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-The Project Gutenberg eBook of Un explorateur brésilien, by Antonio
-Luis von Hoonholtz
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you
-will have to check the laws of the country where you are located before
-using this eBook.
-
-Title: Un explorateur brésilien
- Deux mille kilomètres de navigation en canot dans un fleuve
- inexploré et complètement dominé par des sauvages féroces et
- indomptables (extrait du Journal du capitaine de frégate baron
- de Teffé)
-
-Author: Antonio Luis von Hoonholtz
-
-Editor: Alfred Marc
-
-Contributor: Jean Pierre Edmond Jurien de La Gravière
-
-Release Date: July 9, 2022 [eBook #68485]
-
-Language: French
-
-Produced by: Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online Distributed
- Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was
- produced from images generously made available by The
- Internet Archive)
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK UN EXPLORATEUR
-BRÉSILIEN ***
-
-
-
-
-
- UN EXPLORATEUR BRÉSILIEN
-
-
- _Deux mille kilomètres
- de navigation en canot dans un fleuve
- inexploré et complètement dominé
- par des sauvages féroces
- et indomptables_
-
- (Extrait du Journal du capitaine de frégate baron de TEFFÉ)
-
- PAR
-
- Alfred MARC
- MEMBRE DE LA SOCIÉTÉ DE GÉOGRAPHIE
-
-
- PRÉFACE
-
- PAR
-
- M. le vice-amiral JURIEN DE LA GRAVIÈRE
-
- MEMBRE DE L’ACADÉMIE DES SCIENCES
- ET DE L’ACADÉMIE FRANÇAISE
-
-
- PARIS
- ALCAN-LÉVY, IMPRIMEUR BREVETÉ
- 24, RUE CHAUCHAT
-
- 1889
-
-
-
-
-PRÉFACE
-
-
-Les découvertes maritimes sont faites; les continents seuls gardent
-encore une partie de leurs secrets. C’est là le champ inexploité que
-notre siècle réservait aux explorateurs. Le domaine de l’inconnu se
-rétrécit de jour en jour. L’Afrique, l’Asie, le Nouveau Monde sont
-attaqués avec une égale ardeur. Les Marco Polo, les Mungo-Park, les
-Walter Raleigh ont trouvé des émules. Si l’ardeur de ces intrépides
-«traverseurs de voies périlleuses» ne se ralentit pas, avant la fin du
-dix-neuvième siècle la conquête sera complète. La planète n’aura plus de
-mystère et les pionniers suivront de près les découvreurs. Les enjambées
-sont immenses. Après les Brazza et les Stanley, voici un officier
-brésilien qui, pour son coup d’essai, trace à travers l’Amérique
-méridionale une percée de deux mille kilomètres. Il arrive à la source
-d’un des puissants affluents du plus grand fleuve peut-être qui soit au
-monde. Pour connaître les origines du Nil, César se déclarait prêt à
-laisser l’Univers à Pompée. _Bellum civile relinquam._ L’idée se
-recommande à nos temps troublés. Les découvreurs, en effet, ne
-travaillent pas pour un parti, pour une nation; ils travaillent pour
-l’humanité. De tous les héros, ce sont ceux qui méritent, à coup sûr, le
-mieux qu’on les honore.
-
-Il n’y avait plus pour ainsi dire de sauvages. Tous, jusqu’aux noirs du
-haut plateau africain, avaient été plus ou moins touchés par la
-civilisation. M. le baron de Teffé a pénétré jusqu’au fond de ces
-solitudes où l’on rencontre encore ce que je me permettrai d’appeler des
-_sauvages vierges_. L’homme préhistorique nous apparaît ici tel qu’il a
-dû être avant l’âge de la pierre polie. Ce sont des tribus sans nom qui
-défendent leur dernier asile. Les haches leur manquent pour abattre les
-arbres: elles les font tomber en découvrant les racines et en y mettant
-le feu; car le feu, elles le connaissent. Là n’est pas seulement leur
-supériorité marquée sur les grimpeurs qu’on voudrait leur donner pour
-ancêtres. Elles ont le sens et la possession de l’histoire. Un jour les
-enfants que les mères portaient à la mamelle apprendront que des êtres
-presque semblables à eux, des êtres surnaturels toutefois, car ils
-étaient armés du pouvoir de lancer la foudre, se frayèrent un chemin sur
-ce fleuve qui courait avec une rapidité vertigineuse vers la mer. «Ils
-vinrent peu nombreux, mais aucun obstacle ne put les arrêter. On jeta
-des arbres d’une rive à l’autre. Ces arbres, au bout de quelques heures
-séparés en deux tronçons leur livrèrent passage. Sur des troncs creusés,
-ils avançaient toujours. Les anciens de la tribu décidèrent qu’on leur
-offrirait résolument la bataille. Le combat fut sanglant. Que pouvaient
-les flèches contre le feu du ciel? Les débris de la tribu se retirèrent
-dans la profondeur des bois; quelques éclaireurs restèrent seuls aux
-aguets. Ils virent alors les envahisseurs prendre pied sur la rive et
-dresser vers le soleil un instrument qui semblait vouloir attirer
-l’astre flamboyant sur la terre. Cette cérémonie accomplie, ils se
-rembarquèrent et le courant rapide les emporta vers la région lointaine
-d’où ils étaient venus.»
-
-Voilà ce que les enfants du Haut Javary entendront. Pouvons-nous prévoir
-ce qu’ils auront à raconter à leur tour?
-
-L’impulsion est donnée; la civilisation est en marche. Que les Indiens
-et les serpents boas se hâtent de reculer encore! Il n’est que temps
-pour eux. Quand des plantations florissantes auront remplacé
-l’inextricable fouillis de lianes, de géants séculaires et de buissons
-épineux, les sauvages ne seront plus là pour redire dans leurs mélopées
-plaintives la première invasion; il sera bon que les fils des visages
-pâles puissent savoir, eux aussi, ce que la conquête de ce sol qu’ils
-féconderont a coûté à leurs pères. Tel est l’intérêt le plus sérieux
-peut-être qui s’attache au récit trop court, beaucoup trop court,
-emprunté au journal de bord du baron de Teffé. Quel contraste entre le
-bien-être, l’opulence des cités nouvelles et la désolation de ce sol qui
-ne recélait que le _beriberi_ et la famine! Le _beriberi_, c’est la
-maladie spéciale, caractéristique, du Javary, ce considérable affluent
-du Haut-Amazone. Le corps se sent soudain atteint d’un engourdissement
-général. «Ce n’est rien, dit-on à ceux qui se plaignent de ce malaise
-indéfinissable. Vous avez passé la journée dans une pirogue, les jambes
-repliées, le corps en équilibre. Ce n’est rien; cela va se dissiper avec
-un peu d’exercice.»
-
-Le patient se laisse convaincre: il essaie de marcher, il reprend
-courage. Le soir, il est mort. La paralysie a gagné peu à peu le cœur.
-
-Les victimes ont été semées l’une après l’autre sur la route. Peu sont
-revenus au port. Ceux-là devaient avoir été dotés d’une force de
-résistance peu commune. Un soleil foudroyant, des nuits brûlantes, et
-l’ennemi contre lequel il n’est pas de défense, le moustique tropical
-plongeant incessamment son dard sans pitié dans la peau! Pour ne pas
-mourir dans de pareilles conditions, il faut s’être fait un devoir de la
-vie; il faut se répéter sans cesse: «Si je m’abandonne, si je cède à
-l’accablement qui me tente, que deviendront mes collections, mes
-observations, mes calculs?» Une sorte de réaction suit presque toujours
-cet effort de la volonté.
-
-On vit, on résiste, pourvu que la subsistance ne manque pas. Mais c’est
-ici que la nature vierge marque bien sa stérilité. Quand les vivres
-emportés dans les barques ont été épuisés, quand il faut demander à la
-forêt l’aliment du jour, la forêt n’a pas un fruit, pas une racine à
-vous offrir. La pêche et la chasse seules pourraient fournir quelque
-ressource. Elles les fourniraient si le courant n’était pas trop rapide,
-si le bois, gardé par les Indiens, ne cachait pas tant d’embûches. La
-faim vient: elle se chargera d’achever les équipages. Laissez toute
-espérance! Nul de vous ne reverra la patrie!
-
-Dans de pareils moments il n’y a que l’ascendant d’un chef aussi redouté
-qu’aimé qui puisse conjurer le péril. Il paraît, le front souriant et le
-regard ferme: les murmures s’apaisent et le découragement n’ose plus se
-montrer. Parmi les découragés de tout à l’heure il se trouvait peut-être
-quelque combattant de la guerre du Paraguay. Un mot, un seul mot,
-suffira pour fortifier celui-là. «Rappelle-toi la journée de
-_Riachuelo_». Ce compagnon raffermi ne tardera pas à communiquer sa
-résignation aux autres. C’est ainsi que se poursuivent les grandes
-entreprises et qu’elles aboutissent, comme la reconnaissance du
-Haut-Javari, au succès.
-
-Je n’ai pas craint de reprocher au baron de Teffé d’avoir mutilé une
-relation qui aurait pu remplir au moins un gros volume. Je me fais un
-plaisir de reproduire ici sa réponse, car cette réponse renferme pour
-nous une espérance.
-
- «C’est bien vrai, m’écrit le vaillant officier que l’Académie des
- Sciences a nommé son correspondant, c’est bien vrai que le récit
- est très laconique, mais on m’a conseillé de résumer le plus
- possible mon journal de voyage. Personne ne sait mieux que vous
- qu’après deux ans et neuf mois d’explorations, un marin ne retourne
- pas chez soi sans apporter des notes et des renseignements pour
- remplir une dizaine de volumes... Mais, enfin le mal est fait et je
- m’empresse de vous demander mille excuses de l’insignifiance du
- travail que je mets sous votre patronage.»
-
-Si le travail était insignifiant, je ne me plaindrais pas qu’il fût trop
-court. Non certes, il n’est pas insignifiant ce récit d’un homme
-d’action revenu de la plus périlleuse, à coup sûr, de toutes ses
-campagnes. Seulement je trouve encore ici à faire la remarque que m’ont
-inspirée les documents au milieu desquels j’ai passé ma vie depuis vingt
-ans. Les hommes d’action ne s’étonnent pas assez de ce qu’ils ont
-accompli, de ce qu’ils ont souffert. Leur héroïsme a trop peu connu
-l’émotion. Ils ne nous lèguent pas de tableaux, parce que leur
-imagination ne s’en est jamais fait. Le danger leur paraît tout simple.
-Il faut nous résigner et nous accoutumer à leur humeur. D’autres
-viendront qui se mettront à leur place, qui trembleront pour eux et qui
-nous feront trembler à notre tour. «Si tu veux me faire pleurer,
-commence par verser des larmes!» Le baron de Teffé a beaucoup agi, il a
-oublié de pleurer.
-
-Ne désespérons pas pourtant. Ceux qui l’ont entendu raconter de vive
-voix ses campagnes, savent de combien de détails inédits il pourrait
-nous réjouir. Le fondateur de la _Revue des Deux-Mondes_ disait avec
-raison dans sa critique toujours si judicieuse: «Les auteurs ont la
-mauvaise habitude de garder pour eux le meilleur de leur pensée. Ce
-qu’ils me racontent pour excuser les lacunes ou les obscurités que je
-leur signale, vaut presque toujours beaucoup mieux que ce qu’ils m’ont
-livré.» Nous attendons le baron de Teffé à sa seconde édition. La
-première sera bientôt épuisée.
-
- JURIEN DE LA GRAVIÈRE.
-
-
-
-
-UN EXPLORATEUR BRÉSILIEN
-
-
-Quand on suit d’un peu près les choses de l’Amérique du Sud, on est
-frappé de la fréquence des litiges qui surviennent entre ses différents
-Etats au sujet des questions de limites. La plupart des frontières sont
-restées jusque dans ces derniers temps indécises; nombre d’entre elles
-manquent encore aujourd’hui sur les cartes elles-mêmes de la précision
-désirable; à combien plus forte raison ne les rencontre-t-on pas
-marquées sur le terrain par des monuments solides. Cela est vrai surtout
-quand on s’éloigne des routes frayées, c’est-à-dire du lit des fleuves,
-les seuls chemins de communications faciles dans cette partie du Nouveau
-Continent.
-
-Les assistants techniques des diplomates n’ont pas eu, en effet, une
-besogne aisée, lorsqu’il leur a fallu préciser les contours des
-frontières que la politique imposait à leurs collègues de reconnaître.
-S’il est simple d’écrire, par exemple, que la frontière se confondra
-avec tel parallèle, que sa ligne suivra tel degré du méridien, il est
-bien rare que des déterminations aussi rigoureusement mathématiques
-s’accommodent avec les nécessités économiques, historiques, sociales ou
-même simplement politiques. Il est plus rare que les démarcateurs,
-chargés de reconnaître sur le terrain les lignes ainsi arbitrairement
-indiquées, parviennent à mettre en harmonie les décisions des traités
-avec les exigences non moins impératives de la topographie.
-
-Un peu de réflexion fait vite comprendre la cause toute naturelle de
-cette difficulté à laquelle se heurtent diplomates et géomètres. De nos
-jours, l’intérieur du continent sud-américain est beaucoup moins connu
-qu’il y a deux siècles, à l’époque où les expéditions d’aventuriers le
-sillonnaient dans tous les sens, à la recherche de l’or et des diamants,
-ou à la poursuite des Indiens fuyant devant la terrible menace de
-l’esclavage. Longtemps on avait oublié dans la poussière des archives,
-les relations et les itinéraires de ces hardis coureurs des bois, et
-l’on commence à peine à les fouiller curieusement, bien plus pour
-reconstituer le passé que pour en tirer des connaissances géographiques
-exactes. La science, avec ses constatations précises, ses déterminations
-rigoureuses, n’était guère le fait de ces ardents chercheurs.
-
-Si de leurs courses diverses on a conservé une notion générale des
-rivières et des montagnes qu’ils ont jadis explorées, jamais encore on
-n’a pu exécuter de ces traits topographiques une reconnaissance exacte
-comme le voudrait la clause d’un traité de limites. Celles-ci ne sont
-fixées, à vrai dire, qu’à peu près, et c’est une besogne aussi grosse
-que périlleuse souvent, pour les commissaires chargés de tracer ensuite
-sur le terrain les lignes indiquées par les conventions internationales.
-Sans parler des mécomptes dus à l’ignorance où étaient leurs signataires
-de la géographie réelle des régions visées, et qui engendrent
-d’interminables disputes, comme celle qui se prolonge encore entre le
-Brésil et la République Argentine, au sujet du territoire des Missions;
-comme la querelle qui s’élève entre la Bolivie et le Paraguay à propos
-du Chaco; comme le conflit entre le Venezuela et l’Angleterre
-relativement aux rives de l’Essequibo; comme le débat bi-séculaire entre
-la France et le Brésil au sujet de l’Oyapock, il est des dangers moins
-redoutables pour la paix des peuples intéressés, mais plus pénibles à
-affronter pour les démarcateurs eux-mêmes.
-
-Il ne faut pas oublier, en effet, que si l’on sort du lit des grands
-fleuves que sillonnent régulièrement les steamers du commerce, pour
-remonter leurs affluents presque aussi considérables, on pénètre presque
-aussitôt dans l’inconnu. Et puisqu’il s’agit le plus souvent de cours
-d’eau, mille questions se posent, dont celle-ci, qui est fort
-importante: Quel est le lit principal, entre ces bouches qui s’ouvrent
-devant vous? En supposant cette question résolue après beaucoup de
-recherches souvent très longues et très fatigantes, on peut se demander
-si le passage sera libre. Car c’est dans les hautes vallées de ces
-affluents inexplorés que se sont réfugiées les tribus aborigènes les
-plus réfractaires à la civilisation et au contact de la race blanche.
-
-Ces Indiens défendent leur retraite contre cette invasion qu’ils
-supposent à bon droit devoir troubler leur paisible jouissance, et en
-raison des difficultés du transport, des nombreux _impedimenta_ que
-traîne forcément derrière elle une expédition un peu forte, les
-vaillants et dévoués pionniers de la civilisation sont forcés d’aborder
-ces tribus avec des effectifs très restreints, avec des moyens de
-défense un peu trop sommaires. Souvent ils tombent au champ d’honneur,
-et leurs compagnons peuvent s’estimer fort heureux quand ils ont été
-épargnés par les atteintes non moins redoutables des fièvres paludéennes
-et de toutes les maladies telluriques par lesquelles la nature vierge
-protège son inviolabilité.
-
-Ces considérations suffisent à expliquer comment jusqu’en 1874, en
-dehors même des controverses sans cesse renouvelées entre les diplomates
-des deux pays depuis plus d’un siècle, la frontière entre le Brésil et
-le Pérou, par le cours du Javary, n’avait pas encore été reconnue. Le
-traité du 23 octobre 1851, par son article 7, avait fixé cette frontière
-sur la base de l’_Uti possidetis_, et à partir de Tabatinga vers le Sud,
-avait décidé qu’elle suivrait le cours du Javary depuis son confluent
-avec l’Amazone. La convention du 22 octobre 1858 avait confirmé ces
-déterminations, et un premier pas avait été fait le 28 juillet 1866, par
-une commission mixte qui avait posé une première borne à 2,410 mètres
-de Tabatinga, au coude de l’_Igarapé_ de Santo Antonio, d’où devait
-partir la ligne droite allant au nord rencontrer le Japura, en face du
-confluent de l’Apaporis.
-
-Quant au Javary, la commission Brazileiro-Péruvienne avait, la même
-année, essayé de le remonter et de triompher du redoutable obstacle
-qu’opposait la férocité tenace et acharnée des Indiens sauvages.
-Malheureusement, elle était devenue la victime de leur cruelle et
-mémorable hostilité. Soares Pinto, le chef brésilien, avait été massacré
-dans un combat livré aux Indiens Mangeronas; Paz Soldan, le chef
-péruvien, avait été par eux criblé de flèches et avait dû subir
-l’amputation de la jambe droite; presque tous les soldats de l’escorte
-étaient revenus gravement blessés.
-
-C’était donc un échec formel; c’était la perte des sacrifices que
-l’expédition avait coûtés aux deux Etats et aux explorateurs surtout,
-car bien peu parvinrent à rentrer indemnes, et ils durent abandonner à
-la rage des sauvages, avec la gloire du triomphe, les plus précieuses
-dépouilles, parmi lesquelles le plus grand des deux canots sur lesquels
-ils avaient remonté le fleuve, puis les armes, les vivres, les
-instruments scientifiques qu’ils avaient apportés. Dans leur fuite même,
-pourchassés encore par les _Mangeronas_ et les _Catuquinas_, les tribus
-les plus guerrières et les plus féroces de ces forêts inexplorées,--on
-les dit même anthropophages,--les malheureux compagnons de Soares Pinto
-eurent la plus grande peine à aborder, exténués et affolés, au premier
-comptoir de _Seringueiros_, exploiteurs de caoutchouc, situé un peu en
-amont du confluent de l’Amazone.
-
-Une pareille défaite infligée à une commission officielle de
-démarcation, ne pouvait que renforcer la légende traditionnelle qui a
-cours parmi les populations du Haut-Amazone, au sujet de la valeur et de
-l’indomptable férocité des sauvages dominateurs du Haut Javary. La
-réputation terrible de ces tribus, parmi lesquelles le rapport de Paz
-Soldan affirmait qu’il en existait encore une entièrement composée
-d’Amazones, avait fait tomber un projet vivement caressé par les
-Seringueiros, celui de profiter des relations amicales que les
-explorateurs devraient naturellement nouer avec les indigènes, pour
-remonter le fleuve à leur suite et s’installer dans ces parages si
-riches en produits naturels, et néanmoins demeurés jusque-là fermés à
-l’exploitation des spéculateurs les plus hardis.
-
-Quand on songe que depuis plus de trois siècles aucun aventurier n’avait
-osé se hasarder à la remonte du Javary au delà du 3ᵐᵉ parallèle sud, il
-est bien évident que la défaite infligée à l’expédition militaire de
-1866 devait retenir _regatoes_ (camelots-colporteurs) et _Seringueiros_,
-prudemment confinés aux abords du confluent et des localités habitées,
-dont la proximité écarte toujours les sauvages; les plus audacieux ne
-s’aventuraient pas dans l’intérieur à une distance de plus de trois
-jours de canotage.
-
-Il était donc fort naturel que le gouvernement brésilien fût vivement
-préoccupé, lorsqu’au début de 1870, on se disposait à trancher
-définitivement les divergences relatives à la frontière entre le Pérou
-et le Brésil; les craintes qu’il éprouvait au sujet des dangers
-qu’allaient affronter de nouveau les explorateurs officiels du Javary ne
-trouvaient que de trop sérieux motifs dans le désastre de la tentative
-antérieure.
-
-C’est dans ces conditions que le 17 janvier 1874, après avoir terminé la
-démarcation de la frontière septentrionale, de Tabatinga au Japura, la
-nouvelle commission mixte pénétra dans les eaux du Javary. Elle était
-présidée, pour le Brésil par le capitaine de frégate baron de Teffé, et
-pour le Pérou par le capitaine de frégate don Guilhermo Black.
-
-La commission brésilienne comprenait quatre membres, dont un, le
-médecin, jugea prudent de tomber malade au dernier moment et de demeurer
-au _quartier de la Santé_; la commission péruvienne en comptait quatre
-également; toutes deux s’étaient embarquées dans huit _chalanas_, canots
-à fond plat du pays, couvertes d’une _tolda_, sorte de cabane en
-planches de sapin, et défendues latéralement par des filets de fil de
-fer à mailles serrées. L’équipage se composait de marins bien armés et
-d’Indiens _mansos_, c’est-à-dire demi-civilisés, recrutés sur les bords
-du Solimôes et de l’Ucayale, formant un total de 82 personnes, en y
-comprenant les chefs.
-
-Cette fois, l’expédition atteignit son but; elle détermina les sources
-du Javary, après l’avoir, durant trois mois et demi de fatigues les plus
-désagréables, exploré en tous sens, et planta la borne finale de
-démarcation à la place exacte indiquée par le traité des limites. Il
-fallut aux explorateurs passer leur existence, durant tout ce laps de
-temps, dans les canots plats, où étaient les vivres, les armes, les
-munitions, les effets. Dans l’espace que n’occupait pas le matériel,
-chefs, officiers, marins et indigènes étaient entassés, tous
-affreusement mal assis ou accroupis des jours entiers, qu’il plût à
-seaux ou qu’un soleil enflammé dardât perpendiculairement ses rayons sur
-la mince _tolda_, dont la couverture était à peine séparée par quelques
-centimètres de leurs têtes. A ces désagréments s’ajoutaient ceux plus
-sensibles des privations de tout genre, d’une détestable alimentation;
-car les vivres déjà gâtés par une chaleur excessive, étaient en outre
-insuffisants, et le dernier mois on se vit réduit à subir les tourments
-de la faim, parce que la violence de la crue ne permettait pas de
-recourir à la pêche; et l’hostilité des naturels, qui pullulaient sur
-les deux rives, exigeait mille précautions pour la moindre tentative de
-chasse.
-
-D’autre part les dangers se présentaient à chaque pas des explorateurs;
-tantôt les _caldeiroès_, ces gouffres en forme de chaudières, qu’il
-fallait éviter par un effort inouï des rameurs, tantôt des rapides
-impétueux, des troncs submergés, des éboulements terribles causés par la
-crue et entraînant des arbres séculaires qui s’abattaient dans le fleuve
-avec un horrible fracas. Parfois les embuscades des sauvages prenaient
-un caractère plus sérieux; leurs hordes nombreuses cherchaient à
-surprendre les voyageurs afin de les massacrer. Ce goût des surprises
-était si naturel, si ancré chez elles, qu’elles essayèrent encore de
-recourir à ce stratagème après la bataille rangée qu’elles n’avaient pas
-hésité à offrir à poitrine découverte et dans laquelle elles avaient
-éprouvé le terrible effet des armes à répétition.
-
-Pour triompher de ces obstacles divers et néanmoins également
-redoutables, il fallait un homme comme celui que le gouvernement
-brésilien, alors dirigé par le marquis de S. Vicente, avait désigné. Le
-passé du capitaine Hoonholtz[1] répondait de son intrépidité à toute
-épreuve, de son audacieuse sagacité, de sa ténacité persévérante.
-
-[1] Après baron de Teffé.
-
-Parti avec ses collègues de Rio-de-Janeiro dès le mois d’octobre 1871,
-il allait terminer par un nouveau succès cette lutte de deux ans et neuf
-mois contre les hommes et la nature, contre l’ignorance alliée à
-l’ingratitude du climat.
-
-Il venait de parcourir l’Amazone jusqu’au delà du Pongo de Manseriche,
-dans le Pérou; il avait remonté le Huallaga jusqu’aux rapides des
-contreforts de la cordillère des Andes; le Rio-Negro et le Japura
-jusqu’aux cataractes; l’Apaporis, le Madeira, le Purus, le Jutahy, l’Iça
-et une partie du Jurua. Restait le Javary, mais cette dernière
-exploration coûta aux démarcateurs de 1874 les plus cruels sacrifices.
-
-Nous ne pouvons ici en exposer le récit minutieux; si toutes les
-journées de ce pénible voyage furent laborieuses et accidentées,
-fatigues et dangers se répétaient trop semblables pour que leur
-description ne parût pas monotone. Le rapport officiel qui les relate
-est encore inédit, néanmoins nous extrairons quelques données de
-plusieurs pages du journal écrit sur le terrain par le baron de Teffé,
-et y puiserons quelques détails d’un vif intérêt.
