne vaut pas cela. - ---Nouaillé vaut ce qu’on en offre. - ---D’ailleurs, dit-elle, vous pensez bien que je ne consentirai jamais. - -Thurageau s’inclina, et il ajouta: - ---J’ai une autre proposition. - -Madame d’Oudart parut complètement indifférente. - ---Aimez-vous mieux marier monsieur votre fils? - ---Marier!... fit-elle, et avec qui? - ---Avec une jeune fille fort bien, quoique... - ---Arrêtez!... il suffit... du moment qu’il y a un «quoique...» - ---Je m’arrête. Autre chose: préférez-vous vendre Nouaillé... maison, -parc et la ferme restant?... Babouin achèterait. - ---Encore Babouin!... - ---Il vous a déjà pris deux fermes: c’est vous maintenant qui formez -enclave en son domaine!... - ---On gagne donc tant dans la tannerie? - ---Oui, quand on fabrique aussi du papier à Angoulême. - ---Ah? du papier!... bravo! la matière est déjà plus noble... Écoutez, -Thurageau, vous allez me trouver curieuse, mais je suis femme... et -mère... Quelle est la jeune fille dont vous avez voulu me parler? - ---Il y a un «quoique»!... - ---Enfin quel est ce «quoique»?... - ---La tannerie, justement, le papier!... - ---Il s’agit de la petite Babouin?... La fille d’un marchand de peaux de -bêtes qui empestent une lieue de pays!... Mais, ah çà! Thurageau, y -pensez-vous?... Jamais de la vie! jamais de la vie!... - -Quatre jours plus tard, un grand break de louage faisait halte à la -grille de Nouaillé, au bout du parc. On entendit, de la maison, tinter -la vieille cloche fêlée... Qui était-ce? Les habitués ouvraient, à -l’ordinaire, tout simplement la grille... Jeannot, portant ses sabots à -la main, s’élança, les pieds nus, par la châtaigneraie. Il parlementa -longuement, puis remonta la châtaigneraie, toujours courant et l’air -effaré. A bout de souffle, il bégaya à la cuisine: - ---Ça, c’est plus fort que de jouer au bouchon!... des particuliers qui -arrivent de Paris tout droit pour visiter le château! C’est quelque -attrape, bien sûr: le château est-il à louer, à cette heure?... Allez -prévenir madame. - -Madame pâlit, s’assit, réfléchit, se dompta,--cruel moment,--puis dit: - ---Il y a malentendu, évidemment, mais je ne veux pas qu’on laisse ainsi -ces personnes à la porte: faites entrer! - -Jeannot courut de nouveau; on entendit le grincement de la grille: le -break parut sous la châtaigneraie. Il contenait un monsieur d’une -soixantaine d’années, un de trente, une jeune femme, une jeune fille. La -mère Agathe, la vieille bonne, les introduisit au salon et dit à -Jeannot: - ---Vous n’êtes qu’une bête: il y a là dedans une demoiselle qui irait à -monsieur Alex comme un gant... - -Tout ce monde-là attendit encore au salon, madame Dieulafait d’Oudart -ayant voulu faire toilette. Enfin elle les reçut, non sans cérémonie, -comme une visite, les embarrassa même à force de façons; ils croyaient -s’être trompés d’endroit: était-ce bien là la propriété que leur avait -désignée le notaire? Madame d’Oudart leur dit: - ---Mais je n’ai jamais autorisé aucun notaire à indiquer ma propriété aux -amateurs! Thurageau est un vieil ami qui pousse le zèle à la manie; -c’est un homme qui ne saurait voir un arpent de terrain improductif: je -lui en veux, je le trouve indiscret, en vérité... - -Ces messieurs allaient la trouver mauvaise. Madame d’Oudart parla -encore: - ---Thurageau se sera dit qu’en fait nous abandonnons Nouaillé; voici deux -ans, en effet, que j’ai dû me fixer à Paris pour suivre les études de -mon fils, un grand garçon maintenant... - ---C’est monsieur votre fils, peut-être, dit la jeune femme, que nous -avons croisé à cheval dans l’amour de petit chemin... - ---Lui-même, madame. - ---Oh! qu’il monte bien!... Ces messieurs l’ont remarqué. - -Ces messieurs acquiescèrent de la tête. - -La flatterie ravigota le cœur de madame d’Oudart. Des personnes qui -avaient remarqué son fils lui devenaient presque sympathiques. Elle eut -plus de force pour consommer son sacrifice, quoiqu’elle ne pût y -parvenir sans détour. - ---Mon vieux père, ancien conseiller à la Cour, habitait encore ici, -reprit-elle; il s’y plaisait, bien que seul; il y avait ses habitudes; -mais j’ai résolu de ne plus me séparer de lui... Par le fait, ma -propriété va se trouver fort délaissée... - -Les deux messieurs échangèrent un regard rapide. Pardieu, la situation -se débrouillait! - ---Dans l’intérêt de la propriété, de la maison même... osèrent-ils dire. - ---Oui, fit-elle, vous avez raison... Je sais... Une maison inoccupée... - ---... vieillit de dix ans par saison! - ---Je n’ai jamais loué, je n’y pensais certes pas... - -Il y eut un silence. Elle eut le courage de sourire, et elle lâcha enfin -ce demi-aveu de défaite: - ---La personne du locataire peut influer beaucoup sur une décision aussi -grave. - -La jeune femme dit: - ---Vous habitez, madame, un endroit si charmant!... les chemins, la -grille ancienne, l’admirable allée sous les châtaigniers... - ---La maison d’habitation, hasarda l’un de ces messieurs, semble assez -vaste... - -Madame Dieulafait d’Oudart se leva: - ---Si vous désirez jeter un coup d’œil?... - -Son cœur palpitait, les jambes lui manquaient. Elle fit visiter sa -maison. - -On trouva, dans la bibliothèque, le grand-père Lhommeau qui sommeillait -et s’éveilla. Il ne savait point de quoi il s’agissait, croyait voir des -Parisiens amis de sa fille, faisait force salutations. Madame d’Oudart -dut le présenter: - ---Monsieur Lhommeau, mon père, ancien conseiller à la Cour... - -Mais elle ne savait--et à peu près--que le nom de l’un des visiteurs, de -qui le notaire lui avait lu la lettre; encore ignorait-elle auquel -d’entre eux il s’appliquait: elle le bredouilla... C’était le nom du -sexagénaire. A son tour, celui-ci présenta: son fils, sa belle-fille, et -la sœur de celle-ci, une jeune fille orpheline de père et de mère. -Monsieur Lhommeau était fort étonné; la scène était pénible: on -l’écourta en passant vite. - -Madame Dieulafait d’Oudart montra la chambre de son fils, montra sa -propre chambre contenant la photographie agrandie de feu le commandant, -son mari, avec sa croix, son épée, et cent objets familiers. De petits -coins aménagés par elle elle vantait la commodité; elle vantait la vue -qu’on avait des fenêtres sur les rochers du Poitou, sur la campagne; -elle s’oubliait à dire: - ---C’est ici que j’ai eu mon fils... - -Ce n’étaient pas des goujats que les gens qui visitaient Nouaillé, et -ils éprouvaient, de l’émoi de cette femme, une certaine gêne: ils -faillirent négliger un autre étage. Les deux sœurs s’étant concertées -gentiment, se refusèrent à visiter la cuisine, l’office, à cause des -domestiques, et madame d’Oudart, interprétant autrement l’abstention, ne -se prenait-elle pas maintenant à craindre que leur projet de location -n’aboutît pas?... - -Elle les mena au jardin. Les arbres à fruits étaient en fleurs: -pêchers, poiriers, pommiers, amandiers charmaient la vue par la -débordante profusion du blanc et du rose; blanc et rose était le parc, -blanche et rose la campagne au delà des murs. Les lilas tiraient de -fines langues d’un vert tendre, comme pour goûter, en délicats, la -saveur du printemps. Sous un soleil déjà chaud, la terre, comme un -animal, exhalait une haleine vivante. Tout germait, bourgeonnait, -éclatait; tout sentait bon, et les abeilles, presque invisibles, -innombrables, vautrées dans les corolles, laissaient croire que la -nature elle-même, enivrée, chantait. - -On alla jusqu’au potager, où, maintes fois, quand le soir tombait, le -long du cordon de pommiers nains, la mère d’Alex avait souhaité de le -voir se promener là un jour, au bras d’une jeune femme exquise, riche -s’il se pouvait, et d’excellente famille. Par la porte à claire-voie -donnant sur la campagne, les filles du métayer, grandies, sauvages -toujours, et immobiles comme des idoles, étaient là, encore, accourues -pour contempler, non pas M. Alex, aujourd’hui, mais les messieurs et -dames descendus du grand break de louage... - - - - -XLV - - -Un soir du mois d’août suivant, à leur fenêtre, sur la cour de la rue -Férou, madame Dieulafait d’Oudart et M. Lhommeau tâchaient de prendre -l’air, après dîner. - -C’était la fin d’une pesante journée; un vain orage avait éclaté, vers -cinq heures, pour disperser les promeneurs du Luxembourg, non pas pour -rafraîchir la température. D’une tour de Saint-Sulpice, l’_Angelus_ -lança tout à coup une large vibration religieuse et mélancolique qui -feignit d’agiter l’atmosphère engourdie: la verrerie trembla sur le -buffet, et on leva les yeux vers le haut des toitures, comme si quelque -chose passait dans le ciel. A l’appel de l’église, une centuple voix -répondit du Séminaire voisin, scandant les paroles de la prière; puis -une autre voix multiple, une autre et une autre encore, obéissant, à -quelques secondes d’intervalle, à l’harmonieuse invitation tombée des -tours, et dont les dernières résonances furent longues à s’apaiser: on -les croyait voir courir, en chevauchée légère, sur Paris, vers Grenelle -et le Point-du-Jour... Après quoi, les bruits ménagers montèrent: chocs -répétés et monotones des assiettes empilées et des couverts de ruolz ou -d’argent comptés et replacés en leurs paniers, verres à voix cassée, -verres bavards et chantants, tiroirs, placards... Et quand le désordre -quotidien de la vie fut encore une fois réparé, on entendit la voix des -bonnes et celle des humbles ménages échangeant la satisfaction de la -besogne accomplie; les glouglous de la fontaine emplissant les brocs; -les cris pointus de fillettes jouant au volant dans la rue; une femme -fâchée, une porte claquant... Un silence se fit, que déchira le -grincement d’un frein d’omnibus; puis un plus long silence... Et, tout à -coup, des accords au piano et un chant... - -Un hoquet aussi put être entendu, au fond de la gorge de madame -Dieulafait d’Oudart, qui pleura et disparut, laissant seul M. Lhommeau -à la fenêtre. - -M. Lhommeau était-il philosophe? Il atteignait les limites de la vie, et -il l’appréciait telle qu’elle est. On avait dit à M. Lhommeau: «Nous -louons Nouaillé, c’est indispensable.» M. Lhommeau avait répondu: «Louez -Nouaillé, si c’est indispensable!--Mais nous vous emmenons, papa, avec -nous à Paris!--Emmenez-moi, avec vous, mes enfants, à Paris.--Nous -serons fort tassés, pauvre papa; vous coucherez dans le salon.--Ne -saurions-nous pas vivre, moins tassés, tous à Nouaillé?--Impossible! Et -l’avenir d’Alex?...--Soyons tassés, couchons dans le salon!» - -Et, avec le bon M. Lhommeau, l’on avait amené à Paris la mère Agathe que -l’on n’avait pu se résoudre à abandonner: tout ce qui était de Nouaillé -étant loué, y compris Jeannot, les chiens et le cheval d’Alex, pour -trois mille francs. - -Avec la modeste retraite de M. Lhommeau, sa toute petite fortune -personnelle et les trois mille francs de Nouaillé, on pouvait vivre -désormais, «tassés» assurément, mais à Paris, seul lieu convenable à -l’élaboration de l’avenir d’Alex, mais à Paris où l’on échappait aux -malveillants propos de la province, mais à Paris où l’on ne renonçait -pas, quoi qu’on en pût dire, à jouter dans l’arène avec madame -Chef-Boutonne et son fils, avec madame Lepoiroux et Hilaire. - -Cependant, quand le lourd été de juillet s’était assis sur Paris, madame -Dieulafait d’Oudart, privée pour la première fois des ombrages de la -châtaigneraie, des pièces fraîches, de l’air pur et de la promenade du -soir dans le potager de Nouaillé, avait été saisie par une nostalgie qui -n’était pas sans laisser quelque inquiétude à son entourage. A son dépit -de ne point partir, à temps nommé, comme tout le monde, pour la campagne -ou pour la mer, elle remédiait par son orgueil même: car l’orgueil -blessé secrète un autre orgueil qui sert de baume à la plaie; elle était -fière de se montrer de plus en plus réduite, quasiment pauvre et -n’ambitionnant pour son fils qu’une «situation pratique». Mais Nouaillé, -sa terre, lui tenait comme un membre. - -Elle pensait à Nouaillé à toute heure et partout: le matin, à l’église, -en offrant de la cire à saint Alphonse de Liguori dans l’intention de -recouvrer Nouaillé, comme elle lui en offrait pour la réussite des -examens d’Alex; le jour, dans ce superbe Jardin du Luxembourg désert, où -elle pouvait impunément broder la soie, au pied de Berthe ou Bertrade, -reine de France, sans risquer d’être dérangée ni par les enfants qui -avaient du large pour fouetter le sabot, ni par madame Chef-Boutonne qui -prenait, cette année, modestement, les bains de mer en Bretagne... Et -elle pensait à Nouaillé, le soir, chacun de ces tristes soirs pareils, -sur la cour de la rue Férou, au son des cloches, au bruit rythmé de la -prière des séminaristes, et enfin, quand au milieu du calme -définitivement établi de la nuit, une voix tout à coup chantait, -accompagnée de quelques accords au piano... - - - - -XLVI - - -Un événement avait marqué la fin de l’année scolaire. Encore un -ajournement d’Alex à son examen de licence? Non pas! cela était trop -ordinaire: l’échec, l’échec complet, le plat échec de Paul -Chef-Boutonne, à un premier concours au Conseil d’État! - -Beaubrun, son beau-frère, auditeur à la Cour des comptes, ayant avec le -jury quelques intelligences, savait que, sur vingt-sept candidats, -Chef-Boutonne (Paul) était classé vingt-septième. Comment! un candidat -qui, ponctuellement, satisfit à tous les examens, se démasquer vulgaire -mazette, un jour d’épreuve définitive? En effet, sur toutes matières, il -était apte à fournir une réponse, les examens lui étaient favorables, -et il venait de passer convenablement sa licence; mais s’agissait-il de -se mesurer avec des jeunes gens capables, le moins entraîné d’entre eux -savait répondre mieux que lui. Pis que cela! s’il possédait des -connaissances, en tirer parti avec ordre, à-propos et mesure, dépassait -ses moyens; rédiger un rapport, composer, faire œuvre d’initiative loin -de quelqu’un qui vous pique d’une interrogation précise, découvrait d’un -coup une fondamentale médiocrité. - -Et Beaubrun terrorisa madame Chef-Boutonne en lui déclarant, le monocle -tombé, avec l’œil atone du voyant de l’avenir: - ---Votre fils jamais ne triomphera dans un concours. - -Comme l’être qui va sombrer, revoit, dit-on, en un instant, sa vie -entière, madame Chef-Boutonne récapitula les courses en fiacre, -ruineuses, les attentes dans les salons froids, les introductions près -de messieurs en redingote de drap uni, au visage bien rasé et digne, -dont l’approche a goût de mauvais cigare; les invitations, les dîners, -la dépense et l’ennui, et l’emploi des formules magiques, méditées, -apprises et glissées en temps opportun au creux d’une oreille à poil -gris!... Vanité, tout cela? Mais vanité, alors, le zèle des mères! -vanité, la courtoisie, les engagements, la parole même des arbitres de -la destinée de nos fils! vanité, en définitive, ce qu’on appelle les -recommandations! - -Elle était sur le point de crier à l’injustice; mais son esprit fit -vire-volte et elle soupira: - ---Et il y a des gens qui crient à l’injustice! - -Beaubrun réengaina son monocle et regarda sa belle-mère de biais, avec -un œil fin: - ---Tout, en effet, dit-il, se passe assez correctement. - -On avait jeté bas les projets de voyage et l’on était allé brusquement -se terrer en Bretagne, réfléchir, et faire, en tout-cas, travailler -Paul, d’arrache-pied. En partant, on avait confié à madame Dieulafait -d’Oudart: - ---La perte de mademoiselle de Saint-Évertèbre a été pour le pauvre -enfant plus sensible qu’on ne l’eût pu soupçonner!... - ---La perte de mademoiselle de Saint-Évertèbre?... avait fait madame -d’Oudart, ignorante. - -Et madame Chef-Boutonne, pour toute explication: - ---Elle n’eût jamais été la femme qui conviendra à mon fils. - -Le brillant avenir de Paul Chef-Boutonne: sa situation, son mariage? -mais il faisait doublement faillite!... Telle fut la conclusion qui -s’imposa aux Dieulafait d’Oudart. - - - - -XLVII - - -Quant à Alex, il fut refusé à la session supplémentaire de novembre, -contrairement à la douce habitude qu’il avait prise de réparer à -l’entrée de l’hiver son annuel insuccès d’été. Il y avait, en son cas, à -vrai dire, de quoi troubler l’esprit d’un candidat. - -Lors du triste retour du Poitou, après l’abandon de Nouaillé aux -étrangers, Alex trouvait rue Férou une lettre de Raymonde. Toute lettre -de Raymonde contenait premièrement l’annonce d’une calamité échue ou à -prévoir; secondement, une lamentation rédigée dans le style des -prophètes; finalement et en manière de conclusion, menace de sa mort -prochaine, tantôt accidentelle et certifiée par des signes, tantôt, ce -qui était plus grave, résultat de sa volonté, œuvre de sa propre main. - -Non pas plus lugubre qu’une autre était la présente lettre, qui, -pourtant, contenait la nouvelle d’une des plus grandes calamités qui -puissent échoir à une pauvre fille. Raymonde, ennoblissant toujours par -des termes choisis l’humble réalité, écrivait: - -«... Le fruit de nos amours, Alex, a tressailli, etc...» - -Suivait un long récit: amour, amertume, amour, désespoir, et amour -encore, expressions ridicules et sentiments sincères, émoi immense -malhabile et pitoyable. Un post-scriptum court et net faisait contraste: - -«_P.-S._--Le réchaud ou la Seine?» - -C’était dans le temps même qu’Alex, de plus en plus détaché de Raymonde, -se rapprochait de Louise. Avec Louise quelles amusantes promenades, les -dimanches d’été! Quels gais dîners à la campagne! Quelles courses -furtives et divertissantes dans Paris! Louise était la dernière -grisette, une grisette diplômée, émargeant au budget de l’État, fleur -renouvelée depuis le temps de Mimi Pinson, mais identique en son parfum, -fleur traditionnelle du sol de Paris. - -Mais il avait fallu revoir Raymonde. - -Alex lui donnait rendez-vous, le soir, dans le Jardin du Luxembourg, sur -un banc de la Pépinière, proche des ruches d’abeilles. Elle arrivait, -infailliblement la première à toute convocation, avec une sorte de cabas -en paille tressée portant, en lettres de laine rouge: _Souvenir -d’Enghien_, et qu’elle tenait dorénavant sur son ventre parce qu’elle -s’imaginait que tout le monde y voyait sa maternité. Ce sac servait -aussi à garder la place d’Alex sur le banc garni, comme tout siège à -cette heure, de sombres silhouettes méconnaissables. Dans la demi-nuit -volant d’allées en pelouses et que tachait, seule, blanc fantôme, la -jeune femme de marbre qui veille au pied du socle de Watteau, Raymonde, -de loin, discernait Alex, Alex, grand, élégant, léger, avec son chapeau -de paille «canotier» et ses moustaches longues, aussi plus claires que -la nuit. Alors son cœur battait, un trouble affreux l’envahissait; elle -se croyait déjà au delà de la mort, parmi les ombres silencieuses et -dans un jardin de rêve et de beauté; elle portait pour toujours sous son -cabas une maternité secrète; et le confident chéri, l’auteur adoré de ce -fruit d’amour, le voilà qui venait... - -Il venait, en retard, mais régulier, cependant, sans compensation aucune -à son déplaisir, car il ne donnait point là son cœur; mais il venait -comme on se soumet à un devoir inéluctable, inutile d’ailleurs, mais tel -que la vie parfois nous en impose. Il s’asseyait au bout du banc, à la -petite place réservée pour lui, et Raymonde, en se serrant très fort -contre lui, nouait son bras au bras d’Alex; et ce geste-là, dans cet -instant, était pour elle, désormais, la dernière forme de la volupté. - -Il n’avait pas grand’chose à lui dire, car il ne savait parler que des -sujets agréables; elle, elle n’avait jamais trouvé la langue à employer -pour parler à cet amant trop charmant et qui n’aimait ni la mélancolie -ni les pleurs. Mais, comme elle était touchée de la sollicitude qu’il -lui témoignait depuis «le malheur», elle osait lui dire, par exemple: - ---Personne ne s’est encore aperçu de rien. - -Il faisait: - ---Ah?... tant mieux! - -Et il se croyait sauf, tant que «l’on ne s’était aperçu de rien». - ---Le jour où l’on s’en apercevra... disait Raymonde. - -Il détournait l’entretien pour chasser une vision désobligeante: celle -de madame Proupa, la veuve de l’honnête Proupa, appariteur à la Faculté -des lettres, venant sonner rue Férou, et réclamer le mariage. - -Ce n’était pas cela que prévoyait Raymonde, à la date fatale évoquée par -elle: elle prévoyait le «réchaud ou la Seine». Elle parlait de cette -alternative à mots couverts et par paraboles. Qu’attendait-elle donc de -son amant? Qu’il inventât un moyen de la tirer de là? Il ne lui en -proposait aucun. Très sincèrement, il n’en considérait, lui, qu’un seul, -c’était que madame Proupa montât l’escalier de la rue Férou pour -réclamer le mariage; mais il n’en soufflait mot, bien entendu, parce que -la perspective lui en était excessivement pénible, et aussi parce qu’en -cette occasion, comme en toute autre, il comptait sur la chance. Lorsque -Raymonde parlait trop des personnes de sa famille, de «sa pauvre mère», -du cousin Milius, le comique, et de personnes qu’Alex avait vues aux -«petites soirées dansantes» de la rue Clovis, pour la faire taire, il -disait: - ---Mais tout s’arrangera... Tout s’arrange!... - -Et ils se levaient, avec les ombres environnantes, lorsque le tambour, -issu tout à coup d’un endroit incertain, troublait l’admirable repos du -soir dans les jardins. Alors, dociles comme un troupeau de moutons, -toutes ces ombres s’en allaient vers les portes, obéissant au rythme -impératif du petit fantassin invisible. - -Un soir, avant qu’Alex fût assis, n’eut-elle pas la fantaisie de courir -sur les pelouses où la lune montante semblait semer des perles? Elle -prétendait que «la dame de Watteau» lui faisait signe, et qu’on allait -danser. Elle entraînait son amant; elle enjambait la palissade et -s’élançait en chantant: - - --Hé! bonsoir, madame la Lune! - -et elle disait, comme autrefois madame Proupa, sa mère: - ---Et que la fête batte son plein!... - -Alex, l’ayant rejointe, l’arrêta, et, avec sa main, la bâillonna. Il -remarqua qu’elle sentait l’absinthe. Elle en était ivre. - -Il ne put l’empêcher de gambader comme une nymphe sylvestre, et de -danser, sous la lune et la nuit, et sous les yeux du buste de Watteau, -le peintre de la tragédie secrète qui est au cœur de la nature et de -l’amour. - -Alex eut peur. Il défendit à Raymonde de se faire mal désormais: il fut -même doux avec elle et lui recommanda de se tenir tranquille. «Tout -s’arrangera», lui répétait-il, ne pouvant avoir le courage d’être plus -précis et de lui dire: «Allons, c’est moi qui monterai l’escalier de -madame Proupa...» - -Sérieusement, il en vint à penser qu’il ferait cette démarche un jour. -Eh! mon Dieu! puisqu’on en était à adopter la vie modeste, rue Férou, et -à se faire gloire de l’adopter, n’y aurait-il pas, à un certain point de -vue, quelque crânerie à épouser une demoiselle Proupa?... Alex pensait à -part lui: «Seulement, c’est dommage que ce ne soit pas Louise!...» - -Raymonde, un soir, ne vint pas au rendez-vous,--fait -extraordinaire.--Deux fois, elle y manqua: Alex la crut morte.--«Le -réchaud ou la Seine»?...--Elle écrivit enfin qu’elle allait bien, malgré -une jambe luxée dans une chute d’escalier, et que «tout s’était passé -pour le mieux», grâce au médecin, «un très brave homme...» - -Raymonde, si prolixe et si nébuleuse quand il s’agissait de malheurs -imaginaires ou médiocres, employait des tournures concises et -suffisamment claires pour indiquer un drame réel, compliqué de crime et -de mystère. - -C’était donc là, sur le lit de madame Proupa, près duquel Alex et -Raymonde, un soir, aux excitations de la musique dansante et d’un -concert de parents et d’amis, avaient échangé leur premier baiser, que -devaient se dénouer, entre les mains d’un médecin discret et d’une mère -imbécile, les relations de Raymonde et d’Alex. - - - - -XLVIII - - -Eh bien! ce ne fut pas le souci de cette sombre aventure qui causa le -très grave échec d’Alex à la Faculté, mais la trop expansive -satisfaction de s’en trouver, en somme, si heureusement affranchi. Le -rayon de soleil après la pluie, le printemps après un dur hiver, au -sortir de la prison la lumineuse liberté,--est-ce pour répondre à un -aréopage de «bonzes», sur des questions de droit civil ou d’économie -politique?... Non, vraiment! L’expérience, toutefois, lui suggérait -quelques principes de sagesse: ainsi ce n’est pas lui qu’on reprendrait -jamais à s’engager dans des liaisons avec des demoiselles «dont on a eu -l’honneur de connaître madame la mère»! Et, d’ailleurs, à l’avenir, -éviter les liaisons qui, premièrement, menaçaient la bourse de la pauvre -maman, et, en second lieu, pouvaient faire tant de peine à la chère -petite Louise... Tâcher de travailler, enfin, bon Dieu du ciel!... - -Voilà les réflexions et les fermes propos que formulait, en sa chambre, -un jeune homme instruit par l’expérience, lorsqu’une main frappa à la -trop fameuse «entrée particulière» ménagée jadis par les soins de madame -Chef-Boutonne. - ---Ouvrez! - -Et Alex vit madame Beaubrun. - -Elle arrivait de Meudon, toute fraîche. - -Elle entra, en faisant signe d’abattre le bruit; elle parlait à voix -basse; elle comprimait de la main son cœur; elle tomba sur un fauteuil -et elle répétait: - ---Croyez-vous que j’en ai, un toupet! croyez-vous?... - -Et la pièce s’emplissait de parfum. - -Avec elle, Alex aimait à plaisanter; tous deux affectaient de ne point -se prendre au sérieux. Comme elle avouait du «toupet», il en eut; et, -tout tranquillement, il la débarrassa de son ombrelle, pinça entre deux -doigts l’épingle du chapeau: en un mot, il jouait à l’amant. Elle dit: - ---Oh! le monstre!... - -Elle lui frappa le poignet avec son «face-à-main». Il se frottait le -poignet, comme si elle lui eût fait très mal; elle lui tendit la main: - ---Allons! la paix!... fit-elle. - -Et elle expliqua sa visite. - -Elle n’avait point voulu faire directement à madame d’Oudart la -commission dont elle était chargée par sa mère, encore en Bretagne, et -elle venait prendre de lui conseil... «Prendre conseil de lui» amusa -beaucoup Alex; mais madame Beaubrun ne riait pas. - ---Le moyen de vous parler en particulier, dit-elle, dans un appartement -où l’on ne reçoit plus que dans la chambre à coucher de madame votre -mère?... Y en avait-il d’autre que de frapper tout de go à votre porte -de jeune homme? - -Ma foi, non, il n’y en avait point d’autre. Et la commission consistait -à faire entendre, de la part de madame Chef-Boutonne, à madame -Dieulafait d’Oudart, que le jeune Lepoiroux, leur protégé commun, était, -à Poitiers, sinon affilié à la loge «l’Amicale de l’Ouest», du moins -compromis avec les principaux FF.·. du chef-lieu, au milieu et sous le -patronage desquels il avait fait récemment une conférence où le -_Discours sur l’Histoire universelle_ de Bossuet était tourné en -ridicule et réduit à néant. Ces Lepoiroux, en vérité, manquaient d’un -tact élémentaire! Une espèce de scandale en était résulté à Poitiers. -Nul n’ignorait là-bas que «le fils Lepoiroux» avait été instruit et -nourri par les Pères de la Compagnie de Jésus... - ---A quoi pensez-vous? demanda madame Beaubrun, quand elle eut exposé son -affaire. - ---Mais, je pense que vous sentez bon!... - ---Quel enfant! dit-elle; il n’y a pas moyen de parler sérieusement avec -vous! - ---Le sérieux, alors, c’est les Lepoiroux? - ---Qu’est-ce que vous avez à lorgner ainsi mon chapeau? - ---C’est l’épingle, décidément, qui me gêne. - -Elle réfléchit, un instant, et, d’un air espiègle: - ---S’il faut cela pour que vous m’écoutiez et me répondiez, ôtez-la! - -Il l’ôta, prestement. Il essayait déjà de soulever le chapeau, retenu -par d’autres épingles dissimulées. - ---Ho! ho! fit-elle. Qui est-ce qui est attrapé? C’est vous... Hélas! peu -de cheveux: beaucoup d’épingles, mon ami!... Vous, je vois cela, vous -avez l’habitude de décoiffer de plus beaux cheveux que les miens... -Allons, arrière!... vous me fâchez. - -Elle fit la moue. Elle ajouta: - ---Ah! si vous les aviez connus avant mon bébé!... - ---Vos cheveux? - ---J’en avais trop... et d’un fin!... - -Sur cette vanité de femme, il crut pouvoir lui baiser les mains. -Elle-même jugea prudent de s’en aller, pour une première fois. - -Au bouton de la porte, elle dit à demi rougissante: - ---Voyez ce que c’est: je n’ose plus entrer chez madame votre mère... - -Il voulut la baiser à travers la voilette. Elle regimba comme un diable. -Il lui dit: - ---Oh! comme vous êtes jolie! - -Elle n’était pourtant pas sotte; elle entendait la raillerie et savait -la valeur des compliments d’un homme. Mais la louange de quelqu’un de -ses charmes physiques la rendait aussitôt commune. Elle répondit: - ---Jolie?... Oh! cela non!... - -Lui, qui la désirait, dans sa fraîche toilette d’été embaumée, disait -n’importe quoi:--yeux, bouche, nez, teint admirables!--Et la femme: - ---Non, non! Je sais bien que j’ai la bouche trop petite, les yeux -passables, à la rigueur, mais le nez mal fait... Quant au teint!... Et, -d’abord, vous ne m’avez jamais fait de compliments. - -Il dit: - ---Je vous aime depuis que je vous connais. - -Depuis le temps qu’il la connaissait, il n’avait fait que rire avec elle -de l’amour et des beaux sentiments; mais elle crut ce qu’il lui disait -de flatteur. Tout à coup, il la baisa en plein visage, un peu au hasard, -à cause de la voilette. Elle battit des paupières, sans commenter l’acte -autrement; et elle se regarda dans la glace en faisant la lippe pour -tendre la gaze fripée par le baiser. Les cassures étaient tenaces. - ---Permettez!... dit Alex, offrant perfidement ses soins. - -Elle permit, étant devenue toute naïve. Il releva la voilette et toucha -les lèvres... - - - - -XLIX - - -Il en résulta que la communication que l’on devait faire à madame -d’Oudart fut remise. On la lui fit toutefois sans beaucoup tarder: on -vint rue Férou un peu plus tôt que de coutume, ce qui embarrassa fort -Noémie qui, depuis le «tassement», ne savait jamais dans quelle pièce -introduire. Madame s’habillait dans sa chambre; dans la salle à manger, -la mère Agathe, pour conserver ses habitudes de province, avait installé -sa planche à repasser le linge; M. Lhommeau faisait sa sieste chez lui, -dans l’ancien salon. - -Madame d’Oudart cria par une porte entre-bâillée: - ---Faites entrer chez mon fils: il a prévenu qu’il sortait.... - -Il n’était point sorti, car il attendait précisément madame Beaubrun à -l’issue de la visite qu’elle devait faire à sa mère. En voyant entrer la -jeune femme, non à la dérobée, non par l’entrée particulière, mais -précédée de Noémie, la bonne, et suivie à peu de distance par madame -Dieulafait d’Oudart, Alex fut déconcerté. - ---Vous alliez sortir? lui dit madame Beaubrun. - -Il répondit: - ---Mais non! - -Sa mère lui dit: - ---Tu sors, mon enfant? - ---Oui, oui... - -Cependant il resta. - -Madame d’Oudart se confondit en excuses, et, pour la vingtième fois, fit -la description de son appartement bondé comme les soutes d’un vaisseau, -depuis l’abandon de Nouaillé. - ---C’est au point, madame, que mon fils doit partager son armoire avec -son pauvre grand-père!... et on le dérange parfois, le matin, pour un -faux col ou pour des chaussettes, parce que le vieux papa est demeuré -fort matinal. - -Elle aimait à narrer les mille incidents que provoque un logement exigu; -elle les énumérait à tout venant, les amplifiait, honnêtement, et, sans -le vouloir, elle en tirait vanité. Elle disait: - ---Ici? mais il y a de la place encore!... Et tenez, je regrette que ce -cher monsieur Thémistocle soit reparti pour son pays, non seulement à -cause des services qu’il rendait par sa science à Alex, mais parce que, -dans l’antichambre divisée en deux,--ne l’avez-vous pas remarqué?--il y -aurait la place d’un lit de sangle avec sa table de nuit et même une -chaise!... - -Ou bien: - ---C’est en étant privé de tout, ma chère petite, qu’on goûte le prix des -choses: j’apprécie, à présent, la chaise que j’ai payée deux sous au -Jardin du Luxembourg; on ne m’en délogerait pas avant le coucher du -soleil!... Oh! certes, je ne souhaite pas que mon fils fasse jamais -fortune; Dieu l’en préserve, plutôt!... Et, d’abord, il y a plus de -vertu, quoi qu’on dise, chez les petites gens que chez les riches; il y -a plus de mérite, en tout cas!... Alex sera avocat, simple avocat, tout -petit avocat!... Et comme il ne sera ni en position ni en goût de faire -un mariage riche,--j’en ai déjà refusé pour lui,--il y a cent à parier -contre un que son ménage futur en sera meilleur... Savez-vous de quoi je -serais aujourd’hui le plus fière? - ---De quoi donc? - ---De ce qu’Alex épousât une jeune fille sans dot!... - ---Sans dot!... - ---Je dis: sans un liard de dot. Ce sont les mariages les plus heureux, -et, entre nous, les plus dignes. - ---Oh! il ne faut pas exagérer! J’admets qu’une femme apporte... - ---Son trousseau, je vous le concède; un point, c’est tout. Celle qui a -veut avoir davantage; qui a davantage ambitionne tout... L’ambition? ah! -j’en suis bien revenue... Je l’ai dit, je l’ai écrit dernièrement encore -à une malheureuse à qui l’on fait tourner la tête... - ---La veuve Lepoiroux? interrompit madame Beaubrun. - ---Vous l’avez nommée. - ---A propos des Lepoiroux, dit madame Beaubrun, écoutez!... - -Et elle glissa l’épisode scandaleux dont Hilaire avait effarouché le -Poitou. - -Madame d’Oudart tomba des nues, d’abord; puis elle affirma que rien, en -somme, ne l’étonnait. Elle exhala, toutefois, son indignation. Ce qui -lui paraissait odieux, c’était l’infidélité d’Hilaire Lepoiroux à ses -anciens maîtres; à son point de vue de femme pieuse, aussi, s’allier aux -francs-maçons était vilain. - ---Et votre mère, demanda-t-elle, qu’est-ce qu’elle dit de cela? - ---Ma mère? fit madame Beaubrun avec sa malice coutumière, mais je la -crois furieuse de ce que son protégé soit aussi celui d’une autre -puissance! - ---Entre nous, dit madame d’Oudart, voulez-vous le fond de ma pensée? -Votre mère a perdu la confiance des Lepoiroux du jour où Paul a échoué -au Conseil d’État. Une femme qui n’a pas réussi à faire nommer son fils -est sans crédit pour protéger autrui. Et, des protections, c’est tout ce -qu’attend ce monde-là!... Je vais vous rapporter ce que me disait, ces -jours-ci, mon bonhomme de père: «Ma génération, celle de votre mari -encore, ont été élevées dans l’idée que la Révolution française avait -servi à adapter les rangs exactement au mérite; votre fils ni le jeune -Chef-Boutonne ne croient plus guère à cela,--bien que le fait, du moins -en général, soit moins faux qu’ils s’imaginent;--mais des Lepoiroux, -encore tout près de l’état de servage, ne conçoivent pas d’autre -gouvernement que celui du bon plaisir et ne croient absolument qu’aux -passe-droit!...» Il a raison, mon vieux papa... Eh bien! voyez-vous, ma -belle enfant, il ne nous reste aujourd’hui, à nous autres, un peu -scrupuleux sur les moyens de parvenir, qu’une ressource pour nous -distinguer des Lepoiroux qui nous font essuyer la semelle de leurs -bottes en nous grimpant sur les épaules, c’est de tirer honneur de notre -pauvreté!... - -Madame Beaubrun faillit bâiller: Alex trépignait sans mot dire. Madame -d’Oudart, si facile et si simple autrefois, ne devenait-elle pas un peu -sermonneuse, depuis qu’elle s’exténuait à exalter par des théories un -état pour lequel elle n’était pas née? Ou bien, aussi, ne -paraissait-elle pas sermonneuse parce qu’elle retardait et peut-être -compromettait un rendez-vous?... - -Voyant que son fils s’agitait, elle lui dit: - ---Tu devrais sortir, mon enfant: va prendre l’air; madame Beaubrun -t’excusera... Vous l’excusez, n’est-ce pas, ma chère belle? - ---Oh! fit madame Beaubrun; mais je serais désolée d’être cause que... -Et, d’ailleurs, moi-même, chère madame, je dois être, à trois heures... - -Elle se leva. Alex dit: - ---Vous permettez, madame, que je vous accompagne jusqu’au bout de la -rue?... - ---Oh! oh! s’écria innocemment madame d’Oudart; c’est un complot! Parions -que vous allez courir tous les deux la pretantaine! - -Et, tout en riant d’un prétendu rendez-vous galant, elle les chassait, -le plus gentiment du monde, du lieu même de leur rendez-vous. - - - - -L - - -Madame Chef-Boutonne en eut de belles à narrer, au retour de Bretagne! -Il s’agissait bien d’Hilaire Lepoiroux!... Paul était débauché. - -Paul était débauché par les soins d’une cabotinette de Paris qui vous -l’avait pris au sortir du bain, positivement, pour ne plus le lâcher que -dénaturé, transfiguré, retourné bout pour bout: un autre homme. Un autre -homme: il avait vendu ses titres de rente; un autre homme: il ne -travaillait plus; un autre homme: il avait écrit à Beaubrun, son -beau-frère, pour lui emprunter huit mille francs... huit! - -Et l’on s’était donné tant de souci pour n’en pas arriver là quand il -eût fallu y arriver! Et l’on avait été s’ensevelir, deux mois durant, -sous le sable d’une plage tranquille et de famille, afin de calmer et le -cœur molesté d’un jeune homme et la cervelle surmenée d’un candidat au -Conseil d’État! - ---Nous avons vu, disait madame Chef-Boutonne, la chose quasi se conclure -sous nos yeux. Ah! quel rôle, parfois, que celui d’une mère!... Paul est -pudique et discret, pourtant... - -Il était surtout cachottier: il se garait de l’œil de ses parents avec -une gaucherie qui avait aguiché la fille; il se torturait à fournir à sa -famille des alibis qu’elle n’exigeait point; il découvrait sottement ses -allées et venues, en les voulant à tout prix clandestines. Il passait -ses soirs dans une certaine hutte enfumée et sans air, dénommée _Café de -l’Océan_, où il payait tournée sur tournée aux amis et connaissances de -la belle; il passait ses jours à l’attendre, à la guetter, à la suivre à -distance, au casino ou sur la plage, et à ne pas oser la joindre, sous -l’œil attentif des jeunes filles; il passait ses nuits, plus souvent -qu’il ne l’eût voulu, à la villa, seul et agité, de l’autre côté de la -cloison même contre laquelle reposait sa mère. - -En dernier lieu, il avait fui... Oui, fui, lui, Paul, Paul -Chef-Boutonne, élève diplômé de l’école des Sciences politiques, -licencié en droit, officier d’académie... Fui, ce qui s’appelle fui, -sans bonjour ni bonsoir, par le train que la gamine prenait pour rentrer -à Paris!... Madame Chef-Boutonne racontait ses transes, décrivait M. -Chef-Boutonne s’enquérant dans les caboulots, dans les beuglants du -port, dans les hôtels et sur le rivage même de la mer,--où, mon Dieu! -n’avait-on pas pensé, un instant, que le corps du jeune homme pût être -rapporté comme une épave!--à la gare enfin, où un cocher d’omnibus, -familier de la villa, déclarait que «monsieur Paul était parti en -joyeuse compagnie». - -Et madame d’Oudart, touchée, compatissant de cœur à tout ce qui était -alarmes maternelles: - ---Ah! mon Dieu! mais vous l’avez retrouvé, j’espère, et où cela? - ---Où cela? chez la coquine, installé comme un pacha!... - ---Il s’était donc procuré de l’argent? - ---On lui faisait crédit, sans doute!... - ---Oh! pardon... c’est trop juste!... Et alors, dites-moi, ma chère amie, -il vous est revenu, je suppose? - ---J’exige qu’il prenne un repas à la maison. Il le prend. Mais... - ---Mais?... - -Elle bégaya, à travers des sanglots inattendus: - ---Ce n’est plus lui, non, il n’est plus le même... On m’a pris mon fils! - ---Pauvre, pauvre amie! - -Madame Chef-Boutonne gémissait, se lamentait, suffoquait: Paul ne -travaillait plus! Et, précisément, un concours allait s’ouvrir à la Cour -des comptes; il l’eût pu tenter, les matières étant voisines de celles -du Conseil d’État: il ne le tenterait pas! Beaubrun même s’opposait à ce -qu’il s’y laissât inscrire. C’était l’avenir compromis! l’avenir de Paul -Chef-Boutonne! et compromis pour qui? L’eût-on jamais cru?... pour une -femme! - -Et, puisqu’on en était aux plus pénibles confidences, reconduisant son -amie éprouvée, madame d’Oudart crut pouvoir demander: - ---Et cette femme, entre nous?... - -Madame Chef-Boutonne s’écria: - ---Comment! vous ignorez qui elle est!... Mais c’est Odette Jasmin! elle -est assez célèbre! «La môme Jasmin!...» Dieu de Dieu!... Mais, ma chère, -tout Paris ne parle que d’elle!... - -Un éclair d’orgueil, jailli des prunelles de la mère de Paul, cingla les -yeux de la naïve madame Dieulafait d’Oudart. Elle eut le tact de se -reprendre vite: - ---Oh!... tous mes compliments! - -Le sourire de madame Chef-Boutonne acquiesçant à ces compliments, sur -une marche de l’escalier, fut sublime. - - - - -LI - - -Odette Jasmin n’était pas une étoile de première grandeur; mais, en -effet, elle avait brillé, le dernier printemps, sur un bout de scène -montmartroise; elle descendait, cet hiver, au boulevard, en essayant de -faire quelque tapage, et déjà son nom, sa silhouette même, un peu -cocasse, s’étalaient sur les baraquements des immeubles en construction. -On la vit au Bois, en _cab_, accompagnée tantôt de sa mère et tantôt -d’hommes fort comme il faut et d’un certain âge. Paul patinait avec elle -au «Pôle Nord» et il était à demeure, comme l’habilleuse, en sa loge. -Non! ce ne fut pas cette saison-là qu’on le vit acheter des titres de -rente!... - -Qu’il eût donc eu tort de se priver de mettre le branle-bas dans la -fortune Chef-Boutonne, puisque d’un tel désordre ses parents voulaient -bien se montrer flattés! Le temps était déjà loin où madame -Chef-Boutonne témoignait tant d’effroi d’une première tentative -d’emprunt de huit mille francs--«huit!...»--à Beaubrun. De ce que Paul -lui coûtât cher, mais bruyamment, madame Chef-Boutonne tirait -aujourd’hui vanité. - -Qu’il était loin, le temps où l’orgueil s’alimentait d’examens heureux -ou de concours futurs; où rayonnait devant l’œil des mères cette sorte -d’inscription mystique: LE BEL AVENIR! Un hiver avait passé, et c’était -des relations de son fils avec la «môme Jasmin», que madame -Chef-Boutonne puisqu’il fallait de l’orgueil à tout prix -s’enorgueillissait!... Oui! le concours pour la Cour des comptes avait -eu lieu sans que Paul tournât seulement la tête de ce côté; oui, Paul, -licencié en droit, négligeait même de se faire inscrire au barreau!... -Oui, il était apparent que Paul s’abrutissait, et d’une manière -irréparable, dans une inepte et ruineuse passion; oui, oui, il était -fort mal en point, le bel avenir;--mais la mère, force admirable -jusqu’en son erreur même, tissait, des sottises de son fils, un manteau -somptueux, tout de parade, avec quoi tâcher d’éblouir encore! - -Assurément, ce n’était point à tout le monde que ces beaux plis -pouvaient donner le change; et la saison, il le fallait reconnaître, -avait été, rue de Varenne, assez morne. On rougissait, devant -l’Université et la magistrature, de ce que Paul, comblé de nobles -espérances, eût choisi une voie si profane; et les familles des jeunes -filles à marier, que Paul trop sage faisait sourire, Paul libertin les -effarouchait, les fâchait même! Ce fut au printemps que l’on prit sa -revanche, dans le Jardin du Luxembourg. - -Madame d’Oudart écoutait désormais fort patiemment toute jactance: elle -faisait profession de modestie et de pauvreté. Lorsque, sous l’aubépine -bourgeonnante, au pied du socle d’un grand vase encore vide, et tandis -qu’au ciel se poursuivaient les grosses éponges d’encrier que porte le -vent d’avril, madame Chef-Boutonne s’abaissait à parler des amours -retentissantes que les cancans de Paris attribuaient à Odette Jasmin, -madame d’Oudart ne cherchait pas même à relever l’incongruité; et elle -attendait tout bonnement, selon un procédé d’usage courant, qu’une autre -eût cessé de débiter sa rengaine, pour colloquer la sienne, à son tour. -A madame Chef-Boutonne comme à madame Beaubrun, comme à tous, elle -disait son appartement bondé à l’instar des soutes d’un navire, -l’armoire partagée par le grand-père et le petit-fils, le faux col, les -chaussettes du matin, et enfin--ceci était de la plus aigre ironie--le -regret qu’elle avait de ce que ce pauvre M. Thémistocle fût parti pour -son pays, car, dans l’antichambre, coupée en deux,--«ne l’avez-vous pas -remarqué?»--il y avait place pour un lit, une table de nuit, un siège -même... Elle disait: «C’est en étant privé de tout que l’on goûte le -prix des choses...» et: «La chaise que j’ai payée deux sous, vous ne me -la feriez pas quitter avant le coucher du soleil...», quoique, au su de -tous, la moindre giboulée la chassât du jardin. Une certaine forme -s’adaptant petit à petit à ses refrains douloureux, elle l’employait à -satiété, et sans variantes. Sur l’ambition, le thème: «Ah! j’en suis -bien revenue!...» sur l’avenir d’Alex: «Avocat, simple avocat, tout -petit avocat...» enfin sur le mariage riche,--qu’elle avait déjà refusé -pour son fils:--«De toutes les ressources, la plus perfide!...» - -Madame Dieulafait d’Oudart et madame Chef-Boutonne se supportaient mieux -que jadis: elles guerroyaient beaucoup moins: c’est qu’elles étaient -unies, sans en convenir, par un malheur commun, une chute grave, le -réveil décevant après leurs rêves de mères. Et, déguisées, chacune sous -des oripeaux différents, elles jouaient la même farce tragi-comique, qui -aurait pu, à la rigueur, s’intituler _le Dépit ambitieux_. - -M. Lhommeau, qui se joignait à elles, au Luxembourg, décelait par sa -bonhomie même, l’amertume qui soulevait le cœur des exilés de Nouaillé. -Ce vieillard, qu’on disait si aisément content de peu, et qui, en effet, -savait se déclarer satisfait d’un sort inévitable, ne songeait qu’aux -beaux fruits du potager de Nouaillé. Ses poires, ses pommes étaient son -plus constant souci, et le rappel d’une si grande et légitime tendresse -exprimée sans plainte et sans autres termes jamais que ceux d’un -jardinier diligent, était touchant et faisait mal. - -On ne prononçait point les noms des locataires de Nouaillé, qui étaient -l’ennemi secret. Nouaillé même était un terme redoutable et qu’on -s’épargnait les uns aux autres, comme le nom d’un ami cher qui a trahi -ou disparu. Jeannot, qui était demeuré «là-bas», loué comme le reste, -mais personnage de si peu d’importance, Jeannot, de tout Nouaillé, -était, en vertu d’une convention tacite, le seul objet nommable. M. -Lhommeau, par une vieille habitude, disait même: «Cet imbécile de -Jeannot!...» Et, moyennant ces subterfuges et subtilités, il était -loisible, à toute heure, de se demander, par exemple, si «cet imbécile -de Jeannot» avait pensé à attendre le dernier jour d’octobre pour -cueillir l’«oignon de Saintonge» et la «petite mouille-bouche -d’automne», ou si, au contraire, «cet imbécile de Jeannot» n’avait pas -laissé pourrir à l’arbre ou se piquer, dès le mois d’août, la -«cuisse-madame» ou la «fourmi musquée». Ces noms anciens et -savoureux,--qui font venir les larmes aux yeux de quiconque a possédé un -jardin, quatre poiriers plantés derrière le vert ruban des buis, et une -mansarde embaumée, l’hiver, par ces placards bien clos où l’on conserve -la chair de l’été,--évoquaient le domaine perdu; et, avec les invectives -contre l’infortuné Jeannot, un peu de bile s’écoulait. Le retour du -soleil, la tendre poussée des marronniers, un certain remuement des -pépiniéristes dans les parterres, et le goût dont l’air nouveau vous -flattait les narines, l’été enfin, puis l’époque des vacances -exaspéraient la résignation un peu ostentatoire des «entassés» de la rue -Férou. - - - - -LII - - -Hilaire Lepoiroux, depuis ce qu’on nommait «l’affaire du _Discours sur -l’Histoire universelle_» ou «le scandale de Poitiers», était boudé par -ses protectrices. - -Il avait eu le front de se présenter pourtant, il n’y avait pas -longtemps de cela, chez madame Dieulafait d’Oudart,--qui vous l’avait -secoué comme un morveux sans réussir à tirer de lui autre chose que ce -rire niais dont il accueillait invariablement tout propos étranger à ses -matières d’examen,--et il était allé de là chez madame Chef-Boutonne la -prier, avec un cynisme candide, de le vouloir bien appuyer, lors du -prochain concours d’agrégation, près de certains «Sorbonnards» -influents et qui, à tort ou à raison, passaient pour réactionnaires. - -Madame Chef-Boutonne qui, s’il se fût agi de son fils, n’eût pas été -éloignée d’user du système Lepoiroux, mais, il est vrai, y eût mis des -formes, s’écria: - ---Comment, jeune homme, vous vous affichez là-bas, avec la démagogie -départementale, et vous venez ici implorer l’appui de nos hommes les -plus distingués?... - -Hilaire avait ri, comme aux semonces de madame Dieulafait d’Oudart. -L’affaire pressante était pour lui d’arriver. Madame Chef-Boutonne -réfléchit. Son zèle à faire reluire Hilaire était fort apaisé depuis que -Paul ne brillait plus; mais elle aurait eu mauvaise grâce tant à laisser -paraître cette faiblesse qu’à sembler dépourvue de crédit. Ne -venait-elle pas justement d’échouer en des démarches tendant à faire -dispenser son mari, nommé cette année membre du jury de la Seine pour -les assises d’août? Toute défaite exige une bataille nouvelle... Dans -l’espoir d’une revanche, et l’amour-propre encore à vif, madame -Chef-Boutonne promit donc: elle fit des visites par la chaleur -caniculaire, et glissa encore des expressions amènes dans l’oreille de -messieurs en redingote de drap uni. - -Hilaire fut agrégé des lettres. Il allait être nommé professeur: c’était -un garçon tiré d’embarras; il aurait certainement de quoi donner à -manger à sa mère. - -La nouvelle en parvint au Jardin du Luxembourg par le moyen d’un «petit -bleu» qu’apportait M. Lhommeau: il sortait de la rue Férou un peu tard, -à cause de sa sieste. - -C’était un vendredi; la musique de la Garde républicaine jouait sous les -quinconces, au milieu d’un peuple d’été, trop nombreux encore au gré de -madame d’Oudart, à qui il interceptait les doux sons de la flûte... Car -madame Chef-Boutonne, obligée par la session des assises, de retarder -tout départ, retenait son amie à l’extrémité de la terrasse, à l’ombre -insuffisante des aubépines et des vases de géraniums grimpants. - ---Lisez! dit madame d’Oudart, en tendant le télégramme. - -Madame Chef-Boutonne lut; on ne souffla mot. Les trompettes d’_Aïda_ -retentissaient sous les feuillages. Une nourrice, ayant troussé son -marmot, le saisit à deux mains comme une urne emplie d’eau que l’on -soutient par les anses, et le vida au pied de la balustrade: une longue -rigole courut sur le bitume incliné et vint mouiller le pied d’une -chaise. Il y eut alerte dans plusieurs groupes; chacun se recula d’un -saut de puce, souriant d’ailleurs et bénévole, tout étant beau et bien -qui vient d’un enfant. - -M. Lhommeau dit enfin: - ---Les Lepoiroux ne sont pas à plaindre: les voilà, pardieu! plus cossus -que nous. - ---Je suis très heureuse du succès d’Hilaire, fit madame d’Oudart; c’est -le résultat et le couronnement des efforts que nous avons faits depuis -vingt ans. - ---Du jour où j’ai vu le jeune Lepoiroux, riposta madame Chef-Boutonne, -je l’ai dit à qui voulut m’entendre: «Ce garçon-là, pour peu qu’on le -guide à propos, fera son chemin...» Ses façons, il est vrai, sa tenue, -son langage... - -Madame d’Oudart ne permit pas la critique: - ---Hilaire a eu des négligences et des oublis, dit-elle, c’est certain; -mais il n’est pas un méchant garçon. Il faut tenir compte de son -origine. Tout bien pesé, il fait honneur à qui l’a soutenu et dirigé. - ---Oh! mon Dieu, reprit madame Chef-Boutonne, ce que j’ai fait pour lui -est peu de chose... Qui ne se serait intéressé à un sujet dont l’avenir -était écrit sur le visage?... - ---Je vous prie de croire, ma chère amie, que son avenir n’était -nullement écrit sur son visage quand j’ai décidé de lui faire -entreprendre ses études secondaires... Ah! je puis me rendre cette -justice qu’en m’engageant pour lui alors, je n’escomptais aucune -récompense!... - ---Eh! mais, ma belle, fit madame Chef-Boutonne, votre désintéressement -demeure peut-être plus pur et plus éclatant que vous ne le pensez!... -«Une récompense», dites-vous: ne vous enflammez pas! Le télégramme ici -présent n’est pas riche en remerciements. Notre jeunesse, je la connais, -et je gage que votre protégé,--puisque vous semblez le revendiquer -jalousement!--s’attribue à lui seul tout le mérite de l’événement de ce -jour. Parions, pour la beauté du fait, qu’il oubliera de m’en faire -part!... - ---Hilaire, ma chère amie, ne saurait oublier les obligations qu’il vous -a... Il m’a adressé ce télégramme; un pareil vous attend chez vous, cela -est probable... Je défends le jeune Lepoiroux comme un garçon qui -m’appartient un peu. Sa nature n’est pas expansive; s’il ne me paye -point de mots, je l’excuse, puisqu’il me satisfait en s’ouvrant -vaillamment la porte d’une carrière honorable. - ---Je me flatte, dit madame Chef-Boutonne, d’avoir poussé, moi, la porte -dont vous parlez, à plusieurs reprises, et de façon à mériter de la -famille Lepoiroux des égards particuliers... N’oublions pas, ma chère, -l’incohérence des démarches contradictoires que j’ai dû accomplir en -faveur de ce jeune homme, soit par la malchance de son éducation -première, soit par suite de fâcheuses influences dont plus tard on n’a -pas su le détourner: voici tantôt deux ans, je plaidais pour le racheter -de ses origines jésuitiques, et hier encore afin de le laver du contact -de politiciens du plus mauvais ton... Je vous trouve bonne, en -vérité!... Que ce succès universitaire vous honore, j’y consens, mais -confessez que c’est par l’effet d’un singulier ricochet... - -Les sons cuivrés de la musique s’étaient dispersés rapidement dans le -vide du grand ciel d’été: maintenant, afin de percevoir les doux sons de -sa flûte favorite, madame d’Oudart penchait la tête en avant et prêtait -l’oreille: et peu s’en fallut qu’elle ne comprît point la querelle que -lui cherchait madame Chef-Boutonne. - ---Personne, dit-elle, ne songe à vous retirer, ma chère amie, l’appoint -que vous avez gracieusement apporté au succès de notre jeune agrégé! Si -mon rôle personnel dans l’éducation d’Hilaire vous paraît critiquable, -laissons-le: j’ai renoncé, pour ma part, je vous l’ai dit, à toute -gloriole. Mais je ne me gênerai pas, par exemple, pour revendiquer en -faveur d’Hilaire lui-même un certain mérite, saprelotte!... Avouons -qu’il n’a pas été desservi par son travail et son intelligence!... - -Madame Chef-Boutonne branlait le chef; son œil était incrédule; elle -avait le malin et agaçant sourire de son gendre Beaubrun. - -Du travail, de l’intelligence, de l’efficacité des qualités -personnelles, il était visible qu’elle s’efforçait de faire fi. Elle -voulait que l’on ne pensât qu’aux visites qu’elle avait faites, par la -chaleur caniculaire. - -Cette attitude intolérable fit que madame d’Oudart s’oublia: - ---Écoutez, ma chère, lança-t-elle, je ne voudrais pas vous dire des -choses désagréables, mais, si les démarches faisaient tant... - ---Si les démarches faisaient tant?... répéta madame Chef-Boutonne. - ---Je dis bien: si les démarches faisaient tant... - ---Eh bien?... - -Madame d’Oudart hésita. C’était sa pensée, trop longtemps comprimée, qui -allait éclater enfin. - ---Eh bien?... répéta encore madame Chef-Boutonne provocante. - ---Eh bien, votre fils ne serait pas aujourd’hui sans situation!... - -Madame Chef-Boutonne répéta: - ---«Sans situation...» - -Elle devint blême. L’autre, effrayée par sa propre audace, le mors aux -dents, sans souci des obstacles, fonçait tout droit, jusqu’au bout de sa -pensée: - ---Sans situation, dit-elle, et qui pis est... - ---Et qui pis est?... - ---A la remorque d’une petite grue!... - -Madame d’Oudart regretta aussitôt des paroles si contraires à sa réserve -ordinaire. - ---Pardon! corrigea-t-elle, naïvement, je vais peut-être un peu loin!... - -Madame Chef-Boutonne ramassait en hâte toutes ses jalousies, ses -rancunes, ses jugements avortés sur la famille Dieulafait d’Oudart; elle -les renforçait de tout ce que la colère invente et affirme de la -meilleure foi du monde, et elle se grossissait, se faisait horrible et -redoutable, comme un dogue tout en dents et en échine de crin. - -Avant de parler, elle temporisa, pour inspirer plus d’effroi par sa -patience même, ou bien à cause du religieux silence de la foule, -subjuguée par le solo de flûte. Et, pendant cet accès de rage muette, -une petite fille vint fouetter le sabot tout près d’elle, lui projeter -contre la cheville un caillou, lui maculer sa robe de poussière, et, de -ce qu’elle avait fait, comme d’une gentillesse, sourire d’une façon tout -à fait gracieuse. La maman de la petite sourit de même, et madame -Chef-Boutonne dut sourire. Mais, à la faveur d’un éclat des cuivres, -elle bondit. - -Ah! du pauvre Alex, à la suite de deux ou trois premiers chocs, que -restait-il, bon Dieu!... Hélas! toutes les vérités furent dites, -pêle-mêle avec les absurdités les plus folles. - -Le sage M. Lhommeau essaya de parer les horions, mais un complot des -choses favorisait le combat: le public s’en allait, la musique terminée, -et les lutteuses prenaient du champ; des fillettes, recommençant de -jouer dans l’espace libre, couvraient de leurs cris aigus la rumeur de -l’assaut; les oiseaux qui s’allaient coucher faisaient aussi grand -vacarme, et deux filles du quartier qui en étaient venues aux mains, -sous les quinconces, attiraient par là le reste des promeneurs. Le -gardien surgit, perça l’attroupement et en sortit, paisible, victorieux, -herculéen, semblant porter à bout de bras chacune des filles. Pour les -mener au poste, il passa là devant, suivi d’une ribambelle de gamins et -non loin de ces dames. M. Lhommeau, désignant l’appareil de la police -des jardins, dit: - ---Gare à vous, mesdames! cela va être à votre tour!... - -Elles furent confuses: il y avait de quoi. Et elles s’arrêtèrent: il -était bien temps. N’en étaient-elles point, les malheureuses, à se jeter -les maîtresses de leurs fils à la tête!... - -Mais, tandis qu’on allait se séparer froidement, on vit madame Beaubrun -qui venait et faisait signe de l’ombrelle: «Me voilà, me voilà avec un -peu de retard...» On reprit donc ses positions, pour éviter un -esclandre, et comme si rien n’avait troublé la limpidité de -l’après-midi. Madame Beaubrun s’arrêta à l’établissement des gaufres, -puis s’approcha en mordant la pâte légère qui lui poudrait d’un suc -farineux les joues et les narines. Elle n’était pas assise qu’Alex -survint d’un autre côté. Il se dit affamé comme elle, courut aux -gaufres, revint, mordit la pâte, s’enfarina les moustaches. Et, -garantis, croyaient-ils, l’un et l’autre, par le comique de leur -gourmandise, ils négligeaient de dissimuler le sens d’un regard -heureux, complice et familier, qui n’échappa à personne. - -Madame Dieulafait d’Oudart ignorait leur intimité quoiqu’elle en eût -quelque soupçon par un certain parfum dont s’imprégnait la chambre -d’Alex. Elle la connut, là, et en même temps que l’autre mère. Et, sans -rien dire, osant à peine lever les paupières sur celle qui se targuait -tout à l’heure de ce que son fils fût l’amant d’une cabotine, elle -savourait une de ces vengeances de mère, un peu honteuses, obscures, -inavouables, certes! mais de quel ragoût! de quelles délices -secrètes!... - -Et l’on causa du beau temps. - - - - -LIII - - -Madame Lepoiroux vint à Paris jouir du triomphe. Elle fut d’abord -convenable envers ses bienfaitrices, répartissant entre elles, avec -égalité, les manifestations de sa gratitude. Sa gratitude, elle la -vouait, en effet, non point à l’une plus qu’à l’autre de ces dames, mais -bien à ces «messieurs» de Poitiers. A eux elle devait titres et -parchemins, si beaux, si rapidement obtenus, à eux aussi «la place» -qu’on allait arracher au «gouvernement» pour l’agrégé Hilaire Lepoiroux. -«La place!» elle n’avait à la bouche que «la place». Elle connaissait -tous les traitements des professeurs, tant d’Algérie que de la -métropole, et s’était fait citer des cas de jeunes gens éminents qui, -sans avoir passé par le crible fameux de l’École normale, furent -d’emblée favorisés. - -Lepoiroux (Hilaire) fut nommé, sans plus attendre, professeur de -cinquième au collège municipal d’Yvernaucourt, dans les Ardennes. La -«place» était de trois mille francs. - -Madame Lepoiroux crut qu’il y avait maldonne. Madame Chef-Boutonne -voulut bien encore pour elle courir au ministère. La nomination, -vérifiée, se trouva fort juste. - -Madame Lepoiroux accueillit à son retour l’amie de l’Université comme on -ne reçoit pas un malfaiteur. Elle s’oublia pour la première fois de sa -vie, complètement, elle-même et son fils, et leurs intérêts à venir: -elle se déclara trompée, trahie, jouée d’une façon indigne... -Qu’était-ce qu’on avait fait miroiter à ses yeux dans le salon de la rue -de Varenne?... Qu’était-ce que cette Université toute-puissante et sur -laquelle on pouvait tout? On pouvait tout, et c’était trois mille francs -qu’on lui jetait en pâture, et à Yvernaucourt, un trou, au bout du -monde!... Et qu’est-ce que c’était que ces sornettes qu’on lui avait -débitées en présence du jeune Paul décoré de ceci, docteur en cela et du -Conseil d’État?... Quoi? quoi?... Qu’est-ce qu’il était, en somme, le -jeune Paul? Rien du tout, moins que rien, un coureur!... Ce fut Paul -qu’elle dauba, d’instinct, parce qu’elle était mère. - -Une seconde fois, madame Chef-Boutonne entendit le procès de son Paul. - -Elle écourta l’audience, car elle poussait madame Lepoiroux vers la -porte en lui disant entre ses dents: - ---Votre condition, ma pauvre femme, m’oblige à bien de la patience... Je -vous ferai remarquer que je me contiens... - -Finalement, l’idée lui vint: - ---Vous n’êtes pas satisfaite de moi... eh mais! et de vos «messieurs» de -Poitiers?... - -Madame Lepoiroux renia «ces messieurs» de Poitiers. Ils étaient, ni plus -ni moins que les autres, des farceurs. Elle maudit l’heure où son fils -avait été dirigé dans la voie des «études savantes»: elle l’eût, -disait-elle, préféré épicier. Elle maudit le latin, les jésuites et -madame Dieulafait d’Oudart. Elle réunit en un faisceau ses ressentiments -divers et déclara: - ---Tout le mal est venu de ce qu’on a connu des gens riches. - - - - -LIV - - -La veuve Lepoiroux était depuis beau temps apaisée que madame Dieulafait -d’Oudart souffrait encore de son ingratitude. La mère d’Alex aurait eu -moins de chagrin, croyait-elle, à envier une soudaine et magnifique -élévation d’Hilaire qu’elle n’en eut à considérer la vanité de tout ce -qu’elle avait fait pour ce garçon et pour sa mère. - -Son vieux papa la chapitrait en lui démontrant que, dans la plupart des -cas dont le désordre apparent nous émeut, c’est la raison tout -simplement qui triomphe. Il disait que c’est la raison qui eût été -blessée si madame Lepoiroux, qui se démenait depuis quinze ans, et de -qui, de toute parts, on avait fouetté l’avidité, se fût satisfaite -d’une place ne lui assurant que de quoi vivre, à Yvernaucourt, dans les -Ardennes; que pareillement, c’est la raison qui eût souffert si Hilaire -Lepoiroux avait obtenu une situation plus brillante, car il n’en était -pas digne. - ---Savant! savant!... disait-il, mais être savant ce n’est pas savoir, -c’est tirer parti de ce qu’on sait: causez trois minutes ou quinze jours -avec Hilaire Lepoiroux, vous vous convaincrez qu’il est plus incapable -et plus sot que le jeune Chef-Boutonne lui-même!... - -M. Lhommeau disait qu’enfin il était juste et raisonnable que ce jeune -Chef-Boutonne eût été nommé récemment à un petit emploi au ministère de -l’Intérieur, ce qui convenait parfaitement à un fils de famille dénué de -tout talent personnel, et constituait une équitable récompense des -démarches et sollicitations extraordinaires de sa mère,--tout grand -déploiement d’activité devant, selon les lois naturelles, être suivi -d’un certain effet!... - ---Oh! vous, papa, disait madame d’Oudart, vous trouvez tout très bien, -et chacun à sa place... Et notre situation, à nous, voyons! est-ce -qu’elle est juste? - ---Qui donc s’en plaint? dit M. Lhommeau; je l’entends vanter ici tous -les jours!... - ---Je ne dis pas que je m’en plains, mais!... - -Son père n’insista pas. Madame d’Oudart, à la vérité, vivait dans -l’angoisse: elle avait peur de mourir avant qu’Alex fût tiré d’embarras. -«Avocat, simple avocat, tout petit avocat», encore fallait-il l’être, et -il ne l’était point. Et la ressource d’amour-propre qu’avait fournie, -pendant un certain temps, la modestie ostentatoire, elle s’épuisait, se -démonétisait, les rivales de madame d’Oudart étant elles-mêmes -converties à une certaine modestie, madame Lepoiroux à Yvernaucourt, -dans les Ardennes, madame Chef-Boutonne abattue par la médiocre -situation de son fils. - -Madame d’Oudart s’informait: - ---Mais, avocat, enfin, que gagnera Alex? - -Elle allait jusqu’à dire: - ---Une fois inscrit au barreau, voyons, gagnera-t-il quelque chose? - -M. Lhommeau faisait: - ---Heu! heu!... perdu dans la foule des stagiaires de Paris... - -Au cœur du dernier hiver, pour une toiture effondrée à la ferme -mitoyenne de Nouaillé, d’où naissait une contestation avec le locataire, -Thurageau avait exigé qu’Alex lui-même se dérangeât et vînt s’initier -sur place aux droits des propriétaires ainsi qu’aux vexations qu’ils -sont appelés à subir... S’il fallait à tout prix réparer la -construction, un voyage à Poitiers n’augmenterait-il pas le dégât en -pure perte? Possible! mais le notaire n’avait pas lâché prise qu’il -n’eût sous la main le jeune futur propriétaire, qu’il ne lui eût seriné -les points litigieux du conflit, qu’il ne lui en eût soufflé la -solution, qu’il ne l’eût conduit à Nouaillé dans sa voiture, et, sur le -lieu du sinistre, qu’il ne l’eût entendu débattre ses intérêts avec -courtoisie, compétence et grâce naturelle, contradictoirement avec le -monsieur sexagénaire dont on évitait, rue Férou, de prononcer le nom; -qu’il ne l’eût vu enfin obtenir gain de cause, à l’amiable. - -Depuis qu’Alex était censé avoir battu sur le seul terrain du droit, et -avant même d’avoir passé sa licence, le sexagénaire qui occupait -Nouaillé, l’espoir était permis qu’Alex se pût débrouiller au barreau. - -De cette victoire, en outre, était résultée, non une sympathie, mais -presque une complaisance, une certaine sollicitude pour ceux qu’Alex -avait tenus en échec, et leur nom ne faisait plus peur. On disait: -«Monsieur Lanteaulme, le père... Monsieur Lanteaulme, le fils»; on -savait que la femme de celui-ci était une demoiselle de Quatrespée, -d’une très ancienne famille du Périgord, et arrière-petite-fille du -général marquis de Quatrespée, tué à la bataille de l’Isly; enfin que sa -jeune sœur avait nom Hélène. - ---Tous ces gens-là sont très gentils, avait affirmé Alex, à son retour. - -Il avait vu «cet imbécile de Jeannot». - ---Les poiriers?... avait demandé M. Lhommeau. - ---Ah bien! grand-père, si vous vous imaginez que je me suis tourmenté -des poiriers!... - -Trois mois après, sous le prétexte d’un procès criminel très -retentissant, ce diable de Thurageau écrivait à madame Dieulafait -d’Oudart en la suppliant de lui renvoyer Alex, qui «avait tout à gagner» -à assister aux assises. - -On soupçonna Thurageau de vouloir attirer Alex à Poitiers, non pour le -temps des assises, en vérité, mais pour l’avenir. - ---Où est le mal? demanda M. Lhommeau. - -Madame d’Oudart pensait, mais ne disait pas: - -«Avocat, fût-ce à Poitiers, cela vaut bien le métier de gratte-papier au -ministère!...» - -Alex ne se fit point tirer l’oreille pour retourner à Poitiers, tandis -qu’à le décider au premier voyage, «la croix et la bannière» avaient dû -être employées. On le laissa aller; il demeura là-bas une quinzaine. - -Thurageau écrivait: - -«... Laissez-le, il écoute bien, il s’instruit, il prend le ton de la -cour.» - -On reçut un télégramme: on crut qu’Alex annonçait son retour. Il disait: - -«Puis-je accepter dîner Nouaillé?» - -Cela fut un événement. Si familier que l’on fût devenu avec les noms de -MM. Lanteaulme et des arrière-petites-filles du général marquis de -Quatrespée, l’image d’Alex, héritier, futur propriétaire de Nouaillé, -chassé de son domaine, et rompant le pain des occupants, parut -inadmissible au premier chef. Le refus, toutefois, parut ridicule. A -mieux l’examiner, la chose était la plus naturelle du monde. M. -Lhommeau, quant à lui, dit: - ---Qu’a-t-il besoin de permission? - -Puis, la mère--qui devine le sens obscur des choses touchant le sort de -son fils--tressaillit tout à coup, fut émue sans pouvoir dire pourquoi, -voulut répondre non, voulut répondre oui, et finit par laisser le -grand-père libre de répondre à sa guise. M. Lhommeau prit son chapeau, -sa canne et alla au bureau télégraphique du Luxembourg, où il écrivit -sur une formule: - -«Accepte et bon appétit.» - -Alex revint, cependant, de Poitiers, et ravi, non pas d’en revenir, mais -d’y avoir été. Les assises, sans doute, il les avait suivies: Thurageau -ne plaisantait pas... Thurageau, d’ailleurs, était joliment brave homme; -il s’entendait à organiser un programme de fêtes!... Les assises, sans -doute! elles y étaient inscrites!... Mais les parties de _tennis_!... -mais des matinées, le dimanche, où l’on avait dansé!... mais des allées -et venues dans le tilbury de Thurageau!... - ---Des parties de _tennis_, avec qui?... Dansé... chez qui?... Où donc -menait le tilbury de Thurageau? - ---Mais, à Nouaillé, chez les Lanteaulme!... Avec qui j’ai dansé? mais -avec la jeune femme, avec la jeune fille!... Le _tennis_? avec les -mêmes! - -Madame d’Oudart frémissait; elle disait: - ---Oh! mais... oh! mais... - -Enfin elle s’écria: - ---Thurageau est fou, ma parole! - ---C’est un type, dit Alex. - -Et il continua de parler de ce qui l’avait émerveillé là-bas: les -chevaux,--cinq!...