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If you are not located in the United States, you -will have to check the laws of the country where you are located before -using this eBook. - -Title: Un explorateur brésilien - Deux mille kilomètres de navigation en canot dans un fleuve - inexploré et complètement dominé par des sauvages féroces et - indomptables (extrait du Journal du capitaine de frégate baron - de Teffé) - -Author: Antonio Luis von Hoonholtz - -Editor: Alfred Marc - -Contributor: Jean Pierre Edmond Jurien de La Gravière - -Release Date: July 9, 2022 [eBook #68485] - -Language: French - -Produced by: Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online Distributed - Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was - produced from images generously made available by The - Internet Archive) - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK UN EXPLORATEUR -BRÉSILIEN *** - - - - - - UN EXPLORATEUR BRÉSILIEN - - - _Deux mille kilomètres - de navigation en canot dans un fleuve - inexploré et complètement dominé - par des sauvages féroces - et indomptables_ - - (Extrait du Journal du capitaine de frégate baron de TEFFÉ) - - PAR - - Alfred MARC - MEMBRE DE LA SOCIÉTÉ DE GÉOGRAPHIE - - - PRÉFACE - - PAR - - M. le vice-amiral JURIEN DE LA GRAVIÈRE - - MEMBRE DE L’ACADÉMIE DES SCIENCES - ET DE L’ACADÉMIE FRANÇAISE - - - PARIS - ALCAN-LÉVY, IMPRIMEUR BREVETÉ - 24, RUE CHAUCHAT - - 1889 - - - - -PRÉFACE - - -Les découvertes maritimes sont faites; les continents seuls gardent -encore une partie de leurs secrets. C’est là le champ inexploité que -notre siècle réservait aux explorateurs. Le domaine de l’inconnu se -rétrécit de jour en jour. L’Afrique, l’Asie, le Nouveau Monde sont -attaqués avec une égale ardeur. Les Marco Polo, les Mungo-Park, les -Walter Raleigh ont trouvé des émules. Si l’ardeur de ces intrépides -«traverseurs de voies périlleuses» ne se ralentit pas, avant la fin du -dix-neuvième siècle la conquête sera complète. La planète n’aura plus de -mystère et les pionniers suivront de près les découvreurs. Les enjambées -sont immenses. Après les Brazza et les Stanley, voici un officier -brésilien qui, pour son coup d’essai, trace à travers l’Amérique -méridionale une percée de deux mille kilomètres. Il arrive à la source -d’un des puissants affluents du plus grand fleuve peut-être qui soit au -monde. Pour connaître les origines du Nil, César se déclarait prêt à -laisser l’Univers à Pompée. _Bellum civile relinquam._ L’idée se -recommande à nos temps troublés. Les découvreurs, en effet, ne -travaillent pas pour un parti, pour une nation; ils travaillent pour -l’humanité. De tous les héros, ce sont ceux qui méritent, à coup sûr, le -mieux qu’on les honore. - -Il n’y avait plus pour ainsi dire de sauvages. Tous, jusqu’aux noirs du -haut plateau africain, avaient été plus ou moins touchés par la -civilisation. M. le baron de Teffé a pénétré jusqu’au fond de ces -solitudes où l’on rencontre encore ce que je me permettrai d’appeler des -_sauvages vierges_. L’homme préhistorique nous apparaît ici tel qu’il a -dû être avant l’âge de la pierre polie. Ce sont des tribus sans nom qui -défendent leur dernier asile. Les haches leur manquent pour abattre les -arbres: elles les font tomber en découvrant les racines et en y mettant -le feu; car le feu, elles le connaissent. Là n’est pas seulement leur -supériorité marquée sur les grimpeurs qu’on voudrait leur donner pour -ancêtres. Elles ont le sens et la possession de l’histoire. Un jour les -enfants que les mères portaient à la mamelle apprendront que des êtres -presque semblables à eux, des êtres surnaturels toutefois, car ils -étaient armés du pouvoir de lancer la foudre, se frayèrent un chemin sur -ce fleuve qui courait avec une rapidité vertigineuse vers la mer. «Ils -vinrent peu nombreux, mais aucun obstacle ne put les arrêter. On jeta -des arbres d’une rive à l’autre. Ces arbres, au bout de quelques heures -séparés en deux tronçons leur livrèrent passage. Sur des troncs creusés, -ils avançaient toujours. Les anciens de la tribu décidèrent qu’on leur -offrirait résolument la bataille. Le combat fut sanglant. Que pouvaient -les flèches contre le feu du ciel? Les débris de la tribu se retirèrent -dans la profondeur des bois; quelques éclaireurs restèrent seuls aux -aguets. Ils virent alors les envahisseurs prendre pied sur la rive et -dresser vers le soleil un instrument qui semblait vouloir attirer -l’astre flamboyant sur la terre. Cette cérémonie accomplie, ils se -rembarquèrent et le courant rapide les emporta vers la région lointaine -d’où ils étaient venus.» - -Voilà ce que les enfants du Haut Javary entendront. Pouvons-nous prévoir -ce qu’ils auront à raconter à leur tour? - -L’impulsion est donnée; la civilisation est en marche. Que les Indiens -et les serpents boas se hâtent de reculer encore! Il n’est que temps -pour eux. Quand des plantations florissantes auront remplacé -l’inextricable fouillis de lianes, de géants séculaires et de buissons -épineux, les sauvages ne seront plus là pour redire dans leurs mélopées -plaintives la première invasion; il sera bon que les fils des visages -pâles puissent savoir, eux aussi, ce que la conquête de ce sol qu’ils -féconderont a coûté à leurs pères. Tel est l’intérêt le plus sérieux -peut-être qui s’attache au récit trop court, beaucoup trop court, -emprunté au journal de bord du baron de Teffé. Quel contraste entre le -bien-être, l’opulence des cités nouvelles et la désolation de ce sol qui -ne recélait que le _beriberi_ et la famine! Le _beriberi_, c’est la -maladie spéciale, caractéristique, du Javary, ce considérable affluent -du Haut-Amazone. Le corps se sent soudain atteint d’un engourdissement -général. «Ce n’est rien, dit-on à ceux qui se plaignent de ce malaise -indéfinissable. Vous avez passé la journée dans une pirogue, les jambes -repliées, le corps en équilibre. Ce n’est rien; cela va se dissiper avec -un peu d’exercice.» - -Le patient se laisse convaincre: il essaie de marcher, il reprend -courage. Le soir, il est mort. La paralysie a gagné peu à peu le cœur. - -Les victimes ont été semées l’une après l’autre sur la route. Peu sont -revenus au port. Ceux-là devaient avoir été dotés d’une force de -résistance peu commune. Un soleil foudroyant, des nuits brûlantes, et -l’ennemi contre lequel il n’est pas de défense, le moustique tropical -plongeant incessamment son dard sans pitié dans la peau! Pour ne pas -mourir dans de pareilles conditions, il faut s’être fait un devoir de la -vie; il faut se répéter sans cesse: «Si je m’abandonne, si je cède à -l’accablement qui me tente, que deviendront mes collections, mes -observations, mes calculs?» Une sorte de réaction suit presque toujours -cet effort de la volonté. - -On vit, on résiste, pourvu que la subsistance ne manque pas. Mais c’est -ici que la nature vierge marque bien sa stérilité. Quand les vivres -emportés dans les barques ont été épuisés, quand il faut demander à la -forêt l’aliment du jour, la forêt n’a pas un fruit, pas une racine à -vous offrir. La pêche et la chasse seules pourraient fournir quelque -ressource. Elles les fourniraient si le courant n’était pas trop rapide, -si le bois, gardé par les Indiens, ne cachait pas tant d’embûches. La -faim vient: elle se chargera d’achever les équipages. Laissez toute -espérance! Nul de vous ne reverra la patrie! - -Dans de pareils moments il n’y a que l’ascendant d’un chef aussi redouté -qu’aimé qui puisse conjurer le péril. Il paraît, le front souriant et le -regard ferme: les murmures s’apaisent et le découragement n’ose plus se -montrer. Parmi les découragés de tout à l’heure il se trouvait peut-être -quelque combattant de la guerre du Paraguay. Un mot, un seul mot, -suffira pour fortifier celui-là. «Rappelle-toi la journée de -_Riachuelo_». Ce compagnon raffermi ne tardera pas à communiquer sa -résignation aux autres. C’est ainsi que se poursuivent les grandes -entreprises et qu’elles aboutissent, comme la reconnaissance du -Haut-Javari, au succès. - -Je n’ai pas craint de reprocher au baron de Teffé d’avoir mutilé une -relation qui aurait pu remplir au moins un gros volume. Je me fais un -plaisir de reproduire ici sa réponse, car cette réponse renferme pour -nous une espérance. - - «C’est bien vrai, m’écrit le vaillant officier que l’Académie des - Sciences a nommé son correspondant, c’est bien vrai que le récit - est très laconique, mais on m’a conseillé de résumer le plus - possible mon journal de voyage. Personne ne sait mieux que vous - qu’après deux ans et neuf mois d’explorations, un marin ne retourne - pas chez soi sans apporter des notes et des renseignements pour - remplir une dizaine de volumes... Mais, enfin le mal est fait et je - m’empresse de vous demander mille excuses de l’insignifiance du - travail que je mets sous votre patronage.» - -Si le travail était insignifiant, je ne me plaindrais pas qu’il fût trop -court. Non certes, il n’est pas insignifiant ce récit d’un homme -d’action revenu de la plus périlleuse, à coup sûr, de toutes ses -campagnes. Seulement je trouve encore ici à faire la remarque que m’ont -inspirée les documents au milieu desquels j’ai passé ma vie depuis vingt -ans. Les hommes d’action ne s’étonnent pas assez de ce qu’ils ont -accompli, de ce qu’ils ont souffert. Leur héroïsme a trop peu connu -l’émotion. Ils ne nous lèguent pas de tableaux, parce que leur -imagination ne s’en est jamais fait. Le danger leur paraît tout simple. -Il faut nous résigner et nous accoutumer à leur humeur. D’autres -viendront qui se mettront à leur place, qui trembleront pour eux et qui -nous feront trembler à notre tour. «Si tu veux me faire pleurer, -commence par verser des larmes!» Le baron de Teffé a beaucoup agi, il a -oublié de pleurer. - -Ne désespérons pas pourtant. Ceux qui l’ont entendu raconter de vive -voix ses campagnes, savent de combien de détails inédits il pourrait -nous réjouir. Le fondateur de la _Revue des Deux-Mondes_ disait avec -raison dans sa critique toujours si judicieuse: «Les auteurs ont la -mauvaise habitude de garder pour eux le meilleur de leur pensée. Ce -qu’ils me racontent pour excuser les lacunes ou les obscurités que je -leur signale, vaut presque toujours beaucoup mieux que ce qu’ils m’ont -livré.» Nous attendons le baron de Teffé à sa seconde édition. La -première sera bientôt épuisée. - - JURIEN DE LA GRAVIÈRE. - - - - -UN EXPLORATEUR BRÉSILIEN - - -Quand on suit d’un peu près les choses de l’Amérique du Sud, on est -frappé de la fréquence des litiges qui surviennent entre ses différents -Etats au sujet des questions de limites. La plupart des frontières sont -restées jusque dans ces derniers temps indécises; nombre d’entre elles -manquent encore aujourd’hui sur les cartes elles-mêmes de la précision -désirable; à combien plus forte raison ne les rencontre-t-on pas -marquées sur le terrain par des monuments solides. Cela est vrai surtout -quand on s’éloigne des routes frayées, c’est-à-dire du lit des fleuves, -les seuls chemins de communications faciles dans cette partie du Nouveau -Continent. - -Les assistants techniques des diplomates n’ont pas eu, en effet, une -besogne aisée, lorsqu’il leur a fallu préciser les contours des -frontières que la politique imposait à leurs collègues de reconnaître. -S’il est simple d’écrire, par exemple, que la frontière se confondra -avec tel parallèle, que sa ligne suivra tel degré du méridien, il est -bien rare que des déterminations aussi rigoureusement mathématiques -s’accommodent avec les nécessités économiques, historiques, sociales ou -même simplement politiques. Il est plus rare que les démarcateurs, -chargés de reconnaître sur le terrain les lignes ainsi arbitrairement -indiquées, parviennent à mettre en harmonie les décisions des traités -avec les exigences non moins impératives de la topographie. - -Un peu de réflexion fait vite comprendre la cause toute naturelle de -cette difficulté à laquelle se heurtent diplomates et géomètres. De nos -jours, l’intérieur du continent sud-américain est beaucoup moins connu -qu’il y a deux siècles, à l’époque où les expéditions d’aventuriers le -sillonnaient dans tous les sens, à la recherche de l’or et des diamants, -ou à la poursuite des Indiens fuyant devant la terrible menace de -l’esclavage. Longtemps on avait oublié dans la poussière des archives, -les relations et les itinéraires de ces hardis coureurs des bois, et -l’on commence à peine à les fouiller curieusement, bien plus pour -reconstituer le passé que pour en tirer des connaissances géographiques -exactes. La science, avec ses constatations précises, ses déterminations -rigoureuses, n’était guère le fait de ces ardents chercheurs. - -Si de leurs courses diverses on a conservé une notion générale des -rivières et des montagnes qu’ils ont jadis explorées, jamais encore on -n’a pu exécuter de ces traits topographiques une reconnaissance exacte -comme le voudrait la clause d’un traité de limites. Celles-ci ne sont -fixées, à vrai dire, qu’à peu près, et c’est une besogne aussi grosse -que périlleuse souvent, pour les commissaires chargés de tracer ensuite -sur le terrain les lignes indiquées par les conventions internationales. -Sans parler des mécomptes dus à l’ignorance où étaient leurs signataires -de la géographie réelle des régions visées, et qui engendrent -d’interminables disputes, comme celle qui se prolonge encore entre le -Brésil et la République Argentine, au sujet du territoire des Missions; -comme la querelle qui s’élève entre la Bolivie et le Paraguay à propos -du Chaco; comme le conflit entre le Venezuela et l’Angleterre -relativement aux rives de l’Essequibo; comme le débat bi-séculaire entre -la France et le Brésil au sujet de l’Oyapock, il est des dangers moins -redoutables pour la paix des peuples intéressés, mais plus pénibles à -affronter pour les démarcateurs eux-mêmes. - -Il ne faut pas oublier, en effet, que si l’on sort du lit des grands -fleuves que sillonnent régulièrement les steamers du commerce, pour -remonter leurs affluents presque aussi considérables, on pénètre presque -aussitôt dans l’inconnu. Et puisqu’il s’agit le plus souvent de cours -d’eau, mille questions se posent, dont celle-ci, qui est fort -importante: Quel est le lit principal, entre ces bouches qui s’ouvrent -devant vous? En supposant cette question résolue après beaucoup de -recherches souvent très longues et très fatigantes, on peut se demander -si le passage sera libre. Car c’est dans les hautes vallées de ces -affluents inexplorés que se sont réfugiées les tribus aborigènes les -plus réfractaires à la civilisation et au contact de la race blanche. - -Ces Indiens défendent leur retraite contre cette invasion qu’ils -supposent à bon droit devoir troubler leur paisible jouissance, et en -raison des difficultés du transport, des nombreux _impedimenta_ que -traîne forcément derrière elle une expédition un peu forte, les -vaillants et dévoués pionniers de la civilisation sont forcés d’aborder -ces tribus avec des effectifs très restreints, avec des moyens de -défense un peu trop sommaires. Souvent ils tombent au champ d’honneur, -et leurs compagnons peuvent s’estimer fort heureux quand ils ont été -épargnés par les atteintes non moins redoutables des fièvres paludéennes -et de toutes les maladies telluriques par lesquelles la nature vierge -protège son inviolabilité. - -Ces considérations suffisent à expliquer comment jusqu’en 1874, en -dehors même des controverses sans cesse renouvelées entre les diplomates -des deux pays depuis plus d’un siècle, la frontière entre le Brésil et -le Pérou, par le cours du Javary, n’avait pas encore été reconnue. Le -traité du 23 octobre 1851, par son article 7, avait fixé cette frontière -sur la base de l’_Uti possidetis_, et à partir de Tabatinga vers le Sud, -avait décidé qu’elle suivrait le cours du Javary depuis son confluent -avec l’Amazone. La convention du 22 octobre 1858 avait confirmé ces -déterminations, et un premier pas avait été fait le 28 juillet 1866, par -une commission mixte qui avait posé une première borne à 2,410 mètres -de Tabatinga, au coude de l’_Igarapé_ de Santo Antonio, d’où devait -partir la ligne droite allant au nord rencontrer le Japura, en face du -confluent de l’Apaporis. - -Quant au Javary, la commission Brazileiro-Péruvienne avait, la même -année, essayé de le remonter et de triompher du redoutable obstacle -qu’opposait la férocité tenace et acharnée des Indiens sauvages. -Malheureusement, elle était devenue la victime de leur cruelle et -mémorable hostilité. Soares Pinto, le chef brésilien, avait été massacré -dans un combat livré aux Indiens Mangeronas; Paz Soldan, le chef -péruvien, avait été par eux criblé de flèches et avait dû subir -l’amputation de la jambe droite; presque tous les soldats de l’escorte -étaient revenus gravement blessés. - -C’était donc un échec formel; c’était la perte des sacrifices que -l’expédition avait coûtés aux deux Etats et aux explorateurs surtout, -car bien peu parvinrent à rentrer indemnes, et ils durent abandonner à -la rage des sauvages, avec la gloire du triomphe, les plus précieuses -dépouilles, parmi lesquelles le plus grand des deux canots sur lesquels -ils avaient remonté le fleuve, puis les armes, les vivres, les -instruments scientifiques qu’ils avaient apportés. Dans leur fuite même, -pourchassés encore par les _Mangeronas_ et les _Catuquinas_, les tribus -les plus guerrières et les plus féroces de ces forêts inexplorées,--on -les dit même anthropophages,--les malheureux compagnons de Soares Pinto -eurent la plus grande peine à aborder, exténués et affolés, au premier -comptoir de _Seringueiros_, exploiteurs de caoutchouc, situé un peu en -amont du confluent de l’Amazone. - -Une pareille défaite infligée à une commission officielle de -démarcation, ne pouvait que renforcer la légende traditionnelle qui a -cours parmi les populations du Haut-Amazone, au sujet de la valeur et de -l’indomptable férocité des sauvages dominateurs du Haut Javary. La -réputation terrible de ces tribus, parmi lesquelles le rapport de Paz -Soldan affirmait qu’il en existait encore une entièrement composée -d’Amazones, avait fait tomber un projet vivement caressé par les -Seringueiros, celui de profiter des relations amicales que les -explorateurs devraient naturellement nouer avec les indigènes, pour -remonter le fleuve à leur suite et s’installer dans ces parages si -riches en produits naturels, et néanmoins demeurés jusque-là fermés à -l’exploitation des spéculateurs les plus hardis. - -Quand on songe que depuis plus de trois siècles aucun aventurier n’avait -osé se hasarder à la remonte du Javary au delà du 3ᵐᵉ parallèle sud, il -est bien évident que la défaite infligée à l’expédition militaire de -1866 devait retenir _regatoes_ (camelots-colporteurs) et _Seringueiros_, -prudemment confinés aux abords du confluent et des localités habitées, -dont la proximité écarte toujours les sauvages; les plus audacieux ne -s’aventuraient pas dans l’intérieur à une distance de plus de trois -jours de canotage. - -Il était donc fort naturel que le gouvernement brésilien fût vivement -préoccupé, lorsqu’au début de 1870, on se disposait à trancher -définitivement les divergences relatives à la frontière entre le Pérou -et le Brésil; les craintes qu’il éprouvait au sujet des dangers -qu’allaient affronter de nouveau les explorateurs officiels du Javary ne -trouvaient que de trop sérieux motifs dans le désastre de la tentative -antérieure. - -C’est dans ces conditions que le 17 janvier 1874, après avoir terminé la -démarcation de la frontière septentrionale, de Tabatinga au Japura, la -nouvelle commission mixte pénétra dans les eaux du Javary. Elle était -présidée, pour le Brésil par le capitaine de frégate baron de Teffé, et -pour le Pérou par le capitaine de frégate don Guilhermo Black. - -La commission brésilienne comprenait quatre membres, dont un, le -médecin, jugea prudent de tomber malade au dernier moment et de demeurer -au _quartier de la Santé_; la commission péruvienne en comptait quatre -également; toutes deux s’étaient embarquées dans huit _chalanas_, canots -à fond plat du pays, couvertes d’une _tolda_, sorte de cabane en -planches de sapin, et défendues latéralement par des filets de fil de -fer à mailles serrées. L’équipage se composait de marins bien armés et -d’Indiens _mansos_, c’est-à-dire demi-civilisés, recrutés sur les bords -du Solimôes et de l’Ucayale, formant un total de 82 personnes, en y -comprenant les chefs. - -Cette fois, l’expédition atteignit son but; elle détermina les sources -du Javary, après l’avoir, durant trois mois et demi de fatigues les plus -désagréables, exploré en tous sens, et planta la borne finale de -démarcation à la place exacte indiquée par le traité des limites. Il -fallut aux explorateurs passer leur existence, durant tout ce laps de -temps, dans les canots plats, où étaient les vivres, les armes, les -munitions, les effets. Dans l’espace que n’occupait pas le matériel, -chefs, officiers, marins et indigènes étaient entassés, tous -affreusement mal assis ou accroupis des jours entiers, qu’il plût à -seaux ou qu’un soleil enflammé dardât perpendiculairement ses rayons sur -la mince _tolda_, dont la couverture était à peine séparée par quelques -centimètres de leurs têtes. A ces désagréments s’ajoutaient ceux plus -sensibles des privations de tout genre, d’une détestable alimentation; -car les vivres déjà gâtés par une chaleur excessive, étaient en outre -insuffisants, et le dernier mois on se vit réduit à subir les tourments -de la faim, parce que la violence de la crue ne permettait pas de -recourir à la pêche; et l’hostilité des naturels, qui pullulaient sur -les deux rives, exigeait mille précautions pour la moindre tentative de -chasse. - -D’autre part les dangers se présentaient à chaque pas des explorateurs; -tantôt les _caldeiroès_, ces gouffres en forme de chaudières, qu’il -fallait éviter par un effort inouï des rameurs, tantôt des rapides -impétueux, des troncs submergés, des éboulements terribles causés par la -crue et entraînant des arbres séculaires qui s’abattaient dans le fleuve -avec un horrible fracas. Parfois les embuscades des sauvages prenaient -un caractère plus sérieux; leurs hordes nombreuses cherchaient à -surprendre les voyageurs afin de les massacrer. Ce goût des surprises -était si naturel, si ancré chez elles, qu’elles essayèrent encore de -recourir à ce stratagème après la bataille rangée qu’elles n’avaient pas -hésité à offrir à poitrine découverte et dans laquelle elles avaient -éprouvé le terrible effet des armes à répétition. - -Pour triompher de ces obstacles divers et néanmoins également -redoutables, il fallait un homme comme celui que le gouvernement -brésilien, alors dirigé par le marquis de S. Vicente, avait désigné. Le -passé du capitaine Hoonholtz[1] répondait de son intrépidité à toute -épreuve, de son audacieuse sagacité, de sa ténacité persévérante. - -[1] Après baron de Teffé. - -Parti avec ses collègues de Rio-de-Janeiro dès le mois d’octobre 1871, -il allait terminer par un nouveau succès cette lutte de deux ans et neuf -mois contre les hommes et la nature, contre l’ignorance alliée à -l’ingratitude du climat. - -Il venait de parcourir l’Amazone jusqu’au delà du Pongo de Manseriche, -dans le Pérou; il avait remonté le Huallaga jusqu’aux rapides des -contreforts de la cordillère des Andes; le Rio-Negro et le Japura -jusqu’aux cataractes; l’Apaporis, le Madeira, le Purus, le