-
-Étant entré, le 17 janvier, dans le Javary, dès la fin de février, après
-un premier mois de fatigues incessantes, les fièvres paludéennes et le
-_beriberi_ s’abattirent sur les membres de l’expédition, enlevant le
-jeune et robuste capitaine Joâo Ribeiro da Silva, secrétaire du baron de
-Teffé, et après lui successivement trois hommes de l’équipage.
-
-A partir de ce moment, tout conspira contre les explorateurs, soumis à
-toutes sortes de privations et de souffrances.
-
-Le 1ᵉʳ mars fut une journée fort dure et marquée par un incident
-désagréable. «Dès l’aurore, écrit le chef de l’expédition brésilienne,
-nous avons été réveillés par les bruits d’alarme des sauvages. On
-entendait alternativement le _trocana_ et la _sapopemba_; le premier
-retentit comme un tambour monstrueux et le second produit le son
-lointain du canon dans une salve prolongée. C’est le ban de
-rassemblement que nous avons entendu jusqu’ici tous les matins, mais qui
-aujourd’hui a commencé de meilleure heure et se trouvait plus
-rapproché».
-
-Ce _trocana_ est depuis des siècles l’instrument d’appel, d’alarme, de
-ralliement de presque toutes les tribus indigènes de l’Amazone; c’est
-aussi un organe de transmission des nouvelles. La première _malocca_, le
-premier campement, qui entend ce signal, le répète à sa voisine, et
-ainsi de suite; de la sorte, un avis est communiqué fort au loin avec
-une rapidité qui tient du prodige. Il va de soi que la façon de battre
-le _trocana_ diffère selon le sens qu’on attache aux sons émis.
-L’instrument lui-même est fait d’un tronc d’arbre, d’un bois dur et
-compact, qui n’étouffe pas le son, mais soit au contraire très
-résonnant. Le _cupi-ihua_ est un des plus employés. Les Indiens creusent
-le tronc avec le feu, ils le polissent avec un fermoir fait des dents de
-_cutia_ (agouti), de _caitetu_ (pécari fauve) et avec une écaille _urua_
-avec lesquelles ils le décorent de ciselures. Le nombre des ouvertures
-varie; il est au moins de deux, souvent de trois et quelquefois
-davantage. La forme aussi se modifie et parfois elle est celle d’une
-contre-basse. Les baguettes sont deux pommeaux pareils à des tuyaux de
-seringue, formés d’étoupes tirées des filaments de l’arbre à
-caoutchouc, ou des rafles de grappes du palmier _pataua_. Pour battre la
-_trocana_, on la suspend au-dessus du sol avec une liane _timbo-titica_,
-sur deux fourches.
-
- * * * * *
-
-«A 6 heures, continue l’officier explorateur, j’ai donné le signal du
-départ et désigné la chalana _Mario_ pour marcher à l’avant-garde. A 6h.
-50, dans une étroite sinuosité du fleuve, la chalana nous signale
-qu’elle a aperçu les sauvages; en effet, pour la première fois ils se
-sont montrés en grand nombre et hors de la forêt, traversant de la rive
-gauche à la rive droite sur un arbre servant de pont.
-
-«J’ai voulu profiter de l’occasion pour essayer d’obtenir les bonnes
-grâces des seigneurs d’une terre si inhospitalière; m’avançant à la
-proue de mon canot, je me suis mis à leur faire des signes avec un
-mouchoir et à leur montrer quelques uns des colliers et des miroirs que
-j’apportais pour leur en faire cadeau. Le résultat de ma démonstration,
-je m’en suis aperçu immédiatement, a été de les faire courir plus vite
-vers le pont, sans même qu’ils daignassent faire attention aux appels
-amicaux des Indiens _mansos_ qui leur offraient mes cadeaux en langue
-tupy.
-
-«J’ai ordonné alors d’amarrer les barques à un petit talus de la rive
-qu’ils avaient laissée pendant qu’on couperait l’arbre, car celui-ci
-était trop bas placé pour que nous pussions passer dessous et nous
-empêchait de remonter.
-
-«Ce travail est de tous le plus pénible et le plus dangereux pour mes
-pauvres hommes; exposés sur le tronc aux ardeurs du soleil durant des
-heures entières, aux piqûres des _carapanans_, gros cousins à longues
-jambes qui nous martyrisent sans relâche, aux flèches des sauvages qui
-nous suivent et nous épient, ils y vont comme s’ils marchaient à
-l’échafaud.
-
-«Aussi bien sur 30 haches que nous avions apportées, 8 seulement nous
-restent et encore sont-elles bien abîmées; les arbres que choisissent
-les Indiens pour servir de ponts sont toujours les plus gros; pour les
-arracher, ils fouillent le talus du fleuve au-dessous des racines et
-mettent le feu à celles-ci par la partie supérieure.
-
-«Pour nous ouvrir la route, nous avons déjà jusqu’à ce jour coupé 103
-ponts de cette espèce, mais la besogne nous devient maintenant
-extrêmement pénible, faute d’hommes valides; nous sommes en effet tous
-amaigris, affaiblis par une alimentation mauvaise et pauvre; la seule
-pensée qui me réconforte, c’est que les sources du fleuve ne peuvent
-être désormais bien loin.
-
-«Pour ne pas perdre de temps, je fais distribuer notre _somptueux_
-déjeuner: deux biscuits moisis et une tasse d’eau chaude à peine sucrée;
-cette collation plus que frugale terminée, je fais placer deux
-sentinelles aux extrémités du pont qu’on allait couper; je dissémine les
-12 hommes de l’escorte en sentinelles avancées à l’intérieur du bois,
-sur la rive gauche, où j’avais à exécuter des observations
-astronomiques; le tout suivant la coutume que j’ai adoptée depuis que
-j’ai pénétré dans la région dominée par ces races féroces.
-
-«Pendant que j’étais en train de prendre la seconde série de hauteurs,
-j’ai été interrompu par la détonation d’un coup de fusil, suivi aussitôt
-de plusieurs autres. Je saisis à terre ma carabine Winchester à 18
-coups, et accompagné par mon frère qui m’aidait dans mes observations,
-je m’avançai dans la direction de l’attaque. Mes hommes avaient cessé le
-feu; genou en terre, abrités par les troncs colossaux de cette forêt de
-géants, ils épiaient dans toutes les directions, cherchant à pénétrer du
-regard l’intérieur de ce labyrinthe, où filtraient à peine quelques
-rayons de soleil.
-
-«Celui qui avait ouvert le feu me raconta avoir perçu un léger mouvement
-dans le feuillage de quelques plantes rampantes, à quelques pas de lui.
-Croyant à la présence d’un serpent, d’un de ces terribles _jararacussus_
-(_trigonocephalus atrox_) si abondants dans ces parages, il avait
-apprêté son fusil, quand soudain il avait vu un sauvage bondir du fourré
-et senti une flèche passer en sifflant près de son oreille. Il avait
-alors tiré, et l’Indien était tombé, en même temps que de tous côtés
-surgissaient de terre d’autres ennemis qui, après avoir envoyé leurs
-flèches, s’étaient de nouveau jetés sur le sol, s’échappant sans laisser
-d’eux aucune trace; les derniers coups de feu n’avaient produit d’autre
-effet que de les mettre en fuite.
-
-«Je vérifiai d’abord qu’aucun de mes hommes n’était blessé, puis je fis
-procéder à une reconnaissance du terrain environnant; nous y trouvâmes
-15 flèches à pointes d’os et 4 de bambou (_taquara_) aiguisé, les unes
-enterrées dans le sol et les autres fichées dans les troncs d’arbres; il
-n’y avait qu’un seul arc.
-
-«L’Indien qui était tombé face contre terre était un homme d’une taille
-au-dessus de la moyenne, aux épaules larges, aux bras musculeux, mais
-aux jambes fines. Il n’avait pas de tuyau de plume ni de roseau
-traversant les cartilages des narines; pour tout ornement, il portait
-des stylets en os passés à travers les oreilles. Sa peinture était en
-quelque sorte sous-cutanée; c’étaient des lignes bleues tracées avec un
-certain goût et avec art. Elle commençait sur le ventre, près du
-nombril, et montait sous la figure de deux palmes jusqu’aux seins,
-lesquels se trouvaient au centre d’une série de lignes croisées. Sur le
-visage il y avait, seulement à chaque joue, trois lignes bleues partant
-de la bouche et se terminant aux yeux.
-
-«Comme presque tous les Indiens de l’Amazone, il n’avait pas un seul
-poil sur la figure, ni sur le reste du corps; ni barbe, ni sourcils, ni
-cils; en revanche, sa chevelure était abondante, longue au sommet de la
-tête, coupée court tout autour et sur la nuque avec un instrument en os
-ou en bambou. La partie conservée dans toute sa croissance devait avoir
-environ 40 centimètres de longueur; elle était fixée par une cordelette
-à 10 centimètres au-dessus du crâne, formant ainsi un panache naturel
-qui retombait sur les côtes.
-
-«Ce qui m’a paru extraordinaire, c’est de n’avoir rencontré sur tout son
-corps aucune cicatrice, pas même des traces de morsures de reptiles ou
-de ces maudits insectes qui nous faisaient constamment porter les mains
-à nos visages enflammés.
-
-«Désirant savoir si la tribu dominante dans cette région était la même
-que celle des _Mangeronas_ qui, à 50 milles au-dessous du point où nous
-sommes, détruisit en 1866 la commission mixte présidée par Soares Pinto
-et Paz Soldan, j’ai fait examiner le cadavre par les Indiens _Ticunas_
-que j’ai amenés avec moi en qualité de rameurs et d’interprètes, puis
-aussi par les Indiens _Javeros_, qui conduisent les Chalanas
-péruviennes; mais ni à la peinture, ni aux armes, ils n’ont pu
-reconnaître la nation. Nous sommes donc sur un territoire dominé par une
-tribu complétement inconnue.
-
-«Quand l’arc et les flèches ont été ramassés, j’avais fait transporter
-le corps du sauvage dans un endroit plus découvert et examiner sa
-blessure, afin de voir s’il était possible de le sauver. Malheureusement
-pour lui, la balle l’avait atteint au front juste entre les deux yeux
-et la mort avait été instantanée.
-
-«Cet incident m’a contrarié beaucoup, non seulement parce qu’il s’est
-produit dans une journée qui est pour moi une fête (l’anniversaire de la
-naissance de mon fils Octavio), mais parce que je vois dans ce fait le
-prélude de grands dangers. Dorénavant nous devons à tout instant nous
-attendre à une surprise; la vengeance ne tardera pas!
-
-«En revenant à l’endroit où j’avais laissé les instruments, j’ai encore
-eu le temps de prendre une série de hauteurs du soleil, pendant que les
-marins achevaient de couper le pont.»
-
- * * * * *
-
-Les prévisions qu’exprimait, le 1ᵉʳ mars, le baron de Teffé, ne
-tardèrent pas à se réaliser après quatre jours d’alertes continuelles
-provoquées par les simulacres d’attaque des Indiens, qui tantôt
-cherchaient à surprendre l’expédition aux premières lueurs du jour,
-tantôt envoyaient de l’intérieur de la forêt des nuées de flèches sur
-les embarcations, où elles restaient fichées dans le bois ou bien
-empêtrées dans les mailles serrées du filet de fer.
-
-Le 5 mars eut lieu la bataille pour laquelle depuis si longtemps les
-sauvages se réunissaient.
-
- * * * * *
-
-«Ç’a été là pour nous une grande journée, dit le baron dans son journal
-écrit à huit heures du soir du 5 mars; désormais les sauvages
-n’approcheront plus les rives, encore moins se hasarderont-ils à nous
-attaquer, après l’effrayante leçon qu’ils ont reçue, ou plutôt qu’ils
-sont venus chercher en nous assaillant à poitrine découverte. Je suis
-enfin tranquille sous ce rapport, et je sens un véritable soulagement à
-le consigner dans ce journal.
-
-«L’attaque en masse tant attendue a eu lieu aujourd’hui à onze heures du
-matin; le combat a été commencé par les Indiens, qui se sont comportés
-bravement, il faut bien leur en faire honneur, en ne tirant pas une
-seule flèche à l’abri de la forêt, mais en venant se poster sur le talus
-de la rive opposée à la nôtre, à une distance de 20 mètres.
-
-«Cet obstacle vivant, qui de jour en jour devenait plus menaçant, va
-disparaître désormais; nous pourrons avoir l’esprit en repos, poursuivre
-le fatigant travail de surmonter les difficultés que la nature nous
-oppose à chaque pas, jusqu’à ce que nous atteignions, comme récompense
-de si grands sacrifices, la source principale tant désirée de ce Nil
-américain.
-
-«Qui pourra s’imaginer notre critique position? Qui pourra se faire une
-idée des soins et des précautions qu’il a fallu pour éviter une surprise
-de ces rusés fils des forêts, qui, se réunissant par milliers, nous
-suivant avec persévérance, épiant tous nos mouvements, n’attendaient
-qu’une occasion de nous écraser et de s’emparer d’un si beau butin?
-
-«Il y a cinq jours principalement que la situation s’était aggravée, car
-dès l’aurore le son lugubre du _trocano_ se faisait entendre sur les
-deux rives et à une distance chaque fois plus rapprochée; d’autres
-tambours y répondaient dans la partie supérieure du cours du fleuve.
-Chaque fois que nous devions nous ouvrir un passage la hache à la main
-en coupant un arbre-pont, les escortes des deux rives se voyaient
-obligées à faire des décharges en l’air pour mettre en fuite les
-sauvages qui nous avaient suivis en grand nombre, par l’intérieur du
-bois, se laissant voir de temps à autre, mais ne répondant à nos
-démonstrations amicales que par des envois de flèches et des cris
-gutturaux, qui trouvaient dans différentes directions des échos plus
-semblables à des aboiements de chiens qu’à des sons de la voix humaine!
-
-«L’impossibilité de chasser et de pêcher, le manque de vivres fort
-sensible déjà et qui s’ajoute aux maladies pour épuiser nos forces, sont
-autant de puissants motifs qui m’ont décidé à précipiter les événements,
-en ménageant à nos persécuteurs l’occasion de mesurer leurs forces avec
-nous.
-
-«J’ai, en conséquence, conféré ce matin avec mon collègue don Guilhermo
-Black, chef de la commission péruvienne, et d’un commun accord nous
-avons adopté la seule résolution à prendre dans les conditions
-désespérées où nous nous trouvons: _diminuer le nombre des bouches,
-puisqu’il nous est maintenant impossible d’augmenter les vivres!!!_
-
-«La discussion a été animée et chaude, parce qu’en réalité nous nous
-trouvons dans la zone la plus périlleuse, parce que nous avons plus que
-jamais besoin de monde; j’ai fait observer cependant que les malades et
-les _découragés_ sont des consommateurs inutiles et qu’en conséquence,
-j’étais décidé à les faire rétrograder aujourd’hui même, après avoir
-débarqué ma troupe dans l’endroit le plus propice pour attendre
-l’attaque des sauvages.
-
-«En effet, à neuf heures cinquante, au moment où nous doublions une
-longue pointe de sable sur la rive gauche, nous avons aperçu un pont des
-plus gros, au milieu duquel deux flèches étaient plantées verticalement;
-ce signal était une menace ou un défi, et j’ai pris aussitôt les
-précautions que le cas exigeait.
-
-«Avant de débarquer, j’ai fait décharger, puis recharger à nouveau
-toutes les armes; les sentinelles placées ensuite et les 8 _chalanas_
-échouées le long de la plage, les unes à la poupe des autres, j’ai
-procédé à un rigoureux examen des munitions de guerre et à la pesée du
-peu de vivres qui nous restent; au moment où j’allais en faire la
-distribution proportionnelle, puis désigner l’embarcation qui devrait
-redescendre les malades à l’Amazone, la sentinelle du pont cria: «Voici
-les Indiens!» et vint en courant nous rejoindre.
-
-«Effectivement les sauvages apparaissaient en groupes nombreux sur la
-rive opposée, occupant tout le talus de la courbe qui s’étendait en
-face de nous sur une étendue d’environ 400 mètres, de façon que le
-centre de leurs troupes était à peine séparé de nous par le lit du
-fleuve, sur ce point tout au plus large de vingt mètres. Tous étaient
-absolument nus, peints avec l’argile rouge _taua_, et avaient les
-cheveux dressés en panache sur la tête.
-
-«Comme je l’avais prescrit d’avance, chaque matelot se posta rapidement
-derrière son embarcation, tous se mettant ainsi à l’abri de l’attaque de
-la rive droite, puisque les chalanas échouées avec leurs filets de fil
-de fer descendus formaient, grâce à la hauteur de la _tolda_, un rempart
-sûr; dans le cas où nous serions en même temps attaqués à
-l’arrière-garde, nous devions embarquer sans retard et sous la
-protection des filets de fil d’archal qui nous avaient déjà rendu tant
-de bons services, nous aurions repoussé les ennemis.
-
-«Une autre de mes prescriptions était l’interdiction absolue de tirer un
-seul coup sans mon commandement, car je comptais beaucoup sur l’effet du
-bruit d’une seule décharge pour les effrayer et épargner des existences.
-
-«Heureusement, les Indiens n’ont pas employé la tactique pourtant facile
-à deviner de nous attaquer simultanément par devant et par derrière; au
-contraire, et à notre grand étonnement à tous, ils n’ont entamé les
-hostilités qu’après s’être réunis en files compactes sur la partie
-découverte de la rive opposée, appuyés par le gros de leurs forces
-resté à l’intérieur de l’épaisse forêt qui abritait leur arrière-garde.
-
-«Aussitôt qu’ils eurent pris position, ils commencèrent à pousser des
-cris infernaux, sans doute pour nous défier, frappant leurs arcs du
-faisceau de leurs flèches, tandis que le _Tuchaua_, le chef principal,
-le seul sauvage qui eût la tête ornée d’une aigrette (_cocar_) de plumes
-blanches, exécutait en avant un mouvement du corps, comme s’il eût voulu
-se précipiter dans l’eau, mouvement que les autres imitaient en faisant
-onduler le panache de leurs cheveux durs et noirs, tantôt leur couvrant
-le visage, tantôt leur retombant sur les côtes. Pour la première fois,
-dans ces deux années et demie d’explorations sur le territoire des
-Indiens, au Sud et au Nord du Haut-Amazone, je me vois au milieu de
-véritables sauvages. Tous ceux que nous avions jusqu’ici rencontrés
-avaient été plus ou moins, sinon civilisés, du moins en contact indirect
-avec les blancs.
-
-«Je profitai de ces quelques minutes d’hésitation pour ordonner aux
-interprètes de l’_Ucayali_ de leur parler, en leur offrant des miroirs,
-des colliers et autres objets, pendant que mon frère, se rappelant qu’il
-avait apporté un orgue de Barbarie pour nous distraire pendant nos
-longues et monotones soirées, lui faisait jouer un air joyeux, afin de
-voir s’il parviendrait ainsi à les calmer.
-
-«Ils firent réellement une pause dans leurs cris, mais ou bien ces
-sauvages détestent la musique et ne comprennent pas les amabilités, ou
-bien ils ont supposé que nous agissions de cette sorte pour implorer
-grâce auprès d’eux, car c’est après toutes ces démonstrations d’amitié
-que, jetant le pied en arrière et bandant leurs arcs, ils nous ont lancé
-une bonne centaine de flèches, qui ont passé en sifflant au-dessus de
-nos têtes, se sont enterrées dans le sable, plantées dans la coque et
-dans la _tolda_ des chalanas, ou sont restées prises dans nos filets de
-fer.
-
-«A cette occasion, j’ai répondu par le commandement de: Feu!
-
-«Notre décharge aurait dû faire de nombreuses éclaircies dans leurs
-rangs; cependant il en venait d’autres en avant et, contre notre
-attente, loin d’être terrifiés, ils ont continué à nous lancer des nuées
-de flèches qui heureusement ne nous atteignaient pas, grâce à notre
-retranchement. La ténacité de l’attaque pouvait toutefois rendre notre
-position critique; nous avons dû par suite exécuter un feu nourri
-d’environ une demi-heure, pendant lequel nos _Winchester_ de 18 coups,
-_Spencers_ et _Comblains_ se sont comportés de façon à les convaincre de
-notre supériorité.
-
-«La multitude qui sortait du bois et venait grossir les rangs de
-l’avant-garde était parvenue même à avancer jusqu’au milieu du pont, et
-déjà je prévoyais le passage de l’ennemi sur notre rive, puis une lutte
-désespérée à l’épée et à la baïonnette, quand subitement une véritable
-panique s’est emparée des sauvages; ils ont tout à coup cessé les
-vociférations dont ils nous étourdissaient, puis tournant le dos et
-courbés en avant, ils ont fui vers la forêt dans le plus grand désordre
-et la plus grande confusion, s’embarrassant les uns dans les autres.
-
-«C’est qu’à la fin le _Tuchaua_ était tombé.....
-
- * * * * *
-
-..... «J’ai là, près de moi, son modeste _diadème_, une espèce de
-guirlande de plumes blanches que je conserverai comme un souvenir de
-cette journée si heureuse pour nous, puisque, sans perdre un seul homme,
-nous avons, par notre victoire d’aujourd’hui, affirmé notre suprématie
-dans cette région des indomptables habitants de la forêt.
-
-«Le danger passé et, maître du champ de bataille, j’ai employé le reste
-de la journée à faire couper l’énorme arbre-pont qui nous barrait le
-passage, à recueillir les arcs et les flèches dispersés et à faire
-enterrer les quelques morts que dans leur fuite précipitée, après la
-chute du _Tuchaua_, ils n’avaient pas songé à emporter dans l’intérieur,
-comme ils l’avaient toujours pratiqué auparavant. Il n’était pas non
-plus resté un seul blessé, et je le regrette beaucoup, car j’aurais
-désiré l’emmener avec moi et domestiquer à force de soins affectueux un
-Indien d’une tribu aussi vaillante, dont je ne puis désigner la nation
-par le nom, car je n’ai pu par aucun moyen le découvrir.
-
-«Enfin, aujourd’hui a été un grand jour pour nous, et en terminant le
-récit de ces événements, j’espère dormir tranquille cette nuit, chose
-que je n’ai pu faire depuis longtemps.....»
-
- * * * * *
-
-C’est au milieu de ces luttes, des souffrances de toute nature dues aux
-privations et à la maladie, que l’expédition acheva de remonter le
-Javary. Deux épidémies exercèrent à la fois leur action meurtrière sur
-cette poignée d’hommes résolus, martyrisés jour et nuit, par l’horrible
-fléau des moustiques, _borrachudos_ (ivres) et des _moscas-varejas_
-(mouches vivipares); elles ne purent cependant les faire reculer.
-
-Des 82 personnes qui, le 17 janvier, avaient pénétré dans le Javary
-pleines de vie et d’enthousiasme, 55 seulement en atteignirent, le 14
-mars, la source tant désirée.
-
-Rouvrons ici encore, à cette date, le journal du baron de Teffé:
-
-
-«14 Mars.
-
-«Voici finie notre épineuse mission! écrit-il; la satisfaction que nous
-en éprouvons est réellement inexprimable.
-
-«L’impétueux Javary, par le bras principal duquel nous avons remonté
-jusqu’à présent, a commencé à diminuer de volume un peu au-dessus du
-confluent du _Paysandú_, par 6° 36′ de lat. sud et 30° 11′ de longitude
-occidentale du méridien de Rio de Janeiro. A partir de 6° 53′ et 30°
-51′, il a diminué encore après la bifurcation d’un autre de ses
-affluents, auquel j’ai donné le nom de _Rio da Esperança_, rivière de
-l’Espérance, parce que désormais le tronc principal ayant beaucoup moins
-d’eau, nous avions l’espoir d’arriver promptement à la source.
-
-«A un jour de voyage au-dessus de cet affluent, nous en avons rencontré
-un autre qui, se trouvant sur la rive gauche, et par conséquent
-péruvienne, a été baptisé par mon collègue du nom de _Rio de la
-Fortuna_.
-
-«Finalement le Javary, réduit à un insignifiant _igarapé_, comme
-l’Indien appelle les ruisseaux navigables seulement pour sa pirogue,
-lequel, malgré la crue produite par les pluies incessantes de ce mois,
-n’avait pas plus de 50 centimètres de profondeur et de 15 mètres de
-largeur, avait encore diminué au-dessus d’un autre affluent de la rive
-brésilienne, auquel, en raison de ses eaux noires, silencieuses et
-littéralement couvertes par les arbres des deux rives, j’ai donné le nom
-de _Rio Triste_.
-
-«Jusqu’ici nous n’avions eu à couper que des ponts, 176 au total,--mais
-voici quatre jours que l’obstruction complète de cet insignifiant
-ruisseau nous donne un travail insensé. A tout instant nous échouons,
-nous devons sauter à l’eau et pousser les _chalanas_ à force de bras, ou
-alors ouvrir un chemin en coupant avec nos sabres les branches les plus
-basses de cette épaisse voûte de verdure formée par les arbres des deux
-rives. La largeur du Javary est telle dans ces derniers trois milles,
-que nous devrons descendre la poupe en avant; l’espace manque pour
-retourner les _chalanas_.
-
-«Du point où nous sommes, il est absolument impossible d’aller plus
-loin, ce n’est déjà plus un _rio_, ni un _igarapé_, c’est un torrent
-insignifiant formé des filets d’eau sortis des _igapos_, ou grands
-bourbiers de cette région humide et marécageuse, où dans la saison
-pluvieuse ils se réunissent aux eaux qui découlent sur le sol des
-hauteurs environnantes.
-
-«C’est hier, à 2 heures de l’après-midi, que nous avons atteint ce
-point; ayant constaté que la navigation est complètement impraticable
-dorénavant, j’ai débarqué avec tout mon monde pour achever l’exploration
-par terre.
