diff options
| -rw-r--r-- | .gitattributes | 4 | ||||
| -rw-r--r-- | LICENSE.txt | 11 | ||||
| -rw-r--r-- | README.md | 2 | ||||
| -rw-r--r-- | old/68487-0.txt | 10353 | ||||
| -rw-r--r-- | old/68487-0.zip | bin | 163302 -> 0 bytes | |||
| -rw-r--r-- | old/68487-h.zip | bin | 395938 -> 0 bytes | |||
| -rw-r--r-- | old/68487-h/68487-h.htm | 10495 | ||||
| -rw-r--r-- | old/68487-h/images/colophon.png | bin | 1503 -> 0 bytes | |||
| -rw-r--r-- | old/68487-h/images/cover.jpg | bin | 251297 -> 0 bytes |
9 files changed, 17 insertions, 20848 deletions
diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..d7b82bc --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,4 @@ +*.txt text eol=lf +*.htm text eol=lf +*.html text eol=lf +*.md text eol=lf diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize +this eBook outside of the United States should confirm copyright +status under the laws that apply to them. diff --git a/README.md b/README.md new file mode 100644 index 0000000..7b776e2 --- /dev/null +++ b/README.md @@ -0,0 +1,2 @@ +Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for +eBook #68487 (https://www.gutenberg.org/ebooks/68487) diff --git a/old/68487-0.txt b/old/68487-0.txt deleted file mode 100644 index 855fc85..0000000 --- a/old/68487-0.txt +++ /dev/null @@ -1,10353 +0,0 @@ -The Project Gutenberg eBook of Le joug, by Marion Gilbert - -This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and -most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions -whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms -of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at -www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you -will have to check the laws of the country where you are located before -using this eBook. - -Title: Le joug - -Author: Marion Gilbert - -Release Date: July 9, 2022 [eBook #68487] - -Language: French - -Produced by: Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online Distributed - Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This book was - produced from scanned images of public domain material from - the Google Books project.) - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE JOUG *** - - - - - - LE JOUG - - DU MÊME AUTEUR - - - _CHEZ LE MÊME ÉDITEUR_: - - L’amour de la Blonde. - Celle qui s’en va. - La trop Aimée. - Celui qui reste. - - - _CHEZ D’AUTRES ÉDITEURS_: - - Du Sang sur la Falaise. - - * * * * * - - - MARION GILBERT - - - LE JOUG - - Roman - - [Illustration: colophon] - - PARIS - J. FERENCZI ET FILS, ÉDITEURS - 9, Rue Antoine-Chantin, 9 - - - - - IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE - - Cinq exemplaires - sur papier pur fil des PAPETERIES LAFUMA - numérotés de 1 à 5 - - _Copyright 1925, by J. Ferenczi et Fils. - Tous droits de traduction, reproduction, adaptation, représentation - réservés pour tous pays, y compris la Russie._ - - - _A Celle qui sait_ - _que ce livre est à Elle._ - - - - - LE JOUG - - - - -PREMIERE PARTIE - - - - -I - - -Dans la chambre qu’envahissait le crépuscule, on distinguait encore la -blancheur du grand lit, vaste et haut, entouré à l’ancienne de ses -rideaux empesés. Le reste du jour printanier traînait ici et là, -s’accrochait aux vernis luisants des vieux meubles d’acajou, piquait un -point à la glace ternie de la cheminée, au miroir à col de cygne de la -toilette. Et, sur le lit, bien allongée sous ses couvertures en ordre et -sous son drap aux cassures intactes, la mère Bernage achevait de mourir. - ---Ouvre la fenêtre, Berthe, fit une voix douce. - -Berthe se leva de la chaise qu’elle occupait au pied du lit. Sur la baie -encore claire se profila sa silhouette aux contours ronds de grande -femme bien faite. Elle tourna l’espagnolette qui résista, grinça et céda -enfin pour laisser entrer d’une seule bouffée le printemps tout entier. -Cela sentait la terre humide, la fumée de bois et, par-dessus tout, -l’odeur douce et sucrée des primevères d’avril qui couvre alors la terre -normande d’un manteau parfumé. - -Fanny, qui avait parlé, respira fortement en levant la tête: le souffle -frais entrait dans la chambre déjà pleine des relents de maladie et de -mort, comme pour la purifier, et les vivants appellent inconsciemment la -vie. Le miroir auquel elle faisait face lui renvoya son image au fond -d’une eau trouble et verdie: sa pâle figure inquiète de vieille fille de -vingt-neuf ans, ses yeux incolores, ses cheveux bruns sans reflets, et -cette bouche de madone aux lèvres pures, aux dents parfaites, qui était -sa seule beauté. - -Et soudain parce qu’elle avait vraiment _regardé_ sa figure, l’idée de -la maladie et de la mort prochaine de sa mère la quitta tout à fait, -comme cela arrive au milieu des préoccupations extrêmes. Au-dessus de -son reflet, sa sœur, qui s’était retournée, mit le sien, et sa grosse -figure ronde, rose et blanche sous une rude broussaille de cheveux -blonds, éclaira le vieux miroir terni. Les deux sœurs se contemplèrent -un moment ainsi avec plus d’intensité qu’elles n’en mettaient dans leurs -regards quotidiens, puisque l’habitude de la vie commune émousse cette -curiosité d’âme traduite par un regard qui appuie au lieu d’effleurer. -Ce ne fut qu’un instant: un de ces instants pathétiques, toujours -méconnus, et la plus jeune sœur se retourna, et Fanny se leva, car la -mourante avait remué. - -Penchée déjà sur le lit, l’aînée dit: - ---Tu as appelé, maman? - -La face décolorée se souleva un peu sur l’oreiller et les lèvres -bougèrent. Fanny approcha son oreille. - ---Tu veux quelque chose? - -Mais les syllabes sans suite chuchotées par la malade ne lui apprirent -rien. Berthe s’était penchée aussi. - -Le masque de la vieille femme se détendit un peu tandis que sa plus -jeune fille s’approchait d’elle; pourtant, sa sèche main d’ivoire se -leva pour l’écarter et elle dit, presque nettement cette fois: - ---Fanny! - -Fanny interrogea avec passion la figure où la mort avait déjà si -clairement tracé ces signes mystérieux que nous reconnaissons sans les -avoir jamais vus, et elle recueillit à mesure ces mots, les derniers -peut-être, que la raison formerait derrière ce front impassible. La -vieille femme prononçait: - ---Donne la lettre. - -Alors Fanny dit vite: - ---Quelle lettre? Quelle lettre, maman? - -Mais les lèvres ne remuaient plus et semblaient rigides, comme scellées -à jamais. - -Les deux sœurs se regardèrent avec cette surprise que donne -l’inhabitude--comment s’habituer à la mort?--Il y eut un moment de -silence, et puis la main déjà froide qui errait sur le drap rencontra -la main de Fanny et la serra convulsivement, les yeux déjà voilés se -rouvrirent et Fanny entendit ces mots distincts: - ---Renvoie Berthe. - -Fanny se releva. Quelque chose au fond de ses yeux montra qu’elle avait -compris une signification cachée. Mais le regard bleu de la cadette -resta perplexe: - ---Va, Berthe, fit l’aînée, maman a quelque chose qui la tourmente. - -Un mouvement impatient des mains les plus patientes qui poussaient -Berthe vers la porte surprit celle-ci. Elle se retourna. Le pli habituel -que le bouleversement de l’heure solennelle avait effacé sur sa figure y -reparaissait. Et sa lèvre inférieure s’avançait, boudeuse: - ---Pourquoi donc que je ne resterais pas aussi, moi? - -Fanny dit avec douceur: - ---Elle veut me parler. Il ne faut pas la contrarier. Elle veut. - -Et l’ascendant de la mère impuissante et vaincue était si grand que -l’hostilité jalouse de la fille favorite céda et qu’elle sortit sans -rien dire. - -La nuit remplissait à présent presque toute la chambre. Mais le ciel -encore illuminé par le reste du couchant était comme une grande coupole -phosphorescente. Fanny, de nouveau penchée sur le lit, scrutait le -visage redoutable où elle n’avait jamais su lire, avec l’espoir -désordonné d’apprendre enfin quelque chose. Et la bouche pâle s’ouvrit -encore. - ---La lettre, dit la mourante, donne la lettre. - -Cette fois, la parole était nette, et, sous les paupières relevées, les -yeux sombres commandaient, exigeaient dans la mort comme dans la vie. - ---Oui, fit docilement Fanny, oui, maman. Quelle lettre? - ---Une lettre, là, sous ma couronne. - -Fanny se retourna. Elle avait compris. Sur la cheminée, un globe de -verre recouvrait, sur un coussin de velours rouge frangé d’or, la -couronne d’oranger que la mariée avait posée là, un soir, trente ans -plut tôt. Au moment d’enlever le globe, elle hésita: jamais elle n’y -touchait. Dans les rites ménagers de la maison, la mère seule nettoyait -sa chambre et il n’y avait que si peu de jours qu’elle était étendue là, -privée de son activité! Mais les impérieuses prunelles noires semblaient -diriger ses mains et elle enleva le globe avec précaution. Les grêles -fleurs de cire tremblaient au souffle frais de l’air. Fanny souleva le -coussin à regret. Dessous, ses doigts qui tâtonnaient dans l’ombre -accrue à présent touchèrent une enveloppe. Elle fit: «Ah!» et se -retourna. Redressée sur ses oreillers, la malade regardait. Le jour -finissant, concentré sur sa figure, montra encore à Fanny les sombres -yeux brûlants qui attendaient une fois dernière l’obéissance passive -qu’ils avaient toujours exigée. Alors, elle mit l’enveloppe dans la main -ouverte qui se referma comme sur une proie. - -Des minutes coulèrent. La mère Bernage était retombée. Son long corps -mince creusait son lit à la façon des mourants. L’épuisement de l’effort -faisait ruisseler son front de fines gouttelettes que Fanny essuyait -doucement avec un linge soyeux. Tout à coup l’agonisante parla et sa -voix rauque heurtait les mots au passage de l’air: - ---Avec moi, avec moi la lettre, tu promets, Fanny! - ---Oui, maman, sois tranquille, oui. - -Mais les terribles yeux noirs s’ouvrirent encore tout grands pour -joindre leur commandement à celui des mots. - -Sans rien dire, Fanny prit la lettre aux doigts qui se raidissaient et -la posa sur la poitrine sèche de la vieille femme. Alors le regard -s’éteignit comme apaisé et, tandis que la dernière lueur quittait le -ciel, le râle des agonisants s’éleva dans la chambre obscure. - -Maintenant, tout était silence. La nuit et la mort, entrées ensemble -dans la chambre, y régnaient seules. De la fenêtre toujours ouverte -montait l’haleine fraîche du jardin. La première lueur de la lune qui -paraissait à l’horizon entra doucement et posa un doigt de clarté sur -les deux sœurs. Agenouillées côte à côte, elles pleuraient sans bruit, -la tête sur le drap. Et ce fut comme si l’indécise lumière venait sécher -leurs larmes. Elles se levèrent ensemble. Berthe alla fermer les volets. -Fanny alluma une bougie sur la commode, et elles firent la toilette -funèbre de la morte, selon le rite millénaire qui veut qu’on lave, qu’on -habille et qu’on regarde dormir les morts comme si c’étaient encore des -vivants. - -Enfin, quand tout fut prêt et que le lit blanc fut encore plus blanc -sous les cassures plus nettes d’un drap plus frais et que, seul, le -visage de la morte dépassa le pli du suaire, les deux filles -s’arrêtèrent et se regardèrent avec incertitude, car il ne restait plus -rien à faire. - ---Quelle heure est-il? demanda Fanny. - -Et Berthe répliqua: - ---J’ai entendu sonner neuf heures, pas longtemps «après». - -Fanny réfléchissait, sans rien dire, les yeux vagues; alors l’autre -ajouta: - ---Il faudrait aller manger quelque chose. On finirait par tomber. Depuis -midi... - -Fanny regarda le lit et la chambre. Oui, tout était en ordre. Elle -soupira et se laissa emmener. - -A l’entrée des deux sœurs, un homme se leva dans la cuisine. C’était un -incroyable petit vieux, cassé, délavé, passé, ratatiné, sans âge. Sa -figure grise et ravinée ne portait pas la broussaille des vieillards, -sauf au-dessus des yeux, qui s’en trouvaient cachés. - -Et il dit d’une voix râpeuse: - ---Comment qu’ ça va là-haut? - -Fanny cacha sa figure dans son mouchoir et Berthe fit un geste sans rien -dire. Alors le petit vieux leva le bras avec effort et retira l’espèce -de casquette moulée à sa tête qu’il ne quittait jamais. Et ce geste -insolite saisit les deux orphelines plus que beaucoup de paroles. - -Sur la grande table, une chandelle, dans un chandelier de fer en -spirale, grésillait, éclairant mal la vaste pièce. Une casserole -chantait sur le fourneau. - -Berthe dit: - ---As-tu fait à souper, père Oursel? On est bien obligé de manger quelque -chose. - ---La soupe est prête, répondit le vieux de sa voix parcimonieuse. Mais -j’ai pas mis la table dans la salle. - ---Ça ne fait rien. Nous mangerons un morceau dans la cuisine, fit Fanny -avec lassitude. - -Elle s’assit et, comme il arrive, la fatigue tomba sur elle d’un seul -coup et elle eut une envie forcenée de s’asseoir dans le coin de la -cheminée, à sa place d’enfant, et de s’y endormir, d’oublier, de dormir, -de dormir sans rêver. - -Mais Berthe ne perdait jamais de vue tout à fait les réalités de ce -qu’elle appelait les «devoirs» de la vie. Elle n’eut de repos que -lorsque sa sœur se fut, comme elle, approchée de la table. La soupe -campagnarde, mitonnée par leur étrange cuisinier, de poireaux, de pommes -de terre, de pain, de beurre et de crème, livra sa douce chaleur -onctueuse et les deux sœurs mangèrent sans rien dire. Enfin Fanny posa -sa cuillère et repoussa son assiette: - ---Pauv’ maman! Elle aimait tant sa soupe! - -C’était la première fois qu’on parlait au passé de la mère Bernage. Le -vieux eut l’air de réfléchir avec difficulté. Puis il dit: - ---Même âge que moi qu’elle avait. De mil huit cent vingt-cinq qu’on -était tous les deux. - -Il répéta plusieurs fois, comme étonné et flatté prodigieusement de -cette coïncidence: - ---Tous les deux, tous les deux! - -Et ils écoutèrent dans le silence et la pénombre résonner ces chiffres -évoquant tant de choses anciennes, oubliées, mortes comme la morte d’en -haut. - -A ce moment, un coup de sonnette retentit qui fit tressaillir les deux -sœurs. Elles se regardèrent. - ---Qui ça peut-il être à cette heure-là? - -L’inutile question n’eut d’autre réponse que le bruit que fit le vieux -domestique en se levant. Il marchait un peu courbé, et la chandelle -qu’il portait lui traçait une ombre grotesque de gnome sur le mur. Il -sortit suivit un long corridor, et les sœurs, dans l’obscurité, -l’entendirent déverrouiller et débarrer la porte d’entrée. Alors elles -dirent ensemble: - ---C’est l’oncle Nathan! - -Et, déjà, elles étaient dans le corridor quand, se rappelant tout à coup -ce que le deuil de la maison leur commandait, elles s’arrêtèrent sur le -seuil. Au fond du long corridor, le clair-obscur montrait l’arrivant, un -grand homme puissant qu’entourait l’ombre et le halo de la pauvre -lumière rougeâtre oscillant aux mains du bonhomme. Alors, vite, Fanny -rentra dans la cuisine pour allumer une seconde chandelle. - -Quand ils furent tous dans la petite salle à manger, assis sur les -chaises alignées contre le mur de chaque côté de la table ronde, avec un -petit rond de sparterie sous les pieds, ils se regardèrent un moment. -Rien d’autre n’avait été échangé entre eux que le dur baiser d’arrivée, -singulière salutation d’autrefois donnée et reçue sans plaisir et sans -intérêt. Et maintenant, ils ne trouvaient pas les paroles qu’il fallait -pour commencer. - -La haute taille de l’oncle Nathan faisait un rectangle sombre sur le mur -ramagé de clair et sa surprenante figure de demi-paysan de la cité du -val, comme ciselée dans du granit rouge avec force et finesse à la -fois, s’achevait dans une charmante chevelure inattendue toute en -petites boucles d’argent. - -Enfin, il soupira et dit: - ---Et, comme ça, la v’là partie, ma pauv’sœur. Et vous v’là toutes -seules, alors. - -Sa grande bouche régulière et rasée souriait presque, mais sa voix était -plus grave que ses médiocres condoléances. Il avait l’air à la fois de -les plaindre et de se moquer un peu. Les demoiselles Bernage, qui -connaissaient le vieil oncle Le Brument, n’y firent pas attention. Et -Berthe, pénétrée de cette importance subite que la mort fait rejaillir -autour d’elle, répondit: - ---Oui, elle a passé dans la soirée, vers les huit heures et demie. - -Après cela, elle dit--un peu plus comme une fille qui vient de perdre sa -mère: - ---Not’ pauv’ mère! Elle se repose à présent. Mais nous... - -Et elle finit sa phrase dans son mouchoir. - -Fanny, muette, croisait et décroisait ses mains sur ses genoux, d’un -geste inconscient. L’oncle Nathan reprit: - ---Avez-vous vu le pasteur? - ---Pas «depuis», dit Berthe, mais il était encore là hier. - -La bouche ironique se plissa encore. Le vieillard regardait Fanny qui, -les yeux perdus dans le halo de la chandelle grésillante, semblait -absente de la scène. Et il dit, penché vers elle: - ---Elle a-t-il dit quelque chose, ta mère? - -Fanny le regarda en tressaillant violemment. Et, tout à coup, ramenée à -la réalité, elle écouta les paroles qui semblaient encore résonner et -elle dit, comme si elle comprenait leur sens caché: - ---Non, rien. - -Berthe avança entre eux sa grosse tête blonde. - ---Qu’est-ce que tu dis, Fanny! Si, elle a parlé tu sais bien. - -Mais son interruption tomba dans le vide sans toucher personne, et elle -recula en les regardant toujours. - -Au bout d’un instant, l’oncle Nathan reprit: - ---Y’ aura du monde à l’inhumation. Du temps du père Bernage, y’ aurait -eu toute la ville. Mais à présent c’est plus la même chose: j’ suis -vieux, vous êtes restées filles. C’est des familles qui s’en vont. - -Il avait posé ses mains à plat sur ses genoux, et discourait, comme pour -lui-même, de sa voix mordante, en regardant la flamme. Il continua: - ---Le grand-père Jean Bernage, avec sa fabrique, c’était un homme! Y en a -eu du monde ici, du temps que les mouchoirs de Beuzeboc étaient dans -leur beau! Le père Jean, i’ causait à Rouen, le vendredi, à tu et à toi -avec tous les messieurs des grosses fabriques. Tout ça est mort. Tout ça -est fini. Ça a commencé du temps de ton père, Alfred Bernage. L’argent -s’en va d’ici. Et pas seulement de chez vous, mais de toute la vallée. -Ça s’en va, comme c’est venu, sans qu’on «save» pourquoi. L’argent s’en -va. - -Il semblait répéter le mot avec complaisance, peut-être avec volupté. Et -il ne regardait toujours pas les affligées qu’il venait consoler, comme -si son discours était d’une portée générale, ou encore chargé d’un sens -intelligible à lui seul. - -Berthe dit à mi-voix: - ---T’aurais bien pu allumer une bougie, au lieu de c’te chandelle. - -L’oncle Nathan reprenait: - ---L’argent? Où qu’il est aujourd’hui? On ne sait pas. Il est toujours -plus là où qu’il était. Y en a qu’en ont. Peut-être. C’est pas ceux -qu’on croit. L’argent n’est pas... - -Il s’interrompit pour écouter quelque bruit qui venait du corridor noir. -Et il dit d’une voix changée, moins âpre: - ---Votre père était un bon homme. Mais il ne savait pas gagner de -l’argent. Il avait des idées à lui là-dessus, crainte de nuire au monde, -ou n’importe. Des bêtises! On ne va pas loin avec ça. Et ma sœur, qui le -menait dans tout, elle a pas pu l’ mener là-dessus. Ah! mais non! - -Il regarda Fanny tout à coup: - ---Tu lui ressembles à ton père, toi, Fanny, d’un sens... Et, si ton père -avait «vit», il y a des choses qui seraient pas arrivées. Pas que ça -soit plus mal comme ça, non, peut-être; on ne sait pas, on ne peut pas -dire. - -Il rêva un moment, comme s’il résumait des pensées profondes. En face de -lui, elles ne bougeaient pas: Fanny pâle et inerte, Berthe comme tendue -par une idée fixe, qui la faisait froncer les sourcils d’attention. -Enfin, le vieillard se leva: - ---Faut que j’m’en retourne. Il est tard. - -Fanny dit doucement: - ---Voulez-vous la voir? - ---Ça peut pas se refuser. - -Ils montèrent tous trois l’escalier. A la porte, ils pausèrent un -instant, pour rassembler ce courage qui se détourne devant le visage de -la mort. Et ils entrèrent. - - * * * * * - -Quand elles furent seules, et que le pas du vieillard eut décru jusqu’à -s’éteindre sur la route de Villebonne, sèche et sonore sous la lune, les -deux sœurs se regardèrent. - ---Quelle heure est-il? demanda Fanny. - -Et Berthe répondit, comme si elle attendait la question: - ---Dix heures et demie. - -Alors Fanny reprit: - ---Nous allons la veiller chacune à notre tour. Veux-tu aller te reposer -d’abord? - ---Non, dit vivement Berthe. On restera ensemble, c’est mieux. - -Fanny fit un geste vague qui acquiesçait. - -Quand elles revinrent, elles avaient changé leurs robes contre des -peignoirs et chacune s’était fait deux grosses tresses qui tombaient, -brunes et soyeuses, de chaque côté de la figure pâle de Fanny, blondes -et rudes, sur les épaules de Berthe. Elles ressemblaient ainsi à deux -grandes pensionnaires dans leur première robe longue, car les vingt-neuf -ans sonnés de Fanny gardaient, plus que les vingt-cinq de sa sœur, un -air d’innocence et d’ignorance. - -Elles s’assirent, l’une au pied, l’autre à la tête du lit. Sur la -commode, une bougie brûlait avec un halo rouge. Fanny avait joint les -mains et semblait prier. Berthe la regardait fixement. Et le visage de -la morte était coupé de grandes ombres, qui bougeaient un peu lorsque la -flamme vacillait. - -Les yeux de Fanny rencontrèrent les yeux de Berthe et ce fut comme si le -charme du silence se rompait entre elles. Quelque chose dans le regard -de sa sœur surprit l’aînée. Pourtant, elles n’avaient guère l’habitude -de s’analyser; leur milieu endormi leur vie engourdie, une sorte de -fatalisme provincial leur faisait accepter passivement choses, êtres et -événements. Etait-ce cette atmosphère de mort qui agitait autour d’elles -l’eau morte de leur âme? Fanny se replia un peu plus et attendit. - -Ce fut assez long. Berthe ne semblait pas pouvoir formuler cette -question qui était si clairement inscrite dans ses dures prunelles -bleues. On devient malhabile à parler de certaines choses lorsque la -parole n’a servi jusque-là qu’à exprimer l’ordinaire de l’existence. -Enfin elle dit: - ---Fanny! - -L’autre répondit en tremblant: - ---Eh bien? - ---Qu’est-ce qu’il peut y avoir dans cette lettre? - -L’interpellée eut ce léger souffle exhalé qui marque la fin d’une -appréhension. Ce n’était pas là ce qu’elle avait craint. Et elle répéta: - ---La lettre? - ---Oui, la lettre qu’elle a demandée et que tu lui a mise dans les mains. - ---Je ne sais pas, dit lentement Fanny. - -Berthe resta saisie. - ---Ce n’est pas possible! Où était-elle, d’abord? - -Fanny indiqua le globe. - ---Là? Et on ne le savait pas? Et d’où vient-elle? Et de qui? - -Ses yeux s’aiguisaient, implacables. Fanny la sentit en proie à une de -ces crises de curiosité qui la possédaient parfois: et un découragement -l’envahit à l’idée de la lutte. - ---C’est son affaire et pas la nôtre, dit-elle avec douceur. - ---Mais c’est la nôtre aussi, puisque tout ce qui est à elle est à nous -maintenant. - -Il y eut un silence dans lequel l’écho des mots se prolongea et sembla -leur donner toute leur valeur. Et Berthe reprit plus fermement: - ---Il faut que nous sachions ce qu’il y a dans cette lettre. - -Fanny se débattit encore. - ---Non, Berthe, ce ne serait pas bien. Maman serait fâchée. - ---Au contraire. Si c’est quelque chose d’important, nous devons le -savoir. Car, enfin, elle n’avait peut-être plus toute sa tête quand elle -t’en a parlé. Sans ça, elle ne t’aurait pas demandé de la détruire. - -Elle avançait des yeux éclairés en dedans par sa passion contre ceux de -sa sœur, comme pour forcer physiquement son consentement. Et elle -ajouta: - ---Il faut même que nous le sachions. C’est notre devoir. - -Fanny eut un gémissement de défaite devant ce mot qu’elle ne savait -comment conjurer. Un mot dont elle avait tant souffert déjà quand sa -mère le dressait devant elle comme un obstacle infranchissable. Et elle -se couvrit la figure de ses mains pour ne pas voir Berthe qui soulevait -le drap mortuaire. - -Quand elle les écarta, sa sœur tenait la lettre. Alors, elle gémit: - ---Oh! Berthe, qu’est-ce que tu as fait? Dès que maman a été morte, tu -lui as désobéi! - -L’autre avait pâli sous le rose cru qui fardait naturellement ses joues -pleines. Mais ses yeux triomphaient. Et elle parla si fermement que -Fanny sentit vaciller sa conviction intérieure. - ---Non, dit-elle, il fallait le faire. Tu verras que j’avais raison. - -Sa respiration était un peu courte. Elle sourit pourtant et ajouta: - ---Nous la lui redonnerons, va! - -Trop de choses se pressaient dans la tête de Fanny pour qu’elle pût -réfuter cette parole-ci qui lui paraissait monstrueuse comme l’acte et -le geste qu’elle venait de voir. Il lui semblait que tout cela était un -rêve affreux commençant avec la mort de sa mère, et elle ne s’étonna -même plus quand elle vit sa sœur tirer de l’enveloppe la lettre vouée au -tombeau par la voix de la mourante, en disant avec un frisson: - ---Oh! qu’elle est froide! - -Et puis, elle s’approcha de la bougie. Fanny la suivait des yeux, -hallucinée. Etait-ce vrai? était-ce arrivé? Oh! tout ceci aurait un -châtiment: le Ciel le voulait! Elle se leva à moitié de sa chaise. -Alors, Berthe se retourna. - ---Comme ça, tu ne sais pas du tout ce que c’est? Du tout? - -Fanny fit non, toujours comme en rêve, et elle étendit la main pour une -défense suprême du secret de la morte. Berthe détourna les yeux. Le -moment passa qui aurait pu changer le destin: la lettre dépliée livrait -déjà un peu du mystère _qui ne pouvait plus_, à présent, rester caché. - -Berthe lut. - ---«Tours». Ça vient de Tours. Comme c’est drôle! On ne connaissait -personne à Tours. Enfin, voyons. - -Et elle commença: - - «Madame, - - «C’est avec étonnement que vous lirez cette lettre, je n’en doute - point. Pour moi, quelque habitué que je sois, de par mon ministère, - à de pénibles démarches, il n’en est pas qui m’ait coûté davantage. - Il se peut, en effet, que le message que je suis chargé de vous - transmettre apporte le trouble et le désordre au sein d’une famille - unie. Il est possible qu’elle brise la douce confiance qui unissait - entre eux les membres de cette famille, en révélant un secret - jusque là ignoré... - - «Veuillez donc croire, madame, que je suis au regret d’être la - cause involontaire de vos ennuis et soyez assurée qu’il ne faut - rien de moins que la certitude d’accomplir un devoir sacré pour que - je me permette une telle démarche. - - «Je laisse la plume à mon infortuné pénitent qui doit à présent - parler pour lui-même afin, s’il se peut, de toucher votre cœur. - - «Croyez bien, madame, je vous prie, à mes sentiments très - chrétiens. - - «✟ MARIE-ADRIEN BRUNEAU, - _Curé de Saint-Gilles_.» - -Berthe laissa tomber la lettre et regarda sa sœur. - ---Comprends-tu un mot? - -Fanny ne répondit même pas. Au fond de ses yeux pâles, grands ouverts -par la surprise, un petit nuage montait: souvenir, crainte, angoisse? - -Berthe reprit: - ---Un curé de Tours? A nous, des protestants! Qu’est-ce qu’il pouvait -avoir à nous dire? Et ce secret dont il parle... Sais-tu, toi? As-tu une -idée? - -Fanny fit non de la tête car, déjà, elle n’était pas maîtresse de sa -voix. - -Berthe retourna la lettre. Le papier jauni se montra vide d’écriture. -Elle reprit l’enveloppe et poussa une exclamation étouffée. - ---Il y en a une autre, c’est ça! - -Elle dépliait un mince papier quadrillé qui criait sous ses doigts -animés d’une sorte de hâte voluptueuse. Mais elle le déplia, le lisant -avant de commencer, comme pour faire durer ce plaisir aigu. Et elle dit -encore: - ---Ah! enfin, voilà! Nous allons savoir. Ça vient aussi de Tours et cette -fois, c’est daté. - - * * * * * - - Tours, le 30 mai 1883. - -Fanny fit un mouvement, mais Berthe ne voyait rien, rien que la lettre -qui enfin allait assouvir cette folie de curiosité qui la tenaillait. - ---Ça commence aussi: «Madame», dit Berthe. Et elle lut: - - «Je mets la main à la plume afin de soulager la peine que j’ai qui - est grande. Je vous ai fait bien du tort et j’en ai du regret, me - voyant sur un lit de maladie. On pense à tout quand on se voit dans - une position pareille que j’ai été et on reconnaît ses torts. Ça - fait que je me suis dit que j’allais vous dire tout ce que j’ai sur - le cœur, en vous priant de me pardonner, vu que je veux faire - réparation. - - «Madame, tout ça est venu un peu de votre faute. Pourquoi que vous - êtes partie quand le régiment a passé par Beuzeboc? On laisse-t-il - une demoiselle toute seule comme ça parmi des soldats? (surtout si - jeune!) Toujours est-il que le malheur est plus vite arrivé qu’on - ne croit et que vous êtes donc un peu fautive, comme je le dis plus - haut. Mais, pour moi, je n’ai pas oublié, comme j’aurais pu et - comme d’autres auraient fait. Et donc je peux le dire, que j’ai - traîné le souvenir partout avec moi depuis ce jour. Alors, voilà ce - que je viens vous dire. D’abord que j’ai bien du regret de ce que - j’ai fait, car, vraiment, c’était une enfant plutôt qu’une femme - et j’aurais pas dû. Mais, enfin, c’est pas tout ce qu’on dira qui - changera rien; alors, passons à la suite. - - «Je suis jardinier de mon métier. Je gagnais déjà bien avant mon - congé, et j’espère arriver à m’établir après, car mes parents m’ont - laissé quelques sous. Ça fait que d’ouvrier je pourrais devenir - petit patron. Ça s’est vu. Me voilà libéré en septembre, donc que - je prendrais chez moi, qu’est pas très loin d’ici dans le - Saumurois, un fonds que j’ai entendu parler et que je pourrais me - marier. Donc, que si votre demoiselle, elle voulait bien alors de - moi tout à fait comme époux, je serais consentant et bien - satisfait.» - -Berthe laissa tomber la lettre et regarda sa sœur. Sa curiosité était -dépassée. C’était comme si la porte qu’elle avait voulu entr’ouvrir -avait cédé brusquement en la précipitant dans un abîme. Mais Fanny, -aussi pâle que la morte, la regardait avec des yeux brûlants. Et elle -dit impérieusement de sa douce voix qui se brisait dans le paroxysme: - ---Et après? après? - -Vraiment, c’était elle qui semblait haleter à présent de cette curiosité -vitale qui séchait tout à l’heure les moelles de sa sœur. Et Berthe, -cette fois, ne put qu’obéir, machinalement. - -Elle reprit: - - «...et bien satisfait. Peut-être que vous allez croire que je - cherche à faire, comme on dit, une bonne affaire en regardant - au-dessus de ma condition. Non, madame, je ne suis pas de ces - gens-là. J’ai bien vu que vous étiez du monde plus haut placé que - moi et que vous avez apparence de fortune, je jure que ça n’est - rien pour moi là-dedans et que c’est le regret seulement qui me - fait parler. Preuve en est que je vous demande votre fille toute - nue et rien avec, que je lui ferai une position par mon travail. - - «Il faut encore que je vous informe que ma maladie est une fluxion - de poitrine, que j’ai bien souffert et pensé étouffer, donc que ça - m’a fait réfléchir sur le tort que j’avais fait à votre demoiselle - pour l’empêcher peut-être de se marier ou lui causer du dommage - pour sa conduite vu la méchanceté du monde. Mais le major dit que - me voilà guéri tout à l’heure et que c’est la maladie des plus - vigoureux. - - «Donc, madame, ayez aucune crainte et donnez-moi votre fille en - toute sûreté si le cœur lui en dit comme à moi (que je ne l’ai - jamais oubliée). Je la rendrai heureuse de toutes les façons. Et, - craignez-rien, à preuve que c’est pas pour vous faire déshonneur, - vous entendrez plus jamais parler de moi si vous ne faites pas - réponse à la présente, que je comprendrai que c’est non que ça veut - dire. - - «Madame, je termine cette longue lettre que M. le curé a bien voulu - relire pour moi en vous saluant avec le plus grand dévouement. - - «LUDOVIC VALLÉE.» - -Le dernier mot tombé, un silence pesant régna. Quelque chose de -tangible était sorti de cette lettre jaunie, de ces papiers condamnés à -la mort et qu’on ressuscitait malgré la défense de la morte. Quelque -chose de vivant venait de naître dans cette chambre funéraire et les -deux sœurs pressentaient obscurément que leur vie allait en être -changée. - -Ce fut comme une torpeur momentanée dont elles sortirent en même temps, -car le moment des cris, des indignations et des larmes était arrivé et -elles n’étaient pas de ceux qui ont la sagesse suprême de savoir y -échapper. - ---Alors, dit Berthe, tu comprends tout ça? - -Fanny mit sa tête dans ses mains, du grand geste féminin qui cache la -honte en cachant ces yeux qui la proclament. Et pourtant, ce n’était pas -la honte qui la poignait. Car elle répétait tout bas: «Il a écrit! Il a -écrit!» - -Quelques instants coulèrent ainsi, et elle releva la tête. Elle était -transformée. Son visage blanc brillait dans la pénombre et ses yeux -pâles, enfin allumés par la vie, y mettaient une flamme ardente. Et, -comme malgré elle, Berthe cria: - ---C’était donc toi? - -Fanny inclina la tête. - ---Mais comment? mais comment? demanda encore l’autre, passionnée -d’étonnement et de curiosité, honteuse un peu aussi et avide de tout cet -inconnu brûlant qu’elle sentait là, sous sa main, ranimé comme un feu -retrouvé sous la cendre. - -Et Fanny dit avec une véhémence nouvelle qui, plus que tout le reste -encore, était surprenante: - ---Je vais te dire, je vais tout te raconter. Et tu verras, tu -comprendras. - -Elle passa la main sur ses yeux. - ---Mais voyons, comment commencer? C’est si loin! Depuis onze ans! et -c’était pas oublié mais comme engourdi, vois-tu. Il faut que je retrouve -tout. - -Elle s’arrêta encore pour se recueillir, penchée, les bras allongés sur -ses genoux et les mains nouées, tandis que Berthe, en face d’elle, se -penchait aussi pour mieux absorber la révélation qui allait tomber sur -son envie comme la pluie sur la terre sèche. Plus tard, plus tard, -peut-être, elle songerait à s’indigner, à juger, à condamner, à dire -tout ce que son époque, sa coutume et sa race voulaient qu’elle dise -dans une circonstance pareille, mais, d’abord, elle allait apprendre, -goûter, manger et digérer ce secret, ce vieux secret oublié qui lui -avait été volé si longtemps mais qui revenait au jour miraculeusement. - -Fanny sentit un peu de tout cela dans le simple mouvement qui -rapprochait de la sienne la figure avide. Ce ne fut qu’une lueur perdue -dans le foyer ardent qui s’allumait dans tout son être. - ---Ecoute, dit-elle. - -«C’était cette année-là que dit la lettre, non, l’année d’avant, que le -malheur a commencé. J’avais pas encore dix-sept ans et toi treize. Tu -allais encore à la pension et moi j’avais fini. Cet été-là, il faisait -très chaud, et maman était allée à notre petite ferme de la Hétraye avec -toi, pendant trois ou quatre jours, parce que la femme du fermier était -malade. Et moi, on m’avait laissée ici, à cause d’une couvée tardive que -j’avais faite moi-même et que le père Oursel n’aurait pas su -surveiller. C’est de là que tout est venu. A peine étiez-vous parties -qu’on a dit qu’un régiment allait passer, comme presque tous les ans, -pour aller aux tirs des prairies de la basse Seine. Et, le lendemain, il -était là avec tout ce bruit de musique et de tambour qui remplit la -ville. - -«Et voilà le père Oursel qui vient me dire qu’on va nous envoyer du -monde à loger. Je ne savais que faire quand l’oncle Nathan arriva. - -«--Ce n’est rien que ça, qu’il me dit, au lieu d’un officier, j’ te vais -faire envoyer des soldats qu’on mettra à la remise avec de la paille. - -«Je voulais qu’il aille chercher maman en voiture. - -«--Non, non, qu’il me dit, ça sera très bien comme ça. C’est pas la -peine de fatiguer mon cheval qui vient de rentrer. - -«Tu sais comme il est, l’oncle Nathan, là-dessus! Enfin, j’étais si -jeune, il m’a persuadée que c’était très bien comme ça. Pensait-il -seulement que j’étais une jeune fille toute seule? Il ne s’est jamais -marié. Sait-il? - -«Il était cinq heures à peu près quand ils sont arrivés. Il y en avait -deux. Des soldats, ça se ressemble tous sur le moment, j’y ai pas fait -attention, et puis j’étais pas hardie, je l’ai jamais été, mais de ce -temps-là je l’étais encore moins. Enfin, je leur ai dit ce que l’oncle -Nathan m’avait recommandé et je les ai laissés. Alors, derrière mon -rideau, je les ai regardés aller et venir. - -«Il y en avait un qui avait une figure de paysan, pas mauvaise et de -bonne santé, et je voyais qu’il regardait toujours vers la maison. -Enfin, il est venu trouver le père Oursel pour lui dire que son -camarade, un petit brun trapu, était de Gruville et qu’il allait coucher -chez lui, qu’il ne faudrait rien dire. Le soir est venu; ils avaient -fait leur ménage dans la cour; le père Oursel leur faisait chauffer -leurs plats, enfin, le camarade est parti. La grille a fait un coup -sourd, et, sans savoir pourquoi, je me suis sentie malaise. Alors je -suis descendue au jardin, poussée par je ne sais quoi. Le soldat était -toujours dans la cour. Il fumait, assis à califourchon sur une chaise. A -travers la grille, il me regardait marcher dans les allées et, sans le -voir, je sentais ses yeux sur moi. Il ne m’a rien dit et je suis rentrée -enfin. Je me rappelle. Le chèvrefeuille sentait fort dans l’air et on -entendait les rossignols du Val à la Reine qui commençaient leur chant.» - -Elle s’arrêta. Pourtant, elle ne ramassait plus les mots en hésitant -comme lorsqu’elle avait commencé. Peu à peu, les souvenirs longtemps -comprimés dans sa mémoire se dépliaient et renaissaient comme ces fleurs -sèches qu’un peu d’eau fait revivre. Autre chose l’arrêtait: une -douceur, une langueur qui lui serrait la gorge pendant qu’elle décrivait -ce soir d’été, cette nuit chaude, cette terrible nuit douce et cruelle -qu’elle avait cru oublier tant d’années et qui sortait du passé aussi -réelle que naguère. - -Berthe, qui n’avait pas bougé et qui semblait recueillir chaque mot dans -tout son être tendu, dit ardemment: - ---Et puis? - -Fanny laissa passer des mots étouffés à travers ses mains qui cachaient -sa figure. - ---Je ne sais pas comment te dire ce qui est arrivé, je ne sais pas. - -De force, Berthe lui enleva les mains. - ---Mais si, dis, tu peux bien me dire, je n’ai plus dix-sept ans, moi! - ---Ah! c’est trop dur! Je croyais que c’était fini, mort, pour toujours -et que jamais, jamais, je n’aurais à en parler. - -Berthe dit plus doucement: - ---Mais si, raconte-le, ça te fera du bien maintenant, au contraire. - -Fanny continua: - ---La nuit est venue tout à fait, mais si belle, si douce, que j’ai -laissé ma fenêtre ouverte. De mon lit, je sentais tout le jardin qui -montait. Et je me suis endormie sans le savoir. Et alors, alors, Berthe, -je me suis réveillée, réveillée, comprends-tu, dans les bras d’un homme! - -Il y eut un long silence. Fanny s’était caché la tête sur le lit et ses -épaules rythmaient ses sanglots muets, Berthe se leva et alla -entr’ouvrir les volets. La froide lune d’avril entra obliquement, mais -l’air était presque tiède. Berthe resta debout un moment, et puis elle -se retourna, droite, grande, large et un peu formidable ainsi sur la -fenêtre qu’elle semblait défendre. Et elle dit: - ---Et alors, tu as supporté ça? Tu n’as donc pas de sang dans les veines! -Tu ne pouvais pas te débattre, crier, appeler? - -La désolée releva du lit une figure hagarde. Elle semblait si loin -encore que les paroles ne lui parvenaient pas clairement. - -Elle bégaya: - ---Crier quoi? Appeler qui? Il était déjà trop tard. Est-ce qu’on m’avait -jamais parlé de ça? J’aurais dû savoir qu’on verrouille sa porte, qu’on -ferme sa fenêtre... Mais jamais maman ne parlait de la vie, tu le sais -bien. J’étais perdue, abandonnée, toute seule. Le père Oursel était déjà -si cassé dans ce temps-là... Et s’il avait reçu un mauvais coup? - ---Ah! si tu avais le temps de penser à tout ça! Enfin, quand on n’est -pas consentant, tout de même! - -Elle n’acheva pas. On a beau être sœurs et vivre de la même vie -entremêlée durant des années et des années, il n’est point de mots pour -aborder des choses qui sont comme si elles n’existaient point. - -Ce fut Fanny qui reprit: - ---Et la honte, la honte que le monde vienne, crois-tu que c’est rien? -Comment est-ce que j’aurais regardé maman quand on lui aurait raconté -ça? - -Berthe ne répondit rien sur le moment, comme si l’argument était -vraiment sans réplique. Et puis, enfin, elle dit: - ---Tout de même, on peut se défendre. C’est pas possible: il y a autre -chose que tu ne dis pas. - -Fanny baissa encore la tête. La clairvoyance implacable de sa sœur à -courtes vues ordinaires lui paraissait surnaturelle. Elle se soumit: - ---Oui. Mais je ne peux pas expliquer. Et je ne sais pas si tu -comprendrais. - -Berthe se pencha. Il lui fallait entrer sa volonté dans cette chair -faible qui ne savait pas résister. - ---Dis-le, dis-le. - ---Depuis la mort de papa, depuis sept ans, personne ne m’avait jamais -dit un mot bon. Maman, si froide, si dure; et toi, qui n’aimais pas -qu’on t’embrasse, ni qu’on te parle doucement. J’étais comme trop -privée, même, de paroles douces. Et, tout d’un coup, quelqu’un qui vous -répète cent fois: «Je t’aime, je t’aime», tu crois que ce n’est rien, -ça? - -Elle était presque à genoux. Sa douce figure levée semblait implorer la -cause de l’amour. Et, du haut de sa grande taille, la cadette laissait -tomber sur elle le dédain, le mépris que ses yeux, sa bouche, son corps -même exprimaient. Et elle dit: - ---Si c’était ça que tu voulais, tu ne pouvais pas attendre? J’attends -bien encore, moi! - -Fanny détourna les yeux. Sans pouvoir l’exprimer, elle sentait qu’elle -n’était pas comprise, qu’elle ne le serait jamais et que cette phrase, -si difficile à dire pour sa sœur et à entendre pour elle, cette énormité -proférée à voix haute ne jetait aucune lueur de vérité entre elles. Elle -soupira sans rien dire. Et les pensées des deux sœurs suivirent chacune -leur route dans le silence. - -Ce fut Berthe qui, la première, revint à la réalité, car tout ceci -n’était qu’un peu de passé ressuscité, mais il y avait autre chose de -plus passionnant encore à apprendre. - ---Et alors, c’est lui qui a écrit? - -Fanny releva la tête et ses yeux pâles se ranimèrent. Le présent -rentrait en elle et, pour un instant, elle oubliait que c’était aussi -du passé. Elle répéta avec ravissement: - ---Il a écrit! - -Et à peine eut-elle dit cela qu’elle se souvint qu’onze ans avaient -passé sur cette nouvelle étonnante arrachée à l’ensevelissement. Mais -toute sa joie ne tomba pas, parce qu’elle était habituée à se contenter -d’ombres de bonheur. Elle répéta seulement deux ou trois fois: - ---Ludovic Vallée! Ludovic Vallée... - -Berthe dit avec une sorte de violence, contenue à cause de la morte: - ---Tu ne vas pas dire que tu ne savais même pas son nom? - -Fanny la regarda avec cette espèce de candeur qui, à vingt-neuf ans, -paraissait si déconcertante: - ---Mais non, dit-elle simplement. - -Un souffle plus frais glissa dans la chambre. Berthe se tourna pour -fermer la fenêtre, et puis elle regarda la morte qu’elles avaient -oubliée. Alors, comme frappée subitement, elle demanda: - ---Et c’est tout? Tu l’as donc dit à maman? - -L’aînée fit oui de la tête. - ---Pourquoi? Moi, je l’aurais gardé pour moi toute seule. - -La martyrisée eut une rétraction un peu plus forte. La torture ne sera -jamais tout à fait abolie tant que la terrible _question_ de famille -subsistera. Elle se souvint. Il fallait dire tout, puisqu’elle n’avait -pas eu la force de garder son secret «pour elle toute seule», ou -puisqu’une sombre fatalité pesait sur elle depuis la découverte de la -lettre condamnée à mort. Enfin, les mots vinrent: - ---Il a bien fallu que je le dise. - -Et elle ajouta, après un silence: - ---Je n’ai pas pu le cacher. - -Et, cette fois, elle s’abîma à terre, secouée de sanglots, contre le lit -froid, le lit de sa mère morte, qui n’avait jamais été son refuge au -temps de sa mère vivante. - -Du temps coula. Berthe, cette fois, était restée sans mouvement. -L’étonnement, surtout, de découvrir un secret là où elle n’en avait pas -deviné, elle qui en voyait partout. Elle parla enfin: - ---Ainsi, tu as eu... - -Elle s’arrêta, incapable de dire un mot de plus. - -Fanny fit oui, tout en pleurant. - ---Chez nous, chez nous, oh! - -Si Fanny avait regardé sa sœur, elle aurait vu clairement, l’orgueil -froissé, la colère de caste, le puritanisme blessé aussi se combattre en -elle. Dans son trouble, elle comprit pourtant que cette faute si bien -cachée, si inconnue, si oubliée, apparaissait à l’autre comme une -nouvelle, réelle, éclatante. Et elle dit: - ---Personne, personne n’a rien su. - -Les traits de la grande fille se détendirent. - ---Ah! personne? - ---Seulement l’oncle Nathan et la vieille Marthe, notre ancienne bonne. - -Berthe s’assit. De sa grande main, elle toucha les épaules de la -pleureuse. - ---Allons, ne pleure pas comme ça. Puisque c’est fini et oublié, -qu’est-ce que ça te donne? Et dis-moi comment tout ça est arrivé. - -Fanny obéit. Elle obéissait toujours à ceux qui savaient commander. Et, -assise en face de l’autre, elle reprit cette confession qu’elle -arrachait par bribes à sa mémoire endormie qui tressaillait pour se -réveiller. - ---Le régiment est reparti le lendemain à cinq heures. Je me suis -barricadée dans ma chambre. J’étais comme folle et surtout honteuse. Il -me semblait que ça se serait vu sur ma figure. Quel tourment! Tout ce -que j’ai souffert! Enfin, maman est revenue. On dit que les mères voient -tout. Non. Elle n’a rien su de ce qui était arrivé avant que je le lui -dise. Ma vie changée, perdue, elle ne l’a pas devinée. - -Elle regarda furtivement la morte comme si cet humble reproche était -encore de trop envers celle qui n’entendait plus. - ---Enfin, j’avais fini par m’habituer à ce malheur, à ce mensonge, quand -j’ai compris que mon péché ne pouvait pas rester caché. Mais j’étais si -jeune, si enfant encore que je ne faisais pas vraiment attention et -c’est à ce moment-là que maman m’a questionnée. Oh! ça, ne me demande -pas! Ce serait comme s’il fallait recommencer! - -Berthe se pencha curieusement. - ---Elle a été colère? - -Fanny eut un frisson des épaules. - ---Je ne peux pas te dire. Elle m’a soutenue. Mais comme elle était -sévère! et sans pitié du tout... - -«Enfin, elle a décidé tout avec l’oncle Nathan. Tu sais que la vieille -Marthe était retirée dans son pays, à Bures, tout au bout du -département, près de la Somme. Alors, on a répandu le bruit que j’étais -malade et que nous allions consulter à Paris. Et nous sommes allées -vivre trois mois à Dieppe. Février, mars, avril. Ces mois-là ne sont pas -comme d’autres pour moi, depuis.» - -Berthe dit, comme si elle gardait un contrôle ouvert et qu’elle s’en -trouvât satisfaite: - ---Oui, je suis restée en pension, je me rappelle. J’allais chez l’oncle -Nathan le dimanche. Il disait que tu étais malade. Et puis? - -Toute reprise par ses souvenirs, Fanny à présent se réveillait, -frémissante, dans ce temps aboli qui effaçait le présent. - ---Et puis, dit-elle, le moment est arrivé et j’ai bien souffert. Quel -mal et quel tourment, tout ensemble! On ne peut pas savoir! Et surtout, -quand je l’ai eu là contre moi, mon petit à moi, que c’était dur de me -dire: «Faut pas que je me laisse aller à l’aimer!» Mais maman était là, -toujours la même que tu l’as vue. Si sévère, si froide! Elle m’aurait -pas quitté l’aimer. Et puis, j’étais si jeune, je ne savais pas, je -n’osais pas. Plus tard, peut-être que j’aurais eu plus de courage... - -Elle dit encore: - ---Peut-être... - -«Mais elle a tout arrangé pour moi. Tout. Elle n’a pas voulu que je lui -donne à téter. J’aurais pu, pourtant. Je t’assure! Et puis, trois jours -après, elle est rentrée toute seule. Et je n’ai rien osé lui demander. -Enfin, quand je me suis relevée, elle m’a emmenée à la gare, et, là, -nous avons pris le train pour Paris. En passant devant la station d’un -petit pays qui avait un clocher pointu dans la verdure, elle m’a dit: - -«--C’est là qu’il est, avec la vieille Marthe. - -«Et c’est tout ce que j’ai su de mon petit garçon.» - -Elle se tut. Berthe attendit un peu, et puis elle dit: - ---Ah! il a été élevé là; alors, à Bures. Et la vieille Marthe, est-ce -qu’elle écrivait? - -Fanny avoua: - ---Je ne sais même pas. Maman ne m’en a plus parlé, jamais, la première. -Et tu sais comme elle était! On avait peur de commencer sur quelque -chose qui ne lui plaisait pas. Et puis on dit: «l’amour maternel», mais -ça ne vient pas toujours comme ça, au début. Moi, c’est comme si on me -l’avait tué en moi, d’avance... - -Comme elle s’arrêtait, Berthe commença: - ---Enfin, tu en étais débarrassée, de c’ t’ enfant, et heureusement. - -Fanny ouvrit grands ses yeux incolores qui ne comprenaient pas ce -langage... - ---Oh! non, c’est pas ça! Mais j’étais trop contrariée en tout. Il aurait -fallu que je résiste tout de suite, alors, mais c’était trop tard, je ne -pouvais plus. Et, par moments, il me semblait que ce n’était pas à moi, -mais à une autre que c’était arrivé. Et j’y pensais comme on pense à une -histoire qu’on a vue, sans en être... - -«Et c’est drôle, ce que je vais te dire; au lieu que ça s’efface, ça -m’est revenu plus fort depuis quelque temps, depuis que j’étais plus -femme. L’âge, l’âge de se marier qui passe. Alors, on pense: «Mais je -sais ce que c’est et j’en ai eu un enfant aussi!» Et alors, j’ai bien -songé à lui depuis quelque temps. Même, j’ai pris sur moi d’en parler à -maman. Oh! les jours et les jours que j’ai retourné ça! Les fois que je -suis venue pour lui dire et que je n’ai pas osé! Les phrases que j’ai -commencées: «Dites-moi, maman...» et que je finissais par autre chose! -Enfin, un jour, j’ai été jusqu’au bout: - -«--Maman, il aurait dix ans, mon petit Félix... - -«C’était l’année dernière, au 20 du mois de mai, qui est le jour de sa -naissance. Elle m’a répondu, sans me regarder, mais, tout de suite comme -si elle attendait ce mot-là tous les jours depuis toutes ces années: - -«--Oui, il est vivant. Il se porte bien. - -«Ça m’a fait tant de plaisir que je lui en aurais reparlé cette année -encore.» - -Berthe dit avec aigreur: - ---Pourquoi donc? Elle avait raison, maman. Je trouve qu’elle a fait pour -le mieux. Vois-tu un peu qu’on ait su ça ici? Et puis qu’est que ça -t’aurait donné de savoir ce qu’il devient, cet enfant du malheur? - -Fanny courba la tête. Déjà, elle sentait une volonté se substituer à -celle de la morte, en la continuant. Berthe, selon son habitude, répéta -ses arguments: - ---Vois-tu un peu si maman n’avait pas agi comme il le fallait? Notre vie -ici sur laquelle on n’a jamais rien dit et toutes nos habitudes, -qu’est-ce que ce serait devenu? Est-ce rien d’être des gens comme il -faut, que tout le monde respecte? Si personne ne s’est jamais douté de -rien, tout est pour le mieux. - -Fanny ne disait rien. Même elle n’entendait pas ce langage sous lequel -sa mère l’écrasait jadis. Car, dans ce bouleversement de toute sa vie -évoquée, voilà qu’elle retrouvait ce qui l’avait fait parler, la lettre, -la lettre, ce fait nouveau. Et elle dit: - ---Et voilà surtout ce qui m’a enlevé tout le courage que j’aurais pu -avoir, c’est de n’avoir jamais rien su de ce malheureux... du, du -soldat. - ---De Ludovic Vallée, fit Berthe. Appelle-le par son nom, puisque tu le -connais, à présent. - -Sa cruauté fait saigner le tendre cœur ouvert. Fanny sanglota. - ---Oui, oui, si longtemps j’avais espéré qu’il se douterait, qu’il -saurait! Il avait pas la figure d’un mauvais gars, non, je le savais -bien. Et il a écrit. Il me voulait. Et moi, je n’ai rien su, rien, et -mon petit est sans père et sans mère! - -Elle s’abattit encore sur le parquet, la figure dans les draps. Sa -rancune de doux être écrasé par la meule de la vie, sacrifié aux siens -et au monde, crevait enfin après dix ans de silence, de résignation ou -de fatalisme. - -Berthe la regardait avec plus d’étonnement qu’elle n’en avait encore -laissé voir dans cette heure étonnante. La bougie baissa en jetant, -avant de s’éteindre, de grandes lueurs tremblantes qui semblèrent animer -le visage de la morte d’une vie surnaturelle. Et le grand froid de -l’aube se répandit dans la chambre. - - - - -II - - -Sous le blanc soleil d’avril, les invités à l’enterrement se pressaient -au jardin qu’emplissait le ronron de la fabrique d’en face. Car, déjà, -la maison était pleine et l’on s’étouffait dans le vestibule pour -arriver plus près du salon où avait lieu le service. La pièce aux volets -entre-bâillés s’assombrissait encore de cette assemblée de gens -empaquetés dans les opaques étoffes de deuil qui boivent la lumière. - -Le cercueil paraissait immense. Quelques couronnes le paraient, et la -senteur fraîche et forte des jacinthes se mêlait à l’étrange odeur du -crêpe qui est celle même des cérémonies funèbres. - -Droite auprès du cercueil, Fanny voyait et entendait tout, à travers le -voile noir qui déforme odeurs et sons. Elle paraissait frêle et petite -auprès de la grande taille de Berthe qui allait au-devant des arrivants, -du pasteur, plaçait et déplaçait, faisait enfin l’office de maîtresse de -maison et de conductrice du deuil. - -La voix du pasteur montait péniblement dans la pièce matelassée -d’assistants, trop pleine d’étoffes, de chaleur, d’odeurs. Ici et là, -un mot plus clair sonnait: _la justice, la vie éternelle_. Et, tout à -coup, Fanny entendit une phrase qui lui parut remplir toute la pièce. -«Heureux ceux qui ont le cœur pur, car ils verront Dieu.» - -_Ceux qui ont le cœur pur. Ceux qui ont le cœur pur._ Elle ne pouvait -plus entendre autre chose. Et, elle se souvint que c’était ce qu’on -avait mis sur les lettres de faire-part, le verset choisi de l’Ecriture -proposé par le pasteur, adopté par Berthe, et passivement approuvé par -elle. - -Alors, ce fut comme si la parole venue du fond des siècles faisait -déborder ce chagrin trouble et passionné qui recouvrait sa douleur -filiale. «Ceux qui ont le cœur pur». Voilà le seul mot trouvé digne de -sa mère, de sa mère qui depuis dix ans la sacrifiait, la martyrisait, la -dépossédait, de sa mère qui, jadis, l’avait volée en lui dérobant cette -lettre. - -Le service continua. Elle n’entendit plus rien, retirée tout entière -dans son cœur en tumulte. La prière, la bénédiction qui courbe les -têtes, et la sortie, le jour éblouissant, comme argenté d’une lumière -pure, le jardin fleuri de crocus, de primevères, de jacinthes, et enfin -ce départ si émouvant, si dur, ce dernier départ de ceux qui ne -rentreront plus, tout cela ne pénétra pas en elle. Son âme humble et -fidèle était fermée désormais à sa mère. - -Le cortège descendit et monta les routes et les rues mal pavées. Deux -par deux, les hommes d’abord, en noir, avec ces habits étriqués et -démodés qui sont ceux des cérémonies à travers une vie entière et -quelquefois deux, et puis les femmes, dans ce profond deuil provincial, -sans lequel on n’oserait assister, en Normandie, à une «inhumation», et -qui est la charmante sympathie visible de la race. - -Il y avait «tout Beuzeboc, à la suite», comme dit plus tard Berthe avec -orgueil. Le vieux nom de Bernage, qu’on retrouve dans tous les -parchemins concernant les _religionnaires_, était bien respecté encore, -malgré son éclat diminué avec la fortune déclinante. Derrière Nathan Le -Brument et tous les cousins laboureurs ou herbagers que les collines et -la plaine avaient envoyés en souvenir de la cousine Brument, marchait M. -Fautais, roi des filateurs et tisseurs de la vallée. De très vieilles -gens se souvenaient fort bien d’avoir entendu son grand-père, le -colporteur, crier son fil dans les rues de Beuzeboc. Et son père avait -laissé à sa mort trente-deux millions à partager entre ses huit enfants. -Pour lui, il cachait son insignifiance sous une morgue extrême qui ne -l’empêchait point de rester méticuleux sur le chapitre généalogique du -pays. La famille Bernage faisait partie de ces premiers fileurs de -coton, colonisateurs de la vallée, et M. Fautais s’en souvenait toujours -dans les grandes occasions. C’est pourquoi son impeccable haut-de-forme -honorait le cortège entouré d’une considération accrue. - -En haut de la Rue-aux-Chevaux, les porteurs s’arrêtèrent pour souffler. -Le long ruban noir se resserra, chaque couple venant buter aux talons du -suivant. Au fond des allées couvertes et des ruelles, on entendait crier -les enfants s’appelant au spectacle de l’enterrement. Et les seuils -étaient tous occupés. - -Berthe et Fanny marchaient en tête des femmes et bien loin de la morte -dont les séparait la cohorte indifférente des hommes, bien qu’un seul -s’en trouvât proche par le sang. La démarche de Berthe montrait son -importance aux gens de la ville. Fanny marchait comme une automate, les -yeux à terre, l’esprit bien loin. Elle vivait en rêve depuis cette nuit -de révélation qui coupait sa vie en deux. Pourtant, elle avait fait les -gestes de l’habitude et tous ceux qu’exigeaient les circonstances -nouvelles, mais elle ne les suivait pas et n’y mettait rien de son être -intérieur. - -Au cimetière, on entra dans un concert d’oiseaux parmi les feuilles -naissantes. Le grand jardin délicieux succédait brusquement à la -traverse sordide du faubourg. Le chemin gravit la colline presque à pic -qui s’adoucit enfin vers le faîte. Le cortège s’étendit en -s’arrondissant autour de la fosse. Au sortir de la ville encaissée, -l’azur et la lumière semblaient la baigner avec douceur. - -On entendit la voix de l’officiant prendre ce timbre émoussé des paroles -dans l’air libre et vibrant. Il y avait des violettes le long des murs -et des chemins herbeux, et l’odeur indicible du printemps normand -montait de l’enclos, fécond plus que tous ceux d’alentour. - -Fanny, droite, près du caveau profond, entendit encore: «Heureux ceux -qui ont le cœur pur» et son cœur en révolte n’éclata pas. Maintenue à -cette place qui était la sienne par des raisons plus puissantes que des -mains qui l’y eussent tenue de force, elle écouta ou parut écouter; elle -fit tomber la terre qui retentit si affreusement sur le cercueil, elle -gagna l’allée et la sortie, elle se rangea près de la barrière et serra -les mains de toute la ville qui défilait devant elle. - -Enfin, ce fut la dernière main, et il n’y eut plus que les sœurs dans le -cimetière, avec l’oncle Nathan et le vieux père Oursel. - ---Ça y est, dit l’oncle d’un ton soulagé. Venez-vous, les filles? - -Il dut se rendre compte après coup que sa phrase ne sonnait point comme -il fallait, car il ajouta: - ---Ma pau’r sœu’! C’est pas ça qui y changera rien, à c’t’ heure. - -Berthe regardait disparaître dans l’allée tournante les derniers -assistants, quelques humbles femmes du peuple, qui avaient jeté le crêpe -léger d’autrefois sur le bonnet blanc, et Fanny, les yeux à terre, -regardait en elle-même. - -Ils partirent tous les quatre, le père Oursel un peu en arrière, par -bienséance. Ils étaient fort regardés et sentaient les yeux embusqués -derrière chaque rideau blanc qui tremblait; aussi ne parlèrent-ils pas -jusqu’au retour à la maison bouleversée. - -L’odeur écœurante du crêpe et des fleurs enfermées leur sauta au visage. -Ils s’arrêtèrent dans le vestibule, incertains. Ce ne fut qu’un instant, -un de ces courts instants où l’instinct crie quelque chose qu’on écoute -avant de le faire taire. L’oncle Nathan y céda, pourtant. Il redressa -dans la porte sa haute stature. - ---Vous n’avez plus besoin de moi, mes pau’r filles? demanda-t-il. Alors, -je m’en vas. J’ai de l’ouvrage chez moi. - -Il toqua son front contre le leur avec un air de cérémonie, et s’en fut -hâtivement. Le père Oursel sortit en même temps pour gagner la cour, et -les deux sœurs se trouvèrent seules dans la maison dont elles étaient à -présent maîtresses. - -Quand elles furent en haut de l’escalier, Berthe dit: - ---Y en avait du monde! Aurais-tu cru? Ah! on peut dire qu’on est bien vu -dans le pays. Notre pauvre mère est partie accompagnée. - -Fanny hocha la tête machinalement. Toutes ces paroles qu’elle entendait -depuis trois jours tombaient autour d’elle sans toucher son entendement. -Berthe la regarda et puis, lui saisissant l’épaule: - ---Quoi, tu m’entends? Qu’est-ce que tu as, ma pauvre fille? tu es toute -frappée! Que veux-tu, faut nous faire une raison! - -Elle paraissait naturelle, avec son bon sens bien assis, bien -traditionnel et conservateur, dans sa tristesse officielle et légale, -dosée selon les convenances les mieux établies. Avait-elle tout oublié: -la scène de la chambre mortuaire, la découverte de la lettre, et la nuit -des aveux qui bourdonnaient encore dans la tête de l’aînée et qui, -depuis, empoisonnaient la source des larmes qu’elle devait à sa mère et -qu’elle ne pouvait pas verser pour elle? Le regard de ses yeux incolores -chercha tout cela sur la figure de sa sœur, et n’y trouva rien. Le peu -d’intimité qui reliait leurs natures dissemblables, ce lien lâche et -fort des habitudes, tout paraissait rompu. Et Fanny ressentit cela si -fort, quoique confusément, que les mots qu’elle ne commandait jamais -avec aisance, affluèrent à sa bouche: - ---Qu’est-ce que j’ai? Tu demandes ce que j’ai? - ---Tu as, tu as comme moi que nous avons perdu notre pauvre mère, mais je -le supporte bien, moi! - -D’un air égaré, Fanny passa sur son front sa main froide, car elle -venait de comprendre tout à fait que la mort de sa mère n’était pas au -fond de sa peine, n’y était pour rien peut-être. Elle savait mal scruter -son âme, et resta étourdie de ce qu’elle y découvrait. Mais, déjà, le -courant vertigineux de pensées et de sensations qui la roulait depuis -trois jours l’avait reprise. Et elle osa dire: - ---Ce n’est pas ça. - -Interdite du son même de ces paroles, Berthe cria: - ---Comment? Comment? - -Vite, pour se donner du courage, Fanny osa dire: - ---C’est pas seulement ce malheur-là, pour moi, c’est tout qu’est changé, -tout. - ---Mais comment? répéta Berthe. - -Sombre, Fanny répéta: - ---Tout, tout. - -Elle dérobait ses yeux translucides avec une sorte de dernière pudeur de -son secret. Et il fallut que Berthe la forçât enfin hors d’elle. - ---Ça te travaille donc, toute cette histoire de l’autre jour, je parie? - -Elle fit oui, sans rien dire. - ---Mais, ma pauvre fille, qu’est-ce que tu vas te faire du tourment avec -tout ça qu’est fini et mort! Enfin, tout de même, si tu n’avais pas -trouvé cette lettre, tu n’aurais pas été déterrer ça? - -Fanny ne songea même pas que ce n’était pas elle qui avait voulu lire la -lettre: elle ne savait jeter les reproches comme des projectiles de -combat, et puis son idée fixe l’emportait. Et elle dit: - ---Je ne l’avais jamais oublié, mais, maintenant, c’est redevenu comme -quand c’est arrivé. Tout ce que j’ai raconté, ça m’a fait comme si je -recommençais ce temps-là. - -Elle se tut et acheva lentement: - ---Parce que je vois que je n’ai pas fait ce que j’aurais dû. - -Berthe la regarda avec stupéfaction. Jamais peut-être ces murs n’avaient -entendu de semblables paroles, le devoir ne s’étant jamais trouvé -discuté chez les Bernage. Et, comme malgré elle, il fallut qu’elle -demandât: - ---Et qu’est-ce qu’il fallait donc faire? - -Mais Fanny ne répondit pas. Il faut aux pensées nouvelles le temps de -s’acclimater, de perdre la honte de leur nudité dans laquelle elles se -présentent à nous. Ce n’est qu’ensuite qu’on peut les habiller et les -présenter au monde. - -Rien d’autre ne pouvait être dit. Et, tout à coup silencieuses, les deux -sœurs se séparèrent. - - - - -III - - -Il y eut un ou deux jours de répit que remplirent les tristes soins -ménagers qui suivent les réalités de la mort. Chacune des sœurs remuait -ses pensées. Fanny se courbait durement sur sa tâche, pliait sans merci -son corps aux plus sévères besognes. Et jamais son esprit un peu -engourdi par tant d’années de vie monotone n’avait fait autant de -chemin. - -Le troisième jour, après une de ces fines pluies d’avril qui font tout à -coup embaumer la terre, Fanny sortit dans le jardin comme le soir -venait. Une langueur infinie était dans l’air mouillé qui se chargeait -de tous les parfums des fleurs nouvelles. Le ciel, d’un ton de perle, se -nuançait de rose à l’ouest, au-dessus du viaduc de brique orangée dans -la verdure neuve des collines. De la terrasse à mi-côte qui surplombait -les toits et la perspective de la creuse vallée, il semblait qu’on -flottât dans le brouillard bleu si tendre qui est comme le voile de la -Normandie printanière. - -Fanny sentit son cœur se fondre de douceur en elle: les choses -inconciliables et difficiles qui se battaient dans sa tête parurent -soudain faciles, et elle alla trouver sa sœur. - -Berthe descendait les quelques marches de pierre qui menaient à la -terrasse. Le tablier à carreaux noirs et blancs mettait une note -familière sur sa stricte robe noire. Sa figure haute en couleur luisait -sous la grosse torsade de ses cheveux de paille blonde. Le jardin, qui -ne s’apercevait pas de la présence furtive et comme suppliante de Fanny, -parut soudain habité. - -L’aînée retint son courage prêt à lui échapper; et, dès qu’elle fut près -de sa cadette, elle dit: - ---Berthe, il faut que j’aille à Bures. - -Il n’y eut pas de stupéfaction sur le visage de la jeune fille, et les -paroles de surprise vinrent trop vite pour n’avoir pas été préparées. - ---Tu veux aller à Bures! Mais pourquoi, ma pauv’ fille? Te voilà -repartie dans tes inventions. - ---C’est pas des inventions, tu le sais bien, toi! Et puis, j’ai bien -réfléchi à tout, j’ai retourné ça dans tous les sens, je ne serai pas -tranquille tant que je ne saurai pas ce qui est arrivé. - -Berthe fit quelques pas, le front plissé, les yeux à terre. Et puis, -elle prit sa sœur par le bras. - ---Viens, on pourrait nous voir de la rue. - -Elles gagnèrent un banc au bout du potager, sous un noisetier, qui -prenait ses premières feuilles pareilles à des papillons d’or vert. La -colline, au flanc de laquelle était coupé l’emplacement de la propriété, -portait en contre-bas une ligne de maisons ouvrières dont les toits -d’ardoise effleuraient le mur du jardin. Et l’étrange petite cité -suspendue descendait ainsi la côte en escalier jusqu’au fond, où se -cachait, honteuse, la rivière, sous les murs et les ponts. C’était une -retraite haut placée et pourtant bien isolée, que les sœurs -affectionnaient parce qu’elle leur permettait de voir les passants de la -route sans en être aperçues. - -Berthe reprit la première: - ---Pourquoi que tu veux aller à Bures? - -Alors, Fanny laissa couler son cœur. - ---Parce que, depuis que j’ai revu tout ça, je ne peux plus vivre comme -avant. Parce que je ne sais même pas ce que maman a fait pour lui. Il -a-t-il tout ce qu’il lui faut? Est-il vivant seulement? Je ne sais rien, -rien! - -Berthe écoutait déferler ce grand flot d’amour maternel qui, tout à -coup, montait vers elle d’un élan si éperdu. Sans marquer d’émotion, -elle dit posément: - ---C’est-il pas plutôt à cause de ce que tu as appris dans la lettre? - -La pâle figure enivrée eut une brusque onde de sang. Elle joignit les -mains. - ---Oh! ça, dit-elle, oh! ça! - -Elle ne trouvait rien pour exprimer tout ce qui s’agitait en elle. Et -Berthe insista: - ---Oui, je vois bien que c’est ça qui a tout fait revenir. Voyons, tu ne -m’avais jamais même dit un mot à moi, avant. - -Elle ne s’aperçut pas de l’étrangeté de ses propres paroles. Elle -oubliait son premier geste, elle ne se souvenait plus d’avoir arraché -bribe à bribe ce secret du cœur où il dormait. - -Mais les mots vinrent enfin au secours de l’aînée. - ---Non, dit-elle doucement, pour ce qui est de la lettre, il est trop -tard. Un homme n’attend pas onze ans. C’est fini ça. Mais, pourtant, je -suis bien contente qu’il ait écrit, bien contente. - -Et ces petites paroles banales furent la seule oraison funèbre du rêve -de toute sa vie de femme. Ce rêve dont la réalisation lui avait été -offerte dérisoirement quand elle ne pouvait plus le saisir. - -Elle sourit un peu à cette pensée trop belle, et elle reprit: - ---Non, ce n’est pas ça, mais c’est que tout est repassé devant moi -justement à présent. C’est comme--elle hésita--comme un jugement du -Ciel. Peut-être qu’il faut que je m’en occupe. Ce pauvre enfant tout -seul si longtemps! Et puis, si maman faisait quelque chose, c’est à nous -de le continuer. Et alors, il faut savoir ce que c’est. - -Elle s’agitait, étreignait ses mains et jetait ses pauvres arguments -gauches comme si elle avait eu besoin de se convaincre qu’elle était -vraiment libre et maîtresse d’agir à sa guise. - -Berthe écoutait, les yeux détournés, calme en apparence. Elle dit: - ---Maman n’envoyait pas régulièrement. Nous l’aurions su. Elle a -peut-être donné une somme à la vieille Marthe. Mais voilà cinq ans -qu’elle est morte; alors, puisque nous n’avons entendu parler de rien, -c’est que notre nom n’a pas été prononcé. - ---Mais justement, il «manque» peut-être, le pauvre petit gars! Je ne -peux pas penser à ça. Il faut que je sois tranquille. - ---Mais si maman à donné une somme, c’est justement pour qu’on n’en -entende plus parler. - -Le son de ces dures paroles, durement dites, les fit seulement -s’apercevoir ensemble qu’elles ne se répondaient pas, mais qu’elles -poursuivaient chacune sa pensée, en alternant. Et, stupéfaites, elles ne -surent plus que dire. - -Le soir montait. Au ciel, le rose s’était fané en un gris un peu plus -clair que le fond des nuages. Les mille cassolettes de la bordure de -violettes brûlaient un parfum ineffable. Les écharpes bleues -s’épaississaient sur les collines. Un chat bondit sur le mur en -miaulant. Fanny sentit plus affreusement sa solitude, et se débattit -pour en sortir. - ---Berthe, commença-t-elle, peux-tu pas te mettre à ma place?... - -C’étaient les seules paroles qu’il ne fallait pas dire. L’importance, la -souveraineté des mots est grande sur les simples. Les sœurs Bernage, un -peu bourgeoises, un peu paysannes encore, et pénétrées surtout de -l’esprit citadin des petites villes, n’en usaient guère, et les -ressentaient vivement. Berthe se redressa: - ---A ta place! J’ me suis pas mise dans l’ cas d’y être moi. Pourquoi que -je m’y mettrais? - -L’étroitesse, la sécheresse de son cœur parurent à nu. Fanny se -rétracta, et dit humblement: - ---C’est pas ce que je voulais dire, bien sûr, tu ne peux pas me -comprendre tout à fait... - -Piquée, cette fois, Berthe l’interrompit: - ---Je ne peux pas me mettre à ta place, mais je peux tout de même te -comprendre, peut-être! - -Elle s’arrêta un instant pour rassembler, sans doute, ses arguments -épars, et reprit: - ---Tu te fais du tourment pour rien. Maman était une femme de tête, tu le -sais bien. Si elle ne t’en a jamais reparlé, et pas même avant de -mourir, c’est qu’elle avait arrangé les choses une fois pour toutes. - -Elle débita cela d’une haleine et s’arrêta pour en regarder l’effet. - -L’obstination que Fanny montrait pour la première fois ne parut pas -entamée. Elle leva doucement les épaules et ce petit geste familier -marqua la fatalité plus fortement que des paroles qui n’auraient pu être -que des redites, après l’essentiel exprimé. - - * * * * * - -Le lendemain, elles montèrent dans la chambre de la morte pour examiner -ses papiers. Berthe, préoccupée de la loi, comme tout Normand, avait -parlé du notaire et de la convocation qu’elles n’allaient pas manquer de -recevoir. - ---Si on dérangeait quelque chose qu’il ne faut pas? - -Fanny s’était serré les mains avec angoisse. Son habitude d’enfant -craintive toujours soumise à sa mère ne pouvait la quitter d’un coup. -Pourtant, le nouveau sens mystérieux qui menait sa vie depuis quelques -jours prit le dessus, car elle dit doucement: - ---Qu’est-ce que tu veux qu’on dérange? S’il y a des choses pour le -notaire, on le verra bien. - -Le vieux secrétaire, qui avait vu la splendeur des Bernage et contenu -leur fortune, livra ses tiroirs en ordre. Et telle était encore la -domination de la morte que ses filles les ouvrirent avec hésitation, -comme si, vraiment, elles commettaient un abus de pouvoir ou, tout au -moins, une indiscrétion. La grande curiosité de Berthe semblait assouvie -d’un seul coup et au delà, par la révélation du secret de famille, ainsi -qu’une soif trop étanchée dégoûte de boire. Et ce fut Fanny qui osa -porter la main sur ces papiers qu’elles n’avaient jamais regardé, que de -loin, avec un peu de crainte. - -Et elles ne trouvèrent rien. Dans les factures rangées par liasses -d’années, dans les registres, dans les paquets de lettres, rien, rien ne -se rapportait à la tragique confession de l’aînée. Pourtant, un tiroir -secret livra un petit agenda. Il était de l’année 1883 et contenait -toutes les dépenses concernant le voyage à Dieppe et à Paris, avec les -prix d’hôtel, de sage-femme et de pharmacie consignés à un centime près. -Le nom de la vieille Marthe ne s’y trouvait pas. Seulement, sur la -dernière page employée, la mère Bernage avait marqué de son écriture -ferme de paysanne bourgeoise ceci: «Malandain, 2.000 francs.» - -Deux mille francs! Les sœurs se regardèrent: une telle somme consacrée à -un tel but! Le cœur de Fanny se desserra un peu envers sa débitrice et -diminua quelque chose sur sa terrible créance. Et Berthe eut un cri -suprême d’indignation. Deux mille francs retirés à l’héritage commun -pour un enfant inutile! - -Comme si elle lisait ses pensées, Fanny dit: - ---Elle a pris ça sur ma part. Ça ne te fera pas de tort. - ---C’est la justice, rétorqua Berthe d’un ton soulagé. - -Et, après avoir réfléchi, elle ajouta: - ---Tout de même, deux mille francs en une fois! - -Elle s’arrêta encore et reprit: - ---Elle pouvait bien demander de jamais le revoir, là contre. - -La figure de Fanny, qu’elle observait, se tira un peu, mais, comme elle -ne disait rien, Berthe continua: - ---Mais qui c’est que ces Malandain? - ---J’ai jamais entendu leur nom, dit Fanny. - ---Ce serait-il des parents à Marthe. Mais on à dit qu’elle n’avait plus -personne dans le pays. - -Fanny réfléchissait, les sourcils bas. - ---C’est des gens que Marthe connaissait et à qui on aura confié le -petit. - ---Mais c’est donc pas Marthe qui l’a élevé elle-même? - -L’objection travailla un instant dans le silence: et puis l’aînée trouva -la réponse: - ---Elle avait déjà soixante-dix ans, Marthe, tu sais bien, quand elle -nous à quittés deux ans avant. A cet âge-là, elle n’a pas voulu se -risquer à élever un enfant... - -Berthe hocha la tête. C’était plausible. - ---Ça se peut. Et on a trouvé une famille qui a bien voulu le prendre. -Pour une somme, une somme pareille! conclut-elle avec une rancune -ravivée. - -Fanny prit courage. - ---Tu vois bien qu’il faut que j’aille voir ce que tout ça est devenu. - -Elle se représentait celui qui n’était déjà plus pour elle l’enfant -anonyme, devenu un gars de onze ans, vêtu comme les petits paysans de -village, mal chaussés et sales. Et elle souffrait aussi de cela. - -Berthe parut en comprendre quelque chose, car elle dit, de ce ton de -colère froide qui était le sien: - ---C’est malheureux, tout de même, d’avoir des choses pareilles dans une -famille! - -Un silence s’épaississait autour de la phrase cruelle. Mais Fanny, -blessée, dit encore, comme en s’excusant: - ---Il faut que j’y aille. C’est plus fort que moi. - -Berthe affectait de ranger les papiers avec calme. Et elle dit, comme -quelqu’un qui veut convaincre un enfant en le raisonnant: - ---Et qu’est-ce que ça te donnera, quand tu l’auras vu? - -Fanny la regarda. Cette sœur, qui avait grandi à côté d’elle en -partageant tout, elle la sentait soudain loin d’elle, partie, comme si -elle avait marché seule sur la route commune. Confusément, elle sentit -tout cela et répondit: - ---Ce sera tout: je l’aurai vu. Je saurai s’il a ce qu’il faut. - ---Et, poursuivit Berthe avec une sorte de patience appliquée, après, -qu’est-ce que tu feras? - ---Rien. - ---Ah! rien? - -Elle paraissait mal convaincue. Pourtant, elle ne cherchait pas les yeux -de sa sœur, qui détourna les siens. Car il est des moments de trouble où -ceux mêmes qui vivent d’une vie commune ne peuvent supporter leurs -regards. - -Elle ramassa les papiers épars, les rangea, ferma les tiroirs, tandis -que Fanny restait inactive, les mains abandonnées, les yeux perdus dans -la vision des choses lointaines qui semblaient l’éblouir. - - * * * * * - -Leur départ eut lieu par un matin de la fin de mai. Ces premiers jours -de deuil, d’habitude si vides, leur avaient semblé pleins à déborder. Un -formidable présent se dégageait de ce message du passé que leur -apportaient la lettre et ce simple _item_ du livre de comptes. Berthe -avait essayé du raisonnement, de la bouderie, du silence, de la colère; -mais tous les moyens échouaient devant la douceur obstinée de Fanny. - ---Il faut que j’y aille, disait-elle. - ---Mais enfin, osait demander Berthe, qu’est-ce que tu veux faire pour -lui? Tu vas pas aller défaire tout ce que maman a fait, pour nous perdre -de réputation? - -Fanny, alors, d’un geste épouvanté, venu du fond de sa nature, avait -repoussé l’idée du scandale. Et Berthe sentit sans doute qu’il valait -mieux céder pour en finir et tuer, peut-être, ce désir qui devenait -dangereux, car Fanny, manifestement, serait partie seule. - -Il fallait trouver des prétextes. Ce fut le plus difficile. Le père -Oursel, dénué de curiosité personnelle, servit seulement de véhicule aux -explications nécessaires pour les voisins. Les quelques amis, des -veuves, de vieilles demoiselles, un ou deux couples âgés, la famille du -pasteur, nécessitaient plus de frais. Alors Fanny se souvint d’une amie -qu’elle avait eue à la pension et qui l’avait invitée bien souvent, -jadis, à aller passer quelques jours à sa ferme d’Offranville. Elle -s’épouvantait pourtant de ce mensonge. Berthe la calma. - ---Nous irons la voir aussi, c’est bien facile. - -Mais, comme Fanny voulait lui écrire, elle s’y opposa, afin qu’elles -pussent garder l’entière liberté de leurs mouvements. - -Elles furent étonnées du peu de surprise qu’excita leur projet qu’elles -annonçaient en rendant les visites de deuil. Un peu déçue, Berthe dit à -Fanny: - ---C’est drôle. Ça a l’air de leur sembler tout naturel. Pour un peu, on -dirait qu’on s’y attendait. - -Elle réfléchit longtemps là-dessus, soucieuse, renfrognée et plus -préoccupée de ce détail que de leurs préparatifs, sans effleurer cette -raison profonde que les amis s’intéressent toujours moins à notre vie -qu’ils n’en ont l’air, à moins qu’il ne s’agisse de la renverser du pied -comme une fourmilière pour voir ce qu’il y a dedans. - -Elles gagnèrent Dieppe par Rouen et les adorables vallées qui -entre-croisent leurs gorges vertes, des falaises de la Seine jusqu’à -celles de la côte. Un dais blanc et rose qu’étayaient les troncs noirs -des pommiers couvrait le pays vert. Le train fila deux heures dans un -paysage identique. Les deux sœurs ne le voyaient même pas. A Dieppe, -elles errèrent dans la triste gare sans oser quitter les salles -d’attente pour les quais tout proches. Enfin, le premier train omnibus -les mena à Bures. - -Elles descendirent du wagon, effarouchées au fond de leurs voiles noirs -comme deux oiseaux nocturnes. Leur seule intention à peu près claire -consistait à s’enquérir de la vieille Marthe, comme si elles ignoraient -sa mort. Mais l’embarras du voyage, l’émoi de l’arrivée dans ce pays -inconnu les désorientaient. Fanny ne se souvenait que d’un seul voyage, -et Berthe n’avait jamais passé une nuit hors de la maison de la route de -Villebonne ou de la ferme de la Hétraye. Et, surtout, la volonté -agissante qui menait leur vie leur faisait défaut tout à coup, depuis la -mort de leur mère. - -Elles regardèrent la route blanche qui tournait en s’enfonçant sous les -arbres. Le joli village ne livrait rien qu’une ceinture de verdure -fraîche qui, de loin, paraissait impénétrable. Toute leur résolution -fléchissait. Berthe posa la main sur le bras de l’aînée. - ---Tu vois bien, on ne pourra jamais! - -Fanny, irrésolue pour la première fois, depuis qu’elle était menée par -cette force étrange intervenue dans sa destinée au moment même où la -volonté de sa mère s’éteignait, s’arrêta, saisie. - -Vraiment, allait-il falloir retourner? Etait-ce cela peut-être qu’il -fallait faire? Ce devoir difficile à trouver était-il là? - -A ce moment d’hésitation, deux galopins débouchèrent du couvert, criant -et se poursuivant; et ce fut comme l’ordre qu’attendait Fanny. - ---Faut y aller, puisque nous sommes venues, dit-elle. - -Et elle prit la route. - -Après une descente jusqu’à une rivière toute verte de mirer du vert, la -route se cassait en deux pour remonter une pente le long de laquelle le -village s’étageait. - ---Et alors? demanda Berthe. - -Fanny répondit comme si elle attendait la question et que la réponse lui -fût dictée: - ---On va passer à la mairie. - -Justement, celle-ci apparaissait en haut de la côte, flanquée des deux -écoles. Les voiles noirs voltigèrent un instant à la barrière derrière -laquelle un beau jardin commençait à fleurir. Mais déjà les voyageuses -avaient été aperçues. - -Par la fenêtre ouverte, quelqu’un cria: «Entrez!» Et elles se trouvèrent -à la porte du lieu officiel. La femme de l’instituteur descendait -l’escalier. - ---Vous venez pour la mairie, mesdames? Mon mari est absent, aujourd’hui -jeudi, mais je peux vous renseigner. - -Alors Fanny dit, avec difficulté, comme si c’était le commencement de -son secret qu’elle dévoilait: - ---Nous voudrions savoir si la vieille Marthe Leplay est encore vivante. - -La femme de l’instituteur réfléchit, la tête inclinée. - ---Marthe Leplay? Une vieille fille? qui demeurait dans une petite -maison, la dernière là-haut? Je me rappelle, moi. Je ne l’ai pas connue -longtemps, il n’y a que six ans que nous sommes à Bures et elle est -morte un an après notre arrivée, je crois bien. - -Ardemment les deux sœurs l’écoutaient. Personne à les voir n’eût pu -deviner qu’elles n’ignoraient rien de ce qu’on croyait leur apprendre. -Même elles firent «Ah!» d’un identique mouvement des lèvres, avec cette -détente des traits qui marque la stupeur d’une triste nouvelle. - -Les trois femmes se regardèrent un moment avec tout l’inexprimé entre -elles. - ---Vous la connaissiez, sans doute? demanda enfin la femme de -l’instituteur. - -Et Berthe répondit très vite: - ---Oui. Elle a été servante chez des parents à nous et nous la -connaissions très bien. Et, comme nous passions dans le pays... - -Par honte de ces subterfuges et surtout de la hardiesse avec laquelle -ils étaient débités, Fanny détournait les yeux. - ---Ah! c’est ça, c’est ça! dit la femme de l’instituteur. - -Et elle répandit encore sur les visiteuses toute une poussière de ces -mots insignifiants qui satisfont la politesse en donnant le change à la -curiosité. - -Toutes trois reprenaient insensiblement le chemin de la barrière. Quand -la femme de l’instituteur eut ouvert la grille, Fanny demanda, pâle -jusqu’aux lèvres: - ---N’y a-t-il pas ici une famille qu’elle connaissait? - ---Quelle famille voulez-vous dire? Dites-moi le nom, je vous -renseignerai. Je connais tout le monde, moi, ici, voyez-vous. - ---Oh! des fermiers, je crois, des braves gens dont elle parlait -quelquefois. - ---Eh bien, comment? - ---Malandain, dit-elle négligemment. Malandain, je crois bien, toujours, -n’est-ce pas? - -Elle consultait sa sœur des yeux. Faiblement, celle-ci acquiesça d’un -signe de tête. - ---Malandain? Malandain? Non, dit lentement la femme de l’instituteur, je -ne vois pas ça ici. Mais c’est un nom que j’ai entendu. Ça pourrait être -sur Londinières; de l’autre côté de la voie, là-bas. - -Elle faisait les gestes qui indiquent vaguement une direction par-dessus -les routes, les arbres et les terres vers un point idéal. Et, de -nouveau, elle répéta: - ---Par là, ça se pourrait, oui. - -Et, tout à coup, elle les regarda plus directement qu’elle ne l’avait -encore fait et dit: - ---Alors, vous voulez les voir, ces Malandain? - ---Oh! se hâta de dire Berthe, c’est pour nous promener, parce qu’on est -ici. Sans ça, vous pensez bien qu’on ne serait pas venu de chez nous! - ---Vous êtes sans doute de loin? - -En lançant cette question un peu trop précise pour le protocole -provincial, la femme de l’instituteur éteignit instinctivement son -regard trop aigu sous ses paupières, et se baissa pour arracher d’un air -négligent un pissenlit étalé sur le gravier de l’allée. - -Quand elle releva la tête, elle vit, à son indicible étonnement, les -deux demoiselles déjà au milieu de la route, qui lui faisaient de grands -coups de tête accompagnés d’abondants remerciements. - -Quand les sœurs eurent atteint la rivière sous le chemin ombreux, Berthe -dit: - ---J’ai eu peur. Quelle curieuse que cette femme-là, crois-tu! - -Fanny secoua les épaules de ce geste las qu’elle avait souvent. Et elle -dit seulement: - ---On va y aller. - -Berthe s’arrêta. Devant elles, le chemin remontait jusqu’à la voie -ferrée, assez raide entre ses hauts talus herbeux, et, bien après les -bâtiments de la station, on le voyait filer, blanc entre les deux rubans -verts, à perte de vue sur une colline ronde qui fermait l’horizon. Il -faisait chaud; les étoffes noires et le crêpe emmagasinaient le soleil. -Berthe ruisselait. Elle dit violemment: - ---Tu vas pas encore nous faire tourner en bourrique, non? - -Fanny ne répondit pas et continua à marcher; et Berthe dut presser le -pas pour la rattraper. - ---Mais quoi! cria-t-elle, qu’est-ce que tu veux? Nous voilà à la gare, -retournons chez nous. - -Fanny tourna à demi la tête et, avec une patience inébranlable, elle -répéta: - ---On va y aller, je veux voir. Après, je serai tranquille. - -Berthe saisit un mot pour y accrocher la discussion. - ---Voir quoi, pauv’ fille? Qu’est-ce que tu verras? A tout bien prendre, -si on finit par les dénicher, ces gens-là, qu’est-ce que tu iras leur -dire? - -Fanny marchait toujours. Quelques mètres à présent les séparaient. Sans -tourner la tête, elle répondit: - ---Je leur dirai rien. Je verrai s’il est bien, et c’est tout. - ---Et s’il est mal? - -Fanny fit encore un geste. Elle n’osait pas se retourner. Son éternelle -douceur et sa soumission de toujours n’étaient pas si oubliées qu’elle -ne les regrettât, comme un vêtement aisé auquel on est habitué. Et la -gare proche était une étape rude à franchir. Elle sentait que, si elle -ralentissait un instant, elle n’aurait jamais la force de vaincre la -discussion qui s’engagerait. Aussi dépassa-t-elle le passage à niveau -sans ralentir. - -Berthe, pourtant, faillit se fâcher pour de bon. Elle héla sa sœur, mais -un employé qui roulait à regret une futaille vide sur le quai, se -retourna si vite qu’elle dut se taire. Et, après avoir hésité quelques -secondes devant les rails, elle la suivit. - -Le soleil de mai, qui paraît subitement si lourd en Normandie, chauffait -la route montante toute dénudée, car elle s’en allait à l’assaut de ces -rondes petites collines singulières qui amorcent la falaise crayeuse du -littoral. Derrière, tout le doux pays de Bray s’étalait mollement, les -pieds dans l’eau de ses prés, diapré par ses bocages capricieux. La -folle expédition s’annonçait longue, aucun signe de village ne -paraissait à l’horizon que bornait un pays montueux et boisé. Berthe -rejoignit sa sœur et l’arrêta de force. - ---Ça va-t-il durer longtemps, cette comédie-là? - -Fanny la regarda. Cette grossièreté glissait sur son âme d’aujourd’hui -sans y pénétrer. Et elle ne trouva rien à répondre. - -Alors la grande cadette lui secoua brutalement le bras: - ---Parle, au moins! J’ suis là à te suivre au lieu de reprendre le -train... Crois-tu que c’est pour mon plaisir? Tu ne sais seulement pas -où tu vas! As-tu demandé quelque chose à quelqu’un? - -Sous cette avalanche de mots, Fanny se fit plus petite. Elle se sentait -si loin de tout cela sans pouvoir l’examiner. Et sa pauvre réponse fut -pourtant pathétique: - ---Berthe, laisse-moi, il faut que j’aille jusqu’au bout. - ---Mais, encore une fois, dis ce que tu veux faire après! Enfin, tu veux -lui donner de l’argent, ou le ramener ce... ce bâtard? - -Elle lâcha le mot qui n’avait jamais passé ses lèvres, car il y a des -choses qu’on ne dit pas chez les puritains. Et, une fois dehors, sa -résonance parut les étourdir toutes deux. Fanny entendait, cette fois. - -Mais elle ne montra rien. Elle ne se révolta pas, elle ne cacha pas sa -figure dans ses mains, elle se remit seulement à marcher avec une espèce -de désespoir forcené. Et Berthe dut la suivre. - -Elles marchèrent ainsi longtemps. Comme il arrive alors, le balancement -du corps endormant la fatigue des muscles, elles ne sentaient plus qu’un -besoin machinal d’aller, d’aller toujours. Le soleil allongeait leurs -ombres. Autour d’elles, des champs, du seigle déjà haut, du blé, et du -colza en fleur dont l’odeur sucrée affadissait l’air. La colline ronde -tournée, une autre s’était offerte, puis une gorge entre deux autres. -Enfin, le bois de l’horizon traversé, un village s’ouvrit. Depuis une -heure, pas une parole n’avait été échangée, mais, ici, Berthe s’arrêta. - ---Ça ne peut pas durer comme ça. Faut prendre quelque chose. - -Fanny parvint à ralentir et puis à cesser cette marche forcenée qui la -menait comme malgré elle. - ---Comment! dit-elle, où? - ---Mais, à un café, n’importe! - ---Au café! - -Elles se regardèrent, terrifiées à cette seule pensée. Au café, elles, -les demoiselles Bernage! - -Berthe fit un mouvement de la tête un peu désespéré et elles -repartirent. - -La première maison du village se trouva précisément être un débit de -boissons et de tabac. Cela les rassura et elles entrèrent dans le -dessein de demander des timbres. L’emplette faite, elles s’enhardirent à -prier timidement la buraliste de bien vouloir leur donner une tasse de -café. - ---Avec un peu de lait, dit Berthe, et une tartine de beurre, s’il y a -moyen. - -La buraliste, une forte femme joviale, dit que c’était facile si ces -dames voulaient bien passer dans la salle du café. Les sœurs jetèrent un -regard effrayé vers ce lieu de perdition où deux ou trois voix rurales -se cognaient contre les murs nus. Mais elles ne bougèrent pas: - ---Si ça ne vous faisait rien de nous le donner ici... dit timidement -Fanny. - -La petite boutique bourdonnait comme une cage à mouches. Dans une -armoire vitrée, du gruyère achevait de moisir auprès d’un camembert -aplati. Un moulin à café cuivré dominait le comptoir. Sur des rayons, -on voyait des étoffes pliées. Et une odeur de hareng saur et de chicorée -flottait sur tout. - -La buraliste regarda les sœurs avec étonnement. Préférer la boutique au -café constituait une innovation qui ne laissait pas de la surprendre. -Pourtant elle dit: - ---Si vous voulez, si vous voulez. - -Et elle pénétra dans la salle d’où elle rapporta deux tasses épaisses. - -Sur le coin trop haut du comptoir, elles burent leur café douceâtre. La -buraliste vaquait autour d’elles, en femme qui ne demanderait pas mieux -que de causer. Enfin, elle commença: - ---Sans doute que ces dames viennent de loin? - -Après avoir bu avec méthode, Berthe hocha la tête. - ---Ça se voit, dit encore la commère. - -Un silence fut peuplé par le bruit des mouches affolées par l’arôme -nouveau du café chaud. Et Fanny demanda avec précaution: - ---Connaissez-vous un nommé Malandain, ici? - -Berthe frémit. La question dévoilée parut soudain remplir la pièce. La -commère allongea son cou à plis de graisse hors du caraco à carreaux. - ---Malandain? Oui, j’avons ça, dit-elle. Vous l’ connaissez? - -Berthe intervint encore dans la dangereuse explication: - ---Oh! dit-elle, au hasard, pour tâter le terrain, c’est du monde de -Bures qui nous a dit qu’à sa ferme on trouverait du beurre ou, -toujours, des œufs. - -La débitante considéra profondément ceci et en trouva le défaut: - ---Mais, dit-elle, ils en ont, à Bures! - ---Oh! dit encore Berthe, un peu trop vite, c’est parce qu’on se -promenait, pas? On est à Dieppe, alors, on s’ promène. - -La commère fit voyager ses yeux aigus sur ces baigneuses de mai, en -villégiature à Dieppe, qui se «promenaient» à vingt kilomètres. Et elle -dit, mystérieusement, comme quelqu’un qui prépare un coup de théâtre: - ---Eh bien, il est là, justement, au café, Malandain, Albert Malandain, -si c’est lui que vous voulez. - -Les sœurs se levèrent d’un seul mouvement, prêtes à fuir. Et Berthe dit -avec embarras: - ---Oh! ce n’est pas qu’on ait besoin de le voir, c’est seulement pour -aller à sa ferme. - ---Eh bien, il vous y mènera, car il s’en retourne. - -Elle alla vers la salle de café, ouvrit la porte, et cria: - ---Maît’ Albert! On vous demande! - -Il y eut un bruit de chaises repoussées et de pas lourds. Et un homme -parut au seuil, avec une barbe de cinq jours sur une grosse figure -réjouie de luron. Il paraissait à peine trente ans. - ---Me v’là, la maîtresse! - ---C’est ces dames qui «baignent» à Dieppe qui sont venues vous acheter -des œufs et du beurre. - -Une malice sournoise égayait les yeux vifs de la matrone. - -Le paysan bégaya: - ---Ces dames-là? L’ beurre, est pas bien le jour. On l’ fait d’main pour -le marché. Mais pour les œufs, ça s’ peut, oui, ça s’ peut. - -Il les regardait avec embarras et surprise, de côté, sans oser les -fixer. - -Alors, Fanny encore se décida: - ---Eh bien, allons, dit-elle. - -Ils sortirent ensemble dans le bruit des paroles de la buraliste et du -fermier qui luttaient de politesse dans les adieux. Le soleil, déjà -oblique, chauffait la petite place où aboutissaient les chemins verts de -la campagne. Ils en prirent un et furent bientôt entre deux haies de -pommiers qui passaient de longs bras chargés de bouquets blancs et rose -au-dessus des haies basses. - ---C’est-il loin, vot’ ferme? demanda Berthe. - ---Point, dit-il, est la dernière ed’ la route. - -La glace rompue, il reprit: - ---Comme ça, ces dames viennent de Dieppe? - ---Oui, répondit Berthe sèchement. - -Le cœur de Fanny battait follement. Cette fois, son fils lui devenait -presque tangible à travers cet homme si difficilement trouvé. Et, tout à -coup, elle songea: «Il est bien jeune pour l’avoir depuis cinq ans avec -lui.» Mais elle n’osa rien tenter pour éclaircir le mystère, car elle -savait bien qu’elle reconnaîtrait son fils dès qu’elle le verrait. - -Enfin, ils arrivèrent à la barrière. Le fermier la poussa et ils se -trouvèrent dans ce grand reposoir fleuri qu’est une ferme normande en -mai. L’herbe haute touchait parfois les basses branches et il régnait -un demi-jour religieux entre ce vert et ce blanc. Ils s’engagèrent dans -un sentier silencieux qui courait parmi les arbres et, de loin, ils -aperçurent la maison rayée noire et blanche et toute bordée de -ravenelles couleur de feu. - -Un chien tira follement sur sa chaîne en aboyant et une femme parut au -seuil. - -Fanny s’arrêta. Elle ne pouvait plus avancer vers son fils inconnu. - -Le fermier cria: - ---Est des dames, des baigneuses de Dieppe qui veulent des œufs, car pour -du beurre... - -La fermière, coiffée de mèches blondes, se flanquait de deux petits -enfants aux cheveux décolorés. Sa jeunesse déconcerta Fanny. Elle montra -un sourire édenté pour dire: - ---Est sûr! - -Ils restèrent à se considérer tous les six, étrangement, comme lorsqu’il -y a une signification cachée sous les regards. Enfin, Berthe se mit à -parler avec volubilité puisqu’il fallait rompre ce silence dangereux. - -La jeune femme lui répondit. Comment bouder à une causette avec des -«étrangers» quand, depuis des jours, parfois, on n’avait vu que les -bêtes de la ferme? - -Et Fanny, à l’abri de cette conversation, regardait de toute son âme -autour d’elle, sans apercevoir la petite silhouette qu’elle cherchait. - -A grand renfort de politesse hospitalière, on fit entrer les dames pour -leur offrir «une» bol de lait. Mais, dans la maison, il n’y avait -qu’une grand’mère cassée qui accomplissait au fond de l’âtre immense -quelqu’une de ces besognes mystérieuses des vieilles femmes. - -La jeune fermière parlait toujours, entre deux taloches à l’aîné des -enfants, lorsqu’il devenait trop importun. Et, tout à coup, Fanny -entendit cette phrase: - ---Du temps du cousin Malandain qu’était «sur la ferme» avant nous. - -Et elle dit, comme malgré elle: - ---Il n’y a pas longtemps que vous êtes ici? - ---Non, répondit l’homme. J’avons r’pris la ferme à mon cousin qu’est -parti du côté d’Abbeville. - -Il déroula une longue histoire compliquée, pleine de considérants sur -les tenants et aboutissants de l’exode du cousin et de sa famille. - -Dans sa tête douloureuse, Fanny calcula. Cinq ans que la vieille Marthe -était morte. Et, sans souci des convenances rurales, elle l’interrompit. - ---Alors, il y a longtemps qu’ils sont partis? - ---Deux ans, dit l’homme, deux ans qu’y a eu à Pâques. - -Ainsi, il avait alors neuf ans. Elle demanda encore: - ---Ils avaient des enfants? - ---Oui, trois, sans compter... - -Fanny répéta: - ---Sans compter? - -Tous restèrent en suspens comme si les paroles qui allaient être dites -devaient tomber dans ce silence d’attente. Et Malandain prononça: - ---Oh! rien, un p’tit gars qu’ils avaient recueilli, un nourrisson. - -Malgré elle, Fanny dit encore: - ---Petit? - ---Non, dans les neuf, dix ans. - -Berthe avança d’un pas devant Fanny. - ---Allons, dit-elle, c’est pas tout ça, faut nous en r’tourner. Quelle -heure qu’il peut bien être? - -La longue horloge gainée de bois luisant sonnait justement six heures. -Elle s’écria: - ---Si c’est possible! Et on ne sait seulement point l’heure de notre -train pour Dieppe! - -Mais la fermière s’exclama qu’il fallait prendre un bol puisque, -précisément, une servante apportait un seau de lait. Elle s’empressa, -mit sur la table du pain, du beurre salé et du lait qui moussait encore. -Malgré le goûter qu’elle venait de prendre, Berthe ne refusa rien, -mangea, but et parla beaucoup pour masquer le silence de sa sœur qui -vida seulement son bol d’un trait. - ---Elle est pas forte, et elle n’en peut plus, expliqua-t-elle. - -Tous les identiques yeux bleus de la famille Malandain s’ouvraient -grands par-dessus la longue table de cuisine pour regarder avec profit -la visite inattendue. Et le fermier dit posément: - ---J’ vas pas êt’ sans vous «porter» jusqu’à la «gâre». - -Il fallut accepter. Les demoiselles, munies de deux douzaines d’œufs -soigneusement calées dans de vieux numéros de _La Gazette du Village_ -sortirent dans la cour. - -Elle étincelait sous le soleil couchant. Les pommiers fleuris -s’ouvraient comme des parasols couverts de neige. Fanny regardait sans -voir. Tout lui semblait fini. Et un grand accablement tombait sur elle. -Tant surmonter d’obstacles pour en arriver là, pour s’en aller sans ce -regard dont elle se serait contentée pour toute la vie! - -Ce fut comme en rêve qu’elle prit congé de la fermière aux mèches -blondes, qu’elle monta le haut marchepied de la charrette. Le jeune -cheval partit furieusement à travers les arbres magiques, et tourna de -court la barrière. Berthe causait avec Malandain pendant que la voiture -dévalait les pentes de la colline ronde et que la contrée verte venait à -eux comme un beau parc sinueux. - -Le fermier les laissa à la gare après tous les compliments voulus de -part et d’autre. Le fier petit cheval dansa, et partit. Et les -demoiselles se retrouvèrent enfin sur le quai de la gare, seules en face -d’elles-mêmes. - -Il y eut d’abord le silence gêné qui précède les explications et dans -lequel, comme dans un bain, se retrempent les individus avant de -s’affronter. Et puis, tout le ronron des Malandain était encore dans -leurs oreilles et il leur fallait le laisser diminuer et s’éteindre. - -Berthe installa sa sœur sur le banc avec le paquet baroque qui contenait -les œufs et elle disparut dans la gare pendant que Fanny rêvait, -accablée. - -Quand elle revint, elle jeta: - ---On a l’ temps jusqu’à presque neuf heures et demie! - -En donnant ce coup de sonde, elle cherchait les yeux pâles de sa sœur. -Celle-ci leva la tête. - ---Le train pour Dieppe? - ---Qu’est-ce que tu veux que nous fassions ici à présent? - -Alors Fanny rassembla tout son courage. - ---Etre venues si près! dit-elle d’une voix tremblante. - -Berthe fit front aussitôt devant le danger. - ---Justement! J’ai fait ce que tu voulais; tu as vu que ça ne servait à -rien. Il n’y a plus qu’à nous en aller. - ---Pourtant, dit encore Fanny, pourtant... - ---Pourtant quoi? Tu ne vas pas le poursuivre encore plus loin? On a fait -l’impossible, tu vois bien. - -Elle s’arrêta et ajouta avec rancœur: - ---Presque au risque de se faire remarquer. - -Un moment, elles regardèrent le double ruban d’acier clair qui semblait -animé de vitesse pour gagner l’horizon embrumé. Un étrange accablement -venait à Fanny: voyage manqué, but manqué, vie manquée. En ce moment -s’achevait quelque chose qu’elle ne retrouverait jamais plus et qu’elle -aurait voulu passionnément retenir. Elle n’était jamais née tout à fait -à l’amour maternel, et elle le regrettait déjà... Mais comment expliquer -ce qu’elle sentait, ce qu’elle voulait défendre, et ce besoin qui la -soulevait? Toutes ces choses confuses en elle s’embrouillaient l’une -dans l’autre en un enchevêtrement inextricable. D’un effort désespéré, -elle balbutia pourtant: - ---J’aurais tant voulu le voir, le voir seulement une fois! - ---Puisqu’il n’y est pas! - -Elle osa préciser: - ---On aurait pu chercher les vrais Malandain. - ---A Abbeville! cria Berthe, comme elle eût dit: «A Bornéo!» - ---C’est pas si loin, dit Fanny d’un air qui doutait déjà. - ---Par exemple! C’est pas seulement dans le département! - -Fanny eut un regard terrifié. C’était vrai, c’était vrai! Berthe -poursuivait son avantage: - ---On est déjà loin de chez nous, _élinguées_ là, aussi loin qu’on peut, -mais sortir du département; alors, ça, par exemple! - -Fanny fit un geste vague. - ---Ça doit être par là! - ---Par là, par là, l’Angleterre aussi est par là? On n’ peut pas aller -partout. Non, faut être raisonnable. Si tu avais dû le retrouver, ce -serait fait. Tu vois bien que je t’ai écoutée, je t’ai laissée aller, je -suis même venue avec toi! - -Elle écrasait sa sœur sous toutes ces raisons timbrées au «Je» -majuscule. Lentement, Fanny rentrait dans son rôle sacrifié d’aînée -déchue de son droit d’aînesse. Et, par une étrange illusion, il lui -semblait que Berthe lui disait enfin tout ce que sa mère, dans son -terrible silence, avait pensé d’elle. Oui, c’est ainsi qu’elle eût -exprimé les choses. Et elle ne sentait plus où étaient la raison et la -vérité. - -Le jour baissait. A présent, les deux rails rapides recueillaient les -restes mourants de la lumière sur le ballast sombre. Le vert des arbres -et le blanc des pommiers se confondaient en une teinte d’une douceur -infinie. Des cris d’enfants, des meuglements de bestiaux montaient du -village. Et la grande haleine humide et salée de la mer se répandait sur -le pays avec la nuit et le vent du nord. - -Fanny serrait ses mains l’une contre l’autre comme lorsqu’elle -réfléchissait profondément. Berthe, sans presque tourner la tête, la -regardait. Peut-être, en vérité, tant l’habitude de la vie commune -émousse la curiosité, la regardait-elle pour la première fois, avec le -désir de la voir telle qu’elle était, de pénétrer dans cette âme fermée -à laquelle elle n’avait jamais frappé, de la connaître, enfin, puisque -son intérêt l’exigeait. - -Elle tira sa montre. Il restait encore plus d’une demi-heure avant -l’arrivée du train. Alors, elle se pencha, posa sa main sur le bras de -sa sœur, et dit: - ---Ecoute, Fanny. - - * * * * * - -Elle parla longtemps. Sa voix un peu aigre s’adoucissait, ses paroles -coulaient comme une eau intarissable. Et Fanny, à travers son -étourdissement et cette hébétude qui lui venait, comprenait que, pour la -première fois, quelqu’un essayait de la convaincre. Et une sorte de -reconnaissance lui venait pour sa sœur et pour toute cette grande peine -de temps et de paroles qu’elle lui consacrait. - -Depuis l’événement bouleversant, elle était comme un mendiant qui vient -d’hériter. Douze ans elle avait obéi à ce dur commandement d’oubli et -fait vœu de pauvreté morale. Et voilà qu’au moment où la mort de sa mère -ouvrait sa geôle, les dons tombaient dans ses mains. - -La lettre, d’abord, la lettre, trésor inestimable qui lui avait rendu ce -vif goût de la vie qu’elle ne possédait plus; l’enfant, qui était -vraiment né quand elle avait osé évoquer son existence et la revivre -avec la sienne. Oui, elle se sentait si riche, si riche, en vérité, -qu’elle pourrait peut-être plus facilement abandonner telle ou telle -chose en ce moment de plénitude que lorsque la réaction serait là. - -Mais il fallait à ce petit fantôme d’enfant le temps de disparaître. -C’est ainsi qu’elle écoutait sa sœur avec une attention revenue de loin, -mais présente, et dans laquelle les arguments raisonnables de Berthe -trouvaient enfin un écho. - -Poursuivre cette équipée serait une folie. Déjà, on avait risqué de se -faire remarquer en quittant Beuzeboc sans motif valable. Et cette -enquête menée à découvert était encore plus dangereuse. Aussi, pourquoi -ne pas profiter de cette indication du destin? Ce serait une folie plus -grande d’aller à Abbeville rechercher l’enfant si miraculeusement -éloigné! D’ailleurs, il y aurait un danger véritable à se rapprocher des -Malandain. S’ils se révélaient intéressés, cupides? S’ils tentaient -d’abuser de ce qu’ils devineraient? - -Berthe se penchait pour ajouter à ses paroles cette persuasion du regard -qui violente ceux qu’elle ne révolte pas. Fanny hochait doucement la -tête sans répondre davantage. Une fois, elle dit enfin: - ---Oui, ça, c’est vrai. - -Et, quand elle eut dit cela, elle ne s’appartenait déjà plus. Sa -personnalité meurtrie, qui s’était débattue pour se révéler dans cette -crise d’amour maternel, se repliait dans la prison de l’habitude. Il -arrive moins rarement qu’on ne le croit de retrouver ses chaînes avec -soulagement. Et puis, les êtres chimériques se fatiguent vite de -l’action; et Fanny possédait maintenant de quoi alimenter sa vie -intérieure pendant des années par les événements que venaient de lui -révéler ces quelques semaines. Et, enfin, le grand argument de Berthe -répondait en elle à une étrange certitude. Il lui était clairement -signifié par l’insuccès complet de leur démarche qu’elle ne devait pas -aller plus loin. - -Maintenant, les rails semblaient d’argent bruni, et le ciel prenait -cette froide couleur des nuits glacées du printemps normand. Les deux -sœurs ne parlaient plus. Tout avait été dit. Fanny sentait sa peine -s’engourdir dans sa fatigue de corps et sa lassitude d’âme; et Berthe -détournait une figure triomphante. - -A l’extrémité de la voie, un point rouge apparut dans la brume. Il -augmentait sans qu’on entendît encore aucun bruit, et, en un instant, -les rails l’amenèrent, après qu’il les eut happés de ses roues voraces. - -Le convoi s’arrêta, haletant et ferraillant. Berthe s’était levée. - ---Allons, monte, dit-elle en poussant sa sœur vers un compartiment. - -Fanny se retourna: - ---Mais, as-tu des billets? - ---Des billets pour Beuzeboc? Je les ai pris pendant que tu te reposais -sur le banc. Oui, nous serons chez nous ce soir, ou demain matin par -Clères plutôt que de retourner par Dieppe. - -Fanny monta. Tout était fait, arrangé, réglé pour elle et sans elle. Les -billets avaient été pris avant que leur avenir se fût discuté devant les -rails brillants qui couraient vers l’horizon! Elle s’assit et posa sa -tête dans le coin assombri. Des images passèrent sous ses paupières -closes: le singulier clocher ardoisé de Bures, les mèches blondes de la -fermière. Et un nom: Abbeville. Sur sa poitrine, la copie de la lettre -faisait un angle dur qui la blessait un peu. - -Le joug retombait, plus pesant que jamais, sur ses faibles épaules -habituées à plier. Beuzeboc demain, sa chambre, son lit, la solitude. -Résignée, elle accepta cette compensation, et referma son cœur sur sa -déception maternelle. - -Le train s’ébranla. Alors, elle ouvrit les yeux et passa la tête par la -portière pour voir s’éloigner, diminuer et disparaître le village où son -enfant avait vécu. - - - - -DEUXIEME PARTIE - - - - -I - - -Fanny ouvrit les yeux dans la nuit. Elle quittait un cauchemar confus, -toujours semblable, comme si, même en rêve, elle ne pouvait échapper à -la monotonie. - -Une fois de plus, elle reconnut toutes ces choses familières qui -l’entouraient, ces meubles de famille dont l’existence est tellement -plus longue que la nôtre qu’ils nous semblent immuables et presque -éternels. La lune collait sa figure plate aux carreaux. Tous les soirs, -Fanny repoussait sans bruit les volets qu’elle venait de fermer -ostensiblement, tant elle aimait voir apparaître cette clarté qui semble -monter pas à pas l’escalier nocturne. - -Son esprit, encore éparpillé dans le cauchemar, rentrait lentement en -elle. Et, comme cela arrive toujours à ceux qui ont vécu, il souffrait -pour reprendre cette place réduite où il lui faut se comprimer. -Pourtant, son rêve était fatigant et sans issue: elle voyait sa mère -sur son lit de mort, mais vivante encore, et qui lui demandait quelque -chose qu’elle n’arrivait pas à deviner. Et les fossoyeurs l’emmenaient -que Fanny n’avait pu encore la comprendre. Elle marchait près du -cercueil ouvert de la morte-vivante qui lui parlait. Et, au cimetière, -M. Bernage venait au-devant du cortège. Là, elle éprouvait cette sorte -d’allègement, cette joie particulière aux rêves, si pleine vraiment et -d’une qualité si haute qu’elle ne peut être comparée à aucun mouvement -de l’âme ou à aucune jouissance physique de l’existence réelle. Car son -père ne regardait pas la morte, mais il ouvrait les bras et serrait sa -fille contre lui. Alors, sous une sensation d’étouffement, elle -s’éveillait. - -Elle rêvait cela depuis dix ans, depuis la mort de sa mère, plusieurs -fois par an. Du coin du subconscient où il était embusqué, le rêve -déroulait ses tableaux, toujours les mêmes, auxquels elle assistait -pantelante, torturée et actrice en même temps que spectatrice. Elle -redoutait les nuits qui le ramenaient. Et, cependant, l’étrange bonheur -de la fin était bien la seule joie qu’elle connût en ce monde. - -Jamais, pourtant, elle ne