Jutahy, l’Iça -et une partie du Jurua. Restait le Javary, mais cette dernière -exploration coûta aux démarcateurs de 1874 les plus cruels sacrifices. - -Nous ne pouvons ici en exposer le récit minutieux; si toutes les -journées de ce pénible voyage furent laborieuses et accidentées, -fatigues et dangers se répétaient trop semblables pour que leur -description ne parût pas monotone. Le rapport officiel qui les relate -est encore inédit, néanmoins nous extrairons quelques données de -plusieurs pages du journal écrit sur le terrain par le baron de Teffé, -et y puiserons quelques détails d’un vif intérêt. - -Étant entré, le 17 janvier, dans le Javary, dès la fin de février, après -un premier mois de fatigues incessantes, les fièvres paludéennes et le -_beriberi_ s’abattirent sur les membres de l’expédition, enlevant le -jeune et robuste capitaine Joâo Ribeiro da Silva, secrétaire du baron de -Teffé, et après lui successivement trois hommes de l’équipage. - -A partir de ce moment, tout conspira contre les explorateurs, soumis à -toutes sortes de privations et de souffrances. - -Le 1ᵉʳ mars fut une journée fort dure et marquée par un incident -désagréable. «Dès l’aurore, écrit le chef de l’expédition brésilienne, -nous avons été réveillés par les bruits d’alarme des sauvages. On -entendait alternativement le _trocana_ et la _sapopemba_; le premier -retentit comme un tambour monstrueux et le second produit le son -lointain du canon dans une salve prolongée. C’est le ban de -rassemblement que nous avons entendu jusqu’ici tous les matins, mais qui -aujourd’hui a commencé de meilleure heure et se trouvait plus -rapproché». - -Ce _trocana_ est depuis des siècles l’instrument d’appel, d’alarme, de -ralliement de presque toutes les tribus indigènes de l’Amazone; c’est -aussi un organe de transmission des nouvelles. La première _malocca_, le -premier campement, qui entend ce signal, le répète à sa voisine, et -ainsi de suite; de la sorte, un avis est communiqué fort au loin avec -une rapidité qui tient du prodige. Il va de soi que la façon de battre -le _trocana_ diffère selon le sens qu’on attache aux sons émis. -L’instrument lui-même est fait d’un tronc d’arbre, d’un bois dur et -compact, qui n’étouffe pas le son, mais soit au contraire très -résonnant. Le _cupi-ihua_ est un des plus employés. Les Indiens creusent -le tronc avec le feu, ils le polissent avec un fermoir fait des dents de -_cutia_ (agouti), de _caitetu_ (pécari fauve) et avec une écaille _urua_ -avec lesquelles ils le décorent de ciselures. Le nombre des ouvertures -varie; il est au moins de deux, souvent de trois et quelquefois -davantage. La forme aussi se modifie et parfois elle est celle d’une -contre-basse. Les baguettes sont deux pommeaux pareils à des tuyaux de -seringue, formés d’étoupes tirées des filaments de l’arbre à -caoutchouc, ou des rafles de grappes du palmier _pataua_. Pour battre la -_trocana_, on la suspend au-dessus du sol avec une liane _timbo-titica_, -sur deux fourches. - - * * * * * - -«A 6 heures, continue l’officier explorateur, j’ai donné le signal du -départ et désigné la chalana _Mario_ pour marcher à l’avant-garde. A 6h. -50, dans une étroite sinuosité du fleuve, la chalana nous signale -qu’elle a aperçu les sauvages; en effet, pour la première fois ils se -sont montrés en grand nombre et hors de la forêt, traversant de la rive -gauche à la rive droite sur un arbre servant de pont. - -«J’ai voulu profiter de l’occasion pour essayer d’obtenir les bonnes -grâces des seigneurs d’une terre si inhospitalière; m’avançant à la -proue de mon canot, je me suis mis à leur faire des signes avec un -mouchoir et à leur montrer quelques uns des colliers et des miroirs que -j’apportais pour leur en faire cadeau. Le résultat de ma démonstration, -je m’en suis aperçu immédiatement, a été de les faire courir plus vite -vers le pont, sans même qu’ils daignassent faire attention aux appels -amicaux des Indiens _mansos_ qui leur offraient mes cadeaux en langue -tupy. - -«J’ai ordonné alors d’amarrer les barques à un petit talus de la rive -qu’ils avaient laissée pendant qu’on couperait l’arbre, car celui-ci -était trop bas placé pour que nous pussions passer dessous et nous -empêchait de remonter. - -«Ce travail est de tous le plus pénible et le plus dangereux pour mes -pauvres hommes; exposés sur le tronc aux ardeurs du soleil durant des -heures entières, aux piqûres des _carapanans_, gros cousins à longues -jambes qui nous martyrisent sans relâche, aux flèches des sauvages qui -nous suivent et nous épient, ils y vont comme s’ils marchaient à -l’échafaud. - -«Aussi bien sur 30 haches que nous avions apportées, 8 seulement nous -restent et encore sont-elles bien abîmées; les arbres que choisissent -les Indiens pour servir de ponts sont toujours les plus gros; pour les -arracher, ils fouillent le talus du fleuve au-dessous des racines et -mettent le feu à celles-ci par la partie supérieure. - -«Pour nous ouvrir la route, nous avons déjà jusqu’à ce jour coupé 103 -ponts de cette espèce, mais la besogne nous devient maintenant -extrêmement pénible, faute d’hommes valides; nous sommes en effet tous -amaigris, affaiblis par une alimentation mauvaise et pauvre; la seule -pensée qui me réconforte, c’est que les sources du fleuve ne peuvent -être désormais bien loin. - -«Pour ne pas perdre de temps, je fais distribuer notre _somptueux_ -déjeuner: deux biscuits moisis et une tasse d’eau chaude à peine sucrée; -cette collation plus que frugale terminée, je fais placer deux -sentinelles aux extrémités du pont qu’on allait couper; je dissémine les -12 hommes de l’escorte en sentinelles avancées à l’intérieur du bois, -sur la rive gauche, où j’avais à exécuter des observations -astronomiques; le tout suivant la coutume que j’ai adoptée depuis que -j’ai pénétré dans la région dominée par ces races féroces. - -«Pendant que j’étais en train de prendre la seconde série de hauteurs, -j’ai été interrompu par la détonation d’un coup de fusil, suivi aussitôt -de plusieurs autres. Je saisis à terre ma carabine Winchester à 18 -coups, et accompagné par mon frère qui m’aidait dans mes observations, -je m’avançai dans la direction de l’attaque. Mes hommes avaient cessé le -feu; genou en terre, abrités par les troncs colossaux de cette forêt de -géants, ils épiaient dans toutes les directions, cherchant à pénétrer du -regard l’intérieur de ce labyrinthe, où filtraient à peine quelques -rayons de soleil. - -«Celui qui avait ouvert le feu me raconta avoir perçu un léger mouvement -dans le feuillage de quelques plantes rampantes, à quelques pas de lui. -Croyant à la présence d’un serpent, d’un de ces terribles _jararacussus_ -(_trigonocephalus atrox_) si abondants dans ces parages, il avait -apprêté son fusil, quand soudain il avait vu un sauvage bondir du fourré -et senti une flèche passer en sifflant près de son oreille. Il avait -alors tiré, et l’Indien était tombé, en même temps que de tous côtés -surgissaient de terre d’autres ennemis qui, après avoir envoyé leurs -flèches, s’étaient de nouveau jetés sur le sol, s’échappant sans laisser -d’eux aucune trace; les derniers coups de feu n’avaient produit d’autre -effet que de les mettre en fuite. - -«Je vérifiai d’abord qu’aucun de mes hommes n’était blessé, puis je fis -procéder à une reconnaissance du terrain environnant; nous y trouvâmes -15 flèches à pointes d’os et 4 de bambou (_taquara_) aiguisé, les unes -enterrées dans le sol et les autres fichées dans les troncs d’arbres; il -n’y avait qu’un seul arc. - -«L’Indien qui était tombé face contre terre était un homme d’une taille -au-dessus de la moyenne, aux épaules larges, aux bras musculeux, mais -aux jambes fines. Il n’avait pas de tuyau de plume ni de roseau -traversant les cartilages des narines; pour tout ornement, il portait -des stylets en os passés à travers les oreilles. Sa peinture était en -quelque sorte sous-cutanée; c’étaient des lignes bleues tracées avec un -certain goût et avec art. Elle commençait sur le ventre, près du -nombril, et montait sous la figure de deux palmes jusqu’aux seins, -lesquels se trouvaient au centre d’une série de lignes croisées. Sur le -visage il y avait, seulement à chaque joue, trois lignes bleues partant -de la bouche et se terminant aux yeux. - -«Comme presque tous les Indiens de l’Amazone, il n’avait pas un seul -poil sur la figure, ni sur le reste du corps; ni barbe, ni sourcils, ni -cils; en revanche, sa chevelure était abondante, longue au sommet de la -tête, coupée court tout autour et sur la nuque avec un instrument en os -ou en bambou. La partie conservée dans toute sa croissance devait avoir -environ 40 centimètres de longueur; elle était fixée par une cordelette -à 10 centimètres au-dessus du crâne, formant ainsi un panache naturel -qui retombait sur les côtes. - -«Ce qui m’a paru extraordinaire, c’est de n’avoir rencontré sur tout son -corps aucune cicatrice, pas même des traces de morsures de reptiles ou -de ces maudits insectes qui nous faisaient constamment porter les mains -à nos visages enflammés. - -«Désirant savoir si la tribu dominante dans cette région était la même -que celle des _Mangeronas_ qui, à 50 milles au-dessous du point où nous -sommes, détruisit en 1866 la commission mixte présidée par Soares Pinto -et Paz Soldan, j’ai fait examiner le cadavre par les Indiens _Ticunas_ -que j’ai amenés avec moi en qualité de rameurs et d’interprètes, puis -aussi par les Indiens _Javeros_, qui conduisent les Chalanas -péruviennes; mais ni à la peinture, ni aux armes, ils n’ont pu -reconnaître la nation. Nous sommes donc sur un territoire dominé par une -tribu complétement inconnue. - -«Quand l’arc et les flèches ont été ramassés, j’avais fait transporter -le corps du sauvage dans un endroit plus découvert et examiner sa -blessure, afin de voir s’il était possible de le sauver. Malheureusement -pour lui, la balle l’avait atteint au front juste entre les deux yeux -et la mort avait été instantanée. - -«Cet incident m’a contrarié beaucoup, non seulement parce qu’il s’est -produit dans une journée qui est pour moi une fête (l’anniversaire de la -naissance de mon fils Octavio), mais parce que je vois dans ce fait le -prélude de grands dangers. Dorénavant nous devons à tout instant nous -attendre à une surprise; la vengeance ne tardera pas! - -«En revenant à l’endroit où j’avais laissé les instruments, j’ai encore -eu le temps de prendre une série de hauteurs du soleil, pendant que les -marins achevaient de couper le pont.» - - * * * * * - -Les prévisions qu’exprimait, le 1ᵉʳ mars, le baron de Teffé, ne -tardèrent pas à se réaliser après quatre jours d’alertes continuelles -provoquées par les simulacres d’attaque des Indiens, qui tantôt -cherchaient à surprendre l’expédition aux premières lueurs du jour, -tantôt envoyaient de l’intérieur de la forêt des nuées de flèches sur -les embarcations, où elles restaient fichées dans le bois ou bien -empêtrées dans les mailles serrées du filet de fer. - -Le 5 mars eut lieu la bataille pour laquelle depuis si longtemps les -sauvages se réunissaient. - - * * * * * - -«Ç’a été là pour nous une grande journée, dit le baron dans son journal -écrit à huit heures du soir du 5 mars; désormais les sauvages -n’approcheront plus les rives, encore moins se hasarderont-ils à nous -attaquer, après l’effrayante leçon qu’ils ont reçue, ou plutôt qu’ils -sont venus chercher en nous assaillant à poitrine découverte. Je suis -enfin tranquille sous ce rapport, et je sens un véritable soulagement à -le consigner dans ce journal. - -«L’attaque en masse tant attendue a eu lieu aujourd’hui à onze heures du -matin; le combat a été commencé par les Indiens, qui se sont comportés -bravement, il faut bien leur en faire honneur, en ne tirant pas une -seule flèche à l’abri de la forêt, mais en venant se poster sur le talus -de la rive opposée à la nôtre, à une distance de 20 mètres. - -«Cet obstacle vivant, qui de jour en jour devenait plus menaçant, va -disparaître désormais; nous pourrons avoir l’esprit en repos, poursuivre -le fatigant travail de surmonter les difficultés que la nature nous -oppose à chaque pas, jusqu’à ce que nous atteignions, comme récompense -de si grands sacrifices, la source principale tant désirée de ce Nil -américain. - -«Qui pourra s’imaginer notre critique position? Qui pourra se faire une -idée des soins et des précautions qu’il a fallu pour éviter une surprise -de ces rusés fils des forêts, qui, se réunissant par milliers, nous -suivant avec persévérance, épiant tous nos mouvements, n’attendaient -qu’une occasion de nous écraser et de s’emparer d’un si beau butin? - -«Il y a cinq jours principalement que la situation s’était aggravée, car -dès l’aurore le son lugubre du _trocano_ se faisait entendre sur les -deux rives et à une distance chaque fois plus rapprochée; d’autres -tambours y répondaient dans la partie supérieure du cours du fleuve. -Chaque fois que nous devions nous ouvrir un passage la hache à la main -en coupant un arbre-pont, les escortes des deux rives se voyaient -obligées à faire des décharges en l’air pour mettre en fuite les -sauvages qui nous avaient suivis en grand nombre, par l’intérieur du -bois, se laissant voir de temps à autre, mais ne répondant à nos -démonstrations amicales que par des envois de flèches et des cris -gutturaux, qui trouvaient dans différentes directions des échos plus -semblables à des aboiements de chiens qu’à des sons de la voix humaine! - -«L’impossibilité de chasser et de pêcher, le manque de vivres fort -sensible déjà et qui s’ajoute aux maladies pour épuiser nos forces, sont -autant de puissants motifs qui m’ont décidé à précipiter les événements, -en ménageant à nos persécuteurs l’occasion de mesurer leurs forces avec -nous. - -«J’ai, en conséquence, conféré ce matin avec mon collègue don Guilhermo -Black, chef de la commission péruvienne, et d’un commun accord nous -avons adopté la seule résolution à prendre dans les conditions -désespérées où nous nous trouvons: _diminuer le nombre des bouches, -puisqu’il nous est maintenant impossible d’augmenter les vivres!!!_ - -«La discussion a été animée et chaude, parce qu’en réalité nous nous -trouvons dans la zone la plus périlleuse, parce que nous avons plus que -jamais besoin de monde; j’ai fait observer cependant que les malades et -les _découragés_ sont des consommateurs inutiles et qu’en conséquence, -j’étais décidé à les faire rétrograder aujourd’hui même, après avoir -débarqué ma troupe dans l’endroit le plus propice pour attendre -l’attaque des sauvages. - -«En effet, à neuf heures cinquante, au moment où nous doublions une -longue pointe de sable sur la rive gauche, nous avons aperçu un pont des -plus gros, au milieu duquel deux flèches étaient plantées verticalement; -ce signal était une menace ou un défi, et j’ai pris aussitôt les -précautions que le cas exigeait. - -«Avant de débarquer, j’ai fait décharger, puis recharger à nouveau -toutes les armes; les sentinelles placées ensuite et les 8 _chalanas_ -échouées le long de la plage, les unes à la poupe des autres, j’ai -procédé à un rigoureux examen des munitions de guerre et à la pesée du -peu de vivres qui nous restent; au moment où j’allais en faire la -distribution proportionnelle, puis désigner l’embarcation qui devrait -redescendre les malades à l’Amazone, la sentinelle du pont cria: «Voici -les Indiens!» et vint en courant nous rejoindre. - -«Effectivement les sauvages apparaissaient en groupes nombreux sur la -rive opposée, occupant tout le talus de la courbe qui s’étendait en -face de nous sur une étendue d’environ 400 mètres, de façon que le -centre de leurs troupes était à peine séparé de nous par le lit du -fleuve, sur ce point tout au plus large de vingt mètres. Tous étaient -absolument nus, peints avec l’argile rouge _taua_, et avaient les -cheveux dressés en panache sur la tête. - -«Comme je l’avais prescrit d’avance, chaque matelot se posta rapidement -derrière son embarcation, tous se mettant ainsi à l’abri de l’attaque de -la rive droite, puisque les chalanas échouées avec leurs filets de fil -de fer descendus formaient, grâce à la hauteur de la _tolda_, un rempart -sûr; dans le cas où nous serions en même temps attaqués à -l’arrière-garde, nous devions embarquer sans retard et sous la -protection des filets de fil d’archal qui nous avaient déjà rendu tant -de bons services, nous aurions repoussé les ennemis. - -«Une autre de mes prescriptions était l’interdiction absolue de tirer un -seul coup sans mon commandement, car je comptais beaucoup sur l’effet du -bruit d’une seule décharge pour les effrayer et épargner des existences. - -«Heureusement, les Indiens n’ont pas employé la tactique pourtant facile -à deviner de nous attaquer simultanément par devant et par derrière; au -contraire, et à notre grand étonnement à tous, ils n’ont entamé les -hostilités qu’après s’être réunis en files compactes sur la partie -découverte de la rive opposée, appuyés par le gros de leurs forces -resté à l’intérieur de l’épaisse forêt qui abritait leur arrière-garde. - -«Aussitôt qu’ils eurent pris position, ils commencèrent à pousser des -cris infernaux, sans doute pour nous défier, frappant leurs arcs du -faisceau de leurs flèches, tandis que le _Tuchaua_, le chef principal, -le seul sauvage qui eût la tête ornée d’une aigrette (_cocar_) de plumes -blanches, exécutait en avant un mouvement du corps, comme s’il eût voulu -se précipiter dans l’eau, mouvement que les autres imitaient en faisant -onduler le panache de leurs cheveux durs et noirs, tantôt leur couvrant -le visage, tantôt leur retombant sur les côtes. Pour la première fois, -dans ces deux années et demie d’explorations sur le territoire des -Indiens, au Sud et au Nord du Haut-Amazone, je me vois au milieu de -véritables sauvages. Tous ceux que nous avions jusqu’ici rencontrés -avaient été plus ou moins, sinon civilisés, du moins en contact indirect -avec les blancs. - -«Je profitai de ces quelques minutes d’hésitation pour ordonner aux -interprètes de l’_Ucayali_ de leur parler, en leur offrant des miroirs, -des colliers et autres objets, pendant que mon frère, se rappelant qu’il -avait apporté un orgue de Barbarie pour nous distraire pendant nos -longues et monotones soirées, lui faisait jouer un air joyeux, afin de -voir s’il parviendrait ainsi à les calmer. - -«Ils firent réellement une pause dans leurs cris, mais ou bien ces -sauvages détestent la musique et ne comprennent pas les amabilités, ou -bien ils ont supposé que nous agissions de cette sorte pour implorer -grâce auprès d’eux, car c’est après toutes ces démonstrations d’amitié -que, jetant le pied en arrière et bandant leurs arcs, ils nous ont lancé -une bonne centaine de flèches, qui ont passé en sifflant au-dessus de -nos têtes, se sont enterrées dans le sable, plantées dans la coque et -dans la _tolda_ des chalanas, ou sont restées prises dans nos filets de -fer. - -«A cette occasion, j’ai répondu par le commandement de: Feu! - -«Notre décharge aurait dû faire de nombreuses éclaircies dans leurs -rangs; cependant il en venait d’autres en avant et, contre notre -attente, loin d’être terrifiés, ils ont continué à nous lancer des nuées -de flèches qui heureusement ne nous atteignaient pas, grâce à notre -retranchement. La ténacité de l’attaque pouvait toutefois rendre notre -position critique; nous avons dû par suite exécuter un feu nourri -d’environ une demi-heure, pendant lequel nos _Winchester_ de 18 coups, -_Spencers_ et _Comblains_ se sont comportés de façon à les convaincre de -notre supériorité. - -«La multitude qui sortait du bois et venait grossir les rangs de -l’avant-garde était parvenue même à avancer jusqu’au milieu du pont, et -déjà je prévoyais le passage de l’ennemi sur notre rive, puis une lutte -désespérée à l’épée et à la baïonnette, quand subitement une véritable -panique s’est emparée des sauvages; ils ont tout à coup cessé les -vociférations dont ils nous étourdissaient, puis tournant le dos et -courbés en avant, ils ont fui vers la forêt dans le plus grand désordre -et la plus grande confusion, s’embarrassant les uns dans les autres. - -«C’est qu’à la fin le _Tuchaua_ était tombé..... - - * * * * * - -..... «J’ai là, près de moi, son modeste _diadème_, une espèce de -guirlande de plumes blanches que je conserverai comme un souvenir de -cette journée si heureuse pour nous, puisque, sans perdre un seul homme, -nous avons, par notre victoire d’aujourd’hui, affirmé notre suprématie -dans cette région des indomptables habitants de la forêt. - -«Le danger passé et, maître du champ de bataille, j’ai employé le reste -de la journée à faire couper l’énorme arbre-pont qui nous barrait le -passage, à recueillir les arcs et les flèches dispersés et à faire -enterrer les quelques morts que dans leur fuite précipitée, après la -chute du _Tuchaua_, ils n’avaient pas songé à emporter dans l’intérieur, -comme ils l’avaient toujours pratiqué auparavant. Il n’était pas non -plus resté un seul blessé, et je le regrette beaucoup, car j’aurais -désiré l’emmener avec moi et domestiquer à force de soins affectueux un -Indien d’une tribu aussi vaillante, dont je ne puis désigner la nation -par le nom, car je n’ai pu par aucun moyen le découvrir. - -«Enfin, aujourd’hui a été un grand jour pour nous, et en terminant le -récit de ces événements, j’espère dormir tranquille cette nuit, chose -que je n’ai pu faire depuis longtemps.....» - - * * * * * - -C’est au milieu de ces luttes, des souffrances de toute nature dues aux -privations et à la maladie, que l’expédition acheva de remonter le -Javary. Deux épidémies exercèrent à la fois leur action meurtrière sur -cette poignée d’hommes résolus, martyrisés jour et nuit, par l’horrible -fléau des moustiques, _borrachudos_ (ivres) et des _moscas-varejas_ -(mouches vivipares); elles ne purent cependant les faire reculer. - -Des 82 personnes qui, le 17 janvier, avaient pénétré dans le Javary -pleines de vie et d’enthousiasme, 55 seulement en atteignirent, le 14 -mars, la source tant désirée. - -Rouvrons ici encore, à cette date, le journal du baron de Teffé: - - -«14 Mars. - -«Voici finie notre épineuse mission! écrit-il; la satisfaction que nous -en éprouvons est réellement inexprimable. - -«L’impétueux Javary, par le bras principal duquel nous avons remonté -jusqu’à présent, a commencé à diminuer de volume un peu au-dessus du -confluent du _Paysandú_, par 6° 36′ de lat. sud et 30° 11′ de longitude -occidentale du méridien de Rio de Janeiro. A partir de 6° 53′ et 30° -51′, il a diminué encore après la bifurcation d’un autre de ses -affluents, auquel j’ai donné le nom de _Rio da Esperança_, rivière de -l’Espérance, parce que désormais le tronc principal ayant beaucoup moins -d’eau, nous avions l’espoir d’arriver promptement à la source. - -«A un jour de voyage au-dessus de cet affluent, nous en avons rencontré -un autre qui, se trouvant sur la rive gauche, et par conséquent -péruvienne, a été baptisé par mon collègue du nom de _Rio de la -Fortuna_. - -«Finalement le Javary, réduit à un insignifiant _igarapé_, comme -l’Indien appelle les ruisseaux navigables seulement pour sa pirogue, -lequel, malgré la crue produite par les pluies incessantes de ce mois, -n’avait pas plus de 50 centimètres de profondeur et de 15 mètres de -largeur, avait encore diminué au-dessus d’un autre affluent de la rive -brésilienne, auquel, en raison de ses eaux noires, silencieuses et -littéralement couvertes par les arbres des deux rives, j’ai donné