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-The Project Gutenberg eBook of Le joug, by Marion Gilbert
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you
-will have to check the laws of the country where you are located before
-using this eBook.
-
-Title: Le joug
-
-Author: Marion Gilbert
-
-Release Date: July 9, 2022 [eBook #68487]
-
-Language: French
-
-Produced by: Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online Distributed
- Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This book was
- produced from scanned images of public domain material from
- the Google Books project.)
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE JOUG ***
-
-
-
-
-
- LE JOUG
-
- DU MÊME AUTEUR
-
-
- _CHEZ LE MÊME ÉDITEUR_:
-
- L’amour de la Blonde.
- Celle qui s’en va.
- La trop Aimée.
- Celui qui reste.
-
-
- _CHEZ D’AUTRES ÉDITEURS_:
-
- Du Sang sur la Falaise.
-
- * * * * *
-
-
- MARION GILBERT
-
-
- LE JOUG
-
- Roman
-
- [Illustration: colophon]
-
- PARIS
- J. FERENCZI ET FILS, ÉDITEURS
- 9, Rue Antoine-Chantin, 9
-
-
-
-
- IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE
-
- Cinq exemplaires
- sur papier pur fil des PAPETERIES LAFUMA
- numérotés de 1 à 5
-
- _Copyright 1925, by J. Ferenczi et Fils.
- Tous droits de traduction, reproduction, adaptation, représentation
- réservés pour tous pays, y compris la Russie._
-
-
- _A Celle qui sait_
- _que ce livre est à Elle._
-
-
-
-
- LE JOUG
-
-
-
-
-PREMIERE PARTIE
-
-
-
-
-I
-
-
-Dans la chambre qu’envahissait le crépuscule, on distinguait encore la
-blancheur du grand lit, vaste et haut, entouré à l’ancienne de ses
-rideaux empesés. Le reste du jour printanier traînait ici et là,
-s’accrochait aux vernis luisants des vieux meubles d’acajou, piquait un
-point à la glace ternie de la cheminée, au miroir à col de cygne de la
-toilette. Et, sur le lit, bien allongée sous ses couvertures en ordre et
-sous son drap aux cassures intactes, la mère Bernage achevait de mourir.
-
---Ouvre la fenêtre, Berthe, fit une voix douce.
-
-Berthe se leva de la chaise qu’elle occupait au pied du lit. Sur la baie
-encore claire se profila sa silhouette aux contours ronds de grande
-femme bien faite. Elle tourna l’espagnolette qui résista, grinça et céda
-enfin pour laisser entrer d’une seule bouffée le printemps tout entier.
-Cela sentait la terre humide, la fumée de bois et, par-dessus tout,
-l’odeur douce et sucrée des primevères d’avril qui couvre alors la terre
-normande d’un manteau parfumé.
-
-Fanny, qui avait parlé, respira fortement en levant la tête: le souffle
-frais entrait dans la chambre déjà pleine des relents de maladie et de
-mort, comme pour la purifier, et les vivants appellent inconsciemment la
-vie. Le miroir auquel elle faisait face lui renvoya son image au fond
-d’une eau trouble et verdie: sa pâle figure inquiète de vieille fille de
-vingt-neuf ans, ses yeux incolores, ses cheveux bruns sans reflets, et
-cette bouche de madone aux lèvres pures, aux dents parfaites, qui était
-sa seule beauté.
-
-Et soudain parce qu’elle avait vraiment _regardé_ sa figure, l’idée de
-la maladie et de la mort prochaine de sa mère la quitta tout à fait,
-comme cela arrive au milieu des préoccupations extrêmes. Au-dessus de
-son reflet, sa sœur, qui s’était retournée, mit le sien, et sa grosse
-figure ronde, rose et blanche sous une rude broussaille de cheveux
-blonds, éclaira le vieux miroir terni. Les deux sœurs se contemplèrent
-un moment ainsi avec plus d’intensité qu’elles n’en mettaient dans leurs
-regards quotidiens, puisque l’habitude de la vie commune émousse cette
-curiosité d’âme traduite par un regard qui appuie au lieu d’effleurer.
-Ce ne fut qu’un instant: un de ces instants pathétiques, toujours
-méconnus, et la plus jeune sœur se retourna, et Fanny se leva, car la
-mourante avait remué.
-
-Penchée déjà sur le lit, l’aînée dit:
-
---Tu as appelé, maman?
-
-La face décolorée se souleva un peu sur l’oreiller et les lèvres
-bougèrent. Fanny approcha son oreille.
-
---Tu veux quelque chose?
-
-Mais les syllabes sans suite chuchotées par la malade ne lui apprirent
-rien. Berthe s’était penchée aussi.
-
-Le masque de la vieille femme se détendit un peu tandis que sa plus
-jeune fille s’approchait d’elle; pourtant, sa sèche main d’ivoire se
-leva pour l’écarter et elle dit, presque nettement cette fois:
-
---Fanny!
-
-Fanny interrogea avec passion la figure où la mort avait déjà si
-clairement tracé ces signes mystérieux que nous reconnaissons sans les
-avoir jamais vus, et elle recueillit à mesure ces mots, les derniers
-peut-être, que la raison formerait derrière ce front impassible. La
-vieille femme prononçait:
-
---Donne la lettre.
-
-Alors Fanny dit vite:
-
---Quelle lettre? Quelle lettre, maman?
-
-Mais les lèvres ne remuaient plus et semblaient rigides, comme scellées
-à jamais.
-
-Les deux sœurs se regardèrent avec cette surprise que donne
-l’inhabitude--comment s’habituer à la mort?--Il y eut un moment de
-silence, et puis la main déjà froide qui errait sur le drap rencontra
-la main de Fanny et la serra convulsivement, les yeux déjà voilés se
-rouvrirent et Fanny entendit ces mots distincts:
-
---Renvoie Berthe.
-
-Fanny se releva. Quelque chose au fond de ses yeux montra qu’elle avait
-compris une signification cachée. Mais le regard bleu de la cadette
-resta perplexe:
-
---Va, Berthe, fit l’aînée, maman a quelque chose qui la tourmente.
-
-Un mouvement impatient des mains les plus patientes qui poussaient
-Berthe vers la porte surprit celle-ci. Elle se retourna. Le pli habituel
-que le bouleversement de l’heure solennelle avait effacé sur sa figure y
-reparaissait. Et sa lèvre inférieure s’avançait, boudeuse:
-
---Pourquoi donc que je ne resterais pas aussi, moi?
-
-Fanny dit avec douceur:
-
---Elle veut me parler. Il ne faut pas la contrarier. Elle veut.
-
-Et l’ascendant de la mère impuissante et vaincue était si grand que
-l’hostilité jalouse de la fille favorite céda et qu’elle sortit sans
-rien dire.
-
-La nuit remplissait à présent presque toute la chambre. Mais le ciel
-encore illuminé par le reste du couchant était comme une grande coupole
-phosphorescente. Fanny, de nouveau penchée sur le lit, scrutait le
-visage redoutable où elle n’avait jamais su lire, avec l’espoir
-désordonné d’apprendre enfin quelque chose. Et la bouche pâle s’ouvrit
-encore.
-
---La lettre, dit la mourante, donne la lettre.
-
-Cette fois, la parole était nette, et, sous les paupières relevées, les
-yeux sombres commandaient, exigeaient dans la mort comme dans la vie.
-
---Oui, fit docilement Fanny, oui, maman. Quelle lettre?
-
---Une lettre, là, sous ma couronne.
-
-Fanny se retourna. Elle avait compris. Sur la cheminée, un globe de
-verre recouvrait, sur un coussin de velours rouge frangé d’or, la
-couronne d’oranger que la mariée avait posée là, un soir, trente ans
-plut tôt. Au moment d’enlever le globe, elle hésita: jamais elle n’y
-touchait. Dans les rites ménagers de la maison, la mère seule nettoyait
-sa chambre et il n’y avait que si peu de jours qu’elle était étendue là,
-privée de son activité! Mais les impérieuses prunelles noires semblaient
-diriger ses mains et elle enleva le globe avec précaution. Les grêles
-fleurs de cire tremblaient au souffle frais de l’air. Fanny souleva le
-coussin à regret. Dessous, ses doigts qui tâtonnaient dans l’ombre
-accrue à présent touchèrent une enveloppe. Elle fit: «Ah!» et se
-retourna. Redressée sur ses oreillers, la malade regardait. Le jour
-finissant, concentré sur sa figure, montra encore à Fanny les sombres
-yeux brûlants qui attendaient une fois dernière l’obéissance passive
-qu’ils avaient toujours exigée. Alors, elle mit l’enveloppe dans la main
-ouverte qui se referma comme sur une proie.
-
-Des minutes coulèrent. La mère Bernage était retombée. Son long corps
-mince creusait son lit à la façon des mourants. L’épuisement de l’effort
-faisait ruisseler son front de fines gouttelettes que Fanny essuyait
-doucement avec un linge soyeux. Tout à coup l’agonisante parla et sa
-voix rauque heurtait les mots au passage de l’air:
-
---Avec moi, avec moi la lettre, tu promets, Fanny!
-
---Oui, maman, sois tranquille, oui.
-
-Mais les terribles yeux noirs s’ouvrirent encore tout grands pour
-joindre leur commandement à celui des mots.
-
-Sans rien dire, Fanny prit la lettre aux doigts qui se raidissaient et
-la posa sur la poitrine sèche de la vieille femme. Alors le regard
-s’éteignit comme apaisé et, tandis que la dernière lueur quittait le
-ciel, le râle des agonisants s’éleva dans la chambre obscure.
-
-Maintenant, tout était silence. La nuit et la mort, entrées ensemble
-dans la chambre, y régnaient seules. De la fenêtre toujours ouverte
-montait l’haleine fraîche du jardin. La première lueur de la lune qui
-paraissait à l’horizon entra doucement et posa un doigt de clarté sur
-les deux sœurs. Agenouillées côte à côte, elles pleuraient sans bruit,
-la tête sur le drap. Et ce fut comme si l’indécise lumière venait sécher
-leurs larmes. Elles se levèrent ensemble. Berthe alla fermer les volets.
-Fanny alluma une bougie sur la commode, et elles firent la toilette
-funèbre de la morte, selon le rite millénaire qui veut qu’on lave, qu’on
-habille et qu’on regarde dormir les morts comme si c’étaient encore des
-vivants.
-
-Enfin, quand tout fut prêt et que le lit blanc fut encore plus blanc
-sous les cassures plus nettes d’un drap plus frais et que, seul, le
-visage de la morte dépassa le pli du suaire, les deux filles
-s’arrêtèrent et se regardèrent avec incertitude, car il ne restait plus
-rien à faire.
-
---Quelle heure est-il? demanda Fanny.
-
-Et Berthe répliqua:
-
---J’ai entendu sonner neuf heures, pas longtemps «après».
-
-Fanny réfléchissait, sans rien dire, les yeux vagues; alors l’autre
-ajouta:
-
---Il faudrait aller manger quelque chose. On finirait par tomber. Depuis
-midi...
-
-Fanny regarda le lit et la chambre. Oui, tout était en ordre. Elle
-soupira et se laissa emmener.
-
-A l’entrée des deux sœurs, un homme se leva dans la cuisine. C’était un
-incroyable petit vieux, cassé, délavé, passé, ratatiné, sans âge. Sa
-figure grise et ravinée ne portait pas la broussaille des vieillards,
-sauf au-dessus des yeux, qui s’en trouvaient cachés.
-
-Et il dit d’une voix râpeuse:
-
---Comment qu’ ça va là-haut?
-
-Fanny cacha sa figure dans son mouchoir et Berthe fit un geste sans rien
-dire. Alors le petit vieux leva le bras avec effort et retira l’espèce
-de casquette moulée à sa tête qu’il ne quittait jamais. Et ce geste
-insolite saisit les deux orphelines plus que beaucoup de paroles.
-
-Sur la grande table, une chandelle, dans un chandelier de fer en
-spirale, grésillait, éclairant mal la vaste pièce. Une casserole
-chantait sur le fourneau.
-
-Berthe dit:
-
---As-tu fait à souper, père Oursel? On est bien obligé de manger quelque
-chose.
-
---La soupe est prête, répondit le vieux de sa voix parcimonieuse. Mais
-j’ai pas mis la table dans la salle.
-
---Ça ne fait rien. Nous mangerons un morceau dans la cuisine, fit Fanny
-avec lassitude.
-
-Elle s’assit et, comme il arrive, la fatigue tomba sur elle d’un seul
-coup et elle eut une envie forcenée de s’asseoir dans le coin de la
-cheminée, à sa place d’enfant, et de s’y endormir, d’oublier, de dormir,
-de dormir sans rêver.
-
-Mais Berthe ne perdait jamais de vue tout à fait les réalités de ce
-qu’elle appelait les «devoirs» de la vie. Elle n’eut de repos que
-lorsque sa sœur se fut, comme elle, approchée de la table. La soupe
-campagnarde, mitonnée par leur étrange cuisinier, de poireaux, de pommes
-de terre, de pain, de beurre et de crème, livra sa douce chaleur
-onctueuse et les deux sœurs mangèrent sans rien dire. Enfin Fanny posa
-sa cuillère et repoussa son assiette:
-
---Pauv’ maman! Elle aimait tant sa soupe!
-
-C’était la première fois qu’on parlait au passé de la mère Bernage. Le
-vieux eut l’air de réfléchir avec difficulté. Puis il dit:
-
---Même âge que moi qu’elle avait. De mil huit cent vingt-cinq qu’on
-était tous les deux.
-
-Il répéta plusieurs fois, comme étonné et flatté prodigieusement de
-cette coïncidence:
-
---Tous les deux, tous les deux!
-
-Et ils écoutèrent dans le silence et la pénombre résonner ces chiffres
-évoquant tant de choses anciennes, oubliées, mortes comme la morte d’en
-haut.
-
-A ce moment, un coup de sonnette retentit qui fit tressaillir les deux
-sœurs. Elles se regardèrent.
-
---Qui ça peut-il être à cette heure-là?
-
-L’inutile question n’eut d’autre réponse que le bruit que fit le vieux
-domestique en se levant. Il marchait un peu courbé, et la chandelle
-qu’il portait lui traçait une ombre grotesque de gnome sur le mur. Il
-sortit suivit un long corridor, et les sœurs, dans l’obscurité,
-l’entendirent déverrouiller et débarrer la porte d’entrée. Alors elles
-dirent ensemble:
-
---C’est l’oncle Nathan!
-
-Et, déjà, elles étaient dans le corridor quand, se rappelant tout à coup
-ce que le deuil de la maison leur commandait, elles s’arrêtèrent sur le
-seuil. Au fond du long corridor, le clair-obscur montrait l’arrivant, un
-grand homme puissant qu’entourait l’ombre et le halo de la pauvre
-lumière rougeâtre oscillant aux mains du bonhomme. Alors, vite, Fanny
-rentra dans la cuisine pour allumer une seconde chandelle.
-
-Quand ils furent tous dans la petite salle à manger, assis sur les
-chaises alignées contre le mur de chaque côté de la table ronde, avec un
-petit rond de sparterie sous les pieds, ils se regardèrent un moment.
-Rien d’autre n’avait été échangé entre eux que le dur baiser d’arrivée,
-singulière salutation d’autrefois donnée et reçue sans plaisir et sans
-intérêt. Et maintenant, ils ne trouvaient pas les paroles qu’il fallait
-pour commencer.
-
-La haute taille de l’oncle Nathan faisait un rectangle sombre sur le mur
-ramagé de clair et sa surprenante figure de demi-paysan de la cité du
-val, comme ciselée dans du granit rouge avec force et finesse à la
-fois, s’achevait dans une charmante chevelure inattendue toute en
-petites boucles d’argent.
-
-Enfin, il soupira et dit:
-
---Et, comme ça, la v’là partie, ma pauv’sœur. Et vous v’là toutes
-seules, alors.
-
-Sa grande bouche régulière et rasée souriait presque, mais sa voix était
-plus grave que ses médiocres condoléances. Il avait l’air à la fois de
-les plaindre et de se moquer un peu. Les demoiselles Bernage, qui
-connaissaient le vieil oncle Le Brument, n’y firent pas attention. Et
-Berthe, pénétrée de cette importance subite que la mort fait rejaillir
-autour d’elle, répondit:
-
---Oui, elle a passé dans la soirée, vers les huit heures et demie.
-
-Après cela, elle dit--un peu plus comme une fille qui vient de perdre sa
-mère:
-
---Not’ pauv’ mère! Elle se repose à présent. Mais nous...
-
-Et elle finit sa phrase dans son mouchoir.
-
-Fanny, muette, croisait et décroisait ses mains sur ses genoux, d’un
-geste inconscient. L’oncle Nathan reprit:
-
---Avez-vous vu le pasteur?
-
---Pas «depuis», dit Berthe, mais il était encore là hier.
-
-La bouche ironique se plissa encore. Le vieillard regardait Fanny qui,
-les yeux perdus dans le halo de la chandelle grésillante, semblait
-absente de la scène. Et il dit, penché vers elle:
-
---Elle a-t-il dit quelque chose, ta mère?
-
-Fanny le regarda en tressaillant violemment. Et, tout à coup, ramenée à
-la réalité, elle écouta les paroles qui semblaient encore résonner et
-elle dit, comme si elle comprenait leur sens caché:
-
---Non, rien.
-
-Berthe avança entre eux sa grosse tête blonde.
-
---Qu’est-ce que tu dis, Fanny! Si, elle a parlé tu sais bien.
-
-Mais son interruption tomba dans le vide sans toucher personne, et elle
-recula en les regardant toujours.
-
-Au bout d’un instant, l’oncle Nathan reprit:
-
---Y’ aura du monde à l’inhumation. Du temps du père Bernage, y’ aurait
-eu toute la ville. Mais à présent c’est plus la même chose: j’ suis
-vieux, vous êtes restées filles. C’est des familles qui s’en vont.
-
-Il avait posé ses mains à plat sur ses genoux, et discourait, comme pour
-lui-même, de sa voix mordante, en regardant la flamme. Il continua:
-
---Le grand-père Jean Bernage, avec sa fabrique, c’était un homme! Y en a
-eu du monde ici, du temps que les mouchoirs de Beuzeboc étaient dans
-leur beau! Le père Jean, i’ causait à Rouen, le vendredi, à tu et à toi
-avec tous les messieurs des grosses fabriques. Tout ça est mort. Tout ça
-est fini. Ça a commencé du temps de ton père, Alfred Bernage. L’argent
-s’en va d’ici. Et pas seulement de chez vous, mais de toute la vallée.
-Ça s’en va, comme c’est venu, sans qu’on «save» pourquoi. L’argent s’en
-va.
-
-Il semblait répéter le mot avec complaisance, peut-être avec volupté. Et
-il ne regardait toujours pas les affligées qu’il venait consoler, comme
-si son discours était d’une portée générale, ou encore chargé d’un sens
-intelligible à lui seul.
-
-Berthe dit à mi-voix:
-
---T’aurais bien pu allumer une bougie, au lieu de c’te chandelle.
-
-L’oncle Nathan reprenait:
-
---L’argent? Où qu’il est aujourd’hui? On ne sait pas. Il est toujours
-plus là où qu’il était. Y en a qu’en ont. Peut-être. C’est pas ceux
-qu’on croit. L’argent n’est pas...
-
-Il s’interrompit pour écouter quelque bruit qui venait du corridor noir.
-Et il dit d’une voix changée, moins âpre:
-
---Votre père était un bon homme. Mais il ne savait pas gagner de
-l’argent. Il avait des idées à lui là-dessus, crainte de nuire au monde,
-ou n’importe. Des bêtises! On ne va pas loin avec ça. Et ma sœur, qui le
-menait dans tout, elle a pas pu l’ mener là-dessus. Ah! mais non!
-
-Il regarda Fanny tout à coup:
-
---Tu lui ressembles à ton père, toi, Fanny, d’un sens... Et, si ton père
-avait «vit», il y a des choses qui seraient pas arrivées. Pas que ça
-soit plus mal comme ça, non, peut-être; on ne sait pas, on ne peut pas
-dire.
-
-Il rêva un moment, comme s’il résumait des pensées profondes. En face de
-lui, elles ne bougeaient pas: Fanny pâle et inerte, Berthe comme tendue
-par une idée fixe, qui la faisait froncer les sourcils d’attention.
-Enfin, le vieillard se leva:
-
---Faut que j’m’en retourne. Il est tard.
-
-Fanny dit doucement:
-
---Voulez-vous la voir?
-
---Ça peut pas se refuser.
-
-Ils montèrent tous trois l’escalier. A la porte, ils pausèrent un
-instant, pour rassembler ce courage qui se détourne devant le visage de
-la mort. Et ils entrèrent.
-
- * * * * *
-
-Quand elles furent seules, et que le pas du vieillard eut décru jusqu’à
-s’éteindre sur la route de Villebonne, sèche et sonore sous la lune, les
-deux sœurs se regardèrent.
-
---Quelle heure est-il? demanda Fanny.
-
-Et Berthe répondit, comme si elle attendait la question:
-
---Dix heures et demie.
-
-Alors Fanny reprit:
-
---Nous allons la veiller chacune à notre tour. Veux-tu aller te reposer
-d’abord?
-
---Non, dit vivement Berthe. On restera ensemble, c’est mieux.
-
-Fanny fit un geste vague qui acquiesçait.
-
-Quand elles revinrent, elles avaient changé leurs robes contre des
-peignoirs et chacune s’était fait deux grosses tresses qui tombaient,
-brunes et soyeuses, de chaque côté de la figure pâle de Fanny, blondes
-et rudes, sur les épaules de Berthe. Elles ressemblaient ainsi à deux
-grandes pensionnaires dans leur première robe longue, car les vingt-neuf
-ans sonnés de Fanny gardaient, plus que les vingt-cinq de sa sœur, un
-air d’innocence et d’ignorance.
-
-Elles s’assirent, l’une au pied, l’autre à la tête du lit. Sur la
-commode, une bougie brûlait avec un halo rouge. Fanny avait joint les
-mains et semblait prier. Berthe la regardait fixement. Et le visage de
-la morte était coupé de grandes ombres, qui bougeaient un peu lorsque la
-flamme vacillait.
-
-Les yeux de Fanny rencontrèrent les yeux de Berthe et ce fut comme si le
-charme du silence se rompait entre elles. Quelque chose dans le regard
-de sa sœur surprit l’aînée. Pourtant, elles n’avaient guère l’habitude
-de s’analyser; leur milieu endormi leur vie engourdie, une sorte de
-fatalisme provincial leur faisait accepter passivement choses, êtres et
-événements. Etait-ce cette atmosphère de mort qui agitait autour d’elles
-l’eau morte de leur âme? Fanny se replia un peu plus et attendit.
-
-Ce fut assez long. Berthe ne semblait pas pouvoir formuler cette
-question qui était si clairement inscrite dans ses dures prunelles
-bleues. On devient malhabile à parler de certaines choses lorsque la
-parole n’a servi jusque-là qu’à exprimer l’ordinaire de l’existence.
-Enfin elle dit:
-
---Fanny!
-
-L’autre répondit en tremblant:
-
---Eh bien?
-
---Qu’est-ce qu’il peut y avoir dans cette lettre?
-
-L’interpellée eut ce léger souffle exhalé qui marque la fin d’une
-appréhension. Ce n’était pas là ce qu’elle avait craint. Et elle répéta:
-
---La lettre?
-
---Oui, la lettre qu’elle a demandée et que tu lui a mise dans les mains.
-
---Je ne sais pas, dit lentement Fanny.
-
-Berthe resta saisie.
-
---Ce n’est pas possible! Où était-elle, d’abord?
-
-Fanny indiqua le globe.
-
---Là? Et on ne le savait pas? Et d’où vient-elle? Et de qui?
-
-Ses yeux s’aiguisaient, implacables. Fanny la sentit en proie à une de
-ces crises de curiosité qui la possédaient parfois: et un découragement
-l’envahit à l’idée de la lutte.
-
---C’est son affaire et pas la nôtre, dit-elle avec douceur.
-
---Mais c’est la nôtre aussi, puisque tout ce qui est à elle est à nous
-maintenant.
-
-Il y eut un silence dans lequel l’écho des mots se prolongea et sembla
-leur donner toute leur valeur. Et Berthe reprit plus fermement:
-
---Il faut que nous sachions ce qu’il y a dans cette lettre.
-
-Fanny se débattit encore.
-
---Non, Berthe, ce ne serait pas bien. Maman serait fâchée.
-
---Au contraire. Si c’est quelque chose d’important, nous devons le
-savoir. Car, enfin, elle n’avait peut-être plus toute sa tête quand elle
-t’en a parlé. Sans ça, elle ne t’aurait pas demandé de la détruire.
-
-Elle avançait des yeux éclairés en dedans par sa passion contre ceux de
-sa sœur, comme pour forcer physiquement son consentement. Et elle
-ajouta:
-
---Il faut même que nous le sachions. C’est notre devoir.
-
-Fanny eut un gémissement de défaite devant ce mot qu’elle ne savait
-comment conjurer. Un mot dont elle avait tant souffert déjà quand sa
-mère le dressait devant elle comme un obstacle infranchissable. Et elle
-se couvrit la figure de ses mains pour ne pas voir Berthe qui soulevait
-le drap mortuaire.
-
-Quand elle les écarta, sa sœur tenait la lettre. Alors, elle gémit:
-
---Oh! Berthe, qu’est-ce que tu as fait? Dès que maman a été morte, tu
-lui as désobéi!
-
-L’autre avait pâli sous le rose cru qui fardait naturellement ses joues
-pleines. Mais ses yeux triomphaient. Et elle parla si fermement que
-Fanny sentit vaciller sa conviction intérieure.
-
---Non, dit-elle, il fallait le faire. Tu verras que j’avais raison.
-
-Sa respiration était un peu courte. Elle sourit pourtant et ajouta:
-
---Nous la lui redonnerons, va!
-
-Trop de choses se pressaient dans la tête de Fanny pour qu’elle pût
-réfuter cette parole-ci qui lui paraissait monstrueuse comme l’acte et
-le geste qu’elle venait de voir. Il lui semblait que tout cela était un
-rêve affreux commençant avec la mort de sa mère, et elle ne s’étonna
-même plus quand elle vit sa sœur tirer de l’enveloppe la lettre vouée au
-tombeau par la voix de la mourante, en disant avec un frisson:
-
---Oh! qu’elle est froide!
-
-Et puis, elle s’approcha de la bougie. Fanny la suivait des yeux,
-hallucinée. Etait-ce vrai? était-ce arrivé? Oh! tout ceci aurait un
-châtiment: le Ciel le voulait! Elle se leva à moitié de sa chaise.
-Alors, Berthe se retourna.
-
---Comme ça, tu ne sais pas du tout ce que c’est? Du tout?
-
-Fanny fit non, toujours comme en rêve, et elle étendit la main pour une
-défense suprême du secret de la morte. Berthe détourna les yeux. Le
-moment passa qui aurait pu changer le destin: la lettre dépliée livrait
-déjà un peu du mystère _qui ne pouvait plus_, à présent, rester caché.
-
-Berthe lut.
-
---«Tours». Ça vient de Tours. Comme c’est drôle! On ne connaissait
-personne à Tours. Enfin, voyons.
-
-Et elle commença:
-
- «Madame,
-
- «C’est avec étonnement que vous lirez cette lettre, je n’en doute
- point. Pour moi, quelque habitué que je sois, de par mon ministère,
- à de pénibles démarches, il n’en est pas qui m’ait coûté davantage.
- Il se peut, en effet, que le message que je suis chargé de vous
- transmettre apporte le trouble et le désordre au sein d’une famille
- unie. Il est possible qu’elle brise la douce confiance qui unissait
- entre eux les membres de cette famille, en révélant un secret
- jusque là ignoré...
-
- «Veuillez donc croire, madame, que je suis au regret d’être la
- cause involontaire de vos ennuis et soyez assurée qu’il ne faut
- rien de moins que la certitude d’accomplir un devoir sacré pour que
- je me permette une telle démarche.
-
- «Je laisse la plume à mon infortuné pénitent qui doit à présent
- parler pour lui-même afin, s’il se peut, de toucher votre cœur.
-
- «Croyez bien, madame, je vous prie, à mes sentiments très
- chrétiens.
-
- «✟ MARIE-ADRIEN BRUNEAU,
- _Curé de Saint-Gilles_.»
-
-Berthe laissa tomber la lettre et regarda sa sœur.
-
---Comprends-tu un mot?
-
-Fanny ne répondit même pas. Au fond de ses yeux pâles, grands ouverts
-par la surprise, un petit nuage montait: souvenir, crainte, angoisse?
-
-Berthe reprit:
-
---Un curé de Tours? A nous, des protestants! Qu’est-ce qu’il pouvait
-avoir à nous dire? Et ce secret dont il parle... Sais-tu, toi? As-tu une
-idée?
-
-Fanny fit non de la tête car, déjà, elle n’était pas maîtresse de sa
-voix.
-
-Berthe retourna la lettre. Le papier jauni se montra vide d’écriture.
-Elle reprit l’enveloppe et poussa une exclamation étouffée.
-
---Il y en a une autre, c’est ça!
-
-Elle dépliait un mince papier quadrillé qui criait sous ses doigts
-animés d’une sorte de hâte voluptueuse. Mais elle le déplia, le lisant
-avant de commencer, comme pour faire durer ce plaisir aigu. Et elle dit
-encore:
-
---Ah! enfin, voilà! Nous allons savoir. Ça vient aussi de Tours et cette
-fois, c’est daté.
-
- * * * * *
-
- Tours, le 30 mai 1883.
-
-Fanny fit un mouvement, mais Berthe ne voyait rien, rien que la lettre
-qui enfin allait assouvir cette folie de curiosité qui la tenaillait.
-
---Ça commence aussi: «Madame», dit Berthe. Et elle lut:
-
- «Je mets la main à la plume afin de soulager la peine que j’ai qui
- est grande. Je vous ai fait bien du tort et j’en ai du regret, me
- voyant sur un lit de maladie. On pense à tout quand on se voit dans
- une position pareille que j’ai été et on reconnaît ses torts. Ça
- fait que je me suis dit que j’allais vous dire tout ce que j’ai sur
- le cœur, en vous priant de me pardonner, vu que je veux faire
- réparation.
-
- «Madame, tout ça est venu un peu de votre faute. Pourquoi que vous
- êtes partie quand le régiment a passé par Beuzeboc? On laisse-t-il
- une demoiselle toute seule comme ça parmi des soldats? (surtout si
- jeune!) Toujours est-il que le malheur est plus vite arrivé qu’on
- ne croit et que vous êtes donc un peu fautive, comme je le dis plus
- haut. Mais, pour moi, je n’ai pas oublié, comme j’aurais pu et
- comme d’autres auraient fait. Et donc je peux le dire, que j’ai
- traîné le souvenir partout avec moi depuis ce jour. Alors, voilà ce
- que je viens vous dire. D’abord que j’ai bien du regret de ce que
- j’ai fait, car, vraiment, c’était une enfant plutôt qu’une femme
- et j’aurais pas dû. Mais, enfin, c’est pas tout ce qu’on dira qui
- changera rien; alors, passons à la suite.
-
- «Je suis jardinier de mon métier. Je gagnais déjà bien avant mon
- congé, et j’espère arriver à m’établir après, car mes parents m’ont
- laissé quelques sous. Ça fait que d’ouvrier je pourrais devenir
- petit patron. Ça s’est vu. Me voilà libéré en septembre, donc que
- je prendrais chez moi, qu’est pas très loin d’ici dans le
- Saumurois, un fonds que j’ai entendu parler et que je pourrais me
- marier. Donc, que si votre demoiselle, elle voulait bien alors de
- moi tout à fait comme époux, je serais consentant et bien
- satisfait.»
-
-Berthe laissa tomber la lettre et regarda sa sœur. Sa curiosité était
-dépassée. C’était comme si la porte qu’elle avait voulu entr’ouvrir
-avait cédé brusquement en la précipitant dans un abîme. Mais Fanny,
-aussi pâle que la morte, la regardait avec des yeux brûlants. Et elle
-dit impérieusement de sa douce voix qui se brisait dans le paroxysme:
-
---Et après? après?
-
-Vraiment, c’était elle qui semblait haleter à présent de cette curiosité
-vitale qui séchait tout à l’heure les moelles de sa sœur. Et Berthe,
-cette fois, ne put qu’obéir, machinalement.
-
-Elle reprit:
-
- «...et bien satisfait. Peut-être que vous allez croire que je
- cherche à faire, comme on dit, une bonne affaire en regardant
- au-dessus de ma condition. Non, madame, je ne suis pas de ces
- gens-là. J’ai bien vu que vous étiez du monde plus haut placé que
- moi et que vous avez apparence de fortune, je jure que ça n’est
- rien pour moi là-dedans et que c’est le regret seulement qui me
- fait parler. Preuve en est que je vous demande votre fille toute
- nue et rien avec, que je lui ferai une position par mon travail.
-
- «Il faut encore que je vous informe que ma maladie est une fluxion
- de poitrine, que j’ai bien souffert et pensé étouffer, donc que ça
- m’a fait réfléchir sur le tort que j’avais fait à votre demoiselle
- pour l’empêcher peut-être de se marier ou lui causer du dommage
- pour sa conduite vu la méchanceté du monde. Mais le major dit que
- me voilà guéri tout à l’heure et que c’est la maladie des plus
- vigoureux.
-
- «Donc, madame, ayez aucune crainte et donnez-moi votre fille en
- toute sûreté si le cœur lui en dit comme à moi (que je ne l’ai
- jamais oubliée). Je la rendrai heureuse de toutes les façons. Et,
- craignez-rien, à preuve que c’est pas pour vous faire déshonneur,
- vous entendrez plus jamais parler de moi si vous ne faites pas
- réponse à la présente, que je comprendrai que c’est non que ça veut
- dire.
-
- «Madame, je termine cette longue lettre que M. le curé a bien voulu
- relire pour moi en vous saluant avec le plus grand dévouement.
-
- «LUDOVIC VALLÉE.»
-
-Le dernier mot tombé, un silence pesant régna. Quelque chose de
-tangible était sorti de cette lettre jaunie, de ces papiers condamnés à
-la mort et qu’on ressuscitait malgré la défense de la morte. Quelque
-chose de vivant venait de naître dans cette chambre funéraire et les
-deux sœurs pressentaient obscurément que leur vie allait en être
-changée.
-
-Ce fut comme une torpeur momentanée dont elles sortirent en même temps,
-car le moment des cris, des indignations et des larmes était arrivé et
-elles n’étaient pas de ceux qui ont la sagesse suprême de savoir y
-échapper.
-
---Alors, dit Berthe, tu comprends tout ça?
-
-Fanny mit sa tête dans ses mains, du grand geste féminin qui cache la
-honte en cachant ces yeux qui la proclament. Et pourtant, ce n’était pas
-la honte qui la poignait. Car elle répétait tout bas: «Il a écrit! Il a
-écrit!»
-
-Quelques instants coulèrent ainsi, et elle releva la tête. Elle était
-transformée. Son visage blanc brillait dans la pénombre et ses yeux
-pâles, enfin allumés par la vie, y mettaient une flamme ardente. Et,
-comme malgré elle, Berthe cria:
-
---C’était donc toi?
-
-Fanny inclina la tête.
-
---Mais comment? mais comment? demanda encore l’autre, passionnée
-d’étonnement et de curiosité, honteuse un peu aussi et avide de tout cet
-inconnu brûlant qu’elle sentait là, sous sa main, ranimé comme un feu
-retrouvé sous la cendre.
-
-Et Fanny dit avec une véhémence nouvelle qui, plus que tout le reste
-encore, était surprenante:
-
---Je vais te dire, je vais tout te raconter. Et tu verras, tu
-comprendras.
-
-Elle passa la main sur ses yeux.
-
---Mais voyons, comment commencer? C’est si loin! Depuis onze ans! et
-c’était pas oublié mais comme engourdi, vois-tu. Il faut que je retrouve
-tout.
-
-Elle s’arrêta encore pour se recueillir, penchée, les bras allongés sur
-ses genoux et les mains nouées, tandis que Berthe, en face d’elle, se
-penchait aussi pour mieux absorber la révélation qui allait tomber sur
-son envie comme la pluie sur la terre sèche. Plus tard, plus tard,
-peut-être, elle songerait à s’indigner, à juger, à condamner, à dire
-tout ce que son époque, sa coutume et sa race voulaient qu’elle dise
-dans une circonstance pareille, mais, d’abord, elle allait apprendre,
-goûter, manger et digérer ce secret, ce vieux secret oublié qui lui
-avait été volé si longtemps mais qui revenait au jour miraculeusement.
-
-Fanny sentit un peu de tout cela dans le simple mouvement qui
-rapprochait de la sienne la figure avide. Ce ne fut qu’une lueur perdue
-dans le foyer ardent qui s’allumait dans tout son être.
-
---Ecoute, dit-elle.
-
-«C’était cette année-là que dit la lettre, non, l’année d’avant, que le
-malheur a commencé. J’avais pas encore dix-sept ans et toi treize. Tu
-allais encore à la pension et moi j’avais fini. Cet été-là, il faisait
-très chaud, et maman était allée à notre petite ferme de la Hétraye avec
-toi, pendant trois ou quatre jours, parce que la femme du fermier était
-malade. Et moi, on m’avait laissée ici, à cause d’une couvée tardive que
-j’avais faite moi-même et que le père Oursel n’aurait pas su
-surveiller. C’est de là que tout est venu. A peine étiez-vous parties
-qu’on a dit qu’un régiment allait passer, comme presque tous les ans,
-pour aller aux tirs des prairies de la basse Seine. Et, le lendemain, il
-était là avec tout ce bruit de musique et de tambour qui remplit la
-ville.
-
-«Et voilà le père Oursel qui vient me dire qu’on va nous envoyer du
-monde à loger. Je ne savais que faire quand l’oncle Nathan arriva.
-
-«--Ce n’est rien que ça, qu’il me dit, au lieu d’un officier, j’ te vais
-faire envoyer des soldats qu’on mettra à la remise avec de la paille.
-
-«Je voulais qu’il aille chercher maman en voiture.
-
-«--Non, non, qu’il me dit, ça sera très bien comme ça. C’est pas la
-peine de fatiguer mon cheval qui vient de rentrer.
-
-«Tu sais comme il est, l’oncle Nathan, là-dessus! Enfin, j’étais si
-jeune, il m’a persuadée que c’était très bien comme ça. Pensait-il
-seulement que j’étais une jeune fille toute seule? Il ne s’est jamais
-marié. Sait-il?
-
-«Il était cinq heures à peu près quand ils sont arrivés. Il y en avait
-deux. Des soldats, ça se ressemble tous sur le moment, j’y ai pas fait
-attention, et puis j’étais pas hardie, je l’ai jamais été, mais de ce
-temps-là je l’étais encore moins. Enfin, je leur ai dit ce que l’oncle
-Nathan m’avait recommandé et je les ai laissés. Alors, derrière mon
-rideau, je les ai regardés aller et venir.
-
-«Il y en avait un qui avait une figure de paysan, pas mauvaise et de
-bonne santé, et je voyais qu’il regardait toujours vers la maison.
-Enfin, il est venu trouver le père Oursel pour lui dire que son
-camarade, un petit brun trapu, était de Gruville et qu’il allait coucher
-chez lui, qu’il ne faudrait rien dire. Le soir est venu; ils avaient
-fait leur ménage dans la cour; le père Oursel leur faisait chauffer
-leurs plats, enfin, le camarade est parti. La grille a fait un coup
-sourd, et, sans savoir pourquoi, je me suis sentie malaise. Alors je
-suis descendue au jardin, poussée par je ne sais quoi. Le soldat était
-toujours dans la cour. Il fumait, assis à califourchon sur une chaise. A
-travers la grille, il me regardait marcher dans les allées et, sans le
-voir, je sentais ses yeux sur moi. Il ne m’a rien dit et je suis rentrée
-enfin. Je me rappelle. Le chèvrefeuille sentait fort dans l’air et on
-entendait les rossignols du Val à la Reine qui commençaient leur chant.»
-
-Elle s’arrêta. Pourtant, elle ne ramassait plus les mots en hésitant
-comme lorsqu’elle avait commencé. Peu à peu, les souvenirs longtemps
-comprimés dans sa mémoire se dépliaient et renaissaient comme ces fleurs
-sèches qu’un peu d’eau fait revivre. Autre chose l’arrêtait: une
-douceur, une langueur qui lui serrait la gorge pendant qu’elle décrivait
-ce soir d’été, cette nuit chaude, cette terrible nuit douce et cruelle
-qu’elle avait cru oublier tant d’années et qui sortait du passé aussi
-réelle que naguère.
-
-Berthe, qui n’avait pas bougé et qui semblait recueillir chaque mot dans
-tout son être tendu, dit ardemment:
-
---Et puis?
-
-Fanny laissa passer des mots étouffés à travers ses mains qui cachaient
-sa figure.
-
---Je ne sais pas comment te dire ce qui est arrivé, je ne sais pas.
-
-De force, Berthe lui enleva les mains.
-
---Mais si, dis, tu peux bien me dire, je n’ai plus dix-sept ans, moi!
-
---Ah! c’est trop dur! Je croyais que c’était fini, mort, pour toujours
-et que jamais, jamais, je n’aurais à en parler.
-
-Berthe dit plus doucement:
-
---Mais si, raconte-le, ça te fera du bien maintenant, au contraire.
-
-Fanny continua:
-
---La nuit est venue tout à fait, mais si belle, si douce, que j’ai
-laissé ma fenêtre ouverte. De mon lit, je sentais tout le jardin qui
-montait. Et je me suis endormie sans le savoir. Et alors, alors, Berthe,
-je me suis réveillée, réveillée, comprends-tu, dans les bras d’un homme!
-
-Il y eut un long silence. Fanny s’était caché la tête sur le lit et ses
-épaules rythmaient ses sanglots muets, Berthe se leva et alla
-entr’ouvrir les volets. La froide lune d’avril entra obliquement, mais
-l’air était presque tiède. Berthe resta debout un moment, et puis elle
-se retourna, droite, grande, large et un peu formidable ainsi sur la
-fenêtre qu’elle semblait défendre. Et elle dit:
-
---Et alors, tu as supporté ça? Tu n’as donc pas de sang dans les veines!
-Tu ne pouvais pas te débattre, crier, appeler?
-
-La désolée releva du lit une figure hagarde. Elle semblait si loin
-encore que les paroles ne lui parvenaient pas clairement.
-
-Elle bégaya:
-
---Crier quoi? Appeler qui? Il était déjà trop tard. Est-ce qu’on m’avait
-jamais parlé de ça? J’aurais dû savoir qu’on verrouille sa porte, qu’on
-ferme sa fenêtre... Mais jamais maman ne parlait de la vie, tu le sais
-bien. J’étais perdue, abandonnée, toute seule. Le père Oursel était déjà
-si cassé dans ce temps-là... Et s’il avait reçu un mauvais coup?
-
---Ah! si tu avais le temps de penser à tout ça! Enfin, quand on n’est
-pas consentant, tout de même!
-
-Elle n’acheva pas. On a beau être sœurs et vivre de la même vie
-entremêlée durant des années et des années, il n’est point de mots pour
-aborder des choses qui sont comme si elles n’existaient point.
-
-Ce fut Fanny qui reprit:
-
---Et la honte, la honte que le monde vienne, crois-tu que c’est rien?
-Comment est-ce que j’aurais regardé maman quand on lui aurait raconté
-ça?
-
-Berthe ne répondit rien sur le moment, comme si l’argument était
-vraiment sans réplique. Et puis, enfin, elle dit:
-
---Tout de même, on peut se défendre. C’est pas possible: il y a autre
-chose que tu ne dis pas.
-
-Fanny baissa encore la tête. La clairvoyance implacable de sa sœur à
-courtes vues ordinaires lui paraissait surnaturelle. Elle se soumit:
-
---Oui. Mais je ne peux pas expliquer. Et je ne sais pas si tu
-comprendrais.
-
-Berthe se pencha. Il lui fallait entrer sa volonté dans cette chair
-faible qui ne savait pas résister.
-
---Dis-le, dis-le.
-
---Depuis la mort de papa, depuis sept ans, personne ne m’avait jamais
-dit un mot bon. Maman, si froide, si dure; et toi, qui n’aimais pas
-qu’on t’embrasse, ni qu’on te parle doucement. J’étais comme trop
-privée, même, de paroles douces. Et, tout d’un coup, quelqu’un qui vous
-répète cent fois: «Je t’aime, je t’aime», tu crois que ce n’est rien,
-ça?
-
-Elle était presque à genoux. Sa douce figure levée semblait implorer la
-cause de l’amour. Et, du haut de sa grande taille, la cadette laissait
-tomber sur elle le dédain, le mépris que ses yeux, sa bouche, son corps
-même exprimaient. Et elle dit:
-
---Si c’était ça que tu voulais, tu ne pouvais pas attendre? J’attends
-bien encore, moi!
-
-Fanny détourna les yeux. Sans pouvoir l’exprimer, elle sentait qu’elle
-n’était pas comprise, qu’elle ne le serait jamais et que cette phrase,
-si difficile à dire pour sa sœur et à entendre pour elle, cette énormité
-proférée à voix haute ne jetait aucune lueur de vérité entre elles. Elle
-soupira sans rien dire. Et les pensées des deux sœurs suivirent chacune
-leur route dans le silence.
-
-Ce fut Berthe qui, la première, revint à la réalité, car tout ceci
-n’était qu’un peu de passé ressuscité, mais il y avait autre chose de
-plus passionnant encore à apprendre.
-
---Et alors, c’est lui qui a écrit?
-
-Fanny releva la tête et ses yeux pâles se ranimèrent. Le présent
-rentrait en elle et, pour un instant, elle oubliait que c’était aussi
-du passé. Elle répéta avec ravissement:
-
---Il a écrit!
-
-Et à peine eut-elle dit cela qu’elle se souvint qu’onze ans avaient
-passé sur cette nouvelle étonnante arrachée à l’ensevelissement. Mais
-toute sa joie ne tomba pas, parce qu’elle était habituée à se contenter
-d’ombres de bonheur. Elle répéta seulement deux ou trois fois:
-
---Ludovic Vallée! Ludovic Vallée...
-
-Berthe dit avec une sorte de violence, contenue à cause de la morte:
-
---Tu ne vas pas dire que tu ne savais même pas son nom?
-
-Fanny la regarda avec cette espèce de candeur qui, à vingt-neuf ans,
-paraissait si déconcertante:
-
---Mais non, dit-elle simplement.
-
-Un souffle plus frais glissa dans la chambre. Berthe se tourna pour
-fermer la fenêtre, et puis elle regarda la morte qu’elles avaient
-oubliée. Alors, comme frappée subitement, elle demanda:
-
---Et c’est tout? Tu l’as donc dit à maman?
-
-L’aînée fit oui de la tête.
-
---Pourquoi? Moi, je l’aurais gardé pour moi toute seule.
-
-La martyrisée eut une rétraction un peu plus forte. La torture ne sera
-jamais tout à fait abolie tant que la terrible _question_ de famille
-subsistera. Elle se souvint. Il fallait dire tout, puisqu’elle n’avait
-pas eu la force de garder son secret «pour elle toute seule», ou
-puisqu’une sombre fatalité pesait sur elle depuis la découverte de la
-lettre condamnée à mort. Enfin, les mots vinrent:
-
---Il a bien fallu que je le dise.
-
-Et elle ajouta, après un silence:
-
---Je n’ai pas pu le cacher.
-
-Et, cette fois, elle s’abîma à terre, secouée de sanglots, contre le lit
-froid, le lit de sa mère morte, qui n’avait jamais été son refuge au
-temps de sa mère vivante.
-
-Du temps coula. Berthe, cette fois, était restée sans mouvement.
-L’étonnement, surtout, de découvrir un secret là où elle n’en avait pas
-deviné, elle qui en voyait partout. Elle parla enfin:
-
---Ainsi, tu as eu...
-
-Elle s’arrêta, incapable de dire un mot de plus.
-
-Fanny fit oui, tout en pleurant.
-
---Chez nous, chez nous, oh!
-
-Si Fanny avait regardé sa sœur, elle aurait vu clairement, l’orgueil
-froissé, la colère de caste, le puritanisme blessé aussi se combattre en
-elle. Dans son trouble, elle comprit pourtant que cette faute si bien
-cachée, si inconnue, si oubliée, apparaissait à l’autre comme une
-nouvelle, réelle, éclatante. Et elle dit:
-
---Personne, personne n’a rien su.
-
-Les traits de la grande fille se détendirent.
-
---Ah! personne?
-
---Seulement l’oncle Nathan et la vieille Marthe, notre ancienne bonne.
-
-Berthe s’assit. De sa grande main, elle toucha les épaules de la
-pleureuse.
-
---Allons, ne pleure pas comme ça. Puisque c’est fini et oublié,
-qu’est-ce que ça te donne? Et dis-moi comment tout ça est arrivé.
-
-Fanny obéit. Elle obéissait toujours à ceux qui savaient commander. Et,
-assise en face de l’autre, elle reprit cette confession qu’elle
-arrachait par bribes à sa mémoire endormie qui tressaillait pour se
-réveiller.
-
---Le régiment est reparti le lendemain à cinq heures. Je me suis
-barricadée dans ma chambre. J’étais comme folle et surtout honteuse. Il
-me semblait que ça se serait vu sur ma figure. Quel tourment! Tout ce
-que j’ai souffert! Enfin, maman est revenue. On dit que les mères voient
-tout. Non. Elle n’a rien su de ce qui était arrivé avant que je le lui
-dise. Ma vie changée, perdue, elle ne l’a pas devinée.
-
-Elle regarda furtivement la morte comme si cet humble reproche était
-encore de trop envers celle qui n’entendait plus.
-
---Enfin, j’avais fini par m’habituer à ce malheur, à ce mensonge, quand
-j’ai compris que mon péché ne pouvait pas rester caché. Mais j’étais si
-jeune, si enfant encore que je ne faisais pas vraiment attention et
-c’est à ce moment-là que maman m’a questionnée. Oh! ça, ne me demande
-pas! Ce serait comme s’il fallait recommencer!
-
-Berthe se pencha curieusement.
-
---Elle a été colère?
-
-Fanny eut un frisson des épaules.
-
---Je ne peux pas te dire. Elle m’a soutenue. Mais comme elle était
-sévère! et sans pitié du tout...
-
-«Enfin, elle a décidé tout avec l’oncle Nathan. Tu sais que la vieille
-Marthe était retirée dans son pays, à Bures, tout au bout du
-département, près de la Somme. Alors, on a répandu le bruit que j’étais
-malade et que nous allions consulter à Paris. Et nous sommes allées
-vivre trois mois à Dieppe. Février, mars, avril. Ces mois-là ne sont pas
-comme d’autres pour moi, depuis.»
-
-Berthe dit, comme si elle gardait un contrôle ouvert et qu’elle s’en
-trouvât satisfaite:
-
---Oui, je suis restée en pension, je me rappelle. J’allais chez l’oncle
-Nathan le dimanche. Il disait que tu étais malade. Et puis?
-
-Toute reprise par ses souvenirs, Fanny à présent se réveillait,
-frémissante, dans ce temps aboli qui effaçait le présent.
-
---Et puis, dit-elle, le moment est arrivé et j’ai bien souffert. Quel
-mal et quel tourment, tout ensemble! On ne peut pas savoir! Et surtout,
-quand je l’ai eu là contre moi, mon petit à moi, que c’était dur de me
-dire: «Faut pas que je me laisse aller à l’aimer!» Mais maman était là,
-toujours la même que tu l’as vue. Si sévère, si froide! Elle m’aurait
-pas quitté l’aimer. Et puis, j’étais si jeune, je ne savais pas, je
-n’osais pas. Plus tard, peut-être que j’aurais eu plus de courage...
-
-Elle dit encore:
-
---Peut-être...
-
-«Mais elle a tout arrangé pour moi. Tout. Elle n’a pas voulu que je lui
-donne à téter. J’aurais pu, pourtant. Je t’assure! Et puis, trois jours
-après, elle est rentrée toute seule. Et je n’ai rien osé lui demander.
-Enfin, quand je me suis relevée, elle m’a emmenée à la gare, et, là,
-nous avons pris le train pour Paris. En passant devant la station d’un
-petit pays qui avait un clocher pointu dans la verdure, elle m’a dit:
-
-«--C’est là qu’il est, avec la vieille Marthe.
-
-«Et c’est tout ce que j’ai su de mon petit garçon.»
-
-Elle se tut. Berthe attendit un peu, et puis elle dit:
-
---Ah! il a été élevé là; alors, à Bures. Et la vieille Marthe, est-ce
-qu’elle écrivait?
-
-Fanny avoua:
-
---Je ne sais même pas. Maman ne m’en a plus parlé, jamais, la première.
-Et tu sais comme elle était! On avait peur de commencer sur quelque
-chose qui ne lui plaisait pas. Et puis on dit: «l’amour maternel», mais
-ça ne vient pas toujours comme ça, au début. Moi, c’est comme si on me
-l’avait tué en moi, d’avance...
-
-Comme elle s’arrêtait, Berthe commença:
-
---Enfin, tu en étais débarrassée, de c’ t’ enfant, et heureusement.
-
-Fanny ouvrit grands ses yeux incolores qui ne comprenaient pas ce
-langage...
-
---Oh! non, c’est pas ça! Mais j’étais trop contrariée en tout. Il aurait
-fallu que je résiste tout de suite, alors, mais c’était trop tard, je ne
-pouvais plus. Et, par moments, il me semblait que ce n’était pas à moi,
-mais à une autre que c’était arrivé. Et j’y pensais comme on pense à une
-histoire qu’on a vue, sans en être...
-
-«Et c’est drôle, ce que je vais te dire; au lieu que ça s’efface, ça
-m’est revenu plus fort depuis quelque temps, depuis que j’étais plus
-femme. L’âge, l’âge de se marier qui passe. Alors, on pense: «Mais je
-sais ce que c’est et j’en ai eu un enfant aussi!» Et alors, j’ai bien
-songé à lui depuis quelque temps. Même, j’ai pris sur moi d’en parler à
-maman. Oh! les jours et les jours que j’ai retourné ça! Les fois que je
-suis venue pour lui dire et que je n’ai pas osé! Les phrases que j’ai
-commencées: «Dites-moi, maman...» et que je finissais par autre chose!
-Enfin, un jour, j’ai été jusqu’au bout:
-
-«--Maman, il aurait dix ans, mon petit Félix...
-
-«C’était l’année dernière, au 20 du mois de mai, qui est le jour de sa
-naissance. Elle m’a répondu, sans me regarder, mais, tout de suite comme
-si elle attendait ce mot-là tous les jours depuis toutes ces années:
-
-«--Oui, il est vivant. Il se porte bien.
-
-«Ça m’a fait tant de plaisir que je lui en aurais reparlé cette année
-encore.»
-
-Berthe dit avec aigreur:
-
---Pourquoi donc? Elle avait raison, maman. Je trouve qu’elle a fait pour
-le mieux. Vois-tu un peu qu’on ait su ça ici? Et puis qu’est que ça
-t’aurait donné de savoir ce qu’il devient, cet enfant du malheur?
-
-Fanny courba la tête. Déjà, elle sentait une volonté se substituer à
-celle de la morte, en la continuant. Berthe, selon son habitude, répéta
-ses arguments:
-
---Vois-tu un peu si maman n’avait pas agi comme il le fallait? Notre vie
-ici sur laquelle on n’a jamais rien dit et toutes nos habitudes,
-qu’est-ce que ce serait devenu? Est-ce rien d’être des gens comme il
-faut, que tout le monde respecte? Si personne ne s’est jamais douté de
-rien, tout est pour le mieux.
-
-Fanny ne disait rien. Même elle n’entendait pas ce langage sous lequel
-sa mère l’écrasait jadis. Car, dans ce bouleversement de toute sa vie
-évoquée, voilà qu’elle retrouvait ce qui l’avait fait parler, la lettre,
-la lettre, ce fait nouveau. Et elle dit:
-
---Et voilà surtout ce qui m’a enlevé tout le courage que j’aurais pu
-avoir, c’est de n’avoir jamais rien su de ce malheureux... du, du
-soldat.
-
---De Ludovic Vallée, fit Berthe. Appelle-le par son nom, puisque tu le
-connais, à présent.
-
-Sa cruauté fait saigner le tendre cœur ouvert. Fanny sanglota.
-
---Oui, oui, si longtemps j’avais espéré qu’il se douterait, qu’il
-saurait! Il avait pas la figure d’un mauvais gars, non, je le savais
-bien. Et il a écrit. Il me voulait. Et moi, je n’ai rien su, rien, et
-mon petit est sans père et sans mère!
-
-Elle s’abattit encore sur le parquet, la figure dans les draps. Sa
-rancune de doux être écrasé par la meule de la vie, sacrifié aux siens
-et au monde, crevait enfin après dix ans de silence, de résignation ou
-de fatalisme.
-
-Berthe la regardait avec plus d’étonnement qu’elle n’en avait encore
-laissé voir dans cette heure étonnante. La bougie baissa en jetant,
-avant de s’éteindre, de grandes lueurs tremblantes qui semblèrent animer
-le visage de la morte d’une vie surnaturelle. Et le grand froid de
-l’aube se répandit dans la chambre.
-
-
-
-
-II
-
-
-Sous le blanc soleil d’avril, les invités à l’enterrement se pressaient
-au jardin qu’emplissait le ronron de la fabrique d’en face. Car, déjà,
-la maison était pleine et l’on s’étouffait dans le vestibule pour
-arriver plus près du salon où avait lieu le service. La pièce aux volets
-entre-bâillés s’assombrissait encore de cette assemblée de gens
-empaquetés dans les opaques étoffes de deuil qui boivent la lumière.
-
-Le cercueil paraissait immense. Quelques couronnes le paraient, et la
-senteur fraîche et forte des jacinthes se mêlait à l’étrange odeur du
-crêpe qui est celle même des cérémonies funèbres.
-
-Droite auprès du cercueil, Fanny voyait et entendait tout, à travers le
-voile noir qui déforme odeurs et sons. Elle paraissait frêle et petite
-auprès de la grande taille de Berthe qui allait au-devant des arrivants,
-du pasteur, plaçait et déplaçait, faisait enfin l’office de maîtresse de
-maison et de conductrice du deuil.
-
-La voix du pasteur montait péniblement dans la pièce matelassée
-d’assistants, trop pleine d’étoffes, de chaleur, d’odeurs. Ici et là,
-un mot plus clair sonnait: _la justice, la vie éternelle_. Et, tout à
-coup, Fanny entendit une phrase qui lui parut remplir toute la pièce.
-«Heureux ceux qui ont le cœur pur, car ils verront Dieu.»
-
-_Ceux qui ont le cœur pur. Ceux qui ont le cœur pur._ Elle ne pouvait
-plus entendre autre chose. Et, elle se souvint que c’était ce qu’on
-avait mis sur les lettres de faire-part, le verset choisi de l’Ecriture
-proposé par le pasteur, adopté par Berthe, et passivement approuvé par
-elle.
-
-Alors, ce fut comme si la parole venue du fond des siècles faisait
-déborder ce chagrin trouble et passionné qui recouvrait sa douleur
-filiale. «Ceux qui ont le cœur pur». Voilà le seul mot trouvé digne de
-sa mère, de sa mère qui depuis dix ans la sacrifiait, la martyrisait, la
-dépossédait, de sa mère qui, jadis, l’avait volée en lui dérobant cette
-lettre.
-
-Le service continua. Elle n’entendit plus rien, retirée tout entière
-dans son cœur en tumulte. La prière, la bénédiction qui courbe les
-têtes, et la sortie, le jour éblouissant, comme argenté d’une lumière
-pure, le jardin fleuri de crocus, de primevères, de jacinthes, et enfin
-ce départ si émouvant, si dur, ce dernier départ de ceux qui ne
-rentreront plus, tout cela ne pénétra pas en elle. Son âme humble et
-fidèle était fermée désormais à sa mère.
-
-Le cortège descendit et monta les routes et les rues mal pavées. Deux
-par deux, les hommes d’abord, en noir, avec ces habits étriqués et
-démodés qui sont ceux des cérémonies à travers une vie entière et
-quelquefois deux, et puis les femmes, dans ce profond deuil provincial,
-sans lequel on n’oserait assister, en Normandie, à une «inhumation», et
-qui est la charmante sympathie visible de la race.
-
-Il y avait «tout Beuzeboc, à la suite», comme dit plus tard Berthe avec
-orgueil. Le vieux nom de Bernage, qu’on retrouve dans tous les
-parchemins concernant les _religionnaires_, était bien respecté encore,
-malgré son éclat diminué avec la fortune déclinante. Derrière Nathan Le
-Brument et tous les cousins laboureurs ou herbagers que les collines et
-la plaine avaient envoyés en souvenir de la cousine Brument, marchait M.
-Fautais, roi des filateurs et tisseurs de la vallée. De très vieilles
-gens se souvenaient fort bien d’avoir entendu son grand-père, le
-colporteur, crier son fil dans les rues de Beuzeboc. Et son père avait
-laissé à sa mort trente-deux millions à partager entre ses huit enfants.
-Pour lui, il cachait son insignifiance sous une morgue extrême qui ne
-l’empêchait point de rester méticuleux sur le chapitre généalogique du
-pays. La famille Bernage faisait partie de ces premiers fileurs de
-coton, colonisateurs de la vallée, et M. Fautais s’en souvenait toujours
-dans les grandes occasions. C’est pourquoi son impeccable haut-de-forme
-honorait le cortège entouré d’une considération accrue.
-
-En haut de la Rue-aux-Chevaux, les porteurs s’arrêtèrent pour souffler.
-Le long ruban noir se resserra, chaque couple venant buter aux talons du
-suivant. Au fond des allées couvertes et des ruelles, on entendait crier
-les enfants s’appelant au spectacle de l’enterrement. Et les seuils
-étaient tous occupés.
-
-Berthe et Fanny marchaient en tête des femmes et bien loin de la morte
-dont les séparait la cohorte indifférente des hommes, bien qu’un seul
-s’en trouvât proche par le sang. La démarche de Berthe montrait son
-importance aux gens de la ville. Fanny marchait comme une automate, les
-yeux à terre, l’esprit bien loin. Elle vivait en rêve depuis cette nuit
-de révélation qui coupait sa vie en deux. Pourtant, elle avait fait les
-gestes de l’habitude et tous ceux qu’exigeaient les circonstances
-nouvelles, mais elle ne les suivait pas et n’y mettait rien de son être
-intérieur.
-
-Au cimetière, on entra dans un concert d’oiseaux parmi les feuilles
-naissantes. Le grand jardin délicieux succédait brusquement à la
-traverse sordide du faubourg. Le chemin gravit la colline presque à pic
-qui s’adoucit enfin vers le faîte. Le cortège s’étendit en
-s’arrondissant autour de la fosse. Au sortir de la ville encaissée,
-l’azur et la lumière semblaient la baigner avec douceur.
-
-On entendit la voix de l’officiant prendre ce timbre émoussé des paroles
-dans l’air libre et vibrant. Il y avait des violettes le long des murs
-et des chemins herbeux, et l’odeur indicible du printemps normand
-montait de l’enclos, fécond plus que tous ceux d’alentour.
-
-Fanny, droite, près du caveau profond, entendit encore: «Heureux ceux
-qui ont le cœur pur» et son cœur en révolte n’éclata pas. Maintenue à
-cette place qui était la sienne par des raisons plus puissantes que des
-mains qui l’y eussent tenue de force, elle écouta ou parut écouter; elle
-fit tomber la terre qui retentit si affreusement sur le cercueil, elle
-gagna l’allée et la sortie, elle se rangea près de la barrière et serra
-les mains de toute la ville qui défilait devant elle.
-
-Enfin, ce fut la dernière main, et il n’y eut plus que les sœurs dans le
-cimetière, avec l’oncle Nathan et le vieux père Oursel.
-
---Ça y est, dit l’oncle d’un ton soulagé. Venez-vous, les filles?
-
-Il dut se rendre compte après coup que sa phrase ne sonnait point comme
-il fallait, car il ajouta:
-
---Ma pau’r sœu’! C’est pas ça qui y changera rien, à c’t’ heure.
-
-Berthe regardait disparaître dans l’allée tournante les derniers
-assistants, quelques humbles femmes du peuple, qui avaient jeté le crêpe
-léger d’autrefois sur le bonnet blanc, et Fanny, les yeux à terre,
-regardait en elle-même.
-
-Ils partirent tous les quatre, le père Oursel un peu en arrière, par
-bienséance. Ils étaient fort regardés et sentaient les yeux embusqués
-derrière chaque rideau blanc qui tremblait; aussi ne parlèrent-ils pas
-jusqu’au retour à la maison bouleversée.
-
-L’odeur écœurante du crêpe et des fleurs enfermées leur sauta au visage.
-Ils s’arrêtèrent dans le vestibule, incertains. Ce ne fut qu’un instant,
-un de ces courts instants où l’instinct crie quelque chose qu’on écoute
-avant de le faire taire. L’oncle Nathan y céda, pourtant. Il redressa
-dans la porte sa haute stature.
-
---Vous n’avez plus besoin de moi, mes pau’r filles? demanda-t-il. Alors,
-je m’en vas. J’ai de l’ouvrage chez moi.
-
-Il toqua son front contre le leur avec un air de cérémonie, et s’en fut
-hâtivement. Le père Oursel sortit en même temps pour gagner la cour, et
-les deux sœurs se trouvèrent seules dans la maison dont elles étaient à
-présent maîtresses.
-
-Quand elles furent en haut de l’escalier, Berthe dit:
-
---Y en avait du monde! Aurais-tu cru? Ah! on peut dire qu’on est bien vu
-dans le pays. Notre pauvre mère est partie accompagnée.
-
-Fanny hocha la tête machinalement. Toutes ces paroles qu’elle entendait
-depuis trois jours tombaient autour d’elle sans toucher son entendement.
-Berthe la regarda et puis, lui saisissant l’épaule:
-
---Quoi, tu m’entends? Qu’est-ce que tu as, ma pauvre fille? tu es toute
-frappée! Que veux-tu, faut nous faire une raison!
-
-Elle paraissait naturelle, avec son bon sens bien assis, bien
-traditionnel et conservateur, dans sa tristesse officielle et légale,
-dosée selon les convenances les mieux établies. Avait-elle tout oublié:
-la scène de la chambre mortuaire, la découverte de la lettre, et la nuit
-des aveux qui bourdonnaient encore dans la tête de l’aînée et qui,
-depuis, empoisonnaient la source des larmes qu’elle devait à sa mère et
-qu’elle ne pouvait pas verser pour elle? Le regard de ses yeux incolores
-chercha tout cela sur la figure de sa sœur, et n’y trouva rien. Le peu
-d’intimité qui reliait leurs natures dissemblables, ce lien lâche et
-fort des habitudes, tout paraissait rompu. Et Fanny ressentit cela si
-fort, quoique confusément, que les mots qu’elle ne commandait jamais
-avec aisance, affluèrent à sa bouche:
-
---Qu’est-ce que j’ai? Tu demandes ce que j’ai?
-
---Tu as, tu as comme moi que nous avons perdu notre pauvre mère, mais je
-le supporte bien, moi!
-
-D’un air égaré, Fanny passa sur son front sa main froide, car elle
-venait de comprendre tout à fait que la mort de sa mère n’était pas au
-fond de sa peine, n’y était pour rien peut-être. Elle savait mal scruter
-son âme, et resta étourdie de ce qu’elle y découvrait. Mais, déjà, le
-courant vertigineux de pensées et de sensations qui la roulait depuis
-trois jours l’avait reprise. Et elle osa dire:
-
---Ce n’est pas ça.
-
-Interdite du son même de ces paroles, Berthe cria:
-
---Comment? Comment?
-
-Vite, pour se donner du courage, Fanny osa dire:
-
---C’est pas seulement ce malheur-là, pour moi, c’est tout qu’est changé,
-tout.
-
---Mais comment? répéta Berthe.
-
-Sombre, Fanny répéta:
-
---Tout, tout.
-
-Elle dérobait ses yeux translucides avec une sorte de dernière pudeur de
-son secret. Et il fallut que Berthe la forçât enfin hors d’elle.
-
---Ça te travaille donc, toute cette histoire de l’autre jour, je parie?
-
-Elle fit oui, sans rien dire.
-
---Mais, ma pauvre fille, qu’est-ce que tu vas te faire du tourment avec
-tout ça qu’est fini et mort! Enfin, tout de même, si tu n’avais pas
-trouvé cette lettre, tu n’aurais pas été déterrer ça?
-
-Fanny ne songea même pas que ce n’était pas elle qui avait voulu lire la
-lettre: elle ne savait jeter les reproches comme des projectiles de
-combat, et puis son idée fixe l’emportait. Et elle dit:
-
---Je ne l’avais jamais oublié, mais, maintenant, c’est redevenu comme
-quand c’est arrivé. Tout ce que j’ai raconté, ça m’a fait comme si je
-recommençais ce temps-là.
-
-Elle se tut et acheva lentement:
-
---Parce que je vois que je n’ai pas fait ce que j’aurais dû.
-
-Berthe la regarda avec stupéfaction. Jamais peut-être ces murs n’avaient
-entendu de semblables paroles, le devoir ne s’étant jamais trouvé
-discuté chez les Bernage. Et, comme malgré elle, il fallut qu’elle
-demandât:
-
---Et qu’est-ce qu’il fallait donc faire?
-
-Mais Fanny ne répondit pas. Il faut aux pensées nouvelles le temps de
-s’acclimater, de perdre la honte de leur nudité dans laquelle elles se
-présentent à nous. Ce n’est qu’ensuite qu’on peut les habiller et les
-présenter au monde.
-
-Rien d’autre ne pouvait être dit. Et, tout à coup silencieuses, les deux
-sœurs se séparèrent.
-
-
-
-
-III
-
-
-Il y eut un ou deux jours de répit que remplirent les tristes soins
-ménagers qui suivent les réalités de la mort. Chacune des sœurs remuait
-ses pensées. Fanny se courbait durement sur sa tâche, pliait sans merci
-son corps aux plus sévères besognes. Et jamais son esprit un peu
-engourdi par tant d’années de vie monotone n’avait fait autant de
-chemin.
-
-Le troisième jour, après une de ces fines pluies d’avril qui font tout à
-coup embaumer la terre, Fanny sortit dans le jardin comme le soir
-venait. Une langueur infinie était dans l’air mouillé qui se chargeait
-de tous les parfums des fleurs nouvelles. Le ciel, d’un ton de perle, se
-nuançait de rose à l’ouest, au-dessus du viaduc de brique orangée dans
-la verdure neuve des collines. De la terrasse à mi-côte qui surplombait
-les toits et la perspective de la creuse vallée, il semblait qu’on
-flottât dans le brouillard bleu si tendre qui est comme le voile de la
-Normandie printanière.
-
-Fanny sentit son cœur se fondre de douceur en elle: les choses
-inconciliables et difficiles qui se battaient dans sa tête parurent
-soudain faciles, et elle alla trouver sa sœur.
-
-Berthe descendait les quelques marches de pierre qui menaient à la
-terrasse. Le tablier à carreaux noirs et blancs mettait une note
-familière sur sa stricte robe noire. Sa figure haute en couleur luisait
-sous la grosse torsade de ses cheveux de paille blonde. Le jardin, qui
-ne s’apercevait pas de la présence furtive et comme suppliante de Fanny,
-parut soudain habité.
-
-L’aînée retint son courage prêt à lui échapper; et, dès qu’elle fut près
-de sa cadette, elle dit:
-
---Berthe, il faut que j’aille à Bures.
-
-Il n’y eut pas de stupéfaction sur le visage de la jeune fille, et les
-paroles de surprise vinrent trop vite pour n’avoir pas été préparées.
-
---Tu veux aller à Bures! Mais pourquoi, ma pauv’ fille? Te voilà
-repartie dans tes inventions.
-
---C’est pas des inventions, tu le sais bien, toi! Et puis, j’ai bien
-réfléchi à tout, j’ai retourné ça dans tous les sens, je ne serai pas
-tranquille tant que je ne saurai pas ce qui est arrivé.
-
-Berthe fit quelques pas, le front plissé, les yeux à terre. Et puis,
-elle prit sa sœur par le bras.
-
---Viens, on pourrait nous voir de la rue.
-
-Elles gagnèrent un banc au bout du potager, sous un noisetier, qui
-prenait ses premières feuilles pareilles à des papillons d’or vert. La
-colline, au flanc de laquelle était coupé l’emplacement de la propriété,
-portait en contre-bas une ligne de maisons ouvrières dont les toits
-d’ardoise effleuraient le mur du jardin. Et l’étrange petite cité
-suspendue descendait ainsi la côte en escalier jusqu’au fond, où se
-cachait, honteuse, la rivière, sous les murs et les ponts. C’était une
-retraite haut placée et pourtant bien isolée, que les sœurs
-affectionnaient parce qu’elle leur permettait de voir les passants de la
-route sans en être aperçues.
-
-Berthe reprit la première:
-
---Pourquoi que tu veux aller à Bures?
-
-Alors, Fanny laissa couler son cœur.
-
---Parce que, depuis que j’ai revu tout ça, je ne peux plus vivre comme
-avant. Parce que je ne sais même pas ce que maman a fait pour lui. Il
-a-t-il tout ce qu’il lui faut? Est-il vivant seulement? Je ne sais rien,
-rien!
-
-Berthe écoutait déferler ce grand flot d’amour maternel qui, tout à
-coup, montait vers elle d’un élan si éperdu. Sans marquer d’émotion,
-elle dit posément:
-
---C’est-il pas plutôt à cause de ce que tu as appris dans la lettre?
-
-La pâle figure enivrée eut une brusque onde de sang. Elle joignit les
-mains.
-
---Oh! ça, dit-elle, oh! ça!
-
-Elle ne trouvait rien pour exprimer tout ce qui s’agitait en elle. Et
-Berthe insista:
-
---Oui, je vois bien que c’est ça qui a tout fait revenir. Voyons, tu ne
-m’avais jamais même dit un mot à moi, avant.
-
-Elle ne s’aperçut pas de l’étrangeté de ses propres paroles. Elle
-oubliait son premier geste, elle ne se souvenait plus d’avoir arraché
-bribe à bribe ce secret du cœur où il dormait.
-
-Mais les mots vinrent enfin au secours de l’aînée.
-
---Non, dit-elle doucement, pour ce qui est de la lettre, il est trop
-tard. Un homme n’attend pas onze ans. C’est fini ça. Mais, pourtant, je
-suis bien contente qu’il ait écrit, bien contente.
-
-Et ces petites paroles banales furent la seule oraison funèbre du rêve
-de toute sa vie de femme. Ce rêve dont la réalisation lui avait été
-offerte dérisoirement quand elle ne pouvait plus le saisir.
-
-Elle sourit un peu à cette pensée trop belle, et elle reprit:
-
---Non, ce n’est pas ça, mais c’est que tout est repassé devant moi
-justement à présent. C’est comme--elle hésita--comme un jugement du
-Ciel. Peut-être qu’il faut que je m’en occupe. Ce pauvre enfant tout
-seul si longtemps! Et puis, si maman faisait quelque chose, c’est à nous
-de le continuer. Et alors, il faut savoir ce que c’est.
-
-Elle s’agitait, étreignait ses mains et jetait ses pauvres arguments
-gauches comme si elle avait eu besoin de se convaincre qu’elle était
-vraiment libre et maîtresse d’agir à sa guise.
-
-Berthe écoutait, les yeux détournés, calme en apparence. Elle dit:
-
---Maman n’envoyait pas régulièrement. Nous l’aurions su. Elle a
-peut-être donné une somme à la vieille Marthe. Mais voilà cinq ans
-qu’elle est morte; alors, puisque nous n’avons entendu parler de rien,
-c’est que notre nom n’a pas été prononcé.
-
---Mais justement, il «manque» peut-être, le pauvre petit gars! Je ne
-peux pas penser à ça. Il faut que je sois tranquille.
-
---Mais si maman à donné une somme, c’est justement pour qu’on n’en
-entende plus parler.
-
-Le son de ces dures paroles, durement dites, les fit seulement
-s’apercevoir ensemble qu’elles ne se répondaient pas, mais qu’elles
-poursuivaient chacune sa pensée, en alternant. Et, stupéfaites, elles ne
-surent plus que dire.
-
-Le soir montait. Au ciel, le rose s’était fané en un gris un peu plus
-clair que le fond des nuages. Les mille cassolettes de la bordure de
-violettes brûlaient un parfum ineffable. Les écharpes bleues
-s’épaississaient sur les collines. Un chat bondit sur le mur en
-miaulant. Fanny sentit plus affreusement sa solitude, et se débattit
-pour en sortir.
-
---Berthe, commença-t-elle, peux-tu pas te mettre à ma place?...
-
-C’étaient les seules paroles qu’il ne fallait pas dire. L’importance, la
-souveraineté des mots est grande sur les simples. Les sœurs Bernage, un
-peu bourgeoises, un peu paysannes encore, et pénétrées surtout de
-l’esprit citadin des petites villes, n’en usaient guère, et les
-ressentaient vivement. Berthe se redressa:
-
---A ta place! J’ me suis pas mise dans l’ cas d’y être moi. Pourquoi que
-je m’y mettrais?
-
-L’étroitesse, la sécheresse de son cœur parurent à nu. Fanny se
-rétracta, et dit humblement:
-
---C’est pas ce que je voulais dire, bien sûr, tu ne peux pas me
-comprendre tout à fait...
-
-Piquée, cette fois, Berthe l’interrompit:
-
---Je ne peux pas me mettre à ta place, mais je peux tout de même te
-comprendre, peut-être!
-
-Elle s’arrêta un instant pour rassembler, sans doute, ses arguments
-épars, et reprit:
-
---Tu te fais du tourment pour rien. Maman était une femme de tête, tu le
-sais bien. Si elle ne t’en a jamais reparlé, et pas même avant de
-mourir, c’est qu’elle avait arrangé les choses une fois pour toutes.
-
-Elle débita cela d’une haleine et s’arrêta pour en regarder l’effet.
-
-L’obstination que Fanny montrait pour la première fois ne parut pas
-entamée. Elle leva doucement les épaules et ce petit geste familier
-marqua la fatalité plus fortement que des paroles qui n’auraient pu être
-que des redites, après l’essentiel exprimé.
-
- * * * * *
-
-Le lendemain, elles montèrent dans la chambre de la morte pour examiner
-ses papiers. Berthe, préoccupée de la loi, comme tout Normand, avait
-parlé du notaire et de la convocation qu’elles n’allaient pas manquer de
-recevoir.
-
---Si on dérangeait quelque chose qu’il ne faut pas?
-
-Fanny s’était serré les mains avec angoisse. Son habitude d’enfant
-craintive toujours soumise à sa mère ne pouvait la quitter d’un coup.
-Pourtant, le nouveau sens mystérieux qui menait sa vie depuis quelques
-jours prit le dessus, car elle dit doucement:
-
---Qu’est-ce que tu veux qu’on dérange? S’il y a des choses pour le
-notaire, on le verra bien.
-
-Le vieux secrétaire, qui avait vu la splendeur des Bernage et contenu
-leur fortune, livra ses tiroirs en ordre. Et telle était encore la
-domination de la morte que ses filles les ouvrirent avec hésitation,
-comme si, vraiment, elles commettaient un abus de pouvoir ou, tout au
-moins, une indiscrétion. La grande curiosité de Berthe semblait assouvie
-d’un seul coup et au delà, par la révélation du secret de famille, ainsi
-qu’une soif trop étanchée dégoûte de boire. Et ce fut Fanny qui osa
-porter la main sur ces papiers qu’elles n’avaient jamais regardé, que de
-loin, avec un peu de crainte.
-
-Et elles ne trouvèrent rien. Dans les factures rangées par liasses
-d’années, dans les registres, dans les paquets de lettres, rien, rien ne
-se rapportait à la tragique confession de l’aînée. Pourtant, un tiroir
-secret livra un petit agenda. Il était de l’année 1883 et contenait
-toutes les dépenses concernant le voyage à Dieppe et à Paris, avec les
-prix d’hôtel, de sage-femme et de pharmacie consignés à un centime près.
-Le nom de la vieille Marthe ne s’y trouvait pas. Seulement, sur la
-dernière page employée, la mère Bernage avait marqué de son écriture
-ferme de paysanne bourgeoise ceci: «Malandain, 2.000 francs.»
-
-Deux mille francs! Les sœurs se regardèrent: une telle somme consacrée à
-un tel but! Le cœur de Fanny se desserra un peu envers sa débitrice et
-diminua quelque chose sur sa terrible créance. Et Berthe eut un cri
-suprême d’indignation. Deux mille francs retirés à l’héritage commun
-pour un enfant inutile!
-
-Comme si elle lisait ses pensées, Fanny dit:
-
---Elle a pris ça sur ma part. Ça ne te fera pas de tort.
-
---C’est la justice, rétorqua Berthe d’un ton soulagé.
-
-Et, après avoir réfléchi, elle ajouta:
-
---Tout de même, deux mille francs en une fois!
-
-Elle s’arrêta encore et reprit:
-
---Elle pouvait bien demander de jamais le revoir, là contre.
-
-La figure de Fanny, qu’elle observait, se tira un peu, mais, comme elle
-ne disait rien, Berthe continua:
-
---Mais qui c’est que ces Malandain?
-
---J’ai jamais entendu leur nom, dit Fanny.
-
---Ce serait-il des parents à Marthe. Mais on à dit qu’elle n’avait plus
-personne dans le pays.
-
-Fanny réfléchissait, les sourcils bas.
-
---C’est des gens que Marthe connaissait et à qui on aura confié le
-petit.
-
---Mais c’est donc pas Marthe qui l’a élevé elle-même?
-
-L’objection travailla un instant dans le silence: et puis l’aînée trouva
-la réponse:
-
---Elle avait déjà soixante-dix ans, Marthe, tu sais bien, quand elle
-nous à quittés deux ans avant. A cet âge-là, elle n’a pas voulu se
-risquer à élever un enfant...
-
-Berthe hocha la tête. C’était plausible.
-
---Ça se peut. Et on a trouvé une famille qui a bien voulu le prendre.
-Pour une somme, une somme pareille! conclut-elle avec une rancune
-ravivée.
-
-Fanny prit courage.
-
---Tu vois bien qu’il faut que j’aille voir ce que tout ça est devenu.
-
-Elle se représentait celui qui n’était déjà plus pour elle l’enfant
-anonyme, devenu un gars de onze ans, vêtu comme les petits paysans de
-village, mal chaussés et sales. Et elle souffrait aussi de cela.
-
-Berthe parut en comprendre quelque chose, car elle dit, de ce ton de
-colère froide qui était le sien:
-
---C’est malheureux, tout de même, d’avoir des choses pareilles dans une
-famille!
-
-Un silence s’épaississait autour de la phrase cruelle. Mais Fanny,
-blessée, dit encore, comme en s’excusant:
-
---Il faut que j’y aille. C’est plus fort que moi.
-
-Berthe affectait de ranger les papiers avec calme. Et elle dit, comme
-quelqu’un qui veut convaincre un enfant en le raisonnant:
-
---Et qu’est-ce que ça te donnera, quand tu l’auras vu?
-
-Fanny la regarda. Cette sœur, qui avait grandi à côté d’elle en
-partageant tout, elle la sentait soudain loin d’elle, partie, comme si
-elle avait marché seule sur la route commune. Confusément, elle sentit
-tout cela et répondit:
-
---Ce sera tout: je l’aurai vu. Je saurai s’il a ce qu’il faut.
-
---Et, poursuivit Berthe avec une sorte de patience appliquée, après,
-qu’est-ce que tu feras?
-
---Rien.
-
---Ah! rien?
-
-Elle paraissait mal convaincue. Pourtant, elle ne cherchait pas les yeux
-de sa sœur, qui détourna les siens. Car il est des moments de trouble où
-ceux mêmes qui vivent d’une vie commune ne peuvent supporter leurs
-regards.
-
-Elle ramassa les papiers épars, les rangea, ferma les tiroirs, tandis
-que Fanny restait inactive, les mains abandonnées, les yeux perdus dans
-la vision des choses lointaines qui semblaient l’éblouir.
-
- * * * * *
-
-Leur départ eut lieu par un matin de la fin de mai. Ces premiers jours
-de deuil, d’habitude si vides, leur avaient semblé pleins à déborder. Un
-formidable présent se dégageait de ce message du passé que leur
-apportaient la lettre et ce simple _item_ du livre de comptes. Berthe
-avait essayé du raisonnement, de la bouderie, du silence, de la colère;
-mais tous les moyens échouaient devant la douceur obstinée de Fanny.
-
---Il faut que j’y aille, disait-elle.
-
---Mais enfin, osait demander Berthe, qu’est-ce que tu veux faire pour
-lui? Tu vas pas aller défaire tout ce que maman a fait, pour nous perdre
-de réputation?
-
-Fanny, alors, d’un geste épouvanté, venu du fond de sa nature, avait
-repoussé l’idée du scandale. Et Berthe sentit sans doute qu’il valait
-mieux céder pour en finir et tuer, peut-être, ce désir qui devenait
-dangereux, car Fanny, manifestement, serait partie seule.
-
-Il fallait trouver des prétextes. Ce fut le plus difficile. Le père
-Oursel, dénué de curiosité personnelle, servit seulement de véhicule aux
-explications nécessaires pour les voisins. Les quelques amis, des
-veuves, de vieilles demoiselles, un ou deux couples âgés, la famille du
-pasteur, nécessitaient plus de frais. Alors Fanny se souvint d’une amie
-qu’elle avait eue à la pension et qui l’avait invitée bien souvent,
-jadis, à aller passer quelques jours à sa ferme d’Offranville. Elle
-s’épouvantait pourtant de ce mensonge. Berthe la calma.
-
---Nous irons la voir aussi, c’est bien facile.
-
-Mais, comme Fanny voulait lui écrire, elle s’y opposa, afin qu’elles
-pussent garder l’entière liberté de leurs mouvements.
-
-Elles furent étonnées du peu de surprise qu’excita leur projet qu’elles
-annonçaient en rendant les visites de deuil. Un peu déçue, Berthe dit à
-Fanny:
-
---C’est drôle. Ça a l’air de leur sembler tout naturel. Pour un peu, on
-dirait qu’on s’y attendait.
-
-Elle réfléchit longtemps là-dessus, soucieuse, renfrognée et plus
-préoccupée de ce détail que de leurs préparatifs, sans effleurer cette
-raison profonde que les amis s’intéressent toujours moins à notre vie
-qu’ils n’en ont l’air, à moins qu’il ne s’agisse de la renverser du pied
-comme une fourmilière pour voir ce qu’il y a dedans.
-
-Elles gagnèrent Dieppe par Rouen et les adorables vallées qui
-entre-croisent leurs gorges vertes, des falaises de la Seine jusqu’à
-celles de la côte. Un dais blanc et rose qu’étayaient les troncs noirs
-des pommiers couvrait le pays vert. Le train fila deux heures dans un
-paysage identique. Les deux sœurs ne le voyaient même pas. A Dieppe,
-elles errèrent dans la triste gare sans oser quitter les salles
-d’attente pour les quais tout proches. Enfin, le premier train omnibus
-les mena à Bures.
-
-Elles descendirent du wagon, effarouchées au fond de leurs voiles noirs
-comme deux oiseaux nocturnes. Leur seule intention à peu près claire
-consistait à s’enquérir de la vieille Marthe, comme si elles ignoraient
-sa mort. Mais l’embarras du voyage, l’émoi de l’arrivée dans ce pays
-inconnu les désorientaient. Fanny ne se souvenait que d’un seul voyage,
-et Berthe n’avait jamais passé une nuit hors de la maison de la route de
-Villebonne ou de la ferme de la Hétraye. Et, surtout, la volonté
-agissante qui menait leur vie leur faisait défaut tout à coup, depuis la
-mort de leur mère.
-
-Elles regardèrent la route blanche qui tournait en s’enfonçant sous les
-arbres. Le joli village ne livrait rien qu’une ceinture de verdure
-fraîche qui, de loin, paraissait impénétrable. Toute leur résolution
-fléchissait. Berthe posa la main sur le bras de l’aînée.
-
---Tu vois bien, on ne pourra jamais!
-
-Fanny, irrésolue pour la première fois, depuis qu’elle était menée par
-cette force étrange intervenue dans sa destinée au moment même où la
-volonté de sa mère s’éteignait, s’arrêta, saisie.
-
-Vraiment, allait-il falloir retourner? Etait-ce cela peut-être qu’il
-fallait faire? Ce devoir difficile à trouver était-il là?
-
-A ce moment d’hésitation, deux galopins débouchèrent du couvert, criant
-et se poursuivant; et ce fut comme l’ordre qu’attendait Fanny.
-
---Faut y aller, puisque nous sommes venues, dit-elle.
-
-Et elle prit la route.
-
-Après une descente jusqu’à une rivière toute verte de mirer du vert, la
-route se cassait en deux pour remonter une pente le long de laquelle le
-village s’étageait.
-
---Et alors? demanda Berthe.
-
-Fanny répondit comme si elle attendait la question et que la réponse lui
-fût dictée:
-
---On va passer à la mairie.
-
-Justement, celle-ci apparaissait en haut de la côte, flanquée des deux
-écoles. Les voiles noirs voltigèrent un instant à la barrière derrière
-laquelle un beau jardin commençait à fleurir. Mais déjà les voyageuses
-avaient été aperçues.
-
-Par la fenêtre ouverte, quelqu’un cria: «Entrez!» Et elles se trouvèrent
-à la porte du lieu officiel. La femme de l’instituteur descendait
-l’escalier.
-
---Vous venez pour la mairie, mesdames? Mon mari est absent, aujourd’hui
-jeudi, mais je peux vous renseigner.
-
-Alors Fanny dit, avec difficulté, comme si c’était le commencement de
-son secret qu’elle dévoilait:
-
---Nous voudrions savoir si la vieille Marthe Leplay est encore vivante.
-
-La femme de l’instituteur réfléchit, la tête inclinée.
-
---Marthe Leplay? Une vieille fille? qui demeurait dans une petite
-maison, la dernière là-haut? Je me rappelle, moi. Je ne l’ai pas connue
-longtemps, il n’y a que six ans que nous sommes à Bures et elle est
-morte un an après notre arrivée, je crois bien.
-
-Ardemment les deux sœurs l’écoutaient. Personne à les voir n’eût pu
-deviner qu’elles n’ignoraient rien de ce qu’on croyait leur apprendre.
-Même elles firent «Ah!» d’un identique mouvement des lèvres, avec cette
-détente des traits qui marque la stupeur d’une triste nouvelle.
-
-Les trois femmes se regardèrent un moment avec tout l’inexprimé entre
-elles.
-
---Vous la connaissiez, sans doute? demanda enfin la femme de
-l’instituteur.
-
-Et Berthe répondit très vite:
-
---Oui. Elle a été servante chez des parents à nous et nous la
-connaissions très bien. Et, comme nous passions dans le pays...
-
-Par honte de ces subterfuges et surtout de la hardiesse avec laquelle
-ils étaient débités, Fanny détournait les yeux.
-
---Ah! c’est ça, c’est ça! dit la femme de l’instituteur.
-
-Et elle répandit encore sur les visiteuses toute une poussière de ces
-mots insignifiants qui satisfont la politesse en donnant le change à la
-curiosité.
-
-Toutes trois reprenaient insensiblement le chemin de la barrière. Quand
-la femme de l’instituteur eut ouvert la grille, Fanny demanda, pâle
-jusqu’aux lèvres:
-
---N’y a-t-il pas ici une famille qu’elle connaissait?
-
---Quelle famille voulez-vous dire? Dites-moi le nom, je vous
-renseignerai. Je connais tout le monde, moi, ici, voyez-vous.
-
---Oh! des fermiers, je crois, des braves gens dont elle parlait
-quelquefois.
-
---Eh bien, comment?
-
---Malandain, dit-elle négligemment. Malandain, je crois bien, toujours,
-n’est-ce pas?
-
-Elle consultait sa sœur des yeux. Faiblement, celle-ci acquiesça d’un
-signe de tête.
-
---Malandain? Malandain? Non, dit lentement la femme de l’instituteur, je
-ne vois pas ça ici. Mais c’est un nom que j’ai entendu. Ça pourrait être
-sur Londinières; de l’autre côté de la voie, là-bas.
-
-Elle faisait les gestes qui indiquent vaguement une direction par-dessus
-les routes, les arbres et les terres vers un point idéal. Et, de
-nouveau, elle répéta:
-
---Par là, ça se pourrait, oui.
-
-Et, tout à coup, elle les regarda plus directement qu’elle ne l’avait
-encore fait et dit:
-
---Alors, vous voulez les voir, ces Malandain?
-
---Oh! se hâta de dire Berthe, c’est pour nous promener, parce qu’on est
-ici. Sans ça, vous pensez bien qu’on ne serait pas venu de chez nous!
-
---Vous êtes sans doute de loin?
-
-En lançant cette question un peu trop précise pour le protocole
-provincial, la femme de l’instituteur éteignit instinctivement son
-regard trop aigu sous ses paupières, et se baissa pour arracher d’un air
-négligent un pissenlit étalé sur le gravier de l’allée.
-
-Quand elle releva la tête, elle vit, à son indicible étonnement, les
-deux demoiselles déjà au milieu de la route, qui lui faisaient de grands
-coups de tête accompagnés d’abondants remerciements.
-
-Quand les sœurs eurent atteint la rivière sous le chemin ombreux, Berthe
-dit:
-
---J’ai eu peur. Quelle curieuse que cette femme-là, crois-tu!
-
-Fanny secoua les épaules de ce geste las qu’elle avait souvent. Et elle
-dit seulement:
-
---On va y aller.
-
-Berthe s’arrêta. Devant elles, le chemin remontait jusqu’à la voie
-ferrée, assez raide entre ses hauts talus herbeux, et, bien après les
-bâtiments de la station, on le voyait filer, blanc entre les deux rubans
-verts, à perte de vue sur une colline ronde qui fermait l’horizon. Il
-faisait chaud; les étoffes noires et le crêpe emmagasinaient le soleil.
-Berthe ruisselait. Elle dit violemment:
-
---Tu vas pas encore nous faire tourner en bourrique, non?
-
-Fanny ne répondit pas et continua à marcher; et Berthe dut presser le
-pas pour la rattraper.
-
---Mais quoi! cria-t-elle, qu’est-ce que tu veux? Nous voilà à la gare,
-retournons chez nous.
-
-Fanny tourna à demi la tête et, avec une patience inébranlable, elle
-répéta:
-
---On va y aller, je veux voir. Après, je serai tranquille.
-
-Berthe saisit un mot pour y accrocher la discussion.
-
---Voir quoi, pauv’ fille? Qu’est-ce que tu verras? A tout bien prendre,
-si on finit par les dénicher, ces gens-là, qu’est-ce que tu iras leur
-dire?
-
-Fanny marchait toujours. Quelques mètres à présent les séparaient. Sans
-tourner la tête, elle répondit:
-
---Je leur dirai rien. Je verrai s’il est bien, et c’est tout.
-
---Et s’il est mal?
-
-Fanny fit encore un geste. Elle n’osait pas se retourner. Son éternelle
-douceur et sa soumission de toujours n’étaient pas si oubliées qu’elle
-ne les regrettât, comme un vêtement aisé auquel on est habitué. Et la
-gare proche était une étape rude à franchir. Elle sentait que, si elle
-ralentissait un instant, elle n’aurait jamais la force de vaincre la
-discussion qui s’engagerait. Aussi dépassa-t-elle le passage à niveau
-sans ralentir.
-
-Berthe, pourtant, faillit se fâcher pour de bon. Elle héla sa sœur, mais
-un employé qui roulait à regret une futaille vide sur le quai, se
-retourna si vite qu’elle dut se taire. Et, après avoir hésité quelques
-secondes devant les rails, elle la suivit.
-
-Le soleil de mai, qui paraît subitement si lourd en Normandie, chauffait
-la route montante toute dénudée, car elle s’en allait à l’assaut de ces
-rondes petites collines singulières qui amorcent la falaise crayeuse du
-littoral. Derrière, tout le doux pays de Bray s’étalait mollement, les
-pieds dans l’eau de ses prés, diapré par ses bocages capricieux. La
-folle expédition s’annonçait longue, aucun signe de village ne
-paraissait à l’horizon que bornait un pays montueux et boisé. Berthe
-rejoignit sa sœur et l’arrêta de force.
-
---Ça va-t-il durer longtemps, cette comédie-là?
-
-Fanny la regarda. Cette grossièreté glissait sur son âme d’aujourd’hui
-sans y pénétrer. Et elle ne trouva rien à répondre.
-
-Alors la grande cadette lui secoua brutalement le bras:
-
---Parle, au moins! J’ suis là à te suivre au lieu de reprendre le
-train... Crois-tu que c’est pour mon plaisir? Tu ne sais seulement pas
-où tu vas! As-tu demandé quelque chose à quelqu’un?
-
-Sous cette avalanche de mots, Fanny se fit plus petite. Elle se sentait
-si loin de tout cela sans pouvoir l’examiner. Et sa pauvre réponse fut
-pourtant pathétique:
-
---Berthe, laisse-moi, il faut que j’aille jusqu’au bout.
-
---Mais, encore une fois, dis ce que tu veux faire après! Enfin, tu veux
-lui donner de l’argent, ou le ramener ce... ce bâtard?
-
-Elle lâcha le mot qui n’avait jamais passé ses lèvres, car il y a des
-choses qu’on ne dit pas chez les puritains. Et, une fois dehors, sa
-résonance parut les étourdir toutes deux. Fanny entendait, cette fois.
-
-Mais elle ne montra rien. Elle ne se révolta pas, elle ne cacha pas sa
-figure dans ses mains, elle se remit seulement à marcher avec une espèce
-de désespoir forcené. Et Berthe dut la suivre.
-
-Elles marchèrent ainsi longtemps. Comme il arrive alors, le balancement
-du corps endormant la fatigue des muscles, elles ne sentaient plus qu’un
-besoin machinal d’aller, d’aller toujours. Le soleil allongeait leurs
-ombres. Autour d’elles, des champs, du seigle déjà haut, du blé, et du
-colza en fleur dont l’odeur sucrée affadissait l’air. La colline ronde
-tournée, une autre s’était offerte, puis une gorge entre deux autres.
-Enfin, le bois de l’horizon traversé, un village s’ouvrit. Depuis une
-heure, pas une parole n’avait été échangée, mais, ici, Berthe s’arrêta.
-
---Ça ne peut pas durer comme ça. Faut prendre quelque chose.
-
-Fanny parvint à ralentir et puis à cesser cette marche forcenée qui la
-menait comme malgré elle.
-
---Comment! dit-elle, où?
-
---Mais, à un café, n’importe!
-
---Au café!
-
-Elles se regardèrent, terrifiées à cette seule pensée. Au café, elles,
-les demoiselles Bernage!
-
-Berthe fit un mouvement de la tête un peu désespéré et elles
-repartirent.
-
-La première maison du village se trouva précisément être un débit de
-boissons et de tabac. Cela les rassura et elles entrèrent dans le
-dessein de demander des timbres. L’emplette faite, elles s’enhardirent à
-prier timidement la buraliste de bien vouloir leur donner une tasse de
-café.
-
---Avec un peu de lait, dit Berthe, et une tartine de beurre, s’il y a
-moyen.
-
-La buraliste, une forte femme joviale, dit que c’était facile si ces
-dames voulaient bien passer dans la salle du café. Les sœurs jetèrent un
-regard effrayé vers ce lieu de perdition où deux ou trois voix rurales
-se cognaient contre les murs nus. Mais elles ne bougèrent pas:
-
---Si ça ne vous faisait rien de nous le donner ici... dit timidement
-Fanny.
-
-La petite boutique bourdonnait comme une cage à mouches. Dans une
-armoire vitrée, du gruyère achevait de moisir auprès d’un camembert
-aplati. Un moulin à café cuivré dominait le comptoir. Sur des rayons,
-on voyait des étoffes pliées. Et une odeur de hareng saur et de chicorée
-flottait sur tout.
-
-La buraliste regarda les sœurs avec étonnement. Préférer la boutique au
-café constituait une innovation qui ne laissait pas de la surprendre.
-Pourtant elle dit:
-
---Si vous voulez, si vous voulez.
-
-Et elle pénétra dans la salle d’où elle rapporta deux tasses épaisses.
-
-Sur le coin trop haut du comptoir, elles burent leur café douceâtre. La
-buraliste vaquait autour d’elles, en femme qui ne demanderait pas mieux
-que de causer. Enfin, elle commença:
-
---Sans doute que ces dames viennent de loin?
-
-Après avoir bu avec méthode, Berthe hocha la tête.
-
---Ça se voit, dit encore la commère.
-
-Un silence fut peuplé par le bruit des mouches affolées par l’arôme
-nouveau du café chaud. Et Fanny demanda avec précaution:
-
---Connaissez-vous un nommé Malandain, ici?
-
-Berthe frémit. La question dévoilée parut soudain remplir la pièce. La
-commère allongea son cou à plis de graisse hors du caraco à carreaux.
-
---Malandain? Oui, j’avons ça, dit-elle. Vous l’ connaissez?
-
-Berthe intervint encore dans la dangereuse explication:
-
---Oh! dit-elle, au hasard, pour tâter le terrain, c’est du monde de
-Bures qui nous a dit qu’à sa ferme on trouverait du beurre ou,
-toujours, des œufs.
-
-La débitante considéra profondément ceci et en trouva le défaut:
-
---Mais, dit-elle, ils en ont, à Bures!
-
---Oh! dit encore Berthe, un peu trop vite, c’est parce qu’on se
-promenait, pas? On est à Dieppe, alors, on s’ promène.
-
-La commère fit voyager ses yeux aigus sur ces baigneuses de mai, en
-villégiature à Dieppe, qui se «promenaient» à vingt kilomètres. Et elle
-dit, mystérieusement, comme quelqu’un qui prépare un coup de théâtre:
-
---Eh bien, il est là, justement, au café, Malandain, Albert Malandain,
-si c’est lui que vous voulez.
-
-Les sœurs se levèrent d’un seul mouvement, prêtes à fuir. Et Berthe dit
-avec embarras:
-
---Oh! ce n’est pas qu’on ait besoin de le voir, c’est seulement pour
-aller à sa ferme.
-
---Eh bien, il vous y mènera, car il s’en retourne.
-
-Elle alla vers la salle de café, ouvrit la porte, et cria:
-
---Maît’ Albert! On vous demande!
-
-Il y eut un bruit de chaises repoussées et de pas lourds. Et un homme
-parut au seuil, avec une barbe de cinq jours sur une grosse figure
-réjouie de luron. Il paraissait à peine trente ans.
-
---Me v’là, la maîtresse!
-
---C’est ces dames qui «baignent» à Dieppe qui sont venues vous acheter
-des œufs et du beurre.
-
-Une malice sournoise égayait les yeux vifs de la matrone.
-
-Le paysan bégaya:
-
---Ces dames-là? L’ beurre, est pas bien le jour. On l’ fait d’main pour
-le marché. Mais pour les œufs, ça s’ peut, oui, ça s’ peut.
-
-Il les regardait avec embarras et surprise, de côté, sans oser les
-fixer.
-
-Alors, Fanny encore se décida:
-
---Eh bien, allons, dit-elle.
-
-Ils sortirent ensemble dans le bruit des paroles de la buraliste et du
-fermier qui luttaient de politesse dans les adieux. Le soleil, déjà
-oblique, chauffait la petite place où aboutissaient les chemins verts de
-la campagne. Ils en prirent un et furent bientôt entre deux haies de
-pommiers qui passaient de longs bras chargés de bouquets blancs et rose
-au-dessus des haies basses.
-
---C’est-il loin, vot’ ferme? demanda Berthe.
-
---Point, dit-il, est la dernière ed’ la route.
-
-La glace rompue, il reprit:
-
---Comme ça, ces dames viennent de Dieppe?
-
---Oui, répondit Berthe sèchement.
-
-Le cœur de Fanny battait follement. Cette fois, son fils lui devenait
-presque tangible à travers cet homme si difficilement trouvé. Et, tout à
-coup, elle songea: «Il est bien jeune pour l’avoir depuis cinq ans avec
-lui.» Mais elle n’osa rien tenter pour éclaircir le mystère, car elle
-savait bien qu’elle reconnaîtrait son fils dès qu’elle le verrait.
-
-Enfin, ils arrivèrent à la barrière. Le fermier la poussa et ils se
-trouvèrent dans ce grand reposoir fleuri qu’est une ferme normande en
-mai. L’herbe haute touchait parfois les basses branches et il régnait
-un demi-jour religieux entre ce vert et ce blanc. Ils s’engagèrent dans
-un sentier silencieux qui courait parmi les arbres et, de loin, ils
-aperçurent la maison rayée noire et blanche et toute bordée de
-ravenelles couleur de feu.
-
-Un chien tira follement sur sa chaîne en aboyant et une femme parut au
-seuil.
-
-Fanny s’arrêta. Elle ne pouvait plus avancer vers son fils inconnu.
-
-Le fermier cria:
-
---Est des dames, des baigneuses de Dieppe qui veulent des œufs, car pour
-du beurre...
-
-La fermière, coiffée de mèches blondes, se flanquait de deux petits
-enfants aux cheveux décolorés. Sa jeunesse déconcerta Fanny. Elle montra
-un sourire édenté pour dire:
-
---Est sûr!
-
-Ils restèrent à se considérer tous les six, étrangement, comme lorsqu’il
-y a une signification cachée sous les regards. Enfin, Berthe se mit à
-parler avec volubilité puisqu’il fallait rompre ce silence dangereux.
-
-La jeune femme lui répondit. Comment bouder à une causette avec des
-«étrangers» quand, depuis des jours, parfois, on n’avait vu que les
-bêtes de la ferme?
-
-Et Fanny, à l’abri de cette conversation, regardait de toute son âme
-autour d’elle, sans apercevoir la petite silhouette qu’elle cherchait.
-
-A grand renfort de politesse hospitalière, on fit entrer les dames pour
-leur offrir «une» bol de lait. Mais, dans la maison, il n’y avait
-qu’une grand’mère cassée qui accomplissait au fond de l’âtre immense
-quelqu’une de ces besognes mystérieuses des vieilles femmes.
-
-La jeune fermière parlait toujours, entre deux taloches à l’aîné des
-enfants, lorsqu’il devenait trop importun. Et, tout à coup, Fanny
-entendit cette phrase:
-
---Du temps du cousin Malandain qu’était «sur la ferme» avant nous.
-
-Et elle dit, comme malgré elle:
-
---Il n’y a pas longtemps que vous êtes ici?
-
---Non, répondit l’homme. J’avons r’pris la ferme à mon cousin qu’est
-parti du côté d’Abbeville.
-
-Il déroula une longue histoire compliquée, pleine de considérants sur
-les tenants et aboutissants de l’exode du cousin et de sa famille.
-
-Dans sa tête douloureuse, Fanny calcula. Cinq ans que la vieille Marthe
-était morte. Et, sans souci des convenances rurales, elle l’interrompit.
-
---Alors, il y a longtemps qu’ils sont partis?
-
---Deux ans, dit l’homme, deux ans qu’y a eu à Pâques.
-
-Ainsi, il avait alors neuf ans. Elle demanda encore:
-
---Ils avaient des enfants?
-
---Oui, trois, sans compter...
-
-Fanny répéta:
-
---Sans compter?
-
-Tous restèrent en suspens comme si les paroles qui allaient être dites
-devaient tomber dans ce silence d’attente. Et Malandain prononça:
-
---Oh! rien, un p’tit gars qu’ils avaient recueilli, un nourrisson.
-
-Malgré elle, Fanny dit encore:
-
---Petit?
-
---Non, dans les neuf, dix ans.
-
-Berthe avança d’un pas devant Fanny.
-
---Allons, dit-elle, c’est pas tout ça, faut nous en r’tourner. Quelle
-heure qu’il peut bien être?
-
-La longue horloge gainée de bois luisant sonnait justement six heures.
-Elle s’écria:
-
---Si c’est possible! Et on ne sait seulement point l’heure de notre
-train pour Dieppe!
-
-Mais la fermière s’exclama qu’il fallait prendre un bol puisque,
-précisément, une servante apportait un seau de lait. Elle s’empressa,
-mit sur la table du pain, du beurre salé et du lait qui moussait encore.
-Malgré le goûter qu’elle venait de prendre, Berthe ne refusa rien,
-mangea, but et parla beaucoup pour masquer le silence de sa sœur qui
-vida seulement son bol d’un trait.
-
---Elle est pas forte, et elle n’en peut plus, expliqua-t-elle.
-
-Tous les identiques yeux bleus de la famille Malandain s’ouvraient
-grands par-dessus la longue table de cuisine pour regarder avec profit
-la visite inattendue. Et le fermier dit posément:
-
---J’ vas pas êt’ sans vous «porter» jusqu’à la «gâre».
-
-Il fallut accepter. Les demoiselles, munies de deux douzaines d’œufs
-soigneusement calées dans de vieux numéros de _La Gazette du Village_
-sortirent dans la cour.
-
-Elle étincelait sous le soleil couchant. Les pommiers fleuris
-s’ouvraient comme des parasols couverts de neige. Fanny regardait sans
-voir. Tout lui semblait fini. Et un grand accablement tombait sur elle.
-Tant surmonter d’obstacles pour en arriver là, pour s’en aller sans ce
-regard dont elle se serait contentée pour toute la vie!
-
-Ce fut comme en rêve qu’elle prit congé de la fermière aux mèches
-blondes, qu’elle monta le haut marchepied de la charrette. Le jeune
-cheval partit furieusement à travers les arbres magiques, et tourna de
-court la barrière. Berthe causait avec Malandain pendant que la voiture
-dévalait les pentes de la colline ronde et que la contrée verte venait à
-eux comme un beau parc sinueux.
-
-Le fermier les laissa à la gare après tous les compliments voulus de
-part et d’autre. Le fier petit cheval dansa, et partit. Et les
-demoiselles se retrouvèrent enfin sur le quai de la gare, seules en face
-d’elles-mêmes.
-
-Il y eut d’abord le silence gêné qui précède les explications et dans
-lequel, comme dans un bain, se retrempent les individus avant de
-s’affronter. Et puis, tout le ronron des Malandain était encore dans
-leurs oreilles et il leur fallait le laisser diminuer et s’éteindre.
-
-Berthe installa sa sœur sur le banc avec le paquet baroque qui contenait
-les œufs et elle disparut dans la gare pendant que Fanny rêvait,
-accablée.
-
-Quand elle revint, elle jeta:
-
---On a l’ temps jusqu’à presque neuf heures et demie!
-
-En donnant ce coup de sonde, elle cherchait les yeux pâles de sa sœur.
-Celle-ci leva la tête.
-
---Le train pour Dieppe?
-
---Qu’est-ce que tu veux que nous fassions ici à présent?
-
-Alors Fanny rassembla tout son courage.
-
---Etre venues si près! dit-elle d’une voix tremblante.
-
-Berthe fit front aussitôt devant le danger.
-
---Justement! J’ai fait ce que tu voulais; tu as vu que ça ne servait à
-rien. Il n’y a plus qu’à nous en aller.
-
---Pourtant, dit encore Fanny, pourtant...
-
---Pourtant quoi? Tu ne vas pas le poursuivre encore plus loin? On a fait
-l’impossible, tu vois bien.
-
-Elle s’arrêta et ajouta avec rancœur:
-
---Presque au risque de se faire remarquer.
-
-Un moment, elles regardèrent le double ruban d’acier clair qui semblait
-animé de vitesse pour gagner l’horizon embrumé. Un étrange accablement
-venait à Fanny: voyage manqué, but manqué, vie manquée. En ce moment
-s’achevait quelque chose qu’elle ne retrouverait jamais plus et qu’elle
-aurait voulu passionnément retenir. Elle n’était jamais née tout à fait
-à l’amour maternel, et elle le regrettait déjà... Mais comment expliquer
-ce qu’elle sentait, ce qu’elle voulait défendre, et ce besoin qui la
-soulevait? Toutes ces choses confuses en elle s’embrouillaient l’une
-dans l’autre en un enchevêtrement inextricable. D’un effort désespéré,
-elle balbutia pourtant:
-
---J’aurais tant voulu le voir, le voir seulement une fois!
-
---Puisqu’il n’y est pas!
-
-Elle osa préciser:
-
---On aurait pu chercher les vrais Malandain.
-
---A Abbeville! cria Berthe, comme elle eût dit: «A Bornéo!»
-
---C’est pas si loin, dit Fanny d’un air qui doutait déjà.
-
---Par exemple! C’est pas seulement dans le département!
-
-Fanny eut un regard terrifié. C’était vrai, c’était vrai! Berthe
-poursuivait son avantage:
-
---On est déjà loin de chez nous, _élinguées_ là, aussi loin qu’on peut,
-mais sortir du département; alors, ça, par exemple!
-
-Fanny fit un geste vague.
-
---Ça doit être par là!
-
---Par là, par là, l’Angleterre aussi est par là? On n’ peut pas aller
-partout. Non, faut être raisonnable. Si tu avais dû le retrouver, ce
-serait fait. Tu vois bien que je t’ai écoutée, je t’ai laissée aller, je
-suis même venue avec toi!
-
-Elle écrasait sa sœur sous toutes ces raisons timbrées au «Je»
-majuscule. Lentement, Fanny rentrait dans son rôle sacrifié d’aînée
-déchue de son droit d’aînesse. Et, par une étrange illusion, il lui
-semblait que Berthe lui disait enfin tout ce que sa mère, dans son
-terrible silence, avait pensé d’elle. Oui, c’est ainsi qu’elle eût
-exprimé les choses. Et elle ne sentait plus où étaient la raison et la
-vérité.
-
-Le jour baissait. A présent, les deux rails rapides recueillaient les
-restes mourants de la lumière sur le ballast sombre. Le vert des arbres
-et le blanc des pommiers se confondaient en une teinte d’une douceur
-infinie. Des cris d’enfants, des meuglements de bestiaux montaient du
-village. Et la grande haleine humide et salée de la mer se répandait sur
-le pays avec la nuit et le vent du nord.
-
-Fanny serrait ses mains l’une contre l’autre comme lorsqu’elle
-réfléchissait profondément. Berthe, sans presque tourner la tête, la
-regardait. Peut-être, en vérité, tant l’habitude de la vie commune
-émousse la curiosité, la regardait-elle pour la première fois, avec le
-désir de la voir telle qu’elle était, de pénétrer dans cette âme fermée
-à laquelle elle n’avait jamais frappé, de la connaître, enfin, puisque
-son intérêt l’exigeait.
-
-Elle tira sa montre. Il restait encore plus d’une demi-heure avant
-l’arrivée du train. Alors, elle se pencha, posa sa main sur le bras de
-sa sœur, et dit:
-
---Ecoute, Fanny.
-
- * * * * *
-
-Elle parla longtemps. Sa voix un peu aigre s’adoucissait, ses paroles
-coulaient comme une eau intarissable. Et Fanny, à travers son
-étourdissement et cette hébétude qui lui venait, comprenait que, pour la
-première fois, quelqu’un essayait de la convaincre. Et une sorte de
-reconnaissance lui venait pour sa sœur et pour toute cette grande peine
-de temps et de paroles qu’elle lui consacrait.
-
-Depuis l’événement bouleversant, elle était comme un mendiant qui vient
-d’hériter. Douze ans elle avait obéi à ce dur commandement d’oubli et
-fait vœu de pauvreté morale. Et voilà qu’au moment où la mort de sa mère
-ouvrait sa geôle, les dons tombaient dans ses mains.
-
-La lettre, d’abord, la lettre, trésor inestimable qui lui avait rendu ce
-vif goût de la vie qu’elle ne possédait plus; l’enfant, qui était
-vraiment né quand elle avait osé évoquer son existence et la revivre
-avec la sienne. Oui, elle se sentait si riche, si riche, en vérité,
-qu’elle pourrait peut-être plus facilement abandonner telle ou telle
-chose en ce moment de plénitude que lorsque la réaction serait là.
-
-Mais il fallait à ce petit fantôme d’enfant le temps de disparaître.
-C’est ainsi qu’elle écoutait sa sœur avec une attention revenue de loin,
-mais présente, et dans laquelle les arguments raisonnables de Berthe
-trouvaient enfin un écho.
-
-Poursuivre cette équipée serait une folie. Déjà, on avait risqué de se
-faire remarquer en quittant Beuzeboc sans motif valable. Et cette
-enquête menée à découvert était encore plus dangereuse. Aussi, pourquoi
-ne pas profiter de cette indication du destin? Ce serait une folie plus
-grande d’aller à Abbeville rechercher l’enfant si miraculeusement
-éloigné! D’ailleurs, il y aurait un danger véritable à se rapprocher des
-Malandain. S’ils se révélaient intéressés, cupides? S’ils tentaient
-d’abuser de ce qu’ils devineraient?
-
-Berthe se penchait pour ajouter à ses paroles cette persuasion du regard
-qui violente ceux qu’elle ne révolte pas. Fanny hochait doucement la
-tête sans répondre davantage. Une fois, elle dit enfin:
-
---Oui, ça, c’est vrai.
-
-Et, quand elle eut dit cela, elle ne s’appartenait déjà plus. Sa
-personnalité meurtrie, qui s’était débattue pour se révéler dans cette
-crise d’amour maternel, se repliait dans la prison de l’habitude. Il
-arrive moins rarement qu’on ne le croit de retrouver ses chaînes avec
-soulagement. Et puis, les êtres chimériques se fatiguent vite de
-l’action; et Fanny possédait maintenant de quoi alimenter sa vie
-intérieure pendant des années par les événements que venaient de lui
-révéler ces quelques semaines. Et, enfin, le grand argument de Berthe
-répondait en elle à une étrange certitude. Il lui était clairement
-signifié par l’insuccès complet de leur démarche qu’elle ne devait pas
-aller plus loin.
-
-Maintenant, les rails semblaient d’argent bruni, et le ciel prenait
-cette froide couleur des nuits glacées du printemps normand. Les deux
-sœurs ne parlaient plus. Tout avait été dit. Fanny sentait sa peine
-s’engourdir dans sa fatigue de corps et sa lassitude d’âme; et Berthe
-détournait une figure triomphante.
-
-A l’extrémité de la voie, un point rouge apparut dans la brume. Il
-augmentait sans qu’on entendît encore aucun bruit, et, en un instant,
-les rails l’amenèrent, après qu’il les eut happés de ses roues voraces.
-
-Le convoi s’arrêta, haletant et ferraillant. Berthe s’était levée.
-
---Allons, monte, dit-elle en poussant sa sœur vers un compartiment.
-
-Fanny se retourna:
-
---Mais, as-tu des billets?
-
---Des billets pour Beuzeboc? Je les ai pris pendant que tu te reposais
-sur le banc. Oui, nous serons chez nous ce soir, ou demain matin par
-Clères plutôt que de retourner par Dieppe.
-
-Fanny monta. Tout était fait, arrangé, réglé pour elle et sans elle. Les
-billets avaient été pris avant que leur avenir se fût discuté devant les
-rails brillants qui couraient vers l’horizon! Elle s’assit et posa sa
-tête dans le coin assombri. Des images passèrent sous ses paupières
-closes: le singulier clocher ardoisé de Bures, les mèches blondes de la
-fermière. Et un nom: Abbeville. Sur sa poitrine, la copie de la lettre
-faisait un angle dur qui la blessait un peu.
-
-Le joug retombait, plus pesant que jamais, sur ses faibles épaules
-habituées à plier. Beuzeboc demain, sa chambre, son lit, la solitude.
-Résignée, elle accepta cette compensation, et referma son cœur sur sa
-déception maternelle.
-
-Le train s’ébranla. Alors, elle ouvrit les yeux et passa la tête par la
-portière pour voir s’éloigner, diminuer et disparaître le village où son
-enfant avait vécu.
-
-
-
-
-DEUXIEME PARTIE
-
-
-
-
-I
-
-
-Fanny ouvrit les yeux dans la nuit. Elle quittait un cauchemar confus,
-toujours semblable, comme si, même en rêve, elle ne pouvait échapper à
-la monotonie.
-
-Une fois de plus, elle reconnut toutes ces choses familières qui
-l’entouraient, ces meubles de famille dont l’existence est tellement
-plus longue que la nôtre qu’ils nous semblent immuables et presque
-éternels. La lune collait sa figure plate aux carreaux. Tous les soirs,
-Fanny repoussait sans bruit les volets qu’elle venait de fermer
-ostensiblement, tant elle aimait voir apparaître cette clarté qui semble
-monter pas à pas l’escalier nocturne.
-
-Son esprit, encore éparpillé dans le cauchemar, rentrait lentement en
-elle. Et, comme cela arrive toujours à ceux qui ont vécu, il souffrait
-pour reprendre cette place réduite où il lui faut se comprimer.
-Pourtant, son rêve était fatigant et sans issue: elle voyait sa mère
-sur son lit de mort, mais vivante encore, et qui lui demandait quelque
-chose qu’elle n’arrivait pas à deviner. Et les fossoyeurs l’emmenaient
-que Fanny n’avait pu encore la comprendre. Elle marchait près du
-cercueil ouvert de la morte-vivante qui lui parlait. Et, au cimetière,
-M. Bernage venait au-devant du cortège. Là, elle éprouvait cette sorte
-d’allègement, cette joie particulière aux rêves, si pleine vraiment et
-d’une qualité si haute qu’elle ne peut être comparée à aucun mouvement
-de l’âme ou à aucune jouissance physique de l’existence réelle. Car son
-père ne regardait pas la morte, mais il ouvrait les bras et serrait sa
-fille contre lui. Alors, sous une sensation d’étouffement, elle
-s’éveillait.
-
-Elle rêvait cela depuis dix ans, depuis la mort de sa mère, plusieurs
-fois par an. Du coin du subconscient où il était embusqué, le rêve
-déroulait ses tableaux, toujours les mêmes, auxquels elle assistait
-pantelante, torturée et actrice en même temps que spectatrice. Elle
-redoutait les nuits qui le ramenaient. Et, cependant, l’étrange bonheur
-de la fin était bien la seule joie qu’elle connût en ce monde.
-
-Jamais, pourtant, elle ne pensait qu’elle fût malheureuse. Et elle ne
-l’était sans doute pas. Ces dix années avaient passé sur elle comme les
-gouttes d’eau de la fontaine pétrifiante sur un objet. A présent, elle
-était solidement engainée sous les couches successives, et il fallait le
-rêve pour qu’elle sentît la joie remuer encore dans son cœur, son cœur
-chaudement endormi dans sa prison de pierre.
-
-La lune, maintenant, était traversée exactement par le second barreau de
-la fenêtre. Il devait geler dehors, car l’air de la grande pièce froide
-glaçait les joues de Fanny. Jamais on ne faisait de feu dans les
-chambres, encore que le bûcher regorgeât de bois. C’est ainsi que les
-demoiselles Bernage avaient été élevées et ainsi qu’elles continuaient,
-sans bien savoir pourquoi. Cette seule pensée évoquait une idée de luxe
-coupable, de péché... et le froid venait, durait et repartait comme un
-fléau contre lequel on ne luttait pas à partir du premier étage.
-
-Fanny, frileuse à s’engourdir l’hiver, se renfonça un peu plus sous son
-énorme édredon rouge. Et les pensées de l’insomnie commencèrent à rouler
-dans sa tête.
-
-Elle songea d’abord avec ennui que c’était le lendemain son
-anniversaire. Oui, elle allait «prendre»--puisqu’on parle des années
-comme d’une affaire qu’on saisit plutôt que comme d’une horloge sur
-laquelle on regarde avancer les aiguilles--elle allait prendre
-trente-neuf ans.
-
-Elle n’avait rien d’une coquette, pourtant, et sa vie, macérée dans la
-mortification secrète, sous deux yeux implacables, (ceux de sa mère
-d’abord, ceux de sa sœur ensuite), ne réservait aucun plan à la vanité
-ni à la coquetterie la plus lâche.