pensait qu’elle fût malheureuse. Et elle ne -l’était sans doute pas. Ces dix années avaient passé sur elle comme les -gouttes d’eau de la fontaine pétrifiante sur un objet. A présent, elle -était solidement engainée sous les couches successives, et il fallait le -rêve pour qu’elle sentît la joie remuer encore dans son cœur, son cœur -chaudement endormi dans sa prison de pierre. - -La lune, maintenant, était traversée exactement par le second barreau de -la fenêtre. Il devait geler dehors, car l’air de la grande pièce froide -glaçait les joues de Fanny. Jamais on ne faisait de feu dans les -chambres, encore que le bûcher regorgeât de bois. C’est ainsi que les -demoiselles Bernage avaient été élevées et ainsi qu’elles continuaient, -sans bien savoir pourquoi. Cette seule pensée évoquait une idée de luxe -coupable, de péché... et le froid venait, durait et repartait comme un -fléau contre lequel on ne luttait pas à partir du premier étage. - -Fanny, frileuse à s’engourdir l’hiver, se renfonça un peu plus sous son -énorme édredon rouge. Et les pensées de l’insomnie commencèrent à rouler -dans sa tête. - -Elle songea d’abord avec ennui que c’était le lendemain son -anniversaire. Oui, elle allait «prendre»--puisqu’on parle des années -comme d’une affaire qu’on saisit plutôt que comme d’une horloge sur -laquelle on regarde avancer les aiguilles--elle allait prendre -trente-neuf ans. - -Elle n’avait rien d’une coquette, pourtant, et sa vie, macérée dans la -mortification secrète, sous deux yeux implacables, (ceux de sa mère -d’abord, ceux de sa sœur ensuite), ne réservait aucun plan à la vanité -ni à la coquetterie la plus lâche. - -Mais il n’est au pouvoir d’aucune femme de tuer tout à fait la femme en -elle, et cette quarantième année commençante la glaçait de répulsion. -C’est qu’il faut toujours qu’on s’évade et que cette quarantaine murait -l’espoir de sa trentaine: un espoir tapi en elle comme une bête plate -sous un pavé, son espoir obscur, immobile et engourdi, et pourtant -vivant et fort, l’espoir de sortir un jour de sa vie et d’échapper enfin -à son passé. - -Les rayons arrivaient sur son lit. Elle ferma les yeux et bougea un peu -la tête, comme elle faisait toujours, puisqu’il est notoire, au fond des -provinces, que la folie se prend ainsi. Et, un moment distraite, elle -retrouva bientôt la chaîne de ses pensées. - -L’espoir de se marier. D’abord, elle ne l’avait guère encouragé. La -première, la seconde année suivant la mort de sa mère, sa tragédie était -trop saignante encore en elle pour laisser place à des projets. L’enfant -et l’homme. L’homme et l’enfant. - -L’inconnu d’un soir, l’affreux passant haïssable, était devenu le pauvre -jardinier qui suppliait. Et, par le miracle de la lettre, elle avait -enfin pu l’imaginer et sortir de ce malheur anonyme qui était le sien. -Et elle l’avait récréé, débarrassé de cet uniforme qui lui faisait peur, -et vêtu de ses habits de travail, en humbles étoffes déteintes par le -soleil et par la pluie, avec des mains rugueuses qui sentent le thym ou -la ciboulette et, quelquefois, la violette et le géranium. - -Jardinier justement! Elle aimait tant les fleurs et tout le travail -mystérieux des graines et des racines sous la terre! Alors, ce grand -bouleversement qui avait suivi la mort de sa mère, ce rafraîchissement -de sa plaie cicatrisée, cet éblouissement de ce qui aurait pu être, -cette soif de son enfant, tout s’était achevé dans une rage de pensées -silencieuses dont elle bâtissait un château autour de ses deux héros. - -Berthe l’observait avec des yeux aiguisés, sans rien trouver de ce que -sa sœur cachait jalousement, car il semblait à Fanny qu’elle serait -morte de honte si elle en avait laissé voir même le reflet sur sa -figure. Aussi, un peu plus encore s’était-elle appris à murer ce visage -résigné, à le rendre inexpressif, à éteindre ces yeux incolores, dont -l’opale fonçait si rarement. - -Et ces deux années-là avaient été les plus remplies de son existence, -après celle de son aventure. Tant d’imaginations les peuplaient que, par -moments, il lui semblait déborder de pensées nouvelles. Et elle pouvait -enfin aimer à son gré dans le silence, sans crainte et sans limites. - -Mais les sentiments les plus désintéressés ne peuvent se nourrir -éternellement d’eux-mêmes. Ce fut l’homme qui s’en alla le premier. Il -n’était déjà que l’ombre d’une ombre, ce soldat mué en jardinier, qui ne -s’était vraiment incarné dans sa véritable identité que dix ans après le -drame. Il pâlit peu à peu, s’effaça et devint enfin, au fond de la -mémoire de Fanny, un souvenir comme les autres. - -L’enfant eut la vie plus dure. Pourtant, elle n’avait connu de lui que -ce premier cri qui poignarde les mères d’une blessure inguérissable. -Elle ne savait plus, déjà, ce qu’était devenu le petit gars de douze ou -treize ans. Mais, parce qu’elle avait vu le pays où il avait vécu, un -peu plus de réalité l’entourait. Et cet élan furieux de son cœur vers -lui, cette poursuite désespérée l’avait rendu plus vivant encore, -puisque, enfin, elle savait bien qu’elle n’avait pas poursuivi un mort, -et s’était arrêtée volontairement. Il agonisa donc longtemps, des jours -et des mois, et des années, et, même, il ne mourut jamais tout à fait. -Car tous les liens peuvent se détendre et se briser dans l’âme et dans -les sens, sauf le lien de la maternité. - -Un jour vint, cependant, où ce triste bonheur amer qu’elle avait fait de -son malheur ne remplit plus son âme ni sa vie secrète. C’est la loi -constante des sensibles qu’un grand chagrin ou un grand bonheur contente -aussi bien leur appétit, mais que le vide leur est mortel. Fanny sentit, -un jour, le néant monter en elle, et ce fut alors qu’elle s’aperçut, -pour la première fois, qu’elle était une vieille fille de trente ans -passés. - -Et, dans cette nuit de révision mentale, elle se souvenait de toutes les -tentatives matrimoniales si singulièrement échouées. Comme si un -mystérieux signal eût été hissé par le destin, c’est alors qu’on avait -commencé à vouloir «la marier». - -Le premier prétendant était un cousin de la défunte femme de l’oncle Le -Brument: un vieux garçon bizarre et riche, qui habitait à Autretôt. Les -deux sœurs le connaissaient de réputation, ce Samuel Lambart, couvert de -gros bijoux d’or rouge, oint, cosmétiqué et parfumé, et dont le patois -sonnait gras. Jamais, pourtant, il n’était parvenu jusqu’à cette vallée, -bien lointaine pour un paysan qui ne sortait pas de son canton. - -Après sa première visite, l’oncle Nathan avait parlé, avec de -transparents sous-entendus, de son cousin Lambart, «qui était fatigué de -vivre seul». D’abord, elle s’imagina que c’était pour Berthe. Mais -l’oncle, la prenant à part, avec mille cérémonies, l’assurait que -c’était elle, Fanny, qu’il voulait «comme aînée d’abord, bien entendu». - -Le sieur Lambart n’était point positivement repoussant, avec sa bonne -figure d’égoïste bien soigné, et ces recherches qui plaisent aux -mi-citadines un peu puritaines que sont les filles de la vallée. - -Et la pauvre Fanny s’était sentie éblouie par cet honneur et ce possible -moyen de bâtir encore une vie par-dessus l’autre. Mais les perplexités -avaient commencé. Et aussi les tourments suscités par Berthe. Bien -persuadée que la venue du riche parti la concernait, il avait fallu -l’entremise de l’oncle Nathan pour la détromper, et Fanny supporta de -bien furieux assauts de colère, d’humeur et de dédains. - -Elle s’en fût d’autant décidée si un redoutable obstacle ne l’eût -arrêtée. Lambart savait-il son passé? A la première question, l’oncle -Nathan abandonna le sourire éternel qui plissait ses yeux et serra ses -lèvres sur ses longues dents. - ---Non, personne ne sait rien. Rien, répétait-il avec une sorte d’orgueil -entêté. Et c’est pas toi qui iras lui dire, ma fille. J’ crois, -toujours! - -Elle se souvenait encore si bien comment elle avait répondu. - ---Mais si, il faut qu’il le sache. - -Et la lutte qui avait suivi avec le vieux madré, et tous les arguments, -patiemment répétés sans fin et sans fatigue, et qui, pourtant, -s’écrasaient contre le mur de sa résolution cette fois inébranlable. - -Et l’entrée de Berthe dans la partie, pour la première fois de l’avis -de sa sœur et qui disait, en détournant ses implacables yeux bleus. - ---C’est des choses qu’il faut dire à un homme. - -Et le départ de l’oncle, courroucé, et jurant qu’elles étaient deux -folles ensemble, ne sachant pas profiter de leur chance extraordinaire -assurée par la sage prévoyance de sa feue sœur, qui avait réussi à -cacher l’affaire à tout un pays affamé de scandale. - -De la suite surnageait ceci dans sa mémoire: la ténacité du sieur -Lambart, contrecarré dans son désir pour la première fois de sa vie -d’enfant gâté et d’homme riche, coq de village et roi de campagne; ses -démarches répétées et cette quasi-persécution dont il l’entourait à -chacune de leurs entrevues, son embarras à elle, qui se changeait en -tourment, puis en obsession. Et tant de choses encore, tant de ces -sentiments et de ces sensations qui passent en colorant les jours avant -de se faner: les heures où elle faiblissait, car elle se sentait touchée -enfin de cette constance, les heures de tentation où elle voyait combien -c’était facile de ne rien dire et les heures où elle retrouvait sa force -intacte. - -Et le jour où elle avait annoncé à l’oncle Nathan qu’elle parlerait à -Samuel Lambart. Ce repas plein de gaillardises voilées, entre les -lippées du vieux garçon, grand mangeur et buveur, les regards -significatifs de l’oncle, et l’ostensible bouderie de Berthe. - -Elle s’était fixé de lui parler au jardin. Là, entre les plates-bandes -bordées de buis et fleuries de toutes les plantes démodées, ils avaient -tous vagué sans but, avec cette âme du dimanche, rassasiée et -bienveillante. Mais elle ne savait vraiment comment dire, comment faire -pour amorcer cette incroyable révélation. - -Et la collation était arrivée, puis le départ, qu’elle n’avait rien dit -encore, décidée à écrire le lendemain. - -Mais le lendemain amenait l’oncle Nathan armé d’une nouvelle -combinaison. Elle entendait encore les paroles tomber de cette bouche -serrée d’avare. - ---T’as rien dit, ma fille, pas? Bien, il est encore temps de ne point -faire de malheur. Puisque tu ne te décides point, Berthe fera aussi bien -l’affaire de Lambart que toi. - -Et Berthe, consultée, ne disait pas non. Alors, écœurée, fatiguée et -délivrée au fond, Fanny avait consenti à ce nouveau marché. - -Le prétendant rustique, toutefois, l’avait refusé, ce marché. Cette -femme qui s’offrait ne lui disait rien. C’est celle qui se refusait -qu’il voulait: la pâle, l’effacée, la triste, si éloignée pourtant de -son idéal normand, dont la plantureuse Berthe, aux cheveux de chaume, -aux yeux de mer, à la chair de lait, aurait dû s’approcher bien plus: -les raffinements ne se trouvent pas seulement chez les raffinés. - -Il y avait eu encore des semaines de pourparlers, dont Fanny ne se -souvenait pas sans fatigue. C’était un jeu inextricable, ainsi mené: -Lambart qui voulait Fanny, Berthe qui voulait Lambart, Fanny qui -acceptait Lambart à condition de tout lui dire, l’oncle Nathan qui -conduisait la ronde et défendait à Fanny de parler. Et comme aucun ne -voulait abandonner sa position, ils restaient là, sans avancer ni -reculer, jusqu’au moment où le temps s’était entremis, comme il le fait -si miséricordieusement lorsqu’on le lui permet. - -Et Lambart était reparti régner dans son village, non sans que l’oncle -eût réussi à lui vendre un cheval à gros bénéfice. Berthe avait fermenté -d’un degré de plus; et Fanny, plus silencieuse, plus effacée, était -restée intacte aux yeux du monde. - -Maintenant, il lui fallait faire un effort pour retrouver dans sa -mémoire la grosse tête pommadée, sans cou, de l’ancien cultivateur, et -ses doigts en boudin, avec la bague chevalière monumentale. Et, -pourtant, elle n’entendait jamais sans mélancolie prononcer son nom. -Voilà: si elle avait voulu, elle serait Mme Lambart, avec une «position» -à Autretôt, et peut-être des enfants autour d’elle. - -Quand elle pensait à cela, (et cette nuit encore, seule, dans l’ombre de -ses rideaux), elle rougissait d’une sorte de honte à cause de son fils, -son fils perdu, son fils mort peut-être, son fils auquel il lui semblait -qu’elle faisait tort par cette seule pensée. - -Elle se retournait dans son lit, un peu enfiévrée sous la plume. La lune -était tout en haut du dernier carreau. Le sommier craqua et Fanny songea -tout à coup que Berthe allait l’entendre et deviner son insomnie, -puisque demain elle prenait trente-neuf ans. - -Berthe! Rien que son nom lui faisait toujours un peu peur. Comme elles -auraient pu être heureuses, pourtant, se consoler de tout en s’aimant! -Mais voilà, Berthe lui en voulait de lui avoir barré la route. Et même -de plus loin encore. Elle lui en avait voulu depuis le jour où elle -avait appris son malheur. Et de plus loin encore, comme si, -mystérieusement, elle le pressentait. N’était-elle pas singulière cette -curiosité que, toute petite, elle lui témoignait? Elle l’épiait, des -heures, avec patience et courait vite avertir sa mère si Fanny se -trompait ou négligeait un devoir. «Car je n’étais vraiment pas méchante, -songea-t-elle encore, et je ne désobéissais pas exprès. Pourquoi donc -est-ce que ma sœur ne m’a jamais aimée?» - -Elle sonda un moment ce mystère qui la séparait de l’être le plus -rapproché d’elle de chair et de sang, et, une fois de plus, elle n’y -trouva aucune explication. C’est comme ça, comme ça. On n’y peut rien. - -Le sommeil semblait voltiger autour de ses yeux, sans s’y poser assez -pour les fermer. Trente-neuf ans! Elle pourrait être mariée depuis huit -ans avec Lambart, ou depuis cinq avec le prétendant que M. Pommier, le -pasteur, lui avait proposé. Ce prétendant était un veuf, un pasteur -chargé de six enfants, le dernier au maillot. Le cœur de Fanny avait -bondi vers lui sans le connaître. Celui-là, Berthe ne le lui jalouserait -pas! - ---Elever les enfants des autres, en voilà un goût! disait la grosse -fille avec mépris. - -Tout de même c’était un honneur que cette offre, et Fanny en jugea aux -traits empoisonnés que décocha la cadette. Son rêve de bonheur dura peu; -elle recommença à se torturer de doutes. Fallait-il pas, et plus que -jamais, avouer son passé? Elle finit par se résoudre à tout dire à M. -Pommier, sous le sceau du secret. - -Comme elle allait le faire, la nouvelle arriva que le veuf se trouvait -très malade d’une pneumonie. Elle retint son aveu. Trois jours après, -son prétendant mourait. - -Elle resta frappée de cette coïncidence terrifiante, et un peu persuadée -qu’il lui était défendu de chercher à refaire sa vie. Aussi -refusa-t-elle le troisième fiancé, un herbager, familier de l’oncle -Nathan, qui vint se proposer directement, en homme qui ne craint pas -plus les femmes que les chevaux. Il s’en alla trop furieux pour y -songer: la seconde n’aurait peut-être pas dit non. - -Cette fois, la porte parut fermée pour toujours sur les prétendants, car -les années coulèrent toutes pareilles sans rien qui les distinguât l’une -de l’autre. La quatrième prenait fin. C’était un amoncellement de jours -identiques que les saisons seulement coloraient différemment. Fanny ne -les avait pas aimées: elle ne les regrettait pas! Et, pourtant, elles -lui coulaient entre les doigts comme du sable fin, sans qu’elle pût les -retenir. - -La lune n’était plus à la fenêtre, mais très haut au ciel. La clarté -tombait, plus tendre et plus bleue. Ses trente-neuf ans sonnèrent à la -pendule de la cuisine, car elle était née le 25 février à une heure du -matin. Toute la maison en vibra. - -Alors, comme si elle n’attendait que cela, Fanny se tourna une dernière -fois dans son lit, et s’endormit. - - - - -II - - -Le père Oursel déposa auprès de l’âtre ses sabots qu’il tenait à la main -et dit: - ---Le nouvel instituteur est arrivé. - -Sa voix, tout à fait cassée maintenant, fit un bruit de grêle dans la -vaste cuisine, mais les deux sœurs n’y entendirent pas cet accent -prophétique des paroles qui vont modifier le cours de la vie. - -Elles se tenaient toutes les deux auprès du feu qui montait dans la -grande cheminée à la mode d’autrefois qu’elles n’avaient jamais voulu -changer. Pourtant, la cuisinière ronflait au bout de son tuyau coudé au -centre de la pièce, unissant ainsi, à l’image de ses maîtresses, le -présent à l’avenir. Ensemble, elles levèrent la tête, puisqu’il faut -toujours considérer la bouche d’où sort une nouvelle. Et Berthe dit: - ---Comment, déjà? - -Le vieillard branla sa tête sèchement sculptée en plein bois. - ---Oui, il sera venu avant son mobilier. Fallait, faut croire. - -Berthe réfléchit un moment, et proféra d’un ton sentencieux: - ---Une école ne peut pas s’arrêter. Quand le vieux M. Auzoux est mort, -j’ai bien pensé que son remplaçant ne tarderait pas à arriver. - -Les années écoulées avaient renforcé en elle ce désir d’avoir toujours -raison, ce bonheur d’avoir prédit les choses, de les avoir connues avant -chacun. Et, dans les moindres futilités, comme dans les événements -graves, elle commençait d’abord par vérifier avec complaisance -l’exactitude de ses prophéties. Fanny arrêta le mouvement machinal de -ses mains qui épluchaient des pommes de terre et demanda de sa douce -voix un peu lassée: - ---Vous venez de le voir, père Oursel? - -Le bonhomme secoua la tête pour affirmer. Il parlait si peu que deux -phrases de suite lui paraissaient une coupable prodigalité, comme si -tous ses mots lui étaient comptés jusqu’à sa mort et qu’il en sût le -nombre. - -Berthe répondit à sa place: - ---Bien sûr qu’il l’a vu, puisqu’il en parle. - -Et, combattue entre son désir de prédire et son besoin d’apprendre, elle -ajouta, mais plus comme une affirmation que comme une question: - ---Sans doute qu’il amène sa famille avec lui. - -Le père Oursel fit non. Elle s’oublia jusqu’à le regarder avec -étonnement. - ---Il serait garçon? Un jeune, alors, un remplaçant? - -Au fond de sa gorge râpeuse le vieil homme râcla des sons qui faisaient -au total: - ---Bel homme, déjà vieux. - -Le soleil convalescent de février entrait par les carreaux de la fenêtre -qui montrait la chevelure des arbres poudrée d’un givre étincelant sur -un ciel d’un pâle bleu de cristal. Quelque chose de nouveau parut entrer -dans la pièce avec les rayons ressuscités, quelque chose de frémissant: -une ombre d’aventure qui pointait au fond de la vie monotone et déserte -des deux sœurs. - -Pâle clarté de février, paroles éparses dans la pièce: «Un bel homme, -déjà vieux.» Ce fut ainsi que Silas Froment entra dans l’existence des -demoiselles Bernage. - - * * * * * - -Un mois plus tard, tout ce qui était à apprendre sur le nouveau voisin -se trouvait su, grâce à Berthe. Célibataire de quarante-cinq ans, -l’instituteur montrait une belle carrure dans sa haute taille. Des -cheveux noirs grisonnaient aux tempes. Son masque rasé se découpait avec -la sécheresse d’une médaille. Il vivait seul, absolument seul. Une -vieille femme, grand’mère de l’un des élèves, engagée pour tenir son -intérieur, rapporta qu’elle n’avait guère de besogne tant monsieur -montrait de soin et de propreté. - -En mars, il attaqua le jardin qui doublait l’école en longueur, à la -hauteur des toits en cascades du «bas de la ville». Son prédécesseur, -âgé et souffrant, l’avait quelque peu abandonné. Il y passa tous ses -instants de loisirs et, par les beaux jours de cette saison qui se -trouva précoce, les sœurs entendaient au-dessus de la petite ruelle -entre leurs deux jardins, ces bruits familiers du jardinage: pas lourds -des sabots bottés de terre, choc de la bêche contre un caillou, chute -de deux outils qui sonnent le fer. - -Et cela donnait un sourd agrément à leur propre travail. - -Aux sorties de l’école, l’instituteur accompagnait ses élèves jusque -dans la rue. Alors, cachées derrière leurs rideaux, elles le voyaient -ouvrir la porte d’où la volée des écoliers se dispersait. Il surveillait -les petits, les mettait sur le trottoir, les regardait s’éloigner. -Parfois, une mère l’arrêtait. Il inclinait sa haute taille, penchait la -tête. On le voyait sourire ou froncer le sourcil. Et les sœurs le -regardaient, de loin, fascinées, sans qu’il soupçonnât leur existence. - -Un jour, pourtant, ils firent connaissance. Les deux jardins possédaient -une porte donnant sur la ruelle, et il se trouva que les deux sœurs, -l’ouvrant, trouvèrent le voisin debout sur son seuil. - -Fanny fut si surprise qu’elle fit: «Ah!» et recula. Mais Berthe la -poussa en avant. L’instituteur avait fait un mouvement pour rentrer, -puis il s’arrêta, se découvrit largement. Confuses, elles passèrent; -Berthe retroussait sa jupe avec dignité et marchait à petits pas. Fanny -avait envie de courir. - -Quand elles eurent terminé, au «bas de la ville», une commission sans -importance que Berthe écourta, elles reprirent la singulière petite -ruelle qui se serre entre les «étentes» des fabricants, franchit la -rivière salie par les teintures et toute la chimie des usines et finit -par des escaliers de grès abrupts, toujours peuplés d’enfants. Et elles -virent que l’instituteur était toujours là. - ---Allons-nous-en, proposa Fanny. - ---Par exemple, fit Berthe à demi-voix. - -Elle l’entraîna dans son sillage, littéralement, car son imposante -personne, forte en chair et haute en couleur, fendait l’air comme un -flot, avec puissance et régularité. Lorsqu’elles furent à sa hauteur -l’instituteur fit un pas en avant et se découvrit encore. - ---Mesdames, dit-il, nous sommes voisins, je le sais, et je suis heureux -de vous présenter mes hommages. - -Berthe rougit et Fanny pâlit, mais ce fut la cadette qui retrouva la -première sa présence d’esprit. - -Elle fit un pas en avant: - ---Monsieur, nous sommes bien honorées vraiment. - -Elle s’arrêta, embarrassée, et finit: - ---Nous serons bons voisins, j’espère. - -Le grand homme rasé écoutait avec déférence, son chapeau toujours à la -main, et il dit: - ---J’en serai charmé pour ma part. Adieu, mesdames. - -Il fit un large geste de son chapeau pour le remettre et rentra chez -lui. - -Berthe fourrageait la serrure avec émotion. Enfin, la clef tourna et -elles rentrèrent. - -Le soleil de quatre heures chauffait doucement le jardin. L’air avait -cette odeur de promesse si fugitive, spéciale à ce premier réveil de la -terre en certaines années. - ---Crois-tu qu’il est aimable! fit Berthe. - -Fanny ne répondit pas. Il n’y avait jamais besoin de répondre avec -Berthe. - ---Et poli, et tout! - -Elle fit encore quelques pas: - ---Ça nous fera un bon voisin. - -Fanny descendit pour aller du côté du poulailler et Berthe continua vers -la maison. Chacune emportait avec elle l’image du bel homme, avec sa -tête un peu argentée et sa figure où la volonté était écrite avec la -douceur; cette première image qui est la seule exacte et la seule -valable de toutes les photographies successives que la vie donnera d’un -être par la suite. - -A présent, il n’y avait pas de jour qu’elles n’eussent un salut de -l’instituteur. A l’entrée ou à la sortie de onze heures et demie, à la -rentrée d’une heure et demie ou à quatre heures, le grand voisin était -là, tête nue, au milieu du flot des enfants. Et souvent Berthe se -trouvait comme par hasard à la grande barrière du jardin ou à la petite -porte de la maison, ou encore à une fenêtre d’où elle pouvait surveiller -un si grand panorama que l’école ne semblait en être qu’un infime -détail. Fanny, au contraire, se cachait près de ses poules ou bien sur -ce banc d’où on voyait la route sans être vu. Et elle apercevait -l’instituteur, le temps qu’il passait devant la barrière qui coupait le -mur. - -Il entrait ainsi peu à peu dans leur vie, avec lenteur et sûreté, sans -qu’elles s’en aperçussent. - -Mais ce ne fut que deux mois plus tard qu’elles firent sa connaissance -officielle. - -La chose eut lieu chez le vieux M. Gallier, le pasteur en retraite. Il -habitait, sur l’ancienne route de Villebonne, une maison de briques -posée entre deux jardins comme une rose entre deux feuilles. C’était un -petit Méridional trapu et laid, avec des yeux charbonneux, d’où partait -un regard aigu sous le plissement de ses paupières lasses. Son visage -rasé portait des favoris raccourcis, selon la mode immuable des -ministres du temps: ses lèvres épaisses tombaient ainsi que les mille -plis de sa peau basanée. Il était bourru et spirituel, comme le sont les -méridionaux de montagne, avec réserve et finesse. Sa femme, une maigre -personne qui n’avait jamais voisiné avec aucune beauté, conservait à un -degré surprenant ses deux seuls avantages: un teint normand de roses et -de lis et d’épais cheveux blonds ondulés. Tout de noir vêtue depuis la -mort de son fils unique, elle portait souvent un tablier de moire qui -accrochait ses mains rugueuses de ménagère. - -Mieux qu’une merveille de propreté, sa maison était la propreté réalisée -sur cette terre. - -Chaque vendredi, elle donnait de petits thés à quelques personnes de la -ville. Les demoiselles Bernage y étaient souvent invitées, honneur qui -les flattait intarissablement. Avec elles, quelques vieilles dames se -retrouvaient dans le salon au beau parquet de mosaïque, deux veuves, une -demoiselle mûre et un couple âgé d’égoïstes à deux, touchants dans leur -amour prolongé. - -Elles étaient là quand M. Silas Froment, leur nouveau voisin, arriva. -Rien que par sa façon d’entrer, de saluer, il mit tout à coup un peu de -vie dans la pièce triste où on osait à peine, pour s’asseoir, retirer -les sièges de leur place le long du mur. Berthe, qui échangeait une -conversation endormie avec une des veuves, parut se réveiller, et son -lourd chignon blond lança des rayons sous la lampe. - -Quand on les présenta, elle inclina la tête en souriant. - ---Mais, dit M. Gallier, vous êtes voisins, à propos! - -Elle en convint en peu de mots. Fanny rougissait avec embarras. Tous -trois, ils se regardaient d’un air de complices, à cause de cette -entente tacite avec laquelle ils évitaient de parler de leur première -entrevue. - -A présent, tout le salon était ranimé. M. Gallier préparait une -conversation politique: l’autre vieillard s’approchait de l’instituteur, -car, par cette loi mystérieuse qui régit les salons de province et -quelques autres, les trois hommes se rejoignaient déjà. Mme Gallier -souriait d’un air rêveur, en songeant que son fils pourrait être aussi -un bel homme fort et dominateur. Berthe et Fanny vibraient encore des -paroles dites et des paroles sous-entendues. La demoiselle mûre essayait -instinctivement le plus seyant des sourires et les vieilles dames, ne -pouvant mieux, laissaient paraître un regard attentif sur leurs visages -endormis. - -Fanny regardait tout cela comme en un rêve, sans comprendre d’où -arrivait cette douceur qui venait de se répandre dans la pièce depuis un -moment, sentant seulement, comme les autres, l’attrait de la nouveauté, -le désir de briller et tout ce qu’amenait enfin la présence d’un homme. - -A certains moments, par-dessus les épaules des messieurs, tournés pour -la discussion, les sœurs rencontraient un regard de malice lancé par les -beaux yeux bruns de M. Froment. Et quelque chose d’inconnu, comme une -ivresse légère, montait à la tête de Fanny, plus silencieuse que jamais, -avec son air sage et ses mains croisées sur ses genoux. - -Le thé arriva et fit diversion. Il était toujours excellent, comme dans -toutes les petites villes normandes qui, d’instinct ou d’atavisme, -comprennent les choses d’Angleterre. Un gâteau aux raisins, fait à la -maison, circulait, ainsi que deux coupes de gâteaux «à deux sous» de -chez le pâtissier. Les veuves et la demoiselle minaudèrent: «Qu’est-ce -que je vais prendre?», tandis que leur choix visait une «conversation» -ou un «royau» arrêté entre tous dès l’entrée des plateaux. - -Les messieurs, appelés, se rapprochèrent. Mais, encore, ils se -retrouvèrent alignés tous les trois comme les chaînons d’une -indestructible chaîne, entre les alignements de dames. La conversation -confidentielle qui déferlait par petites vagues mortes s’arrêta tout à -fait, comme si, tout naturellement, le silence nécessaire se préparait -pour ces longues histoires que les hommes racontent en s’écoutant -parler. - -Silas Froment était en face de Fanny. Et, malgré tous ses efforts, elle -ne pouvait s’empêcher de le regarder. Elle ne se lassait pas de la -courbe de ses sourcils, qui venait si exactement mourir à l’arête -délicate et ferme de son nez. A la dérobée, entre une réponse donnée et -un silence attentif, il jetait aussi les yeux sur elle avec un intérêt -mystérieux qu’elle sentait et qui faisait courir son sang plus vite, -selon un rythme qu’elle ne connaissait pas, car elle était vierge de -sens, sinon de corps. - -Berthe parlait et riait. Son cou et sa gorge robustes tendaient la soie -de son corsage bleu marine ourlé d’une dentelle blanche; elle était la -femme la plus femme de la réunion, et Fanny le sentait. Mais elle voyait -le regard de l’instituteur glisser sur elle avec indifférence et -chercher le sien. - -L’heure du départ arriva. Les dames se levèrent avec de petits cris -effrayés. - ---Comme il est tard! - ---On ne va pas vous prendre, affirmait le vieillard à la demoiselle -mûre. - -Il y eut le brouhaha des conversations décousues du départ: - ---Y a-t-il de la lune seulement? - ---Quel froid pour la saison! - ---C’est pourtant le printemps dans trois jours! - ---Au revoir et merci de votre bonne soirée. - ---Et adieu, mes amis! - ---Alfred, éclairez ces dames. - -La bonne Mme Gallier prononça: - ---M. Froment et ces demoiselles Bernage s’en vont ensemble, comme de -juste. - ---Je crois que c’est pas possible de faire autrement, dit Berthe -gracieusement. - -L’instituteur protesta de sa bonne volonté et ils sortirent dans la rue -baignée de lune. Le vieux couple les accompagna jusqu’au bas de la -route en pente. Là, il y eut encore des adieux, des mots qui sonnaient -plus fort qu’on n’aurait voulu dans l’air froid, et qui allaient frapper -dans les fenêtres des maisons endormies. Et puis les demoiselles s’en -allèrent avec leur cavalier. C’était la première fois de leur vie -qu’elles se trouvaient seules dans la rue avec un homme à marier. Et -elles en éprouvaient autant d’émoi que si elles avaient été de toutes -jeunes filles. Plus, peut-être, parce qu’elles ne sentaient plus cet -avenir illimité devant elles, et que l’angoisse était comme un levain -dans leur émotion. - -D’abord, elles furent silencieuses. Leur ombre les précédait. L’une en -longueur, celle de M. Silas Froment; l’autre en largeur, celle de -Berthe, et enfin, l’ombre fluette de Fanny, fragile comme elle, et -mince. - -Berthe regardait derrière elle et aussi devant, aux carrefours où -quelqu’un pouvait se cacher. Elle avait un peu peur et un peu envie -d’être vue avec leur cavalier. - ---Y a-t-il longtemps que vous connaissez M. et Mme Gallier? demanda -l’instituteur, comme ils tournaient le coin de la ruelle qui s’achevait -en escalier, après avoir enjambé la rivière sur un petit pont couvert. - -Berthe se hâta de répondre: - ---Oh! je crois bien! On les a toujours connus, pour dire. Quand j’étais -petite, M. Gallier me semblait déjà vieux. - -Elle riait niaisement, d’un rire qui, aussi, voulait se rajeunir. La -rivière proche grondait jusqu’à la roue du moulin et faisait entendre -son grand bruit de chute en nappe. - -Au pied de l’escalier, le bruit ayant diminué, l’instituteur demanda: - ---Puis-je vous aider, mesdames? - -Elles eurent un geste effarouché, le même, et Berthe répondit: - ---Oh! non, monsieur, on a l’habitude. Merci! - -Il faisait pourtant presque tout à fait noir dans l’espèce de cave que -formaient d’un côté les murs d’une propriété et, de l’autre, les grands -arbres qui retenaient dans leurs racines la terre des talus. Les -demoiselles montaient vite, émues de sentir l’ombre presque opaque -envelopper leur compagnon avec elles. Le bruit de la rivière décroissait -peu à peu; enfin, la route de Villebonne apparut, blanche sous la lune. - ---On a beau être accoutumé, dit Berthe, c’est toujours haut. - -L’instituteur hocha poliment la tête et il regarda Fanny, comme s’il -attendait les paroles qu’elle n’avait pas encore prononcées. Son cœur -battait jusque dans sa gorge et elle dit faiblement: - ---Oui, c’est haut. - -Ils se remirent à marcher. L’instituteur, maintenant, était chez lui, -mais il tint à mettre les demoiselles Bernage devant leur porte. Alors -il se découvrit et sa belle figure apparut, ferme et nette, dans la -clarté qui la sculptait en force. Il prit la grande main de Berthe, -offerte la première; ensuite, Fanny donna la sienne, qu’il serra -doucement d’abord, et puis plus fort, avec une insistance volontaire. - -Il n’y eut que quelques secondes de trop. Déjà, pourtant, avec la -prompte entente du couple qui s’aimante contre le danger, ils virent que -Berthe attendait la fin de leur étreinte. - -L’instituteur fit encore un salut, et s’en alla. Son pas net sonnait sur -la terre froide; il décrut, s’arrêta, reprit et cessa. - -Ce fut la musique qui berça la nuit blanche de Fanny, enfiévrée, étonnée -et honteuse de sentir en elle quelque chose qui répondait à ces pas -d’homme sur la terre, quelque chose qu’elle croyait mort à jamais et qui -s’éveillait seulement: son cœur engourdi de vierge froissée. - - - - -III - - -L’année s’écoulait, scandée au rythme des grandes fêtes. Pour les deux -sœurs, la vie s’activait ou se ralentissait avec elles. Mais cette -saison-là prenait aux yeux de Fanny une signification nouvelle, car -c’était la première fois que le grand espoir de l’amour mûrissait en -elle. - -Les semaines de Passion vinrent et s’en allèrent dans un printemps -précoce qui réveilla brusquement la terre glacée sous les brumes -normandes. Il y eut les sorties pour les services du soir de la semaine -sainte, alors qu’une seule étoile s’allumait dans un ciel indiciblement -violet et que l’air semblait presque tiède. - -Les sœurs «montaient» au temple et toujours retentissait derrière elle -et au fond de la poitrine de Fanny le pas vif de l’instituteur. - -Il remplissait les fonctions de lecteur et, de leur banc, les -demoiselles voyaient sa haute taille se dresser au-dessus de la petite -chaire placée à l’ombre de la grande. Dans sa bouche, la liturgie -prenait pour Fanny une beauté plus grande, plus poignante, et les -commandements tonnaient avec leurs défenses et leurs sanctions, -terriblement. - -Il chantait aussi à pleine voix, entraînant les auditeurs clairsemés du -début du service, le long des psaumes aux paroles naïves et profondes: - - _Comme la cire fond au feu,_ - _Ainsi des méchants devant Dieu_ - _La force est consumé-é-e..._ - -Et Fanny sentait un bonheur confus, parce que sa voix se mêlait en un -mariage mystique à la voix qui dominait toutes les autres. - -Cependant, Berthe changeait d’attitude. Ce soupçon que Fanny avait senti -peser sur elle s’était sans doute apaisé, car elle n’en montrait plus -rien et recevait avec émotion les attentions du voisin. - -Dans les maisons qu’elles fréquentaient, on les interrogeait sur M. -Froment et on racontait ce qu’on avait appris sur lui. C’est ainsi -qu’elles surent son histoire, de la bouche de Mme Gallier. - -Il était de Picardie, cette province qui fournit tous les instituteurs -protestants de la région. Et il se trouvait quelque peu en disgrâce à -l’école de Beuzeboc, à cause d’une grande ombre d’amour qui -l’enveloppait. On disait cela à voix basse, comme si ces choses de -mystère ne supportaient ni le jour ni le bruit, ou comme s’il avait été -là, à écouter. - -C’était, dans la grande ville de l’Ouest, où il se trouvait: une femme -mariée qui s’était tuée pour lui. On ne savait pas bien le rôle de M. -Froment dans la tragédie. Pas tout à fait répréhensible assurément -puisqu’il exerçait toujours. Il lui en restait comme un reflet de -fatalité plutôt que de culpabilité, qui s’attachait à lui, à tous ses -mouvements, et le transformait en héros d’amour dans la fadeur ambiante -des gens et des choses. - ---Et, concluait pathétiquement Mme Gallier, on dit qu’il ne s’est jamais -consolé. - -Berthe interrogea avec une espèce d’avidité. - ---Vraiment? Mais y a-t-il longtemps? - -Mme Gallier passa avec incertitude ses mains rêches sur son tablier de -moire. - ---Je crois qu’il y a cinq ou six ans. - ---Alors, on l’a envoyé dans un petit poste avant de le nommer ici? - ---Mais oui, il vient de l’Eure; d’un bourg, je crois. - -Fanny écoutait sans rien dire, comme toujours, mais tellement mieux que -tous ceux qui sont distraits par leurs propres paroles. Et il arrivait -généralement que les autres posaient les questions qu’elle aurait voulu -poser elle-même. - ---Et a-t-il encore ses parents? - ---Non, personne, personne. C’est un orphelin, sans frères, ni sœurs, -tout seul. - -Fanny pensa comme elle le faisait quand on prononçait ce mot devant -elle: «Il est comme mon petit Félix!» - -Car, au fond d’elle-même, il ne restait plus que ceci de son malheur -lointain: le nom de son fils et, puisqu’il faut bien se représenter un -être, une silhouette qui restait indécise entre l’enfant et l’homme. La -catastrophe presque disparue, comme la figure du coupable, comme la -lettre et comme le voyage, tout s’enlisait sous le sable mouvant des -jours et des habitudes que la marée de la vie apportait sans relâche. - -Et cette similitude de sort avec son fils fut encore quelque chose qui -l’attira vers le bel homme romantique et triste. - -Souvent, elle montait dans les anciennes «étentes» à coton de la -fabrique désaffectée qui bordaient la ruelle. Et là, elle regardait -vivre l’école, dont le petit peuple, épelant, chantant, récitant, -n’était que le reflet du maître. Entre les lames de bois inclinées, elle -ne voyait rien que le toit, les fenêtres ouvertes, le jardin, mais cet -espionnage furtif la remplissait d’un émoi un peu coupable. - -La Pentecôte vint dans la gloire fleurie des pommiers. L’œil fatigué de -blancheurs ne distinguait plus, au long des routes, les jeunes filles -marchant sous leurs voiles, des arbres escaladant les pentes sous leur -parasol neigeux. Il y eut un beau service, plein de chants éclatants, et -l’émotion de l’Eglise autour de ses lis emplit le vieux temple. Ce -jour-là, pour la première fois, Fanny sentit son cœur chanter l’hosanna -en elle. - -Lentement, elle s’éveillait à l’amour, comme ces roses d’automne qui -éclosent avec tant de peine à travers les froides rosées, les nuits -glacées et les pâles soleils et qu’un jour glorieux d’octobre vient -enfin ouvrir jusqu’au calice. Le miracle commença vraiment pour elle par -cette Pentecôte. - -Ce fut chez M. Poirier, le pasteur, qu’ils se rencontrèrent, cette -après-midi-là. Les sœurs, ayant décidé cette visite nécessaire, -«montèrent» au presbytère vers cinq heures. Sur le seuil du salon, Fanny -eut un mouvement de recul. M. Froment était là, assis dans un fauteuil -et qui lui souriait, comme s’il l’attendait. Et, dès ce moment, ils -furent isolés des autres, et sans l’embarras qu’on éprouve dans un -tête-à-tête trop ardemment désiré. - -Ils sortirent au jardin que fleurissaient de grands rhododendrons -pourpres, violets et blancs et une azalée arborescente couleur de feu, -unique dans la ville. Quelques dames en visite et le pasteur marchaient -lentement le long des allées. Fanny et l’instituteur se trouvaient l’un -près de l’autre et Berthe, prise malgré elle par Mme Poirier, ne pouvait -intervenir. - -Ils allaient sans rien dire. Sous sa toque de paille et de ruban, le -profil de Fanny descendait purement et, pour la première fois, elle -songeait: «Est-ce que je suis bien?» - -Les minutes s’ajoutaient les unes aux autres, et le silence, dangereux -de pensées, devint enfin intolérable. Alors Silas Froment commença une -phrase quelconque, d’une voix qui tremblait un peu. - -Il n’y eut rien de plus ce jour-là. Mais, pour Fanny, le miracle avait -eu lieu. Cette voix d’homme, cette voix virile et chaude qui, pour elle, -s’était cassée dans l’émotion, contenait un aveu qui surpassait son -attente. - -Des jours, elle en vécut. Elle se disait: «Je suis sûre maintenant que -c’est moi qu’il aime.» Et toute une théorie de rêves très purs et un peu -enfantins se déroulaient dans sa tête de quarante ans, nourris du peu -de littérature qu’elle possédait, car sa triste expérience était d’autre -sorte et ne lui servait pas plus que si elle avait appartenu à une -autre. - -Cependant, la petite ville aux yeux vigilants ne faisait encore que les -regarder. Ils se voyaient chez des tiers, au hasard des visites et, -parfois, en une de ces conduites du soir, qui sont de rigueur. Jamais le -voisin n’était entré chez les sœurs, et leurs rencontres sur la route, -leurs conversations à la petite porte de la ruelle se trouvaient déjà -soigneusement cataloguées, étiquetées dans l’herbier de la médisance, -pour en sortir en temps voulu. - -Cela n’allait guère plus loin pour le moment. D’ailleurs, en province, -on ne médit que d’un couple, et cette cour timide, qui se passait à -trois, ne tombait pas sous la critique. Surtout on ignorait laquelle des -deux sœurs pouvait être l’élue, et la critique a besoin, pour se -manifester, d’une sorte de certitude. On disait donc seulement, en -voyant les deux sœurs revenir du temple, tandis que l’instituteur les -suivait de loin ou quand, les ayant rattrapées, il s’arrêtait pour une -conversation de cinq minutes à la grille: «M. Froment est bien aimable -avec ces demoiselles.» - -L’opinion générale croyait qu’il choisirait Berthe. - -Entre les deux sœurs, pourtant, la balance paraissait tellement égale -que la jalousie de Berthe, si prompte à l’ordinaire, ne s’éveillait pas. -Quand elle parlait à Fanny du voisin, sa figure se pavoisait d’espoir, -tant que l’autre, gênée, détournait les yeux. Mais son silence habituel -l’environnait si bien et Berthe songeait si peu à l’observer que son -embarras ne comptait pas. - -Elle traversait cette période cruelle et délicieuse que toutes les -femmes ont connue à un moment quelconque de leur vie profonde, et dont -l’âge ne fait que doubler l’amère douceur, puisqu’il y mêle le goût de -cendre de l’avenir déjà presque consommé. Elle se disait: «C’est la -dernière fois, la dernière. Après, personne ne me regardera plus comme -cela.» - -Des dates tombèrent encore: la Fête-Dieu, le 14 juillet qui étend sur la -vallée un réseau de sonneries de clairon et finit en apothéose avec les -fusées du feu d’artifice. Fanny sentait le temps s’écouler avec la joie -de sentir mûrir son bonheur et la crainte horrible de ne jamais pouvoir -le cueillir. - -Enfin le jour fut là, si tôt qu’il la prit au dépourvu, comme toutes les -choses trop espérées. - -C’était un chaud après-midi de juillet, où le ciel, d’un bleu sombre, -roulait de gros nuages blancs au-dessus de la vallée qu’ils suivaient -jusqu’à la Seine, cachée derrière les dernières collines de l’horizon. -Berthe partit faire en ville quelques courses qui la retiendraient une -couple d’heures. D’ailleurs, elle caressait secrètement l’espoir de se -faire offrir, chez une des vieilles dames de leur société, un de ces -petits goûters soignés que les femmes sans hommes préfèrent aux repas -classiques. - -Fanny, un peu alanguie par la chaleur, préféra rester, et sa sœur, -contre son habitude, n’essaya pas de la contraindre. Vers quatre heures, -elle songea à descendre au jardin où elle devait couper quelques -légumes. - -Au fond, la petite porte brune de la ruelle, qui l’attirait toujours -magnétiquement, était fermée. Elle jeta un coup d’œil autour d’elle. Le -père Oursel préparait des rames sous le hangar, avec cette patience des -gens âgés pour lesquels le temps paraît si singulièrement indéfini. D’un -geste machinal elle tira la ceinture de la blouse mauve qu’elle portait, -rajusta l’empiècement carré formé par un ruban de velours noir, redressa -son petit tablier de maison en cotonnade du pays. Son manque d’éclat -même, la rareté de ses gestes, la lenteur de son allure lui donnaient -quelque chose d’apaisant, de rafraîchissant dans la langueur oppressante -du jour. Elle avait pris le _Journal de Rouen_ pour le lire sur le banc -ombragé; mais, quand elle vit le désert qu’était le jardin brûlant, sous -le soleil, elle plia le papier en deux pour s’en coiffer. - -Elle revint du carré avec trois artichauts à la main, comme un bouquet. -Cette fois, elle dut passer près de la petite porte et, malgré tout ce -qu’elle s’était défendu en raisonnant, elle posa les doigts sur la -clenche de fer triangulaire. Le métal brûlait si fort qu’elle le lâcha -aussitôt. Et cette défense naturelle de la serrure décida tout à fait -l’instinct qui la guidait. Elle ouvrit la porte. - -De l’autre côté de la ruelle, Silas Froment ouvrait la sienne. - -De saisissement, ils ne dirent rien, tout d’abord, se regardant à -satiété. Et puis ils se déprirent enfin des yeux, et cherchèrent les -paroles qu’il fallait. - ---Ah! dit Silas. Ça, par exemple! c’est une rencontre inattendue. - -Et, comme ils se rendaient compte combien elle avait été attendue et -espérée, ils sourirent ensemble d’un air contraint. - -Sans bouger de sa porte, Fanny tendit la main. L’instituteur fit alors -un pas pour la prendre. Et quand il tint, cette main, petite, fraîche et -fondante dans la sienne, quelque chose de résolu passa dans ses yeux -incertains, et il dit: - ---Je voulais justement vous parler, mademoiselle Bernage, et j’avoue -qu’en ouvrant cette porte, j’espérais beaucoup qu’un heureux hasard... - -Sa phrase continua longuement. Ainsi que toujours, il parlait avec soin, -avec recherche, avec satisfaction. Fanny l’écoutait, charmée, comme si -jamais elle ne se lasserait de l’entendre sous le soleil implacable qui -flambait entre les murs de la ruelle. Et ce ne fut que quand il eut fini -qu’elle comprit tout à fait le sens de ce qu’il disait. Il voulait lui -parler! Du coup, elle eut un tremblement, et ses mains fraîches se -glacèrent. Enfin, elle dit: - ---Me parler, monsieur Froment, vraiment? - -Il se pencha et dit gravement: - ---Oui, j’ai quelque chose à vous demander. - -Elle osa le regarder en face, de ses yeux pâles et, dès cet instant, -elle sut ce qu’il avait à lui dire et ce qu’elle lui répondrait. - -Pourtant, l’habitude, la réserve la retenaient là sur cette porte -qu’elle n’osait livrer. Et elle dit: - ---Mais... - -Il comprit, et, indiquant son jardin à lui, qui, derrière l’ombre portée -de l’école à cette heure-là, semblait un asile de fraîcheur, il dit: - ---Si vous voulez! - -Elle eut un geste de défense, et recula sur le seuil. Alors, avec -respect et autorité, il passa devant elle, et referma la porte. - ---Vous êtes seule? demanda-t-il. - -Elle fit oui, de la tête, soulagée, à présent qu’il était entré, de -n’avoir plus à choisir. Il fit un geste du côté du père Oursel. - ---Et votre domestique? - ---Le père Oursel ne parle jamais. D’ailleurs il est sourd. - -Il saisit doucement le bras de Fanny et la guida vers le banc ombragé du -noisetier. Quand elle fut assise, elle s’aperçut avec confusion qu’elle -tenait les trois artichauts et qu’elle était encore coiffée du journal. -Elle l’enleva à la hâte pour le déposer sur le banc, sous les légumes, -et lissa un peu ses cheveux. Ses pensées tournaient avec rapidité -derrière son front. Elle se demandait avec crainte: «Comment est-ce, -comment est-ce, un homme qui vous demande?» car elle n’avait gardé de -l’amour que l’effroi des gestes et des propos. Et l’herbager qui était -venu à brûle-pourpoint se proposer était d’une autre sphère que le -maître d’école. - -Cependant, Silas Froment semblait se recueillir. Le bourdonnement -continu de la fabrique d’en face remplissait l’air. Sans tourner la -tête, elle le voyait, beau, sévère, avec sa tempe argentée et son grand -air de sagesse; et elle se disait: «Jamais, jamais, je ne pourrais lui -dire!» Alors, cela déborda de ses lèvres, comme ces nausées que rien au -monde ne peut retenir, et elle dit: - ---Monsieur Froment, moi aussi... - -Surpris, il la regarda. Surpris, du son de sa voix, mais non des paroles -qu’il ne comprenait même pas. Alors ce regard trop doux l’arrêta; elle -sut qu’elle ne trouverait jamais les mots nécessaires, et, un peu -lâchement, elle voulut l’entendre d’abord. Elle savait bien que son -silence faisait parler les autres. - -Il attendit un instant, toujours en la regardant, et il dit enfin: - ---Mademoiselle, vous trouvez très singulière ma démarche, mais il -fallait que je vous parle. Nous ne nous voyons jamais que par hasard et -au milieu des autres... et j’avais besoin de vous voir seule. - -Il s’embarrassait, se perdait dans le lacis des mots qui se refermait -sur lui. Une pause lui redonna son sang-froid. Il continua: - ---Vous a-t-on parlé de moi? - -Fanny fit oui de la tête. - ---Ah! dit-il, c’est ce que je pensais. - -Il s’arrêta quelques secondes, comme indécis sur ce qu’il allait dire, -puis, avec un geste qui balayait, il reprit: - ---Eh bien, tout cela, c’est du passé; j’ai résolu de vivre une nouvelle -vie et, pourtant, je n’en trouvais pas le courage. Mais je vous ai vue, -j’ai compris que c’était vous qui pouviez m’aider. Mademoiselle, -voulez-vous m’épouser? - -Fanny ferma les yeux pour savourer son bonheur avant que rien ne s’y -mêlât. - -C’était ainsi, c’était ainsi! Respectueux, doux et ardent à la fois, la -tête découverte et les yeux implorants, toute la force agenouillée -devant la faiblesse, voilà comme elle avait toujours rêvé un amoureux. -Elle ouvrit les yeux. Il n’avait pas parlé d’amour. Alors elle dit, le -visage détourné, avec cette confusion que les femmes savent qu’elles -_doivent_ montrer: - ---C’est un grand honneur, monsieur, je ne vous dis pas non. - -Il se redressa, comme fouetté dans son orgueil. Elle eut peur et étendit -la main: - ---Mais, peut-être, seulement... - -Il se pencha, prit sa main dans les siennes, qui tremblaient. - ---Je serai si heureux, Fanny, voulez-vous? - -Elle sentit qu’il lui était aussi impossible de dire non que de se lever -et de s’en aller. Et son silence acquiesça. - -Il serra encore sa main avant de la laisser aller. Et ce fut tout. Leur -situation à découvert sur le banc, la proximité du père Oursel, qu’on -voyait toujours remuer des branchages, les obligeait à garder -l’apparence, qu’ils devaient avoir, de deux voisins causant de choses -indifférentes. - -Et puis Silas Froment se leva et, machinalement, Fanny reprit les -artichauts. Alors, rapidement, il se baissa et, la figure tout près de -la sienne il dit à voix basse: - ---Vous m’avez promis, vous m’avez promis. - -Il allait peut-être l’embrasser, mais, prise d’un émoi singulier en -revoyant, après plus de vingt ans, la figure d’un homme auprès de la -sienne, elle retira un peu la tête. Il reprenait: - ---Il faut que je m’en aille. Quand nous verrons-nous? - -Alors, d’un seul coup, tous ses soucis redescendirent sur elle: Berthe -et sa jalousie, son opposition possible, et, surtout, ce secret qu’il -fallait avouer. Et, pour aller au plus vite, elle dit: - ---Non, non, je ne veux pas qu’on le sache encore, pas encore. - -Elle parlait avec une hâte et une ardeur qui lui étaient si étrangères -qu’il la considéra étonné. - ---Ah! dit-il. - -Il réfléchit un peu et ajouta: - ---Il faut que nous soyons mariés à la rentrée. - -Il avait pris ce ton de certitude avec lequel les hommes ordonnent ces -choses. Fanny eut un frisson d’angoisse. Comment lui dire? Elle -commença: - ---J’aime mieux que ma sœur... - -Il l’interrompit: - ---Mais vous ne dépendez de personne, ni moi non plus. C’est ce qu’il y a -de bien dans un mariage comme le nôtre. Voulez-vous que je lui parle? - -Avec épouvante elle le regarda. Voyons, il fallait lui dire. Mais quoi? -quels mots trouver pour parler de ce passé oublié, mort, en poussière? -Vingt ans, plus de vingt ans! Elle savait si mal parler des choses de -tous les jours, comment pourrait-elle parler de cela? Elle cherchait -avec désespoir les paroles qu’il fallait. Et, en levant les yeux sur -lui, elle vit qu’il souriait et que toute sa belle figure avait pris un -air de tendresse. Il se pencha, saisit sa tête entre ses mains et, sans -la baiser, l’appuya contre la sienne. Ce fut si doux qu’elle défaillit -de joie en fermant les yeux. Quand elle les rouvrit, elle était seule. -De la porte, il lui envoyait un dernier geste d’adieu; et Berthe ouvrait -la grille. - - - - -IV - - -Ce ne fut qu’à la fin de sa nuit d’insomnie qu’elle songea qu’il ne lui -avait rien avoué de lui-même. Jusque-là, elle avait tourné et retourné -ses remords, qui la brûlaient d’une brûlure intolérable. En songeant à -cela, elle s’assit sur son lit. A mi-voix, elle dit: «Silas, Silas!» Et -elle se rappela pour la vingtième fois ce moment de douceur qui était le -premier de sa vie, ce moment où elle avait vu cette grande tendresse -illuminer la belle figure de son ami. Elle répéta: «Mon ami, mon ami!» - -Pourtant, il n’avait rien avoué. A la vérité, une phrase la tourmentait: -«Tout cela, c’est du passé.» Mais aucun mot n’expliquait ce que voulait -dire «cela». «Vous a-t-on parlé de moi?» aussi: question adroite pour -éclairer ce qu’elle savait, et qui n’avouait rien. - -Ainsi, il lui offrait sa vie sans rien lui dire de ce qu’elle contenait. -Il ne croyait même pas lui devoir compte du passé. - -Elle gémit tout haut: «Et moi, et moi!» Car, dans cette espèce -d’innocence, d’honnêteté que rien n’avait pu détruire en elle, il ne lui -semblait pas que cela la déliât de son devoir. Non. Elle se disait: -«Voilà les hommes. Ils ont de la chance.» Et c’était tout. «Comment lui -apprendre?» Car c’est toujours là qu’elle en revenait. Et, à l’heure -actuelle, elle ne comprenait pas comment elle n’avait pas trouvé moyen -de parler. - -Berthe, à côté, ne devait pas dormir, car elle l’entendit se retourner. -Et ce fut un nouveau tourment. Où trouver le courage de dire à Berthe: -«Je suis fiancée à M. Froment»? - -Alors elle prit une résolution: «Je ne suis pas fiancée, tant que je ne -lui ai pas avoué mon malheur. S’il ne veut plus, Berthe ne saura rien.» - -Mais, déjà, elle tremblait en songeant à ces yeux vigilants et cruels -qu’il faudrait abuser, et sa peine lutta avec sa joie jusque dans le -sommeil qui vint la surprendre à l’aube blanche. - - * * * * * - -Le lendemain, après le repas du soir, les sœurs allèrent respirer la -fraîcheur des prés de la vallée, comme c’est la coutume d’été un peu -intermittente. Elles gagnèrent par les escaliers l’ancienne route de -Villebonne, qui serpente entre les haies vivaces, à moitié folles, qui -bordent les «cours» à pommiers. La grande chaleur de la journée cédait à -la fraîcheur qui montait du sol toujours gorgé d’eau par la rivière, et -descendait des bois qui suivent les collines sans arrêt. Le ciel était -une coupe d’émeraude sur le vallon vert, dans le déchaînement des herbes -et des feuilles de juillet, alors que, les fleurs étant passées et les -fruits pas encore distincts, il semble qu’il ne soit qu’une couleur au -monde pour peindre la terre normande. - -A la rencontre d’une femme accompagnée d’une petite fille, Fanny -s’arrêta. Elle reconnaissait une élève de l’école du dimanche, qui, -justement, était absente de la dernière classe. Berthe la laissa avec -elle et continua sa route. Elle venait de tourner le coude brusque que -fait le chemin encaissé, quand elle remarqua sur le talus un homme -assis. C’était un chemineau, un de ces êtres sans âge, cuits, recuits et -lavés au chaudron du ciel, et sur lesquels tout, même le visage, semble -rapiécé. - -La curiosité de Berthe ne touchait pas aux spectacles de la vie -inconnue; elle passa sans remarquer qu’il la regardait avec insistance. - -Derrière elle, il se mit debout d’un mouvement de reins plus animal -qu’humain, et la suivit. Le ciel fonçait très vite. Déjà, au-dessus du -Val-à-la-Reine, paraissaient quelques étoiles, et la voix affaiblie du -rossignol descendit d’en haut sur la vallée. - -Berthe se retourna pour voir si sa sœur arrivait et se trouva face à -face avec le vagabond. Il leva la main vers son espèce de coiffure. - ---Mademoiselle! fit-il. - -Elle se retourna tout à fait, et le dévisagea. - ---Quoi donc? - -Tant de dédain résonnait dans ces simples mots que le dur-à-cuire le -sentit. - ---Faites excuse, dit-il. J’ai besoin de vous causer. - ---A moi? - ---Oui. Je sais bien que vous êtes les dames de la maison blanche, -là-haut. - -Berthe, qui ne manquait pas de courage, se sentit interdite. Un mendiant -ou un voleur! Elle regarda autour d’eux. Par fatalité, sur la route -fréquentée, aucun passant ne s’annonçait. Mais l’homme continuait: - ---N’ayez aucune crainte. Je ne suis pas-t-un malfaisant. Raccommodeur de -faïence, c’est tout. Mais c’est pas par rapport à ça. C’est une -commission. - -Berthe, qui avait fait deux pas en arrière, s’arrêta, surprise. - ---Une commission? - -Et, tout à coup, elle songea à Silas Froment. - ---Quoi donc? demanda-t-elle plus doucement. - ---Ah! je savais bien que vous m’écouteriez, dit-il avec importance. -Voilà c’ que c’est. C’en est un que j’ai rencontré là-bas (il fit un -geste de sa tête hirsute vers une orientation vague) qui m’a dit: «Si tu -passes à Beuzeboc sur le trimard, une fois, t’iras là et là.» Il m’a -bien espliqué vot’ maison; et tu lui diras, à la plus vieille, tu lui -diras de ma part... - -Il hésitait. Berthe dit: - ---Mais qui, d’abord? Dites-le une bonne fois. - -Alors il s’approcha et, tout bas, sa figure hérissée de mèches de -cheveux et de barbe, à la fois malpropres et décolorés, tout près de -celle de son interlocutrice, il dit: - ---Vallée... - -Elle ne comprit pas tout d’abord. - ---Vallée? Qui donc? - -Subitement, la mémoire du nom maudit lui revint et, sa curiosité enfin -bien allumée, elle questionna encore: - ---Et d’où alors? - -Il refit son geste bizarre, et prononça lentement: - ---Poissy. Centrale. Prison. - -Malgré sa maîtrise, elle faillit se trahir. Mais le temps pressait. Il -ne fallait pas que Fanny vît le messager. Alors, elle composa son visage -le plus indifférent. - ---Ce n’est pas pour moi, dit-elle. C’est ma sœur aînée qui s’intéressait -à ce malheureux. Je lui dirai. - -L’autre leva la main. - ---C’est donc pas vous la plus vieille? J’ croyais. - -Elle pinça les lèvres, sensible à ce coup, au milieu de son -bouleversement. - -L’homme reprit: - ---Attendez, vous savez pas quoi. Vous lui direz: «Le bonjour». C’est -tout. - -Berthe répéta machinalement: - ---Le bonjour? Bien. - -Et puis, songeant qu’après tout il ne savait peut-être rien, et pour en -apprendre quelque chose elle ajouta: - ---C’est un pauvre malheureux. Ma sœur a été bonne pour lui. - -L’autre se mit à rire silencieusement. - ---A’ ne le sera plus. Il est mort, Vallée. - -Fanny apparaissait au détour du chemin. Berthe fit un signe de tête et, -sans rien de plus, elle quitta le vagabond pour aller vers sa sœur. - -L’obscurité montait. Les talus, les haies, les arbres se couvraient de -cette cendre grise qui les décolore peu à peu. Fanny, surprise, cria: - ---Tu reviens déjà? - -Et, dans l’indécise clarté, elle vit sur la figure de sa sœur, qu’elle -déchiffrait si vite, quelque chose de redoutable. - -Elles reprirent le chemin du retour. Dans la douceur infinie du -crépuscule sur lequel pleuvait la chanson de l’oiseau amoureux, elles -avançaient pesamment, chargées de colère, de haine et de chagrin. Et -elles ne parlèrent pas jusqu’à la maison. - -Quand elles furent à la porte de leurs chambres, Berthe dit: - ---Entre, j’ai à te parler. - -Fanny obéit comme elle obéissait toujours. Elle pensa: «Elle se doute de -quelque chose entre Silas et moi. Il va falloir dire tout. Et pour rien, -peut-être...» - -Elle s’assit. Berthe resta debout, avec des yeux si chargés d’orage, une -figure si sombre que Fanny commença de sentir ce tremblement au creux de -l’estomac, cette moiteur froide des mains, qui la paralysaient devant -une scène imminente. Et la grosse fille blonde, si formidable dans le -clair-obscur de la chambre, commença brutalement: - ---Fanny. Vallée est mort. - -La pauvre fille se leva d’un coup et bégaya: - ---Vallée, Vallée, tu dis? - ---Qui, je te dis que Vallée est mort. - -Elle n’hésitait pas. Elle ne cherchait pas parmi ceux, nombreux -justement, qui portaient ce nom au pays. Berthe s’en étonna un peu, -confusément, à peine. S’était-elle jamais souciée de sonder cette âme -meurtrie qui se débattait si près d’elle? - -Il y eut un silence que remplit l’écho de ces paroles, et Fanny dit, -d’une voix essoufflée, la phrase attendue. - ---Mais, comment as-tu su? - ---Un espèce de vagabond, un chemineau qui m’a arrêtée sur la vieille -route quand tu parlais avec la mère Clémentine. Il avait cherché notre -maison, il nous avait suivies. Oui, voilà à quoi on est exposé! - -Fanny eut un gémissement blessé, et se couvrit la figure. L’autre -poursuivit âprement, en créancière qui ne fera pas grâce d’un _item_ sur -son mémoire: - ---Et il m’a dit qu’il avait une commission à _nous_ faire de la part, -donc, de ce Vallée. - -Fanny retira ses mains pour l’interroger, car elle voyait bien que tout -ne viendrait que peu à peu, et qu’il faudrait qu’elle souffrît -longtemps. - ---Une commission? - -Berthe prit un temps. Le temps de jouer un peu de ce cœur blessé qui -palpitait si fort. Enfin, elle prononça avec indifférence: - ---Oui. Oh! pas grand’chose! C’était vraiment pas la peine qu’il fasse un -détour pour ça, le chemineau. Il a dit: «Vous lui direz «le bonjour» de -sa part.» Et c’est tout. - -Un peu de douceur parut entrer dans la pièce avec ce mot: «Le bonjour», -cette simple salutation familière. Un homme avait été envoyé pour lui -porter cela. Il se souvenait. Cela lui fut étrange et doux, malgré la -menace qui venait de si loin dans le passé troubler son espoir naissant. - -Elle dit doucement: - ---Vraiment, il m’a fait dire ça? Pauvre malheureux. Et il est donc mort, -maintenant? - -Berthe eut un rire sec. - ---Tu vas pas l’ pleurer, je suppose? Heureux qu’il est mort! On peut -dire que c’est un vrai débarras. - -Fanny dit seulement: - ---Oh! Berthe! - ---Quoi, oh! Berthe! cria furieusement l’autre. Sais-tu seulement d’où -qu’il te l’envoyait, son bonjour? - -La lumière avait disparu. Seule, cette voix acharnée vivait dans la -pièce. Fanny ne dit rien, car elle ne comprenait plus. Et le silence des -quelques secondes parut interminable. Enfin, la furieuse se décida à -lâcher le plus venimeux des serpents que chaque parole d’elle libérait, -comme dans le conte de fées. - ---Il te l’envoyait de prison, de prison, comprends-tu? Voilà où qu’il en -était arrivé, et c’est là qu’il est mort, plus que probable. - -Cette fois, Fanny recula, les mains en avant. Et, de l’ombre, Berthe -entendit seulement sortir une plainte: - ---Est-il possible, est-il possible? - -Peut-être eut-elle un peu de pitié car elle n’ajouta rien sur le moment. -Il n’en était pas besoin. Le mot affreux remplissait sa bouche, et leurs -oreilles, et la chambre, et la maison. Le vieux logis huguenot ne le -reconnut pas; et il finit par s’éteindre dans le silence et l’obscurité. - -Ainsi, la voix du passé s’était fait entendre. Fanny restait confondue -de cette coïncidence qui lui envoyait ce message au moment même où elle -espérait commencer une vie nouvelle. Elle se disait: «C’est peut-être un -signe que tout est pardonné.» Et puis, elle retombait dans un abîme en -songeant à la fin misérable du pauvre prisonnier. - -La nuit suivante, elle vit en rêve le soldat Vallée et le chemineau qui -se confondaient en une seule personne. Et une pensée affreuse vint -encore la tourmenter au réveil. - -Le beau matin de juillet mettait une fraîcheur lavée de rosée au jardin, -quand elle descendit. Ses yeux brûlés de larmes se caressèrent à -l’ordonnance familière du jardin, à l’évasement du vallon couronné de -futaies. Mais son cœur restait lourd en elle, et fatigué. - -Elle n’osa pas regarder Berthe; et elles déjeunèrent en silence. Elle -s’était fixé cette limite. Alors, comme sa cadette se levait, elle dit: - ---Berthe! - ---Quoi donc? demanda l’autre d’un air renfrogné. - ---Si c’était lui? - ---Lui? - ---Oui, si c’était Vallée? - ---Oh! non, ce n’est pas possible. Il l’aurait dit tout de suite. -Pourquoi parler de l’autre? Et puis, il est trop vieux. Il avait au -moins cinquante ans. Et puis, il ne m’aurait pas prise pour toi. - -Elle s’arrêta en pinçant la bouche. C’était sans doute parti trop vite. - -Fanny dit tristement: - ---Au bout de vingt-deux ans! - ---Non, non, reprit Berthe avec décision, il ne faut pas se mettre ça en -tête. Ça n’a pas de bon sens. C’était bien comme il l’a dit. - -Elle se leva et sortit. Fanny la suivit au jardin, et, comme, perdue -dans ses pensées, elle arrivait contre la petite porte de la ruelle, sa -manche se prit dans la clenche de fer. Et aussitôt, ainsi qu’un décor -succède à un autre, elle revit Silas Froment qui passait près d’elle, et -le banc, avec toutes ces paroles précieuses qu’elle venait d’oublier. Et -un peu d’espoir rentra en elle. - -Ce furent quelques heures de répit. Les voix chantantes des écoliers qui -lisaient en psalmodiant lui faisaient du bien. Elle sarcla une planche -de carottes avec ardeur. Ensuite, elle cueillit des pois. Et, comme il -arrive, le travail l’engourdissait, l’apaisait, lui donnait surtout -cette illusion de rançon qu’il apporte. - -Mais après le déjeuner, lorsque la longue après-midi s’allongea devant -elle avec toutes ces heures interminables, marquées d’avance sur le -visage rond de la pendule à gaine et à poids, elle perdit courage et, -timidement elle proposa à Berthe une promenade. - -Dans l’ombre chaude de la petite salle astiquée, qu’un rayon de soleil, -passé en contrebande sous un volet, éclairait seul, Berthe se trouvait -bien installée devant sa corbeille à raccommodage. Rien ne semblait si -loin des souvenirs tragiques et des aventures de la passion que cette -intimité tranquille. Elle s’étonna. - ---Il fait trop chaud. Sortir? En voilà une idée! - -Et puis, songeant à quelque chose, elle dit: - ---Attendons quatre heures, toujours. - -Et elle l’attendit, en femme trop grasse, dans un demi-sommeil, tandis -que Fanny, son ouvrage tombé sur ses genoux, songeait à cette prison, à -cet endroit inconnu et maudit où Vallée, le soldat, avait trouvé sa fin. - -Un peu avant quatre heures, elle réveilla Berthe, qui prétendit n’avoir -pas dormi, et elles sortirent tandis que les premiers écoliers passaient -en criant. - -Devant le portail ouvert, M. Froment se tenait dans l’exercice de ses -fonctions de magister. Autour de lui, les petits gars défilaient, -touchant leur coiffure ou une mèche de cheveux. Fanny le regardait de -loin, et elle vit que, dès qu’il les aperçut quelque chose changea dans -la sévérité de sa figure. Il pressa les gosses et se trouva seul au -moment où elles passèrent. - -C’était la première fois qu’ils se revoyaient depuis le jour des aveux, -l’avant-veille. Oui, l’avant-veille seulement, songea Fanny avec -étonnement, tellement le temps lui avait paru long, à cause de tout ce -qui était arrivé pour se mettre entre eux. - -Il les salua, et fit un mouvement vers elles. Berthe céda le pas, mais -Fanny l’entraîna. Elle ne pouvait pas lui parler indifféremment ce -jour-là. - -Les sœurs suivirent la route neuve de Villebonne qui, sur le vieux pont, -rejoint l’ancienne. Là, seulement, Fanny s’expliqua: - ---Je ne peux parler à personne, aujourd’hui. - -Berthe la regarda: - ---Puisque personne ne sait rien, qu’est-ce que ça peut faire, par -exemple? - -Fanny ne répondit pas. Elle tournait le pont. - ---On va donc revenir par la vieille route? Quelle lubie! - -La vieille route, c’était celle sur laquelle le vagabond, l’autre soir, -avait guetté Berthe. Fanny allait, le cou tendu, comme hallucinée. Quand -elle eut rejoint le coude où elle s’était arrêtée, elle demanda: - ---C’est donc là? - -Mais Berthe en avait assez. Elle n’avait pas l’habitude de suivre sa -sœur. Et puis la chaleur sourde qui filtrait sous le ciel feutré de -nuages gris la fatiguait. La vallée était comme éteinte, et tous les -verts assoupis se fondaient en une seule teinte terne et morte. - ---C’est là, c’est là, oui, c’est là! C’est donc un pélerinage que nous -faisons? Fallait le dire, alors, je ne serais pas venue. - -Fanny revint à elle, baissa la tête. Les colères de sa sœur la -laissaient toujours petite fille. Elle dit seulement avec humilité: - ---Je voulais voir où. Ça ne te coûte pas beaucoup. - -Elle se remit à regarder le joli paysage, borné de tous côtés par la -verdure envahissante des bas-fonds. Et, tout en marchant, elle se -disait: «Si c’était à moi qu’il avait parlé, j’aurais su, j’aurais su -plus de choses, j’aurais compris, je n’aurais pas perdu un mot de ce -qu’il a dit.» - -Elles entendirent le moulin avant de le voir. Le grand bruit continu de -la chute libérée emplissait l’air, plein de cette fraîche odeur -vaporisée qui annonce les jeux de l’eau. Quand elles eurent tourné le -coin du bâtiment qui empiète sur la route, elles virent un groupe -immobile auprès du pont de planches à cheval sur la rivière qui coule à -pleins bords entre les rives plates des prés. - ---Qu’est-ce que c’est? Y aurait-il eu un malheur? - -Fanny s’arrêta. - ---Allons-nous-en par l’autre route. On n’a pas besoin de voir ça. - -Mais rien n’eût pu détourner la curieuse d’un spectacle offert. - ---Va-t’en si tu veux. Moi, je vais voir. - -Elles avancèrent. Deux hommes du moulin, quatre ou cinq commères -arrachées à leur baquet, des galopins faisaient cercle autour de quelque -chose qui ne semblait qu’un tas sombre et ruisselant. Enfin, l’un des -hommes y porta la main, et un corps se dégagea du paquet informe, une -figure embroussaillée et des bras mous. - -Berthe cria: - ---Un noyé! - -Et elle se hâta vers le groupe. - -Le plus grand des deux hommes, le garde-moulin, heureux de ce public -plus considérable qui lui arrivait, se tourna vers elle: - ---Il était arrêté là, au râtelier, derrière la première vanne que je -m’en allais ouvrir quand je l’ai vu. - ---Y a peut-être longtemps? risqua une des laveuses. - -L’homme saupoudré, qui connaissait toutes les choses de l’eau, siffla -entre ses dents: - ---Le courant est trop vif, mais, après tout, on ne sait pas, parce qu’y -avait justement beaucoup de charogne à la rivière an’hui, et qu’ tout ça -était au râtelier sans qu’on puisse bien voir quoi. - -Il prononça simplement cette parole affreuse, et se tut. - ---Il est-il d’ici? demanda quelqu’un. - -L’homme prononça: - ---Non, j’ crois pas. J’ l’ai jamais vu. C’est un vieux «soleil». - -Tout le dédain de l’homme fixé parut dans le joli nom normand des -lazzarones qu’il donnait au vagabond de la route. - -Berthe s’était penchée. Elle se releva sans rien dire. L’homme lui jeta -en riant: - ---Le connaissez-vous-t-il, vous, mam’zelle Bernage? - -Elle prit un air dégoûté qui arrivait un peu tard sur sa figure, et, -sans répondre, se tourna vers sa sœur: - ---Viens-tu, Fanny? dit-elle, on a assez regardé. - -Mais Fanny, amenée par cette force qui nous tire vers l’horrible et -l’inoubliable, avait vu la face bouffie et tuméfiée, les pauvres yeux -ouverts et cet air misérable des défunts par violence qui, dans la mort, -semble crier vengeance contre la vie. Et elle restait là, vraiment -écrasée d’horreur, sans pouvoir détacher ses yeux du noyé. - -Berthe dut la secouer et la prendre au bras, de force. - ---Allons, viens, nous n’avons pas besoin là. - -Elle s’en alla comme à regret, fascinée pour la première fois par -l’épouvante. - -Dès qu’elles ne furent plus à portée de la voix, Berthe lui dit: - ---Tu sais, je l’ai reconnu. C’est l’homme d’hier soir. - -Fanny s’arrêta au milieu de la route. - ---Comment, l’homme d’hier soir? - ---Oui, le chemineau, le vagabond, celui qui m’a parlé sur la vieille -route. - ---Par exemple, par exemple! C’est lui! comment! Es-tu sûre? - ---Si j’en suis sûre! Je l’ai bien reconnu avec sa vilaine barbe et sa -défroque. Enfin, je te dis que c’est lui, conclut-elle avec autorité. - -Fanny semblait frappée, là, d’un nouveau coup. - -Elle dit doucement: - ---Pauv’ malheureux! Pauv’ malheureux! - ---Eh bien, alors, rétorqua Berthe, t’es bien bonne, par exemple. Il a -bien voulu se mettre à l’eau, c’est son affaire. Mais, pour nous, -puisque ça y est, c’est tant mieux. - -Comme Fanny marchait en silence, sa pâle figure penchée, elle ajouta: - ---Pour toi, toujours, car, enfin, moi, ça ne me touche pas. - -Tant de cruauté vainquit la pauvre force tremblante de Fanny. Elle eut -un sanglot étouffé, Berthe vit le danger. - ---Tu vas pas te donner en spectacle au monde! Tiens, voilà déjà les -demoiselles Seigneuret qui nous regardent! - -Un rideau de mousseline embrassé laissait voir, en effet, à la fenêtre -basse d’une maison bordant la rue, l’approche d’une tête à lunettes, -qui se retira vivement. Berthe saisit le bras de sa sœur. - ---Tournons dans la sente, on ne rencontrera personne. - -Elles entrèrent dans un de ces singuliers sentiers d’eau qui rejoignent -la rivière entre deux haies ivres d’humus. - -Fanny se remettait. Sur ses joues décolorées, deux larmes séchaient dans -leur petit sillon salé. Quand les sœurs arrivèrent au pont de planches -disjointes, Fanny dit: - ---Asseyons-nous un moment. - -De mauvaise grâce, Berthe céda. Elles s’assirent sur le talus herbeux -que parfumait l’odeur poivrée du géranium sauvage. La rivière roulait à -leurs pieds ses eaux grasses, lourdes de déchets, épaisses d’immondices, -colorées par les teintures, ignobles et chaudes. Une nuée en montait -vers les branches délicates des vieux ormes et des saules au tronc -déchiqueté. D’énormes rats sortaient furtivement entre les racines à -fleur d’eau. - -Berthe dit tout haut ce qu’elles étaient toutes deux en train de penser: - ---Comment se jeter là-dedans! - -Et, comme si elle avait attendu qu’elle commençât, Fanny demanda: - ---Il t’a dit: «Le bonjour» et c’est tout? - -Berthe se tourna tout d’une pièce. - ---Te revoilà partie! Mais, ma pauvre fille, il ne faut plus y penser. -Tout vient de se finir, là-bas. - -Fanny courba la tête pour dérober ses yeux que cette parole un peu -adoucie venait de mouiller. Une pensée nouvelle luttait pour -s’implanter en elle depuis un moment. Après un silence, elle dit: - ---Il n’a pas dit son nom? - ---Bien sûr que non. Pourquoi faire? - -Fanny ferma les yeux. Si c’était lui, ce pauvre malheureux, si c’était -Vallée qu’était venu mourir là? - -Et elle dit encore: - ---Il avait-il l’air vieux? - -Impatientée, Berthe coupa: - ---Tu l’as vu aussi. - ---Pas vivant. Un mort, ça change, surtout un noyé. - -Au fil de l’eau, de petits chats nouveau-nés, déjà gonflés, passèrent. -Les nuages s’élevèrent, au ciel un coin bleu parut, et le soleil fit -tout à coup du sentier pavé de mâchefer un fin paysage capricieux. - -Il semblait à Fanny que sa tête n’était pas assez grande pour contenir -ce qui arrivait dans sa vie tout unie. Elle récapitula, comme on le -fait, en un éclair. Silas et ce grand espoir d’amour, le vagabond avec -son message qui ramenait le souvenir effacé de son malheur. Et ce doute -encore, ce doute affreux, car, si c’était Vallée qu’elle venait de voir, -elle n’était pas débarrassée comme le disait Berthe, mais perdue, perdue -de remords de l’avoir amené là, perdue pour Silas, perdue à jamais. Elle -gémit tout bas avec désespoir: «Oh! mon péché!» - - - - -V - - -La sonnette, ce matin-là, se mit à tinter avec hésitation comme si la -main qui la tirait n’était point assurée. Puis, attaquée plus fort sans -doute, elle sonna éperdument. Le silence qui se produisait à l’arrêt de -midi de la fabrique semblait amplifier tous les bruits, et les deux -sœurs, debout près de la table où elles allaient s’asseoir, se -regardèrent. - ---On sonne, père Oursel! cria Berthe. - -Le vieux, qui travaillait dans la cuisine, s’était arrêté. Il dit: - ---J’entends bien tout de même, j’ suis pas sourd! - -Il l’était précisément, mais, comme certains infirmes, n’en convenait -point. Tout en maugréant, il se dirigea vers le couloir. Berthe le -regardait aller. - ---C’est drôle, dit-elle; qui ça peut-il être? Un fermier, peut-être, à -cause du marché? Mais, ils viennent pas à midi. L’oncle Nathan est en -voyage... - -Comme tous les gens à l’esprit inoccupé, elle s’éveillait en sursaut -devant l’inconnu, et accumulait les raisons qui eussent prouvé, -absurdement, que personne n’avait pu sonner. - -Mais Fanny qui, pendant ces quinze affreux jours écoulés depuis -l’aventure du chemineau, ne se ressaisissait pas, restait là, -tremblante, à écouter les dernières ondes de la sonnette s’égoutter dans -l’air. Enfin, elle dit avec effort: - ---Quelqu’un qui se trompe, peut-être. - -Berthe protesta dans un flux de paroles qui déferla longuement. Quand -elle se tut, le père Oursel revenait. - ---Eh bien? cria-t-elle. - -Le bonhomme portait sur sa figure grise un air annonciateur de -nouvelles. Il s’arracha péniblement des mots. - ---Est un gars. Un soldat. Qui veut vous parler. - -La bouche de Berthe et les yeux de Fanny firent ensemble: - ---Un soldat! - -Et ils se regardèrent tous trois avec cet air d’incompréhension qu’on a -devant l’inconnu. Mais Berthe se ressaisit la première, car la marée de -sa curiosité montait déjà en elle. - ---Mais, comment? un soldat? Il n’a pas dit son nom? - -Le père Oursel secoua parcimonieusement la tête. - ---Et qu’est-ce qu’il nous veut? - ---Vous voir, qu’il dit. - -Berthe regarda sa sœur. - ---C’est trop fort! Qui ça peut-il être? - -Fanny dit doucement: - ---On pourrait lui dire d’entrer. On verrait qui c’est. - -Elle parlait encore qu’on entendit des pas au fond du corridor. Et, -avant que personne eût eu le temps ou la présence d’esprit de bouger, -celui qui avait sonné se présenta. Sous l’uniforme bleu et garance, -délavé et raccommodé à gros points, il faisait figure d’un valet de -ferme rougeaud, faraud, à la fois effronté et gêné. Il fit une espèce de -salut militaire et se mit à se dandiner d’une jambe sur l’autre sans -rien dire, tout en regardant les demoiselles en dessous. Suffoquées, -elles ne trouvèrent pas un mot. Enfin, Berthe se reprit: - ---Bonjour, monsieur, qu’est-ce que vous voulez? - -Le gars parut saisir dans cette question l’entrée en matière qu’il -fallait, et il prononça d’une voix qui râpait sa gorge: - ---Bonjour, dames et la compagnie. - -Puis, il recommença à se dandiner à la muette. - -Impatientée, Berthe reprit: - ---Mais qu’est-ce que vous voulez? - -Il les regardait, de ses petits yeux noirs vifs et rusés, et, sans les -perdre de vue, il dit enfin lentement: - ---J’ viens de Bures. - -Le mot tomba dans la pièce comme un couteau lancé qui se fiche au sol. -Fanny pâlit excessivement et Berthe rougit de tout son sang vite remué -de blonde. Le garçon parut enregistrer leur émoi. De plus en plus maître -de lui, il cessa de se dandiner. - -Dès qu’elle put parler, Berthe trouva une diversion. - ---Mais il n’y a pas de soldats à Bures! - -Le gars sourit. Il avait de fort belles dents, sur lesquelles ses lèvres -minces se retroussaient cruellement. Ce fut très fugitif et il dit, avec -une sorte de solennité dont il marquait ses paroles: - ---J’ fais mon congé à Lisieux. - ---Alors? - ---Alors, j’ suis de Bures. - -L’entretien paraissant fermé par ce mot obstiné. Berthe jeta un regard à -Fanny, prête à défaillir, et elle se dressa pour la bataille. - ---C’est pas tout ça, mon garçon, dit-elle de son air le plus impérieux, -vous arrivez ici sans crier gare, vous entrez sans qu’on vous le dise et -puis, pour toute explication, vous répétez: «J’ suis de Bures.» Bon, -vous êtes de Bures. Et puis après? - -Le soldat l’écouta attentivement jusqu’au bout. Puis il dit en -affirmation plutôt qu’en interrogation: - ---Vous connaissez bien Bures. - ---Oui, concéda la grosse fille. Nous y avons connu quelqu’un, plutôt. - -Le garçon la regarda fixement comme s’il cherchait quelque chose sur sa -figure encolérée. Et il fit un geste vague de paysan. - ---Vous y êtes allées. - -Fanny tomba sur la chaise, livide. Berthe tourna et, la voyant -défaillir, elle s’approcha: - ---Folle, dit-elle tout bas, veux-tu te retenir! - -Elle plongea ses yeux durs au fond des prunelles vacillantes de -l’aînée, comme pour la fouetter du regard, la remettre debout. Ce fut -efficace, la faiblesse s’éloigna, Fanny passa ses mains sur ses tempes -et se redressa. - -Mais l’adversaire avait profité de l’occasion, et, quand Berthe se -retourna, elle vit le soldat qui, trouvant le passage libre, entrait -dans la cuisine. Alors, elle ne se contint plus. Les poings aux hanches, -elle alla vers lui, grande, forte, puissante, auprès de ce gringalet en -uniforme, et, plantée contre lui, elle dit brutalement: - ---Ah çà, ne vous gênez plus à présent! - -Le gars eut un gros rire. - ---J’ me gêne pas. J’ sais bien que vous savez qui j’ suis. - -Du coup, la grande fille recula, domptée, et tous sentirent que le -moment de l’audace était passé. Il y eut un silence tragique, pesant, -intolérable, que rompit enfin la voix singulière, la voix presque -inconnue du père Oursel qui disait: - ---Est le neveu de Marthe. - -Un soulagement passa comme un souffle frais dans la chaleur suffocante -qui précède l’orage, en annonçant qu’après tout il n’éclatera peut-être -pas, et chacun rendit intérieurement hommage au génie du vieillard -taciturne. - ---Ah! je m’ disais aussi, fit Berthe d’un air presque gracieux, il me -semble que cette figure-là m’est point tout à fait inconnue. - -Le gars eut encore un sourire qui contenait beaucoup de choses, mais ses -paroles acceptèrent avec empressement ce compromis qui permettait de -temporiser. - ---Sûr, qu’a n’ peut pas être inconnue, ma figure. - -Et, après un silence, il ajouta: - ---J’y ressemble, à ma tante, qu’on dit. - -Il les regardait l’une après l’autre avec une fixité si gênante que -Fanny sentit qu’il fallait entrer dans la conversation. - ---Puisque c’est comme ça, dit-elle faiblement avec un effort vers cette -cordialité normande qui est de rigueur dans une invitation, vous allez -rester à manger avec nous. - ---Vous êtes bien honnête, fit le gars avec une manière de civilité, ça -n’est pas de refus. - -Le père Oursel, auprès du fourneau, remuait déjà les casseroles d’où -montait une bonne odeur de bouillon et de légumes. - ---Justement, on a fait le pot-au-feu hier, annonça Berthe, on a le bœuf -froid et la soupe. - -Les yeux du gars eurent un éclair de sensualité. - ---Est bon, ça, fit-il. J’ peux-t-il mettre mon ceinturon là? - -Fanny regarda Berthe. - ---Montre-lui le porte-manteau, dit-elle, je vais rajouter un couvert. - -Et elle entra dans la petite salle en défaillant. Le buffet ouvert, elle -s’y plongea comme dans un refuge. Enfin, enfin, elle était seule, enfin, -elle ne sentait plus peser sur elle tous ces yeux brûlants qui -fouillaient son secret, enfin, son fils ne la regardait plus, car elle -savait bien que c’était son fils. - -De ses mains qui tremblaient, à l’abri du battant de chêne ouvert comme -une aile, Fanny prit un verre, une assiette à fleurs, avec cette joie -obscure que les femmes éprouvent à servir. Elle se disait: «C’est la -première fois que je mets la table pour lui.» Déjà, elle avait renoncé à -se tromper elle-même comme l’instinct de défense nous en donne si -souvent le conseil, et, dût-elle en mourir, elle sentait qu’elle ne le -renierait pas une seconde fois. - -La petite tâche qu’elle remplissait usa sa première agitation. Et, quand -le soldat entra dans la pièce avec Berthe, elle se retourna, presque -maîtresse d’elle-même. - -Ils s’assirent. Le gars prit sa serviette raide d’empois, et la noua -derrière son cou. Le père Oursel apporta la soupière. Avec des yeux -luisants le gars tendit son assiette, dont il engloutit le contenu en -quelques lappements. Il en demanda une seconde qui eut le même sort. -Après quoi, il se renversa sur sa chaise, les jambes écartées, les joues -luisantes. - ---Est meilleur qu’au régiment, dit-il. - -Les deux femmes le regardaient. Elles avaient été élevées avec ces -bonnes manières de la bourgeoisie puritaine, à gestes étroits, à -pratiques discrètes et silencieuses, et les dîners qu’elles donnaient à -leurs fermiers leur fournissaient matière à de longs commentaires, à des -plaisanteries auxquelles Fanny elle-même se mêlait parfois. Assurément, -l’oncle Nathan avait perdu de sa tenue à la fréquentation des herbagers, -et son neveu Lambart montrait une gourmandise trop évidente. Mais -celui-ci était auprès d’eux comme un maître auprès d’élèves: un maître -en malpropreté, en goinfrerie, en mauvaise tenue: et jamais elles -n’avaient rien vu de semblable. Son sans-gêne surtout les étonna. -Assurément, les fermiers reçus par elles vidaient leur verre d’un trait -en disant: «A la vôtre!» Mais ils n’en jetaient pas les dernières -gouttes à terre avant de le poser. Ils coupaient bien leur pain avec -leur gros couteau à manche de corne qu’ils déposaient furtivement à côté -de celui du service, mais ils n’auraient pas osé le substituer à la -fourchette pour «saucer» les bouchées... Elles n’avaient jamais vu, non -plus, un être humain à table, pas même le rudimentaire père Oursel, -gratter de ce même couteau ouvert la paume de sa main... - -Fanny détournait les yeux, gênée d’une gêne inconnue qui grandissait de -ce que Berthe ne quittait pas le soldat du regard. - -Et le pire, c’était la conversation qu’il fallait soutenir, puisque le -silence est la dernière solution que puissent adopter des êtres qui -s’affrontent avec danger. Heureusement, le gars de Bures était de ceux -qui n’admettent guère de concurrence au sacerdoce des mâchoires, et il -se borna à des réponses en monosyllabes. Pourtant, la loi formelle des -repas humains exigea des paroles plus fréquentes à mesure que celui-ci -avançait. Et la torture de Fanny la silencieuse fut de trouver ces -paroles pour les jeter entre ces deux êtres qui s’observaient avec la -ruse de deux ennemis sur la défensive. - -Une fois lancé sur le sujet de Bures, il parut que le gars y serait -enfin inépuisable. Ce fut un monologue sur le pays, la terre, les -habitants, le maire, l’adjoint, l’institutrice, le curé, le cafetier et -le boulanger, et un tel, et une telle, leurs fermes et leurs bestiaux. -Le dessert passa ainsi, et le café, qu’il fallut arroser d’un marc dont -le gars vida à demi le flacon précieux. - -Son parler gras de Normand du pays d’herbages sonnait et roulait dans la -petite pièce close, mais rien de lui ne se laissait voit à travers, rien -qui pût saisir et plaire, rien qui pût révéler ce qu’il était vraiment, -d’être et d’âme. - -Berthe, dont Fanny scrutait la figure à la dérobée pour y lire son -impression, pour y découvrir une idée directrice, quelque chose de -stable dans le tourbillon qui l’emportait, Berthe avait éteint son -expression, et ne laissait rien voir. Enfin, comme le narrateur arrivait -à un point mort, elle se leva. - ---Eh bien, mon ami, on a été bien content de vous recevoir, mais, -maintenant, nous avons à sortir. - -Le gars se leva à regret. - ---Vous êtes bien honnêtes, dit-il. Je ne serais pas venu à Beuzeboc sans -venir vous voir. - -Une intention voilée se fit sentir dans sa voix. Berthe la négligea dans -sa réponse. - ---A la bonne heure, dit-elle d’un ton qui sonna dur. Vous savez ce qu’il -faut faire. Si jamais vous revenez, nous vous recevrons avec plaisir... - -Elle hésita un peu: - ---...comme aujourd’hui. - ---Merci, répliqua-t-il en souriant comme à l’ouïe d’une excellente -plaisanterie. - -Berthe lui tendit la main. Il la prit et la serra mollement, puis-celle -de Fanny. Il les regarda encore l’une après l’autre, avant de se -diriger vers la porte. - -Quand il eut recouvré son ceinturon et son képi et que les deux sœurs -furent auprès de lui dans le corridor, au fond duquel on apercevait la -porte avec ses clefs et ses verrous, il dit encore: - ---C’est tout pour aujourd’hui. - -Et, sur ce mot, seul de tous ceux qu’il avait prononcés, à contenir un -peu de ses intentions, il s’en alla. - -La porte se referma sur lui avec ce son rassurant pour ceux qui viennent -de mettre le danger dehors. Derrière, les deux sœurs se regardèrent. - ---Il n’a rien dit! fit Berthe d’un ton de triomphe. - -Fanny ne répondit pas. Aucune parole ne lui venait. C’était comme un -rêve qui finissait, un rêve dont elle s’éveillait sans savoir ce qu’il -fallait en conserver. Heureusement, Berthe pensait pour elle et -possédait déjà une opinion définitive sur l’étourdissante aventure. Elle -l’entraîna dans sa chambre et, sans la laisser se reprendre, commença -son siège. - ---Eh bien, en voilà une affaire! dit-elle en croisant dramatiquement les -bras sur sa forte poitrine. J’en suis encore toute _étremblée_. - -Bien assise sur ses bases, elle respirait la force et le courage. Fanny -osa presque le penser, en cherchant une réponse qui ne fût point -téméraire. Enfin, elle dit: - ---Moi aussi. - -Berthe la toisa: - ---Toi aussi? Ah! toi aussi, pourquoi donc? - -Fanny détourna les yeux. L’autre reprit sévèrement: - ---Il fallait trembler quand tu as commencé. Tout ça ne serait pas -arrivé, et je n’en serais pas là, moi, à supporter ce que faut que je -supporte!... - -L’orage passa. Une éclaircie de raison apparut. - ---Mais, enfin, comment nous a-t-il retrouvées? C’est ça qui me passe. - -Fanny osa placer: - ---Il a dit: «Vous y êtes allées...» - ---Oui, oui, il nous a espionnées: au bout de dix ans, si c’est possible! -Mais, tout de même. Oh! il sera revenu à Bures, il aura été voir ces -Malandain et la femme du greffier. Mais personne ne savait d’où nous -venions... - -Fanny pensait: «Je ne pouvais pas échapper à mon péché.» - -Berthe continua: - ---Et qu’est-ce que nous allons faire? - ---Faire? répéta Fanny. - ---Oui. Puisque ce Félix nous a retrouvées, il fera ce qu’il veut ici en -croyant qu’on a peur du scandale. - -Fanny baissa la tête. Elle sentait la toute-puissance de cette -argumentation. Et ces mots prononcés lui faisaient voir, en effet, le -scandale et l’horreur rejaillissante. - ---Tu n’as jamais rien à dire! reprit Berthe avec violence. Pourtant, -c’est toi qui devrais t’occuper de tout ça! Enfin, as-tu une idée? - -Fanny ouvrit les mains. Une idée? Comme si on pouvait avoir une idée à -soi dans un pareil désordre d’événements! Alors, Berthe continua avec -cet air de sagesse bornée qu’elle avait quand elle étalait ses -raisonnements: - ---Eh bien, moi, j’en ai déjà une. - -Elle se baissa pour tenir les yeux de Fanny dans les siens et pénétrer -ainsi avec effraction dans sa volonté. - ---Ce garçon-là, reprit-elle, est venu pour se cramponner à nous. Et -comme _nous_ dépassons ses espérances--même alors, elle ne pouvait se -résoudre à dire «tu»--il ne nous lâchera pas. Mais il est soldat et les -soldats ne font pas ce qu’ils veulent. Il a dit qu’il était en -permission de quinze jours. Alors, pour bien lui montrer que nous ne -voulons plus le voir, nous allons partir. - -Elle regarda triomphalement Fanny stupéfaite. - ---Partir, partir, bégaya-t-elle. - -Berthe, un grand air de jouissance sur sa grosse figure, la laissa un -instant ainsi, comme pour exprimer ce que la situation lui donnait de -supériorité. Puis, elle se décida: - ---Partir, il n’y a que ça. Nous en aller. Disparaître. - -Elle accumulait les synonymes avec une complaisance visible, comme s’ils -augmentaient le mérite de sa trouvaille. - ---Oui, c’est le seul moyen. Qu’est-ce que tu veux qu’il dise devant une -porte fermée? Car il veut nous faire marcher, va, ce gars-là, nous faire -marcher, en argent et en tout. - -L’appréhension et la colère lui coupèrent le souffle. Elle s’arrêta. -Fanny regardait le rai de soleil qui passait à travers les persiennes -rapprochées et qui amenait le souvenir de juillet dans la chambre -fraîche. - -Berthe reprit: - ---Nous allons faire deux valises et partir ce soir. Il y a un train qui -quitte Beuzeboc sur les neuf heures. Mais nous n’allons pas traverser la -ville! Pas si bêtes, pour le rencontrer! Nous allons prendre le train à -Gruville. - -Elle se tut, et, comme Fanny n’objectait rien, elle continua: - ---Tu ne dis rien? Tu ne demandes même pas où nous irons? - ---Eh bien où? fit docilement l’aînée. - ---A Paris. - -Le mot tomba dans la pièce avec ce son magique qu’il a partout. Fanny -s’était levée. - ---A Paris, à Paris... - ---Oui. Il faut faire ce qu’il faut, et il n’y a pas d’autre moyen. Je -veux te sauver, ma pauv’ fille. Tu n’as pas plus de défense qu’un enfant -nouveau-né et ce gars-là, vois-tu, c’est un malin! - -Comme toujours, elle jetait sur l’autre ses flots de paroles pour la -submerger. Et Fanny, déjà, perdait pied. - ---Tu crois, demanda-t-elle faiblement, tu crois? - ---Si je crois! Mais si nous restons, il sera ici demain, après-demain, -tous les jours. Et alors les suppositions, les potins, les cancans... -Qu’est-ce que nous dirons, hein? Et qu’est-ce qu’il dira, lui, partout? - -Fanny osa: - ---Mais, si nous partons, il peut parler tout de même? - ---Non, dit la grosse cadette avec décision, il n’osera pas semer en -notre absence une chose pareille. Et puis il détruirait tout en faisant -ça. Non, il se fatiguera en voyant qu’on ne tient pas compte de lui et -il n’osera pas poursuivre. La peur, ça compte aussi, tu sais! Et, -attaquer des gens comme nous, considérés dans le pays, ça ne se fait pas -comme ça. - ---Alors? dit Fanny timidement. - -Mais sa sœur lui coupa la parole: - ---Non, non, il ne faut pas dire: «Alors nous n’avons qu’à rester», parce -que rester, c’est l’accepter. Si tu ne comprends pas la différence, tu -es bien simple, ma pauvre fille! - -Elle la dominait de sa masse et de sa décision, et Fanny, encore une -fois, comprit que sa cadette avait raison et qu’il fallait accepter le -joug sans lequel elle n’était pas capable de se diriger. - ---Fais ta valise, ma fille, jeta la grosse Berthe en s’en allant. Juste -ce qu’il faut. Quinze jours. - -Fanny s’accrocha à ce détail effrayant: - ---Mais quoi! comme ça, à Paris? Moi qui n’y ai été qu’une fois... - -Berthe secoua la tête. - ---Ce n’est pas un voyage d’agrément. C’est un grand ennui qui nous -arrive. - ---Et de la dépense, plaça Fanny. - -Berthe se recula dans la porte pour la toiser. - ---L’honneur d’abord! comme disait défunte maman, fit-elle avec noblesse. - -Elle se tourna et sortit. - -Fanny s’assit, accablée. La honte, la peur, l’angoisse venaient -d’étouffer quelque chose en elle, quelque chose qui était la joie -maternelle ou, simplement, le sentiment de la maternité. Elle songea -qu’elles n’avaient parlé que par sous-entendus et que les mots qui -créent les choses ne s’étaient pas trouvé prononcés. Ah! si Berthe eût -dit: «C’est ton fils, l’aimes-tu? le veux-tu?», elle n’aurait jamais -trouvé en elle la force de dire non. - -Et elle osa songer encore: - -«C’est avec lui que je serais partie.» - - - - -VI - - -La lumière traînait encore au ciel quand elles quittèrent la maison. - -Le père Oursel, que rien n’étonnait, avait écouté en silence Berthe lui -annoncer le voyage inattendu et laisser ses recommandations. - ---Si on nous demande, vous direz que c’est un voyage d’affaires. - -Elle ajouta: - ---Il y a une lettre pour l’oncle Nathan. S’il venait une visite, vous -diriez qu’on sera là dans quinze jours, et si... - -Elle parut hésiter: - ---Il y a des pois qui vont «perdre». Vous pourriez en porter à M. -Gallier et... au voisin, à M. Froment. - -Le vieux hochait la tête, à mesure, sans commentaires. Elle dit encore: - ---Et, si... on venait... - -Les petits yeux enfouis dans les broussailles eurent un éclair de -compréhension. Il dit: - ---Le gars?... J’ sais bien c’ que faut lui dire. - -Elle s’assura d’un regard qu’ils se comprenaient, et dit d’un ton -détaché: - ---Ça n’a pas d’importance, ce garçon... Enfin, on prévoit tout! Pour le -reste, vous avez de l’argent, nous vous écrirons. Au revoir, mon père -Oursel. - -Il grogna une salutation indistincte et Fanny, qui se retournait, reçut -son étrange regard de chien fidèle. - -La douce nuit d’été sans lune pesait sur la vallée encore chaude du -jour. Sur la vieille route, Berthe craignait l’ombre épaisse des -tournants. Elles couraient presque en arrivant à la gare. - ---Que j’ai eu peur! soupira-t-elle en tombant assise sous la lanterne. -As-tu vu. Au pont, un homme qui nous regardait? - -Fanny portait en elle une peur qui ne laissait place à aucune autre car, -depuis qu’elle avait accepté la fuite en principe et depuis le premier -pas fait sur la route du départ, l’âme d’une fugitive était entrée en -elle. Les ombres du chemin creux ne recelaient rien d’aussi terrifiant -que le passé qui la poussait à présent vers la petite gare déserte. Et -elle frissonnait en songeant aux yeux rusés et froids du soldat. Et -puis, ce voyage, ce voyage, le troisième de sa vie, la troisième étape -de son calvaire... Elle dit vaguement: - ---Non, je n’ai pas vu. Je ne pense pas à ça. - -Le train arriva en soufflant, précédé de l’œil rond de sa lanterne qui -éclairait le ballast herbeux. Les sœurs montèrent dans un compartiment -de troisième classe. Berthe souffla: - ---Quelle chance! Personne! Si on nous voyait! - -A la station de Bréauville, elle fit tout ce qu’il fallait pour qu’on -les remarquât, courant le long des wagons, ouvrant et refermant toutes -les portières. Pourtant, aucune figure de connaissance ne se trouvait -là. Quand le train omnibus qui devait les mettre à Paris à six heures du -matin arriva, elles étaient déjà fatiguées d’émotion et d’appréhension. - -Ce fut un long voyage morne et lassant. A chaque arrêt dans la nuit, -Berthe se réveillait en sursaut, le chapeau de travers, en disant: - ---Je ne dors pas, mais, vraiment, si je dormais, ces secousses me -réveilleraient. - -La figure patiente de Fanny faisait une tache claire dans l’ombre entre -une énorme femme prostrée pour un sommeil de toute la nuit et un homme -en blouse qui descendit à Pavilly. La tête appuyée au dur dossier, elle -se laissait emporter, avec la sensation d’obéir encore, d’obéir contre -sa volonté, contre son choix, contre son cœur. Dans le premier choc de -ce bouleversement, elle avait perdu son orientation. Derrière Félix, -Silas disparaissait. Maintenant, il rentrait dans son champ de vision. -Elle songea: «Qu’est-ce qu’il va penser de notre voyage? Il serait venu, -peut-être, dimanche, parler à Berthe... A-t-il vu entrer le soldat? A -midi... peut-être. Va-t-il rapprocher tout ça? Si jamais il apprenait -quelque chose avant que je ne le lui dise, il croirait que j’ai voulu le -tromper.» - -Une nouvelle torture s’ajoutait à l’autre et, jusqu’à Paris, les deux -hommes se battirent derrière son front. - - * * * * * - -Le petit jour d’été s’éclaircissait quand elles arrivèrent. Une brume -enveloppait la cité qui brillait au travers comme un bijou sous une -ouate légère. L’odeur fade de l’eau et l’odeur âcre de la fumée -entrèrent dans le compartiment malpropre. L’écœurement des matins de -voyage tirait les estomacs et les figures. Fanny et Berthe ne se -regardaient plus car elles craignaient de lire sur le visage de l’autre -ce regret qui vient trop tard. - -Au sortir du tunnel, la gare apparut, lépreuse et enfumée et si -affreuse, si indigne de la beauté dont elle est la porte infernale qu’il -n’est pas un voyageur sensible qui ne s’enfuirait s’il écoutait ce -premier mouvement qu’on ne suit jamais. Fanny ferma les yeux. A travers -son indicible fatigue de corps et d’âme, elle ressentait l’offense de -cette laideur. Mais, déjà, Berthe la bousculait. - ---Quoi, alors? On va être les derniers à descendre, quand on est à côté -de la porte. - -C’était, en effet, un avantage dont il lui paraissait illégitime de ne -pas profiter. Les valises leur tirant les bras, elles prirent leur rang -dans le peuple incohérent qui s’écoule sur les quais. Et, les barrières -de l’octroi franchies, elles furent dans la rue, palpitante encore du -réveil. - -La place, nouvellement arrosée, s’étendait, presque vide. Paris sentait -l’eau fraîche et les fruits mûrs. C’était une ville innocente et -inhabitée qui commençait là. Les deux sœurs s’arrêtèrent, incertaines: -elles ne s’étaient pas attendues à ceci. - -Berthe murmura: - ---C’est comme ça, Paris? Tu m’avais pas dit... - -Fanny hocha la tête. - ---Je l’ai si peu vu! On n’a fait que le traverser quand on s’est réfugié -à Villeneuve. Si tu veux, on pourrait y aller, je me rappellerais... - -Mais Berthe protesta: - ---Ah! mais non, on est à Paris, faut au moins en profiter. - -Elles rechargèrent leurs valises et, sourdes aux invites de quelques -porteurs et cochers, elles commencèrent l’exploration des rues. - -Les hôtels luxueux ne les arrêtèrent pas un instant. En passant devant -le hall, elles détournaient la tête. Les petits établissements dont le -quartier regorge les firent hésiter. Elles ralentissaient le pas, -regardaient longuement la porte du bureau, mais, quand un garçon -ensommeillé s’avançait sur le seuil, elles se sauvaient en hâte. - -Cependant les quarts d’heure passaient. Sept heures sonnèrent. Des -voitures de laitiers et de messageries ferraillaient aux pavés. Les -tombereaux de la voirie avec leurs chevaux abrutis et leurs conducteurs -épileptiques épouvantèrent les sœurs et elles finirent par entrer dans -un petit hôtel devant lequel elles étaient passées trois fois. - ---Tu vas parler, souffla Fanny à Berthe. - -Après de longs pourparlers soupçonneux de la cadette avec une patronne -fardée et mal lavée, les sœurs se trouvèrent dans une chambre assez -claire située au quatrième étage mais où flottait une étrange odeur -d’eau de toilette, de cuisine et de cabinets. - -Quand la porte se referma, après les derniers marchandages, les sœurs -poussèrent ce soupir d’aise des voyageurs qui viennent d’acheter un -foyer. - -Berthe ouvrit la fenêtre. Cette fois, la ville commençait sa vie -véritable du matin. Dans les rues c’était le réveil de la fourmilière, -avec ses courants d’êtres infatigables allant vers des buts mystérieux. -Et le bruit terrible des voitures, des autobus, des tramways, celui des -trains proches avec leurs sifflets et leurs jets de vapeur, et celui que -font les milliers de pas et les millions de paroles, ce bruit qui est la -voix même de la ville montait jusqu’à la petite chambre et jusqu’à -elles. Fanny regardait par-dessus l’épaule de sa sœur. La moitié d’une -place lui suffisait toujours. Et, confusément, comme il arrive en cette -première rencontre, elle sentit qu’elle était absorbée dans quelque -chose d’extérieur, plus fort que sa force; et une peur sournoise la -saisit. - -Quand elles eurent déjeuné de café au lait insipide et de délicieux -petits pains, les choses leur semblèrent moins difficiles. - ---Qu’est-ce qu’on va faire? osa demander Fanny. - ---On va profiter de ce qu’on est ici. - -Fanny jeta un coup d’œil craintif vers le garçon qui empilait des -assiettes sur le dressoir. - ---Profiter? - ---Oui. Visiter Paris. Tu y es venue, toi, mais moi, c’est la première -fois... - ---Oh! dit Fanny tristement, on ne pensait pas à visiter... - ---Je te dis pas, s’entêta la cadette, mais enfin tu y es venue. Rien que -de traverser, c’est beau. - -Elle se pencha. - ---A propos, combien de temps que vous avez été à Villeneuve avec maman? - -Fanny détourna les yeux. Sa pudeur était sur elle, insurmontable comme -au premier jour. - ---Huit jours, je crois bien. - ---Tu crois bien! Tu n’es pas plus sûre que ça? Que t’es drôle, ma pauv’ -fille! - -Elle s’arrêta, se souvenant tout de même à l’éclat de sa voix, qu’elle -n’était plus dans leur maison de Beuzeboc, avec le vieux sourd pour tout -public. - ---Et alliez-vous à Paris? continua-t-elle. - ---Non, oh! non, jamais! - ---Eh bien, conclut-elle avec décision, on va le voir pour notre argent. - -Elles sortirent. - -Dehors, la rue inclinée qui roulait déjà son torrent humain -s’entr’ouvrit et se referma sur elles pour les engloutir. - - - - -VII - - -Ce furent dix journées étonnantes. D’abord, elles ne voulurent demander -aucun renseignement par peur d’être trompées et selon le défiant _Credo_ -normand. Le premier jour, dès qu’elles eurent fini leur petit déjeuner, -elles partirent par les rues fraîches encore de la nuit. - -Elles allaient, une peu inquiètes, le cou tendu, la main sur la poche, -singulières et déplacées parmi les passants qui se retournaient souvent -pour les revoir. - -Quand elles apercevaient un jardin public, elles y entraient vite pour -s’asseoir sur ces bancs offerts gratuitement, sous ces arbres -surprenants qui consentent à pousser entre les maisons. - -Une à une, elles trouvèrent les églises. Elles y pénétraient en évitant -peureusement le bénitier. A Notre-Dame, Berthe compta les chaises. La -rosace, pourtant les éblouit. A Saint-Sulpice, les orgues jouaient. -Elles restèrent foudroyées contre un pilier, sans oser bouger, comme si -ce bruit remplissait l’édifice à leur enlever la possibilité de le lui -disputer. - -Parfois, Berthe se ressaisissait: - ---C’est pas plus beau qu’à Rouen, disait-elle. - -Et Fanny traînait partout un cœur blessé et des yeux qui osaient à peine -quitter le spectacle terrifiant qu’ils regardaient intérieurement. Les -visions nouvelles passaient devant elle, comme devant une glace. Un -instant, elle les reflétait sans qu’elles pénétrassent dans son esprit -pour y demeurer par le souvenir. Son cerveau, son esprit, son cœur -étaient déjà occupés. Quelle place y restait-il pour la curiosité ou -l’émotion? Elle suivait sa sœur puisqu’il fallait la suivre, admirait -quand il devenait nécessaire d’admirer, s’exclamait parfois, même, pour -faire écho à Berthe, mais elle se sentait morte à tout. - -C’est ainsi, à pied, et pierre à pierre, qu’elles découvrirent Paris. -Mais elles n’y furent émerveillées qu’une fois: lorsqu’elles trouvèrent -la Concorde. - -C’était un des premiers matins. Il avait plu et le ciel, frais lavé, -miroitait dans les flaques d’eau. Une brise, venue des Champs-Elysées -arrosés, leur arriva presque dans la rue Royale. - ---Ça sent les bois, fit Berthe. - -Et ce fut alors qu’elles aperçurent la place comme un désert où le vent -les aurait déposées pendant qu’elles dormaient. Devant elles, le pavé -s’étendait pour la première fois, illimité, semblait-il, et peuplé de -passants semblables à des fourmis affolées. Les statues et les fontaines -colossales et l’obélisque sur son fût de pierre paraissaient seuls à la -taille de cette immensité. - ---C’est comme la mer! dit Fanny. - -Un moment, elles restèrent immobiles, vraiment béantes d’émerveillement. -Et puis, l’appel irrésistible leur vint comme il vient à tous ceux qui, -pour la première fois, aperçoivent l’espace et ses chemins. Elles se -jetèrent à la traverse, allant de l’audace à l’affolement, courant entre -les voitures lorsqu’il aurait fallu s’arrêter, s’arrêtant lorsqu’il -aurait fallu passer, toutes pareilles, enfin, à de grands oiseaux de -nuit subitement livrés à la clarté. - -Elles y revinrent souvent, tremblantes et fascinées devant ce danger -offert qui les tentait jusqu’à ce qu’elles y cédassent. - -Berthe disait: - ---Mais tous les chemins y mènent donc? - -Et, sournoisement, elles s’arrangeaient pour prendre ceux-là. - -Quand elles passaient devant les théâtres, elles détournaient la tête. -Pourtant, l’Opéra leur sembla digne de faire exception et elles -l’admirèrent comme une curiosité architecturale du même ordre que les -églises. - -Le soir, elles ne sortaient pas et, après leur repas auquel elles -trouvaient toujours un petit goût d’orgie, malgré qu’elles le prissent -léger et qu’elles fussent garées tout au bout de la longue table d’hôte -souvent plus qu’à moitié vide, elles remontaient dans leur chambre. Là, -Fanny, lasse de la journée, se laissait tomber sur le fauteuil qui se -plaignait doucement. Et tous ses soucis retombaient sur elle sans -partage, comme si la nuit et l’oisiveté la rendaient enfin vulnérable. - -Alors, elle se martyrisait de questions, de doutes. Félix et Silas. -Silas et Félix. Cette absence de nouvelles où elles étaient pour tout -le voyage permettait de tout supposer. Et qui eût écrit? L’oncle Nathan -ne dépensait jamais un timbre sans motifs vitaux, et il n’en verrait -aucun ici. Le père Oursel était illettré, et aucun de leurs amis ne -devait se sentir appelé à communiquer avec elles. Alors? Que se -passait-il là-bas? Le soldat était-il reparti? Elle espérait que oui en -songeant à Berthe, tant elle avait pris l’habitude de canaliser sa -pensée dans celle de sa sœur, jusqu’au moment où l’idée qu’elle ne -reverrait plus Félix la frappait comme un coup de massue dont on sent -qu’on va mourir. - -Sur la nuit éclairée, la forme de Berthe mettait une ombre massive et, -quelquefois, à bout de pensées et de souffrances, Fanny venait derrière -elle regarder aussi l’iniquité de la grande Babylone. Du quatrième, on -distinguait mal les trafics du trottoir, mais l’éclairage, les enseignes -lumineuses, l’atmosphère empoussiérée, violente, ardente et parfumée, -arrivaient jusqu’à elles. Et surtout, surtout, le bruit sourd, le bruit -enfiévré, le bruit de plaisir et de fête du Paris nocturne montait, -montait sans arrêt jusqu’à cette petite chambre qui était leur -forteresse, et d’où elles se défendaient. - -Elles ne parlaient pas; Berthe, par moments, poussait une exclamation -étouffée quand un jet lumineux, ou la phrase langoureuse d’un violon -d’orchestre ou quelque remous de la foule l’étonnait plus fort. Alors, -pour s’excuser, elle disait: - ---Si «ils» voyaient ça, à Beuzeboc! - -Quelquefois le garçon, qui constituait à peu près leur seul truchement à -l’hôtel (Berthe ayant déclaré une fois pour toutes que la dame du -bureau n’avait pas «l’air comme il faut»), leur proposait à demi-voix -des billets de théâtre. - ---Pourquoi que ces dames ne se distraient pas un peu? demandait-il. - -Et il leur offrait successivement toutes les pièces à succès des -théâtres subventionnés et des autres. Berthe prenait un air choqué -qu’elle gardait avec peine. Elle répétait: - ---Le Moulin-Rouge! Vous dites? Mais c’est pas un endroit comme