--l’écurie était pleine... quatre voitures, dont un -tonneau pour «mademoiselle Hélène», qui conduisait son ancien cheval, à -lui... Et les chasses de l’hiver dernier, dont on parlait encore!... Et -le jardin: trois hommes pour l’entretenir!... dont ce pauvre Jeannot... - ---Les poiriers?... demanda M. Lhommeau. - ---Les poiriers?... eh bien! écoutez, grand-père: cet imbécile de Jeannot -n’a pas manqué d’informer les Lanteaulme de votre goût pour vos arbres à -fruits... alors voilà...--ils sont très gentils, ces gens-là, vous -savez...--enfin ces dames m’ont demandé s’il vous serait agréable de -recevoir une corbeille, au mois d’août... - ---Qu’as-tu répondu? dit vivement madame d’Oudart. - ---J’ai répondu que cela ferait le plus grand plaisir à grand-père. - ---Bravo! s’écria M. Lhommeau. - ---C’est cela! fit madame d’Oudart, ironique; jetons-nous, les yeux -bandés, dans les bras de ces gens-là!... - ---Attendez! dit Alex. Monsieur Lanteaulme, le père, a fait remarquer -qu’il pouvait, justement, y avoir indiscrétion à vous offrir cette -corbeille, et il a été convenu qu’on ne vous l’enverrait que sur un -signe de votre part. - ---Ça y est!... Que vous disais-je! s’écria madame d’Oudart; l’envoi de -cette corbeille a un sens, un sens très net; je l’ai deviné tout de -suite... Déjà l’invitation à dîner adressée à Alex avait un sens, -lui-même l’a bien senti: c’est pourquoi il a cru devoir nous demander la -permission... Ah! j’avais bien raison de me méfier!... Et je vous dis, -moi: non! non et non! Il faut étouffer cette affaire-là dans l’œuf. - ---Étouffer quelle affaire?... - ---Je m’entends. Voyons, mon enfant, sérieusement: cette jeune fille, à -ton avis, comment est-elle? - ---Mais... bien. - ---Tu la trouves bien?... - ---Je la trouve bien. - ---Tu la trouves bien... et... un point, c’est tout? - ---Un point, c’est tout. - -Madame d’Oudart s’agita. Un conflit de désirs et de volontés contraires -s’éleva en elle: elle avait des visions, et elle les chassait, et, -celles-ci évanouies, elle les évoquait, puis les chassait de nouveau. - -Enfin elle dit à son père: - ---La chose est claire comme le jour, Alex a plu là-bas: on nous fait des -avances. - -A brûle-pourpoint, désormais, lorsque ce bon M. Lhommeau branlait la -tête en commençant à sommeiller, elle lui décochait, en trois coups -espacés et retentissants: - ---Non!... non!... et non!... - -Le vieillard, redressé soudain, ouvrait un œil égaré. Et sa fille -disait: - ---Parions que je recevrai, un de ces jours, une lettre de Thurageau? - ---Rien de plus naturel, ma fille. - ---Je m’entends. Je parle d’une lettre de Thurageau où l’on nous mettra -les points sur les i. - ---Tant mieux! disait M. Lhommeau; j’aime que l’on écrive lisiblement. - ---Bon! bon! riez!... Rira bien qui rira le dernier... - -Les pressentiments de madame d’Oudart étaient-ils justes? On reçut une -lettre de Thurageau: écriture bien connue, de type ancien, timbre de -l’étude appliqué au revers. Avant de la décacheter, madame d’Oudart la -frappa d’une chiquenaude, en regardant son père: - ---Hein?... que vous disais-je?... - -Et, tremblante, le cœur battant la breloque et la vue troublée, madame -d’Oudart déchiffra avec peine, sauta des lignes, devina plutôt qu’elle -ne lut, reçut l’impression du sens général de la lettre par un certain -nom propre souligné d’un double trait, plus encore que par les phrases -de Thurageau, qui semblaient tournées en spirales et enjolivées -d’arabesques peu ordinaires. - ---Elle est forte! s’écria madame d’Oudart. - ---Allons! lui dit son père, remettez-vous... On vous demande la main de -votre fils?... C’est bien de cela qu’il s’agit?... - ---Oui, oui! c’est bien de cela qu’il s’agit... Savez-vous qui demande la -main de mon fils?... le savez-vous?... - ---Mon Dieu... j’ai tout lieu de croire... - ---Attendez! attendez!... que je vous empêche de dire une chose -regrettable!... C’est Babouin. - ---Babouin! répéta M. Lhommeau. - ---Avouez que ce tanneur, pour nous venir relancer une seconde fois, a -une certaine audace! - ---Il est riche, et nous ne le sommes point. - ---Eh bien! dit madame Dieulafait d’Oudart en se redressant, c’est pour -cela que je le dédaigne; et, plus pauvre aujourd’hui qu’à l’époque où -cet insolent nous fit sa première demande, je vais m’offrir un certain -luxe qui ne sera jamais au-dessus des moyens de l’indigent pour peu -qu’il ait le cœur bien placé: c’est le mépris, net et sec, de la -fortune. Il ne faut pas deux mots pour l’exprimer. - -Elle écrivit sous l’adresse télégraphique: «Thurageau-Poitiers», ce mot -seul et fier: «Non», et signa. - -Forte de cet acte accompli, la vue plus libre, elle relut la lettre, en -détail. Babouin donnait une sérieuse dot à sa fille unique, et y -joignait les fermes acquises par lui sur Nouaillé: c’était la -reconstitution du domaine. Pourquoi Babouin faisait-il cela? Pour les -beaux yeux d’Alex. En effet, comment croire que, pour assurer à son -héritière l’avantage d’échanger le nom de Babouin contre celui de -Dieulafait d’Oudart, Babouin eût négligé de s’informer si Alex avait -seulement une situation? Mademoiselle Babouin aimait. On soumit le cas à -Alex. Il ignorait cette jeune fille. A Poitiers, il ne l’avait pas vue. - ---Ces dames, dit-il, ne la voient pas. - -Le télégramme fut expédié. On garda de l’aventure une certaine dent à -Thurageau. - -Thurageau s’excusa d’ailleurs, peu après, affirmant «s’être acquitté, en -notaire, d’une simple mission». On en conclut que ce n’était pas pour -faire parader Alex sous l’œil sensible de mademoiselle Babouin qu’il -avait mandé le jeune homme à Poitiers. - -Pourquoi donc l’avait-il mandé à Poitiers? - -On attendit. - -On attendait. On ne voulait, à aucun prix, avoir l’air d’attendre. C’est -ainsi que parfois, au théâtre, le rideau baissé sur un acte de formule -nouvelle, certaines personnes s’abstiennent de parler plutôt que de -laisser entendre qu’elles se sont trompées, soit en croyant que la pièce -est finie, soit en jugeant qu’une suite y serait nécessaire... - -Plusieurs mois s’écoulèrent. - -Tout à coup, madame d’Oudart s’avisa que l’on avait été peut-être bien -impoli en ne répondant pas,--fût-ce par une fin de non-recevoir, mais -courtoise,--à la «gentille» proposition qu’avaient faite les Lanteaulme -d’adresser à M. Lhommeau une corbeille de fruits. - -Alex sourit; M. Lhommeau, à l’idée seule des fruits, fut gagné par la -convoitise. On fut d’avis, toutefois, qu’il était maintenant un peu tard -pour agir. Écrire, à ce propos, et quand on voit précisément le mois -d’août approcher, marquerait plus de goût pour les poires que de -sensibilité à une gracieuse avance. Que faire? Déplorer ce qu’Alex et -son grand-père voulurent bien nommer, par euphémisme, une négligence, -afin de ne pas trop contrister la pauvre madame Dieulafait d’Oudart qui, -l’on s’en souvenait bien, s’était opposée catégoriquement à toute -réponse, par ses «non!... non!... et non!...» - -Le temps coulait toujours. Il vint, le mois d’août, le mois où l’on -cueille la «cuisse-madame», la «grosse musquée», la «pucelle de -Saintonge».--«Cet imbécile de Jeannot», à Nouaillé, avait-il pensé à les -cueillir?... - -On eut, il est vrai, une diversion: Alex passa enfin sa licence. On ne -le cria point sur les toits, car c’était là un fruit blet, que l’on -avait manqué de cueillir à temps... N’importe! l’an prochain, Alex -serait avocat. Où? - ---On ne m’ôtera pas de l’idée, dit simplement madame d’Oudart, que tes -assises, en Poitou, aient été pour toi, mon enfant, d’un puissant -secours... - -Alex ne prétendait pas le contraire. - -Et sa mère laissait échapper parfois, comme un cri plaintif: - ---Thurageau nous néglige... - -Elle lui écrivit soudain, à propos de ses affaires, puis se mit à -correspondre avec lui si fréquemment, et si hors de propos, que le malin -notaire soupçonna que le vent avait tourné, rue Férou. Il écrivit, lui, -une lettre enjouée, une lettre d’ami, une lettre qui rappelait le -Thurageau organisateur de divertissements, le Thurageau voiturant Alex -en tilbury de Poitiers à Nouaillé. Il y rapportait, entre autres choses, -et comme au hasard, une conversation qu’il avait eue récemment avec M. -Lanteaulme, au cours de laquelle ce monsieur, s’informant d’Alex,--dont -il n’oubliait point l’argumentation habile, lors du toit effondré,--lui -avait dit qu’il était regrettable que la province fût privée de «ses -meilleurs sujets». - -Il ne s’était pas compromis, M. Lanteaulme; il ne se compromettait -guère, maître Thurageau. Madame d’Oudart se tint pour flattée des -paroles de M. Lanteaulme. - -Elle prit à part son fils et lui dit: - ---Mon enfant, tu as en Thurageau un vieil ami et un guide. Au moment où -ton avenir va franchement se décider,--il s’agit de savoir où tu seras -inscrit au barreau,--je serais bien aise que tu fisses un petit tour à -Poitiers: tu le verrais, lui parlerais; te voilà maintenant d’âge à -juger par toi-même les arguments qu’il te présentera. - -Alex, en un langage qui était encore de son âge, répondit: - ---Ça colle... - -Et, durant les soirs orageux du mois d’août, cette année-là comme les -précédentes, madame Dieulafait d’Oudart et son vieux père espérèrent la -fraîcheur, sur la petite cour de la rue Férou, quand l’_Angelus_ -répandait ses vibrations mélancoliques sur Paris, quand les séminaristes -rythmaient si bien leur prière, quand mouraient un à un les bruits des -petits ménages, et quand, dans le silence, enfin, résonnait l’accord du -piano... Alex était en Poitou. Alex ne revenait pas du Poitou: les -conseils de Thurageau, sans doute!... Il prenait son temps pour s’en -imprégner. Mais la mère osait dire: - ---Espérons aussi qu’il se distrait!... - -Le notaire écrivait: - -«... Il ne s’ennuie pas, je vous le garantis...» - -Un jour, le notaire osa dire: - -«On ne s’ennuie pas avec lui...» - -Mais cela avait-il le sens qu’on y pouvait entendre? On épilogua fort, -là-dessus, rue Férou, le soir, et au Jardin du Luxembourg, et l’on n’en -put tirer aucune certitude. Madame d’Oudart écrivit au notaire: - -«Holà! Thurageau, s’il vous plaît, n’allez pas laisser mon grand gamin -commettre quelque sottise! Vous connaissez, j’espère, ma situation de -fortune: qu’il s’amuse, fort bien! qu’on ne s’ennuie pas avec lui, passe -encore! mais, de grâce, n’allez pas laisser naître au cœur de deux -enfants des espérances irréalisables!...» - -Thurageau répondit: - -«Les espérances ne sont pas irréalisables.» - -Et madame d’Oudart: - -«Thurageau, c’est fou, c’est fou! Il y a une disproportion que je -n’admets pas... Toute ma conduite, toutes mes idées s’opposent...» - -Le diabolique notaire répliquait: - -«La fortune?... mais n’avez-vous pas prouvé que vous en faisiez fi, -madame et chère amie?... Le mariage riche? mais l’affaire Babouin -témoigne que vous l’avez foulé aux pieds!...» - ---Il a raison! dit madame Dieulafait d’Oudart. - ---Le fait est..., dit M. Lhommeau. - -On reçut la corbeille de fruits. - -Elle contenait la «cuisse-madame», la «grosse musquée», et le «beurré -d’août» même, qui ne se cueille guère qu’en septembre, plus quelques -pommes de reinette. - ---Ceci, dit madame d’Oudart, c’est tout à fait, tout à fait gracieux. - ---Le fait est..., dit M. Lhommeau. - -Alex revint du Poitou plus ravi que la fois précédente... Les conseils -de Thurageau, sans doute, on allait en parler!... On lui demanda: - ---Eh bien! et la jeune fille? - ---La jeune fille? Elle est très bien. - ---Très bien... un point, c’est tout? - ---Un point, c’est tout. - -On l’eût souhaité plus chaleureux ou plus expansif. Enfin! Il s’était -énormément amusé et il était invité à la chasse, au mois d’octobre. - ---Et ton inscription au barreau?... - ---A Poitiers, Thurageau est d’avis. - ---Comment!... Mais tu nous lâches? - -Il était tout prêt à quitter Paris. - -Alex rapportait avec lui comme une odeur de feuillages, de verveine et -de fraises des quatre saisons mêlées à la framboise. Le soir de son -retour, après le dîner, une grosse pluie tomba. Lorsqu’il pleuvait, -l’été, d’ordinaire on laissait les fenêtres ouvertes, et l’on -s’approchait, autant que possible, des gouttes lourdes, pareilles, en -leur chute, à de longs fils d’argent tendus du ciel à la terre, et que -colorait au passage la lumière des lampes. Elles atteignaient la cour -dallée en claquant, comme des œufs d’oiseaux qu’on eût jetés du -cinquième étage, et, quand une femme avait à traverser les douze mètres -carrés, sous l’ondée, en s’abritant d’un parapluie ou de sa jupe, elle -poussait un cri, et, à peine arrivée, racontait son expédition à haute -voix... Et l’on remarquait que le piano se taisait, les soirs de pluie, -ainsi que la voix qui avait coutume de chanter, comme si, par soi seul, -le phénomène de la pluie d’été, qui répand une certaine torpeur, un peu -de bien-être et de la mélancolie, comblait le modeste et intime goût de -poésie que flatte, chez tout être humain, une note musicale, un chant... - -Toute amoureuse est rêveuse, et, ce soir, le long de ces beaux fils -d’argent, s’enroulèrent et cabriolèrent des rêves que madame Dieulafait -d’Oudart tenait résolument prisonniers. - -Elle les tenait prisonniers, car l’ivresse maternelle a des bornes; -ainsi, la mère d’Alex, qui, parfois, voyait, en imagination, les lettres -de faire part du mariage de son fils:--«Monsieur Lhommeau, ancien -conseiller à la Cour d’appel de Poitiers, chevalier de la Légion -d’honneur, madame veuve Dieulafait d’Oudart, etc...»--n’avait jamais, -non jamais permis à ses yeux, de lire, fût-ce en un songe, sur ce vélin, -le nom de mademoiselle de Quatrespée. Elle le lut. Elle le lut sur de -blanches feuilles de vélin fabriqué à Angoulême, peut-être, et par -Babouin,--ô ironie!--sur de blanches feuilles de vélin qu’un ange -charmant, descendu malgré la pluie, avec le son des cloches, lui -présentait avec des façons d’une grâce accomplie, en lui adressant un -petit discours, mais d’une voix si douce qu’on l’entendait mal, et qui -toutefois se terminait par ces mots: «parce que vous avez beaucoup -aimé!...» - -Ces mots, quand elle les entendit, lui parurent tellement vrais et si -dignes de la justice divine qu’elle s’attendrit et pleura, en ayant -l’air de regarder tomber la pluie. De ce moment, elle ne douta plus -qu’elle n’eût mérité, en effet, par son immense amour, que son fils -épousât une demoiselle de Quatrespée. Et elle pensa à l’allée du potager -de Nouaillé, bordée par le double cordon de pommiers nains, et où, de -tout temps, elle ne savait pourquoi, elle avait désiré voir son fils se -promener au bras d’une jeune fille très distinguée, riche si possible, -et de famille excellente... - -Il n’était pas encore permis de parler de cela, assurément; mais son -trouble joyeux éclata et fut apparent, en ce qu’elle s’apitoya sur le -sort de cette pauvre Nathalie Lepoiroux, exilée à Yvernaucourt -(Ardennes), voire sur le sort de madame Chef-Boutonne, qu’à tort ou à -raison, en toute franchise, elle plaignait, à cause de sa fille qui ne -se conduisait pas bien, et à cause de son fils, un crétin. - -Compatir au sort de ses deux rivales fut désormais pour elle une manière -discrète, inconsciente, sincère, de chanter, par anticipation, son -personnel cantique d’allégresse. - - - - -LV - - -Il arriva, un soir, rue Férou,--non pas portée par un ange,--une de ces -larges et blanches enveloppes qui contiennent l’annonce d’un mariage. -Elle était adressée à Alex; il l’ouvrit négligemment. - ---Qui est-ce qui se marie? lui demanda sa mère. - ---Personne, dit-il; une jeune fille que j’ai connue au cours de danse... -Tu veux savoir son nom?... Allons, tiens: «Madame veuve Proupa a -l’honneur, etc... de sa fille Raymonde...» - ---Et qui épouse cette Raymonde? - ---Tu la connais?... Tu t’intéresses à elle?... - ---Je ne la connais pas, mais je la plains. - ---Cette idée!... - ---D’abord, pourquoi t’envoie-t-elle une lettre de faire part?... - ---Je te dis, maman: j’ai dansé avec elle. - ---Bon, bon! C’est encore une malheureuse... Enfin, qui épouse-t-elle? - ---Un monsieur. Un monsieur Blaisois, Jules Blaisois... Connais pas. - ---Je serais curieuse de savoir si on épouse un monsieur Jules -Blaisois...--Jules!... et Blaisois!...--par amour!... - ---Enfin, maman!... - -Il y avait un peu plus d’un an qu’Alex avait rompu toutes relations avec -Raymonde. Un an passe, et tant de choses sont changées! Qui eût dit que -Raymonde, la sinistre Raymonde aux noirs projets, Raymonde, l’amante -éperdue d’Alex,--et qui aurait pu jadis épouser un monsieur de -Bérébère,--au bout d’un an épouserait un monsieur Jules Blaisois?... -Mais qui sait quelles péripéties, parfois plus tristes que «le réchaud -ou la Seine», conduisent une infortunée au mariage,--au mariage avec -Jules Blaisois?... - -Un fat eût voulu savoir l’histoire réelle de Raymonde; Alex préféra -penser qu’elle l’avait promptement oublié. - -Et, fort de l’exemple de Raymonde, ce fut d’un cœur léger qu’il aborda, -un jour, avec Louise, le grave sujet de la rupture. - -Depuis longtemps, Louise écoutait sans mot dire les récits de ses -voyages à Poitiers. Elle les accueillait, même, en souriant de sa grande -bouche; à peine Alex remarqua-t-il, une fois ou deux, qu’elle continuait -de sourire alors qu’il n’y avait pas lieu de le faire, ou bien qu’elle -souriait tout à coup et mal à propos. Elle s’excusait, en prétendant -qu’elle était un peu «toc-toc...» Elle était plus jolie et plus -amusante, en vérité, avec son air un peu «toc-toc...» - -Il lui narrait les parties de _tennis_, les dîners, les matinées -dansantes; il énumérait les chevaux dans l’écurie de Nouaillé; il -décrivait le jardin peigné par les trois jardiniers... Pourquoi -raconta-il l’épisode de la corbeille de fruits envoyée à son grand-père -Lhommeau? parce qu’il éprouvait un impérieux besoin de parler de -Poitiers, de Nouaillé et de ses habitants, comme on parle de ce qui vous -tient le plus au cœur. Et il s’ouvrait à demi à sa maîtresse, faute de -pouvoir se confier à ses amis, à présent dispersés, et aussi parce que -Louise l’écoutait trop complaisamment, et l’encourageait même de son -trop fréquent sourire. - -Une bonne fois, de but en blanc, il lui dit qu’il allait s’installer à -Poitiers.--C’était au café Voltaire. Louise, la voilette relevée sur le -nez, prenait sa grenadine. Elle posa son verre, mais d’une façon si -maladroite que c’était à croire qu’elle ne voyait point ce qu’elle -faisait, car sa main heurta le petit ballon de vermouth dont le contenu -se répandit. On s’écarta; le garçon accourut, épongea, essuya. Louise -put rire de toute sa bouche; il y avait de quoi: elle n’avait, de sa -mémoire, commis pareille maladresse. Et l’on parla de l’incident du -vermouth, point du départ d’Alex. - -Aucune liaison d’amants n’avait été plus agréable et plus tendre. Ils se -voyaient, depuis cinq ans, presque tous les jours. Alex avait pu, une -fois, éprouver quelque inquiétude par l’absence de Louise, mais par sa -présence jamais le plus petit déplaisir. S’il regrettait quelque chose -de Paris, c’était bien Louise. Il la regrettait plus qu’il ne le pensait -même; en tout cas, beaucoup plus qu’il ne saurait le lui dire... Et -Louise, est-ce qu’elle le regrettait? Elle ne disait rien; elle avait -l’air de rire... Et Alex se sentait tout à coup peiné de ce que la -séparation allât s’accomplir sans qu’on eût fait à l’événement l’honneur -d’une petite scène. Il eut un bon mouvement: il décida, à cause de -Louise, de reculer d’un ou deux jours son départ. - -Il lui dit, sur la place de l’Odéon, en la serrant contre lui, sous le -prétexte de la garer d’une voiture: - ---Écoute!... non... il faut nous revoir encore une fois. - -Louise parla du fiacre qui avait failli l’écraser. - -Il la conduisit un bout de chemin, et il commençait à s’inquiéter parce -qu’il se pouvait, si Louise n’était pas insensible, qu’elle eût un de -ces chagrins tout à fait sérieux, qui sont glacés. Mais, depuis qu’il la -connaissait, à aucun moment Louise n’avait laissé supposer qu’elle pût -éprouver du chagrin. D’ailleurs, ils se quittèrent en se disant: - ---A demain!... - -Ils se quittèrent, rue de Médicis, proche de la grille du Luxembourg. -Les oiseaux piaillaient dans les arbres jaunis. Alex, en s’éloignant, se -retourna pour voir Louise encore une fois, quoiqu’il la dût revoir le -lendemain. Mais Louise ne se retourna pas. Elle avait adopté déjà son -pas d’automate, et ses beaux cheveux blonds, par le miracle ordinaire, -semblaient diminuer de volume et d’attrait. Pourtant, vers la hauteur -du boulevard Saint-Michel, un étudiant, lui emboîtant le pas, lui conta -une galanterie; mais, tout à coup, sentant en ce petit être quelque -chose de si étranger aux préoccupations qu’il lui témoignait, il la -salua très poliment, et s’excusa: - ---Oh! pardon, madame!... - -Ce fut ce jeune homme qui la releva, cent mètres plus loin, sous les -sabots des chevaux du tramway de Montrouge, car il ne l’avait pas perdue -de vue. - -On put la transporter chez ses parents: en ouvrant son corsage, dans la -pharmacie, on avait trouvé sur un papier plié son adresse, en belle et -lisible écriture. L’acte suprême de Louise était prémédité depuis -quelque temps, probablement: Louise avait ses répugnances; elle ne -voulait surtout pas que son corps allât à la Morgue. - -Ce fut un petit incident de quartier. - - - - -LVI - - -Il se trouva même très à propos que Louise ne pût venir le lendemain au -rendez-vous, car Alex n’y fût point allé: ce jour-là tombèrent -inopinément, rue Férou, MM. Lanteaulme, père et fils, et la jeune femme -de celui-ci;--point de jeune fille, il est vrai.--Ils venaient faire -visite, simplement, et causèrent du lien qui unissait les deux familles: -à savoir, le sang versé sur le sol africain et par le général marquis de -Quatrespée et par l’héroïque commandant Dieulafait d’Oudart. C’était un -beau sujet, qui éveilla nombre d’idées, et celles qu’on exprima -semblaient n’avoir pour but que de laisser deviner celles qu’on taisait. - -Mais on soupçonna l’intention qu’avaient ces messieurs de ne point -renouveler le bail. Madame d’Oudart allait s’en effrayer: ces messieurs -levèrent ensemble quatre doigts gantés. - ---Tout s’arrangera au mieux des intérêts communs, dirent-ils, avec une -entière assurance. - -Qu’entendaient-ils par là?... - -Loin de quitter le pays, ils y faisaient bâtir, aux environs de -Nouaillé. Ils nommèrent la propriété récemment acquise. Ils se -plaisaient extrêmement en Poitou. - -Ils témoignaient la plus grande confiance dans les capacités d’Alex, car -Thurageau certifiait à tout venant qu’Alex avait le plus bel avenir. -Comme homme du monde, le jeune «maître» était assuré de tous les succès. -Le grand-papa et la maman, on l’espérait bien, voudraient être témoins, -«au pays même», d’une carrière qui s’annonçait si bien... - -Et la maman et le grand-papa ouvrirent les mains et les tinrent écartées -du corps, inclinèrent la tête un peu sur une épaule, avec cet air d’être -résignés à tout, jusqu’au martyre, comme les bons saints dans leur -niche, à qui Dieu offre le Paradis, et qui semblent dire: «Seigneur, -qu’il soit fait selon votre parole!» alors qu’ils sont, au fond, bien -contents... - -Et le Paradis, en effet, fut ouvert au grand-papa et à la maman. Il leur -fut ouvert plus tard,--chaque chose vient en son temps. Le Paradis leur -fut ouvert sous les apparences d’un Nouaillé luisant, peigné, brossé, -tiré à quatre épingles, d’un Nouaillé dépourvu d’un brin d’herbe et -garni de fleurs alignées comme les pioupious à la revue; d’un Nouaillé -sillonné de voitures, peuplé de domestiques, retentissant de cloches, de -gongs, de sonneries électriques, d’aboiements de meutes, et tout -grouillant d’un monde inconnu d’eux. Ils crurent rêver: était-ce songe -ou cauchemar?... Revoyaient-ils bien là leur Nouaillé agreste, familial -et simple? - -Madame d’Oudart se rappela les paroles prononcées autrefois par son -notaire: «Fiez-vous donc au coup de baguette que votre fils a reçu en -naissant...» Alex avait de la chance. Mais tant de chance est-il un -bien? Le Paradis, c’est trop beau... - -Il fallait avouer, en tout cas, que la jeune mademoiselle de Quatrespée -était délicieuse et tout à fait éprise d’Alex. Madame d’Oudart eût -souhaité la voir se promener au bras de son fils, le long du cordon de -pommiers nains, au fond du potager, un beau soir. Mais elle n’en eut pas -une fois le loisir. Nul ne descendait plus au potager: tous ces gens-là -avaient bien trop à faire à se déplacer, à manger la poussière des -routes, à se visiter, à s’inviter, à projeter des divertissements pour -demain. Et, chaque jour, l’heure exquise passait, là-bas, au delà du -parc, entre les artichauts, les couches à melons, le thym, le romarin, -les fruits mûrs et les ondées de l’arrosage, sans qu’aucun des hôtes du -moderne Nouaillé la vît, l’exquise, la solitaire, la divine heure du -soir: chacun s’habillait pour dîner. - -A la personne de M. Lhommeau fut attaché, par une attention spéciale, un -jardinier-chef qui ne lui fit pas grâce d’une promenade au jardin sans -lui parler si savamment que le vieillard eut préféré «cet imbécile de -Jeannot...» - -Et, lorsque le moment fut venu d’envoyer les lettres de faire part, -madame Dieulafait d’Oudart, au milieu d’un bonheur si splendide qu’elle -ne l’eut seulement pas osé souhaiter, se recueillit et se demanda quelle -attitude il convenait qu’elle adoptât envers madame Chef-Boutonne, avec -qui les relations étaient fort refroidies, et madame Lepoiroux, -l’ingrate d’Yvernaucourt. - -Elle s’avisa que leur adresser, comme à toutes ses connaissances, le -vélin d’Angoulême: «Monsieur Lhommeau, ancien conseiller à la Cour, -etc... madame veuve Dieulafait d’Oudart, ont l’honneur, etc... avec -mademoiselle Hélène de Quatrespée»,--c’était bien, mais un peu sec, et -frisant l’impertinence; et qu’il serait plus digne qu’oubliant toute -rancune, elle écrivît à ses deux anciennes amies, de sa main, et ajoutât -au nom de la jeune fille ce qu’une lettre officielle n’eût pu contenir: -quelque chose comme le chiffre de la dot, par exemple, ou, tout -bonnement, mon Dieu! ceci: «arrière-petite-fille du général marquis de -Quatrespée, tué à la bataille de l’Isly...» - -A ce témoignage d’un souvenir toujours vif madame Lepoiroux, qui -grondait sourdement à Yvernaucourt, ne répondit rien. Mais madame -Chef-Boutonne eut un cri de mère. A la suite de félicitations exagérées, -ne pouvant, quant à elle, rien annoncer, momentanément, de magnifique de -son Paul, petit employé de ministère, elle croyait répondre du tac au -tac en apprenant à la mère d’Alex, avec une joie sincère, et des -soupirs, et des atermoiements, que l’on avait découvert à son cher Paul -un don naturel, et qui promettait d’agréables soirées à leurs amis: «une -fort jolie voix de baryton ténorisant!...» - -Madame Dieulafait d’Oudart tendit à son vieux père la riposte de la rue -de Varenne à Nouaillé: - ---Lisez donc, dit-elle; c’est comique! - - -FIN - - -IMP. CHOGNARD.--ENGHIEN-LES-BAINS.--7971-7-18 - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE BEL AVENIR *** - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the -United States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm -concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark, -and may not be used if you charge for an eBook, except by following -the terms of the trademark license, including paying royalties for use -of the Project Gutenberg trademark. 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General Terms of Use and Redistributing Project -Gutenberg-tm electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all -the terms of this agreement, you must cease using and return or -destroy all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your -possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a -Project Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound -by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the -person or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph -1.E.8. - -1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be -used on or associated in any way with an electronic work by people who -agree to be bound by the terms of this agreement. 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Hart was the originator of the Project -Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of -volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. - -Most people start at our website which has the main PG search -facility: www.gutenberg.org - -This website includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/old/68501-0.zip b/old/68501-0.zip Binary files differdeleted file mode 100644 index b19a0e2..0000000 --- a/old/68501-0.zip +++ /dev/null diff --git a/old/68501-h.zip b/old/68501-h.zip Binary files differdeleted file mode 100644 index abf85d6..0000000 --- a/old/68501-h.zip +++ /dev/null diff --git a/old/68501-h/68501-h.htm b/old/68501-h/68501-h.htm deleted file mode 100644 index 9bd307b..0000000 --- a/old/68501-h/68501-h.htm +++ /dev/null @@ -1,8453 +0,0 @@ -<!DOCTYPE html> -<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" lang="fr" xml:lang="fr"> - <head> <link rel="icon" href="images/cover.jpg" type="image/x-cover" /> -<meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=UTF-8" /> -<title> - The Project Gutenberg eBook of Le bel avenir, par René Boylesve. -</title> -<style> - -a:link {background-color:#ffffff;color:blue;text-decoration:none;} - - link {background-color:#ffffff;color:blue;text-decoration:none;} - -a:visited {background-color:#ffffff;color:purple;text-decoration:none;} - -a:hover {background-color:#ffffff;color:#FF0000;text-decoration:underline;} - -.big {font-size: 130%;} - -.blk {page-break-before:always;page-break-after:always;} - -body{margin-left:4%;margin-right:6%;background:#ffffff;color:black;font-family:"Times New Roman", serif;font-size:medium;} - -.blockquot {margin:2% auto 2% 50%; -font-size:85%;} - -.c {text-align:center;text-indent:0%;} - -.fint {text-align:center;text-indent:0%; -margin-top:2em;} - - h1 {margin-top:5%;text-align:center;clear:both; -font-weight:normal;} - - h2 {margin-top:5%;margin-bottom:4%;text-align:center;clear:both; - font-size:110%;font-weight:normal;} - - hr {width:90%;margin:2em auto 2em auto;clear:both;color:black;} - - hr.full {width: 60%;margin:2% auto 2% auto;border-top:1px solid black; -padding:.1em;border-bottom:1px solid black;border-left:none;border-right:none;} - - img {border:none;} - -.nind {text-indent:0%;} - - p {margin-top:.2em;text-align:justify;margin-bottom:.2em;text-indent:4%;} - -.pagenum {font-style:normal;position:absolute; -left:95%;font-size:55%;text-align:right;color:gray; -background-color:#ffffff;font-variant:normal;font-style:normal;font-weight:normal;text-decoration:none;text-indent:0em;} - -.r {text-align:right;margin-right: 5%;} - -small {font-size: 70%;} - -.sml {font-size:75%;} - -table {margin:2% auto;border:none;} - -.tbl {border:2px solid gray;page-break-before:always;page-break-after:always; -padding:.5em;margin:1em auto;max-width:25em; -text-indent:0%;} - -td {padding-top:.15em;} - -th {padding-top:.5em;padding-bottom:.25em;} - -div.poetry {text-align:center;} -div.poem {font-size:90%;margin:auto auto;text-indent:0%; -display: inline-block; text-align: left;} -.poem .stanza {margin-top: 1em;margin-bottom:1em;} -.poem span.i0 {display: block; margin-left: 0em; padding-left: 3em; text-indent: -3em;} -</style> - </head> -<body> -<div lang='en' xml:lang='en'> -<p style='text-align:center; font-size:1.2em; font-weight:bold'>The Project Gutenberg eBook of <span lang='fr' xml:lang='fr'>Le bel avenir</span>, by René Boylesve</p> -<div style='display:block; margin:1em 0'> -This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and -most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions -whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms -of the Project Gutenberg License included with this eBook or online -at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. 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J’ai trouvé bons acteurs tous les vaniteux: ils jouent et -veulent qu’on aime à les regarder... Auprès d’eux j’aime à regarder -la vie,—ainsi se guérit la mélancolie.»</p> - -<p class="r"> -NIETZSCHE<br /> -</p></div> - -<h2><a id="I"></a>I</h2> - -<p>A Nouaillé, près de Poitiers, vivait, il y a bien vingt ans, madame -veuve Dieulafait d’Oudart, avec son vieux père M. Lhommeau et son fils -Alexis, que l’on appelait communément Alex.</p> - -<p>M. Lhommeau était un ancien conseiller à la Cour de Poitiers, un «épuré» -comme on nommait alors ceux de ces messieurs qu’avait frappés la réforme -de la magistrature. C’était un homme d’une probité héréditaire et -inattaquable; son savoir était limité, mais suffisant et teinté de -littérature, non pas toutefois contemporaine, cela va sans dire: ces -gens-là n’avaient pas l’au<span class="pagenum"><a id="page_2">{2}</a></span>dace de démêler par eux-mêmes l’ivraie du bon -grain, mais, parmi les œuvres que le temps a triées, ils en adoptaient -sérieusement quelques-unes; ils s’intéressaient à l’histoire, à la -philosophie, et vénéraient l’antiquité tout en bloc; ils avaient de la -conversation; ils avaient l’esprit libéral et souvent même de l’esprit. -A la fois par nécessité économique et par dépit d’abandonner une -fonction qu’il honorait depuis quarante ans, M. Lhommeau vendit son -petit hôtel de la rue Saint-Porchaire, quitta la ville et se retira dans -une maison de campagne que possédait sa fille, à cinq ou six kilomètres -de l’octroi.</p> - -<p>La veuve aimait fort cette propriété qu’elle tenait de son mari, le -commandant Dieulafait d’Oudart, tué au premier engagement de -l’expédition de Tunisie. Nouaillé se composait de trois petites fermes, -de quelques prés d’un maigre revenu, et d’une grosse maison bourgeoise -de la fin du <small>XVIII</small>ᵉ siècle, à laquelle deux pigeonniers ventrus, coiffés -d’éteignoirs, jouant assez bien la tour, donnaient un certain air de -château. Il y avait des mascarons à physionomies expressives au-dessus -des portes et fenêtres; des balcons forgés; à la muraille, un gnomon -ferme encore, sur un cadran solaire aux trois quarts effacé. Les<span class="pagenum"><a id="page_3">{3}</a></span> -lucarnes étaient modestes, le toit un peu bas, mais couvert d’ardoises, -particularité remarquable au milieu des demi-cylindres de brique dont -sont toutes godronnées les toitures du Poitou. Le rez-de-chaussée, à -l’intérieur, avait conservé d’assez bonnes boiseries; le jardin, simple -et plat, était dessiné à la française: il avait des charmilles, de -longues allées de tilleuls, des buis taillés, des bassins, une -châtaigneraie. En s’y promenant par un vent d’ouest, on entendait, -affaiblis, les roulements de l’école des tambours. Et ces menus détails -et circonstances faisaient Nouaillé plus précieux à madame Dieulafait -d’Oudart: elle y retrouvait un peu de Versailles, où elle avait habité -les premières années de son mariage.</p> - -<p>Un landau familial, deux tranquilles chevaux qui vous menaient à -Poitiers en vingt minutes, des domestiques anciens et fidèles, un chien -couchant et deux bassets, pour qu’Alex pût tirer le lapin et le -perdreau, rendaient l’exil rustique fort supportable, et la vie de M. -Lhommeau, de sa fille et de son petit-fils y eût coulé paisiblement, -s’il n’eût été question, chaque jour et à toute heure, de l’avenir -incertain d’Alex.</p> - -<p>Alex ne manifestait aucune disposition particulière. Sans doute eût-il -suivi la carrière pater<span class="pagenum"><a id="page_4">{4}</a></span>nelle, si madame Dieulafait d’Oudart, épouvantée -par le sort tragique du commandant, n’eût déclaré à son fils, achevant -alors sa troisième, qu’il ne serait pas militaire. Alex n’objecta rien à -cette décision. Il apprécia ce qu’elle contenait de bon, et c’est -qu’elle le dispensait de l’effort qu’eût nécessité le concours de -Saint-Cyr; et il acheva ses études plus mollement qu’il ne les avait -commencées, point du tout dans la queue de la classe, à vrai dire, -jamais non plus dans la meilleure moitié, ni mal noté ni félicité, -échappant à toute réprimande, bien vu de tous et emportant en somme -l’estime de ses maîtres, grâce à une vertu qui, pour n’être pas -brillante, en vaut d’autres, il faut bien le croire: ce garçon était -«sympathique».</p> - -<p>—C’est un don des fées, disait à madame Dieulafait d’Oudart son vieux -notaire, maître Thurageau, fiez-vous donc au coup de baguette que votre -cher Alex a reçu en naissant, et ne vous tourmentez point tant de -l’avenir. Voulez-vous que je prenne monsieur votre fils dans mon étude? -Il se formera à la pratique des affaires sans perdre un seul cours de -droit...</p> - -<p>—Et après, Thurageau?</p> - -<p>—Après?... Eh bien, mon Dieu, si, comme<span class="pagenum"><a id="page_5">{5}</a></span> je le suppose, vous avez peu -de goût à le faire entrer dans la magistrature nouvelle, nous lui -achèterons une étude!...</p> - -<p>—Avec quoi? grand Dieu!... Nous ne sommes pas riches, mon cher -Thurageau, vous le savez mieux que personne!...</p> - -<p>—Alex aura Nouaillé, un jour. Ce n’est pas une fortune, mais c’est un -gentil lopin de terre, une demeure agréable et même séduisante. Avec -cela, un nom qui sonne bien et la bonne mine du jeune homme, eh! -parbleu, il n’en faut pas plus pour nous garantir...</p> - -<p>—Tout beau! tout beau! je vous entends. Je ne veux pas faire de mon -fils un oisif, et encore moins un coureur de dot!...</p> - -<p>Les paroles du notaire ne furent pas écoutées. Madame Dieulafait -d’Oudart éprouvait l’invincible besoin de relever la médiocrité des -premières études de son fils au moyen du lustre que confèrent les -diplômes conquis à Paris. Son cœur se déchirait à la pensée de se -séparer de son fils, mais nulle douleur n’eût payé trop cher une -satisfaction d’amour-propre. Le grand père Lhommeau, lui-même, avait été -reçu docteur en droit à Paris; il parlait fréquemment de son séjour au -Quartier latin: c’était du temps des grisettes, de<span class="pagenum"><a id="page_6">{6}</a></span> la pipe et des -pantalons de nankin, et ces six ans passés sur la colline -Sainte-Geneviève laissaient au bonhomme la nostalgie d’un paradis perdu.</p> - -<p>Madame d’Oudart possédait à Paris une amie, nommée madame Chef-Boutonne, -avec qui elle entretenait une correspondance régulière et chez qui elle -descendait les années d’Exposition universelle. Les Chef-Boutonne -avaient deux enfants: une fille mariée et un fils de l’âge même d’Alex, -ce qui peut-être contribuait à maintenir entre les deux anciennes -compagnes de couvent un lien sans cesse raffermi par les mille alertes -que causent aux mamans la santé et les incidents d’école, assez -semblables, que l’on habite le Poitou ou Paris. Un des soucis constants -de madame Dieulafait d’Oudart avait été qu’Alex ne se laissât pas -distancer, dans la course aux diplômes universitaires, par le jeune Paul -Chef-Boutonne. Hélas! Alex avait échoué à la seconde partie du -baccalauréat ès lettres. O dur aveu à faire aux Chef-Boutonne!</p> - -<p>Un an après, le jeune Chef-Boutonne était bachelier ès sciences, alors -que le tardif Alex décrochait, non sans peine, un parchemin de l’an -passé! Madame d’Oudart, qui, prudemment, avait tu à son amie qu’Alex -renonçait aux sciences, échangea avec Paris le correct télégramme:<span class="pagenum"><a id="page_7">{7}</a></span> -«Reçu», qui, à n’y pas trop regarder de près, clôturait décemment, à la -même heure, les études secondaires des deux jeunes gens.</p> - -<p>Alex eut une occasion de revanche, car Paul dut faire un an de -volontariat, tandis que le «dispensé de l’article 17» n’eut qu’une -période de deux mois; mais il passa le reste de l’année à se reposer des -fatigues du service militaire.</p> - -<p>Paul devait «faire son droit»; Alex aussi! La cordialité des deux mères -se répandit en effusions de tendresse.</p> - -<p>«Et est-ce que ce cher Alex ne viendrait pas prendre ses inscriptions à -Paris?—Si! si! il irait à Paris...»</p> - -<p>Les Chef-Boutonne habitaient rue de Varenne, non loin du Quartier latin, -où se logerait naturellement Alex; Alex fut pour ainsi dire confié aux -Chef-Boutonne: la table de famille lui devait être une sauvegarde contre -les inconvénients du restaurant; et une ou deux soirées par semaine dans -un salon, un antidote contre le poison des cafés, brasseries et autres -lieux funestes aux étudiants dépaysés.</p> - -<p>Le grand-père Lhommeau disait, il est vrai:</p> - -<p>—Quand je suis parti pour Paris, en 1845,—ce n’est pas hier!...—je -n’y connaissais absolu<span class="pagenum"><a id="page_8">{8}</a></span>ment personne. J’ai mangé, six années durant, à -la gargote, et mené la vie de l’étudiant de province qui «passe l’eau» -moins souvent que ses examens: je ne m’en suis pas porté plus mal.</p> - -<p>—Si vous ne connaissiez personne, à Paris, en 1845, répliquait madame -Dieulafait d’Oudart, votre petit-fils a aujourd’hui sur vous un avantage -considérable: les Chef-Boutonne ont de très belles relations dont ils ne -pourront manquer de faire profiter Alex, et, de nos jours, c’est par là, -plus encore que par le mérite, qu’on arrive.</p> - -<p>Les premiers temps du séjour d’Alex à Paris furent marqués par une -recrudescence de termes tendres et chaleureux dans les lettres de madame -Chef-Boutonne. Les expressions ne suffisaient pas à louer «ce beau jeune -homme, dont les grâces naturelles et l’excellente éducation faisaient la -conquête de tout le monde... Et, avec cela, point sot du tout!...»</p> - -<p>—Eh bien! interrompait le grand-père Lhommeau, croyait-elle trouver en -lui un imbécile?</p> - -<p>—Voyons, papa, ce n’est pas cela que veut dire Eugénie!...</p> - -<p>—Ah!... Et que veut-elle dire, Eugénie?</p> - -<p>—Écoutez la suite: «Qu’il travaille, et je lui prédis un très gentil -avenir.»<span class="pagenum"><a id="page_9">{9}</a></span></p> - -<p>—Eh bien! faisait M. Lhommeau, j’entends ce que veut dire Eugénie..., -puisque Eugénie il y a... Eugénie dit qu’Alex est, à ses yeux, bien -entendu, plus joli garçon qu’intelligent:—et d’un!—qu’il ne fiche -rien:—et de deux!—et qu’enfin, à supposer qu’il se mette un jour à -bûcher comme un nègre, on lui procurera peut-être, avec la haute -protection des Chef-Boutonne, une petite place de dix-huit cents francs -dans un ministère... Voilà, ma belle, ce que dit Eu-gé-nie.</p> - -<p>—Mais, mon pauvre papa, je ne comprends pas que vous ayez l’esprit -aussi pointu pour peu qu’il s’agisse des Chef-Boutonne! Je connais -Eugénie, je l’espère, puisque nous avons vécu côte à côte sur les mêmes -bancs, à la pension; je l’ai revue bien des fois depuis notre mariage, -et je l’ai trouvée toujours la même femme pleine de sens, un peu -autoritaire, mais dévouée, excellente mère...</p> - -<p>—Justement!</p> - -<p>—Que voulez-vous dire?</p> - -<p>—Madame Chef-Boutonne a un fils, n’est-ce pas? Tu as un fils, n’est-il -pas vrai?</p> - -<p>—Eh bien?...</p> - -<p>—Son fils et le tien entrent en même temps dans cette période critique -qui doit décider de leur avenir, de leur vie.<span class="pagenum"><a id="page_10">{10}</a></span></p> - -<p>—Sans doute!</p> - -<p>—Eh bien, vous ne pouvez pas être l’une pour l’autre des amies.</p> - -<p>—Allons donc! Mais j’aime énormément madame Chef-Boutonne! Mais j’ai -beaucoup d’affection pour son fils!... Ah çà! me croiriez-vous jalouse -parce que Paul a passé un bachot de plus qu’Alex?... Eh! qu’est-ce que -cet enfant aurait fait d’un bachot ès sciences, Seigneur Dieu!... Moi, -jalouse à propos de Paul Chef-Boutonne! Mais, papa, vous n’avez donc pas -regardé sa photographie? un avorton, un nez en pied de marmite, un -menton de galoche! Paul Chef-Boutonne! mais Alex l’écraserait dans sa -main!</p> - -<p>—Parfait! faisait M. Lhommeau, je constate qu’en effet, ma fille, tu -n’es pas jalouse.</p> - -<p>—Ah!</p> - -<p>—Mais, la maman de cet «avorton» de Paul pourrait être jalouse, -elle!...</p> - -<p>—Pourquoi donc?</p> - -<p>—Eh!... Quand ce ne serait que parce qu’Alex est de taille à écraser -Paul dans sa main!...</p> - -<p>Madame d’Oudart sourit.</p> - -<p>—Oh! les mamans!... dit M. Lhommeau.<span class="pagenum"><a id="page_11">{11}</a></span></p> - -<h2><a id="II"></a>II</h2> - -<p>Cependant la correspondance de madame Chef-Boutonne fléchissait: Alex y -était célébré en termes moins pompeux; puis il cessa de l’être; bientôt, -on l’y nomma tout juste. Et madame Dieulafait d’Oudart de se monter la -tête, et d’écrire à son fils, et de le supplier de fournir sur-le-champ -l’explication du mystère. Alex répondait:</p> - -<p>«Les Chef-Boutonne? Ils me rasent.»</p> - -<p>La maman, alarmée, télégraphiait aussitôt:</p> - -<p>«Explique-toi.»</p> - -<p>Par télégramme, Alex répondait:</p> - -<p>«Raser: contraindre quelqu’un à vous écouter en lui tenant des discours -ennuyeux. Lettre suit.»<span class="pagenum"><a id="page_12">{12}</a></span></p> - -<p>Madame d’Oudart fut aux abois; le bon papa Lhommeau ne pouvait -s’empêcher de rire:</p> - -<p>—Lorsque j’étais à Paris, en 1845, à l’<i>Hôtel des Grands Hommes</i>, livré -entièrement à moi-même, je n’ai pas manqué de commettre des bêtises, -mais j’ai évité les excès où m’aurait infailliblement entraîné -l’instinct de réaction qui anime la jeunesse contre les sermonneurs.</p> - -<p>—Si Alex s’aliène les Chef-Boutonne, il est perdu! Il n’arrivera que -par eux.</p> - -<p>On reçut la lettre d’Alex:</p> - -<p>«Demandez!... l’affaire de la rue de Varenne!... la rébellion d’un -étudiant en droit!... L’anarchie au sein des familles!... avec la -complainte des victimes!... Demandez!»</p> - -<p>C’était afin que l’on crût entendre la voix du camelot ébruitant le -scandale.</p> - -<p>Feignant de copier sur un journal de quartier un fait divers -«sensationnel» sous la rubrique banale: <i>O tempora, ô mores!</i> l’étudiant -en droit écrivait à sa mère:</p> - -<p>«Dimanche dernier, monsieur et madame Ch...-Bout..., paisibles rentiers -du quartier de la Croix-Rouge, réunissaient à table leurs convives -hebdomadaires, à savoir leur fille, madame Beaubrun et son mari, un des -plus distingués auditeurs<span class="pagenum"><a id="page_13">{13}</a></span> à la Cour des comptes, le distingué M. Paul -Ch...-Bout..., leur fils, quelques fidèles amis ramenés d’Argenteuil par -le maître de la maison, qui est un fervent de la voile, et enfin un -jeune provincial nommé Alex Dieul... d’Oud... originaire du -Poitou,—circonstance atténuante à l’inqualifiable ignorance de nos -mœurs dont a fait preuve cet énergumène imberbe...</p> - -<p>»Nul n’eût pu croire, à l’urbanité témoignée à celui-ci par monsieur et -madame Ch...-Bout..., que le blanc-bec s’était déjà, par trois fois -durant le mois, dérobé à leurs agapes dominicales. Oui, par trois -fois—mais qui sondera l’ingratitude de notre jeunesse dorée?—l’insensé -n’avait pas craint de fouler aux pieds la gracieuse invitation lui -réservant une place à table, <i>tous les dimanches de l’année</i>!... Est-ce -à l’École de droit—que fréquente, dit-on, notre écervelé,—que l’on -apprend à interpréter librement les textes, à méconnaître le sens des -termes de notre belle langue française, et à ne pas traduire -«invitation» par «obligation péremptoire»? Est-ce au pied de la chaire -de Cujas que l’on apprend à recourir à des subterfuges dignes d’un -vagabond de l’école primaire, pour se soustraire aux obligations -contractées?...»<span class="pagenum"><a id="page_14">{14}</a></span></p> - -<p>Et, poussant plus loin encore ce style de troisième page, sans pitié -pour la crédulité provinciale, Alex racontait, en un déplorable -amphigouri, comme quoi «l’énergumène imberbe» avait un peu vertement -répliqué aux allusions aigres-douces trop souvent faites à son absence; -qu’il en était résulté un sermon en trois points, écouté d’ailleurs avec -calme et politesse et qui eût mis fin à l’incident si, par hasard, la -jeune madame Beaubrun n’avait été prise de fou rire pendant que sa mère -prêchait, et n’avait, par là, pu laisser entendre non seulement qu’elle -innocentait le coupable, mais que celui-ci pouvait bien avoir eu comme -elle envie de rire.</p> - -<p>Madame d’Oudart n’eût pas eu plus d’émoi si elle eût appris que son fils -avait failli à l’honneur ou joué sa fortune. Elle prit le train, arriva -à Paris, courut chez les Chef-Boutonne avant qu’Alex fût seulement avisé -de son voyage.</p> - -<p>Elle faillit se jeter aux pieds de son amie qui, la voyant couverte de -poussière, la figure défaite, et dans une attitude à fléchir la justice -elle-même, l’embrassa en l’assurant qu’il n’y avait eu que négligence et -boutade de gamin, que l’indulgence était tout acquise à Alex pourvu -qu’il revînt comme par le passé à la maison.<span class="pagenum"><a id="page_15">{15}</a></span></p> - -<p>—Je cours le chercher!...</p> - -<p>Elle se fait conduire rue Monsieur-le-Prince, à l’<i>Hôtel Condé et de -Bretagne</i>.</p> - -<p>Elle ignore ce qu’est l’hôtel meublé. Dans un couloir étroit, désert, -obscur, où elle se heurte à la marche d’un escalier et à la personne -sordide d’un garçon, elle croit avoir fait erreur:</p> - -<p>—Pardon! je me trompe certainement, ce n’est pas ici qu’habite monsieur -Alexis Dieulafait d’Oudart?</p> - -<p>—Si, madame.</p> - -<p>C’est là qu’habite Alex!... Et il affirme qu’il se trouve bien!</p> - -<p>—Auriez-vous l’obligeance de lui dire qu’une dame le demande. Je vais -l’attendre au salon.</p> - -<p>Le garçon allume un bec de gaz: une pauvre flamme vacille au centre de -la lyre et éclaire tout à coup le visage stupide du garçon.</p> - -<p>—Monsieur Alex?... il n’est pas chez lui.</p> - -<p>—A quelle heure rentrera-t-il?</p> - -<p>—Ah! dame, ça!...</p> - -<p>Ils se regardent, le garçon et la mère, tous les deux, nez à nez, sous -la lyre. Lui commence à soupçonner qui elle est; elle craint tout à coup -d’apprendre des horreurs qu’elle ne précise pas,<span class="pagenum"><a id="page_16">{16}</a></span> n’imagine même pas, -des horreurs!... Et ils n’osent plus rien dire.</p> - -<p>En elle veille cependant la bourgeoise ordonnée. Son œil inspecte, son -sens critique s’exerce malgré elle.</p> - -<p>—Heu!... je parlais tout à l’heure d’attendre au salon; mais où est-il -le salon?... Il n’y en a même pas. Et si quelqu’un... quelqu’un de comme -il faut, veut parler à ces messieurs, il faut monter, alors?</p> - -<p>Le garçon la considère, d’un air stupide.</p> - -<p>—C’est bon, dit-elle, veuillez prévenir mon fils que je passerai demain -dans la matinée.</p> - -<p>Elle allait s’éloigner, mais elle revient:</p> - -<p>—Ah!... qu’il n’aille pas s’inquiéter, au moins: dites que je suis ici -de passage et que tout va bien.</p> - -<p>La voilà dans la rue, vexée d’avoir trahi son ignorance des mœurs d’une -des petites villes parisiennes: ce n’est pas à huit heures du soir, non -vraiment, qu’on voit un étudiant à son hôtel! Ce garçon l’a dévisagée, -comme il eût fait d’un être exotique ou fabuleux dont la présence en -pareil lieu n’est pas signalée par les voyageurs... C’est donc dans ce -taudis qu’habite Alex? ou plutôt, où vit-il? puisqu’on ne peut<span class="pagenum"><a id="page_17">{17}</a></span> savoir à -quelle heure il est là? Lorsqu’on met son fils au collège, de quels -détails ne s’enquiert-on pas? et l’on veut visiter les salles d’études, -les dortoirs, les réfectoires, l’infirmerie, les cuisines. Et quand le -jeune homme est formé, presque accompli, tiré des mille difficultés de -l’adolescence, vous l’envoyez à Paris, seul, libre, avec de l’argent -dans son gousset: il choisit un galetas, un nid à vermine et à filles, -dont le gardien a la discrétion des hôtels borgnes!...</p> - -<p>Elle n’avait jamais évoqué l’image de la vie d’Alex à Paris. Il s’y -portait bien, il s’y plaisait, il y dépensait beaucoup d’argent: -pouvait-elle croire qu’il y manquât du confortable qu’il exigeait à la -maison? Elle n’a l’esprit ni étroit, ni timoré, ni pudibond, et la voici -tout à coup, hantée de cette vision de «Babylone», terreur des vieilles -souris de province qui n’ont jamais quitté leur trou.</p> - -<p>Il ne lui reste qu’à retourner chez son amie qui a insisté pour qu’elle -descendît chez elle. Pourquoi donc s’en éloigner en allant jusqu’au -boulevard? C’est qu’elle espère qu’un hasard lui fera rencontrer son -fils. Cependant, quand elle aperçoit la foule de jeunes gens qui -peuplent les terrasses, elle n’ose lever les yeux, de peur d’y<span class="pagenum"><a id="page_18">{18}</a></span> -reconnaître Alex,—en quelle compagnie? Dieu le sait!—Ombre discrète, -elle frôle les murailles sur le trottoir opposé; et le murmure de la -jeunesse, atténué, arrive à elle, comme le déferlement de la mer sur une -plage étrangère, et lui donne un frisson. Le choc clair des soucoupes, -la vulgarité des voix, des termes inusités pour elle, et jusqu’à la -corne des tramways la font tressauter, comme, à Nouaillé, les -claquements du fouet des paysans. Tout à coup, un cri féminin aigu -impose un demi-silence, puis un terme ignoble, stercoraire et définitif, -issu d’un gosier de femme, s’étale et salit l’atmosphère...</p> - -<p>Madame d’Oudart monte le boulevard. Ce sont les mêmes terrasses, les -mêmes murmures, les mêmes éclats, le même hoquet nauséabond du sous-sol -des restaurants à prix fixe. «Il est là dedans, se dit-elle, et il -préfère cela à la salle à manger des Chef-Boutonne!...» Elle croise des -étudiants mal mis, joyeux, ouvrant, comme de jeunes chiens, des bouches -pleines de dents pures; d’autres gourmés, sanglés, coquets, avec des -faux cols trop hauts, des chaussures trop pointues, des cigares trop -gros, des chapeaux trop luisants. Qu’elle sent bien qu’ils ne sont pas, -ici, ce qu’ils sont dans leurs familles! Ce<span class="pagenum"><a id="page_19">{19}</a></span> sont, pour la plupart, des -garçons assez bien élevés et fort timides, et qu’une jeune fille ferait -rougir; ils affectent là des airs tranchants, cascadeurs, ou de -messieurs très expérimentés. L’un d’eux s’est retourné, derrière elle, à -bonne distance, et a crié:</p> - -<p>—Ohé! la mère Rabat-joie!</p> - -<p>Mais elle connaissait le Quartier latin! Elle y était venue maintes -fois! Oui, mais sans l’envisager comme un lieu qui contient son fils. -Tout est divers, tout est changeant, selon l’être qu’on chérit.</p> - -<p>La nuit tombe sur le jardin du Luxembourg. La sombre masse des -feuillages s’y fait pesante comme un nuage orageux; au loin, là-dessous, -un tambour bat la retraite et chasse les couples amis de l’ombre: on les -voit un à un sortir, quelques-uns enlacés, par la grille à demi fermée -où un jeune fantassin en faction joue le rôle de l’ange à la porte du -Paradis terrestre.</p> - -<p>Le long de la haute grille du jardin, à cette heure, on voit encore -beaucoup d’amants. Entre les hampes de fer, aux dernières lueurs du -crépuscule, apparaissent les nefs ogivales des allées couvertes, le -marbre des fontaines, de blanches statues, des bosquets, des miroirs -d’eau, le lourd<span class="pagenum"><a id="page_20">{20}</a></span> palais: décors de féerie. Le parfum des fleurs et de la -terre arrosée, le silence d’un espace immense et clos au milieu de -Paris, et jusqu’au sec battement disproportionné de ce tambour unique -faisant le vide en un si long dédale d’amour, tout cela compose un grand -attrait qui retient les pas: il y a des gens qui s’arrêtent, les narines -et les yeux ouverts au charme des jardins.<span class="pagenum"><a id="page_21">{21}</a></span></p> - -<h2><a id="III"></a>III</h2> - -<p>Madame d’Oudart arriva fort troublée chez les Chef-Boutonne. Elle dut -avouer qu’elle n’avait pas rencontré Alex. On sourit. Rien n’était plus -normal que de n’avoir pas rencontré Alex. Mais Paul Chef-Boutonne, lui, -était là: on savait où le rencontrer, lui... On avait souri. Sans malice -ni disposition aucune à interpréter les sous-entendus, madame d’Oudart -se jugea humiliée, et elle regretta son zèle: que n’avait-elle averti de -son voyage Alex; et que n’avait-elle commencé par le voir!...</p> - -<p>—Paul, dit madame Chef-Boutonne, est d’une exactitude minutieuse: à -midi et à sept heures, il est là.<span class="pagenum"><a id="page_22">{22}</a></span></p> - -<p>—Hélas! les pauvres étudiants sont bien obligés de sortir pour prendre -leurs repas au restaurant.</p> - -<p>—Ils sont obligés de sortir, mais non de rentrer. Devinez, chère amie, -combien Paul nous réserve de soirées par semaine! Quatre, au moins; j’y -tiens essentiellement: c’est le soir qui entretient le goût de la vie de -famille. Quand il sort, j’en suis prévenue, et il ne me laisse pas -ignorer où il va.</p> - -<p>—Je sais, dit madame d’Oudart, que votre fils est un garçon exemplaire.</p> - -<p>—Oh! n’exagérons rien! Il est seulement ponctuel, ordonné, travailleur; -et c’est être raisonnable, tout bonnement. Je vois en lui un jeune sage: -je le proposerais comme modèle à son propre père...</p> - -<p>—Eh mais!...</p> - -<p>—Ah! par exemple, il est plus tendre que son père ne le fut jamais. Et -quant aux attentions, aux prévenances... au prix de ce qu’est ce -garçon-là, sa sœur ne fut jamais qu’une mazette!...</p> - -<p>—Eh mais! que disais-je donc!...</p> - -<p>—Oh! tout cela n’est rien. Nous le formons. Qui vivra verra... -Tiens!... nous parlions d’elle: voici sa chère petite sœur.</p> - -<p>Madame Beaubrun, «la chère petite sœur»,<span class="pagenum"><a id="page_23">{23}</a></span> venait, après le dîner, -souhaiter le bonsoir à sa mère. Elle portait une grossesse avancée, qui -altérait à peine la grâce maligne de son visage. Madame d’Oudart pensa: -«C’est elle qui a eu le fou rire à la répartie d’Alex...» Et elle se -sentit de l’amitié pour elle.