-
-Mais il n’est au pouvoir d’aucune femme de tuer tout à fait la femme en
-elle, et cette quarantième année commençante la glaçait de répulsion.
-C’est qu’il faut toujours qu’on s’évade et que cette quarantaine murait
-l’espoir de sa trentaine: un espoir tapi en elle comme une bête plate
-sous un pavé, son espoir obscur, immobile et engourdi, et pourtant
-vivant et fort, l’espoir de sortir un jour de sa vie et d’échapper enfin
-à son passé.
-
-Les rayons arrivaient sur son lit. Elle ferma les yeux et bougea un peu
-la tête, comme elle faisait toujours, puisqu’il est notoire, au fond des
-provinces, que la folie se prend ainsi. Et, un moment distraite, elle
-retrouva bientôt la chaîne de ses pensées.
-
-L’espoir de se marier. D’abord, elle ne l’avait guère encouragé. La
-première, la seconde année suivant la mort de sa mère, sa tragédie était
-trop saignante encore en elle pour laisser place à des projets. L’enfant
-et l’homme. L’homme et l’enfant.
-
-L’inconnu d’un soir, l’affreux passant haïssable, était devenu le pauvre
-jardinier qui suppliait. Et, par le miracle de la lettre, elle avait
-enfin pu l’imaginer et sortir de ce malheur anonyme qui était le sien.
-Et elle l’avait récréé, débarrassé de cet uniforme qui lui faisait peur,
-et vêtu de ses habits de travail, en humbles étoffes déteintes par le
-soleil et par la pluie, avec des mains rugueuses qui sentent le thym ou
-la ciboulette et, quelquefois, la violette et le géranium.
-
-Jardinier justement! Elle aimait tant les fleurs et tout le travail
-mystérieux des graines et des racines sous la terre! Alors, ce grand
-bouleversement qui avait suivi la mort de sa mère, ce rafraîchissement
-de sa plaie cicatrisée, cet éblouissement de ce qui aurait pu être,
-cette soif de son enfant, tout s’était achevé dans une rage de pensées
-silencieuses dont elle bâtissait un château autour de ses deux héros.
-
-Berthe l’observait avec des yeux aiguisés, sans rien trouver de ce que
-sa sœur cachait jalousement, car il semblait à Fanny qu’elle serait
-morte de honte si elle en avait laissé voir même le reflet sur sa
-figure. Aussi, un peu plus encore s’était-elle appris à murer ce visage
-résigné, à le rendre inexpressif, à éteindre ces yeux incolores, dont
-l’opale fonçait si rarement.
-
-Et ces deux années-là avaient été les plus remplies de son existence,
-après celle de son aventure. Tant d’imaginations les peuplaient que, par
-moments, il lui semblait déborder de pensées nouvelles. Et elle pouvait
-enfin aimer à son gré dans le silence, sans crainte et sans limites.
-
-Mais les sentiments les plus désintéressés ne peuvent se nourrir
-éternellement d’eux-mêmes. Ce fut l’homme qui s’en alla le premier. Il
-n’était déjà que l’ombre d’une ombre, ce soldat mué en jardinier, qui ne
-s’était vraiment incarné dans sa véritable identité que dix ans après le
-drame. Il pâlit peu à peu, s’effaça et devint enfin, au fond de la
-mémoire de Fanny, un souvenir comme les autres.
-
-L’enfant eut la vie plus dure. Pourtant, elle n’avait connu de lui que
-ce premier cri qui poignarde les mères d’une blessure inguérissable.
-Elle ne savait plus, déjà, ce qu’était devenu le petit gars de douze ou
-treize ans. Mais, parce qu’elle avait vu le pays où il avait vécu, un
-peu plus de réalité l’entourait. Et cet élan furieux de son cœur vers
-lui, cette poursuite désespérée l’avait rendu plus vivant encore,
-puisque, enfin, elle savait bien qu’elle n’avait pas poursuivi un mort,
-et s’était arrêtée volontairement. Il agonisa donc longtemps, des jours
-et des mois, et des années, et, même, il ne mourut jamais tout à fait.
-Car tous les liens peuvent se détendre et se briser dans l’âme et dans
-les sens, sauf le lien de la maternité.
-
-Un jour vint, cependant, où ce triste bonheur amer qu’elle avait fait de
-son malheur ne remplit plus son âme ni sa vie secrète. C’est la loi
-constante des sensibles qu’un grand chagrin ou un grand bonheur contente
-aussi bien leur appétit, mais que le vide leur est mortel. Fanny sentit,
-un jour, le néant monter en elle, et ce fut alors qu’elle s’aperçut,
-pour la première fois, qu’elle était une vieille fille de trente ans
-passés.
-
-Et, dans cette nuit de révision mentale, elle se souvenait de toutes les
-tentatives matrimoniales si singulièrement échouées. Comme si un
-mystérieux signal eût été hissé par le destin, c’est alors qu’on avait
-commencé à vouloir «la marier».
-
-Le premier prétendant était un cousin de la défunte femme de l’oncle Le
-Brument: un vieux garçon bizarre et riche, qui habitait à Autretôt. Les
-deux sœurs le connaissaient de réputation, ce Samuel Lambart, couvert de
-gros bijoux d’or rouge, oint, cosmétiqué et parfumé, et dont le patois
-sonnait gras. Jamais, pourtant, il n’était parvenu jusqu’à cette vallée,
-bien lointaine pour un paysan qui ne sortait pas de son canton.
-
-Après sa première visite, l’oncle Nathan avait parlé, avec de
-transparents sous-entendus, de son cousin Lambart, «qui était fatigué de
-vivre seul». D’abord, elle s’imagina que c’était pour Berthe. Mais
-l’oncle, la prenant à part, avec mille cérémonies, l’assurait que
-c’était elle, Fanny, qu’il voulait «comme aînée d’abord, bien entendu».
-
-Le sieur Lambart n’était point positivement repoussant, avec sa bonne
-figure d’égoïste bien soigné, et ces recherches qui plaisent aux
-mi-citadines un peu puritaines que sont les filles de la vallée.
-
-Et la pauvre Fanny s’était sentie éblouie par cet honneur et ce possible
-moyen de bâtir encore une vie par-dessus l’autre. Mais les perplexités
-avaient commencé. Et aussi les tourments suscités par Berthe. Bien
-persuadée que la venue du riche parti la concernait, il avait fallu
-l’entremise de l’oncle Nathan pour la détromper, et Fanny supporta de
-bien furieux assauts de colère, d’humeur et de dédains.
-
-Elle s’en fût d’autant décidée si un redoutable obstacle ne l’eût
-arrêtée. Lambart savait-il son passé? A la première question, l’oncle
-Nathan abandonna le sourire éternel qui plissait ses yeux et serra ses
-lèvres sur ses longues dents.
-
---Non, personne ne sait rien. Rien, répétait-il avec une sorte d’orgueil
-entêté. Et c’est pas toi qui iras lui dire, ma fille. J’ crois,
-toujours!
-
-Elle se souvenait encore si bien comment elle avait répondu.
-
---Mais si, il faut qu’il le sache.
-
-Et la lutte qui avait suivi avec le vieux madré, et tous les arguments,
-patiemment répétés sans fin et sans fatigue, et qui, pourtant,
-s’écrasaient contre le mur de sa résolution cette fois inébranlable.
-
-Et l’entrée de Berthe dans la partie, pour la première fois de l’avis
-de sa sœur et qui disait, en détournant ses implacables yeux bleus.
-
---C’est des choses qu’il faut dire à un homme.
-
-Et le départ de l’oncle, courroucé, et jurant qu’elles étaient deux
-folles ensemble, ne sachant pas profiter de leur chance extraordinaire
-assurée par la sage prévoyance de sa feue sœur, qui avait réussi à
-cacher l’affaire à tout un pays affamé de scandale.
-
-De la suite surnageait ceci dans sa mémoire: la ténacité du sieur
-Lambart, contrecarré dans son désir pour la première fois de sa vie
-d’enfant gâté et d’homme riche, coq de village et roi de campagne; ses
-démarches répétées et cette quasi-persécution dont il l’entourait à
-chacune de leurs entrevues, son embarras à elle, qui se changeait en
-tourment, puis en obsession. Et tant de choses encore, tant de ces
-sentiments et de ces sensations qui passent en colorant les jours avant
-de se faner: les heures où elle faiblissait, car elle se sentait touchée
-enfin de cette constance, les heures de tentation où elle voyait combien
-c’était facile de ne rien dire et les heures où elle retrouvait sa force
-intacte.
-
-Et le jour où elle avait annoncé à l’oncle Nathan qu’elle parlerait à
-Samuel Lambart. Ce repas plein de gaillardises voilées, entre les
-lippées du vieux garçon, grand mangeur et buveur, les regards
-significatifs de l’oncle, et l’ostensible bouderie de Berthe.
-
-Elle s’était fixé de lui parler au jardin. Là, entre les plates-bandes
-bordées de buis et fleuries de toutes les plantes démodées, ils avaient
-tous vagué sans but, avec cette âme du dimanche, rassasiée et
-bienveillante. Mais elle ne savait vraiment comment dire, comment faire
-pour amorcer cette incroyable révélation.
-
-Et la collation était arrivée, puis le départ, qu’elle n’avait rien dit
-encore, décidée à écrire le lendemain.
-
-Mais le lendemain amenait l’oncle Nathan armé d’une nouvelle
-combinaison. Elle entendait encore les paroles tomber de cette bouche
-serrée d’avare.
-
---T’as rien dit, ma fille, pas? Bien, il est encore temps de ne point
-faire de malheur. Puisque tu ne te décides point, Berthe fera aussi bien
-l’affaire de Lambart que toi.
-
-Et Berthe, consultée, ne disait pas non. Alors, écœurée, fatiguée et
-délivrée au fond, Fanny avait consenti à ce nouveau marché.
-
-Le prétendant rustique, toutefois, l’avait refusé, ce marché. Cette
-femme qui s’offrait ne lui disait rien. C’est celle qui se refusait
-qu’il voulait: la pâle, l’effacée, la triste, si éloignée pourtant de
-son idéal normand, dont la plantureuse Berthe, aux cheveux de chaume,
-aux yeux de mer, à la chair de lait, aurait dû s’approcher bien plus:
-les raffinements ne se trouvent pas seulement chez les raffinés.
-
-Il y avait eu encore des semaines de pourparlers, dont Fanny ne se
-souvenait pas sans fatigue. C’était un jeu inextricable, ainsi mené:
-Lambart qui voulait Fanny, Berthe qui voulait Lambart, Fanny qui
-acceptait Lambart à condition de tout lui dire, l’oncle Nathan qui
-conduisait la ronde et défendait à Fanny de parler. Et comme aucun ne
-voulait abandonner sa position, ils restaient là, sans avancer ni
-reculer, jusqu’au moment où le temps s’était entremis, comme il le fait
-si miséricordieusement lorsqu’on le lui permet.
-
-Et Lambart était reparti régner dans son village, non sans que l’oncle
-eût réussi à lui vendre un cheval à gros bénéfice. Berthe avait fermenté
-d’un degré de plus; et Fanny, plus silencieuse, plus effacée, était
-restée intacte aux yeux du monde.
-
-Maintenant, il lui fallait faire un effort pour retrouver dans sa
-mémoire la grosse tête pommadée, sans cou, de l’ancien cultivateur, et
-ses doigts en boudin, avec la bague chevalière monumentale. Et,
-pourtant, elle n’entendait jamais sans mélancolie prononcer son nom.
-Voilà: si elle avait voulu, elle serait Mme Lambart, avec une «position»
-à Autretôt, et peut-être des enfants autour d’elle.
-
-Quand elle pensait à cela, (et cette nuit encore, seule, dans l’ombre de
-ses rideaux), elle rougissait d’une sorte de honte à cause de son fils,
-son fils perdu, son fils mort peut-être, son fils auquel il lui semblait
-qu’elle faisait tort par cette seule pensée.
-
-Elle se retournait dans son lit, un peu enfiévrée sous la plume. La lune
-était tout en haut du dernier carreau. Le sommier craqua et Fanny songea
-tout à coup que Berthe allait l’entendre et deviner son insomnie,
-puisque demain elle prenait trente-neuf ans.
-
-Berthe! Rien que son nom lui faisait toujours un peu peur. Comme elles
-auraient pu être heureuses, pourtant, se consoler de tout en s’aimant!
-Mais voilà, Berthe lui en voulait de lui avoir barré la route. Et même
-de plus loin encore. Elle lui en avait voulu depuis le jour où elle
-avait appris son malheur. Et de plus loin encore, comme si,
-mystérieusement, elle le pressentait. N’était-elle pas singulière cette
-curiosité que, toute petite, elle lui témoignait? Elle l’épiait, des
-heures, avec patience et courait vite avertir sa mère si Fanny se
-trompait ou négligeait un devoir. «Car je n’étais vraiment pas méchante,
-songea-t-elle encore, et je ne désobéissais pas exprès. Pourquoi donc
-est-ce que ma sœur ne m’a jamais aimée?»
-
-Elle sonda un moment ce mystère qui la séparait de l’être le plus
-rapproché d’elle de chair et de sang, et, une fois de plus, elle n’y
-trouva aucune explication. C’est comme ça, comme ça. On n’y peut rien.
-
-Le sommeil semblait voltiger autour de ses yeux, sans s’y poser assez
-pour les fermer. Trente-neuf ans! Elle pourrait être mariée depuis huit
-ans avec Lambart, ou depuis cinq avec le prétendant que M. Pommier, le
-pasteur, lui avait proposé. Ce prétendant était un veuf, un pasteur
-chargé de six enfants, le dernier au maillot. Le cœur de Fanny avait
-bondi vers lui sans le connaître. Celui-là, Berthe ne le lui jalouserait
-pas!
-
---Elever les enfants des autres, en voilà un goût! disait la grosse
-fille avec mépris.
-
-Tout de même c’était un honneur que cette offre, et Fanny en jugea aux
-traits empoisonnés que décocha la cadette. Son rêve de bonheur dura peu;
-elle recommença à se torturer de doutes. Fallait-il pas, et plus que
-jamais, avouer son passé? Elle finit par se résoudre à tout dire à M.
-Pommier, sous le sceau du secret.
-
-Comme elle allait le faire, la nouvelle arriva que le veuf se trouvait
-très malade d’une pneumonie. Elle retint son aveu. Trois jours après,
-son prétendant mourait.
-
-Elle resta frappée de cette coïncidence terrifiante, et un peu persuadée
-qu’il lui était défendu de chercher à refaire sa vie. Aussi
-refusa-t-elle le troisième fiancé, un herbager, familier de l’oncle
-Nathan, qui vint se proposer directement, en homme qui ne craint pas
-plus les femmes que les chevaux. Il s’en alla trop furieux pour y
-songer: la seconde n’aurait peut-être pas dit non.
-
-Cette fois, la porte parut fermée pour toujours sur les prétendants, car
-les années coulèrent toutes pareilles sans rien qui les distinguât l’une
-de l’autre. La quatrième prenait fin. C’était un amoncellement de jours
-identiques que les saisons seulement coloraient différemment. Fanny ne
-les avait pas aimées: elle ne les regrettait pas! Et, pourtant, elles
-lui coulaient entre les doigts comme du sable fin, sans qu’elle pût les
-retenir.
-
-La lune n’était plus à la fenêtre, mais très haut au ciel. La clarté
-tombait, plus tendre et plus bleue. Ses trente-neuf ans sonnèrent à la
-pendule de la cuisine, car elle était née le 25 février à une heure du
-matin. Toute la maison en vibra.
-
-Alors, comme si elle n’attendait que cela, Fanny se tourna une dernière
-fois dans son lit, et s’endormit.
-
-
-
-
-II
-
-
-Le père Oursel déposa auprès de l’âtre ses sabots qu’il tenait à la main
-et dit:
-
---Le nouvel instituteur est arrivé.
-
-Sa voix, tout à fait cassée maintenant, fit un bruit de grêle dans la
-vaste cuisine, mais les deux sœurs n’y entendirent pas cet accent
-prophétique des paroles qui vont modifier le cours de la vie.
-
-Elles se tenaient toutes les deux auprès du feu qui montait dans la
-grande cheminée à la mode d’autrefois qu’elles n’avaient jamais voulu
-changer. Pourtant, la cuisinière ronflait au bout de son tuyau coudé au
-centre de la pièce, unissant ainsi, à l’image de ses maîtresses, le
-présent à l’avenir. Ensemble, elles levèrent la tête, puisqu’il faut
-toujours considérer la bouche d’où sort une nouvelle. Et Berthe dit:
-
---Comment, déjà?
-
-Le vieillard branla sa tête sèchement sculptée en plein bois.
-
---Oui, il sera venu avant son mobilier. Fallait, faut croire.
-
-Berthe réfléchit un moment, et proféra d’un ton sentencieux:
-
---Une école ne peut pas s’arrêter. Quand le vieux M. Auzoux est mort,
-j’ai bien pensé que son remplaçant ne tarderait pas à arriver.
-
-Les années écoulées avaient renforcé en elle ce désir d’avoir toujours
-raison, ce bonheur d’avoir prédit les choses, de les avoir connues avant
-chacun. Et, dans les moindres futilités, comme dans les événements
-graves, elle commençait d’abord par vérifier avec complaisance
-l’exactitude de ses prophéties. Fanny arrêta le mouvement machinal de
-ses mains qui épluchaient des pommes de terre et demanda de sa douce
-voix un peu lassée:
-
---Vous venez de le voir, père Oursel?
-
-Le bonhomme secoua la tête pour affirmer. Il parlait si peu que deux
-phrases de suite lui paraissaient une coupable prodigalité, comme si
-tous ses mots lui étaient comptés jusqu’à sa mort et qu’il en sût le
-nombre.
-
-Berthe répondit à sa place:
-
---Bien sûr qu’il l’a vu, puisqu’il en parle.
-
-Et, combattue entre son désir de prédire et son besoin d’apprendre, elle
-ajouta, mais plus comme une affirmation que comme une question:
-
---Sans doute qu’il amène sa famille avec lui.
-
-Le père Oursel fit non. Elle s’oublia jusqu’à le regarder avec
-étonnement.
-
---Il serait garçon? Un jeune, alors, un remplaçant?
-
-Au fond de sa gorge râpeuse le vieil homme râcla des sons qui faisaient
-au total:
-
---Bel homme, déjà vieux.
-
-Le soleil convalescent de février entrait par les carreaux de la fenêtre
-qui montrait la chevelure des arbres poudrée d’un givre étincelant sur
-un ciel d’un pâle bleu de cristal. Quelque chose de nouveau parut entrer
-dans la pièce avec les rayons ressuscités, quelque chose de frémissant:
-une ombre d’aventure qui pointait au fond de la vie monotone et déserte
-des deux sœurs.
-
-Pâle clarté de février, paroles éparses dans la pièce: «Un bel homme,
-déjà vieux.» Ce fut ainsi que Silas Froment entra dans l’existence des
-demoiselles Bernage.
-
- * * * * *
-
-Un mois plus tard, tout ce qui était à apprendre sur le nouveau voisin
-se trouvait su, grâce à Berthe. Célibataire de quarante-cinq ans,
-l’instituteur montrait une belle carrure dans sa haute taille. Des
-cheveux noirs grisonnaient aux tempes. Son masque rasé se découpait avec
-la sécheresse d’une médaille. Il vivait seul, absolument seul. Une
-vieille femme, grand’mère de l’un des élèves, engagée pour tenir son
-intérieur, rapporta qu’elle n’avait guère de besogne tant monsieur
-montrait de soin et de propreté.
-
-En mars, il attaqua le jardin qui doublait l’école en longueur, à la
-hauteur des toits en cascades du «bas de la ville». Son prédécesseur,
-âgé et souffrant, l’avait quelque peu abandonné. Il y passa tous ses
-instants de loisirs et, par les beaux jours de cette saison qui se
-trouva précoce, les sœurs entendaient au-dessus de la petite ruelle
-entre leurs deux jardins, ces bruits familiers du jardinage: pas lourds
-des sabots bottés de terre, choc de la bêche contre un caillou, chute
-de deux outils qui sonnent le fer.
-
-Et cela donnait un sourd agrément à leur propre travail.
-
-Aux sorties de l’école, l’instituteur accompagnait ses élèves jusque
-dans la rue. Alors, cachées derrière leurs rideaux, elles le voyaient
-ouvrir la porte d’où la volée des écoliers se dispersait. Il surveillait
-les petits, les mettait sur le trottoir, les regardait s’éloigner.
-Parfois, une mère l’arrêtait. Il inclinait sa haute taille, penchait la
-tête. On le voyait sourire ou froncer le sourcil. Et les sœurs le
-regardaient, de loin, fascinées, sans qu’il soupçonnât leur existence.
-
-Un jour, pourtant, ils firent connaissance. Les deux jardins possédaient
-une porte donnant sur la ruelle, et il se trouva que les deux sœurs,
-l’ouvrant, trouvèrent le voisin debout sur son seuil.
-
-Fanny fut si surprise qu’elle fit: «Ah!» et recula. Mais Berthe la
-poussa en avant. L’instituteur avait fait un mouvement pour rentrer,
-puis il s’arrêta, se découvrit largement. Confuses, elles passèrent;
-Berthe retroussait sa jupe avec dignité et marchait à petits pas. Fanny
-avait envie de courir.
-
-Quand elles eurent terminé, au «bas de la ville», une commission sans
-importance que Berthe écourta, elles reprirent la singulière petite
-ruelle qui se serre entre les «étentes» des fabricants, franchit la
-rivière salie par les teintures et toute la chimie des usines et finit
-par des escaliers de grès abrupts, toujours peuplés d’enfants. Et elles
-virent que l’instituteur était toujours là.
-
---Allons-nous-en, proposa Fanny.
-
---Par exemple, fit Berthe à demi-voix.
-
-Elle l’entraîna dans son sillage, littéralement, car son imposante
-personne, forte en chair et haute en couleur, fendait l’air comme un
-flot, avec puissance et régularité. Lorsqu’elles furent à sa hauteur
-l’instituteur fit un pas en avant et se découvrit encore.
-
---Mesdames, dit-il, nous sommes voisins, je le sais, et je suis heureux
-de vous présenter mes hommages.
-
-Berthe rougit et Fanny pâlit, mais ce fut la cadette qui retrouva la
-première sa présence d’esprit.
-
-Elle fit un pas en avant:
-
---Monsieur, nous sommes bien honorées vraiment.
-
-Elle s’arrêta, embarrassée, et finit:
-
---Nous serons bons voisins, j’espère.
-
-Le grand homme rasé écoutait avec déférence, son chapeau toujours à la
-main, et il dit:
-
---J’en serai charmé pour ma part. Adieu, mesdames.
-
-Il fit un large geste de son chapeau pour le remettre et rentra chez
-lui.
-
-Berthe fourrageait la serrure avec émotion. Enfin, la clef tourna et
-elles rentrèrent.
-
-Le soleil de quatre heures chauffait doucement le jardin. L’air avait
-cette odeur de promesse si fugitive, spéciale à ce premier réveil de la
-terre en certaines années.
-
---Crois-tu qu’il est aimable! fit Berthe.
-
-Fanny ne répondit pas. Il n’y avait jamais besoin de répondre avec
-Berthe.
-
---Et poli, et tout!
-
-Elle fit encore quelques pas:
-
---Ça nous fera un bon voisin.
-
-Fanny descendit pour aller du côté du poulailler et Berthe continua vers
-la maison. Chacune emportait avec elle l’image du bel homme, avec sa
-tête un peu argentée et sa figure où la volonté était écrite avec la
-douceur; cette première image qui est la seule exacte et la seule
-valable de toutes les photographies successives que la vie donnera d’un
-être par la suite.
-
-A présent, il n’y avait pas de jour qu’elles n’eussent un salut de
-l’instituteur. A l’entrée ou à la sortie de onze heures et demie, à la
-rentrée d’une heure et demie ou à quatre heures, le grand voisin était
-là, tête nue, au milieu du flot des enfants. Et souvent Berthe se
-trouvait comme par hasard à la grande barrière du jardin ou à la petite
-porte de la maison, ou encore à une fenêtre d’où elle pouvait surveiller
-un si grand panorama que l’école ne semblait en être qu’un infime
-détail. Fanny, au contraire, se cachait près de ses poules ou bien sur
-ce banc d’où on voyait la route sans être vu. Et elle apercevait
-l’instituteur, le temps qu’il passait devant la barrière qui coupait le
-mur.
-
-Il entrait ainsi peu à peu dans leur vie, avec lenteur et sûreté, sans
-qu’elles s’en aperçussent.
-
-Mais ce ne fut que deux mois plus tard qu’elles firent sa connaissance
-officielle.
-
-La chose eut lieu chez le vieux M. Gallier, le pasteur en retraite. Il
-habitait, sur l’ancienne route de Villebonne, une maison de briques
-posée entre deux jardins comme une rose entre deux feuilles. C’était un
-petit Méridional trapu et laid, avec des yeux charbonneux, d’où partait
-un regard aigu sous le plissement de ses paupières lasses. Son visage
-rasé portait des favoris raccourcis, selon la mode immuable des
-ministres du temps: ses lèvres épaisses tombaient ainsi que les mille
-plis de sa peau basanée. Il était bourru et spirituel, comme le sont les
-méridionaux de montagne, avec réserve et finesse. Sa femme, une maigre
-personne qui n’avait jamais voisiné avec aucune beauté, conservait à un
-degré surprenant ses deux seuls avantages: un teint normand de roses et
-de lis et d’épais cheveux blonds ondulés. Tout de noir vêtue depuis la
-mort de son fils unique, elle portait souvent un tablier de moire qui
-accrochait ses mains rugueuses de ménagère.
-
-Mieux qu’une merveille de propreté, sa maison était la propreté réalisée
-sur cette terre.
-
-Chaque vendredi, elle donnait de petits thés à quelques personnes de la
-ville. Les demoiselles Bernage y étaient souvent invitées, honneur qui
-les flattait intarissablement. Avec elles, quelques vieilles dames se
-retrouvaient dans le salon au beau parquet de mosaïque, deux veuves, une
-demoiselle mûre et un couple âgé d’égoïstes à deux, touchants dans leur
-amour prolongé.
-
-Elles étaient là quand M. Silas Froment, leur nouveau voisin, arriva.
-Rien que par sa façon d’entrer, de saluer, il mit tout à coup un peu de
-vie dans la pièce triste où on osait à peine, pour s’asseoir, retirer
-les sièges de leur place le long du mur. Berthe, qui échangeait une
-conversation endormie avec une des veuves, parut se réveiller, et son
-lourd chignon blond lança des rayons sous la lampe.
-
-Quand on les présenta, elle inclina la tête en souriant.
-
---Mais, dit M. Gallier, vous êtes voisins, à propos!
-
-Elle en convint en peu de mots. Fanny rougissait avec embarras. Tous
-trois, ils se regardaient d’un air de complices, à cause de cette
-entente tacite avec laquelle ils évitaient de parler de leur première
-entrevue.
-
-A présent, tout le salon était ranimé. M. Gallier préparait une
-conversation politique: l’autre vieillard s’approchait de l’instituteur,
-car, par cette loi mystérieuse qui régit les salons de province et
-quelques autres, les trois hommes se rejoignaient déjà. Mme Gallier
-souriait d’un air rêveur, en songeant que son fils pourrait être aussi
-un bel homme fort et dominateur. Berthe et Fanny vibraient encore des
-paroles dites et des paroles sous-entendues. La demoiselle mûre essayait
-instinctivement le plus seyant des sourires et les vieilles dames, ne
-pouvant mieux, laissaient paraître un regard attentif sur leurs visages
-endormis.
-
-Fanny regardait tout cela comme en un rêve, sans comprendre d’où
-arrivait cette douceur qui venait de se répandre dans la pièce depuis un
-moment, sentant seulement, comme les autres, l’attrait de la nouveauté,
-le désir de briller et tout ce qu’amenait enfin la présence d’un homme.
-
-A certains moments, par-dessus les épaules des messieurs, tournés pour
-la discussion, les sœurs rencontraient un regard de malice lancé par les
-beaux yeux bruns de M. Froment. Et quelque chose d’inconnu, comme une
-ivresse légère, montait à la tête de Fanny, plus silencieuse que jamais,
-avec son air sage et ses mains croisées sur ses genoux.
-
-Le thé arriva et fit diversion. Il était toujours excellent, comme dans
-toutes les petites villes normandes qui, d’instinct ou d’atavisme,
-comprennent les choses d’Angleterre. Un gâteau aux raisins, fait à la
-maison, circulait, ainsi que deux coupes de gâteaux «à deux sous» de
-chez le pâtissier. Les veuves et la demoiselle minaudèrent: «Qu’est-ce
-que je vais prendre?», tandis que leur choix visait une «conversation»
-ou un «royau» arrêté entre tous dès l’entrée des plateaux.
-
-Les messieurs, appelés, se rapprochèrent. Mais, encore, ils se
-retrouvèrent alignés tous les trois comme les chaînons d’une
-indestructible chaîne, entre les alignements de dames. La conversation
-confidentielle qui déferlait par petites vagues mortes s’arrêta tout à
-fait, comme si, tout naturellement, le silence nécessaire se préparait
-pour ces longues histoires que les hommes racontent en s’écoutant
-parler.
-
-Silas Froment était en face de Fanny. Et, malgré tous ses efforts, elle
-ne pouvait s’empêcher de le regarder. Elle ne se lassait pas de la
-courbe de ses sourcils, qui venait si exactement mourir à l’arête
-délicate et ferme de son nez. A la dérobée, entre une réponse donnée et
-un silence attentif, il jetait aussi les yeux sur elle avec un intérêt
-mystérieux qu’elle sentait et qui faisait courir son sang plus vite,
-selon un rythme qu’elle ne connaissait pas, car elle était vierge de
-sens, sinon de corps.
-
-Berthe parlait et riait. Son cou et sa gorge robustes tendaient la soie
-de son corsage bleu marine ourlé d’une dentelle blanche; elle était la
-femme la plus femme de la réunion, et Fanny le sentait. Mais elle voyait
-le regard de l’instituteur glisser sur elle avec indifférence et
-chercher le sien.
-
-L’heure du départ arriva. Les dames se levèrent avec de petits cris
-effrayés.
-
---Comme il est tard!
-
---On ne va pas vous prendre, affirmait le vieillard à la demoiselle
-mûre.
-
-Il y eut le brouhaha des conversations décousues du départ:
-
---Y a-t-il de la lune seulement?
-
---Quel froid pour la saison!
-
---C’est pourtant le printemps dans trois jours!
-
---Au revoir et merci de votre bonne soirée.
-
---Et adieu, mes amis!
-
---Alfred, éclairez ces dames.
-
-La bonne Mme Gallier prononça:
-
---M. Froment et ces demoiselles Bernage s’en vont ensemble, comme de
-juste.
-
---Je crois que c’est pas possible de faire autrement, dit Berthe
-gracieusement.
-
-L’instituteur protesta de sa bonne volonté et ils sortirent dans la rue
-baignée de lune. Le vieux couple les accompagna jusqu’au bas de la
-route en pente. Là, il y eut encore des adieux, des mots qui sonnaient
-plus fort qu’on n’aurait voulu dans l’air froid, et qui allaient frapper
-dans les fenêtres des maisons endormies. Et puis les demoiselles s’en
-allèrent avec leur cavalier. C’était la première fois de leur vie
-qu’elles se trouvaient seules dans la rue avec un homme à marier. Et
-elles en éprouvaient autant d’émoi que si elles avaient été de toutes
-jeunes filles. Plus, peut-être, parce qu’elles ne sentaient plus cet
-avenir illimité devant elles, et que l’angoisse était comme un levain
-dans leur émotion.
-
-D’abord, elles furent silencieuses. Leur ombre les précédait. L’une en
-longueur, celle de M. Silas Froment; l’autre en largeur, celle de
-Berthe, et enfin, l’ombre fluette de Fanny, fragile comme elle, et
-mince.
-
-Berthe regardait derrière elle et aussi devant, aux carrefours où
-quelqu’un pouvait se cacher. Elle avait un peu peur et un peu envie
-d’être vue avec leur cavalier.
-
---Y a-t-il longtemps que vous connaissez M. et Mme Gallier? demanda
-l’instituteur, comme ils tournaient le coin de la ruelle qui s’achevait
-en escalier, après avoir enjambé la rivière sur un petit pont couvert.
-
-Berthe se hâta de répondre:
-
---Oh! je crois bien! On les a toujours connus, pour dire. Quand j’étais
-petite, M. Gallier me semblait déjà vieux.
-
-Elle riait niaisement, d’un rire qui, aussi, voulait se rajeunir. La
-rivière proche grondait jusqu’à la roue du moulin et faisait entendre
-son grand bruit de chute en nappe.
-
-Au pied de l’escalier, le bruit ayant diminué, l’instituteur demanda:
-
---Puis-je vous aider, mesdames?
-
-Elles eurent un geste effarouché, le même, et Berthe répondit:
-
---Oh! non, monsieur, on a l’habitude. Merci!
-
-Il faisait pourtant presque tout à fait noir dans l’espèce de cave que
-formaient d’un côté les murs d’une propriété et, de l’autre, les grands
-arbres qui retenaient dans leurs racines la terre des talus. Les
-demoiselles montaient vite, émues de sentir l’ombre presque opaque
-envelopper leur compagnon avec elles. Le bruit de la rivière décroissait
-peu à peu; enfin, la route de Villebonne apparut, blanche sous la lune.
-
---On a beau être accoutumé, dit Berthe, c’est toujours haut.
-
-L’instituteur hocha poliment la tête et il regarda Fanny, comme s’il
-attendait les paroles qu’elle n’avait pas encore prononcées. Son cœur
-battait jusque dans sa gorge et elle dit faiblement:
-
---Oui, c’est haut.
-
-Ils se remirent à marcher. L’instituteur, maintenant, était chez lui,
-mais il tint à mettre les demoiselles Bernage devant leur porte. Alors
-il se découvrit et sa belle figure apparut, ferme et nette, dans la
-clarté qui la sculptait en force. Il prit la grande main de Berthe,
-offerte la première; ensuite, Fanny donna la sienne, qu’il serra
-doucement d’abord, et puis plus fort, avec une insistance volontaire.
-
-Il n’y eut que quelques secondes de trop. Déjà, pourtant, avec la
-prompte entente du couple qui s’aimante contre le danger, ils virent que
-Berthe attendait la fin de leur étreinte.
-
-L’instituteur fit encore un salut, et s’en alla. Son pas net sonnait sur
-la terre froide; il décrut, s’arrêta, reprit et cessa.
-
-Ce fut la musique qui berça la nuit blanche de Fanny, enfiévrée, étonnée
-et honteuse de sentir en elle quelque chose qui répondait à ces pas
-d’homme sur la terre, quelque chose qu’elle croyait mort à jamais et qui
-s’éveillait seulement: son cœur engourdi de vierge froissée.
-
-
-
-
-III
-
-
-L’année s’écoulait, scandée au rythme des grandes fêtes. Pour les deux
-sœurs, la vie s’activait ou se ralentissait avec elles. Mais cette
-saison-là prenait aux yeux de Fanny une signification nouvelle, car
-c’était la première fois que le grand espoir de l’amour mûrissait en
-elle.
-
-Les semaines de Passion vinrent et s’en allèrent dans un printemps
-précoce qui réveilla brusquement la terre glacée sous les brumes
-normandes. Il y eut les sorties pour les services du soir de la semaine
-sainte, alors qu’une seule étoile s’allumait dans un ciel indiciblement
-violet et que l’air semblait presque tiède.
-
-Les sœurs «montaient» au temple et toujours retentissait derrière elle
-et au fond de la poitrine de Fanny le pas vif de l’instituteur.
-
-Il remplissait les fonctions de lecteur et, de leur banc, les
-demoiselles voyaient sa haute taille se dresser au-dessus de la petite
-chaire placée à l’ombre de la grande. Dans sa bouche, la liturgie
-prenait pour Fanny une beauté plus grande, plus poignante, et les
-commandements tonnaient avec leurs défenses et leurs sanctions,
-terriblement.
-
-Il chantait aussi à pleine voix, entraînant les auditeurs clairsemés du
-début du service, le long des psaumes aux paroles naïves et profondes:
-
- _Comme la cire fond au feu,_
- _Ainsi des méchants devant Dieu_
- _La force est consumé-é-e..._
-
-Et Fanny sentait un bonheur confus, parce que sa voix se mêlait en un
-mariage mystique à la voix qui dominait toutes les autres.
-
-Cependant, Berthe changeait d’attitude. Ce soupçon que Fanny avait senti
-peser sur elle s’était sans doute apaisé, car elle n’en montrait plus
-rien et recevait avec émotion les attentions du voisin.
-
-Dans les maisons qu’elles fréquentaient, on les interrogeait sur M.
-Froment et on racontait ce qu’on avait appris sur lui. C’est ainsi
-qu’elles surent son histoire, de la bouche de Mme Gallier.
-
-Il était de Picardie, cette province qui fournit tous les instituteurs
-protestants de la région. Et il se trouvait quelque peu en disgrâce à
-l’école de Beuzeboc, à cause d’une grande ombre d’amour qui
-l’enveloppait. On disait cela à voix basse, comme si ces choses de
-mystère ne supportaient ni le jour ni le bruit, ou comme s’il avait été
-là, à écouter.
-
-C’était, dans la grande ville de l’Ouest, où il se trouvait: une femme
-mariée qui s’était tuée pour lui. On ne savait pas bien le rôle de M.
-Froment dans la tragédie. Pas tout à fait répréhensible assurément
-puisqu’il exerçait toujours. Il lui en restait comme un reflet de
-fatalité plutôt que de culpabilité, qui s’attachait à lui, à tous ses
-mouvements, et le transformait en héros d’amour dans la fadeur ambiante
-des gens et des choses.
-
---Et, concluait pathétiquement Mme Gallier, on dit qu’il ne s’est jamais
-consolé.
-
-Berthe interrogea avec une espèce d’avidité.
-
---Vraiment? Mais y a-t-il longtemps?
-
-Mme Gallier passa avec incertitude ses mains rêches sur son tablier de
-moire.
-
---Je crois qu’il y a cinq ou six ans.
-
---Alors, on l’a envoyé dans un petit poste avant de le nommer ici?
-
---Mais oui, il vient de l’Eure; d’un bourg, je crois.
-
-Fanny écoutait sans rien dire, comme toujours, mais tellement mieux que
-tous ceux qui sont distraits par leurs propres paroles. Et il arrivait
-généralement que les autres posaient les questions qu’elle aurait voulu
-poser elle-même.
-
---Et a-t-il encore ses parents?
-
---Non, personne, personne. C’est un orphelin, sans frères, ni sœurs,
-tout seul.
-
-Fanny pensa comme elle le faisait quand on prononçait ce mot devant
-elle: «Il est comme mon petit Félix!»
-
-Car, au fond d’elle-même, il ne restait plus que ceci de son malheur
-lointain: le nom de son fils et, puisqu’il faut bien se représenter un
-être, une silhouette qui restait indécise entre l’enfant et l’homme. La
-catastrophe presque disparue, comme la figure du coupable, comme la
-lettre et comme le voyage, tout s’enlisait sous le sable mouvant des
-jours et des habitudes que la marée de la vie apportait sans relâche.
-
-Et cette similitude de sort avec son fils fut encore quelque chose qui
-l’attira vers le bel homme romantique et triste.
-
-Souvent, elle montait dans les anciennes «étentes» à coton de la
-fabrique désaffectée qui bordaient la ruelle. Et là, elle regardait
-vivre l’école, dont le petit peuple, épelant, chantant, récitant,
-n’était que le reflet du maître. Entre les lames de bois inclinées, elle
-ne voyait rien que le toit, les fenêtres ouvertes, le jardin, mais cet
-espionnage furtif la remplissait d’un émoi un peu coupable.
-
-La Pentecôte vint dans la gloire fleurie des pommiers. L’œil fatigué de
-blancheurs ne distinguait plus, au long des routes, les jeunes filles
-marchant sous leurs voiles, des arbres escaladant les pentes sous leur
-parasol neigeux. Il y eut un beau service, plein de chants éclatants, et
-l’émotion de l’Eglise autour de ses lis emplit le vieux temple. Ce
-jour-là, pour la première fois, Fanny sentit son cœur chanter l’hosanna
-en elle.
-
-Lentement, elle s’éveillait à l’amour, comme ces roses d’automne qui
-éclosent avec tant de peine à travers les froides rosées, les nuits
-glacées et les pâles soleils et qu’un jour glorieux d’octobre vient
-enfin ouvrir jusqu’au calice. Le miracle commença vraiment pour elle par
-cette Pentecôte.
-
-Ce fut chez M. Poirier, le pasteur, qu’ils se rencontrèrent, cette
-après-midi-là. Les sœurs, ayant décidé cette visite nécessaire,
-«montèrent» au presbytère vers cinq heures. Sur le seuil du salon, Fanny
-eut un mouvement de recul. M. Froment était là, assis dans un fauteuil
-et qui lui souriait, comme s’il l’attendait. Et, dès ce moment, ils
-furent isolés des autres, et sans l’embarras qu’on éprouve dans un
-tête-à-tête trop ardemment désiré.
-
-Ils sortirent au jardin que fleurissaient de grands rhododendrons
-pourpres, violets et blancs et une azalée arborescente couleur de feu,
-unique dans la ville. Quelques dames en visite et le pasteur marchaient
-lentement le long des allées. Fanny et l’instituteur se trouvaient l’un
-près de l’autre et Berthe, prise malgré elle par Mme Poirier, ne pouvait
-intervenir.
-
-Ils allaient sans rien dire. Sous sa toque de paille et de ruban, le
-profil de Fanny descendait purement et, pour la première fois, elle
-songeait: «Est-ce que je suis bien?»
-
-Les minutes s’ajoutaient les unes aux autres, et le silence, dangereux
-de pensées, devint enfin intolérable. Alors Silas Froment commença une
-phrase quelconque, d’une voix qui tremblait un peu.
-
-Il n’y eut rien de plus ce jour-là. Mais, pour Fanny, le miracle avait
-eu lieu. Cette voix d’homme, cette voix virile et chaude qui, pour elle,
-s’était cassée dans l’émotion, contenait un aveu qui surpassait son
-attente.
-
-Des jours, elle en vécut. Elle se disait: «Je suis sûre maintenant que
-c’est moi qu’il aime.» Et toute une théorie de rêves très purs et un peu
-enfantins se déroulaient dans sa tête de quarante ans, nourris du peu
-de littérature qu’elle possédait, car sa triste expérience était d’autre
-sorte et ne lui servait pas plus que si elle avait appartenu à une
-autre.
-
-Cependant, la petite ville aux yeux vigilants ne faisait encore que les
-regarder. Ils se voyaient chez des tiers, au hasard des visites et,
-parfois, en une de ces conduites du soir, qui sont de rigueur. Jamais le
-voisin n’était entré chez les sœurs, et leurs rencontres sur la route,
-leurs conversations à la petite porte de la ruelle se trouvaient déjà
-soigneusement cataloguées, étiquetées dans l’herbier de la médisance,
-pour en sortir en temps voulu.
-
-Cela n’allait guère plus loin pour le moment. D’ailleurs, en province,
-on ne médit que d’un couple, et cette cour timide, qui se passait à
-trois, ne tombait pas sous la critique. Surtout on ignorait laquelle des
-deux sœurs pouvait être l’élue, et la critique a besoin, pour se
-manifester, d’une sorte de certitude. On disait donc seulement, en
-voyant les deux sœurs revenir du temple, tandis que l’instituteur les
-suivait de loin ou quand, les ayant rattrapées, il s’arrêtait pour une
-conversation de cinq minutes à la grille: «M. Froment est bien aimable
-avec ces demoiselles.»
-
-L’opinion générale croyait qu’il choisirait Berthe.
-
-Entre les deux sœurs, pourtant, la balance paraissait tellement égale
-que la jalousie de Berthe, si prompte à l’ordinaire, ne s’éveillait pas.
-Quand elle parlait à Fanny du voisin, sa figure se pavoisait d’espoir,
-tant que l’autre, gênée, détournait les yeux. Mais son silence habituel
-l’environnait si bien et Berthe songeait si peu à l’observer que son
-embarras ne comptait pas.
-
-Elle traversait cette période cruelle et délicieuse que toutes les
-femmes ont connue à un moment quelconque de leur vie profonde, et dont
-l’âge ne fait que doubler l’amère douceur, puisqu’il y mêle le goût de
-cendre de l’avenir déjà presque consommé. Elle se disait: «C’est la
-dernière fois, la dernière. Après, personne ne me regardera plus comme
-cela.»
-
-Des dates tombèrent encore: la Fête-Dieu, le 14 juillet qui étend sur la
-vallée un réseau de sonneries de clairon et finit en apothéose avec les
-fusées du feu d’artifice. Fanny sentait le temps s’écouler avec la joie
-de sentir mûrir son bonheur et la crainte horrible de ne jamais pouvoir
-le cueillir.
-
-Enfin le jour fut là, si tôt qu’il la prit au dépourvu, comme toutes les
-choses trop espérées.
-
-C’était un chaud après-midi de juillet, où le ciel, d’un bleu sombre,
-roulait de gros nuages blancs au-dessus de la vallée qu’ils suivaient
-jusqu’à la Seine, cachée derrière les dernières collines de l’horizon.
-Berthe partit faire en ville quelques courses qui la retiendraient une
-couple d’heures. D’ailleurs, elle caressait secrètement l’espoir de se
-faire offrir, chez une des vieilles dames de leur société, un de ces
-petits goûters soignés que les femmes sans hommes préfèrent aux repas
-classiques.
-
-Fanny, un peu alanguie par la chaleur, préféra rester, et sa sœur,
-contre son habitude, n’essaya pas de la contraindre. Vers quatre heures,
-elle songea à descendre au jardin où elle devait couper quelques
-légumes.
-
-Au fond, la petite porte brune de la ruelle, qui l’attirait toujours
-magnétiquement, était fermée. Elle jeta un coup d’œil autour d’elle. Le
-père Oursel préparait des rames sous le hangar, avec cette patience des
-gens âgés pour lesquels le temps paraît si singulièrement indéfini. D’un
-geste machinal elle tira la ceinture de la blouse mauve qu’elle portait,
-rajusta l’empiècement carré formé par un ruban de velours noir, redressa
-son petit tablier de maison en cotonnade du pays. Son manque d’éclat
-même, la rareté de ses gestes, la lenteur de son allure lui donnaient
-quelque chose d’apaisant, de rafraîchissant dans la langueur oppressante
-du jour. Elle avait pris le _Journal de Rouen_ pour le lire sur le banc
-ombragé; mais, quand elle vit le désert qu’était le jardin brûlant, sous
-le soleil, elle plia le papier en deux pour s’en coiffer.
-
-Elle revint du carré avec trois artichauts à la main, comme un bouquet.
-Cette fois, elle dut passer près de la petite porte et, malgré tout ce
-qu’elle s’était défendu en raisonnant, elle posa les doigts sur la
-clenche de fer triangulaire. Le métal brûlait si fort qu’elle le lâcha
-aussitôt. Et cette défense naturelle de la serrure décida tout à fait
-l’instinct qui la guidait. Elle ouvrit la porte.
-
-De l’autre côté de la ruelle, Silas Froment ouvrait la sienne.
-
-De saisissement, ils ne dirent rien, tout d’abord, se regardant à
-satiété. Et puis ils se déprirent enfin des yeux, et cherchèrent les
-paroles qu’il fallait.
-
---Ah! dit Silas. Ça, par exemple! c’est une rencontre inattendue.
-
-Et, comme ils se rendaient compte combien elle avait été attendue et
-espérée, ils sourirent ensemble d’un air contraint.
-
-Sans bouger de sa porte, Fanny tendit la main. L’instituteur fit alors
-un pas pour la prendre. Et quand il tint, cette main, petite, fraîche et
-fondante dans la sienne, quelque chose de résolu passa dans ses yeux
-incertains, et il dit:
-
---Je voulais justement vous parler, mademoiselle Bernage, et j’avoue
-qu’en ouvrant cette porte, j’espérais beaucoup qu’un heureux hasard...
-
-Sa phrase continua longuement. Ainsi que toujours, il parlait avec soin,
-avec recherche, avec satisfaction. Fanny l’écoutait, charmée, comme si
-jamais elle ne se lasserait de l’entendre sous le soleil implacable qui
-flambait entre les murs de la ruelle. Et ce ne fut que quand il eut fini
-qu’elle comprit tout à fait le sens de ce qu’il disait. Il voulait lui
-parler! Du coup, elle eut un tremblement, et ses mains fraîches se
-glacèrent. Enfin, elle dit:
-
---Me parler, monsieur Froment, vraiment?
-
-Il se pencha et dit gravement:
-
---Oui, j’ai quelque chose à vous demander.
-
-Elle osa le regarder en face, de ses yeux pâles et, dès cet instant,
-elle sut ce qu’il avait à lui dire et ce qu’elle lui répondrait.
-
-Pourtant, l’habitude, la réserve la retenaient là sur cette porte
-qu’elle n’osait livrer. Et elle dit:
-
---Mais...
-
-Il comprit, et, indiquant son jardin à lui, qui, derrière l’ombre portée
-de l’école à cette heure-là, semblait un asile de fraîcheur, il dit:
-
---Si vous voulez!
-
-Elle eut un geste de défense, et recula sur le seuil. Alors, avec
-respect et autorité, il passa devant elle, et referma la porte.
-
---Vous êtes seule? demanda-t-il.
-
-Elle fit oui, de la tête, soulagée, à présent qu’il était entré, de
-n’avoir plus à choisir. Il fit un geste du côté du père Oursel.
-
---Et votre domestique?
-
---Le père Oursel ne parle jamais. D’ailleurs il est sourd.
-
-Il saisit doucement le bras de Fanny et la guida vers le banc ombragé du
-noisetier. Quand elle fut assise, elle s’aperçut avec confusion qu’elle
-tenait les trois artichauts et qu’elle était encore coiffée du journal.
-Elle l’enleva à la hâte pour le déposer sur le banc, sous les légumes,
-et lissa un peu ses cheveux. Ses pensées tournaient avec rapidité
-derrière son front. Elle se demandait avec crainte: «Comment est-ce,
-comment est-ce, un homme qui vous demande?» car elle n’avait gardé de
-l’amour que l’effroi des gestes et des propos. Et l’herbager qui était
-venu à brûle-pourpoint se proposer était d’une autre sphère que le
-maître d’école.
-
-Cependant, Silas Froment semblait se recueillir. Le bourdonnement
-continu de la fabrique d’en face remplissait l’air. Sans tourner la
-tête, elle le voyait, beau, sévère, avec sa tempe argentée et son grand
-air de sagesse; et elle se disait: «Jamais, jamais, je ne pourrais lui
-dire!» Alors, cela déborda de ses lèvres, comme ces nausées que rien au
-monde ne peut retenir, et elle dit:
-
---Monsieur Froment, moi aussi...
-
-Surpris, il la regarda. Surpris, du son de sa voix, mais non des paroles
-qu’il ne comprenait même pas. Alors ce regard trop doux l’arrêta; elle
-sut qu’elle ne trouverait jamais les mots nécessaires, et, un peu
-lâchement, elle voulut l’entendre d’abord. Elle savait bien que son
-silence faisait parler les autres.
-
-Il attendit un instant, toujours en la regardant, et il dit enfin:
-
---Mademoiselle, vous trouvez très singulière ma démarche, mais il
-fallait que je vous parle. Nous ne nous voyons jamais que par hasard et
-au milieu des autres... et j’avais besoin de vous voir seule.
-
-Il s’embarrassait, se perdait dans le lacis des mots qui se refermait
-sur lui. Une pause lui redonna son sang-froid. Il continua:
-
---Vous a-t-on parlé de moi?
-
-Fanny fit oui de la tête.
-
---Ah! dit-il, c’est ce que je pensais.
-
-Il s’arrêta quelques secondes, comme indécis sur ce qu’il allait dire,
-puis, avec un geste qui balayait, il reprit:
-
---Eh bien, tout cela, c’est du passé; j’ai résolu de vivre une nouvelle
-vie et, pourtant, je n’en trouvais pas le courage. Mais je vous ai vue,
-j’ai compris que c’était vous qui pouviez m’aider. Mademoiselle,
-voulez-vous m’épouser?
-
-Fanny ferma les yeux pour savourer son bonheur avant que rien ne s’y
-mêlât.
-
-C’était ainsi, c’était ainsi! Respectueux, doux et ardent à la fois, la
-tête découverte et les yeux implorants, toute la force agenouillée
-devant la faiblesse, voilà comme elle avait toujours rêvé un amoureux.
-Elle ouvrit les yeux. Il n’avait pas parlé d’amour. Alors elle dit, le
-visage détourné, avec cette confusion que les femmes savent qu’elles
-_doivent_ montrer:
-
---C’est un grand honneur, monsieur, je ne vous dis pas non.
-
-Il se redressa, comme fouetté dans son orgueil. Elle eut peur et étendit
-la main:
-
---Mais, peut-être, seulement...
-
-Il se pencha, prit sa main dans les siennes, qui tremblaient.
-
---Je serai si heureux, Fanny, voulez-vous?
-
-Elle sentit qu’il lui était aussi impossible de dire non que de se lever
-et de s’en aller. Et son silence acquiesça.
-
-Il serra encore sa main avant de la laisser aller. Et ce fut tout. Leur
-situation à découvert sur le banc, la proximité du père Oursel, qu’on
-voyait toujours remuer des branchages, les obligeait à garder
-l’apparence, qu’ils devaient avoir, de deux voisins causant de choses
-indifférentes.
-
-Et puis Silas Froment se leva et, machinalement, Fanny reprit les
-artichauts. Alors, rapidement, il se baissa et, la figure tout près de
-la sienne il dit à voix basse:
-
---Vous m’avez promis, vous m’avez promis.
-
-Il allait peut-être l’embrasser, mais, prise d’un émoi singulier en
-revoyant, après plus de vingt ans, la figure d’un homme auprès de la
-sienne, elle retira un peu la tête. Il reprenait:
-
---Il faut que je m’en aille. Quand nous verrons-nous?
-
-Alors, d’un seul coup, tous ses soucis redescendirent sur elle: Berthe
-et sa jalousie, son opposition possible, et, surtout, ce secret qu’il
-fallait avouer. Et, pour aller au plus vite, elle dit:
-
---Non, non, je ne veux pas qu’on le sache encore, pas encore.
-
-Elle parlait avec une hâte et une ardeur qui lui étaient si étrangères
-qu’il la considéra étonné.
-
---Ah! dit-il.
-
-Il réfléchit un peu et ajouta:
-
---Il faut que nous soyons mariés à la rentrée.
-
-Il avait pris ce ton de certitude avec lequel les hommes ordonnent ces
-choses. Fanny eut un frisson d’angoisse. Comment lui dire? Elle
-commença:
-
---J’aime mieux que ma sœur...
-
-Il l’interrompit:
-
---Mais vous ne dépendez de personne, ni moi non plus. C’est ce qu’il y a
-de bien dans un mariage comme le nôtre. Voulez-vous que je lui parle?
-
-Avec épouvante elle le regarda. Voyons, il fallait lui dire. Mais quoi?
-quels mots trouver pour parler de ce passé oublié, mort, en poussière?
-Vingt ans, plus de vingt ans! Elle savait si mal parler des choses de
-tous les jours, comment pourrait-elle parler de cela? Elle cherchait
-avec désespoir les paroles qu’il fallait. Et, en levant les yeux sur
-lui, elle vit qu’il souriait et que toute sa belle figure avait pris un
-air de tendresse. Il se pencha, saisit sa tête entre ses mains et, sans
-la baiser, l’appuya contre la sienne. Ce fut si doux qu’elle défaillit
-de joie en fermant les yeux. Quand elle les rouvrit, elle était seule.
-De la porte, il lui envoyait un dernier geste d’adieu; et Berthe ouvrait
-la grille.
-
-
-
-
-IV
-
-
-Ce ne fut qu’à la fin de sa nuit d’insomnie qu’elle songea qu’il ne lui
-avait rien avoué de lui-même. Jusque-là, elle avait tourné et retourné
-ses remords, qui la brûlaient d’une brûlure intolérable. En songeant à
-cela, elle s’assit sur son lit. A mi-voix, elle dit: «Silas, Silas!» Et
-elle se rappela pour la vingtième fois ce moment de douceur qui était le
-premier de sa vie, ce moment où elle avait vu cette grande tendresse
-illuminer la belle figure de son ami. Elle répéta: «Mon ami, mon ami!»
-
-Pourtant, il n’avait rien avoué. A la vérité, une phrase la tourmentait:
-«Tout cela, c’est du passé.» Mais aucun mot n’expliquait ce que voulait
-dire «cela». «Vous a-t-on parlé de moi?» aussi: question adroite pour
-éclairer ce qu’elle savait, et qui n’avouait rien.
-
-Ainsi, il lui offrait sa vie sans rien lui dire de ce qu’elle contenait.
-Il ne croyait même pas lui devoir compte du passé.
-
-Elle gémit tout haut: «Et moi, et moi!» Car, dans cette espèce
-d’innocence, d’honnêteté que rien n’avait pu détruire en elle, il ne lui
-semblait pas que cela la déliât de son devoir. Non. Elle se disait:
-«Voilà les hommes. Ils ont de la chance.» Et c’était tout. «Comment lui
-apprendre?» Car c’est toujours là qu’elle en revenait. Et, à l’heure
-actuelle, elle ne comprenait pas comment elle n’avait pas trouvé moyen
-de parler.
-
-Berthe, à côté, ne devait pas dormir, car elle l’entendit se retourner.
-Et ce fut un nouveau tourment. Où trouver le courage de dire à Berthe:
-«Je suis fiancée à M. Froment»?
-
-Alors elle prit une résolution: «Je ne suis pas fiancée, tant que je ne
-lui ai pas avoué mon malheur. S’il ne veut plus, Berthe ne saura rien.»
-
-Mais, déjà, elle tremblait en songeant à ces yeux vigilants et cruels
-qu’il faudrait abuser, et sa peine lutta avec sa joie jusque dans le
-sommeil qui vint la surprendre à l’aube blanche.
-
- * * * * *
-
-Le lendemain, après le repas du soir, les sœurs allèrent respirer la
-fraîcheur des prés de la vallée, comme c’est la coutume d’été un peu
-intermittente. Elles gagnèrent par les escaliers l’ancienne route de
-Villebonne, qui serpente entre les haies vivaces, à moitié folles, qui
-bordent les «cours» à pommiers. La grande chaleur de la journée cédait à
-la fraîcheur qui montait du sol toujours gorgé d’eau par la rivière, et
-descendait des bois qui suivent les collines sans arrêt. Le ciel était
-une coupe d’émeraude sur le vallon vert, dans le déchaînement des herbes
-et des feuilles de juillet, alors que, les fleurs étant passées et les
-fruits pas encore distincts, il semble qu’il ne soit qu’une couleur au
-monde pour peindre la terre normande.
-
-A la rencontre d’une femme accompagnée d’une petite fille, Fanny
-s’arrêta. Elle reconnaissait une élève de l’école du dimanche, qui,
-justement, était absente de la dernière classe. Berthe la laissa avec
-elle et continua sa route. Elle venait de tourner le coude brusque que
-fait le chemin encaissé, quand elle remarqua sur le talus un homme
-assis. C’était un chemineau, un de ces êtres sans âge, cuits, recuits et
-lavés au chaudron du ciel, et sur lesquels tout, même le visage, semble
-rapiécé.
-
-La curiosité de Berthe ne touchait pas aux spectacles de la vie
-inconnue; elle passa sans remarquer qu’il la regardait avec insistance.
-
-Derrière elle, il se mit debout d’un mouvement de reins plus animal
-qu’humain, et la suivit. Le ciel fonçait très vite. Déjà, au-dessus du
-Val-à-la-Reine, paraissaient quelques étoiles, et la voix affaiblie du
-rossignol descendit d’en haut sur la vallée.
-
-Berthe se retourna pour voir si sa sœur arrivait et se trouva face à
-face avec le vagabond. Il leva la main vers son espèce de coiffure.
-
---Mademoiselle! fit-il.
-
-Elle se retourna tout à fait, et le dévisagea.
-
---Quoi donc?
-
-Tant de dédain résonnait dans ces simples mots que le dur-à-cuire le
-sentit.
-
---Faites excuse, dit-il. J’ai besoin de vous causer.
-
---A moi?
-
---Oui. Je sais bien que vous êtes les dames de la maison blanche,
-là-haut.
-
-Berthe, qui ne manquait pas de courage, se sentit interdite. Un mendiant
-ou un voleur! Elle regarda autour d’eux. Par fatalité, sur la route
-fréquentée, aucun passant ne s’annonçait. Mais l’homme continuait:
-
---N’ayez aucune crainte. Je ne suis pas-t-un malfaisant. Raccommodeur de
-faïence, c’est tout. Mais c’est pas par rapport à ça. C’est une
-commission.
-
-Berthe, qui avait fait deux pas en arrière, s’arrêta, surprise.
-
---Une commission?
-
-Et, tout à coup, elle songea à Silas Froment.
-
---Quoi donc? demanda-t-elle plus doucement.
-
---Ah! je savais bien que vous m’écouteriez, dit-il avec importance.
-Voilà c’ que c’est. C’en est un que j’ai rencontré là-bas (il fit un
-geste de sa tête hirsute vers une orientation vague) qui m’a dit: «Si tu
-passes à Beuzeboc sur le trimard, une fois, t’iras là et là.» Il m’a
-bien espliqué vot’ maison; et tu lui diras, à la plus vieille, tu lui
-diras de ma part...
-
-Il hésitait. Berthe dit:
-
---Mais qui, d’abord? Dites-le une bonne fois.
-
-Alors il s’approcha et, tout bas, sa figure hérissée de mèches de
-cheveux et de barbe, à la fois malpropres et décolorés, tout près de
-celle de son interlocutrice, il dit:
-
---Vallée...
-
-Elle ne comprit pas tout d’abord.
-
---Vallée? Qui donc?
-
-Subitement, la mémoire du nom maudit lui revint et, sa curiosité enfin
-bien allumée, elle questionna encore:
-
---Et d’où alors?
-
-Il refit son geste bizarre, et prononça lentement:
-
---Poissy. Centrale. Prison.
-
-Malgré sa maîtrise, elle faillit se trahir. Mais le temps pressait. Il
-ne fallait pas que Fanny vît le messager. Alors, elle composa son visage
-le plus indifférent.
-
---Ce n’est pas pour moi, dit-elle. C’est ma sœur aînée qui s’intéressait
-à ce malheureux. Je lui dirai.
-
-L’autre leva la main.
-
---C’est donc pas vous la plus vieille? J’ croyais.
-
-Elle pinça les lèvres, sensible à ce coup, au milieu de son
-bouleversement.
-
-L’homme reprit:
-
---Attendez, vous savez pas quoi. Vous lui direz: «Le bonjour». C’est
-tout.
-
-Berthe répéta machinalement:
-
---Le bonjour? Bien.
-
-Et puis, songeant qu’après tout il ne savait peut-être rien, et pour en
-apprendre quelque chose elle ajouta:
-
---C’est un pauvre malheureux. Ma sœur a été bonne pour lui.
-
-L’autre se mit à rire silencieusement.
-
---A’ ne le sera plus. Il est mort, Vallée.
-
-Fanny apparaissait au détour du chemin. Berthe fit un signe de tête et,
-sans rien de plus, elle quitta le vagabond pour aller vers sa sœur.
-
-L’obscurité montait. Les talus, les haies, les arbres se couvraient de
-cette cendre grise qui les décolore peu à peu. Fanny, surprise, cria:
-
---Tu reviens déjà?
-
-Et, dans l’indécise clarté, elle vit sur la figure de sa sœur, qu’elle
-déchiffrait si vite, quelque chose de redoutable.
-
-Elles reprirent le chemin du retour. Dans la douceur infinie du
-crépuscule sur lequel pleuvait la chanson de l’oiseau amoureux, elles
-avançaient pesamment, chargées de colère, de haine et de chagrin. Et
-elles ne parlèrent pas jusqu’à la maison.
-
-Quand elles furent à la porte de leurs chambres, Berthe dit:
-
---Entre, j’ai à te parler.
-
-Fanny obéit comme elle obéissait toujours. Elle pensa: «Elle se doute de
-quelque chose entre Silas et moi. Il va falloir dire tout. Et pour rien,
-peut-être...»
-
-Elle s’assit. Berthe resta debout, avec des yeux si chargés d’orage, une
-figure si sombre que Fanny commença de sentir ce tremblement au creux de
-l’estomac, cette moiteur froide des mains, qui la paralysaient devant
-une scène imminente. Et la grosse fille blonde, si formidable dans le
-clair-obscur de la chambre, commença brutalement:
-
---Fanny. Vallée est mort.
-
-La pauvre fille se leva d’un coup et bégaya:
-
---Vallée, Vallée, tu dis?
-
---Qui, je te dis que Vallée est mort.
-
-Elle n’hésitait pas. Elle ne cherchait pas parmi ceux, nombreux
-justement, qui portaient ce nom au pays. Berthe s’en étonna un peu,
-confusément, à peine. S’était-elle jamais souciée de sonder cette âme
-meurtrie qui se débattait si près d’elle?
-
-Il y eut un silence que remplit l’écho de ces paroles, et Fanny dit,
-d’une voix essoufflée, la phrase attendue.
-
---Mais, comment as-tu su?
-
---Un espèce de vagabond, un chemineau qui m’a arrêtée sur la vieille
-route quand tu parlais avec la mère Clémentine. Il avait cherché notre
-maison, il nous avait suivies. Oui, voilà à quoi on est exposé!
-
-Fanny eut un gémissement blessé, et se couvrit la figure. L’autre
-poursuivit âprement, en créancière qui ne fera pas grâce d’un _item_ sur
-son mémoire:
-
---Et il m’a dit qu’il avait une commission à _nous_ faire de la part,
-donc, de ce Vallée.
-
-Fanny retira ses mains pour l’interroger, car elle voyait bien que tout
-ne viendrait que peu à peu, et qu’il faudrait qu’elle souffrît
-longtemps.
-
---Une commission?
-
-Berthe prit un temps. Le temps de jouer un peu de ce cœur blessé qui
-palpitait si fort. Enfin, elle prononça avec indifférence:
-
---Oui. Oh! pas grand’chose! C’était vraiment pas la peine qu’il fasse un
-détour pour ça, le chemineau. Il a dit: «Vous lui direz «le bonjour» de
-sa part.» Et c’est tout.
-
-Un peu de douceur parut entrer dans la pièce avec ce mot: «Le bonjour»,
-cette simple salutation familière. Un homme avait été envoyé pour lui
-porter cela. Il se souvenait. Cela lui fut étrange et doux, malgré la
-menace qui venait de si loin dans le passé troubler son espoir naissant.
-
-Elle dit doucement:
-
---Vraiment, il m’a fait dire ça? Pauvre malheureux. Et il est donc mort,
-maintenant?
-
-Berthe eut un rire sec.
-
---Tu vas pas l’ pleurer, je suppose? Heureux qu’il est mort! On peut
-dire que c’est un vrai débarras.
-
-Fanny dit seulement:
-
---Oh! Berthe!
-
---Quoi, oh! Berthe! cria furieusement l’autre. Sais-tu seulement d’où
-qu’il te l’envoyait, son bonjour?
-
-La lumière avait disparu. Seule, cette voix acharnée vivait dans la
-pièce. Fanny ne dit rien, car elle ne comprenait plus. Et le silence des
-quelques secondes parut interminable. Enfin, la furieuse se décida à
-lâcher le plus venimeux des serpents que chaque parole d’elle libérait,
-comme dans le conte de fées.
-
---Il te l’envoyait de prison, de prison, comprends-tu? Voilà où qu’il en
-était arrivé, et c’est là qu’il est mort, plus que probable.
-
-Cette fois, Fanny recula, les mains en avant. Et, de l’ombre, Berthe
-entendit seulement sortir une plainte:
-
---Est-il possible, est-il possible?
-
-Peut-être eut-elle un peu de pitié car elle n’ajouta rien sur le moment.
-Il n’en était pas besoin. Le mot affreux remplissait sa bouche, et leurs
-oreilles, et la chambre, et la maison. Le vieux logis huguenot ne le
-reconnut pas; et il finit par s’éteindre dans le silence et l’obscurité.
-
-Ainsi, la voix du passé s’était fait entendre. Fanny restait confondue
-de cette coïncidence qui lui envoyait ce message au moment même où elle
-espérait commencer une vie nouvelle. Elle se disait: «C’est peut-être un
-signe que tout est pardonné.» Et puis, elle retombait dans un abîme en
-songeant à la fin misérable du pauvre prisonnier.
-
-La nuit suivante, elle vit en rêve le soldat Vallée et le chemineau qui
-se confondaient en une seule personne. Et une pensée affreuse vint
-encore la tourmenter au réveil.
-
-Le beau matin de juillet mettait une fraîcheur lavée de rosée au jardin,
-quand elle descendit. Ses yeux brûlés de larmes se caressèrent à
-l’ordonnance familière du jardin, à l’évasement du vallon couronné de
-futaies. Mais son cœur restait lourd en elle, et fatigué.
-
-Elle n’osa pas regarder Berthe; et elles déjeunèrent en silence. Elle
-s’était fixé cette limite. Alors, comme sa cadette se levait, elle dit:
-
---Berthe!
-
---Quoi donc? demanda l’autre d’un air renfrogné.
-
---Si c’était lui?
-
---Lui?
-
---Oui, si c’était Vallée?
-
---Oh! non, ce n’est pas possible. Il l’aurait dit tout de suite.
-Pourquoi parler de l’autre? Et puis, il est trop vieux. Il avait au
-moins cinquante ans. Et puis, il ne m’aurait pas prise pour toi.
-
-Elle s’arrêta en pinçant la bouche. C’était sans doute parti trop vite.
-
-Fanny dit tristement:
-
---Au bout de vingt-deux ans!
-
---Non, non, reprit Berthe avec décision, il ne faut pas se mettre ça en
-tête. Ça n’a pas de bon sens. C’était bien comme il l’a dit.
-
-Elle se leva et sortit. Fanny la suivit au jardin, et, comme, perdue
-dans ses pensées, elle arrivait contre la petite porte de la ruelle, sa
-manche se prit dans la clenche de fer. Et aussitôt, ainsi qu’un décor
-succède à un autre, elle revit Silas Froment qui passait près d’elle, et
-le banc, avec toutes ces paroles précieuses qu’elle venait d’oublier. Et
-un peu d’espoir rentra en elle.
-
-Ce furent quelques heures de répit. Les voix chantantes des écoliers qui
-lisaient en psalmodiant lui faisaient du bien. Elle sarcla une planche
-de carottes avec ardeur. Ensuite, elle cueillit des pois. Et, comme il
-arrive, le travail l’engourdissait, l’apaisait, lui donnait surtout
-cette illusion de rançon qu’il apporte.
-
-Mais après le déjeuner, lorsque la longue après-midi s’allongea devant
-elle avec toutes ces heures interminables, marquées d’avance sur le
-visage rond de la pendule à gaine et à poids, elle perdit courage et,
-timidement elle proposa à Berthe une promenade.
-
-Dans l’ombre chaude de la petite salle astiquée, qu’un rayon de soleil,
-passé en contrebande sous un volet, éclairait seul, Berthe se trouvait
-bien installée devant sa corbeille à raccommodage. Rien ne semblait si
-loin des souvenirs tragiques et des aventures de la passion que cette
-intimité tranquille. Elle s’étonna.
-
---Il fait trop chaud. Sortir? En voilà une idée!
-
-Et puis, songeant à quelque chose, elle dit:
-
---Attendons quatre heures, toujours.
-
-Et elle l’attendit, en femme trop grasse, dans un demi-sommeil, tandis
-que Fanny, son ouvrage tombé sur ses genoux, songeait à cette prison, à
-cet endroit inconnu et maudit où Vallée, le soldat, avait trouvé sa fin.
-
-Un peu avant quatre heures, elle réveilla Berthe, qui prétendit n’avoir
-pas dormi, et elles sortirent tandis que les premiers écoliers passaient
-en criant.
-
-Devant le portail ouvert, M. Froment se tenait dans l’exercice de ses
-fonctions de magister. Autour de lui, les petits gars défilaient,
-touchant leur coiffure ou une mèche de cheveux. Fanny le regardait de
-loin, et elle vit que, dès qu’il les aperçut quelque chose changea dans
-la sévérité de sa figure. Il pressa les gosses et se trouva seul au
-moment où elles passèrent.
-
-C’était la première fois qu’ils se revoyaient depuis le jour des aveux,
-l’avant-veille. Oui, l’avant-veille seulement, songea Fanny avec
-étonnement, tellement le temps lui avait paru long, à cause de tout ce
-qui était arrivé pour se mettre entre eux.
-
-Il les salua, et fit un mouvement vers elles. Berthe céda le pas, mais
-Fanny l’entraîna. Elle ne pouvait pas lui parler indifféremment ce
-jour-là.
-
-Les sœurs suivirent la route neuve de Villebonne qui, sur le vieux pont,
-rejoint l’ancienne. Là, seulement, Fanny s’expliqua:
-
---Je ne peux parler à personne, aujourd’hui.
-
-Berthe la regarda:
-
---Puisque personne ne sait rien, qu’est-ce que ça peut faire, par
-exemple?
-
-Fanny ne répondit pas. Elle tournait le pont.
-
---On va donc revenir par la vieille route? Quelle lubie!
-
-La vieille route, c’était celle sur laquelle le vagabond, l’autre soir,
-avait guetté Berthe. Fanny allait, le cou tendu, comme hallucinée. Quand
-elle eut rejoint le coude où elle s’était arrêtée, elle demanda:
-
---C’est donc là?
-
-Mais Berthe en avait assez. Elle n’avait pas l’habitude de suivre sa
-sœur. Et puis la chaleur sourde qui filtrait sous le ciel feutré de
-nuages gris la fatiguait. La vallée était comme éteinte, et tous les
-verts assoupis se fondaient en une seule teinte terne et morte.
-
---C’est là, c’est là, oui, c’est là! C’est donc un pélerinage que nous
-faisons? Fallait le dire, alors, je ne serais pas venue.
-
-Fanny revint à elle, baissa la tête. Les colères de sa sœur la
-laissaient toujours petite fille. Elle dit seulement avec humilité:
-
---Je voulais voir où. Ça ne te coûte pas beaucoup.
-
-Elle se remit à regarder le joli paysage, borné de tous côtés par la
-verdure envahissante des bas-fonds. Et, tout en marchant, elle se
-disait: «Si c’était à moi qu’il avait parlé, j’aurais su, j’aurais su
-plus de choses, j’aurais compris, je n’aurais pas perdu un mot de ce
-qu’il a dit.»
-
-Elles entendirent le moulin avant de le voir. Le grand bruit continu de
-la chute libérée emplissait l’air, plein de cette fraîche odeur
-vaporisée qui annonce les jeux de l’eau. Quand elles eurent tourné le
-coin du bâtiment qui empiète sur la route, elles virent un groupe
-immobile auprès du pont de planches à cheval sur la rivière qui coule à
-pleins bords entre les rives plates des prés.
-
---Qu’est-ce que c’est? Y aurait-il eu un malheur?
-
-Fanny s’arrêta.
-
---Allons-nous-en par l’autre route. On n’a pas besoin de voir ça.
-
-Mais rien n’eût pu détourner la curieuse d’un spectacle offert.
-
---Va-t’en si tu veux. Moi, je vais voir.
-
-Elles avancèrent. Deux hommes du moulin, quatre ou cinq commères
-arrachées à leur baquet, des galopins faisaient cercle autour de quelque
-chose qui ne semblait qu’un tas sombre et ruisselant. Enfin, l’un des
-hommes y porta la main, et un corps se dégagea du paquet informe, une
-figure embroussaillée et des bras mous.
-
-Berthe cria:
-
---Un noyé!
-
-Et elle se hâta vers le groupe.
-
-Le plus grand des deux hommes, le garde-moulin, heureux de ce public
-plus considérable qui lui arrivait, se tourna vers elle:
-
---Il était arrêté là, au râtelier, derrière la première vanne que je
-m’en allais ouvrir quand je l’ai vu.
-
---Y a peut-être longtemps? risqua une des laveuses.
-
-L’homme saupoudré, qui connaissait toutes les choses de l’eau, siffla
-entre ses dents:
-
---Le courant est trop vif, mais, après tout, on ne sait pas, parce qu’y
-avait justement beaucoup de charogne à la rivière an’hui, et qu’ tout ça
-était au râtelier sans qu’on puisse bien voir quoi.
-
-Il prononça simplement cette parole affreuse, et se tut.
-
---Il est-il d’ici? demanda quelqu’un.
-
-L’homme prononça:
-
---Non, j’ crois pas. J’ l’ai jamais vu. C’est un vieux «soleil».
-
-Tout le dédain de l’homme fixé parut dans le joli nom normand des
-lazzarones qu’il donnait au vagabond de la route.
-
-Berthe s’était penchée. Elle se releva sans rien dire. L’homme lui jeta
-en riant:
-
---Le connaissez-vous-t-il, vous, mam’zelle Bernage?
-
-Elle prit un air dégoûté qui arrivait un peu tard sur sa figure, et,
-sans répondre, se tourna vers sa sœur:
-
---Viens-tu, Fanny? dit-elle, on a assez regardé.
-
-Mais Fanny, amenée par cette force qui nous tire vers l’horrible et
-l’inoubliable, avait vu la face bouffie et tuméfiée, les pauvres yeux
-ouverts et cet air misérable des défunts par violence qui, dans la mort,
-semble crier vengeance contre la vie. Et elle restait là, vraiment
-écrasée d’horreur, sans pouvoir détacher ses yeux du noyé.
-
-Berthe dut la secouer et la prendre au bras, de force.
-
---Allons, viens, nous n’avons pas besoin là.
-
-Elle s’en alla comme à regret, fascinée pour la première fois par
-l’épouvante.
-
-Dès qu’elles ne furent plus à portée de la voix, Berthe lui dit:
-
---Tu sais, je l’ai reconnu. C’est l’homme d’hier soir.
-
-Fanny s’arrêta au milieu de la route.
-
---Comment, l’homme d’hier soir?
-
---Oui, le chemineau, le vagabond, celui qui m’a parlé sur la vieille
-route.
-
---Par exemple, par exemple! C’est lui! comment! Es-tu sûre?
-
---Si j’en suis sûre! Je l’ai bien reconnu avec sa vilaine barbe et sa
-défroque. Enfin, je te dis que c’est lui, conclut-elle avec autorité.
-
-Fanny semblait frappée, là, d’un nouveau coup.
-
-Elle dit doucement:
-
---Pauv’ malheureux! Pauv’ malheureux!
-
---Eh bien, alors, rétorqua Berthe, t’es bien bonne, par exemple. Il a
-bien voulu se mettre à l’eau, c’est son affaire. Mais, pour nous,
-puisque ça y est, c’est tant mieux.
-
-Comme Fanny marchait en silence, sa pâle figure penchée, elle ajouta:
-
---Pour toi, toujours, car, enfin, moi, ça ne me touche pas.
-
-Tant de cruauté vainquit la pauvre force tremblante de Fanny. Elle eut
-un sanglot étouffé, Berthe vit le danger.
-
---Tu vas pas te donner en spectacle au monde! Tiens, voilà déjà les
-demoiselles Seigneuret qui nous regardent!
-
-Un rideau de mousseline embrassé laissait voir, en effet, à la fenêtre
-basse d’une maison bordant la rue, l’approche d’une tête à lunettes,
-qui se retira vivement. Berthe saisit le bras de sa sœur.
-
---Tournons dans la sente, on ne rencontrera personne.
-
-Elles entrèrent dans un de ces singuliers sentiers d’eau qui rejoignent
-la rivière entre deux haies ivres d’humus.
-
-Fanny se remettait. Sur ses joues décolorées, deux larmes séchaient dans
-leur petit sillon salé. Quand les sœurs arrivèrent au pont de planches
-disjointes, Fanny dit:
-
---Asseyons-nous un moment.
-
-De mauvaise grâce, Berthe céda. Elles s’assirent sur le talus herbeux
-que parfumait l’odeur poivrée du géranium sauvage. La rivière roulait à
-leurs pieds ses eaux grasses, lourdes de déchets, épaisses d’immondices,
-colorées par les teintures, ignobles et chaudes. Une nuée en montait
-vers les branches délicates des vieux ormes et des saules au tronc
-déchiqueté. D’énormes rats sortaient furtivement entre les racines à
-fleur d’eau.
-
-Berthe dit tout haut ce qu’elles étaient toutes deux en train de penser:
-
---Comment se jeter là-dedans!
-
-Et, comme si elle avait attendu qu’elle commençât, Fanny demanda:
-
---Il t’a dit: «Le bonjour» et c’est tout?
-
-Berthe se tourna tout d’une pièce.
-
---Te revoilà partie! Mais, ma pauvre fille, il ne faut plus y penser.
-Tout vient de se finir, là-bas.
-
-Fanny courba la tête pour dérober ses yeux que cette parole un peu
-adoucie venait de mouiller. Une pensée nouvelle luttait pour
-s’implanter en elle depuis un moment. Après un silence, elle dit:
-
---Il n’a pas dit son nom?
-
---Bien sûr que non. Pourquoi faire?
-
-Fanny ferma les yeux. Si c’était lui, ce pauvre malheureux, si c’était
-Vallée qu’était venu mourir là?
-
-Et elle dit encore:
-
---Il avait-il l’air vieux?
-
-Impatientée, Berthe coupa:
-
---Tu l’as vu aussi.
-
---Pas vivant. Un mort, ça change, surtout un noyé.
-
-Au fil de l’eau, de petits chats nouveau-nés, déjà gonflés, passèrent.
-Les nuages s’élevèrent, au ciel un coin bleu parut, et le soleil fit
-tout à coup du sentier pavé de mâchefer un fin paysage capricieux.
-
-Il semblait à Fanny que sa tête n’était pas assez grande pour contenir
-ce qui arrivait dans sa vie tout unie. Elle récapitula, comme on le
-fait, en un éclair. Silas et ce grand espoir d’amour, le vagabond avec
-son message qui ramenait le souvenir effacé de son malheur. Et ce doute
-encore, ce doute affreux, car, si c’était Vallée qu’elle venait de voir,
-elle n’était pas débarrassée comme le disait Berthe, mais perdue, perdue
-de remords de l’avoir amené là, perdue pour Silas, perdue à jamais. Elle
-gémit tout bas avec désespoir: «Oh! mon péché!»
-
-
-
-
-V
-
-
-La sonnette, ce matin-là, se mit à tinter avec hésitation comme si la
-main qui la tirait n’était point assurée. Puis, attaquée plus fort sans
-doute, elle sonna éperdument. Le silence qui se produisait à l’arrêt de
-midi de la fabrique semblait amplifier tous les bruits, et les deux
-sœurs, debout près de la table où elles allaient s’asseoir, se
-regardèrent.
-
---On sonne, père Oursel! cria Berthe.
-
-Le vieux, qui travaillait dans la cuisine, s’était arrêté. Il dit:
-
---J’entends bien tout de même, j’ suis pas sourd!
-
-Il l’était précisément, mais, comme certains infirmes, n’en convenait
-point. Tout en maugréant, il se dirigea vers le couloir. Berthe le
-regardait aller.
-
---C’est drôle, dit-elle; qui ça peut-il être? Un fermier, peut-être, à
-cause du marché? Mais, ils viennent pas à midi. L’oncle Nathan est en
-voyage...
-
-Comme tous les gens à l’esprit inoccupé, elle s’éveillait en sursaut
-devant l’inconnu, et accumulait les raisons qui eussent prouvé,
-absurdement, que personne n’avait pu sonner.
-
-Mais Fanny qui, pendant ces quinze affreux jours écoulés depuis
-l’aventure du chemineau, ne se ressaisissait pas, restait là,
-tremblante, à écouter les dernières ondes de la sonnette s’égoutter dans
-l’air. Enfin, elle dit avec effort:
-
---Quelqu’un qui se trompe, peut-être.
-
-Berthe protesta dans un flux de paroles qui déferla longuement. Quand
-elle se tut, le père Oursel revenait.
-
---Eh bien? cria-t-elle.
-
-Le bonhomme portait sur sa figure grise un air annonciateur de
-nouvelles. Il s’arracha péniblement des mots.
-
---Est un gars. Un soldat. Qui veut vous parler.
-
-La bouche de Berthe et les yeux de Fanny firent ensemble:
-
---Un soldat!
-
-Et ils se regardèrent tous trois avec cet air d’incompréhension qu’on a
-devant l’inconnu. Mais Berthe se ressaisit la première, car la marée de
-sa curiosité montait déjà en elle.
-
---Mais, comment? un soldat? Il n’a pas dit son nom?
-
-Le père Oursel secoua parcimonieusement la tête.
-
---Et qu’est-ce qu’il nous veut?
-
---Vous voir, qu’il dit.
-
-Berthe regarda sa sœur.
-
---C’est trop fort! Qui ça peut-il être?
-
-Fanny dit doucement:
-
---On pourrait lui dire d’entrer. On verrait qui c’est.
-
-Elle parlait encore qu’on entendit des pas au fond du corridor. Et,
-avant que personne eût eu le temps ou la présence d’esprit de bouger,
-celui qui avait sonné se présenta. Sous l’uniforme bleu et garance,
-délavé et raccommodé à gros points, il faisait figure d’un valet de
-ferme rougeaud, faraud, à la fois effronté et gêné. Il fit une espèce de
-salut militaire et se mit à se dandiner d’une jambe sur l’autre sans
-rien dire, tout en regardant les demoiselles en dessous. Suffoquées,
-elles ne trouvèrent pas un mot. Enfin, Berthe se reprit:
-
---Bonjour, monsieur, qu’est-ce que vous voulez?
-
-Le gars parut saisir dans cette question l’entrée en matière qu’il
-fallait, et il prononça d’une voix qui râpait sa gorge:
-
---Bonjour, dames et la compagnie.
-
-Puis, il recommença à se dandiner à la muette.
-
-Impatientée, Berthe reprit:
-
---Mais qu’est-ce que vous voulez?
-
-Il les regardait, de ses petits yeux noirs vifs et rusés, et, sans les
-perdre de vue, il dit enfin lentement:
-
---J’ viens de Bures.
-
-Le mot tomba dans la pièce comme un couteau lancé qui se fiche au sol.
-Fanny pâlit excessivement et Berthe rougit de tout son sang vite remué
-de blonde. Le garçon parut enregistrer leur émoi. De plus en plus maître
-de lui, il cessa de se dandiner.
-
-Dès qu’elle put parler, Berthe trouva une diversion.
-
---Mais il n’y a pas de soldats à Bures!
-
-Le gars sourit. Il avait de fort belles dents, sur lesquelles ses lèvres
-minces se retroussaient cruellement. Ce fut très fugitif et il dit, avec
-une sorte de solennité dont il marquait ses paroles:
-
---J’ fais mon congé à Lisieux.
-
---Alors?
-
---Alors, j’ suis de Bures.
-
-L’entretien paraissant fermé par ce mot obstiné. Berthe jeta un regard à
-Fanny, prête à défaillir, et elle se dressa pour la bataille.
-
---C’est pas tout ça, mon garçon, dit-elle de son air le plus impérieux,
-vous arrivez ici sans crier gare, vous entrez sans qu’on vous le dise et
-puis, pour toute explication, vous répétez: «J’ suis de Bures.» Bon,
-vous êtes de Bures. Et puis après?
-
-Le soldat l’écouta attentivement jusqu’au bout. Puis il dit en
-affirmation plutôt qu’en interrogation:
-
---Vous connaissez bien Bures.
-
---Oui, concéda la grosse fille. Nous y avons connu quelqu’un, plutôt.
-
-Le garçon la regarda fixement comme s’il cherchait quelque chose sur sa
-figure encolérée. Et il fit un geste vague de paysan.
-
---Vous y êtes allées.
-
-Fanny tomba sur la chaise, livide. Berthe tourna et, la voyant
-défaillir, elle s’approcha:
-
---Folle, dit-elle tout bas, veux-tu te retenir!
-
-Elle plongea ses yeux durs au fond des prunelles vacillantes de
-l’aînée, comme pour la fouetter du regard, la remettre debout. Ce fut
-efficace, la faiblesse s’éloigna, Fanny passa ses mains sur ses tempes
-et se redressa.
-
-Mais l’adversaire avait profité de l’occasion, et, quand Berthe se
-retourna, elle vit le soldat qui, trouvant le passage libre, entrait
-dans la cuisine. Alors, elle ne se contint plus. Les poings aux hanches,
-elle alla vers lui, grande, forte, puissante, auprès de ce gringalet en
-uniforme, et, plantée contre lui, elle dit brutalement:
-
---Ah çà, ne vous gênez plus à présent!
-
-Le gars eut un gros rire.
-
---J’ me gêne pas. J’ sais bien que vous savez qui j’ suis.
-
-Du coup, la grande fille recula, domptée, et tous sentirent que le
-moment de l’audace était passé. Il y eut un silence tragique, pesant,
-intolérable, que rompit enfin la voix singulière, la voix presque
-inconnue du père Oursel qui disait:
-
---Est le neveu de Marthe.
-
-Un soulagement passa comme un souffle frais dans la chaleur suffocante
-qui précède l’orage, en annonçant qu’après tout il n’éclatera peut-être
-pas, et chacun rendit intérieurement hommage au génie du vieillard
-taciturne.
-
---Ah! je m’ disais aussi, fit Berthe d’un air presque gracieux, il me
-semble que cette figure-là m’est point tout à fait inconnue.
-
-Le gars eut encore un sourire qui contenait beaucoup de choses, mais ses
-paroles acceptèrent avec empressement ce compromis qui permettait de
-temporiser.
-
---Sûr, qu’a n’ peut pas être inconnue, ma figure.
-
-Et, après un silence, il ajouta:
-
---J’y ressemble, à ma tante, qu’on dit.
-
-Il les regardait l’une après l’autre avec une fixité si gênante que
-Fanny sentit qu’il fallait entrer dans la conversation.
-
---Puisque c’est comme ça, dit-elle faiblement avec un effort vers cette
-cordialité normande qui est de rigueur dans une invitation, vous allez
-rester à manger avec nous.
-
---Vous êtes bien honnête, fit le gars avec une manière de civilité, ça
-n’est pas de refus.
-
-Le père Oursel, auprès du fourneau, remuait déjà les casseroles d’où
-montait une bonne odeur de bouillon et de légumes.
-
---Justement, on a fait le pot-au-feu hier, annonça Berthe, on a le bœuf
-froid et la soupe.
-
-Les yeux du gars eurent un éclair de sensualité.
-
---Est bon, ça, fit-il. J’ peux-t-il mettre mon ceinturon là?
-
-Fanny regarda Berthe.
-
---Montre-lui le porte-manteau, dit-elle, je vais rajouter un couvert.
-
-Et elle entra dans la petite salle en défaillant. Le buffet ouvert, elle
-s’y plongea comme dans un refuge. Enfin, enfin, elle était seule, enfin,
-elle ne sentait plus peser sur elle tous ces yeux brûlants qui
-fouillaient son secret, enfin, son fils ne la regardait plus, car elle
-savait bien que c’était son fils.
-
-De ses mains qui tremblaient, à l’abri du battant de chêne ouvert comme
-une aile, Fanny prit un verre, une assiette à fleurs, avec cette joie
-obscure que les femmes éprouvent à servir. Elle se disait: «C’est la
-première fois que je mets la table pour lui.» Déjà, elle avait renoncé à
-se tromper elle-même comme l’instinct de défense nous en donne si
-souvent le conseil, et, dût-elle en mourir, elle sentait qu’elle ne le
-renierait pas une seconde fois.
-
-La petite tâche qu’elle remplissait usa sa première agitation. Et, quand
-le soldat entra dans la pièce avec Berthe, elle se retourna, presque
-maîtresse d’elle-même.
-
-Ils s’assirent. Le gars prit sa serviette raide d’empois, et la noua
-derrière son cou. Le père Oursel apporta la soupière. Avec des yeux
-luisants le gars tendit son assiette, dont il engloutit le contenu en
-quelques lappements. Il en demanda une seconde qui eut le même sort.
-Après quoi, il se renversa sur sa chaise, les jambes écartées, les joues
-luisantes.
-
---Est meilleur qu’au régiment, dit-il.
-
-Les deux femmes le regardaient. Elles avaient été élevées avec ces
-bonnes manières de la bourgeoisie puritaine, à gestes étroits, à
-pratiques discrètes et silencieuses, et les dîners qu’elles donnaient à
-leurs fermiers leur fournissaient matière à de longs commentaires, à des
-plaisanteries auxquelles Fanny elle-même se mêlait parfois. Assurément,
-l’oncle Nathan avait perdu de sa tenue à la fréquentation des herbagers,
-et son neveu Lambart montrait une gourmandise trop évidente. Mais
-celui-ci était auprès d’eux comme un maître auprès d’élèves: un maître
-en malpropreté, en goinfrerie, en mauvaise tenue: et jamais elles
-n’avaient rien vu de semblable. Son sans-gêne surtout les étonna.
-Assurément, les fermiers reçus par elles vidaient leur verre d’un trait
-en disant: «A la vôtre!» Mais ils n’en jetaient pas les dernières
-gouttes à terre avant de le poser. Ils coupaient bien leur pain avec
-leur gros couteau à manche de corne qu’ils déposaient furtivement à côté
-de celui du service, mais ils n’auraient pas osé le substituer à la
-fourchette pour «saucer» les bouchées... Elles n’avaient jamais vu, non
-plus, un être humain à table, pas même le rudimentaire père Oursel,
-gratter de ce même couteau ouvert la paume de sa main...
-
-Fanny détournait les yeux, gênée d’une gêne inconnue qui grandissait de
-ce que Berthe ne quittait pas le soldat du regard.
-
-Et le pire, c’était la conversation qu’il fallait soutenir, puisque le
-silence est la dernière solution que puissent adopter des êtres qui
-s’affrontent avec danger. Heureusement, le gars de Bures était de ceux
-qui n’admettent guère de concurrence au sacerdoce des mâchoires, et il
-se borna à des réponses en monosyllabes. Pourtant, la loi formelle des
-repas humains exigea des paroles plus fréquentes à mesure que celui-ci
-avançait. Et la torture de Fanny la silencieuse fut de trouver ces
-paroles pour les jeter entre ces deux êtres qui s’observaient avec la
-ruse de deux ennemis sur la défensive.
-
-Une fois lancé sur le sujet de Bures, il parut que le gars y serait
-enfin inépuisable. Ce fut un monologue sur le pays, la terre, les
-habitants, le maire, l’adjoint, l’institutrice, le curé, le cafetier et
-le boulanger, et un tel, et une telle, leurs fermes et leurs bestiaux.
-Le dessert passa ainsi, et le café, qu’il fallut arroser d’un marc dont
-le gars vida à demi le flacon précieux.
-
-Son parler gras de Normand du pays d’herbages sonnait et roulait dans la
-petite pièce close, mais rien de lui ne se laissait voit à travers, rien
-qui pût saisir et plaire, rien qui pût révéler ce qu’il était vraiment,
-d’être et d’âme.
-
-Berthe, dont Fanny scrutait la figure à la dérobée pour y lire son
-impression, pour y découvrir une idée directrice, quelque chose de
-stable dans le tourbillon qui l’emportait, Berthe avait éteint son
-expression, et ne laissait rien voir. Enfin, comme le narrateur arrivait
-à un point mort, elle se leva.
-
---Eh bien, mon ami, on a été bien content de vous recevoir, mais,
-maintenant, nous avons à sortir.
-
-Le gars se leva à regret.
-
---Vous êtes bien honnêtes, dit-il. Je ne serais pas venu à Beuzeboc sans
-venir vous voir.
-
-Une intention voilée se fit sentir dans sa voix. Berthe la négligea dans
-sa réponse.
-
---A la bonne heure, dit-elle d’un ton qui sonna dur. Vous savez ce qu’il
-faut faire. Si jamais vous revenez, nous vous recevrons avec plaisir...
-
-Elle hésita un peu:
-
---...comme aujourd’hui.
-
---Merci, répliqua-t-il en souriant comme à l’ouïe d’une excellente
-plaisanterie.
-
-Berthe lui tendit la main. Il la prit et la serra mollement, puis-celle
-de Fanny. Il les regarda encore l’une après l’autre, avant de se
-diriger vers la porte.
-
-Quand il eut recouvré son ceinturon et son képi et que les deux sœurs
-furent auprès de lui dans le corridor, au fond duquel on apercevait la
-porte avec ses clefs et ses verrous, il dit encore:
-
---C’est tout pour aujourd’hui.
-
-Et, sur ce mot, seul de tous ceux qu’il avait prononcés, à contenir un
-peu de ses intentions, il s’en alla.
-
-La porte se referma sur lui avec ce son rassurant pour ceux qui viennent
-de mettre le danger dehors. Derrière, les deux sœurs se regardèrent.
-
---Il n’a rien dit! fit Berthe d’un ton de triomphe.
-
-Fanny ne répondit pas. Aucune parole ne lui venait. C’était comme un
-rêve qui finissait, un rêve dont elle s’éveillait sans savoir ce qu’il
-fallait en conserver. Heureusement, Berthe pensait pour elle et
-possédait déjà une opinion définitive sur l’étourdissante aventure. Elle
-l’entraîna dans sa chambre et, sans la laisser se reprendre, commença
-son siège.
-
---Eh bien, en voilà une affaire! dit-elle en croisant dramatiquement les
-bras sur sa forte poitrine. J’en suis encore toute _étremblée_.
-
-Bien assise sur ses bases, elle respirait la force et le courage. Fanny
-osa presque le penser, en cherchant une réponse qui ne fût point
-téméraire. Enfin, elle dit:
-
---Moi aussi.
-
-Berthe la toisa:
-
---Toi aussi? Ah! toi aussi, pourquoi donc?
-
-Fanny détourna les yeux. L’autre reprit sévèrement:
-
---Il fallait trembler quand tu as commencé. Tout ça ne serait pas
-arrivé, et je n’en serais pas là, moi, à supporter ce que faut que je
-supporte!...
-
-L’orage passa. Une éclaircie de raison apparut.
-
---Mais, enfin, comment nous a-t-il retrouvées? C’est ça qui me passe.
-
-Fanny osa placer:
-
---Il a dit: «Vous y êtes allées...»
-
---Oui, oui, il nous a espionnées: au bout de dix ans, si c’est possible!
-Mais, tout de même. Oh! il sera revenu à Bures, il aura été voir ces
-Malandain et la femme du greffier. Mais personne ne savait d’où nous
-venions...
-
-Fanny pensait: «Je ne pouvais pas échapper à mon péché.»
-
-Berthe continua:
-
---Et qu’est-ce que nous allons faire?
-
---Faire? répéta Fanny.
-
---Oui. Puisque ce Félix nous a retrouvées, il fera ce qu’il veut ici en
-croyant qu’on a peur du scandale.
-
-Fanny baissa la tête. Elle sentait la toute-puissance de cette
-argumentation. Et ces mots prononcés lui faisaient voir, en effet, le
-scandale et l’horreur rejaillissante.
-
---Tu n’as jamais rien à dire! reprit Berthe avec violence. Pourtant,
-c’est toi qui devrais t’occuper de tout ça! Enfin, as-tu une idée?
-
-Fanny ouvrit les mains. Une idée? Comme si on pouvait avoir une idée à
-soi dans un pareil désordre d’événements! Alors, Berthe continua avec
-cet air de sagesse bornée qu’elle avait quand elle étalait ses
-raisonnements:
-
---Eh bien, moi, j’en ai déjà une.
-
-Elle se baissa pour tenir les yeux de Fanny dans les siens et pénétrer
-ainsi avec effraction dans sa volonté.
-
---Ce garçon-là, reprit-elle, est venu pour se cramponner à nous. Et
-comme _nous_ dépassons ses espérances--même alors, elle ne pouvait se
-résoudre à dire «tu»--il ne nous lâchera pas. Mais il est soldat et les
-soldats ne font pas ce qu’ils veulent. Il a dit qu’il était en
-permission de quinze jours. Alors, pour bien lui montrer que nous ne
-voulons plus le voir, nous allons partir.
-
-Elle regarda triomphalement Fanny stupéfaite.
-
---Partir, partir, bégaya-t-elle.
-
-Berthe, un grand air de jouissance sur sa grosse figure, la laissa un
-instant ainsi, comme pour exprimer ce que la situation lui donnait de
-supériorité. Puis, elle se décida:
-
---Partir, il n’y a que ça. Nous en aller. Disparaître.
-
-Elle accumulait les synonymes avec une complaisance visible, comme s’ils
-augmentaient le mérite de sa trouvaille.
-
---Oui, c’est le seul moyen. Qu’est-ce que tu veux qu’il dise devant une
-porte fermée? Car il veut nous faire marcher, va, ce gars-là, nous faire
-marcher, en argent et en tout.
-
-L’appréhension et la colère lui coupèrent le souffle. Elle s’arrêta.
-Fanny regardait le rai de soleil qui passait à travers les persiennes
-rapprochées et qui amenait le souvenir de juillet dans la chambre
-fraîche.
-
-Berthe reprit:
-
---Nous allons faire deux valises et partir ce soir. Il y a un train qui
-quitte Beuzeboc sur les neuf heures. Mais nous n’allons pas traverser la
-ville! Pas si bêtes, pour le rencontrer! Nous allons prendre le train à
-Gruville.
-
-Elle se tut, et, comme Fanny n’objectait rien, elle continua:
-
---Tu ne dis rien? Tu ne demandes même pas où nous irons?
-
---Eh bien où? fit docilement l’aînée.
-
---A Paris.
-
-Le mot tomba dans la pièce avec ce son magique qu’il a partout. Fanny
-s’était levée.
-
---A Paris, à Paris...
-
---Oui. Il faut faire ce qu’il faut, et il n’y a pas d’autre moyen. Je
-veux te sauver, ma pauv’ fille. Tu n’as pas plus de défense qu’un enfant
-nouveau-né et ce gars-là, vois-tu, c’est un malin!
-
-Comme toujours, elle jetait sur l’autre ses flots de paroles pour la
-submerger. Et Fanny, déjà, perdait pied.
-
---Tu crois, demanda-t-elle faiblement, tu crois?
-
---Si je crois! Mais si nous restons, il sera ici demain, après-demain,
-tous les jours. Et alors les suppositions, les potins, les cancans...
-Qu’est-ce que nous dirons, hein? Et qu’est-ce qu’il dira, lui, partout?
-
-Fanny osa:
-
---Mais, si nous partons, il peut parler tout de même?
-
---Non, dit la grosse cadette avec décision, il n’osera pas semer en
-notre absence une chose pareille. Et puis il détruirait tout en faisant
-ça. Non, il se fatiguera en voyant qu’on ne tient pas compte de lui et
-il n’osera pas poursuivre. La peur, ça compte aussi, tu sais! Et,
-attaquer des gens comme nous, considérés dans le pays, ça ne se fait pas
-comme ça.
-
---Alors? dit Fanny timidement.
-
-Mais sa sœur lui coupa la parole:
-
---Non, non, il ne faut pas dire: «Alors nous n’avons qu’à rester», parce
-que rester, c’est l’accepter. Si tu ne comprends pas la différence, tu
-es bien simple, ma pauvre fille!
-
-Elle la dominait de sa masse et de sa décision, et Fanny, encore une
-fois, comprit que sa cadette avait raison et qu’il fallait accepter le
-joug sans lequel elle n’était pas capable de se diriger.
-
---Fais ta valise, ma fille, jeta la grosse Berthe en s’en allant. Juste
-ce qu’il faut. Quinze jours.
-
-Fanny s’accrocha à ce détail effrayant:
-
---Mais quoi! comme ça, à Paris? Moi qui n’y ai été qu’une fois...
-
-Berthe secoua la tête.
-
---Ce n’est pas un voyage d’agrément. C’est un grand ennui qui nous
-arrive.
-
---Et de la dépense, plaça Fanny.
-
-Berthe se recula dans la porte pour la toiser.
-
---L’honneur d’abord! comme disait défunte maman, fit-elle avec noblesse.
-
-Elle se tourna et sortit.
-
-Fanny s’assit, accablée. La honte, la peur, l’angoisse venaient
-d’étouffer quelque chose en elle, quelque chose qui était la joie
-maternelle ou, simplement, le sentiment de la maternité. Elle songea
-qu’elles n’avaient parlé que par sous-entendus et que les mots qui
-créent les choses ne s’étaient pas trouvé prononcés. Ah! si Berthe eût
-dit: «C’est ton fils, l’aimes-tu? le veux-tu?», elle n’aurait jamais
-trouvé en elle la force de dire non.
-
-Et elle osa songer encore:
-
-«C’est avec lui que je serais partie.»
-
-
-
-
-VI
-
-
-La lumière traînait encore au ciel quand elles quittèrent la maison.
-
-Le père Oursel, que rien n’étonnait, avait écouté en silence Berthe lui
-annoncer le voyage inattendu et laisser ses recommandations.
-
---Si on nous demande, vous direz que c’est un voyage d’affaires.
-
-Elle ajouta:
-
---Il y a une lettre pour l’oncle Nathan. S’il venait une visite, vous
-diriez qu’on sera là dans quinze jours, et si...
-
-Elle parut hésiter:
-
---Il y a des pois qui vont «perdre». Vous pourriez en porter à M.
-Gallier et... au voisin, à M. Froment.
-
-Le vieux hochait la tête, à mesure, sans commentaires. Elle dit encore:
-
---Et, si... on venait...
-
-Les petits yeux enfouis dans les broussailles eurent un éclair de
-compréhension. Il dit:
-
---Le gars?... J’ sais bien c’ que faut lui dire.
-
-Elle s’assura d’un regard qu’ils se comprenaient, et dit d’un ton
-détaché:
-
---Ça n’a pas d’importance, ce garçon... Enfin, on prévoit tout! Pour le
-reste, vous avez de l’argent, nous vous écrirons. Au revoir, mon père
-Oursel.
-
-Il grogna une salutation indistincte et Fanny, qui se retournait, reçut
-son étrange regard de chien fidèle.
-
-La douce nuit d’été sans lune pesait sur la vallée encore chaude du
-jour. Sur la vieille route, Berthe craignait l’ombre épaisse des
-tournants. Elles couraient presque en arrivant à la gare.
-
---Que j’ai eu peur! soupira-t-elle en tombant assise sous la lanterne.
-As-tu vu. Au pont, un homme qui nous regardait?
-
-Fanny portait en elle une peur qui ne laissait place à aucune autre car,
-depuis qu’elle avait accepté la fuite en principe et depuis le premier
-pas fait sur la route du départ, l’âme d’une fugitive était entrée en
-elle. Les ombres du chemin creux ne recelaient rien d’aussi terrifiant
-que le passé qui la poussait à présent vers la petite gare déserte. Et
-elle frissonnait en songeant aux yeux rusés et froids du soldat. Et
-puis, ce voyage, ce voyage, le troisième de sa vie, la troisième étape
-de son calvaire... Elle dit vaguement:
-
---Non, je n’ai pas vu. Je ne pense pas à ça.
-
-Le train arriva en soufflant, précédé de l’œil rond de sa lanterne qui
-éclairait le ballast herbeux. Les sœurs montèrent dans un compartiment
-de troisième classe. Berthe souffla:
-
---Quelle chance! Personne! Si on nous voyait!
-
-A la station de Bréauville, elle fit tout ce qu’il fallait pour qu’on
-les remarquât, courant le long des wagons, ouvrant et refermant toutes
-les portières. Pourtant, aucune figure de connaissance ne se trouvait
-là. Quand le train omnibus qui devait les mettre à Paris à six heures du
-matin arriva, elles étaient déjà fatiguées d’émotion et d’appréhension.
-
-Ce fut un long voyage morne et lassant. A chaque arrêt dans la nuit,
-Berthe se réveillait en sursaut, le chapeau de travers, en disant:
-
---Je ne dors pas, mais, vraiment, si je dormais, ces secousses me
-réveilleraient.
-
-La figure patiente de Fanny faisait une tache claire dans l’ombre entre
-une énorme femme prostrée pour un sommeil de toute la nuit et un homme
-en blouse qui descendit à Pavilly. La tête appuyée au dur dossier, elle
-se laissait emporter, avec la sensation d’obéir encore, d’obéir contre
-sa volonté, contre son choix, contre son cœur. Dans le premier choc de
-ce bouleversement, elle avait perdu son orientation. Derrière Félix,
-Silas disparaissait. Maintenant, il rentrait dans son champ de vision.
-Elle songea: «Qu’est-ce qu’il va penser de notre voyage? Il serait venu,
-peut-être, dimanche, parler à Berthe... A-t-il vu entrer le soldat? A
-midi... peut-être. Va-t-il rapprocher tout ça? Si jamais il apprenait
-quelque chose avant que je ne le lui dise, il croirait que j’ai voulu le
-tromper.»
-
-Une nouvelle torture s’ajoutait à l’autre et, jusqu’à Paris, les deux
-hommes se battirent derrière son front.
-
- * * * * *
-
-Le petit jour d’été s’éclaircissait quand elles arrivèrent. Une brume
-enveloppait la cité qui brillait au travers comme un bijou sous une
-ouate légère. L’odeur fade de l’eau et l’odeur âcre de la fumée
-entrèrent dans le compartiment malpropre. L’écœurement des matins de
-voyage tirait les estomacs et les figures. Fanny et Berthe ne se
-regardaient plus car elles craignaient de lire sur le visage de l’autre
-ce regret qui vient trop tard.
-
-Au sortir du tunnel, la gare apparut, lépreuse et enfumée et si
-affreuse, si indigne de la beauté dont elle est la porte infernale qu’il
-n’est pas un voyageur sensible qui ne s’enfuirait s’il écoutait ce
-premier mouvement qu’on ne suit jamais. Fanny ferma les yeux. A travers
-son indicible fatigue de corps et d’âme, elle ressentait l’offense de
-cette laideur. Mais, déjà, Berthe la bousculait.
-
---Quoi, alors? On va être les derniers à descendre, quand on est à côté
-de la porte.
-
-C’était, en effet, un avantage dont il lui paraissait illégitime de ne
-pas profiter. Les valises leur tirant les bras, elles prirent leur rang
-dans le peuple incohérent qui s’écoule sur les quais. Et, les barrières
-de l’octroi franchies, elles furent dans la rue, palpitante encore du
-réveil.
-
-La place, nouvellement arrosée, s’étendait, presque vide. Paris sentait
-l’eau fraîche et les fruits mûrs. C’était une ville innocente et
-inhabitée qui commençait là. Les deux sœurs s’arrêtèrent, incertaines:
-elles ne s’étaient pas attendues à ceci.
-
-Berthe murmura:
-
---C’est comme ça, Paris? Tu m’avais pas dit...
-
-Fanny hocha la tête.
-
---Je l’ai si peu vu! On n’a fait que le traverser quand on s’est réfugié
-à Villeneuve. Si tu veux, on pourrait y aller, je me rappellerais...
-
-Mais Berthe protesta:
-
---Ah! mais non, on est à Paris, faut au moins en profiter.
-
-Elles rechargèrent leurs valises et, sourdes aux invites de quelques
-porteurs et cochers, elles commencèrent l’exploration des rues.
-
-Les hôtels luxueux ne les arrêtèrent pas un instant. En passant devant
-le hall, elles détournaient la tête. Les petits établissements dont le
-quartier regorge les firent hésiter. Elles ralentissaient le pas,
-regardaient longuement la porte du bureau, mais, quand un garçon
-ensommeillé s’avançait sur le seuil, elles se sauvaient en hâte.
-
-Cependant les quarts d’heure passaient. Sept heures sonnèrent. Des
-voitures de laitiers et de messageries ferraillaient aux pavés. Les
-tombereaux de la voirie avec leurs chevaux abrutis et leurs conducteurs
-épileptiques épouvantèrent les sœurs et elles finirent par entrer dans
-un petit hôtel devant lequel elles étaient passées trois fois.
-
---Tu vas parler, souffla Fanny à Berthe.
-
-Après de longs pourparlers soupçonneux de la cadette avec une patronne
-fardée et mal lavée, les sœurs se trouvèrent dans une chambre assez
-claire située au quatrième étage mais où flottait une étrange odeur
-d’eau de toilette, de cuisine et de cabinets.
-
-Quand la porte se referma, après les derniers marchandages, les sœurs
-poussèrent ce soupir d’aise des voyageurs qui viennent d’acheter un
-foyer.
-
-Berthe ouvrit la fenêtre. Cette fois, la ville commençait sa vie
-véritable du matin. Dans les rues c’était le réveil de la fourmilière,
-avec ses courants d’êtres infatigables allant vers des buts mystérieux.
-Et le bruit terrible des voitures, des autobus, des tramways, celui des
-trains proches avec leurs sifflets et leurs jets de vapeur, et celui que
-font les milliers de pas et les millions de paroles, ce bruit qui est la
-voix même de la ville montait jusqu’à la petite chambre et jusqu’à
-elles. Fanny regardait par-dessus l’épaule de sa sœur. La moitié d’une
-place lui suffisait toujours. Et, confusément, comme il arrive en cette
-première rencontre, elle sentit qu’elle était absorbée dans quelque
-chose d’extérieur, plus fort que sa force; et une peur sournoise la
-saisit.
-
-Quand elles eurent déjeuné de café au lait insipide et de délicieux
-petits pains, les choses leur semblèrent moins difficiles.
-
---Qu’est-ce qu’on va faire? osa demander Fanny.
-
---On va profiter de ce qu’on est ici.
-
-Fanny jeta un coup d’œil craintif vers le garçon qui empilait des
-assiettes sur le dressoir.
-
---Profiter?
-
---Oui. Visiter Paris. Tu y es venue, toi, mais moi, c’est la première
-fois...
-
---Oh! dit Fanny tristement, on ne pensait pas à visiter...
-
---Je te dis pas, s’entêta la cadette, mais enfin tu y es venue. Rien que
-de traverser, c’est beau.
-
-Elle se pencha.
-
---A propos, combien de temps que vous avez été à Villeneuve avec maman?
-
-Fanny détourna les yeux. Sa pudeur était sur elle, insurmontable comme
-au premier jour.
-
---Huit jours, je crois bien.
-
---Tu crois bien! Tu n’es pas plus sûre que ça? Que t’es drôle, ma pauv’
-fille!
-
-Elle s’arrêta, se souvenant tout de même à l’éclat de sa voix, qu’elle
-n’était plus dans leur maison de Beuzeboc, avec le vieux sourd pour tout
-public.
-
---Et alliez-vous à Paris? continua-t-elle.
-
---Non, oh! non, jamais!
-
---Eh bien, conclut-elle avec décision, on va le voir pour notre argent.
-
-Elles sortirent.
-
-Dehors, la rue inclinée qui roulait déjà son torrent humain
-s’entr’ouvrit et se referma sur elles pour les engloutir.
-
-
-
-
-VII
-
-
-Ce furent dix journées étonnantes. D’abord, elles ne voulurent demander
-aucun renseignement par peur d’être trompées et selon le défiant _Credo_
-normand. Le premier jour, dès qu’elles eurent fini leur petit déjeuner,
-elles partirent par les rues fraîches encore de la nuit.
-
-Elles allaient, une peu inquiètes, le cou tendu, la main sur la poche,
-singulières et déplacées parmi les passants qui se retournaient souvent
-pour les revoir.
-
-Quand elles apercevaient un jardin public, elles y entraient vite pour
-s’asseoir sur ces bancs offerts gratuitement, sous ces arbres
-surprenants qui consentent à pousser entre les maisons.
-
-Une à une, elles trouvèrent les églises. Elles y pénétraient en évitant
-peureusement le bénitier. A Notre-Dame, Berthe compta les chaises. La
-rosace, pourtant les éblouit. A Saint-Sulpice, les orgues jouaient.
-Elles restèrent foudroyées contre un pilier, sans oser bouger, comme si
-ce bruit remplissait l’édifice à leur enlever la possibilité de le lui
-disputer.
-
-Parfois, Berthe se ressaisissait:
-
---C’est pas plus beau qu’à Rouen, disait-elle.
-
-Et Fanny traînait partout un cœur blessé et des yeux qui osaient à peine
-quitter le spectacle terrifiant qu’ils regardaient intérieurement. Les
-visions nouvelles passaient devant elle, comme devant une glace. Un
-instant, elle les reflétait sans qu’elles pénétrassent dans son esprit
-pour y demeurer par le souvenir. Son cerveau, son esprit, son cœur
-étaient déjà occupés. Quelle place y restait-il pour la curiosité ou
-l’émotion? Elle suivait sa sœur puisqu’il fallait la suivre, admirait
-quand il devenait nécessaire d’admirer, s’exclamait parfois, même, pour
-faire écho à Berthe, mais elle se sentait morte à tout.
-
-C’est ainsi, à pied, et pierre à pierre, qu’elles découvrirent Paris.
-Mais elles n’y furent émerveillées qu’une fois: lorsqu’elles trouvèrent
-la Concorde.
-
-C’était un des premiers matins. Il avait plu et le ciel, frais lavé,
-miroitait dans les flaques d’eau. Une brise, venue des Champs-Elysées
-arrosés, leur arriva presque dans la rue Royale.
-
---Ça sent les bois, fit Berthe.
-
-Et ce fut alors qu’elles aperçurent la place comme un désert où le vent
-les aurait déposées pendant qu’elles dormaient. Devant elles, le pavé
-s’étendait pour la première fois, illimité, semblait-il, et peuplé de
-passants semblables à des fourmis affolées. Les statues et les fontaines
-colossales et l’obélisque sur son fût de pierre paraissaient seuls à la
-taille de cette immensité.
-
---C’est comme la mer! dit Fanny.
-
-Un moment, elles restèrent immobiles, vraiment béantes d’émerveillement.
-Et puis, l’appel irrésistible leur vint comme il vient à tous ceux qui,
-pour la première fois, aperçoivent l’espace et ses chemins. Elles se
-jetèrent à la traverse, allant de l’audace à l’affolement, courant entre
-les voitures lorsqu’il aurait fallu s’arrêter, s’arrêtant lorsqu’il
-aurait fallu passer, toutes pareilles, enfin, à de grands oiseaux de
-nuit subitement livrés à la clarté.
-
-Elles y revinrent souvent, tremblantes et fascinées devant ce danger
-offert qui les tentait jusqu’à ce qu’elles y cédassent.
-
-Berthe disait:
-
---Mais tous les chemins y mènent donc?
-
-Et, sournoisement, elles s’arrangeaient pour prendre ceux-là.
-
-Quand elles passaient devant les théâtres, elles détournaient la tête.
-Pourtant, l’Opéra leur sembla digne de faire exception et elles
-l’admirèrent comme une curiosité architecturale du même ordre que les
-églises.
-
-Le soir, elles ne sortaient pas et, après leur repas auquel elles
-trouvaient toujours un petit goût d’orgie, malgré qu’elles le prissent
-léger et qu’elles fussent garées tout au bout de la longue table d’hôte
-souvent plus qu’à moitié vide, elles remontaient dans leur chambre. Là,
-Fanny, lasse de la journée, se laissait tomber sur le fauteuil qui se
-plaignait doucement. Et tous ses soucis retombaient sur elle sans
-partage, comme si la nuit et l’oisiveté la rendaient enfin vulnérable.
-
-Alors, elle se martyrisait de questions, de doutes. Félix et Silas.
-Silas et Félix. Cette absence de nouvelles où elles étaient pour tout
-le voyage permettait de tout supposer. Et qui eût écrit? L’oncle Nathan
-ne dépensait jamais un timbre sans motifs vitaux, et il n’en verrait
-aucun ici. Le père Oursel était illettré, et aucun de leurs amis ne
-devait se sentir appelé à communiquer avec elles. Alors? Que se
-passait-il là-bas? Le soldat était-il reparti? Elle espérait que oui en
-songeant à Berthe, tant elle avait pris l’habitude de canaliser sa
-pensée dans celle de sa sœur, jusqu’au moment où l’idée qu’elle ne
-reverrait plus Félix la frappait comme un coup de massue dont on sent
-qu’on va mourir.
-
-Sur la nuit éclairée, la forme de Berthe mettait une ombre massive et,
-quelquefois, à bout de pensées et de souffrances, Fanny venait derrière
-elle regarder aussi l’iniquité de la grande Babylone. Du quatrième, on
-distinguait mal les trafics du trottoir, mais l’éclairage, les enseignes
-lumineuses, l’atmosphère empoussiérée, violente, ardente et parfumée,
-arrivaient jusqu’à elles. Et surtout, surtout, le bruit sourd, le bruit
-enfiévré, le bruit de plaisir et de fête du Paris nocturne montait,
-montait sans arrêt jusqu’à cette petite chambre qui était leur
-forteresse, et d’où elles se défendaient.
-
-Elles ne parlaient pas; Berthe, par moments, poussait une exclamation
-étouffée quand un jet lumineux, ou la phrase langoureuse d’un violon
-d’orchestre ou quelque remous de la foule l’étonnait plus fort. Alors,
-pour s’excuser, elle disait:
-
---Si «ils» voyaient ça, à Beuzeboc!
-
-Quelquefois le garçon, qui constituait à peu près leur seul truchement à
-l’hôtel (Berthe ayant déclaré une fois pour toutes que la dame du
-bureau n’avait pas «l’air comme il faut»), leur proposait à demi-voix
-des billets de théâtre.
-
---Pourquoi que ces dames ne se distraient pas un peu? demandait-il.
-
-Et il leur offrait successivement toutes les pièces à succès des
-théâtres subventionnés et des autres. Berthe prenait un air choqué
-qu’elle gardait avec peine. Elle répétait:
-
---Le Moulin-Rouge! Vous dites? Mais c’est pas un endroit comme il faut,
-ça!
-
-Il y avait une pointe de complaisance dans la façon dont elle répétait
-ces mots. Et Fanny pensait: «Je n’oserai jamais lui répondre comme ça!»
-
-D’ailleurs, Berthe endoctrinait le garçon qui s’était révélé
-compatriote, étant d’Harfleur.
-
---Chez nous, à Beuzeboc, disait-elle, c’est mieux qu’ici. Chez nous, on
-ne fait pas le veau comme ici. Chez nous, on mange les artichauts à la
-crème.
-
-Le garçon abondait. La crème? La crème avec les œufs, avec les
-choux-fleurs, les poulets, les moules, les haricots verts, ah! oui, la
-crème? Il connaissait ça, et il connaissait aussi Beuzeboc, par
-ouï-dire, comme une ville de fabriques où on gagnait bon.
-
-Berthe expliquait avec condescendance qu’il y en avait une en face de
-leur maison et que, même, ça manquait, le dimanche, de ne plus
-l’entendre. Le garçon parlait des tréfileries et des chantiers qui, tout
-le jour, grondaient au bord de la basse Seine. Et tous deux, le garçon
-chauve, éternellement fatigué et la grosse fille endimanchée et
-dépaysée, ressuscitaient le pays dans la salle morne du restaurant.
-
-Fanny les regardait sans bien les voir et sans les écouter. Les noms
-familiers l’endormaient doucement, car Paris la fatiguait à mourir.
-Harfleur, Beuzeboc, et la Hétraye et Cantarville et Lintot et Etainhus.
-Elle appuyait sa tête sur sa main: il lui semblait être revenue dans la
-petite salle à manger de la route de Villebonne. Et elle somnolait
-paisiblement sans ses grands rêves épuisants de la nuit, que pleuplaient
-les figures ennemies de Silas et de Félix.
-
-Elles visitèrent les musées, passant un jour tout entier au Louvre, de
-l’ouverture à la fermeture, et mangeant furtivement un croissant sous
-les yeux gênants des gardiens. Elles parcouraient les salles avec
-lenteur en regardant à la dérobée les parquets luisants. Mais elles
-cessèrent de voir les tableaux dont la multitude les rebutait.
