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-The Project Gutenberg eBook of Le bel avenir, by René Boylesve
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you
-will have to check the laws of the country where you are located before
-using this eBook.
-
-Title: Le bel avenir
-
-Author: René Boylesve
-
-Release Date: July 11, 2022 [eBook #68501]
-
-Language: French
-
-Produced by: Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online Distributed
- Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was
- produced from images generously made available by The
- Internet Archive/Canadian Libraries)
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE BEL AVENIR ***
-
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- LE
-
- BEL AVENIR
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- DU MÊME AUTEUR
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- CONTES:
-
- LES BAINS DE BADE (épuisé) 1 vol.
- LA LEÇON D’AMOUR DANS UN PARC 1 --
- LA MARCHANDE DE PETITS PAINS POUR LES CANARDS 1 --
- LE BONHEUR A CINQ SOUS 1 --
-
-
- ROMANS:
-
- LE MÉDECIN DES DAMES DE NÉANS (épuisé) 1 vol.
- SAINTE-MARIE-DES-FLEURS (épuisé) 1 --
- LE PARFUM DES ILES BORROMÉES 1 --
- MADEMOISELLE CLOQUE 1 --
- LA BECQUÉE 1 --
- L’ENFANT A LA BALUSTRADE 1 --
- MON AMOUR 1 --
- LE MEILLEUR AMI 1 --
- LA JEUNE FILLE BIEN ÉLEVÉE 1 --
- MADELEINE JEUNE FEMME 1 --
-
-
- Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les pays y
- compris la Hollande.
-
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-
- RENÉ BOYLESVE
- DE L’ACADÉMIE FRANÇAISE
-
-
- LE
-
- BEL AVENIR
-
- [Illustration: C · L]
-
-
- PARIS
- CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS
- 3, RUE AUBER, 3
-
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-
- LE BEL AVENIR
-
-
- «Pour que la vie soit bonne à regarder, dit Zarathoustra, il faut
- que son jeu soit bien joué; mais, pour cela, il faut de bons
- acteurs. J’ai trouvé bons acteurs tous les vaniteux: ils jouent et
- veulent qu’on aime à les regarder... Auprès d’eux j’aime à regarder
- la vie,--ainsi se guérit la mélancolie.»
-
- NIETZSCHE
-
-
-
-
-
-
-I
-
-
-A Nouaillé, près de Poitiers, vivait, il y a bien vingt ans, madame
-veuve Dieulafait d’Oudart, avec son vieux père M. Lhommeau et son fils
-Alexis, que l’on appelait communément Alex.
-
-M. Lhommeau était un ancien conseiller à la Cour de Poitiers, un «épuré»
-comme on nommait alors ceux de ces messieurs qu’avait frappés la réforme
-de la magistrature. C’était un homme d’une probité héréditaire et
-inattaquable; son savoir était limité, mais suffisant et teinté de
-littérature, non pas toutefois contemporaine, cela va sans dire: ces
-gens-là n’avaient pas l’audace de démêler par eux-mêmes l’ivraie du bon
-grain, mais, parmi les œuvres que le temps a triées, ils en adoptaient
-sérieusement quelques-unes; ils s’intéressaient à l’histoire, à la
-philosophie, et vénéraient l’antiquité tout en bloc; ils avaient de la
-conversation; ils avaient l’esprit libéral et souvent même de l’esprit.
-A la fois par nécessité économique et par dépit d’abandonner une
-fonction qu’il honorait depuis quarante ans, M. Lhommeau vendit son
-petit hôtel de la rue Saint-Porchaire, quitta la ville et se retira dans
-une maison de campagne que possédait sa fille, à cinq ou six kilomètres
-de l’octroi.
-
-La veuve aimait fort cette propriété qu’elle tenait de son mari, le
-commandant Dieulafait d’Oudart, tué au premier engagement de
-l’expédition de Tunisie. Nouaillé se composait de trois petites fermes,
-de quelques prés d’un maigre revenu, et d’une grosse maison bourgeoise
-de la fin du XVIIIᵉ siècle, à laquelle deux pigeonniers ventrus, coiffés
-d’éteignoirs, jouant assez bien la tour, donnaient un certain air de
-château. Il y avait des mascarons à physionomies expressives au-dessus
-des portes et fenêtres; des balcons forgés; à la muraille, un gnomon
-ferme encore, sur un cadran solaire aux trois quarts effacé. Les
-lucarnes étaient modestes, le toit un peu bas, mais couvert d’ardoises,
-particularité remarquable au milieu des demi-cylindres de brique dont
-sont toutes godronnées les toitures du Poitou. Le rez-de-chaussée, à
-l’intérieur, avait conservé d’assez bonnes boiseries; le jardin, simple
-et plat, était dessiné à la française: il avait des charmilles, de
-longues allées de tilleuls, des buis taillés, des bassins, une
-châtaigneraie. En s’y promenant par un vent d’ouest, on entendait,
-affaiblis, les roulements de l’école des tambours. Et ces menus détails
-et circonstances faisaient Nouaillé plus précieux à madame Dieulafait
-d’Oudart: elle y retrouvait un peu de Versailles, où elle avait habité
-les premières années de son mariage.
-
-Un landau familial, deux tranquilles chevaux qui vous menaient à
-Poitiers en vingt minutes, des domestiques anciens et fidèles, un chien
-couchant et deux bassets, pour qu’Alex pût tirer le lapin et le
-perdreau, rendaient l’exil rustique fort supportable, et la vie de M.
-Lhommeau, de sa fille et de son petit-fils y eût coulé paisiblement,
-s’il n’eût été question, chaque jour et à toute heure, de l’avenir
-incertain d’Alex.
-
-Alex ne manifestait aucune disposition particulière. Sans doute eût-il
-suivi la carrière paternelle, si madame Dieulafait d’Oudart, épouvantée
-par le sort tragique du commandant, n’eût déclaré à son fils, achevant
-alors sa troisième, qu’il ne serait pas militaire. Alex n’objecta rien à
-cette décision. Il apprécia ce qu’elle contenait de bon, et c’est
-qu’elle le dispensait de l’effort qu’eût nécessité le concours de
-Saint-Cyr; et il acheva ses études plus mollement qu’il ne les avait
-commencées, point du tout dans la queue de la classe, à vrai dire,
-jamais non plus dans la meilleure moitié, ni mal noté ni félicité,
-échappant à toute réprimande, bien vu de tous et emportant en somme
-l’estime de ses maîtres, grâce à une vertu qui, pour n’être pas
-brillante, en vaut d’autres, il faut bien le croire: ce garçon était
-«sympathique».
-
---C’est un don des fées, disait à madame Dieulafait d’Oudart son vieux
-notaire, maître Thurageau, fiez-vous donc au coup de baguette que votre
-cher Alex a reçu en naissant, et ne vous tourmentez point tant de
-l’avenir. Voulez-vous que je prenne monsieur votre fils dans mon étude?
-Il se formera à la pratique des affaires sans perdre un seul cours de
-droit...
-
---Et après, Thurageau?
-
---Après?... Eh bien, mon Dieu, si, comme je le suppose, vous avez peu
-de goût à le faire entrer dans la magistrature nouvelle, nous lui
-achèterons une étude!...
-
---Avec quoi? grand Dieu!... Nous ne sommes pas riches, mon cher
-Thurageau, vous le savez mieux que personne!...
-
---Alex aura Nouaillé, un jour. Ce n’est pas une fortune, mais c’est un
-gentil lopin de terre, une demeure agréable et même séduisante. Avec
-cela, un nom qui sonne bien et la bonne mine du jeune homme, eh!
-parbleu, il n’en faut pas plus pour nous garantir...
-
---Tout beau! tout beau! je vous entends. Je ne veux pas faire de mon
-fils un oisif, et encore moins un coureur de dot!...
-
-Les paroles du notaire ne furent pas écoutées. Madame Dieulafait
-d’Oudart éprouvait l’invincible besoin de relever la médiocrité des
-premières études de son fils au moyen du lustre que confèrent les
-diplômes conquis à Paris. Son cœur se déchirait à la pensée de se
-séparer de son fils, mais nulle douleur n’eût payé trop cher une
-satisfaction d’amour-propre. Le grand père Lhommeau, lui-même, avait été
-reçu docteur en droit à Paris; il parlait fréquemment de son séjour au
-Quartier latin: c’était du temps des grisettes, de la pipe et des
-pantalons de nankin, et ces six ans passés sur la colline
-Sainte-Geneviève laissaient au bonhomme la nostalgie d’un paradis perdu.
-
-Madame d’Oudart possédait à Paris une amie, nommée madame Chef-Boutonne,
-avec qui elle entretenait une correspondance régulière et chez qui elle
-descendait les années d’Exposition universelle. Les Chef-Boutonne
-avaient deux enfants: une fille mariée et un fils de l’âge même d’Alex,
-ce qui peut-être contribuait à maintenir entre les deux anciennes
-compagnes de couvent un lien sans cesse raffermi par les mille alertes
-que causent aux mamans la santé et les incidents d’école, assez
-semblables, que l’on habite le Poitou ou Paris. Un des soucis constants
-de madame Dieulafait d’Oudart avait été qu’Alex ne se laissât pas
-distancer, dans la course aux diplômes universitaires, par le jeune Paul
-Chef-Boutonne. Hélas! Alex avait échoué à la seconde partie du
-baccalauréat ès lettres. O dur aveu à faire aux Chef-Boutonne!
-
-Un an après, le jeune Chef-Boutonne était bachelier ès sciences, alors
-que le tardif Alex décrochait, non sans peine, un parchemin de l’an
-passé! Madame d’Oudart, qui, prudemment, avait tu à son amie qu’Alex
-renonçait aux sciences, échangea avec Paris le correct télégramme:
-«Reçu», qui, à n’y pas trop regarder de près, clôturait décemment, à la
-même heure, les études secondaires des deux jeunes gens.
-
-Alex eut une occasion de revanche, car Paul dut faire un an de
-volontariat, tandis que le «dispensé de l’article 17» n’eut qu’une
-période de deux mois; mais il passa le reste de l’année à se reposer des
-fatigues du service militaire.
-
-Paul devait «faire son droit»; Alex aussi! La cordialité des deux mères
-se répandit en effusions de tendresse.
-
-«Et est-ce que ce cher Alex ne viendrait pas prendre ses inscriptions à
-Paris?--Si! si! il irait à Paris...»
-
-Les Chef-Boutonne habitaient rue de Varenne, non loin du Quartier latin,
-où se logerait naturellement Alex; Alex fut pour ainsi dire confié aux
-Chef-Boutonne: la table de famille lui devait être une sauvegarde contre
-les inconvénients du restaurant; et une ou deux soirées par semaine dans
-un salon, un antidote contre le poison des cafés, brasseries et autres
-lieux funestes aux étudiants dépaysés.
-
-Le grand-père Lhommeau disait, il est vrai:
-
---Quand je suis parti pour Paris, en 1845,--ce n’est pas hier!...--je
-n’y connaissais absolument personne. J’ai mangé, six années durant, à
-la gargote, et mené la vie de l’étudiant de province qui «passe l’eau»
-moins souvent que ses examens: je ne m’en suis pas porté plus mal.
-
---Si vous ne connaissiez personne, à Paris, en 1845, répliquait madame
-Dieulafait d’Oudart, votre petit-fils a aujourd’hui sur vous un avantage
-considérable: les Chef-Boutonne ont de très belles relations dont ils ne
-pourront manquer de faire profiter Alex, et, de nos jours, c’est par là,
-plus encore que par le mérite, qu’on arrive.
-
-Les premiers temps du séjour d’Alex à Paris furent marqués par une
-recrudescence de termes tendres et chaleureux dans les lettres de madame
-Chef-Boutonne. Les expressions ne suffisaient pas à louer «ce beau jeune
-homme, dont les grâces naturelles et l’excellente éducation faisaient la
-conquête de tout le monde... Et, avec cela, point sot du tout!...»
-
---Eh bien! interrompait le grand-père Lhommeau, croyait-elle trouver en
-lui un imbécile?
-
---Voyons, papa, ce n’est pas cela que veut dire Eugénie!...
-
---Ah!... Et que veut-elle dire, Eugénie?
-
---Écoutez la suite: «Qu’il travaille, et je lui prédis un très gentil
-avenir.»
-
---Eh bien! faisait M. Lhommeau, j’entends ce que veut dire Eugénie...,
-puisque Eugénie il y a... Eugénie dit qu’Alex est, à ses yeux, bien
-entendu, plus joli garçon qu’intelligent:--et d’un!--qu’il ne fiche
-rien:--et de deux!--et qu’enfin, à supposer qu’il se mette un jour à
-bûcher comme un nègre, on lui procurera peut-être, avec la haute
-protection des Chef-Boutonne, une petite place de dix-huit cents francs
-dans un ministère... Voilà, ma belle, ce que dit Eu-gé-nie.
-
---Mais, mon pauvre papa, je ne comprends pas que vous ayez l’esprit
-aussi pointu pour peu qu’il s’agisse des Chef-Boutonne! Je connais
-Eugénie, je l’espère, puisque nous avons vécu côte à côte sur les mêmes
-bancs, à la pension; je l’ai revue bien des fois depuis notre mariage,
-et je l’ai trouvée toujours la même femme pleine de sens, un peu
-autoritaire, mais dévouée, excellente mère...
-
---Justement!
-
---Que voulez-vous dire?
-
---Madame Chef-Boutonne a un fils, n’est-ce pas? Tu as un fils, n’est-il
-pas vrai?
-
---Eh bien?...
-
---Son fils et le tien entrent en même temps dans cette période critique
-qui doit décider de leur avenir, de leur vie.
-
---Sans doute!
-
---Eh bien, vous ne pouvez pas être l’une pour l’autre des amies.
-
---Allons donc! Mais j’aime énormément madame Chef-Boutonne! Mais j’ai
-beaucoup d’affection pour son fils!... Ah çà! me croiriez-vous jalouse
-parce que Paul a passé un bachot de plus qu’Alex?... Eh! qu’est-ce que
-cet enfant aurait fait d’un bachot ès sciences, Seigneur Dieu!... Moi,
-jalouse à propos de Paul Chef-Boutonne! Mais, papa, vous n’avez donc pas
-regardé sa photographie? un avorton, un nez en pied de marmite, un
-menton de galoche! Paul Chef-Boutonne! mais Alex l’écraserait dans sa
-main!
-
---Parfait! faisait M. Lhommeau, je constate qu’en effet, ma fille, tu
-n’es pas jalouse.
-
---Ah!
-
---Mais, la maman de cet «avorton» de Paul pourrait être jalouse,
-elle!...
-
---Pourquoi donc?
-
---Eh!... Quand ce ne serait que parce qu’Alex est de taille à écraser
-Paul dans sa main!...
-
-Madame d’Oudart sourit.
-
---Oh! les mamans!... dit M. Lhommeau.
-
-
-
-
-II
-
-
-Cependant la correspondance de madame Chef-Boutonne fléchissait: Alex y
-était célébré en termes moins pompeux; puis il cessa de l’être; bientôt,
-on l’y nomma tout juste. Et madame Dieulafait d’Oudart de se monter la
-tête, et d’écrire à son fils, et de le supplier de fournir sur-le-champ
-l’explication du mystère. Alex répondait:
-
-«Les Chef-Boutonne? Ils me rasent.»
-
-La maman, alarmée, télégraphiait aussitôt:
-
-«Explique-toi.»
-
-Par télégramme, Alex répondait:
-
-«Raser: contraindre quelqu’un à vous écouter en lui tenant des discours
-ennuyeux. Lettre suit.»
-
-Madame d’Oudart fut aux abois; le bon papa Lhommeau ne pouvait
-s’empêcher de rire:
-
---Lorsque j’étais à Paris, en 1845, à l’_Hôtel des Grands Hommes_, livré
-entièrement à moi-même, je n’ai pas manqué de commettre des bêtises,
-mais j’ai évité les excès où m’aurait infailliblement entraîné
-l’instinct de réaction qui anime la jeunesse contre les sermonneurs.
-
---Si Alex s’aliène les Chef-Boutonne, il est perdu! Il n’arrivera que
-par eux.
-
-On reçut la lettre d’Alex:
-
-«Demandez!... l’affaire de la rue de Varenne!... la rébellion d’un
-étudiant en droit!... L’anarchie au sein des familles!... avec la
-complainte des victimes!... Demandez!»
-
-C’était afin que l’on crût entendre la voix du camelot ébruitant le
-scandale.
-
-Feignant de copier sur un journal de quartier un fait divers
-«sensationnel» sous la rubrique banale: _O tempora, ô mores!_ l’étudiant
-en droit écrivait à sa mère:
-
-«Dimanche dernier, monsieur et madame Ch...-Bout..., paisibles rentiers
-du quartier de la Croix-Rouge, réunissaient à table leurs convives
-hebdomadaires, à savoir leur fille, madame Beaubrun et son mari, un des
-plus distingués auditeurs à la Cour des comptes, le distingué M. Paul
-Ch...-Bout..., leur fils, quelques fidèles amis ramenés d’Argenteuil par
-le maître de la maison, qui est un fervent de la voile, et enfin un
-jeune provincial nommé Alex Dieul... d’Oud... originaire du
-Poitou,--circonstance atténuante à l’inqualifiable ignorance de nos
-mœurs dont a fait preuve cet énergumène imberbe...
-
-»Nul n’eût pu croire, à l’urbanité témoignée à celui-ci par monsieur et
-madame Ch...-Bout..., que le blanc-bec s’était déjà, par trois fois
-durant le mois, dérobé à leurs agapes dominicales. Oui, par trois
-fois--mais qui sondera l’ingratitude de notre jeunesse dorée?--l’insensé
-n’avait pas craint de fouler aux pieds la gracieuse invitation lui
-réservant une place à table, _tous les dimanches de l’année_!... Est-ce
-à l’École de droit--que fréquente, dit-on, notre écervelé,--que l’on
-apprend à interpréter librement les textes, à méconnaître le sens des
-termes de notre belle langue française, et à ne pas traduire
-«invitation» par «obligation péremptoire»? Est-ce au pied de la chaire
-de Cujas que l’on apprend à recourir à des subterfuges dignes d’un
-vagabond de l’école primaire, pour se soustraire aux obligations
-contractées?...»
-
-Et, poussant plus loin encore ce style de troisième page, sans pitié
-pour la crédulité provinciale, Alex racontait, en un déplorable
-amphigouri, comme quoi «l’énergumène imberbe» avait un peu vertement
-répliqué aux allusions aigres-douces trop souvent faites à son absence;
-qu’il en était résulté un sermon en trois points, écouté d’ailleurs avec
-calme et politesse et qui eût mis fin à l’incident si, par hasard, la
-jeune madame Beaubrun n’avait été prise de fou rire pendant que sa mère
-prêchait, et n’avait, par là, pu laisser entendre non seulement qu’elle
-innocentait le coupable, mais que celui-ci pouvait bien avoir eu comme
-elle envie de rire.
-
-Madame d’Oudart n’eût pas eu plus d’émoi si elle eût appris que son fils
-avait failli à l’honneur ou joué sa fortune. Elle prit le train, arriva
-à Paris, courut chez les Chef-Boutonne avant qu’Alex fût seulement avisé
-de son voyage.
-
-Elle faillit se jeter aux pieds de son amie qui, la voyant couverte de
-poussière, la figure défaite, et dans une attitude à fléchir la justice
-elle-même, l’embrassa en l’assurant qu’il n’y avait eu que négligence et
-boutade de gamin, que l’indulgence était tout acquise à Alex pourvu
-qu’il revînt comme par le passé à la maison.
-
---Je cours le chercher!...
-
-Elle se fait conduire rue Monsieur-le-Prince, à l’_Hôtel Condé et de
-Bretagne_.
-
-Elle ignore ce qu’est l’hôtel meublé. Dans un couloir étroit, désert,
-obscur, où elle se heurte à la marche d’un escalier et à la personne
-sordide d’un garçon, elle croit avoir fait erreur:
-
---Pardon! je me trompe certainement, ce n’est pas ici qu’habite monsieur
-Alexis Dieulafait d’Oudart?
-
---Si, madame.
-
-C’est là qu’habite Alex!... Et il affirme qu’il se trouve bien!
-
---Auriez-vous l’obligeance de lui dire qu’une dame le demande. Je vais
-l’attendre au salon.
-
-Le garçon allume un bec de gaz: une pauvre flamme vacille au centre de
-la lyre et éclaire tout à coup le visage stupide du garçon.
-
---Monsieur Alex?... il n’est pas chez lui.
-
---A quelle heure rentrera-t-il?
-
---Ah! dame, ça!...
-
-Ils se regardent, le garçon et la mère, tous les deux, nez à nez, sous
-la lyre. Lui commence à soupçonner qui elle est; elle craint tout à coup
-d’apprendre des horreurs qu’elle ne précise pas, n’imagine même pas,
-des horreurs!... Et ils n’osent plus rien dire.
-
-En elle veille cependant la bourgeoise ordonnée. Son œil inspecte, son
-sens critique s’exerce malgré elle.
-
---Heu!... je parlais tout à l’heure d’attendre au salon; mais où est-il
-le salon?... Il n’y en a même pas. Et si quelqu’un... quelqu’un de comme
-il faut, veut parler à ces messieurs, il faut monter, alors?
-
-Le garçon la considère, d’un air stupide.
-
---C’est bon, dit-elle, veuillez prévenir mon fils que je passerai demain
-dans la matinée.
-
-Elle allait s’éloigner, mais elle revient:
-
---Ah!... qu’il n’aille pas s’inquiéter, au moins: dites que je suis ici
-de passage et que tout va bien.
-
-La voilà dans la rue, vexée d’avoir trahi son ignorance des mœurs d’une
-des petites villes parisiennes: ce n’est pas à huit heures du soir, non
-vraiment, qu’on voit un étudiant à son hôtel! Ce garçon l’a dévisagée,
-comme il eût fait d’un être exotique ou fabuleux dont la présence en
-pareil lieu n’est pas signalée par les voyageurs... C’est donc dans ce
-taudis qu’habite Alex? ou plutôt, où vit-il? puisqu’on ne peut savoir à
-quelle heure il est là? Lorsqu’on met son fils au collège, de quels
-détails ne s’enquiert-on pas? et l’on veut visiter les salles d’études,
-les dortoirs, les réfectoires, l’infirmerie, les cuisines. Et quand le
-jeune homme est formé, presque accompli, tiré des mille difficultés de
-l’adolescence, vous l’envoyez à Paris, seul, libre, avec de l’argent
-dans son gousset: il choisit un galetas, un nid à vermine et à filles,
-dont le gardien a la discrétion des hôtels borgnes!...
-
-Elle n’avait jamais évoqué l’image de la vie d’Alex à Paris. Il s’y
-portait bien, il s’y plaisait, il y dépensait beaucoup d’argent:
-pouvait-elle croire qu’il y manquât du confortable qu’il exigeait à la
-maison? Elle n’a l’esprit ni étroit, ni timoré, ni pudibond, et la voici
-tout à coup, hantée de cette vision de «Babylone», terreur des vieilles
-souris de province qui n’ont jamais quitté leur trou.
-
-Il ne lui reste qu’à retourner chez son amie qui a insisté pour qu’elle
-descendît chez elle. Pourquoi donc s’en éloigner en allant jusqu’au
-boulevard? C’est qu’elle espère qu’un hasard lui fera rencontrer son
-fils. Cependant, quand elle aperçoit la foule de jeunes gens qui
-peuplent les terrasses, elle n’ose lever les yeux, de peur d’y
-reconnaître Alex,--en quelle compagnie? Dieu le sait!--Ombre discrète,
-elle frôle les murailles sur le trottoir opposé; et le murmure de la
-jeunesse, atténué, arrive à elle, comme le déferlement de la mer sur une
-plage étrangère, et lui donne un frisson. Le choc clair des soucoupes,
-la vulgarité des voix, des termes inusités pour elle, et jusqu’à la
-corne des tramways la font tressauter, comme, à Nouaillé, les
-claquements du fouet des paysans. Tout à coup, un cri féminin aigu
-impose un demi-silence, puis un terme ignoble, stercoraire et définitif,
-issu d’un gosier de femme, s’étale et salit l’atmosphère...
-
-Madame d’Oudart monte le boulevard. Ce sont les mêmes terrasses, les
-mêmes murmures, les mêmes éclats, le même hoquet nauséabond du sous-sol
-des restaurants à prix fixe. «Il est là dedans, se dit-elle, et il
-préfère cela à la salle à manger des Chef-Boutonne!...» Elle croise des
-étudiants mal mis, joyeux, ouvrant, comme de jeunes chiens, des bouches
-pleines de dents pures; d’autres gourmés, sanglés, coquets, avec des
-faux cols trop hauts, des chaussures trop pointues, des cigares trop
-gros, des chapeaux trop luisants. Qu’elle sent bien qu’ils ne sont pas,
-ici, ce qu’ils sont dans leurs familles! Ce sont, pour la plupart, des
-garçons assez bien élevés et fort timides, et qu’une jeune fille ferait
-rougir; ils affectent là des airs tranchants, cascadeurs, ou de
-messieurs très expérimentés. L’un d’eux s’est retourné, derrière elle, à
-bonne distance, et a crié:
-
---Ohé! la mère Rabat-joie!
-
-Mais elle connaissait le Quartier latin! Elle y était venue maintes
-fois! Oui, mais sans l’envisager comme un lieu qui contient son fils.
-Tout est divers, tout est changeant, selon l’être qu’on chérit.
-
-La nuit tombe sur le jardin du Luxembourg. La sombre masse des
-feuillages s’y fait pesante comme un nuage orageux; au loin, là-dessous,
-un tambour bat la retraite et chasse les couples amis de l’ombre: on les
-voit un à un sortir, quelques-uns enlacés, par la grille à demi fermée
-où un jeune fantassin en faction joue le rôle de l’ange à la porte du
-Paradis terrestre.
-
-Le long de la haute grille du jardin, à cette heure, on voit encore
-beaucoup d’amants. Entre les hampes de fer, aux dernières lueurs du
-crépuscule, apparaissent les nefs ogivales des allées couvertes, le
-marbre des fontaines, de blanches statues, des bosquets, des miroirs
-d’eau, le lourd palais: décors de féerie. Le parfum des fleurs et de la
-terre arrosée, le silence d’un espace immense et clos au milieu de
-Paris, et jusqu’au sec battement disproportionné de ce tambour unique
-faisant le vide en un si long dédale d’amour, tout cela compose un grand
-attrait qui retient les pas: il y a des gens qui s’arrêtent, les narines
-et les yeux ouverts au charme des jardins.
-
-
-
-
-III
-
-
-Madame d’Oudart arriva fort troublée chez les Chef-Boutonne. Elle dut
-avouer qu’elle n’avait pas rencontré Alex. On sourit. Rien n’était plus
-normal que de n’avoir pas rencontré Alex. Mais Paul Chef-Boutonne, lui,
-était là: on savait où le rencontrer, lui... On avait souri. Sans malice
-ni disposition aucune à interpréter les sous-entendus, madame d’Oudart
-se jugea humiliée, et elle regretta son zèle: que n’avait-elle averti de
-son voyage Alex; et que n’avait-elle commencé par le voir!...
-
---Paul, dit madame Chef-Boutonne, est d’une exactitude minutieuse: à
-midi et à sept heures, il est là.
-
---Hélas! les pauvres étudiants sont bien obligés de sortir pour prendre
-leurs repas au restaurant.
-
---Ils sont obligés de sortir, mais non de rentrer. Devinez, chère amie,
-combien Paul nous réserve de soirées par semaine! Quatre, au moins; j’y
-tiens essentiellement: c’est le soir qui entretient le goût de la vie de
-famille. Quand il sort, j’en suis prévenue, et il ne me laisse pas
-ignorer où il va.
-
---Je sais, dit madame d’Oudart, que votre fils est un garçon exemplaire.
-
---Oh! n’exagérons rien! Il est seulement ponctuel, ordonné, travailleur;
-et c’est être raisonnable, tout bonnement. Je vois en lui un jeune sage:
-je le proposerais comme modèle à son propre père...
-
---Eh mais!...
-
---Ah! par exemple, il est plus tendre que son père ne le fut jamais. Et
-quant aux attentions, aux prévenances... au prix de ce qu’est ce
-garçon-là, sa sœur ne fut jamais qu’une mazette!...
-
---Eh mais! que disais-je donc!...
-
---Oh! tout cela n’est rien. Nous le formons. Qui vivra verra...
-Tiens!... nous parlions d’elle: voici sa chère petite sœur.
-
-Madame Beaubrun, «la chère petite sœur», venait, après le dîner,
-souhaiter le bonsoir à sa mère. Elle portait une grossesse avancée, qui
-altérait à peine la grâce maligne de son visage. Madame d’Oudart pensa:
-«C’est elle qui a eu le fou rire à la répartie d’Alex...» Et elle se
-sentit de l’amitié pour elle.
-
-On échangea quelques compliments; on faillit oublier Paul. Cependant, au
-cours de la conversation, madame Chef-Boutonne eut vite appris à son
-amie que Paul était inscrit à la fois à l’École de droit et à celle des
-Sciences politiques; que, malgré ce cumul, il ne négligeait point
-d’aller dans le monde; qu’il dînait chez quelques-uns de ses
-professeurs, et qu’il dansait à ravir. On laissait entendre qu’il
-n’était pas tout à fait étranger à certaine comédie de société qui avait
-emporté «le plus franc succès» il y a une huitaine, chez la vicomtesse
-de X... Le numéro du _Gaulois_, par hasard, était encore sur la table:
-on donna à lire l’entrefilet.
-
---Oh! que c’est bien! dit madame d’Oudart; mais comment le cher enfant
-trouve-t-il le moyen de faire tant de choses?
-
-Madame Chef-Boutonne présenta les deux mains vides, à la manière du
-prestidigitateur qui va accomplir un tour inouï:
-
---Vous ai-je dit que, deux fois par mois, il fait une conférence à
-Grenelle?
-
---A Grenelle!
-
---En plein quartier ouvrier. Il enseigne aux jeunes gens des ateliers
-les principes de l’économie politique.
-
---Pauvre Paul! dit sa sœur, il a été reconduit un jour, non à coups de
-pommes cuites, mais de journaux socialistes chiffonnés en bouchon!...
-
---C’est affreux!
-
---Cela ne lui arrivera plus: maman lui salit sa jaquette avant son
-départ, et désormais il ne se hasarde à parler que des matières
-contenues dans les cours qu’il a suivis lui-même... Figurez-vous,
-madame, qu’un grand voyou s’était avisé de l’interrompre pour lui
-demander d’expliquer la loi d’airain...
-
---La loi d’airain! s’écria madame d’Oudart avec une touchante
-exclamation d’ignorance.
-
---On n’avait pas encore traité le sujet à l’École!
-
---J’avoue modestement que si l’on m’interrogeait là-dessus!...
-
---Mais, vous, du moins, chère madame, n’enseignez pas l’économie
-politique!... Eh bien, mon frère l’a apprise avant ses camarades de
-cours, la loi d’airain! elle était commentée dans les journaux
-bouchonnés!...
-
---Quelle enfant terrible tu fais! dit madame Chef-Boutonne. Paul est
-plus indulgent pour toi.
-
-Madame d’Oudart félicita le jeune Paul de son désintéressement et de son
-courage:
-
---Car, enfin, ces conférences, où vous vous exposez, ne sont pas
-rétribuées, j’imagine...
-
-Madame Chef-Boutonne confia à son amie:
-
---Pour la vingtième leçon, on nous a promis les palmes...
-
-Paul recevait les louanges et les taquineries avec une égale humeur: non
-qu’il se plaçât au-dessus de ce que l’on disait de lui, mais parce qu’il
-était avant tout un garçon bien élevé. On le pouvait juger du premier
-coup totalement dépourvu d’esprit, de personnalité et d’initiative.
-C’était un mécanisme fonctionnant bien, sous la constante impulsion
-d’une mère. Il était quelconque, exagérément. Dieu! que l’on devait le
-trouver comme il faut! Qui donc eût-il choqué? A qui eût-il déplu? Il
-savait vivre; il était poli; il ne s’embarrassait ni de la timidité, qui
-paralyse, ni du goût de choisir, qui crée les jalousies. Par exemple, il
-savait graduer l’affabilité de ses phrases banales selon la condition
-officielle des personnes ou leur mérite reconnu. Il vénérait les gens
-en place, il estimait les auteurs à succès; il admirait les femmes en
-raison du nombre de leurs admirateurs. Le but unique et net de la vie
-était, pour lui, de dîner tous les soirs en ville et de lire son nom, le
-lendemain, environné de plus beaux noms, dans les «carnets mondains». Il
-n’était donc pas ambitieux, ni fat, ni sot absolument: il avait la juste
-notion des limites de sa capacité, ce qui n’est pas commun; il
-n’aspirait pas à briller par lui-même, ni à éclipser qui que ce fût,
-mais à graviter, en qualité de satellite nommé et classé, autour de
-quelque soleil parisien.
-
---Il arrivera jeune, dit à demi-voix madame Chef-Boutonne, et mon
-intention est de le marier de bonne heure.
-
---Ah! ah! fit madame d’Oudart, et vous songez déjà à quelqu’un, je
-parie!
-
-La mère couveuse glissa vers son poussin un regard orgueilleux et câlin,
-et fit:
-
---Chut!...
-
-Paul--comme une fillette stylée qui entend parler d’adultère--passa dans
-la pièce voisine.
-
-Sa sœur, riant sous cape, suivait le manège.
-
-Madame Chef-Boutonne toucha d’un doigt la manche de son amie:
-
---Il a conduit le cotillon, cet hiver, avec une certaine jeune fille qui
-ne lui est pas indifférente...
-
---Bravo!... Et il y a indiscrétion?...
-
---Pas à vous, chère amie: mademoiselle de Saint-Évertèbre.
-
---Ou-uuuu!... tous mes compliments!
-
-Ces dames achevèrent la soirée en s’entretenant des Saint-Évertèbre,
-dont le nom, dans leur correspondance, avait été déjà échangé. Leur
-fortune était belle; ils habitaient un hôtel, avenue d’Iéna, et
-possédaient, dans la vallée de l’Indre, un château par eux construit, à
-trente-trois tourelles et clochetons.
-
---Autant de grelots à leur marotte! opina madame Beaubrun.
-
---Ma fille, tu ne respectes rien.
-
-M. Chef-Boutonne rentra. Il avait dîné à l’air libre, aux
-Champs-Élysées: sa nature apoplectique avait, par ces chaleurs,
-l’aversion des clôtures. Il fut surpris de rencontrer là madame
-Dieulafait d’Oudart et s’informa de la santé d’Alex de qui le nom sembla
-celui d’un personnage lointain, tant on avait, ce soir, parlé de Paul.
-
-M. Chef-Boutonne était un homme replet, à figure puérile, gonflée par
-l’oisiveté et les mets fins. Tout, en lui, était bonhomie, rondeur et
-plénitude. Il était dépourvu de tous dessous psychologiques, et, les
-idées qu’il avait, comprimées en si compacte matière, s’échappaient sans
-crier gare. Alex lui était sympathique, et il allait de nouveau
-s’enquérir de lui. Mais sa femme le coupa. Cependant il continua de
-penser qu’Alex lui était sympathique, et il demanda à madame d’Oudart
-pourquoi son fils ne se décidait pas à venir faire du _yachting_, le
-dimanche, à Argenteuil avec lui. Il émit son idée, une fois, deux fois,
-et la ressaisit encore. Madame Chef-Boutonne montrait à son amie des
-aquarelles signées de Paul. Car Paul faisait aussi de l’aquarelle, «en
-se jouant».
-
---Oh! mais, comme c’est parfait!
-
---Il a un talent assez minutieux.
-
-Paul, réapparu, sous le prétexte de porter la lampe, hasarda quelques
-propos touchant la peinture et les peintres. Il usait de ce style béat
-qui sert à louer les hommes de talent par l’étalage de leurs vertus
-domestiques, ou la description de leur _home_, dans les _magazines_
-destinés aux femmes. Il n’en eût point nommé qu’il n’eût pu qualifier de
-«membre de l’Institut», ou de «parfait homme du monde», et il croyait
-fermement avoir parlé peinture quand il avait fourni des anecdotes sur
-les peintres.
-
-M. Chef-Boutonne, le papa, n’aimait que la peinture militaire.
-
-Il dit à madame Dieulafait d’Oudart:
-
---Moi, j’aurais fait de lui un cuirassier.
-
---De qui? lui demanda sa femme.
-
---Je parle du jeune Alex: il est bâti!...
-
---L’intelligence, d’ailleurs, dit madame Chef-Boutonne, joue aussi un
-grand rôle dans la guerre moderne... Paul, raconte-nous donc l’épisode
-des manœuvres de l’Ouest.
-
-Paul raconta l’épisode des manœuvres de l’Ouest, qui n’indiquait pas
-qu’il eût le moins du monde fait preuve d’intelligence, mais qui
-ramenait l’attention sur lui.
-
-Madame Dieulafait d’Oudart tombait de sommeil: elle fit mine de se
-retirer.
-
-Paul se précipita, alluma un flambeau, ouvrit la porte et baisa la main
-de madame Dieulafait d’Oudart qui, en embrassant son amie, ne put
-manquer de lui dire:
-
---Votre fils est charmant.
-
-
-
-
-IV
-
-
-Le lendemain, au matin, il fut convenu que madame d’Oudart irait prendre
-son fils à l’hôtel, et l’amènerait déjeuner rue de Varenne, en signe de
-réconciliation.
-
-Elle se rendit donc de nouveau rue Monsieur-le-Prince, à l’_Hôtel Condé
-et de Bretagne_, qui lui avait paru, la veille, de peu engageant aspect.
-Il y avait, à mi-chemin de l’entresol, un «bureau» fermé par une porte
-vitrée, et dans cette porte un vasistas s’ouvrait derrière un rideau
-d’andrinople; par là, une femme forte et barbue émergea de la pénombre:
-c’était madame Taupier, la patronne. De son repaire, et sous
-l’andrinople, madame Taupier, dès la veille, avait dû voir la mère de
-son pensionnaire, car elle dit, la bouche en cœur, en l’apercevant:
-
---C’est pour monsieur Alex, n’est-ce pas, madame? Ayez donc la bonté de
-monter vous asseoir: on va le prévenir.
-
-Ce disant, elle touchait une corde poisseuse pendant au milieu de la
-cage d’escalier et qui mit en branle une cloche au cinquième étage: tout
-l’immeuble en fut en trépidation.
-
---Vous êtes la maman, madame, je vois ça: monsieur Alex est votre
-portrait vivant. Quel joli garçon! et aimable, et intelligent, et
-tout!... Je l’ai dit, madame, à bien des personnes: c’est son pareil que
-j’aurais voulu avoir comme enfant, lui et pas d’autre. Je suis sans
-enfant, telle que me voilà, madame, et bien au regret, malgré tout le
-tintoin qu’on a avec... mais, quand on en voit de gentils, ça vous fait
-gros cœur de n’en pas avoir au moins un bien à soi... A présent, quel
-garnement est-ce qu’il aurait fait, le pauvre chérubin? attendu que le
-père n’aurait jamais été qu’un chenapan; un chenapan, oui, madame, et
-qui m’a plantée là, un beau matin que je dormais encore innocemment et à
-poings fermés... Voilà le garçon qui va vous dire, madame, si votre
-jeune homme est réveillé.
-
-Et elle criait:
-
---Joseph! c’est cette dame qui est venue hier soir à la brune; voyez
-donc si le 19 peut recevoir.
-
---Les jeunes gens, dit madame d’Oudart, sont volontiers paresseux.
-
---Mon Dieu, madame, il ne faut point les incriminer. Nous voilà au mois
-de juin: c’est les examens qui commencent à les talonner; on s’en
-aperçoit à la bougie. La jeunesse, ici, est plutôt du soir que du matin.
-
-Les relations de madame Dieulafait d’Oudart avec son fils ressemblaient
-par quelques points à celles de maints amants de nos jours qui, s’aimant
-tendrement et profondément, n’oseraient jamais ni le dire, ni se le
-dire, par une certaine pudeur des mots. Ils eussent bien ri l’un et
-l’autre, en s’entendant proférer, comme au théâtre ou dans les
-feuilletons, ces cris: «Ma mère!--Mon fils!...» Leurs élans étaient
-arrêtés par un sens assez fin de ce que le geste a de superflu et de
-mensonger, si souvent; ils lui préféraient ce sourire silencieux qui dit
-tant de choses et qui dit même: «Ah mais! ah mais! nous nous
-emballerions très bien! Constatons-le. Il suffit...» Et ils
-s’embrassèrent, sans exclamations. Alex dit:
-
---Ah bien! c’est raide d’entrer comme ça chez un monsieur seul!
-
-Il avait coutume de taquiner sa mère, comme un vieux camarade, et d’user
-d’expressions où un témoin non averti eût cru découvrir un manque de
-respect.
-
-Elle lui dit, d’emblée, la raison de son voyage; mais elle ne la lui dit
-pas bien, parce que son alarme expirait en présence de son fils. Ce
-n’était pas la première fois qu’elle observait sur elle cette curieuse
-recomposition d’équilibre à la seule vue de la jeunesse radieuse d’Alex.
-
-La tristesse de la chambre d’hôtel contrastait avec la belle mine du
-pensionnaire. Rideaux, papiers, carpettes et miroirs, plafond, parquet,
-toutes les faces de la pièce multipliaient un motif de lamentation,
-imprécis d’abord, mais dont la fadeur loqueteuse vous prenait à la
-gorge. Deux chromos ineptes prétendaient orner la muraille. Sur la
-table, parmi faux cols, cravates, gants et manchettes: un petit service,
-en verre d’un bleu sordide à vous dégoûter par avance du jaunâtre samos
-qu’il contenait; ni cahiers, ni livres, pas même une écritoire; quelques
-photographies de femmes, seules, décelaient le locataire «au mois», non
-«à la nuit».
-
-Madame d’Oudart ne savait trop si le spectacle était comique ou
-désolant.
-
---Et où travailles-tu? dit-elle.
-
-De son plus parfait sérieux, Alex fit un pas vers le lit; de ce lit il
-rabattit la couverture et explora, d’une main, les replis du drap et de
-la laine.
-
---Que fais-tu là? demanda sa mère.
-
---Patience! dit-il, en fouillant sa couche.
-
-Il s’étendit sur le lit, à plat ventre, et, le bras allongé dans la
-ruelle, pêcha triomphalement un tome broché de Baudry-Lacantinerie,
-_Droit civil_, fort molesté, sinon par l’étude, du moins par
-l’incommodité des lieux où l’on en usa.
-
---Voilà! dit-il. Est-il assez «culotté»!...
-
---Tu travailles dans ton lit!... Mais tu mettras le feu à tes rideaux.
-
---Le feu! Pas de danger: regarde la sale bougie! elle coule et ne brûle
-pas...!
-
---Alors tu te tires les yeux. Malheureux enfant, tu t’aveugles!...
-
---Non. Je dors.
-
-Et il se mit à rire. Elle le contemplait: elle le trouvait bien portant.
-Il avait le teint moins hâlé qu’en province, sa peau semblait plus fine,
-ses jolies moustaches blondes étaient d’une longueur!... Il les portait,
-d’instinct, comme son père, un peu tombantes et légèrement retroussées
-aux extrémités, qui étaient pareilles, au grand jour, à deux petites
-mèches allumées. Il avait des yeux bleus d’une pureté d’enfant; le nez
-aquilin à peine. Ses cheveux trop droits, «en baguettes de tambour»,
-comme disait sa mère, le sauvaient de la beauté bête.
-
---Eh bien, et dans la journée? demanda la mère.
-
---Dans la journée? mais on n’a le temps de rien faire!
-
---Comment!
-
---Je t’assure.
-
---Voyons! explique-moi.
-
---Il n’y a pas à expliquer. Veux tu passer la journée avec moi à Paris?
-Tu verras! Rien à faire, je te dis, rien à faire.
-
---Tu ne peux pas louer une chambre convenable, ou même un petit
-appartement, avec l’argent que je te donne, Seigneur Dieu! et t’enfermer
-pour étudier?... Qu’est-ce que tu fais de ton argent?
-
---L’argent? ça n’existe pas! c’est du sable dans la main, de l’air dans
-un cornet de papier: ffft!... ploc!... ni ni, fini: retourne ma
-poche!... Veux-tu compter ce que tu as dans ton portemonnaie? Bon! Tu
-passes la journée avec moi, comme c’est convenu? Bon! Et nous ne faisons
-rien que d’aller et venir: pas de commissions pour la province, pas de
-petits achats extraordinaires... C’est entendu?... Eh bien, tu me
-donneras ce soir ce qu’il te restera... Oh! tu n’y perdras pas beaucoup!
-
---Forban!... Et je t’écoute!
-
---Dis donc, maman, ce n’est pas tout ça: tu m’emmènes déjeuner chez
-Foyot! Est-ce le plaisir de te voir? Je me sens, ce matin, précisément,
-un appétit vorace.
-
---Mais, mon chéri, nous déjeunons chez les Chef-Boutonne!
-
---Oh!
-
---Quoi?
-
---La guigne!...
-
---Comment! la guigne?... Je dois vous réconcilier. Je suis venue pour
-cela, uniquement; et nous n’avons que le temps: j’ai un billet d’aller
-et retour.
-
---Je dis bien: la guigne!... Impossible, hélas! de rompre le pain de
-cette chère famille: j’ai un cours à une heure tapant.
-
---Tu as un cours?...
-
---Jette les yeux, je te prie, sur cette feuille officielle: «Mardi, une
-heure, droit administratif...» Je ne suis pas un garçon à rater un cours
-de droit administratif pour une petite solennité mondaine. Il est bon
-que la famille Chef-Boutonne s’en tienne pour avertie. On a sa dignité!
-
---Alex!... Mais c’est qu’on ne sait pas s’il se moque de vous ou bien
-non!... Écoute-moi: tu n’as pas un camarade qui puisse te prêter ses
-notes de cours?
-
-Alex fit un signe négatif: la transaction était manifestement
-impossible.
-
---Où sont-elles, tes notes de cours? Montre-les-moi.
-
-Alex indiqua son front et dit:
-
---Là!
-
---Oh! oh! toi, tu es un farceur!... Mon Dieu, mon Dieu! ces jeunes gens!
-Mais ce sont des diables! A quel âge est-ce donc que vous êtes
-sérieux?... Voyons, grand gamin, tu me parlais d’aller déjeuner chez
-Foyot: tu ratais aussi bien ton cours!
-
---Il se peut!... Mais, écoute: nous pouvons, à nous deux, nous
-satisfaire d’un sobre et court repas...
-
---Nous devons déjeuner chez les Chef-Boutonne!
-
---Maman!... un sobre, et court repas, à nous deux, comme des amoureux,
-et qui se cachent...
-
---Pourquoi «qui se cachent»?
-
---Qui se cachent des Chef-Boutonne!
-
---Ah! mon Dieu! s’ils apprenaient que nous sommes là, à quatre pas de
-chez eux!... Non, non, Alex, ce n’est pas possible; une fois pour
-toutes, je te prie de ne pas me faire perdre la tête: ce n’est pas
-possible.
-
-Une heure plus tard, la mère et le fils entraient furtivement au
-restaurant Foyot, après avoir fait porter, par le garçon de l’hôtel, un
-mot d’excuse aux Chef-Boutonne et promis leur visite seulement pour
-l’après-midi.
-
-Au restaurant, elle tremblait de contentement, d’inquiétude, d’amour et
-de peur, comme une jeune pensionnaire enlevée. Elle savait bien que
-escapade était folle, tout opposée au but de son voyage, et de nature à
-embrouiller davantage les liens fragiles avec sa précieuse amie; mais
-elle ne résistait pas au plaisir de ce grand gamin chéri.
-
-
-
-
-V
-
-
-Madame d’Oudart, bien qu’ayant fait, dans l’après-midi, sa visite, était
-revenue à Nouaillé plus tourmentée qu’avant le voyage de Paris. M.
-Lhommeau, son vieux père, s’obstinait, lui, à ne voir rien d’alarmant
-dans la situation de son petit-fils.
-
---Supprimons Paul, disait-il, et Alex est un simple étudiant en droit,
-comme je l’ai été moi-même en 1845, à l’_Hôtel des Grands Hommes_, aussi
-inconfortable que l’_Hôtel Condé et de Bretagne_... du diable si j’y ai
-fait attention!... Il emploiera à achever ses études le temps qu’il
-faudra: quelle mouche vous pique? Eh! pardieu, c’est le plus beau temps
-de la vie. La liberté, La jeunesse!... les promenades du dimanche à
-Robinson!... Saprelotte! que n’ai-je été un cancre et fait durer cela
-quinze ans!
-
-Madame d’Oudart n’était pas assez informée pour répondre à son père que
-toutes choses vont plus vite aujourd’hui qu’elles n’allaient en 1845 et
-que la lutte est d’année en année plus âpre entre les jeunes gens
-destinés à occuper des places honorables; mais un exemple avait frappé
-ses yeux: celui de madame Chef-Boutonne, plus au fait qu’elle des
-nécessités du jour, plus riche qu’elle incomparablement, et
-incomparablement mieux fournie de relations influentes, et qui,
-cependant, s’acharnait à la réussite de Paul--déjà travailleur et
-docile--avec la ténacité, la régularité et l’énergie de l’acrobate
-domptant les muscles et le squelette du pauvre petit condamné au tour de
-force ou à la mort.
-
-Entre Paul et Alex, une rivalité se trouvait établie: c’était pour la
-mère d’Alex une préoccupation nouvelle dans sa vie, une phase du
-développement des enfants qu’elle n’avait pas prévue et qui se
-présentait à elle tout à coup. «Supprimer Paul»? Ah! que non! Paul
-existait bel et bien. Et les relations avec les Chef-Boutonne? Mais
-c’était là-dessus que, bon gré mal gré, l’avenir d’Alex était fondé!
-
-Tout son Nouaillé, dès le lendemain, parla à madame Dieulafait d’Oudart
-un langage inaccoutumé. Une si grande paix régnait sur le petit domaine!
-C’était le temps de la moisson: un métayer fauchait le seigle sur la
-côte; un chaud soleil dorait les abricots; et, de sa fenêtre, elle
-voyait aux espaliers les grosses joues congestionnées des pêches; les
-trois chiens gambadaient au pied de la maison; sous les épais ombrages
-jaunis, le râteau sur le gravier frais faisait un bruit de perles.
-Délicieux et paisibles moments! Que n’avait-elle laissé Alex continuer
-ses études à Poitiers, comme le lui conseillait le notaire! on l’eût
-marié dans le pays et elle eût vu, dans quelques années, de beaux
-enfants jouer sur la pelouse. C’eût été la tranquillité, une saine joie,
-et que d’heures amères épargnées!... la présente, entre autres: madame
-Dieulafait d’Oudart ne méditait-elle pas de quitter Nouaillé, ses
-fermes, son jardin, son vieux père, pour s’en aller là-bas, dans ce
-Quartier latin traversé hier, contribuer de ses mains à détruire la
-choquante inégalité entre son Alex et Paul Chef-Boutonne?...
-
-Elle n’osa pas encore confier son projet à M. Lhommeau; mais elle s’en
-ouvrit à une femme qui était sa protégée, presque sa créature, et qui
-possédait sa confiance.
-
-
-
-
-VI
-
-
-C’était une ancienne petite ouvrière qui travaillait autrefois chez M.
-Lhommeau. La famille l’avait mariée à un cultivateur intelligent nommé
-Lepoiroux qui venait de prendre à bail une des fermes de Nouaillé. Moins
-d’un an après, une épidémie de variole emportait Lepoiroux presque dans
-le même temps que sa femme accouchait d’un garçon. Les angoisses de
-l’épidémie, le malheur du fermier, la naissance du petit contribuèrent à
-augmenter l’intérêt que les Dieulafait d’Oudart portaient à leur
-protégée. Comme on ne pouvait lui conserver le domaine, on lui acheta un
-petit fonds de mercerie à Poitiers, que d’ailleurs on alimenta plus que
-ne fit la clientèle. L’enfant, appelé Hilaire, parut bien doué; il fut
-placé par madame d’Oudart chez les frères des écoles chrétiennes, où ses
-progrès furent si sensibles que la veuve Lepoiroux osa faire observer à
-sa bienfaitrice qu’il serait regrettable,--au dire de certaines
-personnalités qu’elle nommait «ces messieurs»,--qu’un «pareil sujet»
-n’apprît pas le latin. Alex Dieulafait d’Oudart, de deux ans plus âgé
-qu’Hilaire Lepoiroux, était alors au collège des Pères jésuites et
-apprenait le latin.
-
-On consulta, on délibéra. Le directeur du pensionnat des frères,
-lui-même, opina que le jeune Hilaire avait des facultés d’assimilation
-et surtout une application naturelle au travail qui lui permettraient
-sans aucun doute de «se distinguer» dans les études secondaires. Madame
-Lepoiroux ne laissa point tomber les paroles du cher frère, et elle sut
-en faire un si fréquent et si adroit usage que les protecteurs du jeune
-Hilaire Lepoiroux se crurent tenus, en conscience, de ne point priver ce
-garçon de la lumière des «humanités». Ils se refusaient, toutefois, à
-payer la pension, onéreuse, au collège des Pères. Contre le lycée de
-l’État, de prix plus abordable, il existait, à Poitiers et dans leur
-monde, une prévention nettement exclusive. Que faire? Madame d’Oudart
-se le demandait, lorsque la veuve Lepoiroux lui confia qu’Hilaire était,
-somme toute, d’une dévotion très vive, et qu’il n’éprouverait, ma foi,
-nulle répugnance à entrer dans les ordres si les Révérends Pères
-consentaient à l’élever gratuitement, parmi leurs «élèves apostoliques».
-Hilaire Lepoiroux fut donc au même collège qu’Alex Dieulafait d’Oudart,
-il eut les mêmes maîtres, connut les mêmes langues, eut quasiment le
-même uniforme, à une douzaine de boutons d’or près, enfin ils ne furent
-guère séparés que par une affaire de chocolat.
-
-En effet, les élèves dont les parents en autorisaient la dépense
-croquaient, à leur goûter, du chocolat de la Compagnie coloniale; de
-moins fortunés se contentaient du «Planteur»; mais les élèves
-apostoliques mangeaient, eux, leur pain sec. Que de sournoises allusions
-madame Lepoiroux ne risqua-t-elle point! On la prenait peu au sérieux;
-on riait d’elle. Sans chocolat, Hilaire bûchait comme quatre: il faillit
-rattraper Alex, car celui-ci redoublait deux classes tandis que l’autre
-en sautait une. Même, un état fébrile en résulta chez les deux mères,
-vite aperçu et dissipé par la sagesse des Révérends Pères, qui sut, à
-temps, rétablir le respect des distances sociales. Alex avait déjà un an
-de Paris, avait fait son service militaire, allait, au mois de juillet,
-soutenir son premier examen de droit, lorsque Hilaire achevait sa
-philosophie.
-
-Madame Lepoiroux, malgré un naturel plaintif et des tendances
-quémandeuses, avait pu n’être pas importune à madame d’Oudart et même se
-rendre constamment agréable à elle en se proclamant éperdument sa chose.
-Madame d’Oudart prisait par-dessus tout le dévouement: il était sa
-vertu, et elle le voulait autour d’elle. Lorsqu’elle avait lieu de
-douter de quelque fidélité, elle se promettait d’entretenir de sa peine
-Nathalie Lepoiroux; et elle avait trouvé parfois réconfort dans le bon
-sens un peu rude et principalement dans la volonté vigoureuse de cette
-fille du peuple.
-
-Un dimanche, après-midi, madame Lepoiroux vint à Nouaillé,
-clopin-clopant, ayant fait à pied, par la chaleur de juin, six
-kilomètres, et néanmoins aussi sèche qu’un bois de lit. C’était une
-femme à faire feu au soleil plutôt qu’à transpirer. Elle était toute
-osseuse; elle portait le grand nez poitevin, fort en narines, rocheux
-comme le pays, mal équarri du bout. On disait qu’elle avait des yeux de
-tortue, parce qu’ils étaient petits, clignotants, enveloppés de
-paupières fripées, et aussi parce qu’elle semblait douée de l’étrange
-pouvoir de les retirer soudain et de souhaiter brusquement le bonsoir à
-la compagnie, après avoir fureté, à droite, à gauche, avec prudence,
-malignité, vivacité tour à tour et lenteur, dissimulant mal
-d’arrière-pensées de gourmandise.
-
-Elle avait fiché sur ses maigres cheveux une haridelle de chapeau sans
-brides, qui brimbalait à chaque pas, et n’adhérait à son chef que par
-une grâce miraculeuse. Son buste de femme de peine inclinait fortement
-en avant; et elle marchait très vite, comme pour éviter qu’il tombât.
-
---Vous avez été inspirée en venant aujourd’hui, ma chère Nathalie! lui
-dit madame d’Oudart, du haut du perron. J’ai du nouveau à vous raconter.
-
---C’est donc comme moi, ma chère dame, et, pardi! ça n’est pas le cas de
-dire: «Tout nouveau est beau...»
-
---Que vous est-il arrivé? un malheur?
-
---Pour ne point trahir la vérité, madame d’Oudart, il ne m’est rien
-arrivé, à moi--eh! bonnes gens! que voulez-vous donc qu’il arrive à une
-malheureuse de ma catégorie?--mais c’est rapport à Hilaire. Voilà...
-Mais j’ai si grand’peur de vous causer du désagrément!...
-
---Quoi? qu’y a-t-il encore? que lui manque-t-il?
-
---Il ne lui manque rien, sûr et certain: vous l’avez assez comblé de vos
-bontés, vous, madame, et aussi les bons Pères, on ne l’oublie pas...
-
---On ne l’oublie pas!... C’est bien le moins que vous puissiez faire!
-
---On ne l’oublie pas... laissez-moi m’expliquer, madame d’Oudart... Je
-veux seulement faire entendre que, quoi qu’il arrive, ça n’est pas la
-reconnaissance qui fera défaut de notre côté.
-
---Ah çà! Nathalie, où voulez-vous en venir?
-
---Eh bien! madame d’Oudart, puisque vous me tortillez comme un linge de
-lessive, pour m’extraire l’eau du corps, voilà: ça n’est pas dans les
-idées d’Hilaire d’entrer dans les ordres.
-
---Patatras!... Et il n’aurait pas pu nous en avertir plus tôt?
-
---Ç’aurait été bien difficile! songez donc! voilà un garçon qui court
-sur ses vingt ans: il n’a pour ainsi dire pas eu le temps de penser à
-l’avenir... A présent, voilà les bons Pères qui viennent lui dire le
-sort qui l’attend, et qu’il s’agit de quitter famille, pays,
-bienfaiteurs, et de s’en aller en Angleterre, à Cantorbéry, qu’ils
-appellent cet endroit-là, et pour quoi faire, ma chère dame? pour
-balayer, sauf votre respect, les cabinets, pendant trois ans, avec toute
-l’instruction qu’il a dans la tête...
-
---Mais ce sont des épreuves par lesquelles les plus savants de ces
-messieurs ont passé: il s’agit d’obtenir de tous les membres de la
-compagnie un entraînement parfait à l’obéissance, à la discipline. C’est
-quelque chose, si vous voulez, de comparable au service militaire.
-
---Mais, ma chère dame, il ne faut pas nous parler de service militaire,
-puisque, si mon garçon reste laïc, il n’en aura pour ainsi dire point,
-de service militaire, à faire, attendu que par le malheur de la mort de
-son pauvre père, il a la chance d’être dispensé... C’est tout
-avantage... Mais ça n’est pas seulement ça: savez-vous, madame, ce
-qu’ils veulent faire de lui, le cher mignon, après qu’il aura balayé les
-choses que je vous ai dit, et en Angleterre, qui pis est! Ils veulent
-faire de lui un confesseur de la foi, et qu’il aille au fin fond de la
-Chine, des pays à ne pas croire qu’il y en a de pareils, où il portera
-la parole de l’évangile, pour se faire, en récompense, empaler, ma chère
-dame, au bout d’un bois pointu!... C’est-il pour cela, voyons, qu’ils
-me l’ont nourri, vêtu, instruit, depuis dix ans?
-
---Mais, ma chère Nathalie, nous avons toutes nourri, vêtu et instruit de
-notre mieux nos enfants; cependant, demain, la guerre peut nous les
-prendre et les envoyer aussi en Chine, où le même sort les atteindra,
-qui sait?...
-
---Oh! mais, en ce cas, il y a du canon pour se défendre, d’abord; et
-puis on peut revenir avec la médaille militaire!
-
---Les missionnaires gagnent le ciel, ils meurent pour Dieu.
-
---Taratata!
-
---Beaucoup échappent au péril... Et, d’ailleurs, la plupart des membres
-de la compagnie n’y sont pas exposés. On a voulu avertir Hilaire qu’une
-fois ses vœux prononcés il devait être prêt à tout. De surprise, en tout
-cela, il n’y en a point: on vous a découvert loyalement le revers de la
-médaille, Nathalie, quand votre fils, de son plein gré, a voulu entrer
-chez les Pères.
-
---A distance, on a beau faire, on n’aperçoit point le grumeau.
-
---Eh bien! vous me mettez dans une jolie posture vis-à-vis des Pères!
-Quelle figure vais-je faire, s’il vous plaît, moi?... après les avoir
-chargés d’élever gratuitement un enfant qui, aussitôt ses parchemins en
-poche, leur tire sa révérence!
-
---Cela ne vaut-il pas mieux que de jeter plus tard le froc aux orties?
-
---Et après? après, ma belle, qu’allez-vous faire de lui, je vous prie?
-
---Oh! nous n’en serons pas embarrassées: savant comme il est!...
-
---Nous n’en serons pas embarrassées! je vous trouve admirable!...
-Sachez, Nathalie, que la vie est très difficile, à l’heure qu’il est,
-très difficile. Savant! savant!... On rencontre partout plus savant que
-soi; et je me suis laissé dire que les plus capables ne sont pas
-toujours ceux qui gagnent la partie. J’arrive de Paris, je sais de quoi
-il retourne. Eh bien! telle que vous me voyez, je vais être obligée,
-pour prêter main forte à mon fils, d’aller me fixer près de lui.
-
---Vous nous quittez, madame d’Oudart! C’est-il Dieu possible?
-
---C’est de cela que je comptais m’entretenir avec vous... mais vous me
-coupez la respiration avec vos histoires d’Hilaire!...
-
-A la nouvelle que sa providence était capable de quitter Nouaillé,
-madame Lepoiroux fut d’abord épouvantée. Le sol était craquelé sous ses
-pas; tout appui habituel vacillait à ses yeux, se dérobait sous sa main;
-elle voyait un abîme. Elle accusa ce maudit Paris qui pompe le meilleur
-de la province, pour en faire quoi? Dieu le sait! «Les beaux produits
-qu’il nous rend!...» Et elle citait le fils un Tel, revenu du Quartier
-latin malade «à ne pas oser nommer les médicaments qu’il lui faut»; un
-autre y était mort; un troisième, bien connu, y avait, en deux ans, fait
-vingt mille francs de dettes, etc., etc... Mais elle s’aperçut
-rapidement qu’elle était maladroite, que ces terribles exemples
-stimulaient, au contraire, le zèle d’une mère qui ayant décidé que son
-fils ferait ses études à Paris, courrait elle-même le rejoindre d’autant
-plus vite qu’elle le saurait menacé davantage. Et d’ailleurs quelque
-chose, en la cervelle de madame Lepoiroux, se déclencha brusquement:
-l’abîme fut soudain couvert; et tout ce qui était de Paris s’embellit
-par magie. Les avantages d’un séjour à Paris pour madame d’Oudart,
-qu’elle les discernait donc bien! Elle les énuméra dans leur ordre; elle
-en cita qu’on n’avait pas prévus. Oh! oh! décidément elle avait eu tort,
-en premier lieu, de se laisser influencer par son intérêt propre, qui
-était évidemment de conserver sa protectrice auprès d’elle; mais
-l’intérêt bien compris de ce cher monsieur Alex était d’avoir sa maman
-près de lui.
-
-Madame d’Oudart s’étonna de la voir sitôt conclure:
-
---Tout bien pesé, ce n’est encore qu’à Paris qu’on arrive, à ce que
-prétendent ces messieurs.
-
---Quels messieurs?
-
---Eh! mon Dieu! les uns et les autres, ma bien chère dame!... Sans être
-curieuse, on n’est pas sans prêter l’oreille à ce qui se dit dans la
-rue, surtout quand on a un garçon.
-
-Ce fut madame Dieulafait d’Oudart qui dut se rendre à l’une des maisons
-occupées par le collège récemment disloqué des Pères pour y traiter de
-la vocation d’Hilaire Lepoiroux. Elle dut, pendant près d’une semaine,
-rebondir d’une maison à une autre, car les victimes des «décrets» se
-dissimulaient, et l’on croyait toucher un jésuite alors qu’on ne tenait
-qu’un abbé. Lorsqu’elle fut enfin en présence de l’authentique préfet
-des études, celui-ci l’écouta sans mot dire. Elle dut répéter l’aveu
-pénible. Le Père ne manifesta aucune surprise et dit: «Madame, voici
-trois ans que nous avons l’assurance que le cher enfant nous échappe.»
-Elle tomba des nues.
-
---Comment!... mais sa mère même l’ignorait!...
-
---Nous le savions, dit le Père.
-
-Ce fut tout. On exigea seulement qu’Hilaire fît une retraite pour
-demander à Dieu de l’éclairer sur le caractère irrévocable de sa
-décision; à la suite de quoi, Hilaire déclara que sa décision était
-irrévocable, et fut viré des rôles de la compagnie au budget de madame
-Dieulafait d’Oudart.
-
-
-
-
-VII
-
-
-Là-dessus vint le mois de juillet: c’était l’époque de l’examen d’Alex,
-attendue avec angoisse, malgré le grand-papa optimiste, qui soutenait
-n’avoir jamais vu que de fieffés crétins ajournés aux premiers examens
-de droit... Eh bien! le grand-papa fit erreur, car Alex fut ajourné.
-Lui-même en fit l’annonce, sans vergogne, et télégraphiquement! de sorte
-que, par les employés des postes, la ville en put être informée.
-
-Madame d’Oudart utilisa du moins ce désappointement en prenant son vieux
-père à témoin de la nécessité où elle était d’accompagner, à la rentrée,
-son fils à Paris, afin de surveiller sa vie, qui se dissipait en pure
-perte.
-
---Et le jeune Paul, demanda M. Lhommeau à sa fille, a-t-il passé ses
-examens?
-
---Paul? fit madame d’Oudart, eh! que nous importe Paul?... Vous n’avez,
-papa, que le nom de Paul à la bouche!...
-
-Paul Chef-Boutonne était reçu aux examens de droit, et reçu, en outre,
-aux examens de l’École des Sciences politiques; madame d’Oudart le
-savait.
-
-Elle se rendit chez son notaire, et s’ouvrit à lui du dessein qu’elle
-avait de s’installer à Paris. Maître Thurageau pencha la tête sur
-l’épaule et poussa ses lèvres rasées en avant, les contracta, les
-festonna, à faire croire, en vérité, qu’il allait, par là, pondre un
-œuf.
-
-La cliente vit bien la grimace, et n’y trouva rien de comique. A un
-millier de francs près, le redoutable Thurageau avait présent à l’esprit
-l’état de la fortune des Dieulafait d’Oudart, et il faisait ce
-cul-de-poule-là depuis deux années environ, c’est-à-dire depuis qu’Alex
-était jeune homme, et chaque fois que la maman venait toucher des
-coupons, et aussi, hélas! écorner quelque titre de rente.
-
-Le notaire voulut lui citer des chiffres. Elle improvisa de ses deux
-mains un paravent et, derrière cette cloison, pour moins entendre
-encore, elle détourna la tête.
-
---Ce qui est fait est fait, dit-elle. Il y a des nécessités contre
-lesquelles toute raison est vaine... Il faut, vous le voyez bien, que
-mon fils parvienne à se créer une situation, y devrais-je consacrer le
-dernier lopin de ma terre.
-
-Elle était résolue, en effet, à y consacrer son dernier lopin; mais son
-instinct conservateur se révoltait contre un attentat à la fortune,
-qu’elle tenait pour criminel: elle voulait le commettre en se le cachant
-à elle-même, et elle tâchait de l’ignorer. Ne considérait-elle pas aussi
-son excessive complaisance pour Alex comme une passion qu’elle ne
-dompterait pas? et toute folie accomplie pour Alex ne lui semblait-elle
-pas, en une partie ombreuse de sa conscience, être bénie par un Dieu
-inconnu, magnifique et puissant,--non pas celui de la sagesse
-courante,--et de qui il était bien vain de parler au notaire?
-
-Thurageau lui énuméra quelques prix d’appartements à Paris: il avait là
-les feuilles des agences; il la renseigna sur la cherté de la vie.
-
---Ma décision est prise, dit-elle.
-
---Ah! voilà qui me dispense de vous conseiller de ne la pas prendre.
-
-Et elle quitta l’étude, à la fois misérable et heureuse, comme une
-femme, déjà coupable d’intention, qui vient de confier son trouble à un
-confesseur, et court au péché.
-
-
-
-
-VIII
-
-
-Alex vint en vacances. Sa seule vue dissipa les nuages.
-
---Il a bonne mine! dit la mère.
-
-M. Lhommeau sourit, amenuisa ses yeux, rassembla trois doigts de la main
-et décocha dans l’espace une sorte de baiser; puis il dit, frappant du
-pied:
-
---Cré coquin!
-
-La mère comprit bien que cela signifiait: «Vive la vie! Vive la jeunesse
-et la beauté!» Elle s’écria:
-
---Bravo, papa!
-
-Elle battait des mains, rajeunie elle-même un instant, et oubliant ses
-soucis.
-
-On fit une promenade au jardin, avant le dîner. Les chiens
-reconnaissaient le jeune maître: leurs aboiements éveillaient l’écho des
-rochers et répandaient dans le pays un air de fête. On alla voir à
-l’écurie le cheval qu’Alex montait; on revint au parterre et descendit
-au potager, que souvent, en secret, chacun aime davantage.
-
-Jeannot, le jardinier, promenait sur les laitues la double ondée des
-arrosoirs. Par une porte à claire-voie donnant sur la campagne, on
-aperçut quatre fillettes du fermier voisin, pressées en masse compacte,
-et qui regardaient dans le jardin pour voir M. Alex. On leur dit
-bonsoir, on leur parla; elles demeurèrent immobiles, toutes noires, et
-faisant une sombre moue, un peu pareilles à des idoles de bois contre
-les nuages embrasés du couchant. C’était cette heure du soir, bienfait
-du ciel, qui inspire au cœur de l’homme la prière, ou donne le champ à
-tous les rêves charmants. La terre mouillée élevait son parfum maternel,
-et les bruits commençaient à s’isoler et à retentir. Le long d’un cordon
-de pommiers nains, madame d’Oudart souhaitait qu’une jeune femme
-exquise, de très bonne famille, et riche, de préférence, offrît ici, un
-jour, le bras à son fils chéri; M. Lhommeau, vieillard aux vœux plus
-courts, désirait ardemment que les fruits mûrissent bien; Alex, entre
-les buis taillés, voyait danser les formes variées des plaisirs de
-l’amour. Une cloche, annonçant le dîner, dispersa les désirs lointains.
-
-Alex accueillit favorablement le projet de sa mère; elle et lui
-employèrent une partie des vacances à faire des plans d’installation,
-comme deux fiancés. Madame Chef-Boutonne, informée, s’offrit à louer
-l’appartement. On ne manqua pas de s’attendrir sur le sort du grand-père
-Lhommeau qu’il fallait laisser seul à Nouaillé. Mais les vieillards,
-comme si la lumière menaçait de leur être ravie du jour au lendemain,
-s’attachent aux lieux connus, à la configuration familière des
-murailles; et M. Lhommeau déclara qu’il serait le gardien de la
-propriété, qu’il expédierait les fermages: beurre, poulets, œufs et
-légumes, ainsi que les fruits du jardin, particulièrement les pommes et
-les poires, dont la culture et la cueillette sont une science que ne
-possédait certes pas cet «imbécile de Jeannot».
-
-On s’occupa à mettre de côté les meubles que l’on devait emporter, et
-l’on dut hâter le départ afin d’avoir le temps d’acheter à Paris même
-tout ce que Nouaillé ne pourrait fournir, et d’être prêts lors de la
-réouverture des cours, de telle sorte qu’enfin Alex n’eût plus qu’à
-travailler.
-
-Que de visites chez Thurageau, le notaire, avare comme un vieux ladre de
-la fortune de sa cliente, et qu’il fallait contraindre, chaque fois, par
-des scènes, à adresser en Bourse un ordre de vente! Un jour, madame
-d’Oudart le trouva tellement agressif qu’elle songea à lui retirer ses
-papiers. Il éclata et osa la morigéner pour avoir commis l’imprudence
-d’assumer la responsabilité des études du jeune Hilaire Lepoiroux à
-Paris.
-
-Madame d’Oudart, assise dans un fauteuil, et qui décidait avec une
-tendre ivresse le dépècement de sa fortune, fut tout à coup debout:
-
---Comment! dit-elle, le fils Lepoiroux va à Paris?
-
---Je m’étonne que vous l’ignoriez. Madame Lepoiroux s’est fait fort
-d’obtenir de vous, madame, sinon engagement, du moins promesse verbale,
-pour garantie d’un emprunt...
-
---Un emprunt!...
-
---... d’un emprunt que ladite dame Lepoiroux sollicite la faveur de
-contracter...
-
---Un emprunt... madame Lepoiroux!... garantie!... moi!...
-
---... de contracter, dis-je, afin de diriger les études de son fils, à
-Paris, jusqu’à l’agrégation.
-
-Madame d’Oudart était suffoquée. Elle répéta:
-
---Madame Lepoiroux envoie son fils à Paris, et elle ira elle-même à
-Paris?
-
---Si elle contracte l’emprunt, dit le notaire.
-
---Ce qui est impossible!...
-
---Ce qui, au contraire, est réalisable, étant donné, d’une part, la
-valeur du jeune homme, et, d’autre part, la protection constante dont
-votre famille n’a cessé de le favoriser.
-
---Je la trouve forte, vous en conviendrez, Thurageau. Comment! parce que
-j’ai pris soin de son enfant dès la naissance, parce que je l’ai fait
-élever, instruire jusqu’à son baccalauréat, ses deux baccalauréats, si
-vous voulez, voilà que madame Lepoiroux élève la prétention que je lui
-dois la licence, le doctorat, l’agrégation, et qui plus est, à Paris...
-et qui plus est, dans le giron de sa mère!... Ah mais! ah mais!...
-
---Bienfait oblige, madame... non qui le reçoit mais qui l’accorde!
-
-
-
-
-IX
-
-
-On ne vécut plus, à Nouaillé, que dans l’appréhension de la visite des
-Lepoiroux. On prépara ses arguments, on se fortifia de manière à
-soutenir l’assaut. Entre temps, on échangeait lettres et billets avec le
-notaire. Thurageau avait revu la mère du jeune Hilaire: elle affirmait
-avoir trouvé prêteur; elle demandait un rendez-vous. Le notaire lui
-accordait le rendez-vous: elle ne s’y présentait pas. Elle n’avait donc
-pas trouvé prêteur. A Nouaillé, point de visite, point de nouvelles
-directes des Lepoiroux.
-
-La première défense consistait à repousser la demande d’emprunt, qui,
-vraisemblablement, serait adressée à madame Dieulafait d’Oudart. Elle
-la repousserait en opposant les chiffres réels de sa fortune. Il fallut
-se résoudre à les connaître. Thurageau saisit l’occasion et accourut un
-beau matin, portant une serviette bourrée de paperasses. Il s’enferma
-avec sa cliente, deux longues heures, et accepta à déjeuner, car la
-séance n’était point finie. Mais déjà madame d’Oudart était édifiée: non
-seulement, elle n’avait pas le moyen d’être généreuse envers des
-étrangers, mais elle ne conduirait pas Alex au bout de ses études, en
-admettant qu’elles fussent réduites au minimum, sans engager aux trois
-quarts Nouaillé et ses fermes.
-
-On touchait au départ; on était sans nouvelles des Lepoiroux; loin de
-s’en rassurer, on y prenait motif d’alarme: ne craignait-on pas
-maintenant que la veuve n’eût contracté ailleurs qu’en l’étude
-Thurageau?... Car tout emprunt, aujourd’hui ou demain, retomberait sur
-la famille Dieulafait d’Oudart. Une après-midi, les Lepoiroux
-arrivèrent.
-
-Sous la châtaigneraie trempée par les premières pluies d’automne, on vit
-s’avancer madame Lepoiroux et son fils.
-
-Hilaire, le nez rouge, le front bourgeonné, les joues duveteuses, les
-cheveux tondus ras, la bouche pitoyable, fit grand bruit sur le perron
-en martelant la pierre avec ses souliers à clous, afin d’extirper la
-glaise tenace; mais, dans le vestibule, la paille des caisses
-d’emballage adhéra à ses semelles comme le fer à l’aimant, et, avant
-d’entrer au salon, il s’exténuait à arracher du pied gauche la paille
-fixée à son pied droit, et du pied droit, la paille aussitôt repassée au
-pied gauche.
-
---Entrez donc, Hilaire, dit madame d’Oudart; nous sommes sens dessus
-dessous, vous voyez bien: nous partons. Nous partons, répéta-t-elle; et
-vous, Nathalie?
-
---Moi? fit madame Lepoiroux.
-
---Le bruit n’a-t-il pas couru?...
-
-Madame Lepoiroux comprit fort bien, eut un soupir, leva les yeux, croisa
-les mains:
-
---Maître Thurageau, bien sûr, qui vous aura dévoilé mes projets!... Il
-n’y a point moyen de les exécuter, madame d’Oudart; point moyen!...
-quand bien même j’aurais eu votre signature!...
-
---Ma signature! Mais, vous ne m’avez pas fait demander ma signature, que
-je sache!
-
---Oh! ne vous faites pas plus méchante que vous n’êtes! On sait vos
-bontés...
-
---Écoutez, Nathalie, vous avez toujours été une femme raisonnable: vous
-en aller à Paris, vous, pour accompagner votre fils, est un luxe,
-convenez-en!...
-
---On avait fait ses calculs, n’ayez crainte! Dans notre petit monde, à
-nous, un homme et une femme sur la même bourse, c’est deux jumeaux dans
-la même mère, ça n’est pas plus cher à nourrir... Mais ce n’est pas la
-question, madame d’Oudart: j’ai eu peur!...
-
---Peur de quoi?
-
---De vous être désagréable.
-
---Comment ça, Nathalie?...
-
---On est délicat ou bien on ne l’est pas. Vous m’auriez eu là-bas, comme
-on dit, à vos trousses...
-
---Mais...
-
---Pardi! je connais bien votre bon cœur: depuis que ma mère m’a mise au
-monde, que ça soit vous, que ça soit les vôtres, vous n’avez pas cessé
-de nous combler de vos bienfaits. Vous n’avez pas fait ça pour nous
-abandonner à moitié route, c’est bien clair! autrement, le bon Dieu ne
-serait plus le bon Dieu... Laissez-moi causer, ma chère dame! Je disais
-donc que vous auriez encore fait pour nous bien des sacrifices. Eh bien!
-moi, madame d’Oudart, non, je ne veux pas. Je ne le veux pas!
-
-Madame d’Oudart, rassurée, ne se pardonnait pas d’avoir porté contre sa
-protégée un jugement téméraire; elle s’en fût presque excusée; elle
-souhaitait, intimement, qu’une occasion s’offrit de réparer ses torts.
-Madame Lepoiroux continuait:
-
---Me voyez-vous à Paris, fagotée comme je le suis, et logée, qui sait?
-peut-être bien à côté de vous: je ne vous aurais pas fait honneur...
-Non, non, ne dites pas le contraire: madame d’Oudart, je ne vous aurais
-pas fait honneur. «Et la mère Lepoiroux» par-ci, «et la mère Lepoiroux»
-par-là!... je vois la chose aussi bien que si j’y étais...
-Rassurez-vous: ça ne sera point.
-
---Mais, ma bonne Nathalie...
-
---Ça ne sera point. Plutôt que ça, je ne crains pas de le dire, ma chère
-dame, écoutez-moi bien: plutôt que ça, j’aime encore mieux que ça soit
-Hilaire qui pâtisse!
-
-Madame d’Oudart sursauta:
-
---Comment! comment! qu’est-ce que cela signifie? C’est moi, à présent,
-qui suis la cause qu’Hilaire va pâtir?
-
---Il ne pâtira point... Ma langue m’a trahie, madame d’Oudart... Il ne
-pâtira point, parce que vous serez là pour l’arrêter si vous voyez qu’il
-s’empoisonne à manger de la vache enragée, ou à boire du vin qu’autant
-vaudrait se désaltérer avec de l’acide sulfurique... Il ne pâtira point,
-bien entendu, parce que vous ne le laisserez pas dans le besoin, parce
-que vous savez ce que c’est qu’un jeune homme sur le pavé de Paris, et
-qui n’a pas sa mère...
-
---Ah!... parfait!...
-
---Ce n’est-il pas vous qui m’avez dit, madame d’Oudart, que, sans vous
-pour lui prêter main-forte, le vôtre ne se tirerait jamais
-d’embarras?... Ah! quand on a sa position à faire... La position, voilà
-le chiendent!
-
---Mais, malheureuse! de quoi vous plaignez-vous? Vous avez un garçon qui
-vient de remporter tous les succès scolaires, qui est intelligent, qui
-est travailleur, qui est animé des meilleures intentions; il arrivera où
-il voudra; il a devant lui le plus bel avenir!
-
---Ça n’est pas ce que disent ces messieurs...
-
---Encore «ces messieurs»!... Mais qui? qui? «ces messieurs»?...
-
---Ceux-ci, ceux-là... ces messieurs de la ville... Je peux bien vous les
-nommer, pardi! Ils ne m’ont point commandé le secret: Monsieur Papin, le
-conservateur des hypothèques, tenez! ce n’est pas le premier venu,
-celui-là... Eh bien, il dit, monsieur Papin, qu’Hilaire arriverait
-certainement aux plus hauts grades s’il avait été au lycée, mais...
-
---Mais il n’a pas été élevé au lycée!... Vous allez me le reprocher,
-sans doute?
-
---Je ne vais pas vous le reprocher, bien sûr! Vous m’avez fait élever
-mon garçon conformément à vos opinions: il n’y à rien à redire, puisque
-le malheur a voulu que je n’aie pas le moyen de lui payer une éducation.
-Ce n’est pas ça, mais voilà qu’à présent l’État vient me dire: «C’est
-très bien, madame Lepoiroux, vous venez me chanter que votre garçon est
-savant, est savant!... mais je n’ai pas l’honneur de le connaître, moi,
-votre garçon: d’où sort-il?»
-
---D’où il sort?... Mais qu’importe?... Il a ses diplômes. C’est l’État
-qui lui a conféré ses parchemins!...
-
---Oui, madame, c’est bien l’État qui lui a conféré ses parchemins; mais
-ce n’est pas ses parchemins qui vont lui donner de quoi manger... A ce
-qu’ils disent, il en faut, il en faut! pour avoir le droit
-d’enseigner... Et, en attendant, qu’est-ce qu’il va venir me dire,
-l’État? Il va venir me dire: «Madame Lepoiroux, vous voulez une bourse
-pour votre garçon: c’est très bien. Mais je vous avertis d’une chose,
-madame Lepoiroux, c’est qu’il y en a cinq cents, qu’il y en a mille,
-qu’il y en a des milliers qui me demandent le même privilège! Je les
-connais: depuis dix ans, depuis quinze ans ils mangent mes haricots...»
-
---«Et l’élève Lepoiroux n’a pas mangé les haricots de l’État!...»
-
---C’est bien cela qu’il ne pardonnera jamais à Hilaire, à ce que m’ont
-dit ces messieurs... «Quant à avoir une bourse, votre fils peut se
-taper!» voilà les propres paroles de monsieur Papin; et monsieur
-Bousier, l’archiviste, à un mot près, a parlé comme lui.
-
---Autrement dit, ma chère Nathalie, vous venez me faire observer,
-aujourd’hui, à la veille de mon départ pour Paris, que j’ai compromis
-l’avenir de votre fils, et que je vous dois une réparation?...
-
---Faut-il bien jeter dans l’air des paroles si fumantes, madame
-d’Oudart!... Je viens vous rapporter, sans cachettes, ce qui m’a été dit
-par ces messieurs. Aurait-il mieux valu que je me couse la bouche avec
-une alène et du fil enduit?
-
---Ce sont ces messieurs, aussi, qui vous ont conseillé d’envoyer votre
-fils à Paris?
-
---Non! c’est vous, ma chère dame, par l’exemple de ce que vous faites
-pour le vôtre. L’instruction appelle l’instruction; un coup qu’on est
-parti, c’est comme le train express qui ne s’arrête pas aux petites
-stations. Vous ne voudriez pas que je fasse d’Hilaire un épicier,
-instruit comme il est, ni un curé, bien entendu, puisque ce n’est pas
-son idée, rapport à ce que ces messieurs ne sont pas bien vus par le
-temps qui court...
-
-Madame d’Oudart avait craint surtout que Nathalie Lepoiroux ne vînt
-s’installer à Paris, près d’elle: elle ne songeait presque plus à
-s’offusquer de ce qu’Hilaire--mais du moins Hilaire seul--lui fût
-imposé. Au prix d’un plus grand mal, se charger de l’avenir d’Hilaire à
-Paris paraissait presque acceptable.
-
-Avait-elle donc accepté cette charge? Assurément non. Mais madame
-Lepoiroux excellait dans l’art de s’établir en des situations mal
-définies d’où l’on tire parfois plus que d’un contrat en règle. Elle
-savait aussi rendre grâce avant seulement d’avoir prié.
-
---Merci! merci! criait-elle encore en s’éloignant sous la châtaigneraie.
-
-«De quoi donc?» se demandait madame Dieulafait d’Oudart.
-
-
-
-
-X
-
-
-La maman et son fils devaient partir pour Paris à midi. Le camion du
-chemin de fer vint avec cinquante minutes de retard, et fit bien, car
-les valises n’étaient pas bouclées, et des caisses, à clouer, bâillaient
-encore. Il fallut un temps ridicule pour hisser les bagages sur la
-voiture et les bâcher. Personne ne déjeuna, sauf Alex, qui n’était pas
-ému.
-
-M. Lhommeau s’était cru plus de philosophie qu’il n’en avait: il se
-lamentait à haute voix, se mouchait, s’épongeait le front, trottinait,
-s’employait à hâter le départ, et eût béni toute circonstance propre à
-le retarder. Une vieille bonne, nommée la mère Agathe, prophétisait
-depuis la veille que «c’était la fin de tout, la fin de tout!...» La
-femme de chambre, qu’on emmenait à Paris, affolée par la perspective du
-voyage, par les gémissements, par le désordre de la maison, par la
-paille répandue dans les corridors, n’était d’aucun secours; Jeannot se
-montrait plus «imbécile» que jamais.
-
-Enfin le lourd camion écrasa le gravier et s’éloigna au pas, sous la
-châtaigneraie dorée. Jeannot rappela le conducteur pour lui demander,
-une vingtième fois, l’heure précise du train de Paris:
-
---Et alors, il suffit que madame et monsieur soient à la gare à onze
-heures quarante-cinq?
-
-L’employé du chemin de fer lui cria:
-
---Si ça leur plaît d’être à la gare dès dix heures, il y a de quoi
-s’asseoir!...
-
-Jeannot ne comprit pas la plaisanterie, et la rapporta telle quelle.
-
-On allait monter en voiture quand il fallut recevoir les fermiers, qu’on
-attendait depuis deux jours. Ils apportaient de l’argent. Mais on n’eut
-pas le temps d’examiner leurs livres. On s’exténua à leur fournir des
-instructions sur les denrées qu’ils devaient adresser à Paris, sur la
-méthode d’emballage, sur la manière de rédiger une feuille
-d’expédition. La mère Agathe disait:
-
---C’est ce Paris qui dérange tout. Faut-il donc qu’il n’y ait plus moyen
-de vivre sans passer par cet endroit-là! Maître Thurageau est bien de
-mon avis: il dit qu’il a appris tout ce qu’il sait à Poitiers, et il en
-sait long... mais peut-être pas aussi long qu’il en faut au jour
-d’aujourd’hui!...
-
-Madame d’Oudart embrassa son père; puis elle embrassa sa vieille bonne,
-serra la main à tous, descendit du marchepied pour caresser encore une
-fois les chiens, enfin monta, après Alex. Que l’on voyait bien, malgré
-son émotion, qu’elle ne quittait pas son plus cher trésor! Mais quand
-elle s’éloigna, quand elle vit le groupe de ceux qui restaient agitant
-les mains, quand elle vit, de plus loin, sa maison, les pignons des deux
-tours, le cep tordu qui encadrait les fenêtres du rez-de-chaussée, les
-fleurs que son vieux père aimait, le dessin du parterre, et quand, sous
-l’ombre de la châtaigneraie, tout ce qu’elle voyait là, diminua jusqu’à
-ne tenir pas plus de place que la main appliquée sur la glace de la
-voiture, tout à coup, elle pleura. Elle voulait voir encore; elle s’en
-prenait à ses yeux troublés et les essuyait avec rage. Sur tout cela,
-la grille fut refermée doucement: entre les barreaux de fer on n’aperçut
-plus que la gueule ouverte des trois chiens debout, et poussant des
-aboiements attristés.
-
-
-
-
-XI
-
-
-Lorsque madame Dieulafait d’Oudart arriva à Paris, elle consulta pour la
-dixième fois une lettre de madame Chef-Boutonne indiquant la rue, le
-numéro et le plan de l’appartement meublé retenu «pour sa chère amie».
-Elle monta avec Alex, à la gare d’Orléans, dans un fiacre à galerie et,
-citant le texte de madame Chef-Boutonne, dit au cocher:
-
---3, rue Férou. C’est une vieille petite rue qui va de la place
-Saint-Sulpice...
-
---Connu! fit le cocher.
-
-Au numéro 3 de la rue Férou était une grille ouvrant sur la cour: la
-cour était pavée, à l’ancienne mode, agrémentée d’une fontaine, et à
-plusieurs fenêtres étaient accrochées des cages à serins; le concierge,
-savetier, travaillait dans une échoppe, comme si cela se fût passé sous
-la monarchie de Juillet; il était chauve et rose, il avait des yeux
-d’enfant timide et mordait, d’une bouche féroce, un brûle-gueule. Il
-paraissait innocent et ne parlait point; sa femme se montra quand madame
-Dieulafait d’Oudart eut réglé avec le cocher, et elle lui raconta, avant
-d’avoir gravi seulement trois marches de l’escalier, qu’elle avait le
-malheur de sortir de l’hôpital, où ces messieurs chirurgiens ne lui
-avaient fait rien moins que de lui couper un sein.
-
---A mon âge, disait-elle, le dommage n’est pas grand; mais, plus jeune,
-madame me comprendra, j’en aurais été aux regrets... Et monsieur votre
-fils..., est-ce qu’il fait sa médecine?... C’est un beau garçon que vous
-avez là, madame... Ah! j’oubliais de dire à madame que cette dame qui a
-loué attend madame dans l’appartement...
-
-En effet, madame Chef-Boutonne avait poussé la complaisance jusqu’à
-venir de Meudon, où elle passait l’été, attendre son amie rue Férou. On
-s’embrassa, on se fit mille tendresses, on ne tarit pas d’éloges sur
-l’appartement. Il était composé de quatre pièces fort ordinaires et
-d’une cuisine grande comme la main. La chambre destinée à Alex avait sa
-sortie particulière. Madame Chef-Boutonne dit:
-
---Votre fils a sa clef, et, par là, il est chez lui.
-
---Oh! dit madame d’Oudart, mais mon fils n’est pas un coureur!
-
-Madame Chef-Boutonne sourit finement et dit:
-
---Rapportez-vous-en, ma belle, à mon expérience.
-
---Je parierais, fit la concierge, que madame a aussi, elle, un beau
-jeune homme!
-
-Et elle contemplait Alex avec admiration.
-
-La mère du jeune Paul pinça les lèvres et dit:
-
---J’en ai un qui est travailleur.
-
-Madame d’Oudart prit pour elle ce que la riposte avait d’amer.
-
-Madame Chef-Boutonne emmena dîner les nouveaux venus à Meudon. Paul
-était absent; on n’était qu’à la mi-septembre: Paul voyageait en
-Allemagne.
-
---En Allemagne!... et tout seul?...
-
---Tout seul. Oh! c’est un homme!
-
-Entre les mères, le moindre mot se faisait fléchette, et frappait.
-
-
-
-
-XII
-
-
-L’installation rue Férou exténua la pauvre madame d’Oudart. Ah! que l’on
-avait bien fait de s’y prendre de bonne heure! On n’avait pu tout
-prévoir; quantité de choses manquaient, qu’on dut acheter précipitamment
-ou extraire encore de Nouaillé mis à sac. Les meubles étaient
-insuffisants, mal distribués, disproportionnés, dépaysés, inutiles; la
-bonne, Noémie, hier habile en Poitou, aujourd’hui obtuse à Paris; la
-concierge, intermédiaire implacable entre locataires et fournisseurs,
-une bavarde inextinguible... Mais une pensée soutenait madame Dieulafait
-d’Oudart en ces revers de la première heure: tout sera au mieux si Alex
-est bientôt en état de travailler.
-
-En vue d’obtenir ce résultat, tout fut coordonné. La maman n’avait pas
-fini d’ouvrir ses propres malles, que la chambre d’Alex était parachevée
-en ses détails les plus futiles; madame d’Oudart suspendait des étagères
-destinées à contenir les livres de droit, pendant que son fils se
-martelait les pouces en fixant de part et d’autre de la cheminée des
-photographies d’actrices et de femmes jolies, dont le réconfort,
-affirmait-il, lui était indispensable absolument.
-
-Et quand cette chambre fut vraiment gentille, ils se regardèrent. Ils
-souriaient; elle attendait qu’il lui sautât au cou et la remerciât, mais
-il dit simplement:
-
---Ce sont les «types», par exemple, qui vont être épatés!
-
---Qui ça?
-
---Houziaux, Fleury, et compagnie...
-
-La maman fut flattée et dit:
-
---Invite-les à déjeuner.
-
---Demain?
-
---Va pour demain! Je vais secouer un peu Noémie.
-
-Houziaux et Fleury déjeunèrent. Madame d’Oudart les trouva moins bien
-qu’elle ne l’avait espéré d’amis intimes de son fils, mais bons
-garçons, en somme; enfin c’étaient des amis d’Alex. Ils fumaient comme
-des Suisses: madame d’Oudart marchait en agitant devant son visage un
-éventail, et Noémie en fermant les yeux. L’appartement fut empesté; un
-nuage se répandit dans la cour; une vieille dame, voisine, maugréa; une
-jeune femme parut, entre deux persiennes; puis des têtes de toutes les
-sortes se penchèrent, d’en haut, d’en bas, attirées soit par l’odeur du
-tabac, soit par les éclatants vocables que proféraient les trois jeunes
-gens.
-
-Jusque vers quatre heures de l’après-midi, ces messieurs fumèrent, tant
-dans la chambre d’Alex que dans la salle à manger que Noémie, à
-plusieurs reprises, dut approvisionner de bière. De temps en temps, avec
-des façons, madame d’Oudart entr’ouvrait la porte et disait:
-
---Tu penses à ton travail, Alex?
-
-Mais, craignant de froisser ses hôtes, elle ajoutait:
-
---Je vous demande pardon, messieurs... C’est à moi de rappeler votre ami
-au devoir!...
-
-Enfin Houziaux et Fleury jugèrent le moment venu de se retirer. Et Alex
-descendit avec eux prendre l’air, jusqu’au dîner, dans le jardin du
-Luxembourg.
-
-
-
-
-XIII
-
-
-Alex avait une petite maîtresse, employée aux Postes et Télégraphes.
-Elle sortait du ministère, le soir, à six heures, une serviette assez
-bien garnie sous le bras, vêtue décemment, non sans un soupçon de
-coquetterie qui, par un miracle féminin, devenait de l’élégance à mesure
-que l’on s’éloignait du bâtiment de l’État. Quelle métamorphose
-s’opérait en la toilette de mademoiselle Louise, dans le court trajet
-qui sépare la rue du Bac de la rue de Rennes? Les messieurs les plus
-attentifs qui, maintes fois, suivirent sa torsade blonde, rue de
-Grenelle, eussent été bien en peine de le dire. Et cependant, arrivée à
-la place Saint-Sulpice, mademoiselle Louise avait changé du tout au
-tout: ce n’était pas à son désavantage! Une certaine méthode de maintien
-inventée, adoptée par elle, et observée jusqu’en ses subtilités, lui
-valait, sous l’œil des chefs, l’aspect d’une travailleuse harassée, et,
-dans Paris, l’air d’une jeune femme très comme il faut, donnant tout au
-plus des leçons de chant ou de piano dans le Faubourg.
-
-Elle était d’une famille honorable habitant le quartier des Gobelins, et
-elle regagnait le domicile paternel à sept heures et demie très
-précises, sauf les soirs où elle allait au théâtre, ou bien était censée
-y aller.
-
-Du temps qu’Alex logeait à l’_Hôtel Condé et de Bretagne_, elle prenait
-la rue Monsieur-le-Prince au carrefour de l’Odéon, puis la rue
-Casimir-Delavigne, et faisait halte devant la bibliothèque en plein vent
-d’un bouquiniste, où elle scrutait le dos des volumes, les lèvres en
-sifflet comme un vieux bibliophile, feuilletant même un ouvrage parfois,
-sans regarder à droite ni à gauche, insensible à la galanterie, niant
-l’existence du monde extérieur, jusqu’à ce qu’un jeune homme passât qui
-s’écriait à deux pas: «Oh! bonjour, mademoiselle, comment vous
-portez-vous?» C’était Alex. Alors elle riait d’une large bouche qui
-offrait au ciel et à la terre l’éclat de dents admirables; et Alex riait
-aussi, et le bouquiniste, et même des jeunes gens demeurés alentour et
-qu’elle avait éconduits.
-
-On entrait au café Voltaire où un garçon nommé Pierre, qui avait pour
-eux des attentions paternelles, se piquait de servir spontanément le
-«turin» de monsieur et la grenadine de madame, tandis que, dans la salle
-voisine, le vieux M. Laffitte, professeur au Collège de France, assénait
-à tout venant la philosophie d’Auguste Comte.
-
-Buvant turin et grenadine, ce jeune couple n’était ni de ceux qui
-menacent de pâmer d’amour, ni de ces malappris du Quartier latin dont la
-main ose traduire ce que la langue est inhabile à tourner proprement;
-ils disaient de folles choses avec la plus belle gaieté ou s’amusaient à
-ouvrir la grave serviette qui en imposait tant dans la rue, et qui
-contenait la demi-bouteille vide, le chiffon de pain et le petit pot de
-confitures, restes du déjeuner de l’employée de l’État! Et il arrivait
-que d’austères auditeurs de M. Laffitte, s’étant retournés pour voir qui
-riait, demeurassent, un instant, les yeux pris au piège de la grande
-bouche ouverte de Louise.
-
-Ou bien on allait au Jardin du Luxembourg, jusqu’à sept heures et quart
-tapant; et Louise quittait son ami et courait aux Gobelins, allongeant
-le pas, voûtant le dos, vraie petite magicienne lorsqu’il s’agissait
-d’effacer, dans le quartier de ses parents, comme dans celui de ses
-chefs, grâces de la gorge et splendeur de la torsade blonde.
-
-Les jours où Louise déclarait à sa famille qu’elle avait reçu de
-mademoiselle Une Telle des billets de faveur pour l’Odéon,--et Dieu sait
-si mademoiselle Une Telle était prodigue de billets de faveur!...--on
-passait de bien bonnes soirées à l’_Hôtel Condé et de Bretagne_, jusqu’à
-minuit et demi,--à moins que, par hasard, on n’allât pour de bon au
-théâtre; mais ceci était rare.
-
-
-
-
-XIV
-
-
-Dès les premiers temps du séjour de madame Dieulafait d’Oudart à Paris,
-madame Chef-Boutonne la prit à part et lui dit:
-
---Ma chère amie, écoutez-moi bien. Vous voulez que votre fils arrive,
-n’est-il pas vrai?... Bon!... Eh bien! il faut me croire: faites de lui
-un homme du monde.
-
---Mais...
-
---Oh! oh! ce n’est pas si simple!... Vous me direz: «Mais il est bien
-élevé!--J’en conviens.--Mais il a dans l’esprit une légèreté qui
-plaît!--C’est exact.--Mais partout où je le mène, il est fort bien
-vu!--Je ne vous dis pas le contraire... D’abord, sait-il danser?»
-
---Peuh!
-
---Paul, ma chère, danse depuis l’âge de six ans. A quinze, il a conduit
-le cotillon chez monsieur le doyen de la Faculté de droit, circonstance
-qui ne l’a pas desservi dans la suite, veuillez m’en croire... Il n’a
-pas son rival au boston...
-
---Devrais-je donc faire donner des leçons à Alex?
-
---Écoutez, il y a, à deux pas de chez vous, rue de l’Ancienne-Comédie,
-une salle où, pour des prix dérisoires, Alex aura un professeur
-excellent et sa femme. C’est là que Paul a appris: je ne puis mieux vous
-dire.
-
---Je suis effrayée de cette obligation nouvelle: le pauvre garçon a tant
-de peine à trouver le temps de travailler!
-
---Voulez-vous, oui ou non, que je l’invite cet hiver à nos réunions? Eh
-bien!... Mais ma bonne amie, que diriez-vous de Paul qui fait des armes
-une heure par jour!...
-
---Commençons par la danse, conclut madame Dieulafait d’Oudart.
-
-Rue de l’Ancienne-Comédie, Alex s’engagea dans un noir boyau plus étroit
-que l’entrée de l’_Hôtel Condé et de Bretagne_, qui tout au bout
-s’élargissait en une antichambre ornée de lithographies romantiques et
-d’une page de calligraphie consacrée aux louanges de Terpsichore. Un
-écriteau voisin, et plus vulgaire, portait: _Le professeur et madame
-Denis donnent également des leçons de maintien et d’écriture_.
-
-De ce lieu éclairé à peine, on entendait un talon frapper rythmiquement
-le parquet, et des glissements, et une voix monotone qui prononçait, en
-les scandant, les six premiers nombres: «Un, deux, trois,--quat’, cinq,
-six», cependant que quelque chose de léger semblait tourbillonner en
-ventilant la salle de danse. Alex pénétra dans cette salle. Un monsieur,
-d’allure militaire, en redingote boutonnée, et qui tenait à bras le
-corps un malheureux tout ruisselant de sueur, se détacha de celui-ci et
-salua; c’était «le professeur». Déjà madame d’Oudart avait traité avec
-lui; il dit à Alex:
-
---Ah! c’est vous le jeune homme! Parfait. Votre tour viendra, n’ayez
-crainte.
-
-Alex s’assit sur une banquette de moleskine exténuée, crachant le crin,
-et dont les pareilles se soutenaient bout à bout à grand’peine, le long
-des murs nus d’une pièce au plafond bas; deux tristes lampes munies d’un
-réflecteur métallique vous aveuglaient sans fournir de lumière. Et il
-se plut à regarder la robe de madame Denis qui, toute raidie par la
-force centrifuge, autour d’un vivant pivot, lui rappelait certains vases
-d’argile qu’il avait vus, dans son pays, tourner avec une rapidité
-vertigineuse et se transformer miraculeusement entre les doigts du
-potier. Lorsque madame Denis échappa à l’étreinte du valseur, Alex
-s’aperçut qu’elle était laide et vieille, et il admira que Terpsichore,
-louangée à bon droit dans l’antichambre, pût en effet transfigurer, un
-moment du moins, des formes ingrates.
-
-Le professeur s’empara de lui, le jugea tout de suite assoupli de
-membres et d’intelligence, et l’invita d’emblée à venir, hors les leçons
-particulières, à de petites soirées «mixtes» qu’il donnait, deux fois la
-semaine, et où l’élève, sans augmentation de prix, avait l’avantage de
-se familiariser avec les «véritables soirées mondaines».
-
-Alex n’y manqua point. Il trouva dans la même salle, mais transpercée de
-feux par la multiplication des réflecteurs, un public peu nombreux
-encore,--car la saison s’ouvrait,--au milieu duquel il alla tout droit à
-une grande fille brune, assez jolie, ample de hanches et de poitrine,
-qui, après la première mazurka, lui fit l’honneur de le présenter à sa
-mère. Celle-ci était une dame âgée, au parler commun, qui jugea le jeune
-homme d’une «distinction» achevée et le lui dit... Elle lui dit encore:
-
---Monsieur, voulez-vous que je vous répète ce que m’a confié mon petit
-doigt? C’est que ma fille serait aux anges si vous lui accordiez la
-faveur de l’engager pour le quadrille des lanciers.
-
---Mais c’est que je ne connais pas les figures!...
-
---Oh! qu’à cela ne tienne: elle vous les apprendra.
-
---Mais, maman!... s’écria mademoiselle Raymonde, toute confuse. Oh!
-excusez maman, monsieur, elle est d’un sans-gêne!...
-
-Alex protesta et dansa tant bien que mal les lanciers, côte à côte avec
-mademoiselle Raymonde. D’un doigt, dans l’espace, elle lui dessinait les
-figures: il comprenait à ravir. Il se trompait parfois, mais avec grâce;
-le jeu était très amusant... Il n’était pas amusant pour tout le monde,
-à ce qu’il paraissait, car plusieurs personnes grommelaient à la
-cantonade; entre autres, un jeune homme rougeaud, une jeune fille, et,
-sur quatre mètres de banquettes, des mères rangées comme cailles à la
-broche.
-
---Ne faites pas attention, dit mademoiselle Raymonde à Alex, il y en a
-plus d’une jalouse ici parce que vous m’avez choisie.
-
-Et Alex sut que le jeune homme rougeaud courtisait mademoiselle
-Raymonde, qu’il l’avait quasi demandée en mariage, et qu’elle l’avait en
-horreur.
-
---C’est drôle, fit Alex.
-
---Vous trouvez! fit Raymonde avec mélancolie.
-
-Puis elle dit:
-
---Oh! vous verrez, monsieur, c’est mêlé, ici.
-
-Durant le quadrille, plusieurs dames s’étaient jointes à la mère de
-mademoiselle Raymonde et formaient avec elle un groupe de taille à se
-mesurer avec le camp adverse. Et tout ce qui entourait la mère de
-Raymonde contemplait, les yeux attendris, le couple que faisait cette
-belle jeune fille avec le nouveau venu, et l’on s’organisait un
-triomphe, du fait de posséder ce jeune homme, le plus «distingué» sans
-conteste de tous les élèves présents et passés du professeur et de
-madame Denis.
-
-Alex revint régulièrement, deux fois la semaine, rue de
-l’Ancienne-Comédie. Comme il consacrait deux soirées à ses amis, deux à
-Louise,--à l’_Hôtel Condé et de Bretagne_,--et une au moins aux
-Chef-Boutonne, il lui restait tout juste un soir désormais pour ouvrir,
-sous la lampe maternelle, quelques livres de droit.
-
-Ce soir-là lui manqua bientôt, parce qu’il fut invité à une petite
-sauterie hebdomadaire chez la mère de mademoiselle Raymonde, madame
-veuve Proupa.
-
-
-
-
-XV
-
-
-Madame Proupa était la veuve d’un appariteur à la Faculté des lettres.
-La fonction exercée par feu son mari, qui consiste essentiellement à
-veiller à la propreté relative de l’amphithéâtre et à préparer la carafe
-d’eau du conférencier, ne laissait pas, quoique modeste, d’enorgueillir
-encore madame Proupa, d’ailleurs sensée en sa fierté: car, dans le
-siècle de la science, tout ce qui touche au haut enseignement, fût-ce du
-balai, ennoblit en quelque mesure. Le revers est que tout ce qui touche
-à l’enseignement, haut ou bas, n’enrichit point. Madame Proupa
-confectionnait jour et nuit de petits ouvrages de main dont «ces dames
-des professeurs» lui assuraient le débit, et mademoiselle Raymonde
-avait un emploi dans une maison d’éditions classiques.
-
-Ces pauvres femmes habitaient deux pièces au quatrième étage d’une
-vieille maison de la rue Clovis, d’où l’on entendait les roulements de
-tambour du lycée Henri IV et de l’École polytechnique.
-
-Elles n’avaient, à elles deux, qu’une chambre, la salle à manger était
-le salon, et, pour danser, on démontait la table et laissait tout
-honneur au piano.--Le moyen de ne pas donner à danser quand on a une
-jeune fille à marier?...
-
-Alex rencontra là le groupe de la salle Denis favorable aux Proupa. Il
-était composé de jeunes filles insignifiantes, et de mères veuves, de
-qui l’aspect, la tenue, le langage, rappelaient à s’y méprendre la mère
-de mademoiselle Raymonde. Deux messieurs seulement avec Alex étaient
-invités: un parent nommé M. Milius, d’une cinquantaine d’années, le
-boute-en-train de la compagnie, et un élève de la salle de danse,
-employé à la direction du contentieux, au ministère des affaires
-étrangères, s’il vous plaît, et nommé M. de Bérébère, mais chauve comme
-César et le visage rasé, sans âge apparent, de fort bonnes façons,
-appréciateur évident, doux et patient, de la beauté de Raymonde. Deux
-couples péniblement pouvaient se mouvoir à la fois.
-
-Ce n’était pas pour rire que l’on accomplissait ce rite sacré de la
-danse, prélude de l’union des sexes. Et le mal que l’on se donnait,
-l’exiguïté de l’endroit, peu propice aux plaisirs, le sérieux de
-l’assistance, la présence de ce triste amoureux, M. de Bérébère, la
-présence même de ce Milius, élément comique indispensable à tout drame,
-et jusqu’à la beauté réelle du couple d’Alex et de Raymonde
-enlacés,--banale ou ridicule, inconsciente assurément, cette réunion
-projetait sur la muraille une ombre plus tragique que burlesque.
-
-Cependant Alex, emporté par une ardeur bien naturelle, entraînant sa
-danseuse dans la chambre à coucher, un moment déserte, lui écrasait la
-bouche d’un baiser fou. Raymonde dit:
-
---Oh! c’est mal!
-
-Mais il recommença, et la jeune fille, suffoquée, allait bel et bien
-s’évanouir.
-
-On s’empressa autour d’elle: en un clin d’œil trois femmes furent là. La
-scène eût été préparée qu’on n’eût point vu de mouvement plus prompt.
-Raymonde, trop avertie de la science interprétative de ces dames, à
-demie pâmée qu’elle était, maudissait sa faiblesse. Déjà l’on
-chuchotait, et quelques femmes s’indignaient comme si, en vérité, elles
-n’étaient venues là pour assurer elles-mêmes et solenniser par leur
-présence le résultat obtenu.
-
-Madame Proupa ne commenta point du tout l’incident, d’ailleurs
-équivoque, et, quand elle eut frotté les tempes de sa fille à l’eau de
-Cologne, elle dit:
-
---Allons! allons! il y a eu plus de peur que de mal... Et que la fête
-batte son plein!
-
-Elle confia à Alex:
-
---Elle a une santé de fer, mais les nerfs, mon cher monsieur, c’est de
-son âge... Avec ça, une sensibilité!...
-
-Et elle ne modifia rien aux chatteries dont elle comblait Alex tant chez
-elle que chez le professeur et madame Denis. Mais Alex s’aperçut qu’on
-lui parlait à l’excès de feu M. Proupa, de sa grande honorabilité, des
-«illustrations» qui avaient suivi son convoi, et de toute la famille
-Proupa, et des qualités morales et ménagères de Raymonde, enfin de
-l’avantage qu’il y avait, ici-bas, pour un jeune homme, à faire un
-mariage désintéressé. Tant y eut qu’Alex se crut obligé, en honnête
-garçon, de confesser à Raymonde, tout en valsant, et la poitrine
-appliquée contre sa gorge magnifique, qu’il éprouvait pour elle un
-irrésistible attrait, mais qu’il ne saurait prétendre d’ici de longues
-années à devenir l’époux d’aucune femme.
-
---Je ne l’ai jamais pensé, dit Raymonde: allez! ce n’est pas moi qui me
-monte le coup... Mais je vous remercie de votre franchise.
-
-Alex ne savait qu’ajouter, car il était ému du sort de cette belle fille
-pauvre qui lui parlait, elle aussi, avec une grande franchise. Ce fut
-elle qui dit:
-
---Cela ne fait rien, monsieur Alex, pourvu que je continue à vous voir.