</p> - -<p>On échangea quelques compliments; on faillit oublier Paul. Cependant, au -cours de la conversation, madame Chef-Boutonne eut vite appris à son -amie que Paul était inscrit à la fois à l’École de droit et à celle des -Sciences politiques; que, malgré ce cumul, il ne négligeait point -d’aller dans le monde; qu’il dînait chez quelques-uns de ses -professeurs, et qu’il dansait à ravir. On laissait entendre qu’il -n’était pas tout à fait étranger à certaine comédie de société qui avait -emporté «le plus franc succès» il y a une huitaine, chez la vicomtesse -de X... Le numéro du <i>Gaulois</i>, par hasard, était encore sur la table: -on donna à lire l’entrefilet.</p> - -<p>—Oh! que c’est bien! dit madame d’Oudart; mais comment le cher enfant -trouve-t-il le moyen de faire tant de choses?</p> - -<p>Madame Chef-Boutonne présenta les deux mains vides, à la manière du -prestidigitateur qui va accomplir un tour inouï:<span class="pagenum"><a id="page_24">{24}</a></span></p> - -<p>—Vous ai-je dit que, deux fois par mois, il fait une conférence à -Grenelle?</p> - -<p>—A Grenelle!</p> - -<p>—En plein quartier ouvrier. Il enseigne aux jeunes gens des ateliers -les principes de l’économie politique.</p> - -<p>—Pauvre Paul! dit sa sœur, il a été reconduit un jour, non à coups de -pommes cuites, mais de journaux socialistes chiffonnés en bouchon!...</p> - -<p>—C’est affreux!</p> - -<p>—Cela ne lui arrivera plus: maman lui salit sa jaquette avant son -départ, et désormais il ne se hasarde à parler que des matières -contenues dans les cours qu’il a suivis lui-même... Figurez-vous, -madame, qu’un grand voyou s’était avisé de l’interrompre pour lui -demander d’expliquer la loi d’airain...</p> - -<p>—La loi d’airain! s’écria madame d’Oudart avec une touchante -exclamation d’ignorance.</p> - -<p>—On n’avait pas encore traité le sujet à l’École!</p> - -<p>—J’avoue modestement que si l’on m’interrogeait là-dessus!...</p> - -<p>—Mais, vous, du moins, chère madame, n’enseignez pas l’économie -politique!... Eh bien, mon frère l’a apprise avant ses camarades de -cours, la<span class="pagenum"><a id="page_25">{25}</a></span> loi d’airain! elle était commentée dans les journaux -bouchonnés!...</p> - -<p>—Quelle enfant terrible tu fais! dit madame Chef-Boutonne. Paul est -plus indulgent pour toi.</p> - -<p>Madame d’Oudart félicita le jeune Paul de son désintéressement et de son -courage:</p> - -<p>—Car, enfin, ces conférences, où vous vous exposez, ne sont pas -rétribuées, j’imagine...</p> - -<p>Madame Chef-Boutonne confia à son amie:</p> - -<p>—Pour la vingtième leçon, on nous a promis les palmes...</p> - -<p>Paul recevait les louanges et les taquineries avec une égale humeur: non -qu’il se plaçât au-dessus de ce que l’on disait de lui, mais parce qu’il -était avant tout un garçon bien élevé. On le pouvait juger du premier -coup totalement dépourvu d’esprit, de personnalité et d’initiative. -C’était un mécanisme fonctionnant bien, sous la constante impulsion -d’une mère. Il était quelconque, exagérément. Dieu! que l’on devait le -trouver comme il faut! Qui donc eût-il choqué? A qui eût-il déplu? Il -savait vivre; il était poli; il ne s’embarrassait ni de la timidité, qui -paralyse, ni du goût de choisir, qui crée les jalousies. Par exemple, il -savait graduer l’affabilité de ses phrases banales selon la condition -officielle des<span class="pagenum"><a id="page_26">{26}</a></span> personnes ou leur mérite reconnu. Il vénérait les gens -en place, il estimait les auteurs à succès; il admirait les femmes en -raison du nombre de leurs admirateurs. Le but unique et net de la vie -était, pour lui, de dîner tous les soirs en ville et de lire son nom, le -lendemain, environné de plus beaux noms, dans les «carnets mondains». Il -n’était donc pas ambitieux, ni fat, ni sot absolument: il avait la juste -notion des limites de sa capacité, ce qui n’est pas commun; il -n’aspirait pas à briller par lui-même, ni à éclipser qui que ce fût, -mais à graviter, en qualité de satellite nommé et classé, autour de -quelque soleil parisien.</p> - -<p>—Il arrivera jeune, dit à demi-voix madame Chef-Boutonne, et mon -intention est de le marier de bonne heure.</p> - -<p>—Ah! ah! fit madame d’Oudart, et vous songez déjà à quelqu’un, je -parie!</p> - -<p>La mère couveuse glissa vers son poussin un regard orgueilleux et câlin, -et fit:</p> - -<p>—Chut!...</p> - -<p>Paul—comme une fillette stylée qui entend parler d’adultère—passa dans -la pièce voisine.</p> - -<p>Sa sœur, riant sous cape, suivait le manège.</p> - -<p>Madame Chef-Boutonne toucha d’un doigt la manche de son amie:<span class="pagenum"><a id="page_27">{27}</a></span></p> - -<p>—Il a conduit le cotillon, cet hiver, avec une certaine jeune fille qui -ne lui est pas indifférente...</p> - -<p>—Bravo!... Et il y a indiscrétion?...</p> - -<p>—Pas à vous, chère amie: mademoiselle de Saint-Évertèbre.</p> - -<p>—Ou-uuuu!... tous mes compliments!</p> - -<p>Ces dames achevèrent la soirée en s’entretenant des Saint-Évertèbre, -dont le nom, dans leur correspondance, avait été déjà échangé. Leur -fortune était belle; ils habitaient un hôtel, avenue d’Iéna, et -possédaient, dans la vallée de l’Indre, un château par eux construit, à -trente-trois tourelles et clochetons.</p> - -<p>—Autant de grelots à leur marotte! opina madame Beaubrun.</p> - -<p>—Ma fille, tu ne respectes rien.</p> - -<p>M. Chef-Boutonne rentra. Il avait dîné à l’air libre, aux -Champs-Élysées: sa nature apoplectique avait, par ces chaleurs, -l’aversion des clôtures. Il fut surpris de rencontrer là madame -Dieulafait d’Oudart et s’informa de la santé d’Alex de qui le nom sembla -celui d’un personnage lointain, tant on avait, ce soir, parlé de Paul.</p> - -<p>M. Chef-Boutonne était un homme replet, à figure puérile, gonflée par -l’oisiveté et les mets<span class="pagenum"><a id="page_28">{28}</a></span> fins. Tout, en lui, était bonhomie, rondeur et -plénitude. Il était dépourvu de tous dessous psychologiques, et, les -idées qu’il avait, comprimées en si compacte matière, s’échappaient sans -crier gare. Alex lui était sympathique, et il allait de nouveau -s’enquérir de lui. Mais sa femme le coupa. Cependant il continua de -penser qu’Alex lui était sympathique, et il demanda à madame d’Oudart -pourquoi son fils ne se décidait pas à venir faire du <i>yachting</i>, le -dimanche, à Argenteuil avec lui. Il émit son idée, une fois, deux fois, -et la ressaisit encore. Madame Chef-Boutonne montrait à son amie des -aquarelles signées de Paul. Car Paul faisait aussi de l’aquarelle, «en -se jouant».</p> - -<p>—Oh! mais, comme c’est parfait!</p> - -<p>—Il a un talent assez minutieux.</p> - -<p>Paul, réapparu, sous le prétexte de porter la lampe, hasarda quelques -propos touchant la peinture et les peintres. Il usait de ce style béat -qui sert à louer les hommes de talent par l’étalage de leurs vertus -domestiques, ou la description de leur <i>home</i>, dans les <i>magazines</i> -destinés aux femmes. Il n’en eût point nommé qu’il n’eût pu qualifier de -«membre de l’Institut», ou de «parfait homme du monde», et il croyait -fermement avoir parlé<span class="pagenum"><a id="page_29">{29}</a></span> peinture quand il avait fourni des anecdotes sur -les peintres.</p> - -<p>M. Chef-Boutonne, le papa, n’aimait que la peinture militaire.</p> - -<p>Il dit à madame Dieulafait d’Oudart:</p> - -<p>—Moi, j’aurais fait de lui un cuirassier.</p> - -<p>—De qui? lui demanda sa femme.</p> - -<p>—Je parle du jeune Alex: il est bâti!...</p> - -<p>—L’intelligence, d’ailleurs, dit madame Chef-Boutonne, joue aussi un -grand rôle dans la guerre moderne... Paul, raconte-nous donc l’épisode -des manœuvres de l’Ouest.</p> - -<p>Paul raconta l’épisode des manœuvres de l’Ouest, qui n’indiquait pas -qu’il eût le moins du monde fait preuve d’intelligence, mais qui -ramenait l’attention sur lui.</p> - -<p>Madame Dieulafait d’Oudart tombait de sommeil: elle fit mine de se -retirer.</p> - -<p>Paul se précipita, alluma un flambeau, ouvrit la porte et baisa la main -de madame Dieulafait d’Oudart qui, en embrassant son amie, ne put -manquer de lui dire:</p> - -<p>—Votre fils est charmant.<span class="pagenum"><a id="page_30">{30}</a></span></p> - -<h2><a id="IV"></a>IV</h2> - -<p>Le lendemain, au matin, il fut convenu que madame d’Oudart irait prendre -son fils à l’hôtel, et l’amènerait déjeuner rue de Varenne, en signe de -réconciliation.</p> - -<p>Elle se rendit donc de nouveau rue Monsieur-le-Prince, à l’<i>Hôtel Condé -et de Bretagne</i>, qui lui avait paru, la veille, de peu engageant aspect. -Il y avait, à mi-chemin de l’entresol, un «bureau» fermé par une porte -vitrée, et dans cette porte un vasistas s’ouvrait derrière un rideau -d’andrinople; par là, une femme forte et barbue émergea de la pénombre: -c’était madame Taupier, la patronne. De son repaire, et sous -l’andrinople, madame Taupier, dès la veille, avait dû voir la<span class="pagenum"><a id="page_31">{31}</a></span> mère de -son pensionnaire, car elle dit, la bouche en cœur, en l’apercevant:</p> - -<p>—C’est pour monsieur Alex, n’est-ce pas, madame? Ayez donc la bonté de -monter vous asseoir: on va le prévenir.</p> - -<p>Ce disant, elle touchait une corde poisseuse pendant au milieu de la -cage d’escalier et qui mit en branle une cloche au cinquième étage: tout -l’immeuble en fut en trépidation.</p> - -<p>—Vous êtes la maman, madame, je vois ça: monsieur Alex est votre -portrait vivant. Quel joli garçon! et aimable, et intelligent, et -tout!... Je l’ai dit, madame, à bien des personnes: c’est son pareil que -j’aurais voulu avoir comme enfant, lui et pas d’autre. Je suis sans -enfant, telle que me voilà, madame, et bien au regret, malgré tout le -tintoin qu’on a avec... mais, quand on en voit de gentils, ça vous fait -gros cœur de n’en pas avoir au moins un bien à soi... A présent, quel -garnement est-ce qu’il aurait fait, le pauvre chérubin? attendu que le -père n’aurait jamais été qu’un chenapan; un chenapan, oui, madame, et -qui m’a plantée là, un beau matin que je dormais encore innocemment et à -poings fermés... Voilà le garçon qui va vous dire, madame, si votre -jeune homme est réveillé.<span class="pagenum"><a id="page_32">{32}</a></span></p> - -<p>Et elle criait:</p> - -<p>—Joseph! c’est cette dame qui est venue hier soir à la brune; voyez -donc si le 19 peut recevoir.</p> - -<p>—Les jeunes gens, dit madame d’Oudart, sont volontiers paresseux.</p> - -<p>—Mon Dieu, madame, il ne faut point les incriminer. Nous voilà au mois -de juin: c’est les examens qui commencent à les talonner; on s’en -aperçoit à la bougie. La jeunesse, ici, est plutôt du soir que du matin.</p> - -<p>Les relations de madame Dieulafait d’Oudart avec son fils ressemblaient -par quelques points à celles de maints amants de nos jours qui, s’aimant -tendrement et profondément, n’oseraient jamais ni le dire, ni se le -dire, par une certaine pudeur des mots. Ils eussent bien ri l’un et -l’autre, en s’entendant proférer, comme au théâtre ou dans les -feuilletons, ces cris: «Ma mère!—Mon fils!...» Leurs élans étaient -arrêtés par un sens assez fin de ce que le geste a de superflu et de -mensonger, si souvent; ils lui préféraient ce sourire silencieux qui dit -tant de choses et qui dit même: «Ah mais! ah mais! nous nous -emballerions très bien! Constatons-le. Il suffit...» Et ils -s’embrassèrent, sans exclamations. Alex dit:<span class="pagenum"><a id="page_33">{33}</a></span></p> - -<p>—Ah bien! c’est raide d’entrer comme ça chez un monsieur seul!</p> - -<p>Il avait coutume de taquiner sa mère, comme un vieux camarade, et d’user -d’expressions où un témoin non averti eût cru découvrir un manque de -respect.</p> - -<p>Elle lui dit, d’emblée, la raison de son voyage; mais elle ne la lui dit -pas bien, parce que son alarme expirait en présence de son fils. Ce -n’était pas la première fois qu’elle observait sur elle cette curieuse -recomposition d’équilibre à la seule vue de la jeunesse radieuse d’Alex.</p> - -<p>La tristesse de la chambre d’hôtel contrastait avec la belle mine du -pensionnaire. Rideaux, papiers, carpettes et miroirs, plafond, parquet, -toutes les faces de la pièce multipliaient un motif de lamentation, -imprécis d’abord, mais dont la fadeur loqueteuse vous prenait à la -gorge. Deux chromos ineptes prétendaient orner la muraille. Sur la -table, parmi faux cols, cravates, gants et manchettes: un petit service, -en verre d’un bleu sordide à vous dégoûter par avance du jaunâtre samos -qu’il contenait; ni cahiers, ni livres, pas même une écritoire; quelques -photographies de femmes, seules, décelaient le locataire «au mois», non -«à la nuit».<span class="pagenum"><a id="page_34">{34}</a></span></p> - -<p>Madame d’Oudart ne savait trop si le spectacle était comique ou -désolant.</p> - -<p>—Et où travailles-tu? dit-elle.</p> - -<p>De son plus parfait sérieux, Alex fit un pas vers le lit; de ce lit il -rabattit la couverture et explora, d’une main, les replis du drap et de -la laine.</p> - -<p>—Que fais-tu là? demanda sa mère.</p> - -<p>—Patience! dit-il, en fouillant sa couche.</p> - -<p>Il s’étendit sur le lit, à plat ventre, et, le bras allongé dans la -ruelle, pêcha triomphalement un tome broché de Baudry-Lacantinerie, -<i>Droit civil</i>, fort molesté, sinon par l’étude, du moins par -l’incommodité des lieux où l’on en usa.</p> - -<p>—Voilà! dit-il. Est-il assez «culotté»!...</p> - -<p>—Tu travailles dans ton lit!... Mais tu mettras le feu à tes rideaux.</p> - -<p>—Le feu! Pas de danger: regarde la sale bougie! elle coule et ne brûle -pas...!</p> - -<p>—Alors tu te tires les yeux. Malheureux enfant, tu t’aveugles!...</p> - -<p>—Non. Je dors.</p> - -<p>Et il se mit à rire. Elle le contemplait: elle le trouvait bien portant. -Il avait le teint moins hâlé qu’en province, sa peau semblait plus fine, -ses jolies moustaches blondes étaient d’une longueur!... Il les portait, -d’instinct, comme son<span class="pagenum"><a id="page_35">{35}</a></span> père, un peu tombantes et légèrement retroussées -aux extrémités, qui étaient pareilles, au grand jour, à deux petites -mèches allumées. Il avait des yeux bleus d’une pureté d’enfant; le nez -aquilin à peine. Ses cheveux trop droits, «en baguettes de tambour», -comme disait sa mère, le sauvaient de la beauté bête.</p> - -<p>—Eh bien, et dans la journée? demanda la mère.</p> - -<p>—Dans la journée? mais on n’a le temps de rien faire!</p> - -<p>—Comment!</p> - -<p>—Je t’assure.</p> - -<p>—Voyons! explique-moi.</p> - -<p>—Il n’y a pas à expliquer. Veux tu passer la journée avec moi à Paris? -Tu verras! Rien à faire, je te dis, rien à faire.</p> - -<p>—Tu ne peux pas louer une chambre convenable, ou même un petit -appartement, avec l’argent que je te donne, Seigneur Dieu! et t’enfermer -pour étudier?... Qu’est-ce que tu fais de ton argent?</p> - -<p>—L’argent? ça n’existe pas! c’est du sable dans la main, de l’air dans -un cornet de papier: ffft!... ploc!... ni ni, fini: retourne ma -poche!... Veux-tu compter ce que tu as dans ton <span class="pagenum"><a id="page_36">{36}</a></span>portemonnaie? Bon! Tu -passes la journée avec moi, comme c’est convenu? Bon! Et nous ne faisons -rien que d’aller et venir: pas de commissions pour la province, pas de -petits achats extraordinaires... C’est entendu?... Eh bien, tu me -donneras ce soir ce qu’il te restera... Oh! tu n’y perdras pas beaucoup!</p> - -<p>—Forban!... Et je t’écoute!</p> - -<p>—Dis donc, maman, ce n’est pas tout ça: tu m’emmènes déjeuner chez -Foyot! Est-ce le plaisir de te voir? Je me sens, ce matin, précisément, -un appétit vorace.</p> - -<p>—Mais, mon chéri, nous déjeunons chez les Chef-Boutonne!</p> - -<p>—Oh!</p> - -<p>—Quoi?</p> - -<p>—La guigne!...</p> - -<p>—Comment! la guigne?... Je dois vous réconcilier. Je suis venue pour -cela, uniquement; et nous n’avons que le temps: j’ai un billet d’aller -et retour.</p> - -<p>—Je dis bien: la guigne!... Impossible, hélas! de rompre le pain de -cette chère famille: j’ai un cours à une heure tapant.</p> - -<p>—Tu as un cours?...</p> - -<p>—Jette les yeux, je te prie, sur cette feuille<span class="pagenum"><a id="page_37">{37}</a></span> officielle: «Mardi, une -heure, droit administratif...» Je ne suis pas un garçon à rater un cours -de droit administratif pour une petite solennité mondaine. Il est bon -que la famille Chef-Boutonne s’en tienne pour avertie. On a sa dignité!</p> - -<p>—Alex!... Mais c’est qu’on ne sait pas s’il se moque de vous ou bien -non!... Écoute-moi: tu n’as pas un camarade qui puisse te prêter ses -notes de cours?</p> - -<p>Alex fit un signe négatif: la transaction était manifestement -impossible.</p> - -<p>—Où sont-elles, tes notes de cours? Montre-les-moi.</p> - -<p>Alex indiqua son front et dit:</p> - -<p>—Là!</p> - -<p>—Oh! oh! toi, tu es un farceur!... Mon Dieu, mon Dieu! ces jeunes gens! -Mais ce sont des diables! A quel âge est-ce donc que vous êtes -sérieux?... Voyons, grand gamin, tu me parlais d’aller déjeuner chez -Foyot: tu ratais aussi bien ton cours!</p> - -<p>—Il se peut!... Mais, écoute: nous pouvons, à nous deux, nous -satisfaire d’un sobre et court repas...</p> - -<p>—Nous devons déjeuner chez les Chef-Boutonne!<span class="pagenum"><a id="page_38">{38}</a></span></p> - -<p>—Maman!... un sobre, et court repas, à nous deux, comme des amoureux, -et qui se cachent...</p> - -<p>—Pourquoi «qui se cachent»?</p> - -<p>—Qui se cachent des Chef-Boutonne!</p> - -<p>—Ah! mon Dieu! s’ils apprenaient que nous sommes là, à quatre pas de -chez eux!... Non, non, Alex, ce n’est pas possible; une fois pour -toutes, je te prie de ne pas me faire perdre la tête: ce n’est pas -possible.</p> - -<p>Une heure plus tard, la mère et le fils entraient furtivement au -restaurant Foyot, après avoir fait porter, par le garçon de l’hôtel, un -mot d’excuse aux Chef-Boutonne et promis leur visite seulement pour -l’après-midi.</p> - -<p>Au restaurant, elle tremblait de contentement, d’inquiétude, d’amour et -de peur, comme une jeune pensionnaire enlevée. Elle savait bien que -escapade était folle, tout opposée au but de son voyage, et de nature à -embrouiller davantage les liens fragiles avec sa précieuse amie; mais -elle ne résistait pas au plaisir de ce grand gamin chéri.<span class="pagenum"><a id="page_39">{39}</a></span></p> - -<h2><a id="V"></a>V</h2> - -<p>Madame d’Oudart, bien qu’ayant fait, dans l’après-midi, sa visite, était -revenue à Nouaillé plus tourmentée qu’avant le voyage de Paris. M. -Lhommeau, son vieux père, s’obstinait, lui, à ne voir rien d’alarmant -dans la situation de son petit-fils.</p> - -<p>—Supprimons Paul, disait-il, et Alex est un simple étudiant en droit, -comme je l’ai été moi-même en 1845, à l’<i>Hôtel des Grands Hommes</i>, aussi -inconfortable que l’<i>Hôtel Condé et de Bretagne</i>... du diable si j’y ai -fait attention!... Il emploiera à achever ses études le temps qu’il -faudra: quelle mouche vous pique? Eh! pardieu, c’est le plus beau temps -de la vie. La liberté, La<span class="pagenum"><a id="page_40">{40}</a></span> jeunesse!... les promenades du dimanche à -Robinson!... Saprelotte! que n’ai-je été un cancre et fait durer cela -quinze ans!</p> - -<p>Madame d’Oudart n’était pas assez informée pour répondre à son père que -toutes choses vont plus vite aujourd’hui qu’elles n’allaient en 1845 et -que la lutte est d’année en année plus âpre entre les jeunes gens -destinés à occuper des places honorables; mais un exemple avait frappé -ses yeux: celui de madame Chef-Boutonne, plus au fait qu’elle des -nécessités du jour, plus riche qu’elle incomparablement, et -incomparablement mieux fournie de relations influentes, et qui, -cependant, s’acharnait à la réussite de Paul—déjà travailleur et -docile—avec la ténacité, la régularité et l’énergie de l’acrobate -domptant les muscles et le squelette du pauvre petit condamné au tour de -force ou à la mort.</p> - -<p>Entre Paul et Alex, une rivalité se trouvait établie: c’était pour la -mère d’Alex une préoccupation nouvelle dans sa vie, une phase du -développement des enfants qu’elle n’avait pas prévue et qui se -présentait à elle tout à coup. «Supprimer Paul»? Ah! que non! Paul -existait bel et bien. Et les relations avec les Chef-Boutonne? Mais -c’était là-dessus<span class="pagenum"><a id="page_41">{41}</a></span> que, bon gré mal gré, l’avenir d’Alex était fondé!</p> - -<p>Tout son Nouaillé, dès le lendemain, parla à madame Dieulafait d’Oudart -un langage inaccoutumé. Une si grande paix régnait sur le petit domaine! -C’était le temps de la moisson: un métayer fauchait le seigle sur la -côte; un chaud soleil dorait les abricots; et, de sa fenêtre, elle -voyait aux espaliers les grosses joues congestionnées des pêches; les -trois chiens gambadaient au pied de la maison; sous les épais ombrages -jaunis, le râteau sur le gravier frais faisait un bruit de perles. -Délicieux et paisibles moments! Que n’avait-elle laissé Alex continuer -ses études à Poitiers, comme le lui conseillait le notaire! on l’eût -marié dans le pays et elle eût vu, dans quelques années, de beaux -enfants jouer sur la pelouse. C’eût été la tranquillité, une saine joie, -et que d’heures amères épargnées!... la présente, entre autres: madame -Dieulafait d’Oudart ne méditait-elle pas de quitter Nouaillé, ses -fermes, son jardin, son vieux père, pour s’en aller là-bas, dans ce -Quartier latin traversé hier, contribuer de ses mains à détruire la -choquante inégalité entre son Alex et Paul Chef-Boutonne?...<span class="pagenum"><a id="page_42">{42}</a></span></p> - -<p>Elle n’osa pas encore confier son projet à M. Lhommeau; mais elle s’en -ouvrit à une femme qui était sa protégée, presque sa créature, et qui -possédait sa confiance.<span class="pagenum"><a id="page_43">{43}</a></span></p> - -<h2><a id="VI"></a>VI</h2> - -<p>C’était une ancienne petite ouvrière qui travaillait autrefois chez M. -Lhommeau. La famille l’avait mariée à un cultivateur intelligent nommé -Lepoiroux qui venait de prendre à bail une des fermes de Nouaillé. Moins -d’un an après, une épidémie de variole emportait Lepoiroux presque dans -le même temps que sa femme accouchait d’un garçon. Les angoisses de -l’épidémie, le malheur du fermier, la naissance du petit contribuèrent à -augmenter l’intérêt que les Dieulafait d’Oudart portaient à leur -protégée. Comme on ne pouvait lui conserver le domaine, on lui acheta un -petit fonds de mercerie à Poitiers, que d’ailleurs on alimenta plus que -ne fit la clientèle.<span class="pagenum"><a id="page_44">{44}</a></span> L’enfant, appelé Hilaire, parut bien doué; il fut -placé par madame d’Oudart chez les frères des écoles chrétiennes, où ses -progrès furent si sensibles que la veuve Lepoiroux osa faire observer à -sa bienfaitrice qu’il serait regrettable,—au dire de certaines -personnalités qu’elle nommait «ces messieurs»,—qu’un «pareil sujet» -n’apprît pas le latin. Alex Dieulafait d’Oudart, de deux ans plus âgé -qu’Hilaire Lepoiroux, était alors au collège des Pères jésuites et -apprenait le latin.</p> - -<p>On consulta, on délibéra. Le directeur du pensionnat des frères, -lui-même, opina que le jeune Hilaire avait des facultés d’assimilation -et surtout une application naturelle au travail qui lui permettraient -sans aucun doute de «se distinguer» dans les études secondaires. Madame -Lepoiroux ne laissa point tomber les paroles du cher frère, et elle sut -en faire un si fréquent et si adroit usage que les protecteurs du jeune -Hilaire Lepoiroux se crurent tenus, en conscience, de ne point priver ce -garçon de la lumière des «humanités». Ils se refusaient, toutefois, à -payer la pension, onéreuse, au collège des Pères. Contre le lycée de -l’État, de prix plus abordable, il existait, à Poitiers et dans leur -monde, une prévention nette<span class="pagenum"><a id="page_45">{45}</a></span>ment exclusive. Que faire? Madame d’Oudart -se le demandait, lorsque la veuve Lepoiroux lui confia qu’Hilaire était, -somme toute, d’une dévotion très vive, et qu’il n’éprouverait, ma foi, -nulle répugnance à entrer dans les ordres si les Révérends Pères -consentaient à l’élever gratuitement, parmi leurs «élèves apostoliques». -Hilaire Lepoiroux fut donc au même collège qu’Alex Dieulafait d’Oudart, -il eut les mêmes maîtres, connut les mêmes langues, eut quasiment le -même uniforme, à une douzaine de boutons d’or près, enfin ils ne furent -guère séparés que par une affaire de chocolat.</p> - -<p>En effet, les élèves dont les parents en autorisaient la dépense -croquaient, à leur goûter, du chocolat de la Compagnie coloniale; de -moins fortunés se contentaient du «Planteur»; mais les élèves -apostoliques mangeaient, eux, leur pain sec. Que de sournoises allusions -madame Lepoiroux ne risqua-t-elle point! On la prenait peu au sérieux; -on riait d’elle. Sans chocolat, Hilaire bûchait comme quatre: il faillit -rattraper Alex, car celui-ci redoublait deux classes tandis que l’autre -en sautait une. Même, un état fébrile en résulta chez les deux mères, -vite aperçu et dissipé par la sagesse des Révérends Pères, qui sut, à<span class="pagenum"><a id="page_46">{46}</a></span> -temps, rétablir le respect des distances sociales. Alex avait déjà un an -de Paris, avait fait son service militaire, allait, au mois de juillet, -soutenir son premier examen de droit, lorsque Hilaire achevait sa -philosophie.</p> - -<p>Madame Lepoiroux, malgré un naturel plaintif et des tendances -quémandeuses, avait pu n’être pas importune à madame d’Oudart et même se -rendre constamment agréable à elle en se proclamant éperdument sa chose. -Madame d’Oudart prisait par-dessus tout le dévouement: il était sa -vertu, et elle le voulait autour d’elle. Lorsqu’elle avait lieu de -douter de quelque fidélité, elle se promettait d’entretenir de sa peine -Nathalie Lepoiroux; et elle avait trouvé parfois réconfort dans le bon -sens un peu rude et principalement dans la volonté vigoureuse de cette -fille du peuple.</p> - -<p>Un dimanche, après-midi, madame Lepoiroux vint à Nouaillé, -clopin-clopant, ayant fait à pied, par la chaleur de juin, six -kilomètres, et néanmoins aussi sèche qu’un bois de lit. C’était une -femme à faire feu au soleil plutôt qu’à transpirer. Elle était toute -osseuse; elle portait le grand nez poitevin, fort en narines, rocheux -comme le pays, mal équarri du bout. On disait qu’elle avait des yeux de -tortue, parce qu’ils étaient petits, cli<span class="pagenum"><a id="page_47">{47}</a></span>gnotants, enveloppés de -paupières fripées, et aussi parce qu’elle semblait douée de l’étrange -pouvoir de les retirer soudain et de souhaiter brusquement le bonsoir à -la compagnie, après avoir fureté, à droite, à gauche, avec prudence, -malignité, vivacité tour à tour et lenteur, dissimulant mal -d’arrière-pensées de gourmandise.</p> - -<p>Elle avait fiché sur ses maigres cheveux une haridelle de chapeau sans -brides, qui brimbalait à chaque pas, et n’adhérait à son chef que par -une grâce miraculeuse. Son buste de femme de peine inclinait fortement -en avant; et elle marchait très vite, comme pour éviter qu’il tombât.</p> - -<p>—Vous avez été inspirée en venant aujourd’hui, ma chère Nathalie! lui -dit madame d’Oudart, du haut du perron. J’ai du nouveau à vous raconter.</p> - -<p>—C’est donc comme moi, ma chère dame, et, pardi! ça n’est pas le cas de -dire: «Tout nouveau est beau...»</p> - -<p>—Que vous est-il arrivé? un malheur?</p> - -<p>—Pour ne point trahir la vérité, madame d’Oudart, il ne m’est rien -arrivé, à moi—eh! bonnes gens! que voulez-vous donc qu’il arrive à une -malheureuse de ma catégorie?—mais<span class="pagenum"><a id="page_48">{48}</a></span> c’est rapport à Hilaire. Voilà... -Mais j’ai si grand’peur de vous causer du désagrément!...</p> - -<p>—Quoi? qu’y a-t-il encore? que lui manque-t-il?</p> - -<p>—Il ne lui manque rien, sûr et certain: vous l’avez assez comblé de vos -bontés, vous, madame, et aussi les bons Pères, on ne l’oublie pas...</p> - -<p>—On ne l’oublie pas!... C’est bien le moins que vous puissiez faire!</p> - -<p>—On ne l’oublie pas... laissez-moi m’expliquer, madame d’Oudart... Je -veux seulement faire entendre que, quoi qu’il arrive, ça n’est pas la -reconnaissance qui fera défaut de notre côté.</p> - -<p>—Ah çà! Nathalie, où voulez-vous en venir?</p> - -<p>—Eh bien! madame d’Oudart, puisque vous me tortillez comme un linge de -lessive, pour m’extraire l’eau du corps, voilà: ça n’est pas dans les -idées d’Hilaire d’entrer dans les ordres.</p> - -<p>—Patatras!... Et il n’aurait pas pu nous en avertir plus tôt?</p> - -<p>—Ç’aurait été bien difficile! songez donc! voilà un garçon qui court -sur ses vingt ans: il n’a pour ainsi dire pas eu le temps de penser à -l’avenir... A présent, voilà les bons Pères qui viennent lui dire le -sort qui l’attend, et qu’il s’agit de quitter famille, pays, -bienfaiteurs, et de<span class="pagenum"><a id="page_49">{49}</a></span> s’en aller en Angleterre, à Cantorbéry, qu’ils -appellent cet endroit-là, et pour quoi faire, ma chère dame? pour -balayer, sauf votre respect, les cabinets, pendant trois ans, avec toute -l’instruction qu’il a dans la tête...</p> - -<p>—Mais ce sont des épreuves par lesquelles les plus savants de ces -messieurs ont passé: il s’agit d’obtenir de tous les membres de la -compagnie un entraînement parfait à l’obéissance, à la discipline. C’est -quelque chose, si vous voulez, de comparable au service militaire.</p> - -<p>—Mais, ma chère dame, il ne faut pas nous parler de service militaire, -puisque, si mon garçon reste laïc, il n’en aura pour ainsi dire point, -de service militaire, à faire, attendu que par le malheur de la mort de -son pauvre père, il a la chance d’être dispensé... C’est tout -avantage... Mais ça n’est pas seulement ça: savez-vous, madame, ce -qu’ils veulent faire de lui, le cher mignon, après qu’il aura balayé les -choses que je vous ai dit, et en Angleterre, qui pis est! Ils veulent -faire de lui un confesseur de la foi, et qu’il aille au fin fond de la -Chine, des pays à ne pas croire qu’il y en a de pareils, où il portera -la parole de l’évangile, pour se faire, en récompense, empaler, ma chère -dame, au bout d’un<span class="pagenum"><a id="page_50">{50}</a></span> bois pointu!... C’est-il pour cela, voyons, qu’ils -me l’ont nourri, vêtu, instruit, depuis dix ans?</p> - -<p>—Mais, ma chère Nathalie, nous avons toutes nourri, vêtu et instruit de -notre mieux nos enfants; cependant, demain, la guerre peut nous les -prendre et les envoyer aussi en Chine, où le même sort les atteindra, -qui sait?...</p> - -<p>—Oh! mais, en ce cas, il y a du canon pour se défendre, d’abord; et -puis on peut revenir avec la médaille militaire!</p> - -<p>—Les missionnaires gagnent le ciel, ils meurent pour Dieu.</p> - -<p>—Taratata!</p> - -<p>—Beaucoup échappent au péril... Et, d’ailleurs, la plupart des membres -de la compagnie n’y sont pas exposés. On a voulu avertir Hilaire qu’une -fois ses vœux prononcés il devait être prêt à tout. De surprise, en tout -cela, il n’y en a point: on vous a découvert loyalement le revers de la -médaille, Nathalie, quand votre fils, de son plein gré, a voulu entrer -chez les Pères.</p> - -<p>—A distance, on a beau faire, on n’aperçoit point le grumeau.</p> - -<p>—Eh bien! vous me mettez dans une jolie posture vis-à-vis des Pères! -Quelle figure vais-je faire, s’il vous plaît, moi?... après les avoir<span class="pagenum"><a id="page_51">{51}</a></span> -chargés d’élever gratuitement un enfant qui, aussitôt ses parchemins en -poche, leur tire sa révérence!</p> - -<p>—Cela ne vaut-il pas mieux que de jeter plus tard le froc aux orties?</p> - -<p>—Et après? après, ma belle, qu’allez-vous faire de lui, je vous prie?</p> - -<p>—Oh! nous n’en serons pas embarrassées: savant comme il est!...</p> - -<p>—Nous n’en serons pas embarrassées! je vous trouve admirable!... -Sachez, Nathalie, que la vie est très difficile, à l’heure qu’il est, -très difficile. Savant! savant!... On rencontre partout plus savant que -soi; et je me suis laissé dire que les plus capables ne sont pas -toujours ceux qui gagnent la partie. J’arrive de Paris, je sais de quoi -il retourne. Eh bien! telle que vous me voyez, je vais être obligée, -pour prêter main forte à mon fils, d’aller me fixer près de lui.</p> - -<p>—Vous nous quittez, madame d’Oudart! C’est-il Dieu possible?</p> - -<p>—C’est de cela que je comptais m’entretenir avec vous... mais vous me -coupez la respiration avec vos histoires d’Hilaire!...</p> - -<p>A la nouvelle que sa providence était capable de quitter Nouaillé, -madame Lepoiroux fut d’a<span class="pagenum"><a id="page_52">{52}</a></span>bord épouvantée. Le sol était craquelé sous ses -pas; tout appui habituel vacillait à ses yeux, se dérobait sous sa main; -elle voyait un abîme. Elle accusa ce maudit Paris qui pompe le meilleur -de la province, pour en faire quoi? Dieu le sait! «Les beaux produits -qu’il nous rend!...» Et elle citait le fils un Tel, revenu du Quartier -latin malade «à ne pas oser nommer les médicaments qu’il lui faut»; un -autre y était mort; un troisième, bien connu, y avait, en deux ans, fait -vingt mille francs de dettes, etc., etc... Mais elle s’aperçut -rapidement qu’elle était maladroite, que ces terribles exemples -stimulaient, au contraire, le zèle d’une mère qui ayant décidé que son -fils ferait ses études à Paris, courrait elle-même le rejoindre d’autant -plus vite qu’elle le saurait menacé davantage. Et d’ailleurs quelque -chose, en la cervelle de madame Lepoiroux, se déclencha brusquement: -l’abîme fut soudain couvert; et tout ce qui était de Paris s’embellit -par magie. Les avantages d’un séjour à Paris pour madame d’Oudart, -qu’elle les discernait donc bien! Elle les énuméra dans leur ordre; elle -en cita qu’on n’avait pas prévus. Oh! oh! décidément elle avait eu tort, -en premier lieu, de se laisser influencer par son intérêt propre, qui -était évidemment de<span class="pagenum"><a id="page_53">{53}</a></span> conserver sa protectrice auprès d’elle; mais -l’intérêt bien compris de ce cher monsieur Alex était d’avoir sa maman -près de lui.</p> - -<p>Madame d’Oudart s’étonna de la voir sitôt conclure:</p> - -<p>—Tout bien pesé, ce n’est encore qu’à Paris qu’on arrive, à ce que -prétendent ces messieurs.</p> - -<p>—Quels messieurs?</p> - -<p>—Eh! mon Dieu! les uns et les autres, ma bien chère dame!... Sans être -curieuse, on n’est pas sans prêter l’oreille à ce qui se dit dans la -rue, surtout quand on a un garçon.</p> - -<p>Ce fut madame Dieulafait d’Oudart qui dut se rendre à l’une des maisons -occupées par le collège récemment disloqué des Pères pour y traiter de -la vocation d’Hilaire Lepoiroux. Elle dut, pendant près d’une semaine, -rebondir d’une maison à une autre, car les victimes des «décrets» se -dissimulaient, et l’on croyait toucher un jésuite alors qu’on ne tenait -qu’un abbé. Lorsqu’elle fut enfin en présence de l’authentique préfet -des études, celui-ci l’écouta sans mot dire. Elle dut répéter l’aveu -pénible. Le Père ne manifesta aucune surprise et dit: «Madame, voici -trois ans que nous avons l’assurance que le cher enfant nous échappe.» -Elle tomba des nues.<span class="pagenum"><a id="page_54">{54}</a></span></p> - -<p>—Comment!... mais sa mère même l’ignorait!...</p> - -<p>—Nous le savions, dit le Père.</p> - -<p>Ce fut tout. On exigea seulement qu’Hilaire fît une retraite pour -demander à Dieu de l’éclairer sur le caractère irrévocable de sa -décision; à la suite de quoi, Hilaire déclara que sa décision était -irrévocable, et fut viré des rôles de la compagnie au budget de madame -Dieulafait d’Oudart.<span class="pagenum"><a id="page_55">{55}</a></span></p> - -<h2><a id="VII"></a>VII</h2> - -<p>Là-dessus vint le mois de juillet: c’était l’époque de l’examen d’Alex, -attendue avec angoisse, malgré le grand-papa optimiste, qui soutenait -n’avoir jamais vu que de fieffés crétins ajournés aux premiers examens -de droit... Eh bien! le grand-papa fit erreur, car Alex fut ajourné. -Lui-même en fit l’annonce, sans vergogne, et télégraphiquement! de sorte -que, par les employés des postes, la ville en put être informée.</p> - -<p>Madame d’Oudart utilisa du moins ce désappointement en prenant son vieux -père à témoin de la nécessité où elle était d’accompagner, à la rentrée, -son fils à Paris, afin de surveiller sa vie, qui se dissipait en pure -perte.<span class="pagenum"><a id="page_56">{56}</a></span></p> - -<p>—Et le jeune Paul, demanda M. Lhommeau à sa fille, a-t-il passé ses -examens?</p> - -<p>—Paul? fit madame d’Oudart, eh! que nous importe Paul?... Vous n’avez, -papa, que le nom de Paul à la bouche!...</p> - -<p>Paul Chef-Boutonne était reçu aux examens de droit, et reçu, en outre, -aux examens de l’École des Sciences politiques; madame d’Oudart le -savait.</p> - -<p>Elle se rendit chez son notaire, et s’ouvrit à lui du dessein qu’elle -avait de s’installer à Paris. Maître Thurageau pencha la tête sur -l’épaule et poussa ses lèvres rasées en avant, les contracta, les -festonna, à faire croire, en vérité, qu’il allait, par là, pondre un -œuf.</p> - -<p>La cliente vit bien la grimace, et n’y trouva rien de comique. A un -millier de francs près, le redoutable Thurageau avait présent à l’esprit -l’état de la fortune des Dieulafait d’Oudart, et il faisait ce -cul-de-poule-là depuis deux années environ, c’est-à-dire depuis qu’Alex -était jeune homme, et chaque fois que la maman venait toucher des -coupons, et aussi, hélas! écorner quelque titre de rente.</p> - -<p>Le notaire voulut lui citer des chiffres. Elle improvisa de ses deux -mains un paravent et, der<span class="pagenum"><a id="page_57">{57}</a></span>rière cette cloison, pour moins entendre -encore, elle détourna la tête.</p> - -<p>—Ce qui est fait est fait, dit-elle. Il y a des nécessités contre -lesquelles toute raison est vaine... Il faut, vous le voyez bien, que -mon fils parvienne à se créer une situation, y devrais-je consacrer le -dernier lopin de ma terre.</p> - -<p>Elle était résolue, en effet, à y consacrer son dernier lopin; mais son -instinct conservateur se révoltait contre un attentat à la fortune, -qu’elle tenait pour criminel: elle voulait le commettre en se le cachant -à elle-même, et elle tâchait de l’ignorer. Ne considérait-elle pas aussi -son excessive complaisance pour Alex comme une passion qu’elle ne -dompterait pas? et toute folie accomplie pour Alex ne lui semblait-elle -pas, en une partie ombreuse de sa conscience, être bénie par un Dieu -inconnu, magnifique et puissant,—non pas celui de la sagesse -courante,—et de qui il était bien vain de parler au notaire?</p> - -<p>Thurageau lui énuméra quelques prix d’appartements à Paris: il avait là -les feuilles des agences; il la renseigna sur la cherté de la vie.</p> - -<p>—Ma décision est prise, dit-elle.</p> - -<p>—Ah! voilà qui me dispense de vous conseiller de ne la pas prendre.<span class="pagenum"><a id="page_58">{58}</a></span></p> - -<p>Et elle quitta l’étude, à la fois misérable et heureuse, comme une -femme, déjà coupable d’intention, qui vient de confier son trouble à un -confesseur, et court au péché.<span class="pagenum"><a id="page_59">{59}</a></span></p> - -<h2><a id="VIII"></a>VIII</h2> - -<p>Alex vint en vacances. Sa seule vue dissipa les nuages.</p> - -<p>—Il a bonne mine! dit la mère.</p> - -<p>M. Lhommeau sourit, amenuisa ses yeux, rassembla trois doigts de la main -et décocha dans l’espace une sorte de baiser; puis il dit, frappant du -pied:</p> - -<p>—Cré coquin!</p> - -<p>La mère comprit bien que cela signifiait: «Vive la vie! Vive la jeunesse -et la beauté!» Elle s’écria:</p> - -<p>—Bravo, papa!</p> - -<p>Elle battait des mains, rajeunie elle-même un instant, et oubliant ses -soucis.<span class="pagenum"><a id="page_60">{60}</a></span></p> - -<p>On fit une promenade au jardin, avant le dîner. Les chiens -reconnaissaient le jeune maître: leurs aboiements éveillaient l’écho des -rochers et répandaient dans le pays un air de fête. On alla voir à -l’écurie le cheval qu’Alex montait; on revint au parterre et descendit -au potager, que souvent, en secret, chacun aime davantage.</p> - -<p>Jeannot, le jardinier, promenait sur les laitues la double ondée des -arrosoirs. Par une porte à claire-voie donnant sur la campagne, on -aperçut quatre fillettes du fermier voisin, pressées en masse compacte, -et qui regardaient dans le jardin pour voir M. Alex. On leur dit -bonsoir, on leur parla; elles demeurèrent immobiles, toutes noires, et -faisant une sombre moue, un peu pareilles à des idoles de bois contre -les nuages embrasés du couchant. C’était cette heure du soir, bienfait -du ciel, qui inspire au cœur de l’homme la prière, ou donne le champ à -tous les rêves charmants. La terre mouillée élevait son parfum maternel, -et les bruits commençaient à s’isoler et à retentir. Le long d’un cordon -de pommiers nains, madame d’Oudart souhaitait qu’une jeune femme -exquise, de très bonne famille, et riche, de préférence, offrît ici, un -jour, le bras à son fils<span class="pagenum"><a id="page_61">{61}</a></span> chéri; M. Lhommeau, vieillard aux vœux plus -courts, désirait ardemment que les fruits mûrissent bien; Alex, entre -les buis taillés, voyait danser les formes variées des plaisirs de -l’amour. Une cloche, annonçant le dîner, dispersa les désirs lointains.</p> - -<p>Alex accueillit favorablement le projet de sa mère; elle et lui -employèrent une partie des vacances à faire des plans d’installation, -comme deux fiancés. Madame Chef-Boutonne, informée, s’offrit à louer -l’appartement. On ne manqua pas de s’attendrir sur le sort du grand-père -Lhommeau qu’il fallait laisser seul à Nouaillé. Mais les vieillards, -comme si la lumière menaçait de leur être ravie du jour au lendemain, -s’attachent aux lieux connus, à la configuration familière des -murailles; et M. Lhommeau déclara qu’il serait le gardien de la -propriété, qu’il expédierait les fermages: beurre, poulets, œufs et -légumes, ainsi que les fruits du jardin, particulièrement les pommes et -les poires, dont la culture et la cueillette sont une science que ne -possédait certes pas cet «imbécile de Jeannot».</p> - -<p>On s’occupa à mettre de côté les meubles que l’on devait emporter, et -l’on dut hâter le départ afin d’avoir le temps d’acheter à Paris même -tout<span class="pagenum"><a id="page_62">{62}</a></span> ce que Nouaillé ne pourrait fournir, et d’être prêts lors de la -réouverture des cours, de telle sorte qu’enfin Alex n’eût plus qu’à -travailler.</p> - -<p>Que de visites chez Thurageau, le notaire, avare comme un vieux ladre de -la fortune de sa cliente, et qu’il fallait contraindre, chaque fois, par -des scènes, à adresser en Bourse un ordre de vente! Un jour, madame -d’Oudart le trouva tellement agressif qu’elle songea à lui retirer ses -papiers. Il éclata et osa la morigéner pour avoir commis l’imprudence -d’assumer la responsabilité des études du jeune Hilaire Lepoiroux à -Paris.</p> - -<p>Madame d’Oudart, assise dans un fauteuil, et qui décidait avec une -tendre ivresse le dépècement de sa fortune, fut tout à coup debout:</p> - -<p>—Comment! dit-elle, le fils Lepoiroux va à Paris?</p> - -<p>—Je m’étonne que vous l’ignoriez. Madame Lepoiroux s’est fait fort -d’obtenir de vous, madame, sinon engagement, du moins promesse verbale, -pour garantie d’un emprunt...</p> - -<p>—Un emprunt!...</p> - -<p>—... d’un emprunt que ladite dame Lepoiroux sollicite la faveur de -contracter...</p> - -<p>—Un emprunt... madame Lepoiroux!... garantie!... moi!...<span class="pagenum"><a id="page_63">{63}</a></span></p> - -<p>—... de contracter, dis-je, afin de diriger les études de son fils, à -Paris, jusqu’à l’agrégation.</p> - -<p>Madame d’Oudart était suffoquée. Elle répéta:</p> - -<p>—Madame Lepoiroux envoie son fils à Paris, et elle ira elle-même à -Paris?</p> - -<p>—Si elle contracte l’emprunt, dit le notaire.</p> - -<p>—Ce qui est impossible!...</p> - -<p>—Ce qui, au contraire, est réalisable, étant donné, d’une part, la -valeur du jeune homme, et, d’autre part, la protection constante dont -votre famille n’a cessé de le favoriser.</p> - -<p>—Je la trouve forte, vous en conviendrez, Thurageau. Comment! parce que -j’ai pris soin de son enfant dès la naissance, parce que je l’ai fait -élever, instruire jusqu’à son baccalauréat, ses deux baccalauréats, si -vous voulez, voilà que madame Lepoiroux élève la prétention que je lui -dois la licence, le doctorat, l’agrégation, et qui plus est, à Paris... -et qui plus est, dans le giron de sa mère!... Ah mais! ah mais!...</p> - -<p>—Bienfait oblige, madame... non qui le reçoit mais qui l’accorde!<span class="pagenum"><a id="page_64">{64}</a></span></p> - -<h2><a id="IX"></a>IX</h2> - -<p>On ne vécut plus, à Nouaillé, que dans l’appréhension de la visite des -Lepoiroux. On prépara ses arguments, on se fortifia de manière à -soutenir l’assaut. Entre temps, on échangeait lettres et billets avec le -notaire. Thurageau avait revu la mère du jeune Hilaire: elle affirmait -avoir trouvé prêteur; elle demandait un rendez-vous. Le notaire lui -accordait le rendez-vous: elle ne s’y présentait pas. Elle n’avait donc -pas trouvé prêteur. A Nouaillé, point de visite, point de nouvelles -directes des Lepoiroux.</p> - -<p>La première défense consistait à repousser la demande d’emprunt, qui, -vraisemblablement, serait adressée à madame Dieulafait d’Oudart.<span class="pagenum"><a id="page_65">{65}</a></span> Elle -la repousserait en opposant les chiffres réels de sa fortune. Il fallut -se résoudre à les connaître. Thurageau saisit l’occasion et accourut un -beau matin, portant une serviette bourrée de paperasses. Il s’enferma -avec sa cliente, deux longues heures, et accepta à déjeuner, car la -séance n’était point finie. Mais déjà madame d’Oudart était édifiée: non -seulement, elle n’avait pas le moyen d’être généreuse envers des -étrangers, mais elle ne conduirait pas Alex au bout de ses études, en -admettant qu’elles fussent réduites au minimum, sans engager aux trois -quarts Nouaillé et ses fermes.</p> - -<p>On touchait au départ; on était sans nouvelles des Lepoiroux; loin de -s’en rassurer, on y prenait motif d’alarme: ne craignait-on pas -maintenant que la veuve n’eût contracté ailleurs qu’en l’étude -Thurageau?... Car tout emprunt, aujourd’hui ou demain, retomberait sur -la famille Dieulafait d’Oudart. Une après-midi, les Lepoiroux -arrivèrent.</p> - -<p>Sous la châtaigneraie trempée par les premières pluies d’automne, on vit -s’avancer madame Lepoiroux et son fils.</p> - -<p>Hilaire, le nez rouge, le front bourgeonné, les joues duveteuses, les -cheveux tondus ras, la bouche pitoyable, fit grand bruit sur le perron -en martelant la pierre avec ses souliers à clous, afin<span class="pagenum"><a id="page_66">{66}</a></span> d’extirper la -glaise tenace; mais, dans le vestibule, la paille des caisses -d’emballage adhéra à ses semelles comme le fer à l’aimant, et, avant -d’entrer au salon, il s’exténuait à arracher du pied gauche la paille -fixée à son pied droit, et du pied droit, la paille aussitôt repassée au -pied gauche.</p> - -<p>—Entrez donc, Hilaire, dit madame d’Oudart; nous sommes sens dessus -dessous, vous voyez bien: nous partons. Nous partons, répéta-t-elle; et -vous, Nathalie?</p> - -<p>—Moi? fit madame Lepoiroux.</p> - -<p>—Le bruit n’a-t-il pas couru?...</p> - -<p>Madame Lepoiroux comprit fort bien, eut un soupir, leva les yeux, croisa -les mains:</p> - -<p>—Maître Thurageau, bien sûr, qui vous aura dévoilé mes projets!... Il -n’y a point moyen de les exécuter, madame d’Oudart; point moyen!... -quand bien même j’aurais eu votre signature!...</p> - -<p>—Ma signature! Mais, vous ne m’avez pas fait demander ma signature, que -je sache!</p> - -<p>—Oh! ne vous faites pas plus méchante que vous n’êtes! On sait vos -bontés...</p> - -<p>—Écoutez, Nathalie, vous avez toujours été une femme raisonnable: vous -en aller à Paris, vous, pour accompagner votre fils, est un luxe, -convenez-en!...<span class="pagenum"><a id="page_67">{67}</a></span></p> - -<p>—On avait fait ses calculs, n’ayez crainte! Dans notre petit monde, à -nous, un homme et une femme sur la même bourse, c’est deux jumeaux dans -la même mère, ça n’est pas plus cher à nourrir... Mais ce n’est pas la -question, madame d’Oudart: j’ai eu peur!...</p> - -<p>—Peur de quoi?</p> - -<p>—De vous être désagréable.</p> - -<p>—Comment ça, Nathalie?...</p> - -<p>—On est délicat ou bien on ne l’est pas. Vous m’auriez eu là-bas, comme -on dit, à vos trousses...</p> - -<p>—Mais...</p> - -<p>—Pardi! je connais bien votre bon cœur: depuis que ma mère m’a mise au -monde, que ça soit vous, que ça soit les vôtres, vous n’avez pas cessé -de nous combler de vos bienfaits. Vous n’avez pas fait ça pour nous -abandonner à moitié route, c’est bien clair! autrement, le bon Dieu ne -serait plus le bon Dieu... Laissez-moi causer, ma chère dame! Je disais -donc que vous auriez encore fait pour nous bien des sacrifices. Eh bien! -moi, madame d’Oudart, non, je ne veux pas. Je ne le veux pas!</p> - -<p>Madame d’Oudart, rassurée, ne se pardonnait pas d’avoir porté contre sa -protégée un jugement téméraire; elle s’en fût presque excusée; elle<span class="pagenum"><a id="page_68">{68}</a></span> -souhaitait, intimement, qu’une occasion s’offrit de réparer ses torts. -Madame Lepoiroux continuait:</p> - -<p>—Me voyez-vous à Paris, fagotée comme je le suis, et logée, qui sait? -peut-être bien à côté de vous: je ne vous aurais pas fait honneur... -Non, non, ne dites pas le contraire: madame d’Oudart, je ne vous aurais -pas fait honneur. «Et la mère Lepoiroux» par-ci, «et la mère Lepoiroux» -par-là!... je vois la chose aussi bien que si j’y étais... -Rassurez-vous: ça ne sera point.</p> - -<p>—Mais, ma bonne Nathalie...</p> - -<p>—Ça ne sera point. Plutôt que ça, je ne crains pas de le dire, ma chère -dame, écoutez-moi bien: plutôt que ça, j’aime encore mieux que ça soit -Hilaire qui pâtisse!</p> - -<p>Madame d’Oudart sursauta:</p> - -<p>—Comment! comment! qu’est-ce que cela signifie? C’est moi, à présent, -qui suis la cause qu’Hilaire va pâtir?</p> - -<p>—Il ne pâtira point... Ma langue m’a trahie, madame d’Oudart... Il ne -pâtira point, parce que vous serez là pour l’arrêter si vous voyez qu’il -s’empoisonne à manger de la vache enragée, ou à boire du vin qu’autant -vaudrait se désaltérer avec de l’acide sulfurique... Il ne pâtira point, -bien entendu, parce que vous ne le laisserez pas dans<span class="pagenum"><a id="page_69">{69}</a></span> le besoin, parce -que vous savez ce que c’est qu’un jeune homme sur le pavé de Paris, et -qui n’a pas sa mère...</p> - -<p>—Ah!... parfait!...</p> - -<p>—Ce n’est-il pas vous qui m’avez dit, madame d’Oudart, que, sans vous -pour lui prêter main-forte, le vôtre ne se tirerait jamais -d’embarras?... Ah! quand on a sa position à faire... La position, voilà -le chiendent!</p> - -<p>—Mais, malheureuse! de quoi vous plaignez-vous? Vous avez un garçon qui -vient de remporter tous les succès scolaires, qui est intelligent, qui -est travailleur, qui est animé des meilleures intentions; il arrivera où -il voudra; il a devant lui le plus bel avenir!</p> - -<p>—Ça n’est pas ce que disent ces messieurs...</p> - -<p>—Encore «ces messieurs»!... Mais qui? qui? «ces messieurs»?...</p> - -<p>—Ceux-ci, ceux-là... ces messieurs de la ville... Je peux bien vous les -nommer, pardi! Ils ne m’ont point commandé le secret: Monsieur Papin, le -conservateur des hypothèques, tenez! ce n’est pas le premier venu, -celui-là... Eh bien, il dit, monsieur Papin, qu’Hilaire arriverait -certainement aux plus hauts grades s’il avait été au lycée, mais...<span class="pagenum"><a id="page_70">{70}</a></span></p> - -<p>—Mais il n’a pas été élevé au lycée!... Vous allez me le reprocher, -sans doute?</p> - -<p>—Je ne vais pas vous le reprocher, bien sûr! Vous m’avez fait élever -mon garçon conformément à vos opinions: il n’y à rien à redire, puisque -le malheur a voulu que je n’aie pas le moyen de lui payer une éducation. -Ce n’est pas ça, mais voilà qu’à présent l’État vient me dire: «C’est -très bien, madame Lepoiroux, vous venez me chanter que votre garçon est -savant, est savant!... mais je n’ai pas l’honneur de le connaître, moi, -votre garçon: d’où sort-il?»</p> - -<p>—D’où il sort?... Mais qu’importe?... Il a ses diplômes. C’est l’État -qui lui a conféré ses parchemins!...</p> - -<p>—Oui, madame, c’est bien l’État qui lui a conféré ses parchemins; mais -ce n’est pas ses parchemins qui vont lui donner de quoi manger... A ce -qu’ils disent, il en faut, il en faut! pour avoir le droit -d’enseigner... Et, en attendant, qu’est-ce qu’il va venir me dire, -l’État? Il va venir me dire: «Madame Lepoiroux, vous voulez une bourse -pour votre garçon: c’est très bien. Mais je vous avertis d’une chose, -madame Lepoiroux, c’est qu’il y en a cinq cents, qu’il y en a mille, -qu’il y en a des milliers qui me demandent le<span class="pagenum"><a id="page_71">{71}</a></span> même privilège! Je les -connais: depuis dix ans, depuis quinze ans ils mangent mes haricots...»</p> - -<p>—«Et l’élève Lepoiroux n’a pas mangé les haricots de l’État!...»</p> - -<p>—C’est bien cela qu’il ne pardonnera jamais à Hilaire, à ce que m’ont -dit ces messieurs... «Quant à avoir une bourse, votre fils peut se -taper!» voilà les propres paroles de monsieur Papin; et monsieur -Bousier, l’archiviste, à un mot près, a parlé comme lui.</p> - -<p>—Autrement dit, ma chère Nathalie, vous venez me faire observer, -aujourd’hui, à la veille de mon départ pour Paris, que j’ai compromis -l’avenir de votre fils, et que je vous dois une réparation?...</p> - -<p>—Faut-il bien jeter dans l’air des paroles si fumantes, madame -d’Oudart!... Je viens vous rapporter, sans cachettes, ce qui m’a été dit -par ces messieurs. Aurait-il mieux valu que je me couse la bouche avec -une alène et du fil enduit?</p> - -<p>—Ce sont ces messieurs, aussi, qui vous ont conseillé d’envoyer votre -fils à Paris?</p> - -<p>—Non! c’est vous, ma chère dame, par l’exemple de ce que vous faites -pour le vôtre. L’instruction appelle l’instruction; un coup qu’on est -parti, c’est comme le train express qui ne<span class="pagenum"><a id="page_72">{72}</a></span> s’arrête pas aux petites -stations. Vous ne voudriez pas que je fasse d’Hilaire un épicier, -instruit comme il est, ni un curé, bien entendu, puisque ce n’est pas -son idée, rapport à ce que ces messieurs ne sont pas bien vus par le -temps qui court...</p> - -<p>Madame d’Oudart avait craint surtout que Nathalie Lepoiroux ne vînt -s’installer à Paris, près d’elle: elle ne songeait presque plus à -s’offusquer de ce qu’Hilaire—mais du moins Hilaire seul—lui fût -imposé. Au prix d’un plus grand mal, se charger de l’avenir d’Hilaire à -Paris paraissait presque acceptable.</p> - -<p>Avait-elle donc accepté cette charge? Assurément non. Mais madame -Lepoiroux excellait dans l’art de s’établir en des situations mal -définies d’où l’on tire parfois plus que d’un contrat en règle. Elle -savait aussi rendre grâce avant seulement d’avoir prié.</p> - -<p>—Merci! merci! criait-elle encore en s’éloignant sous la châtaigneraie.</p> - -<p>«De quoi donc?» se demandait madame Dieulafait d’Oudart.<span class="pagenum"><a id="page_73">{73}</a></span></p> - -<h2><a id="X"></a>X</h2> - -<p>La maman et son fils devaient partir pour Paris à midi. Le camion du -chemin de fer vint avec cinquante minutes de retard, et fit bien, car -les valises n’étaient pas bouclées, et des caisses, à clouer, bâillaient -encore. Il fallut un temps ridicule pour hisser les bagages sur la -voiture et les bâcher. Personne ne déjeuna, sauf Alex, qui n’était pas -ému.</p> - -<p>M. Lhommeau s’était cru plus de philosophie qu’il n’en avait: il se -lamentait à haute voix, se mouchait, s’épongeait le front, trottinait, -s’employait à hâter le départ, et eût béni toute circonstance propre à -le retarder. Une vieille bonne, nommée la mère Agathe, prophétisait -depuis la<span class="pagenum"><a id="page_74">{74}</a></span> veille que «c’était la fin de tout, la fin de tout!...» La -femme de chambre, qu’on emmenait à Paris, affolée par la perspective du -voyage, par les gémissements, par le désordre de la maison, par la -paille répandue dans les corridors, n’était d’aucun secours; Jeannot se -montrait plus «imbécile» que jamais.</p> - -<p>Enfin le lourd camion écrasa le gravier et s’éloigna au pas, sous la -châtaigneraie dorée. Jeannot rappela le conducteur pour lui demander, -une vingtième fois, l’heure précise du train de Paris:</p> - -<p>—Et alors, il suffit que madame et monsieur soient à la gare à onze -heures quarante-cinq?</p> - -<p>L’employé du chemin de fer lui cria:</p> - -<p>—Si ça leur plaît d’être à la gare dès dix heures, il y a de quoi -s’asseoir!...</p> - -<p>Jeannot ne comprit pas la plaisanterie, et la rapporta telle quelle.</p> - -<p>On allait monter en voiture quand il fallut recevoir les fermiers, qu’on -attendait depuis deux jours. Ils apportaient de l’argent. Mais on n’eut -pas le temps d’examiner leurs livres. On s’exténua à leur fournir des -instructions sur les denrées qu’ils devaient adresser à Paris, sur la -méthode d’emballage, sur la manière de<span class="pagenum"><a id="page_75">{75}</a></span> rédiger une feuille -d’expédition. La mère Agathe disait:</p> - -<p>—C’est ce Paris qui dérange tout. Faut-il donc qu’il n’y ait plus moyen -de vivre sans passer par cet endroit-là! Maître Thurageau est bien de -mon avis: il dit qu’il a appris tout ce qu’il sait à Poitiers, et il en -sait long... mais peut-être pas aussi long qu’il en faut au jour -d’aujourd’hui!...</p> - -<p>Madame d’Oudart embrassa son père; puis elle embrassa sa vieille bonne, -serra la main à tous, descendit du marchepied pour caresser encore une -fois les chiens, enfin monta, après Alex. Que l’on voyait bien, malgré -son émotion, qu’elle ne quittait pas son plus cher trésor! Mais quand -elle s’éloigna, quand elle vit le groupe de ceux qui restaient agitant -les mains, quand elle vit, de plus loin, sa maison, les pignons des deux -tours, le cep tordu qui encadrait les fenêtres du rez-de-chaussée, les -fleurs que son vieux père aimait, le dessin du parterre, et quand, sous -l’ombre de la châtaigneraie, tout ce qu’elle voyait là, diminua jusqu’à -ne tenir pas plus de place que la main appliquée sur la glace de la -voiture, tout à coup, elle pleura. Elle voulait voir encore; elle s’en -prenait à ses yeux troublés et les essuyait<span class="pagenum"><a id="page_76">{76}</a></span> avec rage. Sur tout cela, -la grille fut refermée doucement: entre les barreaux de fer on n’aperçut -plus que la gueule ouverte des trois chiens debout, et poussant des -aboiements attristés.<span class="pagenum"><a id="page_77">{77}</a></span></p> - -<h2><a id="XI"></a>XI</h2> - -<p>Lorsque madame Dieulafait d’Oudart arriva à Paris, elle consulta pour la -dixième fois une lettre de madame Chef-Boutonne indiquant la rue, le -numéro et le plan de l’appartement meublé retenu «pour sa chère amie». -Elle monta avec Alex, à la gare d’Orléans, dans un fiacre à galerie et, -citant le texte de madame Chef-Boutonne, dit au cocher:</p> - -<p>—3, rue Férou. C’est une vieille petite rue qui va de la place -Saint-Sulpice...</p> - -<p>—Connu! fit le cocher.</p> - -<p>Au numéro 3 de la rue Férou était une grille ouvrant sur la cour: la -cour était pavée, à l’ancienne mode, agrémentée d’une fontaine, et à<span class="pagenum"><a id="page_78">{78}</a></span> -plusieurs fenêtres étaient accrochées des cages à serins; le concierge, -savetier, travaillait dans une échoppe, comme si cela se fût passé sous -la monarchie de Juillet; il était chauve et rose, il avait des yeux -d’enfant timide et mordait, d’une bouche féroce, un brûle-gueule. Il -paraissait innocent et ne parlait point; sa femme se montra quand madame -Dieulafait d’Oudart eut réglé avec le cocher, et elle lui raconta, avant -d’avoir gravi seulement trois marches de l’escalier, qu’elle avait le -malheur de sortir de l’hôpital, où ces messieurs chirurgiens ne lui -avaient fait rien moins que de lui couper un sein.</p> - -<p>—A mon âge, disait-elle, le dommage n’est pas grand; mais, plus jeune, -madame me comprendra, j’en aurais été aux regrets... Et monsieur votre -fils..., est-ce qu’il fait sa médecine?... C’est un beau garçon que vous -avez là, madame... Ah! j’oubliais de dire à madame que cette dame qui a -loué attend madame dans l’appartement...</p> - -<p>En effet, madame Chef-Boutonne avait poussé la complaisance jusqu’à -venir de Meudon, où elle passait l’été, attendre son amie rue Férou. On -s’embrassa, on se fit mille tendresses, on ne tarit pas d’éloges sur -l’appartement. Il était composé de quatre pièces fort ordinaires et -d’une cuisine<span class="pagenum"><a id="page_79">{79}</a></span> grande comme la main. La chambre destinée à Alex avait sa -sortie particulière. Madame Chef-Boutonne dit:</p> - -<p>—Votre fils a sa clef, et, par là, il est chez lui.</p> - -<p>—Oh! dit madame d’Oudart, mais mon fils n’est pas un coureur!</p> - -<p>Madame Chef-Boutonne sourit finement et dit:</p> - -<p>—Rapportez-vous-en, ma belle, à mon expérience.</p> - -<p>—Je parierais, fit la concierge, que madame a aussi, elle, un beau -jeune homme!</p> - -<p>Et elle contemplait Alex avec admiration.</p> - -<p>La mère du jeune Paul pinça les lèvres et dit:</p> - -<p>—J’en ai un qui est travailleur.</p> - -<p>Madame d’Oudart prit pour elle ce que la riposte avait d’amer.</p> - -<p>Madame Chef-Boutonne emmena dîner les nouveaux venus à Meudon. Paul -était absent; on n’était qu’à la mi-septembre: Paul voyageait en -Allemagne.</p> - -<p>—En Allemagne!... et tout seul?...</p> - -<p>—Tout seul. Oh! c’est un homme!</p> - -<p>Entre les mères, le moindre mot se faisait fléchette, et frappait.<span class="pagenum"><a id="page_80">{80}</a></span></p> - -<h2><a id="XII"></a>XII</h2> - -<p>L’installation rue Férou exténua la pauvre madame d’Oudart. Ah! que l’on -avait bien fait de s’y prendre de bonne heure! On n’avait pu tout -prévoir; quantité de choses manquaient, qu’on dut acheter précipitamment -ou extraire encore de Nouaillé mis à sac. Les meubles étaient -insuffisants, mal distribués, disproportionnés, dépaysés, inutiles; la -bonne, Noémie, hier habile en Poitou, aujourd’hui obtuse à Paris; la -concierge, intermédiaire implacable entre locataires et fournisseurs, -une bavarde inextinguible... Mais une pensée soutenait madame Dieulafait -d’Oudart en ces revers de la première heure: tout sera au mieux si Alex -est bientôt en état de travailler.<span class="pagenum"><a id="page_81">{81}</a></span></p> - -<p>En vue d’obtenir ce résultat, tout fut coordonné. La maman n’avait pas -fini d’ouvrir ses propres malles, que la chambre d’Alex était parachevée -en ses détails les plus futiles; madame d’Oudart suspendait des étagères -destinées à contenir les livres de droit, pendant que son fils se -martelait les pouces en fixant de part et d’autre de la cheminée des -photographies d’actrices et de femmes jolies, dont le réconfort, -affirmait-il, lui était indispensable absolument.</p> - -<p>Et quand cette chambre fut vraiment gentille, ils se regardèrent. Ils -souriaient; elle attendait qu’il lui sautât au cou et la remerciât, mais -il dit simplement:</p> - -<p>—Ce sont les «types», par exemple, qui vont être épatés!</p> - -<p>—Qui ça?</p> - -<p>—Houziaux, Fleury, et compagnie...</p> - -<p>La maman fut flattée et dit:</p> - -<p>—Invite-les à déjeuner.</p> - -<p>—Demain?</p> - -<p>—Va pour demain! Je vais secouer un peu Noémie.