-
-Berthe disait:
-
---Y en a-t-il, y en a-t-il dans cette halle!
-
-Fanny courait derrière, lassée, une migraine serrant ses yeux meurtris.
-
-Quand elles rencontraient une fenêtre, elles regardaient dehors avec
-envie, mais sans oser avouer qu’elles auraient mieux aimé marcher sur le
-quai accueillant, plein de soleil et d’ombre papillotant au vent qui
-agitait les peupliers de la berge. Quand elles sortirent, elles étaient
-presque malades de leur marche de sept heures à travers les bâtiments.
-Elles tombèrent sur un banc du quai.
-
---C’est tout de même beau, dit Berthe avec conviction. Et toutes ces
-peintures, tous ces cadres! Et pour rien!
-
-Fanny acquiesça faiblement. Cela glissait sur elle avec le reste. Elle
-ne sentait qu’une immense lassitude et le besoin, enfin, de se trouver
-chez elle, avec son souci et son malheur bien présents, sertis dans sa
-vie ordinaire et non pas transportés dans ce monde hostile et
-bouleversé. Et ce fut ce jour-là qu’elle osa dire enfin:
-
---Rentrons chez nous, veux-tu? Je ne me plais pas ici.
-
- * * * * *
-
-Berthe la querella longuement là-dessus. Il n’y avait que dix jours
-qu’elles étaient à Paris. La somme fixée ne se trouvait point dépensée.
-On avait dit quinze jours, pourquoi abréger? Fanny laissa passer le
-flot, tête courbée. Et elle dit enfin, doucement:
-
---Ça ferait une économie. On a déjà bien vu tout.
-
-Berthe sembla considérer l’argument. Son avarice devait lutter avec sa
-curiosité. Elle prononça enfin:
-
---T’en as donc assez?
-
---Oui, avoua Fanny, j’ voudrais être chez nous.
-
---Que t’es drôle, ma pauvre fille! T’es jamais contente! On est ici, pas
-mal, à voir Paris... T’as donc hâte de retrouver du tourment?
-
-Jamais elles n’avaient reparlé du soldat, comme si l’étourdissement de
-leur vie les empêchait de se souvenir, comme si Beuzeboc et ses soucis
-n’existaient plus, comme si le fait de couper les ponts eût supprimé le
-danger. Peut-être était-ce simplement parce qu’elles ne pouvaient pas en
-parler dans ce milieu nouveau, car les paroles sont, plus qu’on ne le
-sait, dépendantes d’une atmosphère, d’un ciel, d’un paysage.
-
-Bien que sa pensée n’eût jamais quitté l’aînée, ces mots ressuscitèrent
-le soldat devant les deux sœurs, aussi nettement que si, vivant, il se
-fût dressé entre elles sur ce quai plein d’ombres mouvantes, de feuilles
-et d’oiseaux. Et Berthe dit, d’un ton qui hésitait:
-
---Qu’est-ce qui se passe là-bas?
-
-Elles virent la maison si bien posée entre son jardin et sa rue et,
-positivement, la fabrique d’en face fit son ronron incessant qui semble
-agiter l’air.
-
---Tu vois, fit enfin Fanny, il vaudrait mieux que nous y soyons...
-
-Elle se tut pour laisser passer le bruit d’un tramway et ajouta:
-
---Il y a des pois qui «perdent».
-
-Berthe ne disait plus rien. Elle fixait la noble façade du vieux Louvre
-au balcon noir et or historique. Du doigt, elle le désigna enfin:
-
---C’est le balcon d’où le roi a tiré sur les protestants, tu sais?
-
-Les yeux de Fanny, qui regardaient en elle un spectacle différent,
-l’interrogèrent.
-
---Oui, on nous l’a dit. Tu te rappelles que M. Poirier nous a bien
-recommandé d’aller voir ça.
-
---Ah! peut-être, fit-elle sans conviction.
-
-Elles se turent encore, puis Berthe reprit:
-
---Des pois qui perdent, c’est vrai. Et puis ça va être les
-distributions de prix qu’on ne manque jamais...
-
-Leur vie quotidienne évoquée les entoura tout à coup et leur sembla,
-seule, véritable et nécessaire.
-
---On oublie, ajouta Berthe avec difficulté, on oublie tout dans ce
-Paris. Pourtant, c’était beau.
-
---C’est beau, mais on serait mieux chez nous.
-
-Les sourcils froncés, Berthe réfléchissait. Maintenant, finie la
-fantasmagorie dans laquelle elles venaient de vivre, on rentrait dans le
-réel, à cause de ces paroles dites qui appelaient les autres.
-
---Le soldat, dit-elle enfin. Il sera parti, ça, c’est sûr. Mais combien
-qu’il sera resté? Il a dit qu’il avait quinze jours, mais il n’avait pas
-d’argent pour rester quinze jours à Beuzeboc!
-
-Fanny plongea d’un seul coup dans son souci. Au même point qu’au départ,
-sans avoir avancé d’un pas. Elle dit faiblement:
-
---Sûr qu’il est parti! Qu’est-ce qu’il ferait là-bas?
-
-Un regret inconscient passait dans sa voix. Berthe répliqua avec
-aigreur:
-
---Dieu merci! On a fait ce qu’il fallait pour en être débarrassées.
-
-Elle réfléchit encore.
-
---Faut peut-être pas trop rester parties, on ne sait pas. S’il avait dit
-des choses, il vaudrait mieux être là pour le savoir. Et puis...
-
-Elle sourit presque et sa grosse figure en fut illuminée. Frappée du
-changement de sa voix, Fanny la regarda.
-
---Quoi donc?
-
---Le voisin va se demander ce que nous devenons.
-
---Le voisin? Le voisin?
-
-Elle répétait stupidement le petit mot qui venait de lui faire
-comprendre qu’elle n’avait pas encore touché le fond de son tourment, et
-que l’hostilité de sa sœur devenait de la rivalité.
-
-Le fleuve incessant des passants coulait devant leur banc. Les regards
-distraits s’accrochaient aux détails de leurs toilettes, s’amusaient un
-instant à leurs figures provinciales et disparaissaient pour faire place
-à d’autres.
-
-Elles se levèrent et suivirent le flot. Déjà la ville avait disparu à
-leurs yeux, leur existence reprenait son cours dans le lit habituel.
-
-En tournant la tête, elles auraient pu encore apercevoir le banc ombragé
-qu’elles venaient de quitter; pourtant, elles n’étaient déjà plus là,
-elles étaient parties, elles étaient arrivées.
-
-
-
-
-VIII
-
-
-Lorsqu’elles débarquèrent à la gare de Beuzeboc, toutes les écharpes des
-soirs normands traînaient sur la vallée creusée en entonnoir. Leurs
-yeux, réhabitués par la lente progression du voyage, se reposaient enfin
-avec délices. Voilà le pont qui annonce la ville, et les maisons
-solitaires qui font sentinelles, et voici la gare, et l’omnibus, et les
-«soleils», et les sentiers blancs qui montent vers les bois, et les
-cheminées roses qui dépassent les collines vertes...
-
---Quel bonheur d’être rentrées, tout de même! cria Berthe en descendant
-de wagon.
-
-Fanny oubliait sa lassitude. Quelque chose enfin l’accueillait ici.
-L’air était ami. Les habitudes, le travail et le repos venaient
-au-devant d’elle.
-
-Et, sur le seuil de la gare, elles aperçurent le soldat qui attendait la
-sortie en montant la faction.
-
-Glacées, elles s’arrêtèrent. Il leur faisait une sorte de salut
-militaire sans sourire, gravement, comme pour bien montrer que leur
-rencontre était chose sérieuse et préméditée et non pas d’aventure.
-
-Berthe se remit la première. Elle prit sa sœur au bras, l’entraîna vers
-l’omnibus qui attendait, la poussa dedans, y jeta leurs valises. Ce fut
-étourdissant. Fanny tremblait encore du coup, que la lourde machine
-s’ébranlait déjà. Quand elle eut repris ses sens engourdis, elle n’eut
-qu’un mouvement: regarder, revoir Félix. Mais le soldat avait disparu.
-
-Pendant le trajet qui se fit dans le bruit infernal de la grosse voiture
-ferraillant aux pavés, Berthe lui cria des choses, gesticula. Elle
-n’entendait rien, ne comprenait rien. Une seule chose demeurait: elle
-avait revu son fils. Tout au fond d’elle une sorte de grande joie sombre
-grondait, contre laquelle elle se débattait comme le chasseur qu’une
-bête, à moitié sortie de sa tanière, a déjà saisi au pied, malgré qu’on
-la batte, qu’on l’assomme pour lui faire lâcher prise.
-
-Ce fut assez court. La vue de sa sœur hors d’elle-même, celle des rues,
-des rues faites de maisons où chacun connaissait les demoiselles
-Bernage, dressa comme un mur d’obstacles à cette marée furieuse qui
-venait de passer sur elle. Et, tout à coup, elle eut peur: peur du monde
-en bloc, des gens en particulier: peur de Berthe, et de l’oncle Nathan
-et du père Oursel même, peur de ce Félix aux yeux durs, peur d’elle-même
-à cause de ce qu’elle venait de sentir.
-
-Les chevaux grimpaient au pas la dernière côte. Tous les voisins
-garnissaient les portes dans la douceur du soir. Les sœurs reconnurent
-leur maison et, devant la porte, le soldat qui attendait.
-
-Cette fois, elles avaient compris. C’était une déclaration de guerre, de
-guerre à mort ou plutôt à vie. Le Félix commençait à se faire
-reconnaître. Déjà, toute la ville devait jaser. Les sœurs ne surent
-jamais comment elles avaient franchi leur grille en frôlant le soldat en
-sentinelle, comment elles s’étaient trouvées assises, haletantes, chez
-elles, enfin chez elles, dans ce chez elles menacé.
-
-Comme une espèce d’ange gardien rustique, le père Oursel se tenait dans
-la cuisine où elles s’étaient réfugiées. Il les regardait avec une sorte
-de compréhension apitoyée. Mais il ne leur adressa pas un mot, même de
-bienvenue, à la suite du bonjour caverneux dont il les salua.
-
-Ce ne fut qu’après le souper qu’elles retrouvèrent le calme nécessaire
-pour en parler. Jusque là, ç’avait été des exclamations, des soupirs et
-des gestes. La bonne soupe mitonnée, les œufs frais, les légumes
-nouveaux, tous ces biens dont le goût leur revenait parurent leur
-redonner un peu d’espoir.
-
---Il faut en finir, dit Berthe. Père Oursel!...
-
-Le vieillard, qui remuait sa vaisselle dans l’eau fumante, se retourna.
-
---Père Oursel, ce gars qu’est soldat est là à la porte. Il est-il revenu
-ici?
-
-Le père Oursel se remit à sa bassine avec un mépris très visible.
-
---Est rien! dit-il, dans la vraie manière laconique normande.
-
-Berthe connaissait ses façons. Il fallait insister.
-
---Père Oursel, est-il revenu, oui ou non?
-
---Il est venu, il est venu... murmura-t-il d’un ton dubitatif. Il y a
-rien à faire pour lui ici.
-
---Bien sûr, bien sûr, dit Berthe. Mais pourquoi donc qu’il est planté là
-comme s’il nous attendait?
-
-Elle osait enfin mettre en paroles leur appréhension. Fanny trembla
-d’entendre le bonhomme répondre. Mais il se tut, noyant son silence dans
-le bruit des casseroles. Et elles n’apprirent rien de plus ce soir-là,
-ni son sentiment s’il en nourrissait un là-dessus, ni celui des gens de
-Beuzeboc.
-
-Comme Berthe allait entrer dans sa chambre, Fanny l’arrêta.
-
---Nous parlerons demain, veux-tu? Je ne peux pas ce soir, je t’assure.
-
-Une si effrayante fatigue creusait ses traits dans sa figure livide aux
-yeux cernés que Berthe n’osa point passer outre.
-
---Bon, bon, dit-elle. Repose-toi, ma fille, y en a qui ne se reposeront
-pas, va!
-
-Sur ce trait, elle se retira, déjà remise du voyage et toute rafraîchie,
-elle, par la perspective du combat.
-
- * * * * *
-
-Quand Fanny se fut assurée en tremblant, le lendemain matin, qu’aucun
-soldat ne se montrait sur la route, elle gagna le jardin où Berthe
-attendait le déjeuner en considérant les pois en train de «perdre». Elle
-ne savait plus, vraiment, où elle en était, car ce curieux instinct
-nouveau qui venait de lui être révélé ne la soutenait que lorsque ses
-yeux de chair pouvaient se poser sur son fils. Hors de sa vue, elle
-n’était réellement qu’une créature tremblante, agitée, soumise aux
-autres.
-
-Berthe vint au-devant d’elle. Il y avait sur sa figure une espèce de
-résolution qui effraya Fanny en même temps qu’elle la rassurait. Et elle
-attendit qu’elle parlât. Ce fut aussitôt.
-
---Fanny, pendant que tu dormais, j’ai parlé avec le père Oursel. Le
-soldat est venu tous les jours.
-
-Elle s’arrêta, le temps de jouir de son effet sur la malheureuse, et
-reprit:
-
---Tous les jours! Tu vois ce qu’on suppose, ce qu’on dit. Encore, ce
-n’est rien, parce que nous n’y étions pas. Mais, maintenant, qu’est-ce
-qui va arriver?
-
-Devant elle, Fanny restait pétrifiée, sans voix. Berthe reprit encore:
-
---Tu ne sais pas? Tu n’as pas une idée? Pourtant, c’est à cause de toi
-que tout ça est arrivé. Mais j’ai déjà vu ce qu’il fallait faire.
-
-Comme elle se taisait, Fanny retrouva la voix. Elle hasarda:
-
---L’oncle Nathan lui parlerait bien.
-
-Berthe cria:
-
---L’oncle Nathan est dans la Manche pour huit jours, voir des chevaux.
-Il peut en arriver des choses, d’ici huit jours!
-
-Fanny, écrasée, balbutia:
-
---M. Poirier pourrait...
-
---M. Poirier?... Un homme comme lui, fourré dans les livres jusqu’au cou
-et qui se détourne quand il voit une limace sur sa route? Allons donc!
-qu’est-ce qu’il irait dire à ce mauvais gars?
-
-Malgré elle, Fanny interrompit:
-
---C’est peut-être pas un mauvais gars...
-
-Berthe agita furieusement les bras.
-
---Tu le défends, à cette heure, tu le défends? Après ce qu’il nous a
-fait voir! Un mauvais gars, comme son père!...
-
-Fanny s’était abattue sur le banc. Elle sanglota:
-
---C’était pas un mauvais gars. Il a écrit. Il regrettait. On peut bien
-se repentir.
-
-Berthe resta un moment à court. La plus pure orthodoxie lui barrait la
-route. Et, tout à coup, elle trouva une réponse:
-
---Œil pour œil, dent pour dent! C’est ça qu’il faut dire, c’est ça!
-
-Fanny pleurait toujours, à sanglots profonds, qui secouaient ses épaules
-frêles; et tout le chagrin du monde semblait abattu là sur elle.
-
-Le soleil entrait lentement dans le jardin, repliant un à un les pétales
-jaunes des belles de nuit, ouvrant les petites coupes bleues et blanches
-des belles de jour. L’air paraissait déborder du ronron doux de la
-fabrique. Un beau jour d’été commençait dans la vallée.
-
-Les sanglots de l’aînée cessèrent peu à peu. Sans la regarder, Berthe se
-recueillait. Et elle lâcha enfin le mot par lequel elle gouvernait la
-vie de sa sœur:
-
---Ecoute...
-
-«Ecoute, Fanny, tu dis vrai: il faut quelqu’un qui nous conseille, un
-homme qui puisse, s’il le faut, tenir tête à un homme, parce que moi,
-ce gars-là, ça me tourne le sang de penser qu’il faut que je lui parle.
-
-«Alors, il n’y a qu’un homme qui puisse nous aider.»
-
-Elle s’arrêta un peu.
-
---Tu y penses comme moi!
-
-Fanny fit d’un air stupide:
-
---M. Gallier?
-
---Tu ne cherches que des vieux. Que t’es simple, ma pauvre fille! Faut
-un homme encore jeune, d’attaque, qui puisse faire peur. Voyons... le
-plus près, notre voisin.
-
-Fanny répéta:
-
---Notre voisin?
-
---Oui, M. Froment, l’instituteur.
-
-La stupeur morne qui marqua le visage de Fanny dut lui faire voir qu’il
-fallait la noyer dans des paroles, car elle reprit très vite:
-
---Tu comprends, ce n’est plus un étranger. Nous l’avons rencontré
-souvent, il demeure à côté de nous...
-
---M. Froment, jamais! Oh! non, ce n’est pas possible, fit Fanny, les
-yeux séchés, les mains jointes.
-
---Et pourquoi pas possible?
-
---Mais parce que je ne veux pas, je ne peux pas. Surtout lui!
-
-Elle avait tout dit. Berthe la considéra comme elle le faisait rarement.
-Fanny comptait pour si peu dans sa vie profonde! Et elle dit lentement,
-comme quelqu’un qui a enfin compris:
-
---Ah! surtout lui! Ah! surtout lui! Je m’en doutais bien que tu faisais
-quelque chose en dessous aussi par là. Mais enfin, tu l’avoues!
-
-Elle tremblait de fureur, soudain, comme quelqu’un qui vient de
-découvrir l’imprévu, et non pas comme la prudente toujours avertie
-qu’elle voulait paraître. Et, à côté d’elle, Fanny tremblait de chagrin
-et d’émoi.
-
---Oui, c’est comme ça, dit-elle enfin. Nous étions d’accord. Il devait
-venir...
-
-Elle s’arrêta, incapable de continuer, tant son bonheur manqué la
-prenait à la gorge.
-
---Eh bien, il viendra, dit férocement la grosse fille. Et on lui dira
-ça.
-
-Une idée subite parut la frapper.
-
---Car, enfin, tu n’allais pas prendre cet homme-là sans rien lui dire,
-tout de même?
-
---Oh! peux-tu croire ça!
-
---Est-ce qu’on sait jamais avec toi?
-
-Fanny tenta de se rebeller.
-
---Tu sais bien qu’avec les autres...
-
-Mais Berthe ne voulait rien de ce côté.
-
---Les autres, les autres! dirait-on pas qu’il y en avait une douzaine
-après toi!
-
-Le soleil arrivait sur les héliotropes, qui envoyèrent une bouffée
-vanillée jusqu’au banc.
-
-Berthe reprit:
-
---Il faut lui dire, à M. Froment, tout de suite. Puisqu’il faut en
-arriver là, pourquoi attendre?
-
-Fanny se tordait les mains.
-
---Pas comme ça, pourtant! Ce n’est pas comme ça que je voulais lui
-dire!
-
---Qu’est-ce que ça fait? Toutes les manières sont bonnes de dire ce
-qu’on veut.
-
-Elle se pencha.
-
---_Il faut_, _il faut_ lui dire. Il nous donnera un bon conseil. As-tu
-mieux à proposer?
-
-Elle s’arrêta un instant, comme pour attendre une opinion qui ne vint
-pas.
-
---Tu vois bien, tu n’as rien à dire.
-
-Elle se leva.
-
---A la sortie de onze heures et demie, je demanderai à M. Froment
-d’entrer un instant.
-
-Fanny s’épouvanta devant cette façon officielle d’agir.
-
---Entrer chez nous!
-
---Eh bien, puisqu’il devait venir. Puisque vous...
-
-Elle ne se décida pas à prononcer un mot qui parût consacrer ou même
-accepter la chose, et, se levant brusquement, elle s’en alla.
-
-Cachée dernière les rideaux de sa fenêtre, Fanny vit la scène redoutée:
-la grand’porte de l’école s’ouvrant, le flot agité des enfants
-s’envolant et la haute taille de Silas planté au milieu d’eux.
-
-Et puis Berthe, près de la barrière entr’ouverte, semblable à une
-araignée dans sa toile, Berthe attendant le passage du grand homme et
-avançant d’un pas.
-
-Oh! ce pas! Fanny en brûla de honte, tandis qu’elle rougissait lentement
-jusqu’aux yeux. Et puis ce fut rapide. Quelques mots et Silas entrait,
-refermait la barrière, suivait Berthe dans l’allée, et Fanny entendait
-résonner son pas ferme sur les marches, dans le corridor.
-
-Alors elle essaya de se composer: «Il faut que je descende, allons,
-songea-t-elle. _Il le faut._ Il faut que ce soit moi qui lui dise.»
-
-Ce fut un combat dur et court. Elle luttait encore que, déjà, elle
-descendait l’escalier sans presque s’en rendre compte.
-
-A la porte du salon, elle s’arrêta, surprise. Berthe avait fait entrer
-sa visite dans la pièce de cérémonie. Cela lui fut encore une occasion
-d’hésiter. Enfin, elle se vainquit, et, pâle, tremblante, le cœur
-battant jusque dans la gorge, elle entra.
-
-Tout de suite, elle comprit qu’ils n’en étaient qu’aux préliminaires de
-l’explication. Silas, debout, sans chapeau à la main, ce qui lui donnait
-quelque chose d’étrangement familier, se tenait en face de Berthe, la
-tête inclinée, avec un air de surprise dissimulée. Autour d’eux, la
-pièce inhabitée, froide, luisait d’un éclat gelé par le vernis des
-meubles, l’or des cadres, de la garniture de cheminée, les glaces et les
-vitres. «Il n’y a pas un grain de poussière!» songea Fanny avec
-satisfaction, malgré elle. Et, aussitôt, elle plongea dans ses
-tourments.
-
-Berthe disait:
-
---Ah! la voilà!
-
-Il y eut le petit choc ordinaire et l’embarras des rencontres. Fanny
-sentait les yeux de Silas la brûler à travers ses paupières baissées à
-elle, lui demander: «Pourquoi êtes-vous partie? Où êtes-vous allée?
-Comment ne m’avez-vous rien dit?» Et le joug écrasant de l’amour,
-qu’elle ne sentait plus, retomba sur elle.
-
-Comme en rêve, elle vit qu’ils étaient tous assis. Elle entendit sa
-sœur qui, seule à rompre l’insupportable silence, disait des paroles
-quelconques pour masquer leurs pensées. Elle entendit: «Paris, oui,
-Paris. Un petit voyage.» Et, enfin, les mots importants arrivèrent. La
-voix profonde de Silas répondit:
-
---Vous avez besoin de moi. Tant mieux. Je ne désire rien tant que de
-vous être utile.
-
-Berthe recueillit le compliment, le goûta et le digéra. Puis elle dit:
-
---Voilà. Notre oncle est parti. Nous n’avons que des vieux amis, ici, et
-il nous faut l’avis d’un homme.
-
-Elle prit un temps.
-
---C’est à cause de quelque chose que vous avez entendu dire, peut-être?
-
-M. Froment la regardait, sans comprendre.
-
---Non, vraiment rien.
-
---Ah! dit-elle d’un ton soulagé.
-
-Il y eut un silence, et puis, elle regarda Fanny.
-
---C’est à cause de ma sœur.
-
-De tous les durs moments de la vie de la pauvre fille, ce fut peut-être
-le plus dur. Son cœur lui parut sauter hors de sa poitrine. Elle ferma
-les yeux. «Si je pouvais m’évanouir!» songea-t-elle. Mais, quand elle
-les rouvrit, la cruelle lumière de midi était toujours là, autour d’eux,
-sur elle, sur le visage attentif qui se penchait vers le sien.
-
-Elle fit un geste qui devait contenir bien du désespoir, car Berthe
-elle-même parut le comprendre. Et, malgré tout, heureuse de reprendre le
-sceptre de la conversation après l’avoir tendu par mégarde à sa sœur,
-elle continua:
-
---Monsieur Froment, vous avez peut-être remarqué un jeune homme, un
-soldat, qui rôde autour de chez nous. Il a osé se présenter ici. Il
-vient d’un pays où nous avons eu une vieille servante. Et... il se dit
-son neveu, mais...
-
-Elle s’arrêta encore en regardant Fanny.
-
-Le grand homme écoutait d’un air étonné.
-
---Ah oui? dit-il. Et alors...
-
---Alors, il nous persécute. Il veut se faire nourrir ici, ou je ne sais
-quoi, il est là, tout le temps. Avant notre départ, nous l’avions eu ici
-à dîner une fois. A notre retour, il était à la gare, et puis, nous
-l’avons trouvé à notre porte. Tenez, si vous regardez par la fenêtre,
-vous le verrez peut-être.
-
-Tous, ils se tournèrent vers la vitre brillante sous le rideau blanc.
-Et, comme elle l’avait dit, ils virent, contre le mur, le petit gars
-trapu, rouge et bleu, qui les regardait.
-
-D’un commun accord, ils reculèrent comme si ces regards eussent été des
-projectiles auxquels on ne pouvait s’exposer sans danger. Cette fois,
-ils l’avaient tous senti, ce n’était plus des mots mais une présence qui
-les menaçait. Et, un peu pâle, l’instituteur demanda:
-
---Et ce garçon vous persécute, mais pourquoi?
-
-Il y eut un silence pesant qui parut devoir durer éternellement. Enfin,
-Fanny leva la tête, osa regarder son fiancé. Alors, elle vit dans ses
-yeux ce qu’il craignait, et une étrange goutte de bonheur tomba dans sa
-coupe d’amertume.
-
-Ce fut lui qui parla le premier, d’une voix si altérée qu’elle le
-reconnut à peine.
-
---Fanny, je vois que vous avez appris notre décision à votre sœur?
-
-Ainsi, son ami la réclamait, avant de savoir. Dans cet inconnu dont
-frémit l’ordinaire égoïsme masculin, il lui tendait la main! Elle
-l’adora dans son cœur douloureux, tandis qu’incapable de parler elle
-inclinait la tête.
-
---Alors, je peux dire que je suis là pour vous servir, pour vous
-protéger au besoin?
-
-Sa voix, redevenue sonore, montrait qu’il la voyait toujours à lui.
-Entre eux, une onde d’entente passa, qui fut interceptée par Berthe.
-
-Elle se dressa, tout à coup, ivre de cette jalousie cachée qui explosait
-enfin, et elle cria:
-
---Mais ça ne se peut pas! Vous ne savez rien! Demandez-lui donc de vous
-dire ce qu’il y a entre vous deux. Demandez-lui!
-
-Muette d’horreur, Fanny se détourna et cacha sa tête dans ses mains.
-Elle ne pouvait pas étrangler de ses mains cet amour naissant, et elle
-dit d’une pauvre voix de honte:
-
---Toi, dis-lui, je ne peux pas.
-
-Berthe se calmait. Elle tenait la parole et la réparation qu’elle
-voulait.
-
---Si tu veux. Vous allez comprendre, monsieur Froment. Notre mère, quand
-elle est morte...
-
-Elle parla longtemps, assise, importante, écoutant ses paroles, et tout
-à l’effet qu’elle faisait sur le bel homme terrassé en face d’elle.
-Quand, enfin, ayant tout dit, elle se retourna, Fanny avait disparu.
-
-Elle ne descendit que bien après le départ du visiteur, les yeux rougis,
-froide d’appréhension. La porte, en se fermant, lui avait battu sur le
-cœur. Silas s’en allait pour ne jamais revenir. Il partait la méprisant,
-déçu d’elle, irrité, plein de ce courroux des hommes trompés, car elle
-l’avait trompé.
-
-Timidement, elle jeta un regard dans le salon vide. Un peu de présence y
-restait encore: une légère odeur humaine se mêlait à son ordinaire
-senteur de renfermé; deux chaises et un fauteuil sortis de leur immuable
-alignement témoignaient encore de la scène jouée; les ronds de
-sparterie, ordinairement placés devant chaque siège, se bousculaient les
-uns les autres. La vie enfin avait pénétré dans la pièce morte et y
-persistait encore. Fanny comprit un peu de tout cela, et referma
-doucement la porte.
-
-Elle trouva sa sœur à table, solidement installée devant son assiette.
-
---Te voilà! cria-t-elle. Je croyais que tu n’allais pas «dîner»
-aujourd’hui. Si ça a du bon sens, tout ça! Assieds-toi, tiens!
-
-Fanny s’assit, les yeux pleins de questions, mais sans oser se fier à sa
-voix. Et elle commença son misérable repas.
-
-Toute la gaîté du monde riait sous la fenêtre ouverte. Une odeur de
-boudin grillé venait de la rue. Des enfants débridés de l’école
-criaient. On sentait le jardin pâmé de joie sous le soleil. La table,
-nappée de frais, était chargée d’un plat savoureux de poule au riz, que
-l’étrange cuisinière accommodait au mieux. Berthe remplit l’assiette de
-sa sœur.
-
---Mange, j’ai faim.
-
-Le symbole même de leur vie fraternelle parut exprimé. Et le joug était
-si bien incrusté dans les faibles épaules, l’obéissance accourait
-tellement au-devant de l’ordre, et puis, après tout, un tel parfum
-montait du plat pour séduire la bête vorace de l’appétit, que Fanny
-mangea.
-
-Elles ne parlèrent de rien à table, mais, dès qu’elles furent au jardin
-dans l’allée ombragée de noisetiers qui bordait le potager, Fanny
-demanda d’une voix tremblante:
-
---Qu’est-ce qu’il a dit?
-
-Depuis le départ de Silas, la question était entre elles; et ce ne fut
-qu’une simple formalité pour l’une de le dire, pour l’autre de
-l’entendre. Pourtant, la réponse toute prête ne tomba pas aussitôt.
-Berthe hésita un moment avant de parler.
-
---Il n’a rien dit...
-
---Rien?
-
---Rien.
-
-Fanny serra ses mains l’une contre l’autre. Elle sentait qu’elle venait
-de perdre une des choses précieuses de sa vie: le silence de son fiancé.
-Ce silence qui n’était rien, rien, en effet, pour quelqu’un d’autre,
-comme elle aurait su l’interpréter! Et puis l’hostilité de Berthe le
-dénaturait peut-être encore... Tant de choses, tant de choses dans la
-façon dont une tête se relève ou s’abaisse, dont une main se crispe, et
-puis les yeux qui parlent toujours avant qu’on les fasse taire...
-
---Oh! dit-elle avec angoisse, tu as bien vu ce qu’il pensait!
-
-Berthe se pencha pour enlever un gros escargot qui montait à l’assaut
-d’un chou. Et Fanny perdit ainsi la première lecture de ce visage qui
-n’aurait pas su, non plus, se fermer tout de suite.
-
---Il n’a rien dit sur le coup. Il baissait la tête, il avait les yeux en
-bas, l’air dur. Enfin, il s’est remis; il a fait: «Je vous remercie,
-mademoiselle Bernage, de la confiance que vous me témoignez. Vous avez
-bien fait de compter sur moi. Je vous suis tout dévoué.»
-
-Elle savourait, en les répétant, les paroles qui s’adressaient à elle,
-et n’en cédait rien à celle qui en était le sujet.
-
-Fanny reprit après un silence:
-
---Enfin, quand il a su que je... que Félix... mon malheur, il a bien
-laissé voir quelque chose?
-
---Pour sûr qu’il n’avait pas l’air très content. Il est devenu blanc. Et
-puis ça lui a passé. Après, il n’a plus fait mine de rien.
-
-Chaque parole perfide entrait dans l’âme à vif.
-
-Elle demanda encore:
-
---Et qu’est-ce qu’il va faire?
-
-Berthe dit vivement:
-
---Pour Félix? Il a dit: «Ne vous tourmentez pas. Vous me demandez
-conseil? Partez pour la ferme que vous avez du côté de Villebonne.»
-
---«A la Hêtraye? que je lui ai fait.»--«Oui, qu’il m’a dit. Vous y avez
-gardé un pied-à-terre, eh bien, allez-y tout de suite. Je me charge du
-gars.»
-
-Elle s’arrêta net comme quelqu’un qui a encore quelque chose à dire et
-qui le retient. Et, à regret, elle ajouta:
-
---Et il a dit: «Mais il faut que je sache ce que votre sœur veut faire
-vis-à-vis de lui.»
-
---Il a dit ça, il a dit ça?
-
-Et elle reprocha humblement:
-
---Tu disais qu’il n’avait rien dit.
-
---Laisse-moi le temps, toujours! cria Berthe, hargneusement. Alors, j’ai
-répondu: «Ma sœur veut, comme moi, s’en débarrasser.»
-
---Débarrasser, oh! Berthe!
-
---Quand tu répéteras: «Oh! Berthe!» c’est tout de même ça que nous
-voulons! C’est pour ça que nous sommes allées à Paris. C’est pour ça que
-nous avons appelé M. Froment à notre secours.
-
-Fanny dit faiblement:
-
---Je ne voulais pas.
-
---Tu ne veux pas, d’abord, et puis tu profites de ce que je fais.
-Heureux que je suis là pour mener la barque. Où irais-tu sans moi, ma
-pauvre fille?
-
-Elles se turent. La chaleur devenait insupportable. Berthe se dirigea
-vers la maison. Fanny marchait derrière elle.
-
---C’est tout ce que vous avez dit?
-
-Berthe ne se retourna pas.
-
---Oui, dit-elle sèchement, c’est tout et c’est bien assez.
-
-Dans le vestibule frais, elle s’arrêta pour s’éponger.
-
---Alors, on va suivre son conseil. Puisque le gars reste là, on va
-encore lui fausser compagnie.
-
-Fanny restait songeuse, le front plissé, les yeux pleins de chagrin.
-
---Est-ce mieux? Est-ce qu’il le croit, vraiment?
-
-Elle ouvrit la porte et regarda par la fenêtre qui donnait sur la rue.
-
-Le soldat était là qui faisait les cent pas sous le soleil implacable de
-deux heures.
-
-Elle se rejeta en arrière.
-
---Pauvre Félix! murmura-t-elle tout bas, comme il a chaud!
-
-
-
-
-IX
-
-
-Quand Berthe poussa ses volets, le soleil mangeait déjà le brouillard.
-Les nuages de vapeurs condensées sur la Seine pendant la nuit
-débordaient à présent d’une mousse laiteuse la large coupe verte de
-l’estuaire.
-
-La Hêtraye, village, église et mare, se dressait à l’extrémité de la
-plaine que terminait la ferme accrochée au rebord du plateau et
-surplombant la vallée profonde où siège Villebonne, entre son cirque
-romain, son clocher gothique et sa tour féodale. Villebonne ceinturée de
-la verdure affolée par l’humus des falaises et prolongée sans fin par
-les marais où fuit, vers le sud, tout droit depuis deux mille ans, la
-chaussée de Jules César.
-
-Il était de fondation dans la famille Bernage, depuis qu’elle avait
-quitté son berceau de la Hêtraye, de garder un pied-à-terre à la ferme.
-Elle possédait une assez jolie maison d’habitation à un étage, remplie
-de vieux meubles d’héritage, et plantée au milieu d’un clos de pommiers
-vénérables. Les fermiers logeaient plus loin, dans une chaumière,
-petitement et humblement, à la mode de jadis.
-
-Cette fois encore, les sœurs étaient parties à la brune dans une voiture
-réquisitionnée chez l’oncle Nathan absent. Et aucune ombre suspecte ne
-s’était mêlée aux commères de la route, extasiées de curiosité sur ce
-nouveau départ.
-
-Sur sa porte, l’instituteur fumait une cigarette. Il les salua
-gravement, mais Fanny ne put voir dans l’ombre l’expression de ses yeux.
-
-Ce matin-là, elle dormait d’un sommeil accablé après une longue insomnie
-dans laquelle ses soucis avaient pris le grossissement accoutumé.
-Pourtant, elle ouvrit les yeux, dès que Berthe la toucha.
-
---Qu’est-ce qu’il y a? demanda-t-elle en s’asseyant, lucide et prête à
-souffrir.
-
---Il y a, il y a... viens voir ce qu’il y a...
-
-Elle la prit sous le bras. Encore engourdie, Fanny se mit à bas du lit.
-Berthe la tirait vers la fenêtre. Elle se frotta les yeux, où le sommeil
-persistait.
-
---Regarde! dit Berthe dans un souffle.
-
-Elle regarda et, rouge et bleu sur le paysage embrumé, elle vit le
-soldat adossé à la haie du clos, et qui considérait la maison.
-
-Quand elle ouvrit les yeux après le demi-évanouissement où elle venait
-de sombrer, elle vit Berthe, debout devant elle, droite, grande, sévère
-et comme pleine de résolution.
-
---Ah! c’est passé? fit-elle. Je peux m’en aller, à cette heure?
-
---Où? questionna Fanny.
-
---Lui parler, à la fin des fins, à ce gars-là, et tu vas voir si je vais
-me faire écouter!... Tu trembles tout le temps, toi; il le voit bien.
-Mais attends qu’il trouve quelqu’un en face de lui et tu verras!
-
-Déjà elle semblait en route pour la bataille. Fanny, des deux mains,
-l’arrêta.
-
---Ne fais pas ça! Lui parle pas mal! Te fâche pas! Qu’est-ce qu’on fera
-s’il crie des choses?...
-
-Violemment, Berthe s’arracha.
-
---Qu’est-ce que ça me fait! Et sa persécution, crois-tu que ça ne nous
-compromet pas?
-
-Elle était dans l’escalier. Fanny la perdit de vue. Les verrous
-glissèrent, la clef grinça; puis, dans l’herbe noyée de rosée, elle
-l’aperçut qui passait, laissant un sillage plus foncé derrière elle.
-Chaussée de sabots, elle levait haut les pieds, marchant redoutablement
-vers le petit soldat immobile.
-
-Fanny vit l’abordage. Haute et vaste, plus grande que le garçon, Berthe
-le lui cachait. Le dos véhément de sa sœur, vêtu d’une camisole bleu
-foncé à pois, faisait une grande tache dans le pré, où le soleil
-commençait de glisser obliquement mille rayons que renvoyaient dix mille
-gouttes de rosée. Et cette chose un peu grotesque, un dos de grosse
-femme en déshabillé, qui bougeait dans la lumière du matin, lui
-paraissait décider de son avenir.
-
-Elle tremblait comme une fiévreuse. «Qu’est-ce qu’il va dire? Pauvre
-malheureux, tout de même! Si je pouvais faire quelque chose pour lui?»
-
-Et toute sa volonté disait au dos qui tachait le pré lumineux:
-
-«Pas si fort! Il me ressemble peut-être, au fond, et ça fait si mal, la
-brutalité!»
-
-Par moments, elle était secouée de la terreur de le voir se dresser en
-colère contre sa sœur et lever la main, peut-être, ou tirer son
-coupe-choux.
-
-Et soudain elle revit le visage de Berthe, qui reprenait le chemin
-marqué de sombre sur la cour miroitante. Elle revenait vers la maison,
-et, à grandes enjambées paisibles d’homme de la terre, le gars la
-suivait. Affolée, elle se dit: «Le voilà! le voilà! Je vais le voir!»
-sans démêler si elle se désespérait ou si elle se réjouissait. Elle fit
-sa toilette avec des gestes d’automate. Pourtant, au dernier moment, sa
-pâleur la frappa, dans le miroir à col de cygne du lavabo d’acajou.
-
-«Il va me trouver vilaine!» songea-t-elle.
-
-Et, pour la première fois de sa vie, elle fit un geste de coquette pour
-se frotter les joues d’une serviette rêche.
-
-Le gars était dans la cuisine, où la mère Laurent, la fermière qui
-aidait les sœurs quand elles venaient seules, allumait la cuisinière et
-tournait le moulin à café. Berthe devait finir sa toilette dans sa
-chambre. Il fallait donc, seule, prendre une attitude, choisir, agir.
-Elle baissa les yeux. Avant tout, il fallait empêcher son amour maternel
-captif et torturé de se montrer par là.
-
---Bonjour, dit-elle doucement.
-
---Bonjour, dit le gars.
-
-Sa figure pointue portait un air de ruse satisfaite. On le sentait
-apaisé pour le moment, comme l’est un méchant chien en train de lécher
-un os. Encore cette fois, la mère sentit son cœur entr’ouvert se
-rétracter.
-
-Aussitôt, un nouveau souci lui vint. Qu’avait dit Berthe à la fermière?
-Mais déjà la loquacité de la vieille femme lui venait en aide.
-
---Alors, c’est le neveu de c’te pauv’ Marthe, comme ça? fit-elle en
-affirmation-interrogation, car la mode paysanne aime à greffer une
-conversation sur une branche solide.
-
-C’était une petite vieille que l’âge tassait. Sa figure de fin ivoire
-mille fois creusé sertissait deux malins yeux d’agate. Elle était la
-première à poser à Fanny la question redoutée.
-
---Son neveu, répéta celle-ci en écho, heureuse de ne pas trop mentir.
-
-Berthe entrait justement. Sans doute n’avait-elle pas osé laisser
-longtemps sa sœur privée de soutien dans la dangereuse entrevue.
-Pourtant, elle paraissait bien ajustée dans sa robe grise du matin, avec
-un petit tablier à carreaux bleus et jaunes en mouchoirs du pays; et ses
-joues luisaient de savon sous la torsade magnifique de ses cheveux de
-blé mûr.
-
---Oui, mère Laurent, il nous est tombé du ciel, Félix.
-
-La mère Laurent plaça:
-
---Félix Leplay, comme Marthe?
-
-Berthe resta court un instant, puis elle se remit:
-
---Les neveux ne s’appellent pas toujours comme la tante! Une nombreuse
-famille qu’elle avait, Marthe, n’est-ce pas?
-
-Elle regarda le gars comme pour le presser de venir à l’aide. Déjà, ils
-étaient complices.
-
---Non, fit-il avec calme. Elle n’avait «pas» qu’une sœur.
-
---Donnez-moi le moulin, cria Berthe. Dépêchons-nous. J’ai faim, moi!
-
-Elle poussait la mère Laurent vers l’armoire et c’était comme si, en
-même temps, elle poussait ses questions hors du chemin.
-
-En un instant, la table de chêne lavé et poli par cinq générations de
-Bernages fut couverte d’assiettes à coq et à roses, de bols et de
-cuillères. Une livre de beurre tout frais moulé y prit le milieu avec le
-lait fumant et le café qui finissait de passer.
-
-Ils s’assirent tous, sauf la mère Laurent, pressée de retrouver son
-homme. Le gars Félix atteignit son couteau en poussant un soupir
-retentissant de contentement.
-
---On n’est pas mal ici, fit-il.
-
-Et, coupant à la miche une énorme tranche, il entama le beurre.
-
-Ils mangèrent sans parler, puisqu’il devenait évident que le soldat
-possédait la religion des repas. Fanny le regardait à la dérobée,
-anxieuse, troublée, un peu heureuse et très triste. Qu’il était épais et
-rustaud! Comme tous ceux de la vallée, elle exagérait la distance qui
-les sépare des paysans. Avec effort, elle détourna les yeux de lui, se
-contraignant à les tenir sur son assiette.
-
-Néanmoins elle les releva bientôt, tant le silence lui causait de
-malaise: quelque chose de subtil flottait dans l’air, sans qu’elle pût
-le localiser. Et, tout à coup, en regardant Berthe, elle comprit: il
-n’y avait plus d’hostilité sur le visage, sur la personne tout entière
-de sa sœur.
-
-«Qu’est-ce qu’elle a pu lui dire, tout à l’heure, dans la cour?»
-songea-t-elle.
-
-D’ailleurs, ce ne fut qu’un éclair, une de ces intuitions certaines qui
-sont comme des ponts jetés sur l’avenir. Et elle retomba dans son
-incertitude, tandis que la voix de Berthe s’élevait plus aigre que
-jamais.
-
---Ils vous ont donné une bien longue permission au régiment, Félix?
-
-«Elle l’appelle Félix, songea Fanny avec attendrissement. Comme ça doit
-lui coûter!»
-
-Il réfléchit un peu avant de répondre.
-
---Ça tire à sa fin!
-
---Ah! dit seulement Berthe.
-
-Et personne n’ajouta rien, tant chacun sentait les mots prochains
-difficiles à manier.
-
-Berthe se leva avec décision.
-
---On va se mettre au ménage, ma sœur et moi. Allez vous promener, mon
-garçon. Il y a de quoi voir dans la campagne «du moment».
-
---Et dans la propriété, ajouta le gars presque spontanément.
-
-Après quoi, il serra les lèvres comme pour les empêcher de lâcher
-d’autres paroles trop pleines de signification.
-
-Berthe fit la moue.
-
---Oh! la propriété!
-
-Elle n’ajouta rien. Entre eux venait de tomber le mot décisif: la
-propriété, l’argent, le bien, l’appât qui, de si loin, attirait ici le
-gueux renié, comme une charogne attire les bêtes puantes.
-
-De la journée, il ne rentra à la maison. Après avoir rejoint le père
-Laurent aux champs, où il coupait du seigle, il dut fraterniser avec lui
-et le journalier qu’il employait, car les sœurs le virent de loin qui
-faisait «mézienne», endormi sous une haie. Le soir, il rentra avec les
-hommes, les outils sur l’épaule, de la marche lente et lourde des fins
-de journée.
-
-Elles étaient devant la porte, à regarder le soleil s’enfoncer dans
-l’estuaire lointain, jouissant comme jouissent les gens de la terre de
-cette beauté dans laquelle ils baignent sans vouloir l’exprimer.
-
-Le gars arriva par le sentier de l’est. Tournées vers le couchant, elles
-ne le voyaient pas, et il resta là, à deux pas d’elles, immobile,
-attentif et muet.
-
-Ce fut Fanny qui l’aperçut la première. Elle sursauta et faillit crier,
-comme s’il l’avait surprise dévêtue. Berthe le regarda tranquillement.
-
---Vous voilà, mon garçon. On a soupé, nous. Va falloir que vous alliez
-avec le père Laurent.
-
-Le gars eut un mince sourire assuré.
-
---J’ vas manger la soupe avec eux, toujours, fit-il.
-
-D’une seule pièce, à la paysanne, il se tourna et partit.
-
-Quand il eut fait quelques pas, Berthe cria:
-
---L’ père Laurent vous prendra avec lui, à l’écurie, pour coucher!
-
-Le gars se retourna. Elles aperçurent sa figure soudain convulsée,
-haineuse, ses yeux durcis. Il ouvrit la bouche, la referma. On vit sa
-volonté lutter avec sa colère et la dompter. Il répéta:
-
---Avec les chevaux, bon.
-
-Et il reprit sa marche.
-
-Quand il fut au bout de la cour, Berthe dit orgueilleusement:
-
---Il n’y a qu’à savoir lui parler.
-
---Oh! souffla Fanny, tu me fais trembler!
-
---Quoi! parce que je lui cause dur? D’abord, depuis quand qu’ c’est une
-honte pour un domestique de ferme de coucher avec les chevaux?
-
---Pourtant...
-
---Pourtant, ça lui a pas plu! Mais c’est justement. Ça lui fait voir
-qu’on ne le supporte que jusqu’à un certain point.
-
-Elle se tut. Sa figure rayonnait positivement sous la clarté immense du
-couchant. Malgré la victoire évidente que leur parti venait de
-remporter, Fanny regardait sa sœur avec appréhension.
-
-Berthe se tut un instant, puis elle reprit:
-
---Et je sais le faire parler aussi. Il m’a dit comment qu’il nous a
-retrouvées. Car, enfin, c’était drôle, après toutes les précautions que
-maman avait prises.
-
-Elle s’arrêta, mais Fanny ne dit rien.
-
---Ça ne te semble pas drôle, à toi? Non? Il n’est pas sorcier, pourtant!
-J’ m’étais promis de lui tirer ça d’abord, pendant qu’il est pas encore
-trop «hardi». Eh bien, c’est ton voyage, ma pauv’ fille, ta belle idée
-d’aller à Bures, y a dix ans.
-
-«Je m’en doutais bien. Mais je me suis trouvée «dupe» quand il me l’a
-avoué. Oui. L’ fermier Malandain, qui nous a reconduites, connaissait le
-chef de gare qui lui a dit où que nous allions. Tout ça, mis avec les
-rapports de la femme du greffier, notre course à Londinières, l’a
-renseigné. Tout de même, il est pas sot!
-
-Fanny ne s’arrêta pas à songer que ce n’était pas elle, en ce jour
-lointain, qui avait été prendre les billets pour Beuzeboc à la petite
-gare, au lieu de retourner couvrir leurs traces à Dieppe. Elle ne
-portait pas un cœur de créancière, et, pour elle, les moyens employés
-dans cette patiente chasse à la mère lui importaient peu. Son fils
-l’avait trouvée parce qu’il _devait_ la trouver. Il ne _pouvait_ pas
-disparaître de sa vie, elle le voyait bien maintenant. Le voyage à
-Paris, cette résolution désespérée et la fuite à La Hêtraye, rien ne
-réussissait à le dépister.
-
-Un peu plus tard, debout en robe de nuit, derrière sa fenêtre
-entr’ouverte, Fanny regardait au fond de la cour le bâtiment, l’écurie
-où son fils, toute la nuit et les nuits suivantes, allait dormir dans
-l’haleine chaude et la forte odeur des chevaux de ferme.
-
-Elle spéculait sur le passé. «Si papa avait vécu, jamais cette chose-là
-ne serait arrivée... jamais il ne m’aurait laissé arriver du mal...
-jamais il n’aurait caché la lettre... jamais il n’aurait consenti à ce
-que j’abandonne mon enfant... il l’aurait aimé.» Et elle reconstruisait
-ainsi sa vie sur une seule donnée, puisque c’est là la consolation
-suprême de ceux qui l’ont manquée. Mais son remords montait en elle,
-formidable, accru, en réalité, de toutes ces années où il avait dormi en
-elle, alors qu’elle le croyait apaisé, tandis qu’elle regardait l’étable
-à cause de celui qui y dormait avec la haine au cœur.
-
-«Mon Dieu, priait-elle, mon Dieu, pardonne-moi, j’ai péché en
-l’abandonnant, je le vois maintenant, tout en obéissant comme il est
-dit, j’ai péché.»
-
-Elle revoyait son père, ce bon huguenot, et son grand-père qu’elle avait
-connu, et les aïeux dont il lui parlait quelquefois, ces rocs au milieu
-de la tourmente des siècles de persécution et de folie. Mais la foi
-baissait, le siècle reprenait le dessus, le siècle, c’est-à-dire la
-complaisance au péché qui devient le péché et puis le vice lui-même.
-Mais comment savoir où est le péché? «Pour maman, se disait-elle, c’est
-ce petit enfant né de ma faute qui n’en était pourtant pas une. Et,
-vraiment, le péché, c’est de l’avoir abandonné. O mon petit, mon petit,
-j’aurais fait un bon garçon de toi! Je t’aurais tant aimé qu’il aurait
-bien fallu que tu le deviennes.»
-
-Et elle s’arrêtait devant le sentiment de l’irréparable comme devant un
-mur.
-
- * * * * *
-
-Une pluie fine se tendait devant le paysage comme la chaîne sur le
-métier, lorsque les sœurs descendirent, le lendemain. Aussi, le gars se
-trouvait-il dans la cuisine avec l’air désœuvré des paysans contrariés
-par le temps en pleine saison. Il exhalait une odeur appréciable
-d’écurie. Berthe fit une grimace qu’il saisit au vol sans maladresse.
-
---Ça sent son fruit, dit-il. Ah! je n’ai pas d’effets de rechange, ici,
-et l’écurie, ça tient bon.
-
-Berthe dit rudement:
-
---C’est pas nos affaires. A vous de vous arranger.
-
-Elle paraissait butée, ce matin, à se montrer intransigeante, autant, la
-veille, elle avait laissé voir une singulière bonne volonté. Le gars
-pâlit un peu sous son hâle de paysan.
-
---Si, c’est vos affaires, dit-il d’une voix sourde en ne regardant que
-la cadette.
-
-Elle vint en face de lui, à le toucher; les poings aux hanches, dans sa
-terrible attitude de combat.
-
---Ah! c’est nos affaires? Eh bien, combien qu’ ça va durer, dites un
-peu, combien de temps que vous allez rester à la Hêtraye?
-
-Le gars ne répondit pas tout de suite. Il recula, se détourna et
-s’assit. Puis il se coupa du pain, et alors il parla:
-
---Ma permission finit dans huit jours. En convalescence que j’ suis.
-
-Fanny fit un pas et un cri.
-
---En convalescence?
-
-Le gars la regarda comme s’il venait seulement de l’apercevoir depuis
-son entrée dans la chambre.
-
---Oui, dit-il, une «purésie» qu’ j’ai eue. Un chaud et froid que j’avais
-pris, qui m’a tombé sur «l’estomac».
-
---Une pleurésie? C’est grave, ça, fit-elle sans réfléchir.
-
-Il leva les yeux, qu’il avait baissés sur la tartine qu’il
-confectionnait. Un peu de surprise y luisait.
-
---L’ major a dit que j’avais un bon coffre.
-
-Il réfléchit un peu et ajouta:
-
---Mais que fallait faire attention.
-
-Berthe avança entre eux et, se tournant pour poser le lait sur la table,
-jeta à Fanny un regard impérieux comme un ordre.
-
---Déjeunons, dit-elle. Eh bien, mon garçon, puisque vous êtes là encore
-pour huit jours vous allez demander au père Laurent de vous prêter un
-pantalon de toile et une chemise.
-
-Le gars et Fanny restèrent bouche bée, littéralement, et Berthe se
-rengorgea devant leur étonnement:
-
---Faut ce que faut, dit-elle. Dans huit jours vous partirez...
-
-Il y eut un de ces silences où l’on sent s’amasser les paroles
-importantes, comme la pause dans l’orage annonce la décharge de la
-foudre... Et elle ajouta:
-
---Et on ne vous reverra peut-être jamais.
-
-Fanny songea passionnément:
-
-«S’il avait du cœur, il se lèverait et s’en irait. Oh! comme je
-l’aimerais s’il faisait ça!»
-
-Et elle entendit encore la voix de Berthe qui ajoutait ces mots
-indifférents dans lesquels il faut toujours noyer les autres comme la
-pluie noie le tonnerre et l’éclair:
-
---On peut bien faire ça: un pantalon et une chemise, c’est pas une
-affaire... En mémoire de not’ pauv’ Marthe.
-
-Le cœur en suspens, Fanny regarda son fils. Il riait d’un rire
-silencieux, et sa figure épanouie lui parut l’image même de la
-bassesse.
-
-
-
-
-X
-
-
-Silas Froment montait la côte de la Hêtraye. Le train quitté à la gare
-de Villebonne, il avait traversé la petite ville braisillante dans sa
-chaude vallée, suivi l’interminable route encaissée où les «fabriques»
-n’arrivent pas à enlaidir la verdure souveraine, et qui s’élève enfin
-par larges lacets enserrant la coupe de l’un de ces petits monts de
-l’estuaire, cariatides formidables du plateau de Caux.
-
-Il marchait du long pas cadencé des infatigables, sans s’arrêter et sans
-se presser, avec un air de grande réflexion. Quand il émergea au sommet,
-midi éclatait à tous les clochers; et celui de la Hêtraye, plus proche,
-cognait ses volées à tous les peupliers de la route.
-
-A la barrière, les deux sœurs le regardaient venir. Berthe lui tendit
-franchement la main. Fanny, livide, attendait. Quand il eût répondu à
-Berthe, il se pencha et, sans un mot, prit la main froide de l’aînée, et
-la serra avec douceur et tendresse.
-
-Ils pénétrèrent dans le petit bosquet d’ormes taillés qui formait un
-croissant derrière la maison. Et Berthe, pressée de parler, commença:
-
---Nous nous sommes permis de vous écrire de venir, monsieur Froment.
-Excusez la démarche. Vous allez mal nous juger. Pardonnez-nous.
-Qu’est-ce que vous allez penser de nous?...
-
-Silas coupa ses pléonasmes d’un geste courtois.
-
---Je vous l’ai déjà dit, je n’ai pas de plus grand désir que de vous
-être utile. Ce ne sont pas des mots: c’est l’expression d’une réalité
-bien vive, croyez-le.
-
-Comme toujours, même dans les moments les plus graves, il s’écoutait un
-peu parler par habitude professionnelle, par goût aussi.
-
-Berthe reprit avec difficulté, car l’expression de la reconnaissance est
-une tâche ardue pour la hauteur normande:
-
---Bien de la bonté de votre part. Mais nous sommes des femmes seules et
-c’est une position...
-
-Il y eut un silence, et l’instituteur dit plus vite, comme pour en
-finir:
-
---Alors, où en êtes-vous? Je ne sais plus rien depuis votre départ.
-
-Ce fut comme si cette simple question enlevait enfin la bonde des
-paroles.
-
---Ah! monsieur Froment, dit Berthe, nous en sommes _à la raison_. Il est
-là depuis huit jours et il part ce soir, mais je vous jure que j’en ai
-assez. Moi, toujours! termina-t-elle en regardant Fanny avec rancune.
-
---Oui, oui, dit M. Froment. Quelle attitude a-t-il?
-
-Berthe leva des bras tragiques:
-
---Quelle attitude? Quelle attitude?
-
-Elle réfléchit un peu.
-
---Peut-être pas d’attitude du tout, mais des façons de tout regarder, de
-tout soupeser, des façons d’espion ou de maître: on ne sait pas.
-
---Mais comment?
-
---Tenez, hier au soir, il a demandé quand finit le bail du père Laurent,
-comme si, vraiment, ça le regardait... Enfin, c’est trop fort!
-
-Elle se démenait sur le banc comme une chatte qui se fouette les flancs
-pour amener sa colère au diapason voulu. Et Fanny se faisait toute
-petite entre sa furie et l’attention brûlante de Silas, qu’elle sentait
-attachée à elle. Et elle n’arrivait pas à comprendre le ressort caché de
-ce grand jeu. Elle n’aurait pas voulu que Silas vint la voir dans son
-tourment, et l’idée de le mêler à leur embarras lui était intolérable.
-Elle écouta la voix grave qui la prenait aux entrailles, si fort,
-parfois.
-
---Voyons, sait-il?... Sait-il laquelle?
-
-Et Berthe répondit très vite comme si elle attendait la question depuis
-le commencement:
-
---C’est incroyable, mais il n’a pas l’air de savoir que c’est Fanny...
-
-La phrase resta inachevée, car certains mots ne pouvaient être dits,
-même par celle qui ne ménageait rien.
-
-L’instituteur se leva. Il parut très grand dans le sentier couvert de la
-charmille.
-
---Voici mon avis, dit-il: ne rien lui apprendre. Il se lassera en voyant
-qu’on ne veut rien lui dire... C’est une situation qui ne peut
-s’éterniser... Il le comprendra. Tout homme de bon sens le
-comprendrait.
-
-Il s’échauffait un peu aussi, tandis que, singulièrement, Fanny se
-refroidissait. Depuis que les paroles s’amassaient contre son fils
-honni--et celles mêmes de celui-ci qu’elle croyait un juste--elle
-n’était plus si certaine de voir en lui l’ennemi dont il fallait se
-débarrasser.
-
-Les sœurs se levèrent aussi, et ils se dirigèrent tous vers la maison.
-Dans l’allée étroite, Berthe frôlait Silas de sa large hanche, et Fanny
-venait derrière, seule, mince et muette.
-
-Sur le seuil ils virent de loin le gars qui attendait. Alors, Berthe se
-tourna et, dans la figure de l’instituteur, elle jeta:
-
---Vous lui parlerez. C’est vous qui nous en débarrasserez.
-
-Il n’eut pas le temps de répondre. Le gars les avait vus et se dirigeait
-vers eux.
-
-Ce fut un singulier repas. Aucun mot n’avait été prononcé en
-présentation. Mais le gars, avec son flair puissant de rustre, sentait
-visiblement l’ennemi. Il se renfrogna, jetant des regards sournois et
-mangeant à plein sans parler. Berthe trouvait moyen de faire marcher la
-conversation, de paraître à son aise entre ces convives jugulés par
-l’angoisse, ou la crainte, ou l’embarras. Et la chère de la fermière
-affriandait tant l’appétit, aiguisé par l’air déjà salé du plateau,
-qu’un peu de détente permit tout de même d’arriver au dessert sans
-encombre.
-
-Après le café, Berthe se leva.
-
---Allez faire un tour dehors, dit-elle. Moi et Fanny, on a à s’occuper
-un moment.
-
-Elle hésita et ajouta:
-
---Félix vous montrera la propriété.
-
-Les deux hommes sortirent. Fanny les regarda s’éloigner avec crainte.
-Tout la blessait: les choses et leur contraire, ce qu’elle désirait et
-ce qu’elle redoutait. Cette conversation entre ces deux hommes auxquels
-sa chair et son cœur étaient attachés, elle eût voulu l’entendre, et
-elle ne savait comment en fuir le récit.
-
-Le ménage était terminé depuis longtemps lorsque les hommes arrivèrent.
-
-Assises sur le banc devant la porte, les sœurs les regardaient
-approcher: la grande taille de Silas s’élevant à côté du petit gars
-comme un chêne auprès d’un arbuste.
-
-Fanny songea à la fois: «Comme il est grand et fort!» et: «Comme il est
-chétif!» Et le coup de stylet maternel trancha à vif dans son orgueil
-d’amoureuse. Berthe dit à demi-voix:
-
---C’est-il bête que ce soit l’instituteur, qui ne se sert que de sa
-tête, qui soit si fort et que ce malheureux qui a besoin de ses bras
-n’en ait point.
-
-La réponse de Fanny vint comme un réflexe:
-
---Le père Laurent dit qu’il est plus fort qu’il n’en a l’air.
-
-Les hommes arrivaient près d’elles. M. Froment se laissa tomber sur le
-banc. Félix s’assit un peu à l’écart, à portée de la voix cependant,
-comme décidé à garder sa place, cette fois. Et la conversation ne fut
-que de lieux communs.
-
-A la collation, qu’on hâta pour que M. Froment, qui avait annoncé son
-intention de regagner Beuzeboc à pied, pût se mettre en route à temps,
-le gars ne démarra point de la pièce, avec une sorte d’obstination,
-visible à la manière dont il restait tassé sur sa chaise. Et, dans ses
-yeux aigus, tour à tour fixés sur ceux qui parlaient, luisait l’âpre
-curiosité paysanne intéressée.
-
-Pourtant, sur l’ordre de Berthe, il dut aller chercher du cidre au
-cellier contigu, mais il fut si vite de retour qu’elle n’eut pas le
-temps d’amorcer la conversation qu’elle désirait.
-
-Enfin, M. Froment se leva pour partir. Il alla à Berthe et lui tendit la
-main:
-
---Merci, mademoiselle, dit-il, de cette _excellente_ journée.
-
-Il appuya sur l’adjectif.
-
-Il se tourna vers le gars et le salua avec une politesse distante:
-
---Au revoir, monsieur.
-
-Puis, la voix haute et claire:
-
---Venez-vous me conduire, Fanny?
-
-Pour les deux qui restaient ce fut inattendu comme un mauvais rêve. Les
-fiancés étaient dehors qu’ils n’arrivaient pas à se rendre compte des
-paroles étonnantes et du coup d’audace qui les suivait.
-
-Cependant, le couple s’éloignait dans la grande lumière dorée de
-l’après-midi. Silas n’avait pas osé offrir son bras comme il y songeait.
-Ils marchaient côte à côte, proches et, pourtant, séparés par l’éclat
-nouveau de ce coup d’Etat. Et il leur semblait qu’ils n’avaient plus
-rien à se dire.
-
-Ils allèrent ainsi jusqu’à la barrière. Silas l’ouvrit, et ils furent
-sur la route blanche du plateau que l’instituteur allait suivre pour
-gagner Beuzeboc au plus court.
-
-On aurait dit qu’une impossibilité physique les empêchait de parler l’un
-et l’autre. Enfin, Silas commença d’une façon incohérente qui n’était
-pas la sienne:
-
---Il ne sait pas.
-
-Et Fanny, sans hésiter, elle qui hésitait toujours, répondit:
-
---Ah! il ne sait pas?
-
-Ils marchèrent encore quelques pas, puis elle reprit:
-
---Mais ce n’est pas possible!
-
-Silas dit sans la regarder:
-
---C’est que vous avez l’air si jeune!
-
---Oh! répéta-t-elle, c’est pas possible.
-
-Ils traversaient la longue rue du village. Leur conversation pouvait
-être épiée; elle l’était: ils connaissaient trop les us des campagnes
-pour n’en être pas certains. Fanny continua, l’air indifférent:
-
---Il ne se doute pas, vous êtes sûr?
-
-M. Froment affirma:
-
---Non. Il pencherait plutôt de l’autre côté.
-
---Berthe?
-
---Oui, affirma-t-il. Par moments, on dirait qu’il croit que c’est elle.
-
-Elle ne répondit pas à cela. Elle venait de songer à ce premier jour où
-sa sœur était allée comme une Furie vers le soldat planté au bas du pré,
-et à ce qu’elle avait pu lui dire et dont elle ne lui avait jamais
-parlé, à elle, à cet air adouci qui paraissait parfois sur sa figure.
-
-Sa mère? Non, non, même pour tout savoir, jamais Berthe n’aurait
-consenti à lui faire supposer cela. Elle se perdait dans ses pensées
-confuses. Et ce fut Silas qui reprit:
-
---Je l’ai questionné doucement, mais de façon à ce qu’il comprenne que
-vous m’aviez tout dit. Il n’est pas sot. Il a compris.
-
---N’est-ce pas? dit Fanny, avec une lueur de joie.
-
---C’était difficile à expliquer. Cela s’est fait à demi-mot et très
-rapidement. «Mon ami, lui ai-je dit, je suis ici pour aider ces dames.
-Vous tombez dans leur vie sans crier gare.»
-
-«Il m’a répondu: «Oui, je sais bien, mais, moi aussi, j’en ai une
-situation qui n’est pas drôle. (Il a dit: «qu’est rêvable.») Que celle
-qui me doit quelque chose vienne m’établir. J’ai l’âge.»
-
---Il a dit ça?
-
---A peu près, c’est le sens.
-
-Elle répéta:
-
---«Qu’elle vienne m’établir...»
-
---Oui. Et il le pense. Je crois qu’on ne gagnera rien à ruser, à
-temporiser avec une nature comme celle-là; c’est un roc.
-
-Elle pensa: «Comme maman.» Et, tout haut, elle dit:
-
---Alors?
-
---Et c’est tout. Aucun nom n’a été prononcé, c’est à des indices que
-j’ai vu qu’il croyait que c’était votre sœur...
-
-Il se tut. Le village dépassé, quelques fermes bordaient encore un des
-côtés du sentier qu’ils prirent pour couper vers la plaine. Des hêtres,
-alignés sur le talus, une fraîcheur descendait, qui les surprit, après
-l’haleine embrasée de la route crayeuse. D’un commun accord, ils
-s’arrêtèrent pour s’adosser au talus herbeux contre lequel tous les
-amoureux du village devisaient. Et l’instituteur reprit:
-
---J’ai eu l’impression qu’une somme, une somme raisonnable, bien
-entendu...
-
-Fanny étendit la main:
-
---Oh! non, non, plus d’argent entre nous! Il y en a eu trop, déjà!
-
-M. Froment rougit jusqu’aux yeux. Fanny en eut honte pour lui.
-
---Vous ne pouvez pas savoir, se hâta-t-elle de dire, perdant sa réserve
-coutumière, tant elle se pressait de s’excuser, mais c’est l’argent
-qu’on a donné, déjà, qui a tout perdu. Et l’argent n’arrange rien.
-
---Quelquefois, dit l’instituteur qui s’était remis. C’est une question
-de délicatesse. Il est évident qu’il n’est revenu, qu’il n’est entré
-dans votre vie que pour cela.
-
-Elle détourna la tête.
-
---Oh! pardon, je vous blesse, mais il faut porter le fer dans la plaie,
-voyez-vous, le fer rouge.
-
-Il répéta, content de son image et la poussant encore:
-
---Le fer rouge à blanc.
-
-Elle ne disait rien, la tête toujours détournée. Alors, il insista avec
-douceur et fermeté:
-
---Voyons, réfléchissez vous-même. Il est venu réclamer quelque chose,
-n’est-ce pas? Eh bien, quoi? Sinon ce qu’un homme élevé comme lui peut
-réclamer?
-
-Comme elle ne répondait toujours rien, il se pencha et, stupéfait, vit
-qu’elle pleurait.
-
---Oh! fit-il, avec cet air à la fois mécontent et surpris des hommes
-lorsqu’ils voient le monument solide de leur argumentation battu en
-brèche par la marée des larmes féminines.
-
-Elle bégaya:
-
---Elevé comme lui, c’est justement!
-
-«Il n’aurait pas dû être élevé comme ça! C’est moi, c’est moi...»
-
-Elle ne put achever, les sanglots l’étouffaient. Sa pensée désolée lui
-disait: «Tu as perdu ta vie, perdu ton fils, et tu perds maintenant
-celui-ci qui te restait.» Elle savait qu’elle ne pouvait plus être
-touchante sous les larmes, que ce temps-là était passé pour elle. Et
-pourtant, elle pleurait toujours.
-
-Par discrétion, il se détourna.
-
---Remettez-vous, je vous prie.
-
-Il fit quelques pas sur le sentier. Alors, comme elle sentait la tempête
-diminuer, elle fit les gestes automatiques des femmes qui se rajustent
-et essuient sur leur visage la trace passionnée que personne ne doit
-voir. Sans mot dire, elle vint à côté de lui, et ils reprirent le
-sentier.
-
-Mas ils ne savaient ni l’un ni l’autre où renouer la chaîne des paroles.
-Toutes celles qu’ils venaient de manier les brûlaient encore. Enfin,
-Fanny commença:
-
---Je vous ennuie: je... je suis ridicule...
-
-Il protesta du geste.
-
---Oh! je trouve cela si naturel! C’est un si grand désarroi pour vous,
-pauvre amie!
-
-Le joli mot inusité la fit frémir.
-
---Oui, dit-elle, un remords surtout.
-
-Il s’arrêta au milieu du chemin vert criblé de rayons obliques:
-
---Non, ne dites pas cela. Il ne faut pas. Vous n’avez pas de remords à
-avoir. A travers ce que votre sœur m’a dit, j’ai compris. Vous avez été
-forcée, forcée à tout. Il n’y a pas de remords à avoir.
-
-Il parlait avec fermeté et noblesse. Une sorte de sensation de certitude
-accompagnait ses paroles dans l’entendement de Fanny. Et elle ne trouva
-rien à répondre.
-
-Ils marchèrent encore un peu, puis il reprit, continuant sa pensée:
-
---Pas de remords non plus à employer le seul moyen possible. Comprenez
-bien ceci, Fanny: ce n’est pas une réparation en... affection qu’il est
-venu vous demander aujourd’hui; c’est une réparation...
-
-Il se tourna vers elle:
-
---Endurcissez-vous à l’entendre: en argent. Et c’est pourquoi je vous
-parlais d’une somme raisonnable...
-
-Fanny marchait toujours, bercée par cette voix profonde qui devait avoir
-raison. Oui, c’était cela sans doute qu’il fallait faire, dans l’intérêt
-de tous, c’était même peut-être le devoir...
-
-Elle dit, enfin:
-
---Vous croyez vraiment qu’il accepterait, et que je dois le faire?
-
---Mais, c’est certain, dit-il avec emphase, c’est l’évidence même.
-
-Ils arrivaient à l’extrémité des fermes, et le chemin rural se
-changeait en sentier bordé de champs. Fanny s’arrêta.
-
---Il va falloir que je m’en retourne. Mais, il part ce soir. Comment m’y
-prendre?
-
-Silas lui tendit la main.
-
---Laissez-moi tous vos ennuis. Je le ferai, moi.
-
-Elle le regarda avec appréhension.
-
---Mais, comment?
-
---Ne dites rien, ce soir. Qu’il parte. Il a une intention; celle de
-revenir vous persécuter, sans doute. Je lui écrirais pour vous.
-
---Merci, dit-elle avec embarras. Vraiment, je voudrais bien, si ce
-n’était pas trop de dérangement.
-
---Pouvez-vous croire, Fanny! demanda-t-il avec chaleur. C’est dit, je
-lui écrirai.
-
-Il lui serra plus fort la main.
-
---A bientôt, dit-il. C’est entendu. A Lisieux, au 200ᵉ d’infanterie.
-Oui. Naturellement, je ne fixerai pas de somme, cela viendra ensuite. Au
-revoir.
-
-Il ne lui donna point de baiser. Quelque chose entre eux les séparait,
-ou quelqu’un. Il s’en alla dans la coupure que faisait le sentier entre
-un champ de blé roux et un champ d’avoine blonde.
-
-Immobile, elle le suivait des yeux, et le vit se retourner. Il la
-regarda, parut hésiter, et revint enfin.
-
-Quand il fut devant elle, il lui sembla qu’il était plus pâle. Il ouvrit
-la bouche sans trouver de mots. Et il finit par dire:
-
---Et comment, comment l’adresser?
-
-Elle ne comprit pas.
-
---Comment l’adresser?
-
---Oui, le nom.
-
---Eh bien, M. Félix, M. Félix...
-
-Atterrée, elle s’interrompit.
-
---Oui, Félix...
-
-Son regard se chargea d’épouvante et tout l’opprobre du monde tomba sur
-ses épaules. Elle venait seulement de comprendre qu’elle ne savait pas
-le nom de son fils.
-
-
-
-
-TROISIEME PARTIE
-
-
-
-
-I
-
-
-Depuis que leur résolution était prise, une sorte de tranquillité venait
-aux sœurs. Les hésitations, les tourments ressentis par l’une et par
-l’autre, bien qu’à des degrés différents de tonalité et d’intensité,
-s’apaisaient momentanément dans une certitude.
-
-C’est le soir même du départ de Félix qu’elles comprirent qu’il fallait
-définitivement quitter Beuzeboc pour la Hêtraye.
-
-Après leur entretien, Fanny quitta Silas, toute honte bue, sans trouver
-un mot à ajouter. Et le chemin du retour fut vraiment son chemin de
-croix. Un petit fait pourtant, qui n’était pas nouveau et qui ne
-changeait rien à l’état des choses, que cette ignorance de l’état civil
-de son fils. Pour elle, il dépassait tous les autres en importance, en
-signification, en résultats.
-
-Une honte nouvelle l’avait accablée quand elle s’était retrouvée en sa
-présence. Elle n’osait plus le regarder: il lui semblait que son fils
-lisait, cette fois, sur sa figure, un remords d’une autre qualité.
-
-Ils avaient dîné silencieusement. Berthe boudait Fanny depuis sa sortie
-avec Silas, et le gars mangeait, comme toujours, avec conviction. Enfin,
-il s’était levé:
-
---Faut que j’ m’en aille. L’ train est à dix heures, à Villebonne.
-
-Fanny remarqua qu’il était lavé, astiqué et frotté. Et elle dit:
-
---Tout est-il prêt?
-
-Elle n’osait dire tu, ni vous. C’est pourquoi elle ne s’adressait jamais
-à lui, directement. Mais, cette fois, ce fut, malgré elle, la mère dont
-le fils, millionnaire ou mendiant, gagne le régiment, qui parla:
-
---Oui, dit-il, j’en ai pas lourd!
-
-Il se balançait d’un pied sur l’autre. On voyait les paroles s’amasser
-sans trouver d’issue. Enfin, il dit:
-
---Je vous remercie. C’est un agrément d’être ici.
-
-Personne ne répondit. Alors, il parut s’enhardir et prononça:
-
---Vous auriez besoin...
-
-Il s’arrêta, comme pour juger de l’effet de ce début. Puis il reprit:
-
---D’un bon domestique.
-
-Ce fut le tonnerre éclaté aux pieds des sœurs. On eût dit qu’elles en
-restaient assourdies. La première, Berthe se remit:
-
---Et alors? dit-elle avec quelque insolence.
-
---Et alors, je connais le métier, tout le monde vous le dira. Vous
-n’avez qu’à vous informer...
-
-Fanny songea: «Sans nom!»
-
-Berthe réfléchissait sans répondre. Elle semblait peser des choses.
-Enfin, elle dit:
-
---Vous rêvez, mon garçon! Nous n’avons pas besoin d’un domestique. Nous
-«n’occupons» pas, nous demeurons à Beuzeboc.
-
-Les yeux bruns du gars eurent un vif regard sur lequel il tira aussitôt
-le rideau de ses paupières.
-
---Vot’ bail va finir, dit-il, vous pourriez bien reprendre la ferme à
-vot’ compte.
-
---Par exemple, comme vous arrangez ça! fit la grosse fille, suffoquée.
-
-Fanny pensa douloureusement: «Il sait tout ce qui concerne nos intérêts,
-tout. Mais il ne sait pas laquelle est sa mère.»
-
---C’est une bonne ferme, reprit le gars. J’ai regardé les terres. Y’a
-plus mauvais. L’ père Laurent est vieux. I’ s’ mettra chez sa fille...
-
---Vous êtes au courant! fit Berthe avec ironie.
-
-Le gars eut un sourire qui éclaira soudain sa figure impénétrable d’un
-rayon d’intelligence. Il continua:
-
---Elle ne rapporte pas c’ qu’elle pourrait, c’te ferme-là. Ils sont trop
-vieux... De l’argent, qu’on en tirerait!
-
-Berthe l’écoutait attentivement, toute ironie disparue. Elle répéta:
-
---De l’argent...
-
-Avec un art consommé de roublard, il rompit les chiens.
-
---Faut que j’ m’en aille, dit-il. A revoir!
-
-Il tendit la main, sa main durcie de paysan-soldat. Et Fanny, pour la
-première fois, remarqua sa petitesse, qu’il tenait d’elle.
-
-Berthe la serra mollement en réfléchissant toujours. Fanny la prit en
-tremblant. C’était la première fois qu’elle touchait son fils. Une
-langueur l’envahit tout entière. Que c’était doux!
-
-L’étreinte se desserra. Elle restait tremblante, oppressée, les yeux
-mouillés. Le gars regardait Berthe.
-
-Alors, comme frappée d’une idée subite, celle-ci dit avec décision:
-
---On vous écrira.
-
-Le gars enregistra gravement:
-
---Bon.
-
-Il alla vers la porte. Fanny étendit la main. Voilà. Le moment était
-venu:
-
---Berthe! cria-t-elle.
-
-Berthe la regarda étonnée. Que pouvait-elle avoir à demander? On
-arrangeait tout pour elle.
-
-Fanny comprit si complètement, cette fois, que tout son courage
-défaillit. Eh bien, oui, après tout, accepter cela encore; le laisser
-partir sans savoir son nom; ne pas lutter, ne pas même intervenir.
-
---Rien, rien, dit-elle en se passant la main sur le front d’un air un
-peu égaré.
-
-Ce fut pourtant comme si cette pensée fulgurante avait jailli de son
-cerveau dans celui de sa sœur, car Berthe se retourna vers le soldat:
-
---Mais, à propos, comment l’adresser?
-
-Du seuil, il se retourna:
-
---Au 200ᵉ de ligne, 6ᵉ bataillon, 3ᵉ compagnie, à Lisieux.
-
---Oui, mais...
-
-A son tour, elle hésitait, arrêtée devant l’obstacle monstrueux que
-toute sa ruse n’avait pas prévu.
-
-Et le soldat, la main sur la clenche, faisait une figure de surprise
-évidente.
-
-Sa ruse à lui était dépassée.
-
---Qu’est-ce que c’est? demanda-t-il enfin.
-
-Pour la première fois de leur vie, Fanny vit sa sœur embarrassée. Les
-yeux détournés, elle cherchait le mot nécessaire sans le trouver.
-
-Le silence devint pesant. Enfin, Berthe dit avec difficulté:
-
---Toute l’adresse, c’est comment?
-
-Le gars la regardait toujours sans comprendre. Puis, comme s’il eût
-enfin pris son parti d’obéir, il ânonna:
-
---Malandain Félix, au 200ᵉ d’infanterie, 4ᵉ bataillon, 2ᵉ compagnie,
-Lisieux.
-
---Ah! cria Fanny.
-
-Mais Berthe fit un pas en avant pour la cacher, et elle dit, avec une
-indifférence forcée, sonnant singulièrement dans sa voix qu’elle forçait
-afin de couvrir celle de sa sœur:
-
---C’est ça, c’est ça. Bien, au revoir, mon garçon.
-
-Il les regardait toujours, et quelque chose du mystère qui s’agitait là
-parut filtrer jusqu’à lui. Il eut un mince sourire.
-
---On m’appelle comme ça, fit-il.
-
-Et son regard acheva la phrase si nettement que tous crurent l’entendre
-dire: «Mais ce n’est pas mon nom.»
-
-Le silence dura un peu trop pour ne pas devenir dangereux. Enfin, Félix
-ajouta tout haut:
-
---Parce que je suis resté longtemps avec les Malandain.
-
-Il se mit à rire niaisement, de la façon la plus inattendue.
-
---C’est un «surpiquet», un surnom, qu’ils appellent. Je suis «dit
-Malandain».
-
-Il s’arrêta de rire et ajouta avec une sorte de solennité:
-
---Mon nom, c’est...
-
-Et, se ravisant tout à coup, il termina:
-
---Vous avez pas qu’à mettre: Félix, dit Malandain, «ils» me trouveront
-bien.
-
-Il toucha du doigt son képi qui n’avait pas quitté sa tête, et passa la
-porte.
-
-Arrivé au bas des marches, il se retourna et, voyant qu’elles n’avaient
-pas bougé et le regardaient toujours, il leur jeta:
-
---Un bon domestique qu’il vous faut ici.
-
-Et il s’en alla pour de bon.
-
-C’est alors qu’elles virent qu’il n’y avait qu’à céder, et qu’elles
-décidèrent de s’installer à la Hêtraye, temporairement tout au moins. Il
-y a des forces qu’on ne discute pas. En Félix, les sœurs en
-reconnaissaient une avec laquelle il fallait compter.
-
-Ce fut Berthe qui l’exprima la première. A l’indicible étonnement de
-Fanny, elle ne fit ni lamentations, ni reproches. Elle paraissait céder
-à la nécessité, mais en bonne joueuse. L’aînée songea: «Elle a toujours
-aimé la campagne.» Et elle accumula toutes les objections comme si,
-puisqu’elles devaient être invoquées et que Berthe ne s’en chargeait
-pas, la tâche lui en revint. L’étonnement de leurs amis et du monde
-devant cette décision soudaine; l’opposition certaine de l’oncle
-Nathan; les difficultés matérielles de ce changement d’existence: leur
-confort, leur commodité abandonnés avec la maison de la vallée... Mais
-Berthe allait au-devant de tout et, une fois de plus, Fanny accepta le
-joug commode qui descendait sur elle, et auquel elle n’aurait plus qu’à
-obéir.
-
- * * * * *
-
-Quand elles rentrèrent, deux jours plus tard, Beuzeboc cuisait au fond
-de sa cuvette, sous le soleil d’août. Leur absence n’avait duré que dix
-jours. Elles se virent complimentées sur leur courage:
-
-«Rentrer ici quand vous étiez si bien à respirer là-haut!»
-
-La bonne Mme Gallier usait son tablier de moire à leur exprimer son
-étonnement.
-
---Tant qu’à faire, il fallait rester plus longtemps.
-
-Ainsi, les sœurs rentraient dans le lit ordinaire de leur vie que de
-leurs mains, il allait falloir défaire. Car cette chose incroyable
-arrivait qu’elles allaient quitter la ville ronronnante et les rues aux
-pavés bossus, et leur maison où chacun de leurs mouvements avait son
-aire prévue et sa portée certaine, et l’église, debout comme une
-douairière qui attend ses invités du haut de son perron, et les rues qui
-regardent par leurs fenêtres abritées sous les paupières des rideaux, et
-les ruelles mortes, pleines d’amoureux, toute la ville, enfin, de toute
-leur vie, pour gagner ce plateau d’où leur famille était descendue un
-jour d’autrefois.
-
-Berthe profita de ces paroles d’accueil pour amorcer la chose. Oui,
-elles s’étaient plu à la Hêtraye, tellement qu’elles y retourneraient
-bientôt, ayant d’ailleurs à s’occuper de leur ferme dont le bail
-expirait à Pâques. Elle hasarda qu’elles pourraient avoir à y passer
-l’automne entière car la maison nécessitait des réparations et que
-Fanny, surtout, se portait bien là-haut et y dormait mieux.
-
-Elle plaçait soigneusement ses allusions, ses raisons, comme un
-alpiniste place son pied, sans rien laisser au hasard parmi les
-nouvelles qu’on lui demandait sur le voyage à Paris.
-
-Les amis disaient entre eux:
-
---Elle rajeunit, Berthe!
-
-Et quelque chose en elle semblait, en effet, s’épanouir, un espoir ou
-une certitude.
-
-L’oncle Nathan rentra de la Manche deux jours après. Il arriva au soir
-chez ses nièces, et les trouva au jardin. Fanny essayait de se
-ressaisir, car le tourbillon qui l’entraînait depuis la rencontre du
-chemineau lui faisait perdre la notion de la réalité et, rejetée de
-Félix à Silas et du chemineau à Ludovic, promenée dans les souvenirs de
-Bures, de Paris et de la Hêtraye, elle dérivait au fil des événements
-terrifiants dont elle se trouvait témoin et acteur.
-
-Et, depuis son retour, la maison d’école était fermée. Sans doute n’y
-avait-il là rien d’extraordinaire, puisque l’époque des vacances venait
-d’arriver. Mais ce départ sans un avertissement la frappait comme un
-nouveau malheur. Non, ils n’avaient pas dit un mot de cela à la Hêtraye
-pendant cet étrange repas, ni plus tard, au cours de cette conversation
-dont le souvenir encore la frappait d’un coup au cœur.
-
-Une cendre d’or tombait de la coupole enflammée quand le grand vieillard
-arriva. Sa face d’oiseau de proie, entourée de l’argent pur de ses
-cheveux, resplendissait. Il s’assit sans rien dire, puis s’informa des
-santés, des poules, parla du terrain. Enfin, il dit, comme à regret:
-
---Comme ça, vous êtes allées à Paris?
-
-Berthe prit avec empressement les rênes de la conversation.
-
---Oui, on voulait toujours: on s’est décidé.
-
-Le long nez austère du vieillard qui contredisait sa bouche curieuse
-parut vouloir réduire celle-ci au silence. Il y eut une pause.
-
---C’est beau, murmura Berthe.
-
---Oui, dit-il. Il y a à voir.
-
---Sûr, approuva-t-elle.
-
---Plus qu’ici.
-
-D’un commun accord, ils se donnèrent trêve afin de ramasser de
-meilleures armes pour le combat, dont les préparatifs avaient lieu entre
-le rusé vieillard et Berthe qui ne laisserait filtrer son butin de
-nouvelles que goutte à goutte.
-
-Fanny se leva. Une lassitude lui venait d’avance.
-
---Je vais vous faire du thé, dit-elle.
-
-L’oncle approuva avec vivacité: un repas supplémentaire gratuit ne lui
-était jamais désagréable.
-
-Elle s’en alla vers la maison environnée du parfum que le soir arrachait
-aux fleurs. Elle songeait avec amertume à la conversation qui commençait
-derrière elle. Toute sa vie, toute sa vie livrée à ces mains cruelles
-qui auraient pu être douces. Demain, ce seraient celles des étrangers,
-peut-être, qui arracheraient avec sa chair le vêtement secret que chacun
-serre si fort contre soi...
-
-Pourtant, ses craintes furent encore une fois dépassées par la réalité.
-Malgré les surprenantes confidences reçues, l’oncle n’y fit aucune
-allusion. Il but et mangea en parlant des affaires qu’il avait faites
-dans le Cotentin. Seulement, quand il partit, il adressa à Berthe un
-signe d’intelligence qu’elle surprit. Et il dit à Fanny, comme en
-réfléchissant:
-
---A la Hêtraye, à la Hêtraye, que tu veux aller?
-
-Elle le regarda avec surprise.
-
---Oui, dit-elle d’un ton craintif, nous croyons que c’est le mieux.
-
-Il la fixa encore d’un air goguenard et attentif et fit un geste qu’elle
-ne comprit pas. Berthe s’était détournée avec affectation. Fanny regarda
-profondément le vieillard. Voilà. C’était lui qui représentait toute
-leur famille, surtout les hommes, puisqu’elles ne possédaient ni père,
-ni frères, ni maris. En ce quart d’heure que Berthe avait si bien
-employé, il venait d’apprendre avec ces nouvelles du passé (le message
-du chemineau et sa mort, l’arrivée du fils abandonné), cette nouvelle du
-présent: les fiançailles de Fanny et l’entrée de l’instituteur dans sa
-vie. Et tout cela ne valait pas un mot, une allusion... Elle se sentait
-à la fois allégée et frustrée, car l’indifférence est quelquefois comme
-une insulte.
-
-Elle réfléchit longtemps là-dessus ce soir-là. Maintenant, toutes ces
-choses qu’il fallait qu’elle fît étaient comme un rocher sur sa route.
-Enorme, il barrait son horizon et elle se disait: «Jamais je
-n’arriverai à le remuer.»
-
-Comment supposer, par exemple, qu’elles réussiraient à faire passer pour
-naturelle leur soudaine retraite à la Hêtraye? Et comment si, déjà, on
-n’avait jasé de la présence du soldat, n’en jaserait-on point? Et
-comment, encore, prendrait-on cette nouvelle attitude de Silas auprès
-d’elles? Silas. Lui seul, de son bras d’homme fort aurait pu faire
-vaciller le rocher. Fanny l’avait presque cru, en l’entendant la
-revendiquer comme sienne, l’autre jour, à la Hêtraye. Oui, mais il était
-parti. Parti sans rien dire. Lui aussi, à la onzième heure, il
-l’abandonnait.
-
-Le lendemain, dimanche, les sœurs se rendirent au temple. Un orage avait
-éclaté dans la nuit. La ville et les bois brillaient, vernis de neuf,
-sous un soleil rafraîchi. Les demoiselles montèrent à la tribune. Le
-lecteur, qui remplaçait toujours l’instituteur pour les vacances, lisait
-la Bible. C’était un petit homme avec de grosses moustaches grises et
-des paupières sanguinolentes. Il psalmodiait complaisamment sa lecture.
-Par le vitrail ouvert, on voyait une rose-thé se balancer au bout d’une
-longue tige sur le mur voisin. Fanny ne pouvait s’empêcher de suivre la
-fleur des yeux et il lui semblait qu’elle ne retrouverait jamais son
-ancienne ferveur. Son cœur paraissait dévasté, aride, vide comme le
-vaste édifice clair dénudé de la voix de Silas, de la voix sonore,
-caressante, savante de Silas! Les assistants arrivaient, gagnaient leurs
-places dans les bancs que leur famille occupait depuis l’origine du
-temple. Le culte se déroulait selon la liturgie immuable; tout ici
-était fixe et solide. Le malheur d’une vie ne pouvait cependant pas se
-consommer dans l’ombre de ces choses éternelles!
-
-Elle ferma les yeux pour mieux poursuivre un raisonnement qui se
-brisait. Elle les rouvrit tout à coup; la basse veloutée de
-l’instituteur montait d’en bas jusqu’à elle comme tous les dimanches.
-Elle crut rêver et attendit le dernier cantique où, de nouveau, la voix
-s’éleva. Pourtant, il n’était ni à la tribune, ni au banc du
-consistoire. Et ce ne fut qu’à la sortie qu’elle vit qu’elle ne rêvait
-point, car il était là, vraiment, en face de la porte, qui la cherchait
-des yeux.
-
-Ce fut comme un miracle ou plutôt comme un signe qui lui était destiné.
-Elle songea à l’arc-en-ciel après le déluge, à la manne au désert. Mais,
-tant de regards étaient sur eux qu’elle n’osa aller vers lui et passa.
-Berthe, d’ailleurs, avait déjà pris les devants et Fanny dut courir pour
-la rattraper, et mener le même train jusqu’à la maison. Elles trouvèrent
-l’oncle Nathan assis à la table, la serviette nouée derrière le cou.
-
---Allons, cria-t-il, y’a temps pour tout! J’ai été au temple à
-Saint-Antoine, et me v’là.
-
---Avec vot’ cheval qui va comme l’enfer, c’est pas drôle! fit Berthe qui
-tamponnait sa figure rouge et suante.
-
---Pourquoi se presser tant? osa demander Fanny qu’un fil invisible avait
-tiré en arrière tout le long du chemin.
-
-L’oncle et l’autre nièce échangèrent un regard plein de signification.
-
---On t’expliquera tout à l’heure, mangeons, dit le vieillard.
-
-Fanny sentit s’amasser un de ces orages lourds de paroles et
-d’exhortations qui crevaient si souvent sur elle depuis quelque temps,
-et le bon déjeuner dominical du père Oursel fut gâté pour elle.
-
-M. Le Brument commença avec le dessert:
-
---Alors, ma fille, dit-il en s’adressant à Fanny, comme ça, tu veux
-aller à la Hêtraye?
-
-L’entretien se renouait au point exact où il s’était rompu. C’était de
-bon protocole normand.
-
-Elle dit en hésitant:
-
---Je veux, c’est-à-dire nous croyons que ça vaut mieux pour le moment.
-
-Il opina, débonnairement, de toutes ses petites boucles d’argent.
-
---Oui, c’est sûr.
-
-Et il laissa aux paroles de Fanny le temps de vivre et de mourir dans
-l’air avant d’en ajouter d’autres.
-
---Vous croyez, reprit-il, vous croyez, mais si c’est pour le monde...
-C’est-il pour le monde?
-
---Bien sûr! fit Berthe complaisamment en commère qui place une réplique.
-
---Eh bien, ça étant, tu n’as peut-être pas raison.
-
---Comment? demanda Fanny, déroutée.
-
-Il eut l’air de réfléchir et son grand nez en bec de rapace s’inclina
-vers la nappe. Puis il dit lentement:
-
---Faudrait que ça soit toi qui y ailles, à la Hêtraye avec ce gars, pour
-l’apaiser.
-
---Moi? Comment, moi?
-
---Oui, toi, toute seule.
-
---Sans Berthe? cria-t-elle avec une véhémence si inaccoutumée qu’un
-instant ils lui livrèrent leurs yeux surpris, tels qu’ils étaient.
-
---Oui, sans Berthe. Comme ça, on n’aurait pas à trouver drôle que vous
-laissiez votre maison d’ici, car ça le semblera, drôle!
-
-Elle restait abasourdie. Jamais cela ne s’était présenté à son esprit.
-Et, marquant son avantage, le vieillard continua:
-
---Et puis, toute seule, c’est «bien de révisé» si tu n’arrives pas à le
-dompter, le gars! Il y en a d’aucuns qui sont ambitionnés à ne pas céder
-devant un autre que leur maître. J’ai vu des chevaux comme ça!
-
-Le ridicule de la comparaison ne frappa même pas Fanny. Elle songea
-seulement avec désespoir: «Dompter quelqu’un! Comme si je le pouvais!»
-
-Et, tout de suite, un souci lui revint:
-
---Et Berthe?
-
-Le bonhomme gratta son grand nez sec.
-
---Elle restera ici, je te dis. Elle...
-
-Il s’interrompit, comme s’il se trouvait devant des mots trop lourds à
-prononcer. Et, instinctivement, Fanny, si peu perspicace, mais si
-sensitive, fut certaine que tout ce qui avait été dit jusque-là n’était
-rien et que tout n’avait été dit que pour en venir là. Et elle reprit,
-d’un ton machinal, comme si le dernier mot eût été un levier pour
-soulever les autres:
-
---Elle...?
-
-Le père Oursel entra avec le café. Avec ses mouvements d’automate, il
-posa la cafetière--car on n’avait jamais pu l’habituer à l’usage du
-plateau--et il disparut sans qu’une fois son regard eût croisé celui des
-autres.
-
-M. Le Brument dit à mi-voix à Berthe:
-
---Toujours de d’ même, l’ père Oursel! En v’là un qui s’occupe pas du
-tiers et du quart! Quel bonhomme! Je suis sûr qu’il sait seulement pas
-ce qui se passe sous son nez!
-
-Berthe dit, dédaigneusement:
-
---L’ père Oursel? Rien, c’est rien.
-
-En Fanny les pensées cheminaient comme sur un vent d’ouest. Elle était
-sûre qu’on allait lui parler de l’instituteur, sans deviner comment.
-Enfin le vieillard commença:
-
---M. Froment, votre voisin, il est parti, d’apparence?
-
---Il est revenu, dit Fanny: nous l’avons vu au temple, tout à l’heure.
-
---Revenu! Sa maison était fermée pour les vacances. Comment?
-
-Personne ne répondit. Il reprit:
-
---Comment? C’est bien drôle, ça!
-
-Pour la première fois depuis le début de la conversation, il paraissait
-sincère.
-
-Il y eut un silence, puis il continua:
-
---C’est peut-être quelque chose qu’il avait oublié.
-
-Il regardait Berthe. Elle dit seulement:
-
---Ouat!
-
-Elle semblait agitée et anxieuse. Fanny songea:
-
-«Ça la contrarie qu’il soit revenu. Elle ne veut pas que je le revoie.»
-
-Le bonhomme poursuivit, comme s’il prenait enfin une résolution:
-
---Faut te faire une raison, Fanny, ma fille. Faut te faire une raison.
-
-Cette fois, il la regardait. Elle essaya de saisir quelque chose dans
-les froids yeux bleus, si pareils à ceux de sa mère, ces yeux qui
-avaient glacé sa vie. Mais, comme toujours, elle y fut impuissante.
-
-D’ailleurs, le moment favorable était passé. Il se leva, après avoir
-plié méthodiquement sa serviette et secoué ses miettes.
-
---Puisque c’est comme ça, faut que j’ m’en aille. Il est temps.
-
-Berthe se leva et alla lui chuchoter quelques mots à l’oreille. Il fit:
-«Oui» de la tête. Puis, prenant son chapeau:
-
---Fais-toi une raison, ma fille, dit-il, c’est ton intérêt.
-
-Fanny écoutait désespérément. Elle sentait que quelque chose était
-résolu contre elle qu’elle ne savait pas. Et elle ne comprit que
-lorsqu’elle vit l’oncle entrer par la petite porte de la cour d’école.
-
-Pâle jusqu’aux lèvres, elle se retourna. Berthe la guettait. Alors un
-peu de courage lui vint. Qu’est-ce qu’ils avaient décidé? La question
-dut être si clairement écrite dans ses yeux que Berthe répondit avec une
-espèce d’arrogance qui masquait autre chose:
-
---Faut bien en finir!
-
-Fanny mit sa main à sa gorge.
-
---Finir quoi?
-
-Une expression nouvelle parut sur la grosse figure de la cadette. Elle
-posa la main sur le bras de sa sœur.
-
---Allons, allons! dit-elle avec une espèce de bonhomie, si ça a du bon
-sens!
-
-Elle l’attira dans la pièce.
-
---Quitte cette fenêtre. Qu’est-ce que ça te donne de guetter la route?
-
-Elle continua pendant un instant à prononcer des phrases insignifiantes,
-qui déjà agissaient par cette vertu lénifiante des mots de tous les
-jours dans les situations graves. Machinalement, Fanny obéissait et
-c’était le commencement de sa reddition.
-
-Berthe la fit asseoir. Elle s’assit elle-même, et puis elle commença:
-
---Ecoute...
-
-Elle se recueillit quelques secondes et détourna les yeux de la pâle
-figure hallucinée de Fanny.
-
---Tu vois bien toi-même que ça ne peut pas durer comme ça. Il faut
-prendre un parti. Sur le coup, on ne se rend pas compte. Mais le monde
-ne comprendrait pas que nous allions toutes les deux nous enterrer à la
-campagne. Il faut une raison pour que tu partes, puisque c’est toi qui
-doit partir: une raison... importante... qui nous oblige à nous séparer.
-Tu comprends?
-
-Les yeux de Fanny répondirent éloquemment que non.
-
-Berthe reprit, avec une sorte de patience appliquée:
-
---Il n’y a qu’une raison qui puisse nous y forcer. Vois-tu ça?
-
-Elle se penchait pour forcer une réponse. Fanny fit: «Non», de tout son
-visage étonné.
-
---La raison qui fait qu’une femme veut rester seule... c’est-à-dire pas
-toute seule...
-
-Elle fit un geste violent:
-
---Que je me marie, enfin! Est-ce si drôle que ça?
-
-Fanny, stupéfiée au delà des paroles vaines, ne bougea pas. Berthe
-reprit:
-
---Oui... c’est ça qui arrangerait tout. Tu pars à la Hêtraye, puisque tu
-n’as pas d’autre moyen d’en finir avec ce gars que de le supporter. Moi
-qui n’y suis _pour rien_ (elle accentua cruellement), je reste ici,
-avec...
-
-Elle ne put aller plus loin. Peut-être n’eût-elle pas osé. Mais Fanny se
-leva brusquement comme quelqu’un qui, enfin, voit.
-
---Avec...? fit-elle sourdement.
-
-Berthe se leva aussi pour l’affronter mieux, puisque la masse est aussi
-un argument.
-
---Avec l’homme qui comprendra qui il doit choisir, quand on lui aura
-montré.
-
-Fanny dit seulement:
-
---C’est l’oncle Nathan qui a...
-
-Berthe inclina la tête.
-
---L’oncle Nathan est allé lui parler, oui.
-
-Il y eut un silence. Fanny n’osait pas regarder sa sœur. Puis elle dit:
-
---Car enfin, tu dis que vous vous êtes mis d’accord... Peut-être. Mais
-c’était avant l’arrivée de Félix. Ça change tout, une chose pareille.
-Pour un homme surtout. Et il faudrait avoir bien peu de «cœur» pour
-courir après.
-
-Fanny étendit la main.
-
---Je ne cours pas après, dit-elle d’une voix étranglée. Tu sais bien ce
-qu’il a dit à la Hêtraye l’autre jour.
-
-Berthe parut chercher.
-
---Ce qu’il a dit?
-
-Fanny ne répondit pas. Un immense découragement s’abattait sur elle.
-Qu’était-ce que ce petit argument qui lui restait, en présence de toutes
-ces implacables vérités... Silas l’avait appelée Fanny devant les
-autres, oui. Par distraction, peut-être, ou par pitié, pour adoucir le
-coup qu’il voulait lui porter et qu’il n’avait pas le courage de lui
-porter encore... Mais aucun mot décisif ne lui était échappé, aucune
-allusion à leurs projets de naguère, quand c’eût été le moment entre
-tous d’en parler... Et puis, surtout, surtout, le départ, cette maison
-silencieuse et aveugle qui lui était apparue alors comme une réponse
-définitive.
-
-Elle baissa la tête. Elle n’était plus sûre de rien.
-
-Comme si elle suivait ses pensées et se trouvait obligée de les résumer
-et de les poursuivre, Berthe reprit alors:
-
---Il n’a rien dit de remarquable devant moi et, entre nous, à en juger
-par la figure que tu avais en revenant...
-
-La phrase qu’elle laissa en suspens se termina à leurs oreilles comme si
-elle était prononcée. Il n’avait rien dit, non, il n’avait rien dit.
-
-Et, soudain, Fanny sentit la vanité de la lutte pour celui qui n’a pas
-d’arme. Après le découragement, le renoncement entra dans la place. Sans
-parler, elle fit un geste de lassitude. A cette sœur qui voulait lui
-voler un amour qu’elle était pourtant bien sûre d’avoir possédé, elle ne
-dirait rien, c’était trop difficile, elle ne savait pas reprocher,
-prendre la voix haineuse qu’il faut, jeter les mots comme on jette des
-pavés... Elle pensa: «Faites, faites, écrasez-moi! Je ne sentirai
-bientôt plus rien.»
-
-Comme étonnée de la promptitude de sa victoire, Berthe regarda sa sœur,
-inerte, passive, la tête baissée et les mains jointes sur les genoux.
-Et, sans honte, elle retourna vers la fenêtre et se colla le front
-contre les carreaux pour épier le retour du vieillard.
-
-Quand il arriva, elles étaient toujours dans la même position, mais, ni
-le bruit de la grille, ni celui de la porte d’entrée, ni le grincement
-du pêne ne tirèrent Fanny de ses pensées.
-
-Le bonhomme entra. En quittant la grande lumière, il tâtonna dans le
-demi-jour frais. Fanny leva enfin sur lui ses yeux mornes. Il paraissait
-singulièrement agité et se laissa tomber sur une chaise en retirant son
-chapeau à larges bords.
-
---Bougre! dit-il. C’est pire que le four du boulanger, dehors!
-
-Berthe fit un pas. Toute sa prudence l’abandonnait:
-
---Eh bien, mon oncle?
-
-Il agita l’air avec son chapeau auprès de sa figure pendant un moment.
-
---Eh bien, dit-il enfin, y’a rien à lui dire, c’est Fanny qu’il veut.
-
- * * * * *
-
-Ce ne fut que le lendemain que l’aînée revit son fiancé. Elle était
-restée effarée, presque assommée de ce coup de massue. A ce degré-là, le
-bonheur dépasse son étiage, sa marque, et fait perdre la sensibilité
-sans laquelle on ne peut le goûter. Au premier sentiment de triomphe,
-ineffable redressement de l’être courbé, reprenant enfin son jet vers le
-ciel, succédait une sorte d’hébétement. L’âme fatiguée de Fanny ne
-savait plus soutenir sa joie, tandis que ce sacrifice accepté lui
-faisait une route austère et facile, où elle se sentait sûre de pouvoir
-marcher.
-
-Berthe la boudait farouchement, et Fanny ne pouvait s’empêcher de
-ressentir avec elle cet affront terrible. C’était comme un dédoublement
-de son être si cruellement abaissé et piétiné par les autres qui
-s’appropriait la mortification fraternelle. Et elle souffrait ainsi
-d’une façon encore inconnue.
-
-Fuyant la ville vers laquelle Berthe s’était dirigée sans l’avertir,
-Fanny prit le chemin de la vallée vers la rivière, ce triste sentier
-d’eau qui l’attirait depuis qu’elle y avait pleuré sur le chemineau
-noyé. Sans doute M. Froment la guettait-il et la suivit-il à distance,
-car elle le vit poindre sous les arches espacées que faisaient les
-sureaux échevelés, reliés aux ormes, par des viornes géantes. Elle
-s’était assise sur le petit talus, et se leva en l’apercevant. C’est
-ainsi qu’ils s’abordèrent, froidement, parce que leur cœur les
-étouffait, debout et se mesurant du regard.
-
---Bonjour, Fanny, dit-il enfin vite et bas, ce n’est pas par hasard que
-je suis là; je vous ai suivie.
-
---Oh! fit-elle avec consternation, car le mot exprimait une action
-connue par ouï dire seulement à Beuzeboc.
-
---Oui, fit-il plus ardemment, qu’importe tout cela, le comme il faut et
-les usages d’une petite ville! Il y a autre chose ici. Fanny, il y a
-votre bonheur et le mien.
-
-Elle baissa un instant les paupières pour savourer une petite joie
-délicieuse: «Votre bonheur et le mien». Elle avait si peu l’habitude de
-passer la première! Mais il parlait toujours, il disait:
-
---Laissons les mots inutiles: il n’y en a eu que trop entre nous. J’ai
-bien réfléchi depuis notre dernière entrevue, Fanny, j’ai même voulu
-essayer de l’éloignement. Et ces cinq jours m’ont paru des siècles; le
-départ a failli être impossible, une force m’a fait revenir. Maintenant,
-je sais, je vois clair...
-
-Il s’arrêta. Son haleine était courte, ses mains tremblaient. Fanny
-éprouva un peu d’appréhension. Pourquoi y avait-il toujours ce trouble
-dans l’amour? Pourtant, il fallait parler. Elle dit, les yeux à terre:
-
---Vous êtes bon.
-
-Il reprit avec élan, comme s’il venait de toucher un tremplin:
-
---On ne peut pas ne pas être bon avec vous. C’est du bonheur de vous
-aider. Je vous l’ai dit chaque fois que je vous ai vue.
-
-Une femme parut à l’extrémité de l’allée: une laveuse qui poussait du
-linge mouillé sur une brouette.
-
---Marchons, souffla Fanny.
-
-Ils allèrent, sans rien dire, croisèrent la femme et, quittant le
-sentier, se trouvèrent à l’entrée d’un pré, sous un gros orme tourmenté.
-Ils s’arrêtèrent encore.
-
---Pourquoi nous cacher? fit-il. C’est avec joie que je veux proclamer
-nos fiançailles. Et même, Fanny, et même, j’ai un nouveau projet que je
-vais vous dire.
-
-Elle étendit la main.
-
---Mais, enfin, nous n’avons jamais parlé de ça, depuis que... vous
-savez...
-
-Il dit sourdement:
-
---Alors, vous avez cru que je reculais? Eh bien, je vais tout avouer.
-Oui, j’ai hésité. On n’apprend pas une chose pareille de quelqu’un...
-qu’on a choisi, sans que...
-
-Un geste coupa l’air.
-
---Mais j’ai deviné bien des choses et puis je... je suis égoïste, Fanny,
-vous m’êtes nécessaire, j’ai trop compté sur vous.
-
-Un tout petit pincement au cœur avertit Fanny. Il comptait sur elle;
-Berthe comptait sur elle et Félix aussi comptait sur elle. Elle ne dit
-rien, mais quelqu’un, maintenant, était entre eux.
-
---Alors, Fanny, je vais vous dire mon projet. Vous avez encore six
-semaines devant vous: Félix ne revient qu’à la fin de septembre. C’est
-suffisant pour que notre mariage soit, d’ici là, un fait accompli.
-
-Une sorte de rayonnement émanait de lui, de son grand corps bien
-construit, de sa belle figure, de ses yeux impérieux. Fanny,
-bouleversée, sentit que sa pauvre volonté qui, pourtant, l’avait
-préservée jusque-là du mal fait consciemment, allait l’abandonner; et
-elle dit d’une voix tremblante:
-
---Je ne peux pas, je ne peux pas.
-
---Comment, vous ne pouvez pas? Nous ne dépendons de personne!
-
-Il répéta avec force, comme s’il éprouvait le besoin d’augmenter sa
-certitude:
-
---De personne.
-
-Fanny rassembla son courage, sa fermeté, sa résolution, tout ce qui la
-quittait; elle conjura devant ses yeux le mauvais visage pointu de son
-fils, et elle dit:
-
---Si, moi, je ne suis pas seule.
-
-M. Froment fit un geste violent.
-
---Votre sœur! On ne dépend plus de sa famille, à nos âges!
-
---Ce n’est pas ma sœur.
-
-Il ouvrit les yeux.
-
---Je ne vois pas, alors...
-
-Elle ne parla pas tout de suite. C’était si difficile. Comment ne
-comprenait-il pas?
-
---Vous savez bien ce qui est entre nous.
-
-Elle se reprit:
-
---Celui qui est entre nous.
-
-Les yeux du bel homme noircirent, il eut un haut-le-corps.
-
---Celui?...
-
-Alors, la tête baissée, les yeux détournés, étouffant de honte, elle
-dit:
-
---Mon fils.
-
-Entre eux, le mot tomba. Oui, ils étaient bien séparés.
-
-L’instituteur fit quelques pas comme s’il espérait trouver des arguments
-dans l’herbe épaisse du pré. Puis il revint.
-
---Eh bien, dit-il, votre fils? je sais, mais cela ne m’empêche pas de
-vouloir de vous.
-
-Elle sentit que le moment était venu de dire toute sa pensée.
-
---Moi, je ne veux pas, avant de lui avoir parlé, avant d’avoir vu
-comment il prendra ça.
-
-Il fit un brusque mouvement, comme si elle l’avait blessé. Et elle
-maudit cette infirmité qui l’empêchait de dompter sa timidité et de
-savoir envelopper de la douceur des mots la dureté des choses qu’il
-fallait dire.
-
-Et elle reprit:
-
---Vous comprenez, je ne suis pas comme une autre, moi. J’ai ce
-malheureux sur la conscience. On m’a forcé de l’abandonner. Mais, vous
-voyez, la justice arrive toujours: il m’a retrouvée. Et alors, comment
-oser dire que je ne dépends de personne? C’est pas possible. Et puis, il
-me semble que j’attirerais du malheur sur vous si je vous épousais comme
-ça, sans rien dire. Et pour vous, avez-vous réfléchi? Qu’est-ce que vous
-feriez s’il prenait mal notre... mariage et s’il devenait malfaisant
-avec vous?
-
-Elle s’arrêta. De toute sa vie, excepté dans sa confession à sa sœur,
-elle n’avait parlé si longuement, d’un trait, et sans chercher ses mots.
-
-Silas l’écoutait ardemment, penché sur elle.
-
---Ah! dit-il, comme vous avez tort! Vous refusez de prendre la seule
-voie qui vous mettrait à l’abri.
-
-Il y eut un silence. On entendait à travers le pré le bruit du moulin,
-le moulin de la vieille route sur laquelle on avait couché le chemineau.
-Le soleil descendait vers la colline, en jetant une nappe d’or sur les
-nappes d’herbes et la rivière fumait, chaude avec son écœurante odeur
-d’eau qui a servi.
-
-Silas s’approcha encore.
-
---Fanny, dit-il, c’est un excès de scrupule qui vous fait agir. Voyons,
-il n’y a pas que votre fils. Il y a vous et moi. Vous ne pouvez pas nous
-sacrifier à lui, un étranger qui ne vous cherche que par...
-
-Elle leva si vivement la main qu’il n’acheva pas.
-
---Non, non, il ne faut pas le dire. Nous n’avons pas le droit.
-
-Il dut sentir qu’il faisait fausse route et qu’il n’en restait plus
-qu’une.
-
---Fanny, dit-il d’une voix changée, de cette voix profonde qu’elle ne
-pouvait entendre sans frémir, Fanny, vous avez promis, vous êtes à moi
-autant qu’à lui. Et je vous réclame maintenant pour moi, pour moi.
-
-Il lui avait pris les mains et les serrait dans ses grandes mains
-chaudes. Et ses yeux brûlants la brûlaient.
-
-Elle ferma les yeux. Elle retrouvait le goût oublié de la volupté.
-Quelle douceur!
-
-Une minute s’écoula, qui fut pour elle un instant indéfini et contint
-l’infini. Et puis elle évoqua encore Félix, et trouva la force
-d’arracher ses mains. Et, les yeux détournés pour gagner du temps, elle
-dit:
-
---Non, non, je ne peux pas. C’est impossible, pas tout de suite. Il faut
-que je lui parle. Après, alors, après, oui, je ferai comme vous voudrez.
-
-Avec un douleur infinie, il répliqua:
-
---Comme je voudrai! Vous ne m’aimez pas!
-
-Alors, dans son ardeur à adoucir le coup, elle le regarda, et dit avec
-plus de simplicité qu’aucune vierge n’en aurait trouvé:
-
---Oh! comment pouvez-vous dire ça. Moi... oh! je donnerais de si bon
-cœur pour vous...
-
---Tout, n’est-ce pas?
-
---Tout, oui.
-
---Excepté Félix, dit-il amèrement.
-
-Sa douceur se révolta.
-
---Mais non! C’est pour vous que je veux être sûre qu’il soit consentant
-et qu’il ne vous fera pas de tourment.
-
---Consentant! répéta-t-il avec mépris.
-
-Si proches, ils s’éloignaient l’un de l’autre comme deux barques qui
-font force de rames. Entre eux les paroles avaient fini leur temps. Elle
-vit passer dans ses yeux le désir de la prendre dans ses bras et de la
-porter sur l’herbe épaisse, le désir criminel de la traiter comme elle
-avait été traitée, le désir de vaincre sa volonté obstinée à un devoir
-chimérique, le _désir_ au lieu de la tendresse dont elle avait besoin.
-
-Incapable de trouver les mots compliqués qu’il aurait fallu, elle
-s’arracha de lui et s’en alla. Le soleil, ayant touché la crête de la
-colline, redescendait derrière les bois. Déjà, le val bleuissait;
-l’herbe et les pommiers échappés à l’enchantement du couchant
-s’ombraient de grandes traînées sombres.
-
-Devant le coude du sentier, Fanny se retourna. Silas était toujours dans
-le pré; la tête penchée, comme enraciné, sombre et seul. Il ne la
-regardait pas. Elle eut peur de ce qu’elle venait de faire, et se sauva
-en courant.
-
-
-
-
-II
-
-
-Les demoiselles Bernage reçurent beaucoup de visites de curiosité en ce
-mois d’août-là. La bonne Mme Gallier, elle-même, sentit l’aiguillon la
-piquer. L’assiduité du soldat avait été remarquée; on n’en pensait pas
-grand’chose; néanmoins, l’incident méritait d’être tiré au clair.
-
-Berthe, sa bouderie passée, semblait avoir pris un nouveau parti et
-pressait le départ. Elle adopta une attitude.
-
---Ce soldat? Un neveu de Marthe, notre ancienne bonne, dont maman
-s’était occupée autrefois. Il est venu de sa garnison qui est plus près
-d’ici que de son pays, là-bas, du côté de Dieppe. Ce pauvre malheureux,
-on n’a pas pu le renvoyer comme ça!
-
-Fanny, abasourdie, la regardait inventer et mentir, mélanger avec art et
-une sorte de volupté le faux et le vrai pour en former un tissu
-impénétrable où l’œil ne pouvait plus distinguer ce qu’il connaissait.
-
-«Pourtant, songeait-elle, on ne nous a pas appris à mentir. Papa nous
-enseignait qu’un huguenot n’a qu’une parole: «Que votre oui soit oui,
-que votre non soit non...» Maman non plus...
-
-Et, soudain, elle aperçut ce qu’elle n’avait encore jamais vu, c’est que
-le grand mensonge de sa vie avait entraîné tous les autres. Car, dans
-l’armature de leur moralité sévère, aucune place n’était laissée à la
-faiblesse humaine. Et une autre parole lui revint: «Si ton œil te fait
-tomber dans le péché, arrache-le et jette-le loin de toi.» Oui, c’était
-cela que la grande Bernage avait pris pour un ordre et auquel elle les
-avait tous sacrifiés. Et c’est depuis que le mensonge était entré chez
-eux que le bonheur, qui vient de l’équilibre entre la vie et l’âme, les
-avait quittés.
-
---Alors, vous allez l’employer à La Hêtraye?
-
---Ma foi, le père Laurent se fait vieux, il a besoin d’aide... Et, comme
-ce garçon a été élevé dans la culture, peut-être qu’il le prendra sur
-notre conseil.
-
-On leur disait aussi:
-
---Qu’est-ce qui vous prend d’aller passer des vacances à La Hêtraye?
-N’en avez-vous point assez de la promenade, avec votre voyage à Paris?
-
-Car un peu d’indiscrétion était utile parfois pour déterrer la vérité.
-
-Berthe se renversait en riant du rire satisfait des gens gras.
-
---Il est temps de nous y mettre. On n’avait encore rien vu, à notre âge.
-
-Chacun reniflait l’air de la maison, car des bruits couraient aussi sur
-un mariage possible avec l’instituteur, qui venait chez elles. On le
-savait.
-
---Deux ou trois fois, _au moins_, assurait une des veuves à Mme Gallier,
-qui la calmait dans la main. Au moins, c’est la mère Auzoux, qui demeure
-en face, qui l’a vu. Il ne se cachait seulement pas!
-
-La curieuse entreprit de confesser le père Oursel, dont elle ne tira que
-des grognements indignés, entremêlés de démonstrations de surdité et,
-enfin, une trop directe protestation clairement formulée:
-
---Est pas vos affaires.
-
-Ainsi, Berthe élevait avec une prévoyante patience le mur qui couvrirait
-leur retraite.
-
-Quant à Silas, il était reparti le soir même de leur explication, après
-avoir écrit à Fanny une lettre qu’elle reçut le lendemain matin et qui
-contenait ces seuls mots:
-
-«J’irai chercher votre réponse à La Hêtraye.»
-
-Elle mit sa lettre sur la copie qu’elle avait faite de mémoire de la
-lettre de son amant d’une heure, parmi ses quelques souvenirs et ses
-bijoux.
-
-Ce fut Berthe qui écrivit à Félix, selon qu’il avait été convenu quand,
-de La Hêtraye, Fanny avait écrit à M. Froment de ne pas donner suite à
-son projet de lettre. Berthe, d’ailleurs, n’en toucha que quelques mots
-à sa sœur, comme par acquit de conscience.
-
---Je vais dire à Félix qu’on l’essaiera à la ferme.
-
-Fanny s’étonna un peu. Si vite! était-ce mieux?
-
---Mais oui, dit Berthe avec impatience. Tu sais bien qu’on lui a dit
-qu’on lui écrirait. On est forcé de s’arranger avec lui, ou bien alors,
-quoi?
-
-Fanny ne répondit rien. Ce n’est pas ainsi qu’elle aurait voulu réparer.
-Elle se sentait déchirée entre tous ceux qui ne la comprenaient jamais
-ou la comprenaient trop tard.
-
-Berthe écrivit donc au gars une lettre laborieuse qu’elle recommença dix
-fois. Il s’agissait de l’amadouer sans rien promettre, de tâcher de
-recevoir sans rien donner. Car le plan de Silas, que Fanny proposa
-timidement, fut repoussé.
-
---De l’argent! offrir de l’argent! Faudrait être folles! C’est pas toi
-toute seule qu’as eu cette belle idée-là?
-
-La belle idée, portée au compte de son auteur, était disséquée,
-ridiculisée, avec une âpreté forcenée.
-
---Il est généreux avec l’argent des autres, le voisin!
-
-Elle disait «l’argent» comme si le mot lui emplissait la bouche pour y
-fondre délicieusement. Et elle s’acharnait sur Silas et sa trouvaille,
-étalant si clairement, si naïvement, sa rancune, que Fanny en eût-elle
-été capable, n’eût pas trouvé le courage de remporter la si facile
-victoire qui passait à portée de sa main.
-
-La lettre de Berthe, qui ne contenait que la ratification en termes
-prudents de l’offre de prendre Félix comme domestique, ne reçut
-d’ailleurs, aucune réponse. Il devint visible que le gars ne jugeait pas
-utile de faire la dépense d’un timbre, et qu’il s’en tenait à la
-possession d’un document important et à la conversation finale de La
-Hêtraye.
-
-A mesure que la date fixée pour leur départ approchait, Berthe semblait
-reculer devant le plan adopté, si changé dans son exécution depuis le
-refus de Silas. Son humeur nouvelle soufflait ses bourrasques sur la
-pauvre Fanny désarmée et tremblante.
-
---Si c’est possible de se bouleverser la vie à ce point-là! Qu’est-ce
-que je vais aller faire à La Hêtraye?
-
-En vain, l’aînée remontrait-elle doucement qu’elle voulait bien y aller
-seule, l’autre comprenait à présent l’impossibilité qu’il y avait à ce
-qu’elles se séparassent et la prise qu’elles donneraient ainsi à la
-malignité. Non, leurs vies étaient liées, indissolublement,
-inextricablement, et Fanny voyait sa sœur se débattre avec fureur contre
-le filet que toutes les tentatives n’arrivaient qu’à resserrer sur
-elles.
-
-Au jour dit, elles partirent pour La Hêtraye.
-
-
-
-
-III
-
-
-Le gars Félix se présenta libéré du service militaire, sans le moindre
-embarras, avec un air d’habitué qui supprima les difficultés du revoir.
-Les quinze premiers jours coulèrent si naturellement et sans heurt ni
-à-coups que Fanny, dont le cœur contracté se préparait à souffrir, osa
-reprendre un peu d’espoir.
-
-Il n’est pas d’éternelle souffrance: elle pensa un peu follement que,
-peut-être, c’était la fin de la sienne, et que son fils, heureux, aurait
-pitié d’elle et la laisserait se calmer dans sa maturité et dans sa
-vieillesse, cachée, auprès de lui, dans une entente muette.
-
-C’était une espèce de rêve très doux qu’elle faisait en le regardant
-partir, la fourche à l’épaule, de son pas cadencé de paysan, si loin
-d’elle, séparé par tout son remords, si près pourtant.
-
-La fin de la moisson et les grands travaux d’automne prenaient entre eux
-cette place prépondérante qui est la leur dans les saisons d’activité.