-
---J’y tiens autant que vous, dit Alex.
-
---Non, dit Raymonde, pas tant que moi!
-
-
-
-
-XVI
-
-
-Aux environs de la Toussaint, l’installation étant faite depuis bientôt
-six semaines, rue Férou, madame Dieulafait d’Oudart dit à son fils:
-
---Mais enfin, mon pauvre enfant, tu n’es donc pas bien ici, puisque tu
-ne peux rester à travailler une demi-heure dans ta chambre?... J’ai
-remarqué que ton bureau n’est pas placé convenablement pour écrire; ta
-main fait ombre sur la plume... ne t’en es-tu pas aperçu?... Est-ce que
-le bruit te gêne? On entend bien souvent les cloches de Saint-Sulpice...
-Moi-même, les premiers jours, j’en ai été incommodée... Tu sais que,
-s’il le fallait, j’aimerais encore mieux changer d’appartement que de te
-voir oisif.
-
---N’aie pas peur, maman! nous avons encore trois semaines avant
-l’examen... Et puis Thémistocle va arriver.
-
---Qui ça, Seigneur Dieu! Thémistocle?
-
---Tu verras.
-
-Madame d’Oudart vit en effet arriver, un matin, Thémistocle. C’était un
-Grec aux cheveux aile de corbeau, au teint de cire; une sombre moustache
-lui coupait si crûment le visage que l’impression en était douloureuse.
-Alex s’était lié avec lui, l’année précédente, au hasard, comme avec
-tous ses amis: rencontres de cafés, de restaurant, voisinage de banc au
-cours ou au jardin du Luxembourg. Mais Thémistocle, déjà licencié,
-bientôt docteur, était fort en droit. Il l’eût été plus encore en
-chicane: il aimait les détours captieux d’un raisonnement; les plus
-menues subtilités étaient son affaire; des examens, notamment, il
-connaissait tous les trucs.
-
-Il parlait un français correct, d’une voix doucereuse et tout à coup
-aiguë, et en faisant de la main de vifs petits gestes nouveaux et
-surprenants pour des Français. Il étonna beaucoup madame d’Oudart; il
-l’amusa, un moment, puis lui donna envie de dormir par sa manie
-procédurière. Mais lorsqu’il parlait de Smyrne, l’endroit où il était
-né, tous avaient le goût de figues à la bouche, et il plaisait à cause
-de cela, comme une femme qui répand une odeur agréable. En outre, madame
-d’Oudart comprit qu’il était utile à Alex, et il l’éclaira d’un mot sur
-une particularité de l’esprit de son fils, qu’elle ignorait:
-
---Il comprend tout ce qu’on lui dit, rapidement, et le retient bien;
-mais il n’aime pas les livres.
-
---Venez déjeuner avec nous quand il vous plaira, monsieur Thémistocle.
-
-Le Grec sourit et dit que Thémistocle était son petit nom et qu’il
-s’appelait Constantinargyropoulo.
-
---Ah bien! moi, je ne suis pas comme mon fils, vous savez, monsieur
-Thémistocle, je ne retiens guère ce qu’on me dit... Et je vous
-appellerai, si vous voulez bien, par votre petit nom.
-
-Ensuite arriva d’une petite ville du centre un nommé Givre. Il tenait
-plusieurs journaux à la main, regardait au travers d’un binocle en
-portant la tête en arrière, d’un air inquiet, et ses épaules déjà se
-voûtaient, comme sous le poids d’un fardeau invisible. Il suivait de
-près la politique, intérieure et extérieure, sans être initié aucunement
-à ses dessous, et sans être apte à en saisir le sens général; élevé
-dans un milieu de bourgeoisie pessimiste, il interprétait toutes choses
-défavorablement, et aux quatre points de l’horizon, levant son nez
-crédule et écarquillant ses yeux de myope, il découvrait des sujets
-d’alarme.
-
-Pas plus que le Grec Thémistocle, pas plus qu’Houziaux et que Fleury, ce
-Givre n’avait avec Alex la moindre affinité de caractère et de goûts;
-mais ces jeunes gens étaient ses amis. Ils ne lui avaient été imposés
-par personne: c’est pourquoi il croyait les avoir choisis lui-même et
-librement; et, de gaieté de cœur, il acceptait cette fraternité.
-
-Madame Dieulafait d’Oudart commençait d’avoir des déjeuners bien agités
-et la pauvre Noémie y suffisait à peine; les réceptions du soir,
-bi-hebdomadaires, se prolongeaient tard dans la nuit, consommaient de la
-bière par tonneaux, et Alex, à une heure du matin, sortait pour
-reconduire ses amis, ce qui, le lendemain, nécessitait une grasse
-matinée réparatrice. L’après-midi filait subrepticement, comme un
-voleur.
-
-Enfin, la veille même de l’ouverture des cours, arriva Hilaire
-Lepoiroux.
-
-Hilaire annonça qu’il était descendu à l’_Hôtel Condé et de Bretagne_.
-
---C’est idiot! s’écria Alex.
-
---Pourquoi? demanda madame d’Oudart, ce garçon n’en connaissait pas
-d’autre!
-
-Alex ne sut pas dire pourquoi il trouvait idiot qu’Hilaire descendît à
-l’_Hôtel Condé et de Bretagne_.
-
-Le malheureux Hilaire était vêtu d’une manière dérisoire: il portait une
-sorte de lévite, et la casquette du collège des Pères.
-
---Mon pauvre garçon, dit madame d’Oudart, tu ne vas pas pouvoir rester
-dans cet état-là. Viens voir si tu peux mettre une jaquette d’Alex.
-
-Les jaquettes d’Alex étaient trop longues. Les manches couvraient la
-main entière: Noémie reçut ordre de les raccourcir. Mais la taille
-tombait quatre doigts trop bas, et le buste d’Hilaire semblait posé sur
-de toutes petites jambes de «clown».
-
-Houziaux et Fleury entrèrent, sur ces entrefaites. Alex présenta:
-
---Lepoiroux.
-
-Les deux jeunes gens pouffèrent. Madame d’Oudart se hâta de dire:
-
---Allons! allons! messieurs, vous allez me faire le plaisir
-d’accompagner un peu ce garçon-là en ville et de lui choisir un chapeau
-convenable.
-
-Ils sortirent avec Hilaire Lepoiroux; mais ils le laissèrent aller
-devant eux, tout seul, et ils jouèrent de lui cruellement, comme des
-enfants, jusqu’à ce qu’ils lui eussent calé sur le chef un melon à bords
-exigus, du plus pur style anglais, sous lequel Lepoiroux était plus
-grotesque encore.
-
-Alex, non moins dur que ses camarades envers le disgracieux Hilaire,
-fut, aussitôt séparé d’eux, gentil, serviable et doux avec lui.
-
-
-
-
-XVII
-
-
-Vers la mi-novembre, une huitaine avant l’examen d’Alex, madame
-Chef-Boutonne dit à madame Dieulafait d’Oudart:
-
---Voyons, ma chère amie, voulez-vous être raisonnable?
-
---De quoi s’agit-il?
-
---De votre fils, cela va sans dire. Vous savez l’intérêt que je porte à
-ce cher enfant. Voulez-vous, oui ou non, qu’il soit reçu?... Bon!...
-Venez avec moi faire un brin de cour à monsieur le doyen... un vieil ami
-à nous...
-
-Ce n’était pas sans raison qu’elle prenait des précautions oratoires
-pour aborder la question d’une visite au doyen. Solliciter une faveur
-humiliait madame Dieulafait d’Oudart; reconnaître qu’elle avait besoin
-de solliciter la blessait. Par une contradiction singulière, elle
-confessait que la protection des Chef-Boutonne, puissants par leurs
-relations, serait indispensable à son fils:--c’était une manière de
-providence, préétablie, dont le secours vous est dû, pour ainsi dire, en
-vertu d’un contrat dont on ne cherche pas l’origine;--mais mettre en
-branle sa providence, l’assister par un acte efficace, à son avis,
-c’était déchoir.
-
---Écoutez, ma chère, non! dit-elle, je n’aimerais pas, je l’avoue,
-mendier l’indulgence d’un jury d’examen pour mon fils, qui, tout compte
-fait, n’en a peut-être pas absolument besoin... Ce pauvre Alex a été
-ajourné en juillet!... Eh! mon Dieu! c’est un accident qui put arriver à
-tous les candidats. N’oublions pas qu’il était à l’hôtel, seul, dans les
-conditions les plus fâcheuses pour le travail. Dorénavant...
-
-Madame Chef-Boutonne l’interrompit:
-
---C’est parfait, ma chère amie, c’est parfait! Je n’insisterai pas,
-comme bien vous pensez, pour vous entraîner à commettre la petite
-infamie que j’ai eu l’imprudence de vous proposer...
-
---Ma bonne! ma bonne! qui vous parle d’infamie? Voyons! je vous dis
-simplement: «J’aime autant ne point recourir à ce procédé, parce qu’il
-n’est pas prouvé qu’il soit indispensable...» Après un second échec,
-nous verrons...
-
---Eh bien! nous verrons après un second échec!... Prenez acte,
-toutefois, de ceci, ma chère, que je vous ai offert le
-«procédé»,--puisque procédé il y a,--qui était en mon pouvoir.
-
-L’influente amie était piquée! Par bonheur, madame d’Oudart comprit
-qu’une telle femme, interrompue en son bel élan tutélaire, ferait une
-chute mortelle si, bon gré mal gré, l’on ne secondait sur l’heure
-l’envie qu’elle avait de faire valoir ses moyens. Hilaire Lepoiroux,
-pour une fois, fut utile aux Dieulafait d’Oudart: qu’il est donc aisé de
-solliciter pour qui ne porte pas votre nom!...
-
---Vous concevrez, dit-elle, que je ne veuille user de votre crédit
-qu’avec une certaine discrétion, car j’aurai trop d’occasions d’y
-recourir...
-
-Ces paroles convenaient à madame Chef-Boutonne.
-
---Il est naturel, dit madame d’Oudart, de s’occuper de ceux qui ont des
-besoins plus pressants que les nôtres... J’avais à vous parler, ma
-chère amie, de mon jeune protégé, Hilaire Lepoiroux...
-
-Elle exposa le cas d’Hilaire. Obtenir une bourse pour l’infortuné et
-intelligent étudiant serait une bonne action.
-
---Mais, dit madame Chef-Boutonne, les bourses s’obtiennent au concours!
-
---Sans doute!... Mais vous ne me ferez pas croire que si vous juriez d’y
-mettre la main...
-
---Oh mais! oh mais!... ce n’est pas si aisé!
-
---A la Faculté des lettres, qui donc de ces messieurs n’est pas de vos
-amis?
-
---A la Faculté des lettres, ces messieurs sont justes, comme ailleurs.
-
---Insensibles à l’éloquence?
-
---Savez-vous bien, ma belle, que vous me demandez beaucoup!
-
---On n’importune que les riches!
-
---Eh bien! eh bien!... fit madame Chef-Boutonne en souriant, il faudra
-me donner les nom et prénoms de ce jeune homme... très exactement!...
-
---Ah! ma bonne amie, quelle gratitude vous aura la pauvre veuve
-Lepoiroux!...
-
-Elles se quittèrent en fort bons termes.
-
-
-
-
-XVIII
-
-
-Dans le moment qu’Alex allait subir son examen, et alors que sa mère
-plantait chaque matin un cierge allumé sur le plateau à dents pointues
-d’une petite chapelle de l’église Saint-Sulpice, dédiée à saint Alphonse
-de Liguori, Alex, lui, était perplexe et tracassé. Et ce n’était point
-la préparation à l’examen qui l’agitait de la sorte, mais bien une
-question à résoudre: s’abandonnerait-il ou non à l’«irrésistible
-attrait» qu’il éprouvait pour Raymonde?
-
-Certes il avait décidé que non. En effet, d’abord il aimait beaucoup
-Louise qui était une petite amie charmante, ensuite Raymonde était une
-jeune fille digne de faire un mariage convenable, et destinée sans
-aucun doute à le faire, puisque déjà il n’eût tenu qu’à elle de devenir
-madame de Bérébère, ou bien la femme du jeune homme rougeaud qui
-apprenait à danser chez le professeur et madame Denis.
-
-Mais, d’autre part, Raymonde, qui avait bien la tête de plus que Louise,
-était aussi brune que Louise était blonde; elle devait avoir une gorge
-et des jambes de déesse; elle était dépourvue de l’esprit espiègle de
-Louise, et l’on se fût ennuyé peut-être une journée entière avec elle,
-mais elle paraissait affamée de tendresse; mais son humeur, plus sombre,
-avait un charme aussi; mais il y avait quelque péril à devenir son
-amant... Il en faut moins pour qu’un jeune homme prenne un parti
-déraisonnable!...
-
-Alex allait au cours de danse avec une régularité dont le louait sa mère
-et qu’applaudissait madame Chef-Boutonne.
-
---Il n’est guère mondain, pourtant! disait madame d’Oudart.
-
---Il le devient, vous le voyez! disait son amie.
-
---Oh! que cela m’étonne!
-
-En peu de temps, Alex était passé «le meilleur élève» chez monsieur et
-madame Denis, et, bien que, en adoptant le groupe de madame Proupa, il
-se fût aliéné le groupe ennemi, il fréquentait l’un et l’autre,
-obliquement regardé des mères, mais agréable aux filles, à deux ou trois
-jeunes femmes d’état incertain, qui venaient là, aux messieurs mêmes, à
-cause de son caractère sympathique, et enfin à madame Denis, pour
-l’ornement que sa personne apportait au cours de danse.
-
-Madame Proupa, tout avertie qu’elle fût qu’Alex ne serait point son
-gendre, ne le boudait pas et, devant le monde, tirait vanité de l’amitié
-du jeune homme, bien que l’on clabaudât fort.
-
-Les langues étaient menées par une dame Coincœur, mère d’une fillette de
-quatorze ans, et qui se couvrait les yeux lorsqu’Alex valsait trop près
-de la belle gorge de Raymonde. Elle prétendait que la danse était
-parfois d’une immoralité répugnante et que, si sa fille n’eût été encore
-une enfant, elle ne l’eût point amenée deux fois là; mais, par bonheur,
-Myrtille, à son âge, n’avait pas l’idée du mal, «le cher petit ange»!...
-Lancée par l’exemple de sa mère dans la veine des mauvais propos, le
-cher petit ange ne tarda pas à renchérir, de sa voix aigrelette, sur les
-calomnies que madame Coincœur répandait, et cette pomme verte s’en
-allait, buttant de droite et de gauche, et suintant des acidités à vous
-allonger les dents. On riait; on répétait, et quelque chose en
-demeurait, qui rongeait les esprits.
-
-Ainsi Raymonde, dont l’emploi à la maison d’éditions classiques faisait
-vivre sa mère, s’étant vantée récemment d’une augmentation
-d’appointements,--de cinq francs par mois,--on affirma qu’elle s’était
-donnée au secrétaire général, un vieux laid rendu hideux par une grosse
-loupe à la tempe, et qu’un élève du cours de danse avait surnommé
-«Riquet-à-la-Loupe». Le nom de «Riquet-à-la-Loupe» courait comme «le
-furet du bois, mesdames!» le long des banquettes de la salle Denis.
-Raymonde sut que l’on appelait ainsi le secrétaire général, et fut des
-premières à en rire. On la trouva «très forte»; on dit qu’«elle ne
-perdait pas la carte». Puis elle fit observer naïvement que, si l’on
-venait à apprendre que monsieur le secrétaire général était tourné en
-dérision autour d’elle, cela pourrait lui être, à elle, très
-préjudiciable. On jugea qu’elle avait du toupet; quelqu’un dit que
-c’était tout bonnement du cynisme. Et Myrtille allait de l’un à l’autre
-demandant: «Et vous, est-ce que vous embrasseriez une loupe?...»
-L’innocence d’une telle question désopilait la rate de madame Coincœur.
-
-A Alex seul Myrtille ne parlait jamais. Quant à lui, il la négligeait,
-comme trop jeune, et ne dansait point avec elle. Madame Denis lui confia
-qu’elle aimait que ces messieurs ne fissent point de jalouses: Alex
-invita mademoiselle Coincœur. Mais la fillette, surprise, tout à coup
-pâlit, balbutia, ne répondit rien; et ses yeux chaviraient, quand, par
-un effort d’une volonté de petit diable, elle se fit au bras un pinçon;
-la douleur la ranima, et elle dit:
-
---Le pas de quatre? Oui, monsieur.
-
-Alex s’assit à côté de madame Coincœur, qui le pria d’excuser la
-timidité de sa fillette:
-
---Elle n’a pas l’habitude du monde, disait-elle, et, à son âge, elle a
-l’innocence du jour de sa première communion... Je suis d’avis,
-monsieur, d’élever les jeunes filles très sévèrement... Pour le piano et
-le chant, par exemple, elle en remontrerait à toutes les demoiselles qui
-sont ici... Ceci soit dit sans intention d’offenser personne!...
-Mademoiselle Proupa, cela va sans dire doit être d’une belle force en
-tout...
-
---Mademoiselle Proupa n’est pas musicienne.
-
---Ah!... Eh bien! voyez, je n’en savais rien... Quand on voit une jeune
-fille jolie et développée, on se figure toujours qu’elle a toutes les
-qualités. Mon Dieu! la musique et les arts ne sont pas nécessaires pour
-faire son chemin dans la vie; mais tant qu’à séduire l’homme, comme m’a
-dit cent fois mon pauvre mari,--puisque c’est le rôle de la femme,
-n’est-ce pas vrai, monsieur?--mieux vaut encore les moyens de la bonne
-société...
-
-Alex n’entendait aucunement malice; il dit:
-
---Par la musique on se rend agréable à tout le monde.
-
-Et il offrit le bras à la jeune Myrtille pour danser le «pas de quatre».
-Myrtille semblait butée à ne point lui parler; il tint à honneur de lui
-tirer quelques mots, tout en levant la jambe avec elle, en cadence, par
-un des gestes les plus niais que l’humanité désœuvrée puisse inventer.
-Il lui dit, plaisantant à demi, qu’il avait lieu de n’être pas flatté,
-car il avait bien remarqué qu’avec d’autres elle n’avait point la langue
-dans sa poche.
-
---Ah! dit Myrtille, on n’aurait pas cru que vous ayez jamais fait
-attention à moi!
-
-Il protesta, il dit qu’elle avait, tel jour, une robe rouge, et qu’un
-soir elle était venue sans natte, ce qui lui allait beaucoup mieux...
-C’était une petite rouée, mais un compliment sur sa personne physique
-lui faisait perdre tous ses moyens. On la regardait danser avec Alex:
-elle se troubla et, tout à coup, se monta la tête. Elle dit:
-
---N’est-ce pas? le catogan me va cent fois mieux?
-
---Cent fois mieux, dit Alex.
-
---Adieu la tresse! fit-elle.
-
---Vous l’abandonnez? demanda Alex, indifférent.
-
---Plutôt que de reparaître avec mon cordon de sonnette, j’aimerais mieux
-me faire couper les cheveux ras!
-
-Alex, sans penser à rien, levant la jambe en cadence:
-
---Ce serait bien dommage, mademoiselle!
-
-Mais sur la fillette tous les mots portaient:
-
---J’aurais cru, dit-elle, que vous n’aimiez que les cheveux noirs.
-
---Pourquoi? dit Alex.
-
---Oh!... pourquoi... ne me le demandez pas.
-
-Alex commença à comprendre; du moins, il découvrit que la gamine était
-coquette. Mais, comme elle ne l’intéressait guère, et pour s’épargner le
-soin de mesurer ses paroles, il se taisait.
-
-Ce fut Myrtille qui reprit:
-
---Ah bien! si on m’avait dit que je lui ferais ce soir mes adieux!...
-
---A qui?
-
---A ma natte, donc!
-
---Ah!... dit-il, en riant; vous y joindrez les miens.
-
-Mais la petite était sérieuse; elle répliqua:
-
---Ne riez pas! ça va être la guerre, à la maison. Plus de natte dans le
-dos, c’est maman vieillie de dix ans!... C’est elle qui tient à ce que
-j’aie l’air d’une gosse.
-
---Oh! dit Alex; mais, mademoiselle, il ne faut pas faire du chagrin à
-votre maman!
-
-Elle le regarda, avec la gravité prématurée d’une amante, en levant les
-yeux très haut: ils faisaient un pas de polka et sa tête d’enfant
-touchait la poitrine du jeune homme. Elle dit:
-
---Vous vous en fichez, que je sois en catogan ou en natte.
-
---Comment! Comment!...
-
-Alex bégayait, la polka s’achevait; Myrtille, par dépit, calcul secret
-ou simple habitude de médisance, glissa à son cavalier ces mots,
-d’allure sibylline:
-
---Méfiez-vous des cheveux noirs: ils ne sont pas propres!...
-
-Alex fut laissé sur ce louche avertissement, qui avait la concision et
-le tour des formules de tireuses de cartes. Il haïssait, d’instinct, le
-mystère et les ragots, mais fut frappé par la phrase augurale de
-mademoiselle Coincœur.
-
-Comme tous les jeunes gens, il tenait ses amis fidèlement au courant de
-ses aventures amoureuses. Fleury, Houziaux, Givre et le Grec Thémistocle
-connaissaient par ouï-dire Raymonde, le groupe Proupa, Riquet-à-la-Loupe
-et les perplexités d’Alex. Il leur rapporta l’avertissement de Myrtille,
-qui lui semblait de nature à lever ses scrupules touchant la conquête
-définitive de la belle aux «cheveux noirs». Tous, à l’exception de
-Fleury, qui était un sentimental, méprisaient les femmes, sauf leur
-mère, leurs sœurs et l’être angélique, indéterminé, la jeune fille «bien
-élevée», qui serait un jour leur fiancée, leur femme, la mère de leurs
-enfants. Éperdument crédules à la plus médiocre démonstration amoureuse
-faite à leur profit particulier, ils taxaient, _a priori_, de pure
-hypocrisie, ou de calculs machiavéliques, toute entreprise galante, en
-général, d’où qu’elle vînt, fût-ce d’une Raymonde, qui avait des
-apparences d’honnêteté, et à quelque personnage qu’elle s’adressât,
-fût-ce à Alex qui, notoirement, possédait la faveur des femmes.
-
-Un conseil fut tenu, un mercredi soir, chez Alex, qui décida à
-l’unanimité--Fleury lui-même ayant opiné dans ce sens, mais pour des
-raisons différentes--que la seule attitude digne était la charge à fond
-de train.
-
-Thémistocle, toutefois, qui avait la prudence d’Ulysse, crut devoir
-avertir don Juan des «conséquences judiciaires» de son acte, et, par là,
-cette assemblée nocturne d’étudiants, traitant l’amour à la française,
-se termina par la discussion d’un point de droit, qui, du moins, fut
-profitable à Alex.
-
-
-
-
-XIX
-
-
-La prochaine réunion chez le professeur et madame Denis tombant la
-veille de l’examen, madame d’Oudart supplia son fils d’y manquer et de
-consacrer cette soirée à récapituler ses matières. Il y consentit, à la
-condition qu’on invitât le Grec, qui l’interrogerait, l’égaierait,
-l’empêcherait de s’endormir sur ses bouquins. Le Grec vint, interrogea,
-égaya et se retira fort tard, en disant avec son doux zézaiement et la
-connaissance qu’il avait des familiarités du français:
-
---Le diable m’emporte, madame! il est fiçu de passer!
-
-Madame d’Oudart, qui acceptait toutes les libertés de langage, sourit,
-sans grande foi, mais eut, à cause de cette parole, la nuit meilleure.
-
-Elle était sortie, le lendemain matin, pour entendre la messe à
-l’intention d’attirer les faveurs célestes sur l’épreuve que devait
-subir son fils, lorsque celui-ci, rue Férou, en subit une assez
-inattendue.
-
-Avant huit heures, la bonne entra précipitamment dans la chambre d’Alex
-et dit:
-
---Monsieur, sautez vite: c’est une dame qui veut vous parler, à vous,
-pas à Madame!
-
---Une dame? fit Alex, somnolent encore.
-
---Une belle dame, dit Noémie, en dessinant des courbes devant sa
-poitrine.
-
-Il s’habilla nonchalamment, et pénétra dans le salon. Il y reconnut
-Raymonde, et fut stupéfait.
-
---Pardon! pardon! dit la jeune fille, il ne faut pas interpréter ma
-démarche, monsieur Alex... Au point où j’en suis, on ne calcule plus...
-J’en ai fini avec la vie, telle que vous me voyez: j’ai seulement voulu
-que vous sachiez que je ne suis pas celle que l’on vous a dit...
-
---Que l’on m’a dit?...
-
---Oh! ne faites pas l’ignorant! Vous savez tout... La preuve en est que
-vous n’êtes pas venu hier soir au cours de danse: vous ne voulez plus
-me voir, j’en ai la certitude... Après ce qu’on vous a dit de moi, je ne
-vous en veux pas, allez!... Mais ce n’est pas vrai! ce n’est pas
-vrai!... C’est abominable ce qu’on a dit de moi!... Oh! est-il possible
-qu’il y ait des gens si méchants!...
-
-Un sanglot l’étouffa, puis les larmes jaillirent: elle ne se maîtrisait
-plus.
-
-Alex pensait tout haut:
-
---Mon Dieu! mon Dieu!... si ma mère rentrait!...
-
-Raymonde dit, entre des hoquets:
-
---Tant pis, monsieur Alex!... Votre mère ne peut pas être inhumaine:
-elle comprendra... Je sais bien que je risque de la rencontrer, mais au
-point où j’en suis!... Je vais me tuer, monsieur Alex...
-
---Vous tuer! Raymonde!...
-
-Son nom sur la bouche d’Alex, son nom tout seul, non précédé de
-«mademoiselle», elle l’entendait!... Elle en écouta la musique; et elle
-ne dit plus rien. Elle regardait le jeune homme, et, de ses yeux, les
-pleurs coulaient comme des rivières.
-
-Elle dit:
-
---Oh!... oh!... laissez-moi pleurer!
-
-Alex craignait de voir arriver sa mère. Et il se souvenait que
-l’avant-veille, dans cette même pièce, on avait traité cavalièrement des
-femmes en général et de cette belle fille en particulier.
-
-Il se jugea garanti, par le masque tragique que présentait la figure de
-Raymonde, contre tout danger d’abuser chez lui de la présence d’une
-jeune fille: tant de larmes, d’ailleurs, ne portent guère à la volupté.
-Il s’inclina vers Raymonde, lui prit la main et lui dit:
-
---Venez, je crains d’être obligé de donner des explications à ma mère...
-Elle comprendrait, je ne dis pas non, mais aujourd’hui elle est
-préoccupée parce que je passe mon examen.
-
---Votre examen!... mais vous ne nous en avez pas parlé!...
-
---Cela n’avait guère d’importance.
-
-Elle fut frappée:
-
---Votre examen!... dit-elle, mais c’est pour cela que vous n’êtes pas
-venu hier soir.
-
---C’est pour cela.
-
---Et vous ne le disiez pas!... Pourquoi ne m’en avez-vous pas avertie
-tout de suite?... Vrai? bien vrai? c’est pour cela, monsieur Alex, oh!
-répétez-le!
-
-Il le répéta. Il s’étonnait qu’on fît de son absence une affaire. Sa
-jeunesse insouciante admirait qu’un pas fait par lui en avant, ou bien
-fait en arrière, pût au loin mettre une âme à la torture. Il aurait pu
-ajouter: «On m’a obligé à rester là, hier soir», mais il n’avait pas
-encore atteint la maturité qui vous inspire le mot qui convient à
-consoler un être souffrant; à peine concevait-il qu’on souffre.
-
-Il dit seulement:
-
---Parlons bas!
-
-Inquiet, décidément, il entraîna Raymonde.
-
-Elle n’accordait aucune attention aux lieux ni aux objets extérieurs.
-Une idée la tenait, à savoir qu’Alex était sensible aux calomnies
-répandues contre elle.
-
-Alex la considérait. Il pensait:
-
-«Elle est bien jolie; mais pourquoi se faire tant de peine?...»
-
-Il regardait sa belle gorge qui moulait le «jersey», comme un linge
-humide, la longue régate de satin noir tombant d’un faux col d’homme, et
-où deux raies de lumière, parallèles, vacillaient au gré des soupirs,
-une épingle de camelote, la ceinture de cuir, un peu défraîchie, mais
-qui sanglait une si mince taille entre tant d’ampleurs.--Et il eût aimé
-à se trouver, ainsi, avec elle, en tout autre endroit.
-
-Elle disait:
-
---Si vous croyez que je ne vous ai pas vu, l’autre soir, quand vous avez
-eu fini de danser avec la gosse!... Vous n’étiez plus le même... Oh! oh!
-je la connais, votre figure! Vous n’étiez plus le même: vous aviez l’air
-mauvais. Qu’est-ce qu’elle a bien pu vous insinuer, la petite vermine?
-Oh! il n’y a pas que moi qui m’en suis aperçue; maman m’a dit en montant
-l’escalier, à la maison: «Brosse-toi, ma fille, on t’a encore traînée
-dans la boue...» Et l’autre, donc, le rasé, vous savez, qui voit tout,
-qui entend tout!... et quand on m’a maltraitée, je m’en aperçois: il est
-plus tendre avec moi, et plus hardi. On dirait que ça lui profite!...
-
-L’âme légère d’Alex n’échappait pas complètement au pouvoir de ces
-paroles douloureuses livrant le secret de la vie d’une jeune fille
-pauvre; mais, à mesure que la compassion le gagnait, il en était
-incommodé, parce que ce sentiment ne s’accordait pas avec celui qu’il
-éprouvait pour Raymonde: il la désirait d’autant mieux qu’il était plus
-touché par sa condition déplorable.
-
-Il disait, pour la tranquilliser:
-
---Vous imaginez-vous que je crois tout ce qu’il plaît à ces pies borgnes
-de raconter?
-
---Il suffit qu’on vous le raconte!... A d’autres, passe encore! On n’en
-meurt pas, et le monde est si méchant qu’il faut bien s’y faire; mais, à
-vous, je ne peux pas souffrir qu’on dise de moi des horreurs. Je ne le
-peux pas; j’aime mieux mourir... Tout ce qu’on a pu vous dire est faux,
-monsieur Alex, faux, faux! Je vous le jure!...
-
-En criant: «Je vous le jure», elle leva la main comme pour prêter
-serment, et atteignit son chapeau qui pivota autour de l’unique épingle
-fixée en arrière, dans son lourd chignon.
-
-Alex sourit, en la voyant un peu décoiffée, et il regarda ses beaux
-cheveux d’un noir de jais et ses yeux bruns, humides. Et, tout à coup,
-il la baisa à pleines lèvres. En même temps, d’un geste habituel, il
-tirait l’épingle du chapeau: épingle et chapeau tombèrent. Et il
-affolait de baisers cette belle fille amoureuse, tout en s’affolant
-lui-même à seulement toucher de la main ce jersey plein et tendu à
-rompre par les derniers soulèvements des sanglots.
-
-Elle n’éprouva aucune honte et eut la rare vertu de ne pas feindre d’en
-éprouver. Elle était venue sans préméditer, assurément, une telle
-conclusion à son entretien, mais non pas sans savoir qu’elle s’y
-exposait. Se donner à l’être charmant qu’avaient choisi son cœur et ses
-désirs ne lui paraissait pas un indigne parti; tout au contraire, quelle
-beauté que cela, quelle suavité et quelle pureté! Les baisers d’Alex,
-ah! quel torrent d’eau limpide, et qui lui lavait le visage! Qu’elle
-était loin, maintenant, la peur des dégoûtants contacts dont la malice
-de femmes ennemies l’avait voulu souiller!... Par-dessus tout, Alex
-savait qu’elle n’avait appartenu à nul homme. Et elle se sentait
-radieuse, fière, prête à crier partout son amour triomphant. Elle
-oubliait tout ce qui n’était pas de cet heureux matin: la méchanceté
-humaine, et la mort même qu’elle avait souhaitée. Une seule chose
-demeurait pour elle: quelques minutes de poésie dont sa vie serait à
-jamais parée.
-
-Et pour celui qui versait tant de poésie une seule chose demeurait: le
-souci d’éviter que sa mère surprît la présence de Raymonde. Deux
-pensées, mais bien légères, alternaient avec le souci; l’une était
-sceptique: «Les femmes sont faciles», et l’autre chagrine: «Le jour,
-pour en profiter, est vraiment mal choisi!...»
-
-Mais tout se termina à souhait: Raymonde put s’évader avant que madame
-d’Oudart fût revenue de la messe; et Alex, étonné que des choses si
-imprévues et si tumultueuses eussent pu se passer en un temps si court,
-s’étendit et fit un somme... Il était convoqué à l’École de droit pour
-l’après-midi.
-
-
-
-
-XX
-
-
-Il fut reçu.
-
-Ce résultat surprit tout le monde: le candidat tout le premier; sa
-pauvre maman, malgré la messe matinale et bien qu’elle eût brûlé
-beaucoup de cire auprès des autels; le Grec Thémistocle, quoiqu’il eût
-quasi annoncé le fait; enfin madame Chef-Boutonne dont on avait dédaigné
-l’appui.
-
-Il n’était pas reçu brillamment, certes, mais il était reçu. Nul ne
-l’avait jamais vu travailler, et il était reçu. Nul favoritisme n’était
-intervenu, et il était reçu. Cet infiniment petit désordre social
-dérangea les esprits.
-
-Madame Chef-Boutonne, pour aboutir à une fin identique,--à quelques
-mois près,--se donnait autant de mal que son fils; elle voyait vingt
-personnes influentes, elle payait trente-six heures de fiacre; elle
-était sur les charbons ardents, une année entière. Madame d’Oudart
-conclut de l’événement que son séjour à Paris était profitable à Alex,
-et qu’Alex possédait en lui des ressources que l’on s’était trop
-empressé de nier pour un pauvre petit échec, au mois de juillet. Quant à
-Alex, il pensait: «C’est épatant!...»
-
-L’un de ses amis lui dit:
-
---Toi, mon vieux, tu es un type à avoir touché une mascotte!
-
-Alex répondit sans sourire:
-
---C’est épatant!
-
-Avec cela, Alex n’allait pas se trouver trop en retard sur Paul
-Chef-Boutonne: on était à la fin de novembre; les cours commençaient à
-peine; les deux jeunes gens gagneraient ensemble, l’été prochain, leur
-diplôme de bachelier en droit. Quel doute avoir sur l’issue de cette
-seconde année, puisqu’en si peu de temps à Paris, près de sa mère, Alex
-avait rattrapé une année gâchée à l’_Hôtel Condé et de Bretagne_?
-Allons, la méthode était bonne. Madame d’Oudart releva la tête, un peu
-haut, comme toutes les fois qu’on la relève, et elle se dit: «Ah çà,
-voyons! Paul Chef-Boutonne suit, en même temps que les cours de droit,
-ceux des Sciences politiques, où il se prépare au concours de
-l’auditorat au Conseil d’État: pourquoi Alex, avec les facilités qu’il
-a, n’en ferait-il pas autant? Le travail est un jeu pour lui: qu’il
-assiste aux cours; qu’il écoute; qu’il cause avec M. Thémistocle, et
-nous verrons de quoi il retourne!...»
-
-C’est pourquoi Alex fut inscrit à la docte École de la rue
-Saint-Guillaume, moyennant un versement de trois cents francs,
-renouvelable par année, et une visite au directeur, qui sourit finement,
-imperceptiblement, quand on lui dit qu’Alex était tout frais reçu à ses
-examens de droit, «en novembre», mais qui fut jugé un homme tout à fait
-supérieur.
-
-En le quittant, et après avoir visité une maison si bien tenue en ses
-vestiaires, ses lavabos, ses salles où le drap vert abonde, et située,
-avec tant de tact, à la frontière du quartier le plus aristocratique et
-du quartier le plus savant, madame d’Oudart se sentait rehaussée et déjà
-savourait la joie orgueilleuse d’avoir un fils participant à tant de
-science et de correction.
-
-Alex s’en aperçut bien, et lui dit:
-
---Ne t’emballe pas, maman.
-
-Mais elle ne put se retenir:
-
---Enfin! ils ne nous la corneront plus aux oreilles, leur École de la
-rue Saint-Guillaume. Nous aussi nous en sommes!
-
-Alex dit:
-
---Paul y aura toujours une année d’avance sur moi.
-
---Mais, répliqua madame d’Oudart, comme il ne s’agit pas là de passer de
-vulgaires examens, mais d’être des cinq ou six premiers au concours, il
-échouera au premier concours, avant que tu t’y sois présenté: voilà son
-avantage!
-
-Alex regardait sa maman, tout en revenant par le boulevard
-Saint-Germain, et cela l’amusait de la voir guillerette et optimiste. Il
-voulut lui offrir un baba chez un pâtissier, «sur ses économies».
-
---Sur tes économies! dit-elle, parlons-en!
-
-Ils entrèrent chez le pâtissier. Elle avait les yeux plus humides que le
-baba qu’elle mangea. Elle admirait son fils, comme un homme aimé; et
-quand les femmes avaient le regard accroché, un instant, par sa
-moustache et retenu par sa jolie figure, le bonheur maternel lui
-soulevait la poitrine; elle y portait la main.
-
-Elle manifestait son contentement comme elle pouvait; elle dit à son
-fils:
-
---Qu’est-ce qui te ferait plaisir?
-
-Il haussa les épaules, gentiment, et dit:
-
---T’es bête!...
-
-Elle ne voulut pas qu’il payât. Elle lui mit dans la main un louis. Il
-lui rendait la monnaie:
-
---Non, non, garde! dit-elle.
-
-Elle ajouta:
-
---Écoute! si tu voulais être gentil, par exemple, là-dessus, tu paierais
-le prix d’un télégramme au grand-père Lhommeau; comme cela simplement:
-«Inscrit Sciences politiques».
-
-Alex trouvait cela fou. Il fit observer en riant:
-
---C’est bien laconique. Si nous ajoutions: «moyennant trois cents
-francs»?
-
-Mais elle ne saisit pas l’ironie; elle dit:
-
---Mets-en aussi long que tu voudras, grand panier percé!
-
-Les heureux moments!...
-
-
-
-
-XXI
-
-
-Madame d’Oudart, ayant quitté son fils, gagna la rue de Grenelle et alla
-sonner chez madame Chef-Boutonne, à qui elle raconta, tout chaud, ce
-qu’elle avait fait. Madame Chef-Boutonne dit sèchement:
-
---C’est très bien.
-
-A quoi madame d’Oudart reconnut qu’une heure avant de se présenter chez
-M. le directeur de l’École, il eût peut-être été temps encore d’informer
-son amie de ce qu’elle se proposait de faire, mais que lui venir narrer
-la chose accomplie était une faute.
-
---Je n’osais point parler de ce projet, dit-elle, tant qu’Alex n’en
-avait pas fini avec ses épreuves de droit, et, d’autre part, le temps
-presse, puisque les cours...
-
-Madame Chef-Boutonne interrompit et répéta:
-
---C’est très bien.
-
-Cette pauvre madame d’Oudart s’affaissa tout à plat. Madame
-Chef-Boutonne avait précisément à annoncer à son amie qu’elle s’était
-«mise en quatre» pour le jeune Lepoiroux et que ses démarches
-aboutissaient à l’issue la plus heureuse. Qui donc avait-elle été voir?
-Mais, monsieur le vice-recteur, tout bonnement, de qui l’obligeance, en
-l’occasion, s’était montrée vraiment exquise: le jeune Lepoiroux pouvait
-être assuré d’obtenir de l’État la faveur demandée.
-
---Voilà! dit-elle, ayant rendu compte de sa mission.
-
-Elle parut magnanime. Le «service» tombait de si haut que madame
-d’Oudart se demanda si elle n’eût pas préféré payer de sa poche les
-études complètes d’Hilaire. Cependant elle se confondit en actions de
-grâces, se leva et embrassa son amie.
-
---Je vais écrire cette bonne nouvelle à Nathalie Lepoiroux, dit-elle;
-elle ne saura comment vous remercier!
-
-
-
-
-XXI
-
-
-Madame Lepoiroux sut parfaitement comment remercier madame
-Chef-Boutonne. Elle prit la peine de lui écrire, en même temps qu’à
-madame d’Oudart, une lettre identique, à quelques termes près, et de ce
-ton impersonnel, lointain, propre aux œuvres dictées à une personne
-étrangère et mises au point ou embellies par celle-ci, ce qui excusait
-la version unique, et aussi, en quelque sorte, l’audace de certaines
-périodes. Madame Lepoiroux affectait d’être illettrée et se refusait à
-adresser à ses protectrices un spécimen de son écriture défectueuse.
-Quelqu’un «prenait la plume» en son nom, et, après quelques termes de la
-plus humble gratitude pour l’obtention de la bourse à la Faculté des
-lettres, laissait entendre qu’«un allègement aussi inattendu» aux
-dépenses dont madame d’Oudart avait «accepté la charge»,
-pourrait,--«n’est-il pas vrai, madame?»--permettre à une si généreuse
-personne de faire les frais de l’inscription d’Hilaire à l’École de
-droit, par exemple... Le jeune Lepoiroux, affirmait-on, promettait de
-cumuler les deux études, et de «rapporter triomphant à sa ville natale
-les diplômes superposés». Ici, une objection était prévue: la «ville
-natale» eût pu, en effet, contribuer à ce supplément d’études d’un sujet
-si éminemment propre à lui faire honneur; mais fallait-il «répéter à la
-bienfaitrice qui, en plaçant jadis le jeune Hilaire dans un
-établissement congréganiste, s’était si héroïquement engagée à en
-supporter toutes les conséquences», fallait-il lui rappeler que «la
-tristesse des temps» ne laisse pas l’espoir de trouver en province «la
-haute impartialité» dont l’État avait fait preuve en Sorbonne?--«si
-toutefois nous ne devons pas en attribuer le mérite entier, madame, à
-votre toute-puissante intervention».
-
-Madame d’Oudart jugea le procédé cavalier. L’appétit de la veuve
-Lepoiroux était franchement sans pudeur.
-
---Prétendre, s’écriait madame d’Oudart, que j’ai «accepté la charge» des
-frais d’études de ce morveux, ah! ceci, c’est de l’outrecuidance!... Et
-quand donc me suis-je engagée?... quand donc?... que l’on me le dise!...
-Et puis, voyons, sérieusement, une École, est-ce que ce n’est pas
-assez?... Mais non! aujourd’hui, il en faut deux; il en faut trois!...
-
---Rappelle-toi, lui disait Alex, les histoires, au collège, à propos du
-chocolat de la Compagnie coloniale: Hilaire en voulait manger parce que
-j’en mangeais...
-
-Madame Chef-Boutonne communiqua sa lettre à madame d’Oudart; madame
-d’Oudart lui tendit la sienne. Madame Chef-Boutonne ne fut pas flattée
-que l’on confondît le rôle qu’elle avait joué avec celui de madame
-d’Oudart: la «toute-puissante intervention», notamment, appliquée à
-l’une comme à l’autre protectrice, avait du comique!... Madame d’Oudart
-fut froissée de ce que, pour une visite au vice-recteur, madame
-Chef-Boutonne se fût attiré le titre de «bienfaitrice» des Lepoiroux,
-qui, à elle, lui coûtait si cher.
-
-Peu s’en fallut que la lettre commune n’aliénât à la veuve Lepoiroux ses
-deux destinataires.
-
---Eh bien! ma belle, dit madame Chef-Boutonne, voilà, ou je ne m’y
-connais pas, un attentat, en plein jour, à la propriété; c’est à votre
-bourse qu’on en a!...
-
---J’y suis faite, dit madame d’Oudart, voilà vingt ans que cela dure...
-
---Vingt ans!...
-
---Je ne m’en vante point, mais...
-
-Madame d’Oudart crut à propos d’édifier son amie par une chronique
-complète, depuis les origines, de la famille Lepoiroux, dont elle ne
-tirait, à vrai dire, nulle vanité, en temps ordinaire. Elle dit, sans
-rien farder, le rôle providentiel des Lhommeau et Dieulafait d’Oudart.
-Et, puisque c’était bien une rivalité de providences que la lettre
-commune établissait aujourd’hui en faveur des Lepoiroux, ce récit
-juchait madame Dieulafait d’Oudart au degré justement dû--que diable!--à
-la constance de ses sacrifices.
-
---Bravo, ma bonne! dit à madame d’Oudart son amie. Je vois bien que la
-cause de l’infortunée Lepoiroux est gagnée: ce n’est pas en si beau
-chemin que vous refuserez une nouvelle aumône!...
-
-Et madame d’Oudart pensait que si, par hasard elle refusait son aumône,
-madame Chef-Boutonne était femme à offrir la sienne.
-
-Peu s’en fallut que la lettre commune ne gagnât aux Lepoiroux un peu
-plus qu’ils ne demandaient!
-
-
-
-
-XXIII
-
-
-Madame Chef-Boutonne voulut connaître Hilaire Lepoiroux. Hilaire l’alla
-voir, à la sortie d’un cours, portant à la main ses livres et cahiers
-étranglés par une lanière, comme un bambin qui revient de l’école.
-
-Le pauvre garçon ne payait pas de mine. Lamentable d’habit et de visage,
-il n’était toutefois pas timide; c’était un être à répondre avec
-l’aplomb d’un tribun devant le plus solennel appareil d’examen, mais à
-vous prendre, en bonne compagnie, l’air d’un crétin de montagnes. Il
-souriait; il vous regardait, de cette manière qu’ont en commun le chien
-qui va bondir et le fort en thème attendant la «colle». Point de colle,
-et votre Hilaire s’affaissait, désappointé, déçu, grincheux et
-rancunier comme si l’on s’était permis à son égard une mauvaise
-plaisanterie.
-
-Madame Chef-Boutonne n’eut pas à se louer de l’entrevue; mais, comme
-elle avait, dès auparavant, décrété qu’Hilaire était digne du plus vif
-intérêt, elle le trouva «original», dit que c’était «quelqu’un», et,
-afin que son fils aussi le connût, invita Hilaire au dîner de baptême du
-bébé Beaubrun.
-
-Madame d’Oudart dut conduire Hilaire à la _Belle-Jardinière_, et le
-pourvoir d’un habit, d’un plastron rigide, d’une cravate blanche. Elle
-maugréait bien un peu; au cours de ses achats, elle le tarabustait, lui
-disait:
-
---Mais, mon pauvre garçon, tâche donc d’avoir l’air moins emprunté!...
-
-Et puis, tout à coup, l’excessive disgrâce d’Hilaire l’apitoyait; et
-elle lui achetait, par surcroît, une parure de boutons en nacre à fils
-d’or, des souliers vernis, un «chapeau claque».
-
---Mon garçon, lui dit-elle, tu monteras dans un fiacre, en sortant de
-chez toi, pour que tu n’aies pas de la boue jusqu’aux genoux, et tu
-viendras nous prendre à la maison.
-
-Hilaire vint en fiacre, en effet, mais avec ses souliers crottés, parce
-qu’il les portait depuis le matin, ainsi que le plastron empesé; la
-cravate blanche exhibait au-dessus du col d’habit son élastique et son
-agrafe de métal. Alex riait. Hilaire n’était nullement incommodé. Il
-semblait absorbé: il dit qu’il préparait mentalement une leçon sur
-Boileau.
-
---Mon garçon, dit madame d’Oudart, il faut être avec les gens qui vous
-font l’honneur de vous adresser la parole.
-
-Il avait assisté, dès son inscription, aux cours de droit: il demanda à
-Alex, qui avait fait, l’an passé, les mêmes études, quelques
-renseignements sur les professeurs.
-
---Ah bien! mon vieux, dit Alex, si tu crois qu’on te mène en sapin pour
-que tu nous parles de ces bonzes-là!...
-
---Dans le monde, mon garçon, dit madame d’Oudart, il faut s’efforcer
-d’être homme du monde: on ne vit pas pour savoir par leur numéro les
-articles du Code, et il y a d’autres gens, Dieu merci! que ceux qui vous
-enseignent ces choses arides.
-
-Hilaire souriait: il avait acquis le dédain le plus absolu de tout ce
-qui n’était pas matière d’examen.
-
-Il se tint assez proprement à table, ayant appris chez les Pères une
-certaine décence de gestes; mais il avait coutume de lire en mangeant,
-et, faute d’un Boileau, il s’exténuait à déchiffrer l’analyse des eaux
-sur une bouteille de la source Cachat. Et quand il eut achevé sa
-lecture, il la recommença; puis il guigna de l’œil quelque bouteille
-d’une autre source, afin d’avoir quelque chose à lire. Il fallait qu’il
-lût. Il n’écoutait point ce qu’on disait autour de lui. Seul, un
-professeur, dans sa chaire, valait d’être entendu. Il avait, d’ailleurs,
-le mépris des femmes. Il trouvait le temps long, et d’autant plus qu’il
-avalait tout d’une goulée, comme un dogue; après quoi il s’ennuyait. Il
-bâilla même, mais crut l’honneur sauf, du moment qu’il posait la main
-devant sa bouche; ensuite il s’essuya les yeux.
-
-Après le dîner, pour offrir à son hôte une occasion de revanche, la
-maîtresse de maison dit à Hilaire:
-
---Oh! oh! jeune savant, je vais vous confronter à forte partie... Où
-donc est mon fils?... Paul, dit-elle, fais-moi donc le plaisir de tenir
-tête à monsieur Lepoiroux!
-
-Paul, stylé, condescendant et d’une politesse achevée, s’inclina
-légèrement, sourit et dit, du ton dont il eût demandé à une jeune fille
-si elle était musicienne:
-
---Alors, vous cumulez les lettres avec le droit, monsieur?
-
-Hilaire assujettit son lorgnon, toisa son homme et, à brûle-pourpoint:
-
---Si vous voulez, je vais vous poser une de ces colles!...
-
-Paul ne riait qu’à certaines phrases, questions ou reparties auxquelles
-il est admis que l’on rit. A la proposition d’Hilaire, formulée au
-milieu des dames qui offraient le café, il ne connaissait point de
-précédent: son savoir-vivre lui manquait, et il demeura interdit.
-
-Sans plus temporiser, Hilaire «lui posait la colle».
-
-Des messieurs s’étaient approchés, la tasse à la main, curieux, autour
-d’Hilaire qui avait eu le verbe un peu haut. Il y avait là M. Beaubrun,
-le gendre, auditeur de première classe à la Cour des comptes, M. du
-Périer, membre du Cercle nautique, juge au tribunal civil, M.
-Chef-Boutonne lui-même, qui gara son petit verre sur la cheminée, mit
-les pouces aux goussets et dit: «Ah! ah!» quand la question fut
-nettement établie.
-
-Paul hésita d’abord, partit d’un pied, puis de l’autre, s’arrêta, puis
-fonça sur l’obstacle, dit:
-
---Je la tiens, votre colle!...
-
-Et il bafouilla.
-
-Il s’agissait d’un point de droit romain, épineux, des matières de
-première année, et que l’avisé Hilaire, à peine inscrit, avait résolu.
-Paul, comme Hilaire, apprenait pour fournir à des questions insidieuses
-telle ou telle réponse dont la sanction est une boule blanche, ou une
-rouge, ou une noire redoutable, mais son génie était moindre et sa
-mémoire pauvre; outre cela, la matière était de l’an passé, c’est-à-dire
-close et scellée par la vertu d’un examen heureux, et jetée pour jamais
-dans le gouffre sans fond des vanités pédagogiques.
-
-Hilaire dit gravement:
-
---Passons à une autre.
-
-Car il en possédait plusieurs.
-
-Les dames se joignirent aux hommes; on formait cercle; Paul était dans
-ses petits souliers.
-
-Le pis était pour lui qu’il ne voulait pas consentir à ne point savoir:
-il disait des mots, des mots; il mettait bout à bout les bribes de sa
-connaissance, et, par un étalage disparate, manifestait, même aux
-profanes, qu’il n’avait de vraies clartés sur rien.
-
-M. Beaubrun engainait son monocle dans l’ourlet de l’arcade sourcilière,
-en avivant son regard malin; puis, soudainement, le laissant choir,
-semblait, avec cette lentille, avoir perdu toute intelligence; M. du
-Périer flattait les basques de son habit; le maître de la maison
-répétait son «ah! ah!» sur un mode varié, commençant d’ailleurs à
-trouver la farce de mauvais goût. Ces messieurs prenaient au spectacle
-l’intérêt qu’inspire un farouche combat, et il n’y manquait pas la
-crainte qu’un des lutteurs ne se retournât inopinément contre
-l’assistance!... Ah mais! c’est que cet animal d’Hilaire les eût
-«collés» tout comme il faisait, pour la seconde fois, le fameux Paul
-Chef-Boutonne.
-
-Alex, indifférent à la joute, causait, en un coin du salon, avec madame
-Beaubrun, qui se plaisait en sa compagnie. Madame Chef-Boutonne,
-relevant son face-à-main, dit très haut:
-
---Monsieur Dieulafait d’Oudart, vous vous dérobez! Vous, qui venez de
-subir tout fraîchement vos examens, voyons un peu si vous allez
-confondre le terrible monsieur Lepoiroux!
-
---Oh! madame, dit Alex, si Paul n’y suffit pas, c’est moi qui serais
-confondu!
-
-Les mots n’étaient rien: Alex ne cherchait point à s’échapper par une
-réponse mémorable; mais son air détaché de tout pédantisme donna de
-l’aise au cercle qui se cristallisait autour des deux champions. On
-bougea et l’on rit. Et madame Chef-Boutonne jugea qu’il convenait d’être
-satisfaite de l’attitude d’Alex, modeste, généreuse pour Paul, et qui
-sauvait celui-ci et Hilaire même, et d’autres peut-être, du ridicule
-qu’un plus long interrogatoire eût rendu éclatant. Alex ne mettait pas
-son amour-propre à «confondre» où à ne confondre pas Lepoiroux; et, en
-se retournant vers sa voisine pour reprendre la conversation
-interrompue, ne donnait-il pas le meilleur exemple?
-
-La famille Chef-Boutonne ne manquait pas d’apprécier l’incivilité du
-jeune Lepoiroux, ni d’être humiliée de la publique insuffisance de Paul;
-mais, tel était, dans la maison, le prestige du rat de bibliothèque, que
-l’on pardonnait à Hilaire le grotesque incident, et que l’image du jeune
-Lepoiroux, quoique barbare, devait demeurer environnée de cette gloire
-spéciale qu’on pourrait nommer l’auréole universitaire.
-
-
-
-
-XXIV
-
-
-Madame Dieulafait d’Oudart était satisfaite de son fils. Les études
-d’Alex se poursuivaient, aux yeux du monde, comme celles de tout élève
-de seconde année. On ne le voyait point se surmener, il est vrai, plus
-qu’il ne l’avait fait pour réparer son premier échec; mais s’en
-fallait-il donc alarmer? Non, puisque par cette douce méthode il avait
-réparé l’échec. Aussi sa mère laissait-elle au jeune homme la liberté la
-plus large. Et si l’on venait l’interroger à propos de lui, elle disait,
-répétant une expression familière aux Chef-Boutonne:
-
---Mon fils? mais il «cumule» les études de droit et celles de l’École
-des Sciences politiques!...
-
-Comme Paul et comme Hilaire, Alex «cumulait» les études.
-
-Il «cumulait» non moins les relations amoureuses avec Raymonde et avec
-Louise.
-
-Pauvre petite et gaie Louise!... son amant était bien coupable envers
-elle. Elle ne s’en doutait point, car, malgré sa Raymonde, Alex était
-pour Louise toujours charmant, et la retrouvait avec le même plaisir...
-Il n’avait que plaisir avec elle! Elle était sans cesse d’égale humeur;
-elle voulait tout ce qu’il voulait; elle était heureuse pourvu qu’il fût
-exact, et, s’il manquait un rendez-vous, elle ne lui témoignait pas, au
-prochain, qu’elle en avait souffert. Elle ne lui demandait rien, ne
-désirait rien, ne pouvait rien accepter de lui, que la grenadine au café
-Voltaire, et, de temps en temps, dans la rue, un bouquet de violettes de
-deux sous.
-
-Mais au jour de l’an, ah! par exemple, au jour de l’an, Louise souffrait
-qu’on la bourrât de marrons glacés.
-
-Pour se procurer ces marrons glacés, un des derniers jours de décembre,
-à six heures, on passait l’eau. En certaines rues, on osait se donner le
-bras; en telles autres, déterminées, on adoptait chacun son trottoir:
-c’était selon le risque que courait Louise de rencontrer quelqu’un du
-Ministère ou des Gobelins. Des alertes! et des rires! des cris! et des
-silences!... et des façons de s’ignorer l’un l’autre comme chien et
-chat, et puis de se blottir l’un contre l’autre lorsqu’on se retrouvait
-coude à coude! Louise avait un penchant à n’aller que par les rues
-étroites, à demi sombres et désertes, où l’on se croit tranquilles comme
-des gens mariés, et où l’ami peut être tenté de vous donner un baiser
-qu’on refuse; mais elle était également attirée par la lumière et
-l’agrément des étalages; et elle était talonnée par l’heure rapide qui
-marche toujours plus vite que les petites employées riches d’une heure
-de liberté. Alex disait: «Pour revenir, nous prendrons une voiture!...»
-Prendre une voiture semblait à Louise un luxe, une dilapidation, et elle
-jouissait de la seule possibilité de commettre pareille folie, avec une
-crainte délicieuse.
-
-Charme des rues de Paris, l’hiver, pour les gens simples à qui tous les
-plaisirs sont mesurés! Pieds dans la boue, jupes retroussées que
-soi-même l’on décrottera demain, avant l’aube; parapluie ouvert et
-refermé; bourrasque, éclaircie soudaines; menaces d’être éborgnée;
-bousculade de rustre; compliment lapidaire du petit voyou; regards de
-convoitise et regards d’extase dont on sourit, mais qu’on inscrit dans
-sa biographie intime; traversée de la rue: attente, en paquets, du
-moment favorable; coup d’œil expérimenté sur les naseaux fumants des
-plus proches «canassons»: en avant! haut les jupes! On dirait un passage
-du gué. On s’est perdu, on se cherche; on ose s’appeler:
-«Chéri!--Chérie!» Figure du bien-aimé aperçue toute rayée par la pluie
-scintillante, reperdue un long moment derrière un écran d’inconnus,
-réapparue tout à coup dans l’éclat violent des lumières, comme une
-barque précieuse dont l’on suit du rivage les mouvements sur la mer!
-Charme des rues de Paris!...
-
-Et on achetait les marrons glacés, non pas, hélas! là où l’on avait
-décidé de les acheter, car le temps manquait toujours! On achetait vite:
-à peine le loisir de faire son choix!... Alex achetait trop de marrons
-glacés, vraiment trop!... Louise pinçait son ami à la manche en lui
-faisant les gros yeux. Elle était sincère; mais qu’on la violentât,
-voilà qui lui faisait savourer tout le péché de gourmandise!... Et l’on
-montait en fiacre: le plaisir était à son comble!... Marrons glacés et
-baisers dans le fiacre! Alarmes: peur de verser, peur du retard
-probable, peur des yeux indiscrets!... Intermèdes: baisers et marrons
-glacés!...
-
-
-
-
-XXV
-
-
-Un soir qu’Alex et Louise étaient censés, chacun en sa famille, devoir
-aller à l’Odéon, ils croisèrent en montant l’escalier de l’_Hôtel Condé
-et de Bretagne_, quelqu’un qu’Alex ne parut pas connaître; et, ce
-quelqu’un aussitôt passé, Louise pouffa et dit:
-
---Un singe!
-
-C’était Hilaire Lepoiroux.
-
-Mais, une autre fois, au même lieu et en semblable occasion, ce ne fut
-pas «un singe» qu’on rencontra, ce fut une grande et jolie fille, qui,
-en les voyant, fit «ah!» porta la main à sa poitrine bombée et s’adossa
-au mur pour ne point tomber. Et Alex glissa aussitôt à l’oreille de
-Louise:
-
---C’est quelqu’un que je connais, file vite!
-
-Louise «fila», et Alex secourut Raymonde.
-
-Alex et Raymonde avaient un rendez-vous, ce soir-là, à l’_Hôtel Condé et
-de Bretagne_; et Alex l’avait oublié.
-
-Il avait oublié Raymonde, et cependant c’était Louise qui «filait».
-Pourquoi? Parce qu’étant plus ancien ami de Louise il se gênait moins
-avec elle? Ou parce qu’il observait inconsciemment une certaine
-hiérarchie sociale? Il avait connu Louise trottinant dans la rue de
-Grenelle; à peine savait-il son nom de famille. Il avait connu Raymonde
-dans une salle de danse et flanquée de madame sa mère; du moins ne
-pouvait-il oublier qu’il avait été reçu chez madame Proupa.
-
-Il ne fut pas aisé de secourir Raymonde. Contre son mur d’escalier,
-voilà qu’elle se mettait à ouvrir des yeux hagards, et sa bouche, si
-belle, se contractait en un pli tragique. Elle voulut parler, mais elle
-étouffa. La patronne de l’hôtel, qui était la discrétion même, attendant
-un signe pour intervenir, chiffonnait le rideau d’andrinople. Et, de la
-main, Alex fit, tant à la patronne qu’au garçon dont on voyait d’en bas
-pendre la tête et la serviette: «Laissez-nous! laissez-nous!...» Enfin,
-d’un bras ferme, il enlaça la taille de Raymonde et traîna la jeune
-fille jusqu’à la chambre 19.
-
-Là, elle l’avait attendu cinq quarts d’heure. Et ce devait être leur
-troisième rencontre amoureuse!... Lorsqu’elle put parler, elle répéta:
-
---Cinq quarts d’heure!... cinq quarts d’heure!...
-
-Il répondait:
-
---Mais, puisqu’il y a malentendu, vous auriez aussi bien attendu
-vingt-quatre heures!...
-
-Elle ne comprenait rien, sinon qu’elle avait attendu cinq quarts
-d’heure, et, en son désarroi, la douleur éprouvée durant une si longue
-attente surpassait la cruelle surprise d’avoir enfin vu apparaître, dans
-l’escalier, celui qu’elle avait tant attendu, mais avec une femme!
-
-Alex était humilié. Pour souffrir moins du reproche de Raymonde, ou dans
-l’espoir qu’elle-même en dût être soulagée, il mentit, et renia Louise:
-
---Vous pensez bien, dit-il, que cette petite n’est pas à moi!
-
-Raymonde était sans finesse, et puis elle avait tant besoin de croire ce
-qu’il disait qu’elle s’apaisa. Mais, apaisée, voilà les larmes!... Et
-Alex, qui n’était, dans ses rapports avec les femmes, accoutumé qu’au
-plaisir, pensait: «Ah bien! sapristi, je verrai donc celle-ci toujours
-pleurer!...» Et cela contribuait à lui faire regretter de mener une
-double aventure. Mais déjà cette belle fille amoureuse avait appris à
-dérider le visage renfrogné d’un amant, et, suffoquant tout à coup, elle
-dégrafait son corsage...
-
-Pendant ce temps-là, Louise, la gaie Louise, «filait» dans la direction
-des Gobelins. Elle était sourde à tout bruit, muette à toute
-provocation, elle se faisait un corps d’automate; elle prenait une sorte
-de pas de parade; et ses yeux étaient fixés à quinze pas en avant. A la
-hauteur de l’École des Mines, elle dut s’arrêter un moment, parce que sa
-vue se brouillait. Plus loin, elle arracha brusquement sa voilette qui
-lui collait aux joues. Et, au moment de tourner à gauche par le
-boulevard de Port-Royal, elle songea que, ce soir, «elle était au
-théâtre» et qu’à neuf heures à peine elle ne pouvait, vraisemblablement,
-chez elle, prétendre que le spectacle fût fini. Elle continua donc tout
-droit, devant elle, au hasard, et marcha, trois heures, dans de noirs
-quartiers endormis, sourde, muette, automatique, petit fantôme
-douloureux.
-
-Après cette course, elle put dormir, et, le lendemain, au café Voltaire,
-présenter un visage paisible, en écoutant le mensonge qu’il fallut bien
-qu’Alex lui contât.
-
-
-
-
-XXVI
-
-
-Alex avait cessé de fréquenter le cours de danse. Il se donnait pour
-prétexte qu’il lui était pénible de se retrouver en présence de madame
-Proupa, et il essayait de le faire entendre, à mots couverts, à
-Raymonde. Mais Raymonde disait à Alex:
-
---Si vous m’aimiez, vous n’écouteriez que le plaisir de me voir.
-Viendrez-vous?
-
---Non, répondait Alex.
-
---Alors, c’est que vous ne m’aimez pas!
-
---Si! répliquait Alex.
-
-«Elle est bien jolie, pensait-il, mais, Dieu de Dieu! qu’elle est
-ennuyeuse!...» Il n’allait pas au cours de danse; mais, pour que sa mère
-ne fût pas tentée de lui dire: «Eh bien! mon enfant, profite de ces
-deux soirées par semaine pour travailler un peu à côté de moi, sous la
-lampe», il n’informait point sa mère qu’il négligeait le cours de danse,
-et il allait trouver ses amis réunis au café Vachette.
-
-Ses instants de joie la plus pure et la plus légère étaient ceux où il
-volait de la rue Férou au café Vachette. Pourquoi? Que faisait-il donc
-au café Vachette? Rien du tout. Il lui était très indifférent de prendre
-ou de ne pas prendre un «mazagran» médiocre; il ne jouait ni aux échecs
-ni aux dames, ni aux dominos ni à la manille. Ses amis? ne les
-recevait-il pas chez lui? Mais c’était au café qu’il était le plus
-franchement heureux de les voir. Comment cela? Parce que le café est le
-lieu le plus libre du monde.
-
-On y entre, on en sort, à son heure, à sa guise; on y amène qui bon vous
-semble; on y évite un fâcheux, sans vergogne; si l’on sait qui l’on y va
-voir, on ne saurait dire qui l’on n’y verra point; et si l’on sait de
-quoi l’on y parlera, quel sujet ne pourrait donc pas y être abordé?...
-De la conversation d’un salon, d’un fumoir, d’un cénacle, on peut
-prévoir les limites extrêmes, non de la conversation de café. Nul n’y a
-autorité pour contenir l’audace ou la fantaisie des propos, si ce n’est
-le patron aidé d’agents en cas de bruit excessif ou de dégâts matériels,
-mais l’outrance des idées pures n’atteint pas l’oreille de cette
-puissance. Un bachelier d’hier y coudoie des docteurs; l’avocat s’y
-frotte à l’interne des hôpitaux; l’historien, à l’entomologiste; le
-pauvre petit garçon pâle qui rêve d’un sonnet imprimé y est assis en
-face d’un directeur de revue ou d’un académicien; des héros de la vie
-militaire ou civile vous y sont désignés à voix basse, et du même ton
-l’on vous signale un farceur sinistre, une actrice de l’Odéon, un
-bienfaiteur de l’humanité, un criminel élargi, une femme malsaine, un
-grand poète. C’est le tohu-bohu, c’est la foire, c’est la chimérique
-égalité réalisée pour une heure,--à trente-cinq centimes et le
-pourboire,--autour de petites tables de marbre malpropres, et sur des
-banquettes éventrées, dans une atmosphère souillée par l’odeur du tabac,
-des alcools et de l’amère chicorée, au-dessus d’un sol immonde composé
-de sciure de bois, de crachats et de la cendre infecte qu’on extrait du
-foyer des pipes refroidies.
-
-Là, Alex était sûr de retrouver Houziaux, Fleury, Givre, Thémistocle et
-d’autres encore. Il fallait une pièce de théâtre bien retentissante,
-une invitation à dîner inévitable, ou bien l’avantage d’aller chez un
-ami faire l’économie du tabac et des consommations, pour que ces
-messieurs sacrifiassent une heure de réunion aussi chère; et parfois
-Alex, qui en était privé depuis sa nouvelle vie bourgeoise, même en
-compagnie de ses maîtresses, tout à coup pensait: «En ce moment, _ils_
-sont au café...»
-
-Givre était des premiers arrivés, impatient de lire les nouvelles dans
-les graves journaux du soir, ayant acheté, dès avant son dîner, quelque
-alarmant canard à cinq centimes. Il dévorait _le Temps, les Débats, la
-Liberté_. On le trouvait là, congestionné, le front creusé, l’anxiété,
-dans son regard, alternant avec une expression goguenarde et provocante:
-le ministère chancelait; une rumeur courait les chancelleries; un homme
-ivre avait franchi la frontière allemande, ou les Balkans étaient en
-feu. Il disait: «De plus fort en plus fort!...» ou bien: «Certes je l’ai
-prédit...» ou encore, et avec l’âpre joie de l’ironie, ce simple mot
-qui, à lui seul, exprimait tout le tressaillement du citoyen averti,
-mais impuissant: «Parfait!...» Et son pouls s’accélérait. Par
-l’indifférence de ses amis, Givre, ordinairement, était poussé à bout.
-
-Houziaux s’asseyait à côté de lui, aussi étranger que possible à sa
-fièvre. C’était un sanguin, lourdaud, à barbe blonde, et qui n’avait
-qu’un souci, celui d’éviter que Nini, sa maîtresse, favorisât quelqu’un
-de son regard de velours. Il redoutait cependant de la faire asseoir le
-dos tourné à la salle, car les glaces aux murailles eussent pu servir
-d’instrument de trahison, et il hésitait s’il se placerait lui-même à
-côté de Nini pour surveiller les yeux d’un chacun, ou bien en face, pour
-intercepter les œillades de Nini.
-
-Fleury, lui, était dans les nuages: à tout propos, il concevait l’idéal.
-La politique lui semblait grossière, les hommes étant nés pour s’aimer,
-et les difficultés internationales n’évoquaient en son âme rêveuse que
-l’idée de la paix universelle. Et il parlait de Victor-Hugo, de Tolstoï;
-il citait de beaux vers, de nobles paroles. Givre haussait les épaules;
-et, le vers appelant le vers, Houziaux déclamait une strophe de Musset.
-«A la bonne heure!» s’écriait Nini, car elle ne comprenait que les vers
-d’amour. Fleury aimait une dame aperçue, l’automne précédent, au Jardin
-du Luxembourg, de qui il n’était pas certain d’avoir été remarqué et à
-qui il n’avait ni parlé ni écrit. Il la haussait dans son esprit, lui
-rendait un culte; et, en comparaison de son amour, tout ce qu’il voyait
-lui semblait vulgaire.
-
-Quant à Thémistocle, il était volage. Il aimait à papillonner et à rire,
-et croyait cultiver la plaisanterie parisienne en s’exerçant sans cesse
-à des jeux de mots qui n’égayaient que dans la mesure qu’ils étaient
-ratés. Il visitait au «Vachette» ses compatriotes, plus fortunés que
-lui, et joueurs, sans se mêler complètement à eux, faute de crédit; il
-connaissait aussi les Roumains, et en dégrossissait quelques-uns pour le
-français. Il agaçait Houziaux lorsqu’il adressait à Nini des compliments
-ailés, fleuris, imagés à la manière de l’Orient, en fermant les yeux et
-zézayant d’une douce petite voix comique. En politique, il chevauchait
-l’Europe plus vite que Givre, mais accordait une importance démesurée au
-Turc, sa bête noire. Il parlait du Bosphore et de la Corne-d’Or avec une
-familiarité qui lui valait un certain prestige. Une seule chose, selon
-lui, méritait la pleine considération d’un homme sensé: la procédure.
-
-Ces amis se ressemblaient donc peu. Quel petit nombre d’idées
-pouvaient-ils mettre en commun? Leur amitié, c’était le café et
-l’habitude d’occuper une table en nombre suffisant pour l’interdire aux
-intrus.
-
-Alex apportait parmi eux sa bonne grâce et son esprit facile; Houziaux
-redoutait un peu sa séduction pour Nini, mais, outre qu’il le savait
-abondamment pourvu d’intrigues, il lui en prêtait et répandait le bruit
-qu’Alex était l’amant d’une femme du monde: en effet, Alex devenait
-discret.
-
-Un jeune homme «de l’autre côté de l’eau» venait se joindre à eux le
-jeudi, jour de bal à Bullier. C’était Schnaps. Schnaps écrivait quelque
-part, disait-il, et sans qu’on sût où. A première vue, Schnaps se
-distinguait d’eux par le fait qu’il n’habitait pas la rive gauche, ce
-qui comporte non pas une tenue nécessairement de meilleur goût, mais une
-tenue qui sue le mépris arrogant de ce qui n’est pas cette tenue. Et
-Schnaps les méprisait tous.
-
-Plus largement, Schnaps méprisait tout le «Vachette»; plus largement
-encore, Schnaps méprisait tout le quartier dit «latin»; enfin, toute
-cette rive infortunée de la Seine. Schnaps en jugeait la population
-antédiluvienne: les commerçants, des provinciaux; les étudiants,
-d’ineptes fils de bourgeois adonnés à des études périmées et impropres à
-procurer la fortune; les professeurs, d’«insanes benêts» prêchant la
-science qui mène à tout et se contentant de rien, ignorants du
-véritable «levier du monde moderne»,--l’industrie, qui soulève les
-millions, bouleverse les continents et se moque des philosophies et des
-littératures;--le boulevard Saint-Germain, allée de troglodytes;
-l’Académie, repaire de fossiles... Schnaps vouait aux arts une haine
-toute particulière; plus exactement, il ricanait de ce que des jobards
-s’obstinassent à les traiter comme une religion, alors que, bien compris
-et adroitement exploités, ils contribuaient, comme le pétrole ou le blé,
-à d’importants mouvements de la fortune publique, témoin _l’Angelus_ de
-Millet. Schnaps méprisait les poètes, à moins qu’ils ne fussent
-dramatiques; les romanciers, s’ils ne tiraient pas de leur copie matière
-à enrichir une maison d’édition. Schnaps se gardait de tout préjugé; il
-prétendait mettre toutes choses au point: trop longtemps l’esprit des
-Français avait «donné dans les panneaux!» «De la raison, que diable!...»
-réclamait Schnaps.
-
-Par ses excès, Schnaps faisait bondir et caracoler ses amis du
-«Vachette». De Givre il tirait une éloquence de tribun; il obligeait
-Houziaux à oublier Nini et à se montrer presque intelligent; Alex,
-d’ordinaire plaisant, ne s’échauffait que contre Schnaps; et la phrase
-pressée de Thémistocle sonnait le grec autant que le français. Eh bien,
-c’était avec le doux, sentimental et idéaliste Fleury, que ce Schnaps
-insolent finissait par s’entendre: ils s’accordaient sur la paix
-universelle, sur l’amour de l’humanité, sur la bonté, car Schnaps, qui
-méprisait tout,--hormis les milliardaires et les intrigants,--terminait
-volontiers ses couplets par un hymne à la bonté, à l’amour, à la paix,
-et il adhérait aux doctrines sociales qui portent, disait-il, avec elles
-tout l’idéal humain!
-
---Mais, nom d’un petit bonhomme! objectait Fleury, pourquoi, puisque
-vous finissez par une si généreuse profession de foi, vous acharnez-vous
-contre la vie simple, paisible, sans ostentation, sans avidité, et toute
-morale pour ainsi dire, de notre rive gauche? La plupart de nos savants,
-de nos professeurs, donnent l’exemple d’un grand désintéressement; leur
-labeur est considérable; ils n’ont à peu près ni repos ni plaisir; ils
-vivent--et beaucoup élèvent une famille--avec un traitement dont ne se
-contenterait pas le maître d’hôtel des hommes que vous admirez!...
-L’idéal, la fleur de la pensée humaine?... mais ils l’enseignent, c’est
-leur pain quotidien!...
-
---Mon cher, interrompait Schnaps, je flétris les traînards!... La marche
-ascensionnelle de la démocratie...
-
---Allons à Bullier! s’écriait Alex.
-
-Ils se levaient et allaient à Bullier.
-
-Ce Schnaps, qui les contrariait tous, même Fleury; ce Schnaps, qui les
-outrageait et qu’ils injuriaient, leur était un coup de fouet
-hebdomadaire très apprécié. Ils disaient de lui tout le mal possible et
-l’attendaient impatiemment le jeudi. Un bal Bullier sans lui eût été
-insipide, car aucun d’eux ne s’amusait à Bullier; mais, lorsqu’ils
-avaient fait trois tours au milieu de cet Alhambra de pacotille où toute
-la bassesse du vocabulaire ordurier alternait avec toute la vulgarité du
-répertoire musical, le besoin de s’asseoir autour d’une table les
-ressaisissait, et les discussions recommençaient comme au «Vachette».
-
-Alors c’était aux femmes qu’on s’en prenait. Comme les «traînards»,
-Schnaps les «flétrissait» toutes indistinctement, courtisanes et
-mondaines, sans en excepter les mères, les sœurs et les fiancées, que
-respectaient ses auditeurs. Il n’exceptait que Nini, ici présente, qui,
-tenant l’hommage pour sérieux, avait M. Schnaps en haute considération.
-D’ailleurs elle était d’avis que l’avenir d’une femme est de passer sur
-la rive droite, et elle disait à son ami:
-
---Vous êtes tous des cornichons, c’est Schnaps qui est le malin.
-
-Pour ne point quitter Schnaps si tôt, et ne se point quitter les uns les
-autres, l’agrément de Bullier épuisé, les amis continuaient la soirée
-dans quelque taverne jusqu’à ce qu’on en fermât les portes. Après quoi,
-Alex, ayant joui copieusement de ce qu’on est convenu d’appeler la
-liberté, réintégrait le domicile maternel.
-
-
-
-
-XXVII
-
-
-Dans le courant du mois de janvier, pour les étrennes de son vieux père,
-madame d’Oudart l’alla voir en Poitou. Elle y alla sans Alex, par
-crainte de nuire à ses études. Et, là-bas, elle montra à tous une figure
-rayonnante. «Alex? mais il se portait bien; il cumulait les études de
-droit et celles des sciences politiques; tout comme le brillant Hilaire,
-les lettres et le droit!» Les amis de Poitiers admiraient cette avidité
-de science qui caractérise les jeunes gens d’aujourd’hui: ils n’hésitent
-pas à embrasser les études les plus diverses.
-
---De mon temps, faisait M. Lhommeau, on embrassait moins d’études!...
-
-Et, se tournant vers un vieux collègue retraité, il ajoutait:
-
---Et plus de grisettes! je parie.
-
-Durant le même temps, Alex, «ayant sacrifié ses vacances de
-janvier»,--selon l’expression qui fut usitée alors en Poitou,--eut à
-Paris une petite difficulté: Louise refusa carrément de remettre les
-pieds à l’_Hôtel Condé et de Bretagne_.
-
-Louise était très capable de pousser l’abnégation fort loin: elle la
-poussa, en effet, jusqu’à ne tenir nulle rigueur à Alex de l’incident
-survenu dans l’escalier de l’hôtel, et elle lui présenta, au lendemain
-d’une si pénible épreuve, le visage égal et riant qu’elle avait tous les
-jours; elle laissa son amant s’empêtrer dans un conte à dormir debout,
-et parut croire tout ce qu’il voulut bien. Mais lorsqu’il s’agit de
-gravir cet escalier de nouveau, bernique! Louison, pour la première
-fois, regimbait.
-
-Par là, Alex comprit l’inutilité du conte qu’il avait fait, d’une dame
-connaissant sa famille, et dont la présence dans l’escalier de l’_Hôtel
-Condé et de Bretagne_ exigeait que Louise «filât». Il comprit aussi le
-mérite secret du silence et du visage égal de Louise; il comprit la
-légitimité de la répugnance très nette et très résolue qu’elle
-témoignait. Enfin il comprit qu’il n’y avait pas deux moyens de sortir
-de cette impasse: louer en tout autre hôtel que celui de _Condé et de
-Bretagne_ était impraticable, étant donné ses modestes ressources,--il
-ne payait point, comme il va de soi, l’_Hôtel Condé et de Bretagne_, où
-il avait déjà vécu un an, où l’on avait vu sa mère, où son crédit était
-illimité, mais à la condition qu’il en usât.--L’unique moyen, quel
-était-il donc? Un moyen audacieux à la vérité: amener sa maîtresse dans
-l’appartement maternel, par l’entrée particulière.
-
-Louise ne consentit à entrer rue Férou que provisoirement, et sur
-l’assurance que madame d’Oudart était absente.
-
-Ce que la concierge n’eût souffert de nul autre locataire était loisible
-à Alex en l’honneur de qui, chaque jour, elle posait son balai pour le
-plaisir de regarder passer dans la cour ou s’éloigner dans la rue «un si
-beau jeune homme»! Il fallait craindre Noémie qui, pour s’être montrée
-une première fois discrète, lors de la visite matinale de mademoiselle
-Proupa, en avait éprouvé une émotion durable et qui la minait... Somme
-toute, Alex, dans sa chambre, était chez lui; et pourquoi donc madame
-Chef-Boutonne, en louant l’appartement, avait-elle pris soin qu’il eût
-son entrée particulière?... Allons! les convenances étaient sauves.
-
-On usa de précautions, et l’on eut tant à se louer du succès que l’on
-s’enhardit bientôt même jusqu’à la témérité.
-
-Un soir, Alex commanda à Noémie un dîner plus substantiel et plus fin
-qu’à l’ordinaire, et le mangea dans sa chambre, avec Louise, faisant
-lui-même le transport des couverts, assiettes, mets et bouteilles, à la
-grande joie de son amie, et à l’effroi de la bonne qui, sans avoir
-seulement aperçu «la personne», était rouge exactement comme si elle eût
-servi le diable.
-
-Presque autant que du plaisir de Louise, Alex s’égayait de la terreur de
-la bonne. Il affectait de lui dire:
-
---Ma pauvre fille, il ne reste rien de votre poulet...
-
-Ou bien:
-
---Vous ne voyez donc pas que j’ai ce soir l’appétit d’un ogre!...
-
-Il répétait ses paroles à Louise en lui décrivant la figure que Noémie
-avait faite. Louise était folle de joie, folle! Elle avait bien aussi un
-peu peur; mais elle aimait tant cela! Tout ravissait Louise: la vue des
-bibelots d’Alex, son armoire, le linge bien rangé, les fleurettes du
-papier de tenture, le bureau où l’on croyait qu’il travaillait... Mais
-elle ne voulait pas avoir l’air de s’intéresser aux photographies de
-femmes qu’il avait, quoiqu’elle en fût inquiète. Ce fut lui, qui la
-devinait bien, qui les lui nomma toutes; et il qualifiait ces dames
-d’«actrices», d’«artistes lyriques», etc. Louise demandait:
-
---Où ça, actrice?...
-
-Elle ne reconnaissait pas la grande belle fille qu’elle avait vue
-s’aplatir contre le mur dans l’escalier de l’_Hôtel Condé et de
-Bretagne_. A celle-là elle pensait souvent, sans qu’Alex le pût croire.
-
-Le son des cloches de Saint-Sulpice, tout à coup, la rendit songeuse.
-Elle dit:
-
---Elles ne sonneront pas pour mon mariage, mais pour mon enterrement...
-comme pour tout le monde!...
-
-Jamais Alex n’eût cru Louise capable de mélancolie.
-
-Et elle vous avait un air comme il faut, soit qu’elle entrât rue Férou,
-soit qu’elle en sortît, avec sa serviette sous le bras!... Et la
-concierge, qui se moquait de Noémie, disait à la servante timorée:
-
---Ma fille, rapportez-vous-en à mon coup d’œil, c’est des répétitions
-qu’elle donne à votre jeune maître!
-
-Louise revint rue Férou, même après le retour de madame d’Oudart; on ne
-se gênait guère davantage; on ne se privait que de la dînette. Madame
-d’Oudart, elle, se donnait plus de mal pour éviter qu’Alex s’aperçût
-qu’elle connaissait ses fredaines.
-
-Et il fallait bien qu’Alex continuât à user de son crédit à l’_Hôtel
-Condé et de Bretagne_, sous peine de solder l’arriéré: il en usait en
-faveur de la belle Raymonde.
-
-
-
-
-XXVIII
-
-
-Afin de mettre Paul en valeur, madame Chef-Boutonne agitait l’atmosphère
-de son salon avec plus d’impétuosité qu’elle n’en avait eu même
-lorsqu’il s’était agi de marier sa fille; et les dîners se
-multipliaient, et les soirées avec saynètes, où Paul était auteur et
-acteur, comme Molière, où il paraissait en compagnie de jeunes filles de
-la rive gauche, munies de tous leurs diplômes, et de jolies cruchettes
-de l’autre rive, élégantes, ignorantes, et bien en chair. Paul
-s’asseyait aussi parfois à une petite table, où il s’exerçait, en
-cravate blanche, à boire la goutte d’eau en récitant une conférence
-«dans le genre de M. Hugues Le Roux». Il n’avait pas encore les palmes.
-
-Et ces demoiselles, de l’une et l’autre rive, étaient unanimes à dire à
-Alex:
-
---Oh! pourquoi, monsieur, n’acceptez-vous pas un rôle avec nous?
-
-L’une ajoutait:
-
---Les répétitions sont si amusantes!...
-
-Et une autre:
-
---Sans compter que nous manquons totalement de jeune premier!...
-
---Comment! faisait Alex, mais Paul?...
-
---Oh! monsieur Paul, sans doute, a un joli talent...
-
-Alex leur disait:
-
---Ne voudriez-vous pas aussi que je vous fisse une conférence?
-
-Et toutes de rire. Pourquoi riaient-elles? L’image d’Alex, substituée
-soudain à celle de Paul, et voilà Paul ridicule.
-
-Les messieurs sérieux trouvaient Paul futile, et ceux qui étaient
-futiles le jugeaient assommant. Néanmoins une formule se créait qui
-courait aisément sur les lèvres: «M. Paul a un joli talent...» La
-patience des Parisiens à écouter poliment des inepties est sans égale.
-Mais la présence d’Alex indolent, élégant sans recherche et sans
-raideur, et qui ne voulait surtout pas être pris au sérieux, obligeait
-les esprits à la comparaison. On disait de lui:
-
---Ah! celui-là, par exemple!...
-
-Quelqu’un répliquait:
-
---Mais c’est qu’il n’est point sot du tout, savez-vous?
-
-Une femme affirmait:
-
---Il est charmant!
-
-Madame Beaubrun se plaisait avec lui. Elle était railleuse et lui gai.
-Elle l’entraînait dans les coins; et, autour d’eux, ceux que
-n’enthousiasmait pas le «joli talent» de Paul Chef-Boutonne, petit à
-petit, se groupaient.
-
-Madame Chef-Boutonne en prit ombrage.
-
-On remarqua, rue Férou, dès avant le carême, que l’on était moins
-souvent invités rue de Varenne: les soirées se raréfiaient chez la bonne
-amie.
-
-Par contre, madame Beaubrun venait volontiers faire visite à madame
-d’Oudart. Elle disait:
-
---Maman sera empêchée de vous faire ses amitiés aujourd’hui: je me suis
-offerte à la remplacer.
-
---Comme c’est gentil à vous!
-
---Nous ne vous voyons plus!...
-
---Moins souvent... en effet!
-
---Ah çà! demandait madame d’Oudart, votre mère n’est pas fâchée avec
-nous?...
-
---Fâchée avec vous!...
-
-Mais madame Beaubrun parlait des Saint-Évertèbre, que, par un singulier
-hasard, les Dieulafait d’Oudart n’avaient jamais rencontrés rue de
-Varenne: les Chef-Boutonne voyaient les Saint-Évertèbre; ils les avaient
-maintes fois à leur table; ils les cachaient à leurs amis de la rue
-Férou. Mieux que cela, les Saint-Évertèbre introduisaient leur
-clientèle, et madame Beaubrun n’avait à la bouche que le nom d’une
-certaine petite veuve nommée madame Soulice, qui avait «beaucoup de
-piquant» et qu’on eût soupçonnée d’être du dernier bien avec M. de
-Saint-Évertèbre, si l’on n’eût su qu’une particularité garantissait la
-pauvre femme contre toute entreprise galante: un odieux correspondant
-anonyme la suivait ou la faisait suivre en tout lieu, et, à la plus
-innocente ébauche de liaison, fût-ce dans la maison la plus honorable,
-bombardait maison et alentours de lettres non pas calomnieuses, mais
-retraçant avec une précision de détails microscopique les circonstances,
-jusqu’aux plus ténues, de la liaison débutante. De la sorte, on était
-averti que l’on n’approchait madame Soulice que sous l’implacable
-regard d’un œil mystérieux.
-
---Eh bien! disait madame Dieulafait d’Oudart, voilà une petite dame à
-qui je ne donnerais pas le bon Dieu sans confession!
-
---Pourquoi?... C’est une persécutée, une malheureuse... Et comment
-faillirait-elle, surveillée comme elle l’est?...
-
---Je ne m’y fie pas... Et, tenez! gageons que votre mère n’est pas fière
-de nous la montrer...
-
---Oh! croyez-vous?...
-
---Dame! mon enfant, écoutez: pourquoi, à la fin, nous tient-elle à
-l’écart?
-
-Madame Beaubrun se leva soudain, et tout en riant:
-
---Ma mère?... elle est jalouse!...
-
---Jalouse?... de qui? de quoi?...
-
-Madame Beaubrun se pencha à l’oreille de la mère d’Alex:
-
---De votre fils!... Il plaît aux jeunes filles!...
-
-
-
-
-XXIX
-
-
-Madame d’Oudart eut une pointe, une toute petite pointe de malignité.
-L’idée lui vint dans une de ces minutes orgueilleuses durant lesquelles
-elle regardait son fils avec des pleurs de joie...
-
-A la première entrevue qu’elle eut avec madame Chef-Boutonne, elle lui
-dit:
-
---Ah çà! ma chère, vous nous cachez les Saint-Évertèbre!...
-
---Allons donc!
-
---Comment expliquer que nous n’ayons, en six mois, jamais vu le bout de
-leur nez?
-
---Est-ce possible?... C’est qu’ils sont rarement à Paris... leur
-château, la chasse... le Midi... que sais-je? Le hasard de mes dîners a
-fait...
-
---Bon! bon! cela suffit... Ils vont bien?
-
---Ils vont bien...
-
-Madame Dieulafait d’Oudart et son fils furent invités à un dîner rue de
-Varenne, avec les Saint-Évertèbre.
-
-On n’est pas plus coquet que n’était M. de Saint-Évertèbre. C’était un
-petit hobereau, cinquième garçon d’une famille excellente, sinon de
-noblesse fameuse, et bel homme, qui avait, quoique sur le tard, fait un
-riche mariage, par amour. Il avait, à soixante-cinq ans, la taille d’un
-godelureau, le jarret fin et alerte, des cheveux blancs, ondulés,
-soyeux, couchés de part et d’autre d’une allée large et rose; il portait
-monocle, col haut, des plastrons de tendres nuances, de beaux gilets, et
-trop de bagues, mais pour complaire à sa femme, un peu goulue quant à la
-parure.
-
-La parure et l’amour semblaient avoir, de tout temps, absorbé madame de
-Saint-Évertèbre. Elle n’était plus toute jeune, mais ne s’y résignait
-pas, et disputait pied à pied aux années sa réputation de jolie femme.
-Fille d’un banquier tourangeau, on l’eût crue née plutôt en Andalousie,
-tant le jais de sa chevelure avait d’audace, tant sa toilette avait de
-puéril éclat et tant son œil était expert à mesurer l’effet de son poil
-et de ses couleurs.
-
-Que ces gens-là étaient donc parfumés! L’atmosphère des Chef-Boutonne,
-volontiers académique, était traversée par un courant profane dont
-chaque cervelle se grisait.
-
-Madame Dieulafait d’Oudart jaugea d’un coup les Saint-Évertèbre.
-
-La fille était une superbe gaillarde de dix-huit ans, non pas si grande
-que riche de hanches, plantée fermement, la taille pleine et dure d’un
-jeune chêne vigoureux. Décolletée comme une femme, les plus splendides
-bras nus, casquée d’une toison fauve, et plus riche en parfum par
-elle-même que par les essences qu’elle s’ajoutait, mademoiselle de
-Saint-Évertèbre produisait au jeune Paul Chef-Boutonne l’effet d’une
-courtisane immodérément voluptueuse et qu’on lui eût permis de voir chez
-lui en présence de son papa et de sa maman, sous réserve de n’y pas
-toucher, provisoirement, mais avec promesse de la posséder, dans un laps
-de temps raisonnable, et s’il s’en rendait digne par le succès de ses
-travaux. Il en était tout ébaubi, tremblant presque, un peu pâle; et, au
-voisinage de cette chair, il perdait quelques-uns de ses moyens. Aussi
-refusait-il de jouer les saynètes en présence des Saint-Évertèbre.
-
---Il est troublé! disait sa mère.
-
-Monsieur et madame de Saint-Évertèbre voulaient bien que Paul
-Chef-Boutonne fût troublé par leur fille. La fille elle-même paraissait
-consentir aux effets futurs de sa séduction. C’était une luronne qui eût
-sans vergogne épousé un sot pourvu qu’il fût en bonne position dans le
-monde, et trottât devant elle.
-
-De leur nature, ces dames étaient bavardes, et, par une pente naturelle,
-elles inclinaient à des sujets plus capiteux que les propos coutumiers à
-la table des Chef-Boutonne. Une grande réserve, une chasteté absolue
-d’expression, une tournure d’esprit pédantesque, mais morale, étaient le
-propre de la conversation chez les Chef-Boutonne. Ni madame de
-Saint-Évertèbre ni sa fille ne faisaient la petite bouche pour parler
-des jambes de mademoiselle Otero ou du tatouage d’un admirable Anglais
-aperçu à la dernière saison d’Aix, se baignant dans le lac du Bourget:
-
---Un combat de coqs, madame, sur un torse complètement épilé!
-
---Nous avons, dit la jeune fille, acheté sa photographie: vous la
-verrez.
-
-M. Chef-Boutonne n’était pas fâché que l’on parlât, même chez lui,
-d’autre chose que de la psychologie de l’enfant, des revendications
-sociales ou de la religion de l’avenir. Sa fille, madame Beaubrun, riait
-sous cape. M. Beaubrun était persuadé que c’était là «le ton de demain»
-et avait à cette croyance converti sa belle-mère. Elle et son gendre,
-sans être le moins du monde aptes à marcher à l’avant-garde, vivaient
-dans l’effroi de passer pour retardataires.
-
-Le goût et la pratique des sports amenaient une préoccupation du
-physique des sexes, et une liberté dans le langage, contre quoi de
-vieilles consciences chrétiennes se rebellaient encore et qu’elles
-taxaient de «mauvais ton».
-
-Ce soir-là, chez les Chef-Boutonne, on ne parla guère que toilette, que
-dessous, qu’évolution du corset à travers les âges, et que valeur
-relative de la pudeur, qui consiste à montrer ou à ne montrer pas le
-pied, la jambe ou les seins. Le dîner, selon l’expression de la
-maîtresse de maison elle-même, fut «très gai».
-
-La femme la plus réservée était précisément cette petite dame Soulice de
-qui madame Dieulafait d’Oudart n’avait auguré rien de bon.
-
-C’était pitié de voir madame Chef-Boutonne encourager d’un condescendant
-sourire des conversations qui la choquaient, certes, mais elle croyait,
-par là, sa maison garantie de paraître réactionnaire. De ses amis
-universitaires, elle avait appris la souplesse, l’accommodation aux
-conditions neuves de la vie et cette malléabilité de cire qui convient
-aux sociétés qui vivent, disait Beaubrun, «à un tournant de
-l’histoire».--«Et que le snobisme y aille,--eût pu ajouter le
-gendre,--si la franchise n’y peut aller!»
-
-Dans le jeu, à la mode, qui consiste à s’élancer avec grâce au devant
-des nouveautés de demain, qu’il est malaisé de s’arrêter à temps, et
-qu’il est gauche de revenir sur ses pas! Témoin les Saint-Évertèbre qui,
-ayant, eux, donné avec entrain dans ce sport, jusqu’au point d’émouvoir
-quelques plages et villes d’eaux, jugeaient urgent de faire de l’arrière
-jusqu’à s’allier, sur la rive gauche, à une famille où paraissaient des
-membres de l’Institut, et où le gendre et le fils étaient destinés à
-unir les graves institutions de la Cour des Comptes et du Conseil
-d’État.
-
-Le gai repas terminé, ces messieurs passèrent au fumoir, sauf Paul, qui
-était sans défaut. Et il allait profiter du répit pour faire sa cour.
-Mademoiselle de Saint-Évertèbre lui tendit un doigt. Il n’osa le
-prendre. Elle lui dit:
-
---Prenez-le.
-
-Il le prit.
-
---Maintenant, dit-elle, conduisez-moi.
-
---Où?
-
---A la tabagie.
-
-Paul crut devoir louer d’un madrigal ce caprice.
-
---Mais marchez donc! dit la jeune fille.
-
-Il alla ainsi devant, tenant mademoiselle de Saint-Évertèbre par un
-doigt, et il s’effaça à l’entrée du fumoir, où la jeune fille apparut à
-ces messieurs comme une déesse sur les nues.
-
---Je vous gêne? dit-elle.
-
-On protestait en chœur. Paul courait aux tabacs d’Orient; elle dit
-simplement:
-
---Caporal.
-
---Ah?... voici.
-
-Et, au salon, parmi les mères, madame Chef-Boutonne incomplètement
-initiée, malgré tout, à ces mœurs, souhaitait intimement d’être bientôt
-rassurée quant à leurs limites extrêmes. Madame Dieulafait d’Oudart
-pensait que cette jeune fille allait tout à l’heure se compromettre avec
-quelqu’un; que ce fût avec Alex, voilà qui ne l’étonnerait guère!... Si
-elle n’osait espérer que le choc eût lieu, du moins se plaisait-elle à
-en accepter l’occurrence: péché d’amour maternel, cruel et doux!--Voilà
-la pointe de malignité qu’avait eue la mère du séduisant Alex en se
-faisant inviter chez son amie en même temps que les Saint-Évertèbre.
-
-Mais la plus calme était madame de Saint-Évertèbre, familiarisée avec
-l’usage de la liberté, et qui savait que sa fille n’était pas de ces
-petites niaises qui s’abandonnent à un élan du cœur ou des sens, et
-qu’elle en avait connu, des jeunes gens, de beaux, de laids, et de
-toutes les parties du monde, et que si elle se compromettait jamais, ce
-ne serait qu’à bon escient. De toutes les jeunes filles qui
-fréquentaient la maison, mademoiselle de Saint-Évertèbre était peut-être
-la plus assurée de ne pas perdre la tête.
-
-Alex s’en aperçut bien, lui pour qui, d’ordinaire, jeunes filles et
-femmes se relâchaient si aisément, et il dit à sa mère, en revenant rue
-Férou, que la demoiselle, caquetant et coquetant avec tous, n’avait
-laissé entendre à personne qu’elle fût en goût de flirter. Par quoi
-madame d’Oudart connut que sa pointe était demeurée inoffensive.
-
-Mais on comprit, rue Férou, pourquoi les Chef-Boutonne avaient montré
-peu d’empressement à présenter leur future famille: c’est que madame
-Dieulafait d’Oudart n’était pas de celles qui en dussent être éblouies.
-En fait, on évita, après comme avant le dîner, de parler des
-Saint-Évertèbre. Madame d’Oudart s’en prévalut.
-
-Elle conservait, elle, pour son fils, l’avantage de l’espérance
-imprécise, illimitée. N’était-ce point elle qui triomphait?
-
-L’hiver s’acheva pour madame d’Oudart dans les conditions les
-meilleures. Le printemps ne lui fut pas moins propice; puis vint l’été.
-
-
-
-
-XXX
-
-
-Alors on vit, dans le Jardin du Luxembourg, une dame d’un certain âge,
-assise au pied du socle de Berthe ou Bertrade, reine de France. Elle
-brodait un ouvrage insignifiant tendu sur un petit tambour. Non loin
-d’elle, des enfants fouettaient le «sabot», fouettaient leurs jambes
-nues, fouettaient les chevilles des passants; et le lourd gravier mêlé
-de poussière frappait à mitraille tous leurs environs, sous l’œil
-placide et indulgent des familles. La dame assise au pied du socle de
-Berthe souffrait volontiers cet inconvénient; elle abritait ses bottines
-sous ses jupes, elle ramenait ses jupes sous sa chaise, et souriait
-parfois à la marmaille et aux jeunes femmes, de l’air entendu, un peu
-supérieur, de qui a établi depuis longtemps la balance des peines et des
-joies d’être mère.
-
-Lorsqu’elle relevait les yeux vers la terrasse, elle discernait souvent
-du premier coup son fils Alex, à moins qu’un nègre ne se trouvât dans
-les groupes, ce qui arrivait quatre fois sur dix, car alors c’était le
-nègre qu’elle voyait d’abord: et elle en voulait à cause de cela à ces
-faces noires.
-
-Elle donnait une pichenette à l’étoffe tendue sur le tambour, et
-considérait attentivement son ouvrage, au jour, à contre-jour, de biais,
-de trois quarts par-ci, de trois quarts par-là, à l’endroit, à l’envers:
-pur jeu, innocente pantomime! Elle ne pensait nullement à son ouvrage;
-elle pensait à son fils Alex.
-
-C’était une de ses manières de penser plus vivement à Alex que de donner
-des pichenettes à l’insignifiant ouvrage tendu sur le petit tambour...
-Pitch! Alex était le plus beau garçon qui passât sur cette terrasse!...
-Pitch! il cumulait les études de droit et celles des Sciences
-politiques!... Pitch! quelque part, dans le monde, grandissait en ce
-moment-ci une jeune fille parfaitement gracieuse et bien élevée, que la
-Providence destinait à Alex... Tout beau! rien ne pressait, en vérité;
-d’ici là, Alex avait le temps de faire quelques malheureuses!...
-Pitch!... Voici madame Chef-Boutonne;... la pauvre femme!...
-
-Madame Chef-Boutonne ne concevait pas que madame Dieulafait d’Oudart
-s’installât au pied du socle de Berthe ou Bertrade, reine de France, à
-proximité des étudiants et des filles du Quartier qui passent sous les
-quinconces en tenant des conversations à faire frémir, dans le voisinage
-de l’établissement des gaufres d’où émane l’odeur des graisses et de la
-pâte mal cuite, et du caboulot en plein vent où des rapins aisés et des
-rastaquouères dégustent l’absinthe ou les apéritifs canailles. Mais le
-socle de la reine Berthe rappelait à madame Dieulafait d’Oudart l’abri
-d’un certain pavillon d’angle, à Nouaillé, où elle se garantissait, au
-printemps, des traîtres vents de l’est et du nord, et elle ne s’était
-pas encore pénétrée de la nécessité, où sont les familles comme il faut,
-de se ranger, au Luxembourg, contre la balustrade semi-circulaire, à
-l’ombre incertaine des aubépines et des vases où papillonnent les fleurs
-des géraniums et des pétunias grimpants.
-
-Madame Chef-Boutonne était suivie de sa fille madame Beaubrun,--qui
-habitait près du Jardin,--et d’une nourrice haute et large, énorme
-animal humain, à la figure bestiale, aux grands pieds de roulier, au
-teint de cuir naturel, et vêtue, comme à plaisir, du traditionnel
-costume de la profession, en percale légère, enrubanné du haut en bas,
-et du rose le plus tendre: elle portait le petit Beaubrun, marmot d’une
-huitaine de mois. Ces dames échangèrent avec madame d’Oudart quelques
-phrases exclamatives, puis l’entraînèrent à l’autre bord de la terrasse,
-avec son petit tambour et ses soies.
-
-L’heure de la sortie des cours versait des flots d’étudiants. Ils se
-répandaient sous les quinconces, tournaient autour du kiosque, allaient
-s’asseoir dans la partie voisine de l’École des Mines, aux environs du
-petit _Marchand de masques_. Quelques femmes jeunes, non pas laides,
-mais uniformément vêtues comme des souillons, s’y trouvaient déjà. On
-les abordait sans galanterie, avec un dédain affiché et un honteux
-attrait; on affectait de les négliger et l’on était ramené vers elles;
-on semblait craindre également qu’elles ne vous honorassent publiquement
-d’une marque de faveur et qu’elles n’en honorassent un autre que vous;
-qu’un parent, un professeur, un ami quadragénaire ne vous surprît en
-leur compagnie et qu’un petit camarade ne vous y trouvât point. On
-semblait craindre aussi d’être obligé de payer leur chaise.
-
-Et quand madame Chef-Boutonne avait aperçu Alex au Luxembourg, elle
-pinçait les lèvres, et un sourire dérisoire avivait son regard: ce n’est
-pas Paul qu’on aurait vu flâner ici!... Paul ne flânait jamais. «Flâner»
-était le terme dont elle censurait la conduite d’un homme qui se
-transporte d’un lieu à un autre où ses travaux l’appellent, par tout
-chemin qui n’est pas la ligne droite. Et lorsque Alex quittait, un
-instant, ses amis, pour venir saluer ces dames, madame Chef-Boutonne
-l’accueillait, ici, avec une ironie moins dissimulée que partout
-ailleurs, et qui, parfois, blessait, non pas Alex, à la vérité, mais sa
-mère.
-
-Madame Chef-Boutonne n’employait plus son fils Paul comme étalon du
-travailleur exemplaire; elle se servait beaucoup plus utilement
-d’Hilaire Lepoiroux:
-
---Et monsieur Lepoiroux, comment va-t-il? Ne le verrons-nous pas faire
-la belle jambe au Luxembourg?
-
---C’est peu probable; il n’y vient guère.
-
---Sans doute parce qu’il est occupé.
-
-Par contre madame Beaubrun disait:
-
---Un homme qui n’a pas le temps de prendre l’air... p..p..p..u..uh!...
-
---Quoi? quoi? disait madame Chef-Boutonne, «un homme qui n’a pas le
-temps de prendre l’air»?... Mais il y en a beaucoup dans ce cas-là!...
-Crois-tu que nos savants...
-
---Ils sentent le rat... p..p..p...u..uh!...
-
---En vérité, ma fille, tu perds de jour en jour le sens commun! Ton
-frère Paul...
-
-Chacune des trois femmes suivait des yeux, à sa manière, Alex passant et
-repassant au milieu d’une rangée de jeunes gens pour la plupart sans
-grâce, mis avec négligence ou avec une recherche ridicule, coiffés de
-hauts chapeaux de soie éraflés et sans lustre; habillés comme des
-dandys, mais d’il y a cinq ans; affectant de n’être pas vêtus comme on
-l’est en province, mais ignorant comme on l’est à Paris; tous jeunes,
-éclatants d’illusions et d’espérances. Alex prenait à l’École de la rue
-Saint-Guillaume un certain ton dans la tenue, qui l’eût différencié de
-la plupart de ses camarades de la rive gauche si sa physionomie n’y eût
-suffi. Il était mieux, toujours mieux que ceux qui l’entouraient. Parmi
-les femmes de toutes catégories qui croisaient ces messieurs, il en
-était peu dont le regard rapide et juste n’allât à lui. Il passait là
-des petites actrices de l’Odéon, gracieuses et mal vêtues; des élèves du
-Conservatoire, toutes en traits, et les yeux blottis dans des cavernes
-obscures; des demoiselles aux cheveux indomptés, portant de lourds
-cartons et faisant profession de peindre l’homme nu; des jeunes filles
-allant à la Sorbonne ou revenant du cours, fiévreuses, éprises en
-commun, à perdre le sommeil, du professeur ou du maître de conférences;
-des étudiantes russes, pauvres et fanatiques; des Suédoises informes
-avec des yeux d’azur; une Parisienne fourvoyée là, par hasard,
-accompagnée d’un monsieur qui lui décrivait le paysage, les statues, les
-bassins, le palais, comme s’ils voyageaient à l’étranger; des filles de
-brasserie, leur aumônière à la ceinture, et timides devant les familles,
-ou bien subitement cyniques.
-
-Ce fut une de celles-ci, un jour, qui, croisant Alex, presque vis-à-vis
-de sa mère et de ces dames, lui jeta à brûle-pourpoint l’aveu qu’elle
-l’aimerait, s’il le voulait bien, la nuit prochaine, pour sa belle
-figure.
-
-Madame d’Oudart en eut un soubresaut; madame Beaubrun rougit; la
-nourrice sourit simplement; madame Chef-Boutonne devint verte.
-
-Madame Beaubrun rompit le silence la première:
-
---Dame! après tout, dit-elle, c’est parler comme on pense!
-
-Sa mère ayant jugé une telle réflexion déplacée au premier chef:
-
---Ah bien! reprit madame Beaubrun, quand Bébé sera un jeune homme, si
-une belle fille lui en dit autant devant moi, je ne me boucherai pas les
-oreilles!...
-
-Madame Chef-Boutonne était jalouse.
-
-Tout le monde, autour d’elle, aimait Alex: son mari, sa fille, son
-gendre même, son fils Paul, ma foi!... Les jeunes filles, les femmes,
-les mères le louaient à l’envi; à tous les hommes il était sympathique.
-Il était un étudiant de deuxième année accompli, ayant de l’homme du
-monde, somme toute, ce qu’on est en droit d’exiger. Et madame
-Chef-Boutonne discernait, depuis peu, la qualité des éloges que l’on
-voulait bien adresser à son fils et la qualité de ceux que l’on
-accordait spontanément à Alex.
-
-Madame d’Oudart supportait les sarcasmes, tantôt rampants, grisâtres,
-tantôt limpides et jaillissants comme le jet d’eau du grand bassin.
-Elle les supportait gaillardement, car elle était heureuse. Tout au plus
-osait-elle s’en plaindre lorsque la musique militaire, particulièrement
-celle de la garde républicaine, exécutait, sous le kiosque, quelqu’un de
-ces morceaux, si suavement harmonieux, où elle eût tant aimé à savourer
-les douceurs de la flûte que lui gâtait, hélas! l’organe aigri de madame
-Chef-Boutonne.
-
-Une de ses joies était, quand la foule--et les Chef-Boutonne--avaient
-vidé les terrasses, à l’heure voisine du dîner, de prier son fils de lui
-donner le bras, et de faire, tous les deux, un long tour au jardin,
-comme à Nouaillé, amoureusement, avec leurs espoirs et leurs rêves. Par
-discrétion, elle ne lui demandait point cela tous les jours, mais Alex
-lui accordait volontiers et gentiment cela.
-
-Alors la maman et son grand fils bien-aimé parcouraient le Jardin du
-Luxembourg.
-
-Madame d’Oudart se faisait nommer les reines de France dont les statues
-ornent la terrasse; mais elle ne les reconnaissait jamais, sauf
-Geneviève, à cause de ses tresses extraordinaires, de son air réservé et
-de son vêtement trop collant. Elle aimait à faire le tour du petit
-_Marchand de masques_, parce qu’il lui rappelait Alex, à dix ans, en
-costume de bain; et elle se faisait redire les noms des personnages dont
-ce joli bambin offre les effigies: Hugo, Dumas, Augier, Gounod, etc.
-
-Elle ne trouvait pas ces hommes célèbres «bien jolis»:
-
---La renommée, disait-elle, ne fait pas la beauté!
-
-Et elle regardait complaisamment son fils.
-
-A cette heure, et vue de dos, la statue de bronze, brandissant le masque
-d’Hugo, poudroyait contre un fond lointain de marronniers aux cimes
-incendiées par le soleil couchant. Une poussière d’or tombée de ces
-feuillages illuminait un vase de marbre, la nuque d’un dieu, des perles
-d’eau chassées hors du bassin par le vent du soir, et la surface dense,
-arrondie, rougeoyante des grenadiers en caisse. L’embrasement
-s’éteignait d’un coup; et l’on voyait surgir les touffes roses des
-pivoines et les tons clairs des roses trémières.
-
-Le public se faisait rare. Sous un hangar voisin, une jeune femme,
-seule, jouait à la balle, non loin de deux prêtres assis, et d’un
-fantassin; des messieurs passaient portant de lourdes serviettes; puis
-l’on voyait un garçon idiot réunir les chaises en les emboîtant deux à
-deux; la bande garance, au pantalon du gardien, paraissait entre les
-troncs d’arbres... Un ou deux hommes demeuraient encore, accoudés à la
-balustrade, pauvrement mis, les cheveux longs, immobiles comme les
-marbres: c’étaient des peintres ou des poètes... Et, dans les instants
-de silence, on commençait à discerner de loin, venant du parterre, le
-grésillement attirant de l’eau d’arrosage.
-
-Alex et sa mère descendaient au parterre. Un long serpent de toile
-humide, étendu sur les pelouses, crachait au large une eau scintillante
-et légère; les gazons buvaient, et les fleurs touchées, agitant leurs
-petites têtes de luxe, semblaient mimer leur plaisir; un parfum
-s’élevait du bain de la terre et des plantes: ah! que l’on fût demeuré
-longtemps là!...