</p> - -<p>Houziaux et Fleury déjeunèrent. Madame d’Oudart les trouva moins bien -qu’elle ne l’avait espéré d’amis intimes de son fils, mais bons -gar<span class="pagenum"><a id="page_82">{82}</a></span>çons, en somme; enfin c’étaient des amis d’Alex. Ils fumaient comme -des Suisses: madame d’Oudart marchait en agitant devant son visage un -éventail, et Noémie en fermant les yeux. L’appartement fut empesté; un -nuage se répandit dans la cour; une vieille dame, voisine, maugréa; une -jeune femme parut, entre deux persiennes; puis des têtes de toutes les -sortes se penchèrent, d’en haut, d’en bas, attirées soit par l’odeur du -tabac, soit par les éclatants vocables que proféraient les trois jeunes -gens.</p> - -<p>Jusque vers quatre heures de l’après-midi, ces messieurs fumèrent, tant -dans la chambre d’Alex que dans la salle à manger que Noémie, à -plusieurs reprises, dut approvisionner de bière. De temps en temps, avec -des façons, madame d’Oudart entr’ouvrait la porte et disait:</p> - -<p>—Tu penses à ton travail, Alex?</p> - -<p>Mais, craignant de froisser ses hôtes, elle ajoutait:</p> - -<p>—Je vous demande pardon, messieurs... C’est à moi de rappeler votre ami -au devoir!...</p> - -<p>Enfin Houziaux et Fleury jugèrent le moment venu de se retirer. Et Alex -descendit avec eux prendre l’air, jusqu’au dîner, dans le jardin du -Luxembourg.<span class="pagenum"><a id="page_83">{83}</a></span></p> - -<h2><a id="XIII"></a>XIII</h2> - -<p>Alex avait une petite maîtresse, employée aux Postes et Télégraphes. -Elle sortait du ministère, le soir, à six heures, une serviette assez -bien garnie sous le bras, vêtue décemment, non sans un soupçon de -coquetterie qui, par un miracle féminin, devenait de l’élégance à mesure -que l’on s’éloignait du bâtiment de l’État. Quelle métamorphose -s’opérait en la toilette de mademoiselle Louise, dans le court trajet -qui sépare la rue du Bac de la rue de Rennes? Les messieurs les plus -attentifs qui, maintes fois, suivirent sa torsade blonde, rue de -Grenelle, eussent été bien en peine de le dire. Et cependant, arrivée à -la place Saint-Sulpice, mademoiselle Louise avait changé du<span class="pagenum"><a id="page_84">{84}</a></span> tout au -tout: ce n’était pas à son désavantage! Une certaine méthode de maintien -inventée, adoptée par elle, et observée jusqu’en ses subtilités, lui -valait, sous l’œil des chefs, l’aspect d’une travailleuse harassée, et, -dans Paris, l’air d’une jeune femme très comme il faut, donnant tout au -plus des leçons de chant ou de piano dans le Faubourg.</p> - -<p>Elle était d’une famille honorable habitant le quartier des Gobelins, et -elle regagnait le domicile paternel à sept heures et demie très -précises, sauf les soirs où elle allait au théâtre, ou bien était censée -y aller.</p> - -<p>Du temps qu’Alex logeait à l’<i>Hôtel Condé et de Bretagne</i>, elle prenait -la rue Monsieur-le-Prince au carrefour de l’Odéon, puis la rue -Casimir-Delavigne, et faisait halte devant la bibliothèque en plein vent -d’un bouquiniste, où elle scrutait le dos des volumes, les lèvres en -sifflet comme un vieux bibliophile, feuilletant même un ouvrage parfois, -sans regarder à droite ni à gauche, insensible à la galanterie, niant -l’existence du monde extérieur, jusqu’à ce qu’un jeune homme passât qui -s’écriait à deux pas: «Oh! bonjour, mademoiselle, comment vous -portez-vous?» C’était Alex. Alors elle riait d’une large bouche qui<span class="pagenum"><a id="page_85">{85}</a></span> -offrait au ciel et à la terre l’éclat de dents admirables; et Alex riait -aussi, et le bouquiniste, et même des jeunes gens demeurés alentour et -qu’elle avait éconduits.</p> - -<p>On entrait au café Voltaire où un garçon nommé Pierre, qui avait pour -eux des attentions paternelles, se piquait de servir spontanément le -«turin» de monsieur et la grenadine de madame, tandis que, dans la salle -voisine, le vieux M. Laffitte, professeur au Collège de France, assénait -à tout venant la philosophie d’Auguste Comte.</p> - -<p>Buvant turin et grenadine, ce jeune couple n’était ni de ceux qui -menacent de pâmer d’amour, ni de ces malappris du Quartier latin dont la -main ose traduire ce que la langue est inhabile à tourner proprement; -ils disaient de folles choses avec la plus belle gaieté ou s’amusaient à -ouvrir la grave serviette qui en imposait tant dans la rue, et qui -contenait la demi-bouteille vide, le chiffon de pain et le petit pot de -confitures, restes du déjeuner de l’employée de l’État! Et il arrivait -que d’austères auditeurs de M. Laffitte, s’étant retournés pour voir qui -riait, demeurassent, un instant, les yeux pris au piège de la grande -bouche ouverte de Louise.</p> - -<p>Ou bien on allait au Jardin du Luxembourg,<span class="pagenum"><a id="page_86">{86}</a></span> jusqu’à sept heures et quart -tapant; et Louise quittait son ami et courait aux Gobelins, allongeant -le pas, voûtant le dos, vraie petite magicienne lorsqu’il s’agissait -d’effacer, dans le quartier de ses parents, comme dans celui de ses -chefs, grâces de la gorge et splendeur de la torsade blonde.</p> - -<p>Les jours où Louise déclarait à sa famille qu’elle avait reçu de -mademoiselle Une Telle des billets de faveur pour l’Odéon,—et Dieu sait -si mademoiselle Une Telle était prodigue de billets de faveur!...—on -passait de bien bonnes soirées à l’<i>Hôtel Condé et de Bretagne</i>, jusqu’à -minuit et demi,—à moins que, par hasard, on n’allât pour de bon au -théâtre; mais ceci était rare.<span class="pagenum"><a id="page_87">{87}</a></span></p> - -<h2><a id="XIV"></a>XIV</h2> - -<p>Dès les premiers temps du séjour de madame Dieulafait d’Oudart à Paris, -madame Chef-Boutonne la prit à part et lui dit:</p> - -<p>—Ma chère amie, écoutez-moi bien. Vous voulez que votre fils arrive, -n’est-il pas vrai?... Bon!... Eh bien! il faut me croire: faites de lui -un homme du monde.</p> - -<p>—Mais...</p> - -<p>—Oh! oh! ce n’est pas si simple!... Vous me direz: «Mais il est bien -élevé!—J’en conviens.—Mais il a dans l’esprit une légèreté qui -plaît!—C’est exact.—Mais partout où je le mène, il est fort bien -vu!—Je ne vous dis pas le contraire... D’abord, sait-il danser?»<span class="pagenum"><a id="page_88">{88}</a></span></p> - -<p>—Peuh!</p> - -<p>—Paul, ma chère, danse depuis l’âge de six ans. A quinze, il a conduit -le cotillon chez monsieur le doyen de la Faculté de droit, circonstance -qui ne l’a pas desservi dans la suite, veuillez m’en croire... Il n’a -pas son rival au boston...</p> - -<p>—Devrais-je donc faire donner des leçons à Alex?</p> - -<p>—Écoutez, il y a, à deux pas de chez vous, rue de l’Ancienne-Comédie, -une salle où, pour des prix dérisoires, Alex aura un professeur -excellent et sa femme. C’est là que Paul a appris: je ne puis mieux vous -dire.</p> - -<p>—Je suis effrayée de cette obligation nouvelle: le pauvre garçon a tant -de peine à trouver le temps de travailler!</p> - -<p>—Voulez-vous, oui ou non, que je l’invite cet hiver à nos réunions? Eh -bien!... Mais ma bonne amie, que diriez-vous de Paul qui fait des armes -une heure par jour!...</p> - -<p>—Commençons par la danse, conclut madame Dieulafait d’Oudart.</p> - -<p>Rue de l’Ancienne-Comédie, Alex s’engagea dans un noir boyau plus étroit -que l’entrée de l’<i>Hôtel Condé et de Bretagne</i>, qui tout au bout -s’élargissait en une antichambre ornée de litho<span class="pagenum"><a id="page_89">{89}</a></span>graphies romantiques et -d’une page de calligraphie consacrée aux louanges de Terpsichore. Un -écriteau voisin, et plus vulgaire, portait: <i>Le professeur et madame -Denis donnent également des leçons de maintien et d’écriture</i>.</p> - -<p>De ce lieu éclairé à peine, on entendait un talon frapper rythmiquement -le parquet, et des glissements, et une voix monotone qui prononçait, en -les scandant, les six premiers nombres: «Un, deux, trois,—quat’, cinq, -six», cependant que quelque chose de léger semblait tourbillonner en -ventilant la salle de danse. Alex pénétra dans cette salle. Un monsieur, -d’allure militaire, en redingote boutonnée, et qui tenait à bras le -corps un malheureux tout ruisselant de sueur, se détacha de celui-ci et -salua; c’était «le professeur». Déjà madame d’Oudart avait traité avec -lui; il dit à Alex:</p> - -<p>—Ah! c’est vous le jeune homme! Parfait. Votre tour viendra, n’ayez -crainte.</p> - -<p>Alex s’assit sur une banquette de moleskine exténuée, crachant le crin, -et dont les pareilles se soutenaient bout à bout à grand’peine, le long -des murs nus d’une pièce au plafond bas; deux tristes lampes munies d’un -réflecteur métallique vous aveuglaient sans fournir de lumière. Et il<span class="pagenum"><a id="page_90">{90}</a></span> -se plut à regarder la robe de madame Denis qui, toute raidie par la -force centrifuge, autour d’un vivant pivot, lui rappelait certains vases -d’argile qu’il avait vus, dans son pays, tourner avec une rapidité -vertigineuse et se transformer miraculeusement entre les doigts du -potier. Lorsque madame Denis échappa à l’étreinte du valseur, Alex -s’aperçut qu’elle était laide et vieille, et il admira que Terpsichore, -louangée à bon droit dans l’antichambre, pût en effet transfigurer, un -moment du moins, des formes ingrates.</p> - -<p>Le professeur s’empara de lui, le jugea tout de suite assoupli de -membres et d’intelligence, et l’invita d’emblée à venir, hors les leçons -particulières, à de petites soirées «mixtes» qu’il donnait, deux fois la -semaine, et où l’élève, sans augmentation de prix, avait l’avantage de -se familiariser avec les «véritables soirées mondaines».</p> - -<p>Alex n’y manqua point. Il trouva dans la même salle, mais transpercée de -feux par la multiplication des réflecteurs, un public peu nombreux -encore,—car la saison s’ouvrait,—au milieu duquel il alla tout droit à -une grande fille brune, assez jolie, ample de hanches et de poitrine, -qui, après la première mazurka, lui fit<span class="pagenum"><a id="page_91">{91}</a></span> l’honneur de le présenter à sa -mère. Celle-ci était une dame âgée, au parler commun, qui jugea le jeune -homme d’une «distinction» achevée et le lui dit... Elle lui dit encore:</p> - -<p>—Monsieur, voulez-vous que je vous répète ce que m’a confié mon petit -doigt? C’est que ma fille serait aux anges si vous lui accordiez la -faveur de l’engager pour le quadrille des lanciers.</p> - -<p>—Mais c’est que je ne connais pas les figures!...</p> - -<p>—Oh! qu’à cela ne tienne: elle vous les apprendra.</p> - -<p>—Mais, maman!... s’écria mademoiselle Raymonde, toute confuse. Oh! -excusez maman, monsieur, elle est d’un sans-gêne!...</p> - -<p>Alex protesta et dansa tant bien que mal les lanciers, côte à côte avec -mademoiselle Raymonde. D’un doigt, dans l’espace, elle lui dessinait les -figures: il comprenait à ravir. Il se trompait parfois, mais avec grâce; -le jeu était très amusant... Il n’était pas amusant pour tout le monde, -à ce qu’il paraissait, car plusieurs personnes grommelaient à la -cantonade; entre autres, un jeune homme rougeaud, une jeune fille, et, -sur quatre mètres de banquettes, des mères rangées comme cailles à la -broche.</p> - -<p>—Ne faites pas attention, dit mademoiselle<span class="pagenum"><a id="page_92">{92}</a></span> Raymonde à Alex, il y en a -plus d’une jalouse ici parce que vous m’avez choisie.</p> - -<p>Et Alex sut que le jeune homme rougeaud courtisait mademoiselle -Raymonde, qu’il l’avait quasi demandée en mariage, et qu’elle l’avait en -horreur.</p> - -<p>—C’est drôle, fit Alex.</p> - -<p>—Vous trouvez! fit Raymonde avec mélancolie.</p> - -<p>Puis elle dit:</p> - -<p>—Oh! vous verrez, monsieur, c’est mêlé, ici.</p> - -<p>Durant le quadrille, plusieurs dames s’étaient jointes à la mère de -mademoiselle Raymonde et formaient avec elle un groupe de taille à se -mesurer avec le camp adverse. Et tout ce qui entourait la mère de -Raymonde contemplait, les yeux attendris, le couple que faisait cette -belle jeune fille avec le nouveau venu, et l’on s’organisait un -triomphe, du fait de posséder ce jeune homme, le plus «distingué» sans -conteste de tous les élèves présents et passés du professeur et de -madame Denis.</p> - -<p>Alex revint régulièrement, deux fois la semaine, rue de -l’Ancienne-Comédie. Comme il consacrait deux soirées à ses amis, deux à -Louise,—à l’<i>Hôtel Condé et de Bretagne</i>,—et une au moins aux -Chef-<span class="pagenum"><a id="page_93">{93}</a></span>Boutonne, il lui restait tout juste un soir désormais pour ouvrir, -sous la lampe maternelle, quelques livres de droit.</p> - -<p>Ce soir-là lui manqua bientôt, parce qu’il fut invité à une petite -sauterie hebdomadaire chez la mère de mademoiselle Raymonde, madame -veuve Proupa.<span class="pagenum"><a id="page_94">{94}</a></span></p> - -<h2><a id="XV"></a>XV</h2> - -<p>Madame Proupa était la veuve d’un appariteur à la Faculté des lettres. -La fonction exercée par feu son mari, qui consiste essentiellement à -veiller à la propreté relative de l’amphithéâtre et à préparer la carafe -d’eau du conférencier, ne laissait pas, quoique modeste, d’enorgueillir -encore madame Proupa, d’ailleurs sensée en sa fierté: car, dans le -siècle de la science, tout ce qui touche au haut enseignement, fût-ce du -balai, ennoblit en quelque mesure. Le revers est que tout ce qui touche -à l’enseignement, haut ou bas, n’enrichit point. Madame Proupa -confectionnait jour et nuit de petits ouvrages de main dont «ces dames -des professeurs» lui assu<span class="pagenum"><a id="page_95">{95}</a></span>raient le débit, et mademoiselle Raymonde -avait un emploi dans une maison d’éditions classiques.</p> - -<p>Ces pauvres femmes habitaient deux pièces au quatrième étage d’une -vieille maison de la rue Clovis, d’où l’on entendait les roulements de -tambour du lycée Henri IV et de l’École polytechnique.</p> - -<p>Elles n’avaient, à elles deux, qu’une chambre, la salle à manger était -le salon, et, pour danser, on démontait la table et laissait tout -honneur au piano.—Le moyen de ne pas donner à danser quand on a une -jeune fille à marier?...</p> - -<p>Alex rencontra là le groupe de la salle Denis favorable aux Proupa. Il -était composé de jeunes filles insignifiantes, et de mères veuves, de -qui l’aspect, la tenue, le langage, rappelaient à s’y méprendre la mère -de mademoiselle Raymonde. Deux messieurs seulement avec Alex étaient -invités: un parent nommé M. Milius, d’une cinquantaine d’années, le -boute-en-train de la compagnie, et un élève de la salle de danse, -employé à la direction du contentieux, au ministère des affaires -étrangères, s’il vous plaît, et nommé M. de Bérébère, mais chauve comme -César et le visage rasé, sans âge apparent, de fort bonnes<span class="pagenum"><a id="page_96">{96}</a></span> façons, -appréciateur évident, doux et patient, de la beauté de Raymonde. Deux -couples péniblement pouvaient se mouvoir à la fois.</p> - -<p>Ce n’était pas pour rire que l’on accomplissait ce rite sacré de la -danse, prélude de l’union des sexes. Et le mal que l’on se donnait, -l’exiguïté de l’endroit, peu propice aux plaisirs, le sérieux de -l’assistance, la présence de ce triste amoureux, M. de Bérébère, la -présence même de ce Milius, élément comique indispensable à tout drame, -et jusqu’à la beauté réelle du couple d’Alex et de Raymonde -enlacés,—banale ou ridicule, inconsciente assurément, cette réunion -projetait sur la muraille une ombre plus tragique que burlesque.</p> - -<p>Cependant Alex, emporté par une ardeur bien naturelle, entraînant sa -danseuse dans la chambre à coucher, un moment déserte, lui écrasait la -bouche d’un baiser fou. Raymonde dit:</p> - -<p>—Oh! c’est mal!</p> - -<p>Mais il recommença, et la jeune fille, suffoquée, allait bel et bien -s’évanouir.</p> - -<p>On s’empressa autour d’elle: en un clin d’œil trois femmes furent là. La -scène eût été préparée qu’on n’eût point vu de mouvement plus prompt. -Raymonde, trop avertie de la science interpré<span class="pagenum"><a id="page_97">{97}</a></span>tative de ces dames, à -demie pâmée qu’elle était, maudissait sa faiblesse. Déjà l’on -chuchotait, et quelques femmes s’indignaient comme si, en vérité, elles -n’étaient venues là pour assurer elles-mêmes et solenniser par leur -présence le résultat obtenu.</p> - -<p>Madame Proupa ne commenta point du tout l’incident, d’ailleurs -équivoque, et, quand elle eut frotté les tempes de sa fille à l’eau de -Cologne, elle dit:</p> - -<p>—Allons! allons! il y a eu plus de peur que de mal... Et que la fête -batte son plein!</p> - -<p>Elle confia à Alex:</p> - -<p>—Elle a une santé de fer, mais les nerfs, mon cher monsieur, c’est de -son âge... Avec ça, une sensibilité!...</p> - -<p>Et elle ne modifia rien aux chatteries dont elle comblait Alex tant chez -elle que chez le professeur et madame Denis. Mais Alex s’aperçut qu’on -lui parlait à l’excès de feu M. Proupa, de sa grande honorabilité, des -«illustrations» qui avaient suivi son convoi, et de toute la famille -Proupa, et des qualités morales et ménagères de Raymonde, enfin de -l’avantage qu’il y avait, ici-bas, pour un jeune homme, à faire un -mariage désintéressé. Tant y eut qu’Alex se crut obligé,<span class="pagenum"><a id="page_98">{98}</a></span> en honnête -garçon, de confesser à Raymonde, tout en valsant, et la poitrine -appliquée contre sa gorge magnifique, qu’il éprouvait pour elle un -irrésistible attrait, mais qu’il ne saurait prétendre d’ici de longues -années à devenir l’époux d’aucune femme.</p> - -<p>—Je ne l’ai jamais pensé, dit Raymonde: allez! ce n’est pas moi qui me -monte le coup... Mais je vous remercie de votre franchise.</p> - -<p>Alex ne savait qu’ajouter, car il était ému du sort de cette belle fille -pauvre qui lui parlait, elle aussi, avec une grande franchise. Ce fut -elle qui dit:</p> - -<p>—Cela ne fait rien, monsieur Alex, pourvu que je continue à vous voir.</p> - -<p>—J’y tiens autant que vous, dit Alex.</p> - -<p>—Non, dit Raymonde, pas tant que moi!<span class="pagenum"><a id="page_99">{99}</a></span></p> - -<h2><a id="XVI"></a>XVI</h2> - -<p>Aux environs de la Toussaint, l’installation étant faite depuis bientôt -six semaines, rue Férou, madame Dieulafait d’Oudart dit à son fils:</p> - -<p>—Mais enfin, mon pauvre enfant, tu n’es donc pas bien ici, puisque tu -ne peux rester à travailler une demi-heure dans ta chambre?... J’ai -remarqué que ton bureau n’est pas placé convenablement pour écrire; ta -main fait ombre sur la plume... ne t’en es-tu pas aperçu?... Est-ce que -le bruit te gêne? On entend bien souvent les cloches de Saint-Sulpice... -Moi-même, les premiers jours, j’en ai été incommodée... Tu sais que, -s’il le fallait, j’aimerais encore mieux changer d’appartement que de te -voir oisif.<span class="pagenum"><a id="page_100">{100}</a></span></p> - -<p>—N’aie pas peur, maman! nous avons encore trois semaines avant -l’examen... Et puis Thémistocle va arriver.</p> - -<p>—Qui ça, Seigneur Dieu! Thémistocle?</p> - -<p>—Tu verras.</p> - -<p>Madame d’Oudart vit en effet arriver, un matin, Thémistocle. C’était un -Grec aux cheveux aile de corbeau, au teint de cire; une sombre moustache -lui coupait si crûment le visage que l’impression en était douloureuse. -Alex s’était lié avec lui, l’année précédente, au hasard, comme avec -tous ses amis: rencontres de cafés, de restaurant, voisinage de banc au -cours ou au jardin du Luxembourg. Mais Thémistocle, déjà licencié, -bientôt docteur, était fort en droit. Il l’eût été plus encore en -chicane: il aimait les détours captieux d’un raisonnement; les plus -menues subtilités étaient son affaire; des examens, notamment, il -connaissait tous les trucs.</p> - -<p>Il parlait un français correct, d’une voix doucereuse et tout à coup -aiguë, et en faisant de la main de vifs petits gestes nouveaux et -surprenants pour des Français. Il étonna beaucoup madame d’Oudart; il -l’amusa, un moment, puis lui donna envie de dormir par sa manie -procédurière. Mais lorsqu’il parlait de Smyrne, l’endroit où il était<span class="pagenum"><a id="page_101">{101}</a></span> -né, tous avaient le goût de figues à la bouche, et il plaisait à cause -de cela, comme une femme qui répand une odeur agréable. En outre, madame -d’Oudart comprit qu’il était utile à Alex, et il l’éclaira d’un mot sur -une particularité de l’esprit de son fils, qu’elle ignorait:</p> - -<p>—Il comprend tout ce qu’on lui dit, rapidement, et le retient bien; -mais il n’aime pas les livres.</p> - -<p>—Venez déjeuner avec nous quand il vous plaira, monsieur Thémistocle.</p> - -<p>Le Grec sourit et dit que Thémistocle était son petit nom et qu’il -s’appelait Constantinargyropoulo.</p> - -<p>—Ah bien! moi, je ne suis pas comme mon fils, vous savez, monsieur -Thémistocle, je ne retiens guère ce qu’on me dit... Et je vous -appellerai, si vous voulez bien, par votre petit nom.</p> - -<p>Ensuite arriva d’une petite ville du centre un nommé Givre. Il tenait -plusieurs journaux à la main, regardait au travers d’un binocle en -portant la tête en arrière, d’un air inquiet, et ses épaules déjà se -voûtaient, comme sous le poids d’un fardeau invisible. Il suivait de -près la politique, intérieure et extérieure, sans être initié aucunement -à ses dessous, et sans être apte à en<span class="pagenum"><a id="page_102">{102}</a></span> saisir le sens général; élevé -dans un milieu de bourgeoisie pessimiste, il interprétait toutes choses -défavorablement, et aux quatre points de l’horizon, levant son nez -crédule et écarquillant ses yeux de myope, il découvrait des sujets -d’alarme.</p> - -<p>Pas plus que le Grec Thémistocle, pas plus qu’Houziaux et que Fleury, ce -Givre n’avait avec Alex la moindre affinité de caractère et de goûts; -mais ces jeunes gens étaient ses amis. Ils ne lui avaient été imposés -par personne: c’est pourquoi il croyait les avoir choisis lui-même et -librement; et, de gaieté de cœur, il acceptait cette fraternité.</p> - -<p>Madame Dieulafait d’Oudart commençait d’avoir des déjeuners bien agités -et la pauvre Noémie y suffisait à peine; les réceptions du soir, -bi-hebdomadaires, se prolongeaient tard dans la nuit, consommaient de la -bière par tonneaux, et Alex, à une heure du matin, sortait pour -reconduire ses amis, ce qui, le lendemain, nécessitait une grasse -matinée réparatrice. L’après-midi filait subrepticement, comme un -voleur.</p> - -<p>Enfin, la veille même de l’ouverture des cours, arriva Hilaire -Lepoiroux.</p> - -<p>Hilaire annonça qu’il était descendu à l’<i>Hôtel Condé et de Bretagne</i>.<span class="pagenum"><a id="page_103">{103}</a></span></p> - -<p>—C’est idiot! s’écria Alex.</p> - -<p>—Pourquoi? demanda madame d’Oudart, ce garçon n’en connaissait pas -d’autre!</p> - -<p>Alex ne sut pas dire pourquoi il trouvait idiot qu’Hilaire descendît à -l’<i>Hôtel Condé et de Bretagne</i>.</p> - -<p>Le malheureux Hilaire était vêtu d’une manière dérisoire: il portait une -sorte de lévite, et la casquette du collège des Pères.</p> - -<p>—Mon pauvre garçon, dit madame d’Oudart, tu ne vas pas pouvoir rester -dans cet état-là. Viens voir si tu peux mettre une jaquette d’Alex.</p> - -<p>Les jaquettes d’Alex étaient trop longues. Les manches couvraient la -main entière: Noémie reçut ordre de les raccourcir. Mais la taille -tombait quatre doigts trop bas, et le buste d’Hilaire semblait posé sur -de toutes petites jambes de «clown».</p> - -<p>Houziaux et Fleury entrèrent, sur ces entrefaites. Alex présenta:</p> - -<p>—Lepoiroux.</p> - -<p>Les deux jeunes gens pouffèrent. Madame d’Oudart se hâta de dire:</p> - -<p>—Allons! allons! messieurs, vous allez me faire le plaisir -d’accompagner un peu ce garçon-là en ville et de lui choisir un chapeau -convenable.<span class="pagenum"><a id="page_104">{104}</a></span></p> - -<p>Ils sortirent avec Hilaire Lepoiroux; mais ils le laissèrent aller -devant eux, tout seul, et ils jouèrent de lui cruellement, comme des -enfants, jusqu’à ce qu’ils lui eussent calé sur le chef un melon à bords -exigus, du plus pur style anglais, sous lequel Lepoiroux était plus -grotesque encore.</p> - -<p>Alex, non moins dur que ses camarades envers le disgracieux Hilaire, -fut, aussitôt séparé d’eux, gentil, serviable et doux avec lui.<span class="pagenum"><a id="page_105">{105}</a></span></p> - -<h2><a id="XVII"></a>XVII</h2> - -<p>Vers la mi-novembre, une huitaine avant l’examen d’Alex, madame -Chef-Boutonne dit à madame Dieulafait d’Oudart:</p> - -<p>—Voyons, ma chère amie, voulez-vous être raisonnable?</p> - -<p>—De quoi s’agit-il?</p> - -<p>—De votre fils, cela va sans dire. Vous savez l’intérêt que je porte à -ce cher enfant. Voulez-vous, oui ou non, qu’il soit reçu?... Bon!... -Venez avec moi faire un brin de cour à monsieur le doyen... un vieil ami -à nous...</p> - -<p>Ce n’était pas sans raison qu’elle prenait des précautions oratoires -pour aborder la question d’une visite au doyen. Solliciter une faveur -hu<span class="pagenum"><a id="page_106">{106}</a></span>miliait madame Dieulafait d’Oudart; reconnaître qu’elle avait besoin -de solliciter la blessait. Par une contradiction singulière, elle -confessait que la protection des Chef-Boutonne, puissants par leurs -relations, serait indispensable à son fils:—c’était une manière de -providence, préétablie, dont le secours vous est dû, pour ainsi dire, en -vertu d’un contrat dont on ne cherche pas l’origine;—mais mettre en -branle sa providence, l’assister par un acte efficace, à son avis, -c’était déchoir.</p> - -<p>—Écoutez, ma chère, non! dit-elle, je n’aimerais pas, je l’avoue, -mendier l’indulgence d’un jury d’examen pour mon fils, qui, tout compte -fait, n’en a peut-être pas absolument besoin... Ce pauvre Alex a été -ajourné en juillet!... Eh! mon Dieu! c’est un accident qui put arriver à -tous les candidats. N’oublions pas qu’il était à l’hôtel, seul, dans les -conditions les plus fâcheuses pour le travail. Dorénavant...</p> - -<p>Madame Chef-Boutonne l’interrompit:</p> - -<p>—C’est parfait, ma chère amie, c’est parfait! Je n’insisterai pas, -comme bien vous pensez, pour vous entraîner à commettre la petite -infamie que j’ai eu l’imprudence de vous proposer...</p> - -<p>—Ma bonne! ma bonne! qui vous parle d’in<span class="pagenum"><a id="page_107">{107}</a></span>famie? Voyons! je vous dis -simplement: «J’aime autant ne point recourir à ce procédé, parce qu’il -n’est pas prouvé qu’il soit indispensable...» Après un second échec, -nous verrons...</p> - -<p>—Eh bien! nous verrons après un second échec!... Prenez acte, -toutefois, de ceci, ma chère, que je vous ai offert le -«procédé»,—puisque procédé il y a,—qui était en mon pouvoir.</p> - -<p>L’influente amie était piquée! Par bonheur, madame d’Oudart comprit -qu’une telle femme, interrompue en son bel élan tutélaire, ferait une -chute mortelle si, bon gré mal gré, l’on ne secondait sur l’heure -l’envie qu’elle avait de faire valoir ses moyens. Hilaire Lepoiroux, -pour une fois, fut utile aux Dieulafait d’Oudart: qu’il est donc aisé de -solliciter pour qui ne porte pas votre nom!...</p> - -<p>—Vous concevrez, dit-elle, que je ne veuille user de votre crédit -qu’avec une certaine discrétion, car j’aurai trop d’occasions d’y -recourir...</p> - -<p>Ces paroles convenaient à madame Chef-Boutonne.</p> - -<p>—Il est naturel, dit madame d’Oudart, de s’occuper de ceux qui ont des -besoins plus pressants que les nôtres... J’avais à vous parler, ma<span class="pagenum"><a id="page_108">{108}</a></span> -chère amie, de mon jeune protégé, Hilaire Lepoiroux...</p> - -<p>Elle exposa le cas d’Hilaire. Obtenir une bourse pour l’infortuné et -intelligent étudiant serait une bonne action.</p> - -<p>—Mais, dit madame Chef-Boutonne, les bourses s’obtiennent au concours!</p> - -<p>—Sans doute!... Mais vous ne me ferez pas croire que si vous juriez d’y -mettre la main...</p> - -<p>—Oh mais! oh mais!... ce n’est pas si aisé!</p> - -<p>—A la Faculté des lettres, qui donc de ces messieurs n’est pas de vos -amis?</p> - -<p>—A la Faculté des lettres, ces messieurs sont justes, comme ailleurs.</p> - -<p>—Insensibles à l’éloquence?</p> - -<p>—Savez-vous bien, ma belle, que vous me demandez beaucoup!</p> - -<p>—On n’importune que les riches!</p> - -<p>—Eh bien! eh bien!... fit madame Chef-Boutonne en souriant, il faudra -me donner les nom et prénoms de ce jeune homme... très exactement!...</p> - -<p>—Ah! ma bonne amie, quelle gratitude vous aura la pauvre veuve -Lepoiroux!...</p> - -<p>Elles se quittèrent en fort bons termes.<span class="pagenum"><a id="page_109">{109}</a></span></p> - -<h2><a id="XVIII"></a>XVIII</h2> - -<p>Dans le moment qu’Alex allait subir son examen, et alors que sa mère -plantait chaque matin un cierge allumé sur le plateau à dents pointues -d’une petite chapelle de l’église Saint-Sulpice, dédiée à saint Alphonse -de Liguori, Alex, lui, était perplexe et tracassé. Et ce n’était point -la préparation à l’examen qui l’agitait de la sorte, mais bien une -question à résoudre: s’abandonnerait-il ou non à l’«irrésistible -attrait» qu’il éprouvait pour Raymonde?</p> - -<p>Certes il avait décidé que non. En effet, d’abord il aimait beaucoup -Louise qui était une petite amie charmante, ensuite Raymonde était une -jeune fille digne de faire un mariage convenable,<span class="pagenum"><a id="page_110">{110}</a></span> et destinée sans -aucun doute à le faire, puisque déjà il n’eût tenu qu’à elle de devenir -madame de Bérébère, ou bien la femme du jeune homme rougeaud qui -apprenait à danser chez le professeur et madame Denis.</p> - -<p>Mais, d’autre part, Raymonde, qui avait bien la tête de plus que Louise, -était aussi brune que Louise était blonde; elle devait avoir une gorge -et des jambes de déesse; elle était dépourvue de l’esprit espiègle de -Louise, et l’on se fût ennuyé peut-être une journée entière avec elle, -mais elle paraissait affamée de tendresse; mais son humeur, plus sombre, -avait un charme aussi; mais il y avait quelque péril à devenir son -amant... Il en faut moins pour qu’un jeune homme prenne un parti -déraisonnable!...</p> - -<p>Alex allait au cours de danse avec une régularité dont le louait sa mère -et qu’applaudissait madame Chef-Boutonne.</p> - -<p>—Il n’est guère mondain, pourtant! disait madame d’Oudart.</p> - -<p>—Il le devient, vous le voyez! disait son amie.</p> - -<p>—Oh! que cela m’étonne!</p> - -<p>En peu de temps, Alex était passé «le meilleur élève» chez monsieur et -madame Denis, et, bien que, en adoptant le groupe de madame Proupa,<span class="pagenum"><a id="page_111">{111}</a></span> il -se fût aliéné le groupe ennemi, il fréquentait l’un et l’autre, -obliquement regardé des mères, mais agréable aux filles, à deux ou trois -jeunes femmes d’état incertain, qui venaient là, aux messieurs mêmes, à -cause de son caractère sympathique, et enfin à madame Denis, pour -l’ornement que sa personne apportait au cours de danse.</p> - -<p>Madame Proupa, tout avertie qu’elle fût qu’Alex ne serait point son -gendre, ne le boudait pas et, devant le monde, tirait vanité de l’amitié -du jeune homme, bien que l’on clabaudât fort.</p> - -<p>Les langues étaient menées par une dame Coincœur, mère d’une fillette de -quatorze ans, et qui se couvrait les yeux lorsqu’Alex valsait trop près -de la belle gorge de Raymonde. Elle prétendait que la danse était -parfois d’une immoralité répugnante et que, si sa fille n’eût été encore -une enfant, elle ne l’eût point amenée deux fois là; mais, par bonheur, -Myrtille, à son âge, n’avait pas l’idée du mal, «le cher petit ange»!... -Lancée par l’exemple de sa mère dans la veine des mauvais propos, le -cher petit ange ne tarda pas à renchérir, de sa voix aigrelette, sur les -calomnies que madame Coincœur répandait, et cette pomme verte s’en -allait, buttant de droite<span class="pagenum"><a id="page_112">{112}</a></span> et de gauche, et suintant des acidités à vous -allonger les dents. On riait; on répétait, et quelque chose en -demeurait, qui rongeait les esprits.</p> - -<p>Ainsi Raymonde, dont l’emploi à la maison d’éditions classiques faisait -vivre sa mère, s’étant vantée récemment d’une augmentation -d’appointements,—de cinq francs par mois,—on affirma qu’elle s’était -donnée au secrétaire général, un vieux laid rendu hideux par une grosse -loupe à la tempe, et qu’un élève du cours de danse avait surnommé -«Riquet-à-la-Loupe». Le nom de «Riquet-à-la-Loupe» courait comme «le -furet du bois, mesdames!» le long des banquettes de la salle Denis. -Raymonde sut que l’on appelait ainsi le secrétaire général, et fut des -premières à en rire. On la trouva «très forte»; on dit qu’«elle ne -perdait pas la carte». Puis elle fit observer naïvement que, si l’on -venait à apprendre que monsieur le secrétaire général était tourné en -dérision autour d’elle, cela pourrait lui être, à elle, très -préjudiciable. On jugea qu’elle avait du toupet; quelqu’un dit que -c’était tout bonnement du cynisme. Et Myrtille allait de l’un à l’autre -demandant: «Et vous, est-ce que vous embrasseriez une loupe?...» -L’innocence d’une telle question désopilait la rate de madame Coincœur.<span class="pagenum"><a id="page_113">{113}</a></span></p> - -<p>A Alex seul Myrtille ne parlait jamais. Quant à lui, il la négligeait, -comme trop jeune, et ne dansait point avec elle. Madame Denis lui confia -qu’elle aimait que ces messieurs ne fissent point de jalouses: Alex -invita mademoiselle Coincœur. Mais la fillette, surprise, tout à coup -pâlit, balbutia, ne répondit rien; et ses yeux chaviraient, quand, par -un effort d’une volonté de petit diable, elle se fit au bras un pinçon; -la douleur la ranima, et elle dit:</p> - -<p>—Le pas de quatre? Oui, monsieur.</p> - -<p>Alex s’assit à côté de madame Coincœur, qui le pria d’excuser la -timidité de sa fillette:</p> - -<p>—Elle n’a pas l’habitude du monde, disait-elle, et, à son âge, elle a -l’innocence du jour de sa première communion... Je suis d’avis, -monsieur, d’élever les jeunes filles très sévèrement... Pour le piano et -le chant, par exemple, elle en remontrerait à toutes les demoiselles qui -sont ici... Ceci soit dit sans intention d’offenser personne!... -Mademoiselle Proupa, cela va sans dire doit être d’une belle force en -tout...</p> - -<p>—Mademoiselle Proupa n’est pas musicienne.</p> - -<p>—Ah!... Eh bien! voyez, je n’en savais rien... Quand on voit une jeune -fille jolie et développée, on se figure toujours qu’elle a toutes les -qualités.<span class="pagenum"><a id="page_114">{114}</a></span> Mon Dieu! la musique et les arts ne sont pas nécessaires pour -faire son chemin dans la vie; mais tant qu’à séduire l’homme, comme m’a -dit cent fois mon pauvre mari,—puisque c’est le rôle de la femme, -n’est-ce pas vrai, monsieur?—mieux vaut encore les moyens de la bonne -société...</p> - -<p>Alex n’entendait aucunement malice; il dit:</p> - -<p>—Par la musique on se rend agréable à tout le monde.</p> - -<p>Et il offrit le bras à la jeune Myrtille pour danser le «pas de quatre». -Myrtille semblait butée à ne point lui parler; il tint à honneur de lui -tirer quelques mots, tout en levant la jambe avec elle, en cadence, par -un des gestes les plus niais que l’humanité désœuvrée puisse inventer. -Il lui dit, plaisantant à demi, qu’il avait lieu de n’être pas flatté, -car il avait bien remarqué qu’avec d’autres elle n’avait point la langue -dans sa poche.</p> - -<p>—Ah! dit Myrtille, on n’aurait pas cru que vous ayez jamais fait -attention à moi!</p> - -<p>Il protesta, il dit qu’elle avait, tel jour, une robe rouge, et qu’un -soir elle était venue sans natte, ce qui lui allait beaucoup mieux... -C’était une petite rouée, mais un compliment sur sa personne physique -lui faisait perdre tous ses moyens.<span class="pagenum"><a id="page_115">{115}</a></span> On la regardait danser avec Alex: -elle se troubla et, tout à coup, se monta la tête. Elle dit:</p> - -<p>—N’est-ce pas? le catogan me va cent fois mieux?</p> - -<p>—Cent fois mieux, dit Alex.</p> - -<p>—Adieu la tresse! fit-elle.</p> - -<p>—Vous l’abandonnez? demanda Alex, indifférent.</p> - -<p>—Plutôt que de reparaître avec mon cordon de sonnette, j’aimerais mieux -me faire couper les cheveux ras!</p> - -<p>Alex, sans penser à rien, levant la jambe en cadence:</p> - -<p>—Ce serait bien dommage, mademoiselle!</p> - -<p>Mais sur la fillette tous les mots portaient:</p> - -<p>—J’aurais cru, dit-elle, que vous n’aimiez que les cheveux noirs.</p> - -<p>—Pourquoi? dit Alex.</p> - -<p>—Oh!... pourquoi... ne me le demandez pas.</p> - -<p>Alex commença à comprendre; du moins, il découvrit que la gamine était -coquette. Mais, comme elle ne l’intéressait guère, et pour s’épargner le -soin de mesurer ses paroles, il se taisait.</p> - -<p>Ce fut Myrtille qui reprit:</p> - -<p>—Ah bien! si on m’avait dit que je lui ferais ce soir mes adieux!...<span class="pagenum"><a id="page_116">{116}</a></span></p> - -<p>—A qui?</p> - -<p>—A ma natte, donc!</p> - -<p>—Ah!... dit-il, en riant; vous y joindrez les miens.</p> - -<p>Mais la petite était sérieuse; elle répliqua:</p> - -<p>—Ne riez pas! ça va être la guerre, à la maison. Plus de natte dans le -dos, c’est maman vieillie de dix ans!... C’est elle qui tient à ce que -j’aie l’air d’une gosse.</p> - -<p>—Oh! dit Alex; mais, mademoiselle, il ne faut pas faire du chagrin à -votre maman!</p> - -<p>Elle le regarda, avec la gravité prématurée d’une amante, en levant les -yeux très haut: ils faisaient un pas de polka et sa tête d’enfant -touchait la poitrine du jeune homme. Elle dit:</p> - -<p>—Vous vous en fichez, que je sois en catogan ou en natte.</p> - -<p>—Comment! Comment!...</p> - -<p>Alex bégayait, la polka s’achevait; Myrtille, par dépit, calcul secret -ou simple habitude de médisance, glissa à son cavalier ces mots, -d’allure sibylline:</p> - -<p>—Méfiez-vous des cheveux noirs: ils ne sont pas propres!...</p> - -<p>Alex fut laissé sur ce louche avertissement, qui avait la concision et -le tour des formules<span class="pagenum"><a id="page_117">{117}</a></span> de tireuses de cartes. Il haïssait, d’instinct, le -mystère et les ragots, mais fut frappé par la phrase augurale de -mademoiselle Coincœur.</p> - -<p>Comme tous les jeunes gens, il tenait ses amis fidèlement au courant de -ses aventures amoureuses. Fleury, Houziaux, Givre et le Grec Thémistocle -connaissaient par ouï-dire Raymonde, le groupe Proupa, Riquet-à-la-Loupe -et les perplexités d’Alex. Il leur rapporta l’avertissement de Myrtille, -qui lui semblait de nature à lever ses scrupules touchant la conquête -définitive de la belle aux «cheveux noirs». Tous, à l’exception de -Fleury, qui était un sentimental, méprisaient les femmes, sauf leur -mère, leurs sœurs et l’être angélique, indéterminé, la jeune fille «bien -élevée», qui serait un jour leur fiancée, leur femme, la mère de leurs -enfants. Éperdument crédules à la plus médiocre démonstration amoureuse -faite à leur profit particulier, ils taxaient, <i>a priori</i>, de pure -hypocrisie, ou de calculs machiavéliques, toute entreprise galante, en -général, d’où qu’elle vînt, fût-ce d’une Raymonde, qui avait des -apparences d’honnêteté, et à quelque personnage qu’elle s’adressât, -fût-ce à Alex qui, notoirement, possédait la faveur des femmes.<span class="pagenum"><a id="page_118">{118}</a></span></p> - -<p>Un conseil fut tenu, un mercredi soir, chez Alex, qui décida à -l’unanimité—Fleury lui-même ayant opiné dans ce sens, mais pour des -raisons différentes—que la seule attitude digne était la charge à fond -de train.</p> - -<p>Thémistocle, toutefois, qui avait la prudence d’Ulysse, crut devoir -avertir don Juan des «conséquences judiciaires» de son acte, et, par là, -cette assemblée nocturne d’étudiants, traitant l’amour à la française, -se termina par la discussion d’un point de droit, qui, du moins, fut -profitable à Alex.<span class="pagenum"><a id="page_119">{119}</a></span></p> - -<h2><a id="XIX"></a>XIX</h2> - -<p>La prochaine réunion chez le professeur et madame Denis tombant la -veille de l’examen, madame d’Oudart supplia son fils d’y manquer et de -consacrer cette soirée à récapituler ses matières. Il y consentit, à la -condition qu’on invitât le Grec, qui l’interrogerait, l’égaierait, -l’empêcherait de s’endormir sur ses bouquins. Le Grec vint, interrogea, -égaya et se retira fort tard, en disant avec son doux zézaiement et la -connaissance qu’il avait des familiarités du français:</p> - -<p>—Le diable m’emporte, madame! il est fiçu de passer!</p> - -<p>Madame d’Oudart, qui acceptait toutes les liber<span class="pagenum"><a id="page_120">{120}</a></span>tés de langage, sourit, -sans grande foi, mais eut, à cause de cette parole, la nuit meilleure.</p> - -<p>Elle était sortie, le lendemain matin, pour entendre la messe à -l’intention d’attirer les faveurs célestes sur l’épreuve que devait -subir son fils, lorsque celui-ci, rue Férou, en subit une assez -inattendue.</p> - -<p>Avant huit heures, la bonne entra précipitamment dans la chambre d’Alex -et dit:</p> - -<p>—Monsieur, sautez vite: c’est une dame qui veut vous parler, à vous, -pas à Madame!</p> - -<p>—Une dame? fit Alex, somnolent encore.</p> - -<p>—Une belle dame, dit Noémie, en dessinant des courbes devant sa -poitrine.</p> - -<p>Il s’habilla nonchalamment, et pénétra dans le salon. Il y reconnut -Raymonde, et fut stupéfait.</p> - -<p>—Pardon! pardon! dit la jeune fille, il ne faut pas interpréter ma -démarche, monsieur Alex... Au point où j’en suis, on ne calcule plus... -J’en ai fini avec la vie, telle que vous me voyez: j’ai seulement voulu -que vous sachiez que je ne suis pas celle que l’on vous a dit...</p> - -<p>—Que l’on m’a dit?...</p> - -<p>—Oh! ne faites pas l’ignorant! Vous savez tout... La preuve en est que -vous n’êtes pas venu hier soir au cours de danse: vous ne voulez plus<span class="pagenum"><a id="page_121">{121}</a></span> -me voir, j’en ai la certitude... Après ce qu’on vous a dit de moi, je ne -vous en veux pas, allez!... Mais ce n’est pas vrai! ce n’est pas -vrai!... C’est abominable ce qu’on a dit de moi!... Oh! est-il possible -qu’il y ait des gens si méchants!...</p> - -<p>Un sanglot l’étouffa, puis les larmes jaillirent: elle ne se maîtrisait -plus.</p> - -<p>Alex pensait tout haut:</p> - -<p>—Mon Dieu! mon Dieu!... si ma mère rentrait!...</p> - -<p>Raymonde dit, entre des hoquets:</p> - -<p>—Tant pis, monsieur Alex!... Votre mère ne peut pas être inhumaine: -elle comprendra... Je sais bien que je risque de la rencontrer, mais au -point où j’en suis!... Je vais me tuer, monsieur Alex...</p> - -<p>—Vous tuer! Raymonde!...</p> - -<p>Son nom sur la bouche d’Alex, son nom tout seul, non précédé de -«mademoiselle», elle l’entendait!... Elle en écouta la musique; et elle -ne dit plus rien. Elle regardait le jeune homme, et, de ses yeux, les -pleurs coulaient comme des rivières.</p> - -<p>Elle dit:</p> - -<p>—Oh!... oh!... laissez-moi pleurer!</p> - -<p>Alex craignait de voir arriver sa mère. Et il se<span class="pagenum"><a id="page_122">{122}</a></span> souvenait que -l’avant-veille, dans cette même pièce, on avait traité cavalièrement des -femmes en général et de cette belle fille en particulier.</p> - -<p>Il se jugea garanti, par le masque tragique que présentait la figure de -Raymonde, contre tout danger d’abuser chez lui de la présence d’une -jeune fille: tant de larmes, d’ailleurs, ne portent guère à la volupté. -Il s’inclina vers Raymonde, lui prit la main et lui dit:</p> - -<p>—Venez, je crains d’être obligé de donner des explications à ma mère... -Elle comprendrait, je ne dis pas non, mais aujourd’hui elle est -préoccupée parce que je passe mon examen.</p> - -<p>—Votre examen!... mais vous ne nous en avez pas parlé!...</p> - -<p>—Cela n’avait guère d’importance.</p> - -<p>Elle fut frappée:</p> - -<p>—Votre examen!... dit-elle, mais c’est pour cela que vous n’êtes pas -venu hier soir.</p> - -<p>—C’est pour cela.</p> - -<p>—Et vous ne le disiez pas!... Pourquoi ne m’en avez-vous pas avertie -tout de suite?... Vrai? bien vrai? c’est pour cela, monsieur Alex, oh! -répétez-le!</p> - -<p>Il le répéta. Il s’étonnait qu’on fît de son absence une affaire. Sa -jeunesse insouciante<span class="pagenum"><a id="page_123">{123}</a></span> admirait qu’un pas fait par lui en avant, ou bien -fait en arrière, pût au loin mettre une âme à la torture. Il aurait pu -ajouter: «On m’a obligé à rester là, hier soir», mais il n’avait pas -encore atteint la maturité qui vous inspire le mot qui convient à -consoler un être souffrant; à peine concevait-il qu’on souffre.</p> - -<p>Il dit seulement:</p> - -<p>—Parlons bas!</p> - -<p>Inquiet, décidément, il entraîna Raymonde.</p> - -<p>Elle n’accordait aucune attention aux lieux ni aux objets extérieurs. -Une idée la tenait, à savoir qu’Alex était sensible aux calomnies -répandues contre elle.</p> - -<p>Alex la considérait. Il pensait:</p> - -<p>«Elle est bien jolie; mais pourquoi se faire tant de peine?...»</p> - -<p>Il regardait sa belle gorge qui moulait le «jersey», comme un linge -humide, la longue régate de satin noir tombant d’un faux col d’homme, et -où deux raies de lumière, parallèles, vacillaient au gré des soupirs, -une épingle de camelote, la ceinture de cuir, un peu défraîchie, mais -qui sanglait une si mince taille entre tant d’ampleurs.—Et il eût aimé -à se trouver, ainsi, avec elle, en tout autre endroit.<span class="pagenum"><a id="page_124">{124}</a></span></p> - -<p>Elle disait:</p> - -<p>—Si vous croyez que je ne vous ai pas vu, l’autre soir, quand vous avez -eu fini de danser avec la gosse!... Vous n’étiez plus le même... Oh! oh! -je la connais, votre figure! Vous n’étiez plus le même: vous aviez l’air -mauvais. Qu’est-ce qu’elle a bien pu vous insinuer, la petite vermine? -Oh! il n’y a pas que moi qui m’en suis aperçue; maman m’a dit en montant -l’escalier, à la maison: «Brosse-toi, ma fille, on t’a encore traînée -dans la boue...» Et l’autre, donc, le rasé, vous savez, qui voit tout, -qui entend tout!... et quand on m’a maltraitée, je m’en aperçois: il est -plus tendre avec moi, et plus hardi. On dirait que ça lui profite!...</p> - -<p>L’âme légère d’Alex n’échappait pas complètement au pouvoir de ces -paroles douloureuses livrant le secret de la vie d’une jeune fille -pauvre; mais, à mesure que la compassion le gagnait, il en était -incommodé, parce que ce sentiment ne s’accordait pas avec celui qu’il -éprouvait pour Raymonde: il la désirait d’autant mieux qu’il était plus -touché par sa condition déplorable.</p> - -<p>Il disait, pour la tranquilliser:</p> - -<p>—Vous imaginez-vous que je crois tout ce qu’il plaît à ces pies borgnes -de raconter?<span class="pagenum"><a id="page_125">{125}</a></span></p> - -<p>—Il suffit qu’on vous le raconte!... A d’autres, passe encore! On n’en -meurt pas, et le monde est si méchant qu’il faut bien s’y faire; mais, à -vous, je ne peux pas souffrir qu’on dise de moi des horreurs. Je ne le -peux pas; j’aime mieux mourir... Tout ce qu’on a pu vous dire est faux, -monsieur Alex, faux, faux! Je vous le jure!...</p> - -<p>En criant: «Je vous le jure», elle leva la main comme pour prêter -serment, et atteignit son chapeau qui pivota autour de l’unique épingle -fixée en arrière, dans son lourd chignon.</p> - -<p>Alex sourit, en la voyant un peu décoiffée, et il regarda ses beaux -cheveux d’un noir de jais et ses yeux bruns, humides. Et, tout à coup, -il la baisa à pleines lèvres. En même temps, d’un geste habituel, il -tirait l’épingle du chapeau: épingle et chapeau tombèrent. Et il -affolait de baisers cette belle fille amoureuse, tout en s’affolant -lui-même à seulement toucher de la main ce jersey plein et tendu à -rompre par les derniers soulèvements des sanglots.</p> - -<p>Elle n’éprouva aucune honte et eut la rare vertu de ne pas feindre d’en -éprouver. Elle était venue sans préméditer, assurément, une telle -conclusion à son entretien, mais non pas sans savoir qu’elle s’y -exposait. Se donner à l’être<span class="pagenum"><a id="page_126">{126}</a></span> charmant qu’avaient choisi son cœur et ses -désirs ne lui paraissait pas un indigne parti; tout au contraire, quelle -beauté que cela, quelle suavité et quelle pureté! Les baisers d’Alex, -ah! quel torrent d’eau limpide, et qui lui lavait le visage! Qu’elle -était loin, maintenant, la peur des dégoûtants contacts dont la malice -de femmes ennemies l’avait voulu souiller!... Par-dessus tout, Alex -savait qu’elle n’avait appartenu à nul homme. Et elle se sentait -radieuse, fière, prête à crier partout son amour triomphant. Elle -oubliait tout ce qui n’était pas de cet heureux matin: la méchanceté -humaine, et la mort même qu’elle avait souhaitée. Une seule chose -demeurait pour elle: quelques minutes de poésie dont sa vie serait à -jamais parée.</p> - -<p>Et pour celui qui versait tant de poésie une seule chose demeurait: le -souci d’éviter que sa mère surprît la présence de Raymonde. Deux -pensées, mais bien légères, alternaient avec le souci; l’une était -sceptique: «Les femmes sont faciles», et l’autre chagrine: «Le jour, -pour en profiter, est vraiment mal choisi!...»</p> - -<p>Mais tout se termina à souhait: Raymonde put s’évader avant que madame -d’Oudart fût revenue de la messe; et Alex, étonné que des<span class="pagenum"><a id="page_127">{127}</a></span> choses si -imprévues et si tumultueuses eussent pu se passer en un temps si court, -s’étendit et fit un somme... Il était convoqué à l’École de droit pour -l’après-midi.<span class="pagenum"><a id="page_128">{128}</a></span></p> - -<h2><a id="XX"></a>XX</h2> - -<p>Il fut reçu.</p> - -<p>Ce résultat surprit tout le monde: le candidat tout le premier; sa -pauvre maman, malgré la messe matinale et bien qu’elle eût brûlé -beaucoup de cire auprès des autels; le Grec Thémistocle, quoiqu’il eût -quasi annoncé le fait; enfin madame Chef-Boutonne dont on avait dédaigné -l’appui.</p> - -<p>Il n’était pas reçu brillamment, certes, mais il était reçu. Nul ne -l’avait jamais vu travailler, et il était reçu. Nul favoritisme n’était -intervenu, et il était reçu. Cet infiniment petit désordre social -dérangea les esprits.</p> - -<p>Madame Chef-Boutonne, pour aboutir à une fin<span class="pagenum"><a id="page_129">{129}</a></span> identique,—à quelques -mois près,—se donnait autant de mal que son fils; elle voyait vingt -personnes influentes, elle payait trente-six heures de fiacre; elle -était sur les charbons ardents, une année entière. Madame d’Oudart -conclut de l’événement que son séjour à Paris était profitable à Alex, -et qu’Alex possédait en lui des ressources que l’on s’était trop -empressé de nier pour un pauvre petit échec, au mois de juillet. Quant à -Alex, il pensait: «C’est épatant!...»</p> - -<p>L’un de ses amis lui dit:</p> - -<p>—Toi, mon vieux, tu es un type à avoir touché une mascotte!</p> - -<p>Alex répondit sans sourire:</p> - -<p>—C’est épatant!</p> - -<p>Avec cela, Alex n’allait pas se trouver trop en retard sur Paul -Chef-Boutonne: on était à la fin de novembre; les cours commençaient à -peine; les deux jeunes gens gagneraient ensemble, l’été prochain, leur -diplôme de bachelier en droit. Quel doute avoir sur l’issue de cette -seconde année, puisqu’en si peu de temps à Paris, près de sa mère, Alex -avait rattrapé une année gâchée à l’<i>Hôtel Condé et de Bretagne</i>? -Allons, la méthode était bonne. Madame d’Oudart releva la tête, un<span class="pagenum"><a id="page_130">{130}</a></span> peu -haut, comme toutes les fois qu’on la relève, et elle se dit: «Ah çà, -voyons! Paul Chef-Boutonne suit, en même temps que les cours de droit, -ceux des Sciences politiques, où il se prépare au concours de -l’auditorat au Conseil d’État: pourquoi Alex, avec les facilités qu’il -a, n’en ferait-il pas autant? Le travail est un jeu pour lui: qu’il -assiste aux cours; qu’il écoute; qu’il cause avec M. Thémistocle, et -nous verrons de quoi il retourne!...»</p> - -<p>C’est pourquoi Alex fut inscrit à la docte École de la rue -Saint-Guillaume, moyennant un versement de trois cents francs, -renouvelable par année, et une visite au directeur, qui sourit finement, -imperceptiblement, quand on lui dit qu’Alex était tout frais reçu à ses -examens de droit, «en novembre», mais qui fut jugé un homme tout à fait -supérieur.</p> - -<p>En le quittant, et après avoir visité une maison si bien tenue en ses -vestiaires, ses lavabos, ses salles où le drap vert abonde, et située, -avec tant de tact, à la frontière du quartier le plus aristocratique et -du quartier le plus savant, madame d’Oudart se sentait rehaussée et déjà -savourait la joie orgueilleuse d’avoir un fils participant à tant de -science et de correction.<span class="pagenum"><a id="page_131">{131}</a></span></p> - -<p>Alex s’en aperçut bien, et lui dit:</p> - -<p>—Ne t’emballe pas, maman.</p> - -<p>Mais elle ne put se retenir:</p> - -<p>—Enfin! ils ne nous la corneront plus aux oreilles, leur École de la -rue Saint-Guillaume. Nous aussi nous en sommes!</p> - -<p>Alex dit:</p> - -<p>—Paul y aura toujours une année d’avance sur moi.</p> - -<p>—Mais, répliqua madame d’Oudart, comme il ne s’agit pas là de passer de -vulgaires examens, mais d’être des cinq ou six premiers au concours, il -échouera au premier concours, avant que tu t’y sois présenté: voilà son -avantage!</p> - -<p>Alex regardait sa maman, tout en revenant par le boulevard -Saint-Germain, et cela l’amusait de la voir guillerette et optimiste. Il -voulut lui offrir un baba chez un pâtissier, «sur ses économies».</p> - -<p>—Sur tes économies! dit-elle, parlons-en!</p> - -<p>Ils entrèrent chez le pâtissier. Elle avait les yeux plus humides que le -baba qu’elle mangea. Elle admirait son fils, comme un homme aimé; et -quand les femmes avaient le regard accroché, un instant, par sa -moustache et retenu par sa jolie figure, le bonheur maternel lui -soulevait la poitrine; elle y portait la main.<span class="pagenum"><a id="page_132">{132}</a></span></p> - -<p>Elle manifestait son contentement comme elle pouvait; elle dit à son -fils:</p> - -<p>—Qu’est-ce qui te ferait plaisir?</p> - -<p>Il haussa les épaules, gentiment, et dit:</p> - -<p>—T’es bête!...</p> - -<p>Elle ne voulut pas qu’il payât. Elle lui mit dans la main un louis. Il -lui rendait la monnaie:</p> - -<p>—Non, non, garde! dit-elle.</p> - -<p>Elle ajouta:</p> - -<p>—Écoute! si tu voulais être gentil, par exemple, là-dessus, tu paierais -le prix d’un télégramme au grand-père Lhommeau; comme cela simplement: -«Inscrit Sciences politiques».</p> - -<p>Alex trouvait cela fou. Il fit observer en riant:</p> - -<p>—C’est bien laconique. Si nous ajoutions: «moyennant trois cents -francs»?</p> - -<p>Mais elle ne saisit pas l’ironie; elle dit:</p> - -<p>—Mets-en aussi long que tu voudras, grand panier percé!</p> - -<p>Les heureux moments!...<span class="pagenum"><a id="page_133">{133}</a></span></p> - -<h2><a id="XXI"></a>XXI</h2> - -<p>Madame d’Oudart, ayant quitté son fils, gagna la rue de Grenelle et alla -sonner chez madame Chef-Boutonne, à qui elle raconta, tout chaud, ce -qu’elle avait fait. Madame Chef-Boutonne dit sèchement:</p> - -<p>—C’est très bien.</p> - -<p>A quoi madame d’Oudart reconnut qu’une heure avant de se présenter chez -M. le directeur de l’École, il eût peut-être été temps encore d’informer -son amie de ce qu’elle se proposait de faire, mais que lui venir narrer -la chose accomplie était une faute.</p> - -<p>—Je n’osais point parler de ce projet, dit-elle, tant qu’Alex n’en -avait pas fini avec ses épreuves<span class="pagenum"><a id="page_134">{134}</a></span> de droit, et, d’autre part, le temps -presse, puisque les cours...</p> - -<p>Madame Chef-Boutonne interrompit et répéta:</p> - -<p>—C’est très bien.</p> - -<p>Cette pauvre madame d’Oudart s’affaissa tout à plat. Madame -Chef-Boutonne avait précisément à annoncer à son amie qu’elle s’était -«mise en quatre» pour le jeune Lepoiroux et que ses démarches -aboutissaient à l’issue la plus heureuse. Qui donc avait-elle été voir? -Mais, monsieur le vice-recteur, tout bonnement, de qui l’obligeance, en -l’occasion, s’était montrée vraiment exquise: le jeune Lepoiroux pouvait -être assuré d’obtenir de l’État la faveur demandée.</p> - -<p>—Voilà! dit-elle, ayant rendu compte de sa mission.</p> - -<p>Elle parut magnanime. Le «service» tombait de si haut que madame -d’Oudart se demanda si elle n’eût pas préféré payer de sa poche les -études complètes d’Hilaire. Cependant elle se confondit en actions de -grâces, se leva et embrassa son amie.</p> - -<p>—Je vais écrire cette bonne nouvelle à Nathalie Lepoiroux, dit-elle; -elle ne saura comment vous remercier!<span class="pagenum"><a id="page_135">{135}</a></span></p> - -<h2><a id="XXII"></a>XXII</h2> - -<p>Madame Lepoiroux sut parfaitement comment remercier madame -Chef-Boutonne. Elle prit la peine de lui écrire, en même temps qu’à -madame d’Oudart, une lettre identique, à quelques termes près, et de ce -ton impersonnel, lointain, propre aux œuvres dictées à une personne -étrangère et mises au point ou embellies par celle-ci, ce qui excusait -la version unique, et aussi, en quelque sorte, l’audace de certaines -périodes. Madame Lepoiroux affectait d’être illettrée et se refusait à -adresser à ses protectrices un spécimen de son écriture défectueuse. -Quelqu’un «prenait la plume» en son nom, et, après quelques termes de la -plus humble gratitude pour l’obtention de la<span class="pagenum"><a id="page_136">{136}</a></span> bourse à la Faculté des -lettres, laissait entendre qu’«un allègement aussi inattendu» aux -dépenses dont madame d’Oudart avait «accepté la charge», -pourrait,—«n’est-il pas vrai, madame?»—permettre à une si généreuse -personne de faire les frais de l’inscription d’Hilaire à l’École de -droit, par exemple... Le jeune Lepoiroux, affirmait-on, promettait de -cumuler les deux études, et de «rapporter triomphant à sa ville natale -les diplômes superposés». Ici, une objection était prévue: la «ville -natale» eût pu, en effet, contribuer à ce supplément d’études d’un sujet -si éminemment propre à lui faire honneur; mais fallait-il «répéter à la -bienfaitrice qui, en plaçant jadis le jeune Hilaire dans un -établissement congréganiste, s’était si héroïquement engagée à en -supporter toutes les conséquences», fallait-il lui rappeler que «la -tristesse des temps» ne laisse pas l’espoir de trouver en province «la -haute impartialité» dont l’État avait fait preuve en Sorbonne?—«si -toutefois nous ne devons pas en attribuer le mérite entier, madame, à -votre toute-puissante intervention».</p> - -<p>Madame d’Oudart jugea le procédé cavalier. L’appétit de la veuve -Lepoiroux était franchement sans pudeur.<span class="pagenum"><a id="page_137">{137}</a></span></p> - -<p>—Prétendre, s’écriait madame d’Oudart, que j’ai «accepté la charge» des -frais d’études de ce morveux, ah! ceci, c’est de l’outrecuidance!... Et -quand donc me suis-je engagée?... quand donc?... que l’on me le dise!... -Et puis, voyons, sérieusement, une École, est-ce que ce n’est pas -assez?... Mais non! aujourd’hui, il en faut deux; il en faut trois!...</p> - -<p>—Rappelle-toi, lui disait Alex, les histoires, au collège, à propos du -chocolat de la Compagnie coloniale: Hilaire en voulait manger parce que -j’en mangeais...</p> - -<p>Madame Chef-Boutonne communiqua sa lettre à madame d’Oudart; madame -d’Oudart lui tendit la sienne. Madame Chef-Boutonne ne fut pas flattée -que l’on confondît le rôle qu’elle avait joué avec celui de madame -d’Oudart: la «toute-puissante intervention», notamment, appliquée à -l’une comme à l’autre protectrice, avait du comique!... Madame d’Oudart -fut froissée de ce que, pour une visite au vice-recteur, madame -Chef-Boutonne se fût attiré le titre de «bienfaitrice» des Lepoiroux, -qui, à elle, lui coûtait si cher.</p> - -<p>Peu s’en fallut que la lettre commune n’aliénât à la veuve Lepoiroux ses -deux destinataires.<span class="pagenum"><a id="page_138">{138}</a></span></p> - -<p>—Eh bien! ma belle, dit madame Chef-Boutonne, voilà, ou je ne m’y -connais pas, un attentat, en plein jour, à la propriété; c’est à votre -bourse qu’on en a!...</p> - -<p>—J’y suis faite, dit madame d’Oudart, voilà vingt ans que cela dure...</p> - -<p>—Vingt ans!...</p> - -<p>—Je ne m’en vante point, mais...</p> - -<p>Madame d’Oudart crut à propos d’édifier son amie par une chronique -complète, depuis les origines, de la famille Lepoiroux, dont elle ne -tirait, à vrai dire, nulle vanité, en temps ordinaire. Elle dit, sans -rien farder, le rôle providentiel des Lhommeau et Dieulafait d’Oudart. -Et, puisque c’était bien une rivalité de providences que la lettre -commune établissait aujourd’hui en faveur des Lepoiroux, ce récit -juchait madame Dieulafait d’Oudart au degré justement dû—que diable!—à -la constance de ses sacrifices.</p> - -<p>—Bravo, ma bonne! dit à madame d’Oudart son amie. Je vois bien que la -cause de l’infortunée Lepoiroux est gagnée: ce n’est pas en si beau -chemin que vous refuserez une nouvelle aumône!...</p> - -<p>Et madame d’Oudart pensait que si, par hasard<span class="pagenum"><a id="page_139">{139}</a></span> elle refusait son aumône, -madame Chef-Boutonne était femme à offrir la sienne.</p> - -<p>Peu s’en fallut que la lettre commune ne gagnât aux Lepoiroux un peu -plus qu’ils ne demandaient!<span class="pagenum"><a id="page_140">{140}</a></span></p> - -<h2><a id="XXIII"></a>XXIII</h2> - -<p>Madame Chef-Boutonne voulut connaître Hilaire Lepoiroux. Hilaire l’alla -voir, à la sortie d’un cours, portant à la main ses livres et cahiers -étranglés par une lanière, comme un bambin qui revient de l’école.</p> - -<p>Le pauvre garçon ne payait pas de mine. Lamentable d’habit et de visage, -il n’était toutefois pas timide; c’était un être à répondre avec -l’aplomb d’un tribun devant le plus solennel appareil d’examen, mais à -vous prendre, en bonne compagnie, l’air d’un crétin de montagnes. Il -souriait; il vous regardait, de cette manière qu’ont en commun le chien -qui va bondir et le fort en thème attendant la «colle». Point de colle, -et<span class="pagenum"><a id="page_141">{141}</a></span> votre Hilaire s’affaissait, désappointé, déçu, grincheux et -rancunier comme si l’on s’était permis à son égard une mauvaise -plaisanterie.</p> - -<p>Madame Chef-Boutonne n’eut pas à se louer de l’entrevue; mais, comme -elle avait, dès auparavant, décrété qu’Hilaire était digne du plus vif -intérêt, elle le trouva «original», dit que c’était «quelqu’un», et, -afin que son fils aussi le connût, invita Hilaire au dîner de baptême du -bébé Beaubrun.</p> - -<p>Madame d’Oudart dut conduire Hilaire à la <i>Belle-Jardinière</i>, et le -pourvoir d’un habit, d’un plastron rigide, d’une cravate blanche. Elle -maugréait bien un peu; au cours de ses achats, elle le tarabustait, lui -disait:</p> - -<p>—Mais, mon pauvre garçon, tâche donc d’avoir l’air moins emprunté!...</p> - -<p>Et puis, tout à coup, l’excessive disgrâce d’Hilaire l’apitoyait; et -elle lui achetait, par surcroît, une parure de boutons en nacre à fils -d’or, des souliers vernis, un «chapeau claque».</p> - -<p>—Mon garçon, lui dit-elle, tu monteras dans un fiacre, en sortant de -chez toi, pour que tu n’aies pas de la boue jusqu’aux genoux, et tu -viendras nous prendre à la maison.</p> - -<p>Hilaire vint en fiacre, en effet, mais avec ses<span class="pagenum"><a id="page_142">{142}</a></span> souliers crottés, parce -qu’il les portait depuis le matin, ainsi que le plastron empesé; la -cravate blanche exhibait au-dessus du col d’habit son élastique et son -agrafe de métal. Alex riait. Hilaire n’était nullement incommodé. Il -semblait absorbé: il dit qu’il préparait mentalement une leçon sur -Boileau.</p> - -<p>—Mon garçon, dit madame d’Oudart, il faut être avec les gens qui vous -font l’honneur de vous adresser la parole.</p> - -<p>Il avait assisté, dès son inscription, aux cours de droit: il demanda à -Alex, qui avait fait, l’an passé, les mêmes études, quelques -renseignements sur les professeurs.</p> - -<p>—Ah bien! mon vieux, dit Alex, si tu crois qu’on te mène en sapin pour -que tu nous parles de ces bonzes-là!...