-
-«J’ai monté aussitôt mon léger observatoire sur un point découvert de la
-rive gauche et j’ai pris quelques séries de hauteurs, aidé par mon frère
-Carlos von Hoonholtz, qui, bien qu’assez malade, me rend encore
-d’excellents services en comptant à l’unique chronomètre qui ait
-conservé une marche régulière sur les neuf que j’avais apportés avec
-moi.
-
-«Nous avons coupé un arbre très droit et très élevé de _Pao Mulato_
-(bois cuivre) pour servir de borne finale, et j’ai chargé le charpentier
-Mirales d’en faire une énorme croix, symbole de la rédemption, que je
-veux laisser dans cette région inhospitalière.
-
-«Pendant la nuit, j’ai fait des observations pour la latitude et ce
-matin je suis revenu prendre trois séries de hauteurs du soleil pour la
-longitude; cela fait, j’ai laissé mon frère se charger d’écrire
-l’inscription sur le monument de délimitation, et je me suis mis en
-marche avec mon collègue don Guilhermo Black, ses adjoints et une
-escorte de huit marins impériaux à la recherche de la source. Le plan de
-cet _igarapé_ a été levé, en indiquant les directions magnétiques au
-moyen d’une boussole portative et en prenant avec le micromètre de
-Lugeol la distance d’une courbe à l’autre.
-
-«Au bout de huit milles de marche avec de courts zigzags, l’_igarapé_
-s’est perdu dans un _igapo_, sur un terrain complètement marécageux à
-l’Est comme à l’Ouest. Je puis dire qu’à cet endroit la source
-principale du grand fleuve Javary sortait sous nos pieds!
-
-«Il était quatre heures du soir; nous sommes revenus en hâtant le pas
-pour atteindre les _chalanas_ avant la nuit, lorsque soudain nous avons
-vu une flèche nous croiser par devant et immédiatement ensuite une
-seconde frôlant l’épaule d’un marin s’est fixée dans la manche de sa
-chemise. Nous nous retournons aussitôt et apprêtant nos armes, nous
-apercevons sur notre droite une troupe d’Indiens qui se confondent
-presque avec les troncs d’arbre de cette forêt obscure, mais dont le sol
-est aussi propre que celui du verger le mieux entretenu.
-
-«Nous faisons une décharge qui les met en fuite, puis avançant de
-quelques mètres, nous feignons de les poursuivre en tirant toujours, et
-aussitôt obliquant à gauche, nous continuons notre marche et nous
-arrivons sains et saufs à la nuit tombante.
-
-«J’ai trouvé la croix érigée et entièrement ornée de guirlandes de
-fleurs du _Manaca_ sylvestre. A cette source principale du Javary, j’ai
-donné le nom d’_Igarapé 14 mars_, pour rappeler l’anniversaire de la
-naissance de notre bien-aimée Impératrice, date mémorable pour nous
-Brésiliens et surtout pour cette poignée d’explorateurs, qui dans ce
-jour heureux ont atteint le but tant souhaité de tant de sacrifices!
-
-«Demain sera dressé le procès-verbal d’établissement de la dernière
-borne de délimitation entre le Brésil et le Pérou, quand nous aurons
-calculé les coordonnées de ce point et celles de la source du fleuve que
-nous avons visitée tantôt.»
-
-
-15 mars.
-
-«Une heure de l’après-midi.--Les sauvages ne sont pas revenus nous
-incommoder, en sorte qu’après avoir terminé mes observations de ce
-matin, j’ai trouvé:
-
-Pour la borne { latitude 6° 59′ 29″ Sud.
- { longitude 30° 58′ 26″ Ouest de Rio Janeiro.
-
-Pour la source { latitude 7° 1′ Sud.
-(=en négligeant les secondes=) { longitude 31° 1′ Ouest Rio de Janeiro.
-
-«Ces coordonnées, inscrites sur la borne et dans le procès-verbal,
-celui-ci lu et signé en double sur les autographes écrits en portugais
-et en espagnol, nous déposons autour de la croix les objets que j’avais
-apportés pour des cadeaux, puis, je rends grâce à Dieu de l’heureux
-achèvement d’une si pénible mission, et après avoir embrassé mon frère
-et mon collègue péruvien, nous embarquons chacun dans notre _chalana_; à
-l’heure où j’écris cette page de mon journal, nous sommes déjà en train
-de descendre, la poupe en avant, en poussant les embarcations à la
-perche.»
-
-
-16 mars.
-
-«Hier, nous avons peu avancé en cinq heures de voyage, parce que les
-eaux ont baissé et que nous échouons à tout instant.
-
-«Aujourd’hui j’ai donné le signal du départ dès les premières lueurs du
-jour, car je suis persuadé que si le fleuve continue à baisser, nous
-serons exposés à de grands dangers. La viande sèche et salée est
-épuisée, et comme nous avons consommé notre dernier morceau de sel avant
-d’atteindre la source, nous n’avons absolument plus rien avec quoi
-assaisonner les haricots et la farine de manioc moisie, les seuls
-aliments qui nous restent. Le peu de biscuits que j’ai trouvé dans la
-chalana _Gastao_, quand le 5 de ce mois, avant l’attaque des sauvages,
-j’ai passé la revue des vivres, a été par moi offert à la Commission
-péruvienne qui n’est pas, comme nous, habituée à la farine de manioc.
-
-«Actuellement, nous nous trouvons dans une véritable pénurie: On ne peut
-pêcher à cause de la violence du courant, la chasse est entravée par les
-indigènes et nous avons mangé notre dernier morceau de viande à notre
-dîner d’aujourd’hui!... Quelle triste perspective lorsqu’on a devant soi
-près de 2,000 kilomètres à parcourir!
-
-
-17 mars.
-
-«Il s’est passé ce matin un fait qui aurait pu avoir pour nous de
-funestes conséquences. Nous naviguions en ligne au milieu du fleuve,
-afin d’utiliser toute la vitesse du courant, lorsqu’au moment de doubler
-une pointe couverte de cannes sauvages, la chalana _Jaquirana_, celle de
-mon frère, qui descendait en tête de la colonne, heurta de la proue à un
-terrible obstacle.
-
-«Une palissade de pieux verticaux fermait complètement le fleuve d’une
-rive à l’autre; l’eau refoulée par ce barrage formait une véritable
-cataracte, écumant rageusement, et se précipitant par dessus la forêt
-des pieux reliés entre eux par des perches amarrées avec des lianes.
-L’équipage de la chalana n’a pu éviter qu’elle ne fût lancée contre le
-barrage, où elle s’est crevée, et bien vite remplie au point d’être
-presque submergée.
-
-«Pendant ce temps, la chalana _Oscar_, où je navigue, est arrivée à son
-tour; voyant le péril qui menace mon frère et nous tous également, je
-fais prendre les sabres et les haches pour ouvrir le passage, en
-coupant les perches et les lianes qui reliaient entre elles les grosses
-pièces de la palissade. Les autres chalanas auxquelles la courbe du
-fleuve dérobait la vue de ce qui se passait, sont venues fatalement se
-jeter sur l’estacade et sur nos deux embarcations déjà en situation si
-critique.
-
-«Nous avons réellement passé un terrible quart d’heure, jusqu’à ce qu’à
-force de coups désespérés les lianes aient été rompues et que plusieurs
-pieux du milieu se fussent désagrégés; nous avons alors réussi à
-échapper au danger, et nous nous sommes trouvés précipités de l’autre
-côté du barrage par la violence du courant.
-
-«Un des ponts qu’à la montée nous avions coupé par le milieu et dont les
-extrémités gisaient au fond du fleuve, avait servi aux Indiens pour y
-appuyer la partie supérieure du barrage si solidement construit.
-
-«Ce qui nous a échappé dans l’extrémité où nous nous voyons, c’est
-l’imprudence avec laquelle nous nous sommes exposés aux flèches
-mortelles en travaillant à découvert sur les _toldas_, sans nous abriter
-avec nos filets protecteurs. Toutefois aucun sauvage ne nous a attaqués
-dans cette occasion où ils pouvaient parfaitement nous tuer tous... Quel
-était donc le but de ce barrage?... De nous empêcher de descendre?...
-Mais c’eût été à leur propre détriment, car ils avaient à craindre une
-seconde leçon aussi sévère que celle du 5. Nous cribler de flèches de
-l’intérieur de la forêt pendant que nous serions occupés à détruire
-l’obstacle? Nous avons été, en effet, arrêtés par cette occupation, et
-pas une seule flèche ne nous a été envoyée... Quoi qu’il en soit, le
-péril est passé, et sauf notre inquiétude, nos chalanas emplies d’eau,
-nos _toldas_ déchirées, nous n’avons pas éprouvé d’autres dommages.
-
-«Le pire, c’est que, pour tuer la faim, nous n’avons que la répugnante
-alimentation de haricots cuits sans sel, mélangés avec de la farine de
-manioc qui exhale une insupportable odeur de moisi.»
-
-
-18 mars.
-
-«La nuit que nous venons de passer a été un véritable martyre. Tout ce
-que nous possédons est mouillé, et comme le soleil ne s’est pas montré
-hier, nous n’avons pu sécher nos effets, car on ne peut faire de feu
-dans les chalanas, et c’est à peine s’il y a un petit foyer de chaudron
-dans les deux _barques-cuisines_. Comment nous coucher?... Par dessus le
-marché, les _carapanans_ ont été furieux, comme il arrive chaque fois
-qu’il pleut.
-
-«Remarquant ce matin que l’état de santé de mon frère s’était aggravé,
-je l’ai installé auprès de moi dans la chalana _Oscar_, où je suis, et y
-ai amené aussi l’infirmier Paixao. Mon frère et le chef péruvien Black
-sont atteints du _beriberi_, de même que cinq marins Impériaux; tous les
-autres, y compris les Indiens rameurs, souffrent des fièvres
-intermittentes et paludéennes.
-
-«Quand arriverons-nous, mon Dieu?»
-
-
-21 mars.
-
-«Mon pauvre et bien-aimé frère est mort!.....»
-
- * * * * *
-
-Ces citations donnent une idée des épreuves subies par l’expédition. Le
-dessinateur Carlos von Hoonholtz, frère du vaillant chef brésilien,
-venait de succomber à son tour; les uns morts, les autres hors d’état,
-tous malades, c’est dans cette situation que s’accomplit le retour, où
-l’on dut déployer des efforts inouïs pour s’ouvrir un chemin à travers
-les palissades de pilotis dont, comme on vient de le voir, les sauvages
-avaient obstrué le cours du fleuve, pour barrer le passage.
-
-Enfin, après environ quatre mois de souffrances indescriptibles, les
-survivants arrivaient complètement affaiblis, au fort de Tabatinga,
-situé sur la rive gauche du Haut-Amazone, en face de l’embouchure du
-Javary.
-
-Il y avait bien peu de marins capables encore de l’effort nécessaire
-pour soutenir une rame. Parmi les officiers, aucun ne pouvait se tenir
-debout. Le chef péruvien Black et ses trois adjoints étaient revenus
-tous, il est vrai, bien que gravement atteints du terrible _beriberi_;
-mais de la commission brésilienne, le chef à peine et tout seul, le
-baron de Teffé était arrivé vivant, et dans un tel état qu’il fallut le
-descendre à terre à force de bras!
-
-De Manaos, capitale de la province de Amazonas, il était parti entouré
-de camarades vigoureux, de compagnons enthousiastes; maintenant, il
-rentrait dans une bourgade de gens civilisés, seul et presque moribond!
-
-Le chef péruvien don Guilhermo Black put tout au plus rentrer dans sa
-patrie pour y mourir du _beriberi_, et le même sort était réservé à
-plusieurs de ses compagnons.
-
-Néanmoins, la mission des démarcateurs avait été complètement remplie.
-La borne des limites avait été plantée au point terminal même fixé par
-le traité, c’est-à-dire à la source principale de ce fleuve mystérieux,
-presque enchanté, dont le cours supérieur était jusque-là l’objet des
-doutes et des incertitudes des géographes, comme aussi d’interminables
-contestations entre les Etats limitrophes. A force de volonté,
-l’opposition des hommes et la résistance âpre de la nature avaient été
-vaincues; les explorateurs avaient trouvé le point inaccessible, la clef
-depuis cent ans recherchée pour fermer la grande question des limites
-entre l’Empire et la République du Pérou.
-
-Le succès d’une mission si bien remplie valut au capitaine Hoonholtz,
-dès le 11 juin 1873, après la démarcation de la frontière
-septentrionale, le titre de baron de Teffé, juste récompense de ses
-efforts et éclatante attestation des services qu’il avait rendus. Comme
-le fit alors observer le _Nouveau-Monde_, de _New-York_, en rendant
-compte de cette exploration, deux exceptions doivent être signalées dans
-la vie militaire du baron de Teffé: la décoration d’_officier du
-Cruzeiro_ ou de l’_Etoile du Sud_ obtenue par ses exploits de guerre à
-l’âge de vingt-huit ans et que jusqu’alors personne n’avait obtenue
-aussi jeune; puis ce titre de baron, qui n’avait encore été accordé à
-aucun militaire d’un grade aussi modeste et relativement aussi peu âgé.
-
-Parti de Rio de Janeiro pour l’Amazone en octobre 1871, le baron de
-Teffé y rentrait seulement en juillet 1874, avec un prestige encore
-augmenté par l’excellent accomplissement de sa tâche difficile.
-L’accueil qu’il y reçut fut digne de son mérite. Dans la séance de la
-Chambre des députés, le 18 août 1874, M. Rodrigo Silva, actuellement
-ministre des affaires étrangères, traitant de la frontière
-septentrionale de l’Empire, s’exprimait ainsi:
-
- --«Je ne veux pas terminer cette partie de mon discours sans
- adresser, au nom de mon pays, un vote de remerciement au
- démarcateur brésilien, au distingué baron de Teffé, pour le zèle,
- l’activité et le patriotisme avec lesquels il s’est acquitté de sa
- difficile mission.»
-
-Ce qui précède suffit pour montrer ce qu’a été cette exploration du
-Javary, la première complètement réalisée qu’on connaisse, et qui a
-donné d’un seul coup des résultats définitifs. Les démarcateurs n’ont
-pas eu seulement le mérite de fournir la solution d’une question de
-limites, ils ont ouvert la voie à une exploitation industrielle et
-commerciale vainement tentée avant eux. Le Javary est dès aujourd’hui
-parcouru, sillonné par les steamers du commerce, venant chercher la
-cueillette des produits spontanés de la forêt. L’Indien féroce, que le
-baron de Teffé n’a pu nommer, n’a pas davantage trouvé aujourd’hui de
-place dans la classification de l’ethnologue, car il a fui devant la
-poussée envahissante des _seringueiros_, des _regatoès_ et des coupeurs
-de _piassava_, mais sa fuite a rendu la place libre.
-
-Le Javary, dernier affluent de l’Amazone brésilien, fleuve aux eaux
-blanches, reçoit quantité d’_igarapés_ affluents dont les eaux sont
-noires. Son long cours est sur toute sa longueur, comme celui du Purus,
-entièrement libre; nulle part on ne voit les roches l’accidenter, former
-des sauts, des chutes ou des rapides; si parfois, comme il arriva
-constamment à la commission, l’eau apparaît bouillonnante, c’est que des
-troncs d’arbres déracinés par les crues, ou jetés en guise de pont par
-les Indiens, obstruent passagèrement son lit. Les tourbillons toutefois
-sont fréquents; ils sont dus aux remous produits par les courbes trop
-brusques du fleuve, qui est extrêmement sinueux. Près du confluent, le
-lit du fleuve est vaseux; plus haut, il présente un fond de sable qui se
-continue jusqu’aux sources; ce fond de sable est toutefois, de distance
-en distance couvert d’une couche d’argile: une seule fois on a rencontré
-le caillou par 6°37′ de lat. et 30°17′ de long. occid. à environ 100
-milles au dessous de la borne de démarcation des sources.
-
-Depuis le confluent de l’Amazone, jusqu’à la bouche du rio Paysandu, par
-6°35′ de lat. et 30°10′45″ de long. O., le Javary est navigable par des
-bateaux à vapeur; la commission l’a parcouru au moment de la pleine
-crue, et y a relevé des fonds de 8 à 15 mètres. En amont, la diminution
-de profondeur est très considérable; malgré la crue, la sonde ne
-trouvait plus successivement que 4, 3, 2 mètres, puis moins de 1 mètre;
-çà et là des dépressions accusaient encore 6 et 8 mètres d’eau, mais ce
-n’étaient plus que des poches dues à l’action du courant rendu plus
-violent par les courbes. M. le baron de Teffé calcule qu’il a rencontré
-plus de 1 mètre d’eau pendant 200 milles sur le cours supérieur, mais il
-estime qu’à l’époque des eaux basses le lit n’a guère, au-dessus du
-Paysandu, que 30 à 40 centimètres d’eau.
-
-Les rives sont alternativement de sable ou d’argile; le premier
-cependant est de beaucoup moins fréquent et se présente en plages
-allongées dans la partie convexe des courbes; tout à fait en amont, il y
-a des endroits où les rives sont bordées de grands roseaux dont les
-Indiens se servent pour faire leurs flèches. Ils utilisent à cet effet
-la longue extrémité de la plante, qui est très affilée et légère. La
-présence de ces roseaux dans un cours d’eau indique toujours la
-proximité des sources; aussi leur apparition fut-elle saluée par les
-cris de joie des rameurs indigènes de l’expédition.
-
-En général la rive est basse, mais à tout instant elle se relève en
-_barreiras_, ou berges, dont quelques-unes sont assez élevées; tout près
-du 7ᵉ degré, on en a rencontré une haute de 17 mètres; c’était la plus
-considérable de tout le cours du fleuve. Ces berges sont argileuses,
-composées le plus souvent d’ocre rouge, _taua_, dont se servent les
-sauvages pour se peindre le corps. Par places, cette argile est jaune.
-
-Partout dominant ces berges et le lit du fleuve, parfois en couvrant le
-cours comme d’une voûte épaisse, s’étend la forêt vierge. C’est à peine
-si trois ou quatre fois sur toute la longueur du fleuve une éclaircie
-permet au regard d’entrevoir à quelque distance, soit un sentier indien,
-soit un semblant de clairière ou de _campo_. L’horizon n’a que quelques
-mètres; cependant il est aisé de reconnaître que le terrain est
-mouvementé par une série de faibles ondulations à hauteurs presque
-constamment décroissantes. Il n’y a nulle part de montagnes, sauf vers
-l’ouest, à quelques lieues de la rive gauche, où le _Cerro de
-Conchaguayo_ profile ses petites croupes, séparant les bassins du Javary
-et du Ucayali, en territoire péruvien.
-
-La forêt a partout le caractère et l’aspect du grand bois; dans le haut
-du fleuve, elle se compose d’arbres très élevés, au tronc lisse comme
-celui des platanes, mais d’une rigidité remarquable, balançant leur
-sommet touffu au-dessus d’un sol entièrement constitué par un humus
-noirâtre, mais absolument propre, comme s’il eût été nettoyé au balai.
-L’_igapo_ ou _gapo_, la forêt marécageuse des sources, n’est qu’une
-haute futaie se dressant dans un terrain tourbeux.
-
-Les essences les plus abondantes dans ces forêts sont le _manaca_, sorte
-d’azalée géante, qui présente, comme la nôtre, des fleurs rouges,
-blanches ou lilas; la vanille à longues gousses et l’odorant _cumaru_.
-Comme de magnifiques spécimens de la flore équatoriale; on voit les
-palmiers de toute espèce, et particulièrement le _paxiuba_, ou _palmeira
-barriguda_, dont l’énorme tronc se renfle à mi-hauteur en forme de
-poire. Cette singularité lui a valu la préférence des Indiens
-_catuquinas_, qui en emploient l’épaisse écorce, assez facile à
-détacher, pour former leurs canots; il suffit en effet d’en boucher les
-deux extrémités avec l’argile _taua_, mélangée à une sorte de résine
-noire, pour avoir une embarcation toute faite et à peu de frais.
-
-Dans le bas Javary, on trouve en très grand nombre la _siphonia
-elastica_, qui produit le caoutchouc; le _castanheiro_, _Bertholetia
-excelsa_, ou châtaignier, qui donne la noix du Brésil ou de Para; la
-_Sumaumeira, chorisia ventricosa eriodendron sumauma_, colossal par la
-hauteur et par la grosseur, le baobab amazonien, dont le tronc est
-soutenu à la base par des contreforts, partant de l’arbre à 10 et 12
-pieds du sol et s’écartant en arc-boutants; les compartiments ainsi
-ouverts sont si larges que plusieurs personnes y trouvent aisément
-place; le _sapopemba_ peut être appelé son frère; presque aussi gros et
-grand, lui aussi a des contreforts s’écartant de la racine-mère
-verticale, et qui vont s’enfoncer en terre à une distance de plusieurs
-mètres. Les Indiens lui ont trouvé un emploi curieux et fréquent. Ayant
-remarqué que la racine-mère est creuse, ils en utilisent sa sonorité, en
-frappant avec violence les racines divergentes sur leur face latérale,
-au moyen d’une grande palette terminée par une grosse balle du même
-bois, et obtiennent ainsi une résonnance énorme, dont les vibrations
-s’étendent fort loin comme des coups de canon. C’est, comme on l’a vu
-plus haut, un de leurs appels de guerre.
-
-L’arbre à lait, _Lecheguayo_, connu surtout des Indiens Péruviens, et
-qui fournit une sève rafraîchissante, employée par les Indigènes comme
-boisson. C’est sans doute le _Galactodendron utile_ dont Humboldt vante
-la sève lactée; puis l’_Embauba_ ou _Umbauba_, l’arbre du paresseux, car
-il est le refuge favori de l’_aï_, entièrement creux et tout rempli de
-cire, lorsqu’il est vieux, tant les abeilles y ont élu domicile; les
-fourmis lui font une guerre acharnée pour s’emparer du miel qu’il peut
-contenir, et les Indiens, qui connaissent cette particularité, l’ouvrent
-en deux et trouvent au centre un immense fuseau de cire, comme un
-gigantesque cierge d’église.
-
-Bien d’autres essences complètent la population forestière: le _pao
-d’arco_, l’ébène vert (_tecoma leucoxylon_), d’environ 30 mètres de
-hauteur; le _pao mulato_; le _comaru_ (_vervonva comara_) au bois
-blanc-perle à veines jaunâtres et aux pores linéaires d’une finesse
-extrême; le _massar anduba_ (mimusops elata), d’une hauteur de 25
-mètres, d’un diamètre d’environ 3 mètres, au bois rouge foncé, d’un
-grain très serré et employé comme pilotis des ponts par sa longue durée
-en contact avec l’eau; dans les clairières, les endroits découverts,
-abondent le _smilox_, la salsepareille, que maintenant exploitent de
-rudes aventuriers Cearenses; la vanille, ici géante, dont les gousses
-sont plus longues que dans toutes les autres variétés connues.
-
-Depuis l’embouchure du Javary, en remontant jusqu’au sixième degré
-parallèle Sud, la région paraît occupée par les Indiens Catuquinas; en
-amont s’étend une zone assez large, 30 à 40 milles en latitude environ,
-qu’on peut appeler neutre, car elle est déserte, ou du moins paraît
-comme respectée de concert par les indigènes du cours moyen, les féroces
-Mangeronas et les tribus belliqueuses qui dominent ces sources, afin de
-ne pas se trouver en contact. C’est sans doute pour ce motif que cette
-zone est peuplée, avec une abondance extraordinaire, de bêtes de chasse;
-les cerfs y pullulent (_veados_) et avec eux les pécaris ou porcs
-_caitetus_, comme les appellent les Indiens, et de toutes les variétés,
-y compris les _queixadas brancas_ (à mâchoire blanche), au poil d’un
-gris pâle, qui ont dans le dos une poche ou trou d’où s’exhale une odeur
-infecte, et qui d’ailleurs sont assez féroces pour attaquer l’homme
-alors que tous leurs congénères ont pour premier instinct de le
-fuir.--Les oiseaux sont extrêmement nombreux et leurs espèces des plus
-variées, surtout les _mutuns_, noirs et gris à tête rouge, sorte de
-faisan de plus grande taille que le nôtre, ainsi qu’une grande variété
-de canards sauvages.
-
-Dans le haut du Javary, on ne voyait plus d’oiseaux, ou du moins il
-n’était plus possible de les approcher. Pareille observation avait été
-faite dans le bas en traversant la région occupée par les Catuquinas,
-preuve nouvelle que la zône dont il vient d’être parlé était réellement
-neutre entre les diverses tribus. On sait déjà qu’il a été impossible de
-donner aucun nom à celles de ces dernières qui avoisinent les sources du
-Javary; il est donc oiseux d’essayer à cet égard une supposition
-quelconque.
-
-Il convient toutefois de terminer ces notes rapides par une constatation
-significative: nulle part chez les Indiens que l’expédition a
-rencontrés, elle n’a trouvé d’instrument en fer ou en pierre; tous ceux
-dont ils font usage sont en bois et en os.
-
-Cette circonstance est l’indice le plus caractéristique peut-être de
-toute absence de contact antérieur entre ces Indiens et la civilisation
-blanche.
-
-
-
-
-II
-
-
-Ce nous parait être un complément opportun de l’exposé précédent, que
-d’emprunter à la _Folha de Commercio_ de Lisbonne, du 1ᵉʳ janvier 1888,
-quelques données biographiques que ce journal transcrit du Dictionnaire
-biographique brésilien, sur l’auteur principal de cette belle, mais si
-pénible exploration. On va voir que ses antécédents justifiaient
-amplement la confiance mise en lui par son gouvernement, comme aussi ses
-actes ultérieurs ont démontré que le baron de Teffé est à la hauteur des
-besognes les plus difficiles.