-
-Le charme du soir tranquille évoque toujours nos espérances. Dans le
-Jardin du Luxembourg, comme en son verger de Nouaillé, madame Dieulafait
-d’Oudart sentait, à ces heures d’invitation irrésistible au bonheur,
-tous ses glorieux désirs s’amonceler dans son cœur. Et, sans rien dire,
-le bras au bras de son fils chéri, dans tout ce qu’il y avait d’heureux
-et de beau par ce crépuscule et en ces allées embaumées, c’était lui,
-son fils, son fils seul qu’elle voyait: c’était lui qu’elle voyait dans
-ce petit _David_ juché sur sa haute colonne; lui qu’elle voyait dans
-l’_Hercule_ trapu; lui encore, dans le superbe _Discobole_;--elle le
-voyait fêté, aimé, beau, fort et plein d’honneur...
-
-Mais, à la fin de ce radieux été, Alex fut ajourné, tant pour ses
-examens de droit, que pour les épreuves de fin d’année à l’École des
-Sciences politiques.
-
-
-
-
-XXXI
-
-
-Alex «cumula» l’ajournement à l’École de Droit et l’ajournement à
-l’École des Sciences politiques. Paul Chef-Boutonne était reçu de part
-et d’autre; Hilaire Lepoiroux, licencié ès lettres, avait satisfait à
-son premier examen de droit, au point de mériter les éloges de la
-Faculté.
-
-L’échec de son fils abîma madame Dieulafait d’Oudart, comme l’avait
-exaltée le petit succès de l’année précédente. Un bon examen: et Alex
-était doué de toutes les capacités, pouvait entreprendre les études les
-plus arides et s’élever jusqu’aux cimes! Un échec: et l’avenir était
-brisé! La pauvre maman ne connaissait point de mesure.
-
-Sa santé même se trouva du coup altérée. On partit pour Nouaillé,
-précipitamment, sur ordonnance du médecin; et il n’y eut ni air de la
-campagne ni sagesse du papa Lhommeau qui pussent contribuer à replacer
-en équilibre ce cerveau balancé entre les extrêmes. Que l’on songe qu’à
-Nouaillé il fallut entendre les condoléances de madame Lepoiroux!
-
-Elle ne fit pas attendre sa visite, cette fois-ci, madame Lepoiroux.
-Elle vint à Nouaillé, triomphante, dès le lendemain de l’arrivée des
-vaincus, et elle traita madame d’Oudart avec une compassion si funèbre
-que celle-ci dut se redresser et lancer à sa protégée:
-
---Mais, ma chère Nathalie, je n’ai perdu aucun membre de ma famille!
-
-Et cet imbécile d’Hilaire, au lieu de parler à Alex de la pluie et du
-beau temps, s’acharnait à lui faire dire quelles «colles» on lui avait
-posées!... Alex ne se le rappelait même pas; il disait à Hilaire:
-
---Et puis, flûte!
-
-Madame Lepoiroux ne concevait pas que des allusions à une disgrâce
-pussent contribuer à en aviver la douleur. Loin de là, elle comparait
-volontiers ses propres paroles à un baume; et ses condoléances
-obséquieuses, petit à petit, mettaient la protégée au-dessus de la
-protectrice. Un jour même, il fut évident que madame Lepoiroux allait
-oublier son vasselage: elle osa risquer:
-
---Hilaire a des loisirs pendant ces trois grands mois, vous pensez bien:
-pourquoi est-ce qu’il n’en profiterait pas pour donner de petites
-répétitions à monsieur Alex?
-
---Des répétitions? répéta madame d’Oudart, stupéfaite.
-
---_Gratis pro Deo_, bien entendu, ma chère dame: nous n’en sommes pas à
-ça près, eu égard à toutes vos bontés pour nous.
-
-La veuve Lepoiroux put voir que la tête de madame Dieulafait d’Oudart
-vacillait, et de droite et de gauche, comme celle d’un chien de quatre
-jours, aveugle, qui cherche la mamelle ou la lumière. Hilaire Lepoiroux,
-un gamin qu’elle avait vu morveux quand Alex apprenait déjà le latin; un
-dadais qui était sorti du collège deux ans après Alex; un blanc-bec qui
-venait d’achever seulement sa première année de droit, s’avisait de se
-poser en professeur vis-à-vis d’Alex!...
-
---Mais, mais! dit-elle, essayant de se ressaisir, car elle croyait
-rêver, mais! comptons un peu! Il s’agit pour Alex des épreuves de
-seconde année, de seconde, vous entendez bien?...
-
---J’entends bien, madame d’Oudart; mais mon garçon connaît les matières
-de seconde année, n’ayez crainte!... Il a les livres; voilà quinze jours
-qu’il est dessus; il boit ça comme du lait.
-
---Nous verrons, nous verrons. Mon fils travaille seul, pour le moment:
-il n’a besoin de personne.
-
---C’était pour vous obliger, ma chère dame... Mais il n’en sera fait
-qu’à votre idée, comme de juste... Si, des fois, à la réflexion, ma
-proposition avait plus de grâce..., un mot à la poste, et en avant,
-marche! le répétiteur... Il donne déjà les leçons de latin et de grec
-aux deux petits garçons de madame Mafremoy, la femme du censeur des
-études au lycée...
-
-En Poitou, madame d’Oudart eût peut-être oublié les succès de Paul
-Chef-Boutonne. Mais Poitiers, maintenant, savait le remarquable succès
-d’Hilaire Lepoiroux:
-
---N’est-il pas, se demandait-on, le compagnon d’études du jeune
-Dieulafait d’Oudart?...
-
---Oh! oh!... le jeune Dieulafait d’Oudart!...
-
-C’est que madame Lepoiroux haussait encore de quelques degrés son fils,
-en le confrontant au jeune Dieulafait d’Oudart. Et «ces messieurs»
-aussi, qui poussaient à Poitiers le fils de la veuve infortunée, le
-poussaient «contre» le fils de l’autre veuve, à qui la fortune trop
-propice avait permis non seulement d’élever son fils dans les douceurs,
-mais d’élever même, et en outre, le jeune Lepoiroux.
-
-
-
-
-XXXII
-
-
-A propos de la fortune de madame Dieulafait d’Oudart, précisément,
-Thurageau vint à Nouaillé à plusieurs reprises; et de ces conciliabules
-la mère d’Alex sortait atterrée. Un désaccord existait entre elle et son
-vieux notaire: celui-ci voulait qu’Alex fût instruit de la situation,
-exactement; elle prétendait qu’apprendre à son fils qu’il était moins
-riche qu’il ne l’imaginait serait le démoraliser, alors qu’il eût fallu
-lui fouetter l’amour-propre, au contraire.
-
---L’amour-propre, disait Thurageau, on le met à triompher d’une
-difficulté par ses efforts personnels.
-
-Sa cliente ne l’entendait pas ainsi: pour elle, elle plaçait
-l’amour-propre à demeurer dans l’état avantageux où le monde a coutume
-de nous envisager. Il était au-dessus de ses forces d’avouer à son fils,
-plus qu’à personne, la décadence de leur maison.
-
---Si c’est le seul moyen d’étayer la maison! disait le notaire.
-
---Si c’est l’abattre d’un coup? disait madame d’Oudart.
-
-Thurageau, un jour, quittant Nouaillé, dans son cabriolet, croisa Alex
-qui rentrait à cheval, sous la châtaigneraie, et lui dit:
-
---Puisque vous voilà, tant pis!... j’enfreins la volonté de madame votre
-mère, mais j’ai quelque chose à vous dire, monsieur Dieulafait
-d’Oudart...
-
-Alex sourit, croyant à une plaisanterie. Il flattait de sa main gantée
-son cheval, en le tenant écarté de la roue du cabriolet.
-
---C’est grave, dit Thurageau. J’ai des chiffres, là... Dans deux, trois
-ans, tout au plus, il faudra gagner la vie de votre maman, mon garçon!
-
---La vie? dit Alex.
-
---La vie! répéta le notaire. Pensez à cela, je ne vous en dis pas plus.
-D’ailleurs, c’est tout.
-
-Alex huma l’air parfumé de l’été, sous les beaux arbres. Les chiens,
-l’ayant reconnu de loin, bondissaient. Il voyait le parterre et la
-maison au fin bout de l’allée. La voiture de Thurageau, Thurageau
-lui-même, c’étaient encore des images familières, constantes, immuables
-presque; rien n’était changé autour de lui. Quand toutes les choses
-accoutumées sont là, identiques à ce qu’elles furent toujours, on a
-peine à concevoir que quelque chose d’essentiel soit rompu. Et, ayant
-peur soit de ne pas comprendre, soit de comprendre précisément ce que
-lui révélait le notaire, il dit:
-
---Eh bien! au revoir, monsieur Thurageau!
-
-On l’avait toujours un peu traité en enfant gâté.
-
-Et peut-être l’heureuse insouciance de la jeunesse, force conservatrice
-du bonheur, eût-elle encore absorbé le souvenir d’une parole
-inquiétante, si en arrivant à la maison, Alex n’eût surpris sa mère en
-larmes. Elle s’enfuit, se cacha; mais il l’avait vue.
-
-Alors il réfléchit, au moins durant cinq minutes, en marchant de long en
-large devant la maison, et poussant du pied un marron d’Inde dont la
-jolie surface d’acajou verni se poudrait de sable et s’écorchait à
-chaque heurt de la semelle. Un coup de pied plus violent ayant lancé le
-marron à vingt pas, un chien le happa et le rapporta à son maître, avec
-de bons yeux qui disaient: «On va jouer?...» Mais Alex ne joua pas: il
-venait de prendre une belle résolution.
-
-Et il eut envie d’aller se jeter dans les bras de sa maman, qu’il avait
-vue pleurer, et de lui dire: «Je suis un autre homme», puis de lui
-demander pardon d’avoir été jusque-là si jeune, si étourdi, si fou. La
-réalité dégarnit nos desseins des trois quarts de leur panache: en
-rencontrant sa mère, Alex lui adressa, et dans la langue qu’un jeune
-homme se croirait disqualifié de n’employer pas, ces raccourcis
-modestes:
-
---Compris... La dèche... Fini de rire... Turbin...
-
-Et il s’aplatit contre la table, les coudes en pattes de grenouille, la
-paume des mains bouchant les oreilles, à la façon d’Hilaire Lepoiroux,
-et il faisait signe qu’il avalait, gloutonnement, à franches lippées,
-avalait des matières d’examen jusqu’à ce qu’elles montassent au faux
-col: il indiqua du doigt à sa mère ce niveau de science prochain... Il
-la fit sourire; elle l’embrassa et lui dit:
-
---Oui, travaille, mon enfant!
-
-Il travailla, ce jour-là même: il renonça à sortir, l’après-midi,
-malgré l’avis du grand-papa, amateur d’école buissonnière, qui, lui,
-conseillait de faire un tour en voiture; il s’enferma dans la
-bibliothèque, solennellement, bruyamment, avec des livres de droit en
-belle pile et les cahiers de notes de l’École des Sciences politiques,
-large ouverts; et il défendit qu’on le dérangeât, sous quelque prétexte
-que ce fût...
-
-Lorsque, vers cinq heures, madame d’Oudart, à pas de loup, montée sur le
-tertre d’un massif de rosiers, et accrochant sa robe aux épines,
-s’approcha de la fenêtre, pour le plaisir de contempler son cher fils
-converti et de lui dire: «Tout de même, ne te fatigue pas, Alex!» elle
-le vit, une joue posée sur ses bouquins, la tempe moite, comme un enfant
-dans son lit, le matin: depuis deux heures, pour le moins, il s’était
-endormi.
-
-
-
-
-XXXIII
-
-
-On fit donner à Alex des répétitions par un professeur de la Faculté de
-Poitiers, non pas par Hilaire Lepoiroux, non! Ce fut un tort peut-être,
-car Hilaire allait droit aux «colles», et ce professeur, éminent,
-prenait sa science de très haut, et il parla, de longues heures, juché
-sur les cimes de la philosophie du droit, à un malheureux candidat
-blackboulé.
-
-Madame d’Oudart employait ces heures d’étude en négociations discrètes
-tendant à l’aliénation d’une métairie. Elle s’efforçait de dissimuler
-ses démarches à son père, par respect humain, et à son fils, pour ne le
-point troubler. Mais «le pays», forcément, les connut, puis la ville,
-et, du moment qu’on en jasa, madame d’Oudart n’eut plus de cesse
-qu’elle ne fût retournée se terrer à Paris...
-
-Elle reçut, rue Férou, les propositions d’un acquéreur, M. Babouin,
-propriétaire de tanneries, un voisin de campagne, mais qu’on ne «voyait»
-pas. Elles étaient fort raisonnables, inespérées même. On en fut humilié
-davantage: vendre pour vendre, on aurait eu un âpre plaisir à se sentir
-diminué impitoyablement.
-
-Alex travaillait autant qu’il pouvait. Par malchance, le Grec
-Thémistocle, qui préparait sa thèse, était avare de temps. Il venait, du
-moins, prendre ses repas rue Férou, et l’on causait droit romain à
-table. Alex se prêtait sans trop rechigner à cette mesure extrême: sa
-mère et Thémistocle l’admiraient, et se congratulaient à la dérobée,
-comme les parents d’un enfant chétif qui consent à manger. Et lorsque le
-Grec était parti, madame d’Oudart, le soir surtout, ouvrait le gros
-livre de _Leçons sur le Code civil_, et les lisait à haute voix à son
-fils, répétant jusqu’à trois fois, avec une angélique patience, les
-paragraphes imprimés en caractères gras. Elle usait d’artifices ingénus
-afin de soutenir une attention qui fléchissait trop vite; elle variait
-le ton de sa voix, elle s’efforçait de comprendre elle-même ce qu’elle
-lisait, et poussait ses admirables soins jusqu’à discuter avec Alex sur
-certains points de droit. Quand la fatigue l’emportait sur la bonne
-volonté de l’étudiant, afin de le ranimer par le sourire, madame
-d’Oudart imitait le zézaiement et la douce voix de Thémistocle.
-
-Parfois Alex condescendait à trouver sa «maternelle» «épatante». Mais il
-avait aussi des mouvements d’humeur incoercibles, parce qu’il n’était
-pas du tout accoutumé à ce genre de vie, à ces soucis, et parce que sa
-jeunesse, pour la première fois offensée, regimbait et se cabrait.
-
-La session de novembre approcha. Toute la Chef-Boutonnerie foulait le
-sol du Forum et du Palatin, comme il convient, en cette saison, à des
-familles satisfaites: on échappa par cette absence à la tentation de
-solliciter l’indulgence des examinateurs.
-
-Alex soutint d’abord l’examen de droit. Il fut reçu, comme l’an passé, à
-la limite. On s’en contentait bien. On allait même chanter victoire.
-Mais il échoua piteusement à l’École de la rue Saint-Guillaume, et le
-directeur fit prier madame d’Oudart de passer à son cabinet.
-
-Elle s’y rendit, tremblante, émue. Le directeur lui conseilla, avec
-loyauté, de ne point se faire d’illusion sur l’issue du futur concours
-au Conseil d’État. Monsieur son fils s’imposait, rue Saint-Guillaume,
-des travaux qui ne sauraient aboutir, et des frais qui eussent pu,
-ailleurs, être plus efficaces. Elle pleura, tout à coup, silencieusement
-et sans plainte, devant l’homme aimable et correct qui voyait les
-intérêts d’Alex incompatibles avec la fréquentation de l’École des
-Sciences politiques. Mais, le directeur ayant fait glisser légèrement sa
-chaise, madame Dieulafait d’Oudart se leva. Elle n’était pas habituée à
-ce qu’on ne lui adressât pas au moins un petit compliment sur les
-qualités que son fils avait, quelles que fussent celles qui lui
-manquaient; et elle ne pouvait pas non plus se résoudre à se séparer
-ainsi d’un homme «si bien», et de qui, un an durant, le prestige avait
-un peu rejailli sur elle et sur son fils. Alors elle dit, en se
-retirant:
-
---Ah! quel dommage, monsieur, que je n’aie pas fait de lui un
-militaire... comme son père!
-
-Qu’espérait-elle donc? Que le directeur de l’École des Sciences
-politiques lui dît que son fils serait fort beau en uniforme? Le
-directeur soupira, simplement, et fit:
-
---Ah!
-
-Ce fut tout.
-
-Alex fut vexé. Il s’était pourtant moqué un peu de sa mère, l’année
-précédente, à pareille date, lorsqu’elle avait tiré gloire de son
-inscription rue Saint-Guillaume; mais il avait subi l’empreinte de cette
-imposante maison; il n’était pas insensible aux relations avec les
-jeunes gens graves qui, à la sortie du cours, l’accompagnaient dans la
-rue de Grenelle, en causant de «l’assiette de l’impôt» comme des membres
-de la Commission du budget, ou du «congrès de Vérone», comme des
-ministres plénipotentiaires. Qu’il fût indigne de représenter cette
-docte École au concours du Conseil d’État ou de la Cour des Comptes, il
-n’en doutait pas; mais qu’on le lui fît entendre afin de lui épargner
-des frais, cela le blessait profondément.
-
-Ce fut sa mère qui lui conseilla la modestie. Elle lui dit:
-
---Mon enfant, puisqu’on m’affirme que tu n’arriveras pas de ce côté-là,
-mieux vaut aiguiller sur une autre voie et au plus vite. Nous n’avons
-plus de temps à perdre...
-
-Et c’était lui qui objectait:
-
---Et tes Chef-Boutonne, hein? vont-ils se payer nos têtes!
-
-
-
-
-XXXIV
-
-
-Alex, cependant, résolut d’entrer dans l’étude d’un avoué, sans
-interrompre son droit, et de s’y préparer à la pratique des affaires.
-Thémistocle, consulté, approuva fermement et promit de s’employer à
-favoriser le projet. On railla, tout un repas, ces situations dites
-«brillantes», qui fascinent les jeunes gens et leurs familles et ne
-rapportent pas, en espèces sonnantes, un maravédis: le Conseil d’État,
-la Cour des Comptes, admirable! mais à la condition de posséder une
-solide fortune ou de se condamner au décevant épilogue du mariage riche.
-Alex et sa mère commençaient à entrevoir tous les avantages d’une
-situation sérieuse et sans éclat.
-
-Et ils disaient, à présent:
-
---Il s’agit de gagner son pain.
-
-Mais, ce faisant, ni l’un ni l’autre ne s’avouait qu’il pensait à
-l’effet que produirait l’expression aux oreilles de madame
-Chef-Boutonne. Et c’est à elle qu’ils pensaient, plus encore qu’à leur
-intérêt, plus qu’au pain de leurs jours à venir. Que souhaitaient-ils,
-au juste? Prendre le contre-pied du système Chef-Boutonne! Les
-Chef-Boutonne tenaient pour l’ostentation: bon! Eh bien, eux, ils
-choisissaient la simplicité, l’obscurité: ils s’effaceraient désormais;
-ils mèneraient une vie d’anachorètes... Ils feraient tout cela, oui,
-oui,--ostensiblement!
-
-Lorsque Thémistocle eut négocié l’admission du jeune bachelier en droit
-chez maître Enguerrand de la Villataulaie, l’un des excellents avoués de
-Paris, Alex dit à sa mère:
-
---Et puis, tu sais, avec les Chef-Boutonne, pas d’embarras!... A propos
-de l’École Saint-Guillaume, un sourire: «A quoi cela l’eût-il mené?...»
-Ajoute, si tu veux: «Bon pour des millionnaires...» Tiens! voilà une
-phrase: «Quant à nous, nous courons au pratique: il est entré chez
-maître Enguerrand de la Villataulaie...»
-
-Madame Chef-Boutonne ne fut jamais plus aimable que lors de la première
-entrevue qu’elle eut avec son amie. Le voyage d’Italie l’avait-il tant
-changée, elle si pointue l’an passé? Elle avait lu, à Rome, dans un
-journal de Paris, le «succès»--elle appuyait sur le terme--du cher Alex
-à l’École de Droit. De l’École des Sciences politiques, pas un mot,
-comme d’un mort au souvenir délicat. Elle était fort informée des
-événements, mais ne laissa pas à madame d’Oudart la médiocre
-satisfaction de citer la phrase d’Alex: «Nous courons au pratique,
-etc...» Ce qu’aurait pu dire madame Dieulafait d’Oudart fut noyé dans ce
-torrent de paroles descriptives que vomit toute personne arrivant
-d’Italie, avec cet air de frétillante ivresse qu’ont les dauphins de
-fontaines publiques, à la queue retroussée...
-
-Et l’on tirait Alex à bas du lit quand sonnait à Saint-Sulpice
-l’_Angelus_ du matin. Madame d’Oudart frappait à sa porte lorsqu’il en
-était, de sa toilette, à la barbe, pour lui tenir la lampe, car à peine
-faisait-il jour, et le jeune «clerc» grommelait, ne s’étant jamais levé
-si tôt. Elle le plaignait et l’admirait, en son cœur; elle le
-considérait déjà comme le soutien de la famille; elle était déjà plus
-fière de ce qu’il fût, dès huit heures du matin, en état de prendre
-l’omnibus, pour aller rue Gaillon, qu’elle ne l’était naguère de sa
-qualité d’élève de l’École des Sciences politiques; et elle dédaignait
-ces petits messieurs, savants peut-être mais fats à coup sûr, qui
-ignoraient le souci de vivre:
-
---Alex? Oh! oh! il ne perd pas son temps: il travaille chez un avoué.
-
-Alex, il est vrai, était assidu à l’étude, où il accomplissait une
-besogne machinale, et où d’autres jeunes gens, devenus promptement des
-camarades, lui faisaient une société quotidienne, non déplaisante, en
-somme. Il avait obtenu de son «patron» l’autorisation de suivre certains
-cours de l’École, indispensables à la licence qu’il préparait. A ces
-heures de cours, il quittait ponctuellement la rue Gaillon; mais le
-temps qu’il aurait dû passer aux cours, il ne pouvait absolument pas
-s’empêcher de le consacrer à la flânerie dans Paris, repos qu’il jugeait
-bien gagné.
-
-Et c’était avec de nouvelles ardeurs qu’à la fin d’une journée commencée
-avant l’aube, il se retrouvait en compagnie de l’une ou de l’autre de
-ses maîtresses. Il savourait les heures libres, comme le font les
-esclaves d’une besogne régulière, quand un congé leur est donné. Dès
-les débuts de son assiduité chez maître Enguerrand de la Villataulaie,
-pour se dédommager de trois mortelles heures de procédure, il avait même
-fait une nouvelle connaissance.
-
-
-
-
-XXXV
-
-
-C’était une femme du monde. Il l’avait rencontrée aux Magasins du
-Louvre, au rayon des abat-jour, où le geste tout gracieux de ramasser un
-gant tombé à terre l’avait mis en présence de qui? de cette petite
-madame Soulice, l’intéressante victime d’une persécution anonyme, avec
-qui il avait dîné, une fois, rue de Varenne, en même temps qu’avec les
-Saint-Évertèbre. Elle reconnut fort bien Alex, lui parla, ne fit point
-la prude, et, parmi cent brimborions d’idées, lui confia le goût qu’elle
-avait pour le jardin des Tuileries. Ce fut donc là qu’il la salua, dans
-la suite, les jours de soleil.
-
-Cependant plusieurs considérations ralentissaient le développement
-normal de l’aventure. Et d’abord, madame Soulice, jugeant Alex à sa
-tenue, le prenait pour un jeune homme ayant un cercle, «faisant de
-l’épée», montant au Bois le matin, enfin pourvu de cet appartement de
-garçon qu’une femme se plaît à imaginer si merveilleusement agencé pour
-l’amour. De brèves allusions à ces attributs du parfait amant avaient
-flatté Alex, et puis l’avaient rendu timide à confesser qu’il n’était
-que de la rive gauche, qu’il possédait à peine de quoi louer une
-chambre, pour une heure, dans quelque hôtel un peu propre, et qu’il
-habitait, quant à lui, avec sa maman, rue Férou. En second lieu, une
-lettre anonyme, parvenue à son adresse, rue Férou, lui décrivait pas à
-pas, avec une exactitude implacable, et dans un style de policier, la
-marche de son idylle: rencontre au Louvre, claires après-midi des
-Tuileries, jusqu’à la date précise de tel serrement de mains, de tel
-échange de regards plus tendres!... Un œil les épiait... Il en confia
-l’ennui à sa récente amie. Elle en parut contrite et dit qu’un homme
-qu’elle avait éconduit nourrissait néanmoins pour elle une passion
-violente et, comme un démon invisible, la harcelait d’odieuses
-taquineries.
-
-Enfin Alex était retenu par la pensée qu’il ne se sentait pas
-parfaitement épris. En vérité, qu’était une telle liaison pour lui,
-sinon une heure de réaction par jour contre la procédure?
-
-Une après-midi, ils quittèrent les Tuileries, pour dépister l’ennemi
-caché, passèrent l’eau, se faufilèrent dans l’ombre qui cerne
-l’Institut: rues tortueuses, couloirs voûtés, noirs passages... La jeune
-femme disait:
-
---Qu’il fait bon par ici, qu’on est bien, que l’on se sent protégée par
-ces murs vénérables!...
-
-Étant remontés jusqu’à la rue Monsieur-le-Prince, Alex dit:
-
---J’ai habité là: entrons!
-
---Quelle fantaisie! dit la jeune femme.
-
-Il l’entraîna dans l’étroit corridor, et elle gloussait:
-
---Oh! que c’est drôle! Ah! voilà de l’inattendu, par exemple!... Il faut
-que je sois une petite folle!...
-
-
-
-
-XXXVI
-
-
-Mais, le lendemain, madame Dieulafait d’Oudart recevait, rue Férou, une
-lettre anonyme l’informant que son fils menait «une vie de bâton de
-chaise» à l’_Hôtel Condé et de Bretagne_, dans la chambre 19, dont le
-loyer n’avait pas été payé depuis dix-huit mois!
-
-Son premier mouvement fut de brûler ce dégoûtant papier; puis elle pensa
-le soumettre à Alex,--qu’elle savait bien capable de faire quelque
-sottise en cachette, non de la nier si elle lui demandait une
-explication loyale.--Mais elle eut peur de lui causer de la peine.
-Elle-même courut à l’_Hôtel Condé et de Bretagne_. Elle vit madame
-Taupier, à qui elle avait parlé un jour, et, dans le petit bureau
-infect, derrière le rideau d’andrinople, la mère d’Alex, armée de son
-mieux contre une nouvelle désastreuse, interrogea.
-
---Mais, madame, il n’y a nulle presse! Il ne fallait pas vous déranger
-pour cela, madame!
-
-Telles furent les premières paroles de madame Taupier.
-
---Ainsi, dit madame d’Oudart, mon fils a donc conservé une chambre dans
-cet hôtel?
-
---Ça ne vaut seulement pas la peine d’en parler, madame! Voyez donc, la
-note n’est pas faite: je vais être obligée de feuilleter mes livres...
-Ah! ce n’est pas l’inquiétude qui me rend malade, je vous en donne ma
-parole! et, dans dix ans d’ici, monsieur Alex aurait aussi bien pu, en
-passant, entrer là et me dire: «Madame Taupier, voilà la petite somme.»
-
---Cette somme s’élève à?...
-
---Attendez donc, madame, que je revoie un peu mes livres... C’est la
-même chambre qu’autrefois, pardi! c’est bien simple... Les prix n’ont
-pas changé... Votre jeune homme a préféré la garder au mois...
-
-Madame d’Oudart avait hâte de savoir un chiffre:
-
---Ne m’a-t-on pas parlé d’un retard de dix huit mois?...
-
---Ah! dans ce cas-là, je vois que c’est bien de votre part, madame,
-qu’il est venu hier, ce monsieur!... Et moi qui me repentais de lui
-avoir parlé!... C’est plus fort: vous me croirez si vous voulez, madame,
-je n’en ai pas fermé l’œil de la nuit. A quoi donc ça sert-il,
-l’expérience?... et dans un hôtel meublé où il en passe, des
-échantillons de l’homme, vous pouvez vous en rapporter à moi!... Eh
-bien, tenez, madame, c’est Joseph, le garçon, qui a gagné son pari;
-c’est lui qui m’a dit: «Si, si, madame Taupier, c’est un monsieur comme
-il faut; j’ai vu de ces figures-là en province...» C’est Joseph qui a
-gagné!... eh bien! foi d’honnête femme, j’en suis bien aise...
-Entendez-moi, ma chère dame, je ne prétends pas dire que ce monsieur ne
-m’avait pas eu l’air très catholique,--surtout s’il est votre parent,
-comme il l’a dit!--mais, voyez-vous, madame, une femme, et sensible, se
-laisse impressionner...
-
-Madame d’Oudart la laissait dire.
-
---Mon Dieu! madame, continua madame Taupier, je m’aperçois que vous me
-faites parler, vous aussi, mais tant pis! On a tant de soulagement à
-causer à cœur ouvert avec quelqu’un dont on sait le nom!...
-
-Madame d’Oudart s’efforça de rire. Elle dit à la patronne:
-
---Et cette somme, voyons?
-
---Puisque vous y tenez absolument, madame, c’est douze cent soixante et
-quatorze francs, avec les étrennes du garçon, la bougie et le petit feu
-de bois... Maintenant la petite note de monsieur Lepoiroux élèverait
-donc le total à...
-
---Mais! je n’ai pas à payer la note de monsieur Lepoiroux, j’imagine!...
-
---En ce cas, je vous fais mille excuses, madame: c’est donc une erreur
-de ma part...
-
-
-
-
-XXXVII
-
-
-Madame d’Oudart dit simplement à son fils:
-
---Mon enfant, j’ai à payer une grosse note... C’est celle de l’_Hôtel
-Condé et de Bretagne_.
-
-Alex rougit, puis pensa: «Aïe, aïe!... la scène!...» Et, plus
-intimement, il était tenté de demander gentiment pardon à sa mère. Mais
-il dit:
-
---Quel est le b... de mouchard qui a vendu la mèche?
-
-Madame d’Oudart ne lui cacha rien. Il jura, piaffa, s’emporta, ne sut
-retenir qu’il recevait lui-même de pareilles lettres, et il les montra à
-sa mère. On s’indigna, on rit, on s’échauffa là-dessus, et l’intrigue et
-le mystère vous captivent à ce point que l’aventure couvrit le deuil
-des douze cent soixante-quatorze francs.
-
-Madame d’Oudart, en fin de compte, ne prenait-elle pas, contre son fils
-même, la défense de la petite «femme du monde» persécutée!
-
-Ce ne fut qu’en dernier lieu qu’elle soupira:
-
---Ma malheureuse bourse, Alex!... il faut avoir pitié d’elle.
-
-Alex, en s’endormant, jura de ne plus franchir le seuil de l’_Hôtel
-Condé et de Bretagne_.--Et Raymonde?... Eh! tant pis pour Raymonde!...
-
-Mais, le lendemain matin, il recevait une lettre de Raymonde. Et quelle
-lettre! N’avait-elle pas été avertie que son amant la trompait, à
-l’_Hôtel Condé et de Bretagne_, dans le propre nid de leurs amours? Elle
-se lamentait au long de huit pages, renonçait à l’amour, à la vie. Elle
-avait décidé de mourir. Elle conjurait Alex de la voir, une fois
-«suprême», et ce soir, avant l’heure du dîner. Après, écrivait-elle, il
-serait «_trop tard_»; et ce «trop tard», mystérieux, inquiétant, était
-souligné trois fois!
-
-
-
-
-XXXVIII
-
-
-En lisant cette lettre, Alex fit la découverte que, des diverses
-maîtresses que la tourmente menaçait de lui ravir, une seule lui tenait
-au cœur. Ce n’était ni madame Soulice, en vérité, avec son cortège
-d’argousins, ni Raymonde, avec ses pleurs et sa mort perpétuelle, mais
-Louise. La découverte lui plut: de savoir qu’il aimait Louise seule, il
-aima Louise davantage. Il se rappela maints épisodes de sa liaison avec
-la petite employée au Ministère des Postes et Télégraphes. Et tout ce
-qui remontait à sa mémoire était délicieux et charmant: point de scènes,
-jamais de larmes; un amour vrai, gai, rieur et constant, un amour
-protégé du dieu de la jeunesse: grâces du corps; agrément de l’esprit;
-plaisir, plaisir!... Il n’aimait que Louise!
-
-Il admit qu’il irait le soir au rendez-vous fixé par Raymonde. Il
-payerait de sa poche, en sortant, son court séjour à l’_Hôtel Condé et
-de Bretagne_: bonsoir, Raymonde et bonsoir, madame Taupier!... Voilà!...
-
-Mais, auparavant, il irait voir Louise...
-
-L’hiver, il l’attendait au café Voltaire, où Pierre, le garçon, à peine
-son client assis, allait donner un coup de serviette à la buée des
-vitres, afin que, du dehors, «madame» vît «monsieur». «Madame» n’eût
-jamais poussé la porte avant d’être assurée que «monsieur» fût là. Au
-bout de peu de temps, par le trou dans la buée, où clignotait un bec de
-gaz, et que traversaient les lanternes des fiacres, comme des phalènes
-dans la nuit, Alex voyait deux beaux yeux sombres toucher les glaces, de
-leurs longs cils, sous un toquet d’astrakan. C’étaient des yeux d’oiseau
-nocturne, sévères et indifférents, ou stupéfaits par les lumières;
-soudain, la grande bouche s’ouvrait: les dents semblaient communiquer
-leur éclat aux yeux, puis à tout ce visage, qui, au milieu de la buée,
-n’était qu’explosion de jeunesse et de joie.
-
-Ce jour-là, comme à l’ordinaire, la grande bouche s’ouvrit. Louise
-entra, s’assit, déposa la serviette trempée par le brouillard, et dit à
-Alex:
-
---Tu ne sais pas?
-
---Quoi?
-
---Je suis libre, ce soir!
-
-Pan!... Et le «suprême» rendez-vous de Raymonde?
-
-Alex dit:
-
---Pas possible?...
-
-Louise expliqua comment il était possible qu’elle fût libre ce soir. Il
-n’entendait point; il répéta:
-
---Pas possible?...
-
-Louise s’étonnait qu’il n’accueillît pas avec plus d’empressement la
-nouvelle. Elle lui demanda si, par hasard, il ne dînait pas en ville.
-
---Oui, dit-il, en effet!
-
---Où ça?
-
---Rue Férou.
-
---Chez qui?
-
---Chez madame veuve Dieulafait d’Oudart.
-
---Oh! le blagueur!... Et moi qui l’écoute!...
-
---Il conviendrait, dit-il, que je fisse prévenir cette dame que je ne
-dîne pas chez elle.
-
---Courons-y tous les deux! dit Louise.
-
-Cependant il tergiversa; le temps s’écoula. Raymonde attendait Alex à
-l’hôtel: Alex ne parvenait point à l’oublier. Le pire était qu’il
-tâchait d’«arranger les choses».
-
-Pour satisfaire Louise d’abord, il courut avec elle rue Férou.
-
-Louise devait l’attendre dans la rue pendant qu’il irait prendre congé
-de «madame veuve Dieulafait d’Oudart». Mais, tout à coup, il se ravise
-et introduit Louise par l’entrée particulière, sous le prétexte de se
-donner le temps de prendre congé dans les formes.
-
---Un petit quart d’heure!... enferme-toi au verrou!...
-
-«Quinze minutes, mettons-en vingt, pense Alex, j’ai le temps, à l’aide
-d’un rapide sapin, d’aller rue Monsieur-le-Prince, administrer
-Raymonde!...»
-
-
-
-
-XXXIX
-
-
-Raymonde était depuis trois quarts d’heure à l’_Hôtel Condé et de
-Bretagne_.
-
-C’était une fille candide, qui adoptait les usages de l’amour libre avec
-la docilité innocente qu’elle eût apportée dans une légitime et
-bourgeoise union. Son jeune amant était son maître, comme un mari eût pu
-l’être, et la plus futile des paroles prononcées par lui était en sa
-cervelle d’amoureuse le germe d’ingénieux et subtils tracas: mille
-inventions en résultaient, d’une sublime naïveté, et destinées à lui
-plaire. C’est ainsi que, l’ayant entendu vanter, par boutade, les
-courtisanes, cette fille qui gagnait six francs quatre-vingt-dix pour un
-travail de onze heures par jour, et là-dessus faisait vivre sa mère,
-s’exténuait à imiter, autant que faire se pouvait, les façons et la
-tenue des femmes renommées pour charmer les hommes; et elle avait acheté
-sur ses économies, du linge à ébranler la vertu des saints et un
-peignoir du dernier galant!
-
-Alex, arrivant la plupart du temps en retard au rendez-vous, la trouvait
-en ces déshabillés dont son sang de vingt ans n’appréciait ni le
-ridicule ni le soin superflu, mais toutefois fêtait la commodité par un
-bond si soudain que la travestie s’en leurrait comme d’un irrécusable
-témoignage d’amour.
-
-Et aujourd’hui, en plein hiver dans cette chambre glaciale, Raymonde
-grelottait en attendant Alex. C’est ici qu’il l’avait trahie: la lettre
-anonyme donnait trop de détails accessoires exacts pour que du fait il
-fût permis de douter. Elle n’était plus ici chez elle: elle n’osait ni
-allumer le feu, pourtant tout préparé, ni se dévêtir comme à
-l’ordinaire. Elle pensait que la seule chose qu’elle désirât encore
-était qu’elle entendît le pas d’Alex dans l’escalier, était qu’il entrât
-là, étourdiment, le gentil cruel! et qu’elle le vît, qu’elle le vît une
-fois encore!... Il allait venir!... Ne venait-il pas?... Alors elle
-éprouvait le besoin de s’agenouiller, d’être étalée à terre comme une
-natte de jonc; et de là elle eût tressailli de volupté, à faire monter
-vers son amant des paroles de piété, par exemple: «Mon seigneur! vous
-êtes beau, vous êtes magnifique, vous êtes le maître!... Je ne suis rien
-que votre créature et je vous baise les pieds!...» Mais de telles
-expressions faisaient rire le jeune dieu: elle en avait essayé, mais y
-avait renoncé vite. En définitive, elle lui parlait peu, son langage
-étant réduit aux caresses et, hélas! aussi aux larmes. Aujourd’hui,
-cependant, elle avait élaboré toute une phraséologie qu’elle jugeait
-d’un irrésistible effet,--à moins qu’Alex ne manquât donc tout à fait de
-cœur.--«Alex!--lui disait-elle,--je vous ai donné ma jeunesse, mon
-avenir, ma vie... etc...» ou bien: «Et qu’avez-vous à me reprocher? Ne
-suis-je pas fidèle, tendre, zélée, aimante éperdument?...» Elle dirait
-encore peut-être, mais seulement si cela paraissait indispensable: «Vous
-l’avouerai-je? de la façon que je vous aime, et qui dépasse les bornes
-de la pudeur, je rougis, par moments, Alex! devant mes chefs et devant
-ma mère!...»
-
-Mais, à mesure qu’elle respirait ces petites fleurs de rhétorique,
-écloses en ses nuits d’insomnie, le parfum lui en semblait fade pour
-l’odorat d’Alex, et, d’ailleurs, son trouble était tel qu’elle
-confondait les unes avec les autres ses strophes apprises, et elle
-pressentait qu’elle n’en userait pas. Alors, que faire pour reconquérir
-Alex, à tout prix?
-
-L’instinct, notre sauveur, vient au secours de l’intelligence en
-détresse. Sans préméditation, sans rouerie, sans arrière-pensée, cette
-pauvre belle fille aux abois fit tout à coup ce qu’elle avait coutume de
-faire en attendant son amant. Elle alluma le feu. Et quand la flamme
-jaillit et réchauffa ses membres, elle se dévêtit, comme si ce jour
-était semblable à tous les jours: car l’idée qu’il pût n’être pas suivi
-d’autres jours d’attente de son bien-aimé venait de lui paraître aussi
-folle, aussi intolérable que celle d’une halte subite du soleil dans le
-ciel...
-
-Et quand elle fut complètement dévêtue, elle alla au placard où se
-trouvait son linge d’amour, et, l’ouvrant, elle hésita: une autre femme
-avait pu mettre la main là!... Elle s’hallucinait et voyait son beau
-linge touché par une rivale; elle demeurait debout et nue, devant ce
-placard béant qui contenait les vestiges de son amour profané, lacéré,
-mourant peut-être... Et par sa beauté et son attitude, elle aurait pu
-rappeler l’une de ces figures de marbre qu’un sculpteur de génie pose,
-un instant tragique, infinitésimal, devant la porte ouverte du
-tombeau...
-
-Alex montait l’escalier si vite qu’à peine son pas entendu il était là.
-Il n’avait, lui, nullement préparé son discours: il allait rompre net.
-
-Il vit Raymonde au placard.
-
-Alors il lui sembla qu’une puissance obscure lui plaquait une main
-géante sur le front, lui comprimait les tempes en éteignant mémoire,
-conscience et volonté, et, d’autre part, lui cinglait les reins d’un
-coup de fouet.
-
-Il n’y eut ni explication, ni même un mot échangé. Un homme étreignit
-une femme, furieusement. L’un et l’autre avaient-ils un nom, un passé,
-se connaissaient-ils?...
-
-Et Raymonde de balbutier, en sa candeur d’agneau:
-
---Tu m’aimes donc? Tu m’aimes donc?...
-
-Alex entr’ouvrait des yeux stupides. Elle l’enjola une heure. Soudain il
-s’enfuit.
-
-Au bureau de l’hôtel, il voulut, à toute force, payer la chambre, et mit
-un louis dans la main de madame Taupier. Mais le procédé causa tant de
-chagrin à celle-ci qu’Alex en fut gêné. Il insista cependant. Madame
-Taupier manquait de monnaie pour lui rendre. De monnaie, sapristi! il
-avait précisément besoin pour son fiacre. On héla le garçon de l’hôtel,
-qui se trouva porteur de deux francs cinquante centimes, tout juste:
-Alex consentit à les accepter.
-
-Il était réengagé avec Raymonde et avec l’_Hôtel Condé et de Bretagne_!
-
-Il se sentit honteux et irrité, comme un homme victime d’une attaque
-nocturne.
-
-Le cocher goguenard, lui dit, rue Férou:
-
---Le temps n’est pas long pour les amoureux!...
-
-
-
-
-XL
-
-
-Il est aussi des amoureux à qui le temps paraît long: témoin Louise
-enfermée pour «un petit quart d’heure» et qui, en ayant compté quatre,
-était partie.
-
---Elle est partie, la pauvre petite dame, dit la concierge; oh! ne voilà
-pas bien longtemps, non, monsieur, peut-être le temps d’aller jusqu’au
-Sénat!
-
-Et Alex court à la recherche de Louise. Au vol, il atteint le Sénat;
-puis il monte la rue de Médicis; de crainte d’avoir été trop vite, il la
-redescend; il fait le tour des galeries de l’Odéon, qui abaissent à
-grand fracas leurs clôtures; il s’élance au boulevard Saint-Michel; il
-gagne les Gobelins: point de Louise!...
-
-Où habite-t-elle exactement? Afin qu’il ne soit pas tenté de lui écrire
-chez ses parents, Louise à toujours refusé de lui donner son adresse.
-Mais comme elle parle souvent de la rue de la Reine-Blanche, c’est dans
-la rue de la Reine-Blanche qu’il erre, attend, guette longtemps, et
-vainement. S’il discerne une silhouette de femme, il se précipite; s’il
-n’en voit point, il s’agite, va, vient, souffle, transpire, et revient
-sur ses pas. Il se retourne pour un bruit de persienne, pour une
-jalousie qu’on abat; et son cœur palpite parce qu’il a aperçu une
-lumière au travers d’un rideau! Qui sait? Louise est là, peut-être, à
-deux pas, séparée de lui par une cloison de verre.
-
-Si elle le voyait, venu si loin, pour l’amour d’elle, elle lui serait
-peut-être indulgente!... Une idée: appeler Louise par son petit nom?...
-ou bien se mettre à chanter, dans cette rue déserte!... Est-ce qu’elle
-ne reconnaîtrait pas sa voix?... Ah mais! c’est qu’il l’aime tout de
-bon!... Enfin une réflexion sensée: à supposer qu’elle le voie là, à
-pareille heure, ayant fait une si longue course inusitée, soi-disant
-pour l’amour d’elle, ne soupçonnera-t-elle point, la fine mouche, qu’il
-en a gros à se faire pardonner?... Il quitte la rue de la
-Reine-Blanche, et revient, rôdant toutefois sur le boulevard de
-Port-Royal, dévisageant les femmes, et maudissant l’éclat aveuglant des
-bocaux pharmaceutiques.
-
-Il redescend jusqu’à l’Odéon, remonte et redescend encore. Tout est
-triste, tout est affreux, tout est méchant. Paris est vide et laid. La
-vie est imbécile. L’amour, lui, est abject: quoi de plus répugnant
-qu’une folie qui vous oblige à accomplir le contraire de ce que vous
-voulez, vous asservit à la femme que vous n’aimez pas, et vous fait
-perdre peut-être à jamais Louise?...
-
-Avec quelle impatience, le lendemain, Alex attendit l’heure où sortaient
-ces demoiselles du Ministère des Postes et Télégraphes! Il s’échappa,
-même trop tôt, de chez son avoué, et attendit rue de Grenelle, en face
-du porche, dans la boue, sous la pluie. Un flot, tout à coup, engorge un
-couloir étroit; une hésitation, un murmure, et la porte crache, de
-droite, de gauche, un peuple de femmes pressées qui s’écoule avec la
-rapidité de l’eau sur un sol incliné. Des parapluies, des jupes
-retroussées, des jambes, c’est tout ce qu’Alex discerne en ce tohu-bohu.
-Il s’inquiète, il s’énerve: il ne voit nulle part sa Louise. Des femmes
-rient: il croit qu’on le nargue. Il s’affirme à lui-même qu’il a
-entendu la voix de Louise: il court en avant; il revient... Point de
-Louise!... Il va jusqu’au café Voltaire. Le garçon, avec sa serviette, a
-dessiné un hublot dans la buée, et regarde au dehors. Alex l’interroge
-de l’œil: «Non», fait le garçon. Point de Louise!
-
-Oh! de quelle désolation est cette place de l’Odéon, sous la pluie, sans
-Louise! L’affreux temps a fait fermer boutique au bouquiniste. A qui
-demander: «Avez-vous vu passer Louise?» Quels corridors lugubres que ces
-galeries où des courants d’air agitent la flamme du gaz, soulèvent les
-brochures éparses, soufflettent avec leur cache-nez les employés de la
-librairie Flammarion, mais ne déplacent pas un liseur! Ils sont là, par
-tous les temps, les liseurs: pilotis fichés dans le sol, et contre quoi
-la lame brise sans les ébranler; non que le plaisir de lire soit la
-cause d’une fermeté si robuste, mais le plaisir de lire sans payer...
-Ils lisent, ils lisent: croient-ils donc que le plus beau de la vie est
-de lire? «Quelle sotte engeance! se dit Alex; ils sont à battre!» Et
-volontiers il leur crierait: «Mais si vous vous étiez retournés,
-nigauds! vous auriez vu passer peut-être une jeune femme, dont les
-cheveux, les yeux et la grande bouche délicieuse valent vraiment qu’un
-homme soit éventé et mouillé! Vous n’avez pas bougé... Vous ne l’avez
-pas vue?... Crétins!...» Et il vit Hilaire Lepoiroux, près du guichet de
-la caissière, qui retenait par le bout de son nez des pages encombrées
-de tableaux synoptiques, où des accolades de tailles diverses, et la
-gueule ouverte, semblaient s’avaler les unes les autres avec leur
-contenu: le lecteur les absorbait toutes en dévorant la plus grasse.
-
-Alex, inquiet et agité jusqu’à perdre le sens de son désir dans le
-moment même qu’il suivait si attentivement la piste de Louise, toucha
-l’épaule du jeune Lepoiroux, et dit:
-
---C’est toi, mon vieux?...
-
-L’autre, s’arrachant à ses tableaux synoptiques avec la lenteur du
-serpent qui digère:
-
---Tiens!... c’est toi, Alex!...
-
-Et ils demeurèrent, l’un vis-à-vis de l’autre, muets et ennuyés, l’un
-n’ayant à dire qu’un mot: «J’aime», et l’autre ruminant le lourd texte
-de ses manuels, l’un pour l’autre professant un égal mépris. Alors tous
-les deux se serrèrent la main, disant:
-
---Porte-toi bien. Bonsoir!...
-
-Et voici Alex de nouveau en quête de Louise. Quatre jours, il la chercha
-encore; nulle part il ne pouvait correspondre avec Louise: il était
-totalement dépourvu de ses nouvelles. Ah! qu’il expiait ses torts envers
-sa maîtresse! Était-ce ce qu’elle voulait?...
-
-Un beau soir, il rencontra Louise, rue Casimir-Delavigne, le nez au
-vent, à la bibliothèque du bouquiniste.
-
-Elle éclata de rire, comme si de rien n’était. «Que s’était-il
-passé?--Mais rien!--Où s’était-elle cachée, ces quatre jours?--Mais chez
-elle!--En congé, donc?--Mais, oui!»
-
---Tu n’aurais pas pu m’avertir? dit Alex.
-
---Mais, mon chéri, j’ignorais si tu étais rentré chez toi!
-
-D’un mot piquant, mais d’un mot seul, Louise savait se venger.
-
-
-
-
-XLI
-
-
-Et Paul Chef-Boutonne n’obtenait toujours point les palmes!
-
-En vain avait-il, en veston de prolétaire, enseigné l’économie politique
-au peuple de Grenelle, au fur et à mesure qu’il l’apprenait lui-même; en
-vain sa mère avait-elle exécuté les mille et une démarches que comporte
-une telle candidature! Depuis quinze mois, Paul avait terminé son
-ingrate besogne de conférencier: le ministère était capable d’oublier le
-mérite du jeune Chef-Boutonne, et la France d’oublier le ministère
-témoin de ce mérite! Et l’impétueuse mère se multipliait, sortait
-l’hiver, malgré la grippe, pestait en fiacre et faisait antichambre.
-Son gendre était par elle fort houspillé; son mari, plus gravement
-atteint: ne faillit-on pas l’obliger à quitter son cercle, parce que
-celui-ci était notoirement réactionnaire?... Les Saint-Évertèbre, alliés
-à quelques bonnes familles, ne nuisaient-ils pas à Paul près du
-gouvernement, par hasard? La chose eût été plaisante, car c’était
-principalement pour imposer aux Saint-Évertèbre que madame Chef-Boutonne
-convoitait les palmes académiques.
-
-Elles tombèrent, au mois de janvier, comme la pluie, le grésil et la
-neige: quatorze cents personnes en furent touchées; Chef-Boutonne (Paul)
-était du nombre. Et aussitôt sa maman connut l’inanité des longs désirs
-enfin contentés. Ce petit bout de ruban serait mesquin sur la poitrine
-de son cher fils: elle l’y avait attaché, en pensée, depuis trop
-longtemps. Et puis, ne voilà-t-il pas que Paul lui-même agitait la
-question: «Le porterai-je, ou bien pas?» Un dilemme aussi se posait:
-convenait-il de s’en enorgueillir, au risque d’être moqué par certains?
-convenait-il de ne point paraître prendre garde qu’on l’avait, au risque
-que beaucoup l’ignorassent?
-
-«Eh quoi! pensait amèrement madame Chef-Boutonne, me serai-je donné tant
-de peine pour un résultat qu’on ose avouer tout juste?...»
-
-Beaubrun, le gendre, opina qu’il serait «très bien» que Paul ne portât
-point, du moins avant quelques semaines, le ruban. Il dit à son
-beau-frère:
-
---Évitez l’empressement d’un instituteur!
-
---Ou d’une sauteuse de _music-hall_! ajouta sa femme.
-
-Une de ces dames, en effet, venait d’être pareillement honorée.
-
-Ces hésitations, ces plaisanteries faisaient mal, non pas à Paul, mais à
-sa mère. Nonobstant le parti de la discrétion définitivement adopté,
-madame Chef-Boutonne ne put s’empêcher, au prochain dîner qu’elle donna,
-de glisser dans la corbeille de fleurs un mètre cinquante centimètres de
-ruban violet qu’elle avait acheté, de vieille date, furtivement, sous
-les galeries du Palais-Royal, dans l’intention d’en décorer, dès la
-première communication officielle, toute la garde-robe de son fils. Ce
-ruban long, maigre et sournois, serpentait à la dérobée sous le muguet
-et les iris. Il était possible qu’on ne l’aperçût point. On pouvait
-aussi l’apercevoir et n’en pas saisir le caractère allégorique. En fait,
-quelqu’un l’aperçut; quelque autre en saisit le sens, et des allusions
-maigres, sournoises et longues comme le ruban, serpentèrent parmi les
-convives, puis se gonflèrent en compliments qui furent lourds à porter!
-
-Or, en quittant la table au bras de M. Chef-Boutonne, madame de
-Saint-Évertèbre, cette luronne, belle encore, empoigna au passage le
-revers d’habit de Paul et dit:
-
---A votre âge, jeune homme! ce n’est pas au ministre qu’on arrache un
-bout de ruban...
-
-Et Paul, naïf:
-
---A qui donc, madame?
-
-On vit, au geste et à la façon de rire de madame de Saint-Évertèbre,
-qu’elle confiait quelque gaillardise à l’oreille du papa. Elle se
-retourna vers le fils, et, comme s’il l’avait entendue ou devinée:
-
---Et on le met, dit-elle, tout parfumé, sur son cœur!...
-
-Déjà de timides bruits avaient couru, d’après lesquels les
-Saint-Évertèbre jugeaient Paul fort gentil, mais, saprelotte! un peu
-novice; et s’ils semblaient l’accepter pour gendre, du moins
-désiraient-ils que l’homme destiné à leur fille, appelé à tâter d’une
-pâte de cette qualité, précédemment, au moins, connût un peu la
-matière!
-
-Et c’était le plus secret des mille supplices qu’une mère endure, dans
-l’âme de madame Chef-Boutonne, que ce souci déjà ancien: si accompli que
-fût Paul, son brillant jamais n’avait ébloui une femme. Certes il
-plaisait beaucoup à toutes, mais il ne plairait donc point à l’une
-d’elles? Le pire était que, sur ce chapitre, Paul lui-même, le plus
-intéressé, semblait totalement désintéressé. Loin de madame
-Chef-Boutonne le vœu de voir mettre à mal aucune personne fréquentant sa
-maison!... Mais, à s’interroger bien intimement là-dessus, elle
-confessait que le déplaisir qu’un tel accident entraîne n’est pas sans
-quelques avantages... Hélas! nul accident, non, pas le moindre,
-n’embarrassait la voie régulière, directe, sans aspérités ni courbures,
-sur laquelle Paul, une bonne fois lancé, roulait, immaculé, vers son
-avenir.
-
-Beaubrun qui souvent accompagnait Paul, au théâtre, en soirée, voire à
-des bals de ministères, sondé par sa belle-mère, engainait son monocle,
-allumait un œil scrutant tout le passé et toutes les circonstances,
-laissait choir le monocle, mourir son œil, et faisait:
-
---Rien!
-
-Et, depuis lors, madame Beaubrun, la sœur taquine, à propos de bottes,
-regardait Paul, puis son mari, ou sa mère, et faisait:
-
---Rien!
-
-A Paul qui, cela va sans dire, ne comprenait point, elle demandait:
-
---Qu’en dis-tu, Paul?
-
-Et Paul, innocemment, répondait:
-
---Moi?... Rien.
-
-«Rien» tournait au jeu de famille. C’était un jeu que la maman n’aimait
-guère.
-
-Madame Chef-Boutonne n’avait-elle pas été jusqu’à dire à son gendre:
-
---Croyez-vous que je donne assez d’argent à Paul?...
-
---Donnez-lui-en davantage! avait riposté Beaubrun.
-
-Mais Paul, ayant plus d’argent, achetait des titres de rente, et s’en
-vantait, le pendard!...
-
-Enfin il y eut un fait.
-
-Monsieur et madame Chef-Boutonne reçurent une lettre anonyme: leur fils,
-«un blondin, officier d’académie», avait fait route, tel jour, à telle
-heure et à pied, de l’avenue d’Iéna, numéro tant, jusque chez le
-pâtissier Ladurée, rue Royale, en compagnie d’une jeune femme portant
-une toilette de chez Z... Et, quoique ce parcours d’un chemin assez
-long eût été fait à pied, et quoique le texte ne fît pas mention que le
-«blondin» eût pénétré seulement chez Ladurée, pâtissier, il se terminait
-par ces mots infailliblement alarmants pour un couple de bourgeois:
-«Gare la bourse!...»
-
-Pour une fois, dans la bourgeoisie, ce «Gare la bourse!...» eut un effet
-contraire à celui que l’alarmiste en pouvait augurer. Les Chef-Boutonne
-exultèrent: enfin Paul allait vendre ses titres de rente!... M.
-Chef-Boutonne, toutefois, modéra sa femme:
-
---Tout beau! dit-il, le garnement n’est pas entré chez le pâtissier...
-
-Il y entra; il entra même ailleurs: les informations furent précises,
-circonstanciées, pleines d’intérêt, angoissantes même, car elles
-contenaient menaces aux parents s’ils ne mettaient point le holà à la
-consommation de l’intrigue, et menaces au consommateur!
-
-Qui saura dire les tempêtes intérieures des mères? leurs désirs
-contradictoires, leurs hésitations, leurs résolutions, leurs manèges, et
-leur honte qui se mélange à leur fierté?
-
-Secrètement, la mère, superbe en son dévouement obscur sinon excusable
-en son acte, sortit par un crépuscule d’hiver, et se rendit aux
-environs du lieu où son fils s’initiait au mystère de l’amour. Plus
-farouche que le limier qui épiait les amants et, dans un de ses
-rapports, la pouvait elle-même compromettre, elle bravait tout, prête à
-bondir comme un dogue sur le monstre, quel qu’il fût, qui oserait
-bousculer le rendez-vous de son Paul. L’endroit était un
-rez-de-chaussée, au fond d’une cour, rue de l’Arcade. Elle ne vit rien,
-ne couvrit de son corps personne, ne fut utile à quoi que ce fût.
-
-Mais son inquiétude augmentait chaque jour. Paul fréquentait une femme
-du monde: n’allait-il pas être provoqué par un rival?... Paul,
-évidemment, était rentré hier sans blessure; n’était-ce pas aujourd’hui
-qu’on allait le rapporter pantelant, à la suite d’une rencontre?... Mon
-Dieu! mon Dieu! fallait-il avoir élevé un fils si parfaitement, l’avoir
-amené si calme et si pur jusqu’aux portes mêmes de l’amour que les lois
-protègent, et devoir cependant payer aux préjugés d’une vieille race
-galante ce périlleux tribut que réclame la Vénus impudique?... Mais tous
-autour d’elle, le père, la sœur, elle-même enfin, le désiraient, ce
-baptême païen, l’imploraient, l’exigeaient presque!
-
-Ainsi tourmentée, et en même temps heureuse d’une cruelle formalité
-accomplie, madame Chef-Boutonne s’en fut trouver madame Dieulafait
-d’Oudart.
-
-Elle conta l’histoire par le menu, disant:
-
---Ces gamins, ces vauriens, croyez-vous?... Et une femme du monde, s’il
-vous plaît! alors qu’il y a tant d’autres relations si faciles et sans
-conséquences... Ah! les petits brigands!... Ah! l’amour!...
-
-Puis elle narra l’effroi de ce courrier mystérieux, odieux, cynique,
-quasi obscène, qui heurtait matin et soir sa pudeur maternelle en lui
-infligeant la double vision de Paul enlacé par les bras de quelque
-«Didon», d’où l’on ne s’échappe que meurtri,--si l’on s’en échappe!--et
-de ce témoin étranger, haineux, sadique peut-être!...
-
-Sa complaisance à propager l’aventure était mal retenue, mais son
-appréhension de quelque catastrophe était sincère. Ces deux sentiments
-se mêlaient parfois, se chevauchaient l’un l’autre, en sorte qu’à un
-certain moment madame d’Oudart, agacée par une trop sotte fatuité, se
-crut autorisée à dire:
-
---Mais, somme toute, chère amie, le procédé odieux ne vous a appris
-jusqu’ici qu’une bonne nouvelle...
-
-Et, trois minutes plus tard, touchée par les larmes que son amie
-répandait, elle se levait, et se décidait à lui fournir des motifs de se
-tranquilliser.
-
-Elle se levait et allait doucement à un chiffonnier, tournait une clef,
-ouvrait un tiroir et y prenait trois enveloppes banales, rayées d’une
-banale écriture:
-
---Ne vous mettez donc point martel en tête!... Connaissez-vous cette
-écriture?
-
-Madame Chef-Boutonne frémit.
-
---Eh bien! continua madame d’Oudart, tout porte à croire que votre
-«Didon» a été auparavant la nôtre: et mon fils n’en va pas plus mal!
-
-Madame Chef-Boutonne voulait bien être rassurée pour son fils; mais non
-pas que, dans une si tardive aventure, et si difficilement
-obtenue,--dont elle avait eu l’imprudence de se flatter un peu
-vite,--son Paul fît bombance avec quoi?... avec les restes d’Alex!
-
-Nier l’évidence était cependant impossible. Ayant reconnu l’écriture, le
-style de son correspondant anonyme, et un identique signalement de la
-femme qui tombait d’Alex en Paul, madame Chef-Boutonne hasarda:
-
---Mais si ces lettres infâmes n’étaient que calomnies!...
-
---Pour cela, non! dit madame Dieulafait d’Oudart, en soulignant du doigt
-tel paragraphe d’une des lettres, la petite note arriérée à l’_Hôtel
-Condé et de Bretagne_, dont il est fait mention ici, je l’ai bel et bien
-payée: l’information était bonne.
-
-Madame Chef-Boutonne s’affaissait.
-
---Eh! mon Dieu! pourvu que nos jeunes gens n’aillent point se
-quereller!... Par le fait, ils sont rivaux!
-
-Madame d’Oudart sourit:
-
---Alex est un papillon, dit-elle, il a fait cette plate-bande; il butine
-ailleurs...
-
-Et le comble du dépit était, pour madame Chef-Boutonne, que Paul eût
-choisi comme intrigue, non seulement celle qui pouvait avoir le moins de
-lustre aux yeux des Dieulafait d’Oudart, mais celle dont on ne saurait
-absolument pas se prévaloir chez les Saint-Évertèbre: car, enfin,
-séduire une amie, et quasiment au nez de leur fille, si la prouesse
-était d’un gaillard et si madame de Saint-Évertèbre, par ses «propos de
-corps de garde», l’avait, ma foi, méritée, du moins fallait-il convenir
-que la prouesse était téméraire...
-
-Mais bientôt la correspondance anonyme cessa. Paul rentrait à la maison
-sans retard, quoique le teint plus jaunet que les jours même où il
-rentrait en retard. L’idylle était-elle donc déjà finie? Quel mystère à
-l’autre mystère succédait?
-
-Les Saint-Évertèbre éclairèrent la question dès qu’on les vit: car il
-fut évident qu’on se riait de Paul. Le jeu eût pu échapper à madame
-Chef-Boutonne, si elle n’eût été précisément sur le qui-vive; mais des
-allusions persistantes à tel pâtissier de la rue Royale ou à tel «coquet
-rez-de-chaussée» ne pouvaient plus, pour elle, être équivoques. De
-complicité ou non avec ses amis, la coquine Soulice s’était prêtée à un
-manège de galanterie,--d’un goût douteux,--dans lequel Paul et le
-mouchard anonyme avaient donné, tête baissée, et de compagnie. En son
-«coquet rez-de-chaussée», par un beau crépuscule d’hiver, alors que son
-héroïque maman montait la garde, on avait,--pour employer une expression
-qui ne faisait point peur aux Saint-Évertèbre,--«posé» à Paul «un
-lapin!»...
-
-
-
-
-XLII
-
-
-L’appartement de la rue Férou était devenu l’asile des amis d’Alex. Non
-contents des soirées nombreuses qu’ils passaient là, non contents des
-dîners, assez fréquents, que madame d’Oudart leur offrait, ils y
-venaient, sur la fin du mois, à l’heure des repas, quêter une invitation
-supplémentaire, d’un air si emprunté, si gauche, avec des feintes si
-naïves, que la maîtresse de maison, tout en riant, leur disait, sans
-plus de mots:
-
---Allons! messieurs, à table!
-
-Thémistocle avait contracté, lui, la facile habitude de déjeuner, rue
-Férou, chaque jour, sous le prétexte de causer procédure. Un matin, il
-fut saisi si inopinément d’une mauvaise grippe qu’on le coucha, dans le
-salon, sur un lit improvisé, où il passa la nuit, puis la semaine. Il
-était si gentil, si complètement isolé dans le vaste monde, cet Oriental
-orphelin, sa voix était si plaintive et si douce, que madame d’Oudart
-n’eut pas le cœur de le renvoyer à son hôtel. Durant sa maladie, aussi
-bien, parmi les termes arides du droit, qu’il n’abandonnait guère, il
-mêlait des noms sonores et exquis, tels que Péra, Stamboul, la
-Corne-d’Or, les îles des Princes et Scutari,--évoquant des choses
-lointaines, ensoleillées et féeriques,--qui vous payaient de votre
-peine.
-
-Et de la nostalgie du Grec malade naissaient des désirs de voyage,
-surtout le soir: Alex et sa mère partaient, sur un mot enchanteur, pour
-la Méditerranée, l’Archipel, Athènes et le Bosphore... Madame d’Oudart
-disait:
-
---Oh! quand Alex aura une situation, nous irons, au premier congé, vous
-faire une visite là-bas, monsieur Thémistocle.
-
-Ou bien:
-
---Il ira, pour son voyage de noces, vous présenter sa jeune femme...
-
-Et elle faisait, quant à elle, le sacrifice de cette croisière de songe.
-
-Cependant Alex tombait malade, à son tour; Noémie, la bonne, elle
-aussi, fut atteinte. La concierge recommanda une femme de journée, qui
-se trouva être voleuse comme une pie, puis une autre, infortunée, qui se
-mourait de la poitrine: on dut les renvoyer. Ce fut la pauvre maman qui
-devint la servante de tous.
-
-Dans cette infirmerie, un matin, se présenta, affairée, hors d’haleine,
-madame Taupier, la patronne de l’_Hôtel Condé et de Bretagne_. Madame
-d’Oudart, lui ouvrant, augura mal de cette visite. Madame Taupier
-rattrapa son souffle, et annonça que son pensionnaire, M. Lepoiroux,
-était au lit, pas bien.
-
---C’est comme ici, dit madame d’Oudart; mais qu’a-t-il?
-
-Madame Taupier fit l’historique de la maladie d’Hilaire, et, finalement,
-dit qu’un de ces messieurs, étudiant en médecine, qui occupait une
-chambre au second, s’employait à le faire entrer à l’hôpital, car il
-craignait une vilaine fièvre.
-
---En ce cas, en effet, dit madame d’Oudart, mieux vaut une maison
-spéciale que l’hôtel.
-
-Fort bien! Mais l’inconvénient était que madame Taupier répugnait à
-laisser sortir un pensionnaire affligé d’une lourde note impayée.
-
---N’avez-vous pas prévenu la mère? demanda madame d’Oudart.
-
-Certes on avait prévenu la mère. Ce matin même madame Lepoiroux
-répondait de Poitiers par un cri de détresse, et suppliait madame
-Taupier de s’adresser, au nom de l’humanité, à madame Chef-Boutonne,
-numéro tant, rue de Varenne.
-
---Comment! s’écria madame d’Oudart, «de vous adresser à madame
-Chef-Boutonne!...»
-
---Je viens de chez cette dame, dit madame Taupier, c’est la raison
-pourquoi vous me voyez si essoufflée. Cette dame m’a dit: «C’est très
-bien; mais avez-vous vu madame Dieulafait d’Oudart?--Non, je n’avais
-point vu madame Dieulafait d’Oudart.--Voyez-la! m’a dit madame
-Chef-Boutonne.--Mais, madame...--Voyez-la! m’a répété cette dame; je ne
-saurais rien faire à ce propos sans elle: le jeune Lepoiroux est son
-protégé.--Mais, madame...» Enfin il a bien fallu que je confie à cette
-dame, et je vais en faire autant à vous, madame, puisque le sort m’y
-oblige: madame Lepoiroux m’avait bien recommandé de ne m’adresser à vous
-qu’en second.
-
---Ah! ah! fit madame Dieulafait d’Oudart, en second!... à moi, en
-second!...
-
---Oh! mon Dieu, madame, dit simplement madame Taupier, vous auriez tort
-de vous en offenser: l’avantage de passer ici en premier n’est pas
-grand...
-
---C’est parfait! Vous vous êtes acquittée de la commission en suivant la
-voie hiérarchique établie par madame Lepoiroux: eh bien! nous nous
-concerterons, madame Chef-Boutonne... et moi, «en second»... sur ce
-qu’il y a à faire... A tant de protecteurs, ce n’est pas vous qui
-sauriez y perdre, madame Taupier!
-
-Puis conduisant sur le palier la patronne de l’_Hôtel Condé et de
-Bretagne_, madame d’Oudart lui mit un louis dans la main, afin que le
-jeune Lepoiroux fût transporté à l’hôpital dans les meilleures
-conditions possibles.
-
-Et au milieu de ses malades, dans le désordre de son appartement, sous
-le poids de soucis divers, et de soucis d’argent, en particulier, madame
-Dieulafait d’Oudart demeura surtout peinée que la veuve Lepoiroux,
-réduite aux abois, recourût à une autre avant de recourir à elle.
-Cependant, n’avait-elle pas dit, quelques mois précédemment, à la
-patronne de l’hôtel: «Mais je n’ai pas à payer la note de M. Lepoiroux,
-j’imagine?...» Elle l’avait dit; mais il n’était pas question, alors,
-de voir madame Chef-Boutonne la payer.
-
-Madame Chef-Boutonne vint aussitôt rue Férou. On dut la recevoir dans la
-salle à manger, un coude appuyé sur la table: on se lamenta sur les
-maladies régnantes, et les deux femmes dirent en même temps:
-
---A propos!... le jeune Lepoiroux...
-
-Alors se disputa l’honneur de protéger le jeune Lepoiroux.
-
-L’action était délicate. Madame Chef-Boutonne ne tenait pas à payer la
-note; payer la note excédait les moyens de madame Dieulafait d’Oudart.
-Décliner la mesure généreuse que l’on sollicitait de son crédit, de sa
-renommée, serait-ce de la part de madame Chef-Boutonne un geste bien
-élégant? Refuser tout court sa contribution, était-ce possible à madame
-Dieulafait d’Oudart?... Les deux femmes s’exposèrent l’une l’autre
-témérairement, parèrent de molles attaques, ripostèrent gauchement, et
-puis soudain se dérobèrent: tout était à recommencer. Enfin, lors d’une
-reprise, l’une d’elles ayant, à tout hasard, avancé un: «Coupons en deux
-la poire!» l’autre mit bas les armes, enjolivant du moins le pis aller
-d’un mot:
-
---C’est plutôt, dit-elle, une orange amère!
-
-Elles se quittèrent presque souriantes.
-
-Après coup seulement, madame Dieulafait d’Oudart s’aperçut que la moitié
-de la note à payer était encore un trop lourd fardeau pour elle; et,
-faute de payer la note entière, elle manquait à sauver les Lepoiroux. Au
-contraire, pour une petite somme autant que pour une grosse, contribuant
-une première fois, et dans une heure de péril, au sauvetage, madame
-Chef-Boutonne sauvait les Lepoiroux. Pour la moitié du prix coûtant, on
-pouvait le dire, madame Chef-Boutonne achetait la charge honorifique de
-nourrir, et d’offrir à son pays, à la science, ce remarquable sujet
-d’Hilaire; ou, plus exactement, elle enlevait cette charge à madame
-Dieulafait d’Oudart incapable...
-
-Sur ces entrefaites, madame Lepoiroux, en personne, apparut. La lettre
-d’alarme de madame Taupier l’avait happée à Paris, sans sursis. Elle
-avait imaginé son garçon couché sur un lit d’hôpital: elle était
-accourue... Elle dit cela d’un seul trait, en entrant. Et madame
-d’Oudart, qui en voulait fort à la veuve Lepoiroux, fut désarmée par la
-vérité de cette angoisse maternelle. Elle avait préparé une parole
-amère, et elle dit affectueusement:
-
---Ma pauvre Nathalie!...
-
-Elle s’attendait à ce que Nathalie parlât abondamment de son fils
-malade; mais en venant chez madame d’Oudart, l’humble rue, l’escalier
-pauvre, ce qu’elle découvrait du médiocre appartement, avaient frappé
-une femme qui avait coutume de contempler avec déférente admiration le
-parc, les avenues, et ce qu’elle appelait «le château» de Nouaillé...
-
-Le contraste la stupéfiait.
-
-Elle eut un long silence, pendant lequel elle remuait ses yeux de tortue
-et les obligeait à accepter l’image de la décadence des Dieulafait
-d’Oudart. Elle pensait à la métairie vendue, aux bruits qui couraient le
-pays... Elle se félicitait d’avoir été assez avisée pour ne s’adresser à
-madame d’Oudart qu’«en second».
-
-Tout à coup elle se lança en des phrases compatissantes et obscures,
-mais que madame d’Oudart comprit bien.
-
-Madame d’Oudart l’interrompit:
-
---Mais votre fils? dit-elle; j’espère que son indisposition...
-
---Son indisposition, ne m’en parlez pas!... fit madame Lepoiroux; j’ai
-un soupçon que la patronne de l’hôtel a voulu nous mettre la puce à
-l’oreille, rapport à la note. Telle que vous me voyez, je viens de
-causer avec le médecin: Hilaire n’est pas si mal; il a la grippe. Il
-marchera sur ses deux pieds pas plus tard que demain!
-
---Ah!... fit madame d’Oudart. Allons, estimons-nous heureux que votre
-fils soit hors de danger!...
-
---Et chez vous, ma chère dame?... Monsieur Alex va toujours bien,
-j’espère?...
-
-Madame d’Oudart poussa une porte, et l’on vit, réunis dans le salon, les
-deux lits des jeunes gens malades. Thémistocle aux noires narines
-velues, à la barbe de huit jours, drue comme une brosse à cirage, à la
-moustache de palikare, lisait à haute voix, en zézayant et de l’accent
-le plus comique, _Manon Lescaut_; et Alex bénissait le ciel de lui avoir
-donné un ami malade en même temps que lui.
-
-Madame Lepoiroux fit force amabilités; mais elle se retira jalouse de ce
-qu’un étranger, un Grec, fût l’ami malade hospitalisé aux frais de
-madame d’Oudart, malgré ses déboires, et non pas Hilaire. Elle dit
-encore quelques-unes de ces paroles ambiguës qu’affectionnent les gens
-du peuple:
-
---Bien sûr que les jeunes gens sont libres de choisir leurs amis!...
-
-Madame d’Oudart lui demanda:
-
---Où couchez-vous, Nathalie?
-
---Oh! ne vous tourmentez pas! Je ne suis pas grosse: je m’arrangerai
-avec Hilaire; il n’a pas quitté son hôtel... A présent, ma chère dame,
-ce serait-il l’heure, dites-moi, où je pourrais avoir un moment
-d’entretien avec votre grande amie madame Chef-Boutonne?... Ne faut-il
-pas qu’il y ait une Providence, pour que j’aie rencontré sur mon chemin
-une personne aussi puissante et généreuse?...
-
-Madame d’Oudart dut chanter avec la veuve Lepoiroux les louanges de
-madame Chef-Boutonne.
-
-
-
-
-XLIII
-
-
-Madame Lepoiroux eut donc avec madame Chef-Boutonne le petit entretien
-désiré. A Paris, la Poitevine rappelait un peu ces personnes vêtues avec
-modestie, au pas de velours, à l’œil averti, à la main tendue, qui font
-payer les deux sous de la chaise dans les églises: le domestique, rue de
-Varenne, crut qu’elle venait «de la paroisse». Madame Chef-Boutonne se
-piqua de l’accueillir avec chaleur, mais tout à fait en grande dame,
-négligeant les informations personnelles, prenant de haut les choses, et
-laissant de là tomber son obole, assurée qu’elle fera du bruit. Elle
-parla de l’Université comme elle eût parlé d’une amie, d’une tendre sœur
-habitant là, à quatre pas, que l’on voit quotidiennement, avec qui l’on
-dîne,--et d’Hilaire, comme d’un prodige.
-
-Elle voulait qu’Hilaire fût prodigieux: elle croyait déjà en avoir
-acheté le droit; elle était fort résolue à en imposer la conviction à
-tout le monde, et, pour son début, enivrait la mère du héros. Moins
-crédule qu’une bourgeoise qui se leurre aisément de mots, madame
-Lepoiroux avait confiance en son Hilaire, avait confiance en «ces
-messieurs» de Poitiers, qui le poussaient, mais n’eût pas, de soi-même,
-été s’imaginer, par exemple, que son fils, parti de si bas, fût capable
-de s’élever plus haut que... «mettons que monsieur le censeur des
-études, au lycée», dont la «dame» était sa cliente.
-
-A l’humble image du censeur des études au lycée de Poitiers, madame
-Chef-Boutonne sourit. Son fils, Paul, entrait; elle le présenta à la
-Poitevine et dit:
-
---Regardez celui-ci: à l’âge qu’il a, il est officier d’académie, vous
-le voyez à sa boutonnière; élève diplômé de l’École des Sciences
-politiques; il sera demain licencié en droit; dans deux ans, docteur, et
-nous en ferons, je l’espère, un gentil auditeur au Conseil d’État!...
-
-Madame Lepoiroux écoutait, bouche bée, ces titres ronflants, auxquels
-d’ailleurs elle ne comprenait goutte. Madame Chef-Boutonne reprit:
-
---Je ne vous dis pas toutes les qualités qu’a mon fils; mais écoutez-moi
-bien, madame Lepoiroux: pour peu qu’on le compare au vôtre, Paul, que
-voici, n’est qu’un ignorant... N’est-ce pas vrai, Paul?
-
-Paul s’inclina, puis disparut. Madame Lepoiroux était inoculée du venin
-de l’ambition insatiable.
-
-Après quoi, madame Chef-Boutonne se dédommagea de n’avoir pas dit du
-premier coup «toutes les qualités qu’avait son fils». Devant cette femme
-arrivant de province, et destinée à y retourner demain, elle s’offrit le
-régal de parler de son Paul sans mesure, sans sincérité même et sans
-prudence: moment d’oubli, de folie, véritable débauche maternelle,
-comparable à la faute de ces femmes vertueuses qui, un jour, en voyage,
-s’abandonnent furtivement à un étranger qu’elles ne reverront jamais
-plus... Et puis l’on reparla d’Hilaire, sur le mode dithyrambique, puis
-du jeune Dieulafait d’Oudart, en manière de badinage, puis d’Hilaire
-encore, sur lequel l’Université--l’amie, la voisine qui ne vous cache
-rien--fondait les plus hautes espérances...
-
-Madame Lepoiroux titubait sur le trottoir de la rue de Varenne en
-quittant sa nouvelle protectrice: elle s’égara plusieurs fois avant de
-regagner l’_Hôtel Condé et de Bretagne_, et bavarda une heure avec
-madame Taupier, qui, pourtant, lui inspirait peu de confiance. Mais
-madame Taupier fut séduite par la magnificence de l’avenir promis à son
-pensionnaire, et elle y ajouta foi:
-
---... _primo_, dit-elle, parce que cette dame de la rue de Varenne est
-très comme il faut; _secundo_, parce que votre jeune homme est sans
-vices: il ne voit pas de femmes!
-
-C’est par là qu’aux yeux de madame Taupier le fils de madame Lepoiroux
-était un prodige. Elle ne put s’empêcher de soupirer, en levant ses
-prunelles au plafond:
-
---Ce n’est pas comme celui de madame Dieulafait d’Oudart!...
-
-Et madame Lepoiroux fut informée des déportements d’Alex.
-
-Une soudaine intimité s’établit entre madame Lepoiroux et madame
-Taupier. Celle-ci même, comme la mère d’Hilaire s’apprêtait à passer la
-nuit sur une chaise, lui offrit une chambre:
-
---Ne vous gênez donc point: il y en a de vacantes... Vous n’en paierez,
-pardi, pas plus cher!...
-
-La grippe, qui cependant fut tenace, avait quitté la rue Férou comme
-l’_Hôtel Condé et de Bretagne_, lorsque madame Lepoiroux jugea
-convenable d’aller faire une visite à madame Dieulafait d’Oudart.
-
---Comment! fit celle-ci, vous, encore à Paris?...
-
---Comme vous voyez, ma chère dame: et j’ai voulu montrer que je ne vous
-oublie point.
-
-Cette phrase était naïve; elle contenait une amère vérité qui pénétra
-douloureusement dans le cœur de madame d’Oudart: c’est qu’en effet ce
-n’était pas trop de fournir quelque preuve qu’on ne l’oubliait pas...
-
-
-
-
-XLIV
-
-
-Le bruit se répandit en Poitou que madame Dieulafait d’Oudart
-nourrissait et couchait chez elle, à Paris, «des amis» de son fils, et
-dilapidait sa fortune, d’une manière débonnaire, au profit d’étrangers,
-«compagnons de débauche d’Alex», tandis qu’elle laissait son vieux père
-«se mourir tout seul, dans le désert».
-
-Madame d’Oudart, en venant, avec Alex, la semaine de Pâques, à Nouaillé,
-embrasser M. Lhommeau qui ne «se mourait» point du tout, tomba au beau
-milieu de ces commérages. Elle était trop sensée pour en rendre madame
-Lepoiroux responsable, sachant que d’un mot exact que Nathalie avait pu
-dire, les langues avaient vraisemblablement tiré une de ces matières
-fabuleuses qui acquièrent très vite la fixité des légendes.
-
-La pauvre femme, qui espérait se reposer une quinzaine de jours, dans sa
-terre, entreprit, aussitôt arrivée, une tournée de visites à Poitiers,
-avec l’espoir de redresser l’opinion. Mais l’opinion est pareille à la
-tige flexible du châtaignier, que le pouce d’un enfant ploie et dirige
-pour en former la carcasse des paniers rustiques, et qui n’est pas
-plutôt présentée au four que la force de l’homme échouerait à la courber
-d’une ligne. Elle contait, bonnement, ses tracas maternels, les départs
-matinaux d’Alex, la bougie, la barbe, le son des cloches de
-Saint-Sulpice, maître Enguerrand de la Villataulaie, les déjeuners de
-procédure, puis la grippe de la triste saison, le grabat improvisé de
-cet infortuné M. Thémistocle, et la voix zézayante du malade, et les
-noms de l’Orient enchanteur qui s’échappaient de sa longue moustache
-bleue, le soir... On l’écoutait d’une oreille distraite; on affectait de
-ne la pas entendre; ou bien quelqu’un de spirituel lui demandait si elle
-avait lu _la Vie de Bohème_. L’opinion de ces gens-là était faite; la
-tige de châtaignier avait passé par le feu.
-
-Libérée en une certaine mesure des mœurs de la ville par un immense
-amour maternel, presque semblable à une passion, madame Dieulafait
-d’Oudart ne s’élevait pas, toutefois, au-dessus de l’opinion. Elle fut
-attaquée par le démon de l’incertitude; elle se demanda si Poitiers
-n’avait pas, par hasard, raison contre elle: n’était-ce point une «vie
-de bohème» qu’elle menait? Ses complaisances pour son fils
-n’étaient-elles point excessives? Ne dilapidait-elle point son
-patrimoine? Enfin son père ne se mourait-il point,--chacun meurt un peu
-tous les jours,--dans «le désert» de Nouaillé?
-
-Thurageau, homme de sens, parlait comme Poitiers. En présence du
-notaire, madame d’Oudart eut des nerfs:
-
---Je quitterai ce pays définitivement! dit-elle. J’emmènerai mon père
-avec moi.
-
-Le notaire ne prenait acte que de ce qui intéressait la fortune.
-Entendant ces paroles qui, comme tant d’autres, allaient tantôt
-s’évaporer, il laissa tomber sa large main, à grand bruit, sur son
-bureau; et par ce geste il mêlait aux paroles quelque chose de concret:
-il les retenait, les vagabondes, et il allait leur donner une
-consistance qu’elles n’avaient point.
-
---Si vous vous résolviez à ce parti, dit-il, j’aurais une proposition à
-vous soumettre...
-
-Et déjà il feuilletait un dossier. Madame d’Oudart allait s’écrier:
-«Attendez! attendez! je n’ai pas tant voulu dire!...» Il la prévint et
-la médusa en lui jetant au nez que quelqu’un donnerait trois mille
-francs de Nouaillé, «maison et parc, droit de chasse seulement sur les
-fermes...»
-
---Sur _la_ ferme! corrigea-t-elle, d’elle-même.
-
---Sur _la_ ferme, hélas! dit le notaire.
-
-Louer Nouaillé!... Elle n’en voulut pas entendre davantage. Son notaire
-se moquait-il d’elle?...
-
-Mais elle revint, de son plein gré, quelques jours après, à l’étude, et
-dit:
-
---Ce n’était pas sérieux, Thurageau, j’espère?
-
-Le notaire cita le nom, lut la lettre de la personne qui offrait de
-louer la terre de Nouaillé.
-
-Elle dit:
-
---Trois mille francs, c’est ridicule: Nouaillé ne vaut pas cela.
-
---Nouaillé vaut ce qu’on en offre.
-
---D’ailleurs, dit-elle, vous pensez bien que je ne consentirai jamais.
-
-Thurageau s’inclina, et il ajouta:
-
---J’ai une autre proposition.
-
-Madame d’Oudart parut complètement indifférente.
-
---Aimez-vous mieux marier monsieur votre fils?
-
---Marier!... fit-elle, et avec qui?
-
---Avec une jeune fille fort bien, quoique...
-
---Arrêtez!... il suffit... du moment qu’il y a un «quoique...»
-
---Je m’arrête. Autre chose: préférez-vous vendre Nouaillé... maison,
-parc et la ferme restant?... Babouin achèterait.
-
---Encore Babouin!...
-
---Il vous a déjà pris deux fermes: c’est vous maintenant qui formez
-enclave en son domaine!...
-
---On gagne donc tant dans la tannerie?
-
---Oui, quand on fabrique aussi du papier à Angoulême.
-
---Ah? du papier!... bravo! la matière est déjà plus noble... Écoutez,
-Thurageau, vous allez me trouver curieuse, mais je suis femme... et
-mère... Quelle est la jeune fille dont vous avez voulu me parler?
-
---Il y a un «quoique»!...
-
---Enfin quel est ce «quoique»?...
-
---La tannerie, justement, le papier!...
-
---Il s’agit de la petite Babouin?... La fille d’un marchand de peaux de
-bêtes qui empestent une lieue de pays!... Mais, ah çà! Thurageau, y
-pensez-vous?... Jamais de la vie! jamais de la vie!...
-
-Quatre jours plus tard, un grand break de louage faisait halte à la
-grille de Nouaillé, au bout du parc. On entendit, de la maison, tinter
-la vieille cloche fêlée... Qui était-ce? Les habitués ouvraient, à
-l’ordinaire, tout simplement la grille... Jeannot, portant ses sabots à
-la main, s’élança, les pieds nus, par la châtaigneraie. Il parlementa
-longuement, puis remonta la châtaigneraie, toujours courant et l’air
-effaré. A bout de souffle, il bégaya à la cuisine:
-
---Ça, c’est plus fort que de jouer au bouchon!... des particuliers qui
-arrivent de Paris tout droit pour visiter le château! C’est quelque
-attrape, bien sûr: le château est-il à louer, à cette heure?... Allez
-prévenir madame.
-
-Madame pâlit, s’assit, réfléchit, se dompta,--cruel moment,--puis dit:
-
---Il y a malentendu, évidemment, mais je ne veux pas qu’on laisse ainsi
-ces personnes à la porte: faites entrer!
-
-Jeannot courut de nouveau; on entendit le grincement de la grille: le
-break parut sous la châtaigneraie. Il contenait un monsieur d’une
-soixantaine d’années, un de trente, une jeune femme, une jeune fille. La
-mère Agathe, la vieille bonne, les introduisit au salon et dit à
-Jeannot:
-
---Vous n’êtes qu’une bête: il y a là dedans une demoiselle qui irait à
-monsieur Alex comme un gant...
-
-Tout ce monde-là attendit encore au salon, madame Dieulafait d’Oudart
-ayant voulu faire toilette. Enfin elle les reçut, non sans cérémonie,
-comme une visite, les embarrassa même à force de façons; ils croyaient
-s’être trompés d’endroit: était-ce bien là la propriété que leur avait
-désignée le notaire? Madame d’Oudart leur dit:
-
---Mais je n’ai jamais autorisé aucun notaire à indiquer ma propriété aux
-amateurs! Thurageau est un vieil ami qui pousse le zèle à la manie;
-c’est un homme qui ne saurait voir un arpent de terrain improductif: je
-lui en veux, je le trouve indiscret, en vérité...
-
-Ces messieurs allaient la trouver mauvaise. Madame d’Oudart parla
-encore:
-
---Thurageau se sera dit qu’en fait nous abandonnons Nouaillé; voici deux
-ans, en effet, que j’ai dû me fixer à Paris pour suivre les études de
-mon fils, un grand garçon maintenant...
-
---C’est monsieur votre fils, peut-être, dit la jeune femme, que nous
-avons croisé à cheval dans l’amour de petit chemin...
-
---Lui-même, madame.
-
---Oh! qu’il monte bien!... Ces messieurs l’ont remarqué.
-
-Ces messieurs acquiescèrent de la tête.
-
-La flatterie ravigota le cœur de madame d’Oudart. Des personnes qui
-avaient remarqué son fils lui devenaient presque sympathiques. Elle eut
-plus de force pour consommer son sacrifice, quoiqu’elle ne pût y
-parvenir sans détour.
-
---Mon vieux père, ancien conseiller à la Cour, habitait encore ici,
-reprit-elle; il s’y plaisait, bien que seul; il y avait ses habitudes;
-mais j’ai résolu de ne plus me séparer de lui... Par le fait, ma
-propriété va se trouver fort délaissée...
-
-Les deux messieurs échangèrent un regard rapide. Pardieu, la situation
-se débrouillait!
-
---Dans l’intérêt de la propriété, de la maison même... osèrent-ils dire.
-
---Oui, fit-elle, vous avez raison... Je sais... Une maison inoccupée...
-
---... vieillit de dix ans par saison!
-
---Je n’ai jamais loué, je n’y pensais certes pas...
-
-Il y eut un silence. Elle eut le courage de sourire, et elle lâcha enfin
-ce demi-aveu de défaite:
-
---La personne du locataire peut influer beaucoup sur une décision aussi
-grave.
-
-La jeune femme dit:
-
---Vous habitez, madame, un endroit si charmant!... les chemins, la
-grille ancienne, l’admirable allée sous les châtaigniers...
-
---La maison d’habitation, hasarda l’un de ces messieurs, semble assez
-vaste...
-
-Madame Dieulafait d’Oudart se leva:
-
---Si vous désirez jeter un coup d’œil?...
-
-Son cœur palpitait, les jambes lui manquaient. Elle fit visiter sa
-maison.
-
-On trouva, dans la bibliothèque, le grand-père Lhommeau qui sommeillait
-et s’éveilla. Il ne savait point de quoi il s’agissait, croyait voir des
-Parisiens amis de sa fille, faisait force salutations. Madame d’Oudart
-dut le présenter:
-
---Monsieur Lhommeau, mon père, ancien conseiller à la Cour...
-
-Mais elle ne savait--et à peu près--que le nom de l’un des visiteurs, de
-qui le notaire lui avait lu la lettre; encore ignorait-elle auquel
-d’entre eux il s’appliquait: elle le bredouilla... C’était le nom du
-sexagénaire. A son tour, celui-ci présenta: son fils, sa belle-fille, et
-la sœur de celle-ci, une jeune fille orpheline de père et de mère.
-Monsieur Lhommeau était fort étonné; la scène était pénible: on
-l’écourta en passant vite.
-
-Madame Dieulafait d’Oudart montra la chambre de son fils, montra sa
-propre chambre contenant la photographie agrandie de feu le commandant,
-son mari, avec sa croix, son épée, et cent objets familiers. De petits
-coins aménagés par elle elle vantait la commodité; elle vantait la vue
-qu’on avait des fenêtres sur les rochers du Poitou, sur la campagne;
-elle s’oubliait à dire:
-
---C’est ici que j’ai eu mon fils...
-
-Ce n’étaient pas des goujats que les gens qui visitaient Nouaillé, et
-ils éprouvaient, de l’émoi de cette femme, une certaine gêne: ils
-faillirent négliger un autre étage. Les deux sœurs s’étant concertées
-gentiment, se refusèrent à visiter la cuisine, l’office, à cause des
-domestiques, et madame d’Oudart, interprétant autrement l’abstention, ne
-se prenait-elle pas maintenant à craindre que leur projet de location
-n’aboutît pas?...
-
-Elle les mena au jardin. Les arbres à fruits étaient en fleurs:
-pêchers, poiriers, pommiers, amandiers charmaient la vue par la
-débordante profusion du blanc et du rose; blanc et rose était le parc,
-blanche et rose la campagne au delà des murs. Les lilas tiraient de
-fines langues d’un vert tendre, comme pour goûter, en délicats, la
-saveur du printemps. Sous un soleil déjà chaud, la terre, comme un
-animal, exhalait une haleine vivante. Tout germait, bourgeonnait,
-éclatait; tout sentait bon, et les abeilles, presque invisibles,
-innombrables, vautrées dans les corolles, laissaient croire que la
-nature elle-même, enivrée, chantait.
-
-On alla jusqu’au potager, où, maintes fois, quand le soir tombait, le
-long du cordon de pommiers nains, la mère d’Alex avait souhaité de le
-voir se promener là un jour, au bras d’une jeune femme exquise, riche
-s’il se pouvait, et d’excellente famille. Par la porte à claire-voie
-donnant sur la campagne, les filles du métayer, grandies, sauvages
-toujours, et immobiles comme des idoles, étaient là, encore, accourues
-pour contempler, non pas M. Alex, aujourd’hui, mais les messieurs et
-dames descendus du grand break de louage...
-
-
-
-
-XLV
-
-
-Un soir du mois d’août suivant, à leur fenêtre, sur la cour de la rue
-Férou, madame Dieulafait d’Oudart et M. Lhommeau tâchaient de prendre
-l’air, après dîner.
-
-C’était la fin d’une pesante journée; un vain orage avait éclaté, vers
-cinq heures, pour disperser les promeneurs du Luxembourg, non pas pour
-rafraîchir la température. D’une tour de Saint-Sulpice, l’_Angelus_
-lança tout à coup une large vibration religieuse et mélancolique qui
-feignit d’agiter l’atmosphère engourdie: la verrerie trembla sur le
-buffet, et on leva les yeux vers le haut des toitures, comme si quelque
-chose passait dans le ciel. A l’appel de l’église, une centuple voix
-répondit du Séminaire voisin, scandant les paroles de la prière; puis
-une autre voix multiple, une autre et une autre encore, obéissant, à
-quelques secondes d’intervalle, à l’harmonieuse invitation tombée des
-tours, et dont les dernières résonances furent longues à s’apaiser: on
-les croyait voir courir, en chevauchée légère, sur Paris, vers Grenelle
-et le Point-du-Jour... Après quoi, les bruits ménagers montèrent: chocs
-répétés et monotones des assiettes empilées et des couverts de ruolz ou
-d’argent comptés et replacés en leurs paniers, verres à voix cassée,
-verres bavards et chantants, tiroirs, placards... Et quand le désordre
-quotidien de la vie fut encore une fois réparé, on entendit la voix des
-bonnes et celle des humbles ménages échangeant la satisfaction de la
-besogne accomplie; les glouglous de la fontaine emplissant les brocs;
-les cris pointus de fillettes jouant au volant dans la rue; une femme
-fâchée, une porte claquant... Un silence se fit, que déchira le
-grincement d’un frein d’omnibus; puis un plus long silence... Et, tout à
-coup, des accords au piano et un chant...
-
-Un hoquet aussi put être entendu, au fond de la gorge de madame
-Dieulafait d’Oudart, qui pleura et disparut, laissant seul M. Lhommeau
-à la fenêtre.
-
-M. Lhommeau était-il philosophe? Il atteignait les limites de la vie, et
-il l’appréciait telle qu’elle est. On avait dit à M. Lhommeau: «Nous
-louons Nouaillé, c’est indispensable.» M. Lhommeau avait répondu: «Louez
-Nouaillé, si c’est indispensable!--Mais nous vous emmenons, papa, avec
-nous à Paris!--Emmenez-moi, avec vous, mes enfants, à Paris.--Nous
-serons fort tassés, pauvre papa; vous coucherez dans le salon.--Ne
-saurions-nous pas vivre, moins tassés, tous à Nouaillé?--Impossible! Et
-l’avenir d’Alex?...--Soyons tassés, couchons dans le salon!»
-
-Et, avec le bon M. Lhommeau, l’on avait amené à Paris la mère Agathe que
-l’on n’avait pu se résoudre à abandonner: tout ce qui était de Nouaillé
-étant loué, y compris Jeannot, les chiens et le cheval d’Alex, pour
-trois mille francs.
-
-Avec la modeste retraite de M. Lhommeau, sa toute petite fortune
-personnelle et les trois mille francs de Nouaillé, on pouvait vivre
-désormais, «tassés» assurément, mais à Paris, seul lieu convenable à
-l’élaboration de l’avenir d’Alex, mais à Paris où l’on échappait aux
-malveillants propos de la province, mais à Paris où l’on ne renonçait
-pas, quoi qu’on en pût dire, à jouter dans l’arène avec madame
-Chef-Boutonne et son fils, avec madame Lepoiroux et Hilaire.
-
-Cependant, quand le lourd été de juillet s’était assis sur Paris, madame
-Dieulafait d’Oudart, privée pour la première fois des ombrages de la
-châtaigneraie, des pièces fraîches, de l’air pur et de la promenade du
-soir dans le potager de Nouaillé, avait été saisie par une nostalgie qui
-n’était pas sans laisser quelque inquiétude à son entourage. A son dépit
-de ne point partir, à temps nommé, comme tout le monde, pour la campagne
-ou pour la mer, elle remédiait par son orgueil même: car l’orgueil
-blessé secrète un autre orgueil qui sert de baume à la plaie; elle était
-fière de se montrer de plus en plus réduite, quasiment pauvre et
-n’ambitionnant pour son fils qu’une «situation pratique». Mais Nouaillé,
-sa terre, lui tenait comme un membre.
-
-Elle pensait à Nouaillé à toute heure et partout: le matin, à l’église,
-en offrant de la cire à saint Alphonse de Liguori dans l’intention de
-recouvrer Nouaillé, comme elle lui en offrait pour la réussite des
-examens d’Alex; le jour, dans ce superbe Jardin du Luxembourg désert, où
-elle pouvait impunément broder la soie, au pied de Berthe ou Bertrade,
-reine de France, sans risquer d’être dérangée ni par les enfants qui
-avaient du large pour fouetter le sabot, ni par madame Chef-Boutonne qui
-prenait, cette année, modestement, les bains de mer en Bretagne... Et
-elle pensait à Nouaillé, le soir, chacun de ces tristes soirs pareils,
-sur la cour de la rue Férou, au son des cloches, au bruit rythmé de la
-prière des séminaristes, et enfin, quand au milieu du calme
-définitivement établi de la nuit, une voix tout à coup chantait,
-accompagnée de quelques accords au piano...
-
-
-
-
-XLVI
-
-
-Un événement avait marqué la fin de l’année scolaire. Encore un
-ajournement d’Alex à son examen de licence? Non pas! cela était trop
-ordinaire: l’échec, l’échec complet, le plat échec de Paul
-Chef-Boutonne, à un premier concours au Conseil d’État!
-
-Beaubrun, son beau-frère, auditeur à la Cour des comptes, ayant avec le
-jury quelques intelligences, savait que, sur vingt-sept candidats,
-Chef-Boutonne (Paul) était classé vingt-septième. Comment! un candidat
-qui, ponctuellement, satisfit à tous les examens, se démasquer vulgaire
-mazette, un jour d’épreuve définitive? En effet, sur toutes matières, il
-était apte à fournir une réponse, les examens lui étaient favorables,
-et il venait de passer convenablement sa licence; mais s’agissait-il de
-se mesurer avec des jeunes gens capables, le moins entraîné d’entre eux
-savait répondre mieux que lui. Pis que cela! s’il possédait des
-connaissances, en tirer parti avec ordre, à-propos et mesure, dépassait
-ses moyens; rédiger un rapport, composer, faire œuvre d’initiative loin
-de quelqu’un qui vous pique d’une interrogation précise, découvrait d’un
-coup une fondamentale médiocrité.
-
-Et Beaubrun terrorisa madame Chef-Boutonne en lui déclarant, le monocle
-tombé, avec l’œil atone du voyant de l’avenir:
-
---Votre fils jamais ne triomphera dans un concours.
-
-Comme l’être qui va sombrer, revoit, dit-on, en un instant, sa vie
-entière, madame Chef-Boutonne récapitula les courses en fiacre,
-ruineuses, les attentes dans les salons froids, les introductions près
-de messieurs en redingote de drap uni, au visage bien rasé et digne,
-dont l’approche a goût de mauvais cigare; les invitations, les dîners,
-la dépense et l’ennui, et l’emploi des formules magiques, méditées,
-apprises et glissées en temps opportun au creux d’une oreille à poil
-gris!... Vanité, tout cela? Mais vanité, alors, le zèle des mères!
-vanité, la courtoisie, les engagements, la parole même des arbitres de
-la destinée de nos fils! vanité, en définitive, ce qu’on appelle les
-recommandations!
-
-Elle était sur le point de crier à l’injustice; mais son esprit fit
-vire-volte et elle soupira:
-
---Et il y a des gens qui crient à l’injustice!
-
-Beaubrun réengaina son monocle et regarda sa belle-mère de biais, avec
-un œil fin:
-
---Tout, en effet, dit-il, se passe assez correctement.
-
-On avait jeté bas les projets de voyage et l’on était allé brusquement
-se terrer en Bretagne, réfléchir, et faire, en tout-cas, travailler
-Paul, d’arrache-pied. En partant, on avait confié à madame Dieulafait
-d’Oudart:
-
---La perte de mademoiselle de Saint-Évertèbre a été pour le pauvre
-enfant plus sensible qu’on ne l’eût pu soupçonner!...
-
---La perte de mademoiselle de Saint-Évertèbre?... avait fait madame
-d’Oudart, ignorante.
-
-Et madame Chef-Boutonne, pour toute explication:
-
---Elle n’eût jamais été la femme qui conviendra à mon fils.
-
-Le brillant avenir de Paul Chef-Boutonne: sa situation, son mariage?
-mais il faisait doublement faillite!... Telle fut la conclusion qui
-s’imposa aux Dieulafait d’Oudart.
-
-
-
-
-XLVII
-
-
-Quant à Alex, il fut refusé à la session supplémentaire de novembre,
-contrairement à la douce habitude qu’il avait prise de réparer à
-l’entrée de l’hiver son annuel insuccès d’été. Il y avait, en son cas, à
-vrai dire, de quoi troubler l’esprit d’un candidat.
-
-Lors du triste retour du Poitou, après l’abandon de Nouaillé aux
-étrangers, Alex trouvait rue Férou une lettre de Raymonde. Toute lettre
-de Raymonde contenait premièrement l’annonce d’une calamité échue ou à
-prévoir; secondement, une lamentation rédigée dans le style des
-prophètes; finalement et en manière de conclusion, menace de sa mort
-prochaine, tantôt accidentelle et certifiée par des signes, tantôt, ce
-qui était plus grave, résultat de sa volonté, œuvre de sa propre main.
-
-Non pas plus lugubre qu’une autre était la présente lettre, qui,
-pourtant, contenait la nouvelle d’une des plus grandes calamités qui
-puissent échoir à une pauvre fille. Raymonde, ennoblissant toujours par
-des termes choisis l’humble réalité, écrivait:
-
-«... Le fruit de nos amours, Alex, a tressailli, etc...»
-
-Suivait un long récit: amour, amertume, amour, désespoir, et amour
-encore, expressions ridicules et sentiments sincères, émoi immense
-malhabile et pitoyable. Un post-scriptum court et net faisait contraste:
-
-«_P.-S._--Le réchaud ou la Seine?»
-
-C’était dans le temps même qu’Alex, de plus en plus détaché de Raymonde,
-se rapprochait de Louise. Avec Louise quelles amusantes promenades, les
-dimanches d’été! Quels gais dîners à la campagne! Quelles courses
-furtives et divertissantes dans Paris! Louise était la dernière
-grisette, une grisette diplômée, émargeant au budget de l’État, fleur
-renouvelée depuis le temps de Mimi Pinson, mais identique en son parfum,
-fleur traditionnelle du sol de Paris.
-
-Mais il avait fallu revoir Raymonde.
-
-Alex lui donnait rendez-vous, le soir, dans le Jardin du Luxembourg, sur
-un banc de la Pépinière, proche des ruches d’abeilles. Elle arrivait,
-infailliblement la première à toute convocation, avec une sorte de cabas
-en paille tressée portant, en lettres de laine rouge: _Souvenir
-d’Enghien_, et qu’elle tenait dorénavant sur son ventre parce qu’elle
-s’imaginait que tout le monde y voyait sa maternité. Ce sac servait
-aussi à garder la place d’Alex sur le banc garni, comme tout siège à
-cette heure, de sombres silhouettes méconnaissables. Dans la demi-nuit
-volant d’allées en pelouses et que tachait, seule, blanc fantôme, la
-jeune femme de marbre qui veille au pied du socle de Watteau, Raymonde,
-de loin, discernait Alex, Alex, grand, élégant, léger, avec son chapeau
-de paille «canotier» et ses moustaches longues, aussi plus claires que
-la nuit. Alors son cœur battait, un trouble affreux l’envahissait; elle
-se croyait déjà au delà de la mort, parmi les ombres silencieuses et
-dans un jardin de rêve et de beauté; elle portait pour toujours sous son
-cabas une maternité secrète; et le confident chéri, l’auteur adoré de ce
-fruit d’amour, le voilà qui venait...
-
-Il venait, en retard, mais régulier, cependant, sans compensation aucune
-à son déplaisir, car il ne donnait point là son cœur; mais il venait
-comme on se soumet à un devoir inéluctable, inutile d’ailleurs, mais tel
-que la vie parfois nous en impose. Il s’asseyait au bout du banc, à la
-petite place réservée pour lui, et Raymonde, en se serrant très fort
-contre lui, nouait son bras au bras d’Alex; et ce geste-là, dans cet
-instant, était pour elle, désormais, la dernière forme de la volupté.
-
-Il n’avait pas grand’chose à lui dire, car il ne savait parler que des
-sujets agréables; elle, elle n’avait jamais trouvé la langue à employer
-pour parler à cet amant trop charmant et qui n’aimait ni la mélancolie
-ni les pleurs. Mais, comme elle était touchée de la sollicitude qu’il
-lui témoignait depuis «le malheur», elle osait lui dire, par exemple:
-
---Personne ne s’est encore aperçu de rien.
-
-Il faisait:
-
---Ah?... tant mieux!
-
-Et il se croyait sauf, tant que «l’on ne s’était aperçu de rien».
-
---Le jour où l’on s’en apercevra... disait Raymonde.
-
-Il détournait l’entretien pour chasser une vision désobligeante: celle
-de madame Proupa, la veuve de l’honnête Proupa, appariteur à la Faculté
-des lettres, venant sonner rue Férou, et réclamer le mariage.
-
-Ce n’était pas cela que prévoyait Raymonde, à la date fatale évoquée par
-elle: elle prévoyait le «réchaud ou la Seine». Elle parlait de cette
-alternative à mots couverts et par paraboles. Qu’attendait-elle donc de
-son amant? Qu’il inventât un moyen de la tirer de là? Il ne lui en
-proposait aucun. Très sincèrement, il n’en considérait, lui, qu’un seul,
-c’était que madame Proupa montât l’escalier de la rue Férou pour
-réclamer le mariage; mais il n’en soufflait mot, bien entendu, parce que
-la perspective lui en était excessivement pénible, et aussi parce qu’en
-cette occasion, comme en toute autre, il comptait sur la chance. Lorsque
-Raymonde parlait trop des personnes de sa famille, de «sa pauvre mère»,
-du cousin Milius, le comique, et de personnes qu’Alex avait vues aux
-«petites soirées dansantes» de la rue Clovis, pour la faire taire, il
-disait:
-
---Mais tout s’arrangera... Tout s’arrange!...
-
-Et ils se levaient, avec les ombres environnantes, lorsque le tambour,
-issu tout à coup d’un endroit incertain, troublait l’admirable repos du
-soir dans les jardins. Alors, dociles comme un troupeau de moutons,
-toutes ces ombres s’en allaient vers les portes, obéissant au rythme
-impératif du petit fantassin invisible.
-
-Un soir, avant qu’Alex fût assis, n’eut-elle pas la fantaisie de courir
-sur les pelouses où la lune montante semblait semer des perles? Elle
-prétendait que «la dame de Watteau» lui faisait signe, et qu’on allait
-danser. Elle entraînait son amant; elle enjambait la palissade et
-s’élançait en chantant:
-
- --Hé! bonsoir, madame la Lune!
-
-et elle disait, comme autrefois madame Proupa, sa mère:
-
---Et que la fête batte son plein!...
-
-Alex, l’ayant rejointe, l’arrêta, et, avec sa main, la bâillonna. Il
-remarqua qu’elle sentait l’absinthe. Elle en était ivre.
-
-Il ne put l’empêcher de gambader comme une nymphe sylvestre, et de
-danser, sous la lune et la nuit, et sous les yeux du buste de Watteau,
-le peintre de la tragédie secrète qui est au cœur de la nature et de
-l’amour.
-
-Alex eut peur. Il défendit à Raymonde de se faire mal désormais: il fut
-même doux avec elle et lui recommanda de se tenir tranquille. «Tout
-s’arrangera», lui répétait-il, ne pouvant avoir le courage d’être plus
-précis et de lui dire: «Allons, c’est moi qui monterai l’escalier de
-madame Proupa...»
-
-Sérieusement, il en vint à penser qu’il ferait cette démarche un jour.
-Eh! mon Dieu! puisqu’on en était à adopter la vie modeste, rue Férou, et
-à se faire gloire de l’adopter, n’y aurait-il pas, à un certain point de
-vue, quelque crânerie à épouser une demoiselle Proupa?... Alex pensait à
-part lui: «Seulement, c’est dommage que ce ne soit pas Louise!...»
-
-Raymonde, un soir, ne vint pas au rendez-vous,--fait
-extraordinaire.--Deux fois, elle y manqua: Alex la crut morte.--«Le
-réchaud ou la Seine»?...--Elle écrivit enfin qu’elle allait bien, malgré
-une jambe luxée dans une chute d’escalier, et que «tout s’était passé
-pour le mieux», grâce au médecin, «un très brave homme...»
-
-Raymonde, si prolixe et si nébuleuse quand il s’agissait de malheurs
-imaginaires ou médiocres, employait des tournures concises et
-suffisamment claires pour indiquer un drame réel, compliqué de crime et
-de mystère.
-
-C’était donc là, sur le lit de madame Proupa, près duquel Alex et
-Raymonde, un soir, aux excitations de la musique dansante et d’un
-concert de parents et d’amis, avaient échangé leur premier baiser, que
-devaient se dénouer, entre les mains d’un médecin discret et d’une mère
-imbécile, les relations de Raymonde et d’Alex.
-
-
-
-
-XLVIII
-
-
-Eh bien! ce ne fut pas le souci de cette sombre aventure qui causa le
-très grave échec d’Alex à la Faculté, mais la trop expansive
-satisfaction de s’en trouver, en somme, si heureusement affranchi. Le
-rayon de soleil après la pluie, le printemps après un dur hiver, au
-sortir de la prison la lumineuse liberté,--est-ce pour répondre à un
-aréopage de «bonzes», sur des questions de droit civil ou d’économie
-politique?... Non, vraiment! L’expérience, toutefois, lui suggérait
-quelques principes de sagesse: ainsi ce n’est pas lui qu’on reprendrait
-jamais à s’engager dans des liaisons avec des demoiselles «dont on a eu
-l’honneur de connaître madame la mère»! Et, d’ailleurs, à l’avenir,
-éviter les liaisons qui, premièrement, menaçaient la bourse de la pauvre
-maman, et, en second lieu, pouvaient faire tant de peine à la chère
-petite Louise... Tâcher de travailler, enfin, bon Dieu du ciel!...
-
-Voilà les réflexions et les fermes propos que formulait, en sa chambre,
-un jeune homme instruit par l’expérience, lorsqu’une main frappa à la
-trop fameuse «entrée particulière» ménagée jadis par les soins de madame
-Chef-Boutonne.