-Elle trônait, cette activité, dans les chars pleins, aux fêtes du
-«Caudet», quand le coq, lié par les pattes au bout d’une gaule, promène
-son agonie d’une journée en trophée barbare, dans les batteries, sentant
-la paille, le charbon et la sueur des forcenés, dépoitraillés, qu’une
-besogne démoniaque semble pousser aux reins. Elle trônait encore dans
-les grandes journées calmes d’automne où la charrue sort pour accomplir
-son rite solennel. Non, en vérité, Fanny le sentait obscurément, ils
-appartenaient tous alors à la terre, et rien ne pouvait les en
-distraire.
-
-Et ce fut par un dimanche de la fin d’octobre qu’ils parurent tous
-s’éveiller subitement, et, comme un dormeur quittant son rêve, retrouver
-leur existence réelle au point où ils l’avaient quittée.
-
-Silas Froment arrivait à la barrière par le chemin du plateau. Berthe et
-Fanny, qui revenaient à pied du temple de Villebonne, de loin
-l’aperçurent. Et Félix venait vers elles dans la cour, rasé, endimanché,
-avec le dandinement habillé des jours chômés.
-
-Tous quatre, ils s’arrêtèrent quelques secondes, parce que l’ancien
-instinct de défense qui agonise en nous jette parfois une lueur
-inattendue; puis, ils se remirent à marcher en se composant un visage.
-Fanny sentait son cœur battre dans sa poitrine et elle devinait l’émoi
-des autres. Et ils s’abordèrent tous comme s’ils se voyaient pour la
-première fois tels qu’ils étaient, éclairés par cette lumière
-surnaturelle qui dénude alors les êtres.
-
-Pourtant ils ne prononcèrent pas d’autres mots que ceux des salutations
-banales.
-
-Dès qu’il put isoler Fanny, Silas lui demanda vivement.
-
---Eh bien, lui avez-vous parlé?
-
-Fanny détourna ses yeux craintifs.
-
---Non, pas encore.
-
-Il s’arrêta:
-
---Comment!
-
-Elle le pressa:
-
---Ne nous arrêtons pas. Ils nous regardent.
-
-Félix, détourné, posait, en effet, sur eux un regard aigu et fugitif.
-Berthe l’imita et ils les regardèrent venir.
-
---Alors, vous venez dîner avec nous, monsieur Froment? dit-elle presque
-gracieusement.
-
---Si je ne suis pas indiscret, fit-il. Je m’excuse de ne pas vous avoir
-prévenues. Mais je suis revenu...
-
-Il buta court, comme s’il allait dire un de ces choses essentielles
-qu’on doit taire, bien que l’âme en déborde.
-
-L’explication resta inachevée, sans que personne la relevât. Les paroles
-couvraient les pensées vitales qui, présentes, les obsédaient tous.
-
-Le repas amena sa détente coutumière. Il y a tant d’animalité dans tous
-les gestes de la table, que préoccupations et soucis sont forcés de
-céder le pas. Les deux couples mirent tacitement de côté leurs tourments
-pendant que le pot-au-feu et le coq rôti apparaissaient successivement
-sur la nappe, dont le fil avait été filé par une Bernage défunte, restée
-bien loin déjà dans le siècle disparu.
-
-Lorsqu’ils se levèrent de table, l’ordinaire pléthore agréable des fins
-de bons repas mettait une buée rose aux visages. Berthe était
-franchement congestionnée.
-
---Allez, dit-elle, on va faire un tour. C’est beau dans la campagne, _du
-moment_.
-
-Ils sortirent. La fine lumière d’automne glissait sur la cour. Le peuple
-noir des pommiers aux bras tordus semblait crier au ciel contre la perte
-de ses fleurs et de ses fruits, qu’une divinité malfaisante lui enlevait
-deux fois l’an.
-
-Ici et là, un arbre tardif, étayé de perches, croulait sous les
-guirlandes de pommes jaunes ou rouges. L’herbe sombre, peignée par les
-grandes pluies d’équinoxe, était une longue chevelure défaite sur le
-sol. Au delà de la voûte verte des pommiers, une double rangée de sapins
-noirs faisait sentinelle, à la mode normande. Et, plus loin, la bordure
-du taillis, qui commençait là de vêtir la colline tombante, brûlait du
-feu ardent de l’automne.
-
-Ils marchèrent d’abord tous les quatre. M. Froment avait offert une
-cigarette à Félix. Et puis Berthe appela le gars quelques pas en
-arrière.
-
---Venez un peu voir ce pommier, qu’est-ce qu’il a, Félix, dit-elle.
-
-Il s’arrêta. Les autres s’éloignèrent lentement, tandis que le couple
-examinait l’arbre.
-
---Votre sœur a compris, dit Silas à demi-voix.
-
---Ça m’étonne, répliqua Fanny. Berthe n’est pas...
-
-Elle s’interrompit. Les mots qu’elle disait sans intention bien arrêtée
-venaient d’ouvrir une porte mystérieuse dans son esprit, et ce qu’elle
-apercevait la bouleversait. Elle répéta:
-
---Berthe n’est pas...
-
-Mais Silas devait poursuivre lui-même tant de pensées qu’il ne prit pas
-garde à cette phrase demeurée suspendue en l’air comme une menace.
-
---Fanny, dit-il enfin, pourquoi ne lui avez-vous pas parlé? Je vous ai
-donné le temps...
-
-Sans répondre, elle ouvrit la barrière qui, de ce côté, donnait sur le
-bois dévalant la pente abrupte de la colline. Du domaine de la verdure
-permanente, ils entraient dans la folie rouge de l’automne. Sous leurs
-pieds, les premières feuilles tombées étendaient un tapis flamboyant,
-selon la loi qui les rend plus vivantes à l’heure où elles vont
-disparaître. Fanny fit un effort:
-
---Non, dit-elle, je n’ai pas pu.
-
-Il s’étonna:
-
---Comment, depuis le temps!
-
-Elle baissa la tête comme une petite fille coupable et puis aussi pour
-détourner les yeux.
-
---Mais on a eu la moisson, le battage et tout le travail après.
-
---Etes-vous donc devenue fermière à ce point-là? demanda-t-il.
-
-Elle secoua la tête sans répondre, comme quelqu’un qui en a trop à dire.
-
-Il saisit son bras:
-
---Fanny, il faut me répondre maintenant, il faut lui parler. Je ne m’en
-irai pas sans cela.
-
-Cette fermeté lui fit l’effet d’une brutalité et tomba sur son courage
-comme un soufflet. Elle s’arrêta, s’adossa contre un arbre et se mit à
-sangloter.
-
-Maintenant, à travers les hêtres de pourpre pure, on apercevait la
-Seine qui luisait au fond de la large vallée. Des peupliers blancs,
-étoilés d’or pâle, jalonnaient son lit par places. Ils ne voyaient rien.
-Les bras tombés, Silas regardait les sanglots profonds secouer le corps
-de Fanny. Enfin il dit de cette voix brisée des hommes sensibles:
-
---Je vous en prie, je vous en prie, Fanny!
-
-Plus que sa voix, l’idée qu’ils se trouvaient dans un chemin quasi
-public réussit à la calmer. Elle s’essuya les yeux.
-
---Qu’est-ce qu’il y a? demanda-t-il tendrement. Dites-moi ce que c’est,
-dites-moi comment vous souffrez.
-
-Ses larmes faillirent redoubler. La douceur lui paraissait encore plus
-difficile à supporter. Et, amèrement, elle jeta toute sa peine hors
-d’elle-même, comme à pleines mains.
-
---Je n’ai rien su lui dire. Je n’ose pas lui parler. Je ne sais rien de
-lui seulement. Ni son nom, ni même...
-
-Il la regardait. Il y avait de l’horreur sur son visage égaré. Elle le
-sentit et baissa la voix.
-
---Je ne sais pas sa religion, comprenez-vous? Je ne sais pas s’ils en
-ont fait un catholique... Mon fils!
-
-Une si poignante détresse résonnait dans son accent que Silas retint la
-pensée qui se formulait en lui: l’enfant abandonné allait être réclamé!
-Il dit seulement:
-
---Mais pourquoi?
-
---Est-ce que je sais! Une fois Marthe disparue, il a été avec ces
-Malandain, qui étaient des catholiques. Alors...
-
-Le sentier descendait à pic. La vallée enchantée venait à eux avec un
-parfum de mousse et d’écorce mouillée. M. Froment dit:
-
---Voyons, Fanny, à propos de son nom, expliquez-moi comment c’est
-possible.
-
-Les pierres roulèrent sous les pieds de sa compagne. Elle étendit une
-main, qu’il saisit:
-
---Arrêtons-nous, fit-il, on ne peut pas parler dans cette descente.
-
-Ils s’assirent sur le petit talus qui bordait le sentier, au pied d’un
-hêtre géant éployé sur le bois. Devant eux, le taillis dépouillé fuyait,
-voilant à peine, encadrant plutôt le noble paysage, qu’ils ne voyaient
-pas. Fanny répondit enfin:
-
---C’est comme ça que ça c’est fait. Maman a déclaré ce qu’elle a voulu à
-sa naissance, sans rien me dire.
-
-La tête détournée, il questionna:
-
---Où était-ce?
-
---A Bures, un petit pays; je croyais que Berthe vous l’avait dit.
-
---Oui, c’est vrai.
-
-Il réfléchit un moment et reprit, toujours sans la regarder:
-
---Et vous ne savez pas quel nom elle a donné?
-
---Non, je ne sais rien, sauf qu’elle m’a dit: «Veux-tu Félix!» J’ai dit
-oui. J’étais si faible, si abattue, si honteuse...
-
---Mais alors, êtes-vous sûre?...
-
-Il hésita, puis se décida:
-
---...qu’il ne porte pas votre nom?
-
-Saisie, elle fit:
-
---Mon nom? Vous croyez? Est-ce que c’est possible?
-
---Cela se fait souvent, voyons, c’est la reconnaissance, mais ce n’est
-jamais une obligation légale.
-
-Elle demanda craintivement:
-
---Vous connaissez tout ça?
-
---Oui, j’ai été secrétaire de mairie.
-
-Entre eux, un degré était franchi. Ils arrivaient à parler de _la chose_
-comme d’un événement passé. Elle reprit:
-
---Non, comme je connais maman, elle a dû tout faire pour ne pas donner
-de nom...
-
-Leurs pensées firent encore du chemin dans le silence, et Silas termina
-tout haut la sienne:
-
---Alors, elle a dû mettre: «de père et mère inconnus».
-
-Fanny se leva.
-
---Oh! ce n’est pas possible, ce n’est pas possible! Non, elle n’a pas
-fait ça!
-
-Il lui prit les mains.
-
---Mais, ma pauvre enfant, c’est la loi: ou la reconnaissance ou cela.
-
-Elle se laissa retomber et cacha sa figure. C’était trop de honte devant
-lui.
-
-Il fit quelques pas sur le sentier, et revint vers elle.
-
---Vous vous arrêtez à peu de chose auprès du reste, Fanny.
-
-Elle sanglota:
-
---Peu de chose? Jamais aucune mère n’a été comme moi. Je ne sais ni le
-nom ni la religion de mon fils!
-
-Il dit, avec la patience qu’il devait mettre à raisonner un élève
-désemparé:
-
---Ce n’est qu’un des côtés de la question, et rien ne sera changé quand
-vous serez renseignée. Il y en a de plus importants. J’ai besoin que
-vous m’écoutiez.
-
-Elle parvint à refouler ses larmes pour obéir et se redressa, sans
-savoir combien elle était touchante dans sa détresse féminine. Il
-continua:
-
---Félix sait-il quelle est sa mère?
-
---Non.
-
---Comment! il n’a pas encore deviné?
-
---Non. Il parle si peu. Il nous regarde seulement l’une après l’autre.
-
---Mais comment vous appelle-t-il?
-
---Il ne nous appelle pas, dit-elle si naïvement que l’instituteur eût
-ri, si quelque chose au monde eût eu le pouvoir de l’égayer en cet
-instant.
-
-Il dit en rêvant:
-
---C’est incroyable, incroyable!
-
-Le soleil, maintenant, ruisselait sur le fleuve lointain, qui devenait
-de pur argent doré. Et les bois, gorgés de ces derniers rayons, les
-renvoyaient en flamboiements.
-
-Fanny se leva.
-
---Il faut rentrer. «Ils» doivent nous chercher.
-
-Il l’imita.
-
---Mais non, soyez tranquille, «ils» nous permettent cette équipée. Ah!
-vous êtes bien gardée, Fanny!
-
-Ils reprirent, sans parler, le sentier montant. Quand le sommet fut
-atteint, Silas dit encore:
-
---Dans quinze jours, je reviendrai. Je veux une réponse. Vous entendez:
-_je veux_. Voyons, observez-le. Et puis parlez-lui. Dites-lui que c’est
-vous. Et puisque vous avez cette folie de vouloir sa... sa permission,
-avertissez-le de nos projets.
-
-Accablée sous toutes ces paroles, elle baissait la tête. Il la
-regardait, se détachant dans sa robe noire du dimanche, qui la faisait
-plus pâle sur le fastueux paysage de sang et de feu. Un singulier charme
-émanait de cette figure, mystique dans sa maturité même. Une impulsion
-soudaine parut saisir le grand homme, si maître de lui. Brusquement, il
-s’arrêta, prit les poignets de Fanny, et, abaissant contre la sienne sa
-figure soudain enflammée et ses yeux durcis, il lui dit avec cette
-espèce de haine d’amour qu’est la jalousie:
-
---L’autre, l’autre, l’aimiez-vous, Fanny, l’aimais-tu?
-
-Poussant un faible cri, elle arracha ses mains, et recula avec un visage
-décomposé. Alors il se détourna, fit un geste. Et, sans un mot,
-descendant le sentier jonché d’or, s’enfonça dans le brasier ardent de
-l’automne.
-
- * * * * *
-
-Au matin, après un court sommeil, Fanny reçut comme une clarté cette
-certitude: «Mais, il m’aime!» Ce que n’avait pu faire ni la douceur de
-son fiancé, ni sa mansuétude, ni sa longue patience, ce mot arraché aux
-profondeurs de sa nature, ce mot de jalousie banale l’accomplissait,
-tant la sincérité possède une lumière d’illumination.
-
-Elle traversa deux jours sans le savoir, soulevée par une force
-nouvelle. Mais, le troisième, elle s’avisa qu’il lui fallait prendre des
-mesures pour obéir à Silas, et elle se força à regarder autour d’elle.
-
-Le temps s’était mis à la pluie, et Berthe ne cessait de se plaindre.
-
---Ah! qu’on était bien à Beuzeboc, au sec et au chaud!
-
-Ici, les cheminées tiraient mal, le bois était mouillé... le vent
-soufflait dans les corridors...
-
-Le père Oursel, monté de la ville pour leur apporter quelque commission,
-dit enfin de sa voix rocailleuse:
-
---Pourquoi que vous n’y retournez point, chez vous?
-
-Berthe le regarda avec étonnement.
-
---Pourquoi?
-
-Il dit:
-
---Vous savez bien pourquoi...
-
-Fanny écoutait comme si, de cette conversation, allait enfin sortir
-quelque chose de nouveau. Mais c’était déjà une grande nouveauté que
-d’entendre le bonhomme parler le premier.
-
-Berthe cria:
-
---Je ne crains personne, moi!
-
-Le père Oursel ne la regarda pas, puisqu’il ne regardait jamais ses
-rares interlocuteurs. Il leva la main et dit:
-
---On verra.
-
-L’étrange conversation finit là, et Fanny n’en garda que la sensation
-d’avoir frôlé l’inconnu, tant étaient singuliers le réveil subit du
-taciturne et le son même de sa voix, tant il était inouï, surtout, de
-lui découvrir des intentions et, peut-être, une pensée.
-
-Cependant, depuis la promenade du dimanche, rien n’était changé en
-apparence. Félix, maintenant pensionnaire régulier des Laurent,
-reprenait la ronde des travaux avec le vieux fermier. Quelque chose,
-peut-être, paraissait différent en lui. Il trouvait mille prétextes pour
-venir rôder autour de la maison, pour emprunter un outil, demander une
-autorisation, un ordre. Et c’était, alors, enracinée au sol, une
-présence dont on ne pouvait plus venir à bout.
-
-Enfin Fanny vit avec stupéfaction qu’il cherchait à la trouver seule.
-
-«Il sait, se dit-elle, et il cherche aussi une explication.»
-
-Elle s’arrangea donc pour la lui faciliter. Et, justement, une belle
-saison tardive s’insérait dans l’automne. De courtes journées dorées
-naissaient et mouraient sur la vallée et le plateau, encore chauds de
-l’été. Berthe menait grand train de nettoyage à fond, dans la maison
-qui, toutes ouvertures béantes, respirait avant l’hiver. La mère Laurent
-et une petite fille du village la secondaient. Et Fanny, sa tâche faite,
-allait s’asseoir au bout de la cour, là où l’on voyait se creuser tout à
-coup la coupe de la vallée, au fond de laquelle luisait l’eau argentée
-du fleuve. Aussitôt, le gars surgissait, un outil à l’épaule, avec un
-air faussement affairé.
-
-Cela dura encore trois jours, pendant lesquels ni l’un ni l’autre ne
-firent les premiers pas. Berthe, tacitement, acceptait la situation, se
-contentant de les épier de loin, sous un rideau, dans l’entre-bâillement
-d’une porte.
-
-Et, subitement, Fanny fut frappée de découvrir en son fils quelque chose
-de nouveau. Elle ne s’expliquait pas bien en quoi cela consistait.
-C’était un air répandu sur sa figure, une lueur dans ses yeux, quelque
-chose de connu qu’elle ne pouvait pas reconnaître. Et, chaque fois qu’il
-sortait de derrière un arbre, avec cette allure sournoise et muette qui
-était la sienne, elle sursautait d’inquiétude. Il finit par prendre un
-sarcloir et par se mettre à gratter l’allée où elle se trouvait. De
-temps en temps, il s’arrêtait, se redressait, bombait le torse et
-tordait sa courte moustache en la regardant. Un malaise gagnait Fanny:
-une sorte d’hypnose engourdissante. Où avait-elle vu ces yeux et cette
-expression de mâle avantageux? Et, tout à coup, elle se secoua pour
-parler.
-
---Félix, dit-elle timidement, venez un peu, voulez-vous?
-
-Il laissa tomber son outil. Et, sans hâte, ajustant sa ceinture sur ses
-hanches étroites, il vint comme quelqu’un qui s’attend à être appelé.
-
-Quand il fut là, en face d’elle, ce fils inconnu qui la gênait si
-horriblement, elle détourna les yeux. Comment lui dire ce qu’il fallait?
-
-Et ce fut lui qui commença:
-
---Ça ne me fait pas de peine de venir vous causer, fit-il. C’est pas
-passqu’on est de la campagne qu’on ne sait pas ce que c’est que des
-dames.
-
-Elle le regardait, sans comprendre ce nouveau Félix qui lui était
-révélé.
-
-Il continuait, s’écoutant parler avec un plaisir notable:
-
---Je connais le sesque. J’ suis-t-amateur. Pendant mon congé, à Lisieux,
-j’en ai fréquenté qu’étaient des femmes tout à fait bien.
-
-Il eut un rire de suffisance.
-
-«Tout à fait bien, oui!»
-
-Fanny se demanda: «Aurait-il bu?» Mais, à son odorat si difficile, aucun
-relent équivoque ne se décelait, sortant de cette bouche pareille à la
-sienne. Et elle dit malgré elle:
-
---Mais pourquoi que vous me dites ça!
-
-Il lui jeta un regard velouté, en coin, et, se dandinant d’un pied sur
-l’autre:
-
---Parce que... Vous savez bien pourquoi on se parle.
-
-Elle ne comprit pas encore.
-
---Comment, on se parle? Ça vous fait donc plaisir de venir auprès de
-moi?
-
---Oh! oui! fit-il avec une manière de sentiment, en roulant des yeux
-blancs.
-
-L’émotion montait en elle. Le cœur parlait donc chez ce pauvre enfant
-perdu? Il devinait sa mère. Elle fit, les yeux mouillés:
-
---Moi aussi, mon petit, moi aussi.
-
-Une si belle flamme monta à ses yeux pâles, ses prunelles claires
-brillaient tant au travers de ses larmes qu’elle en fut comme
-transfigurée.
-
-Le gars parut puiser de l’audace dans son encouragement. Et il osa:
-
---Une tante, c’est une femme tout de même, surtout quand elle est comme
-vous.
-
-En disant cela, il la regardait d’une façon si peu équivoque qu’elle
-comprit enfin, et que la ressemblance qu’elle cherchait obscurément lui
-revint. C’était la figure du père qui revivait là, la figure hagarde et
-impérieuse de la nuit horrible.
-
-Et, comme il avançait tout près de la sienne cette face qui lui faisait
-horreur en ressuscitant le passé, elle lui cria enfin d’une voix de
-folle, en le repoussant des deux mains:
-
---Mais c’est moi ta mère, c’est moi!
-
-Et puis elle éclata d’un rire nerveux, épuisant, d’un rire qui ne
-finissait pas et la brisait en deux.
-
-Quand, la tête serrée d’un étau de fer et le corps endolori, elle put
-enfin s’arrêter, son fils avait quitté l’allée, et il approchait du banc
-où Berthe cousait.
-
-Et elle vit que sa sœur le regardait venir avec un sourire accueillant.
-
-
-
-
-IV
-
-
-Dans le ciel du couchant encombré de nuages le soleil faisait saigner
-sur le paysage sa blessure ouverte.
-
-Devant la porte de sa chaumière, la mère Laurent le regardait comme les
-paysans regardent la nature, d’un œil qui observe, comprend et se
-souvient. Elle tourna enfin vers Fanny sa figure de cire jaune
-craquelée, qui sentait la pomme et le lait, et elle dit d’une petite
-voix fêlée:
-
---J’ai ouï dire à défunt mon père que le ciel était souvent de cette
-couleur-là, l’année qu’on a coupé la tête au roi.
-
-Fanny tenait à la main une assiette dans laquelle elle venait de porter
-des os au chien enchaîné devant la porte, et les paroles de la mère
-Laurent succédaient à d’autres qui n’étaient point parvenues jusqu’à son
-entendement préoccupé. Elle fit un effort pour comprendre:
-
---Le roi?
-
---Oui, le roi qu’on a tué là-bas, à Paris, dans le temps...
-
-Elle faisait un geste court de vieille femme dans la direction de la
-ville d’iniquité. Et le siècle s’abolissait comme un jour sur ce paysage
-immuable entouré jusqu’à l’horizon de champs monotones, de fermes et
-d’herbages.
-
-Fanny sentit comme jamais toute cette durée dont elle faisait partie et
-cela fut une halte dans le tourbillon qui l’emportait furieusement par
-des chemins inconnus, depuis le jour si proche encore où elle avait
-révélé sa maternité à son fils. Après tout, c’était peut-être la seule
-chose réelle, durable, cette continuité de la race. Et elle, elle, dans
-la douleur et dans la honte, elle la continuait, cette lignée...
-
-La durée, durer... si c’était là le vrai sens de la vie? Elle ne fut
-qu’effleurée par cette révélation qui, pourtant, s’incrustait là, dans
-un coin de sa raison pour s’y développer obscurément, sans qu’elle le
-sût. Car, déjà, son tourment la reprenait toute.
-
-Félix. L’enfer de cet instant auquel elle ne pourrait jamais penser sans
-honte était passé. Mais ceci restait: quand elle criait: «Je suis ta
-mère!» Il était parti sans un mot, sans un regard de pitié, sinon
-d’affection... Et toujours, comme une brûlure, revenait la certitude que
-l’abandon l’avait fait ainsi.
-
-Et elle n’osait plus lui parler. Huit jours d’hésitation passés, il ne
-lui en restait plus qu’un pour obtenir cet avis qu’elle devait donner à
-Silas le lendemain. Car, dans son désarroi, cela seul subsistait: elle
-_devait_ une réponse à Silas. Et ce couchant, plein de sang céleste,
-était celui du samedi.
-
-Soudain éperdue, elle chercha des yeux le gars, et l’aperçut, tout au
-fond de la cour, sous la charretterie, occupé à quelque besogne. Allons,
-c’était le moment; il n’y avait plus à différer. Après un adieu à la
-vieille fermière, elle prit le sentier qui traversait la cour.
-
-Félix la vit venir. Elle eut l’impression qu’il n’était pas étonné,
-qu’il l’attendait peut-être, qu’il n’avait cessé de l’attendre depuis le
-jour où il _savait_.
-
-Elle se retourna. Du seuil de la maison, Berthe les regardait, oisive,
-et singulièrement absorbée dans cette contemplation.
-
-Fanny soupira. Toujours autour d’elle des conspirations, des silences
-soudains, des présences furtives. Elle se détourna et parla très vite:
-
---Félix, je vous cherchais; je voulais vous parler.
-
-Il attendit un instant et dit, très naturellement:
-
---Pourquoi que tu ne me dis pas tu, puisque t’es ma mère?
-
-Elle recula avec un faible cri, comme s’il l’avait frappée. Alors, il
-reprit:
-
---Ben oui, y’a pu rien de caché, à c’t’heure, alors?
-
-Fanny bégaya:
-
---Ça ne se peut pas, c’est, c’est pas possible.
-
-Il avança près de la figure de sa mère sa mauvaise figure pâle sous le
-tan.
-
---Pourquoi, qu’ ça s’ peut pas? Faut une raison dans tout. T’es-t-il ma
-mère, oui ou bien non?
-
-Elle baissa la tête pour affirmer.
-
---Alors, faut.
-
-Désespérément, elle dit:
-
---Mais tout le monde le saura.
-
-Il se mit à rire sans bruit.
-
---Ça changera pas guère c’ qu’on croit.
-
-Alors, abandonnée par son courage, elle se laissa tomber sur la brouette
-qu’il réparait et cacha sa figure dans ses mains. Au bout d’un instant
-que le silence avait rempli, elle dit d’une voix étouffée:
-
---Si tu m’aimais, seulement!
-
-Mais ce fut le marteau qu’il avait repris qui lui répondit.
-
-Pourtant, la brutalité de la diversion la remit. Elle le regarda
-travailler un instant. Dans sa petite taille presque chétive, il ne
-manquait pas d’une certaine grâce découplée. Et il savait le secret des
-mouvements nécessaires. Elle se leva, incertaine. Il s’arrêta, sentant
-peut-être sourdement que des paroles décisives allaient venir.
-
---Quoi? fit-il.
-
-Elle se serrait les mains convulsivement, comme toujours lorsqu’elle
-hésitait. Enfin, elle se décida.
-
---Félix... Il faut que je te dise une chose.
-
-Il sentit le moment venu et parut en arrêt.
-
---Qui qu’ c’est?
-
-Elle se recueillit. C’était difficile. Quelle femme avait eu tant de
-choses difficiles à annoncer!
-
---Félix, je vais peut-être me marier.
-
-Malgré sa crainte, malgré sa honte, malgré tout, elle levait les yeux.
-Et elle vit que l’étonnement vrai, celui qui ne ment pas, ne luisait
-point dans ceux du garçon. Mais, déjà, il donnait le change.
-
---Comment, cria-t-il, te marier?
-
---Oui. C’est décidé. J’ voulais te le dire.
-
-Il lâcha son marteau et se croisa les bras.
-
---Par exemple! Et avec qui?
-
-Il prenait un ton outragé. Elle dit:
-
---Avec M. Froment, l’instituteur, notre voisin.
-
-Allons, c’était fait. Elle se sentit soulagée. Mais elle vit qu’elle ne
-lui apprenait rien. D’avance, il savait tout, et sa réponse
-précautionneuse arriva trop vite:
-
---Avec M. Froment! Ah! c’est ça! Je me disais «aussite»!
-
-S’étant ainsi donné du temps, il continua:
-
---Vous avez arrangé tout ensemble. Et vous croyez que ça va se passer
-comme ça. Et moi, alors?
-
---Comment, toi?
-
---Oui, c’est moi qui ai des droits sur toi, c’est pas lui! Qui qu’il
-vient faire ici, lui? On n’en a pas besoin. Qu’il s’en aille faire son
-école!
-
-Sa haine dépassait sa prudence et l’emportait. Atterrée, Fanny dit:
-
---Mais, nous étions d’accord avant que tu viennes, mon pauvre gars.
-
-Il ne se contint plus devant ce rappel du temps où il n’était rien qu’un
-inconnu dans le passé. Rageusement il rétorqua:
-
---Tu n’as pas le droit de t’ marier à c’t’heure que tu m’as retrouvé!
-cria-t-il. T’as pas le droit!
-
-Suffoquée, elle ne trouva rien à répondre. Le jour tombait. Un vent
-froid s’éleva. Le ciel ne portait plus que les nuages rejoints. Toutes
-les paroles dites restaient là, autour d’eux, vivantes, bruissantes à
-leurs oreilles. Elle balbutia enfin:
-
---Mais pourquoi, pourquoi qu’ tu dis ça? J’ te ferais pas d’ tort.
-
-Tout de suite, il se retrouva.
-
---Si, tu me ferais du tort! T’as pas qu’ faire de te marier. Tu l’as été
-assez.
-
-Il se mit à rire d’un rire ignoble qu’elle ne put supporter.
-
---Tais-toi, supplia-t-elle. Tais-toi. Tu ne sais pas le mal...
-
-Ils reprirent haleine, car les terribles joutes de paroles et de
-sentiments ont, comme les autres, des moments de trêve où on soigne les
-blessés, où l’on emporte les morts. Et Fanny dit encore:
-
---Si tu savais tout ce que j’ai souffert dans ma vie, tu ne serais pas
-si dur.
-
-Elle hésita et, à voix presque basse:
-
---Je l’aime, Félix. Et lui aussi.
-
-Elle ne le distinguait plus, car il était rentré dans la charretterie
-complètement obscure, maintenant. Mais sa voix lui parvint, dure,
-inflexible, certaine comme le destin. Et cette voix disait:
-
---Tu n’avais qu’à ne pas fauter.
-
- * * * * *
-
-L’ouragan se déchaîna avec le jour. Fanny, au sortir d’un sommeil de dix
-heures, se réveillait comme foudroyée de fatigue. Elle ouvrit les yeux,
-surprise de ne pas retrouver son fardeau de soucis. Non. Ils avaient
-glissé d’elle, ou, peut-être qu’elle gisait, assommée, sous leur poids,
-mais elle ne les sentait plus. La température de la souffrance suit des
-courbes comme celle de la fièvre. Et la guérison ou la mort ont la même
-apparence, parfois. Et puis, quand la nature s’en mêle et qu’elle jette
-sa folie au travers de la nôtre, il faut bien s’arrêter pour la laisser
-passer.
-
-Le grand courant d’air du fleuve drainait à lui tous les vents du
-plateau qui menaient infernalement la ronde. Par moments, une averse
-impétueuse faisait mollir la tempête. Le ciel se déchirait et
-s’effilochait en nuages incessants accourus du fond de l’horizon marin
-vers la bouche immense de l’estuaire. Fanny songea d’abord:
-
-«Il faut que j’aille au-devant de Silas. Je ne veux pas qu’il le voie
-avant.»
-
-De tous ses tourments, il semblait ne lui rester plus que ce petit souci
-lancinant.
-
-Quand dix heures sonnèrent, elle sortit.
-
-Dès la porte, une rafale la prit et la colla contre le mur, suffoquée,
-sans voix et sans souffle. Il y avait de tout dans le vent: de la pluie,
-de la grêle et des feuilles chassées horizontalement.
-
-Enfin, une accalmie lui permit de gagner le chemin détrempé. La tête et
-les épaules sous un châle de laine noire, elle marchait, pliée en deux,
-les oreilles bourdonnantes, ahurie, abrutie, vidée de réflexion et même
-d’idées.
-
-Quand elle aperçut Silas, il débouchait du tournant de la route de
-Villebonne et le vent d’ouest le poussait vers elle tout en la retenant.
-Elle songea confusément: «C’est notre vie». Mais il la rejoignait et lui
-cria ses salutations.
-
-Une cavée s’ouvrait à leur droite. Elle prit son bras et l’y entraîna.
-
-Il y régnait un certain calme. Les talus, barrant le vent par leur digue
-d’arbres et de terre, les accueillirent comme une église. Le grand
-homme ôta son chapeau.
-
---Tonnerre de Brest! cria-t-il, quel temps? J’ai eu chaud à monter de la
-gare.
-
-Tout son corps vigoureux tremblait encore de l’effort donné. Il se mit à
-rire.
-
---Eh bien, Fanny?
-
-Puis, il la regarda mieux et n’ajouta rien. Alors, elle dit:
-
---Je suis venue parce que...
-
---Oui, fit-il, comme elle s’arrêtait.
-
---Parce que je voulais vous voir avant...
-
-Elle s’arrêta encore.
-
---Pourquoi? demanda-t-il impatiemment.
-
-Elle baissa la tête.
-
---Il ne veut pas.
-
-Le grand homme parut de pierre. Puis il dit:
-
---Il ne _veut_ pas?
-
-Sans parler, elle fit «non».
-
-La phrase était tombée entre eux comme un bolide: fulgurante,
-incompréhensible, inattendue. Enfin, M. Froment prononça:
-
---Qu’est-ce que ça signifie? Est-il fou? A-t-il des droits sur vous? Que
-lui avez-vous dit depuis quinze jours?
-
-Elle répliqua seulement:
-
---Il sait.
-
---Ah! fit-il.
-
-Elle le vit qui semblait vaincre une difficulté à parler. Enfin, il
-ajouta:
-
---Et alors?
-
---Alors, il m’a dit qu’il était le premier, le seul, à avoir des droits
-sur moi.
-
-Elle ajouta encore:
-
---Il a eu une vie malheureuse, à cause de moi.
-
---Ce n’est pas vrai, ce n’est pas vrai! cria-t-il passionnément. Il y en
-a de plus malheureux. Et maintenant vous l’accueillez, vous ne lui
-refusez pas une place: il doit vous laisser vivre.
-
---Non, dit-elle, il ne veut pas.
-
-Alors, fâché, il cria plus fort dans le vent qui s’élevait de nouveau:
-
---C’est que vous n’avez pas su lui dire. Vous acceptez tout!
-
-Elle baissa la tête.
-
---Comment a-t-il osé! dit-il encore. Vous ne lui avez pas dit que
-c’était décidé?
-
---Si. Il est buté. Il ne veut rien écouter. Il me reproche...
-
-Il pencha sa tête vers elle.
-
---Quoi donc?
-
---Ma faute.
-
-Cette fois, il recula, les mains inertes.
-
---C’est un monstre! siffla-t-il entre ses dents serrées.
-
---C’est tout de même mon garçon, dit-elle simplement.
-
-Il la regarda. Quelque chose comme de l’adoration parut dans ses yeux,
-et il lui prit violemment les mains.
-
---Fanny, vous avez besoin qu’on vous protège contre vous-même. Sans
-quoi, vous serez toujours esclave et martyre. Votre fils ne veut pas que
-vous vous mariiez, dites-vous? Légalement, il ne peut s’y opposer. Il ne
-peut que faire du scandale.
-
-Elle répéta obstinément:
-
---Il ne veut pas.
-
-Sans écouter, il continua:
-
---Voulez-vous passer outre? Retournez à Beuzeboc. Laissez-moi faire nos
-publications. Vous êtes libre.
-
---Il ne veut pas.
-
-Il s’exaspérait:
-
---Est-ce le scandale qui vous fait peur?
-
-Elle frissonna:
-
---C’est pas possible.
-
-Il sembla recueillir sa patience de maître qui se prépare à convaincre
-un élève obstiné:
-
---Voyons, raisonnez. Tout être s’appartient. Personne ne peut vous
-empêcher de suivre votre route. Faites votre devoir vis-à-vis de votre
-fils, un partage, ce que vous trouverez juste, et ne vous sacrifiez pas
-davantage.
-
-Elle secoua la tête.
-
---Vous ne comprenez pas. Ce serait trop facile. Non, j’ai bien vu qu’il
-ne veut pas et qu’il saura m’empêcher d’être autre chose que sa mère.
-
---Il vous aime, alors?
-
---Ce n’est pas ça, fit-elle humblement, non, ce n’est pas ça, mais il ne
-veut pas que je lui fasse tort.
-
-Déjà, acceptant l’objection, il courait, en homme, aux réalisations.
-
---Mettons que vous ayez raison. Il ne reste qu’un moyen. Laissons tout.
-Il m’est revenu quelques milliers de francs de mon père. J’ai un cousin
-du côté de Lyon qui me donnerait une situation dans sa fabrique; j’avais
-déjà pensé abandonner l’enseignement lors d’un événement de ma vie...
-Partons ensemble librement.
-
-Elle joignit les mains d’horreur, mais il les prit, les serra, essayant
-de dompter cette pauvre volonté défaillante de toute sa dure volonté
-d’homme fort.
-
---Fanny, venez, soyez à moi, je vous attends, je veux vous délivrer.
-Vous voyez bien que vous n’aurez de bonheur qu’en moi. Votre sœur, votre
-fils ne vous font que du mal. Laissez-moi vous rendre heureuse.
-
-Ses mains fiévreuses pétrissaient les mains glacées et ses lèvres
-cherchaient les lèvres pâles. Fanny ferma les yeux un instant. Tout le
-bonheur de sa vie tint en cette minute. Ce fut sa nuit de noce et le
-matin plus délicieux qui la suit, et toute la douceur et toute la folie
-de l’amour concentré pour elle, ici, sans son amertume et ses
-désillusions. Mais elle rouvrit les yeux.
-
-L’accalmie cessait. Les branches pliées fouettaient l’air. Au sommet des
-hêtres, des corbeaux dérangés se fâchaient bruyamment. Et le vent, ayant
-sauté, entrait à présent dans la cavée.
-
-Ce fut comme si Fanny retrouvait son sang-froid, sa raison et tout ce
-que l’amour emporte. D’ailleurs, il fallait lutter. Déjà, la respiration
-coupée, ils durent se séparer. Et tout débat, tout entretien même
-devenait impossible. Il fallait crier dans le vent pour se comprendre.
-L’ouragan reprenait, formidable.
-
-Ils suivirent la cavée. Au tournant, le vent les bouscula à revers.
-Alors, Silas s’approcha de l’oreille de Fanny:
-
---Je m’en vais, cria-t-il.
-
-Il y avait autant de fureur dans sa voix que dans celle de la tempête.
-N’était-ce pas par elle qu’il était vaincu? Sait-on la part des petites
-choses dans les grandes et l’effet des grands mouvements de la nature
-sur nos petites passions humaines?
-
-Elle fit «oui» des yeux et de la bouche. La barrière était en vue, et,
-en face, le sentier bordé de peupliers qui rejoignait la route du
-plateau.
-
-Elle lui tendit la main. Il se détourna sans la prendre. Et il cria:
-
---Vous regretterez ce jour-là!
-
-Maintenant, elle se possédait tout à fait. La maison apparue la
-reprenait: la maison, la terre, la race, tous les obscurs devoirs dont
-on a l’habitude, et qui sont si lassants et si nécessaires.
-
-Elle voulut le regarder encore, et se retourna avec peine contre une
-bourrasque.
-
-Il était déjà au milieu du sentier. Elle le suivait des yeux quand,
-soudain, il y eut un long craquement et l’un des arbres du talus, choisi
-comme victime, oscilla et s’abattit avec un affreux bruit d’écrasement à
-la place même où Silas venait de passer un instant auparavant.
-
-Elle cria follement dans le vent:
-
---Silas!
-
-Il avait franchi le tournant sans se retourner. Sa pensée fut traversée
-par un éclair:
-
---S’il revient, je le rejoins et je pars avec lui!
-
-Mais la tempête intérieure qui emportait l’homme était plus forte que
-l’ouragan et il ne reparut plus.
-
-
-
-
-V
-
-
-Fanny laissa tomber l’_Almanach des Bons Conseils_ qu’elle lisait. La
-solitude ne lui pesait jamais et elle se trouvait souvent seule en ce
-début de printemps.
-
-Elle s’approcha de la fenêtre. Le beau dimanche d’avril traînait sa
-longue après-midi désœuvrée. L’oncle Nathan, sitôt le déjeuner fini,
-avait aiguillé Félix vers les champs, pour la visite dominicale de
-rigueur. Quant à Berthe, elle venait de disparaître sans rien dire,
-comme elle le faisait depuis quelque temps.
-
-Après la tourmente qui, passant sur elle à l’automne, manquait de
-l’arracher de son existence, comme le bel arbre s’arrachait du talus,
-elle était restée anéantie au point de garder plusieurs jours le lit. Sa
-sœur expliquait avec volubilité qu’elle avait eu les «sangs tournés» en
-entendant l’arbre tomber sur ses talons. Elle restait prostrée, sans
-fièvre et sans aucun symptôme précis, simplement atone, indifférente,
-privée cette fois tout à fait du goût de vivre.
-
-Avec le géant foudroyé, son amour lui semblait anéanti. Elle appuyait
-sur la plaie sans la sentir. Elle répétait: «Il est parti. Je ne le
-reverrai jamais ou je le reverrai comme on revoit un indifférent.» Et
-cela ne lui faisait rien. Elle se disait même: «Est-ce que je l’aimais
-vraiment? Qu’est-ce que c’est que l’amour? Est-ce ça?» C’était comme si,
-en devenant femme trop vite et trop tôt, elle avait perdu la profonde
-sensibilité féminine qui juge et pèse si sûrement les choses de la
-passion.
-
-Après la crise d’inappétence à la vie, elle entra dans la souffrance.
-Les jours et les nuits se succédèrent, désolés ou cruels, tandis qu’elle
-éprouvait cette sensation qu’on a d’être dans des mâchoires qui se
-referment perpétuellement. Alors, Silas grandissait dans sa mémoire,
-dans son cœur, pour mieux la déchirer de l’avoir perdu. Ses mots, se
-gestes, ses moindres attitudes la torturaient en souvenir. Et elle sut
-enfin qu’elle l’aimait comme jamais elle n’avait cru pouvoir aimer.
-
-Elle vécut enfermée avec son rêve agonisant pendant les mois noirs de
-l’hiver, sans rien apercevoir d’extérieur, comme si ses yeux eussent été
-tournés en dedans sur le seul spectacle de sa douleur.
-
-Et jamais elle ne se disait: «Je vais aller le rejoindre.» Cette chose
-possible, cette chose suggérée et déjà un peu réalisée par les paroles
-qui l’avaient représentée, ne se montrait pas à elle comme une
-alternative. Peut-être était-ce parce qu’elle allait instinctivement
-vers la souffrance à cause de l’orientation de sa vie, ou peut-être
-simplement parce que les habitudes sont trop difficiles à quitter.
-
- * * * * *
-
-Son premier apaisement lui vint dans ces mois aigres où le printemps
-s’éveille. L’isolement parfait de la vie à la Hêtraye, qui séparait les
-deux sœurs de leur petit monde connu, environnait leur retraite d’une
-sorte de paix silencieuse. Un soir de mars où elle rentrait à la maison
-en tenant les premières primevères trouvées au revers d’un fossé, sous
-un ciel qui allait du violet le plus profond à un safran
-inexprimablement doux, elle crut sentir mystérieusement que sa
-souffrance ne resterait pas inutile, qu’elle serait la rançon du
-scandale étouffé. Son péché, cette fois, était enterré, et rien n’en
-subsisterait qui pût éclabousser les autres. Le nom des Bernage ne
-serait pas sali. Ce fut une certitude consolante qui descendit sur elle.
-
-Les autres, cependant, continuaient leur vie parallèle et, sortant tout
-à coup de son sommeil intérieur, elle se mit à les considérer.
-
-Berthe ne la tourmentait plus. L’exil de Beuzeboc, si amèrement
-consenti, ne semblait plus lui peser, même pendant la noire période
-mortelle de la terre.
-
-C’était comme si une mystérieuse influence travaillait son humeur et
-toutes ses passions de colère et même de curiosité pour les changer. Et
-Fanny se sentait plus éloignée d’elle que jamais et un peu effrayée de
-ce changement inexplicable. Pourtant, elle avait tant soupiré après
-l’affection fraternelle qu’un peu d’espoir lui en venait. «Elle a vu mon
-malheur, elle a peut-être fini par avoir pitié.» Et cela préparait son
-cœur dévasté à revivre.
-
-Quant à Félix, il n’approchait guère de la maison que le dimanche. Et il
-y apportait les mêmes airs, oscillant de la sournoiserie à l’assurance.
-Et jamais il n’adressait la parole à sa mère depuis le jour de leur
-terrible entretien de la charretterie. Fanny devait dépenser des trésors
-de diplomatie, de vigilance, pour se garer ainsi des mots dangereux qui
-eussent pu rappeler ceux de ce jour-là. Mais Berthe déployait une si
-étourdissante volubilité que rien ne pouvait se remarquer et que le
-drame de ce mutisme se poursuivait à leurs seuls yeux.
-
-Ce jour-là, de la fenêtre, elle vit l’oncle Nathan qui passait dans le
-fond de la cour, tout seul, l’air absorbé. Fanny s’étonna de ne pas voir
-Félix avec lui, car le vieillard, dans ses visites, le recherchait
-toujours. Il semblait à présent en faire grand cas.
-
---C’est un cultivateur, celui-là, et un bon, disait-il.
-
-Ou encore:
-
---On ne peut pas lui en remontrer sur la chose de la culture. Sacré
-Félix, va!
-
-Tout l’hiver, il avait fait ainsi de longues promenades avec le gars, et
-les sœurs, qui marchaient par derrière, les voyaient passer cette revue
-des terres nues ou emblavées, pure jouissance dominicale des terriens.
-On devinait que le vieillard étudiait profondément le jeune homme avec
-une idée secrète.
-
-Fanny goûta un moment la paix qui baignait la chambre aux rideaux
-blancs, luisante et ordonnée, comme, autour d’elle, la maison, le
-village, le plateau et la vallée. Elle éprouvait ainsi des moments de
-quiétude où, la sourde douleur s’endormant, elle n’était plus sensible
-qu’à un pauvre espoir de bonheur qui s’éveillait au fond d’elle.
-
-Tout bas, elle répéta, comme elle le faisait quelquefois:
-
---Mon péché est enterré.
-
-Et c’est alors qu’elle aperçut M. et Mme Gallier qui ouvraient la
-barrière.
-
-Elle ne les reconnut pas tout d’abord, tant ils étaient loin de sa
-mémoire. Mais, dès qu’ils eurent fait quelques pas dans l’allée, elle
-les retrouva tout entiers avec leurs vêtements noirs que rien n’égayait
-jamais et leur allure un peu grotesque de citadins endimanchés dans un
-chemin de campagne.
-
-Elle posa sa main sur sa poitrine: c’était du malheur qui arrivait avec
-eux. Pourtant, elle se remit, et sortit au-devant d’eux.
-
-M. Gallier roulait sa courte taille à jambes torses, dans un tangage qui
-n’appartenait qu’à lui. Son haut-de-forme et sa redingote semblaient
-ainsi avancer en largeur. Mme Gallier trottinait menu, avec une espèce
-d’obstination, et sans perdre un instant. Ils hélèrent Fanny.
-
---Hé! bonjour!
-
-Elle jeta un coup d’œil autour de la cour. L’oncle Nathan avait disparu.
-Quant à Berthe, elle ne revenait pas. Elle ne songea pas à Félix,
-puisque la visite ne le concernait pas.
-
---Nous avons pensé venir vous surprendre, dit Mme Gallier, il faisait si
-beau!
-
-Sous les fines gouttelettes qui perlaient à sa peau rose d’ancienne
-blonde, son honnête figure portait une expression un peu angoissée. Et
-M. Gallier laissait tomber, plus encore que de coutume, sa grosse bouche
-lippue dans sa face ravinée où la bonté traçait ses signes mystérieux.
-
-Fanny leur proposa de s’asseoir dehors, mais, d’un geste pareil, ils
-refusèrent.
-
-Quand ils furent installés dans la «salle», assis avec le rond de
-sparterie sous les pieds, près de la table couverte d’un châle-tapis, il
-y eut un silence, car toutes les congratulations sans danger étaient
-finies. Et puis, ayant regardé sa femme, ce fut M. Gallier qui commença:
-
---Mademoiselle Fanny, vous êtes seule et c’est préférable pour ce que
-nous voulons vous dire. Aussi je ne tarderai pas davantage.
-
-L’accent du Midi roulait par la chambre, dépaysé, se cognant au mur,
-étrange et étranger dans cette maison faite à l’économe patois de Caux.
-
-Fanny pâlit un peu plus. Elle songea: «Hélas!» Et sa bouche desséchée
-dit avec peine:
-
---Qu’est-ce qu’il y a donc?
-
---Il y a, reprit aussitôt le vieil homme, que nous avons entendu courir
-des bruits qui nous ont chagrinés. Et, quand je dis des bruits, cela
-prend l’allure d’accusations.
-
-Il regarda sa femme, comme si Fanny lui faisait peur, avec sa face
-exsangue de condamnée attendant le supplice.
-
-Mme Gallier se pencha, posa sa main sèche sur les siennes.
-
---Nous vous aimons trop pour ne pas venir vous le dire tout droit, afin
-d’être à même de répondre à ceux qui parlent si mal.
-
-Fanny se redressa péniblement. Elle ne pouvait que les laisser aller.
-
-La bonne dame reprit:
-
---On dit une chose affreuse, dont jamais nous n’avons entendu parler
-jusqu’ici et que nous ne pouvons pas croire, n’est-ce pas, monsieur
-Gallier?
-
-Un signe de tête lui permit de reprendre du champ.
-
---Et vous allez nous dire si nous avons eu raison de répondre que tout
-ça n’était pas vrai. Mais vous nous expliquerez quelque chose...
-
-Elle chercha une longue respiration:
-
---Voyons, mademoiselle Fanny, vous qui êtes l’aînée...
-
-Dans la courte pause, Fanny eut le temps de penser:
-
---Tout est découvert. Elle va me parler de mon malheur.
-
-Et elle faillit crier:
-
---Ne dites rien. C’est vrai. On ne vous a pas trompés. La vérité est
-venue au jour.
-
-Mais la bonne dame continuait:
-
---Pourquoi laissez-vous votre sœur se compromettre à ce point-là?
-
-Fanny la regarda avec de tels yeux d’incompréhension qu’elle parut
-découvrir tout à coup la vérité.
-
---Comment! Vous ne savez rien? Vous n’avez rien remarqué? C’est encore
-plus étonnant que je ne pensais.
-
-Fanny put trouver enfin sa voix:
-
---Ma sœur?
-
-Mme Gallier expliqua avec une patience décidée à tout:
-
---Votre sœur se compromet très gravement en ce moment. Votre voyage à
-Paris avait déjà attiré l’attention. Puis, à peine revenues, vous
-quittez Beuzeboc une première fois, puis une deuxième, et vous
-abandonnez votre belle maison de ville pour passer tout l’hiver ici. On
-n’y comprend déjà rien. On cherche des raisons... Enfin, «vous êtes dans
-la langue du monde».
-
-Fanny l’écoutait avec le même étonnement. Et, comme l’autre se taisait,
-elle plaça:
-
---Mais pourquoi?
-
---A cause des raisons qu’on a trouvées en cherchant. On ne se retire pas
-à la campagne avec un jeune homme.
-
-Fanny répéta:
-
---Avec un jeune homme?
-
-Et elle pensa à Silas.
-
---Mais oui, ma petite, voyons: ce soldat, ce garçon qu’on a vu rôder
-autour de chez vous et qui est reçu chez vous avant votre voyage et
-après... et qui vous a suivies ici... Mettez-vous à la place du monde:
-ça semble drôle, drôle...
-
-Fanny cria:
-
---Félix?
-
-Et elle se mit à rire, de son rire nerveux, incoercible.
-
-M. Gallier se leva et se dirigea discrètement vers la fenêtre. Mme
-Gallier tapotait le dos de Fanny d’un air effrayé. Enfin, celle-ci put
-parler:
-
---Félix, vous dites: Félix?
-
-Elle allait ajouter:
-
---C’est son neveu, à Berthe!
-
-Mais elle se retint à temps.
-
---C’est un gamin qu’on a vu tout petit chez Marthe, notre vieille bonne,
-dit-elle, vous vous rappelez?
-
-La vieille dame hocha la tête et dit, plus brusquement que de coutume:
-
---Ça n’empêche pas que ça fasse jaser. Aussi, dans son intérêt, dites-le
-à votre sœur. Vous n’avez qu’une chose à faire: revenez à Beuzeboc.
-
-Fanny baissa la tête. Elle savait bien qu’on ne pouvait pas satisfaire
-le monde en cela. D’ailleurs, la visiteuse, délestée de son message, se
-levait aussi. Ils se trouvèrent tous deux devant la fenêtre. Les deux
-formes noires faisaient sur la clarté de tristes taches de deuil qui
-entraient de force dans les yeux de Fanny en les violentant. Elle les
-suivit:
-
---Voulez-vous venir dehors, en attendant la collation?
-
-Mme Gallier accepta. Ils sortirent. L’oncle Nathan arrivait à grandes
-enjambées et, au fond de la cour, ils aperçurent Berthe et Félix qui
-marchaient côte à côte.
-
-Les Gallier partirent après la collation plantureuse dont les
-«nourolles», les grands plats de crème aux œufs marbrés de brun et le
-cidre bouché avaient fait les frais. On se leva pour mettre les
-visiteurs en voiture, car Félix les reconduisait à la gare de
-Villebonne.
-
-Quand le couple se fut éloigné, au trot pesant de l’épais cheval pattu
-que Félix trouvait moyen de galvaniser, l’oncle et les nièces
-regardèrent autour d’eux avec cet air dérouté qui suit les départs.
-
-Le ciel passait en magnificence le printemps posé sur la terre. La vaste
-coupole de turquoise verdie répandait une sorte de fraîcheur lumineuse.
-
-Machinalement, ils prirent le chemin qui mène aux cavées. Mais Fanny ne
-sut jamais bien où ils étaient allés ce jour-là. Quand elle y pensait
-plus tard, elle revoyait seulement les «fossés», comme des murs de
-primevères, car la grâce de la saison, touchant la terre brune couverte
-encore de feuilles mortes, et le soleil d’un jour, avaient suffi pour
-faire jaillir du sol la moisson qui a la couleur et l’odeur du miel.
-
-Et c’était Fanny, pourtant, qui entraînait les autres, avertis
-confusément de ces paroles qu’on voyait sur elle comme un fardeau qui
-allait bientôt lui échapper.
-
-Depuis la conversation avec les visiteurs, elle se sentait possédée par
-une force étrangère. Ce soupçon affreux qu’ils lui avaient apporté
-grandissait en elle d’heure en heure. La chose monstrueuse, seulement
-suggérée, cachait tout le reste, et il lui fallait la rejeter sous peine
-d’étouffement. Pourtant de sa mémoire surgissaient vingt souvenirs qui
-corroboraient _la chose_; et, par-dessus tout, le souvenir du jour
-horrible qui lui démontrait clairement de quoi son fils était capable.
-N’avait-il pas dit: «Une tante, c’est une femme tout de même»?
-
-L’air fraîchissait. Dans le ciel, maintenant violet à l’est, une étoile
-trembla.
-
---Où que tu nous mènes comme ça, ma Fanny? cria l’oncle.
-
-Il marchait cependant à vingt pas devant les deux sœurs et il reprit sa
-marche sans attendre de réponse. Elle s’arrêta. On ne distinguait plus
-très bien les couleurs de la terre, comme si le ciel eût tout à la fois
-rayonné et absorbé la lumière. C’était bien, elle aurait moins de honte
-à parler.
-
---Berthe, commença-t-elle, il faut que je te dise quelque chose.
-
-Berthe ne tourna pas la tête. Et elle dit, de cette voix contrainte avec
-laquelle on essaye de jouer le naturel:
-
---Qu’est-ce que c’est?
-
---M. et Mme Gallier m’ont dit quelque chose.
-
---Quelque chose?
-
-Le mot puéril qui couvrait des révélations que l’une savait, que l’autre
-devinait si graves, sonna faux. Fanny dut faire un effort.
-
---Oui, on parle à Beuzeboc, on parle de nous.
-
-Berthe, qui continuait à marcher, s’arrêta et, se tournant, croisa les
-bras.
-
---Ah bon! dit-elle. Fallait bien croire que ça finirait par là.
-
-Fanny n’osait plus la regarder. Elle n’éprouvait pas ce sentiment de
-revanche naturel au persécuté qui peut enfin persécuter. Et elle ne
-savait comment formuler la laide accusation. Elle balbutia:
-
---Oui, nous sommes «dans la langue du monde».
-
-Berthe répéta:
-
---Nous?
-
-Fanny n’osa pas dire: «Toi!» Elle affirma seulement:
-
---Oui. C’est à cause de Félix.
-
---Tout se découvre toujours, fit sentencieusement la cadette.
-
-Elles avaient repris leur marche dans le sentier velouté d’ombre à
-présent. Berthe reprit:
-
---Et qu’est-ce qu’on dit, au juste?
-
---C’est à cause de toi, dit enfin l’aînée.
-
---De moi?
-
---Oui, avec Félix.
-
-Elle eut peur en entendant ses paroles et se hâta de les commenter.
-
-«Mme Gallier m’a assuré qu’on parlait de lui depuis notre voyage à
-Paris. Et puis notre séjour ici, ça a semblé drôle... Enfin, on dit que
-c’est pour toi qu’il est là... Oui, on dit ça, crois-tu? Quelle horreur,
-comme si c’était possible.»
-
-Comme Berthe faisait un geste, elle se hâta d’ajouter:
-
---Oh! mais je ne le crois pas, moi, non! Une chose pareille, jamais!
-Mais, enfin, tu vois, voilà où on en est. Tu comprends, les gens ne
-savent pas ce qu’il nous est.
-
-La voix de Berthe, changée à ne pas la reconnaître, proféra:
-
---Et alors?
-
---Alors, je ne sais pas... Mme Gallier dit: «Rentrez à Beuzeboc, ça fera
-taire le monde.» Voyons, il faut que nous trouvions un moyen de laisser
-Félix ici. Il s’y plaît...
-
-Elle hésitait. Elle n’avait pas l’habitude de proposer; de choisir...
-Et la voix nouvelle, la voix frémissante de Berthe s’éleva de l’ombre.
-
---Il y restera, Félix, il y restera tant qu’on voudra. Mais pas tout
-seul.
-
-Fanny répéta sans comprendre la menace:
-
---Comment, pas tout seul?
-
---Non, avec moi, avec moi. Nous nous parlons. On est d’accord.
-
-Ecrasée, Fanny ne trouva que les mots qu’elle venait d’entendre:
-
---On est d’accord?
-
---Oui. Je croyais que tu l’aurais deviné à nous voir, mais tu ne vois
-rien, toi.
-
-Elle haletait un peu. Certainement, une grande émotion la secouait. Elle
-reprit haleine.
-
---Ah! le monde parle? Eh bien, il a raison. Mais on va le faire taire.
-On va lui apprendre que je me marie avec Félix. On allait vous le dire à
-Pâques, mais, puisque c’est comme ça, autant tout de suite.
-
-Elles rejoignirent l’oncle. Maintenant qu’on n’y voyait plus, le parfum
-des primevères semblait plus fort, plus tangible. Il les enveloppa
-jusqu’à la maison où elles se retrouvèrent sans que Fanny pût s’en
-rendre compte.
-
-Et, comme elles allumaient la chandelle dans la cuisine, on entendit
-rouler la voiture. Alors, Berthe sortit sans rien dire. L’oncle Nathan
-regarda Fanny.
-
---Où qu’elle va, ta sœur?
-
-La chandelle vacillante jetait des clartés rougeâtres qui dansaient dans
-l’ombre de la vaste cuisine. Les durs traits du vieillard semblaient
-grimacer selon les jeux de la flamme qui argentaient ses bouclettes. Il
-dit encore:
-
---Elle est-il folle?
-
-Fanny ne se sentit pas le courage de chercher des mots. Elle ne trouvait
-plus même de pensées cohérentes. Et, pour dissimuler, elle alluma une
-autre chandelle dans l’arrière-cuisine et se mit à desservir la table.
-
-Elle terminait sa besogne lorsque des pas résonnèrent sur le chemin, et
-le couple entra.
-
-Ils se tenaient «crochés» bras dans bras selon la plus correcte formule
-cauchoise des promis. Fanny manqua crier d’énervement, de chagrin, de
-honte à ce premier contact avec la réalité. Et l’oncle Nathan, debout
-devant la cheminée, les regardait sans parler.
-
-Enfin, Berthe prononça:
-
---Voilà. On est venu vous le dire.
-
-Il y eut un silence qui parut interminable, puis, l’oncle Nathan dit
-posément:
-
---Ah! ah! C’est ça! Je me disais: «Aussitte!»
-
-Il les considéra encore et ajouta:
-
---Vous pourriez faire plus mal.
-
-Il s’arrêta pour réfléchir à quelque chose et il dit encore:
-
---Mais, es-tu protestant comme nous, toi, mon gars?
-
-La question parut tomber dans un gouffre de silence. Sans doute était-ce
-parce qu’elle touchait à ces choses interdites que chacun évitait avec
-tant de soin depuis leur vie commune. Et ce fut encore Berthe qui
-répondit:
-
---Il est «rien». Les Malandain savaient pas quoi faire. Il est resté
-comme ça.
-
-Elle ajouta après quelques secondes:
-
---Il fera ce que je voudrai.
-
-Fanny répétait stupidement en elle-même: «Il est rien, il est rien.»
-
-La chandelle charbonnait tout à fait, maintenant, dans sa gaine en
-spirale de fer. Les ombres et les clartés se succédaient sur les figures
-en leur prêtant des expressions surnaturelles. Berthe reprit:
-
---On est d’accord sur tout.
-
-Alors l’oncle demanda:
-
---Et quand qu’ vous allez faire ça?
-
---Après Pentecôte, pour les papiers de Félix et... la chambrée...
-
-Elle pausa un instant:
-
---On invitera M. Froment, termina-t-elle.
-
-
-
-
-VI
-
-
-La dernière voiture roula longtemps sur le chemin. On l’entendit jusqu’à
-la descente qui ceinture la colline et puis il n’y eut plus que le
-silence surnaturel d’une cour de ferme en mai, car le pommier en fleurs
-supporte une neige qui étouffe le son et ouate l’air, comme la vraie.
-
-Fanny, dans sa robe de cérémonie, qui était d’une épaisse soie noire
-sans reflets--une vraie toilette de mère de marié--marchait dans
-l’étroit sentier toujours envahi par l’herbe haute de la saison.
-
-Voilà. Tout était fini. Berthe venait d’épouser Félix. Le garçon de
-vingt-deux ans était le mari de la vieille fille de trente-cinq ans. La
-tante devenait la femme de son neveu. Toute cette idylle au goût
-d’inceste s’achevait ce soir.
-
-Fanny marcha plus vite, le cœur soulevé de dégoût. Le dégoût! c’était
-une chose nouvelle que tous ses désespoirs ne contenaient pas jusque-là,
-mais dont les deux mois passés venaient de la saturer. Voir, jour après
-jour, Félix faire le galant auprès de la grosse fille amoureuse, être
-obsédée de leurs rencontres furtives à tous les coins de la ferme,
-attraper au vol les regards, les baisers, les étreintes furtives et
-deviner, comme elle le devinait, savoir comme elle le savait,
-intuitivement, avec la certitude infaillible de l’instinct, qu’il n’y
-avait là qu’un calcul, et ne pouvoir intervenir! Elle se rendait compte,
-pourtant, que Berthe était sincère. A cette dernière chance de mariage
-qui passait, elle se cramponnait désespérément. Mais un mariage, cette
-horrible chose?
-
-Et pourtant, c’était légal et, tout à l’heure, ce serait consommé. Oui,
-cette union monstrueuse avait pu être célébrée et bénie. La lumière,
-lorsque Fanny songeait à cela, lui semblait insupportable et, seule sous
-le ciel du soir, elle voila sa figure de sa main ouverte.
-
-Telle était la fin de son péché qu’elle croyait enterré. N’eût-il pas
-mieux valu mille fois le scandale de la découverte, si, toutefois, le
-scandale éclaté eût empêché la scandaleuse union?
-
-La rosée commençait à tomber. Elle songea: «Il n’est pas encore
-l’heure.» La journée des noces avait été longue et dure. Quoiqu’on n’eût
-fait que les strictes invitations nécessaires, des théories de cousins
-de la vallée et du plateau avaient défilé à la mairie et au temple de
-Beuzeboc. Fanny mariait son fils. Personne ne le savait. Et elle jouait
-pourtant le rôle de mère du marié.
-
-A la mairie, la lecture de l’acte la fit défaillir, lorsque le greffier,
-près du maire décoré de l’écharpe flamboyante, se mit à lire:
-
-«D’une part,
-
-«Entre Félix, Jean, dit Malandain, de père et mère non dénommés.
-
-«Et, d’autre part,
-
-«Berthe-Zémyre Bernage, fille de feu Alfred Bernage...»
-
-De _mère non dénommée_ et elle était là, elle, vivante et martyrisée, et
-elle possédait la copie de la lettre où le père se nommait, nommait sa
-parenté et son pays.
-
-Au temple, elle avait conduit son fils jusqu’au fauteuil de velours
-rouge, puis, retournant dans son banc d’honneur, abîmée intérieurement
-sans posséder le droit de l’être, elle écoutait derrière elle le murmure
-de l’assemblée et celui de la ville et de la campagne qui stigmatisaient
-le mariage singulier de la seconde des demoiselles Bernage. S’ils
-avaient tout su!
-
-Et la longue noce serpenta en voiture sur les routes parmi les villages
-en émoi, et sur la grande plaine que coupent les oasis de hêtres
-surmontés de la fine aiguille du clocher. Ensuite, il ne restait plus à
-Fanny qu’une souvenir d’interminable mangeaille, car un seul repas
-dînatoire s’étendait sur toute l’après-midi, et, surtout, de ces
-plaisanteries de circonstance qu’elle exécrait de tout temps.
-
-A dire vrai, la rigidité huguenote n’est pas si abâtardie que de lâcher
-la bride à l’humour normand dans sa verdeur; pourtant, elle cède un peu
-et ferme les yeux en ces occasions de beuveries pour le bon motif. Fanny
-le savait. Elle connaissait les spécialistes, et leur jeux de mots, et
-leurs gaillardises permises et attendues, et leurs sous-entendus et
-leurs mines de circonstance. Et toute sa pudeur et son tact étaient
-hérissés sur elle comme un manteau d’épines.
-
-Mais tous les supplices ont une fin et, maintenant, elle attendait sa
-revanche. Elle attendait l’heure où Silas Froment arriverait comme
-arrive un amant furtif qui, à travers bois, donne l’assaut à la colline
-escarpée.
-
- * * * * *
-
-Depuis le jour de la bourrasque, ils ne s’étaient pas revus.
-
-Mais Silas Froment, en face de ce fait nouveau et imprévu: le mariage de
-Berthe et de Félix, avait fait une suprême démarche.
-
-C’était une lettre, longue et pressante, par laquelle il l’adjurait de
-se décider à recommencer sa vie:
-
- «Je comprends à présent, écrivait-il, pourquoi l’idée d’un mariage
- entre nous vous effrayait. Vous prévoyiez ce qui est arrivé. Il est
- trop certain, maintenant, que Félix, officiellement installé dans
- la famille et dans la maison, fera l’impossible pour vous empêcher
- de la quitter. Et l’affichage de nos bans serait, pour lui, le
- signal du scandale. Vous l’avez discerné avant moi, je le
- reconnais: le mariage ne vous est pas permis, puisque vous ne
- voulez pas braver le scandale.»
-
-Et il lui proposait, comme seule solution, leur départ pour Lyon, où ils
-vivraient inconnus et heureux.
-
- «Ne vous arrêtez pas aux mots, disait-il encore, notre union, à
- nous, sera sainte et bénie quoique libre et volontaire. Nous
- l’aurons achetée par trop de douleur pour qu’elle ne soit pas
- solide.
-
- «Et ne dites pas que cette fuite sera _aussi_ un scandale. Le
- scandale ne peut vous suivre ni vous atteindre dans une ville
- inconnue où nous vivrons cachés et si unis, d’ailleurs, que nous
- forcerons l’estime des honnêtes gens. Le peu qui nous
- éclabousserait, que serait-il en comparaison de cette vérité
- proclamée: «Félix «Malandain» est le fils de Fanny Bernage et vient
- d’épouser Berthe, sa tante.» Je vous connais si bien, Fanny, que je
- sais à présent qu’elle vous tuerait, cette vérité proclamée, plus,
- je le sens, à cause de l’abandon de l’enfant qu’à cause de sa
- naissance.
-
- «Que regretteriez-vous ici, d’ailleurs? La haine et l’ingratitude?
- Ceux qui restent ne sont pas dignes de vous. Et vous ne pouvez pas,
- vous ne _pouvez pas_ demeurer. Pourquoi les supporteriez-vous plus
- longtemps? Ne perdez plus votre amour, Fanny, je le veux pour moi
- seul. Je veux tout remplacer auprès de vous: famille, amis, pays.»
-
-Et il lui traçait le plan matériel de l’évasion:
-
-Quoi de plus simple?
-
- «Nous gagnons la gare de Villebonne à pied, sans même étonner
- quelqu’un en ce jour exceptionnel. N’avez-vous pas la clef de votre
- maison? Et ne pouvez-vous choisir quelques jours de retraite à
- Beuzeboc? Ce sera le premier pas vers la liberté, vers la décision
- que personne ne peut, moins que jamais maintenant, vous empêcher de
- prendre. Car vous serez libre, _si vous voulez être libre, mais il
- faut le vouloir_.»
-
-Il l’avertissait donc que, le soir des noces, il serait là, à
-l’attendre, à l’endroit du sentier qu’elle connaissait bien, au pied du
-hêtre gigantesque.
-
-Et il terminait:
-
- «Si, au soir dit, je vous vois descendre le sentier, je saurai que
- vous êtes résolue à secouer le joug et à venir à moi.»
-
-Elle s’était arrêtée sous un pommier retombant en parasol qui la forçait
-à sortir du chemin. Au-dessus d’elle, les fleurs faisaient un seul
-bouquet blanc que sertissait le ciel encore un peu vermeil. Sur sa belle
-robe elle avait jeté un manteau, un chapeau et, dans sa poche, elle
-serrait la clef de Beuzeboc et une liasse de billets, tout son argent
-disponible.
-
-Entre les branches, elle passa la tête pour regarder et écouter la
-maison toute vibrante encore de tout ce qui venait de la traverser, car
-les demeures humaines sont plus résonnantes que nous ne le croyons. Mais
-on ne voyait personne. Fanny songea encore avec le sombre désespoir d’un
-enfant révolté:
-
-«S’ils m’aimaient seulement un tout petit peu, je n’aurais jamais pensé
-à partir... Mais pas même aujourd’hui il n’a eu seulement un regard un
-peu bon pour moi. Il est dur. Il est comme maman. Et Berthe ne m’a
-jamais aimée. Personne ne m’aime que Silas...»
-
-Pour la première fois de sa vie, elle sentait le goût de la liberté à
-laquelle elle avait tant songé ainsi qu’à une chose délicieuse, et elle
-n’en ressentait que frayeur et chagrin. Comme le prisonnier à vie qui se
-voit gracié, elle clignait des yeux à la lumière, et ne reconnaissait
-pas le grand air.
-
-Dans le chemin qui bordait la cour vers le bois, quelqu’un marchait.
-Elle se retourna. Le père Oursel se promenait lentement, avec cette
-sorte de jouissance ennuyée des travailleurs désœuvrés. Il regarda sous
-le pommier. Et, comme malgré elle, il fallut que Fanny sortit.
-
-On eût dit que le père Oursel l’attendait car il ne parut pas étonné
-mais s’arrêta seulement.
-
-Il portait un ancien complet redingote de drap noir de M. Le Brument,
-vaguement remis à sa taille, et un chapeau haut de forme aux poils
-rougeâtres. Le long repas et la beuverie ne semblaient point avoir
-entamé sa sobriété coutumière, car aucun indice ne le montrait ivre ou
-seulement excité comme les autres convives de la journée.
-
-Quelque chose, pourtant, était différent en lui sans qu’elle pût le
-définir. Et, tout à coup, elle s’aperçut qu’il la regardait, ce qu’il
-n’accordait d’habitude à aucun être humain, et que c’était son regard
-inconnu qui le changeait ainsi.
-
-Quittant le sentier, il s’approcha d’elle, et ils entrèrent sous le
-pommier qui faisait une tonnelle fleurie et secrète.
-
-Fanny le considérait avec étonnement. Il était si nouveau de voir le
-vieux domestique rechercher la société! Et puis ses yeux, ses yeux qui
-la regardaient et dont, vraiment, elle ne connaissait ni la couleur, un
-brun de noisette comme ceux de certains chiens, ni le regard pareil
-aussi à celui d’un compagnon humble et fervent. Et elle ne savait que
-dire. Enfin, gênée par le silence, elle prononça des mots quelconques:
-
---Te voilà bien beau, père Oursel.
-
-Le tutoiement de son enfance lui revenait sans qu’elle sût pourquoi, car
-les sœurs l’avaient abandonné depuis longtemps.
-
-Le vieux la regardait parler. Sa surdité intermittente devait être plus
-forte ce soir. Et sa voix rocailleuse de taciturne prononça:
-
---Une commission qu’j’ai pour vous.
-
-Elle répéta, surprise:
-
---Une commission?
-
-Le vieux haletait un peu comme quelqu’un qui a marché vite. Ses souliers
-étaient blancs de poussière.
-
---C’en est une journée, ça! dit-il.
-
-Elle vit bien qu’entre son humeur et son infirmité elle n’obtiendrait
-rien de plein gré. Et elle hocha la tête sans rien dire.
-
-Après tout, Silas ne pouvait pas être là avant une demi-heure encore et
-une diversion l’aiderait à passez le temps. Le vieux reprit:
-
---Ça r’mue tout. Les choses d’autrefois. Longtemps que j’suis chez vous!
-Il y aura vingt-huit ans le 10 de juin.
-
-Il s’arrêta comme pour laisser à ces paroles importantes le temps de se
-fixer. Fanny étonnée, répéta:
-
---Vingt-huit ans, c’est vrai!
-
-Il la comprit aussitôt, cette fois.
-
---Et quatre-vingts qu’ j’ai eus le vingt-quatre de décembre, la veille
-de Noël.
-
-Il répéta:
-
---La veille de «Nouël».
-
---Quatre-vingts ans, s’écria Fanny. Est-ce bien sûr, mon père Oursel?
-
-Vingt-cinq minutes encore la séparaient du moment où définitivement,
-elle allait orienter sa vie, et cette chose passée, sans but, l’âge du
-vieux domestique, était capable d’absorber son intérêt. Un peu de
-l’ironie de cela l’effleura fugitivement, comme un de ces souffles de la
-mer qui venaient, par instants, mourir auprès d’eux en effeuillant toute
-une branche fleurie.
-
-Le bonhomme marmotta:
-
---Quatre-vingt-un que j’aurai à «Nouël» prochain, si j’ suis encore là.
-
-Il s’arrêta comme pour trouver une transition et reprit:
-
---Défunt maît’ Alfred Bernage, il aurait quatre-vingt-cinq, lui. Quand
-il m’a pris, il en avait cinquante-sept. Et il est mort deux ans après,
-le huit de novembre.
-
-Perdue sous ces nombres, Fanny opinait vaguement, songeant: «C’est pas
-possible, c’est le cidre!»
-
-Il continua:
-
---Après mon accident à la fabrique qu’il m’a pris. A cinquante-trois, on
-n’est plus bon à rien. «A la maison, qu’il a dit, allez, mon père
-Oursel, tu n’as personne, viens-t’en chez moi.» Ça s’appelle la charité,
-ça; la charité chrétienne.
-
-Stupéfaite, Fanny l’écoutait. On ne parlait jamais de ces choses du
-passé chez elles. L’avait-elle su?
-
-Elle dit d’une voix songeuse:
-
---Je me rappelle pas...
-
-Il eut une espèce de sourire.
-
---La mère ne voulait pas. L’accident c’était de sa faute. Elle avait
-voulu qu’on me mette là, à la «chauffe».
-
-Il montra son côté où, sans doute, une vieille cicatrice se cachait.
-
---J’y en veux pas. Mais lui, l’père, c’était un homme, un homme du temps
-jadis. Cette journée-là, j’ai dit comme ça: «Oursel, tu le r’payeras en
-une fois.»
-
-Sans transition, le temps, seulement, de respirer, il ajouta:
-
---Faut pas partir, Fanny.
-
-Elle recula, hors d’elle, par un étonnement qui, vraiment, passait toute
-mesure. Et aucune parole ne lui vint qui pût la traduire.
-
-Le taciturne continuait:
-
---Quand le malheur est arrivé.
-
-Il vit qu’elle formulait:
-
---Tu l’as su?
-
-Ses yeux de bon chien firent «oui», et il continua:
-
---J’ai rien dit. Y’ avait pas moyen. C’était quand t’es partie en voyage
-avec ta mère. Il était trop tard. Et puis moi, qu’est-ce que c’est? moi
-qu’a seulement pas pu t’défendre. Il s’interrompit un instant, comme
-oppressé par ce souvenir.
-
-Et puis, il reprit:
-
---Mais j’ai bien vu tout sur ta pauv’figure de tourment.
-
-«Et pi, j’ai pu rien su, jusqu’au jour où il est arrivé, lui, le gars.
-Ton portrait qu’il a sur les épaules.»
-
-Tous ces mots, tous ces mots qu’il savait! L’étonnement démesuré de
-Fanny se heurtait autant à ceci qu’à la découverte soudaine des
-intelligences cachées qu’il possédait de toute sa vie secrète. Ainsi
-toujours, toujours, ce bonhomme sans importance les avait jugées! Cela
-la gênait d’une singulière façon nouvelle pour ce passé. Et cet
-étonnement et cette gêne l’empêchaient de trouver les paroles qu’il
-aurait fallu pour l’arrêter ou le faire continuer. Mais il semblait au
-delà des interruptions et des encouragements et il continua:
-
---Les v’là mariés tous les deux qui t’ont fait tant de mal. Et faut pas
-leur céder la place! T’es chez toi! Restes-y. T’as pas besoin d’en
-prendre un que tu ne connais pas pour te commander.
-
-Elle cria presque:
-
---Comment! vous saviez ça aussi?
-
---Et pi, écoute-moi, comme si c’était l’père Bernage qui t’parle. T’en
-va pas; y a pas un homme qui vaut la peine qu’une fille comme toi se
-mette folle de son corps.
-
-Peu à peu, elle se montait au diapason de l’étrange et passionné
-monologue du taciturne. Et elle dit:
-
---Si, il m’aime, lui!
-
-Il secoua sa tête que le haut de forme couronnait singulièrement. Et,
-comme si, abandonnant un argument, il en prenait un autre, il prononça
-avec une espèce d’autorité:
-
---A c’t’heure, y’a pu qu’ toi d’ Bernage sur leur bien. Faut y rester.
-Qui qu’ tu ferais sur les routes, quand t’as ta place, et ta maison, et
-ton bien? Reste, ma Fanny.
-
-Elle dit, moins assurée déjà:
-
---Non, personne n’a besoin de moi, personne ne m’aime ici.
-
-Le vieux suivait attentivement les paroles sur ses lèvres.
-
---Y en aura qu’auront besoin de toi. T’en feras des gars comme ton père,
-des enfants à Berthe. Des bons huguenots. Y’en a pas d’aut’ que toi qui
-peuvent faire ça.
-
-Il touchait juste, cette fois. Elle balbutia:
-
---Des pauvres enfants sans nom...
-
---Il est «dit Malandain»; il sera «dit Bernage», c’est bien de révisé!
-
-Eblouie, elle répéta:
-
---Bernage, tu crois?
-
-Le jour baissait sous le pommier. Elle mit sa tête dans ses mains pour
-réfléchir. Et tous les raisonnements se détachèrent d’elle encore une
-fois.
-
---Il va m’attendre. Il faut que j’y aille.
-
-Mais le vieillard lui barra le chemin fleuri des branches traînantes.
-
---Non, ma Fanny, y va pas!
-
-Cette résistance lui parut surnaturelle. Et une illumination subite de
-son esprit lui fit soudain comprendre. C’était un chagrin qu’il voulait
-lui éviter! Et elle cria:
-
---Vous l’avez vu! Tu l’as vu. C’était ça, ta commission?
-
-Il ne répondit rien. Mais ses yeux de chien dévoué disaient dans la
-pénombre verte: «Frappe! Frappe!»
-
-Alors, accrochée aux détails infimes comme tous ceux qui ont à découvrir
-la vérité, elle questionna, éperdue:
-
---Mais quand l’as-tu vu?
-
---C’t’après-midi. J’ai parti après la soupe.
-
---Comment! comment! Tu es allé et revenu, tout ce chemin, comme ça. Mais
-pourquoi?
-
-Comme il ne répondait pas, elle reprit, plus directe, cette fois, par
-nécessité:
-
---Et qu’est-ce que tu lui as dit?
-
---J’y ai dit: «Quittez-la, vous lui feriez encore du mal. Quittez-la.»
-
-Elle resta muette devant la grandeur totale des simples mots qui
-résumaient si parfaitement les circonstances.
-
---Et qu’est-ce qu’il a répondu?
-
---Rien. Il m’écoutait bien honnêtement, avec un air de penser en
-lui-même.
-
-Le vieillard fit une pause et continua:
-
-«--Je y’ai dit: «C’est-il pour l’mariage?» Il m’a dit: «A’ n’ veut pas.
-Y’ a le mauvais gars qui lui ferait honte, si a’ m’ prenait.» Alors, j’y
-ai dit: «C’est la pure vérité, vous n’ mentez point, il la mettrait plus
-bas qu’ la terre, _aussitte_ que c’est sa mère. Mais si c’est pas pour
-l’ mariage, ça n’ se peut pas.» Alors il a dit: «Et pourquoi donc ça?»
-Parce que c’est pas une fille à ça, que j’y ai dit. Y’ en a jamais eu
-chez les Bernage, elle reviendrait ou elle se ferait périr.»
-
-«Il m’a regardé comme si il voyait la mort et il a fait deux fois comme
-ça: «C’est peut-être vrai... C’est peut-être vrai.»
-
-Il y eut un grand silence entre eux. Et Fanny prononça enfin:
-
---Comment est-ce qu’il a dit tout ça à un vieux bonhomme comme toi,
-qu’il ne connaît seulement pas?
-
-Le vieux dit simplement:
-
---Il m’a écouté parce que je parlais pour toi.
-
-Elle cria encore, presque violemment:
-
---Mais il viendra!
-
-Le vieux n’entendit pas, cette fois. Pourtant, il fit «non» en branlant
-doucement la tête.
-
-Les larmes arrivaient. Elle sentait bien que c’était la voix de la
-raison et de l’honneur, du vieil honneur de son père, qui venait de
-parler. En répondant à cette voix qui chuchotait depuis si longtemps en
-elle: «Comment Silas t’aime-t-il et pourquoi?» qui, lorsqu’elle se
-voyait mariée, lui soufflait: «Un homme n’oublie jamais une faute comme
-la tienne»; et, quand elle songeait à la fuite romanesque, à la vie
-cachée sous un faux nom, criait: «Tu ne peux pas faire ça: une Bernage
-huguenote ne fait pas ça!»
-
-Mais elle n’était pas encore tout à fait vaincue. Et elle dit:
-
---Tout ce malheur, tout ce tourment que j’ai souffert, alors, je ne
-pourrais jamais l’oublier?
-
-Il parla pendant qu’elle parlait encore.
-
---T’as passé le plus dur. Quand on est vieux, on n’y pense plus.
-
-Reprise de désespoir, elle gémit:
-
---Mais oui, vous êtes trop vieux pour me comprendre! Mais je veux aller
-voir. Il est là, j’en suis sûre.
-
-Le frôlant sans qu’il bougeât, elle passa entre deux branches
-retombantes et franchit en courant la bordure d’herbe. Haletante, les
-yeux noyés, elle s’arrêta pour regarder par-dessus la barrière.
-
-Le sentier dévalait entre les taillis de hêtres aux feuilles nouvelles
-d’or vert plantés dans le sombre tapis étoilé de blanc des anémones.
-Plus bas, l’arbre géant dressait son fût d’onyx. Mais Silas n’était pas
-là.
-
-Toute son âme dans ses yeux, elle regarda un moment, à travers ses
-larmes sans cesse reformées, le sentier où mourait son espoir.
-
-Alors, comme on réalise enfin la mort d’un être aimé, elle comprit que
-le vieux avait dit vrai, que Silas ne viendrait pas et que son absence
-resterait définitive, que c’était fini de sa vie de femme et qu’il lui
-fallait se tourner vers la vieillesse pour attendre d’elle le seul
-apaisement possible.
-
-Et très étrangement, elle sentit glisser d’elle ce nouvel amour trop
-pesant qu’elle n’avait jamais bien supporté. La femme d’un seul homme,
-un seul instant, elle demeurait cela. Alors, du passé anéanti, le visage
-de l’homme qui avait changé sa vie, de l’inconnu d’un soir, le visage de
-Ludovic Vallée surgit un instant. Elle le vit apparaître, disparaître
-peu à peu et s’effacer enfin.
-
-Elle regarda autour d’elle, comme lorsqu’on quitte un songe. Le père
-Oursel n’était plus là. Peut-être avait-il dépensé en une fois toutes
-les paroles du reste de son existence et n’entendrait-on plus jamais le
-son de sa voix.
-
-Le ciel violet semblait supporté par les bras blancs des arbres. Elle
-soupira, s’essuya les yeux et, reprenant le sentier dans l’herbe haute,
-elle se dirigea, ni fille, ni femme, vers son triste destin de mère sans
-enfant, vers son avenir martyrisé de tante Fanny.
-
-
-FIN
-
-
-PARIS.--IMP RAMLOT ET Cⁱᵉ, 52, AVENUE DU MAINE.--25.
-
-*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE JOUG ***
-
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- The Project Gutenberg eBook of Le Joug, par Marion Gilbert.
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-<div lang='en' xml:lang='en'>
-<p style='text-align:center; font-size:1.2em; font-weight:bold'>The Project Gutenberg eBook of <span lang='fr' xml:lang='fr'>Le joug</span>, by Marion Gilbert</p>
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
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-</div>
-</div>
-
-<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Title: <span lang='fr' xml:lang='fr'>Le joug</span></p>
-<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: Marion Gilbert</p>
-<p style='display:block; text-indent:0; margin:1em 0'>Release Date: July 9, 2022 [eBook #68487]</p>
-<p style='display:block; text-indent:0; margin:1em 0'>Language: French</p>
- <p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em; text-align:left'>Produced by: Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This book was produced from scanned images of public domain material from the Google Books project.)</p>
-<div style='margin-top:2em; margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK <span lang='fr' xml:lang='fr'>LE JOUG</span> ***</div>
-<hr class="full" />
-
-<div class="c">
-<img src="images/cover.jpg" height="500" alt="" title="" />
-</div>
-
-<p class="cb">LE JOUG<br /><br /><br />
-DU MÊME AUTEUR</p>
-
-<p class="nind"><i>CHEZ LE MÊME ÉDITEUR</i>:</p>
-
-<p>L’amour de la Blonde. Celle qui s’en va.</p>
-
-<p>La trop Aimée.</p>
-
-<p>Celui qui reste.</p>
-
-<p class="nind"><i>CHEZ D’AUTRES ÉDITEURS</i>:</p>
-
-<p>Du Sang sur la Falaise.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="page_1">{1}</a></span></p><p>[Illustration]</p>
-
-<p class="tbl">
-<a href="#PREMIERE_PARTIE">PREMIERE PARTIE:</a><br />
-<a href="#I-a">I</a><br />
-<a href="#II-a">II, </a>
-<a href="#III-a">III, </a><br /><br />
-<a href="#DEUXIEME_PARTIE">DEUXIEME PARTIE: </a><br />
-<a href="#I-b">I, </a>
-<a href="#II-b">II, </a>
-<a href="#III-b">III, </a>
-<a href="#IV-b">IV, </a>
-<a href="#V-b">V, </a>
-<a href="#V-b">VI, </a>
-<a href="#VI-b">VII, </a>
-<a href="#VIII-b">VIII, </a>
-<a href="#IX-b">IX, </a>
-<a href="#X-b">X, </a><br /><br />
-<a href="#TROISIEME_PARTIE">TROISIEME PARTIE: </a><br />
-<a href="#I-c">I, </a>
-<a href="#II-c">II, </a>
-<a href="#III-c">III, </a>
-<a href="#IV-c">IV, </a>
-<a href="#V-c">V, </a>
-<a href="#VI-c">VI.</a>
-</p>
-
-<div class="blk">
-
-<p class="cb">MARION GILBERT</p>
-
-<hr class="pt" />
-
-<h1>LE JOUG</h1>
-
-<p class="cb">Roman<br />
-<br />
-<img src="images/colophon.png"
-width="85"
-alt=""
-/><br />
-<br />
-PARIS<br />
-J. FERENCZI ET FILS, ÉDITEURS<br />
-9, Rue Antoine-Chantin, 9<br />
-<span class="pagenum"><a id="page_2">{2}</a></span>
-<br /><br /><br />
-IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE<br />
-<br />
-Cinq exemplaires<br />
-sur papier pur fil des <span class="smcap">Papeteries Lafuma</span><br />
-numérotés de 1 à 5<br /><br />
-<br /><small>
-<i>Copyright 1925, by J. Ferenczi et Fils.<br />
-Tous droits de traduction, reproduction, adaptation, représentation<br />
-réservés pour tous pays, y compris la Russie.</i><br /></small></p>
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="page_3">{3}</a></span></p>
-
-<div class="blk">
-<hr class="pt" />
-
-<div class="poetry">
-<div class="poem"><div class="stanzab">
-<span class="i0"><i>A Celle qui sait</i><br /></span>
-<span class="i3"><i>que ce livre est à Elle.</i><br /></span>
-<span class="pagenum"><a id="page_5">{5}</a></span><span class="pagenum"><a id="page_4">{4}</a></span></div></div>
-</div>
-
-<hr class="pt" />
-</div>
-
-<h1><a id="LE_JOUG"></a>LE JOUG</h1>
-
-<hr />
-
-<h2><a id="PREMIERE_PARTIE"></a>PREMIERE PARTIE</h2>
-
-<h3><a id="I-a"></a>I</h3>
-
-<p>Dans la chambre qu’envahissait le crépuscule, on distinguait encore la
-blancheur du grand lit, vaste et haut, entouré à l’ancienne de ses
-rideaux empesés. Le reste du jour printanier traînait ici et là,
-s’accrochait aux vernis luisants des vieux meubles d’acajou, piquait un
-point à la glace ternie de la cheminée, au miroir à col de cygne de la
-toilette. Et, sur le lit, bien allongée sous ses couvertures en ordre et
-sous son drap aux cassures intactes, la mère Bernage achevait de mourir.</p>
-
-<p>&#8212;Ouvre la fenêtre, Berthe, fit une voix douce.</p>
-
-<p>Berthe se leva de la chaise qu’elle occupait au pied du lit. Sur la baie
-<span class="pagenum"><a id="page_6">{6}</a></span>encore claire se profila sa silhouette aux contours ronds de grande
-femme bien faite. Elle tourna l’espagnolette qui résista, grinça et céda
-enfin pour laisser entrer d’une seule bouffée le printemps tout entier.
-Cela sentait la terre humide, la fumée de bois et, par-dessus tout,
-l’odeur douce et sucrée des primevères d’avril qui couvre alors la terre
-normande d’un manteau parfumé.</p>
-
-<p>Fanny, qui avait parlé, respira fortement en levant la tête: le souffle
-frais entrait dans la chambre déjà pleine des relents de maladie et de
-mort, comme pour la purifier, et les vivants appellent inconsciemment la
-vie. Le miroir auquel elle faisait face lui renvoya son image au fond
-d’une eau trouble et verdie: sa pâle figure inquiète de vieille fille de
-vingt-neuf ans, ses yeux incolores, ses cheveux bruns sans reflets, et
-cette bouche de madone aux lèvres pures, aux dents parfaites, qui était
-sa seule beauté.</p>
-
-<p>Et soudain parce qu’elle avait vraiment <i>regardé</i> sa figure, l’idée de
-la maladie et de la mort prochaine de sa mère la quitta tout à fait,
-comme cela arrive au milieu des préoccupations extrêmes. Au-dessus de
-son reflet, sa sœur, qui s’était retournée, mit le sien, et sa grosse
-figure ronde, rose et blanche sous une rude broussaille de cheveux
-blonds, éclaira le vieux miroir terni. Les deux sœurs se contemplèrent
-un moment ainsi avec plus d’intensité qu’elles n’en mettaient dans leurs
-regards quotidiens, puisque l’habitude de la vie commune émousse cette
-curiosité d’âme traduite par un regard qui appuie au lieu d’effleurer.
-Ce ne fut qu’un instant: un de ces instants pathétiques,<span class="pagenum"><a id="page_7">{7}</a></span> toujours
-méconnus, et la plus jeune sœur se retourna, et Fanny se leva, car la
-mourante avait remué.</p>
-
-<p>Penchée déjà sur le lit, l’aînée dit:</p>
-
-<p>&#8212;Tu as appelé, maman?</p>
-
-<p>La face décolorée se souleva un peu sur l’oreiller et les lèvres
-bougèrent. Fanny approcha son oreille.</p>
-
-<p>&#8212;Tu veux quelque chose?</p>
-
-<p>Mais les syllabes sans suite chuchotées par la malade ne lui apprirent
-rien. Berthe s’était penchée aussi.</p>
-
-<p>Le masque de la vieille femme se détendit un peu tandis que sa plus
-jeune fille s’approchait d’elle; pourtant, sa sèche main d’ivoire se
-leva pour l’écarter et elle dit, presque nettement cette fois:</p>
-
-<p>&#8212;Fanny!</p>
-
-<p>Fanny interrogea avec passion la figure où la mort avait déjà si
-clairement tracé ces signes mystérieux que nous reconnaissons sans les
-avoir jamais vus, et elle recueillit à mesure ces mots, les derniers
-peut-être, que la raison formerait derrière ce front impassible. La
-vieille femme prononçait:</p>
-
-<p>&#8212;Donne la lettre.</p>
-
-<p>Alors Fanny dit vite:</p>
-
-<p>&#8212;Quelle lettre? Quelle lettre, maman?</p>
-
-<p>Mais les lèvres ne remuaient plus et semblaient rigides, comme scellées
-à jamais.</p>
-
-<p>Les deux sœurs se regardèrent avec cette surprise que donne
-l’inhabitude&#8212;comment s’habituer à la mort?&#8212;Il y eut un moment de
-silence, et puis la main déjà froide qui errait sur<span class="pagenum"><a id="page_8">{8}</a></span> le drap rencontra
-la main de Fanny et la serra convulsivement, les yeux déjà voilés se
-rouvrirent et Fanny entendit ces mots distincts:</p>
-
-<p>&#8212;Renvoie Berthe.</p>
-
-<p>Fanny se releva. Quelque chose au fond de ses yeux montra qu’elle avait
-compris une signification cachée. Mais le regard bleu de la cadette
-resta perplexe:</p>
-
-<p>&#8212;Va, Berthe, fit l’aînée, maman a quelque chose qui la tourmente.</p>
-
-<p>Un mouvement impatient des mains les plus patientes qui poussaient
-Berthe vers la porte surprit celle-ci. Elle se retourna. Le pli habituel
-que le bouleversement de l’heure solennelle avait effacé sur sa figure y
-reparaissait. Et sa lèvre inférieure s’avançait, boudeuse:</p>
-
-<p>&#8212;Pourquoi donc que je ne resterais pas aussi, moi?</p>
-
-<p>Fanny dit avec douceur:</p>
-
-<p>&#8212;Elle veut me parler. Il ne faut pas la contrarier. Elle veut.</p>
-
-<p>Et l’ascendant de la mère impuissante et vaincue était si grand que
-l’hostilité jalouse de la fille favorite céda et qu’elle sortit sans
-rien dire.</p>
-
-<p>La nuit remplissait à présent presque toute la chambre. Mais le ciel
-encore illuminé par le reste du couchant était comme une grande coupole
-phosphorescente. Fanny, de nouveau penchée sur le lit, scrutait le
-visage redoutable où elle n’avait jamais su lire, avec l’espoir
-désordonné d’apprendre enfin quelque chose. Et la bouche pâle s’ouvrit
-encore.</p>
-
-<p>&#8212;La lettre, dit la mourante, donne la lettre.<span class="pagenum"><a id="page_9">{9}</a></span></p>
-
-<p>Cette fois, la parole était nette, et, sous les paupières relevées, les
-yeux sombres commandaient, exigeaient dans la mort comme dans la vie.</p>
-
-<p>&#8212;Oui, fit docilement Fanny, oui, maman. Quelle lettre?</p>
-
-<p>&#8212;Une lettre, là, sous ma couronne.</p>
-
-<p>Fanny se retourna. Elle avait compris. Sur la cheminée, un globe de
-verre recouvrait, sur un coussin de velours rouge frangé d’or, la
-couronne d’oranger que la mariée avait posée là, un soir, trente ans
-plut tôt. Au moment d’enlever le globe, elle hésita: jamais elle n’y
-touchait. Dans les rites ménagers de la maison, la mère seule nettoyait
-sa chambre et il n’y avait que si peu de jours qu’elle était étendue là,
-privée de son activité! Mais les impérieuses prunelles noires semblaient
-diriger ses mains et elle enleva le globe avec précaution. Les grêles
-fleurs de cire tremblaient au souffle frais de l’air. Fanny souleva le
-coussin à regret. Dessous, ses doigts qui tâtonnaient dans l’ombre
-accrue à présent touchèrent une enveloppe. Elle fit: «Ah!» et se
-retourna. Redressée sur ses oreillers, la malade regardait. Le jour
-finissant, concentré sur sa figure, montra encore à Fanny les sombres
-yeux brûlants qui attendaient une fois dernière l’obéissance passive
-qu’ils avaient toujours exigée. Alors, elle mit l’enveloppe dans la main
-ouverte qui se referma comme sur une proie.</p>
-
-<p>Des minutes coulèrent. La mère Bernage était retombée. Son long corps
-mince creusait son lit à la façon des mourants. L’épuisement de l’effort
-faisait ruisseler son front de fines gouttelettes que Fanny essuyait
-doucement avec un linge soyeux.<span class="pagenum"><a id="page_10">{10}</a></span> Tout à coup l’agonisante parla et sa
-voix rauque heurtait les mots au passage de l’air:</p>
-
-<p>&#8212;Avec moi, avec moi la lettre, tu promets, Fanny!</p>
-
-<p>&#8212;Oui, maman, sois tranquille, oui.</p>
-
-<p>Mais les terribles yeux noirs s’ouvrirent encore tout grands pour
-joindre leur commandement à celui des mots.</p>
-
-<p>Sans rien dire, Fanny prit la lettre aux doigts qui se raidissaient et
-la posa sur la poitrine sèche de la vieille femme. Alors le regard
-s’éteignit comme apaisé et, tandis que la dernière lueur quittait le
-ciel, le râle des agonisants s’éleva dans la chambre obscure.</p>
-
-<p>Maintenant, tout était silence. La nuit et la mort, entrées ensemble
-dans la chambre, y régnaient seules. De la fenêtre toujours ouverte
-montait l’haleine fraîche du jardin. La première lueur de la lune qui
-paraissait à l’horizon entra doucement et posa un doigt de clarté sur
-les deux sœurs. Agenouillées côte à côte, elles pleuraient sans bruit,
-la tête sur le drap. Et ce fut comme si l’indécise lumière venait sécher
-leurs larmes. Elles se levèrent ensemble. Berthe alla fermer les volets.
-Fanny alluma une bougie sur la commode, et elles firent la toilette
-funèbre de la morte, selon le rite millénaire qui veut qu’on lave, qu’on
-habille et qu’on regarde dormir les morts comme si c’étaient encore des
-vivants.</p>
-
-<p>Enfin, quand tout fut prêt et que le lit blanc fut encore plus blanc
-sous les cassures plus nettes d’un drap plus frais et que, seul, le
-visage de la morte dépassa le pli du suaire, les deux filles<span class="pagenum"><a id="page_11">{11}</a></span>
-s’arrêtèrent et se regardèrent avec incertitude, car il ne restait plus
-rien à faire.</p>
-
-<p>&#8212;Quelle heure est-il? demanda Fanny.</p>
-
-<p>Et Berthe répliqua:</p>
-
-<p>&#8212;J’ai entendu sonner neuf heures, pas longtemps «après».</p>
-
-<p>Fanny réfléchissait, sans rien dire, les yeux vagues; alors l’autre
-ajouta:</p>
-
-<p>&#8212;Il faudrait aller manger quelque chose. On finirait par tomber. Depuis
-midi...</p>
-
-<p>Fanny regarda le lit et la chambre. Oui, tout était en ordre. Elle
-soupira et se laissa emmener.</p>
-
-<p>A l’entrée des deux sœurs, un homme se leva dans la cuisine. C’était un
-incroyable petit vieux, cassé, délavé, passé, ratatiné, sans âge. Sa
-figure grise et ravinée ne portait pas la broussaille des vieillards,
-sauf au-dessus des yeux, qui s’en trouvaient cachés.</p>
-
-<p>Et il dit d’une voix râpeuse:</p>
-
-<p>&#8212;Comment qu’ ça va là-haut?</p>
-
-<p>Fanny cacha sa figure dans son mouchoir et Berthe fit un geste sans rien
-dire. Alors le petit vieux leva le bras avec effort et retira l’espèce
-de casquette moulée à sa tête qu’il ne quittait jamais. Et ce geste
-insolite saisit les deux orphelines plus que beaucoup de paroles.</p>
-
-<p>Sur la grande table, une chandelle, dans un chandelier de fer en
-spirale, grésillait, éclairant mal la vaste pièce. Une casserole
-chantait sur le fourneau.</p>
-
-<p>Berthe dit:</p>
-
-<p>&#8212;As-tu fait à souper, père Oursel? On est bien obligé de manger quelque
-chose.<span class="pagenum"><a id="page_12">{12}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;La soupe est prête, répondit le vieux de sa voix parcimonieuse. Mais
-j’ai pas mis la table dans la salle.</p>
-
-<p>&#8212;Ça ne fait rien. Nous mangerons un morceau dans la cuisine, fit Fanny
-avec lassitude.</p>
-
-<p>Elle s’assit et, comme il arrive, la fatigue tomba sur elle d’un seul
-coup et elle eut une envie forcenée de s’asseoir dans le coin de la
-cheminée, à sa place d’enfant, et de s’y endormir, d’oublier, de dormir,
-de dormir sans rêver.</p>
-
-<p>Mais Berthe ne perdait jamais de vue tout à fait les réalités de ce
-qu’elle appelait les «devoirs» de la vie. Elle n’eut de repos que
-lorsque sa sœur se fut, comme elle, approchée de la table. La soupe
-campagnarde, mitonnée par leur étrange cuisinier, de poireaux, de pommes
-de terre, de pain, de beurre et de crème, livra sa douce chaleur
-onctueuse et les deux sœurs mangèrent sans rien dire. Enfin Fanny posa
-sa cuillère et repoussa son assiette:</p>
-
-<p>&#8212;Pauv’ maman! Elle aimait tant sa soupe!</p>
-
-<p>C’était la première fois qu’on parlait au passé de la mère Bernage. Le
-vieux eut l’air de réfléchir avec difficulté. Puis il dit:</p>
-
-<p>&#8212;Même âge que moi qu’elle avait. De mil huit cent vingt-cinq qu’on
-était tous les deux.</p>
-
-<p>Il répéta plusieurs fois, comme étonné et flatté prodigieusement de
-cette coïncidence:</p>
-
-<p>&#8212;Tous les deux, tous les deux!</p>
-
-<p>Et ils écoutèrent dans le silence et la pénombre résonner ces chiffres
-évoquant tant de choses anciennes, oubliées, mortes comme la morte d’en
-haut.<span class="pagenum"><a id="page_13">{13}</a></span></p>
-
-<p>A ce moment, un coup de sonnette retentit qui fit tressaillir les deux
-sœurs. Elles se regardèrent.</p>
-
-<p>&#8212;Qui ça peut-il être à cette heure-là?</p>
-
-<p>L’inutile question n’eut d’autre réponse que le bruit que fit le vieux
-domestique en se levant. Il marchait un peu courbé, et la chandelle
-qu’il portait lui traçait une ombre grotesque de gnome sur le mur. Il
-sortit suivit un long corridor, et les sœurs, dans l’obscurité,
-l’entendirent déverrouiller et débarrer la porte d’entrée. Alors elles
-dirent ensemble:</p>
-
-<p>&#8212;C’est l’oncle Nathan!</p>
-
-<p>Et, déjà, elles étaient dans le corridor quand, se rappelant tout à coup
-ce que le deuil de la maison leur commandait, elles s’arrêtèrent sur le
-seuil. Au fond du long corridor, le clair-obscur montrait l’arrivant, un
-grand homme puissant qu’entourait l’ombre et le halo de la pauvre
-lumière rougeâtre oscillant aux mains du bonhomme. Alors, vite, Fanny
-rentra dans la cuisine pour allumer une seconde chandelle.</p>
-
-<p>Quand ils furent tous dans la petite salle à manger, assis sur les
-chaises alignées contre le mur de chaque côté de la table ronde, avec un
-petit rond de sparterie sous les pieds, ils se regardèrent un moment.
-Rien d’autre n’avait été échangé entre eux que le dur baiser d’arrivée,
-singulière salutation d’autrefois donnée et reçue sans plaisir et sans
-intérêt. Et maintenant, ils ne trouvaient pas les paroles qu’il fallait
-pour commencer.</p>
-
-<p>La haute taille de l’oncle Nathan faisait un rectangle sombre sur le mur
-ramagé de clair et sa surprenante figure de demi-paysan de la cité du
-val,<span class="pagenum"><a id="page_14">{14}</a></span> comme ciselée dans du granit rouge avec force et finesse à la
-fois, s’achevait dans une charmante chevelure inattendue toute en
-petites boucles d’argent.</p>
-
-<p>Enfin, il soupira et dit:</p>
-
-<p>&#8212;Et, comme ça, la v’là partie, ma pauv’sœur. Et vous v’là toutes
-seules, alors.</p>
-
-<p>Sa grande bouche régulière et rasée souriait presque, mais sa voix était
-plus grave que ses médiocres condoléances. Il avait l’air à la fois de
-les plaindre et de se moquer un peu. Les demoiselles Bernage, qui
-connaissaient le vieil oncle Le Brument, n’y firent pas attention. Et
-Berthe, pénétrée de cette importance subite que la mort fait rejaillir
-autour d’elle, répondit:</p>
-
-<p>&#8212;Oui, elle a passé dans la soirée, vers les huit heures et demie.</p>
-
-<p>Après cela, elle dit&#8212;un peu plus comme une fille qui vient de perdre sa
-mère:</p>
-
-<p>&#8212;Not’ pauv’ mère! Elle se repose à présent. Mais nous...</p>
-
-<p>Et elle finit sa phrase dans son mouchoir.</p>
-
-<p>Fanny, muette, croisait et décroisait ses mains sur ses genoux, d’un
-geste inconscient. L’oncle Nathan reprit:</p>
-
-<p>&#8212;Avez-vous vu le pasteur?</p>
-
-<p>&#8212;Pas «depuis», dit Berthe, mais il était encore là hier.</p>
-
-<p>La bouche ironique se plissa encore. Le vieillard regardait Fanny qui,
-les yeux perdus dans le halo de la chandelle grésillante, semblait
-absente de la scène. Et il dit, penché vers elle:</p>
-
-<p>&#8212;Elle a-t-il dit quelque chose, ta mère?<span class="pagenum"><a id="page_15">{15}</a></span></p>
-
-<p>Fanny le regarda en tressaillant violemment. Et, tout à coup, ramenée à
-la réalité, elle écouta les paroles qui semblaient encore résonner et
-elle dit, comme si elle comprenait leur sens caché:</p>
-
-<p>&#8212;Non, rien.</p>
-
-<p>Berthe avança entre eux sa grosse tête blonde.</p>
-
-<p>&#8212;Qu’est-ce que tu dis, Fanny! Si, elle a parlé tu sais bien.</p>
-
-<p>Mais son interruption tomba dans le vide sans toucher personne, et elle
-recula en les regardant toujours.</p>
-
-<p>Au bout d’un instant, l’oncle Nathan reprit:</p>
-
-<p>&#8212;Y’ aura du monde à l’inhumation. Du temps du père Bernage, y’ aurait
-eu toute la ville. Mais à présent c’est plus la même chose: j’ suis
-vieux, vous êtes restées filles. C’est des familles qui s’en vont.</p>
-
-<p>Il avait posé ses mains à plat sur ses genoux, et discourait, comme pour
-lui-même, de sa voix mordante, en regardant la flamme. Il continua:</p>
-
-<p>&#8212;Le grand-père Jean Bernage, avec sa fabrique, c’était un homme! Y en a
-eu du monde ici, du temps que les mouchoirs de Beuzeboc étaient dans
-leur beau! Le père Jean, i’ causait à Rouen, le vendredi, à tu et à toi
-avec tous les messieurs des grosses fabriques. Tout ça est mort. Tout ça
-est fini. Ça a commencé du temps de ton père, Alfred Bernage. L’argent
-s’en va d’ici. Et pas seulement de chez vous, mais de toute la vallée.
-Ça s’en va, comme c’est venu, sans qu’on «save» pourquoi. L’argent s’en
-va.</p>
-
-<p>Il semblait répéter le mot avec complaisance, peut-être avec volupté. Et
-il ne regardait toujours<span class="pagenum"><a id="page_16">{16}</a></span> pas les affligées qu’il venait consoler, comme
-si son discours était d’une portée générale, ou encore chargé d’un sens
-intelligible à lui seul.</p>
-
-<p>Berthe dit à mi-voix:</p>
-
-<p>&#8212;T’aurais bien pu allumer une bougie, au lieu de c’te chandelle.</p>
-
-<p>L’oncle Nathan reprenait:</p>
-
-<p>&#8212;L’argent? Où qu’il est aujourd’hui? On ne sait pas. Il est toujours
-plus là où qu’il était. Y en a qu’en ont. Peut-être. C’est pas ceux
-qu’on croit. L’argent n’est pas...</p>
-
-<p>Il s’interrompit pour écouter quelque bruit qui venait du corridor noir.
-Et il dit d’une voix changée, moins âpre:</p>
-
-<p>&#8212;Votre père était un bon homme. Mais il ne savait pas gagner de
-l’argent. Il avait des idées à lui là-dessus, crainte de nuire au monde,
-ou n’importe. Des bêtises! On ne va pas loin avec ça. Et ma sœur, qui le
-menait dans tout, elle a pas pu l’ mener là-dessus. Ah! mais non!</p>
-
-<p>Il regarda Fanny tout à coup:</p>
-
-<p>&#8212;Tu lui ressembles à ton père, toi, Fanny, d’un sens... Et, si ton père
-avait «vit», il y a des choses qui seraient pas arrivées. Pas que ça
-soit plus mal comme ça, non, peut-être; on ne sait pas, on ne peut pas
-dire.</p>
-
-<p>Il rêva un moment, comme s’il résumait des pensées profondes. En face de
-lui, elles ne bougeaient pas: Fanny pâle et inerte, Berthe comme tendue
-par une idée fixe, qui la faisait froncer les sourcils d’attention.
-Enfin, le vieillard se leva:</p>
-
-<p>&#8212;Faut que j’m’en retourne. Il est tard.</p>
-
-<p>Fanny dit doucement:<span class="pagenum"><a id="page_17">{17}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;Voulez-vous la voir?</p>
-
-<p>&#8212;Ça peut pas se refuser.</p>
-
-<p>Ils montèrent tous trois l’escalier. A la porte, ils pausèrent un
-instant, pour rassembler ce courage qui se détourne devant le visage de
-la mort. Et ils entrèrent.</p>
-
-<p>&#160; </p>
-
-<p>Quand elles furent seules, et que le pas du vieillard eut décru jusqu’à
-s’éteindre sur la route de Villebonne, sèche et sonore sous la lune, les
-deux sœurs se regardèrent.</p>
-
-<p>&#8212;Quelle heure est-il? demanda Fanny.</p>
-
-<p>Et Berthe répondit, comme si elle attendait la question:</p>
-
-<p>&#8212;Dix heures et demie.</p>
-
-<p>Alors Fanny reprit:</p>
-
-<p>&#8212;Nous allons la veiller chacune à notre tour. Veux-tu aller te reposer
-d’abord?</p>
-
-<p>&#8212;Non, dit vivement Berthe. On restera ensemble, c’est mieux.</p>
-
-<p>Fanny fit un geste vague qui acquiesçait.</p>
-
-<p>Quand elles revinrent, elles avaient changé leurs robes contre des
-peignoirs et chacune s’était fait deux grosses tresses qui tombaient,
-brunes et soyeuses, de chaque côté de la figure pâle de Fanny, blondes
-et rudes, sur les épaules de Berthe. Elles ressemblaient ainsi à deux
-grandes pensionnaires dans leur première robe longue, car les vingt-neuf
-ans sonnés de Fanny gardaient, plus que les vingt-cinq de sa sœur, un
-air d’innocence et d’ignorance.</p>
-
-<p>Elles s’assirent, l’une au pied, l’autre à la tête du lit. Sur la
-commode, une bougie brûlait avec un<span class="pagenum"><a id="page_18">{18}</a></span> halo rouge. Fanny avait joint les
-mains et semblait prier. Berthe la regardait fixement. Et le visage de
-la morte était coupé de grandes ombres, qui bougeaient un peu lorsque la
-flamme vacillait.</p>
-
-<p>Les yeux de Fanny rencontrèrent les yeux de Berthe et ce fut comme si le
-charme du silence se rompait entre elles. Quelque chose dans le regard
-de sa sœur surprit l’aînée. Pourtant, elles n’avaient guère l’habitude
-de s’analyser; leur milieu endormi leur vie engourdie, une sorte de
-fatalisme provincial leur faisait accepter passivement choses, êtres et
-événements. Etait-ce cette atmosphère de mort qui agitait autour d’elles
-l’eau morte de leur âme? Fanny se replia un peu plus et attendit.</p>
-
-<p>Ce fut assez long. Berthe ne semblait pas pouvoir formuler cette
-question qui était si clairement inscrite dans ses dures prunelles
-bleues. On devient malhabile à parler de certaines choses lorsque la
-parole n’a servi jusque-là qu’à exprimer l’ordinaire de l’existence.
-Enfin elle dit:</p>
-
-<p>&#8212;Fanny!</p>
-
-<p>L’autre répondit en tremblant:</p>
-
-<p>&#8212;Eh bien?</p>
-
-<p>&#8212;Qu’est-ce qu’il peut y avoir dans cette lettre?</p>
-
-<p>L’interpellée eut ce léger souffle exhalé qui marque la fin d’une
-appréhension. Ce n’était pas là ce qu’elle avait craint. Et elle répéta:</p>
-
-<p>&#8212;La lettre?</p>
-
-<p>&#8212;Oui, la lettre qu’elle a demandée et que tu lui a mise dans les mains.</p>
-
-<p>&#8212;Je ne sais pas, dit lentement Fanny.</p>
-
-<p>Berthe resta saisie.<span class="pagenum"><a id="page_19">{19}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;Ce n’est pas possible! Où était-elle, d’abord?</p>
-
-<p>Fanny indiqua le globe.</p>
-
-<p>&#8212;Là? Et on ne le savait pas? Et d’où vient-elle? Et de qui?</p>
-
-<p>Ses yeux s’aiguisaient, implacables. Fanny la sentit en proie à une de
-ces crises de curiosité qui la possédaient parfois: et un découragement
-l’envahit à l’idée de la lutte.</p>
-
-<p>&#8212;C’est son affaire et pas la nôtre, dit-elle avec douceur.</p>
-
-<p>&#8212;Mais c’est la nôtre aussi, puisque tout ce qui est à elle est à nous
-maintenant.</p>
-
-<p>Il y eut un silence dans lequel l’écho des mots se prolongea et sembla
-leur donner toute leur valeur. Et Berthe reprit plus fermement:</p>
-
-<p>&#8212;Il faut que nous sachions ce qu’il y a dans cette lettre.</p>
-
-<p>Fanny se débattit encore.</p>
-
-<p>&#8212;Non, Berthe, ce ne serait pas bien. Maman serait fâchée.</p>
-
-<p>&#8212;Au contraire. Si c’est quelque chose d’important, nous devons le
-savoir. Car, enfin, elle n’avait peut-être plus toute sa tête quand elle
-t’en a parlé. Sans ça, elle ne t’aurait pas demandé de la détruire.</p>
-
-<p>Elle avançait des yeux éclairés en dedans par sa passion contre ceux de
-sa sœur, comme pour forcer physiquement son consentement. Et elle
-ajouta:</p>
-
-<p>&#8212;Il faut même que nous le sachions. C’est notre devoir.</p>
-
-<p>Fanny eut un gémissement de défaite devant ce<span class="pagenum"><a id="page_20">{20}</a></span> mot qu’elle ne savait
-comment conjurer. Un mot dont elle avait tant souffert déjà quand sa
-mère le dressait devant elle comme un obstacle infranchissable. Et elle
-se couvrit la figure de ses mains pour ne pas voir Berthe qui soulevait
-le drap mortuaire.</p>
-
-<p>Quand elle les écarta, sa sœur tenait la lettre. Alors, elle gémit:</p>
-
-<p>&#8212;Oh! Berthe, qu’est-ce que tu as fait? Dès que maman a été morte, tu
-lui as désobéi!</p>
-
-<p>L’autre avait pâli sous le rose cru qui fardait naturellement ses joues
-pleines. Mais ses yeux triomphaient. Et elle parla si fermement que
-Fanny sentit vaciller sa conviction intérieure.</p>
-
-<p>&#8212;Non, dit-elle, il fallait le faire. Tu verras que j’avais raison.</p>
-
-<p>Sa respiration était un peu courte. Elle sourit pourtant et ajouta:</p>
-
-<p>&#8212;Nous la lui redonnerons, va!</p>
-
-<p>Trop de choses se pressaient dans la tête de Fanny pour qu’elle pût
-réfuter cette parole-ci qui lui paraissait monstrueuse comme l’acte et
-le geste qu’elle venait de voir. Il lui semblait que tout cela était un
-rêve affreux commençant avec la mort de sa mère, et elle ne s’étonna
-même plus quand elle vit sa sœur tirer de l’enveloppe la lettre vouée au
-tombeau par la voix de la mourante, en disant avec un frisson:</p>
-
-<p>&#8212;Oh! qu’elle est froide!</p>
-
-<p>Et puis, elle s’approcha de la bougie. Fanny la suivait des yeux,
-hallucinée. Etait-ce vrai? était-ce arrivé? Oh! tout ceci aurait un
-châtiment: le Ciel<span class="pagenum"><a id="page_21">{21}</a></span> le voulait! Elle se leva à moitié de sa chaise.
-Alors, Berthe se retourna.</p>
-
-<p>&#8212;Comme ça, tu ne sais pas du tout ce que c’est? Du tout?</p>
-
-<p>Fanny fit non, toujours comme en rêve, et elle étendit la main pour une
-défense suprême du secret de la morte. Berthe détourna les yeux. Le
-moment passa qui aurait pu changer le destin: la lettre dépliée livrait
-déjà un peu du mystère <i>qui ne pouvait plus</i>, à présent, rester caché.</p>
-
-<p>Berthe lut.</p>
-
-<p>&#8212;«Tours». Ça vient de Tours. Comme c’est drôle! On ne connaissait
-personne à Tours. Enfin, voyons.</p>
-
-<p>Et elle commença:</p>
-
-<div class="blockquot"><p class="indd">
-«Madame,<br />
-</p>
-
-<p>«C’est avec étonnement que vous lirez cette lettre, je n’en doute
-point. Pour moi, quelque habitué que je sois, de par mon ministère,
-à de pénibles démarches, il n’en est pas qui m’ait coûté davantage.
-Il se peut, en effet, que le message que je suis chargé de vous
-transmettre apporte le trouble et le désordre au sein d’une famille
-unie. Il est possible qu’elle brise la douce confiance qui unissait
-entre eux les membres de cette famille, en révélant un secret
-jusque là ignoré...</p>
-
-<p>«Veuillez donc croire, madame, que je suis au regret d’être la
-cause involontaire de vos ennuis et soyez assurée qu’il ne faut
-rien de moins que la certitude d’accomplir un devoir sacré pour que
-je me permette une telle démarche.<span class="pagenum"><a id="page_22">{22}</a></span></p>
-
-<p>«Je laisse la plume à mon infortuné pénitent qui doit à présent
-parler pour lui-même afin, s’il se peut, de toucher votre cœur.</p>
-
-<p>«Croyez bien, madame, je vous prie, à mes sentiments très
-chrétiens.</p>
-
-<p class="r">
-«✟ <span class="smcap">Marie-Adrien Bruneau</span>,<br />
-<span style="margin-right: 1em;"><i>Curé de Saint-Gilles</i>.»</span><br />
-</p></div>
-
-<p>Berthe laissa tomber la lettre et regarda sa sœur.</p>
-
-<p>&#8212;Comprends-tu un mot?</p>
-
-<p>Fanny ne répondit même pas. Au fond de ses yeux pâles, grands ouverts
-par la surprise, un petit nuage montait: souvenir, crainte, angoisse?</p>
-
-<p>Berthe reprit:</p>
-
-<p>&#8212;Un curé de Tours? A nous, des protestants! Qu’est-ce qu’il pouvait
-avoir à nous dire? Et ce secret dont il parle... Sais-tu, toi? As-tu une
-idée?</p>
-
-<p>Fanny fit non de la tête car, déjà, elle n’était pas maîtresse de sa
-voix.</p>
-
-<p>Berthe retourna la lettre. Le papier jauni se montra vide d’écriture.