-
- * * * * *
-
-«Antonio Luiz von Hoonholtz, baron de Teffé, est né à Rio de Janeiro le
-9 mai 1837; il avait pour père Frédérico Guilherme von Hoonholtz et pour
-mère D. Joanna Christina von Hoonholtz. Dès ses plus tendres années, il
-donna des preuves saillantes d’une notable précocité; à l’âge où tous se
-font surtout remarquer par la légèreté particulière à la jeunesse, il
-témoignait d’une notable facilité de compréhension et d’un persévérant
-amour de l’étude.
-
-«Selon les indications paternelles, et obéissant à une vocation
-reconnue, il fut immatriculé à l’Ecole de marine le 25 janvier 1852.
-C’est dans les écoles supérieures, quand on fait les premiers pas dans
-des voies jusqu’alors à peine entrevues, que les âmes d’élite peu à peu
-baignées par les ondes vivifiantes de la science, subissent leur
-véritable orientation et se placent au-dessus des âmes vulgaires, qui,
-si elles reçoivent les lumières, ne sont pas dans les conditions
-requises pour l’absorber.
-
-«Durant tout son cours, qui termina en novembre 1854, quand il sortit
-garde-marine, Hoonholtz se distingua constamment par sa politesse envers
-ses collègues, en mérita le respect, et obtint de ses professeurs les
-plus flatteuses marques de l’estime qu’il leur inspirait.
-
-«En décembre 1854, il partit pour le Paraguay dans l’expédition Pedro
-Ferreira; ce fut son début dans la carrière qu’il avait choisie. En
-décembre 1858, étant déjà lieutenant en second,--il avait été promu à ce
-grade l’année précédente,--il fut nommé professeur de 4ᵉ année du cours
-de l’Ecole de marine; il se trouvait ainsi, à vingt et un ans au plus,
-en possession d’un poste de la plus grande responsabilité et réclamant
-une capacité non moindre; la suite a démontré que le choix qui
-l’investissait ne pouvait être plus judicieux. Il vint en Europe à cette
-occasion en mission scientifique, à bord de la corvette _Bahiana_,
-accompagnant la première équipe de gardes-marine qui faisaient leur 4ᵉ
-année.
-
-«A la suite d’études ardues et de persévérants travaux scientifiques,
-Hoonholtz rentrait à Rio de Janeiro, rapportant des données pour le
-premier compendium d’hydrographie qui ait été écrit au Brésil... Il
-remplit sa mission de façon à satisfaire l’espérance mise en lui. Son
-ouvrage, écrit avec beaucoup de méthode, fut publié officiellement,
-unanimement approuvé par l’Ecole de marine et primé par le gouvernement
-impérial.....
-
-«En 1865, avec le début de la sanglante campagne du Paraguay, commença
-pour M. Hoonholtz la rude vie des combats, où il devait affirmer sa
-haute valeur, son courage exceptionnel égal à celui des capitaines les
-plus expérimentés.
-
-«Commandant la canonnière l’_Araguary_, il fut un des héros du
-bombardement de Corrientes, occupée par les défenseurs du Paraguay. Ses
-actes, dans cette occasion, lui valurent la médaille de la République
-Argentine: «_Aux vainqueurs de Corrientes_».
-
-«Une fois entré dans la carrière triomphante des combats et de la
-gloire, Hoonholtz prit toujours une part active à toutes les phases de
-la longue campagne du Paraguay, ne laissant pas un seul instant pâlir
-l’éclat de l’étoile brésilienne. Le 11 juin 1865, au formidable combat
-naval de _Riachuelo_, combat qui coûta tant de sacrifices et de victimes
-aux belligérants, nous voyons encore Hoonholtz, commandant de
-l’_Araguary_, remplir un des principaux rôles dans ce drame de sang. On
-assista là à une chose superbe: un commandant de vingt-huit ans,
-déployant une science extraordinaire de l’art militaire, triomphant des
-obstacles qui de toutes parts surgissaient contre les Brésiliens. Dans
-le plus fort de la lutte, au plus violent du danger, la figure du
-commandant Hoonholtz, à laquelle la fumée de la bataille donnait des
-proportions gigantesques, brillait toujours, glorieuse de l’oubli
-sublime de sa propre existence, illuminée par le sentiment du plus saint
-patriotisme.
-
-«La bataille se prolongea durant toute la journée, et seulement le soir,
-grâce à la bravoure et au sang-froid des chefs brésiliens, parmi
-lesquels notre héros occupait une place hors ligne, l’incertitude
-disparut et le drapeau brésilien flotta enfin fier et vainqueur. C’est à
-la suite des actes de bravoure d’Hoonholtz dans ce combat que le
-gouvernement impérial le fit officier du _Cruzeiro_, l’ordre le plus
-noble de l’Empire.
-
-«Nous extrayons du remarquable ouvrage intitulé: _Tableau historique de
-la guerre du Paraguay_, les lignes suivantes qui se rapportent au héros
-brésilien, dont elles retracent fidèlement la conduite. «Hoonholtz,
-admirable d’enthousiasme et de bravoure, révèle sur l’_Araguary_ des
-qualités de commandement rares chez un homme aussi jeune. Il se bat avec
-une vivacité extrême; en même temps qu’il cherche à causer à l’ennemi le
-plus grand préjudice et à lui couper la retraite, il secourait de ses
-propres mains, en leur jetant des câbles, les malheureux qui se
-débattaient contre le courant. Entre le banc de la Palomera et la
-batterie de Riachuelo, au plus étroit de la passe, il est entouré par
-les trois vapeurs qui avaient abordé la _Parnahyba_. Le _Taquary_,
-vaisseau-amiral ennemi, s’approche à 10 brasses de la canonnière, mais
-il recule après avoir reçu à bout portant pour ainsi dire, et
-simultanément, les décharges de ses trois gros canons de 68, chargés à
-balle et à mitraille.»
-
-«Les résultats du combat naval de Riachuelo ne pouvaient être plus
-flatteurs pour le gouvernement brésilien, grâce à l’héroïsme de ses
-chefs parmi lesquels Hoonholtz, qu’applaudissaient avec délire ses
-propres camarades fiers d’avoir un tel homme pour commandant.
-
-«Durant cette journée du 11 juin, il fit prisonniers le commandant
-Robles et plus de 50 Paraguayens, et en traversant intrépidement le feu
-des batteries ennemies, il était allé leur arracher quatre _chatas_
-(bateaux plats) armés de canons de 68 et de 80.
-
-«Désormais elle ne s’arrête plus la série des triomphes obtenus par le
-jeune commandant; chaque date de cette mémorable campagne enregistre un
-nouveau laurier du héros. Le 13 et le 14 juillet, dans de nouveaux
-combats, il parvient à incendier le vapeur ennemi _Paraguary_ échoué. Le
-18 juin, invulnérable sous la forte cuirasse du patriotisme et de la
-bravoure, il traverse, sous un déluge de projectiles, les terribles
-batteries de _Mercêdes_, et le 12 août celles de _Cuevas_. Plus tard,
-le 28 novembre, il donne la chasse au vapeur paraguayen _Piraguerà_, le
-force à s’échouer et s’en empare.
-
-«Nommé pour diriger la commission exploratrice du _Paso de la Patria_,
-en mars 1866, il travailla constamment sous le feu acharné du fort de
-_Itapiru_, et ses services en cette occasion furent si éclatants, que
-l’ordre du jour de l’escadre les fit ressortir avec les plus grands
-éloges.
-
-«Fatiguée par tant de combats, ruinée par la dureté d’une guerre qu’elle
-avait supportée tant d’années, la canonnière _Araguary_, théâtre des
-exploits de Hoonholtz, dut être renvoyée à Rio de Janeiro; elle navigua
-alors de conserve avec la frégate _Amazonas_, que l’amiral vicomte de
-Tamandaré ramena dans ce port lorsqu’il retourna dans la capitale
-accompagné par le brave contre-amiral baron de Amazonas. Durant la
-réparation du bâtiment, Hoonholtz se maria le 28 mars 1868 avec Mˡˡᵉ
-Maria Luiza Dodsworth, aujourd’hui baronne de Teffé.
-
-«Toutefois sa nouvelle existence, sa nouvelle situation n’eurent en
-aucune façon pour résultat de rendre Hoonholtz oisif. Le mariage, les
-liens de famille étaient pour lui comme pour tous les bons fils de la
-patrie, inférieurs à ses devoirs de patriote. Le devoir l’appelait loin
-de ses affections les plus intimes; une chose plus sainte encore
-exigeait la présence du lutteur héroïque; alors que la chaste douceur
-de la paix domestique paraissait énerver le courage de l’illustre
-combattant de Riachuelo, la vibration constante de ses facultés
-l’entraînait de nouveau sur le théâtre de la lutte et vers les
-vicissitudes de la guerre. Lui-même demanda à partir de nouveau pour
-combattre, ce qu’il obtint après 34 jours de mariage!
-
-«Hoonholtz alors déjà capitaine de corvette avait été nommé commandant
-de la corvette _Vital de Oliveira_ et quand il arriva de nouveau au
-théâtre de la guerre, on lui donna le commandement du cuirassé _Bahia_,
-à bord duquel il devait plus d’une fois montrer sa bravoure. Cherchant à
-forcer les batteries du _Timbo_ et de _Tebiquary_, après de nombreuses
-tentatives où il déploya toutes les habiletés de la stratégie et toute
-sa valeur militaire, il vit ses efforts couronnés de succès, mais au
-prix de péripéties sanglantes. Les torpilles et les chaînes qui
-défendaient le tortueux canal furent inutiles, le _Bahia_ rompit les
-chaînes et passa outre, bien qu’il eût perdu le pilote Repetto et deux
-des timoniers. L’escadrille, commandée par le chef baron da Passagem,
-remonta triomphalement le canal, au milieu du fiévreux enthousiasme des
-combattants vainqueurs.
-
-«Pour ce fait, et en égard à ses innombrables actes de bravoure,
-Hoonholtz fut promu capitaine de frégate; il avait commandé dans 22
-combats».
-
- * * * * *
-
-Tel est le militaire.
-
-Avec le journal susnommé de Lisbonne qui reproduit en résumé les notes
-biographiques du «Panthéon Fluminense», du «Novo-Mundo» de New-York et
-du «Dictionnaire biographique brésilien», voyons maintenant les traits
-principaux qui caractérisent dans le baron de Teffé l’homme technique,
-le savant hydrographe et l’astronome distingué:
-
- * * * * *
-
-«On sait déjà que dans son traité d’hydrographie, Hoonholtz avait révélé
-une aptitude rare pour la science hydrographique, jusque-là assez en
-retard dans les écoles brésiliennes. Le gouvernement impérial utilisant
-le talent manifeste de Hoonholtz, le chargea dès le début de sa carrière
-militaire, de la direction d’une Commission qui devait relever la côte
-et l’île de Sainte-Catherine. Le travail fut exécuté dans des conditions
-irréprochables; le gouvernement en approuva le résultat et lui accorda
-les plus vifs éloges.
-
-«Après la fin de la guerre du Paraguay, Hoonholtz fut nommé chef de la
-Commission de démarcation des limites de l’Empire, au Nord. L’exposé qui
-précède a montré comment il sut s’acquitter de cette difficile et
-pénible mission. C’est à la suite de son glorieux succès qu’il fut créé
-baron de Teffé.....
-
-«Quand fut mise en vigueur la loi du 24 septembre 1873, qui accordait
-une garantie d’intérêts au chemin de fer de _Paranagua_, dans la
-province du Parana, de graves difficultés surgirent au sujet de celui
-des deux ports, _Antonina_ ou _Paranagua_, qui offrait les meilleures
-conditions techniques et financières comme entrepôt maritime de la
-province. Hoonholtz fut encore appelé pour cette difficulté, et avec la
-bonne volonté qu’il apportait toujours au service de son pays, il
-accepta l’invitation du ministre de l’agriculture; après des études
-sérieuses et des observations prolongées, il démontra que le port de
-_Antonina_ était celui qui réunissait les conditions requises. Le 5
-novembre 1878, à l’Institut Polytechnique Brésilien, un distingué
-ingénieur, M. André Rebouças, parlait ainsi à cet égard:
-
- «Le rapport du baron de Teffé, publié en 1877 par l’Imprimerie
- nationale, constitue aujourd’hui le plus savant et le plus
- irréfutable document sur les ports et les lignes ferrées du Parana.
- On ne peut le nier: en hydrographie, notre illustre collègue,
- auteur de l’unique compendium en langue nationale sur la matière,
- n’a pas son supérieur dans l’Empire. Dans tout autre pays, son avis
- serait décisif, aucun gouvernement ne saurait aller à l’encontre.
- L’Institut a entendu et dûment apprécié ses irréfutables arguments,
- techniques et économiques; il a admiré l’autorité et la sagacité
- avec lesquelles notre illustre collègue a étudié ce problème
- complexe. Comme tous les nobles cœurs, Hoonholtz se passionne pour
- la vérité; c’est aujourd’hui un des défenseurs les plus convaincus
- de Antonina et des véritables intérêts du Parana. Cette belle
- province, elle aussi, n’oubliera jamais son nom; déjà elle l’a
- attaché à la route qui relie à _Antonina_ la colonie de _Assunguy_;
- son dernier discours, disent les lettres que je reçois du Parana,
- court déjà imprimé à travers les _Sertoès_ de _Guarapuava_,
- popularisant là même un nom si cher à la patrie par ses actions
- glorieuses dans la guerre et dans la paix».
-
-Depuis, la question a été tranchée en sens contraire, mais le baron de
-Teffé a été vengé par les événements, et aujourd’hui la Compagnie et le
-gouvernement s’efforcent de construire le tronçon qui refera d’Antonina
-la tête de ligne.
-
- * * * * *
-
-«Quand il s’est agi du litige entre le gouvernement et la Compagnie
-Nord-Américaine de navigation à vapeur, litige qui reposait sur les
-bonnes ou mauvaises conditions du port de Maranhao, c’est encore au
-baron de Teffé que recourut le gouvernement. Celui-ci était alors occupé
-à la désobstruction de la barre à _Cabo Frio_; il partit pour le
-Maranhao à la tête d’une commission. Après une analyse minutieuse, il
-présenta son rapport démontrant la possibilité de l’entrée des grands
-vapeurs dans la baie de _S. Marcos_ et dans les mouillages de _Eira_,
-_Itaqui_ et de l’_Ilha do Medo_. Son opinion fut admise et les paquebots
-se résignèrent à l’escale indiquée dans son rapport.
-
-«L’assainissement de la lagune _Rodrigo de Freitas_ dans la banlieue de
-Rio-de-Janeiro ayant été reconnu d’une urgente nécessité, le baron de
-Teffé, sur la demande du gouvernement, présenta un projet qui, mis en
-parallèle devant la Société (_Club_) des ingénieurs avec d’autres
-rapports, entre autres celui du distingué ingénieur Milnor Roberts,
-obtint sur tous la préférence.
-
-«En 1876, il parvint à résoudre une grave question suscitée par les
-avaries qu’une roche sous-marine, non mentionnée sur les cartes, avait
-causées à l’entrée de Santos, aux vapeurs français et allemands. Sous sa
-direction cette roche fut détruite, en employant les plongeurs de
-l’Arsenal de marine auxquels était encore inconnu l’usage de la dynamite
-et du scaphandre.
-
-«Récemment, un autre fait a attesté de façon éloquente la grande
-capacité du baron de Teffé. Nous voulons parler des observations
-astronomiques exécutées à l’occasion du passage de Vénus sur le disque
-du soleil, observation qui fut faite aux Antilles, où il alla
-représenter le corps savant du Brésil. En récompense de cette mission
-remplie avec tant de distinction, le baron de Teffé a été élevé à la
-dignité de Grand de l’Empire.
-
-«Le baron de Teffé est, en outre, un littérateur apprécié. Outre ses
-écrits disséminés dans une foule de journaux et de revues, il est
-l’auteur d’un drame maritime intitulé: _la Justice de Dieu_, et d’un
-roman, _la Corvette Diana_, publié en feuilleton par la _Patria_ de
-Montevideo, par le _Diario de Pernambuco_, et par le _Despertador_ de
-Sainte-Catherine. _La Corvette Diana_ a été publiée ensuite séparément
-par l’auteur qui l’a gracieusement distribuée à ses amis.
-
-«Nous avons eu occasion de lire les appréciations portées sur ce livre
-dans le _Diario de Pernambuco_, le _Diario de Bahia_ et le _Pedro II_,
-du Ceara. Tous ces journaux sont unanimes à considérer l’œuvre du
-délicat littérateur, comme une véritable primeur de littérature
-agréable, où l’imagination s’allie à un langage choisi, sans jamais
-s’écarter du plan général de l’ouvrage. La _Reforma_, de Rio-de-Janeiro,
-du 7 juin 1873, consacrait à ce livre les paroles suivantes:
-
- «_La Corvette Diana_ est le titre d’un roman charmant, dû à la
- plume de M. le capitaine de frégate Antonio Luiz von Hoonholtz,
- officier distingué de notre marine. C’est un roman maritime, où
- l’auteur vous fait apprécier de beaux et variés tableaux de la
- nature brésilienne. Les épisodes y sont racontés avec vérité et les
- caractères des personnages bien dessinés. Le livre est écrit avec
- élégance et agrément.»
-
-«Comme écrivain, le baron de Teffé est d’une rare fécondité, puisqu’en
-outre du compendium hydrographique et des livres précités, il a publié
-en feuilletons divers mémoires, discours, etc.; il a encore inédits
-plusieurs autres travaux, comme la traduction et l’organisation
-alphabétique du code international des signaux maritimes; un mémoire sur
-l’invention de l’ingénieur allemand Wilhelm Bauer pour retirer les
-navires du fond de la mer; un livre où il décrit ses impressions durant
-le voyage qu’il fit aux ports d’Europe sur la corvette _Bahiana_, et
-deux volumes décrivant son voyage d’exploration sur l’Amazone et ses
-affluents.
-
-«Parmi ses remarquables travaux scientifiques, il faut mettre à part ses
-conférences sur l’Amérique préhistorique, faites aux applaudissements
-d’un auditoire choisi, où se montraient à côté des hommes les plus
-distingués du Brésil, S. M. l’Empereur Don Pedro II et S. A. le comte
-d’Eu.»
-
- * * * * *
-
-La _Folha do Commercio_ énumère à la suite les titres et honneurs
-accordés au baron de Teffé.
-
-Il est Grand de l’Empire, officier général de la flotte (contre-amiral),
-officier des Ordres Impériaux du _Cruzeiro_ et de _la Rose_, commandeur
-de S. Bento de Aviz, de l’Ordre Royal Américain de Isabelle la
-Catholique; décoré des médailles de la bataille navale de Riachuelo; de
-la campagne générale du Paraguay; de celle conférée par la République
-Argentine aux vainqueurs de Corrientes et du Mérite militaire; membre
-titulaire de l’Institut historique et géographique du Brésil;
-vice-président de l’Institut polytechnique; membre des Sociétés de
-Géographie commerciale de Paris et de Lisbonne, et vice-président de la
-Société de Géographie de Rio de Janeiro; membre du conseil directeur de
-la Société centrale d’Immigration, et directeur général du service
-hydrographique de l’Empire; chambellan de S. M. l’Impératrice.
-
-Dernièrement il a été nommé membre correspondant de l’Académie des
-Sciences de Paris et de l’Académie des Sciences de Madrid.
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-*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK UN EXPLORATEUR BRÉSILIEN ***
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- The Project Gutenberg eBook of Un Explorateur Brésilien, par Alfred Marc.