</p> - -<p>—Dans le monde, mon garçon, dit madame d’Oudart, il faut s’efforcer -d’être homme du monde: on ne vit pas pour savoir par leur numéro les -articles du Code, et il y a d’autres gens, Dieu merci! que ceux qui vous -enseignent ces choses arides.</p> - -<p>Hilaire souriait: il avait acquis le dédain le plus absolu de tout ce -qui n’était pas matière d’examen.<span class="pagenum"><a id="page_143">{143}</a></span></p> - -<p>Il se tint assez proprement à table, ayant appris chez les Pères une -certaine décence de gestes; mais il avait coutume de lire en mangeant, -et, faute d’un Boileau, il s’exténuait à déchiffrer l’analyse des eaux -sur une bouteille de la source Cachat. Et quand il eut achevé sa -lecture, il la recommença; puis il guigna de l’œil quelque bouteille -d’une autre source, afin d’avoir quelque chose à lire. Il fallait qu’il -lût. Il n’écoutait point ce qu’on disait autour de lui. Seul, un -professeur, dans sa chaire, valait d’être entendu. Il avait, d’ailleurs, -le mépris des femmes. Il trouvait le temps long, et d’autant plus qu’il -avalait tout d’une goulée, comme un dogue; après quoi il s’ennuyait. Il -bâilla même, mais crut l’honneur sauf, du moment qu’il posait la main -devant sa bouche; ensuite il s’essuya les yeux.</p> - -<p>Après le dîner, pour offrir à son hôte une occasion de revanche, la -maîtresse de maison dit à Hilaire:</p> - -<p>—Oh! oh! jeune savant, je vais vous confronter à forte partie... Où -donc est mon fils?... Paul, dit-elle, fais-moi donc le plaisir de tenir -tête à monsieur Lepoiroux!</p> - -<p>Paul, stylé, condescendant et d’une politesse achevée, s’inclina -légèrement, sourit et dit, du<span class="pagenum"><a id="page_144">{144}</a></span> ton dont il eût demandé à une jeune fille -si elle était musicienne:</p> - -<p>—Alors, vous cumulez les lettres avec le droit, monsieur?</p> - -<p>Hilaire assujettit son lorgnon, toisa son homme et, à brûle-pourpoint:</p> - -<p>—Si vous voulez, je vais vous poser une de ces colles!...</p> - -<p>Paul ne riait qu’à certaines phrases, questions ou reparties auxquelles -il est admis que l’on rit. A la proposition d’Hilaire, formulée au -milieu des dames qui offraient le café, il ne connaissait point de -précédent: son savoir-vivre lui manquait, et il demeura interdit.</p> - -<p>Sans plus temporiser, Hilaire «lui posait la colle».</p> - -<p>Des messieurs s’étaient approchés, la tasse à la main, curieux, autour -d’Hilaire qui avait eu le verbe un peu haut. Il y avait là M. Beaubrun, -le gendre, auditeur de première classe à la Cour des comptes, M. du -Périer, membre du Cercle nautique, juge au tribunal civil, M. -Chef-Boutonne lui-même, qui gara son petit verre sur la cheminée, mit -les pouces aux goussets et dit: «Ah! ah!» quand la question fut -nettement établie.</p> - -<p>Paul hésita d’abord, partit d’un pied, puis<span class="pagenum"><a id="page_145">{145}</a></span> de l’autre, s’arrêta, puis -fonça sur l’obstacle, dit:</p> - -<p>—Je la tiens, votre colle!...</p> - -<p>Et il bafouilla.</p> - -<p>Il s’agissait d’un point de droit romain, épineux, des matières de -première année, et que l’avisé Hilaire, à peine inscrit, avait résolu. -Paul, comme Hilaire, apprenait pour fournir à des questions insidieuses -telle ou telle réponse dont la sanction est une boule blanche, ou une -rouge, ou une noire redoutable, mais son génie était moindre et sa -mémoire pauvre; outre cela, la matière était de l’an passé, c’est-à-dire -close et scellée par la vertu d’un examen heureux, et jetée pour jamais -dans le gouffre sans fond des vanités pédagogiques.</p> - -<p>Hilaire dit gravement:</p> - -<p>—Passons à une autre.</p> - -<p>Car il en possédait plusieurs.</p> - -<p>Les dames se joignirent aux hommes; on formait cercle; Paul était dans -ses petits souliers.</p> - -<p>Le pis était pour lui qu’il ne voulait pas consentir à ne point savoir: -il disait des mots, des mots; il mettait bout à bout les bribes de sa -connaissance, et, par un étalage disparate, ma<span class="pagenum"><a id="page_146">{146}</a></span>nifestait, même aux -profanes, qu’il n’avait de vraies clartés sur rien.</p> - -<p>M. Beaubrun engainait son monocle dans l’ourlet de l’arcade sourcilière, -en avivant son regard malin; puis, soudainement, le laissant choir, -semblait, avec cette lentille, avoir perdu toute intelligence; M. du -Périer flattait les basques de son habit; le maître de la maison -répétait son «ah! ah!» sur un mode varié, commençant d’ailleurs à -trouver la farce de mauvais goût. Ces messieurs prenaient au spectacle -l’intérêt qu’inspire un farouche combat, et il n’y manquait pas la -crainte qu’un des lutteurs ne se retournât inopinément contre -l’assistance!... Ah mais! c’est que cet animal d’Hilaire les eût -«collés» tout comme il faisait, pour la seconde fois, le fameux Paul -Chef-Boutonne.</p> - -<p>Alex, indifférent à la joute, causait, en un coin du salon, avec madame -Beaubrun, qui se plaisait en sa compagnie. Madame Chef-Boutonne, -relevant son face-à-main, dit très haut:</p> - -<p>—Monsieur Dieulafait d’Oudart, vous vous dérobez! Vous, qui venez de -subir tout fraîchement vos examens, voyons un peu si vous allez -confondre le terrible monsieur Lepoiroux!<span class="pagenum"><a id="page_147">{147}</a></span></p> - -<p>—Oh! madame, dit Alex, si Paul n’y suffit pas, c’est moi qui serais -confondu!</p> - -<p>Les mots n’étaient rien: Alex ne cherchait point à s’échapper par une -réponse mémorable; mais son air détaché de tout pédantisme donna de -l’aise au cercle qui se cristallisait autour des deux champions. On -bougea et l’on rit. Et madame Chef-Boutonne jugea qu’il convenait d’être -satisfaite de l’attitude d’Alex, modeste, généreuse pour Paul, et qui -sauvait celui-ci et Hilaire même, et d’autres peut-être, du ridicule -qu’un plus long interrogatoire eût rendu éclatant. Alex ne mettait pas -son amour-propre à «confondre» où à ne confondre pas Lepoiroux; et, en -se retournant vers sa voisine pour reprendre la conversation -interrompue, ne donnait-il pas le meilleur exemple?</p> - -<p>La famille Chef-Boutonne ne manquait pas d’apprécier l’incivilité du -jeune Lepoiroux, ni d’être humiliée de la publique insuffisance de Paul; -mais, tel était, dans la maison, le prestige du rat de bibliothèque, que -l’on pardonnait à Hilaire le grotesque incident, et que l’image du jeune -Lepoiroux, quoique barbare, devait demeurer environnée de cette gloire -spéciale qu’on pourrait nommer l’auréole universitaire.<span class="pagenum"><a id="page_148">{148}</a></span></p> - -<h2><a id="XXIV"></a>XXIV</h2> - -<p>Madame Dieulafait d’Oudart était satisfaite de son fils. Les études -d’Alex se poursuivaient, aux yeux du monde, comme celles de tout élève -de seconde année. On ne le voyait point se surmener, il est vrai, plus -qu’il ne l’avait fait pour réparer son premier échec; mais s’en -fallait-il donc alarmer? Non, puisque par cette douce méthode il avait -réparé l’échec. Aussi sa mère laissait-elle au jeune homme la liberté la -plus large. Et si l’on venait l’interroger à propos de lui, elle disait, -répétant une expression familière aux Chef-Boutonne:</p> - -<p>—Mon fils? mais il «cumule» les études de droit et celles de l’École -des Sciences politiques!...<span class="pagenum"><a id="page_149">{149}</a></span></p> - -<p>Comme Paul et comme Hilaire, Alex «cumulait» les études.</p> - -<p>Il «cumulait» non moins les relations amoureuses avec Raymonde et avec -Louise.</p> - -<p>Pauvre petite et gaie Louise!... son amant était bien coupable envers -elle. Elle ne s’en doutait point, car, malgré sa Raymonde, Alex était -pour Louise toujours charmant, et la retrouvait avec le même plaisir... -Il n’avait que plaisir avec elle! Elle était sans cesse d’égale humeur; -elle voulait tout ce qu’il voulait; elle était heureuse pourvu qu’il fût -exact, et, s’il manquait un rendez-vous, elle ne lui témoignait pas, au -prochain, qu’elle en avait souffert. Elle ne lui demandait rien, ne -désirait rien, ne pouvait rien accepter de lui, que la grenadine au café -Voltaire, et, de temps en temps, dans la rue, un bouquet de violettes de -deux sous.</p> - -<p>Mais au jour de l’an, ah! par exemple, au jour de l’an, Louise souffrait -qu’on la bourrât de marrons glacés.</p> - -<p>Pour se procurer ces marrons glacés, un des derniers jours de décembre, -à six heures, on passait l’eau. En certaines rues, on osait se donner le -bras; en telles autres, déterminées, on adoptait chacun son trottoir: -c’était selon le risque<span class="pagenum"><a id="page_150">{150}</a></span> que courait Louise de rencontrer quelqu’un du -Ministère ou des Gobelins. Des alertes! et des rires! des cris! et des -silences!... et des façons de s’ignorer l’un l’autre comme chien et -chat, et puis de se blottir l’un contre l’autre lorsqu’on se retrouvait -coude à coude! Louise avait un penchant à n’aller que par les rues -étroites, à demi sombres et désertes, où l’on se croit tranquilles comme -des gens mariés, et où l’ami peut être tenté de vous donner un baiser -qu’on refuse; mais elle était également attirée par la lumière et -l’agrément des étalages; et elle était talonnée par l’heure rapide qui -marche toujours plus vite que les petites employées riches d’une heure -de liberté. Alex disait: «Pour revenir, nous prendrons une voiture!...» -Prendre une voiture semblait à Louise un luxe, une dilapidation, et elle -jouissait de la seule possibilité de commettre pareille folie, avec une -crainte délicieuse.</p> - -<p>Charme des rues de Paris, l’hiver, pour les gens simples à qui tous les -plaisirs sont mesurés! Pieds dans la boue, jupes retroussées que -soi-même l’on décrottera demain, avant l’aube; parapluie ouvert et -refermé; bourrasque, éclaircie soudaines; menaces d’être éborgnée; -bousculade<span class="pagenum"><a id="page_151">{151}</a></span> de rustre; compliment lapidaire du petit voyou; regards de -convoitise et regards d’extase dont on sourit, mais qu’on inscrit dans -sa biographie intime; traversée de la rue: attente, en paquets, du -moment favorable; coup d’œil expérimenté sur les naseaux fumants des -plus proches «canassons»: en avant! haut les jupes! On dirait un passage -du gué. On s’est perdu, on se cherche; on ose s’appeler: -«Chéri!—Chérie!» Figure du bien-aimé aperçue toute rayée par la pluie -scintillante, reperdue un long moment derrière un écran d’inconnus, -réapparue tout à coup dans l’éclat violent des lumières, comme une -barque précieuse dont l’on suit du rivage les mouvements sur la mer! -Charme des rues de Paris!...</p> - -<p>Et on achetait les marrons glacés, non pas, hélas! là où l’on avait -décidé de les acheter, car le temps manquait toujours! On achetait vite: -à peine le loisir de faire son choix!... Alex achetait trop de marrons -glacés, vraiment trop!... Louise pinçait son ami à la manche en lui -faisant les gros yeux. Elle était sincère; mais qu’on la violentât, -voilà qui lui faisait savourer tout le péché de gourmandise!... Et l’on -montait en fiacre: le plaisir était à son comble!... Marrons<span class="pagenum"><a id="page_152">{152}</a></span> glacés et -baisers dans le fiacre! Alarmes: peur de verser, peur du retard -probable, peur des yeux indiscrets!... Intermèdes: baisers et marrons -glacés!...<span class="pagenum"><a id="page_153">{153}</a></span></p> - -<h2><a id="XXV"></a>XXV</h2> - -<p>Un soir qu’Alex et Louise étaient censés, chacun en sa famille, devoir -aller à l’Odéon, ils croisèrent en montant l’escalier de l’<i>Hôtel Condé -et de Bretagne</i>, quelqu’un qu’Alex ne parut pas connaître; et, ce -quelqu’un aussitôt passé, Louise pouffa et dit:</p> - -<p>—Un singe!</p> - -<p>C’était Hilaire Lepoiroux.</p> - -<p>Mais, une autre fois, au même lieu et en semblable occasion, ce ne fut -pas «un singe» qu’on rencontra, ce fut une grande et jolie fille, qui, -en les voyant, fit «ah!» porta la main à sa poitrine bombée et s’adossa -au mur pour ne point tomber. Et Alex glissa aussitôt à l’oreille de -Louise:<span class="pagenum"><a id="page_154">{154}</a></span></p> - -<p>—C’est quelqu’un que je connais, file vite!</p> - -<p>Louise «fila», et Alex secourut Raymonde.</p> - -<p>Alex et Raymonde avaient un rendez-vous, ce soir-là, à l’<i>Hôtel Condé et -de Bretagne</i>; et Alex l’avait oublié.</p> - -<p>Il avait oublié Raymonde, et cependant c’était Louise qui «filait». -Pourquoi? Parce qu’étant plus ancien ami de Louise il se gênait moins -avec elle? Ou parce qu’il observait inconsciemment une certaine -hiérarchie sociale? Il avait connu Louise trottinant dans la rue de -Grenelle; à peine savait-il son nom de famille. Il avait connu Raymonde -dans une salle de danse et flanquée de madame sa mère; du moins ne -pouvait-il oublier qu’il avait été reçu chez madame Proupa.</p> - -<p>Il ne fut pas aisé de secourir Raymonde. Contre son mur d’escalier, -voilà qu’elle se mettait à ouvrir des yeux hagards, et sa bouche, si -belle, se contractait en un pli tragique. Elle voulut parler, mais elle -étouffa. La patronne de l’hôtel, qui était la discrétion même, attendant -un signe pour intervenir, chiffonnait le rideau d’andrinople. Et, de la -main, Alex fit, tant à la patronne qu’au garçon dont on voyait d’en bas -pendre la tête et la serviette: «Laissez-nous! laissez-nous!...» Enfin, -d’un bras ferme, il enlaça la<span class="pagenum"><a id="page_155">{155}</a></span> taille de Raymonde et traîna la jeune -fille jusqu’à la chambre 19.</p> - -<p>Là, elle l’avait attendu cinq quarts d’heure. Et ce devait être leur -troisième rencontre amoureuse!... Lorsqu’elle put parler, elle répéta:</p> - -<p>—Cinq quarts d’heure!... cinq quarts d’heure!...</p> - -<p>Il répondait:</p> - -<p>—Mais, puisqu’il y a malentendu, vous auriez aussi bien attendu -vingt-quatre heures!...</p> - -<p>Elle ne comprenait rien, sinon qu’elle avait attendu cinq quarts -d’heure, et, en son désarroi, la douleur éprouvée durant une si longue -attente surpassait la cruelle surprise d’avoir enfin vu apparaître, dans -l’escalier, celui qu’elle avait tant attendu, mais avec une femme!</p> - -<p>Alex était humilié. Pour souffrir moins du reproche de Raymonde, ou dans -l’espoir qu’elle-même en dût être soulagée, il mentit, et renia Louise:</p> - -<p>—Vous pensez bien, dit-il, que cette petite n’est pas à moi!</p> - -<p>Raymonde était sans finesse, et puis elle avait tant besoin de croire ce -qu’il disait qu’elle s’apaisa. Mais, apaisée, voilà les larmes!... Et -Alex, qui<span class="pagenum"><a id="page_156">{156}</a></span> n’était, dans ses rapports avec les femmes, accoutumé qu’au -plaisir, pensait: «Ah bien! sapristi, je verrai donc celle-ci toujours -pleurer!...» Et cela contribuait à lui faire regretter de mener une -double aventure. Mais déjà cette belle fille amoureuse avait appris à -dérider le visage renfrogné d’un amant, et, suffoquant tout à coup, elle -dégrafait son corsage...</p> - -<p>Pendant ce temps-là, Louise, la gaie Louise, «filait» dans la direction -des Gobelins. Elle était sourde à tout bruit, muette à toute -provocation, elle se faisait un corps d’automate; elle prenait une sorte -de pas de parade; et ses yeux étaient fixés à quinze pas en avant. A la -hauteur de l’École des Mines, elle dut s’arrêter un moment, parce que sa -vue se brouillait. Plus loin, elle arracha brusquement sa voilette qui -lui collait aux joues. Et, au moment de tourner à gauche par le -boulevard de Port-Royal, elle songea que, ce soir, «elle était au -théâtre» et qu’à neuf heures à peine elle ne pouvait, vraisemblablement, -chez elle, prétendre que le spectacle fût fini. Elle continua donc tout -droit, devant elle, au hasard, et marcha, trois heures, dans de noirs -quartiers endormis, sourde, muette, automatique, petit fantôme -douloureux.<span class="pagenum"><a id="page_157">{157}</a></span></p> - -<p>Après cette course, elle put dormir, et, le lendemain, au café Voltaire, -présenter un visage paisible, en écoutant le mensonge qu’il fallut bien -qu’Alex lui contât.<span class="pagenum"><a id="page_158">{158}</a></span></p> - -<h2><a id="XXVI"></a>XXVI</h2> - -<p>Alex avait cessé de fréquenter le cours de danse. Il se donnait pour -prétexte qu’il lui était pénible de se retrouver en présence de madame -Proupa, et il essayait de le faire entendre, à mots couverts, à -Raymonde. Mais Raymonde disait à Alex:</p> - -<p>—Si vous m’aimiez, vous n’écouteriez que le plaisir de me voir. -Viendrez-vous?</p> - -<p>—Non, répondait Alex.</p> - -<p>—Alors, c’est que vous ne m’aimez pas!</p> - -<p>—Si! répliquait Alex.</p> - -<p>«Elle est bien jolie, pensait-il, mais, Dieu de Dieu! qu’elle est -ennuyeuse!...» Il n’allait pas au cours de danse; mais, pour que sa mère -ne fût pas tentée de lui dire: «Eh bien! mon<span class="pagenum"><a id="page_159">{159}</a></span> enfant, profite de ces -deux soirées par semaine pour travailler un peu à côté de moi, sous la -lampe», il n’informait point sa mère qu’il négligeait le cours de danse, -et il allait trouver ses amis réunis au café Vachette.</p> - -<p>Ses instants de joie la plus pure et la plus légère étaient ceux où il -volait de la rue Férou au café Vachette. Pourquoi? Que faisait-il donc -au café Vachette? Rien du tout. Il lui était très indifférent de prendre -ou de ne pas prendre un «mazagran» médiocre; il ne jouait ni aux échecs -ni aux dames, ni aux dominos ni à la manille. Ses amis? ne les -recevait-il pas chez lui? Mais c’était au café qu’il était le plus -franchement heureux de les voir. Comment cela? Parce que le café est le -lieu le plus libre du monde.</p> - -<p>On y entre, on en sort, à son heure, à sa guise; on y amène qui bon vous -semble; on y évite un fâcheux, sans vergogne; si l’on sait qui l’on y va -voir, on ne saurait dire qui l’on n’y verra point; et si l’on sait de -quoi l’on y parlera, quel sujet ne pourrait donc pas y être abordé?... -De la conversation d’un salon, d’un fumoir, d’un cénacle, on peut -prévoir les limites extrêmes, non de la conversation de café. Nul n’y a -autorité pour contenir l’audace ou la fantaisie des propos, si ce<span class="pagenum"><a id="page_160">{160}</a></span> n’est -le patron aidé d’agents en cas de bruit excessif ou de dégâts matériels, -mais l’outrance des idées pures n’atteint pas l’oreille de cette -puissance. Un bachelier d’hier y coudoie des docteurs; l’avocat s’y -frotte à l’interne des hôpitaux; l’historien, à l’entomologiste; le -pauvre petit garçon pâle qui rêve d’un sonnet imprimé y est assis en -face d’un directeur de revue ou d’un académicien; des héros de la vie -militaire ou civile vous y sont désignés à voix basse, et du même ton -l’on vous signale un farceur sinistre, une actrice de l’Odéon, un -bienfaiteur de l’humanité, un criminel élargi, une femme malsaine, un -grand poète. C’est le tohu-bohu, c’est la foire, c’est la chimérique -égalité réalisée pour une heure,—à trente-cinq centimes et le -pourboire,—autour de petites tables de marbre malpropres, et sur des -banquettes éventrées, dans une atmosphère souillée par l’odeur du tabac, -des alcools et de l’amère chicorée, au-dessus d’un sol immonde composé -de sciure de bois, de crachats et de la cendre infecte qu’on extrait du -foyer des pipes refroidies.</p> - -<p>Là, Alex était sûr de retrouver Houziaux, Fleury, Givre, Thémistocle et -d’autres encore. Il fallait une pièce de théâtre bien retentissante,<span class="pagenum"><a id="page_161">{161}</a></span> -une invitation à dîner inévitable, ou bien l’avantage d’aller chez un -ami faire l’économie du tabac et des consommations, pour que ces -messieurs sacrifiassent une heure de réunion aussi chère; et parfois -Alex, qui en était privé depuis sa nouvelle vie bourgeoise, même en -compagnie de ses maîtresses, tout à coup pensait: «En ce moment, <i>ils</i> -sont au café...»</p> - -<p>Givre était des premiers arrivés, impatient de lire les nouvelles dans -les graves journaux du soir, ayant acheté, dès avant son dîner, quelque -alarmant canard à cinq centimes. Il dévorait <i>le Temps, les Débats, la -Liberté</i>. On le trouvait là, congestionné, le front creusé, l’anxiété, -dans son regard, alternant avec une expression goguenarde et provocante: -le ministère chancelait; une rumeur courait les chancelleries; un homme -ivre avait franchi la frontière allemande, ou les Balkans étaient en -feu. Il disait: «De plus fort en plus fort!...» ou bien: «Certes je l’ai -prédit...» ou encore, et avec l’âpre joie de l’ironie, ce simple mot -qui, à lui seul, exprimait tout le tressaillement du citoyen averti, -mais impuissant: «Parfait!...» Et son pouls s’accélérait. Par -l’indifférence de ses amis, Givre, ordinairement, était poussé à bout.<span class="pagenum"><a id="page_162">{162}</a></span></p> - -<p>Houziaux s’asseyait à côté de lui, aussi étranger que possible à sa -fièvre. C’était un sanguin, lourdaud, à barbe blonde, et qui n’avait -qu’un souci, celui d’éviter que Nini, sa maîtresse, favorisât quelqu’un -de son regard de velours. Il redoutait cependant de la faire asseoir le -dos tourné à la salle, car les glaces aux murailles eussent pu servir -d’instrument de trahison, et il hésitait s’il se placerait lui-même à -côté de Nini pour surveiller les yeux d’un chacun, ou bien en face, pour -intercepter les œillades de Nini.</p> - -<p>Fleury, lui, était dans les nuages: à tout propos, il concevait l’idéal. -La politique lui semblait grossière, les hommes étant nés pour s’aimer, -et les difficultés internationales n’évoquaient en son âme rêveuse que -l’idée de la paix universelle. Et il parlait de Victor-Hugo, de Tolstoï; -il citait de beaux vers, de nobles paroles. Givre haussait les épaules; -et, le vers appelant le vers, Houziaux déclamait une strophe de Musset. -«A la bonne heure!» s’écriait Nini, car elle ne comprenait que les vers -d’amour. Fleury aimait une dame aperçue, l’automne précédent, au Jardin -du Luxembourg, de qui il n’était pas certain d’avoir été remarqué et à -qui il n’avait ni parlé ni écrit. Il la haussait dans son esprit, lui -rendait un culte;<span class="pagenum"><a id="page_163">{163}</a></span> et, en comparaison de son amour, tout ce qu’il voyait -lui semblait vulgaire.</p> - -<p>Quant à Thémistocle, il était volage. Il aimait à papillonner et à rire, -et croyait cultiver la plaisanterie parisienne en s’exerçant sans cesse -à des jeux de mots qui n’égayaient que dans la mesure qu’ils étaient -ratés. Il visitait au «Vachette» ses compatriotes, plus fortunés que -lui, et joueurs, sans se mêler complètement à eux, faute de crédit; il -connaissait aussi les Roumains, et en dégrossissait quelques-uns pour le -français. Il agaçait Houziaux lorsqu’il adressait à Nini des compliments -ailés, fleuris, imagés à la manière de l’Orient, en fermant les yeux et -zézayant d’une douce petite voix comique. En politique, il chevauchait -l’Europe plus vite que Givre, mais accordait une importance démesurée au -Turc, sa bête noire. Il parlait du Bosphore et de la Corne-d’Or avec une -familiarité qui lui valait un certain prestige. Une seule chose, selon -lui, méritait la pleine considération d’un homme sensé: la procédure.</p> - -<p>Ces amis se ressemblaient donc peu. Quel petit nombre d’idées -pouvaient-ils mettre en commun? Leur amitié, c’était le café et -l’habitude d’occuper une table en nombre suffisant pour l’interdire aux -intrus.<span class="pagenum"><a id="page_164">{164}</a></span></p> - -<p>Alex apportait parmi eux sa bonne grâce et son esprit facile; Houziaux -redoutait un peu sa séduction pour Nini, mais, outre qu’il le savait -abondamment pourvu d’intrigues, il lui en prêtait et répandait le bruit -qu’Alex était l’amant d’une femme du monde: en effet, Alex devenait -discret.</p> - -<p>Un jeune homme «de l’autre côté de l’eau» venait se joindre à eux le -jeudi, jour de bal à Bullier. C’était Schnaps. Schnaps écrivait quelque -part, disait-il, et sans qu’on sût où. A première vue, Schnaps se -distinguait d’eux par le fait qu’il n’habitait pas la rive gauche, ce -qui comporte non pas une tenue nécessairement de meilleur goût, mais une -tenue qui sue le mépris arrogant de ce qui n’est pas cette tenue. Et -Schnaps les méprisait tous.</p> - -<p>Plus largement, Schnaps méprisait tout le «Vachette»; plus largement -encore, Schnaps méprisait tout le quartier dit «latin»; enfin, toute -cette rive infortunée de la Seine. Schnaps en jugeait la population -antédiluvienne: les commerçants, des provinciaux; les étudiants, -d’ineptes fils de bourgeois adonnés à des études périmées et impropres à -procurer la fortune; les professeurs, d’«insanes benêts» prêchant la -science qui mène à tout et se contentant de rien, igno<span class="pagenum"><a id="page_165">{165}</a></span>rants du -véritable «levier du monde moderne»,—l’industrie, qui soulève les -millions, bouleverse les continents et se moque des philosophies et des -littératures;—le boulevard Saint-Germain, allée de troglodytes; -l’Académie, repaire de fossiles... Schnaps vouait aux arts une haine -toute particulière; plus exactement, il ricanait de ce que des jobards -s’obstinassent à les traiter comme une religion, alors que, bien compris -et adroitement exploités, ils contribuaient, comme le pétrole ou le blé, -à d’importants mouvements de la fortune publique, témoin <i>l’Angelus</i> de -Millet. Schnaps méprisait les poètes, à moins qu’ils ne fussent -dramatiques; les romanciers, s’ils ne tiraient pas de leur copie matière -à enrichir une maison d’édition. Schnaps se gardait de tout préjugé; il -prétendait mettre toutes choses au point: trop longtemps l’esprit des -Français avait «donné dans les panneaux!» «De la raison, que diable!...» -réclamait Schnaps.</p> - -<p>Par ses excès, Schnaps faisait bondir et caracoler ses amis du -«Vachette». De Givre il tirait une éloquence de tribun; il obligeait -Houziaux à oublier Nini et à se montrer presque intelligent; Alex, -d’ordinaire plaisant, ne s’échauffait que contre Schnaps; et la phrase -pressée de Thémis<span class="pagenum"><a id="page_166">{166}</a></span>tocle sonnait le grec autant que le français. Eh bien, -c’était avec le doux, sentimental et idéaliste Fleury, que ce Schnaps -insolent finissait par s’entendre: ils s’accordaient sur la paix -universelle, sur l’amour de l’humanité, sur la bonté, car Schnaps, qui -méprisait tout,—hormis les milliardaires et les intrigants,—terminait -volontiers ses couplets par un hymne à la bonté, à l’amour, à la paix, -et il adhérait aux doctrines sociales qui portent, disait-il, avec elles -tout l’idéal humain!</p> - -<p>—Mais, nom d’un petit bonhomme! objectait Fleury, pourquoi, puisque -vous finissez par une si généreuse profession de foi, vous acharnez-vous -contre la vie simple, paisible, sans ostentation, sans avidité, et toute -morale pour ainsi dire, de notre rive gauche? La plupart de nos savants, -de nos professeurs, donnent l’exemple d’un grand désintéressement; leur -labeur est considérable; ils n’ont à peu près ni repos ni plaisir; ils -vivent—et beaucoup élèvent une famille—avec un traitement dont ne se -contenterait pas le maître d’hôtel des hommes que vous admirez!... -L’idéal, la fleur de la pensée humaine?... mais ils l’enseignent, c’est -leur pain quotidien!...<span class="pagenum"><a id="page_167">{167}</a></span></p> - -<p>—Mon cher, interrompait Schnaps, je flétris les traînards!... La marche -ascensionnelle de la démocratie...</p> - -<p>—Allons à Bullier! s’écriait Alex.</p> - -<p>Ils se levaient et allaient à Bullier.</p> - -<p>Ce Schnaps, qui les contrariait tous, même Fleury; ce Schnaps, qui les -outrageait et qu’ils injuriaient, leur était un coup de fouet -hebdomadaire très apprécié. Ils disaient de lui tout le mal possible et -l’attendaient impatiemment le jeudi. Un bal Bullier sans lui eût été -insipide, car aucun d’eux ne s’amusait à Bullier; mais, lorsqu’ils -avaient fait trois tours au milieu de cet Alhambra de pacotille où toute -la bassesse du vocabulaire ordurier alternait avec toute la vulgarité du -répertoire musical, le besoin de s’asseoir autour d’une table les -ressaisissait, et les discussions recommençaient comme au «Vachette».</p> - -<p>Alors c’était aux femmes qu’on s’en prenait. Comme les «traînards», -Schnaps les «flétrissait» toutes indistinctement, courtisanes et -mondaines, sans en excepter les mères, les sœurs et les fiancées, que -respectaient ses auditeurs. Il n’exceptait que Nini, ici présente, qui, -tenant l’hommage pour sérieux, avait M. Schnaps en haute considération. -D’ailleurs elle était d’avis<span class="pagenum"><a id="page_168">{168}</a></span> que l’avenir d’une femme est de passer sur -la rive droite, et elle disait à son ami:</p> - -<p>—Vous êtes tous des cornichons, c’est Schnaps qui est le malin.</p> - -<p>Pour ne point quitter Schnaps si tôt, et ne se point quitter les uns les -autres, l’agrément de Bullier épuisé, les amis continuaient la soirée -dans quelque taverne jusqu’à ce qu’on en fermât les portes. Après quoi, -Alex, ayant joui copieusement de ce qu’on est convenu d’appeler la -liberté, réintégrait le domicile maternel.<span class="pagenum"><a id="page_169">{169}</a></span></p> - -<h2><a id="XXVII"></a>XXVII</h2> - -<p>Dans le courant du mois de janvier, pour les étrennes de son vieux père, -madame d’Oudart l’alla voir en Poitou. Elle y alla sans Alex, par -crainte de nuire à ses études. Et, là-bas, elle montra à tous une figure -rayonnante. «Alex? mais il se portait bien; il cumulait les études de -droit et celles des sciences politiques; tout comme le brillant Hilaire, -les lettres et le droit!» Les amis de Poitiers admiraient cette avidité -de science qui caractérise les jeunes gens d’aujourd’hui: ils n’hésitent -pas à embrasser les études les plus diverses.</p> - -<p>—De mon temps, faisait M. Lhommeau, on embrassait moins d’études!...<span class="pagenum"><a id="page_170">{170}</a></span></p> - -<p>Et, se tournant vers un vieux collègue retraité, il ajoutait:</p> - -<p>—Et plus de grisettes! je parie.</p> - -<p>Durant le même temps, Alex, «ayant sacrifié ses vacances de -janvier»,—selon l’expression qui fut usitée alors en Poitou,—eut à -Paris une petite difficulté: Louise refusa carrément de remettre les -pieds à l’<i>Hôtel Condé et de Bretagne</i>.</p> - -<p>Louise était très capable de pousser l’abnégation fort loin: elle la -poussa, en effet, jusqu’à ne tenir nulle rigueur à Alex de l’incident -survenu dans l’escalier de l’hôtel, et elle lui présenta, au lendemain -d’une si pénible épreuve, le visage égal et riant qu’elle avait tous les -jours; elle laissa son amant s’empêtrer dans un conte à dormir debout, -et parut croire tout ce qu’il voulut bien. Mais lorsqu’il s’agit de -gravir cet escalier de nouveau, bernique! Louison, pour la première -fois, regimbait.</p> - -<p>Par là, Alex comprit l’inutilité du conte qu’il avait fait, d’une dame -connaissant sa famille, et dont la présence dans l’escalier de l’<i>Hôtel -Condé et de Bretagne</i> exigeait que Louise «filât». Il comprit aussi le -mérite secret du silence et du visage égal de Louise; il comprit la -légitimité de la répugnance très nette et très résolue qu’elle<span class="pagenum"><a id="page_171">{171}</a></span> -témoignait. Enfin il comprit qu’il n’y avait pas deux moyens de sortir -de cette impasse: louer en tout autre hôtel que celui de <i>Condé et de -Bretagne</i> était impraticable, étant donné ses modestes ressources,—il -ne payait point, comme il va de soi, l’<i>Hôtel Condé et de Bretagne</i>, où -il avait déjà vécu un an, où l’on avait vu sa mère, où son crédit était -illimité, mais à la condition qu’il en usât.—L’unique moyen, quel -était-il donc? Un moyen audacieux à la vérité: amener sa maîtresse dans -l’appartement maternel, par l’entrée particulière.</p> - -<p>Louise ne consentit à entrer rue Férou que provisoirement, et sur -l’assurance que madame d’Oudart était absente.</p> - -<p>Ce que la concierge n’eût souffert de nul autre locataire était loisible -à Alex en l’honneur de qui, chaque jour, elle posait son balai pour le -plaisir de regarder passer dans la cour ou s’éloigner dans la rue «un si -beau jeune homme»! Il fallait craindre Noémie qui, pour s’être montrée -une première fois discrète, lors de la visite matinale de mademoiselle -Proupa, en avait éprouvé une émotion durable et qui la minait... Somme -toute, Alex, dans sa chambre, était chez lui; et pourquoi donc madame -Chef-Boutonne, en louant<span class="pagenum"><a id="page_172">{172}</a></span> l’appartement, avait-elle pris soin qu’il eût -son entrée particulière?... Allons! les convenances étaient sauves.</p> - -<p>On usa de précautions, et l’on eut tant à se louer du succès que l’on -s’enhardit bientôt même jusqu’à la témérité.</p> - -<p>Un soir, Alex commanda à Noémie un dîner plus substantiel et plus fin -qu’à l’ordinaire, et le mangea dans sa chambre, avec Louise, faisant -lui-même le transport des couverts, assiettes, mets et bouteilles, à la -grande joie de son amie, et à l’effroi de la bonne qui, sans avoir -seulement aperçu «la personne», était rouge exactement comme si elle eût -servi le diable.</p> - -<p>Presque autant que du plaisir de Louise, Alex s’égayait de la terreur de -la bonne. Il affectait de lui dire:</p> - -<p>—Ma pauvre fille, il ne reste rien de votre poulet...</p> - -<p>Ou bien:</p> - -<p>—Vous ne voyez donc pas que j’ai ce soir l’appétit d’un ogre!...</p> - -<p>Il répétait ses paroles à Louise en lui décrivant la figure que Noémie -avait faite. Louise était folle de joie, folle! Elle avait bien aussi un -peu peur; mais elle aimait tant cela! Tout ravissait Louise:<span class="pagenum"><a id="page_173">{173}</a></span> la vue des -bibelots d’Alex, son armoire, le linge bien rangé, les fleurettes du -papier de tenture, le bureau où l’on croyait qu’il travaillait... Mais -elle ne voulait pas avoir l’air de s’intéresser aux photographies de -femmes qu’il avait, quoiqu’elle en fût inquiète. Ce fut lui, qui la -devinait bien, qui les lui nomma toutes; et il qualifiait ces dames -d’«actrices», d’«artistes lyriques», etc. Louise demandait:</p> - -<p>—Où ça, actrice?...</p> - -<p>Elle ne reconnaissait pas la grande belle fille qu’elle avait vue -s’aplatir contre le mur dans l’escalier de l’<i>Hôtel Condé et de -Bretagne</i>. A celle-là elle pensait souvent, sans qu’Alex le pût croire.</p> - -<p>Le son des cloches de Saint-Sulpice, tout à coup, la rendit songeuse. -Elle dit:</p> - -<p>—Elles ne sonneront pas pour mon mariage, mais pour mon enterrement... -comme pour tout le monde!...</p> - -<p>Jamais Alex n’eût cru Louise capable de mélancolie.</p> - -<p>Et elle vous avait un air comme il faut, soit qu’elle entrât rue Férou, -soit qu’elle en sortît, avec sa serviette sous le bras!... Et la -concierge, qui se moquait de Noémie, disait à la servante timorée:<span class="pagenum"><a id="page_174">{174}</a></span></p> - -<p>—Ma fille, rapportez-vous-en à mon coup d’œil, c’est des répétitions -qu’elle donne à votre jeune maître!</p> - -<p>Louise revint rue Férou, même après le retour de madame d’Oudart; on ne -se gênait guère davantage; on ne se privait que de la dînette. Madame -d’Oudart, elle, se donnait plus de mal pour éviter qu’Alex s’aperçût -qu’elle connaissait ses fredaines.</p> - -<p>Et il fallait bien qu’Alex continuât à user de son crédit à l’<i>Hôtel -Condé et de Bretagne</i>, sous peine de solder l’arriéré: il en usait en -faveur de la belle Raymonde.<span class="pagenum"><a id="page_175">{175}</a></span></p> - -<h2><a id="XXVIII"></a>XXVIII</h2> - -<p>Afin de mettre Paul en valeur, madame Chef-Boutonne agitait l’atmosphère -de son salon avec plus d’impétuosité qu’elle n’en avait eu même -lorsqu’il s’était agi de marier sa fille; et les dîners se -multipliaient, et les soirées avec saynètes, où Paul était auteur et -acteur, comme Molière, où il paraissait en compagnie de jeunes filles de -la rive gauche, munies de tous leurs diplômes, et de jolies cruchettes -de l’autre rive, élégantes, ignorantes, et bien en chair. Paul -s’asseyait aussi parfois à une petite table, où il s’exerçait, en -cravate blanche, à boire la goutte d’eau en récitant une conférence -«dans le genre de M. Hugues Le Roux». Il n’avait pas encore les palmes.<span class="pagenum"><a id="page_176">{176}</a></span></p> - -<p>Et ces demoiselles, de l’une et l’autre rive, étaient unanimes à dire à -Alex:</p> - -<p>—Oh! pourquoi, monsieur, n’acceptez-vous pas un rôle avec nous?</p> - -<p>L’une ajoutait:</p> - -<p>—Les répétitions sont si amusantes!...</p> - -<p>Et une autre:</p> - -<p>—Sans compter que nous manquons totalement de jeune premier!...</p> - -<p>—Comment! faisait Alex, mais Paul?...</p> - -<p>—Oh! monsieur Paul, sans doute, a un joli talent...</p> - -<p>Alex leur disait:</p> - -<p>—Ne voudriez-vous pas aussi que je vous fisse une conférence?</p> - -<p>Et toutes de rire. Pourquoi riaient-elles? L’image d’Alex, substituée -soudain à celle de Paul, et voilà Paul ridicule.</p> - -<p>Les messieurs sérieux trouvaient Paul futile, et ceux qui étaient -futiles le jugeaient assommant. Néanmoins une formule se créait qui -courait aisément sur les lèvres: «M. Paul a un joli talent...» La -patience des Parisiens à écouter poliment des inepties est sans égale. -Mais la présence d’Alex indolent, élégant sans recherche et sans -raideur, et qui ne voulait surtout pas<span class="pagenum"><a id="page_177">{177}</a></span> être pris au sérieux, obligeait -les esprits à la comparaison. On disait de lui:</p> - -<p>—Ah! celui-là, par exemple!...</p> - -<p>Quelqu’un répliquait:</p> - -<p>—Mais c’est qu’il n’est point sot du tout, savez-vous?</p> - -<p>Une femme affirmait:</p> - -<p>—Il est charmant!</p> - -<p>Madame Beaubrun se plaisait avec lui. Elle était railleuse et lui gai. -Elle l’entraînait dans les coins; et, autour d’eux, ceux que -n’enthousiasmait pas le «joli talent» de Paul Chef-Boutonne, petit à -petit, se groupaient.</p> - -<p>Madame Chef-Boutonne en prit ombrage.</p> - -<p>On remarqua, rue Férou, dès avant le carême, que l’on était moins -souvent invités rue de Varenne: les soirées se raréfiaient chez la bonne -amie.</p> - -<p>Par contre, madame Beaubrun venait volontiers faire visite à madame -d’Oudart. Elle disait:</p> - -<p>—Maman sera empêchée de vous faire ses amitiés aujourd’hui: je me suis -offerte à la remplacer.</p> - -<p>—Comme c’est gentil à vous!</p> - -<p>—Nous ne vous voyons plus!...<span class="pagenum"><a id="page_178">{178}</a></span></p> - -<p>—Moins souvent... en effet!</p> - -<p>—Ah çà! demandait madame d’Oudart, votre mère n’est pas fâchée avec -nous?...</p> - -<p>—Fâchée avec vous!...</p> - -<p>Mais madame Beaubrun parlait des Saint-Évertèbre, que, par un singulier -hasard, les Dieulafait d’Oudart n’avaient jamais rencontrés rue de -Varenne: les Chef-Boutonne voyaient les Saint-Évertèbre; ils les avaient -maintes fois à leur table; ils les cachaient à leurs amis de la rue -Férou. Mieux que cela, les Saint-Évertèbre introduisaient leur -clientèle, et madame Beaubrun n’avait à la bouche que le nom d’une -certaine petite veuve nommée madame Soulice, qui avait «beaucoup de -piquant» et qu’on eût soupçonnée d’être du dernier bien avec M. de -Saint-Évertèbre, si l’on n’eût su qu’une particularité garantissait la -pauvre femme contre toute entreprise galante: un odieux correspondant -anonyme la suivait ou la faisait suivre en tout lieu, et, à la plus -innocente ébauche de liaison, fût-ce dans la maison la plus honorable, -bombardait maison et alentours de lettres non pas calomnieuses, mais -retraçant avec une précision de détails microscopique les circonstances, -jusqu’aux plus ténues, de la liaison débutante. De la sorte, on était -averti que l’on n’approchait<span class="pagenum"><a id="page_179">{179}</a></span> madame Soulice que sous l’implacable -regard d’un œil mystérieux.</p> - -<p>—Eh bien! disait madame Dieulafait d’Oudart, voilà une petite dame à -qui je ne donnerais pas le bon Dieu sans confession!</p> - -<p>—Pourquoi?... C’est une persécutée, une malheureuse... Et comment -faillirait-elle, surveillée comme elle l’est?...</p> - -<p>—Je ne m’y fie pas... Et, tenez! gageons que votre mère n’est pas fière -de nous la montrer...</p> - -<p>—Oh! croyez-vous?...</p> - -<p>—Dame! mon enfant, écoutez: pourquoi, à la fin, nous tient-elle à -l’écart?</p> - -<p>Madame Beaubrun se leva soudain, et tout en riant:</p> - -<p>—Ma mère?... elle est jalouse!...</p> - -<p>—Jalouse?... de qui? de quoi?...</p> - -<p>Madame Beaubrun se pencha à l’oreille de la mère d’Alex:</p> - -<p>—De votre fils!... Il plaît aux jeunes filles!...<span class="pagenum"><a id="page_180">{180}</a></span></p> - -<h2><a id="XXIX"></a>XXIX</h2> - -<p>Madame d’Oudart eut une pointe, une toute petite pointe de malignité. -L’idée lui vint dans une de ces minutes orgueilleuses durant lesquelles -elle regardait son fils avec des pleurs de joie...</p> - -<p>A la première entrevue qu’elle eut avec madame Chef-Boutonne, elle lui -dit:</p> - -<p>—Ah çà! ma chère, vous nous cachez les Saint-Évertèbre!...</p> - -<p>—Allons donc!</p> - -<p>—Comment expliquer que nous n’ayons, en six mois, jamais vu le bout de -leur nez?</p> - -<p>—Est-ce possible?... C’est qu’ils sont rarement à Paris... leur -château, la chasse... le Midi... que sais-je? Le hasard de mes dîners a -fait...<span class="pagenum"><a id="page_181">{181}</a></span></p> - -<p>—Bon! bon! cela suffit... Ils vont bien?</p> - -<p>—Ils vont bien...</p> - -<p>Madame Dieulafait d’Oudart et son fils furent invités à un dîner rue de -Varenne, avec les Saint-Évertèbre.</p> - -<p>On n’est pas plus coquet que n’était M. de Saint-Évertèbre. C’était un -petit hobereau, cinquième garçon d’une famille excellente, sinon de -noblesse fameuse, et bel homme, qui avait, quoique sur le tard, fait un -riche mariage, par amour. Il avait, à soixante-cinq ans, la taille d’un -godelureau, le jarret fin et alerte, des cheveux blancs, ondulés, -soyeux, couchés de part et d’autre d’une allée large et rose; il portait -monocle, col haut, des plastrons de tendres nuances, de beaux gilets, et -trop de bagues, mais pour complaire à sa femme, un peu goulue quant à la -parure.</p> - -<p>La parure et l’amour semblaient avoir, de tout temps, absorbé madame de -Saint-Évertèbre. Elle n’était plus toute jeune, mais ne s’y résignait -pas, et disputait pied à pied aux années sa réputation de jolie femme. -Fille d’un banquier tourangeau, on l’eût crue née plutôt en Andalousie, -tant le jais de sa chevelure avait d’audace, tant sa toilette avait de -puéril éclat et tant son œil était expert à mesurer l’effet de son poil -et de ses couleurs.<span class="pagenum"><a id="page_182">{182}</a></span></p> - -<p>Que ces gens-là étaient donc parfumés! L’atmosphère des Chef-Boutonne, -volontiers académique, était traversée par un courant profane dont -chaque cervelle se grisait.</p> - -<p>Madame Dieulafait d’Oudart jaugea d’un coup les Saint-Évertèbre.</p> - -<p>La fille était une superbe gaillarde de dix-huit ans, non pas si grande -que riche de hanches, plantée fermement, la taille pleine et dure d’un -jeune chêne vigoureux. Décolletée comme une femme, les plus splendides -bras nus, casquée d’une toison fauve, et plus riche en parfum par -elle-même que par les essences qu’elle s’ajoutait, mademoiselle de -Saint-Évertèbre produisait au jeune Paul Chef-Boutonne l’effet d’une -courtisane immodérément voluptueuse et qu’on lui eût permis de voir chez -lui en présence de son papa et de sa maman, sous réserve de n’y pas -toucher, provisoirement, mais avec promesse de la posséder, dans un laps -de temps raisonnable, et s’il s’en rendait digne par le succès de ses -travaux. Il en était tout ébaubi, tremblant presque, un peu pâle; et, au -voisinage de cette chair, il perdait quelques-uns de ses moyens. Aussi -refusait-il de jouer les saynètes en présence des Saint-Évertèbre.<span class="pagenum"><a id="page_183">{183}</a></span></p> - -<p>—Il est troublé! disait sa mère.</p> - -<p>Monsieur et madame de Saint-Évertèbre voulaient bien que Paul -Chef-Boutonne fût troublé par leur fille. La fille elle-même paraissait -consentir aux effets futurs de sa séduction. C’était une luronne qui eût -sans vergogne épousé un sot pourvu qu’il fût en bonne position dans le -monde, et trottât devant elle.</p> - -<p>De leur nature, ces dames étaient bavardes, et, par une pente naturelle, -elles inclinaient à des sujets plus capiteux que les propos coutumiers à -la table des Chef-Boutonne. Une grande réserve, une chasteté absolue -d’expression, une tournure d’esprit pédantesque, mais morale, étaient le -propre de la conversation chez les Chef-Boutonne. Ni madame de -Saint-Évertèbre ni sa fille ne faisaient la petite bouche pour parler -des jambes de mademoiselle Otero ou du tatouage d’un admirable Anglais -aperçu à la dernière saison d’Aix, se baignant dans le lac du Bourget:</p> - -<p>—Un combat de coqs, madame, sur un torse complètement épilé!</p> - -<p>—Nous avons, dit la jeune fille, acheté sa photographie: vous la -verrez.</p> - -<p>M. Chef-Boutonne n’était pas fâché que l’on parlât, même chez lui, -d’autre chose que de la<span class="pagenum"><a id="page_184">{184}</a></span> psychologie de l’enfant, des revendications -sociales ou de la religion de l’avenir. Sa fille, madame Beaubrun, riait -sous cape. M. Beaubrun était persuadé que c’était là «le ton de demain» -et avait à cette croyance converti sa belle-mère. Elle et son gendre, -sans être le moins du monde aptes à marcher à l’avant-garde, vivaient -dans l’effroi de passer pour retardataires.</p> - -<p>Le goût et la pratique des sports amenaient une préoccupation du -physique des sexes, et une liberté dans le langage, contre quoi de -vieilles consciences chrétiennes se rebellaient encore et qu’elles -taxaient de «mauvais ton».</p> - -<p>Ce soir-là, chez les Chef-Boutonne, on ne parla guère que toilette, que -dessous, qu’évolution du corset à travers les âges, et que valeur -relative de la pudeur, qui consiste à montrer ou à ne montrer pas le -pied, la jambe ou les seins. Le dîner, selon l’expression de la -maîtresse de maison elle-même, fut «très gai».</p> - -<p>La femme la plus réservée était précisément cette petite dame Soulice de -qui madame Dieulafait d’Oudart n’avait auguré rien de bon.</p> - -<p>C’était pitié de voir madame Chef-Boutonne encourager d’un condescendant -sourire des conversations qui la choquaient, certes, mais elle<span class="pagenum"><a id="page_185">{185}</a></span> croyait, -par là, sa maison garantie de paraître réactionnaire. De ses amis -universitaires, elle avait appris la souplesse, l’accommodation aux -conditions neuves de la vie et cette malléabilité de cire qui convient -aux sociétés qui vivent, disait Beaubrun, «à un tournant de -l’histoire».—«Et que le snobisme y aille,—eût pu ajouter le -gendre,—si la franchise n’y peut aller!»</p> - -<p>Dans le jeu, à la mode, qui consiste à s’élancer avec grâce au devant -des nouveautés de demain, qu’il est malaisé de s’arrêter à temps, et -qu’il est gauche de revenir sur ses pas! Témoin les Saint-Évertèbre qui, -ayant, eux, donné avec entrain dans ce sport, jusqu’au point d’émouvoir -quelques plages et villes d’eaux, jugeaient urgent de faire de l’arrière -jusqu’à s’allier, sur la rive gauche, à une famille où paraissaient des -membres de l’Institut, et où le gendre et le fils étaient destinés à -unir les graves institutions de la Cour des Comptes et du Conseil -d’État.</p> - -<p>Le gai repas terminé, ces messieurs passèrent au fumoir, sauf Paul, qui -était sans défaut. Et il allait profiter du répit pour faire sa cour. -Mademoiselle de Saint-Évertèbre lui tendit un doigt. Il n’osa le -prendre. Elle lui dit:</p> - -<p>—Prenez-le.<span class="pagenum"><a id="page_186">{186}</a></span></p> - -<p>Il le prit.</p> - -<p>—Maintenant, dit-elle, conduisez-moi.</p> - -<p>—Où?</p> - -<p>—A la tabagie.</p> - -<p>Paul crut devoir louer d’un madrigal ce caprice.</p> - -<p>—Mais marchez donc! dit la jeune fille.</p> - -<p>Il alla ainsi devant, tenant mademoiselle de Saint-Évertèbre par un -doigt, et il s’effaça à l’entrée du fumoir, où la jeune fille apparut à -ces messieurs comme une déesse sur les nues.</p> - -<p>—Je vous gêne? dit-elle.</p> - -<p>On protestait en chœur. Paul courait aux tabacs d’Orient; elle dit -simplement:</p> - -<p>—Caporal.</p> - -<p>—Ah?... voici.</p> - -<p>Et, au salon, parmi les mères, madame Chef-Boutonne incomplètement -initiée, malgré tout, à ces mœurs, souhaitait intimement d’être bientôt -rassurée quant à leurs limites extrêmes. Madame Dieulafait d’Oudart -pensait que cette jeune fille allait tout à l’heure se compromettre avec -quelqu’un; que ce fût avec Alex, voilà qui ne l’étonnerait guère!... Si -elle n’osait espérer que le choc eût lieu, du moins se plaisait-elle à -en accepter l’occurrence: péché d’amour maternel,<span class="pagenum"><a id="page_187">{187}</a></span> cruel et doux!—Voilà -la pointe de malignité qu’avait eue la mère du séduisant Alex en se -faisant inviter chez son amie en même temps que les Saint-Évertèbre.</p> - -<p>Mais la plus calme était madame de Saint-Évertèbre, familiarisée avec -l’usage de la liberté, et qui savait que sa fille n’était pas de ces -petites niaises qui s’abandonnent à un élan du cœur ou des sens, et -qu’elle en avait connu, des jeunes gens, de beaux, de laids, et de -toutes les parties du monde, et que si elle se compromettait jamais, ce -ne serait qu’à bon escient. De toutes les jeunes filles qui -fréquentaient la maison, mademoiselle de Saint-Évertèbre était peut-être -la plus assurée de ne pas perdre la tête.</p> - -<p>Alex s’en aperçut bien, lui pour qui, d’ordinaire, jeunes filles et -femmes se relâchaient si aisément, et il dit à sa mère, en revenant rue -Férou, que la demoiselle, caquetant et coquetant avec tous, n’avait -laissé entendre à personne qu’elle fût en goût de flirter. Par quoi -madame d’Oudart connut que sa pointe était demeurée inoffensive.</p> - -<p>Mais on comprit, rue Férou, pourquoi les Chef-Boutonne avaient montré -peu d’empressement à présenter leur future famille: c’est que madame<span class="pagenum"><a id="page_188">{188}</a></span> -Dieulafait d’Oudart n’était pas de celles qui en dussent être éblouies. -En fait, on évita, après comme avant le dîner, de parler des -Saint-Évertèbre. Madame d’Oudart s’en prévalut.</p> - -<p>Elle conservait, elle, pour son fils, l’avantage de l’espérance -imprécise, illimitée. N’était-ce point elle qui triomphait?</p> - -<p>L’hiver s’acheva pour madame d’Oudart dans les conditions les -meilleures. Le printemps ne lui fut pas moins propice; puis vint l’été.<span class="pagenum"><a id="page_189">{189}</a></span></p> - -<h2><a id="XXX"></a>XXX</h2> - -<p>Alors on vit, dans le Jardin du Luxembourg, une dame d’un certain âge, -assise au pied du socle de Berthe ou Bertrade, reine de France. Elle -brodait un ouvrage insignifiant tendu sur un petit tambour. Non loin -d’elle, des enfants fouettaient le «sabot», fouettaient leurs jambes -nues, fouettaient les chevilles des passants; et le lourd gravier mêlé -de poussière frappait à mitraille tous leurs environs, sous l’œil -placide et indulgent des familles. La dame assise au pied du socle de -Berthe souffrait volontiers cet inconvénient; elle abritait ses bottines -sous ses jupes, elle ramenait ses jupes sous sa chaise, et souriait -parfois à la marmaille et aux jeunes femmes,<span class="pagenum"><a id="page_190">{190}</a></span> de l’air entendu, un peu -supérieur, de qui a établi depuis longtemps la balance des peines et des -joies d’être mère.</p> - -<p>Lorsqu’elle relevait les yeux vers la terrasse, elle discernait souvent -du premier coup son fils Alex, à moins qu’un nègre ne se trouvât dans -les groupes, ce qui arrivait quatre fois sur dix, car alors c’était le -nègre qu’elle voyait d’abord: et elle en voulait à cause de cela à ces -faces noires.</p> - -<p>Elle donnait une pichenette à l’étoffe tendue sur le tambour, et -considérait attentivement son ouvrage, au jour, à contre-jour, de biais, -de trois quarts par-ci, de trois quarts par-là, à l’endroit, à l’envers: -pur jeu, innocente pantomime! Elle ne pensait nullement à son ouvrage; -elle pensait à son fils Alex.</p> - -<p>C’était une de ses manières de penser plus vivement à Alex que de donner -des pichenettes à l’insignifiant ouvrage tendu sur le petit tambour... -Pitch! Alex était le plus beau garçon qui passât sur cette terrasse!... -Pitch! il cumulait les études de droit et celles des Sciences -politiques!... Pitch! quelque part, dans le monde, grandissait en ce -moment-ci une jeune fille parfaitement gracieuse et bien élevée, que la -Provi<span class="pagenum"><a id="page_191">{191}</a></span>dence destinait à Alex... Tout beau! rien ne pressait, en vérité; -d’ici là, Alex avait le temps de faire quelques malheureuses!... -Pitch!... Voici madame Chef-Boutonne;... la pauvre femme!...</p> - -<p>Madame Chef-Boutonne ne concevait pas que madame Dieulafait d’Oudart -s’installât au pied du socle de Berthe ou Bertrade, reine de France, à -proximité des étudiants et des filles du Quartier qui passent sous les -quinconces en tenant des conversations à faire frémir, dans le voisinage -de l’établissement des gaufres d’où émane l’odeur des graisses et de la -pâte mal cuite, et du caboulot en plein vent où des rapins aisés et des -rastaquouères dégustent l’absinthe ou les apéritifs canailles. Mais le -socle de la reine Berthe rappelait à madame Dieulafait d’Oudart l’abri -d’un certain pavillon d’angle, à Nouaillé, où elle se garantissait, au -printemps, des traîtres vents de l’est et du nord, et elle ne s’était -pas encore pénétrée de la nécessité, où sont les familles comme il faut, -de se ranger, au Luxembourg, contre la balustrade semi-circulaire, à -l’ombre incertaine des aubépines et des vases où papillonnent les fleurs -des géraniums et des pétunias grimpants.</p> - -<p>Madame Chef-Boutonne était suivie de sa fille<span class="pagenum"><a id="page_192">{192}</a></span> madame Beaubrun,—qui -habitait près du Jardin,—et d’une nourrice haute et large, énorme -animal humain, à la figure bestiale, aux grands pieds de roulier, au -teint de cuir naturel, et vêtue, comme à plaisir, du traditionnel -costume de la profession, en percale légère, enrubanné du haut en bas, -et du rose le plus tendre: elle portait le petit Beaubrun, marmot d’une -huitaine de mois. Ces dames échangèrent avec madame d’Oudart quelques -phrases exclamatives, puis l’entraînèrent à l’autre bord de la terrasse, -avec son petit tambour et ses soies.</p> - -<p>L’heure de la sortie des cours versait des flots d’étudiants. Ils se -répandaient sous les quinconces, tournaient autour du kiosque, allaient -s’asseoir dans la partie voisine de l’École des Mines, aux environs du -petit <i>Marchand de masques</i>. Quelques femmes jeunes, non pas laides, -mais uniformément vêtues comme des souillons, s’y trouvaient déjà. On -les abordait sans galanterie, avec un dédain affiché et un honteux -attrait; on affectait de les négliger et l’on était ramené vers elles; -on semblait craindre également qu’elles ne vous honorassent publiquement -d’une marque de faveur et qu’elles n’en honorassent un autre que vous; -qu’un parent, un professeur, un ami qua<span class="pagenum"><a id="page_193">{193}</a></span>dragénaire ne vous surprît en -leur compagnie et qu’un petit camarade ne vous y trouvât point. On -semblait craindre aussi d’être obligé de payer leur chaise.</p> - -<p>Et quand madame Chef-Boutonne avait aperçu Alex au Luxembourg, elle -pinçait les lèvres, et un sourire dérisoire avivait son regard: ce n’est -pas Paul qu’on aurait vu flâner ici!... Paul ne flânait jamais. «Flâner» -était le terme dont elle censurait la conduite d’un homme qui se -transporte d’un lieu à un autre où ses travaux l’appellent, par tout -chemin qui n’est pas la ligne droite. Et lorsque Alex quittait, un -instant, ses amis, pour venir saluer ces dames, madame Chef-Boutonne -l’accueillait, ici, avec une ironie moins dissimulée que partout -ailleurs, et qui, parfois, blessait, non pas Alex, à la vérité, mais sa -mère.</p> - -<p>Madame Chef-Boutonne n’employait plus son fils Paul comme étalon du -travailleur exemplaire; elle se servait beaucoup plus utilement -d’Hilaire Lepoiroux:</p> - -<p>—Et monsieur Lepoiroux, comment va-t-il? Ne le verrons-nous pas faire -la belle jambe au Luxembourg?</p> - -<p>—C’est peu probable; il n’y vient guère.</p> - -<p>—Sans doute parce qu’il est occupé.<span class="pagenum"><a id="page_194">{194}</a></span></p> - -<p>Par contre madame Beaubrun disait:</p> - -<p>—Un homme qui n’a pas le temps de prendre l’air... p..p..p..u..uh!...</p> - -<p>—Quoi? quoi? disait madame Chef-Boutonne, «un homme qui n’a pas le -temps de prendre l’air»?... Mais il y en a beaucoup dans ce cas-là!... -Crois-tu que nos savants...</p> - -<p>—Ils sentent le rat... p..p..p...u..uh!...</p> - -<p>—En vérité, ma fille, tu perds de jour en jour le sens commun! Ton -frère Paul...</p> - -<p>Chacune des trois femmes suivait des yeux, à sa manière, Alex passant et -repassant au milieu d’une rangée de jeunes gens pour la plupart sans -grâce, mis avec négligence ou avec une recherche ridicule, coiffés de -hauts chapeaux de soie éraflés et sans lustre; habillés comme des -dandys, mais d’il y a cinq ans; affectant de n’être pas vêtus comme on -l’est en province, mais ignorant comme on l’est à Paris; tous jeunes, -éclatants d’illusions et d’espérances. Alex prenait à l’École de la rue -Saint-Guillaume un certain ton dans la tenue, qui l’eût différencié de -la plupart de ses camarades de la rive gauche si sa physionomie n’y eût -suffi. Il était mieux, toujours mieux que ceux qui l’entouraient. Parmi -les femmes de toutes catégories qui croisaient ces<span class="pagenum"><a id="page_195">{195}</a></span> messieurs, il en -était peu dont le regard rapide et juste n’allât à lui. Il passait là -des petites actrices de l’Odéon, gracieuses et mal vêtues; des élèves du -Conservatoire, toutes en traits, et les yeux blottis dans des cavernes -obscures; des demoiselles aux cheveux indomptés, portant de lourds -cartons et faisant profession de peindre l’homme nu; des jeunes filles -allant à la Sorbonne ou revenant du cours, fiévreuses, éprises en -commun, à perdre le sommeil, du professeur ou du maître de conférences; -des étudiantes russes, pauvres et fanatiques; des Suédoises informes -avec des yeux d’azur; une Parisienne fourvoyée là, par hasard, -accompagnée d’un monsieur qui lui décrivait le paysage, les statues, les -bassins, le palais, comme s’ils voyageaient à l’étranger; des filles de -brasserie, leur aumônière à la ceinture, et timides devant les familles, -ou bien subitement cyniques.</p> - -<p>Ce fut une de celles-ci, un jour, qui, croisant Alex, presque vis-à-vis -de sa mère et de ces dames, lui jeta à brûle-pourpoint l’aveu qu’elle -l’aimerait, s’il le voulait bien, la nuit prochaine, pour sa belle -figure.</p> - -<p>Madame d’Oudart en eut un soubresaut; madame Beaubrun rougit; la -nourrice sourit<span class="pagenum"><a id="page_196">{196}</a></span> simplement; madame Chef-Boutonne devint verte.</p> - -<p>Madame Beaubrun rompit le silence la première:</p> - -<p>—Dame! après tout, dit-elle, c’est parler comme on pense!</p> - -<p>Sa mère ayant jugé une telle réflexion déplacée au premier chef:</p> - -<p>—Ah bien! reprit madame Beaubrun, quand Bébé sera un jeune homme, si -une belle fille lui en dit autant devant moi, je ne me boucherai pas les -oreilles!...</p> - -<p>Madame Chef-Boutonne était jalouse.</p> - -<p>Tout le monde, autour d’elle, aimait Alex: son mari, sa fille, son -gendre même, son fils Paul, ma foi!... Les jeunes filles, les femmes, -les mères le louaient à l’envi; à tous les hommes il était sympathique. -Il était un étudiant de deuxième année accompli, ayant de l’homme du -monde, somme toute, ce qu’on est en droit d’exiger. Et madame -Chef-Boutonne discernait, depuis peu, la qualité des éloges que l’on -voulait bien adresser à son fils et la qualité de ceux que l’on -accordait spontanément à Alex.</p> - -<p>Madame d’Oudart supportait les sarcasmes, tantôt rampants, grisâtres, -tantôt limpides et<span class="pagenum"><a id="page_197">{197}</a></span> jaillissants comme le jet d’eau du grand bassin. -Elle les supportait gaillardement, car elle était heureuse. Tout au plus -osait-elle s’en plaindre lorsque la musique militaire, particulièrement -celle de la garde républicaine, exécutait, sous le kiosque, quelqu’un de -ces morceaux, si suavement harmonieux, où elle eût tant aimé à savourer -les douceurs de la flûte que lui gâtait, hélas! l’organe aigri de madame -Chef-Boutonne.</p> - -<p>Une de ses joies était, quand la foule—et les Chef-Boutonne—avaient -vidé les terrasses, à l’heure voisine du dîner, de prier son fils de lui -donner le bras, et de faire, tous les deux, un long tour au jardin, -comme à Nouaillé, amoureusement, avec leurs espoirs et leurs rêves. Par -discrétion, elle ne lui demandait point cela tous les jours, mais Alex -lui accordait volontiers et gentiment cela.</p> - -<p>Alors la maman et son grand fils bien-aimé parcouraient le Jardin du -Luxembourg.</p> - -<p>Madame d’Oudart se faisait nommer les reines de France dont les statues -ornent la terrasse; mais elle ne les reconnaissait jamais, sauf -Geneviève, à cause de ses tresses extraordinaires, de son air réservé et -de son vêtement trop collant. Elle aimait à faire le tour du petit -<i>Marchand de<span class="pagenum"><a id="page_198">{198}</a></span> masques</i>, parce qu’il lui rappelait Alex, à dix ans, en -costume de bain; et elle se faisait redire les noms des personnages dont -ce joli bambin offre les effigies: Hugo, Dumas, Augier, Gounod, etc.</p> - -<p>Elle ne trouvait pas ces hommes célèbres «bien jolis»:</p> - -<p>—La renommée, disait-elle, ne fait pas la beauté!</p> - -<p>Et elle regardait complaisamment son fils.</p> - -<p>A cette heure, et vue de dos, la statue de bronze, brandissant le masque -d’Hugo, poudroyait contre un fond lointain de marronniers aux cimes -incendiées par le soleil couchant. Une poussière d’or tombée de ces -feuillages illuminait un vase de marbre, la nuque d’un dieu, des perles -d’eau chassées hors du bassin par le vent du soir, et la surface dense, -arrondie, rougeoyante des grenadiers en caisse. L’embrasement -s’éteignait d’un coup; et l’on voyait surgir les touffes roses des -pivoines et les tons clairs des roses trémières.</p> - -<p>Le public se faisait rare. Sous un hangar voisin, une jeune femme, -seule, jouait à la balle, non loin de deux prêtres assis, et d’un -fantassin; des messieurs passaient portant de lourdes serviettes; puis -l’on voyait un garçon idiot réunir les chaises en les emboîtant deux à -deux; la<span class="pagenum"><a id="page_199">{199}</a></span> bande garance, au pantalon du gardien, paraissait entre les -troncs d’arbres... Un ou deux hommes demeuraient encore, accoudés à la -balustrade, pauvrement mis, les cheveux longs, immobiles comme les -marbres: c’étaient des peintres ou des poètes... Et, dans les instants -de silence, on commençait à discerner de loin, venant du parterre, le -grésillement attirant de l’eau d’arrosage.</p> - -<p>Alex et sa mère descendaient au parterre. Un long serpent de toile -humide, étendu sur les pelouses, crachait au large une eau scintillante -et légère; les gazons buvaient, et les fleurs touchées, agitant leurs -petites têtes de luxe, semblaient mimer leur plaisir; un parfum -s’élevait du bain de la terre et des plantes: ah! que l’on fût demeuré -longtemps là!...</p> - -<p>Le charme du soir tranquille évoque toujours nos espérances. Dans le -Jardin du Luxembourg, comme en son verger de Nouaillé, madame Dieulafait -d’Oudart sentait, à ces heures d’invitation irrésistible au bonheur, -tous ses glorieux désirs s’amonceler dans son cœur. Et, sans rien dire, -le bras au bras de son fils chéri, dans tout ce qu’il y avait d’heureux -et de beau par ce crépuscule et en ces allées embaumées, c’était lui, -son<span class="pagenum"><a id="page_200">{200}</a></span> fils, son fils seul qu’elle voyait: c’était lui qu’elle voyait dans -ce petit <i>David</i> juché sur sa haute colonne; lui qu’elle voyait dans -l’<i>Hercule</i> trapu; lui encore, dans le superbe <i>Discobole</i>;—elle le -voyait fêté, aimé, beau, fort et plein d’honneur...