il faut, -ça! - -Il y avait une pointe de complaisance dans la façon dont elle répétait -ces mots. Et Fanny pensait: «Je n’oserai jamais lui répondre comme ça!» - -D’ailleurs, Berthe endoctrinait le garçon qui s’était révélé -compatriote, étant d’Harfleur. - ---Chez nous, à Beuzeboc, disait-elle, c’est mieux qu’ici. Chez nous, on -ne fait pas le veau comme ici. Chez nous, on mange les artichauts à la -crème. - -Le garçon abondait. La crème? La crème avec les œufs, avec les -choux-fleurs, les poulets, les moules, les haricots verts, ah! oui, la -crème? Il connaissait ça, et il connaissait aussi Beuzeboc, par -ouï-dire, comme une ville de fabriques où on gagnait bon. - -Berthe expliquait avec condescendance qu’il y en avait une en face de -leur maison et que, même, ça manquait, le dimanche, de ne plus -l’entendre. Le garçon parlait des tréfileries et des chantiers qui, tout -le jour, grondaient au bord de la basse Seine. Et tous deux, le garçon -chauve, éternellement fatigué et la grosse fille endimanchée et -dépaysée, ressuscitaient le pays dans la salle morne du restaurant. - -Fanny les regardait sans bien les voir et sans les écouter. Les noms -familiers l’endormaient doucement, car Paris la fatiguait à mourir. -Harfleur, Beuzeboc, et la Hétraye et Cantarville et Lintot et Etainhus. -Elle appuyait sa tête sur sa main: il lui semblait être revenue dans la -petite salle à manger de la route de Villebonne. Et elle somnolait -paisiblement sans ses grands rêves épuisants de la nuit, que pleuplaient -les figures ennemies de Silas et de Félix. - -Elles visitèrent les musées, passant un jour tout entier au Louvre, de -l’ouverture à la fermeture, et mangeant furtivement un croissant sous -les yeux gênants des gardiens. Elles parcouraient les salles avec -lenteur en regardant à la dérobée les parquets luisants. Mais elles -cessèrent de voir les tableaux dont la multitude les rebutait. - -Berthe disait: - ---Y en a-t-il, y en a-t-il dans cette halle! - -Fanny courait derrière, lassée, une migraine serrant ses yeux meurtris. - -Quand elles rencontraient une fenêtre, elles regardaient dehors avec -envie, mais sans oser avouer qu’elles auraient mieux aimé marcher sur le -quai accueillant, plein de soleil et d’ombre papillotant au vent qui -agitait les peupliers de la berge. Quand elles sortirent, elles étaient -presque malades de leur marche de sept heures à travers les bâtiments. -Elles tombèrent sur un banc du quai. - ---C’est tout de même beau, dit Berthe avec conviction. Et toutes ces -peintures, tous ces cadres! Et pour rien! - -Fanny acquiesça faiblement. Cela glissait sur elle avec le reste. Elle -ne sentait qu’une immense lassitude et le besoin, enfin, de se trouver -chez elle, avec son souci et son malheur bien présents, sertis dans sa -vie ordinaire et non pas transportés dans ce monde hostile et -bouleversé. Et ce fut ce jour-là qu’elle osa dire enfin: - ---Rentrons chez nous, veux-tu? Je ne me plais pas ici. - - * * * * * - -Berthe la querella longuement là-dessus. Il n’y avait que dix jours -qu’elles étaient à Paris. La somme fixée ne se trouvait point dépensée. -On avait dit quinze jours, pourquoi abréger? Fanny laissa passer le -flot, tête courbée. Et elle dit enfin, doucement: - ---Ça ferait une économie. On a déjà bien vu tout. - -Berthe sembla considérer l’argument. Son avarice devait lutter avec sa -curiosité. Elle prononça enfin: - ---T’en as donc assez? - ---Oui, avoua Fanny, j’ voudrais être chez nous. - ---Que t’es drôle, ma pauvre fille! T’es jamais contente! On est ici, pas -mal, à voir Paris... T’as donc hâte de retrouver du tourment? - -Jamais elles n’avaient reparlé du soldat, comme si l’étourdissement de -leur vie les empêchait de se souvenir, comme si Beuzeboc et ses soucis -n’existaient plus, comme si le fait de couper les ponts eût supprimé le -danger. Peut-être était-ce simplement parce qu’elles ne pouvaient pas en -parler dans ce milieu nouveau, car les paroles sont, plus qu’on ne le -sait, dépendantes d’une atmosphère, d’un ciel, d’un paysage. - -Bien que sa pensée n’eût jamais quitté l’aînée, ces mots ressuscitèrent -le soldat devant les deux sœurs, aussi nettement que si, vivant, il se -fût dressé entre elles sur ce quai plein d’ombres mouvantes, de feuilles -et d’oiseaux. Et Berthe dit, d’un ton qui hésitait: - ---Qu’est-ce qui se passe là-bas? - -Elles virent la maison si bien posée entre son jardin et sa rue et, -positivement, la fabrique d’en face fit son ronron incessant qui semble -agiter l’air. - ---Tu vois, fit enfin Fanny, il vaudrait mieux que nous y soyons... - -Elle se tut pour laisser passer le bruit d’un tramway et ajouta: - ---Il y a des pois qui «perdent». - -Berthe ne disait plus rien. Elle fixait la noble façade du vieux Louvre -au balcon noir et or historique. Du doigt, elle le désigna enfin: - ---C’est le balcon d’où le roi a tiré sur les protestants, tu sais? - -Les yeux de Fanny, qui regardaient en elle un spectacle différent, -l’interrogèrent. - ---Oui, on nous l’a dit. Tu te rappelles que M. Poirier nous a bien -recommandé d’aller voir ça. - ---Ah! peut-être, fit-elle sans conviction. - -Elles se turent encore, puis Berthe reprit: - ---Des pois qui perdent, c’est vrai. Et puis ça va être les -distributions de prix qu’on ne manque jamais... - -Leur vie quotidienne évoquée les entoura tout à coup et leur sembla, -seule, véritable et nécessaire. - ---On oublie, ajouta Berthe avec difficulté, on oublie tout dans ce -Paris. Pourtant, c’était beau. - ---C’est beau, mais on serait mieux chez nous. - -Les sourcils froncés, Berthe réfléchissait. Maintenant, finie la -fantasmagorie dans laquelle elles venaient de vivre, on rentrait dans le -réel, à cause de ces paroles dites qui appelaient les autres. - ---Le soldat, dit-elle enfin. Il sera parti, ça, c’est sûr. Mais combien -qu’il sera resté? Il a dit qu’il avait quinze jours, mais il n’avait pas -d’argent pour rester quinze jours à Beuzeboc! - -Fanny plongea d’un seul coup dans son souci. Au même point qu’au départ, -sans avoir avancé d’un pas. Elle dit faiblement: - ---Sûr qu’il est parti! Qu’est-ce qu’il ferait là-bas? - -Un regret inconscient passait dans sa voix. Berthe répliqua avec -aigreur: - ---Dieu merci! On a fait ce qu’il fallait pour en être débarrassées. - -Elle réfléchit encore. - ---Faut peut-être pas trop rester parties, on ne sait pas. S’il avait dit -des choses, il vaudrait mieux être là pour le savoir. Et puis... - -Elle sourit presque et sa grosse figure en fut illuminée. Frappée du -changement de sa voix, Fanny la regarda. - ---Quoi donc? - ---Le voisin va se demander ce que nous devenons. - ---Le voisin? Le voisin? - -Elle répétait stupidement le petit mot qui venait de lui faire -comprendre qu’elle n’avait pas encore touché le fond de son tourment, et -que l’hostilité de sa sœur devenait de la rivalité. - -Le fleuve incessant des passants coulait devant leur banc. Les regards -distraits s’accrochaient aux détails de leurs toilettes, s’amusaient un -instant à leurs figures provinciales et disparaissaient pour faire place -à d’autres. - -Elles se levèrent et suivirent le flot. Déjà la ville avait disparu à -leurs yeux, leur existence reprenait son cours dans le lit habituel. - -En tournant la tête, elles auraient pu encore apercevoir le banc ombragé -qu’elles venaient de quitter; pourtant, elles n’étaient déjà plus là, -elles étaient parties, elles étaient arrivées. - - - - -VIII - - -Lorsqu’elles débarquèrent à la gare de Beuzeboc, toutes les écharpes des -soirs normands traînaient sur la vallée creusée en entonnoir. Leurs -yeux, réhabitués par la lente progression du voyage, se reposaient enfin -avec délices. Voilà le pont qui annonce la ville, et les maisons -solitaires qui font sentinelles, et voici la gare, et l’omnibus, et les -«soleils», et les sentiers blancs qui montent vers les bois, et les -cheminées roses qui dépassent les collines vertes... - ---Quel bonheur d’être rentrées, tout de même! cria Berthe en descendant -de wagon. - -Fanny oubliait sa lassitude. Quelque chose enfin l’accueillait ici. -L’air était ami. Les habitudes, le travail et le repos venaient -au-devant d’elle. - -Et, sur le seuil de la gare, elles aperçurent le soldat qui attendait la -sortie en montant la faction. - -Glacées, elles s’arrêtèrent. Il leur faisait une sorte de salut -militaire sans sourire, gravement, comme pour bien montrer que leur -rencontre était chose sérieuse et préméditée et non pas d’aventure. - -Berthe se remit la première. Elle prit sa sœur au bras, l’entraîna vers -l’omnibus qui attendait, la poussa dedans, y jeta leurs valises. Ce fut -étourdissant. Fanny tremblait encore du coup, que la lourde machine -s’ébranlait déjà. Quand elle eut repris ses sens engourdis, elle n’eut -qu’un mouvement: regarder, revoir Félix. Mais le soldat avait disparu. - -Pendant le trajet qui se fit dans le bruit infernal de la grosse voiture -ferraillant aux pavés, Berthe lui cria des choses, gesticula. Elle -n’entendait rien, ne comprenait rien. Une seule chose demeurait: elle -avait revu son fils. Tout au fond d’elle une sorte de grande joie sombre -grondait, contre laquelle elle se débattait comme le chasseur qu’une -bête, à moitié sortie de sa tanière, a déjà saisi au pied, malgré qu’on -la batte, qu’on l’assomme pour lui faire lâcher prise. - -Ce fut assez court. La vue de sa sœur hors d’elle-même, celle des rues, -des rues faites de maisons où chacun connaissait les demoiselles -Bernage, dressa comme un mur d’obstacles à cette marée furieuse qui -venait de passer sur elle. Et, tout à coup, elle eut peur: peur du monde -en bloc, des gens en particulier: peur de Berthe, et de l’oncle Nathan -et du père Oursel même, peur de ce Félix aux yeux durs, peur d’elle-même -à cause de ce qu’elle venait de sentir. - -Les chevaux grimpaient au pas la dernière côte. Tous les voisins -garnissaient les portes dans la douceur du soir. Les sœurs reconnurent -leur maison et, devant la porte, le soldat qui attendait. - -Cette fois, elles avaient compris. C’était une déclaration de guerre, de -guerre à mort ou plutôt à vie. Le Félix commençait à se faire -reconnaître. Déjà, toute la ville devait jaser. Les sœurs ne surent -jamais comment elles avaient franchi leur grille en frôlant le soldat en -sentinelle, comment elles s’étaient trouvées assises, haletantes, chez -elles, enfin chez elles, dans ce chez elles menacé. - -Comme une espèce d’ange gardien rustique, le père Oursel se tenait dans -la cuisine où elles s’étaient réfugiées. Il les regardait avec une sorte -de compréhension apitoyée. Mais il ne leur adressa pas un mot, même de -bienvenue, à la suite du bonjour caverneux dont il les salua. - -Ce ne fut qu’après le souper qu’elles retrouvèrent le calme nécessaire -pour en parler. Jusque là, ç’avait été des exclamations, des soupirs et -des gestes. La bonne soupe mitonnée, les œufs frais, les légumes -nouveaux, tous ces biens dont le goût leur revenait parurent leur -redonner un peu d’espoir. - ---Il faut en finir, dit Berthe. Père Oursel!... - -Le vieillard, qui remuait sa vaisselle dans l’eau fumante, se retourna. - ---Père Oursel, ce gars qu’est soldat est là à la porte. Il est-il revenu -ici? - -Le père Oursel se remit à sa bassine avec un mépris très visible. - ---Est rien! dit-il, dans la vraie manière laconique normande. - -Berthe connaissait ses façons. Il fallait insister. - ---Père Oursel, est-il revenu, oui ou non? - ---Il est venu, il est venu... murmura-t-il d’un ton dubitatif. Il y a -rien à faire pour lui ici. - ---Bien sûr, bien sûr, dit Berthe. Mais pourquoi donc qu’il est planté là -comme s’il nous attendait? - -Elle osait enfin mettre en paroles leur appréhension. Fanny trembla -d’entendre le bonhomme répondre. Mais il se tut, noyant son silence dans -le bruit des casseroles. Et elles n’apprirent rien de plus ce soir-là, -ni son sentiment s’il en nourrissait un là-dessus, ni celui des gens de -Beuzeboc. - -Comme Berthe allait entrer dans sa chambre, Fanny l’arrêta. - ---Nous parlerons demain, veux-tu? Je ne peux pas ce soir, je t’assure. - -Une si effrayante fatigue creusait ses traits dans sa figure livide aux -yeux cernés que Berthe n’osa point passer outre. - ---Bon, bon, dit-elle. Repose-toi, ma fille, y en a qui ne se reposeront -pas, va! - -Sur ce trait, elle se retira, déjà remise du voyage et toute rafraîchie, -elle, par la perspective du combat. - - * * * * * - -Quand Fanny se fut assurée en tremblant, le lendemain matin, qu’aucun -soldat ne se montrait sur la route, elle gagna le jardin où Berthe -attendait le déjeuner en considérant les pois en train de «perdre». Elle -ne savait plus, vraiment, où elle en était, car ce curieux instinct -nouveau qui venait de lui être révélé ne la soutenait que lorsque ses -yeux de chair pouvaient se poser sur son fils. Hors de sa vue, elle -n’était réellement qu’une créature tremblante, agitée, soumise aux -autres. - -Berthe vint au-devant d’elle. Il y avait sur sa figure une espèce de -résolution qui effraya Fanny en même temps qu’elle la rassurait. Et elle -attendit qu’elle parlât. Ce fut aussitôt. - ---Fanny, pendant que tu dormais, j’ai parlé avec le père Oursel. Le -soldat est venu tous les jours. - -Elle s’arrêta, le temps de jouir de son effet sur la malheureuse, et -reprit: - ---Tous les jours! Tu vois ce qu’on suppose, ce qu’on dit. Encore, ce -n’est rien, parce que nous n’y étions pas. Mais, maintenant, qu’est-ce -qui va arriver? - -Devant elle, Fanny restait pétrifiée, sans voix. Berthe reprit encore: - ---Tu ne sais pas? Tu n’as pas une idée? Pourtant, c’est à cause de toi -que tout ça est arrivé. Mais j’ai déjà vu ce qu’il fallait faire. - -Comme elle se taisait, Fanny retrouva la voix. Elle hasarda: - ---L’oncle Nathan lui parlerait bien. - -Berthe cria: - ---L’oncle Nathan est dans la Manche pour huit jours, voir des chevaux. -Il peut en arriver des choses, d’ici huit jours! - -Fanny, écrasée, balbutia: - ---M. Poirier pourrait... - ---M. Poirier?... Un homme comme lui, fourré dans les livres jusqu’au cou -et qui se détourne quand il voit une limace sur sa route? Allons donc! -qu’est-ce qu’il irait dire à ce mauvais gars? - -Malgré elle, Fanny interrompit: - ---C’est peut-être pas un mauvais gars... - -Berthe agita furieusement les bras. - ---Tu le défends, à cette heure, tu le défends? Après ce qu’il nous a -fait voir! Un mauvais gars, comme son père!... - -Fanny s’était abattue sur le banc. Elle sanglota: - ---C’était pas un mauvais gars. Il a écrit. Il regrettait. On peut bien -se repentir. - -Berthe resta un moment à court. La plus pure orthodoxie lui barrait la -route. Et, tout à coup, elle trouva une réponse: - ---Œil pour œil, dent pour dent! C’est ça qu’il faut dire, c’est ça! - -Fanny pleurait toujours, à sanglots profonds, qui secouaient ses épaules -frêles; et tout le chagrin du monde semblait abattu là sur elle. - -Le soleil entrait lentement dans le jardin, repliant un à un les pétales -jaunes des belles de nuit, ouvrant les petites coupes bleues et blanches -des belles de jour. L’air paraissait déborder du ronron doux de la -fabrique. Un beau jour d’été commençait dans la vallée. - -Les sanglots de l’aînée cessèrent peu à peu. Sans la regarder, Berthe se -recueillait. Et elle lâcha enfin le mot par lequel elle gouvernait la -vie de sa sœur: - ---Ecoute... - -«Ecoute, Fanny, tu dis vrai: il faut quelqu’un qui nous conseille, un -homme qui puisse, s’il le faut, tenir tête à un homme, parce que moi, -ce gars-là, ça me tourne le sang de penser qu’il faut que je lui parle. - -«Alors, il n’y a qu’un homme qui puisse nous aider.» - -Elle s’arrêta un peu. - ---Tu y penses comme moi! - -Fanny fit d’un air stupide: - ---M. Gallier? - ---Tu ne cherches que des vieux. Que t’es simple, ma pauvre fille! Faut -un homme encore jeune, d’attaque, qui puisse faire peur. Voyons... le -plus près, notre voisin. - -Fanny répéta: - ---Notre voisin? - ---Oui, M. Froment, l’instituteur. - -La stupeur morne qui marqua le visage de Fanny dut lui faire voir qu’il -fallait la noyer dans des paroles, car elle reprit très vite: - ---Tu comprends, ce n’est plus un étranger. Nous l’avons rencontré -souvent, il demeure à côté de nous... - ---M. Froment, jamais! Oh! non, ce n’est pas possible, fit Fanny, les -yeux séchés, les mains jointes. - ---Et pourquoi pas possible? - ---Mais parce que je ne veux pas, je ne peux pas. Surtout lui! - -Elle avait tout dit. Berthe la considéra comme elle le faisait rarement. -Fanny comptait pour si peu dans sa vie profonde! Et elle dit lentement, -comme quelqu’un qui a enfin compris: - ---Ah! surtout lui! Ah! surtout lui! Je m’en doutais bien que tu faisais -quelque chose en dessous aussi par là. Mais enfin, tu l’avoues! - -Elle tremblait de fureur, soudain, comme quelqu’un qui vient de -découvrir l’imprévu, et non pas comme la prudente toujours avertie -qu’elle voulait paraître. Et, à côté d’elle, Fanny tremblait de chagrin -et d’émoi. - ---Oui, c’est comme ça, dit-elle enfin. Nous étions d’accord. Il devait -venir... - -Elle s’arrêta, incapable de continuer, tant son bonheur manqué la -prenait à la gorge. - ---Eh bien, il viendra, dit férocement la grosse fille. Et on lui dira -ça. - -Une idée subite parut la frapper. - ---Car, enfin, tu n’allais pas prendre cet homme-là sans rien lui dire, -tout de même? - ---Oh! peux-tu croire ça! - ---Est-ce qu’on sait jamais avec toi? - -Fanny tenta de se rebeller. - ---Tu sais bien qu’avec les autres... - -Mais Berthe ne voulait rien de ce côté. - ---Les autres, les autres! dirait-on pas qu’il y en avait une douzaine -après toi! - -Le soleil arrivait sur les héliotropes, qui envoyèrent une bouffée -vanillée jusqu’au banc. - -Berthe reprit: - ---Il faut lui dire, à M. Froment, tout de suite. Puisqu’il faut en -arriver là, pourquoi attendre? - -Fanny se tordait les mains. - ---Pas comme ça, pourtant! Ce n’est pas comme ça que je voulais lui -dire! - ---Qu’est-ce que ça fait? Toutes les manières sont bonnes de dire ce -qu’on veut. - -Elle se pencha. - ---_Il faut_, _il faut_ lui dire. Il nous donnera un bon conseil. As-tu -mieux à proposer? - -Elle s’arrêta un instant, comme pour attendre une opinion qui ne vint -pas. - ---Tu vois bien, tu n’as rien à dire. - -Elle se leva. - ---A la sortie de onze heures et demie, je demanderai à M. Froment -d’entrer un instant. - -Fanny s’épouvanta devant cette façon officielle d’agir. - ---Entrer chez nous! - ---Eh bien, puisqu’il devait venir. Puisque vous... - -Elle ne se décida pas à prononcer un mot qui parût consacrer ou même -accepter la chose, et, se levant brusquement, elle s’en alla. - -Cachée dernière les rideaux de sa fenêtre, Fanny vit la scène redoutée: -la grand’porte de l’école s’ouvrant, le flot agité des enfants -s’envolant et la haute taille de Silas planté au milieu d’eux. - -Et puis Berthe, près de la barrière entr’ouverte, semblable à une -araignée dans sa toile, Berthe attendant le passage du grand homme et -avançant d’un pas. - -Oh! ce pas! Fanny en brûla de honte, tandis qu’elle rougissait lentement -jusqu’aux yeux. Et puis ce fut rapide. Quelques mots et Silas entrait, -refermait la barrière, suivait Berthe dans l’allée, et Fanny entendait -résonner son pas ferme sur les marches, dans le corridor. - -Alors elle essaya de se composer: «Il faut que je descende, allons, -songea-t-elle. _Il le faut._ Il faut que ce soit moi qui lui dise.» - -Ce fut un combat dur et court. Elle luttait encore que, déjà, elle -descendait l’escalier sans presque s’en rendre compte. - -A la porte du salon, elle s’arrêta, surprise. Berthe avait fait entrer -sa visite dans la pièce de cérémonie. Cela lui fut encore une occasion -d’hésiter. Enfin, elle se vainquit, et, pâle, tremblante, le cœur -battant jusque dans la gorge, elle entra. - -Tout de suite, elle comprit qu’ils n’en étaient qu’aux préliminaires de -l’explication. Silas, debout, sans chapeau à la main, ce qui lui donnait -quelque chose d’étrangement familier, se tenait en face de Berthe, la -tête inclinée, avec un air de surprise dissimulée. Autour d’eux, la -pièce inhabitée, froide, luisait d’un éclat gelé par le vernis des -meubles, l’or des cadres, de la garniture de cheminée, les glaces et les -vitres. «Il n’y a pas un grain de poussière!» songea Fanny avec -satisfaction, malgré elle. Et, aussitôt, elle plongea dans ses -tourments. - -Berthe disait: - ---Ah! la voilà! - -Il y eut le petit choc ordinaire et l’embarras des rencontres. Fanny -sentait les yeux de Silas la brûler à travers ses paupières baissées à -elle, lui demander: «Pourquoi êtes-vous partie? Où êtes-vous allée? -Comment ne m’avez-vous rien dit?» Et le joug écrasant de l’amour, -qu’elle ne sentait plus, retomba sur elle. - -Comme en rêve, elle vit qu’ils étaient tous assis. Elle entendit sa -sœur qui, seule à rompre l’insupportable silence, disait des paroles -quelconques pour masquer leurs pensées. Elle entendit: «Paris, oui, -Paris. Un petit voyage.» Et, enfin, les mots importants arrivèrent. La -voix profonde de Silas répondit: - ---Vous avez besoin de moi. Tant mieux. Je ne désire rien tant que de -vous être utile. - -Berthe recueillit le compliment, le goûta et le digéra. Puis elle dit: - ---Voilà. Notre oncle est parti. Nous n’avons que des vieux amis, ici, et -il nous faut l’avis d’un homme. - -Elle prit un temps. - ---C’est à cause de quelque chose que vous avez entendu dire, peut-être? - -M. Froment la regardait, sans comprendre. - ---Non, vraiment rien. - ---Ah! dit-elle d’un ton soulagé. - -Il y eut un silence, et puis, elle regarda Fanny. - ---C’est à cause de ma sœur. - -De tous les durs moments de la vie de la pauvre fille, ce fut peut-être -le plus dur. Son cœur lui parut sauter hors de sa poitrine. Elle ferma -les yeux. «Si je pouvais m’évanouir!» songea-t-elle. Mais, quand elle -les rouvrit, la cruelle lumière de midi était toujours là, autour d’eux, -sur elle, sur le visage attentif qui se penchait vers le sien. - -Elle fit un geste qui devait contenir bien du désespoir, car Berthe -elle-même parut le comprendre. Et, malgré tout, heureuse de reprendre le -sceptre de la conversation après l’avoir tendu par mégarde à sa sœur, -elle continua: - ---Monsieur Froment, vous avez peut-être remarqué un jeune homme, un -soldat, qui rôde autour de chez nous. Il a osé se présenter ici. Il -vient d’un pays où nous avons eu une vieille servante. Et... il se dit -son neveu, mais... - -Elle s’arrêta encore en regardant Fanny. - -Le grand homme écoutait d’un air étonné. - ---Ah oui? dit-il. Et alors... - ---Alors, il nous persécute. Il veut se faire nourrir ici, ou je ne sais -quoi, il est là, tout le temps. Avant notre départ, nous l’avions eu ici -à dîner une fois. A notre retour, il était à la gare, et puis, nous -l’avons trouvé à notre porte. Tenez, si vous regardez par la fenêtre, -vous le verrez peut-être. - -Tous, ils se tournèrent vers la vitre brillante sous le rideau blanc. -Et, comme elle l’avait dit, ils virent, contre le mur, le petit gars -trapu, rouge et bleu, qui les regardait. - -D’un commun accord, ils reculèrent comme si ces regards eussent été des -projectiles auxquels on ne pouvait s’exposer sans danger. Cette fois, -ils l’avaient tous senti, ce n’était plus des mots mais une présence qui -les menaçait. Et, un peu pâle, l’instituteur demanda: - ---Et ce garçon vous persécute, mais pourquoi? - -Il y eut un silence pesant qui parut devoir durer éternellement. Enfin, -Fanny leva la tête, osa regarder son fiancé. Alors, elle vit dans ses -yeux ce qu’il craignait, et une étrange goutte de bonheur tomba dans sa -coupe d’amertume. - -Ce fut lui qui parla le premier, d’une voix si altérée qu’elle le -reconnut à peine. - ---Fanny, je vois que vous avez appris notre décision à votre sœur? - -Ainsi, son ami la réclamait, avant de savoir. Dans cet inconnu dont -frémit l’ordinaire égoïsme masculin, il lui tendait la main! Elle -l’adora dans son cœur douloureux, tandis qu’incapable de parler elle -inclinait la tête. - ---Alors, je peux dire que je suis là pour vous servir, pour vous -protéger au besoin? - -Sa voix, redevenue sonore, montrait qu’il la voyait toujours à lui. -Entre eux, une onde d’entente passa, qui fut interceptée par Berthe. - -Elle se dressa, tout à coup, ivre de cette jalousie cachée qui explosait -enfin, et elle cria: - ---Mais ça ne se peut pas! Vous ne savez rien! Demandez-lui donc de vous -dire ce qu’il y a entre vous deux. Demandez-lui! - -Muette d’horreur, Fanny se détourna et cacha sa tête dans ses mains. -Elle ne pouvait pas étrangler de ses mains cet amour naissant, et elle -dit d’une pauvre voix de honte: - ---Toi, dis-lui, je ne peux pas. - -Berthe se calmait. Elle tenait la parole et la réparation qu’elle -voulait. - ---Si tu veux. Vous allez comprendre, monsieur Froment. Notre mère, quand -elle est morte... - -Elle parla longtemps, assise, importante, écoutant ses paroles, et tout -à l’effet qu’elle faisait sur le bel homme terrassé en face d’elle. -Quand, enfin, ayant tout dit, elle se retourna, Fanny avait disparu. - -Elle ne descendit que bien après le départ du visiteur, les yeux rougis, -froide d’appréhension. La porte, en se fermant, lui avait battu sur le -cœur. Silas s’en allait pour ne jamais revenir. Il partait la méprisant, -déçu d’elle, irrité, plein de ce courroux des hommes trompés, car elle -l’avait trompé. - -Timidement, elle jeta un regard dans le salon vide. Un peu de présence y -restait encore: une légère odeur humaine se mêlait à son ordinaire -senteur de renfermé; deux chaises et un fauteuil sortis de leur immuable -alignement témoignaient encore de la scène jouée; les ronds de -sparterie, ordinairement placés devant chaque siège, se bousculaient les -uns les autres. La vie enfin avait pénétré dans la pièce morte et y -persistait encore. Fanny comprit un peu de tout cela, et referma -doucement la porte. - -Elle trouva sa sœur à table, solidement installée devant son assiette. - ---Te voilà! cria-t-elle. Je croyais que tu n’allais pas «dîner» -aujourd’hui. Si ça a du bon sens, tout ça! Assieds-toi, tiens! - -Fanny s’assit, les yeux pleins de questions, mais sans oser se fier à sa -voix. Et elle commença son misérable repas. - -Toute la gaîté du monde riait sous la fenêtre ouverte. Une odeur de -boudin grillé venait de la rue. Des enfants débridés de l’école -criaient. On sentait le jardin pâmé de joie sous le soleil. La table, -nappée de frais, était chargée d’un plat savoureux de poule au riz, que -l’étrange cuisinière accommodait au mieux. Berthe remplit l’assiette de -sa sœur. - ---Mange, j’ai faim. - -Le symbole même de leur vie fraternelle parut exprimé. Et le joug était -si bien incrusté dans les faibles épaules, l’obéissance accourait -tellement au-devant de l’ordre, et puis, après tout, un tel parfum -montait du plat pour séduire la bête vorace de l’appétit, que Fanny -mangea. - -Elles ne parlèrent de rien à table, mais, dès qu’elles furent au jardin -dans l’allée ombragée de noisetiers qui bordait le potager, Fanny -demanda d’une voix tremblante: - ---Qu’est-ce qu’il a dit? - -Depuis le départ de Silas, la question était entre elles; et ce ne fut -qu’une simple formalité pour l’une de le dire, pour l’autre de -l’entendre. Pourtant, la réponse toute prête ne tomba pas aussitôt. -Berthe hésita un moment avant de parler. - ---Il n’a rien dit... - ---Rien? - ---Rien. - -Fanny serra ses mains l’une contre l’autre. Elle sentait qu’elle venait -de perdre une des choses précieuses de sa vie: le silence de son fiancé. -Ce silence qui n’était rien, rien, en effet, pour quelqu’un d’autre, -comme elle aurait su l’interpréter! Et puis l’hostilité de Berthe le -dénaturait peut-être encore... Tant de choses, tant de choses dans la -façon dont une tête se relève ou s’abaisse, dont une main se crispe, et -puis les yeux qui parlent toujours avant qu’on les fasse taire... - ---Oh! dit-elle avec angoisse, tu as bien vu ce qu’il pensait! - -Berthe se pencha pour enlever un gros escargot qui montait à l’assaut -d’un chou. Et Fanny perdit ainsi la première lecture de ce visage qui -n’aurait pas su, non plus, se fermer tout de suite. - ---Il n’a rien dit sur le coup. Il baissait la tête, il avait les yeux en -bas, l’air dur. Enfin, il s’est remis; il a fait: «Je vous remercie, -mademoiselle Bernage, de la confiance que vous me témoignez. Vous avez -bien fait de compter sur moi. Je vous suis tout dévoué.» - -Elle savourait, en les répétant, les paroles qui s’adressaient à elle, -et n’en cédait rien à celle qui en était le sujet. - -Fanny reprit après un silence: - ---Enfin, quand il a su que je... que Félix... mon malheur, il a bien -laissé voir quelque chose? - ---Pour sûr qu’il n’avait pas l’air très content. Il est devenu blanc. Et -puis ça lui a passé. Après, il n’a plus fait mine de rien. - -Chaque parole perfide entrait dans l’âme à vif. - -Elle demanda encore: - ---Et qu’est-ce qu’il va faire? - -Berthe dit vivement: - ---Pour Félix? Il a dit: «Ne vous tourmentez pas. Vous me demandez -conseil? Partez pour la ferme que vous avez du côté de Villebonne.» - ---«A la Hêtraye? que je lui ai fait.»--«Oui, qu’il m’a dit. Vous y avez -gardé un pied-à-terre, eh bien, allez-y tout de suite. Je me charge du -gars.» - -Elle s’arrêta net comme quelqu’un qui a encore quelque chose à dire et -qui le retient. Et, à regret, elle ajouta: - ---Et il a dit: «Mais il faut que je sache ce que votre sœur veut faire -vis-à-vis de lui.» - ---Il a dit ça, il a dit ça? - -Et elle reprocha humblement: - ---Tu disais qu’il n’avait rien dit. - ---Laisse-moi le temps, toujours! cria Berthe, hargneusement. Alors, j’ai -répondu: «Ma sœur veut, comme moi, s’en débarrasser.» - ---Débarrasser, oh! Berthe! - ---Quand tu répéteras: «Oh! Berthe!» c’est tout de même ça que nous -voulons! C’est pour ça que nous sommes allées à Paris. C’est pour ça que -nous avons appelé M. Froment à notre secours. - -Fanny dit faiblement: - ---Je ne voulais pas. - ---Tu ne veux pas, d’abord, et puis tu profites de ce que je fais. -Heureux que je suis là pour mener la barque. Où irais-tu sans moi, ma -pauvre fille? - -Elles se turent. La chaleur devenait insupportable. Berthe se dirigea -vers la maison. Fanny marchait derrière elle. - ---C’est tout ce que vous avez dit? - -Berthe ne se retourna pas. - ---Oui, dit-elle sèchement, c’est tout et c’est bien assez. - -Dans le vestibule frais, elle s’arrêta pour s’éponger. - ---Alors, on va suivre son conseil. Puisque le gars reste là, on va -encore lui fausser compagnie. - -Fanny restait songeuse, le front plissé, les yeux pleins de chagrin. - ---Est-ce mieux? Est-ce qu’il le croit, vraiment? - -Elle ouvrit la porte et regarda par la fenêtre qui donnait sur la rue. - -Le soldat était là qui faisait les cent pas sous le soleil implacable de -deux heures. - -Elle se rejeta en arrière. - ---Pauvre Félix! murmura-t-elle tout bas, comme il a chaud! - - - - -IX - - -Quand Berthe poussa ses volets, le soleil mangeait déjà le brouillard. -Les nuages de vapeurs condensées sur la Seine pendant la nuit -débordaient à présent d’une mousse laiteuse la large coupe verte de -l’estuaire. - -La Hêtraye, village, église et mare, se dressait à l’extrémité de la -plaine que terminait la ferme accrochée au rebord du plateau et -surplombant la vallée profonde où siège Villebonne, entre son cirque -romain, son clocher gothique et sa tour féodale. Villebonne ceinturée de -la verdure affolée par l’humus des falaises et prolongée sans fin par -les marais où fuit, vers le sud, tout droit depuis deux mille ans, la -chaussée de Jules César. - -Il était de fondation dans la famille Bernage, depuis qu’elle avait -quitté son berceau de la Hêtraye, de garder un pied-à-terre à la ferme. -Elle possédait une assez jolie maison d’habitation à un étage, remplie -de vieux meubles d’héritage, et plantée au milieu d’un clos de pommiers -vénérables. Les fermiers logeaient plus loin, dans une chaumière, -petitement et humblement, à la mode de jadis. - -Cette fois encore, les sœurs étaient parties à la brune dans une voiture -réquisitionnée chez l’oncle Nathan absent. Et aucune ombre suspecte ne -s’était mêlée aux commères de la route, extasiées de curiosité sur ce -nouveau départ. - -Sur sa porte, l’instituteur fumait une cigarette. Il les salua -gravement, mais Fanny ne put voir dans l’ombre l’expression de ses yeux. - -Ce matin-là, elle dormait d’un sommeil accablé après une longue insomnie -dans laquelle ses soucis avaient pris le grossissement accoutumé. -Pourtant, elle ouvrit les yeux, dès que Berthe la toucha. - ---Qu’est-ce qu’il y a? demanda-t-elle en s’asseyant, lucide et prête à -souffrir. - ---Il y a, il y a... viens voir ce qu’il y a... - -Elle la prit sous le bras. Encore engourdie, Fanny se mit à bas du lit. -Berthe la tirait vers la fenêtre. Elle se frotta les yeux, où le sommeil -persistait. - ---Regarde! dit Berthe dans un souffle. - -Elle regarda et, rouge et bleu sur le paysage embrumé, elle vit le -soldat adossé à la haie du clos, et qui considérait la maison. - -Quand elle ouvrit les yeux après le demi-évanouissement où elle venait -de sombrer, elle vit Berthe, debout devant elle, droite, grande, sévère -et comme pleine de résolution. - ---Ah! c’est passé? fit-elle. Je peux m’en aller, à cette heure? - ---Où? questionna Fanny. - ---Lui parler, à la fin des fins, à ce gars-là, et tu vas voir si je vais -me faire écouter!... Tu trembles tout le temps, toi; il le voit bien. -Mais attends qu’il trouve quelqu’un en face de lui et tu verras! - -Déjà elle semblait en route pour la bataille. Fanny, des deux mains, -l’arrêta. - ---Ne fais pas ça! Lui parle pas mal! Te fâche pas! Qu’est-ce qu’on fera -s’il crie des choses?... - -Violemment, Berthe s’arracha. - ---Qu’est-ce que ça me fait! Et sa persécution, crois-tu que ça ne nous -compromet pas? - -Elle était dans l’escalier. Fanny la perdit de vue. Les verrous -glissèrent, la clef grinça; puis, dans l’herbe noyée de rosée, elle -l’aperçut qui passait, laissant un sillage plus foncé derrière elle. -Chaussée de sabots, elle levait haut les pieds, marchant redoutablement -vers le petit soldat immobile. - -Fanny vit l’abordage. Haute et vaste, plus grande que le garçon, Berthe -le lui cachait. Le dos véhément de sa sœur, vêtu d’une camisole bleu -foncé à pois, faisait une grande tache dans le pré, où le soleil -commençait de glisser obliquement mille rayons que renvoyaient dix mille -gouttes de rosée. Et cette chose un peu grotesque, un dos de grosse -femme en déshabillé, qui bougeait dans la lumière du matin, lui -paraissait décider de son avenir. - -Elle tremblait comme une fiévreuse. «Qu’est-ce qu’il va dire? Pauvre -malheureux, tout de même! Si je pouvais faire quelque chose pour lui?» - -Et toute sa volonté disait au dos qui tachait le pré lumineux: - -«Pas si fort! Il me ressemble peut-être, au fond, et ça fait si mal, la -brutalité!» - -Par moments, elle était secouée de la terreur de le voir se dresser en -colère contre sa sœur et lever la main, peut-être, ou tirer son -coupe-choux. - -Et soudain elle revit le visage de Berthe, qui reprenait le chemin -marqué de sombre sur la cour miroitante. Elle revenait vers la maison, -et, à grandes enjambées paisibles d’homme de la terre, le gars la -suivait. Affolée, elle se dit: «Le voilà! le voilà! Je vais le voir!» -sans démêler si elle se désespérait ou si elle se réjouissait. Elle fit -sa toilette avec des gestes d’automate. Pourtant, au dernier moment, sa -pâleur la frappa, dans le miroir à col de cygne du lavabo d’acajou. - -«Il va me trouver vilaine!» songea-t-elle. - -Et, pour la première fois de sa vie, elle fit un geste de coquette pour -se frotter les joues d’une serviette rêche. - -Le gars était dans la cuisine, où la mère Laurent, la fermière qui -aidait les sœurs quand elles venaient seules, allumait la cuisinière et -tournait le moulin à café. Berthe devait finir sa toilette dans sa -chambre. Il fallait donc, seule, prendre une attitude, choisir, agir. -Elle baissa les yeux. Avant tout, il fallait empêcher son amour maternel -captif et torturé de se montrer par là. - ---Bonjour, dit-elle doucement. - ---Bonjour, dit le gars. - -Sa figure pointue portait un air de ruse satisfaite. On le sentait -apaisé pour le moment, comme l’est un méchant chien en train de lécher -un os. Encore cette fois, la mère sentit son cœur entr’ouvert se -rétracter. - -Aussitôt, un nouveau souci lui vint. Qu’avait dit Berthe à la fermière? -Mais déjà la loquacité de la vieille femme lui venait en aide. - ---Alors, c’est le neveu de c’te pauv’ Marthe, comme ça? fit-elle en -affirmation-interrogation, car la mode paysanne aime à greffer une -conversation sur une branche solide. - -C’était une petite vieille que l’âge tassait. Sa figure de fin ivoire -mille fois creusé sertissait deux malins yeux d’agate. Elle était la -première à poser à Fanny la question redoutée. - ---Son neveu, répéta celle-ci en écho, heureuse de ne pas trop mentir. - -Berthe entrait justement. Sans doute n’avait-elle pas osé laisser -longtemps sa sœur privée de soutien dans la dangereuse entrevue. -Pourtant, elle paraissait bien ajustée dans sa robe grise du matin, avec -un petit tablier à carreaux bleus et jaunes en mouchoirs du pays; et ses -joues luisaient de savon sous la torsade magnifique de ses cheveux de -blé mûr. - ---Oui, mère Laurent, il nous est tombé du ciel, Félix. - -La mère Laurent plaça: - ---Félix Leplay, comme Marthe? - -Berthe resta court un instant, puis elle se remit: - ---Les neveux ne s’appellent pas toujours comme la tante! Une nombreuse -famille qu’elle avait, Marthe, n’est-ce pas? - -Elle regarda le gars comme pour le presser de venir à l’aide. Déjà, ils -étaient complices. - ---Non, fit-il avec calme. Elle n’avait «pas» qu’une sœur. - ---Donnez-moi le moulin, cria Berthe. Dépêchons-nous. J’ai faim, moi! - -Elle poussait la mère Laurent vers l’armoire et c’était comme si, en -même temps, elle poussait ses questions hors du chemin. - -En un instant, la table de chêne lavé et poli par cinq générations de -Bernages fut couverte d’assiettes à coq et à roses, de bols et de -cuillères. Une livre de beurre tout frais moulé y prit le milieu avec le -lait fumant et le café qui finissait de passer. - -Ils s’assirent tous, sauf la mère Laurent, pressée de retrouver son -homme. Le gars Félix atteignit son couteau en poussant un soupir -retentissant de contentement. - ---On n’est pas mal ici, fit-il. - -Et, coupant à la miche une énorme tranche, il entama le beurre. - -Ils mangèrent sans parler, puisqu’il devenait évident que le soldat -possédait la religion des repas. Fanny le regardait à la dérobée, -anxieuse, troublée, un peu heureuse et très triste. Qu’il était épais et -rustaud! Comme tous ceux de la vallée, elle exagérait la distance qui -les sépare des paysans. Avec effort, elle détourna les yeux de lui, se -contraignant à les tenir sur son assiette. - -Néanmoins elle les releva bientôt, tant le silence lui causait de -malaise: quelque chose de subtil flottait dans l’air, sans qu’elle pût -le localiser. Et, tout à coup, en regardant Berthe, elle comprit: il -n’y avait plus d’hostilité sur le visage, sur la personne tout entière -de sa sœur. - -«Qu’est-ce qu’elle a pu lui dire, tout à l’heure, dans la cour?» -songea-t-elle. - -D’ailleurs, ce ne fut qu’un éclair, une de ces intuitions certaines qui -sont comme des ponts jetés sur l’avenir. Et elle retomba dans son -incertitude, tandis que la voix de Berthe s’élevait plus aigre que -jamais. - ---Ils vous ont donné une bien longue permission au régiment, Félix? - -«Elle l’appelle Félix, songea Fanny avec attendrissement. Comme ça doit -lui coûter!» - -Il réfléchit un peu avant de répondre. - ---Ça tire à sa fin! - ---Ah! dit seulement Berthe. - -Et personne n’ajouta rien, tant chacun sentait les mots prochains -difficiles à manier. - -Berthe se leva avec décision. - ---On va se mettre au ménage, ma sœur et moi. Allez vous promener, mon -garçon. Il y a de quoi voir dans la campagne «du moment». - ---Et dans la propriété, ajouta le gars presque spontanément. - -Après quoi, il serra les lèvres comme pour les empêcher de lâcher -d’autres paroles trop pleines de signification. - -Berthe fit la moue. - ---Oh! la propriété! - -Elle n’ajouta rien. Entre eux venait de tomber le mot décisif: la -propriété, l’argent, le bien, l’appât qui, de si loin, attirait ici le -gueux renié, comme une charogne attire les bêtes puantes. - -De la journée, il ne rentra à la maison. Après avoir rejoint le père -Laurent aux champs, où il coupait du seigle, il dut fraterniser avec lui -et le journalier qu’il employait, car les sœurs le virent de loin qui -faisait «mézienne», endormi sous une haie. Le soir, il rentra avec les -hommes, les outils sur l’épaule, de la marche lente et lourde des fins -de journée. - -Elles étaient devant la porte, à regarder le soleil s’enfoncer dans -l’estuaire lointain, jouissant comme jouissent les gens de la terre de -cette beauté dans laquelle ils baignent sans vouloir l’exprimer. - -Le gars arriva par le sentier de l’est. Tournées vers le couchant, elles -ne le voyaient pas, et il resta là, à deux pas d’elles, immobile, -attentif et muet. - -Ce fut Fanny qui l’aperçut la première. Elle sursauta et faillit crier, -comme s’il l’avait surprise dévêtue. Berthe le regarda tranquillement. - ---Vous voilà, mon garçon. On a soupé, nous. Va falloir que vous alliez -avec le père Laurent. - -Le gars eut un mince sourire assuré. - ---J’ vas manger la soupe avec eux, toujours, fit-il. - -D’une seule pièce, à la paysanne, il se tourna et partit. - -Quand il eut fait quelques pas, Berthe cria: - ---L’ père Laurent vous prendra avec lui, à l’écurie, pour coucher! - -Le gars se retourna. Elles aperçurent sa figure soudain convulsée, -haineuse, ses yeux durcis. Il ouvrit la bouche, la referma. On vit sa -volonté lutter avec sa colère et la dompter. Il répéta: - ---Avec les chevaux, bon. - -Et il reprit sa marche. - -Quand il fut au bout de la cour, Berthe dit orgueilleusement: - ---Il n’y a qu’à savoir lui parler. - ---Oh! souffla Fanny, tu me fais trembler! - ---Quoi! parce que je lui cause dur? D’abord, depuis quand qu’ c’est une -honte pour un domestique de ferme de coucher avec les chevaux? - ---Pourtant... - ---Pourtant, ça lui a pas plu! Mais c’est justement. Ça lui fait voir -qu’on ne le supporte que jusqu’à un certain point. - -Elle se tut. Sa figure rayonnait positivement sous la clarté immense du -couchant. Malgré la victoire évidente que leur parti venait de -remporter, Fanny regardait sa sœur avec appréhension. - -Berthe se tut un instant, puis elle reprit: - ---Et je sais le faire parler aussi. Il m’a dit comment qu’il nous a -retrouvées. Car, enfin, c’était drôle, après toutes les précautions que -maman avait prises. - -Elle s’arrêta, mais Fanny ne dit rien. - ---Ça ne te semble pas drôle, à toi? Non? Il n’est pas sorcier, pourtant! -J’ m’étais promis de lui tirer ça d’abord, pendant qu’il est pas encore -trop «hardi». Eh bien, c’est ton voyage, ma pauv’ fille, ta belle idée -d’aller à Bures, y a dix ans. - -«Je m’en doutais bien. Mais je me suis trouvée «dupe» quand il me l’a -avoué. Oui. L’ fermier Malandain, qui nous a reconduites, connaissait le -chef de gare qui lui a dit où que nous allions. Tout ça, mis avec les -rapports de la femme du greffier, notre course à Londinières, l’a -renseigné. Tout de même, il est pas sot! - -Fanny ne s’arrêta pas à songer que ce n’était pas elle, en ce jour -lointain, qui avait été prendre les billets pour Beuzeboc à la petite -gare, au lieu de retourner couvrir leurs traces à Dieppe. Elle ne -portait pas un cœur de créancière, et, pour elle, les moyens employés -dans cette patiente chasse à la mère lui importaient peu. Son fils -l’avait trouvée parce qu’il _devait_ la trouver. Il ne _pouvait_ pas -disparaître de sa vie, elle le voyait bien maintenant. Le voyage à -Paris, cette résolution désespérée et la fuite à La Hêtraye, rien ne -réussissait à le dépister. - -Un peu plus tard, debout en robe de nuit, derrière sa fenêtre -entr’ouverte, Fanny regardait au fond de la cour le bâtiment, l’écurie -où son fils, toute la nuit et les nuits suivantes, allait dormir dans -l’haleine chaude et la forte odeur des chevaux de ferme. - -Elle spéculait sur le passé. «Si papa avait vécu, jamais cette chose-là -ne serait arrivée... jamais il ne m’aurait laissé arriver du mal... -jamais il n’aurait caché la lettre... jamais il n’aurait consenti à ce -que j’abandonne mon enfant... il l’aurait aimé.» Et elle reconstruisait -ainsi sa vie sur une seule donnée, puisque c’est là la consolation -suprême de ceux qui l’ont manquée. Mais son remords montait en elle, -formidable, accru, en réalité, de toutes ces années où il avait dormi en -elle, alors qu’elle le croyait apaisé, tandis qu’elle regardait l’étable -à cause de celui qui y dormait avec la haine au cœur. - -«Mon Dieu, priait-elle, mon Dieu, pardonne-moi, j’ai péché en -l’abandonnant, je le vois maintenant, tout en obéissant comme il est -dit, j’ai péché.» - -Elle revoyait son père, ce bon huguenot, et son grand-père qu’elle avait -connu, et les aïeux dont il lui parlait quelquefois, ces rocs au milieu -de la tourmente des siècles de persécution et de folie. Mais la foi -baissait, le siècle reprenait le dessus, le siècle, c’est-à-dire la -complaisance au péché qui devient le péché et puis le vice lui-même. -Mais comment savoir où est le péché? «Pour maman, se disait-elle, c’est -ce petit enfant né de ma faute qui n’en était pourtant pas une. Et, -vraiment, le péché, c’est de l’avoir abandonné. O mon petit, mon petit, -j’aurais fait un bon garçon de toi! Je t’aurais tant aimé qu’il aurait -bien fallu que tu le deviennes.» - -Et elle s’arrêtait devant le sentiment de l’irréparable comme devant un -mur. - - * * * * * - -Une pluie fine se tendait devant le paysage comme la chaîne sur le -métier, lorsque les sœurs descendirent, le lendemain. Aussi, le gars se -trouvait-il dans la cuisine avec l’air désœuvré des paysans contrariés -par le temps en pleine saison. Il exhalait une odeur appréciable -d’écurie. Berthe fit une grimace qu’il saisit au vol sans maladresse. - ---Ça sent son fruit, dit-il. Ah! je n’ai pas d’effets de rechange, ici, -et l’écurie, ça tient bon. - -Berthe dit rudement: - ---C’est pas nos affaires. A vous de vous arranger. - -Elle paraissait butée, ce matin, à se montrer intransigeante, autant, la -veille, elle avait laissé voir une singulière bonne volonté. Le gars -pâlit un peu sous son hâle de paysan. - ---Si, c’est vos affaires, dit-il d’une voix sourde en ne regardant que -la cadette. - -Elle vint en face de lui, à le toucher; les poings aux hanches, dans sa -terrible attitude de combat. - ---Ah! c’est nos affaires? Eh bien, combien qu’ ça va durer, dites un -peu, combien de temps que vous allez rester à la Hêtraye? - -Le gars ne répondit pas tout de suite. Il recula, se détourna et -s’assit. Puis il se coupa du pain, et alors il parla: - ---Ma permission finit dans huit jours. En convalescence que j’ suis. - -Fanny fit un pas et un cri. - ---En convalescence? - -Le gars la regarda comme s’il venait seulement de l’apercevoir depuis -son entrée dans la chambre. - ---Oui, dit-il, une «purésie» qu’ j’ai eue. Un chaud et froid que j’avais -pris, qui m’a tombé sur «l’estomac». - ---Une pleurésie? C’est grave, ça, fit-elle sans réfléchir. - -Il leva les yeux, qu’il avait baissés sur la tartine qu’il -confectionnait. Un peu de surprise y luisait. - ---L’ major a dit que j’avais un bon coffre. - -Il réfléchit un peu et ajouta: - ---Mais que fallait faire attention. - -Berthe avança entre eux et, se tournant pour poser le lait sur la table, -jeta à Fanny un regard impérieux comme un ordre. - ---Déjeunons, dit-elle. Eh bien, mon garçon, puisque vous êtes là encore -pour huit jours vous allez demander au père Laurent de vous prêter un -pantalon de toile et une chemise. - -Le gars et Fanny restèrent bouche bée, littéralement, et Berthe se -rengorgea devant leur étonnement: - ---Faut ce que faut, dit-elle. Dans huit jours vous partirez... - -Il y eut un de ces silences où l’on sent s’amasser les paroles -importantes, comme la pause dans l’orage annonce la décharge de la -foudre... Et elle ajouta: - ---Et on ne vous reverra peut-être jamais. - -Fanny songea passionnément: - -«S’il avait du cœur, il se lèverait et s’en irait. Oh! comme je -l’aimerais s’il faisait ça!» - -Et elle entendit encore la voix de Berthe qui ajoutait ces mots -indifférents dans lesquels il faut toujours noyer les autres comme la -pluie noie le tonnerre et l’éclair: - ---On peut bien faire ça: un pantalon et une chemise, c’est pas une -affaire... En mémoire de not’ pauv’ Marthe. - -Le cœur en suspens, Fanny regarda son fils. Il riait d’un rire -silencieux, et sa figure épanouie lui parut l’image même de la -bassesse. - - - - -X - - -Silas Froment montait la côte de la Hêtraye. Le train quitté à la gare -de Villebonne, il avait traversé la petite ville braisillante dans sa -chaude vallée, suivi l’interminable route encaissée où les «fabriques» -n’arrivent pas à enlaidir la verdure souveraine, et qui s’élève enfin -par larges lacets enserrant la coupe de l’un de ces petits monts de -l’estuaire, cariatides formidables du plateau de Caux. - -Il marchait du long pas cadencé des infatigables, sans s’arrêter et sans -se presser, avec un air de grande réflexion. Quand il émergea au sommet, -midi éclatait à tous les clochers; et celui de la Hêtraye, plus proche, -cognait ses volées à tous les peupliers de la route. - -A la barrière, les deux sœurs le regardaient venir. Berthe lui tendit -franchement la main. Fanny, livide, attendait. Quand il eût répondu à -Berthe, il se pencha et, sans un mot, prit la main froide de l’aînée, et -la serra avec douceur et tendresse. - -Ils pénétrèrent dans le petit bosquet d’ormes taillés qui formait un -croissant derrière la maison. Et Berthe, pressée de parler, commença: - ---Nous nous sommes permis de vous écrire de venir, monsieur Froment. -Excusez la démarche. Vous allez mal nous juger. Pardonnez-nous. -Qu’est-ce que vous allez penser de nous?... - -Silas coupa ses pléonasmes d’un geste courtois. - ---Je vous l’ai déjà dit, je n’ai pas de plus grand désir que de vous -être utile. Ce ne sont pas des mots: c’est l’expression d’une réalité -bien vive, croyez-le. - -Comme toujours, même dans les moments les plus graves, il s’écoutait un -peu parler par habitude professionnelle, par goût aussi. - -Berthe reprit avec difficulté, car l’expression de la reconnaissance est -une tâche ardue pour la hauteur normande: - ---Bien de la bonté de votre part. Mais nous sommes des femmes seules et -c’est une position... - -Il y eut un silence, et l’instituteur dit plus vite, comme pour en -finir: - ---Alors, où en êtes-vous? Je ne sais plus rien depuis votre départ. - -Ce fut comme si cette simple question enlevait enfin la bonde des -paroles. - ---Ah! monsieur Froment, dit Berthe, nous en sommes _à la raison_. Il est -là depuis huit jours et il part ce soir, mais je vous jure que j’en ai -assez. Moi, toujours! termina-t-elle en regardant Fanny avec rancune. - ---Oui, oui, dit M. Froment. Quelle attitude a-t-il? - -Berthe leva des bras tragiques: - ---Quelle attitude? Quelle attitude? - -Elle réfléchit un peu. - ---Peut-être pas d’attitude du tout, mais des façons de tout regarder, de -tout soupeser, des façons d’espion ou de maître: on ne sait pas. - ---Mais comment? - ---Tenez, hier au soir, il a demandé quand finit le bail du père Laurent, -comme si, vraiment, ça le regardait... Enfin, c’est trop fort! - -Elle se démenait sur le banc comme une chatte qui se fouette les flancs -pour amener sa colère au diapason voulu. Et Fanny se faisait toute -petite entre sa furie et l’attention brûlante de Silas, qu’elle sentait -attachée à elle. Et elle n’arrivait pas à comprendre le ressort caché de -ce grand jeu. Elle n’aurait pas voulu que Silas vint la voir dans son -tourment, et l’idée de le mêler à leur embarras lui était intolérable. -Elle écouta la voix grave qui la prenait aux entrailles, si fort, -parfois. - ---Voyons, sait-il?... Sait-il laquelle? - -Et Berthe répondit très vite comme si elle attendait la question depuis -le commencement: - ---C’est incroyable, mais il n’a pas l’air de savoir que c’est Fanny... - -La phrase resta inachevée, car certains mots ne pouvaient être dits, -même par celle qui ne ménageait rien. - -L’instituteur se leva. Il parut très grand dans le sentier couvert de la -charmille. - ---Voici mon avis, dit-il: ne rien lui apprendre. Il se lassera en voyant -qu’on ne veut rien lui dire... C’est une situation qui ne peut -s’éterniser... Il le comprendra. Tout homme de bon sens le -comprendrait. - -Il s’échauffait un peu aussi, tandis que, singulièrement, Fanny se -refroidissait. Depuis que les paroles s’amassaient contre son fils -honni--et celles mêmes de celui-ci qu’elle croyait un juste--elle -n’était plus si certaine de voir en lui l’ennemi dont il fallait se -débarrasser. - -Les sœurs se levèrent aussi, et ils se dirigèrent tous vers la maison. -Dans l’allée étroite, Berthe frôlait Silas de sa large hanche, et Fanny -venait derrière, seule, mince et muette. - -Sur le seuil ils virent de loin le gars qui attendait. Alors, Berthe se -tourna et, dans la figure de l’instituteur, elle jeta: - ---Vous lui parlerez. C’est vous qui nous en débarrasserez. - -Il n’eut pas le temps de répondre. Le gars les avait vus et se dirigeait -vers eux. - -Ce fut un singulier repas. Aucun mot n’avait été prononcé en -présentation. Mais le gars, avec son flair puissant de rustre, sentait -visiblement l’ennemi. Il se renfrogna, jetant des regards sournois et -mangeant à plein sans parler. Berthe trouvait moyen de faire marcher la -conversation, de paraître à son aise entre ces convives jugulés par -l’angoisse, ou la crainte, ou l’embarras. Et la chère de la fermière -affriandait tant l’appétit, aiguisé par l’air déjà salé du plateau, -qu’un peu de détente permit tout de même d’arriver au dessert sans -encombre. - -Après le café, Berthe se leva. - ---Allez faire un tour dehors, dit-elle. Moi et Fanny, on a à s’occuper -un moment. - -Elle hésita et ajouta: - ---Félix vous montrera la propriété. - -Les deux hommes sortirent. Fanny les regarda s’éloigner avec crainte. -Tout la blessait: les choses et leur contraire, ce qu’elle désirait et -ce qu’elle redoutait. Cette conversation entre ces deux hommes auxquels -sa chair et son cœur étaient attachés, elle eût voulu l’entendre, et -elle ne savait comment en fuir le récit. - -Le ménage était terminé depuis longtemps lorsque les hommes arrivèrent. - -Assises sur le banc devant la porte, les sœurs les regardaient -approcher: la grande taille de Silas s’élevant à côté du petit gars -comme un chêne auprès d’un arbuste. - -Fanny songea à la fois: «Comme il est grand et fort!» et: «Comme il est -chétif!» Et le coup de stylet maternel trancha à vif dans son orgueil -d’amoureuse. Berthe dit à demi-voix: - ---C’est-il bête que ce soit l’instituteur, qui ne se sert que de sa -tête, qui soit si fort et que ce malheureux qui a besoin de ses bras -n’en ait point. - -La réponse de Fanny vint comme un réflexe: - ---Le père Laurent dit qu’il est plus fort qu’il n’en a l’air. - -Les hommes arrivaient près d’elles. M. Froment se laissa tomber sur le -banc. Félix s’assit un peu à l’écart, à portée de la voix cependant, -comme décidé à garder sa place, cette fois. Et la conversation ne fut -que de lieux communs. - -A la collation, qu’on hâta pour que M. Froment, qui avait annoncé son -intention de regagner Beuzeboc à pied, pût se mettre en route à temps, -le gars ne démarra point de la pièce, avec une sorte d’obstination, -visible à la manière dont il restait tassé sur sa chaise. Et, dans ses -yeux aigus, tour à tour fixés sur ceux qui parlaient, luisait l’âpre -curiosité paysanne intéressée. - -Pourtant, sur l’ordre de Berthe, il dut aller chercher du cidre au -cellier contigu, mais il fut si vite de retour qu’elle n’eut pas le -temps d’amorcer la conversation qu’elle désirait. - -Enfin, M. Froment se leva pour partir. Il alla à Berthe et lui tendit la -main: - ---Merci, mademoiselle, dit-il, de cette _excellente_ journée. - -Il appuya sur l’adjectif. - -Il se tourna vers le gars et le salua avec une politesse distante: - ---Au revoir, monsieur. - -Puis, la voix haute et claire: - ---Venez-vous me conduire, Fanny? - -Pour les deux qui restaient ce fut inattendu comme un mauvais rêve. Les -fiancés étaient dehors qu’ils n’arrivaient pas à se rendre compte des -paroles étonnantes et du coup d’audace qui les suivait. - -Cependant, le couple s’éloignait dans la grande lumière dorée de -l’après-midi. Silas n’avait pas osé offrir son bras comme il y songeait. -Ils marchaient côte à côte, proches et, pourtant, séparés par l’éclat -nouveau de ce coup d’Etat. Et il leur semblait qu’ils n’avaient plus -rien à se dire. - -Ils allèrent ainsi jusqu’à la barrière. Silas l’ouvrit, et ils furent -sur la route blanche du plateau que l’instituteur allait suivre pour -gagner Beuzeboc au plus court. - -On aurait dit qu’une impossibilité physique les empêchait de parler l’un -et l’autre. Enfin, Silas commença d’une façon incohérente qui n’était -pas la sienne: - ---Il ne sait pas. - -Et Fanny, sans hésiter, elle qui hésitait toujours, répondit: - ---Ah! il ne sait pas? - -Ils marchèrent encore quelques pas, puis elle reprit: - ---Mais ce n’est pas possible! - -Silas dit sans la regarder: - ---C’est que vous avez l’air si jeune! - ---Oh! répéta-t-elle, c’est pas possible. - -Ils traversaient la longue rue du village. Leur conversation pouvait -être épiée; elle l’était: ils connaissaient trop les us des campagnes -pour n’en être pas certains. Fanny continua, l’air indifférent: - ---Il ne se doute pas, vous êtes sûr? - -M. Froment affirma: - ---Non. Il pencherait plutôt de l’autre côté. - ---Berthe? - ---Oui, affirma-t-il. Par moments, on dirait qu’il croit que c’est elle. - -Elle ne répondit pas à cela. Elle venait de songer à ce premier jour où -sa sœur était allée comme une Furie vers le soldat planté au bas du pré, -et à ce qu’elle avait pu lui dire et dont elle ne lui avait jamais -parlé, à elle, à cet air adouci qui paraissait parfois sur sa figure. - -Sa mère? Non, non, même pour tout savoir, jamais Berthe n’aurait -consenti à lui faire supposer cela. Elle se perdait dans ses pensées -confuses. Et ce fut Silas qui reprit: - ---Je l’ai questionné doucement, mais de façon à ce qu’il comprenne que -vous m’aviez tout dit. Il n’est pas sot. Il a compris. - ---N’est-ce pas? dit Fanny, avec une lueur de joie. - ---C’était difficile à expliquer. Cela s’est fait à demi-mot et très -rapidement. «Mon ami, lui ai-je dit, je suis ici pour aider ces dames. -Vous tombez dans leur vie sans crier gare.» - -«Il m’a répondu: «Oui, je sais bien, mais, moi aussi, j’en ai une -situation qui n’est pas drôle. (Il a dit: «qu’est rêvable.») Que celle -qui me doit quelque chose vienne m’établir. J’ai l’âge.» - ---Il a dit ça? - ---A peu près, c’est le sens. - -Elle répéta: - ---«Qu’elle vienne m’établir...» - ---Oui. Et il le pense. Je crois qu’on ne gagnera rien à ruser, à -temporiser avec une nature comme celle-là; c’est un roc. - -Elle pensa: «Comme maman.» Et, tout haut, elle dit: - ---Alors? - ---Et c’est tout. Aucun nom n’a été prononcé, c’est à des indices que -j’ai vu qu’il croyait que c’était votre sœur... - -Il se tut. Le village dépassé, quelques fermes bordaient encore un des -côtés du sentier qu’ils prirent pour couper vers la plaine. Des hêtres, -alignés sur le talus, une fraîcheur descendait, qui les surprit, après -l’haleine embrasée de la route crayeuse. D’un commun accord, ils -s’arrêtèrent pour s’adosser au talus herbeux contre lequel tous les -amoureux du village devisaient. Et l’instituteur reprit: - ---J’ai eu l’impression qu’une somme, une somme raisonnable, bien -entendu... - -Fanny étendit la main: - ---Oh! non, non, plus d’argent entre nous! Il y en a eu trop, déjà! - -M. Froment rougit jusqu’aux yeux. Fanny en eut honte pour lui. - ---Vous ne pouvez pas savoir, se hâta-t-elle de dire, perdant sa réserve -coutumière, tant elle se pressait de s’excuser, mais c’est l’argent -qu’on a donné, déjà, qui a tout perdu. Et l’argent n’arrange rien. - ---Quelquefois, dit l’instituteur qui s’était remis. C’est une question -de délicatesse. Il est évident qu’il n’est revenu, qu’il n’est entré -dans votre vie que pour cela. - -Elle détourna la tête. - ---Oh! pardon, je vous blesse, mais il faut porter le fer dans la plaie, -voyez-vous, le fer rouge. - -Il répéta, content de son image et la poussant encore: - ---Le fer rouge à blanc. - -Elle ne disait rien, la tête toujours détournée. Alors, il insista avec -douceur et fermeté: - ---Voyons, réfléchissez vous-même. Il est venu réclamer quelque chose, -n’est-ce pas? Eh bien, quoi? Sinon ce qu’un homme élevé comme lui peut -réclamer? - -Comme elle ne répondait toujours rien, il se pencha et, stupéfait, vit -qu’elle pleurait. - ---Oh! fit-il, avec cet air à la fois mécontent et surpris des hommes -lorsqu’ils voient le monument solide de leur argumentation battu en -brèche par la marée des larmes féminines. - -Elle bégaya: - ---Elevé comme lui, c’est justement! - -«Il n’aurait pas dû être élevé comme ça! C’est moi, c’est moi...» - -Elle ne put achever, les sanglots l’étouffaient. Sa pensée désolée lui -disait: «Tu as perdu ta vie, perdu ton fils, et tu perds maintenant -celui-ci qui te restait.» Elle savait qu’elle ne pouvait plus être -touchante sous les larmes, que ce temps-là était passé pour elle. Et -pourtant, elle pleurait toujours. - -Par discrétion, il se détourna. - ---Remettez-vous, je vous prie. - -Il fit quelques pas sur le sentier. Alors, comme elle sentait la tempête -diminuer, elle fit les gestes automatiques des femmes qui se rajustent -et essuient sur leur visage la trace passionnée que personne ne doit -voir. Sans mot dire, elle vint à côté de lui, et ils reprirent le -sentier. - -Mas ils ne savaient ni l’un ni l’autre où renouer la chaîne des paroles. -Toutes celles qu’ils venaient de manier les brûlaient encore. Enfin, -Fanny commença: - ---Je vous ennuie: je... je suis ridicule... - -Il protesta du geste. - ---Oh! je trouve cela si naturel! C’est un si grand désarroi pour vous, -pauvre amie! - -Le joli mot inusité la fit frémir. - ---Oui, dit-elle, un remords surtout. - -Il s’arrêta au milieu du chemin vert criblé de rayons obliques: - ---Non, ne dites pas cela. Il ne faut pas. Vous n’avez pas de remords à -avoir. A travers ce que votre sœur m’a dit, j’ai compris. Vous avez été -forcée, forcée à tout. Il n’y a pas de remords à avoir. - -Il parlait avec fermeté et noblesse. Une sorte de sensation de certitude -accompagnait ses paroles dans l’entendement de Fanny. Et elle ne trouva -rien à répondre. - -Ils marchèrent encore un peu, puis il reprit, continuant sa pensée: - ---Pas de remords non plus à employer le seul moyen possible. Comprenez -bien ceci, Fanny: ce n’est pas une réparation en... affection qu’il est -venu vous demander aujourd’hui; c’est une réparation... - -Il se tourna vers elle: - ---Endurcissez-vous à l’entendre: en argent. Et c’est pourquoi je vous -parlais d’une somme raisonnable... - -Fanny marchait toujours, bercée par cette voix profonde qui devait avoir -raison. Oui, c’était cela sans doute qu’il fallait faire, dans l’intérêt -de tous, c’était même peut-être le devoir... - -Elle dit, enfin: - ---Vous croyez vraiment qu’il accepterait, et que je dois le faire? - ---Mais, c’est certain, dit-il avec emphase, c’est l’évidence même. - -Ils arrivaient à l’extrémité des fermes, et le chemin rural se -changeait en sentier bordé de champs. Fanny s’arrêta. - ---Il va falloir que je m’en retourne. Mais, il part ce soir. Comment m’y -prendre? - -Silas lui tendit la main. - ---Laissez-moi tous vos ennuis. Je le ferai, moi. - -Elle le regarda avec appréhension. - ---Mais, comment? - ---Ne dites rien, ce soir. Qu’il parte. Il a une intention; celle de -revenir vous persécuter, sans doute. Je lui écrirais pour vous. - ---Merci, dit-elle avec embarras. Vraiment, je voudrais bien, si ce -n’était pas trop de dérangement. - ---Pouvez-vous croire, Fanny! demanda-t-il avec chaleur. C’est dit, je -lui écrirai. - -Il lui serra plus fort la main. - ---A bientôt, dit-il. C’est entendu. A Lisieux, au 200ᵉ d’infanterie. -Oui. Naturellement, je ne fixerai pas de somme, cela viendra ensuite. Au -revoir. - -Il ne lui donna point de baiser. Quelque chose entre eux les séparait, -ou quelqu’un. Il s’en alla dans la coupure que faisait le sentier entre -un champ de blé roux et un champ d’avoine blonde. - -Immobile, elle le suivait des yeux, et le vit se retourner. Il la -regarda, parut hésiter, et revint enfin. - -Quand il fut devant elle, il lui sembla qu’il était plus pâle. Il ouvrit -la bouche sans trouver de mots. Et il finit par dire: - ---Et comment, comment l’adresser? - -Elle ne comprit pas. - ---Comment l’adresser? - ---Oui, le nom. - ---Eh bien, M. Félix, M. Félix... - -Atterrée, elle s’interrompit. - ---Oui, Félix... - -Son regard se chargea d’épouvante et tout l’opprobre du monde tomba sur -ses épaules. Elle venait seulement de comprendre qu’elle ne savait pas -le nom de son fils. - - - - -TROISIEME PARTIE - - - - -I - - -Depuis que leur résolution était prise, une sorte de tranquillité venait -aux sœurs. Les hésitations, les tourments ressentis par l’une et par -l’autre, bien qu’à des degrés différents de tonalité et d’intensité, -s’apaisaient momentanément dans une certitude. - -C’est le soir même du départ de Félix qu’elles comprirent qu’il fallait -définitivement quitter Beuzeboc pour la Hêtraye. - -Après leur entretien, Fanny quitta Silas, toute honte bue, sans trouver -un mot à ajouter. Et le chemin du retour fut vraiment son chemin de -croix. Un petit fait pourtant, qui n’était pas nouveau et qui ne -changeait rien à l’état des choses, que cette ignorance de l’état civil -de son fils. Pour elle, il dépassait tous les autres en importance, en -signification, en résultats. - -Une honte nouvelle l’avait accablée quand elle s’était retrouvée en sa -présence. Elle n’osait plus le regarder: il lui semblait que son fils -lisait, cette fois, sur sa figure, un remords d’une autre qualité. - -Ils avaient dîné silencieusement. Berthe boudait Fanny depuis sa sortie -avec Silas, et le gars mangeait, comme toujours, avec conviction. Enfin, -il s’était levé: - ---Faut que j’ m’en aille. L’ train est à dix heures, à Villebonne. - -Fanny remarqua qu’il était lavé, astiqué et frotté. Et elle dit: - ---Tout est-il prêt? - -Elle n’osait dire tu, ni vous. C’est pourquoi elle ne s’adressait jamais -à lui, directement. Mais, cette fois, ce fut, malgré elle, la mère dont -le fils, millionnaire ou mendiant, gagne le régiment, qui parla: - ---Oui, dit-il, j’en ai pas lourd! - -Il se balançait d’un pied sur l’autre. On voyait les paroles s’amasser -sans trouver d’issue. Enfin, il dit: - ---Je vous remercie. C’est un agrément d’être ici. - -Personne ne répondit. Alors, il parut s’enhardir et prononça: - ---Vous auriez besoin... - -Il s’arrêta, comme pour juger de l’effet de ce début. Puis il reprit: - ---D’un bon domestique. - -Ce fut le tonnerre éclaté aux pieds des sœurs. On eût dit qu’elles en -restaient assourdies. La première, Berthe se remit: - ---Et alors? dit-elle avec quelque insolence. - ---Et alors, je connais le métier, tout le monde vous le dira. Vous -n’avez qu’à vous informer... - -Fanny songea: «Sans nom!» - -Berthe réfléchissait sans répondre. Elle semblait peser des choses. -Enfin, elle dit: - ---Vous rêvez, mon garçon! Nous n’avons pas besoin d’un domestique. Nous -«n’occupons» pas, nous demeurons à Beuzeboc. - -Les yeux bruns du gars eurent un vif regard sur lequel il tira aussitôt -le rideau de ses paupières. - ---Vot’ bail va finir, dit-il, vous pourriez bien reprendre la ferme à -vot’ compte. - ---Par exemple, comme vous arrangez ça! fit la grosse fille, suffoquée. - -Fanny pensa douloureusement: «Il sait tout ce qui concerne nos intérêts, -tout. Mais il ne sait pas laquelle est sa mère.» - ---C’est une bonne ferme, reprit le gars. J’ai regardé les terres. Y’a -plus mauvais. L’ père Laurent est vieux. I’ s’ mettra chez sa fille... - ---Vous êtes au courant! fit Berthe avec ironie. - -Le gars eut un sourire qui éclaira soudain sa figure impénétrable d’un -rayon d’intelligence. Il continua: - ---Elle ne rapporte pas c’ qu’elle pourrait, c’te ferme-là. Ils sont trop -vieux... De l’argent, qu’on en tirerait! - -Berthe l’écoutait attentivement, toute ironie disparue. Elle répéta: - ---De l’argent... - -Avec un art consommé de roublard, il rompit les chiens. - ---Faut que j’ m’en aille, dit-il. A revoir! - -Il tendit la main, sa main durcie de paysan-soldat. Et Fanny, pour la -première fois, remarqua sa petitesse, qu’il tenait d’elle. - -Berthe la serra mollement en réfléchissant toujours. Fanny la prit en -tremblant. C’était la première fois qu’elle touchait son fils. Une -langueur l’envahit tout entière. Que c’était doux! - -L’étreinte se desserra. Elle restait tremblante, oppressée, les yeux -mouillés. Le gars regardait Berthe. - -Alors, comme frappée d’une idée subite, celle-ci dit avec décision: - ---On vous écrira. - -Le gars enregistra gravement: - ---Bon. - -Il alla vers la porte. Fanny étendit la main. Voilà. Le moment était -venu: - ---Berthe! cria-t-elle. - -Berthe la regarda étonnée. Que pouvait-elle avoir à demander? On -arrangeait tout pour elle. - -Fanny comprit si complètement, cette fois, que tout son courage -défaillit. Eh bien, oui, après tout, accepter cela encore; le laisser -partir sans savoir son nom; ne pas lutter, ne pas même intervenir. - ---Rien, rien, dit-elle en se passant la main sur le front d’un air un -peu égaré. - -Ce fut pourtant comme si cette pensée fulgurante avait jailli de son -cerveau dans celui de sa sœur, car Berthe se retourna vers le soldat: - ---Mais, à propos, comment l’adresser? - -Du seuil, il se retourna: - ---Au 200ᵉ de ligne, 6ᵉ bataillon, 3ᵉ compagnie, à Lisieux. - ---Oui, mais... - -A son tour, elle hésitait, arrêtée devant l’obstacle monstrueux que -toute sa ruse n’avait pas prévu. - -Et le soldat, la main sur la clenche, faisait une figure de surprise -évidente. - -Sa ruse à lui était dépassée. - ---Qu’est-ce que c’est? demanda-t-il enfin. - -Pour la première fois de leur vie, Fanny vit sa sœur embarrassée. Les -yeux détournés, elle cherchait le mot nécessaire sans le trouver. - -Le silence devint pesant. Enfin, Berthe dit avec difficulté: - ---Toute l’adresse, c’est comment? - -Le gars la regardait toujours sans comprendre. Puis, comme s’il eût -enfin pris son parti d’obéir, il ânonna: - ---Malandain Félix, au 200ᵉ d’infanterie, 4ᵉ bataillon, 2ᵉ compagnie, -Lisieux. - ---Ah! cria Fanny. - -Mais Berthe fit un pas en avant pour la cacher, et elle dit, avec une -indifférence forcée, sonnant singulièrement dans sa voix qu’elle forçait -afin de couvrir celle de sa sœur: - ---C’est ça, c’est ça. Bien, au revoir, mon garçon. - -Il les regardait toujours, et quelque chose du mystère qui s’agitait là -parut filtrer jusqu’à lui. Il eut un mince sourire. - ---On m’appelle comme ça, fit-il. - -Et son regard acheva la phrase si nettement que tous crurent l’entendre -dire: «Mais ce n’est pas mon nom.» - -Le silence dura un peu trop pour ne pas devenir dangereux. Enfin, Félix -ajouta tout haut: - ---Parce que je suis resté longtemps avec les Malandain. - -Il se mit à rire niaisement, de la façon la plus inattendue. - ---C’est un «surpiquet», un surnom, qu’ils appellent. Je suis «dit -Malandain». - -Il s’arrêta de rire et ajouta avec une sorte de solennité: - ---Mon nom, c’est... - -Et, se ravisant tout à coup, il termina: - ---Vous avez pas qu’à mettre: Félix, dit Malandain, «ils» me trouveront -bien. - -Il toucha du doigt son képi qui n’avait pas quitté sa tête, et passa la -porte. - -Arrivé au bas des marches, il se retourna et, voyant qu’elles n’avaient -pas bougé et le regardaient toujours, il leur jeta: - ---Un bon domestique qu’il vous faut ici. - -Et il s’en alla pour de bon. - -C’est alors qu’elles virent qu’il n’y avait qu’à céder, et qu’elles -décidèrent de s’installer à la Hêtraye, temporairement tout au moins. Il -y a des forces qu’on ne discute pas. En Félix, les sœurs en -reconnaissaient une avec laquelle il fallait compter. - -Ce fut Berthe qui l’exprima la première. A l’indicible étonnement de -Fanny, elle ne fit ni lamentations, ni reproches. Elle paraissait céder -à la nécessité, mais en bonne joueuse. L’aînée songea: «Elle a toujours -aimé la campagne.» Et elle accumula toutes les objections comme si, -puisqu’elles devaient être invoquées et que Berthe ne s’en chargeait -pas, la tâche lui en revint. L’étonnement de leurs amis et du monde -devant cette décision soudaine; l’opposition certaine de l’oncle -Nathan; les difficultés matérielles de ce changement d’existence: leur -confort, leur commodité abandonnés avec la maison de la vallée... Mais -Berthe allait au-devant de tout et, une fois de plus, Fanny accepta le -joug commode qui descendait sur elle, et auquel elle n’aurait plus qu’à -obéir. - - * * * * * - -Quand elles rentrèrent, deux jours plus tard, Beuzeboc cuisait au fond -de sa cuvette, sous le soleil d’août. Leur absence n’avait duré que dix -jours. Elles se virent complimentées sur leur courage: - -«Rentrer ici quand vous étiez si bien à respirer là-haut!» - -La bonne Mme Gallier usait son tablier de moire à leur exprimer son -étonnement. - ---Tant qu’à faire, il fallait rester plus longtemps. - -Ainsi, les sœurs rentraient dans le lit ordinaire de leur vie que de -leurs mains, il allait falloir défaire. Car cette chose incroyable -arrivait qu’elles allaient quitter la ville ronronnante et les rues aux -pavés bossus, et leur maison où chacun de leurs mouvements avait son -aire prévue et sa portée certaine, et l’église, debout comme une -douairière qui attend ses invités du haut de son perron, et les rues qui -regardent par leurs fenêtres abritées sous les paupières des rideaux, et -les ruelles mortes, pleines d’amoureux, toute la ville, enfin, de toute -leur vie, pour gagner ce plateau d’où leur famille était descendue un -jour d’autrefois. - -Berthe profita de ces paroles d’accueil pour amorcer la chose. Oui, -elles s’étaient plu à la Hêtraye, tellement qu’elles y retourneraient -bientôt, ayant d’ailleurs à s’occuper de leur ferme dont le bail -expirait à Pâques. Elle hasarda qu’elles pourraient avoir à y passer -l’automne entière car la maison nécessitait des réparations et que -Fanny, surtout, se portait bien là-haut et y dormait mieux. - -Elle plaçait soigneusement ses allusions, ses raisons, comme un -alpiniste place son pied, sans rien laisser au hasard parmi les -nouvelles qu’on lui demandait sur le voyage à Paris. - -Les amis disaient entre eux: - ---Elle rajeunit, Berthe! - -Et quelque chose en elle semblait, en effet, s’épanouir, un espoir ou -une certitude. - -L’oncle Nathan rentra de la Manche deux jours après. Il arriva au soir -chez ses nièces, et les trouva au jardin. Fanny essayait de se -ressaisir, car le tourbillon qui l’entraînait depuis la rencontre du -chemineau lui faisait perdre la notion de la réalité et, rejetée de -Félix à Silas et du chemineau à Ludovic, promenée dans les souvenirs de -Bures, de Paris et de la Hêtraye, elle dérivait au fil des événements -terrifiants dont elle se trouvait témoin et acteur. - -Et, depuis son retour, la maison d’école était fermée. Sans doute n’y -avait-il là rien d’extraordinaire, puisque l’époque des vacances venait -d’arriver. Mais ce départ sans un avertissement la frappait comme un -nouveau malheur. Non, ils n’avaient pas dit un mot de cela à la Hêtraye -pendant cet étrange repas, ni plus tard, au cours de cette conversation -dont le souvenir encore la frappait d’un coup au cœur. - -Une cendre d’or tombait de la coupole enflammée quand le grand vieillard -arriva. Sa face d’oiseau de proie, entourée de l’argent pur de ses -cheveux, resplendissait. Il s’assit sans rien dire, puis s’informa des -santés, des poules, parla du terrain. Enfin, il dit, comme à regret: - ---Comme ça, vous êtes allées à Paris? - -Berthe prit avec empressement les rênes de la conversation. - ---Oui, on voulait toujours: on s’est décidé. - -Le long nez austère du vieillard qui contredisait sa bouche curieuse -parut vouloir réduire celle-ci au silence. Il y eut une pause. - ---C’est beau, murmura Berthe. - ---Oui, dit-il. Il y a à voir. - ---Sûr, approuva-t-elle. - ---Plus qu’ici. - -D’un commun accord, ils se donnèrent trêve afin de ramasser de -meilleures armes pour le combat, dont les préparatifs avaient lieu entre -le rusé vieillard et Berthe qui ne laisserait filtrer son butin de -nouvelles que goutte à goutte. - -Fanny se leva. Une lassitude lui venait d’avance. - ---Je vais vous faire du thé, dit-elle. - -L’oncle approuva avec vivacité: un repas supplémentaire gratuit ne lui -était jamais désagréable. - -Elle s’en alla vers la maison environnée du parfum que le soir arrachait -aux fleurs. Elle songeait avec amertume à la conversation qui commençait -derrière elle. Toute sa vie, toute sa vie livrée à ces mains cruelles -qui auraient pu être douces. Demain, ce seraient celles des étrangers, -peut-être, qui arracheraient avec sa chair le vêtement secret que chacun -serre si fort contre soi... - -Pourtant, ses craintes furent encore une fois dépassées par la réalité. -Malgré les surprenantes confidences reçues, l’oncle n’y fit aucune -allusion. Il but et mangea en parlant des affaires qu’il avait faites -dans le Cotentin. Seulement, quand il partit, il adressa à Berthe un -signe d’intelligence qu’elle surprit. Et il dit à Fanny, comme en -réfléchissant: - ---A la Hêtraye, à la Hêtraye, que tu veux aller? - -Elle le regarda avec surprise. - ---Oui, dit-elle d’un ton craintif, nous croyons que c’est le mieux. - -Il la fixa encore d’un air goguenard et attentif et fit un geste qu’elle -ne comprit pas. Berthe s’était détournée avec affectation. Fanny regarda -profondément le vieillard. Voilà. C’était lui qui représentait toute -leur famille, surtout les hommes, puisqu’elles ne possédaient ni père, -ni frères, ni maris. En ce quart d’heure que Berthe avait si bien -employé, il venait d’apprendre avec ces nouvelles du passé (le message -du chemineau et sa mort, l’arrivée du fils abandonné), cette nouvelle du -présent: les fiançailles de Fanny et l’entrée de l’instituteur dans sa -vie. Et tout cela ne valait pas un mot, une allusion... Elle se sentait -à la fois allégée et frustrée, car l’indifférence est quelquefois comme -une insulte. - -Elle réfléchit longtemps là-dessus ce soir-là. Maintenant, toutes ces -choses qu’il fallait qu’elle fît étaient comme un rocher sur sa route. -Enorme, il barrait son horizon et elle se disait: «Jamais je -n’arriverai à le remuer.» - -Comment supposer, par exemple, qu’elles réussiraient à faire passer pour -naturelle leur soudaine retraite à la Hêtraye? Et comment si, déjà, on -n’avait jasé de la présence du soldat, n’en jaserait-on point? Et -comment, encore, prendrait-on cette nouvelle attitude de Silas auprès -d’elles? Silas. Lui seul, de son bras d’homme fort aurait pu faire -vaciller le rocher. Fanny l’avait presque cru, en l’entendant la -revendiquer comme sienne, l’autre jour, à la Hêtraye. Oui, mais il était -parti. Parti sans rien dire. Lui aussi, à la onzième heure, il -l’abandonnait. - -Le lendemain, dimanche, les sœurs se rendirent au temple. Un orage avait -éclaté dans la nuit. La ville et les bois brillaient, vernis de neuf, -sous un soleil rafraîchi. Les demoiselles montèrent à la tribune. Le -lecteur, qui remplaçait toujours l’instituteur pour les vacances, lisait -la Bible. C’était un petit homme avec de grosses moustaches grises et -des paupières sanguinolentes. Il psalmodiait complaisamment sa lecture. -Par le vitrail ouvert, on voyait une rose-thé se balancer au bout d’une -longue tige sur le mur voisin. Fanny ne pouvait s’empêcher de suivre la -fleur des yeux et il lui semblait qu’elle ne retrouverait jamais son -ancienne ferveur. Son cœur paraissait dévasté, aride, vide comme le -vaste édifice clair dénudé de la voix de Silas, de la voix sonore, -caressante, savante de Silas! Les assistants arrivaient, gagnaient leurs -places dans les bancs que leur famille occupait depuis l’origine du -temple. Le culte se déroulait selon la liturgie immuable; tout ici -était fixe et solide. Le malheur d’une vie ne pouvait cependant pas se -consommer dans l’ombre de ces choses éternelles! - -Elle ferma les yeux pour mieux poursuivre un raisonnement qui se -brisait. Elle les rouvrit tout à coup; la basse veloutée de -l’instituteur montait d’en bas jusqu’à elle comme tous les dimanches. -Elle crut rêver et attendit le dernier cantique où, de nouveau, la voix -s’éleva. Pourtant, il n’était ni à la tribune, ni au banc du -consistoire. Et ce ne fut qu’à la sortie qu’elle vit qu’elle ne rêvait -point, car il était là, vraiment, en face de la porte, qui la cherchait -des yeux. - -Ce fut comme un miracle ou plutôt comme un signe qui lui était destiné. -Elle songea à l’arc-en-ciel après le déluge, à la manne au désert. Mais, -tant de regards étaient sur eux qu’elle n’osa aller vers lui et passa. -Berthe, d’ailleurs, avait déjà pris les devants et Fanny dut courir pour -la rattraper, et mener le même train jusqu’à la maison. Elles trouvèrent -l’oncle Nathan assis à la table, la serviette nouée derrière le cou. - ---Allons, cria-t-il, y’a temps pour tout! J’ai été au temple à -Saint-Antoine, et me v’là. - ---Avec vot’ cheval qui va comme l’enfer, c’est pas drôle! fit Berthe qui -tamponnait sa figure rouge et suante. - ---Pourquoi se presser tant? osa demander Fanny qu’un fil invisible avait -tiré en arrière tout le long du chemin. - -L’oncle et l’autre nièce échangèrent un regard plein de signification. - ---On t’expliquera tout à l’heure, mangeons, dit le vieillard. - -Fanny sentit s’amasser un de ces orages lourds de paroles et -d’exhortations qui crevaient si souvent sur elle depuis quelque temps, -et le bon déjeuner dominical du père Oursel fut gâté pour elle. - -M. Le Brument commença avec le dessert: - ---Alors, ma fille, dit-il en s’adressant à Fanny, comme ça, tu veux -aller à la Hêtraye? - -L’entretien se renouait au point exact où il s’était rompu. C’était de -bon protocole normand. - -Elle dit en hésitant: - ---Je veux, c’est-à-dire nous croyons que ça vaut mieux pour le moment. - -Il opina, débonnairement, de toutes ses petites boucles d’argent. - ---Oui, c’est sûr. - -Et il laissa aux paroles de Fanny le temps de vivre et de mourir dans -l’air avant d’en ajouter d’autres. - ---Vous croyez, reprit-il, vous croyez, mais si c’est pour le monde... -C’est-il pour le monde? - ---Bien sûr! fit Berthe complaisamment en commère qui place une réplique. - ---Eh bien, ça étant, tu n’as peut-être pas raison. - ---Comment? demanda Fanny, déroutée. - -Il eut l’air de réfléchir et son grand nez en bec de rapace s’inclina -vers la nappe. Puis il dit lentement: - ---Faudrait que ça soit toi qui y ailles, à la Hêtraye avec ce gars, pour -l’apaiser. - ---Moi? Comment, moi? - ---Oui, toi, toute seule. - ---Sans Berthe? cria-t-elle avec une véhémence si inaccoutumée qu’un -instant ils lui livrèrent leurs yeux surpris, tels qu’ils étaient. - ---Oui, sans Berthe. Comme ça, on n’aurait pas à trouver drôle que vous -laissiez votre maison d’ici, car ça le semblera, drôle! - -Elle restait abasourdie. Jamais cela ne s’était présenté à son esprit. -Et, marquant son avantage, le vieillard continua: - ---Et puis, toute seule, c’est «bien de révisé» si tu n’arrives pas à le -dompter, le gars! Il y en a d’aucuns qui sont ambitionnés à ne pas céder -devant un autre que leur maître. J’ai vu des chevaux comme ça! - -Le ridicule de la comparaison ne frappa même pas Fanny. Elle songea -seulement avec désespoir: «Dompter quelqu’un! Comme si je le pouvais!» - -Et, tout de suite, un souci lui revint: - ---Et Berthe? - -Le bonhomme gratta son grand nez sec. - ---Elle restera ici, je te dis. Elle... - -Il s’interrompit, comme s’il se trouvait devant des mots trop lourds à -prononcer. Et, instinctivement, Fanny, si peu perspicace, mais si -sensitive, fut certaine que tout ce qui avait été dit jusque-là n’était -rien et que tout n’avait été dit que pour en venir là. Et elle reprit, -d’un ton machinal, comme si le dernier mot eût été un levier pour -soulever les autres: - ---Elle...? - -Le père Oursel entra avec le café. Avec ses mouvements d’automate, il -posa la cafetière--car on n’avait jamais pu l’habituer à l’usage du -plateau--et il disparut sans qu’une fois son regard eût croisé celui des -autres. - -M. Le Brument dit à mi-voix à Berthe: - ---Toujours de d’ même, l’ père Oursel! En v’là un qui s’occupe pas du -tiers et du quart! Quel bonhomme! Je suis sûr qu’il sait seulement pas -ce qui se passe sous son nez! - -Berthe dit, dédaigneusement: - ---L’ père Oursel? Rien, c’est rien. - -En Fanny les pensées cheminaient comme sur un vent d’ouest. Elle était -sûre qu’on allait lui parler de l’instituteur, sans deviner comment. -Enfin le vieillard commença: - ---M. Froment, votre voisin, il est parti, d’apparence? - ---Il est revenu, dit Fanny: nous l’avons vu au temple, tout à l’heure. - ---Revenu! Sa maison était fermée pour les vacances. Comment? - -Personne ne répondit. Il reprit: - ---Comment? C’est bien drôle, ça! - -Pour la première fois depuis le début de la conversation, il paraissait -sincère. - -Il y eut un silence, puis il continua: - ---C’est peut-être quelque chose qu’il avait oublié. - -Il regardait Berthe. Elle dit seulement: - ---Ouat! - -Elle semblait agitée et anxieuse. Fanny songea: - -«Ça la contrarie qu’il soit revenu. Elle ne veut pas que je le revoie.» - -Le bonhomme poursuivit, comme s’il prenait enfin une résolution: - ---Faut te faire une raison, Fanny, ma fille. Faut te faire une raison. - -Cette fois, il la regardait. Elle essaya de saisir quelque chose dans -les froids yeux bleus, si pareils à ceux de sa mère, ces yeux qui -avaient glacé sa vie. Mais, comme toujours, elle y fut impuissante. - -D’ailleurs, le moment favorable était passé. Il se leva, après avoir -plié méthodiquement sa serviette et secoué ses miettes. - ---Puisque c’est comme ça, faut que j’ m’en aille. Il est temps. - -Berthe se leva et alla lui chuchoter quelques mots à l’oreille. Il fit: -«Oui» de la tête. Puis, prenant son chapeau: - ---Fais-toi une raison, ma fille, dit-il, c’est ton intérêt. - -Fanny écoutait désespérément. Elle sentait que quelque chose était -résolu contre elle qu’elle ne savait pas. Et elle ne comprit que -lorsqu’elle vit l’oncle entrer par la petite porte de la cour d’école. - -Pâle jusqu’aux lèvres, elle se retourna. Berthe la guettait. Alors un -peu de courage lui vint. Qu’est-ce qu’ils avaient décidé? La question -dut être si clairement écrite dans ses yeux que Berthe répondit avec une -espèce d’arrogance qui masquait autre chose: - ---Faut bien en finir! - -Fanny mit sa main à sa gorge. - ---Finir quoi? - -Une expression nouvelle parut sur la grosse figure de la cadette. Elle -posa la main sur le bras de sa sœur. - ---Allons, allons! dit-elle avec une espèce de bonhomie, si ça a du bon -sens! - -Elle l’attira dans la pièce. - ---Quitte cette fenêtre. Qu’est-ce que ça te donne de guetter la route? - -Elle continua pendant un instant à prononcer des phrases insignifiantes, -qui déjà agissaient par cette vertu lénifiante des mots de tous les -jours dans les situations graves. Machinalement, Fanny obéissait et -c’était le commencement de sa reddition. - -Berthe la fit asseoir. Elle s’assit elle-même, et puis elle commença: - ---Ecoute... - -Elle se recueillit quelques secondes et détourna les yeux de la pâle -figure hallucinée de Fanny. - ---Tu vois bien toi-même que ça ne peut pas durer comme ça. Il faut -prendre un parti. Sur le coup, on ne se rend pas compte. Mais le monde -ne comprendrait pas que nous allions toutes les deux nous enterrer à la -campagne. Il faut une raison pour que tu partes, puisque c’est toi qui -doit partir: une raison... importante... qui nous oblige à nous séparer. -Tu comprends? - -Les yeux de Fanny répondirent éloquemment que non. - -Berthe reprit, avec une sorte de patience appliquée: - ---Il n’y a qu’une raison qui puisse nous y forcer. Vois-tu ça? - -Elle se penchait pour forcer une réponse. Fanny fit: «Non», de tout son -visage étonné. - ---La raison qui fait qu’une femme veut rester seule... c’est-à-dire pas -toute seule... - -Elle fit un geste violent: - ---Que je me marie, enfin! Est-ce si drôle que ça? - -Fanny, stupéfiée au delà des paroles vaines, ne bougea pas. Berthe -reprit: - ---Oui... c’est ça qui arrangerait tout. Tu pars à la Hêtraye, puisque tu -n’as pas d’autre moyen d’en finir avec ce gars que de le supporter. Moi -qui n’y suis _pour rien_ (elle accentua cruellement), je reste ici, -avec... - -Elle ne put aller plus loin. Peut-être n’eût-elle pas osé. Mais Fanny se -leva brusquement comme quelqu’un qui, enfin, voit. - ---Avec...? fit-elle sourdement. - -Berthe se leva aussi pour l’affronter mieux, puisque la masse est aussi -un argument. - ---Avec l’homme qui comprendra qui il doit choisir, quand on lui aura -montré. - -Fanny dit seulement: - ---C’est l’oncle Nathan qui a... - -Berthe inclina la tête. - ---L’oncle Nathan est allé lui parler, oui. - -Il y eut un silence. Fanny n’osait pas regarder sa sœur. Puis elle dit: - ---Car enfin, tu dis que vous vous êtes mis d’accord... Peut-être. Mais -c’était avant l’arrivée de Félix. Ça change tout, une chose pareille. -Pour un homme surtout. Et il faudrait avoir bien peu de «cœur» pour -courir après. - -Fanny étendit la main. - ---Je ne cours pas après, dit-elle d’une voix étranglée. Tu sais bien ce -qu’il a dit à la Hêtraye l’autre jour. - -Berthe parut chercher. - ---Ce qu’il a dit? - -Fanny ne répondit pas. Un immense découragement s’abattait sur elle. -Qu’était-ce que ce petit argument qui lui restait, en présence de toutes -ces implacables vérités... Silas l’avait appelée Fanny devant les -autres, oui. Par distraction, peut-être, ou par pitié, pour adoucir le -coup qu’il voulait lui porter et qu’il n’avait pas le courage de lui -porter encore... Mais aucun mot décisif ne lui était échappé, aucune -allusion à leurs projets de naguère, quand c’eût été le moment entre -tous d’en parler... Et puis, surtout, surtout, le départ, cette maison -silencieuse et aveugle qui lui était apparue alors comme une réponse -définitive. - -Elle baissa la tête. Elle n’était plus sûre de rien. - -Comme si elle suivait ses pensées et se trouvait obligée de les résumer -et de les poursuivre, Berthe reprit alors: - ---Il n’a rien dit de remarquable devant moi et, entre nous, à en juger -par la figure que tu avais en revenant... - -La phrase qu’elle laissa en suspens se termina à leurs oreilles comme si -elle était prononcée. Il n’avait rien dit, non, il n’avait rien dit. - -Et, soudain, Fanny sentit la vanité de la lutte pour celui qui n’a pas -d’arme. Après le découragement, le renoncement entra dans la place. Sans -parler, elle fit un geste de lassitude. A cette sœur qui voulait lui -voler un amour qu’elle était pourtant bien sûre d’avoir possédé, elle ne -dirait rien, c’était trop difficile, elle ne savait pas reprocher, -prendre la voix haineuse qu’il faut, jeter les mots comme on jette des -pavés... Elle pensa: «Faites, faites, écrasez-moi! Je ne sentirai -bientôt plus rien.» - -Comme étonnée de la promptitude de sa victoire, Berthe regarda sa sœur, -inerte, passive, la tête baissée et les mains jointes sur les genoux. -Et, sans honte, elle retourna vers la fenêtre et se colla le front -contre les carreaux pour épier le retour du vieillard. - -Quand il arriva, elles étaient toujours dans la même position, mais, ni -le bruit de la grille, ni celui de la porte d’entrée, ni le grincement -du pêne ne tirèrent Fanny de ses pensées. - -Le bonhomme entra. En quittant la grande lumière, il tâtonna dans le -demi-jour frais. Fanny leva enfin sur lui ses yeux mornes. Il paraissait -singulièrement agité et se laissa tomber sur une chaise en retirant son -chapeau à larges bords. - ---Bougre! dit-il. C’est pire que le four du boulanger, dehors! - -Berthe fit un pas. Toute sa prudence l’abandonnait: - ---Eh bien, mon oncle? - -Il agita l’air avec son chapeau auprès de sa figure pendant un moment. - ---Eh bien, dit-il enfin, y’a rien à lui dire, c’est Fanny qu’il veut. - - * * * * * - -Ce ne fut que le lendemain que l’aînée revit son fiancé. Elle était -restée effarée, presque assommée de ce coup de massue. A ce degré-là, le -bonheur dépasse son étiage, sa marque, et fait perdre la sensibilité -sans laquelle on ne peut le goûter. Au premier sentiment de triomphe, -ineffable redressement de l’être courbé, reprenant enfin son jet vers le -ciel, succédait une sorte d’hébétement. L’âme fatiguée de Fanny ne -savait plus soutenir sa joie, tandis que ce sacrifice accepté lui -faisait une route austère et facile, où elle se sentait sûre de pouvoir -marcher. - -Berthe la boudait farouchement, et Fanny ne pouvait s’empêcher de -ressentir avec elle cet affront terrible. C’était comme un dédoublement -de son être si cruellement abaissé et piétiné par les autres qui -s’appropriait la mortification fraternelle. Et elle souffrait ainsi -d’une façon encore inconnue. - -Fuyant la ville vers laquelle Berthe s’était dirigée sans l’avertir, -Fanny prit le chemin de la vallée vers la rivière, ce triste sentier -d’eau qui l’attirait depuis qu’elle y avait pleuré sur le chemineau -noyé. Sans doute M. Froment la guettait-il et la suivit-il à distance, -car elle le vit poindre sous les arches espacées que faisaient les -sureaux échevelés, reliés aux ormes, par des viornes géantes. Elle -s’était assise sur le petit talus, et se leva en l’apercevant. C’est -ainsi qu’ils s’abordèrent, froidement, parce que leur cœur les -étouffait, debout et se mesurant du regard. - ---Bonjour, Fanny, dit-il enfin vite et bas, ce n’est pas par hasard que -je suis là; je vous ai suivie. - ---Oh! fit-elle avec consternation, car le mot exprimait une action -connue par ouï dire seulement à Beuzeboc. - ---Oui, fit-il plus ardemment, qu’importe tout cela, le comme il faut et -les usages d’une petite ville! Il y a autre chose ici. Fanny, il y a -votre bonheur et le mien. - -Elle baissa un instant les paupières pour savourer une petite joie -délicieuse: «Votre bonheur et le mien». Elle avait si peu l’habitude de -passer la première! Mais il parlait toujours, il disait: - ---Laissons les mots inutiles: il n’y en a eu que trop entre nous. J’ai -bien réfléchi depuis notre dernière entrevue, Fanny, j’ai même voulu -essayer de l’éloignement. Et ces cinq jours m’ont paru des siècles; le -départ a failli être impossible, une force m’a fait revenir. Maintenant, -je sais, je vois clair... - -Il s’arrêta. Son haleine était courte, ses mains tremblaient. Fanny -éprouva un peu d’appréhension. Pourquoi y avait-il toujours ce trouble -dans l’amour? Pourtant, il fallait parler. Elle dit, les yeux à terre: - ---Vous êtes bon. - -Il reprit avec élan, comme s’il venait de toucher un tremplin: - ---On ne peut pas ne pas être bon avec vous. C’est du bonheur de vous -aider. Je vous l’ai dit chaque fois que je vous ai vue. - -Une femme parut à l’extrémité de l’allée: une laveuse qui poussait du -linge mouillé sur une brouette. - ---Marchons, souffla Fanny. - -Ils allèrent, sans rien dire, croisèrent la femme et, quittant le -sentier, se trouvèrent à l’entrée d’un pré, sous un gros orme tourmenté. -Ils s’arrêtèrent encore. - ---Pourquoi nous cacher? fit-il. C’est avec joie que je veux proclamer -nos fiançailles. Et même, Fanny, et même, j’ai un nouveau projet que je -vais vous dire. - -Elle étendit la main. - ---Mais, enfin, nous n’avons jamais parlé de ça, depuis que... vous -savez... - -Il dit sourdement: - ---Alors, vous avez cru que je reculais? Eh bien, je vais tout avouer. -Oui, j’ai hésité. On n’apprend pas une chose pareille de quelqu’un... -qu’on a choisi, sans que... - -Un geste coupa l’air. - ---Mais j’ai deviné bien des choses et puis je... je suis égoïste, Fanny, -vous m’êtes nécessaire, j’ai trop compté sur vous. - -Un tout petit pincement au cœur avertit Fanny. Il comptait sur elle; -Berthe comptait sur elle et Félix aussi comptait sur elle. Elle ne dit -rien, mais quelqu’un, maintenant, était entre eux. - ---Alors, Fanny, je vais vous dire mon projet. Vous avez encore six -semaines devant vous: Félix ne revient qu’à la fin de septembre. C’est -suffisant pour que notre mariage soit, d’ici là, un fait accompli. - -Une sorte de rayonnement émanait de lui, de son grand corps bien -construit, de sa belle figure, de ses yeux impérieux. Fanny, -bouleversée, sentit que sa pauvre volonté qui, pourtant, l’avait -préservée jusque-là du mal fait consciemment, allait l’abandonner; et -elle dit d’une voix tremblante: - ---Je ne peux pas, je ne peux pas. - ---Comment, vous ne pouvez pas? Nous ne dépendons de personne! - -Il répéta avec force, comme s’il éprouvait le besoin d’augmenter sa -certitude: - ---De personne. - -Fanny rassembla son courage, sa fermeté, sa résolution, tout ce qui la -quittait; elle conjura devant ses yeux le mauvais visage pointu de son -fils, et elle dit: - ---Si, moi, je ne suis pas seule. - -M. Froment fit un geste violent. - ---Votre sœur! On ne dépend plus de sa famille, à nos âges! - ---Ce n’est pas ma sœur. - -Il ouvrit les yeux. - ---Je ne vois pas, alors... - -Elle ne parla pas tout de suite. C’était si difficile. Comment ne -comprenait-il pas? - ---Vous savez bien ce qui est entre nous. - -Elle se reprit: - ---Celui qui est entre nous. - -Les yeux du bel homme noircirent, il eut un haut-le-corps. - ---Celui?... - -Alors, la tête baissée, les yeux détournés, étouffant de honte, elle -dit: - ---Mon fils. - -Entre eux, le mot tomba. Oui, ils étaient bien séparés. - -L’instituteur fit quelques pas comme s’il espérait trouver des arguments -dans l’herbe épaisse du pré. Puis il revint. - ---Eh bien, dit-il, votre fils? je sais, mais cela ne m’empêche pas de -vouloir de vous. - -Elle sentit que le moment était venu de dire toute sa pensée. - ---Moi, je ne veux pas, avant de lui avoir parlé, avant d’avoir vu -comment il prendra ça. - -Il fit un brusque mouvement, comme si elle l’avait blessé. Et elle -maudit cette infirmité qui l’empêchait de dompter sa timidité et de -savoir envelopper de la douceur des mots la dureté des choses qu’il -fallait dire. - -Et elle reprit: - ---Vous comprenez, je ne suis pas comme une autre, moi. J’ai ce -malheureux sur la conscience. On m’a forcé de l’abandonner. Mais, vous -voyez, la justice arrive toujours: il m’a retrouvée. Et alors, comment -oser dire que je ne dépends de personne? C’est pas possible. Et puis, il -me semble que j’attirerais du malheur sur vous si je vous épousais comme -ça, sans rien dire. Et pour vous, avez-vous réfléchi? Qu’est-ce que vous -feriez s’il prenait mal notre... mariage et s’il devenait malfaisant -avec vous? - -Elle s’arrêta. De toute sa vie, excepté dans sa confession à sa sœur, -elle n’avait parlé si longuement, d’un trait, et sans chercher ses mots. - -Silas l’écoutait ardemment, penché sur elle. - ---Ah! dit-il, comme vous avez tort! Vous refusez de prendre la seule -voie qui vous mettrait à l’abri. - -Il y eut un silence. On entendait à travers le pré le bruit du moulin, -le moulin de la vieille route sur laquelle on avait couché le chemineau. -Le soleil descendait vers la colline, en jetant une nappe d’or sur les -nappes d’herbes et la rivière fumait, chaude avec son écœurante odeur -d’eau qui a servi. - -Silas s’approcha encore. - ---Fanny, dit-il, c’est un excès de scrupule qui vous fait agir. Voyons, -il n’y a pas que votre fils. Il y a vous et moi. Vous ne pouvez pas nous -sacrifier à lui, un étranger qui ne vous cherche que par... - -Elle leva si vivement la main qu’il n’acheva pas. - ---Non, non, il ne faut pas le dire. Nous n’avons pas le droit. - -Il dut sentir qu’il faisait fausse route et qu’il n’en restait plus -qu’une. - ---Fanny, dit-il d’une voix changée, de cette voix profonde qu’elle ne -pouvait entendre sans frémir, Fanny, vous avez promis, vous êtes à moi -autant qu’à lui. Et je vous réclame maintenant pour moi, pour moi. - -Il lui avait pris les mains et les serrait dans ses grandes mains -chaudes. Et ses yeux brûlants la brûlaient. - -Elle ferma les yeux. Elle retrouvait le goût oublié de la volupté. -Quelle douceur! - -Une minute s’écoula, qui fut pour elle un instant indéfini et contint -l’infini. Et puis elle évoqua encore Félix, et trouva la force -d’arracher ses mains. Et, les yeux détournés pour gagner du temps, elle -dit: - ---Non, non, je ne peux pas. C’est impossible, pas tout de suite. Il faut -que je lui parle. Après, alors, après, oui, je ferai comme vous voudrez. - -Avec un douleur infinie, il répliqua: - ---Comme je voudrai! Vous ne m’aimez pas! - -Alors, dans son ardeur à adoucir le coup, elle le regarda, et dit avec -plus de simplicité qu’aucune vierge n’en aurait trouvé: - ---Oh! comment pouvez-vous dire ça. Moi... oh! je donnerais de si bon -cœur pour vous... - ---Tout, n’est-ce pas? - ---Tout, oui. - ---Excepté Félix, dit-il amèrement. - -Sa douceur se révolta. - ---Mais non! C’est pour vous que je veux être sûre qu’il soit consentant -et qu’il ne vous fera pas de tourment. - ---Consentant! répéta-t-il avec mépris. - -Si proches, ils s’éloignaient l’un de l’autre comme deux barques qui -font force de rames. Entre eux les paroles avaient fini leur temps. Elle -vit passer dans ses yeux le désir de la prendre dans ses bras et de la -porter sur l’herbe épaisse, le désir criminel de la traiter comme elle -avait été traitée, le désir de vaincre sa volonté obstinée à un devoir -chimérique, le _désir_ au lieu de la tendresse dont elle avait besoin. - -Incapable de trouver les mots compliqués qu’il aurait fallu, elle -s’arracha de lui et s’en alla. Le soleil, ayant touché la crête de la -colline, redescendait derrière les bois. Déjà, le val bleuissait; -l’herbe et les pommiers échappés à l’enchantement du couchant -s’ombraient de grandes traînées sombres. - -Devant le coude du sentier, Fanny se retourna. Silas était toujours dans -le pré; la tête penchée, comme enraciné, sombre et seul. Il ne la -regardait pas. Elle eut peur de ce qu’elle venait de faire, et se sauva -en courant. - - - - -II - - -Les demoiselles Bernage reçurent beaucoup de visites de curiosité en ce -mois d’août-là. La bonne Mme Gallier, elle-même, sentit l’aiguillon la -piquer. L’assiduité du soldat avait été remarquée; on n’en pensait pas -grand’chose; néanmoins, l’incident méritait d’être tiré au clair. - -Berthe, sa bouderie passée, semblait avoir pris un nouveau parti et -pressait le départ. Elle adopta une attitude. - ---Ce soldat? Un neveu de Marthe, notre ancienne bonne, dont maman -s’était occupée autrefois. Il est venu de sa garnison qui est plus près -d’ici que de son pays, là-bas, du côté de Dieppe. Ce pauvre malheureux, -on n’a pas pu le renvoyer comme ça! - -Fanny, abasourdie, la regardait inventer et mentir, mélanger avec art et -une sorte de volupté le faux et le vrai pour en former un tissu -impénétrable où l’œil ne pouvait plus distinguer ce qu’il connaissait. - -«Pourtant, songeait-elle, on ne nous a pas appris à mentir. Papa nous -enseignait qu’un huguenot n’a qu’une parole: «Que votre oui soit oui, -que votre non soit non...» Maman non plus... - -Et, soudain, elle aperçut ce qu’elle n’avait encore jamais vu, c’est que -le grand mensonge de sa vie avait entraîné tous les autres. Car, dans -l’armature de leur moralité sévère, aucune place n’était laissée à la -faiblesse humaine. Et une autre parole lui revint: «Si ton œil te fait -tomber dans le péché, arrache-le et jette-le loin de toi.» Oui, c’était -cela que la grande Bernage avait pris pour un ordre et auquel elle les -avait tous sacrifiés. Et c’est depuis que le mensonge était entré chez -eux que le bonheur, qui vient de l’équilibre entre la vie et l’âme, les -avait quittés. - ---Alors, vous allez l’employer à La Hêtraye? - ---Ma foi, le père Laurent se fait vieux, il a besoin d’aide... Et, comme -ce garçon a été élevé dans la culture, peut-être qu’il le prendra sur -notre conseil. - -On leur disait aussi: - ---Qu’est-ce qui vous prend d’aller passer des vacances à La Hêtraye? -N’en avez-vous point assez de la promenade, avec votre voyage à Paris? - -Car un peu d’indiscrétion était utile parfois pour déterrer la vérité. - -Berthe se renversait en riant du rire satisfait des gens gras. - ---Il est temps de nous y mettre. On n’avait encore rien vu, à notre âge. - -Chacun reniflait l’air de la maison, car des bruits couraient aussi sur -un mariage possible avec l’instituteur, qui venait chez elles. On le -savait. - ---Deux ou trois fois, _au moins_, assurait une des veuves à Mme Gallier, -qui la calmait dans la main. Au moins, c’est la mère Auzoux, qui demeure -en face, qui l’a vu. Il ne se cachait seulement pas! - -La curieuse entreprit de confesser le père Oursel, dont elle ne tira que -des grognements indignés, entremêlés de démonstrations de surdité et, -enfin, une trop directe protestation clairement formulée: - ---Est pas vos affaires. - -Ainsi, Berthe élevait avec une prévoyante patience le mur qui couvrirait -leur retraite. - -Quant à Silas, il était reparti le soir même de leur explication, après -avoir écrit à Fanny une lettre qu’elle reçut le lendemain matin et qui -contenait ces seuls mots: - -«J’irai chercher votre réponse à La Hêtraye.» - -Elle mit sa lettre sur la copie qu’elle avait faite de mémoire de la -lettre de son amant d’une heure, parmi ses quelques souvenirs et ses -bijoux. - -Ce fut Berthe qui écrivit à Félix, selon qu’il avait été convenu quand, -de La Hêtraye, Fanny avait écrit à M. Froment de ne pas donner suite à -son projet de lettre. Berthe, d’ailleurs, n’en toucha que quelques mots -à sa sœur, comme par acquit de conscience. - ---Je vais dire à Félix qu’on l’essaiera à la ferme. - -Fanny s’étonna un peu. Si vite! était-ce mieux? - ---Mais oui, dit Berthe avec impatience. Tu sais bien qu’on lui a dit -qu’on lui écrirait. On est forcé de s’arranger avec lui, ou bien alors, -quoi? - -Fanny ne répondit rien. Ce n’est pas ainsi qu’elle aurait voulu réparer. -Elle se sentait déchirée entre tous ceux qui ne la comprenaient jamais -ou la comprenaient trop tard. - -Berthe écrivit donc au gars une lettre laborieuse qu’elle recommença dix -fois. Il s’agissait de l’amadouer sans rien promettre, de tâcher de -recevoir sans rien donner. Car le plan de Silas, que Fanny proposa -timidement, fut repoussé. - ---De l’argent! offrir de l’argent! Faudrait être folles! C’est pas toi -toute seule qu’as eu cette belle idée-là? - -La belle idée, portée au compte de son auteur, était disséquée, -ridiculisée, avec une âpreté forcenée. - ---Il est généreux avec l’argent des autres, le voisin! - -Elle disait «l’argent» comme si le mot lui emplissait la bouche pour y -fondre délicieusement. Et elle s’acharnait sur Silas et sa trouvaille, -étalant si clairement, si naïvement, sa rancune, que Fanny en eût-elle -été capable, n’eût pas trouvé le courage de remporter la si facile -victoire qui passait à portée de sa main. - -La lettre de Berthe, qui ne contenait que la ratification en termes -prudents de l’offre de prendre Félix comme domestique, ne reçut -d’ailleurs, aucune réponse. Il devint visible que le gars ne jugeait pas -utile de faire la dépense d’un timbre, et qu’il s’en tenait à la -possession d’un document important et à la conversation finale de La -Hêtraye. - -A mesure que la date fixée pour leur départ approchait, Berthe semblait -reculer devant le plan adopté, si changé dans son exécution depuis le -refus de Silas. Son humeur nouvelle soufflait ses bourrasques sur la -pauvre Fanny désarmée et tremblante. - ---Si c’est possible de se bouleverser la vie à ce point-là! Qu’est-ce -que je vais aller faire à La Hêtraye? - -En vain, l’aînée remontrait-elle doucement qu’elle voulait bien y aller -seule, l’autre comprenait à présent l’impossibilité qu’il y avait à ce -qu’elles se séparassent et la prise qu’elles donneraient ainsi à la -malignité. Non, leurs vies étaient liées, indissolublement, -inextricablement, et Fanny voyait sa sœur se débattre avec fureur contre -le filet que toutes les tentatives n’arrivaient qu’à resserrer sur -elles. - -Au jour dit, elles partirent pour La Hêtraye. - - - - -III - - -Le gars Félix se présenta libéré du service militaire, sans le moindre -embarras, avec un air d’habitué qui supprima les difficultés du revoir. -Les quinze premiers jours coulèrent si naturellement et sans heurt ni -à-coups que Fanny, dont le cœur contracté se préparait à souffrir, osa -reprendre un peu d’espoir. - -Il n’est pas d’éternelle souffrance: elle pensa un peu follement que, -peut-être, c’était la fin de la sienne, et que son fils, heureux, aurait -pitié d’elle et la laisserait se calmer dans sa maturité et dans sa -vieillesse, cachée, auprès de lui, dans une entente muette. - -C’était une espèce de rêve très doux qu’elle faisait en le regardant -partir, la fourche à l’épaule, de son pas cadencé de paysan, si loin -d’elle, séparé par tout son remords, si près pourtant. - -La fin de la moisson et les grands travaux d’automne prenaient entre eux -cette place prépondérante qui est la leur dans les saisons d’activité. -Elle trônait, cette activité, dans les chars pleins, aux fêtes du -«Caudet», quand le coq, lié par les pattes au bout d’une gaule, promène -son agonie d’une journée en trophée barbare, dans les batteries, sentant -la paille, le charbon et la sueur des forcenés, dépoitraillés, qu’une -besogne démoniaque semble pousser aux reins. Elle trônait encore dans -les grandes journées calmes d’automne où la charrue sort pour accomplir -son rite solennel. Non, en vérité, Fanny le sentait obscurément, ils -appartenaient tous alors à la terre, et rien ne pouvait les en -distraire. - -Et ce fut par un dimanche de la fin d’octobre qu’ils parurent tous -s’éveiller