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-<div lang='en' xml:lang='en'>
-<p style='text-align:center; font-size:1.2em; font-weight:bold'>The Project Gutenberg eBook of <span lang='fr' xml:lang='fr'>Un explorateur brésilien</span>, by Antonio Luis von Hoonholtz</p>
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
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-</div>
-</div>
-
-<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Title: <span lang='fr' xml:lang='fr'>Un explorateur brésilien</span></p>
-<p style='display:block; margin-left:2em; text-indent:0; margin-top:0; margin-bottom:1em;'><span lang='fr' xml:lang='fr'>Deux mille kilomètres de navigation en canot dans un fleuve inexploré et complètement dominé par des sauvages féroces et indomptables (extrait du Journal du capitaine de frégate baron de Teffé)</span></p>
-<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: Antonio Luis von Hoonholtz</p>
-<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Editor: Alfred Marc</p>
-<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Contributor: Jean Pierre Edmond Jurien de La Gravière</p>
-<p style='display:block; text-indent:0; margin:1em 0'>Release Date: July 9, 2022 [eBook #68485]</p>
-<p style='display:block; text-indent:0; margin:1em 0'>Language: French</p>
- <p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em; text-align:left'>Produced by: Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by The Internet Archive)</p>
-<div style='margin-top:2em; margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK <span lang='fr' xml:lang='fr'>UN EXPLORATEUR BRÉSILIEN</span> ***</div>
-<hr class="full" />
-
-<div class="c">
-<img src="images/cover.jpg" height="500" alt="" />
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="page_i">{i}</a></span>&#160; </p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="page_ii">{ii}</a></span>&#160; </p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="page_iii">{iii}</a></span>&#160; </p>
-
-<p class="cb">UN EXPLORATEUR BRÉSILIEN</p>
-
-<div class="blk">
-<h1>UN EXPLORATEUR BRÉSILIEN</h1>
-
-<p class="cbsans">
-<i>Deux mille kilomètres<br />
-de navigation en canot dans un fleuve<br />
-inexploré et complètement dominé<br />
-par des sauvages féroces<br />
-et indomptables</i><br />
-<br />
-(Extrait du Journal du capitaine de frégate baron de TEFFÉ)<br />
-<br />
-<small>PAR</small><br />
-<br />
-A l f r e d &#160; M A R C<br /><small>
-MEMBRE DE LA SOCIÉTÉ DE GÉOGRAPHIE</small><br />
-<br />
-<br />
-PRÉFACE<br />
-<br />
-<small>PAR</small><br />
-<br />
-M. le vice-amiral JURIEN DE LA GRAVIÈRE<br />
-<br />
-<small>MEMBRE DE L’ACADÉMIE DES SCIENCES<br />
-ET DE L’ACADÉMIE FRANÇAISE</small><br />
-<br />&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;
-</p>
-
-<p class="c"><b>PARIS</b><br />
-ALCAN-LÉVY, IMPRIMEUR BREVETÉ<br />
-24, RUE CHAUCHAT<br />
-<br />&#8212;<br />
-1889<br />
-</p>
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="page_iv">{iv}</a></span>&#160; </p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="page_v">{v}</a></span>&#160; </p>
-
-<hr />
-
-<h2><a id="PREFACE"></a>PRÉFACE</h2>
-
-<p>Les découvertes maritimes sont faites; les continents seuls gardent
-encore une partie de leurs secrets. C’est là le champ inexploité que
-notre siècle réservait aux explorateurs. Le domaine de l’inconnu se
-rétrécit de jour en jour. L’Afrique, l’Asie, le Nouveau Monde sont
-attaqués avec une égale ardeur. Les Marco Polo, les Mungo-Park, les
-Walter Raleigh ont trouvé des émules. Si l’ardeur de ces intrépides
-«traverseurs de voies périlleuses» ne se ralentit pas, avant la fin du
-dix-neuvième siècle la conquête sera complète. La planète n’aura plus de
-mystère et les pionniers suivront de près les découvreurs. Les enjambées
-sont immenses. Après les Brazza et les Stanley, voici un officier
-brésilien qui, pour son coup d’essai, trace à travers l’Amérique
-méridionale une percée de deux mille kilomètres. Il arrive à la source
-d’un des puissants affluents du plus grand fleuve peut-être qui soit au
-<span class="pagenum"><a id="page_vi">{vi}</a></span>monde. Pour connaître les origines du Nil, César se déclarait prêt à
-laisser l’Univers à Pompée. <i>Bellum civile relinquam.</i> L’idée se
-recommande à nos temps troublés. Les découvreurs, en effet, ne
-travaillent pas pour un parti, pour une nation; ils travaillent pour
-l’humanité. De tous les héros, ce sont ceux qui méritent, à coup sûr, le
-mieux qu’on les honore.</p>
-
-<p>Il n’y avait plus pour ainsi dire de sauvages. Tous, jusqu’aux noirs du
-haut plateau africain, avaient été plus ou moins touchés par la
-civilisation. M. le baron de Teffé a pénétré jusqu’au fond de ces
-solitudes où l’on rencontre encore ce que je me permettrai d’appeler des
-<i>sauvages vierges</i>. L’homme préhistorique nous apparaît ici tel qu’il a
-dû être avant l’âge de la pierre polie. Ce sont des tribus sans nom qui
-défendent leur dernier asile. Les haches leur manquent pour abattre les
-arbres: elles les font tomber en découvrant les racines et en y mettant
-le feu; car le feu, elles le connaissent. Là n’est pas seulement leur
-supériorité marquée sur les grimpeurs qu’on voudrait leur donner pour
-ancêtres. Elles ont le sens et la possession de l’histoire. Un jour les
-<span class="pagenum"><a id="page_vii">{vii}</a></span>enfants que les mères portaient à la mamelle apprendront que des êtres
-presque semblables à eux, des êtres surnaturels toutefois, car ils
-étaient armés du pouvoir de lancer la foudre, se frayèrent un chemin sur
-ce fleuve qui courait avec une rapidité vertigineuse vers la mer. «Ils
-vinrent peu nombreux, mais aucun obstacle ne put les arrêter. On jeta
-des arbres d’une rive à l’autre. Ces arbres, au bout de quelques heures
-séparés en deux tronçons leur livrèrent passage. Sur des troncs creusés,
-ils avançaient toujours. Les anciens de la tribu décidèrent qu’on leur
-offrirait résolument la bataille. Le combat fut sanglant. Que pouvaient
-les flèches contre le feu du ciel? Les débris de la tribu se retirèrent
-dans la profondeur des bois; quelques éclaireurs restèrent seuls aux
-aguets. Ils virent alors les envahisseurs prendre pied sur la rive et
-dresser vers le soleil un instrument qui semblait vouloir attirer
-l’astre flamboyant sur la terre. Cette cérémonie accomplie, ils se
-rembarquèrent et le courant rapide les emporta vers la région lointaine
-<span class="pagenum"><a id="page_viii">{viii}</a></span>d’où ils étaient venus.»</p>
-
-<p>Voilà ce que les enfants du Haut Javary entendront. Pouvons-nous prévoir
-ce qu’ils auront à raconter à leur tour?</p>
-
-<p>L’impulsion est donnée; la civilisation est en marche. Que les Indiens
-et les serpents boas se hâtent de reculer encore! Il n’est que temps
-pour eux. Quand des plantations florissantes auront remplacé
-l’inextricable fouillis de lianes, de géants séculaires et de buissons
-épineux, les sauvages ne seront plus là pour redire dans leurs mélopées
-plaintives la première invasion; il sera bon que les fils des visages
-pâles puissent savoir, eux aussi, ce que la conquête de ce sol qu’ils
-féconderont a coûté à leurs pères. Tel est l’intérêt le plus sérieux
-peut-être qui s’attache au récit trop court, beaucoup trop court,
-emprunté au journal de bord du baron de Teffé. Quel contraste entre le
-bien-être, l’opulence des cités nouvelles et la désolation de ce sol qui
-ne recélait que le <i>beriberi</i> et la famine! Le <i>beriberi</i>, c’est la
-maladie spéciale, caractéristique, du Javary, ce considérable affluent
-du Haut-Amazone. Le corps se sent soudain atteint d’un engourdissement
-général. «Ce n’est rien, dit-on<span class="pagenum"><a id="page_ix">{ix}</a></span> à ceux qui se plaignent de ce malaise
-indéfinissable. Vous avez passé la journée dans une pirogue, les jambes
-repliées, le corps en équilibre. Ce n’est rien; cela va se dissiper avec
-un peu d’exercice.»</p>
-
-<p>Le patient se laisse convaincre: il essaie de marcher, il reprend
-courage. Le soir, il est mort. La paralysie a gagné peu à peu le cœur.</p>
-
-<p>Les victimes ont été semées l’une après l’autre sur la route. Peu sont
-revenus au port. Ceux-là devaient avoir été dotés d’une force de
-résistance peu commune. Un soleil foudroyant, des nuits brûlantes, et
-l’ennemi contre lequel il n’est pas de défense, le moustique tropical
-plongeant incessamment son dard sans pitié dans la peau! Pour ne pas
-mourir dans de pareilles conditions, il faut s’être fait un devoir de la
-vie; il faut se répéter sans cesse: «Si je m’abandonne, si je cède à
-l’accablement qui me tente, que deviendront mes collections, mes
-observations, mes calculs?» Une sorte de réaction suit presque toujours
-cet effort de la volonté.</p>
-
-<p>On vit, on résiste, pourvu que la subsis<span class="pagenum"><a id="page_x">{x}</a></span>tance ne manque pas. Mais c’est
-ici que la nature vierge marque bien sa stérilité. Quand les vivres
-emportés dans les barques ont été épuisés, quand il faut demander à la
-forêt l’aliment du jour, la forêt n’a pas un fruit, pas une racine à
-vous offrir. La pêche et la chasse seules pourraient fournir quelque
-ressource. Elles les fourniraient si le courant n’était pas trop rapide,
-si le bois, gardé par les Indiens, ne cachait pas tant d’embûches. La
-faim vient: elle se chargera d’achever les équipages. Laissez toute
-espérance! Nul de vous ne reverra la patrie!</p>
-
-<p>Dans de pareils moments il n’y a que l’ascendant d’un chef aussi redouté
-qu’aimé qui puisse conjurer le péril. Il paraît, le front souriant et le
-regard ferme: les murmures s’apaisent et le découragement n’ose plus se
-montrer. Parmi les découragés de tout à l’heure il se trouvait peut-être
-quelque combattant de la guerre du Paraguay. Un mot, un seul mot,
-suffira pour fortifier celui-là. «Rappelle-toi la journée de
-<i>Riachuelo</i>». Ce compagnon raffermi ne tardera pas à communiquer sa
-résignation aux autres. C’est ainsi que se poursuivent les grandes
-entre<span class="pagenum"><a id="page_xi">{xi}</a></span>prises et qu’elles aboutissent, comme la reconnaissance du
-Haut-Javari, au succès.</p>
-
-<p>Je n’ai pas craint de reprocher au baron de Teffé d’avoir mutilé une
-relation qui aurait pu remplir au moins un gros volume. Je me fais un
-plaisir de reproduire ici sa réponse, car cette réponse renferme pour
-nous une espérance.</p>
-
-<div class="blockquot"><p>«C’est bien vrai, m’écrit le vaillant officier que l’Académie des
-Sciences a nommé son correspondant, c’est bien vrai que le récit
-est très laconique, mais on m’a conseillé de résumer le plus
-possible mon journal de voyage. Personne ne sait mieux que vous
-qu’après deux ans et neuf mois d’explorations, un marin ne retourne
-pas chez soi sans apporter des notes et des renseignements pour
-remplir une dizaine de volumes... Mais, enfin le mal est fait et je
-m’empresse de vous demander mille excuses de l’insignifiance du
-travail que je mets sous votre patronage.»</p></div>
-
-<p>Si le travail était insignifiant, je ne me plaindrais pas qu’il fût trop
-court. Non certes, il n’est pas insignifiant ce récit d’un<span class="pagenum"><a id="page_xii">{xii}</a></span> homme
-d’action revenu de la plus périlleuse, à coup sûr, de toutes ses
-campagnes. Seulement je trouve encore ici à faire la remarque que m’ont
-inspirée les documents au milieu desquels j’ai passé ma vie depuis vingt
-ans. Les hommes d’action ne s’étonnent pas assez de ce qu’ils ont
-accompli, de ce qu’ils ont souffert. Leur héroïsme a trop peu connu
-l’émotion. Ils ne nous lèguent pas de tableaux, parce que leur
-imagination ne s’en est jamais fait. Le danger leur paraît tout simple.
-Il faut nous résigner et nous accoutumer à leur humeur. D’autres
-viendront qui se mettront à leur place, qui trembleront pour eux et qui
-nous feront trembler à notre tour. «Si tu veux me faire pleurer,
-commence par verser des larmes!» Le baron de Teffé a beaucoup agi, il a
-oublié de pleurer.</p>
-
-<p>Ne désespérons pas pourtant. Ceux qui l’ont entendu raconter de vive
-voix ses campagnes, savent de combien de détails inédits il pourrait
-nous réjouir. Le fondateur de la <i>Revue des Deux-Mondes</i> disait avec
-raison dans sa critique toujours si judicieuse: «Les auteurs ont la
-mauvaise<span class="pagenum"><a id="page_xiii">{xiii}</a></span> habitude de garder pour eux le meilleur de leur pensée. Ce
-qu’ils me racontent pour excuser les lacunes ou les obscurités que je
-leur signale, vaut presque toujours beaucoup mieux que ce qu’ils m’ont
-livré.» Nous attendons le baron de Teffé à sa seconde édition. La
-première sera bientôt épuisée.</p>
-
-<p class="r">
-<span class="smcap">Jurien de la Gravière.</span><br />
-</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="page_xiv">{xiv}</a></span>&#160; </p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="page_1">{1}</a></span>&#160; </p>
-
-<hr />
-
-<h2><a id="UN_EXPLORATEUR_BRESILIEN"></a>UN EXPLORATEUR BRÉSILIEN</h2>
-
-<hr />
-
-<p>Quand on suit d’un peu près les choses de l’Amérique du Sud, on est
-frappé de la fréquence des litiges qui surviennent entre ses différents
-Etats au sujet des questions de limites. La plupart des frontières sont
-restées jusque dans ces derniers temps indécises; nombre d’entre elles
-manquent encore aujourd’hui sur les cartes elles-mêmes de la précision
-désirable; à combien plus forte raison ne les rencontre-t-on pas
-marquées sur le terrain par des monuments solides. Cela est vrai surtout
-quand on s’éloigne des routes frayées, c’est-à-dire du lit des fleuves,
-les seuls chemins de communications faciles dans cette partie du Nouveau
-Continent.</p>
-
-<p>Les assistants techniques des diplomates n’ont pas eu, en effet, une
-besogne aisée, lorsqu’il leur a fallu préciser les contours des
-frontières que la politique imposait à leurs collègues de reconnaître.
-S’il est simple d’écrire, par exemple, que la frontière se confondra
-avec tel parallèle, que sa ligne suivra tel degré du méridien, il est
-bien rare que des déterminations aussi rigoureusement mathématiques
-s’accommodent avec les nécessités économiques,<span class="pagenum"><a id="page_2">{2}</a></span> historiques, sociales ou
-même simplement politiques. Il est plus rare que les démarcateurs,
-chargés de reconnaître sur le terrain les lignes ainsi arbitrairement
-indiquées, parviennent à mettre en harmonie les décisions des traités
-avec les exigences non moins impératives de la topographie.</p>
-
-<p>Un peu de réflexion fait vite comprendre la cause toute naturelle de
-cette difficulté à laquelle se heurtent diplomates et géomètres. De nos
-jours, l’intérieur du continent sud-américain est beaucoup moins connu
-qu’il y a deux siècles, à l’époque où les expéditions d’aventuriers le
-sillonnaient dans tous les sens, à la recherche de l’or et des diamants,
-ou à la poursuite des Indiens fuyant devant la terrible menace de
-l’esclavage. Longtemps on avait oublié dans la poussière des archives,
-les relations et les itinéraires de ces hardis coureurs des bois, et
-l’on commence à peine à les fouiller curieusement, bien plus pour
-reconstituer le passé que pour en tirer des connaissances géographiques
-exactes. La science, avec ses constatations précises, ses déterminations
-rigoureuses, n’était guère le fait de ces ardents chercheurs.</p>
-
-<p>Si de leurs courses diverses on a conservé une notion générale des
-rivières et des montagnes qu’ils ont jadis explorées, jamais encore on
-n’a pu exécuter de ces traits topographiques une reconnaissance exacte
-comme le voudrait la clause d’un traité de limites. Celles-ci ne sont
-fixées, à vrai dire, qu’à peu près, et c’est une besogne aussi grosse
-que pé<span class="pagenum"><a id="page_3">{3}</a></span>rilleuse souvent, pour les commissaires chargés de tracer ensuite
-sur le terrain les lignes indiquées par les conventions internationales.
-Sans parler des mécomptes dus à l’ignorance où étaient leurs signataires
-de la géographie réelle des régions visées, et qui engendrent
-d’interminables disputes, comme celle qui se prolonge encore entre le
-Brésil et la République Argentine, au sujet du territoire des Missions;
-comme la querelle qui s’élève entre la Bolivie et le Paraguay à propos
-du Chaco; comme le conflit entre le Venezuela et l’Angleterre
-relativement aux rives de l’Essequibo; comme le débat bi-séculaire entre
-la France et le Brésil au sujet de l’Oyapock, il est des dangers moins
-redoutables pour la paix des peuples intéressés, mais plus pénibles à
-affronter pour les démarcateurs eux-mêmes.</p>
-
-<p>Il ne faut pas oublier, en effet, que si l’on sort du lit des grands
-fleuves que sillonnent régulièrement les steamers du commerce, pour
-remonter leurs affluents presque aussi considérables, on pénètre presque
-aussitôt dans l’inconnu. Et puisqu’il s’agit le plus souvent de cours
-d’eau, mille questions se posent, dont celle-ci, qui est fort
-importante: Quel est le lit principal, entre ces bouches qui s’ouvrent
-devant vous? En supposant cette question résolue après beaucoup de
-recherches souvent très longues et très fatigantes, on peut se demander
-si le passage sera libre. Car c’est dans les hautes vallées de ces
-affluents inexplorés que se sont réfugiées les tribus<span class="pagenum"><a id="page_4">{4}</a></span> aborigènes les
-plus réfractaires à la civilisation et au contact de la race blanche.</p>
-
-<p>Ces Indiens défendent leur retraite contre cette invasion qu’ils
-supposent à bon droit devoir troubler leur paisible jouissance, et en
-raison des difficultés du transport, des nombreux <i>impedimenta</i> que
-traîne forcément derrière elle une expédition un peu forte, les
-vaillants et dévoués pionniers de la civilisation sont forcés d’aborder
-ces tribus avec des effectifs très restreints, avec des moyens de
-défense un peu trop sommaires. Souvent ils tombent au champ d’honneur,
-et leurs compagnons peuvent s’estimer fort heureux quand ils ont été
-épargnés par les atteintes non moins redoutables des fièvres paludéennes
-et de toutes les maladies telluriques par lesquelles la nature vierge
-protège son inviolabilité.</p>
-
-<p>Ces considérations suffisent à expliquer comment jusqu’en 1874, en
-dehors même des controverses sans cesse renouvelées entre les diplomates
-des deux pays depuis plus d’un siècle, la frontière entre le Brésil et
-le Pérou, par le cours du Javary, n’avait pas encore été reconnue. Le
-traité du 23 octobre 1851, par son article 7, avait fixé cette frontière
-sur la base de l’<i>Uti possidetis</i>, et à partir de Tabatinga vers le Sud,
-avait décidé qu’elle suivrait le cours du Javary depuis son confluent
-avec l’Amazone. La convention du 22 octobre 1858 avait confirmé ces
-déterminations, et un premier pas avait été fait le 28 juillet 1866, par
-une com<span class="pagenum"><a id="page_5">{5}</a></span>mission mixte qui avait posé une première borne à 2,410 mètres
-de Tabatinga, au coude de l’<i>Igarapé</i> de Santo Antonio, d’où devait
-partir la ligne droite allant au nord rencontrer le Japura, en face du
-confluent de l’Apaporis.</p>
-
-<p>Quant au Javary, la commission Brazileiro-Péruvienne avait, la même
-année, essayé de le remonter et de triompher du redoutable obstacle
-qu’opposait la férocité tenace et acharnée des Indiens sauvages.
-Malheureusement, elle était devenue la victime de leur cruelle et
-mémorable hostilité. Soares Pinto, le chef brésilien, avait été massacré
-dans un combat livré aux Indiens Mangeronas; Paz Soldan, le chef
-péruvien, avait été par eux criblé de flèches et avait dû subir
-l’amputation de la jambe droite; presque tous les soldats de l’escorte
-étaient revenus gravement blessés.</p>
-
-<p>C’était donc un échec formel; c’était la perte des sacrifices que
-l’expédition avait coûtés aux deux Etats et aux explorateurs surtout,
-car bien peu parvinrent à rentrer indemnes, et ils durent abandonner à
-la rage des sauvages, avec la gloire du triomphe, les plus précieuses
-dépouilles, parmi lesquelles le plus grand des deux canots sur lesquels
-ils avaient remonté le fleuve, puis les armes, les vivres, les
-instruments scientifiques qu’ils avaient apportés. Dans leur fuite même,
-pourchassés encore par les <i>Mangeronas</i> et les <i>Catuquinas</i>, les tribus
-les plus guerrières et les plus féroces de ces forêts inexplorées,&#8212;on
-les dit<span class="pagenum"><a id="page_6">{6}</a></span> même anthropophages,&#8212;les malheureux compagnons de Soares Pinto
-eurent la plus grande peine à aborder, exténués et affolés, au premier
-comptoir de <i>Seringueiros</i>, exploiteurs de caoutchouc, situé un peu en
-amont du confluent de l’Amazone.</p>
-
-<p>Une pareille défaite infligée à une commission officielle de
-démarcation, ne pouvait que renforcer la légende traditionnelle qui a
-cours parmi les populations du Haut-Amazone, au sujet de la valeur et de
-l’indomptable férocité des sauvages dominateurs du Haut Javary. La
-réputation terrible de ces tribus, parmi lesquelles le rapport de Paz
-Soldan affirmait qu’il en existait encore une entièrement composée
-d’Amazones, avait fait tomber un projet vivement caressé par les
-Seringueiros, celui de profiter des relations amicales que les
-explorateurs devraient naturellement nouer avec les indigènes, pour
-remonter le fleuve à leur suite et s’installer dans ces parages si
-riches en produits naturels, et néanmoins demeurés jusque-là fermés à
-l’exploitation des spéculateurs les plus hardis.</p>
-
-<p>Quand on songe que depuis plus de trois siècles aucun aventurier n’avait
-osé se hasarder à la remonte du Javary au delà du 3ᵐᵉ parallèle sud, il
-est bien évident que la défaite infligée à l’expédition militaire de
-1866 devait retenir <i>regatoes</i> (camelots-colporteurs) et <i>Seringueiros</i>,
-prudemment confinés aux abords du confluent et des localités habitées,
-dont la proximité écarte toujours les<span class="pagenum"><a id="page_7">{7}</a></span> sauvages; les plus audacieux ne
-s’aventuraient pas dans l’intérieur à une distance de plus de trois
-jours de canotage.</p>
-
-<p>Il était donc fort naturel que le gouvernement brésilien fût vivement
-préoccupé, lorsqu’au début de 1870, on se disposait à trancher
-définitivement les divergences relatives à la frontière entre le Pérou
-et le Brésil; les craintes qu’il éprouvait au sujet des dangers
-qu’allaient affronter de nouveau les explorateurs officiels du Javary ne
-trouvaient que de trop sérieux motifs dans le désastre de la tentative
-antérieure.</p>
-
-<p>C’est dans ces conditions que le 17 janvier 1874, après avoir terminé la
-démarcation de la frontière septentrionale, de Tabatinga au Japura, la
-nouvelle commission mixte pénétra dans les eaux du Javary. Elle était
-présidée, pour le Brésil par le capitaine de frégate baron de Teffé, et
-pour le Pérou par le capitaine de frégate don Guilhermo Black.</p>
-
-<p>La commission brésilienne comprenait quatre membres, dont un, le
-médecin, jugea prudent de tomber malade au dernier moment et de demeurer
-au <i>quartier de la Santé</i>; la commission péruvienne en comptait quatre
-également; toutes deux s’étaient embarquées dans huit <i>chalanas</i>, canots
-à fond plat du pays, couvertes d’une <i>tolda</i>, sorte de cabane en
-planches de sapin, et défendues latéralement par des filets de fil de
-fer à mailles serrées. L’équipage se composait de marins bien armés et
-d’Indiens <i>mansos</i>, c’est-à-dire demi-civilisés, recrutés<span class="pagenum"><a id="page_8">{8}</a></span> sur les bords
-du Solimôes et de l’Ucayale, formant un total de 82 personnes, en y
-comprenant les chefs.</p>
-
-<p>Cette fois, l’expédition atteignit son but; elle détermina les sources
-du Javary, après l’avoir, durant trois mois et demi de fatigues les plus
-désagréables, exploré en tous sens, et planta la borne finale de
-démarcation à la place exacte indiquée par le traité des limites. Il
-fallut aux explorateurs passer leur existence, durant tout ce laps de
-temps, dans les canots plats, où étaient les vivres, les armes, les
-munitions, les effets. Dans l’espace que n’occupait pas le matériel,
-chefs, officiers, marins et indigènes étaient entassés, tous
-affreusement mal assis ou accroupis des jours entiers, qu’il plût à
-seaux ou qu’un soleil enflammé dardât perpendiculairement ses rayons sur
-la mince <i>tolda</i>, dont la couverture était à peine séparée par quelques
-centimètres de leurs têtes. A ces désagréments s’ajoutaient ceux plus
-sensibles des privations de tout genre, d’une détestable alimentation;
-car les vivres déjà gâtés par une chaleur excessive, étaient en outre
-insuffisants, et le dernier mois on se vit réduit à subir les tourments
-de la faim, parce que la violence de la crue ne permettait pas de
-recourir à la pêche; et l’hostilité des naturels, qui pullulaient sur
-les deux rives, exigeait mille précautions pour la moindre tentative de
-chasse.</p>
-
-<p>D’autre part les dangers se présentaient à chaque pas des explorateurs;
-tantôt les <i>caldeiroès</i>, ces gouffres en forme de chaudières, qu’il
-fallait éviter<span class="pagenum"><a id="page_9">{9}</a></span> par un effort inouï des rameurs, tantôt des rapides
-impétueux, des troncs submergés, des éboulements terribles causés par la
-crue et entraînant des arbres séculaires qui s’abattaient dans le fleuve
-avec un horrible fracas. Parfois les embuscades des sauvages prenaient
-un caractère plus sérieux; leurs hordes nombreuses cherchaient à
-surprendre les voyageurs afin de les massacrer. Ce goût des surprises
-était si naturel, si ancré chez elles, qu’elles essayèrent encore de
-recourir à ce stratagème après la bataille rangée qu’elles n’avaient pas
-hésité à offrir à poitrine découverte et dans laquelle elles avaient
-éprouvé le terrible effet des armes à répétition.</p>
-
-<p>Pour triompher de ces obstacles divers et néanmoins également
-redoutables, il fallait un homme comme celui que le gouvernement
-brésilien, alors dirigé par le marquis de S. Vicente, avait désigné. Le
-passé du capitaine Hoonholtz<a id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a> répondait de son intrépidité à toute
-épreuve, de son audacieuse sagacité, de sa ténacité persévérante.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> Après baron de Teffé.</p></div>
-
-<p>Parti avec ses collègues de Rio-de-Janeiro dès le mois d’octobre 1871,
-il allait terminer par un nouveau succès cette lutte de deux ans et neuf
-mois contre les hommes et la nature, contre l’ignorance alliée à
-l’ingratitude du climat.</p>
-
-<p>Il venait de parcourir l’Amazone jusqu’au delà du Pongo de Manseriche,
-dans le Pérou; il avait<span class="pagenum"><a id="page_10">{10}</a></span> remonté le Huallaga jusqu’aux rapides des
-contreforts de la cordillère des Andes; le Rio-Negro et le Japura
-jusqu’aux cataractes; l’Apaporis, le Madeira, le Purus, le Jutahy, l’Iça
-et une partie du Jurua. Restait le Javary, mais cette dernière
-exploration coûta aux démarcateurs de 1874 les plus cruels sacrifices.</p>
-
-<p>Nous ne pouvons ici en exposer le récit minutieux; si toutes les
-journées de ce pénible voyage furent laborieuses et accidentées,
-fatigues et dangers se répétaient trop semblables pour que leur
-description ne parût pas monotone. Le rapport officiel qui les relate
-est encore inédit, néanmoins nous extrairons quelques données de
-plusieurs pages du journal écrit sur le terrain par le baron de Teffé,
-et y puiserons quelques détails d’un vif intérêt.</p>
-
-<p>Étant entré, le 17 janvier, dans le Javary, dès la fin de février, après
-un premier mois de fatigues incessantes, les fièvres paludéennes et le
-<i>beriberi</i> s’abattirent sur les membres de l’expédition, enlevant le
-jeune et robuste capitaine Joâo Ribeiro da Silva, secrétaire du baron de
-Teffé, et après lui successivement trois hommes de l’équipage.</p>
-
-<p>A partir de ce moment, tout conspira contre les explorateurs, soumis à
-toutes sortes de privations et de souffrances.</p>
-
-<p>Le 1ᵉʳ mars fut une journée fort dure et marquée par un incident
-désagréable. «Dès l’aurore, écrit le chef de l’expédition brésilienne,
-nous avons été réveillés par les bruits d’alarme des sauvages. On<span class="pagenum"><a id="page_11">{11}</a></span>
-entendait alternativement le <i>trocana</i> et la <i>sapopemba</i>; le premier
-retentit comme un tambour monstrueux et le second produit le son
-lointain du canon dans une salve prolongée. C’est le ban de
-rassemblement que nous avons entendu jusqu’ici tous les matins, mais qui
-aujourd’hui a commencé de meilleure heure et se trouvait plus
-rapproché».</p>
-
-<p>Ce <i>trocana</i> est depuis des siècles l’instrument d’appel, d’alarme, de
-ralliement de presque toutes les tribus indigènes de l’Amazone; c’est
-aussi un organe de transmission des nouvelles. La première <i>malocca</i>, le
-premier campement, qui entend ce signal, le répète à sa voisine, et
-ainsi de suite; de la sorte, un avis est communiqué fort au loin avec
-une rapidité qui tient du prodige. Il va de soi que la façon de battre
-le <i>trocana</i> diffère selon le sens qu’on attache aux sons émis.
-L’instrument lui-même est fait d’un tronc d’arbre, d’un bois dur et
-compact, qui n’étouffe pas le son, mais soit au contraire très
-résonnant. Le <i>cupi-ihua</i> est un des plus employés. Les Indiens creusent
-le tronc avec le feu, ils le polissent avec un fermoir fait des dents de
-<i>cutia</i> (agouti), de <i>caitetu</i> (pécari fauve) et avec une écaille <i>urua</i>
-avec lesquelles ils le décorent de ciselures. Le nombre des ouvertures
-varie; il est au moins de deux, souvent de trois et quelquefois
-davantage. La forme aussi se modifie et parfois elle est celle d’une
-contre-basse. Les baguettes sont deux pommeaux pareils à des tuyaux de
-seringue, formés d’étoupes tirées des filaments de l’arbre à<span class="pagenum"><a id="page_12">{12}</a></span>
-caoutchouc, ou des rafles de grappes du palmier <i>pataua</i>. Pour battre la
-<i>trocana</i>, on la suspend au-dessus du sol avec une liane <i>timbo-titica</i>,
-sur deux fourches.</p>
-
-<p>&#160; </p>
-
-<p>«A 6 heures, continue l’officier explorateur, j’ai donné le signal du
-départ et désigné la chalana <i>Mario</i> pour marcher à l’avant-garde. A 6h.