-
---Ouvrez!
-
-Et Alex vit madame Beaubrun.
-
-Elle arrivait de Meudon, toute fraîche.
-
-Elle entra, en faisant signe d’abattre le bruit; elle parlait à voix
-basse; elle comprimait de la main son cœur; elle tomba sur un fauteuil
-et elle répétait:
-
---Croyez-vous que j’en ai, un toupet! croyez-vous?...
-
-Et la pièce s’emplissait de parfum.
-
-Avec elle, Alex aimait à plaisanter; tous deux affectaient de ne point
-se prendre au sérieux. Comme elle avouait du «toupet», il en eut; et,
-tout tranquillement, il la débarrassa de son ombrelle, pinça entre deux
-doigts l’épingle du chapeau: en un mot, il jouait à l’amant. Elle dit:
-
---Oh! le monstre!...
-
-Elle lui frappa le poignet avec son «face-à-main». Il se frottait le
-poignet, comme si elle lui eût fait très mal; elle lui tendit la main:
-
---Allons! la paix!... fit-elle.
-
-Et elle expliqua sa visite.
-
-Elle n’avait point voulu faire directement à madame d’Oudart la
-commission dont elle était chargée par sa mère, encore en Bretagne, et
-elle venait prendre de lui conseil... «Prendre conseil de lui» amusa
-beaucoup Alex; mais madame Beaubrun ne riait pas.
-
---Le moyen de vous parler en particulier, dit-elle, dans un appartement
-où l’on ne reçoit plus que dans la chambre à coucher de madame votre
-mère?... Y en avait-il d’autre que de frapper tout de go à votre porte
-de jeune homme?
-
-Ma foi, non, il n’y en avait point d’autre. Et la commission consistait
-à faire entendre, de la part de madame Chef-Boutonne, à madame
-Dieulafait d’Oudart, que le jeune Lepoiroux, leur protégé commun, était,
-à Poitiers, sinon affilié à la loge «l’Amicale de l’Ouest», du moins
-compromis avec les principaux FF.·. du chef-lieu, au milieu et sous le
-patronage desquels il avait fait récemment une conférence où le
-_Discours sur l’Histoire universelle_ de Bossuet était tourné en
-ridicule et réduit à néant. Ces Lepoiroux, en vérité, manquaient d’un
-tact élémentaire! Une espèce de scandale en était résulté à Poitiers.
-Nul n’ignorait là-bas que «le fils Lepoiroux» avait été instruit et
-nourri par les Pères de la Compagnie de Jésus...
-
---A quoi pensez-vous? demanda madame Beaubrun, quand elle eut exposé son
-affaire.
-
---Mais, je pense que vous sentez bon!...
-
---Quel enfant! dit-elle; il n’y a pas moyen de parler sérieusement avec
-vous!
-
---Le sérieux, alors, c’est les Lepoiroux?
-
---Qu’est-ce que vous avez à lorgner ainsi mon chapeau?
-
---C’est l’épingle, décidément, qui me gêne.
-
-Elle réfléchit, un instant, et, d’un air espiègle:
-
---S’il faut cela pour que vous m’écoutiez et me répondiez, ôtez-la!
-
-Il l’ôta, prestement. Il essayait déjà de soulever le chapeau, retenu
-par d’autres épingles dissimulées.
-
---Ho! ho! fit-elle. Qui est-ce qui est attrapé? C’est vous... Hélas! peu
-de cheveux: beaucoup d’épingles, mon ami!... Vous, je vois cela, vous
-avez l’habitude de décoiffer de plus beaux cheveux que les miens...
-Allons, arrière!... vous me fâchez.
-
-Elle fit la moue. Elle ajouta:
-
---Ah! si vous les aviez connus avant mon bébé!...
-
---Vos cheveux?
-
---J’en avais trop... et d’un fin!...
-
-Sur cette vanité de femme, il crut pouvoir lui baiser les mains.
-Elle-même jugea prudent de s’en aller, pour une première fois.
-
-Au bouton de la porte, elle dit à demi rougissante:
-
---Voyez ce que c’est: je n’ose plus entrer chez madame votre mère...
-
-Il voulut la baiser à travers la voilette. Elle regimba comme un diable.
-Il lui dit:
-
---Oh! comme vous êtes jolie!
-
-Elle n’était pourtant pas sotte; elle entendait la raillerie et savait
-la valeur des compliments d’un homme. Mais la louange de quelqu’un de
-ses charmes physiques la rendait aussitôt commune. Elle répondit:
-
---Jolie?... Oh! cela non!...
-
-Lui, qui la désirait, dans sa fraîche toilette d’été embaumée, disait
-n’importe quoi:--yeux, bouche, nez, teint admirables!--Et la femme:
-
---Non, non! Je sais bien que j’ai la bouche trop petite, les yeux
-passables, à la rigueur, mais le nez mal fait... Quant au teint!... Et,
-d’abord, vous ne m’avez jamais fait de compliments.
-
-Il dit:
-
---Je vous aime depuis que je vous connais.
-
-Depuis le temps qu’il la connaissait, il n’avait fait que rire avec elle
-de l’amour et des beaux sentiments; mais elle crut ce qu’il lui disait
-de flatteur. Tout à coup, il la baisa en plein visage, un peu au hasard,
-à cause de la voilette. Elle battit des paupières, sans commenter l’acte
-autrement; et elle se regarda dans la glace en faisant la lippe pour
-tendre la gaze fripée par le baiser. Les cassures étaient tenaces.
-
---Permettez!... dit Alex, offrant perfidement ses soins.
-
-Elle permit, étant devenue toute naïve. Il releva la voilette et toucha
-les lèvres...
-
-
-
-
-XLIX
-
-
-Il en résulta que la communication que l’on devait faire à madame
-d’Oudart fut remise. On la lui fit toutefois sans beaucoup tarder: on
-vint rue Férou un peu plus tôt que de coutume, ce qui embarrassa fort
-Noémie qui, depuis le «tassement», ne savait jamais dans quelle pièce
-introduire. Madame s’habillait dans sa chambre; dans la salle à manger,
-la mère Agathe, pour conserver ses habitudes de province, avait installé
-sa planche à repasser le linge; M. Lhommeau faisait sa sieste chez lui,
-dans l’ancien salon.
-
-Madame d’Oudart cria par une porte entre-bâillée:
-
---Faites entrer chez mon fils: il a prévenu qu’il sortait....
-
-Il n’était point sorti, car il attendait précisément madame Beaubrun à
-l’issue de la visite qu’elle devait faire à sa mère. En voyant entrer la
-jeune femme, non à la dérobée, non par l’entrée particulière, mais
-précédée de Noémie, la bonne, et suivie à peu de distance par madame
-Dieulafait d’Oudart, Alex fut déconcerté.
-
---Vous alliez sortir? lui dit madame Beaubrun.
-
-Il répondit:
-
---Mais non!
-
-Sa mère lui dit:
-
---Tu sors, mon enfant?
-
---Oui, oui...
-
-Cependant il resta.
-
-Madame d’Oudart se confondit en excuses, et, pour la vingtième fois, fit
-la description de son appartement bondé comme les soutes d’un vaisseau,
-depuis l’abandon de Nouaillé.
-
---C’est au point, madame, que mon fils doit partager son armoire avec
-son pauvre grand-père!... et on le dérange parfois, le matin, pour un
-faux col ou pour des chaussettes, parce que le vieux papa est demeuré
-fort matinal.
-
-Elle aimait à narrer les mille incidents que provoque un logement exigu;
-elle les énumérait à tout venant, les amplifiait, honnêtement, et, sans
-le vouloir, elle en tirait vanité. Elle disait:
-
---Ici? mais il y a de la place encore!... Et tenez, je regrette que ce
-cher monsieur Thémistocle soit reparti pour son pays, non seulement à
-cause des services qu’il rendait par sa science à Alex, mais parce que,
-dans l’antichambre divisée en deux,--ne l’avez-vous pas remarqué?--il y
-aurait la place d’un lit de sangle avec sa table de nuit et même une
-chaise!...
-
-Ou bien:
-
---C’est en étant privé de tout, ma chère petite, qu’on goûte le prix des
-choses: j’apprécie, à présent, la chaise que j’ai payée deux sous au
-Jardin du Luxembourg; on ne m’en délogerait pas avant le coucher du
-soleil!... Oh! certes, je ne souhaite pas que mon fils fasse jamais
-fortune; Dieu l’en préserve, plutôt!... Et, d’abord, il y a plus de
-vertu, quoi qu’on dise, chez les petites gens que chez les riches; il y
-a plus de mérite, en tout cas!... Alex sera avocat, simple avocat, tout
-petit avocat!... Et comme il ne sera ni en position ni en goût de faire
-un mariage riche,--j’en ai déjà refusé pour lui,--il y a cent à parier
-contre un que son ménage futur en sera meilleur... Savez-vous de quoi je
-serais aujourd’hui le plus fière?
-
---De quoi donc?
-
---De ce qu’Alex épousât une jeune fille sans dot!...
-
---Sans dot!...
-
---Je dis: sans un liard de dot. Ce sont les mariages les plus heureux,
-et, entre nous, les plus dignes.
-
---Oh! il ne faut pas exagérer! J’admets qu’une femme apporte...
-
---Son trousseau, je vous le concède; un point, c’est tout. Celle qui a
-veut avoir davantage; qui a davantage ambitionne tout... L’ambition? ah!
-j’en suis bien revenue... Je l’ai dit, je l’ai écrit dernièrement encore
-à une malheureuse à qui l’on fait tourner la tête...
-
---La veuve Lepoiroux? interrompit madame Beaubrun.
-
---Vous l’avez nommée.
-
---A propos des Lepoiroux, dit madame Beaubrun, écoutez!...
-
-Et elle glissa l’épisode scandaleux dont Hilaire avait effarouché le
-Poitou.
-
-Madame d’Oudart tomba des nues, d’abord; puis elle affirma que rien, en
-somme, ne l’étonnait. Elle exhala, toutefois, son indignation. Ce qui
-lui paraissait odieux, c’était l’infidélité d’Hilaire Lepoiroux à ses
-anciens maîtres; à son point de vue de femme pieuse, aussi, s’allier aux
-francs-maçons était vilain.
-
---Et votre mère, demanda-t-elle, qu’est-ce qu’elle dit de cela?
-
---Ma mère? fit madame Beaubrun avec sa malice coutumière, mais je la
-crois furieuse de ce que son protégé soit aussi celui d’une autre
-puissance!
-
---Entre nous, dit madame d’Oudart, voulez-vous le fond de ma pensée?
-Votre mère a perdu la confiance des Lepoiroux du jour où Paul a échoué
-au Conseil d’État. Une femme qui n’a pas réussi à faire nommer son fils
-est sans crédit pour protéger autrui. Et, des protections, c’est tout ce
-qu’attend ce monde-là!... Je vais vous rapporter ce que me disait, ces
-jours-ci, mon bonhomme de père: «Ma génération, celle de votre mari
-encore, ont été élevées dans l’idée que la Révolution française avait
-servi à adapter les rangs exactement au mérite; votre fils ni le jeune
-Chef-Boutonne ne croient plus guère à cela,--bien que le fait, du moins
-en général, soit moins faux qu’ils s’imaginent;--mais des Lepoiroux,
-encore tout près de l’état de servage, ne conçoivent pas d’autre
-gouvernement que celui du bon plaisir et ne croient absolument qu’aux
-passe-droit!...» Il a raison, mon vieux papa... Eh bien! voyez-vous, ma
-belle enfant, il ne nous reste aujourd’hui, à nous autres, un peu
-scrupuleux sur les moyens de parvenir, qu’une ressource pour nous
-distinguer des Lepoiroux qui nous font essuyer la semelle de leurs
-bottes en nous grimpant sur les épaules, c’est de tirer honneur de notre
-pauvreté!...
-
-Madame Beaubrun faillit bâiller: Alex trépignait sans mot dire. Madame
-d’Oudart, si facile et si simple autrefois, ne devenait-elle pas un peu
-sermonneuse, depuis qu’elle s’exténuait à exalter par des théories un
-état pour lequel elle n’était pas née? Ou bien, aussi, ne
-paraissait-elle pas sermonneuse parce qu’elle retardait et peut-être
-compromettait un rendez-vous?...
-
-Voyant que son fils s’agitait, elle lui dit:
-
---Tu devrais sortir, mon enfant: va prendre l’air; madame Beaubrun
-t’excusera... Vous l’excusez, n’est-ce pas, ma chère belle?
-
---Oh! fit madame Beaubrun; mais je serais désolée d’être cause que...
-Et, d’ailleurs, moi-même, chère madame, je dois être, à trois heures...
-
-Elle se leva. Alex dit:
-
---Vous permettez, madame, que je vous accompagne jusqu’au bout de la
-rue?...
-
---Oh! oh! s’écria innocemment madame d’Oudart; c’est un complot! Parions
-que vous allez courir tous les deux la pretantaine!
-
-Et, tout en riant d’un prétendu rendez-vous galant, elle les chassait,
-le plus gentiment du monde, du lieu même de leur rendez-vous.
-
-
-
-
-L
-
-
-Madame Chef-Boutonne en eut de belles à narrer, au retour de Bretagne!
-Il s’agissait bien d’Hilaire Lepoiroux!... Paul était débauché.
-
-Paul était débauché par les soins d’une cabotinette de Paris qui vous
-l’avait pris au sortir du bain, positivement, pour ne plus le lâcher que
-dénaturé, transfiguré, retourné bout pour bout: un autre homme. Un autre
-homme: il avait vendu ses titres de rente; un autre homme: il ne
-travaillait plus; un autre homme: il avait écrit à Beaubrun, son
-beau-frère, pour lui emprunter huit mille francs... huit!
-
-Et l’on s’était donné tant de souci pour n’en pas arriver là quand il
-eût fallu y arriver! Et l’on avait été s’ensevelir, deux mois durant,
-sous le sable d’une plage tranquille et de famille, afin de calmer et le
-cœur molesté d’un jeune homme et la cervelle surmenée d’un candidat au
-Conseil d’État!
-
---Nous avons vu, disait madame Chef-Boutonne, la chose quasi se conclure
-sous nos yeux. Ah! quel rôle, parfois, que celui d’une mère!... Paul est
-pudique et discret, pourtant...
-
-Il était surtout cachottier: il se garait de l’œil de ses parents avec
-une gaucherie qui avait aguiché la fille; il se torturait à fournir à sa
-famille des alibis qu’elle n’exigeait point; il découvrait sottement ses
-allées et venues, en les voulant à tout prix clandestines. Il passait
-ses soirs dans une certaine hutte enfumée et sans air, dénommée _Café de
-l’Océan_, où il payait tournée sur tournée aux amis et connaissances de
-la belle; il passait ses jours à l’attendre, à la guetter, à la suivre à
-distance, au casino ou sur la plage, et à ne pas oser la joindre, sous
-l’œil attentif des jeunes filles; il passait ses nuits, plus souvent
-qu’il ne l’eût voulu, à la villa, seul et agité, de l’autre côté de la
-cloison même contre laquelle reposait sa mère.
-
-En dernier lieu, il avait fui... Oui, fui, lui, Paul, Paul
-Chef-Boutonne, élève diplômé de l’école des Sciences politiques,
-licencié en droit, officier d’académie... Fui, ce qui s’appelle fui,
-sans bonjour ni bonsoir, par le train que la gamine prenait pour rentrer
-à Paris!... Madame Chef-Boutonne racontait ses transes, décrivait M.
-Chef-Boutonne s’enquérant dans les caboulots, dans les beuglants du
-port, dans les hôtels et sur le rivage même de la mer,--où, mon Dieu!
-n’avait-on pas pensé, un instant, que le corps du jeune homme pût être
-rapporté comme une épave!--à la gare enfin, où un cocher d’omnibus,
-familier de la villa, déclarait que «monsieur Paul était parti en
-joyeuse compagnie».
-
-Et madame d’Oudart, touchée, compatissant de cœur à tout ce qui était
-alarmes maternelles:
-
---Ah! mon Dieu! mais vous l’avez retrouvé, j’espère, et où cela?
-
---Où cela? chez la coquine, installé comme un pacha!...
-
---Il s’était donc procuré de l’argent?
-
---On lui faisait crédit, sans doute!...
-
---Oh! pardon... c’est trop juste!... Et alors, dites-moi, ma chère amie,
-il vous est revenu, je suppose?
-
---J’exige qu’il prenne un repas à la maison. Il le prend. Mais...
-
---Mais?...
-
-Elle bégaya, à travers des sanglots inattendus:
-
---Ce n’est plus lui, non, il n’est plus le même... On m’a pris mon fils!
-
---Pauvre, pauvre amie!
-
-Madame Chef-Boutonne gémissait, se lamentait, suffoquait: Paul ne
-travaillait plus! Et, précisément, un concours allait s’ouvrir à la Cour
-des comptes; il l’eût pu tenter, les matières étant voisines de celles
-du Conseil d’État: il ne le tenterait pas! Beaubrun même s’opposait à ce
-qu’il s’y laissât inscrire. C’était l’avenir compromis! l’avenir de Paul
-Chef-Boutonne! et compromis pour qui? L’eût-on jamais cru?... pour une
-femme!
-
-Et, puisqu’on en était aux plus pénibles confidences, reconduisant son
-amie éprouvée, madame d’Oudart crut pouvoir demander:
-
---Et cette femme, entre nous?...
-
-Madame Chef-Boutonne s’écria:
-
---Comment! vous ignorez qui elle est!... Mais c’est Odette Jasmin! elle
-est assez célèbre! «La môme Jasmin!...» Dieu de Dieu!... Mais, ma chère,
-tout Paris ne parle que d’elle!...
-
-Un éclair d’orgueil, jailli des prunelles de la mère de Paul, cingla les
-yeux de la naïve madame Dieulafait d’Oudart. Elle eut le tact de se
-reprendre vite:
-
---Oh!... tous mes compliments!
-
-Le sourire de madame Chef-Boutonne acquiesçant à ces compliments, sur
-une marche de l’escalier, fut sublime.
-
-
-
-
-LI
-
-
-Odette Jasmin n’était pas une étoile de première grandeur; mais, en
-effet, elle avait brillé, le dernier printemps, sur un bout de scène
-montmartroise; elle descendait, cet hiver, au boulevard, en essayant de
-faire quelque tapage, et déjà son nom, sa silhouette même, un peu
-cocasse, s’étalaient sur les baraquements des immeubles en construction.
-On la vit au Bois, en _cab_, accompagnée tantôt de sa mère et tantôt
-d’hommes fort comme il faut et d’un certain âge. Paul patinait avec elle
-au «Pôle Nord» et il était à demeure, comme l’habilleuse, en sa loge.
-Non! ce ne fut pas cette saison-là qu’on le vit acheter des titres de
-rente!...
-
-Qu’il eût donc eu tort de se priver de mettre le branle-bas dans la
-fortune Chef-Boutonne, puisque d’un tel désordre ses parents voulaient
-bien se montrer flattés! Le temps était déjà loin où madame
-Chef-Boutonne témoignait tant d’effroi d’une première tentative
-d’emprunt de huit mille francs--«huit!...»--à Beaubrun. De ce que Paul
-lui coûtât cher, mais bruyamment, madame Chef-Boutonne tirait
-aujourd’hui vanité.
-
-Qu’il était loin, le temps où l’orgueil s’alimentait d’examens heureux
-ou de concours futurs; où rayonnait devant l’œil des mères cette sorte
-d’inscription mystique: LE BEL AVENIR! Un hiver avait passé, et c’était
-des relations de son fils avec la «môme Jasmin», que madame
-Chef-Boutonne puisqu’il fallait de l’orgueil à tout prix
-s’enorgueillissait!... Oui! le concours pour la Cour des comptes avait
-eu lieu sans que Paul tournât seulement la tête de ce côté; oui, Paul,
-licencié en droit, négligeait même de se faire inscrire au barreau!...
-Oui, il était apparent que Paul s’abrutissait, et d’une manière
-irréparable, dans une inepte et ruineuse passion; oui, oui, il était
-fort mal en point, le bel avenir;--mais la mère, force admirable
-jusqu’en son erreur même, tissait, des sottises de son fils, un manteau
-somptueux, tout de parade, avec quoi tâcher d’éblouir encore!
-
-Assurément, ce n’était point à tout le monde que ces beaux plis
-pouvaient donner le change; et la saison, il le fallait reconnaître,
-avait été, rue de Varenne, assez morne. On rougissait, devant
-l’Université et la magistrature, de ce que Paul, comblé de nobles
-espérances, eût choisi une voie si profane; et les familles des jeunes
-filles à marier, que Paul trop sage faisait sourire, Paul libertin les
-effarouchait, les fâchait même! Ce fut au printemps que l’on prit sa
-revanche, dans le Jardin du Luxembourg.
-
-Madame d’Oudart écoutait désormais fort patiemment toute jactance: elle
-faisait profession de modestie et de pauvreté. Lorsque, sous l’aubépine
-bourgeonnante, au pied du socle d’un grand vase encore vide, et tandis
-qu’au ciel se poursuivaient les grosses éponges d’encrier que porte le
-vent d’avril, madame Chef-Boutonne s’abaissait à parler des amours
-retentissantes que les cancans de Paris attribuaient à Odette Jasmin,
-madame d’Oudart ne cherchait pas même à relever l’incongruité; et elle
-attendait tout bonnement, selon un procédé d’usage courant, qu’une autre
-eût cessé de débiter sa rengaine, pour colloquer la sienne, à son tour.
-A madame Chef-Boutonne comme à madame Beaubrun, comme à tous, elle
-disait son appartement bondé à l’instar des soutes d’un navire,
-l’armoire partagée par le grand-père et le petit-fils, le faux col, les
-chaussettes du matin, et enfin--ceci était de la plus aigre ironie--le
-regret qu’elle avait de ce que ce pauvre M. Thémistocle fût parti pour
-son pays, car, dans l’antichambre, coupée en deux,--«ne l’avez-vous pas
-remarqué?»--il y avait place pour un lit, une table de nuit, un siège
-même... Elle disait: «C’est en étant privé de tout que l’on goûte le
-prix des choses...» et: «La chaise que j’ai payée deux sous, vous ne me
-la feriez pas quitter avant le coucher du soleil...», quoique, au su de
-tous, la moindre giboulée la chassât du jardin. Une certaine forme
-s’adaptant petit à petit à ses refrains douloureux, elle l’employait à
-satiété, et sans variantes. Sur l’ambition, le thème: «Ah! j’en suis
-bien revenue!...» sur l’avenir d’Alex: «Avocat, simple avocat, tout
-petit avocat...» enfin sur le mariage riche,--qu’elle avait déjà refusé
-pour son fils:--«De toutes les ressources, la plus perfide!...»
-
-Madame Dieulafait d’Oudart et madame Chef-Boutonne se supportaient mieux
-que jadis: elles guerroyaient beaucoup moins: c’est qu’elles étaient
-unies, sans en convenir, par un malheur commun, une chute grave, le
-réveil décevant après leurs rêves de mères. Et, déguisées, chacune sous
-des oripeaux différents, elles jouaient la même farce tragi-comique, qui
-aurait pu, à la rigueur, s’intituler _le Dépit ambitieux_.
-
-M. Lhommeau, qui se joignait à elles, au Luxembourg, décelait par sa
-bonhomie même, l’amertume qui soulevait le cœur des exilés de Nouaillé.
-Ce vieillard, qu’on disait si aisément content de peu, et qui, en effet,
-savait se déclarer satisfait d’un sort inévitable, ne songeait qu’aux
-beaux fruits du potager de Nouaillé. Ses poires, ses pommes étaient son
-plus constant souci, et le rappel d’une si grande et légitime tendresse
-exprimée sans plainte et sans autres termes jamais que ceux d’un
-jardinier diligent, était touchant et faisait mal.
-
-On ne prononçait point les noms des locataires de Nouaillé, qui étaient
-l’ennemi secret. Nouaillé même était un terme redoutable et qu’on
-s’épargnait les uns aux autres, comme le nom d’un ami cher qui a trahi
-ou disparu. Jeannot, qui était demeuré «là-bas», loué comme le reste,
-mais personnage de si peu d’importance, Jeannot, de tout Nouaillé,
-était, en vertu d’une convention tacite, le seul objet nommable. M.
-Lhommeau, par une vieille habitude, disait même: «Cet imbécile de
-Jeannot!...» Et, moyennant ces subterfuges et subtilités, il était
-loisible, à toute heure, de se demander, par exemple, si «cet imbécile
-de Jeannot» avait pensé à attendre le dernier jour d’octobre pour
-cueillir l’«oignon de Saintonge» et la «petite mouille-bouche
-d’automne», ou si, au contraire, «cet imbécile de Jeannot» n’avait pas
-laissé pourrir à l’arbre ou se piquer, dès le mois d’août, la
-«cuisse-madame» ou la «fourmi musquée». Ces noms anciens et
-savoureux,--qui font venir les larmes aux yeux de quiconque a possédé un
-jardin, quatre poiriers plantés derrière le vert ruban des buis, et une
-mansarde embaumée, l’hiver, par ces placards bien clos où l’on conserve
-la chair de l’été,--évoquaient le domaine perdu; et, avec les invectives
-contre l’infortuné Jeannot, un peu de bile s’écoulait. Le retour du
-soleil, la tendre poussée des marronniers, un certain remuement des
-pépiniéristes dans les parterres, et le goût dont l’air nouveau vous
-flattait les narines, l’été enfin, puis l’époque des vacances
-exaspéraient la résignation un peu ostentatoire des «entassés» de la rue
-Férou.
-
-
-
-
-LII
-
-
-Hilaire Lepoiroux, depuis ce qu’on nommait «l’affaire du _Discours sur
-l’Histoire universelle_» ou «le scandale de Poitiers», était boudé par
-ses protectrices.
-
-Il avait eu le front de se présenter pourtant, il n’y avait pas
-longtemps de cela, chez madame Dieulafait d’Oudart,--qui vous l’avait
-secoué comme un morveux sans réussir à tirer de lui autre chose que ce
-rire niais dont il accueillait invariablement tout propos étranger à ses
-matières d’examen,--et il était allé de là chez madame Chef-Boutonne la
-prier, avec un cynisme candide, de le vouloir bien appuyer, lors du
-prochain concours d’agrégation, près de certains «Sorbonnards»
-influents et qui, à tort ou à raison, passaient pour réactionnaires.
-
-Madame Chef-Boutonne qui, s’il se fût agi de son fils, n’eût pas été
-éloignée d’user du système Lepoiroux, mais, il est vrai, y eût mis des
-formes, s’écria:
-
---Comment, jeune homme, vous vous affichez là-bas, avec la démagogie
-départementale, et vous venez ici implorer l’appui de nos hommes les
-plus distingués?...
-
-Hilaire avait ri, comme aux semonces de madame Dieulafait d’Oudart.
-L’affaire pressante était pour lui d’arriver. Madame Chef-Boutonne
-réfléchit. Son zèle à faire reluire Hilaire était fort apaisé depuis que
-Paul ne brillait plus; mais elle aurait eu mauvaise grâce tant à laisser
-paraître cette faiblesse qu’à sembler dépourvue de crédit. Ne
-venait-elle pas justement d’échouer en des démarches tendant à faire
-dispenser son mari, nommé cette année membre du jury de la Seine pour
-les assises d’août? Toute défaite exige une bataille nouvelle... Dans
-l’espoir d’une revanche, et l’amour-propre encore à vif, madame
-Chef-Boutonne promit donc: elle fit des visites par la chaleur
-caniculaire, et glissa encore des expressions amènes dans l’oreille de
-messieurs en redingote de drap uni.
-
-Hilaire fut agrégé des lettres. Il allait être nommé professeur: c’était
-un garçon tiré d’embarras; il aurait certainement de quoi donner à
-manger à sa mère.
-
-La nouvelle en parvint au Jardin du Luxembourg par le moyen d’un «petit
-bleu» qu’apportait M. Lhommeau: il sortait de la rue Férou un peu tard,
-à cause de sa sieste.
-
-C’était un vendredi; la musique de la Garde républicaine jouait sous les
-quinconces, au milieu d’un peuple d’été, trop nombreux encore au gré de
-madame d’Oudart, à qui il interceptait les doux sons de la flûte... Car
-madame Chef-Boutonne, obligée par la session des assises, de retarder
-tout départ, retenait son amie à l’extrémité de la terrasse, à l’ombre
-insuffisante des aubépines et des vases de géraniums grimpants.
-
---Lisez! dit madame d’Oudart, en tendant le télégramme.
-
-Madame Chef-Boutonne lut; on ne souffla mot. Les trompettes d’_Aïda_
-retentissaient sous les feuillages. Une nourrice, ayant troussé son
-marmot, le saisit à deux mains comme une urne emplie d’eau que l’on
-soutient par les anses, et le vida au pied de la balustrade: une longue
-rigole courut sur le bitume incliné et vint mouiller le pied d’une
-chaise. Il y eut alerte dans plusieurs groupes; chacun se recula d’un
-saut de puce, souriant d’ailleurs et bénévole, tout étant beau et bien
-qui vient d’un enfant.
-
-M. Lhommeau dit enfin:
-
---Les Lepoiroux ne sont pas à plaindre: les voilà, pardieu! plus cossus
-que nous.
-
---Je suis très heureuse du succès d’Hilaire, fit madame d’Oudart; c’est
-le résultat et le couronnement des efforts que nous avons faits depuis
-vingt ans.
-
---Du jour où j’ai vu le jeune Lepoiroux, riposta madame Chef-Boutonne,
-je l’ai dit à qui voulut m’entendre: «Ce garçon-là, pour peu qu’on le
-guide à propos, fera son chemin...» Ses façons, il est vrai, sa tenue,
-son langage...
-
-Madame d’Oudart ne permit pas la critique:
-
---Hilaire a eu des négligences et des oublis, dit-elle, c’est certain;
-mais il n’est pas un méchant garçon. Il faut tenir compte de son
-origine. Tout bien pesé, il fait honneur à qui l’a soutenu et dirigé.
-
---Oh! mon Dieu, reprit madame Chef-Boutonne, ce que j’ai fait pour lui
-est peu de chose... Qui ne se serait intéressé à un sujet dont l’avenir
-était écrit sur le visage?...
-
---Je vous prie de croire, ma chère amie, que son avenir n’était
-nullement écrit sur son visage quand j’ai décidé de lui faire
-entreprendre ses études secondaires... Ah! je puis me rendre cette
-justice qu’en m’engageant pour lui alors, je n’escomptais aucune
-récompense!...
-
---Eh! mais, ma belle, fit madame Chef-Boutonne, votre désintéressement
-demeure peut-être plus pur et plus éclatant que vous ne le pensez!...
-«Une récompense», dites-vous: ne vous enflammez pas! Le télégramme ici
-présent n’est pas riche en remerciements. Notre jeunesse, je la connais,
-et je gage que votre protégé,--puisque vous semblez le revendiquer
-jalousement!--s’attribue à lui seul tout le mérite de l’événement de ce
-jour. Parions, pour la beauté du fait, qu’il oubliera de m’en faire
-part!...
-
---Hilaire, ma chère amie, ne saurait oublier les obligations qu’il vous
-a... Il m’a adressé ce télégramme; un pareil vous attend chez vous, cela
-est probable... Je défends le jeune Lepoiroux comme un garçon qui
-m’appartient un peu. Sa nature n’est pas expansive; s’il ne me paye
-point de mots, je l’excuse, puisqu’il me satisfait en s’ouvrant
-vaillamment la porte d’une carrière honorable.
-
---Je me flatte, dit madame Chef-Boutonne, d’avoir poussé, moi, la porte
-dont vous parlez, à plusieurs reprises, et de façon à mériter de la
-famille Lepoiroux des égards particuliers... N’oublions pas, ma chère,
-l’incohérence des démarches contradictoires que j’ai dû accomplir en
-faveur de ce jeune homme, soit par la malchance de son éducation
-première, soit par suite de fâcheuses influences dont plus tard on n’a
-pas su le détourner: voici tantôt deux ans, je plaidais pour le racheter
-de ses origines jésuitiques, et hier encore afin de le laver du contact
-de politiciens du plus mauvais ton... Je vous trouve bonne, en
-vérité!... Que ce succès universitaire vous honore, j’y consens, mais
-confessez que c’est par l’effet d’un singulier ricochet...
-
-Les sons cuivrés de la musique s’étaient dispersés rapidement dans le
-vide du grand ciel d’été: maintenant, afin de percevoir les doux sons de
-sa flûte favorite, madame d’Oudart penchait la tête en avant et prêtait
-l’oreille: et peu s’en fallut qu’elle ne comprît point la querelle que
-lui cherchait madame Chef-Boutonne.
-
---Personne, dit-elle, ne songe à vous retirer, ma chère amie, l’appoint
-que vous avez gracieusement apporté au succès de notre jeune agrégé! Si
-mon rôle personnel dans l’éducation d’Hilaire vous paraît critiquable,
-laissons-le: j’ai renoncé, pour ma part, je vous l’ai dit, à toute
-gloriole. Mais je ne me gênerai pas, par exemple, pour revendiquer en
-faveur d’Hilaire lui-même un certain mérite, saprelotte!... Avouons
-qu’il n’a pas été desservi par son travail et son intelligence!...
-
-Madame Chef-Boutonne branlait le chef; son œil était incrédule; elle
-avait le malin et agaçant sourire de son gendre Beaubrun.
-
-Du travail, de l’intelligence, de l’efficacité des qualités
-personnelles, il était visible qu’elle s’efforçait de faire fi. Elle
-voulait que l’on ne pensât qu’aux visites qu’elle avait faites, par la
-chaleur caniculaire.
-
-Cette attitude intolérable fit que madame d’Oudart s’oublia:
-
---Écoutez, ma chère, lança-t-elle, je ne voudrais pas vous dire des
-choses désagréables, mais, si les démarches faisaient tant...
-
---Si les démarches faisaient tant?... répéta madame Chef-Boutonne.
-
---Je dis bien: si les démarches faisaient tant...
-
---Eh bien?...
-
-Madame d’Oudart hésita. C’était sa pensée, trop longtemps comprimée, qui
-allait éclater enfin.
-
---Eh bien?... répéta encore madame Chef-Boutonne provocante.
-
---Eh bien, votre fils ne serait pas aujourd’hui sans situation!...
-
-Madame Chef-Boutonne répéta:
-
---«Sans situation...»
-
-Elle devint blême. L’autre, effrayée par sa propre audace, le mors aux
-dents, sans souci des obstacles, fonçait tout droit, jusqu’au bout de sa
-pensée:
-
---Sans situation, dit-elle, et qui pis est...
-
---Et qui pis est?...
-
---A la remorque d’une petite grue!...
-
-Madame d’Oudart regretta aussitôt des paroles si contraires à sa réserve
-ordinaire.
-
---Pardon! corrigea-t-elle, naïvement, je vais peut-être un peu loin!...
-
-Madame Chef-Boutonne ramassait en hâte toutes ses jalousies, ses
-rancunes, ses jugements avortés sur la famille Dieulafait d’Oudart; elle
-les renforçait de tout ce que la colère invente et affirme de la
-meilleure foi du monde, et elle se grossissait, se faisait horrible et
-redoutable, comme un dogue tout en dents et en échine de crin.
-
-Avant de parler, elle temporisa, pour inspirer plus d’effroi par sa
-patience même, ou bien à cause du religieux silence de la foule,
-subjuguée par le solo de flûte. Et, pendant cet accès de rage muette,
-une petite fille vint fouetter le sabot tout près d’elle, lui projeter
-contre la cheville un caillou, lui maculer sa robe de poussière, et, de
-ce qu’elle avait fait, comme d’une gentillesse, sourire d’une façon tout
-à fait gracieuse. La maman de la petite sourit de même, et madame
-Chef-Boutonne dut sourire. Mais, à la faveur d’un éclat des cuivres,
-elle bondit.
-
-Ah! du pauvre Alex, à la suite de deux ou trois premiers chocs, que
-restait-il, bon Dieu!... Hélas! toutes les vérités furent dites,
-pêle-mêle avec les absurdités les plus folles.
-
-Le sage M. Lhommeau essaya de parer les horions, mais un complot des
-choses favorisait le combat: le public s’en allait, la musique terminée,
-et les lutteuses prenaient du champ; des fillettes, recommençant de
-jouer dans l’espace libre, couvraient de leurs cris aigus la rumeur de
-l’assaut; les oiseaux qui s’allaient coucher faisaient aussi grand
-vacarme, et deux filles du quartier qui en étaient venues aux mains,
-sous les quinconces, attiraient par là le reste des promeneurs. Le
-gardien surgit, perça l’attroupement et en sortit, paisible, victorieux,
-herculéen, semblant porter à bout de bras chacune des filles. Pour les
-mener au poste, il passa là devant, suivi d’une ribambelle de gamins et
-non loin de ces dames. M. Lhommeau, désignant l’appareil de la police
-des jardins, dit:
-
---Gare à vous, mesdames! cela va être à votre tour!...
-
-Elles furent confuses: il y avait de quoi. Et elles s’arrêtèrent: il
-était bien temps. N’en étaient-elles point, les malheureuses, à se jeter
-les maîtresses de leurs fils à la tête!...
-
-Mais, tandis qu’on allait se séparer froidement, on vit madame Beaubrun
-qui venait et faisait signe de l’ombrelle: «Me voilà, me voilà avec un
-peu de retard...» On reprit donc ses positions, pour éviter un
-esclandre, et comme si rien n’avait troublé la limpidité de
-l’après-midi. Madame Beaubrun s’arrêta à l’établissement des gaufres,
-puis s’approcha en mordant la pâte légère qui lui poudrait d’un suc
-farineux les joues et les narines. Elle n’était pas assise qu’Alex
-survint d’un autre côté. Il se dit affamé comme elle, courut aux
-gaufres, revint, mordit la pâte, s’enfarina les moustaches. Et,
-garantis, croyaient-ils, l’un et l’autre, par le comique de leur
-gourmandise, ils négligeaient de dissimuler le sens d’un regard
-heureux, complice et familier, qui n’échappa à personne.
-
-Madame Dieulafait d’Oudart ignorait leur intimité quoiqu’elle en eût
-quelque soupçon par un certain parfum dont s’imprégnait la chambre
-d’Alex. Elle la connut, là, et en même temps que l’autre mère. Et, sans
-rien dire, osant à peine lever les paupières sur celle qui se targuait
-tout à l’heure de ce que son fils fût l’amant d’une cabotine, elle
-savourait une de ces vengeances de mère, un peu honteuses, obscures,
-inavouables, certes! mais de quel ragoût! de quelles délices
-secrètes!...
-
-Et l’on causa du beau temps.
-
-
-
-
-LIII
-
-
-Madame Lepoiroux vint à Paris jouir du triomphe. Elle fut d’abord
-convenable envers ses bienfaitrices, répartissant entre elles, avec
-égalité, les manifestations de sa gratitude. Sa gratitude, elle la
-vouait, en effet, non point à l’une plus qu’à l’autre de ces dames, mais
-bien à ces «messieurs» de Poitiers. A eux elle devait titres et
-parchemins, si beaux, si rapidement obtenus, à eux aussi «la place»
-qu’on allait arracher au «gouvernement» pour l’agrégé Hilaire Lepoiroux.
-«La place!» elle n’avait à la bouche que «la place». Elle connaissait
-tous les traitements des professeurs, tant d’Algérie que de la
-métropole, et s’était fait citer des cas de jeunes gens éminents qui,
-sans avoir passé par le crible fameux de l’École normale, furent
-d’emblée favorisés.
-
-Lepoiroux (Hilaire) fut nommé, sans plus attendre, professeur de
-cinquième au collège municipal d’Yvernaucourt, dans les Ardennes. La
-«place» était de trois mille francs.
-
-Madame Lepoiroux crut qu’il y avait maldonne. Madame Chef-Boutonne
-voulut bien encore pour elle courir au ministère. La nomination,
-vérifiée, se trouva fort juste.
-
-Madame Lepoiroux accueillit à son retour l’amie de l’Université comme on
-ne reçoit pas un malfaiteur. Elle s’oublia pour la première fois de sa
-vie, complètement, elle-même et son fils, et leurs intérêts à venir:
-elle se déclara trompée, trahie, jouée d’une façon indigne...
-Qu’était-ce qu’on avait fait miroiter à ses yeux dans le salon de la rue
-de Varenne?... Qu’était-ce que cette Université toute-puissante et sur
-laquelle on pouvait tout? On pouvait tout, et c’était trois mille francs
-qu’on lui jetait en pâture, et à Yvernaucourt, un trou, au bout du
-monde!... Et qu’est-ce que c’était que ces sornettes qu’on lui avait
-débitées en présence du jeune Paul décoré de ceci, docteur en cela et du
-Conseil d’État?... Quoi? quoi?... Qu’est-ce qu’il était, en somme, le
-jeune Paul? Rien du tout, moins que rien, un coureur!... Ce fut Paul
-qu’elle dauba, d’instinct, parce qu’elle était mère.
-
-Une seconde fois, madame Chef-Boutonne entendit le procès de son Paul.
-
-Elle écourta l’audience, car elle poussait madame Lepoiroux vers la
-porte en lui disant entre ses dents:
-
---Votre condition, ma pauvre femme, m’oblige à bien de la patience... Je
-vous ferai remarquer que je me contiens...
-
-Finalement, l’idée lui vint:
-
---Vous n’êtes pas satisfaite de moi... eh mais! et de vos «messieurs» de
-Poitiers?...
-
-Madame Lepoiroux renia «ces messieurs» de Poitiers. Ils étaient, ni plus
-ni moins que les autres, des farceurs. Elle maudit l’heure où son fils
-avait été dirigé dans la voie des «études savantes»: elle l’eût,
-disait-elle, préféré épicier. Elle maudit le latin, les jésuites et
-madame Dieulafait d’Oudart. Elle réunit en un faisceau ses ressentiments
-divers et déclara:
-
---Tout le mal est venu de ce qu’on a connu des gens riches.
-
-
-
-
-LIV
-
-
-La veuve Lepoiroux était depuis beau temps apaisée que madame Dieulafait
-d’Oudart souffrait encore de son ingratitude. La mère d’Alex aurait eu
-moins de chagrin, croyait-elle, à envier une soudaine et magnifique
-élévation d’Hilaire qu’elle n’en eut à considérer la vanité de tout ce
-qu’elle avait fait pour ce garçon et pour sa mère.
-
-Son vieux papa la chapitrait en lui démontrant que, dans la plupart des
-cas dont le désordre apparent nous émeut, c’est la raison tout
-simplement qui triomphe. Il disait que c’est la raison qui eût été
-blessée si madame Lepoiroux, qui se démenait depuis quinze ans, et de
-qui, de toute parts, on avait fouetté l’avidité, se fût satisfaite
-d’une place ne lui assurant que de quoi vivre, à Yvernaucourt, dans les
-Ardennes; que pareillement, c’est la raison qui eût souffert si Hilaire
-Lepoiroux avait obtenu une situation plus brillante, car il n’en était
-pas digne.
-
---Savant! savant!... disait-il, mais être savant ce n’est pas savoir,
-c’est tirer parti de ce qu’on sait: causez trois minutes ou quinze jours
-avec Hilaire Lepoiroux, vous vous convaincrez qu’il est plus incapable
-et plus sot que le jeune Chef-Boutonne lui-même!...
-
-M. Lhommeau disait qu’enfin il était juste et raisonnable que ce jeune
-Chef-Boutonne eût été nommé récemment à un petit emploi au ministère de
-l’Intérieur, ce qui convenait parfaitement à un fils de famille dénué de
-tout talent personnel, et constituait une équitable récompense des
-démarches et sollicitations extraordinaires de sa mère,--tout grand
-déploiement d’activité devant, selon les lois naturelles, être suivi
-d’un certain effet!...
-
---Oh! vous, papa, disait madame d’Oudart, vous trouvez tout très bien,
-et chacun à sa place... Et notre situation, à nous, voyons! est-ce
-qu’elle est juste?
-
---Qui donc s’en plaint? dit M. Lhommeau; je l’entends vanter ici tous
-les jours!...
-
---Je ne dis pas que je m’en plains, mais!...
-
-Son père n’insista pas. Madame d’Oudart, à la vérité, vivait dans
-l’angoisse: elle avait peur de mourir avant qu’Alex fût tiré d’embarras.
-«Avocat, simple avocat, tout petit avocat», encore fallait-il l’être, et
-il ne l’était point. Et la ressource d’amour-propre qu’avait fournie,
-pendant un certain temps, la modestie ostentatoire, elle s’épuisait, se
-démonétisait, les rivales de madame d’Oudart étant elles-mêmes
-converties à une certaine modestie, madame Lepoiroux à Yvernaucourt,
-dans les Ardennes, madame Chef-Boutonne abattue par la médiocre
-situation de son fils.
-
-Madame d’Oudart s’informait:
-
---Mais, avocat, enfin, que gagnera Alex?
-
-Elle allait jusqu’à dire:
-
---Une fois inscrit au barreau, voyons, gagnera-t-il quelque chose?
-
-M. Lhommeau faisait:
-
---Heu! heu!... perdu dans la foule des stagiaires de Paris...
-
-Au cœur du dernier hiver, pour une toiture effondrée à la ferme
-mitoyenne de Nouaillé, d’où naissait une contestation avec le locataire,
-Thurageau avait exigé qu’Alex lui-même se dérangeât et vînt s’initier
-sur place aux droits des propriétaires ainsi qu’aux vexations qu’ils
-sont appelés à subir... S’il fallait à tout prix réparer la
-construction, un voyage à Poitiers n’augmenterait-il pas le dégât en
-pure perte? Possible! mais le notaire n’avait pas lâché prise qu’il
-n’eût sous la main le jeune futur propriétaire, qu’il ne lui eût seriné
-les points litigieux du conflit, qu’il ne lui en eût soufflé la
-solution, qu’il ne l’eût conduit à Nouaillé dans sa voiture, et, sur le
-lieu du sinistre, qu’il ne l’eût entendu débattre ses intérêts avec
-courtoisie, compétence et grâce naturelle, contradictoirement avec le
-monsieur sexagénaire dont on évitait, rue Férou, de prononcer le nom;
-qu’il ne l’eût vu enfin obtenir gain de cause, à l’amiable.
-
-Depuis qu’Alex était censé avoir battu sur le seul terrain du droit, et
-avant même d’avoir passé sa licence, le sexagénaire qui occupait
-Nouaillé, l’espoir était permis qu’Alex se pût débrouiller au barreau.
-
-De cette victoire, en outre, était résultée, non une sympathie, mais
-presque une complaisance, une certaine sollicitude pour ceux qu’Alex
-avait tenus en échec, et leur nom ne faisait plus peur. On disait:
-«Monsieur Lanteaulme, le père... Monsieur Lanteaulme, le fils»; on
-savait que la femme de celui-ci était une demoiselle de Quatrespée,
-d’une très ancienne famille du Périgord, et arrière-petite-fille du
-général marquis de Quatrespée, tué à la bataille de l’Isly; enfin que sa
-jeune sœur avait nom Hélène.
-
---Tous ces gens-là sont très gentils, avait affirmé Alex, à son retour.
-
-Il avait vu «cet imbécile de Jeannot».
-
---Les poiriers?... avait demandé M. Lhommeau.
-
---Ah bien! grand-père, si vous vous imaginez que je me suis tourmenté
-des poiriers!...
-
-Trois mois après, sous le prétexte d’un procès criminel très
-retentissant, ce diable de Thurageau écrivait à madame Dieulafait
-d’Oudart en la suppliant de lui renvoyer Alex, qui «avait tout à gagner»
-à assister aux assises.
-
-On soupçonna Thurageau de vouloir attirer Alex à Poitiers, non pour le
-temps des assises, en vérité, mais pour l’avenir.
-
---Où est le mal? demanda M. Lhommeau.
-
-Madame d’Oudart pensait, mais ne disait pas:
-
-«Avocat, fût-ce à Poitiers, cela vaut bien le métier de gratte-papier au
-ministère!...»
-
-Alex ne se fit point tirer l’oreille pour retourner à Poitiers, tandis
-qu’à le décider au premier voyage, «la croix et la bannière» avaient dû
-être employées. On le laissa aller; il demeura là-bas une quinzaine.
-
-Thurageau écrivait:
-
-«... Laissez-le, il écoute bien, il s’instruit, il prend le ton de la
-cour.»
-
-On reçut un télégramme: on crut qu’Alex annonçait son retour. Il disait:
-
-«Puis-je accepter dîner Nouaillé?»
-
-Cela fut un événement. Si familier que l’on fût devenu avec les noms de
-MM. Lanteaulme et des arrière-petites-filles du général marquis de
-Quatrespée, l’image d’Alex, héritier, futur propriétaire de Nouaillé,
-chassé de son domaine, et rompant le pain des occupants, parut
-inadmissible au premier chef. Le refus, toutefois, parut ridicule. A
-mieux l’examiner, la chose était la plus naturelle du monde. M.
-Lhommeau, quant à lui, dit:
-
---Qu’a-t-il besoin de permission?
-
-Puis, la mère--qui devine le sens obscur des choses touchant le sort de
-son fils--tressaillit tout à coup, fut émue sans pouvoir dire pourquoi,
-voulut répondre non, voulut répondre oui, et finit par laisser le
-grand-père libre de répondre à sa guise. M. Lhommeau prit son chapeau,
-sa canne et alla au bureau télégraphique du Luxembourg, où il écrivit
-sur une formule:
-
-«Accepte et bon appétit.»
-
-Alex revint, cependant, de Poitiers, et ravi, non pas d’en revenir, mais
-d’y avoir été. Les assises, sans doute, il les avait suivies: Thurageau
-ne plaisantait pas... Thurageau, d’ailleurs, était joliment brave homme;
-il s’entendait à organiser un programme de fêtes!... Les assises, sans
-doute! elles y étaient inscrites!... Mais les parties de _tennis_!...
-mais des matinées, le dimanche, où l’on avait dansé!... mais des allées
-et venues dans le tilbury de Thurageau!...
-
---Des parties de _tennis_, avec qui?... Dansé... chez qui?... Où donc
-menait le tilbury de Thurageau?
-
---Mais, à Nouaillé, chez les Lanteaulme!... Avec qui j’ai dansé? mais
-avec la jeune femme, avec la jeune fille!... Le _tennis_? avec les
-mêmes!
-
-Madame d’Oudart frémissait; elle disait:
-
---Oh! mais... oh! mais...
-
-Enfin elle s’écria:
-
---Thurageau est fou, ma parole!
-
---C’est un type, dit Alex.
-
-Et il continua de parler de ce qui l’avait émerveillé là-bas: les
-chevaux,--cinq!...--l’écurie était pleine... quatre voitures, dont un
-tonneau pour «mademoiselle Hélène», qui conduisait son ancien cheval, à
-lui... Et les chasses de l’hiver dernier, dont on parlait encore!... Et
-le jardin: trois hommes pour l’entretenir!... dont ce pauvre Jeannot...
-
---Les poiriers?... demanda M. Lhommeau.
-
---Les poiriers?... eh bien! écoutez, grand-père: cet imbécile de Jeannot
-n’a pas manqué d’informer les Lanteaulme de votre goût pour vos arbres à
-fruits... alors voilà...--ils sont très gentils, ces gens-là, vous
-savez...--enfin ces dames m’ont demandé s’il vous serait agréable de
-recevoir une corbeille, au mois d’août...
-
---Qu’as-tu répondu? dit vivement madame d’Oudart.
-
---J’ai répondu que cela ferait le plus grand plaisir à grand-père.
-
---Bravo! s’écria M. Lhommeau.
-
---C’est cela! fit madame d’Oudart, ironique; jetons-nous, les yeux
-bandés, dans les bras de ces gens-là!...
-
---Attendez! dit Alex. Monsieur Lanteaulme, le père, a fait remarquer
-qu’il pouvait, justement, y avoir indiscrétion à vous offrir cette
-corbeille, et il a été convenu qu’on ne vous l’enverrait que sur un
-signe de votre part.
-
---Ça y est!... Que vous disais-je! s’écria madame d’Oudart; l’envoi de
-cette corbeille a un sens, un sens très net; je l’ai deviné tout de
-suite... Déjà l’invitation à dîner adressée à Alex avait un sens,
-lui-même l’a bien senti: c’est pourquoi il a cru devoir nous demander la
-permission... Ah! j’avais bien raison de me méfier!... Et je vous dis,
-moi: non! non et non! Il faut étouffer cette affaire-là dans l’œuf.
-
---Étouffer quelle affaire?...
-
---Je m’entends. Voyons, mon enfant, sérieusement: cette jeune fille, à
-ton avis, comment est-elle?
-
---Mais... bien.
-
---Tu la trouves bien?...
-
---Je la trouve bien.
-
---Tu la trouves bien... et... un point, c’est tout?
-
---Un point, c’est tout.
-
-Madame d’Oudart s’agita. Un conflit de désirs et de volontés contraires
-s’éleva en elle: elle avait des visions, et elle les chassait, et,
-celles-ci évanouies, elle les évoquait, puis les chassait de nouveau.
-
-Enfin elle dit à son père:
-
---La chose est claire comme le jour, Alex a plu là-bas: on nous fait des
-avances.
-
-A brûle-pourpoint, désormais, lorsque ce bon M. Lhommeau branlait la
-tête en commençant à sommeiller, elle lui décochait, en trois coups
-espacés et retentissants:
-
---Non!... non!... et non!...
-
-Le vieillard, redressé soudain, ouvrait un œil égaré. Et sa fille
-disait:
-
---Parions que je recevrai, un de ces jours, une lettre de Thurageau?
-
---Rien de plus naturel, ma fille.
-
---Je m’entends. Je parle d’une lettre de Thurageau où l’on nous mettra
-les points sur les i.
-
---Tant mieux! disait M. Lhommeau; j’aime que l’on écrive lisiblement.
-
---Bon! bon! riez!... Rira bien qui rira le dernier...
-
-Les pressentiments de madame d’Oudart étaient-ils justes? On reçut une
-lettre de Thurageau: écriture bien connue, de type ancien, timbre de
-l’étude appliqué au revers. Avant de la décacheter, madame d’Oudart la
-frappa d’une chiquenaude, en regardant son père:
-
---Hein?... que vous disais-je?...
-
-Et, tremblante, le cœur battant la breloque et la vue troublée, madame
-d’Oudart déchiffra avec peine, sauta des lignes, devina plutôt qu’elle
-ne lut, reçut l’impression du sens général de la lettre par un certain
-nom propre souligné d’un double trait, plus encore que par les phrases
-de Thurageau, qui semblaient tournées en spirales et enjolivées
-d’arabesques peu ordinaires.
-
---Elle est forte! s’écria madame d’Oudart.
-
---Allons! lui dit son père, remettez-vous... On vous demande la main de
-votre fils?... C’est bien de cela qu’il s’agit?...
-
---Oui, oui! c’est bien de cela qu’il s’agit... Savez-vous qui demande la
-main de mon fils?... le savez-vous?...
-
---Mon Dieu... j’ai tout lieu de croire...
-
---Attendez! attendez!... que je vous empêche de dire une chose
-regrettable!... C’est Babouin.
-
---Babouin! répéta M. Lhommeau.
-
---Avouez que ce tanneur, pour nous venir relancer une seconde fois, a
-une certaine audace!
-
---Il est riche, et nous ne le sommes point.
-
---Eh bien! dit madame Dieulafait d’Oudart en se redressant, c’est pour
-cela que je le dédaigne; et, plus pauvre aujourd’hui qu’à l’époque où
-cet insolent nous fit sa première demande, je vais m’offrir un certain
-luxe qui ne sera jamais au-dessus des moyens de l’indigent pour peu
-qu’il ait le cœur bien placé: c’est le mépris, net et sec, de la
-fortune. Il ne faut pas deux mots pour l’exprimer.
-
-Elle écrivit sous l’adresse télégraphique: «Thurageau-Poitiers», ce mot
-seul et fier: «Non», et signa.
-
-Forte de cet acte accompli, la vue plus libre, elle relut la lettre, en
-détail. Babouin donnait une sérieuse dot à sa fille unique, et y
-joignait les fermes acquises par lui sur Nouaillé: c’était la
-reconstitution du domaine. Pourquoi Babouin faisait-il cela? Pour les
-beaux yeux d’Alex. En effet, comment croire que, pour assurer à son
-héritière l’avantage d’échanger le nom de Babouin contre celui de
-Dieulafait d’Oudart, Babouin eût négligé de s’informer si Alex avait
-seulement une situation? Mademoiselle Babouin aimait. On soumit le cas à
-Alex. Il ignorait cette jeune fille. A Poitiers, il ne l’avait pas vue.
-
---Ces dames, dit-il, ne la voient pas.
-
-Le télégramme fut expédié. On garda de l’aventure une certaine dent à
-Thurageau.
-
-Thurageau s’excusa d’ailleurs, peu après, affirmant «s’être acquitté, en
-notaire, d’une simple mission». On en conclut que ce n’était pas pour
-faire parader Alex sous l’œil sensible de mademoiselle Babouin qu’il
-avait mandé le jeune homme à Poitiers.
-
-Pourquoi donc l’avait-il mandé à Poitiers?
-
-On attendit.
-
-On attendait. On ne voulait, à aucun prix, avoir l’air d’attendre. C’est
-ainsi que parfois, au théâtre, le rideau baissé sur un acte de formule
-nouvelle, certaines personnes s’abstiennent de parler plutôt que de
-laisser entendre qu’elles se sont trompées, soit en croyant que la pièce
-est finie, soit en jugeant qu’une suite y serait nécessaire...
-
-Plusieurs mois s’écoulèrent.
-
-Tout à coup, madame d’Oudart s’avisa que l’on avait été peut-être bien
-impoli en ne répondant pas,--fût-ce par une fin de non-recevoir, mais
-courtoise,--à la «gentille» proposition qu’avaient faite les Lanteaulme
-d’adresser à M. Lhommeau une corbeille de fruits.
-
-Alex sourit; M. Lhommeau, à l’idée seule des fruits, fut gagné par la
-convoitise. On fut d’avis, toutefois, qu’il était maintenant un peu tard
-pour agir. Écrire, à ce propos, et quand on voit précisément le mois
-d’août approcher, marquerait plus de goût pour les poires que de
-sensibilité à une gracieuse avance. Que faire? Déplorer ce qu’Alex et
-son grand-père voulurent bien nommer, par euphémisme, une négligence,
-afin de ne pas trop contrister la pauvre madame Dieulafait d’Oudart qui,
-l’on s’en souvenait bien, s’était opposée catégoriquement à toute
-réponse, par ses «non!... non!... et non!...»
-
-Le temps coulait toujours. Il vint, le mois d’août, le mois où l’on
-cueille la «cuisse-madame», la «grosse musquée», la «pucelle de
-Saintonge».--«Cet imbécile de Jeannot», à Nouaillé, avait-il pensé à les
-cueillir?...
-
-On eut, il est vrai, une diversion: Alex passa enfin sa licence. On ne
-le cria point sur les toits, car c’était là un fruit blet, que l’on
-avait manqué de cueillir à temps... N’importe! l’an prochain, Alex
-serait avocat. Où?
-
---On ne m’ôtera pas de l’idée, dit simplement madame d’Oudart, que tes
-assises, en Poitou, aient été pour toi, mon enfant, d’un puissant
-secours...
-
-Alex ne prétendait pas le contraire.
-
-Et sa mère laissait échapper parfois, comme un cri plaintif:
-
---Thurageau nous néglige...
-
-Elle lui écrivit soudain, à propos de ses affaires, puis se mit à
-correspondre avec lui si fréquemment, et si hors de propos, que le malin
-notaire soupçonna que le vent avait tourné, rue Férou. Il écrivit, lui,
-une lettre enjouée, une lettre d’ami, une lettre qui rappelait le
-Thurageau organisateur de divertissements, le Thurageau voiturant Alex
-en tilbury de Poitiers à Nouaillé. Il y rapportait, entre autres choses,
-et comme au hasard, une conversation qu’il avait eue récemment avec M.
-Lanteaulme, au cours de laquelle ce monsieur, s’informant d’Alex,--dont
-il n’oubliait point l’argumentation habile, lors du toit effondré,--lui
-avait dit qu’il était regrettable que la province fût privée de «ses
-meilleurs sujets».
-
-Il ne s’était pas compromis, M. Lanteaulme; il ne se compromettait
-guère, maître Thurageau. Madame d’Oudart se tint pour flattée des
-paroles de M. Lanteaulme.
-
-Elle prit à part son fils et lui dit:
-
---Mon enfant, tu as en Thurageau un vieil ami et un guide. Au moment où
-ton avenir va franchement se décider,--il s’agit de savoir où tu seras
-inscrit au barreau,--je serais bien aise que tu fisses un petit tour à
-Poitiers: tu le verrais, lui parlerais; te voilà maintenant d’âge à
-juger par toi-même les arguments qu’il te présentera.
-
-Alex, en un langage qui était encore de son âge, répondit:
-
---Ça colle...
-
-Et, durant les soirs orageux du mois d’août, cette année-là comme les
-précédentes, madame Dieulafait d’Oudart et son vieux père espérèrent la
-fraîcheur, sur la petite cour de la rue Férou, quand l’_Angelus_
-répandait ses vibrations mélancoliques sur Paris, quand les séminaristes
-rythmaient si bien leur prière, quand mouraient un à un les bruits des
-petits ménages, et quand, dans le silence, enfin, résonnait l’accord du
-piano... Alex était en Poitou. Alex ne revenait pas du Poitou: les
-conseils de Thurageau, sans doute!... Il prenait son temps pour s’en
-imprégner. Mais la mère osait dire:
-
---Espérons aussi qu’il se distrait!...
-
-Le notaire écrivait:
-
-«... Il ne s’ennuie pas, je vous le garantis...»
-
-Un jour, le notaire osa dire:
-
-«On ne s’ennuie pas avec lui...»
-
-Mais cela avait-il le sens qu’on y pouvait entendre? On épilogua fort,
-là-dessus, rue Férou, le soir, et au Jardin du Luxembourg, et l’on n’en
-put tirer aucune certitude. Madame d’Oudart écrivit au notaire:
-
-«Holà! Thurageau, s’il vous plaît, n’allez pas laisser mon grand gamin
-commettre quelque sottise! Vous connaissez, j’espère, ma situation de
-fortune: qu’il s’amuse, fort bien! qu’on ne s’ennuie pas avec lui, passe
-encore! mais, de grâce, n’allez pas laisser naître au cœur de deux
-enfants des espérances irréalisables!...»
-
-Thurageau répondit:
-
-«Les espérances ne sont pas irréalisables.»
-
-Et madame d’Oudart:
-
-«Thurageau, c’est fou, c’est fou! Il y a une disproportion que je
-n’admets pas... Toute ma conduite, toutes mes idées s’opposent...»
-
-Le diabolique notaire répliquait:
-
-«La fortune?... mais n’avez-vous pas prouvé que vous en faisiez fi,
-madame et chère amie?... Le mariage riche? mais l’affaire Babouin
-témoigne que vous l’avez foulé aux pieds!...»
-
---Il a raison! dit madame Dieulafait d’Oudart.
-
---Le fait est..., dit M. Lhommeau.
-
-On reçut la corbeille de fruits.
-
-Elle contenait la «cuisse-madame», la «grosse musquée», et le «beurré
-d’août» même, qui ne se cueille guère qu’en septembre, plus quelques
-pommes de reinette.
-
---Ceci, dit madame d’Oudart, c’est tout à fait, tout à fait gracieux.
-
---Le fait est..., dit M. Lhommeau.
-
-Alex revint du Poitou plus ravi que la fois précédente... Les conseils
-de Thurageau, sans doute, on allait en parler!... On lui demanda:
-
---Eh bien! et la jeune fille?
-
---La jeune fille? Elle est très bien.
-
---Très bien... un point, c’est tout?
-
---Un point, c’est tout.
-
-On l’eût souhaité plus chaleureux ou plus expansif. Enfin! Il s’était
-énormément amusé et il était invité à la chasse, au mois d’octobre.
-
---Et ton inscription au barreau?...
-
---A Poitiers, Thurageau est d’avis.
-
---Comment!... Mais tu nous lâches?
-
-Il était tout prêt à quitter Paris.
-
-Alex rapportait avec lui comme une odeur de feuillages, de verveine et
-de fraises des quatre saisons mêlées à la framboise. Le soir de son
-retour, après le dîner, une grosse pluie tomba. Lorsqu’il pleuvait,
-l’été, d’ordinaire on laissait les fenêtres ouvertes, et l’on
-s’approchait, autant que possible, des gouttes lourdes, pareilles, en
-leur chute, à de longs fils d’argent tendus du ciel à la terre, et que
-colorait au passage la lumière des lampes. Elles atteignaient la cour
-dallée en claquant, comme des œufs d’oiseaux qu’on eût jetés du
-cinquième étage, et, quand une femme avait à traverser les douze mètres
-carrés, sous l’ondée, en s’abritant d’un parapluie ou de sa jupe, elle
-poussait un cri, et, à peine arrivée, racontait son expédition à haute
-voix... Et l’on remarquait que le piano se taisait, les soirs de pluie,
-ainsi que la voix qui avait coutume de chanter, comme si, par soi seul,
-le phénomène de la pluie d’été, qui répand une certaine torpeur, un peu
-de bien-être et de la mélancolie, comblait le modeste et intime goût de
-poésie que flatte, chez tout être humain, une note musicale, un chant...
-
-Toute amoureuse est rêveuse, et, ce soir, le long de ces beaux fils
-d’argent, s’enroulèrent et cabriolèrent des rêves que madame Dieulafait
-d’Oudart tenait résolument prisonniers.
-
-Elle les tenait prisonniers, car l’ivresse maternelle a des bornes;
-ainsi, la mère d’Alex, qui, parfois, voyait, en imagination, les lettres
-de faire part du mariage de son fils:--«Monsieur Lhommeau, ancien
-conseiller à la Cour d’appel de Poitiers, chevalier de la Légion
-d’honneur, madame veuve Dieulafait d’Oudart, etc...»--n’avait jamais,
-non jamais permis à ses yeux, de lire, fût-ce en un songe, sur ce vélin,
-le nom de mademoiselle de Quatrespée. Elle le lut. Elle le lut sur de
-blanches feuilles de vélin fabriqué à Angoulême, peut-être, et par
-Babouin,--ô ironie!--sur de blanches feuilles de vélin qu’un ange
-charmant, descendu malgré la pluie, avec le son des cloches, lui
-présentait avec des façons d’une grâce accomplie, en lui adressant un
-petit discours, mais d’une voix si douce qu’on l’entendait mal, et qui
-toutefois se terminait par ces mots: «parce que vous avez beaucoup
-aimé!...»
-
-Ces mots, quand elle les entendit, lui parurent tellement vrais et si
-dignes de la justice divine qu’elle s’attendrit et pleura, en ayant
-l’air de regarder tomber la pluie. De ce moment, elle ne douta plus
-qu’elle n’eût mérité, en effet, par son immense amour, que son fils
-épousât une demoiselle de Quatrespée. Et elle pensa à l’allée du potager
-de Nouaillé, bordée par le double cordon de pommiers nains, et où, de
-tout temps, elle ne savait pourquoi, elle avait désiré voir son fils se
-promener au bras d’une jeune fille très distinguée, riche si possible,
-et de famille excellente...
-
-Il n’était pas encore permis de parler de cela, assurément; mais son
-trouble joyeux éclata et fut apparent, en ce qu’elle s’apitoya sur le
-sort de cette pauvre Nathalie Lepoiroux, exilée à Yvernaucourt
-(Ardennes), voire sur le sort de madame Chef-Boutonne, qu’à tort ou à
-raison, en toute franchise, elle plaignait, à cause de sa fille qui ne
-se conduisait pas bien, et à cause de son fils, un crétin.
-
-Compatir au sort de ses deux rivales fut désormais pour elle une manière
-discrète, inconsciente, sincère, de chanter, par anticipation, son
-personnel cantique d’allégresse.
-
-
-
-
-LV
-
-
-Il arriva, un soir, rue Férou,--non pas portée par un ange,--une de ces
-larges et blanches enveloppes qui contiennent l’annonce d’un mariage.
-Elle était adressée à Alex; il l’ouvrit négligemment.
-
---Qui est-ce qui se marie? lui demanda sa mère.
-
---Personne, dit-il; une jeune fille que j’ai connue au cours de danse...
-Tu veux savoir son nom?... Allons, tiens: «Madame veuve Proupa a
-l’honneur, etc... de sa fille Raymonde...»
-
---Et qui épouse cette Raymonde?
-
---Tu la connais?... Tu t’intéresses à elle?...
-
---Je ne la connais pas, mais je la plains.
-
---Cette idée!...
-
---D’abord, pourquoi t’envoie-t-elle une lettre de faire part?...
-
---Je te dis, maman: j’ai dansé avec elle.
-
---Bon, bon! C’est encore une malheureuse... Enfin, qui épouse-t-elle?
-
---Un monsieur. Un monsieur Blaisois, Jules Blaisois... Connais pas.
-
---Je serais curieuse de savoir si on épouse un monsieur Jules
-Blaisois...--Jules!... et Blaisois!...--par amour!...
-
---Enfin, maman!...
-
-Il y avait un peu plus d’un an qu’Alex avait rompu toutes relations avec
-Raymonde. Un an passe, et tant de choses sont changées! Qui eût dit que
-Raymonde, la sinistre Raymonde aux noirs projets, Raymonde, l’amante
-éperdue d’Alex,--et qui aurait pu jadis épouser un monsieur de
-Bérébère,--au bout d’un an épouserait un monsieur Jules Blaisois?...
-Mais qui sait quelles péripéties, parfois plus tristes que «le réchaud
-ou la Seine», conduisent une infortunée au mariage,--au mariage avec
-Jules Blaisois?...
-
-Un fat eût voulu savoir l’histoire réelle de Raymonde; Alex préféra
-penser qu’elle l’avait promptement oublié.
-
-Et, fort de l’exemple de Raymonde, ce fut d’un cœur léger qu’il aborda,
-un jour, avec Louise, le grave sujet de la rupture.
-
-Depuis longtemps, Louise écoutait sans mot dire les récits de ses
-voyages à Poitiers. Elle les accueillait, même, en souriant de sa grande
-bouche; à peine Alex remarqua-t-il, une fois ou deux, qu’elle continuait
-de sourire alors qu’il n’y avait pas lieu de le faire, ou bien qu’elle
-souriait tout à coup et mal à propos. Elle s’excusait, en prétendant
-qu’elle était un peu «toc-toc...» Elle était plus jolie et plus
-amusante, en vérité, avec son air un peu «toc-toc...»
-
-Il lui narrait les parties de _tennis_, les dîners, les matinées
-dansantes; il énumérait les chevaux dans l’écurie de Nouaillé; il
-décrivait le jardin peigné par les trois jardiniers... Pourquoi
-raconta-il l’épisode de la corbeille de fruits envoyée à son grand-père
-Lhommeau? parce qu’il éprouvait un impérieux besoin de parler de
-Poitiers, de Nouaillé et de ses habitants, comme on parle de ce qui vous
-tient le plus au cœur. Et il s’ouvrait à demi à sa maîtresse, faute de
-pouvoir se confier à ses amis, à présent dispersés, et aussi parce que
-Louise l’écoutait trop complaisamment, et l’encourageait même de son
-trop fréquent sourire.
-
-Une bonne fois, de but en blanc, il lui dit qu’il allait s’installer à
-Poitiers.--C’était au café Voltaire. Louise, la voilette relevée sur le
-nez, prenait sa grenadine. Elle posa son verre, mais d’une façon si
-maladroite que c’était à croire qu’elle ne voyait point ce qu’elle
-faisait, car sa main heurta le petit ballon de vermouth dont le contenu
-se répandit. On s’écarta; le garçon accourut, épongea, essuya. Louise
-put rire de toute sa bouche; il y avait de quoi: elle n’avait, de sa
-mémoire, commis pareille maladresse. Et l’on parla de l’incident du
-vermouth, point du départ d’Alex.
-
-Aucune liaison d’amants n’avait été plus agréable et plus tendre. Ils se
-voyaient, depuis cinq ans, presque tous les jours. Alex avait pu, une
-fois, éprouver quelque inquiétude par l’absence de Louise, mais par sa
-présence jamais le plus petit déplaisir. S’il regrettait quelque chose
-de Paris, c’était bien Louise. Il la regrettait plus qu’il ne le pensait
-même; en tout cas, beaucoup plus qu’il ne saurait le lui dire... Et
-Louise, est-ce qu’elle le regrettait? Elle ne disait rien; elle avait
-l’air de rire... Et Alex se sentait tout à coup peiné de ce que la
-séparation allât s’accomplir sans qu’on eût fait à l’événement l’honneur
-d’une petite scène. Il eut un bon mouvement: il décida, à cause de
-Louise, de reculer d’un ou deux jours son départ.
-
-Il lui dit, sur la place de l’Odéon, en la serrant contre lui, sous le
-prétexte de la garer d’une voiture:
-
---Écoute!... non... il faut nous revoir encore une fois.
-
-Louise parla du fiacre qui avait failli l’écraser.
-
-Il la conduisit un bout de chemin, et il commençait à s’inquiéter parce
-qu’il se pouvait, si Louise n’était pas insensible, qu’elle eût un de
-ces chagrins tout à fait sérieux, qui sont glacés. Mais, depuis qu’il la
-connaissait, à aucun moment Louise n’avait laissé supposer qu’elle pût
-éprouver du chagrin. D’ailleurs, ils se quittèrent en se disant:
-
---A demain!...
-
-Ils se quittèrent, rue de Médicis, proche de la grille du Luxembourg.
-Les oiseaux piaillaient dans les arbres jaunis. Alex, en s’éloignant, se
-retourna pour voir Louise encore une fois, quoiqu’il la dût revoir le
-lendemain. Mais Louise ne se retourna pas. Elle avait adopté déjà son
-pas d’automate, et ses beaux cheveux blonds, par le miracle ordinaire,
-semblaient diminuer de volume et d’attrait. Pourtant, vers la hauteur
-du boulevard Saint-Michel, un étudiant, lui emboîtant le pas, lui conta
-une galanterie; mais, tout à coup, sentant en ce petit être quelque
-chose de si étranger aux préoccupations qu’il lui témoignait, il la
-salua très poliment, et s’excusa:
-
---Oh! pardon, madame!...
-
-Ce fut ce jeune homme qui la releva, cent mètres plus loin, sous les
-sabots des chevaux du tramway de Montrouge, car il ne l’avait pas perdue
-de vue.
-
-On put la transporter chez ses parents: en ouvrant son corsage, dans la
-pharmacie, on avait trouvé sur un papier plié son adresse, en belle et
-lisible écriture. L’acte suprême de Louise était prémédité depuis
-quelque temps, probablement: Louise avait ses répugnances; elle ne
-voulait surtout pas que son corps allât à la Morgue.
-
-Ce fut un petit incident de quartier.
-
-
-
-
-LVI
-
-
-Il se trouva même très à propos que Louise ne pût venir le lendemain au
-rendez-vous, car Alex n’y fût point allé: ce jour-là tombèrent
-inopinément, rue Férou, MM. Lanteaulme, père et fils, et la jeune femme
-de celui-ci;--point de jeune fille, il est vrai.--Ils venaient faire
-visite, simplement, et causèrent du lien qui unissait les deux familles:
-à savoir, le sang versé sur le sol africain et par le général marquis de
-Quatrespée et par l’héroïque commandant Dieulafait d’Oudart. C’était un
-beau sujet, qui éveilla nombre d’idées, et celles qu’on exprima
-semblaient n’avoir pour but que de laisser deviner celles qu’on taisait.
-
-Mais on soupçonna l’intention qu’avaient ces messieurs de ne point
-renouveler le bail. Madame d’Oudart allait s’en effrayer: ces messieurs
-levèrent ensemble quatre doigts gantés.
-
---Tout s’arrangera au mieux des intérêts communs, dirent-ils, avec une
-entière assurance.
-
-Qu’entendaient-ils par là?...
-
-Loin de quitter le pays, ils y faisaient bâtir, aux environs de
-Nouaillé. Ils nommèrent la propriété récemment acquise. Ils se
-plaisaient extrêmement en Poitou.
-
-Ils témoignaient la plus grande confiance dans les capacités d’Alex, car
-Thurageau certifiait à tout venant qu’Alex avait le plus bel avenir.
-Comme homme du monde, le jeune «maître» était assuré de tous les succès.
-Le grand-papa et la maman, on l’espérait bien, voudraient être témoins,
-«au pays même», d’une carrière qui s’annonçait si bien...
-
-Et la maman et le grand-papa ouvrirent les mains et les tinrent écartées
-du corps, inclinèrent la tête un peu sur une épaule, avec cet air d’être
-résignés à tout, jusqu’au martyre, comme les bons saints dans leur
-niche, à qui Dieu offre le Paradis, et qui semblent dire: «Seigneur,
-qu’il soit fait selon votre parole!» alors qu’ils sont, au fond, bien
-contents...
-
-Et le Paradis, en effet, fut ouvert au grand-papa et à la maman. Il leur
-fut ouvert plus tard,--chaque chose vient en son temps. Le Paradis leur
-fut ouvert sous les apparences d’un Nouaillé luisant, peigné, brossé,
-tiré à quatre épingles, d’un Nouaillé dépourvu d’un brin d’herbe et
-garni de fleurs alignées comme les pioupious à la revue; d’un Nouaillé
-sillonné de voitures, peuplé de domestiques, retentissant de cloches, de
-gongs, de sonneries électriques, d’aboiements de meutes, et tout
-grouillant d’un monde inconnu d’eux. Ils crurent rêver: était-ce songe
-ou cauchemar?... Revoyaient-ils bien là leur Nouaillé agreste, familial
-et simple?
-
-Madame d’Oudart se rappela les paroles prononcées autrefois par son
-notaire: «Fiez-vous donc au coup de baguette que votre fils a reçu en
-naissant...» Alex avait de la chance. Mais tant de chance est-il un
-bien? Le Paradis, c’est trop beau...
-
-Il fallait avouer, en tout cas, que la jeune mademoiselle de Quatrespée
-était délicieuse et tout à fait éprise d’Alex. Madame d’Oudart eût
-souhaité la voir se promener au bras de son fils, le long du cordon de
-pommiers nains, au fond du potager, un beau soir. Mais elle n’en eut pas
-une fois le loisir. Nul ne descendait plus au potager: tous ces gens-là
-avaient bien trop à faire à se déplacer, à manger la poussière des
-routes, à se visiter, à s’inviter, à projeter des divertissements pour
-demain. Et, chaque jour, l’heure exquise passait, là-bas, au delà du
-parc, entre les artichauts, les couches à melons, le thym, le romarin,
-les fruits mûrs et les ondées de l’arrosage, sans qu’aucun des hôtes du
-moderne Nouaillé la vît, l’exquise, la solitaire, la divine heure du
-soir: chacun s’habillait pour dîner.
-
-A la personne de M. Lhommeau fut attaché, par une attention spéciale, un
-jardinier-chef qui ne lui fit pas grâce d’une promenade au jardin sans
-lui parler si savamment que le vieillard eut préféré «cet imbécile de
-Jeannot...»
-
-Et, lorsque le moment fut venu d’envoyer les lettres de faire part,
-madame Dieulafait d’Oudart, au milieu d’un bonheur si splendide qu’elle
-ne l’eut seulement pas osé souhaiter, se recueillit et se demanda quelle
-attitude il convenait qu’elle adoptât envers madame Chef-Boutonne, avec
-qui les relations étaient fort refroidies, et madame Lepoiroux,
-l’ingrate d’Yvernaucourt.
-
-Elle s’avisa que leur adresser, comme à toutes ses connaissances, le
-vélin d’Angoulême: «Monsieur Lhommeau, ancien conseiller à la Cour,
-etc... madame veuve Dieulafait d’Oudart, ont l’honneur, etc... avec
-mademoiselle Hélène de Quatrespée»,--c’était bien, mais un peu sec, et
-frisant l’impertinence; et qu’il serait plus digne qu’oubliant toute
-rancune, elle écrivît à ses deux anciennes amies, de sa main, et ajoutât
-au nom de la jeune fille ce qu’une lettre officielle n’eût pu contenir:
-quelque chose comme le chiffre de la dot, par exemple, ou, tout
-bonnement, mon Dieu! ceci: «arrière-petite-fille du général marquis de
-Quatrespée, tué à la bataille de l’Isly...»
-
-A ce témoignage d’un souvenir toujours vif madame Lepoiroux, qui
-grondait sourdement à Yvernaucourt, ne répondit rien. Mais madame
-Chef-Boutonne eut un cri de mère. A la suite de félicitations exagérées,
-ne pouvant, quant à elle, rien annoncer, momentanément, de magnifique de
-son Paul, petit employé de ministère, elle croyait répondre du tac au
-tac en apprenant à la mère d’Alex, avec une joie sincère, et des
-soupirs, et des atermoiements, que l’on avait découvert à son cher Paul
-un don naturel, et qui promettait d’agréables soirées à leurs amis: «une
-fort jolie voix de baryton ténorisant!...»
-
-Madame Dieulafait d’Oudart tendit à son vieux père la riposte de la rue
-de Varenne à Nouaillé:
-
---Lisez donc, dit-elle; c’est comique!
-
-
-FIN
-
-
-IMP. CHOGNARD.--ENGHIEN-LES-BAINS.--7971-7-18
-
-*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE BEL AVENIR ***
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-<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Title: <span lang='fr' xml:lang='fr'>Le bel avenir</span></p>
-<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: René Boylesve</p>
-<p style='display:block; text-indent:0; margin:1em 0'>Release Date: July 11, 2022 [eBook #68501]</p>
-<p style='display:block; text-indent:0; margin:1em 0'>Language: French</p>
- <p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em; text-align:left'>Produced by: Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by The Internet Archive/Canadian Libraries)</p>
-<div style='margin-top:2em; margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK <span lang='fr' xml:lang='fr'>LE BEL AVENIR</span> ***</div>
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-<a href="#XII">XII, </a>
-<a href="#XIII">XIII, </a>
-<a href="#XIV">XIV, </a>
-<a href="#XV">XV, </a>
-<a href="#XVI">XVI, </a>
-<a href="#XVII">XVII, </a>
-<a href="#XVIII">XVIII, </a>
-<a href="#XIX">XIX, </a>
-<a href="#XX">XX, </a>
-<a href="#XXI">XXI, </a>
-<a href="#XXII">XXII, </a>
-<a href="#XXIII">XXIII, </a>
-<a href="#XXIV">XXIV, </a>
-<a href="#XXV">XXV, </a>
-<a href="#XXVI">XXVI, </a>
-<a href="#XXVII">XXVII, </a>
-<a href="#XXVIII">XXVIII, </a>
-<a href="#XXIX">XXIX, </a>
-<a href="#XXX">XXX, </a>
-<a href="#XXXI">XXXI, </a>
-<a href="#XXXII">XXXII, </a>
-<a href="#XXXIII">XXXIII, </a>
-<a href="#XXXIV">XXXIV, </a>
-<a href="#XXXV">XXXV, </a>
-<a href="#XXXVI">XXXVI, </a>
-<a href="#XXXVII">XXXVII, </a>
-<a href="#XXXVIII">XXXVIII, </a>
-<a href="#XXXIX">XXXIX, </a>
-<a href="#XL">XL, </a>
-<a href="#XLI">XLI, </a>
-<a href="#XLII">XLII, </a>
-<a href="#XLIII">XLIII, </a>
-<a href="#XLIV">XLIV, </a>
-<a href="#XLV">XLV, </a>
-<a href="#XLVI">XLVI, </a>
-<a href="#XLVII">XLVII, </a>
-<a href="#XLVIII">XLVIII, </a>
-<a href="#XLIX">XLIX, </a>
-<a href="#L">L, </a>
-<a href="#LI">LI, </a>
-<a href="#LII">LII, </a>
-<a href="#LIII">LIII, </a>
-<a href="#LIV">LIV, </a>
-<a href="#LV">LV, </a>
-<a href="#LVI">LVI. </a>
-</p>
-
-<p class="c"><span class="big">LE<br /><br />
-BEL AVENIR</span></p>
-
-<p class="c">DU MÊME AUTEUR<br /><br />&#8212;&#8212;</p>
-
-<table class="sml">
-<tr><td colspan="2" class="c">CONTES:</td></tr>
-<tr><td>LES BAINS DE BADE (épuisé)</td><td>1 vol.</td></tr>
-<tr><td>LA LEÇON D’AMOUR DANS UN PARC</td><td>1 &#8212;</td></tr>
-<tr><td>LA MARCHANDE DE PETITS PAINS POUR LES CANARDS</td><td>1 &#8212;</td></tr>
-<tr><td>LE BONHEUR A CINQ SOUS</td><td>1 &#8212;</td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c">ROMANS:</td></tr>
-<tr><td>LE MÉDECIN DES DAMES DE NÉANS (épuisé)</td><td>1 vol.</td></tr>
-<tr><td>SAINTE-MARIE-DES-FLEURS (épuisé)</td><td>1 &#8212;</td></tr>
-<tr><td>LE PARFUM DES ILES BORROMÉES</td><td>1 &#8212;</td></tr>
-<tr><td>MADEMOISELLE CLOQUE</td><td>1 &#8212;</td></tr>
-<tr><td>LA BECQUÉE</td><td>1 &#8212;</td></tr>
-<tr><td>L’ENFANT A LA BALUSTRADE</td><td>1 &#8212;</td></tr>
-<tr><td>MON AMOUR</td><td>1 &#8212;</td></tr>
-<tr><td>LE MEILLEUR AMI</td><td>1 &#8212;</td></tr>
-<tr><td>LA JEUNE FILLE BIEN ÉLEVÉE</td><td>1 &#8212;</td></tr>
-<tr><td>MADELEINE JEUNE FEMME</td><td>1 &#8212;</td></tr>
-</table>
-
-<p class="c">Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les pays y
-compris la Hollande.</p>
-
-<div class="blk">
-<hr />
-
-<p class="c">RENÉ BOYLESVE<br />
-<small>DE L’ACADÉMIE FRANÇAISE<br /></small></p>
-
-<h1><small>LE</small><br />
-
-BEL AVENIR</h1>
-<p class="c">
-[Illustration: C · L]<br />
-<br />
-<br />
-PARIS<br />
-CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS<br />
-3, RUE AUBER, 3<br /></p>
-
-<hr />
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="page_1">{1}</a></span>&#160; </p>
-
-<h1>LE BEL AVENIR</h1>
-
-<hr />
-
-<div class="blockquot"><p>«Pour que la vie soit bonne à regarder, dit Zarathoustra, il faut
-que son jeu soit bien joué; mais, pour cela, il faut de bons
-acteurs. J’ai trouvé bons acteurs tous les vaniteux: ils jouent et
-veulent qu’on aime à les regarder... Auprès d’eux j’aime à regarder
-la vie,&#8212;ainsi se guérit la mélancolie.»</p>
-
-<p class="r">
-NIETZSCHE<br />
-</p></div>
-
-<h2><a id="I"></a>I</h2>
-
-<p>A Nouaillé, près de Poitiers, vivait, il y a bien vingt ans, madame
-veuve Dieulafait d’Oudart, avec son vieux père M. Lhommeau et son fils
-Alexis, que l’on appelait communément Alex.</p>
-
-<p>M. Lhommeau était un ancien conseiller à la Cour de Poitiers, un «épuré»
-comme on nommait alors ceux de ces messieurs qu’avait frappés la réforme
-de la magistrature. C’était un homme d’une probité héréditaire et
-inattaquable; son savoir était limité, mais suffisant et teinté de
-littérature, non pas toutefois contemporaine, cela va sans dire: ces
-gens-là n’avaient pas l’au<span class="pagenum"><a id="page_2">{2}</a></span>dace de démêler par eux-mêmes l’ivraie du bon
-grain, mais, parmi les œuvres que le temps a triées, ils en adoptaient
-sérieusement quelques-unes; ils s’intéressaient à l’histoire, à la
-philosophie, et vénéraient l’antiquité tout en bloc; ils avaient de la
-conversation; ils avaient l’esprit libéral et souvent même de l’esprit.
-A la fois par nécessité économique et par dépit d’abandonner une
-fonction qu’il honorait depuis quarante ans, M. Lhommeau vendit son
-petit hôtel de la rue Saint-Porchaire, quitta la ville et se retira dans
-une maison de campagne que possédait sa fille, à cinq ou six kilomètres
-de l’octroi.</p>
-
-<p>La veuve aimait fort cette propriété qu’elle tenait de son mari, le
-commandant Dieulafait d’Oudart, tué au premier engagement de
-l’expédition de Tunisie. Nouaillé se composait de trois petites fermes,
-de quelques prés d’un maigre revenu, et d’une grosse maison bourgeoise
-de la fin du <small>XVIII</small>ᵉ siècle, à laquelle deux pigeonniers ventrus, coiffés
-d’éteignoirs, jouant assez bien la tour, donnaient un certain air de
-château. Il y avait des mascarons à physionomies expressives au-dessus
-des portes et fenêtres; des balcons forgés; à la muraille, un gnomon
-ferme encore, sur un cadran solaire aux trois quarts effacé. Les<span class="pagenum"><a id="page_3">{3}</a></span>
-lucarnes étaient modestes, le toit un peu bas, mais couvert d’ardoises,
-particularité remarquable au milieu des demi-cylindres de brique dont
-sont toutes godronnées les toitures du Poitou. Le rez-de-chaussée, à
-l’intérieur, avait conservé d’assez bonnes boiseries; le jardin, simple
-et plat, était dessiné à la française: il avait des charmilles, de
-longues allées de tilleuls, des buis taillés, des bassins, une
-châtaigneraie. En s’y promenant par un vent d’ouest, on entendait,
-affaiblis, les roulements de l’école des tambours. Et ces menus détails
-et circonstances faisaient Nouaillé plus précieux à madame Dieulafait
-d’Oudart: elle y retrouvait un peu de Versailles, où elle avait habité
-les premières années de son mariage.</p>
-
-<p>Un landau familial, deux tranquilles chevaux qui vous menaient à
-Poitiers en vingt minutes, des domestiques anciens et fidèles, un chien
-couchant et deux bassets, pour qu’Alex pût tirer le lapin et le
-perdreau, rendaient l’exil rustique fort supportable, et la vie de M.
-Lhommeau, de sa fille et de son petit-fils y eût coulé paisiblement,
-s’il n’eût été question, chaque jour et à toute heure, de l’avenir
-incertain d’Alex.</p>
-
-<p>Alex ne manifestait aucune disposition particulière. Sans doute eût-il
-suivi la carrière pater<span class="pagenum"><a id="page_4">{4}</a></span>nelle, si madame Dieulafait d’Oudart, épouvantée
-par le sort tragique du commandant, n’eût déclaré à son fils, achevant
-alors sa troisième, qu’il ne serait pas militaire. Alex n’objecta rien à
-cette décision. Il apprécia ce qu’elle contenait de bon, et c’est
-qu’elle le dispensait de l’effort qu’eût nécessité le concours de
-Saint-Cyr; et il acheva ses études plus mollement qu’il ne les avait
-commencées, point du tout dans la queue de la classe, à vrai dire,
-jamais non plus dans la meilleure moitié, ni mal noté ni félicité,
-échappant à toute réprimande, bien vu de tous et emportant en somme
-l’estime de ses maîtres, grâce à une vertu qui, pour n’être pas
-brillante, en vaut d’autres, il faut bien le croire: ce garçon était
-«sympathique».</p>
-
-<p>&#8212;C’est un don des fées, disait à madame Dieulafait d’Oudart son vieux
-notaire, maître Thurageau, fiez-vous donc au coup de baguette que votre
-cher Alex a reçu en naissant, et ne vous tourmentez point tant de
-l’avenir. Voulez-vous que je prenne monsieur votre fils dans mon étude?
-Il se formera à la pratique des affaires sans perdre un seul cours de
-droit...</p>
-
-<p>&#8212;Et après, Thurageau?</p>
-
-<p>&#8212;Après?... Eh bien, mon Dieu, si, comme<span class="pagenum"><a id="page_5">{5}</a></span> je le suppose, vous avez peu
-de goût à le faire entrer dans la magistrature nouvelle, nous lui
-achèterons une étude!...</p>
-
-<p>&#8212;Avec quoi? grand Dieu!... Nous ne sommes pas riches, mon cher
-Thurageau, vous le savez mieux que personne!...</p>
-
-<p>&#8212;Alex aura Nouaillé, un jour. Ce n’est pas une fortune, mais c’est un
-gentil lopin de terre, une demeure agréable et même séduisante. Avec
-cela, un nom qui sonne bien et la bonne mine du jeune homme, eh!
-parbleu, il n’en faut pas plus pour nous garantir...</p>
-
-<p>&#8212;Tout beau! tout beau! je vous entends. Je ne veux pas faire de mon
-fils un oisif, et encore moins un coureur de dot!...</p>
-
-<p>Les paroles du notaire ne furent pas écoutées. Madame Dieulafait
-d’Oudart éprouvait l’invincible besoin de relever la médiocrité des
-premières études de son fils au moyen du lustre que confèrent les
-diplômes conquis à Paris. Son cœur se déchirait à la pensée de se
-séparer de son fils, mais nulle douleur n’eût payé trop cher une
-satisfaction d’amour-propre. Le grand père Lhommeau, lui-même, avait été
-reçu docteur en droit à Paris; il parlait fréquemment de son séjour au
-Quartier latin: c’était du temps des grisettes, de<span class="pagenum"><a id="page_6">{6}</a></span> la pipe et des
-pantalons de nankin, et ces six ans passés sur la colline
-Sainte-Geneviève laissaient au bonhomme la nostalgie d’un paradis perdu.</p>
-
-<p>Madame d’Oudart possédait à Paris une amie, nommée madame Chef-Boutonne,
-avec qui elle entretenait une correspondance régulière et chez qui elle
-descendait les années d’Exposition universelle. Les Chef-Boutonne
-avaient deux enfants: une fille mariée et un fils de l’âge même d’Alex,
-ce qui peut-être contribuait à maintenir entre les deux anciennes
-compagnes de couvent un lien sans cesse raffermi par les mille alertes
-que causent aux mamans la santé et les incidents d’école, assez
-semblables, que l’on habite le Poitou ou Paris. Un des soucis constants
-de madame Dieulafait d’Oudart avait été qu’Alex ne se laissât pas
-distancer, dans la course aux diplômes universitaires, par le jeune Paul
-Chef-Boutonne. Hélas! Alex avait échoué à la seconde partie du
-baccalauréat ès lettres. O dur aveu à faire aux Chef-Boutonne!</p>
-
-<p>Un an après, le jeune Chef-Boutonne était bachelier ès sciences, alors
-que le tardif Alex décrochait, non sans peine, un parchemin de l’an
-passé! Madame d’Oudart, qui, prudemment, avait tu à son amie qu’Alex
-renonçait aux sciences, échangea avec Paris le correct télégramme:<span class="pagenum"><a id="page_7">{7}</a></span>
-«Reçu», qui, à n’y pas trop regarder de près, clôturait décemment, à la
-même heure, les études secondaires des deux jeunes gens.</p>
-
-<p>Alex eut une occasion de revanche, car Paul dut faire un an de
-volontariat, tandis que le «dispensé de l’article 17» n’eut qu’une
-période de deux mois; mais il passa le reste de l’année à se reposer des
-fatigues du service militaire.</p>
-
-<p>Paul devait «faire son droit»; Alex aussi! La cordialité des deux mères
-se répandit en effusions de tendresse.</p>
-
-<p>«Et est-ce que ce cher Alex ne viendrait pas prendre ses inscriptions à
-Paris?&#8212;Si! si! il irait à Paris...»</p>
-
-<p>Les Chef-Boutonne habitaient rue de Varenne, non loin du Quartier latin,
-où se logerait naturellement Alex; Alex fut pour ainsi dire confié aux
-Chef-Boutonne: la table de famille lui devait être une sauvegarde contre
-les inconvénients du restaurant; et une ou deux soirées par semaine dans
-un salon, un antidote contre le poison des cafés, brasseries et autres
-lieux funestes aux étudiants dépaysés.</p>
-
-<p>Le grand-père Lhommeau disait, il est vrai:</p>
-
-<p>&#8212;Quand je suis parti pour Paris, en 1845,&#8212;ce n’est pas hier!...&#8212;je
-n’y connaissais absolu<span class="pagenum"><a id="page_8">{8}</a></span>ment personne. J’ai mangé, six années durant, à
-la gargote, et mené la vie de l’étudiant de province qui «passe l’eau»
-moins souvent que ses examens: je ne m’en suis pas porté plus mal.</p>
-
-<p>&#8212;Si vous ne connaissiez personne, à Paris, en 1845, répliquait madame
-Dieulafait d’Oudart, votre petit-fils a aujourd’hui sur vous un avantage
-considérable: les Chef-Boutonne ont de très belles relations dont ils ne
-pourront manquer de faire profiter Alex, et, de nos jours, c’est par là,
-plus encore que par le mérite, qu’on arrive.</p>
-
-<p>Les premiers temps du séjour d’Alex à Paris furent marqués par une
-recrudescence de termes tendres et chaleureux dans les lettres de madame
-Chef-Boutonne. Les expressions ne suffisaient pas à louer «ce beau jeune
-homme, dont les grâces naturelles et l’excellente éducation faisaient la
-conquête de tout le monde... Et, avec cela, point sot du tout!...»</p>
-
-<p>&#8212;Eh bien! interrompait le grand-père Lhommeau, croyait-elle trouver en
-lui un imbécile?</p>
-
-<p>&#8212;Voyons, papa, ce n’est pas cela que veut dire Eugénie!...</p>
-
-<p>&#8212;Ah!... Et que veut-elle dire, Eugénie?</p>
-
-<p>&#8212;Écoutez la suite: «Qu’il travaille, et je lui prédis un très gentil
-avenir.»<span class="pagenum"><a id="page_9">{9}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;Eh bien! faisait M. Lhommeau, j’entends ce que veut dire Eugénie...,
-puisque Eugénie il y a... Eugénie dit qu’Alex est, à ses yeux, bien
-entendu, plus joli garçon qu’intelligent:&#8212;et d’un!&#8212;qu’il ne fiche
-rien:&#8212;et de deux!&#8212;et qu’enfin, à supposer qu’il se mette un jour à
-bûcher comme un nègre, on lui procurera peut-être, avec la haute
-protection des Chef-Boutonne, une petite place de dix-huit cents francs
-dans un ministère... Voilà, ma belle, ce que dit Eu-gé-nie.</p>
-
-<p>&#8212;Mais, mon pauvre papa, je ne comprends pas que vous ayez l’esprit
-aussi pointu pour peu qu’il s’agisse des Chef-Boutonne! Je connais
-Eugénie, je l’espère, puisque nous avons vécu côte à côte sur les mêmes
-bancs, à la pension; je l’ai revue bien des fois depuis notre mariage,
-et je l’ai trouvée toujours la même femme pleine de sens, un peu
-autoritaire, mais dévouée, excellente mère...</p>
-
-<p>&#8212;Justement!</p>
-
-<p>&#8212;Que voulez-vous dire?</p>
-
-<p>&#8212;Madame Chef-Boutonne a un fils, n’est-ce pas? Tu as un fils, n’est-il
-pas vrai?</p>
-
-<p>&#8212;Eh bien?...</p>
-
-<p>&#8212;Son fils et le tien entrent en même temps dans cette période critique
-qui doit décider de leur avenir, de leur vie.<span class="pagenum"><a id="page_10">{10}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;Sans doute!</p>
-
-<p>&#8212;Eh bien, vous ne pouvez pas être l’une pour l’autre des amies.</p>
-
-<p>&#8212;Allons donc! Mais j’aime énormément madame Chef-Boutonne! Mais j’ai
-beaucoup d’affection pour son fils!... Ah çà! me croiriez-vous jalouse
-parce que Paul a passé un bachot de plus qu’Alex?... Eh! qu’est-ce que
-cet enfant aurait fait d’un bachot ès sciences, Seigneur Dieu!... Moi,
-jalouse à propos de Paul Chef-Boutonne! Mais, papa, vous n’avez donc pas
-regardé sa photographie? un avorton, un nez en pied de marmite, un
-menton de galoche! Paul Chef-Boutonne! mais Alex l’écraserait dans sa
-main!</p>
-
-<p>&#8212;Parfait! faisait M. Lhommeau, je constate qu’en effet, ma fille, tu
-n’es pas jalouse.</p>
-
-<p>&#8212;Ah!</p>
-
-<p>&#8212;Mais, la maman de cet «avorton» de Paul pourrait être jalouse,
-elle!...</p>
-
-<p>&#8212;Pourquoi donc?</p>
-
-<p>&#8212;Eh!... Quand ce ne serait que parce qu’Alex est de taille à écraser
-Paul dans sa main!...</p>
-
-<p>Madame d’Oudart sourit.</p>
-
-<p>&#8212;Oh! les mamans!... dit M. Lhommeau.<span class="pagenum"><a id="page_11">{11}</a></span></p>
-
-<h2><a id="II"></a>II</h2>
-
-<p>Cependant la correspondance de madame Chef-Boutonne fléchissait: Alex y
-était célébré en termes moins pompeux; puis il cessa de l’être; bientôt,
-on l’y nomma tout juste. Et madame Dieulafait d’Oudart de se monter la
-tête, et d’écrire à son fils, et de le supplier de fournir sur-le-champ
-l’explication du mystère. Alex répondait:</p>
-
-<p>«Les Chef-Boutonne? Ils me rasent.»</p>
-
-<p>La maman, alarmée, télégraphiait aussitôt:</p>
-
-<p>«Explique-toi.»</p>
-
-<p>Par télégramme, Alex répondait:</p>
-
-<p>«Raser: contraindre quelqu’un à vous écouter en lui tenant des discours
-ennuyeux. Lettre suit.»<span class="pagenum"><a id="page_12">{12}</a></span></p>
-
-<p>Madame d’Oudart fut aux abois; le bon papa Lhommeau ne pouvait
-s’empêcher de rire:</p>
-
-<p>&#8212;Lorsque j’étais à Paris, en 1845, à l’<i>Hôtel des Grands Hommes</i>, livré
-entièrement à moi-même, je n’ai pas manqué de commettre des bêtises,
-mais j’ai évité les excès où m’aurait infailliblement entraîné
-l’instinct de réaction qui anime la jeunesse contre les sermonneurs.</p>
-
-<p>&#8212;Si Alex s’aliène les Chef-Boutonne, il est perdu! Il n’arrivera que
-par eux.</p>
-
-<p>On reçut la lettre d’Alex:</p>
-
-<p>«Demandez!... l’affaire de la rue de Varenne!... la rébellion d’un
-étudiant en droit!... L’anarchie au sein des familles!... avec la
-complainte des victimes!... Demandez!»</p>
-
-<p>C’était afin que l’on crût entendre la voix du camelot ébruitant le
-scandale.</p>
-
-<p>Feignant de copier sur un journal de quartier un fait divers
-«sensationnel» sous la rubrique banale: <i>O tempora, ô mores!</i> l’étudiant
-en droit écrivait à sa mère:</p>
-
-<p>«Dimanche dernier, monsieur et madame Ch...-Bout..., paisibles rentiers
-du quartier de la Croix-Rouge, réunissaient à table leurs convives
-hebdomadaires, à savoir leur fille, madame Beaubrun et son mari, un des
-plus distingués auditeurs<span class="pagenum"><a id="page_13">{13}</a></span> à la Cour des comptes, le distingué M. Paul
-Ch...-Bout..., leur fils, quelques fidèles amis ramenés d’Argenteuil par
-le maître de la maison, qui est un fervent de la voile, et enfin un
-jeune provincial nommé Alex Dieul... d’Oud... originaire du
-Poitou,&#8212;circonstance atténuante à l’inqualifiable ignorance de nos
-mœurs dont a fait preuve cet énergumène imberbe...</p>
-
-<p>»Nul n’eût pu croire, à l’urbanité témoignée à celui-ci par monsieur et
-madame Ch...-Bout..., que le blanc-bec s’était déjà, par trois fois
-durant le mois, dérobé à leurs agapes dominicales. Oui, par trois
-fois&#8212;mais qui sondera l’ingratitude de notre jeunesse dorée?&#8212;l’insensé
-n’avait pas craint de fouler aux pieds la gracieuse invitation lui
-réservant une place à table, <i>tous les dimanches de l’année</i>!... Est-ce
-à l’École de droit&#8212;que fréquente, dit-on, notre écervelé,&#8212;que l’on
-apprend à interpréter librement les textes, à méconnaître le sens des
-termes de notre belle langue française, et à ne pas traduire
-«invitation» par «obligation péremptoire»? Est-ce au pied de la chaire
-de Cujas que l’on apprend à recourir à des subterfuges dignes d’un
-vagabond de l’école primaire, pour se soustraire aux obligations
-contractées?...»<span class="pagenum"><a id="page_14">{14}</a></span></p>
-
-<p>Et, poussant plus loin encore ce style de troisième page, sans pitié
-pour la crédulité provinciale, Alex racontait, en un déplorable
-amphigouri, comme quoi «l’énergumène imberbe» avait un peu vertement
-répliqué aux allusions aigres-douces trop souvent faites à son absence;
-qu’il en était résulté un sermon en trois points, écouté d’ailleurs avec
-calme et politesse et qui eût mis fin à l’incident si, par hasard, la
-jeune madame Beaubrun n’avait été prise de fou rire pendant que sa mère
-prêchait, et n’avait, par là, pu laisser entendre non seulement qu’elle
-innocentait le coupable, mais que celui-ci pouvait bien avoir eu comme
-elle envie de rire.</p>
-
-<p>Madame d’Oudart n’eût pas eu plus d’émoi si elle eût appris que son fils
-avait failli à l’honneur ou joué sa fortune. Elle prit le train, arriva
-à Paris, courut chez les Chef-Boutonne avant qu’Alex fût seulement avisé
-de son voyage.</p>
-
-<p>Elle faillit se jeter aux pieds de son amie qui, la voyant couverte de
-poussière, la figure défaite, et dans une attitude à fléchir la justice
-elle-même, l’embrassa en l’assurant qu’il n’y avait eu que négligence et
-boutade de gamin, que l’indulgence était tout acquise à Alex pourvu
-qu’il revînt comme par le passé à la maison.<span class="pagenum"><a id="page_15">{15}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;Je cours le chercher!...</p>
-
-<p>Elle se fait conduire rue Monsieur-le-Prince, à l’<i>Hôtel Condé et de
-Bretagne</i>.</p>
-
-<p>Elle ignore ce qu’est l’hôtel meublé. Dans un couloir étroit, désert,
-obscur, où elle se heurte à la marche d’un escalier et à la personne
-sordide d’un garçon, elle croit avoir fait erreur:</p>
-
-<p>&#8212;Pardon! je me trompe certainement, ce n’est pas ici qu’habite monsieur
-Alexis Dieulafait d’Oudart?</p>
-
-<p>&#8212;Si, madame.</p>
-
-<p>C’est là qu’habite Alex!... Et il affirme qu’il se trouve bien!</p>
-
-<p>&#8212;Auriez-vous l’obligeance de lui dire qu’une dame le demande. Je vais
-l’attendre au salon.</p>
-
-<p>Le garçon allume un bec de gaz: une pauvre flamme vacille au centre de
-la lyre et éclaire tout à coup le visage stupide du garçon.</p>
-
-<p>&#8212;Monsieur Alex?... il n’est pas chez lui.</p>
-
-<p>&#8212;A quelle heure rentrera-t-il?</p>
-
-<p>&#8212;Ah! dame, ça!...</p>
-
-<p>Ils se regardent, le garçon et la mère, tous les deux, nez à nez, sous
-la lyre. Lui commence à soupçonner qui elle est; elle craint tout à coup
-d’apprendre des horreurs qu’elle ne précise pas,<span class="pagenum"><a id="page_16">{16}</a></span> n’imagine même pas,
-des horreurs!... Et ils n’osent plus rien dire.</p>
-
-<p>En elle veille cependant la bourgeoise ordonnée. Son œil inspecte, son
-sens critique s’exerce malgré elle.</p>
-
-<p>&#8212;Heu!... je parlais tout à l’heure d’attendre au salon; mais où est-il
-le salon?... Il n’y en a même pas. Et si quelqu’un... quelqu’un de comme
-il faut, veut parler à ces messieurs, il faut monter, alors?</p>
-
-<p>Le garçon la considère, d’un air stupide.</p>
-
-<p>&#8212;C’est bon, dit-elle, veuillez prévenir mon fils que je passerai demain
-dans la matinée.</p>
-
-<p>Elle allait s’éloigner, mais elle revient:</p>
-
-<p>&#8212;Ah!... qu’il n’aille pas s’inquiéter, au moins: dites que je suis ici
-de passage et que tout va bien.</p>
-
-<p>La voilà dans la rue, vexée d’avoir trahi son ignorance des mœurs d’une
-des petites villes parisiennes: ce n’est pas à huit heures du soir, non
-vraiment, qu’on voit un étudiant à son hôtel! Ce garçon l’a dévisagée,
-comme il eût fait d’un être exotique ou fabuleux dont la présence en
-pareil lieu n’est pas signalée par les voyageurs... C’est donc dans ce
-taudis qu’habite Alex? ou plutôt, où vit-il? puisqu’on ne peut<span class="pagenum"><a id="page_17">{17}</a></span> savoir à
-quelle heure il est là? Lorsqu’on met son fils au collège, de quels
-détails ne s’enquiert-on pas? et l’on veut visiter les salles d’études,
-les dortoirs, les réfectoires, l’infirmerie, les cuisines. Et quand le
-jeune homme est formé, presque accompli, tiré des mille difficultés de
-l’adolescence, vous l’envoyez à Paris, seul, libre, avec de l’argent
-dans son gousset: il choisit un galetas, un nid à vermine et à filles,
-dont le gardien a la discrétion des hôtels borgnes!...</p>
-
-<p>Elle n’avait jamais évoqué l’image de la vie d’Alex à Paris. Il s’y
-portait bien, il s’y plaisait, il y dépensait beaucoup d’argent:
-pouvait-elle croire qu’il y manquât du confortable qu’il exigeait à la
-maison? Elle n’a l’esprit ni étroit, ni timoré, ni pudibond, et la voici
-tout à coup, hantée de cette vision de «Babylone», terreur des vieilles
-souris de province qui n’ont jamais quitté leur trou.</p>
-
-<p>Il ne lui reste qu’à retourner chez son amie qui a insisté pour qu’elle
-descendît chez elle. Pourquoi donc s’en éloigner en allant jusqu’au
-boulevard? C’est qu’elle espère qu’un hasard lui fera rencontrer son
-fils. Cependant, quand elle aperçoit la foule de jeunes gens qui
-peuplent les terrasses, elle n’ose lever les yeux, de peur d’y<span class="pagenum"><a id="page_18">{18}</a></span>
-reconnaître Alex,&#8212;en quelle compagnie? Dieu le sait!&#8212;Ombre discrète,
-elle frôle les murailles sur le trottoir opposé; et le murmure de la
-jeunesse, atténué, arrive à elle, comme le déferlement de la mer sur une
-plage étrangère, et lui donne un frisson. Le choc clair des soucoupes,
-la vulgarité des voix, des termes inusités pour elle, et jusqu’à la
-corne des tramways la font tressauter, comme, à Nouaillé, les
-claquements du fouet des paysans. Tout à coup, un cri féminin aigu
-impose un demi-silence, puis un terme ignoble, stercoraire et définitif,
-issu d’un gosier de femme, s’étale et salit l’atmosphère...</p>
-
-<p>Madame d’Oudart monte le boulevard. Ce sont les mêmes terrasses, les
-mêmes murmures, les mêmes éclats, le même hoquet nauséabond du sous-sol
-des restaurants à prix fixe. «Il est là dedans, se dit-elle, et il
-préfère cela à la salle à manger des Chef-Boutonne!...» Elle croise des
-étudiants mal mis, joyeux, ouvrant, comme de jeunes chiens, des bouches
-pleines de dents pures; d’autres gourmés, sanglés, coquets, avec des
-faux cols trop hauts, des chaussures trop pointues, des cigares trop
-gros, des chapeaux trop luisants. Qu’elle sent bien qu’ils ne sont pas,
-ici, ce qu’ils sont dans leurs familles! Ce<span class="pagenum"><a id="page_19">{19}</a></span> sont, pour la plupart, des
-garçons assez bien élevés et fort timides, et qu’une jeune fille ferait
-rougir; ils affectent là des airs tranchants, cascadeurs, ou de
-messieurs très expérimentés. L’un d’eux s’est retourné, derrière elle, à
-bonne distance, et a crié:</p>
-
-<p>&#8212;Ohé! la mère Rabat-joie!</p>
-
-<p>Mais elle connaissait le Quartier latin! Elle y était venue maintes
-fois! Oui, mais sans l’envisager comme un lieu qui contient son fils.