le nom -de _Rio Triste_. - -«Jusqu’ici nous n’avions eu à couper que des ponts, 176 au total,--mais -voici quatre jours que l’obstruction complète de cet insignifiant -ruisseau nous donne un travail insensé. A tout instant nous échouons, -nous devons sauter à l’eau et pousser les _chalanas_ à force de bras, ou -alors ouvrir un chemin en coupant avec nos sabres les branches les plus -basses de cette épaisse voûte de verdure formée par les arbres des deux -rives. La largeur du Javary est telle dans ces derniers trois milles, -que nous devrons descendre la poupe en avant; l’espace manque pour -retourner les _chalanas_. - -«Du point où nous sommes, il est absolument impossible d’aller plus -loin, ce n’est déjà plus un _rio_, ni un _igarapé_, c’est un torrent -insignifiant formé des filets d’eau sortis des _igapos_, ou grands -bourbiers de cette région humide et marécageuse, où dans la saison -pluvieuse ils se réunissent aux eaux qui découlent sur le sol des -hauteurs environnantes. - -«C’est hier, à 2 heures de l’après-midi, que nous avons atteint ce -point; ayant constaté que la navigation est complètement impraticable -dorénavant, j’ai débarqué avec tout mon monde pour achever l’exploration -par terre. - -«J’ai monté aussitôt mon léger observatoire sur un point découvert de la -rive gauche et j’ai pris quelques séries de hauteurs, aidé par mon frère -Carlos von Hoonholtz, qui, bien qu’assez malade, me rend encore -d’excellents services en comptant à l’unique chronomètre qui ait -conservé une marche régulière sur les neuf que j’avais apportés avec -moi. - -«Nous avons coupé un arbre très droit et très élevé de _Pao Mulato_ -(bois cuivre) pour servir de borne finale, et j’ai chargé le charpentier -Mirales d’en faire une énorme croix, symbole de la rédemption, que je -veux laisser dans cette région inhospitalière. - -«Pendant la nuit, j’ai fait des observations pour la latitude et ce -matin je suis revenu prendre trois séries de hauteurs du soleil pour la -longitude; cela fait, j’ai laissé mon frère se charger d’écrire -l’inscription sur le monument de délimitation, et je me suis mis en -marche avec mon collègue don Guilhermo Black, ses adjoints et une -escorte de huit marins impériaux à la recherche de la source. Le plan de -cet _igarapé_ a été levé, en indiquant les directions magnétiques au -moyen d’une boussole portative et en prenant avec le micromètre de -Lugeol la distance d’une courbe à l’autre. - -«Au bout de huit milles de marche avec de courts zigzags, l’_igarapé_ -s’est perdu dans un _igapo_, sur un terrain complètement marécageux à -l’Est comme à l’Ouest. Je puis dire qu’à cet endroit la source -principale du grand fleuve Javary sortait sous nos pieds! - -«Il était quatre heures du soir; nous sommes revenus en hâtant le pas -pour atteindre les _chalanas_ avant la nuit, lorsque soudain nous avons -vu une flèche nous croiser par devant et immédiatement ensuite une -seconde frôlant l’épaule d’un marin s’est fixée dans la manche de sa -chemise. Nous nous retournons aussitôt et apprêtant nos armes, nous -apercevons sur notre droite une troupe d’Indiens qui se confondent -presque avec les troncs d’arbre de cette forêt obscure, mais dont le sol -est aussi propre que celui du verger le mieux entretenu. - -«Nous faisons une décharge qui les met en fuite, puis avançant de -quelques mètres, nous feignons de les poursuivre en tirant toujours, et -aussitôt obliquant à gauche, nous continuons notre marche et nous -arrivons sains et saufs à la nuit tombante. - -«J’ai trouvé la croix érigée et entièrement ornée de guirlandes de -fleurs du _Manaca_ sylvestre. A cette source principale du Javary, j’ai -donné le nom d’_Igarapé 14 mars_, pour rappeler l’anniversaire de la -naissance de notre bien-aimée Impératrice, date mémorable pour nous -Brésiliens et surtout pour cette poignée d’explorateurs, qui dans ce -jour heureux ont atteint le but tant souhaité de tant de sacrifices! - -«Demain sera dressé le procès-verbal d’établissement de la dernière -borne de délimitation entre le Brésil et le Pérou, quand nous aurons -calculé les coordonnées de ce point et celles de la source du fleuve que -nous avons visitée tantôt.» - - -15 mars. - -«Une heure de l’après-midi.--Les sauvages ne sont pas revenus nous -incommoder, en sorte qu’après avoir terminé mes observations de ce -matin, j’ai trouvé: - -Pour la borne { latitude 6° 59′ 29″ Sud. - { longitude 30° 58′ 26″ Ouest de Rio Janeiro. - -Pour la source { latitude 7° 1′ Sud. -(=en négligeant les secondes=) { longitude 31° 1′ Ouest Rio de Janeiro. - -«Ces coordonnées, inscrites sur la borne et dans le procès-verbal, -celui-ci lu et signé en double sur les autographes écrits en portugais -et en espagnol, nous déposons autour de la croix les objets que j’avais -apportés pour des cadeaux, puis, je rends grâce à Dieu de l’heureux -achèvement d’une si pénible mission, et après avoir embrassé mon frère -et mon collègue péruvien, nous embarquons chacun dans notre _chalana_; à -l’heure où j’écris cette page de mon journal, nous sommes déjà en train -de descendre, la poupe en avant, en poussant les embarcations à la -perche.» - - -16 mars. - -«Hier, nous avons peu avancé en cinq heures de voyage, parce que les -eaux ont baissé et que nous échouons à tout instant. - -«Aujourd’hui j’ai donné le signal du départ dès les premières lueurs du -jour, car je suis persuadé que si le fleuve continue à baisser, nous -serons exposés à de grands dangers. La viande sèche et salée est -épuisée, et comme nous avons consommé notre dernier morceau de sel avant -d’atteindre la source, nous n’avons absolument plus rien avec quoi -assaisonner les haricots et la farine de manioc moisie, les seuls -aliments qui nous restent. Le peu de biscuits que j’ai trouvé dans la -chalana _Gastao_, quand le 5 de ce mois, avant l’attaque des sauvages, -j’ai passé la revue des vivres, a été par moi offert à la Commission -péruvienne qui n’est pas, comme nous, habituée à la farine de manioc. - -«Actuellement, nous nous trouvons dans une véritable pénurie: On ne peut -pêcher à cause de la violence du courant, la chasse est entravée par les -indigènes et nous avons mangé notre dernier morceau de viande à notre -dîner d’aujourd’hui!... Quelle triste perspective lorsqu’on a devant soi -près de 2,000 kilomètres à parcourir! - - -17 mars. - -«Il s’est passé ce matin un fait qui aurait pu avoir pour nous de -funestes conséquences. Nous naviguions en ligne au milieu du fleuve, -afin d’utiliser toute la vitesse du courant, lorsqu’au moment de doubler -une pointe couverte de cannes sauvages, la chalana _Jaquirana_, celle de -mon frère, qui descendait en tête de la colonne, heurta de la proue à un -terrible obstacle. - -«Une palissade de pieux verticaux fermait complètement le fleuve d’une -rive à l’autre; l’eau refoulée par ce barrage formait une véritable -cataracte, écumant rageusement, et se précipitant par dessus la forêt -des pieux reliés entre eux par des perches amarrées avec des lianes. -L’équipage de la chalana n’a pu éviter qu’elle ne fût lancée contre le -barrage, où elle s’est crevée, et bien vite remplie au point d’être -presque submergée. - -«Pendant ce temps, la chalana _Oscar_, où je navigue, est arrivée à son -tour; voyant le péril qui menace mon frère et nous tous également, je -fais prendre les sabres et les haches pour ouvrir le passage, en -coupant les perches et les lianes qui reliaient entre elles les grosses -pièces de la palissade. Les autres chalanas auxquelles la courbe du -fleuve dérobait la vue de ce qui se passait, sont venues fatalement se -jeter sur l’estacade et sur nos deux embarcations déjà en situation si -critique. - -«Nous avons réellement passé un terrible quart d’heure, jusqu’à ce qu’à -force de coups désespérés les lianes aient été rompues et que plusieurs -pieux du milieu se fussent désagrégés; nous avons alors réussi à -échapper au danger, et nous nous sommes trouvés précipités de l’autre -côté du barrage par la violence du courant. - -«Un des ponts qu’à la montée nous avions coupé par le milieu et dont les -extrémités gisaient au fond du fleuve, avait servi aux Indiens pour y -appuyer la partie supérieure du barrage si solidement construit. - -«Ce qui nous a échappé dans l’extrémité où nous nous voyons, c’est -l’imprudence avec laquelle nous nous sommes exposés aux flèches -mortelles en travaillant à découvert sur les _toldas_, sans nous abriter -avec nos filets protecteurs. Toutefois aucun sauvage ne nous a attaqués -dans cette occasion où ils pouvaient parfaitement nous tuer tous... Quel -était donc le but de ce barrage?... De nous empêcher de descendre?... -Mais c’eût été à leur propre détriment, car ils avaient à craindre une -seconde leçon aussi sévère que celle du 5. Nous cribler de flèches de -l’intérieur de la forêt pendant que nous serions occupés à détruire -l’obstacle? Nous avons été, en effet, arrêtés par cette occupation, et -pas une seule flèche ne nous a été envoyée... Quoi qu’il en soit, le -péril est passé, et sauf notre inquiétude, nos chalanas emplies d’eau, -nos _toldas_ déchirées, nous n’avons pas éprouvé d’autres dommages. - -«Le pire, c’est que, pour tuer la faim, nous n’avons que la répugnante -alimentation de haricots cuits sans sel, mélangés avec de la farine de -manioc qui exhale une insupportable odeur de moisi.» - - -18 mars. - -«La nuit que nous venons de passer a été un véritable martyre. Tout ce -que nous possédons est mouillé, et comme le soleil ne s’est pas montré -hier, nous n’avons pu sécher nos effets, car on ne peut faire de feu -dans les chalanas, et c’est à peine s’il y a un petit foyer de chaudron -dans les deux _barques-cuisines_. Comment nous coucher?... Par dessus le -marché, les _carapanans_ ont été furieux, comme il arrive chaque fois -qu’il pleut. - -«Remarquant ce matin que l’état de santé de mon frère s’était aggravé, -je l’ai installé auprès de moi dans la chalana _Oscar_, où je suis, et y -ai amené aussi l’infirmier Paixao. Mon frère et le chef péruvien Black -sont atteints du _beriberi_, de même que cinq marins Impériaux; tous les -autres, y compris les Indiens rameurs, souffrent des fièvres -intermittentes et paludéennes. - -«Quand arriverons-nous, mon Dieu?» - - -21 mars. - -«Mon pauvre et bien-aimé frère est mort!.....» - - * * * * * - -Ces citations donnent une idée des épreuves subies par l’expédition. Le -dessinateur Carlos von Hoonholtz, frère du vaillant chef brésilien, -venait de succomber à son tour; les uns morts, les autres hors d’état, -tous malades, c’est dans cette situation que s’accomplit le retour, où -l’on dut déployer des efforts inouïs pour s’ouvrir un chemin à travers -les palissades de pilotis dont, comme on vient de le voir, les sauvages -avaient obstrué le cours du fleuve, pour barrer le passage. - -Enfin, après environ quatre mois de souffrances indescriptibles, les -survivants arrivaient complètement affaiblis, au fort de Tabatinga, -situé sur la rive gauche du Haut-Amazone, en face de l’embouchure du -Javary. - -Il y avait bien peu de marins capables encore de l’effort nécessaire -pour soutenir une rame. Parmi les officiers, aucun ne pouvait se tenir -debout. Le chef péruvien Black et ses trois adjoints étaient revenus -tous, il est vrai, bien que gravement atteints du terrible _beriberi_; -mais de la commission brésilienne, le chef à peine et tout seul, le -baron de Teffé était arrivé vivant, et dans un tel état qu’il fallut le -descendre à terre à force de bras! - -De Manaos, capitale de la province de Amazonas, il était parti entouré -de camarades vigoureux, de compagnons enthousiastes; maintenant, il -rentrait dans une bourgade de gens civilisés, seul et presque moribond! - -Le chef péruvien don Guilhermo Black put tout au plus rentrer dans sa -patrie pour y mourir du _beriberi_, et le même sort était réservé à -plusieurs de ses compagnons. - -Néanmoins, la mission des démarcateurs avait été complètement remplie. -La borne des limites avait été plantée au point terminal même fixé par -le traité, c’est-à-dire à la source principale de ce fleuve mystérieux, -presque enchanté, dont le cours supérieur était jusque-là l’objet des -doutes et des incertitudes des géographes, comme aussi d’interminables -contestations entre les Etats limitrophes. A force de volonté, -l’opposition des hommes et la résistance âpre de la nature avaient été -vaincues; les explorateurs avaient trouvé le point inaccessible, la clef -depuis cent ans recherchée pour fermer la grande question des limites -entre l’Empire et la République du Pérou. - -Le succès d’une mission si bien remplie valut au capitaine Hoonholtz, -dès le 11 juin 1873, après la démarcation de la frontière -septentrionale, le titre de baron de Teffé, juste récompense de ses -efforts et éclatante attestation des services qu’il avait rendus. Comme -le fit alors observer le _Nouveau-Monde_, de _New-York_, en rendant -compte de cette exploration, deux exceptions doivent être signalées dans -la vie militaire du baron de Teffé: la décoration d’_officier du -Cruzeiro_ ou de l’_Etoile du Sud_ obtenue par ses exploits de guerre à -l’âge de vingt-huit ans et que jusqu’alors personne n’avait obtenue -aussi jeune; puis ce titre de baron, qui n’avait encore été accordé à -aucun militaire d’un grade aussi modeste et relativement aussi peu âgé. - -Parti de Rio de Janeiro pour l’Amazone en octobre 1871, le baron de -Teffé y rentrait seulement en juillet 1874, avec un prestige encore -augmenté par l’excellent accomplissement de sa tâche difficile. -L’accueil qu’il y reçut fut digne de son mérite. Dans la séance de la -Chambre des députés, le 18 août 1874, M. Rodrigo Silva, actuellement -ministre des affaires étrangères, traitant de la frontière -septentrionale de l’Empire, s’exprimait ainsi: - - --«Je ne veux pas terminer cette partie de mon discours sans - adresser, au nom de mon pays, un vote de remerciement au - démarcateur brésilien, au distingué baron de Teffé, pour le zèle, - l’activité et le patriotisme avec lesquels il s’est acquitté de sa - difficile mission.» - -Ce qui précède suffit pour montrer ce qu’a été cette exploration du -Javary, la première complètement réalisée qu’on connaisse, et qui a -donné d’un seul coup des résultats définitifs. Les démarcateurs n’ont -pas eu seulement le mérite de fournir la solution d’une question de -limites, ils ont ouvert la voie à une exploitation industrielle et -commerciale vainement tentée avant eux. Le Javary est dès aujourd’hui -parcouru, sillonné par les steamers du commerce, venant chercher la -cueillette des produits spontanés de la forêt. L’Indien féroce, que le -baron de Teffé n’a pu nommer, n’a pas davantage trouvé aujourd’hui de -place dans la classification de l’ethnologue, car il a fui devant la -poussée envahissante des _seringueiros_, des _regatoès_ et des coupeurs -de _piassava_, mais sa fuite a rendu la place libre. - -Le Javary, dernier affluent de l’Amazone brésilien, fleuve aux eaux -blanches, reçoit quantité d’_igarapés_ affluents dont les eaux sont -noires. Son long cours est sur toute sa longueur, comme celui du Purus, -entièrement libre; nulle part on ne voit les roches l’accidenter, former -des sauts, des chutes ou des rapides; si parfois, comme il arriva -constamment à la commission, l’eau apparaît bouillonnante, c’est que des -troncs d’arbres déracinés par les crues, ou jetés en guise de pont par -les Indiens, obstruent passagèrement son lit. Les tourbillons toutefois -sont fréquents; ils sont dus aux remous produits par les courbes trop -brusques du fleuve, qui est extrêmement sinueux. Près du confluent, le -lit du fleuve est vaseux; plus haut, il présente un fond de sable qui se -continue jusqu’aux sources; ce fond de sable est toutefois, de distance -en distance couvert d’une couche d’argile: une seule fois on a rencontré -le caillou par 6°37′ de lat. et 30°17′ de long. occid. à environ 100 -milles au dessous de la borne de démarcation des sources. - -Depuis le confluent de l’Amazone, jusqu’à la bouche du rio Paysandu, par -6°35′ de lat. et 30°10′45″ de long. O., le Javary est navigable par des -bateaux à vapeur; la commission l’a parcouru au moment de la pleine -crue, et y a relevé des fonds de 8 à 15 mètres. En amont, la diminution -de profondeur est très considérable; malgré la crue, la sonde ne -trouvait plus successivement que 4, 3, 2 mètres, puis moins de 1 mètre; -çà et là des dépressions accusaient encore 6 et 8 mètres d’eau, mais ce -n’étaient plus que des poches dues à l’action du courant rendu plus -violent par les courbes. M. le baron de Teffé calcule qu’il a rencontré -plus de 1 mètre d’eau pendant 200 milles sur le cours supérieur, mais il -estime qu’à l’époque des eaux basses le lit n’a guère, au-dessus du -Paysandu, que 30 à 40 centimètres d’eau. - -Les rives sont alternativement de sable ou d’argile; le premier -cependant est de beaucoup moins fréquent et se présente en plages -allongées dans la partie convexe des courbes; tout à fait en amont, il y -a des endroits où les rives sont bordées de grands roseaux dont les -Indiens se servent pour faire leurs flèches. Ils utilisent à cet effet -la longue extrémité de la plante, qui est très affilée et légère. La -présence de ces roseaux dans un cours d’eau indique toujours la -proximité des sources; aussi leur apparition fut-elle saluée par les -cris de joie des rameurs indigènes de l’expédition. - -En général la rive est basse, mais à tout instant elle se relève en -_barreiras_, ou berges, dont quelques-unes sont assez élevées; tout près -du 7ᵉ degré, on en a rencontré une haute de 17 mètres; c’était la plus -considérable de tout le cours du fleuve. Ces berges sont argileuses, -composées le plus souvent d’ocre rouge, _taua_, dont se servent les -sauvages pour se peindre le corps. Par places, cette argile est jaune. - -Partout dominant ces berges et le lit du fleuve, parfois en couvrant le -cours comme d’une voûte épaisse, s’étend la forêt vierge. C’est à peine -si trois ou quatre fois sur toute la longueur du fleuve une éclaircie -permet au regard d’entrevoir à quelque distance, soit un sentier indien, -soit un semblant de clairière ou de _campo_. L’horizon n’a que quelques -mètres; cependant il est aisé de reconnaître que le terrain est -mouvementé par une série de faibles ondulations à hauteurs presque -constamment décroissantes. Il n’y a nulle part de montagnes, sauf vers -l’ouest, à quelques lieues de la rive gauche, où le _Cerro de -Conchaguayo_ profile ses petites croupes, séparant les bassins du Javary -et du Ucayali, en territoire péruvien. - -La forêt a partout le caractère et l’aspect du grand bois; dans le haut -du fleuve, elle se compose d’arbres très élevés, au tronc lisse comme -celui des platanes, mais d’une rigidité remarquable, balançant leur -sommet touffu au-dessus d’un sol entièrement constitué par un humus -noirâtre, mais absolument propre, comme s’il eût été nettoyé au balai. -L’_igapo_ ou _gapo_, la forêt marécageuse des sources, n’est qu’une -haute futaie se dressant dans un terrain tourbeux. - -Les essences les plus abondantes dans ces forêts sont le _manaca_, sorte -d’azalée géante, qui présente, comme la nôtre, des fleurs rouges, -blanches ou lilas; la vanille à longues gousses et l’odorant _cumaru_. -Comme de magnifiques spécimens de la flore équatoriale; on voit les -palmiers de toute espèce, et particulièrement le _paxiuba_, ou _palmeira -barriguda_, dont l’énorme tronc se renfle à mi-hauteur en forme de -poire. Cette singularité lui a valu la préférence des Indiens -_catuquinas_, qui en emploient l’épaisse écorce, assez facile à -détacher, pour former leurs canots; il suffit en effet d’en boucher les -deux extrémités avec l’argile _taua_, mélangée à une sorte de résine -noire, pour avoir une embarcation toute faite et à peu de frais. - -Dans le bas Javary, on trouve en très grand nombre la _siphonia -elastica_, qui produit le caoutchouc; le _castanheiro_, _Bertholetia -excelsa_, ou châtaignier, qui donne la noix du Brésil ou de Para; la -_Sumaumeira, chorisia ventricosa eriodendron sumauma_, colossal par la -hauteur et par la grosseur, le baobab amazonien, dont le tronc est -soutenu à la base par des contreforts, partant de l’arbre à 10 et 12 -pieds du sol et s’écartant en arc-boutants; les compartiments ainsi -ouverts sont si larges que plusieurs personnes y trouvent aisément -place; le _sapopemba_ peut être appelé son frère; presque aussi gros et -grand, lui aussi a des contreforts s’écartant de la racine-mère -verticale, et qui vont s’enfoncer en terre à une distance de plusieurs -mètres. Les Indiens lui ont trouvé un emploi curieux et fréquent. Ayant -remarqué que la racine-mère est creuse, ils en utilisent sa sonorité, en -frappant avec violence les racines divergentes sur leur face latérale, -au moyen d’une grande palette terminée par une grosse balle du même -bois, et obtiennent ainsi une résonnance énorme, dont les vibrations -s’étendent fort loin comme des coups de canon. C’est, comme on l’a vu -plus haut, un de leurs appels de guerre. - -L’arbre à lait, _Lecheguayo_, connu surtout des Indiens Péruviens, et -qui fournit une sève rafraîchissante, employée par les Indigènes comme -boisson. C’est sans doute le _Galactodendron utile_ dont Humboldt vante -la sève lactée; puis l’_Embauba_ ou _Umbauba_, l’arbre du paresseux, car -il est le refuge favori de l’_aï_, entièrement creux et tout rempli de -cire, lorsqu’il est vieux, tant les abeilles y ont élu domicile; les -fourmis lui font une guerre acharnée pour s’emparer du miel qu’il peut -contenir, et les Indiens, qui connaissent cette particularité, l’ouvrent -en deux et trouvent au centre un immense fuseau de cire, comme un -gigantesque cierge d’église. - -Bien d’autres essences complètent la population forestière: le _pao -d’arco_, l’ébène vert (_tecoma leucoxylon_), d’environ 30 mètres de -hauteur; le _pao mulato_; le _comaru_ (_vervonva comara_) au bois -blanc-perle à veines jaunâtres et aux pores linéaires d’une finesse -extrême; le _massar anduba_ (mimusops elata), d’une hauteur de 25 -mètres, d’un diamètre d’environ 3 mètres, au bois rouge foncé, d’un -grain très serré et employé comme pilotis des ponts par sa longue durée -en contact avec l’eau; dans les clairières, les endroits découverts, -abondent le _smilox_, la salsepareille, que maintenant exploitent de -rudes aventuriers Cearenses; la vanille, ici géante, dont les gousses -sont plus longues que dans toutes les autres variétés connues. - -Depuis l’embouchure du Javary, en remontant jusqu’au sixième degré -parallèle Sud, la région paraît occupée par les Indiens Catuquinas; en -amont s’étend une zone assez large, 30 à 40 milles en latitude environ, -qu’on peut appeler neutre, car elle est déserte, ou du moins paraît -comme respectée de concert par les indigènes du cours moyen, les féroces -Mangeronas et les tribus belliqueuses qui dominent ces sources, afin de -ne pas se trouver en contact. C’est sans doute pour ce motif que cette -zone est peuplée, avec une abondance extraordinaire, de bêtes de chasse; -les cerfs y pullulent (_veados_) et avec eux les pécaris ou porcs -_caitetus_, comme les appellent les Indiens, et de toutes les variétés, -y compris les _queixadas brancas_ (à mâchoire blanche), au poil d’un -gris pâle, qui ont dans le dos une poche ou trou d’où s’exhale une odeur -infecte, et qui d’ailleurs sont assez féroces pour attaquer l’homme -alors que tous leurs congénères ont pour premier instinct de le -fuir.