</p> - -<p>Mais, à la fin de ce radieux été, Alex fut ajourné, tant pour ses -examens de droit, que pour les épreuves de fin d’année à l’École des -Sciences politiques.<span class="pagenum"><a id="page_201">{201}</a></span></p> - -<h2><a id="XXXI"></a>XXXI</h2> - -<p>Alex «cumula» l’ajournement à l’École de Droit et l’ajournement à -l’École des Sciences politiques. Paul Chef-Boutonne était reçu de part -et d’autre; Hilaire Lepoiroux, licencié ès lettres, avait satisfait à -son premier examen de droit, au point de mériter les éloges de la -Faculté.</p> - -<p>L’échec de son fils abîma madame Dieulafait d’Oudart, comme l’avait -exaltée le petit succès de l’année précédente. Un bon examen: et Alex -était doué de toutes les capacités, pouvait entreprendre les études les -plus arides et s’élever jusqu’aux cimes! Un échec: et l’avenir était -brisé! La pauvre maman ne connaissait point de mesure.<span class="pagenum"><a id="page_202">{202}</a></span></p> - -<p>Sa santé même se trouva du coup altérée. On partit pour Nouaillé, -précipitamment, sur ordonnance du médecin; et il n’y eut ni air de la -campagne ni sagesse du papa Lhommeau qui pussent contribuer à replacer -en équilibre ce cerveau balancé entre les extrêmes. Que l’on songe qu’à -Nouaillé il fallut entendre les condoléances de madame Lepoiroux!</p> - -<p>Elle ne fit pas attendre sa visite, cette fois-ci, madame Lepoiroux. -Elle vint à Nouaillé, triomphante, dès le lendemain de l’arrivée des -vaincus, et elle traita madame d’Oudart avec une compassion si funèbre -que celle-ci dut se redresser et lancer à sa protégée:</p> - -<p>—Mais, ma chère Nathalie, je n’ai perdu aucun membre de ma famille!</p> - -<p>Et cet imbécile d’Hilaire, au lieu de parler à Alex de la pluie et du -beau temps, s’acharnait à lui faire dire quelles «colles» on lui avait -posées!... Alex ne se le rappelait même pas; il disait à Hilaire:</p> - -<p>—Et puis, flûte!</p> - -<p>Madame Lepoiroux ne concevait pas que des allusions à une disgrâce -pussent contribuer à en aviver la douleur. Loin de là, elle comparait -volontiers ses propres paroles à un baume; et<span class="pagenum"><a id="page_203">{203}</a></span> ses condoléances -obséquieuses, petit à petit, mettaient la protégée au-dessus de la -protectrice. Un jour même, il fut évident que madame Lepoiroux allait -oublier son vasselage: elle osa risquer:</p> - -<p>—Hilaire a des loisirs pendant ces trois grands mois, vous pensez bien: -pourquoi est-ce qu’il n’en profiterait pas pour donner de petites -répétitions à monsieur Alex?</p> - -<p>—Des répétitions? répéta madame d’Oudart, stupéfaite.</p> - -<p>—<i>Gratis pro Deo</i>, bien entendu, ma chère dame: nous n’en sommes pas à -ça près, eu égard à toutes vos bontés pour nous.</p> - -<p>La veuve Lepoiroux put voir que la tête de madame Dieulafait d’Oudart -vacillait, et de droite et de gauche, comme celle d’un chien de quatre -jours, aveugle, qui cherche la mamelle ou la lumière. Hilaire Lepoiroux, -un gamin qu’elle avait vu morveux quand Alex apprenait déjà le latin; un -dadais qui était sorti du collège deux ans après Alex; un blanc-bec qui -venait d’achever seulement sa première année de droit, s’avisait de se -poser en professeur vis-à-vis d’Alex!...</p> - -<p>—Mais, mais! dit-elle, essayant de se ressaisir, car elle croyait -rêver, mais! comptons un<span class="pagenum"><a id="page_204">{204}</a></span> peu! Il s’agit pour Alex des épreuves de -seconde année, de seconde, vous entendez bien?...</p> - -<p>—J’entends bien, madame d’Oudart; mais mon garçon connaît les matières -de seconde année, n’ayez crainte!... Il a les livres; voilà quinze jours -qu’il est dessus; il boit ça comme du lait.</p> - -<p>—Nous verrons, nous verrons. Mon fils travaille seul, pour le moment: -il n’a besoin de personne.</p> - -<p>—C’était pour vous obliger, ma chère dame... Mais il n’en sera fait -qu’à votre idée, comme de juste... Si, des fois, à la réflexion, ma -proposition avait plus de grâce..., un mot à la poste, et en avant, -marche! le répétiteur... Il donne déjà les leçons de latin et de grec -aux deux petits garçons de madame Mafremoy, la femme du censeur des -études au lycée...</p> - -<p>En Poitou, madame d’Oudart eût peut-être oublié les succès de Paul -Chef-Boutonne. Mais Poitiers, maintenant, savait le remarquable succès -d’Hilaire Lepoiroux:</p> - -<p>—N’est-il pas, se demandait-on, le compagnon d’études du jeune -Dieulafait d’Oudart?...</p> - -<p>—Oh! oh!... le jeune Dieulafait d’Oudart!...</p> - -<p>C’est que madame Lepoiroux haussait encore de quelques degrés son fils, -en le confrontant au<span class="pagenum"><a id="page_205">{205}</a></span> jeune Dieulafait d’Oudart. Et «ces messieurs» -aussi, qui poussaient à Poitiers le fils de la veuve infortunée, le -poussaient «contre» le fils de l’autre veuve, à qui la fortune trop -propice avait permis non seulement d’élever son fils dans les douceurs, -mais d’élever même, et en outre, le jeune Lepoiroux.<span class="pagenum"><a id="page_206">{206}</a></span></p> - -<h2><a id="XXXII"></a>XXXII</h2> - -<p>A propos de la fortune de madame Dieulafait d’Oudart, précisément, -Thurageau vint à Nouaillé à plusieurs reprises; et de ces conciliabules -la mère d’Alex sortait atterrée. Un désaccord existait entre elle et son -vieux notaire: celui-ci voulait qu’Alex fût instruit de la situation, -exactement; elle prétendait qu’apprendre à son fils qu’il était moins -riche qu’il ne l’imaginait serait le démoraliser, alors qu’il eût fallu -lui fouetter l’amour-propre, au contraire.</p> - -<p>—L’amour-propre, disait Thurageau, on le met à triompher d’une -difficulté par ses efforts personnels.</p> - -<p>Sa cliente ne l’entendait pas ainsi: pour elle,<span class="pagenum"><a id="page_207">{207}</a></span> elle plaçait -l’amour-propre à demeurer dans l’état avantageux où le monde a coutume -de nous envisager. Il était au-dessus de ses forces d’avouer à son fils, -plus qu’à personne, la décadence de leur maison.</p> - -<p>—Si c’est le seul moyen d’étayer la maison! disait le notaire.</p> - -<p>—Si c’est l’abattre d’un coup? disait madame d’Oudart.</p> - -<p>Thurageau, un jour, quittant Nouaillé, dans son cabriolet, croisa Alex -qui rentrait à cheval, sous la châtaigneraie, et lui dit:</p> - -<p>—Puisque vous voilà, tant pis!... j’enfreins la volonté de madame votre -mère, mais j’ai quelque chose à vous dire, monsieur Dieulafait -d’Oudart...</p> - -<p>Alex sourit, croyant à une plaisanterie. Il flattait de sa main gantée -son cheval, en le tenant écarté de la roue du cabriolet.</p> - -<p>—C’est grave, dit Thurageau. J’ai des chiffres, là... Dans deux, trois -ans, tout au plus, il faudra gagner la vie de votre maman, mon garçon!</p> - -<p>—La vie? dit Alex.</p> - -<p>—La vie! répéta le notaire. Pensez à cela, je ne vous en dis pas plus. -D’ailleurs, c’est tout.</p> - -<p>Alex huma l’air parfumé de l’été, sous les beaux arbres. Les chiens, -l’ayant reconnu de loin,<span class="pagenum"><a id="page_208">{208}</a></span> bondissaient. Il voyait le parterre et la -maison au fin bout de l’allée. La voiture de Thurageau, Thurageau -lui-même, c’étaient encore des images familières, constantes, immuables -presque; rien n’était changé autour de lui. Quand toutes les choses -accoutumées sont là, identiques à ce qu’elles furent toujours, on a -peine à concevoir que quelque chose d’essentiel soit rompu. Et, ayant -peur soit de ne pas comprendre, soit de comprendre précisément ce que -lui révélait le notaire, il dit:</p> - -<p>—Eh bien! au revoir, monsieur Thurageau!</p> - -<p>On l’avait toujours un peu traité en enfant gâté.</p> - -<p>Et peut-être l’heureuse insouciance de la jeunesse, force conservatrice -du bonheur, eût-elle encore absorbé le souvenir d’une parole -inquiétante, si en arrivant à la maison, Alex n’eût surpris sa mère en -larmes. Elle s’enfuit, se cacha; mais il l’avait vue.</p> - -<p>Alors il réfléchit, au moins durant cinq minutes, en marchant de long en -large devant la maison, et poussant du pied un marron d’Inde dont la -jolie surface d’acajou verni se poudrait de sable et s’écorchait à -chaque heurt de la semelle. Un coup de pied plus violent ayant lancé le -mar<span class="pagenum"><a id="page_209">{209}</a></span>ron à vingt pas, un chien le happa et le rapporta à son maître, avec -de bons yeux qui disaient: «On va jouer?...» Mais Alex ne joua pas: il -venait de prendre une belle résolution.</p> - -<p>Et il eut envie d’aller se jeter dans les bras de sa maman, qu’il avait -vue pleurer, et de lui dire: «Je suis un autre homme», puis de lui -demander pardon d’avoir été jusque-là si jeune, si étourdi, si fou. La -réalité dégarnit nos desseins des trois quarts de leur panache: en -rencontrant sa mère, Alex lui adressa, et dans la langue qu’un jeune -homme se croirait disqualifié de n’employer pas, ces raccourcis -modestes:</p> - -<p>—Compris... La dèche... Fini de rire... Turbin...</p> - -<p>Et il s’aplatit contre la table, les coudes en pattes de grenouille, la -paume des mains bouchant les oreilles, à la façon d’Hilaire Lepoiroux, -et il faisait signe qu’il avalait, gloutonnement, à franches lippées, -avalait des matières d’examen jusqu’à ce qu’elles montassent au faux -col: il indiqua du doigt à sa mère ce niveau de science prochain... Il -la fit sourire; elle l’embrassa et lui dit:</p> - -<p>—Oui, travaille, mon enfant!</p> - -<p>Il travailla, ce jour-là même: il renonça à sor<span class="pagenum"><a id="page_210">{210}</a></span>tir, l’après-midi, -malgré l’avis du grand-papa, amateur d’école buissonnière, qui, lui, -conseillait de faire un tour en voiture; il s’enferma dans la -bibliothèque, solennellement, bruyamment, avec des livres de droit en -belle pile et les cahiers de notes de l’École des Sciences politiques, -large ouverts; et il défendit qu’on le dérangeât, sous quelque prétexte -que ce fût...</p> - -<p>Lorsque, vers cinq heures, madame d’Oudart, à pas de loup, montée sur le -tertre d’un massif de rosiers, et accrochant sa robe aux épines, -s’approcha de la fenêtre, pour le plaisir de contempler son cher fils -converti et de lui dire: «Tout de même, ne te fatigue pas, Alex!» elle -le vit, une joue posée sur ses bouquins, la tempe moite, comme un enfant -dans son lit, le matin: depuis deux heures, pour le moins, il s’était -endormi.<span class="pagenum"><a id="page_211">{211}</a></span></p> - -<h2><a id="XXXIII"></a>XXXIII</h2> - -<p>On fit donner à Alex des répétitions par un professeur de la Faculté de -Poitiers, non pas par Hilaire Lepoiroux, non! Ce fut un tort peut-être, -car Hilaire allait droit aux «colles», et ce professeur, éminent, -prenait sa science de très haut, et il parla, de longues heures, juché -sur les cimes de la philosophie du droit, à un malheureux candidat -blackboulé.</p> - -<p>Madame d’Oudart employait ces heures d’étude en négociations discrètes -tendant à l’aliénation d’une métairie. Elle s’efforçait de dissimuler -ses démarches à son père, par respect humain, et à son fils, pour ne le -point troubler. Mais «le pays», forcément, les connut, puis la ville, -et,<span class="pagenum"><a id="page_212">{212}</a></span> du moment qu’on en jasa, madame d’Oudart n’eut plus de cesse -qu’elle ne fût retournée se terrer à Paris...</p> - -<p>Elle reçut, rue Férou, les propositions d’un acquéreur, M. Babouin, -propriétaire de tanneries, un voisin de campagne, mais qu’on ne «voyait» -pas. Elles étaient fort raisonnables, inespérées même. On en fut humilié -davantage: vendre pour vendre, on aurait eu un âpre plaisir à se sentir -diminué impitoyablement.</p> - -<p>Alex travaillait autant qu’il pouvait. Par malchance, le Grec -Thémistocle, qui préparait sa thèse, était avare de temps. Il venait, du -moins, prendre ses repas rue Férou, et l’on causait droit romain à -table. Alex se prêtait sans trop rechigner à cette mesure extrême: sa -mère et Thémistocle l’admiraient, et se congratulaient à la dérobée, -comme les parents d’un enfant chétif qui consent à manger. Et lorsque le -Grec était parti, madame d’Oudart, le soir surtout, ouvrait le gros -livre de <i>Leçons sur le Code civil</i>, et les lisait à haute voix à son -fils, répétant jusqu’à trois fois, avec une angélique patience, les -paragraphes imprimés en caractères gras. Elle usait d’artifices ingénus -afin de soutenir une attention qui fléchissait trop vite; elle variait -le ton de sa voix, elle<span class="pagenum"><a id="page_213">{213}</a></span> s’efforçait de comprendre elle-même ce qu’elle -lisait, et poussait ses admirables soins jusqu’à discuter avec Alex sur -certains points de droit. Quand la fatigue l’emportait sur la bonne -volonté de l’étudiant, afin de le ranimer par le sourire, madame -d’Oudart imitait le zézaiement et la douce voix de Thémistocle.</p> - -<p>Parfois Alex condescendait à trouver sa «maternelle» «épatante». Mais il -avait aussi des mouvements d’humeur incoercibles, parce qu’il n’était -pas du tout accoutumé à ce genre de vie, à ces soucis, et parce que sa -jeunesse, pour la première fois offensée, regimbait et se cabrait.</p> - -<p>La session de novembre approcha. Toute la Chef-Boutonnerie foulait le -sol du Forum et du Palatin, comme il convient, en cette saison, à des -familles satisfaites: on échappa par cette absence à la tentation de -solliciter l’indulgence des examinateurs.</p> - -<p>Alex soutint d’abord l’examen de droit. Il fut reçu, comme l’an passé, à -la limite. On s’en contentait bien. On allait même chanter victoire. -Mais il échoua piteusement à l’École de la rue Saint-Guillaume, et le -directeur fit prier madame d’Oudart de passer à son cabinet.</p> - -<p>Elle s’y rendit, tremblante, émue. Le directeur<span class="pagenum"><a id="page_214">{214}</a></span> lui conseilla, avec -loyauté, de ne point se faire d’illusion sur l’issue du futur concours -au Conseil d’État. Monsieur son fils s’imposait, rue Saint-Guillaume, -des travaux qui ne sauraient aboutir, et des frais qui eussent pu, -ailleurs, être plus efficaces. Elle pleura, tout à coup, silencieusement -et sans plainte, devant l’homme aimable et correct qui voyait les -intérêts d’Alex incompatibles avec la fréquentation de l’École des -Sciences politiques. Mais, le directeur ayant fait glisser légèrement sa -chaise, madame Dieulafait d’Oudart se leva. Elle n’était pas habituée à -ce qu’on ne lui adressât pas au moins un petit compliment sur les -qualités que son fils avait, quelles que fussent celles qui lui -manquaient; et elle ne pouvait pas non plus se résoudre à se séparer -ainsi d’un homme «si bien», et de qui, un an durant, le prestige avait -un peu rejailli sur elle et sur son fils. Alors elle dit, en se -retirant:</p> - -<p>—Ah! quel dommage, monsieur, que je n’aie pas fait de lui un -militaire... comme son père!</p> - -<p>Qu’espérait-elle donc? Que le directeur de l’École des Sciences -politiques lui dît que son fils serait fort beau en uniforme? Le -directeur soupira, simplement, et fit:</p> - -<p>—Ah!<span class="pagenum"><a id="page_215">{215}</a></span></p> - -<p>Ce fut tout.</p> - -<p>Alex fut vexé. Il s’était pourtant moqué un peu de sa mère, l’année -précédente, à pareille date, lorsqu’elle avait tiré gloire de son -inscription rue Saint-Guillaume; mais il avait subi l’empreinte de cette -imposante maison; il n’était pas insensible aux relations avec les -jeunes gens graves qui, à la sortie du cours, l’accompagnaient dans la -rue de Grenelle, en causant de «l’assiette de l’impôt» comme des membres -de la Commission du budget, ou du «congrès de Vérone», comme des -ministres plénipotentiaires. Qu’il fût indigne de représenter cette -docte École au concours du Conseil d’État ou de la Cour des Comptes, il -n’en doutait pas; mais qu’on le lui fît entendre afin de lui épargner -des frais, cela le blessait profondément.</p> - -<p>Ce fut sa mère qui lui conseilla la modestie. Elle lui dit:</p> - -<p>—Mon enfant, puisqu’on m’affirme que tu n’arriveras pas de ce côté-là, -mieux vaut aiguiller sur une autre voie et au plus vite. Nous n’avons -plus de temps à perdre...</p> - -<p>Et c’était lui qui objectait:</p> - -<p>—Et tes Chef-Boutonne, hein? vont-ils se payer nos têtes!<span class="pagenum"><a id="page_216">{216}</a></span></p> - -<h2><a id="XXXIV"></a>XXXIV</h2> - -<p>Alex, cependant, résolut d’entrer dans l’étude d’un avoué, sans -interrompre son droit, et de s’y préparer à la pratique des affaires. -Thémistocle, consulté, approuva fermement et promit de s’employer à -favoriser le projet. On railla, tout un repas, ces situations dites -«brillantes», qui fascinent les jeunes gens et leurs familles et ne -rapportent pas, en espèces sonnantes, un maravédis: le Conseil d’État, -la Cour des Comptes, admirable! mais à la condition de posséder une -solide fortune ou de se condamner au décevant épilogue du mariage riche. -Alex et sa mère commençaient à entrevoir tous les avantages d’une -situation sérieuse et sans éclat.<span class="pagenum"><a id="page_217">{217}</a></span></p> - -<p>Et ils disaient, à présent:</p> - -<p>—Il s’agit de gagner son pain.</p> - -<p>Mais, ce faisant, ni l’un ni l’autre ne s’avouait qu’il pensait à -l’effet que produirait l’expression aux oreilles de madame -Chef-Boutonne. Et c’est à elle qu’ils pensaient, plus encore qu’à leur -intérêt, plus qu’au pain de leurs jours à venir. Que souhaitaient-ils, -au juste? Prendre le contre-pied du système Chef-Boutonne! Les -Chef-Boutonne tenaient pour l’ostentation: bon! Eh bien, eux, ils -choisissaient la simplicité, l’obscurité: ils s’effaceraient désormais; -ils mèneraient une vie d’anachorètes... Ils feraient tout cela, oui, -oui,—ostensiblement!</p> - -<p>Lorsque Thémistocle eut négocié l’admission du jeune bachelier en droit -chez maître Enguerrand de la Villataulaie, l’un des excellents avoués de -Paris, Alex dit à sa mère:</p> - -<p>—Et puis, tu sais, avec les Chef-Boutonne, pas d’embarras!... A propos -de l’École Saint-Guillaume, un sourire: «A quoi cela l’eût-il mené?...» -Ajoute, si tu veux: «Bon pour des millionnaires...» Tiens! voilà une -phrase: «Quant à nous, nous courons au pratique: il est entré chez -maître Enguerrand de la Villataulaie...»<span class="pagenum"><a id="page_218">{218}</a></span></p> - -<p>Madame Chef-Boutonne ne fut jamais plus aimable que lors de la première -entrevue qu’elle eut avec son amie. Le voyage d’Italie l’avait-il tant -changée, elle si pointue l’an passé? Elle avait lu, à Rome, dans un -journal de Paris, le «succès»—elle appuyait sur le terme—du cher Alex -à l’École de Droit. De l’École des Sciences politiques, pas un mot, -comme d’un mort au souvenir délicat. Elle était fort informée des -événements, mais ne laissa pas à madame d’Oudart la médiocre -satisfaction de citer la phrase d’Alex: «Nous courons au pratique, -etc...» Ce qu’aurait pu dire madame Dieulafait d’Oudart fut noyé dans ce -torrent de paroles descriptives que vomit toute personne arrivant -d’Italie, avec cet air de frétillante ivresse qu’ont les dauphins de -fontaines publiques, à la queue retroussée...</p> - -<p>Et l’on tirait Alex à bas du lit quand sonnait à Saint-Sulpice -l’<i>Angelus</i> du matin. Madame d’Oudart frappait à sa porte lorsqu’il en -était, de sa toilette, à la barbe, pour lui tenir la lampe, car à peine -faisait-il jour, et le jeune «clerc» grommelait, ne s’étant jamais levé -si tôt. Elle le plaignait et l’admirait, en son cœur; elle le -considérait déjà comme le soutien de la famille; elle était déjà plus -fière de ce qu’il fût,<span class="pagenum"><a id="page_219">{219}</a></span> dès huit heures du matin, en état de prendre -l’omnibus, pour aller rue Gaillon, qu’elle ne l’était naguère de sa -qualité d’élève de l’École des Sciences politiques; et elle dédaignait -ces petits messieurs, savants peut-être mais fats à coup sûr, qui -ignoraient le souci de vivre:</p> - -<p>—Alex? Oh! oh! il ne perd pas son temps: il travaille chez un avoué.</p> - -<p>Alex, il est vrai, était assidu à l’étude, où il accomplissait une -besogne machinale, et où d’autres jeunes gens, devenus promptement des -camarades, lui faisaient une société quotidienne, non déplaisante, en -somme. Il avait obtenu de son «patron» l’autorisation de suivre certains -cours de l’École, indispensables à la licence qu’il préparait. A ces -heures de cours, il quittait ponctuellement la rue Gaillon; mais le -temps qu’il aurait dû passer aux cours, il ne pouvait absolument pas -s’empêcher de le consacrer à la flânerie dans Paris, repos qu’il jugeait -bien gagné.</p> - -<p>Et c’était avec de nouvelles ardeurs qu’à la fin d’une journée commencée -avant l’aube, il se retrouvait en compagnie de l’une ou de l’autre de -ses maîtresses. Il savourait les heures libres, comme le font les -esclaves d’une besogne régulière,<span class="pagenum"><a id="page_220">{220}</a></span> quand un congé leur est donné. Dès -les débuts de son assiduité chez maître Enguerrand de la Villataulaie, -pour se dédommager de trois mortelles heures de procédure, il avait même -fait une nouvelle connaissance.<span class="pagenum"><a id="page_221">{221}</a></span></p> - -<h2><a id="XXXV"></a>XXXV</h2> - -<p>C’était une femme du monde. Il l’avait rencontrée aux Magasins du -Louvre, au rayon des abat-jour, où le geste tout gracieux de ramasser un -gant tombé à terre l’avait mis en présence de qui? de cette petite -madame Soulice, l’intéressante victime d’une persécution anonyme, avec -qui il avait dîné, une fois, rue de Varenne, en même temps qu’avec les -Saint-Évertèbre. Elle reconnut fort bien Alex, lui parla, ne fit point -la prude, et, parmi cent brimborions d’idées, lui confia le goût qu’elle -avait pour le jardin des Tuileries. Ce fut donc là qu’il la salua, dans -la suite, les jours de soleil.</p> - -<p>Cependant plusieurs considérations ralentis<span class="pagenum"><a id="page_222">{222}</a></span>saient le développement -normal de l’aventure. Et d’abord, madame Soulice, jugeant Alex à sa -tenue, le prenait pour un jeune homme ayant un cercle, «faisant de -l’épée», montant au Bois le matin, enfin pourvu de cet appartement de -garçon qu’une femme se plaît à imaginer si merveilleusement agencé pour -l’amour. De brèves allusions à ces attributs du parfait amant avaient -flatté Alex, et puis l’avaient rendu timide à confesser qu’il n’était -que de la rive gauche, qu’il possédait à peine de quoi louer une -chambre, pour une heure, dans quelque hôtel un peu propre, et qu’il -habitait, quant à lui, avec sa maman, rue Férou. En second lieu, une -lettre anonyme, parvenue à son adresse, rue Férou, lui décrivait pas à -pas, avec une exactitude implacable, et dans un style de policier, la -marche de son idylle: rencontre au Louvre, claires après-midi des -Tuileries, jusqu’à la date précise de tel serrement de mains, de tel -échange de regards plus tendres!... Un œil les épiait... Il en confia -l’ennui à sa récente amie. Elle en parut contrite et dit qu’un homme -qu’elle avait éconduit nourrissait néanmoins pour elle une passion -violente et, comme un démon invisible, la harcelait d’odieuses -taquineries.<span class="pagenum"><a id="page_223">{223}</a></span></p> - -<p>Enfin Alex était retenu par la pensée qu’il ne se sentait pas -parfaitement épris. En vérité, qu’était une telle liaison pour lui, -sinon une heure de réaction par jour contre la procédure?</p> - -<p>Une après-midi, ils quittèrent les Tuileries, pour dépister l’ennemi -caché, passèrent l’eau, se faufilèrent dans l’ombre qui cerne -l’Institut: rues tortueuses, couloirs voûtés, noirs passages... La jeune -femme disait:</p> - -<p>—Qu’il fait bon par ici, qu’on est bien, que l’on se sent protégée par -ces murs vénérables!...</p> - -<p>Étant remontés jusqu’à la rue Monsieur-le-Prince, Alex dit:</p> - -<p>—J’ai habité là: entrons!</p> - -<p>—Quelle fantaisie! dit la jeune femme.</p> - -<p>Il l’entraîna dans l’étroit corridor, et elle gloussait:</p> - -<p>—Oh! que c’est drôle! Ah! voilà de l’inattendu, par exemple!... Il faut -que je sois une petite folle!...<span class="pagenum"><a id="page_224">{224}</a></span></p> - -<h2><a id="XXXVI"></a>XXXVI</h2> - -<p>Mais, le lendemain, madame Dieulafait d’Oudart recevait, rue Férou, une -lettre anonyme l’informant que son fils menait «une vie de bâton de -chaise» à l’<i>Hôtel Condé et de Bretagne</i>, dans la chambre 19, dont le -loyer n’avait pas été payé depuis dix-huit mois!</p> - -<p>Son premier mouvement fut de brûler ce dégoûtant papier; puis elle pensa -le soumettre à Alex,—qu’elle savait bien capable de faire quelque -sottise en cachette, non de la nier si elle lui demandait une -explication loyale.—Mais elle eut peur de lui causer de la peine. -Elle-même courut à l’<i>Hôtel Condé et de Bretagne</i>. Elle vit madame -Taupier, à qui elle avait parlé un jour,<span class="pagenum"><a id="page_225">{225}</a></span> et, dans le petit bureau -infect, derrière le rideau d’andrinople, la mère d’Alex, armée de son -mieux contre une nouvelle désastreuse, interrogea.</p> - -<p>—Mais, madame, il n’y a nulle presse! Il ne fallait pas vous déranger -pour cela, madame!</p> - -<p>Telles furent les premières paroles de madame Taupier.</p> - -<p>—Ainsi, dit madame d’Oudart, mon fils a donc conservé une chambre dans -cet hôtel?</p> - -<p>—Ça ne vaut seulement pas la peine d’en parler, madame! Voyez donc, la -note n’est pas faite: je vais être obligée de feuilleter mes livres... -Ah! ce n’est pas l’inquiétude qui me rend malade, je vous en donne ma -parole! et, dans dix ans d’ici, monsieur Alex aurait aussi bien pu, en -passant, entrer là et me dire: «Madame Taupier, voilà la petite somme.»</p> - -<p>—Cette somme s’élève à?...</p> - -<p>—Attendez donc, madame, que je revoie un peu mes livres... C’est la -même chambre qu’autrefois, pardi! c’est bien simple... Les prix n’ont -pas changé... Votre jeune homme a préféré la garder au mois...</p> - -<p>Madame d’Oudart avait hâte de savoir un chiffre:</p> - -<p>—Ne m’a-t-on pas parlé d’un retard de dix huit mois?...<span class="pagenum"><a id="page_226">{226}</a></span></p> - -<p>—Ah! dans ce cas-là, je vois que c’est bien de votre part, madame, -qu’il est venu hier, ce monsieur!... Et moi qui me repentais de lui -avoir parlé!... C’est plus fort: vous me croirez si vous voulez, madame, -je n’en ai pas fermé l’œil de la nuit. A quoi donc ça sert-il, -l’expérience?... et dans un hôtel meublé où il en passe, des -échantillons de l’homme, vous pouvez vous en rapporter à moi!... Eh -bien, tenez, madame, c’est Joseph, le garçon, qui a gagné son pari; -c’est lui qui m’a dit: «Si, si, madame Taupier, c’est un monsieur comme -il faut; j’ai vu de ces figures-là en province...» C’est Joseph qui a -gagné!... eh bien! foi d’honnête femme, j’en suis bien aise... -Entendez-moi, ma chère dame, je ne prétends pas dire que ce monsieur ne -m’avait pas eu l’air très catholique,—surtout s’il est votre parent, -comme il l’a dit!—mais, voyez-vous, madame, une femme, et sensible, se -laisse impressionner...</p> - -<p>Madame d’Oudart la laissait dire.</p> - -<p>—Mon Dieu! madame, continua madame Taupier, je m’aperçois que vous me -faites parler, vous aussi, mais tant pis! On a tant de soulagement à -causer à cœur ouvert avec quelqu’un dont on sait le nom!...<span class="pagenum"><a id="page_227">{227}</a></span></p> - -<p>Madame d’Oudart s’efforça de rire. Elle dit à la patronne:</p> - -<p>—Et cette somme, voyons?</p> - -<p>—Puisque vous y tenez absolument, madame, c’est douze cent soixante et -quatorze francs, avec les étrennes du garçon, la bougie et le petit feu -de bois... Maintenant la petite note de monsieur Lepoiroux élèverait -donc le total à...</p> - -<p>—Mais! je n’ai pas à payer la note de monsieur Lepoiroux, j’imagine!...</p> - -<p>—En ce cas, je vous fais mille excuses, madame: c’est donc une erreur -de ma part...<span class="pagenum"><a id="page_228">{228}</a></span></p> - -<h2><a id="XXXVII"></a>XXXVII</h2> - -<p>Madame d’Oudart dit simplement à son fils:</p> - -<p>—Mon enfant, j’ai à payer une grosse note... C’est celle de l’<i>Hôtel -Condé et de Bretagne</i>.</p> - -<p>Alex rougit, puis pensa: «Aïe, aïe!... la scène!...» Et, plus -intimement, il était tenté de demander gentiment pardon à sa mère. Mais -il dit:</p> - -<p>—Quel est le b... de mouchard qui a vendu la mèche?</p> - -<p>Madame d’Oudart ne lui cacha rien. Il jura, piaffa, s’emporta, ne sut -retenir qu’il recevait lui-même de pareilles lettres, et il les montra à -sa mère. On s’indigna, on rit, on s’échauffa là-dessus, et l’intrigue et -le mystère vous captivent à ce<span class="pagenum"><a id="page_229">{229}</a></span> point que l’aventure couvrit le deuil -des douze cent soixante-quatorze francs.</p> - -<p>Madame d’Oudart, en fin de compte, ne prenait-elle pas, contre son fils -même, la défense de la petite «femme du monde» persécutée!</p> - -<p>Ce ne fut qu’en dernier lieu qu’elle soupira:</p> - -<p>—Ma malheureuse bourse, Alex!... il faut avoir pitié d’elle.</p> - -<p>Alex, en s’endormant, jura de ne plus franchir le seuil de l’<i>Hôtel -Condé et de Bretagne</i>.—Et Raymonde?... Eh! tant pis pour Raymonde!...</p> - -<p>Mais, le lendemain matin, il recevait une lettre de Raymonde. Et quelle -lettre! N’avait-elle pas été avertie que son amant la trompait, à -l’<i>Hôtel Condé et de Bretagne</i>, dans le propre nid de leurs amours? Elle -se lamentait au long de huit pages, renonçait à l’amour, à la vie. Elle -avait décidé de mourir. Elle conjurait Alex de la voir, une fois -«suprême», et ce soir, avant l’heure du dîner. Après, écrivait-elle, il -serait «<i>trop tard</i>»; et ce «trop tard», mystérieux, inquiétant, était -souligné trois fois!<span class="pagenum"><a id="page_230">{230}</a></span></p> - -<h2><a id="XXXVIII"></a>XXXVIII</h2> - -<p>En lisant cette lettre, Alex fit la découverte que, des diverses -maîtresses que la tourmente menaçait de lui ravir, une seule lui tenait -au cœur. Ce n’était ni madame Soulice, en vérité, avec son cortège -d’argousins, ni Raymonde, avec ses pleurs et sa mort perpétuelle, mais -Louise. La découverte lui plut: de savoir qu’il aimait Louise seule, il -aima Louise davantage. Il se rappela maints épisodes de sa liaison avec -la petite employée au Ministère des Postes et Télégraphes. Et tout ce -qui remontait à sa mémoire était délicieux et charmant: point de scènes, -jamais de larmes; un amour vrai, gai, rieur et constant, un amour -protégé du dieu de la jeunesse: grâces<span class="pagenum"><a id="page_231">{231}</a></span> du corps; agrément de l’esprit; -plaisir, plaisir!... Il n’aimait que Louise!</p> - -<p>Il admit qu’il irait le soir au rendez-vous fixé par Raymonde. Il -payerait de sa poche, en sortant, son court séjour à l’<i>Hôtel Condé et -de Bretagne</i>: bonsoir, Raymonde et bonsoir, madame Taupier!... Voilà!...</p> - -<p>Mais, auparavant, il irait voir Louise...</p> - -<p>L’hiver, il l’attendait au café Voltaire, où Pierre, le garçon, à peine -son client assis, allait donner un coup de serviette à la buée des -vitres, afin que, du dehors, «madame» vît «monsieur». «Madame» n’eût -jamais poussé la porte avant d’être assurée que «monsieur» fût là. Au -bout de peu de temps, par le trou dans la buée, où clignotait un bec de -gaz, et que traversaient les lanternes des fiacres, comme des phalènes -dans la nuit, Alex voyait deux beaux yeux sombres toucher les glaces, de -leurs longs cils, sous un toquet d’astrakan. C’étaient des yeux d’oiseau -nocturne, sévères et indifférents, ou stupéfaits par les lumières; -soudain, la grande bouche s’ouvrait: les dents semblaient communiquer -leur éclat aux yeux, puis à tout ce visage, qui, au milieu de la buée, -n’était qu’explosion de jeunesse et de joie.</p> - -<p>Ce jour-là, comme à l’ordinaire, la grande<span class="pagenum"><a id="page_232">{232}</a></span> bouche s’ouvrit. Louise -entra, s’assit, déposa la serviette trempée par le brouillard, et dit à -Alex:</p> - -<p>—Tu ne sais pas?</p> - -<p>—Quoi?</p> - -<p>—Je suis libre, ce soir!</p> - -<p>Pan!... Et le «suprême» rendez-vous de Raymonde?</p> - -<p>Alex dit:</p> - -<p>—Pas possible?...</p> - -<p>Louise expliqua comment il était possible qu’elle fût libre ce soir. Il -n’entendait point; il répéta:</p> - -<p>—Pas possible?...</p> - -<p>Louise s’étonnait qu’il n’accueillît pas avec plus d’empressement la -nouvelle. Elle lui demanda si, par hasard, il ne dînait pas en ville.</p> - -<p>—Oui, dit-il, en effet!</p> - -<p>—Où ça?</p> - -<p>—Rue Férou.</p> - -<p>—Chez qui?</p> - -<p>—Chez madame veuve Dieulafait d’Oudart.</p> - -<p>—Oh! le blagueur!... Et moi qui l’écoute!...</p> - -<p>—Il conviendrait, dit-il, que je fisse prévenir cette dame que je ne -dîne pas chez elle.</p> - -<p>—Courons-y tous les deux! dit Louise.</p> - -<p>Cependant il tergiversa; le temps s’écoula. Raymonde attendait Alex à -l’hôtel: Alex ne parve<span class="pagenum"><a id="page_233">{233}</a></span>nait point à l’oublier. Le pire était qu’il -tâchait d’«arranger les choses».</p> - -<p>Pour satisfaire Louise d’abord, il courut avec elle rue Férou.</p> - -<p>Louise devait l’attendre dans la rue pendant qu’il irait prendre congé -de «madame veuve Dieulafait d’Oudart». Mais, tout à coup, il se ravise -et introduit Louise par l’entrée particulière, sous le prétexte de se -donner le temps de prendre congé dans les formes.</p> - -<p>—Un petit quart d’heure!... enferme-toi au verrou!...</p> - -<p>«Quinze minutes, mettons-en vingt, pense Alex, j’ai le temps, à l’aide -d’un rapide sapin, d’aller rue Monsieur-le-Prince, administrer -Raymonde!...»<span class="pagenum"><a id="page_234">{234}</a></span></p> - -<h2><a id="XXXIX"></a>XXXIX</h2> - -<p>Raymonde était depuis trois quarts d’heure à l’<i>Hôtel Condé et de -Bretagne</i>.</p> - -<p>C’était une fille candide, qui adoptait les usages de l’amour libre avec -la docilité innocente qu’elle eût apportée dans une légitime et -bourgeoise union. Son jeune amant était son maître, comme un mari eût pu -l’être, et la plus futile des paroles prononcées par lui était en sa -cervelle d’amoureuse le germe d’ingénieux et subtils tracas: mille -inventions en résultaient, d’une sublime naïveté, et destinées à lui -plaire. C’est ainsi que, l’ayant entendu vanter, par boutade, les -courtisanes, cette fille qui gagnait six francs quatre-vingt-dix pour un -travail de onze heures<span class="pagenum"><a id="page_235">{235}</a></span> par jour, et là-dessus faisait vivre sa mère, -s’exténuait à imiter, autant que faire se pouvait, les façons et la -tenue des femmes renommées pour charmer les hommes; et elle avait acheté -sur ses économies, du linge à ébranler la vertu des saints et un -peignoir du dernier galant!</p> - -<p>Alex, arrivant la plupart du temps en retard au rendez-vous, la trouvait -en ces déshabillés dont son sang de vingt ans n’appréciait ni le -ridicule ni le soin superflu, mais toutefois fêtait la commodité par un -bond si soudain que la travestie s’en leurrait comme d’un irrécusable -témoignage d’amour.</p> - -<p>Et aujourd’hui, en plein hiver dans cette chambre glaciale, Raymonde -grelottait en attendant Alex. C’est ici qu’il l’avait trahie: la lettre -anonyme donnait trop de détails accessoires exacts pour que du fait il -fût permis de douter. Elle n’était plus ici chez elle: elle n’osait ni -allumer le feu, pourtant tout préparé, ni se dévêtir comme à -l’ordinaire. Elle pensait que la seule chose qu’elle désirât encore -était qu’elle entendît le pas d’Alex dans l’escalier, était qu’il entrât -là, étourdiment, le gentil cruel! et qu’elle le vît, qu’elle le vît une -fois encore!... Il allait venir!... Ne venait-il pas?... Alors elle -éprouvait<span class="pagenum"><a id="page_236">{236}</a></span> le besoin de s’agenouiller, d’être étalée à terre comme une -natte de jonc; et de là elle eût tressailli de volupté, à faire monter -vers son amant des paroles de piété, par exemple: «Mon seigneur! vous -êtes beau, vous êtes magnifique, vous êtes le maître!... Je ne suis rien -que votre créature et je vous baise les pieds!...» Mais de telles -expressions faisaient rire le jeune dieu: elle en avait essayé, mais y -avait renoncé vite. En définitive, elle lui parlait peu, son langage -étant réduit aux caresses et, hélas! aussi aux larmes. Aujourd’hui, -cependant, elle avait élaboré toute une phraséologie qu’elle jugeait -d’un irrésistible effet,—à moins qu’Alex ne manquât donc tout à fait de -cœur.—«Alex!—lui disait-elle,—je vous ai donné ma jeunesse, mon -avenir, ma vie... etc...» ou bien: «Et qu’avez-vous à me reprocher? Ne -suis-je pas fidèle, tendre, zélée, aimante éperdument?...» Elle dirait -encore peut-être, mais seulement si cela paraissait indispensable: «Vous -l’avouerai-je? de la façon que je vous aime, et qui dépasse les bornes -de la pudeur, je rougis, par moments, Alex! devant mes chefs et devant -ma mère!...»</p> - -<p>Mais, à mesure qu’elle respirait ces petites fleurs de rhétorique, -écloses en ses nuits d’in<span class="pagenum"><a id="page_237">{237}</a></span>somnie, le parfum lui en semblait fade pour -l’odorat d’Alex, et, d’ailleurs, son trouble était tel qu’elle -confondait les unes avec les autres ses strophes apprises, et elle -pressentait qu’elle n’en userait pas. Alors, que faire pour reconquérir -Alex, à tout prix?</p> - -<p>L’instinct, notre sauveur, vient au secours de l’intelligence en -détresse. Sans préméditation, sans rouerie, sans arrière-pensée, cette -pauvre belle fille aux abois fit tout à coup ce qu’elle avait coutume de -faire en attendant son amant. Elle alluma le feu. Et quand la flamme -jaillit et réchauffa ses membres, elle se dévêtit, comme si ce jour -était semblable à tous les jours: car l’idée qu’il pût n’être pas suivi -d’autres jours d’attente de son bien-aimé venait de lui paraître aussi -folle, aussi intolérable que celle d’une halte subite du soleil dans le -ciel...</p> - -<p>Et quand elle fut complètement dévêtue, elle alla au placard où se -trouvait son linge d’amour, et, l’ouvrant, elle hésita: une autre femme -avait pu mettre la main là!... Elle s’hallucinait et voyait son beau -linge touché par une rivale; elle demeurait debout et nue, devant ce -placard béant qui contenait les vestiges de son amour profané, lacéré, -mourant peut-être... Et par sa<span class="pagenum"><a id="page_238">{238}</a></span> beauté et son attitude, elle aurait pu -rappeler l’une de ces figures de marbre qu’un sculpteur de génie pose, -un instant tragique, infinitésimal, devant la porte ouverte du -tombeau...</p> - -<p>Alex montait l’escalier si vite qu’à peine son pas entendu il était là. -Il n’avait, lui, nullement préparé son discours: il allait rompre net.</p> - -<p>Il vit Raymonde au placard.</p> - -<p>Alors il lui sembla qu’une puissance obscure lui plaquait une main -géante sur le front, lui comprimait les tempes en éteignant mémoire, -conscience et volonté, et, d’autre part, lui cinglait les reins d’un -coup de fouet.</p> - -<p>Il n’y eut ni explication, ni même un mot échangé. Un homme étreignit -une femme, furieusement. L’un et l’autre avaient-ils un nom, un passé, -se connaissaient-ils?...</p> - -<p>Et Raymonde de balbutier, en sa candeur d’agneau:</p> - -<p>—Tu m’aimes donc? Tu m’aimes donc?...</p> - -<p>Alex entr’ouvrait des yeux stupides. Elle l’enjola une heure. Soudain il -s’enfuit.</p> - -<p>Au bureau de l’hôtel, il voulut, à toute force, payer la chambre, et mit -un louis dans la main de madame Taupier. Mais le procédé causa tant de -chagrin à celle-ci qu’Alex en fut gêné. Il<span class="pagenum"><a id="page_239">{239}</a></span> insista cependant. Madame -Taupier manquait de monnaie pour lui rendre. De monnaie, sapristi! il -avait précisément besoin pour son fiacre. On héla le garçon de l’hôtel, -qui se trouva porteur de deux francs cinquante centimes, tout juste: -Alex consentit à les accepter.</p> - -<p>Il était réengagé avec Raymonde et avec l’<i>Hôtel Condé et de Bretagne</i>!</p> - -<p>Il se sentit honteux et irrité, comme un homme victime d’une attaque -nocturne.</p> - -<p>Le cocher goguenard, lui dit, rue Férou:</p> - -<p>—Le temps n’est pas long pour les amoureux!...<span class="pagenum"><a id="page_240">{240}</a></span></p> - -<h2><a id="XL"></a>XL</h2> - -<p>Il est aussi des amoureux à qui le temps paraît long: témoin Louise -enfermée pour «un petit quart d’heure» et qui, en ayant compté quatre, -était partie.</p> - -<p>—Elle est partie, la pauvre petite dame, dit la concierge; oh! ne voilà -pas bien longtemps, non, monsieur, peut-être le temps d’aller jusqu’au -Sénat!</p> - -<p>Et Alex court à la recherche de Louise. Au vol, il atteint le Sénat; -puis il monte la rue de Médicis; de crainte d’avoir été trop vite, il la -redescend; il fait le tour des galeries de l’Odéon, qui abaissent à -grand fracas leurs clôtures; il s’élance au boulevard Saint-Michel; il -gagne les Gobelins: point de Louise!...<span class="pagenum"><a id="page_241">{241}</a></span></p> - -<p>Où habite-t-elle exactement? Afin qu’il ne soit pas tenté de lui écrire -chez ses parents, Louise à toujours refusé de lui donner son adresse. -Mais comme elle parle souvent de la rue de la Reine-Blanche, c’est dans -la rue de la Reine-Blanche qu’il erre, attend, guette longtemps, et -vainement. S’il discerne une silhouette de femme, il se précipite; s’il -n’en voit point, il s’agite, va, vient, souffle, transpire, et revient -sur ses pas. Il se retourne pour un bruit de persienne, pour une -jalousie qu’on abat; et son cœur palpite parce qu’il a aperçu une -lumière au travers d’un rideau! Qui sait? Louise est là, peut-être, à -deux pas, séparée de lui par une cloison de verre.</p> - -<p>Si elle le voyait, venu si loin, pour l’amour d’elle, elle lui serait -peut-être indulgente!... Une idée: appeler Louise par son petit nom?... -ou bien se mettre à chanter, dans cette rue déserte!... Est-ce qu’elle -ne reconnaîtrait pas sa voix?... Ah mais! c’est qu’il l’aime tout de -bon!... Enfin une réflexion sensée: à supposer qu’elle le voie là, à -pareille heure, ayant fait une si longue course inusitée, soi-disant -pour l’amour d’elle, ne soupçonnera-t-elle point, la fine mouche, qu’il -en a gros à se faire pardonner?... Il quitte la rue<span class="pagenum"><a id="page_242">{242}</a></span> de la -Reine-Blanche, et revient, rôdant toutefois sur le boulevard de -Port-Royal, dévisageant les femmes, et maudissant l’éclat aveuglant des -bocaux pharmaceutiques.</p> - -<p>Il redescend jusqu’à l’Odéon, remonte et redescend encore. Tout est -triste, tout est affreux, tout est méchant. Paris est vide et laid. La -vie est imbécile. L’amour, lui, est abject: quoi de plus répugnant -qu’une folie qui vous oblige à accomplir le contraire de ce que vous -voulez, vous asservit à la femme que vous n’aimez pas, et vous fait -perdre peut-être à jamais Louise?...</p> - -<p>Avec quelle impatience, le lendemain, Alex attendit l’heure où sortaient -ces demoiselles du Ministère des Postes et Télégraphes! Il s’échappa, -même trop tôt, de chez son avoué, et attendit rue de Grenelle, en face -du porche, dans la boue, sous la pluie. Un flot, tout à coup, engorge un -couloir étroit; une hésitation, un murmure, et la porte crache, de -droite, de gauche, un peuple de femmes pressées qui s’écoule avec la -rapidité de l’eau sur un sol incliné. Des parapluies, des jupes -retroussées, des jambes, c’est tout ce qu’Alex discerne en ce tohu-bohu. -Il s’inquiète, il s’énerve: il ne voit nulle part sa Louise. Des femmes -rient: il croit qu’on le nargue. Il s’affirme à lui-même<span class="pagenum"><a id="page_243">{243}</a></span> qu’il a -entendu la voix de Louise: il court en avant; il revient... Point de -Louise!... Il va jusqu’au café Voltaire. Le garçon, avec sa serviette, a -dessiné un hublot dans la buée, et regarde au dehors. Alex l’interroge -de l’œil: «Non», fait le garçon. Point de Louise!</p> - -<p>Oh! de quelle désolation est cette place de l’Odéon, sous la pluie, sans -Louise! L’affreux temps a fait fermer boutique au bouquiniste. A qui -demander: «Avez-vous vu passer Louise?» Quels corridors lugubres que ces -galeries où des courants d’air agitent la flamme du gaz, soulèvent les -brochures éparses, soufflettent avec leur cache-nez les employés de la -librairie Flammarion, mais ne déplacent pas un liseur! Ils sont là, par -tous les temps, les liseurs: pilotis fichés dans le sol, et contre quoi -la lame brise sans les ébranler; non que le plaisir de lire soit la -cause d’une fermeté si robuste, mais le plaisir de lire sans payer... -Ils lisent, ils lisent: croient-ils donc que le plus beau de la vie est -de lire? «Quelle sotte engeance! se dit Alex; ils sont à battre!» Et -volontiers il leur crierait: «Mais si vous vous étiez retournés, -nigauds! vous auriez vu passer peut-être une jeune femme, dont les -cheveux, les yeux et la grande bouche délicieuse<span class="pagenum"><a id="page_244">{244}</a></span> valent vraiment qu’un -homme soit éventé et mouillé! Vous n’avez pas bougé... Vous ne l’avez -pas vue?... Crétins!...» Et il vit Hilaire Lepoiroux, près du guichet de -la caissière, qui retenait par le bout de son nez des pages encombrées -de tableaux synoptiques, où des accolades de tailles diverses, et la -gueule ouverte, semblaient s’avaler les unes les autres avec leur -contenu: le lecteur les absorbait toutes en dévorant la plus grasse.</p> - -<p>Alex, inquiet et agité jusqu’à perdre le sens de son désir dans le -moment même qu’il suivait si attentivement la piste de Louise, toucha -l’épaule du jeune Lepoiroux, et dit:</p> - -<p>—C’est toi, mon vieux?...</p> - -<p>L’autre, s’arrachant à ses tableaux synoptiques avec la lenteur du -serpent qui digère:</p> - -<p>—Tiens!... c’est toi, Alex!...</p> - -<p>Et ils demeurèrent, l’un vis-à-vis de l’autre, muets et ennuyés, l’un -n’ayant à dire qu’un mot: «J’aime», et l’autre ruminant le lourd texte -de ses manuels, l’un pour l’autre professant un égal mépris. Alors tous -les deux se serrèrent la main, disant:</p> - -<p>—Porte-toi bien. Bonsoir!...</p> - -<p>Et voici Alex de nouveau en quête de Louise. Quatre jours, il la chercha -encore; nulle part il<span class="pagenum"><a id="page_245">{245}</a></span> ne pouvait correspondre avec Louise: il était -totalement dépourvu de ses nouvelles. Ah! qu’il expiait ses torts envers -sa maîtresse! Était-ce ce qu’elle voulait?...</p> - -<p>Un beau soir, il rencontra Louise, rue Casimir-Delavigne, le nez au -vent, à la bibliothèque du bouquiniste.</p> - -<p>Elle éclata de rire, comme si de rien n’était. «Que s’était-il -passé?—Mais rien!—Où s’était-elle cachée, ces quatre jours?—Mais chez -elle!—En congé, donc?—Mais, oui!»</p> - -<p>—Tu n’aurais pas pu m’avertir? dit Alex.</p> - -<p>—Mais, mon chéri, j’ignorais si tu étais rentré chez toi!</p> - -<p>D’un mot piquant, mais d’un mot seul, Louise savait se venger.<span class="pagenum"><a id="page_246">{246}</a></span></p> - -<h2><a id="XLI"></a>XLI</h2> - -<p>Et Paul Chef-Boutonne n’obtenait toujours point les palmes!</p> - -<p>En vain avait-il, en veston de prolétaire, enseigné l’économie politique -au peuple de Grenelle, au fur et à mesure qu’il l’apprenait lui-même; en -vain sa mère avait-elle exécuté les mille et une démarches que comporte -une telle candidature! Depuis quinze mois, Paul avait terminé son -ingrate besogne de conférencier: le ministère était capable d’oublier le -mérite du jeune Chef-Boutonne, et la France d’oublier le ministère -témoin de ce mérite! Et l’impétueuse mère se multipliait, sortait -l’hiver, malgré la grippe, pestait en fiacre et faisait antichambre.<span class="pagenum"><a id="page_247">{247}</a></span> -Son gendre était par elle fort houspillé; son mari, plus gravement -atteint: ne faillit-on pas l’obliger à quitter son cercle, parce que -celui-ci était notoirement réactionnaire?... Les Saint-Évertèbre, alliés -à quelques bonnes familles, ne nuisaient-ils pas à Paul près du -gouvernement, par hasard? La chose eût été plaisante, car c’était -principalement pour imposer aux Saint-Évertèbre que madame Chef-Boutonne -convoitait les palmes académiques.</p> - -<p>Elles tombèrent, au mois de janvier, comme la pluie, le grésil et la -neige: quatorze cents personnes en furent touchées; Chef-Boutonne (Paul) -était du nombre. Et aussitôt sa maman connut l’inanité des longs désirs -enfin contentés. Ce petit bout de ruban serait mesquin sur la poitrine -de son cher fils: elle l’y avait attaché, en pensée, depuis trop -longtemps. Et puis, ne voilà-t-il pas que Paul lui-même agitait la -question: «Le porterai-je, ou bien pas?» Un dilemme aussi se posait: -convenait-il de s’en enorgueillir, au risque d’être moqué par certains? -convenait-il de ne point paraître prendre garde qu’on l’avait, au risque -que beaucoup l’ignorassent?</p> - -<p>«Eh quoi! pensait amèrement madame Chef-Boutonne, me serai-je donné tant -de peine<span class="pagenum"><a id="page_248">{248}</a></span> pour un résultat qu’on ose avouer tout juste?...»</p> - -<p>Beaubrun, le gendre, opina qu’il serait «très bien» que Paul ne portât -point, du moins avant quelques semaines, le ruban. Il dit à son -beau-frère:</p> - -<p>—Évitez l’empressement d’un instituteur!</p> - -<p>—Ou d’une sauteuse de <i>music-hall</i>! ajouta sa femme.</p> - -<p>Une de ces dames, en effet, venait d’être pareillement honorée.</p> - -<p>Ces hésitations, ces plaisanteries faisaient mal, non pas à Paul, mais à -sa mère. Nonobstant le parti de la discrétion définitivement adopté, -madame Chef-Boutonne ne put s’empêcher, au prochain dîner qu’elle donna, -de glisser dans la corbeille de fleurs un mètre cinquante centimètres de -ruban violet qu’elle avait acheté, de vieille date, furtivement, sous -les galeries du Palais-Royal, dans l’intention d’en décorer, dès la -première communication officielle, toute la garde-robe de son fils. Ce -ruban long, maigre et sournois, serpentait à la dérobée sous le muguet -et les iris. Il était possible qu’on ne l’aperçût point. On pouvait -aussi l’apercevoir et n’en pas saisir le caractère allégorique. En fait, -quelqu’un l’aper<span class="pagenum"><a id="page_249">{249}</a></span>çut; quelque autre en saisit le sens, et des allusions -maigres, sournoises et longues comme le ruban, serpentèrent parmi les -convives, puis se gonflèrent en compliments qui furent lourds à porter!</p> - -<p>Or, en quittant la table au bras de M. Chef-Boutonne, madame de -Saint-Évertèbre, cette luronne, belle encore, empoigna au passage le -revers d’habit de Paul et dit:</p> - -<p>—A votre âge, jeune homme! ce n’est pas au ministre qu’on arrache un -bout de ruban...</p> - -<p>Et Paul, naïf:</p> - -<p>—A qui donc, madame?</p> - -<p>On vit, au geste et à la façon de rire de madame de Saint-Évertèbre, -qu’elle confiait quelque gaillardise à l’oreille du papa. Elle se -retourna vers le fils, et, comme s’il l’avait entendue ou devinée:</p> - -<p>—Et on le met, dit-elle, tout parfumé, sur son cœur!...</p> - -<p>Déjà de timides bruits avaient couru, d’après lesquels les -Saint-Évertèbre jugeaient Paul fort gentil, mais, saprelotte! un peu -novice; et s’ils semblaient l’accepter pour gendre, du moins -désiraient-ils que l’homme destiné à leur fille, appelé à tâter d’une -pâte de cette qualité, précédemment, au moins, connût un peu la -matière!<span class="pagenum"><a id="page_250">{250}</a></span></p> - -<p>Et c’était le plus secret des mille supplices qu’une mère endure, dans -l’âme de madame Chef-Boutonne, que ce souci déjà ancien: si accompli que -fût Paul, son brillant jamais n’avait ébloui une femme. Certes il -plaisait beaucoup à toutes, mais il ne plairait donc point à l’une -d’elles? Le pire était que, sur ce chapitre, Paul lui-même, le plus -intéressé, semblait totalement désintéressé. Loin de madame -Chef-Boutonne le vœu de voir mettre à mal aucune personne fréquentant sa -maison!... Mais, à s’interroger bien intimement là-dessus, elle -confessait que le déplaisir qu’un tel accident entraîne n’est pas sans -quelques avantages... Hélas! nul accident, non, pas le moindre, -n’embarrassait la voie régulière, directe, sans aspérités ni courbures, -sur laquelle Paul, une bonne fois lancé, roulait, immaculé, vers son -avenir.</p> - -<p>Beaubrun qui souvent accompagnait Paul, au théâtre, en soirée, voire à -des bals de ministères, sondé par sa belle-mère, engainait son monocle, -allumait un œil scrutant tout le passé et toutes les circonstances, -laissait choir le monocle, mourir son œil, et faisait:</p> - -<p>—Rien!</p> - -<p>Et, depuis lors, madame Beaubrun, la sœur<span class="pagenum"><a id="page_251">{251}</a></span> taquine, à propos de bottes, -regardait Paul, puis son mari, ou sa mère, et faisait:</p> - -<p>—Rien!</p> - -<p>A Paul qui, cela va sans dire, ne comprenait point, elle demandait:</p> - -<p>—Qu’en dis-tu, Paul?</p> - -<p>Et Paul, innocemment, répondait:</p> - -<p>—Moi?... Rien.</p> - -<p>«Rien» tournait au jeu de famille. C’était un jeu que la maman n’aimait -guère.</p> - -<p>Madame Chef-Boutonne n’avait-elle pas été jusqu’à dire à son gendre:</p> - -<p>—Croyez-vous que je donne assez d’argent à Paul?...</p> - -<p>—Donnez-lui-en davantage! avait riposté Beaubrun.</p> - -<p>Mais Paul, ayant plus d’argent, achetait des titres de rente, et s’en -vantait, le pendard!...</p> - -<p>Enfin il y eut un fait.</p> - -<p>Monsieur et madame Chef-Boutonne reçurent une lettre anonyme: leur fils, -«un blondin, officier d’académie», avait fait route, tel jour, à telle -heure et à pied, de l’avenue d’Iéna, numéro tant, jusque chez le -pâtissier Ladurée, rue Royale, en compagnie d’une jeune femme portant -une toilette de chez Z... Et, quoique ce parcours d’un<span class="pagenum"><a id="page_252">{252}</a></span> chemin assez -long eût été fait à pied, et quoique le texte ne fît pas mention que le -«blondin» eût pénétré seulement chez Ladurée, pâtissier, il se terminait -par ces mots infailliblement alarmants pour un couple de bourgeois: -«Gare la bourse!...»</p> - -<p>Pour une fois, dans la bourgeoisie, ce «Gare la bourse!...» eut un effet -contraire à celui que l’alarmiste en pouvait augurer. Les Chef-Boutonne -exultèrent: enfin Paul allait vendre ses titres de rente!... M. -Chef-Boutonne, toutefois, modéra sa femme:</p> - -<p>—Tout beau! dit-il, le garnement n’est pas entré chez le pâtissier...</p> - -<p>Il y entra; il entra même ailleurs: les informations furent précises, -circonstanciées, pleines d’intérêt, angoissantes même, car elles -contenaient menaces aux parents s’ils ne mettaient point le holà à la -consommation de l’intrigue, et menaces au consommateur!</p> - -<p>Qui saura dire les tempêtes intérieures des mères? leurs désirs -contradictoires, leurs hésitations, leurs résolutions, leurs manèges, et -leur honte qui se mélange à leur fierté?</p> - -<p>Secrètement, la mère, superbe en son dévouement obscur sinon excusable -en son acte, sortit<span class="pagenum"><a id="page_253">{253}</a></span> par un crépuscule d’hiver, et se rendit aux -environs du lieu où son fils s’initiait au mystère de l’amour. Plus -farouche que le limier qui épiait les amants et, dans un de ses -rapports, la pouvait elle-même compromettre, elle bravait tout, prête à -bondir comme un dogue sur le monstre, quel qu’il fût, qui oserait -bousculer le rendez-vous de son Paul. L’endroit était un -rez-de-chaussée, au fond d’une cour, rue de l’Arcade. Elle ne vit rien, -ne couvrit de son corps personne, ne fut utile à quoi que ce fût.</p> - -<p>Mais son inquiétude augmentait chaque jour. Paul fréquentait une femme -du monde: n’allait-il pas être provoqué par un rival?... Paul, -évidemment, était rentré hier sans blessure; n’était-ce pas aujourd’hui -qu’on allait le rapporter pantelant, à la suite d’une rencontre?... Mon -Dieu! mon Dieu! fallait-il avoir élevé un fils si parfaitement, l’avoir -amené si calme et si pur jusqu’aux portes mêmes de l’amour que les lois -protègent, et devoir cependant payer aux préjugés d’une vieille race -galante ce périlleux tribut que réclame la Vénus impudique?... Mais tous -autour d’elle, le père, la sœur, elle-même enfin, le désiraient, ce -baptême païen, l’imploraient, l’exigeaient presque!<span class="pagenum"><a id="page_254">{254}</a></span></p> - -<p>Ainsi tourmentée, et en même temps heureuse d’une cruelle formalité -accomplie, madame Chef-Boutonne s’en fut trouver madame Dieulafait -d’Oudart.</p> - -<p>Elle conta l’histoire par le menu, disant:</p> - -<p>—Ces gamins, ces vauriens, croyez-vous?... Et une femme du monde, s’il -vous plaît! alors qu’il y a tant d’autres relations si faciles et sans -conséquences... Ah! les petits brigands!... Ah! l’amour!...</p> - -<p>Puis elle narra l’effroi de ce courrier mystérieux, odieux, cynique, -quasi obscène, qui heurtait matin et soir sa pudeur maternelle en lui -infligeant la double vision de Paul enlacé par les bras de quelque -«Didon», d’où l’on ne s’échappe que meurtri,—si l’on s’en échappe!—et -de ce témoin étranger, haineux, sadique peut-être!...</p> - -<p>Sa complaisance à propager l’aventure était mal retenue, mais son -appréhension de quelque catastrophe était sincère. Ces deux sentiments -se mêlaient parfois, se chevauchaient l’un l’autre, en sorte qu’à un -certain moment madame d’Oudart, agacée par une trop sotte fatuité, se -crut autorisée à dire:</p> - -<p>—Mais, somme toute, chère amie, le procédé<span class="pagenum"><a id="page_255">{255}</a></span> odieux ne vous a appris -jusqu’ici qu’une bonne nouvelle...</p> - -<p>Et, trois minutes plus tard, touchée par les larmes que son amie -répandait, elle se levait, et se décidait à lui fournir des motifs de se -tranquilliser.</p> - -<p>Elle se levait et allait doucement à un chiffonnier, tournait une clef, -ouvrait un tiroir et y prenait trois enveloppes banales, rayées d’une -banale écriture:</p> - -<p>—Ne vous mettez donc point martel en tête!... Connaissez-vous cette -écriture?</p> - -<p>Madame Chef-Boutonne frémit.</p> - -<p>—Eh bien! continua madame d’Oudart, tout porte à croire que votre -«Didon» a été auparavant la nôtre: et mon fils n’en va pas plus mal!</p> - -<p>Madame Chef-Boutonne voulait bien être rassurée pour son fils; mais non -pas que, dans une si tardive aventure, et si difficilement -obtenue,—dont elle avait eu l’imprudence de se flatter un peu -vite,—son Paul fît bombance avec quoi?... avec les restes d’Alex!</p> - -<p>Nier l’évidence était cependant impossible. Ayant reconnu l’écriture, le -style de son correspondant anonyme, et un identique signalement<span class="pagenum"><a id="page_256">{256}</a></span> de la -femme qui tombait d’Alex en Paul, madame Chef-Boutonne hasarda:</p> - -<p>—Mais si ces lettres infâmes n’étaient que calomnies!...</p> - -<p>—Pour cela, non! dit madame Dieulafait d’Oudart, en soulignant du doigt -tel paragraphe d’une des lettres, la petite note arriérée à l’<i>Hôtel -Condé et de Bretagne</i>, dont il est fait mention ici, je l’ai bel et bien -payée: l’information était bonne.</p> - -<p>Madame Chef-Boutonne s’affaissait.</p> - -<p>—Eh! mon Dieu! pourvu que nos jeunes gens n’aillent point se -quereller!... Par le fait, ils sont rivaux!</p> - -<p>Madame d’Oudart sourit:</p> - -<p>—Alex est un papillon, dit-elle, il a fait cette plate-bande; il butine -ailleurs...</p> - -<p>Et le comble du dépit était, pour madame Chef-Boutonne, que Paul eût -choisi comme intrigue, non seulement celle qui pouvait avoir le moins de -lustre aux yeux des Dieulafait d’Oudart, mais celle dont on ne saurait -absolument pas se prévaloir chez les Saint-Évertèbre: car, enfin, -séduire une amie, et quasiment au nez de leur fille, si la prouesse -était d’un gaillard et si madame de Saint-Évertèbre, par ses «propos de<span class="pagenum"><a id="page_257">{257}</a></span> -corps de garde», l’avait, ma foi, méritée, du moins fallait-il convenir -que la prouesse était téméraire...</p> - -<p>Mais bientôt la correspondance anonyme cessa. Paul rentrait à la maison -sans retard, quoique le teint plus jaunet que les jours même où il -rentrait en retard. L’idylle était-elle donc déjà finie? Quel mystère à -l’autre mystère succédait?</p> - -<p>Les Saint-Évertèbre éclairèrent la question dès qu’on les vit: car il -fut évident qu’on se riait de Paul. Le jeu eût pu échapper à madame -Chef-Boutonne, si elle n’eût été précisément sur le qui-vive; mais des -allusions persistantes à tel pâtissier de la rue Royale ou à tel «coquet -rez-de-chaussée» ne pouvaient plus, pour elle, être équivoques. De -complicité ou non avec ses amis, la coquine Soulice s’était prêtée à un -manège de galanterie,—d’un goût douteux,—dans lequel Paul et le -mouchard anonyme avaient donné, tête baissée, et de compagnie. En son -«coquet rez-de-chaussée», par un beau crépuscule d’hiver, alors que son -héroïque maman montait la garde, on avait,—pour employer une expression -qui ne faisait point peur aux Saint-Évertèbre,—«posé» à Paul «un -lapin!»...<span class="pagenum"><a id="page_258">{258}</a></span></p> - -<h2><a id="XLII"></a>XLII</h2> - -<p>L’appartement de la rue Férou était devenu l’asile des amis d’Alex. Non -contents des soirées nombreuses qu’ils passaient là, non contents des -dîners, assez fréquents, que madame d’Oudart leur offrait, ils y -venaient, sur la fin du mois, à l’heure des repas, quêter une invitation -supplémentaire, d’un air si emprunté, si gauche, avec des feintes si -naïves, que la maîtresse de maison, tout en riant, leur disait, sans -plus de mots:</p> - -<p>—Allons! messieurs, à table!</p> - -<p>Thémistocle avait contracté, lui, la facile habitude de déjeuner, rue -Férou, chaque jour, sous le prétexte de causer procédure. Un matin, il -fut saisi si inopinément d’une mauvaise grippe qu’on<span class="pagenum"><a id="page_259">{259}</a></span> le coucha, dans le -salon, sur un lit improvisé, où il passa la nuit, puis la semaine. Il -était si gentil, si complètement isolé dans le vaste monde, cet Oriental -orphelin, sa voix était si plaintive et si douce, que madame d’Oudart -n’eut pas le cœur de le renvoyer à son hôtel. Durant sa maladie, aussi -bien, parmi les termes arides du droit, qu’il n’abandonnait guère, il -mêlait des noms sonores et exquis, tels que Péra, Stamboul, la -Corne-d’Or, les îles des Princes et Scutari,—évoquant des choses -lointaines, ensoleillées et féeriques,—qui vous payaient de votre -peine.</p> - -<p>Et de la nostalgie du Grec malade naissaient des désirs de voyage, -surtout le soir: Alex et sa mère partaient, sur un mot enchanteur, pour -la Méditerranée, l’Archipel, Athènes et le Bosphore... Madame d’Oudart -disait:</p> - -<p>—Oh! quand Alex aura une situation, nous irons, au premier congé, vous -faire une visite là-bas, monsieur Thémistocle.</p> - -<p>Ou bien:</p> - -<p>—Il ira, pour son voyage de noces, vous présenter sa jeune femme...</p> - -<p>Et elle faisait, quant à elle, le sacrifice de cette croisière de songe.</p> - -<p>Cependant Alex tombait malade, à son tour;<span class="pagenum"><a id="page_260">{260}</a></span> Noémie, la bonne, elle -aussi, fut atteinte. La concierge recommanda une femme de journée, qui -se trouva être voleuse comme une pie, puis une autre, infortunée, qui se -mourait de la poitrine: on dut les renvoyer. Ce fut la pauvre maman qui -devint la servante de tous.</p> - -<p>Dans cette infirmerie, un matin, se présenta, affairée, hors d’haleine, -madame Taupier, la patronne de l’<i>Hôtel Condé et de Bretagne</i>. Madame -d’Oudart, lui ouvrant, augura mal de cette visite. Madame Taupier -rattrapa son souffle, et annonça que son pensionnaire, M. Lepoiroux, -était au lit, pas bien.</p> - -<p>—C’est comme ici, dit madame d’Oudart; mais qu’a-t-il?