-Tout est divers, tout est changeant, selon l’être qu’on chérit.</p>
-
-<p>La nuit tombe sur le jardin du Luxembourg. La sombre masse des
-feuillages s’y fait pesante comme un nuage orageux; au loin, là-dessous,
-un tambour bat la retraite et chasse les couples amis de l’ombre: on les
-voit un à un sortir, quelques-uns enlacés, par la grille à demi fermée
-où un jeune fantassin en faction joue le rôle de l’ange à la porte du
-Paradis terrestre.</p>
-
-<p>Le long de la haute grille du jardin, à cette heure, on voit encore
-beaucoup d’amants. Entre les hampes de fer, aux dernières lueurs du
-crépuscule, apparaissent les nefs ogivales des allées couvertes, le
-marbre des fontaines, de blanches statues, des bosquets, des miroirs
-d’eau, le lourd<span class="pagenum"><a id="page_20">{20}</a></span> palais: décors de féerie. Le parfum des fleurs et de la
-terre arrosée, le silence d’un espace immense et clos au milieu de
-Paris, et jusqu’au sec battement disproportionné de ce tambour unique
-faisant le vide en un si long dédale d’amour, tout cela compose un grand
-attrait qui retient les pas: il y a des gens qui s’arrêtent, les narines
-et les yeux ouverts au charme des jardins.<span class="pagenum"><a id="page_21">{21}</a></span></p>
-
-<h2><a id="III"></a>III</h2>
-
-<p>Madame d’Oudart arriva fort troublée chez les Chef-Boutonne. Elle dut
-avouer qu’elle n’avait pas rencontré Alex. On sourit. Rien n’était plus
-normal que de n’avoir pas rencontré Alex. Mais Paul Chef-Boutonne, lui,
-était là: on savait où le rencontrer, lui... On avait souri. Sans malice
-ni disposition aucune à interpréter les sous-entendus, madame d’Oudart
-se jugea humiliée, et elle regretta son zèle: que n’avait-elle averti de
-son voyage Alex; et que n’avait-elle commencé par le voir!...</p>
-
-<p>&#8212;Paul, dit madame Chef-Boutonne, est d’une exactitude minutieuse: à
-midi et à sept heures, il est là.<span class="pagenum"><a id="page_22">{22}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;Hélas! les pauvres étudiants sont bien obligés de sortir pour prendre
-leurs repas au restaurant.</p>
-
-<p>&#8212;Ils sont obligés de sortir, mais non de rentrer. Devinez, chère amie,
-combien Paul nous réserve de soirées par semaine! Quatre, au moins; j’y
-tiens essentiellement: c’est le soir qui entretient le goût de la vie de
-famille. Quand il sort, j’en suis prévenue, et il ne me laisse pas
-ignorer où il va.</p>
-
-<p>&#8212;Je sais, dit madame d’Oudart, que votre fils est un garçon exemplaire.</p>
-
-<p>&#8212;Oh! n’exagérons rien! Il est seulement ponctuel, ordonné, travailleur;
-et c’est être raisonnable, tout bonnement. Je vois en lui un jeune sage:
-je le proposerais comme modèle à son propre père...</p>
-
-<p>&#8212;Eh mais!...</p>
-
-<p>&#8212;Ah! par exemple, il est plus tendre que son père ne le fut jamais. Et
-quant aux attentions, aux prévenances... au prix de ce qu’est ce
-garçon-là, sa sœur ne fut jamais qu’une mazette!...</p>
-
-<p>&#8212;Eh mais! que disais-je donc!...</p>
-
-<p>&#8212;Oh! tout cela n’est rien. Nous le formons. Qui vivra verra...
-Tiens!... nous parlions d’elle: voici sa chère petite sœur.</p>
-
-<p>Madame Beaubrun, «la chère petite sœur»,<span class="pagenum"><a id="page_23">{23}</a></span> venait, après le dîner,
-souhaiter le bonsoir à sa mère. Elle portait une grossesse avancée, qui
-altérait à peine la grâce maligne de son visage. Madame d’Oudart pensa:
-«C’est elle qui a eu le fou rire à la répartie d’Alex...» Et elle se
-sentit de l’amitié pour elle.</p>
-
-<p>On échangea quelques compliments; on faillit oublier Paul. Cependant, au
-cours de la conversation, madame Chef-Boutonne eut vite appris à son
-amie que Paul était inscrit à la fois à l’École de droit et à celle des
-Sciences politiques; que, malgré ce cumul, il ne négligeait point
-d’aller dans le monde; qu’il dînait chez quelques-uns de ses
-professeurs, et qu’il dansait à ravir. On laissait entendre qu’il
-n’était pas tout à fait étranger à certaine comédie de société qui avait
-emporté «le plus franc succès» il y a une huitaine, chez la vicomtesse
-de X... Le numéro du <i>Gaulois</i>, par hasard, était encore sur la table:
-on donna à lire l’entrefilet.</p>
-
-<p>&#8212;Oh! que c’est bien! dit madame d’Oudart; mais comment le cher enfant
-trouve-t-il le moyen de faire tant de choses?</p>
-
-<p>Madame Chef-Boutonne présenta les deux mains vides, à la manière du
-prestidigitateur qui va accomplir un tour inouï:<span class="pagenum"><a id="page_24">{24}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;Vous ai-je dit que, deux fois par mois, il fait une conférence à
-Grenelle?</p>
-
-<p>&#8212;A Grenelle!</p>
-
-<p>&#8212;En plein quartier ouvrier. Il enseigne aux jeunes gens des ateliers
-les principes de l’économie politique.</p>
-
-<p>&#8212;Pauvre Paul! dit sa sœur, il a été reconduit un jour, non à coups de
-pommes cuites, mais de journaux socialistes chiffonnés en bouchon!...</p>
-
-<p>&#8212;C’est affreux!</p>
-
-<p>&#8212;Cela ne lui arrivera plus: maman lui salit sa jaquette avant son
-départ, et désormais il ne se hasarde à parler que des matières
-contenues dans les cours qu’il a suivis lui-même... Figurez-vous,
-madame, qu’un grand voyou s’était avisé de l’interrompre pour lui
-demander d’expliquer la loi d’airain...</p>
-
-<p>&#8212;La loi d’airain! s’écria madame d’Oudart avec une touchante
-exclamation d’ignorance.</p>
-
-<p>&#8212;On n’avait pas encore traité le sujet à l’École!</p>
-
-<p>&#8212;J’avoue modestement que si l’on m’interrogeait là-dessus!...</p>
-
-<p>&#8212;Mais, vous, du moins, chère madame, n’enseignez pas l’économie
-politique!... Eh bien, mon frère l’a apprise avant ses camarades de
-cours, la<span class="pagenum"><a id="page_25">{25}</a></span> loi d’airain! elle était commentée dans les journaux
-bouchonnés!...</p>
-
-<p>&#8212;Quelle enfant terrible tu fais! dit madame Chef-Boutonne. Paul est
-plus indulgent pour toi.</p>
-
-<p>Madame d’Oudart félicita le jeune Paul de son désintéressement et de son
-courage:</p>
-
-<p>&#8212;Car, enfin, ces conférences, où vous vous exposez, ne sont pas
-rétribuées, j’imagine...</p>
-
-<p>Madame Chef-Boutonne confia à son amie:</p>
-
-<p>&#8212;Pour la vingtième leçon, on nous a promis les palmes...</p>
-
-<p>Paul recevait les louanges et les taquineries avec une égale humeur: non
-qu’il se plaçât au-dessus de ce que l’on disait de lui, mais parce qu’il
-était avant tout un garçon bien élevé. On le pouvait juger du premier
-coup totalement dépourvu d’esprit, de personnalité et d’initiative.
-C’était un mécanisme fonctionnant bien, sous la constante impulsion
-d’une mère. Il était quelconque, exagérément. Dieu! que l’on devait le
-trouver comme il faut! Qui donc eût-il choqué? A qui eût-il déplu? Il
-savait vivre; il était poli; il ne s’embarrassait ni de la timidité, qui
-paralyse, ni du goût de choisir, qui crée les jalousies. Par exemple, il
-savait graduer l’affabilité de ses phrases banales selon la condition
-officielle des<span class="pagenum"><a id="page_26">{26}</a></span> personnes ou leur mérite reconnu. Il vénérait les gens
-en place, il estimait les auteurs à succès; il admirait les femmes en
-raison du nombre de leurs admirateurs. Le but unique et net de la vie
-était, pour lui, de dîner tous les soirs en ville et de lire son nom, le
-lendemain, environné de plus beaux noms, dans les «carnets mondains». Il
-n’était donc pas ambitieux, ni fat, ni sot absolument: il avait la juste
-notion des limites de sa capacité, ce qui n’est pas commun; il
-n’aspirait pas à briller par lui-même, ni à éclipser qui que ce fût,
-mais à graviter, en qualité de satellite nommé et classé, autour de
-quelque soleil parisien.</p>
-
-<p>&#8212;Il arrivera jeune, dit à demi-voix madame Chef-Boutonne, et mon
-intention est de le marier de bonne heure.</p>
-
-<p>&#8212;Ah! ah! fit madame d’Oudart, et vous songez déjà à quelqu’un, je
-parie!</p>
-
-<p>La mère couveuse glissa vers son poussin un regard orgueilleux et câlin,
-et fit:</p>
-
-<p>&#8212;Chut!...</p>
-
-<p>Paul&#8212;comme une fillette stylée qui entend parler d’adultère&#8212;passa dans
-la pièce voisine.</p>
-
-<p>Sa sœur, riant sous cape, suivait le manège.</p>
-
-<p>Madame Chef-Boutonne toucha d’un doigt la manche de son amie:<span class="pagenum"><a id="page_27">{27}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;Il a conduit le cotillon, cet hiver, avec une certaine jeune fille qui
-ne lui est pas indifférente...</p>
-
-<p>&#8212;Bravo!... Et il y a indiscrétion?...</p>
-
-<p>&#8212;Pas à vous, chère amie: mademoiselle de Saint-Évertèbre.</p>
-
-<p>&#8212;Ou-uuuu!... tous mes compliments!</p>
-
-<p>Ces dames achevèrent la soirée en s’entretenant des Saint-Évertèbre,
-dont le nom, dans leur correspondance, avait été déjà échangé. Leur
-fortune était belle; ils habitaient un hôtel, avenue d’Iéna, et
-possédaient, dans la vallée de l’Indre, un château par eux construit, à
-trente-trois tourelles et clochetons.</p>
-
-<p>&#8212;Autant de grelots à leur marotte! opina madame Beaubrun.</p>
-
-<p>&#8212;Ma fille, tu ne respectes rien.</p>
-
-<p>M. Chef-Boutonne rentra. Il avait dîné à l’air libre, aux
-Champs-Élysées: sa nature apoplectique avait, par ces chaleurs,
-l’aversion des clôtures. Il fut surpris de rencontrer là madame
-Dieulafait d’Oudart et s’informa de la santé d’Alex de qui le nom sembla
-celui d’un personnage lointain, tant on avait, ce soir, parlé de Paul.</p>
-
-<p>M. Chef-Boutonne était un homme replet, à figure puérile, gonflée par
-l’oisiveté et les mets<span class="pagenum"><a id="page_28">{28}</a></span> fins. Tout, en lui, était bonhomie, rondeur et
-plénitude. Il était dépourvu de tous dessous psychologiques, et, les
-idées qu’il avait, comprimées en si compacte matière, s’échappaient sans
-crier gare. Alex lui était sympathique, et il allait de nouveau
-s’enquérir de lui. Mais sa femme le coupa. Cependant il continua de
-penser qu’Alex lui était sympathique, et il demanda à madame d’Oudart
-pourquoi son fils ne se décidait pas à venir faire du <i>yachting</i>, le
-dimanche, à Argenteuil avec lui. Il émit son idée, une fois, deux fois,
-et la ressaisit encore. Madame Chef-Boutonne montrait à son amie des
-aquarelles signées de Paul. Car Paul faisait aussi de l’aquarelle, «en
-se jouant».</p>
-
-<p>&#8212;Oh! mais, comme c’est parfait!</p>
-
-<p>&#8212;Il a un talent assez minutieux.</p>
-
-<p>Paul, réapparu, sous le prétexte de porter la lampe, hasarda quelques
-propos touchant la peinture et les peintres. Il usait de ce style béat
-qui sert à louer les hommes de talent par l’étalage de leurs vertus
-domestiques, ou la description de leur <i>home</i>, dans les <i>magazines</i>
-destinés aux femmes. Il n’en eût point nommé qu’il n’eût pu qualifier de
-«membre de l’Institut», ou de «parfait homme du monde», et il croyait
-fermement avoir parlé<span class="pagenum"><a id="page_29">{29}</a></span> peinture quand il avait fourni des anecdotes sur
-les peintres.</p>
-
-<p>M. Chef-Boutonne, le papa, n’aimait que la peinture militaire.</p>
-
-<p>Il dit à madame Dieulafait d’Oudart:</p>
-
-<p>&#8212;Moi, j’aurais fait de lui un cuirassier.</p>
-
-<p>&#8212;De qui? lui demanda sa femme.</p>
-
-<p>&#8212;Je parle du jeune Alex: il est bâti!...</p>
-
-<p>&#8212;L’intelligence, d’ailleurs, dit madame Chef-Boutonne, joue aussi un
-grand rôle dans la guerre moderne... Paul, raconte-nous donc l’épisode
-des manœuvres de l’Ouest.</p>
-
-<p>Paul raconta l’épisode des manœuvres de l’Ouest, qui n’indiquait pas
-qu’il eût le moins du monde fait preuve d’intelligence, mais qui
-ramenait l’attention sur lui.</p>
-
-<p>Madame Dieulafait d’Oudart tombait de sommeil: elle fit mine de se
-retirer.</p>
-
-<p>Paul se précipita, alluma un flambeau, ouvrit la porte et baisa la main
-de madame Dieulafait d’Oudart qui, en embrassant son amie, ne put
-manquer de lui dire:</p>
-
-<p>&#8212;Votre fils est charmant.<span class="pagenum"><a id="page_30">{30}</a></span></p>
-
-<h2><a id="IV"></a>IV</h2>
-
-<p>Le lendemain, au matin, il fut convenu que madame d’Oudart irait prendre
-son fils à l’hôtel, et l’amènerait déjeuner rue de Varenne, en signe de
-réconciliation.</p>
-
-<p>Elle se rendit donc de nouveau rue Monsieur-le-Prince, à l’<i>Hôtel Condé
-et de Bretagne</i>, qui lui avait paru, la veille, de peu engageant aspect.
-Il y avait, à mi-chemin de l’entresol, un «bureau» fermé par une porte
-vitrée, et dans cette porte un vasistas s’ouvrait derrière un rideau
-d’andrinople; par là, une femme forte et barbue émergea de la pénombre:
-c’était madame Taupier, la patronne. De son repaire, et sous
-l’andrinople, madame Taupier, dès la veille, avait dû voir la<span class="pagenum"><a id="page_31">{31}</a></span> mère de
-son pensionnaire, car elle dit, la bouche en cœur, en l’apercevant:</p>
-
-<p>&#8212;C’est pour monsieur Alex, n’est-ce pas, madame? Ayez donc la bonté de
-monter vous asseoir: on va le prévenir.</p>
-
-<p>Ce disant, elle touchait une corde poisseuse pendant au milieu de la
-cage d’escalier et qui mit en branle une cloche au cinquième étage: tout
-l’immeuble en fut en trépidation.</p>
-
-<p>&#8212;Vous êtes la maman, madame, je vois ça: monsieur Alex est votre
-portrait vivant. Quel joli garçon! et aimable, et intelligent, et
-tout!... Je l’ai dit, madame, à bien des personnes: c’est son pareil que
-j’aurais voulu avoir comme enfant, lui et pas d’autre. Je suis sans
-enfant, telle que me voilà, madame, et bien au regret, malgré tout le
-tintoin qu’on a avec... mais, quand on en voit de gentils, ça vous fait
-gros cœur de n’en pas avoir au moins un bien à soi... A présent, quel
-garnement est-ce qu’il aurait fait, le pauvre chérubin? attendu que le
-père n’aurait jamais été qu’un chenapan; un chenapan, oui, madame, et
-qui m’a plantée là, un beau matin que je dormais encore innocemment et à
-poings fermés... Voilà le garçon qui va vous dire, madame, si votre
-jeune homme est réveillé.<span class="pagenum"><a id="page_32">{32}</a></span></p>
-
-<p>Et elle criait:</p>
-
-<p>&#8212;Joseph! c’est cette dame qui est venue hier soir à la brune; voyez
-donc si le 19 peut recevoir.</p>
-
-<p>&#8212;Les jeunes gens, dit madame d’Oudart, sont volontiers paresseux.</p>
-
-<p>&#8212;Mon Dieu, madame, il ne faut point les incriminer. Nous voilà au mois
-de juin: c’est les examens qui commencent à les talonner; on s’en
-aperçoit à la bougie. La jeunesse, ici, est plutôt du soir que du matin.</p>
-
-<p>Les relations de madame Dieulafait d’Oudart avec son fils ressemblaient
-par quelques points à celles de maints amants de nos jours qui, s’aimant
-tendrement et profondément, n’oseraient jamais ni le dire, ni se le
-dire, par une certaine pudeur des mots. Ils eussent bien ri l’un et
-l’autre, en s’entendant proférer, comme au théâtre ou dans les
-feuilletons, ces cris: «Ma mère!&#8212;Mon fils!...» Leurs élans étaient
-arrêtés par un sens assez fin de ce que le geste a de superflu et de
-mensonger, si souvent; ils lui préféraient ce sourire silencieux qui dit
-tant de choses et qui dit même: «Ah mais! ah mais! nous nous
-emballerions très bien! Constatons-le. Il suffit...» Et ils
-s’embrassèrent, sans exclamations. Alex dit:<span class="pagenum"><a id="page_33">{33}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;Ah bien! c’est raide d’entrer comme ça chez un monsieur seul!</p>
-
-<p>Il avait coutume de taquiner sa mère, comme un vieux camarade, et d’user
-d’expressions où un témoin non averti eût cru découvrir un manque de
-respect.</p>
-
-<p>Elle lui dit, d’emblée, la raison de son voyage; mais elle ne la lui dit
-pas bien, parce que son alarme expirait en présence de son fils. Ce
-n’était pas la première fois qu’elle observait sur elle cette curieuse
-recomposition d’équilibre à la seule vue de la jeunesse radieuse d’Alex.</p>
-
-<p>La tristesse de la chambre d’hôtel contrastait avec la belle mine du
-pensionnaire. Rideaux, papiers, carpettes et miroirs, plafond, parquet,
-toutes les faces de la pièce multipliaient un motif de lamentation,
-imprécis d’abord, mais dont la fadeur loqueteuse vous prenait à la
-gorge. Deux chromos ineptes prétendaient orner la muraille. Sur la
-table, parmi faux cols, cravates, gants et manchettes: un petit service,
-en verre d’un bleu sordide à vous dégoûter par avance du jaunâtre samos
-qu’il contenait; ni cahiers, ni livres, pas même une écritoire; quelques
-photographies de femmes, seules, décelaient le locataire «au mois», non
-«à la nuit».<span class="pagenum"><a id="page_34">{34}</a></span></p>
-
-<p>Madame d’Oudart ne savait trop si le spectacle était comique ou
-désolant.</p>
-
-<p>&#8212;Et où travailles-tu? dit-elle.</p>
-
-<p>De son plus parfait sérieux, Alex fit un pas vers le lit; de ce lit il
-rabattit la couverture et explora, d’une main, les replis du drap et de
-la laine.</p>
-
-<p>&#8212;Que fais-tu là? demanda sa mère.</p>
-
-<p>&#8212;Patience! dit-il, en fouillant sa couche.</p>
-
-<p>Il s’étendit sur le lit, à plat ventre, et, le bras allongé dans la
-ruelle, pêcha triomphalement un tome broché de Baudry-Lacantinerie,
-<i>Droit civil</i>, fort molesté, sinon par l’étude, du moins par
-l’incommodité des lieux où l’on en usa.</p>
-
-<p>&#8212;Voilà! dit-il. Est-il assez «culotté»!...</p>
-
-<p>&#8212;Tu travailles dans ton lit!... Mais tu mettras le feu à tes rideaux.</p>
-
-<p>&#8212;Le feu! Pas de danger: regarde la sale bougie! elle coule et ne brûle
-pas...!</p>
-
-<p>&#8212;Alors tu te tires les yeux. Malheureux enfant, tu t’aveugles!...</p>
-
-<p>&#8212;Non. Je dors.</p>
-
-<p>Et il se mit à rire. Elle le contemplait: elle le trouvait bien portant.
-Il avait le teint moins hâlé qu’en province, sa peau semblait plus fine,
-ses jolies moustaches blondes étaient d’une longueur!... Il les portait,
-d’instinct, comme son<span class="pagenum"><a id="page_35">{35}</a></span> père, un peu tombantes et légèrement retroussées
-aux extrémités, qui étaient pareilles, au grand jour, à deux petites
-mèches allumées. Il avait des yeux bleus d’une pureté d’enfant; le nez
-aquilin à peine. Ses cheveux trop droits, «en baguettes de tambour»,
-comme disait sa mère, le sauvaient de la beauté bête.</p>
-
-<p>&#8212;Eh bien, et dans la journée? demanda la mère.</p>
-
-<p>&#8212;Dans la journée? mais on n’a le temps de rien faire!</p>
-
-<p>&#8212;Comment!</p>
-
-<p>&#8212;Je t’assure.</p>
-
-<p>&#8212;Voyons! explique-moi.</p>
-
-<p>&#8212;Il n’y a pas à expliquer. Veux tu passer la journée avec moi à Paris?
-Tu verras! Rien à faire, je te dis, rien à faire.</p>
-
-<p>&#8212;Tu ne peux pas louer une chambre convenable, ou même un petit
-appartement, avec l’argent que je te donne, Seigneur Dieu! et t’enfermer
-pour étudier?... Qu’est-ce que tu fais de ton argent?</p>
-
-<p>&#8212;L’argent? ça n’existe pas! c’est du sable dans la main, de l’air dans
-un cornet de papier: ffft!... ploc!... ni ni, fini: retourne ma
-poche!... Veux-tu compter ce que tu as dans ton <span class="pagenum"><a id="page_36">{36}</a></span>portemonnaie? Bon! Tu
-passes la journée avec moi, comme c’est convenu? Bon! Et nous ne faisons
-rien que d’aller et venir: pas de commissions pour la province, pas de
-petits achats extraordinaires... C’est entendu?... Eh bien, tu me
-donneras ce soir ce qu’il te restera... Oh! tu n’y perdras pas beaucoup!</p>
-
-<p>&#8212;Forban!... Et je t’écoute!</p>
-
-<p>&#8212;Dis donc, maman, ce n’est pas tout ça: tu m’emmènes déjeuner chez
-Foyot! Est-ce le plaisir de te voir? Je me sens, ce matin, précisément,
-un appétit vorace.</p>
-
-<p>&#8212;Mais, mon chéri, nous déjeunons chez les Chef-Boutonne!</p>
-
-<p>&#8212;Oh!</p>
-
-<p>&#8212;Quoi?</p>
-
-<p>&#8212;La guigne!...</p>
-
-<p>&#8212;Comment! la guigne?... Je dois vous réconcilier. Je suis venue pour
-cela, uniquement; et nous n’avons que le temps: j’ai un billet d’aller
-et retour.</p>
-
-<p>&#8212;Je dis bien: la guigne!... Impossible, hélas! de rompre le pain de
-cette chère famille: j’ai un cours à une heure tapant.</p>
-
-<p>&#8212;Tu as un cours?...</p>
-
-<p>&#8212;Jette les yeux, je te prie, sur cette feuille<span class="pagenum"><a id="page_37">{37}</a></span> officielle: «Mardi, une
-heure, droit administratif...» Je ne suis pas un garçon à rater un cours
-de droit administratif pour une petite solennité mondaine. Il est bon
-que la famille Chef-Boutonne s’en tienne pour avertie. On a sa dignité!</p>
-
-<p>&#8212;Alex!... Mais c’est qu’on ne sait pas s’il se moque de vous ou bien
-non!... Écoute-moi: tu n’as pas un camarade qui puisse te prêter ses
-notes de cours?</p>
-
-<p>Alex fit un signe négatif: la transaction était manifestement
-impossible.</p>
-
-<p>&#8212;Où sont-elles, tes notes de cours? Montre-les-moi.</p>
-
-<p>Alex indiqua son front et dit:</p>
-
-<p>&#8212;Là!</p>
-
-<p>&#8212;Oh! oh! toi, tu es un farceur!... Mon Dieu, mon Dieu! ces jeunes gens!
-Mais ce sont des diables! A quel âge est-ce donc que vous êtes
-sérieux?... Voyons, grand gamin, tu me parlais d’aller déjeuner chez
-Foyot: tu ratais aussi bien ton cours!</p>
-
-<p>&#8212;Il se peut!... Mais, écoute: nous pouvons, à nous deux, nous
-satisfaire d’un sobre et court repas...</p>
-
-<p>&#8212;Nous devons déjeuner chez les Chef-Boutonne!<span class="pagenum"><a id="page_38">{38}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;Maman!... un sobre, et court repas, à nous deux, comme des amoureux,
-et qui se cachent...</p>
-
-<p>&#8212;Pourquoi «qui se cachent»?</p>
-
-<p>&#8212;Qui se cachent des Chef-Boutonne!</p>
-
-<p>&#8212;Ah! mon Dieu! s’ils apprenaient que nous sommes là, à quatre pas de
-chez eux!... Non, non, Alex, ce n’est pas possible; une fois pour
-toutes, je te prie de ne pas me faire perdre la tête: ce n’est pas
-possible.</p>
-
-<p>Une heure plus tard, la mère et le fils entraient furtivement au
-restaurant Foyot, après avoir fait porter, par le garçon de l’hôtel, un
-mot d’excuse aux Chef-Boutonne et promis leur visite seulement pour
-l’après-midi.</p>
-
-<p>Au restaurant, elle tremblait de contentement, d’inquiétude, d’amour et
-de peur, comme une jeune pensionnaire enlevée. Elle savait bien que
-escapade était folle, tout opposée au but de son voyage, et de nature à
-embrouiller davantage les liens fragiles avec sa précieuse amie; mais
-elle ne résistait pas au plaisir de ce grand gamin chéri.<span class="pagenum"><a id="page_39">{39}</a></span></p>
-
-<h2><a id="V"></a>V</h2>
-
-<p>Madame d’Oudart, bien qu’ayant fait, dans l’après-midi, sa visite, était
-revenue à Nouaillé plus tourmentée qu’avant le voyage de Paris. M.
-Lhommeau, son vieux père, s’obstinait, lui, à ne voir rien d’alarmant
-dans la situation de son petit-fils.</p>
-
-<p>&#8212;Supprimons Paul, disait-il, et Alex est un simple étudiant en droit,
-comme je l’ai été moi-même en 1845, à l’<i>Hôtel des Grands Hommes</i>, aussi
-inconfortable que l’<i>Hôtel Condé et de Bretagne</i>... du diable si j’y ai
-fait attention!... Il emploiera à achever ses études le temps qu’il
-faudra: quelle mouche vous pique? Eh! pardieu, c’est le plus beau temps
-de la vie. La liberté, La<span class="pagenum"><a id="page_40">{40}</a></span> jeunesse!... les promenades du dimanche à
-Robinson!... Saprelotte! que n’ai-je été un cancre et fait durer cela
-quinze ans!</p>
-
-<p>Madame d’Oudart n’était pas assez informée pour répondre à son père que
-toutes choses vont plus vite aujourd’hui qu’elles n’allaient en 1845 et
-que la lutte est d’année en année plus âpre entre les jeunes gens
-destinés à occuper des places honorables; mais un exemple avait frappé
-ses yeux: celui de madame Chef-Boutonne, plus au fait qu’elle des
-nécessités du jour, plus riche qu’elle incomparablement, et
-incomparablement mieux fournie de relations influentes, et qui,
-cependant, s’acharnait à la réussite de Paul&#8212;déjà travailleur et
-docile&#8212;avec la ténacité, la régularité et l’énergie de l’acrobate
-domptant les muscles et le squelette du pauvre petit condamné au tour de
-force ou à la mort.</p>
-
-<p>Entre Paul et Alex, une rivalité se trouvait établie: c’était pour la
-mère d’Alex une préoccupation nouvelle dans sa vie, une phase du
-développement des enfants qu’elle n’avait pas prévue et qui se
-présentait à elle tout à coup. «Supprimer Paul»? Ah! que non! Paul
-existait bel et bien. Et les relations avec les Chef-Boutonne? Mais
-c’était là-dessus<span class="pagenum"><a id="page_41">{41}</a></span> que, bon gré mal gré, l’avenir d’Alex était fondé!</p>
-
-<p>Tout son Nouaillé, dès le lendemain, parla à madame Dieulafait d’Oudart
-un langage inaccoutumé. Une si grande paix régnait sur le petit domaine!
-C’était le temps de la moisson: un métayer fauchait le seigle sur la
-côte; un chaud soleil dorait les abricots; et, de sa fenêtre, elle
-voyait aux espaliers les grosses joues congestionnées des pêches; les
-trois chiens gambadaient au pied de la maison; sous les épais ombrages
-jaunis, le râteau sur le gravier frais faisait un bruit de perles.
-Délicieux et paisibles moments! Que n’avait-elle laissé Alex continuer
-ses études à Poitiers, comme le lui conseillait le notaire! on l’eût
-marié dans le pays et elle eût vu, dans quelques années, de beaux
-enfants jouer sur la pelouse. C’eût été la tranquillité, une saine joie,
-et que d’heures amères épargnées!... la présente, entre autres: madame
-Dieulafait d’Oudart ne méditait-elle pas de quitter Nouaillé, ses
-fermes, son jardin, son vieux père, pour s’en aller là-bas, dans ce
-Quartier latin traversé hier, contribuer de ses mains à détruire la
-choquante inégalité entre son Alex et Paul Chef-Boutonne?...<span class="pagenum"><a id="page_42">{42}</a></span></p>
-
-<p>Elle n’osa pas encore confier son projet à M. Lhommeau; mais elle s’en
-ouvrit à une femme qui était sa protégée, presque sa créature, et qui
-possédait sa confiance.<span class="pagenum"><a id="page_43">{43}</a></span></p>
-
-<h2><a id="VI"></a>VI</h2>
-
-<p>C’était une ancienne petite ouvrière qui travaillait autrefois chez M.
-Lhommeau. La famille l’avait mariée à un cultivateur intelligent nommé
-Lepoiroux qui venait de prendre à bail une des fermes de Nouaillé. Moins
-d’un an après, une épidémie de variole emportait Lepoiroux presque dans
-le même temps que sa femme accouchait d’un garçon. Les angoisses de
-l’épidémie, le malheur du fermier, la naissance du petit contribuèrent à
-augmenter l’intérêt que les Dieulafait d’Oudart portaient à leur
-protégée. Comme on ne pouvait lui conserver le domaine, on lui acheta un
-petit fonds de mercerie à Poitiers, que d’ailleurs on alimenta plus que
-ne fit la clientèle.<span class="pagenum"><a id="page_44">{44}</a></span> L’enfant, appelé Hilaire, parut bien doué; il fut
-placé par madame d’Oudart chez les frères des écoles chrétiennes, où ses
-progrès furent si sensibles que la veuve Lepoiroux osa faire observer à
-sa bienfaitrice qu’il serait regrettable,&#8212;au dire de certaines
-personnalités qu’elle nommait «ces messieurs»,&#8212;qu’un «pareil sujet»
-n’apprît pas le latin. Alex Dieulafait d’Oudart, de deux ans plus âgé
-qu’Hilaire Lepoiroux, était alors au collège des Pères jésuites et
-apprenait le latin.</p>
-
-<p>On consulta, on délibéra. Le directeur du pensionnat des frères,
-lui-même, opina que le jeune Hilaire avait des facultés d’assimilation
-et surtout une application naturelle au travail qui lui permettraient
-sans aucun doute de «se distinguer» dans les études secondaires. Madame
-Lepoiroux ne laissa point tomber les paroles du cher frère, et elle sut
-en faire un si fréquent et si adroit usage que les protecteurs du jeune
-Hilaire Lepoiroux se crurent tenus, en conscience, de ne point priver ce
-garçon de la lumière des «humanités». Ils se refusaient, toutefois, à
-payer la pension, onéreuse, au collège des Pères. Contre le lycée de
-l’État, de prix plus abordable, il existait, à Poitiers et dans leur
-monde, une prévention nette<span class="pagenum"><a id="page_45">{45}</a></span>ment exclusive. Que faire? Madame d’Oudart
-se le demandait, lorsque la veuve Lepoiroux lui confia qu’Hilaire était,
-somme toute, d’une dévotion très vive, et qu’il n’éprouverait, ma foi,
-nulle répugnance à entrer dans les ordres si les Révérends Pères
-consentaient à l’élever gratuitement, parmi leurs «élèves apostoliques».
-Hilaire Lepoiroux fut donc au même collège qu’Alex Dieulafait d’Oudart,
-il eut les mêmes maîtres, connut les mêmes langues, eut quasiment le
-même uniforme, à une douzaine de boutons d’or près, enfin ils ne furent
-guère séparés que par une affaire de chocolat.</p>
-
-<p>En effet, les élèves dont les parents en autorisaient la dépense
-croquaient, à leur goûter, du chocolat de la Compagnie coloniale; de
-moins fortunés se contentaient du «Planteur»; mais les élèves
-apostoliques mangeaient, eux, leur pain sec. Que de sournoises allusions
-madame Lepoiroux ne risqua-t-elle point! On la prenait peu au sérieux;
-on riait d’elle. Sans chocolat, Hilaire bûchait comme quatre: il faillit
-rattraper Alex, car celui-ci redoublait deux classes tandis que l’autre
-en sautait une. Même, un état fébrile en résulta chez les deux mères,
-vite aperçu et dissipé par la sagesse des Révérends Pères, qui sut, à<span class="pagenum"><a id="page_46">{46}</a></span>
-temps, rétablir le respect des distances sociales. Alex avait déjà un an
-de Paris, avait fait son service militaire, allait, au mois de juillet,
-soutenir son premier examen de droit, lorsque Hilaire achevait sa
-philosophie.</p>
-
-<p>Madame Lepoiroux, malgré un naturel plaintif et des tendances
-quémandeuses, avait pu n’être pas importune à madame d’Oudart et même se
-rendre constamment agréable à elle en se proclamant éperdument sa chose.
-Madame d’Oudart prisait par-dessus tout le dévouement: il était sa
-vertu, et elle le voulait autour d’elle. Lorsqu’elle avait lieu de
-douter de quelque fidélité, elle se promettait d’entretenir de sa peine
-Nathalie Lepoiroux; et elle avait trouvé parfois réconfort dans le bon
-sens un peu rude et principalement dans la volonté vigoureuse de cette
-fille du peuple.</p>
-
-<p>Un dimanche, après-midi, madame Lepoiroux vint à Nouaillé,
-clopin-clopant, ayant fait à pied, par la chaleur de juin, six
-kilomètres, et néanmoins aussi sèche qu’un bois de lit. C’était une
-femme à faire feu au soleil plutôt qu’à transpirer. Elle était toute
-osseuse; elle portait le grand nez poitevin, fort en narines, rocheux
-comme le pays, mal équarri du bout. On disait qu’elle avait des yeux de
-tortue, parce qu’ils étaient petits, cli<span class="pagenum"><a id="page_47">{47}</a></span>gnotants, enveloppés de
-paupières fripées, et aussi parce qu’elle semblait douée de l’étrange
-pouvoir de les retirer soudain et de souhaiter brusquement le bonsoir à
-la compagnie, après avoir fureté, à droite, à gauche, avec prudence,
-malignité, vivacité tour à tour et lenteur, dissimulant mal
-d’arrière-pensées de gourmandise.</p>
-
-<p>Elle avait fiché sur ses maigres cheveux une haridelle de chapeau sans
-brides, qui brimbalait à chaque pas, et n’adhérait à son chef que par
-une grâce miraculeuse. Son buste de femme de peine inclinait fortement
-en avant; et elle marchait très vite, comme pour éviter qu’il tombât.</p>
-
-<p>&#8212;Vous avez été inspirée en venant aujourd’hui, ma chère Nathalie! lui
-dit madame d’Oudart, du haut du perron. J’ai du nouveau à vous raconter.</p>
-
-<p>&#8212;C’est donc comme moi, ma chère dame, et, pardi! ça n’est pas le cas de
-dire: «Tout nouveau est beau...»</p>
-
-<p>&#8212;Que vous est-il arrivé? un malheur?</p>
-
-<p>&#8212;Pour ne point trahir la vérité, madame d’Oudart, il ne m’est rien
-arrivé, à moi&#8212;eh! bonnes gens! que voulez-vous donc qu’il arrive à une
-malheureuse de ma catégorie?&#8212;mais<span class="pagenum"><a id="page_48">{48}</a></span> c’est rapport à Hilaire. Voilà...
-Mais j’ai si grand’peur de vous causer du désagrément!...</p>
-
-<p>&#8212;Quoi? qu’y a-t-il encore? que lui manque-t-il?</p>
-
-<p>&#8212;Il ne lui manque rien, sûr et certain: vous l’avez assez comblé de vos
-bontés, vous, madame, et aussi les bons Pères, on ne l’oublie pas...</p>
-
-<p>&#8212;On ne l’oublie pas!... C’est bien le moins que vous puissiez faire!</p>
-
-<p>&#8212;On ne l’oublie pas... laissez-moi m’expliquer, madame d’Oudart... Je
-veux seulement faire entendre que, quoi qu’il arrive, ça n’est pas la
-reconnaissance qui fera défaut de notre côté.</p>
-
-<p>&#8212;Ah çà! Nathalie, où voulez-vous en venir?</p>
-
-<p>&#8212;Eh bien! madame d’Oudart, puisque vous me tortillez comme un linge de
-lessive, pour m’extraire l’eau du corps, voilà: ça n’est pas dans les
-idées d’Hilaire d’entrer dans les ordres.</p>
-
-<p>&#8212;Patatras!... Et il n’aurait pas pu nous en avertir plus tôt?</p>
-
-<p>&#8212;Ç’aurait été bien difficile! songez donc! voilà un garçon qui court
-sur ses vingt ans: il n’a pour ainsi dire pas eu le temps de penser à
-l’avenir... A présent, voilà les bons Pères qui viennent lui dire le
-sort qui l’attend, et qu’il s’agit de quitter famille, pays,
-bienfaiteurs, et de<span class="pagenum"><a id="page_49">{49}</a></span> s’en aller en Angleterre, à Cantorbéry, qu’ils
-appellent cet endroit-là, et pour quoi faire, ma chère dame? pour
-balayer, sauf votre respect, les cabinets, pendant trois ans, avec toute
-l’instruction qu’il a dans la tête...</p>
-
-<p>&#8212;Mais ce sont des épreuves par lesquelles les plus savants de ces
-messieurs ont passé: il s’agit d’obtenir de tous les membres de la
-compagnie un entraînement parfait à l’obéissance, à la discipline. C’est
-quelque chose, si vous voulez, de comparable au service militaire.</p>
-
-<p>&#8212;Mais, ma chère dame, il ne faut pas nous parler de service militaire,
-puisque, si mon garçon reste laïc, il n’en aura pour ainsi dire point,
-de service militaire, à faire, attendu que par le malheur de la mort de
-son pauvre père, il a la chance d’être dispensé... C’est tout
-avantage... Mais ça n’est pas seulement ça: savez-vous, madame, ce
-qu’ils veulent faire de lui, le cher mignon, après qu’il aura balayé les
-choses que je vous ai dit, et en Angleterre, qui pis est! Ils veulent
-faire de lui un confesseur de la foi, et qu’il aille au fin fond de la
-Chine, des pays à ne pas croire qu’il y en a de pareils, où il portera
-la parole de l’évangile, pour se faire, en récompense, empaler, ma chère
-dame, au bout d’un<span class="pagenum"><a id="page_50">{50}</a></span> bois pointu!... C’est-il pour cela, voyons, qu’ils
-me l’ont nourri, vêtu, instruit, depuis dix ans?</p>
-
-<p>&#8212;Mais, ma chère Nathalie, nous avons toutes nourri, vêtu et instruit de
-notre mieux nos enfants; cependant, demain, la guerre peut nous les
-prendre et les envoyer aussi en Chine, où le même sort les atteindra,
-qui sait?...</p>
-
-<p>&#8212;Oh! mais, en ce cas, il y a du canon pour se défendre, d’abord; et
-puis on peut revenir avec la médaille militaire!</p>
-
-<p>&#8212;Les missionnaires gagnent le ciel, ils meurent pour Dieu.</p>
-
-<p>&#8212;Taratata!</p>
-
-<p>&#8212;Beaucoup échappent au péril... Et, d’ailleurs, la plupart des membres
-de la compagnie n’y sont pas exposés. On a voulu avertir Hilaire qu’une
-fois ses vœux prononcés il devait être prêt à tout. De surprise, en tout
-cela, il n’y en a point: on vous a découvert loyalement le revers de la
-médaille, Nathalie, quand votre fils, de son plein gré, a voulu entrer
-chez les Pères.</p>
-
-<p>&#8212;A distance, on a beau faire, on n’aperçoit point le grumeau.</p>
-
-<p>&#8212;Eh bien! vous me mettez dans une jolie posture vis-à-vis des Pères!
-Quelle figure vais-je faire, s’il vous plaît, moi?... après les avoir<span class="pagenum"><a id="page_51">{51}</a></span>
-chargés d’élever gratuitement un enfant qui, aussitôt ses parchemins en
-poche, leur tire sa révérence!</p>
-
-<p>&#8212;Cela ne vaut-il pas mieux que de jeter plus tard le froc aux orties?</p>
-
-<p>&#8212;Et après? après, ma belle, qu’allez-vous faire de lui, je vous prie?</p>
-
-<p>&#8212;Oh! nous n’en serons pas embarrassées: savant comme il est!...</p>
-
-<p>&#8212;Nous n’en serons pas embarrassées! je vous trouve admirable!...
-Sachez, Nathalie, que la vie est très difficile, à l’heure qu’il est,
-très difficile. Savant! savant!... On rencontre partout plus savant que
-soi; et je me suis laissé dire que les plus capables ne sont pas
-toujours ceux qui gagnent la partie. J’arrive de Paris, je sais de quoi
-il retourne. Eh bien! telle que vous me voyez, je vais être obligée,
-pour prêter main forte à mon fils, d’aller me fixer près de lui.</p>
-
-<p>&#8212;Vous nous quittez, madame d’Oudart! C’est-il Dieu possible?</p>
-
-<p>&#8212;C’est de cela que je comptais m’entretenir avec vous... mais vous me
-coupez la respiration avec vos histoires d’Hilaire!...</p>
-
-<p>A la nouvelle que sa providence était capable de quitter Nouaillé,
-madame Lepoiroux fut d’a<span class="pagenum"><a id="page_52">{52}</a></span>bord épouvantée. Le sol était craquelé sous ses
-pas; tout appui habituel vacillait à ses yeux, se dérobait sous sa main;
-elle voyait un abîme. Elle accusa ce maudit Paris qui pompe le meilleur
-de la province, pour en faire quoi? Dieu le sait! «Les beaux produits
-qu’il nous rend!...» Et elle citait le fils un Tel, revenu du Quartier
-latin malade «à ne pas oser nommer les médicaments qu’il lui faut»; un
-autre y était mort; un troisième, bien connu, y avait, en deux ans, fait
-vingt mille francs de dettes, etc., etc... Mais elle s’aperçut
-rapidement qu’elle était maladroite, que ces terribles exemples
-stimulaient, au contraire, le zèle d’une mère qui ayant décidé que son
-fils ferait ses études à Paris, courrait elle-même le rejoindre d’autant
-plus vite qu’elle le saurait menacé davantage. Et d’ailleurs quelque
-chose, en la cervelle de madame Lepoiroux, se déclencha brusquement:
-l’abîme fut soudain couvert; et tout ce qui était de Paris s’embellit
-par magie. Les avantages d’un séjour à Paris pour madame d’Oudart,
-qu’elle les discernait donc bien! Elle les énuméra dans leur ordre; elle
-en cita qu’on n’avait pas prévus. Oh! oh! décidément elle avait eu tort,
-en premier lieu, de se laisser influencer par son intérêt propre, qui
-était évidemment de<span class="pagenum"><a id="page_53">{53}</a></span> conserver sa protectrice auprès d’elle; mais
-l’intérêt bien compris de ce cher monsieur Alex était d’avoir sa maman
-près de lui.</p>
-
-<p>Madame d’Oudart s’étonna de la voir sitôt conclure:</p>
-
-<p>&#8212;Tout bien pesé, ce n’est encore qu’à Paris qu’on arrive, à ce que
-prétendent ces messieurs.</p>
-
-<p>&#8212;Quels messieurs?</p>
-
-<p>&#8212;Eh! mon Dieu! les uns et les autres, ma bien chère dame!... Sans être
-curieuse, on n’est pas sans prêter l’oreille à ce qui se dit dans la
-rue, surtout quand on a un garçon.</p>
-
-<p>Ce fut madame Dieulafait d’Oudart qui dut se rendre à l’une des maisons
-occupées par le collège récemment disloqué des Pères pour y traiter de
-la vocation d’Hilaire Lepoiroux. Elle dut, pendant près d’une semaine,
-rebondir d’une maison à une autre, car les victimes des «décrets» se
-dissimulaient, et l’on croyait toucher un jésuite alors qu’on ne tenait
-qu’un abbé. Lorsqu’elle fut enfin en présence de l’authentique préfet
-des études, celui-ci l’écouta sans mot dire. Elle dut répéter l’aveu
-pénible. Le Père ne manifesta aucune surprise et dit: «Madame, voici
-trois ans que nous avons l’assurance que le cher enfant nous échappe.»
-Elle tomba des nues.<span class="pagenum"><a id="page_54">{54}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;Comment!... mais sa mère même l’ignorait!...</p>
-
-<p>&#8212;Nous le savions, dit le Père.</p>
-
-<p>Ce fut tout. On exigea seulement qu’Hilaire fît une retraite pour
-demander à Dieu de l’éclairer sur le caractère irrévocable de sa
-décision; à la suite de quoi, Hilaire déclara que sa décision était
-irrévocable, et fut viré des rôles de la compagnie au budget de madame
-Dieulafait d’Oudart.<span class="pagenum"><a id="page_55">{55}</a></span></p>
-
-<h2><a id="VII"></a>VII</h2>
-
-<p>Là-dessus vint le mois de juillet: c’était l’époque de l’examen d’Alex,
-attendue avec angoisse, malgré le grand-papa optimiste, qui soutenait
-n’avoir jamais vu que de fieffés crétins ajournés aux premiers examens
-de droit... Eh bien! le grand-papa fit erreur, car Alex fut ajourné.
-Lui-même en fit l’annonce, sans vergogne, et télégraphiquement! de sorte
-que, par les employés des postes, la ville en put être informée.</p>
-
-<p>Madame d’Oudart utilisa du moins ce désappointement en prenant son vieux
-père à témoin de la nécessité où elle était d’accompagner, à la rentrée,
-son fils à Paris, afin de surveiller sa vie, qui se dissipait en pure
-perte.<span class="pagenum"><a id="page_56">{56}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;Et le jeune Paul, demanda M. Lhommeau à sa fille, a-t-il passé ses
-examens?</p>
-
-<p>&#8212;Paul? fit madame d’Oudart, eh! que nous importe Paul?... Vous n’avez,
-papa, que le nom de Paul à la bouche!...</p>
-
-<p>Paul Chef-Boutonne était reçu aux examens de droit, et reçu, en outre,
-aux examens de l’École des Sciences politiques; madame d’Oudart le
-savait.</p>
-
-<p>Elle se rendit chez son notaire, et s’ouvrit à lui du dessein qu’elle
-avait de s’installer à Paris. Maître Thurageau pencha la tête sur
-l’épaule et poussa ses lèvres rasées en avant, les contracta, les
-festonna, à faire croire, en vérité, qu’il allait, par là, pondre un
-œuf.</p>
-
-<p>La cliente vit bien la grimace, et n’y trouva rien de comique. A un
-millier de francs près, le redoutable Thurageau avait présent à l’esprit
-l’état de la fortune des Dieulafait d’Oudart, et il faisait ce
-cul-de-poule-là depuis deux années environ, c’est-à-dire depuis qu’Alex
-était jeune homme, et chaque fois que la maman venait toucher des
-coupons, et aussi, hélas! écorner quelque titre de rente.</p>
-
-<p>Le notaire voulut lui citer des chiffres. Elle improvisa de ses deux
-mains un paravent et, der<span class="pagenum"><a id="page_57">{57}</a></span>rière cette cloison, pour moins entendre
-encore, elle détourna la tête.</p>
-
-<p>&#8212;Ce qui est fait est fait, dit-elle. Il y a des nécessités contre
-lesquelles toute raison est vaine... Il faut, vous le voyez bien, que
-mon fils parvienne à se créer une situation, y devrais-je consacrer le
-dernier lopin de ma terre.</p>
-
-<p>Elle était résolue, en effet, à y consacrer son dernier lopin; mais son
-instinct conservateur se révoltait contre un attentat à la fortune,
-qu’elle tenait pour criminel: elle voulait le commettre en se le cachant
-à elle-même, et elle tâchait de l’ignorer. Ne considérait-elle pas aussi
-son excessive complaisance pour Alex comme une passion qu’elle ne
-dompterait pas? et toute folie accomplie pour Alex ne lui semblait-elle
-pas, en une partie ombreuse de sa conscience, être bénie par un Dieu
-inconnu, magnifique et puissant,&#8212;non pas celui de la sagesse
-courante,&#8212;et de qui il était bien vain de parler au notaire?</p>
-
-<p>Thurageau lui énuméra quelques prix d’appartements à Paris: il avait là
-les feuilles des agences; il la renseigna sur la cherté de la vie.</p>
-
-<p>&#8212;Ma décision est prise, dit-elle.</p>
-
-<p>&#8212;Ah! voilà qui me dispense de vous conseiller de ne la pas prendre.<span class="pagenum"><a id="page_58">{58}</a></span></p>
-
-<p>Et elle quitta l’étude, à la fois misérable et heureuse, comme une
-femme, déjà coupable d’intention, qui vient de confier son trouble à un
-confesseur, et court au péché.<span class="pagenum"><a id="page_59">{59}</a></span></p>
-
-<h2><a id="VIII"></a>VIII</h2>
-
-<p>Alex vint en vacances. Sa seule vue dissipa les nuages.</p>
-
-<p>&#8212;Il a bonne mine! dit la mère.</p>
-
-<p>M. Lhommeau sourit, amenuisa ses yeux, rassembla trois doigts de la main
-et décocha dans l’espace une sorte de baiser; puis il dit, frappant du
-pied:</p>
-
-<p>&#8212;Cré coquin!</p>
-
-<p>La mère comprit bien que cela signifiait: «Vive la vie! Vive la jeunesse
-et la beauté!» Elle s’écria:</p>
-
-<p>&#8212;Bravo, papa!</p>
-
-<p>Elle battait des mains, rajeunie elle-même un instant, et oubliant ses
-soucis.<span class="pagenum"><a id="page_60">{60}</a></span></p>
-
-<p>On fit une promenade au jardin, avant le dîner. Les chiens
-reconnaissaient le jeune maître: leurs aboiements éveillaient l’écho des
-rochers et répandaient dans le pays un air de fête. On alla voir à
-l’écurie le cheval qu’Alex montait; on revint au parterre et descendit
-au potager, que souvent, en secret, chacun aime davantage.</p>
-
-<p>Jeannot, le jardinier, promenait sur les laitues la double ondée des
-arrosoirs. Par une porte à claire-voie donnant sur la campagne, on
-aperçut quatre fillettes du fermier voisin, pressées en masse compacte,
-et qui regardaient dans le jardin pour voir M. Alex. On leur dit
-bonsoir, on leur parla; elles demeurèrent immobiles, toutes noires, et
-faisant une sombre moue, un peu pareilles à des idoles de bois contre
-les nuages embrasés du couchant. C’était cette heure du soir, bienfait
-du ciel, qui inspire au cœur de l’homme la prière, ou donne le champ à
-tous les rêves charmants. La terre mouillée élevait son parfum maternel,
-et les bruits commençaient à s’isoler et à retentir. Le long d’un cordon
-de pommiers nains, madame d’Oudart souhaitait qu’une jeune femme
-exquise, de très bonne famille, et riche, de préférence, offrît ici, un
-jour, le bras à son fils<span class="pagenum"><a id="page_61">{61}</a></span> chéri; M. Lhommeau, vieillard aux vœux plus
-courts, désirait ardemment que les fruits mûrissent bien; Alex, entre
-les buis taillés, voyait danser les formes variées des plaisirs de
-l’amour. Une cloche, annonçant le dîner, dispersa les désirs lointains.</p>
-
-<p>Alex accueillit favorablement le projet de sa mère; elle et lui
-employèrent une partie des vacances à faire des plans d’installation,
-comme deux fiancés. Madame Chef-Boutonne, informée, s’offrit à louer
-l’appartement. On ne manqua pas de s’attendrir sur le sort du grand-père
-Lhommeau qu’il fallait laisser seul à Nouaillé. Mais les vieillards,
-comme si la lumière menaçait de leur être ravie du jour au lendemain,
-s’attachent aux lieux connus, à la configuration familière des
-murailles; et M. Lhommeau déclara qu’il serait le gardien de la
-propriété, qu’il expédierait les fermages: beurre, poulets, œufs et
-légumes, ainsi que les fruits du jardin, particulièrement les pommes et
-les poires, dont la culture et la cueillette sont une science que ne
-possédait certes pas cet «imbécile de Jeannot».</p>
-
-<p>On s’occupa à mettre de côté les meubles que l’on devait emporter, et
-l’on dut hâter le départ afin d’avoir le temps d’acheter à Paris même
-tout<span class="pagenum"><a id="page_62">{62}</a></span> ce que Nouaillé ne pourrait fournir, et d’être prêts lors de la
-réouverture des cours, de telle sorte qu’enfin Alex n’eût plus qu’à
-travailler.</p>
-
-<p>Que de visites chez Thurageau, le notaire, avare comme un vieux ladre de
-la fortune de sa cliente, et qu’il fallait contraindre, chaque fois, par
-des scènes, à adresser en Bourse un ordre de vente! Un jour, madame
-d’Oudart le trouva tellement agressif qu’elle songea à lui retirer ses
-papiers. Il éclata et osa la morigéner pour avoir commis l’imprudence
-d’assumer la responsabilité des études du jeune Hilaire Lepoiroux à
-Paris.</p>
-
-<p>Madame d’Oudart, assise dans un fauteuil, et qui décidait avec une
-tendre ivresse le dépècement de sa fortune, fut tout à coup debout:</p>
-
-<p>&#8212;Comment! dit-elle, le fils Lepoiroux va à Paris?</p>
-
-<p>&#8212;Je m’étonne que vous l’ignoriez. Madame Lepoiroux s’est fait fort
-d’obtenir de vous, madame, sinon engagement, du moins promesse verbale,
-pour garantie d’un emprunt...</p>
-
-<p>&#8212;Un emprunt!...</p>
-
-<p>&#8212;... d’un emprunt que ladite dame Lepoiroux sollicite la faveur de
-contracter...</p>
-
-<p>&#8212;Un emprunt... madame Lepoiroux!... garantie!... moi!...<span class="pagenum"><a id="page_63">{63}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;... de contracter, dis-je, afin de diriger les études de son fils, à
-Paris, jusqu’à l’agrégation.</p>
-
-<p>Madame d’Oudart était suffoquée. Elle répéta:</p>
-
-<p>&#8212;Madame Lepoiroux envoie son fils à Paris, et elle ira elle-même à
-Paris?</p>
-
-<p>&#8212;Si elle contracte l’emprunt, dit le notaire.</p>
-
-<p>&#8212;Ce qui est impossible!...</p>
-
-<p>&#8212;Ce qui, au contraire, est réalisable, étant donné, d’une part, la
-valeur du jeune homme, et, d’autre part, la protection constante dont
-votre famille n’a cessé de le favoriser.</p>
-
-<p>&#8212;Je la trouve forte, vous en conviendrez, Thurageau. Comment! parce que
-j’ai pris soin de son enfant dès la naissance, parce que je l’ai fait
-élever, instruire jusqu’à son baccalauréat, ses deux baccalauréats, si
-vous voulez, voilà que madame Lepoiroux élève la prétention que je lui
-dois la licence, le doctorat, l’agrégation, et qui plus est, à Paris...
-et qui plus est, dans le giron de sa mère!... Ah mais! ah mais!...</p>
-
-<p>&#8212;Bienfait oblige, madame... non qui le reçoit mais qui l’accorde!<span class="pagenum"><a id="page_64">{64}</a></span></p>
-
-<h2><a id="IX"></a>IX</h2>
-
-<p>On ne vécut plus, à Nouaillé, que dans l’appréhension de la visite des
-Lepoiroux. On prépara ses arguments, on se fortifia de manière à
-soutenir l’assaut. Entre temps, on échangeait lettres et billets avec le
-notaire. Thurageau avait revu la mère du jeune Hilaire: elle affirmait
-avoir trouvé prêteur; elle demandait un rendez-vous. Le notaire lui
-accordait le rendez-vous: elle ne s’y présentait pas. Elle n’avait donc
-pas trouvé prêteur. A Nouaillé, point de visite, point de nouvelles
-directes des Lepoiroux.</p>
-
-<p>La première défense consistait à repousser la demande d’emprunt, qui,
-vraisemblablement, serait adressée à madame Dieulafait d’Oudart.<span class="pagenum"><a id="page_65">{65}</a></span> Elle
-la repousserait en opposant les chiffres réels de sa fortune. Il fallut
-se résoudre à les connaître. Thurageau saisit l’occasion et accourut un
-beau matin, portant une serviette bourrée de paperasses. Il s’enferma
-avec sa cliente, deux longues heures, et accepta à déjeuner, car la
-séance n’était point finie. Mais déjà madame d’Oudart était édifiée: non
-seulement, elle n’avait pas le moyen d’être généreuse envers des
-étrangers, mais elle ne conduirait pas Alex au bout de ses études, en
-admettant qu’elles fussent réduites au minimum, sans engager aux trois
-quarts Nouaillé et ses fermes.</p>
-
-<p>On touchait au départ; on était sans nouvelles des Lepoiroux; loin de
-s’en rassurer, on y prenait motif d’alarme: ne craignait-on pas
-maintenant que la veuve n’eût contracté ailleurs qu’en l’étude
-Thurageau?... Car tout emprunt, aujourd’hui ou demain, retomberait sur
-la famille Dieulafait d’Oudart. Une après-midi, les Lepoiroux
-arrivèrent.</p>
-
-<p>Sous la châtaigneraie trempée par les premières pluies d’automne, on vit
-s’avancer madame Lepoiroux et son fils.</p>
-
-<p>Hilaire, le nez rouge, le front bourgeonné, les joues duveteuses, les
-cheveux tondus ras, la bouche pitoyable, fit grand bruit sur le perron
-en martelant la pierre avec ses souliers à clous, afin<span class="pagenum"><a id="page_66">{66}</a></span> d’extirper la
-glaise tenace; mais, dans le vestibule, la paille des caisses
-d’emballage adhéra à ses semelles comme le fer à l’aimant, et, avant
-d’entrer au salon, il s’exténuait à arracher du pied gauche la paille
-fixée à son pied droit, et du pied droit, la paille aussitôt repassée au
-pied gauche.</p>
-
-<p>&#8212;Entrez donc, Hilaire, dit madame d’Oudart; nous sommes sens dessus
-dessous, vous voyez bien: nous partons. Nous partons, répéta-t-elle; et
-vous, Nathalie?</p>
-
-<p>&#8212;Moi? fit madame Lepoiroux.</p>
-
-<p>&#8212;Le bruit n’a-t-il pas couru?...</p>
-
-<p>Madame Lepoiroux comprit fort bien, eut un soupir, leva les yeux, croisa
-les mains:</p>
-
-<p>&#8212;Maître Thurageau, bien sûr, qui vous aura dévoilé mes projets!... Il
-n’y a point moyen de les exécuter, madame d’Oudart; point moyen!...
-quand bien même j’aurais eu votre signature!...</p>
-
-<p>&#8212;Ma signature! Mais, vous ne m’avez pas fait demander ma signature, que
-je sache!</p>
-
-<p>&#8212;Oh! ne vous faites pas plus méchante que vous n’êtes! On sait vos
-bontés...</p>
-
-<p>&#8212;Écoutez, Nathalie, vous avez toujours été une femme raisonnable: vous
-en aller à Paris, vous, pour accompagner votre fils, est un luxe,
-convenez-en!...<span class="pagenum"><a id="page_67">{67}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;On avait fait ses calculs, n’ayez crainte! Dans notre petit monde, à
-nous, un homme et une femme sur la même bourse, c’est deux jumeaux dans
-la même mère, ça n’est pas plus cher à nourrir... Mais ce n’est pas la
-question, madame d’Oudart: j’ai eu peur!...</p>
-
-<p>&#8212;Peur de quoi?</p>
-
-<p>&#8212;De vous être désagréable.</p>
-
-<p>&#8212;Comment ça, Nathalie?...</p>
-
-<p>&#8212;On est délicat ou bien on ne l’est pas. Vous m’auriez eu là-bas, comme
-on dit, à vos trousses...</p>
-
-<p>&#8212;Mais...</p>
-
-<p>&#8212;Pardi! je connais bien votre bon cœur: depuis que ma mère m’a mise au
-monde, que ça soit vous, que ça soit les vôtres, vous n’avez pas cessé
-de nous combler de vos bienfaits. Vous n’avez pas fait ça pour nous
-abandonner à moitié route, c’est bien clair! autrement, le bon Dieu ne
-serait plus le bon Dieu... Laissez-moi causer, ma chère dame! Je disais
-donc que vous auriez encore fait pour nous bien des sacrifices. Eh bien!
-moi, madame d’Oudart, non, je ne veux pas. Je ne le veux pas!</p>
-
-<p>Madame d’Oudart, rassurée, ne se pardonnait pas d’avoir porté contre sa
-protégée un jugement téméraire; elle s’en fût presque excusée; elle<span class="pagenum"><a id="page_68">{68}</a></span>
-souhaitait, intimement, qu’une occasion s’offrit de réparer ses torts.
-Madame Lepoiroux continuait:</p>
-
-<p>&#8212;Me voyez-vous à Paris, fagotée comme je le suis, et logée, qui sait?
-peut-être bien à côté de vous: je ne vous aurais pas fait honneur...
-Non, non, ne dites pas le contraire: madame d’Oudart, je ne vous aurais
-pas fait honneur. «Et la mère Lepoiroux» par-ci, «et la mère Lepoiroux»
-par-là!... je vois la chose aussi bien que si j’y étais...
-Rassurez-vous: ça ne sera point.</p>
-
-<p>&#8212;Mais, ma bonne Nathalie...</p>
-
-<p>&#8212;Ça ne sera point. Plutôt que ça, je ne crains pas de le dire, ma chère
-dame, écoutez-moi bien: plutôt que ça, j’aime encore mieux que ça soit
-Hilaire qui pâtisse!</p>
-
-<p>Madame d’Oudart sursauta:</p>
-
-<p>&#8212;Comment! comment! qu’est-ce que cela signifie? C’est moi, à présent,
-qui suis la cause qu’Hilaire va pâtir?</p>
-
-<p>&#8212;Il ne pâtira point... Ma langue m’a trahie, madame d’Oudart... Il ne
-pâtira point, parce que vous serez là pour l’arrêter si vous voyez qu’il
-s’empoisonne à manger de la vache enragée, ou à boire du vin qu’autant
-vaudrait se désaltérer avec de l’acide sulfurique... Il ne pâtira point,
-bien entendu, parce que vous ne le laisserez pas dans<span class="pagenum"><a id="page_69">{69}</a></span> le besoin, parce
-que vous savez ce que c’est qu’un jeune homme sur le pavé de Paris, et
-qui n’a pas sa mère...</p>
-
-<p>&#8212;Ah!... parfait!...</p>
-
-<p>&#8212;Ce n’est-il pas vous qui m’avez dit, madame d’Oudart, que, sans vous
-pour lui prêter main-forte, le vôtre ne se tirerait jamais
-d’embarras?... Ah! quand on a sa position à faire... La position, voilà
-le chiendent!</p>
-
-<p>&#8212;Mais, malheureuse! de quoi vous plaignez-vous? Vous avez un garçon qui
-vient de remporter tous les succès scolaires, qui est intelligent, qui
-est travailleur, qui est animé des meilleures intentions; il arrivera où
-il voudra; il a devant lui le plus bel avenir!</p>
-
-<p>&#8212;Ça n’est pas ce que disent ces messieurs...</p>
-
-<p>&#8212;Encore «ces messieurs»!... Mais qui? qui? «ces messieurs»?...</p>
-
-<p>&#8212;Ceux-ci, ceux-là... ces messieurs de la ville... Je peux bien vous les
-nommer, pardi! Ils ne m’ont point commandé le secret: Monsieur Papin, le
-conservateur des hypothèques, tenez! ce n’est pas le premier venu,
-celui-là... Eh bien, il dit, monsieur Papin, qu’Hilaire arriverait
-certainement aux plus hauts grades s’il avait été au lycée, mais...<span class="pagenum"><a id="page_70">{70}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;Mais il n’a pas été élevé au lycée!... Vous allez me le reprocher,
-sans doute?</p>
-
-<p>&#8212;Je ne vais pas vous le reprocher, bien sûr! Vous m’avez fait élever
-mon garçon conformément à vos opinions: il n’y à rien à redire, puisque
-le malheur a voulu que je n’aie pas le moyen de lui payer une éducation.
-Ce n’est pas ça, mais voilà qu’à présent l’État vient me dire: «C’est
-très bien, madame Lepoiroux, vous venez me chanter que votre garçon est
-savant, est savant!... mais je n’ai pas l’honneur de le connaître, moi,
-votre garçon: d’où sort-il?»</p>
-
-<p>&#8212;D’où il sort?... Mais qu’importe?... Il a ses diplômes. C’est l’État
-qui lui a conféré ses parchemins!...</p>
-
-<p>&#8212;Oui, madame, c’est bien l’État qui lui a conféré ses parchemins; mais
-ce n’est pas ses parchemins qui vont lui donner de quoi manger... A ce
-qu’ils disent, il en faut, il en faut! pour avoir le droit
-d’enseigner... Et, en attendant, qu’est-ce qu’il va venir me dire,
-l’État? Il va venir me dire: «Madame Lepoiroux, vous voulez une bourse
-pour votre garçon: c’est très bien. Mais je vous avertis d’une chose,
-madame Lepoiroux, c’est qu’il y en a cinq cents, qu’il y en a mille,
-qu’il y en a des milliers qui me demandent le<span class="pagenum"><a id="page_71">{71}</a></span> même privilège! Je les
-connais: depuis dix ans, depuis quinze ans ils mangent mes haricots...»</p>
-
-<p>&#8212;«Et l’élève Lepoiroux n’a pas mangé les haricots de l’État!...»</p>
-
-<p>&#8212;C’est bien cela qu’il ne pardonnera jamais à Hilaire, à ce que m’ont
-dit ces messieurs... «Quant à avoir une bourse, votre fils peut se
-taper!» voilà les propres paroles de monsieur Papin; et monsieur
-Bousier, l’archiviste, à un mot près, a parlé comme lui.</p>
-
-<p>&#8212;Autrement dit, ma chère Nathalie, vous venez me faire observer,
-aujourd’hui, à la veille de mon départ pour Paris, que j’ai compromis
-l’avenir de votre fils, et que je vous dois une réparation?...</p>
-
-<p>&#8212;Faut-il bien jeter dans l’air des paroles si fumantes, madame
-d’Oudart!... Je viens vous rapporter, sans cachettes, ce qui m’a été dit
-par ces messieurs. Aurait-il mieux valu que je me couse la bouche avec
-une alène et du fil enduit?</p>
-
-<p>&#8212;Ce sont ces messieurs, aussi, qui vous ont conseillé d’envoyer votre
-fils à Paris?</p>
-
-<p>&#8212;Non! c’est vous, ma chère dame, par l’exemple de ce que vous faites
-pour le vôtre. L’instruction appelle l’instruction; un coup qu’on est
-parti, c’est comme le train express qui ne<span class="pagenum"><a id="page_72">{72}</a></span> s’arrête pas aux petites
-stations. Vous ne voudriez pas que je fasse d’Hilaire un épicier,
-instruit comme il est, ni un curé, bien entendu, puisque ce n’est pas
-son idée, rapport à ce que ces messieurs ne sont pas bien vus par le
-temps qui court...</p>
-
-<p>Madame d’Oudart avait craint surtout que Nathalie Lepoiroux ne vînt
-s’installer à Paris, près d’elle: elle ne songeait presque plus à
-s’offusquer de ce qu’Hilaire&#8212;mais du moins Hilaire seul&#8212;lui fût
-imposé. Au prix d’un plus grand mal, se charger de l’avenir d’Hilaire à
-Paris paraissait presque acceptable.</p>
-
-<p>Avait-elle donc accepté cette charge? Assurément non. Mais madame
-Lepoiroux excellait dans l’art de s’établir en des situations mal
-définies d’où l’on tire parfois plus que d’un contrat en règle. Elle
-savait aussi rendre grâce avant seulement d’avoir prié.</p>
-
-<p>&#8212;Merci! merci! criait-elle encore en s’éloignant sous la châtaigneraie.</p>
-
-<p>«De quoi donc?» se demandait madame Dieulafait d’Oudart.<span class="pagenum"><a id="page_73">{73}</a></span></p>
-
-<h2><a id="X"></a>X</h2>
-
-<p>La maman et son fils devaient partir pour Paris à midi. Le camion du
-chemin de fer vint avec cinquante minutes de retard, et fit bien, car
-les valises n’étaient pas bouclées, et des caisses, à clouer, bâillaient
-encore. Il fallut un temps ridicule pour hisser les bagages sur la
-voiture et les bâcher. Personne ne déjeuna, sauf Alex, qui n’était pas
-ému.</p>
-
-<p>M. Lhommeau s’était cru plus de philosophie qu’il n’en avait: il se
-lamentait à haute voix, se mouchait, s’épongeait le front, trottinait,
-s’employait à hâter le départ, et eût béni toute circonstance propre à
-le retarder. Une vieille bonne, nommée la mère Agathe, prophétisait
-depuis la<span class="pagenum"><a id="page_74">{74}</a></span> veille que «c’était la fin de tout, la fin de tout!...» La
-femme de chambre, qu’on emmenait à Paris, affolée par la perspective du
-voyage, par les gémissements, par le désordre de la maison, par la
-paille répandue dans les corridors, n’était d’aucun secours; Jeannot se
-montrait plus «imbécile» que jamais.</p>
-
-<p>Enfin le lourd camion écrasa le gravier et s’éloigna au pas, sous la
-châtaigneraie dorée. Jeannot rappela le conducteur pour lui demander,
-une vingtième fois, l’heure précise du train de Paris:</p>
-
-<p>&#8212;Et alors, il suffit que madame et monsieur soient à la gare à onze
-heures quarante-cinq?</p>
-
-<p>L’employé du chemin de fer lui cria:</p>
-
-<p>&#8212;Si ça leur plaît d’être à la gare dès dix heures, il y a de quoi
-s’asseoir!...</p>
-
-<p>Jeannot ne comprit pas la plaisanterie, et la rapporta telle quelle.</p>
-
-<p>On allait monter en voiture quand il fallut recevoir les fermiers, qu’on
-attendait depuis deux jours. Ils apportaient de l’argent. Mais on n’eut
-pas le temps d’examiner leurs livres. On s’exténua à leur fournir des
-instructions sur les denrées qu’ils devaient adresser à Paris, sur la
-méthode d’emballage, sur la manière de<span class="pagenum"><a id="page_75">{75}</a></span> rédiger une feuille
-d’expédition. La mère Agathe disait:</p>
-
-<p>&#8212;C’est ce Paris qui dérange tout. Faut-il donc qu’il n’y ait plus moyen
-de vivre sans passer par cet endroit-là! Maître Thurageau est bien de
-mon avis: il dit qu’il a appris tout ce qu’il sait à Poitiers, et il en
-sait long... mais peut-être pas aussi long qu’il en faut au jour
-d’aujourd’hui!...</p>
-
-<p>Madame d’Oudart embrassa son père; puis elle embrassa sa vieille bonne,
-serra la main à tous, descendit du marchepied pour caresser encore une
-fois les chiens, enfin monta, après Alex. Que l’on voyait bien, malgré
-son émotion, qu’elle ne quittait pas son plus cher trésor! Mais quand
-elle s’éloigna, quand elle vit le groupe de ceux qui restaient agitant
-les mains, quand elle vit, de plus loin, sa maison, les pignons des deux
-tours, le cep tordu qui encadrait les fenêtres du rez-de-chaussée, les
-fleurs que son vieux père aimait, le dessin du parterre, et quand, sous
-l’ombre de la châtaigneraie, tout ce qu’elle voyait là, diminua jusqu’à
-ne tenir pas plus de place que la main appliquée sur la glace de la
-voiture, tout à coup, elle pleura. Elle voulait voir encore; elle s’en
-prenait à ses yeux troublés et les essuyait<span class="pagenum"><a id="page_76">{76}</a></span> avec rage. Sur tout cela,
-la grille fut refermée doucement: entre les barreaux de fer on n’aperçut
-plus que la gueule ouverte des trois chiens debout, et poussant des
-aboiements attristés.<span class="pagenum"><a id="page_77">{77}</a></span></p>
-
-<h2><a id="XI"></a>XI</h2>
-
-<p>Lorsque madame Dieulafait d’Oudart arriva à Paris, elle consulta pour la
-dixième fois une lettre de madame Chef-Boutonne indiquant la rue, le
-numéro et le plan de l’appartement meublé retenu «pour sa chère amie».
-Elle monta avec Alex, à la gare d’Orléans, dans un fiacre à galerie et,
-citant le texte de madame Chef-Boutonne, dit au cocher:</p>
-
-<p>&#8212;3, rue Férou. C’est une vieille petite rue qui va de la place
-Saint-Sulpice...</p>
-
-<p>&#8212;Connu! fit le cocher.</p>
-
-<p>Au numéro 3 de la rue Férou était une grille ouvrant sur la cour: la
-cour était pavée, à l’ancienne mode, agrémentée d’une fontaine, et à<span class="pagenum"><a id="page_78">{78}</a></span>
-plusieurs fenêtres étaient accrochées des cages à serins; le concierge,
-savetier, travaillait dans une échoppe, comme si cela se fût passé sous
-la monarchie de Juillet; il était chauve et rose, il avait des yeux
-d’enfant timide et mordait, d’une bouche féroce, un brûle-gueule. Il
-paraissait innocent et ne parlait point; sa femme se montra quand madame
-Dieulafait d’Oudart eut réglé avec le cocher, et elle lui raconta, avant
-d’avoir gravi seulement trois marches de l’escalier, qu’elle avait le
-malheur de sortir de l’hôpital, où ces messieurs chirurgiens ne lui
-avaient fait rien moins que de lui couper un sein.</p>
-
-<p>&#8212;A mon âge, disait-elle, le dommage n’est pas grand; mais, plus jeune,
-madame me comprendra, j’en aurais été aux regrets... Et monsieur votre
-fils..., est-ce qu’il fait sa médecine?... C’est un beau garçon que vous
-avez là, madame... Ah! j’oubliais de dire à madame que cette dame qui a
-loué attend madame dans l’appartement...</p>
-
-<p>En effet, madame Chef-Boutonne avait poussé la complaisance jusqu’à
-venir de Meudon, où elle passait l’été, attendre son amie rue Férou. On
-s’embrassa, on se fit mille tendresses, on ne tarit pas d’éloges sur
-l’appartement. Il était composé de quatre pièces fort ordinaires et
-d’une cuisine<span class="pagenum"><a id="page_79">{79}</a></span> grande comme la main. La chambre destinée à Alex avait sa
-sortie particulière. Madame Chef-Boutonne dit:</p>
-
-<p>&#8212;Votre fils a sa clef, et, par là, il est chez lui.</p>
-
-<p>&#8212;Oh! dit madame d’Oudart, mais mon fils n’est pas un coureur!</p>
-
-<p>Madame Chef-Boutonne sourit finement et dit:</p>
-
-<p>&#8212;Rapportez-vous-en, ma belle, à mon expérience.</p>
-
-<p>&#8212;Je parierais, fit la concierge, que madame a aussi, elle, un beau
-jeune homme!</p>
-
-<p>Et elle contemplait Alex avec admiration.</p>
-
-<p>La mère du jeune Paul pinça les lèvres et dit:</p>
-
-<p>&#8212;J’en ai un qui est travailleur.</p>
-
-<p>Madame d’Oudart prit pour elle ce que la riposte avait d’amer.</p>
-
-<p>Madame Chef-Boutonne emmena dîner les nouveaux venus à Meudon. Paul
-était absent; on n’était qu’à la mi-septembre: Paul voyageait en
-Allemagne.</p>
-
-<p>&#8212;En Allemagne!... et tout seul?...</p>
-
-<p>&#8212;Tout seul. Oh! c’est un homme!</p>
-
-<p>Entre les mères, le moindre mot se faisait fléchette, et frappait.<span class="pagenum"><a id="page_80">{80}</a></span></p>
-
-<h2><a id="XII"></a>XII</h2>
-
-<p>L’installation rue Férou exténua la pauvre madame d’Oudart. Ah! que l’on
-avait bien fait de s’y prendre de bonne heure! On n’avait pu tout
-prévoir; quantité de choses manquaient, qu’on dut acheter précipitamment
-ou extraire encore de Nouaillé mis à sac. Les meubles étaient
-insuffisants, mal distribués, disproportionnés, dépaysés, inutiles; la
-bonne, Noémie, hier habile en Poitou, aujourd’hui obtuse à Paris; la
-concierge, intermédiaire implacable entre locataires et fournisseurs,
-une bavarde inextinguible... Mais une pensée soutenait madame Dieulafait
-d’Oudart en ces revers de la première heure: tout sera au mieux si Alex
-est bientôt en état de travailler.<span class="pagenum"><a id="page_81">{81}</a></span></p>
-
-<p>En vue d’obtenir ce résultat, tout fut coordonné. La maman n’avait pas
-fini d’ouvrir ses propres malles, que la chambre d’Alex était parachevée
-en ses détails les plus futiles; madame d’Oudart suspendait des étagères
-destinées à contenir les livres de droit, pendant que son fils se
-martelait les pouces en fixant de part et d’autre de la cheminée des
-photographies d’actrices et de femmes jolies, dont le réconfort,
-affirmait-il, lui était indispensable absolument.</p>
-
-<p>Et quand cette chambre fut vraiment gentille, ils se regardèrent. Ils
-souriaient; elle attendait qu’il lui sautât au cou et la remerciât, mais
-il dit simplement:</p>
-
-<p>&#8212;Ce sont les «types», par exemple, qui vont être épatés!</p>
-
-<p>&#8212;Qui ça?</p>
-
-<p>&#8212;Houziaux, Fleury, et compagnie...</p>
-
-<p>La maman fut flattée et dit:</p>
-
-<p>&#8212;Invite-les à déjeuner.</p>
-
-<p>&#8212;Demain?</p>
-
-<p>&#8212;Va pour demain! Je vais secouer un peu Noémie.</p>
-
-<p>Houziaux et Fleury déjeunèrent. Madame d’Oudart les trouva moins bien
-qu’elle ne l’avait espéré d’amis intimes de son fils, mais bons
-gar<span class="pagenum"><a id="page_82">{82}</a></span>çons, en somme; enfin c’étaient des amis d’Alex. Ils fumaient comme
-des Suisses: madame d’Oudart marchait en agitant devant son visage un
-éventail, et Noémie en fermant les yeux. L’appartement fut empesté; un
-nuage se répandit dans la cour; une vieille dame, voisine, maugréa; une
-jeune femme parut, entre deux persiennes; puis des têtes de toutes les
-sortes se penchèrent, d’en haut, d’en bas, attirées soit par l’odeur du
-tabac, soit par les éclatants vocables que proféraient les trois jeunes
-gens.</p>
-
-<p>Jusque vers quatre heures de l’après-midi, ces messieurs fumèrent, tant
-dans la chambre d’Alex que dans la salle à manger que Noémie, à
-plusieurs reprises, dut approvisionner de bière. De temps en temps, avec
-des façons, madame d’Oudart entr’ouvrait la porte et disait:</p>
-
-<p>&#8212;Tu penses à ton travail, Alex?</p>
-
-<p>Mais, craignant de froisser ses hôtes, elle ajoutait:</p>
-
-<p>&#8212;Je vous demande pardon, messieurs... C’est à moi de rappeler votre ami
-au devoir!...</p>
-
-<p>Enfin Houziaux et Fleury jugèrent le moment venu de se retirer. Et Alex
-descendit avec eux prendre l’air, jusqu’au dîner, dans le jardin du
-Luxembourg.<span class="pagenum"><a id="page_83">{83}</a></span></p>
-
-<h2><a id="XIII"></a>XIII</h2>
-
-<p>Alex avait une petite maîtresse, employée aux Postes et Télégraphes.
-Elle sortait du ministère, le soir, à six heures, une serviette assez
-bien garnie sous le bras, vêtue décemment, non sans un soupçon de
-coquetterie qui, par un miracle féminin, devenait de l’élégance à mesure
-que l’on s’éloignait du bâtiment de l’État. Quelle métamorphose
-s’opérait en la toilette de mademoiselle Louise, dans le court trajet
-qui sépare la rue du Bac de la rue de Rennes? Les messieurs les plus
-attentifs qui, maintes fois, suivirent sa torsade blonde, rue de
-Grenelle, eussent été bien en peine de le dire. Et cependant, arrivée à
-la place Saint-Sulpice, mademoiselle Louise avait changé du<span class="pagenum"><a id="page_84">{84}</a></span> tout au
-tout: ce n’était pas à son désavantage! Une certaine méthode de maintien
-inventée, adoptée par elle, et observée jusqu’en ses subtilités, lui
-valait, sous l’œil des chefs, l’aspect d’une travailleuse harassée, et,
-dans Paris, l’air d’une jeune femme très comme il faut, donnant tout au
-plus des leçons de chant ou de piano dans le Faubourg.</p>
-
-<p>Elle était d’une famille honorable habitant le quartier des Gobelins, et
-elle regagnait le domicile paternel à sept heures et demie très
-précises, sauf les soirs où elle allait au théâtre, ou bien était censée
-y aller.</p>
-
-<p>Du temps qu’Alex logeait à l’<i>Hôtel Condé et de Bretagne</i>, elle prenait
-la rue Monsieur-le-Prince au carrefour de l’Odéon, puis la rue
-Casimir-Delavigne, et faisait halte devant la bibliothèque en plein vent
-d’un bouquiniste, où elle scrutait le dos des volumes, les lèvres en
-sifflet comme un vieux bibliophile, feuilletant même un ouvrage parfois,
-sans regarder à droite ni à gauche, insensible à la galanterie, niant
-l’existence du monde extérieur, jusqu’à ce qu’un jeune homme passât qui
-s’écriait à deux pas: «Oh! bonjour, mademoiselle, comment vous
-portez-vous?» C’était Alex. Alors elle riait d’une large bouche qui<span class="pagenum"><a id="page_85">{85}</a></span>
-offrait au ciel et à la terre l’éclat de dents admirables; et Alex riait
-aussi, et le bouquiniste, et même des jeunes gens demeurés alentour et
-qu’elle avait éconduits.</p>
-
-<p>On entrait au café Voltaire où un garçon nommé Pierre, qui avait pour
-eux des attentions paternelles, se piquait de servir spontanément le
-«turin» de monsieur et la grenadine de madame, tandis que, dans la salle
-voisine, le vieux M. Laffitte, professeur au Collège de France, assénait
-à tout venant la philosophie d’Auguste Comte.</p>
-
-<p>Buvant turin et grenadine, ce jeune couple n’était ni de ceux qui
-menacent de pâmer d’amour, ni de ces malappris du Quartier latin dont la
-main ose traduire ce que la langue est inhabile à tourner proprement;
-ils disaient de folles choses avec la plus belle gaieté ou s’amusaient à
-ouvrir la grave serviette qui en imposait tant dans la rue, et qui
-contenait la demi-bouteille vide, le chiffon de pain et le petit pot de
-confitures, restes du déjeuner de l’employée de l’État! Et il arrivait
-que d’austères auditeurs de M. Laffitte, s’étant retournés pour voir qui
-riait, demeurassent, un instant, les yeux pris au piège de la grande
-bouche ouverte de Louise.</p>
-
-<p>Ou bien on allait au Jardin du Luxembourg,<span class="pagenum"><a id="page_86">{86}</a></span> jusqu’à sept heures et quart
-tapant; et Louise quittait son ami et courait aux Gobelins, allongeant
-le pas, voûtant le dos, vraie petite magicienne lorsqu’il s’agissait
-d’effacer, dans le quartier de ses parents, comme dans celui de ses
-chefs, grâces de la gorge et splendeur de la torsade blonde.</p>
-
-<p>Les jours où Louise déclarait à sa famille qu’elle avait reçu de
-mademoiselle Une Telle des billets de faveur pour l’Odéon,&#8212;et Dieu sait
-si mademoiselle Une Telle était prodigue de billets de faveur!...&#8212;on
-passait de bien bonnes soirées à l’<i>Hôtel Condé et de Bretagne</i>, jusqu’à
-minuit et demi,&#8212;à moins que, par hasard, on n’allât pour de bon au
-théâtre; mais ceci était rare.<span class="pagenum"><a id="page_87">{87}</a></span></p>
-
-<h2><a id="XIV"></a>XIV</h2>
-
-<p>Dès les premiers temps du séjour de madame Dieulafait d’Oudart à Paris,
-madame Chef-Boutonne la prit à part et lui dit:</p>
-
-<p>&#8212;Ma chère amie, écoutez-moi bien. Vous voulez que votre fils arrive,
-n’est-il pas vrai?... Bon!... Eh bien! il faut me croire: faites de lui
-un homme du monde.</p>
-
-<p>&#8212;Mais...</p>
-
-<p>&#8212;Oh! oh! ce n’est pas si simple!... Vous me direz: «Mais il est bien
-élevé!&#8212;J’en conviens.&#8212;Mais il a dans l’esprit une légèreté qui
-plaît!&#8212;C’est exact.&#8212;Mais partout où je le mène, il est fort bien
-vu!&#8212;Je ne vous dis pas le contraire... D’abord, sait-il danser?»<span class="pagenum"><a id="page_88">{88}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;Peuh!</p>
-
-<p>&#8212;Paul, ma chère, danse depuis l’âge de six ans. A quinze, il a conduit
-le cotillon chez monsieur le doyen de la Faculté de droit, circonstance
-qui ne l’a pas desservi dans la suite, veuillez m’en croire... Il n’a
-pas son rival au boston...</p>
-
-<p>&#8212;Devrais-je donc faire donner des leçons à Alex?</p>
-
-<p>&#8212;Écoutez, il y a, à deux pas de chez vous, rue de l’Ancienne-Comédie,
-une salle où, pour des prix dérisoires, Alex aura un professeur
-excellent et sa femme. C’est là que Paul a appris: je ne puis mieux vous
-dire.</p>
-
-<p>&#8212;Je suis effrayée de cette obligation nouvelle: le pauvre garçon a tant
-de peine à trouver le temps de travailler!</p>
-
-<p>&#8212;Voulez-vous, oui ou non, que je l’invite cet hiver à nos réunions? Eh
-bien!... Mais ma bonne amie, que diriez-vous de Paul qui fait des armes
-une heure par jour!...</p>
-
-<p>&#8212;Commençons par la danse, conclut madame Dieulafait d’Oudart.</p>
-
-<p>Rue de l’Ancienne-Comédie, Alex s’engagea dans un noir boyau plus étroit
-que l’entrée de l’<i>Hôtel Condé et de Bretagne</i>, qui tout au bout
-s’élargissait en une antichambre ornée de litho<span class="pagenum"><a id="page_89">{89}</a></span>graphies romantiques et
-d’une page de calligraphie consacrée aux louanges de Terpsichore. Un
-écriteau voisin, et plus vulgaire, portait: <i>Le professeur et madame
-Denis donnent également des leçons de maintien et d’écriture</i>.</p>
-
-<p>De ce lieu éclairé à peine, on entendait un talon frapper rythmiquement
-le parquet, et des glissements, et une voix monotone qui prononçait, en
-les scandant, les six premiers nombres: «Un, deux, trois,&#8212;quat’, cinq,
-six», cependant que quelque chose de léger semblait tourbillonner en
-ventilant la salle de danse. Alex pénétra dans cette salle. Un monsieur,
-d’allure militaire, en redingote boutonnée, et qui tenait à bras le
-corps un malheureux tout ruisselant de sueur, se détacha de celui-ci et
-salua; c’était «le professeur». Déjà madame d’Oudart avait traité avec
-lui; il dit à Alex:</p>
-
-<p>&#8212;Ah! c’est vous le jeune homme! Parfait. Votre tour viendra, n’ayez
-crainte.</p>
-
-<p>Alex s’assit sur une banquette de moleskine exténuée, crachant le crin,
-et dont les pareilles se soutenaient bout à bout à grand’peine, le long
-des murs nus d’une pièce au plafond bas; deux tristes lampes munies d’un
-réflecteur métallique vous aveuglaient sans fournir de lumière. Et il<span class="pagenum"><a id="page_90">{90}</a></span>
-se plut à regarder la robe de madame Denis qui, toute raidie par la
-force centrifuge, autour d’un vivant pivot, lui rappelait certains vases
-d’argile qu’il avait vus, dans son pays, tourner avec une rapidité
-vertigineuse et se transformer miraculeusement entre les doigts du
-potier. Lorsque madame Denis échappa à l’étreinte du valseur, Alex
-s’aperçut qu’elle était laide et vieille, et il admira que Terpsichore,
-louangée à bon droit dans l’antichambre, pût en effet transfigurer, un
-moment du moins, des formes ingrates.</p>
-
-<p>Le professeur s’empara de lui, le jugea tout de suite assoupli de
-membres et d’intelligence, et l’invita d’emblée à venir, hors les leçons
-particulières, à de petites soirées «mixtes» qu’il donnait, deux fois la
-semaine, et où l’élève, sans augmentation de prix, avait l’avantage de
-se familiariser avec les «véritables soirées mondaines».</p>
-
-<p>Alex n’y manqua point. Il trouva dans la même salle, mais transpercée de
-feux par la multiplication des réflecteurs, un public peu nombreux
-encore,&#8212;car la saison s’ouvrait,&#8212;au milieu duquel il alla tout droit à
-une grande fille brune, assez jolie, ample de hanches et de poitrine,
-qui, après la première mazurka, lui fit<span class="pagenum"><a id="page_91">{91}</a></span> l’honneur de le présenter à sa
-mère. Celle-ci était une dame âgée, au parler commun, qui jugea le jeune
-homme d’une «distinction» achevée et le lui dit... Elle lui dit encore:</p>
-
-<p>&#8212;Monsieur, voulez-vous que je vous répète ce que m’a confié mon petit
-doigt? C’est que ma fille serait aux anges si vous lui accordiez la
-faveur de l’engager pour le quadrille des lanciers.</p>
-
-<p>&#8212;Mais c’est que je ne connais pas les figures!...</p>
-
-<p>&#8212;Oh! qu’à cela ne tienne: elle vous les apprendra.</p>
-
-<p>&#8212;Mais, maman!... s’écria mademoiselle Raymonde, toute confuse. Oh!
-excusez maman, monsieur, elle est d’un sans-gêne!...</p>
-
-<p>Alex protesta et dansa tant bien que mal les lanciers, côte à côte avec
-mademoiselle Raymonde. D’un doigt, dans l’espace, elle lui dessinait les
-figures: il comprenait à ravir. Il se trompait parfois, mais avec grâce;
-le jeu était très amusant... Il n’était pas amusant pour tout le monde,
-à ce qu’il paraissait, car plusieurs personnes grommelaient à la
-cantonade; entre autres, un jeune homme rougeaud, une jeune fille, et,
-sur quatre mètres de banquettes, des mères rangées comme cailles à la
-broche.</p>
-
-<p>&#8212;Ne faites pas attention, dit mademoiselle<span class="pagenum"><a id="page_92">{92}</a></span> Raymonde à Alex, il y en a
-plus d’une jalouse ici parce que vous m’avez choisie.</p>
-
-<p>Et Alex sut que le jeune homme rougeaud courtisait mademoiselle
-Raymonde, qu’il l’avait quasi demandée en mariage, et qu’elle l’avait en
-horreur.</p>
-
-<p>&#8212;C’est drôle, fit Alex.</p>
-
-<p>&#8212;Vous trouvez! fit Raymonde avec mélancolie.</p>
-
-<p>Puis elle dit:</p>
-
-<p>&#8212;Oh! vous verrez, monsieur, c’est mêlé, ici.</p>
-
-<p>Durant le quadrille, plusieurs dames s’étaient jointes à la mère de
-mademoiselle Raymonde et formaient avec elle un groupe de taille à se
-mesurer avec le camp adverse. Et tout ce qui entourait la mère de
-Raymonde contemplait, les yeux attendris, le couple que faisait cette
-belle jeune fille avec le nouveau venu, et l’on s’organisait un
-triomphe, du fait de posséder ce jeune homme, le plus «distingué» sans
-conteste de tous les élèves présents et passés du professeur et de
-madame Denis.</p>
-
-<p>Alex revint régulièrement, deux fois la semaine, rue de
-l’Ancienne-Comédie. Comme il consacrait deux soirées à ses amis, deux à
-Louise,&#8212;à l’<i>Hôtel Condé et de Bretagne</i>,&#8212;et une au moins aux
-Chef-<span class="pagenum"><a id="page_93">{93}</a></span>Boutonne, il lui restait tout juste un soir désormais pour ouvrir,
-sous la lampe maternelle, quelques livres de droit.</p>
-
-<p>Ce soir-là lui manqua bientôt, parce qu’il fut invité à une petite
-sauterie hebdomadaire chez la mère de mademoiselle Raymonde, madame
-veuve Proupa.<span class="pagenum"><a id="page_94">{94}</a></span></p>
-
-<h2><a id="XV"></a>XV</h2>
-
-<p>Madame Proupa était la veuve d’un appariteur à la Faculté des lettres.
-La fonction exercée par feu son mari, qui consiste essentiellement à
-veiller à la propreté relative de l’amphithéâtre et à préparer la carafe
-d’eau du conférencier, ne laissait pas, quoique modeste, d’enorgueillir
-encore madame Proupa, d’ailleurs sensée en sa fierté: car, dans le
-siècle de la science, tout ce qui touche au haut enseignement, fût-ce du
-balai, ennoblit en quelque mesure. Le revers est que tout ce qui touche
-à l’enseignement, haut ou bas, n’enrichit point. Madame Proupa
-confectionnait jour et nuit de petits ouvrages de main dont «ces dames
-des professeurs» lui assu<span class="pagenum"><a id="page_95">{95}</a></span>raient le débit, et mademoiselle Raymonde
-avait un emploi dans une maison d’éditions classiques.</p>
-
-<p>Ces pauvres femmes habitaient deux pièces au quatrième étage d’une
-vieille maison de la rue Clovis, d’où l’on entendait les roulements de
-tambour du lycée Henri IV et de l’École polytechnique.</p>
-
-<p>Elles n’avaient, à elles deux, qu’une chambre, la salle à manger était
-le salon, et, pour danser, on démontait la table et laissait tout
-honneur au piano.&#8212;Le moyen de ne pas donner à danser quand on a une
-jeune fille à marier?...</p>
-
-<p>Alex rencontra là le groupe de la salle Denis favorable aux Proupa. Il
-était composé de jeunes filles insignifiantes, et de mères veuves, de
-qui l’aspect, la tenue, le langage, rappelaient à s’y méprendre la mère
-de mademoiselle Raymonde. Deux messieurs seulement avec Alex étaient
-invités: un parent nommé M. Milius, d’une cinquantaine d’années, le
-boute-en-train de la compagnie, et un élève de la salle de danse,
-employé à la direction du contentieux, au ministère des affaires
-étrangères, s’il vous plaît, et nommé M. de Bérébère, mais chauve comme
-César et le visage rasé, sans âge apparent, de fort bonnes<span class="pagenum"><a id="page_96">{96}</a></span> façons,
-appréciateur évident, doux et patient, de la beauté de Raymonde. Deux
-couples péniblement pouvaient se mouvoir à la fois.</p>
-
-<p>Ce n’était pas pour rire que l’on accomplissait ce rite sacré de la
-danse, prélude de l’union des sexes. Et le mal que l’on se donnait,
-l’exiguïté de l’endroit, peu propice aux plaisirs, le sérieux de
-l’assistance, la présence de ce triste amoureux, M. de Bérébère, la
-présence même de ce Milius, élément comique indispensable à tout drame,
-et jusqu’à la beauté réelle du couple d’Alex et de Raymonde
-enlacés,&#8212;banale ou ridicule, inconsciente assurément, cette réunion
-projetait sur la muraille une ombre plus tragique que burlesque.</p>
-
-<p>Cependant Alex, emporté par une ardeur bien naturelle, entraînant sa
-danseuse dans la chambre à coucher, un moment déserte, lui écrasait la
-bouche d’un baiser fou. Raymonde dit:</p>
-
-<p>&#8212;Oh! c’est mal!</p>
-
-<p>Mais il recommença, et la jeune fille, suffoquée, allait bel et bien
-s’évanouir.</p>
-
-<p>On s’empressa autour d’elle: en un clin d’œil trois femmes furent là. La
-scène eût été préparée qu’on n’eût point vu de mouvement plus prompt.
-Raymonde, trop avertie de la science interpré<span class="pagenum"><a id="page_97">{97}</a></span>tative de ces dames, à
-demie pâmée qu’elle était, maudissait sa faiblesse. Déjà l’on
-chuchotait, et quelques femmes s’indignaient comme si, en vérité, elles
-n’étaient venues là pour assurer elles-mêmes et solenniser par leur
-présence le résultat obtenu.</p>
-
-<p>Madame Proupa ne commenta point du tout l’incident, d’ailleurs
-équivoque, et, quand elle eut frotté les tempes de sa fille à l’eau de
-Cologne, elle dit:</p>
-
-<p>&#8212;Allons! allons! il y a eu plus de peur que de mal... Et que la fête
-batte son plein!</p>
-
-<p>Elle confia à Alex:</p>
-
-<p>&#8212;Elle a une santé de fer, mais les nerfs, mon cher monsieur, c’est de
-son âge... Avec ça, une sensibilité!...</p>
-
-<p>Et elle ne modifia rien aux chatteries dont elle comblait Alex tant chez
-elle que chez le professeur et madame Denis. Mais Alex s’aperçut qu’on
-lui parlait à l’excès de feu M. Proupa, de sa grande honorabilité, des
-«illustrations» qui avaient suivi son convoi, et de toute la famille
-Proupa, et des qualités morales et ménagères de Raymonde, enfin de
-l’avantage qu’il y avait, ici-bas, pour un jeune homme, à faire un
-mariage désintéressé. Tant y eut qu’Alex se crut obligé,<span class="pagenum"><a id="page_98">{98}</a></span> en honnête
-garçon, de confesser à Raymonde, tout en valsant, et la poitrine
-appliquée contre sa gorge magnifique, qu’il éprouvait pour elle un
-irrésistible attrait, mais qu’il ne saurait prétendre d’ici de longues
-années à devenir l’époux d’aucune femme.</p>
-
-<p>&#8212;Je ne l’ai jamais pensé, dit Raymonde: allez! ce n’est pas moi qui me
-monte le coup... Mais je vous remercie de votre franchise.</p>
-
-<p>Alex ne savait qu’ajouter, car il était ému du sort de cette belle fille
-pauvre qui lui parlait, elle aussi, avec une grande franchise. Ce fut
-elle qui dit:</p>
-
-<p>&#8212;Cela ne fait rien, monsieur Alex, pourvu que je continue à vous voir.</p>
-
-<p>&#8212;J’y tiens autant que vous, dit Alex.</p>
-
-<p>&#8212;Non, dit Raymonde, pas tant que moi!<span class="pagenum"><a id="page_99">{99}</a></span></p>
-
-<h2><a id="XVI"></a>XVI</h2>
-
-<p>Aux environs de la Toussaint, l’installation étant faite depuis bientôt
-six semaines, rue Férou, madame Dieulafait d’Oudart dit à son fils:</p>
-
-<p>&#8212;Mais enfin, mon pauvre enfant, tu n’es donc pas bien ici, puisque tu
-ne peux rester à travailler une demi-heure dans ta chambre?... J’ai
-remarqué que ton bureau n’est pas placé convenablement pour écrire; ta
-main fait ombre sur la plume... ne t’en es-tu pas aperçu?... Est-ce que
-le bruit te gêne? On entend bien souvent les cloches de Saint-Sulpice...
-Moi-même, les premiers jours, j’en ai été incommodée... Tu sais que,
-s’il le fallait, j’aimerais encore mieux changer d’appartement que de te
-voir oisif.<span class="pagenum"><a id="page_100">{100}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;N’aie pas peur, maman! nous avons encore trois semaines avant
-l’examen... Et puis Thémistocle va arriver.</p>
-
-<p>&#8212;Qui ça, Seigneur Dieu! Thémistocle?</p>
-
-<p>&#8212;Tu verras.</p>
-
-<p>Madame d’Oudart vit en effet arriver, un matin, Thémistocle. C’était un
-Grec aux cheveux aile de corbeau, au teint de cire; une sombre moustache
-lui coupait si crûment le visage que l’impression en était douloureuse.
-Alex s’était lié avec lui, l’année précédente, au hasard, comme avec
-tous ses amis: rencontres de cafés, de restaurant, voisinage de banc au
-cours ou au jardin du Luxembourg. Mais Thémistocle, déjà licencié,
-bientôt docteur, était fort en droit. Il l’eût été plus encore en
-chicane: il aimait les détours captieux d’un raisonnement; les plus
-menues subtilités étaient son affaire; des examens, notamment, il
-connaissait tous les trucs.</p>
-
-<p>Il parlait un français correct, d’une voix doucereuse et tout à coup
-aiguë, et en faisant de la main de vifs petits gestes nouveaux et
-surprenants pour des Français. Il étonna beaucoup madame d’Oudart; il
-l’amusa, un moment, puis lui donna envie de dormir par sa manie
-procédurière. Mais lorsqu’il parlait de Smyrne, l’endroit où il était<span class="pagenum"><a id="page_101">{101}</a></span>
-né, tous avaient le goût de figues à la bouche, et il plaisait à cause
-de cela, comme une femme qui répand une odeur agréable. En outre, madame
-d’Oudart comprit qu’il était utile à Alex, et il l’éclaira d’un mot sur
-une particularité de l’esprit de son fils, qu’elle ignorait:</p>
-
-<p>&#8212;Il comprend tout ce qu’on lui dit, rapidement, et le retient bien;
-mais il n’aime pas les livres.</p>
-
-<p>&#8212;Venez déjeuner avec nous quand il vous plaira, monsieur Thémistocle.</p>
-
-<p>Le Grec sourit et dit que Thémistocle était son petit nom et qu’il
-s’appelait Constantinargyropoulo.</p>
-
-<p>&#8212;Ah bien! moi, je ne suis pas comme mon fils, vous savez, monsieur
-Thémistocle, je ne retiens guère ce qu’on me dit... Et je vous
-appellerai, si vous voulez bien, par votre petit nom.</p>
-
-<p>Ensuite arriva d’une petite ville du centre un nommé Givre. Il tenait
-plusieurs journaux à la main, regardait au travers d’un binocle en
-portant la tête en arrière, d’un air inquiet, et ses épaules déjà se
-voûtaient, comme sous le poids d’un fardeau invisible. Il suivait de
-près la politique, intérieure et extérieure, sans être initié aucunement
-à ses dessous, et sans être apte à en<span class="pagenum"><a id="page_102">{102}</a></span> saisir le sens général; élevé
-dans un milieu de bourgeoisie pessimiste, il interprétait toutes choses
-défavorablement, et aux quatre points de l’horizon, levant son nez
-crédule et écarquillant ses yeux de myope, il découvrait des sujets
-d’alarme.</p>
-
-<p>Pas plus que le Grec Thémistocle, pas plus qu’Houziaux et que Fleury, ce
-Givre n’avait avec Alex la moindre affinité de caractère et de goûts;
-mais ces jeunes gens étaient ses amis. Ils ne lui avaient été imposés
-par personne: c’est pourquoi il croyait les avoir choisis lui-même et
-librement; et, de gaieté de cœur, il acceptait cette fraternité.</p>
-
-<p>Madame Dieulafait d’Oudart commençait d’avoir des déjeuners bien agités
-et la pauvre Noémie y suffisait à peine; les réceptions du soir,
-bi-hebdomadaires, se prolongeaient tard dans la nuit, consommaient de la
-bière par tonneaux, et Alex, à une heure du matin, sortait pour
-reconduire ses amis, ce qui, le lendemain, nécessitait une grasse
-matinée réparatrice. L’après-midi filait subrepticement, comme un
-voleur.</p>
-
-<p>Enfin, la veille même de l’ouverture des cours, arriva Hilaire
-Lepoiroux.</p>
-
-<p>Hilaire annonça qu’il était descendu à l’<i>Hôtel Condé et de Bretagne</i>.<span class="pagenum"><a id="page_103">{103}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;C’est idiot! s’écria Alex.</p>
-
-<p>&#8212;Pourquoi? demanda madame d’Oudart, ce garçon n’en connaissait pas
-d’autre!</p>
-
-<p>Alex ne sut pas dire pourquoi il trouvait idiot qu’Hilaire descendît à
-l’<i>Hôtel Condé et de Bretagne</i>.</p>
-
-<p>Le malheureux Hilaire était vêtu d’une manière dérisoire: il portait une
-sorte de lévite, et la casquette du collège des Pères.</p>
-
-<p>&#8212;Mon pauvre garçon, dit madame d’Oudart, tu ne vas pas pouvoir rester
-dans cet état-là. Viens voir si tu peux mettre une jaquette d’Alex.</p>
-
-<p>Les jaquettes d’Alex étaient trop longues. Les manches couvraient la
-main entière: Noémie reçut ordre de les raccourcir. Mais la taille
-tombait quatre doigts trop bas, et le buste d’Hilaire semblait posé sur
-de toutes petites jambes de «clown».</p>
-
-<p>Houziaux et Fleury entrèrent, sur ces entrefaites. Alex présenta:</p>
-
-<p>&#8212;Lepoiroux.</p>
-
-<p>Les deux jeunes gens pouffèrent. Madame d’Oudart se hâta de dire:</p>
-
-<p>&#8212;Allons! allons! messieurs, vous allez me faire le plaisir
-d’accompagner un peu ce garçon-là en ville et de lui choisir un chapeau
-convenable.<span class="pagenum"><a id="page_104">{104}</a></span></p>
-
-<p>Ils sortirent avec Hilaire Lepoiroux; mais ils le laissèrent aller
-devant eux, tout seul, et ils jouèrent de lui cruellement, comme des
-enfants, jusqu’à ce qu’ils lui eussent calé sur le chef un melon à bords
-exigus, du plus pur style anglais, sous lequel Lepoiroux était plus
-grotesque encore.</p>
-
-<p>Alex, non moins dur que ses camarades envers le disgracieux Hilaire,
-fut, aussitôt séparé d’eux, gentil, serviable et doux avec lui.<span class="pagenum"><a id="page_105">{105}</a></span></p>
-
-<h2><a id="XVII"></a>XVII</h2>
-
-<p>Vers la mi-novembre, une huitaine avant l’examen d’Alex, madame
-Chef-Boutonne dit à madame Dieulafait d’Oudart:</p>
-
-<p>&#8212;Voyons, ma chère amie, voulez-vous être raisonnable?</p>
-
-<p>&#8212;De quoi s’agit-il?</p>
-
-<p>&#8212;De votre fils, cela va sans dire. Vous savez l’intérêt que je porte à
-ce cher enfant. Voulez-vous, oui ou non, qu’il soit reçu?... Bon!...
-Venez avec moi faire un brin de cour à monsieur le doyen... un vieil ami
-à nous...</p>
-
-<p>Ce n’était pas sans raison qu’elle prenait des précautions oratoires
-pour aborder la question d’une visite au doyen. Solliciter une faveur
-hu<span class="pagenum"><a id="page_106">{106}</a></span>miliait madame Dieulafait d’Oudart; reconnaître qu’elle avait besoin
-de solliciter la blessait. Par une contradiction singulière, elle
-confessait que la protection des Chef-Boutonne, puissants par leurs
-relations, serait indispensable à son fils:&#8212;c’était une manière de
-providence, préétablie, dont le secours vous est dû, pour ainsi dire, en
-vertu d’un contrat dont on ne cherche pas l’origine;&#8212;mais mettre en
-branle sa providence, l’assister par un acte efficace, à son avis,
-c’était déchoir.</p>
-
-<p>&#8212;Écoutez, ma chère, non! dit-elle, je n’aimerais pas, je l’avoue,
-mendier l’indulgence d’un jury d’examen pour mon fils, qui, tout compte
-fait, n’en a peut-être pas absolument besoin... Ce pauvre Alex a été
-ajourné en juillet!... Eh! mon Dieu! c’est un accident qui put arriver à
-tous les candidats. N’oublions pas qu’il était à l’hôtel, seul, dans les
-conditions les plus fâcheuses pour le travail. Dorénavant...</p>
-
-<p>Madame Chef-Boutonne l’interrompit:</p>
-
-<p>&#8212;C’est parfait, ma chère amie, c’est parfait! Je n’insisterai pas,
-comme bien vous pensez, pour vous entraîner à commettre la petite
-infamie que j’ai eu l’imprudence de vous proposer...</p>
-
-<p>&#8212;Ma bonne! ma bonne! qui vous parle d’in<span class="pagenum"><a id="page_107">{107}</a></span>famie? Voyons! je vous dis
-simplement: «J’aime autant ne point recourir à ce procédé, parce qu’il
-n’est pas prouvé qu’il soit indispensable...» Après un second échec,
-nous verrons...</p>
-
-<p>&#8212;Eh bien! nous verrons après un second échec!... Prenez acte,
-toutefois, de ceci, ma chère, que je vous ai offert le
-«procédé»,&#8212;puisque procédé il y a,&#8212;qui était en mon pouvoir.</p>
-
-<p>L’influente amie était piquée! Par bonheur, madame d’Oudart comprit
-qu’une telle femme, interrompue en son bel élan tutélaire, ferait une
-chute mortelle si, bon gré mal gré, l’on ne secondait sur l’heure
-l’envie qu’elle avait de faire valoir ses moyens. Hilaire Lepoiroux,
-pour une fois, fut utile aux Dieulafait d’Oudart: qu’il est donc aisé de
-solliciter pour qui ne porte pas votre nom!...</p>
-
-<p>&#8212;Vous concevrez, dit-elle, que je ne veuille user de votre crédit
-qu’avec une certaine discrétion, car j’aurai trop d’occasions d’y
-recourir...</p>
-
-<p>Ces paroles convenaient à madame Chef-Boutonne.</p>
-
-<p>&#8212;Il est naturel, dit madame d’Oudart, de s’occuper de ceux qui ont des
-besoins plus pressants que les nôtres... J’avais à vous parler, ma<span class="pagenum"><a id="page_108">{108}</a></span>
-chère amie, de mon jeune protégé, Hilaire Lepoiroux...</p>
-
-<p>Elle exposa le cas d’Hilaire. Obtenir une bourse pour l’infortuné et
-intelligent étudiant serait une bonne action.</p>
-
-<p>&#8212;Mais, dit madame Chef-Boutonne, les bourses s’obtiennent au concours!</p>
-
-<p>&#8212;Sans doute!... Mais vous ne me ferez pas croire que si vous juriez d’y
-mettre la main...</p>
-
-<p>&#8212;Oh mais! oh mais!... ce n’est pas si aisé!</p>
-
-<p>&#8212;A la Faculté des lettres, qui donc de ces messieurs n’est pas de vos
-amis?</p>
-
-<p>&#8212;A la Faculté des lettres, ces messieurs sont justes, comme ailleurs.</p>
-
-<p>&#8212;Insensibles à l’éloquence?</p>
-
-<p>&#8212;Savez-vous bien, ma belle, que vous me demandez beaucoup!</p>
-
-<p>&#8212;On n’importune que les riches!</p>
-
-<p>&#8212;Eh bien! eh bien!... fit madame Chef-Boutonne en souriant, il faudra
-me donner les nom et prénoms de ce jeune homme... très exactement!...</p>
-
-<p>&#8212;Ah! ma bonne amie, quelle gratitude vous aura la pauvre veuve
-Lepoiroux!...</p>
-
-<p>Elles se quittèrent en fort bons termes.<span class="pagenum"><a id="page_109">{109}</a></span></p>
-
-<h2><a id="XVIII"></a>XVIII</h2>
-
-<p>Dans le moment qu’Alex allait subir son examen, et alors que sa mère
-plantait chaque matin un cierge allumé sur le plateau à dents pointues
-d’une petite chapelle de l’église Saint-Sulpice, dédiée à saint Alphonse
-de Liguori, Alex, lui, était perplexe et tracassé. Et ce n’était point
-la préparation à l’examen qui l’agitait de la sorte, mais bien une
-question à résoudre: s’abandonnerait-il ou non à l’«irrésistible
-attrait» qu’il éprouvait pour Raymonde?</p>
-
-<p>Certes il avait décidé que non. En effet, d’abord il aimait beaucoup
-Louise qui était une petite amie charmante, ensuite Raymonde était une
-jeune fille digne de faire un mariage convenable,<span class="pagenum"><a id="page_110">{110}</a></span> et destinée sans
-aucun doute à le faire, puisque déjà il n’eût tenu qu’à elle de devenir
-madame de Bérébère, ou bien la femme du jeune homme rougeaud qui
-apprenait à danser chez le professeur et madame Denis.</p>
-
-<p>Mais, d’autre part, Raymonde, qui avait bien la tête de plus que Louise,
-était aussi brune que Louise était blonde; elle devait avoir une gorge
-et des jambes de déesse; elle était dépourvue de l’esprit espiègle de
-Louise, et l’on se fût ennuyé peut-être une journée entière avec elle,
-mais elle paraissait affamée de tendresse; mais son humeur, plus sombre,
-avait un charme aussi; mais il y avait quelque péril à devenir son
-amant... Il en faut moins pour qu’un jeune homme prenne un parti
-déraisonnable!...</p>
-
-<p>Alex allait au cours de danse avec une régularité dont le louait sa mère
-et qu’applaudissait madame Chef-Boutonne.</p>
-
-<p>&#8212;Il n’est guère mondain, pourtant! disait madame d’Oudart.</p>
-
-<p>&#8212;Il le devient, vous le voyez! disait son amie.</p>
-
-<p>&#8212;Oh! que cela m’étonne!</p>
-
-<p>En peu de temps, Alex était passé «le meilleur élève» chez monsieur et
-madame Denis, et, bien que, en adoptant le groupe de madame Proupa,<span class="pagenum"><a id="page_111">{111}</a></span> il
-se fût aliéné le groupe ennemi, il fréquentait l’un et l’autre,
-obliquement regardé des mères, mais agréable aux filles, à deux ou trois
-jeunes femmes d’état incertain, qui venaient là, aux messieurs mêmes, à
-cause de son caractère sympathique, et enfin à madame Denis, pour
-l’ornement que sa personne apportait au cours de danse.</p>
-
-<p>Madame Proupa, tout avertie qu’elle fût qu’Alex ne serait point son
-gendre, ne le boudait pas et, devant le monde, tirait vanité de l’amitié
-du jeune homme, bien que l’on clabaudât fort.</p>
-
-<p>Les langues étaient menées par une dame Coincœur, mère d’une fillette de
-quatorze ans, et qui se couvrait les yeux lorsqu’Alex valsait trop près
-de la belle gorge de Raymonde. Elle prétendait que la danse était
-parfois d’une immoralité répugnante et que, si sa fille n’eût été encore
-une enfant, elle ne l’eût point amenée deux fois là; mais, par bonheur,
-Myrtille, à son âge, n’avait pas l’idée du mal, «le cher petit ange»!...