subitement, et, comme un dormeur quittant son rêve, retrouver -leur existence réelle au point où ils l’avaient quittée. - -Silas Froment arrivait à la barrière par le chemin du plateau. Berthe et -Fanny, qui revenaient à pied du temple de Villebonne, de loin -l’aperçurent. Et Félix venait vers elles dans la cour, rasé, endimanché, -avec le dandinement habillé des jours chômés. - -Tous quatre, ils s’arrêtèrent quelques secondes, parce que l’ancien -instinct de défense qui agonise en nous jette parfois une lueur -inattendue; puis, ils se remirent à marcher en se composant un visage. -Fanny sentait son cœur battre dans sa poitrine et elle devinait l’émoi -des autres. Et ils s’abordèrent tous comme s’ils se voyaient pour la -première fois tels qu’ils étaient, éclairés par cette lumière -surnaturelle qui dénude alors les êtres. - -Pourtant ils ne prononcèrent pas d’autres mots que ceux des salutations -banales. - -Dès qu’il put isoler Fanny, Silas lui demanda vivement. - ---Eh bien, lui avez-vous parlé? - -Fanny détourna ses yeux craintifs. - ---Non, pas encore. - -Il s’arrêta: - ---Comment! - -Elle le pressa: - ---Ne nous arrêtons pas. Ils nous regardent. - -Félix, détourné, posait, en effet, sur eux un regard aigu et fugitif. -Berthe l’imita et ils les regardèrent venir. - ---Alors, vous venez dîner avec nous, monsieur Froment? dit-elle presque -gracieusement. - ---Si je ne suis pas indiscret, fit-il. Je m’excuse de ne pas vous avoir -prévenues. Mais je suis revenu... - -Il buta court, comme s’il allait dire un de ces choses essentielles -qu’on doit taire, bien que l’âme en déborde. - -L’explication resta inachevée, sans que personne la relevât. Les paroles -couvraient les pensées vitales qui, présentes, les obsédaient tous. - -Le repas amena sa détente coutumière. Il y a tant d’animalité dans tous -les gestes de la table, que préoccupations et soucis sont forcés de -céder le pas. Les deux couples mirent tacitement de côté leurs tourments -pendant que le pot-au-feu et le coq rôti apparaissaient successivement -sur la nappe, dont le fil avait été filé par une Bernage défunte, restée -bien loin déjà dans le siècle disparu. - -Lorsqu’ils se levèrent de table, l’ordinaire pléthore agréable des fins -de bons repas mettait une buée rose aux visages. Berthe était -franchement congestionnée. - ---Allez, dit-elle, on va faire un tour. C’est beau dans la campagne, _du -moment_. - -Ils sortirent. La fine lumière d’automne glissait sur la cour. Le peuple -noir des pommiers aux bras tordus semblait crier au ciel contre la perte -de ses fleurs et de ses fruits, qu’une divinité malfaisante lui enlevait -deux fois l’an. - -Ici et là, un arbre tardif, étayé de perches, croulait sous les -guirlandes de pommes jaunes ou rouges. L’herbe sombre, peignée par les -grandes pluies d’équinoxe, était une longue chevelure défaite sur le -sol. Au delà de la voûte verte des pommiers, une double rangée de sapins -noirs faisait sentinelle, à la mode normande. Et, plus loin, la bordure -du taillis, qui commençait là de vêtir la colline tombante, brûlait du -feu ardent de l’automne. - -Ils marchèrent d’abord tous les quatre. M. Froment avait offert une -cigarette à Félix. Et puis Berthe appela le gars quelques pas en -arrière. - ---Venez un peu voir ce pommier, qu’est-ce qu’il a, Félix, dit-elle. - -Il s’arrêta. Les autres s’éloignèrent lentement, tandis que le couple -examinait l’arbre. - ---Votre sœur a compris, dit Silas à demi-voix. - ---Ça m’étonne, répliqua Fanny. Berthe n’est pas... - -Elle s’interrompit. Les mots qu’elle disait sans intention bien arrêtée -venaient d’ouvrir une porte mystérieuse dans son esprit, et ce qu’elle -apercevait la bouleversait. Elle répéta: - ---Berthe n’est pas... - -Mais Silas devait poursuivre lui-même tant de pensées qu’il ne prit pas -garde à cette phrase demeurée suspendue en l’air comme une menace. - ---Fanny, dit-il enfin, pourquoi ne lui avez-vous pas parlé? Je vous ai -donné le temps... - -Sans répondre, elle ouvrit la barrière qui, de ce côté, donnait sur le -bois dévalant la pente abrupte de la colline. Du domaine de la verdure -permanente, ils entraient dans la folie rouge de l’automne. Sous leurs -pieds, les premières feuilles tombées étendaient un tapis flamboyant, -selon la loi qui les rend plus vivantes à l’heure où elles vont -disparaître. Fanny fit un effort: - ---Non, dit-elle, je n’ai pas pu. - -Il s’étonna: - ---Comment, depuis le temps! - -Elle baissa la tête comme une petite fille coupable et puis aussi pour -détourner les yeux. - ---Mais on a eu la moisson, le battage et tout le travail après. - ---Etes-vous donc devenue fermière à ce point-là? demanda-t-il. - -Elle secoua la tête sans répondre, comme quelqu’un qui en a trop à dire. - -Il saisit son bras: - ---Fanny, il faut me répondre maintenant, il faut lui parler. Je ne m’en -irai pas sans cela. - -Cette fermeté lui fit l’effet d’une brutalité et tomba sur son courage -comme un soufflet. Elle s’arrêta, s’adossa contre un arbre et se mit à -sangloter. - -Maintenant, à travers les hêtres de pourpre pure, on apercevait la -Seine qui luisait au fond de la large vallée. Des peupliers blancs, -étoilés d’or pâle, jalonnaient son lit par places. Ils ne voyaient rien. -Les bras tombés, Silas regardait les sanglots profonds secouer le corps -de Fanny. Enfin il dit de cette voix brisée des hommes sensibles: - ---Je vous en prie, je vous en prie, Fanny! - -Plus que sa voix, l’idée qu’ils se trouvaient dans un chemin quasi -public réussit à la calmer. Elle s’essuya les yeux. - ---Qu’est-ce qu’il y a? demanda-t-il tendrement. Dites-moi ce que c’est, -dites-moi comment vous souffrez. - -Ses larmes faillirent redoubler. La douceur lui paraissait encore plus -difficile à supporter. Et, amèrement, elle jeta toute sa peine hors -d’elle-même, comme à pleines mains. - ---Je n’ai rien su lui dire. Je n’ose pas lui parler. Je ne sais rien de -lui seulement. Ni son nom, ni même... - -Il la regardait. Il y avait de l’horreur sur son visage égaré. Elle le -sentit et baissa la voix. - ---Je ne sais pas sa religion, comprenez-vous? Je ne sais pas s’ils en -ont fait un catholique... Mon fils! - -Une si poignante détresse résonnait dans son accent que Silas retint la -pensée qui se formulait en lui: l’enfant abandonné allait être réclamé! -Il dit seulement: - ---Mais pourquoi? - ---Est-ce que je sais! Une fois Marthe disparue, il a été avec ces -Malandain, qui étaient des catholiques. Alors... - -Le sentier descendait à pic. La vallée enchantée venait à eux avec un -parfum de mousse et d’écorce mouillée. M. Froment dit: - ---Voyons, Fanny, à propos de son nom, expliquez-moi comment c’est -possible. - -Les pierres roulèrent sous les pieds de sa compagne. Elle étendit une -main, qu’il saisit: - ---Arrêtons-nous, fit-il, on ne peut pas parler dans cette descente. - -Ils s’assirent sur le petit talus qui bordait le sentier, au pied d’un -hêtre géant éployé sur le bois. Devant eux, le taillis dépouillé fuyait, -voilant à peine, encadrant plutôt le noble paysage, qu’ils ne voyaient -pas. Fanny répondit enfin: - ---C’est comme ça que ça c’est fait. Maman a déclaré ce qu’elle a voulu à -sa naissance, sans rien me dire. - -La tête détournée, il questionna: - ---Où était-ce? - ---A Bures, un petit pays; je croyais que Berthe vous l’avait dit. - ---Oui, c’est vrai. - -Il réfléchit un moment et reprit, toujours sans la regarder: - ---Et vous ne savez pas quel nom elle a donné? - ---Non, je ne sais rien, sauf qu’elle m’a dit: «Veux-tu Félix!» J’ai dit -oui. J’étais si faible, si abattue, si honteuse... - ---Mais alors, êtes-vous sûre?... - -Il hésita, puis se décida: - ---...qu’il ne porte pas votre nom? - -Saisie, elle fit: - ---Mon nom? Vous croyez? Est-ce que c’est possible? - ---Cela se fait souvent, voyons, c’est la reconnaissance, mais ce n’est -jamais une obligation légale. - -Elle demanda craintivement: - ---Vous connaissez tout ça? - ---Oui, j’ai été secrétaire de mairie. - -Entre eux, un degré était franchi. Ils arrivaient à parler de _la chose_ -comme d’un événement passé. Elle reprit: - ---Non, comme je connais maman, elle a dû tout faire pour ne pas donner -de nom... - -Leurs pensées firent encore du chemin dans le silence, et Silas termina -tout haut la sienne: - ---Alors, elle a dû mettre: «de père et mère inconnus». - -Fanny se leva. - ---Oh! ce n’est pas possible, ce n’est pas possible! Non, elle n’a pas -fait ça! - -Il lui prit les mains. - ---Mais, ma pauvre enfant, c’est la loi: ou la reconnaissance ou cela. - -Elle se laissa retomber et cacha sa figure. C’était trop de honte devant -lui. - -Il fit quelques pas sur le sentier, et revint vers elle. - ---Vous vous arrêtez à peu de chose auprès du reste, Fanny. - -Elle sanglota: - ---Peu de chose? Jamais aucune mère n’a été comme moi. Je ne sais ni le -nom ni la religion de mon fils! - -Il dit, avec la patience qu’il devait mettre à raisonner un élève -désemparé: - ---Ce n’est qu’un des côtés de la question, et rien ne sera changé quand -vous serez renseignée. Il y en a de plus importants. J’ai besoin que -vous m’écoutiez. - -Elle parvint à refouler ses larmes pour obéir et se redressa, sans -savoir combien elle était touchante dans sa détresse féminine. Il -continua: - ---Félix sait-il quelle est sa mère? - ---Non. - ---Comment! il n’a pas encore deviné? - ---Non. Il parle si peu. Il nous regarde seulement l’une après l’autre. - ---Mais comment vous appelle-t-il? - ---Il ne nous appelle pas, dit-elle si naïvement que l’instituteur eût -ri, si quelque chose au monde eût eu le pouvoir de l’égayer en cet -instant. - -Il dit en rêvant: - ---C’est incroyable, incroyable! - -Le soleil, maintenant, ruisselait sur le fleuve lointain, qui devenait -de pur argent doré. Et les bois, gorgés de ces derniers rayons, les -renvoyaient en flamboiements. - -Fanny se leva. - ---Il faut rentrer. «Ils» doivent nous chercher. - -Il l’imita. - ---Mais non, soyez tranquille, «ils» nous permettent cette équipée. Ah! -vous êtes bien gardée, Fanny! - -Ils reprirent, sans parler, le sentier montant. Quand le sommet fut -atteint, Silas dit encore: - ---Dans quinze jours, je reviendrai. Je veux une réponse. Vous entendez: -_je veux_. Voyons, observez-le. Et puis parlez-lui. Dites-lui que c’est -vous. Et puisque vous avez cette folie de vouloir sa... sa permission, -avertissez-le de nos projets. - -Accablée sous toutes ces paroles, elle baissait la tête. Il la -regardait, se détachant dans sa robe noire du dimanche, qui la faisait -plus pâle sur le fastueux paysage de sang et de feu. Un singulier charme -émanait de cette figure, mystique dans sa maturité même. Une impulsion -soudaine parut saisir le grand homme, si maître de lui. Brusquement, il -s’arrêta, prit les poignets de Fanny, et, abaissant contre la sienne sa -figure soudain enflammée et ses yeux durcis, il lui dit avec cette -espèce de haine d’amour qu’est la jalousie: - ---L’autre, l’autre, l’aimiez-vous, Fanny, l’aimais-tu? - -Poussant un faible cri, elle arracha ses mains, et recula avec un visage -décomposé. Alors il se détourna, fit un geste. Et, sans un mot, -descendant le sentier jonché d’or, s’enfonça dans le brasier ardent de -l’automne. - - * * * * * - -Au matin, après un court sommeil, Fanny reçut comme une clarté cette -certitude: «Mais, il m’aime!» Ce que n’avait pu faire ni la douceur de -son fiancé, ni sa mansuétude, ni sa longue patience, ce mot arraché aux -profondeurs de sa nature, ce mot de jalousie banale l’accomplissait, -tant la sincérité possède une lumière d’illumination. - -Elle traversa deux jours sans le savoir, soulevée par une force -nouvelle. Mais, le troisième, elle s’avisa qu’il lui fallait prendre des -mesures pour obéir à Silas, et elle se força à regarder autour d’elle. - -Le temps s’était mis à la pluie, et Berthe ne cessait de se plaindre. - ---Ah! qu’on était bien à Beuzeboc, au sec et au chaud! - -Ici, les cheminées tiraient mal, le bois était mouillé... le vent -soufflait dans les corridors... - -Le père Oursel, monté de la ville pour leur apporter quelque commission, -dit enfin de sa voix rocailleuse: - ---Pourquoi que vous n’y retournez point, chez vous? - -Berthe le regarda avec étonnement. - ---Pourquoi? - -Il dit: - ---Vous savez bien pourquoi... - -Fanny écoutait comme si, de cette conversation, allait enfin sortir -quelque chose de nouveau. Mais c’était déjà une grande nouveauté que -d’entendre le bonhomme parler le premier. - -Berthe cria: - ---Je ne crains personne, moi! - -Le père Oursel ne la regarda pas, puisqu’il ne regardait jamais ses -rares interlocuteurs. Il leva la main et dit: - ---On verra. - -L’étrange conversation finit là, et Fanny n’en garda que la sensation -d’avoir frôlé l’inconnu, tant étaient singuliers le réveil subit du -taciturne et le son même de sa voix, tant il était inouï, surtout, de -lui découvrir des intentions et, peut-être, une pensée. - -Cependant, depuis la promenade du dimanche, rien n’était changé en -apparence. Félix, maintenant pensionnaire régulier des Laurent, -reprenait la ronde des travaux avec le vieux fermier. Quelque chose, -peut-être, paraissait différent en lui. Il trouvait mille prétextes pour -venir rôder autour de la maison, pour emprunter un outil, demander une -autorisation, un ordre. Et c’était, alors, enracinée au sol, une -présence dont on ne pouvait plus venir à bout. - -Enfin Fanny vit avec stupéfaction qu’il cherchait à la trouver seule. - -«Il sait, se dit-elle, et il cherche aussi une explication.» - -Elle s’arrangea donc pour la lui faciliter. Et, justement, une belle -saison tardive s’insérait dans l’automne. De courtes journées dorées -naissaient et mouraient sur la vallée et le plateau, encore chauds de -l’été. Berthe menait grand train de nettoyage à fond, dans la maison -qui, toutes ouvertures béantes, respirait avant l’hiver. La mère Laurent -et une petite fille du village la secondaient. Et Fanny, sa tâche faite, -allait s’asseoir au bout de la cour, là où l’on voyait se creuser tout à -coup la coupe de la vallée, au fond de laquelle luisait l’eau argentée -du fleuve. Aussitôt, le gars surgissait, un outil à l’épaule, avec un -air faussement affairé. - -Cela dura encore trois jours, pendant lesquels ni l’un ni l’autre ne -firent les premiers pas. Berthe, tacitement, acceptait la situation, se -contentant de les épier de loin, sous un rideau, dans l’entre-bâillement -d’une porte. - -Et, subitement, Fanny fut frappée de découvrir en son fils quelque chose -de nouveau. Elle ne s’expliquait pas bien en quoi cela consistait. -C’était un air répandu sur sa figure, une lueur dans ses yeux, quelque -chose de connu qu’elle ne pouvait pas reconnaître. Et, chaque fois qu’il -sortait de derrière un arbre, avec cette allure sournoise et muette qui -était la sienne, elle sursautait d’inquiétude. Il finit par prendre un -sarcloir et par se mettre à gratter l’allée où elle se trouvait. De -temps en temps, il s’arrêtait, se redressait, bombait le torse et -tordait sa courte moustache en la regardant. Un malaise gagnait Fanny: -une sorte d’hypnose engourdissante. Où avait-elle vu ces yeux et cette -expression de mâle avantageux? Et, tout à coup, elle se secoua pour -parler. - ---Félix, dit-elle timidement, venez un peu, voulez-vous? - -Il laissa tomber son outil. Et, sans hâte, ajustant sa ceinture sur ses -hanches étroites, il vint comme quelqu’un qui s’attend à être appelé. - -Quand il fut là, en face d’elle, ce fils inconnu qui la gênait si -horriblement, elle détourna les yeux. Comment lui dire ce qu’il fallait? - -Et ce fut lui qui commença: - ---Ça ne me fait pas de peine de venir vous causer, fit-il. C’est pas -passqu’on est de la campagne qu’on ne sait pas ce que c’est que des -dames. - -Elle le regardait, sans comprendre ce nouveau Félix qui lui était -révélé. - -Il continuait, s’écoutant parler avec un plaisir notable: - ---Je connais le sesque. J’ suis-t-amateur. Pendant mon congé, à Lisieux, -j’en ai fréquenté qu’étaient des femmes tout à fait bien. - -Il eut un rire de suffisance. - -«Tout à fait bien, oui!» - -Fanny se demanda: «Aurait-il bu?» Mais, à son odorat si difficile, aucun -relent équivoque ne se décelait, sortant de cette bouche pareille à la -sienne. Et elle dit malgré elle: - ---Mais pourquoi que vous me dites ça! - -Il lui jeta un regard velouté, en coin, et, se dandinant d’un pied sur -l’autre: - ---Parce que... Vous savez bien pourquoi on se parle. - -Elle ne comprit pas encore. - ---Comment, on se parle? Ça vous fait donc plaisir de venir auprès de -moi? - ---Oh! oui! fit-il avec une manière de sentiment, en roulant des yeux -blancs. - -L’émotion montait en elle. Le cœur parlait donc chez ce pauvre enfant -perdu? Il devinait sa mère. Elle fit, les yeux mouillés: - ---Moi aussi, mon petit, moi aussi. - -Une si belle flamme monta à ses yeux pâles, ses prunelles claires -brillaient tant au travers de ses larmes qu’elle en fut comme -transfigurée. - -Le gars parut puiser de l’audace dans son encouragement. Et il osa: - ---Une tante, c’est une femme tout de même, surtout quand elle est comme -vous. - -En disant cela, il la regardait d’une façon si peu équivoque qu’elle -comprit enfin, et que la ressemblance qu’elle cherchait obscurément lui -revint. C’était la figure du père qui revivait là, la figure hagarde et -impérieuse de la nuit horrible. - -Et, comme il avançait tout près de la sienne cette face qui lui faisait -horreur en ressuscitant le passé, elle lui cria enfin d’une voix de -folle, en le repoussant des deux mains: - ---Mais c’est moi ta mère, c’est moi! - -Et puis elle éclata d’un rire nerveux, épuisant, d’un rire qui ne -finissait pas et la brisait en deux. - -Quand, la tête serrée d’un étau de fer et le corps endolori, elle put -enfin s’arrêter, son fils avait quitté l’allée, et il approchait du banc -où Berthe cousait. - -Et elle vit que sa sœur le regardait venir avec un sourire accueillant. - - - - -IV - - -Dans le ciel du couchant encombré de nuages le soleil faisait saigner -sur le paysage sa blessure ouverte. - -Devant la porte de sa chaumière, la mère Laurent le regardait comme les -paysans regardent la nature, d’un œil qui observe, comprend et se -souvient. Elle tourna enfin vers Fanny sa figure de cire jaune -craquelée, qui sentait la pomme et le lait, et elle dit d’une petite -voix fêlée: - ---J’ai ouï dire à défunt mon père que le ciel était souvent de cette -couleur-là, l’année qu’on a coupé la tête au roi. - -Fanny tenait à la main une assiette dans laquelle elle venait de porter -des os au chien enchaîné devant la porte, et les paroles de la mère -Laurent succédaient à d’autres qui n’étaient point parvenues jusqu’à son -entendement préoccupé. Elle fit un effort pour comprendre: - ---Le roi? - ---Oui, le roi qu’on a tué là-bas, à Paris, dans le temps... - -Elle faisait un geste court de vieille femme dans la direction de la -ville d’iniquité. Et le siècle s’abolissait comme un jour sur ce paysage -immuable entouré jusqu’à l’horizon de champs monotones, de fermes et -d’herbages. - -Fanny sentit comme jamais toute cette durée dont elle faisait partie et -cela fut une halte dans le tourbillon qui l’emportait furieusement par -des chemins inconnus, depuis le jour si proche encore où elle avait -révélé sa maternité à son fils. Après tout, c’était peut-être la seule -chose réelle, durable, cette continuité de la race. Et elle, elle, dans -la douleur et dans la honte, elle la continuait, cette lignée... - -La durée, durer... si c’était là le vrai sens de la vie? Elle ne fut -qu’effleurée par cette révélation qui, pourtant, s’incrustait là, dans -un coin de sa raison pour s’y développer obscurément, sans qu’elle le -sût. Car, déjà, son tourment la reprenait toute. - -Félix. L’enfer de cet instant auquel elle ne pourrait jamais penser sans -honte était passé. Mais ceci restait: quand elle criait: «Je suis ta -mère!» Il était parti sans un mot, sans un regard de pitié, sinon -d’affection... Et toujours, comme une brûlure, revenait la certitude que -l’abandon l’avait fait ainsi. - -Et elle n’osait plus lui parler. Huit jours d’hésitation passés, il ne -lui en restait plus qu’un pour obtenir cet avis qu’elle devait donner à -Silas le lendemain. Car, dans son désarroi, cela seul subsistait: elle -_devait_ une réponse à Silas. Et ce couchant, plein de sang céleste, -était celui du samedi. - -Soudain éperdue, elle chercha des yeux le gars, et l’aperçut, tout au -fond de la cour, sous la charretterie, occupé à quelque besogne. Allons, -c’était le moment; il n’y avait plus à différer. Après un adieu à la -vieille fermière, elle prit le sentier qui traversait la cour. - -Félix la vit venir. Elle eut l’impression qu’il n’était pas étonné, -qu’il l’attendait peut-être, qu’il n’avait cessé de l’attendre depuis le -jour où il _savait_. - -Elle se retourna. Du seuil de la maison, Berthe les regardait, oisive, -et singulièrement absorbée dans cette contemplation. - -Fanny soupira. Toujours autour d’elle des conspirations, des silences -soudains, des présences furtives. Elle se détourna et parla très vite: - ---Félix, je vous cherchais; je voulais vous parler. - -Il attendit un instant et dit, très naturellement: - ---Pourquoi que tu ne me dis pas tu, puisque t’es ma mère? - -Elle recula avec un faible cri, comme s’il l’avait frappée. Alors, il -reprit: - ---Ben oui, y’a pu rien de caché, à c’t’heure, alors? - -Fanny bégaya: - ---Ça ne se peut pas, c’est, c’est pas possible. - -Il avança près de la figure de sa mère sa mauvaise figure pâle sous le -tan. - ---Pourquoi, qu’ ça s’ peut pas? Faut une raison dans tout. T’es-t-il ma -mère, oui ou bien non? - -Elle baissa la tête pour affirmer. - ---Alors, faut. - -Désespérément, elle dit: - ---Mais tout le monde le saura. - -Il se mit à rire sans bruit. - ---Ça changera pas guère c’ qu’on croit. - -Alors, abandonnée par son courage, elle se laissa tomber sur la brouette -qu’il réparait et cacha sa figure dans ses mains. Au bout d’un instant -que le silence avait rempli, elle dit d’une voix étouffée: - ---Si tu m’aimais, seulement! - -Mais ce fut le marteau qu’il avait repris qui lui répondit. - -Pourtant, la brutalité de la diversion la remit. Elle le regarda -travailler un instant. Dans sa petite taille presque chétive, il ne -manquait pas d’une certaine grâce découplée. Et il savait le secret des -mouvements nécessaires. Elle se leva, incertaine. Il s’arrêta, sentant -peut-être sourdement que des paroles décisives allaient venir. - ---Quoi? fit-il. - -Elle se serrait les mains convulsivement, comme toujours lorsqu’elle -hésitait. Enfin, elle se décida. - ---Félix... Il faut que je te dise une chose. - -Il sentit le moment venu et parut en arrêt. - ---Qui qu’ c’est? - -Elle se recueillit. C’était difficile. Quelle femme avait eu tant de -choses difficiles à annoncer! - ---Félix, je vais peut-être me marier. - -Malgré sa crainte, malgré sa honte, malgré tout, elle levait les yeux. -Et elle vit que l’étonnement vrai, celui qui ne ment pas, ne luisait -point dans ceux du garçon. Mais, déjà, il donnait le change. - ---Comment, cria-t-il, te marier? - ---Oui. C’est décidé. J’ voulais te le dire. - -Il lâcha son marteau et se croisa les bras. - ---Par exemple! Et avec qui? - -Il prenait un ton outragé. Elle dit: - ---Avec M. Froment, l’instituteur, notre voisin. - -Allons, c’était fait. Elle se sentit soulagée. Mais elle vit qu’elle ne -lui apprenait rien. D’avance, il savait tout, et sa réponse -précautionneuse arriva trop vite: - ---Avec M. Froment! Ah! c’est ça! Je me disais «aussite»! - -S’étant ainsi donné du temps, il continua: - ---Vous avez arrangé tout ensemble. Et vous croyez que ça va se passer -comme ça. Et moi, alors? - ---Comment, toi? - ---Oui, c’est moi qui ai des droits sur toi, c’est pas lui! Qui qu’il -vient faire ici, lui? On n’en a pas besoin. Qu’il s’en aille faire son -école! - -Sa haine dépassait sa prudence et l’emportait. Atterrée, Fanny dit: - ---Mais, nous étions d’accord avant que tu viennes, mon pauvre gars. - -Il ne se contint plus devant ce rappel du temps où il n’était rien qu’un -inconnu dans le passé. Rageusement il rétorqua: - ---Tu n’as pas le droit de t’ marier à c’t’heure que tu m’as retrouvé! -cria-t-il. T’as pas le droit! - -Suffoquée, elle ne trouva rien à répondre. Le jour tombait. Un vent -froid s’éleva. Le ciel ne portait plus que les nuages rejoints. Toutes -les paroles dites restaient là, autour d’eux, vivantes, bruissantes à -leurs oreilles. Elle balbutia enfin: - ---Mais pourquoi, pourquoi qu’ tu dis ça? J’ te ferais pas d’ tort. - -Tout de suite, il se retrouva. - ---Si, tu me ferais du tort! T’as pas qu’ faire de te marier. Tu l’as été -assez. - -Il se mit à rire d’un rire ignoble qu’elle ne put supporter. - ---Tais-toi, supplia-t-elle. Tais-toi. Tu ne sais pas le mal... - -Ils reprirent haleine, car les terribles joutes de paroles et de -sentiments ont, comme les autres, des moments de trêve où on soigne les -blessés, où l’on emporte les morts. Et Fanny dit encore: - ---Si tu savais tout ce que j’ai souffert dans ma vie, tu ne serais pas -si dur. - -Elle hésita et, à voix presque basse: - ---Je l’aime, Félix. Et lui aussi. - -Elle ne le distinguait plus, car il était rentré dans la charretterie -complètement obscure, maintenant. Mais sa voix lui parvint, dure, -inflexible, certaine comme le destin. Et cette voix disait: - ---Tu n’avais qu’à ne pas fauter. - - * * * * * - -L’ouragan se déchaîna avec le jour. Fanny, au sortir d’un sommeil de dix -heures, se réveillait comme foudroyée de fatigue. Elle ouvrit les yeux, -surprise de ne pas retrouver son fardeau de soucis. Non. Ils avaient -glissé d’elle, ou, peut-être qu’elle gisait, assommée, sous leur poids, -mais elle ne les sentait plus. La température de la souffrance suit des -courbes comme celle de la fièvre. Et la guérison ou la mort ont la même -apparence, parfois. Et puis, quand la nature s’en mêle et qu’elle jette -sa folie au travers de la nôtre, il faut bien s’arrêter pour la laisser -passer. - -Le grand courant d’air du fleuve drainait à lui tous les vents du -plateau qui menaient infernalement la ronde. Par moments, une averse -impétueuse faisait mollir la tempête. Le ciel se déchirait et -s’effilochait en nuages incessants accourus du fond de l’horizon marin -vers la bouche immense de l’estuaire. Fanny songea d’abord: - -«Il faut que j’aille au-devant de Silas. Je ne veux pas qu’il le voie -avant.» - -De tous ses tourments, il semblait ne lui rester plus que ce petit souci -lancinant. - -Quand dix heures sonnèrent, elle sortit. - -Dès la porte, une rafale la prit et la colla contre le mur, suffoquée, -sans voix et sans souffle. Il y avait de tout dans le vent: de la pluie, -de la grêle et des feuilles chassées horizontalement. - -Enfin, une accalmie lui permit de gagner le chemin détrempé. La tête et -les épaules sous un châle de laine noire, elle marchait, pliée en deux, -les oreilles bourdonnantes, ahurie, abrutie, vidée de réflexion et même -d’idées. - -Quand elle aperçut Silas, il débouchait du tournant de la route de -Villebonne et le vent d’ouest le poussait vers elle tout en la retenant. -Elle songea confusément: «C’est notre vie». Mais il la rejoignait et lui -cria ses salutations. - -Une cavée s’ouvrait à leur droite. Elle prit son bras et l’y entraîna. - -Il y régnait un certain calme. Les talus, barrant le vent par leur digue -d’arbres et de terre, les accueillirent comme une église. Le grand -homme ôta son chapeau. - ---Tonnerre de Brest! cria-t-il, quel temps? J’ai eu chaud à monter de la -gare. - -Tout son corps vigoureux tremblait encore de l’effort donné. Il se mit à -rire. - ---Eh bien, Fanny? - -Puis, il la regarda mieux et n’ajouta rien. Alors, elle dit: - ---Je suis venue parce que... - ---Oui, fit-il, comme elle s’arrêtait. - ---Parce que je voulais vous voir avant... - -Elle s’arrêta encore. - ---Pourquoi? demanda-t-il impatiemment. - -Elle baissa la tête. - ---Il ne veut pas. - -Le grand homme parut de pierre. Puis il dit: - ---Il ne _veut_ pas? - -Sans parler, elle fit «non». - -La phrase était tombée entre eux comme un bolide: fulgurante, -incompréhensible, inattendue. Enfin, M. Froment prononça: - ---Qu’est-ce que ça signifie? Est-il fou? A-t-il des droits sur vous? Que -lui avez-vous dit depuis quinze jours? - -Elle répliqua seulement: - ---Il sait. - ---Ah! fit-il. - -Elle le vit qui semblait vaincre une difficulté à parler. Enfin, il -ajouta: - ---Et alors? - ---Alors, il m’a dit qu’il était le premier, le seul, à avoir des droits -sur moi. - -Elle ajouta encore: - ---Il a eu une vie malheureuse, à cause de moi. - ---Ce n’est pas vrai, ce n’est pas vrai! cria-t-il passionnément. Il y en -a de plus malheureux. Et maintenant vous l’accueillez, vous ne lui -refusez pas une place: il doit vous laisser vivre. - ---Non, dit-elle, il ne veut pas. - -Alors, fâché, il cria plus fort dans le vent qui s’élevait de nouveau: - ---C’est que vous n’avez pas su lui dire. Vous acceptez tout! - -Elle baissa la tête. - ---Comment a-t-il osé! dit-il encore. Vous ne lui avez pas dit que -c’était décidé? - ---Si. Il est buté. Il ne veut rien écouter. Il me reproche... - -Il pencha sa tête vers elle. - ---Quoi donc? - ---Ma faute. - -Cette fois, il recula, les mains inertes. - ---C’est un monstre! siffla-t-il entre ses dents serrées. - ---C’est tout de même mon garçon, dit-elle simplement. - -Il la regarda. Quelque chose comme de l’adoration parut dans ses yeux, -et il lui prit violemment les mains. - ---Fanny, vous avez besoin qu’on vous protège contre vous-même. Sans -quoi, vous serez toujours esclave et martyre. Votre fils ne veut pas que -vous vous mariiez, dites-vous? Légalement, il ne peut s’y opposer. Il ne -peut que faire du scandale. - -Elle répéta obstinément: - ---Il ne veut pas. - -Sans écouter, il continua: - ---Voulez-vous passer outre? Retournez à Beuzeboc. Laissez-moi faire nos -publications. Vous êtes libre. - ---Il ne veut pas. - -Il s’exaspérait: - ---Est-ce le scandale qui vous fait peur? - -Elle frissonna: - ---C’est pas possible. - -Il sembla recueillir sa patience de maître qui se prépare à convaincre -un élève obstiné: - ---Voyons, raisonnez. Tout être s’appartient. Personne ne peut vous -empêcher de suivre votre route. Faites votre devoir vis-à-vis de votre -fils, un partage, ce que vous trouverez juste, et ne vous sacrifiez pas -davantage. - -Elle secoua la tête. - ---Vous ne comprenez pas. Ce serait trop facile. Non, j’ai bien vu qu’il -ne veut pas et qu’il saura m’empêcher d’être autre chose que sa mère. - ---Il vous aime, alors? - ---Ce n’est pas ça, fit-elle humblement, non, ce n’est pas ça, mais il ne -veut pas que je lui fasse tort. - -Déjà, acceptant l’objection, il courait, en homme, aux réalisations. - ---Mettons que vous ayez raison. Il ne reste qu’un moyen. Laissons tout. -Il m’est revenu quelques milliers de francs de mon père. J’ai un cousin -du côté de Lyon qui me donnerait une situation dans sa fabrique; j’avais -déjà pensé abandonner l’enseignement lors d’un événement de ma vie... -Partons ensemble librement. - -Elle joignit les mains d’horreur, mais il les prit, les serra, essayant -de dompter cette pauvre volonté défaillante de toute sa dure volonté -d’homme fort. - ---Fanny, venez, soyez à moi, je vous attends, je veux vous délivrer. -Vous voyez bien que vous n’aurez de bonheur qu’en moi. Votre sœur, votre -fils ne vous font que du mal. Laissez-moi vous rendre heureuse. - -Ses mains fiévreuses pétrissaient les mains glacées et ses lèvres -cherchaient les lèvres pâles. Fanny ferma les yeux un instant. Tout le -bonheur de sa vie tint en cette minute. Ce fut sa nuit de noce et le -matin plus délicieux qui la suit, et toute la douceur et toute la folie -de l’amour concentré pour elle, ici, sans son amertume et ses -désillusions. Mais elle rouvrit les yeux. - -L’accalmie cessait. Les branches pliées fouettaient l’air. Au sommet des -hêtres, des corbeaux dérangés se fâchaient bruyamment. Et le vent, ayant -sauté, entrait à présent dans la cavée. - -Ce fut comme si Fanny retrouvait son sang-froid, sa raison et tout ce -que l’amour emporte. D’ailleurs, il fallait lutter. Déjà, la respiration -coupée, ils durent se séparer. Et tout débat, tout entretien même -devenait impossible. Il fallait crier dans le vent pour se comprendre. -L’ouragan reprenait, formidable. - -Ils suivirent la cavée. Au tournant, le vent les bouscula à revers. -Alors, Silas s’approcha de l’oreille de Fanny: - ---Je m’en vais, cria-t-il. - -Il y avait autant de fureur dans sa voix que dans celle de la tempête. -N’était-ce pas par elle qu’il était vaincu? Sait-on la part des petites -choses dans les grandes et l’effet des grands mouvements de la nature -sur nos petites passions humaines? - -Elle fit «oui» des yeux et de la bouche. La barrière était en vue, et, -en face, le sentier bordé de peupliers qui rejoignait la route du -plateau. - -Elle lui tendit la main. Il se détourna sans la prendre. Et il cria: - ---Vous regretterez ce jour-là! - -Maintenant, elle se possédait tout à fait. La maison apparue la -reprenait: la maison, la terre, la race, tous les obscurs devoirs dont -on a l’habitude, et qui sont si lassants et si nécessaires. - -Elle voulut le regarder encore, et se retourna avec peine contre une -bourrasque. - -Il était déjà au milieu du sentier. Elle le suivait des yeux quand, -soudain, il y eut un long craquement et l’un des arbres du talus, choisi -comme victime, oscilla et s’abattit avec un affreux bruit d’écrasement à -la place même où Silas venait de passer un instant auparavant. - -Elle cria follement dans le vent: - ---Silas! - -Il avait franchi le tournant sans se retourner. Sa pensée fut traversée -par un éclair: - ---S’il revient, je le rejoins et je pars avec lui! - -Mais la tempête intérieure qui emportait l’homme était plus forte que -l’ouragan et il ne reparut plus. - - - - -V - - -Fanny laissa tomber l’_Almanach des Bons Conseils_ qu’elle lisait. La -solitude ne lui pesait jamais et elle se trouvait souvent seule en ce -début de printemps. - -Elle s’approcha de la fenêtre. Le beau dimanche d’avril traînait sa -longue après-midi désœuvrée. L’oncle Nathan, sitôt le déjeuner fini, -avait aiguillé Félix vers les champs, pour la visite dominicale de -rigueur. Quant à Berthe, elle venait de disparaître sans rien dire, -comme elle le faisait depuis quelque temps. - -Après la tourmente qui, passant sur elle à l’automne, manquait de -l’arracher de son existence, comme le bel arbre s’arrachait du talus, -elle était restée anéantie au point de garder plusieurs jours le lit. Sa -sœur expliquait avec volubilité qu’elle avait eu les «sangs tournés» en -entendant l’arbre tomber sur ses talons. Elle restait prostrée, sans -fièvre et sans aucun symptôme précis, simplement atone, indifférente, -privée cette fois tout à fait du goût de vivre. - -Avec le géant foudroyé, son amour lui semblait anéanti. Elle appuyait -sur la plaie sans la sentir. Elle répétait: «Il est parti. Je ne le -reverrai jamais ou je le reverrai comme on revoit un indifférent.» Et -cela ne lui faisait rien. Elle se disait même: «Est-ce que je l’aimais -vraiment? Qu’est-ce que c’est que l’amour? Est-ce ça?» C’était comme si, -en devenant femme trop vite et trop tôt, elle avait perdu la profonde -sensibilité féminine qui juge et pèse si sûrement les choses de la -passion. - -Après la crise d’inappétence à la vie, elle entra dans la souffrance. -Les jours et les nuits se succédèrent, désolés ou cruels, tandis qu’elle -éprouvait cette sensation qu’on a d’être dans des mâchoires qui se -referment perpétuellement. Alors, Silas grandissait dans sa mémoire, -dans son cœur, pour mieux la déchirer de l’avoir perdu. Ses mots, se -gestes, ses moindres attitudes la torturaient en souvenir. Et elle sut -enfin qu’elle l’aimait comme jamais elle n’avait cru pouvoir aimer. - -Elle vécut enfermée avec son rêve agonisant pendant les mois noirs de -l’hiver, sans rien apercevoir d’extérieur, comme si ses yeux eussent été -tournés en dedans sur le seul spectacle de sa douleur. - -Et jamais elle ne se disait: «Je vais aller le rejoindre.» Cette chose -possible, cette chose suggérée et déjà un peu réalisée par les paroles -qui l’avaient représentée, ne se montrait pas à elle comme une -alternative. Peut-être était-ce parce qu’elle allait instinctivement -vers la souffrance à cause de l’orientation de sa vie, ou peut-être -simplement parce que les habitudes sont trop difficiles à quitter. - - * * * * * - -Son premier apaisement lui vint dans ces mois aigres où le printemps -s’éveille. L’isolement parfait de la vie à la Hêtraye, qui séparait les -deux sœurs de leur petit monde connu, environnait leur retraite d’une -sorte de paix silencieuse. Un soir de mars où elle rentrait à la maison -en tenant les premières primevères trouvées au revers d’un fossé, sous -un ciel qui allait du violet le plus profond à un safran -inexprimablement doux, elle crut sentir mystérieusement que sa -souffrance ne resterait pas inutile, qu’elle serait la rançon du -scandale étouffé. Son péché, cette fois, était enterré, et rien n’en -subsisterait qui pût éclabousser les autres. Le nom des Bernage ne -serait pas sali. Ce fut une certitude consolante qui descendit sur elle. - -Les autres, cependant, continuaient leur vie parallèle et, sortant tout -à coup de son sommeil intérieur, elle se mit à les considérer. - -Berthe ne la tourmentait plus. L’exil de Beuzeboc, si amèrement -consenti, ne semblait plus lui peser, même pendant la noire période -mortelle de la terre. - -C’était comme si une mystérieuse influence travaillait son humeur et -toutes ses passions de colère et même de curiosité pour les changer. Et -Fanny se sentait plus éloignée d’elle que jamais et un peu effrayée de -ce changement inexplicable. Pourtant, elle avait tant soupiré après -l’affection fraternelle qu’un peu d’espoir lui en venait. «Elle a vu mon -malheur, elle a peut-être fini par avoir pitié.» Et cela préparait son -cœur dévasté à revivre. - -Quant à Félix, il n’approchait guère de la maison que le dimanche. Et il -y apportait les mêmes airs, oscillant de la sournoiserie à l’assurance. -Et jamais il n’adressait la parole à sa mère depuis le jour de leur -terrible entretien de la charretterie. Fanny devait dépenser des trésors -de diplomatie, de vigilance, pour se garer ainsi des mots dangereux qui -eussent pu rappeler ceux de ce jour-là. Mais Berthe déployait une si -étourdissante volubilité que rien ne pouvait se remarquer et que le -drame de ce mutisme se poursuivait à leurs seuls yeux. - -Ce jour-là, de la fenêtre, elle vit l’oncle Nathan qui passait dans le -fond de la cour, tout seul, l’air absorbé. Fanny s’étonna de ne pas voir -Félix avec lui, car le vieillard, dans ses visites, le recherchait -toujours. Il semblait à présent en faire grand cas. - ---C’est un cultivateur, celui-là, et un bon, disait-il. - -Ou encore: - ---On ne peut pas lui en remontrer sur la chose de la culture. Sacré -Félix, va! - -Tout l’hiver, il avait fait ainsi de longues promenades avec le gars, et -les sœurs, qui marchaient par derrière, les voyaient passer cette revue -des terres nues ou emblavées, pure jouissance dominicale des terriens. -On devinait que le vieillard étudiait profondément le jeune homme avec -une idée secrète. - -Fanny goûta un moment la paix qui baignait la chambre aux rideaux -blancs, luisante et ordonnée, comme, autour d’elle, la maison, le -village, le plateau et la vallée. Elle éprouvait ainsi des moments de -quiétude où, la sourde douleur s’endormant, elle n’était plus sensible -qu’à un pauvre espoir de bonheur qui s’éveillait au fond d’elle. - -Tout bas, elle répéta, comme elle le faisait quelquefois: - ---Mon péché est enterré. - -Et c’est alors qu’elle aperçut M. et Mme Gallier qui ouvraient la -barrière. - -Elle ne les reconnut pas tout d’abord, tant ils étaient loin de sa -mémoire. Mais, dès qu’ils eurent fait quelques pas dans l’allée, elle -les retrouva tout entiers avec leurs vêtements noirs que rien n’égayait -jamais et leur allure un peu grotesque de citadins endimanchés dans un -chemin de campagne. - -Elle posa sa main sur sa poitrine: c’était du malheur qui arrivait avec -eux. Pourtant, elle se remit, et sortit au-devant d’eux. - -M. Gallier roulait sa courte taille à jambes torses, dans un tangage qui -n’appartenait qu’à lui. Son haut-de-forme et sa redingote semblaient -ainsi avancer en largeur. Mme Gallier trottinait menu, avec une espèce -d’obstination, et sans perdre un instant. Ils hélèrent Fanny. - ---Hé! bonjour! - -Elle jeta un coup d’œil autour de la cour. L’oncle Nathan avait disparu. -Quant à Berthe, elle ne revenait pas. Elle ne songea pas à Félix, -puisque la visite ne le concernait pas. - ---Nous avons pensé venir vous surprendre, dit Mme Gallier, il faisait si -beau! - -Sous les fines gouttelettes qui perlaient à sa peau rose d’ancienne -blonde, son honnête figure portait une expression un peu angoissée. Et -M. Gallier laissait tomber, plus encore que de coutume, sa grosse bouche -lippue dans sa face ravinée où la bonté traçait ses signes mystérieux. - -Fanny leur proposa de s’asseoir dehors, mais, d’un geste pareil, ils -refusèrent. - -Quand ils furent installés dans la «salle», assis avec le rond de -sparterie sous les pieds, près de la table couverte d’un châle-tapis, il -y eut un silence, car toutes les congratulations sans danger étaient -finies. Et puis, ayant regardé sa femme, ce fut M. Gallier qui commença: - ---Mademoiselle Fanny, vous êtes seule et c’est préférable pour ce que -nous voulons vous dire. Aussi je ne tarderai pas davantage. - -L’accent du Midi roulait par la chambre, dépaysé, se cognant au mur, -étrange et étranger dans cette maison faite à l’économe patois de Caux. - -Fanny pâlit un peu plus. Elle songea: «Hélas!» Et sa bouche desséchée -dit avec peine: - ---Qu’est-ce qu’il y a donc? - ---Il y a, reprit aussitôt le vieil homme, que nous avons entendu courir -des bruits qui nous ont chagrinés. Et, quand je dis des bruits, cela -prend l’allure d’accusations. - -Il regarda sa femme, comme si Fanny lui faisait peur, avec sa face -exsangue de condamnée attendant le supplice. - -Mme Gallier se pencha, posa sa main sèche sur les siennes. - ---Nous vous aimons trop pour ne pas venir vous le dire tout droit, afin -d’être à même de répondre à ceux qui parlent si mal. - -Fanny se redressa péniblement. Elle ne pouvait que les laisser aller. - -La bonne dame reprit: - ---On dit une chose affreuse, dont jamais nous n’avons entendu parler -jusqu’ici et que nous ne pouvons pas croire, n’est-ce pas, monsieur -Gallier? - -Un signe de tête lui permit de reprendre du champ. - ---Et vous allez nous dire si nous avons eu raison de répondre que tout -ça n’était pas vrai. Mais vous nous expliquerez quelque chose... - -Elle chercha une longue respiration: - ---Voyons, mademoiselle Fanny, vous qui êtes l’aînée... - -Dans la courte pause, Fanny eut le temps de penser: - ---Tout est découvert. Elle va me parler de mon malheur. - -Et elle faillit crier: - ---Ne dites rien. C’est vrai. On ne vous a pas trompés. La vérité est -venue au jour. - -Mais la bonne dame continuait: - ---Pourquoi laissez-vous votre sœur se compromettre à ce point-là? - -Fanny la regarda avec de tels yeux d’incompréhension qu’elle parut -découvrir tout à coup la vérité. - ---Comment! Vous ne savez rien? Vous n’avez rien remarqué? C’est encore -plus étonnant que je ne pensais. - -Fanny put trouver enfin sa voix: - ---Ma sœur? - -Mme Gallier expliqua avec une patience décidée à tout: - ---Votre sœur se compromet très gravement en ce moment. Votre voyage à -Paris avait déjà attiré l’attention. Puis, à peine revenues, vous -quittez Beuzeboc une première fois, puis une deuxième, et vous -abandonnez votre belle maison de ville pour passer tout l’hiver ici. On -n’y comprend déjà rien. On cherche des raisons... Enfin, «vous êtes dans -la langue du monde». - -Fanny l’écoutait avec le même étonnement. Et, comme l’autre se taisait, -elle plaça: - ---Mais pourquoi? - ---A cause des raisons qu’on a trouvées en cherchant. On ne se retire pas -à la campagne avec un jeune homme. - -Fanny répéta: - ---Avec un jeune homme? - -Et elle pensa à Silas. - ---Mais oui, ma petite, voyons: ce soldat, ce garçon qu’on a vu rôder -autour de chez vous et qui est reçu chez vous avant votre voyage et -après... et qui vous a suivies ici... Mettez-vous à la place du monde: -ça semble drôle, drôle... - -Fanny cria: - ---Félix? - -Et elle se mit à rire, de son rire nerveux, incoercible. - -M. Gallier se leva et se dirigea discrètement vers la fenêtre. Mme -Gallier tapotait le dos de Fanny d’un air effrayé. Enfin, celle-ci put -parler: - ---Félix, vous dites: Félix? - -Elle allait ajouter: - ---C’est son neveu, à Berthe! - -Mais elle se retint à temps. - ---C’est un gamin qu’on a vu tout petit chez Marthe, notre vieille bonne, -dit-elle, vous vous rappelez? - -La vieille dame hocha la tête et dit, plus brusquement que de coutume: - ---Ça n’empêche pas que ça fasse jaser. Aussi, dans son intérêt, dites-le -à votre sœur. Vous n’avez qu’une chose à faire: revenez à Beuzeboc. - -Fanny baissa la tête. Elle savait bien qu’on ne pouvait pas satisfaire -le monde en cela. D’ailleurs, la visiteuse, délestée de son message, se -levait aussi. Ils se trouvèrent tous deux devant la fenêtre. Les deux -formes noires faisaient sur la clarté de tristes taches de deuil qui -entraient de force dans les yeux de Fanny en les violentant. Elle les -suivit: - ---Voulez-vous venir dehors, en attendant la collation? - -Mme Gallier accepta. Ils sortirent. L’oncle Nathan arrivait à grandes -enjambées et, au fond de la cour, ils aperçurent Berthe et Félix qui -marchaient côte à côte. - -Les Gallier partirent après la collation plantureuse dont les -«nourolles», les grands plats de crème aux œufs marbrés de brun et le -cidre bouché avaient fait les frais. On se leva pour mettre les -visiteurs en voiture, car Félix les reconduisait à la gare de -Villebonne. - -Quand le couple se fut éloigné, au trot pesant de l’épais cheval pattu -que Félix trouvait moyen de galvaniser, l’oncle et les nièces -regardèrent autour d’eux avec cet air dérouté qui suit les départs. - -Le ciel passait en magnificence le printemps posé sur la terre. La vaste -coupole de turquoise verdie répandait une sorte de fraîcheur lumineuse. - -Machinalement, ils prirent le chemin qui mène aux cavées. Mais Fanny ne -sut jamais bien où ils étaient allés ce jour-là. Quand elle y pensait -plus tard, elle revoyait seulement les «fossés», comme des murs de -primevères, car la grâce de la saison, touchant la terre brune couverte -encore de feuilles mortes, et le soleil d’un jour, avaient suffi pour -faire jaillir du sol la moisson qui a la couleur et l’odeur du miel. - -Et c’était Fanny, pourtant, qui entraînait les autres, avertis -confusément de ces paroles qu’on voyait sur elle comme un fardeau qui -allait bientôt lui échapper. - -Depuis la conversation avec les visiteurs, elle se sentait possédée par -une force étrangère. Ce soupçon affreux qu’ils lui avaient apporté -grandissait en elle d’heure en heure. La chose monstrueuse, seulement -suggérée, cachait tout le reste, et il lui fallait la rejeter sous peine -d’étouffement. Pourtant de sa mémoire surgissaient vingt souvenirs qui -corroboraient _la chose_; et, par-dessus tout, le souvenir du jour -horrible qui lui démontrait clairement de quoi son fils était capable. -N’avait-il pas dit: «Une tante, c’est une femme tout de même»? - -L’air fraîchissait. Dans le ciel, maintenant violet à l’est, une étoile -trembla. - ---Où que tu nous mènes comme ça, ma Fanny? cria l’oncle. - -Il marchait cependant à vingt pas devant les deux sœurs et il reprit sa -marche sans attendre de réponse. Elle s’arrêta. On ne distinguait plus -très bien les couleurs de la terre, comme si le ciel eût tout à la fois -rayonné et absorbé la lumière. C’était bien, elle aurait moins de honte -à parler. - ---Berthe, commença-t-elle, il faut que je te dise quelque chose. - -Berthe ne tourna pas la tête. Et elle dit, de cette voix contrainte avec -laquelle on essaye de jouer le naturel: - ---Qu’est-ce que c’est? - ---M. et Mme Gallier m’ont dit quelque chose. - ---Quelque chose? - -Le mot puéril qui couvrait des révélations que l’une savait, que l’autre -devinait si graves, sonna faux. Fanny dut faire un effort. - ---Oui, on parle à Beuzeboc, on parle de nous. - -Berthe, qui continuait à marcher, s’arrêta et, se tournant, croisa les -bras. - ---Ah bon! dit-elle. Fallait bien croire que ça finirait par là. - -Fanny n’osait plus la regarder. Elle n’éprouvait pas ce sentiment de -revanche naturel au persécuté qui peut enfin persécuter. Et elle ne -savait comment formuler la laide accusation. Elle balbutia: - ---Oui, nous sommes «dans la langue du monde». - -Berthe répéta: - ---Nous? - -Fanny n’osa pas dire: «Toi!» Elle affirma seulement: - ---Oui. C’est à cause de Félix. - ---Tout se découvre toujours, fit sentencieusement la cadette. - -Elles avaient repris leur marche dans le sentier velouté d’ombre à -présent. Berthe reprit: - ---Et qu’est-ce qu’on dit, au juste? - ---C’est à cause de toi, dit enfin l’aînée. - ---De moi? - ---Oui, avec Félix. - -Elle eut peur en entendant ses paroles et se hâta de les commenter. - -«Mme Gallier m’a assuré qu’on parlait de lui depuis notre voyage à -Paris. Et puis notre séjour ici, ça a semblé drôle... Enfin, on dit que -c’est pour toi qu’il est là... Oui, on dit ça, crois-tu? Quelle horreur, -comme si c’était possible.» - -Comme Berthe faisait un geste, elle se hâta d’ajouter: - ---Oh! mais je ne le crois pas, moi, non! Une chose pareille, jamais! -Mais, enfin, tu vois, voilà où on en est. Tu comprends, les gens ne -savent pas ce qu’il nous est. - -La voix de Berthe, changée à ne pas la reconnaître, proféra: - ---Et alors? - ---Alors, je ne sais pas... Mme Gallier dit: «Rentrez à Beuzeboc, ça fera -taire le monde.» Voyons, il faut que nous trouvions un moyen de laisser -Félix ici. Il s’y plaît... - -Elle hésitait. Elle n’avait pas l’habitude de proposer; de choisir... -Et la voix nouvelle, la voix frémissante de Berthe s’éleva de l’ombre. - ---Il y restera, Félix, il y restera tant qu’on voudra. Mais pas tout -seul. - -Fanny répéta sans comprendre la menace: - ---Comment, pas tout seul? - ---Non, avec moi, avec moi. Nous nous parlons. On est d’accord. - -Ecrasée, Fanny ne trouva que les mots qu’elle venait d’entendre: - ---On est d’accord? - ---Oui. Je croyais que tu l’aurais deviné à nous voir, mais tu ne vois -rien, toi. - -Elle haletait un peu. Certainement, une grande émotion la secouait. Elle -reprit haleine. - ---Ah! le monde parle? Eh bien, il a raison. Mais on va le faire taire. -On va lui apprendre que je me marie avec Félix. On allait vous le dire à -Pâques, mais, puisque c’est comme ça, autant tout de suite. - -Elles rejoignirent l’oncle. Maintenant qu’on n’y voyait plus, le parfum -des primevères semblait plus fort, plus tangible. Il les enveloppa -jusqu’à la maison où elles se retrouvèrent sans que Fanny pût s’en -rendre compte. - -Et, comme elles allumaient la chandelle dans la cuisine, on entendit -rouler la voiture. Alors, Berthe sortit sans rien dire. L’oncle Nathan -regarda Fanny. - ---Où qu’elle va, ta sœur? - -La chandelle vacillante jetait des clartés rougeâtres qui dansaient dans -l’ombre de la vaste cuisine. Les durs traits du vieillard semblaient -grimacer selon les jeux de la flamme qui argentaient ses bouclettes. Il -dit encore: - ---Elle est-il folle? - -Fanny ne se sentit pas le courage de chercher des mots. Elle ne trouvait -plus même de pensées cohérentes. Et, pour dissimuler, elle alluma une -autre chandelle dans l’arrière-cuisine et se mit à desservir la table. - -Elle terminait sa besogne lorsque des pas résonnèrent sur le chemin, et -le couple entra. - -Ils se tenaient «crochés» bras dans bras selon la plus correcte formule -cauchoise des promis. Fanny manqua crier d’énervement, de chagrin, de -honte à ce premier contact avec la réalité. Et l’oncle Nathan, debout -devant la cheminée, les regardait sans parler. - -Enfin, Berthe prononça: - ---Voilà. On est venu vous le dire. - -Il y eut un silence qui parut interminable, puis, l’oncle Nathan dit -posément: - ---Ah! ah! C’est ça! Je me disais: «Aussitte!» - -Il les considéra encore et ajouta: - ---Vous pourriez faire plus mal. - -Il s’arrêta pour réfléchir à quelque chose et il dit encore: - ---Mais, es-tu protestant comme nous, toi, mon gars? - -La question parut tomber dans un gouffre de silence. Sans doute était-ce -parce qu’elle touchait à ces choses interdites que chacun évitait avec -tant de soin depuis leur vie commune. Et ce fut encore Berthe qui -répondit: - ---Il est «rien». Les Malandain savaient pas quoi faire. Il est resté -comme ça. - -Elle ajouta après quelques secondes: - ---Il fera ce que je voudrai. - -Fanny répétait stupidement en elle-même: «Il est rien, il est rien.» - -La chandelle charbonnait tout à fait, maintenant, dans sa gaine en -spirale de fer. Les ombres et les clartés se succédaient sur les figures -en leur prêtant des expressions surnaturelles. Berthe reprit: - ---On est d’accord sur tout. - -Alors l’oncle demanda: - ---Et quand qu’ vous allez faire ça? - ---Après Pentecôte, pour les papiers de Félix et... la chambrée... - -Elle pausa un instant: - ---On invitera M. Froment, termina-t-elle. - - - - -VI - - -La dernière voiture roula longtemps sur le chemin. On l’entendit jusqu’à -la descente qui ceinture la colline et puis il n’y eut plus que le -silence surnaturel d’une cour de ferme en mai, car le pommier en fleurs -supporte une neige qui étouffe le son et ouate l’air, comme la vraie. - -Fanny, dans sa robe de cérémonie, qui était d’une épaisse soie noire -sans reflets--une vraie toilette de mère de marié--marchait dans -l’étroit sentier toujours envahi par l’herbe haute de la saison. - -Voilà. Tout était fini. Berthe venait d’épouser Félix. Le garçon de -vingt-deux ans était le mari de la vieille fille de trente-cinq ans. La -tante devenait la femme de son neveu. Toute cette idylle au goût -d’inceste s’achevait ce soir. - -Fanny marcha plus vite, le cœur soulevé de dégoût. Le dégoût! c’était -une chose nouvelle que tous ses désespoirs ne contenaient pas jusque-là, -mais dont les deux mois passés venaient de la saturer. Voir, jour après -jour, Félix faire le galant auprès de la grosse fille amoureuse, être -obsédée de leurs rencontres furtives à tous les coins de la ferme, -attraper au vol les regards, les baisers, les étreintes furtives et -deviner, comme elle le devinait, savoir comme elle le savait, -intuitivement, avec la certitude infaillible de l’instinct, qu’il n’y -avait là qu’un calcul, et ne pouvoir intervenir! Elle se rendait compte, -pourtant, que Berthe était sincère. A cette dernière chance de mariage -qui passait, elle se cramponnait désespérément. Mais un mariage, cette -horrible chose? - -Et pourtant, c’était légal et, tout à l’heure, ce serait consommé. Oui, -cette union monstrueuse avait pu être célébrée et bénie. La lumière, -lorsque Fanny songeait à cela, lui semblait insupportable et, seule sous -le ciel du soir, elle voila sa figure de sa main ouverte. - -Telle était la fin de son péché qu’elle croyait enterré. N’eût-il pas -mieux valu mille fois le scandale de la découverte, si, toutefois, le -scandale éclaté eût empêché la scandaleuse union? - -La rosée commençait à tomber. Elle songea: «Il n’est pas encore -l’heure.» La journée des noces avait été longue et dure. Quoiqu’on n’eût -fait que les strictes invitations nécessaires, des théories de cousins -de la vallée et du plateau avaient défilé à la mairie et au temple de -Beuzeboc. Fanny mariait son fils. Personne ne le savait. Et elle jouait -pourtant le rôle de mère du marié. - -A la mairie, la lecture de l’acte la fit défaillir, lorsque le greffier, -près du maire décoré de l’écharpe flamboyante, se mit à lire: - -«D’une part, - -«Entre Félix, Jean, dit Malandain, de père et mère non dénommés. - -«Et, d’autre part, - -«Berthe-Zémyre Bernage, fille de feu Alfred Bernage...» - -De _mère non dénommée_ et elle était là, elle, vivante et martyrisée, et -elle possédait la copie de la lettre où le père se nommait, nommait sa -parenté et son pays. - -Au temple, elle avait conduit son fils jusqu’au fauteuil de velours -rouge, puis, retournant dans son banc d’honneur, abîmée intérieurement -sans posséder le droit de l’être, elle écoutait derrière elle le murmure -de l’assemblée et celui de la ville et de la campagne qui stigmatisaient -le mariage singulier de la seconde des demoiselles Bernage. S’ils -avaient tout su! - -Et la longue noce serpenta en voiture sur les routes parmi les villages -en émoi, et sur la grande plaine que coupent les oasis de hêtres -surmontés de la fine aiguille du clocher. Ensuite, il ne restait plus à -Fanny qu’une souvenir d’interminable mangeaille, car un seul repas -dînatoire s’étendait sur toute l’après-midi, et, surtout, de ces -plaisanteries de circonstance qu’elle exécrait de tout temps. - -A dire vrai, la rigidité huguenote n’est pas si abâtardie que de lâcher -la bride à l’humour normand dans sa verdeur; pourtant, elle cède un peu -et ferme les yeux en ces occasions de beuveries pour le bon motif. Fanny -le savait. Elle connaissait les spécialistes, et leur jeux de mots, et -leurs gaillardises permises et attendues, et leurs sous-entendus et -leurs mines de circonstance. Et toute sa pudeur et son tact étaient -hérissés sur elle comme un manteau d’épines. - -Mais tous les supplices ont une fin et, maintenant, elle attendait sa -revanche. Elle attendait l’heure où Silas Froment arriverait comme -arrive un amant furtif qui, à travers bois, donne l’assaut à la colline -escarpée. - - * * * * * - -Depuis le jour de la bourrasque, ils ne s’étaient pas revus. - -Mais Silas Froment, en face de ce fait nouveau et imprévu: le mariage de -Berthe et de Félix, avait fait une suprême démarche. - -C’était une lettre, longue et pressante, par laquelle il l’adjurait de -se décider à recommencer sa vie: - - «Je comprends à présent, écrivait-il, pourquoi l’idée d’un mariage - entre nous vous effrayait. Vous prévoyiez ce qui est arrivé. Il est - trop certain, maintenant, que Félix, officiellement installé dans - la famille et dans la maison, fera l’impossible pour vous empêcher - de la quitter. Et l’affichage de nos bans serait, pour lui, le - signal du scandale. Vous l’avez discerné avant moi, je le - reconnais: le mariage ne vous est pas permis, puisque vous ne - voulez pas braver le scandale.» - -Et il lui proposait, comme seule solution, leur départ pour Lyon, où ils -vivraient inconnus et heureux. - - «Ne vous arrêtez pas aux mots, disait-il encore, notre union, à - nous, sera sainte et bénie quoique libre et volontaire. Nous - l’aurons achetée par trop de douleur pour qu’elle ne soit pas - solide. - - «Et ne dites pas que cette fuite sera _aussi_ un scandale. Le - scandale ne peut vous suivre ni vous atteindre dans une ville - inconnue où nous vivrons cachés et si unis, d’ailleurs, que nous - forcerons l’estime des honnêtes gens. Le peu qui nous - éclabousserait, que serait-il en comparaison de cette vérité - proclamée: «Félix «Malandain» est le fils de Fanny Bernage et vient - d’épouser Berthe, sa tante.» Je vous connais si bien, Fanny, que je - sais à présent qu’elle vous tuerait, cette vérité proclamée, plus, - je le sens, à cause de l’abandon de l’enfant qu’à cause de sa - naissance. - - «Que regretteriez-vous ici, d’ailleurs? La haine et l’ingratitude? - Ceux qui restent ne sont pas dignes de vous. Et vous ne pouvez pas, - vous ne _pouvez pas_ demeurer. Pourquoi les supporteriez-vous plus - longtemps? Ne perdez plus votre amour, Fanny, je le veux pour moi - seul. Je veux tout remplacer auprès de vous: famille, amis, pays.» - -Et il lui traçait le plan matériel de l’évasion: - -Quoi de plus simple? - - «Nous gagnons la gare de Villebonne à pied, sans même étonner - quelqu’un en ce jour exceptionnel. N’avez-vous pas la clef de votre - maison? Et ne pouvez-vous choisir quelques jours de retraite à - Beuzeboc? Ce sera le premier pas vers la liberté, vers la décision - que personne ne peut, moins que jamais maintenant, vous empêcher de - prendre. Car vous serez libre, _si vous voulez être libre, mais il - faut le vouloir_.» - -Il l’avertissait donc que, le soir des noces, il serait là, à -l’attendre, à l’endroit du sentier qu’elle connaissait bien, au pied du -hêtre gigantesque. - -Et il terminait: - - «Si, au soir dit, je vous vois descendre le sentier, je saurai que - vous êtes résolue à secouer le joug et à venir à moi.» - -Elle s’était arrêtée sous un pommier retombant en parasol qui la forçait -à sortir du chemin. Au-dessus d’elle, les fleurs faisaient un seul -bouquet blanc que sertissait le ciel encore un peu vermeil. Sur sa belle -robe elle avait jeté un manteau, un chapeau et, dans sa poche, elle -serrait la clef de Beuzeboc et une liasse de billets, tout son argent -disponible. - -Entre les branches, elle passa la tête pour regarder et écouter la -maison toute vibrante encore de tout ce qui venait de la traverser, car -les demeures humaines sont plus résonnantes que nous ne le croyons. Mais -on ne voyait personne. Fanny songea encore avec le sombre désespoir d’un -enfant révolté: - -«S’ils m’aimaient seulement un tout petit peu, je n’aurais jamais pensé -à partir... Mais pas même aujourd’hui il n’a eu seulement un regard un -peu bon pour moi. Il est dur. Il est comme maman. Et Berthe ne m’a -jamais aimée. Personne ne m’aime que Silas...» - -Pour la première fois de sa vie, elle sentait le goût de la liberté à -laquelle elle avait tant songé ainsi qu’à une chose délicieuse, et elle -n’en ressentait que frayeur et chagrin. Comme le prisonnier à vie qui se -voit gracié, elle clignait des yeux à la lumière, et ne reconnaissait -pas le grand air. - -Dans le chemin qui bordait la cour vers le bois, quelqu’un marchait. -Elle se retourna. Le père Oursel se promenait lentement, avec cette -sorte de jouissance ennuyée des travailleurs désœuvrés. Il regarda sous -le pommier. Et, comme malgré elle, il fallut que Fanny sortit. - -On eût dit que le père Oursel l’attendait car il ne parut pas étonné -mais s’arrêta seulement. - -Il portait un ancien complet redingote de drap noir de M. Le Brument, -vaguement remis à sa taille, et un chapeau haut de forme aux poils -rougeâtres. Le long repas et la beuverie ne semblaient point avoir -entamé sa sobriété coutumière, car aucun indice ne le montrait ivre ou -seulement excité comme les autres convives de la journée. - -Quelque chose, pourtant, était différent en lui sans qu’elle pût le -définir. Et, tout à coup, elle s’aperçut qu’il la regardait, ce qu’il -n’accordait d’habitude à aucun être humain, et que c’était son regard -inconnu qui le changeait ainsi. - -Quittant le sentier, il s’approcha d’elle, et ils entrèrent sous le -pommier qui faisait une tonnelle fleurie et secrète. - -Fanny le considérait avec étonnement. Il était si nouveau de voir le -vieux domestique rechercher la société! Et puis ses yeux, ses yeux qui -la regardaient et dont, vraiment, elle ne connaissait ni la couleur, un -brun de noisette comme ceux de certains chiens, ni le regard pareil -aussi à celui d’un compagnon humble et fervent. Et elle ne savait que -dire. Enfin, gênée par le silence, elle prononça des mots quelconques: - ---Te voilà bien beau, père Oursel. - -Le tutoiement de son enfance lui revenait sans qu’elle sût pourquoi, car -les sœurs l’avaient abandonné depuis longtemps. - -Le vieux la regardait parler. Sa surdité intermittente devait être plus -forte ce soir. Et sa voix rocailleuse de taciturne prononça: - ---Une commission qu’j’ai pour vous. - -Elle répéta, surprise: - ---Une commission? - -Le vieux haletait un peu comme quelqu’un qui a marché vite. Ses souliers -étaient blancs de poussière. - ---C’en est une journée, ça! dit-il. - -Elle vit bien qu’entre son humeur et son infirmité elle n’obtiendrait -rien de plein gré. Et elle hocha la tête sans rien dire. - -Après tout, Silas ne pouvait pas être là avant une demi-heure encore et -une diversion l’aiderait à passez le temps. Le vieux reprit: - ---Ça r’mue tout. Les choses d’autrefois. Longtemps que j’suis chez vous! -Il y aura vingt-huit ans le 10 de juin. - -Il s’arrêta comme pour laisser à ces paroles importantes le temps de se -fixer. Fanny étonnée, répéta: - ---Vingt-huit ans, c’est vrai! - -Il la comprit aussitôt, cette fois. - ---Et quatre-vingts qu’ j’ai eus le vingt-quatre de décembre, la veille -de Noël. - -Il répéta: - ---La veille de «Nouël». - ---Quatre-vingts ans, s’écria Fanny. Est-ce bien sûr, mon père Oursel? - -Vingt-cinq minutes encore la séparaient du moment où définitivement, -elle allait orienter sa vie, et cette chose passée, sans but, l’âge du -vieux domestique, était capable d’absorber son intérêt. Un peu de -l’ironie de cela l’effleura fugitivement, comme un de ces souffles de la -mer qui venaient, par instants, mourir auprès d’eux en effeuillant toute -une branche fleurie. - -Le bonhomme marmotta: - ---Quatre-vingt-un que j’aurai à «Nouël» prochain, si j’ suis encore là. - -Il s’arrêta comme pour trouver une transition et reprit: - ---Défunt maît’ Alfred Bernage, il aurait quatre-vingt-cinq, lui. Quand -il m’a pris, il en avait cinquante-sept. Et il est mort deux ans après, -le huit de novembre. - -Perdue sous ces nombres, Fanny opinait vaguement, songeant: «C’est pas -possible, c’est le cidre!» - -Il continua: - ---Après mon accident à la fabrique qu’il m’a pris. A cinquante-trois, on -n’est plus bon à rien. «A la maison, qu’il a dit, allez, mon père -Oursel, tu n’as personne, viens-t’en chez moi.» Ça s’appelle la charité, -ça; la charité chrétienne. - -Stupéfaite, Fanny l’écoutait. On ne parlait jamais de ces choses du -passé chez elles. L’avait-elle su? - -Elle dit d’une voix songeuse: - ---Je me rappelle pas... - -Il eut une espèce de sourire. - ---La mère ne voulait pas. L’accident c’était de sa faute. Elle avait -voulu qu’on me mette là, à la «chauffe». - -Il montra son côté où, sans doute, une vieille cicatrice se cachait. - ---J’y en veux pas. Mais lui, l’père, c’était un homme, un homme du temps -jadis. Cette journée-là, j’ai dit comme ça: «Oursel, tu le r’payeras en -une fois.» - -Sans transition, le temps, seulement, de respirer, il ajouta: - ---Faut pas partir, Fanny. - -Elle recula, hors d’elle, par un étonnement qui, vraiment, passait toute -mesure. Et aucune parole ne lui vint qui pût la traduire. - -Le taciturne continuait: - ---Quand le malheur est arrivé. - -Il vit qu’elle formulait: - ---Tu l’as su? - -Ses yeux de bon chien firent «oui», et il continua: - ---J’ai rien dit. Y’ avait pas moyen. C’était quand t’es partie en voyage -avec ta mère. Il était trop tard. Et puis moi, qu’est-ce que c’est? moi -qu’a seulement pas pu t’défendre. Il s’interrompit un instant, comme -oppressé par ce souvenir. - -Et puis, il reprit: - ---Mais j’ai bien vu tout sur ta pauv’figure de tourment. - -«Et pi, j’ai pu rien su, jusqu’au jour où il est arrivé, lui, le gars. -Ton portrait qu’il a sur les épaules.» - -Tous ces mots, tous ces mots qu’il savait! L’étonnement démesuré de -Fanny se heurtait autant à ceci qu’à la découverte soudaine des -intelligences cachées qu’il possédait de toute sa vie secrète. Ainsi -toujours, toujours, ce bonhomme sans importance les avait jugées! Cela -la gênait d’une singulière façon nouvelle pour ce passé. Et cet -étonnement et cette gêne l’empêchaient de trouver les paroles qu’il -aurait fallu pour l’arrêter ou le faire continuer. Mais il semblait au -delà des interruptions et des encouragements et il continua: - ---Les v’là mariés tous les deux qui t’ont fait tant de mal. Et faut pas -leur céder la place! T’es chez toi! Restes-y. T’as pas besoin d’en -prendre un que tu ne connais pas pour te commander. - -Elle cria presque: - ---Comment! vous saviez ça aussi? - ---Et pi, écoute-moi, comme si c’était l’père Bernage qui t’parle. T’en -va pas; y a pas un homme qui vaut la peine qu’une fille comme toi se -mette folle de son corps. - -Peu à peu, elle se montait au diapason de l’étrange et passionné -monologue du taciturne. Et elle dit: - ---Si, il m’aime, lui! - -Il secoua sa tête que le haut de forme couronnait singulièrement. Et, -comme si, abandonnant un argument, il en prenait un autre, il prononça -avec une espèce d’autorité: - ---A c’t’heure, y’a pu qu’ toi d’ Bernage sur leur bien. Faut y rester. -Qui qu’ tu ferais sur les routes, quand t’as ta place, et ta maison, et -ton bien? Reste, ma Fanny. - -Elle dit, moins assurée déjà: - ---Non, personne n’a besoin de moi, personne ne m’aime ici. - -Le vieux suivait attentivement les paroles sur ses lèvres. - ---Y en aura qu’auront besoin de toi. T’en feras des gars comme ton père, -des enfants à Berthe. Des bons huguenots. Y’en a pas d’aut’ que toi qui -peuvent faire ça. - -Il touchait juste, cette fois. Elle balbutia: - ---Des pauvres enfants sans nom... - ---Il est «dit Malandain»; il sera «dit Bernage», c’est bien de révisé! - -Eblouie, elle répéta: - ---Bernage, tu crois? - -Le jour baissait sous le pommier. Elle mit sa tête dans ses mains pour -réfléchir. Et tous les raisonnements se détachèrent d’elle encore une -fois. - ---Il va m’attendre. Il faut que j’y aille. - -Mais le vieillard lui barra le chemin fleuri des branches traînantes. - ---Non, ma Fanny, y va pas! - -Cette résistance lui parut surnaturelle. Et une illumination subite de -son esprit lui fit soudain comprendre. C’était un chagrin qu’il voulait -lui éviter! Et elle cria: - ---Vous l’avez vu! Tu l’as vu. C’était ça, ta commission? - -Il ne répondit rien. Mais ses yeux de chien dévoué disaient dans la -pénombre verte: «Frappe! Frappe!» - -Alors, accrochée aux détails infimes comme tous ceux qui ont à découvrir -la vérité, elle questionna, éperdue: - ---Mais quand l’as-tu vu? - ---C’t’après-midi. J’ai parti après la soupe. - ---Comment! comment! Tu es allé et revenu, tout ce chemin, comme ça. Mais -pourquoi? - -Comme il ne répondait pas, elle reprit, plus directe, cette fois, par -nécessité: - ---Et qu’est-ce que tu lui as dit? - ---J’y ai dit: «Quittez-la, vous lui feriez encore du mal. Quittez-la.» - -Elle resta muette devant la grandeur totale des simples mots qui -résumaient si parfaitement les circonstances. - ---Et qu’est-ce qu’il a répondu? - ---Rien. Il m’écoutait bien honnêtement, avec un air de penser en -lui-même. - -Le vieillard fit une pause et continua: - -«--Je y’ai dit: «C’est-il pour l’mariage?» Il m’a dit: «A’ n’ veut pas. -Y’ a le mauvais gars qui lui ferait honte, si a’ m’ prenait.» Alors, j’y -ai dit: «C’est la pure vérité, vous n’ mentez point, il la mettrait plus -bas qu’ la terre, _aussitte_ que c’est sa mère. Mais si c’est pas pour -l’ mariage, ça n’ se peut pas.» Alors il a dit: «Et pourquoi donc ça?» -Parce que c’est pas une fille à ça, que j’y ai dit. Y’ en a jamais eu -chez les Bernage, elle reviendrait ou elle se ferait périr.» - -«Il m’a regardé comme si il voyait la mort et il a fait deux fois comme -ça: «C’est peut-être vrai... C’est peut-être vrai.» - -Il y eut un grand silence entre eux. Et Fanny prononça enfin: - ---Comment est-ce qu’il a dit tout ça à un vieux bonhomme comme toi, -qu’il ne connaît seulement pas? - -Le vieux dit simplement: - ---Il m’a écouté parce que je parlais pour toi. - -Elle cria encore, presque violemment: - ---Mais il viendra! - -Le vieux n’entendit pas, cette fois. Pourtant, il fit «non» en branlant -doucement la tête. - -Les larmes arrivaient. Elle sentait bien que c’était la voix de la -raison et de l’honneur, du vieil honneur de son père, qui venait de -parler. En répondant à cette voix qui chuchotait depuis si longtemps en -elle: «Comment Silas t’aime-t-il et pourquoi?» qui, lorsqu’elle se -voyait mariée, lui soufflait: «Un homme n’oublie jamais une faute comme -la tienne»; et, quand elle songeait à la fuite romanesque, à la vie -cachée sous un faux nom, criait: «Tu ne peux pas faire ça: une Bernage -huguenote ne fait pas ça!» - -Mais elle n’était pas encore tout à fait vaincue. Et elle dit: - ---Tout ce malheur, tout ce tourment que j’ai souffert, alors, je ne -pourrais jamais l’oublier? - -Il parla pendant qu’elle parlait encore. - ---T’as passé le plus dur. Quand on est vieux, on n’y pense plus. - -Reprise de désespoir, elle gémit: - ---Mais oui, vous êtes trop vieux pour me comprendre! Mais je veux aller -voir. Il est là, j’en suis sûre. - -Le frôlant sans qu’il bougeât, elle passa entre deux branches -retombantes et franchit en courant la bordure d’herbe. Haletante, les -yeux noyés, elle s’arrêta pour regarder par-dessus la barrière. - -Le sentier dévalait entre les taillis de hêtres aux feuilles nouvelles -d’or vert plantés dans le sombre tapis étoilé de blanc des anémones. -Plus bas, l’arbre géant dressait son fût d’onyx. Mais Silas n’était pas -là. - -Toute son âme dans ses yeux, elle regarda un moment, à travers ses -larmes sans cesse reformées, le sentier où mourait son espoir. - -Alors, comme on réalise enfin la mort d’un être aimé, elle comprit que -le vieux avait dit vrai, que Silas ne viendrait pas et que son absence -resterait définitive, que c’était fini de sa vie de femme et qu’il lui -fallait se tourner vers la vieillesse pour attendre d’elle le seul -apaisement possible. - -Et très étrangement, elle sentit glisser d’elle ce nouvel amour trop -pesant qu’elle n’avait jamais bien supporté. La femme d’un seul homme, -un seul instant, elle demeurait cela. Alors, du passé anéanti, le visage -de l’homme qui avait changé sa vie, de l’inconnu d’un soir, le visage de -Ludovic Vallée surgit un instant. Elle le vit apparaître, disparaître -peu à peu et s’effacer enfin. - -Elle regarda autour d’elle, comme lorsqu’on quitte un songe. Le père -Oursel n’était plus là. Peut-être avait-il dépensé en une fois toutes -les paroles du reste de son existence et n’entendrait-on plus jamais le -son de sa voix. - -Le ciel violet semblait supporté par les bras blancs des arbres. Elle -soupira, s’essuya les yeux et, reprenant le sentier dans l’herbe haute, -elle se dirigea, ni fille, ni femme, vers son triste destin de mère sans -enfant, vers son avenir martyrisé de tante Fanny. - - -FIN - - -PARIS.--IMP RAMLOT ET Cⁱᵉ, 52, AVENUE DU MAINE.--25. - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE JOUG *** - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the -United States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm -concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark, -and may not be used if you charge for an eBook, except by following -the terms of the trademark license, including paying royalties for use -of the Project Gutenberg trademark. If you do not charge anything for -copies of this eBook, complying with the trademark license is very -easy. You may use this eBook for nearly any purpose such as creation -of derivative works, reports, performances and research. Project -Gutenberg eBooks may be modified and printed and given away--you may -do practically ANYTHING in the United States with eBooks not protected -by U.S. copyright law. Redistribution is subject to the trademark -license, especially commercial redistribution. - -START: FULL LICENSE - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg-tm License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project -Gutenberg-tm electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all -the terms of this agreement, you must cease using and return or -destroy all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your -possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a -Project Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound -by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the -person or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph -1.E.8. - -1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be -used on or associated in any way with an electronic work by people who -agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few -things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works -even without complying with the full terms of this agreement. See -paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project -Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this -agreement and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm -electronic works. See paragraph 1.E below. - -1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the -Foundation" or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection -of Project Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual -works in the collection are in the public domain in the United -States. If an individual work is unprotected by copyright law in the -United States and you are located in the United States, we do not -claim a right to prevent you from copying, distributing, performing, -displaying or creating derivative works based on the work as long as -all references to Project Gutenberg are removed. Of course, we hope -that you will support the Project Gutenberg-tm mission of promoting -free access to electronic works by freely sharing Project Gutenberg-tm -works in compliance with the terms of this agreement for keeping the -Project Gutenberg-tm name associated with the work. You can easily -comply with the terms of this agreement by keeping this work in the -same format with its attached full Project Gutenberg-tm License when -you share it without charge with others. - -1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern -what you can do with this work. Copyright laws in most countries are -in a constant state of change. If you are outside the United States, -check the laws of your country in addition to the terms of this -agreement before downloading, copying, displaying, performing, -distributing or creating derivative works based on this work or any -other Project Gutenberg-tm work. The Foundation makes no -representations concerning the copyright status of any work in any -country other than the United States. - -1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: - -1.E.1. The following sentence, with active links to, or other -immediate access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear -prominently whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work -on which the phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the -phrase "Project Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, -performed, viewed, copied or distributed: - - This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and - most other parts of the world at no cost and with almost no - restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it - under the terms of the Project Gutenberg License included with this - eBook or online at www.gutenberg.org. If you are not located in the - United States, you will have to check the laws of the country where - you are located before using this eBook. - -1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is -derived from texts not protected by U.S. copyright law (does not -contain a notice indicating that it is posted with permission of the -copyright holder), the work can be copied and distributed to anyone in -the United States without paying any fees or charges. If you are -redistributing or providing access to a work with the phrase "Project -Gutenberg" associated with or appearing on the work, you must comply -either with the requirements of paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 or -obtain permission for the use of the work and the Project Gutenberg-tm -trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or 1.E.9. - -1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted -with the permission of the copyright holder, your use and distribution -must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any -additional terms imposed by the copyright holder. Additional terms -will be linked to the Project Gutenberg-tm License for all works -posted with the permission of the copyright holder found at the -beginning of this work. - -1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm -License terms from this work, or any files containing a part of this -work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. - -1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this -electronic work, or any part of this electronic work, without -prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with -active links or immediate access to the full terms of the Project -Gutenberg-tm License. - -1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, -compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including -any word processing or hypertext form. However, if you provide access -to or distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format -other than "Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official -version posted on the official Project Gutenberg-tm website -(www.gutenberg.org), you must, at no additional cost, fee or expense -to the user, provide a copy, a means of exporting a copy, or a means -of obtaining a copy upon request, of the work in its original "Plain -Vanilla ASCII" or other form. Any alternate format must include the -full Project Gutenberg-tm License as specified in paragraph 1.E.1. - -1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, -performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works -unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. - -1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing -access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works -provided that: - -* You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from - the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method - you already use to calculate your applicable taxes. The fee is owed - to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he has - agreed to donate royalties under this paragraph to the Project - Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments must be paid - within 60 days following each date on which you prepare (or are - legally required to prepare) your periodic tax returns. Royalty - payments should be clearly marked as such and sent to the Project - Gutenberg Literary Archive Foundation at the address specified in - Section 4, "Information about donations to the Project Gutenberg - Literary Archive Foundation." - -* You provide a full refund of any money paid by a user who notifies - you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he - does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm - License. You must require such a user to return or destroy all - copies of the works possessed in a physical medium and discontinue - all use of and all access to other copies of Project Gutenberg-tm - works. - -* You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of - any money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the - electronic work is discovered and reported to you within 90 days of - receipt of the work. - -* You comply with all other terms of this agreement for free - distribution of Project Gutenberg-tm works. - -1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project -Gutenberg-tm electronic work or group of works on different terms than -are set forth in this agreement, you must obtain permission in writing -from the Project Gutenberg Literary Archive Foundation, the manager of -the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the Foundation as set -forth in Section 3 below. - -1.F. - -1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable -effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread -works not protected by U.S. copyright law in creating the Project -Gutenberg-tm collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm -electronic works, and the medium on which they may be stored, may -contain "Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate -or corrupt data, transcription errors, a copyright or other -intellectual property infringement, a defective or damaged disk or -other medium, a computer virus, or computer codes that damage or -cannot be read by your equipment. - -1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right -of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project -Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project -Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all -liability to you for damages, costs and expenses, including legal -fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT -LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE -PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE -TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE -LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR -INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH -DAMAGE. - -1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a -defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can -receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a -written explanation to the person you received the work from. If you -received the work on a physical medium, you must return the medium -with your written explanation. The person or entity that provided you -with the defective work may elect to provide a replacement copy in -lieu of a refund. If you received the work electronically, the person -or entity providing it to you may choose to give you a second -opportunity to receive the work electronically in lieu of a refund. If -the second copy is also defective, you may demand a refund in writing -without further opportunities to fix the problem. - -1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth -in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO -OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT -LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. - -1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied -warranties or the exclusion or limitation of certain types of -damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement -violates the law of the state applicable to this agreement, the -agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or -limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or -unenforceability of any provision of this agreement shall not void the -remaining provisions. - -1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the -trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone -providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in -accordance with this agreement, and any volunteers associated with the -production, promotion and distribution of Project Gutenberg-tm -electronic works, harmless from all liability, costs and expenses, -including legal fees, that arise directly or indirectly from any of -the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this -or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or -additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any -Defect you cause. - -Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm - -Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of -computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. - -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's -goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg-tm and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at -www.gutenberg.org - -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's business office is located at 809 North 1500 West, -Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up -to date contact information can be found at the Foundation's website -and official page at www.gutenberg.org/contact - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without -widespread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine-readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. To SEND -DONATIONS or determine the status of compliance for any particular -state visit www.gutenberg.org/donate - -While we cannot and do not solicit contributions from states where we -have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition -against accepting unsolicited donations from donors in such states who -approach us with offers to donate. - -International donations are gratefully accepted, but we cannot make -any statements concerning tax treatment of donations received from -outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. - -Please check the Project Gutenberg web pages for current donation -methods and addresses. Donations are accepted in a number of other -ways including checks, online payments and credit card donations. To -donate, please visit: www.gutenberg.org/donate - -Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works - -Professor Michael S. Hart was the originator of the Project -Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of -volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. - -Most people start at our website which has the main PG search -facility: www.gutenberg.org - -This website includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/old/68487-0.zip b/old/68487-0.zip Binary files differdeleted file mode 100644 index 4b4a2d4..0000000 --- a/old/68487-0.zip +++ /dev/null diff --git a/old/68487-h.zip b/old/68487-h.zip Binary files differdeleted file mode 100644 index f8ea115..0000000 --- a/old/68487-h.zip +++ /dev/null diff --git a/old/68487-h/68487-h.htm b/old/68487-h/68487-h.htm deleted file mode 100644 index 9b1a0b8..0000000 --- a/old/68487-h/68487-h.htm +++ /dev/null @@ -1,10495 +0,0 @@ -<!DOCTYPE html> -<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" lang="fr" xml:lang="fr"> - <head> <link rel="icon" href="images/cover.jpg" type="image/x-cover" /> -<meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=UTF-8" /> -<title> - The Project Gutenberg eBook of Le Joug, par Marion Gilbert. -</title> -<style> - -a:link {background-color:#ffffff;color:blue;text-decoration:none;} - - link {background-color:#ffffff;color:blue;text-decoration:none;} - -a:visited {background-color:#ffffff;color:purple;text-decoration:none;} - -a:hover {background-color:#ffffff;color:#FF0000;text-decoration:underline;} - -.blk {page-break-before:always;page-break-after:always; -margin-bottom:2em;} - -body{margin-left:4%;margin-right:6%;background:#ffffff;color:black;font-family:"Times New Roman", serif;font-size:medium;} - -.blockquot {margin-top:2%;margin-bottom:2%;} - -.c {text-align:center;text-indent:0%;} - -.cb {text-align:center;text-indent:0%;font-weight:bold;} - -.fint {text-align:center;text-indent:0%; -margin-top:2em;} - -.indd {margin-left:8%;} - - h1 {margin-top:5%;text-align:center;clear:both; -font-weight:bold;font-size:300%;letter-spacing:.1em;} - - h2 {margin-top:4%;margin-bottom:2%;text-align:center;clear:both; - font-size:100%;font-weight:bold;} - - h3 {margin:4% auto 2% auto;text-align:center; -font-weight:bold;clear:both;} - - hr {width:90%;margin:2em auto 2em auto;clear:both;color:black;} - - hr.full {width: 60%;margin:2% auto 2% auto;border-top:1px solid black; -padding:.1em;border-bottom:1px solid black;border-left:none;border-right:none;} - -hr.pt {width:15%;margin:.25em auto;} - - img {border:none;} - -.nind {text-indent:0%;text-decoration:underline; -font-weight:bold;} - - p {margin-top:.2em;text-align:justify;margin-bottom:.2em;text-indent:4%;} - -.pagenum {font-style:normal;position:absolute; -left:95%;font-size:55%;text-align:right;color:gray; -background-color:#ffffff;font-variant:normal;font-style:normal;font-weight:normal;text-decoration:none;text-indent:0em;} - -.r {text-align:right;margin-right: 5%;} - -small {font-size: 70%;} - -.smcap {font-variant:small-caps;font-size:100%;} - -.tbl {border:2px solid gray;page-break-before:always;page-break-after:always; -padding:.5em;margin:1em auto;max-width:15em; -text-align:center; -text-indent:0%;} - -div.poetry {text-align:center;} -div.poem {font-size:100%;margin:auto auto; -text-indent:0%; -display: inline-block; text-align: left;} -.poem .stanza {margin-top: 1em;margin-bottom:1em;} -.poem .stanzab {margin-top: 1em;margin-bottom:1em; -font-weight:bold;} -.poem span.i0 {display: block; margin-left: 0em; padding-left: 3em; text-indent: -3em;} -.poem span.i3 {display: block; margin-left: 2em; padding-left: 3em; text-indent: -3em;} -</style> - </head> -<body> -<div lang='en' xml:lang='en'> -<p style='text-align:center; font-size:1.2em; font-weight:bold'>The Project Gutenberg eBook of <span lang='fr' xml:lang='fr'>Le joug</span>, by Marion Gilbert</p> -<div style='display:block; margin:1em 0'> -This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and -most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions -whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms -of the Project Gutenberg License included with this eBook or online -at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. If you -are not located in the United States, you will have to check the laws of the -country where you are located before using this eBook. -</div> -</div> - -<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Title: <span lang='fr' xml:lang='fr'>Le joug</span></p> -<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: Marion Gilbert</p> -<p style='display:block; text-indent:0; margin:1em 0'>Release Date: July 9, 2022 [eBook #68487]</p> -<p style='display:block; text-indent:0; margin:1em 0'>Language: French</p> - <p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em; text-align:left'>Produced by: Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This book was produced from scanned images of public domain material from the Google Books project.)</p> -<div style='margin-top:2em; margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK <span lang='fr' xml:lang='fr'>LE JOUG</span> ***</div> -<hr class="full" /> - -<div class="c"> -<img src="images/cover.jpg" height="500" alt="" title="" /> -</div> - -<p class="cb">LE JOUG<br /><br /><br /> -DU MÊME AUTEUR</p> - -<p class="nind"><i>CHEZ LE MÊME ÉDITEUR</i>:</p> - -<p>L’amour de la Blonde. Celle qui s’en va.</p> - -<p>La trop Aimée.</p> - -<p>Celui qui reste.</p> - -<p class="nind"><i>CHEZ D’AUTRES ÉDITEURS</i>:</p> - -<p>Du Sang sur la Falaise.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="page_1">{1}</a></span></p><p>[Illustration]</p> - -<p class="tbl"> -<a href="#PREMIERE_PARTIE">PREMIERE PARTIE:</a><br /> -<a href="#I-a">I</a><br /> -<a href="#II-a">II, </a> -<a href="#III-a">III, </a><br /><br /> -<a href="#DEUXIEME_PARTIE">DEUXIEME PARTIE: </a><br /> -<a href="#I-b">I, </a> -<a href="#II-b">II, </a> -<a href="#III-b">III, </a> -<a href="#IV-b">IV, </a> -<a href="#V-b">V, </a> -<a href="#V-b">VI, </a> -<a href="#VI-b">VII, </a> -<a href="#VIII-b">VIII, </a> -<a href="#IX-b">IX, </a> -<a href="#X-b">X, </a><br /><br /> -<a href="#TROISIEME_PARTIE">TROISIEME PARTIE: </a><br /> -<a href="#I-c">I, </a> -<a href="#II-c">II, </a> -<a href="#III-c">III, </a> -<a href="#IV-c">IV, </a> -<a href="#V-c">V, </a> -<a href="#VI-c">VI.</a> -</p> - -<div class="blk"> - -<p class="cb">MARION GILBERT</p> - -<hr class="pt" /> - -<h1>LE JOUG</h1> - -<p class="cb">Roman<br /> -<br /> -<img src="images/colophon.png" -width="85" -alt="" -/><br /> -<br /> -PARIS<br /> -J. FERENCZI ET FILS, ÉDITEURS<br /> -9, Rue Antoine-Chantin, 9<br /> -<span class="pagenum"><a id="page_2">{2}</a></span> -<br /><br /><br /> -IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE<br /> -<br /> -Cinq exemplaires<br /> -sur papier pur fil des <span class="smcap">Papeteries Lafuma</span><br /> -numérotés de 1 à 5<br /><br /> -<br /><small> -<i>Copyright 1925, by J. Ferenczi et Fils.<br /> -Tous droits de traduction, reproduction, adaptation, représentation<br /> -réservés pour tous pays, y compris la Russie.</i><br /></small></p> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a id="page_3">{3}</a></span></p> - -<div class="blk"> -<hr class="pt" /> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanzab"> -<span class="i0"><i>A Celle qui sait</i><br /></span> -<span class="i3"><i>que ce livre est à Elle.</i><br /></span> -<span class="pagenum"><a id="page_5">{5}</a></span><span class="pagenum"><a id="page_4">{4}</a></span></div></div> -</div> - -<hr class="pt" /> -</div> - -<h1><a id="LE_JOUG"></a>LE JOUG</h1> - -<hr /> - -<h2><a id="PREMIERE_PARTIE"></a>PREMIERE PARTIE</h2> - -<h3><a id="I-a"></a>I</h3> - -<p>Dans la chambre qu’envahissait le crépuscule, on distinguait encore la -blancheur du grand lit, vaste et haut, entouré à l’ancienne de ses -rideaux empesés. Le reste du jour printanier traînait ici et là, -s’accrochait aux vernis luisants des vieux meubles d’acajou, piquait un -point à la glace ternie de la cheminée, au miroir à col de cygne de la -toilette. Et, sur le lit, bien allongée sous ses couvertures en ordre et -sous son drap aux cassures intactes, la mère Bernage achevait de mourir.</p> - -<p>—Ouvre la fenêtre, Berthe, fit une voix douce.</p> - -<p>Berthe se leva de la chaise qu’elle occupait au pied du lit. Sur la baie -<span class="pagenum"><a id="page_6">{6}</a></span>encore claire se profila sa silhouette aux contours ronds de grande -femme bien faite. Elle tourna l’espagnolette qui résista, grinça et céda -enfin pour laisser entrer d’une seule bouffée le printemps tout entier. -Cela sentait la terre humide, la fumée de bois et, par-dessus tout, -l’odeur douce et sucrée des primevères d’avril qui couvre alors la terre -normande d’un manteau parfumé.</p> - -<p>Fanny, qui avait parlé, respira fortement en levant la tête: le souffle -frais entrait dans la chambre déjà pleine des relents de maladie et de -mort, comme pour la purifier, et les vivants appellent inconsciemment la -vie. Le miroir auquel elle faisait face lui renvoya son image au fond -d’une eau trouble et verdie: sa pâle figure inquiète de vieille fille de -vingt-neuf ans, ses yeux incolores, ses cheveux bruns sans reflets, et -cette bouche de madone aux lèvres pures, aux dents parfaites, qui était -sa seule beauté.</p> - -<p>Et soudain parce qu’elle avait vraiment <i>regardé</i> sa figure, l’idée de -la maladie et de la mort prochaine de sa mère la quitta tout à fait, -comme cela arrive au milieu des préoccupations extrêmes. Au-dessus de -son reflet, sa sœur, qui s’était retournée, mit le sien, et sa grosse -figure ronde, rose et blanche sous une rude broussaille de cheveux -blonds, éclaira le vieux miroir terni. Les deux sœurs se contemplèrent -un moment ainsi avec plus d’intensité qu’elles n’en mettaient dans leurs -regards quotidiens, puisque l’habitude de la vie commune émousse cette -curiosité d’âme traduite par un regard qui appuie au lieu d’effleurer. -Ce ne fut qu’un instant: un de ces instants pathétiques,<span class="pagenum"><a id="page_7">{7}</a></span> toujours -méconnus, et la plus jeune sœur se retourna, et Fanny se leva, car la -mourante avait remué.</p> - -<p>Penchée déjà sur le lit, l’aînée dit:</p> - -<p>—Tu as appelé, maman?</p> - -<p>La face décolorée se souleva un peu sur l’oreiller et les lèvres -bougèrent. Fanny approcha son oreille.</p> - -<p>—Tu veux quelque chose?</p> - -<p>Mais les syllabes sans suite chuchotées par la malade ne lui apprirent -rien. Berthe s’était penchée aussi.</p> - -<p>Le masque de la vieille femme se détendit un peu tandis que sa plus -jeune fille s’approchait d’elle; pourtant, sa sèche main d’ivoire se -leva pour l’écarter et elle dit, presque nettement cette fois:</p> - -<p>—Fanny!</p> - -<p>Fanny interrogea avec passion la figure où la mort avait déjà si -clairement tracé ces signes mystérieux que nous reconnaissons sans les -avoir jamais vus, et elle recueillit à mesure ces mots, les derniers -peut-être, que la raison formerait derrière ce front impassible. La -vieille femme prononçait:</p> - -<p>—Donne la lettre.</p> - -<p>Alors Fanny dit vite:</p> - -<p>—Quelle lettre? Quelle lettre, maman?</p> - -<p>Mais les lèvres ne remuaient plus et semblaient rigides, comme scellées -à jamais.</p> - -<p>Les deux sœurs se regardèrent avec cette surprise que donne -l’inhabitude—comment s’habituer à la mort?—Il y eut un moment de -silence, et puis la main déjà froide qui errait sur<span class="pagenum"><a id="page_8">{8}</a></span> le drap rencontra -la main de Fanny et la serra convulsivement, les yeux déjà voilés se -rouvrirent et Fanny entendit ces mots distincts:</p> - -<p>—Renvoie Berthe.</p> - -<p>Fanny se releva. Quelque chose au fond de ses yeux montra qu’elle avait -compris une signification cachée. Mais le regard bleu de la cadette -resta perplexe:</p> - -<p>—Va, Berthe, fit l’aînée, maman a quelque chose qui la tourmente.</p> - -<p>Un mouvement impatient des mains les plus patientes qui poussaient -Berthe vers la porte surprit celle-ci. Elle se retourna. Le pli habituel -que le bouleversement de l’heure solennelle avait effacé sur sa figure y -reparaissait. Et sa lèvre inférieure s’avançait, boudeuse:</p> - -<p>—Pourquoi donc que je ne resterais pas aussi, moi?</p> - -<p>Fanny dit avec douceur:</p> - -<p>—Elle veut me parler. Il ne faut pas la contrarier. Elle veut.</p> - -<p>Et l’ascendant de la mère impuissante et vaincue était si grand que -l’hostilité jalouse de la fille favorite céda et qu’elle sortit sans -rien dire.</p> - -<p>La nuit remplissait à présent presque toute la chambre. Mais le ciel -encore illuminé par le reste du couchant était comme une grande coupole -phosphorescente. Fanny, de nouveau penchée sur le lit, scrutait le -visage redoutable où elle n’avait jamais su lire, avec l’espoir -désordonné d’apprendre enfin quelque chose. Et la bouche pâle s’ouvrit -encore.</p> - -<p>—La lettre, dit la mourante, donne la lettre.<span class="pagenum"><a id="page_9">{9}</a></span></p> - -<p>Cette fois, la parole était nette, et, sous les paupières relevées, les -yeux sombres commandaient, exigeaient dans la mort comme dans la vie.</p> - -<p>—Oui, fit docilement Fanny, oui, maman. Quelle lettre?</p> - -<p>—Une lettre, là, sous ma couronne.</p> - -<p>Fanny se retourna. Elle avait compris. Sur la cheminée, un globe de -verre recouvrait, sur un coussin de velours rouge frangé d’or, la -couronne d’oranger que la mariée avait posée là, un soir, trente ans -plut tôt. Au moment d’enlever le globe, elle hésita: jamais elle n’y -touchait. Dans les rites ménagers de la maison, la mère seule nettoyait -sa chambre et il n’y avait que si peu de jours qu’elle était étendue là, -privée de son activité! Mais les impérieuses prunelles noires semblaient -diriger ses mains et elle enleva le globe avec précaution. Les grêles -fleurs de cire tremblaient au souffle frais de l’air. Fanny souleva le -coussin à regret. Dessous, ses doigts qui tâtonnaient dans l’ombre -accrue à présent touchèrent une enveloppe. Elle fit: «Ah!» et se -retourna. Redressée sur ses oreillers, la malade regardait. Le jour -finissant, concentré sur sa figure, montra encore à Fanny les sombres -yeux brûlants qui attendaient une fois dernière l’obéissance passive -qu’ils avaient toujours exigée. Alors, elle mit l’enveloppe dans la main -ouverte qui se referma comme sur une proie.</p> - -<p>Des minutes coulèrent. La mère Bernage était retombée. Son long corps -mince creusait son lit à la façon des mourants. L’épuisement de l’effort -faisait ruisseler son front de fines gouttelettes que Fanny essuyait -doucement avec un linge soyeux.<span class="pagenum"><a id="page_10">{10}</a></span> Tout à coup l’agonisante parla et sa -voix rauque heurtait les mots au passage de l’air:</p> - -<p>—Avec moi, avec moi la lettre, tu promets, Fanny!</p> - -<p>—Oui, maman, sois tranquille, oui.</p> - -<p>Mais les terribles yeux noirs s’ouvrirent encore tout grands pour -joindre leur commandement à celui des mots.</p> - -<p>Sans rien dire, Fanny prit la lettre aux doigts qui se raidissaient et -la posa sur la poitrine sèche de la vieille femme. Alors le regard -s’éteignit comme apaisé et, tandis que la dernière lueur quittait le -ciel, le râle des agonisants s’éleva dans la chambre obscure.</p> - -<p>Maintenant, tout était silence. La nuit et la mort, entrées ensemble -dans la chambre, y régnaient seules. De la fenêtre toujours ouverte -montait l’haleine fraîche du jardin. La première lueur de la lune qui -paraissait à l’horizon entra doucement et posa un doigt de clarté sur -les deux sœurs. Agenouillées côte à côte, elles pleuraient sans bruit, -la tête sur le drap. Et ce fut comme si l’indécise lumière venait sécher -leurs larmes. Elles se levèrent ensemble. Berthe alla fermer les volets. -Fanny alluma une bougie sur la commode, et elles firent la toilette -funèbre de la morte, selon le rite millénaire qui veut qu’on lave, qu’on -habille et qu’on regarde dormir les morts comme si c’étaient encore des -vivants.</p> - -<p>Enfin, quand tout fut prêt et que le lit blanc fut encore plus blanc -sous les cassures plus nettes d’un drap plus frais et que, seul, le -visage de la morte dépassa le pli du suaire, les deux filles<span class="pagenum"><a id="page_11">{11}</a></span> -s’arrêtèrent et se regardèrent avec incertitude, car il ne restait plus -rien à faire.</p> - -<p>—Quelle heure est-il? demanda Fanny.</p> - -<p>Et Berthe répliqua:</p> - -<p>—J’ai entendu sonner neuf heures, pas longtemps «après».</p> - -<p>Fanny réfléchissait, sans rien dire, les yeux vagues; alors l’autre -ajouta:</p> - -<p>—Il faudrait aller manger quelque chose. On finirait par tomber. Depuis -midi...</p> - -<p>Fanny regarda le lit et la chambre. Oui, tout était en ordre. Elle -soupira et se laissa emmener.</p> - -<p>A l’entrée des deux sœurs, un homme se leva dans la cuisine. C’était un -incroyable petit vieux, cassé, délavé, passé, ratatiné, sans âge. Sa -figure grise et ravinée ne portait pas la broussaille des vieillards, -sauf au-dessus des yeux, qui s’en trouvaient cachés.</p> - -<p>Et il dit d’une voix râpeuse:</p> - -<p>—Comment qu’ ça va là-haut?</p> - -<p>Fanny cacha sa figure dans son mouchoir et Berthe fit un geste sans rien -dire. Alors le petit vieux leva le bras avec effort et retira l’espèce -de casquette moulée à sa tête qu’il ne quittait jamais. Et ce geste -insolite saisit les deux orphelines plus que beaucoup de paroles.</p> - -<p>Sur la grande table, une chandelle, dans un chandelier de fer en -spirale, grésillait, éclairant mal la vaste pièce. Une casserole -chantait sur le fourneau.</p> - -<p>Berthe dit:</p> - -<p>—As-tu fait à souper, père Oursel? On est bien obligé de manger quelque -chose.<span class="pagenum"><a id="page_12">{12}</a></span></p> - -<p>—La soupe est prête, répondit le vieux de sa voix parcimonieuse. Mais -j’ai pas mis la table dans la salle.</p> - -<p>—Ça ne fait rien. Nous mangerons un morceau dans la cuisine, fit Fanny -avec lassitude.</p> - -<p>Elle s’assit et, comme il arrive, la fatigue tomba sur elle d’un seul -coup et elle eut une envie forcenée de s’asseoir dans le coin de la -cheminée, à sa place d’enfant, et de s’y endormir, d’oublier, de dormir, -de dormir sans rêver.</p> - -<p>Mais Berthe ne perdait jamais de vue tout à fait les réalités de ce -qu’elle appelait les «devoirs» de la vie. Elle n’eut de repos que -lorsque sa sœur se fut, comme elle, approchée de la table. La soupe -campagnarde, mitonnée par leur étrange cuisinier, de poireaux, de pommes -de terre, de pain, de beurre et de crème, livra sa douce chaleur -onctueuse et les deux sœurs mangèrent sans rien dire. Enfin Fanny posa -sa cuillère et repoussa son assiette:</p> - -<p>—Pauv’ maman! Elle aimait tant sa soupe!</p> - -<p>C’était la première fois qu’on parlait au passé de la mère Bernage. Le -vieux eut l’air de réfléchir avec difficulté. Puis il dit:</p> - -<p>—Même âge que moi qu’elle avait. De mil huit cent vingt-cinq qu’on -était tous les deux.</p> - -<p>Il répéta plusieurs fois, comme étonné et flatté prodigieusement de -cette coïncidence:</p> - -<p>—Tous les deux, tous les deux!</p> - -<p>Et ils écoutèrent dans le silence et la pénombre résonner ces chiffres -évoquant tant de choses anciennes, oubliées, mortes comme la morte d’en -haut.<span class="pagenum"><a id="page_13">{13}</a></span></p> - -<p>A ce moment, un coup de sonnette retentit qui fit tressaillir les deux -sœurs. Elles se regardèrent.</p> - -<p>—Qui ça peut-il être à cette heure-là?</p> - -<p>L’inutile question n’eut d’autre réponse que le bruit que fit le vieux -domestique en se levant. Il marchait un peu courbé, et la chandelle -qu’il portait lui traçait une ombre grotesque de gnome sur le mur. Il -sortit suivit un long corridor, et les sœurs, dans l’obscurité, -l’entendirent déverrouiller et débarrer la porte d’entrée. Alors elles -dirent ensemble:</p> - -<p>—C’est l’oncle Nathan!</p> - -<p>Et, déjà, elles étaient dans le corridor quand, se rappelant tout à coup -ce que le deuil de la maison leur commandait, elles s’arrêtèrent sur le -seuil. Au fond du long corridor, le clair-obscur montrait l’arrivant, un -grand homme puissant qu’entourait l’ombre et le halo de la pauvre -lumière rougeâtre oscillant aux mains du bonhomme. Alors, vite, Fanny -rentra dans la cuisine pour allumer une seconde chandelle.</p> - -<p>Quand ils furent tous dans la petite salle à manger, assis sur les -chaises alignées contre le mur de chaque côté de la table ronde, avec un -petit rond de sparterie sous les pieds, ils se regardèrent un moment. -Rien d’autre n’avait été échangé entre eux que le dur baiser d’arrivée, -singulière salutation d’autrefois donnée et reçue sans plaisir et sans -intérêt. Et maintenant, ils ne trouvaient pas les paroles qu’il fallait -pour commencer.</p> - -<p>La haute taille de l’oncle Nathan faisait un rectangle sombre sur le mur -ramagé de clair et sa surprenante figure de demi-paysan de la cité du -val,<span class="pagenum"><a id="page_14">{14}</a></span> comme ciselée dans du granit rouge avec force et finesse à la -fois, s’achevait dans une charmante chevelure inattendue toute en -petites boucles d’argent.</p> - -<p>Enfin, il soupira et dit:</p> - -<p>—Et, comme ça, la v’là partie, ma pauv’sœur. Et vous v’là toutes -seules, alors.