-Elle reprit l’enveloppe et poussa une exclamation étouffée.</p>
-
-<p>&#8212;Il y en a une autre, c’est ça!</p>
-
-<p>Elle dépliait un mince papier quadrillé qui criait sous ses doigts
-animés d’une sorte de hâte voluptueuse. Mais elle le déplia, le lisant
-avant de commencer, comme pour faire durer ce plaisir aigu. Et elle dit
-encore:<span class="pagenum"><a id="page_23">{23}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;Ah! enfin, voilà! Nous allons savoir. Ça vient aussi de Tours et cette
-fois, c’est daté.</p>
-
-<p>&#160; </p>
-
-<p class="r">
-Tours, le 30 mai 1883.<br />
-</p>
-
-<p>Fanny fit un mouvement, mais Berthe ne voyait rien, rien que la lettre
-qui enfin allait assouvir cette folie de curiosité qui la tenaillait.</p>
-
-<p>&#8212;Ça commence aussi: «Madame», dit Berthe. Et elle lut:</p>
-
-<div class="blockquot"><p>«Je mets la main à la plume afin de soulager la peine que j’ai qui
-est grande. Je vous ai fait bien du tort et j’en ai du regret, me
-voyant sur un lit de maladie. On pense à tout quand on se voit dans
-une position pareille que j’ai été et on reconnaît ses torts. Ça
-fait que je me suis dit que j’allais vous dire tout ce que j’ai sur
-le cœur, en vous priant de me pardonner, vu que je veux faire
-réparation.</p>
-
-<p>«Madame, tout ça est venu un peu de votre faute. Pourquoi que vous
-êtes partie quand le régiment a passé par Beuzeboc? On laisse-t-il
-une demoiselle toute seule comme ça parmi des soldats? (surtout si
-jeune!) Toujours est-il que le malheur est plus vite arrivé qu’on
-ne croit et que vous êtes donc un peu fautive, comme je le dis plus
-haut. Mais, pour moi, je n’ai pas oublié, comme j’aurais pu et
-comme d’autres auraient fait. Et donc je peux le dire, que j’ai
-traîné le souvenir partout avec moi depuis ce jour. Alors, voilà ce
-que je viens vous dire. D’abord que j’ai bien du regret de ce que
-j’ai fait, car, vraiment, c’était une enfant plu<span class="pagenum"><a id="page_24">{24}</a></span>tôt qu’une femme
-et j’aurais pas dû. Mais, enfin, c’est pas tout ce qu’on dira qui
-changera rien; alors, passons à la suite.</p>
-
-<p>«Je suis jardinier de mon métier. Je gagnais déjà bien avant mon
-congé, et j’espère arriver à m’établir après, car mes parents m’ont
-laissé quelques sous. Ça fait que d’ouvrier je pourrais devenir
-petit patron. Ça s’est vu. Me voilà libéré en septembre, donc que
-je prendrais chez moi, qu’est pas très loin d’ici dans le
-Saumurois, un fonds que j’ai entendu parler et que je pourrais me
-marier. Donc, que si votre demoiselle, elle voulait bien alors de
-moi tout à fait comme époux, je serais consentant et bien
-satisfait.»</p></div>
-
-<p>Berthe laissa tomber la lettre et regarda sa sœur. Sa curiosité était
-dépassée. C’était comme si la porte qu’elle avait voulu entr’ouvrir
-avait cédé brusquement en la précipitant dans un abîme. Mais Fanny,
-aussi pâle que la morte, la regardait avec des yeux brûlants. Et elle
-dit impérieusement de sa douce voix qui se brisait dans le paroxysme:</p>
-
-<p>&#8212;Et après? après?</p>
-
-<p>Vraiment, c’était elle qui semblait haleter à présent de cette curiosité
-vitale qui séchait tout à l’heure les moelles de sa sœur. Et Berthe,
-cette fois, ne put qu’obéir, machinalement.</p>
-
-<p>Elle reprit:</p>
-
-<div class="blockquot"><p>«...et bien satisfait. Peut-être que vous allez croire que je
-cherche à faire, comme on dit, une bonne affaire en regardant
-au-dessus de ma condi<span class="pagenum"><a id="page_25">{25}</a></span>tion. Non, madame, je ne suis pas de ces
-gens-là. J’ai bien vu que vous étiez du monde plus haut placé que
-moi et que vous avez apparence de fortune, je jure que ça n’est
-rien pour moi là-dedans et que c’est le regret seulement qui me
-fait parler. Preuve en est que je vous demande votre fille toute
-nue et rien avec, que je lui ferai une position par mon travail.</p>
-
-<p>«Il faut encore que je vous informe que ma maladie est une fluxion
-de poitrine, que j’ai bien souffert et pensé étouffer, donc que ça
-m’a fait réfléchir sur le tort que j’avais fait à votre demoiselle
-pour l’empêcher peut-être de se marier ou lui causer du dommage
-pour sa conduite vu la méchanceté du monde. Mais le major dit que
-me voilà guéri tout à l’heure et que c’est la maladie des plus
-vigoureux.</p>
-
-<p>«Donc, madame, ayez aucune crainte et donnez-moi votre fille en
-toute sûreté si le cœur lui en dit comme à moi (que je ne l’ai
-jamais oubliée). Je la rendrai heureuse de toutes les façons. Et,
-craignez-rien, à preuve que c’est pas pour vous faire déshonneur,
-vous entendrez plus jamais parler de moi si vous ne faites pas
-réponse à la présente, que je comprendrai que c’est non que ça veut
-dire.</p>
-
-<p>«Madame, je termine cette longue lettre que M. le curé a bien voulu
-relire pour moi en vous saluant avec le plus grand dévouement.</p>
-
-<p class="r">
-«<span class="smcap">Ludovic Vallée.</span>»<br />
-</p></div>
-
-<p>Le dernier mot tombé, un silence pesant régna.<span class="pagenum"><a id="page_26">{26}</a></span> Quelque chose de
-tangible était sorti de cette lettre jaunie, de ces papiers condamnés à
-la mort et qu’on ressuscitait malgré la défense de la morte. Quelque
-chose de vivant venait de naître dans cette chambre funéraire et les
-deux sœurs pressentaient obscurément que leur vie allait en être
-changée.</p>
-
-<p>Ce fut comme une torpeur momentanée dont elles sortirent en même temps,
-car le moment des cris, des indignations et des larmes était arrivé et
-elles n’étaient pas de ceux qui ont la sagesse suprême de savoir y
-échapper.</p>
-
-<p>&#8212;Alors, dit Berthe, tu comprends tout ça?</p>
-
-<p>Fanny mit sa tête dans ses mains, du grand geste féminin qui cache la
-honte en cachant ces yeux qui la proclament. Et pourtant, ce n’était pas
-la honte qui la poignait. Car elle répétait tout bas: «Il a écrit! Il a
-écrit!»</p>
-
-<p>Quelques instants coulèrent ainsi, et elle releva la tête. Elle était
-transformée. Son visage blanc brillait dans la pénombre et ses yeux
-pâles, enfin allumés par la vie, y mettaient une flamme ardente. Et,
-comme malgré elle, Berthe cria:</p>
-
-<p>&#8212;C’était donc toi?</p>
-
-<p>Fanny inclina la tête.</p>
-
-<p>&#8212;Mais comment? mais comment? demanda encore l’autre, passionnée
-d’étonnement et de curiosité, honteuse un peu aussi et avide de tout cet
-inconnu brûlant qu’elle sentait là, sous sa main, ranimé comme un feu
-retrouvé sous la cendre.</p>
-
-<p>Et Fanny dit avec une véhémence nouvelle qui, plus que tout le reste
-encore, était surprenante:</p>
-
-<p>&#8212;Je vais te dire, je vais tout te raconter. Et tu verras, tu
-comprendras.<span class="pagenum"><a id="page_27">{27}</a></span></p>
-
-<p>Elle passa la main sur ses yeux.</p>
-
-<p>&#8212;Mais voyons, comment commencer? C’est si loin! Depuis onze ans! et
-c’était pas oublié mais comme engourdi, vois-tu. Il faut que je retrouve
-tout.</p>
-
-<p>Elle s’arrêta encore pour se recueillir, penchée, les bras allongés sur
-ses genoux et les mains nouées, tandis que Berthe, en face d’elle, se
-penchait aussi pour mieux absorber la révélation qui allait tomber sur
-son envie comme la pluie sur la terre sèche. Plus tard, plus tard,
-peut-être, elle songerait à s’indigner, à juger, à condamner, à dire
-tout ce que son époque, sa coutume et sa race voulaient qu’elle dise
-dans une circonstance pareille, mais, d’abord, elle allait apprendre,
-goûter, manger et digérer ce secret, ce vieux secret oublié qui lui
-avait été volé si longtemps mais qui revenait au jour miraculeusement.</p>
-
-<p>Fanny sentit un peu de tout cela dans le simple mouvement qui
-rapprochait de la sienne la figure avide. Ce ne fut qu’une lueur perdue
-dans le foyer ardent qui s’allumait dans tout son être.</p>
-
-<p>&#8212;Ecoute, dit-elle.</p>
-
-<p>«C’était cette année-là que dit la lettre, non, l’année d’avant, que le
-malheur a commencé. J’avais pas encore dix-sept ans et toi treize. Tu
-allais encore à la pension et moi j’avais fini. Cet été-là, il faisait
-très chaud, et maman était allée à notre petite ferme de la Hétraye avec
-toi, pendant trois ou quatre jours, parce que la femme du fermier était
-malade. Et moi, on m’avait laissée ici, à cause d’une couvée tardive que
-j’avais faite moi-même et que le père Oursel n’aurait pas su
-surveil<span class="pagenum"><a id="page_28">{28}</a></span>ler. C’est de là que tout est venu. A peine étiez-vous parties
-qu’on a dit qu’un régiment allait passer, comme presque tous les ans,
-pour aller aux tirs des prairies de la basse Seine. Et, le lendemain, il
-était là avec tout ce bruit de musique et de tambour qui remplit la
-ville.</p>
-
-<p>«Et voilà le père Oursel qui vient me dire qu’on va nous envoyer du
-monde à loger. Je ne savais que faire quand l’oncle Nathan arriva.</p>
-
-<p>«&#8212;Ce n’est rien que ça, qu’il me dit, au lieu d’un officier, j’ te vais
-faire envoyer des soldats qu’on mettra à la remise avec de la paille.</p>
-
-<p>«Je voulais qu’il aille chercher maman en voiture.</p>
-
-<p>«&#8212;Non, non, qu’il me dit, ça sera très bien comme ça. C’est pas la
-peine de fatiguer mon cheval qui vient de rentrer.</p>
-
-<p>«Tu sais comme il est, l’oncle Nathan, là-dessus! Enfin, j’étais si
-jeune, il m’a persuadée que c’était très bien comme ça. Pensait-il
-seulement que j’étais une jeune fille toute seule? Il ne s’est jamais
-marié. Sait-il?</p>
-
-<p>«Il était cinq heures à peu près quand ils sont arrivés. Il y en avait
-deux. Des soldats, ça se ressemble tous sur le moment, j’y ai pas fait
-attention, et puis j’étais pas hardie, je l’ai jamais été, mais de ce
-temps-là je l’étais encore moins. Enfin, je leur ai dit ce que l’oncle
-Nathan m’avait recommandé et je les ai laissés. Alors, derrière mon
-rideau, je les ai regardés aller et venir.</p>
-
-<p>«Il y en avait un qui avait une figure de paysan, pas mauvaise et de
-bonne santé, et je voyais<span class="pagenum"><a id="page_29">{29}</a></span> qu’il regardait toujours vers la maison.
-Enfin, il est venu trouver le père Oursel pour lui dire que son
-camarade, un petit brun trapu, était de Gruville et qu’il allait coucher
-chez lui, qu’il ne faudrait rien dire. Le soir est venu; ils avaient
-fait leur ménage dans la cour; le père Oursel leur faisait chauffer
-leurs plats, enfin, le camarade est parti. La grille a fait un coup
-sourd, et, sans savoir pourquoi, je me suis sentie malaise. Alors je
-suis descendue au jardin, poussée par je ne sais quoi. Le soldat était
-toujours dans la cour. Il fumait, assis à califourchon sur une chaise. A
-travers la grille, il me regardait marcher dans les allées et, sans le
-voir, je sentais ses yeux sur moi. Il ne m’a rien dit et je suis rentrée
-enfin. Je me rappelle. Le chèvrefeuille sentait fort dans l’air et on
-entendait les rossignols du Val à la Reine qui commençaient leur chant.»</p>
-
-<p>Elle s’arrêta. Pourtant, elle ne ramassait plus les mots en hésitant
-comme lorsqu’elle avait commencé. Peu à peu, les souvenirs longtemps
-comprimés dans sa mémoire se dépliaient et renaissaient comme ces fleurs
-sèches qu’un peu d’eau fait revivre. Autre chose l’arrêtait: une
-douceur, une langueur qui lui serrait la gorge pendant qu’elle décrivait
-ce soir d’été, cette nuit chaude, cette terrible nuit douce et cruelle
-qu’elle avait cru oublier tant d’années et qui sortait du passé aussi
-réelle que naguère.</p>
-
-<p>Berthe, qui n’avait pas bougé et qui semblait recueillir chaque mot dans
-tout son être tendu, dit ardemment:</p>
-
-<p>&#8212;Et puis?<span class="pagenum"><a id="page_30">{30}</a></span></p>
-
-<p>Fanny laissa passer des mots étouffés à travers ses mains qui cachaient
-sa figure.</p>
-
-<p>&#8212;Je ne sais pas comment te dire ce qui est arrivé, je ne sais pas.</p>
-
-<p>De force, Berthe lui enleva les mains.</p>
-
-<p>&#8212;Mais si, dis, tu peux bien me dire, je n’ai plus dix-sept ans, moi!</p>
-
-<p>&#8212;Ah! c’est trop dur! Je croyais que c’était fini, mort, pour toujours
-et que jamais, jamais, je n’aurais à en parler.</p>
-
-<p>Berthe dit plus doucement:</p>
-
-<p>&#8212;Mais si, raconte-le, ça te fera du bien maintenant, au contraire.</p>
-
-<p>Fanny continua:</p>
-
-<p>&#8212;La nuit est venue tout à fait, mais si belle, si douce, que j’ai
-laissé ma fenêtre ouverte. De mon lit, je sentais tout le jardin qui
-montait. Et je me suis endormie sans le savoir. Et alors, alors, Berthe,
-je me suis réveillée, réveillée, comprends-tu, dans les bras d’un homme!</p>
-
-<p>Il y eut un long silence. Fanny s’était caché la tête sur le lit et ses
-épaules rythmaient ses sanglots muets, Berthe se leva et alla
-entr’ouvrir les volets. La froide lune d’avril entra obliquement, mais
-l’air était presque tiède. Berthe resta debout un moment, et puis elle
-se retourna, droite, grande, large et un peu formidable ainsi sur la
-fenêtre qu’elle semblait défendre. Et elle dit:</p>
-
-<p>&#8212;Et alors, tu as supporté ça? Tu n’as donc pas de sang dans les veines!
-Tu ne pouvais pas te débattre, crier, appeler?</p>
-
-<p>La désolée releva du lit une figure hagarde. Elle<span class="pagenum"><a id="page_31">{31}</a></span> semblait si loin
-encore que les paroles ne lui parvenaient pas clairement.</p>
-
-<p>Elle bégaya:</p>
-
-<p>&#8212;Crier quoi? Appeler qui? Il était déjà trop tard. Est-ce qu’on m’avait
-jamais parlé de ça? J’aurais dû savoir qu’on verrouille sa porte, qu’on
-ferme sa fenêtre... Mais jamais maman ne parlait de la vie, tu le sais
-bien. J’étais perdue, abandonnée, toute seule. Le père Oursel était déjà
-si cassé dans ce temps-là... Et s’il avait reçu un mauvais coup?</p>
-
-<p>&#8212;Ah! si tu avais le temps de penser à tout ça! Enfin, quand on n’est
-pas consentant, tout de même!</p>
-
-<p>Elle n’acheva pas. On a beau être sœurs et vivre de la même vie
-entremêlée durant des années et des années, il n’est point de mots pour
-aborder des choses qui sont comme si elles n’existaient point.</p>
-
-<p>Ce fut Fanny qui reprit:</p>
-
-<p>&#8212;Et la honte, la honte que le monde vienne, crois-tu que c’est rien?
-Comment est-ce que j’aurais regardé maman quand on lui aurait raconté
-ça?</p>
-
-<p>Berthe ne répondit rien sur le moment, comme si l’argument était
-vraiment sans réplique. Et puis, enfin, elle dit:</p>
-
-<p>&#8212;Tout de même, on peut se défendre. C’est pas possible: il y a autre
-chose que tu ne dis pas.</p>
-
-<p>Fanny baissa encore la tête. La clairvoyance implacable de sa sœur à
-courtes vues ordinaires lui paraissait surnaturelle. Elle se soumit:</p>
-
-<p>&#8212;Oui. Mais je ne peux pas expliquer. Et je ne sais pas si tu
-comprendrais.<span class="pagenum"><a id="page_32">{32}</a></span></p>
-
-<p>Berthe se pencha. Il lui fallait entrer sa volonté dans cette chair
-faible qui ne savait pas résister.</p>
-
-<p>&#8212;Dis-le, dis-le.</p>
-
-<p>&#8212;Depuis la mort de papa, depuis sept ans, personne ne m’avait jamais
-dit un mot bon. Maman, si froide, si dure; et toi, qui n’aimais pas
-qu’on t’embrasse, ni qu’on te parle doucement. J’étais comme trop
-privée, même, de paroles douces. Et, tout d’un coup, quelqu’un qui vous
-répète cent fois: «Je t’aime, je t’aime», tu crois que ce n’est rien,
-ça?</p>
-
-<p>Elle était presque à genoux. Sa douce figure levée semblait implorer la
-cause de l’amour. Et, du haut de sa grande taille, la cadette laissait
-tomber sur elle le dédain, le mépris que ses yeux, sa bouche, son corps
-même exprimaient. Et elle dit:</p>
-
-<p>&#8212;Si c’était ça que tu voulais, tu ne pouvais pas attendre? J’attends
-bien encore, moi!</p>
-
-<p>Fanny détourna les yeux. Sans pouvoir l’exprimer, elle sentait qu’elle
-n’était pas comprise, qu’elle ne le serait jamais et que cette phrase,
-si difficile à dire pour sa sœur et à entendre pour elle, cette énormité
-proférée à voix haute ne jetait aucune lueur de vérité entre elles. Elle
-soupira sans rien dire. Et les pensées des deux sœurs suivirent chacune
-leur route dans le silence.</p>
-
-<p>Ce fut Berthe qui, la première, revint à la réalité, car tout ceci
-n’était qu’un peu de passé ressuscité, mais il y avait autre chose de
-plus passionnant encore à apprendre.</p>
-
-<p>&#8212;Et alors, c’est lui qui a écrit?</p>
-
-<p>Fanny releva la tête et ses yeux pâles se ranimèrent. Le présent
-rentrait en elle et, pour un instant,<span class="pagenum"><a id="page_33">{33}</a></span> elle oubliait que c’était aussi
-du passé. Elle répéta avec ravissement:</p>
-
-<p>&#8212;Il a écrit!</p>
-
-<p>Et à peine eut-elle dit cela qu’elle se souvint qu’onze ans avaient
-passé sur cette nouvelle étonnante arrachée à l’ensevelissement. Mais
-toute sa joie ne tomba pas, parce qu’elle était habituée à se contenter
-d’ombres de bonheur. Elle répéta seulement deux ou trois fois:</p>
-
-<p>&#8212;Ludovic Vallée! Ludovic Vallée...</p>
-
-<p>Berthe dit avec une sorte de violence, contenue à cause de la morte:</p>
-
-<p>&#8212;Tu ne vas pas dire que tu ne savais même pas son nom?</p>
-
-<p>Fanny la regarda avec cette espèce de candeur qui, à vingt-neuf ans,
-paraissait si déconcertante:</p>
-
-<p>&#8212;Mais non, dit-elle simplement.</p>
-
-<p>Un souffle plus frais glissa dans la chambre. Berthe se tourna pour
-fermer la fenêtre, et puis elle regarda la morte qu’elles avaient
-oubliée. Alors, comme frappée subitement, elle demanda:</p>
-
-<p>&#8212;Et c’est tout? Tu l’as donc dit à maman?</p>
-
-<p>L’aînée fit oui de la tête.</p>
-
-<p>&#8212;Pourquoi? Moi, je l’aurais gardé pour moi toute seule.</p>
-
-<p>La martyrisée eut une rétraction un peu plus forte. La torture ne sera
-jamais tout à fait abolie tant que la terrible <i>question</i> de famille
-subsistera. Elle se souvint. Il fallait dire tout, puisqu’elle n’avait
-pas eu la force de garder son secret «pour elle toute seule», ou
-puisqu’une sombre fatalité pesait sur elle depuis la découverte de la
-lettre condamnée à mort. Enfin, les mots vinrent:<span class="pagenum"><a id="page_34">{34}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;Il a bien fallu que je le dise.</p>
-
-<p>Et elle ajouta, après un silence:</p>
-
-<p>&#8212;Je n’ai pas pu le cacher.</p>
-
-<p>Et, cette fois, elle s’abîma à terre, secouée de sanglots, contre le lit
-froid, le lit de sa mère morte, qui n’avait jamais été son refuge au
-temps de sa mère vivante.</p>
-
-<p>Du temps coula. Berthe, cette fois, était restée sans mouvement.
-L’étonnement, surtout, de découvrir un secret là où elle n’en avait pas
-deviné, elle qui en voyait partout. Elle parla enfin:</p>
-
-<p>&#8212;Ainsi, tu as eu...</p>
-
-<p>Elle s’arrêta, incapable de dire un mot de plus.</p>
-
-<p>Fanny fit oui, tout en pleurant.</p>
-
-<p>&#8212;Chez nous, chez nous, oh!</p>
-
-<p>Si Fanny avait regardé sa sœur, elle aurait vu clairement, l’orgueil
-froissé, la colère de caste, le puritanisme blessé aussi se combattre en
-elle. Dans son trouble, elle comprit pourtant que cette faute si bien
-cachée, si inconnue, si oubliée, apparaissait à l’autre comme une
-nouvelle, réelle, éclatante. Et elle dit:</p>
-
-<p>&#8212;Personne, personne n’a rien su.</p>
-
-<p>Les traits de la grande fille se détendirent.</p>
-
-<p>&#8212;Ah! personne?</p>
-
-<p>&#8212;Seulement l’oncle Nathan et la vieille Marthe, notre ancienne bonne.</p>
-
-<p>Berthe s’assit. De sa grande main, elle toucha les épaules de la
-pleureuse.</p>
-
-<p>&#8212;Allons, ne pleure pas comme ça. Puisque c’est fini et oublié,
-qu’est-ce que ça te donne? Et dis-moi comment tout ça est arrivé.</p>
-
-<p>Fanny obéit. Elle obéissait toujours à ceux qui<span class="pagenum"><a id="page_35">{35}</a></span> savaient commander. Et,
-assise en face de l’autre, elle reprit cette confession qu’elle
-arrachait par bribes à sa mémoire endormie qui tressaillait pour se
-réveiller.</p>
-
-<p>&#8212;Le régiment est reparti le lendemain à cinq heures. Je me suis
-barricadée dans ma chambre. J’étais comme folle et surtout honteuse. Il
-me semblait que ça se serait vu sur ma figure. Quel tourment! Tout ce
-que j’ai souffert! Enfin, maman est revenue. On dit que les mères voient
-tout. Non. Elle n’a rien su de ce qui était arrivé avant que je le lui
-dise. Ma vie changée, perdue, elle ne l’a pas devinée.</p>
-
-<p>Elle regarda furtivement la morte comme si cet humble reproche était
-encore de trop envers celle qui n’entendait plus.</p>
-
-<p>&#8212;Enfin, j’avais fini par m’habituer à ce malheur, à ce mensonge, quand
-j’ai compris que mon péché ne pouvait pas rester caché. Mais j’étais si
-jeune, si enfant encore que je ne faisais pas vraiment attention et
-c’est à ce moment-là que maman m’a questionnée. Oh! ça, ne me demande
-pas! Ce serait comme s’il fallait recommencer!</p>
-
-<p>Berthe se pencha curieusement.</p>
-
-<p>&#8212;Elle a été colère?</p>
-
-<p>Fanny eut un frisson des épaules.</p>
-
-<p>&#8212;Je ne peux pas te dire. Elle m’a soutenue. Mais comme elle était
-sévère! et sans pitié du tout...</p>
-
-<p>«Enfin, elle a décidé tout avec l’oncle Nathan. Tu sais que la vieille
-Marthe était retirée dans son pays, à Bures, tout au bout du
-département, près de la Somme. Alors, on a répandu le<span class="pagenum"><a id="page_36">{36}</a></span> bruit que j’étais
-malade et que nous allions consulter à Paris. Et nous sommes allées
-vivre trois mois à Dieppe. Février, mars, avril. Ces mois-là ne sont pas
-comme d’autres pour moi, depuis.»</p>
-
-<p>Berthe dit, comme si elle gardait un contrôle ouvert et qu’elle s’en
-trouvât satisfaite:</p>
-
-<p>&#8212;Oui, je suis restée en pension, je me rappelle. J’allais chez l’oncle
-Nathan le dimanche. Il disait que tu étais malade. Et puis?</p>
-
-<p>Toute reprise par ses souvenirs, Fanny à présent se réveillait,
-frémissante, dans ce temps aboli qui effaçait le présent.</p>
-
-<p>&#8212;Et puis, dit-elle, le moment est arrivé et j’ai bien souffert. Quel
-mal et quel tourment, tout ensemble! On ne peut pas savoir! Et surtout,
-quand je l’ai eu là contre moi, mon petit à moi, que c’était dur de me
-dire: «Faut pas que je me laisse aller à l’aimer!» Mais maman était là,
-toujours la même que tu l’as vue. Si sévère, si froide! Elle m’aurait
-pas quitté l’aimer. Et puis, j’étais si jeune, je ne savais pas, je
-n’osais pas. Plus tard, peut-être que j’aurais eu plus de courage...</p>
-
-<p>Elle dit encore:</p>
-
-<p>&#8212;Peut-être...</p>
-
-<p>«Mais elle a tout arrangé pour moi. Tout. Elle n’a pas voulu que je lui
-donne à téter. J’aurais pu, pourtant. Je t’assure! Et puis, trois jours
-après, elle est rentrée toute seule. Et je n’ai rien osé lui demander.
-Enfin, quand je me suis relevée, elle m’a emmenée à la gare, et, là,
-nous avons pris le train pour Paris. En passant devant la station d’un
-petit pays qui avait un clocher pointu dans la verdure, elle m’a dit:<span class="pagenum"><a id="page_37">{37}</a></span></p>
-
-<p>«&#8212;C’est là qu’il est, avec la vieille Marthe.</p>
-
-<p>«Et c’est tout ce que j’ai su de mon petit garçon.»</p>
-
-<p>Elle se tut. Berthe attendit un peu, et puis elle dit:</p>
-
-<p>&#8212;Ah! il a été élevé là; alors, à Bures. Et la vieille Marthe, est-ce
-qu’elle écrivait?</p>
-
-<p>Fanny avoua:</p>
-
-<p>&#8212;Je ne sais même pas. Maman ne m’en a plus parlé, jamais, la première.
-Et tu sais comme elle était! On avait peur de commencer sur quelque
-chose qui ne lui plaisait pas. Et puis on dit: «l’amour maternel», mais
-ça ne vient pas toujours comme ça, au début. Moi, c’est comme si on me
-l’avait tué en moi, d’avance...</p>
-
-<p>Comme elle s’arrêtait, Berthe commença:</p>
-
-<p>&#8212;Enfin, tu en étais débarrassée, de c’ t’ enfant, et heureusement.</p>
-
-<p>Fanny ouvrit grands ses yeux incolores qui ne comprenaient pas ce
-langage...</p>
-
-<p>&#8212;Oh! non, c’est pas ça! Mais j’étais trop contrariée en tout. Il aurait
-fallu que je résiste tout de suite, alors, mais c’était trop tard, je ne
-pouvais plus. Et, par moments, il me semblait que ce n’était pas à moi,
-mais à une autre que c’était arrivé. Et j’y pensais comme on pense à une
-histoire qu’on a vue, sans en être...</p>
-
-<p>«Et c’est drôle, ce que je vais te dire; au lieu que ça s’efface, ça
-m’est revenu plus fort depuis quelque temps, depuis que j’étais plus
-femme. L’âge, l’âge de se marier qui passe. Alors, on pense: «Mais je
-sais ce que c’est et j’en ai eu un enfant aussi!» Et alors, j’ai bien
-songé à lui de<span class="pagenum"><a id="page_38">{38}</a></span>puis quelque temps. Même, j’ai pris sur moi d’en parler à
-maman. Oh! les jours et les jours que j’ai retourné ça! Les fois que je
-suis venue pour lui dire et que je n’ai pas osé! Les phrases que j’ai
-commencées: «Dites-moi, maman...» et que je finissais par autre chose!
-Enfin, un jour, j’ai été jusqu’au bout:</p>
-
-<p>«&#8212;Maman, il aurait dix ans, mon petit Félix...</p>
-
-<p>«C’était l’année dernière, au 20 du mois de mai, qui est le jour de sa
-naissance. Elle m’a répondu, sans me regarder, mais, tout de suite comme
-si elle attendait ce mot-là tous les jours depuis toutes ces années:</p>
-
-<p>«&#8212;Oui, il est vivant. Il se porte bien.</p>
-
-<p>«Ça m’a fait tant de plaisir que je lui en aurais reparlé cette année
-encore.»</p>
-
-<p>Berthe dit avec aigreur:</p>
-
-<p>&#8212;Pourquoi donc? Elle avait raison, maman. Je trouve qu’elle a fait pour
-le mieux. Vois-tu un peu qu’on ait su ça ici? Et puis qu’est que ça
-t’aurait donné de savoir ce qu’il devient, cet enfant du malheur?</p>
-
-<p>Fanny courba la tête. Déjà, elle sentait une volonté se substituer à
-celle de la morte, en la continuant. Berthe, selon son habitude, répéta
-ses arguments:</p>
-
-<p>&#8212;Vois-tu un peu si maman n’avait pas agi comme il le fallait? Notre vie
-ici sur laquelle on n’a jamais rien dit et toutes nos habitudes,
-qu’est-ce que ce serait devenu? Est-ce rien d’être des gens comme il
-faut, que tout le monde respecte? Si per<span class="pagenum"><a id="page_39">{39}</a></span>sonne ne s’est jamais douté de
-rien, tout est pour le mieux.</p>
-
-<p>Fanny ne disait rien. Même elle n’entendait pas ce langage sous lequel
-sa mère l’écrasait jadis. Car, dans ce bouleversement de toute sa vie
-évoquée, voilà qu’elle retrouvait ce qui l’avait fait parler, la lettre,
-la lettre, ce fait nouveau. Et elle dit:</p>
-
-<p>&#8212;Et voilà surtout ce qui m’a enlevé tout le courage que j’aurais pu
-avoir, c’est de n’avoir jamais rien su de ce malheureux... du, du
-soldat.</p>
-
-<p>&#8212;De Ludovic Vallée, fit Berthe. Appelle-le par son nom, puisque tu le
-connais, à présent.</p>
-
-<p>Sa cruauté fait saigner le tendre cœur ouvert. Fanny sanglota.</p>
-
-<p>&#8212;Oui, oui, si longtemps j’avais espéré qu’il se douterait, qu’il
-saurait! Il avait pas la figure d’un mauvais gars, non, je le savais
-bien. Et il a écrit. Il me voulait. Et moi, je n’ai rien su, rien, et
-mon petit est sans père et sans mère!</p>
-
-<p>Elle s’abattit encore sur le parquet, la figure dans les draps. Sa
-rancune de doux être écrasé par la meule de la vie, sacrifié aux siens
-et au monde, crevait enfin après dix ans de silence, de résignation ou
-de fatalisme.</p>
-
-<p>Berthe la regardait avec plus d’étonnement qu’elle n’en avait encore
-laissé voir dans cette heure étonnante. La bougie baissa en jetant,
-avant de s’éteindre, de grandes lueurs tremblantes qui semblèrent animer
-le visage de la morte d’une vie surnaturelle. Et le grand froid de
-l’aube se répandit dans la chambre.<span class="pagenum"><a id="page_40">{40}</a></span></p>
-
-<h3><a id="II-a"></a>II</h3>
-
-<p>Sous le blanc soleil d’avril, les invités à l’enterrement se pressaient
-au jardin qu’emplissait le ronron de la fabrique d’en face. Car, déjà,
-la maison était pleine et l’on s’étouffait dans le vestibule pour
-arriver plus près du salon où avait lieu le service. La pièce aux volets
-entre-bâillés s’assombrissait encore de cette assemblée de gens
-empaquetés dans les opaques étoffes de deuil qui boivent la lumière.</p>
-
-<p>Le cercueil paraissait immense. Quelques couronnes le paraient, et la
-senteur fraîche et forte des jacinthes se mêlait à l’étrange odeur du
-crêpe qui est celle même des cérémonies funèbres.</p>
-
-<p>Droite auprès du cercueil, Fanny voyait et entendait tout, à travers le
-voile noir qui déforme odeurs et sons. Elle paraissait frêle et petite
-auprès de la grande taille de Berthe qui allait au-devant des arrivants,
-du pasteur, plaçait et déplaçait, faisait enfin l’office de maîtresse de
-maison et de conductrice du deuil.</p>
-
-<p>La voix du pasteur montait péniblement dans la pièce matelassée
-d’assistants, trop pleine d’étoffes,<span class="pagenum"><a id="page_41">{41}</a></span> de chaleur, d’odeurs. Ici et là,
-un mot plus clair sonnait: <i>la justice, la vie éternelle</i>. Et, tout à
-coup, Fanny entendit une phrase qui lui parut remplir toute la pièce.
-«Heureux ceux qui ont le cœur pur, car ils verront Dieu.»</p>
-
-<p><i>Ceux qui ont le cœur pur. Ceux qui ont le cœur pur.</i> Elle ne pouvait
-plus entendre autre chose. Et, elle se souvint que c’était ce qu’on
-avait mis sur les lettres de faire-part, le verset choisi de l’Ecriture
-proposé par le pasteur, adopté par Berthe, et passivement approuvé par
-elle.</p>
-
-<p>Alors, ce fut comme si la parole venue du fond des siècles faisait
-déborder ce chagrin trouble et passionné qui recouvrait sa douleur
-filiale. «Ceux qui ont le cœur pur». Voilà le seul mot trouvé digne de
-sa mère, de sa mère qui depuis dix ans la sacrifiait, la martyrisait, la
-dépossédait, de sa mère qui, jadis, l’avait volée en lui dérobant cette
-lettre.</p>
-
-<p>Le service continua. Elle n’entendit plus rien, retirée tout entière
-dans son cœur en tumulte. La prière, la bénédiction qui courbe les
-têtes, et la sortie, le jour éblouissant, comme argenté d’une lumière
-pure, le jardin fleuri de crocus, de primevères, de jacinthes, et enfin
-ce départ si émouvant, si dur, ce dernier départ de ceux qui ne
-rentreront plus, tout cela ne pénétra pas en elle. Son âme humble et
-fidèle était fermée désormais à sa mère.</p>
-
-<p>Le cortège descendit et monta les routes et les rues mal pavées. Deux
-par deux, les hommes d’abord, en noir, avec ces habits étriqués et
-démodés qui sont ceux des cérémonies à travers une vie entière et
-quelquefois deux, et puis les femmes, dans ce profond deuil provincial,
-sans lequel on<span class="pagenum"><a id="page_42">{42}</a></span> n’oserait assister, en Normandie, à une «inhumation», et
-qui est la charmante sympathie visible de la race.</p>
-
-<p>Il y avait «tout Beuzeboc, à la suite», comme dit plus tard Berthe avec
-orgueil. Le vieux nom de Bernage, qu’on retrouve dans tous les
-parchemins concernant les <i>religionnaires</i>, était bien respecté encore,
-malgré son éclat diminué avec la fortune déclinante. Derrière Nathan Le
-Brument et tous les cousins laboureurs ou herbagers que les collines et
-la plaine avaient envoyés en souvenir de la cousine Brument, marchait M.
-Fautais, roi des filateurs et tisseurs de la vallée. De très vieilles
-gens se souvenaient fort bien d’avoir entendu son grand-père, le
-colporteur, crier son fil dans les rues de Beuzeboc. Et son père avait
-laissé à sa mort trente-deux millions à partager entre ses huit enfants.
-Pour lui, il cachait son insignifiance sous une morgue extrême qui ne
-l’empêchait point de rester méticuleux sur le chapitre généalogique du
-pays. La famille Bernage faisait partie de ces premiers fileurs de
-coton, colonisateurs de la vallée, et M. Fautais s’en souvenait toujours
-dans les grandes occasions. C’est pourquoi son impeccable haut-de-forme
-honorait le cortège entouré d’une considération accrue.</p>
-
-<p>En haut de la Rue-aux-Chevaux, les porteurs s’arrêtèrent pour souffler.
-Le long ruban noir se resserra, chaque couple venant buter aux talons du
-suivant. Au fond des allées couvertes et des ruelles, on entendait crier
-les enfants s’appelant au spectacle de l’enterrement. Et les seuils
-étaient tous occupés.<span class="pagenum"><a id="page_43">{43}</a></span></p>
-
-<p>Berthe et Fanny marchaient en tête des femmes et bien loin de la morte
-dont les séparait la cohorte indifférente des hommes, bien qu’un seul
-s’en trouvât proche par le sang. La démarche de Berthe montrait son
-importance aux gens de la ville. Fanny marchait comme une automate, les
-yeux à terre, l’esprit bien loin. Elle vivait en rêve depuis cette nuit
-de révélation qui coupait sa vie en deux. Pourtant, elle avait fait les
-gestes de l’habitude et tous ceux qu’exigeaient les circonstances
-nouvelles, mais elle ne les suivait pas et n’y mettait rien de son être
-intérieur.</p>
-
-<p>Au cimetière, on entra dans un concert d’oiseaux parmi les feuilles
-naissantes. Le grand jardin délicieux succédait brusquement à la
-traverse sordide du faubourg. Le chemin gravit la colline presque à pic
-qui s’adoucit enfin vers le faîte. Le cortège s’étendit en
-s’arrondissant autour de la fosse. Au sortir de la ville encaissée,
-l’azur et la lumière semblaient la baigner avec douceur.</p>
-
-<p>On entendit la voix de l’officiant prendre ce timbre émoussé des paroles
-dans l’air libre et vibrant. Il y avait des violettes le long des murs
-et des chemins herbeux, et l’odeur indicible du printemps normand
-montait de l’enclos, fécond plus que tous ceux d’alentour.</p>
-
-<p>Fanny, droite, près du caveau profond, entendit encore: «Heureux ceux
-qui ont le cœur pur» et son cœur en révolte n’éclata pas. Maintenue à
-cette place qui était la sienne par des raisons plus puissantes que des
-mains qui l’y eussent tenue de force, elle écouta ou parut écouter; elle
-fit tomber la terre qui retentit si affreusement sur le cercueil, elle
-ga<span class="pagenum"><a id="page_44">{44}</a></span>gna l’allée et la sortie, elle se rangea près de la barrière et serra
-les mains de toute la ville qui défilait devant elle.</p>
-
-<p>Enfin, ce fut la dernière main, et il n’y eut plus que les sœurs dans le
-cimetière, avec l’oncle Nathan et le vieux père Oursel.</p>
-
-<p>&#8212;Ça y est, dit l’oncle d’un ton soulagé. Venez-vous, les filles?</p>
-
-<p>Il dut se rendre compte après coup que sa phrase ne sonnait point comme
-il fallait, car il ajouta:</p>
-
-<p>&#8212;Ma pau’r sœu’! C’est pas ça qui y changera rien, à c’t’ heure.</p>
-
-<p>Berthe regardait disparaître dans l’allée tournante les derniers
-assistants, quelques humbles femmes du peuple, qui avaient jeté le crêpe
-léger d’autrefois sur le bonnet blanc, et Fanny, les yeux à terre,
-regardait en elle-même.</p>
-
-<p>Ils partirent tous les quatre, le père Oursel un peu en arrière, par
-bienséance. Ils étaient fort regardés et sentaient les yeux embusqués
-derrière chaque rideau blanc qui tremblait; aussi ne parlèrent-ils pas
-jusqu’au retour à la maison bouleversée.</p>
-
-<p>L’odeur écœurante du crêpe et des fleurs enfermées leur sauta au visage.
-Ils s’arrêtèrent dans le vestibule, incertains. Ce ne fut qu’un instant,
-un de ces courts instants où l’instinct crie quelque chose qu’on écoute
-avant de le faire taire. L’oncle Nathan y céda, pourtant. Il redressa
-dans la porte sa haute stature.</p>
-
-<p>&#8212;Vous n’avez plus besoin de moi, mes pau’r filles? demanda-t-il. Alors,
-je m’en vas. J’ai de l’ouvrage chez moi.<span class="pagenum"><a id="page_45">{45}</a></span></p>
-
-<p>Il toqua son front contre le leur avec un air de cérémonie, et s’en fut
-hâtivement. Le père Oursel sortit en même temps pour gagner la cour, et
-les deux sœurs se trouvèrent seules dans la maison dont elles étaient à
-présent maîtresses.</p>
-
-<p>Quand elles furent en haut de l’escalier, Berthe dit:</p>
-
-<p>&#8212;Y en avait du monde! Aurais-tu cru? Ah! on peut dire qu’on est bien vu
-dans le pays. Notre pauvre mère est partie accompagnée.</p>
-
-<p>Fanny hocha la tête machinalement. Toutes ces paroles qu’elle entendait
-depuis trois jours tombaient autour d’elle sans toucher son entendement.
-Berthe la regarda et puis, lui saisissant l’épaule:</p>
-
-<p>&#8212;Quoi, tu m’entends? Qu’est-ce que tu as, ma pauvre fille? tu es toute
-frappée! Que veux-tu, faut nous faire une raison!</p>
-
-<p>Elle paraissait naturelle, avec son bon sens bien assis, bien
-traditionnel et conservateur, dans sa tristesse officielle et légale,
-dosée selon les convenances les mieux établies. Avait-elle tout oublié:
-la scène de la chambre mortuaire, la découverte de la lettre, et la nuit
-des aveux qui bourdonnaient encore dans la tête de l’aînée et qui,
-depuis, empoisonnaient la source des larmes qu’elle devait à sa mère et
-qu’elle ne pouvait pas verser pour elle? Le regard de ses yeux incolores
-chercha tout cela sur la figure de sa sœur, et n’y trouva rien. Le peu
-d’intimité qui reliait leurs natures dissemblables, ce lien lâche et
-fort des habitudes, tout paraissait rompu. Et Fanny ressentit cela si
-fort, quoique confusément, que les mots qu’elle ne commandait jamais
-avec aisance, affluèrent à sa bouche:<span class="pagenum"><a id="page_46">{46}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;Qu’est-ce que j’ai? Tu demandes ce que j’ai?</p>
-
-<p>&#8212;Tu as, tu as comme moi que nous avons perdu notre pauvre mère, mais je
-le supporte bien, moi!</p>
-
-<p>D’un air égaré, Fanny passa sur son front sa main froide, car elle
-venait de comprendre tout à fait que la mort de sa mère n’était pas au
-fond de sa peine, n’y était pour rien peut-être. Elle savait mal scruter
-son âme, et resta étourdie de ce qu’elle y découvrait. Mais, déjà, le
-courant vertigineux de pensées et de sensations qui la roulait depuis
-trois jours l’avait reprise. Et elle osa dire:</p>
-
-<p>&#8212;Ce n’est pas ça.</p>
-
-<p>Interdite du son même de ces paroles, Berthe cria:</p>
-
-<p>&#8212;Comment? Comment?</p>
-
-<p>Vite, pour se donner du courage, Fanny osa dire:</p>
-
-<p>&#8212;C’est pas seulement ce malheur-là, pour moi, c’est tout qu’est changé,
-tout.</p>
-
-<p>&#8212;Mais comment? répéta Berthe.</p>
-
-<p>Sombre, Fanny répéta:</p>
-
-<p>&#8212;Tout, tout.</p>
-
-<p>Elle dérobait ses yeux translucides avec une sorte de dernière pudeur de
-son secret. Et il fallut que Berthe la forçât enfin hors d’elle.</p>
-
-<p>&#8212;Ça te travaille donc, toute cette histoire de l’autre jour, je parie?</p>
-
-<p>Elle fit oui, sans rien dire.</p>
-
-<p>&#8212;Mais, ma pauvre fille, qu’est-ce que tu vas te faire du tourment avec
-tout ça qu’est fini et mort!<span class="pagenum"><a id="page_47">{47}</a></span> Enfin, tout de même, si tu n’avais pas
-trouvé cette lettre, tu n’aurais pas été déterrer ça?</p>
-
-<p>Fanny ne songea même pas que ce n’était pas elle qui avait voulu lire la
-lettre: elle ne savait jeter les reproches comme des projectiles de
-combat, et puis son idée fixe l’emportait. Et elle dit:</p>
-
-<p>&#8212;Je ne l’avais jamais oublié, mais, maintenant, c’est redevenu comme
-quand c’est arrivé. Tout ce que j’ai raconté, ça m’a fait comme si je
-recommençais ce temps-là.</p>
-
-<p>Elle se tut et acheva lentement:</p>
-
-<p>&#8212;Parce que je vois que je n’ai pas fait ce que j’aurais dû.</p>
-
-<p>Berthe la regarda avec stupéfaction. Jamais peut-être ces murs n’avaient
-entendu de semblables paroles, le devoir ne s’étant jamais trouvé
-discuté chez les Bernage. Et, comme malgré elle, il fallut qu’elle
-demandât:</p>
-
-<p>&#8212;Et qu’est-ce qu’il fallait donc faire?</p>
-
-<p>Mais Fanny ne répondit pas. Il faut aux pensées nouvelles le temps de
-s’acclimater, de perdre la honte de leur nudité dans laquelle elles se
-présentent à nous. Ce n’est qu’ensuite qu’on peut les habiller et les
-présenter au monde.</p>
-
-<p>Rien d’autre ne pouvait être dit. Et, tout à coup silencieuses, les deux
-sœurs se séparèrent.<span class="pagenum"><a id="page_48">{48}</a></span></p>
-
-<h3><a id="III-a"></a>III</h3>
-
-<p>Il y eut un ou deux jours de répit que remplirent les tristes soins
-ménagers qui suivent les réalités de la mort. Chacune des sœurs remuait
-ses pensées. Fanny se courbait durement sur sa tâche, pliait sans merci
-son corps aux plus sévères besognes. Et jamais son esprit un peu
-engourdi par tant d’années de vie monotone n’avait fait autant de
-chemin.</p>
-
-<p>Le troisième jour, après une de ces fines pluies d’avril qui font tout à
-coup embaumer la terre, Fanny sortit dans le jardin comme le soir
-venait. Une langueur infinie était dans l’air mouillé qui se chargeait
-de tous les parfums des fleurs nouvelles. Le ciel, d’un ton de perle, se
-nuançait de rose à l’ouest, au-dessus du viaduc de brique orangée dans
-la verdure neuve des collines. De la terrasse à mi-côte qui surplombait
-les toits et la perspective de la creuse vallée, il semblait qu’on
-flottât dans le brouillard bleu si tendre qui est comme le voile de la
-Normandie printanière.</p>
-
-<p>Fanny sentit son cœur se fondre de douceur en elle: les choses
-inconciliables et difficiles qui se<span class="pagenum"><a id="page_49">{49}</a></span> battaient dans sa tête parurent
-soudain faciles, et elle alla trouver sa sœur.</p>
-
-<p>Berthe descendait les quelques marches de pierre qui menaient à la
-terrasse. Le tablier à carreaux noirs et blancs mettait une note
-familière sur sa stricte robe noire. Sa figure haute en couleur luisait
-sous la grosse torsade de ses cheveux de paille blonde. Le jardin, qui
-ne s’apercevait pas de la présence furtive et comme suppliante de Fanny,
-parut soudain habité.</p>
-
-<p>L’aînée retint son courage prêt à lui échapper; et, dès qu’elle fut près
-de sa cadette, elle dit:</p>
-
-<p>&#8212;Berthe, il faut que j’aille à Bures.</p>
-
-<p>Il n’y eut pas de stupéfaction sur le visage de la jeune fille, et les
-paroles de surprise vinrent trop vite pour n’avoir pas été préparées.</p>
-
-<p>&#8212;Tu veux aller à Bures! Mais pourquoi, ma pauv’ fille? Te voilà
-repartie dans tes inventions.</p>
-
-<p>&#8212;C’est pas des inventions, tu le sais bien, toi! Et puis, j’ai bien
-réfléchi à tout, j’ai retourné ça dans tous les sens, je ne serai pas
-tranquille tant que je ne saurai pas ce qui est arrivé.</p>
-
-<p>Berthe fit quelques pas, le front plissé, les yeux à terre. Et puis,
-elle prit sa sœur par le bras.</p>
-
-<p>&#8212;Viens, on pourrait nous voir de la rue.</p>
-
-<p>Elles gagnèrent un banc au bout du potager, sous un noisetier, qui
-prenait ses premières feuilles pareilles à des papillons d’or vert. La
-colline, au flanc de laquelle était coupé l’emplacement de la propriété,
-portait en contre-bas une ligne de maisons ouvrières dont les toits
-d’ardoise effleuraient le mur du jardin. Et l’étrange petite cité
-suspendue descendait ainsi la côte en escalier jusqu’au fond,<span class="pagenum"><a id="page_50">{50}</a></span> où se
-cachait, honteuse, la rivière, sous les murs et les ponts. C’était une
-retraite haut placée et pourtant bien isolée, que les sœurs
-affectionnaient parce qu’elle leur permettait de voir les passants de la
-route sans en être aperçues.</p>
-
-<p>Berthe reprit la première:</p>
-
-<p>&#8212;Pourquoi que tu veux aller à Bures?</p>
-
-<p>Alors, Fanny laissa couler son cœur.</p>
-
-<p>&#8212;Parce que, depuis que j’ai revu tout ça, je ne peux plus vivre comme
-avant. Parce que je ne sais même pas ce que maman a fait pour lui. Il
-a-t-il tout ce qu’il lui faut? Est-il vivant seulement? Je ne sais rien,
-rien!</p>
-
-<p>Berthe écoutait déferler ce grand flot d’amour maternel qui, tout à
-coup, montait vers elle d’un élan si éperdu. Sans marquer d’émotion,
-elle dit posément:</p>
-
-<p>&#8212;C’est-il pas plutôt à cause de ce que tu as appris dans la lettre?</p>
-
-<p>La pâle figure enivrée eut une brusque onde de sang. Elle joignit les
-mains.</p>
-
-<p>&#8212;Oh! ça, dit-elle, oh! ça!</p>
-
-<p>Elle ne trouvait rien pour exprimer tout ce qui s’agitait en elle. Et
-Berthe insista:</p>
-
-<p>&#8212;Oui, je vois bien que c’est ça qui a tout fait revenir. Voyons, tu ne
-m’avais jamais même dit un mot à moi, avant.</p>
-
-<p>Elle ne s’aperçut pas de l’étrangeté de ses propres paroles. Elle
-oubliait son premier geste, elle ne se souvenait plus d’avoir arraché
-bribe à bribe ce secret du cœur où il dormait.</p>
-
-<p>Mais les mots vinrent enfin au secours de l’aînée.</p>
-
-<p>&#8212;Non, dit-elle doucement, pour ce qui est de<span class="pagenum"><a id="page_51">{51}</a></span> la lettre, il est trop
-tard. Un homme n’attend pas onze ans. C’est fini ça. Mais, pourtant, je
-suis bien contente qu’il ait écrit, bien contente.</p>
-
-<p>Et ces petites paroles banales furent la seule oraison funèbre du rêve
-de toute sa vie de femme. Ce rêve dont la réalisation lui avait été
-offerte dérisoirement quand elle ne pouvait plus le saisir.</p>
-
-<p>Elle sourit un peu à cette pensée trop belle, et elle reprit:</p>
-
-<p>&#8212;Non, ce n’est pas ça, mais c’est que tout est repassé devant moi
-justement à présent. C’est comme&#8212;elle hésita&#8212;comme un jugement du
-Ciel. Peut-être qu’il faut que je m’en occupe. Ce pauvre enfant tout
-seul si longtemps! Et puis, si maman faisait quelque chose, c’est à nous
-de le continuer. Et alors, il faut savoir ce que c’est.</p>
-
-<p>Elle s’agitait, étreignait ses mains et jetait ses pauvres arguments
-gauches comme si elle avait eu besoin de se convaincre qu’elle était
-vraiment libre et maîtresse d’agir à sa guise.</p>
-
-<p>Berthe écoutait, les yeux détournés, calme en apparence. Elle dit:</p>
-
-<p>&#8212;Maman n’envoyait pas régulièrement. Nous l’aurions su. Elle a
-peut-être donné une somme à la vieille Marthe. Mais voilà cinq ans
-qu’elle est morte; alors, puisque nous n’avons entendu parler de rien,
-c’est que notre nom n’a pas été prononcé.</p>
-
-<p>&#8212;Mais justement, il «manque» peut-être, le pauvre petit gars! Je ne
-peux pas penser à ça. Il faut que je sois tranquille.</p>
-
-<p>&#8212;Mais si maman à donné une somme, c’est justement pour qu’on n’en
-entende plus parler.</p>
-
-<p>Le son de ces dures paroles, durement dites, les<span class="pagenum"><a id="page_52">{52}</a></span> fit seulement
-s’apercevoir ensemble qu’elles ne se répondaient pas, mais qu’elles
-poursuivaient chacune sa pensée, en alternant. Et, stupéfaites, elles ne
-surent plus que dire.</p>
-
-<p>Le soir montait. Au ciel, le rose s’était fané en un gris un peu plus
-clair que le fond des nuages. Les mille cassolettes de la bordure de
-violettes brûlaient un parfum ineffable. Les écharpes bleues
-s’épaississaient sur les collines. Un chat bondit sur le mur en
-miaulant. Fanny sentit plus affreusement sa solitude, et se débattit
-pour en sortir.</p>
-
-<p>&#8212;Berthe, commença-t-elle, peux-tu pas te mettre à ma place?...</p>
-
-<p>C’étaient les seules paroles qu’il ne fallait pas dire. L’importance, la
-souveraineté des mots est grande sur les simples. Les sœurs Bernage, un
-peu bourgeoises, un peu paysannes encore, et pénétrées surtout de
-l’esprit citadin des petites villes, n’en usaient guère, et les
-ressentaient vivement. Berthe se redressa:</p>
-
-<p>&#8212;A ta place! J’ me suis pas mise dans l’ cas d’y être moi. Pourquoi que
-je m’y mettrais?</p>
-
-<p>L’étroitesse, la sécheresse de son cœur parurent à nu. Fanny se
-rétracta, et dit humblement:</p>
-
-<p>&#8212;C’est pas ce que je voulais dire, bien sûr, tu ne peux pas me
-comprendre tout à fait...</p>
-
-<p>Piquée, cette fois, Berthe l’interrompit:</p>
-
-<p>&#8212;Je ne peux pas me mettre à ta place, mais je peux tout de même te
-comprendre, peut-être!</p>
-
-<p>Elle s’arrêta un instant pour rassembler, sans doute, ses arguments
-épars, et reprit:</p>
-
-<p>&#8212;Tu te fais du tourment pour rien. Maman était une femme de tête, tu le
-sais bien. Si elle ne<span class="pagenum"><a id="page_53">{53}</a></span> t’en a jamais reparlé, et pas même avant de
-mourir, c’est qu’elle avait arrangé les choses une fois pour toutes.</p>
-
-<p>Elle débita cela d’une haleine et s’arrêta pour en regarder l’effet.</p>
-
-<p>L’obstination que Fanny montrait pour la première fois ne parut pas
-entamée. Elle leva doucement les épaules et ce petit geste familier
-marqua la fatalité plus fortement que des paroles qui n’auraient pu être
-que des redites, après l’essentiel exprimé.</p>
-
-<p>&#160; </p>
-
-<p>Le lendemain, elles montèrent dans la chambre de la morte pour examiner
-ses papiers. Berthe, préoccupée de la loi, comme tout Normand, avait
-parlé du notaire et de la convocation qu’elles n’allaient pas manquer de
-recevoir.</p>
-
-<p>&#8212;Si on dérangeait quelque chose qu’il ne faut pas?</p>
-
-<p>Fanny s’était serré les mains avec angoisse. Son habitude d’enfant
-craintive toujours soumise à sa mère ne pouvait la quitter d’un coup.
-Pourtant, le nouveau sens mystérieux qui menait sa vie depuis quelques
-jours prit le dessus, car elle dit doucement:</p>
-
-<p>&#8212;Qu’est-ce que tu veux qu’on dérange? S’il y a des choses pour le
-notaire, on le verra bien.</p>
-
-<p>Le vieux secrétaire, qui avait vu la splendeur des Bernage et contenu
-leur fortune, livra ses tiroirs en ordre. Et telle était encore la
-domination de la morte que ses filles les ouvrirent avec hésitation,
-comme si, vraiment, elles commettaient un abus de<span class="pagenum"><a id="page_54">{54}</a></span> pouvoir ou, tout au
-moins, une indiscrétion. La grande curiosité de Berthe semblait assouvie
-d’un seul coup et au delà, par la révélation du secret de famille, ainsi
-qu’une soif trop étanchée dégoûte de boire. Et ce fut Fanny qui osa
-porter la main sur ces papiers qu’elles n’avaient jamais regardé, que de
-loin, avec un peu de crainte.</p>
-
-<p>Et elles ne trouvèrent rien. Dans les factures rangées par liasses
-d’années, dans les registres, dans les paquets de lettres, rien, rien ne
-se rapportait à la tragique confession de l’aînée. Pourtant, un tiroir
-secret livra un petit agenda. Il était de l’année 1883 et contenait
-toutes les dépenses concernant le voyage à Dieppe et à Paris, avec les
-prix d’hôtel, de sage-femme et de pharmacie consignés à un centime près.
-Le nom de la vieille Marthe ne s’y trouvait pas. Seulement, sur la
-dernière page employée, la mère Bernage avait marqué de son écriture
-ferme de paysanne bourgeoise ceci: «Malandain, 2.000 francs.»</p>
-
-<p>Deux mille francs! Les sœurs se regardèrent: une telle somme consacrée à
-un tel but! Le cœur de Fanny se desserra un peu envers sa débitrice et
-diminua quelque chose sur sa terrible créance. Et Berthe eut un cri
-suprême d’indignation. Deux mille francs retirés à l’héritage commun
-pour un enfant inutile!</p>
-
-<p>Comme si elle lisait ses pensées, Fanny dit:</p>
-
-<p>&#8212;Elle a pris ça sur ma part. Ça ne te fera pas de tort.</p>
-
-<p>&#8212;C’est la justice, rétorqua Berthe d’un ton soulagé.</p>
-
-<p>Et, après avoir réfléchi, elle ajouta:<span class="pagenum"><a id="page_55">{55}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;Tout de même, deux mille francs en une fois!</p>
-
-<p>Elle s’arrêta encore et reprit:</p>
-
-<p>&#8212;Elle pouvait bien demander de jamais le revoir, là contre.</p>
-
-<p>La figure de Fanny, qu’elle observait, se tira un peu, mais, comme elle
-ne disait rien, Berthe continua:</p>
-
-<p>&#8212;Mais qui c’est que ces Malandain?</p>
-
-<p>&#8212;J’ai jamais entendu leur nom, dit Fanny.</p>
-
-<p>&#8212;Ce serait-il des parents à Marthe. Mais on à dit qu’elle n’avait plus
-personne dans le pays.</p>
-
-<p>Fanny réfléchissait, les sourcils bas.</p>
-
-<p>&#8212;C’est des gens que Marthe connaissait et à qui on aura confié le
-petit.</p>
-
-<p>&#8212;Mais c’est donc pas Marthe qui l’a élevé elle-même?</p>
-
-<p>L’objection travailla un instant dans le silence: et puis l’aînée trouva
-la réponse:</p>
-
-<p>&#8212;Elle avait déjà soixante-dix ans, Marthe, tu sais bien, quand elle
-nous à quittés deux ans avant. A cet âge-là, elle n’a pas voulu se
-risquer à élever un enfant...</p>
-
-<p>Berthe hocha la tête. C’était plausible.</p>
-
-<p>&#8212;Ça se peut. Et on a trouvé une famille qui a bien voulu le prendre.
-Pour une somme, une somme pareille! conclut-elle avec une rancune
-ravivée.</p>
-
-<p>Fanny prit courage.</p>
-
-<p>&#8212;Tu vois bien qu’il faut que j’aille voir ce que tout ça est devenu.</p>
-
-<p>Elle se représentait celui qui n’était déjà plus pour elle l’enfant
-anonyme, devenu un gars de<span class="pagenum"><a id="page_56">{56}</a></span> onze ans, vêtu comme les petits paysans de
-village, mal chaussés et sales. Et elle souffrait aussi de cela.</p>
-
-<p>Berthe parut en comprendre quelque chose, car elle dit, de ce ton de
-colère froide qui était le sien:</p>
-
-<p>&#8212;C’est malheureux, tout de même, d’avoir des choses pareilles dans une
-famille!</p>
-
-<p>Un silence s’épaississait autour de la phrase cruelle. Mais Fanny,
-blessée, dit encore, comme en s’excusant:</p>
-
-<p>&#8212;Il faut que j’y aille. C’est plus fort que moi.</p>
-
-<p>Berthe affectait de ranger les papiers avec calme. Et elle dit, comme
-quelqu’un qui veut convaincre un enfant en le raisonnant:</p>
-
-<p>&#8212;Et qu’est-ce que ça te donnera, quand tu l’auras vu?</p>
-
-<p>Fanny la regarda. Cette sœur, qui avait grandi à côté d’elle en
-partageant tout, elle la sentait soudain loin d’elle, partie, comme si
-elle avait marché seule sur la route commune. Confusément, elle sentit
-tout cela et répondit:</p>
-
-<p>&#8212;Ce sera tout: je l’aurai vu. Je saurai s’il a ce qu’il faut.</p>
-
-<p>&#8212;Et, poursuivit Berthe avec une sorte de patience appliquée, après,
-qu’est-ce que tu feras?</p>
-
-<p>&#8212;Rien.</p>
-
-<p>&#8212;Ah! rien?</p>
-
-<p>Elle paraissait mal convaincue. Pourtant, elle ne cherchait pas les yeux
-de sa sœur, qui détourna les siens. Car il est des moments de trouble où
-ceux mêmes qui vivent d’une vie commune ne peuvent supporter leurs
-regards.<span class="pagenum"><a id="page_57">{57}</a></span></p>
-
-<p>Elle ramassa les papiers épars, les rangea, ferma les tiroirs, tandis
-que Fanny restait inactive, les mains abandonnées, les yeux perdus dans
-la vision des choses lointaines qui semblaient l’éblouir.</p>
-
-<p>&#160; </p>
-
-<p>Leur départ eut lieu par un matin de la fin de mai. Ces premiers jours
-de deuil, d’habitude si vides, leur avaient semblé pleins à déborder. Un
-formidable présent se dégageait de ce message du passé que leur
-apportaient la lettre et ce simple <i>item</i> du livre de comptes. Berthe
-avait essayé du raisonnement, de la bouderie, du silence, de la colère;
-mais tous les moyens échouaient devant la douceur obstinée de Fanny.</p>
-
-<p>&#8212;Il faut que j’y aille, disait-elle.</p>
-
-<p>&#8212;Mais enfin, osait demander Berthe, qu’est-ce que tu veux faire pour
-lui? Tu vas pas aller défaire tout ce que maman a fait, pour nous perdre
-de réputation?</p>
-
-<p>Fanny, alors, d’un geste épouvanté, venu du fond de sa nature, avait
-repoussé l’idée du scandale. Et Berthe sentit sans doute qu’il valait
-mieux céder pour en finir et tuer, peut-être, ce désir qui devenait
-dangereux, car Fanny, manifestement, serait partie seule.</p>
-
-<p>Il fallait trouver des prétextes. Ce fut le plus difficile. Le père
-Oursel, dénué de curiosité personnelle, servit seulement de véhicule aux
-explications nécessaires pour les voisins. Les quelques amis, des
-veuves, de vieilles demoiselles, un ou deux couples âgés, la famille du
-pasteur, nécessitaient plus de frais. Alors Fanny se souvint d’une amie
-qu’elle avait eue à la pension et qui l’avait<span class="pagenum"><a id="page_58">{58}</a></span> invitée bien souvent,
-jadis, à aller passer quelques jours à sa ferme d’Offranville. Elle
-s’épouvantait pourtant de ce mensonge. Berthe la calma.</p>
-
-<p>&#8212;Nous irons la voir aussi, c’est bien facile.</p>
-
-<p>Mais, comme Fanny voulait lui écrire, elle s’y opposa, afin qu’elles
-pussent garder l’entière liberté de leurs mouvements.</p>
-
-<p>Elles furent étonnées du peu de surprise qu’excita leur projet qu’elles
-annonçaient en rendant les visites de deuil. Un peu déçue, Berthe dit à
-Fanny:</p>
-
-<p>&#8212;C’est drôle. Ça a l’air de leur sembler tout naturel. Pour un peu, on
-dirait qu’on s’y attendait.</p>
-
-<p>Elle réfléchit longtemps là-dessus, soucieuse, renfrognée et plus
-préoccupée de ce détail que de leurs préparatifs, sans effleurer cette
-raison profonde que les amis s’intéressent toujours moins à notre vie
-qu’ils n’en ont l’air, à moins qu’il ne s’agisse de la renverser du pied
-comme une fourmilière pour voir ce qu’il y a dedans.</p>
-
-<p>Elles gagnèrent Dieppe par Rouen et les adorables vallées qui
-entre-croisent leurs gorges vertes, des falaises de la Seine jusqu’à
-celles de la côte. Un dais blanc et rose qu’étayaient les troncs noirs
-des pommiers couvrait le pays vert. Le train fila deux heures dans un
-paysage identique. Les deux sœurs ne le voyaient même pas. A Dieppe,
-elles errèrent dans la triste gare sans oser quitter les salles
-d’attente pour les quais tout proches. Enfin, le premier train omnibus
-les mena à Bures.</p>
-
-<p>Elles descendirent du wagon, effarouchées au fond de leurs voiles noirs
-comme deux oiseaux nocturnes. Leur seule intention à peu près<span class="pagenum"><a id="page_59">{59}</a></span> claire
-consistait à s’enquérir de la vieille Marthe, comme si elles ignoraient
-sa mort. Mais l’embarras du voyage, l’émoi de l’arrivée dans ce pays
-inconnu les désorientaient. Fanny ne se souvenait que d’un seul voyage,
-et Berthe n’avait jamais passé une nuit hors de la maison de la route de
-Villebonne ou de la ferme de la Hétraye. Et, surtout, la volonté
-agissante qui menait leur vie leur faisait défaut tout à coup, depuis la
-mort de leur mère.</p>
-
-<p>Elles regardèrent la route blanche qui tournait en s’enfonçant sous les
-arbres. Le joli village ne livrait rien qu’une ceinture de verdure
-fraîche qui, de loin, paraissait impénétrable. Toute leur résolution
-fléchissait. Berthe posa la main sur le bras de l’aînée.</p>
-
-<p>&#8212;Tu vois bien, on ne pourra jamais!</p>
-
-<p>Fanny, irrésolue pour la première fois, depuis qu’elle était menée par
-cette force étrange intervenue dans sa destinée au moment même où la
-volonté de sa mère s’éteignait, s’arrêta, saisie.</p>
-
-<p>Vraiment, allait-il falloir retourner? Etait-ce cela peut-être qu’il
-fallait faire? Ce devoir difficile à trouver était-il là?</p>
-
-<p>A ce moment d’hésitation, deux galopins débouchèrent du couvert, criant
-et se poursuivant; et ce fut comme l’ordre qu’attendait Fanny.</p>
-
-<p>&#8212;Faut y aller, puisque nous sommes venues, dit-elle.</p>
-
-<p>Et elle prit la route.</p>
-
-<p>Après une descente jusqu’à une rivière toute verte de mirer du vert, la
-route se cassait en deux<span class="pagenum"><a id="page_60">{60}</a></span> pour remonter une pente le long de laquelle le
-village s’étageait.</p>
-
-<p>&#8212;Et alors? demanda Berthe.</p>
-
-<p>Fanny répondit comme si elle attendait la question et que la réponse lui
-fût dictée:</p>
-
-<p>&#8212;On va passer à la mairie.</p>
-
-<p>Justement, celle-ci apparaissait en haut de la côte, flanquée des deux
-écoles. Les voiles noirs voltigèrent un instant à la barrière derrière
-laquelle un beau jardin commençait à fleurir. Mais déjà les voyageuses
-avaient été aperçues.</p>
-
-<p>Par la fenêtre ouverte, quelqu’un cria: «Entrez!» Et elles se trouvèrent
-à la porte du lieu officiel. La femme de l’instituteur descendait
-l’escalier.</p>
-
-<p>&#8212;Vous venez pour la mairie, mesdames? Mon mari est absent, aujourd’hui
-jeudi, mais je peux vous renseigner.</p>
-
-<p>Alors Fanny dit, avec difficulté, comme si c’était le commencement de
-son secret qu’elle dévoilait:</p>
-
-<p>&#8212;Nous voudrions savoir si la vieille Marthe Leplay est encore vivante.</p>
-
-<p>La femme de l’instituteur réfléchit, la tête inclinée.</p>
-
-<p>&#8212;Marthe Leplay? Une vieille fille? qui demeurait dans une petite
-maison, la dernière là-haut? Je me rappelle, moi. Je ne l’ai pas connue
-longtemps, il n’y a que six ans que nous sommes à Bures et elle est
-morte un an après notre arrivée, je crois bien.</p>
-
-<p>Ardemment les deux sœurs l’écoutaient. Personne à les voir n’eût pu
-deviner qu’elles n’igno<span class="pagenum"><a id="page_61">{61}</a></span>raient rien de ce qu’on croyait leur apprendre.
-Même elles firent «Ah!» d’un identique mouvement des lèvres, avec cette
-détente des traits qui marque la stupeur d’une triste nouvelle.</p>
-
-<p>Les trois femmes se regardèrent un moment avec tout l’inexprimé entre
-elles.</p>
-
-<p>&#8212;Vous la connaissiez, sans doute? demanda enfin la femme de
-l’instituteur.</p>
-
-<p>Et Berthe répondit très vite:</p>
-
-<p>&#8212;Oui. Elle a été servante chez des parents à nous et nous la
-connaissions très bien. Et, comme nous passions dans le pays...</p>
-
-<p>Par honte de ces subterfuges et surtout de la hardiesse avec laquelle
-ils étaient débités, Fanny détournait les yeux.</p>
-
-<p>&#8212;Ah! c’est ça, c’est ça! dit la femme de l’instituteur.</p>
-
-<p>Et elle répandit encore sur les visiteuses toute une poussière de ces
-mots insignifiants qui satisfont la politesse en donnant le change à la
-curiosité.</p>
-
-<p>Toutes trois reprenaient insensiblement le chemin de la barrière. Quand
-la femme de l’instituteur eut ouvert la grille, Fanny demanda, pâle
-jusqu’aux lèvres:</p>
-
-<p>&#8212;N’y a-t-il pas ici une famille qu’elle connaissait?</p>
-
-<p>&#8212;Quelle famille voulez-vous dire? Dites-moi le nom, je vous
-renseignerai. Je connais tout le monde, moi, ici, voyez-vous.</p>
-
-<p>&#8212;Oh! des fermiers, je crois, des braves gens dont elle parlait
-quelquefois.</p>
-
-<p>&#8212;Eh bien, comment?<span class="pagenum"><a id="page_62">{62}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;Malandain, dit-elle négligemment. Malandain, je crois bien, toujours,
-n’est-ce pas?</p>
-
-<p>Elle consultait sa sœur des yeux. Faiblement, celle-ci acquiesça d’un
-signe de tête.</p>
-
-<p>&#8212;Malandain? Malandain? Non, dit lentement la femme de l’instituteur, je
-ne vois pas ça ici. Mais c’est un nom que j’ai entendu. Ça pourrait être
-sur Londinières; de l’autre côté de la voie, là-bas.</p>
-
-<p>Elle faisait les gestes qui indiquent vaguement une direction par-dessus
-les routes, les arbres et les terres vers un point idéal. Et, de
-nouveau, elle répéta:</p>
-
-<p>&#8212;Par là, ça se pourrait, oui.</p>
-
-<p>Et, tout à coup, elle les regarda plus directement qu’elle ne l’avait
-encore fait et dit:</p>
-
-<p>&#8212;Alors, vous voulez les voir, ces Malandain?</p>
-
-<p>&#8212;Oh! se hâta de dire Berthe, c’est pour nous promener, parce qu’on est
-ici. Sans ça, vous pensez bien qu’on ne serait pas venu de chez nous!</p>
-
-<p>&#8212;Vous êtes sans doute de loin?</p>
-
-<p>En lançant cette question un peu trop précise pour le protocole
-provincial, la femme de l’instituteur éteignit instinctivement son
-regard trop aigu sous ses paupières, et se baissa pour arracher d’un air
-négligent un pissenlit étalé sur le gravier de l’allée.</p>
-
-<p>Quand elle releva la tête, elle vit, à son indicible étonnement, les
-deux demoiselles déjà au milieu de la route, qui lui faisaient de grands
-coups de tête accompagnés d’abondants remerciements.</p>
-
-<p>Quand les sœurs eurent atteint la rivière sous le chemin ombreux, Berthe
-dit:<span class="pagenum"><a id="page_63">{63}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;J’ai eu peur. Quelle curieuse que cette femme-là, crois-tu!</p>
-
-<p>Fanny secoua les épaules de ce geste las qu’elle avait souvent. Et elle
-dit seulement:</p>
-
-<p>&#8212;On va y aller.</p>
-
-<p>Berthe s’arrêta. Devant elles, le chemin remontait jusqu’à la voie
-ferrée, assez raide entre ses hauts talus herbeux, et, bien après les
-bâtiments de la station, on le voyait filer, blanc entre les deux rubans
-verts, à perte de vue sur une colline ronde qui fermait l’horizon. Il
-faisait chaud; les étoffes noires et le crêpe emmagasinaient le soleil.
-Berthe ruisselait. Elle dit violemment:</p>
-
-<p>&#8212;Tu vas pas encore nous faire tourner en bourrique, non?</p>
-
-<p>Fanny ne répondit pas et continua à marcher; et Berthe dut presser le
-pas pour la rattraper.</p>
-
-<p>&#8212;Mais quoi! cria-t-elle, qu’est-ce que tu veux? Nous voilà à la gare,
-retournons chez nous.</p>
-
-<p>Fanny tourna à demi la tête et, avec une patience inébranlable, elle
-répéta:</p>
-
-<p>&#8212;On va y aller, je veux voir. Après, je serai tranquille.</p>
-
-<p>Berthe saisit un mot pour y accrocher la discussion.</p>
-
-<p>&#8212;Voir quoi, pauv’ fille? Qu’est-ce que tu verras? A tout bien prendre,
-si on finit par les dénicher, ces gens-là, qu’est-ce que tu iras leur
-dire?</p>
-
-<p>Fanny marchait toujours. Quelques mètres à présent les séparaient. Sans
-tourner la tête, elle répondit:<span class="pagenum"><a id="page_64">{64}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;Je leur dirai rien. Je verrai s’il est bien, et c’est tout.</p>
-
-<p>&#8212;Et s’il est mal?</p>
-
-<p>Fanny fit encore un geste. Elle n’osait pas se retourner. Son éternelle
-douceur et sa soumission de toujours n’étaient pas si oubliées qu’elle
-ne les regrettât, comme un vêtement aisé auquel on est habitué. Et la
-gare proche était une étape rude à franchir. Elle sentait que, si elle
-ralentissait un instant, elle n’aurait jamais la force de vaincre la
-discussion qui s’engagerait. Aussi dépassa-t-elle le passage à niveau
-sans ralentir.</p>
-
-<p>Berthe, pourtant, faillit se fâcher pour de bon. Elle héla sa sœur, mais
-un employé qui roulait à regret une futaille vide sur le quai, se
-retourna si vite qu’elle dut se taire. Et, après avoir hésité quelques
-secondes devant les rails, elle la suivit.</p>
-
-<p>Le soleil de mai, qui paraît subitement si lourd en Normandie, chauffait
-la route montante toute dénudée, car elle s’en allait à l’assaut de ces
-rondes petites collines singulières qui amorcent la falaise crayeuse du
-littoral. Derrière, tout le doux pays de Bray s’étalait mollement, les
-pieds dans l’eau de ses prés, diapré par ses bocages capricieux. La
-folle expédition s’annonçait longue, aucun signe de village ne
-paraissait à l’horizon que bornait un pays montueux et boisé. Berthe
-rejoignit sa sœur et l’arrêta de force.</p>
-
-<p>&#8212;Ça va-t-il durer longtemps, cette comédie-là?</p>
-
-<p>Fanny la regarda. Cette grossièreté glissait sur son âme d’aujourd’hui
-sans y pénétrer. Et elle ne trouva rien à répondre.<span class="pagenum"><a id="page_65">{65}</a></span></p>
-
-<p>Alors la grande cadette lui secoua brutalement le bras:</p>
-
-<p>&#8212;Parle, au moins! J’ suis là à te suivre au lieu de reprendre le
-train... Crois-tu que c’est pour mon plaisir? Tu ne sais seulement pas
-où tu vas! As-tu demandé quelque chose à quelqu’un?</p>
-
-<p>Sous cette avalanche de mots, Fanny se fit plus petite. Elle se sentait
-si loin de tout cela sans pouvoir l’examiner. Et sa pauvre réponse fut
-pourtant pathétique:</p>
-
-<p>&#8212;Berthe, laisse-moi, il faut que j’aille jusqu’au bout.</p>
-
-<p>&#8212;Mais, encore une fois, dis ce que tu veux faire après! Enfin, tu veux
-lui donner de l’argent, ou le ramener ce... ce bâtard?</p>
-
-<p>Elle lâcha le mot qui n’avait jamais passé ses lèvres, car il y a des
-choses qu’on ne dit pas chez les puritains. Et, une fois dehors, sa
-résonance parut les étourdir toutes deux. Fanny entendait, cette fois.</p>
-
-<p>Mais elle ne montra rien. Elle ne se révolta pas, elle ne cacha pas sa
-figure dans ses mains, elle se remit seulement à marcher avec une espèce
-de désespoir forcené. Et Berthe dut la suivre.</p>
-
-<p>Elles marchèrent ainsi longtemps. Comme il arrive alors, le balancement
-du corps endormant la fatigue des muscles, elles ne sentaient plus qu’un
-besoin machinal d’aller, d’aller toujours. Le soleil allongeait leurs
-ombres. Autour d’elles, des champs, du seigle déjà haut, du blé, et du
-colza en fleur dont l’odeur sucrée affadissait l’air. La colline ronde
-tournée, une autre s’était offerte, puis une gorge entre deux autres.
-Enfin, le bois de l’ho<span class="pagenum"><a id="page_66">{66}</a></span>rizon traversé, un village s’ouvrit. Depuis une
-heure, pas une parole n’avait été échangée, mais, ici, Berthe s’arrêta.</p>
-
-<p>&#8212;Ça ne peut pas durer comme ça. Faut prendre quelque chose.</p>
-
-<p>Fanny parvint à ralentir et puis à cesser cette marche forcenée qui la
-menait comme malgré elle.</p>
-
-<p>&#8212;Comment! dit-elle, où?</p>
-
-<p>&#8212;Mais, à un café, n’importe!</p>
-
-<p>&#8212;Au café!</p>
-
-<p>Elles se regardèrent, terrifiées à cette seule pensée. Au café, elles,
-les demoiselles Bernage!</p>
-
-<p>Berthe fit un mouvement de la tête un peu désespéré et elles
-repartirent.</p>
-
-<p>La première maison du village se trouva précisément être un débit de
-boissons et de tabac. Cela les rassura et elles entrèrent dans le
-dessein de demander des timbres. L’emplette faite, elles s’enhardirent à
-prier timidement la buraliste de bien vouloir leur donner une tasse de
-café.</p>
-
-<p>&#8212;Avec un peu de lait, dit Berthe, et une tartine de beurre, s’il y a
-moyen.</p>
-
-<p>La buraliste, une forte femme joviale, dit que c’était facile si ces
-dames voulaient bien passer dans la salle du café. Les sœurs jetèrent un
-regard effrayé vers ce lieu de perdition où deux ou trois voix rurales
-se cognaient contre les murs nus. Mais elles ne bougèrent pas:</p>
-
-<p>&#8212;Si ça ne vous faisait rien de nous le donner ici... dit timidement
-Fanny.</p>
-
-<p>La petite boutique bourdonnait comme une cage à mouches. Dans une
-armoire vitrée, du gruyère achevait de moisir auprès d’un camembert
-aplati.<span class="pagenum"><a id="page_67">{67}</a></span> Un moulin à café cuivré dominait le comptoir. Sur des rayons,
-on voyait des étoffes pliées. Et une odeur de hareng saur et de chicorée
-flottait sur tout.</p>
-
-<p>La buraliste regarda les sœurs avec étonnement. Préférer la boutique au
-café constituait une innovation qui ne laissait pas de la surprendre.
-Pourtant elle dit:</p>
-
-<p>&#8212;Si vous voulez, si vous voulez.</p>
-
-<p>Et elle pénétra dans la salle d’où elle rapporta deux tasses épaisses.</p>
-
-<p>Sur le coin trop haut du comptoir, elles burent leur café douceâtre. La
-buraliste vaquait autour d’elles, en femme qui ne demanderait pas mieux
-que de causer. Enfin, elle commença:</p>
-
-<p>&#8212;Sans doute que ces dames viennent de loin?</p>
-
-<p>Après avoir bu avec méthode, Berthe hocha la tête.</p>
-
-<p>&#8212;Ça se voit, dit encore la commère.</p>
-
-<p>Un silence fut peuplé par le bruit des mouches affolées par l’arôme
-nouveau du café chaud. Et Fanny demanda avec précaution:</p>
-
-<p>&#8212;Connaissez-vous un nommé Malandain, ici?</p>
-
-<p>Berthe frémit. La question dévoilée parut soudain remplir la pièce. La
-commère allongea son cou à plis de graisse hors du caraco à carreaux.</p>
-
-<p>&#8212;Malandain? Oui, j’avons ça, dit-elle. Vous l’ connaissez?</p>
-
-<p>Berthe intervint encore dans la dangereuse explication:</p>
-
-<p>&#8212;Oh! dit-elle, au hasard, pour tâter le terrain, c’est du monde de
-Bures qui nous a dit qu’à<span class="pagenum"><a id="page_68">{68}</a></span> sa ferme on trouverait du beurre ou,
-toujours, des œufs.</p>
-
-<p>La débitante considéra profondément ceci et en trouva le défaut:</p>
-
-<p>&#8212;Mais, dit-elle, ils en ont, à Bures!</p>
-
-<p>&#8212;Oh! dit encore Berthe, un peu trop vite, c’est parce qu’on se
-promenait, pas? On est à Dieppe, alors, on s’ promène.</p>
-
-<p>La commère fit voyager ses yeux aigus sur ces baigneuses de mai, en
-villégiature à Dieppe, qui se «promenaient» à vingt kilomètres. Et elle
-dit, mystérieusement, comme quelqu’un qui prépare un coup de théâtre:</p>
-
-<p>&#8212;Eh bien, il est là, justement, au café, Malandain, Albert Malandain,
-si c’est lui que vous voulez.</p>
-
-<p>Les sœurs se levèrent d’un seul mouvement, prêtes à fuir. Et Berthe dit
-avec embarras:</p>
-
-<p>&#8212;Oh! ce n’est pas qu’on ait besoin de le voir, c’est seulement pour
-aller à sa ferme.</p>
-
-<p>&#8212;Eh bien, il vous y mènera, car il s’en retourne.</p>
-
-<p>Elle alla vers la salle de café, ouvrit la porte, et cria:</p>
-
-<p>&#8212;Maît’ Albert! On vous demande!</p>
-
-<p>Il y eut un bruit de chaises repoussées et de pas lourds. Et un homme
-parut au seuil, avec une barbe de cinq jours sur une grosse figure
-réjouie de luron. Il paraissait à peine trente ans.</p>
-
-<p>&#8212;Me v’là, la maîtresse!</p>
-
-<p>&#8212;C’est ces dames qui «baignent» à Dieppe qui sont venues vous acheter
-des œufs et du beurre.<span class="pagenum"><a id="page_69">{69}</a></span></p>
-
-<p>Une malice sournoise égayait les yeux vifs de la matrone.</p>
-
-<p>Le paysan bégaya:</p>
-
-<p>&#8212;Ces dames-là? L’ beurre, est pas bien le jour. On l’ fait d’main pour
-le marché. Mais pour les œufs, ça s’ peut, oui, ça s’ peut.</p>
-
-<p>Il les regardait avec embarras et surprise, de côté, sans oser les
-fixer.</p>
-
-<p>Alors, Fanny encore se décida:</p>
-
-<p>&#8212;Eh bien, allons, dit-elle.</p>
-
-<p>Ils sortirent ensemble dans le bruit des paroles de la buraliste et du
-fermier qui luttaient de politesse dans les adieux. Le soleil, déjà
-oblique, chauffait la petite place où aboutissaient les chemins verts de
-la campagne. Ils en prirent un et furent bientôt entre deux haies de
-pommiers qui passaient de longs bras chargés de bouquets blancs et rose
-au-dessus des haies basses.</p>
-
-<p>&#8212;C’est-il loin, vot’ ferme? demanda Berthe.</p>
-
-<p>&#8212;Point, dit-il, est la dernière ed’ la route.</p>
-
-<p>La glace rompue, il reprit:</p>
-
-<p>&#8212;Comme ça, ces dames viennent de Dieppe?</p>
-
-<p>&#8212;Oui, répondit Berthe sèchement.</p>
-
-<p>Le cœur de Fanny battait follement. Cette fois, son fils lui devenait
-presque tangible à travers cet homme si difficilement trouvé. Et, tout à
-coup, elle songea: «Il est bien jeune pour l’avoir depuis cinq ans avec
-lui.» Mais elle n’osa rien tenter pour éclaircir le mystère, car elle
-savait bien qu’elle reconnaîtrait son fils dès qu’elle le verrait.</p>
-
-<p>Enfin, ils arrivèrent à la barrière. Le fermier la poussa et ils se
-trouvèrent dans ce grand reposoir fleuri qu’est une ferme normande en
-mai.<span class="pagenum"><a id="page_70">{70}</a></span> L’herbe haute touchait parfois les basses branches et il régnait
-un demi-jour religieux entre ce vert et ce blanc. Ils s’engagèrent dans
-un sentier silencieux qui courait parmi les arbres et, de loin, ils
-aperçurent la maison rayée noire et blanche et toute bordée de
-ravenelles couleur de feu.</p>
-
-<p>Un chien tira follement sur sa chaîne en aboyant et une femme parut au
-seuil.</p>
-
-<p>Fanny s’arrêta. Elle ne pouvait plus avancer vers son fils inconnu.</p>
-
-<p>Le fermier cria:</p>
-
-<p>&#8212;Est des dames, des baigneuses de Dieppe qui veulent des œufs, car pour
-du beurre...</p>
-
-<p>La fermière, coiffée de mèches blondes, se flanquait de deux petits
-enfants aux cheveux décolorés. Sa jeunesse déconcerta Fanny. Elle montra
-un sourire édenté pour dire:</p>
-
-<p>&#8212;Est sûr!</p>
-
-<p>Ils restèrent à se considérer tous les six, étrangement, comme lorsqu’il
-y a une signification cachée sous les regards. Enfin, Berthe se mit à
-parler avec volubilité puisqu’il fallait rompre ce silence dangereux.</p>
-
-<p>La jeune femme lui répondit. Comment bouder à une causette avec des
-«étrangers» quand, depuis des jours, parfois, on n’avait vu que les
-bêtes de la ferme?</p>
-
-<p>Et Fanny, à l’abri de cette conversation, regardait de toute son âme
-autour d’elle, sans apercevoir la petite silhouette qu’elle cherchait.</p>
-
-<p>A grand renfort de politesse hospitalière, on fit entrer les dames pour
-leur offrir «une» bol de lait. Mais, dans la maison, il n’y avait
-qu’une<span class="pagenum"><a id="page_71">{71}</a></span> grand’mère cassée qui accomplissait au fond de l’âtre immense
-quelqu’une de ces besognes mystérieuses des vieilles femmes.</p>
-
-<p>La jeune fermière parlait toujours, entre deux taloches à l’aîné des
-enfants, lorsqu’il devenait trop importun. Et, tout à coup, Fanny
-entendit cette phrase:</p>
-
-<p>&#8212;Du temps du cousin Malandain qu’était «sur la ferme» avant nous.</p>
-
-<p>Et elle dit, comme malgré elle:</p>
-
-<p>&#8212;Il n’y a pas longtemps que vous êtes ici?</p>
-
-<p>&#8212;Non, répondit l’homme. J’avons r’pris la ferme à mon cousin qu’est
-parti du côté d’Abbeville.</p>
-
-<p>Il déroula une longue histoire compliquée, pleine de considérants sur
-les tenants et aboutissants de l’exode du cousin et de sa famille.</p>
-
-<p>Dans sa tête douloureuse, Fanny calcula. Cinq ans que la vieille Marthe
-était morte. Et, sans souci des convenances rurales, elle l’interrompit.</p>
-
-<p>&#8212;Alors, il y a longtemps qu’ils sont partis?</p>
-
-<p>&#8212;Deux ans, dit l’homme, deux ans qu’y a eu à Pâques.</p>
-
-<p>Ainsi, il avait alors neuf ans. Elle demanda encore:</p>
-
-<p>&#8212;Ils avaient des enfants?</p>
-
-<p>&#8212;Oui, trois, sans compter...</p>
-
-<p>Fanny répéta:</p>
-
-<p>&#8212;Sans compter?</p>
-
-<p>Tous restèrent en suspens comme si les paroles qui allaient être dites
-devaient tomber dans ce silence d’attente. Et Malandain prononça:<span class="pagenum"><a id="page_72">{72}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;Oh! rien, un p’tit gars qu’ils avaient recueilli, un nourrisson.</p>
-
-<p>Malgré elle, Fanny dit encore:</p>
-
-<p>&#8212;Petit?</p>
-
-<p>&#8212;Non, dans les neuf, dix ans.</p>
-
-<p>Berthe avança d’un pas devant Fanny.</p>
-
-<p>&#8212;Allons, dit-elle, c’est pas tout ça, faut nous en r’tourner. Quelle
-heure qu’il peut bien être?</p>
-
-<p>La longue horloge gainée de bois luisant sonnait justement six heures.
-Elle s’écria:</p>
-
-<p>&#8212;Si c’est possible! Et on ne sait seulement point l’heure de notre
-train pour Dieppe!</p>
-
-<p>Mais la fermière s’exclama qu’il fallait prendre un bol puisque,
-précisément, une servante apportait un seau de lait. Elle s’empressa,
-mit sur la table du pain, du beurre salé et du lait qui moussait encore.
-Malgré le goûter qu’elle venait de prendre, Berthe ne refusa rien,
-mangea, but et parla beaucoup pour masquer le silence de sa sœur qui
-vida seulement son bol d’un trait.</p>
-
-<p>&#8212;Elle est pas forte, et elle n’en peut plus, expliqua-t-elle.</p>
-
-<p>Tous les identiques yeux bleus de la famille Malandain s’ouvraient
-grands par-dessus la longue table de cuisine pour regarder avec profit
-la visite inattendue. Et le fermier dit posément:</p>
-
-<p>&#8212;J’ vas pas êt’ sans vous «porter» jusqu’à la «gâre».</p>
-
-<p>Il fallut accepter. Les demoiselles, munies de deux douzaines d’œufs
-soigneusement calées dans de vieux numéros de <i>La Gazette du Village</i>
-sortirent dans la cour.</p>
-
-<p>Elle étincelait sous le soleil couchant. Les pom<span class="pagenum"><a id="page_73">{73}</a></span>miers fleuris
-s’ouvraient comme des parasols couverts de neige. Fanny regardait sans
-voir. Tout lui semblait fini. Et un grand accablement tombait sur elle.
-Tant surmonter d’obstacles pour en arriver là, pour s’en aller sans ce
-regard dont elle se serait contentée pour toute la vie!</p>
-
-<p>Ce fut comme en rêve qu’elle prit congé de la fermière aux mèches
-blondes, qu’elle monta le haut marchepied de la charrette. Le jeune
-cheval partit furieusement à travers les arbres magiques, et tourna de
-court la barrière. Berthe causait avec Malandain pendant que la voiture
-dévalait les pentes de la colline ronde et que la contrée verte venait à
-eux comme un beau parc sinueux.</p>
-
-<p>Le fermier les laissa à la gare après tous les compliments voulus de
-part et d’autre. Le fier petit cheval dansa, et partit. Et les
-demoiselles se retrouvèrent enfin sur le quai de la gare, seules en face
-d’elles-mêmes.</p>
-
-<p>Il y eut d’abord le silence gêné qui précède les explications et dans
-lequel, comme dans un bain, se retrempent les individus avant de
-s’affronter. Et puis, tout le ronron des Malandain était encore dans
-leurs oreilles et il leur fallait le laisser diminuer et s’éteindre.</p>
-
-<p>Berthe installa sa sœur sur le banc avec le paquet baroque qui contenait
-les œufs et elle disparut dans la gare pendant que Fanny rêvait,
-accablée.</p>
-
-<p>Quand elle revint, elle jeta:</p>
-
-<p>&#8212;On a l’ temps jusqu’à presque neuf heures et demie!</p>
-
-<p>En donnant ce coup de sonde, elle cherchait<span class="pagenum"><a id="page_74">{74}</a></span> les yeux pâles de sa sœur.
-Celle-ci leva la tête.</p>
-
-<p>&#8212;Le train pour Dieppe?</p>
-
-<p>&#8212;Qu’est-ce que tu veux que nous fassions ici à présent?</p>
-
-<p>Alors Fanny rassembla tout son courage.</p>
-
-<p>&#8212;Etre venues si près! dit-elle d’une voix tremblante.</p>
-
-<p>Berthe fit front aussitôt devant le danger.</p>
-
-<p>&#8212;Justement! J’ai fait ce que tu voulais; tu as vu que ça ne servait à
-rien. Il n’y a plus qu’à nous en aller.</p>
-
-<p>&#8212;Pourtant, dit encore Fanny, pourtant...</p>
-
-<p>&#8212;Pourtant quoi? Tu ne vas pas le poursuivre encore plus loin? On a fait
-l’impossible, tu vois bien.</p>
-
-<p>Elle s’arrêta et ajouta avec rancœur:</p>
-
-<p>&#8212;Presque au risque de se faire remarquer.</p>
-
-<p>Un moment, elles regardèrent le double ruban d’acier clair qui semblait
-animé de vitesse pour gagner l’horizon embrumé. Un étrange accablement
-venait à Fanny: voyage manqué, but manqué, vie manquée. En ce moment
-s’achevait quelque chose qu’elle ne retrouverait jamais plus et qu’elle
-aurait voulu passionnément retenir. Elle n’était jamais née tout à fait
-à l’amour maternel, et elle le regrettait déjà... Mais comment expliquer
-ce qu’elle sentait, ce qu’elle voulait défendre, et ce besoin qui la
-soulevait? Toutes ces choses confuses en elle s’embrouillaient l’une
-dans l’autre en un enchevêtrement inextricable. D’un effort désespéré,
-elle balbutia pourtant:</p>
-
-<p>&#8212;J’aurais tant voulu le voir, le voir seulement une fois!<span class="pagenum"><a id="page_75">{75}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;Puisqu’il n’y est pas!</p>
-
-<p>Elle osa préciser:</p>
-
-<p>&#8212;On aurait pu chercher les vrais Malandain.</p>
-
-<p>&#8212;A Abbeville! cria Berthe, comme elle eût dit: «A Bornéo!»</p>
-
-<p>&#8212;C’est pas si loin, dit Fanny d’un air qui doutait déjà.</p>
-
-<p>&#8212;Par exemple! C’est pas seulement dans le département!</p>
-
-<p>Fanny eut un regard terrifié. C’était vrai, c’était vrai! Berthe
-poursuivait son avantage:</p>
-
-<p>&#8212;On est déjà loin de chez nous, <i>élinguées</i> là, aussi loin qu’on peut,
-mais sortir du département; alors, ça, par exemple!</p>
-
-<p>Fanny fit un geste vague.</p>
-
-<p>&#8212;Ça doit être par là!</p>
-
-<p>&#8212;Par là, par là, l’Angleterre aussi est par là? On n’ peut pas aller
-partout. Non, faut être raisonnable. Si tu avais dû le retrouver, ce
-serait fait. Tu vois bien que je t’ai écoutée, je t’ai laissée aller, je
-suis même venue avec toi!</p>
-
-<p>Elle écrasait sa sœur sous toutes ces raisons timbrées au «Je»
-majuscule. Lentement, Fanny rentrait dans son rôle sacrifié d’aînée
-déchue de son droit d’aînesse. Et, par une étrange illusion, il lui
-semblait que Berthe lui disait enfin tout ce que sa mère, dans son
-terrible silence, avait pensé d’elle. Oui, c’est ainsi qu’elle eût
-exprimé les choses. Et elle ne sentait plus où étaient la raison et la
-vérité.</p>
-
-<p>Le jour baissait. A présent, les deux rails rapides recueillaient les
-restes mourants de la lu<span class="pagenum"><a id="page_76">{76}</a></span>mière sur le ballast sombre. Le vert des arbres
-et le blanc des pommiers se confondaient en une teinte d’une douceur
-infinie. Des cris d’enfants, des meuglements de bestiaux montaient du
-village. Et la grande haleine humide et salée de la mer se répandait sur
-le pays avec la nuit et le vent du nord.</p>
-
-<p>Fanny serrait ses mains l’une contre l’autre comme lorsqu’elle
-réfléchissait profondément. Berthe, sans presque tourner la tête, la
-regardait. Peut-être, en vérité, tant l’habitude de la vie commune
-émousse la curiosité, la regardait-elle pour la première fois, avec le
-désir de la voir telle qu’elle était, de pénétrer dans cette âme fermée
-à laquelle elle n’avait jamais frappé, de la connaître, enfin, puisque
-son intérêt l’exigeait.</p>
-
-<p>Elle tira sa montre. Il restait encore plus d’une demi-heure avant
-l’arrivée du train. Alors, elle se pencha, posa sa main sur le bras de
-sa sœur, et dit:</p>
-
-<p>&#8212;Ecoute, Fanny.</p>
-
-<p>&#160; </p>
-
-<p>Elle parla longtemps. Sa voix un peu aigre s’adoucissait, ses paroles
-coulaient comme une eau intarissable. Et Fanny, à travers son
-étourdissement et cette hébétude qui lui venait, comprenait que, pour la
-première fois, quelqu’un essayait de la convaincre. Et une sorte de
-reconnaissance lui venait pour sa sœur et pour toute cette grande peine
-de temps et de paroles qu’elle lui consacrait.</p>
-
-<p>Depuis l’événement bouleversant, elle était comme un mendiant qui vient
-d’hériter. Douze<span class="pagenum"><a id="page_77">{77}</a></span> ans elle avait obéi à ce dur commandement d’oubli et
-fait vœu de pauvreté morale. Et voilà qu’au moment où la mort de sa mère
-ouvrait sa geôle, les dons tombaient dans ses mains.</p>
-
-<p>La lettre, d’abord, la lettre, trésor inestimable qui lui avait rendu ce
-vif goût de la vie qu’elle ne possédait plus; l’enfant, qui était
-vraiment né quand elle avait osé évoquer son existence et la revivre
-avec la sienne. Oui, elle se sentait si riche, si riche, en vérité,
-qu’elle pourrait peut-être plus facilement abandonner telle ou telle
-chose en ce moment de plénitude que lorsque la réaction serait là.</p>
-
-<p>Mais il fallait à ce petit fantôme d’enfant le temps de disparaître.
-C’est ainsi qu’elle écoutait sa sœur avec une attention revenue de loin,
-mais présente, et dans laquelle les arguments raisonnables de Berthe
-trouvaient enfin un écho.</p>
-
-<p>Poursuivre cette équipée serait une folie. Déjà, on avait risqué de se
-faire remarquer en quittant Beuzeboc sans motif valable. Et cette
-enquête menée à découvert était encore plus dangereuse. Aussi, pourquoi
-ne pas profiter de cette indication du destin? Ce serait une folie plus
-grande d’aller à Abbeville rechercher l’enfant si miraculeusement
-éloigné! D’ailleurs, il y aurait un danger véritable à se rapprocher des
-Malandain. S’ils se révélaient intéressés, cupides? S’ils tentaient
-d’abuser de ce qu’ils devineraient?</p>
-
-<p>Berthe se penchait pour ajouter à ses paroles cette persuasion du regard
-qui violente ceux qu’elle ne révolte pas. Fanny hochait doucement la
-tête sans répondre davantage. Une fois, elle dit enfin:<span class="pagenum"><a id="page_78">{78}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;Oui, ça, c’est vrai.</p>
-
-<p>Et, quand elle eut dit cela, elle ne s’appartenait déjà plus. Sa
-personnalité meurtrie, qui s’était débattue pour se révéler dans cette
-crise d’amour maternel, se repliait dans la prison de l’habitude. Il
-arrive moins rarement qu’on ne le croit de retrouver ses chaînes avec
-soulagement. Et puis, les êtres chimériques se fatiguent vite de
-l’action; et Fanny possédait maintenant de quoi alimenter sa vie
-intérieure pendant des années par les événements que venaient de lui
-révéler ces quelques semaines. Et, enfin, le grand argument de Berthe
-répondait en elle à une étrange certitude. Il lui était clairement
-signifié par l’insuccès complet de leur démarche qu’elle ne devait pas
-aller plus loin.</p>
-
-<p>Maintenant, les rails semblaient d’argent bruni, et le ciel prenait
-cette froide couleur des nuits glacées du printemps normand. Les deux
-sœurs ne parlaient plus. Tout avait été dit. Fanny sentait sa peine
-s’engourdir dans sa fatigue de corps et sa lassitude d’âme; et Berthe
-détournait une figure triomphante.</p>
-
-<p>A l’extrémité de la voie, un point rouge apparut dans la brume. Il
-augmentait sans qu’on entendît encore aucun bruit, et, en un instant,
-les rails l’amenèrent, après qu’il les eut happés de ses roues voraces.</p>
-
-<p>Le convoi s’arrêta, haletant et ferraillant. Berthe s’était levée.</p>
-
-<p>&#8212;Allons, monte, dit-elle en poussant sa sœur vers un compartiment.</p>
-
-<p>Fanny se retourna:</p>
-
-<p>&#8212;Mais, as-tu des billets?<span class="pagenum"><a id="page_79">{79}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;Des billets pour Beuzeboc? Je les ai pris pendant que tu te reposais
-sur le banc. Oui, nous serons chez nous ce soir, ou demain matin par
-Clères plutôt que de retourner par Dieppe.</p>
-
-<p>Fanny monta. Tout était fait, arrangé, réglé pour elle et sans elle. Les
-billets avaient été pris avant que leur avenir se fût discuté devant les
-rails brillants qui couraient vers l’horizon! Elle s’assit et posa sa
-tête dans le coin assombri. Des images passèrent sous ses paupières
-closes: le singulier clocher ardoisé de Bures, les mèches blondes de la
-fermière. Et un nom: Abbeville. Sur sa poitrine, la copie de la lettre
-faisait un angle dur qui la blessait un peu.</p>
-
-<p>Le joug retombait, plus pesant que jamais, sur ses faibles épaules
-habituées à plier. Beuzeboc demain, sa chambre, son lit, la solitude.
-Résignée, elle accepta cette compensation, et referma son cœur sur sa
-déception maternelle.</p>
-
-<p>Le train s’ébranla. Alors, elle ouvrit les yeux et passa la tête par la
-portière pour voir s’éloigner, diminuer et disparaître le village où son
-enfant avait vécu.<span class="pagenum"><a id="page_81">{81}</a></span><span class="pagenum"><a id="page_80">{80}</a></span></p>
-
-<h2><a id="DEUXIEME_PARTIE"></a>DEUXIEME PARTIE</h2>
-
-<h3><a id="I-b"></a>I</h3>
-
-<p>Fanny ouvrit les yeux dans la nuit. Elle quittait un cauchemar confus,
-toujours semblable, comme si, même en rêve, elle ne pouvait échapper à
-la monotonie.</p>
-
-<p>Une fois de plus, elle reconnut toutes ces choses familières qui
-l’entouraient, ces meubles de famille dont l’existence est tellement
-plus longue que la nôtre qu’ils nous semblent immuables et presque
-éternels. La lune collait sa figure plate aux carreaux. Tous les soirs,
-Fanny repoussait sans bruit les volets qu’elle venait de fermer
-ostensiblement, tant elle aimait voir apparaître cette clarté qui semble
-monter pas à pas l’escalier nocturne.</p>
-
-<p>Son esprit, encore éparpillé dans le cauchemar, rentrait lentement en
-elle. Et, comme cela arrive toujours à ceux qui ont vécu, il souffrait
-pour reprendre cette place réduite où il lui faut se comprimer.
-Pourtant, son rêve était fatigant et sans<span class="pagenum"><a id="page_82">{82}</a></span> issue: elle voyait sa mère
-sur son lit de mort, mais vivante encore, et qui lui demandait quelque
-chose qu’elle n’arrivait pas à deviner. Et les fossoyeurs l’emmenaient
-que Fanny n’avait pu encore la comprendre. Elle marchait près du
-cercueil ouvert de la morte-vivante qui lui parlait. Et, au cimetière,
-M. Bernage venait au-devant du cortège. Là, elle éprouvait cette sorte
-d’allègement, cette joie particulière aux rêves, si pleine vraiment et
-d’une qualité si haute qu’elle ne peut être comparée à aucun mouvement
-de l’âme ou à aucune jouissance physique de l’existence réelle. Car son
-père ne regardait pas la morte, mais il ouvrait les bras et serrait sa
-fille contre lui. Alors, sous une sensation d’étouffement, elle
-s’éveillait.</p>
-
-<p>Elle rêvait cela depuis dix ans, depuis la mort de sa mère, plusieurs
-fois par an. Du coin du subconscient où il était embusqué, le rêve
-déroulait ses tableaux, toujours les mêmes, auxquels elle assistait
-pantelante, torturée et actrice en même temps que spectatrice. Elle
-redoutait les nuits qui le ramenaient. Et, cependant, l’étrange bonheur
-de la fin était bien la seule joie qu’elle connût en ce monde.</p>
-
-<p>Jamais, pourtant, elle ne pensait qu’elle fût malheureuse. Et elle ne
-l’était sans doute pas. Ces dix années avaient passé sur elle comme les
-gouttes d’eau de la fontaine pétrifiante sur un objet. A présent, elle
-était solidement engainée sous les couches successives, et il fallait le
-rêve pour qu’elle sentît la joie remuer encore dans son cœur, son cœur
-chaudement endormi dans sa prison de pierre.<span class="pagenum"><a id="page_83">{83}</a></span></p>
-
-<p>La lune, maintenant, était traversée exactement par le second barreau de
-la fenêtre. Il devait geler dehors, car l’air de la grande pièce froide
-glaçait les joues de Fanny. Jamais on ne faisait de feu dans les
-chambres, encore que le bûcher regorgeât de bois. C’est ainsi que les
-demoiselles Bernage avaient été élevées et ainsi qu’elles continuaient,
-sans bien savoir pourquoi. Cette seule pensée évoquait une idée de luxe
-coupable, de péché... et le froid venait, durait et repartait comme un
-fléau contre lequel on ne luttait pas à partir du premier étage.</p>
-
-<p>Fanny, frileuse à s’engourdir l’hiver, se renfonça un peu plus sous son
-énorme édredon rouge. Et les pensées de l’insomnie commencèrent à rouler
-dans sa tête.</p>
-
-<p>Elle songea d’abord avec ennui que c’était le lendemain son
-anniversaire. Oui, elle allait «prendre»&#8212;puisqu’on parle des années
-comme d’une affaire qu’on saisit plutôt que comme d’une horloge sur
-laquelle on regarde avancer les aiguilles&#8212;elle allait prendre
-trente-neuf ans.</p>
-
-<p>Elle n’avait rien d’une coquette, pourtant, et sa vie, macérée dans la
-mortification secrète, sous deux yeux implacables, (ceux de sa mère
-d’abord, ceux de sa sœur ensuite), ne réservait aucun plan à la vanité
-ni à la coquetterie la plus lâche.</p>
-
-<p>Mais il n’est au pouvoir d’aucune femme de tuer tout à fait la femme en
-elle, et cette quarantième année commençante la glaçait de répulsion.
-C’est qu’il faut toujours qu’on s’évade et que cette quarantaine murait
-l’espoir de sa trentaine: un espoir tapi en elle comme une bête plate
-sous un<span class="pagenum"><a id="page_84">{84}</a></span> pavé, son espoir obscur, immobile et engourdi, et pourtant
-vivant et fort, l’espoir de sortir un jour de sa vie et d’échapper enfin
-à son passé.</p>
-
-<p>Les rayons arrivaient sur son lit. Elle ferma les yeux et bougea un peu
-la tête, comme elle faisait toujours, puisqu’il est notoire, au fond des
-provinces, que la folie se prend ainsi. Et, un moment distraite, elle
-retrouva bientôt la chaîne de ses pensées.</p>
-
-<p>L’espoir de se marier. D’abord, elle ne l’avait guère encouragé. La
-première, la seconde année suivant la mort de sa mère, sa tragédie était
-trop saignante encore en elle pour laisser place à des projets. L’enfant
-et l’homme. L’homme et l’enfant.</p>
-
-<p>L’inconnu d’un soir, l’affreux passant haïssable, était devenu le pauvre
-jardinier qui suppliait. Et, par le miracle de la lettre, elle avait
-enfin pu l’imaginer et sortir de ce malheur anonyme qui était le sien.
-Et elle l’avait récréé, débarrassé de cet uniforme qui lui faisait peur,
-et vêtu de ses habits de travail, en humbles étoffes déteintes par le
-soleil et par la pluie, avec des mains rugueuses qui sentent le thym ou
-la ciboulette et, quelquefois, la violette et le géranium.</p>
-
-<p>Jardinier justement! Elle aimait tant les fleurs et tout le travail
-mystérieux des graines et des racines sous la terre! Alors, ce grand
-bouleversement qui avait suivi la mort de sa mère, ce rafraîchissement
-de sa plaie cicatrisée, cet éblouissement de ce qui aurait pu être,
-cette soif de son enfant, tout s’était achevé dans une rage de pen<span class="pagenum"><a id="page_85">{85}</a></span>sées
-silencieuses dont elle bâtissait un château autour de ses deux héros.</p>
-
-<p>Berthe l’observait avec des yeux aiguisés, sans rien trouver de ce que
-sa sœur cachait jalousement, car il semblait à Fanny qu’elle serait
-morte de honte si elle en avait laissé voir même le reflet sur sa
-figure. Aussi, un peu plus encore s’était-elle appris à murer ce visage
-résigné, à le rendre inexpressif, à éteindre ces yeux incolores, dont
-l’opale fonçait si rarement.</p>
-
-<p>Et ces deux années-là avaient été les plus remplies de son existence,
-après celle de son aventure. Tant d’imaginations les peuplaient que, par
-moments, il lui semblait déborder de pensées nouvelles. Et elle pouvait
-enfin aimer à son gré dans le silence, sans crainte et sans limites.</p>
-
-<p>Mais les sentiments les plus désintéressés ne peuvent se nourrir
-éternellement d’eux-mêmes. Ce fut l’homme qui s’en alla le premier. Il
-n’était déjà que l’ombre d’une ombre, ce soldat mué en jardinier, qui ne
-s’était vraiment incarné dans sa véritable identité que dix ans après le
-drame. Il pâlit peu à peu, s’effaça et devint enfin, au fond de la
-mémoire de Fanny, un souvenir comme les autres.</p>
-
-<p>L’enfant eut la vie plus dure. Pourtant, elle n’avait connu de lui que
-ce premier cri qui poignarde les mères d’une blessure inguérissable.
-Elle ne savait plus, déjà, ce qu’était devenu le petit gars de douze ou
-treize ans. Mais, parce qu’elle avait vu le pays où il avait vécu, un
-peu plus de réalité l’entourait. Et cet élan furieux de son cœur vers
-lui, cette poursuite désespérée l’avait rendu plus vivant encore,
-puisque, enfin, elle savait bien<span class="pagenum"><a id="page_86">{86}</a></span> qu’elle n’avait pas poursuivi un mort,
-et s’était arrêtée volontairement. Il agonisa donc longtemps, des jours
-et des mois, et des années, et, même, il ne mourut jamais tout à fait.
-Car tous les liens peuvent se détendre et se briser dans l’âme et dans
-les sens, sauf le lien de la maternité.</p>
-
-<p>Un jour vint, cependant, où ce triste bonheur amer qu’elle avait fait de
-son malheur ne remplit plus son âme ni sa vie secrète. C’est la loi
-constante des sensibles qu’un grand chagrin ou un grand bonheur contente
-aussi bien leur appétit, mais que le vide leur est mortel. Fanny sentit,
-un jour, le néant monter en elle, et ce fut alors qu’elle s’aperçut,
-pour la première fois, qu’elle était une vieille fille de trente ans
-passés.</p>
-
-<p>Et, dans cette nuit de révision mentale, elle se souvenait de toutes les
-tentatives matrimoniales si singulièrement échouées. Comme si un
-mystérieux signal eût été hissé par le destin, c’est alors qu’on avait
-commencé à vouloir «la marier».</p>
-
-<p>Le premier prétendant était un cousin de la défunte femme de l’oncle Le
-Brument: un vieux garçon bizarre et riche, qui habitait à Autretôt. Les
-deux sœurs le connaissaient de réputation, ce Samuel Lambart, couvert de
-gros bijoux d’or rouge, oint, cosmétiqué et parfumé, et dont le patois
-sonnait gras. Jamais, pourtant, il n’était parvenu jusqu’à cette vallée,
-bien lointaine pour un paysan qui ne sortait pas de son canton.</p>
-
-<p>Après sa première visite, l’oncle Nathan avait parlé, avec de
-transparents sous-entendus, de son cousin Lambart, «qui était fatigué de
-vivre seul». D’abord, elle s’imagina que c’était pour Berthe.<span class="pagenum"><a id="page_87">{87}</a></span> Mais
-l’oncle, la prenant à part, avec mille cérémonies, l’assurait que
-c’était elle, Fanny, qu’il voulait «comme aînée d’abord, bien entendu».</p>
-
-<p>Le sieur Lambart n’était point positivement repoussant, avec sa bonne
-figure d’égoïste bien soigné, et ces recherches qui plaisent aux
-mi-citadines un peu puritaines que sont les filles de la vallée.</p>
-
-<p>Et la pauvre Fanny s’était sentie éblouie par cet honneur et ce possible
-moyen de bâtir encore une vie par-dessus l’autre. Mais les perplexités
-avaient commencé. Et aussi les tourments suscités par Berthe. Bien
-persuadée que la venue du riche parti la concernait, il avait fallu
-l’entremise de l’oncle Nathan pour la détromper, et Fanny supporta de
-bien furieux assauts de colère, d’humeur et de dédains.</p>
-
-<p>Elle s’en fût d’autant décidée si un redoutable obstacle ne l’eût
-arrêtée. Lambart savait-il son passé? A la première question, l’oncle
-Nathan abandonna le sourire éternel qui plissait ses yeux et serra ses
-lèvres sur ses longues dents.</p>
-
-<p>&#8212;Non, personne ne sait rien. Rien, répétait-il avec une sorte d’orgueil
-entêté. Et c’est pas toi qui iras lui dire, ma fille. J’ crois,
-toujours!</p>
-
-<p>Elle se souvenait encore si bien comment elle avait répondu.</p>
-
-<p>&#8212;Mais si, il faut qu’il le sache.</p>
-
-<p>Et la lutte qui avait suivi avec le vieux madré, et tous les arguments,
-patiemment répétés sans fin et sans fatigue, et qui, pourtant,
-s’écrasaient contre le mur de sa résolution cette fois inébranlable.</p>
-
-<p>Et l’entrée de Berthe dans la partie, pour la<span class="pagenum"><a id="page_88">{88}</a></span> première fois de l’avis
-de sa sœur et qui disait, en détournant ses implacables yeux bleus.</p>
-
-<p>&#8212;C’est des choses qu’il faut dire à un homme.</p>
-
-<p>Et le départ de l’oncle, courroucé, et jurant qu’elles étaient deux
-folles ensemble, ne sachant pas profiter de leur chance extraordinaire
-assurée par la sage prévoyance de sa feue sœur, qui avait réussi à
-cacher l’affaire à tout un pays affamé de scandale.</p>
-
-<p>De la suite surnageait ceci dans sa mémoire: la ténacité du sieur
-Lambart, contrecarré dans son désir pour la première fois de sa vie
-d’enfant gâté et d’homme riche, coq de village et roi de campagne; ses
-démarches répétées et cette quasi-persécution dont il l’entourait à
-chacune de leurs entrevues, son embarras à elle, qui se changeait en
-tourment, puis en obsession. Et tant de choses encore, tant de ces
-sentiments et de ces sensations qui passent en colorant les jours avant
-de se faner: les heures où elle faiblissait, car elle se sentait touchée
-enfin de cette constance, les heures de tentation où elle voyait combien
-c’était facile de ne rien dire et les heures où elle retrouvait sa force
-intacte.</p>
-
-<p>Et le jour où elle avait annoncé à l’oncle Nathan qu’elle parlerait à
-Samuel Lambart. Ce repas plein de gaillardises voilées, entre les
-lippées du vieux garçon, grand mangeur et buveur, les regards
-significatifs de l’oncle, et l’ostensible bouderie de Berthe.</p>
-
-<p>Elle s’était fixé de lui parler au jardin. Là, entre les plates-bandes
-bordées de buis et fleuries de toutes les plantes démodées, ils avaient
-tous<span class="pagenum"><a id="page_89">{89}</a></span> vagué sans but, avec cette âme du dimanche, rassasiée et
-bienveillante. Mais elle ne savait vraiment comment dire, comment faire
-pour amorcer cette incroyable révélation.</p>
-
-<p>Et la collation était arrivée, puis le départ, qu’elle n’avait rien dit
-encore, décidée à écrire le lendemain.</p>
-
-<p>Mais le lendemain amenait l’oncle Nathan armé d’une nouvelle
-combinaison. Elle entendait encore les paroles tomber de cette bouche
-serrée d’avare.</p>
-
-<p>&#8212;T’as rien dit, ma fille, pas? Bien, il est encore temps de ne point
-faire de malheur. Puisque tu ne te décides point, Berthe fera aussi bien
-l’affaire de Lambart que toi.</p>
-
-<p>Et Berthe, consultée, ne disait pas non. Alors, écœurée, fatiguée et
-délivrée au fond, Fanny avait consenti à ce nouveau marché.</p>
-
-<p>Le prétendant rustique, toutefois, l’avait refusé, ce marché. Cette
-femme qui s’offrait ne lui disait rien. C’est celle qui se refusait
-qu’il voulait: la pâle, l’effacée, la triste, si éloignée pourtant de
-son idéal normand, dont la plantureuse Berthe, aux cheveux de chaume,
-aux yeux de mer, à la chair de lait, aurait dû s’approcher bien plus:
-les raffinements ne se trouvent pas seulement chez les raffinés.</p>
-
-<p>Il y avait eu encore des semaines de pourparlers, dont Fanny ne se
-souvenait pas sans fatigue. C’était un jeu inextricable, ainsi mené:
-Lambart qui voulait Fanny, Berthe qui voulait Lambart, Fanny qui
-acceptait Lambart à condition de tout lui dire, l’oncle Nathan qui
-conduisait la ronde et défendait à Fanny de parler. Et comme aucun<span class="pagenum"><a id="page_90">{90}</a></span> ne
-voulait abandonner sa position, ils restaient là, sans avancer ni
-reculer, jusqu’au moment où le temps s’était entremis, comme il le fait
-si miséricordieusement lorsqu’on le lui permet.</p>
-
-<p>Et Lambart était reparti régner dans son village, non sans que l’oncle
-eût réussi à lui vendre un cheval à gros bénéfice. Berthe avait fermenté
-d’un degré de plus; et Fanny, plus silencieuse, plus effacée, était
-restée intacte aux yeux du monde.</p>
-
-<p>Maintenant, il lui fallait faire un effort pour retrouver dans sa
-mémoire la grosse tête pommadée, sans cou, de l’ancien cultivateur, et
-ses doigts en boudin, avec la bague chevalière monumentale. Et,
-pourtant, elle n’entendait jamais sans mélancolie prononcer son nom.
-Voilà: si elle avait voulu, elle serait Mme Lambart, avec une «position»
-à Autretôt, et peut-être des enfants autour d’elle.</p>
-
-<p>Quand elle pensait à cela, (et cette nuit encore, seule, dans l’ombre de
-ses rideaux), elle rougissait d’une sorte de honte à cause de son fils,
-son fils perdu, son fils mort peut-être, son fils auquel il lui semblait
-qu’elle faisait tort par cette seule pensée.</p>
-
-<p>Elle se retournait dans son lit, un peu enfiévrée sous la plume. La lune
-était tout en haut du dernier carreau. Le sommier craqua et Fanny songea
-tout à coup que Berthe allait l’entendre et deviner son insomnie,
-puisque demain elle prenait trente-neuf ans.</p>
-
-<p>Berthe! Rien que son nom lui faisait toujours un peu peur. Comme elles
-auraient pu être heureuses, pourtant, se consoler de tout en s’aimant!<span class="pagenum"><a id="page_91">{91}</a></span>
-Mais voilà, Berthe lui en voulait de lui avoir barré la route. Et même
-de plus loin encore. Elle lui en avait voulu depuis le jour où elle
-avait appris son malheur. Et de plus loin encore, comme si,
-mystérieusement, elle le pressentait. N’était-elle pas singulière cette
-curiosité que, toute petite, elle lui témoignait? Elle l’épiait, des
-heures, avec patience et courait vite avertir sa mère si Fanny se
-trompait ou négligeait un devoir. «Car je n’étais vraiment pas méchante,
-songea-t-elle encore, et je ne désobéissais pas exprès. Pourquoi donc
-est-ce que ma sœur ne m’a jamais aimée?»</p>
-
-<p>Elle sonda un moment ce mystère qui la séparait de l’être le plus
-rapproché d’elle de chair et de sang, et, une fois de plus, elle n’y
-trouva aucune explication. C’est comme ça, comme ça. On n’y peut rien.</p>
-
-<p>Le sommeil semblait voltiger autour de ses yeux, sans s’y poser assez
-pour les fermer. Trente-neuf ans! Elle pourrait être mariée depuis huit
-ans avec Lambart, ou depuis cinq avec le prétendant que M. Pommier, le
-pasteur, lui avait proposé. Ce prétendant était un veuf, un pasteur
-chargé de six enfants, le dernier au maillot. Le cœur de Fanny avait
-bondi vers lui sans le connaître. Celui-là, Berthe ne le lui jalouserait
-pas!</p>
-
-<p>&#8212;Elever les enfants des autres, en voilà un goût! disait la grosse
-fille avec mépris.</p>
-
-<p>Tout de même c’était un honneur que cette offre, et Fanny en jugea aux
-traits empoisonnés que décocha la cadette. Son rêve de bonheur dura peu;
-elle recommença à se torturer de doutes. Fallait-il pas, et plus que
-jamais, avouer son passé?<span class="pagenum"><a id="page_92">{92}</a></span> Elle finit par se résoudre à tout dire à M.