-50, dans une étroite sinuosité du fleuve, la chalana nous signale
-qu’elle a aperçu les sauvages; en effet, pour la première fois ils se
-sont montrés en grand nombre et hors de la forêt, traversant de la rive
-gauche à la rive droite sur un arbre servant de pont.</p>
-
-<p>«J’ai voulu profiter de l’occasion pour essayer d’obtenir les bonnes
-grâces des seigneurs d’une terre si inhospitalière; m’avançant à la
-proue de mon canot, je me suis mis à leur faire des signes avec un
-mouchoir et à leur montrer quelques uns des colliers et des miroirs que
-j’apportais pour leur en faire cadeau. Le résultat de ma démonstration,
-je m’en suis aperçu immédiatement, a été de les faire courir plus vite
-vers le pont, sans même qu’ils daignassent faire attention aux appels
-amicaux des Indiens <i>mansos</i> qui leur offraient mes cadeaux en langue
-tupy.</p>
-
-<p>«J’ai ordonné alors d’amarrer les barques à un petit talus de la rive
-qu’ils avaient laissée pendant qu’on couperait l’arbre, car celui-ci
-était trop bas placé pour que nous pussions passer dessous et nous
-empêchait de remonter.<span class="pagenum"><a id="page_13">{13}</a></span></p>
-
-<p>«Ce travail est de tous le plus pénible et le plus dangereux pour mes
-pauvres hommes; exposés sur le tronc aux ardeurs du soleil durant des
-heures entières, aux piqûres des <i>carapanans</i>, gros cousins à longues
-jambes qui nous martyrisent sans relâche, aux flèches des sauvages qui
-nous suivent et nous épient, ils y vont comme s’ils marchaient à
-l’échafaud.</p>
-
-<p>«Aussi bien sur 30 haches que nous avions apportées, 8 seulement nous
-restent et encore sont-elles bien abîmées; les arbres que choisissent
-les Indiens pour servir de ponts sont toujours les plus gros; pour les
-arracher, ils fouillent le talus du fleuve au-dessous des racines et
-mettent le feu à celles-ci par la partie supérieure.</p>
-
-<p>«Pour nous ouvrir la route, nous avons déjà jusqu’à ce jour coupé 103
-ponts de cette espèce, mais la besogne nous devient maintenant
-extrêmement pénible, faute d’hommes valides; nous sommes en effet tous
-amaigris, affaiblis par une alimentation mauvaise et pauvre; la seule
-pensée qui me réconforte, c’est que les sources du fleuve ne peuvent
-être désormais bien loin.</p>
-
-<p>«Pour ne pas perdre de temps, je fais distribuer notre <i>somptueux</i>
-déjeuner: deux biscuits moisis et une tasse d’eau chaude à peine sucrée;
-cette collation plus que frugale terminée, je fais placer deux
-sentinelles aux extrémités du pont qu’on allait couper; je dissémine les
-12 hommes de l’escorte en sentinelles avancées à l’intérieur du bois,<span class="pagenum"><a id="page_14">{14}</a></span>
-sur la rive gauche, où j’avais à exécuter des observations
-astronomiques; le tout suivant la coutume que j’ai adoptée depuis que
-j’ai pénétré dans la région dominée par ces races féroces.</p>
-
-<p>«Pendant que j’étais en train de prendre la seconde série de hauteurs,
-j’ai été interrompu par la détonation d’un coup de fusil, suivi aussitôt
-de plusieurs autres. Je saisis à terre ma carabine Winchester à 18
-coups, et accompagné par mon frère qui m’aidait dans mes observations,
-je m’avançai dans la direction de l’attaque. Mes hommes avaient cessé le
-feu; genou en terre, abrités par les troncs colossaux de cette forêt de
-géants, ils épiaient dans toutes les directions, cherchant à pénétrer du
-regard l’intérieur de ce labyrinthe, où filtraient à peine quelques
-rayons de soleil.</p>
-
-<p>«Celui qui avait ouvert le feu me raconta avoir perçu un léger mouvement
-dans le feuillage de quelques plantes rampantes, à quelques pas de lui.
-Croyant à la présence d’un serpent, d’un de ces terribles <i>jararacussus</i>
-(<i>trigonocephalus atrox</i>) si abondants dans ces parages, il avait
-apprêté son fusil, quand soudain il avait vu un sauvage bondir du fourré
-et senti une flèche passer en sifflant près de son oreille. Il avait
-alors tiré, et l’Indien était tombé, en même temps que de tous côtés
-surgissaient de terre d’autres ennemis qui, après avoir envoyé leurs
-flèches, s’étaient de nouveau jetés sur le sol, s’échappant sans laisser
-d’eux<span class="pagenum"><a id="page_15">{15}</a></span> aucune trace; les derniers coups de feu n’avaient produit d’autre
-effet que de les mettre en fuite.</p>
-
-<p>«Je vérifiai d’abord qu’aucun de mes hommes n’était blessé, puis je fis
-procéder à une reconnaissance du terrain environnant; nous y trouvâmes
-15 flèches à pointes d’os et 4 de bambou (<i>taquara</i>) aiguisé, les unes
-enterrées dans le sol et les autres fichées dans les troncs d’arbres; il
-n’y avait qu’un seul arc.</p>
-
-<p>«L’Indien qui était tombé face contre terre était un homme d’une taille
-au-dessus de la moyenne, aux épaules larges, aux bras musculeux, mais
-aux jambes fines. Il n’avait pas de tuyau de plume ni de roseau
-traversant les cartilages des narines; pour tout ornement, il portait
-des stylets en os passés à travers les oreilles. Sa peinture était en
-quelque sorte sous-cutanée; c’étaient des lignes bleues tracées avec un
-certain goût et avec art. Elle commençait sur le ventre, près du
-nombril, et montait sous la figure de deux palmes jusqu’aux seins,
-lesquels se trouvaient au centre d’une série de lignes croisées. Sur le
-visage il y avait, seulement à chaque joue, trois lignes bleues partant
-de la bouche et se terminant aux yeux.</p>
-
-<p>«Comme presque tous les Indiens de l’Amazone, il n’avait pas un seul
-poil sur la figure, ni sur le reste du corps; ni barbe, ni sourcils, ni
-cils; en revanche, sa chevelure était abondante, longue<span class="pagenum"><a id="page_16">{16}</a></span> au sommet de la
-tête, coupée court tout autour et sur la nuque avec un instrument en os
-ou en bambou. La partie conservée dans toute sa croissance devait avoir
-environ 40 centimètres de longueur; elle était fixée par une cordelette
-à 10 centimètres au-dessus du crâne, formant ainsi un panache naturel
-qui retombait sur les côtes.</p>
-
-<p>«Ce qui m’a paru extraordinaire, c’est de n’avoir rencontré sur tout son
-corps aucune cicatrice, pas même des traces de morsures de reptiles ou
-de ces maudits insectes qui nous faisaient constamment porter les mains
-à nos visages enflammés.</p>
-
-<p>«Désirant savoir si la tribu dominante dans cette région était la même
-que celle des <i>Mangeronas</i> qui, à 50 milles au-dessous du point où nous
-sommes, détruisit en 1866 la commission mixte présidée par Soares Pinto
-et Paz Soldan, j’ai fait examiner le cadavre par les Indiens <i>Ticunas</i>
-que j’ai amenés avec moi en qualité de rameurs et d’interprètes, puis
-aussi par les Indiens <i>Javeros</i>, qui conduisent les Chalanas
-péruviennes; mais ni à la peinture, ni aux armes, ils n’ont pu
-reconnaître la nation. Nous sommes donc sur un territoire dominé par une
-tribu complétement inconnue.</p>
-
-<p>«Quand l’arc et les flèches ont été ramassés, j’avais fait transporter
-le corps du sauvage dans un endroit plus découvert et examiner sa
-blessure, afin de voir s’il était possible de le sauver. Malheureusement
-pour lui, la balle l’avait atteint au<span class="pagenum"><a id="page_17">{17}</a></span> front juste entre les deux yeux
-et la mort avait été instantanée.</p>
-
-<p>«Cet incident m’a contrarié beaucoup, non seulement parce qu’il s’est
-produit dans une journée qui est pour moi une fête (l’anniversaire de la
-naissance de mon fils Octavio), mais parce que je vois dans ce fait le
-prélude de grands dangers. Dorénavant nous devons à tout instant nous
-attendre à une surprise; la vengeance ne tardera pas!</p>
-
-<p>«En revenant à l’endroit où j’avais laissé les instruments, j’ai encore
-eu le temps de prendre une série de hauteurs du soleil, pendant que les
-marins achevaient de couper le pont.»</p>
-
-<p>&#160; </p>
-
-<p>Les prévisions qu’exprimait, le 1ᵉʳ mars, le baron de Teffé, ne
-tardèrent pas à se réaliser après quatre jours d’alertes continuelles
-provoquées par les simulacres d’attaque des Indiens, qui tantôt
-cherchaient à surprendre l’expédition aux premières lueurs du jour,
-tantôt envoyaient de l’intérieur de la forêt des nuées de flèches sur
-les embarcations, où elles restaient fichées dans le bois ou bien
-empêtrées dans les mailles serrées du filet de fer.</p>
-
-<p>Le 5 mars eut lieu la bataille pour laquelle depuis si longtemps les
-sauvages se réunissaient.</p>
-
-<p>&#160; </p>
-
-<p>«Ç’a été là pour nous une grande journée, dit le baron dans son journal
-écrit à huit heures du<span class="pagenum"><a id="page_18">{18}</a></span> soir du 5 mars; désormais les sauvages
-n’approcheront plus les rives, encore moins se hasarderont-ils à nous
-attaquer, après l’effrayante leçon qu’ils ont reçue, ou plutôt qu’ils
-sont venus chercher en nous assaillant à poitrine découverte. Je suis
-enfin tranquille sous ce rapport, et je sens un véritable soulagement à
-le consigner dans ce journal.</p>
-
-<p>«L’attaque en masse tant attendue a eu lieu aujourd’hui à onze heures du
-matin; le combat a été commencé par les Indiens, qui se sont comportés
-bravement, il faut bien leur en faire honneur, en ne tirant pas une
-seule flèche à l’abri de la forêt, mais en venant se poster sur le talus
-de la rive opposée à la nôtre, à une distance de 20 mètres.</p>
-
-<p>«Cet obstacle vivant, qui de jour en jour devenait plus menaçant, va
-disparaître désormais; nous pourrons avoir l’esprit en repos, poursuivre
-le fatigant travail de surmonter les difficultés que la nature nous
-oppose à chaque pas, jusqu’à ce que nous atteignions, comme récompense
-de si grands sacrifices, la source principale tant désirée de ce Nil
-américain.</p>
-
-<p>«Qui pourra s’imaginer notre critique position? Qui pourra se faire une
-idée des soins et des précautions qu’il a fallu pour éviter une surprise
-de ces rusés fils des forêts, qui, se réunissant par milliers, nous
-suivant avec persévérance, épiant tous nos mouvements, n’attendaient
-qu’une occasion de nous écraser et de s’emparer d’un si beau butin?<span class="pagenum"><a id="page_19">{19}</a></span></p>
-
-<p>«Il y a cinq jours principalement que la situation s’était aggravée, car
-dès l’aurore le son lugubre du <i>trocano</i> se faisait entendre sur les
-deux rives et à une distance chaque fois plus rapprochée; d’autres
-tambours y répondaient dans la partie supérieure du cours du fleuve.
-Chaque fois que nous devions nous ouvrir un passage la hache à la main
-en coupant un arbre-pont, les escortes des deux rives se voyaient
-obligées à faire des décharges en l’air pour mettre en fuite les
-sauvages qui nous avaient suivis en grand nombre, par l’intérieur du
-bois, se laissant voir de temps à autre, mais ne répondant à nos
-démonstrations amicales que par des envois de flèches et des cris
-gutturaux, qui trouvaient dans différentes directions des échos plus
-semblables à des aboiements de chiens qu’à des sons de la voix humaine!</p>
-
-<p>«L’impossibilité de chasser et de pêcher, le manque de vivres fort
-sensible déjà et qui s’ajoute aux maladies pour épuiser nos forces, sont
-autant de puissants motifs qui m’ont décidé à précipiter les événements,
-en ménageant à nos persécuteurs l’occasion de mesurer leurs forces avec
-nous.</p>
-
-<p>«J’ai, en conséquence, conféré ce matin avec mon collègue don Guilhermo
-Black, chef de la commission péruvienne, et d’un commun accord nous
-avons adopté la seule résolution à prendre dans les conditions
-désespérées où nous nous trouvons: <i>diminuer le nombre des bouches,
-puisqu’il nous est maintenant impossible d’augmenter les vivres!!!</i><span class="pagenum"><a id="page_20">{20}</a></span></p>
-
-<p>«La discussion a été animée et chaude, parce qu’en réalité nous nous
-trouvons dans la zone la plus périlleuse, parce que nous avons plus que
-jamais besoin de monde; j’ai fait observer cependant que les malades et
-les <i>découragés</i> sont des consommateurs inutiles et qu’en conséquence,
-j’étais décidé à les faire rétrograder aujourd’hui même, après avoir
-débarqué ma troupe dans l’endroit le plus propice pour attendre
-l’attaque des sauvages.</p>
-
-<p>«En effet, à neuf heures cinquante, au moment où nous doublions une
-longue pointe de sable sur la rive gauche, nous avons aperçu un pont des
-plus gros, au milieu duquel deux flèches étaient plantées verticalement;
-ce signal était une menace ou un défi, et j’ai pris aussitôt les
-précautions que le cas exigeait.</p>
-
-<p>«Avant de débarquer, j’ai fait décharger, puis recharger à nouveau
-toutes les armes; les sentinelles placées ensuite et les 8 <i>chalanas</i>
-échouées le long de la plage, les unes à la poupe des autres, j’ai
-procédé à un rigoureux examen des munitions de guerre et à la pesée du
-peu de vivres qui nous restent; au moment où j’allais en faire la
-distribution proportionnelle, puis désigner l’embarcation qui devrait
-redescendre les malades à l’Amazone, la sentinelle du pont cria: «Voici
-les Indiens!» et vint en courant nous rejoindre.</p>
-
-<p>«Effectivement les sauvages apparaissaient en groupes nombreux sur la
-rive opposée, occupant<span class="pagenum"><a id="page_21">{21}</a></span> tout le talus de la courbe qui s’étendait en
-face de nous sur une étendue d’environ 400 mètres, de façon que le
-centre de leurs troupes était à peine séparé de nous par le lit du
-fleuve, sur ce point tout au plus large de vingt mètres. Tous étaient
-absolument nus, peints avec l’argile rouge <i>taua</i>, et avaient les
-cheveux dressés en panache sur la tête.</p>
-
-<p>«Comme je l’avais prescrit d’avance, chaque matelot se posta rapidement
-derrière son embarcation, tous se mettant ainsi à l’abri de l’attaque de
-la rive droite, puisque les chalanas échouées avec leurs filets de fil
-de fer descendus formaient, grâce à la hauteur de la <i>tolda</i>, un rempart
-sûr; dans le cas où nous serions en même temps attaqués à
-l’arrière-garde, nous devions embarquer sans retard et sous la
-protection des filets de fil d’archal qui nous avaient déjà rendu tant
-de bons services, nous aurions repoussé les ennemis.</p>
-
-<p>«Une autre de mes prescriptions était l’interdiction absolue de tirer un
-seul coup sans mon commandement, car je comptais beaucoup sur l’effet du
-bruit d’une seule décharge pour les effrayer et épargner des existences.</p>
-
-<p>«Heureusement, les Indiens n’ont pas employé la tactique pourtant facile
-à deviner de nous attaquer simultanément par devant et par derrière; au
-contraire, et à notre grand étonnement à tous, ils n’ont entamé les
-hostilités qu’après s’être réunis en files compactes sur la partie
-découverte de la rive opposée, appuyés par le gros de leurs forces<span class="pagenum"><a id="page_22">{22}</a></span>
-resté à l’intérieur de l’épaisse forêt qui abritait leur arrière-garde.</p>
-
-<p>«Aussitôt qu’ils eurent pris position, ils commencèrent à pousser des
-cris infernaux, sans doute pour nous défier, frappant leurs arcs du
-faisceau de leurs flèches, tandis que le <i>Tuchaua</i>, le chef principal,
-le seul sauvage qui eût la tête ornée d’une aigrette (<i>cocar</i>) de plumes
-blanches, exécutait en avant un mouvement du corps, comme s’il eût voulu
-se précipiter dans l’eau, mouvement que les autres imitaient en faisant
-onduler le panache de leurs cheveux durs et noirs, tantôt leur couvrant
-le visage, tantôt leur retombant sur les côtes. Pour la première fois,
-dans ces deux années et demie d’explorations sur le territoire des
-Indiens, au Sud et au Nord du Haut-Amazone, je me vois au milieu de
-véritables sauvages. Tous ceux que nous avions jusqu’ici rencontrés
-avaient été plus ou moins, sinon civilisés, du moins en contact indirect
-avec les blancs.</p>
-
-<p>«Je profitai de ces quelques minutes d’hésitation pour ordonner aux
-interprètes de l’<i>Ucayali</i> de leur parler, en leur offrant des miroirs,
-des colliers et autres objets, pendant que mon frère, se rappelant qu’il
-avait apporté un orgue de Barbarie pour nous distraire pendant nos
-longues et monotones soirées, lui faisait jouer un air joyeux, afin de
-voir s’il parviendrait ainsi à les calmer.</p>
-
-<p>«Ils firent réellement une pause dans leurs cris, mais ou bien ces
-sauvages détestent la musique<span class="pagenum"><a id="page_23">{23}</a></span> et ne comprennent pas les amabilités, ou
-bien ils ont supposé que nous agissions de cette sorte pour implorer
-grâce auprès d’eux, car c’est après toutes ces démonstrations d’amitié
-que, jetant le pied en arrière et bandant leurs arcs, ils nous ont lancé
-une bonne centaine de flèches, qui ont passé en sifflant au-dessus de
-nos têtes, se sont enterrées dans le sable, plantées dans la coque et
-dans la <i>tolda</i> des chalanas, ou sont restées prises dans nos filets de
-fer.</p>
-
-<p>«A cette occasion, j’ai répondu par le commandement de: Feu!</p>
-
-<p>«Notre décharge aurait dû faire de nombreuses éclaircies dans leurs
-rangs; cependant il en venait d’autres en avant et, contre notre
-attente, loin d’être terrifiés, ils ont continué à nous lancer des nuées
-de flèches qui heureusement ne nous atteignaient pas, grâce à notre
-retranchement. La ténacité de l’attaque pouvait toutefois rendre notre
-position critique; nous avons dû par suite exécuter un feu nourri
-d’environ une demi-heure, pendant lequel nos <i>Winchester</i> de 18 coups,
-<i>Spencers</i> et <i>Comblains</i> se sont comportés de façon à les convaincre de
-notre supériorité.</p>
-
-<p>«La multitude qui sortait du bois et venait grossir les rangs de
-l’avant-garde était parvenue même à avancer jusqu’au milieu du pont, et
-déjà je prévoyais le passage de l’ennemi sur notre rive, puis une lutte
-désespérée à l’épée et à la baïonnette, quand subitement une véritable
-panique s’est<span class="pagenum"><a id="page_24">{24}</a></span> emparée des sauvages; ils ont tout à coup cessé les
-vociférations dont ils nous étourdissaient, puis tournant le dos et
-courbés en avant, ils ont fui vers la forêt dans le plus grand désordre
-et la plus grande confusion, s’embarrassant les uns dans les autres.</p>
-
-<p>«C’est qu’à la fin le <i>Tuchaua</i> était tombé.....</p>
-
-<p class="cdtts">..................................</p>
-
-<p>..... «J’ai là, près de moi, son modeste <i>diadème</i>, une espèce de
-guirlande de plumes blanches que je conserverai comme un souvenir de
-cette journée si heureuse pour nous, puisque, sans perdre un seul homme,
-nous avons, par notre victoire d’aujourd’hui, affirmé notre suprématie
-dans cette région des indomptables habitants de la forêt.</p>
-
-<p>«Le danger passé et, maître du champ de bataille, j’ai employé le reste
-de la journée à faire couper l’énorme arbre-pont qui nous barrait le
-passage, à recueillir les arcs et les flèches dispersés et à faire
-enterrer les quelques morts que dans leur fuite précipitée, après la
-chute du <i>Tuchaua</i>, ils n’avaient pas songé à emporter dans l’intérieur,
-comme ils l’avaient toujours pratiqué auparavant. Il n’était pas non
-plus resté un seul blessé, et je le regrette beaucoup, car j’aurais
-désiré l’emmener avec moi et domestiquer à force de soins affectueux un
-Indien d’une tribu aussi vaillante, dont je ne puis désigner la nation
-par le nom, car je n’ai pu par aucun moyen le découvrir.</p>
-
-<p>«Enfin, aujourd’hui a été un grand jour pour nous, et en terminant le
-récit de ces événements,<span class="pagenum"><a id="page_25">{25}</a></span> j’espère dormir tranquille cette nuit, chose
-que je n’ai pu faire depuis longtemps.....»</p>
-
-<p class="cdtts">..................................</p>
-
-<p>C’est au milieu de ces luttes, des souffrances de toute nature dues aux
-privations et à la maladie, que l’expédition acheva de remonter le
-Javary. Deux épidémies exercèrent à la fois leur action meurtrière sur
-cette poignée d’hommes résolus, martyrisés jour et nuit, par l’horrible
-fléau des moustiques, <i>borrachudos</i> (ivres) et des <i>moscas-varejas</i>
-(mouches vivipares); elles ne purent cependant les faire reculer.</p>
-
-<p>Des 82 personnes qui, le 17 janvier, avaient pénétré dans le Javary
-pleines de vie et d’enthousiasme, 55 seulement en atteignirent, le 14
-mars, la source tant désirée.</p>
-
-<p>Rouvrons ici encore, à cette date, le journal du baron de Teffé:</p>
-
-<p class="r">
-«14 Mars.<br />
-</p>
-
-<p>«Voici finie notre épineuse mission! écrit-il; la satisfaction que nous
-en éprouvons est réellement inexprimable.</p>
-
-<p>«L’impétueux Javary, par le bras principal duquel nous avons remonté
-jusqu’à présent, a commencé à diminuer de volume un peu au-dessus du
-confluent du <i>Paysandú</i>, par 6° 36′ de lat. sud et 30° 11′ de longitude
-occidentale du méridien de Rio de Janeiro. A partir de 6° 53′ et 30°
-51′, il a<span class="pagenum"><a id="page_26">{26}</a></span> diminué encore après la bifurcation d’un autre de ses
-affluents, auquel j’ai donné le nom de <i>Rio da Esperança</i>, rivière de
-l’Espérance, parce que désormais le tronc principal ayant beaucoup moins
-d’eau, nous avions l’espoir d’arriver promptement à la source.</p>
-
-<p>«A un jour de voyage au-dessus de cet affluent, nous en avons rencontré
-un autre qui, se trouvant sur la rive gauche, et par conséquent
-péruvienne, a été baptisé par mon collègue du nom de <i>Rio de la
-Fortuna</i>.</p>
-
-<p>«Finalement le Javary, réduit à un insignifiant <i>igarapé</i>, comme
-l’Indien appelle les ruisseaux navigables seulement pour sa pirogue,
-lequel, malgré la crue produite par les pluies incessantes de ce mois,
-n’avait pas plus de 50 centimètres de profondeur et de 15 mètres de
-largeur, avait encore diminué au-dessus d’un autre affluent de la rive
-brésilienne, auquel, en raison de ses eaux noires, silencieuses et
-littéralement couvertes par les arbres des deux rives, j’ai donné le nom
-de <i>Rio Triste</i>.</p>
-
-<p>«Jusqu’ici nous n’avions eu à couper que des ponts, 176 au total,&#8212;mais
-voici quatre jours que l’obstruction complète de cet insignifiant
-ruisseau nous donne un travail insensé. A tout instant nous échouons,
-nous devons sauter à l’eau et pousser les <i>chalanas</i> à force de bras, ou
-alors ouvrir un chemin en coupant avec nos sabres les branches les plus
-basses de cette épaisse voûte de verdure formée par les arbres des deux
-rives. La largeur du<span class="pagenum"><a id="page_27">{27}</a></span> Javary est telle dans ces derniers trois milles,
-que nous devrons descendre la poupe en avant; l’espace manque pour
-retourner les <i>chalanas</i>.</p>
-
-<p>«Du point où nous sommes, il est absolument impossible d’aller plus
-loin, ce n’est déjà plus un <i>rio</i>, ni un <i>igarapé</i>, c’est un torrent
-insignifiant formé des filets d’eau sortis des <i>igapos</i>, ou grands
-bourbiers de cette région humide et marécageuse, où dans la saison
-pluvieuse ils se réunissent aux eaux qui découlent sur le sol des
-hauteurs environnantes.</p>
-
-<p>«C’est hier, à 2 heures de l’après-midi, que nous avons atteint ce
-point; ayant constaté que la navigation est complètement impraticable
-dorénavant, j’ai débarqué avec tout mon monde pour achever l’exploration
-par terre.</p>
-
-<p>«J’ai monté aussitôt mon léger observatoire sur un point découvert de la
-rive gauche et j’ai pris quelques séries de hauteurs, aidé par mon frère
-Carlos von Hoonholtz, qui, bien qu’assez malade, me rend encore
-d’excellents services en comptant à l’unique chronomètre qui ait
-conservé une marche régulière sur les neuf que j’avais apportés avec
-moi.</p>
-
-<p>«Nous avons coupé un arbre très droit et très élevé de <i>Pao Mulato</i>
-(bois cuivre) pour servir de borne finale, et j’ai chargé le charpentier
-Mirales d’en faire une énorme croix, symbole de la rédemption, que je
-veux laisser dans cette région inhospitalière.<span class="pagenum"><a id="page_28">{28}</a></span></p>
-
-<p>«Pendant la nuit, j’ai fait des observations pour la latitude et ce
-matin je suis revenu prendre trois séries de hauteurs du soleil pour la
-longitude; cela fait, j’ai laissé mon frère se charger d’écrire
-l’inscription sur le monument de délimitation, et je me suis mis en
-marche avec mon collègue don Guilhermo Black, ses adjoints et une
-escorte de huit marins impériaux à la recherche de la source. Le plan de
-cet <i>igarapé</i> a été levé, en indiquant les directions magnétiques au
-moyen d’une boussole portative et en prenant avec le micromètre de
-Lugeol la distance d’une courbe à l’autre.</p>
-
-<p>«Au bout de huit milles de marche avec de courts zigzags, l’<i>igarapé</i>
-s’est perdu dans un <i>igapo</i>, sur un terrain complètement marécageux à
-l’Est comme à l’Ouest. Je puis dire qu’à cet endroit la source
-principale du grand fleuve Javary sortait sous nos pieds!</p>
-
-<p>«Il était quatre heures du soir; nous sommes revenus en hâtant le pas
-pour atteindre les <i>chalanas</i> avant la nuit, lorsque soudain nous avons
-vu une flèche nous croiser par devant et immédiatement ensuite une
-seconde frôlant l’épaule d’un marin s’est fixée dans la manche de sa
-chemise. Nous nous retournons aussitôt et apprêtant nos armes, nous
-apercevons sur notre droite une troupe d’Indiens qui se confondent
-presque avec les troncs d’arbre de cette forêt obscure, mais dont le sol
-est aussi propre que celui du verger le mieux entretenu.</p>
-
-<p>«Nous faisons une décharge qui les met en fuite,<span class="pagenum"><a id="page_29">{29}</a></span> puis avançant de
-quelques mètres, nous feignons de les poursuivre en tirant toujours, et
-aussitôt obliquant à gauche, nous continuons notre marche et nous
-arrivons sains et saufs à la nuit tombante.</p>
-
-<p>«J’ai trouvé la croix érigée et entièrement ornée de guirlandes de
-fleurs du <i>Manaca</i> sylvestre. A cette source principale du Javary, j’ai
-donné le nom d’<i>Igarapé 14 mars</i>, pour rappeler l’anniversaire de la
-naissance de notre bien-aimée Impératrice, date mémorable pour nous
-Brésiliens et surtout pour cette poignée d’explorateurs, qui dans ce
-jour heureux ont atteint le but tant souhaité de tant de sacrifices!</p>
-
-<p>«Demain sera dressé le procès-verbal d’établissement de la dernière
-borne de délimitation entre le Brésil et le Pérou, quand nous aurons
-calculé les coordonnées de ce point et celles de la source du fleuve que
-nous avons visitée tantôt.»</p>
-
-<p class="r">
-15 mars.<br />
-</p>
-
-<p>«Une heure de l’après-midi.&#8212;Les sauvages ne sont pas revenus nous
-incommoder, en sorte qu’après avoir terminé mes observations de ce
-matin, j’ai trouvé:</p>
-
-<table>
-<tr><td rowspan="2">Pour la borne</td><td style="border-left:1px solid black;">latitude 6° 59′ 29″ Sud.</td></tr>
-
-<tr><td style="border-left:1px solid black;">longitude 30° 58′ 26″ Ouest de Rio Janeiro.</td></tr>
-<tr><td>&#160;</td><td>&#160;</td></tr>
-
-<tr><td rowspan="2">Pour la source<br /> (<b><small>en négligeant les secondes</small></b>)</td>
-<td style="border-left:1px solid black;">latitude 7° 1′ Sud.</td></tr>
-<tr><td style="border-left:1px solid black;">longitude 31° 1′ Ouest Rio de Janeiro.</td></tr>
-</table>
-
-<p>«Ces coordonnées, inscrites sur la borne et dans<span class="pagenum"><a id="page_30">{30}</a></span> le procès-verbal,
-celui-ci lu et signé en double sur les autographes écrits en portugais
-et en espagnol, nous déposons autour de la croix les objets que j’avais
-apportés pour des cadeaux, puis, je rends grâce à Dieu de l’heureux
-achèvement d’une si pénible mission, et après avoir embrassé mon frère
-et mon collègue péruvien, nous embarquons chacun dans notre <i>chalana</i>; à
-l’heure où j’écris cette page de mon journal, nous sommes déjà en train
-de descendre, la poupe en avant, en poussant les embarcations à la
-perche.»</p>
-
-<p class="r">
-16 mars.<br />
-</p>
-
-<p>«Hier, nous avons peu avancé en cinq heures de voyage, parce que les
-eaux ont baissé et que nous échouons à tout instant.</p>
-
-<p>«Aujourd’hui j’ai donné le signal du départ dès les premières lueurs du
-jour, car je suis persuadé que si le fleuve continue à baisser, nous
-serons exposés à de grands dangers. La viande sèche et salée est
-épuisée, et comme nous avons consommé notre dernier morceau de sel avant
-d’atteindre la source, nous n’avons absolument plus rien avec quoi
-assaisonner les haricots et la farine de manioc moisie, les seuls
-aliments qui nous restent. Le peu de biscuits que j’ai trouvé dans la
-chalana <i>Gastao</i>, quand le 5 de ce mois, avant l’attaque des sauvages,
-j’ai passé la revue des vivres, a été par moi offert à la Commission
-péruvienne qui n’est pas, comme nous, habituée à la farine de manioc.<span class="pagenum"><a id="page_31">{31}</a></span></p>
-
-<p>«Actuellement, nous nous trouvons dans une véritable pénurie: On ne peut
-pêcher à cause de la violence du courant, la chasse est entravée par les
-indigènes et nous avons mangé notre dernier morceau de viande à notre
-dîner d’aujourd’hui!... Quelle triste perspective lorsqu’on a devant soi
-près de 2,000 kilomètres à parcourir!</p>
-
-<p class="r">
-17 mars.<br />
-</p>
-
-<p>«Il s’est passé ce matin un fait qui aurait pu avoir pour nous de
-funestes conséquences. Nous naviguions en ligne au milieu du fleuve,
-afin d’utiliser toute la vitesse du courant, lorsqu’au moment de doubler
-une pointe couverte de cannes sauvages, la chalana <i>Jaquirana</i>, celle de
-mon frère, qui descendait en tête de la colonne, heurta de la proue à un
-terrible obstacle.</p>
-
-<p>«Une palissade de pieux verticaux fermait complètement le fleuve d’une
-rive à l’autre; l’eau refoulée par ce barrage formait une véritable
-cataracte, écumant rageusement, et se précipitant par dessus la forêt
-des pieux reliés entre eux par des perches amarrées avec des lianes.