-Lancée par l’exemple de sa mère dans la veine des mauvais propos, le
-cher petit ange ne tarda pas à renchérir, de sa voix aigrelette, sur les
-calomnies que madame Coincœur répandait, et cette pomme verte s’en
-allait, buttant de droite<span class="pagenum"><a id="page_112">{112}</a></span> et de gauche, et suintant des acidités à vous
-allonger les dents. On riait; on répétait, et quelque chose en
-demeurait, qui rongeait les esprits.</p>
-
-<p>Ainsi Raymonde, dont l’emploi à la maison d’éditions classiques faisait
-vivre sa mère, s’étant vantée récemment d’une augmentation
-d’appointements,&#8212;de cinq francs par mois,&#8212;on affirma qu’elle s’était
-donnée au secrétaire général, un vieux laid rendu hideux par une grosse
-loupe à la tempe, et qu’un élève du cours de danse avait surnommé
-«Riquet-à-la-Loupe». Le nom de «Riquet-à-la-Loupe» courait comme «le
-furet du bois, mesdames!» le long des banquettes de la salle Denis.
-Raymonde sut que l’on appelait ainsi le secrétaire général, et fut des
-premières à en rire. On la trouva «très forte»; on dit qu’«elle ne
-perdait pas la carte». Puis elle fit observer naïvement que, si l’on
-venait à apprendre que monsieur le secrétaire général était tourné en
-dérision autour d’elle, cela pourrait lui être, à elle, très
-préjudiciable. On jugea qu’elle avait du toupet; quelqu’un dit que
-c’était tout bonnement du cynisme. Et Myrtille allait de l’un à l’autre
-demandant: «Et vous, est-ce que vous embrasseriez une loupe?...»
-L’innocence d’une telle question désopilait la rate de madame Coincœur.<span class="pagenum"><a id="page_113">{113}</a></span></p>
-
-<p>A Alex seul Myrtille ne parlait jamais. Quant à lui, il la négligeait,
-comme trop jeune, et ne dansait point avec elle. Madame Denis lui confia
-qu’elle aimait que ces messieurs ne fissent point de jalouses: Alex
-invita mademoiselle Coincœur. Mais la fillette, surprise, tout à coup
-pâlit, balbutia, ne répondit rien; et ses yeux chaviraient, quand, par
-un effort d’une volonté de petit diable, elle se fit au bras un pinçon;
-la douleur la ranima, et elle dit:</p>
-
-<p>&#8212;Le pas de quatre? Oui, monsieur.</p>
-
-<p>Alex s’assit à côté de madame Coincœur, qui le pria d’excuser la
-timidité de sa fillette:</p>
-
-<p>&#8212;Elle n’a pas l’habitude du monde, disait-elle, et, à son âge, elle a
-l’innocence du jour de sa première communion... Je suis d’avis,
-monsieur, d’élever les jeunes filles très sévèrement... Pour le piano et
-le chant, par exemple, elle en remontrerait à toutes les demoiselles qui
-sont ici... Ceci soit dit sans intention d’offenser personne!...
-Mademoiselle Proupa, cela va sans dire doit être d’une belle force en
-tout...</p>
-
-<p>&#8212;Mademoiselle Proupa n’est pas musicienne.</p>
-
-<p>&#8212;Ah!... Eh bien! voyez, je n’en savais rien... Quand on voit une jeune
-fille jolie et développée, on se figure toujours qu’elle a toutes les
-qualités.<span class="pagenum"><a id="page_114">{114}</a></span> Mon Dieu! la musique et les arts ne sont pas nécessaires pour
-faire son chemin dans la vie; mais tant qu’à séduire l’homme, comme m’a
-dit cent fois mon pauvre mari,&#8212;puisque c’est le rôle de la femme,
-n’est-ce pas vrai, monsieur?&#8212;mieux vaut encore les moyens de la bonne
-société...</p>
-
-<p>Alex n’entendait aucunement malice; il dit:</p>
-
-<p>&#8212;Par la musique on se rend agréable à tout le monde.</p>
-
-<p>Et il offrit le bras à la jeune Myrtille pour danser le «pas de quatre».
-Myrtille semblait butée à ne point lui parler; il tint à honneur de lui
-tirer quelques mots, tout en levant la jambe avec elle, en cadence, par
-un des gestes les plus niais que l’humanité désœuvrée puisse inventer.
-Il lui dit, plaisantant à demi, qu’il avait lieu de n’être pas flatté,
-car il avait bien remarqué qu’avec d’autres elle n’avait point la langue
-dans sa poche.</p>
-
-<p>&#8212;Ah! dit Myrtille, on n’aurait pas cru que vous ayez jamais fait
-attention à moi!</p>
-
-<p>Il protesta, il dit qu’elle avait, tel jour, une robe rouge, et qu’un
-soir elle était venue sans natte, ce qui lui allait beaucoup mieux...
-C’était une petite rouée, mais un compliment sur sa personne physique
-lui faisait perdre tous ses moyens.<span class="pagenum"><a id="page_115">{115}</a></span> On la regardait danser avec Alex:
-elle se troubla et, tout à coup, se monta la tête. Elle dit:</p>
-
-<p>&#8212;N’est-ce pas? le catogan me va cent fois mieux?</p>
-
-<p>&#8212;Cent fois mieux, dit Alex.</p>
-
-<p>&#8212;Adieu la tresse! fit-elle.</p>
-
-<p>&#8212;Vous l’abandonnez? demanda Alex, indifférent.</p>
-
-<p>&#8212;Plutôt que de reparaître avec mon cordon de sonnette, j’aimerais mieux
-me faire couper les cheveux ras!</p>
-
-<p>Alex, sans penser à rien, levant la jambe en cadence:</p>
-
-<p>&#8212;Ce serait bien dommage, mademoiselle!</p>
-
-<p>Mais sur la fillette tous les mots portaient:</p>
-
-<p>&#8212;J’aurais cru, dit-elle, que vous n’aimiez que les cheveux noirs.</p>
-
-<p>&#8212;Pourquoi? dit Alex.</p>
-
-<p>&#8212;Oh!... pourquoi... ne me le demandez pas.</p>
-
-<p>Alex commença à comprendre; du moins, il découvrit que la gamine était
-coquette. Mais, comme elle ne l’intéressait guère, et pour s’épargner le
-soin de mesurer ses paroles, il se taisait.</p>
-
-<p>Ce fut Myrtille qui reprit:</p>
-
-<p>&#8212;Ah bien! si on m’avait dit que je lui ferais ce soir mes adieux!...<span class="pagenum"><a id="page_116">{116}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;A qui?</p>
-
-<p>&#8212;A ma natte, donc!</p>
-
-<p>&#8212;Ah!... dit-il, en riant; vous y joindrez les miens.</p>
-
-<p>Mais la petite était sérieuse; elle répliqua:</p>
-
-<p>&#8212;Ne riez pas! ça va être la guerre, à la maison. Plus de natte dans le
-dos, c’est maman vieillie de dix ans!... C’est elle qui tient à ce que
-j’aie l’air d’une gosse.</p>
-
-<p>&#8212;Oh! dit Alex; mais, mademoiselle, il ne faut pas faire du chagrin à
-votre maman!</p>
-
-<p>Elle le regarda, avec la gravité prématurée d’une amante, en levant les
-yeux très haut: ils faisaient un pas de polka et sa tête d’enfant
-touchait la poitrine du jeune homme. Elle dit:</p>
-
-<p>&#8212;Vous vous en fichez, que je sois en catogan ou en natte.</p>
-
-<p>&#8212;Comment! Comment!...</p>
-
-<p>Alex bégayait, la polka s’achevait; Myrtille, par dépit, calcul secret
-ou simple habitude de médisance, glissa à son cavalier ces mots,
-d’allure sibylline:</p>
-
-<p>&#8212;Méfiez-vous des cheveux noirs: ils ne sont pas propres!...</p>
-
-<p>Alex fut laissé sur ce louche avertissement, qui avait la concision et
-le tour des formules<span class="pagenum"><a id="page_117">{117}</a></span> de tireuses de cartes. Il haïssait, d’instinct, le
-mystère et les ragots, mais fut frappé par la phrase augurale de
-mademoiselle Coincœur.</p>
-
-<p>Comme tous les jeunes gens, il tenait ses amis fidèlement au courant de
-ses aventures amoureuses. Fleury, Houziaux, Givre et le Grec Thémistocle
-connaissaient par ouï-dire Raymonde, le groupe Proupa, Riquet-à-la-Loupe
-et les perplexités d’Alex. Il leur rapporta l’avertissement de Myrtille,
-qui lui semblait de nature à lever ses scrupules touchant la conquête
-définitive de la belle aux «cheveux noirs». Tous, à l’exception de
-Fleury, qui était un sentimental, méprisaient les femmes, sauf leur
-mère, leurs sœurs et l’être angélique, indéterminé, la jeune fille «bien
-élevée», qui serait un jour leur fiancée, leur femme, la mère de leurs
-enfants. Éperdument crédules à la plus médiocre démonstration amoureuse
-faite à leur profit particulier, ils taxaient, <i>a priori</i>, de pure
-hypocrisie, ou de calculs machiavéliques, toute entreprise galante, en
-général, d’où qu’elle vînt, fût-ce d’une Raymonde, qui avait des
-apparences d’honnêteté, et à quelque personnage qu’elle s’adressât,
-fût-ce à Alex qui, notoirement, possédait la faveur des femmes.<span class="pagenum"><a id="page_118">{118}</a></span></p>
-
-<p>Un conseil fut tenu, un mercredi soir, chez Alex, qui décida à
-l’unanimité&#8212;Fleury lui-même ayant opiné dans ce sens, mais pour des
-raisons différentes&#8212;que la seule attitude digne était la charge à fond
-de train.</p>
-
-<p>Thémistocle, toutefois, qui avait la prudence d’Ulysse, crut devoir
-avertir don Juan des «conséquences judiciaires» de son acte, et, par là,
-cette assemblée nocturne d’étudiants, traitant l’amour à la française,
-se termina par la discussion d’un point de droit, qui, du moins, fut
-profitable à Alex.<span class="pagenum"><a id="page_119">{119}</a></span></p>
-
-<h2><a id="XIX"></a>XIX</h2>
-
-<p>La prochaine réunion chez le professeur et madame Denis tombant la
-veille de l’examen, madame d’Oudart supplia son fils d’y manquer et de
-consacrer cette soirée à récapituler ses matières. Il y consentit, à la
-condition qu’on invitât le Grec, qui l’interrogerait, l’égaierait,
-l’empêcherait de s’endormir sur ses bouquins. Le Grec vint, interrogea,
-égaya et se retira fort tard, en disant avec son doux zézaiement et la
-connaissance qu’il avait des familiarités du français:</p>
-
-<p>&#8212;Le diable m’emporte, madame! il est fiçu de passer!</p>
-
-<p>Madame d’Oudart, qui acceptait toutes les liber<span class="pagenum"><a id="page_120">{120}</a></span>tés de langage, sourit,
-sans grande foi, mais eut, à cause de cette parole, la nuit meilleure.</p>
-
-<p>Elle était sortie, le lendemain matin, pour entendre la messe à
-l’intention d’attirer les faveurs célestes sur l’épreuve que devait
-subir son fils, lorsque celui-ci, rue Férou, en subit une assez
-inattendue.</p>
-
-<p>Avant huit heures, la bonne entra précipitamment dans la chambre d’Alex
-et dit:</p>
-
-<p>&#8212;Monsieur, sautez vite: c’est une dame qui veut vous parler, à vous,
-pas à Madame!</p>
-
-<p>&#8212;Une dame? fit Alex, somnolent encore.</p>
-
-<p>&#8212;Une belle dame, dit Noémie, en dessinant des courbes devant sa
-poitrine.</p>
-
-<p>Il s’habilla nonchalamment, et pénétra dans le salon. Il y reconnut
-Raymonde, et fut stupéfait.</p>
-
-<p>&#8212;Pardon! pardon! dit la jeune fille, il ne faut pas interpréter ma
-démarche, monsieur Alex... Au point où j’en suis, on ne calcule plus...
-J’en ai fini avec la vie, telle que vous me voyez: j’ai seulement voulu
-que vous sachiez que je ne suis pas celle que l’on vous a dit...</p>
-
-<p>&#8212;Que l’on m’a dit?...</p>
-
-<p>&#8212;Oh! ne faites pas l’ignorant! Vous savez tout... La preuve en est que
-vous n’êtes pas venu hier soir au cours de danse: vous ne voulez plus<span class="pagenum"><a id="page_121">{121}</a></span>
-me voir, j’en ai la certitude... Après ce qu’on vous a dit de moi, je ne
-vous en veux pas, allez!... Mais ce n’est pas vrai! ce n’est pas
-vrai!... C’est abominable ce qu’on a dit de moi!... Oh! est-il possible
-qu’il y ait des gens si méchants!...</p>
-
-<p>Un sanglot l’étouffa, puis les larmes jaillirent: elle ne se maîtrisait
-plus.</p>
-
-<p>Alex pensait tout haut:</p>
-
-<p>&#8212;Mon Dieu! mon Dieu!... si ma mère rentrait!...</p>
-
-<p>Raymonde dit, entre des hoquets:</p>
-
-<p>&#8212;Tant pis, monsieur Alex!... Votre mère ne peut pas être inhumaine:
-elle comprendra... Je sais bien que je risque de la rencontrer, mais au
-point où j’en suis!... Je vais me tuer, monsieur Alex...</p>
-
-<p>&#8212;Vous tuer! Raymonde!...</p>
-
-<p>Son nom sur la bouche d’Alex, son nom tout seul, non précédé de
-«mademoiselle», elle l’entendait!... Elle en écouta la musique; et elle
-ne dit plus rien. Elle regardait le jeune homme, et, de ses yeux, les
-pleurs coulaient comme des rivières.</p>
-
-<p>Elle dit:</p>
-
-<p>&#8212;Oh!... oh!... laissez-moi pleurer!</p>
-
-<p>Alex craignait de voir arriver sa mère. Et il se<span class="pagenum"><a id="page_122">{122}</a></span> souvenait que
-l’avant-veille, dans cette même pièce, on avait traité cavalièrement des
-femmes en général et de cette belle fille en particulier.</p>
-
-<p>Il se jugea garanti, par le masque tragique que présentait la figure de
-Raymonde, contre tout danger d’abuser chez lui de la présence d’une
-jeune fille: tant de larmes, d’ailleurs, ne portent guère à la volupté.
-Il s’inclina vers Raymonde, lui prit la main et lui dit:</p>
-
-<p>&#8212;Venez, je crains d’être obligé de donner des explications à ma mère...
-Elle comprendrait, je ne dis pas non, mais aujourd’hui elle est
-préoccupée parce que je passe mon examen.</p>
-
-<p>&#8212;Votre examen!... mais vous ne nous en avez pas parlé!...</p>
-
-<p>&#8212;Cela n’avait guère d’importance.</p>
-
-<p>Elle fut frappée:</p>
-
-<p>&#8212;Votre examen!... dit-elle, mais c’est pour cela que vous n’êtes pas
-venu hier soir.</p>
-
-<p>&#8212;C’est pour cela.</p>
-
-<p>&#8212;Et vous ne le disiez pas!... Pourquoi ne m’en avez-vous pas avertie
-tout de suite?... Vrai? bien vrai? c’est pour cela, monsieur Alex, oh!
-répétez-le!</p>
-
-<p>Il le répéta. Il s’étonnait qu’on fît de son absence une affaire. Sa
-jeunesse insouciante<span class="pagenum"><a id="page_123">{123}</a></span> admirait qu’un pas fait par lui en avant, ou bien
-fait en arrière, pût au loin mettre une âme à la torture. Il aurait pu
-ajouter: «On m’a obligé à rester là, hier soir», mais il n’avait pas
-encore atteint la maturité qui vous inspire le mot qui convient à
-consoler un être souffrant; à peine concevait-il qu’on souffre.</p>
-
-<p>Il dit seulement:</p>
-
-<p>&#8212;Parlons bas!</p>
-
-<p>Inquiet, décidément, il entraîna Raymonde.</p>
-
-<p>Elle n’accordait aucune attention aux lieux ni aux objets extérieurs.
-Une idée la tenait, à savoir qu’Alex était sensible aux calomnies
-répandues contre elle.</p>
-
-<p>Alex la considérait. Il pensait:</p>
-
-<p>«Elle est bien jolie; mais pourquoi se faire tant de peine?...»</p>
-
-<p>Il regardait sa belle gorge qui moulait le «jersey», comme un linge
-humide, la longue régate de satin noir tombant d’un faux col d’homme, et
-où deux raies de lumière, parallèles, vacillaient au gré des soupirs,
-une épingle de camelote, la ceinture de cuir, un peu défraîchie, mais
-qui sanglait une si mince taille entre tant d’ampleurs.&#8212;Et il eût aimé
-à se trouver, ainsi, avec elle, en tout autre endroit.<span class="pagenum"><a id="page_124">{124}</a></span></p>
-
-<p>Elle disait:</p>
-
-<p>&#8212;Si vous croyez que je ne vous ai pas vu, l’autre soir, quand vous avez
-eu fini de danser avec la gosse!... Vous n’étiez plus le même... Oh! oh!
-je la connais, votre figure! Vous n’étiez plus le même: vous aviez l’air
-mauvais. Qu’est-ce qu’elle a bien pu vous insinuer, la petite vermine?
-Oh! il n’y a pas que moi qui m’en suis aperçue; maman m’a dit en montant
-l’escalier, à la maison: «Brosse-toi, ma fille, on t’a encore traînée
-dans la boue...» Et l’autre, donc, le rasé, vous savez, qui voit tout,
-qui entend tout!... et quand on m’a maltraitée, je m’en aperçois: il est
-plus tendre avec moi, et plus hardi. On dirait que ça lui profite!...</p>
-
-<p>L’âme légère d’Alex n’échappait pas complètement au pouvoir de ces
-paroles douloureuses livrant le secret de la vie d’une jeune fille
-pauvre; mais, à mesure que la compassion le gagnait, il en était
-incommodé, parce que ce sentiment ne s’accordait pas avec celui qu’il
-éprouvait pour Raymonde: il la désirait d’autant mieux qu’il était plus
-touché par sa condition déplorable.</p>
-
-<p>Il disait, pour la tranquilliser:</p>
-
-<p>&#8212;Vous imaginez-vous que je crois tout ce qu’il plaît à ces pies borgnes
-de raconter?<span class="pagenum"><a id="page_125">{125}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;Il suffit qu’on vous le raconte!... A d’autres, passe encore! On n’en
-meurt pas, et le monde est si méchant qu’il faut bien s’y faire; mais, à
-vous, je ne peux pas souffrir qu’on dise de moi des horreurs. Je ne le
-peux pas; j’aime mieux mourir... Tout ce qu’on a pu vous dire est faux,
-monsieur Alex, faux, faux! Je vous le jure!...</p>
-
-<p>En criant: «Je vous le jure», elle leva la main comme pour prêter
-serment, et atteignit son chapeau qui pivota autour de l’unique épingle
-fixée en arrière, dans son lourd chignon.</p>
-
-<p>Alex sourit, en la voyant un peu décoiffée, et il regarda ses beaux
-cheveux d’un noir de jais et ses yeux bruns, humides. Et, tout à coup,
-il la baisa à pleines lèvres. En même temps, d’un geste habituel, il
-tirait l’épingle du chapeau: épingle et chapeau tombèrent. Et il
-affolait de baisers cette belle fille amoureuse, tout en s’affolant
-lui-même à seulement toucher de la main ce jersey plein et tendu à
-rompre par les derniers soulèvements des sanglots.</p>
-
-<p>Elle n’éprouva aucune honte et eut la rare vertu de ne pas feindre d’en
-éprouver. Elle était venue sans préméditer, assurément, une telle
-conclusion à son entretien, mais non pas sans savoir qu’elle s’y
-exposait. Se donner à l’être<span class="pagenum"><a id="page_126">{126}</a></span> charmant qu’avaient choisi son cœur et ses
-désirs ne lui paraissait pas un indigne parti; tout au contraire, quelle
-beauté que cela, quelle suavité et quelle pureté! Les baisers d’Alex,
-ah! quel torrent d’eau limpide, et qui lui lavait le visage! Qu’elle
-était loin, maintenant, la peur des dégoûtants contacts dont la malice
-de femmes ennemies l’avait voulu souiller!... Par-dessus tout, Alex
-savait qu’elle n’avait appartenu à nul homme. Et elle se sentait
-radieuse, fière, prête à crier partout son amour triomphant. Elle
-oubliait tout ce qui n’était pas de cet heureux matin: la méchanceté
-humaine, et la mort même qu’elle avait souhaitée. Une seule chose
-demeurait pour elle: quelques minutes de poésie dont sa vie serait à
-jamais parée.</p>
-
-<p>Et pour celui qui versait tant de poésie une seule chose demeurait: le
-souci d’éviter que sa mère surprît la présence de Raymonde. Deux
-pensées, mais bien légères, alternaient avec le souci; l’une était
-sceptique: «Les femmes sont faciles», et l’autre chagrine: «Le jour,
-pour en profiter, est vraiment mal choisi!...»</p>
-
-<p>Mais tout se termina à souhait: Raymonde put s’évader avant que madame
-d’Oudart fût revenue de la messe; et Alex, étonné que des<span class="pagenum"><a id="page_127">{127}</a></span> choses si
-imprévues et si tumultueuses eussent pu se passer en un temps si court,
-s’étendit et fit un somme... Il était convoqué à l’École de droit pour
-l’après-midi.<span class="pagenum"><a id="page_128">{128}</a></span></p>
-
-<h2><a id="XX"></a>XX</h2>
-
-<p>Il fut reçu.</p>
-
-<p>Ce résultat surprit tout le monde: le candidat tout le premier; sa
-pauvre maman, malgré la messe matinale et bien qu’elle eût brûlé
-beaucoup de cire auprès des autels; le Grec Thémistocle, quoiqu’il eût
-quasi annoncé le fait; enfin madame Chef-Boutonne dont on avait dédaigné
-l’appui.</p>
-
-<p>Il n’était pas reçu brillamment, certes, mais il était reçu. Nul ne
-l’avait jamais vu travailler, et il était reçu. Nul favoritisme n’était
-intervenu, et il était reçu. Cet infiniment petit désordre social
-dérangea les esprits.</p>
-
-<p>Madame Chef-Boutonne, pour aboutir à une fin<span class="pagenum"><a id="page_129">{129}</a></span> identique,&#8212;à quelques
-mois près,&#8212;se donnait autant de mal que son fils; elle voyait vingt
-personnes influentes, elle payait trente-six heures de fiacre; elle
-était sur les charbons ardents, une année entière. Madame d’Oudart
-conclut de l’événement que son séjour à Paris était profitable à Alex,
-et qu’Alex possédait en lui des ressources que l’on s’était trop
-empressé de nier pour un pauvre petit échec, au mois de juillet. Quant à
-Alex, il pensait: «C’est épatant!...»</p>
-
-<p>L’un de ses amis lui dit:</p>
-
-<p>&#8212;Toi, mon vieux, tu es un type à avoir touché une mascotte!</p>
-
-<p>Alex répondit sans sourire:</p>
-
-<p>&#8212;C’est épatant!</p>
-
-<p>Avec cela, Alex n’allait pas se trouver trop en retard sur Paul
-Chef-Boutonne: on était à la fin de novembre; les cours commençaient à
-peine; les deux jeunes gens gagneraient ensemble, l’été prochain, leur
-diplôme de bachelier en droit. Quel doute avoir sur l’issue de cette
-seconde année, puisqu’en si peu de temps à Paris, près de sa mère, Alex
-avait rattrapé une année gâchée à l’<i>Hôtel Condé et de Bretagne</i>?
-Allons, la méthode était bonne. Madame d’Oudart releva la tête, un<span class="pagenum"><a id="page_130">{130}</a></span> peu
-haut, comme toutes les fois qu’on la relève, et elle se dit: «Ah çà,
-voyons! Paul Chef-Boutonne suit, en même temps que les cours de droit,
-ceux des Sciences politiques, où il se prépare au concours de
-l’auditorat au Conseil d’État: pourquoi Alex, avec les facilités qu’il
-a, n’en ferait-il pas autant? Le travail est un jeu pour lui: qu’il
-assiste aux cours; qu’il écoute; qu’il cause avec M. Thémistocle, et
-nous verrons de quoi il retourne!...»</p>
-
-<p>C’est pourquoi Alex fut inscrit à la docte École de la rue
-Saint-Guillaume, moyennant un versement de trois cents francs,
-renouvelable par année, et une visite au directeur, qui sourit finement,
-imperceptiblement, quand on lui dit qu’Alex était tout frais reçu à ses
-examens de droit, «en novembre», mais qui fut jugé un homme tout à fait
-supérieur.</p>
-
-<p>En le quittant, et après avoir visité une maison si bien tenue en ses
-vestiaires, ses lavabos, ses salles où le drap vert abonde, et située,
-avec tant de tact, à la frontière du quartier le plus aristocratique et
-du quartier le plus savant, madame d’Oudart se sentait rehaussée et déjà
-savourait la joie orgueilleuse d’avoir un fils participant à tant de
-science et de correction.<span class="pagenum"><a id="page_131">{131}</a></span></p>
-
-<p>Alex s’en aperçut bien, et lui dit:</p>
-
-<p>&#8212;Ne t’emballe pas, maman.</p>
-
-<p>Mais elle ne put se retenir:</p>
-
-<p>&#8212;Enfin! ils ne nous la corneront plus aux oreilles, leur École de la
-rue Saint-Guillaume. Nous aussi nous en sommes!</p>
-
-<p>Alex dit:</p>
-
-<p>&#8212;Paul y aura toujours une année d’avance sur moi.</p>
-
-<p>&#8212;Mais, répliqua madame d’Oudart, comme il ne s’agit pas là de passer de
-vulgaires examens, mais d’être des cinq ou six premiers au concours, il
-échouera au premier concours, avant que tu t’y sois présenté: voilà son
-avantage!</p>
-
-<p>Alex regardait sa maman, tout en revenant par le boulevard
-Saint-Germain, et cela l’amusait de la voir guillerette et optimiste. Il
-voulut lui offrir un baba chez un pâtissier, «sur ses économies».</p>
-
-<p>&#8212;Sur tes économies! dit-elle, parlons-en!</p>
-
-<p>Ils entrèrent chez le pâtissier. Elle avait les yeux plus humides que le
-baba qu’elle mangea. Elle admirait son fils, comme un homme aimé; et
-quand les femmes avaient le regard accroché, un instant, par sa
-moustache et retenu par sa jolie figure, le bonheur maternel lui
-soulevait la poitrine; elle y portait la main.<span class="pagenum"><a id="page_132">{132}</a></span></p>
-
-<p>Elle manifestait son contentement comme elle pouvait; elle dit à son
-fils:</p>
-
-<p>&#8212;Qu’est-ce qui te ferait plaisir?</p>
-
-<p>Il haussa les épaules, gentiment, et dit:</p>
-
-<p>&#8212;T’es bête!...</p>
-
-<p>Elle ne voulut pas qu’il payât. Elle lui mit dans la main un louis. Il
-lui rendait la monnaie:</p>
-
-<p>&#8212;Non, non, garde! dit-elle.</p>
-
-<p>Elle ajouta:</p>
-
-<p>&#8212;Écoute! si tu voulais être gentil, par exemple, là-dessus, tu paierais
-le prix d’un télégramme au grand-père Lhommeau; comme cela simplement:
-«Inscrit Sciences politiques».</p>
-
-<p>Alex trouvait cela fou. Il fit observer en riant:</p>
-
-<p>&#8212;C’est bien laconique. Si nous ajoutions: «moyennant trois cents
-francs»?</p>
-
-<p>Mais elle ne saisit pas l’ironie; elle dit:</p>
-
-<p>&#8212;Mets-en aussi long que tu voudras, grand panier percé!</p>
-
-<p>Les heureux moments!...<span class="pagenum"><a id="page_133">{133}</a></span></p>
-
-<h2><a id="XXI"></a>XXI</h2>
-
-<p>Madame d’Oudart, ayant quitté son fils, gagna la rue de Grenelle et alla
-sonner chez madame Chef-Boutonne, à qui elle raconta, tout chaud, ce
-qu’elle avait fait. Madame Chef-Boutonne dit sèchement:</p>
-
-<p>&#8212;C’est très bien.</p>
-
-<p>A quoi madame d’Oudart reconnut qu’une heure avant de se présenter chez
-M. le directeur de l’École, il eût peut-être été temps encore d’informer
-son amie de ce qu’elle se proposait de faire, mais que lui venir narrer
-la chose accomplie était une faute.</p>
-
-<p>&#8212;Je n’osais point parler de ce projet, dit-elle, tant qu’Alex n’en
-avait pas fini avec ses épreuves<span class="pagenum"><a id="page_134">{134}</a></span> de droit, et, d’autre part, le temps
-presse, puisque les cours...</p>
-
-<p>Madame Chef-Boutonne interrompit et répéta:</p>
-
-<p>&#8212;C’est très bien.</p>
-
-<p>Cette pauvre madame d’Oudart s’affaissa tout à plat. Madame
-Chef-Boutonne avait précisément à annoncer à son amie qu’elle s’était
-«mise en quatre» pour le jeune Lepoiroux et que ses démarches
-aboutissaient à l’issue la plus heureuse. Qui donc avait-elle été voir?
-Mais, monsieur le vice-recteur, tout bonnement, de qui l’obligeance, en
-l’occasion, s’était montrée vraiment exquise: le jeune Lepoiroux pouvait
-être assuré d’obtenir de l’État la faveur demandée.</p>
-
-<p>&#8212;Voilà! dit-elle, ayant rendu compte de sa mission.</p>
-
-<p>Elle parut magnanime. Le «service» tombait de si haut que madame
-d’Oudart se demanda si elle n’eût pas préféré payer de sa poche les
-études complètes d’Hilaire. Cependant elle se confondit en actions de
-grâces, se leva et embrassa son amie.</p>
-
-<p>&#8212;Je vais écrire cette bonne nouvelle à Nathalie Lepoiroux, dit-elle;
-elle ne saura comment vous remercier!<span class="pagenum"><a id="page_135">{135}</a></span></p>
-
-<h2><a id="XXII"></a>XXII</h2>
-
-<p>Madame Lepoiroux sut parfaitement comment remercier madame
-Chef-Boutonne. Elle prit la peine de lui écrire, en même temps qu’à
-madame d’Oudart, une lettre identique, à quelques termes près, et de ce
-ton impersonnel, lointain, propre aux œuvres dictées à une personne
-étrangère et mises au point ou embellies par celle-ci, ce qui excusait
-la version unique, et aussi, en quelque sorte, l’audace de certaines
-périodes. Madame Lepoiroux affectait d’être illettrée et se refusait à
-adresser à ses protectrices un spécimen de son écriture défectueuse.
-Quelqu’un «prenait la plume» en son nom, et, après quelques termes de la
-plus humble gratitude pour l’obtention de la<span class="pagenum"><a id="page_136">{136}</a></span> bourse à la Faculté des
-lettres, laissait entendre qu’«un allègement aussi inattendu» aux
-dépenses dont madame d’Oudart avait «accepté la charge»,
-pourrait,&#8212;«n’est-il pas vrai, madame?»&#8212;permettre à une si généreuse
-personne de faire les frais de l’inscription d’Hilaire à l’École de
-droit, par exemple... Le jeune Lepoiroux, affirmait-on, promettait de
-cumuler les deux études, et de «rapporter triomphant à sa ville natale
-les diplômes superposés». Ici, une objection était prévue: la «ville
-natale» eût pu, en effet, contribuer à ce supplément d’études d’un sujet
-si éminemment propre à lui faire honneur; mais fallait-il «répéter à la
-bienfaitrice qui, en plaçant jadis le jeune Hilaire dans un
-établissement congréganiste, s’était si héroïquement engagée à en
-supporter toutes les conséquences», fallait-il lui rappeler que «la
-tristesse des temps» ne laisse pas l’espoir de trouver en province «la
-haute impartialité» dont l’État avait fait preuve en Sorbonne?&#8212;«si
-toutefois nous ne devons pas en attribuer le mérite entier, madame, à
-votre toute-puissante intervention».</p>
-
-<p>Madame d’Oudart jugea le procédé cavalier. L’appétit de la veuve
-Lepoiroux était franchement sans pudeur.<span class="pagenum"><a id="page_137">{137}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;Prétendre, s’écriait madame d’Oudart, que j’ai «accepté la charge» des
-frais d’études de ce morveux, ah! ceci, c’est de l’outrecuidance!... Et
-quand donc me suis-je engagée?... quand donc?... que l’on me le dise!...
-Et puis, voyons, sérieusement, une École, est-ce que ce n’est pas
-assez?... Mais non! aujourd’hui, il en faut deux; il en faut trois!...</p>
-
-<p>&#8212;Rappelle-toi, lui disait Alex, les histoires, au collège, à propos du
-chocolat de la Compagnie coloniale: Hilaire en voulait manger parce que
-j’en mangeais...</p>
-
-<p>Madame Chef-Boutonne communiqua sa lettre à madame d’Oudart; madame
-d’Oudart lui tendit la sienne. Madame Chef-Boutonne ne fut pas flattée
-que l’on confondît le rôle qu’elle avait joué avec celui de madame
-d’Oudart: la «toute-puissante intervention», notamment, appliquée à
-l’une comme à l’autre protectrice, avait du comique!... Madame d’Oudart
-fut froissée de ce que, pour une visite au vice-recteur, madame
-Chef-Boutonne se fût attiré le titre de «bienfaitrice» des Lepoiroux,
-qui, à elle, lui coûtait si cher.</p>
-
-<p>Peu s’en fallut que la lettre commune n’aliénât à la veuve Lepoiroux ses
-deux destinataires.<span class="pagenum"><a id="page_138">{138}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;Eh bien! ma belle, dit madame Chef-Boutonne, voilà, ou je ne m’y
-connais pas, un attentat, en plein jour, à la propriété; c’est à votre
-bourse qu’on en a!...</p>
-
-<p>&#8212;J’y suis faite, dit madame d’Oudart, voilà vingt ans que cela dure...</p>
-
-<p>&#8212;Vingt ans!...</p>
-
-<p>&#8212;Je ne m’en vante point, mais...</p>
-
-<p>Madame d’Oudart crut à propos d’édifier son amie par une chronique
-complète, depuis les origines, de la famille Lepoiroux, dont elle ne
-tirait, à vrai dire, nulle vanité, en temps ordinaire. Elle dit, sans
-rien farder, le rôle providentiel des Lhommeau et Dieulafait d’Oudart.
-Et, puisque c’était bien une rivalité de providences que la lettre
-commune établissait aujourd’hui en faveur des Lepoiroux, ce récit
-juchait madame Dieulafait d’Oudart au degré justement dû&#8212;que diable!&#8212;à
-la constance de ses sacrifices.</p>
-
-<p>&#8212;Bravo, ma bonne! dit à madame d’Oudart son amie. Je vois bien que la
-cause de l’infortunée Lepoiroux est gagnée: ce n’est pas en si beau
-chemin que vous refuserez une nouvelle aumône!...</p>
-
-<p>Et madame d’Oudart pensait que si, par hasard<span class="pagenum"><a id="page_139">{139}</a></span> elle refusait son aumône,
-madame Chef-Boutonne était femme à offrir la sienne.</p>
-
-<p>Peu s’en fallut que la lettre commune ne gagnât aux Lepoiroux un peu
-plus qu’ils ne demandaient!<span class="pagenum"><a id="page_140">{140}</a></span></p>
-
-<h2><a id="XXIII"></a>XXIII</h2>
-
-<p>Madame Chef-Boutonne voulut connaître Hilaire Lepoiroux. Hilaire l’alla
-voir, à la sortie d’un cours, portant à la main ses livres et cahiers
-étranglés par une lanière, comme un bambin qui revient de l’école.</p>
-
-<p>Le pauvre garçon ne payait pas de mine. Lamentable d’habit et de visage,
-il n’était toutefois pas timide; c’était un être à répondre avec
-l’aplomb d’un tribun devant le plus solennel appareil d’examen, mais à
-vous prendre, en bonne compagnie, l’air d’un crétin de montagnes. Il
-souriait; il vous regardait, de cette manière qu’ont en commun le chien
-qui va bondir et le fort en thème attendant la «colle». Point de colle,
-et<span class="pagenum"><a id="page_141">{141}</a></span> votre Hilaire s’affaissait, désappointé, déçu, grincheux et
-rancunier comme si l’on s’était permis à son égard une mauvaise
-plaisanterie.</p>
-
-<p>Madame Chef-Boutonne n’eut pas à se louer de l’entrevue; mais, comme
-elle avait, dès auparavant, décrété qu’Hilaire était digne du plus vif
-intérêt, elle le trouva «original», dit que c’était «quelqu’un», et,
-afin que son fils aussi le connût, invita Hilaire au dîner de baptême du
-bébé Beaubrun.</p>
-
-<p>Madame d’Oudart dut conduire Hilaire à la <i>Belle-Jardinière</i>, et le
-pourvoir d’un habit, d’un plastron rigide, d’une cravate blanche. Elle
-maugréait bien un peu; au cours de ses achats, elle le tarabustait, lui
-disait:</p>
-
-<p>&#8212;Mais, mon pauvre garçon, tâche donc d’avoir l’air moins emprunté!...</p>
-
-<p>Et puis, tout à coup, l’excessive disgrâce d’Hilaire l’apitoyait; et
-elle lui achetait, par surcroît, une parure de boutons en nacre à fils
-d’or, des souliers vernis, un «chapeau claque».</p>
-
-<p>&#8212;Mon garçon, lui dit-elle, tu monteras dans un fiacre, en sortant de
-chez toi, pour que tu n’aies pas de la boue jusqu’aux genoux, et tu
-viendras nous prendre à la maison.</p>
-
-<p>Hilaire vint en fiacre, en effet, mais avec ses<span class="pagenum"><a id="page_142">{142}</a></span> souliers crottés, parce
-qu’il les portait depuis le matin, ainsi que le plastron empesé; la
-cravate blanche exhibait au-dessus du col d’habit son élastique et son
-agrafe de métal. Alex riait. Hilaire n’était nullement incommodé. Il
-semblait absorbé: il dit qu’il préparait mentalement une leçon sur
-Boileau.</p>
-
-<p>&#8212;Mon garçon, dit madame d’Oudart, il faut être avec les gens qui vous
-font l’honneur de vous adresser la parole.</p>
-
-<p>Il avait assisté, dès son inscription, aux cours de droit: il demanda à
-Alex, qui avait fait, l’an passé, les mêmes études, quelques
-renseignements sur les professeurs.</p>
-
-<p>&#8212;Ah bien! mon vieux, dit Alex, si tu crois qu’on te mène en sapin pour
-que tu nous parles de ces bonzes-là!...</p>
-
-<p>&#8212;Dans le monde, mon garçon, dit madame d’Oudart, il faut s’efforcer
-d’être homme du monde: on ne vit pas pour savoir par leur numéro les
-articles du Code, et il y a d’autres gens, Dieu merci! que ceux qui vous
-enseignent ces choses arides.</p>
-
-<p>Hilaire souriait: il avait acquis le dédain le plus absolu de tout ce
-qui n’était pas matière d’examen.<span class="pagenum"><a id="page_143">{143}</a></span></p>
-
-<p>Il se tint assez proprement à table, ayant appris chez les Pères une
-certaine décence de gestes; mais il avait coutume de lire en mangeant,
-et, faute d’un Boileau, il s’exténuait à déchiffrer l’analyse des eaux
-sur une bouteille de la source Cachat. Et quand il eut achevé sa
-lecture, il la recommença; puis il guigna de l’œil quelque bouteille
-d’une autre source, afin d’avoir quelque chose à lire. Il fallait qu’il
-lût. Il n’écoutait point ce qu’on disait autour de lui. Seul, un
-professeur, dans sa chaire, valait d’être entendu. Il avait, d’ailleurs,
-le mépris des femmes. Il trouvait le temps long, et d’autant plus qu’il
-avalait tout d’une goulée, comme un dogue; après quoi il s’ennuyait. Il
-bâilla même, mais crut l’honneur sauf, du moment qu’il posait la main
-devant sa bouche; ensuite il s’essuya les yeux.</p>
-
-<p>Après le dîner, pour offrir à son hôte une occasion de revanche, la
-maîtresse de maison dit à Hilaire:</p>
-
-<p>&#8212;Oh! oh! jeune savant, je vais vous confronter à forte partie... Où
-donc est mon fils?... Paul, dit-elle, fais-moi donc le plaisir de tenir
-tête à monsieur Lepoiroux!</p>
-
-<p>Paul, stylé, condescendant et d’une politesse achevée, s’inclina
-légèrement, sourit et dit, du<span class="pagenum"><a id="page_144">{144}</a></span> ton dont il eût demandé à une jeune fille
-si elle était musicienne:</p>
-
-<p>&#8212;Alors, vous cumulez les lettres avec le droit, monsieur?</p>
-
-<p>Hilaire assujettit son lorgnon, toisa son homme et, à brûle-pourpoint:</p>
-
-<p>&#8212;Si vous voulez, je vais vous poser une de ces colles!...</p>
-
-<p>Paul ne riait qu’à certaines phrases, questions ou reparties auxquelles
-il est admis que l’on rit. A la proposition d’Hilaire, formulée au
-milieu des dames qui offraient le café, il ne connaissait point de
-précédent: son savoir-vivre lui manquait, et il demeura interdit.</p>
-
-<p>Sans plus temporiser, Hilaire «lui posait la colle».</p>
-
-<p>Des messieurs s’étaient approchés, la tasse à la main, curieux, autour
-d’Hilaire qui avait eu le verbe un peu haut. Il y avait là M. Beaubrun,
-le gendre, auditeur de première classe à la Cour des comptes, M. du
-Périer, membre du Cercle nautique, juge au tribunal civil, M.
-Chef-Boutonne lui-même, qui gara son petit verre sur la cheminée, mit
-les pouces aux goussets et dit: «Ah! ah!» quand la question fut
-nettement établie.</p>
-
-<p>Paul hésita d’abord, partit d’un pied, puis<span class="pagenum"><a id="page_145">{145}</a></span> de l’autre, s’arrêta, puis
-fonça sur l’obstacle, dit:</p>
-
-<p>&#8212;Je la tiens, votre colle!...</p>
-
-<p>Et il bafouilla.</p>
-
-<p>Il s’agissait d’un point de droit romain, épineux, des matières de
-première année, et que l’avisé Hilaire, à peine inscrit, avait résolu.
-Paul, comme Hilaire, apprenait pour fournir à des questions insidieuses
-telle ou telle réponse dont la sanction est une boule blanche, ou une
-rouge, ou une noire redoutable, mais son génie était moindre et sa
-mémoire pauvre; outre cela, la matière était de l’an passé, c’est-à-dire
-close et scellée par la vertu d’un examen heureux, et jetée pour jamais
-dans le gouffre sans fond des vanités pédagogiques.</p>
-
-<p>Hilaire dit gravement:</p>
-
-<p>&#8212;Passons à une autre.</p>
-
-<p>Car il en possédait plusieurs.</p>
-
-<p>Les dames se joignirent aux hommes; on formait cercle; Paul était dans
-ses petits souliers.</p>
-
-<p>Le pis était pour lui qu’il ne voulait pas consentir à ne point savoir:
-il disait des mots, des mots; il mettait bout à bout les bribes de sa
-connaissance, et, par un étalage disparate, ma<span class="pagenum"><a id="page_146">{146}</a></span>nifestait, même aux
-profanes, qu’il n’avait de vraies clartés sur rien.</p>
-
-<p>M. Beaubrun engainait son monocle dans l’ourlet de l’arcade sourcilière,
-en avivant son regard malin; puis, soudainement, le laissant choir,
-semblait, avec cette lentille, avoir perdu toute intelligence; M. du
-Périer flattait les basques de son habit; le maître de la maison
-répétait son «ah! ah!» sur un mode varié, commençant d’ailleurs à
-trouver la farce de mauvais goût. Ces messieurs prenaient au spectacle
-l’intérêt qu’inspire un farouche combat, et il n’y manquait pas la
-crainte qu’un des lutteurs ne se retournât inopinément contre
-l’assistance!... Ah mais! c’est que cet animal d’Hilaire les eût
-«collés» tout comme il faisait, pour la seconde fois, le fameux Paul
-Chef-Boutonne.</p>
-
-<p>Alex, indifférent à la joute, causait, en un coin du salon, avec madame
-Beaubrun, qui se plaisait en sa compagnie. Madame Chef-Boutonne,
-relevant son face-à-main, dit très haut:</p>
-
-<p>&#8212;Monsieur Dieulafait d’Oudart, vous vous dérobez! Vous, qui venez de
-subir tout fraîchement vos examens, voyons un peu si vous allez
-confondre le terrible monsieur Lepoiroux!<span class="pagenum"><a id="page_147">{147}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;Oh! madame, dit Alex, si Paul n’y suffit pas, c’est moi qui serais
-confondu!</p>
-
-<p>Les mots n’étaient rien: Alex ne cherchait point à s’échapper par une
-réponse mémorable; mais son air détaché de tout pédantisme donna de
-l’aise au cercle qui se cristallisait autour des deux champions. On
-bougea et l’on rit. Et madame Chef-Boutonne jugea qu’il convenait d’être
-satisfaite de l’attitude d’Alex, modeste, généreuse pour Paul, et qui
-sauvait celui-ci et Hilaire même, et d’autres peut-être, du ridicule
-qu’un plus long interrogatoire eût rendu éclatant. Alex ne mettait pas
-son amour-propre à «confondre» où à ne confondre pas Lepoiroux; et, en
-se retournant vers sa voisine pour reprendre la conversation
-interrompue, ne donnait-il pas le meilleur exemple?</p>
-
-<p>La famille Chef-Boutonne ne manquait pas d’apprécier l’incivilité du
-jeune Lepoiroux, ni d’être humiliée de la publique insuffisance de Paul;
-mais, tel était, dans la maison, le prestige du rat de bibliothèque, que
-l’on pardonnait à Hilaire le grotesque incident, et que l’image du jeune
-Lepoiroux, quoique barbare, devait demeurer environnée de cette gloire
-spéciale qu’on pourrait nommer l’auréole universitaire.<span class="pagenum"><a id="page_148">{148}</a></span></p>
-
-<h2><a id="XXIV"></a>XXIV</h2>
-
-<p>Madame Dieulafait d’Oudart était satisfaite de son fils. Les études
-d’Alex se poursuivaient, aux yeux du monde, comme celles de tout élève
-de seconde année. On ne le voyait point se surmener, il est vrai, plus
-qu’il ne l’avait fait pour réparer son premier échec; mais s’en
-fallait-il donc alarmer? Non, puisque par cette douce méthode il avait
-réparé l’échec. Aussi sa mère laissait-elle au jeune homme la liberté la
-plus large. Et si l’on venait l’interroger à propos de lui, elle disait,
-répétant une expression familière aux Chef-Boutonne:</p>
-
-<p>&#8212;Mon fils? mais il «cumule» les études de droit et celles de l’École
-des Sciences politiques!...<span class="pagenum"><a id="page_149">{149}</a></span></p>
-
-<p>Comme Paul et comme Hilaire, Alex «cumulait» les études.</p>
-
-<p>Il «cumulait» non moins les relations amoureuses avec Raymonde et avec
-Louise.</p>
-
-<p>Pauvre petite et gaie Louise!... son amant était bien coupable envers
-elle. Elle ne s’en doutait point, car, malgré sa Raymonde, Alex était
-pour Louise toujours charmant, et la retrouvait avec le même plaisir...
-Il n’avait que plaisir avec elle! Elle était sans cesse d’égale humeur;
-elle voulait tout ce qu’il voulait; elle était heureuse pourvu qu’il fût
-exact, et, s’il manquait un rendez-vous, elle ne lui témoignait pas, au
-prochain, qu’elle en avait souffert. Elle ne lui demandait rien, ne
-désirait rien, ne pouvait rien accepter de lui, que la grenadine au café
-Voltaire, et, de temps en temps, dans la rue, un bouquet de violettes de
-deux sous.</p>
-
-<p>Mais au jour de l’an, ah! par exemple, au jour de l’an, Louise souffrait
-qu’on la bourrât de marrons glacés.</p>
-
-<p>Pour se procurer ces marrons glacés, un des derniers jours de décembre,
-à six heures, on passait l’eau. En certaines rues, on osait se donner le
-bras; en telles autres, déterminées, on adoptait chacun son trottoir:
-c’était selon le risque<span class="pagenum"><a id="page_150">{150}</a></span> que courait Louise de rencontrer quelqu’un du
-Ministère ou des Gobelins. Des alertes! et des rires! des cris! et des
-silences!... et des façons de s’ignorer l’un l’autre comme chien et
-chat, et puis de se blottir l’un contre l’autre lorsqu’on se retrouvait
-coude à coude! Louise avait un penchant à n’aller que par les rues
-étroites, à demi sombres et désertes, où l’on se croit tranquilles comme
-des gens mariés, et où l’ami peut être tenté de vous donner un baiser
-qu’on refuse; mais elle était également attirée par la lumière et
-l’agrément des étalages; et elle était talonnée par l’heure rapide qui
-marche toujours plus vite que les petites employées riches d’une heure
-de liberté. Alex disait: «Pour revenir, nous prendrons une voiture!...»
-Prendre une voiture semblait à Louise un luxe, une dilapidation, et elle
-jouissait de la seule possibilité de commettre pareille folie, avec une
-crainte délicieuse.</p>
-
-<p>Charme des rues de Paris, l’hiver, pour les gens simples à qui tous les
-plaisirs sont mesurés! Pieds dans la boue, jupes retroussées que
-soi-même l’on décrottera demain, avant l’aube; parapluie ouvert et
-refermé; bourrasque, éclaircie soudaines; menaces d’être éborgnée;
-bousculade<span class="pagenum"><a id="page_151">{151}</a></span> de rustre; compliment lapidaire du petit voyou; regards de
-convoitise et regards d’extase dont on sourit, mais qu’on inscrit dans
-sa biographie intime; traversée de la rue: attente, en paquets, du
-moment favorable; coup d’œil expérimenté sur les naseaux fumants des
-plus proches «canassons»: en avant! haut les jupes! On dirait un passage
-du gué. On s’est perdu, on se cherche; on ose s’appeler:
-«Chéri!&#8212;Chérie!» Figure du bien-aimé aperçue toute rayée par la pluie
-scintillante, reperdue un long moment derrière un écran d’inconnus,
-réapparue tout à coup dans l’éclat violent des lumières, comme une
-barque précieuse dont l’on suit du rivage les mouvements sur la mer!
-Charme des rues de Paris!...</p>
-
-<p>Et on achetait les marrons glacés, non pas, hélas! là où l’on avait
-décidé de les acheter, car le temps manquait toujours! On achetait vite:
-à peine le loisir de faire son choix!... Alex achetait trop de marrons
-glacés, vraiment trop!... Louise pinçait son ami à la manche en lui
-faisant les gros yeux. Elle était sincère; mais qu’on la violentât,
-voilà qui lui faisait savourer tout le péché de gourmandise!... Et l’on
-montait en fiacre: le plaisir était à son comble!... Marrons<span class="pagenum"><a id="page_152">{152}</a></span> glacés et
-baisers dans le fiacre! Alarmes: peur de verser, peur du retard
-probable, peur des yeux indiscrets!... Intermèdes: baisers et marrons
-glacés!...<span class="pagenum"><a id="page_153">{153}</a></span></p>
-
-<h2><a id="XXV"></a>XXV</h2>
-
-<p>Un soir qu’Alex et Louise étaient censés, chacun en sa famille, devoir
-aller à l’Odéon, ils croisèrent en montant l’escalier de l’<i>Hôtel Condé
-et de Bretagne</i>, quelqu’un qu’Alex ne parut pas connaître; et, ce
-quelqu’un aussitôt passé, Louise pouffa et dit:</p>
-
-<p>&#8212;Un singe!</p>
-
-<p>C’était Hilaire Lepoiroux.</p>
-
-<p>Mais, une autre fois, au même lieu et en semblable occasion, ce ne fut
-pas «un singe» qu’on rencontra, ce fut une grande et jolie fille, qui,
-en les voyant, fit «ah!» porta la main à sa poitrine bombée et s’adossa
-au mur pour ne point tomber. Et Alex glissa aussitôt à l’oreille de
-Louise:<span class="pagenum"><a id="page_154">{154}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;C’est quelqu’un que je connais, file vite!</p>
-
-<p>Louise «fila», et Alex secourut Raymonde.</p>
-
-<p>Alex et Raymonde avaient un rendez-vous, ce soir-là, à l’<i>Hôtel Condé et
-de Bretagne</i>; et Alex l’avait oublié.</p>
-
-<p>Il avait oublié Raymonde, et cependant c’était Louise qui «filait».
-Pourquoi? Parce qu’étant plus ancien ami de Louise il se gênait moins
-avec elle? Ou parce qu’il observait inconsciemment une certaine
-hiérarchie sociale? Il avait connu Louise trottinant dans la rue de
-Grenelle; à peine savait-il son nom de famille. Il avait connu Raymonde
-dans une salle de danse et flanquée de madame sa mère; du moins ne
-pouvait-il oublier qu’il avait été reçu chez madame Proupa.</p>
-
-<p>Il ne fut pas aisé de secourir Raymonde. Contre son mur d’escalier,
-voilà qu’elle se mettait à ouvrir des yeux hagards, et sa bouche, si
-belle, se contractait en un pli tragique. Elle voulut parler, mais elle
-étouffa. La patronne de l’hôtel, qui était la discrétion même, attendant
-un signe pour intervenir, chiffonnait le rideau d’andrinople. Et, de la
-main, Alex fit, tant à la patronne qu’au garçon dont on voyait d’en bas
-pendre la tête et la serviette: «Laissez-nous! laissez-nous!...» Enfin,
-d’un bras ferme, il enlaça la<span class="pagenum"><a id="page_155">{155}</a></span> taille de Raymonde et traîna la jeune
-fille jusqu’à la chambre 19.</p>
-
-<p>Là, elle l’avait attendu cinq quarts d’heure. Et ce devait être leur
-troisième rencontre amoureuse!... Lorsqu’elle put parler, elle répéta:</p>
-
-<p>&#8212;Cinq quarts d’heure!... cinq quarts d’heure!...</p>
-
-<p>Il répondait:</p>
-
-<p>&#8212;Mais, puisqu’il y a malentendu, vous auriez aussi bien attendu
-vingt-quatre heures!...</p>
-
-<p>Elle ne comprenait rien, sinon qu’elle avait attendu cinq quarts
-d’heure, et, en son désarroi, la douleur éprouvée durant une si longue
-attente surpassait la cruelle surprise d’avoir enfin vu apparaître, dans
-l’escalier, celui qu’elle avait tant attendu, mais avec une femme!</p>
-
-<p>Alex était humilié. Pour souffrir moins du reproche de Raymonde, ou dans
-l’espoir qu’elle-même en dût être soulagée, il mentit, et renia Louise:</p>
-
-<p>&#8212;Vous pensez bien, dit-il, que cette petite n’est pas à moi!</p>
-
-<p>Raymonde était sans finesse, et puis elle avait tant besoin de croire ce
-qu’il disait qu’elle s’apaisa. Mais, apaisée, voilà les larmes!... Et
-Alex, qui<span class="pagenum"><a id="page_156">{156}</a></span> n’était, dans ses rapports avec les femmes, accoutumé qu’au
-plaisir, pensait: «Ah bien! sapristi, je verrai donc celle-ci toujours
-pleurer!...» Et cela contribuait à lui faire regretter de mener une
-double aventure. Mais déjà cette belle fille amoureuse avait appris à
-dérider le visage renfrogné d’un amant, et, suffoquant tout à coup, elle
-dégrafait son corsage...</p>
-
-<p>Pendant ce temps-là, Louise, la gaie Louise, «filait» dans la direction
-des Gobelins. Elle était sourde à tout bruit, muette à toute
-provocation, elle se faisait un corps d’automate; elle prenait une sorte
-de pas de parade; et ses yeux étaient fixés à quinze pas en avant. A la
-hauteur de l’École des Mines, elle dut s’arrêter un moment, parce que sa
-vue se brouillait. Plus loin, elle arracha brusquement sa voilette qui
-lui collait aux joues. Et, au moment de tourner à gauche par le
-boulevard de Port-Royal, elle songea que, ce soir, «elle était au
-théâtre» et qu’à neuf heures à peine elle ne pouvait, vraisemblablement,
-chez elle, prétendre que le spectacle fût fini. Elle continua donc tout
-droit, devant elle, au hasard, et marcha, trois heures, dans de noirs
-quartiers endormis, sourde, muette, automatique, petit fantôme
-douloureux.<span class="pagenum"><a id="page_157">{157}</a></span></p>
-
-<p>Après cette course, elle put dormir, et, le lendemain, au café Voltaire,
-présenter un visage paisible, en écoutant le mensonge qu’il fallut bien
-qu’Alex lui contât.<span class="pagenum"><a id="page_158">{158}</a></span></p>
-
-<h2><a id="XXVI"></a>XXVI</h2>
-
-<p>Alex avait cessé de fréquenter le cours de danse. Il se donnait pour
-prétexte qu’il lui était pénible de se retrouver en présence de madame
-Proupa, et il essayait de le faire entendre, à mots couverts, à
-Raymonde. Mais Raymonde disait à Alex:</p>
-
-<p>&#8212;Si vous m’aimiez, vous n’écouteriez que le plaisir de me voir.
-Viendrez-vous?</p>
-
-<p>&#8212;Non, répondait Alex.</p>
-
-<p>&#8212;Alors, c’est que vous ne m’aimez pas!</p>
-
-<p>&#8212;Si! répliquait Alex.</p>
-
-<p>«Elle est bien jolie, pensait-il, mais, Dieu de Dieu! qu’elle est
-ennuyeuse!...» Il n’allait pas au cours de danse; mais, pour que sa mère
-ne fût pas tentée de lui dire: «Eh bien! mon<span class="pagenum"><a id="page_159">{159}</a></span> enfant, profite de ces
-deux soirées par semaine pour travailler un peu à côté de moi, sous la
-lampe», il n’informait point sa mère qu’il négligeait le cours de danse,
-et il allait trouver ses amis réunis au café Vachette.</p>
-
-<p>Ses instants de joie la plus pure et la plus légère étaient ceux où il
-volait de la rue Férou au café Vachette. Pourquoi? Que faisait-il donc
-au café Vachette? Rien du tout. Il lui était très indifférent de prendre
-ou de ne pas prendre un «mazagran» médiocre; il ne jouait ni aux échecs
-ni aux dames, ni aux dominos ni à la manille. Ses amis? ne les
-recevait-il pas chez lui? Mais c’était au café qu’il était le plus
-franchement heureux de les voir. Comment cela? Parce que le café est le
-lieu le plus libre du monde.</p>
-
-<p>On y entre, on en sort, à son heure, à sa guise; on y amène qui bon vous
-semble; on y évite un fâcheux, sans vergogne; si l’on sait qui l’on y va
-voir, on ne saurait dire qui l’on n’y verra point; et si l’on sait de
-quoi l’on y parlera, quel sujet ne pourrait donc pas y être abordé?...
-De la conversation d’un salon, d’un fumoir, d’un cénacle, on peut
-prévoir les limites extrêmes, non de la conversation de café. Nul n’y a
-autorité pour contenir l’audace ou la fantaisie des propos, si ce<span class="pagenum"><a id="page_160">{160}</a></span> n’est
-le patron aidé d’agents en cas de bruit excessif ou de dégâts matériels,
-mais l’outrance des idées pures n’atteint pas l’oreille de cette
-puissance. Un bachelier d’hier y coudoie des docteurs; l’avocat s’y
-frotte à l’interne des hôpitaux; l’historien, à l’entomologiste; le
-pauvre petit garçon pâle qui rêve d’un sonnet imprimé y est assis en
-face d’un directeur de revue ou d’un académicien; des héros de la vie
-militaire ou civile vous y sont désignés à voix basse, et du même ton
-l’on vous signale un farceur sinistre, une actrice de l’Odéon, un
-bienfaiteur de l’humanité, un criminel élargi, une femme malsaine, un
-grand poète. C’est le tohu-bohu, c’est la foire, c’est la chimérique
-égalité réalisée pour une heure,&#8212;à trente-cinq centimes et le
-pourboire,&#8212;autour de petites tables de marbre malpropres, et sur des
-banquettes éventrées, dans une atmosphère souillée par l’odeur du tabac,
-des alcools et de l’amère chicorée, au-dessus d’un sol immonde composé
-de sciure de bois, de crachats et de la cendre infecte qu’on extrait du
-foyer des pipes refroidies.</p>
-
-<p>Là, Alex était sûr de retrouver Houziaux, Fleury, Givre, Thémistocle et
-d’autres encore. Il fallait une pièce de théâtre bien retentissante,<span class="pagenum"><a id="page_161">{161}</a></span>
-une invitation à dîner inévitable, ou bien l’avantage d’aller chez un
-ami faire l’économie du tabac et des consommations, pour que ces
-messieurs sacrifiassent une heure de réunion aussi chère; et parfois
-Alex, qui en était privé depuis sa nouvelle vie bourgeoise, même en
-compagnie de ses maîtresses, tout à coup pensait: «En ce moment, <i>ils</i>
-sont au café...»</p>
-
-<p>Givre était des premiers arrivés, impatient de lire les nouvelles dans
-les graves journaux du soir, ayant acheté, dès avant son dîner, quelque
-alarmant canard à cinq centimes. Il dévorait <i>le Temps, les Débats, la
-Liberté</i>. On le trouvait là, congestionné, le front creusé, l’anxiété,
-dans son regard, alternant avec une expression goguenarde et provocante:
-le ministère chancelait; une rumeur courait les chancelleries; un homme
-ivre avait franchi la frontière allemande, ou les Balkans étaient en
-feu. Il disait: «De plus fort en plus fort!...» ou bien: «Certes je l’ai
-prédit...» ou encore, et avec l’âpre joie de l’ironie, ce simple mot
-qui, à lui seul, exprimait tout le tressaillement du citoyen averti,
-mais impuissant: «Parfait!...» Et son pouls s’accélérait. Par
-l’indifférence de ses amis, Givre, ordinairement, était poussé à bout.<span class="pagenum"><a id="page_162">{162}</a></span></p>
-
-<p>Houziaux s’asseyait à côté de lui, aussi étranger que possible à sa
-fièvre. C’était un sanguin, lourdaud, à barbe blonde, et qui n’avait
-qu’un souci, celui d’éviter que Nini, sa maîtresse, favorisât quelqu’un
-de son regard de velours. Il redoutait cependant de la faire asseoir le
-dos tourné à la salle, car les glaces aux murailles eussent pu servir
-d’instrument de trahison, et il hésitait s’il se placerait lui-même à
-côté de Nini pour surveiller les yeux d’un chacun, ou bien en face, pour
-intercepter les œillades de Nini.</p>
-
-<p>Fleury, lui, était dans les nuages: à tout propos, il concevait l’idéal.
-La politique lui semblait grossière, les hommes étant nés pour s’aimer,
-et les difficultés internationales n’évoquaient en son âme rêveuse que
-l’idée de la paix universelle. Et il parlait de Victor-Hugo, de Tolstoï;
-il citait de beaux vers, de nobles paroles. Givre haussait les épaules;
-et, le vers appelant le vers, Houziaux déclamait une strophe de Musset.
-«A la bonne heure!» s’écriait Nini, car elle ne comprenait que les vers
-d’amour. Fleury aimait une dame aperçue, l’automne précédent, au Jardin
-du Luxembourg, de qui il n’était pas certain d’avoir été remarqué et à
-qui il n’avait ni parlé ni écrit. Il la haussait dans son esprit, lui
-rendait un culte;<span class="pagenum"><a id="page_163">{163}</a></span> et, en comparaison de son amour, tout ce qu’il voyait
-lui semblait vulgaire.</p>
-
-<p>Quant à Thémistocle, il était volage. Il aimait à papillonner et à rire,
-et croyait cultiver la plaisanterie parisienne en s’exerçant sans cesse
-à des jeux de mots qui n’égayaient que dans la mesure qu’ils étaient
-ratés. Il visitait au «Vachette» ses compatriotes, plus fortunés que
-lui, et joueurs, sans se mêler complètement à eux, faute de crédit; il
-connaissait aussi les Roumains, et en dégrossissait quelques-uns pour le
-français. Il agaçait Houziaux lorsqu’il adressait à Nini des compliments
-ailés, fleuris, imagés à la manière de l’Orient, en fermant les yeux et
-zézayant d’une douce petite voix comique. En politique, il chevauchait
-l’Europe plus vite que Givre, mais accordait une importance démesurée au
-Turc, sa bête noire. Il parlait du Bosphore et de la Corne-d’Or avec une
-familiarité qui lui valait un certain prestige. Une seule chose, selon
-lui, méritait la pleine considération d’un homme sensé: la procédure.</p>
-
-<p>Ces amis se ressemblaient donc peu. Quel petit nombre d’idées
-pouvaient-ils mettre en commun? Leur amitié, c’était le café et
-l’habitude d’occuper une table en nombre suffisant pour l’interdire aux
-intrus.<span class="pagenum"><a id="page_164">{164}</a></span></p>
-
-<p>Alex apportait parmi eux sa bonne grâce et son esprit facile; Houziaux
-redoutait un peu sa séduction pour Nini, mais, outre qu’il le savait
-abondamment pourvu d’intrigues, il lui en prêtait et répandait le bruit
-qu’Alex était l’amant d’une femme du monde: en effet, Alex devenait
-discret.</p>
-
-<p>Un jeune homme «de l’autre côté de l’eau» venait se joindre à eux le
-jeudi, jour de bal à Bullier. C’était Schnaps. Schnaps écrivait quelque
-part, disait-il, et sans qu’on sût où. A première vue, Schnaps se
-distinguait d’eux par le fait qu’il n’habitait pas la rive gauche, ce
-qui comporte non pas une tenue nécessairement de meilleur goût, mais une
-tenue qui sue le mépris arrogant de ce qui n’est pas cette tenue. Et
-Schnaps les méprisait tous.</p>
-
-<p>Plus largement, Schnaps méprisait tout le «Vachette»; plus largement
-encore, Schnaps méprisait tout le quartier dit «latin»; enfin, toute
-cette rive infortunée de la Seine. Schnaps en jugeait la population
-antédiluvienne: les commerçants, des provinciaux; les étudiants,
-d’ineptes fils de bourgeois adonnés à des études périmées et impropres à
-procurer la fortune; les professeurs, d’«insanes benêts» prêchant la
-science qui mène à tout et se contentant de rien, igno<span class="pagenum"><a id="page_165">{165}</a></span>rants du
-véritable «levier du monde moderne»,&#8212;l’industrie, qui soulève les
-millions, bouleverse les continents et se moque des philosophies et des
-littératures;&#8212;le boulevard Saint-Germain, allée de troglodytes;
-l’Académie, repaire de fossiles... Schnaps vouait aux arts une haine
-toute particulière; plus exactement, il ricanait de ce que des jobards
-s’obstinassent à les traiter comme une religion, alors que, bien compris
-et adroitement exploités, ils contribuaient, comme le pétrole ou le blé,
-à d’importants mouvements de la fortune publique, témoin <i>l’Angelus</i> de
-Millet. Schnaps méprisait les poètes, à moins qu’ils ne fussent
-dramatiques; les romanciers, s’ils ne tiraient pas de leur copie matière
-à enrichir une maison d’édition. Schnaps se gardait de tout préjugé; il
-prétendait mettre toutes choses au point: trop longtemps l’esprit des
-Français avait «donné dans les panneaux!» «De la raison, que diable!...»
-réclamait Schnaps.</p>
-
-<p>Par ses excès, Schnaps faisait bondir et caracoler ses amis du
-«Vachette». De Givre il tirait une éloquence de tribun; il obligeait
-Houziaux à oublier Nini et à se montrer presque intelligent; Alex,
-d’ordinaire plaisant, ne s’échauffait que contre Schnaps; et la phrase
-pressée de Thémis<span class="pagenum"><a id="page_166">{166}</a></span>tocle sonnait le grec autant que le français. Eh bien,
-c’était avec le doux, sentimental et idéaliste Fleury, que ce Schnaps
-insolent finissait par s’entendre: ils s’accordaient sur la paix
-universelle, sur l’amour de l’humanité, sur la bonté, car Schnaps, qui
-méprisait tout,&#8212;hormis les milliardaires et les intrigants,&#8212;terminait
-volontiers ses couplets par un hymne à la bonté, à l’amour, à la paix,
-et il adhérait aux doctrines sociales qui portent, disait-il, avec elles
-tout l’idéal humain!</p>
-
-<p>&#8212;Mais, nom d’un petit bonhomme! objectait Fleury, pourquoi, puisque
-vous finissez par une si généreuse profession de foi, vous acharnez-vous
-contre la vie simple, paisible, sans ostentation, sans avidité, et toute
-morale pour ainsi dire, de notre rive gauche? La plupart de nos savants,
-de nos professeurs, donnent l’exemple d’un grand désintéressement; leur
-labeur est considérable; ils n’ont à peu près ni repos ni plaisir; ils
-vivent&#8212;et beaucoup élèvent une famille&#8212;avec un traitement dont ne se
-contenterait pas le maître d’hôtel des hommes que vous admirez!...
-L’idéal, la fleur de la pensée humaine?... mais ils l’enseignent, c’est
-leur pain quotidien!...<span class="pagenum"><a id="page_167">{167}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;Mon cher, interrompait Schnaps, je flétris les traînards!... La marche
-ascensionnelle de la démocratie...</p>
-
-<p>&#8212;Allons à Bullier! s’écriait Alex.</p>
-
-<p>Ils se levaient et allaient à Bullier.</p>
-
-<p>Ce Schnaps, qui les contrariait tous, même Fleury; ce Schnaps, qui les
-outrageait et qu’ils injuriaient, leur était un coup de fouet
-hebdomadaire très apprécié. Ils disaient de lui tout le mal possible et
-l’attendaient impatiemment le jeudi. Un bal Bullier sans lui eût été
-insipide, car aucun d’eux ne s’amusait à Bullier; mais, lorsqu’ils
-avaient fait trois tours au milieu de cet Alhambra de pacotille où toute
-la bassesse du vocabulaire ordurier alternait avec toute la vulgarité du
-répertoire musical, le besoin de s’asseoir autour d’une table les
-ressaisissait, et les discussions recommençaient comme au «Vachette».</p>
-
-<p>Alors c’était aux femmes qu’on s’en prenait. Comme les «traînards»,
-Schnaps les «flétrissait» toutes indistinctement, courtisanes et
-mondaines, sans en excepter les mères, les sœurs et les fiancées, que
-respectaient ses auditeurs. Il n’exceptait que Nini, ici présente, qui,
-tenant l’hommage pour sérieux, avait M. Schnaps en haute considération.
-D’ailleurs elle était d’avis<span class="pagenum"><a id="page_168">{168}</a></span> que l’avenir d’une femme est de passer sur
-la rive droite, et elle disait à son ami:</p>
-
-<p>&#8212;Vous êtes tous des cornichons, c’est Schnaps qui est le malin.</p>
-
-<p>Pour ne point quitter Schnaps si tôt, et ne se point quitter les uns les
-autres, l’agrément de Bullier épuisé, les amis continuaient la soirée
-dans quelque taverne jusqu’à ce qu’on en fermât les portes. Après quoi,
-Alex, ayant joui copieusement de ce qu’on est convenu d’appeler la
-liberté, réintégrait le domicile maternel.<span class="pagenum"><a id="page_169">{169}</a></span></p>
-
-<h2><a id="XXVII"></a>XXVII</h2>
-
-<p>Dans le courant du mois de janvier, pour les étrennes de son vieux père,
-madame d’Oudart l’alla voir en Poitou. Elle y alla sans Alex, par
-crainte de nuire à ses études. Et, là-bas, elle montra à tous une figure
-rayonnante. «Alex? mais il se portait bien; il cumulait les études de
-droit et celles des sciences politiques; tout comme le brillant Hilaire,
-les lettres et le droit!» Les amis de Poitiers admiraient cette avidité
-de science qui caractérise les jeunes gens d’aujourd’hui: ils n’hésitent
-pas à embrasser les études les plus diverses.</p>
-
-<p>&#8212;De mon temps, faisait M. Lhommeau, on embrassait moins d’études!...<span class="pagenum"><a id="page_170">{170}</a></span></p>
-
-<p>Et, se tournant vers un vieux collègue retraité, il ajoutait:</p>
-
-<p>&#8212;Et plus de grisettes! je parie.</p>
-
-<p>Durant le même temps, Alex, «ayant sacrifié ses vacances de
-janvier»,&#8212;selon l’expression qui fut usitée alors en Poitou,&#8212;eut à
-Paris une petite difficulté: Louise refusa carrément de remettre les
-pieds à l’<i>Hôtel Condé et de Bretagne</i>.</p>
-
-<p>Louise était très capable de pousser l’abnégation fort loin: elle la
-poussa, en effet, jusqu’à ne tenir nulle rigueur à Alex de l’incident
-survenu dans l’escalier de l’hôtel, et elle lui présenta, au lendemain
-d’une si pénible épreuve, le visage égal et riant qu’elle avait tous les
-jours; elle laissa son amant s’empêtrer dans un conte à dormir debout,
-et parut croire tout ce qu’il voulut bien. Mais lorsqu’il s’agit de
-gravir cet escalier de nouveau, bernique! Louison, pour la première
-fois, regimbait.</p>
-
-<p>Par là, Alex comprit l’inutilité du conte qu’il avait fait, d’une dame
-connaissant sa famille, et dont la présence dans l’escalier de l’<i>Hôtel
-Condé et de Bretagne</i> exigeait que Louise «filât». Il comprit aussi le
-mérite secret du silence et du visage égal de Louise; il comprit la
-légitimité de la répugnance très nette et très résolue qu’elle<span class="pagenum"><a id="page_171">{171}</a></span>
-témoignait. Enfin il comprit qu’il n’y avait pas deux moyens de sortir
-de cette impasse: louer en tout autre hôtel que celui de <i>Condé et de
-Bretagne</i> était impraticable, étant donné ses modestes ressources,&#8212;il
-ne payait point, comme il va de soi, l’<i>Hôtel Condé et de Bretagne</i>, où
-il avait déjà vécu un an, où l’on avait vu sa mère, où son crédit était
-illimité, mais à la condition qu’il en usât.&#8212;L’unique moyen, quel
-était-il donc? Un moyen audacieux à la vérité: amener sa maîtresse dans
-l’appartement maternel, par l’entrée particulière.</p>
-
-<p>Louise ne consentit à entrer rue Férou que provisoirement, et sur
-l’assurance que madame d’Oudart était absente.</p>
-
-<p>Ce que la concierge n’eût souffert de nul autre locataire était loisible
-à Alex en l’honneur de qui, chaque jour, elle posait son balai pour le
-plaisir de regarder passer dans la cour ou s’éloigner dans la rue «un si
-beau jeune homme»! Il fallait craindre Noémie qui, pour s’être montrée
-une première fois discrète, lors de la visite matinale de mademoiselle
-Proupa, en avait éprouvé une émotion durable et qui la minait... Somme
-toute, Alex, dans sa chambre, était chez lui; et pourquoi donc madame
-Chef-Boutonne, en louant<span class="pagenum"><a id="page_172">{172}</a></span> l’appartement, avait-elle pris soin qu’il eût
-son entrée particulière?... Allons! les convenances étaient sauves.</p>
-
-<p>On usa de précautions, et l’on eut tant à se louer du succès que l’on
-s’enhardit bientôt même jusqu’à la témérité.</p>
-
-<p>Un soir, Alex commanda à Noémie un dîner plus substantiel et plus fin
-qu’à l’ordinaire, et le mangea dans sa chambre, avec Louise, faisant
-lui-même le transport des couverts, assiettes, mets et bouteilles, à la
-grande joie de son amie, et à l’effroi de la bonne qui, sans avoir
-seulement aperçu «la personne», était rouge exactement comme si elle eût
-servi le diable.</p>
-
-<p>Presque autant que du plaisir de Louise, Alex s’égayait de la terreur de
-la bonne. Il affectait de lui dire:</p>
-
-<p>&#8212;Ma pauvre fille, il ne reste rien de votre poulet...</p>
-
-<p>Ou bien:</p>
-
-<p>&#8212;Vous ne voyez donc pas que j’ai ce soir l’appétit d’un ogre!...</p>
-
-<p>Il répétait ses paroles à Louise en lui décrivant la figure que Noémie
-avait faite. Louise était folle de joie, folle! Elle avait bien aussi un
-peu peur; mais elle aimait tant cela! Tout ravissait Louise:<span class="pagenum"><a id="page_173">{173}</a></span> la vue des
-bibelots d’Alex, son armoire, le linge bien rangé, les fleurettes du
-papier de tenture, le bureau où l’on croyait qu’il travaillait... Mais
-elle ne voulait pas avoir l’air de s’intéresser aux photographies de
-femmes qu’il avait, quoiqu’elle en fût inquiète. Ce fut lui, qui la
-devinait bien, qui les lui nomma toutes; et il qualifiait ces dames
-d’«actrices», d’«artistes lyriques», etc. Louise demandait:</p>
-
-<p>&#8212;Où ça, actrice?...</p>
-
-<p>Elle ne reconnaissait pas la grande belle fille qu’elle avait vue
-s’aplatir contre le mur dans l’escalier de l’<i>Hôtel Condé et de
-Bretagne</i>. A celle-là elle pensait souvent, sans qu’Alex le pût croire.</p>
-
-<p>Le son des cloches de Saint-Sulpice, tout à coup, la rendit songeuse.
-Elle dit:</p>
-
-<p>&#8212;Elles ne sonneront pas pour mon mariage, mais pour mon enterrement...
-comme pour tout le monde!...</p>
-
-<p>Jamais Alex n’eût cru Louise capable de mélancolie.</p>
-
-<p>Et elle vous avait un air comme il faut, soit qu’elle entrât rue Férou,
-soit qu’elle en sortît, avec sa serviette sous le bras!... Et la
-concierge, qui se moquait de Noémie, disait à la servante timorée:<span class="pagenum"><a id="page_174">{174}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;Ma fille, rapportez-vous-en à mon coup d’œil, c’est des répétitions
-qu’elle donne à votre jeune maître!</p>
-
-<p>Louise revint rue Férou, même après le retour de madame d’Oudart; on ne
-se gênait guère davantage; on ne se privait que de la dînette. Madame
-d’Oudart, elle, se donnait plus de mal pour éviter qu’Alex s’aperçût
-qu’elle connaissait ses fredaines.</p>
-
-<p>Et il fallait bien qu’Alex continuât à user de son crédit à l’<i>Hôtel
-Condé et de Bretagne</i>, sous peine de solder l’arriéré: il en usait en
-faveur de la belle Raymonde.<span class="pagenum"><a id="page_175">{175}</a></span></p>
-
-<h2><a id="XXVIII"></a>XXVIII</h2>
-
-<p>Afin de mettre Paul en valeur, madame Chef-Boutonne agitait l’atmosphère
-de son salon avec plus d’impétuosité qu’elle n’en avait eu même
-lorsqu’il s’était agi de marier sa fille; et les dîners se
-multipliaient, et les soirées avec saynètes, où Paul était auteur et
-acteur, comme Molière, où il paraissait en compagnie de jeunes filles de
-la rive gauche, munies de tous leurs diplômes, et de jolies cruchettes
-de l’autre rive, élégantes, ignorantes, et bien en chair. Paul
-s’asseyait aussi parfois à une petite table, où il s’exerçait, en
-cravate blanche, à boire la goutte d’eau en récitant une conférence
-«dans le genre de M. Hugues Le Roux». Il n’avait pas encore les palmes.<span class="pagenum"><a id="page_176">{176}</a></span></p>
-
-<p>Et ces demoiselles, de l’une et l’autre rive, étaient unanimes à dire à
-Alex:</p>
-
-<p>&#8212;Oh! pourquoi, monsieur, n’acceptez-vous pas un rôle avec nous?</p>
-
-<p>L’une ajoutait:</p>
-
-<p>&#8212;Les répétitions sont si amusantes!...</p>
-
-<p>Et une autre:</p>
-
-<p>&#8212;Sans compter que nous manquons totalement de jeune premier!...</p>
-
-<p>&#8212;Comment! faisait Alex, mais Paul?...</p>
-
-<p>&#8212;Oh! monsieur Paul, sans doute, a un joli talent...</p>
-
-<p>Alex leur disait:</p>
-
-<p>&#8212;Ne voudriez-vous pas aussi que je vous fisse une conférence?</p>
-
-<p>Et toutes de rire. Pourquoi riaient-elles? L’image d’Alex, substituée
-soudain à celle de Paul, et voilà Paul ridicule.</p>
-
-<p>Les messieurs sérieux trouvaient Paul futile, et ceux qui étaient
-futiles le jugeaient assommant. Néanmoins une formule se créait qui
-courait aisément sur les lèvres: «M. Paul a un joli talent...» La
-patience des Parisiens à écouter poliment des inepties est sans égale.
-Mais la présence d’Alex indolent, élégant sans recherche et sans
-raideur, et qui ne voulait surtout pas<span class="pagenum"><a id="page_177">{177}</a></span> être pris au sérieux, obligeait
-les esprits à la comparaison. On disait de lui:</p>
-
-<p>&#8212;Ah! celui-là, par exemple!...</p>
-
-<p>Quelqu’un répliquait:</p>
-
-<p>&#8212;Mais c’est qu’il n’est point sot du tout, savez-vous?</p>
-
-<p>Une femme affirmait:</p>
-
-<p>&#8212;Il est charmant!</p>
-
-<p>Madame Beaubrun se plaisait avec lui. Elle était railleuse et lui gai.
-Elle l’entraînait dans les coins; et, autour d’eux, ceux que
-n’enthousiasmait pas le «joli talent» de Paul Chef-Boutonne, petit à
-petit, se groupaient.</p>
-
-<p>Madame Chef-Boutonne en prit ombrage.</p>
-
-<p>On remarqua, rue Férou, dès avant le carême, que l’on était moins
-souvent invités rue de Varenne: les soirées se raréfiaient chez la bonne
-amie.</p>
-
-<p>Par contre, madame Beaubrun venait volontiers faire visite à madame
-d’Oudart. Elle disait:</p>
-
-<p>&#8212;Maman sera empêchée de vous faire ses amitiés aujourd’hui: je me suis
-offerte à la remplacer.</p>
-
-<p>&#8212;Comme c’est gentil à vous!</p>
-
-<p>&#8212;Nous ne vous voyons plus!...<span class="pagenum"><a id="page_178">{178}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;Moins souvent... en effet!</p>
-
-<p>&#8212;Ah çà! demandait madame d’Oudart, votre mère n’est pas fâchée avec
-nous?...</p>
-
-<p>&#8212;Fâchée avec vous!...</p>
-
-<p>Mais madame Beaubrun parlait des Saint-Évertèbre, que, par un singulier
-hasard, les Dieulafait d’Oudart n’avaient jamais rencontrés rue de
-Varenne: les Chef-Boutonne voyaient les Saint-Évertèbre; ils les avaient
-maintes fois à leur table; ils les cachaient à leurs amis de la rue
-Férou. Mieux que cela, les Saint-Évertèbre introduisaient leur
-clientèle, et madame Beaubrun n’avait à la bouche que le nom d’une
-certaine petite veuve nommée madame Soulice, qui avait «beaucoup de
-piquant» et qu’on eût soupçonnée d’être du dernier bien avec M. de
-Saint-Évertèbre, si l’on n’eût su qu’une particularité garantissait la
-pauvre femme contre toute entreprise galante: un odieux correspondant
-anonyme la suivait ou la faisait suivre en tout lieu, et, à la plus
-innocente ébauche de liaison, fût-ce dans la maison la plus honorable,
-bombardait maison et alentours de lettres non pas calomnieuses, mais
-retraçant avec une précision de détails microscopique les circonstances,
-jusqu’aux plus ténues, de la liaison débutante. De la sorte, on était
-averti que l’on n’approchait<span class="pagenum"><a id="page_179">{179}</a></span> madame Soulice que sous l’implacable
-regard d’un œil mystérieux.</p>
-
-<p>&#8212;Eh bien! disait madame Dieulafait d’Oudart, voilà une petite dame à
-qui je ne donnerais pas le bon Dieu sans confession!</p>
-
-<p>&#8212;Pourquoi?... C’est une persécutée, une malheureuse... Et comment
-faillirait-elle, surveillée comme elle l’est?...</p>
-
-<p>&#8212;Je ne m’y fie pas... Et, tenez! gageons que votre mère n’est pas fière
-de nous la montrer...</p>
-
-<p>&#8212;Oh! croyez-vous?...</p>
-
-<p>&#8212;Dame! mon enfant, écoutez: pourquoi, à la fin, nous tient-elle à
-l’écart?</p>
-
-<p>Madame Beaubrun se leva soudain, et tout en riant:</p>
-
-<p>&#8212;Ma mère?... elle est jalouse!...</p>
-
-<p>&#8212;Jalouse?... de qui? de quoi?...</p>
-
-<p>Madame Beaubrun se pencha à l’oreille de la mère d’Alex:</p>
-
-<p>&#8212;De votre fils!... Il plaît aux jeunes filles!...<span class="pagenum"><a id="page_180">{180}</a></span></p>
-
-<h2><a id="XXIX"></a>XXIX</h2>
-
-<p>Madame d’Oudart eut une pointe, une toute petite pointe de malignité.
-L’idée lui vint dans une de ces minutes orgueilleuses durant lesquelles
-elle regardait son fils avec des pleurs de joie...</p>
-
-<p>A la première entrevue qu’elle eut avec madame Chef-Boutonne, elle lui
-dit:</p>
-
-<p>&#8212;Ah çà! ma chère, vous nous cachez les Saint-Évertèbre!...</p>
-
-<p>&#8212;Allons donc!</p>
-
-<p>&#8212;Comment expliquer que nous n’ayons, en six mois, jamais vu le bout de
-leur nez?</p>
-
-<p>&#8212;Est-ce possible?... C’est qu’ils sont rarement à Paris... leur
-château, la chasse... le Midi... que sais-je? Le hasard de mes dîners a
-fait...<span class="pagenum"><a id="page_181">{181}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;Bon! bon! cela suffit... Ils vont bien?</p>
-
-<p>&#8212;Ils vont bien...</p>
-
-<p>Madame Dieulafait d’Oudart et son fils furent invités à un dîner rue de
-Varenne, avec les Saint-Évertèbre.</p>
-
-<p>On n’est pas plus coquet que n’était M. de Saint-Évertèbre. C’était un
-petit hobereau, cinquième garçon d’une famille excellente, sinon de
-noblesse fameuse, et bel homme, qui avait, quoique sur le tard, fait un
-riche mariage, par amour. Il avait, à soixante-cinq ans, la taille d’un
-godelureau, le jarret fin et alerte, des cheveux blancs, ondulés,
-soyeux, couchés de part et d’autre d’une allée large et rose; il portait
-monocle, col haut, des plastrons de tendres nuances, de beaux gilets, et
-trop de bagues, mais pour complaire à sa femme, un peu goulue quant à la
-parure.</p>
-
-<p>La parure et l’amour semblaient avoir, de tout temps, absorbé madame de
-Saint-Évertèbre. Elle n’était plus toute jeune, mais ne s’y résignait
-pas, et disputait pied à pied aux années sa réputation de jolie femme.
-Fille d’un banquier tourangeau, on l’eût crue née plutôt en Andalousie,
-tant le jais de sa chevelure avait d’audace, tant sa toilette avait de
-puéril éclat et tant son œil était expert à mesurer l’effet de son poil
-et de ses couleurs.<span class="pagenum"><a id="page_182">{182}</a></span></p>
-
-<p>Que ces gens-là étaient donc parfumés! L’atmosphère des Chef-Boutonne,
-volontiers académique, était traversée par un courant profane dont
-chaque cervelle se grisait.</p>
-
-<p>Madame Dieulafait d’Oudart jaugea d’un coup les Saint-Évertèbre.</p>
-
-<p>La fille était une superbe gaillarde de dix-huit ans, non pas si grande
-que riche de hanches, plantée fermement, la taille pleine et dure d’un
-jeune chêne vigoureux. Décolletée comme une femme, les plus splendides
-bras nus, casquée d’une toison fauve, et plus riche en parfum par
-elle-même que par les essences qu’elle s’ajoutait, mademoiselle de
-Saint-Évertèbre produisait au jeune Paul Chef-Boutonne l’effet d’une
-courtisane immodérément voluptueuse et qu’on lui eût permis de voir chez
-lui en présence de son papa et de sa maman, sous réserve de n’y pas
-toucher, provisoirement, mais avec promesse de la posséder, dans un laps
-de temps raisonnable, et s’il s’en rendait digne par le succès de ses
-travaux. Il en était tout ébaubi, tremblant presque, un peu pâle; et, au
-voisinage de cette chair, il perdait quelques-uns de ses moyens. Aussi
-refusait-il de jouer les saynètes en présence des Saint-Évertèbre.<span class="pagenum"><a id="page_183">{183}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;Il est troublé! disait sa mère.</p>
-
-<p>Monsieur et madame de Saint-Évertèbre voulaient bien que Paul
-Chef-Boutonne fût troublé par leur fille. La fille elle-même paraissait
-consentir aux effets futurs de sa séduction. C’était une luronne qui eût
-sans vergogne épousé un sot pourvu qu’il fût en bonne position dans le
-monde, et trottât devant elle.</p>
-
-<p>De leur nature, ces dames étaient bavardes, et, par une pente naturelle,
-elles inclinaient à des sujets plus capiteux que les propos coutumiers à
-la table des Chef-Boutonne. Une grande réserve, une chasteté absolue
-d’expression, une tournure d’esprit pédantesque, mais morale, étaient le
-propre de la conversation chez les Chef-Boutonne. Ni madame de
-Saint-Évertèbre ni sa fille ne faisaient la petite bouche pour parler
-des jambes de mademoiselle Otero ou du tatouage d’un admirable Anglais
-aperçu à la dernière saison d’Aix, se baignant dans le lac du Bourget:</p>
-
-<p>&#8212;Un combat de coqs, madame, sur un torse complètement épilé!</p>
-
-<p>&#8212;Nous avons, dit la jeune fille, acheté sa photographie: vous la
-verrez.</p>
-
-<p>M. Chef-Boutonne n’était pas fâché que l’on parlât, même chez lui,
-d’autre chose que de la<span class="pagenum"><a id="page_184">{184}</a></span> psychologie de l’enfant, des revendications
-sociales ou de la religion de l’avenir. Sa fille, madame Beaubrun, riait
-sous cape. M. Beaubrun était persuadé que c’était là «le ton de demain»
-et avait à cette croyance converti sa belle-mère. Elle et son gendre,
-sans être le moins du monde aptes à marcher à l’avant-garde, vivaient
-dans l’effroi de passer pour retardataires.</p>
-
-<p>Le goût et la pratique des sports amenaient une préoccupation du
-physique des sexes, et une liberté dans le langage, contre quoi de
-vieilles consciences chrétiennes se rebellaient encore et qu’elles
-taxaient de «mauvais ton».</p>
-
-<p>Ce soir-là, chez les Chef-Boutonne, on ne parla guère que toilette, que
-dessous, qu’évolution du corset à travers les âges, et que valeur
-relative de la pudeur, qui consiste à montrer ou à ne montrer pas le
-pied, la jambe ou les seins. Le dîner, selon l’expression de la
-maîtresse de maison elle-même, fut «très gai».</p>
-
-<p>La femme la plus réservée était précisément cette petite dame Soulice de
-qui madame Dieulafait d’Oudart n’avait auguré rien de bon.</p>
-
-<p>C’était pitié de voir madame Chef-Boutonne encourager d’un condescendant
-sourire des conversations qui la choquaient, certes, mais elle<span class="pagenum"><a id="page_185">{185}</a></span> croyait,
-par là, sa maison garantie de paraître réactionnaire. De ses amis
-universitaires, elle avait appris la souplesse, l’accommodation aux
-conditions neuves de la vie et cette malléabilité de cire qui convient
-aux sociétés qui vivent, disait Beaubrun, «à un tournant de
-l’histoire».&#8212;«Et que le snobisme y aille,&#8212;eût pu ajouter le
-gendre,&#8212;si la franchise n’y peut aller!»</p>
-
-<p>Dans le jeu, à la mode, qui consiste à s’élancer avec grâce au devant
-des nouveautés de demain, qu’il est malaisé de s’arrêter à temps, et
-qu’il est gauche de revenir sur ses pas! Témoin les Saint-Évertèbre qui,
-ayant, eux, donné avec entrain dans ce sport, jusqu’au point d’émouvoir
-quelques plages et villes d’eaux, jugeaient urgent de faire de l’arrière
-jusqu’à s’allier, sur la rive gauche, à une famille où paraissaient des
-membres de l’Institut, et où le gendre et le fils étaient destinés à
-unir les graves institutions de la Cour des Comptes et du Conseil
-d’État.</p>
-
-<p>Le gai repas terminé, ces messieurs passèrent au fumoir, sauf Paul, qui
-était sans défaut. Et il allait profiter du répit pour faire sa cour.
-Mademoiselle de Saint-Évertèbre lui tendit un doigt. Il n’osa le
-prendre. Elle lui dit:</p>
-
-<p>&#8212;Prenez-le.<span class="pagenum"><a id="page_186">{186}</a></span></p>
-
-<p>Il le prit.</p>
-
-<p>&#8212;Maintenant, dit-elle, conduisez-moi.</p>
-
-<p>&#8212;Où?</p>
-
-<p>&#8212;A la tabagie.</p>
-
-<p>Paul crut devoir louer d’un madrigal ce caprice.</p>
-
-<p>&#8212;Mais marchez donc! dit la jeune fille.</p>
-
-<p>Il alla ainsi devant, tenant mademoiselle de Saint-Évertèbre par un
-doigt, et il s’effaça à l’entrée du fumoir, où la jeune fille apparut à
-ces messieurs comme une déesse sur les nues.</p>
-
-<p>&#8212;Je vous gêne? dit-elle.</p>
-
-<p>On protestait en chœur. Paul courait aux tabacs d’Orient; elle dit
-simplement:</p>
-
-<p>&#8212;Caporal.</p>
-
-<p>&#8212;Ah?... voici.</p>
-
-<p>Et, au salon, parmi les mères, madame Chef-Boutonne incomplètement
-initiée, malgré tout, à ces mœurs, souhaitait intimement d’être bientôt
-rassurée quant à leurs limites extrêmes. Madame Dieulafait d’Oudart
-pensait que cette jeune fille allait tout à l’heure se compromettre avec
-quelqu’un; que ce fût avec Alex, voilà qui ne l’étonnerait guère!... Si
-elle n’osait espérer que le choc eût lieu, du moins se plaisait-elle à
-en accepter l’occurrence: péché d’amour maternel,<span class="pagenum"><a id="page_187">{187}</a></span> cruel et doux!&#8212;Voilà
-la pointe de malignité qu’avait eue la mère du séduisant Alex en se
-faisant inviter chez son amie en même temps que les Saint-Évertèbre.</p>
-
-<p>Mais la plus calme était madame de Saint-Évertèbre, familiarisée avec
-l’usage de la liberté, et qui savait que sa fille n’était pas de ces
-petites niaises qui s’abandonnent à un élan du cœur ou des sens, et
-qu’elle en avait connu, des jeunes gens, de beaux, de laids, et de
-toutes les parties du monde, et que si elle se compromettait jamais, ce
-ne serait qu’à bon escient. De toutes les jeunes filles qui
-fréquentaient la maison, mademoiselle de Saint-Évertèbre était peut-être
-la plus assurée de ne pas perdre la tête.</p>
-
-<p>Alex s’en aperçut bien, lui pour qui, d’ordinaire, jeunes filles et
-femmes se relâchaient si aisément, et il dit à sa mère, en revenant rue
-Férou, que la demoiselle, caquetant et coquetant avec tous, n’avait
-laissé entendre à personne qu’elle fût en goût de flirter. Par quoi
-madame d’Oudart connut que sa pointe était demeurée inoffensive.</p>
-
-<p>Mais on comprit, rue Férou, pourquoi les Chef-Boutonne avaient montré
-peu d’empressement à présenter leur future famille: c’est que madame<span class="pagenum"><a id="page_188">{188}</a></span>
-Dieulafait d’Oudart n’était pas de celles qui en dussent être éblouies.
-En fait, on évita, après comme avant le dîner, de parler des
-Saint-Évertèbre. Madame d’Oudart s’en prévalut.</p>
-
-<p>Elle conservait, elle, pour son fils, l’avantage de l’espérance
-imprécise, illimitée. N’était-ce point elle qui triomphait?</p>
-
-<p>L’hiver s’acheva pour madame d’Oudart dans les conditions les
-meilleures. Le printemps ne lui fut pas moins propice; puis vint l’été.<span class="pagenum"><a id="page_189">{189}</a></span></p>
-
-<h2><a id="XXX"></a>XXX</h2>
-
-<p>Alors on vit, dans le Jardin du Luxembourg, une dame d’un certain âge,
-assise au pied du socle de Berthe ou Bertrade, reine de France. Elle
-brodait un ouvrage insignifiant tendu sur un petit tambour. Non loin
-d’elle, des enfants fouettaient le «sabot», fouettaient leurs jambes
-nues, fouettaient les chevilles des passants; et le lourd gravier mêlé
-de poussière frappait à mitraille tous leurs environs, sous l’œil
-placide et indulgent des familles. La dame assise au pied du socle de
-Berthe souffrait volontiers cet inconvénient; elle abritait ses bottines
-sous ses jupes, elle ramenait ses jupes sous sa chaise, et souriait
-parfois à la marmaille et aux jeunes femmes,<span class="pagenum"><a id="page_190">{190}</a></span> de l’air entendu, un peu
-supérieur, de qui a établi depuis longtemps la balance des peines et des
-joies d’être mère.</p>
-
-<p>Lorsqu’elle relevait les yeux vers la terrasse, elle discernait souvent
-du premier coup son fils Alex, à moins qu’un nègre ne se trouvât dans
-les groupes, ce qui arrivait quatre fois sur dix, car alors c’était le
-nègre qu’elle voyait d’abord: et elle en voulait à cause de cela à ces
-faces noires.</p>
-
-<p>Elle donnait une pichenette à l’étoffe tendue sur le tambour, et
-considérait attentivement son ouvrage, au jour, à contre-jour, de biais,
-de trois quarts par-ci, de trois quarts par-là, à l’endroit, à l’envers:
-pur jeu, innocente pantomime! Elle ne pensait nullement à son ouvrage;
-elle pensait à son fils Alex.</p>
-
-<p>C’était une de ses manières de penser plus vivement à Alex que de donner
-des pichenettes à l’insignifiant ouvrage tendu sur le petit tambour...
-Pitch! Alex était le plus beau garçon qui passât sur cette terrasse!...
-Pitch! il cumulait les études de droit et celles des Sciences
-politiques!... Pitch! quelque part, dans le monde, grandissait en ce
-moment-ci une jeune fille parfaitement gracieuse et bien élevée, que la
-Provi<span class="pagenum"><a id="page_191">{191}</a></span>dence destinait à Alex... Tout beau! rien ne pressait, en vérité;
-d’ici là, Alex avait le temps de faire quelques malheureuses!...
-Pitch!... Voici madame Chef-Boutonne;... la pauvre femme!...</p>
-
-<p>Madame Chef-Boutonne ne concevait pas que madame Dieulafait d’Oudart
-s’installât au pied du socle de Berthe ou Bertrade, reine de France, à
-proximité des étudiants et des filles du Quartier qui passent sous les
-quinconces en tenant des conversations à faire frémir, dans le voisinage
-de l’établissement des gaufres d’où émane l’odeur des graisses et de la
-pâte mal cuite, et du caboulot en plein vent où des rapins aisés et des
-rastaquouères dégustent l’absinthe ou les apéritifs canailles. Mais le
-socle de la reine Berthe rappelait à madame Dieulafait d’Oudart l’abri
-d’un certain pavillon d’angle, à Nouaillé, où elle se garantissait, au
-printemps, des traîtres vents de l’est et du nord, et elle ne s’était
-pas encore pénétrée de la nécessité, où sont les familles comme il faut,
-de se ranger, au Luxembourg, contre la balustrade semi-circulaire, à
-l’ombre incertaine des aubépines et des vases où papillonnent les fleurs
-des géraniums et des pétunias grimpants.</p>
-
-<p>Madame Chef-Boutonne était suivie de sa fille<span class="pagenum"><a id="page_192">{192}</a></span> madame Beaubrun,&#8212;qui
-habitait près du Jardin,&#8212;et d’une nourrice haute et large, énorme
-animal humain, à la figure bestiale, aux grands pieds de roulier, au
-teint de cuir naturel, et vêtue, comme à plaisir, du traditionnel
-costume de la profession, en percale légère, enrubanné du haut en bas,
-et du rose le plus tendre: elle portait le petit Beaubrun, marmot d’une
-huitaine de mois. Ces dames échangèrent avec madame d’Oudart quelques
-phrases exclamatives, puis l’entraînèrent à l’autre bord de la terrasse,
-avec son petit tambour et ses soies.</p>
-
-<p>L’heure de la sortie des cours versait des flots d’étudiants. Ils se
-répandaient sous les quinconces, tournaient autour du kiosque, allaient
-s’asseoir dans la partie voisine de l’École des Mines, aux environs du
-petit <i>Marchand de masques</i>. Quelques femmes jeunes, non pas laides,
-mais uniformément vêtues comme des souillons, s’y trouvaient déjà. On
-les abordait sans galanterie, avec un dédain affiché et un honteux
-attrait; on affectait de les négliger et l’on était ramené vers elles;
-on semblait craindre également qu’elles ne vous honorassent publiquement
-d’une marque de faveur et qu’elles n’en honorassent un autre que vous;
-qu’un parent, un professeur, un ami qua<span class="pagenum"><a id="page_193">{193}</a></span>dragénaire ne vous surprît en
-leur compagnie et qu’un petit camarade ne vous y trouvât point. On
-semblait craindre aussi d’être obligé de payer leur chaise.</p>
-
-<p>Et quand madame Chef-Boutonne avait aperçu Alex au Luxembourg, elle
-pinçait les lèvres, et un sourire dérisoire avivait son regard: ce n’est
-pas Paul qu’on aurait vu flâner ici!... Paul ne flânait jamais. «Flâner»
-était le terme dont elle censurait la conduite d’un homme qui se
-transporte d’un lieu à un autre où ses travaux l’appellent, par tout
-chemin qui n’est pas la ligne droite. Et lorsque Alex quittait, un
-instant, ses amis, pour venir saluer ces dames, madame Chef-Boutonne
-l’accueillait, ici, avec une ironie moins dissimulée que partout
-ailleurs, et qui, parfois, blessait, non pas Alex, à la vérité, mais sa
-mère.</p>
-
-<p>Madame Chef-Boutonne n’employait plus son fils Paul comme étalon du
-travailleur exemplaire; elle se servait beaucoup plus utilement
-d’Hilaire Lepoiroux:</p>
-
-<p>&#8212;Et monsieur Lepoiroux, comment va-t-il? Ne le verrons-nous pas faire
-la belle jambe au Luxembourg?</p>
-
-<p>&#8212;C’est peu probable; il n’y vient guère.</p>
-
-<p>&#8212;Sans doute parce qu’il est occupé.<span class="pagenum"><a id="page_194">{194}</a></span></p>
-
-<p>Par contre madame Beaubrun disait:</p>
-
-<p>&#8212;Un homme qui n’a pas le temps de prendre l’air... p..p..p..u..uh!...</p>
-
-<p>&#8212;Quoi? quoi? disait madame Chef-Boutonne, «un homme qui n’a pas le
-temps de prendre l’air»?... Mais il y en a beaucoup dans ce cas-là!...
-Crois-tu que nos savants...</p>
-
-<p>&#8212;Ils sentent le rat... p..p..p...u..uh!...</p>
-
-<p>&#8212;En vérité, ma fille, tu perds de jour en jour le sens commun! Ton
-frère Paul...</p>
-
-<p>Chacune des trois femmes suivait des yeux, à sa manière, Alex passant et
-repassant au milieu d’une rangée de jeunes gens pour la plupart sans
-grâce, mis avec négligence ou avec une recherche ridicule, coiffés de
-hauts chapeaux de soie éraflés et sans lustre; habillés comme des
-dandys, mais d’il y a cinq ans; affectant de n’être pas vêtus comme on
-l’est en province, mais ignorant comme on l’est à Paris; tous jeunes,
-éclatants d’illusions et d’espérances. Alex prenait à l’École de la rue
-Saint-Guillaume un certain ton dans la tenue, qui l’eût différencié de
-la plupart de ses camarades de la rive gauche si sa physionomie n’y eût
-suffi. Il était mieux, toujours mieux que ceux qui l’entouraient. Parmi
-les femmes de toutes catégories qui croisaient ces<span class="pagenum"><a id="page_195">{195}</a></span> messieurs, il en
-était peu dont le regard rapide et juste n’allât à lui. Il passait là
-des petites actrices de l’Odéon, gracieuses et mal vêtues; des élèves du
-Conservatoire, toutes en traits, et les yeux blottis dans des cavernes
-obscures; des demoiselles aux cheveux indomptés, portant de lourds
-cartons et faisant profession de peindre l’homme nu; des jeunes filles
-allant à la Sorbonne ou revenant du cours, fiévreuses, éprises en
-commun, à perdre le sommeil, du professeur ou du maître de conférences;
-des étudiantes russes, pauvres et fanatiques; des Suédoises informes
-avec des yeux d’azur; une Parisienne fourvoyée là, par hasard,
-accompagnée d’un monsieur qui lui décrivait le paysage, les statues, les
-bassins, le palais, comme s’ils voyageaient à l’étranger; des filles de
-brasserie, leur aumônière à la ceinture, et timides devant les familles,
-ou bien subitement cyniques.</p>
-
-<p>Ce fut une de celles-ci, un jour, qui, croisant Alex, presque vis-à-vis
-de sa mère et de ces dames, lui jeta à brûle-pourpoint l’aveu qu’elle
-l’aimerait, s’il le voulait bien, la nuit prochaine, pour sa belle
-figure.</p>
-
-<p>Madame d’Oudart en eut un soubresaut; madame Beaubrun rougit; la
-nourrice sourit<span class="pagenum"><a id="page_196">{196}</a></span> simplement; madame Chef-Boutonne devint verte.</p>
-
-<p>Madame Beaubrun rompit le silence la première:</p>
-
-<p>&#8212;Dame! après tout, dit-elle, c’est parler comme on pense!</p>
-
-<p>Sa mère ayant jugé une telle réflexion déplacée au premier chef:</p>
-
-<p>&#8212;Ah bien! reprit madame Beaubrun, quand Bébé sera un jeune homme, si
-une belle fille lui en dit autant devant moi, je ne me boucherai pas les
-oreilles!...</p>
-
-<p>Madame Chef-Boutonne était jalouse.</p>
-
-<p>Tout le monde, autour d’elle, aimait Alex: son mari, sa fille, son
-gendre même, son fils Paul, ma foi!... Les jeunes filles, les femmes,
-les mères le louaient à l’envi; à tous les hommes il était sympathique.
-Il était un étudiant de deuxième année accompli, ayant de l’homme du
-monde, somme toute, ce qu’on est en droit d’exiger. Et madame
-Chef-Boutonne discernait, depuis peu, la qualité des éloges que l’on
-voulait bien adresser à son fils et la qualité de ceux que l’on
-accordait spontanément à Alex.</p>
-
-<p>Madame d’Oudart supportait les sarcasmes, tantôt rampants, grisâtres,
-tantôt limpides et<span class="pagenum"><a id="page_197">{197}</a></span> jaillissants comme le jet d’eau du grand bassin.