--Les oiseaux sont extrêmement nombreux et leurs espèces des plus -variées, surtout les _mutuns_, noirs et gris à tête rouge, sorte de -faisan de plus grande taille que le nôtre, ainsi qu’une grande variété -de canards sauvages. - -Dans le haut du Javary, on ne voyait plus d’oiseaux, ou du moins il -n’était plus possible de les approcher. Pareille observation avait été -faite dans le bas en traversant la région occupée par les Catuquinas, -preuve nouvelle que la zône dont il vient d’être parlé était réellement -neutre entre les diverses tribus. On sait déjà qu’il a été impossible de -donner aucun nom à celles de ces dernières qui avoisinent les sources du -Javary; il est donc oiseux d’essayer à cet égard une supposition -quelconque. - -Il convient toutefois de terminer ces notes rapides par une constatation -significative: nulle part chez les Indiens que l’expédition a -rencontrés, elle n’a trouvé d’instrument en fer ou en pierre; tous ceux -dont ils font usage sont en bois et en os. - -Cette circonstance est l’indice le plus caractéristique peut-être de -toute absence de contact antérieur entre ces Indiens et la civilisation -blanche. - - - - -II - - -Ce nous parait être un complément opportun de l’exposé précédent, que -d’emprunter à la _Folha de Commercio_ de Lisbonne, du 1ᵉʳ janvier 1888, -quelques données biographiques que ce journal transcrit du Dictionnaire -biographique brésilien, sur l’auteur principal de cette belle, mais si -pénible exploration. On va voir que ses antécédents justifiaient -amplement la confiance mise en lui par son gouvernement, comme aussi ses -actes ultérieurs ont démontré que le baron de Teffé est à la hauteur des -besognes les plus difficiles. - - * * * * * - -«Antonio Luiz von Hoonholtz, baron de Teffé, est né à Rio de Janeiro le -9 mai 1837; il avait pour père Frédérico Guilherme von Hoonholtz et pour -mère D. Joanna Christina von Hoonholtz. Dès ses plus tendres années, il -donna des preuves saillantes d’une notable précocité; à l’âge où tous se -font surtout remarquer par la légèreté particulière à la jeunesse, il -témoignait d’une notable facilité de compréhension et d’un persévérant -amour de l’étude. - -«Selon les indications paternelles, et obéissant à une vocation -reconnue, il fut immatriculé à l’Ecole de marine le 25 janvier 1852. -C’est dans les écoles supérieures, quand on fait les premiers pas dans -des voies jusqu’alors à peine entrevues, que les âmes d’élite peu à peu -baignées par les ondes vivifiantes de la science, subissent leur -véritable orientation et se placent au-dessus des âmes vulgaires, qui, -si elles reçoivent les lumières, ne sont pas dans les conditions -requises pour l’absorber. - -«Durant tout son cours, qui termina en novembre 1854, quand il sortit -garde-marine, Hoonholtz se distingua constamment par sa politesse envers -ses collègues, en mérita le respect, et obtint de ses professeurs les -plus flatteuses marques de l’estime qu’il leur inspirait. - -«En décembre 1854, il partit pour le Paraguay dans l’expédition Pedro -Ferreira; ce fut son début dans la carrière qu’il avait choisie. En -décembre 1858, étant déjà lieutenant en second,--il avait été promu à ce -grade l’année précédente,--il fut nommé professeur de 4ᵉ année du cours -de l’Ecole de marine; il se trouvait ainsi, à vingt et un ans au plus, -en possession d’un poste de la plus grande responsabilité et réclamant -une capacité non moindre; la suite a démontré que le choix qui -l’investissait ne pouvait être plus judicieux. Il vint en Europe à cette -occasion en mission scientifique, à bord de la corvette _Bahiana_, -accompagnant la première équipe de gardes-marine qui faisaient leur 4ᵉ -année. - -«A la suite d’études ardues et de persévérants travaux scientifiques, -Hoonholtz rentrait à Rio de Janeiro, rapportant des données pour le -premier compendium d’hydrographie qui ait été écrit au Brésil... Il -remplit sa mission de façon à satisfaire l’espérance mise en lui. Son -ouvrage, écrit avec beaucoup de méthode, fut publié officiellement, -unanimement approuvé par l’Ecole de marine et primé par le gouvernement -impérial..... - -«En 1865, avec le début de la sanglante campagne du Paraguay, commença -pour M. Hoonholtz la rude vie des combats, où il devait affirmer sa -haute valeur, son courage exceptionnel égal à celui des capitaines les -plus expérimentés. - -«Commandant la canonnière l’_Araguary_, il fut un des héros du -bombardement de Corrientes, occupée par les défenseurs du Paraguay. Ses -actes, dans cette occasion, lui valurent la médaille de la République -Argentine: «_Aux vainqueurs de Corrientes_». - -«Une fois entré dans la carrière triomphante des combats et de la -gloire, Hoonholtz prit toujours une part active à toutes les phases de -la longue campagne du Paraguay, ne laissant pas un seul instant pâlir -l’éclat de l’étoile brésilienne. Le 11 juin 1865, au formidable combat -naval de _Riachuelo_, combat qui coûta tant de sacrifices et de victimes -aux belligérants, nous voyons encore Hoonholtz, commandant de -l’_Araguary_, remplir un des principaux rôles dans ce drame de sang. On -assista là à une chose superbe: un commandant de vingt-huit ans, -déployant une science extraordinaire de l’art militaire, triomphant des -obstacles qui de toutes parts surgissaient contre les Brésiliens. Dans -le plus fort de la lutte, au plus violent du danger, la figure du -commandant Hoonholtz, à laquelle la fumée de la bataille donnait des -proportions gigantesques, brillait toujours, glorieuse de l’oubli -sublime de sa propre existence, illuminée par le sentiment du plus saint -patriotisme. - -«La bataille se prolongea durant toute la journée, et seulement le soir, -grâce à la bravoure et au sang-froid des chefs brésiliens, parmi -lesquels notre héros occupait une place hors ligne, l’incertitude -disparut et le drapeau brésilien flotta enfin fier et vainqueur. C’est à -la suite des actes de bravoure d’Hoonholtz dans ce combat que le -gouvernement impérial le fit officier du _Cruzeiro_, l’ordre le plus -noble de l’Empire. - -«Nous extrayons du remarquable ouvrage intitulé: _Tableau historique de -la guerre du Paraguay_, les lignes suivantes qui se rapportent au héros -brésilien, dont elles retracent fidèlement la conduite. «Hoonholtz, -admirable d’enthousiasme et de bravoure, révèle sur l’_Araguary_ des -qualités de commandement rares chez un homme aussi jeune. Il se bat avec -une vivacité extrême; en même temps qu’il cherche à causer à l’ennemi le -plus grand préjudice et à lui couper la retraite, il secourait de ses -propres mains, en leur jetant des câbles, les malheureux qui se -débattaient contre le courant. Entre le banc de la Palomera et la -batterie de Riachuelo, au plus étroit de la passe, il est entouré par -les trois vapeurs qui avaient abordé la _Parnahyba_. Le _Taquary_, -vaisseau-amiral ennemi, s’approche à 10 brasses de la canonnière, mais -il recule après avoir reçu à bout portant pour ainsi dire, et -simultanément, les décharges de ses trois gros canons de 68, chargés à -balle et à mitraille.» - -«Les résultats du combat naval de Riachuelo ne pouvaient être plus -flatteurs pour le gouvernement brésilien, grâce à l’héroïsme de ses -chefs parmi lesquels Hoonholtz, qu’applaudissaient avec délire ses -propres camarades fiers d’avoir un tel homme pour commandant. - -«Durant cette journée du 11 juin, il fit prisonniers le commandant -Robles et plus de 50 Paraguayens, et en traversant intrépidement le feu -des batteries ennemies, il était allé leur arracher quatre _chatas_ -(bateaux plats) armés de canons de 68 et de 80. - -«Désormais elle ne s’arrête plus la série des triomphes obtenus par le -jeune commandant; chaque date de cette mémorable campagne enregistre un -nouveau laurier du héros. Le 13 et le 14 juillet, dans de nouveaux -combats, il parvient à incendier le vapeur ennemi _Paraguary_ échoué. Le -18 juin, invulnérable sous la forte cuirasse du patriotisme et de la -bravoure, il traverse, sous un déluge de projectiles, les terribles -batteries de _Mercêdes_, et le 12 août celles de _Cuevas_. Plus tard, -le 28 novembre, il donne la chasse au vapeur paraguayen _Piraguerà_, le -force à s’échouer et s’en empare. - -«Nommé pour diriger la commission exploratrice du _Paso de la Patria_, -en mars 1866, il travailla constamment sous le feu acharné du fort de -_Itapiru_, et ses services en cette occasion furent si éclatants, que -l’ordre du jour de l’escadre les fit ressortir avec les plus grands -éloges. - -«Fatiguée par tant de combats, ruinée par la dureté d’une guerre qu’elle -avait supportée tant d’années, la canonnière _Araguary_, théâtre des -exploits de Hoonholtz, dut être renvoyée à Rio de Janeiro; elle navigua -alors de conserve avec la frégate _Amazonas_, que l’amiral vicomte de -Tamandaré ramena dans ce port lorsqu’il retourna dans la capitale -accompagné par le brave contre-amiral baron de Amazonas. Durant la -réparation du bâtiment, Hoonholtz se maria le 28 mars 1868 avec Mˡˡᵉ -Maria Luiza Dodsworth, aujourd’hui baronne de Teffé. - -«Toutefois sa nouvelle existence, sa nouvelle situation n’eurent en -aucune façon pour résultat de rendre Hoonholtz oisif. Le mariage, les -liens de famille étaient pour lui comme pour tous les bons fils de la -patrie, inférieurs à ses devoirs de patriote. Le devoir l’appelait loin -de ses affections les plus intimes; une chose plus sainte encore -exigeait la présence du lutteur héroïque; alors que la chaste douceur -de la paix domestique paraissait énerver le courage de l’illustre -combattant de Riachuelo, la vibration constante de ses facultés -l’entraînait de nouveau sur le théâtre de la lutte et vers les -vicissitudes de la guerre. Lui-même demanda à partir de nouveau pour -combattre, ce qu’il obtint après 34 jours de mariage! - -«Hoonholtz alors déjà capitaine de corvette avait été nommé commandant -de la corvette _Vital de Oliveira_ et quand il arriva de nouveau au -théâtre de la guerre, on lui donna le commandement du cuirassé _Bahia_, -à bord duquel il devait plus d’une fois montrer sa bravoure. Cherchant à -forcer les batteries du _Timbo_ et de _Tebiquary_, après de nombreuses -tentatives où il déploya toutes les habiletés de la stratégie et toute -sa valeur militaire, il vit ses efforts couronnés de succès, mais au -prix de péripéties sanglantes. Les torpilles et les chaînes qui -défendaient le tortueux canal furent inutiles, le _Bahia_ rompit les -chaînes et passa outre, bien qu’il eût perdu le pilote Repetto et deux -des timoniers. L’escadrille, commandée par le chef baron da Passagem, -remonta triomphalement le canal, au milieu du fiévreux enthousiasme des -combattants vainqueurs. - -«Pour ce fait, et en égard à ses innombrables actes de bravoure, -Hoonholtz fut promu capitaine de frégate; il avait commandé dans 22 -combats». - - * * * * * - -Tel est le militaire. - -Avec le journal susnommé de Lisbonne qui reproduit en résumé les notes -biographiques du «Panthéon Fluminense», du «Novo-Mundo» de New-York et -du «Dictionnaire biographique brésilien», voyons maintenant les traits -principaux qui caractérisent dans le baron de Teffé l’homme technique, -le savant hydrographe et l’astronome distingué: - - * * * * * - -«On sait déjà que dans son traité d’hydrographie, Hoonholtz avait révélé -une aptitude rare pour la science hydrographique, jusque-là assez en -retard dans les écoles brésiliennes. Le gouvernement impérial utilisant -le talent manifeste de Hoonholtz, le chargea dès le début de sa carrière -militaire, de la direction d’une Commission qui devait relever la côte -et l’île de Sainte-Catherine. Le travail fut exécuté dans des conditions -irréprochables; le gouvernement en approuva le résultat et lui accorda -les plus vifs éloges. - -«Après la fin de la guerre du Paraguay, Hoonholtz fut nommé chef de la -Commission de démarcation des limites de l’Empire, au Nord. L’exposé qui -précède a montré comment il sut s’acquitter de cette difficile et -pénible mission. C’est à la suite de son glorieux succès qu’il fut créé -baron de Teffé..... - -«Quand fut mise en vigueur la loi du 24 septembre 1873, qui accordait -une garantie d’intérêts au chemin de fer de _Paranagua_, dans la -province du Parana, de graves difficultés surgirent au sujet de celui -des deux ports, _Antonina_ ou _Paranagua_, qui offrait les meilleures -conditions techniques et financières comme entrepôt maritime de la -province. Hoonholtz fut encore appelé pour cette difficulté, et avec la -bonne volonté qu’il apportait toujours au service de son pays, il -accepta l’invitation du ministre de l’agriculture; après des études -sérieuses et des observations prolongées, il démontra que le port de -_Antonina_ était celui qui réunissait les conditions requises. Le 5 -novembre 1878, à l’Institut Polytechnique Brésilien, un distingué -ingénieur, M. André Rebouças, parlait ainsi à cet égard: - - «Le rapport du baron de Teffé, publié en 1877 par l’Imprimerie - nationale, constitue aujourd’hui le plus savant et le plus - irréfutable document sur les ports et les lignes ferrées du Parana. - On ne peut le nier: en hydrographie, notre illustre collègue, - auteur de l’unique compendium en langue nationale sur la matière, - n’a pas son supérieur dans l’Empire. Dans tout autre pays, son avis - serait décisif, aucun gouvernement ne saurait aller à l’encontre. - L’Institut a entendu et dûment apprécié ses irréfutables arguments, - techniques et économiques; il a admiré l’autorité et la sagacité - avec lesquelles notre illustre collègue a étudié ce problème - complexe. Comme tous les nobles cœurs, Hoonholtz se passionne pour - la vérité; c’est aujourd’hui un des défenseurs les plus convaincus - de Antonina et des véritables intérêts du Parana. Cette belle - province, elle aussi, n’oubliera jamais son nom; déjà elle l’a - attaché à la route qui relie à _Antonina_ la colonie de _Assunguy_; - son dernier discours, disent les lettres que je reçois du Parana, - court déjà imprimé à travers les _Sertoès_ de _Guarapuava_, - popularisant là même un nom si cher à la patrie par ses actions - glorieuses dans la guerre et dans la paix». - -Depuis, la question a été tranchée en sens contraire, mais le baron de -Teffé a été vengé par les événements, et aujourd’hui la Compagnie et le -gouvernement s’efforcent de construire le tronçon qui refera d’Antonina -la tête de ligne. - - * * * * * - -«Quand il s’est agi du litige entre le gouvernement et la Compagnie -Nord-Américaine de navigation à vapeur, litige qui reposait sur les -bonnes ou mauvaises conditions du port de Maranhao, c’est encore au -baron de Teffé que recourut le gouvernement. Celui-ci était alors occupé -à la désobstruction de la barre à _Cabo Frio_; il partit pour le -Maranhao à la tête d’une commission. Après une analyse minutieuse, il -présenta son rapport démontrant la possibilité de l’entrée des grands -vapeurs dans la baie de _S. Marcos_ et dans les mouillages de _Eira_, -_Itaqui_ et de l’_Ilha do Medo_. Son opinion fut admise et les paquebots -se résignèrent à l’escale indiquée dans son rapport. - -«L’assainissement de la lagune _Rodrigo de Freitas_ dans la banlieue de -Rio-de-Janeiro ayant été reconnu d’une urgente nécessité, le baron de -Teffé, sur la demande du gouvernement, présenta un projet qui, mis en -parallèle devant la Société (_Club_) des ingénieurs avec d’autres -rapports, entre autres celui du distingué ingénieur Milnor Roberts, -obtint sur tous la préférence. - -«En 1876, il parvint à résoudre une grave question suscitée par les -avaries qu’une roche sous-marine, non mentionnée sur les cartes, avait -causées à l’entrée de Santos, aux vapeurs français et allemands. Sous sa -direction cette roche fut détruite, en employant les plongeurs de -l’Arsenal de marine auxquels était encore inconnu l’usage de la dynamite -et du scaphandre. - -«Récemment, un autre fait a attesté de façon éloquente la grande -capacité du baron de Teffé. Nous voulons parler des observations -astronomiques exécutées à l’occasion du passage de Vénus sur le disque -du soleil, observation qui fut faite aux Antilles, où il alla -représenter le corps savant du Brésil. En récompense de cette mission -remplie avec tant de distinction, le baron de Teffé a été élevé à la -dignité de Grand de l’Empire. - -«Le baron de Teffé est, en outre, un littérateur apprécié. Outre ses -écrits disséminés dans une foule de journaux et de revues, il est -l’auteur d’un drame maritime intitulé: _la Justice de Dieu_, et d’un -roman, _la Corvette Diana_, publié en feuilleton par la _Patria_ de -Montevideo, par le _Diario de Pernambuco_, et par le _Despertador_ de -Sainte-Catherine. _La Corvette Diana_ a été publiée ensuite séparément -par l’auteur qui l’a gracieusement distribuée à ses amis. - -«Nous avons eu occasion de lire les appréciations portées sur ce livre -dans le _Diario de Pernambuco_, le _Diario de Bahia_ et le _Pedro II_, -du Ceara. Tous ces journaux sont unanimes à considérer l’œuvre du -délicat littérateur, comme une véritable primeur de littérature -agréable, où l’imagination s’allie à un langage choisi, sans jamais -s’écarter du plan général de l’ouvrage. La _Reforma_, de Rio-de-Janeiro, -du 7 juin 1873, consacrait à ce livre les paroles suivantes: - - «_La Corvette Diana_ est le titre d’un roman charmant, dû à la - plume de M. le capitaine de frégate Antonio Luiz von Hoonholtz, - officier distingué de notre marine. C’est un roman maritime, où - l’auteur vous fait apprécier de beaux et variés tableaux de la - nature brésilienne. Les épisodes y sont racontés avec vérité et les - caractères des personnages bien dessinés. Le livre est écrit avec - élégance et agrément.» - -«Comme écrivain, le baron de Teffé est d’une rare fécondité, puisqu’en -outre du compendium hydrographique et des livres précités, il a publié -en feuilletons divers mémoires, discours, etc.; il a encore inédits -plusieurs autres travaux, comme la traduction et l’organisation -alphabétique du code international des signaux maritimes; un mémoire sur -l’invention de l’ingénieur allemand Wilhelm Bauer pour retirer les -navires du fond de la mer; un livre où il décrit ses impressions durant -le voyage qu’il fit aux ports d’Europe sur la corvette _Bahiana_, et -deux volumes décrivant son voyage d’exploration sur l’Amazone et ses -affluents. - -«Parmi ses remarquables travaux scientifiques, il faut mettre à part ses -conférences sur l’Amérique préhistorique, faites aux applaudissements -d’un auditoire choisi, où se montraient à côté des hommes les plus -distingués du Brésil, S. M. l’Empereur Don Pedro II et S. A. le comte -d’Eu.» - - * * * * * - -La _Folha do Commercio_ énumère à la suite les titres et honneurs -accordés au baron de Teffé. - -Il est Grand de l’Empire, officier général de la flotte (contre-amiral), -officier des Ordres Impériaux du _Cruzeiro_ et de _la Rose_, commandeur -de S. Bento de Aviz, de l’Ordre Royal Américain de Isabelle la -Catholique; décoré des médailles de la bataille navale de Riachuelo; de -la campagne générale du Paraguay; de celle conférée par la République -Argentine aux vainqueurs de Corrientes et du Mérite militaire; membre -titulaire de l’Institut historique et géographique du Brésil; -vice-président de l’Institut polytechnique; membre des Sociétés de -Géographie commerciale de Paris et de Lisbonne, et vice-président de la -Société de Géographie de Rio de Janeiro; membre du conseil directeur de -la Société centrale d’Immigration, et directeur général du service -hydrographique de l’Empire; chambellan de S. M. l’Impératrice. - -Dernièrement il a été nommé membre correspondant de l’Académie des -Sciences de Paris et de l’Académie des Sciences de Madrid. - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK UN EXPLORATEUR BRÉSILIEN *** - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the -United States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm -concept and trademark. 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Hart was the originator of the Project -Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of -volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. 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You may copy it, give it away or re-use it under the terms -of the Project Gutenberg License included with this eBook or online -at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. 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C’est là le champ inexploité que -notre siècle réservait aux explorateurs. Le domaine de l’inconnu se -rétrécit de jour en jour. L’Afrique, l’Asie, le Nouveau Monde sont -attaqués avec une égale ardeur. Les Marco Polo, les Mungo-Park, les -Walter Raleigh ont trouvé des émules. Si l’ardeur de ces intrépides -«traverseurs de voies périlleuses» ne se ralentit pas, avant la fin du -dix-neuvième siècle la conquête sera complète. La planète n’aura plus de -mystère et les pionniers suivront de près les découvreurs. Les enjambées -sont immenses. Après les Brazza et les Stanley, voici un officier -brésilien qui, pour son coup d’essai, trace à travers l’Amérique -méridionale une percée de deux mille kilomètres. Il arrive à la source -d’un des puissants affluents du plus grand fleuve peut-être qui soit au -<span class="pagenum"><a id="page_vi">{vi}</a></span>monde. Pour connaître les origines du Nil, César se déclarait prêt à -laisser l’Univers à Pompée. <i>Bellum civile relinquam.</i> L’idée se -recommande à nos temps troublés. Les découvreurs, en effet, ne -travaillent pas pour un parti, pour une nation; ils travaillent pour -l’humanité. De tous les héros, ce sont ceux qui méritent, à coup sûr, le -mieux qu’on les honore.</p> - -<p>Il n’y avait plus pour ainsi dire de sauvages. Tous, jusqu’aux noirs du -haut plateau africain, avaient été plus ou moins touchés par la -civilisation. M. le baron de Teffé a pénétré jusqu’au fond de ces -solitudes où l’on rencontre encore ce que je me permettrai d’appeler des -<i>sauvages vierges</i>. L’homme préhistorique nous apparaît ici tel qu’il a -dû être avant l’âge de la pierre polie. Ce sont des tribus sans nom qui -défendent leur dernier asile. Les haches leur manquent pour abattre les -arbres: elles les font tomber en découvrant les racines et en y mettant -le feu; car le feu, elles le connaissent. Là n’est pas seulement leur -supériorité marquée sur les grimpeurs qu’on voudrait leur donner pour -ancêtres. Elles ont le sens et la possession de l’histoire. Un jour les -<span class="pagenum"><a id="page_vii">{vii}</a></span>enfants que les mères portaient à la mamelle apprendront que des êtres -presque semblables à eux, des êtres surnaturels toutefois, car ils -étaient armés du pouvoir de lancer la foudre, se frayèrent un chemin sur -ce fleuve qui courait avec une rapidité vertigineuse vers la mer. «Ils -vinrent peu nombreux, mais aucun obstacle ne put les arrêter. On jeta -des arbres d’une rive à l’autre. Ces arbres, au bout de quelques heures -séparés en deux tronçons leur livrèrent passage. Sur des troncs creusés, -ils avançaient toujours. Les anciens de la tribu décidèrent qu’on leur -offrirait résolument la bataille. Le combat fut sanglant. Que pouvaient -les flèches contre le feu du ciel? Les débris de la tribu se retirèrent -dans la profondeur des bois; quelques éclaireurs restèrent seuls aux -aguets. Ils virent alors les envahisseurs prendre pied sur la rive et -dresser vers le soleil un instrument qui semblait vouloir attirer -l’astre flamboyant sur la terre. Cette cérémonie accomplie, ils se -rembarquèrent et le courant rapide les emporta vers la région lointaine -<span class="pagenum"><a id="page_viii">{viii}</a></span>d’où ils étaient venus.»