-Pommier, sous le sceau du secret.</p>
-
-<p>Comme elle allait le faire, la nouvelle arriva que le veuf se trouvait
-très malade d’une pneumonie. Elle retint son aveu. Trois jours après,
-son prétendant mourait.</p>
-
-<p>Elle resta frappée de cette coïncidence terrifiante, et un peu persuadée
-qu’il lui était défendu de chercher à refaire sa vie. Aussi
-refusa-t-elle le troisième fiancé, un herbager, familier de l’oncle
-Nathan, qui vint se proposer directement, en homme qui ne craint pas
-plus les femmes que les chevaux. Il s’en alla trop furieux pour y
-songer: la seconde n’aurait peut-être pas dit non.</p>
-
-<p>Cette fois, la porte parut fermée pour toujours sur les prétendants, car
-les années coulèrent toutes pareilles sans rien qui les distinguât l’une
-de l’autre. La quatrième prenait fin. C’était un amoncellement de jours
-identiques que les saisons seulement coloraient différemment. Fanny ne
-les avait pas aimées: elle ne les regrettait pas! Et, pourtant, elles
-lui coulaient entre les doigts comme du sable fin, sans qu’elle pût les
-retenir.</p>
-
-<p>La lune n’était plus à la fenêtre, mais très haut au ciel. La clarté
-tombait, plus tendre et plus bleue. Ses trente-neuf ans sonnèrent à la
-pendule de la cuisine, car elle était née le 25 février à une heure du
-matin. Toute la maison en vibra.</p>
-
-<p>Alors, comme si elle n’attendait que cela, Fanny se tourna une dernière
-fois dans son lit, et s’endormit.<span class="pagenum"><a id="page_93">{93}</a></span></p>
-
-<h3><a id="II-b"></a>II</h3>
-
-<p>Le père Oursel déposa auprès de l’âtre ses sabots qu’il tenait à la main
-et dit:</p>
-
-<p>&#8212;Le nouvel instituteur est arrivé.</p>
-
-<p>Sa voix, tout à fait cassée maintenant, fit un bruit de grêle dans la
-vaste cuisine, mais les deux sœurs n’y entendirent pas cet accent
-prophétique des paroles qui vont modifier le cours de la vie.</p>
-
-<p>Elles se tenaient toutes les deux auprès du feu qui montait dans la
-grande cheminée à la mode d’autrefois qu’elles n’avaient jamais voulu
-changer. Pourtant, la cuisinière ronflait au bout de son tuyau coudé au
-centre de la pièce, unissant ainsi, à l’image de ses maîtresses, le
-présent à l’avenir. Ensemble, elles levèrent la tête, puisqu’il faut
-toujours considérer la bouche d’où sort une nouvelle. Et Berthe dit:</p>
-
-<p>&#8212;Comment, déjà?</p>
-
-<p>Le vieillard branla sa tête sèchement sculptée en plein bois.</p>
-
-<p>&#8212;Oui, il sera venu avant son mobilier. Fallait, faut croire.<span class="pagenum"><a id="page_94">{94}</a></span></p>
-
-<p>Berthe réfléchit un moment, et proféra d’un ton sentencieux:</p>
-
-<p>&#8212;Une école ne peut pas s’arrêter. Quand le vieux M. Auzoux est mort,
-j’ai bien pensé que son remplaçant ne tarderait pas à arriver.</p>
-
-<p>Les années écoulées avaient renforcé en elle ce désir d’avoir toujours
-raison, ce bonheur d’avoir prédit les choses, de les avoir connues avant
-chacun. Et, dans les moindres futilités, comme dans les événements
-graves, elle commençait d’abord par vérifier avec complaisance
-l’exactitude de ses prophéties. Fanny arrêta le mouvement machinal de
-ses mains qui épluchaient des pommes de terre et demanda de sa douce
-voix un peu lassée:</p>
-
-<p>&#8212;Vous venez de le voir, père Oursel?</p>
-
-<p>Le bonhomme secoua la tête pour affirmer. Il parlait si peu que deux
-phrases de suite lui paraissaient une coupable prodigalité, comme si
-tous ses mots lui étaient comptés jusqu’à sa mort et qu’il en sût le
-nombre.</p>
-
-<p>Berthe répondit à sa place:</p>
-
-<p>&#8212;Bien sûr qu’il l’a vu, puisqu’il en parle.</p>
-
-<p>Et, combattue entre son désir de prédire et son besoin d’apprendre, elle
-ajouta, mais plus comme une affirmation que comme une question:</p>
-
-<p>&#8212;Sans doute qu’il amène sa famille avec lui.</p>
-
-<p>Le père Oursel fit non. Elle s’oublia jusqu’à le regarder avec
-étonnement.</p>
-
-<p>&#8212;Il serait garçon? Un jeune, alors, un remplaçant?</p>
-
-<p>Au fond de sa gorge râpeuse le vieil homme râcla des sons qui faisaient
-au total:</p>
-
-<p>&#8212;Bel homme, déjà vieux.<span class="pagenum"><a id="page_95">{95}</a></span></p>
-
-<p>Le soleil convalescent de février entrait par les carreaux de la fenêtre
-qui montrait la chevelure des arbres poudrée d’un givre étincelant sur
-un ciel d’un pâle bleu de cristal. Quelque chose de nouveau parut entrer
-dans la pièce avec les rayons ressuscités, quelque chose de frémissant:
-une ombre d’aventure qui pointait au fond de la vie monotone et déserte
-des deux sœurs.</p>
-
-<p>Pâle clarté de février, paroles éparses dans la pièce: «Un bel homme,
-déjà vieux.» Ce fut ainsi que Silas Froment entra dans l’existence des
-demoiselles Bernage.</p>
-
-<p>&#160; </p>
-
-<p>Un mois plus tard, tout ce qui était à apprendre sur le nouveau voisin
-se trouvait su, grâce à Berthe. Célibataire de quarante-cinq ans,
-l’instituteur montrait une belle carrure dans sa haute taille. Des
-cheveux noirs grisonnaient aux tempes. Son masque rasé se découpait avec
-la sécheresse d’une médaille. Il vivait seul, absolument seul. Une
-vieille femme, grand’mère de l’un des élèves, engagée pour tenir son
-intérieur, rapporta qu’elle n’avait guère de besogne tant monsieur
-montrait de soin et de propreté.</p>
-
-<p>En mars, il attaqua le jardin qui doublait l’école en longueur, à la
-hauteur des toits en cascades du «bas de la ville». Son prédécesseur,
-âgé et souffrant, l’avait quelque peu abandonné. Il y passa tous ses
-instants de loisirs et, par les beaux jours de cette saison qui se
-trouva précoce, les sœurs entendaient au-dessus de la petite ruelle
-entre leurs deux jardins, ces bruits familiers du jardinage: pas lourds
-des sabots bottés de terre,<span class="pagenum"><a id="page_96">{96}</a></span> choc de la bêche contre un caillou, chute
-de deux outils qui sonnent le fer.</p>
-
-<p>Et cela donnait un sourd agrément à leur propre travail.</p>
-
-<p>Aux sorties de l’école, l’instituteur accompagnait ses élèves jusque
-dans la rue. Alors, cachées derrière leurs rideaux, elles le voyaient
-ouvrir la porte d’où la volée des écoliers se dispersait. Il surveillait
-les petits, les mettait sur le trottoir, les regardait s’éloigner.
-Parfois, une mère l’arrêtait. Il inclinait sa haute taille, penchait la
-tête. On le voyait sourire ou froncer le sourcil. Et les sœurs le
-regardaient, de loin, fascinées, sans qu’il soupçonnât leur existence.</p>
-
-<p>Un jour, pourtant, ils firent connaissance. Les deux jardins possédaient
-une porte donnant sur la ruelle, et il se trouva que les deux sœurs,
-l’ouvrant, trouvèrent le voisin debout sur son seuil.</p>
-
-<p>Fanny fut si surprise qu’elle fit: «Ah!» et recula. Mais Berthe la
-poussa en avant. L’instituteur avait fait un mouvement pour rentrer,
-puis il s’arrêta, se découvrit largement. Confuses, elles passèrent;
-Berthe retroussait sa jupe avec dignité et marchait à petits pas. Fanny
-avait envie de courir.</p>
-
-<p>Quand elles eurent terminé, au «bas de la ville», une commission sans
-importance que Berthe écourta, elles reprirent la singulière petite
-ruelle qui se serre entre les «étentes» des fabricants, franchit la
-rivière salie par les teintures et toute la chimie des usines et finit
-par des escaliers de grès abrupts, toujours peuplés d’enfants. Et elles
-virent que l’instituteur était toujours là.<span class="pagenum"><a id="page_97">{97}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;Allons-nous-en, proposa Fanny.</p>
-
-<p>&#8212;Par exemple, fit Berthe à demi-voix.</p>
-
-<p>Elle l’entraîna dans son sillage, littéralement, car son imposante
-personne, forte en chair et haute en couleur, fendait l’air comme un
-flot, avec puissance et régularité. Lorsqu’elles furent à sa hauteur
-l’instituteur fit un pas en avant et se découvrit encore.</p>
-
-<p>&#8212;Mesdames, dit-il, nous sommes voisins, je le sais, et je suis heureux
-de vous présenter mes hommages.</p>
-
-<p>Berthe rougit et Fanny pâlit, mais ce fut la cadette qui retrouva la
-première sa présence d’esprit.</p>
-
-<p>Elle fit un pas en avant:</p>
-
-<p>&#8212;Monsieur, nous sommes bien honorées vraiment.</p>
-
-<p>Elle s’arrêta, embarrassée, et finit:</p>
-
-<p>&#8212;Nous serons bons voisins, j’espère.</p>
-
-<p>Le grand homme rasé écoutait avec déférence, son chapeau toujours à la
-main, et il dit:</p>
-
-<p>&#8212;J’en serai charmé pour ma part. Adieu, mesdames.</p>
-
-<p>Il fit un large geste de son chapeau pour le remettre et rentra chez
-lui.</p>
-
-<p>Berthe fourrageait la serrure avec émotion. Enfin, la clef tourna et
-elles rentrèrent.</p>
-
-<p>Le soleil de quatre heures chauffait doucement le jardin. L’air avait
-cette odeur de promesse si fugitive, spéciale à ce premier réveil de la
-terre en certaines années.</p>
-
-<p>&#8212;Crois-tu qu’il est aimable! fit Berthe.<span class="pagenum"><a id="page_98">{98}</a></span></p>
-
-<p>Fanny ne répondit pas. Il n’y avait jamais besoin de répondre avec
-Berthe.</p>
-
-<p>&#8212;Et poli, et tout!</p>
-
-<p>Elle fit encore quelques pas:</p>
-
-<p>&#8212;Ça nous fera un bon voisin.</p>
-
-<p>Fanny descendit pour aller du côté du poulailler et Berthe continua vers
-la maison. Chacune emportait avec elle l’image du bel homme, avec sa
-tête un peu argentée et sa figure où la volonté était écrite avec la
-douceur; cette première image qui est la seule exacte et la seule
-valable de toutes les photographies successives que la vie donnera d’un
-être par la suite.</p>
-
-<p>A présent, il n’y avait pas de jour qu’elles n’eussent un salut de
-l’instituteur. A l’entrée ou à la sortie de onze heures et demie, à la
-rentrée d’une heure et demie ou à quatre heures, le grand voisin était
-là, tête nue, au milieu du flot des enfants. Et souvent Berthe se
-trouvait comme par hasard à la grande barrière du jardin ou à la petite
-porte de la maison, ou encore à une fenêtre d’où elle pouvait surveiller
-un si grand panorama que l’école ne semblait en être qu’un infime
-détail. Fanny, au contraire, se cachait près de ses poules ou bien sur
-ce banc d’où on voyait la route sans être vu. Et elle apercevait
-l’instituteur, le temps qu’il passait devant la barrière qui coupait le
-mur.</p>
-
-<p>Il entrait ainsi peu à peu dans leur vie, avec lenteur et sûreté, sans
-qu’elles s’en aperçussent.</p>
-
-<p>Mais ce ne fut que deux mois plus tard qu’elles firent sa connaissance
-officielle.</p>
-
-<p>La chose eut lieu chez le vieux M. Gallier, le<span class="pagenum"><a id="page_99">{99}</a></span> pasteur en retraite. Il
-habitait, sur l’ancienne route de Villebonne, une maison de briques
-posée entre deux jardins comme une rose entre deux feuilles. C’était un
-petit Méridional trapu et laid, avec des yeux charbonneux, d’où partait
-un regard aigu sous le plissement de ses paupières lasses. Son visage
-rasé portait des favoris raccourcis, selon la mode immuable des
-ministres du temps: ses lèvres épaisses tombaient ainsi que les mille
-plis de sa peau basanée. Il était bourru et spirituel, comme le sont les
-méridionaux de montagne, avec réserve et finesse. Sa femme, une maigre
-personne qui n’avait jamais voisiné avec aucune beauté, conservait à un
-degré surprenant ses deux seuls avantages: un teint normand de roses et
-de lis et d’épais cheveux blonds ondulés. Tout de noir vêtue depuis la
-mort de son fils unique, elle portait souvent un tablier de moire qui
-accrochait ses mains rugueuses de ménagère.</p>
-
-<p>Mieux qu’une merveille de propreté, sa maison était la propreté réalisée
-sur cette terre.</p>
-
-<p>Chaque vendredi, elle donnait de petits thés à quelques personnes de la
-ville. Les demoiselles Bernage y étaient souvent invitées, honneur qui
-les flattait intarissablement. Avec elles, quelques vieilles dames se
-retrouvaient dans le salon au beau parquet de mosaïque, deux veuves, une
-demoiselle mûre et un couple âgé d’égoïstes à deux, touchants dans leur
-amour prolongé.</p>
-
-<p>Elles étaient là quand M. Silas Froment, leur nouveau voisin, arriva.
-Rien que par sa façon d’entrer, de saluer, il mit tout à coup un peu de
-vie dans la pièce triste où on osait à peine, pour<span class="pagenum"><a id="page_100">{100}</a></span> s’asseoir, retirer
-les sièges de leur place le long du mur. Berthe, qui échangeait une
-conversation endormie avec une des veuves, parut se réveiller, et son
-lourd chignon blond lança des rayons sous la lampe.</p>
-
-<p>Quand on les présenta, elle inclina la tête en souriant.</p>
-
-<p>&#8212;Mais, dit M. Gallier, vous êtes voisins, à propos!</p>
-
-<p>Elle en convint en peu de mots. Fanny rougissait avec embarras. Tous
-trois, ils se regardaient d’un air de complices, à cause de cette
-entente tacite avec laquelle ils évitaient de parler de leur première
-entrevue.</p>
-
-<p>A présent, tout le salon était ranimé. M. Gallier préparait une
-conversation politique: l’autre vieillard s’approchait de l’instituteur,
-car, par cette loi mystérieuse qui régit les salons de province et
-quelques autres, les trois hommes se rejoignaient déjà. Mme Gallier
-souriait d’un air rêveur, en songeant que son fils pourrait être aussi
-un bel homme fort et dominateur. Berthe et Fanny vibraient encore des
-paroles dites et des paroles sous-entendues. La demoiselle mûre essayait
-instinctivement le plus seyant des sourires et les vieilles dames, ne
-pouvant mieux, laissaient paraître un regard attentif sur leurs visages
-endormis.</p>
-
-<p>Fanny regardait tout cela comme en un rêve, sans comprendre d’où
-arrivait cette douceur qui venait de se répandre dans la pièce depuis un
-moment, sentant seulement, comme les autres, l’attrait de la nouveauté,
-le désir de briller et tout ce qu’amenait enfin la présence d’un homme.<span class="pagenum"><a id="page_101">{101}</a></span></p>
-
-<p>A certains moments, par-dessus les épaules des messieurs, tournés pour
-la discussion, les sœurs rencontraient un regard de malice lancé par les
-beaux yeux bruns de M. Froment. Et quelque chose d’inconnu, comme une
-ivresse légère, montait à la tête de Fanny, plus silencieuse que jamais,
-avec son air sage et ses mains croisées sur ses genoux.</p>
-
-<p>Le thé arriva et fit diversion. Il était toujours excellent, comme dans
-toutes les petites villes normandes qui, d’instinct ou d’atavisme,
-comprennent les choses d’Angleterre. Un gâteau aux raisins, fait à la
-maison, circulait, ainsi que deux coupes de gâteaux «à deux sous» de
-chez le pâtissier. Les veuves et la demoiselle minaudèrent: «Qu’est-ce
-que je vais prendre?», tandis que leur choix visait une «conversation»
-ou un «royau» arrêté entre tous dès l’entrée des plateaux.</p>
-
-<p>Les messieurs, appelés, se rapprochèrent. Mais, encore, ils se
-retrouvèrent alignés tous les trois comme les chaînons d’une
-indestructible chaîne, entre les alignements de dames. La conversation
-confidentielle qui déferlait par petites vagues mortes s’arrêta tout à
-fait, comme si, tout naturellement, le silence nécessaire se préparait
-pour ces longues histoires que les hommes racontent en s’écoutant
-parler.</p>
-
-<p>Silas Froment était en face de Fanny. Et, malgré tous ses efforts, elle
-ne pouvait s’empêcher de le regarder. Elle ne se lassait pas de la
-courbe de ses sourcils, qui venait si exactement mourir à l’arête
-délicate et ferme de son nez. A la dérobée,<span class="pagenum"><a id="page_102">{102}</a></span> entre une réponse donnée et
-un silence attentif, il jetait aussi les yeux sur elle avec un intérêt
-mystérieux qu’elle sentait et qui faisait courir son sang plus vite,
-selon un rythme qu’elle ne connaissait pas, car elle était vierge de
-sens, sinon de corps.</p>
-
-<p>Berthe parlait et riait. Son cou et sa gorge robustes tendaient la soie
-de son corsage bleu marine ourlé d’une dentelle blanche; elle était la
-femme la plus femme de la réunion, et Fanny le sentait. Mais elle voyait
-le regard de l’instituteur glisser sur elle avec indifférence et
-chercher le sien.</p>
-
-<p>L’heure du départ arriva. Les dames se levèrent avec de petits cris
-effrayés.</p>
-
-<p>&#8212;Comme il est tard!</p>
-
-<p>&#8212;On ne va pas vous prendre, affirmait le vieillard à la demoiselle
-mûre.</p>
-
-<p>Il y eut le brouhaha des conversations décousues du départ:</p>
-
-<p>&#8212;Y a-t-il de la lune seulement?</p>
-
-<p>&#8212;Quel froid pour la saison!</p>
-
-<p>&#8212;C’est pourtant le printemps dans trois jours!</p>
-
-<p>&#8212;Au revoir et merci de votre bonne soirée.</p>
-
-<p>&#8212;Et adieu, mes amis!</p>
-
-<p>&#8212;Alfred, éclairez ces dames.</p>
-
-<p>La bonne Mme Gallier prononça:</p>
-
-<p>&#8212;M. Froment et ces demoiselles Bernage s’en vont ensemble, comme de
-juste.</p>
-
-<p>&#8212;Je crois que c’est pas possible de faire autrement, dit Berthe
-gracieusement.</p>
-
-<p>L’instituteur protesta de sa bonne volonté et ils sortirent dans la rue
-baignée de lune. Le vieux<span class="pagenum"><a id="page_103">{103}</a></span> couple les accompagna jusqu’au bas de la
-route en pente. Là, il y eut encore des adieux, des mots qui sonnaient
-plus fort qu’on n’aurait voulu dans l’air froid, et qui allaient frapper
-dans les fenêtres des maisons endormies. Et puis les demoiselles s’en
-allèrent avec leur cavalier. C’était la première fois de leur vie
-qu’elles se trouvaient seules dans la rue avec un homme à marier. Et
-elles en éprouvaient autant d’émoi que si elles avaient été de toutes
-jeunes filles. Plus, peut-être, parce qu’elles ne sentaient plus cet
-avenir illimité devant elles, et que l’angoisse était comme un levain
-dans leur émotion.</p>
-
-<p>D’abord, elles furent silencieuses. Leur ombre les précédait. L’une en
-longueur, celle de M. Silas Froment; l’autre en largeur, celle de
-Berthe, et enfin, l’ombre fluette de Fanny, fragile comme elle, et
-mince.</p>
-
-<p>Berthe regardait derrière elle et aussi devant, aux carrefours où
-quelqu’un pouvait se cacher. Elle avait un peu peur et un peu envie
-d’être vue avec leur cavalier.</p>
-
-<p>&#8212;Y a-t-il longtemps que vous connaissez M. et Mme Gallier? demanda
-l’instituteur, comme ils tournaient le coin de la ruelle qui s’achevait
-en escalier, après avoir enjambé la rivière sur un petit pont couvert.</p>
-
-<p>Berthe se hâta de répondre:</p>
-
-<p>&#8212;Oh! je crois bien! On les a toujours connus, pour dire. Quand j’étais
-petite, M. Gallier me semblait déjà vieux.</p>
-
-<p>Elle riait niaisement, d’un rire qui, aussi, voulait se rajeunir. La
-rivière proche grondait jus<span class="pagenum"><a id="page_104">{104}</a></span>qu’à la roue du moulin et faisait entendre
-son grand bruit de chute en nappe.</p>
-
-<p>Au pied de l’escalier, le bruit ayant diminué, l’instituteur demanda:</p>
-
-<p>&#8212;Puis-je vous aider, mesdames?</p>
-
-<p>Elles eurent un geste effarouché, le même, et Berthe répondit:</p>
-
-<p>&#8212;Oh! non, monsieur, on a l’habitude. Merci!</p>
-
-<p>Il faisait pourtant presque tout à fait noir dans l’espèce de cave que
-formaient d’un côté les murs d’une propriété et, de l’autre, les grands
-arbres qui retenaient dans leurs racines la terre des talus. Les
-demoiselles montaient vite, émues de sentir l’ombre presque opaque
-envelopper leur compagnon avec elles. Le bruit de la rivière décroissait
-peu à peu; enfin, la route de Villebonne apparut, blanche sous la lune.</p>
-
-<p>&#8212;On a beau être accoutumé, dit Berthe, c’est toujours haut.</p>
-
-<p>L’instituteur hocha poliment la tête et il regarda Fanny, comme s’il
-attendait les paroles qu’elle n’avait pas encore prononcées. Son cœur
-battait jusque dans sa gorge et elle dit faiblement:</p>
-
-<p>&#8212;Oui, c’est haut.</p>
-
-<p>Ils se remirent à marcher. L’instituteur, maintenant, était chez lui,
-mais il tint à mettre les demoiselles Bernage devant leur porte. Alors
-il se découvrit et sa belle figure apparut, ferme et nette, dans la
-clarté qui la sculptait en force. Il prit la grande main de Berthe,
-offerte la première; ensuite, Fanny donna la sienne, qu’il serra
-doucement d’abord, et puis plus fort, avec une insistance volontaire.</p>
-
-<p>Il n’y eut que quelques secondes de trop. Déjà,<span class="pagenum"><a id="page_105">{105}</a></span> pourtant, avec la
-prompte entente du couple qui s’aimante contre le danger, ils virent que
-Berthe attendait la fin de leur étreinte.</p>
-
-<p>L’instituteur fit encore un salut, et s’en alla. Son pas net sonnait sur
-la terre froide; il décrut, s’arrêta, reprit et cessa.</p>
-
-<p>Ce fut la musique qui berça la nuit blanche de Fanny, enfiévrée, étonnée
-et honteuse de sentir en elle quelque chose qui répondait à ces pas
-d’homme sur la terre, quelque chose qu’elle croyait mort à jamais et qui
-s’éveillait seulement: son cœur engourdi de vierge froissée.<span class="pagenum"><a id="page_106">{106}</a></span></p>
-
-<h3><a id="III-b"></a>III</h3>
-
-<p>L’année s’écoulait, scandée au rythme des grandes fêtes. Pour les deux
-sœurs, la vie s’activait ou se ralentissait avec elles. Mais cette
-saison-là prenait aux yeux de Fanny une signification nouvelle, car
-c’était la première fois que le grand espoir de l’amour mûrissait en
-elle.</p>
-
-<p>Les semaines de Passion vinrent et s’en allèrent dans un printemps
-précoce qui réveilla brusquement la terre glacée sous les brumes
-normandes. Il y eut les sorties pour les services du soir de la semaine
-sainte, alors qu’une seule étoile s’allumait dans un ciel indiciblement
-violet et que l’air semblait presque tiède.</p>
-
-<p>Les sœurs «montaient» au temple et toujours retentissait derrière elle
-et au fond de la poitrine de Fanny le pas vif de l’instituteur.</p>
-
-<p>Il remplissait les fonctions de lecteur et, de leur banc, les
-demoiselles voyaient sa haute taille se dresser au-dessus de la petite
-chaire placée à l’ombre de la grande. Dans sa bouche, la liturgie
-prenait pour Fanny une beauté plus grande, plus poi<span class="pagenum"><a id="page_107">{107}</a></span>gnante, et les
-commandements tonnaient avec leurs défenses et leurs sanctions,
-terriblement.</p>
-
-<p>Il chantait aussi à pleine voix, entraînant les auditeurs clairsemés du
-début du service, le long des psaumes aux paroles naïves et profondes:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0"><i>Comme la cire fond au feu,</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Ainsi des méchants devant Dieu</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>La force est consumé-é-e...</i><br /></span>
-</div></div>
-</div>
-
-<p>Et Fanny sentait un bonheur confus, parce que sa voix se mêlait en un
-mariage mystique à la voix qui dominait toutes les autres.</p>
-
-<p>Cependant, Berthe changeait d’attitude. Ce soupçon que Fanny avait senti
-peser sur elle s’était sans doute apaisé, car elle n’en montrait plus
-rien et recevait avec émotion les attentions du voisin.</p>
-
-<p>Dans les maisons qu’elles fréquentaient, on les interrogeait sur M.
-Froment et on racontait ce qu’on avait appris sur lui. C’est ainsi
-qu’elles surent son histoire, de la bouche de Mme Gallier.</p>
-
-<p>Il était de Picardie, cette province qui fournit tous les instituteurs
-protestants de la région. Et il se trouvait quelque peu en disgrâce à
-l’école de Beuzeboc, à cause d’une grande ombre d’amour qui
-l’enveloppait. On disait cela à voix basse, comme si ces choses de
-mystère ne supportaient ni le jour ni le bruit, ou comme s’il avait été
-là, à écouter.</p>
-
-<p>C’était, dans la grande ville de l’Ouest, où il se trouvait: une femme
-mariée qui s’était tuée pour<span class="pagenum"><a id="page_108">{108}</a></span> lui. On ne savait pas bien le rôle de M.
-Froment dans la tragédie. Pas tout à fait répréhensible assurément
-puisqu’il exerçait toujours. Il lui en restait comme un reflet de
-fatalité plutôt que de culpabilité, qui s’attachait à lui, à tous ses
-mouvements, et le transformait en héros d’amour dans la fadeur ambiante
-des gens et des choses.</p>
-
-<p>&#8212;Et, concluait pathétiquement Mme Gallier, on dit qu’il ne s’est jamais
-consolé.</p>
-
-<p>Berthe interrogea avec une espèce d’avidité.</p>
-
-<p>&#8212;Vraiment? Mais y a-t-il longtemps?</p>
-
-<p>Mme Gallier passa avec incertitude ses mains rêches sur son tablier de
-moire.</p>
-
-<p>&#8212;Je crois qu’il y a cinq ou six ans.</p>
-
-<p>&#8212;Alors, on l’a envoyé dans un petit poste avant de le nommer ici?</p>
-
-<p>&#8212;Mais oui, il vient de l’Eure; d’un bourg, je crois.</p>
-
-<p>Fanny écoutait sans rien dire, comme toujours, mais tellement mieux que
-tous ceux qui sont distraits par leurs propres paroles. Et il arrivait
-généralement que les autres posaient les questions qu’elle aurait voulu
-poser elle-même.</p>
-
-<p>&#8212;Et a-t-il encore ses parents?</p>
-
-<p>&#8212;Non, personne, personne. C’est un orphelin, sans frères, ni sœurs,
-tout seul.</p>
-
-<p>Fanny pensa comme elle le faisait quand on prononçait ce mot devant
-elle: «Il est comme mon petit Félix!»</p>
-
-<p>Car, au fond d’elle-même, il ne restait plus que ceci de son malheur
-lointain: le nom de son fils et, puisqu’il faut bien se représenter un
-être, une silhouette qui restait indécise entre l’enfant et<span class="pagenum"><a id="page_109">{109}</a></span> l’homme. La
-catastrophe presque disparue, comme la figure du coupable, comme la
-lettre et comme le voyage, tout s’enlisait sous le sable mouvant des
-jours et des habitudes que la marée de la vie apportait sans relâche.</p>
-
-<p>Et cette similitude de sort avec son fils fut encore quelque chose qui
-l’attira vers le bel homme romantique et triste.</p>
-
-<p>Souvent, elle montait dans les anciennes «étentes» à coton de la
-fabrique désaffectée qui bordaient la ruelle. Et là, elle regardait
-vivre l’école, dont le petit peuple, épelant, chantant, récitant,
-n’était que le reflet du maître. Entre les lames de bois inclinées, elle
-ne voyait rien que le toit, les fenêtres ouvertes, le jardin, mais cet
-espionnage furtif la remplissait d’un émoi un peu coupable.</p>
-
-<p>La Pentecôte vint dans la gloire fleurie des pommiers. L’œil fatigué de
-blancheurs ne distinguait plus, au long des routes, les jeunes filles
-marchant sous leurs voiles, des arbres escaladant les pentes sous leur
-parasol neigeux. Il y eut un beau service, plein de chants éclatants, et
-l’émotion de l’Eglise autour de ses lis emplit le vieux temple. Ce
-jour-là, pour la première fois, Fanny sentit son cœur chanter l’hosanna
-en elle.</p>
-
-<p>Lentement, elle s’éveillait à l’amour, comme ces roses d’automne qui
-éclosent avec tant de peine à travers les froides rosées, les nuits
-glacées et les pâles soleils et qu’un jour glorieux d’octobre vient
-enfin ouvrir jusqu’au calice. Le miracle commença vraiment pour elle par
-cette Pentecôte.</p>
-
-<p>Ce fut chez M. Poirier, le pasteur, qu’ils se rencontrèrent, cette
-après-midi-là. Les sœurs, ayant<span class="pagenum"><a id="page_110">{110}</a></span> décidé cette visite nécessaire,
-«montèrent» au presbytère vers cinq heures. Sur le seuil du salon, Fanny
-eut un mouvement de recul. M. Froment était là, assis dans un fauteuil
-et qui lui souriait, comme s’il l’attendait. Et, dès ce moment, ils
-furent isolés des autres, et sans l’embarras qu’on éprouve dans un
-tête-à-tête trop ardemment désiré.</p>
-
-<p>Ils sortirent au jardin que fleurissaient de grands rhododendrons
-pourpres, violets et blancs et une azalée arborescente couleur de feu,
-unique dans la ville. Quelques dames en visite et le pasteur marchaient
-lentement le long des allées. Fanny et l’instituteur se trouvaient l’un
-près de l’autre et Berthe, prise malgré elle par Mme Poirier, ne pouvait
-intervenir.</p>
-
-<p>Ils allaient sans rien dire. Sous sa toque de paille et de ruban, le
-profil de Fanny descendait purement et, pour la première fois, elle
-songeait: «Est-ce que je suis bien?»</p>
-
-<p>Les minutes s’ajoutaient les unes aux autres, et le silence, dangereux
-de pensées, devint enfin intolérable. Alors Silas Froment commença une
-phrase quelconque, d’une voix qui tremblait un peu.</p>
-
-<p>Il n’y eut rien de plus ce jour-là. Mais, pour Fanny, le miracle avait
-eu lieu. Cette voix d’homme, cette voix virile et chaude qui, pour elle,
-s’était cassée dans l’émotion, contenait un aveu qui surpassait son
-attente.</p>
-
-<p>Des jours, elle en vécut. Elle se disait: «Je suis sûre maintenant que
-c’est moi qu’il aime.» Et toute une théorie de rêves très purs et un peu
-enfantins se déroulaient dans sa tête de quarante ans,<span class="pagenum"><a id="page_111">{111}</a></span> nourris du peu
-de littérature qu’elle possédait, car sa triste expérience était d’autre
-sorte et ne lui servait pas plus que si elle avait appartenu à une
-autre.</p>
-
-<p>Cependant, la petite ville aux yeux vigilants ne faisait encore que les
-regarder. Ils se voyaient chez des tiers, au hasard des visites et,
-parfois, en une de ces conduites du soir, qui sont de rigueur. Jamais le
-voisin n’était entré chez les sœurs, et leurs rencontres sur la route,
-leurs conversations à la petite porte de la ruelle se trouvaient déjà
-soigneusement cataloguées, étiquetées dans l’herbier de la médisance,
-pour en sortir en temps voulu.</p>
-
-<p>Cela n’allait guère plus loin pour le moment. D’ailleurs, en province,
-on ne médit que d’un couple, et cette cour timide, qui se passait à
-trois, ne tombait pas sous la critique. Surtout on ignorait laquelle des
-deux sœurs pouvait être l’élue, et la critique a besoin, pour se
-manifester, d’une sorte de certitude. On disait donc seulement, en
-voyant les deux sœurs revenir du temple, tandis que l’instituteur les
-suivait de loin ou quand, les ayant rattrapées, il s’arrêtait pour une
-conversation de cinq minutes à la grille: «M. Froment est bien aimable
-avec ces demoiselles.»</p>
-
-<p>L’opinion générale croyait qu’il choisirait Berthe.</p>
-
-<p>Entre les deux sœurs, pourtant, la balance paraissait tellement égale
-que la jalousie de Berthe, si prompte à l’ordinaire, ne s’éveillait pas.
-Quand elle parlait à Fanny du voisin, sa figure se pavoisait d’espoir,
-tant que l’autre, gênée, détournait les yeux. Mais son silence habituel
-l’environnait si bien<span class="pagenum"><a id="page_112">{112}</a></span> et Berthe songeait si peu à l’observer que son
-embarras ne comptait pas.</p>
-
-<p>Elle traversait cette période cruelle et délicieuse que toutes les
-femmes ont connue à un moment quelconque de leur vie profonde, et dont
-l’âge ne fait que doubler l’amère douceur, puisqu’il y mêle le goût de
-cendre de l’avenir déjà presque consommé. Elle se disait: «C’est la
-dernière fois, la dernière. Après, personne ne me regardera plus comme
-cela.»</p>
-
-<p>Des dates tombèrent encore: la Fête-Dieu, le 14 juillet qui étend sur la
-vallée un réseau de sonneries de clairon et finit en apothéose avec les
-fusées du feu d’artifice. Fanny sentait le temps s’écouler avec la joie
-de sentir mûrir son bonheur et la crainte horrible de ne jamais pouvoir
-le cueillir.</p>
-
-<p>Enfin le jour fut là, si tôt qu’il la prit au dépourvu, comme toutes les
-choses trop espérées.</p>
-
-<p>C’était un chaud après-midi de juillet, où le ciel, d’un bleu sombre,
-roulait de gros nuages blancs au-dessus de la vallée qu’ils suivaient
-jusqu’à la Seine, cachée derrière les dernières collines de l’horizon.
-Berthe partit faire en ville quelques courses qui la retiendraient une
-couple d’heures. D’ailleurs, elle caressait secrètement l’espoir de se
-faire offrir, chez une des vieilles dames de leur société, un de ces
-petits goûters soignés que les femmes sans hommes préfèrent aux repas
-classiques.</p>
-
-<p>Fanny, un peu alanguie par la chaleur, préféra rester, et sa sœur,
-contre son habitude, n’essaya pas de la contraindre. Vers quatre heures,
-elle<span class="pagenum"><a id="page_113">{113}</a></span> songea à descendre au jardin où elle devait couper quelques
-légumes.</p>
-
-<p>Au fond, la petite porte brune de la ruelle, qui l’attirait toujours
-magnétiquement, était fermée. Elle jeta un coup d’œil autour d’elle. Le
-père Oursel préparait des rames sous le hangar, avec cette patience des
-gens âgés pour lesquels le temps paraît si singulièrement indéfini. D’un
-geste machinal elle tira la ceinture de la blouse mauve qu’elle portait,
-rajusta l’empiècement carré formé par un ruban de velours noir, redressa
-son petit tablier de maison en cotonnade du pays. Son manque d’éclat
-même, la rareté de ses gestes, la lenteur de son allure lui donnaient
-quelque chose d’apaisant, de rafraîchissant dans la langueur oppressante
-du jour. Elle avait pris le <i>Journal de Rouen</i> pour le lire sur le banc
-ombragé; mais, quand elle vit le désert qu’était le jardin brûlant, sous
-le soleil, elle plia le papier en deux pour s’en coiffer.</p>
-
-<p>Elle revint du carré avec trois artichauts à la main, comme un bouquet.
-Cette fois, elle dut passer près de la petite porte et, malgré tout ce
-qu’elle s’était défendu en raisonnant, elle posa les doigts sur la
-clenche de fer triangulaire. Le métal brûlait si fort qu’elle le lâcha
-aussitôt. Et cette défense naturelle de la serrure décida tout à fait
-l’instinct qui la guidait. Elle ouvrit la porte.</p>
-
-<p>De l’autre côté de la ruelle, Silas Froment ouvrait la sienne.</p>
-
-<p>De saisissement, ils ne dirent rien, tout d’abord, se regardant à
-satiété. Et puis ils se déprirent enfin des yeux, et cherchèrent les
-paroles qu’il fallait.<span class="pagenum"><a id="page_114">{114}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;Ah! dit Silas. Ça, par exemple! c’est une rencontre inattendue.</p>
-
-<p>Et, comme ils se rendaient compte combien elle avait été attendue et
-espérée, ils sourirent ensemble d’un air contraint.</p>
-
-<p>Sans bouger de sa porte, Fanny tendit la main. L’instituteur fit alors
-un pas pour la prendre. Et quand il tint, cette main, petite, fraîche et
-fondante dans la sienne, quelque chose de résolu passa dans ses yeux
-incertains, et il dit:</p>
-
-<p>&#8212;Je voulais justement vous parler, mademoiselle Bernage, et j’avoue
-qu’en ouvrant cette porte, j’espérais beaucoup qu’un heureux hasard...</p>
-
-<p>Sa phrase continua longuement. Ainsi que toujours, il parlait avec soin,
-avec recherche, avec satisfaction. Fanny l’écoutait, charmée, comme si
-jamais elle ne se lasserait de l’entendre sous le soleil implacable qui
-flambait entre les murs de la ruelle. Et ce ne fut que quand il eut fini
-qu’elle comprit tout à fait le sens de ce qu’il disait. Il voulait lui
-parler! Du coup, elle eut un tremblement, et ses mains fraîches se
-glacèrent. Enfin, elle dit:</p>
-
-<p>&#8212;Me parler, monsieur Froment, vraiment?</p>
-
-<p>Il se pencha et dit gravement:</p>
-
-<p>&#8212;Oui, j’ai quelque chose à vous demander.</p>
-
-<p>Elle osa le regarder en face, de ses yeux pâles et, dès cet instant,
-elle sut ce qu’il avait à lui dire et ce qu’elle lui répondrait.</p>
-
-<p>Pourtant, l’habitude, la réserve la retenaient là sur cette porte
-qu’elle n’osait livrer. Et elle dit:</p>
-
-<p>&#8212;Mais...<span class="pagenum"><a id="page_115">{115}</a></span></p>
-
-<p>Il comprit, et, indiquant son jardin à lui, qui, derrière l’ombre portée
-de l’école à cette heure-là, semblait un asile de fraîcheur, il dit:</p>
-
-<p>&#8212;Si vous voulez!</p>
-
-<p>Elle eut un geste de défense, et recula sur le seuil. Alors, avec
-respect et autorité, il passa devant elle, et referma la porte.</p>
-
-<p>&#8212;Vous êtes seule? demanda-t-il.</p>
-
-<p>Elle fit oui, de la tête, soulagée, à présent qu’il était entré, de
-n’avoir plus à choisir. Il fit un geste du côté du père Oursel.</p>
-
-<p>&#8212;Et votre domestique?</p>
-
-<p>&#8212;Le père Oursel ne parle jamais. D’ailleurs il est sourd.</p>
-
-<p>Il saisit doucement le bras de Fanny et la guida vers le banc ombragé du
-noisetier. Quand elle fut assise, elle s’aperçut avec confusion qu’elle
-tenait les trois artichauts et qu’elle était encore coiffée du journal.
-Elle l’enleva à la hâte pour le déposer sur le banc, sous les légumes,
-et lissa un peu ses cheveux. Ses pensées tournaient avec rapidité
-derrière son front. Elle se demandait avec crainte: «Comment est-ce,
-comment est-ce, un homme qui vous demande?» car elle n’avait gardé de
-l’amour que l’effroi des gestes et des propos. Et l’herbager qui était
-venu à brûle-pourpoint se proposer était d’une autre sphère que le
-maître d’école.</p>
-
-<p>Cependant, Silas Froment semblait se recueillir. Le bourdonnement
-continu de la fabrique d’en face remplissait l’air. Sans tourner la
-tête, elle le voyait, beau, sévère, avec sa tempe argentée et son grand
-air de sagesse; et elle se disait: «Jamais, jamais, je ne pourrais lui
-dire!» Alors, cela dé<span class="pagenum"><a id="page_116">{116}</a></span>borda de ses lèvres, comme ces nausées que rien au
-monde ne peut retenir, et elle dit:</p>
-
-<p>&#8212;Monsieur Froment, moi aussi...</p>
-
-<p>Surpris, il la regarda. Surpris, du son de sa voix, mais non des paroles
-qu’il ne comprenait même pas. Alors ce regard trop doux l’arrêta; elle
-sut qu’elle ne trouverait jamais les mots nécessaires, et, un peu
-lâchement, elle voulut l’entendre d’abord. Elle savait bien que son
-silence faisait parler les autres.</p>
-
-<p>Il attendit un instant, toujours en la regardant, et il dit enfin:</p>
-
-<p>&#8212;Mademoiselle, vous trouvez très singulière ma démarche, mais il
-fallait que je vous parle. Nous ne nous voyons jamais que par hasard et
-au milieu des autres... et j’avais besoin de vous voir seule.</p>
-
-<p>Il s’embarrassait, se perdait dans le lacis des mots qui se refermait
-sur lui. Une pause lui redonna son sang-froid. Il continua:</p>
-
-<p>&#8212;Vous a-t-on parlé de moi?</p>
-
-<p>Fanny fit oui de la tête.</p>
-
-<p>&#8212;Ah! dit-il, c’est ce que je pensais.</p>
-
-<p>Il s’arrêta quelques secondes, comme indécis sur ce qu’il allait dire,
-puis, avec un geste qui balayait, il reprit:</p>
-
-<p>&#8212;Eh bien, tout cela, c’est du passé; j’ai résolu de vivre une nouvelle
-vie et, pourtant, je n’en trouvais pas le courage. Mais je vous ai vue,
-j’ai compris que c’était vous qui pouviez m’aider. Mademoiselle,
-voulez-vous m’épouser?</p>
-
-<p>Fanny ferma les yeux pour savourer son bonheur avant que rien ne s’y
-mêlât.<span class="pagenum"><a id="page_117">{117}</a></span></p>
-
-<p>C’était ainsi, c’était ainsi! Respectueux, doux et ardent à la fois, la
-tête découverte et les yeux implorants, toute la force agenouillée
-devant la faiblesse, voilà comme elle avait toujours rêvé un amoureux.
-Elle ouvrit les yeux. Il n’avait pas parlé d’amour. Alors elle dit, le
-visage détourné, avec cette confusion que les femmes savent qu’elles
-<i>doivent</i> montrer:</p>
-
-<p>&#8212;C’est un grand honneur, monsieur, je ne vous dis pas non.</p>
-
-<p>Il se redressa, comme fouetté dans son orgueil. Elle eut peur et étendit
-la main:</p>
-
-<p>&#8212;Mais, peut-être, seulement...</p>
-
-<p>Il se pencha, prit sa main dans les siennes, qui tremblaient.</p>
-
-<p>&#8212;Je serai si heureux, Fanny, voulez-vous?</p>
-
-<p>Elle sentit qu’il lui était aussi impossible de dire non que de se lever
-et de s’en aller. Et son silence acquiesça.</p>
-
-<p>Il serra encore sa main avant de la laisser aller. Et ce fut tout. Leur
-situation à découvert sur le banc, la proximité du père Oursel, qu’on
-voyait toujours remuer des branchages, les obligeait à garder
-l’apparence, qu’ils devaient avoir, de deux voisins causant de choses
-indifférentes.</p>
-
-<p>Et puis Silas Froment se leva et, machinalement, Fanny reprit les
-artichauts. Alors, rapidement, il se baissa et, la figure tout près de
-la sienne il dit à voix basse:</p>
-
-<p>&#8212;Vous m’avez promis, vous m’avez promis.</p>
-
-<p>Il allait peut-être l’embrasser, mais, prise d’un émoi singulier en
-revoyant, après plus de vingt ans,<span class="pagenum"><a id="page_118">{118}</a></span> la figure d’un homme auprès de la
-sienne, elle retira un peu la tête. Il reprenait:</p>
-
-<p>&#8212;Il faut que je m’en aille. Quand nous verrons-nous?</p>
-
-<p>Alors, d’un seul coup, tous ses soucis redescendirent sur elle: Berthe
-et sa jalousie, son opposition possible, et, surtout, ce secret qu’il
-fallait avouer. Et, pour aller au plus vite, elle dit:</p>
-
-<p>&#8212;Non, non, je ne veux pas qu’on le sache encore, pas encore.</p>
-
-<p>Elle parlait avec une hâte et une ardeur qui lui étaient si étrangères
-qu’il la considéra étonné.</p>
-
-<p>&#8212;Ah! dit-il.</p>
-
-<p>Il réfléchit un peu et ajouta:</p>
-
-<p>&#8212;Il faut que nous soyons mariés à la rentrée.</p>
-
-<p>Il avait pris ce ton de certitude avec lequel les hommes ordonnent ces
-choses. Fanny eut un frisson d’angoisse. Comment lui dire? Elle
-commença:</p>
-
-<p>&#8212;J’aime mieux que ma sœur...</p>
-
-<p>Il l’interrompit:</p>
-
-<p>&#8212;Mais vous ne dépendez de personne, ni moi non plus. C’est ce qu’il y a
-de bien dans un mariage comme le nôtre. Voulez-vous que je lui parle?</p>
-
-<p>Avec épouvante elle le regarda. Voyons, il fallait lui dire. Mais quoi?
-quels mots trouver pour parler de ce passé oublié, mort, en poussière?
-Vingt ans, plus de vingt ans! Elle savait si mal parler des choses de
-tous les jours, comment pourrait-elle parler de cela? Elle cherchait
-avec désespoir les paroles qu’il fallait. Et, en levant les yeux sur
-lui, elle vit qu’il souriait et que toute sa belle<span class="pagenum"><a id="page_119">{119}</a></span> figure avait pris un
-air de tendresse. Il se pencha, saisit sa tête entre ses mains et, sans
-la baiser, l’appuya contre la sienne. Ce fut si doux qu’elle défaillit
-de joie en fermant les yeux. Quand elle les rouvrit, elle était seule.
-De la porte, il lui envoyait un dernier geste d’adieu; et Berthe ouvrait
-la grille.<span class="pagenum"><a id="page_120">{120}</a></span></p>
-
-<h3><a id="IV-b"></a>IV</h3>
-
-<p>Ce ne fut qu’à la fin de sa nuit d’insomnie qu’elle songea qu’il ne lui
-avait rien avoué de lui-même. Jusque-là, elle avait tourné et retourné
-ses remords, qui la brûlaient d’une brûlure intolérable. En songeant à
-cela, elle s’assit sur son lit. A mi-voix, elle dit: «Silas, Silas!» Et
-elle se rappela pour la vingtième fois ce moment de douceur qui était le
-premier de sa vie, ce moment où elle avait vu cette grande tendresse
-illuminer la belle figure de son ami. Elle répéta: «Mon ami, mon ami!»</p>
-
-<p>Pourtant, il n’avait rien avoué. A la vérité, une phrase la tourmentait:
-«Tout cela, c’est du passé.» Mais aucun mot n’expliquait ce que voulait
-dire «cela». «Vous a-t-on parlé de moi?» aussi: question adroite pour
-éclairer ce qu’elle savait, et qui n’avouait rien.</p>
-
-<p>Ainsi, il lui offrait sa vie sans rien lui dire de ce qu’elle contenait.
-Il ne croyait même pas lui devoir compte du passé.</p>
-
-<p>Elle gémit tout haut: «Et moi, et moi!» Car, dans cette espèce
-d’innocence, d’honnêteté que rien n’avait pu détruire en elle, il ne lui
-semblait pas que cela la déliât de son devoir. Non. Elle se di<span class="pagenum"><a id="page_121">{121}</a></span>sait:
-«Voilà les hommes. Ils ont de la chance.» Et c’était tout. «Comment lui
-apprendre?» Car c’est toujours là qu’elle en revenait. Et, à l’heure
-actuelle, elle ne comprenait pas comment elle n’avait pas trouvé moyen
-de parler.</p>
-
-<p>Berthe, à côté, ne devait pas dormir, car elle l’entendit se retourner.
-Et ce fut un nouveau tourment. Où trouver le courage de dire à Berthe:
-«Je suis fiancée à M. Froment»?</p>
-
-<p>Alors elle prit une résolution: «Je ne suis pas fiancée, tant que je ne
-lui ai pas avoué mon malheur. S’il ne veut plus, Berthe ne saura rien.»</p>
-
-<p>Mais, déjà, elle tremblait en songeant à ces yeux vigilants et cruels
-qu’il faudrait abuser, et sa peine lutta avec sa joie jusque dans le
-sommeil qui vint la surprendre à l’aube blanche.</p>
-
-<p>&#160; </p>
-
-<p>Le lendemain, après le repas du soir, les sœurs allèrent respirer la
-fraîcheur des prés de la vallée, comme c’est la coutume d’été un peu
-intermittente. Elles gagnèrent par les escaliers l’ancienne route de
-Villebonne, qui serpente entre les haies vivaces, à moitié folles, qui
-bordent les «cours» à pommiers. La grande chaleur de la journée cédait à
-la fraîcheur qui montait du sol toujours gorgé d’eau par la rivière, et
-descendait des bois qui suivent les collines sans arrêt. Le ciel était
-une coupe d’émeraude sur le vallon vert, dans le déchaînement des herbes
-et des feuilles de juillet, alors que, les fleurs étant passées et les
-fruits pas encore distincts, il semble qu’il ne soit qu’une couleur au
-monde pour peindre la terre normande.</p>
-
-<p>A la rencontre d’une femme accompagnée<span class="pagenum"><a id="page_122">{122}</a></span> d’une petite fille, Fanny
-s’arrêta. Elle reconnaissait une élève de l’école du dimanche, qui,
-justement, était absente de la dernière classe. Berthe la laissa avec
-elle et continua sa route. Elle venait de tourner le coude brusque que
-fait le chemin encaissé, quand elle remarqua sur le talus un homme
-assis. C’était un chemineau, un de ces êtres sans âge, cuits, recuits et
-lavés au chaudron du ciel, et sur lesquels tout, même le visage, semble
-rapiécé.</p>
-
-<p>La curiosité de Berthe ne touchait pas aux spectacles de la vie
-inconnue; elle passa sans remarquer qu’il la regardait avec insistance.</p>
-
-<p>Derrière elle, il se mit debout d’un mouvement de reins plus animal
-qu’humain, et la suivit. Le ciel fonçait très vite. Déjà, au-dessus du
-Val-à-la-Reine, paraissaient quelques étoiles, et la voix affaiblie du
-rossignol descendit d’en haut sur la vallée.</p>
-
-<p>Berthe se retourna pour voir si sa sœur arrivait et se trouva face à
-face avec le vagabond. Il leva la main vers son espèce de coiffure.</p>
-
-<p>&#8212;Mademoiselle! fit-il.</p>
-
-<p>Elle se retourna tout à fait, et le dévisagea.</p>
-
-<p>&#8212;Quoi donc?</p>
-
-<p>Tant de dédain résonnait dans ces simples mots que le dur-à-cuire le
-sentit.</p>
-
-<p>&#8212;Faites excuse, dit-il. J’ai besoin de vous causer.</p>
-
-<p>&#8212;A moi?</p>
-
-<p>&#8212;Oui. Je sais bien que vous êtes les dames de la maison blanche,
-là-haut.</p>
-
-<p>Berthe, qui ne manquait pas de courage, se sentit interdite. Un mendiant
-ou un voleur! Elle re<span class="pagenum"><a id="page_123">{123}</a></span>garda autour d’eux. Par fatalité, sur la route
-fréquentée, aucun passant ne s’annonçait. Mais l’homme continuait:</p>
-
-<p>&#8212;N’ayez aucune crainte. Je ne suis pas-t-un malfaisant. Raccommodeur de
-faïence, c’est tout. Mais c’est pas par rapport à ça. C’est une
-commission.</p>
-
-<p>Berthe, qui avait fait deux pas en arrière, s’arrêta, surprise.</p>
-
-<p>&#8212;Une commission?</p>
-
-<p>Et, tout à coup, elle songea à Silas Froment.</p>
-
-<p>&#8212;Quoi donc? demanda-t-elle plus doucement.</p>
-
-<p>&#8212;Ah! je savais bien que vous m’écouteriez, dit-il avec importance.
-Voilà c’ que c’est. C’en est un que j’ai rencontré là-bas (il fit un
-geste de sa tête hirsute vers une orientation vague) qui m’a dit: «Si tu
-passes à Beuzeboc sur le trimard, une fois, t’iras là et là.» Il m’a
-bien espliqué vot’ maison; et tu lui diras, à la plus vieille, tu lui
-diras de ma part...</p>
-
-<p>Il hésitait. Berthe dit:</p>
-
-<p>&#8212;Mais qui, d’abord? Dites-le une bonne fois.</p>
-
-<p>Alors il s’approcha et, tout bas, sa figure hérissée de mèches de
-cheveux et de barbe, à la fois malpropres et décolorés, tout près de
-celle de son interlocutrice, il dit:</p>
-
-<p>&#8212;Vallée...</p>
-
-<p>Elle ne comprit pas tout d’abord.</p>
-
-<p>&#8212;Vallée? Qui donc?</p>
-
-<p>Subitement, la mémoire du nom maudit lui revint et, sa curiosité enfin
-bien allumée, elle questionna encore:<span class="pagenum"><a id="page_124">{124}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;Et d’où alors?</p>
-
-<p>Il refit son geste bizarre, et prononça lentement:</p>
-
-<p>&#8212;Poissy. Centrale. Prison.</p>
-
-<p>Malgré sa maîtrise, elle faillit se trahir. Mais le temps pressait. Il
-ne fallait pas que Fanny vît le messager. Alors, elle composa son visage
-le plus indifférent.</p>
-
-<p>&#8212;Ce n’est pas pour moi, dit-elle. C’est ma sœur aînée qui s’intéressait
-à ce malheureux. Je lui dirai.</p>
-
-<p>L’autre leva la main.</p>
-
-<p>&#8212;C’est donc pas vous la plus vieille? J’ croyais.</p>
-
-<p>Elle pinça les lèvres, sensible à ce coup, au milieu de son
-bouleversement.</p>
-
-<p>L’homme reprit:</p>
-
-<p>&#8212;Attendez, vous savez pas quoi. Vous lui direz: «Le bonjour». C’est
-tout.</p>
-
-<p>Berthe répéta machinalement:</p>
-
-<p>&#8212;Le bonjour? Bien.</p>
-
-<p>Et puis, songeant qu’après tout il ne savait peut-être rien, et pour en
-apprendre quelque chose elle ajouta:</p>
-
-<p>&#8212;C’est un pauvre malheureux. Ma sœur a été bonne pour lui.</p>
-
-<p>L’autre se mit à rire silencieusement.</p>
-
-<p>&#8212;A’ ne le sera plus. Il est mort, Vallée.</p>
-
-<p>Fanny apparaissait au détour du chemin. Berthe fit un signe de tête et,
-sans rien de plus, elle quitta le vagabond pour aller vers sa sœur.</p>
-
-<p>L’obscurité montait. Les talus, les haies, les arbres se couvraient de
-cette cendre grise qui les décolore peu à peu. Fanny, surprise, cria:<span class="pagenum"><a id="page_125">{125}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;Tu reviens déjà?</p>
-
-<p>Et, dans l’indécise clarté, elle vit sur la figure de sa sœur, qu’elle
-déchiffrait si vite, quelque chose de redoutable.</p>
-
-<p>Elles reprirent le chemin du retour. Dans la douceur infinie du
-crépuscule sur lequel pleuvait la chanson de l’oiseau amoureux, elles
-avançaient pesamment, chargées de colère, de haine et de chagrin. Et
-elles ne parlèrent pas jusqu’à la maison.</p>
-
-<p>Quand elles furent à la porte de leurs chambres, Berthe dit:</p>
-
-<p>&#8212;Entre, j’ai à te parler.</p>
-
-<p>Fanny obéit comme elle obéissait toujours. Elle pensa: «Elle se doute de
-quelque chose entre Silas et moi. Il va falloir dire tout. Et pour rien,
-peut-être...»</p>
-
-<p>Elle s’assit. Berthe resta debout, avec des yeux si chargés d’orage, une
-figure si sombre que Fanny commença de sentir ce tremblement au creux de
-l’estomac, cette moiteur froide des mains, qui la paralysaient devant
-une scène imminente. Et la grosse fille blonde, si formidable dans le
-clair-obscur de la chambre, commença brutalement:</p>
-
-<p>&#8212;Fanny. Vallée est mort.</p>
-
-<p>La pauvre fille se leva d’un coup et bégaya:</p>
-
-<p>&#8212;Vallée, Vallée, tu dis?</p>
-
-<p>&#8212;Qui, je te dis que Vallée est mort.</p>
-
-<p>Elle n’hésitait pas. Elle ne cherchait pas parmi ceux, nombreux
-justement, qui portaient ce nom au pays. Berthe s’en étonna un peu,
-confusément, à peine. S’était-elle jamais souciée de sonder cette âme
-meurtrie qui se débattait si près d’elle?<span class="pagenum"><a id="page_126">{126}</a></span></p>
-
-<p>Il y eut un silence que remplit l’écho de ces paroles, et Fanny dit,
-d’une voix essoufflée, la phrase attendue.</p>
-
-<p>&#8212;Mais, comment as-tu su?</p>
-
-<p>&#8212;Un espèce de vagabond, un chemineau qui m’a arrêtée sur la vieille
-route quand tu parlais avec la mère Clémentine. Il avait cherché notre
-maison, il nous avait suivies. Oui, voilà à quoi on est exposé!</p>
-
-<p>Fanny eut un gémissement blessé, et se couvrit la figure. L’autre
-poursuivit âprement, en créancière qui ne fera pas grâce d’un <i>item</i> sur
-son mémoire:</p>
-
-<p>&#8212;Et il m’a dit qu’il avait une commission à <i>nous</i> faire de la part,
-donc, de ce Vallée.</p>
-
-<p>Fanny retira ses mains pour l’interroger, car elle voyait bien que tout
-ne viendrait que peu à peu, et qu’il faudrait qu’elle souffrît
-longtemps.</p>
-
-<p>&#8212;Une commission?</p>
-
-<p>Berthe prit un temps. Le temps de jouer un peu de ce cœur blessé qui
-palpitait si fort. Enfin, elle prononça avec indifférence:</p>
-
-<p>&#8212;Oui. Oh! pas grand’chose! C’était vraiment pas la peine qu’il fasse un
-détour pour ça, le chemineau. Il a dit: «Vous lui direz «le bonjour» de
-sa part.» Et c’est tout.</p>
-
-<p>Un peu de douceur parut entrer dans la pièce avec ce mot: «Le bonjour»,
-cette simple salutation familière. Un homme avait été envoyé pour lui
-porter cela. Il se souvenait. Cela lui fut étrange et doux, malgré la
-menace qui venait de si loin dans le passé troubler son espoir naissant.</p>
-
-<p>Elle dit doucement:<span class="pagenum"><a id="page_127">{127}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;Vraiment, il m’a fait dire ça? Pauvre malheureux. Et il est donc mort,
-maintenant?</p>
-
-<p>Berthe eut un rire sec.</p>
-
-<p>&#8212;Tu vas pas l’ pleurer, je suppose? Heureux qu’il est mort! On peut
-dire que c’est un vrai débarras.</p>
-
-<p>Fanny dit seulement:</p>
-
-<p>&#8212;Oh! Berthe!</p>
-
-<p>&#8212;Quoi, oh! Berthe! cria furieusement l’autre. Sais-tu seulement d’où
-qu’il te l’envoyait, son bonjour?</p>
-
-<p>La lumière avait disparu. Seule, cette voix acharnée vivait dans la
-pièce. Fanny ne dit rien, car elle ne comprenait plus. Et le silence des
-quelques secondes parut interminable. Enfin, la furieuse se décida à
-lâcher le plus venimeux des serpents que chaque parole d’elle libérait,
-comme dans le conte de fées.</p>
-
-<p>&#8212;Il te l’envoyait de prison, de prison, comprends-tu? Voilà où qu’il en
-était arrivé, et c’est là qu’il est mort, plus que probable.</p>
-
-<p>Cette fois, Fanny recula, les mains en avant. Et, de l’ombre, Berthe
-entendit seulement sortir une plainte:</p>
-
-<p>&#8212;Est-il possible, est-il possible?</p>
-
-<p>Peut-être eut-elle un peu de pitié car elle n’ajouta rien sur le moment.
-Il n’en était pas besoin. Le mot affreux remplissait sa bouche, et leurs
-oreilles, et la chambre, et la maison. Le vieux logis huguenot ne le
-reconnut pas; et il finit par s’éteindre dans le silence et l’obscurité.</p>
-
-<p>Ainsi, la voix du passé s’était fait entendre. Fanny restait confondue
-de cette coïncidence qui<span class="pagenum"><a id="page_128">{128}</a></span> lui envoyait ce message au moment même où elle
-espérait commencer une vie nouvelle. Elle se disait: «C’est peut-être un
-signe que tout est pardonné.» Et puis, elle retombait dans un abîme en
-songeant à la fin misérable du pauvre prisonnier.</p>
-
-<p>La nuit suivante, elle vit en rêve le soldat Vallée et le chemineau qui
-se confondaient en une seule personne. Et une pensée affreuse vint
-encore la tourmenter au réveil.</p>
-
-<p>Le beau matin de juillet mettait une fraîcheur lavée de rosée au jardin,
-quand elle descendit. Ses yeux brûlés de larmes se caressèrent à
-l’ordonnance familière du jardin, à l’évasement du vallon couronné de
-futaies. Mais son cœur restait lourd en elle, et fatigué.</p>
-
-<p>Elle n’osa pas regarder Berthe; et elles déjeunèrent en silence. Elle
-s’était fixé cette limite. Alors, comme sa cadette se levait, elle dit:</p>
-
-<p>&#8212;Berthe!</p>
-
-<p>&#8212;Quoi donc? demanda l’autre d’un air renfrogné.</p>
-
-<p>&#8212;Si c’était lui?</p>
-
-<p>&#8212;Lui?</p>
-
-<p>&#8212;Oui, si c’était Vallée?</p>
-
-<p>&#8212;Oh! non, ce n’est pas possible. Il l’aurait dit tout de suite.
-Pourquoi parler de l’autre? Et puis, il est trop vieux. Il avait au
-moins cinquante ans. Et puis, il ne m’aurait pas prise pour toi.</p>
-
-<p>Elle s’arrêta en pinçant la bouche. C’était sans doute parti trop vite.</p>
-
-<p>Fanny dit tristement:</p>
-
-<p>&#8212;Au bout de vingt-deux ans!</p>
-
-<p>&#8212;Non, non, reprit Berthe avec décision, il ne<span class="pagenum"><a id="page_129">{129}</a></span> faut pas se mettre ça en
-tête. Ça n’a pas de bon sens. C’était bien comme il l’a dit.</p>
-
-<p>Elle se leva et sortit. Fanny la suivit au jardin, et, comme, perdue
-dans ses pensées, elle arrivait contre la petite porte de la ruelle, sa
-manche se prit dans la clenche de fer. Et aussitôt, ainsi qu’un décor
-succède à un autre, elle revit Silas Froment qui passait près d’elle, et
-le banc, avec toutes ces paroles précieuses qu’elle venait d’oublier. Et
-un peu d’espoir rentra en elle.</p>
-
-<p>Ce furent quelques heures de répit. Les voix chantantes des écoliers qui
-lisaient en psalmodiant lui faisaient du bien. Elle sarcla une planche
-de carottes avec ardeur. Ensuite, elle cueillit des pois. Et, comme il
-arrive, le travail l’engourdissait, l’apaisait, lui donnait surtout
-cette illusion de rançon qu’il apporte.</p>
-
-<p>Mais après le déjeuner, lorsque la longue après-midi s’allongea devant
-elle avec toutes ces heures interminables, marquées d’avance sur le
-visage rond de la pendule à gaine et à poids, elle perdit courage et,
-timidement elle proposa à Berthe une promenade.</p>
-
-<p>Dans l’ombre chaude de la petite salle astiquée, qu’un rayon de soleil,
-passé en contrebande sous un volet, éclairait seul, Berthe se trouvait
-bien installée devant sa corbeille à raccommodage. Rien ne semblait si
-loin des souvenirs tragiques et des aventures de la passion que cette
-intimité tranquille. Elle s’étonna.</p>
-
-<p>&#8212;Il fait trop chaud. Sortir? En voilà une idée!</p>
-
-<p>Et puis, songeant à quelque chose, elle dit:<span class="pagenum"><a id="page_130">{130}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;Attendons quatre heures, toujours.</p>
-
-<p>Et elle l’attendit, en femme trop grasse, dans un demi-sommeil, tandis
-que Fanny, son ouvrage tombé sur ses genoux, songeait à cette prison, à
-cet endroit inconnu et maudit où Vallée, le soldat, avait trouvé sa fin.</p>
-
-<p>Un peu avant quatre heures, elle réveilla Berthe, qui prétendit n’avoir
-pas dormi, et elles sortirent tandis que les premiers écoliers passaient
-en criant.</p>
-
-<p>Devant le portail ouvert, M. Froment se tenait dans l’exercice de ses
-fonctions de magister. Autour de lui, les petits gars défilaient,
-touchant leur coiffure ou une mèche de cheveux. Fanny le regardait de
-loin, et elle vit que, dès qu’il les aperçut quelque chose changea dans
-la sévérité de sa figure. Il pressa les gosses et se trouva seul au
-moment où elles passèrent.</p>
-
-<p>C’était la première fois qu’ils se revoyaient depuis le jour des aveux,
-l’avant-veille. Oui, l’avant-veille seulement, songea Fanny avec
-étonnement, tellement le temps lui avait paru long, à cause de tout ce
-qui était arrivé pour se mettre entre eux.</p>
-
-<p>Il les salua, et fit un mouvement vers elles. Berthe céda le pas, mais
-Fanny l’entraîna. Elle ne pouvait pas lui parler indifféremment ce
-jour-là.</p>
-
-<p>Les sœurs suivirent la route neuve de Villebonne qui, sur le vieux pont,
-rejoint l’ancienne. Là, seulement, Fanny s’expliqua:</p>
-
-<p>&#8212;Je ne peux parler à personne, aujourd’hui.</p>
-
-<p>Berthe la regarda:</p>
-
-<p>&#8212;Puisque personne ne sait rien, qu’est-ce que ça peut faire, par
-exemple?<span class="pagenum"><a id="page_131">{131}</a></span></p>
-
-<p>Fanny ne répondit pas. Elle tournait le pont.</p>
-
-<p>&#8212;On va donc revenir par la vieille route? Quelle lubie!</p>
-
-<p>La vieille route, c’était celle sur laquelle le vagabond, l’autre soir,
-avait guetté Berthe. Fanny allait, le cou tendu, comme hallucinée. Quand
-elle eut rejoint le coude où elle s’était arrêtée, elle demanda:</p>
-
-<p>&#8212;C’est donc là?</p>
-
-<p>Mais Berthe en avait assez. Elle n’avait pas l’habitude de suivre sa
-sœur. Et puis la chaleur sourde qui filtrait sous le ciel feutré de
-nuages gris la fatiguait. La vallée était comme éteinte, et tous les
-verts assoupis se fondaient en une seule teinte terne et morte.</p>
-
-<p>&#8212;C’est là, c’est là, oui, c’est là! C’est donc un pélerinage que nous
-faisons? Fallait le dire, alors, je ne serais pas venue.</p>
-
-<p>Fanny revint à elle, baissa la tête. Les colères de sa sœur la
-laissaient toujours petite fille. Elle dit seulement avec humilité:</p>
-
-<p>&#8212;Je voulais voir où. Ça ne te coûte pas beaucoup.</p>
-
-<p>Elle se remit à regarder le joli paysage, borné de tous côtés par la
-verdure envahissante des bas-fonds. Et, tout en marchant, elle se
-disait: «Si c’était à moi qu’il avait parlé, j’aurais su, j’aurais su
-plus de choses, j’aurais compris, je n’aurais pas perdu un mot de ce
-qu’il a dit.»</p>
-
-<p>Elles entendirent le moulin avant de le voir. Le grand bruit continu de
-la chute libérée emplissait l’air, plein de cette fraîche odeur
-vaporisée qui annonce les jeux de l’eau. Quand elles eurent<span class="pagenum"><a id="page_132">{132}</a></span> tourné le
-coin du bâtiment qui empiète sur la route, elles virent un groupe
-immobile auprès du pont de planches à cheval sur la rivière qui coule à
-pleins bords entre les rives plates des prés.</p>
-
-<p>&#8212;Qu’est-ce que c’est? Y aurait-il eu un malheur?</p>
-
-<p>Fanny s’arrêta.</p>
-
-<p>&#8212;Allons-nous-en par l’autre route. On n’a pas besoin de voir ça.</p>
-
-<p>Mais rien n’eût pu détourner la curieuse d’un spectacle offert.</p>
-
-<p>&#8212;Va-t’en si tu veux. Moi, je vais voir.</p>
-
-<p>Elles avancèrent. Deux hommes du moulin, quatre ou cinq commères
-arrachées à leur baquet, des galopins faisaient cercle autour de quelque
-chose qui ne semblait qu’un tas sombre et ruisselant. Enfin, l’un des
-hommes y porta la main, et un corps se dégagea du paquet informe, une
-figure embroussaillée et des bras mous.</p>
-
-<p>Berthe cria:</p>
-
-<p>&#8212;Un noyé!</p>
-
-<p>Et elle se hâta vers le groupe.</p>
-
-<p>Le plus grand des deux hommes, le garde-moulin, heureux de ce public
-plus considérable qui lui arrivait, se tourna vers elle:</p>
-
-<p>&#8212;Il était arrêté là, au râtelier, derrière la première vanne que je
-m’en allais ouvrir quand je l’ai vu.</p>
-
-<p>&#8212;Y a peut-être longtemps? risqua une des laveuses.</p>
-
-<p>L’homme saupoudré, qui connaissait toutes les choses de l’eau, siffla
-entre ses dents:</p>
-
-<p>&#8212;Le courant est trop vif, mais, après tout, on<span class="pagenum"><a id="page_133">{133}</a></span> ne sait pas, parce qu’y
-avait justement beaucoup de charogne à la rivière an’hui, et qu’ tout ça
-était au râtelier sans qu’on puisse bien voir quoi.</p>
-
-<p>Il prononça simplement cette parole affreuse, et se tut.</p>
-
-<p>&#8212;Il est-il d’ici? demanda quelqu’un.</p>
-
-<p>L’homme prononça:</p>
-
-<p>&#8212;Non, j’ crois pas. J’ l’ai jamais vu. C’est un vieux «soleil».</p>
-
-<p>Tout le dédain de l’homme fixé parut dans le joli nom normand des
-lazzarones qu’il donnait au vagabond de la route.</p>
-
-<p>Berthe s’était penchée. Elle se releva sans rien dire. L’homme lui jeta
-en riant:</p>
-
-<p>&#8212;Le connaissez-vous-t-il, vous, mam’zelle Bernage?</p>
-
-<p>Elle prit un air dégoûté qui arrivait un peu tard sur sa figure, et,
-sans répondre, se tourna vers sa sœur:</p>
-
-<p>&#8212;Viens-tu, Fanny? dit-elle, on a assez regardé.</p>
-
-<p>Mais Fanny, amenée par cette force qui nous tire vers l’horrible et
-l’inoubliable, avait vu la face bouffie et tuméfiée, les pauvres yeux
-ouverts et cet air misérable des défunts par violence qui, dans la mort,
-semble crier vengeance contre la vie. Et elle restait là, vraiment
-écrasée d’horreur, sans pouvoir détacher ses yeux du noyé.</p>
-
-<p>Berthe dut la secouer et la prendre au bras, de force.</p>
-
-<p>&#8212;Allons, viens, nous n’avons pas besoin là.</p>
-
-<p>Elle s’en alla comme à regret, fascinée pour la première fois par
-l’épouvante.<span class="pagenum"><a id="page_134">{134}</a></span></p>
-
-<p>Dès qu’elles ne furent plus à portée de la voix, Berthe lui dit:</p>
-
-<p>&#8212;Tu sais, je l’ai reconnu. C’est l’homme d’hier soir.</p>
-
-<p>Fanny s’arrêta au milieu de la route.</p>
-
-<p>&#8212;Comment, l’homme d’hier soir?</p>
-
-<p>&#8212;Oui, le chemineau, le vagabond, celui qui m’a parlé sur la vieille
-route.</p>
-
-<p>&#8212;Par exemple, par exemple! C’est lui! comment! Es-tu sûre?</p>
-
-<p>&#8212;Si j’en suis sûre! Je l’ai bien reconnu avec sa vilaine barbe et sa
-défroque. Enfin, je te dis que c’est lui, conclut-elle avec autorité.</p>
-
-<p>Fanny semblait frappée, là, d’un nouveau coup.</p>
-
-<p>Elle dit doucement:</p>
-
-<p>&#8212;Pauv’ malheureux! Pauv’ malheureux!</p>
-
-<p>&#8212;Eh bien, alors, rétorqua Berthe, t’es bien bonne, par exemple. Il a
-bien voulu se mettre à l’eau, c’est son affaire. Mais, pour nous,
-puisque ça y est, c’est tant mieux.</p>
-
-<p>Comme Fanny marchait en silence, sa pâle figure penchée, elle ajouta:</p>
-
-<p>&#8212;Pour toi, toujours, car, enfin, moi, ça ne me touche pas.</p>
-
-<p>Tant de cruauté vainquit la pauvre force tremblante de Fanny. Elle eut
-un sanglot étouffé, Berthe vit le danger.</p>
-
-<p>&#8212;Tu vas pas te donner en spectacle au monde! Tiens, voilà déjà les
-demoiselles Seigneuret qui nous regardent!</p>
-
-<p>Un rideau de mousseline embrassé laissait voir, en effet, à la fenêtre
-basse d’une maison bordant<span class="pagenum"><a id="page_135">{135}</a></span> la rue, l’approche d’une tête à lunettes,
-qui se retira vivement. Berthe saisit le bras de sa sœur.</p>
-
-<p>&#8212;Tournons dans la sente, on ne rencontrera personne.</p>
-
-<p>Elles entrèrent dans un de ces singuliers sentiers d’eau qui rejoignent
-la rivière entre deux haies ivres d’humus.</p>
-
-<p>Fanny se remettait. Sur ses joues décolorées, deux larmes séchaient dans
-leur petit sillon salé. Quand les sœurs arrivèrent au pont de planches
-disjointes, Fanny dit:</p>
-
-<p>&#8212;Asseyons-nous un moment.</p>
-
-<p>De mauvaise grâce, Berthe céda. Elles s’assirent sur le talus herbeux
-que parfumait l’odeur poivrée du géranium sauvage. La rivière roulait à
-leurs pieds ses eaux grasses, lourdes de déchets, épaisses d’immondices,
-colorées par les teintures, ignobles et chaudes. Une nuée en montait
-vers les branches délicates des vieux ormes et des saules au tronc
-déchiqueté. D’énormes rats sortaient furtivement entre les racines à
-fleur d’eau.</p>
-
-<p>Berthe dit tout haut ce qu’elles étaient toutes deux en train de penser:</p>
-
-<p>&#8212;Comment se jeter là-dedans!</p>
-
-<p>Et, comme si elle avait attendu qu’elle commençât, Fanny demanda:</p>
-
-<p>&#8212;Il t’a dit: «Le bonjour» et c’est tout?</p>
-
-<p>Berthe se tourna tout d’une pièce.</p>
-
-<p>&#8212;Te revoilà partie! Mais, ma pauvre fille, il ne faut plus y penser.
-Tout vient de se finir, là-bas.</p>
-
-<p>Fanny courba la tête pour dérober ses yeux que cette parole un peu
-adoucie venait de mouiller.<span class="pagenum"><a id="page_136">{136}</a></span> Une pensée nouvelle luttait pour
-s’implanter en elle depuis un moment. Après un silence, elle dit:</p>
-
-<p>&#8212;Il n’a pas dit son nom?</p>
-
-<p>&#8212;Bien sûr que non. Pourquoi faire?</p>
-
-<p>Fanny ferma les yeux. Si c’était lui, ce pauvre malheureux, si c’était
-Vallée qu’était venu mourir là?</p>
-
-<p>Et elle dit encore:</p>
-
-<p>&#8212;Il avait-il l’air vieux?</p>
-
-<p>Impatientée, Berthe coupa:</p>
-
-<p>&#8212;Tu l’as vu aussi.</p>
-
-<p>&#8212;Pas vivant. Un mort, ça change, surtout un noyé.</p>
-
-<p>Au fil de l’eau, de petits chats nouveau-nés, déjà gonflés, passèrent.
-Les nuages s’élevèrent, au ciel un coin bleu parut, et le soleil fit
-tout à coup du sentier pavé de mâchefer un fin paysage capricieux.</p>
-
-<p>Il semblait à Fanny que sa tête n’était pas assez grande pour contenir
-ce qui arrivait dans sa vie tout unie. Elle récapitula, comme on le
-fait, en un éclair. Silas et ce grand espoir d’amour, le vagabond avec
-son message qui ramenait le souvenir effacé de son malheur. Et ce doute
-encore, ce doute affreux, car, si c’était Vallée qu’elle venait de voir,
-elle n’était pas débarrassée comme le disait Berthe, mais perdue, perdue
-de remords de l’avoir amené là, perdue pour Silas, perdue à jamais. Elle
-gémit tout bas avec désespoir: «Oh! mon péché!»<span class="pagenum"><a id="page_137">{137}</a></span></p>
-
-<h3><a id="V-b"></a>V</h3>
-
-<p>La sonnette, ce matin-là, se mit à tinter avec hésitation comme si la
-main qui la tirait n’était point assurée. Puis, attaquée plus fort sans
-doute, elle sonna éperdument. Le silence qui se produisait à l’arrêt de
-midi de la fabrique semblait amplifier tous les bruits, et les deux
-sœurs, debout près de la table où elles allaient s’asseoir, se
-regardèrent.</p>
-
-<p>&#8212;On sonne, père Oursel! cria Berthe.</p>
-
-<p>Le vieux, qui travaillait dans la cuisine, s’était arrêté. Il dit:</p>
-
-<p>&#8212;J’entends bien tout de même, j’ suis pas sourd!</p>
-
-<p>Il l’était précisément, mais, comme certains infirmes, n’en convenait
-point. Tout en maugréant, il se dirigea vers le couloir. Berthe le
-regardait aller.</p>
-
-<p>&#8212;C’est drôle, dit-elle; qui ça peut-il être? Un fermier, peut-être, à
-cause du marché? Mais, ils viennent pas à midi. L’oncle Nathan est en
-voyage...</p>
-
-<p>Comme tous les gens à l’esprit inoccupé, elle<span class="pagenum"><a id="page_138">{138}</a></span> s’éveillait en sursaut
-devant l’inconnu, et accumulait les raisons qui eussent prouvé,
-absurdement, que personne n’avait pu sonner.</p>
-
-<p>Mais Fanny qui, pendant ces quinze affreux jours écoulés depuis
-l’aventure du chemineau, ne se ressaisissait pas, restait là,
-tremblante, à écouter les dernières ondes de la sonnette s’égoutter dans
-l’air. Enfin, elle dit avec effort:</p>
-
-<p>&#8212;Quelqu’un qui se trompe, peut-être.</p>
-
-<p>Berthe protesta dans un flux de paroles qui déferla longuement. Quand
-elle se tut, le père Oursel revenait.</p>
-
-<p>&#8212;Eh bien? cria-t-elle.</p>
-
-<p>Le bonhomme portait sur sa figure grise un air annonciateur de
-nouvelles. Il s’arracha péniblement des mots.</p>
-
-<p>&#8212;Est un gars. Un soldat. Qui veut vous parler.</p>
-
-<p>La bouche de Berthe et les yeux de Fanny firent ensemble:</p>
-
-<p>&#8212;Un soldat!</p>
-
-<p>Et ils se regardèrent tous trois avec cet air d’incompréhension qu’on a
-devant l’inconnu. Mais Berthe se ressaisit la première, car la marée de
-sa curiosité montait déjà en elle.</p>
-
-<p>&#8212;Mais, comment? un soldat? Il n’a pas dit son nom?</p>
-
-<p>Le père Oursel secoua parcimonieusement la tête.</p>
-
-<p>&#8212;Et qu’est-ce qu’il nous veut?</p>
-
-<p>&#8212;Vous voir, qu’il dit.</p>
-
-<p>Berthe regarda sa sœur.</p>
-
-<p>&#8212;C’est trop fort! Qui ça peut-il être?<span class="pagenum"><a id="page_139">{139}</a></span></p>
-
-<p>Fanny dit doucement:</p>
-
-<p>&#8212;On pourrait lui dire d’entrer. On verrait qui c’est.</p>
-
-<p>Elle parlait encore qu’on entendit des pas au fond du corridor. Et,
-avant que personne eût eu le temps ou la présence d’esprit de bouger,
-celui qui avait sonné se présenta. Sous l’uniforme bleu et garance,
-délavé et raccommodé à gros points, il faisait figure d’un valet de
-ferme rougeaud, faraud, à la fois effronté et gêné. Il fit une espèce de
-salut militaire et se mit à se dandiner d’une jambe sur l’autre sans
-rien dire, tout en regardant les demoiselles en dessous. Suffoquées,
-elles ne trouvèrent pas un mot. Enfin, Berthe se reprit:</p>
-
-<p>&#8212;Bonjour, monsieur, qu’est-ce que vous voulez?</p>
-
-<p>Le gars parut saisir dans cette question l’entrée en matière qu’il
-fallait, et il prononça d’une voix qui râpait sa gorge:</p>
-
-<p>&#8212;Bonjour, dames et la compagnie.</p>
-
-<p>Puis, il recommença à se dandiner à la muette.</p>
-
-<p>Impatientée, Berthe reprit:</p>
-
-<p>&#8212;Mais qu’est-ce que vous voulez?</p>
-
-<p>Il les regardait, de ses petits yeux noirs vifs et rusés, et, sans les
-perdre de vue, il dit enfin lentement:</p>
-
-<p>&#8212;J’ viens de Bures.</p>
-
-<p>Le mot tomba dans la pièce comme un couteau lancé qui se fiche au sol.
-Fanny pâlit excessivement et Berthe rougit de tout son sang vite remué
-de blonde. Le garçon parut enregistrer leur émoi. De plus en plus maître
-de lui, il cessa de se dandiner.<span class="pagenum"><a id="page_140">{140}</a></span></p>
-
-<p>Dès qu’elle put parler, Berthe trouva une diversion.</p>
-
-<p>&#8212;Mais il n’y a pas de soldats à Bures!</p>
-
-<p>Le gars sourit. Il avait de fort belles dents, sur lesquelles ses lèvres
-minces se retroussaient cruellement. Ce fut très fugitif et il dit, avec
-une sorte de solennité dont il marquait ses paroles:</p>
-
-<p>&#8212;J’ fais mon congé à Lisieux.</p>
-
-<p>&#8212;Alors?</p>
-
-<p>&#8212;Alors, j’ suis de Bures.</p>
-
-<p>L’entretien paraissant fermé par ce mot obstiné. Berthe jeta un regard à
-Fanny, prête à défaillir, et elle se dressa pour la bataille.</p>
-
-<p>&#8212;C’est pas tout ça, mon garçon, dit-elle de son air le plus impérieux,
-vous arrivez ici sans crier gare, vous entrez sans qu’on vous le dise et
-puis, pour toute explication, vous répétez: «J’ suis de Bures.» Bon,
-vous êtes de Bures. Et puis après?</p>
-
-<p>Le soldat l’écouta attentivement jusqu’au bout. Puis il dit en
-affirmation plutôt qu’en interrogation:</p>
-
-<p>&#8212;Vous connaissez bien Bures.</p>
-
-<p>&#8212;Oui, concéda la grosse fille. Nous y avons connu quelqu’un, plutôt.</p>
-
-<p>Le garçon la regarda fixement comme s’il cherchait quelque chose sur sa
-figure encolérée. Et il fit un geste vague de paysan.</p>
-
-<p>&#8212;Vous y êtes allées.</p>
-
-<p>Fanny tomba sur la chaise, livide. Berthe tourna et, la voyant
-défaillir, elle s’approcha:</p>
-
-<p>&#8212;Folle, dit-elle tout bas, veux-tu te retenir!</p>
-
-<p>Elle plongea ses yeux durs au fond des pru<span class="pagenum"><a id="page_141">{141}</a></span>nelles vacillantes de
-l’aînée, comme pour la fouetter du regard, la remettre debout. Ce fut
-efficace, la faiblesse s’éloigna, Fanny passa ses mains sur ses tempes
-et se redressa.</p>
-
-<p>Mais l’adversaire avait profité de l’occasion, et, quand Berthe se
-retourna, elle vit le soldat qui, trouvant le passage libre, entrait
-dans la cuisine. Alors, elle ne se contint plus. Les poings aux hanches,
-elle alla vers lui, grande, forte, puissante, auprès de ce gringalet en
-uniforme, et, plantée contre lui, elle dit brutalement:</p>
-
-<p>&#8212;Ah çà, ne vous gênez plus à présent!</p>
-
-<p>Le gars eut un gros rire.</p>
-
-<p>&#8212;J’ me gêne pas. J’ sais bien que vous savez qui j’ suis.</p>
-
-<p>Du coup, la grande fille recula, domptée, et tous sentirent que le
-moment de l’audace était passé. Il y eut un silence tragique, pesant,
-intolérable, que rompit enfin la voix singulière, la voix presque
-inconnue du père Oursel qui disait:</p>
-
-<p>&#8212;Est le neveu de Marthe.</p>
-
-<p>Un soulagement passa comme un souffle frais dans la chaleur suffocante
-qui précède l’orage, en annonçant qu’après tout il n’éclatera peut-être
-pas, et chacun rendit intérieurement hommage au génie du vieillard
-taciturne.</p>
-
-<p>&#8212;Ah! je m’ disais aussi, fit Berthe d’un air presque gracieux, il me
-semble que cette figure-là m’est point tout à fait inconnue.</p>
-
-<p>Le gars eut encore un sourire qui contenait beaucoup de choses, mais ses
-paroles acceptèrent avec empressement ce compromis qui permettait de
-temporiser.<span class="pagenum"><a id="page_142">{142}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;Sûr, qu’a n’ peut pas être inconnue, ma figure.</p>
-
-<p>Et, après un silence, il ajouta:</p>
-
-<p>&#8212;J’y ressemble, à ma tante, qu’on dit.</p>
-
-<p>Il les regardait l’une après l’autre avec une fixité si gênante que
-Fanny sentit qu’il fallait entrer dans la conversation.</p>
-
-<p>&#8212;Puisque c’est comme ça, dit-elle faiblement avec un effort vers cette
-cordialité normande qui est de rigueur dans une invitation, vous allez
-rester à manger avec nous.</p>
-
-<p>&#8212;Vous êtes bien honnête, fit le gars avec une manière de civilité, ça
-n’est pas de refus.</p>
-
-<p>Le père Oursel, auprès du fourneau, remuait déjà les casseroles d’où
-montait une bonne odeur de bouillon et de légumes.</p>
-
-<p>&#8212;Justement, on a fait le pot-au-feu hier, annonça Berthe, on a le bœuf
-froid et la soupe.</p>
-
-<p>Les yeux du gars eurent un éclair de sensualité.</p>
-
-<p>&#8212;Est bon, ça, fit-il. J’ peux-t-il mettre mon ceinturon là?</p>
-
-<p>Fanny regarda Berthe.</p>
-
-<p>&#8212;Montre-lui le porte-manteau, dit-elle, je vais rajouter un couvert.</p>
-
-<p>Et elle entra dans la petite salle en défaillant. Le buffet ouvert, elle
-s’y plongea comme dans un refuge. Enfin, enfin, elle était seule, enfin,
-elle ne sentait plus peser sur elle tous ces yeux brûlants qui
-fouillaient son secret, enfin, son fils ne la regardait plus, car elle
-savait bien que c’était son fils.</p>
-
-<p>De ses mains qui tremblaient, à l’abri du battant de chêne ouvert comme
-une aile, Fanny prit un verre, une assiette à fleurs, avec cette joie<span class="pagenum"><a id="page_143">{143}</a></span>
-obscure que les femmes éprouvent à servir. Elle se disait: «C’est la
-première fois que je mets la table pour lui.» Déjà, elle avait renoncé à
-se tromper elle-même comme l’instinct de défense nous en donne si
-souvent le conseil, et, dût-elle en mourir, elle sentait qu’elle ne le
-renierait pas une seconde fois.</p>
-
-<p>La petite tâche qu’elle remplissait usa sa première agitation. Et, quand
-le soldat entra dans la pièce avec Berthe, elle se retourna, presque
-maîtresse d’elle-même.</p>
-
-<p>Ils s’assirent. Le gars prit sa serviette raide d’empois, et la noua
-derrière son cou. Le père Oursel apporta la soupière. Avec des yeux
-luisants le gars tendit son assiette, dont il engloutit le contenu en
-quelques lappements. Il en demanda une seconde qui eut le même sort.
-Après quoi, il se renversa sur sa chaise, les jambes écartées, les joues
-luisantes.</p>
-
-<p>&#8212;Est meilleur qu’au régiment, dit-il.</p>
-
-<p>Les deux femmes le regardaient. Elles avaient été élevées avec ces
-bonnes manières de la bourgeoisie puritaine, à gestes étroits, à
-pratiques discrètes et silencieuses, et les dîners qu’elles donnaient à
-leurs fermiers leur fournissaient matière à de longs commentaires, à des
-plaisanteries auxquelles Fanny elle-même se mêlait parfois. Assurément,
-l’oncle Nathan avait perdu de sa tenue à la fréquentation des herbagers,
-et son neveu Lambart montrait une gourmandise trop évidente. Mais
-celui-ci était auprès d’eux comme un maître auprès d’élèves: un maître
-en malpropreté, en goinfrerie, en mauvaise tenue: et jamais elles
-n’avaient rien<span class="pagenum"><a id="page_144">{144}</a></span> vu de semblable. Son sans-gêne surtout les étonna.
-Assurément, les fermiers reçus par elles vidaient leur verre d’un trait
-en disant: «A la vôtre!» Mais ils n’en jetaient pas les dernières
-gouttes à terre avant de le poser. Ils coupaient bien leur pain avec
-leur gros couteau à manche de corne qu’ils déposaient furtivement à côté
-de celui du service, mais ils n’auraient pas osé le substituer à la
-fourchette pour «saucer» les bouchées... Elles n’avaient jamais vu, non
-plus, un être humain à table, pas même le rudimentaire père Oursel,
-gratter de ce même couteau ouvert la paume de sa main...</p>
-
-<p>Fanny détournait les yeux, gênée d’une gêne inconnue qui grandissait de
-ce que Berthe ne quittait pas le soldat du regard.</p>
-
-<p>Et le pire, c’était la conversation qu’il fallait soutenir, puisque le
-silence est la dernière solution que puissent adopter des êtres qui
-s’affrontent avec danger. Heureusement, le gars de Bures était de ceux
-qui n’admettent guère de concurrence au sacerdoce des mâchoires, et il
-se borna à des réponses en monosyllabes. Pourtant, la loi formelle des
-repas humains exigea des paroles plus fréquentes à mesure que celui-ci
-avançait. Et la torture de Fanny la silencieuse fut de trouver ces
-paroles pour les jeter entre ces deux êtres qui s’observaient avec la
-ruse de deux ennemis sur la défensive.</p>
-
-<p>Une fois lancé sur le sujet de Bures, il parut que le gars y serait
-enfin inépuisable. Ce fut un monologue sur le pays, la terre, les
-habitants, le maire, l’adjoint, l’institutrice, le curé, le cafetier et
-le boulanger, et un tel, et une telle, leurs fermes<span class="pagenum"><a id="page_145">{145}</a></span> et leurs bestiaux.
-Le dessert passa ainsi, et le café, qu’il fallut arroser d’un marc dont
-le gars vida à demi le flacon précieux.</p>
-
-<p>Son parler gras de Normand du pays d’herbages sonnait et roulait dans la
-petite pièce close, mais rien de lui ne se laissait voit à travers, rien
-qui pût saisir et plaire, rien qui pût révéler ce qu’il était vraiment,
-d’être et d’âme.</p>
-
-<p>Berthe, dont Fanny scrutait la figure à la dérobée pour y lire son
-impression, pour y découvrir une idée directrice, quelque chose de
-stable dans le tourbillon qui l’emportait, Berthe avait éteint son
-expression, et ne laissait rien voir. Enfin, comme le narrateur arrivait
-à un point mort, elle se leva.</p>
-
-<p>&#8212;Eh bien, mon ami, on a été bien content de vous recevoir, mais,
-maintenant, nous avons à sortir.</p>
-
-<p>Le gars se leva à regret.</p>
-
-<p>&#8212;Vous êtes bien honnêtes, dit-il. Je ne serais pas venu à Beuzeboc sans
-venir vous voir.</p>
-
-<p>Une intention voilée se fit sentir dans sa voix. Berthe la négligea dans
-sa réponse.</p>
-
-<p>&#8212;A la bonne heure, dit-elle d’un ton qui sonna dur. Vous savez ce qu’il
-faut faire. Si jamais vous revenez, nous vous recevrons avec plaisir...</p>
-
-<p>Elle hésita un peu:</p>
-
-<p>&#8212;...comme aujourd’hui.</p>
-
-<p>&#8212;Merci, répliqua-t-il en souriant comme à l’ouïe d’une excellente
-plaisanterie.</p>
-
-<p>Berthe lui tendit la main. Il la prit et la serra mollement, puis-celle
-de Fanny. Il les regarda en<span class="pagenum"><a id="page_146">{146}</a></span>core l’une après l’autre, avant de se
-diriger vers la porte.</p>
-
-<p>Quand il eut recouvré son ceinturon et son képi et que les deux sœurs
-furent auprès de lui dans le corridor, au fond duquel on apercevait la
-porte avec ses clefs et ses verrous, il dit encore:</p>
-
-<p>&#8212;C’est tout pour aujourd’hui.</p>
-
-<p>Et, sur ce mot, seul de tous ceux qu’il avait prononcés, à contenir un
-peu de ses intentions, il s’en alla.</p>
-
-<p>La porte se referma sur lui avec ce son rassurant pour ceux qui viennent
-de mettre le danger dehors. Derrière, les deux sœurs se regardèrent.</p>
-
-<p>&#8212;Il n’a rien dit! fit Berthe d’un ton de triomphe.</p>
-
-<p>Fanny ne répondit pas. Aucune parole ne lui venait. C’était comme un
-rêve qui finissait, un rêve dont elle s’éveillait sans savoir ce qu’il
-fallait en conserver. Heureusement, Berthe pensait pour elle et
-possédait déjà une opinion définitive sur l’étourdissante aventure. Elle
-l’entraîna dans sa chambre et, sans la laisser se reprendre, commença
-son siège.</p>
-
-<p>&#8212;Eh bien, en voilà une affaire! dit-elle en croisant dramatiquement les
-bras sur sa forte poitrine. J’en suis encore toute <i>étremblée</i>.</p>
-
-<p>Bien assise sur ses bases, elle respirait la force et le courage. Fanny
-osa presque le penser, en cherchant une réponse qui ne fût point
-téméraire. Enfin, elle dit:</p>
-
-<p>&#8212;Moi aussi.</p>
-
-<p>Berthe la toisa:</p>
-
-<p>&#8212;Toi aussi? Ah! toi aussi, pourquoi donc?<span class="pagenum"><a id="page_147">{147}</a></span></p>
-
-<p>Fanny détourna les yeux. L’autre reprit sévèrement:</p>
-
-<p>&#8212;Il fallait trembler quand tu as commencé. Tout ça ne serait pas
-arrivé, et je n’en serais pas là, moi, à supporter ce que faut que je
-supporte!...</p>
-
-<p>L’orage passa. Une éclaircie de raison apparut.</p>
-
-<p>&#8212;Mais, enfin, comment nous a-t-il retrouvées? C’est ça qui me passe.</p>
-
-<p>Fanny osa placer:</p>
-
-<p>&#8212;Il a dit: «Vous y êtes allées...»</p>
-
-<p>&#8212;Oui, oui, il nous a espionnées: au bout de dix ans, si c’est possible!
-Mais, tout de même. Oh! il sera revenu à Bures, il aura été voir ces
-Malandain et la femme du greffier. Mais personne ne savait d’où nous
-venions...</p>
-
-<p>Fanny pensait: «Je ne pouvais pas échapper à mon péché.»</p>
-
-<p>Berthe continua:</p>
-
-<p>&#8212;Et qu’est-ce que nous allons faire?</p>
-
-<p>&#8212;Faire? répéta Fanny.</p>
-
-<p>&#8212;Oui. Puisque ce Félix nous a retrouvées, il fera ce qu’il veut ici en
-croyant qu’on a peur du scandale.</p>
-
-<p>Fanny baissa la tête. Elle sentait la toute-puissance de cette
-argumentation. Et ces mots prononcés lui faisaient voir, en effet, le
-scandale et l’horreur rejaillissante.</p>
-
-<p>&#8212;Tu n’as jamais rien à dire! reprit Berthe avec violence. Pourtant,
-c’est toi qui devrais t’occuper de tout ça! Enfin, as-tu une idée?</p>
-
-<p>Fanny ouvrit les mains. Une idée? Comme si on pouvait avoir une idée à
-soi dans un pareil désordre d’événements! Alors, Berthe continua avec<span class="pagenum"><a id="page_148">{148}</a></span>
-cet air de sagesse bornée qu’elle avait quand elle étalait ses
-raisonnements:</p>
-
-<p>&#8212;Eh bien, moi, j’en ai déjà une.</p>
-
-<p>Elle se baissa pour tenir les yeux de Fanny dans les siens et pénétrer
-ainsi avec effraction dans sa volonté.</p>
-
-<p>&#8212;Ce garçon-là, reprit-elle, est venu pour se cramponner à nous. Et
-comme <i>nous</i> dépassons ses espérances&#8212;même alors, elle ne pouvait se
-résoudre à dire «tu»&#8212;il ne nous lâchera pas. Mais il est soldat et les
-soldats ne font pas ce qu’ils veulent. Il a dit qu’il était en
-permission de quinze jours. Alors, pour bien lui montrer que nous ne
-voulons plus le voir, nous allons partir.</p>
-
-<p>Elle regarda triomphalement Fanny stupéfaite.</p>
-
-<p>&#8212;Partir, partir, bégaya-t-elle.</p>
-
-<p>Berthe, un grand air de jouissance sur sa grosse figure, la laissa un
-instant ainsi, comme pour exprimer ce que la situation lui donnait de
-supériorité. Puis, elle se décida:</p>
-
-<p>&#8212;Partir, il n’y a que ça. Nous en aller. Disparaître.</p>
-
-<p>Elle accumulait les synonymes avec une complaisance visible, comme s’ils
-augmentaient le mérite de sa trouvaille.</p>
-
-<p>&#8212;Oui, c’est le seul moyen. Qu’est-ce que tu veux qu’il dise devant une
-porte fermée? Car il veut nous faire marcher, va, ce gars-là, nous faire
-marcher, en argent et en tout.</p>
-
-<p>L’appréhension et la colère lui coupèrent le souffle. Elle s’arrêta.
-Fanny regardait le rai de soleil qui passait à travers les persiennes
-rappro<span class="pagenum"><a id="page_149">{149}</a></span>chées et qui amenait le souvenir de juillet dans la chambre
-fraîche.</p>
-
-<p>Berthe reprit:</p>
-
-<p>&#8212;Nous allons faire deux valises et partir ce soir. Il y a un train qui
-quitte Beuzeboc sur les neuf heures. Mais nous n’allons pas traverser la
-ville! Pas si bêtes, pour le rencontrer! Nous allons prendre le train à
-Gruville.</p>
-
-<p>Elle se tut, et, comme Fanny n’objectait rien, elle continua:</p>
-
-<p>&#8212;Tu ne dis rien? Tu ne demandes même pas où nous irons?</p>
-
-<p>&#8212;Eh bien où? fit docilement l’aînée.</p>
-
-<p>&#8212;A Paris.</p>
-
-<p>Le mot tomba dans la pièce avec ce son magique qu’il a partout. Fanny
-s’était levée.</p>
-
-<p>&#8212;A Paris, à Paris...</p>
-
-<p>&#8212;Oui. Il faut faire ce qu’il faut, et il n’y a pas d’autre moyen. Je
-veux te sauver, ma pauv’ fille. Tu n’as pas plus de défense qu’un enfant
-nouveau-né et ce gars-là, vois-tu, c’est un malin!</p>
-
-<p>Comme toujours, elle jetait sur l’autre ses flots de paroles pour la
-submerger. Et Fanny, déjà, perdait pied.</p>
-
-<p>&#8212;Tu crois, demanda-t-elle faiblement, tu crois?</p>
-
-<p>&#8212;Si je crois! Mais si nous restons, il sera ici demain, après-demain,
-tous les jours. Et alors les suppositions, les potins, les cancans...
-Qu’est-ce que nous dirons, hein? Et qu’est-ce qu’il dira, lui, partout?</p>
-
-<p>Fanny osa:<span class="pagenum"><a id="page_150">{150}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;Mais, si nous partons, il peut parler tout de même?</p>
-
-<p>&#8212;Non, dit la grosse cadette avec décision, il n’osera pas semer en
-notre absence une chose pareille. Et puis il détruirait tout en faisant
-ça. Non, il se fatiguera en voyant qu’on ne tient pas compte de lui et
-il n’osera pas poursuivre. La peur, ça compte aussi, tu sais! Et,
-attaquer des gens comme nous, considérés dans le pays, ça ne se fait pas
-comme ça.</p>
-
-<p>&#8212;Alors? dit Fanny timidement.</p>
-
-<p>Mais sa sœur lui coupa la parole:</p>
-
-<p>&#8212;Non, non, il ne faut pas dire: «Alors nous n’avons qu’à rester», parce
-que rester, c’est l’accepter. Si tu ne comprends pas la différence, tu
-es bien simple, ma pauvre fille!</p>
-
-<p>Elle la dominait de sa masse et de sa décision, et Fanny, encore une
-fois, comprit que sa cadette avait raison et qu’il fallait accepter le
-joug sans lequel elle n’était pas capable de se diriger.</p>
-
-<p>&#8212;Fais ta valise, ma fille, jeta la grosse Berthe en s’en allant. Juste
-ce qu’il faut. Quinze jours.</p>
-
-<p>Fanny s’accrocha à ce détail effrayant:</p>
-
-<p>&#8212;Mais quoi! comme ça, à Paris? Moi qui n’y ai été qu’une fois...</p>
-
-<p>Berthe secoua la tête.</p>
-
-<p>&#8212;Ce n’est pas un voyage d’agrément. C’est un grand ennui qui nous
-arrive.</p>
-
-<p>&#8212;Et de la dépense, plaça Fanny.</p>
-
-<p>Berthe se recula dans la porte pour la toiser.</p>
-
-<p>&#8212;L’honneur d’abord! comme disait défunte maman, fit-elle avec noblesse.</p>
-
-<p>Elle se tourna et sortit.<span class="pagenum"><a id="page_151">{151}</a></span></p>
-
-<p>Fanny s’assit, accablée. La honte, la peur, l’angoisse venaient
-d’étouffer quelque chose en elle, quelque chose qui était la joie
-maternelle ou, simplement, le sentiment de la maternité. Elle songea
-qu’elles n’avaient parlé que par sous-entendus et que les mots qui
-créent les choses ne s’étaient pas trouvé prononcés. Ah! si Berthe eût
-dit: «C’est ton fils, l’aimes-tu? le veux-tu?», elle n’aurait jamais
-trouvé en elle la force de dire non.</p>
-
-<p>Et elle osa songer encore:</p>
-
-<p>«C’est avec lui que je serais partie.»<span class="pagenum"><a id="page_152">{152}</a></span></p>
-
-<h3><a id="VI-b"></a>VI</h3>
-
-<p>La lumière traînait encore au ciel quand elles quittèrent la maison.</p>
-
-<p>Le père Oursel, que rien n’étonnait, avait écouté en silence Berthe lui
-annoncer le voyage inattendu et laisser ses recommandations.</p>
-
-<p>&#8212;Si on nous demande, vous direz que c’est un voyage d’affaires.</p>
-
-<p>Elle ajouta:</p>
-
-<p>&#8212;Il y a une lettre pour l’oncle Nathan. S’il venait une visite, vous
-diriez qu’on sera là dans quinze jours, et si...</p>
-
-<p>Elle parut hésiter:</p>
-
-<p>&#8212;Il y a des pois qui vont «perdre». Vous pourriez en porter à M.
-Gallier et... au voisin, à M. Froment.</p>
-
-<p>Le vieux hochait la tête, à mesure, sans commentaires. Elle dit encore:</p>
-
-<p>&#8212;Et, si... on venait...<span class="pagenum"><a id="page_153">{153}</a></span></p>
-
-<p>Les petits yeux enfouis dans les broussailles eurent un éclair de
-compréhension. Il dit:</p>
-
-<p>&#8212;Le gars?... J’ sais bien c’ que faut lui dire.</p>
-
-<p>Elle s’assura d’un regard qu’ils se comprenaient, et dit d’un ton
-détaché:</p>
-
-<p>&#8212;Ça n’a pas d’importance, ce garçon... Enfin, on prévoit tout! Pour le
-reste, vous avez de l’argent, nous vous écrirons. Au revoir, mon père
-Oursel.</p>
-
-<p>Il grogna une salutation indistincte et Fanny, qui se retournait, reçut
-son étrange regard de chien fidèle.</p>
-
-<p>La douce nuit d’été sans lune pesait sur la vallée encore chaude du
-jour. Sur la vieille route, Berthe craignait l’ombre épaisse des
-tournants. Elles couraient presque en arrivant à la gare.</p>
-
-<p>&#8212;Que j’ai eu peur! soupira-t-elle en tombant assise sous la lanterne.
-As-tu vu. Au pont, un homme qui nous regardait?</p>
-
-<p>Fanny portait en elle une peur qui ne laissait place à aucune autre car,
-depuis qu’elle avait accepté la fuite en principe et depuis le premier
-pas fait sur la route du départ, l’âme d’une fugitive était entrée en
-elle. Les ombres du chemin creux ne recelaient rien d’aussi terrifiant
-que le passé qui la poussait à présent vers la petite gare déserte. Et
-elle frissonnait en songeant aux yeux rusés et froids du soldat. Et
-puis, ce voyage, ce voyage, le troisième de sa vie, la troisième étape
-de son calvaire... Elle dit vaguement:</p>
-
-<p>&#8212;Non, je n’ai pas vu. Je ne pense pas à ça.</p>
-
-<p>Le train arriva en soufflant, précédé de l’œil rond de sa lanterne qui
-éclairait le ballast her<span class="pagenum"><a id="page_154">{154}</a></span>beux. Les sœurs montèrent dans un compartiment
-de troisième classe. Berthe souffla:</p>
-
-<p>&#8212;Quelle chance! Personne! Si on nous voyait!</p>
-
-<p>A la station de Bréauville, elle fit tout ce qu’il fallait pour qu’on
-les remarquât, courant le long des wagons, ouvrant et refermant toutes
-les portières. Pourtant, aucune figure de connaissance ne se trouvait
-là. Quand le train omnibus qui devait les mettre à Paris à six heures du
-matin arriva, elles étaient déjà fatiguées d’émotion et d’appréhension.</p>
-
-<p>Ce fut un long voyage morne et lassant. A chaque arrêt dans la nuit,
-Berthe se réveillait en sursaut, le chapeau de travers, en disant:</p>
-
-<p>&#8212;Je ne dors pas, mais, vraiment, si je dormais, ces secousses me
-réveilleraient.</p>
-
-<p>La figure patiente de Fanny faisait une tache claire dans l’ombre entre
-une énorme femme prostrée pour un sommeil de toute la nuit et un homme
-en blouse qui descendit à Pavilly. La tête appuyée au dur dossier, elle
-se laissait emporter, avec la sensation d’obéir encore, d’obéir contre
-sa volonté, contre son choix, contre son cœur. Dans le premier choc de
-ce bouleversement, elle avait perdu son orientation. Derrière Félix,
-Silas disparaissait. Maintenant, il rentrait dans son champ de vision.
-Elle songea: «Qu’est-ce qu’il va penser de notre voyage? Il serait venu,
-peut-être, dimanche, parler à Berthe... A-t-il vu entrer le soldat? A
-midi... peut-être. Va-t-il rapprocher tout ça? Si jamais il apprenait
-quelque chose avant que je ne le lui dise, il croirait que j’ai voulu le
-tromper.»<span class="pagenum"><a id="page_155">{155}</a></span></p>
-
-<p>Une nouvelle torture s’ajoutait à l’autre et, jusqu’à Paris, les deux
-hommes se battirent derrière son front.</p>
-
-<p>&#160; </p>
-
-<p>Le petit jour d’été s’éclaircissait quand elles arrivèrent. Une brume
-enveloppait la cité qui brillait au travers comme un bijou sous une
-ouate légère. L’odeur fade de l’eau et l’odeur âcre de la fumée
-entrèrent dans le compartiment malpropre. L’écœurement des matins de
-voyage tirait les estomacs et les figures. Fanny et Berthe ne se
-regardaient plus car elles craignaient de lire sur le visage de l’autre
-ce regret qui vient trop tard.</p>
-
-<p>Au sortir du tunnel, la gare apparut, lépreuse et enfumée et si
-affreuse, si indigne de la beauté dont elle est la porte infernale qu’il
-n’est pas un voyageur sensible qui ne s’enfuirait s’il écoutait ce
-premier mouvement qu’on ne suit jamais. Fanny ferma les yeux. A travers
-son indicible fatigue de corps et d’âme, elle ressentait l’offense de
-cette laideur. Mais, déjà, Berthe la bousculait.</p>
-
-<p>&#8212;Quoi, alors? On va être les derniers à descendre, quand on est à côté
-de la porte.</p>
-
-<p>C’était, en effet, un avantage dont il lui paraissait illégitime de ne
-pas profiter. Les valises leur tirant les bras, elles prirent leur rang
-dans le peuple incohérent qui s’écoule sur les quais. Et, les barrières
-de l’octroi franchies, elles furent dans la rue, palpitante encore du
-réveil.</p>
-
-<p>La place, nouvellement arrosée, s’étendait, presque vide. Paris sentait
-l’eau fraîche et les fruits mûrs. C’était une ville innocente et
-inhabitée qui<span class="pagenum"><a id="page_156">{156}</a></span> commençait là. Les deux sœurs s’arrêtèrent, incertaines:
-elles ne s’étaient pas attendues à ceci.</p>
-
-<p>Berthe murmura:</p>
-
-<p>&#8212;C’est comme ça, Paris? Tu m’avais pas dit...</p>
-
-<p>Fanny hocha la tête.</p>
-
-<p>&#8212;Je l’ai si peu vu! On n’a fait que le traverser quand on s’est réfugié
-à Villeneuve. Si tu veux, on pourrait y aller, je me rappellerais...</p>
-
-<p>Mais Berthe protesta:</p>
-
-<p>&#8212;Ah! mais non, on est à Paris, faut au moins en profiter.</p>
-
-<p>Elles rechargèrent leurs valises et, sourdes aux invites de quelques
-porteurs et cochers, elles commencèrent l’exploration des rues.</p>
-
-<p>Les hôtels luxueux ne les arrêtèrent pas un instant. En passant devant
-le hall, elles détournaient la tête. Les petits établissements dont le
-quartier regorge les firent hésiter. Elles ralentissaient le pas,
-regardaient longuement la porte du bureau, mais, quand un garçon
-ensommeillé s’avançait sur le seuil, elles se sauvaient en hâte.</p>
-
-<p>Cependant les quarts d’heure passaient. Sept heures sonnèrent. Des
-voitures de laitiers et de messageries ferraillaient aux pavés. Les
-tombereaux de la voirie avec leurs chevaux abrutis et leurs conducteurs
-épileptiques épouvantèrent les sœurs et elles finirent par entrer dans
-un petit hôtel devant lequel elles étaient passées trois fois.</p>
-
-<p>&#8212;Tu vas parler, souffla Fanny à Berthe.</p>
-
-<p>Après de longs pourparlers soupçonneux de la cadette avec une patronne
-fardée et mal lavée, les sœurs se trouvèrent dans une chambre assez
-claire<span class="pagenum"><a id="page_157">{157}</a></span> située au quatrième étage mais où flottait une étrange odeur
-d’eau de toilette, de cuisine et de cabinets.</p>
-
-<p>Quand la porte se referma, après les derniers marchandages, les sœurs
-poussèrent ce soupir d’aise des voyageurs qui viennent d’acheter un
-foyer.</p>
-
-<p>Berthe ouvrit la fenêtre. Cette fois, la ville commençait sa vie
-véritable du matin. Dans les rues c’était le réveil de la fourmilière,
-avec ses courants d’êtres infatigables allant vers des buts mystérieux.
-Et le bruit terrible des voitures, des autobus, des tramways, celui des
-trains proches avec leurs sifflets et leurs jets de vapeur, et celui que
-font les milliers de pas et les millions de paroles, ce bruit qui est la
-voix même de la ville montait jusqu’à la petite chambre et jusqu’à
-elles. Fanny regardait par-dessus l’épaule de sa sœur. La moitié d’une
-place lui suffisait toujours. Et, confusément, comme il arrive en cette
-première rencontre, elle sentit qu’elle était absorbée dans quelque
-chose d’extérieur, plus fort que sa force; et une peur sournoise la
-saisit.</p>
-
-<p>Quand elles eurent déjeuné de café au lait insipide et de délicieux
-petits pains, les choses leur semblèrent moins difficiles.</p>
-
-<p>&#8212;Qu’est-ce qu’on va faire? osa demander Fanny.</p>
-
-<p>&#8212;On va profiter de ce qu’on est ici.</p>
-
-<p>Fanny jeta un coup d’œil craintif vers le garçon qui empilait des
-assiettes sur le dressoir.</p>
-
-<p>&#8212;Profiter?</p>
-
-<p>&#8212;Oui. Visiter Paris. Tu y es venue, toi, mais moi, c’est la première
-fois...<span class="pagenum"><a id="page_158">{158}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;Oh! dit Fanny tristement, on ne pensait pas à visiter...</p>
-
-<p>&#8212;Je te dis pas, s’entêta la cadette, mais enfin tu y es venue. Rien que
-de traverser, c’est beau.</p>
-
-<p>Elle se pencha.</p>
-
-<p>&#8212;A propos, combien de temps que vous avez été à Villeneuve avec maman?</p>
-
-<p>Fanny détourna les yeux. Sa pudeur était sur elle, insurmontable comme
-au premier jour.</p>
-
-<p>&#8212;Huit jours, je crois bien.</p>
-
-<p>&#8212;Tu crois bien! Tu n’es pas plus sûre que ça? Que t’es drôle, ma pauv’
-fille!</p>
-
-<p>Elle s’arrêta, se souvenant tout de même à l’éclat de sa voix, qu’elle
-n’était plus dans leur maison de Beuzeboc, avec le vieux sourd pour tout
-public.</p>
-
-<p>&#8212;Et alliez-vous à Paris? continua-t-elle.</p>
-
-<p>&#8212;Non, oh! non, jamais!</p>
-
-<p>&#8212;Eh bien, conclut-elle avec décision, on va le voir pour notre argent.</p>
-
-<p>Elles sortirent.</p>
-
-<p>Dehors, la rue inclinée qui roulait déjà son torrent humain
-s’entr’ouvrit et se referma sur elles pour les engloutir.<span class="pagenum"><a id="page_159">{159}</a></span></p>
-
-<h3><a id="VII-b"></a>VII</h3>
-
-<p>Ce furent dix journées étonnantes. D’abord, elles ne voulurent demander
-aucun renseignement par peur d’être trompées et selon le défiant <i>Credo</i>
-normand. Le premier jour, dès qu’elles eurent fini leur petit déjeuner,
-elles partirent par les rues fraîches encore de la nuit.</p>
-
-<p>Elles allaient, une peu inquiètes, le cou tendu, la main sur la poche,
-singulières et déplacées parmi les passants qui se retournaient souvent
-pour les revoir.</p>
-
-<p>Quand elles apercevaient un jardin public, elles y entraient vite pour
-s’asseoir sur ces bancs offerts gratuitement, sous ces arbres
-surprenants qui consentent à pousser entre les maisons.</p>
-
-<p>Une à une, elles trouvèrent les églises. Elles y pénétraient en évitant
-peureusement le bénitier. A Notre-Dame, Berthe compta les chaises. La
-rosace, pourtant les éblouit. A Saint-Sulpice, les orgues jouaient.
-Elles restèrent foudroyées contre un pilier, sans oser bouger, comme si
-ce bruit remplissait l’édifice à leur enlever la possibilité de le lui
-disputer.<span class="pagenum"><a id="page_160">{160}</a></span></p>
-
-<p>Parfois, Berthe se ressaisissait:</p>
-
-<p>&#8212;C’est pas plus beau qu’à Rouen, disait-elle.</p>
-
-<p>Et Fanny traînait partout un cœur blessé et des yeux qui osaient à peine
-quitter le spectacle terrifiant qu’ils regardaient intérieurement. Les
-visions nouvelles passaient devant elle, comme devant une glace. Un
-instant, elle les reflétait sans qu’elles pénétrassent dans son esprit
-pour y demeurer par le souvenir. Son cerveau, son esprit, son cœur
-étaient déjà occupés. Quelle place y restait-il pour la curiosité ou
-l’émotion? Elle suivait sa sœur puisqu’il fallait la suivre, admirait
-quand il devenait nécessaire d’admirer, s’exclamait parfois, même, pour
-faire écho à Berthe, mais elle se sentait morte à tout.</p>
-
-<p>C’est ainsi, à pied, et pierre à pierre, qu’elles découvrirent Paris.
-Mais elles n’y furent émerveillées qu’une fois: lorsqu’elles trouvèrent
-la Concorde.</p>
-
-<p>C’était un des premiers matins. Il avait plu et le ciel, frais lavé,
-miroitait dans les flaques d’eau. Une brise, venue des Champs-Elysées
-arrosés, leur arriva presque dans la rue Royale.</p>
-
-<p>&#8212;Ça sent les bois, fit Berthe.</p>
-
-<p>Et ce fut alors qu’elles aperçurent la place comme un désert où le vent
-les aurait déposées pendant qu’elles dormaient. Devant elles, le pavé
-s’étendait pour la première fois, illimité, semblait-il, et peuplé de
-passants semblables à des fourmis affolées. Les statues et les fontaines
-colossales et l’obélisque sur son fût de pierre paraissaient seuls à la
-taille de cette immensité.</p>
-
-<p>&#8212;C’est comme la mer! dit Fanny.<span class="pagenum"><a id="page_161">{161}</a></span></p>
-
-<p>Un moment, elles restèrent immobiles, vraiment béantes d’émerveillement.
-Et puis, l’appel irrésistible leur vint comme il vient à tous ceux qui,
-pour la première fois, aperçoivent l’espace et ses chemins. Elles se
-jetèrent à la traverse, allant de l’audace à l’affolement, courant entre
-les voitures lorsqu’il aurait fallu s’arrêter, s’arrêtant lorsqu’il
-aurait fallu passer, toutes pareilles, enfin, à de grands oiseaux de
-nuit subitement livrés à la clarté.</p>
-
-<p>Elles y revinrent souvent, tremblantes et fascinées devant ce danger
-offert qui les tentait jusqu’à ce qu’elles y cédassent.</p>
-
-<p>Berthe disait:</p>
-
-<p>&#8212;Mais tous les chemins y mènent donc?</p>
-
-<p>Et, sournoisement, elles s’arrangeaient pour prendre ceux-là.</p>
-
-<p>Quand elles passaient devant les théâtres, elles détournaient la tête.
-Pourtant, l’Opéra leur sembla digne de faire exception et elles
-l’admirèrent comme une curiosité architecturale du même ordre que les
-églises.</p>
-
-<p>Le soir, elles ne sortaient pas et, après leur repas auquel elles
-trouvaient toujours un petit goût d’orgie, malgré qu’elles le prissent
-léger et qu’elles fussent garées tout au bout de la longue table d’hôte
-souvent plus qu’à moitié vide, elles remontaient dans leur chambre. Là,
-Fanny, lasse de la journée, se laissait tomber sur le fauteuil qui se
-plaignait doucement. Et tous ses soucis retombaient sur elle sans
-partage, comme si la nuit et l’oisiveté la rendaient enfin vulnérable.</p>
-
-<p>Alors, elle se martyrisait de questions, de doutes. Félix et Silas.
-Silas et Félix. Cette absence<span class="pagenum"><a id="page_162">{162}</a></span> de nouvelles où elles étaient pour tout
-le voyage permettait de tout supposer. Et qui eût écrit? L’oncle Nathan
-ne dépensait jamais un timbre sans motifs vitaux, et il n’en verrait
-aucun ici. Le père Oursel était illettré, et aucun de leurs amis ne
-devait se sentir appelé à communiquer avec elles. Alors? Que se
-passait-il là-bas? Le soldat était-il reparti? Elle espérait que oui en
-songeant à Berthe, tant elle avait pris l’habitude de canaliser sa
-pensée dans celle de sa sœur, jusqu’au moment où l’idée qu’elle ne
-reverrait plus Félix la frappait comme un coup de massue dont on sent
-qu’on va mourir.</p>
-
-<p>Sur la nuit éclairée, la forme de Berthe mettait une ombre massive et,
-quelquefois, à bout de pensées et de souffrances, Fanny venait derrière
-elle regarder aussi l’iniquité de la grande Babylone. Du quatrième, on
-distinguait mal les trafics du trottoir, mais l’éclairage, les enseignes
-lumineuses, l’atmosphère empoussiérée, violente, ardente et parfumée,
-arrivaient jusqu’à elles. Et surtout, surtout, le bruit sourd, le bruit
-enfiévré, le bruit de plaisir et de fête du Paris nocturne montait,
-montait sans arrêt jusqu’à cette petite chambre qui était leur
-forteresse, et d’où elles se défendaient.</p>
-
-<p>Elles ne parlaient pas; Berthe, par moments, poussait une exclamation
-étouffée quand un jet lumineux, ou la phrase langoureuse d’un violon
-d’orchestre ou quelque remous de la foule l’étonnait plus fort. Alors,
-pour s’excuser, elle disait:</p>
-
-<p>&#8212;Si «ils» voyaient ça, à Beuzeboc!</p>
-
-<p>Quelquefois le garçon, qui constituait à peu près leur seul truchement à
-l’hôtel (Berthe ayant déclaré<span class="pagenum"><a id="page_163">{163}</a></span> une fois pour toutes que la dame du
-bureau n’avait pas «l’air comme il faut»), leur proposait à demi-voix
-des billets de théâtre.</p>
-
-<p>&#8212;Pourquoi que ces dames ne se distraient pas un peu? demandait-il.</p>
-
-<p>Et il leur offrait successivement toutes les pièces à succès des
-théâtres subventionnés et des autres. Berthe prenait un air choqué
-qu’elle gardait avec peine. Elle répétait:</p>
-
-<p>&#8212;Le Moulin-Rouge! Vous dites? Mais c’est pas un endroit comme il faut,
-ça!</p>
-
-<p>Il y avait une pointe de complaisance dans la façon dont elle répétait
-ces mots. Et Fanny pensait: «Je n’oserai jamais lui répondre comme ça!»</p>
-
-<p>D’ailleurs, Berthe endoctrinait le garçon qui s’était révélé
-compatriote, étant d’Harfleur.</p>
-
-<p>&#8212;Chez nous, à Beuzeboc, disait-elle, c’est mieux qu’ici. Chez nous, on
-ne fait pas le veau comme ici. Chez nous, on mange les artichauts à la
-crème.</p>
-
-<p>Le garçon abondait. La crème? La crème avec les œufs, avec les
-choux-fleurs, les poulets, les moules, les haricots verts, ah! oui, la
-crème? Il connaissait ça, et il connaissait aussi Beuzeboc, par
-ouï-dire, comme une ville de fabriques où on gagnait bon.</p>
-
-<p>Berthe expliquait avec condescendance qu’il y en avait une en face de
-leur maison et que, même, ça manquait, le dimanche, de ne plus
-l’entendre. Le garçon parlait des tréfileries et des chantiers qui, tout
-le jour, grondaient au bord de la basse Seine. Et tous deux, le garçon
-chauve, éternelle<span class="pagenum"><a id="page_164">{164}</a></span>ment fatigué et la grosse fille endimanchée et
-dépaysée, ressuscitaient le pays dans la salle morne du restaurant.</p>
-
-<p>Fanny les regardait sans bien les voir et sans les écouter. Les noms
-familiers l’endormaient doucement, car Paris la fatiguait à mourir.