-L’équipage de la chalana n’a pu éviter qu’elle ne fût lancée contre le
-barrage, où elle s’est crevée, et bien vite remplie au point d’être
-presque submergée.</p>
-
-<p>«Pendant ce temps, la chalana <i>Oscar</i>, où je navigue, est arrivée à son
-tour; voyant le péril qui menace mon frère et nous tous également, je
-fais<span class="pagenum"><a id="page_32">{32}</a></span> prendre les sabres et les haches pour ouvrir le passage, en
-coupant les perches et les lianes qui reliaient entre elles les grosses
-pièces de la palissade. Les autres chalanas auxquelles la courbe du
-fleuve dérobait la vue de ce qui se passait, sont venues fatalement se
-jeter sur l’estacade et sur nos deux embarcations déjà en situation si
-critique.</p>
-
-<p>«Nous avons réellement passé un terrible quart d’heure, jusqu’à ce qu’à
-force de coups désespérés les lianes aient été rompues et que plusieurs
-pieux du milieu se fussent désagrégés; nous avons alors réussi à
-échapper au danger, et nous nous sommes trouvés précipités de l’autre
-côté du barrage par la violence du courant.</p>
-
-<p>«Un des ponts qu’à la montée nous avions coupé par le milieu et dont les
-extrémités gisaient au fond du fleuve, avait servi aux Indiens pour y
-appuyer la partie supérieure du barrage si solidement construit.</p>
-
-<p>«Ce qui nous a échappé dans l’extrémité où nous nous voyons, c’est
-l’imprudence avec laquelle nous nous sommes exposés aux flèches
-mortelles en travaillant à découvert sur les <i>toldas</i>, sans nous abriter
-avec nos filets protecteurs. Toutefois aucun sauvage ne nous a attaqués
-dans cette occasion où ils pouvaient parfaitement nous tuer tous... Quel
-était donc le but de ce barrage?... De nous empêcher de descendre?...
-Mais c’eût été à leur propre détriment, car ils avaient à craindre une
-seconde leçon aussi sévère que celle du 5. Nous cribler de<span class="pagenum"><a id="page_33">{33}</a></span> flèches de
-l’intérieur de la forêt pendant que nous serions occupés à détruire
-l’obstacle? Nous avons été, en effet, arrêtés par cette occupation, et
-pas une seule flèche ne nous a été envoyée... Quoi qu’il en soit, le
-péril est passé, et sauf notre inquiétude, nos chalanas emplies d’eau,
-nos <i>toldas</i> déchirées, nous n’avons pas éprouvé d’autres dommages.</p>
-
-<p>«Le pire, c’est que, pour tuer la faim, nous n’avons que la répugnante
-alimentation de haricots cuits sans sel, mélangés avec de la farine de
-manioc qui exhale une insupportable odeur de moisi.»</p>
-
-<p class="r">
-18 mars.<br />
-</p>
-
-<p>«La nuit que nous venons de passer a été un véritable martyre. Tout ce
-que nous possédons est mouillé, et comme le soleil ne s’est pas montré
-hier, nous n’avons pu sécher nos effets, car on ne peut faire de feu
-dans les chalanas, et c’est à peine s’il y a un petit foyer de chaudron
-dans les deux <i>barques-cuisines</i>. Comment nous coucher?... Par dessus le
-marché, les <i>carapanans</i> ont été furieux, comme il arrive chaque fois
-qu’il pleut.</p>
-
-<p>«Remarquant ce matin que l’état de santé de mon frère s’était aggravé,
-je l’ai installé auprès de moi dans la chalana <i>Oscar</i>, où je suis, et y
-ai amené aussi l’infirmier Paixao. Mon frère et le chef péruvien Black
-sont atteints du <i>beriberi</i>, de même que cinq marins Impériaux; tous les
-autres, y com<span class="pagenum"><a id="page_34">{34}</a></span>pris les Indiens rameurs, souffrent des fièvres
-intermittentes et paludéennes.</p>
-
-<p>«Quand arriverons-nous, mon Dieu?»</p>
-
-<p class="r">
-21 mars.<br />
-</p>
-
-<p>«Mon pauvre et bien-aimé frère est mort!.....»</p>
-
-<p class="cdtts">..................................</p>
-
-<p>Ces citations donnent une idée des épreuves subies par l’expédition. Le
-dessinateur Carlos von Hoonholtz, frère du vaillant chef brésilien,
-venait de succomber à son tour; les uns morts, les autres hors d’état,
-tous malades, c’est dans cette situation que s’accomplit le retour, où
-l’on dut déployer des efforts inouïs pour s’ouvrir un chemin à travers
-les palissades de pilotis dont, comme on vient de le voir, les sauvages
-avaient obstrué le cours du fleuve, pour barrer le passage.</p>
-
-<p>Enfin, après environ quatre mois de souffrances indescriptibles, les
-survivants arrivaient complètement affaiblis, au fort de Tabatinga,
-situé sur la rive gauche du Haut-Amazone, en face de l’embouchure du
-Javary.</p>
-
-<p>Il y avait bien peu de marins capables encore de l’effort nécessaire
-pour soutenir une rame. Parmi les officiers, aucun ne pouvait se tenir
-debout. Le chef péruvien Black et ses trois adjoints étaient revenus
-tous, il est vrai, bien que gravement atteints du terrible <i>beriberi</i>;
-mais de la commission<span class="pagenum"><a id="page_35">{35}</a></span> brésilienne, le chef à peine et tout seul, le
-baron de Teffé était arrivé vivant, et dans un tel état qu’il fallut le
-descendre à terre à force de bras!</p>
-
-<p>De Manaos, capitale de la province de Amazonas, il était parti entouré
-de camarades vigoureux, de compagnons enthousiastes; maintenant, il
-rentrait dans une bourgade de gens civilisés, seul et presque moribond!</p>
-
-<p>Le chef péruvien don Guilhermo Black put tout au plus rentrer dans sa
-patrie pour y mourir du <i>beriberi</i>, et le même sort était réservé à
-plusieurs de ses compagnons.</p>
-
-<p>Néanmoins, la mission des démarcateurs avait été complètement remplie.
-La borne des limites avait été plantée au point terminal même fixé par
-le traité, c’est-à-dire à la source principale de ce fleuve mystérieux,
-presque enchanté, dont le cours supérieur était jusque-là l’objet des
-doutes et des incertitudes des géographes, comme aussi d’interminables
-contestations entre les Etats limitrophes. A force de volonté,
-l’opposition des hommes et la résistance âpre de la nature avaient été
-vaincues; les explorateurs avaient trouvé le point inaccessible, la clef
-depuis cent ans recherchée pour fermer la grande question des limites
-entre l’Empire et la République du Pérou.</p>
-
-<p>Le succès d’une mission si bien remplie valut au capitaine Hoonholtz,
-dès le 11 juin 1873, après la démarcation de la frontière
-septentrionale, le titre de baron de Teffé, juste récompense de ses
-efforts et<span class="pagenum"><a id="page_36">{36}</a></span> éclatante attestation des services qu’il avait rendus. Comme
-le fit alors observer le <i>Nouveau-Monde</i>, de <i>New-York</i>, en rendant
-compte de cette exploration, deux exceptions doivent être signalées dans
-la vie militaire du baron de Teffé: la décoration d’<i>officier du
-Cruzeiro</i> ou de l’<i>Etoile du Sud</i> obtenue par ses exploits de guerre à
-l’âge de vingt-huit ans et que jusqu’alors personne n’avait obtenue
-aussi jeune; puis ce titre de baron, qui n’avait encore été accordé à
-aucun militaire d’un grade aussi modeste et relativement aussi peu âgé.</p>
-
-<p>Parti de Rio de Janeiro pour l’Amazone en octobre 1871, le baron de
-Teffé y rentrait seulement en juillet 1874, avec un prestige encore
-augmenté par l’excellent accomplissement de sa tâche difficile.
-L’accueil qu’il y reçut fut digne de son mérite. Dans la séance de la
-Chambre des députés, le 18 août 1874, M. Rodrigo Silva, actuellement
-ministre des affaires étrangères, traitant de la frontière
-septentrionale de l’Empire, s’exprimait ainsi:</p>
-
-<div class="blockquot"><p>&#8212;«Je ne veux pas terminer cette partie de mon discours sans
-adresser, au nom de mon pays, un vote de remerciement au
-démarcateur brésilien, au distingué baron de Teffé, pour le zèle,
-l’activité et le patriotisme avec lesquels il s’est acquitté de sa
-difficile mission.»</p></div>
-
-<p>Ce qui précède suffit pour montrer ce qu’a été cette exploration du
-Javary, la première complètement réalisée qu’on connaisse, et qui a
-donné d’un<span class="pagenum"><a id="page_37">{37}</a></span> seul coup des résultats définitifs. Les démarcateurs n’ont
-pas eu seulement le mérite de fournir la solution d’une question de
-limites, ils ont ouvert la voie à une exploitation industrielle et
-commerciale vainement tentée avant eux. Le Javary est dès aujourd’hui
-parcouru, sillonné par les steamers du commerce, venant chercher la
-cueillette des produits spontanés de la forêt. L’Indien féroce, que le
-baron de Teffé n’a pu nommer, n’a pas davantage trouvé aujourd’hui de
-place dans la classification de l’ethnologue, car il a fui devant la
-poussée envahissante des <i>seringueiros</i>, des <i>regatoès</i> et des coupeurs
-de <i>piassava</i>, mais sa fuite a rendu la place libre.</p>
-
-<p>Le Javary, dernier affluent de l’Amazone brésilien, fleuve aux eaux
-blanches, reçoit quantité d’<i>igarapés</i> affluents dont les eaux sont
-noires. Son long cours est sur toute sa longueur, comme celui du Purus,
-entièrement libre; nulle part on ne voit les roches l’accidenter, former
-des sauts, des chutes ou des rapides; si parfois, comme il arriva
-constamment à la commission, l’eau apparaît bouillonnante, c’est que des
-troncs d’arbres déracinés par les crues, ou jetés en guise de pont par
-les Indiens, obstruent passagèrement son lit. Les tourbillons toutefois
-sont fréquents; ils sont dus aux remous produits par les courbes trop
-brusques du fleuve, qui est extrêmement sinueux. Près du confluent, le
-lit du fleuve est vaseux; plus haut, il présente un fond de sable qui se
-continue jusqu’aux sources;<span class="pagenum"><a id="page_38">{38}</a></span> ce fond de sable est toutefois, de distance
-en distance couvert d’une couche d’argile: une seule fois on a rencontré
-le caillou par 6°37′ de lat. et 30°17′ de long. occid. à environ 100
-milles au dessous de la borne de démarcation des sources.</p>
-
-<p>Depuis le confluent de l’Amazone, jusqu’à la bouche du rio Paysandu, par
-6°35′ de lat. et 30°10′45″ de long. O., le Javary est navigable par des
-bateaux à vapeur; la commission l’a parcouru au moment de la pleine
-crue, et y a relevé des fonds de 8 à 15 mètres. En amont, la diminution
-de profondeur est très considérable; malgré la crue, la sonde ne
-trouvait plus successivement que 4, 3, 2 mètres, puis moins de 1 mètre;
-çà et là des dépressions accusaient encore 6 et 8 mètres d’eau, mais ce
-n’étaient plus que des poches dues à l’action du courant rendu plus
-violent par les courbes. M. le baron de Teffé calcule qu’il a rencontré
-plus de 1 mètre d’eau pendant 200 milles sur le cours supérieur, mais il
-estime qu’à l’époque des eaux basses le lit n’a guère, au-dessus du
-Paysandu, que 30 à 40 centimètres d’eau.</p>
-
-<p>Les rives sont alternativement de sable ou d’argile; le premier
-cependant est de beaucoup moins fréquent et se présente en plages
-allongées dans la partie convexe des courbes; tout à fait en amont, il y
-a des endroits où les rives sont bordées de grands roseaux dont les
-Indiens se servent pour faire leurs flèches. Ils utilisent à cet effet
-la longue extrémité de la plante, qui est très affilée et légère. La
-pré<span class="pagenum"><a id="page_39">{39}</a></span>sence de ces roseaux dans un cours d’eau indique toujours la
-proximité des sources; aussi leur apparition fut-elle saluée par les
-cris de joie des rameurs indigènes de l’expédition.</p>
-
-<p>En général la rive est basse, mais à tout instant elle se relève en
-<i>barreiras</i>, ou berges, dont quelques-unes sont assez élevées; tout près
-du 7ᵉ degré, on en a rencontré une haute de 17 mètres; c’était la plus
-considérable de tout le cours du fleuve. Ces berges sont argileuses,
-composées le plus souvent d’ocre rouge, <i>taua</i>, dont se servent les
-sauvages pour se peindre le corps. Par places, cette argile est jaune.</p>
-
-<p>Partout dominant ces berges et le lit du fleuve, parfois en couvrant le
-cours comme d’une voûte épaisse, s’étend la forêt vierge. C’est à peine
-si trois ou quatre fois sur toute la longueur du fleuve une éclaircie
-permet au regard d’entrevoir à quelque distance, soit un sentier indien,
-soit un semblant de clairière ou de <i>campo</i>. L’horizon n’a que quelques
-mètres; cependant il est aisé de reconnaître que le terrain est
-mouvementé par une série de faibles ondulations à hauteurs presque
-constamment décroissantes. Il n’y a nulle part de montagnes, sauf vers
-l’ouest, à quelques lieues de la rive gauche, où le <i>Cerro de
-Conchaguayo</i> profile ses petites croupes, séparant les bassins du Javary
-et du Ucayali, en territoire péruvien.</p>
-
-<p>La forêt a partout le caractère et l’aspect du grand bois; dans le haut
-du fleuve, elle se compose<span class="pagenum"><a id="page_40">{40}</a></span> d’arbres très élevés, au tronc lisse comme
-celui des platanes, mais d’une rigidité remarquable, balançant leur
-sommet touffu au-dessus d’un sol entièrement constitué par un humus
-noirâtre, mais absolument propre, comme s’il eût été nettoyé au balai.
-L’<i>igapo</i> ou <i>gapo</i>, la forêt marécageuse des sources, n’est qu’une
-haute futaie se dressant dans un terrain tourbeux.</p>
-
-<p>Les essences les plus abondantes dans ces forêts sont le <i>manaca</i>, sorte
-d’azalée géante, qui présente, comme la nôtre, des fleurs rouges,
-blanches ou lilas; la vanille à longues gousses et l’odorant <i>cumaru</i>.
-Comme de magnifiques spécimens de la flore équatoriale; on voit les
-palmiers de toute espèce, et particulièrement le <i>paxiuba</i>, ou <i>palmeira
-barriguda</i>, dont l’énorme tronc se renfle à mi-hauteur en forme de
-poire. Cette singularité lui a valu la préférence des Indiens
-<i>catuquinas</i>, qui en emploient l’épaisse écorce, assez facile à
-détacher, pour former leurs canots; il suffit en effet d’en boucher les
-deux extrémités avec l’argile <i>taua</i>, mélangée à une sorte de résine
-noire, pour avoir une embarcation toute faite et à peu de frais.</p>
-
-<p>Dans le bas Javary, on trouve en très grand nombre la <i>siphonia
-elastica</i>, qui produit le caoutchouc; le <i>castanheiro</i>, <i>Bertholetia
-excelsa</i>, ou châtaignier, qui donne la noix du Brésil ou de Para; la
-<i>Sumaumeira, chorisia ventricosa eriodendron sumauma</i>, colossal par la
-hauteur et par la grosseur, le baobab amazonien, dont le tronc est
-sou<span class="pagenum"><a id="page_41">{41}</a></span>tenu à la base par des contreforts, partant de l’arbre à 10 et 12
-pieds du sol et s’écartant en arc-boutants; les compartiments ainsi
-ouverts sont si larges que plusieurs personnes y trouvent aisément
-place; le <i>sapopemba</i> peut être appelé son frère; presque aussi gros et
-grand, lui aussi a des contreforts s’écartant de la racine-mère
-verticale, et qui vont s’enfoncer en terre à une distance de plusieurs
-mètres. Les Indiens lui ont trouvé un emploi curieux et fréquent. Ayant
-remarqué que la racine-mère est creuse, ils en utilisent sa sonorité, en
-frappant avec violence les racines divergentes sur leur face latérale,
-au moyen d’une grande palette terminée par une grosse balle du même
-bois, et obtiennent ainsi une résonnance énorme, dont les vibrations
-s’étendent fort loin comme des coups de canon. C’est, comme on l’a vu
-plus haut, un de leurs appels de guerre.</p>
-
-<p>L’arbre à lait, <i>Lecheguayo</i>, connu surtout des Indiens Péruviens, et
-qui fournit une sève rafraîchissante, employée par les Indigènes comme
-boisson. C’est sans doute le <i>Galactodendron utile</i> dont Humboldt vante
-la sève lactée; puis l’<i>Embauba</i> ou <i>Umbauba</i>, l’arbre du paresseux, car
-il est le refuge favori de l’<i>aï</i>, entièrement creux et tout rempli de
-cire, lorsqu’il est vieux, tant les abeilles y ont élu domicile; les
-fourmis lui font une guerre acharnée pour s’emparer du miel qu’il peut
-contenir, et les Indiens, qui connaissent cette particularité, l’ouvrent
-en deux et trouvent au centre<span class="pagenum"><a id="page_42">{42}</a></span> un immense fuseau de cire, comme un
-gigantesque cierge d’église.</p>
-
-<p>Bien d’autres essences complètent la population forestière: le <i>pao
-d’arco</i>, l’ébène vert (<i>tecoma leucoxylon</i>), d’environ 30 mètres de
-hauteur; le <i>pao mulato</i>; le <i>comaru</i> (<i>vervonva comara</i>) au bois
-blanc-perle à veines jaunâtres et aux pores linéaires d’une finesse
-extrême; le <i>massar anduba</i> (mimusops elata), d’une hauteur de 25
-mètres, d’un diamètre d’environ 3 mètres, au bois rouge foncé, d’un
-grain très serré et employé comme pilotis des ponts par sa longue durée
-en contact avec l’eau; dans les clairières, les endroits découverts,
-abondent le <i>smilox</i>, la salsepareille, que maintenant exploitent de
-rudes aventuriers Cearenses; la vanille, ici géante, dont les gousses
-sont plus longues que dans toutes les autres variétés connues.</p>
-
-<p>Depuis l’embouchure du Javary, en remontant jusqu’au sixième degré
-parallèle Sud, la région paraît occupée par les Indiens Catuquinas; en
-amont s’étend une zone assez large, 30 à 40 milles en latitude environ,
-qu’on peut appeler neutre, car elle est déserte, ou du moins paraît
-comme respectée de concert par les indigènes du cours moyen, les féroces
-Mangeronas et les tribus belliqueuses qui dominent ces sources, afin de
-ne pas se trouver en contact. C’est sans doute pour ce motif que cette
-zone est peuplée, avec une abondance extraordinaire, de bêtes de chasse;
-les cerfs y pullulent (<i>veados</i>) et avec eux les pécaris ou porcs
-<i>caitetus</i>, comme<span class="pagenum"><a id="page_43">{43}</a></span> les appellent les Indiens, et de toutes les variétés,
-y compris les <i>queixadas brancas</i> (à mâchoire blanche), au poil d’un
-gris pâle, qui ont dans le dos une poche ou trou d’où s’exhale une odeur
-infecte, et qui d’ailleurs sont assez féroces pour attaquer l’homme
-alors que tous leurs congénères ont pour premier instinct de le
-fuir.&#8212;Les oiseaux sont extrêmement nombreux et leurs espèces des plus
-variées, surtout les <i>mutuns</i>, noirs et gris à tête rouge, sorte de
-faisan de plus grande taille que le nôtre, ainsi qu’une grande variété
-de canards sauvages.</p>
-
-<p>Dans le haut du Javary, on ne voyait plus d’oiseaux, ou du moins il
-n’était plus possible de les approcher. Pareille observation avait été
-faite dans le bas en traversant la région occupée par les Catuquinas,
-preuve nouvelle que la zône dont il vient d’être parlé était réellement
-neutre entre les diverses tribus. On sait déjà qu’il a été impossible de
-donner aucun nom à celles de ces dernières qui avoisinent les sources du
-Javary; il est donc oiseux d’essayer à cet égard une supposition
-quelconque.</p>
-
-<p>Il convient toutefois de terminer ces notes rapides par une constatation
-significative: nulle part chez les Indiens que l’expédition a
-rencontrés, elle n’a trouvé d’instrument en fer ou en pierre; tous ceux
-dont ils font usage sont en bois et en os.</p>
-
-<p>Cette circonstance est l’indice le plus caractéristique peut-être de
-toute absence de contact antérieur entre ces Indiens et la civilisation
-blanche.<span class="pagenum"><a id="page_44">{44}</a></span></p>
-
-<h2><a id="II"></a>II</h2>
-
-<p>Ce nous parait être un complément opportun de l’exposé précédent, que
-d’emprunter à la <i>Folha de Commercio</i> de Lisbonne, du 1ᵉʳ janvier 1888,
-quelques données biographiques que ce journal transcrit du Dictionnaire
-biographique brésilien, sur l’auteur principal de cette belle, mais si
-pénible exploration. On va voir que ses antécédents justifiaient
-amplement la confiance mise en lui par son gouvernement, comme aussi ses
-actes ultérieurs ont démontré que le baron de Teffé est à la hauteur des
-besognes les plus difficiles.</p>
-
-<p>&#160; </p>
-
-<p>«Antonio Luiz von Hoonholtz, baron de Teffé, est né à Rio de Janeiro le
-9 mai 1837; il avait pour père Frédérico Guilherme von Hoonholtz et pour
-mère D. Joanna Christina von Hoonholtz. Dès ses plus tendres années, il
-donna des preuves saillantes d’une notable précocité; à l’âge où tous se
-font surtout remarquer par la légèreté particulière à la jeunesse, il
-témoignait d’une notable facilité de compréhension et d’un persévérant
-amour de l’étude.</p>
-
-<p>«Selon les indications paternelles, et obéissant à une vocation
-reconnue, il fut immatriculé à l’Ecole de marine le 25 janvier 1852.