</p> - -<p>Voilà ce que les enfants du Haut Javary entendront. Pouvons-nous prévoir -ce qu’ils auront à raconter à leur tour?</p> - -<p>L’impulsion est donnée; la civilisation est en marche. Que les Indiens -et les serpents boas se hâtent de reculer encore! Il n’est que temps -pour eux. Quand des plantations florissantes auront remplacé -l’inextricable fouillis de lianes, de géants séculaires et de buissons -épineux, les sauvages ne seront plus là pour redire dans leurs mélopées -plaintives la première invasion; il sera bon que les fils des visages -pâles puissent savoir, eux aussi, ce que la conquête de ce sol qu’ils -féconderont a coûté à leurs pères. Tel est l’intérêt le plus sérieux -peut-être qui s’attache au récit trop court, beaucoup trop court, -emprunté au journal de bord du baron de Teffé. Quel contraste entre le -bien-être, l’opulence des cités nouvelles et la désolation de ce sol qui -ne recélait que le <i>beriberi</i> et la famine! Le <i>beriberi</i>, c’est la -maladie spéciale, caractéristique, du Javary, ce considérable affluent -du Haut-Amazone. Le corps se sent soudain atteint d’un engourdissement -général. «Ce n’est rien, dit-on<span class="pagenum"><a id="page_ix">{ix}</a></span> à ceux qui se plaignent de ce malaise -indéfinissable. Vous avez passé la journée dans une pirogue, les jambes -repliées, le corps en équilibre. Ce n’est rien; cela va se dissiper avec -un peu d’exercice.»</p> - -<p>Le patient se laisse convaincre: il essaie de marcher, il reprend -courage. Le soir, il est mort. La paralysie a gagné peu à peu le cœur.</p> - -<p>Les victimes ont été semées l’une après l’autre sur la route. Peu sont -revenus au port. Ceux-là devaient avoir été dotés d’une force de -résistance peu commune. Un soleil foudroyant, des nuits brûlantes, et -l’ennemi contre lequel il n’est pas de défense, le moustique tropical -plongeant incessamment son dard sans pitié dans la peau! Pour ne pas -mourir dans de pareilles conditions, il faut s’être fait un devoir de la -vie; il faut se répéter sans cesse: «Si je m’abandonne, si je cède à -l’accablement qui me tente, que deviendront mes collections, mes -observations, mes calculs?» Une sorte de réaction suit presque toujours -cet effort de la volonté.</p> - -<p>On vit, on résiste, pourvu que la subsis<span class="pagenum"><a id="page_x">{x}</a></span>tance ne manque pas. Mais c’est -ici que la nature vierge marque bien sa stérilité. Quand les vivres -emportés dans les barques ont été épuisés, quand il faut demander à la -forêt l’aliment du jour, la forêt n’a pas un fruit, pas une racine à -vous offrir. La pêche et la chasse seules pourraient fournir quelque -ressource. Elles les fourniraient si le courant n’était pas trop rapide, -si le bois, gardé par les Indiens, ne cachait pas tant d’embûches. La -faim vient: elle se chargera d’achever les équipages. Laissez toute -espérance! Nul de vous ne reverra la patrie!</p> - -<p>Dans de pareils moments il n’y a que l’ascendant d’un chef aussi redouté -qu’aimé qui puisse conjurer le péril. Il paraît, le front souriant et le -regard ferme: les murmures s’apaisent et le découragement n’ose plus se -montrer. Parmi les découragés de tout à l’heure il se trouvait peut-être -quelque combattant de la guerre du Paraguay. Un mot, un seul mot, -suffira pour fortifier celui-là. «Rappelle-toi la journée de -<i>Riachuelo</i>». Ce compagnon raffermi ne tardera pas à communiquer sa -résignation aux autres. C’est ainsi que se poursuivent les grandes -entre<span class="pagenum"><a id="page_xi">{xi}</a></span>prises et qu’elles aboutissent, comme la reconnaissance du -Haut-Javari, au succès.</p> - -<p>Je n’ai pas craint de reprocher au baron de Teffé d’avoir mutilé une -relation qui aurait pu remplir au moins un gros volume. Je me fais un -plaisir de reproduire ici sa réponse, car cette réponse renferme pour -nous une espérance.</p> - -<div class="blockquot"><p>«C’est bien vrai, m’écrit le vaillant officier que l’Académie des -Sciences a nommé son correspondant, c’est bien vrai que le récit -est très laconique, mais on m’a conseillé de résumer le plus -possible mon journal de voyage. Personne ne sait mieux que vous -qu’après deux ans et neuf mois d’explorations, un marin ne retourne -pas chez soi sans apporter des notes et des renseignements pour -remplir une dizaine de volumes... Mais, enfin le mal est fait et je -m’empresse de vous demander mille excuses de l’insignifiance du -travail que je mets sous votre patronage.»</p></div> - -<p>Si le travail était insignifiant, je ne me plaindrais pas qu’il fût trop -court. Non certes, il n’est pas insignifiant ce récit d’un<span class="pagenum"><a id="page_xii">{xii}</a></span> homme -d’action revenu de la plus périlleuse, à coup sûr, de toutes ses -campagnes. Seulement je trouve encore ici à faire la remarque que m’ont -inspirée les documents au milieu desquels j’ai passé ma vie depuis vingt -ans. Les hommes d’action ne s’étonnent pas assez de ce qu’ils ont -accompli, de ce qu’ils ont souffert. Leur héroïsme a trop peu connu -l’émotion. Ils ne nous lèguent pas de tableaux, parce que leur -imagination ne s’en est jamais fait. Le danger leur paraît tout simple. -Il faut nous résigner et nous accoutumer à leur humeur. D’autres -viendront qui se mettront à leur place, qui trembleront pour eux et qui -nous feront trembler à notre tour. «Si tu veux me faire pleurer, -commence par verser des larmes!» Le baron de Teffé a beaucoup agi, il a -oublié de pleurer.</p> - -<p>Ne désespérons pas pourtant. Ceux qui l’ont entendu raconter de vive -voix ses campagnes, savent de combien de détails inédits il pourrait -nous réjouir. Le fondateur de la <i>Revue des Deux-Mondes</i> disait avec -raison dans sa critique toujours si judicieuse: «Les auteurs ont la -mauvaise<span class="pagenum"><a id="page_xiii">{xiii}</a></span> habitude de garder pour eux le meilleur de leur pensée. Ce -qu’ils me racontent pour excuser les lacunes ou les obscurités que je -leur signale, vaut presque toujours beaucoup mieux que ce qu’ils m’ont -livré.» Nous attendons le baron de Teffé à sa seconde édition. La -première sera bientôt épuisée.</p> - -<p class="r"> -<span class="smcap">Jurien de la Gravière.</span><br /> -</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="page_xiv">{xiv}</a></span>  </p> - -<p><span class="pagenum"><a id="page_1">{1}</a></span>  </p> - -<hr /> - -<h2><a id="UN_EXPLORATEUR_BRESILIEN"></a>UN EXPLORATEUR BRÉSILIEN</h2> - -<hr /> - -<p>Quand on suit d’un peu près les choses de l’Amérique du Sud, on est -frappé de la fréquence des litiges qui surviennent entre ses différents -Etats au sujet des questions de limites. La plupart des frontières sont -restées jusque dans ces derniers temps indécises; nombre d’entre elles -manquent encore aujourd’hui sur les cartes elles-mêmes de la précision -désirable; à combien plus forte raison ne les rencontre-t-on pas -marquées sur le terrain par des monuments solides. Cela est vrai surtout -quand on s’éloigne des routes frayées, c’est-à-dire du lit des fleuves, -les seuls chemins de communications faciles dans cette partie du Nouveau -Continent.</p> - -<p>Les assistants techniques des diplomates n’ont pas eu, en effet, une -besogne aisée, lorsqu’il leur a fallu préciser les contours des -frontières que la politique imposait à leurs collègues de reconnaître. -S’il est simple d’écrire, par exemple, que la frontière se confondra -avec tel parallèle, que sa ligne suivra tel degré du méridien, il est -bien rare que des déterminations aussi rigoureusement mathématiques -s’accommodent avec les nécessités économiques,<span class="pagenum"><a id="page_2">{2}</a></span> historiques, sociales ou -même simplement politiques. Il est plus rare que les démarcateurs, -chargés de reconnaître sur le terrain les lignes ainsi arbitrairement -indiquées, parviennent à mettre en harmonie les décisions des traités -avec les exigences non moins impératives de la topographie.</p> - -<p>Un peu de réflexion fait vite comprendre la cause toute naturelle de -cette difficulté à laquelle se heurtent diplomates et géomètres. De nos -jours, l’intérieur du continent sud-américain est beaucoup moins connu -qu’il y a deux siècles, à l’époque où les expéditions d’aventuriers le -sillonnaient dans tous les sens, à la recherche de l’or et des diamants, -ou à la poursuite des Indiens fuyant devant la terrible menace de -l’esclavage. Longtemps on avait oublié dans la poussière des archives, -les relations et les itinéraires de ces hardis coureurs des bois, et -l’on commence à peine à les fouiller curieusement, bien plus pour -reconstituer le passé que pour en tirer des connaissances géographiques -exactes. La science, avec ses constatations précises, ses déterminations -rigoureuses, n’était guère le fait de ces ardents chercheurs.</p> - -<p>Si de leurs courses diverses on a conservé une notion générale des -rivières et des montagnes qu’ils ont jadis explorées, jamais encore on -n’a pu exécuter de ces traits topographiques une reconnaissance exacte -comme le voudrait la clause d’un traité de limites. Celles-ci ne sont -fixées, à vrai dire, qu’à peu près, et c’est une besogne aussi grosse -que pé<span class="pagenum"><a id="page_3">{3}</a></span>rilleuse souvent, pour les commissaires chargés de tracer ensuite -sur le terrain les lignes indiquées par les conventions internationales. -Sans parler des mécomptes dus à l’ignorance où étaient leurs signataires -de la géographie réelle des régions visées, et qui engendrent -d’interminables disputes, comme celle qui se prolonge encore entre le -Brésil et la République Argentine, au sujet du territoire des Missions; -comme la querelle qui s’élève entre la Bolivie et le Paraguay à propos -du Chaco; comme le conflit entre le Venezuela et l’Angleterre -relativement aux rives de l’Essequibo; comme le débat bi-séculaire entre -la France et le Brésil au sujet de l’Oyapock, il est des dangers moins -redoutables pour la paix des peuples intéressés, mais plus pénibles à -affronter pour les démarcateurs eux-mêmes.</p> - -<p>Il ne faut pas oublier, en effet, que si l’on sort du lit des grands -fleuves que sillonnent régulièrement les steamers du commerce, pour -remonter leurs affluents presque aussi considérables, on pénètre presque -aussitôt dans l’inconnu. Et puisqu’il s’agit le plus souvent de cours -d’eau, mille questions se posent, dont celle-ci, qui est fort -importante: Quel est le lit principal, entre ces bouches qui s’ouvrent -devant vous? En supposant cette question résolue après beaucoup de -recherches souvent très longues et très fatigantes, on peut se demander -si le passage sera libre. Car c’est dans les hautes vallées de ces -affluents inexplorés que se sont réfugiées les tribus<span class="pagenum"><a id="page_4">{4}</a></span> aborigènes les -plus réfractaires à la civilisation et au contact de la race blanche.</p> - -<p>Ces Indiens défendent leur retraite contre cette invasion qu’ils -supposent à bon droit devoir troubler leur paisible jouissance, et en -raison des difficultés du transport, des nombreux <i>impedimenta</i> que -traîne forcément derrière elle une expédition un peu forte, les -vaillants et dévoués pionniers de la civilisation sont forcés d’aborder -ces tribus avec des effectifs très restreints, avec des moyens de -défense un peu trop sommaires. Souvent ils tombent au champ d’honneur, -et leurs compagnons peuvent s’estimer fort heureux quand ils ont été -épargnés par les atteintes non moins redoutables des fièvres paludéennes -et de toutes les maladies telluriques par lesquelles la nature vierge -protège son inviolabilité.</p> - -<p>Ces considérations suffisent à expliquer comment jusqu’en 1874, en -dehors même des controverses sans cesse renouvelées entre les diplomates -des deux pays depuis plus d’un siècle, la frontière entre le Brésil et -le Pérou, par le cours du Javary, n’avait pas encore été reconnue. Le -traité du 23 octobre 1851, par son article 7, avait fixé cette frontière -sur la base de l’<i>Uti possidetis</i>, et à partir de Tabatinga vers le Sud, -avait décidé qu’elle suivrait le cours du Javary depuis son confluent -avec l’Amazone. La convention du 22 octobre 1858 avait confirmé ces -déterminations, et un premier pas avait été fait le 28 juillet 1866, par -une com<span class="pagenum"><a id="page_5">{5}</a></span>mission mixte qui avait posé une première borne à 2,410 mètres -de Tabatinga, au coude de l’<i>Igarapé</i> de Santo Antonio, d’où devait -partir la ligne droite allant au nord rencontrer le Japura, en face du -confluent de l’Apaporis.</p> - -<p>Quant au Javary, la commission Brazileiro-Péruvienne avait, la même -année, essayé de le remonter et de triompher du redoutable obstacle -qu’opposait la férocité tenace et acharnée des Indiens sauvages. -Malheureusement, elle était devenue la victime de leur cruelle et -mémorable hostilité. Soares Pinto, le chef brésilien, avait été massacré -dans un combat livré aux Indiens Mangeronas; Paz Soldan, le chef -péruvien, avait été par eux criblé de flèches et avait dû subir -l’amputation de la jambe droite; presque tous les soldats de l’escorte -étaient revenus gravement blessés.</p> - -<p>C’était donc un échec formel; c’était la perte des sacrifices que -l’expédition avait coûtés aux deux Etats et aux explorateurs surtout, -car bien peu parvinrent à rentrer indemnes, et ils durent abandonner à -la rage des sauvages, avec la gloire du triomphe, les plus précieuses -dépouilles, parmi lesquelles le plus grand des deux canots sur lesquels -ils avaient remonté le fleuve, puis les armes, les vivres, les -instruments scientifiques qu’ils avaient apportés. Dans leur fuite même, -pourchassés encore par les <i>Mangeronas</i> et les <i>Catuquinas</i>, les tribus -les plus guerrières et les plus féroces de ces forêts inexplorées,—on -les dit<span class="pagenum"><a id="page_6">{6}</a></span> même anthropophages,—les malheureux compagnons de Soares Pinto -eurent la plus grande peine à aborder, exténués et affolés, au premier -comptoir de <i>Seringueiros</i>, exploiteurs de caoutchouc, situé un peu en -amont du confluent de l’Amazone.</p> - -<p>Une pareille défaite infligée à une commission officielle de -démarcation, ne pouvait que renforcer la légende traditionnelle qui a -cours parmi les populations du Haut-Amazone, au sujet de la valeur et de -l’indomptable férocité des sauvages dominateurs du Haut Javary. La -réputation terrible de ces tribus, parmi lesquelles le rapport de Paz -Soldan affirmait qu’il en existait encore une entièrement composée -d’Amazones, avait fait tomber un projet vivement caressé par les -Seringueiros, celui de profiter des relations amicales que les -explorateurs devraient naturellement nouer avec les indigènes, pour -remonter le fleuve à leur suite et s’installer dans ces parages si -riches en produits naturels, et néanmoins demeurés jusque-là fermés à -l’exploitation des spéculateurs les plus hardis.</p> - -<p>Quand on songe que depuis plus de trois siècles aucun aventurier n’avait -osé se hasarder à la remonte du Javary au delà du 3ᵐᵉ parallèle sud, il -est bien évident que la défaite infligée à l’expédition militaire de -1866 devait retenir <i>regatoes</i> (camelots-colporteurs) et <i>Seringueiros</i>, -prudemment confinés aux abords du confluent et des localités habitées, -dont la proximité écarte toujours les<span class="pagenum"><a id="page_7">{7}</a></span> sauvages; les plus audacieux ne -s’aventuraient pas dans l’intérieur à une distance de plus de trois -jours de canotage.</p> - -<p>Il était donc fort naturel que le gouvernement brésilien fût vivement -préoccupé, lorsqu’au début de 1870, on se disposait à trancher -définitivement les divergences relatives à la frontière entre le Pérou -et le Brésil; les craintes qu’il éprouvait au sujet des dangers -qu’allaient affronter de nouveau les explorateurs officiels du Javary ne -trouvaient que de trop sérieux motifs dans le désastre de la tentative -antérieure.</p> - -<p>C’est dans ces conditions que le 17 janvier 1874, après avoir terminé la -démarcation de la frontière septentrionale, de Tabatinga au Japura, la -nouvelle commission mixte pénétra dans les eaux du Javary. Elle était -présidée, pour le Brésil par le capitaine de frégate baron de Teffé, et -pour le Pérou par le capitaine de frégate don Guilhermo Black.</p> - -<p>La commission brésilienne comprenait quatre membres, dont un, le -médecin, jugea prudent de tomber malade au dernier moment et de demeurer -au <i>quartier de la Santé</i>; la commission péruvienne en comptait quatre -également; toutes deux s’étaient embarquées dans huit <i>chalanas</i>, canots -à fond plat du pays, couvertes d’une <i>tolda</i>, sorte de cabane en -planches de sapin, et défendues latéralement par des filets de fil de -fer à mailles serrées. L’équipage se composait de marins bien armés et -d’Indiens <i>mansos</i>, c’est-à-dire demi-civilisés, recrutés<span class="pagenum"><a id="page_8">{8}</a></span> sur les bords -du Solimôes et de l’Ucayale, formant un total de 82 personnes, en y -comprenant les chefs.</p> - -<p>Cette fois, l’expédition atteignit son but; elle détermina les sources -du Javary, après l’avoir, durant trois mois et demi de fatigues les plus -désagréables, exploré en tous sens, et planta la borne finale de -démarcation à la place exacte indiquée par le traité des limites. Il -fallut aux explorateurs passer leur existence, durant tout ce laps de -temps, dans les canots plats, où étaient les vivres, les armes, les -munitions, les effets. Dans l’espace que n’occupait pas le matériel, -chefs, officiers, marins et indigènes étaient entassés, tous -affreusement mal assis ou accroupis des jours entiers, qu’il plût à -seaux ou qu’un soleil enflammé dardât perpendiculairement ses rayons sur -la mince <i>tolda</i>, dont la couverture était à peine séparée par quelques -centimètres de leurs têtes. A ces désagréments s’ajoutaient ceux plus -sensibles des privations de tout genre, d’une détestable alimentation; -car les vivres déjà gâtés par une chaleur excessive, étaient en outre -insuffisants, et le dernier mois on se vit réduit à subir les tourments -de la faim, parce que la violence de la crue ne permettait pas de -recourir à la pêche; et l’hostilité des naturels, qui pullulaient sur -les deux rives, exigeait mille précautions pour la moindre tentative de -chasse.</p> - -<p>D’autre part les dangers se présentaient à chaque pas des explorateurs; -tantôt les <i>caldeiroès</i>, ces gouffres en forme de chaudières, qu’il -fallait éviter<span class="pagenum"><a id="page_9">{9}</a></span> par un effort inouï des rameurs, tantôt des rapides -impétueux, des troncs submergés, des éboulements terribles causés par la -crue et entraînant des arbres séculaires qui s’abattaient dans le fleuve -avec un horrible fracas. Parfois les embuscades des sauvages prenaient -un caractère plus sérieux; leurs hordes nombreuses cherchaient à -surprendre les voyageurs afin de les massacrer. Ce goût des surprises -était si naturel, si ancré chez elles, qu’elles essayèrent encore de -recourir à ce stratagème après la bataille rangée qu’elles n’avaient pas -hésité à offrir à poitrine découverte et dans laquelle elles avaient -éprouvé le terrible effet des armes à répétition.</p> - -<p>Pour triompher de ces obstacles divers et néanmoins également -redoutables, il fallait un homme comme celui que le gouvernement -brésilien, alors dirigé par le marquis de S. Vicente, avait désigné. Le -passé du capitaine Hoonholtz<a id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a> répondait de son intrépidité à toute -épreuve, de son audacieuse sagacité, de sa ténacité persévérante.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> Après baron de Teffé.</p></div> - -<p>Parti avec ses collègues de Rio-de-Janeiro dès le mois d’octobre 1871, -il allait terminer par un nouveau succès cette lutte de deux ans et neuf -mois contre les hommes et la nature, contre l’ignorance alliée à -l’ingratitude du climat.</p> - -<p>Il venait de parcourir l’Amazone jusqu’au delà du Pongo de Manseriche, -dans le Pérou; il avait<span class="pagenum"><a id="page_10">{10}</a></span> remonté le Huallaga jusqu’aux rapides des -contreforts de la cordillère des Andes; le Rio-Negro et le Japura -jusqu’aux cataractes; l’Apaporis, le Madeira, le Purus, le Jutahy, l’Iça -et une partie du Jurua. Restait le Javary, mais cette dernière -exploration coûta aux démarcateurs de 1874 les plus cruels sacrifices.</p> - -<p>Nous ne pouvons ici en exposer le récit minutieux; si toutes les -journées de ce pénible voyage furent laborieuses et accidentées, -fatigues et dangers se répétaient trop semblables pour que leur -description ne parût pas monotone. Le rapport officiel qui les relate -est encore inédit, néanmoins nous extrairons quelques données de -plusieurs pages du journal écrit sur le terrain par le baron de Teffé, -et y puiserons quelques détails d’un vif intérêt.</p> - -<p>Étant entré, le 17 janvier, dans le Javary, dès la fin de février, après -un premier mois de fatigues incessantes, les fièvres paludéennes et le -<i>beriberi</i> s’abattirent sur les membres de l’expédition, enlevant le -jeune et robuste capitaine Joâo Ribeiro da Silva, secrétaire du baron de -Teffé, et après lui successivement trois hommes de l’équipage.</p> - -<p>A partir de ce moment, tout conspira contre les explorateurs, soumis à -toutes sortes de privations et de souffrances.</p> - -<p>Le 1ᵉʳ mars fut une journée fort dure et marquée par un incident -désagréable. «Dès l’aurore, écrit le chef de l’expédition brésilienne, -nous avons été réveillés par les bruits d’alarme des sauvages. On<span class="pagenum"><a id="page_11">{11}</a></span> -entendait alternativement le <i>trocana</i> et la <i>sapopemba</i>; le premier -retentit comme un tambour monstrueux et le second produit le son -lointain du canon dans une salve prolongée. C’est le ban de -rassemblement que nous avons entendu jusqu’ici tous les matins, mais qui -aujourd’hui a commencé de meilleure heure et se trouvait plus -rapproché».</p> - -<p>Ce <i>trocana</i> est depuis des siècles l’instrument d’appel, d’alarme, de -ralliement de presque toutes les tribus indigènes de l’Amazone; c’est -aussi un organe de transmission des nouvelles. La première <i>malocca</i>, le -premier campement, qui entend ce signal, le répète à sa voisine, et -ainsi de suite; de la sorte, un avis est communiqué fort au loin avec -une rapidité qui tient du prodige. Il va de soi que la façon de battre -le <i>trocana</i> diffère selon le sens qu’on attache aux sons émis. -L’instrument lui-même est fait d’un tronc d’arbre, d’un bois dur et -compact, qui n’étouffe pas le son, mais soit au contraire très -résonnant. Le <i>cupi-ihua</i> est un des plus employés. Les Indiens creusent -le tronc avec le feu, ils le polissent avec un fermoir fait des dents de -<i>cutia</i> (agouti), de <i>caitetu</i> (pécari fauve) et avec une écaille <i>urua</i> -avec lesquelles ils le décorent de ciselures. Le nombre des ouvertures -varie; il est au moins de deux, souvent de trois et quelquefois -davantage. La forme aussi se modifie et parfois elle est celle d’une -contre-basse. Les baguettes sont deux pommeaux pareils à des tuyaux de -seringue, formés d’étoupes tirées des filaments de l’arbre à<span class="pagenum"><a id="page_12">{12}</a></span> -caoutchouc, ou des rafles de grappes du palmier <i>pataua</i>. Pour battre la -<i>trocana</i>, on la suspend au-dessus du sol avec une liane <i>timbo-titica</i>, -sur deux fourches.