-Harfleur, Beuzeboc, et la Hétraye et Cantarville et Lintot et Etainhus.
-Elle appuyait sa tête sur sa main: il lui semblait être revenue dans la
-petite salle à manger de la route de Villebonne. Et elle somnolait
-paisiblement sans ses grands rêves épuisants de la nuit, que pleuplaient
-les figures ennemies de Silas et de Félix.</p>
-
-<p>Elles visitèrent les musées, passant un jour tout entier au Louvre, de
-l’ouverture à la fermeture, et mangeant furtivement un croissant sous
-les yeux gênants des gardiens. Elles parcouraient les salles avec
-lenteur en regardant à la dérobée les parquets luisants. Mais elles
-cessèrent de voir les tableaux dont la multitude les rebutait.</p>
-
-<p>Berthe disait:</p>
-
-<p>&#8212;Y en a-t-il, y en a-t-il dans cette halle!</p>
-
-<p>Fanny courait derrière, lassée, une migraine serrant ses yeux meurtris.</p>
-
-<p>Quand elles rencontraient une fenêtre, elles regardaient dehors avec
-envie, mais sans oser avouer qu’elles auraient mieux aimé marcher sur le
-quai accueillant, plein de soleil et d’ombre papillotant au vent qui
-agitait les peupliers de la berge. Quand elles sortirent, elles étaient
-presque malades de leur marche de sept heures à travers les bâtiments.
-Elles tombèrent sur un banc du quai.</p>
-
-<p>&#8212;C’est tout de même beau, dit Berthe avec<span class="pagenum"><a id="page_165">{165}</a></span> conviction. Et toutes ces
-peintures, tous ces cadres! Et pour rien!</p>
-
-<p>Fanny acquiesça faiblement. Cela glissait sur elle avec le reste. Elle
-ne sentait qu’une immense lassitude et le besoin, enfin, de se trouver
-chez elle, avec son souci et son malheur bien présents, sertis dans sa
-vie ordinaire et non pas transportés dans ce monde hostile et
-bouleversé. Et ce fut ce jour-là qu’elle osa dire enfin:</p>
-
-<p>&#8212;Rentrons chez nous, veux-tu? Je ne me plais pas ici.</p>
-
-<p>&#160; </p>
-
-<p>Berthe la querella longuement là-dessus. Il n’y avait que dix jours
-qu’elles étaient à Paris. La somme fixée ne se trouvait point dépensée.
-On avait dit quinze jours, pourquoi abréger? Fanny laissa passer le
-flot, tête courbée. Et elle dit enfin, doucement:</p>
-
-<p>&#8212;Ça ferait une économie. On a déjà bien vu tout.</p>
-
-<p>Berthe sembla considérer l’argument. Son avarice devait lutter avec sa
-curiosité. Elle prononça enfin:</p>
-
-<p>&#8212;T’en as donc assez?</p>
-
-<p>&#8212;Oui, avoua Fanny, j’ voudrais être chez nous.</p>
-
-<p>&#8212;Que t’es drôle, ma pauvre fille! T’es jamais contente! On est ici, pas
-mal, à voir Paris... T’as donc hâte de retrouver du tourment?</p>
-
-<p>Jamais elles n’avaient reparlé du soldat, comme si l’étourdissement de
-leur vie les empêchait de se souvenir, comme si Beuzeboc et ses soucis
-n’existaient plus, comme si le fait de couper les ponts<span class="pagenum"><a id="page_166">{166}</a></span> eût supprimé le
-danger. Peut-être était-ce simplement parce qu’elles ne pouvaient pas en
-parler dans ce milieu nouveau, car les paroles sont, plus qu’on ne le
-sait, dépendantes d’une atmosphère, d’un ciel, d’un paysage.</p>
-
-<p>Bien que sa pensée n’eût jamais quitté l’aînée, ces mots ressuscitèrent
-le soldat devant les deux sœurs, aussi nettement que si, vivant, il se
-fût dressé entre elles sur ce quai plein d’ombres mouvantes, de feuilles
-et d’oiseaux. Et Berthe dit, d’un ton qui hésitait:</p>
-
-<p>&#8212;Qu’est-ce qui se passe là-bas?</p>
-
-<p>Elles virent la maison si bien posée entre son jardin et sa rue et,
-positivement, la fabrique d’en face fit son ronron incessant qui semble
-agiter l’air.</p>
-
-<p>&#8212;Tu vois, fit enfin Fanny, il vaudrait mieux que nous y soyons...</p>
-
-<p>Elle se tut pour laisser passer le bruit d’un tramway et ajouta:</p>
-
-<p>&#8212;Il y a des pois qui «perdent».</p>
-
-<p>Berthe ne disait plus rien. Elle fixait la noble façade du vieux Louvre
-au balcon noir et or historique. Du doigt, elle le désigna enfin:</p>
-
-<p>&#8212;C’est le balcon d’où le roi a tiré sur les protestants, tu sais?</p>
-
-<p>Les yeux de Fanny, qui regardaient en elle un spectacle différent,
-l’interrogèrent.</p>
-
-<p>&#8212;Oui, on nous l’a dit. Tu te rappelles que M. Poirier nous a bien
-recommandé d’aller voir ça.</p>
-
-<p>&#8212;Ah! peut-être, fit-elle sans conviction.</p>
-
-<p>Elles se turent encore, puis Berthe reprit:</p>
-
-<p>&#8212;Des pois qui perdent, c’est vrai. Et puis<span class="pagenum"><a id="page_167">{167}</a></span> ça va être les
-distributions de prix qu’on ne manque jamais...</p>
-
-<p>Leur vie quotidienne évoquée les entoura tout à coup et leur sembla,
-seule, véritable et nécessaire.</p>
-
-<p>&#8212;On oublie, ajouta Berthe avec difficulté, on oublie tout dans ce
-Paris. Pourtant, c’était beau.</p>
-
-<p>&#8212;C’est beau, mais on serait mieux chez nous.</p>
-
-<p>Les sourcils froncés, Berthe réfléchissait. Maintenant, finie la
-fantasmagorie dans laquelle elles venaient de vivre, on rentrait dans le
-réel, à cause de ces paroles dites qui appelaient les autres.</p>
-
-<p>&#8212;Le soldat, dit-elle enfin. Il sera parti, ça, c’est sûr. Mais combien
-qu’il sera resté? Il a dit qu’il avait quinze jours, mais il n’avait pas
-d’argent pour rester quinze jours à Beuzeboc!</p>
-
-<p>Fanny plongea d’un seul coup dans son souci. Au même point qu’au départ,
-sans avoir avancé d’un pas. Elle dit faiblement:</p>
-
-<p>&#8212;Sûr qu’il est parti! Qu’est-ce qu’il ferait là-bas?</p>
-
-<p>Un regret inconscient passait dans sa voix. Berthe répliqua avec
-aigreur:</p>
-
-<p>&#8212;Dieu merci! On a fait ce qu’il fallait pour en être débarrassées.</p>
-
-<p>Elle réfléchit encore.</p>
-
-<p>&#8212;Faut peut-être pas trop rester parties, on ne sait pas. S’il avait dit
-des choses, il vaudrait mieux être là pour le savoir. Et puis...</p>
-
-<p>Elle sourit presque et sa grosse figure en fut illuminée. Frappée du
-changement de sa voix, Fanny la regarda.<span class="pagenum"><a id="page_168">{168}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;Quoi donc?</p>
-
-<p>&#8212;Le voisin va se demander ce que nous devenons.</p>
-
-<p>&#8212;Le voisin? Le voisin?</p>
-
-<p>Elle répétait stupidement le petit mot qui venait de lui faire
-comprendre qu’elle n’avait pas encore touché le fond de son tourment, et
-que l’hostilité de sa sœur devenait de la rivalité.</p>
-
-<p>Le fleuve incessant des passants coulait devant leur banc. Les regards
-distraits s’accrochaient aux détails de leurs toilettes, s’amusaient un
-instant à leurs figures provinciales et disparaissaient pour faire place
-à d’autres.</p>
-
-<p>Elles se levèrent et suivirent le flot. Déjà la ville avait disparu à
-leurs yeux, leur existence reprenait son cours dans le lit habituel.</p>
-
-<p>En tournant la tête, elles auraient pu encore apercevoir le banc ombragé
-qu’elles venaient de quitter; pourtant, elles n’étaient déjà plus là,
-elles étaient parties, elles étaient arrivées.<span class="pagenum"><a id="page_169">{169}</a></span></p>
-
-<h3><a id="VIII-b"></a>VIII</h3>
-
-<p>Lorsqu’elles débarquèrent à la gare de Beuzeboc, toutes les écharpes des
-soirs normands traînaient sur la vallée creusée en entonnoir. Leurs
-yeux, réhabitués par la lente progression du voyage, se reposaient enfin
-avec délices. Voilà le pont qui annonce la ville, et les maisons
-solitaires qui font sentinelles, et voici la gare, et l’omnibus, et les
-«soleils», et les sentiers blancs qui montent vers les bois, et les
-cheminées roses qui dépassent les collines vertes...</p>
-
-<p>&#8212;Quel bonheur d’être rentrées, tout de même! cria Berthe en descendant
-de wagon.</p>
-
-<p>Fanny oubliait sa lassitude. Quelque chose enfin l’accueillait ici.
-L’air était ami. Les habitudes, le travail et le repos venaient
-au-devant d’elle.</p>
-
-<p>Et, sur le seuil de la gare, elles aperçurent le soldat qui attendait la
-sortie en montant la faction.</p>
-
-<p>Glacées, elles s’arrêtèrent. Il leur faisait une sorte de salut
-militaire sans sourire, gravement,<span class="pagenum"><a id="page_170">{170}</a></span> comme pour bien montrer que leur
-rencontre était chose sérieuse et préméditée et non pas d’aventure.</p>
-
-<p>Berthe se remit la première. Elle prit sa sœur au bras, l’entraîna vers
-l’omnibus qui attendait, la poussa dedans, y jeta leurs valises. Ce fut
-étourdissant. Fanny tremblait encore du coup, que la lourde machine
-s’ébranlait déjà. Quand elle eut repris ses sens engourdis, elle n’eut
-qu’un mouvement: regarder, revoir Félix. Mais le soldat avait disparu.</p>
-
-<p>Pendant le trajet qui se fit dans le bruit infernal de la grosse voiture
-ferraillant aux pavés, Berthe lui cria des choses, gesticula. Elle
-n’entendait rien, ne comprenait rien. Une seule chose demeurait: elle
-avait revu son fils. Tout au fond d’elle une sorte de grande joie sombre
-grondait, contre laquelle elle se débattait comme le chasseur qu’une
-bête, à moitié sortie de sa tanière, a déjà saisi au pied, malgré qu’on
-la batte, qu’on l’assomme pour lui faire lâcher prise.</p>
-
-<p>Ce fut assez court. La vue de sa sœur hors d’elle-même, celle des rues,
-des rues faites de maisons où chacun connaissait les demoiselles
-Bernage, dressa comme un mur d’obstacles à cette marée furieuse qui
-venait de passer sur elle. Et, tout à coup, elle eut peur: peur du monde
-en bloc, des gens en particulier: peur de Berthe, et de l’oncle Nathan
-et du père Oursel même, peur de ce Félix aux yeux durs, peur d’elle-même
-à cause de ce qu’elle venait de sentir.</p>
-
-<p>Les chevaux grimpaient au pas la dernière côte. Tous les voisins
-garnissaient les portes dans la<span class="pagenum"><a id="page_171">{171}</a></span> douceur du soir. Les sœurs reconnurent
-leur maison et, devant la porte, le soldat qui attendait.</p>
-
-<p>Cette fois, elles avaient compris. C’était une déclaration de guerre, de
-guerre à mort ou plutôt à vie. Le Félix commençait à se faire
-reconnaître. Déjà, toute la ville devait jaser. Les sœurs ne surent
-jamais comment elles avaient franchi leur grille en frôlant le soldat en
-sentinelle, comment elles s’étaient trouvées assises, haletantes, chez
-elles, enfin chez elles, dans ce chez elles menacé.</p>
-
-<p>Comme une espèce d’ange gardien rustique, le père Oursel se tenait dans
-la cuisine où elles s’étaient réfugiées. Il les regardait avec une sorte
-de compréhension apitoyée. Mais il ne leur adressa pas un mot, même de
-bienvenue, à la suite du bonjour caverneux dont il les salua.</p>
-
-<p>Ce ne fut qu’après le souper qu’elles retrouvèrent le calme nécessaire
-pour en parler. Jusque là, ç’avait été des exclamations, des soupirs et
-des gestes. La bonne soupe mitonnée, les œufs frais, les légumes
-nouveaux, tous ces biens dont le goût leur revenait parurent leur
-redonner un peu d’espoir.</p>
-
-<p>&#8212;Il faut en finir, dit Berthe. Père Oursel!...</p>
-
-<p>Le vieillard, qui remuait sa vaisselle dans l’eau fumante, se retourna.</p>
-
-<p>&#8212;Père Oursel, ce gars qu’est soldat est là à la porte. Il est-il revenu
-ici?</p>
-
-<p>Le père Oursel se remit à sa bassine avec un mépris très visible.</p>
-
-<p>&#8212;Est rien! dit-il, dans la vraie manière laconique normande.</p>
-
-<p>Berthe connaissait ses façons. Il fallait insister.<span class="pagenum"><a id="page_172">{172}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;Père Oursel, est-il revenu, oui ou non?</p>
-
-<p>&#8212;Il est venu, il est venu... murmura-t-il d’un ton dubitatif. Il y a
-rien à faire pour lui ici.</p>
-
-<p>&#8212;Bien sûr, bien sûr, dit Berthe. Mais pourquoi donc qu’il est planté là
-comme s’il nous attendait?</p>
-
-<p>Elle osait enfin mettre en paroles leur appréhension. Fanny trembla
-d’entendre le bonhomme répondre. Mais il se tut, noyant son silence dans
-le bruit des casseroles. Et elles n’apprirent rien de plus ce soir-là,
-ni son sentiment s’il en nourrissait un là-dessus, ni celui des gens de
-Beuzeboc.</p>
-
-<p>Comme Berthe allait entrer dans sa chambre, Fanny l’arrêta.</p>
-
-<p>&#8212;Nous parlerons demain, veux-tu? Je ne peux pas ce soir, je t’assure.</p>
-
-<p>Une si effrayante fatigue creusait ses traits dans sa figure livide aux
-yeux cernés que Berthe n’osa point passer outre.</p>
-
-<p>&#8212;Bon, bon, dit-elle. Repose-toi, ma fille, y en a qui ne se reposeront
-pas, va!</p>
-
-<p>Sur ce trait, elle se retira, déjà remise du voyage et toute rafraîchie,
-elle, par la perspective du combat.</p>
-
-<p>&#160; </p>
-
-<p>Quand Fanny se fut assurée en tremblant, le lendemain matin, qu’aucun
-soldat ne se montrait sur la route, elle gagna le jardin où Berthe
-attendait le déjeuner en considérant les pois en train de «perdre». Elle
-ne savait plus, vraiment, où elle en était, car ce curieux instinct
-nouveau qui venait de lui être révélé ne la soutenait que lorsque<span class="pagenum"><a id="page_173">{173}</a></span> ses
-yeux de chair pouvaient se poser sur son fils. Hors de sa vue, elle
-n’était réellement qu’une créature tremblante, agitée, soumise aux
-autres.</p>
-
-<p>Berthe vint au-devant d’elle. Il y avait sur sa figure une espèce de
-résolution qui effraya Fanny en même temps qu’elle la rassurait. Et elle
-attendit qu’elle parlât. Ce fut aussitôt.</p>
-
-<p>&#8212;Fanny, pendant que tu dormais, j’ai parlé avec le père Oursel. Le
-soldat est venu tous les jours.</p>
-
-<p>Elle s’arrêta, le temps de jouir de son effet sur la malheureuse, et
-reprit:</p>
-
-<p>&#8212;Tous les jours! Tu vois ce qu’on suppose, ce qu’on dit. Encore, ce
-n’est rien, parce que nous n’y étions pas. Mais, maintenant, qu’est-ce
-qui va arriver?</p>
-
-<p>Devant elle, Fanny restait pétrifiée, sans voix. Berthe reprit encore:</p>
-
-<p>&#8212;Tu ne sais pas? Tu n’as pas une idée? Pourtant, c’est à cause de toi
-que tout ça est arrivé. Mais j’ai déjà vu ce qu’il fallait faire.</p>
-
-<p>Comme elle se taisait, Fanny retrouva la voix. Elle hasarda:</p>
-
-<p>&#8212;L’oncle Nathan lui parlerait bien.</p>
-
-<p>Berthe cria:</p>
-
-<p>&#8212;L’oncle Nathan est dans la Manche pour huit jours, voir des chevaux.
-Il peut en arriver des choses, d’ici huit jours!</p>
-
-<p>Fanny, écrasée, balbutia:</p>
-
-<p>&#8212;M. Poirier pourrait...</p>
-
-<p>&#8212;M. Poirier?... Un homme comme lui, fourré dans les livres jusqu’au cou
-et qui se détourne quand il voit une limace sur sa route? Allons<span class="pagenum"><a id="page_174">{174}</a></span> donc!
-qu’est-ce qu’il irait dire à ce mauvais gars?</p>
-
-<p>Malgré elle, Fanny interrompit:</p>
-
-<p>&#8212;C’est peut-être pas un mauvais gars...</p>
-
-<p>Berthe agita furieusement les bras.</p>
-
-<p>&#8212;Tu le défends, à cette heure, tu le défends? Après ce qu’il nous a
-fait voir! Un mauvais gars, comme son père!...</p>
-
-<p>Fanny s’était abattue sur le banc. Elle sanglota:</p>
-
-<p>&#8212;C’était pas un mauvais gars. Il a écrit. Il regrettait. On peut bien
-se repentir.</p>
-
-<p>Berthe resta un moment à court. La plus pure orthodoxie lui barrait la
-route. Et, tout à coup, elle trouva une réponse:</p>
-
-<p>&#8212;Œil pour œil, dent pour dent! C’est ça qu’il faut dire, c’est ça!</p>
-
-<p>Fanny pleurait toujours, à sanglots profonds, qui secouaient ses épaules
-frêles; et tout le chagrin du monde semblait abattu là sur elle.</p>
-
-<p>Le soleil entrait lentement dans le jardin, repliant un à un les pétales
-jaunes des belles de nuit, ouvrant les petites coupes bleues et blanches
-des belles de jour. L’air paraissait déborder du ronron doux de la
-fabrique. Un beau jour d’été commençait dans la vallée.</p>
-
-<p>Les sanglots de l’aînée cessèrent peu à peu. Sans la regarder, Berthe se
-recueillait. Et elle lâcha enfin le mot par lequel elle gouvernait la
-vie de sa sœur:</p>
-
-<p>&#8212;Ecoute...</p>
-
-<p>«Ecoute, Fanny, tu dis vrai: il faut quelqu’un qui nous conseille, un
-homme qui puisse, s’il le faut, tenir tête à un homme, parce que moi,
-ce<span class="pagenum"><a id="page_175">{175}</a></span> gars-là, ça me tourne le sang de penser qu’il faut que je lui parle.</p>
-
-<p>«Alors, il n’y a qu’un homme qui puisse nous aider.»</p>
-
-<p>Elle s’arrêta un peu.</p>
-
-<p>&#8212;Tu y penses comme moi!</p>
-
-<p>Fanny fit d’un air stupide:</p>
-
-<p>&#8212;M. Gallier?</p>
-
-<p>&#8212;Tu ne cherches que des vieux. Que t’es simple, ma pauvre fille! Faut
-un homme encore jeune, d’attaque, qui puisse faire peur. Voyons... le
-plus près, notre voisin.</p>
-
-<p>Fanny répéta:</p>
-
-<p>&#8212;Notre voisin?</p>
-
-<p>&#8212;Oui, M. Froment, l’instituteur.</p>
-
-<p>La stupeur morne qui marqua le visage de Fanny dut lui faire voir qu’il
-fallait la noyer dans des paroles, car elle reprit très vite:</p>
-
-<p>&#8212;Tu comprends, ce n’est plus un étranger. Nous l’avons rencontré
-souvent, il demeure à côté de nous...</p>
-
-<p>&#8212;M. Froment, jamais! Oh! non, ce n’est pas possible, fit Fanny, les
-yeux séchés, les mains jointes.</p>
-
-<p>&#8212;Et pourquoi pas possible?</p>
-
-<p>&#8212;Mais parce que je ne veux pas, je ne peux pas. Surtout lui!</p>
-
-<p>Elle avait tout dit. Berthe la considéra comme elle le faisait rarement.
-Fanny comptait pour si peu dans sa vie profonde! Et elle dit lentement,
-comme quelqu’un qui a enfin compris:</p>
-
-<p>&#8212;Ah! surtout lui! Ah! surtout lui! Je m’en<span class="pagenum"><a id="page_176">{176}</a></span> doutais bien que tu faisais
-quelque chose en dessous aussi par là. Mais enfin, tu l’avoues!</p>
-
-<p>Elle tremblait de fureur, soudain, comme quelqu’un qui vient de
-découvrir l’imprévu, et non pas comme la prudente toujours avertie
-qu’elle voulait paraître. Et, à côté d’elle, Fanny tremblait de chagrin
-et d’émoi.</p>
-
-<p>&#8212;Oui, c’est comme ça, dit-elle enfin. Nous étions d’accord. Il devait
-venir...</p>
-
-<p>Elle s’arrêta, incapable de continuer, tant son bonheur manqué la
-prenait à la gorge.</p>
-
-<p>&#8212;Eh bien, il viendra, dit férocement la grosse fille. Et on lui dira
-ça.</p>
-
-<p>Une idée subite parut la frapper.</p>
-
-<p>&#8212;Car, enfin, tu n’allais pas prendre cet homme-là sans rien lui dire,
-tout de même?</p>
-
-<p>&#8212;Oh! peux-tu croire ça!</p>
-
-<p>&#8212;Est-ce qu’on sait jamais avec toi?</p>
-
-<p>Fanny tenta de se rebeller.</p>
-
-<p>&#8212;Tu sais bien qu’avec les autres...</p>
-
-<p>Mais Berthe ne voulait rien de ce côté.</p>
-
-<p>&#8212;Les autres, les autres! dirait-on pas qu’il y en avait une douzaine
-après toi!</p>
-
-<p>Le soleil arrivait sur les héliotropes, qui envoyèrent une bouffée
-vanillée jusqu’au banc.</p>
-
-<p>Berthe reprit:</p>
-
-<p>&#8212;Il faut lui dire, à M. Froment, tout de suite. Puisqu’il faut en
-arriver là, pourquoi attendre?</p>
-
-<p>Fanny se tordait les mains.</p>
-
-<p>&#8212;Pas comme ça, pourtant! Ce n’est pas comme ça que je voulais lui
-dire!<span class="pagenum"><a id="page_177">{177}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;Qu’est-ce que ça fait? Toutes les manières sont bonnes de dire ce
-qu’on veut.</p>
-
-<p>Elle se pencha.</p>
-
-<p>&#8212;<i>Il faut</i>, <i>il faut</i> lui dire. Il nous donnera un bon conseil. As-tu
-mieux à proposer?</p>
-
-<p>Elle s’arrêta un instant, comme pour attendre une opinion qui ne vint
-pas.</p>
-
-<p>&#8212;Tu vois bien, tu n’as rien à dire.</p>
-
-<p>Elle se leva.</p>
-
-<p>&#8212;A la sortie de onze heures et demie, je demanderai à M. Froment
-d’entrer un instant.</p>
-
-<p>Fanny s’épouvanta devant cette façon officielle d’agir.</p>
-
-<p>&#8212;Entrer chez nous!</p>
-
-<p>&#8212;Eh bien, puisqu’il devait venir. Puisque vous...</p>
-
-<p>Elle ne se décida pas à prononcer un mot qui parût consacrer ou même
-accepter la chose, et, se levant brusquement, elle s’en alla.</p>
-
-<p>Cachée dernière les rideaux de sa fenêtre, Fanny vit la scène redoutée:
-la grand’porte de l’école s’ouvrant, le flot agité des enfants
-s’envolant et la haute taille de Silas planté au milieu d’eux.</p>
-
-<p>Et puis Berthe, près de la barrière entr’ouverte, semblable à une
-araignée dans sa toile, Berthe attendant le passage du grand homme et
-avançant d’un pas.</p>
-
-<p>Oh! ce pas! Fanny en brûla de honte, tandis qu’elle rougissait lentement
-jusqu’aux yeux. Et puis ce fut rapide. Quelques mots et Silas entrait,
-refermait la barrière, suivait Berthe dans l’allée, et Fanny entendait
-résonner son pas ferme sur les marches, dans le corridor.<span class="pagenum"><a id="page_178">{178}</a></span></p>
-
-<p>Alors elle essaya de se composer: «Il faut que je descende, allons,
-songea-t-elle. <i>Il le faut.</i> Il faut que ce soit moi qui lui dise.»</p>
-
-<p>Ce fut un combat dur et court. Elle luttait encore que, déjà, elle
-descendait l’escalier sans presque s’en rendre compte.</p>
-
-<p>A la porte du salon, elle s’arrêta, surprise. Berthe avait fait entrer
-sa visite dans la pièce de cérémonie. Cela lui fut encore une occasion
-d’hésiter. Enfin, elle se vainquit, et, pâle, tremblante, le cœur
-battant jusque dans la gorge, elle entra.</p>
-
-<p>Tout de suite, elle comprit qu’ils n’en étaient qu’aux préliminaires de
-l’explication. Silas, debout, sans chapeau à la main, ce qui lui donnait
-quelque chose d’étrangement familier, se tenait en face de Berthe, la
-tête inclinée, avec un air de surprise dissimulée. Autour d’eux, la
-pièce inhabitée, froide, luisait d’un éclat gelé par le vernis des
-meubles, l’or des cadres, de la garniture de cheminée, les glaces et les
-vitres. «Il n’y a pas un grain de poussière!» songea Fanny avec
-satisfaction, malgré elle. Et, aussitôt, elle plongea dans ses
-tourments.</p>
-
-<p>Berthe disait:</p>
-
-<p>&#8212;Ah! la voilà!</p>
-
-<p>Il y eut le petit choc ordinaire et l’embarras des rencontres. Fanny
-sentait les yeux de Silas la brûler à travers ses paupières baissées à
-elle, lui demander: «Pourquoi êtes-vous partie? Où êtes-vous allée?
-Comment ne m’avez-vous rien dit?» Et le joug écrasant de l’amour,
-qu’elle ne sentait plus, retomba sur elle.</p>
-
-<p>Comme en rêve, elle vit qu’ils étaient tous assis.<span class="pagenum"><a id="page_179">{179}</a></span> Elle entendit sa
-sœur qui, seule à rompre l’insupportable silence, disait des paroles
-quelconques pour masquer leurs pensées. Elle entendit: «Paris, oui,
-Paris. Un petit voyage.» Et, enfin, les mots importants arrivèrent. La
-voix profonde de Silas répondit:</p>
-
-<p>&#8212;Vous avez besoin de moi. Tant mieux. Je ne désire rien tant que de
-vous être utile.</p>
-
-<p>Berthe recueillit le compliment, le goûta et le digéra. Puis elle dit:</p>
-
-<p>&#8212;Voilà. Notre oncle est parti. Nous n’avons que des vieux amis, ici, et
-il nous faut l’avis d’un homme.</p>
-
-<p>Elle prit un temps.</p>
-
-<p>&#8212;C’est à cause de quelque chose que vous avez entendu dire, peut-être?</p>
-
-<p>M. Froment la regardait, sans comprendre.</p>
-
-<p>&#8212;Non, vraiment rien.</p>
-
-<p>&#8212;Ah! dit-elle d’un ton soulagé.</p>
-
-<p>Il y eut un silence, et puis, elle regarda Fanny.</p>
-
-<p>&#8212;C’est à cause de ma sœur.</p>
-
-<p>De tous les durs moments de la vie de la pauvre fille, ce fut peut-être
-le plus dur. Son cœur lui parut sauter hors de sa poitrine. Elle ferma
-les yeux. «Si je pouvais m’évanouir!» songea-t-elle. Mais, quand elle
-les rouvrit, la cruelle lumière de midi était toujours là, autour d’eux,
-sur elle, sur le visage attentif qui se penchait vers le sien.</p>
-
-<p>Elle fit un geste qui devait contenir bien du désespoir, car Berthe
-elle-même parut le comprendre. Et, malgré tout, heureuse de reprendre le
-sceptre de la conversation après l’avoir tendu par mégarde à sa sœur,
-elle continua:<span class="pagenum"><a id="page_180">{180}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;Monsieur Froment, vous avez peut-être remarqué un jeune homme, un
-soldat, qui rôde autour de chez nous. Il a osé se présenter ici. Il
-vient d’un pays où nous avons eu une vieille servante. Et... il se dit
-son neveu, mais...</p>
-
-<p>Elle s’arrêta encore en regardant Fanny.</p>
-
-<p>Le grand homme écoutait d’un air étonné.</p>
-
-<p>&#8212;Ah oui? dit-il. Et alors...</p>
-
-<p>&#8212;Alors, il nous persécute. Il veut se faire nourrir ici, ou je ne sais
-quoi, il est là, tout le temps. Avant notre départ, nous l’avions eu ici
-à dîner une fois. A notre retour, il était à la gare, et puis, nous
-l’avons trouvé à notre porte. Tenez, si vous regardez par la fenêtre,
-vous le verrez peut-être.</p>
-
-<p>Tous, ils se tournèrent vers la vitre brillante sous le rideau blanc.
-Et, comme elle l’avait dit, ils virent, contre le mur, le petit gars
-trapu, rouge et bleu, qui les regardait.</p>
-
-<p>D’un commun accord, ils reculèrent comme si ces regards eussent été des
-projectiles auxquels on ne pouvait s’exposer sans danger. Cette fois,
-ils l’avaient tous senti, ce n’était plus des mots mais une présence qui
-les menaçait. Et, un peu pâle, l’instituteur demanda:</p>
-
-<p>&#8212;Et ce garçon vous persécute, mais pourquoi?</p>
-
-<p>Il y eut un silence pesant qui parut devoir durer éternellement. Enfin,
-Fanny leva la tête, osa regarder son fiancé. Alors, elle vit dans ses
-yeux ce qu’il craignait, et une étrange goutte de bonheur tomba dans sa
-coupe d’amertume.<span class="pagenum"><a id="page_181">{181}</a></span></p>
-
-<p>Ce fut lui qui parla le premier, d’une voix si altérée qu’elle le
-reconnut à peine.</p>
-
-<p>&#8212;Fanny, je vois que vous avez appris notre décision à votre sœur?</p>
-
-<p>Ainsi, son ami la réclamait, avant de savoir. Dans cet inconnu dont
-frémit l’ordinaire égoïsme masculin, il lui tendait la main! Elle
-l’adora dans son cœur douloureux, tandis qu’incapable de parler elle
-inclinait la tête.</p>
-
-<p>&#8212;Alors, je peux dire que je suis là pour vous servir, pour vous
-protéger au besoin?</p>
-
-<p>Sa voix, redevenue sonore, montrait qu’il la voyait toujours à lui.
-Entre eux, une onde d’entente passa, qui fut interceptée par Berthe.</p>
-
-<p>Elle se dressa, tout à coup, ivre de cette jalousie cachée qui explosait
-enfin, et elle cria:</p>
-
-<p>&#8212;Mais ça ne se peut pas! Vous ne savez rien! Demandez-lui donc de vous
-dire ce qu’il y a entre vous deux. Demandez-lui!</p>
-
-<p>Muette d’horreur, Fanny se détourna et cacha sa tête dans ses mains.
-Elle ne pouvait pas étrangler de ses mains cet amour naissant, et elle
-dit d’une pauvre voix de honte:</p>
-
-<p>&#8212;Toi, dis-lui, je ne peux pas.</p>
-
-<p>Berthe se calmait. Elle tenait la parole et la réparation qu’elle
-voulait.</p>
-
-<p>&#8212;Si tu veux. Vous allez comprendre, monsieur Froment. Notre mère, quand
-elle est morte...</p>
-
-<p>Elle parla longtemps, assise, importante, écoutant ses paroles, et tout
-à l’effet qu’elle faisait sur le bel homme terrassé en face d’elle.
-Quand, enfin, ayant tout dit, elle se retourna, Fanny avait disparu.<span class="pagenum"><a id="page_182">{182}</a></span></p>
-
-<p>Elle ne descendit que bien après le départ du visiteur, les yeux rougis,
-froide d’appréhension. La porte, en se fermant, lui avait battu sur le
-cœur. Silas s’en allait pour ne jamais revenir. Il partait la méprisant,
-déçu d’elle, irrité, plein de ce courroux des hommes trompés, car elle
-l’avait trompé.</p>
-
-<p>Timidement, elle jeta un regard dans le salon vide. Un peu de présence y
-restait encore: une légère odeur humaine se mêlait à son ordinaire
-senteur de renfermé; deux chaises et un fauteuil sortis de leur immuable
-alignement témoignaient encore de la scène jouée; les ronds de
-sparterie, ordinairement placés devant chaque siège, se bousculaient les
-uns les autres. La vie enfin avait pénétré dans la pièce morte et y
-persistait encore. Fanny comprit un peu de tout cela, et referma
-doucement la porte.</p>
-
-<p>Elle trouva sa sœur à table, solidement installée devant son assiette.</p>
-
-<p>&#8212;Te voilà! cria-t-elle. Je croyais que tu n’allais pas «dîner»
-aujourd’hui. Si ça a du bon sens, tout ça! Assieds-toi, tiens!</p>
-
-<p>Fanny s’assit, les yeux pleins de questions, mais sans oser se fier à sa
-voix. Et elle commença son misérable repas.</p>
-
-<p>Toute la gaîté du monde riait sous la fenêtre ouverte. Une odeur de
-boudin grillé venait de la rue. Des enfants débridés de l’école
-criaient. On sentait le jardin pâmé de joie sous le soleil. La table,
-nappée de frais, était chargée d’un plat savoureux de poule au riz, que
-l’étrange cuisinière accommodait au mieux. Berthe remplit l’assiette de
-sa sœur.<span class="pagenum"><a id="page_183">{183}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;Mange, j’ai faim.</p>
-
-<p>Le symbole même de leur vie fraternelle parut exprimé. Et le joug était
-si bien incrusté dans les faibles épaules, l’obéissance accourait
-tellement au-devant de l’ordre, et puis, après tout, un tel parfum
-montait du plat pour séduire la bête vorace de l’appétit, que Fanny
-mangea.</p>
-
-<p>Elles ne parlèrent de rien à table, mais, dès qu’elles furent au jardin
-dans l’allée ombragée de noisetiers qui bordait le potager, Fanny
-demanda d’une voix tremblante:</p>
-
-<p>&#8212;Qu’est-ce qu’il a dit?</p>
-
-<p>Depuis le départ de Silas, la question était entre elles; et ce ne fut
-qu’une simple formalité pour l’une de le dire, pour l’autre de
-l’entendre. Pourtant, la réponse toute prête ne tomba pas aussitôt.
-Berthe hésita un moment avant de parler.</p>
-
-<p>&#8212;Il n’a rien dit...</p>
-
-<p>&#8212;Rien?</p>
-
-<p>&#8212;Rien.</p>
-
-<p>Fanny serra ses mains l’une contre l’autre. Elle sentait qu’elle venait
-de perdre une des choses précieuses de sa vie: le silence de son fiancé.
-Ce silence qui n’était rien, rien, en effet, pour quelqu’un d’autre,
-comme elle aurait su l’interpréter! Et puis l’hostilité de Berthe le
-dénaturait peut-être encore... Tant de choses, tant de choses dans la
-façon dont une tête se relève ou s’abaisse, dont une main se crispe, et
-puis les yeux qui parlent toujours avant qu’on les fasse taire...</p>
-
-<p>&#8212;Oh! dit-elle avec angoisse, tu as bien vu ce qu’il pensait!</p>
-
-<p>Berthe se pencha pour enlever un gros escargot<span class="pagenum"><a id="page_184">{184}</a></span> qui montait à l’assaut
-d’un chou. Et Fanny perdit ainsi la première lecture de ce visage qui
-n’aurait pas su, non plus, se fermer tout de suite.</p>
-
-<p>&#8212;Il n’a rien dit sur le coup. Il baissait la tête, il avait les yeux en
-bas, l’air dur. Enfin, il s’est remis; il a fait: «Je vous remercie,
-mademoiselle Bernage, de la confiance que vous me témoignez. Vous avez
-bien fait de compter sur moi. Je vous suis tout dévoué.»</p>
-
-<p>Elle savourait, en les répétant, les paroles qui s’adressaient à elle,
-et n’en cédait rien à celle qui en était le sujet.</p>
-
-<p>Fanny reprit après un silence:</p>
-
-<p>&#8212;Enfin, quand il a su que je... que Félix... mon malheur, il a bien
-laissé voir quelque chose?</p>
-
-<p>&#8212;Pour sûr qu’il n’avait pas l’air très content. Il est devenu blanc. Et
-puis ça lui a passé. Après, il n’a plus fait mine de rien.</p>
-
-<p>Chaque parole perfide entrait dans l’âme à vif.</p>
-
-<p>Elle demanda encore:</p>
-
-<p>&#8212;Et qu’est-ce qu’il va faire?</p>
-
-<p>Berthe dit vivement:</p>
-
-<p>&#8212;Pour Félix? Il a dit: «Ne vous tourmentez pas. Vous me demandez
-conseil? Partez pour la ferme que vous avez du côté de Villebonne.»</p>
-
-<p>&#8212;«A la Hêtraye? que je lui ai fait.»&#8212;«Oui, qu’il m’a dit. Vous y avez
-gardé un pied-à-terre, eh bien, allez-y tout de suite. Je me charge du
-gars.»</p>
-
-<p>Elle s’arrêta net comme quelqu’un qui a encore quelque chose à dire et
-qui le retient. Et, à regret, elle ajouta:</p>
-
-<p>&#8212;Et il a dit: «Mais il faut que je sache ce que votre sœur veut faire
-vis-à-vis de lui.»<span class="pagenum"><a id="page_185">{185}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;Il a dit ça, il a dit ça?</p>
-
-<p>Et elle reprocha humblement:</p>
-
-<p>&#8212;Tu disais qu’il n’avait rien dit.</p>
-
-<p>&#8212;Laisse-moi le temps, toujours! cria Berthe, hargneusement. Alors, j’ai
-répondu: «Ma sœur veut, comme moi, s’en débarrasser.»</p>
-
-<p>&#8212;Débarrasser, oh! Berthe!</p>
-
-<p>&#8212;Quand tu répéteras: «Oh! Berthe!» c’est tout de même ça que nous
-voulons! C’est pour ça que nous sommes allées à Paris. C’est pour ça que
-nous avons appelé M. Froment à notre secours.</p>
-
-<p>Fanny dit faiblement:</p>
-
-<p>&#8212;Je ne voulais pas.</p>
-
-<p>&#8212;Tu ne veux pas, d’abord, et puis tu profites de ce que je fais.
-Heureux que je suis là pour mener la barque. Où irais-tu sans moi, ma
-pauvre fille?</p>
-
-<p>Elles se turent. La chaleur devenait insupportable. Berthe se dirigea
-vers la maison. Fanny marchait derrière elle.</p>
-
-<p>&#8212;C’est tout ce que vous avez dit?</p>
-
-<p>Berthe ne se retourna pas.</p>
-
-<p>&#8212;Oui, dit-elle sèchement, c’est tout et c’est bien assez.</p>
-
-<p>Dans le vestibule frais, elle s’arrêta pour s’éponger.</p>
-
-<p>&#8212;Alors, on va suivre son conseil. Puisque le gars reste là, on va
-encore lui fausser compagnie.</p>
-
-<p>Fanny restait songeuse, le front plissé, les yeux pleins de chagrin.</p>
-
-<p>&#8212;Est-ce mieux? Est-ce qu’il le croit, vraiment?<span class="pagenum"><a id="page_186">{186}</a></span></p>
-
-<p>Elle ouvrit la porte et regarda par la fenêtre qui donnait sur la rue.</p>
-
-<p>Le soldat était là qui faisait les cent pas sous le soleil implacable de
-deux heures.</p>
-
-<p>Elle se rejeta en arrière.</p>
-
-<p>&#8212;Pauvre Félix! murmura-t-elle tout bas, comme il a chaud!<span class="pagenum"><a id="page_187">{187}</a></span></p>
-
-<h3><a id="IX-b"></a>IX</h3>
-
-<p>Quand Berthe poussa ses volets, le soleil mangeait déjà le brouillard.
-Les nuages de vapeurs condensées sur la Seine pendant la nuit
-débordaient à présent d’une mousse laiteuse la large coupe verte de
-l’estuaire.</p>
-
-<p>La Hêtraye, village, église et mare, se dressait à l’extrémité de la
-plaine que terminait la ferme accrochée au rebord du plateau et
-surplombant la vallée profonde où siège Villebonne, entre son cirque
-romain, son clocher gothique et sa tour féodale. Villebonne ceinturée de
-la verdure affolée par l’humus des falaises et prolongée sans fin par
-les marais où fuit, vers le sud, tout droit depuis deux mille ans, la
-chaussée de Jules César.</p>
-
-<p>Il était de fondation dans la famille Bernage, depuis qu’elle avait
-quitté son berceau de la Hêtraye, de garder un pied-à-terre à la ferme.
-Elle possédait une assez jolie maison d’habitation à un étage, remplie
-de vieux meubles d’héritage, et plantée au milieu d’un clos de pommiers
-vénérables.<span class="pagenum"><a id="page_188">{188}</a></span> Les fermiers logeaient plus loin, dans une chaumière,
-petitement et humblement, à la mode de jadis.</p>
-
-<p>Cette fois encore, les sœurs étaient parties à la brune dans une voiture
-réquisitionnée chez l’oncle Nathan absent. Et aucune ombre suspecte ne
-s’était mêlée aux commères de la route, extasiées de curiosité sur ce
-nouveau départ.</p>
-
-<p>Sur sa porte, l’instituteur fumait une cigarette. Il les salua
-gravement, mais Fanny ne put voir dans l’ombre l’expression de ses yeux.</p>
-
-<p>Ce matin-là, elle dormait d’un sommeil accablé après une longue insomnie
-dans laquelle ses soucis avaient pris le grossissement accoutumé.
-Pourtant, elle ouvrit les yeux, dès que Berthe la toucha.</p>
-
-<p>&#8212;Qu’est-ce qu’il y a? demanda-t-elle en s’asseyant, lucide et prête à
-souffrir.</p>
-
-<p>&#8212;Il y a, il y a... viens voir ce qu’il y a...</p>
-
-<p>Elle la prit sous le bras. Encore engourdie, Fanny se mit à bas du lit.
-Berthe la tirait vers la fenêtre. Elle se frotta les yeux, où le sommeil
-persistait.</p>
-
-<p>&#8212;Regarde! dit Berthe dans un souffle.</p>
-
-<p>Elle regarda et, rouge et bleu sur le paysage embrumé, elle vit le
-soldat adossé à la haie du clos, et qui considérait la maison.</p>
-
-<p>Quand elle ouvrit les yeux après le demi-évanouissement où elle venait
-de sombrer, elle vit Berthe, debout devant elle, droite, grande, sévère
-et comme pleine de résolution.</p>
-
-<p>&#8212;Ah! c’est passé? fit-elle. Je peux m’en aller, à cette heure?<span class="pagenum"><a id="page_189">{189}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;Où? questionna Fanny.</p>
-
-<p>&#8212;Lui parler, à la fin des fins, à ce gars-là, et tu vas voir si je vais
-me faire écouter!... Tu trembles tout le temps, toi; il le voit bien.
-Mais attends qu’il trouve quelqu’un en face de lui et tu verras!</p>
-
-<p>Déjà elle semblait en route pour la bataille. Fanny, des deux mains,
-l’arrêta.</p>
-
-<p>&#8212;Ne fais pas ça! Lui parle pas mal! Te fâche pas! Qu’est-ce qu’on fera
-s’il crie des choses?...</p>
-
-<p>Violemment, Berthe s’arracha.</p>
-
-<p>&#8212;Qu’est-ce que ça me fait! Et sa persécution, crois-tu que ça ne nous
-compromet pas?</p>
-
-<p>Elle était dans l’escalier. Fanny la perdit de vue. Les verrous
-glissèrent, la clef grinça; puis, dans l’herbe noyée de rosée, elle
-l’aperçut qui passait, laissant un sillage plus foncé derrière elle.
-Chaussée de sabots, elle levait haut les pieds, marchant redoutablement
-vers le petit soldat immobile.</p>
-
-<p>Fanny vit l’abordage. Haute et vaste, plus grande que le garçon, Berthe
-le lui cachait. Le dos véhément de sa sœur, vêtu d’une camisole bleu
-foncé à pois, faisait une grande tache dans le pré, où le soleil
-commençait de glisser obliquement mille rayons que renvoyaient dix mille
-gouttes de rosée. Et cette chose un peu grotesque, un dos de grosse
-femme en déshabillé, qui bougeait dans la lumière du matin, lui
-paraissait décider de son avenir.</p>
-
-<p>Elle tremblait comme une fiévreuse. «Qu’est-ce qu’il va dire? Pauvre
-malheureux, tout de même! Si je pouvais faire quelque chose pour lui?»<span class="pagenum"><a id="page_190">{190}</a></span></p>
-
-<p>Et toute sa volonté disait au dos qui tachait le pré lumineux:</p>
-
-<p>«Pas si fort! Il me ressemble peut-être, au fond, et ça fait si mal, la
-brutalité!»</p>
-
-<p>Par moments, elle était secouée de la terreur de le voir se dresser en
-colère contre sa sœur et lever la main, peut-être, ou tirer son
-coupe-choux.</p>
-
-<p>Et soudain elle revit le visage de Berthe, qui reprenait le chemin
-marqué de sombre sur la cour miroitante. Elle revenait vers la maison,
-et, à grandes enjambées paisibles d’homme de la terre, le gars la
-suivait. Affolée, elle se dit: «Le voilà! le voilà! Je vais le voir!»
-sans démêler si elle se désespérait ou si elle se réjouissait. Elle fit
-sa toilette avec des gestes d’automate. Pourtant, au dernier moment, sa
-pâleur la frappa, dans le miroir à col de cygne du lavabo d’acajou.</p>
-
-<p>«Il va me trouver vilaine!» songea-t-elle.</p>
-
-<p>Et, pour la première fois de sa vie, elle fit un geste de coquette pour
-se frotter les joues d’une serviette rêche.</p>
-
-<p>Le gars était dans la cuisine, où la mère Laurent, la fermière qui
-aidait les sœurs quand elles venaient seules, allumait la cuisinière et
-tournait le moulin à café. Berthe devait finir sa toilette dans sa
-chambre. Il fallait donc, seule, prendre une attitude, choisir, agir.
-Elle baissa les yeux. Avant tout, il fallait empêcher son amour maternel
-captif et torturé de se montrer par là.</p>
-
-<p>&#8212;Bonjour, dit-elle doucement.</p>
-
-<p>&#8212;Bonjour, dit le gars.</p>
-
-<p>Sa figure pointue portait un air de ruse satisfaite. On le sentait
-apaisé pour le moment, comme<span class="pagenum"><a id="page_191">{191}</a></span> l’est un méchant chien en train de lécher
-un os. Encore cette fois, la mère sentit son cœur entr’ouvert se
-rétracter.</p>
-
-<p>Aussitôt, un nouveau souci lui vint. Qu’avait dit Berthe à la fermière?
-Mais déjà la loquacité de la vieille femme lui venait en aide.</p>
-
-<p>&#8212;Alors, c’est le neveu de c’te pauv’ Marthe, comme ça? fit-elle en
-affirmation-interrogation, car la mode paysanne aime à greffer une
-conversation sur une branche solide.</p>
-
-<p>C’était une petite vieille que l’âge tassait. Sa figure de fin ivoire
-mille fois creusé sertissait deux malins yeux d’agate. Elle était la
-première à poser à Fanny la question redoutée.</p>
-
-<p>&#8212;Son neveu, répéta celle-ci en écho, heureuse de ne pas trop mentir.</p>
-
-<p>Berthe entrait justement. Sans doute n’avait-elle pas osé laisser
-longtemps sa sœur privée de soutien dans la dangereuse entrevue.
-Pourtant, elle paraissait bien ajustée dans sa robe grise du matin, avec
-un petit tablier à carreaux bleus et jaunes en mouchoirs du pays; et ses
-joues luisaient de savon sous la torsade magnifique de ses cheveux de
-blé mûr.</p>
-
-<p>&#8212;Oui, mère Laurent, il nous est tombé du ciel, Félix.</p>
-
-<p>La mère Laurent plaça:</p>
-
-<p>&#8212;Félix Leplay, comme Marthe?</p>
-
-<p>Berthe resta court un instant, puis elle se remit:</p>
-
-<p>&#8212;Les neveux ne s’appellent pas toujours comme la tante! Une nombreuse
-famille qu’elle avait, Marthe, n’est-ce pas?<span class="pagenum"><a id="page_192">{192}</a></span></p>
-
-<p>Elle regarda le gars comme pour le presser de venir à l’aide. Déjà, ils
-étaient complices.</p>
-
-<p>&#8212;Non, fit-il avec calme. Elle n’avait «pas» qu’une sœur.</p>
-
-<p>&#8212;Donnez-moi le moulin, cria Berthe. Dépêchons-nous. J’ai faim, moi!</p>
-
-<p>Elle poussait la mère Laurent vers l’armoire et c’était comme si, en
-même temps, elle poussait ses questions hors du chemin.</p>
-
-<p>En un instant, la table de chêne lavé et poli par cinq générations de
-Bernages fut couverte d’assiettes à coq et à roses, de bols et de
-cuillères. Une livre de beurre tout frais moulé y prit le milieu avec le
-lait fumant et le café qui finissait de passer.</p>
-
-<p>Ils s’assirent tous, sauf la mère Laurent, pressée de retrouver son
-homme. Le gars Félix atteignit son couteau en poussant un soupir
-retentissant de contentement.</p>
-
-<p>&#8212;On n’est pas mal ici, fit-il.</p>
-
-<p>Et, coupant à la miche une énorme tranche, il entama le beurre.</p>
-
-<p>Ils mangèrent sans parler, puisqu’il devenait évident que le soldat
-possédait la religion des repas. Fanny le regardait à la dérobée,
-anxieuse, troublée, un peu heureuse et très triste. Qu’il était épais et
-rustaud! Comme tous ceux de la vallée, elle exagérait la distance qui
-les sépare des paysans. Avec effort, elle détourna les yeux de lui, se
-contraignant à les tenir sur son assiette.</p>
-
-<p>Néanmoins elle les releva bientôt, tant le silence lui causait de
-malaise: quelque chose de subtil flottait dans l’air, sans qu’elle pût
-le localiser. Et, tout à coup, en regardant Berthe, elle comprit: il
-n’y<span class="pagenum"><a id="page_193">{193}</a></span> avait plus d’hostilité sur le visage, sur la personne tout entière
-de sa sœur.</p>
-
-<p>«Qu’est-ce qu’elle a pu lui dire, tout à l’heure, dans la cour?»
-songea-t-elle.</p>
-
-<p>D’ailleurs, ce ne fut qu’un éclair, une de ces intuitions certaines qui
-sont comme des ponts jetés sur l’avenir. Et elle retomba dans son
-incertitude, tandis que la voix de Berthe s’élevait plus aigre que
-jamais.</p>
-
-<p>&#8212;Ils vous ont donné une bien longue permission au régiment, Félix?</p>
-
-<p>«Elle l’appelle Félix, songea Fanny avec attendrissement. Comme ça doit
-lui coûter!»</p>
-
-<p>Il réfléchit un peu avant de répondre.</p>
-
-<p>&#8212;Ça tire à sa fin!</p>
-
-<p>&#8212;Ah! dit seulement Berthe.</p>
-
-<p>Et personne n’ajouta rien, tant chacun sentait les mots prochains
-difficiles à manier.</p>
-
-<p>Berthe se leva avec décision.</p>
-
-<p>&#8212;On va se mettre au ménage, ma sœur et moi. Allez vous promener, mon
-garçon. Il y a de quoi voir dans la campagne «du moment».</p>
-
-<p>&#8212;Et dans la propriété, ajouta le gars presque spontanément.</p>
-
-<p>Après quoi, il serra les lèvres comme pour les empêcher de lâcher
-d’autres paroles trop pleines de signification.</p>
-
-<p>Berthe fit la moue.</p>
-
-<p>&#8212;Oh! la propriété!</p>
-
-<p>Elle n’ajouta rien. Entre eux venait de tomber le mot décisif: la
-propriété, l’argent, le bien, l’appât qui, de si loin, attirait ici le
-gueux renié, comme une charogne attire les bêtes puantes.<span class="pagenum"><a id="page_194">{194}</a></span></p>
-
-<p>De la journée, il ne rentra à la maison. Après avoir rejoint le père
-Laurent aux champs, où il coupait du seigle, il dut fraterniser avec lui
-et le journalier qu’il employait, car les sœurs le virent de loin qui
-faisait «mézienne», endormi sous une haie. Le soir, il rentra avec les
-hommes, les outils sur l’épaule, de la marche lente et lourde des fins
-de journée.</p>
-
-<p>Elles étaient devant la porte, à regarder le soleil s’enfoncer dans
-l’estuaire lointain, jouissant comme jouissent les gens de la terre de
-cette beauté dans laquelle ils baignent sans vouloir l’exprimer.</p>
-
-<p>Le gars arriva par le sentier de l’est. Tournées vers le couchant, elles
-ne le voyaient pas, et il resta là, à deux pas d’elles, immobile,
-attentif et muet.</p>
-
-<p>Ce fut Fanny qui l’aperçut la première. Elle sursauta et faillit crier,
-comme s’il l’avait surprise dévêtue. Berthe le regarda tranquillement.</p>
-
-<p>&#8212;Vous voilà, mon garçon. On a soupé, nous. Va falloir que vous alliez
-avec le père Laurent.</p>
-
-<p>Le gars eut un mince sourire assuré.</p>
-
-<p>&#8212;J’ vas manger la soupe avec eux, toujours, fit-il.</p>
-
-<p>D’une seule pièce, à la paysanne, il se tourna et partit.</p>
-
-<p>Quand il eut fait quelques pas, Berthe cria:</p>
-
-<p>&#8212;L’ père Laurent vous prendra avec lui, à l’écurie, pour coucher!</p>
-
-<p>Le gars se retourna. Elles aperçurent sa figure soudain convulsée,
-haineuse, ses yeux durcis. Il ouvrit la bouche, la referma. On vit sa
-volonté lutter avec sa colère et la dompter. Il répéta:</p>
-
-<p>&#8212;Avec les chevaux, bon.<span class="pagenum"><a id="page_195">{195}</a></span></p>
-
-<p>Et il reprit sa marche.</p>
-
-<p>Quand il fut au bout de la cour, Berthe dit orgueilleusement:</p>
-
-<p>&#8212;Il n’y a qu’à savoir lui parler.</p>
-
-<p>&#8212;Oh! souffla Fanny, tu me fais trembler!</p>
-
-<p>&#8212;Quoi! parce que je lui cause dur? D’abord, depuis quand qu’ c’est une
-honte pour un domestique de ferme de coucher avec les chevaux?</p>
-
-<p>&#8212;Pourtant...</p>
-
-<p>&#8212;Pourtant, ça lui a pas plu! Mais c’est justement. Ça lui fait voir
-qu’on ne le supporte que jusqu’à un certain point.</p>
-
-<p>Elle se tut. Sa figure rayonnait positivement sous la clarté immense du
-couchant. Malgré la victoire évidente que leur parti venait de
-remporter, Fanny regardait sa sœur avec appréhension.</p>
-
-<p>Berthe se tut un instant, puis elle reprit:</p>
-
-<p>&#8212;Et je sais le faire parler aussi. Il m’a dit comment qu’il nous a
-retrouvées. Car, enfin, c’était drôle, après toutes les précautions que
-maman avait prises.</p>
-
-<p>Elle s’arrêta, mais Fanny ne dit rien.</p>
-
-<p>&#8212;Ça ne te semble pas drôle, à toi? Non? Il n’est pas sorcier, pourtant!
-J’ m’étais promis de lui tirer ça d’abord, pendant qu’il est pas encore
-trop «hardi». Eh bien, c’est ton voyage, ma pauv’ fille, ta belle idée
-d’aller à Bures, y a dix ans.</p>
-
-<p>«Je m’en doutais bien. Mais je me suis trouvée «dupe» quand il me l’a
-avoué. Oui. L’ fermier Malandain, qui nous a reconduites, connaissait le
-chef de gare qui lui a dit où que nous allions. Tout ça, mis avec les
-rapports de la femme du<span class="pagenum"><a id="page_196">{196}</a></span> greffier, notre course à Londinières, l’a
-renseigné. Tout de même, il est pas sot!</p>
-
-<p>Fanny ne s’arrêta pas à songer que ce n’était pas elle, en ce jour
-lointain, qui avait été prendre les billets pour Beuzeboc à la petite
-gare, au lieu de retourner couvrir leurs traces à Dieppe. Elle ne
-portait pas un cœur de créancière, et, pour elle, les moyens employés
-dans cette patiente chasse à la mère lui importaient peu. Son fils
-l’avait trouvée parce qu’il <i>devait</i> la trouver. Il ne <i>pouvait</i> pas
-disparaître de sa vie, elle le voyait bien maintenant. Le voyage à
-Paris, cette résolution désespérée et la fuite à La Hêtraye, rien ne
-réussissait à le dépister.</p>
-
-<p>Un peu plus tard, debout en robe de nuit, derrière sa fenêtre
-entr’ouverte, Fanny regardait au fond de la cour le bâtiment, l’écurie
-où son fils, toute la nuit et les nuits suivantes, allait dormir dans
-l’haleine chaude et la forte odeur des chevaux de ferme.</p>
-
-<p>Elle spéculait sur le passé. «Si papa avait vécu, jamais cette chose-là
-ne serait arrivée... jamais il ne m’aurait laissé arriver du mal...
-jamais il n’aurait caché la lettre... jamais il n’aurait consenti à ce
-que j’abandonne mon enfant... il l’aurait aimé.» Et elle reconstruisait
-ainsi sa vie sur une seule donnée, puisque c’est là la consolation
-suprême de ceux qui l’ont manquée. Mais son remords montait en elle,
-formidable, accru, en réalité, de toutes ces années où il avait dormi en
-elle, alors qu’elle le croyait apaisé, tandis qu’elle regardait l’étable
-à cause de celui qui y dormait avec la haine au cœur.</p>
-
-<p>«Mon Dieu, priait-elle, mon Dieu, pardonne-<span class="pagenum"><a id="page_197">{197}</a></span>moi, j’ai péché en
-l’abandonnant, je le vois maintenant, tout en obéissant comme il est
-dit, j’ai péché.»</p>
-
-<p>Elle revoyait son père, ce bon huguenot, et son grand-père qu’elle avait
-connu, et les aïeux dont il lui parlait quelquefois, ces rocs au milieu
-de la tourmente des siècles de persécution et de folie. Mais la foi
-baissait, le siècle reprenait le dessus, le siècle, c’est-à-dire la
-complaisance au péché qui devient le péché et puis le vice lui-même.
-Mais comment savoir où est le péché? «Pour maman, se disait-elle, c’est
-ce petit enfant né de ma faute qui n’en était pourtant pas une. Et,
-vraiment, le péché, c’est de l’avoir abandonné. O mon petit, mon petit,
-j’aurais fait un bon garçon de toi! Je t’aurais tant aimé qu’il aurait
-bien fallu que tu le deviennes.»</p>
-
-<p>Et elle s’arrêtait devant le sentiment de l’irréparable comme devant un
-mur.</p>
-
-<p>&#160; </p>
-
-<p>Une pluie fine se tendait devant le paysage comme la chaîne sur le
-métier, lorsque les sœurs descendirent, le lendemain. Aussi, le gars se
-trouvait-il dans la cuisine avec l’air désœuvré des paysans contrariés
-par le temps en pleine saison. Il exhalait une odeur appréciable
-d’écurie. Berthe fit une grimace qu’il saisit au vol sans maladresse.</p>
-
-<p>&#8212;Ça sent son fruit, dit-il. Ah! je n’ai pas d’effets de rechange, ici,
-et l’écurie, ça tient bon.</p>
-
-<p>Berthe dit rudement:</p>
-
-<p>&#8212;C’est pas nos affaires. A vous de vous arranger.<span class="pagenum"><a id="page_198">{198}</a></span></p>
-
-<p>Elle paraissait butée, ce matin, à se montrer intransigeante, autant, la
-veille, elle avait laissé voir une singulière bonne volonté. Le gars
-pâlit un peu sous son hâle de paysan.</p>
-
-<p>&#8212;Si, c’est vos affaires, dit-il d’une voix sourde en ne regardant que
-la cadette.</p>
-
-<p>Elle vint en face de lui, à le toucher; les poings aux hanches, dans sa
-terrible attitude de combat.</p>
-
-<p>&#8212;Ah! c’est nos affaires? Eh bien, combien qu’ ça va durer, dites un
-peu, combien de temps que vous allez rester à la Hêtraye?</p>
-
-<p>Le gars ne répondit pas tout de suite. Il recula, se détourna et
-s’assit. Puis il se coupa du pain, et alors il parla:</p>
-
-<p>&#8212;Ma permission finit dans huit jours. En convalescence que j’ suis.</p>
-
-<p>Fanny fit un pas et un cri.</p>
-
-<p>&#8212;En convalescence?</p>
-
-<p>Le gars la regarda comme s’il venait seulement de l’apercevoir depuis
-son entrée dans la chambre.</p>
-
-<p>&#8212;Oui, dit-il, une «purésie» qu’ j’ai eue. Un chaud et froid que j’avais
-pris, qui m’a tombé sur «l’estomac».</p>
-
-<p>&#8212;Une pleurésie? C’est grave, ça, fit-elle sans réfléchir.</p>
-
-<p>Il leva les yeux, qu’il avait baissés sur la tartine qu’il
-confectionnait. Un peu de surprise y luisait.</p>
-
-<p>&#8212;L’ major a dit que j’avais un bon coffre.</p>
-
-<p>Il réfléchit un peu et ajouta:</p>
-
-<p>&#8212;Mais que fallait faire attention.</p>
-
-<p>Berthe avança entre eux et, se tournant pour poser le lait sur la table,
-jeta à Fanny un regard impérieux comme un ordre.<span class="pagenum"><a id="page_199">{199}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;Déjeunons, dit-elle. Eh bien, mon garçon, puisque vous êtes là encore
-pour huit jours vous allez demander au père Laurent de vous prêter un
-pantalon de toile et une chemise.</p>
-
-<p>Le gars et Fanny restèrent bouche bée, littéralement, et Berthe se
-rengorgea devant leur étonnement:</p>
-
-<p>&#8212;Faut ce que faut, dit-elle. Dans huit jours vous partirez...</p>
-
-<p>Il y eut un de ces silences où l’on sent s’amasser les paroles
-importantes, comme la pause dans l’orage annonce la décharge de la
-foudre... Et elle ajouta:</p>
-
-<p>&#8212;Et on ne vous reverra peut-être jamais.</p>
-
-<p>Fanny songea passionnément:</p>
-
-<p>«S’il avait du cœur, il se lèverait et s’en irait. Oh! comme je
-l’aimerais s’il faisait ça!»</p>
-
-<p>Et elle entendit encore la voix de Berthe qui ajoutait ces mots
-indifférents dans lesquels il faut toujours noyer les autres comme la
-pluie noie le tonnerre et l’éclair:</p>
-
-<p>&#8212;On peut bien faire ça: un pantalon et une chemise, c’est pas une
-affaire... En mémoire de not’ pauv’ Marthe.</p>
-
-<p>Le cœur en suspens, Fanny regarda son fils. Il riait d’un rire
-silencieux, et sa figure épanouie lui parut l’image même de la
-bassesse.<span class="pagenum"><a id="page_200">{200}</a></span></p>
-
-<h3><a id="X-b"></a>X</h3>
-
-<p>Silas Froment montait la côte de la Hêtraye. Le train quitté à la gare
-de Villebonne, il avait traversé la petite ville braisillante dans sa
-chaude vallée, suivi l’interminable route encaissée où les «fabriques»
-n’arrivent pas à enlaidir la verdure souveraine, et qui s’élève enfin
-par larges lacets enserrant la coupe de l’un de ces petits monts de
-l’estuaire, cariatides formidables du plateau de Caux.</p>
-
-<p>Il marchait du long pas cadencé des infatigables, sans s’arrêter et sans
-se presser, avec un air de grande réflexion. Quand il émergea au sommet,
-midi éclatait à tous les clochers; et celui de la Hêtraye, plus proche,
-cognait ses volées à tous les peupliers de la route.</p>
-
-<p>A la barrière, les deux sœurs le regardaient venir. Berthe lui tendit
-franchement la main. Fanny, livide, attendait. Quand il eût répondu à
-Berthe, il se pencha et, sans un mot, prit la main froide de l’aînée, et
-la serra avec douceur et tendresse.<span class="pagenum"><a id="page_201">{201}</a></span></p>
-
-<p>Ils pénétrèrent dans le petit bosquet d’ormes taillés qui formait un
-croissant derrière la maison. Et Berthe, pressée de parler, commença:</p>
-
-<p>&#8212;Nous nous sommes permis de vous écrire de venir, monsieur Froment.
-Excusez la démarche. Vous allez mal nous juger. Pardonnez-nous.
-Qu’est-ce que vous allez penser de nous?...</p>
-
-<p>Silas coupa ses pléonasmes d’un geste courtois.</p>
-
-<p>&#8212;Je vous l’ai déjà dit, je n’ai pas de plus grand désir que de vous
-être utile. Ce ne sont pas des mots: c’est l’expression d’une réalité
-bien vive, croyez-le.</p>
-
-<p>Comme toujours, même dans les moments les plus graves, il s’écoutait un
-peu parler par habitude professionnelle, par goût aussi.</p>
-
-<p>Berthe reprit avec difficulté, car l’expression de la reconnaissance est
-une tâche ardue pour la hauteur normande:</p>
-
-<p>&#8212;Bien de la bonté de votre part. Mais nous sommes des femmes seules et
-c’est une position...</p>
-
-<p>Il y eut un silence, et l’instituteur dit plus vite, comme pour en
-finir:</p>
-
-<p>&#8212;Alors, où en êtes-vous? Je ne sais plus rien depuis votre départ.</p>
-
-<p>Ce fut comme si cette simple question enlevait enfin la bonde des
-paroles.</p>
-
-<p>&#8212;Ah! monsieur Froment, dit Berthe, nous en sommes <i>à la raison</i>. Il est
-là depuis huit jours et il part ce soir, mais je vous jure que j’en ai
-assez. Moi, toujours! termina-t-elle en regardant Fanny avec rancune.</p>
-
-<p>&#8212;Oui, oui, dit M. Froment. Quelle attitude a-t-il?<span class="pagenum"><a id="page_202">{202}</a></span></p>
-
-<p>Berthe leva des bras tragiques:</p>
-
-<p>&#8212;Quelle attitude? Quelle attitude?</p>
-
-<p>Elle réfléchit un peu.</p>
-
-<p>&#8212;Peut-être pas d’attitude du tout, mais des façons de tout regarder, de
-tout soupeser, des façons d’espion ou de maître: on ne sait pas.</p>
-
-<p>&#8212;Mais comment?</p>
-
-<p>&#8212;Tenez, hier au soir, il a demandé quand finit le bail du père Laurent,
-comme si, vraiment, ça le regardait... Enfin, c’est trop fort!</p>
-
-<p>Elle se démenait sur le banc comme une chatte qui se fouette les flancs
-pour amener sa colère au diapason voulu. Et Fanny se faisait toute
-petite entre sa furie et l’attention brûlante de Silas, qu’elle sentait
-attachée à elle. Et elle n’arrivait pas à comprendre le ressort caché de
-ce grand jeu. Elle n’aurait pas voulu que Silas vint la voir dans son
-tourment, et l’idée de le mêler à leur embarras lui était intolérable.
-Elle écouta la voix grave qui la prenait aux entrailles, si fort,
-parfois.</p>
-
-<p>&#8212;Voyons, sait-il?... Sait-il laquelle?</p>
-
-<p>Et Berthe répondit très vite comme si elle attendait la question depuis
-le commencement:</p>
-
-<p>&#8212;C’est incroyable, mais il n’a pas l’air de savoir que c’est Fanny...</p>
-
-<p>La phrase resta inachevée, car certains mots ne pouvaient être dits,
-même par celle qui ne ménageait rien.</p>
-
-<p>L’instituteur se leva. Il parut très grand dans le sentier couvert de la
-charmille.</p>
-
-<p>&#8212;Voici mon avis, dit-il: ne rien lui apprendre. Il se lassera en voyant
-qu’on ne veut rien lui dire... C’est une situation qui ne peut
-s’éterniser...<span class="pagenum"><a id="page_203">{203}</a></span> Il le comprendra. Tout homme de bon sens le
-comprendrait.</p>
-
-<p>Il s’échauffait un peu aussi, tandis que, singulièrement, Fanny se
-refroidissait. Depuis que les paroles s’amassaient contre son fils
-honni&#8212;et celles mêmes de celui-ci qu’elle croyait un juste&#8212;elle
-n’était plus si certaine de voir en lui l’ennemi dont il fallait se
-débarrasser.</p>
-
-<p>Les sœurs se levèrent aussi, et ils se dirigèrent tous vers la maison.
-Dans l’allée étroite, Berthe frôlait Silas de sa large hanche, et Fanny
-venait derrière, seule, mince et muette.</p>
-
-<p>Sur le seuil ils virent de loin le gars qui attendait. Alors, Berthe se
-tourna et, dans la figure de l’instituteur, elle jeta:</p>
-
-<p>&#8212;Vous lui parlerez. C’est vous qui nous en débarrasserez.</p>
-
-<p>Il n’eut pas le temps de répondre. Le gars les avait vus et se dirigeait
-vers eux.</p>
-
-<p>Ce fut un singulier repas. Aucun mot n’avait été prononcé en
-présentation. Mais le gars, avec son flair puissant de rustre, sentait
-visiblement l’ennemi. Il se renfrogna, jetant des regards sournois et
-mangeant à plein sans parler. Berthe trouvait moyen de faire marcher la
-conversation, de paraître à son aise entre ces convives jugulés par
-l’angoisse, ou la crainte, ou l’embarras. Et la chère de la fermière
-affriandait tant l’appétit, aiguisé par l’air déjà salé du plateau,
-qu’un peu de détente permit tout de même d’arriver au dessert sans
-encombre.</p>
-
-<p>Après le café, Berthe se leva.</p>
-
-<p>&#8212;Allez faire un tour dehors, dit-elle. Moi et Fanny, on a à s’occuper
-un moment.<span class="pagenum"><a id="page_204">{204}</a></span></p>
-
-<p>Elle hésita et ajouta:</p>
-
-<p>&#8212;Félix vous montrera la propriété.</p>
-
-<p>Les deux hommes sortirent. Fanny les regarda s’éloigner avec crainte.
-Tout la blessait: les choses et leur contraire, ce qu’elle désirait et
-ce qu’elle redoutait. Cette conversation entre ces deux hommes auxquels
-sa chair et son cœur étaient attachés, elle eût voulu l’entendre, et
-elle ne savait comment en fuir le récit.</p>
-
-<p>Le ménage était terminé depuis longtemps lorsque les hommes arrivèrent.</p>
-
-<p>Assises sur le banc devant la porte, les sœurs les regardaient
-approcher: la grande taille de Silas s’élevant à côté du petit gars
-comme un chêne auprès d’un arbuste.</p>
-
-<p>Fanny songea à la fois: «Comme il est grand et fort!» et: «Comme il est
-chétif!» Et le coup de stylet maternel trancha à vif dans son orgueil
-d’amoureuse. Berthe dit à demi-voix:</p>
-
-<p>&#8212;C’est-il bête que ce soit l’instituteur, qui ne se sert que de sa
-tête, qui soit si fort et que ce malheureux qui a besoin de ses bras
-n’en ait point.</p>
-
-<p>La réponse de Fanny vint comme un réflexe:</p>
-
-<p>&#8212;Le père Laurent dit qu’il est plus fort qu’il n’en a l’air.</p>
-
-<p>Les hommes arrivaient près d’elles. M. Froment se laissa tomber sur le
-banc. Félix s’assit un peu à l’écart, à portée de la voix cependant,
-comme décidé à garder sa place, cette fois. Et la conversation ne fut
-que de lieux communs.</p>
-
-<p>A la collation, qu’on hâta pour que M. Froment, qui avait annoncé son
-intention de regagner Beuzeboc à pied, pût se mettre en route à temps,<span class="pagenum"><a id="page_205">{205}</a></span>
-le gars ne démarra point de la pièce, avec une sorte d’obstination,
-visible à la manière dont il restait tassé sur sa chaise. Et, dans ses
-yeux aigus, tour à tour fixés sur ceux qui parlaient, luisait l’âpre
-curiosité paysanne intéressée.</p>
-
-<p>Pourtant, sur l’ordre de Berthe, il dut aller chercher du cidre au
-cellier contigu, mais il fut si vite de retour qu’elle n’eut pas le
-temps d’amorcer la conversation qu’elle désirait.</p>
-
-<p>Enfin, M. Froment se leva pour partir. Il alla à Berthe et lui tendit la
-main:</p>
-
-<p>&#8212;Merci, mademoiselle, dit-il, de cette <i>excellente</i> journée.</p>
-
-<p>Il appuya sur l’adjectif.</p>
-
-<p>Il se tourna vers le gars et le salua avec une politesse distante:</p>
-
-<p>&#8212;Au revoir, monsieur.</p>
-
-<p>Puis, la voix haute et claire:</p>
-
-<p>&#8212;Venez-vous me conduire, Fanny?</p>
-
-<p>Pour les deux qui restaient ce fut inattendu comme un mauvais rêve. Les
-fiancés étaient dehors qu’ils n’arrivaient pas à se rendre compte des
-paroles étonnantes et du coup d’audace qui les suivait.</p>
-
-<p>Cependant, le couple s’éloignait dans la grande lumière dorée de
-l’après-midi. Silas n’avait pas osé offrir son bras comme il y songeait.
-Ils marchaient côte à côte, proches et, pourtant, séparés par l’éclat
-nouveau de ce coup d’Etat. Et il leur semblait qu’ils n’avaient plus
-rien à se dire.</p>
-
-<p>Ils allèrent ainsi jusqu’à la barrière. Silas l’ouvrit, et ils furent
-sur la route blanche du plateau que l’instituteur allait suivre pour
-gagner Beuzeboc au plus court.<span class="pagenum"><a id="page_206">{206}</a></span></p>
-
-<p>On aurait dit qu’une impossibilité physique les empêchait de parler l’un
-et l’autre. Enfin, Silas commença d’une façon incohérente qui n’était
-pas la sienne:</p>
-
-<p>&#8212;Il ne sait pas.</p>
-
-<p>Et Fanny, sans hésiter, elle qui hésitait toujours, répondit:</p>
-
-<p>&#8212;Ah! il ne sait pas?</p>
-
-<p>Ils marchèrent encore quelques pas, puis elle reprit:</p>
-
-<p>&#8212;Mais ce n’est pas possible!</p>
-
-<p>Silas dit sans la regarder:</p>
-
-<p>&#8212;C’est que vous avez l’air si jeune!</p>
-
-<p>&#8212;Oh! répéta-t-elle, c’est pas possible.</p>
-
-<p>Ils traversaient la longue rue du village. Leur conversation pouvait
-être épiée; elle l’était: ils connaissaient trop les us des campagnes
-pour n’en être pas certains. Fanny continua, l’air indifférent:</p>
-
-<p>&#8212;Il ne se doute pas, vous êtes sûr?</p>
-
-<p>M. Froment affirma:</p>
-
-<p>&#8212;Non. Il pencherait plutôt de l’autre côté.</p>
-
-<p>&#8212;Berthe?</p>
-
-<p>&#8212;Oui, affirma-t-il. Par moments, on dirait qu’il croit que c’est elle.</p>
-
-<p>Elle ne répondit pas à cela. Elle venait de songer à ce premier jour où
-sa sœur était allée comme une Furie vers le soldat planté au bas du pré,
-et à ce qu’elle avait pu lui dire et dont elle ne lui avait jamais
-parlé, à elle, à cet air adouci qui paraissait parfois sur sa figure.</p>
-
-<p>Sa mère? Non, non, même pour tout savoir, jamais Berthe n’aurait
-consenti à lui faire supposer<span class="pagenum"><a id="page_207">{207}</a></span> cela. Elle se perdait dans ses pensées
-confuses. Et ce fut Silas qui reprit:</p>
-
-<p>&#8212;Je l’ai questionné doucement, mais de façon à ce qu’il comprenne que
-vous m’aviez tout dit. Il n’est pas sot. Il a compris.</p>
-
-<p>&#8212;N’est-ce pas? dit Fanny, avec une lueur de joie.</p>
-
-<p>&#8212;C’était difficile à expliquer. Cela s’est fait à demi-mot et très
-rapidement. «Mon ami, lui ai-je dit, je suis ici pour aider ces dames.
-Vous tombez dans leur vie sans crier gare.»</p>
-
-<p>«Il m’a répondu: «Oui, je sais bien, mais, moi aussi, j’en ai une
-situation qui n’est pas drôle. (Il a dit: «qu’est rêvable.») Que celle
-qui me doit quelque chose vienne m’établir. J’ai l’âge.»</p>
-
-<p>&#8212;Il a dit ça?</p>
-
-<p>&#8212;A peu près, c’est le sens.</p>
-
-<p>Elle répéta:</p>
-
-<p>&#8212;«Qu’elle vienne m’établir...»</p>
-
-<p>&#8212;Oui. Et il le pense. Je crois qu’on ne gagnera rien à ruser, à
-temporiser avec une nature comme celle-là; c’est un roc.</p>
-
-<p>Elle pensa: «Comme maman.» Et, tout haut, elle dit:</p>
-
-<p>&#8212;Alors?</p>
-
-<p>&#8212;Et c’est tout. Aucun nom n’a été prononcé, c’est à des indices que
-j’ai vu qu’il croyait que c’était votre sœur...</p>
-
-<p>Il se tut. Le village dépassé, quelques fermes bordaient encore un des
-côtés du sentier qu’ils prirent pour couper vers la plaine. Des hêtres,
-alignés sur le talus, une fraîcheur descendait, qui les surprit, après
-l’haleine embrasée de la route crayeuse.<span class="pagenum"><a id="page_208">{208}</a></span> D’un commun accord, ils
-s’arrêtèrent pour s’adosser au talus herbeux contre lequel tous les
-amoureux du village devisaient. Et l’instituteur reprit:</p>
-
-<p>&#8212;J’ai eu l’impression qu’une somme, une somme raisonnable, bien
-entendu...</p>
-
-<p>Fanny étendit la main:</p>
-
-<p>&#8212;Oh! non, non, plus d’argent entre nous! Il y en a eu trop, déjà!</p>
-
-<p>M. Froment rougit jusqu’aux yeux. Fanny en eut honte pour lui.</p>
-
-<p>&#8212;Vous ne pouvez pas savoir, se hâta-t-elle de dire, perdant sa réserve
-coutumière, tant elle se pressait de s’excuser, mais c’est l’argent
-qu’on a donné, déjà, qui a tout perdu. Et l’argent n’arrange rien.</p>
-
-<p>&#8212;Quelquefois, dit l’instituteur qui s’était remis. C’est une question
-de délicatesse. Il est évident qu’il n’est revenu, qu’il n’est entré
-dans votre vie que pour cela.</p>
-
-<p>Elle détourna la tête.</p>
-
-<p>&#8212;Oh! pardon, je vous blesse, mais il faut porter le fer dans la plaie,
-voyez-vous, le fer rouge.</p>
-
-<p>Il répéta, content de son image et la poussant encore:</p>
-
-<p>&#8212;Le fer rouge à blanc.</p>
-
-<p>Elle ne disait rien, la tête toujours détournée. Alors, il insista avec
-douceur et fermeté:</p>
-
-<p>&#8212;Voyons, réfléchissez vous-même. Il est venu réclamer quelque chose,
-n’est-ce pas? Eh bien, quoi? Sinon ce qu’un homme élevé comme lui peut
-réclamer?</p>
-
-<p>Comme elle ne répondait toujours rien, il se pencha et, stupéfait, vit
-qu’elle pleurait.<span class="pagenum"><a id="page_209">{209}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;Oh! fit-il, avec cet air à la fois mécontent et surpris des hommes
-lorsqu’ils voient le monument solide de leur argumentation battu en
-brèche par la marée des larmes féminines.</p>
-
-<p>Elle bégaya:</p>
-
-<p>&#8212;Elevé comme lui, c’est justement!</p>
-
-<p>«Il n’aurait pas dû être élevé comme ça! C’est moi, c’est moi...»</p>
-
-<p>Elle ne put achever, les sanglots l’étouffaient. Sa pensée désolée lui
-disait: «Tu as perdu ta vie, perdu ton fils, et tu perds maintenant
-celui-ci qui te restait.» Elle savait qu’elle ne pouvait plus être
-touchante sous les larmes, que ce temps-là était passé pour elle. Et
-pourtant, elle pleurait toujours.</p>
-
-<p>Par discrétion, il se détourna.</p>
-
-<p>&#8212;Remettez-vous, je vous prie.</p>
-
-<p>Il fit quelques pas sur le sentier. Alors, comme elle sentait la tempête
-diminuer, elle fit les gestes automatiques des femmes qui se rajustent
-et essuient sur leur visage la trace passionnée que personne ne doit
-voir. Sans mot dire, elle vint à côté de lui, et ils reprirent le
-sentier.</p>
-
-<p>Mas ils ne savaient ni l’un ni l’autre où renouer la chaîne des paroles.
-Toutes celles qu’ils venaient de manier les brûlaient encore. Enfin,
-Fanny commença:</p>
-
-<p>&#8212;Je vous ennuie: je... je suis ridicule...</p>
-
-<p>Il protesta du geste.</p>
-
-<p>&#8212;Oh! je trouve cela si naturel! C’est un si grand désarroi pour vous,
-pauvre amie!</p>
-
-<p>Le joli mot inusité la fit frémir.</p>
-
-<p>&#8212;Oui, dit-elle, un remords surtout.<span class="pagenum"><a id="page_210">{210}</a></span></p>
-
-<p>Il s’arrêta au milieu du chemin vert criblé de rayons obliques:</p>
-
-<p>&#8212;Non, ne dites pas cela. Il ne faut pas. Vous n’avez pas de remords à
-avoir. A travers ce que votre sœur m’a dit, j’ai compris. Vous avez été
-forcée, forcée à tout. Il n’y a pas de remords à avoir.</p>
-
-<p>Il parlait avec fermeté et noblesse. Une sorte de sensation de certitude
-accompagnait ses paroles dans l’entendement de Fanny. Et elle ne trouva
-rien à répondre.</p>
-
-<p>Ils marchèrent encore un peu, puis il reprit, continuant sa pensée:</p>
-
-<p>&#8212;Pas de remords non plus à employer le seul moyen possible. Comprenez
-bien ceci, Fanny: ce n’est pas une réparation en... affection qu’il est
-venu vous demander aujourd’hui; c’est une réparation...</p>
-
-<p>Il se tourna vers elle:</p>
-
-<p>&#8212;Endurcissez-vous à l’entendre: en argent. Et c’est pourquoi je vous
-parlais d’une somme raisonnable...</p>
-
-<p>Fanny marchait toujours, bercée par cette voix profonde qui devait avoir
-raison. Oui, c’était cela sans doute qu’il fallait faire, dans l’intérêt
-de tous, c’était même peut-être le devoir...</p>
-
-<p>Elle dit, enfin:</p>
-
-<p>&#8212;Vous croyez vraiment qu’il accepterait, et que je dois le faire?</p>
-
-<p>&#8212;Mais, c’est certain, dit-il avec emphase, c’est l’évidence même.</p>
-
-<p>Ils arrivaient à l’extrémité des fermes, et le che<span class="pagenum"><a id="page_211">{211}</a></span>min rural se
-changeait en sentier bordé de champs. Fanny s’arrêta.</p>
-
-<p>&#8212;Il va falloir que je m’en retourne. Mais, il part ce soir. Comment m’y
-prendre?</p>
-
-<p>Silas lui tendit la main.</p>
-
-<p>&#8212;Laissez-moi tous vos ennuis. Je le ferai, moi.</p>
-
-<p>Elle le regarda avec appréhension.</p>
-
-<p>&#8212;Mais, comment?</p>
-
-<p>&#8212;Ne dites rien, ce soir. Qu’il parte. Il a une intention; celle de
-revenir vous persécuter, sans doute. Je lui écrirais pour vous.</p>
-
-<p>&#8212;Merci, dit-elle avec embarras. Vraiment, je voudrais bien, si ce
-n’était pas trop de dérangement.</p>
-
-<p>&#8212;Pouvez-vous croire, Fanny! demanda-t-il avec chaleur. C’est dit, je
-lui écrirai.</p>
-
-<p>Il lui serra plus fort la main.</p>
-
-<p>&#8212;A bientôt, dit-il. C’est entendu. A Lisieux, au 200ᵉ d’infanterie.
-Oui. Naturellement, je ne fixerai pas de somme, cela viendra ensuite. Au
-revoir.</p>
-
-<p>Il ne lui donna point de baiser. Quelque chose entre eux les séparait,
-ou quelqu’un. Il s’en alla dans la coupure que faisait le sentier entre
-un champ de blé roux et un champ d’avoine blonde.</p>
-
-<p>Immobile, elle le suivait des yeux, et le vit se retourner. Il la
-regarda, parut hésiter, et revint enfin.</p>
-
-<p>Quand il fut devant elle, il lui sembla qu’il était plus pâle. Il ouvrit
-la bouche sans trouver de mots. Et il finit par dire:</p>
-
-<p>&#8212;Et comment, comment l’adresser?</p>
-
-<p>Elle ne comprit pas.<span class="pagenum"><a id="page_212">{212}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;Comment l’adresser?</p>
-
-<p>&#8212;Oui, le nom.</p>
-
-<p>&#8212;Eh bien, M. Félix, M. Félix...</p>
-
-<p>Atterrée, elle s’interrompit.</p>
-
-<p>&#8212;Oui, Félix...</p>
-
-<p>Son regard se chargea d’épouvante et tout l’opprobre du monde tomba sur
-ses épaules. Elle venait seulement de comprendre qu’elle ne savait pas
-le nom de son fils.<span class="pagenum"><a id="page_213">{213}</a></span></p>
-
-<h2><a id="TROISIEME_PARTIE"></a>TROISIEME PARTIE</h2>
-
-<h3><a id="I-c"></a>I</h3>
-
-<p>Depuis que leur résolution était prise, une sorte de tranquillité venait
-aux sœurs. Les hésitations, les tourments ressentis par l’une et par
-l’autre, bien qu’à des degrés différents de tonalité et d’intensité,
-s’apaisaient momentanément dans une certitude.</p>
-
-<p>C’est le soir même du départ de Félix qu’elles comprirent qu’il fallait
-définitivement quitter Beuzeboc pour la Hêtraye.</p>
-
-<p>Après leur entretien, Fanny quitta Silas, toute honte bue, sans trouver
-un mot à ajouter. Et le chemin du retour fut vraiment son chemin de
-croix. Un petit fait pourtant, qui n’était pas nouveau et qui ne
-changeait rien à l’état des choses, que cette ignorance de l’état civil
-de son fils. Pour elle, il dépassait tous les autres en importance, en
-signification, en résultats.</p>
-
-<p>Une honte nouvelle l’avait accablée quand elle s’était retrouvée en sa
-présence. Elle n’osait plus<span class="pagenum"><a id="page_214">{214}</a></span> le regarder: il lui semblait que son fils
-lisait, cette fois, sur sa figure, un remords d’une autre qualité.</p>
-
-<p>Ils avaient dîné silencieusement. Berthe boudait Fanny depuis sa sortie
-avec Silas, et le gars mangeait, comme toujours, avec conviction. Enfin,
-il s’était levé:</p>
-
-<p>&#8212;Faut que j’ m’en aille. L’ train est à dix heures, à Villebonne.</p>
-
-<p>Fanny remarqua qu’il était lavé, astiqué et frotté. Et elle dit:</p>
-
-<p>&#8212;Tout est-il prêt?</p>
-
-<p>Elle n’osait dire tu, ni vous. C’est pourquoi elle ne s’adressait jamais
-à lui, directement. Mais, cette fois, ce fut, malgré elle, la mère dont
-le fils, millionnaire ou mendiant, gagne le régiment, qui parla:</p>
-
-<p>&#8212;Oui, dit-il, j’en ai pas lourd!</p>
-
-<p>Il se balançait d’un pied sur l’autre. On voyait les paroles s’amasser
-sans trouver d’issue. Enfin, il dit:</p>
-
-<p>&#8212;Je vous remercie. C’est un agrément d’être ici.</p>
-
-<p>Personne ne répondit. Alors, il parut s’enhardir et prononça:</p>
-
-<p>&#8212;Vous auriez besoin...</p>
-
-<p>Il s’arrêta, comme pour juger de l’effet de ce début. Puis il reprit:</p>
-
-<p>&#8212;D’un bon domestique.</p>
-
-<p>Ce fut le tonnerre éclaté aux pieds des sœurs. On eût dit qu’elles en
-restaient assourdies. La première, Berthe se remit:</p>
-
-<p>&#8212;Et alors? dit-elle avec quelque insolence.</p>
-
-<p>&#8212;Et alors, je connais le métier, tout le monde<span class="pagenum"><a id="page_215">{215}</a></span> vous le dira. Vous
-n’avez qu’à vous informer...</p>
-
-<p>Fanny songea: «Sans nom!»</p>
-
-<p>Berthe réfléchissait sans répondre. Elle semblait peser des choses.
-Enfin, elle dit:</p>
-
-<p>&#8212;Vous rêvez, mon garçon! Nous n’avons pas besoin d’un domestique. Nous
-«n’occupons» pas, nous demeurons à Beuzeboc.</p>
-
-<p>Les yeux bruns du gars eurent un vif regard sur lequel il tira aussitôt
-le rideau de ses paupières.</p>
-
-<p>&#8212;Vot’ bail va finir, dit-il, vous pourriez bien reprendre la ferme à
-vot’ compte.</p>
-
-<p>&#8212;Par exemple, comme vous arrangez ça! fit la grosse fille, suffoquée.</p>
-
-<p>Fanny pensa douloureusement: «Il sait tout ce qui concerne nos intérêts,
-tout. Mais il ne sait pas laquelle est sa mère.»</p>
-
-<p>&#8212;C’est une bonne ferme, reprit le gars. J’ai regardé les terres. Y’a
-plus mauvais. L’ père Laurent est vieux. I’ s’ mettra chez sa fille...</p>
-
-<p>&#8212;Vous êtes au courant! fit Berthe avec ironie.</p>
-
-<p>Le gars eut un sourire qui éclaira soudain sa figure impénétrable d’un
-rayon d’intelligence. Il continua:</p>
-
-<p>&#8212;Elle ne rapporte pas c’ qu’elle pourrait, c’te ferme-là. Ils sont trop
-vieux... De l’argent, qu’on en tirerait!</p>
-
-<p>Berthe l’écoutait attentivement, toute ironie disparue. Elle répéta:</p>
-
-<p>&#8212;De l’argent...</p>
-
-<p>Avec un art consommé de roublard, il rompit les chiens.</p>
-
-<p>&#8212;Faut que j’ m’en aille, dit-il. A revoir!</p>
-
-<p>Il tendit la main, sa main durcie de <span class="pagenum"><a id="page_216">{216}</a></span>paysan-soldat. Et Fanny, pour la
-première fois, remarqua sa petitesse, qu’il tenait d’elle.</p>
-
-<p>Berthe la serra mollement en réfléchissant toujours. Fanny la prit en
-tremblant. C’était la première fois qu’elle touchait son fils. Une
-langueur l’envahit tout entière. Que c’était doux!</p>
-
-<p>L’étreinte se desserra. Elle restait tremblante, oppressée, les yeux
-mouillés. Le gars regardait Berthe.</p>
-
-<p>Alors, comme frappée d’une idée subite, celle-ci dit avec décision:</p>
-
-<p>&#8212;On vous écrira.</p>
-
-<p>Le gars enregistra gravement:</p>
-
-<p>&#8212;Bon.</p>
-
-<p>Il alla vers la porte. Fanny étendit la main. Voilà. Le moment était
-venu:</p>
-
-<p>&#8212;Berthe! cria-t-elle.</p>
-
-<p>Berthe la regarda étonnée. Que pouvait-elle avoir à demander? On
-arrangeait tout pour elle.</p>
-
-<p>Fanny comprit si complètement, cette fois, que tout son courage
-défaillit. Eh bien, oui, après tout, accepter cela encore; le laisser
-partir sans savoir son nom; ne pas lutter, ne pas même intervenir.</p>
-
-<p>&#8212;Rien, rien, dit-elle en se passant la main sur le front d’un air un
-peu égaré.</p>
-
-<p>Ce fut pourtant comme si cette pensée fulgurante avait jailli de son
-cerveau dans celui de sa sœur, car Berthe se retourna vers le soldat:</p>
-
-<p>&#8212;Mais, à propos, comment l’adresser?</p>
-
-<p>Du seuil, il se retourna:</p>
-
-<p>&#8212;Au 200ᵉ de ligne, 6ᵉ bataillon, 3ᵉ compagnie, à Lisieux.</p>
-
-<p>&#8212;Oui, mais...<span class="pagenum"><a id="page_217">{217}</a></span></p>
-
-<p>A son tour, elle hésitait, arrêtée devant l’obstacle monstrueux que
-toute sa ruse n’avait pas prévu.</p>
-
-<p>Et le soldat, la main sur la clenche, faisait une figure de surprise
-évidente.</p>
-
-<p>Sa ruse à lui était dépassée.</p>
-
-<p>&#8212;Qu’est-ce que c’est? demanda-t-il enfin.</p>
-
-<p>Pour la première fois de leur vie, Fanny vit sa sœur embarrassée. Les
-yeux détournés, elle cherchait le mot nécessaire sans le trouver.</p>
-
-<p>Le silence devint pesant. Enfin, Berthe dit avec difficulté:</p>
-
-<p>&#8212;Toute l’adresse, c’est comment?</p>
-
-<p>Le gars la regardait toujours sans comprendre. Puis, comme s’il eût
-enfin pris son parti d’obéir, il ânonna:</p>
-
-<p>&#8212;Malandain Félix, au 200ᵉ d’infanterie, 4ᵉ bataillon, 2ᵉ compagnie,
-Lisieux.</p>
-
-<p>&#8212;Ah! cria Fanny.</p>
-
-<p>Mais Berthe fit un pas en avant pour la cacher, et elle dit, avec une
-indifférence forcée, sonnant singulièrement dans sa voix qu’elle forçait
-afin de couvrir celle de sa sœur:</p>
-
-<p>&#8212;C’est ça, c’est ça. Bien, au revoir, mon garçon.</p>
-
-<p>Il les regardait toujours, et quelque chose du mystère qui s’agitait là
-parut filtrer jusqu’à lui. Il eut un mince sourire.</p>
-
-<p>&#8212;On m’appelle comme ça, fit-il.</p>
-
-<p>Et son regard acheva la phrase si nettement que tous crurent l’entendre
-dire: «Mais ce n’est pas mon nom.»</p>
-
-<p>Le silence dura un peu trop pour ne pas devenir dangereux. Enfin, Félix
-ajouta tout haut:<span class="pagenum"><a id="page_218">{218}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;Parce que je suis resté longtemps avec les Malandain.</p>
-
-<p>Il se mit à rire niaisement, de la façon la plus inattendue.</p>
-
-<p>&#8212;C’est un «surpiquet», un surnom, qu’ils appellent. Je suis «dit
-Malandain».</p>
-
-<p>Il s’arrêta de rire et ajouta avec une sorte de solennité:</p>
-
-<p>&#8212;Mon nom, c’est...</p>
-
-<p>Et, se ravisant tout à coup, il termina:</p>
-
-<p>&#8212;Vous avez pas qu’à mettre: Félix, dit Malandain, «ils» me trouveront
-bien.</p>
-
-<p>Il toucha du doigt son képi qui n’avait pas quitté sa tête, et passa la
-porte.</p>
-
-<p>Arrivé au bas des marches, il se retourna et, voyant qu’elles n’avaient
-pas bougé et le regardaient toujours, il leur jeta:</p>
-
-<p>&#8212;Un bon domestique qu’il vous faut ici.</p>
-
-<p>Et il s’en alla pour de bon.</p>
-
-<p>C’est alors qu’elles virent qu’il n’y avait qu’à céder, et qu’elles
-décidèrent de s’installer à la Hêtraye, temporairement tout au moins. Il
-y a des forces qu’on ne discute pas. En Félix, les sœurs en
-reconnaissaient une avec laquelle il fallait compter.</p>
-
-<p>Ce fut Berthe qui l’exprima la première. A l’indicible étonnement de
-Fanny, elle ne fit ni lamentations, ni reproches. Elle paraissait céder
-à la nécessité, mais en bonne joueuse. L’aînée songea: «Elle a toujours
-aimé la campagne.» Et elle accumula toutes les objections comme si,
-puisqu’elles devaient être invoquées et que Berthe ne s’en chargeait
-pas, la tâche lui en revint. L’étonnement de leurs amis et du monde
-devant cette déci<span class="pagenum"><a id="page_219">{219}</a></span>sion soudaine; l’opposition certaine de l’oncle
-Nathan; les difficultés matérielles de ce changement d’existence: leur
-confort, leur commodité abandonnés avec la maison de la vallée... Mais
-Berthe allait au-devant de tout et, une fois de plus, Fanny accepta le
-joug commode qui descendait sur elle, et auquel elle n’aurait plus qu’à
-obéir.</p>
-
-<p>&#160; </p>
-
-<p>Quand elles rentrèrent, deux jours plus tard, Beuzeboc cuisait au fond
-de sa cuvette, sous le soleil d’août. Leur absence n’avait duré que dix
-jours. Elles se virent complimentées sur leur courage:</p>
-
-<p>«Rentrer ici quand vous étiez si bien à respirer là-haut!»</p>
-
-<p>La bonne Mme Gallier usait son tablier de moire à leur exprimer son
-étonnement.</p>
-
-<p>&#8212;Tant qu’à faire, il fallait rester plus longtemps.</p>
-
-<p>Ainsi, les sœurs rentraient dans le lit ordinaire de leur vie que de
-leurs mains, il allait falloir défaire. Car cette chose incroyable
-arrivait qu’elles allaient quitter la ville ronronnante et les rues aux
-pavés bossus, et leur maison où chacun de leurs mouvements avait son
-aire prévue et sa portée certaine, et l’église, debout comme une
-douairière qui attend ses invités du haut de son perron, et les rues qui
-regardent par leurs fenêtres abritées sous les paupières des rideaux, et
-les ruelles mortes, pleines d’amoureux, toute la ville, enfin, de toute
-leur vie, pour gagner ce plateau d’où leur famille était descendue un
-jour d’autrefois.<span class="pagenum"><a id="page_220">{220}</a></span></p>
-
-<p>Berthe profita de ces paroles d’accueil pour amorcer la chose. Oui,
-elles s’étaient plu à la Hêtraye, tellement qu’elles y retourneraient
-bientôt, ayant d’ailleurs à s’occuper de leur ferme dont le bail
-expirait à Pâques. Elle hasarda qu’elles pourraient avoir à y passer
-l’automne entière car la maison nécessitait des réparations et que
-Fanny, surtout, se portait bien là-haut et y dormait mieux.</p>
-
-<p>Elle plaçait soigneusement ses allusions, ses raisons, comme un
-alpiniste place son pied, sans rien laisser au hasard parmi les
-nouvelles qu’on lui demandait sur le voyage à Paris.</p>
-
-<p>Les amis disaient entre eux:</p>
-
-<p>&#8212;Elle rajeunit, Berthe!</p>
-
-<p>Et quelque chose en elle semblait, en effet, s’épanouir, un espoir ou
-une certitude.</p>
-
-<p>L’oncle Nathan rentra de la Manche deux jours après. Il arriva au soir
-chez ses nièces, et les trouva au jardin. Fanny essayait de se
-ressaisir, car le tourbillon qui l’entraînait depuis la rencontre du
-chemineau lui faisait perdre la notion de la réalité et, rejetée de
-Félix à Silas et du chemineau à Ludovic, promenée dans les souvenirs de
-Bures, de Paris et de la Hêtraye, elle dérivait au fil des événements
-terrifiants dont elle se trouvait témoin et acteur.</p>
-
-<p>Et, depuis son retour, la maison d’école était fermée. Sans doute n’y
-avait-il là rien d’extraordinaire, puisque l’époque des vacances venait
-d’arriver. Mais ce départ sans un avertissement la frappait comme un
-nouveau malheur. Non, ils n’avaient pas dit un mot de cela à la Hêtraye
-pendant cet étrange repas, ni plus tard, au cours de cette<span class="pagenum"><a id="page_221">{221}</a></span> conversation
-dont le souvenir encore la frappait d’un coup au cœur.</p>
-
-<p>Une cendre d’or tombait de la coupole enflammée quand le grand vieillard
-arriva. Sa face d’oiseau de proie, entourée de l’argent pur de ses
-cheveux, resplendissait. Il s’assit sans rien dire, puis s’informa des
-santés, des poules, parla du terrain. Enfin, il dit, comme à regret:</p>
-
-<p>&#8212;Comme ça, vous êtes allées à Paris?</p>
-
-<p>Berthe prit avec empressement les rênes de la conversation.</p>
-
-<p>&#8212;Oui, on voulait toujours: on s’est décidé.</p>
-
-<p>Le long nez austère du vieillard qui contredisait sa bouche curieuse
-parut vouloir réduire celle-ci au silence. Il y eut une pause.</p>
-
-<p>&#8212;C’est beau, murmura Berthe.</p>
-
-<p>&#8212;Oui, dit-il. Il y a à voir.</p>
-
-<p>&#8212;Sûr, approuva-t-elle.</p>
-
-<p>&#8212;Plus qu’ici.</p>
-
-<p>D’un commun accord, ils se donnèrent trêve afin de ramasser de
-meilleures armes pour le combat, dont les préparatifs avaient lieu entre
-le rusé vieillard et Berthe qui ne laisserait filtrer son butin de
-nouvelles que goutte à goutte.</p>
-
-<p>Fanny se leva. Une lassitude lui venait d’avance.</p>
-
-<p>&#8212;Je vais vous faire du thé, dit-elle.</p>
-
-<p>L’oncle approuva avec vivacité: un repas supplémentaire gratuit ne lui
-était jamais désagréable.</p>
-
-<p>Elle s’en alla vers la maison environnée du parfum que le soir arrachait
-aux fleurs. Elle songeait avec amertume à la conversation qui commençait
-derrière elle. Toute sa vie, toute sa vie livrée à ces mains cruelles
-qui auraient pu être douces. Demain,<span class="pagenum"><a id="page_222">{222}</a></span> ce seraient celles des étrangers,
-peut-être, qui arracheraient avec sa chair le vêtement secret que chacun
-serre si fort contre soi...</p>
-
-<p>Pourtant, ses craintes furent encore une fois dépassées par la réalité.
-Malgré les surprenantes confidences reçues, l’oncle n’y fit aucune
-allusion. Il but et mangea en parlant des affaires qu’il avait faites
-dans le Cotentin. Seulement, quand il partit, il adressa à Berthe un
-signe d’intelligence qu’elle surprit. Et il dit à Fanny, comme en
-réfléchissant:</p>
-
-<p>&#8212;A la Hêtraye, à la Hêtraye, que tu veux aller?</p>
-
-<p>Elle le regarda avec surprise.</p>
-
-<p>&#8212;Oui, dit-elle d’un ton craintif, nous croyons que c’est le mieux.</p>
-
-<p>Il la fixa encore d’un air goguenard et attentif et fit un geste qu’elle
-ne comprit pas. Berthe s’était détournée avec affectation. Fanny regarda
-profondément le vieillard. Voilà. C’était lui qui représentait toute
-leur famille, surtout les hommes, puisqu’elles ne possédaient ni père,
-ni frères, ni maris. En ce quart d’heure que Berthe avait si bien
-employé, il venait d’apprendre avec ces nouvelles du passé (le message
-du chemineau et sa mort, l’arrivée du fils abandonné), cette nouvelle du
-présent: les fiançailles de Fanny et l’entrée de l’instituteur dans sa
-vie. Et tout cela ne valait pas un mot, une allusion... Elle se sentait
-à la fois allégée et frustrée, car l’indifférence est quelquefois comme
-une insulte.</p>
-
-<p>Elle réfléchit longtemps là-dessus ce soir-là. Maintenant, toutes ces
-choses qu’il fallait qu’elle fît étaient comme un rocher sur sa route.
-Enorme,<span class="pagenum"><a id="page_223">{223}</a></span> il barrait son horizon et elle se disait: «Jamais je
-n’arriverai à le remuer.»</p>
-
-<p>Comment supposer, par exemple, qu’elles réussiraient à faire passer pour
-naturelle leur soudaine retraite à la Hêtraye? Et comment si, déjà, on
-n’avait jasé de la présence du soldat, n’en jaserait-on point? Et
-comment, encore, prendrait-on cette nouvelle attitude de Silas auprès
-d’elles? Silas. Lui seul, de son bras d’homme fort aurait pu faire
-vaciller le rocher. Fanny l’avait presque cru, en l’entendant la
-revendiquer comme sienne, l’autre jour, à la Hêtraye. Oui, mais il était
-parti. Parti sans rien dire. Lui aussi, à la onzième heure, il
-l’abandonnait.</p>
-
-<p>Le lendemain, dimanche, les sœurs se rendirent au temple. Un orage avait
-éclaté dans la nuit. La ville et les bois brillaient, vernis de neuf,
-sous un soleil rafraîchi. Les demoiselles montèrent à la tribune. Le
-lecteur, qui remplaçait toujours l’instituteur pour les vacances, lisait
-la Bible. C’était un petit homme avec de grosses moustaches grises et
-des paupières sanguinolentes. Il psalmodiait complaisamment sa lecture.
-Par le vitrail ouvert, on voyait une rose-thé se balancer au bout d’une
-longue tige sur le mur voisin. Fanny ne pouvait s’empêcher de suivre la
-fleur des yeux et il lui semblait qu’elle ne retrouverait jamais son
-ancienne ferveur. Son cœur paraissait dévasté, aride, vide comme le
-vaste édifice clair dénudé de la voix de Silas, de la voix sonore,
-caressante, savante de Silas! Les assistants arrivaient, gagnaient leurs
-places dans les bancs que leur famille occupait depuis l’origine du
-temple. Le culte se déroulait<span class="pagenum"><a id="page_224">{224}</a></span> selon la liturgie immuable; tout ici
-était fixe et solide. Le malheur d’une vie ne pouvait cependant pas se
-consommer dans l’ombre de ces choses éternelles!</p>
-
-<p>Elle ferma les yeux pour mieux poursuivre un raisonnement qui se
-brisait. Elle les rouvrit tout à coup; la basse veloutée de
-l’instituteur montait d’en bas jusqu’à elle comme tous les dimanches.
-Elle crut rêver et attendit le dernier cantique où, de nouveau, la voix
-s’éleva. Pourtant, il n’était ni à la tribune, ni au banc du
-consistoire. Et ce ne fut qu’à la sortie qu’elle vit qu’elle ne rêvait
-point, car il était là, vraiment, en face de la porte, qui la cherchait
-des yeux.</p>
-
-<p>Ce fut comme un miracle ou plutôt comme un signe qui lui était destiné.
-Elle songea à l’arc-en-ciel après le déluge, à la manne au désert. Mais,
-tant de regards étaient sur eux qu’elle n’osa aller vers lui et passa.
-Berthe, d’ailleurs, avait déjà pris les devants et Fanny dut courir pour
-la rattraper, et mener le même train jusqu’à la maison. Elles trouvèrent
-l’oncle Nathan assis à la table, la serviette nouée derrière le cou.</p>
-
-<p>&#8212;Allons, cria-t-il, y’a temps pour tout! J’ai été au temple à
-Saint-Antoine, et me v’là.</p>
-
-<p>&#8212;Avec vot’ cheval qui va comme l’enfer, c’est pas drôle! fit Berthe qui
-tamponnait sa figure rouge et suante.</p>
-
-<p>&#8212;Pourquoi se presser tant? osa demander Fanny qu’un fil invisible avait
-tiré en arrière tout le long du chemin.</p>
-
-<p>L’oncle et l’autre nièce échangèrent un regard plein de signification.<span class="pagenum"><a id="page_225">{225}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;On t’expliquera tout à l’heure, mangeons, dit le vieillard.</p>
-
-<p>Fanny sentit s’amasser un de ces orages lourds de paroles et
-d’exhortations qui crevaient si souvent sur elle depuis quelque temps,
-et le bon déjeuner dominical du père Oursel fut gâté pour elle.</p>
-
-<p>M. Le Brument commença avec le dessert:</p>
-
-<p>&#8212;Alors, ma fille, dit-il en s’adressant à Fanny, comme ça, tu veux
-aller à la Hêtraye?</p>
-
-<p>L’entretien se renouait au point exact où il s’était rompu. C’était de
-bon protocole normand.</p>
-
-<p>Elle dit en hésitant:</p>
-
-<p>&#8212;Je veux, c’est-à-dire nous croyons que ça vaut mieux pour le moment.</p>
-
-<p>Il opina, débonnairement, de toutes ses petites boucles d’argent.</p>
-
-<p>&#8212;Oui, c’est sûr.</p>
-
-<p>Et il laissa aux paroles de Fanny le temps de vivre et de mourir dans
-l’air avant d’en ajouter d’autres.</p>
-
-<p>&#8212;Vous croyez, reprit-il, vous croyez, mais si c’est pour le monde...
-C’est-il pour le monde?</p>
-
-<p>&#8212;Bien sûr! fit Berthe complaisamment en commère qui place une réplique.</p>
-
-<p>&#8212;Eh bien, ça étant, tu n’as peut-être pas raison.</p>
-
-<p>&#8212;Comment? demanda Fanny, déroutée.</p>
-
-<p>Il eut l’air de réfléchir et son grand nez en bec de rapace s’inclina
-vers la nappe. Puis il dit lentement:</p>
-
-<p>&#8212;Faudrait que ça soit toi qui y ailles, à la Hêtraye avec ce gars, pour
-l’apaiser.</p>
-
-<p>&#8212;Moi? Comment, moi?<span class="pagenum"><a id="page_226">{226}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;Oui, toi, toute seule.</p>
-
-<p>&#8212;Sans Berthe? cria-t-elle avec une véhémence si inaccoutumée qu’un
-instant ils lui livrèrent leurs yeux surpris, tels qu’ils étaient.</p>
-
-<p>&#8212;Oui, sans Berthe. Comme ça, on n’aurait pas à trouver drôle que vous
-laissiez votre maison d’ici, car ça le semblera, drôle!</p>
-
-<p>Elle restait abasourdie. Jamais cela ne s’était présenté à son esprit.
-Et, marquant son avantage, le vieillard continua:</p>
-
-<p>&#8212;Et puis, toute seule, c’est «bien de révisé» si tu n’arrives pas à le
-dompter, le gars! Il y en a d’aucuns qui sont ambitionnés à ne pas céder
-devant un autre que leur maître. J’ai vu des chevaux comme ça!</p>
-
-<p>Le ridicule de la comparaison ne frappa même pas Fanny. Elle songea
-seulement avec désespoir: «Dompter quelqu’un! Comme si je le pouvais!»</p>
-
-<p>Et, tout de suite, un souci lui revint:</p>
-
-<p>&#8212;Et Berthe?</p>
-
-<p>Le bonhomme gratta son grand nez sec.</p>
-
-<p>&#8212;Elle restera ici, je te dis. Elle...</p>
-
-<p>Il s’interrompit, comme s’il se trouvait devant des mots trop lourds à
-prononcer. Et, instinctivement, Fanny, si peu perspicace, mais si
-sensitive, fut certaine que tout ce qui avait été dit jusque-là n’était
-rien et que tout n’avait été dit que pour en venir là. Et elle reprit,
-d’un ton machinal, comme si le dernier mot eût été un levier pour
-soulever les autres:</p>
-
-<p>&#8212;Elle...?</p>
-
-<p>Le père Oursel entra avec le café. Avec ses mouvements d’automate, il
-posa la cafetière&#8212;car<span class="pagenum"><a id="page_227">{227}</a></span> on n’avait jamais pu l’habituer à l’usage du
-plateau&#8212;et il disparut sans qu’une fois son regard eût croisé celui des
-autres.</p>
-
-<p>M. Le Brument dit à mi-voix à Berthe:</p>
-
-<p>&#8212;Toujours de d’ même, l’ père Oursel! En v’là un qui s’occupe pas du
-tiers et du quart! Quel bonhomme! Je suis sûr qu’il sait seulement pas
-ce qui se passe sous son nez!</p>
-
-<p>Berthe dit, dédaigneusement:</p>
-
-<p>&#8212;L’ père Oursel? Rien, c’est rien.</p>
-
-<p>En Fanny les pensées cheminaient comme sur un vent d’ouest. Elle était
-sûre qu’on allait lui parler de l’instituteur, sans deviner comment.
-Enfin le vieillard commença:</p>
-
-<p>&#8212;M. Froment, votre voisin, il est parti, d’apparence?</p>
-
-<p>&#8212;Il est revenu, dit Fanny: nous l’avons vu au temple, tout à l’heure.</p>
-
-<p>&#8212;Revenu! Sa maison était fermée pour les vacances. Comment?</p>
-
-<p>Personne ne répondit. Il reprit:</p>
-
-<p>&#8212;Comment? C’est bien drôle, ça!</p>
-
-<p>Pour la première fois depuis le début de la conversation, il paraissait
-sincère.</p>
-
-<p>Il y eut un silence, puis il continua:</p>
-
-<p>&#8212;C’est peut-être quelque chose qu’il avait oublié.</p>
-
-<p>Il regardait Berthe. Elle dit seulement:</p>
-
-<p>&#8212;Ouat!</p>
-
-<p>Elle semblait agitée et anxieuse. Fanny songea:</p>
-
-<p>«Ça la contrarie qu’il soit revenu. Elle ne veut pas que je le revoie.»<span class="pagenum"><a id="page_228">{228}</a></span></p>
-
-<p>Le bonhomme poursuivit, comme s’il prenait enfin une résolution:</p>
-
-<p>&#8212;Faut te faire une raison, Fanny, ma fille. Faut te faire une raison.</p>
-
-<p>Cette fois, il la regardait. Elle essaya de saisir quelque chose dans
-les froids yeux bleus, si pareils à ceux de sa mère, ces yeux qui
-avaient glacé sa vie. Mais, comme toujours, elle y fut impuissante.</p>
-
-<p>D’ailleurs, le moment favorable était passé. Il se leva, après avoir
-plié méthodiquement sa serviette et secoué ses miettes.</p>
-
-<p>&#8212;Puisque c’est comme ça, faut que j’ m’en aille. Il est temps.</p>
-
-<p>Berthe se leva et alla lui chuchoter quelques mots à l’oreille. Il fit:
-«Oui» de la tête. Puis, prenant son chapeau:</p>
-
-<p>&#8212;Fais-toi une raison, ma fille, dit-il, c’est ton intérêt.</p>
-
-<p>Fanny écoutait désespérément. Elle sentait que quelque chose était
-résolu contre elle qu’elle ne savait pas. Et elle ne comprit que
-lorsqu’elle vit l’oncle entrer par la petite porte de la cour d’école.</p>
-
-<p>Pâle jusqu’aux lèvres, elle se retourna. Berthe la guettait. Alors un
-peu de courage lui vint. Qu’est-ce qu’ils avaient décidé? La question
-dut être si clairement écrite dans ses yeux que Berthe répondit avec une
-espèce d’arrogance qui masquait autre chose:</p>
-
-<p>&#8212;Faut bien en finir!</p>
-
-<p>Fanny mit sa main à sa gorge.</p>
-
-<p>&#8212;Finir quoi?</p>
-
-<p>Une expression nouvelle parut sur la grosse fi<span class="pagenum"><a id="page_229">{229}</a></span>gure de la cadette. Elle
-posa la main sur le bras de sa sœur.</p>
-
-<p>&#8212;Allons, allons! dit-elle avec une espèce de bonhomie, si ça a du bon
-sens!</p>
-
-<p>Elle l’attira dans la pièce.</p>
-
-<p>&#8212;Quitte cette fenêtre. Qu’est-ce que ça te donne de guetter la route?</p>
-
-<p>Elle continua pendant un instant à prononcer des phrases insignifiantes,
-qui déjà agissaient par cette vertu lénifiante des mots de tous les
-jours dans les situations graves. Machinalement, Fanny obéissait et
-c’était le commencement de sa reddition.</p>
-
-<p>Berthe la fit asseoir. Elle s’assit elle-même, et puis elle commença:</p>
-
-<p>&#8212;Ecoute...</p>
-
-<p>Elle se recueillit quelques secondes et détourna les yeux de la pâle
-figure hallucinée de Fanny.</p>
-
-<p>&#8212;Tu vois bien toi-même que ça ne peut pas durer comme ça. Il faut
-prendre un parti. Sur le coup, on ne se rend pas compte. Mais le monde
-ne comprendrait pas que nous allions toutes les deux nous enterrer à la
-campagne. Il faut une raison pour que tu partes, puisque c’est toi qui
-doit partir: une raison... importante... qui nous oblige à nous séparer.
-Tu comprends?</p>
-
-<p>Les yeux de Fanny répondirent éloquemment que non.</p>
-
-<p>Berthe reprit, avec une sorte de patience appliquée:</p>
-
-<p>&#8212;Il n’y a qu’une raison qui puisse nous y forcer. Vois-tu ça?</p>
-
-<p>Elle se penchait pour forcer une réponse. Fanny fit: «Non», de tout son
-visage étonné.<span class="pagenum"><a id="page_230">{230}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;La raison qui fait qu’une femme veut rester seule... c’est-à-dire pas
-toute seule...</p>
-
-<p>Elle fit un geste violent:</p>
-
-<p>&#8212;Que je me marie, enfin! Est-ce si drôle que ça?</p>
-
-<p>Fanny, stupéfiée au delà des paroles vaines, ne bougea pas. Berthe
-reprit:</p>
-
-<p>&#8212;Oui... c’est ça qui arrangerait tout. Tu pars à la Hêtraye, puisque tu
-n’as pas d’autre moyen d’en finir avec ce gars que de le supporter. Moi
-qui n’y suis <i>pour rien</i> (elle accentua cruellement), je reste ici,
-avec...</p>
-
-<p>Elle ne put aller plus loin. Peut-être n’eût-elle pas osé. Mais Fanny se
-leva brusquement comme quelqu’un qui, enfin, voit.</p>
-
-<p>&#8212;Avec...? fit-elle sourdement.</p>
-
-<p>Berthe se leva aussi pour l’affronter mieux, puisque la masse est aussi
-un argument.</p>
-
-<p>&#8212;Avec l’homme qui comprendra qui il doit choisir, quand on lui aura
-montré.</p>
-
-<p>Fanny dit seulement:</p>
-
-<p>&#8212;C’est l’oncle Nathan qui a...</p>
-
-<p>Berthe inclina la tête.</p>
-
-<p>&#8212;L’oncle Nathan est allé lui parler, oui.</p>
-
-<p>Il y eut un silence. Fanny n’osait pas regarder sa sœur. Puis elle dit:</p>
-
-<p>&#8212;Car enfin, tu dis que vous vous êtes mis d’accord... Peut-être. Mais
-c’était avant l’arrivée de Félix. Ça change tout, une chose pareille.
-Pour un homme surtout. Et il faudrait avoir bien peu de «cœur» pour
-courir après.</p>
-
-<p>Fanny étendit la main.</p>
-
-<p>&#8212;Je ne cours pas après, dit-elle d’une voix<span class="pagenum"><a id="page_231">{231}</a></span> étranglée. Tu sais bien ce
-qu’il a dit à la Hêtraye l’autre jour.</p>
-
-<p>Berthe parut chercher.</p>
-
-<p>&#8212;Ce qu’il a dit?</p>
-
-<p>Fanny ne répondit pas. Un immense découragement s’abattait sur elle.
-Qu’était-ce que ce petit argument qui lui restait, en présence de toutes
-ces implacables vérités... Silas l’avait appelée Fanny devant les
-autres, oui. Par distraction, peut-être, ou par pitié, pour adoucir le
-coup qu’il voulait lui porter et qu’il n’avait pas le courage de lui
-porter encore... Mais aucun mot décisif ne lui était échappé, aucune
-allusion à leurs projets de naguère, quand c’eût été le moment entre
-tous d’en parler... Et puis, surtout, surtout, le départ, cette maison
-silencieuse et aveugle qui lui était apparue alors comme une réponse
-définitive.</p>
-
-<p>Elle baissa la tête. Elle n’était plus sûre de rien.</p>
-
-<p>Comme si elle suivait ses pensées et se trouvait obligée de les résumer
-et de les poursuivre, Berthe reprit alors:</p>
-
-<p>&#8212;Il n’a rien dit de remarquable devant moi et, entre nous, à en juger
-par la figure que tu avais en revenant...</p>
-
-<p>La phrase qu’elle laissa en suspens se termina à leurs oreilles comme si
-elle était prononcée. Il n’avait rien dit, non, il n’avait rien dit.</p>
-
-<p>Et, soudain, Fanny sentit la vanité de la lutte pour celui qui n’a pas
-d’arme. Après le découragement, le renoncement entra dans la place. Sans
-parler, elle fit un geste de lassitude. A cette sœur qui voulait lui
-voler un amour qu’elle était pourtant bien sûre d’avoir possédé, elle ne
-dirait rien, c’était<span class="pagenum"><a id="page_232">{232}</a></span> trop difficile, elle ne savait pas reprocher,
-prendre la voix haineuse qu’il faut, jeter les mots comme on jette des
-pavés... Elle pensa: «Faites, faites, écrasez-moi! Je ne sentirai
-bientôt plus rien.»</p>
-
-<p>Comme étonnée de la promptitude de sa victoire, Berthe regarda sa sœur,
-inerte, passive, la tête baissée et les mains jointes sur les genoux.