-Elle les supportait gaillardement, car elle était heureuse. Tout au plus
-osait-elle s’en plaindre lorsque la musique militaire, particulièrement
-celle de la garde républicaine, exécutait, sous le kiosque, quelqu’un de
-ces morceaux, si suavement harmonieux, où elle eût tant aimé à savourer
-les douceurs de la flûte que lui gâtait, hélas! l’organe aigri de madame
-Chef-Boutonne.</p>
-
-<p>Une de ses joies était, quand la foule&#8212;et les Chef-Boutonne&#8212;avaient
-vidé les terrasses, à l’heure voisine du dîner, de prier son fils de lui
-donner le bras, et de faire, tous les deux, un long tour au jardin,
-comme à Nouaillé, amoureusement, avec leurs espoirs et leurs rêves. Par
-discrétion, elle ne lui demandait point cela tous les jours, mais Alex
-lui accordait volontiers et gentiment cela.</p>
-
-<p>Alors la maman et son grand fils bien-aimé parcouraient le Jardin du
-Luxembourg.</p>
-
-<p>Madame d’Oudart se faisait nommer les reines de France dont les statues
-ornent la terrasse; mais elle ne les reconnaissait jamais, sauf
-Geneviève, à cause de ses tresses extraordinaires, de son air réservé et
-de son vêtement trop collant. Elle aimait à faire le tour du petit
-<i>Marchand de<span class="pagenum"><a id="page_198">{198}</a></span> masques</i>, parce qu’il lui rappelait Alex, à dix ans, en
-costume de bain; et elle se faisait redire les noms des personnages dont
-ce joli bambin offre les effigies: Hugo, Dumas, Augier, Gounod, etc.</p>
-
-<p>Elle ne trouvait pas ces hommes célèbres «bien jolis»:</p>
-
-<p>&#8212;La renommée, disait-elle, ne fait pas la beauté!</p>
-
-<p>Et elle regardait complaisamment son fils.</p>
-
-<p>A cette heure, et vue de dos, la statue de bronze, brandissant le masque
-d’Hugo, poudroyait contre un fond lointain de marronniers aux cimes
-incendiées par le soleil couchant. Une poussière d’or tombée de ces
-feuillages illuminait un vase de marbre, la nuque d’un dieu, des perles
-d’eau chassées hors du bassin par le vent du soir, et la surface dense,
-arrondie, rougeoyante des grenadiers en caisse. L’embrasement
-s’éteignait d’un coup; et l’on voyait surgir les touffes roses des
-pivoines et les tons clairs des roses trémières.</p>
-
-<p>Le public se faisait rare. Sous un hangar voisin, une jeune femme,
-seule, jouait à la balle, non loin de deux prêtres assis, et d’un
-fantassin; des messieurs passaient portant de lourdes serviettes; puis
-l’on voyait un garçon idiot réunir les chaises en les emboîtant deux à
-deux; la<span class="pagenum"><a id="page_199">{199}</a></span> bande garance, au pantalon du gardien, paraissait entre les
-troncs d’arbres... Un ou deux hommes demeuraient encore, accoudés à la
-balustrade, pauvrement mis, les cheveux longs, immobiles comme les
-marbres: c’étaient des peintres ou des poètes... Et, dans les instants
-de silence, on commençait à discerner de loin, venant du parterre, le
-grésillement attirant de l’eau d’arrosage.</p>
-
-<p>Alex et sa mère descendaient au parterre. Un long serpent de toile
-humide, étendu sur les pelouses, crachait au large une eau scintillante
-et légère; les gazons buvaient, et les fleurs touchées, agitant leurs
-petites têtes de luxe, semblaient mimer leur plaisir; un parfum
-s’élevait du bain de la terre et des plantes: ah! que l’on fût demeuré
-longtemps là!...</p>
-
-<p>Le charme du soir tranquille évoque toujours nos espérances. Dans le
-Jardin du Luxembourg, comme en son verger de Nouaillé, madame Dieulafait
-d’Oudart sentait, à ces heures d’invitation irrésistible au bonheur,
-tous ses glorieux désirs s’amonceler dans son cœur. Et, sans rien dire,
-le bras au bras de son fils chéri, dans tout ce qu’il y avait d’heureux
-et de beau par ce crépuscule et en ces allées embaumées, c’était lui,
-son<span class="pagenum"><a id="page_200">{200}</a></span> fils, son fils seul qu’elle voyait: c’était lui qu’elle voyait dans
-ce petit <i>David</i> juché sur sa haute colonne; lui qu’elle voyait dans
-l’<i>Hercule</i> trapu; lui encore, dans le superbe <i>Discobole</i>;&#8212;elle le
-voyait fêté, aimé, beau, fort et plein d’honneur...</p>
-
-<p>Mais, à la fin de ce radieux été, Alex fut ajourné, tant pour ses
-examens de droit, que pour les épreuves de fin d’année à l’École des
-Sciences politiques.<span class="pagenum"><a id="page_201">{201}</a></span></p>
-
-<h2><a id="XXXI"></a>XXXI</h2>
-
-<p>Alex «cumula» l’ajournement à l’École de Droit et l’ajournement à
-l’École des Sciences politiques. Paul Chef-Boutonne était reçu de part
-et d’autre; Hilaire Lepoiroux, licencié ès lettres, avait satisfait à
-son premier examen de droit, au point de mériter les éloges de la
-Faculté.</p>
-
-<p>L’échec de son fils abîma madame Dieulafait d’Oudart, comme l’avait
-exaltée le petit succès de l’année précédente. Un bon examen: et Alex
-était doué de toutes les capacités, pouvait entreprendre les études les
-plus arides et s’élever jusqu’aux cimes! Un échec: et l’avenir était
-brisé! La pauvre maman ne connaissait point de mesure.<span class="pagenum"><a id="page_202">{202}</a></span></p>
-
-<p>Sa santé même se trouva du coup altérée. On partit pour Nouaillé,
-précipitamment, sur ordonnance du médecin; et il n’y eut ni air de la
-campagne ni sagesse du papa Lhommeau qui pussent contribuer à replacer
-en équilibre ce cerveau balancé entre les extrêmes. Que l’on songe qu’à
-Nouaillé il fallut entendre les condoléances de madame Lepoiroux!</p>
-
-<p>Elle ne fit pas attendre sa visite, cette fois-ci, madame Lepoiroux.
-Elle vint à Nouaillé, triomphante, dès le lendemain de l’arrivée des
-vaincus, et elle traita madame d’Oudart avec une compassion si funèbre
-que celle-ci dut se redresser et lancer à sa protégée:</p>
-
-<p>&#8212;Mais, ma chère Nathalie, je n’ai perdu aucun membre de ma famille!</p>
-
-<p>Et cet imbécile d’Hilaire, au lieu de parler à Alex de la pluie et du
-beau temps, s’acharnait à lui faire dire quelles «colles» on lui avait
-posées!... Alex ne se le rappelait même pas; il disait à Hilaire:</p>
-
-<p>&#8212;Et puis, flûte!</p>
-
-<p>Madame Lepoiroux ne concevait pas que des allusions à une disgrâce
-pussent contribuer à en aviver la douleur. Loin de là, elle comparait
-volontiers ses propres paroles à un baume; et<span class="pagenum"><a id="page_203">{203}</a></span> ses condoléances
-obséquieuses, petit à petit, mettaient la protégée au-dessus de la
-protectrice. Un jour même, il fut évident que madame Lepoiroux allait
-oublier son vasselage: elle osa risquer:</p>
-
-<p>&#8212;Hilaire a des loisirs pendant ces trois grands mois, vous pensez bien:
-pourquoi est-ce qu’il n’en profiterait pas pour donner de petites
-répétitions à monsieur Alex?</p>
-
-<p>&#8212;Des répétitions? répéta madame d’Oudart, stupéfaite.</p>
-
-<p>&#8212;<i>Gratis pro Deo</i>, bien entendu, ma chère dame: nous n’en sommes pas à
-ça près, eu égard à toutes vos bontés pour nous.</p>
-
-<p>La veuve Lepoiroux put voir que la tête de madame Dieulafait d’Oudart
-vacillait, et de droite et de gauche, comme celle d’un chien de quatre
-jours, aveugle, qui cherche la mamelle ou la lumière. Hilaire Lepoiroux,
-un gamin qu’elle avait vu morveux quand Alex apprenait déjà le latin; un
-dadais qui était sorti du collège deux ans après Alex; un blanc-bec qui
-venait d’achever seulement sa première année de droit, s’avisait de se
-poser en professeur vis-à-vis d’Alex!...</p>
-
-<p>&#8212;Mais, mais! dit-elle, essayant de se ressaisir, car elle croyait
-rêver, mais! comptons un<span class="pagenum"><a id="page_204">{204}</a></span> peu! Il s’agit pour Alex des épreuves de
-seconde année, de seconde, vous entendez bien?...</p>
-
-<p>&#8212;J’entends bien, madame d’Oudart; mais mon garçon connaît les matières
-de seconde année, n’ayez crainte!... Il a les livres; voilà quinze jours
-qu’il est dessus; il boit ça comme du lait.</p>
-
-<p>&#8212;Nous verrons, nous verrons. Mon fils travaille seul, pour le moment:
-il n’a besoin de personne.</p>
-
-<p>&#8212;C’était pour vous obliger, ma chère dame... Mais il n’en sera fait
-qu’à votre idée, comme de juste... Si, des fois, à la réflexion, ma
-proposition avait plus de grâce..., un mot à la poste, et en avant,
-marche! le répétiteur... Il donne déjà les leçons de latin et de grec
-aux deux petits garçons de madame Mafremoy, la femme du censeur des
-études au lycée...</p>
-
-<p>En Poitou, madame d’Oudart eût peut-être oublié les succès de Paul
-Chef-Boutonne. Mais Poitiers, maintenant, savait le remarquable succès
-d’Hilaire Lepoiroux:</p>
-
-<p>&#8212;N’est-il pas, se demandait-on, le compagnon d’études du jeune
-Dieulafait d’Oudart?...</p>
-
-<p>&#8212;Oh! oh!... le jeune Dieulafait d’Oudart!...</p>
-
-<p>C’est que madame Lepoiroux haussait encore de quelques degrés son fils,
-en le confrontant au<span class="pagenum"><a id="page_205">{205}</a></span> jeune Dieulafait d’Oudart. Et «ces messieurs»
-aussi, qui poussaient à Poitiers le fils de la veuve infortunée, le
-poussaient «contre» le fils de l’autre veuve, à qui la fortune trop
-propice avait permis non seulement d’élever son fils dans les douceurs,
-mais d’élever même, et en outre, le jeune Lepoiroux.<span class="pagenum"><a id="page_206">{206}</a></span></p>
-
-<h2><a id="XXXII"></a>XXXII</h2>
-
-<p>A propos de la fortune de madame Dieulafait d’Oudart, précisément,
-Thurageau vint à Nouaillé à plusieurs reprises; et de ces conciliabules
-la mère d’Alex sortait atterrée. Un désaccord existait entre elle et son
-vieux notaire: celui-ci voulait qu’Alex fût instruit de la situation,
-exactement; elle prétendait qu’apprendre à son fils qu’il était moins
-riche qu’il ne l’imaginait serait le démoraliser, alors qu’il eût fallu
-lui fouetter l’amour-propre, au contraire.</p>
-
-<p>&#8212;L’amour-propre, disait Thurageau, on le met à triompher d’une
-difficulté par ses efforts personnels.</p>
-
-<p>Sa cliente ne l’entendait pas ainsi: pour elle,<span class="pagenum"><a id="page_207">{207}</a></span> elle plaçait
-l’amour-propre à demeurer dans l’état avantageux où le monde a coutume
-de nous envisager. Il était au-dessus de ses forces d’avouer à son fils,
-plus qu’à personne, la décadence de leur maison.</p>
-
-<p>&#8212;Si c’est le seul moyen d’étayer la maison! disait le notaire.</p>
-
-<p>&#8212;Si c’est l’abattre d’un coup? disait madame d’Oudart.</p>
-
-<p>Thurageau, un jour, quittant Nouaillé, dans son cabriolet, croisa Alex
-qui rentrait à cheval, sous la châtaigneraie, et lui dit:</p>
-
-<p>&#8212;Puisque vous voilà, tant pis!... j’enfreins la volonté de madame votre
-mère, mais j’ai quelque chose à vous dire, monsieur Dieulafait
-d’Oudart...</p>
-
-<p>Alex sourit, croyant à une plaisanterie. Il flattait de sa main gantée
-son cheval, en le tenant écarté de la roue du cabriolet.</p>
-
-<p>&#8212;C’est grave, dit Thurageau. J’ai des chiffres, là... Dans deux, trois
-ans, tout au plus, il faudra gagner la vie de votre maman, mon garçon!</p>
-
-<p>&#8212;La vie? dit Alex.</p>
-
-<p>&#8212;La vie! répéta le notaire. Pensez à cela, je ne vous en dis pas plus.
-D’ailleurs, c’est tout.</p>
-
-<p>Alex huma l’air parfumé de l’été, sous les beaux arbres. Les chiens,
-l’ayant reconnu de loin,<span class="pagenum"><a id="page_208">{208}</a></span> bondissaient. Il voyait le parterre et la
-maison au fin bout de l’allée. La voiture de Thurageau, Thurageau
-lui-même, c’étaient encore des images familières, constantes, immuables
-presque; rien n’était changé autour de lui. Quand toutes les choses
-accoutumées sont là, identiques à ce qu’elles furent toujours, on a
-peine à concevoir que quelque chose d’essentiel soit rompu. Et, ayant
-peur soit de ne pas comprendre, soit de comprendre précisément ce que
-lui révélait le notaire, il dit:</p>
-
-<p>&#8212;Eh bien! au revoir, monsieur Thurageau!</p>
-
-<p>On l’avait toujours un peu traité en enfant gâté.</p>
-
-<p>Et peut-être l’heureuse insouciance de la jeunesse, force conservatrice
-du bonheur, eût-elle encore absorbé le souvenir d’une parole
-inquiétante, si en arrivant à la maison, Alex n’eût surpris sa mère en
-larmes. Elle s’enfuit, se cacha; mais il l’avait vue.</p>
-
-<p>Alors il réfléchit, au moins durant cinq minutes, en marchant de long en
-large devant la maison, et poussant du pied un marron d’Inde dont la
-jolie surface d’acajou verni se poudrait de sable et s’écorchait à
-chaque heurt de la semelle. Un coup de pied plus violent ayant lancé le
-mar<span class="pagenum"><a id="page_209">{209}</a></span>ron à vingt pas, un chien le happa et le rapporta à son maître, avec
-de bons yeux qui disaient: «On va jouer?...» Mais Alex ne joua pas: il
-venait de prendre une belle résolution.</p>
-
-<p>Et il eut envie d’aller se jeter dans les bras de sa maman, qu’il avait
-vue pleurer, et de lui dire: «Je suis un autre homme», puis de lui
-demander pardon d’avoir été jusque-là si jeune, si étourdi, si fou. La
-réalité dégarnit nos desseins des trois quarts de leur panache: en
-rencontrant sa mère, Alex lui adressa, et dans la langue qu’un jeune
-homme se croirait disqualifié de n’employer pas, ces raccourcis
-modestes:</p>
-
-<p>&#8212;Compris... La dèche... Fini de rire... Turbin...</p>
-
-<p>Et il s’aplatit contre la table, les coudes en pattes de grenouille, la
-paume des mains bouchant les oreilles, à la façon d’Hilaire Lepoiroux,
-et il faisait signe qu’il avalait, gloutonnement, à franches lippées,
-avalait des matières d’examen jusqu’à ce qu’elles montassent au faux
-col: il indiqua du doigt à sa mère ce niveau de science prochain... Il
-la fit sourire; elle l’embrassa et lui dit:</p>
-
-<p>&#8212;Oui, travaille, mon enfant!</p>
-
-<p>Il travailla, ce jour-là même: il renonça à sor<span class="pagenum"><a id="page_210">{210}</a></span>tir, l’après-midi,
-malgré l’avis du grand-papa, amateur d’école buissonnière, qui, lui,
-conseillait de faire un tour en voiture; il s’enferma dans la
-bibliothèque, solennellement, bruyamment, avec des livres de droit en
-belle pile et les cahiers de notes de l’École des Sciences politiques,
-large ouverts; et il défendit qu’on le dérangeât, sous quelque prétexte
-que ce fût...</p>
-
-<p>Lorsque, vers cinq heures, madame d’Oudart, à pas de loup, montée sur le
-tertre d’un massif de rosiers, et accrochant sa robe aux épines,
-s’approcha de la fenêtre, pour le plaisir de contempler son cher fils
-converti et de lui dire: «Tout de même, ne te fatigue pas, Alex!» elle
-le vit, une joue posée sur ses bouquins, la tempe moite, comme un enfant
-dans son lit, le matin: depuis deux heures, pour le moins, il s’était
-endormi.<span class="pagenum"><a id="page_211">{211}</a></span></p>
-
-<h2><a id="XXXIII"></a>XXXIII</h2>
-
-<p>On fit donner à Alex des répétitions par un professeur de la Faculté de
-Poitiers, non pas par Hilaire Lepoiroux, non! Ce fut un tort peut-être,
-car Hilaire allait droit aux «colles», et ce professeur, éminent,
-prenait sa science de très haut, et il parla, de longues heures, juché
-sur les cimes de la philosophie du droit, à un malheureux candidat
-blackboulé.</p>
-
-<p>Madame d’Oudart employait ces heures d’étude en négociations discrètes
-tendant à l’aliénation d’une métairie. Elle s’efforçait de dissimuler
-ses démarches à son père, par respect humain, et à son fils, pour ne le
-point troubler. Mais «le pays», forcément, les connut, puis la ville,
-et,<span class="pagenum"><a id="page_212">{212}</a></span> du moment qu’on en jasa, madame d’Oudart n’eut plus de cesse
-qu’elle ne fût retournée se terrer à Paris...</p>
-
-<p>Elle reçut, rue Férou, les propositions d’un acquéreur, M. Babouin,
-propriétaire de tanneries, un voisin de campagne, mais qu’on ne «voyait»
-pas. Elles étaient fort raisonnables, inespérées même. On en fut humilié
-davantage: vendre pour vendre, on aurait eu un âpre plaisir à se sentir
-diminué impitoyablement.</p>
-
-<p>Alex travaillait autant qu’il pouvait. Par malchance, le Grec
-Thémistocle, qui préparait sa thèse, était avare de temps. Il venait, du
-moins, prendre ses repas rue Férou, et l’on causait droit romain à
-table. Alex se prêtait sans trop rechigner à cette mesure extrême: sa
-mère et Thémistocle l’admiraient, et se congratulaient à la dérobée,
-comme les parents d’un enfant chétif qui consent à manger. Et lorsque le
-Grec était parti, madame d’Oudart, le soir surtout, ouvrait le gros
-livre de <i>Leçons sur le Code civil</i>, et les lisait à haute voix à son
-fils, répétant jusqu’à trois fois, avec une angélique patience, les
-paragraphes imprimés en caractères gras. Elle usait d’artifices ingénus
-afin de soutenir une attention qui fléchissait trop vite; elle variait
-le ton de sa voix, elle<span class="pagenum"><a id="page_213">{213}</a></span> s’efforçait de comprendre elle-même ce qu’elle
-lisait, et poussait ses admirables soins jusqu’à discuter avec Alex sur
-certains points de droit. Quand la fatigue l’emportait sur la bonne
-volonté de l’étudiant, afin de le ranimer par le sourire, madame
-d’Oudart imitait le zézaiement et la douce voix de Thémistocle.</p>
-
-<p>Parfois Alex condescendait à trouver sa «maternelle» «épatante». Mais il
-avait aussi des mouvements d’humeur incoercibles, parce qu’il n’était
-pas du tout accoutumé à ce genre de vie, à ces soucis, et parce que sa
-jeunesse, pour la première fois offensée, regimbait et se cabrait.</p>
-
-<p>La session de novembre approcha. Toute la Chef-Boutonnerie foulait le
-sol du Forum et du Palatin, comme il convient, en cette saison, à des
-familles satisfaites: on échappa par cette absence à la tentation de
-solliciter l’indulgence des examinateurs.</p>
-
-<p>Alex soutint d’abord l’examen de droit. Il fut reçu, comme l’an passé, à
-la limite. On s’en contentait bien. On allait même chanter victoire.
-Mais il échoua piteusement à l’École de la rue Saint-Guillaume, et le
-directeur fit prier madame d’Oudart de passer à son cabinet.</p>
-
-<p>Elle s’y rendit, tremblante, émue. Le directeur<span class="pagenum"><a id="page_214">{214}</a></span> lui conseilla, avec
-loyauté, de ne point se faire d’illusion sur l’issue du futur concours
-au Conseil d’État. Monsieur son fils s’imposait, rue Saint-Guillaume,
-des travaux qui ne sauraient aboutir, et des frais qui eussent pu,
-ailleurs, être plus efficaces. Elle pleura, tout à coup, silencieusement
-et sans plainte, devant l’homme aimable et correct qui voyait les
-intérêts d’Alex incompatibles avec la fréquentation de l’École des
-Sciences politiques. Mais, le directeur ayant fait glisser légèrement sa
-chaise, madame Dieulafait d’Oudart se leva. Elle n’était pas habituée à
-ce qu’on ne lui adressât pas au moins un petit compliment sur les
-qualités que son fils avait, quelles que fussent celles qui lui
-manquaient; et elle ne pouvait pas non plus se résoudre à se séparer
-ainsi d’un homme «si bien», et de qui, un an durant, le prestige avait
-un peu rejailli sur elle et sur son fils. Alors elle dit, en se
-retirant:</p>
-
-<p>&#8212;Ah! quel dommage, monsieur, que je n’aie pas fait de lui un
-militaire... comme son père!</p>
-
-<p>Qu’espérait-elle donc? Que le directeur de l’École des Sciences
-politiques lui dît que son fils serait fort beau en uniforme? Le
-directeur soupira, simplement, et fit:</p>
-
-<p>&#8212;Ah!<span class="pagenum"><a id="page_215">{215}</a></span></p>
-
-<p>Ce fut tout.</p>
-
-<p>Alex fut vexé. Il s’était pourtant moqué un peu de sa mère, l’année
-précédente, à pareille date, lorsqu’elle avait tiré gloire de son
-inscription rue Saint-Guillaume; mais il avait subi l’empreinte de cette
-imposante maison; il n’était pas insensible aux relations avec les
-jeunes gens graves qui, à la sortie du cours, l’accompagnaient dans la
-rue de Grenelle, en causant de «l’assiette de l’impôt» comme des membres
-de la Commission du budget, ou du «congrès de Vérone», comme des
-ministres plénipotentiaires. Qu’il fût indigne de représenter cette
-docte École au concours du Conseil d’État ou de la Cour des Comptes, il
-n’en doutait pas; mais qu’on le lui fît entendre afin de lui épargner
-des frais, cela le blessait profondément.</p>
-
-<p>Ce fut sa mère qui lui conseilla la modestie. Elle lui dit:</p>
-
-<p>&#8212;Mon enfant, puisqu’on m’affirme que tu n’arriveras pas de ce côté-là,
-mieux vaut aiguiller sur une autre voie et au plus vite. Nous n’avons
-plus de temps à perdre...</p>
-
-<p>Et c’était lui qui objectait:</p>
-
-<p>&#8212;Et tes Chef-Boutonne, hein? vont-ils se payer nos têtes!<span class="pagenum"><a id="page_216">{216}</a></span></p>
-
-<h2><a id="XXXIV"></a>XXXIV</h2>
-
-<p>Alex, cependant, résolut d’entrer dans l’étude d’un avoué, sans
-interrompre son droit, et de s’y préparer à la pratique des affaires.
-Thémistocle, consulté, approuva fermement et promit de s’employer à
-favoriser le projet. On railla, tout un repas, ces situations dites
-«brillantes», qui fascinent les jeunes gens et leurs familles et ne
-rapportent pas, en espèces sonnantes, un maravédis: le Conseil d’État,
-la Cour des Comptes, admirable! mais à la condition de posséder une
-solide fortune ou de se condamner au décevant épilogue du mariage riche.
-Alex et sa mère commençaient à entrevoir tous les avantages d’une
-situation sérieuse et sans éclat.<span class="pagenum"><a id="page_217">{217}</a></span></p>
-
-<p>Et ils disaient, à présent:</p>
-
-<p>&#8212;Il s’agit de gagner son pain.</p>
-
-<p>Mais, ce faisant, ni l’un ni l’autre ne s’avouait qu’il pensait à
-l’effet que produirait l’expression aux oreilles de madame
-Chef-Boutonne. Et c’est à elle qu’ils pensaient, plus encore qu’à leur
-intérêt, plus qu’au pain de leurs jours à venir. Que souhaitaient-ils,
-au juste? Prendre le contre-pied du système Chef-Boutonne! Les
-Chef-Boutonne tenaient pour l’ostentation: bon! Eh bien, eux, ils
-choisissaient la simplicité, l’obscurité: ils s’effaceraient désormais;
-ils mèneraient une vie d’anachorètes... Ils feraient tout cela, oui,
-oui,&#8212;ostensiblement!</p>
-
-<p>Lorsque Thémistocle eut négocié l’admission du jeune bachelier en droit
-chez maître Enguerrand de la Villataulaie, l’un des excellents avoués de
-Paris, Alex dit à sa mère:</p>
-
-<p>&#8212;Et puis, tu sais, avec les Chef-Boutonne, pas d’embarras!... A propos
-de l’École Saint-Guillaume, un sourire: «A quoi cela l’eût-il mené?...»
-Ajoute, si tu veux: «Bon pour des millionnaires...» Tiens! voilà une
-phrase: «Quant à nous, nous courons au pratique: il est entré chez
-maître Enguerrand de la Villataulaie...»<span class="pagenum"><a id="page_218">{218}</a></span></p>
-
-<p>Madame Chef-Boutonne ne fut jamais plus aimable que lors de la première
-entrevue qu’elle eut avec son amie. Le voyage d’Italie l’avait-il tant
-changée, elle si pointue l’an passé? Elle avait lu, à Rome, dans un
-journal de Paris, le «succès»&#8212;elle appuyait sur le terme&#8212;du cher Alex
-à l’École de Droit. De l’École des Sciences politiques, pas un mot,
-comme d’un mort au souvenir délicat. Elle était fort informée des
-événements, mais ne laissa pas à madame d’Oudart la médiocre
-satisfaction de citer la phrase d’Alex: «Nous courons au pratique,
-etc...» Ce qu’aurait pu dire madame Dieulafait d’Oudart fut noyé dans ce
-torrent de paroles descriptives que vomit toute personne arrivant
-d’Italie, avec cet air de frétillante ivresse qu’ont les dauphins de
-fontaines publiques, à la queue retroussée...</p>
-
-<p>Et l’on tirait Alex à bas du lit quand sonnait à Saint-Sulpice
-l’<i>Angelus</i> du matin. Madame d’Oudart frappait à sa porte lorsqu’il en
-était, de sa toilette, à la barbe, pour lui tenir la lampe, car à peine
-faisait-il jour, et le jeune «clerc» grommelait, ne s’étant jamais levé
-si tôt. Elle le plaignait et l’admirait, en son cœur; elle le
-considérait déjà comme le soutien de la famille; elle était déjà plus
-fière de ce qu’il fût,<span class="pagenum"><a id="page_219">{219}</a></span> dès huit heures du matin, en état de prendre
-l’omnibus, pour aller rue Gaillon, qu’elle ne l’était naguère de sa
-qualité d’élève de l’École des Sciences politiques; et elle dédaignait
-ces petits messieurs, savants peut-être mais fats à coup sûr, qui
-ignoraient le souci de vivre:</p>
-
-<p>&#8212;Alex? Oh! oh! il ne perd pas son temps: il travaille chez un avoué.</p>
-
-<p>Alex, il est vrai, était assidu à l’étude, où il accomplissait une
-besogne machinale, et où d’autres jeunes gens, devenus promptement des
-camarades, lui faisaient une société quotidienne, non déplaisante, en
-somme. Il avait obtenu de son «patron» l’autorisation de suivre certains
-cours de l’École, indispensables à la licence qu’il préparait. A ces
-heures de cours, il quittait ponctuellement la rue Gaillon; mais le
-temps qu’il aurait dû passer aux cours, il ne pouvait absolument pas
-s’empêcher de le consacrer à la flânerie dans Paris, repos qu’il jugeait
-bien gagné.</p>
-
-<p>Et c’était avec de nouvelles ardeurs qu’à la fin d’une journée commencée
-avant l’aube, il se retrouvait en compagnie de l’une ou de l’autre de
-ses maîtresses. Il savourait les heures libres, comme le font les
-esclaves d’une besogne régulière,<span class="pagenum"><a id="page_220">{220}</a></span> quand un congé leur est donné. Dès
-les débuts de son assiduité chez maître Enguerrand de la Villataulaie,
-pour se dédommager de trois mortelles heures de procédure, il avait même
-fait une nouvelle connaissance.<span class="pagenum"><a id="page_221">{221}</a></span></p>
-
-<h2><a id="XXXV"></a>XXXV</h2>
-
-<p>C’était une femme du monde. Il l’avait rencontrée aux Magasins du
-Louvre, au rayon des abat-jour, où le geste tout gracieux de ramasser un
-gant tombé à terre l’avait mis en présence de qui? de cette petite
-madame Soulice, l’intéressante victime d’une persécution anonyme, avec
-qui il avait dîné, une fois, rue de Varenne, en même temps qu’avec les
-Saint-Évertèbre. Elle reconnut fort bien Alex, lui parla, ne fit point
-la prude, et, parmi cent brimborions d’idées, lui confia le goût qu’elle
-avait pour le jardin des Tuileries. Ce fut donc là qu’il la salua, dans
-la suite, les jours de soleil.</p>
-
-<p>Cependant plusieurs considérations ralentis<span class="pagenum"><a id="page_222">{222}</a></span>saient le développement
-normal de l’aventure. Et d’abord, madame Soulice, jugeant Alex à sa
-tenue, le prenait pour un jeune homme ayant un cercle, «faisant de
-l’épée», montant au Bois le matin, enfin pourvu de cet appartement de
-garçon qu’une femme se plaît à imaginer si merveilleusement agencé pour
-l’amour. De brèves allusions à ces attributs du parfait amant avaient
-flatté Alex, et puis l’avaient rendu timide à confesser qu’il n’était
-que de la rive gauche, qu’il possédait à peine de quoi louer une
-chambre, pour une heure, dans quelque hôtel un peu propre, et qu’il
-habitait, quant à lui, avec sa maman, rue Férou. En second lieu, une
-lettre anonyme, parvenue à son adresse, rue Férou, lui décrivait pas à
-pas, avec une exactitude implacable, et dans un style de policier, la
-marche de son idylle: rencontre au Louvre, claires après-midi des
-Tuileries, jusqu’à la date précise de tel serrement de mains, de tel
-échange de regards plus tendres!... Un œil les épiait... Il en confia
-l’ennui à sa récente amie. Elle en parut contrite et dit qu’un homme
-qu’elle avait éconduit nourrissait néanmoins pour elle une passion
-violente et, comme un démon invisible, la harcelait d’odieuses
-taquineries.<span class="pagenum"><a id="page_223">{223}</a></span></p>
-
-<p>Enfin Alex était retenu par la pensée qu’il ne se sentait pas
-parfaitement épris. En vérité, qu’était une telle liaison pour lui,
-sinon une heure de réaction par jour contre la procédure?</p>
-
-<p>Une après-midi, ils quittèrent les Tuileries, pour dépister l’ennemi
-caché, passèrent l’eau, se faufilèrent dans l’ombre qui cerne
-l’Institut: rues tortueuses, couloirs voûtés, noirs passages... La jeune
-femme disait:</p>
-
-<p>&#8212;Qu’il fait bon par ici, qu’on est bien, que l’on se sent protégée par
-ces murs vénérables!...</p>
-
-<p>Étant remontés jusqu’à la rue Monsieur-le-Prince, Alex dit:</p>
-
-<p>&#8212;J’ai habité là: entrons!</p>
-
-<p>&#8212;Quelle fantaisie! dit la jeune femme.</p>
-
-<p>Il l’entraîna dans l’étroit corridor, et elle gloussait:</p>
-
-<p>&#8212;Oh! que c’est drôle! Ah! voilà de l’inattendu, par exemple!... Il faut
-que je sois une petite folle!...<span class="pagenum"><a id="page_224">{224}</a></span></p>
-
-<h2><a id="XXXVI"></a>XXXVI</h2>
-
-<p>Mais, le lendemain, madame Dieulafait d’Oudart recevait, rue Férou, une
-lettre anonyme l’informant que son fils menait «une vie de bâton de
-chaise» à l’<i>Hôtel Condé et de Bretagne</i>, dans la chambre 19, dont le
-loyer n’avait pas été payé depuis dix-huit mois!</p>
-
-<p>Son premier mouvement fut de brûler ce dégoûtant papier; puis elle pensa
-le soumettre à Alex,&#8212;qu’elle savait bien capable de faire quelque
-sottise en cachette, non de la nier si elle lui demandait une
-explication loyale.&#8212;Mais elle eut peur de lui causer de la peine.
-Elle-même courut à l’<i>Hôtel Condé et de Bretagne</i>. Elle vit madame
-Taupier, à qui elle avait parlé un jour,<span class="pagenum"><a id="page_225">{225}</a></span> et, dans le petit bureau
-infect, derrière le rideau d’andrinople, la mère d’Alex, armée de son
-mieux contre une nouvelle désastreuse, interrogea.</p>
-
-<p>&#8212;Mais, madame, il n’y a nulle presse! Il ne fallait pas vous déranger
-pour cela, madame!</p>
-
-<p>Telles furent les premières paroles de madame Taupier.</p>
-
-<p>&#8212;Ainsi, dit madame d’Oudart, mon fils a donc conservé une chambre dans
-cet hôtel?</p>
-
-<p>&#8212;Ça ne vaut seulement pas la peine d’en parler, madame! Voyez donc, la
-note n’est pas faite: je vais être obligée de feuilleter mes livres...
-Ah! ce n’est pas l’inquiétude qui me rend malade, je vous en donne ma
-parole! et, dans dix ans d’ici, monsieur Alex aurait aussi bien pu, en
-passant, entrer là et me dire: «Madame Taupier, voilà la petite somme.»</p>
-
-<p>&#8212;Cette somme s’élève à?...</p>
-
-<p>&#8212;Attendez donc, madame, que je revoie un peu mes livres... C’est la
-même chambre qu’autrefois, pardi! c’est bien simple... Les prix n’ont
-pas changé... Votre jeune homme a préféré la garder au mois...</p>
-
-<p>Madame d’Oudart avait hâte de savoir un chiffre:</p>
-
-<p>&#8212;Ne m’a-t-on pas parlé d’un retard de dix huit mois?...<span class="pagenum"><a id="page_226">{226}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;Ah! dans ce cas-là, je vois que c’est bien de votre part, madame,
-qu’il est venu hier, ce monsieur!... Et moi qui me repentais de lui
-avoir parlé!... C’est plus fort: vous me croirez si vous voulez, madame,
-je n’en ai pas fermé l’œil de la nuit. A quoi donc ça sert-il,
-l’expérience?... et dans un hôtel meublé où il en passe, des
-échantillons de l’homme, vous pouvez vous en rapporter à moi!... Eh
-bien, tenez, madame, c’est Joseph, le garçon, qui a gagné son pari;
-c’est lui qui m’a dit: «Si, si, madame Taupier, c’est un monsieur comme
-il faut; j’ai vu de ces figures-là en province...» C’est Joseph qui a
-gagné!... eh bien! foi d’honnête femme, j’en suis bien aise...
-Entendez-moi, ma chère dame, je ne prétends pas dire que ce monsieur ne
-m’avait pas eu l’air très catholique,&#8212;surtout s’il est votre parent,
-comme il l’a dit!&#8212;mais, voyez-vous, madame, une femme, et sensible, se
-laisse impressionner...</p>
-
-<p>Madame d’Oudart la laissait dire.</p>
-
-<p>&#8212;Mon Dieu! madame, continua madame Taupier, je m’aperçois que vous me
-faites parler, vous aussi, mais tant pis! On a tant de soulagement à
-causer à cœur ouvert avec quelqu’un dont on sait le nom!...<span class="pagenum"><a id="page_227">{227}</a></span></p>
-
-<p>Madame d’Oudart s’efforça de rire. Elle dit à la patronne:</p>
-
-<p>&#8212;Et cette somme, voyons?</p>
-
-<p>&#8212;Puisque vous y tenez absolument, madame, c’est douze cent soixante et
-quatorze francs, avec les étrennes du garçon, la bougie et le petit feu
-de bois... Maintenant la petite note de monsieur Lepoiroux élèverait
-donc le total à...</p>
-
-<p>&#8212;Mais! je n’ai pas à payer la note de monsieur Lepoiroux, j’imagine!...</p>
-
-<p>&#8212;En ce cas, je vous fais mille excuses, madame: c’est donc une erreur
-de ma part...<span class="pagenum"><a id="page_228">{228}</a></span></p>
-
-<h2><a id="XXXVII"></a>XXXVII</h2>
-
-<p>Madame d’Oudart dit simplement à son fils:</p>
-
-<p>&#8212;Mon enfant, j’ai à payer une grosse note... C’est celle de l’<i>Hôtel
-Condé et de Bretagne</i>.</p>
-
-<p>Alex rougit, puis pensa: «Aïe, aïe!... la scène!...» Et, plus
-intimement, il était tenté de demander gentiment pardon à sa mère. Mais
-il dit:</p>
-
-<p>&#8212;Quel est le b... de mouchard qui a vendu la mèche?</p>
-
-<p>Madame d’Oudart ne lui cacha rien. Il jura, piaffa, s’emporta, ne sut
-retenir qu’il recevait lui-même de pareilles lettres, et il les montra à
-sa mère. On s’indigna, on rit, on s’échauffa là-dessus, et l’intrigue et
-le mystère vous captivent à ce<span class="pagenum"><a id="page_229">{229}</a></span> point que l’aventure couvrit le deuil
-des douze cent soixante-quatorze francs.</p>
-
-<p>Madame d’Oudart, en fin de compte, ne prenait-elle pas, contre son fils
-même, la défense de la petite «femme du monde» persécutée!</p>
-
-<p>Ce ne fut qu’en dernier lieu qu’elle soupira:</p>
-
-<p>&#8212;Ma malheureuse bourse, Alex!... il faut avoir pitié d’elle.</p>
-
-<p>Alex, en s’endormant, jura de ne plus franchir le seuil de l’<i>Hôtel
-Condé et de Bretagne</i>.&#8212;Et Raymonde?... Eh! tant pis pour Raymonde!...</p>
-
-<p>Mais, le lendemain matin, il recevait une lettre de Raymonde. Et quelle
-lettre! N’avait-elle pas été avertie que son amant la trompait, à
-l’<i>Hôtel Condé et de Bretagne</i>, dans le propre nid de leurs amours? Elle
-se lamentait au long de huit pages, renonçait à l’amour, à la vie. Elle
-avait décidé de mourir. Elle conjurait Alex de la voir, une fois
-«suprême», et ce soir, avant l’heure du dîner. Après, écrivait-elle, il
-serait «<i>trop tard</i>»; et ce «trop tard», mystérieux, inquiétant, était
-souligné trois fois!<span class="pagenum"><a id="page_230">{230}</a></span></p>
-
-<h2><a id="XXXVIII"></a>XXXVIII</h2>
-
-<p>En lisant cette lettre, Alex fit la découverte que, des diverses
-maîtresses que la tourmente menaçait de lui ravir, une seule lui tenait
-au cœur. Ce n’était ni madame Soulice, en vérité, avec son cortège
-d’argousins, ni Raymonde, avec ses pleurs et sa mort perpétuelle, mais
-Louise. La découverte lui plut: de savoir qu’il aimait Louise seule, il
-aima Louise davantage. Il se rappela maints épisodes de sa liaison avec
-la petite employée au Ministère des Postes et Télégraphes. Et tout ce
-qui remontait à sa mémoire était délicieux et charmant: point de scènes,
-jamais de larmes; un amour vrai, gai, rieur et constant, un amour
-protégé du dieu de la jeunesse: grâces<span class="pagenum"><a id="page_231">{231}</a></span> du corps; agrément de l’esprit;
-plaisir, plaisir!... Il n’aimait que Louise!</p>
-
-<p>Il admit qu’il irait le soir au rendez-vous fixé par Raymonde. Il
-payerait de sa poche, en sortant, son court séjour à l’<i>Hôtel Condé et
-de Bretagne</i>: bonsoir, Raymonde et bonsoir, madame Taupier!... Voilà!...</p>
-
-<p>Mais, auparavant, il irait voir Louise...</p>
-
-<p>L’hiver, il l’attendait au café Voltaire, où Pierre, le garçon, à peine
-son client assis, allait donner un coup de serviette à la buée des
-vitres, afin que, du dehors, «madame» vît «monsieur». «Madame» n’eût
-jamais poussé la porte avant d’être assurée que «monsieur» fût là. Au
-bout de peu de temps, par le trou dans la buée, où clignotait un bec de
-gaz, et que traversaient les lanternes des fiacres, comme des phalènes
-dans la nuit, Alex voyait deux beaux yeux sombres toucher les glaces, de
-leurs longs cils, sous un toquet d’astrakan. C’étaient des yeux d’oiseau
-nocturne, sévères et indifférents, ou stupéfaits par les lumières;
-soudain, la grande bouche s’ouvrait: les dents semblaient communiquer
-leur éclat aux yeux, puis à tout ce visage, qui, au milieu de la buée,
-n’était qu’explosion de jeunesse et de joie.</p>
-
-<p>Ce jour-là, comme à l’ordinaire, la grande<span class="pagenum"><a id="page_232">{232}</a></span> bouche s’ouvrit. Louise
-entra, s’assit, déposa la serviette trempée par le brouillard, et dit à
-Alex:</p>
-
-<p>&#8212;Tu ne sais pas?</p>
-
-<p>&#8212;Quoi?</p>
-
-<p>&#8212;Je suis libre, ce soir!</p>
-
-<p>Pan!... Et le «suprême» rendez-vous de Raymonde?</p>
-
-<p>Alex dit:</p>
-
-<p>&#8212;Pas possible?...</p>
-
-<p>Louise expliqua comment il était possible qu’elle fût libre ce soir. Il
-n’entendait point; il répéta:</p>
-
-<p>&#8212;Pas possible?...</p>
-
-<p>Louise s’étonnait qu’il n’accueillît pas avec plus d’empressement la
-nouvelle. Elle lui demanda si, par hasard, il ne dînait pas en ville.</p>
-
-<p>&#8212;Oui, dit-il, en effet!</p>
-
-<p>&#8212;Où ça?</p>
-
-<p>&#8212;Rue Férou.</p>
-
-<p>&#8212;Chez qui?</p>
-
-<p>&#8212;Chez madame veuve Dieulafait d’Oudart.</p>
-
-<p>&#8212;Oh! le blagueur!... Et moi qui l’écoute!...</p>
-
-<p>&#8212;Il conviendrait, dit-il, que je fisse prévenir cette dame que je ne
-dîne pas chez elle.</p>
-
-<p>&#8212;Courons-y tous les deux! dit Louise.</p>
-
-<p>Cependant il tergiversa; le temps s’écoula. Raymonde attendait Alex à
-l’hôtel: Alex ne parve<span class="pagenum"><a id="page_233">{233}</a></span>nait point à l’oublier. Le pire était qu’il
-tâchait d’«arranger les choses».</p>
-
-<p>Pour satisfaire Louise d’abord, il courut avec elle rue Férou.</p>
-
-<p>Louise devait l’attendre dans la rue pendant qu’il irait prendre congé
-de «madame veuve Dieulafait d’Oudart». Mais, tout à coup, il se ravise
-et introduit Louise par l’entrée particulière, sous le prétexte de se
-donner le temps de prendre congé dans les formes.</p>
-
-<p>&#8212;Un petit quart d’heure!... enferme-toi au verrou!...</p>
-
-<p>«Quinze minutes, mettons-en vingt, pense Alex, j’ai le temps, à l’aide
-d’un rapide sapin, d’aller rue Monsieur-le-Prince, administrer
-Raymonde!...»<span class="pagenum"><a id="page_234">{234}</a></span></p>
-
-<h2><a id="XXXIX"></a>XXXIX</h2>
-
-<p>Raymonde était depuis trois quarts d’heure à l’<i>Hôtel Condé et de
-Bretagne</i>.</p>
-
-<p>C’était une fille candide, qui adoptait les usages de l’amour libre avec
-la docilité innocente qu’elle eût apportée dans une légitime et
-bourgeoise union. Son jeune amant était son maître, comme un mari eût pu
-l’être, et la plus futile des paroles prononcées par lui était en sa
-cervelle d’amoureuse le germe d’ingénieux et subtils tracas: mille
-inventions en résultaient, d’une sublime naïveté, et destinées à lui
-plaire. C’est ainsi que, l’ayant entendu vanter, par boutade, les
-courtisanes, cette fille qui gagnait six francs quatre-vingt-dix pour un
-travail de onze heures<span class="pagenum"><a id="page_235">{235}</a></span> par jour, et là-dessus faisait vivre sa mère,
-s’exténuait à imiter, autant que faire se pouvait, les façons et la
-tenue des femmes renommées pour charmer les hommes; et elle avait acheté
-sur ses économies, du linge à ébranler la vertu des saints et un
-peignoir du dernier galant!</p>
-
-<p>Alex, arrivant la plupart du temps en retard au rendez-vous, la trouvait
-en ces déshabillés dont son sang de vingt ans n’appréciait ni le
-ridicule ni le soin superflu, mais toutefois fêtait la commodité par un
-bond si soudain que la travestie s’en leurrait comme d’un irrécusable
-témoignage d’amour.</p>
-
-<p>Et aujourd’hui, en plein hiver dans cette chambre glaciale, Raymonde
-grelottait en attendant Alex. C’est ici qu’il l’avait trahie: la lettre
-anonyme donnait trop de détails accessoires exacts pour que du fait il
-fût permis de douter. Elle n’était plus ici chez elle: elle n’osait ni
-allumer le feu, pourtant tout préparé, ni se dévêtir comme à
-l’ordinaire. Elle pensait que la seule chose qu’elle désirât encore
-était qu’elle entendît le pas d’Alex dans l’escalier, était qu’il entrât
-là, étourdiment, le gentil cruel! et qu’elle le vît, qu’elle le vît une
-fois encore!... Il allait venir!... Ne venait-il pas?... Alors elle
-éprouvait<span class="pagenum"><a id="page_236">{236}</a></span> le besoin de s’agenouiller, d’être étalée à terre comme une
-natte de jonc; et de là elle eût tressailli de volupté, à faire monter
-vers son amant des paroles de piété, par exemple: «Mon seigneur! vous
-êtes beau, vous êtes magnifique, vous êtes le maître!... Je ne suis rien
-que votre créature et je vous baise les pieds!...» Mais de telles
-expressions faisaient rire le jeune dieu: elle en avait essayé, mais y
-avait renoncé vite. En définitive, elle lui parlait peu, son langage
-étant réduit aux caresses et, hélas! aussi aux larmes. Aujourd’hui,
-cependant, elle avait élaboré toute une phraséologie qu’elle jugeait
-d’un irrésistible effet,&#8212;à moins qu’Alex ne manquât donc tout à fait de
-cœur.&#8212;«Alex!&#8212;lui disait-elle,&#8212;je vous ai donné ma jeunesse, mon
-avenir, ma vie... etc...» ou bien: «Et qu’avez-vous à me reprocher? Ne
-suis-je pas fidèle, tendre, zélée, aimante éperdument?...» Elle dirait
-encore peut-être, mais seulement si cela paraissait indispensable: «Vous
-l’avouerai-je? de la façon que je vous aime, et qui dépasse les bornes
-de la pudeur, je rougis, par moments, Alex! devant mes chefs et devant
-ma mère!...»</p>
-
-<p>Mais, à mesure qu’elle respirait ces petites fleurs de rhétorique,
-écloses en ses nuits d’in<span class="pagenum"><a id="page_237">{237}</a></span>somnie, le parfum lui en semblait fade pour
-l’odorat d’Alex, et, d’ailleurs, son trouble était tel qu’elle
-confondait les unes avec les autres ses strophes apprises, et elle
-pressentait qu’elle n’en userait pas. Alors, que faire pour reconquérir
-Alex, à tout prix?</p>
-
-<p>L’instinct, notre sauveur, vient au secours de l’intelligence en
-détresse. Sans préméditation, sans rouerie, sans arrière-pensée, cette
-pauvre belle fille aux abois fit tout à coup ce qu’elle avait coutume de
-faire en attendant son amant. Elle alluma le feu. Et quand la flamme
-jaillit et réchauffa ses membres, elle se dévêtit, comme si ce jour
-était semblable à tous les jours: car l’idée qu’il pût n’être pas suivi
-d’autres jours d’attente de son bien-aimé venait de lui paraître aussi
-folle, aussi intolérable que celle d’une halte subite du soleil dans le
-ciel...</p>
-
-<p>Et quand elle fut complètement dévêtue, elle alla au placard où se
-trouvait son linge d’amour, et, l’ouvrant, elle hésita: une autre femme
-avait pu mettre la main là!... Elle s’hallucinait et voyait son beau
-linge touché par une rivale; elle demeurait debout et nue, devant ce
-placard béant qui contenait les vestiges de son amour profané, lacéré,
-mourant peut-être... Et par sa<span class="pagenum"><a id="page_238">{238}</a></span> beauté et son attitude, elle aurait pu
-rappeler l’une de ces figures de marbre qu’un sculpteur de génie pose,
-un instant tragique, infinitésimal, devant la porte ouverte du
-tombeau...</p>
-
-<p>Alex montait l’escalier si vite qu’à peine son pas entendu il était là.
-Il n’avait, lui, nullement préparé son discours: il allait rompre net.</p>
-
-<p>Il vit Raymonde au placard.</p>
-
-<p>Alors il lui sembla qu’une puissance obscure lui plaquait une main
-géante sur le front, lui comprimait les tempes en éteignant mémoire,
-conscience et volonté, et, d’autre part, lui cinglait les reins d’un
-coup de fouet.</p>
-
-<p>Il n’y eut ni explication, ni même un mot échangé. Un homme étreignit
-une femme, furieusement. L’un et l’autre avaient-ils un nom, un passé,
-se connaissaient-ils?...</p>
-
-<p>Et Raymonde de balbutier, en sa candeur d’agneau:</p>
-
-<p>&#8212;Tu m’aimes donc? Tu m’aimes donc?...</p>
-
-<p>Alex entr’ouvrait des yeux stupides. Elle l’enjola une heure. Soudain il
-s’enfuit.</p>
-
-<p>Au bureau de l’hôtel, il voulut, à toute force, payer la chambre, et mit
-un louis dans la main de madame Taupier. Mais le procédé causa tant de
-chagrin à celle-ci qu’Alex en fut gêné. Il<span class="pagenum"><a id="page_239">{239}</a></span> insista cependant. Madame
-Taupier manquait de monnaie pour lui rendre. De monnaie, sapristi! il
-avait précisément besoin pour son fiacre. On héla le garçon de l’hôtel,
-qui se trouva porteur de deux francs cinquante centimes, tout juste:
-Alex consentit à les accepter.</p>
-
-<p>Il était réengagé avec Raymonde et avec l’<i>Hôtel Condé et de Bretagne</i>!</p>
-
-<p>Il se sentit honteux et irrité, comme un homme victime d’une attaque
-nocturne.</p>
-
-<p>Le cocher goguenard, lui dit, rue Férou:</p>
-
-<p>&#8212;Le temps n’est pas long pour les amoureux!...<span class="pagenum"><a id="page_240">{240}</a></span></p>
-
-<h2><a id="XL"></a>XL</h2>
-
-<p>Il est aussi des amoureux à qui le temps paraît long: témoin Louise
-enfermée pour «un petit quart d’heure» et qui, en ayant compté quatre,
-était partie.</p>
-
-<p>&#8212;Elle est partie, la pauvre petite dame, dit la concierge; oh! ne voilà
-pas bien longtemps, non, monsieur, peut-être le temps d’aller jusqu’au
-Sénat!</p>
-
-<p>Et Alex court à la recherche de Louise. Au vol, il atteint le Sénat;
-puis il monte la rue de Médicis; de crainte d’avoir été trop vite, il la
-redescend; il fait le tour des galeries de l’Odéon, qui abaissent à
-grand fracas leurs clôtures; il s’élance au boulevard Saint-Michel; il
-gagne les Gobelins: point de Louise!...<span class="pagenum"><a id="page_241">{241}</a></span></p>
-
-<p>Où habite-t-elle exactement? Afin qu’il ne soit pas tenté de lui écrire
-chez ses parents, Louise à toujours refusé de lui donner son adresse.
-Mais comme elle parle souvent de la rue de la Reine-Blanche, c’est dans
-la rue de la Reine-Blanche qu’il erre, attend, guette longtemps, et
-vainement. S’il discerne une silhouette de femme, il se précipite; s’il
-n’en voit point, il s’agite, va, vient, souffle, transpire, et revient
-sur ses pas. Il se retourne pour un bruit de persienne, pour une
-jalousie qu’on abat; et son cœur palpite parce qu’il a aperçu une
-lumière au travers d’un rideau! Qui sait? Louise est là, peut-être, à
-deux pas, séparée de lui par une cloison de verre.</p>
-
-<p>Si elle le voyait, venu si loin, pour l’amour d’elle, elle lui serait
-peut-être indulgente!... Une idée: appeler Louise par son petit nom?...
-ou bien se mettre à chanter, dans cette rue déserte!... Est-ce qu’elle
-ne reconnaîtrait pas sa voix?... Ah mais! c’est qu’il l’aime tout de
-bon!... Enfin une réflexion sensée: à supposer qu’elle le voie là, à
-pareille heure, ayant fait une si longue course inusitée, soi-disant
-pour l’amour d’elle, ne soupçonnera-t-elle point, la fine mouche, qu’il
-en a gros à se faire pardonner?... Il quitte la rue<span class="pagenum"><a id="page_242">{242}</a></span> de la
-Reine-Blanche, et revient, rôdant toutefois sur le boulevard de
-Port-Royal, dévisageant les femmes, et maudissant l’éclat aveuglant des
-bocaux pharmaceutiques.</p>
-
-<p>Il redescend jusqu’à l’Odéon, remonte et redescend encore. Tout est
-triste, tout est affreux, tout est méchant. Paris est vide et laid. La
-vie est imbécile. L’amour, lui, est abject: quoi de plus répugnant
-qu’une folie qui vous oblige à accomplir le contraire de ce que vous
-voulez, vous asservit à la femme que vous n’aimez pas, et vous fait
-perdre peut-être à jamais Louise?...</p>
-
-<p>Avec quelle impatience, le lendemain, Alex attendit l’heure où sortaient
-ces demoiselles du Ministère des Postes et Télégraphes! Il s’échappa,
-même trop tôt, de chez son avoué, et attendit rue de Grenelle, en face
-du porche, dans la boue, sous la pluie. Un flot, tout à coup, engorge un
-couloir étroit; une hésitation, un murmure, et la porte crache, de
-droite, de gauche, un peuple de femmes pressées qui s’écoule avec la
-rapidité de l’eau sur un sol incliné. Des parapluies, des jupes
-retroussées, des jambes, c’est tout ce qu’Alex discerne en ce tohu-bohu.
-Il s’inquiète, il s’énerve: il ne voit nulle part sa Louise. Des femmes
-rient: il croit qu’on le nargue. Il s’affirme à lui-même<span class="pagenum"><a id="page_243">{243}</a></span> qu’il a
-entendu la voix de Louise: il court en avant; il revient... Point de
-Louise!... Il va jusqu’au café Voltaire. Le garçon, avec sa serviette, a
-dessiné un hublot dans la buée, et regarde au dehors. Alex l’interroge
-de l’œil: «Non», fait le garçon. Point de Louise!</p>
-
-<p>Oh! de quelle désolation est cette place de l’Odéon, sous la pluie, sans
-Louise! L’affreux temps a fait fermer boutique au bouquiniste. A qui
-demander: «Avez-vous vu passer Louise?» Quels corridors lugubres que ces
-galeries où des courants d’air agitent la flamme du gaz, soulèvent les
-brochures éparses, soufflettent avec leur cache-nez les employés de la
-librairie Flammarion, mais ne déplacent pas un liseur! Ils sont là, par
-tous les temps, les liseurs: pilotis fichés dans le sol, et contre quoi
-la lame brise sans les ébranler; non que le plaisir de lire soit la
-cause d’une fermeté si robuste, mais le plaisir de lire sans payer...
-Ils lisent, ils lisent: croient-ils donc que le plus beau de la vie est
-de lire? «Quelle sotte engeance! se dit Alex; ils sont à battre!» Et
-volontiers il leur crierait: «Mais si vous vous étiez retournés,
-nigauds! vous auriez vu passer peut-être une jeune femme, dont les
-cheveux, les yeux et la grande bouche délicieuse<span class="pagenum"><a id="page_244">{244}</a></span> valent vraiment qu’un
-homme soit éventé et mouillé! Vous n’avez pas bougé... Vous ne l’avez
-pas vue?... Crétins!...» Et il vit Hilaire Lepoiroux, près du guichet de
-la caissière, qui retenait par le bout de son nez des pages encombrées
-de tableaux synoptiques, où des accolades de tailles diverses, et la
-gueule ouverte, semblaient s’avaler les unes les autres avec leur
-contenu: le lecteur les absorbait toutes en dévorant la plus grasse.</p>
-
-<p>Alex, inquiet et agité jusqu’à perdre le sens de son désir dans le
-moment même qu’il suivait si attentivement la piste de Louise, toucha
-l’épaule du jeune Lepoiroux, et dit:</p>
-
-<p>&#8212;C’est toi, mon vieux?...</p>
-
-<p>L’autre, s’arrachant à ses tableaux synoptiques avec la lenteur du
-serpent qui digère:</p>
-
-<p>&#8212;Tiens!... c’est toi, Alex!...</p>
-
-<p>Et ils demeurèrent, l’un vis-à-vis de l’autre, muets et ennuyés, l’un
-n’ayant à dire qu’un mot: «J’aime», et l’autre ruminant le lourd texte
-de ses manuels, l’un pour l’autre professant un égal mépris. Alors tous
-les deux se serrèrent la main, disant:</p>
-
-<p>&#8212;Porte-toi bien. Bonsoir!...</p>
-
-<p>Et voici Alex de nouveau en quête de Louise. Quatre jours, il la chercha
-encore; nulle part il<span class="pagenum"><a id="page_245">{245}</a></span> ne pouvait correspondre avec Louise: il était
-totalement dépourvu de ses nouvelles. Ah! qu’il expiait ses torts envers
-sa maîtresse! Était-ce ce qu’elle voulait?...</p>
-
-<p>Un beau soir, il rencontra Louise, rue Casimir-Delavigne, le nez au
-vent, à la bibliothèque du bouquiniste.</p>
-
-<p>Elle éclata de rire, comme si de rien n’était. «Que s’était-il
-passé?&#8212;Mais rien!&#8212;Où s’était-elle cachée, ces quatre jours?&#8212;Mais chez
-elle!&#8212;En congé, donc?&#8212;Mais, oui!»</p>
-
-<p>&#8212;Tu n’aurais pas pu m’avertir? dit Alex.</p>
-
-<p>&#8212;Mais, mon chéri, j’ignorais si tu étais rentré chez toi!</p>
-
-<p>D’un mot piquant, mais d’un mot seul, Louise savait se venger.<span class="pagenum"><a id="page_246">{246}</a></span></p>
-
-<h2><a id="XLI"></a>XLI</h2>
-
-<p>Et Paul Chef-Boutonne n’obtenait toujours point les palmes!</p>
-
-<p>En vain avait-il, en veston de prolétaire, enseigné l’économie politique
-au peuple de Grenelle, au fur et à mesure qu’il l’apprenait lui-même; en
-vain sa mère avait-elle exécuté les mille et une démarches que comporte
-une telle candidature! Depuis quinze mois, Paul avait terminé son
-ingrate besogne de conférencier: le ministère était capable d’oublier le
-mérite du jeune Chef-Boutonne, et la France d’oublier le ministère
-témoin de ce mérite! Et l’impétueuse mère se multipliait, sortait
-l’hiver, malgré la grippe, pestait en fiacre et faisait antichambre.<span class="pagenum"><a id="page_247">{247}</a></span>
-Son gendre était par elle fort houspillé; son mari, plus gravement
-atteint: ne faillit-on pas l’obliger à quitter son cercle, parce que
-celui-ci était notoirement réactionnaire?... Les Saint-Évertèbre, alliés
-à quelques bonnes familles, ne nuisaient-ils pas à Paul près du
-gouvernement, par hasard? La chose eût été plaisante, car c’était
-principalement pour imposer aux Saint-Évertèbre que madame Chef-Boutonne
-convoitait les palmes académiques.</p>
-
-<p>Elles tombèrent, au mois de janvier, comme la pluie, le grésil et la
-neige: quatorze cents personnes en furent touchées; Chef-Boutonne (Paul)
-était du nombre. Et aussitôt sa maman connut l’inanité des longs désirs
-enfin contentés. Ce petit bout de ruban serait mesquin sur la poitrine
-de son cher fils: elle l’y avait attaché, en pensée, depuis trop
-longtemps. Et puis, ne voilà-t-il pas que Paul lui-même agitait la
-question: «Le porterai-je, ou bien pas?» Un dilemme aussi se posait:
-convenait-il de s’en enorgueillir, au risque d’être moqué par certains?
-convenait-il de ne point paraître prendre garde qu’on l’avait, au risque
-que beaucoup l’ignorassent?</p>
-
-<p>«Eh quoi! pensait amèrement madame Chef-Boutonne, me serai-je donné tant
-de peine<span class="pagenum"><a id="page_248">{248}</a></span> pour un résultat qu’on ose avouer tout juste?...»</p>
-
-<p>Beaubrun, le gendre, opina qu’il serait «très bien» que Paul ne portât
-point, du moins avant quelques semaines, le ruban. Il dit à son
-beau-frère:</p>
-
-<p>&#8212;Évitez l’empressement d’un instituteur!</p>
-
-<p>&#8212;Ou d’une sauteuse de <i>music-hall</i>! ajouta sa femme.</p>
-
-<p>Une de ces dames, en effet, venait d’être pareillement honorée.</p>
-
-<p>Ces hésitations, ces plaisanteries faisaient mal, non pas à Paul, mais à
-sa mère. Nonobstant le parti de la discrétion définitivement adopté,
-madame Chef-Boutonne ne put s’empêcher, au prochain dîner qu’elle donna,
-de glisser dans la corbeille de fleurs un mètre cinquante centimètres de
-ruban violet qu’elle avait acheté, de vieille date, furtivement, sous
-les galeries du Palais-Royal, dans l’intention d’en décorer, dès la
-première communication officielle, toute la garde-robe de son fils. Ce
-ruban long, maigre et sournois, serpentait à la dérobée sous le muguet
-et les iris. Il était possible qu’on ne l’aperçût point. On pouvait
-aussi l’apercevoir et n’en pas saisir le caractère allégorique. En fait,
-quelqu’un l’aper<span class="pagenum"><a id="page_249">{249}</a></span>çut; quelque autre en saisit le sens, et des allusions
-maigres, sournoises et longues comme le ruban, serpentèrent parmi les
-convives, puis se gonflèrent en compliments qui furent lourds à porter!</p>
-
-<p>Or, en quittant la table au bras de M. Chef-Boutonne, madame de
-Saint-Évertèbre, cette luronne, belle encore, empoigna au passage le
-revers d’habit de Paul et dit:</p>
-
-<p>&#8212;A votre âge, jeune homme! ce n’est pas au ministre qu’on arrache un
-bout de ruban...</p>
-
-<p>Et Paul, naïf:</p>
-
-<p>&#8212;A qui donc, madame?</p>
-
-<p>On vit, au geste et à la façon de rire de madame de Saint-Évertèbre,
-qu’elle confiait quelque gaillardise à l’oreille du papa. Elle se
-retourna vers le fils, et, comme s’il l’avait entendue ou devinée:</p>
-
-<p>&#8212;Et on le met, dit-elle, tout parfumé, sur son cœur!...</p>
-
-<p>Déjà de timides bruits avaient couru, d’après lesquels les
-Saint-Évertèbre jugeaient Paul fort gentil, mais, saprelotte! un peu
-novice; et s’ils semblaient l’accepter pour gendre, du moins
-désiraient-ils que l’homme destiné à leur fille, appelé à tâter d’une
-pâte de cette qualité, précédemment, au moins, connût un peu la
-matière!<span class="pagenum"><a id="page_250">{250}</a></span></p>
-
-<p>Et c’était le plus secret des mille supplices qu’une mère endure, dans
-l’âme de madame Chef-Boutonne, que ce souci déjà ancien: si accompli que
-fût Paul, son brillant jamais n’avait ébloui une femme. Certes il
-plaisait beaucoup à toutes, mais il ne plairait donc point à l’une
-d’elles? Le pire était que, sur ce chapitre, Paul lui-même, le plus
-intéressé, semblait totalement désintéressé. Loin de madame
-Chef-Boutonne le vœu de voir mettre à mal aucune personne fréquentant sa
-maison!... Mais, à s’interroger bien intimement là-dessus, elle
-confessait que le déplaisir qu’un tel accident entraîne n’est pas sans
-quelques avantages... Hélas! nul accident, non, pas le moindre,
-n’embarrassait la voie régulière, directe, sans aspérités ni courbures,
-sur laquelle Paul, une bonne fois lancé, roulait, immaculé, vers son
-avenir.</p>
-
-<p>Beaubrun qui souvent accompagnait Paul, au théâtre, en soirée, voire à
-des bals de ministères, sondé par sa belle-mère, engainait son monocle,
-allumait un œil scrutant tout le passé et toutes les circonstances,
-laissait choir le monocle, mourir son œil, et faisait:</p>
-
-<p>&#8212;Rien!</p>
-
-<p>Et, depuis lors, madame Beaubrun, la sœur<span class="pagenum"><a id="page_251">{251}</a></span> taquine, à propos de bottes,
-regardait Paul, puis son mari, ou sa mère, et faisait:</p>
-
-<p>&#8212;Rien!</p>
-
-<p>A Paul qui, cela va sans dire, ne comprenait point, elle demandait:</p>
-
-<p>&#8212;Qu’en dis-tu, Paul?</p>
-
-<p>Et Paul, innocemment, répondait:</p>
-
-<p>&#8212;Moi?... Rien.</p>
-
-<p>«Rien» tournait au jeu de famille. C’était un jeu que la maman n’aimait
-guère.</p>
-
-<p>Madame Chef-Boutonne n’avait-elle pas été jusqu’à dire à son gendre:</p>
-
-<p>&#8212;Croyez-vous que je donne assez d’argent à Paul?...</p>
-
-<p>&#8212;Donnez-lui-en davantage! avait riposté Beaubrun.</p>
-
-<p>Mais Paul, ayant plus d’argent, achetait des titres de rente, et s’en
-vantait, le pendard!...</p>
-
-<p>Enfin il y eut un fait.</p>
-
-<p>Monsieur et madame Chef-Boutonne reçurent une lettre anonyme: leur fils,
-«un blondin, officier d’académie», avait fait route, tel jour, à telle
-heure et à pied, de l’avenue d’Iéna, numéro tant, jusque chez le
-pâtissier Ladurée, rue Royale, en compagnie d’une jeune femme portant
-une toilette de chez Z... Et, quoique ce parcours d’un<span class="pagenum"><a id="page_252">{252}</a></span> chemin assez
-long eût été fait à pied, et quoique le texte ne fît pas mention que le
-«blondin» eût pénétré seulement chez Ladurée, pâtissier, il se terminait
-par ces mots infailliblement alarmants pour un couple de bourgeois:
-«Gare la bourse!...»</p>
-
-<p>Pour une fois, dans la bourgeoisie, ce «Gare la bourse!...» eut un effet
-contraire à celui que l’alarmiste en pouvait augurer. Les Chef-Boutonne
-exultèrent: enfin Paul allait vendre ses titres de rente!... M.
-Chef-Boutonne, toutefois, modéra sa femme:</p>
-
-<p>&#8212;Tout beau! dit-il, le garnement n’est pas entré chez le pâtissier...</p>
-
-<p>Il y entra; il entra même ailleurs: les informations furent précises,
-circonstanciées, pleines d’intérêt, angoissantes même, car elles
-contenaient menaces aux parents s’ils ne mettaient point le holà à la
-consommation de l’intrigue, et menaces au consommateur!</p>
-
-<p>Qui saura dire les tempêtes intérieures des mères? leurs désirs
-contradictoires, leurs hésitations, leurs résolutions, leurs manèges, et
-leur honte qui se mélange à leur fierté?</p>
-
-<p>Secrètement, la mère, superbe en son dévouement obscur sinon excusable
-en son acte, sortit<span class="pagenum"><a id="page_253">{253}</a></span> par un crépuscule d’hiver, et se rendit aux
-environs du lieu où son fils s’initiait au mystère de l’amour. Plus
-farouche que le limier qui épiait les amants et, dans un de ses
-rapports, la pouvait elle-même compromettre, elle bravait tout, prête à
-bondir comme un dogue sur le monstre, quel qu’il fût, qui oserait
-bousculer le rendez-vous de son Paul. L’endroit était un
-rez-de-chaussée, au fond d’une cour, rue de l’Arcade. Elle ne vit rien,
-ne couvrit de son corps personne, ne fut utile à quoi que ce fût.</p>
-
-<p>Mais son inquiétude augmentait chaque jour. Paul fréquentait une femme
-du monde: n’allait-il pas être provoqué par un rival?... Paul,
-évidemment, était rentré hier sans blessure; n’était-ce pas aujourd’hui
-qu’on allait le rapporter pantelant, à la suite d’une rencontre?... Mon
-Dieu! mon Dieu! fallait-il avoir élevé un fils si parfaitement, l’avoir
-amené si calme et si pur jusqu’aux portes mêmes de l’amour que les lois
-protègent, et devoir cependant payer aux préjugés d’une vieille race
-galante ce périlleux tribut que réclame la Vénus impudique?... Mais tous
-autour d’elle, le père, la sœur, elle-même enfin, le désiraient, ce
-baptême païen, l’imploraient, l’exigeaient presque!<span class="pagenum"><a id="page_254">{254}</a></span></p>
-
-<p>Ainsi tourmentée, et en même temps heureuse d’une cruelle formalité
-accomplie, madame Chef-Boutonne s’en fut trouver madame Dieulafait
-d’Oudart.</p>
-
-<p>Elle conta l’histoire par le menu, disant:</p>
-
-<p>&#8212;Ces gamins, ces vauriens, croyez-vous?... Et une femme du monde, s’il
-vous plaît! alors qu’il y a tant d’autres relations si faciles et sans
-conséquences... Ah! les petits brigands!... Ah! l’amour!...</p>
-
-<p>Puis elle narra l’effroi de ce courrier mystérieux, odieux, cynique,
-quasi obscène, qui heurtait matin et soir sa pudeur maternelle en lui
-infligeant la double vision de Paul enlacé par les bras de quelque
-«Didon», d’où l’on ne s’échappe que meurtri,&#8212;si l’on s’en échappe!&#8212;et
-de ce témoin étranger, haineux, sadique peut-être!...</p>
-
-<p>Sa complaisance à propager l’aventure était mal retenue, mais son
-appréhension de quelque catastrophe était sincère. Ces deux sentiments
-se mêlaient parfois, se chevauchaient l’un l’autre, en sorte qu’à un
-certain moment madame d’Oudart, agacée par une trop sotte fatuité, se
-crut autorisée à dire:</p>
-
-<p>&#8212;Mais, somme toute, chère amie, le procédé<span class="pagenum"><a id="page_255">{255}</a></span> odieux ne vous a appris
-jusqu’ici qu’une bonne nouvelle...</p>
-
-<p>Et, trois minutes plus tard, touchée par les larmes que son amie
-répandait, elle se levait, et se décidait à lui fournir des motifs de se
-tranquilliser.</p>
-
-<p>Elle se levait et allait doucement à un chiffonnier, tournait une clef,
-ouvrait un tiroir et y prenait trois enveloppes banales, rayées d’une
-banale écriture:</p>
-
-<p>&#8212;Ne vous mettez donc point martel en tête!... Connaissez-vous cette
-écriture?</p>
-
-<p>Madame Chef-Boutonne frémit.</p>
-
-<p>&#8212;Eh bien! continua madame d’Oudart, tout porte à croire que votre
-«Didon» a été auparavant la nôtre: et mon fils n’en va pas plus mal!</p>
-
-<p>Madame Chef-Boutonne voulait bien être rassurée pour son fils; mais non
-pas que, dans une si tardive aventure, et si difficilement
-obtenue,&#8212;dont elle avait eu l’imprudence de se flatter un peu
-vite,&#8212;son Paul fît bombance avec quoi?... avec les restes d’Alex!</p>
-
-<p>Nier l’évidence était cependant impossible. Ayant reconnu l’écriture, le
-style de son correspondant anonyme, et un identique signalement<span class="pagenum"><a id="page_256">{256}</a></span> de la
-femme qui tombait d’Alex en Paul, madame Chef-Boutonne hasarda:</p>
-
-<p>&#8212;Mais si ces lettres infâmes n’étaient que calomnies!...</p>
-
-<p>&#8212;Pour cela, non! dit madame Dieulafait d’Oudart, en soulignant du doigt
-tel paragraphe d’une des lettres, la petite note arriérée à l’<i>Hôtel
-Condé et de Bretagne</i>, dont il est fait mention ici, je l’ai bel et bien
-payée: l’information était bonne.</p>
-
-<p>Madame Chef-Boutonne s’affaissait.</p>
-
-<p>&#8212;Eh! mon Dieu! pourvu que nos jeunes gens n’aillent point se
-quereller!... Par le fait, ils sont rivaux!</p>
-
-<p>Madame d’Oudart sourit:</p>
-
-<p>&#8212;Alex est un papillon, dit-elle, il a fait cette plate-bande; il butine
-ailleurs...</p>
-
-<p>Et le comble du dépit était, pour madame Chef-Boutonne, que Paul eût
-choisi comme intrigue, non seulement celle qui pouvait avoir le moins de
-lustre aux yeux des Dieulafait d’Oudart, mais celle dont on ne saurait
-absolument pas se prévaloir chez les Saint-Évertèbre: car, enfin,
-séduire une amie, et quasiment au nez de leur fille, si la prouesse
-était d’un gaillard et si madame de Saint-Évertèbre, par ses «propos de<span class="pagenum"><a id="page_257">{257}</a></span>
-corps de garde», l’avait, ma foi, méritée, du moins fallait-il convenir
-que la prouesse était téméraire...</p>
-
-<p>Mais bientôt la correspondance anonyme cessa. Paul rentrait à la maison
-sans retard, quoique le teint plus jaunet que les jours même où il
-rentrait en retard. L’idylle était-elle donc déjà finie? Quel mystère à
-l’autre mystère succédait?</p>
-
-<p>Les Saint-Évertèbre éclairèrent la question dès qu’on les vit: car il
-fut évident qu’on se riait de Paul. Le jeu eût pu échapper à madame
-Chef-Boutonne, si elle n’eût été précisément sur le qui-vive; mais des
-allusions persistantes à tel pâtissier de la rue Royale ou à tel «coquet
-rez-de-chaussée» ne pouvaient plus, pour elle, être équivoques. De
-complicité ou non avec ses amis, la coquine Soulice s’était prêtée à un
-manège de galanterie,&#8212;d’un goût douteux,&#8212;dans lequel Paul et le
-mouchard anonyme avaient donné, tête baissée, et de compagnie. En son
-«coquet rez-de-chaussée», par un beau crépuscule d’hiver, alors que son
-héroïque maman montait la garde, on avait,&#8212;pour employer une expression
-qui ne faisait point peur aux Saint-Évertèbre,&#8212;«posé» à Paul «un
-lapin!»...<span class="pagenum"><a id="page_258">{258}</a></span></p>
-
-<h2><a id="XLII"></a>XLII</h2>
-
-<p>L’appartement de la rue Férou était devenu l’asile des amis d’Alex. Non
-contents des soirées nombreuses qu’ils passaient là, non contents des
-dîners, assez fréquents, que madame d’Oudart leur offrait, ils y
-venaient, sur la fin du mois, à l’heure des repas, quêter une invitation
-supplémentaire, d’un air si emprunté, si gauche, avec des feintes si
-naïves, que la maîtresse de maison, tout en riant, leur disait, sans
-plus de mots:</p>
-
-<p>&#8212;Allons! messieurs, à table!</p>
-
-<p>Thémistocle avait contracté, lui, la facile habitude de déjeuner, rue
-Férou, chaque jour, sous le prétexte de causer procédure. Un matin, il
-fut saisi si inopinément d’une mauvaise grippe qu’on<span class="pagenum"><a id="page_259">{259}</a></span> le coucha, dans le
-salon, sur un lit improvisé, où il passa la nuit, puis la semaine. Il
-était si gentil, si complètement isolé dans le vaste monde, cet Oriental
-orphelin, sa voix était si plaintive et si douce, que madame d’Oudart
-n’eut pas le cœur de le renvoyer à son hôtel. Durant sa maladie, aussi
-bien, parmi les termes arides du droit, qu’il n’abandonnait guère, il
-mêlait des noms sonores et exquis, tels que Péra, Stamboul, la
-Corne-d’Or, les îles des Princes et Scutari,&#8212;évoquant des choses
-lointaines, ensoleillées et féeriques,&#8212;qui vous payaient de votre
-peine.</p>
-
-<p>Et de la nostalgie du Grec malade naissaient des désirs de voyage,
-surtout le soir: Alex et sa mère partaient, sur un mot enchanteur, pour
-la Méditerranée, l’Archipel, Athènes et le Bosphore... Madame d’Oudart
-disait:</p>
-
-<p>&#8212;Oh! quand Alex aura une situation, nous irons, au premier congé, vous
-faire une visite là-bas, monsieur Thémistocle.</p>
-
-<p>Ou bien:</p>
-
-<p>&#8212;Il ira, pour son voyage de noces, vous présenter sa jeune femme...</p>
-
-<p>Et elle faisait, quant à elle, le sacrifice de cette croisière de songe.</p>
-
-<p>Cependant Alex tombait malade, à son tour;<span class="pagenum"><a id="page_260">{260}</a></span> Noémie, la bonne, elle
-aussi, fut atteinte. La concierge recommanda une femme de journée, qui
-se trouva être voleuse comme une pie, puis une autre, infortunée, qui se
-mourait de la poitrine: on dut les renvoyer. Ce fut la pauvre maman qui
-devint la servante de tous.</p>
-
-<p>Dans cette infirmerie, un matin, se présenta, affairée, hors d’haleine,
-madame Taupier, la patronne de l’<i>Hôtel Condé et de Bretagne</i>. Madame
-d’Oudart, lui ouvrant, augura mal de cette visite. Madame Taupier
-rattrapa son souffle, et annonça que son pensionnaire, M. Lepoiroux,
-était au lit, pas bien.</p>
-
-<p>&#8212;C’est comme ici, dit madame d’Oudart; mais qu’a-t-il?</p>
-
-<p>Madame Taupier fit l’historique de la maladie d’Hilaire, et, finalement,
-dit qu’un de ces messieurs, étudiant en médecine, qui occupait une
-chambre au second, s’employait à le faire entrer à l’hôpital, car il
-craignait une vilaine fièvre.</p>
-
-<p>&#8212;En ce cas, en effet, dit madame d’Oudart, mieux vaut une maison
-spéciale que l’hôtel.</p>
-
-<p>Fort bien! Mais l’inconvénient était que madame Taupier répugnait à
-laisser sortir un pensionnaire affligé d’une lourde note impayée.<span class="pagenum"><a id="page_261">{261}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;N’avez-vous pas prévenu la mère? demanda madame d’Oudart.</p>
-
-<p>Certes on avait prévenu la mère. Ce matin même madame Lepoiroux
-répondait de Poitiers par un cri de détresse, et suppliait madame
-Taupier de s’adresser, au nom de l’humanité, à madame Chef-Boutonne,
-numéro tant, rue de Varenne.</p>
-
-<p>&#8212;Comment! s’écria madame d’Oudart, «de vous adresser à madame
-Chef-Boutonne!...»</p>
-
-<p>&#8212;Je viens de chez cette dame, dit madame Taupier, c’est la raison
-pourquoi vous me voyez si essoufflée. Cette dame m’a dit: «C’est très
-bien; mais avez-vous vu madame Dieulafait d’Oudart?&#8212;Non, je n’avais
-point vu madame Dieulafait d’Oudart.&#8212;Voyez-la! m’a dit madame
-Chef-Boutonne.&#8212;Mais, madame...&#8212;Voyez-la! m’a répété cette dame; je ne
-saurais rien faire à ce propos sans elle: le jeune Lepoiroux est son
-protégé.&#8212;Mais, madame...» Enfin il a bien fallu que je confie à cette
-dame, et je vais en faire autant à vous, madame, puisque le sort m’y
-oblige: madame Lepoiroux m’avait bien recommandé de ne m’adresser à vous
-qu’en second.</p>
-
-<p>&#8212;Ah! ah! fit madame Dieulafait d’Oudart, en second!... à moi, en
-second!...<span class="pagenum"><a id="page_262">{262}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;Oh! mon Dieu, madame, dit simplement madame Taupier, vous auriez tort
-de vous en offenser: l’avantage de passer ici en premier n’est pas
-grand...</p>
-
-<p>&#8212;C’est parfait! Vous vous êtes acquittée de la commission en suivant la
-voie hiérarchique établie par madame Lepoiroux: eh bien! nous nous
-concerterons, madame Chef-Boutonne... et moi, «en second»... sur ce
-qu’il y a à faire... A tant de protecteurs, ce n’est pas vous qui
-sauriez y perdre, madame Taupier!</p>
-
-<p>Puis conduisant sur le palier la patronne de l’<i>Hôtel Condé et de
-Bretagne</i>, madame d’Oudart lui mit un louis dans la main, afin que le
-jeune Lepoiroux fût transporté à l’hôpital dans les meilleures
-conditions possibles.</p>
-
-<p>Et au milieu de ses malades, dans le désordre de son appartement, sous
-le poids de soucis divers, et de soucis d’argent, en particulier, madame
-Dieulafait d’Oudart demeura surtout peinée que la veuve Lepoiroux,
-réduite aux abois, recourût à une autre avant de recourir à elle.
-Cependant, n’avait-elle pas dit, quelques mois précédemment, à la
-patronne de l’hôtel: «Mais je n’ai pas à payer la note de M. Lepoiroux,
-j’imagine?...» Elle l’avait dit; mais il n’était<span class="pagenum"><a id="page_263">{263}</a></span> pas question, alors,
-de voir madame Chef-Boutonne la payer.</p>
-
-<p>Madame Chef-Boutonne vint aussitôt rue Férou. On dut la recevoir dans la
-salle à manger, un coude appuyé sur la table: on se lamenta sur les
-maladies régnantes, et les deux femmes dirent en même temps:</p>
-
-<p>&#8212;A propos!... le jeune Lepoiroux...</p>
-
-<p>Alors se disputa l’honneur de protéger le jeune Lepoiroux.</p>
-
-<p>L’action était délicate. Madame Chef-Boutonne ne tenait pas à payer la
-note; payer la note excédait les moyens de madame Dieulafait d’Oudart.
-Décliner la mesure généreuse que l’on sollicitait de son crédit, de sa
-renommée, serait-ce de la part de madame Chef-Boutonne un geste bien
-élégant? Refuser tout court sa contribution, était-ce possible à madame
-Dieulafait d’Oudart?... Les deux femmes s’exposèrent l’une l’autre
-témérairement, parèrent de molles attaques, ripostèrent gauchement, et
-puis soudain se dérobèrent: tout était à recommencer. Enfin, lors d’une
-reprise, l’une d’elles ayant, à tout hasard, avancé un: «Coupons en deux
-la poire!» l’autre mit bas les armes, enjolivant du moins le pis aller
-d’un mot:</p>
-
-<p>&#8212;C’est plutôt, dit-elle, une orange amère!<span class="pagenum"><a id="page_264">{264}</a></span></p>
-
-<p>Elles se quittèrent presque souriantes.</p>
-
-<p>Après coup seulement, madame Dieulafait d’Oudart s’aperçut que la moitié
-de la note à payer était encore un trop lourd fardeau pour elle; et,
-faute de payer la note entière, elle manquait à sauver les Lepoiroux. Au
-contraire, pour une petite somme autant que pour une grosse, contribuant
-une première fois, et dans une heure de péril, au sauvetage, madame
-Chef-Boutonne sauvait les Lepoiroux. Pour la moitié du prix coûtant, on
-pouvait le dire, madame Chef-Boutonne achetait la charge honorifique de
-nourrir, et d’offrir à son pays, à la science, ce remarquable sujet
-d’Hilaire; ou, plus exactement, elle enlevait cette charge à madame
-Dieulafait d’Oudart incapable...</p>
-
-<p>Sur ces entrefaites, madame Lepoiroux, en personne, apparut. La lettre
-d’alarme de madame Taupier l’avait happée à Paris, sans sursis. Elle
-avait imaginé son garçon couché sur un lit d’hôpital: elle était
-accourue... Elle dit cela d’un seul trait, en entrant. Et madame
-d’Oudart, qui en voulait fort à la veuve Lepoiroux, fut désarmée par la
-vérité de cette angoisse maternelle. Elle avait préparé une parole
-amère, et elle dit affectueusement:<span class="pagenum"><a id="page_265">{265}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;Ma pauvre Nathalie!...</p>
-
-<p>Elle s’attendait à ce que Nathalie parlât abondamment de son fils
-malade; mais en venant chez madame d’Oudart, l’humble rue, l’escalier
-pauvre, ce qu’elle découvrait du médiocre appartement, avaient frappé
-une femme qui avait coutume de contempler avec déférente admiration le
-parc, les avenues, et ce qu’elle appelait «le château» de Nouaillé...</p>
-
-<p>Le contraste la stupéfiait.</p>
-
-<p>Elle eut un long silence, pendant lequel elle remuait ses yeux de tortue
-et les obligeait à accepter l’image de la décadence des Dieulafait
-d’Oudart. Elle pensait à la métairie vendue, aux bruits qui couraient le
-pays... Elle se félicitait d’avoir été assez avisée pour ne s’adresser à
-madame d’Oudart qu’«en second».</p>
-
-<p>Tout à coup elle se lança en des phrases compatissantes et obscures,
-mais que madame d’Oudart comprit bien.</p>
-
-<p>Madame d’Oudart l’interrompit:</p>
-
-<p>&#8212;Mais votre fils? dit-elle; j’espère que son indisposition...</p>
-
-<p>&#8212;Son indisposition, ne m’en parlez pas!... fit madame Lepoiroux; j’ai
-un soupçon que la patronne de l’hôtel a voulu nous mettre la puce à<span class="pagenum"><a id="page_266">{266}</a></span>
-l’oreille, rapport à la note. Telle que vous me voyez, je viens de
-causer avec le médecin: Hilaire n’est pas si mal; il a la grippe. Il
-marchera sur ses deux pieds pas plus tard que demain!</p>
-
-<p>&#8212;Ah!... fit madame d’Oudart. Allons, estimons-nous heureux que votre
-fils soit hors de danger!...</p>
-
-<p>&#8212;Et chez vous, ma chère dame?... Monsieur Alex va toujours bien,
-j’espère?...</p>
-
-<p>Madame d’Oudart poussa une porte, et l’on vit, réunis dans le salon, les
-deux lits des jeunes gens malades. Thémistocle aux noires narines
-velues, à la barbe de huit jours, drue comme une brosse à cirage, à la
-moustache de palikare, lisait à haute voix, en zézayant et de l’accent
-le plus comique, <i>Manon Lescaut</i>; et Alex bénissait le ciel de lui avoir
-donné un ami malade en même temps que lui.</p>
-
-<p>Madame Lepoiroux fit force amabilités; mais elle se retira jalouse de ce
-qu’un étranger, un Grec, fût l’ami malade hospitalisé aux frais de
-madame d’Oudart, malgré ses déboires, et non pas Hilaire. Elle dit
-encore quelques-unes de ces paroles ambiguës qu’affectionnent les gens
-du peuple:<span class="pagenum"><a id="page_267">{267}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;Bien sûr que les jeunes gens sont libres de choisir leurs amis!...</p>
-
-<p>Madame d’Oudart lui demanda:</p>
-
-<p>&#8212;Où couchez-vous, Nathalie?</p>
-
-<p>&#8212;Oh! ne vous tourmentez pas! Je ne suis pas grosse: je m’arrangerai
-avec Hilaire; il n’a pas quitté son hôtel... A présent, ma chère dame,
-ce serait-il l’heure, dites-moi, où je pourrais avoir un moment
-d’entretien avec votre grande amie madame Chef-Boutonne?... Ne faut-il
-pas qu’il y ait une Providence, pour que j’aie rencontré sur mon chemin
-une personne aussi puissante et généreuse?...</p>
-
-<p>Madame d’Oudart dut chanter avec la veuve Lepoiroux les louanges de
-madame Chef-Boutonne.<span class="pagenum"><a id="page_268">{268}</a></span></p>
-
-<h2><a id="XLIII"></a>XLIII</h2>
-
-<p>Madame Lepoiroux eut donc avec madame Chef-Boutonne le petit entretien
-désiré. A Paris, la Poitevine rappelait un peu ces personnes vêtues avec
-modestie, au pas de velours, à l’œil averti, à la main tendue, qui font
-payer les deux sous de la chaise dans les églises: le domestique, rue de
-Varenne, crut qu’elle venait «de la paroisse». Madame Chef-Boutonne se
-piqua de l’accueillir avec chaleur, mais tout à fait en grande dame,
-négligeant les informations personnelles, prenant de haut les choses, et
-laissant de là tomber son obole, assurée qu’elle fera du bruit. Elle
-parla de l’Université comme elle eût parlé d’une amie, d’une tendre sœur
-habitant là, à quatre pas, que<span class="pagenum"><a id="page_269">{269}</a></span> l’on voit quotidiennement, avec qui l’on
-dîne,&#8212;et d’Hilaire, comme d’un prodige.</p>
-
-<p>Elle voulait qu’Hilaire fût prodigieux: elle croyait déjà en avoir
-acheté le droit; elle était fort résolue à en imposer la conviction à
-tout le monde, et, pour son début, enivrait la mère du héros. Moins
-crédule qu’une bourgeoise qui se leurre aisément de mots, madame
-Lepoiroux avait confiance en son Hilaire, avait confiance en «ces
-messieurs» de Poitiers, qui le poussaient, mais n’eût pas, de soi-même,
-été s’imaginer, par exemple, que son fils, parti de si bas, fût capable
-de s’élever plus haut que... «mettons que monsieur le censeur des
-études, au lycée», dont la «dame» était sa cliente.</p>
-
-<p>A l’humble image du censeur des études au lycée de Poitiers, madame
-Chef-Boutonne sourit. Son fils, Paul, entrait; elle le présenta à la
-Poitevine et dit:</p>
-
-<p>&#8212;Regardez celui-ci: à l’âge qu’il a, il est officier d’académie, vous
-le voyez à sa boutonnière; élève diplômé de l’École des Sciences
-politiques; il sera demain licencié en droit; dans deux ans, docteur, et
-nous en ferons, je l’espère, un gentil auditeur au Conseil d’État!...</p>
-
-<p>Madame Lepoiroux écoutait, bouche bée, ces<span class="pagenum"><a id="page_270">{270}</a></span> titres ronflants, auxquels
-d’ailleurs elle ne comprenait goutte. Madame Chef-Boutonne reprit:</p>
-
-<p>&#8212;Je ne vous dis pas toutes les qualités qu’a mon fils; mais écoutez-moi
-bien, madame Lepoiroux: pour peu qu’on le compare au vôtre, Paul, que
-voici, n’est qu’un ignorant... N’est-ce pas vrai, Paul?</p>
-
-<p>Paul s’inclina, puis disparut. Madame Lepoiroux était inoculée du venin
-de l’ambition insatiable.</p>
-
-<p>Après quoi, madame Chef-Boutonne se dédommagea de n’avoir pas dit du
-premier coup «toutes les qualités qu’avait son fils». Devant cette femme
-arrivant de province, et destinée à y retourner demain, elle s’offrit le
-régal de parler de son Paul sans mesure, sans sincérité même et sans
-prudence: moment d’oubli, de folie, véritable débauche maternelle,
-comparable à la faute de ces femmes vertueuses qui, un jour, en voyage,
-s’abandonnent furtivement à un étranger qu’elles ne reverront jamais
-plus... Et puis l’on reparla d’Hilaire, sur le mode dithyrambique, puis
-du jeune Dieulafait d’Oudart, en manière de badinage, puis d’Hilaire
-encore, sur lequel l’Université&#8212;l’amie, la voisine qui ne vous cache
-rien&#8212;fondait les plus hautes espérances...<span class="pagenum"><a id="page_271">{271}</a></span></p>
-
-<p>Madame Lepoiroux titubait sur le trottoir de la rue de Varenne en
-quittant sa nouvelle protectrice: elle s’égara plusieurs fois avant de
-regagner l’<i>Hôtel Condé et de Bretagne</i>, et bavarda une heure avec
-madame Taupier, qui, pourtant, lui inspirait peu de confiance. Mais
-madame Taupier fut séduite par la magnificence de l’avenir promis à son
-pensionnaire, et elle y ajouta foi:</p>
-
-<p>&#8212;... <i>primo</i>, dit-elle, parce que cette dame de la rue de Varenne est
-très comme il faut; <i>secundo</i>, parce que votre jeune homme est sans
-vices: il ne voit pas de femmes!</p>
-
-<p>C’est par là qu’aux yeux de madame Taupier le fils de madame Lepoiroux
-était un prodige. Elle ne put s’empêcher de soupirer, en levant ses
-prunelles au plafond:</p>
-
-<p>&#8212;Ce n’est pas comme celui de madame Dieulafait d’Oudart!...</p>
-
-<p>Et madame Lepoiroux fut informée des déportements d’Alex.</p>
-
-<p>Une soudaine intimité s’établit entre madame Lepoiroux et madame
-Taupier. Celle-ci même, comme la mère d’Hilaire s’apprêtait à passer la
-nuit sur une chaise, lui offrit une chambre:</p>
-
-<p>&#8212;Ne vous gênez donc point: il y en a de<span class="pagenum"><a id="page_272">{272}</a></span> vacantes... Vous n’en paierez,
-pardi, pas plus cher!...</p>
-
-<p>La grippe, qui cependant fut tenace, avait quitté la rue Férou comme
-l’<i>Hôtel Condé et de Bretagne</i>, lorsque madame Lepoiroux jugea
-convenable d’aller faire une visite à madame Dieulafait d’Oudart.</p>
-
-<p>&#8212;Comment! fit celle-ci, vous, encore à Paris?...</p>
-
-<p>&#8212;Comme vous voyez, ma chère dame: et j’ai voulu montrer que je ne vous
-oublie point.</p>
-
-<p>Cette phrase était naïve; elle contenait une amère vérité qui pénétra
-douloureusement dans le cœur de madame d’Oudart: c’est qu’en effet ce
-n’était pas trop de fournir quelque preuve qu’on ne l’oubliait pas...<span class="pagenum"><a id="page_273">{273}</a></span></p>
-
-<h2><a id="XLIV"></a>XLIV</h2>
-
-<p>Le bruit se répandit en Poitou que madame Dieulafait d’Oudart
-nourrissait et couchait chez elle, à Paris, «des amis» de son fils, et
-dilapidait sa fortune, d’une manière débonnaire, au profit d’étrangers,
-«compagnons de débauche d’Alex», tandis qu’elle laissait son vieux père
-«se mourir tout seul, dans le désert».</p>
-
-<p>Madame d’Oudart, en venant, avec Alex, la semaine de Pâques, à Nouaillé,
-embrasser M. Lhommeau qui ne «se mourait» point du tout, tomba au beau
-milieu de ces commérages. Elle était trop sensée pour en rendre madame
-Lepoiroux responsable, sachant que d’un mot exact que Nathalie avait pu
-dire, les langues<span class="pagenum"><a id="page_274">{274}</a></span> avaient vraisemblablement tiré une de ces matières
-fabuleuses qui acquièrent très vite la fixité des légendes.</p>
-
-<p>La pauvre femme, qui espérait se reposer une quinzaine de jours, dans sa
-terre, entreprit, aussitôt arrivée, une tournée de visites à Poitiers,
-avec l’espoir de redresser l’opinion. Mais l’opinion est pareille à la
-tige flexible du châtaignier, que le pouce d’un enfant ploie et dirige
-pour en former la carcasse des paniers rustiques, et qui n’est pas
-plutôt présentée au four que la force de l’homme échouerait à la courber
-d’une ligne. Elle contait, bonnement, ses tracas maternels, les départs
-matinaux d’Alex, la bougie, la barbe, le son des cloches de
-Saint-Sulpice, maître Enguerrand de la Villataulaie, les déjeuners de
-procédure, puis la grippe de la triste saison, le grabat improvisé de
-cet infortuné M. Thémistocle, et la voix zézayante du malade, et les
-noms de l’Orient enchanteur qui s’échappaient de sa longue moustache
-bleue, le soir... On l’écoutait d’une oreille distraite; on affectait de
-ne la pas entendre; ou bien quelqu’un de spirituel lui demandait si elle
-avait lu <i>la Vie de Bohème</i>. L’opinion de ces gens-là était faite; la
-tige de châtaignier avait passé par le feu.<span class="pagenum"><a id="page_275">{275}</a></span></p>
-
-<p>Libérée en une certaine mesure des mœurs de la ville par un immense
-amour maternel, presque semblable à une passion, madame Dieulafait
-d’Oudart ne s’élevait pas, toutefois, au-dessus de l’opinion. Elle fut
-attaquée par le démon de l’incertitude; elle se demanda si Poitiers
-n’avait pas, par hasard, raison contre elle: n’était-ce point une «vie
-de bohème» qu’elle menait? Ses complaisances pour son fils
-n’étaient-elles point excessives? Ne dilapidait-elle point son
-patrimoine? Enfin son père ne se mourait-il point,&#8212;chacun meurt un peu
-tous les jours,&#8212;dans «le désert» de Nouaillé?</p>
-
-<p>Thurageau, homme de sens, parlait comme Poitiers. En présence du
-notaire, madame d’Oudart eut des nerfs:</p>
-
-<p>&#8212;Je quitterai ce pays définitivement! dit-elle. J’emmènerai mon père
-avec moi.</p>
-
-<p>Le notaire ne prenait acte que de ce qui intéressait la fortune.
-Entendant ces paroles qui, comme tant d’autres, allaient tantôt
-s’évaporer, il laissa tomber sa large main, à grand bruit, sur son
-bureau; et par ce geste il mêlait aux paroles quelque chose de concret:
-il les retenait, les vagabondes, et il allait leur donner une
-consistance qu’elles n’avaient point.<span class="pagenum"><a id="page_276">{276}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;Si vous vous résolviez à ce parti, dit-il, j’aurais une proposition à
-vous soumettre...</p>
-
-<p>Et déjà il feuilletait un dossier. Madame d’Oudart allait s’écrier:
-«Attendez! attendez! je n’ai pas tant voulu dire!...» Il la prévint et
-la médusa en lui jetant au nez que quelqu’un donnerait trois mille
-francs de Nouaillé, «maison et parc, droit de chasse seulement sur les
-fermes...»</p>
-
-<p>&#8212;Sur <i>la</i> ferme! corrigea-t-elle, d’elle-même.</p>
-
-<p>&#8212;Sur <i>la</i> ferme, hélas! dit le notaire.</p>
-
-<p>Louer Nouaillé!... Elle n’en voulut pas entendre davantage. Son notaire
-se moquait-il d’elle?...</p>
-
-<p>Mais elle revint, de son plein gré, quelques jours après, à l’étude, et
-dit:</p>
-
-<p>&#8212;Ce n’était pas sérieux, Thurageau, j’espère?</p>
-
-<p>Le notaire cita le nom, lut la lettre de la personne qui offrait de
-louer la terre de Nouaillé.</p>
-
-<p>Elle dit:</p>
-
-<p>&#8212;Trois mille francs, c’est ridicule: Nouaillé ne vaut pas cela.</p>
-
-<p>&#8212;Nouaillé vaut ce qu’on en offre.</p>
-
-<p>&#8212;D’ailleurs, dit-elle, vous pensez bien que je ne consentirai jamais.</p>
-
-<p>Thurageau s’inclina, et il ajouta:</p>
-
-<p>&#8212;J’ai une autre proposition.<span class="pagenum"><a id="page_277">{277}</a></span></p>
-
-<p>Madame d’Oudart parut complètement indifférente.</p>
-
-<p>&#8212;Aimez-vous mieux marier monsieur votre fils?</p>
-
-<p>&#8212;Marier!... fit-elle, et avec qui?</p>
-
-<p>&#8212;Avec une jeune fille fort bien, quoique...</p>
-
-<p>&#8212;Arrêtez!... il suffit... du moment qu’il y a un «quoique...»</p>
-
-<p>&#8212;Je m’arrête. Autre chose: préférez-vous vendre Nouaillé... maison,
-parc et la ferme restant?... Babouin achèterait.</p>
-
-<p>&#8212;Encore Babouin!...</p>
-
-<p>&#8212;Il vous a déjà pris deux fermes: c’est vous maintenant qui formez
-enclave en son domaine!...</p>
-
-<p>&#8212;On gagne donc tant dans la tannerie?</p>
-
-<p>&#8212;Oui, quand on fabrique aussi du papier à Angoulême.</p>
-
-<p>&#8212;Ah? du papier!... bravo! la matière est déjà plus noble... Écoutez,
-Thurageau, vous allez me trouver curieuse, mais je suis femme... et
-mère... Quelle est la jeune fille dont vous avez voulu me parler?</p>
-
-<p>&#8212;Il y a un «quoique»!...</p>
-
-<p>&#8212;Enfin quel est ce «quoique»?...</p>
-
-<p>&#8212;La tannerie, justement, le papier!...<span class="pagenum"><a id="page_278">{278}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;Il s’agit de la petite Babouin?... La fille d’un marchand de peaux de
-bêtes qui empestent une lieue de pays!... Mais, ah çà! Thurageau, y
-pensez-vous?... Jamais de la vie! jamais de la vie!...</p>
-
-<p>Quatre jours plus tard, un grand break de louage faisait halte à la
-grille de Nouaillé, au bout du parc. On entendit, de la maison, tinter
-la vieille cloche fêlée... Qui était-ce? Les habitués ouvraient, à
-l’ordinaire, tout simplement la grille... Jeannot, portant ses sabots à
-la main, s’élança, les pieds nus, par la châtaigneraie. Il parlementa
-longuement, puis remonta la châtaigneraie, toujours courant et l’air
-effaré. A bout de souffle, il bégaya à la cuisine:</p>
-
-<p>&#8212;Ça, c’est plus fort que de jouer au bouchon!... des particuliers qui
-arrivent de Paris tout droit pour visiter le château! C’est quelque
-attrape, bien sûr: le château est-il à louer, à cette heure?... Allez
-prévenir madame.</p>
-
-<p>Madame pâlit, s’assit, réfléchit, se dompta,&#8212;cruel moment,&#8212;puis dit:</p>
-
-<p>&#8212;Il y a malentendu, évidemment, mais je ne veux pas qu’on laisse ainsi
-ces personnes à la porte: faites entrer!</p>
-
-<p>Jeannot courut de nouveau; on entendit le<span class="pagenum"><a id="page_279">{279}</a></span> grincement de la grille: le
-break parut sous la châtaigneraie. Il contenait un monsieur d’une
-soixantaine d’années, un de trente, une jeune femme, une jeune fille. La
-mère Agathe, la vieille bonne, les introduisit au salon et dit à
-Jeannot:</p>
-
-<p>&#8212;Vous n’êtes qu’une bête: il y a là dedans une demoiselle qui irait à
-monsieur Alex comme un gant...</p>
-
-<p>Tout ce monde-là attendit encore au salon, madame Dieulafait d’Oudart
-ayant voulu faire toilette. Enfin elle les reçut, non sans cérémonie,
-comme une visite, les embarrassa même à force de façons; ils croyaient
-s’être trompés d’endroit: était-ce bien là la propriété que leur avait
-désignée le notaire? Madame d’Oudart leur dit:</p>
-
-<p>&#8212;Mais je n’ai jamais autorisé aucun notaire à indiquer ma propriété aux
-amateurs! Thurageau est un vieil ami qui pousse le zèle à la manie;
-c’est un homme qui ne saurait voir un arpent de terrain improductif: je
-lui en veux, je le trouve indiscret, en vérité...</p>
-
-<p>Ces messieurs allaient la trouver mauvaise. Madame d’Oudart parla
-encore:</p>
-
-<p>&#8212;Thurageau se sera dit qu’en fait nous abandonnons Nouaillé; voici deux
-ans, en effet, que<span class="pagenum"><a id="page_280">{280}</a></span> j’ai dû me fixer à Paris pour suivre les études de
-mon fils, un grand garçon maintenant...</p>
-
-<p>&#8212;C’est monsieur votre fils, peut-être, dit la jeune femme, que nous
-avons croisé à cheval dans l’amour de petit chemin...</p>
-
-<p>&#8212;Lui-même, madame.</p>
-
-<p>&#8212;Oh! qu’il monte bien!... Ces messieurs l’ont remarqué.</p>
-
-<p>Ces messieurs acquiescèrent de la tête.</p>
-
-<p>La flatterie ravigota le cœur de madame d’Oudart. Des personnes qui
-avaient remarqué son fils lui devenaient presque sympathiques. Elle eut
-plus de force pour consommer son sacrifice, quoiqu’elle ne pût y
-parvenir sans détour.</p>
-
-<p>&#8212;Mon vieux père, ancien conseiller à la Cour, habitait encore ici,
-reprit-elle; il s’y plaisait, bien que seul; il y avait ses habitudes;
-mais j’ai résolu de ne plus me séparer de lui... Par le fait, ma
-propriété va se trouver fort délaissée...</p>
-
-<p>Les deux messieurs échangèrent un regard rapide. Pardieu, la situation
-se débrouillait!</p>
-
-<p>&#8212;Dans l’intérêt de la propriété, de la maison même... osèrent-ils dire.</p>
-
-<p>&#8212;Oui, fit-elle, vous avez raison... Je sais... Une maison inoccupée...</p>
-
-<p>&#8212;... vieillit de dix ans par saison!<span class="pagenum"><a id="page_281">{281}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;Je n’ai jamais loué, je n’y pensais certes pas...</p>
-
-<p>Il y eut un silence. Elle eut le courage de sourire, et elle lâcha enfin
-ce demi-aveu de défaite:</p>
-
-<p>&#8212;La personne du locataire peut influer beaucoup sur une décision aussi
-grave.</p>
-
-<p>La jeune femme dit:</p>
-
-<p>&#8212;Vous habitez, madame, un endroit si charmant!... les chemins, la
-grille ancienne, l’admirable allée sous les châtaigniers...</p>
-
-<p>&#8212;La maison d’habitation, hasarda l’un de ces messieurs, semble assez
-vaste...</p>
-
-<p>Madame Dieulafait d’Oudart se leva:</p>
-
-<p>&#8212;Si vous désirez jeter un coup d’œil?...</p>
-
-<p>Son cœur palpitait, les jambes lui manquaient. Elle fit visiter sa
-maison.</p>
-
-<p>On trouva, dans la bibliothèque, le grand-père Lhommeau qui sommeillait
-et s’éveilla. Il ne savait point de quoi il s’agissait, croyait voir des
-Parisiens amis de sa fille, faisait force salutations. Madame d’Oudart
-dut le présenter:</p>
-
-<p>&#8212;Monsieur Lhommeau, mon père, ancien conseiller à la Cour...</p>
-
-<p>Mais elle ne savait&#8212;et à peu près&#8212;que le nom de l’un des visiteurs, de
-qui le notaire lui avait lu la lettre; encore ignorait-elle auquel<span class="pagenum"><a id="page_282">{282}</a></span>
-d’entre eux il s’appliquait: elle le bredouilla... C’était le nom du
-sexagénaire. A son tour, celui-ci présenta: son fils, sa belle-fille, et
-la sœur de celle-ci, une jeune fille orpheline de père et de mère.