</p> - -<p>  </p> - -<p>«A 6 heures, continue l’officier explorateur, j’ai donné le signal du -départ et désigné la chalana <i>Mario</i> pour marcher à l’avant-garde. A 6h. -50, dans une étroite sinuosité du fleuve, la chalana nous signale -qu’elle a aperçu les sauvages; en effet, pour la première fois ils se -sont montrés en grand nombre et hors de la forêt, traversant de la rive -gauche à la rive droite sur un arbre servant de pont.</p> - -<p>«J’ai voulu profiter de l’occasion pour essayer d’obtenir les bonnes -grâces des seigneurs d’une terre si inhospitalière; m’avançant à la -proue de mon canot, je me suis mis à leur faire des signes avec un -mouchoir et à leur montrer quelques uns des colliers et des miroirs que -j’apportais pour leur en faire cadeau. Le résultat de ma démonstration, -je m’en suis aperçu immédiatement, a été de les faire courir plus vite -vers le pont, sans même qu’ils daignassent faire attention aux appels -amicaux des Indiens <i>mansos</i> qui leur offraient mes cadeaux en langue -tupy.</p> - -<p>«J’ai ordonné alors d’amarrer les barques à un petit talus de la rive -qu’ils avaient laissée pendant qu’on couperait l’arbre, car celui-ci -était trop bas placé pour que nous pussions passer dessous et nous -empêchait de remonter.<span class="pagenum"><a id="page_13">{13}</a></span></p> - -<p>«Ce travail est de tous le plus pénible et le plus dangereux pour mes -pauvres hommes; exposés sur le tronc aux ardeurs du soleil durant des -heures entières, aux piqûres des <i>carapanans</i>, gros cousins à longues -jambes qui nous martyrisent sans relâche, aux flèches des sauvages qui -nous suivent et nous épient, ils y vont comme s’ils marchaient à -l’échafaud.</p> - -<p>«Aussi bien sur 30 haches que nous avions apportées, 8 seulement nous -restent et encore sont-elles bien abîmées; les arbres que choisissent -les Indiens pour servir de ponts sont toujours les plus gros; pour les -arracher, ils fouillent le talus du fleuve au-dessous des racines et -mettent le feu à celles-ci par la partie supérieure.</p> - -<p>«Pour nous ouvrir la route, nous avons déjà jusqu’à ce jour coupé 103 -ponts de cette espèce, mais la besogne nous devient maintenant -extrêmement pénible, faute d’hommes valides; nous sommes en effet tous -amaigris, affaiblis par une alimentation mauvaise et pauvre; la seule -pensée qui me réconforte, c’est que les sources du fleuve ne peuvent -être désormais bien loin.</p> - -<p>«Pour ne pas perdre de temps, je fais distribuer notre <i>somptueux</i> -déjeuner: deux biscuits moisis et une tasse d’eau chaude à peine sucrée; -cette collation plus que frugale terminée, je fais placer deux -sentinelles aux extrémités du pont qu’on allait couper; je dissémine les -12 hommes de l’escorte en sentinelles avancées à l’intérieur du bois,<span class="pagenum"><a id="page_14">{14}</a></span> -sur la rive gauche, où j’avais à exécuter des observations -astronomiques; le tout suivant la coutume que j’ai adoptée depuis que -j’ai pénétré dans la région dominée par ces races féroces.</p> - -<p>«Pendant que j’étais en train de prendre la seconde série de hauteurs, -j’ai été interrompu par la détonation d’un coup de fusil, suivi aussitôt -de plusieurs autres. Je saisis à terre ma carabine Winchester à 18 -coups, et accompagné par mon frère qui m’aidait dans mes observations, -je m’avançai dans la direction de l’attaque. Mes hommes avaient cessé le -feu; genou en terre, abrités par les troncs colossaux de cette forêt de -géants, ils épiaient dans toutes les directions, cherchant à pénétrer du -regard l’intérieur de ce labyrinthe, où filtraient à peine quelques -rayons de soleil.</p> - -<p>«Celui qui avait ouvert le feu me raconta avoir perçu un léger mouvement -dans le feuillage de quelques plantes rampantes, à quelques pas de lui. -Croyant à la présence d’un serpent, d’un de ces terribles <i>jararacussus</i> -(<i>trigonocephalus atrox</i>) si abondants dans ces parages, il avait -apprêté son fusil, quand soudain il avait vu un sauvage bondir du fourré -et senti une flèche passer en sifflant près de son oreille. Il avait -alors tiré, et l’Indien était tombé, en même temps que de tous côtés -surgissaient de terre d’autres ennemis qui, après avoir envoyé leurs -flèches, s’étaient de nouveau jetés sur le sol, s’échappant sans laisser -d’eux<span class="pagenum"><a id="page_15">{15}</a></span> aucune trace; les derniers coups de feu n’avaient produit d’autre -effet que de les mettre en fuite.</p> - -<p>«Je vérifiai d’abord qu’aucun de mes hommes n’était blessé, puis je fis -procéder à une reconnaissance du terrain environnant; nous y trouvâmes -15 flèches à pointes d’os et 4 de bambou (<i>taquara</i>) aiguisé, les unes -enterrées dans le sol et les autres fichées dans les troncs d’arbres; il -n’y avait qu’un seul arc.</p> - -<p>«L’Indien qui était tombé face contre terre était un homme d’une taille -au-dessus de la moyenne, aux épaules larges, aux bras musculeux, mais -aux jambes fines. Il n’avait pas de tuyau de plume ni de roseau -traversant les cartilages des narines; pour tout ornement, il portait -des stylets en os passés à travers les oreilles. Sa peinture était en -quelque sorte sous-cutanée; c’étaient des lignes bleues tracées avec un -certain goût et avec art. Elle commençait sur le ventre, près du -nombril, et montait sous la figure de deux palmes jusqu’aux seins, -lesquels se trouvaient au centre d’une série de lignes croisées. Sur le -visage il y avait, seulement à chaque joue, trois lignes bleues partant -de la bouche et se terminant aux yeux.</p> - -<p>«Comme presque tous les Indiens de l’Amazone, il n’avait pas un seul -poil sur la figure, ni sur le reste du corps; ni barbe, ni sourcils, ni -cils; en revanche, sa chevelure était abondante, longue<span class="pagenum"><a id="page_16">{16}</a></span> au sommet de la -tête, coupée court tout autour et sur la nuque avec un instrument en os -ou en bambou. La partie conservée dans toute sa croissance devait avoir -environ 40 centimètres de longueur; elle était fixée par une cordelette -à 10 centimètres au-dessus du crâne, formant ainsi un panache naturel -qui retombait sur les côtes.</p> - -<p>«Ce qui m’a paru extraordinaire, c’est de n’avoir rencontré sur tout son -corps aucune cicatrice, pas même des traces de morsures de reptiles ou -de ces maudits insectes qui nous faisaient constamment porter les mains -à nos visages enflammés.</p> - -<p>«Désirant savoir si la tribu dominante dans cette région était la même -que celle des <i>Mangeronas</i> qui, à 50 milles au-dessous du point où nous -sommes, détruisit en 1866 la commission mixte présidée par Soares Pinto -et Paz Soldan, j’ai fait examiner le cadavre par les Indiens <i>Ticunas</i> -que j’ai amenés avec moi en qualité de rameurs et d’interprètes, puis -aussi par les Indiens <i>Javeros</i>, qui conduisent les Chalanas -péruviennes; mais ni à la peinture, ni aux armes, ils n’ont pu -reconnaître la nation. Nous sommes donc sur un territoire dominé par une -tribu complétement inconnue.</p> - -<p>«Quand l’arc et les flèches ont été ramassés, j’avais fait transporter -le corps du sauvage dans un endroit plus découvert et examiner sa -blessure, afin de voir s’il était possible de le sauver. Malheureusement -pour lui, la balle l’avait atteint au<span class="pagenum"><a id="page_17">{17}</a></span> front juste entre les deux yeux -et la mort avait été instantanée.</p> - -<p>«Cet incident m’a contrarié beaucoup, non seulement parce qu’il s’est -produit dans une journée qui est pour moi une fête (l’anniversaire de la -naissance de mon fils Octavio), mais parce que je vois dans ce fait le -prélude de grands dangers. Dorénavant nous devons à tout instant nous -attendre à une surprise; la vengeance ne tardera pas!</p> - -<p>«En revenant à l’endroit où j’avais laissé les instruments, j’ai encore -eu le temps de prendre une série de hauteurs du soleil, pendant que les -marins achevaient de couper le pont.»</p> - -<p>  </p> - -<p>Les prévisions qu’exprimait, le 1ᵉʳ mars, le baron de Teffé, ne -tardèrent pas à se réaliser après quatre jours d’alertes continuelles -provoquées par les simulacres d’attaque des Indiens, qui tantôt -cherchaient à surprendre l’expédition aux premières lueurs du jour, -tantôt envoyaient de l’intérieur de la forêt des nuées de flèches sur -les embarcations, où elles restaient fichées dans le bois ou bien -empêtrées dans les mailles serrées du filet de fer.</p> - -<p>Le 5 mars eut lieu la bataille pour laquelle depuis si longtemps les -sauvages se réunissaient.</p> - -<p>  </p> - -<p>«Ç’a été là pour nous une grande journée, dit le baron dans son journal -écrit à huit heures du<span class="pagenum"><a id="page_18">{18}</a></span> soir du 5 mars; désormais les sauvages -n’approcheront plus les rives, encore moins se hasarderont-ils à nous -attaquer, après l’effrayante leçon qu’ils ont reçue, ou plutôt qu’ils -sont venus chercher en nous assaillant à poitrine découverte. Je suis -enfin tranquille sous ce rapport, et je sens un véritable soulagement à -le consigner dans ce journal.</p> - -<p>«L’attaque en masse tant attendue a eu lieu aujourd’hui à onze heures du -matin; le combat a été commencé par les Indiens, qui se sont comportés -bravement, il faut bien leur en faire honneur, en ne tirant pas une -seule flèche à l’abri de la forêt, mais en venant se poster sur le talus -de la rive opposée à la nôtre, à une distance de 20 mètres.</p> - -<p>«Cet obstacle vivant, qui de jour en jour devenait plus menaçant, va -disparaître désormais; nous pourrons avoir l’esprit en repos, poursuivre -le fatigant travail de surmonter les difficultés que la nature nous -oppose à chaque pas, jusqu’à ce que nous atteignions, comme récompense -de si grands sacrifices, la source principale tant désirée de ce Nil -américain.</p> - -<p>«Qui pourra s’imaginer notre critique position? Qui pourra se faire une -idée des soins et des précautions qu’il a fallu pour éviter une surprise -de ces rusés fils des forêts, qui, se réunissant par milliers, nous -suivant avec persévérance, épiant tous nos mouvements, n’attendaient -qu’une occasion de nous écraser et de s’emparer d’un si beau butin?<span class="pagenum"><a id="page_19">{19}</a></span></p> - -<p>«Il y a cinq jours principalement que la situation s’était aggravée, car -dès l’aurore le son lugubre du <i>trocano</i> se faisait entendre sur les -deux rives et à une distance chaque fois plus rapprochée; d’autres -tambours y répondaient dans la partie supérieure du cours du fleuve. -Chaque fois que nous devions nous ouvrir un passage la hache à la main -en coupant un arbre-pont, les escortes des deux rives se voyaient -obligées à faire des décharges en l’air pour mettre en fuite les -sauvages qui nous avaient suivis en grand nombre, par l’intérieur du -bois, se laissant voir de temps à autre, mais ne répondant à nos -démonstrations amicales que par des envois de flèches et des cris -gutturaux, qui trouvaient dans différentes directions des échos plus -semblables à des aboiements de chiens qu’à des sons de la voix humaine!</p> - -<p>«L’impossibilité de chasser et de pêcher, le manque de vivres fort -sensible déjà et qui s’ajoute aux maladies pour épuiser nos forces, sont -autant de puissants motifs qui m’ont décidé à précipiter les événements, -en ménageant à nos persécuteurs l’occasion de mesurer leurs forces avec -nous.</p> - -<p>«J’ai, en conséquence, conféré ce matin avec mon collègue don Guilhermo -Black, chef de la commission péruvienne, et d’un commun accord nous -avons adopté la seule résolution à prendre dans les conditions -désespérées où nous nous trouvons: <i>diminuer le nombre des bouches, -puisqu’il nous est maintenant impossible d’augmenter les vivres!!!</i><span class="pagenum"><a id="page_20">{20}</a></span></p> - -<p>«La discussion a été animée et chaude, parce qu’en réalité nous nous -trouvons dans la zone la plus périlleuse, parce que nous avons plus que -jamais besoin de monde; j’ai fait observer cependant que les malades et -les <i>découragés</i> sont des consommateurs inutiles et qu’en conséquence, -j’étais décidé à les faire rétrograder aujourd’hui même, après avoir -débarqué ma troupe dans l’endroit le plus propice pour attendre -l’attaque des sauvages.</p> - -<p>«En effet, à neuf heures cinquante, au moment où nous doublions une -longue pointe de sable sur la rive gauche, nous avons aperçu un pont des -plus gros, au milieu duquel deux flèches étaient plantées verticalement; -ce signal était une menace ou un défi, et j’ai pris aussitôt les -précautions que le cas exigeait.</p> - -<p>«Avant de débarquer, j’ai fait décharger, puis recharger à nouveau -toutes les armes; les sentinelles placées ensuite et les 8 <i>chalanas</i> -échouées le long de la plage, les unes à la poupe des autres, j’ai -procédé à un rigoureux examen des munitions de guerre et à la pesée du -peu de vivres qui nous restent; au moment où j’allais en faire la -distribution proportionnelle, puis désigner l’embarcation qui devrait -redescendre les malades à l’Amazone, la sentinelle du pont cria: «Voici -les Indiens!» et vint en courant nous rejoindre.</p> - -<p>«Effectivement les sauvages apparaissaient en groupes nombreux sur la -rive opposée, occupant<span class="pagenum"><a id="page_21">{21}</a></span> tout le talus de la courbe qui s’étendait en -face de nous sur une étendue d’environ 400 mètres, de façon que le -centre de leurs troupes était à peine séparé de nous par le lit du -fleuve, sur ce point tout au plus large de vingt mètres. Tous étaient -absolument nus, peints avec l’argile rouge <i>taua</i>, et avaient les -cheveux dressés en panache sur la tête.</p> - -<p>«Comme je l’avais prescrit d’avance, chaque matelot se posta rapidement -derrière son embarcation, tous se mettant ainsi à l’abri de l’attaque de -la rive droite, puisque les chalanas échouées avec leurs filets de fil -de fer descendus formaient, grâce à la hauteur de la <i>tolda</i>, un rempart -sûr; dans le cas où nous serions en même temps attaqués à -l’arrière-garde, nous devions embarquer sans retard et sous la -protection des filets de fil d’archal qui nous avaient déjà rendu tant -de bons services, nous aurions repoussé les ennemis.</p> - -<p>«Une autre de mes prescriptions était l’interdiction absolue de tirer un -seul coup sans mon commandement, car je comptais beaucoup sur l’effet du -bruit d’une seule décharge pour les effrayer et épargner des existences.</p> - -<p>«Heureusement, les Indiens n’ont pas employé la tactique pourtant facile -à deviner de nous attaquer simultanément par devant et par derrière; au -contraire, et à notre grand étonnement à tous, ils n’ont entamé les -hostilités qu’après s’être réunis en files compactes sur la partie -découverte de la rive opposée, appuyés par le gros de leurs forces<span class="pagenum"><a id="page_22">{22}</a></span> -resté à l’intérieur de l’épaisse forêt qui abritait leur arrière-garde.</p> - -<p>«Aussitôt qu’ils eurent pris position, ils commencèrent à pousser des -cris infernaux, sans doute pour nous défier, frappant leurs arcs du -faisceau de leurs flèches, tandis que le <i>Tuchaua</i>, le chef principal, -le seul sauvage qui eût la tête ornée d’une aigrette (<i>cocar</i>) de plumes -blanches, exécutait en avant un mouvement du corps, comme s’il eût voulu -se précipiter dans l’eau, mouvement que les autres imitaient en faisant -onduler le panache de leurs cheveux durs et noirs, tantôt leur couvrant -le visage, tantôt leur retombant sur les côtes. Pour la première fois, -dans ces deux années et demie d’explorations sur le territoire des -Indiens, au Sud et au Nord du Haut-Amazone, je me vois au milieu de -véritables sauvages. Tous ceux que nous avions jusqu’ici rencontrés -avaient été plus ou moins, sinon civilisés, du moins en contact indirect -avec les blancs.</p> - -<p>«Je profitai de ces quelques minutes d’hésitation pour ordonner aux -interprètes de l’<i>Ucayali</i> de leur parler, en leur offrant des miroirs, -des colliers et autres objets, pendant que mon frère, se rappelant qu’il -avait apporté un orgue de Barbarie pour nous distraire pendant nos -longues et monotones soirées, lui faisait jouer un air joyeux, afin de -voir s’il parviendrait ainsi à les calmer.</p> - -<p>«Ils firent réellement une pause dans leurs cris, mais ou bien ces -sauvages détestent la musique<span class="pagenum"><a id="page_23">{23}</a></span> et ne comprennent pas les amabilités, ou -bien ils ont supposé que nous agissions de cette sorte pour implorer -grâce auprès d’eux, car c’est après toutes ces démonstrations d’amitié -que, jetant le pied en arrière et bandant leurs arcs, ils nous ont lancé -une bonne centaine de flèches, qui ont passé en sifflant au-dessus de -nos têtes, se sont enterrées dans le sable, plantées dans la coque et -dans la <i>tolda</i> des chalanas, ou sont restées prises dans nos filets de -fer.</p> - -<p>«A cette occasion, j’ai répondu par le commandement de: Feu!</p> - -<p>«Notre décharge aurait dû faire de nombreuses éclaircies dans leurs -rangs; cependant il en venait d’autres en avant et, contre notre -attente, loin d’être terrifiés, ils ont continué à nous lancer des nuées -de flèches qui heureusement ne nous atteignaient pas, grâce à notre -retranchement. La ténacité de l’attaque pouvait toutefois rendre notre -position critique; nous avons dû par suite exécuter un feu nourri -d’environ une demi-heure, pendant lequel nos <i>Winchester</i> de 18 coups, -<i>Spencers</i> et <i>Comblains</i> se sont comportés de façon à les convaincre de -notre supériorité.</p> - -<p>«La multitude qui sortait du bois et venait grossir les rangs de -l’avant-garde était parvenue même à avancer jusqu’au milieu du pont, et -déjà je prévoyais le passage de l’ennemi sur notre rive, puis une lutte -désespérée à l’épée et à la baïonnette, quand subitement une véritable -panique s’est<span class="pagenum"><a id="page_24">{24}</a></span> emparée des sauvages; ils ont tout à coup cessé les -vociférations dont ils nous étourdissaient, puis tournant le dos et -courbés en avant, ils ont fui vers la forêt dans le plus grand désordre -et la plus grande confusion, s’embarrassant les uns dans les autres.</p> - -<p>«C’est qu’à la fin le <i>Tuchaua</i> était tombé.....</p> - -<p class="cdtts">..................................</p> - -<p>..... «J’ai là, près de moi, son modeste <i>diadème</i>, une espèce de -guirlande de plumes blanches que je conserverai comme un souvenir de -cette journée si heureuse pour nous, puisque, sans perdre un seul homme, -nous avons, par notre victoire d’aujourd’hui, affirmé notre suprématie -dans cette région des indomptables habitants de la forêt.</p> - -<p>«Le danger passé et, maître du champ de bataille, j’ai employé le reste -de la journée à faire couper l’énorme arbre-pont qui nous barrait le -passage, à recueillir les arcs et les flèches dispersés et à faire -enterrer les quelques morts que dans leur fuite précipitée, après la -chute du <i>Tuchaua</i>, ils n’avaient pas songé à emporter dans l’intérieur, -comme ils l’avaient toujours pratiqué auparavant. Il n’était pas non -plus resté un seul blessé, et je le regrette beaucoup, car j’aurais -désiré l’emmener avec moi et domestiquer à force de soins affectueux un -Indien d’une tribu aussi vaillante, dont je ne puis désigner la nation -par le nom, car je n’ai pu par aucun moyen le découvrir.</p> - -<p>«Enfin, aujourd’hui a été un grand jour pour nous, et en terminant le -récit de ces événements,<span class="pagenum"><a id="page_25">{25}</a></span> j’espère dormir tranquille cette nuit, chose -que je n’ai pu faire depuis longtemps.....»</p> - -<p class="cdtts">..................................</p> - -<p>C’est au milieu de ces luttes, des souffrances de toute nature dues aux -privations et à la maladie, que l’expédition acheva de remonter le -Javary. Deux épidémies exercèrent à la fois leur action meurtrière sur -cette poignée d’hommes résolus, martyrisés jour et nuit, par l’horrible -fléau des moustiques, <i>borrachudos</i> (ivres) et des <i>moscas-varejas</i> -(mouches vivipares); elles ne purent cependant les faire reculer.</p> - -<p>Des 82 personnes qui, le 17 janvier, avaient pénétré dans le Javary -pleines de vie et d’enthousiasme, 55 seulement en atteignirent, le 14 -mars, la source tant désirée.</p> - -<p>Rouvrons ici encore, à cette date, le journal du baron de Teffé:</p> - -<p class="r"> -«14 Mars.<br /> -</p> - -<p>«Voici finie notre épineuse mission! écrit-il; la satisfaction que nous -en éprouvons est réellement inexprimable.</p> - -<p>«L’impétueux Javary, par le bras principal duquel nous avons remonté -jusqu’à présent, a commencé à diminuer de volume un peu au-dessus du -confluent du <i>Paysandú</i>, par 6° 36′ de lat. sud et 30° 11′ de longitude -occidentale du méridien de Rio de Janeiro. A partir de 6° 53′ et 30° -51′, il a<span class="pagenum"><a id="page_26">{26}</a></span> diminué encore après la bifurcation d’un autre de ses -affluents, auquel j’ai donné le nom de <i>Rio da Esperança</i>, rivière de -l’Espérance, parce que désormais le tronc principal ayant beaucoup moins -d’eau, nous avions l’espoir d’arriver promptement à la source.</p> - -<p>«A un jour de voyage au-dessus de cet affluent, nous en avons rencontré -un autre qui, se trouvant sur la rive gauche, et par conséquent -péruvienne, a été baptisé par mon collègue du nom de <i>Rio de la -Fortuna</i>.</p> - -<p>«Finalement le Javary, réduit à un insignifiant <i>igarapé</i>, comme -l’Indien appelle les ruisseaux navigables seulement pour sa pirogue, -lequel, malgré la crue produite par les pluies incessantes de ce mois, -n’avait pas plus de 50 centimètres de profondeur et de 15 mètres de -largeur, avait encore diminué au-dessus d’un autre affluent de la rive -brésilienne, auquel, en raison de ses eaux noires, silencieuses et -littéralement couvertes par les arbres des deux rives, j’ai donné le nom -de <i>Rio Triste</i>.</p> - -<p>«Jusqu’ici nous n’avions eu à couper que des ponts, 176 au total,—mais -voici quatre jours que l’obstruction complète de cet insignifiant -ruisseau nous donne un travail insensé. A tout instant nous échouons, -nous devons sauter à l’eau et pousser les <i>chalanas</i> à force de bras, ou -alors ouvrir un chemin en coupant avec nos sabres les branches les plus -basses de cette épaisse voûte de verdure formée par les arbres des deux -rives. La largeur du<span class="pagenum"><a id="page_27">{27}</a></span> Javary est telle dans ces derniers trois milles, -que nous devrons descendre la poupe en avant; l’espace manque pour -retourner les <i>chalanas</i>.</p> - -<p>«Du point où nous sommes, il est absolument impossible d’aller plus -loin, ce n’est déjà plus un <i>rio</i>, ni un <i>igarapé</i>, c’est un torrent -insignifiant formé des filets d’eau sortis des <i>igapos</i>, ou grands -bourbiers de cette région humide et marécageuse, où dans la saison -pluvieuse ils se réunissent aux eaux qui découlent sur le sol des -hauteurs environnantes.</p> - -<p>«C’est hier, à 2 heures de l’après-midi, que nous avons atteint ce -point; ayant constaté que la navigation est complètement impraticable -dorénavant, j’ai débarqué avec tout mon monde pour achever l’exploration -par terre.</p> - -<p>«J’ai monté aussitôt mon léger observatoire sur un point découvert de la -rive gauche et j’ai pris quelques séries de hauteurs, aidé par mon frère -Carlos von Hoonholtz, qui, bien qu’assez malade, me rend encore -d’excellents services en comptant à l’unique chronomètre qui ait -conservé une marche régulière sur les neuf que j’avais apportés avec -moi.