</p> - -<p>Sa grande bouche régulière et rasée souriait presque, mais sa voix était -plus grave que ses médiocres condoléances. Il avait l’air à la fois de -les plaindre et de se moquer un peu. Les demoiselles Bernage, qui -connaissaient le vieil oncle Le Brument, n’y firent pas attention. Et -Berthe, pénétrée de cette importance subite que la mort fait rejaillir -autour d’elle, répondit:</p> - -<p>—Oui, elle a passé dans la soirée, vers les huit heures et demie.</p> - -<p>Après cela, elle dit—un peu plus comme une fille qui vient de perdre sa -mère:</p> - -<p>—Not’ pauv’ mère! Elle se repose à présent. Mais nous...</p> - -<p>Et elle finit sa phrase dans son mouchoir.</p> - -<p>Fanny, muette, croisait et décroisait ses mains sur ses genoux, d’un -geste inconscient. L’oncle Nathan reprit:</p> - -<p>—Avez-vous vu le pasteur?</p> - -<p>—Pas «depuis», dit Berthe, mais il était encore là hier.</p> - -<p>La bouche ironique se plissa encore. Le vieillard regardait Fanny qui, -les yeux perdus dans le halo de la chandelle grésillante, semblait -absente de la scène. Et il dit, penché vers elle:</p> - -<p>—Elle a-t-il dit quelque chose, ta mère?<span class="pagenum"><a id="page_15">{15}</a></span></p> - -<p>Fanny le regarda en tressaillant violemment. Et, tout à coup, ramenée à -la réalité, elle écouta les paroles qui semblaient encore résonner et -elle dit, comme si elle comprenait leur sens caché:</p> - -<p>—Non, rien.</p> - -<p>Berthe avança entre eux sa grosse tête blonde.</p> - -<p>—Qu’est-ce que tu dis, Fanny! Si, elle a parlé tu sais bien.</p> - -<p>Mais son interruption tomba dans le vide sans toucher personne, et elle -recula en les regardant toujours.</p> - -<p>Au bout d’un instant, l’oncle Nathan reprit:</p> - -<p>—Y’ aura du monde à l’inhumation. Du temps du père Bernage, y’ aurait -eu toute la ville. Mais à présent c’est plus la même chose: j’ suis -vieux, vous êtes restées filles. C’est des familles qui s’en vont.</p> - -<p>Il avait posé ses mains à plat sur ses genoux, et discourait, comme pour -lui-même, de sa voix mordante, en regardant la flamme. Il continua:</p> - -<p>—Le grand-père Jean Bernage, avec sa fabrique, c’était un homme! Y en a -eu du monde ici, du temps que les mouchoirs de Beuzeboc étaient dans -leur beau! Le père Jean, i’ causait à Rouen, le vendredi, à tu et à toi -avec tous les messieurs des grosses fabriques. Tout ça est mort. Tout ça -est fini. Ça a commencé du temps de ton père, Alfred Bernage. L’argent -s’en va d’ici. Et pas seulement de chez vous, mais de toute la vallée. -Ça s’en va, comme c’est venu, sans qu’on «save» pourquoi. L’argent s’en -va.</p> - -<p>Il semblait répéter le mot avec complaisance, peut-être avec volupté. Et -il ne regardait toujours<span class="pagenum"><a id="page_16">{16}</a></span> pas les affligées qu’il venait consoler, comme -si son discours était d’une portée générale, ou encore chargé d’un sens -intelligible à lui seul.</p> - -<p>Berthe dit à mi-voix:</p> - -<p>—T’aurais bien pu allumer une bougie, au lieu de c’te chandelle.</p> - -<p>L’oncle Nathan reprenait:</p> - -<p>—L’argent? Où qu’il est aujourd’hui? On ne sait pas. Il est toujours -plus là où qu’il était. Y en a qu’en ont. Peut-être. C’est pas ceux -qu’on croit. L’argent n’est pas...</p> - -<p>Il s’interrompit pour écouter quelque bruit qui venait du corridor noir. -Et il dit d’une voix changée, moins âpre:</p> - -<p>—Votre père était un bon homme. Mais il ne savait pas gagner de -l’argent. Il avait des idées à lui là-dessus, crainte de nuire au monde, -ou n’importe. Des bêtises! On ne va pas loin avec ça. Et ma sœur, qui le -menait dans tout, elle a pas pu l’ mener là-dessus. Ah! mais non!</p> - -<p>Il regarda Fanny tout à coup:</p> - -<p>—Tu lui ressembles à ton père, toi, Fanny, d’un sens... Et, si ton père -avait «vit», il y a des choses qui seraient pas arrivées. Pas que ça -soit plus mal comme ça, non, peut-être; on ne sait pas, on ne peut pas -dire.</p> - -<p>Il rêva un moment, comme s’il résumait des pensées profondes. En face de -lui, elles ne bougeaient pas: Fanny pâle et inerte, Berthe comme tendue -par une idée fixe, qui la faisait froncer les sourcils d’attention. -Enfin, le vieillard se leva:</p> - -<p>—Faut que j’m’en retourne. Il est tard.</p> - -<p>Fanny dit doucement:<span class="pagenum"><a id="page_17">{17}</a></span></p> - -<p>—Voulez-vous la voir?</p> - -<p>—Ça peut pas se refuser.</p> - -<p>Ils montèrent tous trois l’escalier. A la porte, ils pausèrent un -instant, pour rassembler ce courage qui se détourne devant le visage de -la mort. Et ils entrèrent.</p> - -<p>  </p> - -<p>Quand elles furent seules, et que le pas du vieillard eut décru jusqu’à -s’éteindre sur la route de Villebonne, sèche et sonore sous la lune, les -deux sœurs se regardèrent.</p> - -<p>—Quelle heure est-il? demanda Fanny.</p> - -<p>Et Berthe répondit, comme si elle attendait la question:</p> - -<p>—Dix heures et demie.</p> - -<p>Alors Fanny reprit:</p> - -<p>—Nous allons la veiller chacune à notre tour. Veux-tu aller te reposer -d’abord?</p> - -<p>—Non, dit vivement Berthe. On restera ensemble, c’est mieux.</p> - -<p>Fanny fit un geste vague qui acquiesçait.</p> - -<p>Quand elles revinrent, elles avaient changé leurs robes contre des -peignoirs et chacune s’était fait deux grosses tresses qui tombaient, -brunes et soyeuses, de chaque côté de la figure pâle de Fanny, blondes -et rudes, sur les épaules de Berthe. Elles ressemblaient ainsi à deux -grandes pensionnaires dans leur première robe longue, car les vingt-neuf -ans sonnés de Fanny gardaient, plus que les vingt-cinq de sa sœur, un -air d’innocence et d’ignorance.</p> - -<p>Elles s’assirent, l’une au pied, l’autre à la tête du lit. Sur la -commode, une bougie brûlait avec un<span class="pagenum"><a id="page_18">{18}</a></span> halo rouge. Fanny avait joint les -mains et semblait prier. Berthe la regardait fixement. Et le visage de -la morte était coupé de grandes ombres, qui bougeaient un peu lorsque la -flamme vacillait.</p> - -<p>Les yeux de Fanny rencontrèrent les yeux de Berthe et ce fut comme si le -charme du silence se rompait entre elles. Quelque chose dans le regard -de sa sœur surprit l’aînée. Pourtant, elles n’avaient guère l’habitude -de s’analyser; leur milieu endormi leur vie engourdie, une sorte de -fatalisme provincial leur faisait accepter passivement choses, êtres et -événements. Etait-ce cette atmosphère de mort qui agitait autour d’elles -l’eau morte de leur âme? Fanny se replia un peu plus et attendit.</p> - -<p>Ce fut assez long. Berthe ne semblait pas pouvoir formuler cette -question qui était si clairement inscrite dans ses dures prunelles -bleues. On devient malhabile à parler de certaines choses lorsque la -parole n’a servi jusque-là qu’à exprimer l’ordinaire de l’existence. -Enfin elle dit:</p> - -<p>—Fanny!</p> - -<p>L’autre répondit en tremblant:</p> - -<p>—Eh bien?</p> - -<p>—Qu’est-ce qu’il peut y avoir dans cette lettre?</p> - -<p>L’interpellée eut ce léger souffle exhalé qui marque la fin d’une -appréhension. Ce n’était pas là ce qu’elle avait craint. Et elle répéta:</p> - -<p>—La lettre?</p> - -<p>—Oui, la lettre qu’elle a demandée et que tu lui a mise dans les mains.</p> - -<p>—Je ne sais pas, dit lentement Fanny.</p> - -<p>Berthe resta saisie.<span class="pagenum"><a id="page_19">{19}</a></span></p> - -<p>—Ce n’est pas possible! Où était-elle, d’abord?</p> - -<p>Fanny indiqua le globe.</p> - -<p>—Là? Et on ne le savait pas? Et d’où vient-elle? Et de qui?</p> - -<p>Ses yeux s’aiguisaient, implacables. Fanny la sentit en proie à une de -ces crises de curiosité qui la possédaient parfois: et un découragement -l’envahit à l’idée de la lutte.</p> - -<p>—C’est son affaire et pas la nôtre, dit-elle avec douceur.</p> - -<p>—Mais c’est la nôtre aussi, puisque tout ce qui est à elle est à nous -maintenant.</p> - -<p>Il y eut un silence dans lequel l’écho des mots se prolongea et sembla -leur donner toute leur valeur. Et Berthe reprit plus fermement:</p> - -<p>—Il faut que nous sachions ce qu’il y a dans cette lettre.</p> - -<p>Fanny se débattit encore.</p> - -<p>—Non, Berthe, ce ne serait pas bien. Maman serait fâchée.</p> - -<p>—Au contraire. Si c’est quelque chose d’important, nous devons le -savoir. Car, enfin, elle n’avait peut-être plus toute sa tête quand elle -t’en a parlé. Sans ça, elle ne t’aurait pas demandé de la détruire.</p> - -<p>Elle avançait des yeux éclairés en dedans par sa passion contre ceux de -sa sœur, comme pour forcer physiquement son consentement. Et elle -ajouta:</p> - -<p>—Il faut même que nous le sachions. C’est notre devoir.</p> - -<p>Fanny eut un gémissement de défaite devant ce<span class="pagenum"><a id="page_20">{20}</a></span> mot qu’elle ne savait -comment conjurer. Un mot dont elle avait tant souffert déjà quand sa -mère le dressait devant elle comme un obstacle infranchissable. Et elle -se couvrit la figure de ses mains pour ne pas voir Berthe qui soulevait -le drap mortuaire.</p> - -<p>Quand elle les écarta, sa sœur tenait la lettre. Alors, elle gémit:</p> - -<p>—Oh! Berthe, qu’est-ce que tu as fait? Dès que maman a été morte, tu -lui as désobéi!</p> - -<p>L’autre avait pâli sous le rose cru qui fardait naturellement ses joues -pleines. Mais ses yeux triomphaient. Et elle parla si fermement que -Fanny sentit vaciller sa conviction intérieure.</p> - -<p>—Non, dit-elle, il fallait le faire. Tu verras que j’avais raison.</p> - -<p>Sa respiration était un peu courte. Elle sourit pourtant et ajouta:</p> - -<p>—Nous la lui redonnerons, va!</p> - -<p>Trop de choses se pressaient dans la tête de Fanny pour qu’elle pût -réfuter cette parole-ci qui lui paraissait monstrueuse comme l’acte et -le geste qu’elle venait de voir. Il lui semblait que tout cela était un -rêve affreux commençant avec la mort de sa mère, et elle ne s’étonna -même plus quand elle vit sa sœur tirer de l’enveloppe la lettre vouée au -tombeau par la voix de la mourante, en disant avec un frisson:</p> - -<p>—Oh! qu’elle est froide!</p> - -<p>Et puis, elle s’approcha de la bougie. Fanny la suivait des yeux, -hallucinée. Etait-ce vrai? était-ce arrivé? Oh! tout ceci aurait un -châtiment: le Ciel<span class="pagenum"><a id="page_21">{21}</a></span> le voulait! Elle se leva à moitié de sa chaise. -Alors, Berthe se retourna.</p> - -<p>—Comme ça, tu ne sais pas du tout ce que c’est? Du tout?</p> - -<p>Fanny fit non, toujours comme en rêve, et elle étendit la main pour une -défense suprême du secret de la morte. Berthe détourna les yeux. Le -moment passa qui aurait pu changer le destin: la lettre dépliée livrait -déjà un peu du mystère <i>qui ne pouvait plus</i>, à présent, rester caché.</p> - -<p>Berthe lut.</p> - -<p>—«Tours». Ça vient de Tours. Comme c’est drôle! On ne connaissait -personne à Tours. Enfin, voyons.</p> - -<p>Et elle commença:</p> - -<div class="blockquot"><p class="indd"> -«Madame,<br /> -</p> - -<p>«C’est avec étonnement que vous lirez cette lettre, je n’en doute -point. Pour moi, quelque habitué que je sois, de par mon ministère, -à de pénibles démarches, il n’en est pas qui m’ait coûté davantage. -Il se peut, en effet, que le message que je suis chargé de vous -transmettre apporte le trouble et le désordre au sein d’une famille -unie. Il est possible qu’elle brise la douce confiance qui unissait -entre eux les membres de cette famille, en révélant un secret -jusque là ignoré...</p> - -<p>«Veuillez donc croire, madame, que je suis au regret d’être la -cause involontaire de vos ennuis et soyez assurée qu’il ne faut -rien de moins que la certitude d’accomplir un devoir sacré pour que -je me permette une telle démarche.<span class="pagenum"><a id="page_22">{22}</a></span></p> - -<p>«Je laisse la plume à mon infortuné pénitent qui doit à présent -parler pour lui-même afin, s’il se peut, de toucher votre cœur.</p> - -<p>«Croyez bien, madame, je vous prie, à mes sentiments très -chrétiens.</p> - -<p class="r"> -«✟ <span class="smcap">Marie-Adrien Bruneau</span>,<br /> -<span style="margin-right: 1em;"><i>Curé de Saint-Gilles</i>.»</span><br /> -</p></div> - -<p>Berthe laissa tomber la lettre et regarda sa sœur.</p> - -<p>—Comprends-tu un mot?</p> - -<p>Fanny ne répondit même pas. Au fond de ses yeux pâles, grands ouverts -par la surprise, un petit nuage montait: souvenir, crainte, angoisse?</p> - -<p>Berthe reprit:</p> - -<p>—Un curé de Tours? A nous, des protestants! Qu’est-ce qu’il pouvait -avoir à nous dire? Et ce secret dont il parle... Sais-tu, toi? As-tu une -idée?</p> - -<p>Fanny fit non de la tête car, déjà, elle n’était pas maîtresse de sa -voix.</p> - -<p>Berthe retourna la lettre. Le papier jauni se montra vide d’écriture. -Elle reprit l’enveloppe et poussa une exclamation étouffée.</p> - -<p>—Il y en a une autre, c’est ça!</p> - -<p>Elle dépliait un mince papier quadrillé qui criait sous ses doigts -animés d’une sorte de hâte voluptueuse. Mais elle le déplia, le lisant -avant de commencer, comme pour faire durer ce plaisir aigu. Et elle dit -encore:<span class="pagenum"><a id="page_23">{23}</a></span></p> - -<p>—Ah! enfin, voilà! Nous allons savoir. Ça vient aussi de Tours et cette -fois, c’est daté.</p> - -<p>  </p> - -<p class="r"> -Tours, le 30 mai 1883.<br /> -</p> - -<p>Fanny fit un mouvement, mais Berthe ne voyait rien, rien que la lettre -qui enfin allait assouvir cette folie de curiosité qui la tenaillait.</p> - -<p>—Ça commence aussi: «Madame», dit Berthe. Et elle lut:</p> - -<div class="blockquot"><p>«Je mets la main à la plume afin de soulager la peine que j’ai qui -est grande. Je vous ai fait bien du tort et j’en ai du regret, me -voyant sur un lit de maladie. On pense à tout quand on se voit dans -une position pareille que j’ai été et on reconnaît ses torts. Ça -fait que je me suis dit que j’allais vous dire tout ce que j’ai sur -le cœur, en vous priant de me pardonner, vu que je veux faire -réparation.</p> - -<p>«Madame, tout ça est venu un peu de votre faute. Pourquoi que vous -êtes partie quand le régiment a passé par Beuzeboc? On laisse-t-il -une demoiselle toute seule comme ça parmi des soldats? (surtout si -jeune!) Toujours est-il que le malheur est plus vite arrivé qu’on -ne croit et que vous êtes donc un peu fautive, comme je le dis plus -haut. Mais, pour moi, je n’ai pas oublié, comme j’aurais pu et -comme d’autres auraient fait. Et donc je peux le dire, que j’ai -traîné le souvenir partout avec moi depuis ce jour. Alors, voilà ce -que je viens vous dire. D’abord que j’ai bien du regret de ce que -j’ai fait, car, vraiment, c’était une enfant plu<span class="pagenum"><a id="page_24">{24}</a></span>tôt qu’une femme -et j’aurais pas dû. Mais, enfin, c’est pas tout ce qu’on dira qui -changera rien; alors, passons à la suite.</p> - -<p>«Je suis jardinier de mon métier. Je gagnais déjà bien avant mon -congé, et j’espère arriver à m’établir après, car mes parents m’ont -laissé quelques sous. Ça fait que d’ouvrier je pourrais devenir -petit patron. Ça s’est vu. Me voilà libéré en septembre, donc que -je prendrais chez moi, qu’est pas très loin d’ici dans le -Saumurois, un fonds que j’ai entendu parler et que je pourrais me -marier. Donc, que si votre demoiselle, elle voulait bien alors de -moi tout à fait comme époux, je serais consentant et bien -satisfait.»</p></div> - -<p>Berthe laissa tomber la lettre et regarda sa sœur. Sa curiosité était -dépassée. C’était comme si la porte qu’elle avait voulu entr’ouvrir -avait cédé brusquement en la précipitant dans un abîme. Mais Fanny, -aussi pâle que la morte, la regardait avec des yeux brûlants. Et elle -dit impérieusement de sa douce voix qui se brisait dans le paroxysme:</p> - -<p>—Et après? après?</p> - -<p>Vraiment, c’était elle qui semblait haleter à présent de cette curiosité -vitale qui séchait tout à l’heure les moelles de sa sœur. Et Berthe, -cette fois, ne put qu’obéir, machinalement.</p> - -<p>Elle reprit:</p> - -<div class="blockquot"><p>«...et bien satisfait. Peut-être que vous allez croire que je -cherche à faire, comme on dit, une bonne affaire en regardant -au-dessus de ma condi<span class="pagenum"><a id="page_25">{25}</a></span>tion. Non, madame, je ne suis pas de ces -gens-là. J’ai bien vu que vous étiez du monde plus haut placé que -moi et que vous avez apparence de fortune, je jure que ça n’est -rien pour moi là-dedans et que c’est le regret seulement qui me -fait parler. Preuve en est que je vous demande votre fille toute -nue et rien avec, que je lui ferai une position par mon travail.</p> - -<p>«Il faut encore que je vous informe que ma maladie est une fluxion -de poitrine, que j’ai bien souffert et pensé étouffer, donc que ça -m’a fait réfléchir sur le tort que j’avais fait à votre demoiselle -pour l’empêcher peut-être de se marier ou lui causer du dommage -pour sa conduite vu la méchanceté du monde. Mais le major dit que -me voilà guéri tout à l’heure et que c’est la maladie des plus -vigoureux.</p> - -<p>«Donc, madame, ayez aucune crainte et donnez-moi votre fille en -toute sûreté si le cœur lui en dit comme à moi (que je ne l’ai -jamais oubliée). Je la rendrai heureuse de toutes les façons. Et, -craignez-rien, à preuve que c’est pas pour vous faire déshonneur, -vous entendrez plus jamais parler de moi si vous ne faites pas -réponse à la présente, que je comprendrai que c’est non que ça veut -dire.</p> - -<p>«Madame, je termine cette longue lettre que M. le curé a bien voulu -relire pour moi en vous saluant avec le plus grand dévouement.</p> - -<p class="r"> -«<span class="smcap">Ludovic Vallée.</span>»<br /> -</p></div> - -<p>Le dernier mot tombé, un silence pesant régna.<span class="pagenum"><a id="page_26">{26}</a></span> Quelque chose de -tangible était sorti de cette lettre jaunie, de ces papiers condamnés à -la mort et qu’on ressuscitait malgré la défense de la morte. Quelque -chose de vivant venait de naître dans cette chambre funéraire et les -deux sœurs pressentaient obscurément que leur vie allait en être -changée.</p> - -<p>Ce fut comme une torpeur momentanée dont elles sortirent en même temps, -car le moment des cris, des indignations et des larmes était arrivé et -elles n’étaient pas de ceux qui ont la sagesse suprême de savoir y -échapper.</p> - -<p>—Alors, dit Berthe, tu comprends tout ça?</p> - -<p>Fanny mit sa tête dans ses mains, du grand geste féminin qui cache la -honte en cachant ces yeux qui la proclament. Et pourtant, ce n’était pas -la honte qui la poignait. Car elle répétait tout bas: «Il a écrit! Il a -écrit!»</p> - -<p>Quelques instants coulèrent ainsi, et elle releva la tête. Elle était -transformée. Son visage blanc brillait dans la pénombre et ses yeux -pâles, enfin allumés par la vie, y mettaient une flamme ardente. Et, -comme malgré elle, Berthe cria:</p> - -<p>—C’était donc toi?</p> - -<p>Fanny inclina la tête.</p> - -<p>—Mais comment? mais comment? demanda encore l’autre, passionnée -d’étonnement et de curiosité, honteuse un peu aussi et avide de tout cet -inconnu brûlant qu’elle sentait là, sous sa main, ranimé comme un feu -retrouvé sous la cendre.</p> - -<p>Et Fanny dit avec une véhémence nouvelle qui, plus que tout le reste -encore, était surprenante:</p> - -<p>—Je vais te dire, je vais tout te raconter. Et tu verras, tu -comprendras.<span class="pagenum"><a id="page_27">{27}</a></span></p> - -<p>Elle passa la main sur ses yeux.</p> - -<p>—Mais voyons, comment commencer? C’est si loin! Depuis onze ans! et -c’était pas oublié mais comme engourdi, vois-tu. Il faut que je retrouve -tout.</p> - -<p>Elle s’arrêta encore pour se recueillir, penchée, les bras allongés sur -ses genoux et les mains nouées, tandis que Berthe, en face d’elle, se -penchait aussi pour mieux absorber la révélation qui allait tomber sur -son envie comme la pluie sur la terre sèche. Plus tard, plus tard, -peut-être, elle songerait à s’indigner, à juger, à condamner, à dire -tout ce que son époque, sa coutume et sa race voulaient qu’elle dise -dans une circonstance pareille, mais, d’abord, elle allait apprendre, -goûter, manger et digérer ce secret, ce vieux secret oublié qui lui -avait été volé si longtemps mais qui revenait au jour miraculeusement.</p> - -<p>Fanny sentit un peu de tout cela dans le simple mouvement qui -rapprochait de la sienne la figure avide. Ce ne fut qu’une lueur perdue -dans le foyer ardent qui s’allumait dans tout son être.</p> - -<p>—Ecoute, dit-elle.</p> - -<p>«C’était cette année-là que dit la lettre, non, l’année d’avant, que le -malheur a commencé. J’avais pas encore dix-sept ans et toi treize. Tu -allais encore à la pension et moi j’avais fini. Cet été-là, il faisait -très chaud, et maman était allée à notre petite ferme de la Hétraye avec -toi, pendant trois ou quatre jours, parce que la femme du fermier était -malade. Et moi, on m’avait laissée ici, à cause d’une couvée tardive que -j’avais faite moi-même et que le père Oursel n’aurait pas su -surveil<span class="pagenum"><a id="page_28">{28}</a></span>ler. C’est de là que tout est venu. A peine étiez-vous parties -qu’on a dit qu’un régiment allait passer, comme presque tous les ans, -pour aller aux tirs des prairies de la basse Seine. Et, le lendemain, il -était là avec tout ce bruit de musique et de tambour qui remplit la -ville.</p> - -<p>«Et voilà le père Oursel qui vient me dire qu’on va nous envoyer du -monde à loger. Je ne savais que faire quand l’oncle Nathan arriva.</p> - -<p>«—Ce n’est rien que ça, qu’il me dit, au lieu d’un officier, j’ te vais -faire envoyer des soldats qu’on mettra à la remise avec de la paille.</p> - -<p>«Je voulais qu’il aille chercher maman en voiture.</p> - -<p>«—Non, non, qu’il me dit, ça sera très bien comme ça. C’est pas la -peine de fatiguer mon cheval qui vient de rentrer.</p> - -<p>«Tu sais comme il est, l’oncle Nathan, là-dessus! Enfin, j’étais si -jeune, il m’a persuadée que c’était très bien comme ça. Pensait-il -seulement que j’étais une jeune fille toute seule? Il ne s’est jamais -marié. Sait-il?</p> - -<p>«Il était cinq heures à peu près quand ils sont arrivés. Il y en avait -deux. Des soldats, ça se ressemble tous sur le moment, j’y ai pas fait -attention, et puis j’étais pas hardie, je l’ai jamais été, mais de ce -temps-là je l’étais encore moins. Enfin, je leur ai dit ce que l’oncle -Nathan m’avait recommandé et je les ai laissés. Alors, derrière mon -rideau, je les ai regardés aller et venir.</p> - -<p>«Il y en avait un qui avait une figure de paysan, pas mauvaise et de -bonne santé, et je voyais<span class="pagenum"><a id="page_29">{29}</a></span> qu’il regardait toujours vers la maison. -Enfin, il est venu trouver le père Oursel pour lui dire que son -camarade, un petit brun trapu, était de Gruville et qu’il allait coucher -chez lui, qu’il ne faudrait rien dire. Le soir est venu; ils avaient -fait leur ménage dans la cour; le père Oursel leur faisait chauffer -leurs plats, enfin, le camarade est parti. La grille a fait un coup -sourd, et, sans savoir pourquoi, je me suis sentie malaise. Alors je -suis descendue au jardin, poussée par je ne sais quoi. Le soldat était -toujours dans la cour. Il fumait, assis à califourchon sur une chaise. A -travers la grille, il me regardait marcher dans les allées et, sans le -voir, je sentais ses yeux sur moi. Il ne m’a rien dit et je suis rentrée -enfin. Je me rappelle. Le chèvrefeuille sentait fort dans l’air et on -entendait les rossignols du Val à la Reine qui commençaient leur chant.»</p> - -<p>Elle s’arrêta. Pourtant, elle ne ramassait plus les mots en hésitant -comme lorsqu’elle avait commencé. Peu à peu, les souvenirs longtemps -comprimés dans sa mémoire se dépliaient et renaissaient comme ces fleurs -sèches qu’un peu d’eau fait revivre. Autre chose l’arrêtait: une -douceur, une langueur qui lui serrait la gorge pendant qu’elle décrivait -ce soir d’été, cette nuit chaude, cette terrible nuit douce et cruelle -qu’elle avait cru oublier tant d’années et qui sortait du passé aussi -réelle que naguère.</p> - -<p>Berthe, qui n’avait pas bougé et qui semblait recueillir chaque mot dans -tout son être tendu, dit ardemment:</p> - -<p>—Et puis?<span class="pagenum"><a id="page_30">{30}</a></span></p> - -<p>Fanny laissa passer des mots étouffés à travers ses mains qui cachaient -sa figure.</p> - -<p>—Je ne sais pas comment te dire ce qui est arrivé, je ne sais pas.</p> - -<p>De force, Berthe lui enleva les mains.</p> - -<p>—Mais si, dis, tu peux bien me dire, je n’ai plus dix-sept ans, moi!</p> - -<p>—Ah! c’est trop dur! Je croyais que c’était fini, mort, pour toujours -et que jamais, jamais, je n’aurais à en parler.</p> - -<p>Berthe dit plus doucement:</p> - -<p>—Mais si, raconte-le, ça te fera du bien maintenant, au contraire.</p> - -<p>Fanny continua:</p> - -<p>—La nuit est venue tout à fait, mais si belle, si douce, que j’ai -laissé ma fenêtre ouverte. De mon lit, je sentais tout le jardin qui -montait. Et je me suis endormie sans le savoir. Et alors, alors, Berthe, -je me suis réveillée, réveillée, comprends-tu, dans les bras d’un homme!</p> - -<p>Il y eut un long silence. Fanny s’était caché la tête sur le lit et ses -épaules rythmaient ses sanglots muets, Berthe se leva et alla -entr’ouvrir les volets. La froide lune d’avril entra obliquement, mais -l’air était presque tiède. Berthe resta debout un moment, et puis elle -se retourna, droite, grande, large et un peu formidable ainsi sur la -fenêtre qu’elle semblait défendre. Et elle dit:</p> - -<p>—Et alors, tu as supporté ça? Tu n’as donc pas de sang dans les veines! -Tu ne pouvais pas te débattre, crier, appeler?</p> - -<p>La désolée releva du lit une figure hagarde. Elle<span class="pagenum"><a id="page_31">{31}</a></span> semblait si loin -encore que les paroles ne lui parvenaient pas clairement.</p> - -<p>Elle bégaya:</p> - -<p>—Crier quoi? Appeler qui? Il était déjà trop tard. Est-ce qu’on m’avait -jamais parlé de ça? J’aurais dû savoir qu’on verrouille sa porte, qu’on -ferme sa fenêtre... Mais jamais maman ne parlait de la vie, tu le sais -bien. J’étais perdue, abandonnée, toute seule. Le père Oursel était déjà -si cassé dans ce temps-là... Et s’il avait reçu un mauvais coup?</p> - -<p>—Ah! si tu avais le temps de penser à tout ça! Enfin, quand on n’est -pas consentant, tout de même!</p> - -<p>Elle n’acheva pas. On a beau être sœurs et vivre de la même vie -entremêlée durant des années et des années, il n’est point de mots pour -aborder des choses qui sont comme si elles n’existaient point.</p> - -<p>Ce fut Fanny qui reprit:</p> - -<p>—Et la honte, la honte que le monde vienne, crois-tu que c’est rien? -Comment est-ce que j’aurais regardé maman quand on lui aurait raconté -ça?</p> - -<p>Berthe ne répondit rien sur le moment, comme si l’argument était -vraiment sans réplique. Et puis, enfin, elle dit:</p> - -<p>—Tout de même, on peut se défendre. C’est pas possible: il y a autre -chose que tu ne dis pas.</p> - -<p>Fanny baissa encore la tête. La clairvoyance implacable de sa sœur à -courtes vues ordinaires lui paraissait surnaturelle. Elle se soumit:</p> - -<p>—Oui. Mais je ne peux pas expliquer. Et je ne sais pas si tu -comprendrais.<span class="pagenum"><a id="page_32">{32}</a></span></p> - -<p>Berthe se pencha. Il lui fallait entrer sa volonté dans cette chair -faible qui ne savait pas résister.</p> - -<p>—Dis-le, dis-le.</p> - -<p>—Depuis la mort de papa, depuis sept ans, personne ne m’avait jamais -dit un mot bon. Maman, si froide, si dure; et toi, qui n’aimais pas -qu’on t’embrasse, ni qu’on te parle doucement. J’étais comme trop -privée, même, de paroles douces. Et, tout d’un coup, quelqu’un qui vous -répète cent fois: «Je t’aime, je t’aime», tu crois que ce n’est rien, -ça?</p> - -<p>Elle était presque à genoux. Sa douce figure levée semblait implorer la -cause de l’amour. Et, du haut de sa grande taille, la cadette laissait -tomber sur elle le dédain, le mépris que ses yeux, sa bouche, son corps -même exprimaient. Et elle dit:</p> - -<p>—Si c’était ça que tu voulais, tu ne pouvais pas attendre? J’attends -bien encore, moi!</p> - -<p>Fanny détourna les yeux. Sans pouvoir l’exprimer, elle sentait qu’elle -n’était pas comprise, qu’elle ne le serait jamais et que cette phrase, -si difficile à dire pour sa sœur et à entendre pour elle, cette énormité -proférée à voix haute ne jetait aucune lueur de vérité entre elles. Elle -soupira sans rien dire. Et les pensées des deux sœurs suivirent chacune -leur route dans le silence.</p> - -<p>Ce fut Berthe qui, la première, revint à la réalité, car tout ceci -n’était qu’un peu de passé ressuscité, mais il y avait autre chose de -plus passionnant encore à apprendre.</p> - -<p>—Et alors, c’est lui qui a écrit?</p> - -<p>Fanny releva la tête et ses yeux pâles se ranimèrent. Le présent -rentrait en elle et, pour un instant,<span class="pagenum"><a id="page_33">{33}</a></span> elle oubliait que c’était aussi -du passé. Elle répéta avec ravissement:</p> - -<p>—Il a écrit!</p> - -<p>Et à peine eut-elle dit cela qu’elle se souvint qu’onze ans avaient -passé sur cette nouvelle étonnante arrachée à l’ensevelissement. Mais -toute sa joie ne tomba pas, parce qu’elle était habituée à se contenter -d’ombres de bonheur. Elle répéta seulement deux ou trois fois:</p> - -<p>—Ludovic Vallée! Ludovic Vallée...</p> - -<p>Berthe dit avec une sorte de violence, contenue à cause de la morte:</p> - -<p>—Tu ne vas pas dire que tu ne savais même pas son nom?</p> - -<p>Fanny la regarda avec cette espèce de candeur qui, à vingt-neuf ans, -paraissait si déconcertante:</p> - -<p>—Mais non, dit-elle simplement.</p> - -<p>Un souffle plus frais glissa dans la chambre. Berthe se tourna pour -fermer la fenêtre, et puis elle regarda la morte qu’elles avaient -oubliée. Alors, comme frappée subitement, elle demanda:</p> - -<p>—Et c’est tout? Tu l’as donc dit à maman?</p> - -<p>L’aînée fit oui de la tête.</p> - -<p>—Pourquoi? Moi, je l’aurais gardé pour moi toute seule.</p> - -<p>La martyrisée eut une rétraction un peu plus forte. La torture ne sera -jamais tout à fait abolie tant que la terrible <i>question</i> de famille -subsistera. Elle se souvint. Il fallait dire tout, puisqu’elle n’avait -pas eu la force de garder son secret «pour elle toute seule», ou -puisqu’une sombre fatalité pesait sur elle depuis la découverte de la -lettre condamnée à mort. Enfin, les mots vinrent:<span class="pagenum"><a id="page_34">{34}</a></span></p> - -<p>—Il a bien fallu que je le dise.</p> - -<p>Et elle ajouta, après un silence:</p> - -<p>—Je n’ai pas pu le cacher.</p> - -<p>Et, cette fois, elle s’abîma à terre, secouée de sanglots, contre le lit -froid, le lit de sa mère morte, qui n’avait jamais été son refuge au -temps de sa mère vivante.</p> - -<p>Du temps coula. Berthe, cette fois, était restée sans mouvement. -L’étonnement, surtout, de découvrir un secret là où elle n’en avait pas -deviné, elle qui en voyait partout. Elle parla enfin:</p> - -<p>—Ainsi, tu as eu...</p> - -<p>Elle s’arrêta, incapable de dire un mot de plus.</p> - -<p>Fanny fit oui, tout en pleurant.</p> - -<p>—Chez nous, chez nous, oh!</p> - -<p>Si Fanny avait regardé sa sœur, elle aurait vu clairement, l’orgueil -froissé, la colère de caste, le puritanisme blessé aussi se combattre en -elle. Dans son trouble, elle comprit pourtant que cette faute si bien -cachée, si inconnue, si oubliée, apparaissait à l’autre comme une -nouvelle, réelle, éclatante. Et elle dit:</p> - -<p>—Personne, personne n’a rien su.</p> - -<p>Les traits de la grande fille se détendirent.</p> - -<p>—Ah! personne?</p> - -<p>—Seulement l’oncle Nathan et la vieille Marthe, notre ancienne bonne.</p> - -<p>Berthe s’assit. De sa grande main, elle toucha les épaules de la -pleureuse.</p> - -<p>—Allons, ne pleure pas comme ça. Puisque c’est fini et oublié, -qu’est-ce que ça te donne? Et dis-moi comment tout ça est arrivé.</p> - -<p>Fanny obéit. Elle obéissait toujours à ceux qui<span class="pagenum"><a id="page_35">{35}</a></span> savaient commander. Et, -assise en face de l’autre, elle reprit cette confession qu’elle -arrachait par bribes à sa mémoire endormie qui tressaillait pour se -réveiller.</p> - -<p>—Le régiment est reparti le lendemain à cinq heures. Je me suis -barricadée dans ma chambre. J’étais comme folle et surtout honteuse. Il -me semblait que ça se serait vu sur ma figure. Quel tourment! Tout ce -que j’ai souffert! Enfin, maman est revenue. On dit que les mères voient -tout. Non. Elle n’a rien su de ce qui était arrivé avant que je le lui -dise. Ma vie changée, perdue, elle ne l’a pas devinée.</p> - -<p>Elle regarda furtivement la morte comme si cet humble reproche était -encore de trop envers celle qui n’entendait plus.</p> - -<p>—Enfin, j’avais fini par m’habituer à ce malheur, à ce mensonge, quand -j’ai compris que mon péché ne pouvait pas rester caché. Mais j’étais si -jeune, si enfant encore que je ne faisais pas vraiment attention et -c’est à ce moment-là que maman m’a questionnée. Oh! ça, ne me demande -pas! Ce serait comme s’il fallait recommencer!</p> - -<p>Berthe se pencha curieusement.</p> - -<p>—Elle a été colère?</p> - -<p>Fanny eut un frisson des épaules.</p> - -<p>—Je ne peux pas te dire. Elle m’a soutenue. Mais comme elle était -sévère! et sans pitié du tout...</p> - -<p>«Enfin, elle a décidé tout avec l’oncle Nathan. Tu sais que la vieille -Marthe était retirée dans son pays, à Bures, tout au bout du -département, près de la Somme. Alors, on a répandu le<span class="pagenum"><a id="page_36">{36}</a></span> bruit que j’étais -malade et que nous allions consulter à Paris. Et nous sommes allées -vivre trois mois à Dieppe. Février, mars, avril. Ces mois-là ne sont pas -comme d’autres pour moi, depuis.»</p> - -<p>Berthe dit, comme si elle gardait un contrôle ouvert et qu’elle s’en -trouvât satisfaite:</p> - -<p>—Oui, je suis restée en pension, je me rappelle. J’allais chez l’oncle -Nathan le dimanche. Il disait que tu étais malade. Et puis?</p> - -<p>Toute reprise par ses souvenirs, Fanny à présent se réveillait, -frémissante, dans ce temps aboli qui effaçait le présent.</p> - -<p>—Et puis, dit-elle, le moment est arrivé et j’ai bien souffert. Quel -mal et quel tourment, tout ensemble! On ne peut pas savoir! Et surtout, -quand je l’ai eu là contre moi, mon petit à moi, que c’était dur de me -dire: «Faut pas que je me laisse aller à l’aimer!» Mais maman était là, -toujours la même que tu l’as vue. Si sévère, si froide! Elle m’aurait -pas quitté l’aimer. Et puis, j’étais si jeune, je ne savais pas, je -n’osais pas. Plus tard, peut-être que j’aurais eu plus de courage...</p> - -<p>Elle dit encore:</p> - -<p>—Peut-être...</p> - -<p>«Mais elle a tout arrangé pour moi. Tout. Elle n’a pas voulu que je lui -donne à téter. J’aurais pu, pourtant. Je t’assure! Et puis, trois jours -après, elle est rentrée toute seule. Et je n’ai rien osé lui demander. -Enfin, quand je me suis relevée, elle m’a emmenée à la gare, et, là, -nous avons pris le train pour Paris. En passant devant la station d’un -petit pays qui avait un clocher pointu dans la verdure, elle m’a dit:<span class="pagenum"><a id="page_37">{37}</a></span></p> - -<p>«—C’est là qu’il est, avec la vieille Marthe.</p> - -<p>«Et c’est tout ce que j’ai su de mon petit garçon.»</p> - -<p>Elle se tut. Berthe attendit un peu, et puis elle dit:</p> - -<p>—Ah! il a été élevé là; alors, à Bures. Et la vieille Marthe, est-ce -qu’elle écrivait?</p> - -<p>Fanny avoua:</p> - -<p>—Je ne sais même pas. Maman ne m’en a plus parlé, jamais, la première. -Et tu sais comme elle était! On avait peur de commencer sur quelque -chose qui ne lui plaisait pas. Et puis on dit: «l’amour maternel», mais -ça ne vient pas toujours comme ça, au début. Moi, c’est comme si on me -l’avait tué en moi, d’avance...</p> - -<p>Comme elle s’arrêtait, Berthe commença:</p> - -<p>—Enfin, tu en étais débarrassée, de c’ t’ enfant, et heureusement.</p> - -<p>Fanny ouvrit grands ses yeux incolores qui ne comprenaient pas ce -langage...</p> - -<p>—Oh! non, c’est pas ça! Mais j’étais trop contrariée en tout. Il aurait -fallu que je résiste tout de suite, alors, mais c’était trop tard, je ne -pouvais plus. Et, par moments, il me semblait que ce n’était pas à moi, -mais à une autre que c’était arrivé. Et j’y pensais comme on pense à une -histoire qu’on a vue, sans en être...</p> - -<p>«Et c’est drôle, ce que je vais te dire; au lieu que ça s’efface, ça -m’est revenu plus fort depuis quelque temps, depuis que j’étais plus -femme. L’âge, l’âge de se marier qui passe. Alors, on pense: «Mais je -sais ce que c’est et j’en ai eu un enfant aussi!» Et alors, j’ai bien -songé à lui de<span class="pagenum"><a id="page_38">{38}</a></span>puis quelque temps. Même, j’ai pris sur moi d’en parler à -maman. Oh! les jours et les jours que j’ai retourné ça! Les fois que je -suis venue pour lui dire et que je n’ai pas osé! Les phrases que j’ai -commencées: «Dites-moi, maman...» et que je finissais par autre chose! -Enfin, un jour, j’ai été jusqu’au bout:</p> - -<p>«—Maman, il aurait dix ans, mon petit Félix...</p> - -<p>«C’était l’année dernière, au 20 du mois de mai, qui est le jour de sa -naissance. Elle m’a répondu, sans me regarder, mais, tout de suite comme -si elle attendait ce mot-là tous les jours depuis toutes ces années:</p> - -<p>«—Oui, il est vivant. Il se porte bien.</p> - -<p>«Ça m’a fait tant de plaisir que je lui en aurais reparlé cette année -encore.»</p> - -<p>Berthe dit avec aigreur:</p> - -<p>—Pourquoi donc? Elle avait raison, maman. Je trouve qu’elle a fait pour -le mieux. Vois-tu un peu qu’on ait su ça ici? Et puis qu’est que ça -t’aurait donné de savoir ce qu’il devient, cet enfant du malheur?</p> - -<p>Fanny courba la tête. Déjà, elle sentait une volonté se substituer à -celle de la morte, en la continuant. Berthe, selon son habitude, répéta -ses arguments:</p> - -<p>—Vois-tu un peu si maman n’avait pas agi comme il le fallait? Notre vie -ici sur laquelle on n’a jamais rien dit et toutes nos habitudes, -qu’est-ce que ce serait devenu? Est-ce rien d’être des gens comme il -faut, que tout le monde respecte? Si per<span class="pagenum"><a id="page_39">{39}</a></span>sonne ne s’est jamais douté de -rien, tout est pour le mieux.</p> - -<p>Fanny ne disait rien. Même elle n’entendait pas ce langage sous lequel -sa mère l’écrasait jadis. Car, dans ce bouleversement de toute sa vie -évoquée, voilà qu’elle retrouvait ce qui l’avait fait parler, la lettre, -la lettre, ce fait nouveau. Et elle dit:</p> - -<p>—Et voilà surtout ce qui m’a enlevé tout le courage que j’aurais pu -avoir, c’est de n’avoir jamais rien su de ce malheureux... du, du -soldat.</p> - -<p>—De Ludovic Vallée, fit Berthe. Appelle-le par son nom, puisque tu le -connais, à présent.</p> - -<p>Sa cruauté fait saigner le tendre cœur ouvert. Fanny sanglota.</p> - -<p>—Oui, oui, si longtemps j’avais espéré qu’il se douterait, qu’il -saurait! Il avait pas la figure d’un mauvais gars, non, je le savais -bien. Et il a écrit. Il me voulait. Et moi, je n’ai rien su, rien, et -mon petit est sans père et sans mère!</p> - -<p>Elle s’abattit encore sur le parquet, la figure dans les draps. Sa -rancune de doux être écrasé par la meule de la vie, sacrifié aux siens -et au monde, crevait enfin après dix ans de silence, de résignation ou -de fatalisme.</p> - -<p>Berthe la regardait avec plus d’étonnement qu’elle n’en avait encore -laissé voir dans cette heure étonnante. La bougie baissa en jetant, -avant de s’éteindre, de grandes lueurs tremblantes qui semblèrent animer -le visage de la morte d’une vie surnaturelle. Et le grand froid de -l’aube se répandit dans la chambre.<span class="pagenum"><a id="page_40">{40}</a></span></p> - -<h3><a id="II-a"></a>II</h3> - -<p>Sous le blanc soleil d’avril, les invités à l’enterrement se pressaient -au jardin qu’emplissait le ronron de la fabrique d’en face. Car, déjà, -la maison était pleine et l’on s’étouffait dans le vestibule pour -arriver plus près du salon où avait lieu le service. La pièce aux volets -entre-bâillés s’assombrissait encore de cette assemblée de gens -empaquetés dans les opaques étoffes de deuil qui boivent la lumière.</p> - -<p>Le cercueil paraissait immense. Quelques couronnes le paraient, et la -senteur fraîche et forte des jacinthes se mêlait à l’étrange odeur du -crêpe qui est celle même des cérémonies funèbres.</p> - -<p>Droite auprès du cercueil, Fanny voyait et entendait tout, à travers le -voile noir qui déforme odeurs et sons. Elle paraissait frêle et petite -auprès de la grande taille de Berthe qui allait au-devant des arrivants, -du pasteur, plaçait et déplaçait, faisait enfin l’office de maîtresse de -maison et de conductrice du deuil.</p> - -<p>La voix du pasteur montait péniblement dans la pièce matelassée -d’assistants, trop pleine d’étoffes,<span class="pagenum"><a id="page_41">{41}</a></span> de chaleur, d’odeurs. Ici et là, -un mot plus clair sonnait: <i>la justice, la vie éternelle</i>. Et, tout à -coup, Fanny entendit une phrase qui lui parut remplir toute la pièce. -«Heureux ceux qui ont le cœur pur, car ils verront Dieu.»</p> - -<p><i>Ceux qui ont le cœur pur. Ceux qui ont le cœur pur.</i> Elle ne pouvait -plus entendre autre chose. Et, elle se souvint que c’était ce qu’on -avait mis sur les lettres de faire-part, le verset choisi de l’Ecriture -proposé par le pasteur, adopté par Berthe, et passivement approuvé par -elle.</p> - -<p>Alors, ce fut comme si la parole venue du fond des siècles faisait -déborder ce chagrin trouble et passionné qui recouvrait sa douleur -filiale. «Ceux qui ont le cœur pur». Voilà le seul mot trouvé digne de -sa mère, de sa mère qui depuis dix ans la sacrifiait, la martyrisait, la -dépossédait, de sa mère qui, jadis, l’avait volée en lui dérobant cette -lettre.</p> - -<p>Le service continua. Elle n’entendit plus rien, retirée tout entière -dans son cœur en tumulte. La prière, la bénédiction qui courbe les -têtes, et la sortie, le jour éblouissant, comme argenté d’une lumière -pure, le jardin fleuri de crocus, de primevères, de jacinthes, et enfin -ce départ si émouvant, si dur, ce dernier départ de ceux qui ne -rentreront plus, tout cela ne pénétra pas en elle. Son âme humble et -fidèle était fermée désormais à sa mère.</p> - -<p>Le cortège descendit et monta les routes et les rues mal pavées. Deux -par deux, les hommes d’abord, en noir, avec ces habits étriqués et -démodés qui sont ceux des cérémonies à travers une vie entière et -quelquefois deux, et puis les femmes, dans ce profond deuil provincial, -sans lequel on<span class="pagenum"><a id="page_42">{42}</a></span> n’oserait assister, en Normandie, à une «inhumation», et -qui est la charmante sympathie visible de la race.</p> - -<p>Il y avait «tout Beuzeboc, à la suite», comme dit plus tard Berthe avec -orgueil. Le vieux nom de Bernage, qu’on retrouve dans tous les -parchemins concernant les <i>religionnaires</i>, était bien respecté encore, -malgré son éclat diminué avec la fortune déclinante. Derrière Nathan Le -Brument et tous les cousins laboureurs ou herbagers que les collines et -la plaine avaient envoyés en souvenir de la cousine Brument, marchait M. -Fautais, roi des filateurs et tisseurs de la vallée. De très vieilles -gens se souvenaient fort bien d’avoir entendu son grand-père, le -colporteur, crier son fil dans les rues de Beuzeboc. Et son père avait -laissé à sa mort trente-deux millions à partager entre ses huit enfants. -Pour lui, il cachait son insignifiance sous une morgue extrême qui ne -l’empêchait point de rester méticuleux sur le chapitre généalogique du -pays. La famille Bernage faisait partie de ces premiers fileurs de -coton, colonisateurs de la vallée, et M. Fautais s’en souvenait toujours -dans les grandes occasions. C’est pourquoi son impeccable haut-de-forme -honorait le cortège entouré d’une considération accrue.</p> - -<p>En haut de la Rue-aux-Chevaux, les porteurs s’arrêtèrent pour souffler. -Le long ruban noir se resserra, chaque couple venant buter aux talons du -suivant. Au fond des allées couvertes et des ruelles, on entendait crier -les enfants s’appelant au spectacle de l’enterrement. Et les seuils -étaient tous occupés.<span class="pagenum"><a id="page_43">{43}</a></span></p> - -<p>Berthe et Fanny marchaient en tête des femmes et bien loin de la morte -dont les séparait la cohorte indifférente des hommes, bien qu’un seul -s’en trouvât proche par le sang. La démarche de Berthe montrait son -importance aux gens de la ville. Fanny marchait comme une automate, les -yeux à terre, l’esprit bien loin. Elle vivait en rêve depuis cette nuit -de révélation qui coupait sa vie en deux. Pourtant, elle avait fait les -gestes de l’habitude et tous ceux qu’exigeaient les circonstances -nouvelles, mais elle ne les suivait pas et n’y mettait rien de son être -intérieur.</p> - -<p>Au cimetière, on entra dans un concert d’oiseaux parmi les feuilles -naissantes. Le grand jardin délicieux succédait brusquement à la -traverse sordide du faubourg. Le chemin gravit la colline presque à pic -qui s’adoucit enfin vers le faîte. Le cortège s’étendit en -s’arrondissant autour de la fosse. Au sortir de la ville encaissée, -l’azur et la lumière semblaient la baigner avec douceur.</p> - -<p>On entendit la voix de l’officiant prendre ce timbre émoussé des paroles -dans l’air libre et vibrant. Il y avait des violettes le long des murs -et des chemins herbeux, et l’odeur indicible du printemps normand -montait de l’enclos, fécond plus que tous ceux d’alentour.</p> - -<p>Fanny, droite, près du caveau profond, entendit encore: «Heureux ceux -qui ont le cœur pur» et son cœur en révolte n’éclata pas. Maintenue à -cette place qui était la sienne par des raisons plus puissantes que des -mains qui l’y eussent tenue de force, elle écouta ou parut écouter; elle -fit tomber la terre qui retentit si affreusement sur le cercueil, elle -ga<span class="pagenum"><a id="page_44">{44}</a></span>gna l’allée et la sortie, elle se rangea près de la barrière et serra -les mains de toute la ville qui défilait devant elle.</p> - -<p>Enfin, ce fut la dernière main, et il n’y eut plus que les sœurs dans le -cimetière, avec l’oncle Nathan et le vieux père Oursel.</p> - -<p>—Ça y est, dit l’oncle d’un ton soulagé. Venez-vous, les filles?</p> - -<p>Il dut se rendre compte après coup que sa phrase ne sonnait point comme -il fallait, car il ajouta:</p> - -<p>—Ma pau’r sœu’! C’est pas ça qui y changera rien, à c’t’ heure.</p> - -<p>Berthe regardait disparaître dans l’allée tournante les derniers -assistants, quelques humbles femmes du peuple, qui avaient jeté le crêpe -léger d’autrefois sur le bonnet blanc, et Fanny, les yeux à terre, -regardait en elle-même.</p> - -<p>Ils partirent tous les quatre, le père Oursel un peu en arrière, par -bienséance. Ils étaient fort regardés et sentaient les yeux embusqués -derrière chaque rideau blanc qui tremblait; aussi ne parlèrent-ils pas -jusqu’au retour à la maison bouleversée.</p> - -<p>L’odeur écœurante du crêpe et des fleurs enfermées leur sauta au visage. -Ils s’arrêtèrent dans le vestibule, incertains. Ce ne fut qu’un instant, -un de ces courts instants où l’instinct crie quelque chose qu’on écoute -avant de le faire taire. L’oncle Nathan y céda, pourtant. Il redressa -dans la porte sa haute stature.</p> - -<p>—Vous n’avez plus besoin de moi, mes pau’r filles? demanda-t-il. Alors, -je m’en vas. J’ai de l’ouvrage chez moi.<span class="pagenum"><a id="page_45">{45}</a></span></p> - -<p>Il toqua son front contre le leur avec un air de cérémonie, et s’en fut -hâtivement. Le père Oursel sortit en même temps pour gagner la cour, et -les deux sœurs se trouvèrent seules dans la maison dont elles étaient à -présent maîtresses.</p> - -<p>Quand elles furent en haut de l’escalier, Berthe dit:</p> - -<p>—Y en avait du monde! Aurais-tu cru? Ah! on peut dire qu’on est bien vu -dans le pays. Notre pauvre mère est partie accompagnée.</p> - -<p>Fanny hocha la tête machinalement. Toutes ces paroles qu’elle entendait -depuis trois jours tombaient autour d’elle sans toucher son entendement. -Berthe la regarda et puis, lui saisissant l’épaule:</p> - -<p>—Quoi, tu m’entends? Qu’est-ce que tu as, ma pauvre fille? tu es toute -frappée! Que veux-tu, faut nous faire une raison!</p> - -<p>Elle paraissait naturelle, avec son bon sens bien assis, bien -traditionnel et conservateur, dans sa tristesse officielle et légale, -dosée selon les convenances les mieux établies. Avait-elle tout oublié: -la scène de la chambre mortuaire, la découverte de la lettre, et la nuit -des aveux qui bourdonnaient encore dans la tête de l’aînée et qui, -depuis, empoisonnaient la source des larmes qu’elle devait à sa mère et -qu’elle ne pouvait pas verser pour elle? Le regard de ses yeux incolores -chercha tout cela sur la figure de sa sœur, et n’y trouva rien. Le peu -d’intimité qui reliait leurs natures dissemblables, ce lien lâche et -fort des habitudes, tout paraissait rompu. Et Fanny ressentit cela si -fort, quoique confusément, que les mots qu’elle ne commandait jamais -avec aisance, affluèrent à sa bouche:<span class="pagenum"><a id="page_46">{46}</a></span></p> - -<p>—Qu’est-ce que j’ai? Tu demandes ce que j’ai?</p> - -<p>—Tu as, tu as comme moi que nous avons perdu notre pauvre mère, mais je -le supporte bien, moi!</p> - -<p>D’un air égaré, Fanny passa sur son front sa main froide, car elle -venait de comprendre tout à fait que la mort de sa mère n’était pas au -fond de sa peine, n’y était pour rien peut-être. Elle savait mal scruter -son âme, et resta étourdie de ce qu’elle y découvrait. Mais, déjà, le -courant vertigineux de pensées et de sensations qui la roulait depuis -trois jours l’avait reprise. Et elle osa dire:</p> - -<p>—Ce n’est pas ça.</p> - -<p>Interdite du son même de ces paroles, Berthe cria:</p> - -<p>—Comment? Comment?</p> - -<p>Vite, pour se donner du courage, Fanny osa dire:</p> - -<p>—C’est pas seulement ce malheur-là, pour moi, c’est tout qu’est changé, -tout.</p> - -<p>—Mais comment? répéta Berthe.</p> - -<p>Sombre, Fanny répéta:</p> - -<p>—Tout, tout.</p> - -<p>Elle dérobait ses yeux translucides avec une sorte de dernière pudeur de -son secret. Et il fallut que Berthe la forçât enfin hors d’elle.</p> - -<p>—Ça te travaille donc, toute cette histoire de l’autre jour, je parie?</p> - -<p>Elle fit oui, sans rien dire.</p> - -<p>—Mais, ma pauvre fille, qu’est-ce que tu vas te faire du tourment avec -tout ça qu’est fini et mort!<span class="pagenum"><a id="page_47">{47}</a></span> Enfin, tout de même, si tu n’avais pas -trouvé cette lettre, tu n’aurais pas été déterrer ça?</p> - -<p>Fanny ne songea même pas que ce n’était pas elle qui avait voulu lire la -lettre: elle ne savait jeter les reproches comme des projectiles de -combat, et puis son idée fixe l’emportait. Et elle dit:</p> - -<p>—Je ne l’avais jamais oublié, mais, maintenant, c’est redevenu comme -quand c’est arrivé. Tout ce que j’ai raconté, ça m’a fait comme si je -recommençais ce temps-là.</p> - -<p>Elle se tut et acheva lentement:</p> - -<p>—Parce que je vois que je n’ai pas fait ce que j’aurais dû.</p> - -<p>Berthe la regarda avec stupéfaction. Jamais peut-être ces murs n’avaient -entendu de semblables paroles, le devoir ne s’étant jamais trouvé -discuté chez les Bernage. Et, comme malgré elle, il fallut qu’elle -demandât:</p> - -<p>—Et qu’est-ce qu’il fallait donc faire?</p> - -<p>Mais Fanny ne répondit pas. Il faut aux pensées nouvelles le temps de -s’acclimater, de perdre la honte de leur nudité dans laquelle elles se -présentent à nous. Ce n’est qu’ensuite qu’on peut les habiller et les -présenter au monde.</p> - -<p>Rien d’autre ne pouvait être dit. Et, tout à coup silencieuses, les deux -sœurs se séparèrent.<span class="pagenum"><a id="page_48">{48}</a></span></p> - -<h3><a id="III-a"></a>III</h3> - -<p>Il y eut un ou deux jours de répit que remplirent les tristes soins -ménagers qui suivent les réalités de la mort. Chacune des sœurs remuait -ses pensées. Fanny se courbait durement sur sa tâche, pliait sans merci -son corps aux plus sévères besognes. Et jamais son esprit un peu -engourdi par tant d’années de vie monotone n’avait fait autant de -chemin.</p> - -<p>Le troisième jour, après une de ces fines pluies d’avril qui font tout à -coup embaumer la terre, Fanny sortit dans le jardin comme le soir -venait. Une langueur infinie était dans l’air mouillé qui se chargeait -de tous les parfums des fleurs nouvelles. Le ciel, d’un ton de perle, se -nuançait de rose à l’ouest, au-dessus du viaduc de brique orangée dans -la verdure neuve des collines. De la terrasse à mi-côte qui surplombait -les toits et la perspective de la creuse vallée, il semblait qu’on -flottât dans le brouillard bleu si tendre qui est comme le voile de la -Normandie printanière.</p> - -<p>Fanny sentit son cœur se fondre de douceur en elle: les choses -inconciliables et difficiles qui se<span class="pagenum"><a id="page_49">{49}</a></span> battaient dans sa tête parurent -soudain faciles, et elle alla trouver sa sœur.</p> - -<p>Berthe descendait les quelques marches de pierre qui menaient à la -terrasse. Le tablier à carreaux noirs et blancs mettait une note -familière sur sa stricte robe noire. Sa figure haute en couleur luisait -sous la grosse torsade de ses cheveux de paille blonde. Le jardin, qui -ne s’apercevait pas de la présence furtive et comme suppliante de Fanny, -parut soudain habité.</p> - -<p>L’aînée retint son courage prêt à lui échapper; et, dès qu’elle fut près -de sa cadette, elle dit:</p> - -<p>—Berthe, il faut que j’aille à Bures.</p> - -<p>Il n’y eut pas de stupéfaction sur le visage de la jeune fille, et les -paroles de surprise vinrent trop vite pour n’avoir pas été préparées.</p> - -<p>—Tu veux aller à Bures! Mais pourquoi, ma pauv’ fille? Te voilà -repartie dans tes inventions.</p> - -<p>—C’est pas des inventions, tu le sais bien, toi! Et puis, j’ai bien -réfléchi à tout, j’ai retourné ça dans tous les sens, je ne serai pas -tranquille tant que je ne saurai pas ce qui est arrivé.</p> - -<p>Berthe fit quelques pas, le front plissé, les yeux à terre. Et puis, -elle prit sa sœur par le bras.</p> - -<p>—Viens, on pourrait nous voir de la rue.</p> - -<p>Elles gagnèrent un banc au bout du potager, sous un noisetier, qui -prenait ses premières feuilles pareilles à des papillons d’or vert. La -colline, au flanc de laquelle était coupé l’emplacement de la propriété, -portait en contre-bas une ligne de maisons ouvrières dont les toits -d’ardoise effleuraient le mur du jardin. Et l’étrange petite cité -suspendue descendait ainsi la côte en escalier jusqu’au fond,<span class="pagenum"><a id="page_50">{50}</a></span> où se -cachait, honteuse, la rivière, sous les murs et les ponts. C’était une -retraite haut placée et pourtant bien isolée, que les sœurs -affectionnaient parce qu’elle leur permettait de voir les passants de la -route sans en être aperçues.</p> - -<p>Berthe reprit la première:</p> - -<p>—Pourquoi que tu veux aller à Bures?</p> - -<p>Alors, Fanny laissa couler son cœur.</p> - -<p>—Parce que, depuis que j’ai revu tout ça, je ne peux plus vivre comme -avant. Parce que je ne sais même pas ce que maman a fait pour lui. Il -a-t-il tout ce qu’il lui faut? Est-il vivant seulement? Je ne sais rien, -rien!</p> - -<p>Berthe écoutait déferler ce grand flot d’amour maternel qui, tout à -coup, montait vers elle d’un élan si éperdu. Sans marquer d’émotion, -elle dit posément:</p> - -<p>—C’est-il pas plutôt à cause de ce que tu as appris dans la lettre?</p> - -<p>La pâle figure enivrée eut une brusque onde de sang. Elle joignit les -mains.</p> - -<p>—Oh! ça, dit-elle, oh! ça!</p> - -<p>Elle ne trouvait rien pour exprimer tout ce qui s’agitait en elle. Et -Berthe insista:</p> - -<p>—Oui, je vois bien que c’est ça qui a tout fait revenir. Voyons, tu ne -m’avais jamais même dit un mot à moi, avant.</p> - -<p>Elle ne s’aperçut pas de l’étrangeté de ses propres paroles. Elle -oubliait son premier geste, elle ne se souvenait plus d’avoir arraché -bribe à bribe ce secret du cœur où il dormait.</p> - -<p>Mais les mots vinrent enfin au secours de l’aînée.</p> - -<p>—Non, dit-elle doucement, pour ce qui est de<span class="pagenum"><a id="page_51">{51}</a></span> la lettre, il est trop -tard. Un homme n’attend pas onze ans. C’est fini ça. Mais, pourtant, je -suis bien contente qu’il ait écrit, bien contente.</p> - -<p>Et ces petites paroles banales furent la seule oraison funèbre du rêve -de toute sa vie de femme. Ce rêve dont la réalisation lui avait été -offerte dérisoirement quand elle ne pouvait plus le saisir.</p> - -<p>Elle sourit un peu à cette pensée trop belle, et elle reprit:</p> - -<p>—Non, ce n’est pas ça, mais c’est que tout est repassé devant moi -justement à présent. C’est comme—elle hésita—comme un jugement du -Ciel. Peut-être qu’il faut que je m’en occupe. Ce pauvre enfant tout -seul si longtemps! Et puis, si maman faisait quelque chose, c’est à nous -de le continuer. Et alors, il faut savoir ce que c’est.</p> - -<p>Elle s’agitait, étreignait ses mains et jetait ses pauvres arguments -gauches comme si elle avait eu besoin de se convaincre qu’elle était -vraiment libre et maîtresse d’agir à sa guise.</p> - -<p>Berthe écoutait, les yeux détournés, calme en apparence. Elle dit:</p> - -<p>—Maman n’envoyait pas régulièrement. Nous l’aurions su. Elle a -peut-être donné une somme à la vieille Marthe. Mais voilà cinq ans -qu’elle est morte; alors, puisque nous n’avons entendu parler de rien, -c’est que notre nom n’a pas été prononcé.</p> - -<p>—Mais justement, il «manque» peut-être, le pauvre petit gars! Je ne -peux pas penser à ça. Il faut que je sois tranquille.</p> - -<p>—Mais si maman à donné une somme, c’est justement pour qu’on n’en -entende plus parler.</p> - -<p>Le son de ces dures paroles, durement dites, les<span class="pagenum"><a id="page_52">{52}</a></span> fit seulement -s’apercevoir ensemble qu’elles ne se répondaient pas, mais qu’elles -poursuivaient chacune sa pensée, en alternant. Et, stupéfaites, elles ne -surent plus que dire.</p> - -<p>Le soir montait. Au ciel, le rose s’était fané en un gris un peu plus -clair que le fond des nuages. Les mille cassolettes de la bordure de -violettes brûlaient un parfum ineffable. Les écharpes bleues -s’épaississaient sur les collines. Un chat bondit sur le mur en -miaulant. Fanny sentit plus affreusement sa solitude, et se débattit -pour en sortir.</p> - -<p>—Berthe, commença-t-elle, peux-tu pas te mettre à ma place?...</p> - -<p>C’étaient les seules paroles qu’il ne fallait pas dire. L’importance, la -souveraineté des mots est grande sur les simples. Les sœurs Bernage, un -peu bourgeoises, un peu paysannes encore, et pénétrées surtout de -l’esprit citadin des petites villes, n’en usaient guère, et les -ressentaient vivement. Berthe se redressa:</p> - -<p>—A ta place! J’ me suis pas mise dans l’ cas d’y être moi. Pourquoi que -je m’y mettrais?</p> - -<p>L’étroitesse, la sécheresse de son cœur parurent à nu. Fanny se -rétracta, et dit humblement:</p> - -<p>—C’est pas ce que je voulais dire, bien sûr, tu ne peux pas me -comprendre tout à fait...</p> - -<p>Piquée, cette fois, Berthe l’interrompit:</p> - -<p>—Je ne peux pas me mettre à ta place, mais je peux tout de même te -comprendre, peut-être!</p> - -<p>Elle s’arrêta un instant pour rassembler, sans doute, ses arguments -épars, et reprit:</p> - -<p>—Tu te fais du tourment pour rien. Maman était une femme de tête, tu le -sais bien. Si elle ne<span class="pagenum"><a id="page_53">{53}</a></span> t’en a jamais reparlé, et pas même avant de -mourir, c’est qu’elle avait arrangé les choses une fois pour toutes.</p> - -<p>Elle débita cela d’une haleine et s’arrêta pour en regarder l’effet.</p> - -<p>L’obstination que Fanny montrait pour la première fois ne parut pas -entamée. Elle leva doucement les épaules et ce petit geste familier -marqua la fatalité plus fortement que des paroles qui n’auraient pu être -que des redites, après l’essentiel exprimé.</p> - -<p>  </p> - -<p>Le lendemain, elles montèrent dans la chambre de la morte pour examiner -ses papiers. Berthe, préoccupée de la loi, comme tout Normand, avait -parlé du notaire et de la convocation qu’elles n’allaient pas manquer de -recevoir.</p> - -<p>—Si on dérangeait quelque chose qu’il ne faut pas?</p> - -<p>Fanny s’était serré les mains avec angoisse. Son habitude d’enfant -craintive toujours soumise à sa mère ne pouvait la quitter d’un coup. -Pourtant, le nouveau sens mystérieux qui menait sa vie depuis quelques -jours prit le dessus, car elle dit doucement:</p> - -<p>—Qu’est-ce que tu veux qu’on dérange? S’il y a des choses pour le -notaire, on le verra bien.</p> - -<p>Le vieux secrétaire, qui avait vu la splendeur des Bernage et contenu -leur fortune, livra ses tiroirs en ordre. Et telle était encore la -domination de la morte que ses filles les ouvrirent avec hésitation, -comme si, vraiment, elles commettaient un abus de<span class="pagenum"><a id="page_54">{54}</a></span> pouvoir ou, tout au -moins, une indiscrétion. La grande curiosité de Berthe semblait assouvie -d’un seul coup et au delà, par la révélation du secret de famille, ainsi -qu’une soif trop étanchée dégoûte de boire. Et ce fut Fanny qui osa -porter la main sur ces papiers qu’elles n’avaient jamais regardé, que de -loin, avec un peu de crainte.</p> - -<p>Et elles ne trouvèrent rien. Dans les factures rangées par liasses -d’années, dans les registres, dans les paquets de lettres, rien, rien ne -se rapportait à la tragique confession de l’aînée. Pourtant, un tiroir -secret livra un petit agenda. Il était de l’année 1883 et contenait -toutes les dépenses concernant le voyage à Dieppe et à Paris, avec les -prix d’hôtel, de sage-femme et de pharmacie consignés à un centime près. -Le nom de la vieille Marthe ne s’y trouvait pas. Seulement, sur la -dernière page employée, la mère Bernage avait marqué de son écriture -ferme de paysanne bourgeoise ceci: «Malandain, 2.000 francs.»</p> - -<p>Deux mille francs! Les sœurs se regardèrent: une telle somme consacrée à -un tel but! Le cœur de Fanny se desserra un peu envers sa débitrice et -diminua quelque chose sur sa terrible créance. Et Berthe eut un cri -suprême d’indignation. Deux mille francs retirés à l’héritage commun -pour un enfant inutile!</p> - -<p>Comme si elle lisait ses pensées, Fanny dit:</p> - -<p>—Elle a pris ça sur ma part. Ça ne te fera pas de tort.</p> - -<p>—C’est la justice, rétorqua Berthe d’un ton soulagé.</p> - -<p>Et, après avoir réfléchi, elle ajouta:<span class="pagenum"><a id="page_55">{55}</a></span></p> - -<p>—Tout de même, deux mille francs en une fois!</p> - -<p>Elle s’arrêta encore et reprit:</p> - -<p>—Elle pouvait bien demander de jamais le revoir, là contre.</p> - -<p>La figure de Fanny, qu’elle observait, se tira un peu, mais, comme elle -ne disait rien, Berthe continua:</p> - -<p>—Mais qui c’est que ces Malandain?</p> - -<p>—J’ai jamais entendu leur nom, dit Fanny.</p> - -<p>—Ce serait-il des parents à Marthe. Mais on à dit qu’elle n’avait plus -personne dans le pays.</p> - -<p>Fanny réfléchissait, les sourcils bas.</p> - -<p>—C’est des gens que Marthe connaissait et à qui on aura confié le -petit.</p> - -<p>—Mais c’est donc pas Marthe qui l’a élevé elle-même?</p> - -<p>L’objection travailla un instant dans le silence: et puis l’aînée trouva -la réponse:</p> - -<p>—Elle avait déjà soixante-dix ans, Marthe, tu sais bien, quand elle -nous à quittés deux ans avant. A cet âge-là, elle n’a pas voulu se -risquer à élever un enfant...</p> - -<p>Berthe hocha la tête. C’était plausible.</p> - -<p>—Ça se peut. Et on a trouvé une famille qui a bien voulu le prendre. -Pour une somme, une somme pareille! conclut-elle avec une rancune -ravivée.</p> - -<p>Fanny prit courage.</p> - -<p>—Tu vois bien qu’il faut que j’aille voir ce que tout ça est devenu.</p> - -<p>Elle se représentait celui qui n’était déjà plus pour elle l’enfant -anonyme, devenu un gars de<span class="pagenum"><a id="page_56">{56}</a></span> onze ans, vêtu comme les petits paysans de -village, mal chaussés et sales. Et elle souffrait aussi de cela.</p> - -<p>Berthe parut en comprendre quelque chose, car elle dit, de ce ton de -colère froide qui était le sien:</p> - -<p>—C’est malheureux, tout de même, d’avoir des choses pareilles dans une -famille!</p> - -<p>Un silence s’épaississait autour de la phrase cruelle. Mais Fanny, -blessée, dit encore, comme en s’excusant:</p> - -<p>—Il faut que j’y aille. C’est plus fort que moi.</p> - -<p>Berthe affectait de ranger les papiers avec calme. Et elle dit, comme -quelqu’un qui veut convaincre un enfant en le raisonnant:</p> - -<p>—Et qu’est-ce que ça te donnera, quand tu l’auras vu?</p> - -<p>Fanny la regarda. Cette sœur, qui avait grandi à côté d’elle en -partageant tout, elle la sentait soudain loin d’elle, partie, comme si -elle avait marché seule sur la route commune. Confusément, elle sentit -tout cela et répondit:</p> - -<p>—Ce sera tout: je l’aurai vu. Je saurai s’il a ce qu’il faut.</p> - -<p>—Et, poursuivit Berthe avec une sorte de patience appliquée, après, -qu’est-ce que tu feras?</p> - -<p>—Rien.</p> - -<p>—Ah! rien?</p> - -<p>Elle paraissait mal convaincue. Pourtant, elle ne cherchait pas les yeux -de sa sœur, qui détourna les siens. Car il est des moments de trouble où -ceux mêmes qui vivent d’une vie commune ne peuvent supporter leurs -regards.<span class="pagenum"><a id="page_57">{57}</a></span></p> - -<p>Elle ramassa les papiers épars, les rangea, ferma les tiroirs, tandis -que Fanny restait inactive, les mains abandonnées, les yeux perdus dans -la vision des choses lointaines qui semblaient l’éblouir.</p> - -<p>  </p> - -<p>Leur départ eut lieu par un matin de la fin de mai. Ces premiers jours -de deuil, d’habitude si vides, leur avaient semblé pleins à déborder. Un -formidable présent se dégageait de ce message du passé que leur -apportaient la lettre et ce simple <i>item</i> du livre de comptes. Berthe -avait essayé du raisonnement, de la bouderie, du silence, de la colère; -mais tous les moyens échouaient devant la douceur obstinée de Fanny.</p> - -<p>—Il faut que j’y aille, disait-elle.</p> - -<p>—Mais enfin, osait demander Berthe, qu’est-ce que tu veux faire pour -lui? Tu vas pas aller défaire tout ce que maman a fait, pour nous perdre -de réputation?</p> - -<p>Fanny, alors, d’un geste épouvanté, venu du fond de sa nature, avait -repoussé l’idée du scandale. Et Berthe sentit sans doute qu’il valait -mieux céder pour en finir et tuer, peut-être, ce désir qui devenait -dangereux, car Fanny, manifestement, serait partie seule.</p> - -<p>Il fallait trouver des prétextes. Ce fut le plus difficile. Le père -Oursel, dénué de curiosité personnelle, servit seulement de véhicule aux -explications nécessaires pour les voisins. Les quelques amis, des -veuves, de vieilles demoiselles, un ou deux couples âgés, la famille du -pasteur, nécessitaient plus de frais. Alors Fanny se souvint d’une amie -qu’elle avait eue à la pension et qui l’avait<span class="pagenum"><a id="page_58">{58}</a></span> invitée bien souvent, -jadis, à aller passer quelques jours à sa ferme d’Offranville. Elle -s’épouvantait pourtant de ce mensonge. Berthe la calma.</p> - -<p>—Nous irons la voir aussi, c’est bien facile.</p> - -<p>Mais, comme Fanny voulait lui écrire, elle s’y opposa, afin qu’elles -pussent garder l’entière liberté de leurs mouvements.</p> - -<p>Elles furent étonnées du peu de surprise qu’excita leur projet qu’elles -annonçaient en rendant les visites de deuil. Un peu déçue, Berthe dit à -Fanny:</p> - -<p>—C’est drôle. Ça a l’air de leur sembler tout naturel. Pour un peu, on -dirait qu’on s’y attendait.</p> - -<p>Elle réfléchit longtemps là-dessus, soucieuse, renfrognée et plus -préoccupée de ce détail que de leurs préparatifs, sans effleurer cette -raison profonde que les amis s’intéressent toujours moins à notre vie -qu’ils n’en ont l’air, à moins qu’il ne s’agisse de la renverser du pied -comme une fourmilière pour voir ce qu’il y a dedans.</p> - -<p>Elles gagnèrent Dieppe par Rouen et les adorables vallées qui -entre-croisent leurs gorges vertes, des falaises de la Seine jusqu’à -celles de la côte. Un dais blanc et rose qu’étayaient les troncs noirs -des pommiers couvrait le pays vert. Le train fila deux heures dans un -paysage identique. Les deux sœurs ne le voyaient même pas. A Dieppe, -elles errèrent dans la triste gare sans oser quitter les salles -d’attente pour les quais tout proches. Enfin, le premier train omnibus -les mena à Bures.</p> - -<p>Elles descendirent du wagon, effarouchées au fond de leurs voiles noirs -comme deux oiseaux nocturnes. Leur seule intention à peu près<span class="pagenum"><a id="page_59">{59}</a></span> claire -consistait à s’enquérir de la vieille Marthe, comme si elles ignoraient -sa mort. Mais l’embarras du voyage, l’émoi de l’arrivée dans ce pays -inconnu les désorientaient. Fanny ne se souvenait que d’un seul voyage, -et Berthe n’avait jamais passé une nuit hors de la maison de la route de -Villebonne ou de la ferme de la Hétraye. Et, surtout, la volonté -agissante qui menait leur vie leur faisait défaut tout à coup, depuis la -mort de leur mère.</p> - -<p>Elles regardèrent la route blanche qui tournait en s’enfonçant sous les -arbres. Le joli village ne livrait rien qu’une ceinture de verdure -fraîche qui, de loin, paraissait impénétrable. Toute leur résolution -fléchissait. Berthe posa la main sur le bras de l’aînée.</p> - -<p>—Tu vois bien, on ne pourra jamais!</p> - -<p>Fanny, irrésolue pour la première fois, depuis qu’elle était menée par -cette force étrange intervenue dans sa destinée au moment même où la -volonté de sa mère s’éteignait, s’arrêta, saisie.</p> - -<p>Vraiment, allait-il falloir retourner? Etait-ce cela peut-être qu’il -fallait faire? Ce devoir difficile à trouver était-il là?</p> - -<p>A ce moment d’hésitation, deux galopins débouchèrent du couvert, criant -et se poursuivant; et ce fut comme l’ordre qu’attendait Fanny.</p> - -<p>—Faut y aller, puisque nous sommes venues, dit-elle.</p> - -<p>Et elle prit la route.</p> - -<p>Après une descente jusqu’à une rivière toute verte de mirer du vert, la -route se cassait en deux<span class="pagenum"><a id="page_60">{60}</a></span> pour remonter une pente le long de laquelle le -village s’étageait.</p> - -<p>—Et alors? demanda Berthe.</p> - -<p>Fanny répondit comme si elle attendait la question et que la réponse lui -fût dictée:</p> - -<p>—On va passer à la mairie.</p> - -<p>Justement, celle-ci apparaissait en haut de la côte, flanquée des deux -écoles. Les voiles noirs voltigèrent un instant à la barrière derrière -laquelle un beau jardin commençait à fleurir. Mais déjà les voyageuses -avaient été aperçues.</p> - -<p>Par la fenêtre ouverte, quelqu’un cria: «Entrez!» Et elles se trouvèrent -à la porte du lieu officiel. La femme de l’instituteur descendait -l’escalier.</p> - -<p>—Vous venez pour la mairie, mesdames? Mon mari est absent, aujourd’hui -jeudi, mais je peux vous renseigner.</p> - -<p>Alors Fanny dit, avec difficulté, comme si c’était le commencement de -son secret qu’elle dévoilait:</p> - -<p>—Nous voudrions savoir si la vieille Marthe Leplay est encore vivante.</p> - -<p>La femme de l’instituteur réfléchit, la tête inclinée.</p> - -<p>—Marthe Leplay? Une vieille fille? qui demeurait dans une petite -maison, la dernière là-haut? Je me rappelle, moi. Je ne l’ai pas connue -longtemps, il n’y a que six ans que nous sommes à Bures et elle est -morte un an après notre arrivée, je crois bien.</p> - -<p>Ardemment les deux sœurs l’écoutaient. Personne à les voir n’eût pu -deviner qu’elles n’igno<span class="pagenum"><a id="page_61">{61}</a></span>raient rien de ce qu’on croyait leur apprendre. -Même elles firent «Ah!» d’un identique mouvement des lèvres, avec cette -détente des traits qui marque la stupeur d’une triste nouvelle.</p> - -<p>Les trois femmes se regardèrent un moment avec tout l’inexprimé entre -elles.</p> - -<p>—Vous la connaissiez, sans doute? demanda enfin la femme de -l’instituteur.</p> - -<p>Et Berthe répondit très vite:</p> - -<p>—Oui. Elle a été servante chez des parents à nous et nous la -connaissions très bien. Et, comme nous passions dans le pays...</p> - -<p>Par honte de ces subterfuges et surtout de la hardiesse avec laquelle -ils étaient débités, Fanny détournait les yeux.</p> - -<p>—Ah! c’est ça, c’est ça! dit la femme de l’instituteur.</p> - -<p>Et elle répandit encore sur les visiteuses toute une poussière de ces -mots insignifiants qui satisfont la politesse en donnant le change à la -curiosité.</p> - -<p>Toutes trois reprenaient insensiblement le chemin de la barrière. Quand -la femme de l’instituteur eut ouvert la grille, Fanny demanda, pâle -jusqu’aux lèvres:</p> - -<p>—N’y a-t-il pas ici une famille qu’elle connaissait?</p> - -<p>—Quelle famille voulez-vous dire? Dites-moi le nom, je vous -renseignerai. Je connais tout le monde, moi, ici, voyez-vous.</p> - -<p>—Oh! des fermiers, je crois, des braves gens dont elle parlait -quelquefois.</p> - -<p>—Eh bien, comment?<span class="pagenum"><a id="page_62">{62}</a></span></p> - -<p>—Malandain, dit-elle négligemment. Malandain, je crois bien, toujours, -n’est-ce pas?</p> - -<p>Elle consultait sa sœur des yeux. Faiblement, celle-ci acquiesça d’un -signe de tête.</p> - -<p>—Malandain? Malandain? Non, dit lentement la femme de l’instituteur, je -ne vois pas ça ici. Mais c’est un nom que j’ai entendu. Ça pourrait être -sur Londinières; de l’autre côté de la voie, là-bas.</p> - -<p>Elle faisait les gestes qui indiquent vaguement une direction par-dessus -les routes, les arbres et les terres vers un point idéal. Et, de -nouveau, elle répéta:</p> - -<p>—Par là, ça se pourrait, oui.</p> - -<p>Et, tout à coup, elle les regarda plus directement qu’elle ne l’avait -encore fait et dit:</p> - -<p>—Alors, vous voulez les voir, ces Malandain?</p> - -<p>—Oh! se hâta de dire Berthe, c’est pour nous promener, parce qu’on est -ici. Sans ça, vous pensez bien qu’on ne serait pas venu de chez nous!</p> - -<p>—Vous êtes sans doute de loin?</p> - -<p>En lançant cette question un peu trop précise pour le protocole -provincial, la femme de l’instituteur éteignit instinctivement son -regard trop aigu sous ses paupières, et se baissa pour arracher d’un air -négligent un pissenlit étalé sur le gravier de l’allée.</p> - -<p>Quand elle releva la tête, elle vit, à son indicible étonnement, les -deux demoiselles déjà au milieu de la route, qui lui faisaient de grands -coups de tête accompagnés d’abondants remerciements.</p> - -<p>Quand les sœurs eurent atteint la rivière sous le chemin ombreux, Berthe -dit:<span class="pagenum"><a id="page_63">{63}</a></span></p> - -<p>—J’ai eu peur. Quelle curieuse que cette femme-là, crois-tu!</p> - -<p>Fanny secoua les épaules de ce geste las qu’elle avait souvent. Et elle -dit seulement:</p> - -<p>—On va y aller.</p> - -<p>Berthe s’arrêta. Devant elles, le chemin remontait jusqu’à la voie -ferrée, assez raide entre ses hauts talus herbeux, et, bien après les -bâtiments de la station, on le voyait filer, blanc entre les deux rubans -verts, à perte de vue sur une colline ronde qui fermait l’horizon. Il -faisait chaud; les étoffes noires et le crêpe emmagasinaient le soleil. -Berthe ruisselait. Elle dit violemment:</p> - -<p>—Tu vas pas encore nous faire tourner en bourrique, non?</p> - -<p>Fanny ne répondit pas et continua à marcher; et Berthe dut presser le -pas pour la rattraper.</p> - -<p>—Mais quoi! cria-t-elle, qu’est-ce que tu veux? Nous voilà à la gare, -retournons chez nous.</p> - -<p>Fanny tourna à demi la tête et, avec une patience inébranlable, elle -répéta:</p> - -<p>—On va y aller, je veux voir. Après, je serai tranquille.</p> - -<p>Berthe saisit un mot pour y accrocher la discussion.</p> - -<p>—Voir quoi, pauv’ fille? Qu’est-ce que tu verras? A tout bien prendre, -si on finit par les dénicher, ces gens-là, qu’est-ce que tu iras leur -dire?</p> - -<p>Fanny marchait toujours. Quelques mètres à présent les séparaient. Sans -tourner la tête, elle répondit:<span class="pagenum"><a id="page_64">{64}</a></span></p> - -<p>—Je leur dirai rien. Je verrai s’il est bien, et c’est tout.</p> - -<p>—Et s’il est mal?</p> - -<p>Fanny fit encore un geste. Elle n’osait pas se retourner. Son éternelle -douceur et sa soumission de toujours n’étaient pas si oubliées qu’elle -ne les regrettât, comme un vêtement aisé auquel on est habitué. Et la -gare proche était une étape rude à franchir. Elle sentait que, si elle -ralentissait un instant, elle n’aurait jamais la force de vaincre la -discussion qui s’engagerait. Aussi dépassa-t-elle le passage à niveau -sans ralentir.</p> - -<p>Berthe, pourtant, faillit se fâcher pour de bon. Elle héla sa sœur, mais -un employé qui roulait à regret une futaille vide sur le quai, se -retourna si vite qu’elle dut se taire. Et, après avoir hésité quelques -secondes devant les rails, elle la suivit.</p> - -<p>Le soleil de mai, qui paraît subitement si lourd en Normandie, chauffait -la route montante toute dénudée, car elle s’en allait à l’assaut de ces -rondes petites collines singulières qui amorcent la falaise crayeuse du -littoral. Derrière, tout le doux pays de Bray s’étalait mollement, les -pieds dans l’eau de ses prés, diapré par ses bocages capricieux. La -folle expédition s’annonçait longue, aucun signe de village ne -paraissait à l’horizon que bornait un pays montueux et boisé. Berthe -rejoignit sa sœur et l’arrêta de force.</p> - -<p>—Ça va-t-il durer longtemps, cette comédie-là?</p> - -<p>Fanny la regarda. Cette grossièreté glissait sur son âme d’aujourd’hui -sans y pénétrer. Et elle ne trouva rien à répondre.<span class="pagenum"><a id="page_65">{65}</a></span></p> - -<p>Alors la grande cadette lui secoua brutalement le bras:</p> - -<p>—Parle, au moins! J’ suis là à te suivre au lieu de reprendre le -train... Crois-tu que c’est pour mon plaisir? Tu ne sais seulement pas -où tu vas! As-tu demandé quelque chose à quelqu’un?</p> - -<p>Sous cette avalanche de mots, Fanny se fit plus petite. Elle se sentait -si loin de tout cela sans pouvoir l’examiner. Et sa pauvre réponse fut -pourtant pathétique:</p> - -<p>—Berthe, laisse-moi, il faut que j’aille jusqu’au bout.</p> - -<p>—Mais, encore une fois, dis ce que tu veux faire après! Enfin, tu veux -lui donner de l’argent, ou le ramener ce... ce bâtard?</p> - -<p>Elle lâcha le mot qui n’avait jamais passé ses lèvres, car il y a des -choses qu’on ne dit pas chez les puritains. Et, une fois dehors, sa -résonance parut les étourdir toutes deux. Fanny entendait, cette fois.</p> - -<p>Mais elle ne montra rien. Elle ne se révolta pas, elle ne cacha pas sa -figure dans ses mains, elle se remit seulement à marcher avec une espèce -de désespoir forcené. Et Berthe dut la suivre.</p> - -<p>Elles marchèrent ainsi longtemps. Comme il arrive alors, le balancement -du corps endormant la fatigue des muscles, elles ne sentaient plus qu’un -besoin machinal d’aller, d’aller toujours. Le soleil allongeait leurs -ombres. Autour d’elles, des champs, du seigle déjà haut, du blé, et du -colza en fleur dont l’odeur sucrée affadissait l’air. La colline ronde -tournée, une autre s’était offerte, puis une gorge entre deux autres. -Enfin, le bois de l’ho<span class="pagenum"><a id="page_66">{66}</a></span>rizon traversé, un village s’ouvrit. Depuis une -heure, pas une parole n’avait été échangée, mais, ici, Berthe s’arrêta.</p> - -<p>—Ça ne peut pas durer comme ça. Faut prendre quelque chose.</p> - -<p>Fanny parvint à ralentir et puis à cesser cette marche forcenée qui la -menait comme malgré elle.</p> - -<p>—Comment! dit-elle, où?</p> - -<p>—Mais, à un café, n’importe!</p> - -<p>—Au café!</p> - -<p>Elles se regardèrent, terrifiées à cette seule pensée. Au café, elles, -les demoiselles Bernage!</p> - -<p>Berthe fit un mouvement de la tête un peu désespéré et elles -repartirent.</p> - -<p>La première maison du village se trouva précisément être un débit de -boissons et de tabac. Cela les rassura et elles entrèrent dans le -dessein de demander des timbres. L’emplette faite, elles s’enhardirent à -prier timidement la buraliste de bien vouloir leur donner une tasse de -café.</p> - -<p>—Avec un peu de lait, dit Berthe, et une tartine de beurre, s’il y a -moyen.</p> - -<p>La buraliste, une forte femme joviale, dit que c’était facile si ces -dames voulaient bien passer dans la salle du café. Les sœurs jetèrent un -regard effrayé vers ce lieu de perdition où deux ou trois voix rurales -se cognaient contre les murs nus. Mais elles ne bougèrent pas:</p> - -<p>—Si ça ne vous faisait rien de nous le donner ici... dit timidement -Fanny.</p> - -<p>La petite boutique bourdonnait comme une cage à mouches. Dans une -armoire vitrée, du gruyère achevait de moisir auprès d’un camembert -aplati.<span class="pagenum"><a id="page_67">{67}</a></span> Un moulin à café cuivré dominait le comptoir. Sur des rayons, -on voyait des étoffes pliées. Et une odeur de hareng saur et de chicorée -flottait sur tout.</p> - -<p>La buraliste regarda les sœurs avec étonnement. Préférer la boutique au -café constituait une innovation qui ne laissait pas de la surprendre. -Pourtant elle dit:</p> - -<p>—Si vous voulez, si vous voulez.</p> - -<p>Et elle pénétra dans la salle d’où elle rapporta deux tasses épaisses.</p> - -<p>Sur le coin trop haut du comptoir, elles burent leur café douceâtre. La -buraliste vaquait autour d’elles, en femme qui ne demanderait pas mieux -que de causer. Enfin, elle commença:</p> - -<p>—Sans doute que ces dames viennent de loin?</p> - -<p>Après avoir bu avec méthode, Berthe hocha la tête.</p> - -<p>—Ça se voit, dit encore la commère.</p> - -<p>Un silence fut peuplé par le bruit des mouches affolées par l’arôme -nouveau du café chaud. Et Fanny demanda avec précaution:</p> - -<p>—Connaissez-vous un nommé Malandain, ici?</p> - -<p>Berthe frémit. La question dévoilée parut soudain remplir la pièce. La -commère allongea son cou à plis de graisse hors du caraco à carreaux.</p> - -<p>—Malandain? Oui, j’avons ça, dit-elle. Vous l’ connaissez?</p> - -<p>Berthe intervint encore dans la dangereuse explication:</p> - -<p>—Oh! dit-elle, au hasard, pour tâter le terrain, c’est du monde de -Bures qui nous a dit qu’à<span class="pagenum"><a id="page_68">{68}</a></span> sa ferme on trouverait du beurre ou, -toujours, des œufs.</p> - -<p>La débitante considéra profondément ceci et en trouva le défaut:</p> - -<p>—Mais, dit-elle, ils en ont, à Bures!</p> - -<p>—Oh! dit encore Berthe, un peu trop vite, c’est parce qu’on se -promenait, pas? On est à Dieppe, alors, on s’ promène.</p> - -<p>La commère fit voyager ses yeux aigus sur ces baigneuses de mai, en -villégiature à Dieppe, qui se «promenaient» à vingt kilomètres. Et elle -dit, mystérieusement, comme quelqu’un qui prépare un coup de théâtre:</p> - -<p>—Eh bien, il est là, justement, au café, Malandain, Albert Malandain, -si c’est lui que vous voulez.</p> - -<p>Les sœurs se levèrent d’un seul mouvement, prêtes à fuir. Et Berthe dit -avec embarras:</p> - -<p>—Oh! ce n’est pas qu’on ait besoin de le voir, c’est seulement pour -aller à sa ferme.</p> - -<p>—Eh bien, il vous y mènera, car il s’en retourne.</p> - -<p>Elle alla vers la salle de café, ouvrit la porte, et cria:</p> - -<p>—Maît’ Albert! On vous demande!</p> - -<p>Il y eut un bruit de chaises repoussées et de pas lourds. Et un homme -parut au seuil, avec une barbe de cinq jours sur une grosse figure -réjouie de luron. Il paraissait à peine trente ans.</p> - -<p>—Me v’là, la maîtresse!</p> - -<p>—C’est ces dames qui «baignent» à Dieppe qui sont venues vous acheter -des œufs et du beurre.<span class="pagenum"><a id="page_69">{69}</a></span></p> - -<p>Une malice sournoise égayait les yeux vifs de la matrone.</p> - -<p>Le paysan bégaya:</p> - -<p>—Ces dames-là? L’ beurre, est pas bien le jour. On l’ fait d’main pour -le marché. Mais pour les œufs, ça s’ peut, oui, ça s’ peut.</p> - -<p>Il les regardait avec embarras et surprise, de côté, sans oser les -fixer.</p> - -<p>Alors, Fanny encore se décida:</p> - -<p>—Eh bien, allons, dit-elle.</p> - -<p>Ils sortirent ensemble dans le bruit des paroles de la buraliste et du -fermier qui luttaient de politesse dans les adieux. Le soleil, déjà -oblique, chauffait la petite place où aboutissaient les chemins verts de -la campagne. Ils en prirent un et furent bientôt entre deux haies de -pommiers qui passaient de longs bras chargés de bouquets blancs et rose -au-dessus des haies basses.</p> - -<p>—C’est-il loin, vot’ ferme? demanda Berthe.</p> - -<p>—Point, dit-il, est la dernière ed’ la route.</p> - -<p>La glace rompue, il reprit:</p> - -<p>—Comme ça, ces dames viennent de Dieppe?</p> - -<p>—Oui, répondit Berthe sèchement.</p> - -<p>Le cœur de Fanny battait follement. Cette fois, son fils lui devenait -presque tangible à travers cet homme si difficilement trouvé. Et, tout à -coup, elle songea: «Il est bien jeune pour l’avoir depuis cinq ans avec -lui.» Mais elle n’osa rien tenter pour éclaircir le mystère, car elle -savait bien qu’elle reconnaîtrait son fils dès qu’elle le verrait.</p> - -<p>Enfin, ils arrivèrent à la barrière. Le fermier la poussa et ils se -trouvèrent dans ce grand reposoir fleuri qu’est une ferme normande en -mai.<span class="pagenum"><a id="page_70">{70}</a></span> L’herbe haute touchait parfois les basses branches et il régnait -un demi-jour religieux entre ce vert et ce blanc. Ils s’engagèrent dans -un sentier silencieux qui courait parmi les arbres et, de loin, ils -aperçurent la maison rayée noire et blanche et toute bordée de -ravenelles couleur de feu.</p> - -<p>Un chien tira follement sur sa chaîne en aboyant et une femme parut au -seuil.</p> - -<p>Fanny s’arrêta. Elle ne pouvait plus avancer vers son fils inconnu.</p> - -<p>Le fermier cria:</p> - -<p>—Est des dames, des baigneuses de Dieppe qui veulent des œufs, car pour -du beurre...</p> - -<p>La fermière, coiffée de mèches blondes, se flanquait de deux petits -enfants aux cheveux décolorés. Sa jeunesse déconcerta Fanny. Elle montra -un sourire édenté pour dire:</p> - -<p>—Est sûr!</p> - -<p>Ils restèrent à se considérer tous les six, étrangement, comme lorsqu’il -y a une signification cachée sous les regards. Enfin, Berthe se mit à -parler avec volubilité puisqu’il fallait rompre ce silence dangereux.</p> - -<p>La jeune femme lui répondit. Comment bouder à une causette avec des -«étrangers» quand, depuis des jours, parfois, on n’avait vu que les -bêtes de la ferme?</p> - -<p>Et Fanny, à l’abri de cette conversation, regardait de toute son âme -autour d’elle, sans apercevoir la petite silhouette qu’elle cherchait.</p> - -<p>A grand renfort de politesse hospitalière, on fit entrer les dames pour -leur offrir «une» bol de lait. Mais, dans la maison, il n’y avait -qu’une<span class="pagenum"><a id="page_71">{71}</a></span> grand’mère cassée qui accomplissait au fond de l’âtre immense -quelqu’une de ces besognes mystérieuses des vieilles femmes.</p> - -<p>La jeune fermière parlait toujours, entre deux taloches à l’aîné des -enfants, lorsqu’il devenait trop importun. Et, tout à coup, Fanny -entendit cette phrase:</p> - -<p>—Du temps du cousin Malandain qu’était «sur la ferme» avant nous.</p> - -<p>Et elle dit, comme malgré elle:</p> - -<p>—Il n’y a pas longtemps que vous êtes ici?</p> - -<p>—Non, répondit l’homme. J’avons r’pris la ferme à mon cousin qu’est -parti du côté d’Abbeville.</p> - -<p>Il déroula une longue histoire compliquée, pleine de considérants sur -les tenants et aboutissants de l’exode du cousin et de sa famille.</p> - -<p>Dans sa tête douloureuse, Fanny calcula. Cinq ans que la vieille Marthe -était morte. Et, sans souci des convenances rurales, elle l’interrompit.</p> - -<p>—Alors, il y a longtemps qu’ils sont partis?</p> - -<p>—Deux ans, dit l’homme, deux ans qu’y a eu à Pâques.</p> - -<p>Ainsi, il avait alors neuf ans. Elle demanda encore:</p> - -<p>—Ils avaient des enfants?</p> - -<p>—Oui, trois, sans compter...</p> - -<p>Fanny répéta:</p> - -<p>—Sans compter?</p> - -<p>Tous restèrent en suspens comme si les paroles qui allaient être dites -devaient tomber dans ce silence d’attente. Et Malandain prononça:<span class="pagenum"><a id="page_72">{72}</a></span></p> - -<p>—Oh! rien, un p’tit gars qu’ils avaient recueilli, un nourrisson.</p> - -<p>Malgré elle, Fanny dit encore:</p> - -<p>—Petit?</p> - -<p>—Non, dans les neuf, dix ans.</p> - -<p>Berthe avança d’un pas devant Fanny.</p> - -<p>—Allons, dit-elle, c’est pas tout ça, faut nous en r’tourner. Quelle -heure qu’il peut bien être?</p> - -<p>La longue horloge gainée de bois luisant sonnait justement six heures. -Elle s’écria:</p> - -<p>—Si c’est possible! Et on ne sait seulement point l’heure de notre -train pour Dieppe!</p> - -<p>Mais la fermière s’exclama qu’il fallait prendre un bol puisque, -précisément, une servante apportait un seau de lait. Elle s’empressa, -mit sur la table du pain, du beurre salé et du lait qui moussait encore. -Malgré le goûter qu’elle venait de prendre, Berthe ne refusa rien, -mangea, but et parla beaucoup pour masquer le silence de sa sœur qui -vida seulement son bol d’un trait.</p> - -<p>—Elle est pas forte, et elle n’en peut plus, expliqua-t-elle.</p> - -<p>Tous les identiques yeux bleus de la famille Malandain s’ouvraient -grands par-dessus la longue table de cuisine pour regarder avec profit -la visite inattendue. Et le fermier dit posément:</p> - -<p>—J’ vas pas êt’ sans vous «porter» jusqu’à la «gâre».</p> - -<p>Il fallut accepter. Les demoiselles, munies de deux douzaines d’œufs -soigneusement calées dans de vieux numéros de <i>La Gazette du Village</i> -sortirent dans la cour.</p> - -<p>Elle étincelait sous le soleil couchant. Les pom<span class="pagenum"><a id="page_73">{73}</a></span>miers fleuris -s’ouvraient comme des parasols couverts de neige. Fanny regardait sans -voir. Tout lui semblait fini. Et un grand accablement tombait sur elle. -Tant surmonter d’obstacles pour en arriver là, pour s’en aller sans ce -regard dont elle se serait contentée pour toute la vie!</p> - -<p>Ce fut comme en rêve qu’elle prit congé de la fermière aux mèches -blondes, qu’elle monta le haut marchepied de la charrette. Le jeune -cheval partit furieusement à travers les arbres magiques, et tourna de -court la barrière. Berthe causait avec Malandain pendant que la voiture -dévalait les pentes de la colline ronde et que la contrée verte venait à -eux comme un beau parc sinueux.</p> - -<p>Le fermier les laissa à la gare après tous les compliments voulus de -part et d’autre. Le fier petit cheval dansa, et partit. Et les -demoiselles se retrouvèrent enfin sur le quai de la gare, seules en face -d’elles-mêmes.</p> - -<p>Il y eut d’abord le silence gêné qui précède les explications et dans -lequel, comme dans un bain, se retrempent les individus avant de -s’affronter. Et puis, tout le ronron des Malandain était encore dans -leurs oreilles et il leur fallait le laisser diminuer et s’éteindre.</p> - -<p>Berthe installa sa sœur sur le banc avec le paquet baroque qui contenait -les œufs et elle disparut dans la gare pendant que Fanny rêvait, -accablée.</p> - -<p>Quand elle revint, elle jeta:</p> - -<p>—On a l’ temps jusqu’à presque neuf heures et demie!</p> - -<p>En donnant ce coup de sonde, elle cherchait<span class="pagenum"><a id="page_74">{74}</a></span> les yeux pâles de sa sœur. -Celle-ci leva la tête.</p> - -<p>—Le train pour Dieppe?</p> - -<p>—Qu’est-ce que tu veux que nous fassions ici à présent?</p> - -<p>Alors Fanny rassembla tout son courage.</p> - -<p>—Etre venues si près! dit-elle d’une voix tremblante.</p> - -<p>Berthe fit front aussitôt devant le danger.</p> - -<p>—Justement! J’ai fait ce que tu voulais; tu as vu que ça ne servait à -rien. Il n’y a plus qu’à nous en aller.</p> - -<p>—Pourtant, dit encore Fanny, pourtant...</p> - -<p>—Pourtant quoi? Tu ne vas pas le poursuivre encore plus loin? On a fait -l’impossible, tu vois bien.</p> - -<p>Elle s’arrêta et ajouta avec rancœur:</p> - -<p>—Presque au risque de se faire remarquer.</p> - -<p>Un moment, elles regardèrent le double ruban d’acier clair qui semblait -animé de vitesse pour gagner l’horizon embrumé. Un étrange accablement -venait à Fanny: voyage manqué, but manqué, vie manquée. En ce moment -s’achevait quelque chose qu’elle ne retrouverait jamais plus et qu’elle -aurait voulu passionnément retenir. Elle n’était jamais née tout à fait -à l’amour maternel, et elle le regrettait déjà... Mais comment expliquer -ce qu’elle sentait, ce qu’elle voulait défendre, et ce besoin qui la -soulevait? Toutes ces choses confuses en elle s’embrouillaient l’une -dans l’autre en un enchevêtrement inextricable. D’un effort désespéré, -elle balbutia pourtant:</p> - -<p>—J’aurais tant voulu le voir, le voir seulement une fois!<span class="pagenum"><a id="page_75">{75}</a></span></p> - -<p>—Puisqu’il n’y est pas!</p> - -<p>Elle osa préciser:</p> - -<p>—On aurait pu chercher les vrais Malandain.</p> - -<p>—A Abbeville! cria Berthe, comme elle eût dit: «A Bornéo!»</p> - -<p>—C’est pas si loin, dit Fanny d’un air qui doutait déjà.</p> - -<p>—Par exemple! C’est pas seulement dans le département!</p> - -<p>Fanny eut un regard terrifié. C’était vrai, c’était vrai! Berthe -poursuivait son avantage:</p> - -<p>—On est déjà loin de chez nous, <i>élinguées</i> là, aussi loin qu’on peut, -mais sortir du département; alors, ça, par exemple!</p> - -<p>Fanny fit un geste vague.</p> - -<p>—Ça doit être par là!</p> - -<p>—Par là, par là, l’Angleterre aussi est par là? On n’ peut pas aller -partout. Non, faut être raisonnable. Si tu avais dû le retrouver, ce -serait fait. Tu vois bien que je t’ai écoutée, je t’ai laissée aller, je -suis même venue avec toi!</p> - -<p>Elle écrasait sa sœur sous toutes ces raisons timbrées au «Je» -majuscule. Lentement, Fanny rentrait dans son rôle sacrifié d’aînée -déchue de son droit d’aînesse. Et, par une étrange illusion, il lui -semblait que Berthe lui disait enfin tout ce que sa mère, dans son -terrible silence, avait pensé d’elle. Oui, c’est ainsi qu’elle eût -exprimé les choses. Et elle ne sentait plus où étaient la raison et la -vérité.</p> - -<p>Le jour baissait. A présent, les deux rails rapides recueillaient les -restes mourants de la lu<span class="pagenum"><a id="page_76">{76}</a></span>mière sur le ballast sombre. Le vert des arbres -et le blanc des pommiers se confondaient en une teinte d’une douceur -infinie. Des cris d’enfants, des meuglements de bestiaux montaient du -village. Et la grande haleine humide et salée de la mer se répandait sur -le pays avec la nuit et le vent du nord.</p> - -<p>Fanny serrait ses mains l’une contre l’autre comme lorsqu’elle -réfléchissait profondément. Berthe, sans presque tourner la tête, la -regardait. Peut-être, en vérité, tant l’habitude de la vie commune -émousse la curiosité, la regardait-elle pour la première fois, avec le -désir de la voir telle qu’elle était, de pénétrer dans cette âme fermée -à laquelle elle n’avait jamais frappé, de la connaître, enfin, puisque -son intérêt l’exigeait.</p> - -<p>Elle tira sa montre. Il restait encore plus d’une demi-heure avant -l’arrivée du train. Alors, elle se pencha, posa sa main sur le bras de -sa sœur, et dit:</p> - -<p>—Ecoute, Fanny.</p> - -<p>  </p> - -<p>Elle parla longtemps. Sa voix un peu aigre s’adoucissait, ses paroles -coulaient comme une eau intarissable. Et Fanny, à travers son -étourdissement et cette hébétude qui lui venait, comprenait que, pour la -première fois, quelqu’un essayait de la convaincre. Et une sorte de -reconnaissance lui venait pour sa sœur et pour toute cette grande peine -de temps et de paroles qu’elle lui consacrait.</p> - -<p>Depuis l’événement bouleversant, elle était comme un mendiant qui vient -d’hériter. Douze<span class="pagenum"><a id="page_77">{77}</a></span> ans elle avait obéi à ce dur commandement d’oubli et -fait vœu de pauvreté morale. Et voilà qu’au moment où la mort de sa mère -ouvrait sa geôle, les dons tombaient dans ses mains.</p> - -<p>La lettre, d’abord, la lettre, trésor inestimable qui lui avait rendu ce -vif goût de la vie qu’elle ne possédait plus; l’enfant, qui était -vraiment né quand elle avait osé évoquer son existence et la revivre -avec la sienne. Oui, elle se sentait si riche, si riche, en vérité, -qu’elle pourrait peut-être plus facilement abandonner telle ou telle -chose en ce moment de plénitude que lorsque la réaction serait là.</p> - -<p>Mais il fallait à ce petit fantôme d’enfant le temps de disparaître. -C’est ainsi qu’elle écoutait sa sœur avec une attention revenue de loin, -mais présente, et dans laquelle les arguments raisonnables de Berthe -trouvaient enfin un écho.</p> - -<p>Poursuivre cette équipée serait une folie. Déjà, on avait risqué de se -faire remarquer en quittant Beuzeboc sans motif valable. Et cette -enquête menée à découvert était encore plus dangereuse. Aussi, pourquoi -ne pas profiter de cette indication du destin? Ce serait une folie plus -grande d’aller à Abbeville rechercher l’enfant si miraculeusement -éloigné! D’ailleurs, il y aurait un danger véritable à se rapprocher des -Malandain. S’ils se révélaient intéressés, cupides? S’ils tentaient -d’abuser de ce qu’ils devineraient?</p> - -<p>Berthe se penchait pour ajouter à ses paroles cette persuasion du regard -qui violente ceux qu’elle ne révolte pas. Fanny hochait doucement la -tête sans répondre davantage. Une fois, elle dit enfin:<span class="pagenum"><a id="page_78">{78}</a></span></p> - -<p>—Oui, ça, c’est vrai.</p> - -<p>Et, quand elle eut dit cela, elle ne s’appartenait déjà plus. Sa -personnalité meurtrie, qui s’était débattue pour se révéler dans cette -crise d’amour maternel, se repliait dans la prison de l’habitude. Il -arrive moins rarement qu’on ne le croit de retrouver ses chaînes avec -soulagement. Et puis, les êtres chimériques se fatiguent vite de -l’action; et Fanny possédait maintenant de quoi alimenter sa vie -intérieure pendant des années par les événements que venaient de lui -révéler ces quelques semaines. Et, enfin, le grand argument de Berthe -répondait en elle à une étrange certitude. Il lui était clairement -signifié par l’insuccès complet de leur démarche qu’elle ne devait pas -aller plus loin.</p> - -<p>Maintenant, les rails semblaient d’argent bruni, et le ciel prenait -cette froide couleur des nuits glacées du printemps normand. Les deux -sœurs ne parlaient plus. Tout avait été dit. Fanny sentait sa peine -s’engourdir dans sa fatigue de corps et sa lassitude d’âme; et Berthe -détournait une figure triomphante.</p> - -<p>A l’extrémité de la voie, un point rouge apparut dans la brume. Il -augmentait sans qu’on entendît encore aucun bruit, et, en un instant, -les rails l’amenèrent, après qu’il les eut happés de ses roues voraces.</p> - -<p>Le convoi s’arrêta, haletant et ferraillant. Berthe s’était levée.</p> - -<p>—Allons, monte, dit-elle en poussant sa sœur vers un compartiment.</p> - -<p>Fanny se retourna:</p> - -<p>—Mais, as-tu des billets?<span class="pagenum"><a id="page_79">{79}</a></span></p> - -<p>—Des billets pour Beuzeboc? Je les ai pris pendant que tu te reposais -sur le banc. Oui, nous serons chez nous ce soir, ou demain matin par -Clères plutôt que de retourner par Dieppe.</p> - -<p>Fanny monta. Tout était fait, arrangé, réglé pour elle et sans elle. Les -billets avaient été pris avant que leur avenir se fût discuté devant les -rails brillants qui couraient vers l’horizon! Elle s’assit et posa sa -tête dans le coin assombri. Des images passèrent sous ses paupières -closes: le singulier clocher ardoisé de Bures, les mèches blondes de la -fermière. Et un nom: Abbeville. Sur sa poitrine, la copie de la lettre -faisait un angle dur qui la blessait un peu.</p> - -<p>Le joug retombait, plus pesant que jamais, sur ses faibles épaules -habituées à plier. Beuzeboc demain, sa chambre, son lit, la solitude. -Résignée, elle accepta cette compensation, et referma son cœur sur sa -déception maternelle.</p> - -<p>Le train s’ébranla. Alors, elle ouvrit les yeux et passa la tête par la -portière pour voir s’éloigner, diminuer et disparaître le village où son -enfant avait vécu.<span class="pagenum"><a id="page_81">{81}</a></span><span class="pagenum"><a id="page_80">{80}</a></span></p> - -<h2><a id="DEUXIEME_PARTIE"></a>DEUXIEME PARTIE</h2> - -<h3><a id="I-b"></a>I</h3> - -<p>Fanny ouvrit les yeux dans la nuit. Elle quittait un cauchemar confus, -toujours semblable, comme si, même en rêve, elle ne pouvait échapper à -la monotonie.</p> - -<p>Une fois de plus, elle reconnut toutes ces choses familières qui -l’entouraient, ces meubles de famille dont l’existence est tellement -plus longue que la nôtre qu’ils nous semblent immuables et presque -éternels. La lune collait sa figure plate aux carreaux. Tous les soirs, -Fanny repoussait sans bruit les volets qu’elle venait de fermer -ostensiblement, tant elle aimait voir apparaître cette clarté qui semble -monter pas à pas l’escalier nocturne.</p> - -<p>Son esprit, encore éparpillé dans le cauchemar, rentrait lentement en -elle. Et, comme cela arrive toujours à ceux qui ont vécu, il souffrait -pour reprendre cette place réduite où il lui faut se comprimer. -Pourtant, son rêve était fatigant et sans<span class="pagenum"><a id="page_82">{82}</a></span> issue: elle voyait sa mère -sur son lit de mort, mais vivante encore, et qui lui demandait quelque -chose qu’elle n’arrivait pas à deviner. Et les fossoyeurs l’emmenaient -que Fanny n’avait pu encore la comprendre. Elle marchait près du -cercueil ouvert de la morte-vivante qui lui parlait. Et, au cimetière, -M. Bernage venait au-devant du cortège. Là, elle éprouvait cette sorte -d’allègement, cette joie particulière aux rêves, si pleine vraiment et -d’une qualité si haute qu’elle ne peut être comparée à aucun mouvement -de l’âme ou à aucune jouissance physique de l’existence réelle. Car son -père ne regardait pas la morte, mais il ouvrait les bras et serrait sa -fille contre lui. Alors, sous une sensation d’étouffement, elle -s’éveillait.</p> - -<p>Elle rêvait cela depuis dix ans, depuis la mort de sa mère, plusieurs -fois par an. Du coin du subconscient où il était embusqué, le rêve -déroulait ses tableaux, toujours les mêmes, auxquels elle assistait -pantelante, torturée et actrice en même temps que spectatrice. Elle -redoutait les nuits qui le ramenaient. Et, cependant, l’étrange bonheur -de la fin était bien la seule joie qu’elle connût en ce monde.</p> - -<p>Jamais, pourtant, elle ne pensait qu’elle fût malheureuse. Et elle ne -l’était sans doute pas. Ces dix années avaient passé sur elle comme les -gouttes d’eau de la fontaine pétrifiante sur un objet. A présent, elle -était solidement engainée sous les couches successives, et il fallait le -rêve pour qu’elle sentît la joie remuer encore dans son cœur, son cœur -chaudement endormi dans sa prison de pierre.<span class="pagenum"><a id="page_83">{83}</a></span></p> - -<p>La lune, maintenant, était traversée exactement par le second barreau de -la fenêtre. Il devait geler dehors, car l’air de la grande pièce froide -glaçait les joues de Fanny. Jamais on ne faisait de feu dans les -chambres, encore que le bûcher regorgeât de bois. C’est ainsi que les -demoiselles Bernage avaient été élevées et ainsi qu’elles continuaient, -sans bien savoir pourquoi. Cette seule pensée évoquait une idée de luxe -coupable, de péché... et le froid venait, durait et repartait comme un -fléau contre lequel on ne luttait pas à partir du premier étage.</p> - -<p>Fanny, frileuse à s’engourdir l’hiver, se renfonça un peu plus sous son -énorme édredon rouge. Et les pensées de l’insomnie commencèrent à rouler -dans sa tête.</p> - -<p>Elle songea d’abord avec ennui que c’était le lendemain son -anniversaire. Oui, elle allait «prendre»—puisqu’on parle des années -comme d’une affaire qu’on saisit plutôt que comme d’une horloge sur -laquelle on regarde avancer les aiguilles—elle allait prendre -trente-neuf ans.</p> - -<p>Elle n’avait rien d’une coquette, pourtant, et sa vie, macérée dans la -mortification secrète, sous deux yeux implacables, (ceux de sa mère -d’abord, ceux de sa sœur ensuite), ne réservait aucun plan à la vanité -ni à la coquetterie la plus lâche.</p> - -<p>Mais il n’est au pouvoir d’aucune femme de tuer tout à fait la femme en -elle, et cette quarantième année commençante la glaçait de répulsion. -C’est qu’il faut toujours qu’on s’évade et que cette quarantaine murait -l’espoir de sa trentaine: un espoir tapi en elle comme une bête plate -sous un<span class="pagenum"><a id="page_84">{84}</a></span> pavé, son espoir obscur, immobile et engourdi, et pourtant -vivant et fort, l’espoir de sortir un jour de sa vie et d’échapper enfin -à son passé.</p> - -<p>Les rayons arrivaient sur son lit. Elle ferma les yeux et bougea un peu -la tête, comme elle faisait toujours, puisqu’il est notoire, au fond des -provinces, que la folie se prend ainsi. Et, un moment distraite, elle -retrouva bientôt la chaîne de ses pensées.</p> - -<p>L’espoir de se marier. D’abord, elle ne l’avait guère encouragé. La -première, la seconde année suivant la mort de sa mère, sa tragédie était -trop saignante encore en elle pour laisser place à des projets. L’enfant -et l’homme. L’homme et l’enfant.</p> - -<p>L’inconnu d’un soir, l’affreux passant haïssable, était devenu le pauvre -jardinier qui suppliait. Et, par le miracle de la lettre, elle avait -enfin pu l’imaginer et sortir de ce malheur anonyme qui était le sien. -Et elle l’avait récréé, débarrassé de cet uniforme qui lui faisait peur, -et vêtu de ses habits de travail, en humbles étoffes déteintes par le -soleil et par la pluie, avec des mains rugueuses qui sentent le thym ou -la ciboulette et, quelquefois, la violette et le géranium.</p> - -<p>Jardinier justement! Elle aimait tant les fleurs et tout le travail -mystérieux des graines et des racines sous la terre! Alors, ce grand -bouleversement qui avait suivi la mort de sa mère, ce rafraîchissement -de sa plaie cicatrisée, cet éblouissement de ce qui aurait pu être, -cette soif de son enfant, tout s’était achevé dans une rage de pen<span class="pagenum"><a id="page_85">{85}</a></span>sées -silencieuses dont elle bâtissait un château autour de ses deux héros.</p> - -<p>Berthe l’observait avec des yeux aiguisés, sans rien trouver de ce que -sa sœur cachait jalousement, car il semblait à Fanny qu’elle serait -morte de honte si elle en avait laissé voir même le reflet sur sa -figure. Aussi, un peu plus encore s’était-elle appris à murer ce visage -résigné, à le rendre inexpressif, à éteindre ces yeux incolores, dont -l’opale fonçait si rarement.</p> - -<p>Et ces deux années-là avaient été les plus remplies de son existence, -après celle de son aventure. Tant d’imaginations les peuplaient que, par -moments, il lui semblait déborder de pensées nouvelles. Et elle pouvait -enfin aimer à son gré dans le silence, sans crainte et sans limites.</p> - -<p>Mais les sentiments les plus désintéressés ne peuvent se nourrir -éternellement d’eux-mêmes. Ce fut l’homme qui s’en alla le premier. Il -n’était déjà que l’ombre d’une ombre, ce soldat mué en jardinier, qui ne -s’était vraiment incarné dans sa véritable identité que dix ans après le -drame. Il pâlit peu à peu, s’effaça et devint enfin, au fond de la -mémoire de Fanny, un souvenir comme les autres.</p> - -<p>L’enfant eut la vie plus dure. Pourtant, elle n’avait connu de lui que -ce premier cri qui poignarde les mères d’une blessure inguérissable. -Elle ne savait plus, déjà, ce qu’était devenu le petit gars de douze ou -treize ans. Mais, parce qu’elle avait vu le pays où il avait vécu, un -peu plus de réalité l’entourait. Et cet élan furieux de son cœur vers -lui, cette poursuite désespérée l’avait rendu plus vivant encore, -puisque, enfin, elle savait bien<span class="pagenum"><a id="page_86">{86}</a></span> qu’elle n’avait pas poursuivi un mort, -et s’était arrêtée volontairement. Il agonisa donc longtemps, des jours -et des mois, et des années, et, même, il ne mourut jamais tout à fait. -Car tous les liens peuvent se détendre et se briser dans l’âme et dans -les sens, sauf le lien de la maternité.</p> - -<p>Un jour vint, cependant, où ce triste bonheur amer qu’elle avait fait de -son malheur ne remplit plus son âme ni sa vie secrète. C’est la loi -constante des sensibles qu’un grand chagrin ou un grand bonheur contente -aussi bien leur appétit, mais que le vide leur est mortel. Fanny sentit, -un jour, le néant monter en elle, et ce fut alors qu’elle s’aperçut, -pour la première fois, qu’elle était une vieille fille de trente ans -passés.</p> - -<p>Et, dans cette nuit de révision mentale, elle se souvenait de toutes les -tentatives matrimoniales si singulièrement échouées. Comme si un -mystérieux signal eût été hissé par le destin, c’est alors qu’on avait -commencé à vouloir «la marier».</p> - -<p>Le premier prétendant était un cousin de la défunte femme de l’oncle Le -Brument: un vieux garçon bizarre et riche, qui habitait à Autretôt. Les -deux sœurs le connaissaient de réputation, ce Samuel Lambart, couvert de -gros bijoux d’or rouge, oint, cosmétiqué et parfumé, et dont le patois -sonnait gras. Jamais, pourtant, il n’était parvenu jusqu’à cette vallée, -bien lointaine pour un paysan qui ne sortait pas de son canton.</p> - -<p>Après sa première visite, l’oncle Nathan avait parlé, avec de -transparents sous-entendus, de son cousin Lambart, «qui était fatigué de -vivre seul». D’abord, elle s’imagina que c’était pour Berthe.<span class="pagenum"><a id="page_87">{87}</a></span> Mais -l’oncle, la prenant à part, avec mille cérémonies, l’assurait que -c’était elle, Fanny, qu’il voulait «comme aînée d’abord, bien entendu».</p> - -<p>Le sieur Lambart n’était point positivement repoussant, avec sa bonne -figure d’égoïste bien soigné, et ces recherches qui plaisent aux -mi-citadines un peu puritaines que sont les filles de la vallée.</p> - -<p>Et la pauvre Fanny s’était sentie éblouie par cet honneur et ce possible -moyen de bâtir encore une vie par-dessus l’autre. Mais les perplexités -avaient commencé. Et aussi les tourments suscités par Berthe. Bien -persuadée que la venue du riche parti la concernait, il avait fallu -l’entremise de l’oncle Nathan pour la détromper, et Fanny supporta de -bien furieux assauts de colère, d’humeur et de dédains.