</p> - -<p>Madame Taupier fit l’historique de la maladie d’Hilaire, et, finalement, -dit qu’un de ces messieurs, étudiant en médecine, qui occupait une -chambre au second, s’employait à le faire entrer à l’hôpital, car il -craignait une vilaine fièvre.</p> - -<p>—En ce cas, en effet, dit madame d’Oudart, mieux vaut une maison -spéciale que l’hôtel.</p> - -<p>Fort bien! Mais l’inconvénient était que madame Taupier répugnait à -laisser sortir un pensionnaire affligé d’une lourde note impayée.<span class="pagenum"><a id="page_261">{261}</a></span></p> - -<p>—N’avez-vous pas prévenu la mère? demanda madame d’Oudart.</p> - -<p>Certes on avait prévenu la mère. Ce matin même madame Lepoiroux -répondait de Poitiers par un cri de détresse, et suppliait madame -Taupier de s’adresser, au nom de l’humanité, à madame Chef-Boutonne, -numéro tant, rue de Varenne.</p> - -<p>—Comment! s’écria madame d’Oudart, «de vous adresser à madame -Chef-Boutonne!...»</p> - -<p>—Je viens de chez cette dame, dit madame Taupier, c’est la raison -pourquoi vous me voyez si essoufflée. Cette dame m’a dit: «C’est très -bien; mais avez-vous vu madame Dieulafait d’Oudart?—Non, je n’avais -point vu madame Dieulafait d’Oudart.—Voyez-la! m’a dit madame -Chef-Boutonne.—Mais, madame...—Voyez-la! m’a répété cette dame; je ne -saurais rien faire à ce propos sans elle: le jeune Lepoiroux est son -protégé.—Mais, madame...» Enfin il a bien fallu que je confie à cette -dame, et je vais en faire autant à vous, madame, puisque le sort m’y -oblige: madame Lepoiroux m’avait bien recommandé de ne m’adresser à vous -qu’en second.</p> - -<p>—Ah! ah! fit madame Dieulafait d’Oudart, en second!... à moi, en -second!...<span class="pagenum"><a id="page_262">{262}</a></span></p> - -<p>—Oh! mon Dieu, madame, dit simplement madame Taupier, vous auriez tort -de vous en offenser: l’avantage de passer ici en premier n’est pas -grand...</p> - -<p>—C’est parfait! Vous vous êtes acquittée de la commission en suivant la -voie hiérarchique établie par madame Lepoiroux: eh bien! nous nous -concerterons, madame Chef-Boutonne... et moi, «en second»... sur ce -qu’il y a à faire... A tant de protecteurs, ce n’est pas vous qui -sauriez y perdre, madame Taupier!</p> - -<p>Puis conduisant sur le palier la patronne de l’<i>Hôtel Condé et de -Bretagne</i>, madame d’Oudart lui mit un louis dans la main, afin que le -jeune Lepoiroux fût transporté à l’hôpital dans les meilleures -conditions possibles.</p> - -<p>Et au milieu de ses malades, dans le désordre de son appartement, sous -le poids de soucis divers, et de soucis d’argent, en particulier, madame -Dieulafait d’Oudart demeura surtout peinée que la veuve Lepoiroux, -réduite aux abois, recourût à une autre avant de recourir à elle. -Cependant, n’avait-elle pas dit, quelques mois précédemment, à la -patronne de l’hôtel: «Mais je n’ai pas à payer la note de M. Lepoiroux, -j’imagine?...» Elle l’avait dit; mais il n’était<span class="pagenum"><a id="page_263">{263}</a></span> pas question, alors, -de voir madame Chef-Boutonne la payer.</p> - -<p>Madame Chef-Boutonne vint aussitôt rue Férou. On dut la recevoir dans la -salle à manger, un coude appuyé sur la table: on se lamenta sur les -maladies régnantes, et les deux femmes dirent en même temps:</p> - -<p>—A propos!... le jeune Lepoiroux...</p> - -<p>Alors se disputa l’honneur de protéger le jeune Lepoiroux.</p> - -<p>L’action était délicate. Madame Chef-Boutonne ne tenait pas à payer la -note; payer la note excédait les moyens de madame Dieulafait d’Oudart. -Décliner la mesure généreuse que l’on sollicitait de son crédit, de sa -renommée, serait-ce de la part de madame Chef-Boutonne un geste bien -élégant? Refuser tout court sa contribution, était-ce possible à madame -Dieulafait d’Oudart?... Les deux femmes s’exposèrent l’une l’autre -témérairement, parèrent de molles attaques, ripostèrent gauchement, et -puis soudain se dérobèrent: tout était à recommencer. Enfin, lors d’une -reprise, l’une d’elles ayant, à tout hasard, avancé un: «Coupons en deux -la poire!» l’autre mit bas les armes, enjolivant du moins le pis aller -d’un mot:</p> - -<p>—C’est plutôt, dit-elle, une orange amère!<span class="pagenum"><a id="page_264">{264}</a></span></p> - -<p>Elles se quittèrent presque souriantes.</p> - -<p>Après coup seulement, madame Dieulafait d’Oudart s’aperçut que la moitié -de la note à payer était encore un trop lourd fardeau pour elle; et, -faute de payer la note entière, elle manquait à sauver les Lepoiroux. Au -contraire, pour une petite somme autant que pour une grosse, contribuant -une première fois, et dans une heure de péril, au sauvetage, madame -Chef-Boutonne sauvait les Lepoiroux. Pour la moitié du prix coûtant, on -pouvait le dire, madame Chef-Boutonne achetait la charge honorifique de -nourrir, et d’offrir à son pays, à la science, ce remarquable sujet -d’Hilaire; ou, plus exactement, elle enlevait cette charge à madame -Dieulafait d’Oudart incapable...</p> - -<p>Sur ces entrefaites, madame Lepoiroux, en personne, apparut. La lettre -d’alarme de madame Taupier l’avait happée à Paris, sans sursis. Elle -avait imaginé son garçon couché sur un lit d’hôpital: elle était -accourue... Elle dit cela d’un seul trait, en entrant. Et madame -d’Oudart, qui en voulait fort à la veuve Lepoiroux, fut désarmée par la -vérité de cette angoisse maternelle. Elle avait préparé une parole -amère, et elle dit affectueusement:<span class="pagenum"><a id="page_265">{265}</a></span></p> - -<p>—Ma pauvre Nathalie!...</p> - -<p>Elle s’attendait à ce que Nathalie parlât abondamment de son fils -malade; mais en venant chez madame d’Oudart, l’humble rue, l’escalier -pauvre, ce qu’elle découvrait du médiocre appartement, avaient frappé -une femme qui avait coutume de contempler avec déférente admiration le -parc, les avenues, et ce qu’elle appelait «le château» de Nouaillé...</p> - -<p>Le contraste la stupéfiait.</p> - -<p>Elle eut un long silence, pendant lequel elle remuait ses yeux de tortue -et les obligeait à accepter l’image de la décadence des Dieulafait -d’Oudart. Elle pensait à la métairie vendue, aux bruits qui couraient le -pays... Elle se félicitait d’avoir été assez avisée pour ne s’adresser à -madame d’Oudart qu’«en second».</p> - -<p>Tout à coup elle se lança en des phrases compatissantes et obscures, -mais que madame d’Oudart comprit bien.</p> - -<p>Madame d’Oudart l’interrompit:</p> - -<p>—Mais votre fils? dit-elle; j’espère que son indisposition...</p> - -<p>—Son indisposition, ne m’en parlez pas!... fit madame Lepoiroux; j’ai -un soupçon que la patronne de l’hôtel a voulu nous mettre la puce à<span class="pagenum"><a id="page_266">{266}</a></span> -l’oreille, rapport à la note. Telle que vous me voyez, je viens de -causer avec le médecin: Hilaire n’est pas si mal; il a la grippe. Il -marchera sur ses deux pieds pas plus tard que demain!</p> - -<p>—Ah!... fit madame d’Oudart. Allons, estimons-nous heureux que votre -fils soit hors de danger!...</p> - -<p>—Et chez vous, ma chère dame?... Monsieur Alex va toujours bien, -j’espère?...</p> - -<p>Madame d’Oudart poussa une porte, et l’on vit, réunis dans le salon, les -deux lits des jeunes gens malades. Thémistocle aux noires narines -velues, à la barbe de huit jours, drue comme une brosse à cirage, à la -moustache de palikare, lisait à haute voix, en zézayant et de l’accent -le plus comique, <i>Manon Lescaut</i>; et Alex bénissait le ciel de lui avoir -donné un ami malade en même temps que lui.</p> - -<p>Madame Lepoiroux fit force amabilités; mais elle se retira jalouse de ce -qu’un étranger, un Grec, fût l’ami malade hospitalisé aux frais de -madame d’Oudart, malgré ses déboires, et non pas Hilaire. Elle dit -encore quelques-unes de ces paroles ambiguës qu’affectionnent les gens -du peuple:<span class="pagenum"><a id="page_267">{267}</a></span></p> - -<p>—Bien sûr que les jeunes gens sont libres de choisir leurs amis!...</p> - -<p>Madame d’Oudart lui demanda:</p> - -<p>—Où couchez-vous, Nathalie?</p> - -<p>—Oh! ne vous tourmentez pas! Je ne suis pas grosse: je m’arrangerai -avec Hilaire; il n’a pas quitté son hôtel... A présent, ma chère dame, -ce serait-il l’heure, dites-moi, où je pourrais avoir un moment -d’entretien avec votre grande amie madame Chef-Boutonne?... Ne faut-il -pas qu’il y ait une Providence, pour que j’aie rencontré sur mon chemin -une personne aussi puissante et généreuse?...</p> - -<p>Madame d’Oudart dut chanter avec la veuve Lepoiroux les louanges de -madame Chef-Boutonne.<span class="pagenum"><a id="page_268">{268}</a></span></p> - -<h2><a id="XLIII"></a>XLIII</h2> - -<p>Madame Lepoiroux eut donc avec madame Chef-Boutonne le petit entretien -désiré. A Paris, la Poitevine rappelait un peu ces personnes vêtues avec -modestie, au pas de velours, à l’œil averti, à la main tendue, qui font -payer les deux sous de la chaise dans les églises: le domestique, rue de -Varenne, crut qu’elle venait «de la paroisse». Madame Chef-Boutonne se -piqua de l’accueillir avec chaleur, mais tout à fait en grande dame, -négligeant les informations personnelles, prenant de haut les choses, et -laissant de là tomber son obole, assurée qu’elle fera du bruit. Elle -parla de l’Université comme elle eût parlé d’une amie, d’une tendre sœur -habitant là, à quatre pas, que<span class="pagenum"><a id="page_269">{269}</a></span> l’on voit quotidiennement, avec qui l’on -dîne,—et d’Hilaire, comme d’un prodige.</p> - -<p>Elle voulait qu’Hilaire fût prodigieux: elle croyait déjà en avoir -acheté le droit; elle était fort résolue à en imposer la conviction à -tout le monde, et, pour son début, enivrait la mère du héros. Moins -crédule qu’une bourgeoise qui se leurre aisément de mots, madame -Lepoiroux avait confiance en son Hilaire, avait confiance en «ces -messieurs» de Poitiers, qui le poussaient, mais n’eût pas, de soi-même, -été s’imaginer, par exemple, que son fils, parti de si bas, fût capable -de s’élever plus haut que... «mettons que monsieur le censeur des -études, au lycée», dont la «dame» était sa cliente.</p> - -<p>A l’humble image du censeur des études au lycée de Poitiers, madame -Chef-Boutonne sourit. Son fils, Paul, entrait; elle le présenta à la -Poitevine et dit:</p> - -<p>—Regardez celui-ci: à l’âge qu’il a, il est officier d’académie, vous -le voyez à sa boutonnière; élève diplômé de l’École des Sciences -politiques; il sera demain licencié en droit; dans deux ans, docteur, et -nous en ferons, je l’espère, un gentil auditeur au Conseil d’État!...</p> - -<p>Madame Lepoiroux écoutait, bouche bée, ces<span class="pagenum"><a id="page_270">{270}</a></span> titres ronflants, auxquels -d’ailleurs elle ne comprenait goutte. Madame Chef-Boutonne reprit:</p> - -<p>—Je ne vous dis pas toutes les qualités qu’a mon fils; mais écoutez-moi -bien, madame Lepoiroux: pour peu qu’on le compare au vôtre, Paul, que -voici, n’est qu’un ignorant... N’est-ce pas vrai, Paul?</p> - -<p>Paul s’inclina, puis disparut. Madame Lepoiroux était inoculée du venin -de l’ambition insatiable.</p> - -<p>Après quoi, madame Chef-Boutonne se dédommagea de n’avoir pas dit du -premier coup «toutes les qualités qu’avait son fils». Devant cette femme -arrivant de province, et destinée à y retourner demain, elle s’offrit le -régal de parler de son Paul sans mesure, sans sincérité même et sans -prudence: moment d’oubli, de folie, véritable débauche maternelle, -comparable à la faute de ces femmes vertueuses qui, un jour, en voyage, -s’abandonnent furtivement à un étranger qu’elles ne reverront jamais -plus... Et puis l’on reparla d’Hilaire, sur le mode dithyrambique, puis -du jeune Dieulafait d’Oudart, en manière de badinage, puis d’Hilaire -encore, sur lequel l’Université—l’amie, la voisine qui ne vous cache -rien—fondait les plus hautes espérances...<span class="pagenum"><a id="page_271">{271}</a></span></p> - -<p>Madame Lepoiroux titubait sur le trottoir de la rue de Varenne en -quittant sa nouvelle protectrice: elle s’égara plusieurs fois avant de -regagner l’<i>Hôtel Condé et de Bretagne</i>, et bavarda une heure avec -madame Taupier, qui, pourtant, lui inspirait peu de confiance. Mais -madame Taupier fut séduite par la magnificence de l’avenir promis à son -pensionnaire, et elle y ajouta foi:</p> - -<p>—... <i>primo</i>, dit-elle, parce que cette dame de la rue de Varenne est -très comme il faut; <i>secundo</i>, parce que votre jeune homme est sans -vices: il ne voit pas de femmes!</p> - -<p>C’est par là qu’aux yeux de madame Taupier le fils de madame Lepoiroux -était un prodige. Elle ne put s’empêcher de soupirer, en levant ses -prunelles au plafond:</p> - -<p>—Ce n’est pas comme celui de madame Dieulafait d’Oudart!...</p> - -<p>Et madame Lepoiroux fut informée des déportements d’Alex.</p> - -<p>Une soudaine intimité s’établit entre madame Lepoiroux et madame -Taupier. Celle-ci même, comme la mère d’Hilaire s’apprêtait à passer la -nuit sur une chaise, lui offrit une chambre:</p> - -<p>—Ne vous gênez donc point: il y en a de<span class="pagenum"><a id="page_272">{272}</a></span> vacantes... Vous n’en paierez, -pardi, pas plus cher!...</p> - -<p>La grippe, qui cependant fut tenace, avait quitté la rue Férou comme -l’<i>Hôtel Condé et de Bretagne</i>, lorsque madame Lepoiroux jugea -convenable d’aller faire une visite à madame Dieulafait d’Oudart.</p> - -<p>—Comment! fit celle-ci, vous, encore à Paris?...</p> - -<p>—Comme vous voyez, ma chère dame: et j’ai voulu montrer que je ne vous -oublie point.</p> - -<p>Cette phrase était naïve; elle contenait une amère vérité qui pénétra -douloureusement dans le cœur de madame d’Oudart: c’est qu’en effet ce -n’était pas trop de fournir quelque preuve qu’on ne l’oubliait pas...<span class="pagenum"><a id="page_273">{273}</a></span></p> - -<h2><a id="XLIV"></a>XLIV</h2> - -<p>Le bruit se répandit en Poitou que madame Dieulafait d’Oudart -nourrissait et couchait chez elle, à Paris, «des amis» de son fils, et -dilapidait sa fortune, d’une manière débonnaire, au profit d’étrangers, -«compagnons de débauche d’Alex», tandis qu’elle laissait son vieux père -«se mourir tout seul, dans le désert».</p> - -<p>Madame d’Oudart, en venant, avec Alex, la semaine de Pâques, à Nouaillé, -embrasser M. Lhommeau qui ne «se mourait» point du tout, tomba au beau -milieu de ces commérages. Elle était trop sensée pour en rendre madame -Lepoiroux responsable, sachant que d’un mot exact que Nathalie avait pu -dire, les langues<span class="pagenum"><a id="page_274">{274}</a></span> avaient vraisemblablement tiré une de ces matières -fabuleuses qui acquièrent très vite la fixité des légendes.</p> - -<p>La pauvre femme, qui espérait se reposer une quinzaine de jours, dans sa -terre, entreprit, aussitôt arrivée, une tournée de visites à Poitiers, -avec l’espoir de redresser l’opinion. Mais l’opinion est pareille à la -tige flexible du châtaignier, que le pouce d’un enfant ploie et dirige -pour en former la carcasse des paniers rustiques, et qui n’est pas -plutôt présentée au four que la force de l’homme échouerait à la courber -d’une ligne. Elle contait, bonnement, ses tracas maternels, les départs -matinaux d’Alex, la bougie, la barbe, le son des cloches de -Saint-Sulpice, maître Enguerrand de la Villataulaie, les déjeuners de -procédure, puis la grippe de la triste saison, le grabat improvisé de -cet infortuné M. Thémistocle, et la voix zézayante du malade, et les -noms de l’Orient enchanteur qui s’échappaient de sa longue moustache -bleue, le soir... On l’écoutait d’une oreille distraite; on affectait de -ne la pas entendre; ou bien quelqu’un de spirituel lui demandait si elle -avait lu <i>la Vie de Bohème</i>. L’opinion de ces gens-là était faite; la -tige de châtaignier avait passé par le feu.<span class="pagenum"><a id="page_275">{275}</a></span></p> - -<p>Libérée en une certaine mesure des mœurs de la ville par un immense -amour maternel, presque semblable à une passion, madame Dieulafait -d’Oudart ne s’élevait pas, toutefois, au-dessus de l’opinion. Elle fut -attaquée par le démon de l’incertitude; elle se demanda si Poitiers -n’avait pas, par hasard, raison contre elle: n’était-ce point une «vie -de bohème» qu’elle menait? Ses complaisances pour son fils -n’étaient-elles point excessives? Ne dilapidait-elle point son -patrimoine? Enfin son père ne se mourait-il point,—chacun meurt un peu -tous les jours,—dans «le désert» de Nouaillé?</p> - -<p>Thurageau, homme de sens, parlait comme Poitiers. En présence du -notaire, madame d’Oudart eut des nerfs:</p> - -<p>—Je quitterai ce pays définitivement! dit-elle. J’emmènerai mon père -avec moi.</p> - -<p>Le notaire ne prenait acte que de ce qui intéressait la fortune. -Entendant ces paroles qui, comme tant d’autres, allaient tantôt -s’évaporer, il laissa tomber sa large main, à grand bruit, sur son -bureau; et par ce geste il mêlait aux paroles quelque chose de concret: -il les retenait, les vagabondes, et il allait leur donner une -consistance qu’elles n’avaient point.<span class="pagenum"><a id="page_276">{276}</a></span></p> - -<p>—Si vous vous résolviez à ce parti, dit-il, j’aurais une proposition à -vous soumettre...</p> - -<p>Et déjà il feuilletait un dossier. Madame d’Oudart allait s’écrier: -«Attendez! attendez! je n’ai pas tant voulu dire!...» Il la prévint et -la médusa en lui jetant au nez que quelqu’un donnerait trois mille -francs de Nouaillé, «maison et parc, droit de chasse seulement sur les -fermes...»</p> - -<p>—Sur <i>la</i> ferme! corrigea-t-elle, d’elle-même.</p> - -<p>—Sur <i>la</i> ferme, hélas! dit le notaire.</p> - -<p>Louer Nouaillé!... Elle n’en voulut pas entendre davantage. Son notaire -se moquait-il d’elle?...</p> - -<p>Mais elle revint, de son plein gré, quelques jours après, à l’étude, et -dit:</p> - -<p>—Ce n’était pas sérieux, Thurageau, j’espère?</p> - -<p>Le notaire cita le nom, lut la lettre de la personne qui offrait de -louer la terre de Nouaillé.</p> - -<p>Elle dit:</p> - -<p>—Trois mille francs, c’est ridicule: Nouaillé ne vaut pas cela.</p> - -<p>—Nouaillé vaut ce qu’on en offre.</p> - -<p>—D’ailleurs, dit-elle, vous pensez bien que je ne consentirai jamais.</p> - -<p>Thurageau s’inclina, et il ajouta:</p> - -<p>—J’ai une autre proposition.<span class="pagenum"><a id="page_277">{277}</a></span></p> - -<p>Madame d’Oudart parut complètement indifférente.</p> - -<p>—Aimez-vous mieux marier monsieur votre fils?</p> - -<p>—Marier!... fit-elle, et avec qui?</p> - -<p>—Avec une jeune fille fort bien, quoique...</p> - -<p>—Arrêtez!... il suffit... du moment qu’il y a un «quoique...»</p> - -<p>—Je m’arrête. Autre chose: préférez-vous vendre Nouaillé... maison, -parc et la ferme restant?... Babouin achèterait.</p> - -<p>—Encore Babouin!...</p> - -<p>—Il vous a déjà pris deux fermes: c’est vous maintenant qui formez -enclave en son domaine!...</p> - -<p>—On gagne donc tant dans la tannerie?</p> - -<p>—Oui, quand on fabrique aussi du papier à Angoulême.</p> - -<p>—Ah? du papier!... bravo! la matière est déjà plus noble... Écoutez, -Thurageau, vous allez me trouver curieuse, mais je suis femme... et -mère... Quelle est la jeune fille dont vous avez voulu me parler?</p> - -<p>—Il y a un «quoique»!...</p> - -<p>—Enfin quel est ce «quoique»?...</p> - -<p>—La tannerie, justement, le papier!...<span class="pagenum"><a id="page_278">{278}</a></span></p> - -<p>—Il s’agit de la petite Babouin?... La fille d’un marchand de peaux de -bêtes qui empestent une lieue de pays!... Mais, ah çà! Thurageau, y -pensez-vous?... Jamais de la vie! jamais de la vie!...</p> - -<p>Quatre jours plus tard, un grand break de louage faisait halte à la -grille de Nouaillé, au bout du parc. On entendit, de la maison, tinter -la vieille cloche fêlée... Qui était-ce? Les habitués ouvraient, à -l’ordinaire, tout simplement la grille... Jeannot, portant ses sabots à -la main, s’élança, les pieds nus, par la châtaigneraie. Il parlementa -longuement, puis remonta la châtaigneraie, toujours courant et l’air -effaré. A bout de souffle, il bégaya à la cuisine:</p> - -<p>—Ça, c’est plus fort que de jouer au bouchon!... des particuliers qui -arrivent de Paris tout droit pour visiter le château! C’est quelque -attrape, bien sûr: le château est-il à louer, à cette heure?... Allez -prévenir madame.</p> - -<p>Madame pâlit, s’assit, réfléchit, se dompta,—cruel moment,—puis dit:</p> - -<p>—Il y a malentendu, évidemment, mais je ne veux pas qu’on laisse ainsi -ces personnes à la porte: faites entrer!</p> - -<p>Jeannot courut de nouveau; on entendit le<span class="pagenum"><a id="page_279">{279}</a></span> grincement de la grille: le -break parut sous la châtaigneraie. Il contenait un monsieur d’une -soixantaine d’années, un de trente, une jeune femme, une jeune fille. La -mère Agathe, la vieille bonne, les introduisit au salon et dit à -Jeannot:</p> - -<p>—Vous n’êtes qu’une bête: il y a là dedans une demoiselle qui irait à -monsieur Alex comme un gant...</p> - -<p>Tout ce monde-là attendit encore au salon, madame Dieulafait d’Oudart -ayant voulu faire toilette. Enfin elle les reçut, non sans cérémonie, -comme une visite, les embarrassa même à force de façons; ils croyaient -s’être trompés d’endroit: était-ce bien là la propriété que leur avait -désignée le notaire? Madame d’Oudart leur dit:</p> - -<p>—Mais je n’ai jamais autorisé aucun notaire à indiquer ma propriété aux -amateurs! Thurageau est un vieil ami qui pousse le zèle à la manie; -c’est un homme qui ne saurait voir un arpent de terrain improductif: je -lui en veux, je le trouve indiscret, en vérité...</p> - -<p>Ces messieurs allaient la trouver mauvaise. Madame d’Oudart parla -encore:</p> - -<p>—Thurageau se sera dit qu’en fait nous abandonnons Nouaillé; voici deux -ans, en effet, que<span class="pagenum"><a id="page_280">{280}</a></span> j’ai dû me fixer à Paris pour suivre les études de -mon fils, un grand garçon maintenant...</p> - -<p>—C’est monsieur votre fils, peut-être, dit la jeune femme, que nous -avons croisé à cheval dans l’amour de petit chemin...</p> - -<p>—Lui-même, madame.</p> - -<p>—Oh! qu’il monte bien!... Ces messieurs l’ont remarqué.</p> - -<p>Ces messieurs acquiescèrent de la tête.</p> - -<p>La flatterie ravigota le cœur de madame d’Oudart. Des personnes qui -avaient remarqué son fils lui devenaient presque sympathiques. Elle eut -plus de force pour consommer son sacrifice, quoiqu’elle ne pût y -parvenir sans détour.</p> - -<p>—Mon vieux père, ancien conseiller à la Cour, habitait encore ici, -reprit-elle; il s’y plaisait, bien que seul; il y avait ses habitudes; -mais j’ai résolu de ne plus me séparer de lui... Par le fait, ma -propriété va se trouver fort délaissée...</p> - -<p>Les deux messieurs échangèrent un regard rapide. Pardieu, la situation -se débrouillait!</p> - -<p>—Dans l’intérêt de la propriété, de la maison même... osèrent-ils dire.</p> - -<p>—Oui, fit-elle, vous avez raison... Je sais... Une maison inoccupée...</p> - -<p>—... vieillit de dix ans par saison!<span class="pagenum"><a id="page_281">{281}</a></span></p> - -<p>—Je n’ai jamais loué, je n’y pensais certes pas...</p> - -<p>Il y eut un silence. Elle eut le courage de sourire, et elle lâcha enfin -ce demi-aveu de défaite:</p> - -<p>—La personne du locataire peut influer beaucoup sur une décision aussi -grave.</p> - -<p>La jeune femme dit:</p> - -<p>—Vous habitez, madame, un endroit si charmant!... les chemins, la -grille ancienne, l’admirable allée sous les châtaigniers...</p> - -<p>—La maison d’habitation, hasarda l’un de ces messieurs, semble assez -vaste...</p> - -<p>Madame Dieulafait d’Oudart se leva:</p> - -<p>—Si vous désirez jeter un coup d’œil?...</p> - -<p>Son cœur palpitait, les jambes lui manquaient. Elle fit visiter sa -maison.</p> - -<p>On trouva, dans la bibliothèque, le grand-père Lhommeau qui sommeillait -et s’éveilla. Il ne savait point de quoi il s’agissait, croyait voir des -Parisiens amis de sa fille, faisait force salutations. Madame d’Oudart -dut le présenter:</p> - -<p>—Monsieur Lhommeau, mon père, ancien conseiller à la Cour...</p> - -<p>Mais elle ne savait—et à peu près—que le nom de l’un des visiteurs, de -qui le notaire lui avait lu la lettre; encore ignorait-elle auquel<span class="pagenum"><a id="page_282">{282}</a></span> -d’entre eux il s’appliquait: elle le bredouilla... C’était le nom du -sexagénaire. A son tour, celui-ci présenta: son fils, sa belle-fille, et -la sœur de celle-ci, une jeune fille orpheline de père et de mère. -Monsieur Lhommeau était fort étonné; la scène était pénible: on -l’écourta en passant vite.</p> - -<p>Madame Dieulafait d’Oudart montra la chambre de son fils, montra sa -propre chambre contenant la photographie agrandie de feu le commandant, -son mari, avec sa croix, son épée, et cent objets familiers. De petits -coins aménagés par elle elle vantait la commodité; elle vantait la vue -qu’on avait des fenêtres sur les rochers du Poitou, sur la campagne; -elle s’oubliait à dire:</p> - -<p>—C’est ici que j’ai eu mon fils...</p> - -<p>Ce n’étaient pas des goujats que les gens qui visitaient Nouaillé, et -ils éprouvaient, de l’émoi de cette femme, une certaine gêne: ils -faillirent négliger un autre étage. Les deux sœurs s’étant concertées -gentiment, se refusèrent à visiter la cuisine, l’office, à cause des -domestiques, et madame d’Oudart, interprétant autrement l’abstention, ne -se prenait-elle pas maintenant à craindre que leur projet de location -n’aboutît pas?...</p> - -<p>Elle les mena au jardin. Les arbres à fruits<span class="pagenum"><a id="page_283">{283}</a></span> étaient en fleurs: -pêchers, poiriers, pommiers, amandiers charmaient la vue par la -débordante profusion du blanc et du rose; blanc et rose était le parc, -blanche et rose la campagne au delà des murs. Les lilas tiraient de -fines langues d’un vert tendre, comme pour goûter, en délicats, la -saveur du printemps. Sous un soleil déjà chaud, la terre, comme un -animal, exhalait une haleine vivante. Tout germait, bourgeonnait, -éclatait; tout sentait bon, et les abeilles, presque invisibles, -innombrables, vautrées dans les corolles, laissaient croire que la -nature elle-même, enivrée, chantait.</p> - -<p>On alla jusqu’au potager, où, maintes fois, quand le soir tombait, le -long du cordon de pommiers nains, la mère d’Alex avait souhaité de le -voir se promener là un jour, au bras d’une jeune femme exquise, riche -s’il se pouvait, et d’excellente famille. Par la porte à claire-voie -donnant sur la campagne, les filles du métayer, grandies, sauvages -toujours, et immobiles comme des idoles, étaient là, encore, accourues -pour contempler, non pas M. Alex, aujourd’hui, mais les messieurs et -dames descendus du grand break de louage...<span class="pagenum"><a id="page_284">{284}</a></span></p> - -<h2><a id="XLV"></a>XLV</h2> - -<p>Un soir du mois d’août suivant, à leur fenêtre, sur la cour de la rue -Férou, madame Dieulafait d’Oudart et M. Lhommeau tâchaient de prendre -l’air, après dîner.</p> - -<p>C’était la fin d’une pesante journée; un vain orage avait éclaté, vers -cinq heures, pour disperser les promeneurs du Luxembourg, non pas pour -rafraîchir la température. D’une tour de Saint-Sulpice, l’<i>Angelus</i> -lança tout à coup une large vibration religieuse et mélancolique qui -feignit d’agiter l’atmosphère engourdie: la verrerie trembla sur le -buffet, et on leva les yeux vers le haut des toitures, comme si quelque -chose passait dans le ciel. A l’appel de l’église, une cen<span class="pagenum"><a id="page_285">{285}</a></span>tuple voix -répondit du Séminaire voisin, scandant les paroles de la prière; puis -une autre voix multiple, une autre et une autre encore, obéissant, à -quelques secondes d’intervalle, à l’harmonieuse invitation tombée des -tours, et dont les dernières résonances furent longues à s’apaiser: on -les croyait voir courir, en chevauchée légère, sur Paris, vers Grenelle -et le Point-du-Jour... Après quoi, les bruits ménagers montèrent: chocs -répétés et monotones des assiettes empilées et des couverts de ruolz ou -d’argent comptés et replacés en leurs paniers, verres à voix cassée, -verres bavards et chantants, tiroirs, placards... Et quand le désordre -quotidien de la vie fut encore une fois réparé, on entendit la voix des -bonnes et celle des humbles ménages échangeant la satisfaction de la -besogne accomplie; les glouglous de la fontaine emplissant les brocs; -les cris pointus de fillettes jouant au volant dans la rue; une femme -fâchée, une porte claquant... Un silence se fit, que déchira le -grincement d’un frein d’omnibus; puis un plus long silence... Et, tout à -coup, des accords au piano et un chant...</p> - -<p>Un hoquet aussi put être entendu, au fond de la gorge de madame -Dieulafait d’Oudart, qui<span class="pagenum"><a id="page_286">{286}</a></span> pleura et disparut, laissant seul M. Lhommeau -à la fenêtre.</p> - -<p>M. Lhommeau était-il philosophe? Il atteignait les limites de la vie, et -il l’appréciait telle qu’elle est. On avait dit à M. Lhommeau: «Nous -louons Nouaillé, c’est indispensable.» M. Lhommeau avait répondu: «Louez -Nouaillé, si c’est indispensable!—Mais nous vous emmenons, papa, avec -nous à Paris!—Emmenez-moi, avec vous, mes enfants, à Paris.—Nous -serons fort tassés, pauvre papa; vous coucherez dans le salon.—Ne -saurions-nous pas vivre, moins tassés, tous à Nouaillé?—Impossible! Et -l’avenir d’Alex?...—Soyons tassés, couchons dans le salon!»</p> - -<p>Et, avec le bon M. Lhommeau, l’on avait amené à Paris la mère Agathe que -l’on n’avait pu se résoudre à abandonner: tout ce qui était de Nouaillé -étant loué, y compris Jeannot, les chiens et le cheval d’Alex, pour -trois mille francs.</p> - -<p>Avec la modeste retraite de M. Lhommeau, sa toute petite fortune -personnelle et les trois mille francs de Nouaillé, on pouvait vivre -désormais, «tassés» assurément, mais à Paris, seul lieu convenable à -l’élaboration de l’avenir d’Alex, mais à Paris où l’on échappait aux -malveillants propos de la province, mais à Paris où l’on<span class="pagenum"><a id="page_287">{287}</a></span> ne renonçait -pas, quoi qu’on en pût dire, à jouter dans l’arène avec madame -Chef-Boutonne et son fils, avec madame Lepoiroux et Hilaire.</p> - -<p>Cependant, quand le lourd été de juillet s’était assis sur Paris, madame -Dieulafait d’Oudart, privée pour la première fois des ombrages de la -châtaigneraie, des pièces fraîches, de l’air pur et de la promenade du -soir dans le potager de Nouaillé, avait été saisie par une nostalgie qui -n’était pas sans laisser quelque inquiétude à son entourage. A son dépit -de ne point partir, à temps nommé, comme tout le monde, pour la campagne -ou pour la mer, elle remédiait par son orgueil même: car l’orgueil -blessé secrète un autre orgueil qui sert de baume à la plaie; elle était -fière de se montrer de plus en plus réduite, quasiment pauvre et -n’ambitionnant pour son fils qu’une «situation pratique». Mais Nouaillé, -sa terre, lui tenait comme un membre.</p> - -<p>Elle pensait à Nouaillé à toute heure et partout: le matin, à l’église, -en offrant de la cire à saint Alphonse de Liguori dans l’intention de -recouvrer Nouaillé, comme elle lui en offrait pour la réussite des -examens d’Alex; le jour, dans ce superbe Jardin du Luxembourg désert, où -elle pouvait impunément broder la soie, au pied de<span class="pagenum"><a id="page_288">{288}</a></span> Berthe ou Bertrade, -reine de France, sans risquer d’être dérangée ni par les enfants qui -avaient du large pour fouetter le sabot, ni par madame Chef-Boutonne qui -prenait, cette année, modestement, les bains de mer en Bretagne... Et -elle pensait à Nouaillé, le soir, chacun de ces tristes soirs pareils, -sur la cour de la rue Férou, au son des cloches, au bruit rythmé de la -prière des séminaristes, et enfin, quand au milieu du calme -définitivement établi de la nuit, une voix tout à coup chantait, -accompagnée de quelques accords au piano...<span class="pagenum"><a id="page_289">{289}</a></span></p> - -<h2><a id="XLVI"></a>XLVI</h2> - -<p>Un événement avait marqué la fin de l’année scolaire. Encore un -ajournement d’Alex à son examen de licence? Non pas! cela était trop -ordinaire: l’échec, l’échec complet, le plat échec de Paul -Chef-Boutonne, à un premier concours au Conseil d’État!</p> - -<p>Beaubrun, son beau-frère, auditeur à la Cour des comptes, ayant avec le -jury quelques intelligences, savait que, sur vingt-sept candidats, -Chef-Boutonne (Paul) était classé vingt-septième. Comment! un candidat -qui, ponctuellement, satisfit à tous les examens, se démasquer vulgaire -mazette, un jour d’épreuve définitive? En effet, sur toutes matières, il -était apte à fournir une réponse, les<span class="pagenum"><a id="page_290">{290}</a></span> examens lui étaient favorables, -et il venait de passer convenablement sa licence; mais s’agissait-il de -se mesurer avec des jeunes gens capables, le moins entraîné d’entre eux -savait répondre mieux que lui. Pis que cela! s’il possédait des -connaissances, en tirer parti avec ordre, à-propos et mesure, dépassait -ses moyens; rédiger un rapport, composer, faire œuvre d’initiative loin -de quelqu’un qui vous pique d’une interrogation précise, découvrait d’un -coup une fondamentale médiocrité.</p> - -<p>Et Beaubrun terrorisa madame Chef-Boutonne en lui déclarant, le monocle -tombé, avec l’œil atone du voyant de l’avenir:</p> - -<p>—Votre fils jamais ne triomphera dans un concours.</p> - -<p>Comme l’être qui va sombrer, revoit, dit-on, en un instant, sa vie -entière, madame Chef-Boutonne récapitula les courses en fiacre, -ruineuses, les attentes dans les salons froids, les introductions près -de messieurs en redingote de drap uni, au visage bien rasé et digne, -dont l’approche a goût de mauvais cigare; les invitations, les dîners, -la dépense et l’ennui, et l’emploi des formules magiques, méditées, -apprises et glissées en temps opportun au creux d’une oreille<span class="pagenum"><a id="page_291">{291}</a></span> à poil -gris!... Vanité, tout cela? Mais vanité, alors, le zèle des mères! -vanité, la courtoisie, les engagements, la parole même des arbitres de -la destinée de nos fils! vanité, en définitive, ce qu’on appelle les -recommandations!</p> - -<p>Elle était sur le point de crier à l’injustice; mais son esprit fit -vire-volte et elle soupira:</p> - -<p>—Et il y a des gens qui crient à l’injustice!</p> - -<p>Beaubrun réengaina son monocle et regarda sa belle-mère de biais, avec -un œil fin:</p> - -<p>—Tout, en effet, dit-il, se passe assez correctement.</p> - -<p>On avait jeté bas les projets de voyage et l’on était allé brusquement -se terrer en Bretagne, réfléchir, et faire, en tout-cas, travailler -Paul, d’arrache-pied. En partant, on avait confié à madame Dieulafait -d’Oudart:</p> - -<p>—La perte de mademoiselle de Saint-Évertèbre a été pour le pauvre -enfant plus sensible qu’on ne l’eût pu soupçonner!...</p> - -<p>—La perte de mademoiselle de Saint-Évertèbre?... avait fait madame -d’Oudart, ignorante.</p> - -<p>Et madame Chef-Boutonne, pour toute explication:</p> - -<p>—Elle n’eût jamais été la femme qui conviendra à mon fils.<span class="pagenum"><a id="page_292">{292}</a></span></p> - -<p>Le brillant avenir de Paul Chef-Boutonne: sa situation, son mariage? -mais il faisait doublement faillite!... Telle fut la conclusion qui -s’imposa aux Dieulafait d’Oudart.<span class="pagenum"><a id="page_293">{293}</a></span></p> - -<h2><a id="XLVII"></a>XLVII</h2> - -<p>Quant à Alex, il fut refusé à la session supplémentaire de novembre, -contrairement à la douce habitude qu’il avait prise de réparer à -l’entrée de l’hiver son annuel insuccès d’été. Il y avait, en son cas, à -vrai dire, de quoi troubler l’esprit d’un candidat.</p> - -<p>Lors du triste retour du Poitou, après l’abandon de Nouaillé aux -étrangers, Alex trouvait rue Férou une lettre de Raymonde. Toute lettre -de Raymonde contenait premièrement l’annonce d’une calamité échue ou à -prévoir; secondement, une lamentation rédigée dans le style des -prophètes; finalement et en manière de conclusion, menace de sa mort -prochaine, tantôt accidentelle et<span class="pagenum"><a id="page_294">{294}</a></span> certifiée par des signes, tantôt, ce -qui était plus grave, résultat de sa volonté, œuvre de sa propre main.</p> - -<p>Non pas plus lugubre qu’une autre était la présente lettre, qui, -pourtant, contenait la nouvelle d’une des plus grandes calamités qui -puissent échoir à une pauvre fille. Raymonde, ennoblissant toujours par -des termes choisis l’humble réalité, écrivait:</p> - -<p>«... Le fruit de nos amours, Alex, a tressailli, etc...»</p> - -<p>Suivait un long récit: amour, amertume, amour, désespoir, et amour -encore, expressions ridicules et sentiments sincères, émoi immense -malhabile et pitoyable. Un post-scriptum court et net faisait contraste:</p> - -<p>«<i>P.-S.</i>—Le réchaud ou la Seine?»</p> - -<p>C’était dans le temps même qu’Alex, de plus en plus détaché de Raymonde, -se rapprochait de Louise. Avec Louise quelles amusantes promenades, les -dimanches d’été! Quels gais dîners à la campagne! Quelles courses -furtives et divertissantes dans Paris! Louise était la dernière -grisette, une grisette diplômée, émargeant au budget de l’État, fleur -renouvelée depuis le temps de Mimi Pinson, mais identique en son parfum, -fleur traditionnelle du sol de Paris.<span class="pagenum"><a id="page_295">{295}</a></span></p> - -<p>Mais il avait fallu revoir Raymonde.</p> - -<p>Alex lui donnait rendez-vous, le soir, dans le Jardin du Luxembourg, sur -un banc de la Pépinière, proche des ruches d’abeilles. Elle arrivait, -infailliblement la première à toute convocation, avec une sorte de cabas -en paille tressée portant, en lettres de laine rouge: <i>Souvenir -d’Enghien</i>, et qu’elle tenait dorénavant sur son ventre parce qu’elle -s’imaginait que tout le monde y voyait sa maternité. Ce sac servait -aussi à garder la place d’Alex sur le banc garni, comme tout siège à -cette heure, de sombres silhouettes méconnaissables. Dans la demi-nuit -volant d’allées en pelouses et que tachait, seule, blanc fantôme, la -jeune femme de marbre qui veille au pied du socle de Watteau, Raymonde, -de loin, discernait Alex, Alex, grand, élégant, léger, avec son chapeau -de paille «canotier» et ses moustaches longues, aussi plus claires que -la nuit. Alors son cœur battait, un trouble affreux l’envahissait; elle -se croyait déjà au delà de la mort, parmi les ombres silencieuses et -dans un jardin de rêve et de beauté; elle portait pour toujours sous son -cabas une maternité secrète; et le confident chéri, l’auteur adoré de ce -fruit d’amour, le voilà qui venait...<span class="pagenum"><a id="page_296">{296}</a></span></p> - -<p>Il venait, en retard, mais régulier, cependant, sans compensation aucune -à son déplaisir, car il ne donnait point là son cœur; mais il venait -comme on se soumet à un devoir inéluctable, inutile d’ailleurs, mais tel -que la vie parfois nous en impose. Il s’asseyait au bout du banc, à la -petite place réservée pour lui, et Raymonde, en se serrant très fort -contre lui, nouait son bras au bras d’Alex; et ce geste-là, dans cet -instant, était pour elle, désormais, la dernière forme de la volupté.</p> - -<p>Il n’avait pas grand’chose à lui dire, car il ne savait parler que des -sujets agréables; elle, elle n’avait jamais trouvé la langue à employer -pour parler à cet amant trop charmant et qui n’aimait ni la mélancolie -ni les pleurs. Mais, comme elle était touchée de la sollicitude qu’il -lui témoignait depuis «le malheur», elle osait lui dire, par exemple:</p> - -<p>—Personne ne s’est encore aperçu de rien.</p> - -<p>Il faisait:</p> - -<p>—Ah?... tant mieux!</p> - -<p>Et il se croyait sauf, tant que «l’on ne s’était aperçu de rien».</p> - -<p>—Le jour où l’on s’en apercevra... disait Raymonde.<span class="pagenum"><a id="page_297">{297}</a></span></p> - -<p>Il détournait l’entretien pour chasser une vision désobligeante: celle -de madame Proupa, la veuve de l’honnête Proupa, appariteur à la Faculté -des lettres, venant sonner rue Férou, et réclamer le mariage.</p> - -<p>Ce n’était pas cela que prévoyait Raymonde, à la date fatale évoquée par -elle: elle prévoyait le «réchaud ou la Seine». Elle parlait de cette -alternative à mots couverts et par paraboles. Qu’attendait-elle donc de -son amant? Qu’il inventât un moyen de la tirer de là? Il ne lui en -proposait aucun. Très sincèrement, il n’en considérait, lui, qu’un seul, -c’était que madame Proupa montât l’escalier de la rue Férou pour -réclamer le mariage; mais il n’en soufflait mot, bien entendu, parce que -la perspective lui en était excessivement pénible, et aussi parce qu’en -cette occasion, comme en toute autre, il comptait sur la chance. Lorsque -Raymonde parlait trop des personnes de sa famille, de «sa pauvre mère», -du cousin Milius, le comique, et de personnes qu’Alex avait vues aux -«petites soirées dansantes» de la rue Clovis, pour la faire taire, il -disait:</p> - -<p>—Mais tout s’arrangera... Tout s’arrange!...</p> - -<p>Et ils se levaient, avec les ombres environ<span class="pagenum"><a id="page_298">{298}</a></span>nantes, lorsque le tambour, -issu tout à coup d’un endroit incertain, troublait l’admirable repos du -soir dans les jardins. Alors, dociles comme un troupeau de moutons, -toutes ces ombres s’en allaient vers les portes, obéissant au rythme -impératif du petit fantassin invisible.</p> - -<p>Un soir, avant qu’Alex fût assis, n’eut-elle pas la fantaisie de courir -sur les pelouses où la lune montante semblait semer des perles? Elle -prétendait que «la dame de Watteau» lui faisait signe, et qu’on allait -danser. Elle entraînait son amant; elle enjambait la palissade et -s’élançait en chantant:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">—Hé! bonsoir, madame la Lune!<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="nind">et elle disait, comme autrefois madame Proupa, sa mère:</p> - -<p>—Et que la fête batte son plein!...</p> - -<p>Alex, l’ayant rejointe, l’arrêta, et, avec sa main, la bâillonna. Il -remarqua qu’elle sentait l’absinthe. Elle en était ivre.</p> - -<p>Il ne put l’empêcher de gambader comme une nymphe sylvestre, et de -danser, sous la lune et la nuit, et sous les yeux du buste de Watteau, -le peintre de la tragédie secrète qui est au cœur de la nature et de -l’amour.<span class="pagenum"><a id="page_299">{299}</a></span></p> - -<p>Alex eut peur. Il défendit à Raymonde de se faire mal désormais: il fut -même doux avec elle et lui recommanda de se tenir tranquille. «Tout -s’arrangera», lui répétait-il, ne pouvant avoir le courage d’être plus -précis et de lui dire: «Allons, c’est moi qui monterai l’escalier de -madame Proupa...»</p> - -<p>Sérieusement, il en vint à penser qu’il ferait cette démarche un jour. -Eh! mon Dieu! puisqu’on en était à adopter la vie modeste, rue Férou, et -à se faire gloire de l’adopter, n’y aurait-il pas, à un certain point de -vue, quelque crânerie à épouser une demoiselle Proupa?... Alex pensait à -part lui: «Seulement, c’est dommage que ce ne soit pas Louise!...»</p> - -<p>Raymonde, un soir, ne vint pas au rendez-vous,—fait -extraordinaire.—Deux fois, elle y manqua: Alex la crut morte.—«Le -réchaud ou la Seine»?...—Elle écrivit enfin qu’elle allait bien, malgré -une jambe luxée dans une chute d’escalier, et que «tout s’était passé -pour le mieux», grâce au médecin, «un très brave homme...»</p> - -<p>Raymonde, si prolixe et si nébuleuse quand il s’agissait de malheurs -imaginaires ou médiocres, employait des tournures concises et -suffisam<span class="pagenum"><a id="page_300">{300}</a></span>ment claires pour indiquer un drame réel, compliqué de crime et -de mystère.</p> - -<p>C’était donc là, sur le lit de madame Proupa, près duquel Alex et -Raymonde, un soir, aux excitations de la musique dansante et d’un -concert de parents et d’amis, avaient échangé leur premier baiser, que -devaient se dénouer, entre les mains d’un médecin discret et d’une mère -imbécile, les relations de Raymonde et d’Alex.<span class="pagenum"><a id="page_301">{301}</a></span></p> - -<h2><a id="XLVIII"></a>XLVIII</h2> - -<p>Eh bien! ce ne fut pas le souci de cette sombre aventure qui causa le -très grave échec d’Alex à la Faculté, mais la trop expansive -satisfaction de s’en trouver, en somme, si heureusement affranchi. Le -rayon de soleil après la pluie, le printemps après un dur hiver, au -sortir de la prison la lumineuse liberté,—est-ce pour répondre à un -aréopage de «bonzes», sur des questions de droit civil ou d’économie -politique?... Non, vraiment! L’expérience, toutefois, lui suggérait -quelques principes de sagesse: ainsi ce n’est pas lui qu’on reprendrait -jamais à s’engager dans des liaisons avec des demoiselles «dont on a eu -l’honneur de connaître madame la mère»! Et,<span class="pagenum"><a id="page_302">{302}</a></span> d’ailleurs, à l’avenir, -éviter les liaisons qui, premièrement, menaçaient la bourse de la pauvre -maman, et, en second lieu, pouvaient faire tant de peine à la chère -petite Louise... Tâcher de travailler, enfin, bon Dieu du ciel!...</p> - -<p>Voilà les réflexions et les fermes propos que formulait, en sa chambre, -un jeune homme instruit par l’expérience, lorsqu’une main frappa à la -trop fameuse «entrée particulière» ménagée jadis par les soins de madame -Chef-Boutonne.</p> - -<p>—Ouvrez!</p> - -<p>Et Alex vit madame Beaubrun.</p> - -<p>Elle arrivait de Meudon, toute fraîche.</p> - -<p>Elle entra, en faisant signe d’abattre le bruit; elle parlait à voix -basse; elle comprimait de la main son cœur; elle tomba sur un fauteuil -et elle répétait:</p> - -<p>—Croyez-vous que j’en ai, un toupet! croyez-vous?...</p> - -<p>Et la pièce s’emplissait de parfum.</p> - -<p>Avec elle, Alex aimait à plaisanter; tous deux affectaient de ne point -se prendre au sérieux. Comme elle avouait du «toupet», il en eut; et, -tout tranquillement, il la débarrassa de son ombrelle, pinça entre deux -doigts l’épingle du chapeau: en un mot, il jouait à l’amant. Elle dit:<span class="pagenum"><a id="page_303">{303}</a></span></p> - -<p>—Oh! le monstre!...</p> - -<p>Elle lui frappa le poignet avec son «face-à-main». Il se frottait le -poignet, comme si elle lui eût fait très mal; elle lui tendit la main:</p> - -<p>—Allons! la paix!... fit-elle.</p> - -<p>Et elle expliqua sa visite.</p> - -<p>Elle n’avait point voulu faire directement à madame d’Oudart la -commission dont elle était chargée par sa mère, encore en Bretagne, et -elle venait prendre de lui conseil... «Prendre conseil de lui» amusa -beaucoup Alex; mais madame Beaubrun ne riait pas.</p> - -<p>—Le moyen de vous parler en particulier, dit-elle, dans un appartement -où l’on ne reçoit plus que dans la chambre à coucher de madame votre -mère?... Y en avait-il d’autre que de frapper tout de go à votre porte -de jeune homme?</p> - -<p>Ma foi, non, il n’y en avait point d’autre. Et la commission consistait -à faire entendre, de la part de madame Chef-Boutonne, à madame -Dieulafait d’Oudart, que le jeune Lepoiroux, leur protégé commun, était, -à Poitiers, sinon affilié à la loge «l’Amicale de l’Ouest», du moins -compromis avec les principaux FF.·. du chef-lieu, au milieu et sous le -patronage desquels il avait fait récemment une conférence où le -<i>Discours sur l’Histoire<span class="pagenum"><a id="page_304">{304}</a></span> universelle</i> de Bossuet était tourné en -ridicule et réduit à néant. Ces Lepoiroux, en vérité, manquaient d’un -tact élémentaire! Une espèce de scandale en était résulté à Poitiers. -Nul n’ignorait là-bas que «le fils Lepoiroux» avait été instruit et -nourri par les Pères de la Compagnie de Jésus...</p> - -<p>—A quoi pensez-vous? demanda madame Beaubrun, quand elle eut exposé son -affaire.</p> - -<p>—Mais, je pense que vous sentez bon!...</p> - -<p>—Quel enfant! dit-elle; il n’y a pas moyen de parler sérieusement avec -vous!</p> - -<p>—Le sérieux, alors, c’est les Lepoiroux?</p> - -<p>—Qu’est-ce que vous avez à lorgner ainsi mon chapeau?</p> - -<p>—C’est l’épingle, décidément, qui me gêne.</p> - -<p>Elle réfléchit, un instant, et, d’un air espiègle:</p> - -<p>—S’il faut cela pour que vous m’écoutiez et me répondiez, ôtez-la!</p> - -<p>Il l’ôta, prestement. Il essayait déjà de soulever le chapeau, retenu -par d’autres épingles dissimulées.</p> - -<p>—Ho! ho! fit-elle. Qui est-ce qui est attrapé? C’est vous... Hélas! peu -de cheveux: beaucoup d’épingles, mon ami!... Vous, je vois cela, vous -avez l’habitude de décoiffer de plus beaux che<span class="pagenum"><a id="page_305">{305}</a></span>veux que les miens... -Allons, arrière!... vous me fâchez.</p> - -<p>Elle fit la moue. Elle ajouta:</p> - -<p>—Ah! si vous les aviez connus avant mon bébé!...</p> - -<p>—Vos cheveux?</p> - -<p>—J’en avais trop... et d’un fin!...</p> - -<p>Sur cette vanité de femme, il crut pouvoir lui baiser les mains. -Elle-même jugea prudent de s’en aller, pour une première fois.</p> - -<p>Au bouton de la porte, elle dit à demi rougissante:</p> - -<p>—Voyez ce que c’est: je n’ose plus entrer chez madame votre mère...</p> - -<p>Il voulut la baiser à travers la voilette. Elle regimba comme un diable. -Il lui dit:</p> - -<p>—Oh! comme vous êtes jolie!</p> - -<p>Elle n’était pourtant pas sotte; elle entendait la raillerie et savait -la valeur des compliments d’un homme. Mais la louange de quelqu’un de -ses charmes physiques la rendait aussitôt commune. Elle répondit:</p> - -<p>—Jolie?... Oh! cela non!...</p> - -<p>Lui, qui la désirait, dans sa fraîche toilette d’été embaumée, disait -n’importe quoi:—yeux, bouche, nez, teint admirables!—Et la femme:<span class="pagenum"><a id="page_306">{306}</a></span></p> - -<p>—Non, non! Je sais bien que j’ai la bouche trop petite, les yeux -passables, à la rigueur, mais le nez mal fait... Quant au teint!... Et, -d’abord, vous ne m’avez jamais fait de compliments.</p> - -<p>Il dit:</p> - -<p>—Je vous aime depuis que je vous connais.</p> - -<p>Depuis le temps qu’il la connaissait, il n’avait fait que rire avec elle -de l’amour et des beaux sentiments; mais elle crut ce qu’il lui disait -de flatteur. Tout à coup, il la baisa en plein visage, un peu au hasard, -à cause de la voilette. Elle battit des paupières, sans commenter l’acte -autrement; et elle se regarda dans la glace en faisant la lippe pour -tendre la gaze fripée par le baiser. Les cassures étaient tenaces.</p> - -<p>—Permettez!... dit Alex, offrant perfidement ses soins.</p> - -<p>Elle permit, étant devenue toute naïve. Il releva la voilette et toucha -les lèvres...<span class="pagenum"><a id="page_307">{307}</a></span></p> - -<h2><a id="XLIX"></a>XLIX</h2> - -<p>Il en résulta que la communication que l’on devait faire à madame -d’Oudart fut remise. On la lui fit toutefois sans beaucoup tarder: on -vint rue Férou un peu plus tôt que de coutume, ce qui embarrassa fort -Noémie qui, depuis le «tassement», ne savait jamais dans quelle pièce -introduire. Madame s’habillait dans sa chambre; dans la salle à manger, -la mère Agathe, pour conserver ses habitudes de province, avait installé -sa planche à repasser le linge; M. Lhommeau faisait sa sieste chez lui, -dans l’ancien salon.</p> - -<p>Madame d’Oudart cria par une porte entre-bâillée:</p> - -<p>—Faites entrer chez mon fils: il a prévenu qu’il sortait....<span class="pagenum"><a id="page_308">{308}</a></span></p> - -<p>Il n’était point sorti, car il attendait précisément madame Beaubrun à -l’issue de la visite qu’elle devait faire à sa mère. En voyant entrer la -jeune femme, non à la dérobée, non par l’entrée particulière, mais -précédée de Noémie, la bonne, et suivie à peu de distance par madame -Dieulafait d’Oudart, Alex fut déconcerté.</p> - -<p>—Vous alliez sortir? lui dit madame Beaubrun.</p> - -<p>Il répondit:</p> - -<p>—Mais non!</p> - -<p>Sa mère lui dit:</p> - -<p>—Tu sors, mon enfant?</p> - -<p>—Oui, oui...</p> - -<p>Cependant il resta.</p> - -<p>Madame d’Oudart se confondit en excuses, et, pour la vingtième fois, fit -la description de son appartement bondé comme les soutes d’un vaisseau, -depuis l’abandon de Nouaillé.</p> - -<p>—C’est au point, madame, que mon fils doit partager son armoire avec -son pauvre grand-père!... et on le dérange parfois, le matin, pour un -faux col ou pour des chaussettes, parce que le vieux papa est demeuré -fort matinal.</p> - -<p>Elle aimait à narrer les mille incidents que provoque un logement exigu; -elle les énumérait<span class="pagenum"><a id="page_309">{309}</a></span> à tout venant, les amplifiait, honnêtement, et, sans -le vouloir, elle en tirait vanité. Elle disait:</p> - -<p>—Ici? mais il y a de la place encore!... Et tenez, je regrette que ce -cher monsieur Thémistocle soit reparti pour son pays, non seulement à -cause des services qu’il rendait par sa science à Alex, mais parce que, -dans l’antichambre divisée en deux,—ne l’avez-vous pas remarqué?—il y -aurait la place d’un lit de sangle avec sa table de nuit et même une -chaise!...</p> - -<p>Ou bien:</p> - -<p>—C’est en étant privé de tout, ma chère petite, qu’on goûte le prix des -choses: j’apprécie, à présent, la chaise que j’ai payée deux sous au -Jardin du Luxembourg; on ne m’en délogerait pas avant le coucher du -soleil!... Oh! certes, je ne souhaite pas que mon fils fasse jamais -fortune; Dieu l’en préserve, plutôt!... Et, d’abord, il y a plus de -vertu, quoi qu’on dise, chez les petites gens que chez les riches; il y -a plus de mérite, en tout cas!... Alex sera avocat, simple avocat, tout -petit avocat!... Et comme il ne sera ni en position ni en goût de faire -un mariage riche,—j’en ai déjà refusé pour lui,—il y a cent à parier -contre un que son ménage futur en sera meilleur... Savez-vous de quoi je -serais aujourd’hui le plus fière?<span class="pagenum"><a id="page_310">{310}</a></span></p> - -<p>—De quoi donc?</p> - -<p>—De ce qu’Alex épousât une jeune fille sans dot!...</p> - -<p>—Sans dot!...</p> - -<p>—Je dis: sans un liard de dot. Ce sont les mariages les plus heureux, -et, entre nous, les plus dignes.</p> - -<p>—Oh! il ne faut pas exagérer! J’admets qu’une femme apporte...</p> - -<p>—Son trousseau, je vous le concède; un point, c’est tout. Celle qui a -veut avoir davantage; qui a davantage ambitionne tout... L’ambition? ah! -j’en suis bien revenue... Je l’ai dit, je l’ai écrit dernièrement encore -à une malheureuse à qui l’on fait tourner la tête...</p> - -<p>—La veuve Lepoiroux? interrompit madame Beaubrun.</p> - -<p>—Vous l’avez nommée.</p> - -<p>—A propos des Lepoiroux, dit madame Beaubrun, écoutez!...</p> - -<p>Et elle glissa l’épisode scandaleux dont Hilaire avait effarouché le -Poitou.</p> - -<p>Madame d’Oudart tomba des nues, d’abord; puis elle affirma que rien, en -somme, ne l’étonnait. Elle exhala, toutefois, son indignation. Ce qui -lui paraissait odieux, c’était l’infidélité d’Hi<span class="pagenum"><a id="page_311">{311}</a></span>laire Lepoiroux à ses -anciens maîtres; à son point de vue de femme pieuse, aussi, s’allier aux -francs-maçons était vilain.</p> - -<p>—Et votre mère, demanda-t-elle, qu’est-ce qu’elle dit de cela?</p> - -<p>—Ma mère? fit madame Beaubrun avec sa malice coutumière, mais je la -crois furieuse de ce que son protégé soit aussi celui d’une autre -puissance!</p> - -<p>—Entre nous, dit madame d’Oudart, voulez-vous le fond de ma pensée? -Votre mère a perdu la confiance des Lepoiroux du jour où Paul a échoué -au Conseil d’État. Une femme qui n’a pas réussi à faire nommer son fils -est sans crédit pour protéger autrui. Et, des protections, c’est tout ce -qu’attend ce monde-là!... Je vais vous rapporter ce que me disait, ces -jours-ci, mon bonhomme de père: «Ma génération, celle de votre mari -encore, ont été élevées dans l’idée que la Révolution française avait -servi à adapter les rangs exactement au mérite; votre fils ni le jeune -Chef-Boutonne ne croient plus guère à cela,—bien que le fait, du moins -en général, soit moins faux qu’ils s’imaginent;—mais des Lepoiroux, -encore tout près de l’état de servage, ne conçoivent pas d’autre -gouvernement que celui du bon<span class="pagenum"><a id="page_312">{312}</a></span> plaisir et ne croient absolument qu’aux -passe-droit!...» Il a raison, mon vieux papa... Eh bien! voyez-vous, ma -belle enfant, il ne nous reste aujourd’hui, à nous autres, un peu -scrupuleux sur les moyens de parvenir, qu’une ressource pour nous -distinguer des Lepoiroux qui nous font essuyer la semelle de leurs -bottes en nous grimpant sur les épaules, c’est de tirer honneur de notre -pauvreté!...</p> - -<p>Madame Beaubrun faillit bâiller: Alex trépignait sans mot dire. Madame -d’Oudart, si facile et si simple autrefois, ne devenait-elle pas un peu -sermonneuse, depuis qu’elle s’exténuait à exalter par des théories un -état pour lequel elle n’était pas née? Ou bien, aussi, ne -paraissait-elle pas sermonneuse parce qu’elle retardait et peut-être -compromettait un rendez-vous?...</p> - -<p>Voyant que son fils s’agitait, elle lui dit:</p> - -<p>—Tu devrais sortir, mon enfant: va prendre l’air; madame Beaubrun -t’excusera... Vous l’excusez, n’est-ce pas, ma chère belle?</p> - -<p>—Oh! fit madame Beaubrun; mais je serais désolée d’être cause que... -Et, d’ailleurs, moi-même, chère madame, je dois être, à trois heures...</p> - -<p>Elle se leva. Alex dit:<span class="pagenum"><a id="page_313">{313}</a></span></p> - -<p>—Vous permettez, madame, que je vous accompagne jusqu’au bout de la -rue?...</p> - -<p>—Oh! oh! s’écria innocemment madame d’Oudart; c’est un complot! Parions -que vous allez courir tous les deux la pretantaine!</p> - -<p>Et, tout en riant d’un prétendu rendez-vous galant, elle les chassait, -le plus gentiment du monde, du lieu même de leur rendez-vous.<span class="pagenum"><a id="page_314">{314}</a></span></p> - -<h2><a id="L"></a>L</h2> - -<p>Madame Chef-Boutonne en eut de belles à narrer, au retour de Bretagne! -Il s’agissait bien d’Hilaire Lepoiroux!... Paul était débauché.</p> - -<p>Paul était débauché par les soins d’une cabotinette de Paris qui vous -l’avait pris au sortir du bain, positivement, pour ne plus le lâcher que -dénaturé, transfiguré, retourné bout pour bout: un autre homme. Un autre -homme: il avait vendu ses titres de rente; un autre homme: il ne -travaillait plus; un autre homme: il avait écrit à Beaubrun, son -beau-frère, pour lui emprunter huit mille francs... huit!</p> - -<p>Et l’on s’était donné tant de souci pour n’en pas arriver là quand il -eût fallu y arriver! Et l’on avait<span class="pagenum"><a id="page_315">{315}</a></span> été s’ensevelir, deux mois durant, -sous le sable d’une plage tranquille et de famille, afin de calmer et le -cœur molesté d’un jeune homme et la cervelle surmenée d’un candidat au -Conseil d’État!</p> - -<p>—Nous avons vu, disait madame Chef-Boutonne, la chose quasi se conclure -sous nos yeux. Ah! quel rôle, parfois, que celui d’une mère!... Paul est -pudique et discret, pourtant...</p> - -<p>Il était surtout cachottier: il se garait de l’œil de ses parents avec -une gaucherie qui avait aguiché la fille; il se torturait à fournir à sa -famille des alibis qu’elle n’exigeait point; il découvrait sottement ses -allées et venues, en les voulant à tout prix clandestines. Il passait -ses soirs dans une certaine hutte enfumée et sans air, dénommée <i>Café de -l’Océan</i>, où il payait tournée sur tournée aux amis et connaissances de -la belle; il passait ses jours à l’attendre, à la guetter, à la suivre à -distance, au casino ou sur la plage, et à ne pas oser la joindre, sous -l’œil attentif des jeunes filles; il passait ses nuits, plus souvent -qu’il ne l’eût voulu, à la villa, seul et agité, de l’autre côté de la -cloison même contre laquelle reposait sa mère.</p> - -<p>En dernier lieu, il avait fui... Oui, fui, lui, Paul, Paul -Chef-Boutonne, élève diplômé de<span class="pagenum"><a id="page_316">{316}</a></span> l’école des Sciences politiques, -licencié en droit, officier d’académie... Fui, ce qui s’appelle fui, -sans bonjour ni bonsoir, par le train que la gamine prenait pour rentrer -à Paris!... Madame Chef-Boutonne racontait ses transes, décrivait M. -Chef-Boutonne s’enquérant dans les caboulots, dans les beuglants du -port, dans les hôtels et sur le rivage même de la mer,—où, mon Dieu! -n’avait-on pas pensé, un instant, que le corps du jeune homme pût être -rapporté comme une épave!—à la gare enfin, où un cocher d’omnibus, -familier de la villa, déclarait que «monsieur Paul était parti en -joyeuse compagnie».</p> - -<p>Et madame d’Oudart, touchée, compatissant de cœur à tout ce qui était -alarmes maternelles:</p> - -<p>—Ah! mon Dieu! mais vous l’avez retrouvé, j’espère, et où cela?</p> - -<p>—Où cela? chez la coquine, installé comme un pacha!...</p> - -<p>—Il s’était donc procuré de l’argent?</p> - -<p>—On lui faisait crédit, sans doute!...</p> - -<p>—Oh! pardon... c’est trop juste!... Et alors, dites-moi, ma chère amie, -il vous est revenu, je suppose?</p> - -<p>—J’exige qu’il prenne un repas à la maison. Il le prend. Mais...<span class="pagenum"><a id="page_317">{317}</a></span></p> - -<p>—Mais?...</p> - -<p>Elle bégaya, à travers des sanglots inattendus:</p> - -<p>—Ce n’est plus lui, non, il n’est plus le même... On m’a pris mon fils!</p> - -<p>—Pauvre, pauvre amie!</p> - -<p>Madame Chef-Boutonne gémissait, se lamentait, suffoquait: Paul ne -travaillait plus! Et, précisément, un concours allait s’ouvrir à la Cour -des comptes; il l’eût pu tenter, les matières étant voisines de celles -du Conseil d’État: il ne le tenterait pas! Beaubrun même s’opposait à ce -qu’il s’y laissât inscrire. C’était l’avenir compromis! l’avenir de Paul -Chef-Boutonne! et compromis pour qui? L’eût-on jamais cru?... pour une -femme!</p> - -<p>Et, puisqu’on en était aux plus pénibles confidences, reconduisant son -amie éprouvée, madame d’Oudart crut pouvoir demander:</p> - -<p>—Et cette femme, entre nous?...</p> - -<p>Madame Chef-Boutonne s’écria:</p> - -<p>—Comment! vous ignorez qui elle est!... Mais c’est Odette Jasmin! elle -est assez célèbre! «La môme Jasmin!...» Dieu de Dieu!... Mais, ma chère, -tout Paris ne parle que d’elle!...</p> - -<p>Un éclair d’orgueil, jailli des prunelles de la mère de Paul, cingla les -yeux de la naïve ma<span class="pagenum"><a id="page_318">{318}</a></span>dame Dieulafait d’Oudart. Elle eut le tact de se -reprendre vite:</p> - -<p>—Oh!... tous mes compliments!</p> - -<p>Le sourire de madame Chef-Boutonne acquiesçant à ces compliments, sur -une marche de l’escalier, fut sublime.<span class="pagenum"><a id="page_319">{319}</a></span></p> - -<h2><a id="LI"></a>LI</h2> - -<p>Odette Jasmin n’était pas une étoile de première grandeur; mais, en -effet, elle avait brillé, le dernier printemps, sur un bout de scène -montmartroise; elle descendait, cet hiver, au boulevard, en essayant de -faire quelque tapage, et déjà son nom, sa silhouette même, un peu -cocasse, s’étalaient sur les baraquements des immeubles en construction. -On la vit au Bois, en <i>cab</i>, accompagnée tantôt de sa mère et tantôt -d’hommes fort comme il faut et d’un certain âge. Paul patinait avec elle -au «Pôle Nord» et il était à demeure, comme l’habilleuse, en sa loge. -Non! ce ne fut pas cette saison-là qu’on le vit acheter des titres de -rente!...</p> - -<p>Qu’il eût donc eu tort de se priver de mettre<span class="pagenum"><a id="page_320">{320}</a></span> le branle-bas dans la -fortune Chef-Boutonne, puisque d’un tel désordre ses parents voulaient -bien se montrer flattés! Le temps était déjà loin où madame -Chef-Boutonne témoignait tant d’effroi d’une première tentative -d’emprunt de huit mille francs—«huit!...»—à Beaubrun. De ce que Paul -lui coûtât cher, mais bruyamment, madame Chef-Boutonne tirait -aujourd’hui vanité.