</p> - -<p>«Nous avons coupé un arbre très droit et très élevé de <i>Pao Mulato</i> -(bois cuivre) pour servir de borne finale, et j’ai chargé le charpentier -Mirales d’en faire une énorme croix, symbole de la rédemption, que je -veux laisser dans cette région inhospitalière.<span class="pagenum"><a id="page_28">{28}</a></span></p> - -<p>«Pendant la nuit, j’ai fait des observations pour la latitude et ce -matin je suis revenu prendre trois séries de hauteurs du soleil pour la -longitude; cela fait, j’ai laissé mon frère se charger d’écrire -l’inscription sur le monument de délimitation, et je me suis mis en -marche avec mon collègue don Guilhermo Black, ses adjoints et une -escorte de huit marins impériaux à la recherche de la source. Le plan de -cet <i>igarapé</i> a été levé, en indiquant les directions magnétiques au -moyen d’une boussole portative et en prenant avec le micromètre de -Lugeol la distance d’une courbe à l’autre.</p> - -<p>«Au bout de huit milles de marche avec de courts zigzags, l’<i>igarapé</i> -s’est perdu dans un <i>igapo</i>, sur un terrain complètement marécageux à -l’Est comme à l’Ouest. Je puis dire qu’à cet endroit la source -principale du grand fleuve Javary sortait sous nos pieds!</p> - -<p>«Il était quatre heures du soir; nous sommes revenus en hâtant le pas -pour atteindre les <i>chalanas</i> avant la nuit, lorsque soudain nous avons -vu une flèche nous croiser par devant et immédiatement ensuite une -seconde frôlant l’épaule d’un marin s’est fixée dans la manche de sa -chemise. Nous nous retournons aussitôt et apprêtant nos armes, nous -apercevons sur notre droite une troupe d’Indiens qui se confondent -presque avec les troncs d’arbre de cette forêt obscure, mais dont le sol -est aussi propre que celui du verger le mieux entretenu.</p> - -<p>«Nous faisons une décharge qui les met en fuite,<span class="pagenum"><a id="page_29">{29}</a></span> puis avançant de -quelques mètres, nous feignons de les poursuivre en tirant toujours, et -aussitôt obliquant à gauche, nous continuons notre marche et nous -arrivons sains et saufs à la nuit tombante.</p> - -<p>«J’ai trouvé la croix érigée et entièrement ornée de guirlandes de -fleurs du <i>Manaca</i> sylvestre. A cette source principale du Javary, j’ai -donné le nom d’<i>Igarapé 14 mars</i>, pour rappeler l’anniversaire de la -naissance de notre bien-aimée Impératrice, date mémorable pour nous -Brésiliens et surtout pour cette poignée d’explorateurs, qui dans ce -jour heureux ont atteint le but tant souhaité de tant de sacrifices!</p> - -<p>«Demain sera dressé le procès-verbal d’établissement de la dernière -borne de délimitation entre le Brésil et le Pérou, quand nous aurons -calculé les coordonnées de ce point et celles de la source du fleuve que -nous avons visitée tantôt.»</p> - -<p class="r"> -15 mars.<br /> -</p> - -<p>«Une heure de l’après-midi.—Les sauvages ne sont pas revenus nous -incommoder, en sorte qu’après avoir terminé mes observations de ce -matin, j’ai trouvé:</p> - -<table> -<tr><td rowspan="2">Pour la borne</td><td style="border-left:1px solid black;">latitude 6° 59′ 29″ Sud.</td></tr> - -<tr><td style="border-left:1px solid black;">longitude 30° 58′ 26″ Ouest de Rio Janeiro.</td></tr> -<tr><td> </td><td> </td></tr> - -<tr><td rowspan="2">Pour la source<br /> (<b><small>en négligeant les secondes</small></b>)</td> -<td style="border-left:1px solid black;">latitude 7° 1′ Sud.</td></tr> -<tr><td style="border-left:1px solid black;">longitude 31° 1′ Ouest Rio de Janeiro.</td></tr> -</table> - -<p>«Ces coordonnées, inscrites sur la borne et dans<span class="pagenum"><a id="page_30">{30}</a></span> le procès-verbal, -celui-ci lu et signé en double sur les autographes écrits en portugais -et en espagnol, nous déposons autour de la croix les objets que j’avais -apportés pour des cadeaux, puis, je rends grâce à Dieu de l’heureux -achèvement d’une si pénible mission, et après avoir embrassé mon frère -et mon collègue péruvien, nous embarquons chacun dans notre <i>chalana</i>; à -l’heure où j’écris cette page de mon journal, nous sommes déjà en train -de descendre, la poupe en avant, en poussant les embarcations à la -perche.»</p> - -<p class="r"> -16 mars.<br /> -</p> - -<p>«Hier, nous avons peu avancé en cinq heures de voyage, parce que les -eaux ont baissé et que nous échouons à tout instant.</p> - -<p>«Aujourd’hui j’ai donné le signal du départ dès les premières lueurs du -jour, car je suis persuadé que si le fleuve continue à baisser, nous -serons exposés à de grands dangers. La viande sèche et salée est -épuisée, et comme nous avons consommé notre dernier morceau de sel avant -d’atteindre la source, nous n’avons absolument plus rien avec quoi -assaisonner les haricots et la farine de manioc moisie, les seuls -aliments qui nous restent. Le peu de biscuits que j’ai trouvé dans la -chalana <i>Gastao</i>, quand le 5 de ce mois, avant l’attaque des sauvages, -j’ai passé la revue des vivres, a été par moi offert à la Commission -péruvienne qui n’est pas, comme nous, habituée à la farine de manioc.<span class="pagenum"><a id="page_31">{31}</a></span></p> - -<p>«Actuellement, nous nous trouvons dans une véritable pénurie: On ne peut -pêcher à cause de la violence du courant, la chasse est entravée par les -indigènes et nous avons mangé notre dernier morceau de viande à notre -dîner d’aujourd’hui!... Quelle triste perspective lorsqu’on a devant soi -près de 2,000 kilomètres à parcourir!</p> - -<p class="r"> -17 mars.<br /> -</p> - -<p>«Il s’est passé ce matin un fait qui aurait pu avoir pour nous de -funestes conséquences. Nous naviguions en ligne au milieu du fleuve, -afin d’utiliser toute la vitesse du courant, lorsqu’au moment de doubler -une pointe couverte de cannes sauvages, la chalana <i>Jaquirana</i>, celle de -mon frère, qui descendait en tête de la colonne, heurta de la proue à un -terrible obstacle.</p> - -<p>«Une palissade de pieux verticaux fermait complètement le fleuve d’une -rive à l’autre; l’eau refoulée par ce barrage formait une véritable -cataracte, écumant rageusement, et se précipitant par dessus la forêt -des pieux reliés entre eux par des perches amarrées avec des lianes. -L’équipage de la chalana n’a pu éviter qu’elle ne fût lancée contre le -barrage, où elle s’est crevée, et bien vite remplie au point d’être -presque submergée.</p> - -<p>«Pendant ce temps, la chalana <i>Oscar</i>, où je navigue, est arrivée à son -tour; voyant le péril qui menace mon frère et nous tous également, je -fais<span class="pagenum"><a id="page_32">{32}</a></span> prendre les sabres et les haches pour ouvrir le passage, en -coupant les perches et les lianes qui reliaient entre elles les grosses -pièces de la palissade. Les autres chalanas auxquelles la courbe du -fleuve dérobait la vue de ce qui se passait, sont venues fatalement se -jeter sur l’estacade et sur nos deux embarcations déjà en situation si -critique.</p> - -<p>«Nous avons réellement passé un terrible quart d’heure, jusqu’à ce qu’à -force de coups désespérés les lianes aient été rompues et que plusieurs -pieux du milieu se fussent désagrégés; nous avons alors réussi à -échapper au danger, et nous nous sommes trouvés précipités de l’autre -côté du barrage par la violence du courant.</p> - -<p>«Un des ponts qu’à la montée nous avions coupé par le milieu et dont les -extrémités gisaient au fond du fleuve, avait servi aux Indiens pour y -appuyer la partie supérieure du barrage si solidement construit.</p> - -<p>«Ce qui nous a échappé dans l’extrémité où nous nous voyons, c’est -l’imprudence avec laquelle nous nous sommes exposés aux flèches -mortelles en travaillant à découvert sur les <i>toldas</i>, sans nous abriter -avec nos filets protecteurs. Toutefois aucun sauvage ne nous a attaqués -dans cette occasion où ils pouvaient parfaitement nous tuer tous... Quel -était donc le but de ce barrage?... De nous empêcher de descendre?... -Mais c’eût été à leur propre détriment, car ils avaient à craindre une -seconde leçon aussi sévère que celle du 5. Nous cribler de<span class="pagenum"><a id="page_33">{33}</a></span> flèches de -l’intérieur de la forêt pendant que nous serions occupés à détruire -l’obstacle? Nous avons été, en effet, arrêtés par cette occupation, et -pas une seule flèche ne nous a été envoyée... Quoi qu’il en soit, le -péril est passé, et sauf notre inquiétude, nos chalanas emplies d’eau, -nos <i>toldas</i> déchirées, nous n’avons pas éprouvé d’autres dommages.</p> - -<p>«Le pire, c’est que, pour tuer la faim, nous n’avons que la répugnante -alimentation de haricots cuits sans sel, mélangés avec de la farine de -manioc qui exhale une insupportable odeur de moisi.»</p> - -<p class="r"> -18 mars.<br /> -</p> - -<p>«La nuit que nous venons de passer a été un véritable martyre. Tout ce -que nous possédons est mouillé, et comme le soleil ne s’est pas montré -hier, nous n’avons pu sécher nos effets, car on ne peut faire de feu -dans les chalanas, et c’est à peine s’il y a un petit foyer de chaudron -dans les deux <i>barques-cuisines</i>. Comment nous coucher?... Par dessus le -marché, les <i>carapanans</i> ont été furieux, comme il arrive chaque fois -qu’il pleut.</p> - -<p>«Remarquant ce matin que l’état de santé de mon frère s’était aggravé, -je l’ai installé auprès de moi dans la chalana <i>Oscar</i>, où je suis, et y -ai amené aussi l’infirmier Paixao. Mon frère et le chef péruvien Black -sont atteints du <i>beriberi</i>, de même que cinq marins Impériaux; tous les -autres, y com<span class="pagenum"><a id="page_34">{34}</a></span>pris les Indiens rameurs, souffrent des fièvres -intermittentes et paludéennes.</p> - -<p>«Quand arriverons-nous, mon Dieu?»</p> - -<p class="r"> -21 mars.<br /> -</p> - -<p>«Mon pauvre et bien-aimé frère est mort!.....»</p> - -<p class="cdtts">..................................</p> - -<p>Ces citations donnent une idée des épreuves subies par l’expédition. Le -dessinateur Carlos von Hoonholtz, frère du vaillant chef brésilien, -venait de succomber à son tour; les uns morts, les autres hors d’état, -tous malades, c’est dans cette situation que s’accomplit le retour, où -l’on dut déployer des efforts inouïs pour s’ouvrir un chemin à travers -les palissades de pilotis dont, comme on vient de le voir, les sauvages -avaient obstrué le cours du fleuve, pour barrer le passage.</p> - -<p>Enfin, après environ quatre mois de souffrances indescriptibles, les -survivants arrivaient complètement affaiblis, au fort de Tabatinga, -situé sur la rive gauche du Haut-Amazone, en face de l’embouchure du -Javary.</p> - -<p>Il y avait bien peu de marins capables encore de l’effort nécessaire -pour soutenir une rame. Parmi les officiers, aucun ne pouvait se tenir -debout. Le chef péruvien Black et ses trois adjoints étaient revenus -tous, il est vrai, bien que gravement atteints du terrible <i>beriberi</i>; -mais de la commission<span class="pagenum"><a id="page_35">{35}</a></span> brésilienne, le chef à peine et tout seul, le -baron de Teffé était arrivé vivant, et dans un tel état qu’il fallut le -descendre à terre à force de bras!</p> - -<p>De Manaos, capitale de la province de Amazonas, il était parti entouré -de camarades vigoureux, de compagnons enthousiastes; maintenant, il -rentrait dans une bourgade de gens civilisés, seul et presque moribond!</p> - -<p>Le chef péruvien don Guilhermo Black put tout au plus rentrer dans sa -patrie pour y mourir du <i>beriberi</i>, et le même sort était réservé à -plusieurs de ses compagnons.</p> - -<p>Néanmoins, la mission des démarcateurs avait été complètement remplie. -La borne des limites avait été plantée au point terminal même fixé par -le traité, c’est-à-dire à la source principale de ce fleuve mystérieux, -presque enchanté, dont le cours supérieur était jusque-là l’objet des -doutes et des incertitudes des géographes, comme aussi d’interminables -contestations entre les Etats limitrophes. A force de volonté, -l’opposition des hommes et la résistance âpre de la nature avaient été -vaincues; les explorateurs avaient trouvé le point inaccessible, la clef -depuis cent ans recherchée pour fermer la grande question des limites -entre l’Empire et la République du Pérou.</p> - -<p>Le succès d’une mission si bien remplie valut au capitaine Hoonholtz, -dès le 11 juin 1873, après la démarcation de la frontière -septentrionale, le titre de baron de Teffé, juste récompense de ses -efforts et<span class="pagenum"><a id="page_36">{36}</a></span> éclatante attestation des services qu’il avait rendus. Comme -le fit alors observer le <i>Nouveau-Monde</i>, de <i>New-York</i>, en rendant -compte de cette exploration, deux exceptions doivent être signalées dans -la vie militaire du baron de Teffé: la décoration d’<i>officier du -Cruzeiro</i> ou de l’<i>Etoile du Sud</i> obtenue par ses exploits de guerre à -l’âge de vingt-huit ans et que jusqu’alors personne n’avait obtenue -aussi jeune; puis ce titre de baron, qui n’avait encore été accordé à -aucun militaire d’un grade aussi modeste et relativement aussi peu âgé.</p> - -<p>Parti de Rio de Janeiro pour l’Amazone en octobre 1871, le baron de -Teffé y rentrait seulement en juillet 1874, avec un prestige encore -augmenté par l’excellent accomplissement de sa tâche difficile. -L’accueil qu’il y reçut fut digne de son mérite. Dans la séance de la -Chambre des députés, le 18 août 1874, M. Rodrigo Silva, actuellement -ministre des affaires étrangères, traitant de la frontière -septentrionale de l’Empire, s’exprimait ainsi:</p> - -<div class="blockquot"><p>—«Je ne veux pas terminer cette partie de mon discours sans -adresser, au nom de mon pays, un vote de remerciement au -démarcateur brésilien, au distingué baron de Teffé, pour le zèle, -l’activité et le patriotisme avec lesquels il s’est acquitté de sa -difficile mission.»</p></div> - -<p>Ce qui précède suffit pour montrer ce qu’a été cette exploration du -Javary, la première complètement réalisée qu’on connaisse, et qui a -donné d’un<span class="pagenum"><a id="page_37">{37}</a></span> seul coup des résultats définitifs. Les démarcateurs n’ont -pas eu seulement le mérite de fournir la solution d’une question de -limites, ils ont ouvert la voie à une exploitation industrielle et -commerciale vainement tentée avant eux. Le Javary est dès aujourd’hui -parcouru, sillonné par les steamers du commerce, venant chercher la -cueillette des produits spontanés de la forêt. L’Indien féroce, que le -baron de Teffé n’a pu nommer, n’a pas davantage trouvé aujourd’hui de -place dans la classification de l’ethnologue, car il a fui devant la -poussée envahissante des <i>seringueiros</i>, des <i>regatoès</i> et des coupeurs -de <i>piassava</i>, mais sa fuite a rendu la place libre.</p> - -<p>Le Javary, dernier affluent de l’Amazone brésilien, fleuve aux eaux -blanches, reçoit quantité d’<i>igarapés</i> affluents dont les eaux sont -noires. Son long cours est sur toute sa longueur, comme celui du Purus, -entièrement libre; nulle part on ne voit les roches l’accidenter, former -des sauts, des chutes ou des rapides; si parfois, comme il arriva -constamment à la commission, l’eau apparaît bouillonnante, c’est que des -troncs d’arbres déracinés par les crues, ou jetés en guise de pont par -les Indiens, obstruent passagèrement son lit. Les tourbillons toutefois -sont fréquents; ils sont dus aux remous produits par les courbes trop -brusques du fleuve, qui est extrêmement sinueux. Près du confluent, le -lit du fleuve est vaseux; plus haut, il présente un fond de sable qui se -continue jusqu’aux sources;<span class="pagenum"><a id="page_38">{38}</a></span> ce fond de sable est toutefois, de distance -en distance couvert d’une couche d’argile: une seule fois on a rencontré -le caillou par 6°37′ de lat. et 30°17′ de long. occid. à environ 100 -milles au dessous de la borne de démarcation des sources.</p> - -<p>Depuis le confluent de l’Amazone, jusqu’à la bouche du rio Paysandu, par -6°35′ de lat. et 30°10′45″ de long. O., le Javary est navigable par des -bateaux à vapeur; la commission l’a parcouru au moment de la pleine -crue, et y a relevé des fonds de 8 à 15 mètres. En amont, la diminution -de profondeur est très considérable; malgré la crue, la sonde ne -trouvait plus successivement que 4, 3, 2 mètres, puis moins de 1 mètre; -çà et là des dépressions accusaient encore 6 et 8 mètres d’eau, mais ce -n’étaient plus que des poches dues à l’action du courant rendu plus -violent par les courbes. M. le baron de Teffé calcule qu’il a rencontré -plus de 1 mètre d’eau pendant 200 milles sur le cours supérieur, mais il -estime qu’à l’époque des eaux basses le lit n’a guère, au-dessus du -Paysandu, que 30 à 40 centimètres d’eau.</p> - -<p>Les rives sont alternativement de sable ou d’argile; le premier -cependant est de beaucoup moins fréquent et se présente en plages -allongées dans la partie convexe des courbes; tout à fait en amont, il y -a des endroits où les rives sont bordées de grands roseaux dont les -Indiens se servent pour faire leurs flèches. Ils utilisent à cet effet -la longue extrémité de la plante, qui est très affilée et légère. La -pré<span class="pagenum"><a id="page_39">{39}</a></span>sence de ces roseaux dans un cours d’eau indique toujours la -proximité des sources; aussi leur apparition fut-elle saluée par les -cris de joie des rameurs indigènes de l’expédition.</p> - -<p>En général la rive est basse, mais à tout instant elle se relève en -<i>barreiras</i>, ou berges, dont quelques-unes sont assez élevées; tout près -du 7ᵉ degré, on en a rencontré une haute de 17 mètres; c’était la plus -considérable de tout le cours du fleuve. Ces berges sont argileuses, -composées le plus souvent d’ocre rouge, <i>taua</i>, dont se servent les -sauvages pour se peindre le corps. Par places, cette argile est jaune.</p> - -<p>Partout dominant ces berges et le lit du fleuve, parfois en couvrant le -cours comme d’une voûte épaisse, s’étend la forêt vierge. C’est à peine -si trois ou quatre fois sur toute la longueur du fleuve une éclaircie -permet au regard d’entrevoir à quelque distance, soit un sentier indien, -soit un semblant de clairière ou de <i>campo</i>. L’horizon n’a que quelques -mètres; cependant il est aisé de reconnaître que le terrain est -mouvementé par une série de faibles ondulations à hauteurs presque -constamment décroissantes. Il n’y a nulle part de montagnes, sauf vers -l’ouest, à quelques lieues de la rive gauche, où le <i>Cerro de -Conchaguayo</i> profile ses petites croupes, séparant les bassins du Javary -et du Ucayali, en territoire péruvien.</p> - -<p>La forêt a partout le caractère et l’aspect du grand bois; dans le haut -du fleuve, elle se compose<span class="pagenum"><a id="page_40">{40}</a></span> d’arbres très élevés, au tronc lisse comme -celui des platanes, mais d’une rigidité remarquable, balançant leur -sommet touffu au-dessus d’un sol entièrement constitué par un humus -noirâtre, mais absolument propre, comme s’il eût été nettoyé au balai. -L’<i>igapo</i> ou <i>gapo</i>, la forêt marécageuse des sources, n’est qu’une -haute futaie se dressant dans un terrain tourbeux.</p> - -<p>Les essences les plus abondantes dans ces forêts sont le <i>manaca</i>, sorte -d’azalée géante, qui présente, comme la nôtre, des fleurs rouges, -blanches ou lilas; la vanille à longues gousses et l’odorant <i>cumaru</i>. -Comme de magnifiques spécimens de la flore équatoriale; on voit les -palmiers de toute espèce, et particulièrement le <i>paxiuba</i>, ou <i>palmeira -barriguda</i>, dont l’énorme tronc se renfle à mi-hauteur en forme de -poire. Cette singularité lui a valu la préférence des Indiens -<i>catuquinas</i>, qui en emploient l’épaisse écorce, assez facile à -détacher, pour former leurs canots; il suffit en effet d’en boucher les -deux extrémités avec l’argile <i>taua</i>, mélangée à une sorte de résine -noire, pour avoir une embarcation toute faite et à peu de frais.</p> - -<p>Dans le bas Javary, on trouve en très grand nombre la <i>siphonia -elastica</i>, qui produit le caoutchouc; le <i>castanheiro</i>, <i>Bertholetia -excelsa</i>, ou châtaignier, qui donne la noix du Brésil ou de Para; la -<i>Sumaumeira, chorisia ventricosa eriodendron sumauma</i>, colossal par la -hauteur et par la grosseur, le baobab amazonien, dont le tronc est -sou<span class="pagenum"><a id="page_41">{41}</a></span>tenu à la base par des contreforts, partant de l’arbre à 10 et 12 -pieds du sol et s’écartant en arc-boutants; les compartiments ainsi -ouverts sont si larges que plusieurs personnes y trouvent aisément -place; le <i>sapopemba</i> peut être appelé son frère; presque aussi gros et -grand, lui aussi a des contreforts s’écartant de la racine-mère -verticale, et qui vont s’enfoncer en terre à une distance de plusieurs -mètres. Les Indiens lui ont trouvé un emploi curieux et fréquent. Ayant -remarqué que la racine-mère est creuse, ils en utilisent sa sonorité, en -frappant avec violence les racines divergentes sur leur face latérale, -au moyen d’une grande palette terminée par une grosse balle du même -bois, et obtiennent ainsi une résonnance énorme, dont les vibrations -s’étendent fort loin comme des coups de canon. C’est, comme on l’a vu -plus haut, un de leurs appels de guerre.</p> - -<p>L’arbre à lait, <i>Lecheguayo</i>, connu surtout des Indiens Péruviens, et -qui fournit une sève rafraîchissante, employée par les Indigènes comme -boisson. C’est sans doute le <i>Galactodendron utile</i> dont Humboldt vante -la sève lactée; puis l’<i>Embauba</i> ou <i>Umbauba</i>, l’arbre du paresseux, car -il est le refuge favori de l’<i>aï</i>, entièrement creux et tout rempli de -cire, lorsqu’il est vieux, tant les abeilles y ont élu domicile; les -fourmis lui font une guerre acharnée pour s’emparer du miel qu’il peut -contenir, et les Indiens, qui connaissent cette particularité, l’ouvrent -en deux et trouvent au centre<span class="pagenum"><a id="page_42">{42}</a></span> un immense fuseau de cire, comme un -gigantesque cierge d’église.</p> - -<p>Bien d’autres essences complètent la population forestière: le <i>pao -d’arco</i>, l’ébène vert (<i>tecoma leucoxylon</i>), d’environ 30 mètres de -hauteur; le <i>pao mulato</i>; le <i>comaru</i> (<i>vervonva comara</i>) au bois -blanc-perle à veines jaunâtres et aux pores linéaires d’une finesse -extrême; le <i>massar anduba</i> (mimusops elata), d’une hauteur de 25 -mètres, d’un diamètre d’environ 3 mètres, au bois rouge foncé, d’un -grain très serré et employé comme pilotis des ponts par sa longue durée -en contact avec l’eau; dans les clairières, les endroits découverts, -abondent le <i>smilox</i>, la salsepareille, que maintenant exploitent de -rudes aventuriers Cearenses; la vanille, ici géante, dont les gousses -sont plus longues que dans toutes les autres variétés connues.</p> - -<p>Depuis l’embouchure du Javary, en remontant jusqu’au sixième degré -parallèle Sud, la région paraît occupée par les Indiens Catuquinas; en -amont s’étend une zone assez large, 30 à 40 milles en latitude environ, -qu’on peut appeler neutre, car elle est déserte, ou du moins paraît -comme respectée de concert par les indigènes du cours moyen, les féroces -Mangeronas et les tribus belliqueuses qui dominent ces sources, afin de -ne pas se trouver en contact. C’est sans doute pour ce motif que cette -zone est peuplée, avec une abondance extraordinaire, de bêtes de chasse; -les cerfs y pullulent (<i>veados</i>) et avec eux les pécaris ou porcs -<i>caitetus</i>, comme<span class="pagenum"><a id="page_43">{43}</a></span> les appellent les Indiens, et de toutes les variétés, -y compris les <i>queixadas brancas</i> (à mâchoire blanche), au poil d’un -gris pâle, qui ont dans le dos une poche ou trou d’où s’exhale une odeur -infecte, et qui d’ailleurs sont assez féroces pour attaquer l’homme -alors que tous leurs congénères ont pour premier instinct de le -fuir.