</p> - -<p>Elle s’en fût d’autant décidée si un redoutable obstacle ne l’eût -arrêtée. Lambart savait-il son passé? A la première question, l’oncle -Nathan abandonna le sourire éternel qui plissait ses yeux et serra ses -lèvres sur ses longues dents.</p> - -<p>—Non, personne ne sait rien. Rien, répétait-il avec une sorte d’orgueil -entêté. Et c’est pas toi qui iras lui dire, ma fille. J’ crois, -toujours!</p> - -<p>Elle se souvenait encore si bien comment elle avait répondu.</p> - -<p>—Mais si, il faut qu’il le sache.</p> - -<p>Et la lutte qui avait suivi avec le vieux madré, et tous les arguments, -patiemment répétés sans fin et sans fatigue, et qui, pourtant, -s’écrasaient contre le mur de sa résolution cette fois inébranlable.</p> - -<p>Et l’entrée de Berthe dans la partie, pour la<span class="pagenum"><a id="page_88">{88}</a></span> première fois de l’avis -de sa sœur et qui disait, en détournant ses implacables yeux bleus.</p> - -<p>—C’est des choses qu’il faut dire à un homme.</p> - -<p>Et le départ de l’oncle, courroucé, et jurant qu’elles étaient deux -folles ensemble, ne sachant pas profiter de leur chance extraordinaire -assurée par la sage prévoyance de sa feue sœur, qui avait réussi à -cacher l’affaire à tout un pays affamé de scandale.</p> - -<p>De la suite surnageait ceci dans sa mémoire: la ténacité du sieur -Lambart, contrecarré dans son désir pour la première fois de sa vie -d’enfant gâté et d’homme riche, coq de village et roi de campagne; ses -démarches répétées et cette quasi-persécution dont il l’entourait à -chacune de leurs entrevues, son embarras à elle, qui se changeait en -tourment, puis en obsession. Et tant de choses encore, tant de ces -sentiments et de ces sensations qui passent en colorant les jours avant -de se faner: les heures où elle faiblissait, car elle se sentait touchée -enfin de cette constance, les heures de tentation où elle voyait combien -c’était facile de ne rien dire et les heures où elle retrouvait sa force -intacte.</p> - -<p>Et le jour où elle avait annoncé à l’oncle Nathan qu’elle parlerait à -Samuel Lambart. Ce repas plein de gaillardises voilées, entre les -lippées du vieux garçon, grand mangeur et buveur, les regards -significatifs de l’oncle, et l’ostensible bouderie de Berthe.</p> - -<p>Elle s’était fixé de lui parler au jardin. Là, entre les plates-bandes -bordées de buis et fleuries de toutes les plantes démodées, ils avaient -tous<span class="pagenum"><a id="page_89">{89}</a></span> vagué sans but, avec cette âme du dimanche, rassasiée et -bienveillante. Mais elle ne savait vraiment comment dire, comment faire -pour amorcer cette incroyable révélation.</p> - -<p>Et la collation était arrivée, puis le départ, qu’elle n’avait rien dit -encore, décidée à écrire le lendemain.</p> - -<p>Mais le lendemain amenait l’oncle Nathan armé d’une nouvelle -combinaison. Elle entendait encore les paroles tomber de cette bouche -serrée d’avare.</p> - -<p>—T’as rien dit, ma fille, pas? Bien, il est encore temps de ne point -faire de malheur. Puisque tu ne te décides point, Berthe fera aussi bien -l’affaire de Lambart que toi.</p> - -<p>Et Berthe, consultée, ne disait pas non. Alors, écœurée, fatiguée et -délivrée au fond, Fanny avait consenti à ce nouveau marché.</p> - -<p>Le prétendant rustique, toutefois, l’avait refusé, ce marché. Cette -femme qui s’offrait ne lui disait rien. C’est celle qui se refusait -qu’il voulait: la pâle, l’effacée, la triste, si éloignée pourtant de -son idéal normand, dont la plantureuse Berthe, aux cheveux de chaume, -aux yeux de mer, à la chair de lait, aurait dû s’approcher bien plus: -les raffinements ne se trouvent pas seulement chez les raffinés.</p> - -<p>Il y avait eu encore des semaines de pourparlers, dont Fanny ne se -souvenait pas sans fatigue. C’était un jeu inextricable, ainsi mené: -Lambart qui voulait Fanny, Berthe qui voulait Lambart, Fanny qui -acceptait Lambart à condition de tout lui dire, l’oncle Nathan qui -conduisait la ronde et défendait à Fanny de parler. Et comme aucun<span class="pagenum"><a id="page_90">{90}</a></span> ne -voulait abandonner sa position, ils restaient là, sans avancer ni -reculer, jusqu’au moment où le temps s’était entremis, comme il le fait -si miséricordieusement lorsqu’on le lui permet.</p> - -<p>Et Lambart était reparti régner dans son village, non sans que l’oncle -eût réussi à lui vendre un cheval à gros bénéfice. Berthe avait fermenté -d’un degré de plus; et Fanny, plus silencieuse, plus effacée, était -restée intacte aux yeux du monde.</p> - -<p>Maintenant, il lui fallait faire un effort pour retrouver dans sa -mémoire la grosse tête pommadée, sans cou, de l’ancien cultivateur, et -ses doigts en boudin, avec la bague chevalière monumentale. Et, -pourtant, elle n’entendait jamais sans mélancolie prononcer son nom. -Voilà: si elle avait voulu, elle serait Mme Lambart, avec une «position» -à Autretôt, et peut-être des enfants autour d’elle.</p> - -<p>Quand elle pensait à cela, (et cette nuit encore, seule, dans l’ombre de -ses rideaux), elle rougissait d’une sorte de honte à cause de son fils, -son fils perdu, son fils mort peut-être, son fils auquel il lui semblait -qu’elle faisait tort par cette seule pensée.</p> - -<p>Elle se retournait dans son lit, un peu enfiévrée sous la plume. La lune -était tout en haut du dernier carreau. Le sommier craqua et Fanny songea -tout à coup que Berthe allait l’entendre et deviner son insomnie, -puisque demain elle prenait trente-neuf ans.</p> - -<p>Berthe! Rien que son nom lui faisait toujours un peu peur. Comme elles -auraient pu être heureuses, pourtant, se consoler de tout en s’aimant!<span class="pagenum"><a id="page_91">{91}</a></span> -Mais voilà, Berthe lui en voulait de lui avoir barré la route. Et même -de plus loin encore. Elle lui en avait voulu depuis le jour où elle -avait appris son malheur. Et de plus loin encore, comme si, -mystérieusement, elle le pressentait. N’était-elle pas singulière cette -curiosité que, toute petite, elle lui témoignait? Elle l’épiait, des -heures, avec patience et courait vite avertir sa mère si Fanny se -trompait ou négligeait un devoir. «Car je n’étais vraiment pas méchante, -songea-t-elle encore, et je ne désobéissais pas exprès. Pourquoi donc -est-ce que ma sœur ne m’a jamais aimée?»</p> - -<p>Elle sonda un moment ce mystère qui la séparait de l’être le plus -rapproché d’elle de chair et de sang, et, une fois de plus, elle n’y -trouva aucune explication. C’est comme ça, comme ça. On n’y peut rien.</p> - -<p>Le sommeil semblait voltiger autour de ses yeux, sans s’y poser assez -pour les fermer. Trente-neuf ans! Elle pourrait être mariée depuis huit -ans avec Lambart, ou depuis cinq avec le prétendant que M. Pommier, le -pasteur, lui avait proposé. Ce prétendant était un veuf, un pasteur -chargé de six enfants, le dernier au maillot. Le cœur de Fanny avait -bondi vers lui sans le connaître. Celui-là, Berthe ne le lui jalouserait -pas!</p> - -<p>—Elever les enfants des autres, en voilà un goût! disait la grosse -fille avec mépris.</p> - -<p>Tout de même c’était un honneur que cette offre, et Fanny en jugea aux -traits empoisonnés que décocha la cadette. Son rêve de bonheur dura peu; -elle recommença à se torturer de doutes. Fallait-il pas, et plus que -jamais, avouer son passé?<span class="pagenum"><a id="page_92">{92}</a></span> Elle finit par se résoudre à tout dire à M. -Pommier, sous le sceau du secret.</p> - -<p>Comme elle allait le faire, la nouvelle arriva que le veuf se trouvait -très malade d’une pneumonie. Elle retint son aveu. Trois jours après, -son prétendant mourait.</p> - -<p>Elle resta frappée de cette coïncidence terrifiante, et un peu persuadée -qu’il lui était défendu de chercher à refaire sa vie. Aussi -refusa-t-elle le troisième fiancé, un herbager, familier de l’oncle -Nathan, qui vint se proposer directement, en homme qui ne craint pas -plus les femmes que les chevaux. Il s’en alla trop furieux pour y -songer: la seconde n’aurait peut-être pas dit non.</p> - -<p>Cette fois, la porte parut fermée pour toujours sur les prétendants, car -les années coulèrent toutes pareilles sans rien qui les distinguât l’une -de l’autre. La quatrième prenait fin. C’était un amoncellement de jours -identiques que les saisons seulement coloraient différemment. Fanny ne -les avait pas aimées: elle ne les regrettait pas! Et, pourtant, elles -lui coulaient entre les doigts comme du sable fin, sans qu’elle pût les -retenir.</p> - -<p>La lune n’était plus à la fenêtre, mais très haut au ciel. La clarté -tombait, plus tendre et plus bleue. Ses trente-neuf ans sonnèrent à la -pendule de la cuisine, car elle était née le 25 février à une heure du -matin. Toute la maison en vibra.</p> - -<p>Alors, comme si elle n’attendait que cela, Fanny se tourna une dernière -fois dans son lit, et s’endormit.<span class="pagenum"><a id="page_93">{93}</a></span></p> - -<h3><a id="II-b"></a>II</h3> - -<p>Le père Oursel déposa auprès de l’âtre ses sabots qu’il tenait à la main -et dit:</p> - -<p>—Le nouvel instituteur est arrivé.</p> - -<p>Sa voix, tout à fait cassée maintenant, fit un bruit de grêle dans la -vaste cuisine, mais les deux sœurs n’y entendirent pas cet accent -prophétique des paroles qui vont modifier le cours de la vie.</p> - -<p>Elles se tenaient toutes les deux auprès du feu qui montait dans la -grande cheminée à la mode d’autrefois qu’elles n’avaient jamais voulu -changer. Pourtant, la cuisinière ronflait au bout de son tuyau coudé au -centre de la pièce, unissant ainsi, à l’image de ses maîtresses, le -présent à l’avenir. Ensemble, elles levèrent la tête, puisqu’il faut -toujours considérer la bouche d’où sort une nouvelle. Et Berthe dit:</p> - -<p>—Comment, déjà?</p> - -<p>Le vieillard branla sa tête sèchement sculptée en plein bois.</p> - -<p>—Oui, il sera venu avant son mobilier. Fallait, faut croire.<span class="pagenum"><a id="page_94">{94}</a></span></p> - -<p>Berthe réfléchit un moment, et proféra d’un ton sentencieux:</p> - -<p>—Une école ne peut pas s’arrêter. Quand le vieux M. Auzoux est mort, -j’ai bien pensé que son remplaçant ne tarderait pas à arriver.</p> - -<p>Les années écoulées avaient renforcé en elle ce désir d’avoir toujours -raison, ce bonheur d’avoir prédit les choses, de les avoir connues avant -chacun. Et, dans les moindres futilités, comme dans les événements -graves, elle commençait d’abord par vérifier avec complaisance -l’exactitude de ses prophéties. Fanny arrêta le mouvement machinal de -ses mains qui épluchaient des pommes de terre et demanda de sa douce -voix un peu lassée:</p> - -<p>—Vous venez de le voir, père Oursel?</p> - -<p>Le bonhomme secoua la tête pour affirmer. Il parlait si peu que deux -phrases de suite lui paraissaient une coupable prodigalité, comme si -tous ses mots lui étaient comptés jusqu’à sa mort et qu’il en sût le -nombre.</p> - -<p>Berthe répondit à sa place:</p> - -<p>—Bien sûr qu’il l’a vu, puisqu’il en parle.</p> - -<p>Et, combattue entre son désir de prédire et son besoin d’apprendre, elle -ajouta, mais plus comme une affirmation que comme une question:</p> - -<p>—Sans doute qu’il amène sa famille avec lui.</p> - -<p>Le père Oursel fit non. Elle s’oublia jusqu’à le regarder avec -étonnement.</p> - -<p>—Il serait garçon? Un jeune, alors, un remplaçant?</p> - -<p>Au fond de sa gorge râpeuse le vieil homme râcla des sons qui faisaient -au total:</p> - -<p>—Bel homme, déjà vieux.<span class="pagenum"><a id="page_95">{95}</a></span></p> - -<p>Le soleil convalescent de février entrait par les carreaux de la fenêtre -qui montrait la chevelure des arbres poudrée d’un givre étincelant sur -un ciel d’un pâle bleu de cristal. Quelque chose de nouveau parut entrer -dans la pièce avec les rayons ressuscités, quelque chose de frémissant: -une ombre d’aventure qui pointait au fond de la vie monotone et déserte -des deux sœurs.</p> - -<p>Pâle clarté de février, paroles éparses dans la pièce: «Un bel homme, -déjà vieux.» Ce fut ainsi que Silas Froment entra dans l’existence des -demoiselles Bernage.</p> - -<p>  </p> - -<p>Un mois plus tard, tout ce qui était à apprendre sur le nouveau voisin -se trouvait su, grâce à Berthe. Célibataire de quarante-cinq ans, -l’instituteur montrait une belle carrure dans sa haute taille. Des -cheveux noirs grisonnaient aux tempes. Son masque rasé se découpait avec -la sécheresse d’une médaille. Il vivait seul, absolument seul. Une -vieille femme, grand’mère de l’un des élèves, engagée pour tenir son -intérieur, rapporta qu’elle n’avait guère de besogne tant monsieur -montrait de soin et de propreté.</p> - -<p>En mars, il attaqua le jardin qui doublait l’école en longueur, à la -hauteur des toits en cascades du «bas de la ville». Son prédécesseur, -âgé et souffrant, l’avait quelque peu abandonné. Il y passa tous ses -instants de loisirs et, par les beaux jours de cette saison qui se -trouva précoce, les sœurs entendaient au-dessus de la petite ruelle -entre leurs deux jardins, ces bruits familiers du jardinage: pas lourds -des sabots bottés de terre,<span class="pagenum"><a id="page_96">{96}</a></span> choc de la bêche contre un caillou, chute -de deux outils qui sonnent le fer.</p> - -<p>Et cela donnait un sourd agrément à leur propre travail.</p> - -<p>Aux sorties de l’école, l’instituteur accompagnait ses élèves jusque -dans la rue. Alors, cachées derrière leurs rideaux, elles le voyaient -ouvrir la porte d’où la volée des écoliers se dispersait. Il surveillait -les petits, les mettait sur le trottoir, les regardait s’éloigner. -Parfois, une mère l’arrêtait. Il inclinait sa haute taille, penchait la -tête. On le voyait sourire ou froncer le sourcil. Et les sœurs le -regardaient, de loin, fascinées, sans qu’il soupçonnât leur existence.</p> - -<p>Un jour, pourtant, ils firent connaissance. Les deux jardins possédaient -une porte donnant sur la ruelle, et il se trouva que les deux sœurs, -l’ouvrant, trouvèrent le voisin debout sur son seuil.</p> - -<p>Fanny fut si surprise qu’elle fit: «Ah!» et recula. Mais Berthe la -poussa en avant. L’instituteur avait fait un mouvement pour rentrer, -puis il s’arrêta, se découvrit largement. Confuses, elles passèrent; -Berthe retroussait sa jupe avec dignité et marchait à petits pas. Fanny -avait envie de courir.</p> - -<p>Quand elles eurent terminé, au «bas de la ville», une commission sans -importance que Berthe écourta, elles reprirent la singulière petite -ruelle qui se serre entre les «étentes» des fabricants, franchit la -rivière salie par les teintures et toute la chimie des usines et finit -par des escaliers de grès abrupts, toujours peuplés d’enfants. Et elles -virent que l’instituteur était toujours là.<span class="pagenum"><a id="page_97">{97}</a></span></p> - -<p>—Allons-nous-en, proposa Fanny.</p> - -<p>—Par exemple, fit Berthe à demi-voix.</p> - -<p>Elle l’entraîna dans son sillage, littéralement, car son imposante -personne, forte en chair et haute en couleur, fendait l’air comme un -flot, avec puissance et régularité. Lorsqu’elles furent à sa hauteur -l’instituteur fit un pas en avant et se découvrit encore.</p> - -<p>—Mesdames, dit-il, nous sommes voisins, je le sais, et je suis heureux -de vous présenter mes hommages.</p> - -<p>Berthe rougit et Fanny pâlit, mais ce fut la cadette qui retrouva la -première sa présence d’esprit.</p> - -<p>Elle fit un pas en avant:</p> - -<p>—Monsieur, nous sommes bien honorées vraiment.</p> - -<p>Elle s’arrêta, embarrassée, et finit:</p> - -<p>—Nous serons bons voisins, j’espère.</p> - -<p>Le grand homme rasé écoutait avec déférence, son chapeau toujours à la -main, et il dit:</p> - -<p>—J’en serai charmé pour ma part. Adieu, mesdames.</p> - -<p>Il fit un large geste de son chapeau pour le remettre et rentra chez -lui.</p> - -<p>Berthe fourrageait la serrure avec émotion. Enfin, la clef tourna et -elles rentrèrent.</p> - -<p>Le soleil de quatre heures chauffait doucement le jardin. L’air avait -cette odeur de promesse si fugitive, spéciale à ce premier réveil de la -terre en certaines années.</p> - -<p>—Crois-tu qu’il est aimable! fit Berthe.<span class="pagenum"><a id="page_98">{98}</a></span></p> - -<p>Fanny ne répondit pas. Il n’y avait jamais besoin de répondre avec -Berthe.</p> - -<p>—Et poli, et tout!</p> - -<p>Elle fit encore quelques pas:</p> - -<p>—Ça nous fera un bon voisin.</p> - -<p>Fanny descendit pour aller du côté du poulailler et Berthe continua vers -la maison. Chacune emportait avec elle l’image du bel homme, avec sa -tête un peu argentée et sa figure où la volonté était écrite avec la -douceur; cette première image qui est la seule exacte et la seule -valable de toutes les photographies successives que la vie donnera d’un -être par la suite.</p> - -<p>A présent, il n’y avait pas de jour qu’elles n’eussent un salut de -l’instituteur. A l’entrée ou à la sortie de onze heures et demie, à la -rentrée d’une heure et demie ou à quatre heures, le grand voisin était -là, tête nue, au milieu du flot des enfants. Et souvent Berthe se -trouvait comme par hasard à la grande barrière du jardin ou à la petite -porte de la maison, ou encore à une fenêtre d’où elle pouvait surveiller -un si grand panorama que l’école ne semblait en être qu’un infime -détail. Fanny, au contraire, se cachait près de ses poules ou bien sur -ce banc d’où on voyait la route sans être vu. Et elle apercevait -l’instituteur, le temps qu’il passait devant la barrière qui coupait le -mur.</p> - -<p>Il entrait ainsi peu à peu dans leur vie, avec lenteur et sûreté, sans -qu’elles s’en aperçussent.</p> - -<p>Mais ce ne fut que deux mois plus tard qu’elles firent sa connaissance -officielle.</p> - -<p>La chose eut lieu chez le vieux M. Gallier, le<span class="pagenum"><a id="page_99">{99}</a></span> pasteur en retraite. Il -habitait, sur l’ancienne route de Villebonne, une maison de briques -posée entre deux jardins comme une rose entre deux feuilles. C’était un -petit Méridional trapu et laid, avec des yeux charbonneux, d’où partait -un regard aigu sous le plissement de ses paupières lasses. Son visage -rasé portait des favoris raccourcis, selon la mode immuable des -ministres du temps: ses lèvres épaisses tombaient ainsi que les mille -plis de sa peau basanée. Il était bourru et spirituel, comme le sont les -méridionaux de montagne, avec réserve et finesse. Sa femme, une maigre -personne qui n’avait jamais voisiné avec aucune beauté, conservait à un -degré surprenant ses deux seuls avantages: un teint normand de roses et -de lis et d’épais cheveux blonds ondulés. Tout de noir vêtue depuis la -mort de son fils unique, elle portait souvent un tablier de moire qui -accrochait ses mains rugueuses de ménagère.</p> - -<p>Mieux qu’une merveille de propreté, sa maison était la propreté réalisée -sur cette terre.</p> - -<p>Chaque vendredi, elle donnait de petits thés à quelques personnes de la -ville. Les demoiselles Bernage y étaient souvent invitées, honneur qui -les flattait intarissablement. Avec elles, quelques vieilles dames se -retrouvaient dans le salon au beau parquet de mosaïque, deux veuves, une -demoiselle mûre et un couple âgé d’égoïstes à deux, touchants dans leur -amour prolongé.</p> - -<p>Elles étaient là quand M. Silas Froment, leur nouveau voisin, arriva. -Rien que par sa façon d’entrer, de saluer, il mit tout à coup un peu de -vie dans la pièce triste où on osait à peine, pour<span class="pagenum"><a id="page_100">{100}</a></span> s’asseoir, retirer -les sièges de leur place le long du mur. Berthe, qui échangeait une -conversation endormie avec une des veuves, parut se réveiller, et son -lourd chignon blond lança des rayons sous la lampe.</p> - -<p>Quand on les présenta, elle inclina la tête en souriant.</p> - -<p>—Mais, dit M. Gallier, vous êtes voisins, à propos!</p> - -<p>Elle en convint en peu de mots. Fanny rougissait avec embarras. Tous -trois, ils se regardaient d’un air de complices, à cause de cette -entente tacite avec laquelle ils évitaient de parler de leur première -entrevue.</p> - -<p>A présent, tout le salon était ranimé. M. Gallier préparait une -conversation politique: l’autre vieillard s’approchait de l’instituteur, -car, par cette loi mystérieuse qui régit les salons de province et -quelques autres, les trois hommes se rejoignaient déjà. Mme Gallier -souriait d’un air rêveur, en songeant que son fils pourrait être aussi -un bel homme fort et dominateur. Berthe et Fanny vibraient encore des -paroles dites et des paroles sous-entendues. La demoiselle mûre essayait -instinctivement le plus seyant des sourires et les vieilles dames, ne -pouvant mieux, laissaient paraître un regard attentif sur leurs visages -endormis.</p> - -<p>Fanny regardait tout cela comme en un rêve, sans comprendre d’où -arrivait cette douceur qui venait de se répandre dans la pièce depuis un -moment, sentant seulement, comme les autres, l’attrait de la nouveauté, -le désir de briller et tout ce qu’amenait enfin la présence d’un homme.<span class="pagenum"><a id="page_101">{101}</a></span></p> - -<p>A certains moments, par-dessus les épaules des messieurs, tournés pour -la discussion, les sœurs rencontraient un regard de malice lancé par les -beaux yeux bruns de M. Froment. Et quelque chose d’inconnu, comme une -ivresse légère, montait à la tête de Fanny, plus silencieuse que jamais, -avec son air sage et ses mains croisées sur ses genoux.</p> - -<p>Le thé arriva et fit diversion. Il était toujours excellent, comme dans -toutes les petites villes normandes qui, d’instinct ou d’atavisme, -comprennent les choses d’Angleterre. Un gâteau aux raisins, fait à la -maison, circulait, ainsi que deux coupes de gâteaux «à deux sous» de -chez le pâtissier. Les veuves et la demoiselle minaudèrent: «Qu’est-ce -que je vais prendre?», tandis que leur choix visait une «conversation» -ou un «royau» arrêté entre tous dès l’entrée des plateaux.</p> - -<p>Les messieurs, appelés, se rapprochèrent. Mais, encore, ils se -retrouvèrent alignés tous les trois comme les chaînons d’une -indestructible chaîne, entre les alignements de dames. La conversation -confidentielle qui déferlait par petites vagues mortes s’arrêta tout à -fait, comme si, tout naturellement, le silence nécessaire se préparait -pour ces longues histoires que les hommes racontent en s’écoutant -parler.</p> - -<p>Silas Froment était en face de Fanny. Et, malgré tous ses efforts, elle -ne pouvait s’empêcher de le regarder. Elle ne se lassait pas de la -courbe de ses sourcils, qui venait si exactement mourir à l’arête -délicate et ferme de son nez. A la dérobée,<span class="pagenum"><a id="page_102">{102}</a></span> entre une réponse donnée et -un silence attentif, il jetait aussi les yeux sur elle avec un intérêt -mystérieux qu’elle sentait et qui faisait courir son sang plus vite, -selon un rythme qu’elle ne connaissait pas, car elle était vierge de -sens, sinon de corps.</p> - -<p>Berthe parlait et riait. Son cou et sa gorge robustes tendaient la soie -de son corsage bleu marine ourlé d’une dentelle blanche; elle était la -femme la plus femme de la réunion, et Fanny le sentait. Mais elle voyait -le regard de l’instituteur glisser sur elle avec indifférence et -chercher le sien.</p> - -<p>L’heure du départ arriva. Les dames se levèrent avec de petits cris -effrayés.</p> - -<p>—Comme il est tard!</p> - -<p>—On ne va pas vous prendre, affirmait le vieillard à la demoiselle -mûre.</p> - -<p>Il y eut le brouhaha des conversations décousues du départ:</p> - -<p>—Y a-t-il de la lune seulement?</p> - -<p>—Quel froid pour la saison!</p> - -<p>—C’est pourtant le printemps dans trois jours!</p> - -<p>—Au revoir et merci de votre bonne soirée.</p> - -<p>—Et adieu, mes amis!</p> - -<p>—Alfred, éclairez ces dames.</p> - -<p>La bonne Mme Gallier prononça:</p> - -<p>—M. Froment et ces demoiselles Bernage s’en vont ensemble, comme de -juste.</p> - -<p>—Je crois que c’est pas possible de faire autrement, dit Berthe -gracieusement.</p> - -<p>L’instituteur protesta de sa bonne volonté et ils sortirent dans la rue -baignée de lune. Le vieux<span class="pagenum"><a id="page_103">{103}</a></span> couple les accompagna jusqu’au bas de la -route en pente. Là, il y eut encore des adieux, des mots qui sonnaient -plus fort qu’on n’aurait voulu dans l’air froid, et qui allaient frapper -dans les fenêtres des maisons endormies. Et puis les demoiselles s’en -allèrent avec leur cavalier. C’était la première fois de leur vie -qu’elles se trouvaient seules dans la rue avec un homme à marier. Et -elles en éprouvaient autant d’émoi que si elles avaient été de toutes -jeunes filles. Plus, peut-être, parce qu’elles ne sentaient plus cet -avenir illimité devant elles, et que l’angoisse était comme un levain -dans leur émotion.</p> - -<p>D’abord, elles furent silencieuses. Leur ombre les précédait. L’une en -longueur, celle de M. Silas Froment; l’autre en largeur, celle de -Berthe, et enfin, l’ombre fluette de Fanny, fragile comme elle, et -mince.</p> - -<p>Berthe regardait derrière elle et aussi devant, aux carrefours où -quelqu’un pouvait se cacher. Elle avait un peu peur et un peu envie -d’être vue avec leur cavalier.</p> - -<p>—Y a-t-il longtemps que vous connaissez M. et Mme Gallier? demanda -l’instituteur, comme ils tournaient le coin de la ruelle qui s’achevait -en escalier, après avoir enjambé la rivière sur un petit pont couvert.</p> - -<p>Berthe se hâta de répondre:</p> - -<p>—Oh! je crois bien! On les a toujours connus, pour dire. Quand j’étais -petite, M. Gallier me semblait déjà vieux.</p> - -<p>Elle riait niaisement, d’un rire qui, aussi, voulait se rajeunir. La -rivière proche grondait jus<span class="pagenum"><a id="page_104">{104}</a></span>qu’à la roue du moulin et faisait entendre -son grand bruit de chute en nappe.</p> - -<p>Au pied de l’escalier, le bruit ayant diminué, l’instituteur demanda:</p> - -<p>—Puis-je vous aider, mesdames?</p> - -<p>Elles eurent un geste effarouché, le même, et Berthe répondit:</p> - -<p>—Oh! non, monsieur, on a l’habitude. Merci!</p> - -<p>Il faisait pourtant presque tout à fait noir dans l’espèce de cave que -formaient d’un côté les murs d’une propriété et, de l’autre, les grands -arbres qui retenaient dans leurs racines la terre des talus. Les -demoiselles montaient vite, émues de sentir l’ombre presque opaque -envelopper leur compagnon avec elles. Le bruit de la rivière décroissait -peu à peu; enfin, la route de Villebonne apparut, blanche sous la lune.</p> - -<p>—On a beau être accoutumé, dit Berthe, c’est toujours haut.</p> - -<p>L’instituteur hocha poliment la tête et il regarda Fanny, comme s’il -attendait les paroles qu’elle n’avait pas encore prononcées. Son cœur -battait jusque dans sa gorge et elle dit faiblement:</p> - -<p>—Oui, c’est haut.</p> - -<p>Ils se remirent à marcher. L’instituteur, maintenant, était chez lui, -mais il tint à mettre les demoiselles Bernage devant leur porte. Alors -il se découvrit et sa belle figure apparut, ferme et nette, dans la -clarté qui la sculptait en force. Il prit la grande main de Berthe, -offerte la première; ensuite, Fanny donna la sienne, qu’il serra -doucement d’abord, et puis plus fort, avec une insistance volontaire.</p> - -<p>Il n’y eut que quelques secondes de trop. Déjà,<span class="pagenum"><a id="page_105">{105}</a></span> pourtant, avec la -prompte entente du couple qui s’aimante contre le danger, ils virent que -Berthe attendait la fin de leur étreinte.</p> - -<p>L’instituteur fit encore un salut, et s’en alla. Son pas net sonnait sur -la terre froide; il décrut, s’arrêta, reprit et cessa.</p> - -<p>Ce fut la musique qui berça la nuit blanche de Fanny, enfiévrée, étonnée -et honteuse de sentir en elle quelque chose qui répondait à ces pas -d’homme sur la terre, quelque chose qu’elle croyait mort à jamais et qui -s’éveillait seulement: son cœur engourdi de vierge froissée.<span class="pagenum"><a id="page_106">{106}</a></span></p> - -<h3><a id="III-b"></a>III</h3> - -<p>L’année s’écoulait, scandée au rythme des grandes fêtes. Pour les deux -sœurs, la vie s’activait ou se ralentissait avec elles. Mais cette -saison-là prenait aux yeux de Fanny une signification nouvelle, car -c’était la première fois que le grand espoir de l’amour mûrissait en -elle.</p> - -<p>Les semaines de Passion vinrent et s’en allèrent dans un printemps -précoce qui réveilla brusquement la terre glacée sous les brumes -normandes. Il y eut les sorties pour les services du soir de la semaine -sainte, alors qu’une seule étoile s’allumait dans un ciel indiciblement -violet et que l’air semblait presque tiède.</p> - -<p>Les sœurs «montaient» au temple et toujours retentissait derrière elle -et au fond de la poitrine de Fanny le pas vif de l’instituteur.</p> - -<p>Il remplissait les fonctions de lecteur et, de leur banc, les -demoiselles voyaient sa haute taille se dresser au-dessus de la petite -chaire placée à l’ombre de la grande. Dans sa bouche, la liturgie -prenait pour Fanny une beauté plus grande, plus poi<span class="pagenum"><a id="page_107">{107}</a></span>gnante, et les -commandements tonnaient avec leurs défenses et leurs sanctions, -terriblement.</p> - -<p>Il chantait aussi à pleine voix, entraînant les auditeurs clairsemés du -début du service, le long des psaumes aux paroles naïves et profondes:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0"><i>Comme la cire fond au feu,</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Ainsi des méchants devant Dieu</i><br /></span> -<span class="i0"><i>La force est consumé-é-e...</i><br /></span> -</div></div> -</div> - -<p>Et Fanny sentait un bonheur confus, parce que sa voix se mêlait en un -mariage mystique à la voix qui dominait toutes les autres.</p> - -<p>Cependant, Berthe changeait d’attitude. Ce soupçon que Fanny avait senti -peser sur elle s’était sans doute apaisé, car elle n’en montrait plus -rien et recevait avec émotion les attentions du voisin.</p> - -<p>Dans les maisons qu’elles fréquentaient, on les interrogeait sur M. -Froment et on racontait ce qu’on avait appris sur lui. C’est ainsi -qu’elles surent son histoire, de la bouche de Mme Gallier.</p> - -<p>Il était de Picardie, cette province qui fournit tous les instituteurs -protestants de la région. Et il se trouvait quelque peu en disgrâce à -l’école de Beuzeboc, à cause d’une grande ombre d’amour qui -l’enveloppait. On disait cela à voix basse, comme si ces choses de -mystère ne supportaient ni le jour ni le bruit, ou comme s’il avait été -là, à écouter.</p> - -<p>C’était, dans la grande ville de l’Ouest, où il se trouvait: une femme -mariée qui s’était tuée pour<span class="pagenum"><a id="page_108">{108}</a></span> lui. On ne savait pas bien le rôle de M. -Froment dans la tragédie. Pas tout à fait répréhensible assurément -puisqu’il exerçait toujours. Il lui en restait comme un reflet de -fatalité plutôt que de culpabilité, qui s’attachait à lui, à tous ses -mouvements, et le transformait en héros d’amour dans la fadeur ambiante -des gens et des choses.</p> - -<p>—Et, concluait pathétiquement Mme Gallier, on dit qu’il ne s’est jamais -consolé.</p> - -<p>Berthe interrogea avec une espèce d’avidité.</p> - -<p>—Vraiment? Mais y a-t-il longtemps?</p> - -<p>Mme Gallier passa avec incertitude ses mains rêches sur son tablier de -moire.</p> - -<p>—Je crois qu’il y a cinq ou six ans.</p> - -<p>—Alors, on l’a envoyé dans un petit poste avant de le nommer ici?</p> - -<p>—Mais oui, il vient de l’Eure; d’un bourg, je crois.</p> - -<p>Fanny écoutait sans rien dire, comme toujours, mais tellement mieux que -tous ceux qui sont distraits par leurs propres paroles. Et il arrivait -généralement que les autres posaient les questions qu’elle aurait voulu -poser elle-même.</p> - -<p>—Et a-t-il encore ses parents?</p> - -<p>—Non, personne, personne. C’est un orphelin, sans frères, ni sœurs, -tout seul.</p> - -<p>Fanny pensa comme elle le faisait quand on prononçait ce mot devant -elle: «Il est comme mon petit Félix!»</p> - -<p>Car, au fond d’elle-même, il ne restait plus que ceci de son malheur -lointain: le nom de son fils et, puisqu’il faut bien se représenter un -être, une silhouette qui restait indécise entre l’enfant et<span class="pagenum"><a id="page_109">{109}</a></span> l’homme. La -catastrophe presque disparue, comme la figure du coupable, comme la -lettre et comme le voyage, tout s’enlisait sous le sable mouvant des -jours et des habitudes que la marée de la vie apportait sans relâche.</p> - -<p>Et cette similitude de sort avec son fils fut encore quelque chose qui -l’attira vers le bel homme romantique et triste.</p> - -<p>Souvent, elle montait dans les anciennes «étentes» à coton de la -fabrique désaffectée qui bordaient la ruelle. Et là, elle regardait -vivre l’école, dont le petit peuple, épelant, chantant, récitant, -n’était que le reflet du maître. Entre les lames de bois inclinées, elle -ne voyait rien que le toit, les fenêtres ouvertes, le jardin, mais cet -espionnage furtif la remplissait d’un émoi un peu coupable.</p> - -<p>La Pentecôte vint dans la gloire fleurie des pommiers. L’œil fatigué de -blancheurs ne distinguait plus, au long des routes, les jeunes filles -marchant sous leurs voiles, des arbres escaladant les pentes sous leur -parasol neigeux. Il y eut un beau service, plein de chants éclatants, et -l’émotion de l’Eglise autour de ses lis emplit le vieux temple. Ce -jour-là, pour la première fois, Fanny sentit son cœur chanter l’hosanna -en elle.</p> - -<p>Lentement, elle s’éveillait à l’amour, comme ces roses d’automne qui -éclosent avec tant de peine à travers les froides rosées, les nuits -glacées et les pâles soleils et qu’un jour glorieux d’octobre vient -enfin ouvrir jusqu’au calice. Le miracle commença vraiment pour elle par -cette Pentecôte.</p> - -<p>Ce fut chez M. Poirier, le pasteur, qu’ils se rencontrèrent, cette -après-midi-là. Les sœurs, ayant<span class="pagenum"><a id="page_110">{110}</a></span> décidé cette visite nécessaire, -«montèrent» au presbytère vers cinq heures. Sur le seuil du salon, Fanny -eut un mouvement de recul. M. Froment était là, assis dans un fauteuil -et qui lui souriait, comme s’il l’attendait. Et, dès ce moment, ils -furent isolés des autres, et sans l’embarras qu’on éprouve dans un -tête-à-tête trop ardemment désiré.</p> - -<p>Ils sortirent au jardin que fleurissaient de grands rhododendrons -pourpres, violets et blancs et une azalée arborescente couleur de feu, -unique dans la ville. Quelques dames en visite et le pasteur marchaient -lentement le long des allées. Fanny et l’instituteur se trouvaient l’un -près de l’autre et Berthe, prise malgré elle par Mme Poirier, ne pouvait -intervenir.</p> - -<p>Ils allaient sans rien dire. Sous sa toque de paille et de ruban, le -profil de Fanny descendait purement et, pour la première fois, elle -songeait: «Est-ce que je suis bien?»</p> - -<p>Les minutes s’ajoutaient les unes aux autres, et le silence, dangereux -de pensées, devint enfin intolérable. Alors Silas Froment commença une -phrase quelconque, d’une voix qui tremblait un peu.</p> - -<p>Il n’y eut rien de plus ce jour-là. Mais, pour Fanny, le miracle avait -eu lieu. Cette voix d’homme, cette voix virile et chaude qui, pour elle, -s’était cassée dans l’émotion, contenait un aveu qui surpassait son -attente.</p> - -<p>Des jours, elle en vécut. Elle se disait: «Je suis sûre maintenant que -c’est moi qu’il aime.» Et toute une théorie de rêves très purs et un peu -enfantins se déroulaient dans sa tête de quarante ans,<span class="pagenum"><a id="page_111">{111}</a></span> nourris du peu -de littérature qu’elle possédait, car sa triste expérience était d’autre -sorte et ne lui servait pas plus que si elle avait appartenu à une -autre.</p> - -<p>Cependant, la petite ville aux yeux vigilants ne faisait encore que les -regarder. Ils se voyaient chez des tiers, au hasard des visites et, -parfois, en une de ces conduites du soir, qui sont de rigueur. Jamais le -voisin n’était entré chez les sœurs, et leurs rencontres sur la route, -leurs conversations à la petite porte de la ruelle se trouvaient déjà -soigneusement cataloguées, étiquetées dans l’herbier de la médisance, -pour en sortir en temps voulu.</p> - -<p>Cela n’allait guère plus loin pour le moment. D’ailleurs, en province, -on ne médit que d’un couple, et cette cour timide, qui se passait à -trois, ne tombait pas sous la critique. Surtout on ignorait laquelle des -deux sœurs pouvait être l’élue, et la critique a besoin, pour se -manifester, d’une sorte de certitude. On disait donc seulement, en -voyant les deux sœurs revenir du temple, tandis que l’instituteur les -suivait de loin ou quand, les ayant rattrapées, il s’arrêtait pour une -conversation de cinq minutes à la grille: «M. Froment est bien aimable -avec ces demoiselles.»</p> - -<p>L’opinion générale croyait qu’il choisirait Berthe.</p> - -<p>Entre les deux sœurs, pourtant, la balance paraissait tellement égale -que la jalousie de Berthe, si prompte à l’ordinaire, ne s’éveillait pas. -Quand elle parlait à Fanny du voisin, sa figure se pavoisait d’espoir, -tant que l’autre, gênée, détournait les yeux. Mais son silence habituel -l’environnait si bien<span class="pagenum"><a id="page_112">{112}</a></span> et Berthe songeait si peu à l’observer que son -embarras ne comptait pas.</p> - -<p>Elle traversait cette période cruelle et délicieuse que toutes les -femmes ont connue à un moment quelconque de leur vie profonde, et dont -l’âge ne fait que doubler l’amère douceur, puisqu’il y mêle le goût de -cendre de l’avenir déjà presque consommé. Elle se disait: «C’est la -dernière fois, la dernière. Après, personne ne me regardera plus comme -cela.»</p> - -<p>Des dates tombèrent encore: la Fête-Dieu, le 14 juillet qui étend sur la -vallée un réseau de sonneries de clairon et finit en apothéose avec les -fusées du feu d’artifice. Fanny sentait le temps s’écouler avec la joie -de sentir mûrir son bonheur et la crainte horrible de ne jamais pouvoir -le cueillir.</p> - -<p>Enfin le jour fut là, si tôt qu’il la prit au dépourvu, comme toutes les -choses trop espérées.</p> - -<p>C’était un chaud après-midi de juillet, où le ciel, d’un bleu sombre, -roulait de gros nuages blancs au-dessus de la vallée qu’ils suivaient -jusqu’à la Seine, cachée derrière les dernières collines de l’horizon. -Berthe partit faire en ville quelques courses qui la retiendraient une -couple d’heures. D’ailleurs, elle caressait secrètement l’espoir de se -faire offrir, chez une des vieilles dames de leur société, un de ces -petits goûters soignés que les femmes sans hommes préfèrent aux repas -classiques.</p> - -<p>Fanny, un peu alanguie par la chaleur, préféra rester, et sa sœur, -contre son habitude, n’essaya pas de la contraindre. Vers quatre heures, -elle<span class="pagenum"><a id="page_113">{113}</a></span> songea à descendre au jardin où elle devait couper quelques -légumes.</p> - -<p>Au fond, la petite porte brune de la ruelle, qui l’attirait toujours -magnétiquement, était fermée. Elle jeta un coup d’œil autour d’elle. Le -père Oursel préparait des rames sous le hangar, avec cette patience des -gens âgés pour lesquels le temps paraît si singulièrement indéfini. D’un -geste machinal elle tira la ceinture de la blouse mauve qu’elle portait, -rajusta l’empiècement carré formé par un ruban de velours noir, redressa -son petit tablier de maison en cotonnade du pays. Son manque d’éclat -même, la rareté de ses gestes, la lenteur de son allure lui donnaient -quelque chose d’apaisant, de rafraîchissant dans la langueur oppressante -du jour. Elle avait pris le <i>Journal de Rouen</i> pour le lire sur le banc -ombragé; mais, quand elle vit le désert qu’était le jardin brûlant, sous -le soleil, elle plia le papier en deux pour s’en coiffer.</p> - -<p>Elle revint du carré avec trois artichauts à la main, comme un bouquet. -Cette fois, elle dut passer près de la petite porte et, malgré tout ce -qu’elle s’était défendu en raisonnant, elle posa les doigts sur la -clenche de fer triangulaire. Le métal brûlait si fort qu’elle le lâcha -aussitôt. Et cette défense naturelle de la serrure décida tout à fait -l’instinct qui la guidait. Elle ouvrit la porte.</p> - -<p>De l’autre côté de la ruelle, Silas Froment ouvrait la sienne.</p> - -<p>De saisissement, ils ne dirent rien, tout d’abord, se regardant à -satiété. Et puis ils se déprirent enfin des yeux, et cherchèrent les -paroles qu’il fallait.<span class="pagenum"><a id="page_114">{114}</a></span></p> - -<p>—Ah! dit Silas. Ça, par exemple! c’est une rencontre inattendue.</p> - -<p>Et, comme ils se rendaient compte combien elle avait été attendue et -espérée, ils sourirent ensemble d’un air contraint.</p> - -<p>Sans bouger de sa porte, Fanny tendit la main. L’instituteur fit alors -un pas pour la prendre. Et quand il tint, cette main, petite, fraîche et -fondante dans la sienne, quelque chose de résolu passa dans ses yeux -incertains, et il dit:</p> - -<p>—Je voulais justement vous parler, mademoiselle Bernage, et j’avoue -qu’en ouvrant cette porte, j’espérais beaucoup qu’un heureux hasard...</p> - -<p>Sa phrase continua longuement. Ainsi que toujours, il parlait avec soin, -avec recherche, avec satisfaction. Fanny l’écoutait, charmée, comme si -jamais elle ne se lasserait de l’entendre sous le soleil implacable qui -flambait entre les murs de la ruelle. Et ce ne fut que quand il eut fini -qu’elle comprit tout à fait le sens de ce qu’il disait. Il voulait lui -parler! Du coup, elle eut un tremblement, et ses mains fraîches se -glacèrent. Enfin, elle dit:</p> - -<p>—Me parler, monsieur Froment, vraiment?</p> - -<p>Il se pencha et dit gravement:</p> - -<p>—Oui, j’ai quelque chose à vous demander.</p> - -<p>Elle osa le regarder en face, de ses yeux pâles et, dès cet instant, -elle sut ce qu’il avait à lui dire et ce qu’elle lui répondrait.</p> - -<p>Pourtant, l’habitude, la réserve la retenaient là sur cette porte -qu’elle n’osait livrer. Et elle dit:</p> - -<p>—Mais...<span class="pagenum"><a id="page_115">{115}</a></span></p> - -<p>Il comprit, et, indiquant son jardin à lui, qui, derrière l’ombre portée -de l’école à cette heure-là, semblait un asile de fraîcheur, il dit:</p> - -<p>—Si vous voulez!</p> - -<p>Elle eut un geste de défense, et recula sur le seuil. Alors, avec -respect et autorité, il passa devant elle, et referma la porte.</p> - -<p>—Vous êtes seule? demanda-t-il.</p> - -<p>Elle fit oui, de la tête, soulagée, à présent qu’il était entré, de -n’avoir plus à choisir. Il fit un geste du côté du père Oursel.</p> - -<p>—Et votre domestique?</p> - -<p>—Le père Oursel ne parle jamais. D’ailleurs il est sourd.</p> - -<p>Il saisit doucement le bras de Fanny et la guida vers le banc ombragé du -noisetier. Quand elle fut assise, elle s’aperçut avec confusion qu’elle -tenait les trois artichauts et qu’elle était encore coiffée du journal. -Elle l’enleva à la hâte pour le déposer sur le banc, sous les légumes, -et lissa un peu ses cheveux. Ses pensées tournaient avec rapidité -derrière son front. Elle se demandait avec crainte: «Comment est-ce, -comment est-ce, un homme qui vous demande?» car elle n’avait gardé de -l’amour que l’effroi des gestes et des propos. Et l’herbager qui était -venu à brûle-pourpoint se proposer était d’une autre sphère que le -maître d’école.</p> - -<p>Cependant, Silas Froment semblait se recueillir. Le bourdonnement -continu de la fabrique d’en face remplissait l’air. Sans tourner la -tête, elle le voyait, beau, sévère, avec sa tempe argentée et son grand -air de sagesse; et elle se disait: «Jamais, jamais, je ne pourrais lui -dire!» Alors, cela dé<span class="pagenum"><a id="page_116">{116}</a></span>borda de ses lèvres, comme ces nausées que rien au -monde ne peut retenir, et elle dit:</p> - -<p>—Monsieur Froment, moi aussi...</p> - -<p>Surpris, il la regarda. Surpris, du son de sa voix, mais non des paroles -qu’il ne comprenait même pas. Alors ce regard trop doux l’arrêta; elle -sut qu’elle ne trouverait jamais les mots nécessaires, et, un peu -lâchement, elle voulut l’entendre d’abord. Elle savait bien que son -silence faisait parler les autres.</p> - -<p>Il attendit un instant, toujours en la regardant, et il dit enfin:</p> - -<p>—Mademoiselle, vous trouvez très singulière ma démarche, mais il -fallait que je vous parle. Nous ne nous voyons jamais que par hasard et -au milieu des autres... et j’avais besoin de vous voir seule.</p> - -<p>Il s’embarrassait, se perdait dans le lacis des mots qui se refermait -sur lui. Une pause lui redonna son sang-froid. Il continua:</p> - -<p>—Vous a-t-on parlé de moi?</p> - -<p>Fanny fit oui de la tête.</p> - -<p>—Ah! dit-il, c’est ce que je pensais.</p> - -<p>Il s’arrêta quelques secondes, comme indécis sur ce qu’il allait dire, -puis, avec un geste qui balayait, il reprit:</p> - -<p>—Eh bien, tout cela, c’est du passé; j’ai résolu de vivre une nouvelle -vie et, pourtant, je n’en trouvais pas le courage. Mais je vous ai vue, -j’ai compris que c’était vous qui pouviez m’aider. Mademoiselle, -voulez-vous m’épouser?</p> - -<p>Fanny ferma les yeux pour savourer son bonheur avant que rien ne s’y -mêlât.<span class="pagenum"><a id="page_117">{117}</a></span></p> - -<p>C’était ainsi, c’était ainsi! Respectueux, doux et ardent à la fois, la -tête découverte et les yeux implorants, toute la force agenouillée -devant la faiblesse, voilà comme elle avait toujours rêvé un amoureux. -Elle ouvrit les yeux. Il n’avait pas parlé d’amour. Alors elle dit, le -visage détourné, avec cette confusion que les femmes savent qu’elles -<i>doivent</i> montrer:</p> - -<p>—C’est un grand honneur, monsieur, je ne vous dis pas non.</p> - -<p>Il se redressa, comme fouetté dans son orgueil. Elle eut peur et étendit -la main:</p> - -<p>—Mais, peut-être, seulement...</p> - -<p>Il se pencha, prit sa main dans les siennes, qui tremblaient.</p> - -<p>—Je serai si heureux, Fanny, voulez-vous?</p> - -<p>Elle sentit qu’il lui était aussi impossible de dire non que de se lever -et de s’en aller. Et son silence acquiesça.</p> - -<p>Il serra encore sa main avant de la laisser aller. Et ce fut tout. Leur -situation à découvert sur le banc, la proximité du père Oursel, qu’on -voyait toujours remuer des branchages, les obligeait à garder -l’apparence, qu’ils devaient avoir, de deux voisins causant de choses -indifférentes.</p> - -<p>Et puis Silas Froment se leva et, machinalement, Fanny reprit les -artichauts. Alors, rapidement, il se baissa et, la figure tout près de -la sienne il dit à voix basse:</p> - -<p>—Vous m’avez promis, vous m’avez promis.</p> - -<p>Il allait peut-être l’embrasser, mais, prise d’un émoi singulier en -revoyant, après plus de vingt ans,<span class="pagenum"><a id="page_118">{118}</a></span> la figure d’un homme auprès de la -sienne, elle retira un peu la tête. Il reprenait:</p> - -<p>—Il faut que je m’en aille. Quand nous verrons-nous?</p> - -<p>Alors, d’un seul coup, tous ses soucis redescendirent sur elle: Berthe -et sa jalousie, son opposition possible, et, surtout, ce secret qu’il -fallait avouer. Et, pour aller au plus vite, elle dit:</p> - -<p>—Non, non, je ne veux pas qu’on le sache encore, pas encore.</p> - -<p>Elle parlait avec une hâte et une ardeur qui lui étaient si étrangères -qu’il la considéra étonné.</p> - -<p>—Ah! dit-il.</p> - -<p>Il réfléchit un peu et ajouta:</p> - -<p>—Il faut que nous soyons mariés à la rentrée.</p> - -<p>Il avait pris ce ton de certitude avec lequel les hommes ordonnent ces -choses. Fanny eut un frisson d’angoisse. Comment lui dire? Elle -commença:</p> - -<p>—J’aime mieux que ma sœur...</p> - -<p>Il l’interrompit:</p> - -<p>—Mais vous ne dépendez de personne, ni moi non plus. C’est ce qu’il y a -de bien dans un mariage comme le nôtre. Voulez-vous que je lui parle?</p> - -<p>Avec épouvante elle le regarda. Voyons, il fallait lui dire. Mais quoi? -quels mots trouver pour parler de ce passé oublié, mort, en poussière? -Vingt ans, plus de vingt ans! Elle savait si mal parler des choses de -tous les jours, comment pourrait-elle parler de cela? Elle cherchait -avec désespoir les paroles qu’il fallait. Et, en levant les yeux sur -lui, elle vit qu’il souriait et que toute sa belle<span class="pagenum"><a id="page_119">{119}</a></span> figure avait pris un -air de tendresse. Il se pencha, saisit sa tête entre ses mains et, sans -la baiser, l’appuya contre la sienne. Ce fut si doux qu’elle défaillit -de joie en fermant les yeux. Quand elle les rouvrit, elle était seule. -De la porte, il lui envoyait un dernier geste d’adieu; et Berthe ouvrait -la grille.<span class="pagenum"><a id="page_120">{120}</a></span></p> - -<h3><a id="IV-b"></a>IV</h3> - -<p>Ce ne fut qu’à la fin de sa nuit d’insomnie qu’elle songea qu’il ne lui -avait rien avoué de lui-même. Jusque-là, elle avait tourné et retourné -ses remords, qui la brûlaient d’une brûlure intolérable. En songeant à -cela, elle s’assit sur son lit. A mi-voix, elle dit: «Silas, Silas!» Et -elle se rappela pour la vingtième fois ce moment de douceur qui était le -premier de sa vie, ce moment où elle avait vu cette grande tendresse -illuminer la belle figure de son ami. Elle répéta: «Mon ami, mon ami!»</p> - -<p>Pourtant, il n’avait rien avoué. A la vérité, une phrase la tourmentait: -«Tout cela, c’est du passé.» Mais aucun mot n’expliquait ce que voulait -dire «cela». «Vous a-t-on parlé de moi?» aussi: question adroite pour -éclairer ce qu’elle savait, et qui n’avouait rien.</p> - -<p>Ainsi, il lui offrait sa vie sans rien lui dire de ce qu’elle contenait. -Il ne croyait même pas lui devoir compte du passé.</p> - -<p>Elle gémit tout haut: «Et moi, et moi!» Car, dans cette espèce -d’innocence, d’honnêteté que rien n’avait pu détruire en elle, il ne lui -semblait pas que cela la déliât de son devoir. Non. Elle se di<span class="pagenum"><a id="page_121">{121}</a></span>sait: -«Voilà les hommes. Ils ont de la chance.» Et c’était tout. «Comment lui -apprendre?» Car c’est toujours là qu’elle en revenait. Et, à l’heure -actuelle, elle ne comprenait pas comment elle n’avait pas trouvé moyen -de parler.</p> - -<p>Berthe, à côté, ne devait pas dormir, car elle l’entendit se retourner. -Et ce fut un nouveau tourment. Où trouver le courage de dire à Berthe: -«Je suis fiancée à M. Froment»?</p> - -<p>Alors elle prit une résolution: «Je ne suis pas fiancée, tant que je ne -lui ai pas avoué mon malheur. S’il ne veut plus, Berthe ne saura rien.»</p> - -<p>Mais, déjà, elle tremblait en songeant à ces yeux vigilants et cruels -qu’il faudrait abuser, et sa peine lutta avec sa joie jusque dans le -sommeil qui vint la surprendre à l’aube blanche.</p> - -<p>  </p> - -<p>Le lendemain, après le repas du soir, les sœurs allèrent respirer la -fraîcheur des prés de la vallée, comme c’est la coutume d’été un peu -intermittente. Elles gagnèrent par les escaliers l’ancienne route de -Villebonne, qui serpente entre les haies vivaces, à moitié folles, qui -bordent les «cours» à pommiers. La grande chaleur de la journée cédait à -la fraîcheur qui montait du sol toujours gorgé d’eau par la rivière, et -descendait des bois qui suivent les collines sans arrêt. Le ciel était -une coupe d’émeraude sur le vallon vert, dans le déchaînement des herbes -et des feuilles de juillet, alors que, les fleurs étant passées et les -fruits pas encore distincts, il semble qu’il ne soit qu’une couleur au -monde pour peindre la terre normande.</p> - -<p>A la rencontre d’une femme accompagnée<span class="pagenum"><a id="page_122">{122}</a></span> d’une petite fille, Fanny -s’arrêta. Elle reconnaissait une élève de l’école du dimanche, qui, -justement, était absente de la dernière classe. Berthe la laissa avec -elle et continua sa route. Elle venait de tourner le coude brusque que -fait le chemin encaissé, quand elle remarqua sur le talus un homme -assis. C’était un chemineau, un de ces êtres sans âge, cuits, recuits et -lavés au chaudron du ciel, et sur lesquels tout, même le visage, semble -rapiécé.</p> - -<p>La curiosité de Berthe ne touchait pas aux spectacles de la vie -inconnue; elle passa sans remarquer qu’il la regardait avec insistance.</p> - -<p>Derrière elle, il se mit debout d’un mouvement de reins plus animal -qu’humain, et la suivit. Le ciel fonçait très vite. Déjà, au-dessus du -Val-à-la-Reine, paraissaient quelques étoiles, et la voix affaiblie du -rossignol descendit d’en haut sur la vallée.</p> - -<p>Berthe se retourna pour voir si sa sœur arrivait et se trouva face à -face avec le vagabond. Il leva la main vers son espèce de coiffure.</p> - -<p>—Mademoiselle! fit-il.</p> - -<p>Elle se retourna tout à fait, et le dévisagea.</p> - -<p>—Quoi donc?</p> - -<p>Tant de dédain résonnait dans ces simples mots que le dur-à-cuire le -sentit.</p> - -<p>—Faites excuse, dit-il. J’ai besoin de vous causer.</p> - -<p>—A moi?</p> - -<p>—Oui. Je sais bien que vous êtes les dames de la maison blanche, -là-haut.</p> - -<p>Berthe, qui ne manquait pas de courage, se sentit interdite. Un mendiant -ou un voleur! Elle re<span class="pagenum"><a id="page_123">{123}</a></span>garda autour d’eux. Par fatalité, sur la route -fréquentée, aucun passant ne s’annonçait. Mais l’homme continuait:</p> - -<p>—N’ayez aucune crainte. Je ne suis pas-t-un malfaisant. Raccommodeur de -faïence, c’est tout. Mais c’est pas par rapport à ça. C’est une -commission.</p> - -<p>Berthe, qui avait fait deux pas en arrière, s’arrêta, surprise.</p> - -<p>—Une commission?</p> - -<p>Et, tout à coup, elle songea à Silas Froment.</p> - -<p>—Quoi donc? demanda-t-elle plus doucement.</p> - -<p>—Ah! je savais bien que vous m’écouteriez, dit-il avec importance. -Voilà c’ que c’est. C’en est un que j’ai rencontré là-bas (il fit un -geste de sa tête hirsute vers une orientation vague) qui m’a dit: «Si tu -passes à Beuzeboc sur le trimard, une fois, t’iras là et là.» Il m’a -bien espliqué vot’ maison; et tu lui diras, à la plus vieille, tu lui -diras de ma part...</p> - -<p>Il hésitait. Berthe dit:</p> - -<p>—Mais qui, d’abord? Dites-le une bonne fois.</p> - -<p>Alors il s’approcha et, tout bas, sa figure hérissée de mèches de -cheveux et de barbe, à la fois malpropres et décolorés, tout près de -celle de son interlocutrice, il dit:</p> - -<p>—Vallée...</p> - -<p>Elle ne comprit pas tout d’abord.</p> - -<p>—Vallée? Qui donc?</p> - -<p>Subitement, la mémoire du nom maudit lui revint et, sa curiosité enfin -bien allumée, elle questionna encore:<span class="pagenum"><a id="page_124">{124}</a></span></p> - -<p>—Et d’où alors?</p> - -<p>Il refit son geste bizarre, et prononça lentement:</p> - -<p>—Poissy. Centrale. Prison.</p> - -<p>Malgré sa maîtrise, elle faillit se trahir. Mais le temps pressait. Il -ne fallait pas que Fanny vît le messager. Alors, elle composa son visage -le plus indifférent.</p> - -<p>—Ce n’est pas pour moi, dit-elle. C’est ma sœur aînée qui s’intéressait -à ce malheureux. Je lui dirai.</p> - -<p>L’autre leva la main.</p> - -<p>—C’est donc pas vous la plus vieille? J’ croyais.</p> - -<p>Elle pinça les lèvres, sensible à ce coup, au milieu de son -bouleversement.</p> - -<p>L’homme reprit:</p> - -<p>—Attendez, vous savez pas quoi. Vous lui direz: «Le bonjour». C’est -tout.</p> - -<p>Berthe répéta machinalement:</p> - -<p>—Le bonjour? Bien.</p> - -<p>Et puis, songeant qu’après tout il ne savait peut-être rien, et pour en -apprendre quelque chose elle ajouta:</p> - -<p>—C’est un pauvre malheureux. Ma sœur a été bonne pour lui.</p> - -<p>L’autre se mit à rire silencieusement.</p> - -<p>—A’ ne le sera plus. Il est mort, Vallée.</p> - -<p>Fanny apparaissait au détour du chemin. Berthe fit un signe de tête et, -sans rien de plus, elle quitta le vagabond pour aller vers sa sœur.</p> - -<p>L’obscurité montait. Les talus, les haies, les arbres se couvraient de -cette cendre grise qui les décolore peu à peu. Fanny, surprise, cria:<span class="pagenum"><a id="page_125">{125}</a></span></p> - -<p>—Tu reviens déjà?</p> - -<p>Et, dans l’indécise clarté, elle vit sur la figure de sa sœur, qu’elle -déchiffrait si vite, quelque chose de redoutable.</p> - -<p>Elles reprirent le chemin du retour. Dans la douceur infinie du -crépuscule sur lequel pleuvait la chanson de l’oiseau amoureux, elles -avançaient pesamment, chargées de colère, de haine et de chagrin. Et -elles ne parlèrent pas jusqu’à la maison.</p> - -<p>Quand elles furent à la porte de leurs chambres, Berthe dit:</p> - -<p>—Entre, j’ai à te parler.</p> - -<p>Fanny obéit comme elle obéissait toujours. Elle pensa: «Elle se doute de -quelque chose entre Silas et moi. Il va falloir dire tout. Et pour rien, -peut-être...»</p> - -<p>Elle s’assit. Berthe resta debout, avec des yeux si chargés d’orage, une -figure si sombre que Fanny commença de sentir ce tremblement au creux de -l’estomac, cette moiteur froide des mains, qui la paralysaient devant -une scène imminente. Et la grosse fille blonde, si formidable dans le -clair-obscur de la chambre, commença brutalement:</p> - -<p>—Fanny. Vallée est mort.</p> - -<p>La pauvre fille se leva d’un coup et bégaya:</p> - -<p>—Vallée, Vallée, tu dis?</p> - -<p>—Qui, je te dis que Vallée est mort.</p> - -<p>Elle n’hésitait pas. Elle ne cherchait pas parmi ceux, nombreux -justement, qui portaient ce nom au pays. Berthe s’en étonna un peu, -confusément, à peine. S’était-elle jamais souciée de sonder cette âme -meurtrie qui se débattait si près d’elle?<span class="pagenum"><a id="page_126">{126}</a></span></p> - -<p>Il y eut un silence que remplit l’écho de ces paroles, et Fanny dit, -d’une voix essoufflée, la phrase attendue.</p> - -<p>—Mais, comment as-tu su?</p> - -<p>—Un espèce de vagabond, un chemineau qui m’a arrêtée sur la vieille -route quand tu parlais avec la mère Clémentine. Il avait cherché notre -maison, il nous avait suivies. Oui, voilà à quoi on est exposé!</p> - -<p>Fanny eut un gémissement blessé, et se couvrit la figure. L’autre -poursuivit âprement, en créancière qui ne fera pas grâce d’un <i>item</i> sur -son mémoire:</p> - -<p>—Et il m’a dit qu’il avait une commission à <i>nous</i> faire de la part, -donc, de ce Vallée.</p> - -<p>Fanny retira ses mains pour l’interroger, car elle voyait bien que tout -ne viendrait que peu à peu, et qu’il faudrait qu’elle souffrît -longtemps.</p> - -<p>—Une commission?</p> - -<p>Berthe prit un temps. Le temps de jouer un peu de ce cœur blessé qui -palpitait si fort. Enfin, elle prononça avec indifférence:</p> - -<p>—Oui. Oh! pas grand’chose! C’était vraiment pas la peine qu’il fasse un -détour pour ça, le chemineau. Il a dit: «Vous lui direz «le bonjour» de -sa part.» Et c’est tout.</p> - -<p>Un peu de douceur parut entrer dans la pièce avec ce mot: «Le bonjour», -cette simple salutation familière. Un homme avait été envoyé pour lui -porter cela. Il se souvenait. Cela lui fut étrange et doux, malgré la -menace qui venait de si loin dans le passé troubler son espoir naissant.</p> - -<p>Elle dit doucement:<span class="pagenum"><a id="page_127">{127}</a></span></p> - -<p>—Vraiment, il m’a fait dire ça? Pauvre malheureux. Et il est donc mort, -maintenant?</p> - -<p>Berthe eut un rire sec.</p> - -<p>—Tu vas pas l’ pleurer, je suppose? Heureux qu’il est mort! On peut -dire que c’est un vrai débarras.</p> - -<p>Fanny dit seulement:</p> - -<p>—Oh! Berthe!</p> - -<p>—Quoi, oh! Berthe! cria furieusement l’autre. Sais-tu seulement d’où -qu’il te l’envoyait, son bonjour?</p> - -<p>La lumière avait disparu. Seule, cette voix acharnée vivait dans la -pièce. Fanny ne dit rien, car elle ne comprenait plus. Et le silence des -quelques secondes parut interminable. Enfin, la furieuse se décida à -lâcher le plus venimeux des serpents que chaque parole d’elle libérait, -comme dans le conte de fées.</p> - -<p>—Il te l’envoyait de prison, de prison, comprends-tu? Voilà où qu’il en -était arrivé, et c’est là qu’il est mort, plus que probable.</p> - -<p>Cette fois, Fanny recula, les mains en avant. Et, de l’ombre, Berthe -entendit seulement sortir une plainte:</p> - -<p>—Est-il possible, est-il possible?</p> - -<p>Peut-être eut-elle un peu de pitié car elle n’ajouta rien sur le moment. -Il n’en était pas besoin. Le mot affreux remplissait sa bouche, et leurs -oreilles, et la chambre, et la maison. Le vieux logis huguenot ne le -reconnut pas; et il finit par s’éteindre dans le silence et l’obscurité.</p> - -<p>Ainsi, la voix du passé s’était fait entendre. Fanny restait confondue -de cette coïncidence qui<span class="pagenum"><a id="page_128">{128}</a></span> lui envoyait ce message au moment même où elle -espérait commencer une vie nouvelle. Elle se disait: «C’est peut-être un -signe que tout est pardonné.» Et puis, elle retombait dans un abîme en -songeant à la fin misérable du pauvre prisonnier.</p> - -<p>La nuit suivante, elle vit en rêve le soldat Vallée et le chemineau qui -se confondaient en une seule personne. Et une pensée affreuse vint -encore la tourmenter au réveil.</p> - -<p>Le beau matin de juillet mettait une fraîcheur lavée de rosée au jardin, -quand elle descendit. Ses yeux brûlés de larmes se caressèrent à -l’ordonnance familière du jardin, à l’évasement du vallon couronné de -futaies. Mais son cœur restait lourd en elle, et fatigué.</p> - -<p>Elle n’osa pas regarder Berthe; et elles déjeunèrent en silence. Elle -s’était fixé cette limite. Alors, comme sa cadette se levait, elle dit:</p> - -<p>—Berthe!</p> - -<p>—Quoi donc? demanda l’autre d’un air renfrogné.</p> - -<p>—Si c’était lui?</p> - -<p>—Lui?</p> - -<p>—Oui, si c’était Vallée?</p> - -<p>—Oh! non, ce n’est pas possible. Il l’aurait dit tout de suite. -Pourquoi parler de l’autre? Et puis, il est trop vieux. Il avait au -moins cinquante ans. Et puis, il ne m’aurait pas prise pour toi.</p> - -<p>Elle s’arrêta en pinçant la bouche. C’était sans doute parti trop vite.</p> - -<p>Fanny dit tristement:</p> - -<p>—Au bout de vingt-deux ans!</p> - -<p>—Non, non, reprit Berthe avec décision, il ne<span class="pagenum"><a id="page_129">{129}</a></span> faut pas se mettre ça en -tête. Ça n’a pas de bon sens. C’était bien comme il l’a dit.</p> - -<p>Elle se leva et sortit. Fanny la suivit au jardin, et, comme, perdue -dans ses pensées, elle arrivait contre la petite porte de la ruelle, sa -manche se prit dans la clenche de fer. Et aussitôt, ainsi qu’un décor -succède à un autre, elle revit Silas Froment qui passait près d’elle, et -le banc, avec toutes ces paroles précieuses qu’elle venait d’oublier. Et -un peu d’espoir rentra en elle.</p> - -<p>Ce furent quelques heures de répit. Les voix chantantes des écoliers qui -lisaient en psalmodiant lui faisaient du bien. Elle sarcla une planche -de carottes avec ardeur. Ensuite, elle cueillit des pois. Et, comme il -arrive, le travail l’engourdissait, l’apaisait, lui donnait surtout -cette illusion de rançon qu’il apporte.</p> - -<p>Mais après le déjeuner, lorsque la longue après-midi s’allongea devant -elle avec toutes ces heures interminables, marquées d’avance sur le -visage rond de la pendule à gaine et à poids, elle perdit courage et, -timidement elle proposa à Berthe une promenade.</p> - -<p>Dans l’ombre chaude de la petite salle astiquée, qu’un rayon de soleil, -passé en contrebande sous un volet, éclairait seul, Berthe se trouvait -bien installée devant sa corbeille à raccommodage. Rien ne semblait si -loin des souvenirs tragiques et des aventures de la passion que cette -intimité tranquille. Elle s’étonna.</p> - -<p>—Il fait trop chaud. Sortir? En voilà une idée!</p> - -<p>Et puis, songeant à quelque chose, elle dit:<span class="pagenum"><a id="page_130">{130}</a></span></p> - -<p>—Attendons quatre heures, toujours.</p> - -<p>Et elle l’attendit, en femme trop grasse, dans un demi-sommeil, tandis -que Fanny, son ouvrage tombé sur ses genoux, songeait à cette prison, à -cet endroit inconnu et maudit où Vallée, le soldat, avait trouvé sa fin.</p> - -<p>Un peu avant quatre heures, elle réveilla Berthe, qui prétendit n’avoir -pas dormi, et elles sortirent tandis que les premiers écoliers passaient -en criant.</p> - -<p>Devant le portail ouvert, M. Froment se tenait dans l’exercice de ses -fonctions de magister. Autour de lui, les petits gars défilaient, -touchant leur coiffure ou une mèche de cheveux. Fanny le regardait de -loin, et elle vit que, dès qu’il les aperçut quelque chose changea dans -la sévérité de sa figure. Il pressa les gosses et se trouva seul au -moment où elles passèrent.</p> - -<p>C’était la première fois qu’ils se revoyaient depuis le jour des aveux, -l’avant-veille. Oui, l’avant-veille seulement, songea Fanny avec -étonnement, tellement le temps lui avait paru long, à cause de tout ce -qui était arrivé pour se mettre entre eux.</p> - -<p>Il les salua, et fit un mouvement vers elles. Berthe céda le pas, mais -Fanny l’entraîna. Elle ne pouvait pas lui parler indifféremment ce -jour-là.</p> - -<p>Les sœurs suivirent la route neuve de Villebonne qui, sur le vieux pont, -rejoint l’ancienne. Là, seulement, Fanny s’expliqua:</p> - -<p>—Je ne peux parler à personne, aujourd’hui.</p> - -<p>Berthe la regarda:</p> - -<p>—Puisque personne ne sait rien, qu’est-ce que ça peut faire, par -exemple?<span class="pagenum"><a id="page_131">{131}</a></span></p> - -<p>Fanny ne répondit pas. Elle tournait le pont.</p> - -<p>—On va donc revenir par la vieille route? Quelle lubie!</p> - -<p>La vieille route, c’était celle sur laquelle le vagabond, l’autre soir, -avait guetté Berthe. Fanny allait, le cou tendu, comme hallucinée. Quand -elle eut rejoint le coude où elle s’était arrêtée, elle demanda:</p> - -<p>—C’est donc là?</p> - -<p>Mais Berthe en avait assez. Elle n’avait pas l’habitude de suivre sa -sœur. Et puis la chaleur sourde qui filtrait sous le ciel feutré de -nuages gris la fatiguait. La vallée était comme éteinte, et tous les -verts assoupis se fondaient en une seule teinte terne et morte.</p> - -<p>—C’est là, c’est là, oui, c’est là! C’est donc un pélerinage que nous -faisons? Fallait le dire, alors, je ne serais pas venue.</p> - -<p>Fanny revint à elle, baissa la tête. Les colères de sa sœur la -laissaient toujours petite fille. Elle dit seulement avec humilité:</p> - -<p>—Je voulais voir où. Ça ne te coûte pas beaucoup.</p> - -<p>Elle se remit à regarder le joli paysage, borné de tous côtés par la -verdure envahissante des bas-fonds. Et, tout en marchant, elle se -disait: «Si c’était à moi qu’il avait parlé, j’aurais su, j’aurais su -plus de choses, j’aurais compris, je n’aurais pas perdu un mot de ce -qu’il a dit.»</p> - -<p>Elles entendirent le moulin avant de le voir. Le grand bruit continu de -la chute libérée emplissait l’air, plein de cette fraîche odeur -vaporisée qui annonce les jeux de l’eau. Quand elles eurent<span class="pagenum"><a id="page_132">{132}</a></span> tourné le -coin du bâtiment qui empiète sur la route, elles virent un groupe -immobile auprès du pont de planches à cheval sur la rivière qui coule à -pleins bords entre les rives plates des prés.</p> - -<p>—Qu’est-ce que c’est? Y aurait-il eu un malheur?</p> - -<p>Fanny s’arrêta.</p> - -<p>—Allons-nous-en par l’autre route. On n’a pas besoin de voir ça.</p> - -<p>Mais rien n’eût pu détourner la curieuse d’un spectacle offert.</p> - -<p>—Va-t’en si tu veux. Moi, je vais voir.</p> - -<p>Elles avancèrent. Deux hommes du moulin, quatre ou cinq commères -arrachées à leur baquet, des galopins faisaient cercle autour de quelque -chose qui ne semblait qu’un tas sombre et ruisselant. Enfin, l’un des -hommes y porta la main, et un corps se dégagea du paquet informe, une -figure embroussaillée et des bras mous.</p> - -<p>Berthe cria:</p> - -<p>—Un noyé!</p> - -<p>Et elle se hâta vers le groupe.</p> - -<p>Le plus grand des deux hommes, le garde-moulin, heureux de ce public -plus considérable qui lui arrivait, se tourna vers elle:</p> - -<p>—Il était arrêté là, au râtelier, derrière la première vanne que je -m’en allais ouvrir quand je l’ai vu.</p> - -<p>—Y a peut-être longtemps? risqua une des laveuses.</p> - -<p>L’homme saupoudré, qui connaissait toutes les choses de l’eau, siffla -entre ses dents:</p> - -<p>—Le courant est trop vif, mais, après tout, on<span class="pagenum"><a id="page_133">{133}</a></span> ne sait pas, parce qu’y -avait justement beaucoup de charogne à la rivière an’hui, et qu’ tout ça -était au râtelier sans qu’on puisse bien voir quoi.</p> - -<p>Il prononça simplement cette parole affreuse, et se tut.</p> - -<p>—Il est-il d’ici? demanda quelqu’un.</p> - -<p>L’homme prononça:</p> - -<p>—Non, j’ crois pas. J’ l’ai jamais vu. C’est un vieux «soleil».</p> - -<p>Tout le dédain de l’homme fixé parut dans le joli nom normand des -lazzarones qu’il donnait au vagabond de la route.</p> - -<p>Berthe s’était penchée. Elle se releva sans rien dire. L’homme lui jeta -en riant:</p> - -<p>—Le connaissez-vous-t-il, vous, mam’zelle Bernage?</p> - -<p>Elle prit un air dégoûté qui arrivait un peu tard sur sa figure, et, -sans répondre, se tourna vers sa sœur:</p> - -<p>—Viens-tu, Fanny? dit-elle, on a assez regardé.</p> - -<p>Mais Fanny, amenée par cette force qui nous tire vers l’horrible et -l’inoubliable, avait vu la face bouffie et tuméfiée, les pauvres yeux -ouverts et cet air misérable des défunts par violence qui, dans la mort, -semble crier vengeance contre la vie. Et elle restait là, vraiment -écrasée d’horreur, sans pouvoir détacher ses yeux du noyé.</p> - -<p>Berthe dut la secouer et la prendre au bras, de force.</p> - -<p>—Allons, viens, nous n’avons pas besoin là.</p> - -<p>Elle s’en alla comme à regret, fascinée pour la première fois par -l’épouvante.<span class="pagenum"><a id="page_134">{134}</a></span></p> - -<p>Dès qu’elles ne furent plus à portée de la voix, Berthe lui dit:</p> - -<p>—Tu sais, je l’ai reconnu. C’est l’homme d’hier soir.</p> - -<p>Fanny s’arrêta au milieu de la route.</p> - -<p>—Comment, l’homme d’hier soir?</p> - -<p>—Oui, le chemineau, le vagabond, celui qui m’a parlé sur la vieille -route.</p> - -<p>—Par exemple, par exemple! C’est lui! comment! Es-tu sûre?</p> - -<p>—Si j’en suis sûre! Je l’ai bien reconnu avec sa vilaine barbe et sa -défroque. Enfin, je te dis que c’est lui, conclut-elle avec autorité.</p> - -<p>Fanny semblait frappée, là, d’un nouveau coup.</p> - -<p>Elle dit doucement:</p> - -<p>—Pauv’ malheureux! Pauv’ malheureux!</p> - -<p>—Eh bien, alors, rétorqua Berthe, t’es bien bonne, par exemple. Il a -bien voulu se mettre à l’eau, c’est son affaire. Mais, pour nous, -puisque ça y est, c’est tant mieux.</p> - -<p>Comme Fanny marchait en silence, sa pâle figure penchée, elle ajouta:</p> - -<p>—Pour toi, toujours, car, enfin, moi, ça ne me touche pas.</p> - -<p>Tant de cruauté vainquit la pauvre force tremblante de Fanny. Elle eut -un sanglot étouffé, Berthe vit le danger.</p> - -<p>—Tu vas pas te donner en spectacle au monde! Tiens, voilà déjà les -demoiselles Seigneuret qui nous regardent!</p> - -<p>Un rideau de mousseline embrassé laissait voir, en effet, à la fenêtre -basse d’une maison bordant<span class="pagenum"><a id="page_135">{135}</a></span> la rue, l’approche d’une tête à lunettes, -qui se retira vivement. Berthe saisit le bras de sa sœur.</p> - -<p>—Tournons dans la sente, on ne rencontrera personne.</p> - -<p>Elles entrèrent dans un de ces singuliers sentiers d’eau qui rejoignent -la rivière entre deux haies ivres d’humus.</p> - -<p>Fanny se remettait. Sur ses joues décolorées, deux larmes séchaient dans -leur petit sillon salé. Quand les sœurs arrivèrent au pont de planches -disjointes, Fanny dit:</p> - -<p>—Asseyons-nous un moment.</p> - -<p>De mauvaise grâce, Berthe céda. Elles s’assirent sur le talus herbeux -que parfumait l’odeur poivrée du géranium sauvage. La rivière roulait à -leurs pieds ses eaux grasses, lourdes de déchets, épaisses d’immondices, -colorées par les teintures, ignobles et chaudes. Une nuée en montait -vers les branches délicates des vieux ormes et des saules au tronc -déchiqueté. D’énormes rats sortaient furtivement entre les racines à -fleur d’eau.</p> - -<p>Berthe dit tout haut ce qu’elles étaient toutes deux en train de penser:</p> - -<p>—Comment se jeter là-dedans!</p> - -<p>Et, comme si elle avait attendu qu’elle commençât, Fanny demanda:</p> - -<p>—Il t’a dit: «Le bonjour» et c’est tout?</p> - -<p>Berthe se tourna tout d’une pièce.</p> - -<p>—Te revoilà partie! Mais, ma pauvre fille, il ne faut plus y penser. -Tout vient de se finir, là-bas.</p> - -<p>Fanny courba la tête pour dérober ses yeux que cette parole un peu -adoucie venait de mouiller.<span class="pagenum"><a id="page_136">{136}</a></span> Une pensée nouvelle luttait pour -s’implanter en elle depuis un moment. Après un silence, elle dit:</p> - -<p>—Il n’a pas dit son nom?</p> - -<p>—Bien sûr que non. Pourquoi faire?</p> - -<p>Fanny ferma les yeux. Si c’était lui, ce pauvre malheureux, si c’était -Vallée qu’était venu mourir là?</p> - -<p>Et elle dit encore:</p> - -<p>—Il avait-il l’air vieux?</p> - -<p>Impatientée, Berthe coupa:</p> - -<p>—Tu l’as vu aussi.</p> - -<p>—Pas vivant. Un mort, ça change, surtout un noyé.</p> - -<p>Au fil de l’eau, de petits chats nouveau-nés, déjà gonflés, passèrent. -Les nuages s’élevèrent, au ciel un coin bleu parut, et le soleil fit -tout à coup du sentier pavé de mâchefer un fin paysage capricieux.</p> - -<p>Il semblait à Fanny que sa tête n’était pas assez grande pour contenir -ce qui arrivait dans sa vie tout unie. Elle récapitula, comme on le -fait, en un éclair. Silas et ce grand espoir d’amour, le vagabond avec -son message qui ramenait le souvenir effacé de son malheur. Et ce doute -encore, ce doute affreux, car, si c’était Vallée qu’elle venait de voir, -elle n’était pas débarrassée comme le disait Berthe, mais perdue, perdue -de remords de l’avoir amené là, perdue pour Silas, perdue à jamais. Elle -gémit tout bas avec désespoir: «Oh! mon péché!»<span class="pagenum"><a id="page_137">{137}</a></span></p> - -<h3><a id="V-b"></a>V</h3> - -<p>La sonnette, ce matin-là, se mit à tinter avec hésitation comme si la -main qui la tirait n’était point assurée. Puis, attaquée plus fort sans -doute, elle sonna éperdument. Le silence qui se produisait à l’arrêt de -midi de la fabrique semblait amplifier tous les bruits, et les deux -sœurs, debout près de la table où elles allaient s’asseoir, se -regardèrent.</p> - -<p>—On sonne, père Oursel! cria Berthe.</p> - -<p>Le vieux, qui travaillait dans la cuisine, s’était arrêté. Il dit:</p> - -<p>—J’entends bien tout de même, j’ suis pas sourd!</p> - -<p>Il l’était précisément, mais, comme certains infirmes, n’en convenait -point. Tout en maugréant, il se dirigea vers le couloir. Berthe le -regardait aller.</p> - -<p>—C’est drôle, dit-elle; qui ça peut-il être? Un fermier, peut-être, à -cause du marché? Mais, ils viennent pas à midi. L’oncle Nathan est en -voyage...</p> - -<p>Comme tous les gens à l’esprit inoccupé, elle<span class="pagenum"><a id="page_138">{138}</a></span> s’éveillait en sursaut -devant l’inconnu, et accumulait les raisons qui eussent prouvé, -absurdement, que personne n’avait pu sonner.</p> - -<p>Mais Fanny qui, pendant ces quinze affreux jours écoulés depuis -l’aventure du chemineau, ne se ressaisissait pas, restait là, -tremblante, à écouter les dernières ondes de la sonnette s’égoutter dans -l’air. Enfin, elle dit avec effort:</p> - -<p>—Quelqu’un qui se trompe, peut-être.</p> - -<p>Berthe protesta dans un flux de paroles qui déferla longuement. Quand -elle se tut, le père Oursel revenait.</p> - -<p>—Eh bien? cria-t-elle.</p> - -<p>Le bonhomme portait sur sa figure grise un air annonciateur de -nouvelles. Il s’arracha péniblement des mots.</p> - -<p>—Est un gars. Un soldat. Qui veut vous parler.</p> - -<p>La bouche de Berthe et les yeux de Fanny firent ensemble:</p> - -<p>—Un soldat!</p> - -<p>Et ils se regardèrent tous trois avec cet air d’incompréhension qu’on a -devant l’inconnu. Mais Berthe se ressaisit la première, car la marée de -sa curiosité montait déjà en elle.</p> - -<p>—Mais, comment? un soldat? Il n’a pas dit son nom?</p> - -<p>Le père Oursel secoua parcimonieusement la tête.</p> - -<p>—Et qu’est-ce qu’il nous veut?</p> - -<p>—Vous voir, qu’il dit.</p> - -<p>Berthe regarda sa sœur.</p> - -<p>—C’est trop fort! Qui ça peut-il être?<span class="pagenum"><a id="page_139">{139}</a></span></p> - -<p>Fanny dit doucement:</p> - -<p>—On pourrait lui dire d’entrer. On verrait qui c’est.</p> - -<p>Elle parlait encore qu’on entendit des pas au fond du corridor. Et, -avant que personne eût eu le temps ou la présence d’esprit de bouger, -celui qui avait sonné se présenta. Sous l’uniforme bleu et garance, -délavé et raccommodé à gros points, il faisait figure d’un valet de -ferme rougeaud, faraud, à la fois effronté et gêné. Il fit une espèce de -salut militaire et se mit à se dandiner d’une jambe sur l’autre sans -rien dire, tout en regardant les demoiselles en dessous. Suffoquées, -elles ne trouvèrent pas un mot. Enfin, Berthe se reprit:</p> - -<p>—Bonjour, monsieur, qu’est-ce que vous voulez?</p> - -<p>Le gars parut saisir dans cette question l’entrée en matière qu’il -fallait, et il prononça d’une voix qui râpait sa gorge:</p> - -<p>—Bonjour, dames et la compagnie.</p> - -<p>Puis, il recommença à se dandiner à la muette.</p> - -<p>Impatientée, Berthe reprit:</p> - -<p>—Mais qu’est-ce que vous voulez?</p> - -<p>Il les regardait, de ses petits yeux noirs vifs et rusés, et, sans les -perdre de vue, il dit enfin lentement:</p> - -<p>—J’ viens de Bures.</p> - -<p>Le mot tomba dans la pièce comme un couteau lancé qui se fiche au sol. -Fanny pâlit excessivement et Berthe rougit de tout son sang vite remué -de blonde. Le garçon parut enregistrer leur émoi. De plus en plus maître -de lui, il cessa de se dandiner.<span class="pagenum"><a id="page_140">{140}</a></span></p> - -<p>Dès qu’elle put parler, Berthe trouva une diversion.</p> - -<p>—Mais il n’y a pas de soldats à Bures!</p> - -<p>Le gars sourit. Il avait de fort belles dents, sur lesquelles ses lèvres -minces se retroussaient cruellement. Ce fut très fugitif et il dit, avec -une sorte de solennité dont il marquait ses paroles:</p> - -<p>—J’ fais mon congé à Lisieux.</p> - -<p>—Alors?</p> - -<p>—Alors, j’ suis de Bures.</p> - -<p>L’entretien paraissant fermé par ce mot obstiné. Berthe jeta un regard à -Fanny, prête à défaillir, et elle se dressa pour la bataille.</p> - -<p>—C’est pas tout ça, mon garçon, dit-elle de son air le plus impérieux, -vous arrivez ici sans crier gare, vous entrez sans qu’on vous le dise et -puis, pour toute explication, vous répétez: «J’ suis de Bures.» Bon, -vous êtes de Bures. Et puis après?</p> - -<p>Le soldat l’écouta attentivement jusqu’au bout. Puis il dit en -affirmation plutôt qu’en interrogation:</p> - -<p>—Vous connaissez bien Bures.</p> - -<p>—Oui, concéda la grosse fille. Nous y avons connu quelqu’un, plutôt.</p> - -<p>Le garçon la regarda fixement comme s’il cherchait quelque chose sur sa -figure encolérée. Et il fit un geste vague de paysan.</p> - -<p>—Vous y êtes allées.</p> - -<p>Fanny tomba sur la chaise, livide. Berthe tourna et, la voyant -défaillir, elle s’approcha:</p> - -<p>—Folle, dit-elle tout bas, veux-tu te retenir!</p> - -<p>Elle plongea ses yeux durs au fond des pru<span class="pagenum"><a id="page_141">{141}</a></span>nelles vacillantes de -l’aînée, comme pour la fouetter du regard, la remettre debout. Ce fut -efficace, la faiblesse s’éloigna, Fanny passa ses mains sur ses tempes -et se redressa.</p> - -<p>Mais l’adversaire avait profité de l’occasion, et, quand Berthe se -retourna, elle vit le soldat qui, trouvant le passage libre, entrait -dans la cuisine. Alors, elle ne se contint plus. Les poings aux hanches, -elle alla vers lui, grande, forte, puissante, auprès de ce gringalet en -uniforme, et, plantée contre lui, elle dit brutalement:</p> - -<p>—Ah çà, ne vous gênez plus à présent!</p> - -<p>Le gars eut un gros rire.</p> - -<p>—J’ me gêne pas. J’ sais bien que vous savez qui j’ suis.</p> - -<p>Du coup, la grande fille recula, domptée, et tous sentirent que le -moment de l’audace était passé. Il y eut un silence tragique, pesant, -intolérable, que rompit enfin la voix singulière, la voix presque -inconnue du père Oursel qui disait:</p> - -<p>—Est le neveu de Marthe.</p> - -<p>Un soulagement passa comme un souffle frais dans la chaleur suffocante -qui précède l’orage, en annonçant qu’après tout il n’éclatera peut-être -pas, et chacun rendit intérieurement hommage au génie du vieillard -taciturne.</p> - -<p>—Ah! je m’ disais aussi, fit Berthe d’un air presque gracieux, il me -semble que cette figure-là m’est point tout à fait inconnue.</p> - -<p>Le gars eut encore un sourire qui contenait beaucoup de choses, mais ses -paroles acceptèrent avec empressement ce compromis qui permettait de -temporiser.<span class="pagenum"><a id="page_142">{142}</a></span></p> - -<p>—Sûr, qu’a n’ peut pas être inconnue, ma figure.</p> - -<p>Et, après un silence, il ajouta:</p> - -<p>—J’y ressemble, à ma tante, qu’on dit.</p> - -<p>Il les regardait l’une après l’autre avec une fixité si gênante que -Fanny sentit qu’il fallait entrer dans la conversation.</p> - -<p>—Puisque c’est comme ça, dit-elle faiblement avec un effort vers cette -cordialité normande qui est de rigueur dans une invitation, vous allez -rester à manger avec nous.</p> - -<p>—Vous êtes bien honnête, fit le gars avec une manière de civilité, ça -n’est pas de refus.</p> - -<p>Le père Oursel, auprès du fourneau, remuait déjà les casseroles d’où -montait une bonne odeur de bouillon et de légumes.</p> - -<p>—Justement, on a fait le pot-au-feu hier, annonça Berthe, on a le bœuf -froid et la soupe.</p> - -<p>Les yeux du gars eurent un éclair de sensualité.</p> - -<p>—Est bon, ça, fit-il. J’ peux-t-il mettre mon ceinturon là?</p> - -<p>Fanny regarda Berthe.</p> - -<p>—Montre-lui le porte-manteau, dit-elle, je vais rajouter un couvert.</p> - -<p>Et elle entra dans la petite salle en défaillant. Le buffet ouvert, elle -s’y plongea comme dans un refuge. Enfin, enfin, elle était seule, enfin, -elle ne sentait plus peser sur elle tous ces yeux brûlants qui -fouillaient son secret, enfin, son fils ne la regardait plus, car elle -savait bien que c’était son fils.</p> - -<p>De ses mains qui tremblaient, à l’abri du battant de chêne ouvert comme -une aile, Fanny prit un verre, une assiette à fleurs, avec cette joie<span class="pagenum"><a id="page_143">{143}</a></span> -obscure que les femmes éprouvent à servir. Elle se disait: «C’est la -première fois que je mets la table pour lui.» Déjà, elle avait renoncé à -se tromper elle-même comme l’instinct de défense nous en donne si -souvent le conseil, et, dût-elle en mourir, elle sentait qu’elle ne le -renierait pas une seconde fois.</p> - -<p>La petite tâche qu’elle remplissait usa sa première agitation. Et, quand -le soldat entra dans la pièce avec Berthe, elle se retourna, presque -maîtresse d’elle-même.</p> - -<p>Ils s’assirent. Le gars prit sa serviette raide d’empois, et la noua -derrière son cou. Le père Oursel apporta la soupière. Avec des yeux -luisants le gars tendit son assiette, dont il engloutit le contenu en -quelques lappements. Il en demanda une seconde qui eut le même sort. -Après quoi, il se renversa sur sa chaise, les jambes écartées, les joues -luisantes.</p> - -<p>—Est meilleur qu’au régiment, dit-il.</p> - -<p>Les deux femmes le regardaient. Elles avaient été élevées avec ces -bonnes manières de la bourgeoisie puritaine, à gestes étroits, à -pratiques discrètes et silencieuses, et les dîners qu’elles donnaient à -leurs fermiers leur fournissaient matière à de longs commentaires, à des -plaisanteries auxquelles Fanny elle-même se mêlait parfois. Assurément, -l’oncle Nathan avait perdu de sa tenue à la fréquentation des herbagers, -et son neveu Lambart montrait une gourmandise trop évidente. Mais -celui-ci était auprès d’eux comme un maître auprès d’élèves: un maître -en malpropreté, en goinfrerie, en mauvaise tenue: et jamais elles -n’avaient rien<span class="pagenum"><a id="page_144">{144}</a></span> vu de semblable. Son sans-gêne surtout les étonna. -Assurément, les fermiers reçus par elles vidaient leur verre d’un trait -en disant: «A la vôtre!» Mais ils n’en jetaient pas les dernières -gouttes à terre avant de le poser. Ils coupaient bien leur pain avec -leur gros couteau à manche de corne qu’ils déposaient furtivement à côté -de celui du service, mais ils n’auraient pas osé le substituer à la -fourchette pour «saucer» les bouchées... Elles n’avaient jamais vu, non -plus, un être humain à table, pas même le rudimentaire père Oursel, -gratter de ce même couteau ouvert la paume de sa main...</p> - -<p>Fanny détournait les yeux, gênée d’une gêne inconnue qui grandissait de -ce que Berthe ne quittait pas le soldat du regard.</p> - -<p>Et le pire, c’était la conversation qu’il fallait soutenir, puisque le -silence est la dernière solution que puissent adopter des êtres qui -s’affrontent avec danger. Heureusement, le gars de Bures était de ceux -qui n’admettent guère de concurrence au sacerdoce des mâchoires, et il -se borna à des réponses en monosyllabes. Pourtant, la loi formelle des -repas humains exigea des paroles plus fréquentes à mesure que celui-ci -avançait. Et la torture de Fanny la silencieuse fut de trouver ces -paroles pour les jeter entre ces deux êtres qui s’observaient avec la -ruse de deux ennemis sur la défensive.</p> - -<p>Une fois lancé sur le sujet de Bures, il parut que le gars y serait -enfin inépuisable. Ce fut un monologue sur le pays, la terre, les -habitants, le maire, l’adjoint, l’institutrice, le curé, le cafetier et -le boulanger, et un tel, et une telle, leurs fermes<span class="pagenum"><a id="page_145">{145}</a></span> et leurs bestiaux. -Le dessert passa ainsi, et le café, qu’il fallut arroser d’un marc dont -le gars vida à demi le flacon précieux.</p> - -<p>Son parler gras de Normand du pays d’herbages sonnait et roulait dans la -petite pièce close, mais rien de lui ne se laissait voit à travers, rien -qui pût saisir et plaire, rien qui pût révéler ce qu’il était vraiment, -d’être et d’âme.</p> - -<p>Berthe, dont Fanny scrutait la figure à la dérobée pour y lire son -impression, pour y découvrir une idée directrice, quelque chose de -stable dans le tourbillon qui l’emportait, Berthe avait éteint son -expression, et ne laissait rien voir. Enfin, comme le narrateur arrivait -à un point mort, elle se leva.</p> - -<p>—Eh bien, mon ami, on a été bien content de vous recevoir, mais, -maintenant, nous avons à sortir.</p> - -<p>Le gars se leva à regret.</p> - -<p>—Vous êtes bien honnêtes, dit-il. Je ne serais pas venu à Beuzeboc sans -venir vous voir.</p> - -<p>Une intention voilée se fit sentir dans sa voix. Berthe la négligea dans -sa réponse.</p> - -<p>—A la bonne heure, dit-elle d’un ton qui sonna dur. Vous savez ce qu’il -faut faire. Si jamais vous revenez, nous vous recevrons avec plaisir...</p> - -<p>Elle hésita un peu:</p> - -<p>—...comme aujourd’hui.</p> - -<p>—Merci, répliqua-t-il en souriant comme à l’ouïe d’une excellente -plaisanterie.</p> - -<p>Berthe lui tendit la main. Il la prit et la serra mollement, puis-celle -de Fanny. Il les regarda en<span class="pagenum"><a id="page_146">{146}</a></span>core l’une après l’autre, avant de se -diriger vers la porte.</p> - -<p>Quand il eut recouvré son ceinturon et son képi et que les deux sœurs -furent auprès de lui dans le corridor, au fond duquel on apercevait la -porte avec ses clefs et ses verrous, il dit encore:</p> - -<p>—C’est tout pour aujourd’hui.</p> - -<p>Et, sur ce mot, seul de tous ceux qu’il avait prononcés, à contenir un -peu de ses intentions, il s’en alla.</p> - -<p>La porte se referma sur lui avec ce son rassurant pour ceux qui viennent -de mettre le danger dehors. Derrière, les deux sœurs se regardèrent.</p> - -<p>—Il n’a rien dit! fit Berthe d’un ton de triomphe.</p> - -<p>Fanny ne répondit pas. Aucune parole ne lui venait. C’était comme un -rêve qui finissait, un rêve dont elle s’éveillait sans savoir ce qu’il -fallait en conserver. Heureusement, Berthe pensait pour elle et -possédait déjà une opinion définitive sur l’étourdissante aventure. Elle -l’entraîna dans sa chambre et, sans la laisser se reprendre, commença -son siège.</p> - -<p>—Eh bien, en voilà une affaire! dit-elle en croisant dramatiquement les -bras sur sa forte poitrine. J’en suis encore toute <i>étremblée</i>.</p> - -<p>Bien assise sur ses bases, elle respirait la force et le courage. Fanny -osa presque le penser, en cherchant une réponse qui ne fût point -téméraire. Enfin, elle dit:</p> - -<p>—Moi aussi.</p> - -<p>Berthe la toisa:</p> - -<p>—Toi aussi? Ah! toi aussi, pourquoi donc?<span class="pagenum"><a id="page_147">{147}</a></span></p> - -<p>Fanny détourna les yeux. L’autre reprit sévèrement:</p> - -<p>—Il fallait trembler quand tu as commencé. Tout ça ne serait pas -arrivé, et je n’en serais pas là, moi, à supporter ce que faut que je -supporte!...</p> - -<p>L’orage passa. Une éclaircie de raison apparut.</p> - -<p>—Mais, enfin, comment nous a-t-il retrouvées? C’est ça qui me passe.</p> - -<p>Fanny osa placer:</p> - -<p>—Il a dit: «Vous y êtes allées...»</p> - -<p>—Oui, oui, il nous a espionnées: au bout de dix ans, si c’est possible! -Mais, tout de même. Oh! il sera revenu à Bures, il aura été voir ces -Malandain et la femme du greffier. Mais personne ne savait d’où nous -venions...</p> - -<p>Fanny pensait: «Je ne pouvais pas échapper à mon péché.»</p> - -<p>Berthe continua:</p> - -<p>—Et qu’est-ce que nous allons faire?</p> - -<p>—Faire? répéta Fanny.</p> - -<p>—Oui. Puisque ce Félix nous a retrouvées, il fera ce qu’il veut ici en -croyant qu’on a peur du scandale.</p> - -<p>Fanny baissa la tête. Elle sentait la toute-puissance de cette -argumentation. Et ces mots prononcés lui faisaient voir, en effet, le -scandale et l’horreur rejaillissante.</p> - -<p>—Tu n’as jamais rien à dire! reprit Berthe avec violence. Pourtant, -c’est toi qui devrais t’occuper de tout ça! Enfin, as-tu une idée?</p> - -<p>Fanny ouvrit les mains. Une idée? Comme si on pouvait avoir une idée à -soi dans un pareil désordre d’événements! Alors, Berthe continua avec<span class="pagenum"><a id="page_148">{148}</a></span> -cet air de sagesse bornée qu’elle avait quand elle étalait ses -raisonnements:</p> - -<p>—Eh bien, moi, j’en ai déjà une.</p> - -<p>Elle se baissa pour tenir les yeux de Fanny dans les siens et pénétrer -ainsi avec effraction dans sa volonté.</p> - -<p>—Ce garçon-là, reprit-elle, est venu pour se cramponner à nous. Et -comme <i>nous</i> dépassons ses espérances—même alors, elle ne pouvait se -résoudre à dire «tu»—il ne nous lâchera pas. Mais il est soldat et les -soldats ne font pas ce qu’ils veulent. Il a dit qu’il était en -permission de quinze jours. Alors, pour bien lui montrer que nous ne -voulons plus le voir, nous allons partir.</p> - -<p>Elle regarda triomphalement Fanny stupéfaite.</p> - -<p>—Partir, partir, bégaya-t-elle.</p> - -<p>Berthe, un grand air de jouissance sur sa grosse figure, la laissa un -instant ainsi, comme pour exprimer ce que la situation lui donnait de -supériorité. Puis, elle se décida:</p> - -<p>—Partir, il n’y a que ça. Nous en aller. Disparaître.</p> - -<p>Elle accumulait les synonymes avec une complaisance visible, comme s’ils -augmentaient le mérite de sa trouvaille.</p> - -<p>—Oui, c’est le seul moyen. Qu’est-ce que tu veux qu’il dise devant une -porte fermée? Car il veut nous faire marcher, va, ce gars-là, nous faire -marcher, en argent et en tout.</p> - -<p>L’appréhension et la colère lui coupèrent le souffle. Elle s’arrêta. -Fanny regardait le rai de soleil qui passait à travers les persiennes -rappro<span class="pagenum"><a id="page_149">{149}</a></span>chées et qui amenait le souvenir de juillet dans la chambre -fraîche.</p> - -<p>Berthe reprit:</p> - -<p>—Nous allons faire deux valises et partir ce soir. Il y a un train qui -quitte Beuzeboc sur les neuf heures. Mais nous n’allons pas traverser la -ville! Pas si bêtes, pour le rencontrer! Nous allons prendre le train à -Gruville.</p> - -<p>Elle se tut, et, comme Fanny n’objectait rien, elle continua:</p> - -<p>—Tu ne dis rien? Tu ne demandes même pas où nous irons?</p> - -<p>—Eh bien où? fit docilement l’aînée.</p> - -<p>—A Paris.</p> - -<p>Le mot tomba dans la pièce avec ce son magique qu’il a partout. Fanny -s’était levée.</p> - -<p>—A Paris, à Paris...</p> - -<p>—Oui. Il faut faire ce qu’il faut, et il n’y a pas d’autre moyen. Je -veux te sauver, ma pauv’ fille. Tu n’as pas plus de défense qu’un enfant -nouveau-né et ce gars-là, vois-tu, c’est un malin!</p> - -<p>Comme toujours, elle jetait sur l’autre ses flots de paroles pour la -submerger. Et Fanny, déjà, perdait pied.</p> - -<p>—Tu crois, demanda-t-elle faiblement, tu crois?</p> - -<p>—Si je crois! Mais si nous restons, il sera ici demain, après-demain, -tous les jours. Et alors les suppositions, les potins, les cancans... -Qu’est-ce que nous dirons, hein? Et qu’est-ce qu’il dira, lui, partout?</p> - -<p>Fanny osa:<span class="pagenum"><a id="page_150">{150}</a></span></p> - -<p>—Mais, si nous partons, il peut parler tout de même?</p> - -<p>—Non, dit la grosse cadette avec décision, il n’osera pas semer en -notre absence une chose pareille. Et puis il détruirait tout en faisant -ça. Non, il se fatiguera en voyant qu’on ne tient pas compte de lui et -il n’osera pas poursuivre. La peur, ça compte aussi, tu sais! Et, -attaquer des gens comme nous, considérés dans le pays, ça ne se fait pas -comme ça.</p> - -<p>—Alors? dit Fanny timidement.</p> - -<p>Mais sa sœur lui coupa la parole:</p> - -<p>—Non, non, il ne faut pas dire: «Alors nous n’avons qu’à rester», parce -que rester, c’est l’accepter. Si tu ne comprends pas la différence, tu -es bien simple, ma pauvre fille!</p> - -<p>Elle la dominait de sa masse et de sa décision, et Fanny, encore une -fois, comprit que sa cadette avait raison et qu’il fallait accepter le -joug sans lequel elle n’était pas capable de se diriger.</p> - -<p>—Fais ta valise, ma fille, jeta la grosse Berthe en s’en allant. Juste -ce qu’il faut. Quinze jours.</p> - -<p>Fanny s’accrocha à ce détail effrayant:</p> - -<p>—Mais quoi! comme ça, à Paris? Moi qui n’y ai été qu’une fois...</p> - -<p>Berthe secoua la tête.</p> - -<p>—Ce n’est pas un voyage d’agrément. C’est un grand ennui qui nous -arrive.</p> - -<p>—Et de la dépense, plaça Fanny.</p> - -<p>Berthe se recula dans la porte pour la toiser.</p> - -<p>—L’honneur d’abord! comme disait défunte maman, fit-elle avec noblesse.</p> - -<p>Elle se tourna et sortit.<span class="pagenum"><a id="page_151">{151}</a></span></p> - -<p>Fanny s’assit, accablée. La honte, la peur, l’angoisse venaient -d’étouffer quelque chose en elle, quelque chose qui était la joie -maternelle ou, simplement, le sentiment de la maternité. Elle songea -qu’elles n’avaient parlé que par sous-entendus et que les mots qui -créent les choses ne s’étaient pas trouvé prononcés. Ah! si Berthe eût -dit: «C’est ton fils, l’aimes-tu? le veux-tu?», elle n’aurait jamais -trouvé en elle la force de dire non.</p> - -<p>Et elle osa songer encore:</p> - -<p>«C’est avec lui que je serais partie.»<span class="pagenum"><a id="page_152">{152}</a></span></p> - -<h3><a id="VI-b"></a>VI</h3> - -<p>La lumière traînait encore au ciel quand elles quittèrent la maison.</p> - -<p>Le père Oursel, que rien n’étonnait, avait écouté en silence Berthe lui -annoncer le voyage inattendu et laisser ses recommandations.</p> - -<p>—Si on nous demande, vous direz que c’est un voyage d’affaires.</p> - -<p>Elle ajouta:</p> - -<p>—Il y a une lettre pour l’oncle Nathan. S’il venait une visite, vous -diriez qu’on sera là dans quinze jours, et si...</p> - -<p>Elle parut hésiter:</p> - -<p>—Il y a des pois qui vont «perdre». Vous pourriez en porter à M. -Gallier et... au voisin, à M. Froment.</p> - -<p>Le vieux hochait la tête, à mesure, sans commentaires. Elle dit encore:</p> - -<p>—Et, si... on venait...<span class="pagenum"><a id="page_153">{153}</a></span></p> - -<p>Les petits yeux enfouis dans les broussailles eurent un éclair de -compréhension. Il dit:</p> - -<p>—Le gars?... J’ sais bien c’ que faut lui dire.</p> - -<p>Elle s’assura d’un regard qu’ils se comprenaient, et dit d’un ton -détaché:</p> - -<p>—Ça n’a pas d’importance, ce garçon... Enfin, on prévoit tout! Pour le -reste, vous avez de l’argent, nous vous écrirons. Au revoir, mon père -Oursel.</p> - -<p>Il grogna une salutation indistincte et Fanny, qui se retournait, reçut -son étrange regard de chien fidèle.</p> - -<p>La douce nuit d’été sans lune pesait sur la vallée encore chaude du -jour. Sur la vieille route, Berthe craignait l’ombre épaisse des -tournants. Elles couraient presque en arrivant à la gare.</p> - -<p>—Que j’ai eu peur! soupira-t-elle en tombant assise sous la lanterne. -As-tu vu. Au pont, un homme qui nous regardait?</p> - -<p>Fanny portait en elle une peur qui ne laissait place à aucune autre car, -depuis qu’elle avait accepté la fuite en principe et depuis le premier -pas fait sur la route du départ, l’âme d’une fugitive était entrée en -elle. Les ombres du chemin creux ne recelaient rien d’aussi terrifiant -que le passé qui la poussait à présent vers la petite gare déserte. Et -elle frissonnait en songeant aux yeux rusés et froids du soldat. Et -puis, ce voyage, ce voyage, le troisième de sa vie, la troisième étape -de son calvaire... Elle dit vaguement:</p> - -<p>—Non, je n’ai pas vu. Je ne pense pas à ça.</p> - -<p>Le train arriva en soufflant, précédé de l’œil rond de sa lanterne qui -éclairait le ballast her<span class="pagenum"><a id="page_154">{154}</a></span>beux. Les sœurs montèrent dans un compartiment -de troisième classe. Berthe souffla:</p> - -<p>—Quelle chance! Personne! Si on nous voyait!</p> - -<p>A la station de Bréauville, elle fit tout ce qu’il fallait pour qu’on -les remarquât, courant le long des wagons, ouvrant et refermant toutes -les portières. Pourtant, aucune figure de connaissance ne se trouvait -là. Quand le train omnibus qui devait les mettre à Paris à six heures du -matin arriva, elles étaient déjà fatiguées d’émotion et d’appréhension.</p> - -<p>Ce fut un long voyage morne et lassant. A chaque arrêt dans la nuit, -Berthe se réveillait en sursaut, le chapeau de travers, en disant:</p> - -<p>—Je ne dors pas, mais, vraiment, si je dormais, ces secousses me -réveilleraient.</p> - -<p>La figure patiente de Fanny faisait une tache claire dans l’ombre entre -une énorme femme prostrée pour un sommeil de toute la nuit et un homme -en blouse qui descendit à Pavilly. La tête appuyée au dur dossier, elle -se laissait emporter, avec la sensation d’obéir encore, d’obéir contre -sa volonté, contre son choix, contre son cœur. Dans le premier choc de -ce bouleversement, elle avait perdu son orientation. Derrière Félix, -Silas disparaissait. Maintenant, il rentrait dans son champ de vision. -Elle songea: «Qu’est-ce qu’il va penser de notre voyage? Il serait venu, -peut-être, dimanche, parler à Berthe... A-t-il vu entrer le soldat? A -midi... peut-être. Va-t-il rapprocher tout ça? Si jamais il apprenait -quelque chose avant que je ne le lui dise, il croirait que j’ai voulu le -tromper.»<span class="pagenum"><a id="page_155">{155}</a></span></p> - -<p>Une nouvelle torture s’ajoutait à l’autre et, jusqu’à Paris, les deux -hommes se battirent derrière son front.</p> - -<p>  </p> - -<p>Le petit jour d’été s’éclaircissait quand elles arrivèrent. Une brume -enveloppait la cité qui brillait au travers comme un bijou sous une -ouate légère. L’odeur fade de l’eau et l’odeur âcre de la fumée -entrèrent dans le compartiment malpropre. L’écœurement des matins de -voyage tirait les estomacs et les figures. Fanny et Berthe ne se -regardaient plus car elles craignaient de lire sur le visage de l’autre -ce regret qui vient trop tard.</p> - -<p>Au sortir du tunnel, la gare apparut, lépreuse et enfumée et si -affreuse, si indigne de la beauté dont elle est la porte infernale qu’il -n’est pas un voyageur sensible qui ne s’enfuirait s’il écoutait ce -premier mouvement qu’on ne suit jamais. Fanny ferma les yeux. A travers -son indicible fatigue de corps et d’âme, elle ressentait l’offense de -cette laideur. Mais, déjà, Berthe la bousculait.</p> - -<p>—Quoi, alors? On va être les derniers à descendre, quand on est à côté -de la porte.</p> - -<p>C’était, en effet, un avantage dont il lui paraissait illégitime de ne -pas profiter. Les valises leur tirant les bras, elles prirent leur rang -dans le peuple incohérent qui s’écoule sur les quais. Et, les barrières -de l’octroi franchies, elles furent dans la rue, palpitante encore du -réveil.</p> - -<p>La place, nouvellement arrosée, s’étendait, presque vide. Paris sentait -l’eau fraîche et les fruits mûrs. C’était une ville innocente et -inhabitée qui<span class="pagenum"><a id="page_156">{156}</a></span> commençait là. Les deux sœurs s’arrêtèrent, incertaines: -elles ne s’étaient pas attendues à ceci.</p> - -<p>Berthe murmura:</p> - -<p>—C’est comme ça, Paris? Tu m’avais pas dit...</p> - -<p>Fanny hocha la tête.</p> - -<p>—Je l’ai si peu vu! On n’a fait que le traverser quand on s’est réfugié -à Villeneuve. Si tu veux, on pourrait y aller, je me rappellerais...</p> - -<p>Mais Berthe protesta:</p> - -<p>—Ah! mais non, on est à Paris, faut au moins en profiter.</p> - -<p>Elles rechargèrent leurs valises et, sourdes aux invites de quelques -porteurs et cochers, elles commencèrent l’exploration des rues.</p> - -<p>Les hôtels luxueux ne les arrêtèrent pas un instant. En passant devant -le hall, elles détournaient la tête. Les petits établissements dont le -quartier regorge les firent hésiter. Elles ralentissaient le pas, -regardaient longuement la porte du bureau, mais, quand un garçon -ensommeillé s’avançait sur le seuil, elles se sauvaient en hâte.</p> - -<p>Cependant les quarts d’heure passaient. Sept heures sonnèrent. Des -voitures de laitiers et de messageries ferraillaient aux pavés. Les -tombereaux de la voirie avec leurs chevaux abrutis et leurs conducteurs -épileptiques épouvantèrent les sœurs et elles finirent par entrer dans -un petit hôtel devant lequel elles étaient passées trois fois.</p> - -<p>—Tu vas parler, souffla Fanny à Berthe.</p> - -<p>Après de longs pourparlers soupçonneux de la cadette avec une patronne -fardée et mal lavée, les sœurs se trouvèrent dans une chambre assez -claire<span class="pagenum"><a id="page_157">{157}</a></span> située au quatrième étage mais où flottait une étrange odeur -d’eau de toilette, de cuisine et de cabinets.</p> - -<p>Quand la porte se referma, après les derniers marchandages, les sœurs -poussèrent ce soupir d’aise des voyageurs qui viennent d’acheter un -foyer.</p> - -<p>Berthe ouvrit la fenêtre. Cette fois, la ville commençait sa vie -véritable du matin. Dans les rues c’était le réveil de la fourmilière, -avec ses courants d’êtres infatigables allant vers des buts mystérieux. -Et le bruit terrible des voitures, des autobus, des tramways, celui des -trains proches avec leurs sifflets et leurs jets de vapeur, et celui que -font les milliers de pas et les millions de paroles, ce bruit qui est la -voix même de la ville montait jusqu’à la petite chambre et jusqu’à -elles. Fanny regardait par-dessus l’épaule de sa sœur. La moitié d’une -place lui suffisait toujours. Et, confusément, comme il arrive en cette -première rencontre, elle sentit qu’elle était absorbée dans quelque -chose d’extérieur, plus fort que sa force; et une peur sournoise la -saisit.</p> - -<p>Quand elles eurent déjeuné de café au lait insipide et de délicieux -petits pains, les choses leur semblèrent moins difficiles.</p> - -<p>—Qu’est-ce qu’on va faire? osa demander Fanny.</p> - -<p>—On va profiter de ce qu’on est ici.</p> - -<p>Fanny jeta un coup d’œil craintif vers le garçon qui empilait des -assiettes sur le dressoir.</p> - -<p>—Profiter?</p> - -<p>—Oui. Visiter Paris. Tu y es venue, toi, mais moi, c’est la première -fois...<span class="pagenum"><a id="page_158">{158}</a></span></p> - -<p>—Oh! dit Fanny tristement, on ne pensait pas à visiter...</p> - -<p>—Je te dis pas, s’entêta la cadette, mais enfin tu y es venue. Rien que -de traverser, c’est beau.</p> - -<p>Elle se pencha.</p> - -<p>—A propos, combien de temps que vous avez été à Villeneuve avec maman?</p> - -<p>Fanny détourna les yeux. Sa pudeur était sur elle, insurmontable comme -au premier jour.</p> - -<p>—Huit jours, je crois bien.</p> - -<p>—Tu crois bien! Tu n’es pas plus sûre que ça? Que t’es drôle, ma pauv’ -fille!</p> - -<p>Elle s’arrêta, se souvenant tout de même à l’éclat de sa voix, qu’elle -n’était plus dans leur maison de Beuzeboc, avec le vieux sourd pour tout -public.</p> - -<p>—Et alliez-vous à Paris? continua-t-elle.</p> - -<p>—Non, oh! non, jamais!</p> - -<p>—Eh bien, conclut-elle avec décision, on va le voir pour notre argent.</p> - -<p>Elles sortirent.</p> - -<p>Dehors, la rue inclinée qui roulait déjà son torrent humain -s’entr’ouvrit et se referma sur elles pour les engloutir.<span class="pagenum"><a id="page_159">{159}</a></span></p> - -<h3><a id="VII-b"></a>VII</h3> - -<p>Ce furent dix journées étonnantes. D’abord, elles ne voulurent demander -aucun renseignement par peur d’être trompées et selon le défiant <i>Credo</i> -normand. Le premier jour, dès qu’elles eurent fini leur petit déjeuner, -elles partirent par les rues fraîches encore de la nuit.</p> - -<p>Elles allaient, une peu inquiètes, le cou tendu, la main sur la poche, -singulières et déplacées parmi les passants qui se retournaient souvent -pour les revoir.</p> - -<p>Quand elles apercevaient un jardin public, elles y entraient vite pour -s’asseoir sur ces bancs offerts gratuitement, sous ces arbres -surprenants qui consentent à pousser entre les maisons.</p> - -<p>Une à une, elles trouvèrent les églises. Elles y pénétraient en évitant -peureusement le bénitier. A Notre-Dame, Berthe compta les chaises. La -rosace, pourtant les éblouit. A Saint-Sulpice, les orgues jouaient. -Elles restèrent foudroyées contre un pilier, sans oser bouger, comme si -ce bruit remplissait l’édifice à leur enlever la possibilité de le lui -disputer.<span class="pagenum"><a id="page_160">{160}</a></span></p> - -<p>Parfois, Berthe se ressaisissait:</p> - -<p>—C’est pas plus beau qu’à Rouen, disait-elle.</p> - -<p>Et Fanny traînait partout un cœur blessé et des yeux qui osaient à peine -quitter le spectacle terrifiant qu’ils regardaient intérieurement. Les -visions nouvelles passaient devant elle, comme devant une glace. Un -instant, elle les reflétait sans qu’elles pénétrassent dans son esprit -pour y demeurer par le souvenir. Son cerveau, son esprit, son cœur -étaient déjà occupés. Quelle place y restait-il pour la curiosité ou -l’émotion? Elle suivait sa sœur puisqu’il fallait la suivre, admirait -quand il devenait nécessaire d’admirer, s’exclamait parfois, même, pour -faire écho à Berthe, mais elle se sentait morte à tout.</p> - -<p>C’est ainsi, à pied, et pierre à pierre, qu’elles découvrirent Paris. -Mais elles n’y furent émerveillées qu’une fois: lorsqu’elles trouvèrent -la Concorde.</p> - -<p>C’était un des premiers matins. Il avait plu et le ciel, frais lavé, -miroitait dans les flaques d’eau. Une brise, venue des Champs-Elysées -arrosés, leur arriva presque dans la rue Royale.</p> - -<p>—Ça sent les bois, fit Berthe.</p> - -<p>Et ce fut alors qu’elles aperçurent la place comme un désert où le vent -les aurait déposées pendant qu’elles dormaient. Devant elles, le pavé -s’étendait pour la première fois, illimité, semblait-il, et peuplé de -passants semblables à des fourmis affolées. Les statues et les fontaines -colossales et l’obélisque sur son fût de pierre paraissaient seuls à la -taille de cette immensité.</p> - -<p>—C’est comme la mer! dit Fanny.<span class="pagenum"><a id="page_161">{161}</a></span></p> - -<p>Un moment, elles restèrent immobiles, vraiment béantes d’émerveillement. -Et puis, l’appel irrésistible leur vint comme il vient à tous ceux qui, -pour la première fois, aperçoivent l’espace et ses chemins. Elles se -jetèrent à la traverse, allant de l’audace à l’affolement, courant entre -les voitures lorsqu’il aurait fallu s’arrêter, s’arrêtant lorsqu’il -aurait fallu passer, toutes pareilles, enfin, à de grands oiseaux de -nuit subitement livrés à la clarté.</p> - -<p>Elles y revinrent souvent, tremblantes et fascinées devant ce danger -offert qui les tentait jusqu’à ce qu’elles y cédassent.</p> - -<p>Berthe disait:</p> - -<p>—Mais tous les chemins y mènent donc?</p> - -<p>Et, sournoisement, elles s’arrangeaient pour prendre ceux-là.</p> - -<p>Quand elles passaient devant les théâtres, elles détournaient la tête. -Pourtant, l’Opéra leur sembla digne de faire exception et elles -l’admirèrent comme une curiosité architecturale du même ordre que les -églises.</p> - -<p>Le soir, elles ne sortaient pas et, après leur repas auquel elles -trouvaient toujours un petit goût d’orgie, malgré qu’elles le prissent -léger et qu’elles fussent garées tout au bout de la longue table d’hôte -souvent plus qu’à moitié vide, elles remontaient dans leur chambre. Là, -Fanny, lasse de la journée, se laissait tomber sur le fauteuil qui se -plaignait doucement. Et tous ses soucis retombaient sur elle sans -partage, comme si la nuit et l’oisiveté la rendaient enfin vulnérable.</p> - -<p>Alors, elle se martyrisait de questions, de doutes. Félix et Silas. -Silas et Félix. Cette absence<span class="pagenum"><a id="page_162">{162}</a></span> de nouvelles où elles étaient pour tout -le voyage permettait de tout supposer. Et qui eût écrit? L’oncle Nathan -ne dépensait jamais un timbre sans motifs vitaux, et il n’en verrait -aucun ici. Le père Oursel était illettré, et aucun de leurs amis ne -devait se sentir appelé à communiquer avec elles. Alors? Que se -passait-il là-bas? Le soldat était-il reparti? Elle espérait que oui en -songeant à Berthe, tant elle avait pris l’habitude de canaliser sa -pensée dans celle de sa sœur, jusqu’au moment où l’idée qu’elle ne -reverrait plus Félix la frappait comme un coup de massue dont on sent -qu’on va mourir.