</p> - -<p>Qu’il était loin, le temps où l’orgueil s’alimentait d’examens heureux -ou de concours futurs; où rayonnait devant l’œil des mères cette sorte -d’inscription mystique: <small>LE BEL AVENIR!</small> Un hiver avait passé, et c’était -des relations de son fils avec la «môme Jasmin», que madame -Chef-Boutonne puisqu’il fallait de l’orgueil à tout prix -s’enorgueillissait!... Oui! le concours pour la Cour des comptes avait -eu lieu sans que Paul tournât seulement la tête de ce côté; oui, Paul, -licencié en droit, négligeait même de se faire inscrire au barreau!... -Oui, il était apparent que Paul s’abrutissait, et d’une manière -irréparable, dans une inepte et ruineuse passion; oui, oui, il était -fort mal en point, le bel avenir;—mais la mère, force admirable -jusqu’en son erreur même, tissait, des sottises de son fils, un manteau -somptueux, tout de parade, avec quoi tâcher d’éblouir encore!<span class="pagenum"><a id="page_321">{321}</a></span></p> - -<p>Assurément, ce n’était point à tout le monde que ces beaux plis -pouvaient donner le change; et la saison, il le fallait reconnaître, -avait été, rue de Varenne, assez morne. On rougissait, devant -l’Université et la magistrature, de ce que Paul, comblé de nobles -espérances, eût choisi une voie si profane; et les familles des jeunes -filles à marier, que Paul trop sage faisait sourire, Paul libertin les -effarouchait, les fâchait même! Ce fut au printemps que l’on prit sa -revanche, dans le Jardin du Luxembourg.</p> - -<p>Madame d’Oudart écoutait désormais fort patiemment toute jactance: elle -faisait profession de modestie et de pauvreté. Lorsque, sous l’aubépine -bourgeonnante, au pied du socle d’un grand vase encore vide, et tandis -qu’au ciel se poursuivaient les grosses éponges d’encrier que porte le -vent d’avril, madame Chef-Boutonne s’abaissait à parler des amours -retentissantes que les cancans de Paris attribuaient à Odette Jasmin, -madame d’Oudart ne cherchait pas même à relever l’incongruité; et elle -attendait tout bonnement, selon un procédé d’usage courant, qu’une autre -eût cessé de débiter sa rengaine, pour colloquer la sienne, à son tour. -A madame Chef-Boutonne comme à madame Beaubrun, comme<span class="pagenum"><a id="page_322">{322}</a></span> à tous, elle -disait son appartement bondé à l’instar des soutes d’un navire, -l’armoire partagée par le grand-père et le petit-fils, le faux col, les -chaussettes du matin, et enfin—ceci était de la plus aigre ironie—le -regret qu’elle avait de ce que ce pauvre M. Thémistocle fût parti pour -son pays, car, dans l’antichambre, coupée en deux,—«ne l’avez-vous pas -remarqué?»—il y avait place pour un lit, une table de nuit, un siège -même... Elle disait: «C’est en étant privé de tout que l’on goûte le -prix des choses...» et: «La chaise que j’ai payée deux sous, vous ne me -la feriez pas quitter avant le coucher du soleil...», quoique, au su de -tous, la moindre giboulée la chassât du jardin. Une certaine forme -s’adaptant petit à petit à ses refrains douloureux, elle l’employait à -satiété, et sans variantes. Sur l’ambition, le thème: «Ah! j’en suis -bien revenue!...» sur l’avenir d’Alex: «Avocat, simple avocat, tout -petit avocat...» enfin sur le mariage riche,—qu’elle avait déjà refusé -pour son fils:—«De toutes les ressources, la plus perfide!...»</p> - -<p>Madame Dieulafait d’Oudart et madame Chef-Boutonne se supportaient mieux -que jadis: elles guerroyaient beaucoup moins: c’est qu’elles étaient -unies, sans en convenir, par un malheur<span class="pagenum"><a id="page_323">{323}</a></span> commun, une chute grave, le -réveil décevant après leurs rêves de mères. Et, déguisées, chacune sous -des oripeaux différents, elles jouaient la même farce tragi-comique, qui -aurait pu, à la rigueur, s’intituler <i>le Dépit ambitieux</i>.</p> - -<p>M. Lhommeau, qui se joignait à elles, au Luxembourg, décelait par sa -bonhomie même, l’amertume qui soulevait le cœur des exilés de Nouaillé. -Ce vieillard, qu’on disait si aisément content de peu, et qui, en effet, -savait se déclarer satisfait d’un sort inévitable, ne songeait qu’aux -beaux fruits du potager de Nouaillé. Ses poires, ses pommes étaient son -plus constant souci, et le rappel d’une si grande et légitime tendresse -exprimée sans plainte et sans autres termes jamais que ceux d’un -jardinier diligent, était touchant et faisait mal.</p> - -<p>On ne prononçait point les noms des locataires de Nouaillé, qui étaient -l’ennemi secret. Nouaillé même était un terme redoutable et qu’on -s’épargnait les uns aux autres, comme le nom d’un ami cher qui a trahi -ou disparu. Jeannot, qui était demeuré «là-bas», loué comme le reste, -mais personnage de si peu d’importance, Jeannot, de tout Nouaillé, -était, en vertu d’une convention tacite, le seul objet nommable. M. -Lhommeau, par une vieille habitude, disait même: «Cet <span class="pagenum"><a id="page_324">{324}</a></span>imbécile de -Jeannot!...» Et, moyennant ces subterfuges et subtilités, il était -loisible, à toute heure, de se demander, par exemple, si «cet imbécile -de Jeannot» avait pensé à attendre le dernier jour d’octobre pour -cueillir l’«oignon de Saintonge» et la «petite mouille-bouche -d’automne», ou si, au contraire, «cet imbécile de Jeannot» n’avait pas -laissé pourrir à l’arbre ou se piquer, dès le mois d’août, la -«cuisse-madame» ou la «fourmi musquée». Ces noms anciens et -savoureux,—qui font venir les larmes aux yeux de quiconque a possédé un -jardin, quatre poiriers plantés derrière le vert ruban des buis, et une -mansarde embaumée, l’hiver, par ces placards bien clos où l’on conserve -la chair de l’été,—évoquaient le domaine perdu; et, avec les invectives -contre l’infortuné Jeannot, un peu de bile s’écoulait. Le retour du -soleil, la tendre poussée des marronniers, un certain remuement des -pépiniéristes dans les parterres, et le goût dont l’air nouveau vous -flattait les narines, l’été enfin, puis l’époque des vacances -exaspéraient la résignation un peu ostentatoire des «entassés» de la rue -Férou.<span class="pagenum"><a id="page_325">{325}</a></span></p> - -<h2><a id="LII"></a>LII</h2> - -<p>Hilaire Lepoiroux, depuis ce qu’on nommait «l’affaire du <i>Discours sur -l’Histoire universelle</i>» ou «le scandale de Poitiers», était boudé par -ses protectrices.</p> - -<p>Il avait eu le front de se présenter pourtant, il n’y avait pas -longtemps de cela, chez madame Dieulafait d’Oudart,—qui vous l’avait -secoué comme un morveux sans réussir à tirer de lui autre chose que ce -rire niais dont il accueillait invariablement tout propos étranger à ses -matières d’examen,—et il était allé de là chez madame Chef-Boutonne la -prier, avec un cynisme candide, de le vouloir bien appuyer, lors du -prochain concours d’agrégation, près de cer<span class="pagenum"><a id="page_326">{326}</a></span>tains «Sorbonnards» -influents et qui, à tort ou à raison, passaient pour réactionnaires.</p> - -<p>Madame Chef-Boutonne qui, s’il se fût agi de son fils, n’eût pas été -éloignée d’user du système Lepoiroux, mais, il est vrai, y eût mis des -formes, s’écria:</p> - -<p>—Comment, jeune homme, vous vous affichez là-bas, avec la démagogie -départementale, et vous venez ici implorer l’appui de nos hommes les -plus distingués?...</p> - -<p>Hilaire avait ri, comme aux semonces de madame Dieulafait d’Oudart. -L’affaire pressante était pour lui d’arriver. Madame Chef-Boutonne -réfléchit. Son zèle à faire reluire Hilaire était fort apaisé depuis que -Paul ne brillait plus; mais elle aurait eu mauvaise grâce tant à laisser -paraître cette faiblesse qu’à sembler dépourvue de crédit. Ne -venait-elle pas justement d’échouer en des démarches tendant à faire -dispenser son mari, nommé cette année membre du jury de la Seine pour -les assises d’août? Toute défaite exige une bataille nouvelle... Dans -l’espoir d’une revanche, et l’amour-propre encore à vif, madame -Chef-Boutonne promit donc: elle fit des visites par la chaleur -caniculaire, et glissa encore des expressions amènes dans l’oreille de -messieurs en redingote de drap uni.<span class="pagenum"><a id="page_327">{327}</a></span></p> - -<p>Hilaire fut agrégé des lettres. Il allait être nommé professeur: c’était -un garçon tiré d’embarras; il aurait certainement de quoi donner à -manger à sa mère.</p> - -<p>La nouvelle en parvint au Jardin du Luxembourg par le moyen d’un «petit -bleu» qu’apportait M. Lhommeau: il sortait de la rue Férou un peu tard, -à cause de sa sieste.</p> - -<p>C’était un vendredi; la musique de la Garde républicaine jouait sous les -quinconces, au milieu d’un peuple d’été, trop nombreux encore au gré de -madame d’Oudart, à qui il interceptait les doux sons de la flûte... Car -madame Chef-Boutonne, obligée par la session des assises, de retarder -tout départ, retenait son amie à l’extrémité de la terrasse, à l’ombre -insuffisante des aubépines et des vases de géraniums grimpants.</p> - -<p>—Lisez! dit madame d’Oudart, en tendant le télégramme.</p> - -<p>Madame Chef-Boutonne lut; on ne souffla mot. Les trompettes d’<i>Aïda</i> -retentissaient sous les feuillages. Une nourrice, ayant troussé son -marmot, le saisit à deux mains comme une urne emplie d’eau que l’on -soutient par les anses, et le vida au pied de la balustrade: une longue -rigole courut sur le bitume incliné et vint mouiller le pied<span class="pagenum"><a id="page_328">{328}</a></span> d’une -chaise. Il y eut alerte dans plusieurs groupes; chacun se recula d’un -saut de puce, souriant d’ailleurs et bénévole, tout étant beau et bien -qui vient d’un enfant.</p> - -<p>M. Lhommeau dit enfin:</p> - -<p>—Les Lepoiroux ne sont pas à plaindre: les voilà, pardieu! plus cossus -que nous.</p> - -<p>—Je suis très heureuse du succès d’Hilaire, fit madame d’Oudart; c’est -le résultat et le couronnement des efforts que nous avons faits depuis -vingt ans.</p> - -<p>—Du jour où j’ai vu le jeune Lepoiroux, riposta madame Chef-Boutonne, -je l’ai dit à qui voulut m’entendre: «Ce garçon-là, pour peu qu’on le -guide à propos, fera son chemin...» Ses façons, il est vrai, sa tenue, -son langage...</p> - -<p>Madame d’Oudart ne permit pas la critique:</p> - -<p>—Hilaire a eu des négligences et des oublis, dit-elle, c’est certain; -mais il n’est pas un méchant garçon. Il faut tenir compte de son -origine. Tout bien pesé, il fait honneur à qui l’a soutenu et dirigé.</p> - -<p>—Oh! mon Dieu, reprit madame Chef-Boutonne, ce que j’ai fait pour lui -est peu de chose... Qui ne se serait intéressé à un sujet dont l’avenir -était écrit sur le visage?...<span class="pagenum"><a id="page_329">{329}</a></span></p> - -<p>—Je vous prie de croire, ma chère amie, que son avenir n’était -nullement écrit sur son visage quand j’ai décidé de lui faire -entreprendre ses études secondaires... Ah! je puis me rendre cette -justice qu’en m’engageant pour lui alors, je n’escomptais aucune -récompense!...</p> - -<p>—Eh! mais, ma belle, fit madame Chef-Boutonne, votre désintéressement -demeure peut-être plus pur et plus éclatant que vous ne le pensez!... -«Une récompense», dites-vous: ne vous enflammez pas! Le télégramme ici -présent n’est pas riche en remerciements. Notre jeunesse, je la connais, -et je gage que votre protégé,—puisque vous semblez le revendiquer -jalousement!—s’attribue à lui seul tout le mérite de l’événement de ce -jour. Parions, pour la beauté du fait, qu’il oubliera de m’en faire -part!...</p> - -<p>—Hilaire, ma chère amie, ne saurait oublier les obligations qu’il vous -a... Il m’a adressé ce télégramme; un pareil vous attend chez vous, cela -est probable... Je défends le jeune Lepoiroux comme un garçon qui -m’appartient un peu. Sa nature n’est pas expansive; s’il ne me paye -point de mots, je l’excuse, puisqu’il me satisfait en s’ouvrant -vaillamment la porte d’une carrière honorable.</p> - -<p>—Je me flatte, dit madame Chef-Boutonne,<span class="pagenum"><a id="page_330">{330}</a></span> d’avoir poussé, moi, la porte -dont vous parlez, à plusieurs reprises, et de façon à mériter de la -famille Lepoiroux des égards particuliers... N’oublions pas, ma chère, -l’incohérence des démarches contradictoires que j’ai dû accomplir en -faveur de ce jeune homme, soit par la malchance de son éducation -première, soit par suite de fâcheuses influences dont plus tard on n’a -pas su le détourner: voici tantôt deux ans, je plaidais pour le racheter -de ses origines jésuitiques, et hier encore afin de le laver du contact -de politiciens du plus mauvais ton... Je vous trouve bonne, en -vérité!... Que ce succès universitaire vous honore, j’y consens, mais -confessez que c’est par l’effet d’un singulier ricochet...</p> - -<p>Les sons cuivrés de la musique s’étaient dispersés rapidement dans le -vide du grand ciel d’été: maintenant, afin de percevoir les doux sons de -sa flûte favorite, madame d’Oudart penchait la tête en avant et prêtait -l’oreille: et peu s’en fallut qu’elle ne comprît point la querelle que -lui cherchait madame Chef-Boutonne.</p> - -<p>—Personne, dit-elle, ne songe à vous retirer, ma chère amie, l’appoint -que vous avez gracieusement apporté au succès de notre jeune agrégé! Si -mon rôle personnel dans l’éducation d’Hilaire<span class="pagenum"><a id="page_331">{331}</a></span> vous paraît critiquable, -laissons-le: j’ai renoncé, pour ma part, je vous l’ai dit, à toute -gloriole. Mais je ne me gênerai pas, par exemple, pour revendiquer en -faveur d’Hilaire lui-même un certain mérite, saprelotte!... Avouons -qu’il n’a pas été desservi par son travail et son intelligence!...</p> - -<p>Madame Chef-Boutonne branlait le chef; son œil était incrédule; elle -avait le malin et agaçant sourire de son gendre Beaubrun.</p> - -<p>Du travail, de l’intelligence, de l’efficacité des qualités -personnelles, il était visible qu’elle s’efforçait de faire fi. Elle -voulait que l’on ne pensât qu’aux visites qu’elle avait faites, par la -chaleur caniculaire.</p> - -<p>Cette attitude intolérable fit que madame d’Oudart s’oublia:</p> - -<p>—Écoutez, ma chère, lança-t-elle, je ne voudrais pas vous dire des -choses désagréables, mais, si les démarches faisaient tant...</p> - -<p>—Si les démarches faisaient tant?... répéta madame Chef-Boutonne.</p> - -<p>—Je dis bien: si les démarches faisaient tant...</p> - -<p>—Eh bien?...</p> - -<p>Madame d’Oudart hésita. C’était sa pensée, trop longtemps comprimée, qui -allait éclater enfin.<span class="pagenum"><a id="page_332">{332}</a></span></p> - -<p>—Eh bien?... répéta encore madame Chef-Boutonne provocante.</p> - -<p>—Eh bien, votre fils ne serait pas aujourd’hui sans situation!...</p> - -<p>Madame Chef-Boutonne répéta:</p> - -<p>—«Sans situation...»</p> - -<p>Elle devint blême. L’autre, effrayée par sa propre audace, le mors aux -dents, sans souci des obstacles, fonçait tout droit, jusqu’au bout de sa -pensée:</p> - -<p>—Sans situation, dit-elle, et qui pis est...</p> - -<p>—Et qui pis est?...</p> - -<p>—A la remorque d’une petite grue!...</p> - -<p>Madame d’Oudart regretta aussitôt des paroles si contraires à sa réserve -ordinaire.</p> - -<p>—Pardon! corrigea-t-elle, naïvement, je vais peut-être un peu loin!...</p> - -<p>Madame Chef-Boutonne ramassait en hâte toutes ses jalousies, ses -rancunes, ses jugements avortés sur la famille Dieulafait d’Oudart; elle -les renforçait de tout ce que la colère invente et affirme de la -meilleure foi du monde, et elle se grossissait, se faisait horrible et -redoutable, comme un dogue tout en dents et en échine de crin.</p> - -<p>Avant de parler, elle temporisa, pour inspirer plus d’effroi par sa -patience même, ou bien à<span class="pagenum"><a id="page_333">{333}</a></span> cause du religieux silence de la foule, -subjuguée par le solo de flûte. Et, pendant cet accès de rage muette, -une petite fille vint fouetter le sabot tout près d’elle, lui projeter -contre la cheville un caillou, lui maculer sa robe de poussière, et, de -ce qu’elle avait fait, comme d’une gentillesse, sourire d’une façon tout -à fait gracieuse. La maman de la petite sourit de même, et madame -Chef-Boutonne dut sourire. Mais, à la faveur d’un éclat des cuivres, -elle bondit.</p> - -<p>Ah! du pauvre Alex, à la suite de deux ou trois premiers chocs, que -restait-il, bon Dieu!... Hélas! toutes les vérités furent dites, -pêle-mêle avec les absurdités les plus folles.</p> - -<p>Le sage M. Lhommeau essaya de parer les horions, mais un complot des -choses favorisait le combat: le public s’en allait, la musique terminée, -et les lutteuses prenaient du champ; des fillettes, recommençant de -jouer dans l’espace libre, couvraient de leurs cris aigus la rumeur de -l’assaut; les oiseaux qui s’allaient coucher faisaient aussi grand -vacarme, et deux filles du quartier qui en étaient venues aux mains, -sous les quinconces, attiraient par là le reste des promeneurs. Le -gardien surgit, perça l’attroupement et en sortit, paisible, victorieux, -herculéen, sem<span class="pagenum"><a id="page_334">{334}</a></span>blant porter à bout de bras chacune des filles. Pour les -mener au poste, il passa là devant, suivi d’une ribambelle de gamins et -non loin de ces dames. M. Lhommeau, désignant l’appareil de la police -des jardins, dit:</p> - -<p>—Gare à vous, mesdames! cela va être à votre tour!...</p> - -<p>Elles furent confuses: il y avait de quoi. Et elles s’arrêtèrent: il -était bien temps. N’en étaient-elles point, les malheureuses, à se jeter -les maîtresses de leurs fils à la tête!...</p> - -<p>Mais, tandis qu’on allait se séparer froidement, on vit madame Beaubrun -qui venait et faisait signe de l’ombrelle: «Me voilà, me voilà avec un -peu de retard...» On reprit donc ses positions, pour éviter un -esclandre, et comme si rien n’avait troublé la limpidité de -l’après-midi. Madame Beaubrun s’arrêta à l’établissement des gaufres, -puis s’approcha en mordant la pâte légère qui lui poudrait d’un suc -farineux les joues et les narines. Elle n’était pas assise qu’Alex -survint d’un autre côté. Il se dit affamé comme elle, courut aux -gaufres, revint, mordit la pâte, s’enfarina les moustaches. Et, -garantis, croyaient-ils, l’un et l’autre, par le comique de leur -gourmandise, ils négligeaient de dissimuler<span class="pagenum"><a id="page_335">{335}</a></span> le sens d’un regard -heureux, complice et familier, qui n’échappa à personne.</p> - -<p>Madame Dieulafait d’Oudart ignorait leur intimité quoiqu’elle en eût -quelque soupçon par un certain parfum dont s’imprégnait la chambre -d’Alex. Elle la connut, là, et en même temps que l’autre mère. Et, sans -rien dire, osant à peine lever les paupières sur celle qui se targuait -tout à l’heure de ce que son fils fût l’amant d’une cabotine, elle -savourait une de ces vengeances de mère, un peu honteuses, obscures, -inavouables, certes! mais de quel ragoût! de quelles délices -secrètes!...</p> - -<p>Et l’on causa du beau temps.<span class="pagenum"><a id="page_336">{336}</a></span></p> - -<h2><a id="LIII"></a>LIII</h2> - -<p>Madame Lepoiroux vint à Paris jouir du triomphe. Elle fut d’abord -convenable envers ses bienfaitrices, répartissant entre elles, avec -égalité, les manifestations de sa gratitude. Sa gratitude, elle la -vouait, en effet, non point à l’une plus qu’à l’autre de ces dames, mais -bien à ces «messieurs» de Poitiers. A eux elle devait titres et -parchemins, si beaux, si rapidement obtenus, à eux aussi «la place» -qu’on allait arracher au «gouvernement» pour l’agrégé Hilaire Lepoiroux. -«La place!» elle n’avait à la bouche que «la place». Elle connaissait -tous les traitements des professeurs, tant d’Algérie que de la -métropole, et s’était fait citer des cas de jeunes gens<span class="pagenum"><a id="page_337">{337}</a></span> éminents qui, -sans avoir passé par le crible fameux de l’École normale, furent -d’emblée favorisés.</p> - -<p>Lepoiroux (Hilaire) fut nommé, sans plus attendre, professeur de -cinquième au collège municipal d’Yvernaucourt, dans les Ardennes. La -«place» était de trois mille francs.</p> - -<p>Madame Lepoiroux crut qu’il y avait maldonne. Madame Chef-Boutonne -voulut bien encore pour elle courir au ministère. La nomination, -vérifiée, se trouva fort juste.</p> - -<p>Madame Lepoiroux accueillit à son retour l’amie de l’Université comme on -ne reçoit pas un malfaiteur. Elle s’oublia pour la première fois de sa -vie, complètement, elle-même et son fils, et leurs intérêts à venir: -elle se déclara trompée, trahie, jouée d’une façon indigne... -Qu’était-ce qu’on avait fait miroiter à ses yeux dans le salon de la rue -de Varenne?... Qu’était-ce que cette Université toute-puissante et sur -laquelle on pouvait tout? On pouvait tout, et c’était trois mille francs -qu’on lui jetait en pâture, et à Yvernaucourt, un trou, au bout du -monde!... Et qu’est-ce que c’était que ces sornettes qu’on lui avait -débitées en présence du jeune Paul décoré de ceci, docteur en cela et du -Conseil d’État?...<span class="pagenum"><a id="page_338">{338}</a></span> Quoi? quoi?... Qu’est-ce qu’il était, en somme, le -jeune Paul? Rien du tout, moins que rien, un coureur!... Ce fut Paul -qu’elle dauba, d’instinct, parce qu’elle était mère.</p> - -<p>Une seconde fois, madame Chef-Boutonne entendit le procès de son Paul.</p> - -<p>Elle écourta l’audience, car elle poussait madame Lepoiroux vers la -porte en lui disant entre ses dents:</p> - -<p>—Votre condition, ma pauvre femme, m’oblige à bien de la patience... Je -vous ferai remarquer que je me contiens...</p> - -<p>Finalement, l’idée lui vint:</p> - -<p>—Vous n’êtes pas satisfaite de moi... eh mais! et de vos «messieurs» de -Poitiers?...</p> - -<p>Madame Lepoiroux renia «ces messieurs» de Poitiers. Ils étaient, ni plus -ni moins que les autres, des farceurs. Elle maudit l’heure où son fils -avait été dirigé dans la voie des «études savantes»: elle l’eût, -disait-elle, préféré épicier. Elle maudit le latin, les jésuites et -madame Dieulafait d’Oudart. Elle réunit en un faisceau ses ressentiments -divers et déclara:</p> - -<p>—Tout le mal est venu de ce qu’on a connu des gens riches.<span class="pagenum"><a id="page_339">{339}</a></span></p> - -<h2><a id="LIV"></a>LIV</h2> - -<p>La veuve Lepoiroux était depuis beau temps apaisée que madame Dieulafait -d’Oudart souffrait encore de son ingratitude. La mère d’Alex aurait eu -moins de chagrin, croyait-elle, à envier une soudaine et magnifique -élévation d’Hilaire qu’elle n’en eut à considérer la vanité de tout ce -qu’elle avait fait pour ce garçon et pour sa mère.</p> - -<p>Son vieux papa la chapitrait en lui démontrant que, dans la plupart des -cas dont le désordre apparent nous émeut, c’est la raison tout -simplement qui triomphe. Il disait que c’est la raison qui eût été -blessée si madame Lepoiroux, qui se démenait depuis quinze ans, et de -qui, de toute<span class="pagenum"><a id="page_340">{340}</a></span> parts, on avait fouetté l’avidité, se fût satisfaite -d’une place ne lui assurant que de quoi vivre, à Yvernaucourt, dans les -Ardennes; que pareillement, c’est la raison qui eût souffert si Hilaire -Lepoiroux avait obtenu une situation plus brillante, car il n’en était -pas digne.</p> - -<p>—Savant! savant!... disait-il, mais être savant ce n’est pas savoir, -c’est tirer parti de ce qu’on sait: causez trois minutes ou quinze jours -avec Hilaire Lepoiroux, vous vous convaincrez qu’il est plus incapable -et plus sot que le jeune Chef-Boutonne lui-même!...</p> - -<p>M. Lhommeau disait qu’enfin il était juste et raisonnable que ce jeune -Chef-Boutonne eût été nommé récemment à un petit emploi au ministère de -l’Intérieur, ce qui convenait parfaitement à un fils de famille dénué de -tout talent personnel, et constituait une équitable récompense des -démarches et sollicitations extraordinaires de sa mère,—tout grand -déploiement d’activité devant, selon les lois naturelles, être suivi -d’un certain effet!...</p> - -<p>—Oh! vous, papa, disait madame d’Oudart, vous trouvez tout très bien, -et chacun à sa place... Et notre situation, à nous, voyons! est-ce -qu’elle est juste?<span class="pagenum"><a id="page_341">{341}</a></span></p> - -<p>—Qui donc s’en plaint? dit M. Lhommeau; je l’entends vanter ici tous -les jours!...</p> - -<p>—Je ne dis pas que je m’en plains, mais!...</p> - -<p>Son père n’insista pas. Madame d’Oudart, à la vérité, vivait dans -l’angoisse: elle avait peur de mourir avant qu’Alex fût tiré d’embarras. -«Avocat, simple avocat, tout petit avocat», encore fallait-il l’être, et -il ne l’était point. Et la ressource d’amour-propre qu’avait fournie, -pendant un certain temps, la modestie ostentatoire, elle s’épuisait, se -démonétisait, les rivales de madame d’Oudart étant elles-mêmes -converties à une certaine modestie, madame Lepoiroux à Yvernaucourt, -dans les Ardennes, madame Chef-Boutonne abattue par la médiocre -situation de son fils.</p> - -<p>Madame d’Oudart s’informait:</p> - -<p>—Mais, avocat, enfin, que gagnera Alex?</p> - -<p>Elle allait jusqu’à dire:</p> - -<p>—Une fois inscrit au barreau, voyons, gagnera-t-il quelque chose?</p> - -<p>M. Lhommeau faisait:</p> - -<p>—Heu! heu!... perdu dans la foule des stagiaires de Paris...</p> - -<p>Au cœur du dernier hiver, pour une toiture effondrée à la ferme -mitoyenne de Nouaillé, d’où naissait une contestation avec le locataire, -Thura<span class="pagenum"><a id="page_342">{342}</a></span>geau avait exigé qu’Alex lui-même se dérangeât et vînt s’initier -sur place aux droits des propriétaires ainsi qu’aux vexations qu’ils -sont appelés à subir... S’il fallait à tout prix réparer la -construction, un voyage à Poitiers n’augmenterait-il pas le dégât en -pure perte? Possible! mais le notaire n’avait pas lâché prise qu’il -n’eût sous la main le jeune futur propriétaire, qu’il ne lui eût seriné -les points litigieux du conflit, qu’il ne lui en eût soufflé la -solution, qu’il ne l’eût conduit à Nouaillé dans sa voiture, et, sur le -lieu du sinistre, qu’il ne l’eût entendu débattre ses intérêts avec -courtoisie, compétence et grâce naturelle, contradictoirement avec le -monsieur sexagénaire dont on évitait, rue Férou, de prononcer le nom; -qu’il ne l’eût vu enfin obtenir gain de cause, à l’amiable.</p> - -<p>Depuis qu’Alex était censé avoir battu sur le seul terrain du droit, et -avant même d’avoir passé sa licence, le sexagénaire qui occupait -Nouaillé, l’espoir était permis qu’Alex se pût débrouiller au barreau.</p> - -<p>De cette victoire, en outre, était résultée, non une sympathie, mais -presque une complaisance, une certaine sollicitude pour ceux qu’Alex -avait tenus en échec, et leur nom ne faisait plus peur.<span class="pagenum"><a id="page_343">{343}</a></span> On disait: -«Monsieur Lanteaulme, le père... Monsieur Lanteaulme, le fils»; on -savait que la femme de celui-ci était une demoiselle de Quatrespée, -d’une très ancienne famille du Périgord, et arrière-petite-fille du -général marquis de Quatrespée, tué à la bataille de l’Isly; enfin que sa -jeune sœur avait nom Hélène.</p> - -<p>—Tous ces gens-là sont très gentils, avait affirmé Alex, à son retour.</p> - -<p>Il avait vu «cet imbécile de Jeannot».</p> - -<p>—Les poiriers?... avait demandé M. Lhommeau.</p> - -<p>—Ah bien! grand-père, si vous vous imaginez que je me suis tourmenté -des poiriers!...</p> - -<p>Trois mois après, sous le prétexte d’un procès criminel très -retentissant, ce diable de Thurageau écrivait à madame Dieulafait -d’Oudart en la suppliant de lui renvoyer Alex, qui «avait tout à gagner» -à assister aux assises.</p> - -<p>On soupçonna Thurageau de vouloir attirer Alex à Poitiers, non pour le -temps des assises, en vérité, mais pour l’avenir.</p> - -<p>—Où est le mal? demanda M. Lhommeau.</p> - -<p>Madame d’Oudart pensait, mais ne disait pas:</p> - -<p>«Avocat, fût-ce à Poitiers, cela vaut bien le métier de gratte-papier au -ministère!...»<span class="pagenum"><a id="page_344">{344}</a></span></p> - -<p>Alex ne se fit point tirer l’oreille pour retourner à Poitiers, tandis -qu’à le décider au premier voyage, «la croix et la bannière» avaient dû -être employées. On le laissa aller; il demeura là-bas une quinzaine.</p> - -<p>Thurageau écrivait:</p> - -<p>«... Laissez-le, il écoute bien, il s’instruit, il prend le ton de la -cour.»</p> - -<p>On reçut un télégramme: on crut qu’Alex annonçait son retour. Il disait:</p> - -<p>«Puis-je accepter dîner Nouaillé?»</p> - -<p>Cela fut un événement. Si familier que l’on fût devenu avec les noms de -MM. Lanteaulme et des arrière-petites-filles du général marquis de -Quatrespée, l’image d’Alex, héritier, futur propriétaire de Nouaillé, -chassé de son domaine, et rompant le pain des occupants, parut -inadmissible au premier chef. Le refus, toutefois, parut ridicule. A -mieux l’examiner, la chose était la plus naturelle du monde. M. -Lhommeau, quant à lui, dit:</p> - -<p>—Qu’a-t-il besoin de permission?</p> - -<p>Puis, la mère—qui devine le sens obscur des choses touchant le sort de -son fils—tressaillit tout à coup, fut émue sans pouvoir dire pourquoi, -voulut répondre non, voulut répondre oui, et finit par laisser le -grand-père libre de répondre à sa<span class="pagenum"><a id="page_345">{345}</a></span> guise. M. Lhommeau prit son chapeau, -sa canne et alla au bureau télégraphique du Luxembourg, où il écrivit -sur une formule:</p> - -<p>«Accepte et bon appétit.»</p> - -<p>Alex revint, cependant, de Poitiers, et ravi, non pas d’en revenir, mais -d’y avoir été. Les assises, sans doute, il les avait suivies: Thurageau -ne plaisantait pas... Thurageau, d’ailleurs, était joliment brave homme; -il s’entendait à organiser un programme de fêtes!... Les assises, sans -doute! elles y étaient inscrites!... Mais les parties de <i>tennis</i>!... -mais des matinées, le dimanche, où l’on avait dansé!... mais des allées -et venues dans le tilbury de Thurageau!...</p> - -<p>—Des parties de <i>tennis</i>, avec qui?... Dansé... chez qui?... Où donc -menait le tilbury de Thurageau?</p> - -<p>—Mais, à Nouaillé, chez les Lanteaulme!... Avec qui j’ai dansé? mais -avec la jeune femme, avec la jeune fille!... Le <i>tennis</i>? avec les -mêmes!</p> - -<p>Madame d’Oudart frémissait; elle disait:</p> - -<p>—Oh! mais... oh! mais...</p> - -<p>Enfin elle s’écria:</p> - -<p>—Thurageau est fou, ma parole!</p> - -<p>—C’est un type, dit Alex.</p> - -<p>Et il continua de parler de ce qui l’avait émer<span class="pagenum"><a id="page_346">{346}</a></span>veillé là-bas: les -chevaux,—cinq!...—l’écurie était pleine... quatre voitures, dont un -tonneau pour «mademoiselle Hélène», qui conduisait son ancien cheval, à -lui... Et les chasses de l’hiver dernier, dont on parlait encore!... Et -le jardin: trois hommes pour l’entretenir!... dont ce pauvre Jeannot...</p> - -<p>—Les poiriers?... demanda M. Lhommeau.</p> - -<p>—Les poiriers?... eh bien! écoutez, grand-père: cet imbécile de Jeannot -n’a pas manqué d’informer les Lanteaulme de votre goût pour vos arbres à -fruits... alors voilà...—ils sont très gentils, ces gens-là, vous -savez...—enfin ces dames m’ont demandé s’il vous serait agréable de -recevoir une corbeille, au mois d’août...</p> - -<p>—Qu’as-tu répondu? dit vivement madame d’Oudart.</p> - -<p>—J’ai répondu que cela ferait le plus grand plaisir à grand-père.</p> - -<p>—Bravo! s’écria M. Lhommeau.</p> - -<p>—C’est cela! fit madame d’Oudart, ironique; jetons-nous, les yeux -bandés, dans les bras de ces gens-là!...</p> - -<p>—Attendez! dit Alex. Monsieur Lanteaulme, le père, a fait remarquer -qu’il pouvait, justement, y avoir indiscrétion à vous offrir cette -cor<span class="pagenum"><a id="page_347">{347}</a></span>beille, et il a été convenu qu’on ne vous l’enverrait que sur un -signe de votre part.</p> - -<p>—Ça y est!... Que vous disais-je! s’écria madame d’Oudart; l’envoi de -cette corbeille a un sens, un sens très net; je l’ai deviné tout de -suite... Déjà l’invitation à dîner adressée à Alex avait un sens, -lui-même l’a bien senti: c’est pourquoi il a cru devoir nous demander la -permission... Ah! j’avais bien raison de me méfier!... Et je vous dis, -moi: non! non et non! Il faut étouffer cette affaire-là dans l’œuf.</p> - -<p>—Étouffer quelle affaire?...</p> - -<p>—Je m’entends. Voyons, mon enfant, sérieusement: cette jeune fille, à -ton avis, comment est-elle?</p> - -<p>—Mais... bien.</p> - -<p>—Tu la trouves bien?...</p> - -<p>—Je la trouve bien.</p> - -<p>—Tu la trouves bien... et... un point, c’est tout?</p> - -<p>—Un point, c’est tout.</p> - -<p>Madame d’Oudart s’agita. Un conflit de désirs et de volontés contraires -s’éleva en elle: elle avait des visions, et elle les chassait, et, -celles-ci évanouies, elle les évoquait, puis les chassait de nouveau.<span class="pagenum"><a id="page_348">{348}</a></span></p> - -<p>Enfin elle dit à son père:</p> - -<p>—La chose est claire comme le jour, Alex a plu là-bas: on nous fait des -avances.</p> - -<p>A brûle-pourpoint, désormais, lorsque ce bon M. Lhommeau branlait la -tête en commençant à sommeiller, elle lui décochait, en trois coups -espacés et retentissants:</p> - -<p>—Non!... non!... et non!...</p> - -<p>Le vieillard, redressé soudain, ouvrait un œil égaré. Et sa fille -disait:</p> - -<p>—Parions que je recevrai, un de ces jours, une lettre de Thurageau?</p> - -<p>—Rien de plus naturel, ma fille.</p> - -<p>—Je m’entends. Je parle d’une lettre de Thurageau où l’on nous mettra -les points sur les i.</p> - -<p>—Tant mieux! disait M. Lhommeau; j’aime que l’on écrive lisiblement.</p> - -<p>—Bon! bon! riez!... Rira bien qui rira le dernier...</p> - -<p>Les pressentiments de madame d’Oudart étaient-ils justes? On reçut une -lettre de Thurageau: écriture bien connue, de type ancien, timbre de -l’étude appliqué au revers. Avant de la décacheter, madame d’Oudart la -frappa d’une chiquenaude, en regardant son père:</p> - -<p>—Hein?... que vous disais-je?...<span class="pagenum"><a id="page_349">{349}</a></span></p> - -<p>Et, tremblante, le cœur battant la breloque et la vue troublée, madame -d’Oudart déchiffra avec peine, sauta des lignes, devina plutôt qu’elle -ne lut, reçut l’impression du sens général de la lettre par un certain -nom propre souligné d’un double trait, plus encore que par les phrases -de Thurageau, qui semblaient tournées en spirales et enjolivées -d’arabesques peu ordinaires.</p> - -<p>—Elle est forte! s’écria madame d’Oudart.</p> - -<p>—Allons! lui dit son père, remettez-vous... On vous demande la main de -votre fils?... C’est bien de cela qu’il s’agit?...</p> - -<p>—Oui, oui! c’est bien de cela qu’il s’agit... Savez-vous qui demande la -main de mon fils?... le savez-vous?...</p> - -<p>—Mon Dieu... j’ai tout lieu de croire...</p> - -<p>—Attendez! attendez!... que je vous empêche de dire une chose -regrettable!... C’est Babouin.</p> - -<p>—Babouin! répéta M. Lhommeau.</p> - -<p>—Avouez que ce tanneur, pour nous venir relancer une seconde fois, a -une certaine audace!</p> - -<p>—Il est riche, et nous ne le sommes point.</p> - -<p>—Eh bien! dit madame Dieulafait d’Oudart en se redressant, c’est pour -cela que je le dédaigne; et, plus pauvre aujourd’hui qu’à l’époque où -cet insolent nous fit sa première demande, je<span class="pagenum"><a id="page_350">{350}</a></span> vais m’offrir un certain -luxe qui ne sera jamais au-dessus des moyens de l’indigent pour peu -qu’il ait le cœur bien placé: c’est le mépris, net et sec, de la -fortune. Il ne faut pas deux mots pour l’exprimer.</p> - -<p>Elle écrivit sous l’adresse télégraphique: «Thurageau-Poitiers», ce mot -seul et fier: «Non», et signa.</p> - -<p>Forte de cet acte accompli, la vue plus libre, elle relut la lettre, en -détail. Babouin donnait une sérieuse dot à sa fille unique, et y -joignait les fermes acquises par lui sur Nouaillé: c’était la -reconstitution du domaine. Pourquoi Babouin faisait-il cela? Pour les -beaux yeux d’Alex. En effet, comment croire que, pour assurer à son -héritière l’avantage d’échanger le nom de Babouin contre celui de -Dieulafait d’Oudart, Babouin eût négligé de s’informer si Alex avait -seulement une situation? Mademoiselle Babouin aimait. On soumit le cas à -Alex. Il ignorait cette jeune fille. A Poitiers, il ne l’avait pas vue.</p> - -<p>—Ces dames, dit-il, ne la voient pas.</p> - -<p>Le télégramme fut expédié. On garda de l’aventure une certaine dent à -Thurageau.</p> - -<p>Thurageau s’excusa d’ailleurs, peu après, affirmant «s’être acquitté, en -notaire, d’une simple<span class="pagenum"><a id="page_351">{351}</a></span> mission». On en conclut que ce n’était pas pour -faire parader Alex sous l’œil sensible de mademoiselle Babouin qu’il -avait mandé le jeune homme à Poitiers.</p> - -<p>Pourquoi donc l’avait-il mandé à Poitiers?</p> - -<p>On attendit.</p> - -<p>On attendait. On ne voulait, à aucun prix, avoir l’air d’attendre. C’est -ainsi que parfois, au théâtre, le rideau baissé sur un acte de formule -nouvelle, certaines personnes s’abstiennent de parler plutôt que de -laisser entendre qu’elles se sont trompées, soit en croyant que la pièce -est finie, soit en jugeant qu’une suite y serait nécessaire...</p> - -<p>Plusieurs mois s’écoulèrent.</p> - -<p>Tout à coup, madame d’Oudart s’avisa que l’on avait été peut-être bien -impoli en ne répondant pas,—fût-ce par une fin de non-recevoir, mais -courtoise,—à la «gentille» proposition qu’avaient faite les Lanteaulme -d’adresser à M. Lhommeau une corbeille de fruits.</p> - -<p>Alex sourit; M. Lhommeau, à l’idée seule des fruits, fut gagné par la -convoitise. On fut d’avis, toutefois, qu’il était maintenant un peu tard -pour agir. Écrire, à ce propos, et quand on voit précisément le mois -d’août approcher, marquerait plus<span class="pagenum"><a id="page_352">{352}</a></span> de goût pour les poires que de -sensibilité à une gracieuse avance. Que faire? Déplorer ce qu’Alex et -son grand-père voulurent bien nommer, par euphémisme, une négligence, -afin de ne pas trop contrister la pauvre madame Dieulafait d’Oudart qui, -l’on s’en souvenait bien, s’était opposée catégoriquement à toute -réponse, par ses «non!... non!... et non!...»</p> - -<p>Le temps coulait toujours. Il vint, le mois d’août, le mois où l’on -cueille la «cuisse-madame», la «grosse musquée», la «pucelle de -Saintonge».—«Cet imbécile de Jeannot», à Nouaillé, avait-il pensé à les -cueillir?...</p> - -<p>On eut, il est vrai, une diversion: Alex passa enfin sa licence. On ne -le cria point sur les toits, car c’était là un fruit blet, que l’on -avait manqué de cueillir à temps... N’importe! l’an prochain, Alex -serait avocat. Où?</p> - -<p>—On ne m’ôtera pas de l’idée, dit simplement madame d’Oudart, que tes -assises, en Poitou, aient été pour toi, mon enfant, d’un puissant -secours...</p> - -<p>Alex ne prétendait pas le contraire.</p> - -<p>Et sa mère laissait échapper parfois, comme un cri plaintif:</p> - -<p>—Thurageau nous néglige...</p> - -<p>Elle lui écrivit soudain, à propos de ses affaires,<span class="pagenum"><a id="page_353">{353}</a></span> puis se mit à -correspondre avec lui si fréquemment, et si hors de propos, que le malin -notaire soupçonna que le vent avait tourné, rue Férou. Il écrivit, lui, -une lettre enjouée, une lettre d’ami, une lettre qui rappelait le -Thurageau organisateur de divertissements, le Thurageau voiturant Alex -en tilbury de Poitiers à Nouaillé. Il y rapportait, entre autres choses, -et comme au hasard, une conversation qu’il avait eue récemment avec M. -Lanteaulme, au cours de laquelle ce monsieur, s’informant d’Alex,—dont -il n’oubliait point l’argumentation habile, lors du toit effondré,—lui -avait dit qu’il était regrettable que la province fût privée de «ses -meilleurs sujets».</p> - -<p>Il ne s’était pas compromis, M. Lanteaulme; il ne se compromettait -guère, maître Thurageau. Madame d’Oudart se tint pour flattée des -paroles de M. Lanteaulme.</p> - -<p>Elle prit à part son fils et lui dit:</p> - -<p>—Mon enfant, tu as en Thurageau un vieil ami et un guide. Au moment où -ton avenir va franchement se décider,—il s’agit de savoir où tu seras -inscrit au barreau,—je serais bien aise que tu fisses un petit tour à -Poitiers: tu le verrais, lui parlerais; te voilà maintenant d’âge à -juger par toi-même les arguments qu’il te présentera.<span class="pagenum"><a id="page_354">{354}</a></span></p> - -<p>Alex, en un langage qui était encore de son âge, répondit:</p> - -<p>—Ça colle...</p> - -<p>Et, durant les soirs orageux du mois d’août, cette année-là comme les -précédentes, madame Dieulafait d’Oudart et son vieux père espérèrent la -fraîcheur, sur la petite cour de la rue Férou, quand l’<i>Angelus</i> -répandait ses vibrations mélancoliques sur Paris, quand les séminaristes -rythmaient si bien leur prière, quand mouraient un à un les bruits des -petits ménages, et quand, dans le silence, enfin, résonnait l’accord du -piano... Alex était en Poitou. Alex ne revenait pas du Poitou: les -conseils de Thurageau, sans doute!... Il prenait son temps pour s’en -imprégner. Mais la mère osait dire:</p> - -<p>—Espérons aussi qu’il se distrait!...</p> - -<p>Le notaire écrivait:</p> - -<p>«... Il ne s’ennuie pas, je vous le garantis...»</p> - -<p>Un jour, le notaire osa dire:</p> - -<p>«On ne s’ennuie pas avec lui...»</p> - -<p>Mais cela avait-il le sens qu’on y pouvait entendre? On épilogua fort, -là-dessus, rue Férou, le soir, et au Jardin du Luxembourg, et l’on n’en -put tirer aucune certitude. Madame d’Oudart écrivit au notaire:<span class="pagenum"><a id="page_355">{355}</a></span></p> - -<p>«Holà! Thurageau, s’il vous plaît, n’allez pas laisser mon grand gamin -commettre quelque sottise! Vous connaissez, j’espère, ma situation de -fortune: qu’il s’amuse, fort bien! qu’on ne s’ennuie pas avec lui, passe -encore! mais, de grâce, n’allez pas laisser naître au cœur de deux -enfants des espérances irréalisables!...»</p> - -<p>Thurageau répondit:</p> - -<p>«Les espérances ne sont pas irréalisables.»</p> - -<p>Et madame d’Oudart:</p> - -<p>«Thurageau, c’est fou, c’est fou! Il y a une disproportion que je -n’admets pas... Toute ma conduite, toutes mes idées s’opposent...»</p> - -<p>Le diabolique notaire répliquait:</p> - -<p>«La fortune?... mais n’avez-vous pas prouvé que vous en faisiez fi, -madame et chère amie?... Le mariage riche? mais l’affaire Babouin -témoigne que vous l’avez foulé aux pieds!...»</p> - -<p>—Il a raison! dit madame Dieulafait d’Oudart.</p> - -<p>—Le fait est..., dit M. Lhommeau.</p> - -<p>On reçut la corbeille de fruits.</p> - -<p>Elle contenait la «cuisse-madame», la «grosse musquée», et le «beurré -d’août» même, qui ne se cueille guère qu’en septembre, plus quelques -pommes de reinette.<span class="pagenum"><a id="page_356">{356}</a></span></p> - -<p>—Ceci, dit madame d’Oudart, c’est tout à fait, tout à fait gracieux.</p> - -<p>—Le fait est..., dit M. Lhommeau.</p> - -<p>Alex revint du Poitou plus ravi que la fois précédente... Les conseils -de Thurageau, sans doute, on allait en parler!... On lui demanda:</p> - -<p>—Eh bien! et la jeune fille?</p> - -<p>—La jeune fille? Elle est très bien.</p> - -<p>—Très bien... un point, c’est tout?</p> - -<p>—Un point, c’est tout.</p> - -<p>On l’eût souhaité plus chaleureux ou plus expansif. Enfin! Il s’était -énormément amusé et il était invité à la chasse, au mois d’octobre.</p> - -<p>—Et ton inscription au barreau?...</p> - -<p>—A Poitiers, Thurageau est d’avis.</p> - -<p>—Comment!... Mais tu nous lâches?</p> - -<p>Il était tout prêt à quitter Paris.</p> - -<p>Alex rapportait avec lui comme une odeur de feuillages, de verveine et -de fraises des quatre saisons mêlées à la framboise. Le soir de son -retour, après le dîner, une grosse pluie tomba. Lorsqu’il pleuvait, -l’été, d’ordinaire on laissait les fenêtres ouvertes, et l’on -s’approchait, autant que possible, des gouttes lourdes, pareilles, en -leur chute, à de longs fils d’argent tendus du ciel à la terre, et que -colorait au passage la<span class="pagenum"><a id="page_357">{357}</a></span> lumière des lampes. Elles atteignaient la cour -dallée en claquant, comme des œufs d’oiseaux qu’on eût jetés du -cinquième étage, et, quand une femme avait à traverser les douze mètres -carrés, sous l’ondée, en s’abritant d’un parapluie ou de sa jupe, elle -poussait un cri, et, à peine arrivée, racontait son expédition à haute -voix... Et l’on remarquait que le piano se taisait, les soirs de pluie, -ainsi que la voix qui avait coutume de chanter, comme si, par soi seul, -le phénomène de la pluie d’été, qui répand une certaine torpeur, un peu -de bien-être et de la mélancolie, comblait le modeste et intime goût de -poésie que flatte, chez tout être humain, une note musicale, un chant...</p> - -<p>Toute amoureuse est rêveuse, et, ce soir, le long de ces beaux fils -d’argent, s’enroulèrent et cabriolèrent des rêves que madame Dieulafait -d’Oudart tenait résolument prisonniers.</p> - -<p>Elle les tenait prisonniers, car l’ivresse maternelle a des bornes; -ainsi, la mère d’Alex, qui, parfois, voyait, en imagination, les lettres -de faire part du mariage de son fils:—«Monsieur Lhommeau, ancien -conseiller à la Cour d’appel de Poitiers, chevalier de la Légion -d’honneur, madame veuve Dieulafait d’Oudart, etc...»<span class="pagenum"><a id="page_358">{358}</a></span>—n’avait jamais, -non jamais permis à ses yeux, de lire, fût-ce en un songe, sur ce vélin, -le nom de mademoiselle de Quatrespée. Elle le lut. Elle le lut sur de -blanches feuilles de vélin fabriqué à Angoulême, peut-être, et par -Babouin,—ô ironie!—sur de blanches feuilles de vélin qu’un ange -charmant, descendu malgré la pluie, avec le son des cloches, lui -présentait avec des façons d’une grâce accomplie, en lui adressant un -petit discours, mais d’une voix si douce qu’on l’entendait mal, et qui -toutefois se terminait par ces mots: «parce que vous avez beaucoup -aimé!...»</p> - -<p>Ces mots, quand elle les entendit, lui parurent tellement vrais et si -dignes de la justice divine qu’elle s’attendrit et pleura, en ayant -l’air de regarder tomber la pluie. De ce moment, elle ne douta plus -qu’elle n’eût mérité, en effet, par son immense amour, que son fils -épousât une demoiselle de Quatrespée. Et elle pensa à l’allée du potager -de Nouaillé, bordée par le double cordon de pommiers nains, et où, de -tout temps, elle ne savait pourquoi, elle avait désiré voir son fils se -promener au bras d’une jeune fille très distinguée, riche si possible, -et de famille excellente...</p> - -<p>Il n’était pas encore permis de parler de cela, assurément; mais son -trouble joyeux éclata et<span class="pagenum"><a id="page_359">{359}</a></span> fut apparent, en ce qu’elle s’apitoya sur le -sort de cette pauvre Nathalie Lepoiroux, exilée à Yvernaucourt -(Ardennes), voire sur le sort de madame Chef-Boutonne, qu’à tort ou à -raison, en toute franchise, elle plaignait, à cause de sa fille qui ne -se conduisait pas bien, et à cause de son fils, un crétin.</p> - -<p>Compatir au sort de ses deux rivales fut désormais pour elle une manière -discrète, inconsciente, sincère, de chanter, par anticipation, son -personnel cantique d’allégresse.<span class="pagenum"><a id="page_360">{360}</a></span></p> - -<h2><a id="LV"></a>LV</h2> - -<p>Il arriva, un soir, rue Férou,—non pas portée par un ange,—une de ces -larges et blanches enveloppes qui contiennent l’annonce d’un mariage. -Elle était adressée à Alex; il l’ouvrit négligemment.</p> - -<p>—Qui est-ce qui se marie? lui demanda sa mère.</p> - -<p>—Personne, dit-il; une jeune fille que j’ai connue au cours de danse... -Tu veux savoir son nom?... Allons, tiens: «Madame veuve Proupa a -l’honneur, etc... de sa fille Raymonde...»</p> - -<p>—Et qui épouse cette Raymonde?</p> - -<p>—Tu la connais?... Tu t’intéresses à elle?...</p> - -<p>—Je ne la connais pas, mais je la plains.<span class="pagenum"><a id="page_361">{361}</a></span></p> - -<p>—Cette idée!...</p> - -<p>—D’abord, pourquoi t’envoie-t-elle une lettre de faire part?...</p> - -<p>—Je te dis, maman: j’ai dansé avec elle.</p> - -<p>—Bon, bon! C’est encore une malheureuse... Enfin, qui épouse-t-elle?</p> - -<p>—Un monsieur. Un monsieur Blaisois, Jules Blaisois... Connais pas.</p> - -<p>—Je serais curieuse de savoir si on épouse un monsieur Jules -Blaisois...—Jules!... et Blaisois!...—par amour!...</p> - -<p>—Enfin, maman!...</p> - -<p>Il y avait un peu plus d’un an qu’Alex avait rompu toutes relations avec -Raymonde. Un an passe, et tant de choses sont changées! Qui eût dit que -Raymonde, la sinistre Raymonde aux noirs projets, Raymonde, l’amante -éperdue d’Alex,—et qui aurait pu jadis épouser un monsieur de -Bérébère,—au bout d’un an épouserait un monsieur Jules Blaisois?... -Mais qui sait quelles péripéties, parfois plus tristes que «le réchaud -ou la Seine», conduisent une infortunée au mariage,—au mariage avec -Jules Blaisois?...</p> - -<p>Un fat eût voulu savoir l’histoire réelle de Raymonde; Alex préféra -penser qu’elle l’avait promptement oublié.<span class="pagenum"><a id="page_362">{362}</a></span></p> - -<p>Et, fort de l’exemple de Raymonde, ce fut d’un cœur léger qu’il aborda, -un jour, avec Louise, le grave sujet de la rupture.</p> - -<p>Depuis longtemps, Louise écoutait sans mot dire les récits de ses -voyages à Poitiers. Elle les accueillait, même, en souriant de sa grande -bouche; à peine Alex remarqua-t-il, une fois ou deux, qu’elle continuait -de sourire alors qu’il n’y avait pas lieu de le faire, ou bien qu’elle -souriait tout à coup et mal à propos. Elle s’excusait, en prétendant -qu’elle était un peu «toc-toc...» Elle était plus jolie et plus -amusante, en vérité, avec son air un peu «toc-toc...»</p> - -<p>Il lui narrait les parties de <i>tennis</i>, les dîners, les matinées -dansantes; il énumérait les chevaux dans l’écurie de Nouaillé; il -décrivait le jardin peigné par les trois jardiniers... Pourquoi -raconta-il l’épisode de la corbeille de fruits envoyée à son grand-père -Lhommeau? parce qu’il éprouvait un impérieux besoin de parler de -Poitiers, de Nouaillé et de ses habitants, comme on parle de ce qui vous -tient le plus au cœur. Et il s’ouvrait à demi à sa maîtresse, faute de -pouvoir se confier à ses amis, à présent dispersés, et aussi parce que -Louise l’écoutait trop complaisamment, et l’encourageait même de son -trop fréquent sourire.<span class="pagenum"><a id="page_363">{363}</a></span></p> - -<p>Une bonne fois, de but en blanc, il lui dit qu’il allait s’installer à -Poitiers.—C’était au café Voltaire. Louise, la voilette relevée sur le -nez, prenait sa grenadine. Elle posa son verre, mais d’une façon si -maladroite que c’était à croire qu’elle ne voyait point ce qu’elle -faisait, car sa main heurta le petit ballon de vermouth dont le contenu -se répandit. On s’écarta; le garçon accourut, épongea, essuya. Louise -put rire de toute sa bouche; il y avait de quoi: elle n’avait, de sa -mémoire, commis pareille maladresse. Et l’on parla de l’incident du -vermouth, point du départ d’Alex.</p> - -<p>Aucune liaison d’amants n’avait été plus agréable et plus tendre. Ils se -voyaient, depuis cinq ans, presque tous les jours. Alex avait pu, une -fois, éprouver quelque inquiétude par l’absence de Louise, mais par sa -présence jamais le plus petit déplaisir. S’il regrettait quelque chose -de Paris, c’était bien Louise. Il la regrettait plus qu’il ne le pensait -même; en tout cas, beaucoup plus qu’il ne saurait le lui dire... Et -Louise, est-ce qu’elle le regrettait? Elle ne disait rien; elle avait -l’air de rire... Et Alex se sentait tout à coup peiné de ce que la -séparation allât s’accomplir sans qu’on eût fait à l’événement l’honneur -d’une petite scène. Il<span class="pagenum"><a id="page_364">{364}</a></span> eut un bon mouvement: il décida, à cause de -Louise, de reculer d’un ou deux jours son départ.</p> - -<p>Il lui dit, sur la place de l’Odéon, en la serrant contre lui, sous le -prétexte de la garer d’une voiture:</p> - -<p>—Écoute!... non... il faut nous revoir encore une fois.</p> - -<p>Louise parla du fiacre qui avait failli l’écraser.</p> - -<p>Il la conduisit un bout de chemin, et il commençait à s’inquiéter parce -qu’il se pouvait, si Louise n’était pas insensible, qu’elle eût un de -ces chagrins tout à fait sérieux, qui sont glacés. Mais, depuis qu’il la -connaissait, à aucun moment Louise n’avait laissé supposer qu’elle pût -éprouver du chagrin. D’ailleurs, ils se quittèrent en se disant:</p> - -<p>—A demain!...</p> - -<p>Ils se quittèrent, rue de Médicis, proche de la grille du Luxembourg. -Les oiseaux piaillaient dans les arbres jaunis. Alex, en s’éloignant, se -retourna pour voir Louise encore une fois, quoiqu’il la dût revoir le -lendemain. Mais Louise ne se retourna pas. Elle avait adopté déjà son -pas d’automate, et ses beaux cheveux blonds, par le miracle ordinaire, -semblaient diminuer de volume<span class="pagenum"><a id="page_365">{365}</a></span> et d’attrait. Pourtant, vers la hauteur -du boulevard Saint-Michel, un étudiant, lui emboîtant le pas, lui conta -une galanterie; mais, tout à coup, sentant en ce petit être quelque -chose de si étranger aux préoccupations qu’il lui témoignait, il la -salua très poliment, et s’excusa:</p> - -<p>—Oh! pardon, madame!...</p> - -<p>Ce fut ce jeune homme qui la releva, cent mètres plus loin, sous les -sabots des chevaux du tramway de Montrouge, car il ne l’avait pas perdue -de vue.</p> - -<p>On put la transporter chez ses parents: en ouvrant son corsage, dans la -pharmacie, on avait trouvé sur un papier plié son adresse, en belle et -lisible écriture. L’acte suprême de Louise était prémédité depuis -quelque temps, probablement: Louise avait ses répugnances; elle ne -voulait surtout pas que son corps allât à la Morgue.</p> - -<p>Ce fut un petit incident de quartier.<span class="pagenum"><a id="page_366">{366}</a></span></p> - -<h2><a id="LVI"></a>LVI</h2> - -<p>Il se trouva même très à propos que Louise ne pût venir le lendemain au -rendez-vous, car Alex n’y fût point allé: ce jour-là tombèrent -inopinément, rue Férou, MM. Lanteaulme, père et fils, et la jeune femme -de celui-ci;—point de jeune fille, il est vrai.—Ils venaient faire -visite, simplement, et causèrent du lien qui unissait les deux familles: -à savoir, le sang versé sur le sol africain et par le général marquis de -Quatrespée et par l’héroïque commandant Dieulafait d’Oudart. C’était un -beau sujet, qui éveilla nombre d’idées, et celles qu’on exprima -semblaient n’avoir pour but que de laisser deviner celles qu’on taisait.</p> - -<p>Mais on soupçonna l’intention qu’avaient ces<span class="pagenum"><a id="page_367">{367}</a></span> messieurs de ne point -renouveler le bail. Madame d’Oudart allait s’en effrayer: ces messieurs -levèrent ensemble quatre doigts gantés.</p> - -<p>—Tout s’arrangera au mieux des intérêts communs, dirent-ils, avec une -entière assurance.</p> - -<p>Qu’entendaient-ils par là?...</p> - -<p>Loin de quitter le pays, ils y faisaient bâtir, aux environs de -Nouaillé. Ils nommèrent la propriété récemment acquise. Ils se -plaisaient extrêmement en Poitou.</p> - -<p>Ils témoignaient la plus grande confiance dans les capacités d’Alex, car -Thurageau certifiait à tout venant qu’Alex avait le plus bel avenir. -Comme homme du monde, le jeune «maître» était assuré de tous les succès. -Le grand-papa et la maman, on l’espérait bien, voudraient être témoins, -«au pays même», d’une carrière qui s’annonçait si bien...</p> - -<p>Et la maman et le grand-papa ouvrirent les mains et les tinrent écartées -du corps, inclinèrent la tête un peu sur une épaule, avec cet air d’être -résignés à tout, jusqu’au martyre, comme les bons saints dans leur -niche, à qui Dieu offre le Paradis, et qui semblent dire: «Seigneur, -qu’il soit fait selon votre parole!» alors qu’ils sont, au fond, bien -contents...<span class="pagenum"><a id="page_368">{368}</a></span></p> - -<p>Et le Paradis, en effet, fut ouvert au grand-papa et à la maman. Il leur -fut ouvert plus tard,—chaque chose vient en son temps. Le Paradis leur -fut ouvert sous les apparences d’un Nouaillé luisant, peigné, brossé, -tiré à quatre épingles, d’un Nouaillé dépourvu d’un brin d’herbe et -garni de fleurs alignées comme les pioupious à la revue; d’un Nouaillé -sillonné de voitures, peuplé de domestiques, retentissant de cloches, de -gongs, de sonneries électriques, d’aboiements de meutes, et tout -grouillant d’un monde inconnu d’eux. Ils crurent rêver: était-ce songe -ou cauchemar?... Revoyaient-ils bien là leur Nouaillé agreste, familial -et simple?</p> - -<p>Madame d’Oudart se rappela les paroles prononcées autrefois par son -notaire: «Fiez-vous donc au coup de baguette que votre fils a reçu en -naissant...» Alex avait de la chance. Mais tant de chance est-il un -bien? Le Paradis, c’est trop beau...</p> - -<p>Il fallait avouer, en tout cas, que la jeune mademoiselle de Quatrespée -était délicieuse et tout à fait éprise d’Alex. Madame d’Oudart eût -souhaité la voir se promener au bras de son fils, le long du cordon de -pommiers nains, au fond du potager, un beau soir. Mais elle n’en eut pas -une fois<span class="pagenum"><a id="page_369">{369}</a></span> le loisir. Nul ne descendait plus au potager: tous ces gens-là -avaient bien trop à faire à se déplacer, à manger la poussière des -routes, à se visiter, à s’inviter, à projeter des divertissements pour -demain. Et, chaque jour, l’heure exquise passait, là-bas, au delà du -parc, entre les artichauts, les couches à melons, le thym, le romarin, -les fruits mûrs et les ondées de l’arrosage, sans qu’aucun des hôtes du -moderne Nouaillé la vît, l’exquise, la solitaire, la divine heure du -soir: chacun s’habillait pour dîner.</p> - -<p>A la personne de M. Lhommeau fut attaché, par une attention spéciale, un -jardinier-chef qui ne lui fit pas grâce d’une promenade au jardin sans -lui parler si savamment que le vieillard eut préféré «cet imbécile de -Jeannot...»</p> - -<p>Et, lorsque le moment fut venu d’envoyer les lettres de faire part, -madame Dieulafait d’Oudart, au milieu d’un bonheur si splendide qu’elle -ne l’eut seulement pas osé souhaiter, se recueillit et se demanda quelle -attitude il convenait qu’elle adoptât envers madame Chef-Boutonne, avec -qui les relations étaient fort refroidies, et madame Lepoiroux, -l’ingrate d’Yvernaucourt.</p> - -<p>Elle s’avisa que leur adresser, comme à toutes<span class="pagenum"><a id="page_370">{370}</a></span> ses connaissances, le -vélin d’Angoulême: «Monsieur Lhommeau, ancien conseiller à la Cour, -etc... madame veuve Dieulafait d’Oudart, ont l’honneur, etc... avec -mademoiselle Hélène de Quatrespée»,—c’était bien, mais un peu sec, et -frisant l’impertinence; et qu’il serait plus digne qu’oubliant toute -rancune, elle écrivît à ses deux anciennes amies, de sa main, et ajoutât -au nom de la jeune fille ce qu’une lettre officielle n’eût pu contenir: -quelque chose comme le chiffre de la dot, par exemple, ou, tout -bonnement, mon Dieu! ceci: «arrière-petite-fille du général marquis de -Quatrespée, tué à la bataille de l’Isly...»</p> - -<p>A ce témoignage d’un souvenir toujours vif madame Lepoiroux, qui -grondait sourdement à Yvernaucourt, ne répondit rien. Mais madame -Chef-Boutonne eut un cri de mère. A la suite de félicitations exagérées, -ne pouvant, quant à elle, rien annoncer, momentanément, de magnifique de -son Paul, petit employé de ministère, elle croyait répondre du tac au -tac en apprenant à la mère d’Alex, avec une joie sincère, et des -soupirs, et des atermoiements, que l’on avait découvert à son cher Paul -un don naturel, et qui promettait d’agréables soirées à leurs amis: «une -fort jolie voix de baryton ténorisant!...»<span class="pagenum"><a id="page_371">{371}</a></span></p> - -<p>Madame Dieulafait d’Oudart tendit à son vieux père la riposte de la rue -de Varenne à Nouaillé:</p> - -<p>—Lisez donc, dit-elle; c’est comique!</p> - -<p class="fint">FIN<br /><br /><br />———<br /> -IMP. CHOGNARD.—ENGHIEN-LES-BAINS.—7971-7-18</p> - -<hr class="full" /> -<div lang='en' xml:lang='en'> -<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK <span lang='fr' xml:lang='fr'>LE BEL AVENIR</span> ***</div> -<div style='text-align:left'> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Updated editions will replace the previous one—the old editions will -be renamed. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg™ electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG™ -concept and trademark. 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General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg™ electronic works -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg™ -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all -the terms of this agreement, you must cease using and return or -destroy all copies of Project Gutenberg™ electronic works in your -possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a -Project Gutenberg™ electronic work and you do not agree to be bound -by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the person -or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.B. “Project Gutenberg” is a registered trademark. 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If any disclaimer or limitation set forth in this agreement -violates the law of the state applicable to this agreement, the -agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or -limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or -unenforceability of any provision of this agreement shall not void the -remaining provisions. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.F.6. 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Information about the Mission of Project Gutenberg™ -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of -computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg™’s -goals and ensuring that the Project Gutenberg™ collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg™ and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org. -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation’s EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state’s laws. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Foundation’s business office is located at 809 North 1500 West, -Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up -to date contact information can be found at the Foundation’s website -and official page at www.gutenberg.org/contact -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ depends upon and cannot survive without widespread -public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine-readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. To SEND -DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state -visit <a href="https://www.gutenberg.org/donate/">www.gutenberg.org/donate</a>. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -While we cannot and do not solicit contributions from states where we -have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition -against accepting unsolicited donations from donors in such states who -approach us with offers to donate. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -International donations are gratefully accepted, but we cannot make -any statements concerning tax treatment of donations received from -outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Please check the Project Gutenberg web pages for current donation -methods and addresses. 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Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Most people start at our website which has the main PG search -facility: <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -This website includes information about Project Gutenberg™, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. -</div> - -</div> -</div> -</body> -</html> diff --git a/old/68501-h/images/cover.jpg b/old/68501-h/images/cover.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 3ee17d5..0000000 --- a/old/68501-h/images/cover.jpg +++ /dev/null |