-C’est dans<span class="pagenum"><a id="page_45">{45}</a></span> les écoles supérieures, quand on fait les premiers pas dans
-des voies jusqu’alors à peine entrevues, que les âmes d’élite peu à peu
-baignées par les ondes vivifiantes de la science, subissent leur
-véritable orientation et se placent au-dessus des âmes vulgaires, qui,
-si elles reçoivent les lumières, ne sont pas dans les conditions
-requises pour l’absorber.</p>
-
-<p>«Durant tout son cours, qui termina en novembre 1854, quand il sortit
-garde-marine, Hoonholtz se distingua constamment par sa politesse envers
-ses collègues, en mérita le respect, et obtint de ses professeurs les
-plus flatteuses marques de l’estime qu’il leur inspirait.</p>
-
-<p>«En décembre 1854, il partit pour le Paraguay dans l’expédition Pedro
-Ferreira; ce fut son début dans la carrière qu’il avait choisie. En
-décembre 1858, étant déjà lieutenant en second,&#8212;il avait été promu à ce
-grade l’année précédente,&#8212;il fut nommé professeur de 4ᵉ année du cours
-de l’Ecole de marine; il se trouvait ainsi, à vingt et un ans au plus,
-en possession d’un poste de la plus grande responsabilité et réclamant
-une capacité non moindre; la suite a démontré que le choix qui
-l’investissait ne pouvait être plus judicieux. Il vint en Europe à cette
-occasion en mission scientifique, à bord de la corvette <i>Bahiana</i>,
-accompagnant la première équipe de gardes-marine qui faisaient leur 4ᵉ
-année.</p>
-
-<p>«A la suite d’études ardues et de persévérants<span class="pagenum"><a id="page_46">{46}</a></span> travaux scientifiques,
-Hoonholtz rentrait à Rio de Janeiro, rapportant des données pour le
-premier compendium d’hydrographie qui ait été écrit au Brésil... Il
-remplit sa mission de façon à satisfaire l’espérance mise en lui. Son
-ouvrage, écrit avec beaucoup de méthode, fut publié officiellement,
-unanimement approuvé par l’Ecole de marine et primé par le gouvernement
-impérial.....</p>
-
-<p>«En 1865, avec le début de la sanglante campagne du Paraguay, commença
-pour M. Hoonholtz la rude vie des combats, où il devait affirmer sa
-haute valeur, son courage exceptionnel égal à celui des capitaines les
-plus expérimentés.</p>
-
-<p>«Commandant la canonnière l’<i>Araguary</i>, il fut un des héros du
-bombardement de Corrientes, occupée par les défenseurs du Paraguay. Ses
-actes, dans cette occasion, lui valurent la médaille de la République
-Argentine: «<i>Aux vainqueurs de Corrientes</i>».</p>
-
-<p>«Une fois entré dans la carrière triomphante des combats et de la
-gloire, Hoonholtz prit toujours une part active à toutes les phases de
-la longue campagne du Paraguay, ne laissant pas un seul instant pâlir
-l’éclat de l’étoile brésilienne. Le 11 juin 1865, au formidable combat
-naval de <i>Riachuelo</i>, combat qui coûta tant de sacrifices et de victimes
-aux belligérants, nous voyons encore Hoonholtz, commandant de
-l’<i>Araguary</i>, remplir un des principaux rôles dans ce drame de sang. On
-assista là à une chose superbe: un commandant<span class="pagenum"><a id="page_47">{47}</a></span> de vingt-huit ans,
-déployant une science extraordinaire de l’art militaire, triomphant des
-obstacles qui de toutes parts surgissaient contre les Brésiliens. Dans
-le plus fort de la lutte, au plus violent du danger, la figure du
-commandant Hoonholtz, à laquelle la fumée de la bataille donnait des
-proportions gigantesques, brillait toujours, glorieuse de l’oubli
-sublime de sa propre existence, illuminée par le sentiment du plus saint
-patriotisme.</p>
-
-<p>«La bataille se prolongea durant toute la journée, et seulement le soir,
-grâce à la bravoure et au sang-froid des chefs brésiliens, parmi
-lesquels notre héros occupait une place hors ligne, l’incertitude
-disparut et le drapeau brésilien flotta enfin fier et vainqueur. C’est à
-la suite des actes de bravoure d’Hoonholtz dans ce combat que le
-gouvernement impérial le fit officier du <i>Cruzeiro</i>, l’ordre le plus
-noble de l’Empire.</p>
-
-<p>«Nous extrayons du remarquable ouvrage intitulé: <i>Tableau historique de
-la guerre du Paraguay</i>, les lignes suivantes qui se rapportent au héros
-brésilien, dont elles retracent fidèlement la conduite. «Hoonholtz,
-admirable d’enthousiasme et de bravoure, révèle sur l’<i>Araguary</i> des
-qualités de commandement rares chez un homme aussi jeune. Il se bat avec
-une vivacité extrême; en même temps qu’il cherche à causer à l’ennemi le
-plus grand préjudice et à lui couper la retraite, il secourait de ses
-propres mains, en leur jetant des câbles, les malheureux qui se
-débattaient<span class="pagenum"><a id="page_48">{48}</a></span> contre le courant. Entre le banc de la Palomera et la
-batterie de Riachuelo, au plus étroit de la passe, il est entouré par
-les trois vapeurs qui avaient abordé la <i>Parnahyba</i>. Le <i>Taquary</i>,
-vaisseau-amiral ennemi, s’approche à 10 brasses de la canonnière, mais
-il recule après avoir reçu à bout portant pour ainsi dire, et
-simultanément, les décharges de ses trois gros canons de 68, chargés à
-balle et à mitraille.»</p>
-
-<p>«Les résultats du combat naval de Riachuelo ne pouvaient être plus
-flatteurs pour le gouvernement brésilien, grâce à l’héroïsme de ses
-chefs parmi lesquels Hoonholtz, qu’applaudissaient avec délire ses
-propres camarades fiers d’avoir un tel homme pour commandant.</p>
-
-<p>«Durant cette journée du 11 juin, il fit prisonniers le commandant
-Robles et plus de 50 Paraguayens, et en traversant intrépidement le feu
-des batteries ennemies, il était allé leur arracher quatre <i>chatas</i>
-(bateaux plats) armés de canons de 68 et de 80.</p>
-
-<p>«Désormais elle ne s’arrête plus la série des triomphes obtenus par le
-jeune commandant; chaque date de cette mémorable campagne enregistre un
-nouveau laurier du héros. Le 13 et le 14 juillet, dans de nouveaux
-combats, il parvient à incendier le vapeur ennemi <i>Paraguary</i> échoué. Le
-18 juin, invulnérable sous la forte cuirasse du patriotisme et de la
-bravoure, il traverse, sous un déluge de projectiles, les terribles
-batteries de<span class="pagenum"><a id="page_49">{49}</a></span> <i>Mercêdes</i>, et le 12 août celles de <i>Cuevas</i>. Plus tard,
-le 28 novembre, il donne la chasse au vapeur paraguayen <i>Piraguerà</i>, le
-force à s’échouer et s’en empare.</p>
-
-<p>«Nommé pour diriger la commission exploratrice du <i>Paso de la Patria</i>,
-en mars 1866, il travailla constamment sous le feu acharné du fort de
-<i>Itapiru</i>, et ses services en cette occasion furent si éclatants, que
-l’ordre du jour de l’escadre les fit ressortir avec les plus grands
-éloges.</p>
-
-<p>«Fatiguée par tant de combats, ruinée par la dureté d’une guerre qu’elle
-avait supportée tant d’années, la canonnière <i>Araguary</i>, théâtre des
-exploits de Hoonholtz, dut être renvoyée à Rio de Janeiro; elle navigua
-alors de conserve avec la frégate <i>Amazonas</i>, que l’amiral vicomte de
-Tamandaré ramena dans ce port lorsqu’il retourna dans la capitale
-accompagné par le brave contre-amiral baron de Amazonas. Durant la
-réparation du bâtiment, Hoonholtz se maria le 28 mars 1868 avec Mˡˡᵉ
-Maria Luiza Dodsworth, aujourd’hui baronne de Teffé.</p>
-
-<p>«Toutefois sa nouvelle existence, sa nouvelle situation n’eurent en
-aucune façon pour résultat de rendre Hoonholtz oisif. Le mariage, les
-liens de famille étaient pour lui comme pour tous les bons fils de la
-patrie, inférieurs à ses devoirs de patriote. Le devoir l’appelait loin
-de ses affections les plus intimes; une chose plus sainte encore
-exigeait la présence du lutteur héroïque; alors que<span class="pagenum"><a id="page_50">{50}</a></span> la chaste douceur
-de la paix domestique paraissait énerver le courage de l’illustre
-combattant de Riachuelo, la vibration constante de ses facultés
-l’entraînait de nouveau sur le théâtre de la lutte et vers les
-vicissitudes de la guerre. Lui-même demanda à partir de nouveau pour
-combattre, ce qu’il obtint après 34 jours de mariage!</p>
-
-<p>«Hoonholtz alors déjà capitaine de corvette avait été nommé commandant
-de la corvette <i>Vital de Oliveira</i> et quand il arriva de nouveau au
-théâtre de la guerre, on lui donna le commandement du cuirassé <i>Bahia</i>,
-à bord duquel il devait plus d’une fois montrer sa bravoure. Cherchant à
-forcer les batteries du <i>Timbo</i> et de <i>Tebiquary</i>, après de nombreuses
-tentatives où il déploya toutes les habiletés de la stratégie et toute
-sa valeur militaire, il vit ses efforts couronnés de succès, mais au
-prix de péripéties sanglantes. Les torpilles et les chaînes qui
-défendaient le tortueux canal furent inutiles, le <i>Bahia</i> rompit les
-chaînes et passa outre, bien qu’il eût perdu le pilote Repetto et deux
-des timoniers. L’escadrille, commandée par le chef baron da Passagem,
-remonta triomphalement le canal, au milieu du fiévreux enthousiasme des
-combattants vainqueurs.</p>
-
-<p>«Pour ce fait, et en égard à ses innombrables actes de bravoure,
-Hoonholtz fut promu capitaine de frégate; il avait commandé dans 22
-combats».</p>
-
-<p>&#160; </p>
-
-<p>Tel est le militaire.<span class="pagenum"><a id="page_51">{51}</a></span></p>
-
-<p>Avec le journal susnommé de Lisbonne qui reproduit en résumé les notes
-biographiques du «Panthéon Fluminense», du «Novo-Mundo» de New-York et
-du «Dictionnaire biographique brésilien», voyons maintenant les traits
-principaux qui caractérisent dans le baron de Teffé l’homme technique,
-le savant hydrographe et l’astronome distingué:</p>
-
-<p>&#160; </p>
-
-<p>«On sait déjà que dans son traité d’hydrographie, Hoonholtz avait révélé
-une aptitude rare pour la science hydrographique, jusque-là assez en
-retard dans les écoles brésiliennes. Le gouvernement impérial utilisant
-le talent manifeste de Hoonholtz, le chargea dès le début de sa carrière
-militaire, de la direction d’une Commission qui devait relever la côte
-et l’île de Sainte-Catherine. Le travail fut exécuté dans des conditions
-irréprochables; le gouvernement en approuva le résultat et lui accorda
-les plus vifs éloges.</p>
-
-<p>«Après la fin de la guerre du Paraguay, Hoonholtz fut nommé chef de la
-Commission de démarcation des limites de l’Empire, au Nord. L’exposé qui
-précède a montré comment il sut s’acquitter de cette difficile et
-pénible mission. C’est à la suite de son glorieux succès qu’il fut créé
-baron de Teffé.....</p>
-
-<p>«Quand fut mise en vigueur la loi du 24 septembre 1873, qui accordait
-une garantie d’intérêts au chemin de fer de <i>Paranagua</i>, dans la
-province<span class="pagenum"><a id="page_52">{52}</a></span> du Parana, de graves difficultés surgirent au sujet de celui
-des deux ports, <i>Antonina</i> ou <i>Paranagua</i>, qui offrait les meilleures
-conditions techniques et financières comme entrepôt maritime de la
-province. Hoonholtz fut encore appelé pour cette difficulté, et avec la
-bonne volonté qu’il apportait toujours au service de son pays, il
-accepta l’invitation du ministre de l’agriculture; après des études
-sérieuses et des observations prolongées, il démontra que le port de
-<i>Antonina</i> était celui qui réunissait les conditions requises. Le 5
-novembre 1878, à l’Institut Polytechnique Brésilien, un distingué
-ingénieur, M. André Rebouças, parlait ainsi à cet égard:</p>
-
-<div class="blockquot"><p>«Le rapport du baron de Teffé, publié en 1877 par l’Imprimerie
-nationale, constitue aujourd’hui le plus savant et le plus
-irréfutable document sur les ports et les lignes ferrées du Parana.
-On ne peut le nier: en hydrographie, notre illustre collègue,
-auteur de l’unique compendium en langue nationale sur la matière,
-n’a pas son supérieur dans l’Empire. Dans tout autre pays, son avis
-serait décisif, aucun gouvernement ne saurait aller à l’encontre.
-L’Institut a entendu et dûment apprécié ses irréfutables arguments,
-techniques et économiques; il a admiré l’autorité et la sagacité
-avec lesquelles notre illustre collègue a étudié ce problème
-complexe. Comme tous les nobles cœurs, Hoonholtz se passionne pour
-la vérité; c’est aujourd’hui un des défenseurs les plus con<span class="pagenum"><a id="page_53">{53}</a></span>vaincus
-de Antonina et des véritables intérêts du Parana. Cette belle
-province, elle aussi, n’oubliera jamais son nom; déjà elle l’a
-attaché à la route qui relie à <i>Antonina</i> la colonie de <i>Assunguy</i>;
-son dernier discours, disent les lettres que je reçois du Parana,
-court déjà imprimé à travers les <i>Sertoès</i> de <i>Guarapuava</i>,
-popularisant là même un nom si cher à la patrie par ses actions
-glorieuses dans la guerre et dans la paix».</p></div>
-
-<p>Depuis, la question a été tranchée en sens contraire, mais le baron de
-Teffé a été vengé par les événements, et aujourd’hui la Compagnie et le
-gouvernement s’efforcent de construire le tronçon qui refera d’Antonina
-la tête de ligne.</p>
-
-<p>&#160; </p>
-
-<p>«Quand il s’est agi du litige entre le gouvernement et la Compagnie
-Nord-Américaine de navigation à vapeur, litige qui reposait sur les
-bonnes ou mauvaises conditions du port de Maranhao, c’est encore au
-baron de Teffé que recourut le gouvernement. Celui-ci était alors occupé
-à la désobstruction de la barre à <i>Cabo Frio</i>; il partit pour le
-Maranhao à la tête d’une commission. Après une analyse minutieuse, il
-présenta son rapport démontrant la possibilité de l’entrée des grands
-vapeurs dans la baie de <i>S. Marcos</i> et dans les mouillages de <i>Eira</i>,
-<i>Itaqui</i> et de l’<i>Ilha do Medo</i>. Son opinion fut admise et les paquebots
-se résignèrent à l’escale indiquée dans son rapport.<span class="pagenum"><a id="page_54">{54}</a></span></p>
-
-<p>«L’assainissement de la lagune <i>Rodrigo de Freitas</i> dans la banlieue de
-Rio-de-Janeiro ayant été reconnu d’une urgente nécessité, le baron de
-Teffé, sur la demande du gouvernement, présenta un projet qui, mis en
-parallèle devant la Société (<i>Club</i>) des ingénieurs avec d’autres
-rapports, entre autres celui du distingué ingénieur Milnor Roberts,
-obtint sur tous la préférence.</p>
-
-<p>«En 1876, il parvint à résoudre une grave question suscitée par les
-avaries qu’une roche sous-marine, non mentionnée sur les cartes, avait
-causées à l’entrée de Santos, aux vapeurs français et allemands. Sous sa
-direction cette roche fut détruite, en employant les plongeurs de
-l’Arsenal de marine auxquels était encore inconnu l’usage de la dynamite
-et du scaphandre.</p>
-
-<p>«Récemment, un autre fait a attesté de façon éloquente la grande
-capacité du baron de Teffé. Nous voulons parler des observations
-astronomiques exécutées à l’occasion du passage de Vénus sur le disque
-du soleil, observation qui fut faite aux Antilles, où il alla
-représenter le corps savant du Brésil. En récompense de cette mission
-remplie avec tant de distinction, le baron de Teffé a été élevé à la
-dignité de Grand de l’Empire.</p>
-
-<p>«Le baron de Teffé est, en outre, un littérateur apprécié. Outre ses
-écrits disséminés dans une foule de journaux et de revues, il est
-l’auteur d’un drame maritime intitulé: <i>la Justice de Dieu</i>, et d’un
-roman, <i>la Corvette Diana</i>, publié en feuilleton par<span class="pagenum"><a id="page_55">{55}</a></span> la <i>Patria</i> de
-Montevideo, par le <i>Diario de Pernambuco</i>, et par le <i>Despertador</i> de
-Sainte-Catherine. <i>La Corvette Diana</i> a été publiée ensuite séparément
-par l’auteur qui l’a gracieusement distribuée à ses amis.</p>
-
-<p>«Nous avons eu occasion de lire les appréciations portées sur ce livre
-dans le <i>Diario de Pernambuco</i>, le <i>Diario de Bahia</i> et le <i>Pedro II</i>,
-du Ceara. Tous ces journaux sont unanimes à considérer l’œuvre du
-délicat littérateur, comme une véritable primeur de littérature
-agréable, où l’imagination s’allie à un langage choisi, sans jamais
-s’écarter du plan général de l’ouvrage. La <i>Reforma</i>, de Rio-de-Janeiro,
-du 7 juin 1873, consacrait à ce livre les paroles suivantes:</p>
-
-<div class="blockquot"><p>«<i>La Corvette Diana</i> est le titre d’un roman charmant, dû à la
-plume de M. le capitaine de frégate Antonio Luiz von Hoonholtz,
-officier distingué de notre marine. C’est un roman maritime, où
-l’auteur vous fait apprécier de beaux et variés tableaux de la
-nature brésilienne. Les épisodes y sont racontés avec vérité et les
-caractères des personnages bien dessinés. Le livre est écrit avec
-élégance et agrément.»</p></div>
-
-<p>«Comme écrivain, le baron de Teffé est d’une rare fécondité, puisqu’en
-outre du compendium hydrographique et des livres précités, il a publié
-en feuilletons divers mémoires, discours, etc.; il a<span class="pagenum"><a id="page_56">{56}</a></span> encore inédits
-plusieurs autres travaux, comme la traduction et l’organisation
-alphabétique du code international des signaux maritimes; un mémoire sur
-l’invention de l’ingénieur allemand Wilhelm Bauer pour retirer les
-navires du fond de la mer; un livre où il décrit ses impressions durant
-le voyage qu’il fit aux ports d’Europe sur la corvette <i>Bahiana</i>, et
-deux volumes décrivant son voyage d’exploration sur l’Amazone et ses
-affluents.</p>
-
-<p>«Parmi ses remarquables travaux scientifiques, il faut mettre à part ses
-conférences sur l’Amérique préhistorique, faites aux applaudissements
-d’un auditoire choisi, où se montraient à côté des hommes les plus
-distingués du Brésil, S. M. l’Empereur Don Pedro II et S. A. le comte
-d’Eu.»</p>
-
-<p>&#160; </p>
-
-<p>La <i>Folha do Commercio</i> énumère à la suite les titres et honneurs
-accordés au baron de Teffé.</p>
-
-<p>Il est Grand de l’Empire, officier général de la flotte (contre-amiral),
-officier des Ordres Impériaux du <i>Cruzeiro</i> et de <i>la Rose</i>, commandeur
-de S. Bento de Aviz, de l’Ordre Royal Américain de Isabelle la
-Catholique; décoré des médailles de la bataille navale de Riachuelo; de
-la campagne générale du Paraguay; de celle conférée par la République
-Argentine aux vainqueurs de Corrientes et du Mérite militaire; membre
-titulaire de l’Institut historique et géographique du Brésil;
-vice-président de l’Institut polytechnique; membre des Sociétés de
-Géographie commerciale de Paris et de Lisbonne,<span class="pagenum"><a id="page_57">{57}</a></span> et vice-président de la
-Société de Géographie de Rio de Janeiro; membre du conseil directeur de
-la Société centrale d’Immigration, et directeur général du service
-hydrographique de l’Empire; chambellan de S. M. l’Impératrice.</p>
-
-<p>Dernièrement il a été nommé membre correspondant de l’Académie des
-Sciences de Paris et de l’Académie des Sciences de Madrid.</p>
-
-<hr class="full" />
-<div lang='en' xml:lang='en'>
-<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK <span lang='fr' xml:lang='fr'>UN EXPLORATEUR BRÉSILIEN</span> ***</div>
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-</div>
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-or any Project Gutenberg&#8482; work, (b) alteration, modification, or
-additions or deletions to any Project Gutenberg&#8482; work, and (c) any
-Defect you cause.
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg&#8482;
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of
-computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
-exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
-from people in all walks of life.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg&#8482;&#8217;s
-goals and ensuring that the Project Gutenberg&#8482; collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg&#8482; and future
-generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org.
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation&#8217;s EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
-U.S. federal laws and your state&#8217;s laws.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Foundation&#8217;s business office is located at 809 North 1500 West,
-Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up
-to date contact information can be found at the Foundation&#8217;s website
-and official page at www.gutenberg.org/contact
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; depends upon and cannot survive without widespread
-public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine-readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
-DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state
-visit <a href="https://www.gutenberg.org/donate/">www.gutenberg.org/donate</a>.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Please check the Project Gutenberg web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations. To
-donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 5. General Information About Project Gutenberg&#8482; electronic works
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg&#8482; concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg&#8482; eBooks with only a loose network of
-volunteer support.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
-the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
-necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
-edition.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Most people start at our website which has the main PG search
-facility: <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-This website includes information about Project Gutenberg&#8482;,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
-subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
-</div>
-
-</div>
-</div>
-</body>
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