</p> - -<p>Sur la nuit éclairée, la forme de Berthe mettait une ombre massive et, -quelquefois, à bout de pensées et de souffrances, Fanny venait derrière -elle regarder aussi l’iniquité de la grande Babylone. Du quatrième, on -distinguait mal les trafics du trottoir, mais l’éclairage, les enseignes -lumineuses, l’atmosphère empoussiérée, violente, ardente et parfumée, -arrivaient jusqu’à elles. Et surtout, surtout, le bruit sourd, le bruit -enfiévré, le bruit de plaisir et de fête du Paris nocturne montait, -montait sans arrêt jusqu’à cette petite chambre qui était leur -forteresse, et d’où elles se défendaient.</p> - -<p>Elles ne parlaient pas; Berthe, par moments, poussait une exclamation -étouffée quand un jet lumineux, ou la phrase langoureuse d’un violon -d’orchestre ou quelque remous de la foule l’étonnait plus fort. Alors, -pour s’excuser, elle disait:</p> - -<p>—Si «ils» voyaient ça, à Beuzeboc!</p> - -<p>Quelquefois le garçon, qui constituait à peu près leur seul truchement à -l’hôtel (Berthe ayant déclaré<span class="pagenum"><a id="page_163">{163}</a></span> une fois pour toutes que la dame du -bureau n’avait pas «l’air comme il faut»), leur proposait à demi-voix -des billets de théâtre.</p> - -<p>—Pourquoi que ces dames ne se distraient pas un peu? demandait-il.</p> - -<p>Et il leur offrait successivement toutes les pièces à succès des -théâtres subventionnés et des autres. Berthe prenait un air choqué -qu’elle gardait avec peine. Elle répétait:</p> - -<p>—Le Moulin-Rouge! Vous dites? Mais c’est pas un endroit comme il faut, -ça!</p> - -<p>Il y avait une pointe de complaisance dans la façon dont elle répétait -ces mots. Et Fanny pensait: «Je n’oserai jamais lui répondre comme ça!»</p> - -<p>D’ailleurs, Berthe endoctrinait le garçon qui s’était révélé -compatriote, étant d’Harfleur.</p> - -<p>—Chez nous, à Beuzeboc, disait-elle, c’est mieux qu’ici. Chez nous, on -ne fait pas le veau comme ici. Chez nous, on mange les artichauts à la -crème.</p> - -<p>Le garçon abondait. La crème? La crème avec les œufs, avec les -choux-fleurs, les poulets, les moules, les haricots verts, ah! oui, la -crème? Il connaissait ça, et il connaissait aussi Beuzeboc, par -ouï-dire, comme une ville de fabriques où on gagnait bon.</p> - -<p>Berthe expliquait avec condescendance qu’il y en avait une en face de -leur maison et que, même, ça manquait, le dimanche, de ne plus -l’entendre. Le garçon parlait des tréfileries et des chantiers qui, tout -le jour, grondaient au bord de la basse Seine. Et tous deux, le garçon -chauve, éternelle<span class="pagenum"><a id="page_164">{164}</a></span>ment fatigué et la grosse fille endimanchée et -dépaysée, ressuscitaient le pays dans la salle morne du restaurant.</p> - -<p>Fanny les regardait sans bien les voir et sans les écouter. Les noms -familiers l’endormaient doucement, car Paris la fatiguait à mourir. -Harfleur, Beuzeboc, et la Hétraye et Cantarville et Lintot et Etainhus. -Elle appuyait sa tête sur sa main: il lui semblait être revenue dans la -petite salle à manger de la route de Villebonne. Et elle somnolait -paisiblement sans ses grands rêves épuisants de la nuit, que pleuplaient -les figures ennemies de Silas et de Félix.</p> - -<p>Elles visitèrent les musées, passant un jour tout entier au Louvre, de -l’ouverture à la fermeture, et mangeant furtivement un croissant sous -les yeux gênants des gardiens. Elles parcouraient les salles avec -lenteur en regardant à la dérobée les parquets luisants. Mais elles -cessèrent de voir les tableaux dont la multitude les rebutait.</p> - -<p>Berthe disait:</p> - -<p>—Y en a-t-il, y en a-t-il dans cette halle!</p> - -<p>Fanny courait derrière, lassée, une migraine serrant ses yeux meurtris.</p> - -<p>Quand elles rencontraient une fenêtre, elles regardaient dehors avec -envie, mais sans oser avouer qu’elles auraient mieux aimé marcher sur le -quai accueillant, plein de soleil et d’ombre papillotant au vent qui -agitait les peupliers de la berge. Quand elles sortirent, elles étaient -presque malades de leur marche de sept heures à travers les bâtiments. -Elles tombèrent sur un banc du quai.</p> - -<p>—C’est tout de même beau, dit Berthe avec<span class="pagenum"><a id="page_165">{165}</a></span> conviction. Et toutes ces -peintures, tous ces cadres! Et pour rien!</p> - -<p>Fanny acquiesça faiblement. Cela glissait sur elle avec le reste. Elle -ne sentait qu’une immense lassitude et le besoin, enfin, de se trouver -chez elle, avec son souci et son malheur bien présents, sertis dans sa -vie ordinaire et non pas transportés dans ce monde hostile et -bouleversé. Et ce fut ce jour-là qu’elle osa dire enfin:</p> - -<p>—Rentrons chez nous, veux-tu? Je ne me plais pas ici.</p> - -<p>  </p> - -<p>Berthe la querella longuement là-dessus. Il n’y avait que dix jours -qu’elles étaient à Paris. La somme fixée ne se trouvait point dépensée. -On avait dit quinze jours, pourquoi abréger? Fanny laissa passer le -flot, tête courbée. Et elle dit enfin, doucement:</p> - -<p>—Ça ferait une économie. On a déjà bien vu tout.</p> - -<p>Berthe sembla considérer l’argument. Son avarice devait lutter avec sa -curiosité. Elle prononça enfin:</p> - -<p>—T’en as donc assez?</p> - -<p>—Oui, avoua Fanny, j’ voudrais être chez nous.</p> - -<p>—Que t’es drôle, ma pauvre fille! T’es jamais contente! On est ici, pas -mal, à voir Paris... T’as donc hâte de retrouver du tourment?</p> - -<p>Jamais elles n’avaient reparlé du soldat, comme si l’étourdissement de -leur vie les empêchait de se souvenir, comme si Beuzeboc et ses soucis -n’existaient plus, comme si le fait de couper les ponts<span class="pagenum"><a id="page_166">{166}</a></span> eût supprimé le -danger. Peut-être était-ce simplement parce qu’elles ne pouvaient pas en -parler dans ce milieu nouveau, car les paroles sont, plus qu’on ne le -sait, dépendantes d’une atmosphère, d’un ciel, d’un paysage.</p> - -<p>Bien que sa pensée n’eût jamais quitté l’aînée, ces mots ressuscitèrent -le soldat devant les deux sœurs, aussi nettement que si, vivant, il se -fût dressé entre elles sur ce quai plein d’ombres mouvantes, de feuilles -et d’oiseaux. Et Berthe dit, d’un ton qui hésitait:</p> - -<p>—Qu’est-ce qui se passe là-bas?</p> - -<p>Elles virent la maison si bien posée entre son jardin et sa rue et, -positivement, la fabrique d’en face fit son ronron incessant qui semble -agiter l’air.</p> - -<p>—Tu vois, fit enfin Fanny, il vaudrait mieux que nous y soyons...</p> - -<p>Elle se tut pour laisser passer le bruit d’un tramway et ajouta:</p> - -<p>—Il y a des pois qui «perdent».</p> - -<p>Berthe ne disait plus rien. Elle fixait la noble façade du vieux Louvre -au balcon noir et or historique. Du doigt, elle le désigna enfin:</p> - -<p>—C’est le balcon d’où le roi a tiré sur les protestants, tu sais?</p> - -<p>Les yeux de Fanny, qui regardaient en elle un spectacle différent, -l’interrogèrent.</p> - -<p>—Oui, on nous l’a dit. Tu te rappelles que M. Poirier nous a bien -recommandé d’aller voir ça.</p> - -<p>—Ah! peut-être, fit-elle sans conviction.</p> - -<p>Elles se turent encore, puis Berthe reprit:</p> - -<p>—Des pois qui perdent, c’est vrai. Et puis<span class="pagenum"><a id="page_167">{167}</a></span> ça va être les -distributions de prix qu’on ne manque jamais...</p> - -<p>Leur vie quotidienne évoquée les entoura tout à coup et leur sembla, -seule, véritable et nécessaire.</p> - -<p>—On oublie, ajouta Berthe avec difficulté, on oublie tout dans ce -Paris. Pourtant, c’était beau.</p> - -<p>—C’est beau, mais on serait mieux chez nous.</p> - -<p>Les sourcils froncés, Berthe réfléchissait. Maintenant, finie la -fantasmagorie dans laquelle elles venaient de vivre, on rentrait dans le -réel, à cause de ces paroles dites qui appelaient les autres.</p> - -<p>—Le soldat, dit-elle enfin. Il sera parti, ça, c’est sûr. Mais combien -qu’il sera resté? Il a dit qu’il avait quinze jours, mais il n’avait pas -d’argent pour rester quinze jours à Beuzeboc!</p> - -<p>Fanny plongea d’un seul coup dans son souci. Au même point qu’au départ, -sans avoir avancé d’un pas. Elle dit faiblement:</p> - -<p>—Sûr qu’il est parti! Qu’est-ce qu’il ferait là-bas?</p> - -<p>Un regret inconscient passait dans sa voix. Berthe répliqua avec -aigreur:</p> - -<p>—Dieu merci! On a fait ce qu’il fallait pour en être débarrassées.</p> - -<p>Elle réfléchit encore.</p> - -<p>—Faut peut-être pas trop rester parties, on ne sait pas. S’il avait dit -des choses, il vaudrait mieux être là pour le savoir. Et puis...</p> - -<p>Elle sourit presque et sa grosse figure en fut illuminée. Frappée du -changement de sa voix, Fanny la regarda.<span class="pagenum"><a id="page_168">{168}</a></span></p> - -<p>—Quoi donc?</p> - -<p>—Le voisin va se demander ce que nous devenons.</p> - -<p>—Le voisin? Le voisin?</p> - -<p>Elle répétait stupidement le petit mot qui venait de lui faire -comprendre qu’elle n’avait pas encore touché le fond de son tourment, et -que l’hostilité de sa sœur devenait de la rivalité.</p> - -<p>Le fleuve incessant des passants coulait devant leur banc. Les regards -distraits s’accrochaient aux détails de leurs toilettes, s’amusaient un -instant à leurs figures provinciales et disparaissaient pour faire place -à d’autres.</p> - -<p>Elles se levèrent et suivirent le flot. Déjà la ville avait disparu à -leurs yeux, leur existence reprenait son cours dans le lit habituel.</p> - -<p>En tournant la tête, elles auraient pu encore apercevoir le banc ombragé -qu’elles venaient de quitter; pourtant, elles n’étaient déjà plus là, -elles étaient parties, elles étaient arrivées.<span class="pagenum"><a id="page_169">{169}</a></span></p> - -<h3><a id="VIII-b"></a>VIII</h3> - -<p>Lorsqu’elles débarquèrent à la gare de Beuzeboc, toutes les écharpes des -soirs normands traînaient sur la vallée creusée en entonnoir. Leurs -yeux, réhabitués par la lente progression du voyage, se reposaient enfin -avec délices. Voilà le pont qui annonce la ville, et les maisons -solitaires qui font sentinelles, et voici la gare, et l’omnibus, et les -«soleils», et les sentiers blancs qui montent vers les bois, et les -cheminées roses qui dépassent les collines vertes...</p> - -<p>—Quel bonheur d’être rentrées, tout de même! cria Berthe en descendant -de wagon.</p> - -<p>Fanny oubliait sa lassitude. Quelque chose enfin l’accueillait ici. -L’air était ami. Les habitudes, le travail et le repos venaient -au-devant d’elle.</p> - -<p>Et, sur le seuil de la gare, elles aperçurent le soldat qui attendait la -sortie en montant la faction.</p> - -<p>Glacées, elles s’arrêtèrent. Il leur faisait une sorte de salut -militaire sans sourire, gravement,<span class="pagenum"><a id="page_170">{170}</a></span> comme pour bien montrer que leur -rencontre était chose sérieuse et préméditée et non pas d’aventure.</p> - -<p>Berthe se remit la première. Elle prit sa sœur au bras, l’entraîna vers -l’omnibus qui attendait, la poussa dedans, y jeta leurs valises. Ce fut -étourdissant. Fanny tremblait encore du coup, que la lourde machine -s’ébranlait déjà. Quand elle eut repris ses sens engourdis, elle n’eut -qu’un mouvement: regarder, revoir Félix. Mais le soldat avait disparu.</p> - -<p>Pendant le trajet qui se fit dans le bruit infernal de la grosse voiture -ferraillant aux pavés, Berthe lui cria des choses, gesticula. Elle -n’entendait rien, ne comprenait rien. Une seule chose demeurait: elle -avait revu son fils. Tout au fond d’elle une sorte de grande joie sombre -grondait, contre laquelle elle se débattait comme le chasseur qu’une -bête, à moitié sortie de sa tanière, a déjà saisi au pied, malgré qu’on -la batte, qu’on l’assomme pour lui faire lâcher prise.</p> - -<p>Ce fut assez court. La vue de sa sœur hors d’elle-même, celle des rues, -des rues faites de maisons où chacun connaissait les demoiselles -Bernage, dressa comme un mur d’obstacles à cette marée furieuse qui -venait de passer sur elle. Et, tout à coup, elle eut peur: peur du monde -en bloc, des gens en particulier: peur de Berthe, et de l’oncle Nathan -et du père Oursel même, peur de ce Félix aux yeux durs, peur d’elle-même -à cause de ce qu’elle venait de sentir.</p> - -<p>Les chevaux grimpaient au pas la dernière côte. Tous les voisins -garnissaient les portes dans la<span class="pagenum"><a id="page_171">{171}</a></span> douceur du soir. Les sœurs reconnurent -leur maison et, devant la porte, le soldat qui attendait.</p> - -<p>Cette fois, elles avaient compris. C’était une déclaration de guerre, de -guerre à mort ou plutôt à vie. Le Félix commençait à se faire -reconnaître. Déjà, toute la ville devait jaser. Les sœurs ne surent -jamais comment elles avaient franchi leur grille en frôlant le soldat en -sentinelle, comment elles s’étaient trouvées assises, haletantes, chez -elles, enfin chez elles, dans ce chez elles menacé.</p> - -<p>Comme une espèce d’ange gardien rustique, le père Oursel se tenait dans -la cuisine où elles s’étaient réfugiées. Il les regardait avec une sorte -de compréhension apitoyée. Mais il ne leur adressa pas un mot, même de -bienvenue, à la suite du bonjour caverneux dont il les salua.</p> - -<p>Ce ne fut qu’après le souper qu’elles retrouvèrent le calme nécessaire -pour en parler. Jusque là, ç’avait été des exclamations, des soupirs et -des gestes. La bonne soupe mitonnée, les œufs frais, les légumes -nouveaux, tous ces biens dont le goût leur revenait parurent leur -redonner un peu d’espoir.</p> - -<p>—Il faut en finir, dit Berthe. Père Oursel!...</p> - -<p>Le vieillard, qui remuait sa vaisselle dans l’eau fumante, se retourna.</p> - -<p>—Père Oursel, ce gars qu’est soldat est là à la porte. Il est-il revenu -ici?</p> - -<p>Le père Oursel se remit à sa bassine avec un mépris très visible.</p> - -<p>—Est rien! dit-il, dans la vraie manière laconique normande.</p> - -<p>Berthe connaissait ses façons. Il fallait insister.<span class="pagenum"><a id="page_172">{172}</a></span></p> - -<p>—Père Oursel, est-il revenu, oui ou non?</p> - -<p>—Il est venu, il est venu... murmura-t-il d’un ton dubitatif. Il y a -rien à faire pour lui ici.</p> - -<p>—Bien sûr, bien sûr, dit Berthe. Mais pourquoi donc qu’il est planté là -comme s’il nous attendait?</p> - -<p>Elle osait enfin mettre en paroles leur appréhension. Fanny trembla -d’entendre le bonhomme répondre. Mais il se tut, noyant son silence dans -le bruit des casseroles. Et elles n’apprirent rien de plus ce soir-là, -ni son sentiment s’il en nourrissait un là-dessus, ni celui des gens de -Beuzeboc.</p> - -<p>Comme Berthe allait entrer dans sa chambre, Fanny l’arrêta.</p> - -<p>—Nous parlerons demain, veux-tu? Je ne peux pas ce soir, je t’assure.</p> - -<p>Une si effrayante fatigue creusait ses traits dans sa figure livide aux -yeux cernés que Berthe n’osa point passer outre.</p> - -<p>—Bon, bon, dit-elle. Repose-toi, ma fille, y en a qui ne se reposeront -pas, va!</p> - -<p>Sur ce trait, elle se retira, déjà remise du voyage et toute rafraîchie, -elle, par la perspective du combat.</p> - -<p>  </p> - -<p>Quand Fanny se fut assurée en tremblant, le lendemain matin, qu’aucun -soldat ne se montrait sur la route, elle gagna le jardin où Berthe -attendait le déjeuner en considérant les pois en train de «perdre». Elle -ne savait plus, vraiment, où elle en était, car ce curieux instinct -nouveau qui venait de lui être révélé ne la soutenait que lorsque<span class="pagenum"><a id="page_173">{173}</a></span> ses -yeux de chair pouvaient se poser sur son fils. Hors de sa vue, elle -n’était réellement qu’une créature tremblante, agitée, soumise aux -autres.</p> - -<p>Berthe vint au-devant d’elle. Il y avait sur sa figure une espèce de -résolution qui effraya Fanny en même temps qu’elle la rassurait. Et elle -attendit qu’elle parlât. Ce fut aussitôt.</p> - -<p>—Fanny, pendant que tu dormais, j’ai parlé avec le père Oursel. Le -soldat est venu tous les jours.</p> - -<p>Elle s’arrêta, le temps de jouir de son effet sur la malheureuse, et -reprit:</p> - -<p>—Tous les jours! Tu vois ce qu’on suppose, ce qu’on dit. Encore, ce -n’est rien, parce que nous n’y étions pas. Mais, maintenant, qu’est-ce -qui va arriver?</p> - -<p>Devant elle, Fanny restait pétrifiée, sans voix. Berthe reprit encore:</p> - -<p>—Tu ne sais pas? Tu n’as pas une idée? Pourtant, c’est à cause de toi -que tout ça est arrivé. Mais j’ai déjà vu ce qu’il fallait faire.</p> - -<p>Comme elle se taisait, Fanny retrouva la voix. Elle hasarda:</p> - -<p>—L’oncle Nathan lui parlerait bien.</p> - -<p>Berthe cria:</p> - -<p>—L’oncle Nathan est dans la Manche pour huit jours, voir des chevaux. -Il peut en arriver des choses, d’ici huit jours!</p> - -<p>Fanny, écrasée, balbutia:</p> - -<p>—M. Poirier pourrait...</p> - -<p>—M. Poirier?... Un homme comme lui, fourré dans les livres jusqu’au cou -et qui se détourne quand il voit une limace sur sa route? Allons<span class="pagenum"><a id="page_174">{174}</a></span> donc! -qu’est-ce qu’il irait dire à ce mauvais gars?</p> - -<p>Malgré elle, Fanny interrompit:</p> - -<p>—C’est peut-être pas un mauvais gars...</p> - -<p>Berthe agita furieusement les bras.</p> - -<p>—Tu le défends, à cette heure, tu le défends? Après ce qu’il nous a -fait voir! Un mauvais gars, comme son père!...</p> - -<p>Fanny s’était abattue sur le banc. Elle sanglota:</p> - -<p>—C’était pas un mauvais gars. Il a écrit. Il regrettait. On peut bien -se repentir.</p> - -<p>Berthe resta un moment à court. La plus pure orthodoxie lui barrait la -route. Et, tout à coup, elle trouva une réponse:</p> - -<p>—Œil pour œil, dent pour dent! C’est ça qu’il faut dire, c’est ça!</p> - -<p>Fanny pleurait toujours, à sanglots profonds, qui secouaient ses épaules -frêles; et tout le chagrin du monde semblait abattu là sur elle.</p> - -<p>Le soleil entrait lentement dans le jardin, repliant un à un les pétales -jaunes des belles de nuit, ouvrant les petites coupes bleues et blanches -des belles de jour. L’air paraissait déborder du ronron doux de la -fabrique. Un beau jour d’été commençait dans la vallée.</p> - -<p>Les sanglots de l’aînée cessèrent peu à peu. Sans la regarder, Berthe se -recueillait. Et elle lâcha enfin le mot par lequel elle gouvernait la -vie de sa sœur:</p> - -<p>—Ecoute...</p> - -<p>«Ecoute, Fanny, tu dis vrai: il faut quelqu’un qui nous conseille, un -homme qui puisse, s’il le faut, tenir tête à un homme, parce que moi, -ce<span class="pagenum"><a id="page_175">{175}</a></span> gars-là, ça me tourne le sang de penser qu’il faut que je lui parle.</p> - -<p>«Alors, il n’y a qu’un homme qui puisse nous aider.»</p> - -<p>Elle s’arrêta un peu.</p> - -<p>—Tu y penses comme moi!</p> - -<p>Fanny fit d’un air stupide:</p> - -<p>—M. Gallier?</p> - -<p>—Tu ne cherches que des vieux. Que t’es simple, ma pauvre fille! Faut -un homme encore jeune, d’attaque, qui puisse faire peur. Voyons... le -plus près, notre voisin.</p> - -<p>Fanny répéta:</p> - -<p>—Notre voisin?</p> - -<p>—Oui, M. Froment, l’instituteur.</p> - -<p>La stupeur morne qui marqua le visage de Fanny dut lui faire voir qu’il -fallait la noyer dans des paroles, car elle reprit très vite:</p> - -<p>—Tu comprends, ce n’est plus un étranger. Nous l’avons rencontré -souvent, il demeure à côté de nous...</p> - -<p>—M. Froment, jamais! Oh! non, ce n’est pas possible, fit Fanny, les -yeux séchés, les mains jointes.</p> - -<p>—Et pourquoi pas possible?</p> - -<p>—Mais parce que je ne veux pas, je ne peux pas. Surtout lui!</p> - -<p>Elle avait tout dit. Berthe la considéra comme elle le faisait rarement. -Fanny comptait pour si peu dans sa vie profonde! Et elle dit lentement, -comme quelqu’un qui a enfin compris:</p> - -<p>—Ah! surtout lui! Ah! surtout lui! Je m’en<span class="pagenum"><a id="page_176">{176}</a></span> doutais bien que tu faisais -quelque chose en dessous aussi par là. Mais enfin, tu l’avoues!</p> - -<p>Elle tremblait de fureur, soudain, comme quelqu’un qui vient de -découvrir l’imprévu, et non pas comme la prudente toujours avertie -qu’elle voulait paraître. Et, à côté d’elle, Fanny tremblait de chagrin -et d’émoi.</p> - -<p>—Oui, c’est comme ça, dit-elle enfin. Nous étions d’accord. Il devait -venir...</p> - -<p>Elle s’arrêta, incapable de continuer, tant son bonheur manqué la -prenait à la gorge.</p> - -<p>—Eh bien, il viendra, dit férocement la grosse fille. Et on lui dira -ça.</p> - -<p>Une idée subite parut la frapper.</p> - -<p>—Car, enfin, tu n’allais pas prendre cet homme-là sans rien lui dire, -tout de même?</p> - -<p>—Oh! peux-tu croire ça!</p> - -<p>—Est-ce qu’on sait jamais avec toi?</p> - -<p>Fanny tenta de se rebeller.</p> - -<p>—Tu sais bien qu’avec les autres...</p> - -<p>Mais Berthe ne voulait rien de ce côté.</p> - -<p>—Les autres, les autres! dirait-on pas qu’il y en avait une douzaine -après toi!</p> - -<p>Le soleil arrivait sur les héliotropes, qui envoyèrent une bouffée -vanillée jusqu’au banc.</p> - -<p>Berthe reprit:</p> - -<p>—Il faut lui dire, à M. Froment, tout de suite. Puisqu’il faut en -arriver là, pourquoi attendre?</p> - -<p>Fanny se tordait les mains.</p> - -<p>—Pas comme ça, pourtant! Ce n’est pas comme ça que je voulais lui -dire!<span class="pagenum"><a id="page_177">{177}</a></span></p> - -<p>—Qu’est-ce que ça fait? Toutes les manières sont bonnes de dire ce -qu’on veut.</p> - -<p>Elle se pencha.</p> - -<p>—<i>Il faut</i>, <i>il faut</i> lui dire. Il nous donnera un bon conseil. As-tu -mieux à proposer?</p> - -<p>Elle s’arrêta un instant, comme pour attendre une opinion qui ne vint -pas.</p> - -<p>—Tu vois bien, tu n’as rien à dire.</p> - -<p>Elle se leva.</p> - -<p>—A la sortie de onze heures et demie, je demanderai à M. Froment -d’entrer un instant.</p> - -<p>Fanny s’épouvanta devant cette façon officielle d’agir.</p> - -<p>—Entrer chez nous!</p> - -<p>—Eh bien, puisqu’il devait venir. Puisque vous...</p> - -<p>Elle ne se décida pas à prononcer un mot qui parût consacrer ou même -accepter la chose, et, se levant brusquement, elle s’en alla.</p> - -<p>Cachée dernière les rideaux de sa fenêtre, Fanny vit la scène redoutée: -la grand’porte de l’école s’ouvrant, le flot agité des enfants -s’envolant et la haute taille de Silas planté au milieu d’eux.</p> - -<p>Et puis Berthe, près de la barrière entr’ouverte, semblable à une -araignée dans sa toile, Berthe attendant le passage du grand homme et -avançant d’un pas.</p> - -<p>Oh! ce pas! Fanny en brûla de honte, tandis qu’elle rougissait lentement -jusqu’aux yeux. Et puis ce fut rapide. Quelques mots et Silas entrait, -refermait la barrière, suivait Berthe dans l’allée, et Fanny entendait -résonner son pas ferme sur les marches, dans le corridor.<span class="pagenum"><a id="page_178">{178}</a></span></p> - -<p>Alors elle essaya de se composer: «Il faut que je descende, allons, -songea-t-elle. <i>Il le faut.</i> Il faut que ce soit moi qui lui dise.»</p> - -<p>Ce fut un combat dur et court. Elle luttait encore que, déjà, elle -descendait l’escalier sans presque s’en rendre compte.</p> - -<p>A la porte du salon, elle s’arrêta, surprise. Berthe avait fait entrer -sa visite dans la pièce de cérémonie. Cela lui fut encore une occasion -d’hésiter. Enfin, elle se vainquit, et, pâle, tremblante, le cœur -battant jusque dans la gorge, elle entra.</p> - -<p>Tout de suite, elle comprit qu’ils n’en étaient qu’aux préliminaires de -l’explication. Silas, debout, sans chapeau à la main, ce qui lui donnait -quelque chose d’étrangement familier, se tenait en face de Berthe, la -tête inclinée, avec un air de surprise dissimulée. Autour d’eux, la -pièce inhabitée, froide, luisait d’un éclat gelé par le vernis des -meubles, l’or des cadres, de la garniture de cheminée, les glaces et les -vitres. «Il n’y a pas un grain de poussière!» songea Fanny avec -satisfaction, malgré elle. Et, aussitôt, elle plongea dans ses -tourments.</p> - -<p>Berthe disait:</p> - -<p>—Ah! la voilà!</p> - -<p>Il y eut le petit choc ordinaire et l’embarras des rencontres. Fanny -sentait les yeux de Silas la brûler à travers ses paupières baissées à -elle, lui demander: «Pourquoi êtes-vous partie? Où êtes-vous allée? -Comment ne m’avez-vous rien dit?» Et le joug écrasant de l’amour, -qu’elle ne sentait plus, retomba sur elle.</p> - -<p>Comme en rêve, elle vit qu’ils étaient tous assis.<span class="pagenum"><a id="page_179">{179}</a></span> Elle entendit sa -sœur qui, seule à rompre l’insupportable silence, disait des paroles -quelconques pour masquer leurs pensées. Elle entendit: «Paris, oui, -Paris. Un petit voyage.» Et, enfin, les mots importants arrivèrent. La -voix profonde de Silas répondit:</p> - -<p>—Vous avez besoin de moi. Tant mieux. Je ne désire rien tant que de -vous être utile.</p> - -<p>Berthe recueillit le compliment, le goûta et le digéra. Puis elle dit:</p> - -<p>—Voilà. Notre oncle est parti. Nous n’avons que des vieux amis, ici, et -il nous faut l’avis d’un homme.</p> - -<p>Elle prit un temps.</p> - -<p>—C’est à cause de quelque chose que vous avez entendu dire, peut-être?</p> - -<p>M. Froment la regardait, sans comprendre.</p> - -<p>—Non, vraiment rien.</p> - -<p>—Ah! dit-elle d’un ton soulagé.</p> - -<p>Il y eut un silence, et puis, elle regarda Fanny.</p> - -<p>—C’est à cause de ma sœur.</p> - -<p>De tous les durs moments de la vie de la pauvre fille, ce fut peut-être -le plus dur. Son cœur lui parut sauter hors de sa poitrine. Elle ferma -les yeux. «Si je pouvais m’évanouir!» songea-t-elle. Mais, quand elle -les rouvrit, la cruelle lumière de midi était toujours là, autour d’eux, -sur elle, sur le visage attentif qui se penchait vers le sien.</p> - -<p>Elle fit un geste qui devait contenir bien du désespoir, car Berthe -elle-même parut le comprendre. Et, malgré tout, heureuse de reprendre le -sceptre de la conversation après l’avoir tendu par mégarde à sa sœur, -elle continua:<span class="pagenum"><a id="page_180">{180}</a></span></p> - -<p>—Monsieur Froment, vous avez peut-être remarqué un jeune homme, un -soldat, qui rôde autour de chez nous. Il a osé se présenter ici. Il -vient d’un pays où nous avons eu une vieille servante. Et... il se dit -son neveu, mais...</p> - -<p>Elle s’arrêta encore en regardant Fanny.</p> - -<p>Le grand homme écoutait d’un air étonné.</p> - -<p>—Ah oui? dit-il. Et alors...</p> - -<p>—Alors, il nous persécute. Il veut se faire nourrir ici, ou je ne sais -quoi, il est là, tout le temps. Avant notre départ, nous l’avions eu ici -à dîner une fois. A notre retour, il était à la gare, et puis, nous -l’avons trouvé à notre porte. Tenez, si vous regardez par la fenêtre, -vous le verrez peut-être.</p> - -<p>Tous, ils se tournèrent vers la vitre brillante sous le rideau blanc. -Et, comme elle l’avait dit, ils virent, contre le mur, le petit gars -trapu, rouge et bleu, qui les regardait.</p> - -<p>D’un commun accord, ils reculèrent comme si ces regards eussent été des -projectiles auxquels on ne pouvait s’exposer sans danger. Cette fois, -ils l’avaient tous senti, ce n’était plus des mots mais une présence qui -les menaçait. Et, un peu pâle, l’instituteur demanda:</p> - -<p>—Et ce garçon vous persécute, mais pourquoi?</p> - -<p>Il y eut un silence pesant qui parut devoir durer éternellement. Enfin, -Fanny leva la tête, osa regarder son fiancé. Alors, elle vit dans ses -yeux ce qu’il craignait, et une étrange goutte de bonheur tomba dans sa -coupe d’amertume.<span class="pagenum"><a id="page_181">{181}</a></span></p> - -<p>Ce fut lui qui parla le premier, d’une voix si altérée qu’elle le -reconnut à peine.</p> - -<p>—Fanny, je vois que vous avez appris notre décision à votre sœur?</p> - -<p>Ainsi, son ami la réclamait, avant de savoir. Dans cet inconnu dont -frémit l’ordinaire égoïsme masculin, il lui tendait la main! Elle -l’adora dans son cœur douloureux, tandis qu’incapable de parler elle -inclinait la tête.</p> - -<p>—Alors, je peux dire que je suis là pour vous servir, pour vous -protéger au besoin?</p> - -<p>Sa voix, redevenue sonore, montrait qu’il la voyait toujours à lui. -Entre eux, une onde d’entente passa, qui fut interceptée par Berthe.</p> - -<p>Elle se dressa, tout à coup, ivre de cette jalousie cachée qui explosait -enfin, et elle cria:</p> - -<p>—Mais ça ne se peut pas! Vous ne savez rien! Demandez-lui donc de vous -dire ce qu’il y a entre vous deux. Demandez-lui!</p> - -<p>Muette d’horreur, Fanny se détourna et cacha sa tête dans ses mains. -Elle ne pouvait pas étrangler de ses mains cet amour naissant, et elle -dit d’une pauvre voix de honte:</p> - -<p>—Toi, dis-lui, je ne peux pas.</p> - -<p>Berthe se calmait. Elle tenait la parole et la réparation qu’elle -voulait.</p> - -<p>—Si tu veux. Vous allez comprendre, monsieur Froment. Notre mère, quand -elle est morte...</p> - -<p>Elle parla longtemps, assise, importante, écoutant ses paroles, et tout -à l’effet qu’elle faisait sur le bel homme terrassé en face d’elle. -Quand, enfin, ayant tout dit, elle se retourna, Fanny avait disparu.<span class="pagenum"><a id="page_182">{182}</a></span></p> - -<p>Elle ne descendit que bien après le départ du visiteur, les yeux rougis, -froide d’appréhension. La porte, en se fermant, lui avait battu sur le -cœur. Silas s’en allait pour ne jamais revenir. Il partait la méprisant, -déçu d’elle, irrité, plein de ce courroux des hommes trompés, car elle -l’avait trompé.</p> - -<p>Timidement, elle jeta un regard dans le salon vide. Un peu de présence y -restait encore: une légère odeur humaine se mêlait à son ordinaire -senteur de renfermé; deux chaises et un fauteuil sortis de leur immuable -alignement témoignaient encore de la scène jouée; les ronds de -sparterie, ordinairement placés devant chaque siège, se bousculaient les -uns les autres. La vie enfin avait pénétré dans la pièce morte et y -persistait encore. Fanny comprit un peu de tout cela, et referma -doucement la porte.</p> - -<p>Elle trouva sa sœur à table, solidement installée devant son assiette.</p> - -<p>—Te voilà! cria-t-elle. Je croyais que tu n’allais pas «dîner» -aujourd’hui. Si ça a du bon sens, tout ça! Assieds-toi, tiens!</p> - -<p>Fanny s’assit, les yeux pleins de questions, mais sans oser se fier à sa -voix. Et elle commença son misérable repas.</p> - -<p>Toute la gaîté du monde riait sous la fenêtre ouverte. Une odeur de -boudin grillé venait de la rue. Des enfants débridés de l’école -criaient. On sentait le jardin pâmé de joie sous le soleil. La table, -nappée de frais, était chargée d’un plat savoureux de poule au riz, que -l’étrange cuisinière accommodait au mieux. Berthe remplit l’assiette de -sa sœur.<span class="pagenum"><a id="page_183">{183}</a></span></p> - -<p>—Mange, j’ai faim.</p> - -<p>Le symbole même de leur vie fraternelle parut exprimé. Et le joug était -si bien incrusté dans les faibles épaules, l’obéissance accourait -tellement au-devant de l’ordre, et puis, après tout, un tel parfum -montait du plat pour séduire la bête vorace de l’appétit, que Fanny -mangea.</p> - -<p>Elles ne parlèrent de rien à table, mais, dès qu’elles furent au jardin -dans l’allée ombragée de noisetiers qui bordait le potager, Fanny -demanda d’une voix tremblante:</p> - -<p>—Qu’est-ce qu’il a dit?</p> - -<p>Depuis le départ de Silas, la question était entre elles; et ce ne fut -qu’une simple formalité pour l’une de le dire, pour l’autre de -l’entendre. Pourtant, la réponse toute prête ne tomba pas aussitôt. -Berthe hésita un moment avant de parler.</p> - -<p>—Il n’a rien dit...</p> - -<p>—Rien?</p> - -<p>—Rien.</p> - -<p>Fanny serra ses mains l’une contre l’autre. Elle sentait qu’elle venait -de perdre une des choses précieuses de sa vie: le silence de son fiancé. -Ce silence qui n’était rien, rien, en effet, pour quelqu’un d’autre, -comme elle aurait su l’interpréter! Et puis l’hostilité de Berthe le -dénaturait peut-être encore... Tant de choses, tant de choses dans la -façon dont une tête se relève ou s’abaisse, dont une main se crispe, et -puis les yeux qui parlent toujours avant qu’on les fasse taire...</p> - -<p>—Oh! dit-elle avec angoisse, tu as bien vu ce qu’il pensait!</p> - -<p>Berthe se pencha pour enlever un gros escargot<span class="pagenum"><a id="page_184">{184}</a></span> qui montait à l’assaut -d’un chou. Et Fanny perdit ainsi la première lecture de ce visage qui -n’aurait pas su, non plus, se fermer tout de suite.</p> - -<p>—Il n’a rien dit sur le coup. Il baissait la tête, il avait les yeux en -bas, l’air dur. Enfin, il s’est remis; il a fait: «Je vous remercie, -mademoiselle Bernage, de la confiance que vous me témoignez. Vous avez -bien fait de compter sur moi. Je vous suis tout dévoué.»</p> - -<p>Elle savourait, en les répétant, les paroles qui s’adressaient à elle, -et n’en cédait rien à celle qui en était le sujet.</p> - -<p>Fanny reprit après un silence:</p> - -<p>—Enfin, quand il a su que je... que Félix... mon malheur, il a bien -laissé voir quelque chose?</p> - -<p>—Pour sûr qu’il n’avait pas l’air très content. Il est devenu blanc. Et -puis ça lui a passé. Après, il n’a plus fait mine de rien.</p> - -<p>Chaque parole perfide entrait dans l’âme à vif.</p> - -<p>Elle demanda encore:</p> - -<p>—Et qu’est-ce qu’il va faire?</p> - -<p>Berthe dit vivement:</p> - -<p>—Pour Félix? Il a dit: «Ne vous tourmentez pas. Vous me demandez -conseil? Partez pour la ferme que vous avez du côté de Villebonne.»</p> - -<p>—«A la Hêtraye? que je lui ai fait.»—«Oui, qu’il m’a dit. Vous y avez -gardé un pied-à-terre, eh bien, allez-y tout de suite. Je me charge du -gars.»</p> - -<p>Elle s’arrêta net comme quelqu’un qui a encore quelque chose à dire et -qui le retient. Et, à regret, elle ajouta:</p> - -<p>—Et il a dit: «Mais il faut que je sache ce que votre sœur veut faire -vis-à-vis de lui.»<span class="pagenum"><a id="page_185">{185}</a></span></p> - -<p>—Il a dit ça, il a dit ça?</p> - -<p>Et elle reprocha humblement:</p> - -<p>—Tu disais qu’il n’avait rien dit.</p> - -<p>—Laisse-moi le temps, toujours! cria Berthe, hargneusement. Alors, j’ai -répondu: «Ma sœur veut, comme moi, s’en débarrasser.»</p> - -<p>—Débarrasser, oh! Berthe!</p> - -<p>—Quand tu répéteras: «Oh! Berthe!» c’est tout de même ça que nous -voulons! C’est pour ça que nous sommes allées à Paris. C’est pour ça que -nous avons appelé M. Froment à notre secours.</p> - -<p>Fanny dit faiblement:</p> - -<p>—Je ne voulais pas.</p> - -<p>—Tu ne veux pas, d’abord, et puis tu profites de ce que je fais. -Heureux que je suis là pour mener la barque. Où irais-tu sans moi, ma -pauvre fille?</p> - -<p>Elles se turent. La chaleur devenait insupportable. Berthe se dirigea -vers la maison. Fanny marchait derrière elle.</p> - -<p>—C’est tout ce que vous avez dit?</p> - -<p>Berthe ne se retourna pas.</p> - -<p>—Oui, dit-elle sèchement, c’est tout et c’est bien assez.</p> - -<p>Dans le vestibule frais, elle s’arrêta pour s’éponger.</p> - -<p>—Alors, on va suivre son conseil. Puisque le gars reste là, on va -encore lui fausser compagnie.</p> - -<p>Fanny restait songeuse, le front plissé, les yeux pleins de chagrin.</p> - -<p>—Est-ce mieux? Est-ce qu’il le croit, vraiment?<span class="pagenum"><a id="page_186">{186}</a></span></p> - -<p>Elle ouvrit la porte et regarda par la fenêtre qui donnait sur la rue.</p> - -<p>Le soldat était là qui faisait les cent pas sous le soleil implacable de -deux heures.</p> - -<p>Elle se rejeta en arrière.</p> - -<p>—Pauvre Félix! murmura-t-elle tout bas, comme il a chaud!<span class="pagenum"><a id="page_187">{187}</a></span></p> - -<h3><a id="IX-b"></a>IX</h3> - -<p>Quand Berthe poussa ses volets, le soleil mangeait déjà le brouillard. -Les nuages de vapeurs condensées sur la Seine pendant la nuit -débordaient à présent d’une mousse laiteuse la large coupe verte de -l’estuaire.</p> - -<p>La Hêtraye, village, église et mare, se dressait à l’extrémité de la -plaine que terminait la ferme accrochée au rebord du plateau et -surplombant la vallée profonde où siège Villebonne, entre son cirque -romain, son clocher gothique et sa tour féodale. Villebonne ceinturée de -la verdure affolée par l’humus des falaises et prolongée sans fin par -les marais où fuit, vers le sud, tout droit depuis deux mille ans, la -chaussée de Jules César.</p> - -<p>Il était de fondation dans la famille Bernage, depuis qu’elle avait -quitté son berceau de la Hêtraye, de garder un pied-à-terre à la ferme. -Elle possédait une assez jolie maison d’habitation à un étage, remplie -de vieux meubles d’héritage, et plantée au milieu d’un clos de pommiers -vénérables.<span class="pagenum"><a id="page_188">{188}</a></span> Les fermiers logeaient plus loin, dans une chaumière, -petitement et humblement, à la mode de jadis.</p> - -<p>Cette fois encore, les sœurs étaient parties à la brune dans une voiture -réquisitionnée chez l’oncle Nathan absent. Et aucune ombre suspecte ne -s’était mêlée aux commères de la route, extasiées de curiosité sur ce -nouveau départ.</p> - -<p>Sur sa porte, l’instituteur fumait une cigarette. Il les salua -gravement, mais Fanny ne put voir dans l’ombre l’expression de ses yeux.</p> - -<p>Ce matin-là, elle dormait d’un sommeil accablé après une longue insomnie -dans laquelle ses soucis avaient pris le grossissement accoutumé. -Pourtant, elle ouvrit les yeux, dès que Berthe la toucha.</p> - -<p>—Qu’est-ce qu’il y a? demanda-t-elle en s’asseyant, lucide et prête à -souffrir.</p> - -<p>—Il y a, il y a... viens voir ce qu’il y a...</p> - -<p>Elle la prit sous le bras. Encore engourdie, Fanny se mit à bas du lit. -Berthe la tirait vers la fenêtre. Elle se frotta les yeux, où le sommeil -persistait.</p> - -<p>—Regarde! dit Berthe dans un souffle.</p> - -<p>Elle regarda et, rouge et bleu sur le paysage embrumé, elle vit le -soldat adossé à la haie du clos, et qui considérait la maison.</p> - -<p>Quand elle ouvrit les yeux après le demi-évanouissement où elle venait -de sombrer, elle vit Berthe, debout devant elle, droite, grande, sévère -et comme pleine de résolution.</p> - -<p>—Ah! c’est passé? fit-elle. Je peux m’en aller, à cette heure?<span class="pagenum"><a id="page_189">{189}</a></span></p> - -<p>—Où? questionna Fanny.</p> - -<p>—Lui parler, à la fin des fins, à ce gars-là, et tu vas voir si je vais -me faire écouter!... Tu trembles tout le temps, toi; il le voit bien. -Mais attends qu’il trouve quelqu’un en face de lui et tu verras!</p> - -<p>Déjà elle semblait en route pour la bataille. Fanny, des deux mains, -l’arrêta.</p> - -<p>—Ne fais pas ça! Lui parle pas mal! Te fâche pas! Qu’est-ce qu’on fera -s’il crie des choses?...</p> - -<p>Violemment, Berthe s’arracha.</p> - -<p>—Qu’est-ce que ça me fait! Et sa persécution, crois-tu que ça ne nous -compromet pas?</p> - -<p>Elle était dans l’escalier. Fanny la perdit de vue. Les verrous -glissèrent, la clef grinça; puis, dans l’herbe noyée de rosée, elle -l’aperçut qui passait, laissant un sillage plus foncé derrière elle. -Chaussée de sabots, elle levait haut les pieds, marchant redoutablement -vers le petit soldat immobile.</p> - -<p>Fanny vit l’abordage. Haute et vaste, plus grande que le garçon, Berthe -le lui cachait. Le dos véhément de sa sœur, vêtu d’une camisole bleu -foncé à pois, faisait une grande tache dans le pré, où le soleil -commençait de glisser obliquement mille rayons que renvoyaient dix mille -gouttes de rosée. Et cette chose un peu grotesque, un dos de grosse -femme en déshabillé, qui bougeait dans la lumière du matin, lui -paraissait décider de son avenir.</p> - -<p>Elle tremblait comme une fiévreuse. «Qu’est-ce qu’il va dire? Pauvre -malheureux, tout de même! Si je pouvais faire quelque chose pour lui?»<span class="pagenum"><a id="page_190">{190}</a></span></p> - -<p>Et toute sa volonté disait au dos qui tachait le pré lumineux:</p> - -<p>«Pas si fort! Il me ressemble peut-être, au fond, et ça fait si mal, la -brutalité!»</p> - -<p>Par moments, elle était secouée de la terreur de le voir se dresser en -colère contre sa sœur et lever la main, peut-être, ou tirer son -coupe-choux.</p> - -<p>Et soudain elle revit le visage de Berthe, qui reprenait le chemin -marqué de sombre sur la cour miroitante. Elle revenait vers la maison, -et, à grandes enjambées paisibles d’homme de la terre, le gars la -suivait. Affolée, elle se dit: «Le voilà! le voilà! Je vais le voir!» -sans démêler si elle se désespérait ou si elle se réjouissait. Elle fit -sa toilette avec des gestes d’automate. Pourtant, au dernier moment, sa -pâleur la frappa, dans le miroir à col de cygne du lavabo d’acajou.</p> - -<p>«Il va me trouver vilaine!» songea-t-elle.</p> - -<p>Et, pour la première fois de sa vie, elle fit un geste de coquette pour -se frotter les joues d’une serviette rêche.</p> - -<p>Le gars était dans la cuisine, où la mère Laurent, la fermière qui -aidait les sœurs quand elles venaient seules, allumait la cuisinière et -tournait le moulin à café. Berthe devait finir sa toilette dans sa -chambre. Il fallait donc, seule, prendre une attitude, choisir, agir. -Elle baissa les yeux. Avant tout, il fallait empêcher son amour maternel -captif et torturé de se montrer par là.</p> - -<p>—Bonjour, dit-elle doucement.</p> - -<p>—Bonjour, dit le gars.</p> - -<p>Sa figure pointue portait un air de ruse satisfaite. On le sentait -apaisé pour le moment, comme<span class="pagenum"><a id="page_191">{191}</a></span> l’est un méchant chien en train de lécher -un os. Encore cette fois, la mère sentit son cœur entr’ouvert se -rétracter.</p> - -<p>Aussitôt, un nouveau souci lui vint. Qu’avait dit Berthe à la fermière? -Mais déjà la loquacité de la vieille femme lui venait en aide.</p> - -<p>—Alors, c’est le neveu de c’te pauv’ Marthe, comme ça? fit-elle en -affirmation-interrogation, car la mode paysanne aime à greffer une -conversation sur une branche solide.</p> - -<p>C’était une petite vieille que l’âge tassait. Sa figure de fin ivoire -mille fois creusé sertissait deux malins yeux d’agate. Elle était la -première à poser à Fanny la question redoutée.</p> - -<p>—Son neveu, répéta celle-ci en écho, heureuse de ne pas trop mentir.</p> - -<p>Berthe entrait justement. Sans doute n’avait-elle pas osé laisser -longtemps sa sœur privée de soutien dans la dangereuse entrevue. -Pourtant, elle paraissait bien ajustée dans sa robe grise du matin, avec -un petit tablier à carreaux bleus et jaunes en mouchoirs du pays; et ses -joues luisaient de savon sous la torsade magnifique de ses cheveux de -blé mûr.</p> - -<p>—Oui, mère Laurent, il nous est tombé du ciel, Félix.</p> - -<p>La mère Laurent plaça:</p> - -<p>—Félix Leplay, comme Marthe?</p> - -<p>Berthe resta court un instant, puis elle se remit:</p> - -<p>—Les neveux ne s’appellent pas toujours comme la tante! Une nombreuse -famille qu’elle avait, Marthe, n’est-ce pas?<span class="pagenum"><a id="page_192">{192}</a></span></p> - -<p>Elle regarda le gars comme pour le presser de venir à l’aide. Déjà, ils -étaient complices.</p> - -<p>—Non, fit-il avec calme. Elle n’avait «pas» qu’une sœur.</p> - -<p>—Donnez-moi le moulin, cria Berthe. Dépêchons-nous. J’ai faim, moi!</p> - -<p>Elle poussait la mère Laurent vers l’armoire et c’était comme si, en -même temps, elle poussait ses questions hors du chemin.</p> - -<p>En un instant, la table de chêne lavé et poli par cinq générations de -Bernages fut couverte d’assiettes à coq et à roses, de bols et de -cuillères. Une livre de beurre tout frais moulé y prit le milieu avec le -lait fumant et le café qui finissait de passer.</p> - -<p>Ils s’assirent tous, sauf la mère Laurent, pressée de retrouver son -homme. Le gars Félix atteignit son couteau en poussant un soupir -retentissant de contentement.</p> - -<p>—On n’est pas mal ici, fit-il.</p> - -<p>Et, coupant à la miche une énorme tranche, il entama le beurre.</p> - -<p>Ils mangèrent sans parler, puisqu’il devenait évident que le soldat -possédait la religion des repas. Fanny le regardait à la dérobée, -anxieuse, troublée, un peu heureuse et très triste. Qu’il était épais et -rustaud! Comme tous ceux de la vallée, elle exagérait la distance qui -les sépare des paysans. Avec effort, elle détourna les yeux de lui, se -contraignant à les tenir sur son assiette.</p> - -<p>Néanmoins elle les releva bientôt, tant le silence lui causait de -malaise: quelque chose de subtil flottait dans l’air, sans qu’elle pût -le localiser. Et, tout à coup, en regardant Berthe, elle comprit: il -n’y<span class="pagenum"><a id="page_193">{193}</a></span> avait plus d’hostilité sur le visage, sur la personne tout entière -de sa sœur.</p> - -<p>«Qu’est-ce qu’elle a pu lui dire, tout à l’heure, dans la cour?» -songea-t-elle.</p> - -<p>D’ailleurs, ce ne fut qu’un éclair, une de ces intuitions certaines qui -sont comme des ponts jetés sur l’avenir. Et elle retomba dans son -incertitude, tandis que la voix de Berthe s’élevait plus aigre que -jamais.</p> - -<p>—Ils vous ont donné une bien longue permission au régiment, Félix?</p> - -<p>«Elle l’appelle Félix, songea Fanny avec attendrissement. Comme ça doit -lui coûter!»</p> - -<p>Il réfléchit un peu avant de répondre.</p> - -<p>—Ça tire à sa fin!</p> - -<p>—Ah! dit seulement Berthe.</p> - -<p>Et personne n’ajouta rien, tant chacun sentait les mots prochains -difficiles à manier.</p> - -<p>Berthe se leva avec décision.</p> - -<p>—On va se mettre au ménage, ma sœur et moi. Allez vous promener, mon -garçon. Il y a de quoi voir dans la campagne «du moment».</p> - -<p>—Et dans la propriété, ajouta le gars presque spontanément.</p> - -<p>Après quoi, il serra les lèvres comme pour les empêcher de lâcher -d’autres paroles trop pleines de signification.</p> - -<p>Berthe fit la moue.</p> - -<p>—Oh! la propriété!</p> - -<p>Elle n’ajouta rien. Entre eux venait de tomber le mot décisif: la -propriété, l’argent, le bien, l’appât qui, de si loin, attirait ici le -gueux renié, comme une charogne attire les bêtes puantes.<span class="pagenum"><a id="page_194">{194}</a></span></p> - -<p>De la journée, il ne rentra à la maison. Après avoir rejoint le père -Laurent aux champs, où il coupait du seigle, il dut fraterniser avec lui -et le journalier qu’il employait, car les sœurs le virent de loin qui -faisait «mézienne», endormi sous une haie. Le soir, il rentra avec les -hommes, les outils sur l’épaule, de la marche lente et lourde des fins -de journée.</p> - -<p>Elles étaient devant la porte, à regarder le soleil s’enfoncer dans -l’estuaire lointain, jouissant comme jouissent les gens de la terre de -cette beauté dans laquelle ils baignent sans vouloir l’exprimer.</p> - -<p>Le gars arriva par le sentier de l’est. Tournées vers le couchant, elles -ne le voyaient pas, et il resta là, à deux pas d’elles, immobile, -attentif et muet.</p> - -<p>Ce fut Fanny qui l’aperçut la première. Elle sursauta et faillit crier, -comme s’il l’avait surprise dévêtue. Berthe le regarda tranquillement.</p> - -<p>—Vous voilà, mon garçon. On a soupé, nous. Va falloir que vous alliez -avec le père Laurent.</p> - -<p>Le gars eut un mince sourire assuré.</p> - -<p>—J’ vas manger la soupe avec eux, toujours, fit-il.</p> - -<p>D’une seule pièce, à la paysanne, il se tourna et partit.</p> - -<p>Quand il eut fait quelques pas, Berthe cria:</p> - -<p>—L’ père Laurent vous prendra avec lui, à l’écurie, pour coucher!</p> - -<p>Le gars se retourna. Elles aperçurent sa figure soudain convulsée, -haineuse, ses yeux durcis. Il ouvrit la bouche, la referma. On vit sa -volonté lutter avec sa colère et la dompter. Il répéta:</p> - -<p>—Avec les chevaux, bon.<span class="pagenum"><a id="page_195">{195}</a></span></p> - -<p>Et il reprit sa marche.</p> - -<p>Quand il fut au bout de la cour, Berthe dit orgueilleusement:</p> - -<p>—Il n’y a qu’à savoir lui parler.</p> - -<p>—Oh! souffla Fanny, tu me fais trembler!</p> - -<p>—Quoi! parce que je lui cause dur? D’abord, depuis quand qu’ c’est une -honte pour un domestique de ferme de coucher avec les chevaux?</p> - -<p>—Pourtant...</p> - -<p>—Pourtant, ça lui a pas plu! Mais c’est justement. Ça lui fait voir -qu’on ne le supporte que jusqu’à un certain point.</p> - -<p>Elle se tut. Sa figure rayonnait positivement sous la clarté immense du -couchant. Malgré la victoire évidente que leur parti venait de -remporter, Fanny regardait sa sœur avec appréhension.</p> - -<p>Berthe se tut un instant, puis elle reprit:</p> - -<p>—Et je sais le faire parler aussi. Il m’a dit comment qu’il nous a -retrouvées. Car, enfin, c’était drôle, après toutes les précautions que -maman avait prises.</p> - -<p>Elle s’arrêta, mais Fanny ne dit rien.</p> - -<p>—Ça ne te semble pas drôle, à toi? Non? Il n’est pas sorcier, pourtant! -J’ m’étais promis de lui tirer ça d’abord, pendant qu’il est pas encore -trop «hardi». Eh bien, c’est ton voyage, ma pauv’ fille, ta belle idée -d’aller à Bures, y a dix ans.</p> - -<p>«Je m’en doutais bien. Mais je me suis trouvée «dupe» quand il me l’a -avoué. Oui. L’ fermier Malandain, qui nous a reconduites, connaissait le -chef de gare qui lui a dit où que nous allions. Tout ça, mis avec les -rapports de la femme du<span class="pagenum"><a id="page_196">{196}</a></span> greffier, notre course à Londinières, l’a -renseigné. Tout de même, il est pas sot!</p> - -<p>Fanny ne s’arrêta pas à songer que ce n’était pas elle, en ce jour -lointain, qui avait été prendre les billets pour Beuzeboc à la petite -gare, au lieu de retourner couvrir leurs traces à Dieppe. Elle ne -portait pas un cœur de créancière, et, pour elle, les moyens employés -dans cette patiente chasse à la mère lui importaient peu. Son fils -l’avait trouvée parce qu’il <i>devait</i> la trouver. Il ne <i>pouvait</i> pas -disparaître de sa vie, elle le voyait bien maintenant. Le voyage à -Paris, cette résolution désespérée et la fuite à La Hêtraye, rien ne -réussissait à le dépister.</p> - -<p>Un peu plus tard, debout en robe de nuit, derrière sa fenêtre -entr’ouverte, Fanny regardait au fond de la cour le bâtiment, l’écurie -où son fils, toute la nuit et les nuits suivantes, allait dormir dans -l’haleine chaude et la forte odeur des chevaux de ferme.</p> - -<p>Elle spéculait sur le passé. «Si papa avait vécu, jamais cette chose-là -ne serait arrivée... jamais il ne m’aurait laissé arriver du mal... -jamais il n’aurait caché la lettre... jamais il n’aurait consenti à ce -que j’abandonne mon enfant... il l’aurait aimé.» Et elle reconstruisait -ainsi sa vie sur une seule donnée, puisque c’est là la consolation -suprême de ceux qui l’ont manquée. Mais son remords montait en elle, -formidable, accru, en réalité, de toutes ces années où il avait dormi en -elle, alors qu’elle le croyait apaisé, tandis qu’elle regardait l’étable -à cause de celui qui y dormait avec la haine au cœur.</p> - -<p>«Mon Dieu, priait-elle, mon Dieu, pardonne-<span class="pagenum"><a id="page_197">{197}</a></span>moi, j’ai péché en -l’abandonnant, je le vois maintenant, tout en obéissant comme il est -dit, j’ai péché.»</p> - -<p>Elle revoyait son père, ce bon huguenot, et son grand-père qu’elle avait -connu, et les aïeux dont il lui parlait quelquefois, ces rocs au milieu -de la tourmente des siècles de persécution et de folie. Mais la foi -baissait, le siècle reprenait le dessus, le siècle, c’est-à-dire la -complaisance au péché qui devient le péché et puis le vice lui-même. -Mais comment savoir où est le péché? «Pour maman, se disait-elle, c’est -ce petit enfant né de ma faute qui n’en était pourtant pas une. Et, -vraiment, le péché, c’est de l’avoir abandonné. O mon petit, mon petit, -j’aurais fait un bon garçon de toi! Je t’aurais tant aimé qu’il aurait -bien fallu que tu le deviennes.»</p> - -<p>Et elle s’arrêtait devant le sentiment de l’irréparable comme devant un -mur.</p> - -<p>  </p> - -<p>Une pluie fine se tendait devant le paysage comme la chaîne sur le -métier, lorsque les sœurs descendirent, le lendemain. Aussi, le gars se -trouvait-il dans la cuisine avec l’air désœuvré des paysans contrariés -par le temps en pleine saison. Il exhalait une odeur appréciable -d’écurie. Berthe fit une grimace qu’il saisit au vol sans maladresse.</p> - -<p>—Ça sent son fruit, dit-il. Ah! je n’ai pas d’effets de rechange, ici, -et l’écurie, ça tient bon.</p> - -<p>Berthe dit rudement:</p> - -<p>—C’est pas nos affaires. A vous de vous arranger.<span class="pagenum"><a id="page_198">{198}</a></span></p> - -<p>Elle paraissait butée, ce matin, à se montrer intransigeante, autant, la -veille, elle avait laissé voir une singulière bonne volonté. Le gars -pâlit un peu sous son hâle de paysan.</p> - -<p>—Si, c’est vos affaires, dit-il d’une voix sourde en ne regardant que -la cadette.</p> - -<p>Elle vint en face de lui, à le toucher; les poings aux hanches, dans sa -terrible attitude de combat.</p> - -<p>—Ah! c’est nos affaires? Eh bien, combien qu’ ça va durer, dites un -peu, combien de temps que vous allez rester à la Hêtraye?</p> - -<p>Le gars ne répondit pas tout de suite. Il recula, se détourna et -s’assit. Puis il se coupa du pain, et alors il parla:</p> - -<p>—Ma permission finit dans huit jours. En convalescence que j’ suis.</p> - -<p>Fanny fit un pas et un cri.</p> - -<p>—En convalescence?</p> - -<p>Le gars la regarda comme s’il venait seulement de l’apercevoir depuis -son entrée dans la chambre.</p> - -<p>—Oui, dit-il, une «purésie» qu’ j’ai eue. Un chaud et froid que j’avais -pris, qui m’a tombé sur «l’estomac».</p> - -<p>—Une pleurésie? C’est grave, ça, fit-elle sans réfléchir.</p> - -<p>Il leva les yeux, qu’il avait baissés sur la tartine qu’il -confectionnait. Un peu de surprise y luisait.</p> - -<p>—L’ major a dit que j’avais un bon coffre.</p> - -<p>Il réfléchit un peu et ajouta:</p> - -<p>—Mais que fallait faire attention.</p> - -<p>Berthe avança entre eux et, se tournant pour poser le lait sur la table, -jeta à Fanny un regard impérieux comme un ordre.<span class="pagenum"><a id="page_199">{199}</a></span></p> - -<p>—Déjeunons, dit-elle. Eh bien, mon garçon, puisque vous êtes là encore -pour huit jours vous allez demander au père Laurent de vous prêter un -pantalon de toile et une chemise.</p> - -<p>Le gars et Fanny restèrent bouche bée, littéralement, et Berthe se -rengorgea devant leur étonnement:</p> - -<p>—Faut ce que faut, dit-elle. Dans huit jours vous partirez...</p> - -<p>Il y eut un de ces silences où l’on sent s’amasser les paroles -importantes, comme la pause dans l’orage annonce la décharge de la -foudre... Et elle ajouta:</p> - -<p>—Et on ne vous reverra peut-être jamais.</p> - -<p>Fanny songea passionnément:</p> - -<p>«S’il avait du cœur, il se lèverait et s’en irait. Oh! comme je -l’aimerais s’il faisait ça!»</p> - -<p>Et elle entendit encore la voix de Berthe qui ajoutait ces mots -indifférents dans lesquels il faut toujours noyer les autres comme la -pluie noie le tonnerre et l’éclair:</p> - -<p>—On peut bien faire ça: un pantalon et une chemise, c’est pas une -affaire... En mémoire de not’ pauv’ Marthe.</p> - -<p>Le cœur en suspens, Fanny regarda son fils. Il riait d’un rire -silencieux, et sa figure épanouie lui parut l’image même de la -bassesse.<span class="pagenum"><a id="page_200">{200}</a></span></p> - -<h3><a id="X-b"></a>X</h3> - -<p>Silas Froment montait la côte de la Hêtraye. Le train quitté à la gare -de Villebonne, il avait traversé la petite ville braisillante dans sa -chaude vallée, suivi l’interminable route encaissée où les «fabriques» -n’arrivent pas à enlaidir la verdure souveraine, et qui s’élève enfin -par larges lacets enserrant la coupe de l’un de ces petits monts de -l’estuaire, cariatides formidables du plateau de Caux.</p> - -<p>Il marchait du long pas cadencé des infatigables, sans s’arrêter et sans -se presser, avec un air de grande réflexion. Quand il émergea au sommet, -midi éclatait à tous les clochers; et celui de la Hêtraye, plus proche, -cognait ses volées à tous les peupliers de la route.</p> - -<p>A la barrière, les deux sœurs le regardaient venir. Berthe lui tendit -franchement la main. Fanny, livide, attendait. Quand il eût répondu à -Berthe, il se pencha et, sans un mot, prit la main froide de l’aînée, et -la serra avec douceur et tendresse.<span class="pagenum"><a id="page_201">{201}</a></span></p> - -<p>Ils pénétrèrent dans le petit bosquet d’ormes taillés qui formait un -croissant derrière la maison. Et Berthe, pressée de parler, commença:</p> - -<p>—Nous nous sommes permis de vous écrire de venir, monsieur Froment. -Excusez la démarche. Vous allez mal nous juger. Pardonnez-nous. -Qu’est-ce que vous allez penser de nous?...</p> - -<p>Silas coupa ses pléonasmes d’un geste courtois.</p> - -<p>—Je vous l’ai déjà dit, je n’ai pas de plus grand désir que de vous -être utile. Ce ne sont pas des mots: c’est l’expression d’une réalité -bien vive, croyez-le.</p> - -<p>Comme toujours, même dans les moments les plus graves, il s’écoutait un -peu parler par habitude professionnelle, par goût aussi.</p> - -<p>Berthe reprit avec difficulté, car l’expression de la reconnaissance est -une tâche ardue pour la hauteur normande:</p> - -<p>—Bien de la bonté de votre part. Mais nous sommes des femmes seules et -c’est une position...</p> - -<p>Il y eut un silence, et l’instituteur dit plus vite, comme pour en -finir:</p> - -<p>—Alors, où en êtes-vous? Je ne sais plus rien depuis votre départ.</p> - -<p>Ce fut comme si cette simple question enlevait enfin la bonde des -paroles.</p> - -<p>—Ah! monsieur Froment, dit Berthe, nous en sommes <i>à la raison</i>. Il est -là depuis huit jours et il part ce soir, mais je vous jure que j’en ai -assez. Moi, toujours! termina-t-elle en regardant Fanny avec rancune.</p> - -<p>—Oui, oui, dit M. Froment. Quelle attitude a-t-il?<span class="pagenum"><a id="page_202">{202}</a></span></p> - -<p>Berthe leva des bras tragiques:</p> - -<p>—Quelle attitude? Quelle attitude?</p> - -<p>Elle réfléchit un peu.</p> - -<p>—Peut-être pas d’attitude du tout, mais des façons de tout regarder, de -tout soupeser, des façons d’espion ou de maître: on ne sait pas.</p> - -<p>—Mais comment?</p> - -<p>—Tenez, hier au soir, il a demandé quand finit le bail du père Laurent, -comme si, vraiment, ça le regardait... Enfin, c’est trop fort!</p> - -<p>Elle se démenait sur le banc comme une chatte qui se fouette les flancs -pour amener sa colère au diapason voulu. Et Fanny se faisait toute -petite entre sa furie et l’attention brûlante de Silas, qu’elle sentait -attachée à elle. Et elle n’arrivait pas à comprendre le ressort caché de -ce grand jeu. Elle n’aurait pas voulu que Silas vint la voir dans son -tourment, et l’idée de le mêler à leur embarras lui était intolérable. -Elle écouta la voix grave qui la prenait aux entrailles, si fort, -parfois.</p> - -<p>—Voyons, sait-il?... Sait-il laquelle?</p> - -<p>Et Berthe répondit très vite comme si elle attendait la question depuis -le commencement:</p> - -<p>—C’est incroyable, mais il n’a pas l’air de savoir que c’est Fanny...</p> - -<p>La phrase resta inachevée, car certains mots ne pouvaient être dits, -même par celle qui ne ménageait rien.</p> - -<p>L’instituteur se leva. Il parut très grand dans le sentier couvert de la -charmille.</p> - -<p>—Voici mon avis, dit-il: ne rien lui apprendre. Il se lassera en voyant -qu’on ne veut rien lui dire... C’est une situation qui ne peut -s’éterniser...<span class="pagenum"><a id="page_203">{203}</a></span> Il le comprendra. Tout homme de bon sens le -comprendrait.</p> - -<p>Il s’échauffait un peu aussi, tandis que, singulièrement, Fanny se -refroidissait. Depuis que les paroles s’amassaient contre son fils -honni—et celles mêmes de celui-ci qu’elle croyait un juste—elle -n’était plus si certaine de voir en lui l’ennemi dont il fallait se -débarrasser.</p> - -<p>Les sœurs se levèrent aussi, et ils se dirigèrent tous vers la maison. -Dans l’allée étroite, Berthe frôlait Silas de sa large hanche, et Fanny -venait derrière, seule, mince et muette.</p> - -<p>Sur le seuil ils virent de loin le gars qui attendait. Alors, Berthe se -tourna et, dans la figure de l’instituteur, elle jeta:</p> - -<p>—Vous lui parlerez. C’est vous qui nous en débarrasserez.</p> - -<p>Il n’eut pas le temps de répondre. Le gars les avait vus et se dirigeait -vers eux.</p> - -<p>Ce fut un singulier repas. Aucun mot n’avait été prononcé en -présentation. Mais le gars, avec son flair puissant de rustre, sentait -visiblement l’ennemi. Il se renfrogna, jetant des regards sournois et -mangeant à plein sans parler. Berthe trouvait moyen de faire marcher la -conversation, de paraître à son aise entre ces convives jugulés par -l’angoisse, ou la crainte, ou l’embarras. Et la chère de la fermière -affriandait tant l’appétit, aiguisé par l’air déjà salé du plateau, -qu’un peu de détente permit tout de même d’arriver au dessert sans -encombre.</p> - -<p>Après le café, Berthe se leva.</p> - -<p>—Allez faire un tour dehors, dit-elle. Moi et Fanny, on a à s’occuper -un moment.<span class="pagenum"><a id="page_204">{204}</a></span></p> - -<p>Elle hésita et ajouta:</p> - -<p>—Félix vous montrera la propriété.</p> - -<p>Les deux hommes sortirent. Fanny les regarda s’éloigner avec crainte. -Tout la blessait: les choses et leur contraire, ce qu’elle désirait et -ce qu’elle redoutait. Cette conversation entre ces deux hommes auxquels -sa chair et son cœur étaient attachés, elle eût voulu l’entendre, et -elle ne savait comment en fuir le récit.</p> - -<p>Le ménage était terminé depuis longtemps lorsque les hommes arrivèrent.</p> - -<p>Assises sur le banc devant la porte, les sœurs les regardaient -approcher: la grande taille de Silas s’élevant à côté du petit gars -comme un chêne auprès d’un arbuste.</p> - -<p>Fanny songea à la fois: «Comme il est grand et fort!» et: «Comme il est -chétif!» Et le coup de stylet maternel trancha à vif dans son orgueil -d’amoureuse. Berthe dit à demi-voix:</p> - -<p>—C’est-il bête que ce soit l’instituteur, qui ne se sert que de sa -tête, qui soit si fort et que ce malheureux qui a besoin de ses bras -n’en ait point.</p> - -<p>La réponse de Fanny vint comme un réflexe:</p> - -<p>—Le père Laurent dit qu’il est plus fort qu’il n’en a l’air.</p> - -<p>Les hommes arrivaient près d’elles. M. Froment se laissa tomber sur le -banc. Félix s’assit un peu à l’écart, à portée de la voix cependant, -comme décidé à garder sa place, cette fois. Et la conversation ne fut -que de lieux communs.</p> - -<p>A la collation, qu’on hâta pour que M. Froment, qui avait annoncé son -intention de regagner Beuzeboc à pied, pût se mettre en route à temps,<span class="pagenum"><a id="page_205">{205}</a></span> -le gars ne démarra point de la pièce, avec une sorte d’obstination, -visible à la manière dont il restait tassé sur sa chaise. Et, dans ses -yeux aigus, tour à tour fixés sur ceux qui parlaient, luisait l’âpre -curiosité paysanne intéressée.</p> - -<p>Pourtant, sur l’ordre de Berthe, il dut aller chercher du cidre au -cellier contigu, mais il fut si vite de retour qu’elle n’eut pas le -temps d’amorcer la conversation qu’elle désirait.</p> - -<p>Enfin, M. Froment se leva pour partir. Il alla à Berthe et lui tendit la -main:</p> - -<p>—Merci, mademoiselle, dit-il, de cette <i>excellente</i> journée.</p> - -<p>Il appuya sur l’adjectif.</p> - -<p>Il se tourna vers le gars et le salua avec une politesse distante:</p> - -<p>—Au revoir, monsieur.</p> - -<p>Puis, la voix haute et claire:</p> - -<p>—Venez-vous me conduire, Fanny?</p> - -<p>Pour les deux qui restaient ce fut inattendu comme un mauvais rêve. Les -fiancés étaient dehors qu’ils n’arrivaient pas à se rendre compte des -paroles étonnantes et du coup d’audace qui les suivait.</p> - -<p>Cependant, le couple s’éloignait dans la grande lumière dorée de -l’après-midi. Silas n’avait pas osé offrir son bras comme il y songeait. -Ils marchaient côte à côte, proches et, pourtant, séparés par l’éclat -nouveau de ce coup d’Etat. Et il leur semblait qu’ils n’avaient plus -rien à se dire.</p> - -<p>Ils allèrent ainsi jusqu’à la barrière. Silas l’ouvrit, et ils furent -sur la route blanche du plateau que l’instituteur allait suivre pour -gagner Beuzeboc au plus court.<span class="pagenum"><a id="page_206">{206}</a></span></p> - -<p>On aurait dit qu’une impossibilité physique les empêchait de parler l’un -et l’autre. Enfin, Silas commença d’une façon incohérente qui n’était -pas la sienne:</p> - -<p>—Il ne sait pas.</p> - -<p>Et Fanny, sans hésiter, elle qui hésitait toujours, répondit:</p> - -<p>—Ah! il ne sait pas?</p> - -<p>Ils marchèrent encore quelques pas, puis elle reprit:</p> - -<p>—Mais ce n’est pas possible!</p> - -<p>Silas dit sans la regarder:</p> - -<p>—C’est que vous avez l’air si jeune!</p> - -<p>—Oh! répéta-t-elle, c’est pas possible.</p> - -<p>Ils traversaient la longue rue du village. Leur conversation pouvait -être épiée; elle l’était: ils connaissaient trop les us des campagnes -pour n’en être pas certains. Fanny continua, l’air indifférent:</p> - -<p>—Il ne se doute pas, vous êtes sûr?</p> - -<p>M. Froment affirma:</p> - -<p>—Non. Il pencherait plutôt de l’autre côté.</p> - -<p>—Berthe?</p> - -<p>—Oui, affirma-t-il. Par moments, on dirait qu’il croit que c’est elle.</p> - -<p>Elle ne répondit pas à cela. Elle venait de songer à ce premier jour où -sa sœur était allée comme une Furie vers le soldat planté au bas du pré, -et à ce qu’elle avait pu lui dire et dont elle ne lui avait jamais -parlé, à elle, à cet air adouci qui paraissait parfois sur sa figure.</p> - -<p>Sa mère? Non, non, même pour tout savoir, jamais Berthe n’aurait -consenti à lui faire supposer<span class="pagenum"><a id="page_207">{207}</a></span> cela. Elle se perdait dans ses pensées -confuses. Et ce fut Silas qui reprit:</p> - -<p>—Je l’ai questionné doucement, mais de façon à ce qu’il comprenne que -vous m’aviez tout dit. Il n’est pas sot. Il a compris.</p> - -<p>—N’est-ce pas? dit Fanny, avec une lueur de joie.</p> - -<p>—C’était difficile à expliquer. Cela s’est fait à demi-mot et très -rapidement. «Mon ami, lui ai-je dit, je suis ici pour aider ces dames. -Vous tombez dans leur vie sans crier gare.»</p> - -<p>«Il m’a répondu: «Oui, je sais bien, mais, moi aussi, j’en ai une -situation qui n’est pas drôle. (Il a dit: «qu’est rêvable.») Que celle -qui me doit quelque chose vienne m’établir. J’ai l’âge.»</p> - -<p>—Il a dit ça?</p> - -<p>—A peu près, c’est le sens.</p> - -<p>Elle répéta:</p> - -<p>—«Qu’elle vienne m’établir...»</p> - -<p>—Oui. Et il le pense. Je crois qu’on ne gagnera rien à ruser, à -temporiser avec une nature comme celle-là; c’est un roc.</p> - -<p>Elle pensa: «Comme maman.» Et, tout haut, elle dit:</p> - -<p>—Alors?</p> - -<p>—Et c’est tout. Aucun nom n’a été prononcé, c’est à des indices que -j’ai vu qu’il croyait que c’était votre sœur...</p> - -<p>Il se tut. Le village dépassé, quelques fermes bordaient encore un des -côtés du sentier qu’ils prirent pour couper vers la plaine. Des hêtres, -alignés sur le talus, une fraîcheur descendait, qui les surprit, après -l’haleine embrasée de la route crayeuse.<span class="pagenum"><a id="page_208">{208}</a></span> D’un commun accord, ils -s’arrêtèrent pour s’adosser au talus herbeux contre lequel tous les -amoureux du village devisaient. Et l’instituteur reprit:</p> - -<p>—J’ai eu l’impression qu’une somme, une somme raisonnable, bien -entendu...</p> - -<p>Fanny étendit la main:</p> - -<p>—Oh! non, non, plus d’argent entre nous! Il y en a eu trop, déjà!</p> - -<p>M. Froment rougit jusqu’aux yeux. Fanny en eut honte pour lui.</p> - -<p>—Vous ne pouvez pas savoir, se hâta-t-elle de dire, perdant sa réserve -coutumière, tant elle se pressait de s’excuser, mais c’est l’argent -qu’on a donné, déjà, qui a tout perdu. Et l’argent n’arrange rien.</p> - -<p>—Quelquefois, dit l’instituteur qui s’était remis. C’est une question -de délicatesse. Il est évident qu’il n’est revenu, qu’il n’est entré -dans votre vie que pour cela.</p> - -<p>Elle détourna la tête.</p> - -<p>—Oh! pardon, je vous blesse, mais il faut porter le fer dans la plaie, -voyez-vous, le fer rouge.</p> - -<p>Il répéta, content de son image et la poussant encore:</p> - -<p>—Le fer rouge à blanc.</p> - -<p>Elle ne disait rien, la tête toujours détournée. Alors, il insista avec -douceur et fermeté:</p> - -<p>—Voyons, réfléchissez vous-même. Il est venu réclamer quelque chose, -n’est-ce pas? Eh bien, quoi? Sinon ce qu’un homme élevé comme lui peut -réclamer?</p> - -<p>Comme elle ne répondait toujours rien, il se pencha et, stupéfait, vit -qu’elle pleurait.<span class="pagenum"><a id="page_209">{209}</a></span></p> - -<p>—Oh! fit-il, avec cet air à la fois mécontent et surpris des hommes -lorsqu’ils voient le monument solide de leur argumentation battu en -brèche par la marée des larmes féminines.</p> - -<p>Elle bégaya:</p> - -<p>—Elevé comme lui, c’est justement!</p> - -<p>«Il n’aurait pas dû être élevé comme ça! C’est moi, c’est moi...»</p> - -<p>Elle ne put achever, les sanglots l’étouffaient. Sa pensée désolée lui -disait: «Tu as perdu ta vie, perdu ton fils, et tu perds maintenant -celui-ci qui te restait.» Elle savait qu’elle ne pouvait plus être -touchante sous les larmes, que ce temps-là était passé pour elle. Et -pourtant, elle pleurait toujours.</p> - -<p>Par discrétion, il se détourna.</p> - -<p>—Remettez-vous, je vous prie.</p> - -<p>Il fit quelques pas sur le sentier. Alors, comme elle sentait la tempête -diminuer, elle fit les gestes automatiques des femmes qui se rajustent -et essuient sur leur visage la trace passionnée que personne ne doit -voir. Sans mot dire, elle vint à côté de lui, et ils reprirent le -sentier.</p> - -<p>Mas ils ne savaient ni l’un ni l’autre où renouer la chaîne des paroles. -Toutes celles qu’ils venaient de manier les brûlaient encore. Enfin, -Fanny commença:</p> - -<p>—Je vous ennuie: je... je suis ridicule...</p> - -<p>Il protesta du geste.</p> - -<p>—Oh! je trouve cela si naturel! C’est un si grand désarroi pour vous, -pauvre amie!</p> - -<p>Le joli mot inusité la fit frémir.</p> - -<p>—Oui, dit-elle, un remords surtout.<span class="pagenum"><a id="page_210">{210}</a></span></p> - -<p>Il s’arrêta au milieu du chemin vert criblé de rayons obliques:</p> - -<p>—Non, ne dites pas cela. Il ne faut pas. Vous n’avez pas de remords à -avoir. A travers ce que votre sœur m’a dit, j’ai compris. Vous avez été -forcée, forcée à tout. Il n’y a pas de remords à avoir.</p> - -<p>Il parlait avec fermeté et noblesse. Une sorte de sensation de certitude -accompagnait ses paroles dans l’entendement de Fanny. Et elle ne trouva -rien à répondre.</p> - -<p>Ils marchèrent encore un peu, puis il reprit, continuant sa pensée:</p> - -<p>—Pas de remords non plus à employer le seul moyen possible. Comprenez -bien ceci, Fanny: ce n’est pas une réparation en... affection qu’il est -venu vous demander aujourd’hui; c’est une réparation...</p> - -<p>Il se tourna vers elle:</p> - -<p>—Endurcissez-vous à l’entendre: en argent. Et c’est pourquoi je vous -parlais d’une somme raisonnable...</p> - -<p>Fanny marchait toujours, bercée par cette voix profonde qui devait avoir -raison. Oui, c’était cela sans doute qu’il fallait faire, dans l’intérêt -de tous, c’était même peut-être le devoir...</p> - -<p>Elle dit, enfin:</p> - -<p>—Vous croyez vraiment qu’il accepterait, et que je dois le faire?</p> - -<p>—Mais, c’est certain, dit-il avec emphase, c’est l’évidence même.</p> - -<p>Ils arrivaient à l’extrémité des fermes, et le che<span class="pagenum"><a id="page_211">{211}</a></span>min rural se -changeait en sentier bordé de champs. Fanny s’arrêta.</p> - -<p>—Il va falloir que je m’en retourne. Mais, il part ce soir. Comment m’y -prendre?</p> - -<p>Silas lui tendit la main.</p> - -<p>—Laissez-moi tous vos ennuis. Je le ferai, moi.</p> - -<p>Elle le regarda avec appréhension.</p> - -<p>—Mais, comment?</p> - -<p>—Ne dites rien, ce soir. Qu’il parte. Il a une intention; celle de -revenir vous persécuter, sans doute. Je lui écrirais pour vous.</p> - -<p>—Merci, dit-elle avec embarras. Vraiment, je voudrais bien, si ce -n’était pas trop de dérangement.</p> - -<p>—Pouvez-vous croire, Fanny! demanda-t-il avec chaleur. C’est dit, je -lui écrirai.</p> - -<p>Il lui serra plus fort la main.</p> - -<p>—A bientôt, dit-il. C’est entendu. A Lisieux, au 200ᵉ d’infanterie. -Oui. Naturellement, je ne fixerai pas de somme, cela viendra ensuite. Au -revoir.</p> - -<p>Il ne lui donna point de baiser. Quelque chose entre eux les séparait, -ou quelqu’un. Il s’en alla dans la coupure que faisait le sentier entre -un champ de blé roux et un champ d’avoine blonde.</p> - -<p>Immobile, elle le suivait des yeux, et le vit se retourner. Il la -regarda, parut hésiter, et revint enfin.</p> - -<p>Quand il fut devant elle, il lui sembla qu’il était plus pâle. Il ouvrit -la bouche sans trouver de mots. Et il finit par dire:</p> - -<p>—Et comment, comment l’adresser?</p> - -<p>Elle ne comprit pas.<span class="pagenum"><a id="page_212">{212}</a></span></p> - -<p>—Comment l’adresser?</p> - -<p>—Oui, le nom.</p> - -<p>—Eh bien, M. Félix, M. Félix...</p> - -<p>Atterrée, elle s’interrompit.</p> - -<p>—Oui, Félix...</p> - -<p>Son regard se chargea d’épouvante et tout l’opprobre du monde tomba sur -ses épaules. Elle venait seulement de comprendre qu’elle ne savait pas -le nom de son fils.<span class="pagenum"><a id="page_213">{213}</a></span></p> - -<h2><a id="TROISIEME_PARTIE"></a>TROISIEME PARTIE</h2> - -<h3><a id="I-c"></a>I</h3> - -<p>Depuis que leur résolution était prise, une sorte de tranquillité venait -aux sœurs. Les hésitations, les tourments ressentis par l’une et par -l’autre, bien qu’à des degrés différents de tonalité et d’intensité, -s’apaisaient momentanément dans une certitude.</p> - -<p>C’est le soir même du départ de Félix qu’elles comprirent qu’il fallait -définitivement quitter Beuzeboc pour la Hêtraye.</p> - -<p>Après leur entretien, Fanny quitta Silas, toute honte bue, sans trouver -un mot à ajouter. Et le chemin du retour fut vraiment son chemin de -croix. Un petit fait pourtant, qui n’était pas nouveau et qui ne -changeait rien à l’état des choses, que cette ignorance de l’état civil -de son fils. Pour elle, il dépassait tous les autres en importance, en -signification, en résultats.</p> - -<p>Une honte nouvelle l’avait accablée quand elle s’était retrouvée en sa -présence. Elle n’osait plus<span class="pagenum"><a id="page_214">{214}</a></span> le regarder: il lui semblait que son fils -lisait, cette fois, sur sa figure, un remords d’une autre qualité.</p> - -<p>Ils avaient dîné silencieusement. Berthe boudait Fanny depuis sa sortie -avec Silas, et le gars mangeait, comme toujours, avec conviction. Enfin, -il s’était levé:</p> - -<p>—Faut que j’ m’en aille. L’ train est à dix heures, à Villebonne.</p> - -<p>Fanny remarqua qu’il était lavé, astiqué et frotté. Et elle dit:</p> - -<p>—Tout est-il prêt?</p> - -<p>Elle n’osait dire tu, ni vous. C’est pourquoi elle ne s’adressait jamais -à lui, directement. Mais, cette fois, ce fut, malgré elle, la mère dont -le fils, millionnaire ou mendiant, gagne le régiment, qui parla:</p> - -<p>—Oui, dit-il, j’en ai pas lourd!</p> - -<p>Il se balançait d’un pied sur l’autre. On voyait les paroles s’amasser -sans trouver d’issue. Enfin, il dit:</p> - -<p>—Je vous remercie. C’est un agrément d’être ici.</p> - -<p>Personne ne répondit. Alors, il parut s’enhardir et prononça:</p> - -<p>—Vous auriez besoin...</p> - -<p>Il s’arrêta, comme pour juger de l’effet de ce début. Puis il reprit:</p> - -<p>—D’un bon domestique.</p> - -<p>Ce fut le tonnerre éclaté aux pieds des sœurs. On eût dit qu’elles en -restaient assourdies. La première, Berthe se remit:</p> - -<p>—Et alors? dit-elle avec quelque insolence.</p> - -<p>—Et alors, je connais le métier, tout le monde<span class="pagenum"><a id="page_215">{215}</a></span> vous le dira. Vous -n’avez qu’à vous informer...</p> - -<p>Fanny songea: «Sans nom!»</p> - -<p>Berthe réfléchissait sans répondre. Elle semblait peser des choses. -Enfin, elle dit:</p> - -<p>—Vous rêvez, mon garçon! Nous n’avons pas besoin d’un domestique. Nous -«n’occupons» pas, nous demeurons à Beuzeboc.</p> - -<p>Les yeux bruns du gars eurent un vif regard sur lequel il tira aussitôt -le rideau de ses paupières.</p> - -<p>—Vot’ bail va finir, dit-il, vous pourriez bien reprendre la ferme à -vot’ compte.</p> - -<p>—Par exemple, comme vous arrangez ça! fit la grosse fille, suffoquée.</p> - -<p>Fanny pensa douloureusement: «Il sait tout ce qui concerne nos intérêts, -tout. Mais il ne sait pas laquelle est sa mère.»</p> - -<p>—C’est une bonne ferme, reprit le gars. J’ai regardé les terres. Y’a -plus mauvais. L’ père Laurent est vieux. I’ s’ mettra chez sa fille...</p> - -<p>—Vous êtes au courant! fit Berthe avec ironie.</p> - -<p>Le gars eut un sourire qui éclaira soudain sa figure impénétrable d’un -rayon d’intelligence. Il continua:</p> - -<p>—Elle ne rapporte pas c’ qu’elle pourrait, c’te ferme-là. Ils sont trop -vieux... De l’argent, qu’on en tirerait!</p> - -<p>Berthe l’écoutait attentivement, toute ironie disparue. Elle répéta:</p> - -<p>—De l’argent...</p> - -<p>Avec un art consommé de roublard, il rompit les chiens.</p> - -<p>—Faut que j’ m’en aille, dit-il. A revoir!</p> - -<p>Il tendit la main, sa main durcie de <span class="pagenum"><a id="page_216">{216}</a></span>paysan-soldat. Et Fanny, pour la -première fois, remarqua sa petitesse, qu’il tenait d’elle.</p> - -<p>Berthe la serra mollement en réfléchissant toujours. Fanny la prit en -tremblant. C’était la première fois qu’elle touchait son fils. Une -langueur l’envahit tout entière. Que c’était doux!</p> - -<p>L’étreinte se desserra. Elle restait tremblante, oppressée, les yeux -mouillés. Le gars regardait Berthe.</p> - -<p>Alors, comme frappée d’une idée subite, celle-ci dit avec décision:</p> - -<p>—On vous écrira.</p> - -<p>Le gars enregistra gravement:</p> - -<p>—Bon.</p> - -<p>Il alla vers la porte. Fanny étendit la main. Voilà. Le moment était -venu:</p> - -<p>—Berthe! cria-t-elle.</p> - -<p>Berthe la regarda étonnée. Que pouvait-elle avoir à demander? On -arrangeait tout pour elle.</p> - -<p>Fanny comprit si complètement, cette fois, que tout son courage -défaillit. Eh bien, oui, après tout, accepter cela encore; le laisser -partir sans savoir son nom; ne pas lutter, ne pas même intervenir.</p> - -<p>—Rien, rien, dit-elle en se passant la main sur le front d’un air un -peu égaré.</p> - -<p>Ce fut pourtant comme si cette pensée fulgurante avait jailli de son -cerveau dans celui de sa sœur, car Berthe se retourna vers le soldat:</p> - -<p>—Mais, à propos, comment l’adresser?</p> - -<p>Du seuil, il se retourna:</p> - -<p>—Au 200ᵉ de ligne, 6ᵉ bataillon, 3ᵉ compagnie, à Lisieux.</p> - -<p>—Oui, mais...<span class="pagenum"><a id="page_217">{217}</a></span></p> - -<p>A son tour, elle hésitait, arrêtée devant l’obstacle monstrueux que -toute sa ruse n’avait pas prévu.</p> - -<p>Et le soldat, la main sur la clenche, faisait une figure de surprise -évidente.</p> - -<p>Sa ruse à lui était dépassée.</p> - -<p>—Qu’est-ce que c’est? demanda-t-il enfin.</p> - -<p>Pour la première fois de leur vie, Fanny vit sa sœur embarrassée. Les -yeux détournés, elle cherchait le mot nécessaire sans le trouver.</p> - -<p>Le silence devint pesant. Enfin, Berthe dit avec difficulté:</p> - -<p>—Toute l’adresse, c’est comment?</p> - -<p>Le gars la regardait toujours sans comprendre. Puis, comme s’il eût -enfin pris son parti d’obéir, il ânonna:</p> - -<p>—Malandain Félix, au 200ᵉ d’infanterie, 4ᵉ bataillon, 2ᵉ compagnie, -Lisieux.</p> - -<p>—Ah! cria Fanny.</p> - -<p>Mais Berthe fit un pas en avant pour la cacher, et elle dit, avec une -indifférence forcée, sonnant singulièrement dans sa voix qu’elle forçait -afin de couvrir celle de sa sœur:</p> - -<p>—C’est ça, c’est ça. Bien, au revoir, mon garçon.</p> - -<p>Il les regardait toujours, et quelque chose du mystère qui s’agitait là -parut filtrer jusqu’à lui. Il eut un mince sourire.</p> - -<p>—On m’appelle comme ça, fit-il.</p> - -<p>Et son regard acheva la phrase si nettement que tous crurent l’entendre -dire: «Mais ce n’est pas mon nom.»</p> - -<p>Le silence dura un peu trop pour ne pas devenir dangereux. Enfin, Félix -ajouta tout haut:<span class="pagenum"><a id="page_218">{218}</a></span></p> - -<p>—Parce que je suis resté longtemps avec les Malandain.</p> - -<p>Il se mit à rire niaisement, de la façon la plus inattendue.</p> - -<p>—C’est un «surpiquet», un surnom, qu’ils appellent. Je suis «dit -Malandain».</p> - -<p>Il s’arrêta de rire et ajouta avec une sorte de solennité:</p> - -<p>—Mon nom, c’est...</p> - -<p>Et, se ravisant tout à coup, il termina:</p> - -<p>—Vous avez pas qu’à mettre: Félix, dit Malandain, «ils» me trouveront -bien.</p> - -<p>Il toucha du doigt son képi qui n’avait pas quitté sa tête, et passa la -porte.</p> - -<p>Arrivé au bas des marches, il se retourna et, voyant qu’elles n’avaient -pas bougé et le regardaient toujours, il leur jeta:</p> - -<p>—Un bon domestique qu’il vous faut ici.</p> - -<p>Et il s’en alla pour de bon.</p> - -<p>C’est alors qu’elles virent qu’il n’y avait qu’à céder, et qu’elles -décidèrent de s’installer à la Hêtraye, temporairement tout au moins. Il -y a des forces qu’on ne discute pas. En Félix, les sœurs en -reconnaissaient une avec laquelle il fallait compter.</p> - -<p>Ce fut Berthe qui l’exprima la première. A l’indicible étonnement de -Fanny, elle ne fit ni lamentations, ni reproches. Elle paraissait céder -à la nécessité, mais en bonne joueuse. L’aînée songea: «Elle a toujours -aimé la campagne.» Et elle accumula toutes les objections comme si, -puisqu’elles devaient être invoquées et que Berthe ne s’en chargeait -pas, la tâche lui en revint. L’étonnement de leurs amis et du monde -devant cette déci<span class="pagenum"><a id="page_219">{219}</a></span>sion soudaine; l’opposition certaine de l’oncle -Nathan; les difficultés matérielles de ce changement d’existence: leur -confort, leur commodité abandonnés avec la maison de la vallée... Mais -Berthe allait au-devant de tout et, une fois de plus, Fanny accepta le -joug commode qui descendait sur elle, et auquel elle n’aurait plus qu’à -obéir.</p> - -<p>  </p> - -<p>Quand elles rentrèrent, deux jours plus tard, Beuzeboc cuisait au fond -de sa cuvette, sous le soleil d’août. Leur absence n’avait duré que dix -jours. Elles se virent complimentées sur leur courage:</p> - -<p>«Rentrer ici quand vous étiez si bien à respirer là-haut!»</p> - -<p>La bonne Mme Gallier usait son tablier de moire à leur exprimer son -étonnement.</p> - -<p>—Tant qu’à faire, il fallait rester plus longtemps.</p> - -<p>Ainsi, les sœurs rentraient dans le lit ordinaire de leur vie que de -leurs mains, il allait falloir défaire. Car cette chose incroyable -arrivait qu’elles allaient quitter la ville ronronnante et les rues aux -pavés bossus, et leur maison où chacun de leurs mouvements avait son -aire prévue et sa portée certaine, et l’église, debout comme une -douairière qui attend ses invités du haut de son perron, et les rues qui -regardent par leurs fenêtres abritées sous les paupières des rideaux, et -les ruelles mortes, pleines d’amoureux, toute la ville, enfin, de toute -leur vie, pour gagner ce plateau d’où leur famille était descendue un -jour d’autrefois.<span class="pagenum"><a id="page_220">{220}</a></span></p> - -<p>Berthe profita de ces paroles d’accueil pour amorcer la chose. Oui, -elles s’étaient plu à la Hêtraye, tellement qu’elles y retourneraient -bientôt, ayant d’ailleurs à s’occuper de leur ferme dont le bail -expirait à Pâques. Elle hasarda qu’elles pourraient avoir à y passer -l’automne entière car la maison nécessitait des réparations et que -Fanny, surtout, se portait bien là-haut et y dormait mieux.</p> - -<p>Elle plaçait soigneusement ses allusions, ses raisons, comme un -alpiniste place son pied, sans rien laisser au hasard parmi les -nouvelles qu’on lui demandait sur le voyage à Paris.</p> - -<p>Les amis disaient entre eux:</p> - -<p>—Elle rajeunit, Berthe!</p> - -<p>Et quelque chose en elle semblait, en effet, s’épanouir, un espoir ou -une certitude.</p> - -<p>L’oncle Nathan rentra de la Manche deux jours après. Il arriva au soir -chez ses nièces, et les trouva au jardin. Fanny essayait de se -ressaisir, car le tourbillon qui l’entraînait depuis la rencontre du -chemineau lui faisait perdre la notion de la réalité et, rejetée de -Félix à Silas et du chemineau à Ludovic, promenée dans les souvenirs de -Bures, de Paris et de la Hêtraye, elle dérivait au fil des événements -terrifiants dont elle se trouvait témoin et acteur.</p> - -<p>Et, depuis son retour, la maison d’école était fermée. Sans doute n’y -avait-il là rien d’extraordinaire, puisque l’époque des vacances venait -d’arriver. Mais ce départ sans un avertissement la frappait comme un -nouveau malheur. Non, ils n’avaient pas dit un mot de cela à la Hêtraye -pendant cet étrange repas, ni plus tard, au cours de cette<span class="pagenum"><a id="page_221">{221}</a></span> conversation -dont le souvenir encore la frappait d’un coup au cœur.</p> - -<p>Une cendre d’or tombait de la coupole enflammée quand le grand vieillard -arriva. Sa face d’oiseau de proie, entourée de l’argent pur de ses -cheveux, resplendissait. Il s’assit sans rien dire, puis s’informa des -santés, des poules, parla du terrain. Enfin, il dit, comme à regret:</p> - -<p>—Comme ça, vous êtes allées à Paris?</p> - -<p>Berthe prit avec empressement les rênes de la conversation.</p> - -<p>—Oui, on voulait toujours: on s’est décidé.</p> - -<p>Le long nez austère du vieillard qui contredisait sa bouche curieuse -parut vouloir réduire celle-ci au silence. Il y eut une pause.</p> - -<p>—C’est beau, murmura Berthe.</p> - -<p>—Oui, dit-il. Il y a à voir.</p> - -<p>—Sûr, approuva-t-elle.</p> - -<p>—Plus qu’ici.</p> - -<p>D’un commun accord, ils se donnèrent trêve afin de ramasser de -meilleures armes pour le combat, dont les préparatifs avaient lieu entre -le rusé vieillard et Berthe qui ne laisserait filtrer son butin de -nouvelles que goutte à goutte.</p> - -<p>Fanny se leva. Une lassitude lui venait d’avance.</p> - -<p>—Je vais vous faire du thé, dit-elle.</p> - -<p>L’oncle approuva avec vivacité: un repas supplémentaire gratuit ne lui -était jamais désagréable.</p> - -<p>Elle s’en alla vers la maison environnée du parfum que le soir arrachait -aux fleurs. Elle songeait avec amertume à la conversation qui commençait -derrière elle. Toute sa vie, toute sa vie livrée à ces mains cruelles -qui auraient pu être douces. Demain,<span class="pagenum"><a id="page_222">{222}</a></span> ce seraient celles des étrangers, -peut-être, qui arracheraient avec sa chair le vêtement secret que chacun -serre si fort contre soi...</p> - -<p>Pourtant, ses craintes furent encore une fois dépassées par la réalité. -Malgré les surprenantes confidences reçues, l’oncle n’y fit aucune -allusion. Il but et mangea en parlant des affaires qu’il avait faites -dans le Cotentin. Seulement, quand il partit, il adressa à Berthe un -signe d’intelligence qu’elle surprit. Et il dit à Fanny, comme en -réfléchissant:</p> - -<p>—A la Hêtraye, à la Hêtraye, que tu veux aller?</p> - -<p>Elle le regarda avec surprise.</p> - -<p>—Oui, dit-elle d’un ton craintif, nous croyons que c’est le mieux.</p> - -<p>Il la fixa encore d’un air goguenard et attentif et fit un geste qu’elle -ne comprit pas. Berthe s’était détournée avec affectation. Fanny regarda -profondément le vieillard. Voilà. C’était lui qui représentait toute -leur famille, surtout les hommes, puisqu’elles ne possédaient ni père, -ni frères, ni maris. En ce quart d’heure que Berthe avait si bien -employé, il venait d’apprendre avec ces nouvelles du passé (le message -du chemineau et sa mort, l’arrivée du fils abandonné), cette nouvelle du -présent: les fiançailles de Fanny et l’entrée de l’instituteur dans sa -vie. Et tout cela ne valait pas un mot, une allusion... Elle se sentait -à la fois allégée et frustrée, car l’indifférence est quelquefois comme -une insulte.</p> - -<p>Elle réfléchit longtemps là-dessus ce soir-là. Maintenant, toutes ces -choses qu’il fallait qu’elle fît étaient comme un rocher sur sa route. -Enorme,<span class="pagenum"><a id="page_223">{223}</a></span> il barrait son horizon et elle se disait: «Jamais je -n’arriverai à le remuer.»</p> - -<p>Comment supposer, par exemple, qu’elles réussiraient à faire passer pour -naturelle leur soudaine retraite à la Hêtraye? Et comment si, déjà, on -n’avait jasé de la présence du soldat, n’en jaserait-on point? Et -comment, encore, prendrait-on cette nouvelle attitude de Silas auprès -d’elles? Silas. Lui seul, de son bras d’homme fort aurait pu faire -vaciller le rocher. Fanny l’avait presque cru, en l’entendant la -revendiquer comme sienne, l’autre jour, à la Hêtraye. Oui, mais il était -parti. Parti sans rien dire. Lui aussi, à la onzième heure, il -l’abandonnait.</p> - -<p>Le lendemain, dimanche, les sœurs se rendirent au temple. Un orage avait -éclaté dans la nuit. La ville et les bois brillaient, vernis de neuf, -sous un soleil rafraîchi. Les demoiselles montèrent à la tribune. Le -lecteur, qui remplaçait toujours l’instituteur pour les vacances, lisait -la Bible. C’était un petit homme avec de grosses moustaches grises et -des paupières sanguinolentes. Il psalmodiait complaisamment sa lecture. -Par le vitrail ouvert, on voyait une rose-thé se balancer au bout d’une -longue tige sur le mur voisin. Fanny ne pouvait s’empêcher de suivre la -fleur des yeux et il lui semblait qu’elle ne retrouverait jamais son -ancienne ferveur. Son cœur paraissait dévasté, aride, vide comme le -vaste édifice clair dénudé de la voix de Silas, de la voix sonore, -caressante, savante de Silas! Les assistants arrivaient, gagnaient leurs -places dans les bancs que leur famille occupait depuis l’origine du -temple. Le culte se déroulait<span class="pagenum"><a id="page_224">{224}</a></span> selon la liturgie immuable; tout ici -était fixe et solide. Le malheur d’une vie ne pouvait cependant pas se -consommer dans l’ombre de ces choses éternelles!</p> - -<p>Elle ferma les yeux pour mieux poursuivre un raisonnement qui se -brisait. Elle les rouvrit tout à coup; la basse veloutée de -l’instituteur montait d’en bas jusqu’à elle comme tous les dimanches. -Elle crut rêver et attendit le dernier cantique où, de nouveau, la voix -s’éleva. Pourtant, il n’était ni à la tribune, ni au banc du -consistoire. Et ce ne fut qu’à la sortie qu’elle vit qu’elle ne rêvait -point, car il était là, vraiment, en face de la porte, qui la cherchait -des yeux.</p> - -<p>Ce fut comme un miracle ou plutôt comme un signe qui lui était destiné. -Elle songea à l’arc-en-ciel après le déluge, à la manne au désert. Mais, -tant de regards étaient sur eux qu’elle n’osa aller vers lui et passa. -Berthe, d’ailleurs, avait déjà pris les devants et Fanny dut courir pour -la rattraper, et mener le même train jusqu’à la maison. Elles trouvèrent -l’oncle Nathan assis à la table, la serviette nouée derrière le cou.</p> - -<p>—Allons, cria-t-il, y’a temps pour tout! J’ai été au temple à -Saint-Antoine, et me v’là.</p> - -<p>—Avec vot’ cheval qui va comme l’enfer, c’est pas drôle! fit Berthe qui -tamponnait sa figure rouge et suante.</p> - -<p>—Pourquoi se presser tant? osa demander Fanny qu’un fil invisible avait -tiré en arrière tout le long du chemin.</p> - -<p>L’oncle et l’autre nièce échangèrent un regard plein de signification.<span class="pagenum"><a id="page_225">{225}</a></span></p> - -<p>—On t’expliquera tout à l’heure, mangeons, dit le vieillard.</p> - -<p>Fanny sentit s’amasser un de ces orages lourds de paroles et -d’exhortations qui crevaient si souvent sur elle depuis quelque temps, -et le bon déjeuner dominical du père Oursel fut gâté pour elle.</p> - -<p>M. Le Brument commença avec le dessert:</p> - -<p>—Alors, ma fille, dit-il en s’adressant à Fanny, comme ça, tu veux -aller à la Hêtraye?</p> - -<p>L’entretien se renouait au point exact où il s’était rompu. C’était de -bon protocole normand.</p> - -<p>Elle dit en hésitant:</p> - -<p>—Je veux, c’est-à-dire nous croyons que ça vaut mieux pour le moment.</p> - -<p>Il opina, débonnairement, de toutes ses petites boucles d’argent.</p> - -<p>—Oui, c’est sûr.</p> - -<p>Et il laissa aux paroles de Fanny le temps de vivre et de mourir dans -l’air avant d’en ajouter d’autres.</p> - -<p>—Vous croyez, reprit-il, vous croyez, mais si c’est pour le monde... -C’est-il pour le monde?</p> - -<p>—Bien sûr! fit Berthe complaisamment en commère qui place une réplique.</p> - -<p>—Eh bien, ça étant, tu n’as peut-être pas raison.</p> - -<p>—Comment? demanda Fanny, déroutée.</p> - -<p>Il eut l’air de réfléchir et son grand nez en bec de rapace s’inclina -vers la nappe. Puis il dit lentement:</p> - -<p>—Faudrait que ça soit toi qui y ailles, à la Hêtraye avec ce gars, pour -l’apaiser.</p> - -<p>—Moi? Comment, moi?<span class="pagenum"><a id="page_226">{226}</a></span></p> - -<p>—Oui, toi, toute seule.</p> - -<p>—Sans Berthe? cria-t-elle avec une véhémence si inaccoutumée qu’un -instant ils lui livrèrent leurs yeux surpris, tels qu’ils étaient.</p> - -<p>—Oui, sans Berthe. Comme ça, on n’aurait pas à trouver drôle que vous -laissiez votre maison d’ici, car ça le semblera, drôle!</p> - -<p>Elle restait abasourdie. Jamais cela ne s’était présenté à son esprit. -Et, marquant son avantage, le vieillard continua:</p> - -<p>—Et puis, toute seule, c’est «bien de révisé» si tu n’arrives pas à le -dompter, le gars! Il y en a d’aucuns qui sont ambitionnés à ne pas céder -devant un autre que leur maître. J’ai vu des chevaux comme ça!</p> - -<p>Le ridicule de la comparaison ne frappa même pas Fanny. Elle songea -seulement avec désespoir: «Dompter quelqu’un! Comme si je le pouvais!»</p> - -<p>Et, tout de suite, un souci lui revint:</p> - -<p>—Et Berthe?</p> - -<p>Le bonhomme gratta son grand nez sec.</p> - -<p>—Elle restera ici, je te dis. Elle...</p> - -<p>Il s’interrompit, comme s’il se trouvait devant des mots trop lourds à -prononcer. Et, instinctivement, Fanny, si peu perspicace, mais si -sensitive, fut certaine que tout ce qui avait été dit jusque-là n’était -rien et que tout n’avait été dit que pour en venir là. Et elle reprit, -d’un ton machinal, comme si le dernier mot eût été un levier pour -soulever les autres:</p> - -<p>—Elle...?</p> - -<p>Le père Oursel entra avec le café. Avec ses mouvements d’automate, il -posa la cafetière—car<span class="pagenum"><a id="page_227">{227}</a></span> on n’avait jamais pu l’habituer à l’usage du -plateau—et il disparut sans qu’une fois son regard eût croisé celui des -autres.</p> - -<p>M. Le Brument dit à mi-voix à Berthe:</p> - -<p>—Toujours de d’ même, l’ père Oursel! En v’là un qui s’occupe pas du -tiers et du quart! Quel bonhomme! Je suis sûr qu’il sait seulement pas -ce qui se passe sous son nez!</p> - -<p>Berthe dit, dédaigneusement:</p> - -<p>—L’ père Oursel? Rien, c’est rien.</p> - -<p>En Fanny les pensées cheminaient comme sur un vent d’ouest. Elle était -sûre qu’on allait lui parler de l’instituteur, sans deviner comment. -Enfin le vieillard commença:</p> - -<p>—M. Froment, votre voisin, il est parti, d’apparence?</p> - -<p>—Il est revenu, dit Fanny: nous l’avons vu au temple, tout à l’heure.</p> - -<p>—Revenu! Sa maison était fermée pour les vacances. Comment?</p> - -<p>Personne ne répondit. Il reprit:</p> - -<p>—Comment? C’est bien drôle, ça!</p> - -<p>Pour la première fois depuis le début de la conversation, il paraissait -sincère.</p> - -<p>Il y eut un silence, puis il continua:</p> - -<p>—C’est peut-être quelque chose qu’il avait oublié.</p> - -<p>Il regardait Berthe. Elle dit seulement:</p> - -<p>—Ouat!</p> - -<p>Elle semblait agitée et anxieuse. Fanny songea:</p> - -<p>«Ça la contrarie qu’il soit revenu. Elle ne veut pas que je le revoie.»<span class="pagenum"><a id="page_228">{228}</a></span></p> - -<p>Le bonhomme poursuivit, comme s’il prenait enfin une résolution:</p> - -<p>—Faut te faire une raison, Fanny, ma fille. Faut te faire une raison.</p> - -<p>Cette fois, il la regardait. Elle essaya de saisir quelque chose dans -les froids yeux bleus, si pareils à ceux de sa mère, ces yeux qui -avaient glacé sa vie. Mais, comme toujours, elle y fut impuissante.</p> - -<p>D’ailleurs, le moment favorable était passé. Il se leva, après avoir -plié méthodiquement sa serviette et secoué ses miettes.</p> - -<p>—Puisque c’est comme ça, faut que j’ m’en aille. Il est temps.</p> - -<p>Berthe se leva et alla lui chuchoter quelques mots à l’oreille. Il fit: -«Oui» de la tête. Puis, prenant son chapeau:</p> - -<p>—Fais-toi une raison, ma fille, dit-il, c’est ton intérêt.</p> - -<p>Fanny écoutait désespérément. Elle sentait que quelque chose était -résolu contre elle qu’elle ne savait pas. Et elle ne comprit que -lorsqu’elle vit l’oncle entrer par la petite porte de la cour d’école.</p> - -<p>Pâle jusqu’aux lèvres, elle se retourna. Berthe la guettait. Alors un -peu de courage lui vint. Qu’est-ce qu’ils avaient décidé? La question -dut être si clairement écrite dans ses yeux que Berthe répondit avec une -espèce d’arrogance qui masquait autre chose:</p> - -<p>—Faut bien en finir!</p> - -<p>Fanny mit sa main à sa gorge.</p> - -<p>—Finir quoi?</p> - -<p>Une expression nouvelle parut sur la grosse fi<span class="pagenum"><a id="page_229">{229}</a></span>gure de la cadette. Elle -posa la main sur le bras de sa sœur.</p> - -<p>—Allons, allons! dit-elle avec une espèce de bonhomie, si ça a du bon -sens!</p> - -<p>Elle l’attira dans la pièce.</p> - -<p>—Quitte cette fenêtre. Qu’est-ce que ça te donne de guetter la route?</p> - -<p>Elle continua pendant un instant à prononcer des phrases insignifiantes, -qui déjà agissaient par cette vertu lénifiante des mots de tous les -jours dans les situations graves. Machinalement, Fanny obéissait et -c’était le commencement de sa reddition.</p> - -<p>Berthe la fit asseoir. Elle s’assit elle-même, et puis elle commença:</p> - -<p>—Ecoute...</p> - -<p>Elle se recueillit quelques secondes et détourna les yeux de la pâle -figure hallucinée de Fanny.</p> - -<p>—Tu vois bien toi-même que ça ne peut pas durer comme ça. Il faut -prendre un parti. Sur le coup, on ne se rend pas compte. Mais le monde -ne comprendrait pas que nous allions toutes les deux nous enterrer à la -campagne. Il faut une raison pour que tu partes, puisque c’est toi qui -doit partir: une raison... importante... qui nous oblige à nous séparer. -Tu comprends?</p> - -<p>Les yeux de Fanny répondirent éloquemment que non.</p> - -<p>Berthe reprit, avec une sorte de patience appliquée:</p> - -<p>—Il n’y a qu’une raison qui puisse nous y forcer. Vois-tu ça?</p> - -<p>Elle se penchait pour forcer une réponse. Fanny fit: «Non», de tout son -visage étonné.<span class="pagenum"><a id="page_230">{230}</a></span></p> - -<p>—La raison qui fait qu’une femme veut rester seule... c’est-à-dire pas -toute seule...</p> - -<p>Elle fit un geste violent:</p> - -<p>—Que je me marie, enfin! Est-ce si drôle que ça?</p> - -<p>Fanny, stupéfiée au delà des paroles vaines, ne bougea pas. Berthe -reprit:</p> - -<p>—Oui... c’est ça qui arrangerait tout. Tu pars à la Hêtraye, puisque tu -n’as pas d’autre moyen d’en finir avec ce gars que de le supporter. Moi -qui n’y suis <i>pour rien</i> (elle accentua cruellement), je reste ici, -avec...</p> - -<p>Elle ne put aller plus loin. Peut-être n’eût-elle pas osé. Mais Fanny se -leva brusquement comme quelqu’un qui, enfin, voit.</p> - -<p>—Avec...? fit-elle sourdement.</p> - -<p>Berthe se leva aussi pour l’affronter mieux, puisque la masse est aussi -un argument.</p> - -<p>—Avec l’homme qui comprendra qui il doit choisir, quand on lui aura -montré.</p> - -<p>Fanny dit seulement:</p> - -<p>—C’est l’oncle Nathan qui a...</p> - -<p>Berthe inclina la tête.</p> - -<p>—L’oncle Nathan est allé lui parler, oui.</p> - -<p>Il y eut un silence. Fanny n’osait pas regarder sa sœur. Puis elle dit:</p> - -<p>—Car enfin, tu dis que vous vous êtes mis d’accord... Peut-être. Mais -c’était avant l’arrivée de Félix. Ça change tout, une chose pareille. -Pour un homme surtout. Et il faudrait avoir bien peu de «cœur» pour -courir après.</p> - -<p>Fanny étendit la main.</p> - -<p>—Je ne cours pas après, dit-elle d’une voix<span class="pagenum"><a id="page_231">{231}</a></span> étranglée. Tu sais bien ce -qu’il a dit à la Hêtraye l’autre jour.</p> - -<p>Berthe parut chercher.</p> - -<p>—Ce qu’il a dit?</p> - -<p>Fanny ne répondit pas. Un immense découragement s’abattait sur elle. -Qu’était-ce que ce petit argument qui lui restait, en présence de toutes -ces implacables vérités... Silas l’avait appelée Fanny devant les -autres, oui. Par distraction, peut-être, ou par pitié, pour adoucir le -coup qu’il voulait lui porter et qu’il n’avait pas le courage de lui -porter encore... Mais aucun mot décisif ne lui était échappé, aucune -allusion à leurs projets de naguère, quand c’eût été le moment entre -tous d’en parler... Et puis, surtout, surtout, le départ, cette maison -silencieuse et aveugle qui lui était apparue alors comme une réponse -définitive.</p> - -<p>Elle baissa la tête. Elle n’était plus sûre de rien.</p> - -<p>Comme si elle suivait ses pensées et se trouvait obligée de les résumer -et de les poursuivre, Berthe reprit alors:</p> - -<p>—Il n’a rien dit de remarquable devant moi et, entre nous, à en juger -par la figure que tu avais en revenant...</p> - -<p>La phrase qu’elle laissa en suspens se termina à leurs oreilles comme si -elle était prononcée. Il n’avait rien dit, non, il n’avait rien dit.</p> - -<p>Et, soudain, Fanny sentit la vanité de la lutte pour celui qui n’a pas -d’arme. Après le découragement, le renoncement entra dans la place. Sans -parler, elle fit un geste de lassitude. A cette sœur qui voulait lui -voler un amour qu’elle était pourtant bien sûre d’avoir possédé, elle ne -dirait rien, c’était<span class="pagenum"><a id="page_232">{232}</a></span> trop difficile, elle ne savait pas reprocher, -prendre la voix haineuse qu’il faut, jeter les mots comme on jette des -pavés... Elle pensa: «Faites, faites, écrasez-moi! Je ne sentirai -bientôt plus rien.»</p> - -<p>Comme étonnée de la promptitude de sa victoire, Berthe regarda sa sœur, -inerte, passive, la tête baissée et les mains jointes sur les genoux. -Et, sans honte, elle retourna vers la fenêtre et se colla le front -contre les carreaux pour épier le retour du vieillard.</p> - -<p>Quand il arriva, elles étaient toujours dans la même position, mais, ni -le bruit de la grille, ni celui de la porte d’entrée, ni le grincement -du pêne ne tirèrent Fanny de ses pensées.</p> - -<p>Le bonhomme entra. En quittant la grande lumière, il tâtonna dans le -demi-jour frais. Fanny leva enfin sur lui ses yeux mornes. Il paraissait -singulièrement agité et se laissa tomber sur une chaise en retirant son -chapeau à larges bords.</p> - -<p>—Bougre! dit-il. C’est pire que le four du boulanger, dehors!</p> - -<p>Berthe fit un pas. Toute sa prudence l’abandonnait:</p> - -<p>—Eh bien, mon oncle?</p> - -<p>Il agita l’air avec son chapeau auprès de sa figure pendant un moment.</p> - -<p>—Eh bien, dit-il enfin, y’a rien à lui dire, c’est Fanny qu’il veut.</p> - -<p>  </p> - -<p>Ce ne fut que le lendemain que l’aînée revit son fiancé. Elle était -restée effarée, presque assommée de ce coup de massue. A ce degré-là, le -bonheur dépasse son étiage, sa marque, et fait perdre la sensibilité -sans laquelle on ne peut le goûter. Au<span class="pagenum"><a id="page_233">{233}</a></span> premier sentiment de triomphe, -ineffable redressement de l’être courbé, reprenant enfin son jet vers le -ciel, succédait une sorte d’hébétement. L’âme fatiguée de Fanny ne -savait plus soutenir sa joie, tandis que ce sacrifice accepté lui -faisait une route austère et facile, où elle se sentait sûre de pouvoir -marcher.</p> - -<p>Berthe la boudait farouchement, et Fanny ne pouvait s’empêcher de -ressentir avec elle cet affront terrible. C’était comme un dédoublement -de son être si cruellement abaissé et piétiné par les autres qui -s’appropriait la mortification fraternelle. Et elle souffrait ainsi -d’une façon encore inconnue.</p> - -<p>Fuyant la ville vers laquelle Berthe s’était dirigée sans l’avertir, -Fanny prit le chemin de la vallée vers la rivière, ce triste sentier -d’eau qui l’attirait depuis qu’elle y avait pleuré sur le chemineau -noyé. Sans doute M. Froment la guettait-il et la suivit-il à distance, -car elle le vit poindre sous les arches espacées que faisaient les -sureaux échevelés, reliés aux ormes, par des viornes géantes. Elle -s’était assise sur le petit talus, et se leva en l’apercevant. C’est -ainsi qu’ils s’abordèrent, froidement, parce que leur cœur les -étouffait, debout et se mesurant du regard.</p> - -<p>—Bonjour, Fanny, dit-il enfin vite et bas, ce n’est pas par hasard que -je suis là; je vous ai suivie.</p> - -<p>—Oh! fit-elle avec consternation, car le mot exprimait une action -connue par ouï dire seulement à Beuzeboc.</p> - -<p>—Oui, fit-il plus ardemment, qu’importe tout cela, le comme il faut et -les usages d’une petite<span class="pagenum"><a id="page_234">{234}</a></span> ville! Il y a autre chose ici. Fanny, il y a -votre bonheur et le mien.</p> - -<p>Elle baissa un instant les paupières pour savourer une petite joie -délicieuse: «Votre bonheur et le mien». Elle avait si peu l’habitude de -passer la première! Mais il parlait toujours, il disait:</p> - -<p>—Laissons les mots inutiles: il n’y en a eu que trop entre nous. J’ai -bien réfléchi depuis notre dernière entrevue, Fanny, j’ai même voulu -essayer de l’éloignement. Et ces cinq jours m’ont paru des siècles; le -départ a failli être impossible, une force m’a fait revenir. Maintenant, -je sais, je vois clair...</p> - -<p>Il s’arrêta. Son haleine était courte, ses mains tremblaient. Fanny -éprouva un peu d’appréhension. Pourquoi y avait-il toujours ce trouble -dans l’amour? Pourtant, il fallait parler. Elle dit, les yeux à terre:</p> - -<p>—Vous êtes bon.</p> - -<p>Il reprit avec élan, comme s’il venait de toucher un tremplin:</p> - -<p>—On ne peut pas ne pas être bon avec vous. C’est du bonheur de vous -aider. Je vous l’ai dit chaque fois que je vous ai vue.</p> - -<p>Une femme parut à l’extrémité de l’allée: une laveuse qui poussait du -linge mouillé sur une brouette.</p> - -<p>—Marchons, souffla Fanny.</p> - -<p>Ils allèrent, sans rien dire, croisèrent la femme et, quittant le -sentier, se trouvèrent à l’entrée d’un pré, sous un gros orme tourmenté. -Ils s’arrêtèrent encore.</p> - -<p>—Pourquoi nous cacher? fit-il. C’est avec joie que je veux proclamer -nos fiançailles. Et même,<span class="pagenum"><a id="page_235">{235}</a></span> Fanny, et même, j’ai un nouveau projet que je -vais vous dire.</p> - -<p>Elle étendit la main.</p> - -<p>—Mais, enfin, nous n’avons jamais parlé de ça, depuis que... vous -savez...</p> - -<p>Il dit sourdement:</p> - -<p>—Alors, vous avez cru que je reculais? Eh bien, je vais tout avouer. -Oui, j’ai hésité. On n’apprend pas une chose pareille de quelqu’un... -qu’on a choisi, sans que...</p> - -<p>Un geste coupa l’air.</p> - -<p>—Mais j’ai deviné bien des choses et puis je... je suis égoïste, Fanny, -vous m’êtes nécessaire, j’ai trop compté sur vous.</p> - -<p>Un tout petit pincement au cœur avertit Fanny. Il comptait sur elle; -Berthe comptait sur elle et Félix aussi comptait sur elle. Elle ne dit -rien, mais quelqu’un, maintenant, était entre eux.</p> - -<p>—Alors, Fanny, je vais vous dire mon projet. Vous avez encore six -semaines devant vous: Félix ne revient qu’à la fin de septembre. C’est -suffisant pour que notre mariage soit, d’ici là, un fait accompli.</p> - -<p>Une sorte de rayonnement émanait de lui, de son grand corps bien -construit, de sa belle figure, de ses yeux impérieux. Fanny, -bouleversée, sentit que sa pauvre volonté qui, pourtant, l’avait -préservée jusque-là du mal fait consciemment, allait l’abandonner; et -elle dit d’une voix tremblante:</p> - -<p>—Je ne peux pas, je ne peux pas.</p> - -<p>—Comment, vous ne pouvez pas? Nous ne dépendons de personne!<span class="pagenum"><a id="page_236">{236}</a></span></p> - -<p>Il répéta avec force, comme s’il éprouvait le besoin d’augmenter sa -certitude:</p> - -<p>—De personne.</p> - -<p>Fanny rassembla son courage, sa fermeté, sa résolution, tout ce qui la -quittait; elle conjura devant ses yeux le mauvais visage pointu de son -fils, et elle dit:</p> - -<p>—Si, moi, je ne suis pas seule.</p> - -<p>M. Froment fit un geste violent.</p> - -<p>—Votre sœur! On ne dépend plus de sa famille, à nos âges!</p> - -<p>—Ce n’est pas ma sœur.</p> - -<p>Il ouvrit les yeux.</p> - -<p>—Je ne vois pas, alors...</p> - -<p>Elle ne parla pas tout de suite. C’était si difficile. Comment ne -comprenait-il pas?</p> - -<p>—Vous savez bien ce qui est entre nous.</p> - -<p>Elle se reprit:</p> - -<p>—Celui qui est entre nous.</p> - -<p>Les yeux du bel homme noircirent, il eut un haut-le-corps.</p> - -<p>—Celui?...</p> - -<p>Alors, la tête baissée, les yeux détournés, étouffant de honte, elle -dit:</p> - -<p>—Mon fils.</p> - -<p>Entre eux, le mot tomba. Oui, ils étaient bien séparés.</p> - -<p>L’instituteur fit quelques pas comme s’il espérait trouver des arguments -dans l’herbe épaisse du pré. Puis il revint.</p> - -<p>—Eh bien, dit-il, votre fils? je sais, mais cela ne m’empêche pas de -vouloir de vous.<span class="pagenum"><a id="page_237">{237}</a></span></p> - -<p>Elle sentit que le moment était venu de dire toute sa pensée.</p> - -<p>—Moi, je ne veux pas, avant de lui avoir parlé, avant d’avoir vu -comment il prendra ça.</p> - -<p>Il fit un brusque mouvement, comme si elle l’avait blessé. Et elle -maudit cette infirmité qui l’empêchait de dompter sa timidité et de -savoir envelopper de la douceur des mots la dureté des choses qu’il -fallait dire.</p> - -<p>Et elle reprit:</p> - -<p>—Vous comprenez, je ne suis pas comme une autre, moi. J’ai ce -malheureux sur la conscience. On m’a forcé de l’abandonner. Mais, vous -voyez, la justice arrive toujours: il m’a retrouvée. Et alors, comment -oser dire que je ne dépends de personne? C’est pas possible. Et puis, il -me semble que j’attirerais du malheur sur vous si je vous épousais comme -ça, sans rien dire. Et pour vous, avez-vous réfléchi? Qu’est-ce que vous -feriez s’il prenait mal notre... mariage et s’il devenait malfaisant -avec vous?</p> - -<p>Elle s’arrêta. De toute sa vie, excepté dans sa confession à sa sœur, -elle n’avait parlé si longuement, d’un trait, et sans chercher ses mots.</p> - -<p>Silas l’écoutait ardemment, penché sur elle.</p> - -<p>—Ah! dit-il, comme vous avez tort! Vous refusez de prendre la seule -voie qui vous mettrait à l’abri.