—Les oiseaux sont extrêmement nombreux et leurs espèces des plus -variées, surtout les <i>mutuns</i>, noirs et gris à tête rouge, sorte de -faisan de plus grande taille que le nôtre, ainsi qu’une grande variété -de canards sauvages.</p> - -<p>Dans le haut du Javary, on ne voyait plus d’oiseaux, ou du moins il -n’était plus possible de les approcher. Pareille observation avait été -faite dans le bas en traversant la région occupée par les Catuquinas, -preuve nouvelle que la zône dont il vient d’être parlé était réellement -neutre entre les diverses tribus. On sait déjà qu’il a été impossible de -donner aucun nom à celles de ces dernières qui avoisinent les sources du -Javary; il est donc oiseux d’essayer à cet égard une supposition -quelconque.</p> - -<p>Il convient toutefois de terminer ces notes rapides par une constatation -significative: nulle part chez les Indiens que l’expédition a -rencontrés, elle n’a trouvé d’instrument en fer ou en pierre; tous ceux -dont ils font usage sont en bois et en os.</p> - -<p>Cette circonstance est l’indice le plus caractéristique peut-être de -toute absence de contact antérieur entre ces Indiens et la civilisation -blanche.<span class="pagenum"><a id="page_44">{44}</a></span></p> - -<h2><a id="II"></a>II</h2> - -<p>Ce nous parait être un complément opportun de l’exposé précédent, que -d’emprunter à la <i>Folha de Commercio</i> de Lisbonne, du 1ᵉʳ janvier 1888, -quelques données biographiques que ce journal transcrit du Dictionnaire -biographique brésilien, sur l’auteur principal de cette belle, mais si -pénible exploration. On va voir que ses antécédents justifiaient -amplement la confiance mise en lui par son gouvernement, comme aussi ses -actes ultérieurs ont démontré que le baron de Teffé est à la hauteur des -besognes les plus difficiles.</p> - -<p>  </p> - -<p>«Antonio Luiz von Hoonholtz, baron de Teffé, est né à Rio de Janeiro le -9 mai 1837; il avait pour père Frédérico Guilherme von Hoonholtz et pour -mère D. Joanna Christina von Hoonholtz. Dès ses plus tendres années, il -donna des preuves saillantes d’une notable précocité; à l’âge où tous se -font surtout remarquer par la légèreté particulière à la jeunesse, il -témoignait d’une notable facilité de compréhension et d’un persévérant -amour de l’étude.</p> - -<p>«Selon les indications paternelles, et obéissant à une vocation -reconnue, il fut immatriculé à l’Ecole de marine le 25 janvier 1852. -C’est dans<span class="pagenum"><a id="page_45">{45}</a></span> les écoles supérieures, quand on fait les premiers pas dans -des voies jusqu’alors à peine entrevues, que les âmes d’élite peu à peu -baignées par les ondes vivifiantes de la science, subissent leur -véritable orientation et se placent au-dessus des âmes vulgaires, qui, -si elles reçoivent les lumières, ne sont pas dans les conditions -requises pour l’absorber.</p> - -<p>«Durant tout son cours, qui termina en novembre 1854, quand il sortit -garde-marine, Hoonholtz se distingua constamment par sa politesse envers -ses collègues, en mérita le respect, et obtint de ses professeurs les -plus flatteuses marques de l’estime qu’il leur inspirait.</p> - -<p>«En décembre 1854, il partit pour le Paraguay dans l’expédition Pedro -Ferreira; ce fut son début dans la carrière qu’il avait choisie. En -décembre 1858, étant déjà lieutenant en second,—il avait été promu à ce -grade l’année précédente,—il fut nommé professeur de 4ᵉ année du cours -de l’Ecole de marine; il se trouvait ainsi, à vingt et un ans au plus, -en possession d’un poste de la plus grande responsabilité et réclamant -une capacité non moindre; la suite a démontré que le choix qui -l’investissait ne pouvait être plus judicieux. Il vint en Europe à cette -occasion en mission scientifique, à bord de la corvette <i>Bahiana</i>, -accompagnant la première équipe de gardes-marine qui faisaient leur 4ᵉ -année.</p> - -<p>«A la suite d’études ardues et de persévérants<span class="pagenum"><a id="page_46">{46}</a></span> travaux scientifiques, -Hoonholtz rentrait à Rio de Janeiro, rapportant des données pour le -premier compendium d’hydrographie qui ait été écrit au Brésil... Il -remplit sa mission de façon à satisfaire l’espérance mise en lui. Son -ouvrage, écrit avec beaucoup de méthode, fut publié officiellement, -unanimement approuvé par l’Ecole de marine et primé par le gouvernement -impérial.....</p> - -<p>«En 1865, avec le début de la sanglante campagne du Paraguay, commença -pour M. Hoonholtz la rude vie des combats, où il devait affirmer sa -haute valeur, son courage exceptionnel égal à celui des capitaines les -plus expérimentés.</p> - -<p>«Commandant la canonnière l’<i>Araguary</i>, il fut un des héros du -bombardement de Corrientes, occupée par les défenseurs du Paraguay. Ses -actes, dans cette occasion, lui valurent la médaille de la République -Argentine: «<i>Aux vainqueurs de Corrientes</i>».</p> - -<p>«Une fois entré dans la carrière triomphante des combats et de la -gloire, Hoonholtz prit toujours une part active à toutes les phases de -la longue campagne du Paraguay, ne laissant pas un seul instant pâlir -l’éclat de l’étoile brésilienne. Le 11 juin 1865, au formidable combat -naval de <i>Riachuelo</i>, combat qui coûta tant de sacrifices et de victimes -aux belligérants, nous voyons encore Hoonholtz, commandant de -l’<i>Araguary</i>, remplir un des principaux rôles dans ce drame de sang. On -assista là à une chose superbe: un commandant<span class="pagenum"><a id="page_47">{47}</a></span> de vingt-huit ans, -déployant une science extraordinaire de l’art militaire, triomphant des -obstacles qui de toutes parts surgissaient contre les Brésiliens. Dans -le plus fort de la lutte, au plus violent du danger, la figure du -commandant Hoonholtz, à laquelle la fumée de la bataille donnait des -proportions gigantesques, brillait toujours, glorieuse de l’oubli -sublime de sa propre existence, illuminée par le sentiment du plus saint -patriotisme.</p> - -<p>«La bataille se prolongea durant toute la journée, et seulement le soir, -grâce à la bravoure et au sang-froid des chefs brésiliens, parmi -lesquels notre héros occupait une place hors ligne, l’incertitude -disparut et le drapeau brésilien flotta enfin fier et vainqueur. C’est à -la suite des actes de bravoure d’Hoonholtz dans ce combat que le -gouvernement impérial le fit officier du <i>Cruzeiro</i>, l’ordre le plus -noble de l’Empire.</p> - -<p>«Nous extrayons du remarquable ouvrage intitulé: <i>Tableau historique de -la guerre du Paraguay</i>, les lignes suivantes qui se rapportent au héros -brésilien, dont elles retracent fidèlement la conduite. «Hoonholtz, -admirable d’enthousiasme et de bravoure, révèle sur l’<i>Araguary</i> des -qualités de commandement rares chez un homme aussi jeune. Il se bat avec -une vivacité extrême; en même temps qu’il cherche à causer à l’ennemi le -plus grand préjudice et à lui couper la retraite, il secourait de ses -propres mains, en leur jetant des câbles, les malheureux qui se -débattaient<span class="pagenum"><a id="page_48">{48}</a></span> contre le courant. Entre le banc de la Palomera et la -batterie de Riachuelo, au plus étroit de la passe, il est entouré par -les trois vapeurs qui avaient abordé la <i>Parnahyba</i>. Le <i>Taquary</i>, -vaisseau-amiral ennemi, s’approche à 10 brasses de la canonnière, mais -il recule après avoir reçu à bout portant pour ainsi dire, et -simultanément, les décharges de ses trois gros canons de 68, chargés à -balle et à mitraille.»</p> - -<p>«Les résultats du combat naval de Riachuelo ne pouvaient être plus -flatteurs pour le gouvernement brésilien, grâce à l’héroïsme de ses -chefs parmi lesquels Hoonholtz, qu’applaudissaient avec délire ses -propres camarades fiers d’avoir un tel homme pour commandant.</p> - -<p>«Durant cette journée du 11 juin, il fit prisonniers le commandant -Robles et plus de 50 Paraguayens, et en traversant intrépidement le feu -des batteries ennemies, il était allé leur arracher quatre <i>chatas</i> -(bateaux plats) armés de canons de 68 et de 80.</p> - -<p>«Désormais elle ne s’arrête plus la série des triomphes obtenus par le -jeune commandant; chaque date de cette mémorable campagne enregistre un -nouveau laurier du héros. Le 13 et le 14 juillet, dans de nouveaux -combats, il parvient à incendier le vapeur ennemi <i>Paraguary</i> échoué. Le -18 juin, invulnérable sous la forte cuirasse du patriotisme et de la -bravoure, il traverse, sous un déluge de projectiles, les terribles -batteries de<span class="pagenum"><a id="page_49">{49}</a></span> <i>Mercêdes</i>, et le 12 août celles de <i>Cuevas</i>. Plus tard, -le 28 novembre, il donne la chasse au vapeur paraguayen <i>Piraguerà</i>, le -force à s’échouer et s’en empare.</p> - -<p>«Nommé pour diriger la commission exploratrice du <i>Paso de la Patria</i>, -en mars 1866, il travailla constamment sous le feu acharné du fort de -<i>Itapiru</i>, et ses services en cette occasion furent si éclatants, que -l’ordre du jour de l’escadre les fit ressortir avec les plus grands -éloges.</p> - -<p>«Fatiguée par tant de combats, ruinée par la dureté d’une guerre qu’elle -avait supportée tant d’années, la canonnière <i>Araguary</i>, théâtre des -exploits de Hoonholtz, dut être renvoyée à Rio de Janeiro; elle navigua -alors de conserve avec la frégate <i>Amazonas</i>, que l’amiral vicomte de -Tamandaré ramena dans ce port lorsqu’il retourna dans la capitale -accompagné par le brave contre-amiral baron de Amazonas. Durant la -réparation du bâtiment, Hoonholtz se maria le 28 mars 1868 avec Mˡˡᵉ -Maria Luiza Dodsworth, aujourd’hui baronne de Teffé.</p> - -<p>«Toutefois sa nouvelle existence, sa nouvelle situation n’eurent en -aucune façon pour résultat de rendre Hoonholtz oisif. Le mariage, les -liens de famille étaient pour lui comme pour tous les bons fils de la -patrie, inférieurs à ses devoirs de patriote. Le devoir l’appelait loin -de ses affections les plus intimes; une chose plus sainte encore -exigeait la présence du lutteur héroïque; alors que<span class="pagenum"><a id="page_50">{50}</a></span> la chaste douceur -de la paix domestique paraissait énerver le courage de l’illustre -combattant de Riachuelo, la vibration constante de ses facultés -l’entraînait de nouveau sur le théâtre de la lutte et vers les -vicissitudes de la guerre. Lui-même demanda à partir de nouveau pour -combattre, ce qu’il obtint après 34 jours de mariage!</p> - -<p>«Hoonholtz alors déjà capitaine de corvette avait été nommé commandant -de la corvette <i>Vital de Oliveira</i> et quand il arriva de nouveau au -théâtre de la guerre, on lui donna le commandement du cuirassé <i>Bahia</i>, -à bord duquel il devait plus d’une fois montrer sa bravoure. Cherchant à -forcer les batteries du <i>Timbo</i> et de <i>Tebiquary</i>, après de nombreuses -tentatives où il déploya toutes les habiletés de la stratégie et toute -sa valeur militaire, il vit ses efforts couronnés de succès, mais au -prix de péripéties sanglantes. Les torpilles et les chaînes qui -défendaient le tortueux canal furent inutiles, le <i>Bahia</i> rompit les -chaînes et passa outre, bien qu’il eût perdu le pilote Repetto et deux -des timoniers. L’escadrille, commandée par le chef baron da Passagem, -remonta triomphalement le canal, au milieu du fiévreux enthousiasme des -combattants vainqueurs.</p> - -<p>«Pour ce fait, et en égard à ses innombrables actes de bravoure, -Hoonholtz fut promu capitaine de frégate; il avait commandé dans 22 -combats».</p> - -<p>  </p> - -<p>Tel est le militaire.<span class="pagenum"><a id="page_51">{51}</a></span></p> - -<p>Avec le journal susnommé de Lisbonne qui reproduit en résumé les notes -biographiques du «Panthéon Fluminense», du «Novo-Mundo» de New-York et -du «Dictionnaire biographique brésilien», voyons maintenant les traits -principaux qui caractérisent dans le baron de Teffé l’homme technique, -le savant hydrographe et l’astronome distingué:</p> - -<p>  </p> - -<p>«On sait déjà que dans son traité d’hydrographie, Hoonholtz avait révélé -une aptitude rare pour la science hydrographique, jusque-là assez en -retard dans les écoles brésiliennes. Le gouvernement impérial utilisant -le talent manifeste de Hoonholtz, le chargea dès le début de sa carrière -militaire, de la direction d’une Commission qui devait relever la côte -et l’île de Sainte-Catherine. Le travail fut exécuté dans des conditions -irréprochables; le gouvernement en approuva le résultat et lui accorda -les plus vifs éloges.</p> - -<p>«Après la fin de la guerre du Paraguay, Hoonholtz fut nommé chef de la -Commission de démarcation des limites de l’Empire, au Nord. L’exposé qui -précède a montré comment il sut s’acquitter de cette difficile et -pénible mission. C’est à la suite de son glorieux succès qu’il fut créé -baron de Teffé.....</p> - -<p>«Quand fut mise en vigueur la loi du 24 septembre 1873, qui accordait -une garantie d’intérêts au chemin de fer de <i>Paranagua</i>, dans la -province<span class="pagenum"><a id="page_52">{52}</a></span> du Parana, de graves difficultés surgirent au sujet de celui -des deux ports, <i>Antonina</i> ou <i>Paranagua</i>, qui offrait les meilleures -conditions techniques et financières comme entrepôt maritime de la -province. Hoonholtz fut encore appelé pour cette difficulté, et avec la -bonne volonté qu’il apportait toujours au service de son pays, il -accepta l’invitation du ministre de l’agriculture; après des études -sérieuses et des observations prolongées, il démontra que le port de -<i>Antonina</i> était celui qui réunissait les conditions requises. Le 5 -novembre 1878, à l’Institut Polytechnique Brésilien, un distingué -ingénieur, M. André Rebouças, parlait ainsi à cet égard:</p> - -<div class="blockquot"><p>«Le rapport du baron de Teffé, publié en 1877 par l’Imprimerie -nationale, constitue aujourd’hui le plus savant et le plus -irréfutable document sur les ports et les lignes ferrées du Parana. -On ne peut le nier: en hydrographie, notre illustre collègue, -auteur de l’unique compendium en langue nationale sur la matière, -n’a pas son supérieur dans l’Empire. Dans tout autre pays, son avis -serait décisif, aucun gouvernement ne saurait aller à l’encontre. -L’Institut a entendu et dûment apprécié ses irréfutables arguments, -techniques et économiques; il a admiré l’autorité et la sagacité -avec lesquelles notre illustre collègue a étudié ce problème -complexe. Comme tous les nobles cœurs, Hoonholtz se passionne pour -la vérité; c’est aujourd’hui un des défenseurs les plus con<span class="pagenum"><a id="page_53">{53}</a></span>vaincus -de Antonina et des véritables intérêts du Parana. Cette belle -province, elle aussi, n’oubliera jamais son nom; déjà elle l’a -attaché à la route qui relie à <i>Antonina</i> la colonie de <i>Assunguy</i>; -son dernier discours, disent les lettres que je reçois du Parana, -court déjà imprimé à travers les <i>Sertoès</i> de <i>Guarapuava</i>, -popularisant là même un nom si cher à la patrie par ses actions -glorieuses dans la guerre et dans la paix».</p></div> - -<p>Depuis, la question a été tranchée en sens contraire, mais le baron de -Teffé a été vengé par les événements, et aujourd’hui la Compagnie et le -gouvernement s’efforcent de construire le tronçon qui refera d’Antonina -la tête de ligne.</p> - -<p>  </p> - -<p>«Quand il s’est agi du litige entre le gouvernement et la Compagnie -Nord-Américaine de navigation à vapeur, litige qui reposait sur les -bonnes ou mauvaises conditions du port de Maranhao, c’est encore au -baron de Teffé que recourut le gouvernement. Celui-ci était alors occupé -à la désobstruction de la barre à <i>Cabo Frio</i>; il partit pour le -Maranhao à la tête d’une commission. Après une analyse minutieuse, il -présenta son rapport démontrant la possibilité de l’entrée des grands -vapeurs dans la baie de <i>S. Marcos</i> et dans les mouillages de <i>Eira</i>, -<i>Itaqui</i> et de l’<i>Ilha do Medo</i>. Son opinion fut admise et les paquebots -se résignèrent à l’escale indiquée dans son rapport.<span class="pagenum"><a id="page_54">{54}</a></span></p> - -<p>«L’assainissement de la lagune <i>Rodrigo de Freitas</i> dans la banlieue de -Rio-de-Janeiro ayant été reconnu d’une urgente nécessité, le baron de -Teffé, sur la demande du gouvernement, présenta un projet qui, mis en -parallèle devant la Société (<i>Club</i>) des ingénieurs avec d’autres -rapports, entre autres celui du distingué ingénieur Milnor Roberts, -obtint sur tous la préférence.</p> - -<p>«En 1876, il parvint à résoudre une grave question suscitée par les -avaries qu’une roche sous-marine, non mentionnée sur les cartes, avait -causées à l’entrée de Santos, aux vapeurs français et allemands. Sous sa -direction cette roche fut détruite, en employant les plongeurs de -l’Arsenal de marine auxquels était encore inconnu l’usage de la dynamite -et du scaphandre.</p> - -<p>«Récemment, un autre fait a attesté de façon éloquente la grande -capacité du baron de Teffé. Nous voulons parler des observations -astronomiques exécutées à l’occasion du passage de Vénus sur le disque -du soleil, observation qui fut faite aux Antilles, où il alla -représenter le corps savant du Brésil. En récompense de cette mission -remplie avec tant de distinction, le baron de Teffé a été élevé à la -dignité de Grand de l’Empire.</p> - -<p>«Le baron de Teffé est, en outre, un littérateur apprécié. Outre ses -écrits disséminés dans une foule de journaux et de revues, il est -l’auteur d’un drame maritime intitulé: <i>la Justice de Dieu</i>, et d’un -roman, <i>la Corvette Diana</i>, publié en feuilleton par<span class="pagenum"><a id="page_55">{55}</a></span> la <i>Patria</i> de -Montevideo, par le <i>Diario de Pernambuco</i>, et par le <i>Despertador</i> de -Sainte-Catherine. <i>La Corvette Diana</i> a été publiée ensuite séparément -par l’auteur qui l’a gracieusement distribuée à ses amis.</p> - -<p>«Nous avons eu occasion de lire les appréciations portées sur ce livre -dans le <i>Diario de Pernambuco</i>, le <i>Diario de Bahia</i> et le <i>Pedro II</i>, -du Ceara. Tous ces journaux sont unanimes à considérer l’œuvre du -délicat littérateur, comme une véritable primeur de littérature -agréable, où l’imagination s’allie à un langage choisi, sans jamais -s’écarter du plan général de l’ouvrage. La <i>Reforma</i>, de Rio-de-Janeiro, -du 7 juin 1873, consacrait à ce livre les paroles suivantes:</p> - -<div class="blockquot"><p>«<i>La Corvette Diana</i> est le titre d’un roman charmant, dû à la -plume de M. le capitaine de frégate Antonio Luiz von Hoonholtz, -officier distingué de notre marine. C’est un roman maritime, où -l’auteur vous fait apprécier de beaux et variés tableaux de la -nature brésilienne. Les épisodes y sont racontés avec vérité et les -caractères des personnages bien dessinés. Le livre est écrit avec -élégance et agrément.»</p></div> - -<p>«Comme écrivain, le baron de Teffé est d’une rare fécondité, puisqu’en -outre du compendium hydrographique et des livres précités, il a publié -en feuilletons divers mémoires, discours, etc.; il a<span class="pagenum"><a id="page_56">{56}</a></span> encore inédits -plusieurs autres travaux, comme la traduction et l’organisation -alphabétique du code international des signaux maritimes; un mémoire sur -l’invention de l’ingénieur allemand Wilhelm Bauer pour retirer les -navires du fond de la mer; un livre où il décrit ses impressions durant -le voyage qu’il fit aux ports d’Europe sur la corvette <i>Bahiana</i>, et -deux volumes décrivant son voyage d’exploration sur l’Amazone et ses -affluents.</p> - -<p>«Parmi ses remarquables travaux scientifiques, il faut mettre à part ses -conférences sur l’Amérique préhistorique, faites aux applaudissements -d’un auditoire choisi, où se montraient à côté des hommes les plus -distingués du Brésil, S. M. l’Empereur Don Pedro II et S. A. le comte -d’Eu.»</p> - -<p>  </p> - -<p>La <i>Folha do Commercio</i> énumère à la suite les titres et honneurs -accordés au baron de Teffé.</p> - -<p>Il est Grand de l’Empire, officier général de la flotte (contre-amiral), -officier des Ordres Impériaux du <i>Cruzeiro</i> et de <i>la Rose</i>, commandeur -de S. Bento de Aviz, de l’Ordre Royal Américain de Isabelle la -Catholique; décoré des médailles de la bataille navale de Riachuelo; de -la campagne générale du Paraguay; de celle conférée par la République -Argentine aux vainqueurs de Corrientes et du Mérite militaire; membre -titulaire de l’Institut historique et géographique du Brésil; -vice-président de l’Institut polytechnique; membre des Sociétés de -Géographie commerciale de Paris et de Lisbonne,<span class="pagenum"><a id="page_57">{57}</a></span> et vice-président de la -Société de Géographie de Rio de Janeiro; membre du conseil directeur de -la Société centrale d’Immigration, et directeur général du service -hydrographique de l’Empire; chambellan de S. M. l’Impératrice.</p> - -<p>Dernièrement il a été nommé membre correspondant de l’Académie des -Sciences de Paris et de l’Académie des Sciences de Madrid.</p> - -<hr class="full" /> -<div lang='en' xml:lang='en'> -<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK <span lang='fr' xml:lang='fr'>UN EXPLORATEUR BRÉSILIEN</span> ***</div> -<div style='text-align:left'> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Updated editions will replace the previous one—the old editions will -be renamed. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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Information about the Mission of Project Gutenberg™ -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of -computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg™’s -goals and ensuring that the Project Gutenberg™ collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg™ and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org. -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation’s EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state’s laws. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Foundation’s business office is located at 809 North 1500 West, -Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up -to date contact information can be found at the Foundation’s website -and official page at www.gutenberg.org/contact -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ depends upon and cannot survive without widespread -public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine-readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. 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Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Most people start at our website which has the main PG search -facility: <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -This website includes information about Project Gutenberg™, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. -</div> - -</div> -</div> -</body> -</html> diff --git a/old/68485-h/images/cover.jpg b/old/68485-h/images/cover.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 7e4dcbc..0000000 --- a/old/68485-h/images/cover.jpg +++ /dev/null |