-Et, sans honte, elle retourna vers la fenêtre et se colla le front
-contre les carreaux pour épier le retour du vieillard.</p>
-
-<p>Quand il arriva, elles étaient toujours dans la même position, mais, ni
-le bruit de la grille, ni celui de la porte d’entrée, ni le grincement
-du pêne ne tirèrent Fanny de ses pensées.</p>
-
-<p>Le bonhomme entra. En quittant la grande lumière, il tâtonna dans le
-demi-jour frais. Fanny leva enfin sur lui ses yeux mornes. Il paraissait
-singulièrement agité et se laissa tomber sur une chaise en retirant son
-chapeau à larges bords.</p>
-
-<p>&#8212;Bougre! dit-il. C’est pire que le four du boulanger, dehors!</p>
-
-<p>Berthe fit un pas. Toute sa prudence l’abandonnait:</p>
-
-<p>&#8212;Eh bien, mon oncle?</p>
-
-<p>Il agita l’air avec son chapeau auprès de sa figure pendant un moment.</p>
-
-<p>&#8212;Eh bien, dit-il enfin, y’a rien à lui dire, c’est Fanny qu’il veut.</p>
-
-<p>&#160; </p>
-
-<p>Ce ne fut que le lendemain que l’aînée revit son fiancé. Elle était
-restée effarée, presque assommée de ce coup de massue. A ce degré-là, le
-bonheur dépasse son étiage, sa marque, et fait perdre la sensibilité
-sans laquelle on ne peut le goûter. Au<span class="pagenum"><a id="page_233">{233}</a></span> premier sentiment de triomphe,
-ineffable redressement de l’être courbé, reprenant enfin son jet vers le
-ciel, succédait une sorte d’hébétement. L’âme fatiguée de Fanny ne
-savait plus soutenir sa joie, tandis que ce sacrifice accepté lui
-faisait une route austère et facile, où elle se sentait sûre de pouvoir
-marcher.</p>
-
-<p>Berthe la boudait farouchement, et Fanny ne pouvait s’empêcher de
-ressentir avec elle cet affront terrible. C’était comme un dédoublement
-de son être si cruellement abaissé et piétiné par les autres qui
-s’appropriait la mortification fraternelle. Et elle souffrait ainsi
-d’une façon encore inconnue.</p>
-
-<p>Fuyant la ville vers laquelle Berthe s’était dirigée sans l’avertir,
-Fanny prit le chemin de la vallée vers la rivière, ce triste sentier
-d’eau qui l’attirait depuis qu’elle y avait pleuré sur le chemineau
-noyé. Sans doute M. Froment la guettait-il et la suivit-il à distance,
-car elle le vit poindre sous les arches espacées que faisaient les
-sureaux échevelés, reliés aux ormes, par des viornes géantes. Elle
-s’était assise sur le petit talus, et se leva en l’apercevant. C’est
-ainsi qu’ils s’abordèrent, froidement, parce que leur cœur les
-étouffait, debout et se mesurant du regard.</p>
-
-<p>&#8212;Bonjour, Fanny, dit-il enfin vite et bas, ce n’est pas par hasard que
-je suis là; je vous ai suivie.</p>
-
-<p>&#8212;Oh! fit-elle avec consternation, car le mot exprimait une action
-connue par ouï dire seulement à Beuzeboc.</p>
-
-<p>&#8212;Oui, fit-il plus ardemment, qu’importe tout cela, le comme il faut et
-les usages d’une petite<span class="pagenum"><a id="page_234">{234}</a></span> ville! Il y a autre chose ici. Fanny, il y a
-votre bonheur et le mien.</p>
-
-<p>Elle baissa un instant les paupières pour savourer une petite joie
-délicieuse: «Votre bonheur et le mien». Elle avait si peu l’habitude de
-passer la première! Mais il parlait toujours, il disait:</p>
-
-<p>&#8212;Laissons les mots inutiles: il n’y en a eu que trop entre nous. J’ai
-bien réfléchi depuis notre dernière entrevue, Fanny, j’ai même voulu
-essayer de l’éloignement. Et ces cinq jours m’ont paru des siècles; le
-départ a failli être impossible, une force m’a fait revenir. Maintenant,
-je sais, je vois clair...</p>
-
-<p>Il s’arrêta. Son haleine était courte, ses mains tremblaient. Fanny
-éprouva un peu d’appréhension. Pourquoi y avait-il toujours ce trouble
-dans l’amour? Pourtant, il fallait parler. Elle dit, les yeux à terre:</p>
-
-<p>&#8212;Vous êtes bon.</p>
-
-<p>Il reprit avec élan, comme s’il venait de toucher un tremplin:</p>
-
-<p>&#8212;On ne peut pas ne pas être bon avec vous. C’est du bonheur de vous
-aider. Je vous l’ai dit chaque fois que je vous ai vue.</p>
-
-<p>Une femme parut à l’extrémité de l’allée: une laveuse qui poussait du
-linge mouillé sur une brouette.</p>
-
-<p>&#8212;Marchons, souffla Fanny.</p>
-
-<p>Ils allèrent, sans rien dire, croisèrent la femme et, quittant le
-sentier, se trouvèrent à l’entrée d’un pré, sous un gros orme tourmenté.
-Ils s’arrêtèrent encore.</p>
-
-<p>&#8212;Pourquoi nous cacher? fit-il. C’est avec joie que je veux proclamer
-nos fiançailles. Et même,<span class="pagenum"><a id="page_235">{235}</a></span> Fanny, et même, j’ai un nouveau projet que je
-vais vous dire.</p>
-
-<p>Elle étendit la main.</p>
-
-<p>&#8212;Mais, enfin, nous n’avons jamais parlé de ça, depuis que... vous
-savez...</p>
-
-<p>Il dit sourdement:</p>
-
-<p>&#8212;Alors, vous avez cru que je reculais? Eh bien, je vais tout avouer.
-Oui, j’ai hésité. On n’apprend pas une chose pareille de quelqu’un...
-qu’on a choisi, sans que...</p>
-
-<p>Un geste coupa l’air.</p>
-
-<p>&#8212;Mais j’ai deviné bien des choses et puis je... je suis égoïste, Fanny,
-vous m’êtes nécessaire, j’ai trop compté sur vous.</p>
-
-<p>Un tout petit pincement au cœur avertit Fanny. Il comptait sur elle;
-Berthe comptait sur elle et Félix aussi comptait sur elle. Elle ne dit
-rien, mais quelqu’un, maintenant, était entre eux.</p>
-
-<p>&#8212;Alors, Fanny, je vais vous dire mon projet. Vous avez encore six
-semaines devant vous: Félix ne revient qu’à la fin de septembre. C’est
-suffisant pour que notre mariage soit, d’ici là, un fait accompli.</p>
-
-<p>Une sorte de rayonnement émanait de lui, de son grand corps bien
-construit, de sa belle figure, de ses yeux impérieux. Fanny,
-bouleversée, sentit que sa pauvre volonté qui, pourtant, l’avait
-préservée jusque-là du mal fait consciemment, allait l’abandonner; et
-elle dit d’une voix tremblante:</p>
-
-<p>&#8212;Je ne peux pas, je ne peux pas.</p>
-
-<p>&#8212;Comment, vous ne pouvez pas? Nous ne dépendons de personne!<span class="pagenum"><a id="page_236">{236}</a></span></p>
-
-<p>Il répéta avec force, comme s’il éprouvait le besoin d’augmenter sa
-certitude:</p>
-
-<p>&#8212;De personne.</p>
-
-<p>Fanny rassembla son courage, sa fermeté, sa résolution, tout ce qui la
-quittait; elle conjura devant ses yeux le mauvais visage pointu de son
-fils, et elle dit:</p>
-
-<p>&#8212;Si, moi, je ne suis pas seule.</p>
-
-<p>M. Froment fit un geste violent.</p>
-
-<p>&#8212;Votre sœur! On ne dépend plus de sa famille, à nos âges!</p>
-
-<p>&#8212;Ce n’est pas ma sœur.</p>
-
-<p>Il ouvrit les yeux.</p>
-
-<p>&#8212;Je ne vois pas, alors...</p>
-
-<p>Elle ne parla pas tout de suite. C’était si difficile. Comment ne
-comprenait-il pas?</p>
-
-<p>&#8212;Vous savez bien ce qui est entre nous.</p>
-
-<p>Elle se reprit:</p>
-
-<p>&#8212;Celui qui est entre nous.</p>
-
-<p>Les yeux du bel homme noircirent, il eut un haut-le-corps.</p>
-
-<p>&#8212;Celui?...</p>
-
-<p>Alors, la tête baissée, les yeux détournés, étouffant de honte, elle
-dit:</p>
-
-<p>&#8212;Mon fils.</p>
-
-<p>Entre eux, le mot tomba. Oui, ils étaient bien séparés.</p>
-
-<p>L’instituteur fit quelques pas comme s’il espérait trouver des arguments
-dans l’herbe épaisse du pré. Puis il revint.</p>
-
-<p>&#8212;Eh bien, dit-il, votre fils? je sais, mais cela ne m’empêche pas de
-vouloir de vous.<span class="pagenum"><a id="page_237">{237}</a></span></p>
-
-<p>Elle sentit que le moment était venu de dire toute sa pensée.</p>
-
-<p>&#8212;Moi, je ne veux pas, avant de lui avoir parlé, avant d’avoir vu
-comment il prendra ça.</p>
-
-<p>Il fit un brusque mouvement, comme si elle l’avait blessé. Et elle
-maudit cette infirmité qui l’empêchait de dompter sa timidité et de
-savoir envelopper de la douceur des mots la dureté des choses qu’il
-fallait dire.</p>
-
-<p>Et elle reprit:</p>
-
-<p>&#8212;Vous comprenez, je ne suis pas comme une autre, moi. J’ai ce
-malheureux sur la conscience. On m’a forcé de l’abandonner. Mais, vous
-voyez, la justice arrive toujours: il m’a retrouvée. Et alors, comment
-oser dire que je ne dépends de personne? C’est pas possible. Et puis, il
-me semble que j’attirerais du malheur sur vous si je vous épousais comme
-ça, sans rien dire. Et pour vous, avez-vous réfléchi? Qu’est-ce que vous
-feriez s’il prenait mal notre... mariage et s’il devenait malfaisant
-avec vous?</p>
-
-<p>Elle s’arrêta. De toute sa vie, excepté dans sa confession à sa sœur,
-elle n’avait parlé si longuement, d’un trait, et sans chercher ses mots.</p>
-
-<p>Silas l’écoutait ardemment, penché sur elle.</p>
-
-<p>&#8212;Ah! dit-il, comme vous avez tort! Vous refusez de prendre la seule
-voie qui vous mettrait à l’abri.</p>
-
-<p>Il y eut un silence. On entendait à travers le pré le bruit du moulin,
-le moulin de la vieille route sur laquelle on avait couché le chemineau.
-Le soleil descendait vers la colline, en jetant une nappe d’or sur les
-nappes d’herbes et la rivière fumait, chaude<span class="pagenum"><a id="page_238">{238}</a></span> avec son écœurante odeur
-d’eau qui a servi.</p>
-
-<p>Silas s’approcha encore.</p>
-
-<p>&#8212;Fanny, dit-il, c’est un excès de scrupule qui vous fait agir. Voyons,
-il n’y a pas que votre fils. Il y a vous et moi. Vous ne pouvez pas nous
-sacrifier à lui, un étranger qui ne vous cherche que par...</p>
-
-<p>Elle leva si vivement la main qu’il n’acheva pas.</p>
-
-<p>&#8212;Non, non, il ne faut pas le dire. Nous n’avons pas le droit.</p>
-
-<p>Il dut sentir qu’il faisait fausse route et qu’il n’en restait plus
-qu’une.</p>
-
-<p>&#8212;Fanny, dit-il d’une voix changée, de cette voix profonde qu’elle ne
-pouvait entendre sans frémir, Fanny, vous avez promis, vous êtes à moi
-autant qu’à lui. Et je vous réclame maintenant pour moi, pour moi.</p>
-
-<p>Il lui avait pris les mains et les serrait dans ses grandes mains
-chaudes. Et ses yeux brûlants la brûlaient.</p>
-
-<p>Elle ferma les yeux. Elle retrouvait le goût oublié de la volupté.
-Quelle douceur!</p>
-
-<p>Une minute s’écoula, qui fut pour elle un instant indéfini et contint
-l’infini. Et puis elle évoqua encore Félix, et trouva la force
-d’arracher ses mains. Et, les yeux détournés pour gagner du temps, elle
-dit:</p>
-
-<p>&#8212;Non, non, je ne peux pas. C’est impossible, pas tout de suite. Il faut
-que je lui parle. Après, alors, après, oui, je ferai comme vous voudrez.</p>
-
-<p>Avec un douleur infinie, il répliqua:</p>
-
-<p>&#8212;Comme je voudrai! Vous ne m’aimez pas!</p>
-
-<p>Alors, dans son ardeur à adoucir le coup, elle<span class="pagenum"><a id="page_239">{239}</a></span> le regarda, et dit avec
-plus de simplicité qu’aucune vierge n’en aurait trouvé:</p>
-
-<p>&#8212;Oh! comment pouvez-vous dire ça. Moi... oh! je donnerais de si bon
-cœur pour vous...</p>
-
-<p>&#8212;Tout, n’est-ce pas?</p>
-
-<p>&#8212;Tout, oui.</p>
-
-<p>&#8212;Excepté Félix, dit-il amèrement.</p>
-
-<p>Sa douceur se révolta.</p>
-
-<p>&#8212;Mais non! C’est pour vous que je veux être sûre qu’il soit consentant
-et qu’il ne vous fera pas de tourment.</p>
-
-<p>&#8212;Consentant! répéta-t-il avec mépris.</p>
-
-<p>Si proches, ils s’éloignaient l’un de l’autre comme deux barques qui
-font force de rames. Entre eux les paroles avaient fini leur temps. Elle
-vit passer dans ses yeux le désir de la prendre dans ses bras et de la
-porter sur l’herbe épaisse, le désir criminel de la traiter comme elle
-avait été traitée, le désir de vaincre sa volonté obstinée à un devoir
-chimérique, le <i>désir</i> au lieu de la tendresse dont elle avait besoin.</p>
-
-<p>Incapable de trouver les mots compliqués qu’il aurait fallu, elle
-s’arracha de lui et s’en alla. Le soleil, ayant touché la crête de la
-colline, redescendait derrière les bois. Déjà, le val bleuissait;
-l’herbe et les pommiers échappés à l’enchantement du couchant
-s’ombraient de grandes traînées sombres.</p>
-
-<p>Devant le coude du sentier, Fanny se retourna. Silas était toujours dans
-le pré; la tête penchée, comme enraciné, sombre et seul. Il ne la
-regardait pas. Elle eut peur de ce qu’elle venait de faire, et se sauva
-en courant.<span class="pagenum"><a id="page_240">{240}</a></span></p>
-
-<h3><a id="II-c"></a>II</h3>
-
-<p>Les demoiselles Bernage reçurent beaucoup de visites de curiosité en ce
-mois d’août-là. La bonne Mme Gallier, elle-même, sentit l’aiguillon la
-piquer. L’assiduité du soldat avait été remarquée; on n’en pensait pas
-grand’chose; néanmoins, l’incident méritait d’être tiré au clair.</p>
-
-<p>Berthe, sa bouderie passée, semblait avoir pris un nouveau parti et
-pressait le départ. Elle adopta une attitude.</p>
-
-<p>&#8212;Ce soldat? Un neveu de Marthe, notre ancienne bonne, dont maman
-s’était occupée autrefois. Il est venu de sa garnison qui est plus près
-d’ici que de son pays, là-bas, du côté de Dieppe. Ce pauvre malheureux,
-on n’a pas pu le renvoyer comme ça!</p>
-
-<p>Fanny, abasourdie, la regardait inventer et mentir, mélanger avec art et
-une sorte de volupté le faux et le vrai pour en former un tissu
-impénétrable où l’œil ne pouvait plus distinguer ce qu’il connaissait.</p>
-
-<p>«Pourtant, songeait-elle, on ne nous a pas<span class="pagenum"><a id="page_241">{241}</a></span> appris à mentir. Papa nous
-enseignait qu’un huguenot n’a qu’une parole: «Que votre oui soit oui,
-que votre non soit non...» Maman non plus...</p>
-
-<p>Et, soudain, elle aperçut ce qu’elle n’avait encore jamais vu, c’est que
-le grand mensonge de sa vie avait entraîné tous les autres. Car, dans
-l’armature de leur moralité sévère, aucune place n’était laissée à la
-faiblesse humaine. Et une autre parole lui revint: «Si ton œil te fait
-tomber dans le péché, arrache-le et jette-le loin de toi.» Oui, c’était
-cela que la grande Bernage avait pris pour un ordre et auquel elle les
-avait tous sacrifiés. Et c’est depuis que le mensonge était entré chez
-eux que le bonheur, qui vient de l’équilibre entre la vie et l’âme, les
-avait quittés.</p>
-
-<p>&#8212;Alors, vous allez l’employer à La Hêtraye?</p>
-
-<p>&#8212;Ma foi, le père Laurent se fait vieux, il a besoin d’aide... Et, comme
-ce garçon a été élevé dans la culture, peut-être qu’il le prendra sur
-notre conseil.</p>
-
-<p>On leur disait aussi:</p>
-
-<p>&#8212;Qu’est-ce qui vous prend d’aller passer des vacances à La Hêtraye?
-N’en avez-vous point assez de la promenade, avec votre voyage à Paris?</p>
-
-<p>Car un peu d’indiscrétion était utile parfois pour déterrer la vérité.</p>
-
-<p>Berthe se renversait en riant du rire satisfait des gens gras.</p>
-
-<p>&#8212;Il est temps de nous y mettre. On n’avait encore rien vu, à notre âge.</p>
-
-<p>Chacun reniflait l’air de la maison, car des bruits couraient aussi sur
-un mariage possible avec<span class="pagenum"><a id="page_242">{242}</a></span> l’instituteur, qui venait chez elles. On le
-savait.</p>
-
-<p>&#8212;Deux ou trois fois, <i>au moins</i>, assurait une des veuves à Mme Gallier,
-qui la calmait dans la main. Au moins, c’est la mère Auzoux, qui demeure
-en face, qui l’a vu. Il ne se cachait seulement pas!</p>
-
-<p>La curieuse entreprit de confesser le père Oursel, dont elle ne tira que
-des grognements indignés, entremêlés de démonstrations de surdité et,
-enfin, une trop directe protestation clairement formulée:</p>
-
-<p>&#8212;Est pas vos affaires.</p>
-
-<p>Ainsi, Berthe élevait avec une prévoyante patience le mur qui couvrirait
-leur retraite.</p>
-
-<p>Quant à Silas, il était reparti le soir même de leur explication, après
-avoir écrit à Fanny une lettre qu’elle reçut le lendemain matin et qui
-contenait ces seuls mots:</p>
-
-<p>«J’irai chercher votre réponse à La Hêtraye.»</p>
-
-<p>Elle mit sa lettre sur la copie qu’elle avait faite de mémoire de la
-lettre de son amant d’une heure, parmi ses quelques souvenirs et ses
-bijoux.</p>
-
-<p>Ce fut Berthe qui écrivit à Félix, selon qu’il avait été convenu quand,
-de La Hêtraye, Fanny avait écrit à M. Froment de ne pas donner suite à
-son projet de lettre. Berthe, d’ailleurs, n’en toucha que quelques mots
-à sa sœur, comme par acquit de conscience.</p>
-
-<p>&#8212;Je vais dire à Félix qu’on l’essaiera à la ferme.</p>
-
-<p>Fanny s’étonna un peu. Si vite! était-ce mieux?</p>
-
-<p>&#8212;Mais oui, dit Berthe avec impatience. Tu sais bien qu’on lui a dit
-qu’on lui écrirait. On est<span class="pagenum"><a id="page_243">{243}</a></span> forcé de s’arranger avec lui, ou bien alors,
-quoi?</p>
-
-<p>Fanny ne répondit rien. Ce n’est pas ainsi qu’elle aurait voulu réparer.
-Elle se sentait déchirée entre tous ceux qui ne la comprenaient jamais
-ou la comprenaient trop tard.</p>
-
-<p>Berthe écrivit donc au gars une lettre laborieuse qu’elle recommença dix
-fois. Il s’agissait de l’amadouer sans rien promettre, de tâcher de
-recevoir sans rien donner. Car le plan de Silas, que Fanny proposa
-timidement, fut repoussé.</p>
-
-<p>&#8212;De l’argent! offrir de l’argent! Faudrait être folles! C’est pas toi
-toute seule qu’as eu cette belle idée-là?</p>
-
-<p>La belle idée, portée au compte de son auteur, était disséquée,
-ridiculisée, avec une âpreté forcenée.</p>
-
-<p>&#8212;Il est généreux avec l’argent des autres, le voisin!</p>
-
-<p>Elle disait «l’argent» comme si le mot lui emplissait la bouche pour y
-fondre délicieusement. Et elle s’acharnait sur Silas et sa trouvaille,
-étalant si clairement, si naïvement, sa rancune, que Fanny en eût-elle
-été capable, n’eût pas trouvé le courage de remporter la si facile
-victoire qui passait à portée de sa main.</p>
-
-<p>La lettre de Berthe, qui ne contenait que la ratification en termes
-prudents de l’offre de prendre Félix comme domestique, ne reçut
-d’ailleurs, aucune réponse. Il devint visible que le gars ne jugeait pas
-utile de faire la dépense d’un timbre, et qu’il s’en tenait à la
-possession d’un document important et à la conversation finale de La
-Hêtraye.<span class="pagenum"><a id="page_244">{244}</a></span></p>
-
-<p>A mesure que la date fixée pour leur départ approchait, Berthe semblait
-reculer devant le plan adopté, si changé dans son exécution depuis le
-refus de Silas. Son humeur nouvelle soufflait ses bourrasques sur la
-pauvre Fanny désarmée et tremblante.</p>
-
-<p>&#8212;Si c’est possible de se bouleverser la vie à ce point-là! Qu’est-ce
-que je vais aller faire à La Hêtraye?</p>
-
-<p>En vain, l’aînée remontrait-elle doucement qu’elle voulait bien y aller
-seule, l’autre comprenait à présent l’impossibilité qu’il y avait à ce
-qu’elles se séparassent et la prise qu’elles donneraient ainsi à la
-malignité. Non, leurs vies étaient liées, indissolublement,
-inextricablement, et Fanny voyait sa sœur se débattre avec fureur contre
-le filet que toutes les tentatives n’arrivaient qu’à resserrer sur
-elles.</p>
-
-<p>Au jour dit, elles partirent pour La Hêtraye.<span class="pagenum"><a id="page_245">{245}</a></span></p>
-
-<h3><a id="III-c"></a>III</h3>
-
-<p>Le gars Félix se présenta libéré du service militaire, sans le moindre
-embarras, avec un air d’habitué qui supprima les difficultés du revoir.
-Les quinze premiers jours coulèrent si naturellement et sans heurt ni
-à-coups que Fanny, dont le cœur contracté se préparait à souffrir, osa
-reprendre un peu d’espoir.</p>
-
-<p>Il n’est pas d’éternelle souffrance: elle pensa un peu follement que,
-peut-être, c’était la fin de la sienne, et que son fils, heureux, aurait
-pitié d’elle et la laisserait se calmer dans sa maturité et dans sa
-vieillesse, cachée, auprès de lui, dans une entente muette.</p>
-
-<p>C’était une espèce de rêve très doux qu’elle faisait en le regardant
-partir, la fourche à l’épaule, de son pas cadencé de paysan, si loin
-d’elle, séparé par tout son remords, si près pourtant.</p>
-
-<p>La fin de la moisson et les grands travaux d’automne prenaient entre eux
-cette place prépondérante qui est la leur dans les saisons d’activité.<span class="pagenum"><a id="page_246">{246}</a></span>
-Elle trônait, cette activité, dans les chars pleins, aux fêtes du
-«Caudet», quand le coq, lié par les pattes au bout d’une gaule, promène
-son agonie d’une journée en trophée barbare, dans les batteries, sentant
-la paille, le charbon et la sueur des forcenés, dépoitraillés, qu’une
-besogne démoniaque semble pousser aux reins. Elle trônait encore dans
-les grandes journées calmes d’automne où la charrue sort pour accomplir
-son rite solennel. Non, en vérité, Fanny le sentait obscurément, ils
-appartenaient tous alors à la terre, et rien ne pouvait les en
-distraire.</p>
-
-<p>Et ce fut par un dimanche de la fin d’octobre qu’ils parurent tous
-s’éveiller subitement, et, comme un dormeur quittant son rêve, retrouver
-leur existence réelle au point où ils l’avaient quittée.</p>
-
-<p>Silas Froment arrivait à la barrière par le chemin du plateau. Berthe et
-Fanny, qui revenaient à pied du temple de Villebonne, de loin
-l’aperçurent. Et Félix venait vers elles dans la cour, rasé, endimanché,
-avec le dandinement habillé des jours chômés.</p>
-
-<p>Tous quatre, ils s’arrêtèrent quelques secondes, parce que l’ancien
-instinct de défense qui agonise en nous jette parfois une lueur
-inattendue; puis, ils se remirent à marcher en se composant un visage.
-Fanny sentait son cœur battre dans sa poitrine et elle devinait l’émoi
-des autres. Et ils s’abordèrent tous comme s’ils se voyaient pour la
-première fois tels qu’ils étaient, éclairés par cette lumière
-surnaturelle qui dénude alors les êtres.</p>
-
-<p>Pourtant ils ne prononcèrent pas d’autres mots que ceux des salutations
-banales.<span class="pagenum"><a id="page_247">{247}</a></span></p>
-
-<p>Dès qu’il put isoler Fanny, Silas lui demanda vivement.</p>
-
-<p>&#8212;Eh bien, lui avez-vous parlé?</p>
-
-<p>Fanny détourna ses yeux craintifs.</p>
-
-<p>&#8212;Non, pas encore.</p>
-
-<p>Il s’arrêta:</p>
-
-<p>&#8212;Comment!</p>
-
-<p>Elle le pressa:</p>
-
-<p>&#8212;Ne nous arrêtons pas. Ils nous regardent.</p>
-
-<p>Félix, détourné, posait, en effet, sur eux un regard aigu et fugitif.
-Berthe l’imita et ils les regardèrent venir.</p>
-
-<p>&#8212;Alors, vous venez dîner avec nous, monsieur Froment? dit-elle presque
-gracieusement.</p>
-
-<p>&#8212;Si je ne suis pas indiscret, fit-il. Je m’excuse de ne pas vous avoir
-prévenues. Mais je suis revenu...</p>
-
-<p>Il buta court, comme s’il allait dire un de ces choses essentielles
-qu’on doit taire, bien que l’âme en déborde.</p>
-
-<p>L’explication resta inachevée, sans que personne la relevât. Les paroles
-couvraient les pensées vitales qui, présentes, les obsédaient tous.</p>
-
-<p>Le repas amena sa détente coutumière. Il y a tant d’animalité dans tous
-les gestes de la table, que préoccupations et soucis sont forcés de
-céder le pas. Les deux couples mirent tacitement de côté leurs tourments
-pendant que le pot-au-feu et le coq rôti apparaissaient successivement
-sur la nappe, dont le fil avait été filé par une Bernage défunte, restée
-bien loin déjà dans le siècle disparu.</p>
-
-<p>Lorsqu’ils se levèrent de table, l’ordinaire pléthore agréable des fins
-de bons repas mettait une<span class="pagenum"><a id="page_248">{248}</a></span> buée rose aux visages. Berthe était
-franchement congestionnée.</p>
-
-<p>&#8212;Allez, dit-elle, on va faire un tour. C’est beau dans la campagne, <i>du
-moment</i>.</p>
-
-<p>Ils sortirent. La fine lumière d’automne glissait sur la cour. Le peuple
-noir des pommiers aux bras tordus semblait crier au ciel contre la perte
-de ses fleurs et de ses fruits, qu’une divinité malfaisante lui enlevait
-deux fois l’an.</p>
-
-<p>Ici et là, un arbre tardif, étayé de perches, croulait sous les
-guirlandes de pommes jaunes ou rouges. L’herbe sombre, peignée par les
-grandes pluies d’équinoxe, était une longue chevelure défaite sur le
-sol. Au delà de la voûte verte des pommiers, une double rangée de sapins
-noirs faisait sentinelle, à la mode normande. Et, plus loin, la bordure
-du taillis, qui commençait là de vêtir la colline tombante, brûlait du
-feu ardent de l’automne.</p>
-
-<p>Ils marchèrent d’abord tous les quatre. M. Froment avait offert une
-cigarette à Félix. Et puis Berthe appela le gars quelques pas en
-arrière.</p>
-
-<p>&#8212;Venez un peu voir ce pommier, qu’est-ce qu’il a, Félix, dit-elle.</p>
-
-<p>Il s’arrêta. Les autres s’éloignèrent lentement, tandis que le couple
-examinait l’arbre.</p>
-
-<p>&#8212;Votre sœur a compris, dit Silas à demi-voix.</p>
-
-<p>&#8212;Ça m’étonne, répliqua Fanny. Berthe n’est pas...</p>
-
-<p>Elle s’interrompit. Les mots qu’elle disait sans intention bien arrêtée
-venaient d’ouvrir une porte mystérieuse dans son esprit, et ce qu’elle
-apercevait la bouleversait. Elle répéta:<span class="pagenum"><a id="page_249">{249}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;Berthe n’est pas...</p>
-
-<p>Mais Silas devait poursuivre lui-même tant de pensées qu’il ne prit pas
-garde à cette phrase demeurée suspendue en l’air comme une menace.</p>
-
-<p>&#8212;Fanny, dit-il enfin, pourquoi ne lui avez-vous pas parlé? Je vous ai
-donné le temps...</p>
-
-<p>Sans répondre, elle ouvrit la barrière qui, de ce côté, donnait sur le
-bois dévalant la pente abrupte de la colline. Du domaine de la verdure
-permanente, ils entraient dans la folie rouge de l’automne. Sous leurs
-pieds, les premières feuilles tombées étendaient un tapis flamboyant,
-selon la loi qui les rend plus vivantes à l’heure où elles vont
-disparaître. Fanny fit un effort:</p>
-
-<p>&#8212;Non, dit-elle, je n’ai pas pu.</p>
-
-<p>Il s’étonna:</p>
-
-<p>&#8212;Comment, depuis le temps!</p>
-
-<p>Elle baissa la tête comme une petite fille coupable et puis aussi pour
-détourner les yeux.</p>
-
-<p>&#8212;Mais on a eu la moisson, le battage et tout le travail après.</p>
-
-<p>&#8212;Etes-vous donc devenue fermière à ce point-là? demanda-t-il.</p>
-
-<p>Elle secoua la tête sans répondre, comme quelqu’un qui en a trop à dire.</p>
-
-<p>Il saisit son bras:</p>
-
-<p>&#8212;Fanny, il faut me répondre maintenant, il faut lui parler. Je ne m’en
-irai pas sans cela.</p>
-
-<p>Cette fermeté lui fit l’effet d’une brutalité et tomba sur son courage
-comme un soufflet. Elle s’arrêta, s’adossa contre un arbre et se mit à
-sangloter.</p>
-
-<p>Maintenant, à travers les hêtres de pourpre<span class="pagenum"><a id="page_250">{250}</a></span> pure, on apercevait la
-Seine qui luisait au fond de la large vallée. Des peupliers blancs,
-étoilés d’or pâle, jalonnaient son lit par places. Ils ne voyaient rien.
-Les bras tombés, Silas regardait les sanglots profonds secouer le corps
-de Fanny. Enfin il dit de cette voix brisée des hommes sensibles:</p>
-
-<p>&#8212;Je vous en prie, je vous en prie, Fanny!</p>
-
-<p>Plus que sa voix, l’idée qu’ils se trouvaient dans un chemin quasi
-public réussit à la calmer. Elle s’essuya les yeux.</p>
-
-<p>&#8212;Qu’est-ce qu’il y a? demanda-t-il tendrement. Dites-moi ce que c’est,
-dites-moi comment vous souffrez.</p>
-
-<p>Ses larmes faillirent redoubler. La douceur lui paraissait encore plus
-difficile à supporter. Et, amèrement, elle jeta toute sa peine hors
-d’elle-même, comme à pleines mains.</p>
-
-<p>&#8212;Je n’ai rien su lui dire. Je n’ose pas lui parler. Je ne sais rien de
-lui seulement. Ni son nom, ni même...</p>
-
-<p>Il la regardait. Il y avait de l’horreur sur son visage égaré. Elle le
-sentit et baissa la voix.</p>
-
-<p>&#8212;Je ne sais pas sa religion, comprenez-vous? Je ne sais pas s’ils en
-ont fait un catholique... Mon fils!</p>
-
-<p>Une si poignante détresse résonnait dans son accent que Silas retint la
-pensée qui se formulait en lui: l’enfant abandonné allait être réclamé!
-Il dit seulement:</p>
-
-<p>&#8212;Mais pourquoi?</p>
-
-<p>&#8212;Est-ce que je sais! Une fois Marthe dis<span class="pagenum"><a id="page_251">{251}</a></span>parue, il a été avec ces
-Malandain, qui étaient des catholiques. Alors...</p>
-
-<p>Le sentier descendait à pic. La vallée enchantée venait à eux avec un
-parfum de mousse et d’écorce mouillée. M. Froment dit:</p>
-
-<p>&#8212;Voyons, Fanny, à propos de son nom, expliquez-moi comment c’est
-possible.</p>
-
-<p>Les pierres roulèrent sous les pieds de sa compagne. Elle étendit une
-main, qu’il saisit:</p>
-
-<p>&#8212;Arrêtons-nous, fit-il, on ne peut pas parler dans cette descente.</p>
-
-<p>Ils s’assirent sur le petit talus qui bordait le sentier, au pied d’un
-hêtre géant éployé sur le bois. Devant eux, le taillis dépouillé fuyait,
-voilant à peine, encadrant plutôt le noble paysage, qu’ils ne voyaient
-pas. Fanny répondit enfin:</p>
-
-<p>&#8212;C’est comme ça que ça c’est fait. Maman a déclaré ce qu’elle a voulu à
-sa naissance, sans rien me dire.</p>
-
-<p>La tête détournée, il questionna:</p>
-
-<p>&#8212;Où était-ce?</p>
-
-<p>&#8212;A Bures, un petit pays; je croyais que Berthe vous l’avait dit.</p>
-
-<p>&#8212;Oui, c’est vrai.</p>
-
-<p>Il réfléchit un moment et reprit, toujours sans la regarder:</p>
-
-<p>&#8212;Et vous ne savez pas quel nom elle a donné?</p>
-
-<p>&#8212;Non, je ne sais rien, sauf qu’elle m’a dit: «Veux-tu Félix!» J’ai dit
-oui. J’étais si faible, si abattue, si honteuse...</p>
-
-<p>&#8212;Mais alors, êtes-vous sûre?...</p>
-
-<p>Il hésita, puis se décida:<span class="pagenum"><a id="page_252">{252}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;...qu’il ne porte pas votre nom?</p>
-
-<p>Saisie, elle fit:</p>
-
-<p>&#8212;Mon nom? Vous croyez? Est-ce que c’est possible?</p>
-
-<p>&#8212;Cela se fait souvent, voyons, c’est la reconnaissance, mais ce n’est
-jamais une obligation légale.</p>
-
-<p>Elle demanda craintivement:</p>
-
-<p>&#8212;Vous connaissez tout ça?</p>
-
-<p>&#8212;Oui, j’ai été secrétaire de mairie.</p>
-
-<p>Entre eux, un degré était franchi. Ils arrivaient à parler de <i>la chose</i>
-comme d’un événement passé. Elle reprit:</p>
-
-<p>&#8212;Non, comme je connais maman, elle a dû tout faire pour ne pas donner
-de nom...</p>
-
-<p>Leurs pensées firent encore du chemin dans le silence, et Silas termina
-tout haut la sienne:</p>
-
-<p>&#8212;Alors, elle a dû mettre: «de père et mère inconnus».</p>
-
-<p>Fanny se leva.</p>
-
-<p>&#8212;Oh! ce n’est pas possible, ce n’est pas possible! Non, elle n’a pas
-fait ça!</p>
-
-<p>Il lui prit les mains.</p>
-
-<p>&#8212;Mais, ma pauvre enfant, c’est la loi: ou la reconnaissance ou cela.</p>
-
-<p>Elle se laissa retomber et cacha sa figure. C’était trop de honte devant
-lui.</p>
-
-<p>Il fit quelques pas sur le sentier, et revint vers elle.</p>
-
-<p>&#8212;Vous vous arrêtez à peu de chose auprès du reste, Fanny.</p>
-
-<p>Elle sanglota:</p>
-
-<p>&#8212;Peu de chose? Jamais aucune mère n’a été<span class="pagenum"><a id="page_253">{253}</a></span> comme moi. Je ne sais ni le
-nom ni la religion de mon fils!</p>
-
-<p>Il dit, avec la patience qu’il devait mettre à raisonner un élève
-désemparé:</p>
-
-<p>&#8212;Ce n’est qu’un des côtés de la question, et rien ne sera changé quand
-vous serez renseignée. Il y en a de plus importants. J’ai besoin que
-vous m’écoutiez.</p>
-
-<p>Elle parvint à refouler ses larmes pour obéir et se redressa, sans
-savoir combien elle était touchante dans sa détresse féminine. Il
-continua:</p>
-
-<p>&#8212;Félix sait-il quelle est sa mère?</p>
-
-<p>&#8212;Non.</p>
-
-<p>&#8212;Comment! il n’a pas encore deviné?</p>
-
-<p>&#8212;Non. Il parle si peu. Il nous regarde seulement l’une après l’autre.</p>
-
-<p>&#8212;Mais comment vous appelle-t-il?</p>
-
-<p>&#8212;Il ne nous appelle pas, dit-elle si naïvement que l’instituteur eût
-ri, si quelque chose au monde eût eu le pouvoir de l’égayer en cet
-instant.</p>
-
-<p>Il dit en rêvant:</p>
-
-<p>&#8212;C’est incroyable, incroyable!</p>
-
-<p>Le soleil, maintenant, ruisselait sur le fleuve lointain, qui devenait
-de pur argent doré. Et les bois, gorgés de ces derniers rayons, les
-renvoyaient en flamboiements.</p>
-
-<p>Fanny se leva.</p>
-
-<p>&#8212;Il faut rentrer. «Ils» doivent nous chercher.</p>
-
-<p>Il l’imita.</p>
-
-<p>&#8212;Mais non, soyez tranquille, «ils» nous permettent cette équipée. Ah!
-vous êtes bien gardée, Fanny!</p>
-
-<p>Ils reprirent, sans parler, le sentier montant.<span class="pagenum"><a id="page_254">{254}</a></span> Quand le sommet fut
-atteint, Silas dit encore:</p>
-
-<p>&#8212;Dans quinze jours, je reviendrai. Je veux une réponse. Vous entendez:
-<i>je veux</i>. Voyons, observez-le. Et puis parlez-lui. Dites-lui que c’est
-vous. Et puisque vous avez cette folie de vouloir sa... sa permission,
-avertissez-le de nos projets.</p>
-
-<p>Accablée sous toutes ces paroles, elle baissait la tête. Il la
-regardait, se détachant dans sa robe noire du dimanche, qui la faisait
-plus pâle sur le fastueux paysage de sang et de feu. Un singulier charme
-émanait de cette figure, mystique dans sa maturité même. Une impulsion
-soudaine parut saisir le grand homme, si maître de lui. Brusquement, il
-s’arrêta, prit les poignets de Fanny, et, abaissant contre la sienne sa
-figure soudain enflammée et ses yeux durcis, il lui dit avec cette
-espèce de haine d’amour qu’est la jalousie:</p>
-
-<p>&#8212;L’autre, l’autre, l’aimiez-vous, Fanny, l’aimais-tu?</p>
-
-<p>Poussant un faible cri, elle arracha ses mains, et recula avec un visage
-décomposé. Alors il se détourna, fit un geste. Et, sans un mot,
-descendant le sentier jonché d’or, s’enfonça dans le brasier ardent de
-l’automne.</p>
-
-<p>&#160; </p>
-
-<p>Au matin, après un court sommeil, Fanny reçut comme une clarté cette
-certitude: «Mais, il m’aime!» Ce que n’avait pu faire ni la douceur de
-son fiancé, ni sa mansuétude, ni sa longue patience, ce mot arraché aux
-profondeurs de sa nature, ce mot de jalousie banale l’accomplissait,
-tant la sincérité possède une lumière d’illumination.<span class="pagenum"><a id="page_255">{255}</a></span></p>
-
-<p>Elle traversa deux jours sans le savoir, soulevée par une force
-nouvelle. Mais, le troisième, elle s’avisa qu’il lui fallait prendre des
-mesures pour obéir à Silas, et elle se força à regarder autour d’elle.</p>
-
-<p>Le temps s’était mis à la pluie, et Berthe ne cessait de se plaindre.</p>
-
-<p>&#8212;Ah! qu’on était bien à Beuzeboc, au sec et au chaud!</p>
-
-<p>Ici, les cheminées tiraient mal, le bois était mouillé... le vent
-soufflait dans les corridors...</p>
-
-<p>Le père Oursel, monté de la ville pour leur apporter quelque commission,
-dit enfin de sa voix rocailleuse:</p>
-
-<p>&#8212;Pourquoi que vous n’y retournez point, chez vous?</p>
-
-<p>Berthe le regarda avec étonnement.</p>
-
-<p>&#8212;Pourquoi?</p>
-
-<p>Il dit:</p>
-
-<p>&#8212;Vous savez bien pourquoi...</p>
-
-<p>Fanny écoutait comme si, de cette conversation, allait enfin sortir
-quelque chose de nouveau. Mais c’était déjà une grande nouveauté que
-d’entendre le bonhomme parler le premier.</p>
-
-<p>Berthe cria:</p>
-
-<p>&#8212;Je ne crains personne, moi!</p>
-
-<p>Le père Oursel ne la regarda pas, puisqu’il ne regardait jamais ses
-rares interlocuteurs. Il leva la main et dit:</p>
-
-<p>&#8212;On verra.</p>
-
-<p>L’étrange conversation finit là, et Fanny n’en garda que la sensation
-d’avoir frôlé l’inconnu, tant étaient singuliers le réveil subit du
-taciturne et le<span class="pagenum"><a id="page_256">{256}</a></span> son même de sa voix, tant il était inouï, surtout, de
-lui découvrir des intentions et, peut-être, une pensée.</p>
-
-<p>Cependant, depuis la promenade du dimanche, rien n’était changé en
-apparence. Félix, maintenant pensionnaire régulier des Laurent,
-reprenait la ronde des travaux avec le vieux fermier. Quelque chose,
-peut-être, paraissait différent en lui. Il trouvait mille prétextes pour
-venir rôder autour de la maison, pour emprunter un outil, demander une
-autorisation, un ordre. Et c’était, alors, enracinée au sol, une
-présence dont on ne pouvait plus venir à bout.</p>
-
-<p>Enfin Fanny vit avec stupéfaction qu’il cherchait à la trouver seule.</p>
-
-<p>«Il sait, se dit-elle, et il cherche aussi une explication.»</p>
-
-<p>Elle s’arrangea donc pour la lui faciliter. Et, justement, une belle
-saison tardive s’insérait dans l’automne. De courtes journées dorées
-naissaient et mouraient sur la vallée et le plateau, encore chauds de
-l’été. Berthe menait grand train de nettoyage à fond, dans la maison
-qui, toutes ouvertures béantes, respirait avant l’hiver. La mère Laurent
-et une petite fille du village la secondaient. Et Fanny, sa tâche faite,
-allait s’asseoir au bout de la cour, là où l’on voyait se creuser tout à
-coup la coupe de la vallée, au fond de laquelle luisait l’eau argentée
-du fleuve. Aussitôt, le gars surgissait, un outil à l’épaule, avec un
-air faussement affairé.</p>
-
-<p>Cela dura encore trois jours, pendant lesquels ni l’un ni l’autre ne
-firent les premiers pas. Berthe,<span class="pagenum"><a id="page_257">{257}</a></span> tacitement, acceptait la situation, se
-contentant de les épier de loin, sous un rideau, dans l’entre-bâillement
-d’une porte.</p>
-
-<p>Et, subitement, Fanny fut frappée de découvrir en son fils quelque chose
-de nouveau. Elle ne s’expliquait pas bien en quoi cela consistait.
-C’était un air répandu sur sa figure, une lueur dans ses yeux, quelque
-chose de connu qu’elle ne pouvait pas reconnaître. Et, chaque fois qu’il
-sortait de derrière un arbre, avec cette allure sournoise et muette qui
-était la sienne, elle sursautait d’inquiétude. Il finit par prendre un
-sarcloir et par se mettre à gratter l’allée où elle se trouvait. De
-temps en temps, il s’arrêtait, se redressait, bombait le torse et
-tordait sa courte moustache en la regardant. Un malaise gagnait Fanny:
-une sorte d’hypnose engourdissante. Où avait-elle vu ces yeux et cette
-expression de mâle avantageux? Et, tout à coup, elle se secoua pour
-parler.</p>
-
-<p>&#8212;Félix, dit-elle timidement, venez un peu, voulez-vous?</p>
-
-<p>Il laissa tomber son outil. Et, sans hâte, ajustant sa ceinture sur ses
-hanches étroites, il vint comme quelqu’un qui s’attend à être appelé.</p>
-
-<p>Quand il fut là, en face d’elle, ce fils inconnu qui la gênait si
-horriblement, elle détourna les yeux. Comment lui dire ce qu’il fallait?</p>
-
-<p>Et ce fut lui qui commença:</p>
-
-<p>&#8212;Ça ne me fait pas de peine de venir vous causer, fit-il. C’est pas
-passqu’on est de la campagne qu’on ne sait pas ce que c’est que des
-dames.</p>
-
-<p>Elle le regardait, sans comprendre ce nouveau Félix qui lui était
-révélé.<span class="pagenum"><a id="page_258">{258}</a></span></p>
-
-<p>Il continuait, s’écoutant parler avec un plaisir notable:</p>
-
-<p>&#8212;Je connais le sesque. J’ suis-t-amateur. Pendant mon congé, à Lisieux,
-j’en ai fréquenté qu’étaient des femmes tout à fait bien.</p>
-
-<p>Il eut un rire de suffisance.</p>
-
-<p>«Tout à fait bien, oui!»</p>
-
-<p>Fanny se demanda: «Aurait-il bu?» Mais, à son odorat si difficile, aucun
-relent équivoque ne se décelait, sortant de cette bouche pareille à la
-sienne. Et elle dit malgré elle:</p>
-
-<p>&#8212;Mais pourquoi que vous me dites ça!</p>
-
-<p>Il lui jeta un regard velouté, en coin, et, se dandinant d’un pied sur
-l’autre:</p>
-
-<p>&#8212;Parce que... Vous savez bien pourquoi on se parle.</p>
-
-<p>Elle ne comprit pas encore.</p>
-
-<p>&#8212;Comment, on se parle? Ça vous fait donc plaisir de venir auprès de
-moi?</p>
-
-<p>&#8212;Oh! oui! fit-il avec une manière de sentiment, en roulant des yeux
-blancs.</p>
-
-<p>L’émotion montait en elle. Le cœur parlait donc chez ce pauvre enfant
-perdu? Il devinait sa mère. Elle fit, les yeux mouillés:</p>
-
-<p>&#8212;Moi aussi, mon petit, moi aussi.</p>
-
-<p>Une si belle flamme monta à ses yeux pâles, ses prunelles claires
-brillaient tant au travers de ses larmes qu’elle en fut comme
-transfigurée.</p>
-
-<p>Le gars parut puiser de l’audace dans son encouragement. Et il osa:</p>
-
-<p>&#8212;Une tante, c’est une femme tout de même, surtout quand elle est comme
-vous.</p>
-
-<p>En disant cela, il la regardait d’une façon si<span class="pagenum"><a id="page_259">{259}</a></span> peu équivoque qu’elle
-comprit enfin, et que la ressemblance qu’elle cherchait obscurément lui
-revint. C’était la figure du père qui revivait là, la figure hagarde et
-impérieuse de la nuit horrible.</p>
-
-<p>Et, comme il avançait tout près de la sienne cette face qui lui faisait
-horreur en ressuscitant le passé, elle lui cria enfin d’une voix de
-folle, en le repoussant des deux mains:</p>
-
-<p>&#8212;Mais c’est moi ta mère, c’est moi!</p>
-
-<p>Et puis elle éclata d’un rire nerveux, épuisant, d’un rire qui ne
-finissait pas et la brisait en deux.</p>
-
-<p>Quand, la tête serrée d’un étau de fer et le corps endolori, elle put
-enfin s’arrêter, son fils avait quitté l’allée, et il approchait du banc
-où Berthe cousait.</p>
-
-<p>Et elle vit que sa sœur le regardait venir avec un sourire accueillant.<span class="pagenum"><a id="page_260">{260}</a></span></p>
-
-<h3><a id="IV-c"></a>IV</h3>
-
-<p>Dans le ciel du couchant encombré de nuages le soleil faisait saigner
-sur le paysage sa blessure ouverte.</p>
-
-<p>Devant la porte de sa chaumière, la mère Laurent le regardait comme les
-paysans regardent la nature, d’un œil qui observe, comprend et se
-souvient. Elle tourna enfin vers Fanny sa figure de cire jaune
-craquelée, qui sentait la pomme et le lait, et elle dit d’une petite
-voix fêlée:</p>
-
-<p>&#8212;J’ai ouï dire à défunt mon père que le ciel était souvent de cette
-couleur-là, l’année qu’on a coupé la tête au roi.</p>
-
-<p>Fanny tenait à la main une assiette dans laquelle elle venait de porter
-des os au chien enchaîné devant la porte, et les paroles de la mère
-Laurent succédaient à d’autres qui n’étaient point parvenues jusqu’à son
-entendement préoccupé. Elle fit un effort pour comprendre:</p>
-
-<p>&#8212;Le roi?</p>
-
-<p>&#8212;Oui, le roi qu’on a tué là-bas, à Paris, dans le temps...<span class="pagenum"><a id="page_261">{261}</a></span></p>
-
-<p>Elle faisait un geste court de vieille femme dans la direction de la
-ville d’iniquité. Et le siècle s’abolissait comme un jour sur ce paysage
-immuable entouré jusqu’à l’horizon de champs monotones, de fermes et
-d’herbages.</p>
-
-<p>Fanny sentit comme jamais toute cette durée dont elle faisait partie et
-cela fut une halte dans le tourbillon qui l’emportait furieusement par
-des chemins inconnus, depuis le jour si proche encore où elle avait
-révélé sa maternité à son fils. Après tout, c’était peut-être la seule
-chose réelle, durable, cette continuité de la race. Et elle, elle, dans
-la douleur et dans la honte, elle la continuait, cette lignée...</p>
-
-<p>La durée, durer... si c’était là le vrai sens de la vie? Elle ne fut
-qu’effleurée par cette révélation qui, pourtant, s’incrustait là, dans
-un coin de sa raison pour s’y développer obscurément, sans qu’elle le
-sût. Car, déjà, son tourment la reprenait toute.</p>
-
-<p>Félix. L’enfer de cet instant auquel elle ne pourrait jamais penser sans
-honte était passé. Mais ceci restait: quand elle criait: «Je suis ta
-mère!» Il était parti sans un mot, sans un regard de pitié, sinon
-d’affection... Et toujours, comme une brûlure, revenait la certitude que
-l’abandon l’avait fait ainsi.</p>
-
-<p>Et elle n’osait plus lui parler. Huit jours d’hésitation passés, il ne
-lui en restait plus qu’un pour obtenir cet avis qu’elle devait donner à
-Silas le lendemain. Car, dans son désarroi, cela seul subsistait: elle
-<i>devait</i> une réponse à Silas. Et ce couchant, plein de sang céleste,
-était celui du samedi.<span class="pagenum"><a id="page_262">{262}</a></span></p>
-
-<p>Soudain éperdue, elle chercha des yeux le gars, et l’aperçut, tout au
-fond de la cour, sous la charretterie, occupé à quelque besogne. Allons,
-c’était le moment; il n’y avait plus à différer. Après un adieu à la
-vieille fermière, elle prit le sentier qui traversait la cour.</p>
-
-<p>Félix la vit venir. Elle eut l’impression qu’il n’était pas étonné,
-qu’il l’attendait peut-être, qu’il n’avait cessé de l’attendre depuis le
-jour où il <i>savait</i>.</p>
-
-<p>Elle se retourna. Du seuil de la maison, Berthe les regardait, oisive,
-et singulièrement absorbée dans cette contemplation.</p>
-
-<p>Fanny soupira. Toujours autour d’elle des conspirations, des silences
-soudains, des présences furtives. Elle se détourna et parla très vite:</p>
-
-<p>&#8212;Félix, je vous cherchais; je voulais vous parler.</p>
-
-<p>Il attendit un instant et dit, très naturellement:</p>
-
-<p>&#8212;Pourquoi que tu ne me dis pas tu, puisque t’es ma mère?</p>
-
-<p>Elle recula avec un faible cri, comme s’il l’avait frappée. Alors, il
-reprit:</p>
-
-<p>&#8212;Ben oui, y’a pu rien de caché, à c’t’heure, alors?</p>
-
-<p>Fanny bégaya:</p>
-
-<p>&#8212;Ça ne se peut pas, c’est, c’est pas possible.</p>
-
-<p>Il avança près de la figure de sa mère sa mauvaise figure pâle sous le
-tan.</p>
-
-<p>&#8212;Pourquoi, qu’ ça s’ peut pas? Faut une raison dans tout. T’es-t-il ma
-mère, oui ou bien non?</p>
-
-<p>Elle baissa la tête pour affirmer.</p>
-
-<p>&#8212;Alors, faut.<span class="pagenum"><a id="page_263">{263}</a></span></p>
-
-<p>Désespérément, elle dit:</p>
-
-<p>&#8212;Mais tout le monde le saura.</p>
-
-<p>Il se mit à rire sans bruit.</p>
-
-<p>&#8212;Ça changera pas guère c’ qu’on croit.</p>
-
-<p>Alors, abandonnée par son courage, elle se laissa tomber sur la brouette
-qu’il réparait et cacha sa figure dans ses mains. Au bout d’un instant
-que le silence avait rempli, elle dit d’une voix étouffée:</p>
-
-<p>&#8212;Si tu m’aimais, seulement!</p>
-
-<p>Mais ce fut le marteau qu’il avait repris qui lui répondit.</p>
-
-<p>Pourtant, la brutalité de la diversion la remit. Elle le regarda
-travailler un instant. Dans sa petite taille presque chétive, il ne
-manquait pas d’une certaine grâce découplée. Et il savait le secret des
-mouvements nécessaires. Elle se leva, incertaine. Il s’arrêta, sentant
-peut-être sourdement que des paroles décisives allaient venir.</p>
-
-<p>&#8212;Quoi? fit-il.</p>
-
-<p>Elle se serrait les mains convulsivement, comme toujours lorsqu’elle
-hésitait. Enfin, elle se décida.</p>
-
-<p>&#8212;Félix... Il faut que je te dise une chose.</p>
-
-<p>Il sentit le moment venu et parut en arrêt.</p>
-
-<p>&#8212;Qui qu’ c’est?</p>
-
-<p>Elle se recueillit. C’était difficile. Quelle femme avait eu tant de
-choses difficiles à annoncer!</p>
-
-<p>&#8212;Félix, je vais peut-être me marier.</p>
-
-<p>Malgré sa crainte, malgré sa honte, malgré tout, elle levait les yeux.
-Et elle vit que l’étonnement vrai, celui qui ne ment pas, ne luisait
-point dans ceux du garçon. Mais, déjà, il donnait le change.</p>
-
-<p>&#8212;Comment, cria-t-il, te marier?</p>
-
-<p>&#8212;Oui. C’est décidé. J’ voulais te le dire.<span class="pagenum"><a id="page_264">{264}</a></span></p>
-
-<p>Il lâcha son marteau et se croisa les bras.</p>
-
-<p>&#8212;Par exemple! Et avec qui?</p>
-
-<p>Il prenait un ton outragé. Elle dit:</p>
-
-<p>&#8212;Avec M. Froment, l’instituteur, notre voisin.</p>
-
-<p>Allons, c’était fait. Elle se sentit soulagée. Mais elle vit qu’elle ne
-lui apprenait rien. D’avance, il savait tout, et sa réponse
-précautionneuse arriva trop vite:</p>
-
-<p>&#8212;Avec M. Froment! Ah! c’est ça! Je me disais «aussite»!</p>
-
-<p>S’étant ainsi donné du temps, il continua:</p>
-
-<p>&#8212;Vous avez arrangé tout ensemble. Et vous croyez que ça va se passer
-comme ça. Et moi, alors?</p>
-
-<p>&#8212;Comment, toi?</p>
-
-<p>&#8212;Oui, c’est moi qui ai des droits sur toi, c’est pas lui! Qui qu’il
-vient faire ici, lui? On n’en a pas besoin. Qu’il s’en aille faire son
-école!</p>
-
-<p>Sa haine dépassait sa prudence et l’emportait. Atterrée, Fanny dit:</p>
-
-<p>&#8212;Mais, nous étions d’accord avant que tu viennes, mon pauvre gars.</p>
-
-<p>Il ne se contint plus devant ce rappel du temps où il n’était rien qu’un
-inconnu dans le passé. Rageusement il rétorqua:</p>
-
-<p>&#8212;Tu n’as pas le droit de t’ marier à c’t’heure que tu m’as retrouvé!
-cria-t-il. T’as pas le droit!</p>
-
-<p>Suffoquée, elle ne trouva rien à répondre. Le jour tombait. Un vent
-froid s’éleva. Le ciel ne portait plus que les nuages rejoints. Toutes
-les paroles dites restaient là, autour d’eux, vivantes, bruissantes à
-leurs oreilles. Elle balbutia enfin:<span class="pagenum"><a id="page_265">{265}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;Mais pourquoi, pourquoi qu’ tu dis ça? J’ te ferais pas d’ tort.</p>
-
-<p>Tout de suite, il se retrouva.</p>
-
-<p>&#8212;Si, tu me ferais du tort! T’as pas qu’ faire de te marier. Tu l’as été
-assez.</p>
-
-<p>Il se mit à rire d’un rire ignoble qu’elle ne put supporter.</p>
-
-<p>&#8212;Tais-toi, supplia-t-elle. Tais-toi. Tu ne sais pas le mal...</p>
-
-<p>Ils reprirent haleine, car les terribles joutes de paroles et de
-sentiments ont, comme les autres, des moments de trêve où on soigne les
-blessés, où l’on emporte les morts. Et Fanny dit encore:</p>
-
-<p>&#8212;Si tu savais tout ce que j’ai souffert dans ma vie, tu ne serais pas
-si dur.</p>
-
-<p>Elle hésita et, à voix presque basse:</p>
-
-<p>&#8212;Je l’aime, Félix. Et lui aussi.</p>
-
-<p>Elle ne le distinguait plus, car il était rentré dans la charretterie
-complètement obscure, maintenant. Mais sa voix lui parvint, dure,
-inflexible, certaine comme le destin. Et cette voix disait:</p>
-
-<p>&#8212;Tu n’avais qu’à ne pas fauter.</p>
-
-<p>&#160; </p>
-
-<p>L’ouragan se déchaîna avec le jour. Fanny, au sortir d’un sommeil de dix
-heures, se réveillait comme foudroyée de fatigue. Elle ouvrit les yeux,
-surprise de ne pas retrouver son fardeau de soucis. Non. Ils avaient
-glissé d’elle, ou, peut-être qu’elle gisait, assommée, sous leur poids,
-mais elle ne les sentait plus. La température de la souffrance suit des
-courbes comme celle de la fièvre. Et la guérison ou la mort ont la même
-apparence, parfois.<span class="pagenum"><a id="page_266">{266}</a></span> Et puis, quand la nature s’en mêle et qu’elle jette
-sa folie au travers de la nôtre, il faut bien s’arrêter pour la laisser
-passer.</p>
-
-<p>Le grand courant d’air du fleuve drainait à lui tous les vents du
-plateau qui menaient infernalement la ronde. Par moments, une averse
-impétueuse faisait mollir la tempête. Le ciel se déchirait et
-s’effilochait en nuages incessants accourus du fond de l’horizon marin
-vers la bouche immense de l’estuaire. Fanny songea d’abord:</p>
-
-<p>«Il faut que j’aille au-devant de Silas. Je ne veux pas qu’il le voie
-avant.»</p>
-
-<p>De tous ses tourments, il semblait ne lui rester plus que ce petit souci
-lancinant.</p>
-
-<p>Quand dix heures sonnèrent, elle sortit.</p>
-
-<p>Dès la porte, une rafale la prit et la colla contre le mur, suffoquée,
-sans voix et sans souffle. Il y avait de tout dans le vent: de la pluie,
-de la grêle et des feuilles chassées horizontalement.</p>
-
-<p>Enfin, une accalmie lui permit de gagner le chemin détrempé. La tête et
-les épaules sous un châle de laine noire, elle marchait, pliée en deux,
-les oreilles bourdonnantes, ahurie, abrutie, vidée de réflexion et même
-d’idées.</p>
-
-<p>Quand elle aperçut Silas, il débouchait du tournant de la route de
-Villebonne et le vent d’ouest le poussait vers elle tout en la retenant.
-Elle songea confusément: «C’est notre vie». Mais il la rejoignait et lui
-cria ses salutations.</p>
-
-<p>Une cavée s’ouvrait à leur droite. Elle prit son bras et l’y entraîna.</p>
-
-<p>Il y régnait un certain calme. Les talus, barrant le vent par leur digue
-d’arbres et de terre, les ac<span class="pagenum"><a id="page_267">{267}</a></span>cueillirent comme une église. Le grand
-homme ôta son chapeau.</p>
-
-<p>&#8212;Tonnerre de Brest! cria-t-il, quel temps? J’ai eu chaud à monter de la
-gare.</p>
-
-<p>Tout son corps vigoureux tremblait encore de l’effort donné. Il se mit à
-rire.</p>
-
-<p>&#8212;Eh bien, Fanny?</p>
-
-<p>Puis, il la regarda mieux et n’ajouta rien. Alors, elle dit:</p>
-
-<p>&#8212;Je suis venue parce que...</p>
-
-<p>&#8212;Oui, fit-il, comme elle s’arrêtait.</p>
-
-<p>&#8212;Parce que je voulais vous voir avant...</p>
-
-<p>Elle s’arrêta encore.</p>
-
-<p>&#8212;Pourquoi? demanda-t-il impatiemment.</p>
-
-<p>Elle baissa la tête.</p>
-
-<p>&#8212;Il ne veut pas.</p>
-
-<p>Le grand homme parut de pierre. Puis il dit:</p>
-
-<p>&#8212;Il ne <i>veut</i> pas?</p>
-
-<p>Sans parler, elle fit «non».</p>
-
-<p>La phrase était tombée entre eux comme un bolide: fulgurante,
-incompréhensible, inattendue. Enfin, M. Froment prononça:</p>
-
-<p>&#8212;Qu’est-ce que ça signifie? Est-il fou? A-t-il des droits sur vous? Que
-lui avez-vous dit depuis quinze jours?</p>
-
-<p>Elle répliqua seulement:</p>
-
-<p>&#8212;Il sait.</p>
-
-<p>&#8212;Ah! fit-il.</p>
-
-<p>Elle le vit qui semblait vaincre une difficulté à parler. Enfin, il
-ajouta:</p>
-
-<p>&#8212;Et alors?</p>
-
-<p>&#8212;Alors, il m’a dit qu’il était le premier, le seul, à avoir des droits
-sur moi.<span class="pagenum"><a id="page_268">{268}</a></span></p>
-
-<p>Elle ajouta encore:</p>
-
-<p>&#8212;Il a eu une vie malheureuse, à cause de moi.</p>
-
-<p>&#8212;Ce n’est pas vrai, ce n’est pas vrai! cria-t-il passionnément. Il y en
-a de plus malheureux. Et maintenant vous l’accueillez, vous ne lui
-refusez pas une place: il doit vous laisser vivre.</p>
-
-<p>&#8212;Non, dit-elle, il ne veut pas.</p>
-
-<p>Alors, fâché, il cria plus fort dans le vent qui s’élevait de nouveau:</p>
-
-<p>&#8212;C’est que vous n’avez pas su lui dire. Vous acceptez tout!</p>
-
-<p>Elle baissa la tête.</p>
-
-<p>&#8212;Comment a-t-il osé! dit-il encore. Vous ne lui avez pas dit que
-c’était décidé?</p>
-
-<p>&#8212;Si. Il est buté. Il ne veut rien écouter. Il me reproche...</p>
-
-<p>Il pencha sa tête vers elle.</p>
-
-<p>&#8212;Quoi donc?</p>
-
-<p>&#8212;Ma faute.</p>
-
-<p>Cette fois, il recula, les mains inertes.</p>
-
-<p>&#8212;C’est un monstre! siffla-t-il entre ses dents serrées.</p>
-
-<p>&#8212;C’est tout de même mon garçon, dit-elle simplement.</p>
-
-<p>Il la regarda. Quelque chose comme de l’adoration parut dans ses yeux,
-et il lui prit violemment les mains.</p>
-
-<p>&#8212;Fanny, vous avez besoin qu’on vous protège contre vous-même. Sans
-quoi, vous serez toujours esclave et martyre. Votre fils ne veut pas que
-vous vous mariiez, dites-vous? Légalement, il ne peut s’y opposer. Il ne
-peut que faire du scandale.<span class="pagenum"><a id="page_269">{269}</a></span></p>
-
-<p>Elle répéta obstinément:</p>
-
-<p>&#8212;Il ne veut pas.</p>
-
-<p>Sans écouter, il continua:</p>
-
-<p>&#8212;Voulez-vous passer outre? Retournez à Beuzeboc. Laissez-moi faire nos
-publications. Vous êtes libre.</p>
-
-<p>&#8212;Il ne veut pas.</p>
-
-<p>Il s’exaspérait:</p>
-
-<p>&#8212;Est-ce le scandale qui vous fait peur?</p>
-
-<p>Elle frissonna:</p>
-
-<p>&#8212;C’est pas possible.</p>
-
-<p>Il sembla recueillir sa patience de maître qui se prépare à convaincre
-un élève obstiné:</p>
-
-<p>&#8212;Voyons, raisonnez. Tout être s’appartient. Personne ne peut vous
-empêcher de suivre votre route. Faites votre devoir vis-à-vis de votre
-fils, un partage, ce que vous trouverez juste, et ne vous sacrifiez pas
-davantage.</p>
-
-<p>Elle secoua la tête.</p>
-
-<p>&#8212;Vous ne comprenez pas. Ce serait trop facile. Non, j’ai bien vu qu’il
-ne veut pas et qu’il saura m’empêcher d’être autre chose que sa mère.</p>
-
-<p>&#8212;Il vous aime, alors?</p>
-
-<p>&#8212;Ce n’est pas ça, fit-elle humblement, non, ce n’est pas ça, mais il ne
-veut pas que je lui fasse tort.</p>
-
-<p>Déjà, acceptant l’objection, il courait, en homme, aux réalisations.</p>
-
-<p>&#8212;Mettons que vous ayez raison. Il ne reste qu’un moyen. Laissons tout.
-Il m’est revenu quelques milliers de francs de mon père. J’ai un cousin
-du côté de Lyon qui me donnerait une situation dans sa fabrique; j’avais
-déjà pensé abandon<span class="pagenum"><a id="page_270">{270}</a></span>ner l’enseignement lors d’un événement de ma vie...
-Partons ensemble librement.</p>
-
-<p>Elle joignit les mains d’horreur, mais il les prit, les serra, essayant
-de dompter cette pauvre volonté défaillante de toute sa dure volonté
-d’homme fort.</p>
-
-<p>&#8212;Fanny, venez, soyez à moi, je vous attends, je veux vous délivrer.
-Vous voyez bien que vous n’aurez de bonheur qu’en moi. Votre sœur, votre
-fils ne vous font que du mal. Laissez-moi vous rendre heureuse.</p>
-
-<p>Ses mains fiévreuses pétrissaient les mains glacées et ses lèvres
-cherchaient les lèvres pâles. Fanny ferma les yeux un instant. Tout le
-bonheur de sa vie tint en cette minute. Ce fut sa nuit de noce et le
-matin plus délicieux qui la suit, et toute la douceur et toute la folie
-de l’amour concentré pour elle, ici, sans son amertume et ses
-désillusions. Mais elle rouvrit les yeux.</p>
-
-<p>L’accalmie cessait. Les branches pliées fouettaient l’air. Au sommet des
-hêtres, des corbeaux dérangés se fâchaient bruyamment. Et le vent, ayant
-sauté, entrait à présent dans la cavée.</p>
-
-<p>Ce fut comme si Fanny retrouvait son sang-froid, sa raison et tout ce
-que l’amour emporte. D’ailleurs, il fallait lutter. Déjà, la respiration
-coupée, ils durent se séparer. Et tout débat, tout entretien même
-devenait impossible. Il fallait crier dans le vent pour se comprendre.
-L’ouragan reprenait, formidable.</p>
-
-<p>Ils suivirent la cavée. Au tournant, le vent les bouscula à revers.
-Alors, Silas s’approcha de l’oreille de Fanny:<span class="pagenum"><a id="page_271">{271}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;Je m’en vais, cria-t-il.</p>
-
-<p>Il y avait autant de fureur dans sa voix que dans celle de la tempête.
-N’était-ce pas par elle qu’il était vaincu? Sait-on la part des petites
-choses dans les grandes et l’effet des grands mouvements de la nature
-sur nos petites passions humaines?</p>
-
-<p>Elle fit «oui» des yeux et de la bouche. La barrière était en vue, et,
-en face, le sentier bordé de peupliers qui rejoignait la route du
-plateau.</p>
-
-<p>Elle lui tendit la main. Il se détourna sans la prendre. Et il cria:</p>
-
-<p>&#8212;Vous regretterez ce jour-là!</p>
-
-<p>Maintenant, elle se possédait tout à fait. La maison apparue la
-reprenait: la maison, la terre, la race, tous les obscurs devoirs dont
-on a l’habitude, et qui sont si lassants et si nécessaires.</p>
-
-<p>Elle voulut le regarder encore, et se retourna avec peine contre une
-bourrasque.</p>
-
-<p>Il était déjà au milieu du sentier. Elle le suivait des yeux quand,
-soudain, il y eut un long craquement et l’un des arbres du talus, choisi
-comme victime, oscilla et s’abattit avec un affreux bruit d’écrasement à
-la place même où Silas venait de passer un instant auparavant.</p>
-
-<p>Elle cria follement dans le vent:</p>
-
-<p>&#8212;Silas!</p>
-
-<p>Il avait franchi le tournant sans se retourner. Sa pensée fut traversée
-par un éclair:</p>
-
-<p>&#8212;S’il revient, je le rejoins et je pars avec lui!</p>
-
-<p>Mais la tempête intérieure qui emportait l’homme était plus forte que
-l’ouragan et il ne reparut plus.<span class="pagenum"><a id="page_272">{272}</a></span></p>
-
-<h3><a id="V-c"></a>V</h3>
-
-<p>Fanny laissa tomber l’<i>Almanach des Bons Conseils</i> qu’elle lisait. La
-solitude ne lui pesait jamais et elle se trouvait souvent seule en ce
-début de printemps.</p>
-
-<p>Elle s’approcha de la fenêtre. Le beau dimanche d’avril traînait sa
-longue après-midi désœuvrée. L’oncle Nathan, sitôt le déjeuner fini,
-avait aiguillé Félix vers les champs, pour la visite dominicale de
-rigueur. Quant à Berthe, elle venait de disparaître sans rien dire,
-comme elle le faisait depuis quelque temps.</p>
-
-<p>Après la tourmente qui, passant sur elle à l’automne, manquait de
-l’arracher de son existence, comme le bel arbre s’arrachait du talus,
-elle était restée anéantie au point de garder plusieurs jours le lit. Sa
-sœur expliquait avec volubilité qu’elle avait eu les «sangs tournés» en
-entendant l’arbre tomber sur ses talons. Elle restait prostrée, sans
-fièvre et sans aucun symptôme précis, simplement atone, indifférente,
-privée cette fois tout à fait du goût de vivre.<span class="pagenum"><a id="page_273">{273}</a></span></p>
-
-<p>Avec le géant foudroyé, son amour lui semblait anéanti. Elle appuyait
-sur la plaie sans la sentir. Elle répétait: «Il est parti. Je ne le
-reverrai jamais ou je le reverrai comme on revoit un indifférent.» Et
-cela ne lui faisait rien. Elle se disait même: «Est-ce que je l’aimais
-vraiment? Qu’est-ce que c’est que l’amour? Est-ce ça?» C’était comme si,
-en devenant femme trop vite et trop tôt, elle avait perdu la profonde
-sensibilité féminine qui juge et pèse si sûrement les choses de la
-passion.</p>
-
-<p>Après la crise d’inappétence à la vie, elle entra dans la souffrance.
-Les jours et les nuits se succédèrent, désolés ou cruels, tandis qu’elle
-éprouvait cette sensation qu’on a d’être dans des mâchoires qui se
-referment perpétuellement. Alors, Silas grandissait dans sa mémoire,
-dans son cœur, pour mieux la déchirer de l’avoir perdu. Ses mots, se
-gestes, ses moindres attitudes la torturaient en souvenir. Et elle sut
-enfin qu’elle l’aimait comme jamais elle n’avait cru pouvoir aimer.</p>
-
-<p>Elle vécut enfermée avec son rêve agonisant pendant les mois noirs de
-l’hiver, sans rien apercevoir d’extérieur, comme si ses yeux eussent été
-tournés en dedans sur le seul spectacle de sa douleur.</p>
-
-<p>Et jamais elle ne se disait: «Je vais aller le rejoindre.» Cette chose
-possible, cette chose suggérée et déjà un peu réalisée par les paroles
-qui l’avaient représentée, ne se montrait pas à elle comme une
-alternative. Peut-être était-ce parce qu’elle allait instinctivement
-vers la souffrance à cause de l’orientation de sa vie, ou peut-être
-sim<span class="pagenum"><a id="page_274">{274}</a></span>plement parce que les habitudes sont trop difficiles à quitter.</p>
-
-<p>&#160; </p>
-
-<p>Son premier apaisement lui vint dans ces mois aigres où le printemps
-s’éveille. L’isolement parfait de la vie à la Hêtraye, qui séparait les
-deux sœurs de leur petit monde connu, environnait leur retraite d’une
-sorte de paix silencieuse. Un soir de mars où elle rentrait à la maison
-en tenant les premières primevères trouvées au revers d’un fossé, sous
-un ciel qui allait du violet le plus profond à un safran
-inexprimablement doux, elle crut sentir mystérieusement que sa
-souffrance ne resterait pas inutile, qu’elle serait la rançon du
-scandale étouffé. Son péché, cette fois, était enterré, et rien n’en
-subsisterait qui pût éclabousser les autres. Le nom des Bernage ne
-serait pas sali. Ce fut une certitude consolante qui descendit sur elle.</p>
-
-<p>Les autres, cependant, continuaient leur vie parallèle et, sortant tout
-à coup de son sommeil intérieur, elle se mit à les considérer.</p>
-
-<p>Berthe ne la tourmentait plus. L’exil de Beuzeboc, si amèrement
-consenti, ne semblait plus lui peser, même pendant la noire période
-mortelle de la terre.</p>
-
-<p>C’était comme si une mystérieuse influence travaillait son humeur et
-toutes ses passions de colère et même de curiosité pour les changer. Et
-Fanny se sentait plus éloignée d’elle que jamais et un peu effrayée de
-ce changement inexplicable. Pourtant, elle avait tant soupiré après
-l’affection fraternelle qu’un peu d’espoir lui en venait. «Elle a vu mon
-malheur, elle a peut-être fini par avoir<span class="pagenum"><a id="page_275">{275}</a></span> pitié.» Et cela préparait son
-cœur dévasté à revivre.</p>
-
-<p>Quant à Félix, il n’approchait guère de la maison que le dimanche. Et il
-y apportait les mêmes airs, oscillant de la sournoiserie à l’assurance.
-Et jamais il n’adressait la parole à sa mère depuis le jour de leur
-terrible entretien de la charretterie. Fanny devait dépenser des trésors
-de diplomatie, de vigilance, pour se garer ainsi des mots dangereux qui
-eussent pu rappeler ceux de ce jour-là. Mais Berthe déployait une si
-étourdissante volubilité que rien ne pouvait se remarquer et que le
-drame de ce mutisme se poursuivait à leurs seuls yeux.</p>
-
-<p>Ce jour-là, de la fenêtre, elle vit l’oncle Nathan qui passait dans le
-fond de la cour, tout seul, l’air absorbé. Fanny s’étonna de ne pas voir
-Félix avec lui, car le vieillard, dans ses visites, le recherchait
-toujours. Il semblait à présent en faire grand cas.</p>
-
-<p>&#8212;C’est un cultivateur, celui-là, et un bon, disait-il.</p>
-
-<p>Ou encore:</p>
-
-<p>&#8212;On ne peut pas lui en remontrer sur la chose de la culture. Sacré
-Félix, va!</p>
-
-<p>Tout l’hiver, il avait fait ainsi de longues promenades avec le gars, et
-les sœurs, qui marchaient par derrière, les voyaient passer cette revue
-des terres nues ou emblavées, pure jouissance dominicale des terriens.
-On devinait que le vieillard étudiait profondément le jeune homme avec
-une idée secrète.</p>
-
-<p>Fanny goûta un moment la paix qui baignait la chambre aux rideaux
-blancs, luisante et ordon<span class="pagenum"><a id="page_276">{276}</a></span>née, comme, autour d’elle, la maison, le
-village, le plateau et la vallée. Elle éprouvait ainsi des moments de
-quiétude où, la sourde douleur s’endormant, elle n’était plus sensible
-qu’à un pauvre espoir de bonheur qui s’éveillait au fond d’elle.</p>
-
-<p>Tout bas, elle répéta, comme elle le faisait quelquefois:</p>
-
-<p>&#8212;Mon péché est enterré.</p>
-
-<p>Et c’est alors qu’elle aperçut M. et Mme Gallier qui ouvraient la
-barrière.</p>
-
-<p>Elle ne les reconnut pas tout d’abord, tant ils étaient loin de sa
-mémoire. Mais, dès qu’ils eurent fait quelques pas dans l’allée, elle
-les retrouva tout entiers avec leurs vêtements noirs que rien n’égayait
-jamais et leur allure un peu grotesque de citadins endimanchés dans un
-chemin de campagne.</p>
-
-<p>Elle posa sa main sur sa poitrine: c’était du malheur qui arrivait avec
-eux. Pourtant, elle se remit, et sortit au-devant d’eux.</p>
-
-<p>M. Gallier roulait sa courte taille à jambes torses, dans un tangage qui
-n’appartenait qu’à lui. Son haut-de-forme et sa redingote semblaient
-ainsi avancer en largeur. Mme Gallier trottinait menu, avec une espèce
-d’obstination, et sans perdre un instant. Ils hélèrent Fanny.</p>
-
-<p>&#8212;Hé! bonjour!</p>
-
-<p>Elle jeta un coup d’œil autour de la cour. L’oncle Nathan avait disparu.
-Quant à Berthe, elle ne revenait pas. Elle ne songea pas à Félix,
-puisque la visite ne le concernait pas.</p>
-
-<p>&#8212;Nous avons pensé venir vous surprendre, dit Mme Gallier, il faisait si
-beau!<span class="pagenum"><a id="page_277">{277}</a></span></p>
-
-<p>Sous les fines gouttelettes qui perlaient à sa peau rose d’ancienne
-blonde, son honnête figure portait une expression un peu angoissée. Et
-M. Gallier laissait tomber, plus encore que de coutume, sa grosse bouche
-lippue dans sa face ravinée où la bonté traçait ses signes mystérieux.</p>
-
-<p>Fanny leur proposa de s’asseoir dehors, mais, d’un geste pareil, ils
-refusèrent.</p>
-
-<p>Quand ils furent installés dans la «salle», assis avec le rond de
-sparterie sous les pieds, près de la table couverte d’un châle-tapis, il
-y eut un silence, car toutes les congratulations sans danger étaient
-finies. Et puis, ayant regardé sa femme, ce fut M. Gallier qui commença:</p>
-
-<p>&#8212;Mademoiselle Fanny, vous êtes seule et c’est préférable pour ce que
-nous voulons vous dire. Aussi je ne tarderai pas davantage.</p>
-
-<p>L’accent du Midi roulait par la chambre, dépaysé, se cognant au mur,
-étrange et étranger dans cette maison faite à l’économe patois de Caux.</p>
-
-<p>Fanny pâlit un peu plus. Elle songea: «Hélas!» Et sa bouche desséchée
-dit avec peine:</p>
-
-<p>&#8212;Qu’est-ce qu’il y a donc?</p>
-
-<p>&#8212;Il y a, reprit aussitôt le vieil homme, que nous avons entendu courir
-des bruits qui nous ont chagrinés. Et, quand je dis des bruits, cela
-prend l’allure d’accusations.</p>
-
-<p>Il regarda sa femme, comme si Fanny lui faisait peur, avec sa face
-exsangue de condamnée attendant le supplice.</p>
-
-<p>Mme Gallier se pencha, posa sa main sèche sur les siennes.</p>
-
-<p>&#8212;Nous vous aimons trop pour ne pas venir<span class="pagenum"><a id="page_278">{278}</a></span> vous le dire tout droit, afin
-d’être à même de répondre à ceux qui parlent si mal.</p>
-
-<p>Fanny se redressa péniblement. Elle ne pouvait que les laisser aller.</p>
-
-<p>La bonne dame reprit:</p>
-
-<p>&#8212;On dit une chose affreuse, dont jamais nous n’avons entendu parler
-jusqu’ici et que nous ne pouvons pas croire, n’est-ce pas, monsieur
-Gallier?</p>
-
-<p>Un signe de tête lui permit de reprendre du champ.</p>
-
-<p>&#8212;Et vous allez nous dire si nous avons eu raison de répondre que tout
-ça n’était pas vrai. Mais vous nous expliquerez quelque chose...</p>
-
-<p>Elle chercha une longue respiration:</p>
-
-<p>&#8212;Voyons, mademoiselle Fanny, vous qui êtes l’aînée...</p>
-
-<p>Dans la courte pause, Fanny eut le temps de penser:</p>
-
-<p>&#8212;Tout est découvert. Elle va me parler de mon malheur.</p>
-
-<p>Et elle faillit crier:</p>
-
-<p>&#8212;Ne dites rien. C’est vrai. On ne vous a pas trompés. La vérité est
-venue au jour.</p>
-
-<p>Mais la bonne dame continuait:</p>
-
-<p>&#8212;Pourquoi laissez-vous votre sœur se compromettre à ce point-là?</p>
-
-<p>Fanny la regarda avec de tels yeux d’incompréhension qu’elle parut
-découvrir tout à coup la vérité.</p>
-
-<p>&#8212;Comment! Vous ne savez rien? Vous n’avez rien remarqué? C’est encore
-plus étonnant que je ne pensais.</p>
-
-<p>Fanny put trouver enfin sa voix:<span class="pagenum"><a id="page_279">{279}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;Ma sœur?</p>
-
-<p>Mme Gallier expliqua avec une patience décidée à tout:</p>
-
-<p>&#8212;Votre sœur se compromet très gravement en ce moment. Votre voyage à
-Paris avait déjà attiré l’attention. Puis, à peine revenues, vous
-quittez Beuzeboc une première fois, puis une deuxième, et vous
-abandonnez votre belle maison de ville pour passer tout l’hiver ici. On
-n’y comprend déjà rien. On cherche des raisons... Enfin, «vous êtes dans
-la langue du monde».</p>
-
-<p>Fanny l’écoutait avec le même étonnement. Et, comme l’autre se taisait,
-elle plaça:</p>
-
-<p>&#8212;Mais pourquoi?</p>
-
-<p>&#8212;A cause des raisons qu’on a trouvées en cherchant. On ne se retire pas
-à la campagne avec un jeune homme.</p>
-
-<p>Fanny répéta:</p>
-
-<p>&#8212;Avec un jeune homme?</p>
-
-<p>Et elle pensa à Silas.</p>
-
-<p>&#8212;Mais oui, ma petite, voyons: ce soldat, ce garçon qu’on a vu rôder
-autour de chez vous et qui est reçu chez vous avant votre voyage et
-après... et qui vous a suivies ici... Mettez-vous à la place du monde:
-ça semble drôle, drôle...</p>
-
-<p>Fanny cria:</p>
-
-<p>&#8212;Félix?</p>
-
-<p>Et elle se mit à rire, de son rire nerveux, incoercible.</p>
-
-<p>M. Gallier se leva et se dirigea discrètement vers la fenêtre. Mme
-Gallier tapotait le dos de Fanny d’un air effrayé. Enfin, celle-ci put
-parler:</p>
-
-<p>&#8212;Félix, vous dites: Félix?<span class="pagenum"><a id="page_280">{280}</a></span></p>
-
-<p>Elle allait ajouter:</p>
-
-<p>&#8212;C’est son neveu, à Berthe!</p>
-
-<p>Mais elle se retint à temps.</p>
-
-<p>&#8212;C’est un gamin qu’on a vu tout petit chez Marthe, notre vieille bonne,
-dit-elle, vous vous rappelez?</p>
-
-<p>La vieille dame hocha la tête et dit, plus brusquement que de coutume:</p>
-
-<p>&#8212;Ça n’empêche pas que ça fasse jaser. Aussi, dans son intérêt, dites-le
-à votre sœur. Vous n’avez qu’une chose à faire: revenez à Beuzeboc.</p>
-
-<p>Fanny baissa la tête. Elle savait bien qu’on ne pouvait pas satisfaire
-le monde en cela. D’ailleurs, la visiteuse, délestée de son message, se
-levait aussi. Ils se trouvèrent tous deux devant la fenêtre. Les deux
-formes noires faisaient sur la clarté de tristes taches de deuil qui
-entraient de force dans les yeux de Fanny en les violentant. Elle les
-suivit:</p>
-
-<p>&#8212;Voulez-vous venir dehors, en attendant la collation?</p>
-
-<p>Mme Gallier accepta. Ils sortirent. L’oncle Nathan arrivait à grandes
-enjambées et, au fond de la cour, ils aperçurent Berthe et Félix qui
-marchaient côte à côte.</p>
-
-<p>Les Gallier partirent après la collation plantureuse dont les
-«nourolles», les grands plats de crème aux œufs marbrés de brun et le
-cidre bouché avaient fait les frais. On se leva pour mettre les
-visiteurs en voiture, car Félix les reconduisait à la gare de
-Villebonne.</p>
-
-<p>Quand le couple se fut éloigné, au trot pesant<span class="pagenum"><a id="page_281">{281}</a></span> de l’épais cheval pattu
-que Félix trouvait moyen de galvaniser, l’oncle et les nièces
-regardèrent autour d’eux avec cet air dérouté qui suit les départs.</p>
-
-<p>Le ciel passait en magnificence le printemps posé sur la terre. La vaste
-coupole de turquoise verdie répandait une sorte de fraîcheur lumineuse.</p>
-
-<p>Machinalement, ils prirent le chemin qui mène aux cavées. Mais Fanny ne
-sut jamais bien où ils étaient allés ce jour-là. Quand elle y pensait
-plus tard, elle revoyait seulement les «fossés», comme des murs de
-primevères, car la grâce de la saison, touchant la terre brune couverte
-encore de feuilles mortes, et le soleil d’un jour, avaient suffi pour
-faire jaillir du sol la moisson qui a la couleur et l’odeur du miel.</p>
-
-<p>Et c’était Fanny, pourtant, qui entraînait les autres, avertis
-confusément de ces paroles qu’on voyait sur elle comme un fardeau qui
-allait bientôt lui échapper.</p>
-
-<p>Depuis la conversation avec les visiteurs, elle se sentait possédée par
-une force étrangère. Ce soupçon affreux qu’ils lui avaient apporté
-grandissait en elle d’heure en heure. La chose monstrueuse, seulement
-suggérée, cachait tout le reste, et il lui fallait la rejeter sous peine
-d’étouffement. Pourtant de sa mémoire surgissaient vingt souvenirs qui
-corroboraient <i>la chose</i>; et, par-dessus tout, le souvenir du jour
-horrible qui lui démontrait clairement de quoi son fils était capable.
-N’avait-il pas dit: «Une tante, c’est une femme tout de même»?</p>
-
-<p>L’air fraîchissait. Dans le ciel, maintenant violet à l’est, une étoile
-trembla.<span class="pagenum"><a id="page_282">{282}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;Où que tu nous mènes comme ça, ma Fanny? cria l’oncle.</p>
-
-<p>Il marchait cependant à vingt pas devant les deux sœurs et il reprit sa
-marche sans attendre de réponse. Elle s’arrêta. On ne distinguait plus
-très bien les couleurs de la terre, comme si le ciel eût tout à la fois
-rayonné et absorbé la lumière. C’était bien, elle aurait moins de honte
-à parler.</p>
-
-<p>&#8212;Berthe, commença-t-elle, il faut que je te dise quelque chose.</p>
-
-<p>Berthe ne tourna pas la tête. Et elle dit, de cette voix contrainte avec
-laquelle on essaye de jouer le naturel:</p>
-
-<p>&#8212;Qu’est-ce que c’est?</p>
-
-<p>&#8212;M. et Mme Gallier m’ont dit quelque chose.</p>
-
-<p>&#8212;Quelque chose?</p>
-
-<p>Le mot puéril qui couvrait des révélations que l’une savait, que l’autre
-devinait si graves, sonna faux. Fanny dut faire un effort.</p>
-
-<p>&#8212;Oui, on parle à Beuzeboc, on parle de nous.</p>
-
-<p>Berthe, qui continuait à marcher, s’arrêta et, se tournant, croisa les
-bras.</p>
-
-<p>&#8212;Ah bon! dit-elle. Fallait bien croire que ça finirait par là.</p>
-
-<p>Fanny n’osait plus la regarder. Elle n’éprouvait pas ce sentiment de
-revanche naturel au persécuté qui peut enfin persécuter. Et elle ne
-savait comment formuler la laide accusation. Elle balbutia:</p>
-
-<p>&#8212;Oui, nous sommes «dans la langue du monde».</p>
-
-<p>Berthe répéta:<span class="pagenum"><a id="page_283">{283}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;Nous?</p>
-
-<p>Fanny n’osa pas dire: «Toi!» Elle affirma seulement:</p>
-
-<p>&#8212;Oui. C’est à cause de Félix.</p>
-
-<p>&#8212;Tout se découvre toujours, fit sentencieusement la cadette.</p>
-
-<p>Elles avaient repris leur marche dans le sentier velouté d’ombre à
-présent. Berthe reprit:</p>
-
-<p>&#8212;Et qu’est-ce qu’on dit, au juste?</p>
-
-<p>&#8212;C’est à cause de toi, dit enfin l’aînée.</p>
-
-<p>&#8212;De moi?</p>
-
-<p>&#8212;Oui, avec Félix.</p>
-
-<p>Elle eut peur en entendant ses paroles et se hâta de les commenter.</p>
-
-<p>«Mme Gallier m’a assuré qu’on parlait de lui depuis notre voyage à
-Paris. Et puis notre séjour ici, ça a semblé drôle... Enfin, on dit que
-c’est pour toi qu’il est là... Oui, on dit ça, crois-tu? Quelle horreur,
-comme si c’était possible.»</p>
-
-<p>Comme Berthe faisait un geste, elle se hâta d’ajouter:</p>
-
-<p>&#8212;Oh! mais je ne le crois pas, moi, non! Une chose pareille, jamais!
-Mais, enfin, tu vois, voilà où on en est. Tu comprends, les gens ne
-savent pas ce qu’il nous est.</p>
-
-<p>La voix de Berthe, changée à ne pas la reconnaître, proféra:</p>
-
-<p>&#8212;Et alors?</p>
-
-<p>&#8212;Alors, je ne sais pas... Mme Gallier dit: «Rentrez à Beuzeboc, ça fera
-taire le monde.» Voyons, il faut que nous trouvions un moyen de laisser
-Félix ici. Il s’y plaît...</p>
-
-<p>Elle hésitait. Elle n’avait pas l’habitude de pro<span class="pagenum"><a id="page_284">{284}</a></span>poser; de choisir...
-Et la voix nouvelle, la voix frémissante de Berthe s’éleva de l’ombre.</p>
-
-<p>&#8212;Il y restera, Félix, il y restera tant qu’on voudra. Mais pas tout
-seul.</p>
-
-<p>Fanny répéta sans comprendre la menace:</p>
-
-<p>&#8212;Comment, pas tout seul?</p>
-
-<p>&#8212;Non, avec moi, avec moi. Nous nous parlons. On est d’accord.</p>
-
-<p>Ecrasée, Fanny ne trouva que les mots qu’elle venait d’entendre:</p>
-
-<p>&#8212;On est d’accord?</p>
-
-<p>&#8212;Oui. Je croyais que tu l’aurais deviné à nous voir, mais tu ne vois
-rien, toi.</p>
-
-<p>Elle haletait un peu. Certainement, une grande émotion la secouait. Elle
-reprit haleine.</p>
-
-<p>&#8212;Ah! le monde parle? Eh bien, il a raison. Mais on va le faire taire.
-On va lui apprendre que je me marie avec Félix. On allait vous le dire à
-Pâques, mais, puisque c’est comme ça, autant tout de suite.</p>
-
-<p>Elles rejoignirent l’oncle. Maintenant qu’on n’y voyait plus, le parfum
-des primevères semblait plus fort, plus tangible. Il les enveloppa
-jusqu’à la maison où elles se retrouvèrent sans que Fanny pût s’en
-rendre compte.</p>
-
-<p>Et, comme elles allumaient la chandelle dans la cuisine, on entendit
-rouler la voiture. Alors, Berthe sortit sans rien dire. L’oncle Nathan
-regarda Fanny.</p>
-
-<p>&#8212;Où qu’elle va, ta sœur?</p>
-
-<p>La chandelle vacillante jetait des clartés rougeâtres qui dansaient dans
-l’ombre de la vaste cuisine. Les durs traits du vieillard semblaient
-gri<span class="pagenum"><a id="page_285">{285}</a></span>macer selon les jeux de la flamme qui argentaient ses bouclettes. Il
-dit encore:</p>
-
-<p>&#8212;Elle est-il folle?</p>
-
-<p>Fanny ne se sentit pas le courage de chercher des mots. Elle ne trouvait
-plus même de pensées cohérentes. Et, pour dissimuler, elle alluma une
-autre chandelle dans l’arrière-cuisine et se mit à desservir la table.</p>
-
-<p>Elle terminait sa besogne lorsque des pas résonnèrent sur le chemin, et
-le couple entra.</p>
-
-<p>Ils se tenaient «crochés» bras dans bras selon la plus correcte formule
-cauchoise des promis. Fanny manqua crier d’énervement, de chagrin, de
-honte à ce premier contact avec la réalité. Et l’oncle Nathan, debout
-devant la cheminée, les regardait sans parler.</p>
-
-<p>Enfin, Berthe prononça:</p>
-
-<p>&#8212;Voilà. On est venu vous le dire.</p>
-
-<p>Il y eut un silence qui parut interminable, puis, l’oncle Nathan dit
-posément:</p>
-
-<p>&#8212;Ah! ah! C’est ça! Je me disais: «Aussitte!»</p>
-
-<p>Il les considéra encore et ajouta:</p>
-
-<p>&#8212;Vous pourriez faire plus mal.</p>
-
-<p>Il s’arrêta pour réfléchir à quelque chose et il dit encore:</p>
-
-<p>&#8212;Mais, es-tu protestant comme nous, toi, mon gars?</p>
-
-<p>La question parut tomber dans un gouffre de silence. Sans doute était-ce
-parce qu’elle touchait à ces choses interdites que chacun évitait avec
-tant de soin depuis leur vie commune. Et ce fut encore Berthe qui
-répondit:<span class="pagenum"><a id="page_286">{286}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;Il est «rien». Les Malandain savaient pas quoi faire. Il est resté
-comme ça.</p>
-
-<p>Elle ajouta après quelques secondes:</p>
-
-<p>&#8212;Il fera ce que je voudrai.</p>
-
-<p>Fanny répétait stupidement en elle-même: «Il est rien, il est rien.»</p>
-
-<p>La chandelle charbonnait tout à fait, maintenant, dans sa gaine en
-spirale de fer. Les ombres et les clartés se succédaient sur les figures
-en leur prêtant des expressions surnaturelles. Berthe reprit:</p>
-
-<p>&#8212;On est d’accord sur tout.</p>
-
-<p>Alors l’oncle demanda:</p>
-
-<p>&#8212;Et quand qu’ vous allez faire ça?</p>
-
-<p>&#8212;Après Pentecôte, pour les papiers de Félix et... la chambrée...</p>
-
-<p>Elle pausa un instant:</p>
-
-<p>&#8212;On invitera M. Froment, termina-t-elle.<span class="pagenum"><a id="page_287">{287}</a></span></p>
-
-<h3><a id="VI-c"></a>VI</h3>
-
-<p>La dernière voiture roula longtemps sur le chemin. On l’entendit jusqu’à
-la descente qui ceinture la colline et puis il n’y eut plus que le
-silence surnaturel d’une cour de ferme en mai, car le pommier en fleurs
-supporte une neige qui étouffe le son et ouate l’air, comme la vraie.</p>
-
-<p>Fanny, dans sa robe de cérémonie, qui était d’une épaisse soie noire
-sans reflets&#8212;une vraie toilette de mère de marié&#8212;marchait dans
-l’étroit sentier toujours envahi par l’herbe haute de la saison.</p>
-
-<p>Voilà. Tout était fini. Berthe venait d’épouser Félix. Le garçon de
-vingt-deux ans était le mari de la vieille fille de trente-cinq ans. La
-tante devenait la femme de son neveu. Toute cette idylle au goût
-d’inceste s’achevait ce soir.</p>
-
-<p>Fanny marcha plus vite, le cœur soulevé de dégoût. Le dégoût! c’était
-une chose nouvelle que tous ses désespoirs ne contenaient pas jusque-là,
-mais dont les deux mois passés venaient de la saturer. Voir, jour après
-jour, Félix faire le galant<span class="pagenum"><a id="page_288">{288}</a></span> auprès de la grosse fille amoureuse, être
-obsédée de leurs rencontres furtives à tous les coins de la ferme,
-attraper au vol les regards, les baisers, les étreintes furtives et
-deviner, comme elle le devinait, savoir comme elle le savait,
-intuitivement, avec la certitude infaillible de l’instinct, qu’il n’y
-avait là qu’un calcul, et ne pouvoir intervenir! Elle se rendait compte,
-pourtant, que Berthe était sincère. A cette dernière chance de mariage
-qui passait, elle se cramponnait désespérément. Mais un mariage, cette
-horrible chose?</p>
-
-<p>Et pourtant, c’était légal et, tout à l’heure, ce serait consommé. Oui,
-cette union monstrueuse avait pu être célébrée et bénie. La lumière,
-lorsque Fanny songeait à cela, lui semblait insupportable et, seule sous
-le ciel du soir, elle voila sa figure de sa main ouverte.</p>
-
-<p>Telle était la fin de son péché qu’elle croyait enterré. N’eût-il pas
-mieux valu mille fois le scandale de la découverte, si, toutefois, le
-scandale éclaté eût empêché la scandaleuse union?</p>
-
-<p>La rosée commençait à tomber. Elle songea: «Il n’est pas encore
-l’heure.» La journée des noces avait été longue et dure. Quoiqu’on n’eût
-fait que les strictes invitations nécessaires, des théories de cousins
-de la vallée et du plateau avaient défilé à la mairie et au temple de
-Beuzeboc. Fanny mariait son fils. Personne ne le savait. Et elle jouait
-pourtant le rôle de mère du marié.</p>
-
-<p>A la mairie, la lecture de l’acte la fit défaillir, lorsque le greffier,
-près du maire décoré de l’écharpe flamboyante, se mit à lire:</p>
-
-<p>«D’une part,<span class="pagenum"><a id="page_289">{289}</a></span></p>
-
-<p>«Entre Félix, Jean, dit Malandain, de père et mère non dénommés.</p>
-
-<p>«Et, d’autre part,</p>
-
-<p>«Berthe-Zémyre Bernage, fille de feu Alfred Bernage...»</p>
-
-<p>De <i>mère non dénommée</i> et elle était là, elle, vivante et martyrisée, et
-elle possédait la copie de la lettre où le père se nommait, nommait sa
-parenté et son pays.</p>
-
-<p>Au temple, elle avait conduit son fils jusqu’au fauteuil de velours
-rouge, puis, retournant dans son banc d’honneur, abîmée intérieurement
-sans posséder le droit de l’être, elle écoutait derrière elle le murmure
-de l’assemblée et celui de la ville et de la campagne qui stigmatisaient
-le mariage singulier de la seconde des demoiselles Bernage. S’ils
-avaient tout su!</p>
-
-<p>Et la longue noce serpenta en voiture sur les routes parmi les villages
-en émoi, et sur la grande plaine que coupent les oasis de hêtres
-surmontés de la fine aiguille du clocher. Ensuite, il ne restait plus à
-Fanny qu’une souvenir d’interminable mangeaille, car un seul repas
-dînatoire s’étendait sur toute l’après-midi, et, surtout, de ces
-plaisanteries de circonstance qu’elle exécrait de tout temps.</p>
-
-<p>A dire vrai, la rigidité huguenote n’est pas si abâtardie que de lâcher
-la bride à l’humour normand dans sa verdeur; pourtant, elle cède un peu
-et ferme les yeux en ces occasions de beuveries pour le bon motif. Fanny
-le savait. Elle connaissait les spécialistes, et leur jeux de mots, et
-leurs gaillardises permises et attendues, et leurs sous-entendus et
-leurs mines de circonstance. Et toute<span class="pagenum"><a id="page_290">{290}</a></span> sa pudeur et son tact étaient
-hérissés sur elle comme un manteau d’épines.</p>
-
-<p>Mais tous les supplices ont une fin et, maintenant, elle attendait sa
-revanche. Elle attendait l’heure où Silas Froment arriverait comme
-arrive un amant furtif qui, à travers bois, donne l’assaut à la colline
-escarpée.</p>
-
-<p>&#160; </p>
-
-<p>Depuis le jour de la bourrasque, ils ne s’étaient pas revus.</p>
-
-<p>Mais Silas Froment, en face de ce fait nouveau et imprévu: le mariage de
-Berthe et de Félix, avait fait une suprême démarche.</p>
-
-<p>C’était une lettre, longue et pressante, par laquelle il l’adjurait de
-se décider à recommencer sa vie:</p>
-
-<div class="blockquot"><p>«Je comprends à présent, écrivait-il, pourquoi l’idée d’un mariage
-entre nous vous effrayait. Vous prévoyiez ce qui est arrivé. Il est
-trop certain, maintenant, que Félix, officiellement installé dans
-la famille et dans la maison, fera l’impossible pour vous empêcher
-de la quitter. Et l’affichage de nos bans serait, pour lui, le
-signal du scandale. Vous l’avez discerné avant moi, je le
-reconnais: le mariage ne vous est pas permis, puisque vous ne
-voulez pas braver le scandale.»</p></div>
-
-<p>Et il lui proposait, comme seule solution, leur départ pour Lyon, où ils
-vivraient inconnus et heureux.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="page_291">{291}</a></span></p><div class="blockquot"><p>«Ne vous arrêtez pas aux mots, disait-il encore, notre union, à
-nous, sera sainte et bénie quoique libre et volontaire. Nous
-l’aurons achetée par trop de douleur pour qu’elle ne soit pas
-solide.</p>
-
-<p>«Et ne dites pas que cette fuite sera <i>aussi</i> un scandale. Le
-scandale ne peut vous suivre ni vous atteindre dans une ville
-inconnue où nous vivrons cachés et si unis, d’ailleurs, que nous
-forcerons l’estime des honnêtes gens. Le peu qui nous
-éclabousserait, que serait-il en comparaison de cette vérité
-proclamée: «Félix «Malandain» est le fils de Fanny Bernage et vient
-d’épouser Berthe, sa tante.» Je vous connais si bien, Fanny, que je
-sais à présent qu’elle vous tuerait, cette vérité proclamée, plus,
-je le sens, à cause de l’abandon de l’enfant qu’à cause de sa
-naissance.</p>
-
-<p>«Que regretteriez-vous ici, d’ailleurs? La haine et l’ingratitude?
-Ceux qui restent ne sont pas dignes de vous. Et vous ne pouvez pas,
-vous ne <i>pouvez pas</i> demeurer. Pourquoi les supporteriez-vous plus
-longtemps? Ne perdez plus votre amour, Fanny, je le veux pour moi
-seul. Je veux tout remplacer auprès de vous: famille, amis, pays.»</p></div>
-
-<p>Et il lui traçait le plan matériel de l’évasion:</p>
-
-<p>Quoi de plus simple?</p>
-
-<div class="blockquot"><p>«Nous gagnons la gare de Villebonne à pied, sans même étonner
-quelqu’un en ce jour exceptionnel. N’avez-vous pas la clef de votre
-maison? Et ne pouvez-vous choisir quelques jours de retraite à
-Beuzeboc? Ce sera le premier pas vers la liberté, vers la décision
-que personne ne peut, moins que jamais maintenant, vous empêcher de
-prendre. Car<span class="pagenum"><a id="page_292">{292}</a></span> vous serez libre, <i>si vous voulez être libre, mais il
-faut le vouloir</i>.»</p></div>
-
-<p>Il l’avertissait donc que, le soir des noces, il serait là, à
-l’attendre, à l’endroit du sentier qu’elle connaissait bien, au pied du
-hêtre gigantesque.</p>
-
-<p>Et il terminait:</p>
-
-<div class="blockquot"><p>«Si, au soir dit, je vous vois descendre le sentier, je saurai que
-vous êtes résolue à secouer le joug et à venir à moi.»</p></div>
-
-<p>Elle s’était arrêtée sous un pommier retombant en parasol qui la forçait
-à sortir du chemin. Au-dessus d’elle, les fleurs faisaient un seul
-bouquet blanc que sertissait le ciel encore un peu vermeil. Sur sa belle
-robe elle avait jeté un manteau, un chapeau et, dans sa poche, elle
-serrait la clef de Beuzeboc et une liasse de billets, tout son argent
-disponible.</p>
-
-<p>Entre les branches, elle passa la tête pour regarder et écouter la
-maison toute vibrante encore de tout ce qui venait de la traverser, car
-les demeures humaines sont plus résonnantes que nous ne le croyons. Mais
-on ne voyait personne. Fanny songea encore avec le sombre désespoir d’un
-enfant révolté:</p>
-
-<p>«S’ils m’aimaient seulement un tout petit peu, je n’aurais jamais pensé
-à partir... Mais pas même aujourd’hui il n’a eu seulement un regard un
-peu bon pour moi. Il est dur. Il est comme maman. Et Berthe ne m’a
-jamais aimée. Personne ne m’aime que Silas...»<span class="pagenum"><a id="page_293">{293}</a></span></p>
-
-<p>Pour la première fois de sa vie, elle sentait le goût de la liberté à
-laquelle elle avait tant songé ainsi qu’à une chose délicieuse, et elle
-n’en ressentait que frayeur et chagrin. Comme le prisonnier à vie qui se
-voit gracié, elle clignait des yeux à la lumière, et ne reconnaissait
-pas le grand air.</p>
-
-<p>Dans le chemin qui bordait la cour vers le bois, quelqu’un marchait.
-Elle se retourna. Le père Oursel se promenait lentement, avec cette
-sorte de jouissance ennuyée des travailleurs désœuvrés. Il regarda sous
-le pommier. Et, comme malgré elle, il fallut que Fanny sortit.</p>
-
-<p>On eût dit que le père Oursel l’attendait car il ne parut pas étonné
-mais s’arrêta seulement.</p>
-
-<p>Il portait un ancien complet redingote de drap noir de M. Le Brument,
-vaguement remis à sa taille, et un chapeau haut de forme aux poils
-rougeâtres. Le long repas et la beuverie ne semblaient point avoir
-entamé sa sobriété coutumière, car aucun indice ne le montrait ivre ou
-seulement excité comme les autres convives de la journée.</p>
-
-<p>Quelque chose, pourtant, était différent en lui sans qu’elle pût le
-définir. Et, tout à coup, elle s’aperçut qu’il la regardait, ce qu’il
-n’accordait d’habitude à aucun être humain, et que c’était son regard
-inconnu qui le changeait ainsi.</p>
-
-<p>Quittant le sentier, il s’approcha d’elle, et ils entrèrent sous le
-pommier qui faisait une tonnelle fleurie et secrète.</p>
-
-<p>Fanny le considérait avec étonnement. Il était si nouveau de voir le
-vieux domestique rechercher la société! Et puis ses yeux, ses yeux qui
-la regardaient et dont, vraiment, elle ne connaissait ni la<span class="pagenum"><a id="page_294">{294}</a></span> couleur, un
-brun de noisette comme ceux de certains chiens, ni le regard pareil
-aussi à celui d’un compagnon humble et fervent. Et elle ne savait que
-dire. Enfin, gênée par le silence, elle prononça des mots quelconques:</p>
-
-<p>&#8212;Te voilà bien beau, père Oursel.</p>
-
-<p>Le tutoiement de son enfance lui revenait sans qu’elle sût pourquoi, car
-les sœurs l’avaient abandonné depuis longtemps.</p>
-
-<p>Le vieux la regardait parler. Sa surdité intermittente devait être plus
-forte ce soir. Et sa voix rocailleuse de taciturne prononça:</p>
-
-<p>&#8212;Une commission qu’j’ai pour vous.</p>
-
-<p>Elle répéta, surprise:</p>
-
-<p>&#8212;Une commission?</p>
-
-<p>Le vieux haletait un peu comme quelqu’un qui a marché vite. Ses souliers
-étaient blancs de poussière.</p>
-
-<p>&#8212;C’en est une journée, ça! dit-il.</p>
-
-<p>Elle vit bien qu’entre son humeur et son infirmité elle n’obtiendrait
-rien de plein gré. Et elle hocha la tête sans rien dire.</p>
-
-<p>Après tout, Silas ne pouvait pas être là avant une demi-heure encore et
-une diversion l’aiderait à passez le temps. Le vieux reprit:</p>
-
-<p>&#8212;Ça r’mue tout. Les choses d’autrefois. Longtemps que j’suis chez vous!
-Il y aura vingt-huit ans le 10 de juin.</p>
-
-<p>Il s’arrêta comme pour laisser à ces paroles importantes le temps de se
-fixer. Fanny étonnée, répéta:</p>
-
-<p>&#8212;Vingt-huit ans, c’est vrai!</p>
-
-<p>Il la comprit aussitôt, cette fois.<span class="pagenum"><a id="page_295">{295}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;Et quatre-vingts qu’ j’ai eus le vingt-quatre de décembre, la veille
-de Noël.</p>
-
-<p>Il répéta:</p>
-
-<p>&#8212;La veille de «Nouël».</p>
-
-<p>&#8212;Quatre-vingts ans, s’écria Fanny. Est-ce bien sûr, mon père Oursel?</p>
-
-<p>Vingt-cinq minutes encore la séparaient du moment où définitivement,
-elle allait orienter sa vie, et cette chose passée, sans but, l’âge du
-vieux domestique, était capable d’absorber son intérêt. Un peu de
-l’ironie de cela l’effleura fugitivement, comme un de ces souffles de la
-mer qui venaient, par instants, mourir auprès d’eux en effeuillant toute
-une branche fleurie.</p>
-
-<p>Le bonhomme marmotta:</p>
-
-<p>&#8212;Quatre-vingt-un que j’aurai à «Nouël» prochain, si j’ suis encore là.</p>
-
-<p>Il s’arrêta comme pour trouver une transition et reprit:</p>
-
-<p>&#8212;Défunt maît’ Alfred Bernage, il aurait quatre-vingt-cinq, lui. Quand
-il m’a pris, il en avait cinquante-sept. Et il est mort deux ans après,
-le huit de novembre.</p>
-
-<p>Perdue sous ces nombres, Fanny opinait vaguement, songeant: «C’est pas
-possible, c’est le cidre!»</p>
-
-<p>Il continua:</p>
-
-<p>&#8212;Après mon accident à la fabrique qu’il m’a pris. A cinquante-trois, on
-n’est plus bon à rien. «A la maison, qu’il a dit, allez, mon père
-Oursel, tu n’as personne, viens-t’en chez moi.» Ça s’appelle la charité,
-ça; la charité chrétienne.</p>
-
-<p>Stupéfaite, Fanny l’écoutait. On ne parlait ja<span class="pagenum"><a id="page_296">{296}</a></span>mais de ces choses du
-passé chez elles. L’avait-elle su?</p>
-
-<p>Elle dit d’une voix songeuse:</p>
-
-<p>&#8212;Je me rappelle pas...</p>
-
-<p>Il eut une espèce de sourire.</p>
-
-<p>&#8212;La mère ne voulait pas. L’accident c’était de sa faute. Elle avait
-voulu qu’on me mette là, à la «chauffe».</p>
-
-<p>Il montra son côté où, sans doute, une vieille cicatrice se cachait.</p>
-
-<p>&#8212;J’y en veux pas. Mais lui, l’père, c’était un homme, un homme du temps
-jadis. Cette journée-là, j’ai dit comme ça: «Oursel, tu le r’payeras en
-une fois.»</p>
-
-<p>Sans transition, le temps, seulement, de respirer, il ajouta:</p>
-
-<p>&#8212;Faut pas partir, Fanny.</p>
-
-<p>Elle recula, hors d’elle, par un étonnement qui, vraiment, passait toute
-mesure. Et aucune parole ne lui vint qui pût la traduire.</p>
-
-<p>Le taciturne continuait:</p>
-
-<p>&#8212;Quand le malheur est arrivé.</p>
-
-<p>Il vit qu’elle formulait:</p>
-
-<p>&#8212;Tu l’as su?</p>
-
-<p>Ses yeux de bon chien firent «oui», et il continua:</p>
-
-<p>&#8212;J’ai rien dit. Y’ avait pas moyen. C’était quand t’es partie en voyage
-avec ta mère. Il était trop tard. Et puis moi, qu’est-ce que c’est? moi
-qu’a seulement pas pu t’défendre. Il s’interrompit un instant, comme
-oppressé par ce souvenir.</p>
-
-<p>Et puis, il reprit:<span class="pagenum"><a id="page_297">{297}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;Mais j’ai bien vu tout sur ta pauv’figure de tourment.</p>
-
-<p>«Et pi, j’ai pu rien su, jusqu’au jour où il est arrivé, lui, le gars.
-Ton portrait qu’il a sur les épaules.»</p>
-
-<p>Tous ces mots, tous ces mots qu’il savait! L’étonnement démesuré de
-Fanny se heurtait autant à ceci qu’à la découverte soudaine des
-intelligences cachées qu’il possédait de toute sa vie secrète. Ainsi
-toujours, toujours, ce bonhomme sans importance les avait jugées! Cela
-la gênait d’une singulière façon nouvelle pour ce passé. Et cet
-étonnement et cette gêne l’empêchaient de trouver les paroles qu’il
-aurait fallu pour l’arrêter ou le faire continuer. Mais il semblait au
-delà des interruptions et des encouragements et il continua:</p>
-
-<p>&#8212;Les v’là mariés tous les deux qui t’ont fait tant de mal. Et faut pas
-leur céder la place! T’es chez toi! Restes-y. T’as pas besoin d’en
-prendre un que tu ne connais pas pour te commander.</p>
-
-<p>Elle cria presque:</p>
-
-<p>&#8212;Comment! vous saviez ça aussi?</p>
-
-<p>&#8212;Et pi, écoute-moi, comme si c’était l’père Bernage qui t’parle. T’en
-va pas; y a pas un homme qui vaut la peine qu’une fille comme toi se
-mette folle de son corps.</p>
-
-<p>Peu à peu, elle se montait au diapason de l’étrange et passionné
-monologue du taciturne. Et elle dit:</p>
-
-<p>&#8212;Si, il m’aime, lui!</p>
-
-<p>Il secoua sa tête que le haut de forme couronnait singulièrement. Et,
-comme si, abandonnant un<span class="pagenum"><a id="page_298">{298}</a></span> argument, il en prenait un autre, il prononça
-avec une espèce d’autorité:</p>
-
-<p>&#8212;A c’t’heure, y’a pu qu’ toi d’ Bernage sur leur bien. Faut y rester.
-Qui qu’ tu ferais sur les routes, quand t’as ta place, et ta maison, et
-ton bien? Reste, ma Fanny.</p>
-
-<p>Elle dit, moins assurée déjà:</p>
-
-<p>&#8212;Non, personne n’a besoin de moi, personne ne m’aime ici.</p>
-
-<p>Le vieux suivait attentivement les paroles sur ses lèvres.</p>
-
-<p>&#8212;Y en aura qu’auront besoin de toi. T’en feras des gars comme ton père,
-des enfants à Berthe. Des bons huguenots. Y’en a pas d’aut’ que toi qui
-peuvent faire ça.</p>
-
-<p>Il touchait juste, cette fois. Elle balbutia:</p>
-
-<p>&#8212;Des pauvres enfants sans nom...</p>
-
-<p>&#8212;Il est «dit Malandain»; il sera «dit Bernage», c’est bien de révisé!</p>
-
-<p>Eblouie, elle répéta:</p>
-
-<p>&#8212;Bernage, tu crois?</p>
-
-<p>Le jour baissait sous le pommier. Elle mit sa tête dans ses mains pour
-réfléchir. Et tous les raisonnements se détachèrent d’elle encore une
-fois.</p>
-
-<p>&#8212;Il va m’attendre. Il faut que j’y aille.</p>
-
-<p>Mais le vieillard lui barra le chemin fleuri des branches traînantes.</p>
-
-<p>&#8212;Non, ma Fanny, y va pas!</p>
-
-<p>Cette résistance lui parut surnaturelle. Et une illumination subite de
-son esprit lui fit soudain comprendre. C’était un chagrin qu’il voulait
-lui éviter! Et elle cria:<span class="pagenum"><a id="page_299">{299}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;Vous l’avez vu! Tu l’as vu. C’était ça, ta commission?</p>
-
-<p>Il ne répondit rien. Mais ses yeux de chien dévoué disaient dans la
-pénombre verte: «Frappe! Frappe!»</p>
-
-<p>Alors, accrochée aux détails infimes comme tous ceux qui ont à découvrir
-la vérité, elle questionna, éperdue:</p>
-
-<p>&#8212;Mais quand l’as-tu vu?</p>
-
-<p>&#8212;C’t’après-midi. J’ai parti après la soupe.</p>
-
-<p>&#8212;Comment! comment! Tu es allé et revenu, tout ce chemin, comme ça. Mais
-pourquoi?</p>
-
-<p>Comme il ne répondait pas, elle reprit, plus directe, cette fois, par
-nécessité:</p>
-
-<p>&#8212;Et qu’est-ce que tu lui as dit?</p>
-
-<p>&#8212;J’y ai dit: «Quittez-la, vous lui feriez encore du mal. Quittez-la.»</p>
-
-<p>Elle resta muette devant la grandeur totale des simples mots qui
-résumaient si parfaitement les circonstances.</p>
-
-<p>&#8212;Et qu’est-ce qu’il a répondu?</p>
-
-<p>&#8212;Rien. Il m’écoutait bien honnêtement, avec un air de penser en
-lui-même.</p>
-
-<p>Le vieillard fit une pause et continua:</p>
-
-<p>«&#8212;Je y’ai dit: «C’est-il pour l’mariage?» Il m’a dit: «A’ n’ veut pas.
-Y’ a le mauvais gars qui lui ferait honte, si a’ m’ prenait.» Alors, j’y
-ai dit: «C’est la pure vérité, vous n’ mentez point, il la mettrait plus
-bas qu’ la terre, <i>aussitte</i> que c’est sa mère. Mais si c’est pas pour
-l’ mariage, ça n’ se peut pas.» Alors il a dit: «Et pourquoi donc ça?»
-Parce que c’est pas une fille à ça, que j’y ai<span class="pagenum"><a id="page_300">{300}</a></span> dit. Y’ en a jamais eu
-chez les Bernage, elle reviendrait ou elle se ferait périr.»</p>
-
-<p>«Il m’a regardé comme si il voyait la mort et il a fait deux fois comme
-ça: «C’est peut-être vrai... C’est peut-être vrai.»</p>
-
-<p>Il y eut un grand silence entre eux. Et Fanny prononça enfin:</p>
-
-<p>&#8212;Comment est-ce qu’il a dit tout ça à un vieux bonhomme comme toi,
-qu’il ne connaît seulement pas?</p>
-
-<p>Le vieux dit simplement:</p>
-
-<p>&#8212;Il m’a écouté parce que je parlais pour toi.</p>
-
-<p>Elle cria encore, presque violemment:</p>
-
-<p>&#8212;Mais il viendra!</p>
-
-<p>Le vieux n’entendit pas, cette fois. Pourtant, il fit «non» en branlant
-doucement la tête.</p>
-
-<p>Les larmes arrivaient. Elle sentait bien que c’était la voix de la
-raison et de l’honneur, du vieil honneur de son père, qui venait de
-parler. En répondant à cette voix qui chuchotait depuis si longtemps en
-elle: «Comment Silas t’aime-t-il et pourquoi?» qui, lorsqu’elle se
-voyait mariée, lui soufflait: «Un homme n’oublie jamais une faute comme
-la tienne»; et, quand elle songeait à la fuite romanesque, à la vie
-cachée sous un faux nom, criait: «Tu ne peux pas faire ça: une Bernage
-huguenote ne fait pas ça!»</p>
-
-<p>Mais elle n’était pas encore tout à fait vaincue. Et elle dit:</p>
-
-<p>&#8212;Tout ce malheur, tout ce tourment que j’ai souffert, alors, je ne
-pourrais jamais l’oublier?</p>
-
-<p>Il parla pendant qu’elle parlait encore.<span class="pagenum"><a id="page_301">{301}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;T’as passé le plus dur. Quand on est vieux, on n’y pense plus.</p>
-
-<p>Reprise de désespoir, elle gémit:</p>
-
-<p>&#8212;Mais oui, vous êtes trop vieux pour me comprendre! Mais je veux aller
-voir. Il est là, j’en suis sûre.</p>
-
-<p>Le frôlant sans qu’il bougeât, elle passa entre deux branches
-retombantes et franchit en courant la bordure d’herbe. Haletante, les
-yeux noyés, elle s’arrêta pour regarder par-dessus la barrière.</p>
-
-<p>Le sentier dévalait entre les taillis de hêtres aux feuilles nouvelles
-d’or vert plantés dans le sombre tapis étoilé de blanc des anémones.
-Plus bas, l’arbre géant dressait son fût d’onyx. Mais Silas n’était pas
-là.</p>
-
-<p>Toute son âme dans ses yeux, elle regarda un moment, à travers ses
-larmes sans cesse reformées, le sentier où mourait son espoir.</p>
-
-<p>Alors, comme on réalise enfin la mort d’un être aimé, elle comprit que
-le vieux avait dit vrai, que Silas ne viendrait pas et que son absence
-resterait définitive, que c’était fini de sa vie de femme et qu’il lui
-fallait se tourner vers la vieillesse pour attendre d’elle le seul
-apaisement possible.</p>
-
-<p>Et très étrangement, elle sentit glisser d’elle ce nouvel amour trop
-pesant qu’elle n’avait jamais bien supporté. La femme d’un seul homme,
-un seul instant, elle demeurait cela. Alors, du passé anéanti, le visage
-de l’homme qui avait changé sa vie, de l’inconnu d’un soir, le visage de
-Ludovic Vallée surgit un instant. Elle le vit apparaître, disparaître
-peu à peu et s’effacer enfin.</p>
-
-<p>Elle regarda autour d’elle, comme lorsqu’on<span class="pagenum"><a id="page_302">{302}</a></span> quitte un songe. Le père
-Oursel n’était plus là. Peut-être avait-il dépensé en une fois toutes
-les paroles du reste de son existence et n’entendrait-on plus jamais le
-son de sa voix.</p>
-
-<p>Le ciel violet semblait supporté par les bras blancs des arbres. Elle
-soupira, s’essuya les yeux et, reprenant le sentier dans l’herbe haute,
-elle se dirigea, ni fille, ni femme, vers son triste destin de mère sans
-enfant, vers son avenir martyrisé de tante Fanny.</p>
-
-<p class="fint">FIN<br /><br /><br /><small>
-PARIS.&#8212;IMP RAMLOT ET Cⁱᵉ, 52, AVENUE DU MAINE.&#8212;25.
-</small></p>
-
-<hr class="full" />
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-<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK <span lang='fr' xml:lang='fr'>LE JOUG</span> ***</div>
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-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; depends upon and cannot survive without widespread
-public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine-readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
-DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state
-visit <a href="https://www.gutenberg.org/donate/">www.gutenberg.org/donate</a>.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Please check the Project Gutenberg web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations. To
-donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 5. General Information About Project Gutenberg&#8482; electronic works
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg&#8482; concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg&#8482; eBooks with only a loose network of
-volunteer support.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
-the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
-necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
-edition.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Most people start at our website which has the main PG search
-facility: <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-This website includes information about Project Gutenberg&#8482;,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
-subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
-</div>
-
-</div>
-</div>
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