</p> - -<p>Il y eut un silence. On entendait à travers le pré le bruit du moulin, -le moulin de la vieille route sur laquelle on avait couché le chemineau. -Le soleil descendait vers la colline, en jetant une nappe d’or sur les -nappes d’herbes et la rivière fumait, chaude<span class="pagenum"><a id="page_238">{238}</a></span> avec son écœurante odeur -d’eau qui a servi.</p> - -<p>Silas s’approcha encore.</p> - -<p>—Fanny, dit-il, c’est un excès de scrupule qui vous fait agir. Voyons, -il n’y a pas que votre fils. Il y a vous et moi. Vous ne pouvez pas nous -sacrifier à lui, un étranger qui ne vous cherche que par...</p> - -<p>Elle leva si vivement la main qu’il n’acheva pas.</p> - -<p>—Non, non, il ne faut pas le dire. Nous n’avons pas le droit.</p> - -<p>Il dut sentir qu’il faisait fausse route et qu’il n’en restait plus -qu’une.</p> - -<p>—Fanny, dit-il d’une voix changée, de cette voix profonde qu’elle ne -pouvait entendre sans frémir, Fanny, vous avez promis, vous êtes à moi -autant qu’à lui. Et je vous réclame maintenant pour moi, pour moi.</p> - -<p>Il lui avait pris les mains et les serrait dans ses grandes mains -chaudes. Et ses yeux brûlants la brûlaient.</p> - -<p>Elle ferma les yeux. Elle retrouvait le goût oublié de la volupté. -Quelle douceur!</p> - -<p>Une minute s’écoula, qui fut pour elle un instant indéfini et contint -l’infini. Et puis elle évoqua encore Félix, et trouva la force -d’arracher ses mains. Et, les yeux détournés pour gagner du temps, elle -dit:</p> - -<p>—Non, non, je ne peux pas. C’est impossible, pas tout de suite. Il faut -que je lui parle. Après, alors, après, oui, je ferai comme vous voudrez.</p> - -<p>Avec un douleur infinie, il répliqua:</p> - -<p>—Comme je voudrai! Vous ne m’aimez pas!</p> - -<p>Alors, dans son ardeur à adoucir le coup, elle<span class="pagenum"><a id="page_239">{239}</a></span> le regarda, et dit avec -plus de simplicité qu’aucune vierge n’en aurait trouvé:</p> - -<p>—Oh! comment pouvez-vous dire ça. Moi... oh! je donnerais de si bon -cœur pour vous...</p> - -<p>—Tout, n’est-ce pas?</p> - -<p>—Tout, oui.</p> - -<p>—Excepté Félix, dit-il amèrement.</p> - -<p>Sa douceur se révolta.</p> - -<p>—Mais non! C’est pour vous que je veux être sûre qu’il soit consentant -et qu’il ne vous fera pas de tourment.</p> - -<p>—Consentant! répéta-t-il avec mépris.</p> - -<p>Si proches, ils s’éloignaient l’un de l’autre comme deux barques qui -font force de rames. Entre eux les paroles avaient fini leur temps. Elle -vit passer dans ses yeux le désir de la prendre dans ses bras et de la -porter sur l’herbe épaisse, le désir criminel de la traiter comme elle -avait été traitée, le désir de vaincre sa volonté obstinée à un devoir -chimérique, le <i>désir</i> au lieu de la tendresse dont elle avait besoin.</p> - -<p>Incapable de trouver les mots compliqués qu’il aurait fallu, elle -s’arracha de lui et s’en alla. Le soleil, ayant touché la crête de la -colline, redescendait derrière les bois. Déjà, le val bleuissait; -l’herbe et les pommiers échappés à l’enchantement du couchant -s’ombraient de grandes traînées sombres.</p> - -<p>Devant le coude du sentier, Fanny se retourna. Silas était toujours dans -le pré; la tête penchée, comme enraciné, sombre et seul. Il ne la -regardait pas. Elle eut peur de ce qu’elle venait de faire, et se sauva -en courant.<span class="pagenum"><a id="page_240">{240}</a></span></p> - -<h3><a id="II-c"></a>II</h3> - -<p>Les demoiselles Bernage reçurent beaucoup de visites de curiosité en ce -mois d’août-là. La bonne Mme Gallier, elle-même, sentit l’aiguillon la -piquer. L’assiduité du soldat avait été remarquée; on n’en pensait pas -grand’chose; néanmoins, l’incident méritait d’être tiré au clair.</p> - -<p>Berthe, sa bouderie passée, semblait avoir pris un nouveau parti et -pressait le départ. Elle adopta une attitude.</p> - -<p>—Ce soldat? Un neveu de Marthe, notre ancienne bonne, dont maman -s’était occupée autrefois. Il est venu de sa garnison qui est plus près -d’ici que de son pays, là-bas, du côté de Dieppe. Ce pauvre malheureux, -on n’a pas pu le renvoyer comme ça!</p> - -<p>Fanny, abasourdie, la regardait inventer et mentir, mélanger avec art et -une sorte de volupté le faux et le vrai pour en former un tissu -impénétrable où l’œil ne pouvait plus distinguer ce qu’il connaissait.</p> - -<p>«Pourtant, songeait-elle, on ne nous a pas<span class="pagenum"><a id="page_241">{241}</a></span> appris à mentir. Papa nous -enseignait qu’un huguenot n’a qu’une parole: «Que votre oui soit oui, -que votre non soit non...» Maman non plus...</p> - -<p>Et, soudain, elle aperçut ce qu’elle n’avait encore jamais vu, c’est que -le grand mensonge de sa vie avait entraîné tous les autres. Car, dans -l’armature de leur moralité sévère, aucune place n’était laissée à la -faiblesse humaine. Et une autre parole lui revint: «Si ton œil te fait -tomber dans le péché, arrache-le et jette-le loin de toi.» Oui, c’était -cela que la grande Bernage avait pris pour un ordre et auquel elle les -avait tous sacrifiés. Et c’est depuis que le mensonge était entré chez -eux que le bonheur, qui vient de l’équilibre entre la vie et l’âme, les -avait quittés.</p> - -<p>—Alors, vous allez l’employer à La Hêtraye?</p> - -<p>—Ma foi, le père Laurent se fait vieux, il a besoin d’aide... Et, comme -ce garçon a été élevé dans la culture, peut-être qu’il le prendra sur -notre conseil.</p> - -<p>On leur disait aussi:</p> - -<p>—Qu’est-ce qui vous prend d’aller passer des vacances à La Hêtraye? -N’en avez-vous point assez de la promenade, avec votre voyage à Paris?</p> - -<p>Car un peu d’indiscrétion était utile parfois pour déterrer la vérité.</p> - -<p>Berthe se renversait en riant du rire satisfait des gens gras.</p> - -<p>—Il est temps de nous y mettre. On n’avait encore rien vu, à notre âge.</p> - -<p>Chacun reniflait l’air de la maison, car des bruits couraient aussi sur -un mariage possible avec<span class="pagenum"><a id="page_242">{242}</a></span> l’instituteur, qui venait chez elles. On le -savait.</p> - -<p>—Deux ou trois fois, <i>au moins</i>, assurait une des veuves à Mme Gallier, -qui la calmait dans la main. Au moins, c’est la mère Auzoux, qui demeure -en face, qui l’a vu. Il ne se cachait seulement pas!</p> - -<p>La curieuse entreprit de confesser le père Oursel, dont elle ne tira que -des grognements indignés, entremêlés de démonstrations de surdité et, -enfin, une trop directe protestation clairement formulée:</p> - -<p>—Est pas vos affaires.</p> - -<p>Ainsi, Berthe élevait avec une prévoyante patience le mur qui couvrirait -leur retraite.</p> - -<p>Quant à Silas, il était reparti le soir même de leur explication, après -avoir écrit à Fanny une lettre qu’elle reçut le lendemain matin et qui -contenait ces seuls mots:</p> - -<p>«J’irai chercher votre réponse à La Hêtraye.»</p> - -<p>Elle mit sa lettre sur la copie qu’elle avait faite de mémoire de la -lettre de son amant d’une heure, parmi ses quelques souvenirs et ses -bijoux.</p> - -<p>Ce fut Berthe qui écrivit à Félix, selon qu’il avait été convenu quand, -de La Hêtraye, Fanny avait écrit à M. Froment de ne pas donner suite à -son projet de lettre. Berthe, d’ailleurs, n’en toucha que quelques mots -à sa sœur, comme par acquit de conscience.</p> - -<p>—Je vais dire à Félix qu’on l’essaiera à la ferme.</p> - -<p>Fanny s’étonna un peu. Si vite! était-ce mieux?</p> - -<p>—Mais oui, dit Berthe avec impatience. Tu sais bien qu’on lui a dit -qu’on lui écrirait. On est<span class="pagenum"><a id="page_243">{243}</a></span> forcé de s’arranger avec lui, ou bien alors, -quoi?</p> - -<p>Fanny ne répondit rien. Ce n’est pas ainsi qu’elle aurait voulu réparer. -Elle se sentait déchirée entre tous ceux qui ne la comprenaient jamais -ou la comprenaient trop tard.</p> - -<p>Berthe écrivit donc au gars une lettre laborieuse qu’elle recommença dix -fois. Il s’agissait de l’amadouer sans rien promettre, de tâcher de -recevoir sans rien donner. Car le plan de Silas, que Fanny proposa -timidement, fut repoussé.</p> - -<p>—De l’argent! offrir de l’argent! Faudrait être folles! C’est pas toi -toute seule qu’as eu cette belle idée-là?</p> - -<p>La belle idée, portée au compte de son auteur, était disséquée, -ridiculisée, avec une âpreté forcenée.</p> - -<p>—Il est généreux avec l’argent des autres, le voisin!</p> - -<p>Elle disait «l’argent» comme si le mot lui emplissait la bouche pour y -fondre délicieusement. Et elle s’acharnait sur Silas et sa trouvaille, -étalant si clairement, si naïvement, sa rancune, que Fanny en eût-elle -été capable, n’eût pas trouvé le courage de remporter la si facile -victoire qui passait à portée de sa main.</p> - -<p>La lettre de Berthe, qui ne contenait que la ratification en termes -prudents de l’offre de prendre Félix comme domestique, ne reçut -d’ailleurs, aucune réponse. Il devint visible que le gars ne jugeait pas -utile de faire la dépense d’un timbre, et qu’il s’en tenait à la -possession d’un document important et à la conversation finale de La -Hêtraye.<span class="pagenum"><a id="page_244">{244}</a></span></p> - -<p>A mesure que la date fixée pour leur départ approchait, Berthe semblait -reculer devant le plan adopté, si changé dans son exécution depuis le -refus de Silas. Son humeur nouvelle soufflait ses bourrasques sur la -pauvre Fanny désarmée et tremblante.</p> - -<p>—Si c’est possible de se bouleverser la vie à ce point-là! Qu’est-ce -que je vais aller faire à La Hêtraye?</p> - -<p>En vain, l’aînée remontrait-elle doucement qu’elle voulait bien y aller -seule, l’autre comprenait à présent l’impossibilité qu’il y avait à ce -qu’elles se séparassent et la prise qu’elles donneraient ainsi à la -malignité. Non, leurs vies étaient liées, indissolublement, -inextricablement, et Fanny voyait sa sœur se débattre avec fureur contre -le filet que toutes les tentatives n’arrivaient qu’à resserrer sur -elles.</p> - -<p>Au jour dit, elles partirent pour La Hêtraye.<span class="pagenum"><a id="page_245">{245}</a></span></p> - -<h3><a id="III-c"></a>III</h3> - -<p>Le gars Félix se présenta libéré du service militaire, sans le moindre -embarras, avec un air d’habitué qui supprima les difficultés du revoir. -Les quinze premiers jours coulèrent si naturellement et sans heurt ni -à-coups que Fanny, dont le cœur contracté se préparait à souffrir, osa -reprendre un peu d’espoir.</p> - -<p>Il n’est pas d’éternelle souffrance: elle pensa un peu follement que, -peut-être, c’était la fin de la sienne, et que son fils, heureux, aurait -pitié d’elle et la laisserait se calmer dans sa maturité et dans sa -vieillesse, cachée, auprès de lui, dans une entente muette.</p> - -<p>C’était une espèce de rêve très doux qu’elle faisait en le regardant -partir, la fourche à l’épaule, de son pas cadencé de paysan, si loin -d’elle, séparé par tout son remords, si près pourtant.</p> - -<p>La fin de la moisson et les grands travaux d’automne prenaient entre eux -cette place prépondérante qui est la leur dans les saisons d’activité.<span class="pagenum"><a id="page_246">{246}</a></span> -Elle trônait, cette activité, dans les chars pleins, aux fêtes du -«Caudet», quand le coq, lié par les pattes au bout d’une gaule, promène -son agonie d’une journée en trophée barbare, dans les batteries, sentant -la paille, le charbon et la sueur des forcenés, dépoitraillés, qu’une -besogne démoniaque semble pousser aux reins. Elle trônait encore dans -les grandes journées calmes d’automne où la charrue sort pour accomplir -son rite solennel. Non, en vérité, Fanny le sentait obscurément, ils -appartenaient tous alors à la terre, et rien ne pouvait les en -distraire.</p> - -<p>Et ce fut par un dimanche de la fin d’octobre qu’ils parurent tous -s’éveiller subitement, et, comme un dormeur quittant son rêve, retrouver -leur existence réelle au point où ils l’avaient quittée.</p> - -<p>Silas Froment arrivait à la barrière par le chemin du plateau. Berthe et -Fanny, qui revenaient à pied du temple de Villebonne, de loin -l’aperçurent. Et Félix venait vers elles dans la cour, rasé, endimanché, -avec le dandinement habillé des jours chômés.</p> - -<p>Tous quatre, ils s’arrêtèrent quelques secondes, parce que l’ancien -instinct de défense qui agonise en nous jette parfois une lueur -inattendue; puis, ils se remirent à marcher en se composant un visage. -Fanny sentait son cœur battre dans sa poitrine et elle devinait l’émoi -des autres. Et ils s’abordèrent tous comme s’ils se voyaient pour la -première fois tels qu’ils étaient, éclairés par cette lumière -surnaturelle qui dénude alors les êtres.</p> - -<p>Pourtant ils ne prononcèrent pas d’autres mots que ceux des salutations -banales.<span class="pagenum"><a id="page_247">{247}</a></span></p> - -<p>Dès qu’il put isoler Fanny, Silas lui demanda vivement.</p> - -<p>—Eh bien, lui avez-vous parlé?</p> - -<p>Fanny détourna ses yeux craintifs.</p> - -<p>—Non, pas encore.</p> - -<p>Il s’arrêta:</p> - -<p>—Comment!</p> - -<p>Elle le pressa:</p> - -<p>—Ne nous arrêtons pas. Ils nous regardent.</p> - -<p>Félix, détourné, posait, en effet, sur eux un regard aigu et fugitif. -Berthe l’imita et ils les regardèrent venir.</p> - -<p>—Alors, vous venez dîner avec nous, monsieur Froment? dit-elle presque -gracieusement.</p> - -<p>—Si je ne suis pas indiscret, fit-il. Je m’excuse de ne pas vous avoir -prévenues. Mais je suis revenu...</p> - -<p>Il buta court, comme s’il allait dire un de ces choses essentielles -qu’on doit taire, bien que l’âme en déborde.</p> - -<p>L’explication resta inachevée, sans que personne la relevât. Les paroles -couvraient les pensées vitales qui, présentes, les obsédaient tous.</p> - -<p>Le repas amena sa détente coutumière. Il y a tant d’animalité dans tous -les gestes de la table, que préoccupations et soucis sont forcés de -céder le pas. Les deux couples mirent tacitement de côté leurs tourments -pendant que le pot-au-feu et le coq rôti apparaissaient successivement -sur la nappe, dont le fil avait été filé par une Bernage défunte, restée -bien loin déjà dans le siècle disparu.</p> - -<p>Lorsqu’ils se levèrent de table, l’ordinaire pléthore agréable des fins -de bons repas mettait une<span class="pagenum"><a id="page_248">{248}</a></span> buée rose aux visages. Berthe était -franchement congestionnée.</p> - -<p>—Allez, dit-elle, on va faire un tour. C’est beau dans la campagne, <i>du -moment</i>.</p> - -<p>Ils sortirent. La fine lumière d’automne glissait sur la cour. Le peuple -noir des pommiers aux bras tordus semblait crier au ciel contre la perte -de ses fleurs et de ses fruits, qu’une divinité malfaisante lui enlevait -deux fois l’an.</p> - -<p>Ici et là, un arbre tardif, étayé de perches, croulait sous les -guirlandes de pommes jaunes ou rouges. L’herbe sombre, peignée par les -grandes pluies d’équinoxe, était une longue chevelure défaite sur le -sol. Au delà de la voûte verte des pommiers, une double rangée de sapins -noirs faisait sentinelle, à la mode normande. Et, plus loin, la bordure -du taillis, qui commençait là de vêtir la colline tombante, brûlait du -feu ardent de l’automne.</p> - -<p>Ils marchèrent d’abord tous les quatre. M. Froment avait offert une -cigarette à Félix. Et puis Berthe appela le gars quelques pas en -arrière.</p> - -<p>—Venez un peu voir ce pommier, qu’est-ce qu’il a, Félix, dit-elle.</p> - -<p>Il s’arrêta. Les autres s’éloignèrent lentement, tandis que le couple -examinait l’arbre.</p> - -<p>—Votre sœur a compris, dit Silas à demi-voix.</p> - -<p>—Ça m’étonne, répliqua Fanny. Berthe n’est pas...</p> - -<p>Elle s’interrompit. Les mots qu’elle disait sans intention bien arrêtée -venaient d’ouvrir une porte mystérieuse dans son esprit, et ce qu’elle -apercevait la bouleversait. Elle répéta:<span class="pagenum"><a id="page_249">{249}</a></span></p> - -<p>—Berthe n’est pas...</p> - -<p>Mais Silas devait poursuivre lui-même tant de pensées qu’il ne prit pas -garde à cette phrase demeurée suspendue en l’air comme une menace.</p> - -<p>—Fanny, dit-il enfin, pourquoi ne lui avez-vous pas parlé? Je vous ai -donné le temps...</p> - -<p>Sans répondre, elle ouvrit la barrière qui, de ce côté, donnait sur le -bois dévalant la pente abrupte de la colline. Du domaine de la verdure -permanente, ils entraient dans la folie rouge de l’automne. Sous leurs -pieds, les premières feuilles tombées étendaient un tapis flamboyant, -selon la loi qui les rend plus vivantes à l’heure où elles vont -disparaître. Fanny fit un effort:</p> - -<p>—Non, dit-elle, je n’ai pas pu.</p> - -<p>Il s’étonna:</p> - -<p>—Comment, depuis le temps!</p> - -<p>Elle baissa la tête comme une petite fille coupable et puis aussi pour -détourner les yeux.</p> - -<p>—Mais on a eu la moisson, le battage et tout le travail après.</p> - -<p>—Etes-vous donc devenue fermière à ce point-là? demanda-t-il.</p> - -<p>Elle secoua la tête sans répondre, comme quelqu’un qui en a trop à dire.</p> - -<p>Il saisit son bras:</p> - -<p>—Fanny, il faut me répondre maintenant, il faut lui parler. Je ne m’en -irai pas sans cela.</p> - -<p>Cette fermeté lui fit l’effet d’une brutalité et tomba sur son courage -comme un soufflet. Elle s’arrêta, s’adossa contre un arbre et se mit à -sangloter.</p> - -<p>Maintenant, à travers les hêtres de pourpre<span class="pagenum"><a id="page_250">{250}</a></span> pure, on apercevait la -Seine qui luisait au fond de la large vallée. Des peupliers blancs, -étoilés d’or pâle, jalonnaient son lit par places. Ils ne voyaient rien. -Les bras tombés, Silas regardait les sanglots profonds secouer le corps -de Fanny. Enfin il dit de cette voix brisée des hommes sensibles:</p> - -<p>—Je vous en prie, je vous en prie, Fanny!</p> - -<p>Plus que sa voix, l’idée qu’ils se trouvaient dans un chemin quasi -public réussit à la calmer. Elle s’essuya les yeux.</p> - -<p>—Qu’est-ce qu’il y a? demanda-t-il tendrement. Dites-moi ce que c’est, -dites-moi comment vous souffrez.</p> - -<p>Ses larmes faillirent redoubler. La douceur lui paraissait encore plus -difficile à supporter. Et, amèrement, elle jeta toute sa peine hors -d’elle-même, comme à pleines mains.</p> - -<p>—Je n’ai rien su lui dire. Je n’ose pas lui parler. Je ne sais rien de -lui seulement. Ni son nom, ni même...</p> - -<p>Il la regardait. Il y avait de l’horreur sur son visage égaré. Elle le -sentit et baissa la voix.</p> - -<p>—Je ne sais pas sa religion, comprenez-vous? Je ne sais pas s’ils en -ont fait un catholique... Mon fils!</p> - -<p>Une si poignante détresse résonnait dans son accent que Silas retint la -pensée qui se formulait en lui: l’enfant abandonné allait être réclamé! -Il dit seulement:</p> - -<p>—Mais pourquoi?</p> - -<p>—Est-ce que je sais! Une fois Marthe dis<span class="pagenum"><a id="page_251">{251}</a></span>parue, il a été avec ces -Malandain, qui étaient des catholiques. Alors...</p> - -<p>Le sentier descendait à pic. La vallée enchantée venait à eux avec un -parfum de mousse et d’écorce mouillée. M. Froment dit:</p> - -<p>—Voyons, Fanny, à propos de son nom, expliquez-moi comment c’est -possible.</p> - -<p>Les pierres roulèrent sous les pieds de sa compagne. Elle étendit une -main, qu’il saisit:</p> - -<p>—Arrêtons-nous, fit-il, on ne peut pas parler dans cette descente.</p> - -<p>Ils s’assirent sur le petit talus qui bordait le sentier, au pied d’un -hêtre géant éployé sur le bois. Devant eux, le taillis dépouillé fuyait, -voilant à peine, encadrant plutôt le noble paysage, qu’ils ne voyaient -pas. Fanny répondit enfin:</p> - -<p>—C’est comme ça que ça c’est fait. Maman a déclaré ce qu’elle a voulu à -sa naissance, sans rien me dire.</p> - -<p>La tête détournée, il questionna:</p> - -<p>—Où était-ce?</p> - -<p>—A Bures, un petit pays; je croyais que Berthe vous l’avait dit.</p> - -<p>—Oui, c’est vrai.</p> - -<p>Il réfléchit un moment et reprit, toujours sans la regarder:</p> - -<p>—Et vous ne savez pas quel nom elle a donné?</p> - -<p>—Non, je ne sais rien, sauf qu’elle m’a dit: «Veux-tu Félix!» J’ai dit -oui. J’étais si faible, si abattue, si honteuse...</p> - -<p>—Mais alors, êtes-vous sûre?...</p> - -<p>Il hésita, puis se décida:<span class="pagenum"><a id="page_252">{252}</a></span></p> - -<p>—...qu’il ne porte pas votre nom?</p> - -<p>Saisie, elle fit:</p> - -<p>—Mon nom? Vous croyez? Est-ce que c’est possible?</p> - -<p>—Cela se fait souvent, voyons, c’est la reconnaissance, mais ce n’est -jamais une obligation légale.</p> - -<p>Elle demanda craintivement:</p> - -<p>—Vous connaissez tout ça?</p> - -<p>—Oui, j’ai été secrétaire de mairie.</p> - -<p>Entre eux, un degré était franchi. Ils arrivaient à parler de <i>la chose</i> -comme d’un événement passé. Elle reprit:</p> - -<p>—Non, comme je connais maman, elle a dû tout faire pour ne pas donner -de nom...</p> - -<p>Leurs pensées firent encore du chemin dans le silence, et Silas termina -tout haut la sienne:</p> - -<p>—Alors, elle a dû mettre: «de père et mère inconnus».</p> - -<p>Fanny se leva.</p> - -<p>—Oh! ce n’est pas possible, ce n’est pas possible! Non, elle n’a pas -fait ça!</p> - -<p>Il lui prit les mains.</p> - -<p>—Mais, ma pauvre enfant, c’est la loi: ou la reconnaissance ou cela.</p> - -<p>Elle se laissa retomber et cacha sa figure. C’était trop de honte devant -lui.</p> - -<p>Il fit quelques pas sur le sentier, et revint vers elle.</p> - -<p>—Vous vous arrêtez à peu de chose auprès du reste, Fanny.</p> - -<p>Elle sanglota:</p> - -<p>—Peu de chose? Jamais aucune mère n’a été<span class="pagenum"><a id="page_253">{253}</a></span> comme moi. Je ne sais ni le -nom ni la religion de mon fils!</p> - -<p>Il dit, avec la patience qu’il devait mettre à raisonner un élève -désemparé:</p> - -<p>—Ce n’est qu’un des côtés de la question, et rien ne sera changé quand -vous serez renseignée. Il y en a de plus importants. J’ai besoin que -vous m’écoutiez.</p> - -<p>Elle parvint à refouler ses larmes pour obéir et se redressa, sans -savoir combien elle était touchante dans sa détresse féminine. Il -continua:</p> - -<p>—Félix sait-il quelle est sa mère?</p> - -<p>—Non.</p> - -<p>—Comment! il n’a pas encore deviné?</p> - -<p>—Non. Il parle si peu. Il nous regarde seulement l’une après l’autre.</p> - -<p>—Mais comment vous appelle-t-il?</p> - -<p>—Il ne nous appelle pas, dit-elle si naïvement que l’instituteur eût -ri, si quelque chose au monde eût eu le pouvoir de l’égayer en cet -instant.</p> - -<p>Il dit en rêvant:</p> - -<p>—C’est incroyable, incroyable!</p> - -<p>Le soleil, maintenant, ruisselait sur le fleuve lointain, qui devenait -de pur argent doré. Et les bois, gorgés de ces derniers rayons, les -renvoyaient en flamboiements.</p> - -<p>Fanny se leva.</p> - -<p>—Il faut rentrer. «Ils» doivent nous chercher.</p> - -<p>Il l’imita.</p> - -<p>—Mais non, soyez tranquille, «ils» nous permettent cette équipée. Ah! -vous êtes bien gardée, Fanny!</p> - -<p>Ils reprirent, sans parler, le sentier montant.<span class="pagenum"><a id="page_254">{254}</a></span> Quand le sommet fut -atteint, Silas dit encore:</p> - -<p>—Dans quinze jours, je reviendrai. Je veux une réponse. Vous entendez: -<i>je veux</i>. Voyons, observez-le. Et puis parlez-lui. Dites-lui que c’est -vous. Et puisque vous avez cette folie de vouloir sa... sa permission, -avertissez-le de nos projets.</p> - -<p>Accablée sous toutes ces paroles, elle baissait la tête. Il la -regardait, se détachant dans sa robe noire du dimanche, qui la faisait -plus pâle sur le fastueux paysage de sang et de feu. Un singulier charme -émanait de cette figure, mystique dans sa maturité même. Une impulsion -soudaine parut saisir le grand homme, si maître de lui. Brusquement, il -s’arrêta, prit les poignets de Fanny, et, abaissant contre la sienne sa -figure soudain enflammée et ses yeux durcis, il lui dit avec cette -espèce de haine d’amour qu’est la jalousie:</p> - -<p>—L’autre, l’autre, l’aimiez-vous, Fanny, l’aimais-tu?</p> - -<p>Poussant un faible cri, elle arracha ses mains, et recula avec un visage -décomposé. Alors il se détourna, fit un geste. Et, sans un mot, -descendant le sentier jonché d’or, s’enfonça dans le brasier ardent de -l’automne.</p> - -<p>  </p> - -<p>Au matin, après un court sommeil, Fanny reçut comme une clarté cette -certitude: «Mais, il m’aime!» Ce que n’avait pu faire ni la douceur de -son fiancé, ni sa mansuétude, ni sa longue patience, ce mot arraché aux -profondeurs de sa nature, ce mot de jalousie banale l’accomplissait, -tant la sincérité possède une lumière d’illumination.<span class="pagenum"><a id="page_255">{255}</a></span></p> - -<p>Elle traversa deux jours sans le savoir, soulevée par une force -nouvelle. Mais, le troisième, elle s’avisa qu’il lui fallait prendre des -mesures pour obéir à Silas, et elle se força à regarder autour d’elle.</p> - -<p>Le temps s’était mis à la pluie, et Berthe ne cessait de se plaindre.</p> - -<p>—Ah! qu’on était bien à Beuzeboc, au sec et au chaud!</p> - -<p>Ici, les cheminées tiraient mal, le bois était mouillé... le vent -soufflait dans les corridors...</p> - -<p>Le père Oursel, monté de la ville pour leur apporter quelque commission, -dit enfin de sa voix rocailleuse:</p> - -<p>—Pourquoi que vous n’y retournez point, chez vous?</p> - -<p>Berthe le regarda avec étonnement.</p> - -<p>—Pourquoi?</p> - -<p>Il dit:</p> - -<p>—Vous savez bien pourquoi...</p> - -<p>Fanny écoutait comme si, de cette conversation, allait enfin sortir -quelque chose de nouveau. Mais c’était déjà une grande nouveauté que -d’entendre le bonhomme parler le premier.</p> - -<p>Berthe cria:</p> - -<p>—Je ne crains personne, moi!</p> - -<p>Le père Oursel ne la regarda pas, puisqu’il ne regardait jamais ses -rares interlocuteurs. Il leva la main et dit:</p> - -<p>—On verra.</p> - -<p>L’étrange conversation finit là, et Fanny n’en garda que la sensation -d’avoir frôlé l’inconnu, tant étaient singuliers le réveil subit du -taciturne et le<span class="pagenum"><a id="page_256">{256}</a></span> son même de sa voix, tant il était inouï, surtout, de -lui découvrir des intentions et, peut-être, une pensée.</p> - -<p>Cependant, depuis la promenade du dimanche, rien n’était changé en -apparence. Félix, maintenant pensionnaire régulier des Laurent, -reprenait la ronde des travaux avec le vieux fermier. Quelque chose, -peut-être, paraissait différent en lui. Il trouvait mille prétextes pour -venir rôder autour de la maison, pour emprunter un outil, demander une -autorisation, un ordre. Et c’était, alors, enracinée au sol, une -présence dont on ne pouvait plus venir à bout.</p> - -<p>Enfin Fanny vit avec stupéfaction qu’il cherchait à la trouver seule.</p> - -<p>«Il sait, se dit-elle, et il cherche aussi une explication.»</p> - -<p>Elle s’arrangea donc pour la lui faciliter. Et, justement, une belle -saison tardive s’insérait dans l’automne. De courtes journées dorées -naissaient et mouraient sur la vallée et le plateau, encore chauds de -l’été. Berthe menait grand train de nettoyage à fond, dans la maison -qui, toutes ouvertures béantes, respirait avant l’hiver. La mère Laurent -et une petite fille du village la secondaient. Et Fanny, sa tâche faite, -allait s’asseoir au bout de la cour, là où l’on voyait se creuser tout à -coup la coupe de la vallée, au fond de laquelle luisait l’eau argentée -du fleuve. Aussitôt, le gars surgissait, un outil à l’épaule, avec un -air faussement affairé.</p> - -<p>Cela dura encore trois jours, pendant lesquels ni l’un ni l’autre ne -firent les premiers pas. Berthe,<span class="pagenum"><a id="page_257">{257}</a></span> tacitement, acceptait la situation, se -contentant de les épier de loin, sous un rideau, dans l’entre-bâillement -d’une porte.</p> - -<p>Et, subitement, Fanny fut frappée de découvrir en son fils quelque chose -de nouveau. Elle ne s’expliquait pas bien en quoi cela consistait. -C’était un air répandu sur sa figure, une lueur dans ses yeux, quelque -chose de connu qu’elle ne pouvait pas reconnaître. Et, chaque fois qu’il -sortait de derrière un arbre, avec cette allure sournoise et muette qui -était la sienne, elle sursautait d’inquiétude. Il finit par prendre un -sarcloir et par se mettre à gratter l’allée où elle se trouvait. De -temps en temps, il s’arrêtait, se redressait, bombait le torse et -tordait sa courte moustache en la regardant. Un malaise gagnait Fanny: -une sorte d’hypnose engourdissante. Où avait-elle vu ces yeux et cette -expression de mâle avantageux? Et, tout à coup, elle se secoua pour -parler.</p> - -<p>—Félix, dit-elle timidement, venez un peu, voulez-vous?</p> - -<p>Il laissa tomber son outil. Et, sans hâte, ajustant sa ceinture sur ses -hanches étroites, il vint comme quelqu’un qui s’attend à être appelé.</p> - -<p>Quand il fut là, en face d’elle, ce fils inconnu qui la gênait si -horriblement, elle détourna les yeux. Comment lui dire ce qu’il fallait?</p> - -<p>Et ce fut lui qui commença:</p> - -<p>—Ça ne me fait pas de peine de venir vous causer, fit-il. C’est pas -passqu’on est de la campagne qu’on ne sait pas ce que c’est que des -dames.</p> - -<p>Elle le regardait, sans comprendre ce nouveau Félix qui lui était -révélé.<span class="pagenum"><a id="page_258">{258}</a></span></p> - -<p>Il continuait, s’écoutant parler avec un plaisir notable:</p> - -<p>—Je connais le sesque. J’ suis-t-amateur. Pendant mon congé, à Lisieux, -j’en ai fréquenté qu’étaient des femmes tout à fait bien.</p> - -<p>Il eut un rire de suffisance.</p> - -<p>«Tout à fait bien, oui!»</p> - -<p>Fanny se demanda: «Aurait-il bu?» Mais, à son odorat si difficile, aucun -relent équivoque ne se décelait, sortant de cette bouche pareille à la -sienne. Et elle dit malgré elle:</p> - -<p>—Mais pourquoi que vous me dites ça!</p> - -<p>Il lui jeta un regard velouté, en coin, et, se dandinant d’un pied sur -l’autre:</p> - -<p>—Parce que... Vous savez bien pourquoi on se parle.</p> - -<p>Elle ne comprit pas encore.</p> - -<p>—Comment, on se parle? Ça vous fait donc plaisir de venir auprès de -moi?</p> - -<p>—Oh! oui! fit-il avec une manière de sentiment, en roulant des yeux -blancs.</p> - -<p>L’émotion montait en elle. Le cœur parlait donc chez ce pauvre enfant -perdu? Il devinait sa mère. Elle fit, les yeux mouillés:</p> - -<p>—Moi aussi, mon petit, moi aussi.</p> - -<p>Une si belle flamme monta à ses yeux pâles, ses prunelles claires -brillaient tant au travers de ses larmes qu’elle en fut comme -transfigurée.</p> - -<p>Le gars parut puiser de l’audace dans son encouragement. Et il osa:</p> - -<p>—Une tante, c’est une femme tout de même, surtout quand elle est comme -vous.</p> - -<p>En disant cela, il la regardait d’une façon si<span class="pagenum"><a id="page_259">{259}</a></span> peu équivoque qu’elle -comprit enfin, et que la ressemblance qu’elle cherchait obscurément lui -revint. C’était la figure du père qui revivait là, la figure hagarde et -impérieuse de la nuit horrible.</p> - -<p>Et, comme il avançait tout près de la sienne cette face qui lui faisait -horreur en ressuscitant le passé, elle lui cria enfin d’une voix de -folle, en le repoussant des deux mains:</p> - -<p>—Mais c’est moi ta mère, c’est moi!</p> - -<p>Et puis elle éclata d’un rire nerveux, épuisant, d’un rire qui ne -finissait pas et la brisait en deux.</p> - -<p>Quand, la tête serrée d’un étau de fer et le corps endolori, elle put -enfin s’arrêter, son fils avait quitté l’allée, et il approchait du banc -où Berthe cousait.</p> - -<p>Et elle vit que sa sœur le regardait venir avec un sourire accueillant.<span class="pagenum"><a id="page_260">{260}</a></span></p> - -<h3><a id="IV-c"></a>IV</h3> - -<p>Dans le ciel du couchant encombré de nuages le soleil faisait saigner -sur le paysage sa blessure ouverte.</p> - -<p>Devant la porte de sa chaumière, la mère Laurent le regardait comme les -paysans regardent la nature, d’un œil qui observe, comprend et se -souvient. Elle tourna enfin vers Fanny sa figure de cire jaune -craquelée, qui sentait la pomme et le lait, et elle dit d’une petite -voix fêlée:</p> - -<p>—J’ai ouï dire à défunt mon père que le ciel était souvent de cette -couleur-là, l’année qu’on a coupé la tête au roi.</p> - -<p>Fanny tenait à la main une assiette dans laquelle elle venait de porter -des os au chien enchaîné devant la porte, et les paroles de la mère -Laurent succédaient à d’autres qui n’étaient point parvenues jusqu’à son -entendement préoccupé. Elle fit un effort pour comprendre:</p> - -<p>—Le roi?</p> - -<p>—Oui, le roi qu’on a tué là-bas, à Paris, dans le temps...<span class="pagenum"><a id="page_261">{261}</a></span></p> - -<p>Elle faisait un geste court de vieille femme dans la direction de la -ville d’iniquité. Et le siècle s’abolissait comme un jour sur ce paysage -immuable entouré jusqu’à l’horizon de champs monotones, de fermes et -d’herbages.</p> - -<p>Fanny sentit comme jamais toute cette durée dont elle faisait partie et -cela fut une halte dans le tourbillon qui l’emportait furieusement par -des chemins inconnus, depuis le jour si proche encore où elle avait -révélé sa maternité à son fils. Après tout, c’était peut-être la seule -chose réelle, durable, cette continuité de la race. Et elle, elle, dans -la douleur et dans la honte, elle la continuait, cette lignée...</p> - -<p>La durée, durer... si c’était là le vrai sens de la vie? Elle ne fut -qu’effleurée par cette révélation qui, pourtant, s’incrustait là, dans -un coin de sa raison pour s’y développer obscurément, sans qu’elle le -sût. Car, déjà, son tourment la reprenait toute.</p> - -<p>Félix. L’enfer de cet instant auquel elle ne pourrait jamais penser sans -honte était passé. Mais ceci restait: quand elle criait: «Je suis ta -mère!» Il était parti sans un mot, sans un regard de pitié, sinon -d’affection... Et toujours, comme une brûlure, revenait la certitude que -l’abandon l’avait fait ainsi.</p> - -<p>Et elle n’osait plus lui parler. Huit jours d’hésitation passés, il ne -lui en restait plus qu’un pour obtenir cet avis qu’elle devait donner à -Silas le lendemain. Car, dans son désarroi, cela seul subsistait: elle -<i>devait</i> une réponse à Silas. Et ce couchant, plein de sang céleste, -était celui du samedi.<span class="pagenum"><a id="page_262">{262}</a></span></p> - -<p>Soudain éperdue, elle chercha des yeux le gars, et l’aperçut, tout au -fond de la cour, sous la charretterie, occupé à quelque besogne. Allons, -c’était le moment; il n’y avait plus à différer. Après un adieu à la -vieille fermière, elle prit le sentier qui traversait la cour.</p> - -<p>Félix la vit venir. Elle eut l’impression qu’il n’était pas étonné, -qu’il l’attendait peut-être, qu’il n’avait cessé de l’attendre depuis le -jour où il <i>savait</i>.</p> - -<p>Elle se retourna. Du seuil de la maison, Berthe les regardait, oisive, -et singulièrement absorbée dans cette contemplation.</p> - -<p>Fanny soupira. Toujours autour d’elle des conspirations, des silences -soudains, des présences furtives. Elle se détourna et parla très vite:</p> - -<p>—Félix, je vous cherchais; je voulais vous parler.</p> - -<p>Il attendit un instant et dit, très naturellement:</p> - -<p>—Pourquoi que tu ne me dis pas tu, puisque t’es ma mère?</p> - -<p>Elle recula avec un faible cri, comme s’il l’avait frappée. Alors, il -reprit:</p> - -<p>—Ben oui, y’a pu rien de caché, à c’t’heure, alors?</p> - -<p>Fanny bégaya:</p> - -<p>—Ça ne se peut pas, c’est, c’est pas possible.</p> - -<p>Il avança près de la figure de sa mère sa mauvaise figure pâle sous le -tan.</p> - -<p>—Pourquoi, qu’ ça s’ peut pas? Faut une raison dans tout. T’es-t-il ma -mère, oui ou bien non?</p> - -<p>Elle baissa la tête pour affirmer.</p> - -<p>—Alors, faut.<span class="pagenum"><a id="page_263">{263}</a></span></p> - -<p>Désespérément, elle dit:</p> - -<p>—Mais tout le monde le saura.</p> - -<p>Il se mit à rire sans bruit.</p> - -<p>—Ça changera pas guère c’ qu’on croit.</p> - -<p>Alors, abandonnée par son courage, elle se laissa tomber sur la brouette -qu’il réparait et cacha sa figure dans ses mains. Au bout d’un instant -que le silence avait rempli, elle dit d’une voix étouffée:</p> - -<p>—Si tu m’aimais, seulement!</p> - -<p>Mais ce fut le marteau qu’il avait repris qui lui répondit.</p> - -<p>Pourtant, la brutalité de la diversion la remit. Elle le regarda -travailler un instant. Dans sa petite taille presque chétive, il ne -manquait pas d’une certaine grâce découplée. Et il savait le secret des -mouvements nécessaires. Elle se leva, incertaine. Il s’arrêta, sentant -peut-être sourdement que des paroles décisives allaient venir.</p> - -<p>—Quoi? fit-il.</p> - -<p>Elle se serrait les mains convulsivement, comme toujours lorsqu’elle -hésitait. Enfin, elle se décida.</p> - -<p>—Félix... Il faut que je te dise une chose.</p> - -<p>Il sentit le moment venu et parut en arrêt.</p> - -<p>—Qui qu’ c’est?</p> - -<p>Elle se recueillit. C’était difficile. Quelle femme avait eu tant de -choses difficiles à annoncer!</p> - -<p>—Félix, je vais peut-être me marier.</p> - -<p>Malgré sa crainte, malgré sa honte, malgré tout, elle levait les yeux. -Et elle vit que l’étonnement vrai, celui qui ne ment pas, ne luisait -point dans ceux du garçon. Mais, déjà, il donnait le change.</p> - -<p>—Comment, cria-t-il, te marier?</p> - -<p>—Oui. C’est décidé. J’ voulais te le dire.<span class="pagenum"><a id="page_264">{264}</a></span></p> - -<p>Il lâcha son marteau et se croisa les bras.</p> - -<p>—Par exemple! Et avec qui?</p> - -<p>Il prenait un ton outragé. Elle dit:</p> - -<p>—Avec M. Froment, l’instituteur, notre voisin.</p> - -<p>Allons, c’était fait. Elle se sentit soulagée. Mais elle vit qu’elle ne -lui apprenait rien. D’avance, il savait tout, et sa réponse -précautionneuse arriva trop vite:</p> - -<p>—Avec M. Froment! Ah! c’est ça! Je me disais «aussite»!</p> - -<p>S’étant ainsi donné du temps, il continua:</p> - -<p>—Vous avez arrangé tout ensemble. Et vous croyez que ça va se passer -comme ça. Et moi, alors?</p> - -<p>—Comment, toi?</p> - -<p>—Oui, c’est moi qui ai des droits sur toi, c’est pas lui! Qui qu’il -vient faire ici, lui? On n’en a pas besoin. Qu’il s’en aille faire son -école!</p> - -<p>Sa haine dépassait sa prudence et l’emportait. Atterrée, Fanny dit:</p> - -<p>—Mais, nous étions d’accord avant que tu viennes, mon pauvre gars.</p> - -<p>Il ne se contint plus devant ce rappel du temps où il n’était rien qu’un -inconnu dans le passé. Rageusement il rétorqua:</p> - -<p>—Tu n’as pas le droit de t’ marier à c’t’heure que tu m’as retrouvé! -cria-t-il. T’as pas le droit!</p> - -<p>Suffoquée, elle ne trouva rien à répondre. Le jour tombait. Un vent -froid s’éleva. Le ciel ne portait plus que les nuages rejoints. Toutes -les paroles dites restaient là, autour d’eux, vivantes, bruissantes à -leurs oreilles. Elle balbutia enfin:<span class="pagenum"><a id="page_265">{265}</a></span></p> - -<p>—Mais pourquoi, pourquoi qu’ tu dis ça? J’ te ferais pas d’ tort.</p> - -<p>Tout de suite, il se retrouva.</p> - -<p>—Si, tu me ferais du tort! T’as pas qu’ faire de te marier. Tu l’as été -assez.</p> - -<p>Il se mit à rire d’un rire ignoble qu’elle ne put supporter.</p> - -<p>—Tais-toi, supplia-t-elle. Tais-toi. Tu ne sais pas le mal...</p> - -<p>Ils reprirent haleine, car les terribles joutes de paroles et de -sentiments ont, comme les autres, des moments de trêve où on soigne les -blessés, où l’on emporte les morts. Et Fanny dit encore:</p> - -<p>—Si tu savais tout ce que j’ai souffert dans ma vie, tu ne serais pas -si dur.</p> - -<p>Elle hésita et, à voix presque basse:</p> - -<p>—Je l’aime, Félix. Et lui aussi.</p> - -<p>Elle ne le distinguait plus, car il était rentré dans la charretterie -complètement obscure, maintenant. Mais sa voix lui parvint, dure, -inflexible, certaine comme le destin. Et cette voix disait:</p> - -<p>—Tu n’avais qu’à ne pas fauter.</p> - -<p>  </p> - -<p>L’ouragan se déchaîna avec le jour. Fanny, au sortir d’un sommeil de dix -heures, se réveillait comme foudroyée de fatigue. Elle ouvrit les yeux, -surprise de ne pas retrouver son fardeau de soucis. Non. Ils avaient -glissé d’elle, ou, peut-être qu’elle gisait, assommée, sous leur poids, -mais elle ne les sentait plus. La température de la souffrance suit des -courbes comme celle de la fièvre. Et la guérison ou la mort ont la même -apparence, parfois.<span class="pagenum"><a id="page_266">{266}</a></span> Et puis, quand la nature s’en mêle et qu’elle jette -sa folie au travers de la nôtre, il faut bien s’arrêter pour la laisser -passer.</p> - -<p>Le grand courant d’air du fleuve drainait à lui tous les vents du -plateau qui menaient infernalement la ronde. Par moments, une averse -impétueuse faisait mollir la tempête. Le ciel se déchirait et -s’effilochait en nuages incessants accourus du fond de l’horizon marin -vers la bouche immense de l’estuaire. Fanny songea d’abord:</p> - -<p>«Il faut que j’aille au-devant de Silas. Je ne veux pas qu’il le voie -avant.»</p> - -<p>De tous ses tourments, il semblait ne lui rester plus que ce petit souci -lancinant.</p> - -<p>Quand dix heures sonnèrent, elle sortit.</p> - -<p>Dès la porte, une rafale la prit et la colla contre le mur, suffoquée, -sans voix et sans souffle. Il y avait de tout dans le vent: de la pluie, -de la grêle et des feuilles chassées horizontalement.</p> - -<p>Enfin, une accalmie lui permit de gagner le chemin détrempé. La tête et -les épaules sous un châle de laine noire, elle marchait, pliée en deux, -les oreilles bourdonnantes, ahurie, abrutie, vidée de réflexion et même -d’idées.</p> - -<p>Quand elle aperçut Silas, il débouchait du tournant de la route de -Villebonne et le vent d’ouest le poussait vers elle tout en la retenant. -Elle songea confusément: «C’est notre vie». Mais il la rejoignait et lui -cria ses salutations.</p> - -<p>Une cavée s’ouvrait à leur droite. Elle prit son bras et l’y entraîna.</p> - -<p>Il y régnait un certain calme. Les talus, barrant le vent par leur digue -d’arbres et de terre, les ac<span class="pagenum"><a id="page_267">{267}</a></span>cueillirent comme une église. Le grand -homme ôta son chapeau.</p> - -<p>—Tonnerre de Brest! cria-t-il, quel temps? J’ai eu chaud à monter de la -gare.</p> - -<p>Tout son corps vigoureux tremblait encore de l’effort donné. Il se mit à -rire.</p> - -<p>—Eh bien, Fanny?</p> - -<p>Puis, il la regarda mieux et n’ajouta rien. Alors, elle dit:</p> - -<p>—Je suis venue parce que...</p> - -<p>—Oui, fit-il, comme elle s’arrêtait.</p> - -<p>—Parce que je voulais vous voir avant...</p> - -<p>Elle s’arrêta encore.</p> - -<p>—Pourquoi? demanda-t-il impatiemment.</p> - -<p>Elle baissa la tête.</p> - -<p>—Il ne veut pas.</p> - -<p>Le grand homme parut de pierre. Puis il dit:</p> - -<p>—Il ne <i>veut</i> pas?</p> - -<p>Sans parler, elle fit «non».</p> - -<p>La phrase était tombée entre eux comme un bolide: fulgurante, -incompréhensible, inattendue. Enfin, M. Froment prononça:</p> - -<p>—Qu’est-ce que ça signifie? Est-il fou? A-t-il des droits sur vous? Que -lui avez-vous dit depuis quinze jours?</p> - -<p>Elle répliqua seulement:</p> - -<p>—Il sait.</p> - -<p>—Ah! fit-il.</p> - -<p>Elle le vit qui semblait vaincre une difficulté à parler. Enfin, il -ajouta:</p> - -<p>—Et alors?</p> - -<p>—Alors, il m’a dit qu’il était le premier, le seul, à avoir des droits -sur moi.<span class="pagenum"><a id="page_268">{268}</a></span></p> - -<p>Elle ajouta encore:</p> - -<p>—Il a eu une vie malheureuse, à cause de moi.</p> - -<p>—Ce n’est pas vrai, ce n’est pas vrai! cria-t-il passionnément. Il y en -a de plus malheureux. Et maintenant vous l’accueillez, vous ne lui -refusez pas une place: il doit vous laisser vivre.</p> - -<p>—Non, dit-elle, il ne veut pas.</p> - -<p>Alors, fâché, il cria plus fort dans le vent qui s’élevait de nouveau:</p> - -<p>—C’est que vous n’avez pas su lui dire. Vous acceptez tout!</p> - -<p>Elle baissa la tête.</p> - -<p>—Comment a-t-il osé! dit-il encore. Vous ne lui avez pas dit que -c’était décidé?</p> - -<p>—Si. Il est buté. Il ne veut rien écouter. Il me reproche...</p> - -<p>Il pencha sa tête vers elle.</p> - -<p>—Quoi donc?</p> - -<p>—Ma faute.</p> - -<p>Cette fois, il recula, les mains inertes.</p> - -<p>—C’est un monstre! siffla-t-il entre ses dents serrées.</p> - -<p>—C’est tout de même mon garçon, dit-elle simplement.</p> - -<p>Il la regarda. Quelque chose comme de l’adoration parut dans ses yeux, -et il lui prit violemment les mains.</p> - -<p>—Fanny, vous avez besoin qu’on vous protège contre vous-même. Sans -quoi, vous serez toujours esclave et martyre. Votre fils ne veut pas que -vous vous mariiez, dites-vous? Légalement, il ne peut s’y opposer. Il ne -peut que faire du scandale.<span class="pagenum"><a id="page_269">{269}</a></span></p> - -<p>Elle répéta obstinément:</p> - -<p>—Il ne veut pas.</p> - -<p>Sans écouter, il continua:</p> - -<p>—Voulez-vous passer outre? Retournez à Beuzeboc. Laissez-moi faire nos -publications. Vous êtes libre.</p> - -<p>—Il ne veut pas.</p> - -<p>Il s’exaspérait:</p> - -<p>—Est-ce le scandale qui vous fait peur?</p> - -<p>Elle frissonna:</p> - -<p>—C’est pas possible.</p> - -<p>Il sembla recueillir sa patience de maître qui se prépare à convaincre -un élève obstiné:</p> - -<p>—Voyons, raisonnez. Tout être s’appartient. Personne ne peut vous -empêcher de suivre votre route. Faites votre devoir vis-à-vis de votre -fils, un partage, ce que vous trouverez juste, et ne vous sacrifiez pas -davantage.</p> - -<p>Elle secoua la tête.</p> - -<p>—Vous ne comprenez pas. Ce serait trop facile. Non, j’ai bien vu qu’il -ne veut pas et qu’il saura m’empêcher d’être autre chose que sa mère.</p> - -<p>—Il vous aime, alors?</p> - -<p>—Ce n’est pas ça, fit-elle humblement, non, ce n’est pas ça, mais il ne -veut pas que je lui fasse tort.</p> - -<p>Déjà, acceptant l’objection, il courait, en homme, aux réalisations.</p> - -<p>—Mettons que vous ayez raison. Il ne reste qu’un moyen. Laissons tout. -Il m’est revenu quelques milliers de francs de mon père. J’ai un cousin -du côté de Lyon qui me donnerait une situation dans sa fabrique; j’avais -déjà pensé abandon<span class="pagenum"><a id="page_270">{270}</a></span>ner l’enseignement lors d’un événement de ma vie... -Partons ensemble librement.</p> - -<p>Elle joignit les mains d’horreur, mais il les prit, les serra, essayant -de dompter cette pauvre volonté défaillante de toute sa dure volonté -d’homme fort.</p> - -<p>—Fanny, venez, soyez à moi, je vous attends, je veux vous délivrer. -Vous voyez bien que vous n’aurez de bonheur qu’en moi. Votre sœur, votre -fils ne vous font que du mal. Laissez-moi vous rendre heureuse.</p> - -<p>Ses mains fiévreuses pétrissaient les mains glacées et ses lèvres -cherchaient les lèvres pâles. Fanny ferma les yeux un instant. Tout le -bonheur de sa vie tint en cette minute. Ce fut sa nuit de noce et le -matin plus délicieux qui la suit, et toute la douceur et toute la folie -de l’amour concentré pour elle, ici, sans son amertume et ses -désillusions. Mais elle rouvrit les yeux.</p> - -<p>L’accalmie cessait. Les branches pliées fouettaient l’air. Au sommet des -hêtres, des corbeaux dérangés se fâchaient bruyamment. Et le vent, ayant -sauté, entrait à présent dans la cavée.</p> - -<p>Ce fut comme si Fanny retrouvait son sang-froid, sa raison et tout ce -que l’amour emporte. D’ailleurs, il fallait lutter. Déjà, la respiration -coupée, ils durent se séparer. Et tout débat, tout entretien même -devenait impossible. Il fallait crier dans le vent pour se comprendre. -L’ouragan reprenait, formidable.</p> - -<p>Ils suivirent la cavée. Au tournant, le vent les bouscula à revers. -Alors, Silas s’approcha de l’oreille de Fanny:<span class="pagenum"><a id="page_271">{271}</a></span></p> - -<p>—Je m’en vais, cria-t-il.</p> - -<p>Il y avait autant de fureur dans sa voix que dans celle de la tempête. -N’était-ce pas par elle qu’il était vaincu? Sait-on la part des petites -choses dans les grandes et l’effet des grands mouvements de la nature -sur nos petites passions humaines?</p> - -<p>Elle fit «oui» des yeux et de la bouche. La barrière était en vue, et, -en face, le sentier bordé de peupliers qui rejoignait la route du -plateau.</p> - -<p>Elle lui tendit la main. Il se détourna sans la prendre. Et il cria:</p> - -<p>—Vous regretterez ce jour-là!</p> - -<p>Maintenant, elle se possédait tout à fait. La maison apparue la -reprenait: la maison, la terre, la race, tous les obscurs devoirs dont -on a l’habitude, et qui sont si lassants et si nécessaires.</p> - -<p>Elle voulut le regarder encore, et se retourna avec peine contre une -bourrasque.</p> - -<p>Il était déjà au milieu du sentier. Elle le suivait des yeux quand, -soudain, il y eut un long craquement et l’un des arbres du talus, choisi -comme victime, oscilla et s’abattit avec un affreux bruit d’écrasement à -la place même où Silas venait de passer un instant auparavant.</p> - -<p>Elle cria follement dans le vent:</p> - -<p>—Silas!</p> - -<p>Il avait franchi le tournant sans se retourner. Sa pensée fut traversée -par un éclair:</p> - -<p>—S’il revient, je le rejoins et je pars avec lui!</p> - -<p>Mais la tempête intérieure qui emportait l’homme était plus forte que -l’ouragan et il ne reparut plus.<span class="pagenum"><a id="page_272">{272}</a></span></p> - -<h3><a id="V-c"></a>V</h3> - -<p>Fanny laissa tomber l’<i>Almanach des Bons Conseils</i> qu’elle lisait. La -solitude ne lui pesait jamais et elle se trouvait souvent seule en ce -début de printemps.</p> - -<p>Elle s’approcha de la fenêtre. Le beau dimanche d’avril traînait sa -longue après-midi désœuvrée. L’oncle Nathan, sitôt le déjeuner fini, -avait aiguillé Félix vers les champs, pour la visite dominicale de -rigueur. Quant à Berthe, elle venait de disparaître sans rien dire, -comme elle le faisait depuis quelque temps.</p> - -<p>Après la tourmente qui, passant sur elle à l’automne, manquait de -l’arracher de son existence, comme le bel arbre s’arrachait du talus, -elle était restée anéantie au point de garder plusieurs jours le lit. Sa -sœur expliquait avec volubilité qu’elle avait eu les «sangs tournés» en -entendant l’arbre tomber sur ses talons. Elle restait prostrée, sans -fièvre et sans aucun symptôme précis, simplement atone, indifférente, -privée cette fois tout à fait du goût de vivre.<span class="pagenum"><a id="page_273">{273}</a></span></p> - -<p>Avec le géant foudroyé, son amour lui semblait anéanti. Elle appuyait -sur la plaie sans la sentir. Elle répétait: «Il est parti. Je ne le -reverrai jamais ou je le reverrai comme on revoit un indifférent.» Et -cela ne lui faisait rien. Elle se disait même: «Est-ce que je l’aimais -vraiment? Qu’est-ce que c’est que l’amour? Est-ce ça?» C’était comme si, -en devenant femme trop vite et trop tôt, elle avait perdu la profonde -sensibilité féminine qui juge et pèse si sûrement les choses de la -passion.</p> - -<p>Après la crise d’inappétence à la vie, elle entra dans la souffrance. -Les jours et les nuits se succédèrent, désolés ou cruels, tandis qu’elle -éprouvait cette sensation qu’on a d’être dans des mâchoires qui se -referment perpétuellement. Alors, Silas grandissait dans sa mémoire, -dans son cœur, pour mieux la déchirer de l’avoir perdu. Ses mots, se -gestes, ses moindres attitudes la torturaient en souvenir. Et elle sut -enfin qu’elle l’aimait comme jamais elle n’avait cru pouvoir aimer.</p> - -<p>Elle vécut enfermée avec son rêve agonisant pendant les mois noirs de -l’hiver, sans rien apercevoir d’extérieur, comme si ses yeux eussent été -tournés en dedans sur le seul spectacle de sa douleur.</p> - -<p>Et jamais elle ne se disait: «Je vais aller le rejoindre.» Cette chose -possible, cette chose suggérée et déjà un peu réalisée par les paroles -qui l’avaient représentée, ne se montrait pas à elle comme une -alternative. Peut-être était-ce parce qu’elle allait instinctivement -vers la souffrance à cause de l’orientation de sa vie, ou peut-être -sim<span class="pagenum"><a id="page_274">{274}</a></span>plement parce que les habitudes sont trop difficiles à quitter.</p> - -<p>  </p> - -<p>Son premier apaisement lui vint dans ces mois aigres où le printemps -s’éveille. L’isolement parfait de la vie à la Hêtraye, qui séparait les -deux sœurs de leur petit monde connu, environnait leur retraite d’une -sorte de paix silencieuse. Un soir de mars où elle rentrait à la maison -en tenant les premières primevères trouvées au revers d’un fossé, sous -un ciel qui allait du violet le plus profond à un safran -inexprimablement doux, elle crut sentir mystérieusement que sa -souffrance ne resterait pas inutile, qu’elle serait la rançon du -scandale étouffé. Son péché, cette fois, était enterré, et rien n’en -subsisterait qui pût éclabousser les autres. Le nom des Bernage ne -serait pas sali. Ce fut une certitude consolante qui descendit sur elle.</p> - -<p>Les autres, cependant, continuaient leur vie parallèle et, sortant tout -à coup de son sommeil intérieur, elle se mit à les considérer.</p> - -<p>Berthe ne la tourmentait plus. L’exil de Beuzeboc, si amèrement -consenti, ne semblait plus lui peser, même pendant la noire période -mortelle de la terre.</p> - -<p>C’était comme si une mystérieuse influence travaillait son humeur et -toutes ses passions de colère et même de curiosité pour les changer. Et -Fanny se sentait plus éloignée d’elle que jamais et un peu effrayée de -ce changement inexplicable. Pourtant, elle avait tant soupiré après -l’affection fraternelle qu’un peu d’espoir lui en venait. «Elle a vu mon -malheur, elle a peut-être fini par avoir<span class="pagenum"><a id="page_275">{275}</a></span> pitié.» Et cela préparait son -cœur dévasté à revivre.</p> - -<p>Quant à Félix, il n’approchait guère de la maison que le dimanche. Et il -y apportait les mêmes airs, oscillant de la sournoiserie à l’assurance. -Et jamais il n’adressait la parole à sa mère depuis le jour de leur -terrible entretien de la charretterie. Fanny devait dépenser des trésors -de diplomatie, de vigilance, pour se garer ainsi des mots dangereux qui -eussent pu rappeler ceux de ce jour-là. Mais Berthe déployait une si -étourdissante volubilité que rien ne pouvait se remarquer et que le -drame de ce mutisme se poursuivait à leurs seuls yeux.</p> - -<p>Ce jour-là, de la fenêtre, elle vit l’oncle Nathan qui passait dans le -fond de la cour, tout seul, l’air absorbé. Fanny s’étonna de ne pas voir -Félix avec lui, car le vieillard, dans ses visites, le recherchait -toujours. Il semblait à présent en faire grand cas.</p> - -<p>—C’est un cultivateur, celui-là, et un bon, disait-il.</p> - -<p>Ou encore:</p> - -<p>—On ne peut pas lui en remontrer sur la chose de la culture. Sacré -Félix, va!</p> - -<p>Tout l’hiver, il avait fait ainsi de longues promenades avec le gars, et -les sœurs, qui marchaient par derrière, les voyaient passer cette revue -des terres nues ou emblavées, pure jouissance dominicale des terriens. -On devinait que le vieillard étudiait profondément le jeune homme avec -une idée secrète.</p> - -<p>Fanny goûta un moment la paix qui baignait la chambre aux rideaux -blancs, luisante et ordon<span class="pagenum"><a id="page_276">{276}</a></span>née, comme, autour d’elle, la maison, le -village, le plateau et la vallée. Elle éprouvait ainsi des moments de -quiétude où, la sourde douleur s’endormant, elle n’était plus sensible -qu’à un pauvre espoir de bonheur qui s’éveillait au fond d’elle.</p> - -<p>Tout bas, elle répéta, comme elle le faisait quelquefois:</p> - -<p>—Mon péché est enterré.</p> - -<p>Et c’est alors qu’elle aperçut M. et Mme Gallier qui ouvraient la -barrière.</p> - -<p>Elle ne les reconnut pas tout d’abord, tant ils étaient loin de sa -mémoire. Mais, dès qu’ils eurent fait quelques pas dans l’allée, elle -les retrouva tout entiers avec leurs vêtements noirs que rien n’égayait -jamais et leur allure un peu grotesque de citadins endimanchés dans un -chemin de campagne.</p> - -<p>Elle posa sa main sur sa poitrine: c’était du malheur qui arrivait avec -eux. Pourtant, elle se remit, et sortit au-devant d’eux.</p> - -<p>M. Gallier roulait sa courte taille à jambes torses, dans un tangage qui -n’appartenait qu’à lui. Son haut-de-forme et sa redingote semblaient -ainsi avancer en largeur. Mme Gallier trottinait menu, avec une espèce -d’obstination, et sans perdre un instant. Ils hélèrent Fanny.</p> - -<p>—Hé! bonjour!</p> - -<p>Elle jeta un coup d’œil autour de la cour. L’oncle Nathan avait disparu. -Quant à Berthe, elle ne revenait pas. Elle ne songea pas à Félix, -puisque la visite ne le concernait pas.</p> - -<p>—Nous avons pensé venir vous surprendre, dit Mme Gallier, il faisait si -beau!<span class="pagenum"><a id="page_277">{277}</a></span></p> - -<p>Sous les fines gouttelettes qui perlaient à sa peau rose d’ancienne -blonde, son honnête figure portait une expression un peu angoissée. Et -M. Gallier laissait tomber, plus encore que de coutume, sa grosse bouche -lippue dans sa face ravinée où la bonté traçait ses signes mystérieux.</p> - -<p>Fanny leur proposa de s’asseoir dehors, mais, d’un geste pareil, ils -refusèrent.</p> - -<p>Quand ils furent installés dans la «salle», assis avec le rond de -sparterie sous les pieds, près de la table couverte d’un châle-tapis, il -y eut un silence, car toutes les congratulations sans danger étaient -finies. Et puis, ayant regardé sa femme, ce fut M. Gallier qui commença:</p> - -<p>—Mademoiselle Fanny, vous êtes seule et c’est préférable pour ce que -nous voulons vous dire. Aussi je ne tarderai pas davantage.</p> - -<p>L’accent du Midi roulait par la chambre, dépaysé, se cognant au mur, -étrange et étranger dans cette maison faite à l’économe patois de Caux.</p> - -<p>Fanny pâlit un peu plus. Elle songea: «Hélas!» Et sa bouche desséchée -dit avec peine:</p> - -<p>—Qu’est-ce qu’il y a donc?</p> - -<p>—Il y a, reprit aussitôt le vieil homme, que nous avons entendu courir -des bruits qui nous ont chagrinés. Et, quand je dis des bruits, cela -prend l’allure d’accusations.</p> - -<p>Il regarda sa femme, comme si Fanny lui faisait peur, avec sa face -exsangue de condamnée attendant le supplice.</p> - -<p>Mme Gallier se pencha, posa sa main sèche sur les siennes.</p> - -<p>—Nous vous aimons trop pour ne pas venir<span class="pagenum"><a id="page_278">{278}</a></span> vous le dire tout droit, afin -d’être à même de répondre à ceux qui parlent si mal.</p> - -<p>Fanny se redressa péniblement. Elle ne pouvait que les laisser aller.</p> - -<p>La bonne dame reprit:</p> - -<p>—On dit une chose affreuse, dont jamais nous n’avons entendu parler -jusqu’ici et que nous ne pouvons pas croire, n’est-ce pas, monsieur -Gallier?</p> - -<p>Un signe de tête lui permit de reprendre du champ.</p> - -<p>—Et vous allez nous dire si nous avons eu raison de répondre que tout -ça n’était pas vrai. Mais vous nous expliquerez quelque chose...</p> - -<p>Elle chercha une longue respiration:</p> - -<p>—Voyons, mademoiselle Fanny, vous qui êtes l’aînée...</p> - -<p>Dans la courte pause, Fanny eut le temps de penser:</p> - -<p>—Tout est découvert. Elle va me parler de mon malheur.</p> - -<p>Et elle faillit crier:</p> - -<p>—Ne dites rien. C’est vrai. On ne vous a pas trompés. La vérité est -venue au jour.</p> - -<p>Mais la bonne dame continuait:</p> - -<p>—Pourquoi laissez-vous votre sœur se compromettre à ce point-là?</p> - -<p>Fanny la regarda avec de tels yeux d’incompréhension qu’elle parut -découvrir tout à coup la vérité.</p> - -<p>—Comment! Vous ne savez rien? Vous n’avez rien remarqué? C’est encore -plus étonnant que je ne pensais.</p> - -<p>Fanny put trouver enfin sa voix:<span class="pagenum"><a id="page_279">{279}</a></span></p> - -<p>—Ma sœur?</p> - -<p>Mme Gallier expliqua avec une patience décidée à tout:</p> - -<p>—Votre sœur se compromet très gravement en ce moment. Votre voyage à -Paris avait déjà attiré l’attention. Puis, à peine revenues, vous -quittez Beuzeboc une première fois, puis une deuxième, et vous -abandonnez votre belle maison de ville pour passer tout l’hiver ici. On -n’y comprend déjà rien. On cherche des raisons... Enfin, «vous êtes dans -la langue du monde».</p> - -<p>Fanny l’écoutait avec le même étonnement. Et, comme l’autre se taisait, -elle plaça:</p> - -<p>—Mais pourquoi?</p> - -<p>—A cause des raisons qu’on a trouvées en cherchant. On ne se retire pas -à la campagne avec un jeune homme.</p> - -<p>Fanny répéta:</p> - -<p>—Avec un jeune homme?</p> - -<p>Et elle pensa à Silas.</p> - -<p>—Mais oui, ma petite, voyons: ce soldat, ce garçon qu’on a vu rôder -autour de chez vous et qui est reçu chez vous avant votre voyage et -après... et qui vous a suivies ici... Mettez-vous à la place du monde: -ça semble drôle, drôle...</p> - -<p>Fanny cria:</p> - -<p>—Félix?</p> - -<p>Et elle se mit à rire, de son rire nerveux, incoercible.</p> - -<p>M. Gallier se leva et se dirigea discrètement vers la fenêtre. Mme -Gallier tapotait le dos de Fanny d’un air effrayé. Enfin, celle-ci put -parler:</p> - -<p>—Félix, vous dites: Félix?<span class="pagenum"><a id="page_280">{280}</a></span></p> - -<p>Elle allait ajouter:</p> - -<p>—C’est son neveu, à Berthe!</p> - -<p>Mais elle se retint à temps.</p> - -<p>—C’est un gamin qu’on a vu tout petit chez Marthe, notre vieille bonne, -dit-elle, vous vous rappelez?</p> - -<p>La vieille dame hocha la tête et dit, plus brusquement que de coutume:</p> - -<p>—Ça n’empêche pas que ça fasse jaser. Aussi, dans son intérêt, dites-le -à votre sœur. Vous n’avez qu’une chose à faire: revenez à Beuzeboc.</p> - -<p>Fanny baissa la tête. Elle savait bien qu’on ne pouvait pas satisfaire -le monde en cela. D’ailleurs, la visiteuse, délestée de son message, se -levait aussi. Ils se trouvèrent tous deux devant la fenêtre. Les deux -formes noires faisaient sur la clarté de tristes taches de deuil qui -entraient de force dans les yeux de Fanny en les violentant. Elle les -suivit:</p> - -<p>—Voulez-vous venir dehors, en attendant la collation?</p> - -<p>Mme Gallier accepta. Ils sortirent. L’oncle Nathan arrivait à grandes -enjambées et, au fond de la cour, ils aperçurent Berthe et Félix qui -marchaient côte à côte.</p> - -<p>Les Gallier partirent après la collation plantureuse dont les -«nourolles», les grands plats de crème aux œufs marbrés de brun et le -cidre bouché avaient fait les frais. On se leva pour mettre les -visiteurs en voiture, car Félix les reconduisait à la gare de -Villebonne.</p> - -<p>Quand le couple se fut éloigné, au trot pesant<span class="pagenum"><a id="page_281">{281}</a></span> de l’épais cheval pattu -que Félix trouvait moyen de galvaniser, l’oncle et les nièces -regardèrent autour d’eux avec cet air dérouté qui suit les départs.</p> - -<p>Le ciel passait en magnificence le printemps posé sur la terre. La vaste -coupole de turquoise verdie répandait une sorte de fraîcheur lumineuse.</p> - -<p>Machinalement, ils prirent le chemin qui mène aux cavées. Mais Fanny ne -sut jamais bien où ils étaient allés ce jour-là. Quand elle y pensait -plus tard, elle revoyait seulement les «fossés», comme des murs de -primevères, car la grâce de la saison, touchant la terre brune couverte -encore de feuilles mortes, et le soleil d’un jour, avaient suffi pour -faire jaillir du sol la moisson qui a la couleur et l’odeur du miel.</p> - -<p>Et c’était Fanny, pourtant, qui entraînait les autres, avertis -confusément de ces paroles qu’on voyait sur elle comme un fardeau qui -allait bientôt lui échapper.</p> - -<p>Depuis la conversation avec les visiteurs, elle se sentait possédée par -une force étrangère. Ce soupçon affreux qu’ils lui avaient apporté -grandissait en elle d’heure en heure. La chose monstrueuse, seulement -suggérée, cachait tout le reste, et il lui fallait la rejeter sous peine -d’étouffement. Pourtant de sa mémoire surgissaient vingt souvenirs qui -corroboraient <i>la chose</i>; et, par-dessus tout, le souvenir du jour -horrible qui lui démontrait clairement de quoi son fils était capable. -N’avait-il pas dit: «Une tante, c’est une femme tout de même»?</p> - -<p>L’air fraîchissait. Dans le ciel, maintenant violet à l’est, une étoile -trembla.<span class="pagenum"><a id="page_282">{282}</a></span></p> - -<p>—Où que tu nous mènes comme ça, ma Fanny? cria l’oncle.</p> - -<p>Il marchait cependant à vingt pas devant les deux sœurs et il reprit sa -marche sans attendre de réponse. Elle s’arrêta. On ne distinguait plus -très bien les couleurs de la terre, comme si le ciel eût tout à la fois -rayonné et absorbé la lumière. C’était bien, elle aurait moins de honte -à parler.</p> - -<p>—Berthe, commença-t-elle, il faut que je te dise quelque chose.</p> - -<p>Berthe ne tourna pas la tête. Et elle dit, de cette voix contrainte avec -laquelle on essaye de jouer le naturel:</p> - -<p>—Qu’est-ce que c’est?</p> - -<p>—M. et Mme Gallier m’ont dit quelque chose.</p> - -<p>—Quelque chose?</p> - -<p>Le mot puéril qui couvrait des révélations que l’une savait, que l’autre -devinait si graves, sonna faux. Fanny dut faire un effort.</p> - -<p>—Oui, on parle à Beuzeboc, on parle de nous.</p> - -<p>Berthe, qui continuait à marcher, s’arrêta et, se tournant, croisa les -bras.</p> - -<p>—Ah bon! dit-elle. Fallait bien croire que ça finirait par là.</p> - -<p>Fanny n’osait plus la regarder. Elle n’éprouvait pas ce sentiment de -revanche naturel au persécuté qui peut enfin persécuter. Et elle ne -savait comment formuler la laide accusation. Elle balbutia:</p> - -<p>—Oui, nous sommes «dans la langue du monde».</p> - -<p>Berthe répéta:<span class="pagenum"><a id="page_283">{283}</a></span></p> - -<p>—Nous?</p> - -<p>Fanny n’osa pas dire: «Toi!» Elle affirma seulement:</p> - -<p>—Oui. C’est à cause de Félix.</p> - -<p>—Tout se découvre toujours, fit sentencieusement la cadette.</p> - -<p>Elles avaient repris leur marche dans le sentier velouté d’ombre à -présent. Berthe reprit:</p> - -<p>—Et qu’est-ce qu’on dit, au juste?</p> - -<p>—C’est à cause de toi, dit enfin l’aînée.</p> - -<p>—De moi?</p> - -<p>—Oui, avec Félix.</p> - -<p>Elle eut peur en entendant ses paroles et se hâta de les commenter.</p> - -<p>«Mme Gallier m’a assuré qu’on parlait de lui depuis notre voyage à -Paris. Et puis notre séjour ici, ça a semblé drôle... Enfin, on dit que -c’est pour toi qu’il est là... Oui, on dit ça, crois-tu? Quelle horreur, -comme si c’était possible.»</p> - -<p>Comme Berthe faisait un geste, elle se hâta d’ajouter:</p> - -<p>—Oh! mais je ne le crois pas, moi, non! Une chose pareille, jamais! -Mais, enfin, tu vois, voilà où on en est. Tu comprends, les gens ne -savent pas ce qu’il nous est.</p> - -<p>La voix de Berthe, changée à ne pas la reconnaître, proféra:</p> - -<p>—Et alors?</p> - -<p>—Alors, je ne sais pas... Mme Gallier dit: «Rentrez à Beuzeboc, ça fera -taire le monde.» Voyons, il faut que nous trouvions un moyen de laisser -Félix ici. Il s’y plaît...</p> - -<p>Elle hésitait. Elle n’avait pas l’habitude de pro<span class="pagenum"><a id="page_284">{284}</a></span>poser; de choisir... -Et la voix nouvelle, la voix frémissante de Berthe s’éleva de l’ombre.</p> - -<p>—Il y restera, Félix, il y restera tant qu’on voudra. Mais pas tout -seul.</p> - -<p>Fanny répéta sans comprendre la menace:</p> - -<p>—Comment, pas tout seul?</p> - -<p>—Non, avec moi, avec moi. Nous nous parlons. On est d’accord.</p> - -<p>Ecrasée, Fanny ne trouva que les mots qu’elle venait d’entendre:</p> - -<p>—On est d’accord?</p> - -<p>—Oui. Je croyais que tu l’aurais deviné à nous voir, mais tu ne vois -rien, toi.</p> - -<p>Elle haletait un peu. Certainement, une grande émotion la secouait. Elle -reprit haleine.</p> - -<p>—Ah! le monde parle? Eh bien, il a raison. Mais on va le faire taire. -On va lui apprendre que je me marie avec Félix. On allait vous le dire à -Pâques, mais, puisque c’est comme ça, autant tout de suite.</p> - -<p>Elles rejoignirent l’oncle. Maintenant qu’on n’y voyait plus, le parfum -des primevères semblait plus fort, plus tangible. Il les enveloppa -jusqu’à la maison où elles se retrouvèrent sans que Fanny pût s’en -rendre compte.</p> - -<p>Et, comme elles allumaient la chandelle dans la cuisine, on entendit -rouler la voiture. Alors, Berthe sortit sans rien dire. L’oncle Nathan -regarda Fanny.</p> - -<p>—Où qu’elle va, ta sœur?</p> - -<p>La chandelle vacillante jetait des clartés rougeâtres qui dansaient dans -l’ombre de la vaste cuisine. Les durs traits du vieillard semblaient -gri<span class="pagenum"><a id="page_285">{285}</a></span>macer selon les jeux de la flamme qui argentaient ses bouclettes. Il -dit encore:</p> - -<p>—Elle est-il folle?</p> - -<p>Fanny ne se sentit pas le courage de chercher des mots. Elle ne trouvait -plus même de pensées cohérentes. Et, pour dissimuler, elle alluma une -autre chandelle dans l’arrière-cuisine et se mit à desservir la table.</p> - -<p>Elle terminait sa besogne lorsque des pas résonnèrent sur le chemin, et -le couple entra.</p> - -<p>Ils se tenaient «crochés» bras dans bras selon la plus correcte formule -cauchoise des promis. Fanny manqua crier d’énervement, de chagrin, de -honte à ce premier contact avec la réalité. Et l’oncle Nathan, debout -devant la cheminée, les regardait sans parler.</p> - -<p>Enfin, Berthe prononça:</p> - -<p>—Voilà. On est venu vous le dire.</p> - -<p>Il y eut un silence qui parut interminable, puis, l’oncle Nathan dit -posément:</p> - -<p>—Ah! ah! C’est ça! Je me disais: «Aussitte!»</p> - -<p>Il les considéra encore et ajouta:</p> - -<p>—Vous pourriez faire plus mal.</p> - -<p>Il s’arrêta pour réfléchir à quelque chose et il dit encore:</p> - -<p>—Mais, es-tu protestant comme nous, toi, mon gars?</p> - -<p>La question parut tomber dans un gouffre de silence. Sans doute était-ce -parce qu’elle touchait à ces choses interdites que chacun évitait avec -tant de soin depuis leur vie commune. Et ce fut encore Berthe qui -répondit:<span class="pagenum"><a id="page_286">{286}</a></span></p> - -<p>—Il est «rien». Les Malandain savaient pas quoi faire. Il est resté -comme ça.</p> - -<p>Elle ajouta après quelques secondes:</p> - -<p>—Il fera ce que je voudrai.</p> - -<p>Fanny répétait stupidement en elle-même: «Il est rien, il est rien.»</p> - -<p>La chandelle charbonnait tout à fait, maintenant, dans sa gaine en -spirale de fer. Les ombres et les clartés se succédaient sur les figures -en leur prêtant des expressions surnaturelles. Berthe reprit:</p> - -<p>—On est d’accord sur tout.</p> - -<p>Alors l’oncle demanda:</p> - -<p>—Et quand qu’ vous allez faire ça?</p> - -<p>—Après Pentecôte, pour les papiers de Félix et... la chambrée...</p> - -<p>Elle pausa un instant:</p> - -<p>—On invitera M. Froment, termina-t-elle.<span class="pagenum"><a id="page_287">{287}</a></span></p> - -<h3><a id="VI-c"></a>VI</h3> - -<p>La dernière voiture roula longtemps sur le chemin. On l’entendit jusqu’à -la descente qui ceinture la colline et puis il n’y eut plus que le -silence surnaturel d’une cour de ferme en mai, car le pommier en fleurs -supporte une neige qui étouffe le son et ouate l’air, comme la vraie.</p> - -<p>Fanny, dans sa robe de cérémonie, qui était d’une épaisse soie noire -sans reflets—une vraie toilette de mère de marié—marchait dans -l’étroit sentier toujours envahi par l’herbe haute de la saison.</p> - -<p>Voilà. Tout était fini. Berthe venait d’épouser Félix. Le garçon de -vingt-deux ans était le mari de la vieille fille de trente-cinq ans. La -tante devenait la femme de son neveu. Toute cette idylle au goût -d’inceste s’achevait ce soir.</p> - -<p>Fanny marcha plus vite, le cœur soulevé de dégoût. Le dégoût! c’était -une chose nouvelle que tous ses désespoirs ne contenaient pas jusque-là, -mais dont les deux mois passés venaient de la saturer. Voir, jour après -jour, Félix faire le galant<span class="pagenum"><a id="page_288">{288}</a></span> auprès de la grosse fille amoureuse, être -obsédée de leurs rencontres furtives à tous les coins de la ferme, -attraper au vol les regards, les baisers, les étreintes furtives et -deviner, comme elle le devinait, savoir comme elle le savait, -intuitivement, avec la certitude infaillible de l’instinct, qu’il n’y -avait là qu’un calcul, et ne pouvoir intervenir! Elle se rendait compte, -pourtant, que Berthe était sincère. A cette dernière chance de mariage -qui passait, elle se cramponnait désespérément. Mais un mariage, cette -horrible chose?</p> - -<p>Et pourtant, c’était légal et, tout à l’heure, ce serait consommé. Oui, -cette union monstrueuse avait pu être célébrée et bénie. La lumière, -lorsque Fanny songeait à cela, lui semblait insupportable et, seule sous -le ciel du soir, elle voila sa figure de sa main ouverte.</p> - -<p>Telle était la fin de son péché qu’elle croyait enterré. N’eût-il pas -mieux valu mille fois le scandale de la découverte, si, toutefois, le -scandale éclaté eût empêché la scandaleuse union?</p> - -<p>La rosée commençait à tomber. Elle songea: «Il n’est pas encore -l’heure.» La journée des noces avait été longue et dure. Quoiqu’on n’eût -fait que les strictes invitations nécessaires, des théories de cousins -de la vallée et du plateau avaient défilé à la mairie et au temple de -Beuzeboc. Fanny mariait son fils. Personne ne le savait. Et elle jouait -pourtant le rôle de mère du marié.</p> - -<p>A la mairie, la lecture de l’acte la fit défaillir, lorsque le greffier, -près du maire décoré de l’écharpe flamboyante, se mit à lire:</p> - -<p>«D’une part,<span class="pagenum"><a id="page_289">{289}</a></span></p> - -<p>«Entre Félix, Jean, dit Malandain, de père et mère non dénommés.</p> - -<p>«Et, d’autre part,</p> - -<p>«Berthe-Zémyre Bernage, fille de feu Alfred Bernage...»</p> - -<p>De <i>mère non dénommée</i> et elle était là, elle, vivante et martyrisée, et -elle possédait la copie de la lettre où le père se nommait, nommait sa -parenté et son pays.</p> - -<p>Au temple, elle avait conduit son fils jusqu’au fauteuil de velours -rouge, puis, retournant dans son banc d’honneur, abîmée intérieurement -sans posséder le droit de l’être, elle écoutait derrière elle le murmure -de l’assemblée et celui de la ville et de la campagne qui stigmatisaient -le mariage singulier de la seconde des demoiselles Bernage. S’ils -avaient tout su!</p> - -<p>Et la longue noce serpenta en voiture sur les routes parmi les villages -en émoi, et sur la grande plaine que coupent les oasis de hêtres -surmontés de la fine aiguille du clocher. Ensuite, il ne restait plus à -Fanny qu’une souvenir d’interminable mangeaille, car un seul repas -dînatoire s’étendait sur toute l’après-midi, et, surtout, de ces -plaisanteries de circonstance qu’elle exécrait de tout temps.</p> - -<p>A dire vrai, la rigidité huguenote n’est pas si abâtardie que de lâcher -la bride à l’humour normand dans sa verdeur; pourtant, elle cède un peu -et ferme les yeux en ces occasions de beuveries pour le bon motif. Fanny -le savait. Elle connaissait les spécialistes, et leur jeux de mots, et -leurs gaillardises permises et attendues, et leurs sous-entendus et -leurs mines de circonstance. Et toute<span class="pagenum"><a id="page_290">{290}</a></span> sa pudeur et son tact étaient -hérissés sur elle comme un manteau d’épines.</p> - -<p>Mais tous les supplices ont une fin et, maintenant, elle attendait sa -revanche. Elle attendait l’heure où Silas Froment arriverait comme -arrive un amant furtif qui, à travers bois, donne l’assaut à la colline -escarpée.</p> - -<p>  </p> - -<p>Depuis le jour de la bourrasque, ils ne s’étaient pas revus.</p> - -<p>Mais Silas Froment, en face de ce fait nouveau et imprévu: le mariage de -Berthe et de Félix, avait fait une suprême démarche.</p> - -<p>C’était une lettre, longue et pressante, par laquelle il l’adjurait de -se décider à recommencer sa vie:</p> - -<div class="blockquot"><p>«Je comprends à présent, écrivait-il, pourquoi l’idée d’un mariage -entre nous vous effrayait. Vous prévoyiez ce qui est arrivé. Il est -trop certain, maintenant, que Félix, officiellement installé dans -la famille et dans la maison, fera l’impossible pour vous empêcher -de la quitter. Et l’affichage de nos bans serait, pour lui, le -signal du scandale. Vous l’avez discerné avant moi, je le -reconnais: le mariage ne vous est pas permis, puisque vous ne -voulez pas braver le scandale.»</p></div> - -<p>Et il lui proposait, comme seule solution, leur départ pour Lyon, où ils -vivraient inconnus et heureux.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="page_291">{291}</a></span></p><div class="blockquot"><p>«Ne vous arrêtez pas aux mots, disait-il encore, notre union, à -nous, sera sainte et bénie quoique libre et volontaire. Nous -l’aurons achetée par trop de douleur pour qu’elle ne soit pas -solide.</p> - -<p>«Et ne dites pas que cette fuite sera <i>aussi</i> un scandale. Le -scandale ne peut vous suivre ni vous atteindre dans une ville -inconnue où nous vivrons cachés et si unis, d’ailleurs, que nous -forcerons l’estime des honnêtes gens. Le peu qui nous -éclabousserait, que serait-il en comparaison de cette vérité -proclamée: «Félix «Malandain» est le fils de Fanny Bernage et vient -d’épouser Berthe, sa tante.» Je vous connais si bien, Fanny, que je -sais à présent qu’elle vous tuerait, cette vérité proclamée, plus, -je le sens, à cause de l’abandon de l’enfant qu’à cause de sa -naissance.</p> - -<p>«Que regretteriez-vous ici, d’ailleurs? La haine et l’ingratitude? -Ceux qui restent ne sont pas dignes de vous. Et vous ne pouvez pas, -vous ne <i>pouvez pas</i> demeurer. Pourquoi les supporteriez-vous plus -longtemps? Ne perdez plus votre amour, Fanny, je le veux pour moi -seul. Je veux tout remplacer auprès de vous: famille, amis, pays.»</p></div> - -<p>Et il lui traçait le plan matériel de l’évasion:</p> - -<p>Quoi de plus simple?</p> - -<div class="blockquot"><p>«Nous gagnons la gare de Villebonne à pied, sans même étonner -quelqu’un en ce jour exceptionnel. N’avez-vous pas la clef de votre -maison? Et ne pouvez-vous choisir quelques jours de retraite à -Beuzeboc? Ce sera le premier pas vers la liberté, vers la décision -que personne ne peut, moins que jamais maintenant, vous empêcher de -prendre. Car<span class="pagenum"><a id="page_292">{292}</a></span> vous serez libre, <i>si vous voulez être libre, mais il -faut le vouloir</i>.»</p></div> - -<p>Il l’avertissait donc que, le soir des noces, il serait là, à -l’attendre, à l’endroit du sentier qu’elle connaissait bien, au pied du -hêtre gigantesque.</p> - -<p>Et il terminait:</p> - -<div class="blockquot"><p>«Si, au soir dit, je vous vois descendre le sentier, je saurai que -vous êtes résolue à secouer le joug et à venir à moi.»</p></div> - -<p>Elle s’était arrêtée sous un pommier retombant en parasol qui la forçait -à sortir du chemin. Au-dessus d’elle, les fleurs faisaient un seul -bouquet blanc que sertissait le ciel encore un peu vermeil. Sur sa belle -robe elle avait jeté un manteau, un chapeau et, dans sa poche, elle -serrait la clef de Beuzeboc et une liasse de billets, tout son argent -disponible.</p> - -<p>Entre les branches, elle passa la tête pour regarder et écouter la -maison toute vibrante encore de tout ce qui venait de la traverser, car -les demeures humaines sont plus résonnantes que nous ne le croyons. Mais -on ne voyait personne. Fanny songea encore avec le sombre désespoir d’un -enfant révolté:</p> - -<p>«S’ils m’aimaient seulement un tout petit peu, je n’aurais jamais pensé -à partir... Mais pas même aujourd’hui il n’a eu seulement un regard un -peu bon pour moi. Il est dur. Il est comme maman. Et Berthe ne m’a -jamais aimée. Personne ne m’aime que Silas...»<span class="pagenum"><a id="page_293">{293}</a></span></p> - -<p>Pour la première fois de sa vie, elle sentait le goût de la liberté à -laquelle elle avait tant songé ainsi qu’à une chose délicieuse, et elle -n’en ressentait que frayeur et chagrin. Comme le prisonnier à vie qui se -voit gracié, elle clignait des yeux à la lumière, et ne reconnaissait -pas le grand air.</p> - -<p>Dans le chemin qui bordait la cour vers le bois, quelqu’un marchait. -Elle se retourna. Le père Oursel se promenait lentement, avec cette -sorte de jouissance ennuyée des travailleurs désœuvrés. Il regarda sous -le pommier. Et, comme malgré elle, il fallut que Fanny sortit.</p> - -<p>On eût dit que le père Oursel l’attendait car il ne parut pas étonné -mais s’arrêta seulement.</p> - -<p>Il portait un ancien complet redingote de drap noir de M. Le Brument, -vaguement remis à sa taille, et un chapeau haut de forme aux poils -rougeâtres. Le long repas et la beuverie ne semblaient point avoir -entamé sa sobriété coutumière, car aucun indice ne le montrait ivre ou -seulement excité comme les autres convives de la journée.</p> - -<p>Quelque chose, pourtant, était différent en lui sans qu’elle pût le -définir. Et, tout à coup, elle s’aperçut qu’il la regardait, ce qu’il -n’accordait d’habitude à aucun être humain, et que c’était son regard -inconnu qui le changeait ainsi.</p> - -<p>Quittant le sentier, il s’approcha d’elle, et ils entrèrent sous le -pommier qui faisait une tonnelle fleurie et secrète.</p> - -<p>Fanny le considérait avec étonnement. Il était si nouveau de voir le -vieux domestique rechercher la société! Et puis ses yeux, ses yeux qui -la regardaient et dont, vraiment, elle ne connaissait ni la<span class="pagenum"><a id="page_294">{294}</a></span> couleur, un -brun de noisette comme ceux de certains chiens, ni le regard pareil -aussi à celui d’un compagnon humble et fervent. Et elle ne savait que -dire. Enfin, gênée par le silence, elle prononça des mots quelconques:</p> - -<p>—Te voilà bien beau, père Oursel.</p> - -<p>Le tutoiement de son enfance lui revenait sans qu’elle sût pourquoi, car -les sœurs l’avaient abandonné depuis longtemps.</p> - -<p>Le vieux la regardait parler. Sa surdité intermittente devait être plus -forte ce soir. Et sa voix rocailleuse de taciturne prononça:</p> - -<p>—Une commission qu’j’ai pour vous.</p> - -<p>Elle répéta, surprise:</p> - -<p>—Une commission?</p> - -<p>Le vieux haletait un peu comme quelqu’un qui a marché vite. Ses souliers -étaient blancs de poussière.</p> - -<p>—C’en est une journée, ça! dit-il.</p> - -<p>Elle vit bien qu’entre son humeur et son infirmité elle n’obtiendrait -rien de plein gré. Et elle hocha la tête sans rien dire.</p> - -<p>Après tout, Silas ne pouvait pas être là avant une demi-heure encore et -une diversion l’aiderait à passez le temps. Le vieux reprit:</p> - -<p>—Ça r’mue tout. Les choses d’autrefois. Longtemps que j’suis chez vous! -Il y aura vingt-huit ans le 10 de juin.</p> - -<p>Il s’arrêta comme pour laisser à ces paroles importantes le temps de se -fixer. Fanny étonnée, répéta:</p> - -<p>—Vingt-huit ans, c’est vrai!</p> - -<p>Il la comprit aussitôt, cette fois.<span class="pagenum"><a id="page_295">{295}</a></span></p> - -<p>—Et quatre-vingts qu’ j’ai eus le vingt-quatre de décembre, la veille -de Noël.</p> - -<p>Il répéta:</p> - -<p>—La veille de «Nouël».</p> - -<p>—Quatre-vingts ans, s’écria Fanny. Est-ce bien sûr, mon père Oursel?</p> - -<p>Vingt-cinq minutes encore la séparaient du moment où définitivement, -elle allait orienter sa vie, et cette chose passée, sans but, l’âge du -vieux domestique, était capable d’absorber son intérêt. Un peu de -l’ironie de cela l’effleura fugitivement, comme un de ces souffles de la -mer qui venaient, par instants, mourir auprès d’eux en effeuillant toute -une branche fleurie.</p> - -<p>Le bonhomme marmotta:</p> - -<p>—Quatre-vingt-un que j’aurai à «Nouël» prochain, si j’ suis encore là.</p> - -<p>Il s’arrêta comme pour trouver une transition et reprit:</p> - -<p>—Défunt maît’ Alfred Bernage, il aurait quatre-vingt-cinq, lui. Quand -il m’a pris, il en avait cinquante-sept. Et il est mort deux ans après, -le huit de novembre.</p> - -<p>Perdue sous ces nombres, Fanny opinait vaguement, songeant: «C’est pas -possible, c’est le cidre!»</p> - -<p>Il continua:</p> - -<p>—Après mon accident à la fabrique qu’il m’a pris. A cinquante-trois, on -n’est plus bon à rien. «A la maison, qu’il a dit, allez, mon père -Oursel, tu n’as personne, viens-t’en chez moi.» Ça s’appelle la charité, -ça; la charité chrétienne.</p> - -<p>Stupéfaite, Fanny l’écoutait. On ne parlait ja<span class="pagenum"><a id="page_296">{296}</a></span>mais de ces choses du -passé chez elles. L’avait-elle su?</p> - -<p>Elle dit d’une voix songeuse:</p> - -<p>—Je me rappelle pas...</p> - -<p>Il eut une espèce de sourire.</p> - -<p>—La mère ne voulait pas. L’accident c’était de sa faute. Elle avait -voulu qu’on me mette là, à la «chauffe».</p> - -<p>Il montra son côté où, sans doute, une vieille cicatrice se cachait.</p> - -<p>—J’y en veux pas. Mais lui, l’père, c’était un homme, un homme du temps -jadis. Cette journée-là, j’ai dit comme ça: «Oursel, tu le r’payeras en -une fois.»</p> - -<p>Sans transition, le temps, seulement, de respirer, il ajouta:</p> - -<p>—Faut pas partir, Fanny.</p> - -<p>Elle recula, hors d’elle, par un étonnement qui, vraiment, passait toute -mesure. Et aucune parole ne lui vint qui pût la traduire.</p> - -<p>Le taciturne continuait:</p> - -<p>—Quand le malheur est arrivé.</p> - -<p>Il vit qu’elle formulait:</p> - -<p>—Tu l’as su?</p> - -<p>Ses yeux de bon chien firent «oui», et il continua:</p> - -<p>—J’ai rien dit. Y’ avait pas moyen. C’était quand t’es partie en voyage -avec ta mère. Il était trop tard. Et puis moi, qu’est-ce que c’est? moi -qu’a seulement pas pu t’défendre. Il s’interrompit un instant, comme -oppressé par ce souvenir.</p> - -<p>Et puis, il reprit:<span class="pagenum"><a id="page_297">{297}</a></span></p> - -<p>—Mais j’ai bien vu tout sur ta pauv’figure de tourment.</p> - -<p>«Et pi, j’ai pu rien su, jusqu’au jour où il est arrivé, lui, le gars. -Ton portrait qu’il a sur les épaules.»</p> - -<p>Tous ces mots, tous ces mots qu’il savait! L’étonnement démesuré de -Fanny se heurtait autant à ceci qu’à la découverte soudaine des -intelligences cachées qu’il possédait de toute sa vie secrète. Ainsi -toujours, toujours, ce bonhomme sans importance les avait jugées! Cela -la gênait d’une singulière façon nouvelle pour ce passé. Et cet -étonnement et cette gêne l’empêchaient de trouver les paroles qu’il -aurait fallu pour l’arrêter ou le faire continuer. Mais il semblait au -delà des interruptions et des encouragements et il continua:</p> - -<p>—Les v’là mariés tous les deux qui t’ont fait tant de mal. Et faut pas -leur céder la place! T’es chez toi! Restes-y. T’as pas besoin d’en -prendre un que tu ne connais pas pour te commander.</p> - -<p>Elle cria presque:</p> - -<p>—Comment! vous saviez ça aussi?</p> - -<p>—Et pi, écoute-moi, comme si c’était l’père Bernage qui t’parle. T’en -va pas; y a pas un homme qui vaut la peine qu’une fille comme toi se -mette folle de son corps.</p> - -<p>Peu à peu, elle se montait au diapason de l’étrange et passionné -monologue du taciturne. Et elle dit:</p> - -<p>—Si, il m’aime, lui!</p> - -<p>Il secoua sa tête que le haut de forme couronnait singulièrement. Et, -comme si, abandonnant un<span class="pagenum"><a id="page_298">{298}</a></span> argument, il en prenait un autre, il prononça -avec une espèce d’autorité:</p> - -<p>—A c’t’heure, y’a pu qu’ toi d’ Bernage sur leur bien. Faut y rester. -Qui qu’ tu ferais sur les routes, quand t’as ta place, et ta maison, et -ton bien? Reste, ma Fanny.</p> - -<p>Elle dit, moins assurée déjà:</p> - -<p>—Non, personne n’a besoin de moi, personne ne m’aime ici.</p> - -<p>Le vieux suivait attentivement les paroles sur ses lèvres.</p> - -<p>—Y en aura qu’auront besoin de toi. T’en feras des gars comme ton père, -des enfants à Berthe. Des bons huguenots. Y’en a pas d’aut’ que toi qui -peuvent faire ça.</p> - -<p>Il touchait juste, cette fois. Elle balbutia:</p> - -<p>—Des pauvres enfants sans nom...</p> - -<p>—Il est «dit Malandain»; il sera «dit Bernage», c’est bien de révisé!</p> - -<p>Eblouie, elle répéta:</p> - -<p>—Bernage, tu crois?</p> - -<p>Le jour baissait sous le pommier. Elle mit sa tête dans ses mains pour -réfléchir. Et tous les raisonnements se détachèrent d’elle encore une -fois.</p> - -<p>—Il va m’attendre. Il faut que j’y aille.</p> - -<p>Mais le vieillard lui barra le chemin fleuri des branches traînantes.</p> - -<p>—Non, ma Fanny, y va pas!</p> - -<p>Cette résistance lui parut surnaturelle. Et une illumination subite de -son esprit lui fit soudain comprendre. C’était un chagrin qu’il voulait -lui éviter! Et elle cria:<span class="pagenum"><a id="page_299">{299}</a></span></p> - -<p>—Vous l’avez vu! Tu l’as vu. C’était ça, ta commission?</p> - -<p>Il ne répondit rien. Mais ses yeux de chien dévoué disaient dans la -pénombre verte: «Frappe! Frappe!»</p> - -<p>Alors, accrochée aux détails infimes comme tous ceux qui ont à découvrir -la vérité, elle questionna, éperdue:</p> - -<p>—Mais quand l’as-tu vu?</p> - -<p>—C’t’après-midi. J’ai parti après la soupe.</p> - -<p>—Comment! comment! Tu es allé et revenu, tout ce chemin, comme ça. Mais -pourquoi?</p> - -<p>Comme il ne répondait pas, elle reprit, plus directe, cette fois, par -nécessité:</p> - -<p>—Et qu’est-ce que tu lui as dit?</p> - -<p>—J’y ai dit: «Quittez-la, vous lui feriez encore du mal. Quittez-la.»</p> - -<p>Elle resta muette devant la grandeur totale des simples mots qui -résumaient si parfaitement les circonstances.</p> - -<p>—Et qu’est-ce qu’il a répondu?</p> - -<p>—Rien. Il m’écoutait bien honnêtement, avec un air de penser en -lui-même.</p> - -<p>Le vieillard fit une pause et continua:</p> - -<p>«—Je y’ai dit: «C’est-il pour l’mariage?» Il m’a dit: «A’ n’ veut pas. -Y’ a le mauvais gars qui lui ferait honte, si a’ m’ prenait.» Alors, j’y -ai dit: «C’est la pure vérité, vous n’ mentez point, il la mettrait plus -bas qu’ la terre, <i>aussitte</i> que c’est sa mère. Mais si c’est pas pour -l’ mariage, ça n’ se peut pas.» Alors il a dit: «Et pourquoi donc ça?» -Parce que c’est pas une fille à ça, que j’y ai<span class="pagenum"><a id="page_300">{300}</a></span> dit. Y’ en a jamais eu -chez les Bernage, elle reviendrait ou elle se ferait périr.»</p> - -<p>«Il m’a regardé comme si il voyait la mort et il a fait deux fois comme -ça: «C’est peut-être vrai... C’est peut-être vrai.»</p> - -<p>Il y eut un grand silence entre eux. Et Fanny prononça enfin:</p> - -<p>—Comment est-ce qu’il a dit tout ça à un vieux bonhomme comme toi, -qu’il ne connaît seulement pas?</p> - -<p>Le vieux dit simplement:</p> - -<p>—Il m’a écouté parce que je parlais pour toi.</p> - -<p>Elle cria encore, presque violemment:</p> - -<p>—Mais il viendra!</p> - -<p>Le vieux n’entendit pas, cette fois. Pourtant, il fit «non» en branlant -doucement la tête.</p> - -<p>Les larmes arrivaient. Elle sentait bien que c’était la voix de la -raison et de l’honneur, du vieil honneur de son père, qui venait de -parler. En répondant à cette voix qui chuchotait depuis si longtemps en -elle: «Comment Silas t’aime-t-il et pourquoi?» qui, lorsqu’elle se -voyait mariée, lui soufflait: «Un homme n’oublie jamais une faute comme -la tienne»; et, quand elle songeait à la fuite romanesque, à la vie -cachée sous un faux nom, criait: «Tu ne peux pas faire ça: une Bernage -huguenote ne fait pas ça!»</p> - -<p>Mais elle n’était pas encore tout à fait vaincue. Et elle dit:</p> - -<p>—Tout ce malheur, tout ce tourment que j’ai souffert, alors, je ne -pourrais jamais l’oublier?</p> - -<p>Il parla pendant qu’elle parlait encore.<span class="pagenum"><a id="page_301">{301}</a></span></p> - -<p>—T’as passé le plus dur. Quand on est vieux, on n’y pense plus.</p> - -<p>Reprise de désespoir, elle gémit:</p> - -<p>—Mais oui, vous êtes trop vieux pour me comprendre! Mais je veux aller -voir. Il est là, j’en suis sûre.</p> - -<p>Le frôlant sans qu’il bougeât, elle passa entre deux branches -retombantes et franchit en courant la bordure d’herbe. Haletante, les -yeux noyés, elle s’arrêta pour regarder par-dessus la barrière.</p> - -<p>Le sentier dévalait entre les taillis de hêtres aux feuilles nouvelles -d’or vert plantés dans le sombre tapis étoilé de blanc des anémones. -Plus bas, l’arbre géant dressait son fût d’onyx. Mais Silas n’était pas -là.</p> - -<p>Toute son âme dans ses yeux, elle regarda un moment, à travers ses -larmes sans cesse reformées, le sentier où mourait son espoir.</p> - -<p>Alors, comme on réalise enfin la mort d’un être aimé, elle comprit que -le vieux avait dit vrai, que Silas ne viendrait pas et que son absence -resterait définitive, que c’était fini de sa vie de femme et qu’il lui -fallait se tourner vers la vieillesse pour attendre d’elle le seul -apaisement possible.</p> - -<p>Et très étrangement, elle sentit glisser d’elle ce nouvel amour trop -pesant qu’elle n’avait jamais bien supporté. La femme d’un seul homme, -un seul instant, elle demeurait cela. Alors, du passé anéanti, le visage -de l’homme qui avait changé sa vie, de l’inconnu d’un soir, le visage de -Ludovic Vallée surgit un instant. Elle le vit apparaître, disparaître -peu à peu et s’effacer enfin.</p> - -<p>Elle regarda autour d’elle, comme lorsqu’on<span class="pagenum"><a id="page_302">{302}</a></span> quitte un songe. Le père -Oursel n’était plus là. Peut-être avait-il dépensé en une fois toutes -les paroles du reste de son existence et n’entendrait-on plus jamais le -son de sa voix.</p> - -<p>Le ciel violet semblait supporté par les bras blancs des arbres. Elle -soupira, s’essuya les yeux et, reprenant le sentier dans l’herbe haute, -elle se dirigea, ni fille, ni femme, vers son triste destin de mère sans -enfant, vers son avenir martyrisé de tante Fanny.</p> - -<p class="fint">FIN<br /><br /><br /><small> -PARIS.—IMP RAMLOT ET Cⁱᵉ, 52, AVENUE DU MAINE.—25. -</small></p> - -<hr class="full" /> -<div lang='en' xml:lang='en'> -<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK <span lang='fr' xml:lang='fr'>LE JOUG</span> ***</div> -<div style='text-align:left'> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Updated editions will replace the previous one—the old editions will -be renamed. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg™ electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG™ -concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark, -and may not be used if you charge for an eBook, except by following -the terms of the trademark license, including paying royalties for use -of the Project Gutenberg trademark. If you do not charge anything for -copies of this eBook, complying with the trademark license is very -easy. You may use this eBook for nearly any purpose such as creation -of derivative works, reports, performances and research. Project -Gutenberg eBooks may be modified and printed and given away—you may -do practically ANYTHING in the United States with eBooks not protected -by U.S. copyright law. Redistribution is subject to the trademark -license, especially commercial redistribution. -</div> - -<div style='margin-top:1em; font-size:1.1em; text-align:center'>START: FULL LICENSE</div> -<div style='text-align:center;font-size:0.9em'>THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE</div> -<div style='text-align:center;font-size:0.9em'>PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -To protect the Project Gutenberg™ mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase “Project -Gutenberg”), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg™ License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg™ electronic works -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg™ -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all -the terms of this agreement, you must cease using and return or -destroy all copies of Project Gutenberg™ electronic works in your -possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a -Project Gutenberg™ electronic work and you do not agree to be bound -by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the person -or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.B. “Project Gutenberg” is a registered trademark. It may only be -used on or associated in any way with an electronic work by people who -agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few -things that you can do with most Project Gutenberg™ electronic works -even without complying with the full terms of this agreement. See -paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project -Gutenberg™ electronic works if you follow the terms of this -agreement and help preserve free future access to Project Gutenberg™ -electronic works. See paragraph 1.E below. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation (“the -Foundation” or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection -of Project Gutenberg™ electronic works. Nearly all the individual -works in the collection are in the public domain in the United -States. If an individual work is unprotected by copyright law in the -United States and you are located in the United States, we do not -claim a right to prevent you from copying, distributing, performing, -displaying or creating derivative works based on the work as long as -all references to Project Gutenberg are removed. Of course, we hope -that you will support the Project Gutenberg™ mission of promoting -free access to electronic works by freely sharing Project Gutenberg™ -works in compliance with the terms of this agreement for keeping the -Project Gutenberg™ name associated with the work. You can easily -comply with the terms of this agreement by keeping this work in the -same format with its attached full Project Gutenberg™ License when -you share it without charge with others. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern -what you can do with this work. Copyright laws in most countries are -in a constant state of change. If you are outside the United States, -check the laws of your country in addition to the terms of this -agreement before downloading, copying, displaying, performing, -distributing or creating derivative works based on this work or any -other Project Gutenberg™ work. The Foundation makes no -representations concerning the copyright status of any work in any -country other than the United States. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.E.1. The following sentence, with active links to, or other -immediate access to, the full Project Gutenberg™ License must appear -prominently whenever any copy of a Project Gutenberg™ work (any work -on which the phrase “Project Gutenberg” appears, or with which the -phrase “Project Gutenberg” is associated) is accessed, displayed, -performed, viewed, copied or distributed: -</div> - -<blockquote> - <div style='display:block; margin:1em 0'> - This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most - other parts of the world at no cost and with almost no restrictions - whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms - of the Project Gutenberg License included with this eBook or online - at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. If you - are not located in the United States, you will have to check the laws - of the country where you are located before using this eBook. - </div> -</blockquote> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.E.2. If an individual Project Gutenberg™ electronic work is -derived from texts not protected by U.S. copyright law (does not -contain a notice indicating that it is posted with permission of the -copyright holder), the work can be copied and distributed to anyone in -the United States without paying any fees or charges. If you are -redistributing or providing access to a work with the phrase “Project -Gutenberg” associated with or appearing on the work, you must comply -either with the requirements of paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 or -obtain permission for the use of the work and the Project Gutenberg™ -trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or 1.E.9. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.E.3. If an individual Project Gutenberg™ electronic work is posted -with the permission of the copyright holder, your use and distribution -must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any -additional terms imposed by the copyright holder. Additional terms -will be linked to the Project Gutenberg™ License for all works -posted with the permission of the copyright holder found at the -beginning of this work. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg™ -License terms from this work, or any files containing a part of this -work or any other work associated with Project Gutenberg™. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this -electronic work, or any part of this electronic work, without -prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with -active links or immediate access to the full terms of the Project -Gutenberg™ License. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, -compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including -any word processing or hypertext form. However, if you provide access -to or distribute copies of a Project Gutenberg™ work in a format -other than “Plain Vanilla ASCII” or other format used in the official -version posted on the official Project Gutenberg™ website -(www.gutenberg.org), you must, at no additional cost, fee or expense -to the user, provide a copy, a means of exporting a copy, or a means -of obtaining a copy upon request, of the work in its original “Plain -Vanilla ASCII” or other form. Any alternate format must include the -full Project Gutenberg™ License as specified in paragraph 1.E.1. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, -performing, copying or distributing any Project Gutenberg™ works -unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing -access to or distributing Project Gutenberg™ electronic works -provided that: -</div> - -<div style='margin-left:0.7em;'> - <div style='text-indent:-0.7em'> - • You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from - the use of Project Gutenberg™ works calculated using the method - you already use to calculate your applicable taxes. The fee is owed - to the owner of the Project Gutenberg™ trademark, but he has - agreed to donate royalties under this paragraph to the Project - Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments must be paid - within 60 days following each date on which you prepare (or are - legally required to prepare) your periodic tax returns. Royalty - payments should be clearly marked as such and sent to the Project - Gutenberg Literary Archive Foundation at the address specified in - Section 4, “Information about donations to the Project Gutenberg - Literary Archive Foundation.” - </div> - - <div style='text-indent:-0.7em'> - • You provide a full refund of any money paid by a user who notifies - you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he - does not agree to the terms of the full Project Gutenberg™ - License. You must require such a user to return or destroy all - copies of the works possessed in a physical medium and discontinue - all use of and all access to other copies of Project Gutenberg™ - works. - </div> - - <div style='text-indent:-0.7em'> - • You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of - any money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the - electronic work is discovered and reported to you within 90 days of - receipt of the work. - </div> - - <div style='text-indent:-0.7em'> - • You comply with all other terms of this agreement for free - distribution of Project Gutenberg™ works. - </div> -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project -Gutenberg™ electronic work or group of works on different terms than -are set forth in this agreement, you must obtain permission in writing -from the Project Gutenberg Literary Archive Foundation, the manager of -the Project Gutenberg™ trademark. Contact the Foundation as set -forth in Section 3 below. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.F. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable -effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread -works not protected by U.S. copyright law in creating the Project -Gutenberg™ collection. Despite these efforts, Project Gutenberg™ -electronic works, and the medium on which they may be stored, may -contain “Defects,” such as, but not limited to, incomplete, inaccurate -or corrupt data, transcription errors, a copyright or other -intellectual property infringement, a defective or damaged disk or -other medium, a computer virus, or computer codes that damage or -cannot be read by your equipment. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the “Right -of Replacement or Refund” described in paragraph 1.F.3, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project -Gutenberg™ trademark, and any other party distributing a Project -Gutenberg™ electronic work under this agreement, disclaim all -liability to you for damages, costs and expenses, including legal -fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT -LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE -PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE -TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE -LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR -INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH -DAMAGE. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a -defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can -receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a -written explanation to the person you received the work from. If you -received the work on a physical medium, you must return the medium -with your written explanation. The person or entity that provided you -with the defective work may elect to provide a replacement copy in -lieu of a refund. If you received the work electronically, the person -or entity providing it to you may choose to give you a second -opportunity to receive the work electronically in lieu of a refund. If -the second copy is also defective, you may demand a refund in writing -without further opportunities to fix the problem. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth -in paragraph 1.F.3, this work is provided to you ‘AS-IS’, WITH NO -OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT -LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied -warranties or the exclusion or limitation of certain types of -damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement -violates the law of the state applicable to this agreement, the -agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or -limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or -unenforceability of any provision of this agreement shall not void the -remaining provisions. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the -trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone -providing copies of Project Gutenberg™ electronic works in -accordance with this agreement, and any volunteers associated with the -production, promotion and distribution of Project Gutenberg™ -electronic works, harmless from all liability, costs and expenses, -including legal fees, that arise directly or indirectly from any of -the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this -or any Project Gutenberg™ work, (b) alteration, modification, or -additions or deletions to any Project Gutenberg™ work, and (c) any -Defect you cause. -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg™ -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of -computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg™’s -goals and ensuring that the Project Gutenberg™ collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg™ and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org. -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation’s EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state’s laws. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Foundation’s business office is located at 809 North 1500 West, -Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up -to date contact information can be found at the Foundation’s website -and official page at www.gutenberg.org/contact -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ depends upon and cannot survive without widespread -public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine-readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. To SEND -DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state -visit <a href="https://www.gutenberg.org/donate/">www.gutenberg.org/donate</a>. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -While we cannot and do not solicit contributions from states where we -have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition -against accepting unsolicited donations from donors in such states who -approach us with offers to donate. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -International donations are gratefully accepted, but we cannot make -any statements concerning tax treatment of donations received from -outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Please check the Project Gutenberg web pages for current donation -methods and addresses. Donations are accepted in a number of other -ways including checks, online payments and credit card donations. To -donate, please visit: www.gutenberg.org/donate -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 5. General Information About Project Gutenberg™ electronic works -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Professor Michael S. Hart was the originator of the Project -Gutenberg™ concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg™ eBooks with only a loose network of -volunteer support. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Most people start at our website which has the main PG search -facility: <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -This website includes information about Project Gutenberg™, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. -</div> - -</div> -</div> -</body> -</html> diff --git a/old/68487-h/images/colophon.png b/old/68487-h/images/colophon.png Binary files differdeleted file mode 100644 index 0a9bc11..0000000 --- a/old/68487-h/images/colophon.png +++ /dev/null diff --git a/old/68487-h/images/cover.jpg b/old/68487-h/images/cover.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 9950e33..0000000 --- a/old/68487-h/images/cover.jpg +++ /dev/null |