-Monsieur Lhommeau était fort étonné; la scène était pénible: on
-l’écourta en passant vite.</p>
-
-<p>Madame Dieulafait d’Oudart montra la chambre de son fils, montra sa
-propre chambre contenant la photographie agrandie de feu le commandant,
-son mari, avec sa croix, son épée, et cent objets familiers. De petits
-coins aménagés par elle elle vantait la commodité; elle vantait la vue
-qu’on avait des fenêtres sur les rochers du Poitou, sur la campagne;
-elle s’oubliait à dire:</p>
-
-<p>&#8212;C’est ici que j’ai eu mon fils...</p>
-
-<p>Ce n’étaient pas des goujats que les gens qui visitaient Nouaillé, et
-ils éprouvaient, de l’émoi de cette femme, une certaine gêne: ils
-faillirent négliger un autre étage. Les deux sœurs s’étant concertées
-gentiment, se refusèrent à visiter la cuisine, l’office, à cause des
-domestiques, et madame d’Oudart, interprétant autrement l’abstention, ne
-se prenait-elle pas maintenant à craindre que leur projet de location
-n’aboutît pas?...</p>
-
-<p>Elle les mena au jardin. Les arbres à fruits<span class="pagenum"><a id="page_283">{283}</a></span> étaient en fleurs:
-pêchers, poiriers, pommiers, amandiers charmaient la vue par la
-débordante profusion du blanc et du rose; blanc et rose était le parc,
-blanche et rose la campagne au delà des murs. Les lilas tiraient de
-fines langues d’un vert tendre, comme pour goûter, en délicats, la
-saveur du printemps. Sous un soleil déjà chaud, la terre, comme un
-animal, exhalait une haleine vivante. Tout germait, bourgeonnait,
-éclatait; tout sentait bon, et les abeilles, presque invisibles,
-innombrables, vautrées dans les corolles, laissaient croire que la
-nature elle-même, enivrée, chantait.</p>
-
-<p>On alla jusqu’au potager, où, maintes fois, quand le soir tombait, le
-long du cordon de pommiers nains, la mère d’Alex avait souhaité de le
-voir se promener là un jour, au bras d’une jeune femme exquise, riche
-s’il se pouvait, et d’excellente famille. Par la porte à claire-voie
-donnant sur la campagne, les filles du métayer, grandies, sauvages
-toujours, et immobiles comme des idoles, étaient là, encore, accourues
-pour contempler, non pas M. Alex, aujourd’hui, mais les messieurs et
-dames descendus du grand break de louage...<span class="pagenum"><a id="page_284">{284}</a></span></p>
-
-<h2><a id="XLV"></a>XLV</h2>
-
-<p>Un soir du mois d’août suivant, à leur fenêtre, sur la cour de la rue
-Férou, madame Dieulafait d’Oudart et M. Lhommeau tâchaient de prendre
-l’air, après dîner.</p>
-
-<p>C’était la fin d’une pesante journée; un vain orage avait éclaté, vers
-cinq heures, pour disperser les promeneurs du Luxembourg, non pas pour
-rafraîchir la température. D’une tour de Saint-Sulpice, l’<i>Angelus</i>
-lança tout à coup une large vibration religieuse et mélancolique qui
-feignit d’agiter l’atmosphère engourdie: la verrerie trembla sur le
-buffet, et on leva les yeux vers le haut des toitures, comme si quelque
-chose passait dans le ciel. A l’appel de l’église, une cen<span class="pagenum"><a id="page_285">{285}</a></span>tuple voix
-répondit du Séminaire voisin, scandant les paroles de la prière; puis
-une autre voix multiple, une autre et une autre encore, obéissant, à
-quelques secondes d’intervalle, à l’harmonieuse invitation tombée des
-tours, et dont les dernières résonances furent longues à s’apaiser: on
-les croyait voir courir, en chevauchée légère, sur Paris, vers Grenelle
-et le Point-du-Jour... Après quoi, les bruits ménagers montèrent: chocs
-répétés et monotones des assiettes empilées et des couverts de ruolz ou
-d’argent comptés et replacés en leurs paniers, verres à voix cassée,
-verres bavards et chantants, tiroirs, placards... Et quand le désordre
-quotidien de la vie fut encore une fois réparé, on entendit la voix des
-bonnes et celle des humbles ménages échangeant la satisfaction de la
-besogne accomplie; les glouglous de la fontaine emplissant les brocs;
-les cris pointus de fillettes jouant au volant dans la rue; une femme
-fâchée, une porte claquant... Un silence se fit, que déchira le
-grincement d’un frein d’omnibus; puis un plus long silence... Et, tout à
-coup, des accords au piano et un chant...</p>
-
-<p>Un hoquet aussi put être entendu, au fond de la gorge de madame
-Dieulafait d’Oudart, qui<span class="pagenum"><a id="page_286">{286}</a></span> pleura et disparut, laissant seul M. Lhommeau
-à la fenêtre.</p>
-
-<p>M. Lhommeau était-il philosophe? Il atteignait les limites de la vie, et
-il l’appréciait telle qu’elle est. On avait dit à M. Lhommeau: «Nous
-louons Nouaillé, c’est indispensable.» M. Lhommeau avait répondu: «Louez
-Nouaillé, si c’est indispensable!&#8212;Mais nous vous emmenons, papa, avec
-nous à Paris!&#8212;Emmenez-moi, avec vous, mes enfants, à Paris.&#8212;Nous
-serons fort tassés, pauvre papa; vous coucherez dans le salon.&#8212;Ne
-saurions-nous pas vivre, moins tassés, tous à Nouaillé?&#8212;Impossible! Et
-l’avenir d’Alex?...&#8212;Soyons tassés, couchons dans le salon!»</p>
-
-<p>Et, avec le bon M. Lhommeau, l’on avait amené à Paris la mère Agathe que
-l’on n’avait pu se résoudre à abandonner: tout ce qui était de Nouaillé
-étant loué, y compris Jeannot, les chiens et le cheval d’Alex, pour
-trois mille francs.</p>
-
-<p>Avec la modeste retraite de M. Lhommeau, sa toute petite fortune
-personnelle et les trois mille francs de Nouaillé, on pouvait vivre
-désormais, «tassés» assurément, mais à Paris, seul lieu convenable à
-l’élaboration de l’avenir d’Alex, mais à Paris où l’on échappait aux
-malveillants propos de la province, mais à Paris où l’on<span class="pagenum"><a id="page_287">{287}</a></span> ne renonçait
-pas, quoi qu’on en pût dire, à jouter dans l’arène avec madame
-Chef-Boutonne et son fils, avec madame Lepoiroux et Hilaire.</p>
-
-<p>Cependant, quand le lourd été de juillet s’était assis sur Paris, madame
-Dieulafait d’Oudart, privée pour la première fois des ombrages de la
-châtaigneraie, des pièces fraîches, de l’air pur et de la promenade du
-soir dans le potager de Nouaillé, avait été saisie par une nostalgie qui
-n’était pas sans laisser quelque inquiétude à son entourage. A son dépit
-de ne point partir, à temps nommé, comme tout le monde, pour la campagne
-ou pour la mer, elle remédiait par son orgueil même: car l’orgueil
-blessé secrète un autre orgueil qui sert de baume à la plaie; elle était
-fière de se montrer de plus en plus réduite, quasiment pauvre et
-n’ambitionnant pour son fils qu’une «situation pratique». Mais Nouaillé,
-sa terre, lui tenait comme un membre.</p>
-
-<p>Elle pensait à Nouaillé à toute heure et partout: le matin, à l’église,
-en offrant de la cire à saint Alphonse de Liguori dans l’intention de
-recouvrer Nouaillé, comme elle lui en offrait pour la réussite des
-examens d’Alex; le jour, dans ce superbe Jardin du Luxembourg désert, où
-elle pouvait impunément broder la soie, au pied de<span class="pagenum"><a id="page_288">{288}</a></span> Berthe ou Bertrade,
-reine de France, sans risquer d’être dérangée ni par les enfants qui
-avaient du large pour fouetter le sabot, ni par madame Chef-Boutonne qui
-prenait, cette année, modestement, les bains de mer en Bretagne... Et
-elle pensait à Nouaillé, le soir, chacun de ces tristes soirs pareils,
-sur la cour de la rue Férou, au son des cloches, au bruit rythmé de la
-prière des séminaristes, et enfin, quand au milieu du calme
-définitivement établi de la nuit, une voix tout à coup chantait,
-accompagnée de quelques accords au piano...<span class="pagenum"><a id="page_289">{289}</a></span></p>
-
-<h2><a id="XLVI"></a>XLVI</h2>
-
-<p>Un événement avait marqué la fin de l’année scolaire. Encore un
-ajournement d’Alex à son examen de licence? Non pas! cela était trop
-ordinaire: l’échec, l’échec complet, le plat échec de Paul
-Chef-Boutonne, à un premier concours au Conseil d’État!</p>
-
-<p>Beaubrun, son beau-frère, auditeur à la Cour des comptes, ayant avec le
-jury quelques intelligences, savait que, sur vingt-sept candidats,
-Chef-Boutonne (Paul) était classé vingt-septième. Comment! un candidat
-qui, ponctuellement, satisfit à tous les examens, se démasquer vulgaire
-mazette, un jour d’épreuve définitive? En effet, sur toutes matières, il
-était apte à fournir une réponse, les<span class="pagenum"><a id="page_290">{290}</a></span> examens lui étaient favorables,
-et il venait de passer convenablement sa licence; mais s’agissait-il de
-se mesurer avec des jeunes gens capables, le moins entraîné d’entre eux
-savait répondre mieux que lui. Pis que cela! s’il possédait des
-connaissances, en tirer parti avec ordre, à-propos et mesure, dépassait
-ses moyens; rédiger un rapport, composer, faire œuvre d’initiative loin
-de quelqu’un qui vous pique d’une interrogation précise, découvrait d’un
-coup une fondamentale médiocrité.</p>
-
-<p>Et Beaubrun terrorisa madame Chef-Boutonne en lui déclarant, le monocle
-tombé, avec l’œil atone du voyant de l’avenir:</p>
-
-<p>&#8212;Votre fils jamais ne triomphera dans un concours.</p>
-
-<p>Comme l’être qui va sombrer, revoit, dit-on, en un instant, sa vie
-entière, madame Chef-Boutonne récapitula les courses en fiacre,
-ruineuses, les attentes dans les salons froids, les introductions près
-de messieurs en redingote de drap uni, au visage bien rasé et digne,
-dont l’approche a goût de mauvais cigare; les invitations, les dîners,
-la dépense et l’ennui, et l’emploi des formules magiques, méditées,
-apprises et glissées en temps opportun au creux d’une oreille<span class="pagenum"><a id="page_291">{291}</a></span> à poil
-gris!... Vanité, tout cela? Mais vanité, alors, le zèle des mères!
-vanité, la courtoisie, les engagements, la parole même des arbitres de
-la destinée de nos fils! vanité, en définitive, ce qu’on appelle les
-recommandations!</p>
-
-<p>Elle était sur le point de crier à l’injustice; mais son esprit fit
-vire-volte et elle soupira:</p>
-
-<p>&#8212;Et il y a des gens qui crient à l’injustice!</p>
-
-<p>Beaubrun réengaina son monocle et regarda sa belle-mère de biais, avec
-un œil fin:</p>
-
-<p>&#8212;Tout, en effet, dit-il, se passe assez correctement.</p>
-
-<p>On avait jeté bas les projets de voyage et l’on était allé brusquement
-se terrer en Bretagne, réfléchir, et faire, en tout-cas, travailler
-Paul, d’arrache-pied. En partant, on avait confié à madame Dieulafait
-d’Oudart:</p>
-
-<p>&#8212;La perte de mademoiselle de Saint-Évertèbre a été pour le pauvre
-enfant plus sensible qu’on ne l’eût pu soupçonner!...</p>
-
-<p>&#8212;La perte de mademoiselle de Saint-Évertèbre?... avait fait madame
-d’Oudart, ignorante.</p>
-
-<p>Et madame Chef-Boutonne, pour toute explication:</p>
-
-<p>&#8212;Elle n’eût jamais été la femme qui conviendra à mon fils.<span class="pagenum"><a id="page_292">{292}</a></span></p>
-
-<p>Le brillant avenir de Paul Chef-Boutonne: sa situation, son mariage?
-mais il faisait doublement faillite!... Telle fut la conclusion qui
-s’imposa aux Dieulafait d’Oudart.<span class="pagenum"><a id="page_293">{293}</a></span></p>
-
-<h2><a id="XLVII"></a>XLVII</h2>
-
-<p>Quant à Alex, il fut refusé à la session supplémentaire de novembre,
-contrairement à la douce habitude qu’il avait prise de réparer à
-l’entrée de l’hiver son annuel insuccès d’été. Il y avait, en son cas, à
-vrai dire, de quoi troubler l’esprit d’un candidat.</p>
-
-<p>Lors du triste retour du Poitou, après l’abandon de Nouaillé aux
-étrangers, Alex trouvait rue Férou une lettre de Raymonde. Toute lettre
-de Raymonde contenait premièrement l’annonce d’une calamité échue ou à
-prévoir; secondement, une lamentation rédigée dans le style des
-prophètes; finalement et en manière de conclusion, menace de sa mort
-prochaine, tantôt accidentelle et<span class="pagenum"><a id="page_294">{294}</a></span> certifiée par des signes, tantôt, ce
-qui était plus grave, résultat de sa volonté, œuvre de sa propre main.</p>
-
-<p>Non pas plus lugubre qu’une autre était la présente lettre, qui,
-pourtant, contenait la nouvelle d’une des plus grandes calamités qui
-puissent échoir à une pauvre fille. Raymonde, ennoblissant toujours par
-des termes choisis l’humble réalité, écrivait:</p>
-
-<p>«... Le fruit de nos amours, Alex, a tressailli, etc...»</p>
-
-<p>Suivait un long récit: amour, amertume, amour, désespoir, et amour
-encore, expressions ridicules et sentiments sincères, émoi immense
-malhabile et pitoyable. Un post-scriptum court et net faisait contraste:</p>
-
-<p>«<i>P.-S.</i>&#8212;Le réchaud ou la Seine?»</p>
-
-<p>C’était dans le temps même qu’Alex, de plus en plus détaché de Raymonde,
-se rapprochait de Louise. Avec Louise quelles amusantes promenades, les
-dimanches d’été! Quels gais dîners à la campagne! Quelles courses
-furtives et divertissantes dans Paris! Louise était la dernière
-grisette, une grisette diplômée, émargeant au budget de l’État, fleur
-renouvelée depuis le temps de Mimi Pinson, mais identique en son parfum,
-fleur traditionnelle du sol de Paris.<span class="pagenum"><a id="page_295">{295}</a></span></p>
-
-<p>Mais il avait fallu revoir Raymonde.</p>
-
-<p>Alex lui donnait rendez-vous, le soir, dans le Jardin du Luxembourg, sur
-un banc de la Pépinière, proche des ruches d’abeilles. Elle arrivait,
-infailliblement la première à toute convocation, avec une sorte de cabas
-en paille tressée portant, en lettres de laine rouge: <i>Souvenir
-d’Enghien</i>, et qu’elle tenait dorénavant sur son ventre parce qu’elle
-s’imaginait que tout le monde y voyait sa maternité. Ce sac servait
-aussi à garder la place d’Alex sur le banc garni, comme tout siège à
-cette heure, de sombres silhouettes méconnaissables. Dans la demi-nuit
-volant d’allées en pelouses et que tachait, seule, blanc fantôme, la
-jeune femme de marbre qui veille au pied du socle de Watteau, Raymonde,
-de loin, discernait Alex, Alex, grand, élégant, léger, avec son chapeau
-de paille «canotier» et ses moustaches longues, aussi plus claires que
-la nuit. Alors son cœur battait, un trouble affreux l’envahissait; elle
-se croyait déjà au delà de la mort, parmi les ombres silencieuses et
-dans un jardin de rêve et de beauté; elle portait pour toujours sous son
-cabas une maternité secrète; et le confident chéri, l’auteur adoré de ce
-fruit d’amour, le voilà qui venait...<span class="pagenum"><a id="page_296">{296}</a></span></p>
-
-<p>Il venait, en retard, mais régulier, cependant, sans compensation aucune
-à son déplaisir, car il ne donnait point là son cœur; mais il venait
-comme on se soumet à un devoir inéluctable, inutile d’ailleurs, mais tel
-que la vie parfois nous en impose. Il s’asseyait au bout du banc, à la
-petite place réservée pour lui, et Raymonde, en se serrant très fort
-contre lui, nouait son bras au bras d’Alex; et ce geste-là, dans cet
-instant, était pour elle, désormais, la dernière forme de la volupté.</p>
-
-<p>Il n’avait pas grand’chose à lui dire, car il ne savait parler que des
-sujets agréables; elle, elle n’avait jamais trouvé la langue à employer
-pour parler à cet amant trop charmant et qui n’aimait ni la mélancolie
-ni les pleurs. Mais, comme elle était touchée de la sollicitude qu’il
-lui témoignait depuis «le malheur», elle osait lui dire, par exemple:</p>
-
-<p>&#8212;Personne ne s’est encore aperçu de rien.</p>
-
-<p>Il faisait:</p>
-
-<p>&#8212;Ah?... tant mieux!</p>
-
-<p>Et il se croyait sauf, tant que «l’on ne s’était aperçu de rien».</p>
-
-<p>&#8212;Le jour où l’on s’en apercevra... disait Raymonde.<span class="pagenum"><a id="page_297">{297}</a></span></p>
-
-<p>Il détournait l’entretien pour chasser une vision désobligeante: celle
-de madame Proupa, la veuve de l’honnête Proupa, appariteur à la Faculté
-des lettres, venant sonner rue Férou, et réclamer le mariage.</p>
-
-<p>Ce n’était pas cela que prévoyait Raymonde, à la date fatale évoquée par
-elle: elle prévoyait le «réchaud ou la Seine». Elle parlait de cette
-alternative à mots couverts et par paraboles. Qu’attendait-elle donc de
-son amant? Qu’il inventât un moyen de la tirer de là? Il ne lui en
-proposait aucun. Très sincèrement, il n’en considérait, lui, qu’un seul,
-c’était que madame Proupa montât l’escalier de la rue Férou pour
-réclamer le mariage; mais il n’en soufflait mot, bien entendu, parce que
-la perspective lui en était excessivement pénible, et aussi parce qu’en
-cette occasion, comme en toute autre, il comptait sur la chance. Lorsque
-Raymonde parlait trop des personnes de sa famille, de «sa pauvre mère»,
-du cousin Milius, le comique, et de personnes qu’Alex avait vues aux
-«petites soirées dansantes» de la rue Clovis, pour la faire taire, il
-disait:</p>
-
-<p>&#8212;Mais tout s’arrangera... Tout s’arrange!...</p>
-
-<p>Et ils se levaient, avec les ombres environ<span class="pagenum"><a id="page_298">{298}</a></span>nantes, lorsque le tambour,
-issu tout à coup d’un endroit incertain, troublait l’admirable repos du
-soir dans les jardins. Alors, dociles comme un troupeau de moutons,
-toutes ces ombres s’en allaient vers les portes, obéissant au rythme
-impératif du petit fantassin invisible.</p>
-
-<p>Un soir, avant qu’Alex fût assis, n’eut-elle pas la fantaisie de courir
-sur les pelouses où la lune montante semblait semer des perles? Elle
-prétendait que «la dame de Watteau» lui faisait signe, et qu’on allait
-danser. Elle entraînait son amant; elle enjambait la palissade et
-s’élançait en chantant:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">&#8212;Hé! bonsoir, madame la Lune!<br /></span>
-</div></div>
-</div>
-
-<p class="nind">et elle disait, comme autrefois madame Proupa, sa mère:</p>
-
-<p>&#8212;Et que la fête batte son plein!...</p>
-
-<p>Alex, l’ayant rejointe, l’arrêta, et, avec sa main, la bâillonna. Il
-remarqua qu’elle sentait l’absinthe. Elle en était ivre.</p>
-
-<p>Il ne put l’empêcher de gambader comme une nymphe sylvestre, et de
-danser, sous la lune et la nuit, et sous les yeux du buste de Watteau,
-le peintre de la tragédie secrète qui est au cœur de la nature et de
-l’amour.<span class="pagenum"><a id="page_299">{299}</a></span></p>
-
-<p>Alex eut peur. Il défendit à Raymonde de se faire mal désormais: il fut
-même doux avec elle et lui recommanda de se tenir tranquille. «Tout
-s’arrangera», lui répétait-il, ne pouvant avoir le courage d’être plus
-précis et de lui dire: «Allons, c’est moi qui monterai l’escalier de
-madame Proupa...»</p>
-
-<p>Sérieusement, il en vint à penser qu’il ferait cette démarche un jour.
-Eh! mon Dieu! puisqu’on en était à adopter la vie modeste, rue Férou, et
-à se faire gloire de l’adopter, n’y aurait-il pas, à un certain point de
-vue, quelque crânerie à épouser une demoiselle Proupa?... Alex pensait à
-part lui: «Seulement, c’est dommage que ce ne soit pas Louise!...»</p>
-
-<p>Raymonde, un soir, ne vint pas au rendez-vous,&#8212;fait
-extraordinaire.&#8212;Deux fois, elle y manqua: Alex la crut morte.&#8212;«Le
-réchaud ou la Seine»?...&#8212;Elle écrivit enfin qu’elle allait bien, malgré
-une jambe luxée dans une chute d’escalier, et que «tout s’était passé
-pour le mieux», grâce au médecin, «un très brave homme...»</p>
-
-<p>Raymonde, si prolixe et si nébuleuse quand il s’agissait de malheurs
-imaginaires ou médiocres, employait des tournures concises et
-suffisam<span class="pagenum"><a id="page_300">{300}</a></span>ment claires pour indiquer un drame réel, compliqué de crime et
-de mystère.</p>
-
-<p>C’était donc là, sur le lit de madame Proupa, près duquel Alex et
-Raymonde, un soir, aux excitations de la musique dansante et d’un
-concert de parents et d’amis, avaient échangé leur premier baiser, que
-devaient se dénouer, entre les mains d’un médecin discret et d’une mère
-imbécile, les relations de Raymonde et d’Alex.<span class="pagenum"><a id="page_301">{301}</a></span></p>
-
-<h2><a id="XLVIII"></a>XLVIII</h2>
-
-<p>Eh bien! ce ne fut pas le souci de cette sombre aventure qui causa le
-très grave échec d’Alex à la Faculté, mais la trop expansive
-satisfaction de s’en trouver, en somme, si heureusement affranchi. Le
-rayon de soleil après la pluie, le printemps après un dur hiver, au
-sortir de la prison la lumineuse liberté,&#8212;est-ce pour répondre à un
-aréopage de «bonzes», sur des questions de droit civil ou d’économie
-politique?... Non, vraiment! L’expérience, toutefois, lui suggérait
-quelques principes de sagesse: ainsi ce n’est pas lui qu’on reprendrait
-jamais à s’engager dans des liaisons avec des demoiselles «dont on a eu
-l’honneur de connaître madame la mère»! Et,<span class="pagenum"><a id="page_302">{302}</a></span> d’ailleurs, à l’avenir,
-éviter les liaisons qui, premièrement, menaçaient la bourse de la pauvre
-maman, et, en second lieu, pouvaient faire tant de peine à la chère
-petite Louise... Tâcher de travailler, enfin, bon Dieu du ciel!...</p>
-
-<p>Voilà les réflexions et les fermes propos que formulait, en sa chambre,
-un jeune homme instruit par l’expérience, lorsqu’une main frappa à la
-trop fameuse «entrée particulière» ménagée jadis par les soins de madame
-Chef-Boutonne.</p>
-
-<p>&#8212;Ouvrez!</p>
-
-<p>Et Alex vit madame Beaubrun.</p>
-
-<p>Elle arrivait de Meudon, toute fraîche.</p>
-
-<p>Elle entra, en faisant signe d’abattre le bruit; elle parlait à voix
-basse; elle comprimait de la main son cœur; elle tomba sur un fauteuil
-et elle répétait:</p>
-
-<p>&#8212;Croyez-vous que j’en ai, un toupet! croyez-vous?...</p>
-
-<p>Et la pièce s’emplissait de parfum.</p>
-
-<p>Avec elle, Alex aimait à plaisanter; tous deux affectaient de ne point
-se prendre au sérieux. Comme elle avouait du «toupet», il en eut; et,
-tout tranquillement, il la débarrassa de son ombrelle, pinça entre deux
-doigts l’épingle du chapeau: en un mot, il jouait à l’amant. Elle dit:<span class="pagenum"><a id="page_303">{303}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;Oh! le monstre!...</p>
-
-<p>Elle lui frappa le poignet avec son «face-à-main». Il se frottait le
-poignet, comme si elle lui eût fait très mal; elle lui tendit la main:</p>
-
-<p>&#8212;Allons! la paix!... fit-elle.</p>
-
-<p>Et elle expliqua sa visite.</p>
-
-<p>Elle n’avait point voulu faire directement à madame d’Oudart la
-commission dont elle était chargée par sa mère, encore en Bretagne, et
-elle venait prendre de lui conseil... «Prendre conseil de lui» amusa
-beaucoup Alex; mais madame Beaubrun ne riait pas.</p>
-
-<p>&#8212;Le moyen de vous parler en particulier, dit-elle, dans un appartement
-où l’on ne reçoit plus que dans la chambre à coucher de madame votre
-mère?... Y en avait-il d’autre que de frapper tout de go à votre porte
-de jeune homme?</p>
-
-<p>Ma foi, non, il n’y en avait point d’autre. Et la commission consistait
-à faire entendre, de la part de madame Chef-Boutonne, à madame
-Dieulafait d’Oudart, que le jeune Lepoiroux, leur protégé commun, était,
-à Poitiers, sinon affilié à la loge «l’Amicale de l’Ouest», du moins
-compromis avec les principaux FF.·. du chef-lieu, au milieu et sous le
-patronage desquels il avait fait récemment une conférence où le
-<i>Discours sur l’Histoire<span class="pagenum"><a id="page_304">{304}</a></span> universelle</i> de Bossuet était tourné en
-ridicule et réduit à néant. Ces Lepoiroux, en vérité, manquaient d’un
-tact élémentaire! Une espèce de scandale en était résulté à Poitiers.
-Nul n’ignorait là-bas que «le fils Lepoiroux» avait été instruit et
-nourri par les Pères de la Compagnie de Jésus...</p>
-
-<p>&#8212;A quoi pensez-vous? demanda madame Beaubrun, quand elle eut exposé son
-affaire.</p>
-
-<p>&#8212;Mais, je pense que vous sentez bon!...</p>
-
-<p>&#8212;Quel enfant! dit-elle; il n’y a pas moyen de parler sérieusement avec
-vous!</p>
-
-<p>&#8212;Le sérieux, alors, c’est les Lepoiroux?</p>
-
-<p>&#8212;Qu’est-ce que vous avez à lorgner ainsi mon chapeau?</p>
-
-<p>&#8212;C’est l’épingle, décidément, qui me gêne.</p>
-
-<p>Elle réfléchit, un instant, et, d’un air espiègle:</p>
-
-<p>&#8212;S’il faut cela pour que vous m’écoutiez et me répondiez, ôtez-la!</p>
-
-<p>Il l’ôta, prestement. Il essayait déjà de soulever le chapeau, retenu
-par d’autres épingles dissimulées.</p>
-
-<p>&#8212;Ho! ho! fit-elle. Qui est-ce qui est attrapé? C’est vous... Hélas! peu
-de cheveux: beaucoup d’épingles, mon ami!... Vous, je vois cela, vous
-avez l’habitude de décoiffer de plus beaux che<span class="pagenum"><a id="page_305">{305}</a></span>veux que les miens...
-Allons, arrière!... vous me fâchez.</p>
-
-<p>Elle fit la moue. Elle ajouta:</p>
-
-<p>&#8212;Ah! si vous les aviez connus avant mon bébé!...</p>
-
-<p>&#8212;Vos cheveux?</p>
-
-<p>&#8212;J’en avais trop... et d’un fin!...</p>
-
-<p>Sur cette vanité de femme, il crut pouvoir lui baiser les mains.
-Elle-même jugea prudent de s’en aller, pour une première fois.</p>
-
-<p>Au bouton de la porte, elle dit à demi rougissante:</p>
-
-<p>&#8212;Voyez ce que c’est: je n’ose plus entrer chez madame votre mère...</p>
-
-<p>Il voulut la baiser à travers la voilette. Elle regimba comme un diable.
-Il lui dit:</p>
-
-<p>&#8212;Oh! comme vous êtes jolie!</p>
-
-<p>Elle n’était pourtant pas sotte; elle entendait la raillerie et savait
-la valeur des compliments d’un homme. Mais la louange de quelqu’un de
-ses charmes physiques la rendait aussitôt commune. Elle répondit:</p>
-
-<p>&#8212;Jolie?... Oh! cela non!...</p>
-
-<p>Lui, qui la désirait, dans sa fraîche toilette d’été embaumée, disait
-n’importe quoi:&#8212;yeux, bouche, nez, teint admirables!&#8212;Et la femme:<span class="pagenum"><a id="page_306">{306}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;Non, non! Je sais bien que j’ai la bouche trop petite, les yeux
-passables, à la rigueur, mais le nez mal fait... Quant au teint!... Et,
-d’abord, vous ne m’avez jamais fait de compliments.</p>
-
-<p>Il dit:</p>
-
-<p>&#8212;Je vous aime depuis que je vous connais.</p>
-
-<p>Depuis le temps qu’il la connaissait, il n’avait fait que rire avec elle
-de l’amour et des beaux sentiments; mais elle crut ce qu’il lui disait
-de flatteur. Tout à coup, il la baisa en plein visage, un peu au hasard,
-à cause de la voilette. Elle battit des paupières, sans commenter l’acte
-autrement; et elle se regarda dans la glace en faisant la lippe pour
-tendre la gaze fripée par le baiser. Les cassures étaient tenaces.</p>
-
-<p>&#8212;Permettez!... dit Alex, offrant perfidement ses soins.</p>
-
-<p>Elle permit, étant devenue toute naïve. Il releva la voilette et toucha
-les lèvres...<span class="pagenum"><a id="page_307">{307}</a></span></p>
-
-<h2><a id="XLIX"></a>XLIX</h2>
-
-<p>Il en résulta que la communication que l’on devait faire à madame
-d’Oudart fut remise. On la lui fit toutefois sans beaucoup tarder: on
-vint rue Férou un peu plus tôt que de coutume, ce qui embarrassa fort
-Noémie qui, depuis le «tassement», ne savait jamais dans quelle pièce
-introduire. Madame s’habillait dans sa chambre; dans la salle à manger,
-la mère Agathe, pour conserver ses habitudes de province, avait installé
-sa planche à repasser le linge; M. Lhommeau faisait sa sieste chez lui,
-dans l’ancien salon.</p>
-
-<p>Madame d’Oudart cria par une porte entre-bâillée:</p>
-
-<p>&#8212;Faites entrer chez mon fils: il a prévenu qu’il sortait....<span class="pagenum"><a id="page_308">{308}</a></span></p>
-
-<p>Il n’était point sorti, car il attendait précisément madame Beaubrun à
-l’issue de la visite qu’elle devait faire à sa mère. En voyant entrer la
-jeune femme, non à la dérobée, non par l’entrée particulière, mais
-précédée de Noémie, la bonne, et suivie à peu de distance par madame
-Dieulafait d’Oudart, Alex fut déconcerté.</p>
-
-<p>&#8212;Vous alliez sortir? lui dit madame Beaubrun.</p>
-
-<p>Il répondit:</p>
-
-<p>&#8212;Mais non!</p>
-
-<p>Sa mère lui dit:</p>
-
-<p>&#8212;Tu sors, mon enfant?</p>
-
-<p>&#8212;Oui, oui...</p>
-
-<p>Cependant il resta.</p>
-
-<p>Madame d’Oudart se confondit en excuses, et, pour la vingtième fois, fit
-la description de son appartement bondé comme les soutes d’un vaisseau,
-depuis l’abandon de Nouaillé.</p>
-
-<p>&#8212;C’est au point, madame, que mon fils doit partager son armoire avec
-son pauvre grand-père!... et on le dérange parfois, le matin, pour un
-faux col ou pour des chaussettes, parce que le vieux papa est demeuré
-fort matinal.</p>
-
-<p>Elle aimait à narrer les mille incidents que provoque un logement exigu;
-elle les énumérait<span class="pagenum"><a id="page_309">{309}</a></span> à tout venant, les amplifiait, honnêtement, et, sans
-le vouloir, elle en tirait vanité. Elle disait:</p>
-
-<p>&#8212;Ici? mais il y a de la place encore!... Et tenez, je regrette que ce
-cher monsieur Thémistocle soit reparti pour son pays, non seulement à
-cause des services qu’il rendait par sa science à Alex, mais parce que,
-dans l’antichambre divisée en deux,&#8212;ne l’avez-vous pas remarqué?&#8212;il y
-aurait la place d’un lit de sangle avec sa table de nuit et même une
-chaise!...</p>
-
-<p>Ou bien:</p>
-
-<p>&#8212;C’est en étant privé de tout, ma chère petite, qu’on goûte le prix des
-choses: j’apprécie, à présent, la chaise que j’ai payée deux sous au
-Jardin du Luxembourg; on ne m’en délogerait pas avant le coucher du
-soleil!... Oh! certes, je ne souhaite pas que mon fils fasse jamais
-fortune; Dieu l’en préserve, plutôt!... Et, d’abord, il y a plus de
-vertu, quoi qu’on dise, chez les petites gens que chez les riches; il y
-a plus de mérite, en tout cas!... Alex sera avocat, simple avocat, tout
-petit avocat!... Et comme il ne sera ni en position ni en goût de faire
-un mariage riche,&#8212;j’en ai déjà refusé pour lui,&#8212;il y a cent à parier
-contre un que son ménage futur en sera meilleur... Savez-vous de quoi je
-serais aujourd’hui le plus fière?<span class="pagenum"><a id="page_310">{310}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;De quoi donc?</p>
-
-<p>&#8212;De ce qu’Alex épousât une jeune fille sans dot!...</p>
-
-<p>&#8212;Sans dot!...</p>
-
-<p>&#8212;Je dis: sans un liard de dot. Ce sont les mariages les plus heureux,
-et, entre nous, les plus dignes.</p>
-
-<p>&#8212;Oh! il ne faut pas exagérer! J’admets qu’une femme apporte...</p>
-
-<p>&#8212;Son trousseau, je vous le concède; un point, c’est tout. Celle qui a
-veut avoir davantage; qui a davantage ambitionne tout... L’ambition? ah!
-j’en suis bien revenue... Je l’ai dit, je l’ai écrit dernièrement encore
-à une malheureuse à qui l’on fait tourner la tête...</p>
-
-<p>&#8212;La veuve Lepoiroux? interrompit madame Beaubrun.</p>
-
-<p>&#8212;Vous l’avez nommée.</p>
-
-<p>&#8212;A propos des Lepoiroux, dit madame Beaubrun, écoutez!...</p>
-
-<p>Et elle glissa l’épisode scandaleux dont Hilaire avait effarouché le
-Poitou.</p>
-
-<p>Madame d’Oudart tomba des nues, d’abord; puis elle affirma que rien, en
-somme, ne l’étonnait. Elle exhala, toutefois, son indignation. Ce qui
-lui paraissait odieux, c’était l’infidélité d’Hi<span class="pagenum"><a id="page_311">{311}</a></span>laire Lepoiroux à ses
-anciens maîtres; à son point de vue de femme pieuse, aussi, s’allier aux
-francs-maçons était vilain.</p>
-
-<p>&#8212;Et votre mère, demanda-t-elle, qu’est-ce qu’elle dit de cela?</p>
-
-<p>&#8212;Ma mère? fit madame Beaubrun avec sa malice coutumière, mais je la
-crois furieuse de ce que son protégé soit aussi celui d’une autre
-puissance!</p>
-
-<p>&#8212;Entre nous, dit madame d’Oudart, voulez-vous le fond de ma pensée?
-Votre mère a perdu la confiance des Lepoiroux du jour où Paul a échoué
-au Conseil d’État. Une femme qui n’a pas réussi à faire nommer son fils
-est sans crédit pour protéger autrui. Et, des protections, c’est tout ce
-qu’attend ce monde-là!... Je vais vous rapporter ce que me disait, ces
-jours-ci, mon bonhomme de père: «Ma génération, celle de votre mari
-encore, ont été élevées dans l’idée que la Révolution française avait
-servi à adapter les rangs exactement au mérite; votre fils ni le jeune
-Chef-Boutonne ne croient plus guère à cela,&#8212;bien que le fait, du moins
-en général, soit moins faux qu’ils s’imaginent;&#8212;mais des Lepoiroux,
-encore tout près de l’état de servage, ne conçoivent pas d’autre
-gouvernement que celui du bon<span class="pagenum"><a id="page_312">{312}</a></span> plaisir et ne croient absolument qu’aux
-passe-droit!...» Il a raison, mon vieux papa... Eh bien! voyez-vous, ma
-belle enfant, il ne nous reste aujourd’hui, à nous autres, un peu
-scrupuleux sur les moyens de parvenir, qu’une ressource pour nous
-distinguer des Lepoiroux qui nous font essuyer la semelle de leurs
-bottes en nous grimpant sur les épaules, c’est de tirer honneur de notre
-pauvreté!...</p>
-
-<p>Madame Beaubrun faillit bâiller: Alex trépignait sans mot dire. Madame
-d’Oudart, si facile et si simple autrefois, ne devenait-elle pas un peu
-sermonneuse, depuis qu’elle s’exténuait à exalter par des théories un
-état pour lequel elle n’était pas née? Ou bien, aussi, ne
-paraissait-elle pas sermonneuse parce qu’elle retardait et peut-être
-compromettait un rendez-vous?...</p>
-
-<p>Voyant que son fils s’agitait, elle lui dit:</p>
-
-<p>&#8212;Tu devrais sortir, mon enfant: va prendre l’air; madame Beaubrun
-t’excusera... Vous l’excusez, n’est-ce pas, ma chère belle?</p>
-
-<p>&#8212;Oh! fit madame Beaubrun; mais je serais désolée d’être cause que...
-Et, d’ailleurs, moi-même, chère madame, je dois être, à trois heures...</p>
-
-<p>Elle se leva. Alex dit:<span class="pagenum"><a id="page_313">{313}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;Vous permettez, madame, que je vous accompagne jusqu’au bout de la
-rue?...</p>
-
-<p>&#8212;Oh! oh! s’écria innocemment madame d’Oudart; c’est un complot! Parions
-que vous allez courir tous les deux la pretantaine!</p>
-
-<p>Et, tout en riant d’un prétendu rendez-vous galant, elle les chassait,
-le plus gentiment du monde, du lieu même de leur rendez-vous.<span class="pagenum"><a id="page_314">{314}</a></span></p>
-
-<h2><a id="L"></a>L</h2>
-
-<p>Madame Chef-Boutonne en eut de belles à narrer, au retour de Bretagne!
-Il s’agissait bien d’Hilaire Lepoiroux!... Paul était débauché.</p>
-
-<p>Paul était débauché par les soins d’une cabotinette de Paris qui vous
-l’avait pris au sortir du bain, positivement, pour ne plus le lâcher que
-dénaturé, transfiguré, retourné bout pour bout: un autre homme. Un autre
-homme: il avait vendu ses titres de rente; un autre homme: il ne
-travaillait plus; un autre homme: il avait écrit à Beaubrun, son
-beau-frère, pour lui emprunter huit mille francs... huit!</p>
-
-<p>Et l’on s’était donné tant de souci pour n’en pas arriver là quand il
-eût fallu y arriver! Et l’on avait<span class="pagenum"><a id="page_315">{315}</a></span> été s’ensevelir, deux mois durant,
-sous le sable d’une plage tranquille et de famille, afin de calmer et le
-cœur molesté d’un jeune homme et la cervelle surmenée d’un candidat au
-Conseil d’État!</p>
-
-<p>&#8212;Nous avons vu, disait madame Chef-Boutonne, la chose quasi se conclure
-sous nos yeux. Ah! quel rôle, parfois, que celui d’une mère!... Paul est
-pudique et discret, pourtant...</p>
-
-<p>Il était surtout cachottier: il se garait de l’œil de ses parents avec
-une gaucherie qui avait aguiché la fille; il se torturait à fournir à sa
-famille des alibis qu’elle n’exigeait point; il découvrait sottement ses
-allées et venues, en les voulant à tout prix clandestines. Il passait
-ses soirs dans une certaine hutte enfumée et sans air, dénommée <i>Café de
-l’Océan</i>, où il payait tournée sur tournée aux amis et connaissances de
-la belle; il passait ses jours à l’attendre, à la guetter, à la suivre à
-distance, au casino ou sur la plage, et à ne pas oser la joindre, sous
-l’œil attentif des jeunes filles; il passait ses nuits, plus souvent
-qu’il ne l’eût voulu, à la villa, seul et agité, de l’autre côté de la
-cloison même contre laquelle reposait sa mère.</p>
-
-<p>En dernier lieu, il avait fui... Oui, fui, lui, Paul, Paul
-Chef-Boutonne, élève diplômé de<span class="pagenum"><a id="page_316">{316}</a></span> l’école des Sciences politiques,
-licencié en droit, officier d’académie... Fui, ce qui s’appelle fui,
-sans bonjour ni bonsoir, par le train que la gamine prenait pour rentrer
-à Paris!... Madame Chef-Boutonne racontait ses transes, décrivait M.
-Chef-Boutonne s’enquérant dans les caboulots, dans les beuglants du
-port, dans les hôtels et sur le rivage même de la mer,&#8212;où, mon Dieu!
-n’avait-on pas pensé, un instant, que le corps du jeune homme pût être
-rapporté comme une épave!&#8212;à la gare enfin, où un cocher d’omnibus,
-familier de la villa, déclarait que «monsieur Paul était parti en
-joyeuse compagnie».</p>
-
-<p>Et madame d’Oudart, touchée, compatissant de cœur à tout ce qui était
-alarmes maternelles:</p>
-
-<p>&#8212;Ah! mon Dieu! mais vous l’avez retrouvé, j’espère, et où cela?</p>
-
-<p>&#8212;Où cela? chez la coquine, installé comme un pacha!...</p>
-
-<p>&#8212;Il s’était donc procuré de l’argent?</p>
-
-<p>&#8212;On lui faisait crédit, sans doute!...</p>
-
-<p>&#8212;Oh! pardon... c’est trop juste!... Et alors, dites-moi, ma chère amie,
-il vous est revenu, je suppose?</p>
-
-<p>&#8212;J’exige qu’il prenne un repas à la maison. Il le prend. Mais...<span class="pagenum"><a id="page_317">{317}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;Mais?...</p>
-
-<p>Elle bégaya, à travers des sanglots inattendus:</p>
-
-<p>&#8212;Ce n’est plus lui, non, il n’est plus le même... On m’a pris mon fils!</p>
-
-<p>&#8212;Pauvre, pauvre amie!</p>
-
-<p>Madame Chef-Boutonne gémissait, se lamentait, suffoquait: Paul ne
-travaillait plus! Et, précisément, un concours allait s’ouvrir à la Cour
-des comptes; il l’eût pu tenter, les matières étant voisines de celles
-du Conseil d’État: il ne le tenterait pas! Beaubrun même s’opposait à ce
-qu’il s’y laissât inscrire. C’était l’avenir compromis! l’avenir de Paul
-Chef-Boutonne! et compromis pour qui? L’eût-on jamais cru?... pour une
-femme!</p>
-
-<p>Et, puisqu’on en était aux plus pénibles confidences, reconduisant son
-amie éprouvée, madame d’Oudart crut pouvoir demander:</p>
-
-<p>&#8212;Et cette femme, entre nous?...</p>
-
-<p>Madame Chef-Boutonne s’écria:</p>
-
-<p>&#8212;Comment! vous ignorez qui elle est!... Mais c’est Odette Jasmin! elle
-est assez célèbre! «La môme Jasmin!...» Dieu de Dieu!... Mais, ma chère,
-tout Paris ne parle que d’elle!...</p>
-
-<p>Un éclair d’orgueil, jailli des prunelles de la mère de Paul, cingla les
-yeux de la naïve ma<span class="pagenum"><a id="page_318">{318}</a></span>dame Dieulafait d’Oudart. Elle eut le tact de se
-reprendre vite:</p>
-
-<p>&#8212;Oh!... tous mes compliments!</p>
-
-<p>Le sourire de madame Chef-Boutonne acquiesçant à ces compliments, sur
-une marche de l’escalier, fut sublime.<span class="pagenum"><a id="page_319">{319}</a></span></p>
-
-<h2><a id="LI"></a>LI</h2>
-
-<p>Odette Jasmin n’était pas une étoile de première grandeur; mais, en
-effet, elle avait brillé, le dernier printemps, sur un bout de scène
-montmartroise; elle descendait, cet hiver, au boulevard, en essayant de
-faire quelque tapage, et déjà son nom, sa silhouette même, un peu
-cocasse, s’étalaient sur les baraquements des immeubles en construction.
-On la vit au Bois, en <i>cab</i>, accompagnée tantôt de sa mère et tantôt
-d’hommes fort comme il faut et d’un certain âge. Paul patinait avec elle
-au «Pôle Nord» et il était à demeure, comme l’habilleuse, en sa loge.
-Non! ce ne fut pas cette saison-là qu’on le vit acheter des titres de
-rente!...</p>
-
-<p>Qu’il eût donc eu tort de se priver de mettre<span class="pagenum"><a id="page_320">{320}</a></span> le branle-bas dans la
-fortune Chef-Boutonne, puisque d’un tel désordre ses parents voulaient
-bien se montrer flattés! Le temps était déjà loin où madame
-Chef-Boutonne témoignait tant d’effroi d’une première tentative
-d’emprunt de huit mille francs&#8212;«huit!...»&#8212;à Beaubrun. De ce que Paul
-lui coûtât cher, mais bruyamment, madame Chef-Boutonne tirait
-aujourd’hui vanité.</p>
-
-<p>Qu’il était loin, le temps où l’orgueil s’alimentait d’examens heureux
-ou de concours futurs; où rayonnait devant l’œil des mères cette sorte
-d’inscription mystique: <small>LE BEL AVENIR!</small> Un hiver avait passé, et c’était
-des relations de son fils avec la «môme Jasmin», que madame
-Chef-Boutonne puisqu’il fallait de l’orgueil à tout prix
-s’enorgueillissait!... Oui! le concours pour la Cour des comptes avait
-eu lieu sans que Paul tournât seulement la tête de ce côté; oui, Paul,
-licencié en droit, négligeait même de se faire inscrire au barreau!...
-Oui, il était apparent que Paul s’abrutissait, et d’une manière
-irréparable, dans une inepte et ruineuse passion; oui, oui, il était
-fort mal en point, le bel avenir;&#8212;mais la mère, force admirable
-jusqu’en son erreur même, tissait, des sottises de son fils, un manteau
-somptueux, tout de parade, avec quoi tâcher d’éblouir encore!<span class="pagenum"><a id="page_321">{321}</a></span></p>
-
-<p>Assurément, ce n’était point à tout le monde que ces beaux plis
-pouvaient donner le change; et la saison, il le fallait reconnaître,
-avait été, rue de Varenne, assez morne. On rougissait, devant
-l’Université et la magistrature, de ce que Paul, comblé de nobles
-espérances, eût choisi une voie si profane; et les familles des jeunes
-filles à marier, que Paul trop sage faisait sourire, Paul libertin les
-effarouchait, les fâchait même! Ce fut au printemps que l’on prit sa
-revanche, dans le Jardin du Luxembourg.</p>
-
-<p>Madame d’Oudart écoutait désormais fort patiemment toute jactance: elle
-faisait profession de modestie et de pauvreté. Lorsque, sous l’aubépine
-bourgeonnante, au pied du socle d’un grand vase encore vide, et tandis
-qu’au ciel se poursuivaient les grosses éponges d’encrier que porte le
-vent d’avril, madame Chef-Boutonne s’abaissait à parler des amours
-retentissantes que les cancans de Paris attribuaient à Odette Jasmin,
-madame d’Oudart ne cherchait pas même à relever l’incongruité; et elle
-attendait tout bonnement, selon un procédé d’usage courant, qu’une autre
-eût cessé de débiter sa rengaine, pour colloquer la sienne, à son tour.
-A madame Chef-Boutonne comme à madame Beaubrun, comme<span class="pagenum"><a id="page_322">{322}</a></span> à tous, elle
-disait son appartement bondé à l’instar des soutes d’un navire,
-l’armoire partagée par le grand-père et le petit-fils, le faux col, les
-chaussettes du matin, et enfin&#8212;ceci était de la plus aigre ironie&#8212;le
-regret qu’elle avait de ce que ce pauvre M. Thémistocle fût parti pour
-son pays, car, dans l’antichambre, coupée en deux,&#8212;«ne l’avez-vous pas
-remarqué?»&#8212;il y avait place pour un lit, une table de nuit, un siège
-même... Elle disait: «C’est en étant privé de tout que l’on goûte le
-prix des choses...» et: «La chaise que j’ai payée deux sous, vous ne me
-la feriez pas quitter avant le coucher du soleil...», quoique, au su de
-tous, la moindre giboulée la chassât du jardin. Une certaine forme
-s’adaptant petit à petit à ses refrains douloureux, elle l’employait à
-satiété, et sans variantes. Sur l’ambition, le thème: «Ah! j’en suis
-bien revenue!...» sur l’avenir d’Alex: «Avocat, simple avocat, tout
-petit avocat...» enfin sur le mariage riche,&#8212;qu’elle avait déjà refusé
-pour son fils:&#8212;«De toutes les ressources, la plus perfide!...»</p>
-
-<p>Madame Dieulafait d’Oudart et madame Chef-Boutonne se supportaient mieux
-que jadis: elles guerroyaient beaucoup moins: c’est qu’elles étaient
-unies, sans en convenir, par un malheur<span class="pagenum"><a id="page_323">{323}</a></span> commun, une chute grave, le
-réveil décevant après leurs rêves de mères. Et, déguisées, chacune sous
-des oripeaux différents, elles jouaient la même farce tragi-comique, qui
-aurait pu, à la rigueur, s’intituler <i>le Dépit ambitieux</i>.</p>
-
-<p>M. Lhommeau, qui se joignait à elles, au Luxembourg, décelait par sa
-bonhomie même, l’amertume qui soulevait le cœur des exilés de Nouaillé.
-Ce vieillard, qu’on disait si aisément content de peu, et qui, en effet,
-savait se déclarer satisfait d’un sort inévitable, ne songeait qu’aux
-beaux fruits du potager de Nouaillé. Ses poires, ses pommes étaient son
-plus constant souci, et le rappel d’une si grande et légitime tendresse
-exprimée sans plainte et sans autres termes jamais que ceux d’un
-jardinier diligent, était touchant et faisait mal.</p>
-
-<p>On ne prononçait point les noms des locataires de Nouaillé, qui étaient
-l’ennemi secret. Nouaillé même était un terme redoutable et qu’on
-s’épargnait les uns aux autres, comme le nom d’un ami cher qui a trahi
-ou disparu. Jeannot, qui était demeuré «là-bas», loué comme le reste,
-mais personnage de si peu d’importance, Jeannot, de tout Nouaillé,
-était, en vertu d’une convention tacite, le seul objet nommable. M.
-Lhommeau, par une vieille habitude, disait même: «Cet <span class="pagenum"><a id="page_324">{324}</a></span>imbécile de
-Jeannot!...» Et, moyennant ces subterfuges et subtilités, il était
-loisible, à toute heure, de se demander, par exemple, si «cet imbécile
-de Jeannot» avait pensé à attendre le dernier jour d’octobre pour
-cueillir l’«oignon de Saintonge» et la «petite mouille-bouche
-d’automne», ou si, au contraire, «cet imbécile de Jeannot» n’avait pas
-laissé pourrir à l’arbre ou se piquer, dès le mois d’août, la
-«cuisse-madame» ou la «fourmi musquée». Ces noms anciens et
-savoureux,&#8212;qui font venir les larmes aux yeux de quiconque a possédé un
-jardin, quatre poiriers plantés derrière le vert ruban des buis, et une
-mansarde embaumée, l’hiver, par ces placards bien clos où l’on conserve
-la chair de l’été,&#8212;évoquaient le domaine perdu; et, avec les invectives
-contre l’infortuné Jeannot, un peu de bile s’écoulait. Le retour du
-soleil, la tendre poussée des marronniers, un certain remuement des
-pépiniéristes dans les parterres, et le goût dont l’air nouveau vous
-flattait les narines, l’été enfin, puis l’époque des vacances
-exaspéraient la résignation un peu ostentatoire des «entassés» de la rue
-Férou.<span class="pagenum"><a id="page_325">{325}</a></span></p>
-
-<h2><a id="LII"></a>LII</h2>
-
-<p>Hilaire Lepoiroux, depuis ce qu’on nommait «l’affaire du <i>Discours sur
-l’Histoire universelle</i>» ou «le scandale de Poitiers», était boudé par
-ses protectrices.</p>
-
-<p>Il avait eu le front de se présenter pourtant, il n’y avait pas
-longtemps de cela, chez madame Dieulafait d’Oudart,&#8212;qui vous l’avait
-secoué comme un morveux sans réussir à tirer de lui autre chose que ce
-rire niais dont il accueillait invariablement tout propos étranger à ses
-matières d’examen,&#8212;et il était allé de là chez madame Chef-Boutonne la
-prier, avec un cynisme candide, de le vouloir bien appuyer, lors du
-prochain concours d’agrégation, près de cer<span class="pagenum"><a id="page_326">{326}</a></span>tains «Sorbonnards»
-influents et qui, à tort ou à raison, passaient pour réactionnaires.</p>
-
-<p>Madame Chef-Boutonne qui, s’il se fût agi de son fils, n’eût pas été
-éloignée d’user du système Lepoiroux, mais, il est vrai, y eût mis des
-formes, s’écria:</p>
-
-<p>&#8212;Comment, jeune homme, vous vous affichez là-bas, avec la démagogie
-départementale, et vous venez ici implorer l’appui de nos hommes les
-plus distingués?...</p>
-
-<p>Hilaire avait ri, comme aux semonces de madame Dieulafait d’Oudart.
-L’affaire pressante était pour lui d’arriver. Madame Chef-Boutonne
-réfléchit. Son zèle à faire reluire Hilaire était fort apaisé depuis que
-Paul ne brillait plus; mais elle aurait eu mauvaise grâce tant à laisser
-paraître cette faiblesse qu’à sembler dépourvue de crédit. Ne
-venait-elle pas justement d’échouer en des démarches tendant à faire
-dispenser son mari, nommé cette année membre du jury de la Seine pour
-les assises d’août? Toute défaite exige une bataille nouvelle... Dans
-l’espoir d’une revanche, et l’amour-propre encore à vif, madame
-Chef-Boutonne promit donc: elle fit des visites par la chaleur
-caniculaire, et glissa encore des expressions amènes dans l’oreille de
-messieurs en redingote de drap uni.<span class="pagenum"><a id="page_327">{327}</a></span></p>
-
-<p>Hilaire fut agrégé des lettres. Il allait être nommé professeur: c’était
-un garçon tiré d’embarras; il aurait certainement de quoi donner à
-manger à sa mère.</p>
-
-<p>La nouvelle en parvint au Jardin du Luxembourg par le moyen d’un «petit
-bleu» qu’apportait M. Lhommeau: il sortait de la rue Férou un peu tard,
-à cause de sa sieste.</p>
-
-<p>C’était un vendredi; la musique de la Garde républicaine jouait sous les
-quinconces, au milieu d’un peuple d’été, trop nombreux encore au gré de
-madame d’Oudart, à qui il interceptait les doux sons de la flûte... Car
-madame Chef-Boutonne, obligée par la session des assises, de retarder
-tout départ, retenait son amie à l’extrémité de la terrasse, à l’ombre
-insuffisante des aubépines et des vases de géraniums grimpants.</p>
-
-<p>&#8212;Lisez! dit madame d’Oudart, en tendant le télégramme.</p>
-
-<p>Madame Chef-Boutonne lut; on ne souffla mot. Les trompettes d’<i>Aïda</i>
-retentissaient sous les feuillages. Une nourrice, ayant troussé son
-marmot, le saisit à deux mains comme une urne emplie d’eau que l’on
-soutient par les anses, et le vida au pied de la balustrade: une longue
-rigole courut sur le bitume incliné et vint mouiller le pied<span class="pagenum"><a id="page_328">{328}</a></span> d’une
-chaise. Il y eut alerte dans plusieurs groupes; chacun se recula d’un
-saut de puce, souriant d’ailleurs et bénévole, tout étant beau et bien
-qui vient d’un enfant.</p>
-
-<p>M. Lhommeau dit enfin:</p>
-
-<p>&#8212;Les Lepoiroux ne sont pas à plaindre: les voilà, pardieu! plus cossus
-que nous.</p>
-
-<p>&#8212;Je suis très heureuse du succès d’Hilaire, fit madame d’Oudart; c’est
-le résultat et le couronnement des efforts que nous avons faits depuis
-vingt ans.</p>
-
-<p>&#8212;Du jour où j’ai vu le jeune Lepoiroux, riposta madame Chef-Boutonne,
-je l’ai dit à qui voulut m’entendre: «Ce garçon-là, pour peu qu’on le
-guide à propos, fera son chemin...» Ses façons, il est vrai, sa tenue,
-son langage...</p>
-
-<p>Madame d’Oudart ne permit pas la critique:</p>
-
-<p>&#8212;Hilaire a eu des négligences et des oublis, dit-elle, c’est certain;
-mais il n’est pas un méchant garçon. Il faut tenir compte de son
-origine. Tout bien pesé, il fait honneur à qui l’a soutenu et dirigé.</p>
-
-<p>&#8212;Oh! mon Dieu, reprit madame Chef-Boutonne, ce que j’ai fait pour lui
-est peu de chose... Qui ne se serait intéressé à un sujet dont l’avenir
-était écrit sur le visage?...<span class="pagenum"><a id="page_329">{329}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;Je vous prie de croire, ma chère amie, que son avenir n’était
-nullement écrit sur son visage quand j’ai décidé de lui faire
-entreprendre ses études secondaires... Ah! je puis me rendre cette
-justice qu’en m’engageant pour lui alors, je n’escomptais aucune
-récompense!...</p>
-
-<p>&#8212;Eh! mais, ma belle, fit madame Chef-Boutonne, votre désintéressement
-demeure peut-être plus pur et plus éclatant que vous ne le pensez!...
-«Une récompense», dites-vous: ne vous enflammez pas! Le télégramme ici
-présent n’est pas riche en remerciements. Notre jeunesse, je la connais,
-et je gage que votre protégé,&#8212;puisque vous semblez le revendiquer
-jalousement!&#8212;s’attribue à lui seul tout le mérite de l’événement de ce
-jour. Parions, pour la beauté du fait, qu’il oubliera de m’en faire
-part!...</p>
-
-<p>&#8212;Hilaire, ma chère amie, ne saurait oublier les obligations qu’il vous
-a... Il m’a adressé ce télégramme; un pareil vous attend chez vous, cela
-est probable... Je défends le jeune Lepoiroux comme un garçon qui
-m’appartient un peu. Sa nature n’est pas expansive; s’il ne me paye
-point de mots, je l’excuse, puisqu’il me satisfait en s’ouvrant
-vaillamment la porte d’une carrière honorable.</p>
-
-<p>&#8212;Je me flatte, dit madame Chef-Boutonne,<span class="pagenum"><a id="page_330">{330}</a></span> d’avoir poussé, moi, la porte
-dont vous parlez, à plusieurs reprises, et de façon à mériter de la
-famille Lepoiroux des égards particuliers... N’oublions pas, ma chère,
-l’incohérence des démarches contradictoires que j’ai dû accomplir en
-faveur de ce jeune homme, soit par la malchance de son éducation
-première, soit par suite de fâcheuses influences dont plus tard on n’a
-pas su le détourner: voici tantôt deux ans, je plaidais pour le racheter
-de ses origines jésuitiques, et hier encore afin de le laver du contact
-de politiciens du plus mauvais ton... Je vous trouve bonne, en
-vérité!... Que ce succès universitaire vous honore, j’y consens, mais
-confessez que c’est par l’effet d’un singulier ricochet...</p>
-
-<p>Les sons cuivrés de la musique s’étaient dispersés rapidement dans le
-vide du grand ciel d’été: maintenant, afin de percevoir les doux sons de
-sa flûte favorite, madame d’Oudart penchait la tête en avant et prêtait
-l’oreille: et peu s’en fallut qu’elle ne comprît point la querelle que
-lui cherchait madame Chef-Boutonne.</p>
-
-<p>&#8212;Personne, dit-elle, ne songe à vous retirer, ma chère amie, l’appoint
-que vous avez gracieusement apporté au succès de notre jeune agrégé! Si
-mon rôle personnel dans l’éducation d’Hilaire<span class="pagenum"><a id="page_331">{331}</a></span> vous paraît critiquable,
-laissons-le: j’ai renoncé, pour ma part, je vous l’ai dit, à toute
-gloriole. Mais je ne me gênerai pas, par exemple, pour revendiquer en
-faveur d’Hilaire lui-même un certain mérite, saprelotte!... Avouons
-qu’il n’a pas été desservi par son travail et son intelligence!...</p>
-
-<p>Madame Chef-Boutonne branlait le chef; son œil était incrédule; elle
-avait le malin et agaçant sourire de son gendre Beaubrun.</p>
-
-<p>Du travail, de l’intelligence, de l’efficacité des qualités
-personnelles, il était visible qu’elle s’efforçait de faire fi. Elle
-voulait que l’on ne pensât qu’aux visites qu’elle avait faites, par la
-chaleur caniculaire.</p>
-
-<p>Cette attitude intolérable fit que madame d’Oudart s’oublia:</p>
-
-<p>&#8212;Écoutez, ma chère, lança-t-elle, je ne voudrais pas vous dire des
-choses désagréables, mais, si les démarches faisaient tant...</p>
-
-<p>&#8212;Si les démarches faisaient tant?... répéta madame Chef-Boutonne.</p>
-
-<p>&#8212;Je dis bien: si les démarches faisaient tant...</p>
-
-<p>&#8212;Eh bien?...</p>
-
-<p>Madame d’Oudart hésita. C’était sa pensée, trop longtemps comprimée, qui
-allait éclater enfin.<span class="pagenum"><a id="page_332">{332}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;Eh bien?... répéta encore madame Chef-Boutonne provocante.</p>
-
-<p>&#8212;Eh bien, votre fils ne serait pas aujourd’hui sans situation!...</p>
-
-<p>Madame Chef-Boutonne répéta:</p>
-
-<p>&#8212;«Sans situation...»</p>
-
-<p>Elle devint blême. L’autre, effrayée par sa propre audace, le mors aux
-dents, sans souci des obstacles, fonçait tout droit, jusqu’au bout de sa
-pensée:</p>
-
-<p>&#8212;Sans situation, dit-elle, et qui pis est...</p>
-
-<p>&#8212;Et qui pis est?...</p>
-
-<p>&#8212;A la remorque d’une petite grue!...</p>
-
-<p>Madame d’Oudart regretta aussitôt des paroles si contraires à sa réserve
-ordinaire.</p>
-
-<p>&#8212;Pardon! corrigea-t-elle, naïvement, je vais peut-être un peu loin!...</p>
-
-<p>Madame Chef-Boutonne ramassait en hâte toutes ses jalousies, ses
-rancunes, ses jugements avortés sur la famille Dieulafait d’Oudart; elle
-les renforçait de tout ce que la colère invente et affirme de la
-meilleure foi du monde, et elle se grossissait, se faisait horrible et
-redoutable, comme un dogue tout en dents et en échine de crin.</p>
-
-<p>Avant de parler, elle temporisa, pour inspirer plus d’effroi par sa
-patience même, ou bien à<span class="pagenum"><a id="page_333">{333}</a></span> cause du religieux silence de la foule,
-subjuguée par le solo de flûte. Et, pendant cet accès de rage muette,
-une petite fille vint fouetter le sabot tout près d’elle, lui projeter
-contre la cheville un caillou, lui maculer sa robe de poussière, et, de
-ce qu’elle avait fait, comme d’une gentillesse, sourire d’une façon tout
-à fait gracieuse. La maman de la petite sourit de même, et madame
-Chef-Boutonne dut sourire. Mais, à la faveur d’un éclat des cuivres,
-elle bondit.</p>
-
-<p>Ah! du pauvre Alex, à la suite de deux ou trois premiers chocs, que
-restait-il, bon Dieu!... Hélas! toutes les vérités furent dites,
-pêle-mêle avec les absurdités les plus folles.</p>
-
-<p>Le sage M. Lhommeau essaya de parer les horions, mais un complot des
-choses favorisait le combat: le public s’en allait, la musique terminée,
-et les lutteuses prenaient du champ; des fillettes, recommençant de
-jouer dans l’espace libre, couvraient de leurs cris aigus la rumeur de
-l’assaut; les oiseaux qui s’allaient coucher faisaient aussi grand
-vacarme, et deux filles du quartier qui en étaient venues aux mains,
-sous les quinconces, attiraient par là le reste des promeneurs. Le
-gardien surgit, perça l’attroupement et en sortit, paisible, victorieux,
-herculéen, sem<span class="pagenum"><a id="page_334">{334}</a></span>blant porter à bout de bras chacune des filles. Pour les
-mener au poste, il passa là devant, suivi d’une ribambelle de gamins et
-non loin de ces dames. M. Lhommeau, désignant l’appareil de la police
-des jardins, dit:</p>
-
-<p>&#8212;Gare à vous, mesdames! cela va être à votre tour!...</p>
-
-<p>Elles furent confuses: il y avait de quoi. Et elles s’arrêtèrent: il
-était bien temps. N’en étaient-elles point, les malheureuses, à se jeter
-les maîtresses de leurs fils à la tête!...</p>
-
-<p>Mais, tandis qu’on allait se séparer froidement, on vit madame Beaubrun
-qui venait et faisait signe de l’ombrelle: «Me voilà, me voilà avec un
-peu de retard...» On reprit donc ses positions, pour éviter un
-esclandre, et comme si rien n’avait troublé la limpidité de
-l’après-midi. Madame Beaubrun s’arrêta à l’établissement des gaufres,
-puis s’approcha en mordant la pâte légère qui lui poudrait d’un suc
-farineux les joues et les narines. Elle n’était pas assise qu’Alex
-survint d’un autre côté. Il se dit affamé comme elle, courut aux
-gaufres, revint, mordit la pâte, s’enfarina les moustaches. Et,
-garantis, croyaient-ils, l’un et l’autre, par le comique de leur
-gourmandise, ils négligeaient de dissimuler<span class="pagenum"><a id="page_335">{335}</a></span> le sens d’un regard
-heureux, complice et familier, qui n’échappa à personne.</p>
-
-<p>Madame Dieulafait d’Oudart ignorait leur intimité quoiqu’elle en eût
-quelque soupçon par un certain parfum dont s’imprégnait la chambre
-d’Alex. Elle la connut, là, et en même temps que l’autre mère. Et, sans
-rien dire, osant à peine lever les paupières sur celle qui se targuait
-tout à l’heure de ce que son fils fût l’amant d’une cabotine, elle
-savourait une de ces vengeances de mère, un peu honteuses, obscures,
-inavouables, certes! mais de quel ragoût! de quelles délices
-secrètes!...</p>
-
-<p>Et l’on causa du beau temps.<span class="pagenum"><a id="page_336">{336}</a></span></p>
-
-<h2><a id="LIII"></a>LIII</h2>
-
-<p>Madame Lepoiroux vint à Paris jouir du triomphe. Elle fut d’abord
-convenable envers ses bienfaitrices, répartissant entre elles, avec
-égalité, les manifestations de sa gratitude. Sa gratitude, elle la
-vouait, en effet, non point à l’une plus qu’à l’autre de ces dames, mais
-bien à ces «messieurs» de Poitiers. A eux elle devait titres et
-parchemins, si beaux, si rapidement obtenus, à eux aussi «la place»
-qu’on allait arracher au «gouvernement» pour l’agrégé Hilaire Lepoiroux.
-«La place!» elle n’avait à la bouche que «la place». Elle connaissait
-tous les traitements des professeurs, tant d’Algérie que de la
-métropole, et s’était fait citer des cas de jeunes gens<span class="pagenum"><a id="page_337">{337}</a></span> éminents qui,
-sans avoir passé par le crible fameux de l’École normale, furent
-d’emblée favorisés.</p>
-
-<p>Lepoiroux (Hilaire) fut nommé, sans plus attendre, professeur de
-cinquième au collège municipal d’Yvernaucourt, dans les Ardennes. La
-«place» était de trois mille francs.</p>
-
-<p>Madame Lepoiroux crut qu’il y avait maldonne. Madame Chef-Boutonne
-voulut bien encore pour elle courir au ministère. La nomination,
-vérifiée, se trouva fort juste.</p>
-
-<p>Madame Lepoiroux accueillit à son retour l’amie de l’Université comme on
-ne reçoit pas un malfaiteur. Elle s’oublia pour la première fois de sa
-vie, complètement, elle-même et son fils, et leurs intérêts à venir:
-elle se déclara trompée, trahie, jouée d’une façon indigne...
-Qu’était-ce qu’on avait fait miroiter à ses yeux dans le salon de la rue
-de Varenne?... Qu’était-ce que cette Université toute-puissante et sur
-laquelle on pouvait tout? On pouvait tout, et c’était trois mille francs
-qu’on lui jetait en pâture, et à Yvernaucourt, un trou, au bout du
-monde!... Et qu’est-ce que c’était que ces sornettes qu’on lui avait
-débitées en présence du jeune Paul décoré de ceci, docteur en cela et du
-Conseil d’État?...<span class="pagenum"><a id="page_338">{338}</a></span> Quoi? quoi?... Qu’est-ce qu’il était, en somme, le
-jeune Paul? Rien du tout, moins que rien, un coureur!... Ce fut Paul
-qu’elle dauba, d’instinct, parce qu’elle était mère.</p>
-
-<p>Une seconde fois, madame Chef-Boutonne entendit le procès de son Paul.</p>
-
-<p>Elle écourta l’audience, car elle poussait madame Lepoiroux vers la
-porte en lui disant entre ses dents:</p>
-
-<p>&#8212;Votre condition, ma pauvre femme, m’oblige à bien de la patience... Je
-vous ferai remarquer que je me contiens...</p>
-
-<p>Finalement, l’idée lui vint:</p>
-
-<p>&#8212;Vous n’êtes pas satisfaite de moi... eh mais! et de vos «messieurs» de
-Poitiers?...</p>
-
-<p>Madame Lepoiroux renia «ces messieurs» de Poitiers. Ils étaient, ni plus
-ni moins que les autres, des farceurs. Elle maudit l’heure où son fils
-avait été dirigé dans la voie des «études savantes»: elle l’eût,
-disait-elle, préféré épicier. Elle maudit le latin, les jésuites et
-madame Dieulafait d’Oudart. Elle réunit en un faisceau ses ressentiments
-divers et déclara:</p>
-
-<p>&#8212;Tout le mal est venu de ce qu’on a connu des gens riches.<span class="pagenum"><a id="page_339">{339}</a></span></p>
-
-<h2><a id="LIV"></a>LIV</h2>
-
-<p>La veuve Lepoiroux était depuis beau temps apaisée que madame Dieulafait
-d’Oudart souffrait encore de son ingratitude. La mère d’Alex aurait eu
-moins de chagrin, croyait-elle, à envier une soudaine et magnifique
-élévation d’Hilaire qu’elle n’en eut à considérer la vanité de tout ce
-qu’elle avait fait pour ce garçon et pour sa mère.</p>
-
-<p>Son vieux papa la chapitrait en lui démontrant que, dans la plupart des
-cas dont le désordre apparent nous émeut, c’est la raison tout
-simplement qui triomphe. Il disait que c’est la raison qui eût été
-blessée si madame Lepoiroux, qui se démenait depuis quinze ans, et de
-qui, de toute<span class="pagenum"><a id="page_340">{340}</a></span> parts, on avait fouetté l’avidité, se fût satisfaite
-d’une place ne lui assurant que de quoi vivre, à Yvernaucourt, dans les
-Ardennes; que pareillement, c’est la raison qui eût souffert si Hilaire
-Lepoiroux avait obtenu une situation plus brillante, car il n’en était
-pas digne.</p>
-
-<p>&#8212;Savant! savant!... disait-il, mais être savant ce n’est pas savoir,
-c’est tirer parti de ce qu’on sait: causez trois minutes ou quinze jours
-avec Hilaire Lepoiroux, vous vous convaincrez qu’il est plus incapable
-et plus sot que le jeune Chef-Boutonne lui-même!...</p>
-
-<p>M. Lhommeau disait qu’enfin il était juste et raisonnable que ce jeune
-Chef-Boutonne eût été nommé récemment à un petit emploi au ministère de
-l’Intérieur, ce qui convenait parfaitement à un fils de famille dénué de
-tout talent personnel, et constituait une équitable récompense des
-démarches et sollicitations extraordinaires de sa mère,&#8212;tout grand
-déploiement d’activité devant, selon les lois naturelles, être suivi
-d’un certain effet!...</p>
-
-<p>&#8212;Oh! vous, papa, disait madame d’Oudart, vous trouvez tout très bien,
-et chacun à sa place... Et notre situation, à nous, voyons! est-ce
-qu’elle est juste?<span class="pagenum"><a id="page_341">{341}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;Qui donc s’en plaint? dit M. Lhommeau; je l’entends vanter ici tous
-les jours!...</p>
-
-<p>&#8212;Je ne dis pas que je m’en plains, mais!...</p>
-
-<p>Son père n’insista pas. Madame d’Oudart, à la vérité, vivait dans
-l’angoisse: elle avait peur de mourir avant qu’Alex fût tiré d’embarras.
-«Avocat, simple avocat, tout petit avocat», encore fallait-il l’être, et
-il ne l’était point. Et la ressource d’amour-propre qu’avait fournie,
-pendant un certain temps, la modestie ostentatoire, elle s’épuisait, se
-démonétisait, les rivales de madame d’Oudart étant elles-mêmes
-converties à une certaine modestie, madame Lepoiroux à Yvernaucourt,
-dans les Ardennes, madame Chef-Boutonne abattue par la médiocre
-situation de son fils.</p>
-
-<p>Madame d’Oudart s’informait:</p>
-
-<p>&#8212;Mais, avocat, enfin, que gagnera Alex?</p>
-
-<p>Elle allait jusqu’à dire:</p>
-
-<p>&#8212;Une fois inscrit au barreau, voyons, gagnera-t-il quelque chose?</p>
-
-<p>M. Lhommeau faisait:</p>
-
-<p>&#8212;Heu! heu!... perdu dans la foule des stagiaires de Paris...</p>
-
-<p>Au cœur du dernier hiver, pour une toiture effondrée à la ferme
-mitoyenne de Nouaillé, d’où naissait une contestation avec le locataire,
-Thura<span class="pagenum"><a id="page_342">{342}</a></span>geau avait exigé qu’Alex lui-même se dérangeât et vînt s’initier
-sur place aux droits des propriétaires ainsi qu’aux vexations qu’ils
-sont appelés à subir... S’il fallait à tout prix réparer la
-construction, un voyage à Poitiers n’augmenterait-il pas le dégât en
-pure perte? Possible! mais le notaire n’avait pas lâché prise qu’il
-n’eût sous la main le jeune futur propriétaire, qu’il ne lui eût seriné
-les points litigieux du conflit, qu’il ne lui en eût soufflé la
-solution, qu’il ne l’eût conduit à Nouaillé dans sa voiture, et, sur le
-lieu du sinistre, qu’il ne l’eût entendu débattre ses intérêts avec
-courtoisie, compétence et grâce naturelle, contradictoirement avec le
-monsieur sexagénaire dont on évitait, rue Férou, de prononcer le nom;
-qu’il ne l’eût vu enfin obtenir gain de cause, à l’amiable.</p>
-
-<p>Depuis qu’Alex était censé avoir battu sur le seul terrain du droit, et
-avant même d’avoir passé sa licence, le sexagénaire qui occupait
-Nouaillé, l’espoir était permis qu’Alex se pût débrouiller au barreau.</p>
-
-<p>De cette victoire, en outre, était résultée, non une sympathie, mais
-presque une complaisance, une certaine sollicitude pour ceux qu’Alex
-avait tenus en échec, et leur nom ne faisait plus peur.<span class="pagenum"><a id="page_343">{343}</a></span> On disait:
-«Monsieur Lanteaulme, le père... Monsieur Lanteaulme, le fils»; on
-savait que la femme de celui-ci était une demoiselle de Quatrespée,
-d’une très ancienne famille du Périgord, et arrière-petite-fille du
-général marquis de Quatrespée, tué à la bataille de l’Isly; enfin que sa
-jeune sœur avait nom Hélène.</p>
-
-<p>&#8212;Tous ces gens-là sont très gentils, avait affirmé Alex, à son retour.</p>
-
-<p>Il avait vu «cet imbécile de Jeannot».</p>
-
-<p>&#8212;Les poiriers?... avait demandé M. Lhommeau.</p>
-
-<p>&#8212;Ah bien! grand-père, si vous vous imaginez que je me suis tourmenté
-des poiriers!...</p>
-
-<p>Trois mois après, sous le prétexte d’un procès criminel très
-retentissant, ce diable de Thurageau écrivait à madame Dieulafait
-d’Oudart en la suppliant de lui renvoyer Alex, qui «avait tout à gagner»
-à assister aux assises.</p>
-
-<p>On soupçonna Thurageau de vouloir attirer Alex à Poitiers, non pour le
-temps des assises, en vérité, mais pour l’avenir.</p>
-
-<p>&#8212;Où est le mal? demanda M. Lhommeau.</p>
-
-<p>Madame d’Oudart pensait, mais ne disait pas:</p>
-
-<p>«Avocat, fût-ce à Poitiers, cela vaut bien le métier de gratte-papier au
-ministère!...»<span class="pagenum"><a id="page_344">{344}</a></span></p>
-
-<p>Alex ne se fit point tirer l’oreille pour retourner à Poitiers, tandis
-qu’à le décider au premier voyage, «la croix et la bannière» avaient dû
-être employées. On le laissa aller; il demeura là-bas une quinzaine.</p>
-
-<p>Thurageau écrivait:</p>
-
-<p>«... Laissez-le, il écoute bien, il s’instruit, il prend le ton de la
-cour.»</p>
-
-<p>On reçut un télégramme: on crut qu’Alex annonçait son retour. Il disait:</p>
-
-<p>«Puis-je accepter dîner Nouaillé?»</p>
-
-<p>Cela fut un événement. Si familier que l’on fût devenu avec les noms de
-MM. Lanteaulme et des arrière-petites-filles du général marquis de
-Quatrespée, l’image d’Alex, héritier, futur propriétaire de Nouaillé,
-chassé de son domaine, et rompant le pain des occupants, parut
-inadmissible au premier chef. Le refus, toutefois, parut ridicule. A
-mieux l’examiner, la chose était la plus naturelle du monde. M.
-Lhommeau, quant à lui, dit:</p>
-
-<p>&#8212;Qu’a-t-il besoin de permission?</p>
-
-<p>Puis, la mère&#8212;qui devine le sens obscur des choses touchant le sort de
-son fils&#8212;tressaillit tout à coup, fut émue sans pouvoir dire pourquoi,
-voulut répondre non, voulut répondre oui, et finit par laisser le
-grand-père libre de répondre à sa<span class="pagenum"><a id="page_345">{345}</a></span> guise. M. Lhommeau prit son chapeau,
-sa canne et alla au bureau télégraphique du Luxembourg, où il écrivit
-sur une formule:</p>
-
-<p>«Accepte et bon appétit.»</p>
-
-<p>Alex revint, cependant, de Poitiers, et ravi, non pas d’en revenir, mais
-d’y avoir été. Les assises, sans doute, il les avait suivies: Thurageau
-ne plaisantait pas... Thurageau, d’ailleurs, était joliment brave homme;
-il s’entendait à organiser un programme de fêtes!... Les assises, sans
-doute! elles y étaient inscrites!... Mais les parties de <i>tennis</i>!...
-mais des matinées, le dimanche, où l’on avait dansé!... mais des allées
-et venues dans le tilbury de Thurageau!...</p>
-
-<p>&#8212;Des parties de <i>tennis</i>, avec qui?... Dansé... chez qui?... Où donc
-menait le tilbury de Thurageau?</p>
-
-<p>&#8212;Mais, à Nouaillé, chez les Lanteaulme!... Avec qui j’ai dansé? mais
-avec la jeune femme, avec la jeune fille!... Le <i>tennis</i>? avec les
-mêmes!</p>
-
-<p>Madame d’Oudart frémissait; elle disait:</p>
-
-<p>&#8212;Oh! mais... oh! mais...</p>
-
-<p>Enfin elle s’écria:</p>
-
-<p>&#8212;Thurageau est fou, ma parole!</p>
-
-<p>&#8212;C’est un type, dit Alex.</p>
-
-<p>Et il continua de parler de ce qui l’avait émer<span class="pagenum"><a id="page_346">{346}</a></span>veillé là-bas: les
-chevaux,&#8212;cinq!...&#8212;l’écurie était pleine... quatre voitures, dont un
-tonneau pour «mademoiselle Hélène», qui conduisait son ancien cheval, à
-lui... Et les chasses de l’hiver dernier, dont on parlait encore!... Et
-le jardin: trois hommes pour l’entretenir!... dont ce pauvre Jeannot...</p>
-
-<p>&#8212;Les poiriers?... demanda M. Lhommeau.</p>
-
-<p>&#8212;Les poiriers?... eh bien! écoutez, grand-père: cet imbécile de Jeannot
-n’a pas manqué d’informer les Lanteaulme de votre goût pour vos arbres à
-fruits... alors voilà...&#8212;ils sont très gentils, ces gens-là, vous
-savez...&#8212;enfin ces dames m’ont demandé s’il vous serait agréable de
-recevoir une corbeille, au mois d’août...</p>
-
-<p>&#8212;Qu’as-tu répondu? dit vivement madame d’Oudart.</p>
-
-<p>&#8212;J’ai répondu que cela ferait le plus grand plaisir à grand-père.</p>
-
-<p>&#8212;Bravo! s’écria M. Lhommeau.</p>
-
-<p>&#8212;C’est cela! fit madame d’Oudart, ironique; jetons-nous, les yeux
-bandés, dans les bras de ces gens-là!...</p>
-
-<p>&#8212;Attendez! dit Alex. Monsieur Lanteaulme, le père, a fait remarquer
-qu’il pouvait, justement, y avoir indiscrétion à vous offrir cette
-cor<span class="pagenum"><a id="page_347">{347}</a></span>beille, et il a été convenu qu’on ne vous l’enverrait que sur un
-signe de votre part.</p>
-
-<p>&#8212;Ça y est!... Que vous disais-je! s’écria madame d’Oudart; l’envoi de
-cette corbeille a un sens, un sens très net; je l’ai deviné tout de
-suite... Déjà l’invitation à dîner adressée à Alex avait un sens,
-lui-même l’a bien senti: c’est pourquoi il a cru devoir nous demander la
-permission... Ah! j’avais bien raison de me méfier!... Et je vous dis,
-moi: non! non et non! Il faut étouffer cette affaire-là dans l’œuf.</p>
-
-<p>&#8212;Étouffer quelle affaire?...</p>
-
-<p>&#8212;Je m’entends. Voyons, mon enfant, sérieusement: cette jeune fille, à
-ton avis, comment est-elle?</p>
-
-<p>&#8212;Mais... bien.</p>
-
-<p>&#8212;Tu la trouves bien?...</p>
-
-<p>&#8212;Je la trouve bien.</p>
-
-<p>&#8212;Tu la trouves bien... et... un point, c’est tout?</p>
-
-<p>&#8212;Un point, c’est tout.</p>
-
-<p>Madame d’Oudart s’agita. Un conflit de désirs et de volontés contraires
-s’éleva en elle: elle avait des visions, et elle les chassait, et,
-celles-ci évanouies, elle les évoquait, puis les chassait de nouveau.<span class="pagenum"><a id="page_348">{348}</a></span></p>
-
-<p>Enfin elle dit à son père:</p>
-
-<p>&#8212;La chose est claire comme le jour, Alex a plu là-bas: on nous fait des
-avances.</p>
-
-<p>A brûle-pourpoint, désormais, lorsque ce bon M. Lhommeau branlait la
-tête en commençant à sommeiller, elle lui décochait, en trois coups
-espacés et retentissants:</p>
-
-<p>&#8212;Non!... non!... et non!...</p>
-
-<p>Le vieillard, redressé soudain, ouvrait un œil égaré. Et sa fille
-disait:</p>
-
-<p>&#8212;Parions que je recevrai, un de ces jours, une lettre de Thurageau?</p>
-
-<p>&#8212;Rien de plus naturel, ma fille.</p>
-
-<p>&#8212;Je m’entends. Je parle d’une lettre de Thurageau où l’on nous mettra
-les points sur les i.</p>
-
-<p>&#8212;Tant mieux! disait M. Lhommeau; j’aime que l’on écrive lisiblement.</p>
-
-<p>&#8212;Bon! bon! riez!... Rira bien qui rira le dernier...</p>
-
-<p>Les pressentiments de madame d’Oudart étaient-ils justes? On reçut une
-lettre de Thurageau: écriture bien connue, de type ancien, timbre de
-l’étude appliqué au revers. Avant de la décacheter, madame d’Oudart la
-frappa d’une chiquenaude, en regardant son père:</p>
-
-<p>&#8212;Hein?... que vous disais-je?...<span class="pagenum"><a id="page_349">{349}</a></span></p>
-
-<p>Et, tremblante, le cœur battant la breloque et la vue troublée, madame
-d’Oudart déchiffra avec peine, sauta des lignes, devina plutôt qu’elle
-ne lut, reçut l’impression du sens général de la lettre par un certain
-nom propre souligné d’un double trait, plus encore que par les phrases
-de Thurageau, qui semblaient tournées en spirales et enjolivées
-d’arabesques peu ordinaires.</p>
-
-<p>&#8212;Elle est forte! s’écria madame d’Oudart.</p>
-
-<p>&#8212;Allons! lui dit son père, remettez-vous... On vous demande la main de
-votre fils?... C’est bien de cela qu’il s’agit?...</p>
-
-<p>&#8212;Oui, oui! c’est bien de cela qu’il s’agit... Savez-vous qui demande la
-main de mon fils?... le savez-vous?...</p>
-
-<p>&#8212;Mon Dieu... j’ai tout lieu de croire...</p>
-
-<p>&#8212;Attendez! attendez!... que je vous empêche de dire une chose
-regrettable!... C’est Babouin.</p>
-
-<p>&#8212;Babouin! répéta M. Lhommeau.</p>
-
-<p>&#8212;Avouez que ce tanneur, pour nous venir relancer une seconde fois, a
-une certaine audace!</p>
-
-<p>&#8212;Il est riche, et nous ne le sommes point.</p>
-
-<p>&#8212;Eh bien! dit madame Dieulafait d’Oudart en se redressant, c’est pour
-cela que je le dédaigne; et, plus pauvre aujourd’hui qu’à l’époque où
-cet insolent nous fit sa première demande, je<span class="pagenum"><a id="page_350">{350}</a></span> vais m’offrir un certain
-luxe qui ne sera jamais au-dessus des moyens de l’indigent pour peu
-qu’il ait le cœur bien placé: c’est le mépris, net et sec, de la
-fortune. Il ne faut pas deux mots pour l’exprimer.</p>
-
-<p>Elle écrivit sous l’adresse télégraphique: «Thurageau-Poitiers», ce mot
-seul et fier: «Non», et signa.</p>
-
-<p>Forte de cet acte accompli, la vue plus libre, elle relut la lettre, en
-détail. Babouin donnait une sérieuse dot à sa fille unique, et y
-joignait les fermes acquises par lui sur Nouaillé: c’était la
-reconstitution du domaine. Pourquoi Babouin faisait-il cela? Pour les
-beaux yeux d’Alex. En effet, comment croire que, pour assurer à son
-héritière l’avantage d’échanger le nom de Babouin contre celui de
-Dieulafait d’Oudart, Babouin eût négligé de s’informer si Alex avait
-seulement une situation? Mademoiselle Babouin aimait. On soumit le cas à
-Alex. Il ignorait cette jeune fille. A Poitiers, il ne l’avait pas vue.</p>
-
-<p>&#8212;Ces dames, dit-il, ne la voient pas.</p>
-
-<p>Le télégramme fut expédié. On garda de l’aventure une certaine dent à
-Thurageau.</p>
-
-<p>Thurageau s’excusa d’ailleurs, peu après, affirmant «s’être acquitté, en
-notaire, d’une simple<span class="pagenum"><a id="page_351">{351}</a></span> mission». On en conclut que ce n’était pas pour
-faire parader Alex sous l’œil sensible de mademoiselle Babouin qu’il
-avait mandé le jeune homme à Poitiers.</p>
-
-<p>Pourquoi donc l’avait-il mandé à Poitiers?</p>
-
-<p>On attendit.</p>
-
-<p>On attendait. On ne voulait, à aucun prix, avoir l’air d’attendre. C’est
-ainsi que parfois, au théâtre, le rideau baissé sur un acte de formule
-nouvelle, certaines personnes s’abstiennent de parler plutôt que de
-laisser entendre qu’elles se sont trompées, soit en croyant que la pièce
-est finie, soit en jugeant qu’une suite y serait nécessaire...</p>
-
-<p>Plusieurs mois s’écoulèrent.</p>
-
-<p>Tout à coup, madame d’Oudart s’avisa que l’on avait été peut-être bien
-impoli en ne répondant pas,&#8212;fût-ce par une fin de non-recevoir, mais
-courtoise,&#8212;à la «gentille» proposition qu’avaient faite les Lanteaulme
-d’adresser à M. Lhommeau une corbeille de fruits.</p>
-
-<p>Alex sourit; M. Lhommeau, à l’idée seule des fruits, fut gagné par la
-convoitise. On fut d’avis, toutefois, qu’il était maintenant un peu tard
-pour agir. Écrire, à ce propos, et quand on voit précisément le mois
-d’août approcher, marquerait plus<span class="pagenum"><a id="page_352">{352}</a></span> de goût pour les poires que de
-sensibilité à une gracieuse avance. Que faire? Déplorer ce qu’Alex et
-son grand-père voulurent bien nommer, par euphémisme, une négligence,
-afin de ne pas trop contrister la pauvre madame Dieulafait d’Oudart qui,
-l’on s’en souvenait bien, s’était opposée catégoriquement à toute
-réponse, par ses «non!... non!... et non!...»</p>
-
-<p>Le temps coulait toujours. Il vint, le mois d’août, le mois où l’on
-cueille la «cuisse-madame», la «grosse musquée», la «pucelle de
-Saintonge».&#8212;«Cet imbécile de Jeannot», à Nouaillé, avait-il pensé à les
-cueillir?...</p>
-
-<p>On eut, il est vrai, une diversion: Alex passa enfin sa licence. On ne
-le cria point sur les toits, car c’était là un fruit blet, que l’on
-avait manqué de cueillir à temps... N’importe! l’an prochain, Alex
-serait avocat. Où?</p>
-
-<p>&#8212;On ne m’ôtera pas de l’idée, dit simplement madame d’Oudart, que tes
-assises, en Poitou, aient été pour toi, mon enfant, d’un puissant
-secours...</p>
-
-<p>Alex ne prétendait pas le contraire.</p>
-
-<p>Et sa mère laissait échapper parfois, comme un cri plaintif:</p>
-
-<p>&#8212;Thurageau nous néglige...</p>
-
-<p>Elle lui écrivit soudain, à propos de ses affaires,<span class="pagenum"><a id="page_353">{353}</a></span> puis se mit à
-correspondre avec lui si fréquemment, et si hors de propos, que le malin
-notaire soupçonna que le vent avait tourné, rue Férou. Il écrivit, lui,
-une lettre enjouée, une lettre d’ami, une lettre qui rappelait le
-Thurageau organisateur de divertissements, le Thurageau voiturant Alex
-en tilbury de Poitiers à Nouaillé. Il y rapportait, entre autres choses,
-et comme au hasard, une conversation qu’il avait eue récemment avec M.
-Lanteaulme, au cours de laquelle ce monsieur, s’informant d’Alex,&#8212;dont
-il n’oubliait point l’argumentation habile, lors du toit effondré,&#8212;lui
-avait dit qu’il était regrettable que la province fût privée de «ses
-meilleurs sujets».</p>
-
-<p>Il ne s’était pas compromis, M. Lanteaulme; il ne se compromettait
-guère, maître Thurageau. Madame d’Oudart se tint pour flattée des
-paroles de M. Lanteaulme.</p>
-
-<p>Elle prit à part son fils et lui dit:</p>
-
-<p>&#8212;Mon enfant, tu as en Thurageau un vieil ami et un guide. Au moment où
-ton avenir va franchement se décider,&#8212;il s’agit de savoir où tu seras
-inscrit au barreau,&#8212;je serais bien aise que tu fisses un petit tour à
-Poitiers: tu le verrais, lui parlerais; te voilà maintenant d’âge à
-juger par toi-même les arguments qu’il te présentera.<span class="pagenum"><a id="page_354">{354}</a></span></p>
-
-<p>Alex, en un langage qui était encore de son âge, répondit:</p>
-
-<p>&#8212;Ça colle...</p>
-
-<p>Et, durant les soirs orageux du mois d’août, cette année-là comme les
-précédentes, madame Dieulafait d’Oudart et son vieux père espérèrent la
-fraîcheur, sur la petite cour de la rue Férou, quand l’<i>Angelus</i>
-répandait ses vibrations mélancoliques sur Paris, quand les séminaristes
-rythmaient si bien leur prière, quand mouraient un à un les bruits des
-petits ménages, et quand, dans le silence, enfin, résonnait l’accord du
-piano... Alex était en Poitou. Alex ne revenait pas du Poitou: les
-conseils de Thurageau, sans doute!... Il prenait son temps pour s’en
-imprégner. Mais la mère osait dire:</p>
-
-<p>&#8212;Espérons aussi qu’il se distrait!...</p>
-
-<p>Le notaire écrivait:</p>
-
-<p>«... Il ne s’ennuie pas, je vous le garantis...»</p>
-
-<p>Un jour, le notaire osa dire:</p>
-
-<p>«On ne s’ennuie pas avec lui...»</p>
-
-<p>Mais cela avait-il le sens qu’on y pouvait entendre? On épilogua fort,
-là-dessus, rue Férou, le soir, et au Jardin du Luxembourg, et l’on n’en
-put tirer aucune certitude. Madame d’Oudart écrivit au notaire:<span class="pagenum"><a id="page_355">{355}</a></span></p>
-
-<p>«Holà! Thurageau, s’il vous plaît, n’allez pas laisser mon grand gamin
-commettre quelque sottise! Vous connaissez, j’espère, ma situation de
-fortune: qu’il s’amuse, fort bien! qu’on ne s’ennuie pas avec lui, passe
-encore! mais, de grâce, n’allez pas laisser naître au cœur de deux
-enfants des espérances irréalisables!...»</p>
-
-<p>Thurageau répondit:</p>
-
-<p>«Les espérances ne sont pas irréalisables.»</p>
-
-<p>Et madame d’Oudart:</p>
-
-<p>«Thurageau, c’est fou, c’est fou! Il y a une disproportion que je
-n’admets pas... Toute ma conduite, toutes mes idées s’opposent...»</p>
-
-<p>Le diabolique notaire répliquait:</p>
-
-<p>«La fortune?... mais n’avez-vous pas prouvé que vous en faisiez fi,
-madame et chère amie?... Le mariage riche? mais l’affaire Babouin
-témoigne que vous l’avez foulé aux pieds!...»</p>
-
-<p>&#8212;Il a raison! dit madame Dieulafait d’Oudart.</p>
-
-<p>&#8212;Le fait est..., dit M. Lhommeau.</p>
-
-<p>On reçut la corbeille de fruits.</p>
-
-<p>Elle contenait la «cuisse-madame», la «grosse musquée», et le «beurré
-d’août» même, qui ne se cueille guère qu’en septembre, plus quelques
-pommes de reinette.<span class="pagenum"><a id="page_356">{356}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;Ceci, dit madame d’Oudart, c’est tout à fait, tout à fait gracieux.</p>
-
-<p>&#8212;Le fait est..., dit M. Lhommeau.</p>
-
-<p>Alex revint du Poitou plus ravi que la fois précédente... Les conseils
-de Thurageau, sans doute, on allait en parler!... On lui demanda:</p>
-
-<p>&#8212;Eh bien! et la jeune fille?</p>
-
-<p>&#8212;La jeune fille? Elle est très bien.</p>
-
-<p>&#8212;Très bien... un point, c’est tout?</p>
-
-<p>&#8212;Un point, c’est tout.</p>
-
-<p>On l’eût souhaité plus chaleureux ou plus expansif. Enfin! Il s’était
-énormément amusé et il était invité à la chasse, au mois d’octobre.</p>
-
-<p>&#8212;Et ton inscription au barreau?...</p>
-
-<p>&#8212;A Poitiers, Thurageau est d’avis.</p>
-
-<p>&#8212;Comment!... Mais tu nous lâches?</p>
-
-<p>Il était tout prêt à quitter Paris.</p>
-
-<p>Alex rapportait avec lui comme une odeur de feuillages, de verveine et
-de fraises des quatre saisons mêlées à la framboise. Le soir de son
-retour, après le dîner, une grosse pluie tomba. Lorsqu’il pleuvait,
-l’été, d’ordinaire on laissait les fenêtres ouvertes, et l’on
-s’approchait, autant que possible, des gouttes lourdes, pareilles, en
-leur chute, à de longs fils d’argent tendus du ciel à la terre, et que
-colorait au passage la<span class="pagenum"><a id="page_357">{357}</a></span> lumière des lampes. Elles atteignaient la cour
-dallée en claquant, comme des œufs d’oiseaux qu’on eût jetés du
-cinquième étage, et, quand une femme avait à traverser les douze mètres
-carrés, sous l’ondée, en s’abritant d’un parapluie ou de sa jupe, elle
-poussait un cri, et, à peine arrivée, racontait son expédition à haute
-voix... Et l’on remarquait que le piano se taisait, les soirs de pluie,
-ainsi que la voix qui avait coutume de chanter, comme si, par soi seul,
-le phénomène de la pluie d’été, qui répand une certaine torpeur, un peu
-de bien-être et de la mélancolie, comblait le modeste et intime goût de
-poésie que flatte, chez tout être humain, une note musicale, un chant...</p>
-
-<p>Toute amoureuse est rêveuse, et, ce soir, le long de ces beaux fils
-d’argent, s’enroulèrent et cabriolèrent des rêves que madame Dieulafait
-d’Oudart tenait résolument prisonniers.</p>
-
-<p>Elle les tenait prisonniers, car l’ivresse maternelle a des bornes;
-ainsi, la mère d’Alex, qui, parfois, voyait, en imagination, les lettres
-de faire part du mariage de son fils:&#8212;«Monsieur Lhommeau, ancien
-conseiller à la Cour d’appel de Poitiers, chevalier de la Légion
-d’honneur, madame veuve Dieulafait d’Oudart, etc...»<span class="pagenum"><a id="page_358">{358}</a></span>&#8212;n’avait jamais,
-non jamais permis à ses yeux, de lire, fût-ce en un songe, sur ce vélin,
-le nom de mademoiselle de Quatrespée. Elle le lut. Elle le lut sur de
-blanches feuilles de vélin fabriqué à Angoulême, peut-être, et par
-Babouin,&#8212;ô ironie!&#8212;sur de blanches feuilles de vélin qu’un ange
-charmant, descendu malgré la pluie, avec le son des cloches, lui
-présentait avec des façons d’une grâce accomplie, en lui adressant un
-petit discours, mais d’une voix si douce qu’on l’entendait mal, et qui
-toutefois se terminait par ces mots: «parce que vous avez beaucoup
-aimé!...»</p>
-
-<p>Ces mots, quand elle les entendit, lui parurent tellement vrais et si
-dignes de la justice divine qu’elle s’attendrit et pleura, en ayant
-l’air de regarder tomber la pluie. De ce moment, elle ne douta plus
-qu’elle n’eût mérité, en effet, par son immense amour, que son fils
-épousât une demoiselle de Quatrespée. Et elle pensa à l’allée du potager
-de Nouaillé, bordée par le double cordon de pommiers nains, et où, de
-tout temps, elle ne savait pourquoi, elle avait désiré voir son fils se
-promener au bras d’une jeune fille très distinguée, riche si possible,
-et de famille excellente...</p>
-
-<p>Il n’était pas encore permis de parler de cela, assurément; mais son
-trouble joyeux éclata et<span class="pagenum"><a id="page_359">{359}</a></span> fut apparent, en ce qu’elle s’apitoya sur le
-sort de cette pauvre Nathalie Lepoiroux, exilée à Yvernaucourt
-(Ardennes), voire sur le sort de madame Chef-Boutonne, qu’à tort ou à
-raison, en toute franchise, elle plaignait, à cause de sa fille qui ne
-se conduisait pas bien, et à cause de son fils, un crétin.</p>
-
-<p>Compatir au sort de ses deux rivales fut désormais pour elle une manière
-discrète, inconsciente, sincère, de chanter, par anticipation, son
-personnel cantique d’allégresse.<span class="pagenum"><a id="page_360">{360}</a></span></p>
-
-<h2><a id="LV"></a>LV</h2>
-
-<p>Il arriva, un soir, rue Férou,&#8212;non pas portée par un ange,&#8212;une de ces
-larges et blanches enveloppes qui contiennent l’annonce d’un mariage.
-Elle était adressée à Alex; il l’ouvrit négligemment.</p>
-
-<p>&#8212;Qui est-ce qui se marie? lui demanda sa mère.</p>
-
-<p>&#8212;Personne, dit-il; une jeune fille que j’ai connue au cours de danse...
-Tu veux savoir son nom?... Allons, tiens: «Madame veuve Proupa a
-l’honneur, etc... de sa fille Raymonde...»</p>
-
-<p>&#8212;Et qui épouse cette Raymonde?</p>
-
-<p>&#8212;Tu la connais?... Tu t’intéresses à elle?...</p>
-
-<p>&#8212;Je ne la connais pas, mais je la plains.<span class="pagenum"><a id="page_361">{361}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;Cette idée!...</p>
-
-<p>&#8212;D’abord, pourquoi t’envoie-t-elle une lettre de faire part?...</p>
-
-<p>&#8212;Je te dis, maman: j’ai dansé avec elle.</p>
-
-<p>&#8212;Bon, bon! C’est encore une malheureuse... Enfin, qui épouse-t-elle?</p>
-
-<p>&#8212;Un monsieur. Un monsieur Blaisois, Jules Blaisois... Connais pas.</p>
-
-<p>&#8212;Je serais curieuse de savoir si on épouse un monsieur Jules
-Blaisois...&#8212;Jules!... et Blaisois!...&#8212;par amour!...</p>
-
-<p>&#8212;Enfin, maman!...</p>
-
-<p>Il y avait un peu plus d’un an qu’Alex avait rompu toutes relations avec
-Raymonde. Un an passe, et tant de choses sont changées! Qui eût dit que
-Raymonde, la sinistre Raymonde aux noirs projets, Raymonde, l’amante
-éperdue d’Alex,&#8212;et qui aurait pu jadis épouser un monsieur de
-Bérébère,&#8212;au bout d’un an épouserait un monsieur Jules Blaisois?...
-Mais qui sait quelles péripéties, parfois plus tristes que «le réchaud
-ou la Seine», conduisent une infortunée au mariage,&#8212;au mariage avec
-Jules Blaisois?...</p>
-
-<p>Un fat eût voulu savoir l’histoire réelle de Raymonde; Alex préféra
-penser qu’elle l’avait promptement oublié.<span class="pagenum"><a id="page_362">{362}</a></span></p>
-
-<p>Et, fort de l’exemple de Raymonde, ce fut d’un cœur léger qu’il aborda,
-un jour, avec Louise, le grave sujet de la rupture.</p>
-
-<p>Depuis longtemps, Louise écoutait sans mot dire les récits de ses
-voyages à Poitiers. Elle les accueillait, même, en souriant de sa grande
-bouche; à peine Alex remarqua-t-il, une fois ou deux, qu’elle continuait
-de sourire alors qu’il n’y avait pas lieu de le faire, ou bien qu’elle
-souriait tout à coup et mal à propos. Elle s’excusait, en prétendant
-qu’elle était un peu «toc-toc...» Elle était plus jolie et plus
-amusante, en vérité, avec son air un peu «toc-toc...»</p>
-
-<p>Il lui narrait les parties de <i>tennis</i>, les dîners, les matinées
-dansantes; il énumérait les chevaux dans l’écurie de Nouaillé; il
-décrivait le jardin peigné par les trois jardiniers... Pourquoi
-raconta-il l’épisode de la corbeille de fruits envoyée à son grand-père
-Lhommeau? parce qu’il éprouvait un impérieux besoin de parler de
-Poitiers, de Nouaillé et de ses habitants, comme on parle de ce qui vous
-tient le plus au cœur. Et il s’ouvrait à demi à sa maîtresse, faute de
-pouvoir se confier à ses amis, à présent dispersés, et aussi parce que
-Louise l’écoutait trop complaisamment, et l’encourageait même de son
-trop fréquent sourire.<span class="pagenum"><a id="page_363">{363}</a></span></p>
-
-<p>Une bonne fois, de but en blanc, il lui dit qu’il allait s’installer à
-Poitiers.&#8212;C’était au café Voltaire. Louise, la voilette relevée sur le
-nez, prenait sa grenadine. Elle posa son verre, mais d’une façon si
-maladroite que c’était à croire qu’elle ne voyait point ce qu’elle
-faisait, car sa main heurta le petit ballon de vermouth dont le contenu
-se répandit. On s’écarta; le garçon accourut, épongea, essuya. Louise
-put rire de toute sa bouche; il y avait de quoi: elle n’avait, de sa
-mémoire, commis pareille maladresse. Et l’on parla de l’incident du
-vermouth, point du départ d’Alex.</p>
-
-<p>Aucune liaison d’amants n’avait été plus agréable et plus tendre. Ils se
-voyaient, depuis cinq ans, presque tous les jours. Alex avait pu, une
-fois, éprouver quelque inquiétude par l’absence de Louise, mais par sa
-présence jamais le plus petit déplaisir. S’il regrettait quelque chose
-de Paris, c’était bien Louise. Il la regrettait plus qu’il ne le pensait
-même; en tout cas, beaucoup plus qu’il ne saurait le lui dire... Et
-Louise, est-ce qu’elle le regrettait? Elle ne disait rien; elle avait
-l’air de rire... Et Alex se sentait tout à coup peiné de ce que la
-séparation allât s’accomplir sans qu’on eût fait à l’événement l’honneur
-d’une petite scène. Il<span class="pagenum"><a id="page_364">{364}</a></span> eut un bon mouvement: il décida, à cause de
-Louise, de reculer d’un ou deux jours son départ.</p>
-
-<p>Il lui dit, sur la place de l’Odéon, en la serrant contre lui, sous le
-prétexte de la garer d’une voiture:</p>
-
-<p>&#8212;Écoute!... non... il faut nous revoir encore une fois.</p>
-
-<p>Louise parla du fiacre qui avait failli l’écraser.</p>
-
-<p>Il la conduisit un bout de chemin, et il commençait à s’inquiéter parce
-qu’il se pouvait, si Louise n’était pas insensible, qu’elle eût un de
-ces chagrins tout à fait sérieux, qui sont glacés. Mais, depuis qu’il la
-connaissait, à aucun moment Louise n’avait laissé supposer qu’elle pût
-éprouver du chagrin. D’ailleurs, ils se quittèrent en se disant:</p>
-
-<p>&#8212;A demain!...</p>
-
-<p>Ils se quittèrent, rue de Médicis, proche de la grille du Luxembourg.
-Les oiseaux piaillaient dans les arbres jaunis. Alex, en s’éloignant, se
-retourna pour voir Louise encore une fois, quoiqu’il la dût revoir le
-lendemain. Mais Louise ne se retourna pas. Elle avait adopté déjà son
-pas d’automate, et ses beaux cheveux blonds, par le miracle ordinaire,
-semblaient diminuer de volume<span class="pagenum"><a id="page_365">{365}</a></span> et d’attrait. Pourtant, vers la hauteur
-du boulevard Saint-Michel, un étudiant, lui emboîtant le pas, lui conta
-une galanterie; mais, tout à coup, sentant en ce petit être quelque
-chose de si étranger aux préoccupations qu’il lui témoignait, il la
-salua très poliment, et s’excusa:</p>
-
-<p>&#8212;Oh! pardon, madame!...</p>
-
-<p>Ce fut ce jeune homme qui la releva, cent mètres plus loin, sous les
-sabots des chevaux du tramway de Montrouge, car il ne l’avait pas perdue
-de vue.</p>
-
-<p>On put la transporter chez ses parents: en ouvrant son corsage, dans la
-pharmacie, on avait trouvé sur un papier plié son adresse, en belle et
-lisible écriture. L’acte suprême de Louise était prémédité depuis
-quelque temps, probablement: Louise avait ses répugnances; elle ne
-voulait surtout pas que son corps allât à la Morgue.</p>
-
-<p>Ce fut un petit incident de quartier.<span class="pagenum"><a id="page_366">{366}</a></span></p>
-
-<h2><a id="LVI"></a>LVI</h2>
-
-<p>Il se trouva même très à propos que Louise ne pût venir le lendemain au
-rendez-vous, car Alex n’y fût point allé: ce jour-là tombèrent
-inopinément, rue Férou, MM. Lanteaulme, père et fils, et la jeune femme
-de celui-ci;&#8212;point de jeune fille, il est vrai.&#8212;Ils venaient faire
-visite, simplement, et causèrent du lien qui unissait les deux familles:
-à savoir, le sang versé sur le sol africain et par le général marquis de
-Quatrespée et par l’héroïque commandant Dieulafait d’Oudart. C’était un
-beau sujet, qui éveilla nombre d’idées, et celles qu’on exprima
-semblaient n’avoir pour but que de laisser deviner celles qu’on taisait.</p>
-
-<p>Mais on soupçonna l’intention qu’avaient ces<span class="pagenum"><a id="page_367">{367}</a></span> messieurs de ne point
-renouveler le bail. Madame d’Oudart allait s’en effrayer: ces messieurs
-levèrent ensemble quatre doigts gantés.</p>
-
-<p>&#8212;Tout s’arrangera au mieux des intérêts communs, dirent-ils, avec une
-entière assurance.</p>
-
-<p>Qu’entendaient-ils par là?...</p>
-
-<p>Loin de quitter le pays, ils y faisaient bâtir, aux environs de
-Nouaillé. Ils nommèrent la propriété récemment acquise. Ils se
-plaisaient extrêmement en Poitou.</p>
-
-<p>Ils témoignaient la plus grande confiance dans les capacités d’Alex, car
-Thurageau certifiait à tout venant qu’Alex avait le plus bel avenir.
-Comme homme du monde, le jeune «maître» était assuré de tous les succès.
-Le grand-papa et la maman, on l’espérait bien, voudraient être témoins,
-«au pays même», d’une carrière qui s’annonçait si bien...</p>
-
-<p>Et la maman et le grand-papa ouvrirent les mains et les tinrent écartées
-du corps, inclinèrent la tête un peu sur une épaule, avec cet air d’être
-résignés à tout, jusqu’au martyre, comme les bons saints dans leur
-niche, à qui Dieu offre le Paradis, et qui semblent dire: «Seigneur,
-qu’il soit fait selon votre parole!» alors qu’ils sont, au fond, bien
-contents...<span class="pagenum"><a id="page_368">{368}</a></span></p>
-
-<p>Et le Paradis, en effet, fut ouvert au grand-papa et à la maman. Il leur
-fut ouvert plus tard,&#8212;chaque chose vient en son temps. Le Paradis leur
-fut ouvert sous les apparences d’un Nouaillé luisant, peigné, brossé,
-tiré à quatre épingles, d’un Nouaillé dépourvu d’un brin d’herbe et
-garni de fleurs alignées comme les pioupious à la revue; d’un Nouaillé
-sillonné de voitures, peuplé de domestiques, retentissant de cloches, de
-gongs, de sonneries électriques, d’aboiements de meutes, et tout
-grouillant d’un monde inconnu d’eux. Ils crurent rêver: était-ce songe
-ou cauchemar?... Revoyaient-ils bien là leur Nouaillé agreste, familial
-et simple?</p>
-
-<p>Madame d’Oudart se rappela les paroles prononcées autrefois par son
-notaire: «Fiez-vous donc au coup de baguette que votre fils a reçu en
-naissant...» Alex avait de la chance. Mais tant de chance est-il un
-bien? Le Paradis, c’est trop beau...</p>
-
-<p>Il fallait avouer, en tout cas, que la jeune mademoiselle de Quatrespée
-était délicieuse et tout à fait éprise d’Alex. Madame d’Oudart eût
-souhaité la voir se promener au bras de son fils, le long du cordon de
-pommiers nains, au fond du potager, un beau soir. Mais elle n’en eut pas
-une fois<span class="pagenum"><a id="page_369">{369}</a></span> le loisir. Nul ne descendait plus au potager: tous ces gens-là
-avaient bien trop à faire à se déplacer, à manger la poussière des
-routes, à se visiter, à s’inviter, à projeter des divertissements pour
-demain. Et, chaque jour, l’heure exquise passait, là-bas, au delà du
-parc, entre les artichauts, les couches à melons, le thym, le romarin,
-les fruits mûrs et les ondées de l’arrosage, sans qu’aucun des hôtes du
-moderne Nouaillé la vît, l’exquise, la solitaire, la divine heure du
-soir: chacun s’habillait pour dîner.</p>
-
-<p>A la personne de M. Lhommeau fut attaché, par une attention spéciale, un
-jardinier-chef qui ne lui fit pas grâce d’une promenade au jardin sans
-lui parler si savamment que le vieillard eut préféré «cet imbécile de
-Jeannot...»</p>
-
-<p>Et, lorsque le moment fut venu d’envoyer les lettres de faire part,
-madame Dieulafait d’Oudart, au milieu d’un bonheur si splendide qu’elle
-ne l’eut seulement pas osé souhaiter, se recueillit et se demanda quelle
-attitude il convenait qu’elle adoptât envers madame Chef-Boutonne, avec
-qui les relations étaient fort refroidies, et madame Lepoiroux,
-l’ingrate d’Yvernaucourt.</p>
-
-<p>Elle s’avisa que leur adresser, comme à toutes<span class="pagenum"><a id="page_370">{370}</a></span> ses connaissances, le
-vélin d’Angoulême: «Monsieur Lhommeau, ancien conseiller à la Cour,
-etc... madame veuve Dieulafait d’Oudart, ont l’honneur, etc... avec
-mademoiselle Hélène de Quatrespée»,&#8212;c’était bien, mais un peu sec, et
-frisant l’impertinence; et qu’il serait plus digne qu’oubliant toute
-rancune, elle écrivît à ses deux anciennes amies, de sa main, et ajoutât
-au nom de la jeune fille ce qu’une lettre officielle n’eût pu contenir:
-quelque chose comme le chiffre de la dot, par exemple, ou, tout
-bonnement, mon Dieu! ceci: «arrière-petite-fille du général marquis de
-Quatrespée, tué à la bataille de l’Isly...»</p>
-
-<p>A ce témoignage d’un souvenir toujours vif madame Lepoiroux, qui
-grondait sourdement à Yvernaucourt, ne répondit rien. Mais madame
-Chef-Boutonne eut un cri de mère. A la suite de félicitations exagérées,
-ne pouvant, quant à elle, rien annoncer, momentanément, de magnifique de
-son Paul, petit employé de ministère, elle croyait répondre du tac au
-tac en apprenant à la mère d’Alex, avec une joie sincère, et des
-soupirs, et des atermoiements, que l’on avait découvert à son cher Paul
-un don naturel, et qui promettait d’agréables soirées à leurs amis: «une
-fort jolie voix de baryton ténorisant!...»<span class="pagenum"><a id="page_371">{371}</a></span></p>
-
-<p>Madame Dieulafait d’Oudart tendit à son vieux père la riposte de la rue
-de Varenne à Nouaillé:</p>
-
-<p>&#8212;Lisez donc, dit-elle; c’est comique!</p>
-
-<p class="fint">FIN<br /><br /><br />&#8212;&#8212;&#8212;<br />
-IMP. CHOGNARD.&#8212;ENGHIEN-LES-BAINS.&#8212;7971-7-18</p>
-
-<hr class="full" />
-<div lang='en' xml:lang='en'>
-<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK <span lang='fr' xml:lang='fr'>LE BEL AVENIR</span> ***</div>
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-Defect you cause.
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg&#8482;
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of
-computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
-exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
-from people in all walks of life.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg&#8482;&#8217;s
-goals and ensuring that the Project Gutenberg&#8482; collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg&#8482; and future
-generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org.
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation&#8217;s EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
-U.S. federal laws and your state&#8217;s laws.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Foundation&#8217;s business office is located at 809 North 1500 West,
-Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up
-to date contact information can be found at the Foundation&#8217;s website
-and official page at www.gutenberg.org/contact
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; depends upon and cannot survive without widespread
-public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine-readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
-DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state
-visit <a href="https://www.gutenberg.org/donate/">www.gutenberg.org/donate</a>.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Please check the Project Gutenberg web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations. To
-donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 5. General Information About Project Gutenberg&#8482; electronic works
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg&#8482; concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg&#8482; eBooks with only a loose network of
-volunteer support.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
-the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
-necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
-edition.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Most people start at our website which has the main PG search
-facility: <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-This website includes information about Project Gutenberg&#8482;,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
-subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
-</div>
-
-</div>
-</div>
-</body>
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